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-The Project Gutenberg eBook of La légende dorée, by Jacques de
-Voragine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: La légende dorée
- traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une
- introduction, des notes, et un index alphabétique
-
-Author: Jacques de Voragine
-
-Translator: Teodor de Wyzewa
-
-Release Date: January 31, 2023 [eBook #69917]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive and the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LÉGENDE DORÉE ***
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-LA
-
-LÉGENDE DORÉE
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-OUVRAGES PUBLIÉS PAR TEODOR DE WYZEWA
-
-
- Les Maîtres italiens d’autrefois. Écoles du Nord. Un vol.
- in-8º avec 16 gravures hors texte 5 fr. »
-
- Peintres de jadis et d’aujourd’hui. Les Peintres et la Vie
- du Christ.--La Peinture primitive allemande.--La Peinture
- suisse.--Quelques figures de Femmes peintres.--Deux
- Préraphaëlites.--Puvis de Chavannes.--P.-A. Renoir. Un
- vol. in-8º écu, avec 18 gravures hors texte 6 fr. »
-
- Quelques figures de femmes aimantes ou malheureuses:
- I. Deux tragédies. II. Profils de reines. III. Grandes
- dames et bourgeoises. IV. Femmes d’auteurs et femmes de
- lettres. 3e édition. 2 vol. in-8º écu avec portraits 5 fr. »
-
- Excentriques et aventuriers de divers pays. Un volume in-8º
- écu orné de gravures 5 fr. »
-
- L’Art et les Mœurs chez les Allemands. Un vol. in-16. 3 fr. 50
-
- Beethoven et Wagner. Essai d’histoire et de critique
- musicales. Un vol. in-16 3 fr. 50
-
- Nos Maîtres. Etudes et portraits littéraires: Mallarmé.
- --Villiers de l’Isle-Adam.--Renan et Taine.--Anatole
- France.--Jules Laforgue.--L’Art wagnérien.--La Science.
- --La Religion de l’amour et de la beauté. Un vol. in-16 3 fr. 50
-
- Écrivains étrangers. Trois séries. 3 vol. in-16. Le volume 3 fr. 50
-
- Contes chrétiens. Un vol. in-16, avec gravures 3 fr. 50
-
- Valbert, ou les récits d’un jeune homme, roman contemporain.
- Un vol. in-16 3 fr. 50
-
-
-TRADUCTIONS
-
- JOERGENSEN (Johannes).--Saint François d’Assise, sa vie et
- son œuvre, traduits du danois avec l’autorisation de
- l’auteur. 1 vol. in-8º écu orné de gravures 5 fr. »
- --Relié demi-veau fauve, fers spéciaux 9 fr. »
-
- --Pèlerinages Franciscains, traduits du danois, avec
- l’autorisation de l’auteur. Un vol. in-8º écu, avec
- gravures 3 fr. 50
-
- VORAGINE (le bienheureux Jacques de).--La Légende dorée,
- traduite du latin d’après les plus anciens manuscrits,
- avec une introduction, des notes et un index alphabétique.
- (Ouvrage couronné par l’Académie française.) Un vol.
- in-8º écu de 750 pages, broché 5 fr. »
- --Relié demi-veau, fers spéciaux 9 fr. »
-
- BENSON (Robert-Hugh).--Le Maître de la Terre, roman traduit
- de l’anglais avec l’autorisation de l’auteur. 14e édition.
- Un vol. in-16 3 fr. 50
-
- --La Lumière invisible. Scènes et récits de la vie mystique,
- traduits avec l’auteur. 3e édition. 1 vol. in-16 3 fr. 50
-
- MERRICK (Léonard).--L’Imposteur, roman traduit de l’anglais
- avec l’autorisation de l’auteur. Un vol. in-16 3 fr. 50
-
- STEVENSON (R.-L.).--Le Mort vivant, roman traduit de
- l’anglais. Un vol. in-16 3 fr. 50
-
- --Le Reflux, traduit de l’anglais. Un vol. in-16 3 fr. 50
-
- TOLSTOÏ.--Résurrection, roman traduit avec l’autorisation
- de l’auteur. Un vol. in-16. (Edition complète en un
- volume.) 3 fr. 50
-
-
-
-
- [Illustration: LA TOUSSAINT
- Miniature d’un manuscrit français de «_La légende dorée_» XVe siècle
- (Bibl. Nat.).]
-
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-
- LE BIENHEUREUX JACQUES DE VORAGINE
-
- LA
- LÉGENDE DORÉE
-
- TRADUITE DU LATIN
- D’APRÈS LES PLUS ANCIENS MANUSCRITS
- AVEC UNE INTRODUCTION, DES NOTES,
- ET UN INDEX ALPHABÉTIQUE,
-
- PAR
- TEODOR DE WYZEWA
-
- Ouvrage couronné par l’Académie française.
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
- PERRIN ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
-
- 1910
- Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
- TIBI, MARGARITÆ MEÆ,
- HUNC TUUM LIBRUM PIÈ RESTITUO
-
- T. W.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-L’auteur de la _Légende Dorée_ était, à la fois, un des hommes les plus
-savants de son temps, et un saint. Sa vie, si quelque érudit voulait
-prendre la peine d’en reconstituer le détail, enrichirait d’un chapitre
-précieux l’histoire de la pensée religieuse au treizième siècle; et puis
-l’on en tirerait une petite «compilation», qui mériterait d’avoir sa
-place entre les plus belles et touchantes vies de saints qu’il nous a,
-lui-même, contées[1]. Mais, du reste, son livre suffit à nous le faire
-connaître tout entier. Le savant s’y montre à chaque page, aussi varié
-dans ses lectures qu’original, ingénieux, souvent profond dans ses
-réflexions; et sans cesse, sous la science du théologien, nous
-découvrons une âme infiniment pure, innocente, et douce, une vraie âme
-d’enfant selon le cœur du Christ.
-
- [1] On pourrait la placer entre la vie de _Sainte Félicité_ et celle
- de _Saint Alexis_, à la date du 13 juillet, où les Dominicains
- célèbrent, avec un office propre, la fête du bienheureux Jacques de
- Voragine.
-
- * * * * *
-
-Le bienheureux Jacques est né, en l’année 1228, à Varage, d’où son nom
-latin: Jacobus de Varagine. Et j’imagine que c’est, ensuite, l’erreur
-d’un copiste qui, en substituant un _o_ au premier _a_ de son nom, aura
-valu à l’auteur de la _Légende Dorée_ de devenir, pour la postérité,
-Jacques de Voragine.
-
-Quant à Varage, où il est né, c’est une charmante ville de la côte de
-Gênes, à mi-chemin entre Savone et Voltri. Moins heureuse que sa voisine
-Cogoleto,--qui fut, comme l’on sait, la patrie de Christophe Colomb,--la
-patrie de Jacques de Voragine n’a rien gardé de ses édifices
-d’autrefois, à l’exception des ruines imposantes de ses remparts, et
-d’une haute tour de briques que le petit Jacques, peut-être, aura vu
-construire: car, avec l’élancement léger de ses colonnettes, et la
-sveltesse du clocheton pointu dont elle est couronnée, elle doit dater
-de cette première moitié du XIIIe siècle qui fut, en Italie, une époque
-incomparable de renaissance chrétienne. Et si le reste de la ville s’est
-entièrement renouvelé, depuis cette époque, tout y a conservé cependant
-son caractère ancien, ou, pour mieux dire, éternel. Entre des maisons
-modernes serpentent, de même que jadis, d’étroites rues pleines d’ombre.
-Sur la plage ensoleillée, d’honnêtes artisans façonnent, à leur loisir,
-des barques de pêche, pareilles à celles que façonnait, peut-être, le
-père de l’auteur de la _Légende Dorée_, dont un chroniqueur génois nous
-apprend «qu’il est né de condition basse dans une petite terre». Plus
-haut, au-delà des vieux remparts crénelés, se déploie un cirque
-merveilleux de collines plantées d’oliviers; et, de quelque côté que les
-yeux se tournent, ces collines sont plantées aussi de couvents, de
-chapelles, de chemins de croix, qui créent autour de la petite ville une
-atmosphère de piété ingénue et joyeuse.
-
-Mais nulle part l’âme de Varage ne subsiste plus vivante que sur la
-place carrée du Municipe, où l’on arrive, du quai, par une belle porte à
-créneaux de style féodal. C’est là, sans doute, que se sont réunis en
-grand apparat, le 19 février 1251, les représentants des cités de
-Savone, d’Albenga et de Vintimille, pour jurer soumission et fidélité à
-la république de Gênes. Aujourd’hui, la Place du Municipe n’a plus guère
-l’occasion d’assister à des scènes aussi solennelles: mais à toute heure
-des badauds s’y promènent de long en large, des mendiants y jouissent
-doucement de la vie, des enfants y courent en se querellant; et c’est là
-encore que se trouve le marchand d’oiseaux. J’ai vu chez lui, dans des
-cages de bois, des merles, des fauvettes, et un couple de jeunes
-verdiers, qui m’ont rappelé avec quel empressement Jacques de Voragine,
-leur vénérable concitoyen, avait accueilli dans sa _Légende_ toute sorte
-d’oiseaux, depuis les moineaux de saint Rémy jusqu’à la perdrix de
-l’apôtre saint Jean. Et ainsi cette petite place m’apparaissait tout
-imprégnée de son souvenir, lorsque, relevant la tête, je l’ai aperçu
-lui-même qui me souriait paternellement. Les habitants de Varage ont eu,
-en effet, l’excellente idée de placer sa statue dans une niche, au
-fronton de leur maison communale. Peut-être, seulement, avec un légitime
-désir de mieux accentuer son autorité, lui ont-ils laissé faire des
-épaules trop larges et un ventre trop fourni: de telle sorte qu’on a
-d’abord quelque peine à reconnaître, dans ce majestueux prélat, l’humble
-moine qui, jusque sur le trône archiépiscopal de Gênes, s’est plu à
-vivre en pauvre au profit des pauvres. Mais, ressemblant ou non, c’est
-lui qui se tient là; et, sous sa statue, une inscription latine nous
-apprend que, dès l’année 1645, la ville de Varage «se l’est choisi pour
-patron céleste», _quem cives sui anno 1645 patronem cœlestem sibi
-adscriverunt_. Aussi veille-t-il, depuis lors, sur la petite ville, y
-maintenant une paix, une grâce, une sérénité, dont je ne crois pas
-qu’aucune autre ville de cette âpre Rivière ligure offre l’équivalent.
-
-Le vent même y est tiède et léger, au plus rude de l’hiver. Et quand
-ensuite, dans les rues de Gênes, on grelotte au soleil sous une bise
-glacée, on ne peut se défendre d’un vif sentiment de dépit contre
-l’ingratitude des Génois, qui, peut-être, a attiré sur leur ville cette
-calamité. Car si Jacques de Voragine est né à Varage, c’est à Gênes
-qu’il a prodigué tous les trésors de son âme de saint. Il y a joué un
-rôle si actif et si bienfaisant que les historiens les plus
-«libéraux»,--qui racontent le passé de l’Italie comme si les événements
-religieux n’y avaient, pour ainsi dire, point tenu de place,--sont tous
-contraints pourtant de rendre hommage au «pieux évêque» de Gênes, père
-des pauvres, et «pacificateur des discordes civiles». Or, en vain on
-chercherait, dans toute la ville de Gênes, la moindre trace de son
-souvenir. Entre des centaines de plaques commémoratives, célébrant un
-séjour de Garibaldi, ou la munificence d’un riche bourgeois qui a fait
-entourer d’un grillage le pont de Carignan, «pour empêcher les
-désespérés de s’ôter la vie», en vain on chercherait une inscription où
-figurât le nom du saint évêque «pacificateur». En vain on chercherait
-son nom sur les plaques blanches des _via_, _vico_, _vicolo_, _salita_,
-dont la vieille cité ligure est plus abondamment pourvue qu’aucune ville
-d’Europe. Et l’on songe que cet hommage-là, du moins, serait bien dû à
-un homme qui non seulement a comblé Gênes de services plus précieux
-encore que les Manin et les Mazzini, mais qui a en outre, pendant plus
-de trois siècles, nourri la chrétienté tout entière de belles histoires
-et de beaux sentiments.
-
- * * * * *
-
-Mais je m’aperçois que je n’ai pas dit encore le peu que je sais sur la
-vie de l’auteur de la _Légende Dorée_, et sur son séjour à Gênes en
-particulier.
-
-Né en 1228, il avait seize ans lorsque, en 1244, il entra dans l’ordre
-des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique en 1215. Cet ordre avait
-été fondé surtout, on ne l’ignore pas, pour «extirper les hérésies», ce
-qui lui assignait une tâche plutôt belliqueuse. Mais, par un phénomène
-singulier, l’ordre des Frères Prêcheurs a produit, en plus grand nombre
-même que l’ordre rival des Frères Mineurs, des moines d’une suavité
-d’âme toute franciscaine. Tel fut, notamment, saint Thomas d’Aquin, le
-«docteur angélique»; tels le bienheureux Fra Angelico et son frère Fra
-Benedetto; tel encore, un siècle plus tard, le délicat rêveur Fra
-Bartolommeo. Et le Frère Jacques de Voragine était de leur race. Tour à
-tour novice, moine, professeur de théologie, prédicateur, il unissait à
-l’éclat de sa science des mœurs si pures et une vertu si aimable que,
-aujourd’hui encore, tous les couvents dominicains du Nord de l’Italie
-conservent le souvenir de sa sainteté. A trente-cinq ans, il fut élu par
-ses Frères prieur de son couvent. Puis, en 1267, ils lui confièrent le
-gouvernement général des monastères dominicains de la province de
-Lombardie: fonction infiniment fatigante et difficile, qu’il fut
-contraint de remplir pendant dix-huit ans.
-
-A peine était-il enfin parvenu à s’en décharger que, en 1288, à la mort
-de l’archevêque de Gênes Charles Bernard de Parme, le chapitre le
-choisit pour succéder à ce prélat. Nous ne savons pas s’il fit alors
-comme saint Grégoire, qui s’était échappé de Rome dans un tonneau en
-apprenant qu’on s’apprêtait à le proclamer pape: nous savons, en tout
-cas, qu’il refusa obstinément le nouvel honneur dont on le menaçait; et
-ce fut le patriarche d’Antioche, Obezzon de Fiesque, qui fut nommé à sa
-place. Mais quand celui-ci mourut, quatre ans plus tard, le peuple de
-Gênes tout entier se joignit au chapitre pour exiger que le Frère
-Jacques devînt leur évêque. Le saint moine, cette fois, dut se résigner;
-et il dut se résigner encore au voyage de Rome, le pape Nicolas IV lui
-ayant exprimé le désir de le sacrer de ses propres mains.
-Malheureusement Nicolas IV mourut, le 4 avril, sans avoir pu réaliser
-son désir: et tout de suite Jacques de Voragine, s’étant fait sacrer par
-l’évêque d’Ostie, reprit le chemin de son diocèse, qu’il s’engagea, dès
-lors, à ne plus quitter.
-
-Aussi bien les occasions n’y manquaient-elles point, pour lui, de
-remplir son rôle d’évêque tel qu’il le concevait. Il y avait, avant
-tout, à essayer de ramener la paix dans la ville de Gênes, dont les
-citoyens, vainqueurs de leurs ennemis de Savone et de Pise, n’en étaient
-devenus que plus ardents à s’égorger entre eux. Sans cesse les Guelfes,
-partisans des Fiesque et des Grimaldi, protestaient contre la domination
-du parti gibelin en brûlant des maisons, en saccageant des églises, en
-assassinant, au détour d’une ruelle, quelque inoffensif client des Doria
-ou des Spinola: et l’on entend bien que les Gibelins, étant les plus
-forts, ne se faisaient pas faute, le jour suivant, de le leur prouver
-par des procédés tout pareils. Depuis des années, la guerre sévissait à
-demeure dans les rues de Gênes: une guerre si violente que les Génois en
-étaient presque aussi fiers que de leurs colonies, se glorifiant
-volontiers d’exceller autant dans les luttes civiles que dans les
-navales. Or, en 1295, après trois années d’efforts, leur évêque Jacques
-de Varage obtint d’eux cette chose incroyable: que Guelfes et Gibelins
-consentissent solennellement à se réconcilier. Pour la première fois,
-depuis un demi-siècle, un calme fraternel régna dans les petites rues
-voisines de Saint-Laurent, de Saint-Donat, et de Saint-Mathieu, qui
-formaient alors le centre de la vie génoise. Et quand, onze mois plus
-tard, les Guelfes, excités en secret par le roi de Naples Charles II,
-attaquèrent de nouveau le parti des Spinola, on vit, racontent les
-chroniqueurs, «le pieux évêque Jacques de Varage se précipiter entre les
-combattants, pour les séparer au péril de sa vie».
-
-Mais comment résisterais-je à la tentation de citer le passage de la
-_Chronique de Gênes_ où Jacques de Voragine nous raconte lui-même ces
-événements, n’oubliant que de faire la moindre allusion à la part très
-active que, de l’aveu de tous, nous savons qu’il y a prise? Voici ce
-passage, traduit non pas sur l’inexacte copie de la _Chronique de Gênes_
-qui se trouve dans le recueil de Muratori, mais sur un manuscrit
-magnifique et vénérable de la Bibliothèque Municipale de Gênes, datant,
-selon toute apparence, de la première moitié du XIVe siècle. Le saint
-prélat, après s’être longuement étendu sur les mérites des évêques et
-archevêques ses prédécesseurs, arrive enfin à son propre épiscopat. «Le
-frère Jacques,--nous dit-il,--huitième archevêque de Gênes, a été élu en
-1292, et vivra tant que Dieu voudra bien le laisser en vie.» Puis il
-mentionne son voyage à Rome, et la mort du pape Nicolas, «qui,
-croyons-nous, est entré ainsi au palais céleste». Et voici toute la fin
-de cette touchante autobiographie:
-
- L’an du Seigneur 1295, au mois de janvier, fut conclue une paix
- générale et universelle, dans la ville de Gênes, entre ceux qui
- s’appelaient Mascarati, ou Gibelins, et ceux qui s’appelaient Rampini,
- ou Guelfes: entre lesquels, en vérité, le malin esprit avait depuis
- longtemps suscité de nombreuses divisions et querelles de parti.
- Soixante ans durant, ces dissensions pleines de dangers avaient
- troublé la ville. Mais, grâce à la protection spéciale de
- Notre-Seigneur, tous les Génois sont enfin revenus à la paix et à la
- concorde, de telle manière qu’ils se sont juré de ne plus faire qu’une
- seule société, une seule fraternité, un seul corps. Ce qui a produit
- tant de joie que la ville entière s’est remplie de gaîté. Et nous
- aussi, dans l’assemblée solennelle où fut conclue la paix, vêtu de nos
- ornements pontificaux, nous avons prêché la parole de Dieu; après
- quoi, avec notre clergé, nous avons chanté _Te Deum laudamus_, ayant
- auprès de nous quatre évêques et abbés mitrés.
-
- Mais comme, dans ce bas monde, il ne saurait y avoir de pur bien,--car
- le pur bien est au ciel, le pur mal en enfer, et notre monde est un
- mélange de bien et de mal,--voilà que, hélas! notre cithare a dû
- changer ses cantiques joyeux en de nouvelles plaintes, et l’harmonie
- de nos orgues a été interrompue par des voix pleines de larmes! En
- effet, dans cette même année, au mois de décembre, cinq jours après
- Noël, l’ennemi de la paix humaine a excité nos concitoyens à une telle
- discorde et tribulation que, au milieu des rues et des places, ils se
- sont attaqués l’un l’autre, les armes en main. A quoi ont succédé
- nombre de meurtres, de blessures, d’incendies et de rapines. Et
- l’aveuglement de la haine commune est allé si loin que, pour s’emparer
- de la tour de notre église de Saint-Laurent, une troupe de nos
- concitoyens n’a pas craint de mettre le feu à l’église, dont tout le
- toit s’est trouvé brûlé. Et cette périlleuse sédition a duré depuis le
- cinquième jour de Noël jusqu’au jour du 7 février. C’est à la suite
- des événements susdits qu’on a décidé de nommer capitaines du peuple
- messires Conrad Spinola et Conrad Doria.
-
-Et non moins admirable, non moins digne d’être commémoré, fut le rôle
-joué à Gênes par Jacques de Voragine en tant que père des pauvres de son
-diocèse. De cela non plus il ne fait point mention, dans sa _Chronique_;
-mais les auteurs génois s’accordent à nous dire que, durant les six
-années de son épiscopat, la ville a été comblée de sa charité. «Toutes
-les vertus rivalisaient en lui», reconnaît Muratori, peu suspect de
-partialité à l’égard d’un homme dont il traite l’œuvre entière de
-«bavardage imbécile». D’autres nous affirment que, aussi longtemps qu’il
-fut évêque, pas une fois on ne le vit manger à sa faim. Il allait
-lui-même soigner les malades, dans les ruelles du port. Il s’était fait
-donner une liste des indigents et «les visitait du matin au soir,
-s’entretenant avec eux de leurs menues affaires». Son revenu et celui de
-son église, qui, au dire de Muratori, était «des plus gras», tout allait
-aux pauvres. Pour avoir autrefois compilé avec attendrissement les
-histoires de saint Jean l’Aumônier, de saint Basile, et d’autres «fous
-de charité», ces grands saints avaient daigné permettre à leur biographe
-de leur ressembler. Et j’imagine que lui aussi, comme l’abbé Sérapion,
-aurait été heureux de vendre son évangile pour nourrir un mendiant:
-après quoi il aurait répondu à ceux qui se seraient avisés de le lui
-reprocher: «Ce livre me disait de vendre ce que j’avais pour en donner
-le prix aux pauvres. Or je n’avais plus que lui. Comment aurais-je pu
-m’empêcher de le vendre?»
-
-Avant de mourir, en 1298, il défendit qu’on privât les pauvres du prix
-de ses funérailles. Et il demanda que son corps, au lieu de reposer dans
-la cathédrale auprès de ceux des autres évêques, fût transporté dans
-l’Eglise de son ancien couvent, où on l’a, en effet, déposé, à gauche du
-chœur. Mais l’église de Saint-Dominique a été démolie, il y a quelques
-années: et parmi ce que l’on a conservé de ses débris, à l’Académie des
-Beaux-Arts et au Palais-Blanc, vainement j’ai cherché un vestige de la
-sépulture de Jacques de Voragine.
-
- * * * * *
-
-Je crois en revanche qu’on pourrait aisément, dans les bibliothèques
-françaises et italiennes, retrouver des copies de tous ses ouvrages: car
-tous, sans parler de la _Légende Dorée_, ont eu jusqu’au XVe siècle une
-célébrité universelle; et quelques-uns ont même été imprimés. A
-l’exception de la _Chronique de Gênes_, dont on vient de lire les
-dernières pages, ils datent tous des années qui ont précédé l’avènement
-du Frère Prêcheur à l’épiscopat. Les auteurs contemporains mentionnent,
-surtout, une traduction de la Bible en langue italienne, un volumineux
-commentaire de saint Augustin, et plusieurs recueils de sermons. J’ai eu
-entre les mains un de ces recueils, à la Bibliothèque Municipale de
-Tours, qui, si même elle n’avait hérité que du seul fonds de Marmoutier,
-aurait encore de quoi être une des plus riches bibliothèques de France
-en œuvres religieuses du moyen âge. Et, en vérité, les sermons de
-Jacques de Voragine m’ont paru valoir, eux aussi, que quelque pieux
-savant prît un jour la peine de nous les révéler. Tout comme la _Légende
-Dorée_, ils ont, sous leur appareil scolastique, une simplicité et une
-bonhomie très originales, et les mieux faites du monde pour nous
-émouvoir. Le seul malheur est que l’appareil scolastique y tient une
-place infiniment plus considérable que dans la _Légende Dorée_, avec une
-telle quantité de divisions et de subdivisions, de points coupés en
-d’autres points qui se trouvent coupés à leur tour, que, à chaque ligne,
-un lecteur d’à présent risque de perdre le fil de l’argumentation, étant
-donnée surtout l’absence complète de tout signe graphique qui puisse
-l’aider à se reconnaître. Et je crains bien que des motifs semblables ne
-nous interdisent, à jamais, de prendre plaisir et profit à la lecture
-des _Commentaires_ de Jacques de Voragine _sur saint Augustin_.
-
-Mais d’ailleurs aucun autre des livres du savant et saint moine n’a eu,
-même en son temps, un succès comparable à celui de cette _Légende des
-Saints_ que, presque dès son apparition, l’Europe tout entière s’est plu
-à appeler la _Légende Dorée_. Ce livre sans pareil doit avoir été écrit
-vers 1255, lorsque l’auteur n’était encore qu’un tout jeune professeur
-de théologie: car l’_Histoire Lombarde_, qui en forme l’appendice,
-s’arrête à la mort de Frédéric II, sans même signaler l’élection au
-trône pontifical d’Alexandre IV[2]. Resterait l’hypothèse que Jacques de
-Voragine eût écrit sa _Légende_ après l’_Histoire Lombarde_, et se fût,
-ensuite, borné à joindre à son nouveau livre cette chronique, rédigée
-quelques années plus tôt: mais il n’eût point manqué, en ce cas, de
-mettre au courant la fin de sa chronique, de même qu’il a fait pour le
-commencement: puisque, aussi bien, parmi les innombrables erreurs qui
-ont cours, depuis le seizième siècle, au sujet de la _Légende Dorée_,
-aucune n’est plus scandaleusement injuste que celle qui consiste à
-représenter comme une rapsodie, comme un mélange incohérent de morceaux
-rassemblés au hasard, un livre d’une unité et d’un ensemble parfaits, où
-chaque récit se trouve expressément chargé de compléter, de rectifier,
-ou de nuancer quelque récit précédent.
-
- [2] Notons encore que, dans tout son livre, Jacques de Voragine ne
- nomme pas une seule fois ce pape, ni, non plus, Thomas d’Aquin, qui,
- dès 1255, avait commencé à devenir une des gloires de l’ordre des
- Frères Prêcheurs.
-
- * * * * *
-
-Non, la _Légende Dorée_ n’est pas une simple rapsodie, ainsi que l’ont
-prétendu des critiques, et même des traducteurs, qui, croirait-on, ne se
-sont jamais sérieusement occupés de la lire! Et pas davantage elle n’est
-une «compilation», au sens où nous entendons aujourd’hui ce mot. On
-trouve bien, dans les éditions de la fin du XVe siècle, deux histoires,
-celle de _Sainte Apolline_ et celle de _Sainte Paule_, qui reproduisent,
-mot pour mot, des textes antérieurs: et ce sont celles-là qu’on cite,
-quand on veut prouver que Jacques de Voragine s’est contenté de
-transcrire, dans son livre, des passages copiés à droite et à gauche.
-Mais le fait est que ces deux histoires ne sont point de Jacques de
-Voragine: car elles manquent non seulement dans la plupart des vieux
-manuscrits, mais même dans les premières éditions imprimées. Ce sont
-donc de ces innombrables interpolations que, au cours des siècles, les
-copistes ont introduites dans le texte original de la _Légende
-Dorée_[3]: et j’ajoute que, si même nous n’avions pas la ressource de
-pouvoir reconstituer ce texte original en éliminant tous les chapitres
-qui ne figurent point dans les premiers manuscrits, le style des
-chapitres ajoutés suffirait à nous mettre en défiance contre eux. Car
-Jacques de Voragine n’est peut-être pas un grand écrivain: mais à coup
-sûr il possède un style qui lui appartient en propre, un style, et une
-façon de composer, et surtout une façon de raconter; de telle sorte que
-les citations les plus diverses prennent aussitôt, sous sa plume, la
-même allure et le même attrait. Que l’on compare, à ce point de vue, son
-récit des martyres des saints avec le récit qu’en donne le _Bréviaire_:
-ou, plutôt encore, qu’on compare ses légendes de _Saint Jean
-l’Aumônier_, de _Saint Antoine_, de _Saint Basile_, avec le texte de la
-_Vie des Pères_, d’où il nous dit qu’il les a «directement extraites»!
-Et l’on comprendra alors ce que sa «compilation» impliquait de travail
-personnel, de réelle et précieuse _création_ littéraire. Et l’on
-comprendra aussi, très clairement, le caractère et la portée véritables
-de la _Légende Dorée_.
-
- [3] Un exemple suffira pour donner l’idée du nombre fantastique de ces
- interpolations. Les éditions de 1470, encore presque conformes au
- texte primitif, contiennent environ 280 chapitres: une édition
- française de 1480 en contient 440, et l’édition anglaise de Caxton,
- 448.
-
-Mais avant de définir ce caractère et cette portée, il y a une autre
-erreur encore que je dois signaler: celle qui consiste à voir dans la
-_Légende Dorée_ un recueil de «légendes», autant dire de fables, et
-présentées comme telles par l’auteur lui-même. En réalité, _Legenda
-Sanctorum_ signifie: lectures de la vie des saints. _Legenda_ est ici
-l’équivalent du mot _lectio_, qui, dans le _Bréviaire_, désigne les
-passages des auteurs consacrés que le prêtre est tenu de lire entre deux
-oraisons. Et Jacques de Voragine n’a nullement l’intention de nous
-donner pour des fables les histoires qu’il nous raconte. Il entend que
-son lecteur les prenne au sérieux, ainsi qu’il les prend lui-même, sauf
-à exprimer souvent des réserves sur la valeur de ses sources, ou, avec
-une loyauté admirable, à mettre vivement en relief une contradiction,
-une invraisemblance, un risque d’erreur. Et de là ne résulte point que
-nous devions, aujourd’hui, admettre la vérité de tous ses récits: aucun
-d’eux, au moins dans le détail, n’est proprement article de foi. Mais
-par là s’explique que lui, l’auteur, admettant de toute son âme cette
-vérité, ait pu employer à ses récits une franchise, une chaleur
-d’imagination, et un élan d’émotion qui, depuis des siècles, et
-aujourd’hui encore, les revêtent d’un charme où le lecteur le plus
-sceptique a peine à résister. Ce livre n’a si profondément touché tant
-de cœurs que parce qu’il a jailli, tout entier, du cœur.
-
- * * * * *
-
-Et son unique objet était, précisément, de toucher les cœurs. Car la
-_Légende Dorée_ est, à sa façon, un des signes les plus caractéristiques
-de son temps, du temps qui a produit saint François, saint Dominique,
-saint Louis, et rempli le monde d’églises merveilleuses. C’est un temps
-où, dans l’Europe entière, le peuple, s’éveillant enfin d’une longue
-somnolence, a commencé tout à coup d’aspirer fiévreusement à la vie de
-l’esprit. Tout à coup l’architecture, la sculpture, tous les arts se
-sont laïcisés, sont sortis des couvents pour aller au peuple. Et, de
-même, la pensée religieuse. En même temps qu’il s’occupait à construire
-des églises, le peuple réclamait d’être initié aux secrets de la
-théologie: il voulait qu’un contact plus intime s’établît désormais
-entre Dieu et lui. De là son enthousiasme à accueillir le Pauvre
-d’Assise, dont l’âme parfumée n’était qu’une expression plus haute et
-plus profonde de toute l’âme populaire. De là l’immense et soudain
-succès des deux grands ordres qui, créés pour des fins différentes,
-avaient tous deux en commun de s’adresser directement au peuple, de se
-mêler au peuple plus étroitement que les ordres antérieurs, et le
-séculier même. Le peuple voulait, en quelque sorte, pénétrer jusqu’au
-chœur de l’église, afin de mieux célébrer Dieu, étant plus près de lui.
-Et c’est à cette tendance que répond la conception de la _Légende
-Dorée_, comme par elle s’explique, aussi, l’extraordinaire fortune de ce
-livre.
-
-La _Légende Dorée_ est, essentiellement, une tentative de vulgarisation,
-de «laïcisation», de la science religieuse. Bien d’autres théologiens,
-avant Jacques de Voragine, avaient écrit non seulement des vies de
-saints, mais des commentaires de toutes les fêtes de l’année. Le
-_Bréviaire_, par exemple, dès le XIe siècle, avait été compilé, à peu
-près sous sa forme d’aujourd’hui, avec des _leçons_ équivalant aux
-chapitres de la _Légende Dorée_. Et, à chaque page, le bienheureux
-Jacques de Voragine cite d’autres compilations analogues, le _Livre
-Mitral_, le _Rational des offices divins_ de maître Jean Beleth,
-chanoine d’Amiens, etc. Mais tous ces ouvrages s’adressaient aux
-théologiens, aux clercs: et la _Légende Dorée_ s’adresse aux laïcs. Elle
-a pour objet de faire sortir, des bibliothèques des couvents, les
-trésors de vérité sainte qu’y ont accumulés des siècles de recherches et
-de discussions, et de donner à ces trésors la forme la plus simple, la
-plus claire possible, et en même temps la plus attrayante: afin de les
-mettre à la portée d’âmes naïves et passionnées qui aussitôt
-s’efforcent, par mille moyens, de témoigner la joie extrême qu’elles
-éprouvent à les accueillir. Voilà pourquoi Jacques de Voragine ne
-dédaigne point d’admettre, dans son livre, jusqu’à des récits dont il
-avoue lui-même qu’ils ne méritent pas d’être pris bien à cœur! Voilà
-pourquoi il ne néglige jamais une occasion d’expliquer longuement le
-sens des diverses cérémonies religieuses, la tonsure des prêtres, les
-processions, la dédicace des églises! Et voilà pourquoi, tout en nommant
-toujours les auteurs dont il «compile» les savants écrits, il a toujours
-soin de modifier les passages qu’il leur emprunte, de manière que l’âme
-la plus simple puisse les comprendre et en profiter. Sa _Légende_ est,
-ainsi, la suite directe de cette traduction italienne de la Bible que
-ses biographes signalent comme l’un de ses premiers ouvrages. Et si, au
-lieu d’écrire sa _Légende_ en italien, il l’a écrite dans un honnête
-latin de sacristie, dont les humanistes de la Renaissance ont eu beau
-jeu à railler la médiocrité, c’est que, sans doute, sous cette forme, il
-a su que son livre pourrait se répandre plus loin, et ouvrir à plus
-d’âmes la maison de Dieu.
-
-Le fait est qu’il n’y a peut-être pas de livre qui ait été plus souvent
-copié et traduit. Toutes les bibliothèques du monde en possèdent des
-manuscrits, dont quelques-uns comptent parmi les chefs-d’œuvre des deux
-arts délicieux de la calligraphie et de l’enluminure. Et lorsque, deux
-cents ans après, l’imprimerie vient, hélas! se substituer à ces deux
-arts et les anéantir, c’est encore la _Légende Dorée_ qu’on imprime le
-plus. Les catalogues mentionnent près de cent éditions latines
-différentes, publiées entre les années 1470 et 1500: sans compter
-d’innombrables traductions françaises, anglaises, hollandaises,
-polonaises, allemandes, espagnoles, tchèques, etc. Du treizième siècle
-jusqu’au seizième, la _Légende Dorée_ reste, par excellence, le livre du
-peuple.
-
-Et je dois ajouter qu’il n’y a peut-être pas de livre, non plus, qui ait
-exercé sur le peuple une action plus profonde, ni plus bienfaisante. Car
-le «petit» livre du bienheureux Jacques de Voragine,--si l’on me permet
-de lui garder une épithète que tous les auteurs anciens s’accordent à
-lui attribuer,--a été, pendant ces trois siècles, une source inépuisable
-d’idéal pour la chrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus
-populaire, et plus pittoresque, il l’a presque revêtue d’un pouvoir
-nouveau: ou du moins il a permis aux âmes d’y prendre un nouvel intérêt,
-et, pour ainsi dire, de s’y réchauffer plus profondément. Tout de suite
-les nefs des églises se sont peuplées d’autels en l’honneur des saints
-et des saintes du calendrier. Tout de suite les tailleurs de pierres se
-sont mis à sculpter, aux porches des cathédrales, les touchants récits
-de la _Légende Dorée_, les peintres, les verriers, à les représenter sur
-les murs ou sur les fenêtres. Entrez dans une vieille église de Bruges,
-de Cologne, de Tours ou de Sienne: toutes les œuvres d’art qui vous y
-accueilleront ne sont que des illustrations immédiates, littérales, de
-la _Légende Dorée_. C’est d’après Jacques de Voragine que Memling et
-Carpaccio nous racontent le voyage de sainte Ursule avec ses onze mille
-compagnes. Quand Piero della Francesca, dans ses fresques d’Arezzo, ou
-Agnolo Gaddi dans celles de Florence, nous font assister aux aventures
-diverses du bois de la sainte Croix, ils suivent de phrase en phrase le
-texte de la _Légende Dorée_. D’autres prennent même, dans le vieux
-livre, des sujets profanes, et, comme Thierry Bouts au Musée de
-Bruxelles, nous détaillent, d’après l’_Histoire Lombarde_, un acte de
-justice de l’empereur Othon. Et il n’y a point jusqu’aux grands tableaux
-de Rubens, de Murillo, de Poussin, qui ne reproduisent les scènes des
-martyres des saints ou de leurs miracles exactement comme le bienheureux
-évêque de Gênes les a «compilées» à notre intention. Toute la part que,
-aujourd’hui encore, notre imagination mêle à ce que nous apprennent, de
-l’histoire sacrée, les Ecritures et la Tradition, tout cela nous vient,
-en droite ligne, de la _Légende Dorée_.
-
- * * * * *
-
-Aussi ne saurait-on trop déplorer le profond discrédit qu’ont cru devoir
-jeter sur ce livre d’éminents écrivains religieux de la Renaissance et
-du XVIIe siècle, depuis Vivès, l’ami d’Erasme, jusqu’à l’impitoyable
-Jean de Launoi, le «dénicheur de saints», dont un contemporain disait
-qu’il «avait plus détrôné de saints du paradis que dix papes n’en
-avaient canonisé». Ces savants hommes ont évidemment lu la _Légende
-Dorée_, comme toutes choses, avec l’impression qu’un ministre calviniste
-lisait par-dessus leur épaule, guettant une occasion de se moquer d’eux.
-Et ainsi ils se sont trouvés empêchés de réfléchir au sens et à la
-portée du vieux livre; de telle sorte qu’au lieu d’honorer en Jacques de
-Voragine l’un des plus érudits en même temps que le plus vénérable de
-leurs devanciers, il n’y a pas d’injure dont ils ne l’aient accablé:
-poussés, par leur indignation, jusqu’au calembour, car les uns
-l’appelaient un «gouffre d’ordures», jouant sur le sens latin du mot
-_vorago_, tandis que d’autres déclaraient que sa _Légende_ n’était pas
-d’or, mais de _fer_ et de _plomb_. Ils ne lui pardonnaient pas,
-notamment, d’avoir mis saint Georges aux prises avec un dragon avant de
-le mettre aux prises avec les tenailles du préfet Dacien, ni d’avoir
-raconté que saint Antoine avait rencontré au désert un centaure et un
-satyre, ni d’avoir conduit à Rome les onze mille compagnes de sainte
-Ursule, ni, en maints endroits, d’avoir confondu les noms et brouillé
-les dates.
-
-Et certes je ne prétends pas que, à la considérer au point de vue
-historique, la _Légende Dorée_ ne contienne pas d’affirmations
-inexactes, ou, tout au moins, d’une exactitude à jamais incertaine. Je
-croirais volontiers, plutôt, qu’elle en est remplie, comme tous les
-ouvrages historiques de son temps, comme ceux de tous les temps; et,
-sans doute, les écrits mêmes de Vivès et de Launoi, si un érudit voulait
-aujourd’hui les contrôler à ce point de vue, apparaîtraient, eux aussi,
-amplement pourvus d’erreurs et de légendes. Mais, d’abord, ainsi que le
-dit très sagement Bollandus, rien n’est plus injuste que d’attribuer à
-Jacques de Voragine la responsabilité d’affirmations qu’il a, toutes,
-puisées dans des ouvrages antérieurs, en les contrôlant de son mieux
-chaque fois qu’il pu, ou en nous faisant part des doutes qu’elles lui
-inspiraient. Pour citer encore une expression de Bollandus, le tort de
-Vivès et des autres détracteurs de la _Légende Dorée_ a été «de vouloir
-critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils ignoraient». Ils
-ignoraient qu’un érudit du XIIIe siècle ne disposait point des mêmes
-moyens d’information que ceux dont ils disposaient, trois ou quatre
-siècles plus tard: c’est-à-dire qu’il manquait de beaucoup de ceux
-qu’ils avaient, mais que, peut-être aussi, il en avait d’autres qui
-désormais leur manquaient. Et quant à soutenir, comme ils le
-soutenaient, que la plupart des récits de la _Légende Dorée_ sont des
-fables parce que les documents contemporains n’en font pas mention,
-c’est en vérité montrer, à l’égard de ces documents, une crédulité plus
-naïve encore que celle des contemporains de Jacques de Voragine à
-l’égard du dragon de saint Georges et du centaure de saint Antoine.
-Qu’un document soit contemporain des faits qu’il atteste, comme par
-exemple nos journaux, ou qu’il leur soit postérieur, comme les histoires
-et les chroniques les plus abondantes, on ne risque guère à soutenir que
-l’erreur y tient plus de place que la vérité, que de mille choses
-considérables ils ne font point mention, et qu’ils en mentionnent mille
-autres qui n’ont jamais existé.
-
-Mais surtout le tort de Vivès et de ses successeurs a été de «vouloir
-critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas». Ils ne comprenaient pas, en
-effet, que des erreurs comme celles qu’ils signalaient dans la _Légende
-Dorée_ n’avaient point, pour un lecteur catholique, la même importance
-que pour ce ministre calviniste qui hantait leurs rêves. Car, si les
-protestants estiment que Dieu, après avoir parlé aux hommes depuis Adam
-jusqu’à Jésus-Christ, s’est tu à jamais dès qu’il nous a légué le
-Nouveau Testament, c’est, au contraire, la croyance des catholiques que,
-suivant sa promesse, il a «envoyé aux hommes son Esprit», pour continuer
-à les instruire et à les guider. Lors donc que la Sainte Eglise a
-proclamé saints des hommes dont, le plus souvent, la vie et les actes
-lui étaient connus de la façon la plus sûre et la plus directe, aucun
-catholique n’a le droit de contester le fait de leur sainteté. C’est ce
-que ne comprenait pas Launoi, quand, sous prétexte que ses recherches ne
-lui avaient pas démontré l’existence de sainte Catherine, il remplaçait
-l’office de cette sainte par une messe de _Requiem_: le «dénicheur de
-saints» prouvait simplement, par là, qu’il était un sot, à vouloir
-mettre ses petites recherches personnelles au-dessus de l’autorité de sa
-mère l’Eglise. Et, puisque la sainteté des saints de la _Légende Dorée_
-ne saurait faire de question pour nous, qu’importe ensuite que, à défaut
-de l’histoire véritable de leur vie, nous ayons de belles légendes qui
-certainement expriment, sinon les faits de cette vie, du moins son âme
-et son sens profond? Ainsi l’entendaient les chrétiens des premiers
-siècles, qui ne tenaient nullement pour illicite d’embellir à leur
-fantaisie, dans leurs chroniques, la vie de la Vierge et des saints, pas
-plus que les vieux peintres ne s’interdisaient de représenter leurs
-traits à leur fantaisie. Et de même que maintes images de la Vierge,
-sans prétendre le moins du monde à être des portraits, ont reçu de Dieu
-le pouvoir d’opérer des miracles, de même rien ne nous empêche
-d’admettre que Dieu, s’il le juge bon, puisse prêter aux légendes de ses
-saints une réalité supérieure. Cela encore était une des croyances
-favorites des grands âges chrétiens; et la trace s’en retrouve à chaque
-page dans la _Légende Dorée_. Nous y lisons, par exemple, l’histoire
-d’un gardien d’église qui, au lieu de donner à un pèlerin un vrai doigt
-de saint Augustin, s’était amusé à lui donner le doigt d’un pauvre homme
-qui venait de mourir: après quoi, apprenant que ce doigt faisait des
-miracles, il était allé voir le corps du saint, et s’était aperçu qu’un
-doigt y manquait. Rien n’est impossible à Dieu; et il n’y a point de
-Vivès, de Launoi, ni de Baillet, dont l’érudition prévaille contre cet
-article de foi.
-
-Je ne crois pas, au reste, que personne s’avise plus, aujourd’hui, de
-reprocher à la _Légende Dorée_ la faiblesse de sa critique, ni
-l’incohérence de sa chronologie. Et je suis sûr que personne ne pourra
-s’empêcher de sentir l’exquise douceur poétique de cette _Légende_, son
-charme ingénu, mais, par-dessus tout, la pureté et la beauté
-incomparables de l’esprit chrétien dont elle est imprégnée. Quelque
-opinion que l’on ait de l’exactitude documentaire de chacun de ses
-récits, on reconnaîtra que leur ensemble forme un manuel parfait de la
-vie suivant l’Evangile, un manuel infiniment varié, et d’autant mieux
-adapté aux diverses conditions de l’existence humaine. Car la _Légende
-Dorée_ restera toujours ce que son auteur a voulu qu’elle fût: un livre
-à l’adresse du peuple, offrant à tout homme la leçon et l’exemple qui
-peuvent lui convenir. Mais leçons et exemples, malgré leur diversité, y
-ont toujours en commun d’être directement inspirés de la parole du
-Christ.
-
-Et la religion qu’on y trouve exprimée est toute d’indulgence et de
-consolation. C’est la religion telle que la concevait saint François
-d’Assise, telle qu’allait la traduire, deux siècles après, le
-bienheureux Fra Angelico, dans ces miniatures et ces fresques dont,
-seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vérité chrétienne.
-Qu’on voie avec quelle ardente sympathie Jacques de Voragine nous
-raconte les actes charitables des saints, comme il s’échauffe lorsqu’il
-nous parle de saint Basile, de saint Jean l’Aumônier, ou de saint
-Martin! Peu s’en faut qu’il ne les préfère aux martyrs eux-mêmes, tant
-il découvre en eux des disciples fidèles de son divin maître. Et ses
-martyrs, combien ils sont joyeux et doux, combien ils ont de tendre
-pitié pour leurs persécuteurs! Le préfet qui torturait saint Longin est,
-tout à coup, devenu aveugle et supplie le saint de lui rendre la vue:
-«Sache, mon pauvre ami, lui répond le saint, que tu ne pourras être
-guéri qu’après m’avoir tué! Mais, aussitôt que je serai mort, je prierai
-pour toi; et Dieu m’accordera bien la guérison de ton corps et de ton
-âme!» Et saint Christophe, de son côté, dit au roi de Samos: «Quand tu
-m’auras fait trancher la tête, applique un peu de mon sang sur tes yeux,
-et tu recouvreras la vue!» Voilà vraiment de beaux saints; et il n’y a
-point de pécheur qui n’ait de quoi reprendre courage, en songeant que,
-là-haut, de tels amis s’emploient à plaider pour lui!
-
-Peut-être même est-ce cet esprit d’indulgence et de compassion infinies
-qui, plus encore que le dragon de saint Georges, a valu à la _Légende
-Dorée_ la mauvaise humeur de certains écrivains religieux du XVIIe
-siècle. Sous l’influence du protestantisme et du jansénisme, nombre
-d’excellents catholiques, alors, estimaient imprudent de trop prêcher au
-peuple la bonté de Dieu. Les peintres, ayant à peindre Jésus sur la
-croix, le représentaient avec les bras levés au ciel, et non plus avec
-les bras étendus pour bénir la terre. Les philosophes insistaient sur la
-différence essentielle de la bonté divine et de l’humaine. Et tous,
-d’une façon générale, ils s’efforçaient plutôt d’effrayer les hommes que
-de les rassurer. Peut-être, dans ces conditions, la _Légende Dorée_ leur
-aura-t-elle paru trop consolante, je veux dire faite pour nous donner
-une notion trop inexacte de l’éternelle justice? Mais aujourd’hui, de
-même que nos imaginations ont soif de légendes, nos cœurs ont soif de
-pitié et de consolation. Nous avons besoin que Jésus vienne à nous avec
-les bras grands ouverts, que, dans nos peines, il nous dise, comme à
-l’apôtre dans sa prison d’Antioche: «Mon ami, as-tu cru vraiment que je
-t’oubliais?» Nous avons besoin que, comme au brigand qui récitait tous
-les jours son _Ave Maria_, il daigne nous promettre le pardon de toutes
-nos fautes, en échange du peu de foi que nous pouvons lui offrir.
-
-«Si tu dois tenir compte de nos iniquités, Seigneur, qui osera affronter
-ton jugement?» C’est à ce cri de nos misérables âmes que répond surtout
-la _Légende Dorée_, par la voix de ses confesseurs et par l’exemple de
-ses pécheresses, nous apportant le témoignage de treize siècles de
-christianisme, dont elle est, sinon une histoire toujours bien exacte, à
-coup sûr le testament le plus authentique. Elle nous apprend que la
-justice de Dieu n’est toute faite que de sa bonté. «Ne craignez pas
-trop, nous dit-elle, que le Seigneur vous tienne compte de vos
-iniquités! Lui-même, suivant l’expression de saint Bernard, est prêt à
-vous faire bénéficier du surplus de ses mérites; et puis il y a, auprès
-de lui, la Vierge et tous les saints, qui ne cessent point de le
-solliciter en votre faveur. Mais il ne vous pardonnera qu’à la condition
-que vous l’aimiez, dans la personne du pauvre et du malade, de la veuve
-et de l’orphelin, de tous ceux que la souffrance élève jusqu’à lui; à la
-condition que vous restiez humbles d’esprit et de cœur, vous gardant
-avec soin des fruits amers de l’arbre de la science, dont le diable vous
-affirme qu’ils pourront vous rendre pareils à des dieux; et à la
-condition, enfin, que vous honoriez le Seigneur dans la nature, son
-œuvre, au lieu de mépriser et de détruire celle-ci comme vous vous
-acharnez à le faire. Habituez-vous plutôt à écouter les leçons des
-forêts que celles des livres! Obtenez des moineaux qu’ils consentent à
-venir manger dans vos mains! Et, quand vous verrez un ours ou un loup
-pris au piège, hâtez-vous de courir à lui pour le délivrer! Renoncez à
-vous-mêmes pour vivre tout entiers dans le reste du monde: moyennant
-quoi le Seigneur non seulement vous préparera une petite place dans son
-paradis, mais, dès cette vie, imprimera sur vos lèvres le tranquille et
-heureux sourire que vous voyez rayonner sur les lèvres des saints!»
-Telle est la leçon que nous enseigne, à toutes ses pages, la _Légende
-Dorée_, avec son mauvais style et ses erreurs de dates; et peut-être,
-cette leçon, les contemporains même de Jacques de Voragine n’avaient-ils
-pas autant que nous besoin de l’entendre!
-
- * * * * *
-
-Quant à la traduction de la _Légende Dorée_ que je soumets aujourd’hui
-au lecteur français, je dirai seulement que je l’ai faite sur une
-édition latine imprimée, en 1517, à Lyon, chez Constantin Fradin; mais,
-sans cesse, autant que j’ai pu, je me suis reporté à des éditions plus
-anciennes et à des copies manuscrites.
-
-J’ai retranché, naturellement, la plupart des chapitres des éditions
-postérieures qui, ne se trouvant point dans les manuscrits, sont à coup
-sûr des interpolations. J’ai cru, cependant, devoir en conserver deux,
-qui, du reste, ont été introduits de très bonne heure dans le texte de
-la _Légende Dorée_: ceux de _Saint François_ et de _Sainte Elisabeth_.
-J’ai écourté, çà et là, quelques développements scolastiques où l’auteur
-expliquait, par exemple, les dix motifs, divisés chacun en une dizaine
-d’autres, qui avaient décidé le Seigneur à se laisser circoncire ou à
-naître d’une vierge. Et je me suis également décidé à retrancher, après
-les avoir d’abord traduites, les étymologies placées par l’auteur en
-tête de ses chapitres. Bollandus et d’autres écrivains autorisés ont
-soutenu que ces étymologies n’étaient point de Jacques de Voragine; mais
-je crains bien, hélas! qu’elles ne soient de lui, et ce n’est point ce
-scrupule-là qui m’a empêché de les publier. Je les ai retranchées,
-simplement, parce qu’elles auraient prêté à rire, sans profit pour
-personne. Le saint évêque de Gênes, de même que tous les savants de son
-temps, ignorait le grec. Et nous aussi, en vérité, nous l’ignorons, mais
-nous en savons assez pour être sûrs que le nom d’Agathe, par exemple, ne
-vient point «d’_Aga_, parlant, et de _thau_, perfection». Quand Jacques
-de Voragine nous affirme que le nom d’Antoine vient «d’_ana_, en haut,
-et de _tenens_, tenant», nous éprouvons malgré nous une tentation de
-sourire qui risque de nous faire mal apprécier, ensuite, la touchante
-beauté de la vie du saint. L’art d’un temps, pour peu que l’artiste y
-ait mis de son cœur, a de quoi nous plaire éternellement: mais la
-science d’un temps ne vaut que pour son temps.
-
-Et, à part ces suppressions et ces abréviations, dont le total ne
-dépasse pas une trentaine de pages, j’ai essayé de traduire aussi
-fidèlement que possible le texte original de la _Légende Dorée_. Puisse
-l’œuvre du vénérable Jacques de Varage retrouver parmi nous, sous cette
-forme nouvelle, un peu de sa bienfaisante action d’autrefois!
-
-T. W.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE DORÉE
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-DIVISION DE L’ANNÉE
-
-
-Toute la vie de l’humanité se divise en quatre périodes: la période de
-la déviation; celle de la rénovation, ou du retour dans la droite voie;
-celle de la réconciliation; et celle du pèlerinage. 1º La période de la
-déviation a commencé avec Adam et a duré jusqu’à Moïse: c’est en effet
-Adam qui, le premier, s’est détourné de la voie de Dieu. Et cette
-première période est représentée, dans l’Eglise, par la partie de
-l’année qui va de la Septuagésime jusqu’à Pâques. On récite, pendant
-cette partie de l’année, le livre de la _Genèse_, qui est celui où se
-trouve racontée la faute de nos premiers parents. 2º La période de la la
-rénovation a commencé avec Moïse et a duré jusqu’à la naissance du
-Christ: c’est en effet la période où, par les prophètes, les hommes ont
-été rappelés à la foi, et renouvelés. Elle est représentée, dans
-l’Eglise, par la partie de l’année qui va de l’Avent jusqu’à Noël. Et
-l’on y récite Isaïe, qui traite le plus clairement de cette rénovation.
-3º La période de la réconciliation est celle où, par le Christ, nous
-avons été réconciliés avec Dieu. Elle est représentée, dans l’Eglise,
-par la partie de l’année comprise entre Pâques et la Pentecôte. Et on y
-lit l’Apocalypse, où est pleinement traité le mystère de cette
-réconciliation. 4º Enfin la période du pèlerinage est celle de notre vie
-présente, où nous errons, comme des pèlerins, à travers mille obstacles.
-Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de
-l’octave de la Pentecôte jusqu’à l’Avent; et l’on y récite les livres
-des _Rois_ et des _Macchabées_, où sont racontés de nombreux combats,
-symbolisant la lutte spirituelle qui nous est imposée. Quant à la
-section de l’année qui va de Noël jusqu’à la Septuagésime, elle est
-classée en partie dans la période de la réconciliation (depuis Noël
-jusqu’à l’octave de l’Epiphanie), et en partie dans la période du
-pèlerinage (depuis l’octave de l’Epiphanie jusqu’à la Septuagésime).
-
-Mais bien que la déviation ait précédé la rénovation, l’Eglise préfère
-commencer son année par le temps de la rénovation, c’est-à-dire l’Avent,
-et cela pour deux motifs: 1º parce que, du fait même que ce temps est
-celui de la rénovation, l’Eglise y renouvelle tous ses offices; 2º parce
-que, en commençant par le temps de la déviation, elle semblerait
-commencer par l’erreur. Et voilà pourquoi elle ne s’en tient pas à
-suivre l’ordre des temps, de même que, souvent, ne s’y astreignent pas
-les évangélistes dans leurs récits de la vie du Seigneur.
-
-C’est donc d’après cette division des quatre parties de l’année
-ecclésiastique que nous allons procéder à l’étude des diverses fêtes, en
-commençant par l’Avent, qui ouvre la période de la rénovation.
-
-
-
-
-I
-
-L’AVENT
-
-
-L’Avent ou avènement du Seigneur se célèbre pendant quatre semaines,
-pour signifier que cet avènement est de quatre sortes, à savoir: dans la
-chair, dans l’esprit, dans la mort, et au Jugement Dernier. La dernière
-semaine reste inachevée, pour signifier que la gloire des élus, telle
-que la leur donnera le dernier avènement du Seigneur, n’aura point de
-fin. Mais bien que l’avènement soit, en réalité, quadruple, l’Eglise
-s’occupe spécialement de deux de ses formes, à savoir de l’avènement
-dans la chair et de l’avènement au Jugement Dernier. Et, ainsi, le jeûne
-de l’Avent est en partie un jeûne de réjouissance, en partie de
-contrition. C’est un jeûne de réjouissance par égard à l’avènement du
-Seigneur dans la chair, ou incarnation; et c’est un jeûne de contrition
-par égard à l’avènement suprême du jugement dernier.
-
-I. Au sujet de l’avènement dans la chair, on doit considérer deux
-choses: son opportunité et son utilité. Son opportunité résulte d’abord
-de ce que l’homme, condamné par sa nature à avoir une connaissance
-incomplète de Dieu, était tombé dans les pires erreurs de l’idolâtrie,
-et se voyait amené à s’écrier: «Illumine mes yeux, etc.» En second lieu,
-le Seigneur est venu dans la «plénitude du temps», comme le dit saint
-Paul dans l’_Epître aux Galates_. En troisième lieu, il est venu à un
-moment où le monde entier était malade, comme le dit saint Augustin: «Le
-grand médecin est venu au moment où le monde entier gisait comme un
-grand malade.» C’est pourquoi l’Eglise, dans les sept antiennes qui se
-chantent avant la Nativité du Seigneur, rappelle la diversité du mal et
-l’opportunité du remède divin. Avant l’avènement de Dieu dans la chair,
-nous étions ignorants, soumis aux peines éternelles, esclaves du diable,
-enchaînés par l’habitude du péché, entourés de ténèbres, exilés de notre
-patrie. C’est pourquoi ces antiennes proclament tour à tour Jésus comme
-notre docteur, notre rédempteur, notre libérateur, notre guide, notre
-illuminateur, et notre sauveur.
-
-Quant à l’utilité de l’avènement du Christ, diverses autorités la
-définissent de façons différentes. Jésus-Christ lui-même, dans
-l’évangile de saint Luc, nous dit qu’il est venu pour sept motifs: pour
-consoler les pauvres, pour guérir les affligés, pour délivrer les
-captifs, pour éclairer les ignorants, pour pardonner aux pécheurs, pour
-racheter le genre humain, et pour récompenser chacun d’après ses
-mérites. Et saint Bernard dit: «Nous souffrons d’une triple maladie:
-nous sommes faciles à séduire, faibles à agir, et fragiles à résister.
-En conséquence, l’avènement du Sauveur est nécessaire, d’abord, pour
-illuminer notre aveuglement, en second lieu pour secourir notre
-faiblesse, et en troisième lieu pour protéger notre fragilité.»
-
-II. Au sujet du second avènement, c’est-à-dire du Jugement Dernier, nous
-devons considérer, tour à tour, les circonstances qui le précéderont, et
-celles qui l’accompagneront.
-
-1º Les circonstances qui précéderont le Jugement Dernier sont de trois
-sortes: des signes terribles, l’imposture de l’Antéchrist, et un immense
-incendie.
-
-Les signes qui doivent précéder le Jugement Dernier sont au nombre de
-cinq: car saint Luc dit: «Il y aura des signes dans le soleil, dans la
-lune et dans les étoiles; sur la terre, les nations seront consternées,
-et la mer fera un bruit effroyable par l’agitation de ses flots.» Toutes
-choses dont on trouvera le commentaire au livre de l’_Apocalypse_.
-
-Saint Jérôme, de son côté, a trouvé dans les annales des Hébreux quinze
-signes précédant le Jugement Dernier: 1º le premier jour, la mer
-s’élèvera à quarante coudées au-dessus des montagnes, et se dressera
-immobile comme un mur; 2º le deuxième jour, elle descendra si bas qu’on
-pourra à peine la voir; 3º le troisième jour, des monstres marins,
-apparaissant sur les flots, pousseront des rugissements qui s’élèveront
-jusqu’au ciel; 4º le quatrième jour, l’eau de la mer brûlera; 5º le
-cinquième jour, les arbres et tous les végétaux dégageront une rosée
-sanglante; 6º le sixième jour, les édifices s’écrouleront; 7º le
-septième jour, les pierres se briseront en quatre parties, qui toutes
-s’entre-choqueront; 8º le huitième jour, aura lieu un tremblement de
-terre universel, qui couchera sur le sol hommes et bêtes; 9º le neuvième
-jour, la terre se nivellera, réduisant en poussière montagnes et
-collines; 10º le dixième jour, les hommes sortiront des cavernes, et
-erreront comme des insensés, sans pouvoir se parler; 11º le onzième
-jour, les ossements des morts sortiront des tombeaux; 12º le douzième
-jour, les étoiles tomberont; 13º le treizième jour, tous les êtres
-vivants mourront pour ressusciter ensuite avec les morts; 14º le
-quatorzième jour, le ciel et la terre brûleront; 15º le quinzième jour,
-il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre, et tous ressusciteront.
-
-En second lieu, le Jugement Dernier sera précédé de l’imposture de
-l’Antéchrist, qui essaiera de tromper les hommes en quatre manières: 1º
-par une fausse exposition des écritures, d’où il essaiera de prouver
-qu’il est le Messie promis par la loi; 2º par l’accomplissement de
-miracles; 3º par la distribution de présents; 4º par l’infliction de
-supplices.
-
-En troisième lieu, le Jugement Dernier sera précédé d’un violent
-incendie, allumé par Dieu pour renouveler le monde, pour faire souffrir
-les damnés, et pour mettre en lumière la troupe des élus.
-
-2º Quant aux circonstances qui accompagneront le Jugement Dernier, on
-doit nommer d’abord la répartition des bons et des méchants: car on sait
-que le juge descendra dans la Vallée de Josaphat et mettra les bons à sa
-droite, et les méchants à sa gauche. Ce qui ne signifie point, ainsi que
-le dit très justement saint Jérôme, que tous les hommes doivent parvenir
-à prendre place dans cette petite vallée, mais seulement que là sera le
-centre du jugement: sans compter que rien n’empêchera Dieu, s’il le
-veut, de faire tenir en un petit espace un nombre infini de personnes.
-
-Vient ensuite la question de savoir en combien de catégories seront
-répartis les hommes, au Jugement Dernier. Saint Grégoire admet quatre
-catégories, dont deux parmi les damnés, et deux parmi les élus. Car,
-parmi les damnés, il y en aura qui seront jugés, et d’autres qui seront
-condamnés d’avance, à savoir ceux dont il est dit: «Celui qui ne croira
-pas, il sera jugé d’avance!» Du côté des élus, il y en aura qui seront
-jugés, et d’autres, les hommes parfaits, jugeront les autres, en ce sens
-qu’ils siégeront à côté du juge.
-
-Figureront également, au Jugement Dernier, les insignes de la passion:
-la croix, les clefs et les cicatrices du corps; et Chrysostome dit que
-«la croix et les cicatrices seront plus brillantes que les rayons du
-soleil».
-
-Le Juge sera d’une sévérité inflexible. Il ne se laissera fléchir, en
-effet, ni par la peur, car il est tout-puissant, ni par les présents,
-car il est la richesse même, ni par la haine, car il est la bonté même,
-ni par l’amour, car il est la justice même, ni par l’erreur, car il est
-la sagesse même. Et contre cette sagesse ne pourront prévaloir ni les
-allégations des avocats, ni les sophismes des philosophes, ni les
-périodes des orateurs, ni les ruses des hypocrites.
-
-Et autant le Juge sera sévère, autant l’accusateur sera implacable. Ou
-plutôt le pécheur aura en face de lui trois accusateurs: 1º le diable;
-2º le péché lui-même; 3º le monde entier; car, comme le dit Chrysostome:
-«Ce jour-là, le ciel et la terre, l’eau, le soleil et la lune, le jour
-et la nuit, en un mot le monde entier se dressera contre nous devant
-Dieu, en témoignage de nos péchés.»
-
-Et, de même, trois témoins déposeront contre nous, tous les trois
-infaillibles. En premier lieu, Dieu lui-même, qui nous dit par la voix
-de Jérémie: «Je suis à la fois juge et témoin.» En second lieu, notre
-conscience. En troisième lieu l’ange délégué pour notre garde; car nous
-lisons dans le livre de Job: «Les cieux (c’est-à-dire les anges)
-révéleront son iniquité.»
-
-Enfin la sentence sera irrévocable. En effet, une sentence est
-irrévocable pour trois motifs: 1º l’excellence du juge; 2º l’évidence de
-la faute; 3º l’impossibilité de différer le châtiment. Or, dans la
-sentence prononcée contre nous au Jugement Dernier, ces trois conditions
-se trouveront remplies; et il n’y aura point de roi, d’empereur, ni de
-pape, à qui nous puissions faire appel du jugement prononcé contre nous.
-
-
-
-
-II
-
-SAINT ANDRÉ, APÔTRE
-
-(30 novembre)
-
-
-Le martyre de saint André nous a été raconté par des prêtres et des
-diacres de Grèce et d’Asie, témoins oculaires de ses derniers instants.
-
-I. Saint André et quelques autres disciples furent appelés par le
-Seigneur à trois reprises successives. La première fois, le Seigneur les
-appela à sa _connaissance_. André était un jour auprès de son maître
-Jean, lorsque celui-ci s’écria: «Voici venir l’Agneau de Dieu... etc.»
-Et aussitôt André alla rejoindre Jésus, et resta près de lui toute une
-journée. Il amena aussi à Jésus son frère Simon, l’ayant rencontré sur
-son chemin. Puis, le jour suivant, il revint à son métier, qui était de
-pêcher le poisson. Mais, quelque temps après, Jésus l’appela à sa
-_familiarité_. Etant venu, avec une grande foule, au bord du lac de
-Génésareth, que l’on appelle aussi mer de Galilée, il entra dans la
-barque de Simon et d’André, et prit une masse énorme de poisson. Alors
-André appela Jacques et Jean, qui étaient dans une autre barque; et ils
-suivirent le Seigneur: après quoi, de nouveau, ils revinrent à leur
-métier. Mais bientôt le Seigneur les appela une troisième fois, et cette
-fois à son _discipulat_. Se promenant un jour sur les bords du même lac,
-où André et ses compagnons étaient occupés à pêcher, il leur fit signe
-de jeter leurs filets, en leur disant: «Suivez-moi, je vous ferai
-pêcheurs d’hommes!» Et ils le suivirent, et jamais plus ils ne revinrent
-à leur métier de pêcheurs. Une quatrième fois encore, du reste, le
-Seigneur appela André; ce fut, cette fois, à son _apostolat_, ainsi que
-le raconte l’évangéliste saint Marc, en son chapitre troisième. Il
-appela ceux qu’il s’était choisis, et ils vinrent à lui, et il fit en
-sorte qu’ils fussent au nombre de douze.
-
-Après l’ascension du Seigneur, les apôtres s’étant séparés, André alla
-pêcher en Scythie, et Matthieu en Ethiopie. Or les Ethiopiens, refusant
-d’admettre la prédication de Matthieu, lui arrachèrent les yeux, le
-lièrent de chaînes, et le jetèrent en prison, avec l’intention de le
-mettre à mort peu de jours après. Alors un ange apparut à saint André,
-et lui enjoignit de se rendre en Ethiopie auprès de saint Matthieu.
-Saint André ayant répondu qu’il ne connaissait pas le chemin, l’ange lui
-ordonna d’aller au bord de la mer, et, là, d’entrer dans le premier
-vaisseau qu’il rencontrerait. C’est ce que s’empressa de faire André; et
-le vaisseau ne tarda pas à le conduire, avec un vent favorable, jusqu’à
-la ville où était saint Matthieu. Puis, sous la garde de l’ange, il
-pénétra dans la prison de l’évangéliste, et, à sa vue, pleura beaucoup
-et pria. Et voici que le Seigneur, à sa demande, rendit à Matthieu le
-bienfait de la vue, dont l’avait privé la cruauté des infidèles. Et
-Matthieu sortit de sa prison, et se rendit à Antioche. Mais André, au
-contraire, resta en Ethiopie, où les habitants, furieux de l’évasion de
-son ami, s’emparèrent de lui et le traînèrent par les places, les mains
-liées. Son sang coulait en abondance: et lui, cependant, il ne cessait
-pas de prier Dieu pour ses persécuteurs, de telle sorte qu’il finit par
-les convertir. Et c’est après cela qu’il partit pour la Grèce.--Voilà,
-du moins, ce que l’on raconte; mais j’ai, quant à moi, beaucoup de peine
-à y croire: car le fait de la délivrance et de la guérison de
-saint Matthieu par saint André impliquerait,--chose bien peu
-vraisemblable,--que ce grand évangéliste n’aurait pu obtenir, par
-lui-même, ce que son frère André aurait si facilement obtenu pour lui.
-
-II. Un jeune homme de famille noble avait été converti par saint André
-et s’était attaché à lui, malgré la défense de ses parents: sur quoi
-ceux-ci mirent le feu à la maison où il demeurait avec l’apôtre. Et
-comme déjà la flamme s’élevait, le jeune homme versa sur elle l’eau d’un
-flacon, et aussitôt le feu s’éteignit. Alors les parents dirent: «Notre
-fils est devenu sorcier!» Et, ayant approché une échelle, ils voulurent
-y monter pour s’emparer de leur fils: mais Dieu les rendit aveugles, de
-telle façon qu’ils ne pouvaient pas voir les degrés de l’échelle. Et un
-homme qui passait par là leur cria: «Pourquoi vous épuiser en une tâche
-vaine? Ne voyez-vous donc pas que Dieu combat pour eux? Hâtez-vous de
-céder, de peur que la colère de Dieu ne tombe sur vous!» Et beaucoup,
-voyant cela, crurent au Seigneur. Quant aux parents du jeune homme, ils
-moururent au bout de cinquante jours.
-
-III. Certaine femme, qui était mariée à un assassin, se trouvait en
-couches et ne parvenait pas à enfanter. Elle dit alors à sa sœur: «Va
-invoquer pour moi notre maîtresse Diane!» Mais, au lieu de Diane, ce fut
-le diable qui répondit. «Inutile de m’invoquer, dit-il à la sœur, car je
-ne puis rien pour toi. Va trouver plutôt l’apôtre André: celui-là pourra
-secourir ta sœur!» Elle alla donc trouver saint André, et l’amena au lit
-de sa sœur malade, Et l’apôtre dit à celle-ci: «Tu mérites ta
-souffrance, car tu t’es mal mariée, tu as mal conçu, et, pour comble, tu
-as invoqué l’aide des mauvais esprits. Mais repens-toi, crois au Christ,
-et tu enfanteras!» Et, en effet, la femme ayant cru, elle mit au monde
-un enfant mort, et sa douleur cessa.
-
-IV. Un vieillard, nommé Nicolas, vint un jour trouver saint André et lui
-dit: «Maître, voici que j’ai soixante-dix ans, et jamais je n’ai cessé
-de m’adonner à la luxure. J’ai cependant admis l’Evangile, et prié Dieu
-de vouloir bien m’accorder le don de la continence. Mais, invétéré dans
-le péché, et séduit par de mauvais désirs, au sortir même de tes
-prédications je retournais aussitôt à mon vice accoutumé. Or, hier,
-enflammé par la concupiscence, j’ai oublié que je tenais en main
-l’évangile, et je suis allé dans une maison de débauche. Et voilà que la
-prostituée s’écrie en m’apercevant: «Sors d’ici, vieillard, sors d’ici,
-ne me touche pas, et ne tente pas d’entrer dans cette maison: car je
-vois sur toi des choses merveilleuses, qui me prouvent que tu dois être
-un messager de Dieu!» Et moi, stupéfait de ces paroles, je me suis
-rappelé que je tenais en main l’Evangile. Or, maintenant, saint apôtre
-de Dieu, je viens à toi pour que ta pieuse prière intercède auprès de
-Dieu et obtienne mon salut.» Ce qu’ayant entendu, le bienheureux André
-se mit à pleurer, et il resta en prière depuis la troisième heure
-jusqu’à la neuvième; et, quand il se releva, il refusa de manger,
-disant: «Je ne mangerai pas jusqu’à ce que je sache si le Seigneur a eu
-pitié de ce pauvre vieillard!» Et, après qu’il eût jeûné ainsi pendant
-cinq jours, une voix d’en haut lui dit: «André, tu as obtenu la grâce du
-vieillard. Mais de même que tu t’es macéré en jeûnant pour lui, de même
-il doit à son tour jeûner pour mériter son salut.» Et le vieillard fit
-ainsi: durant six mois il jeûna au pain et à l’eau; après quoi il
-s’endormit en paix, plein de bonnes œuvres. Et de nouveau André entendit
-la voix, qui, cette fois, lui dit: «Ta prière m’a rendu Nicolas, que
-j’avais perdu!»
-
-V. Or, comme l’apôtre était dans la ville de Nicée, les habitants lui
-dirent que, aux portes de la ville, sur le chemin, se tenaient sept
-démons qui tuaient les passants. Alors l’apôtre, en présence du peuple,
-ordonna à ces démons de venir vers lui, et aussitôt ils vinrent, sous
-forme de chiens. Et l’apôtre leur ordonna d’aller dans quelque autre
-endroit. Sur quoi les démons s’enfuirent. Et les témoins de ce miracle
-reçurent la foi du Christ. Mais voilà qu’en arrivant aux portes d’une
-autre ville André rencontra le cadavre d’un jeune homme, qu’on emmenait
-pour l’ensevelir. Et on lui dit que sept chiens étaient venus la nuit,
-qui avaient tué ce jeune homme dans son lit. Et l’apôtre, tout en
-larmes, s’écria: «Je sais, Seigneur, que ce sont les sept démons que
-j’ai chassés de Nicée!» Puis il dit au père: «Que me donneras-tu, si je
-ressuscite ton fils?»--«Je n’avais rien de plus cher que lui, répondit
-le père: c’est donc lui que je te donnerai!» Et, André ayant prié le
-Seigneur, le jeune homme se releva et le suivit.
-
-VI. Des hommes, au nombre de quarante, venaient par mer vers l’apôtre,
-afin de recevoir de lui la doctrine de la foi, lorsque le diable souleva
-une tempête si forte que tous furent noyés. Mais, leurs corps ayant été
-jetés par les vagues sur le rivage, l’apôtre les ressuscita aussitôt. Et
-chacun d’eux raconta le miracle qui lui était arrivé. De là vient que,
-dans une hymne de l’office du saint, nous lisons:
-
- Quaterdenos juvenes,
- Submersos maris fluctibus,
- Vitæ reddidit usibus.
-
-VII. Ainsi le bienheureux André, s’étant fixé en Achaïe, remplit
-d’églises toute cette région et amena un grand nombre de ses habitants à
-la foi du Christ. Il convertit, entre autres, la femme du proconsul
-Egée, et la régénéra par l’eau sainte du baptême. Mais le proconsul, dès
-qu’il l’apprit, entra dans la ville de Patras, et ordonna aux chrétiens
-de sacrifier aux idoles. Alors André, s’avançant vers lui, lui dit: «Toi
-qui as mérité de devenir juge sur cette terre, tu as le devoir de
-reconnaître ton juge qui est au ciel, et, l’ayant reconnu, de l’adorer,
-et, l’ayant adoré, de renoncer complètement au culte des faux dieux!»
-Mais Egée lui répondit: «Je vois que tu es cet André qui prêche
-l’hérésie malfaisante que les princes de Rome ont naguère ordonné
-d’exterminer!» Et André: «C’est que les princes de Rome ne savaient pas
-encore comment le Fils de Dieu a enseigné que vos idoles étaient des
-démons, dont l’enseignement est fait pour offenser Dieu, de telle sorte
-que, Dieu les ayant abandonnés, le diable s’empare d’eux et les trompe à
-loisir, jusqu’au jour où leurs âmes se dépouillent de leur corps et se
-trouvent nues, ne portant avec elles que leurs péchés.» A quoi Egée:
-«Votre Jésus, pendant qu’il vous apprenait ces sottises, on l’a attaché
-à la potence!» Et André: «C’est pour nous rendre notre salut et non pour
-racheter sa propre faute qu’il a spontanément subi le supplice de la
-croix.» Alors Egée: «Comment peux-tu dire qu’il ait subi spontanément le
-supplice de la croix, tandis que nous savons qu’il a été livré par un de
-ses disciples, et emprisonné par les Juifs, et crucifié par les
-soldats?» Alors André se mit à démontrer, par cinq arguments, que la
-passion du Christ avait été volontaire, car: 1º le Christ avait prévu sa
-passion et l’avait prédite à ses disciples, en disant: «Voici que nous
-montons à Jérusalem, etc.»; 2º il s’était irrité lorsque Pierre avait
-exprimé le désir de l’en détourner; 3º il avait affirmé qu’il avait le
-pouvoir, à la fois, de souffrir et de ressusciter; 4º il avait désigné
-d’avance l’homme qui le livrerait, avait rompu le pain avec lui, et
-n’avait rien fait pour l’éviter; 5º enfin il s’était rendu dans
-l’endroit où il savait que le traître viendrait l’arrêter. Et André
-ajouta que le mystère de la croix était grand. «Ce n’est pas le moins du
-monde un mystère, mais un supplice!--lui répondit Egée.--Et si tu
-refuses de m’obéir, je te ferai goûter, à toi aussi, de ce même
-mystère!»--«Si j’avais peur du supplice de la croix, répondit André, je
-ne prêcherais pas la gloire de la Croix. Mais d’abord je veux
-t’apprendre le mystère de la croix, afin que, peut-être, tu consentes à
-y croire, et à être sauvé!»
-
-Et il se mit alors à lui exposer le mystère de la rédemption, lui
-prouvant, par cinq arguments, combien ce mystère était nécessaire et
-logique, car: 1º le premier homme ayant suscité la mort au moyen d’un
-objet en bois, qui était l’arbre du bien et du mal, c’était chose
-nécessaire et logique que le Fils de l’Homme chassât la mort en mourant
-lui-même sur un objet de bois; 2º le coupable étant fait de terre
-immaculée, c’était chose nécessaire et logique que le Rédempteur naquît
-d’une vierge immaculée; 3º Adam ayant étendu la main vers le fruit
-défendu, c’était chose nécessaire et logique que le second Adam étendît
-sur la croix ses mains immaculées; 4º Adam ayant goûté, malgré la
-défense de Dieu, une nourriture délicieuse, c’était chose nécessaire et
-logique (afin que le contraire chassât le contraire) que Jésus fût
-nourri de fiel; 5º Jésus faisant part à l’homme de sa propre
-immortalité, c’était chose nécessaire et logique qu’il prît, en échange,
-à l’homme sa mortalité. Car si Dieu n’était pas devenu mortel, l’homme
-n’aurait pu devenir immortel.
-
-Alors Egée: «Tu iras conter toutes ces sottises à ceux de ta secte; mais
-en attendant, tu vas m’obéir, et sacrifier aux dieux tout-puissants!» Et
-André: «A Dieu tout-puissant j’offre tous les jours un Agneau sans
-tache, qui, après qu’il a été mangé par tout le peuple, demeure vivant
-et tout entier.» Et Egée: «Eh bien, je vais te faire torturer jusqu’à ce
-que tu m’aies prouvé que tu es capable de réaliser ce miracle!» Et
-aussitôt, il le fit emprisonner.
-
-Le lendemain matin, étant monté sur son tribunal, il somma de nouveau
-André de sacrifier aux idoles, lui disant: «Si tu refuses de m’obéir, je
-te ferai attacher à cette croix que tu vantes si fort!» Et il le
-menaçait encore d’autres supplices; mais l’apôtre lui répondit: «Ne
-crains pas d’inventer le supplice qui te paraîtra le plus terrible: car,
-aux yeux de mon Roi, je serai d’autant plus bienvenu que j’aurai plus
-souffert patiemment en son nom!» Alors Egée ordonna à vingt et un hommes
-de le saisir et de le lier à la croix par les mains et les pieds, afin
-que son supplice durât plus longtemps.
-
-Et, comme on le conduisait à la croix, une foule s’amassa, disant: «Son
-sang innocent va périr injustement!» Mais l’apôtre leur demanda de ne
-rien faire pour empêcher son martyre. Puis, du plus loin qu’il aperçut
-la croix, il la salua, disant: «Salut, croix, qui as été sanctifiée par
-le corps du Christ, et ornée de ses membres comme de pierres précieuses!
-Avant que le Seigneur fût attaché sur toi, tu inspirais la peur
-terrestre; mais, désormais, tu obtiens l’amour céleste, et l’on te
-souhaite comme un bienfait. Aussi vais-je à toi assuré et joyeux, pour
-que tu m’accueilles amicalement, moi, le disciple de Celui qu’on a pendu
-sur toi: car je t’ai toujours aimée, et ai aspiré à ton embrassement. O
-bonne croix, ennoblie et embellie par les membres du Seigneur! Longtemps
-désirée, constamment aimée, sans cesse recherchée, prends-moi aux hommes
-et rends-moi à mon Maître, afin que celui-ci, m’ayant racheté par toi,
-me reçoive de toi!» Et, disant ces paroles, il se dévêtit, et livra ses
-vêtements à ses bourreaux, qui l’attachèrent sur la croix comme on le
-leur avait ordonné. André y resta, vivant, pendant deux jours, et prêcha
-à une foule de vingt mille personnes. Le troisième jour, cette foule
-commença à menacer de mort le proconsul Egée, disant que c’était chose
-abominable de faire souffrir ainsi un saint homme plein de douceur et de
-piété. Et Egée, effrayé, vint le faire détacher de la croix. Mais André,
-en l’apercevant, lui dit: «Te voici, Egée? Que si tu viens pour faire
-pénitence, tu auras ton pardon; mais si tu viens pour me faire détacher
-de la croix, sache que je ne dois pas en descendre vivant! Et déjà je
-vois mon Roi qui m’attend aux cieux!»
-
-Des soldats voulurent le délier, mais ils ne purent pas le toucher, car
-aussitôt leurs bras retombaient inertes. Et André, voyant que la foule
-voulait le détacher, fit, sur sa croix, cette prière, qu’a rapportée
-saint Augustin dans son livre _De la Pénitence_: «Seigneur, ne permets
-pas que je descende vivant de cette croix: car il est temps que tu
-livres mon corps à la terre. Je l’ai porté si longtemps, j’ai tant
-veillé, et peiné, que je voudrais maintenant être délivré de cette
-obéissance, et déchargé de ce lourd fardeau. Aussi longtemps que j’ai
-pu, Père bienfaisant, j’ai résisté aux attaques de mon corps, et, avec
-ton aide, je l’ai vaincu. Mais maintenant je te demande, comme
-récompense, de ne plus m’ordonner cette lutte, et de reprendre le dépôt
-que tu m’as confié. Confie-le maintenant à la terre, pour qu’elle le
-garde; et me le rende au jour de la résurrection des corps, afin que,
-lui aussi, il ait la récompense qu’il a méritée! Et fais en sorte que je
-n’aie plus besoin de veiller, et que mon corps ne m’empêche plus de
-tendre librement vers toi, Source de la vie et des joies éternelles!»
-
-Quand il eut dit ces paroles, une lumière éblouissante, descendant du
-ciel, l’entoura pendant une demi-heure, qui le fit invisible; et, quand
-cette lumière se dissipa, il rendit l’âme. Maximilla, la femme d’Egée,
-emporta son corps et l’ensevelit honorablement. Mais Egée, avant de
-rentrer dans sa maison, fut saisi par un démon et expira dans la rue, en
-présence de tous.
-
-On a dit aussi que, du tombeau de saint André, se dégageaient une manne
-en forme de farine et une huile odorante, d’après lesquelles les
-habitants de la région pouvaient prévoir quelle serait la fécondité de
-l’année qui venait: car si l’huile coulait abondante, c’était signe que
-la terre porterait beaucoup de fruits, et inversement. Et cela peut en
-effet avoir eu lieu jadis; mais aujourd’hui on admet généralement que le
-corps du saint n’est plus à Patras, ayant été transporté à
-Constantinople.
-
-VIII. Certain pieux évêque avait pour saint André une vénération si
-particulière que, sur le titre de chacun de ses ouvrages, il inscrivait
-toujours: «En l’honneur de Dieu et de saint André.» Or le vieil ennemi
-du genre humain, jaloux de la sainteté de cet évêque, concentra sur lui
-toute sa ruse. Ayant pris la forme d’une femme merveilleusement belle,
-il vient à l’évêché et demande à se confesser. L’évêque renvoie la femme
-à son pénitencier, qui a plein pouvoir pour entendre sa confession. Mais
-la femme répond qu’elle a sur la conscience des secrets qu’elle ne peut
-révéler qu’à l’évêque lui-même. De sorte que celui-ci la laisse enfin
-entrer. Et elle: «Par grâce, Seigneur, aie pitié de moi! Je suis fille
-d’un roi puissant, qui a voulu me marier à un grand prince; et je lui ai
-déclaré que j’avais horreur de tout lit conjugal, ayant dédié pour
-toujours au Christ ma virginité. Puis, me voyant exposée aux pires
-supplices si je persistais dans mon refus, j’ai pris le parti de
-m’enfuir, et me suis réfugiée sous les ailes de votre sainteté, avec
-l’espoir de trouver auprès de vous un lieu où je puisse me livrer en
-repos à la contemplation, éviter les naufrages de la vie, et échapper
-aux rumeurs du monde.» Sur quoi l’évêque, admirant chez une personne
-aussi noble et aussi belle tant de ferveur et tant d’éloquence, lui
-répondit avec bonté: «Ma fille, sois sans crainte, car Celui pour
-l’amour duquel tu as si courageusement dédaigné toi-même et les tiens,
-celui-là t’accordera dans cette vie le comble de sa grâce et, dans la
-vie à venir, la plénitude de sa gloire. Et moi, son serviteur, je me
-mets à ta disposition avec tout ce que j’ai; et je veux qu’aujourd’hui
-tu manges à ma table.» Mais elle: «Non, mon père, ne me demande point
-cela, de peur qu’il n’en résulte quelque méchant soupçon dont l’éclat de
-ta renommée puisse avoir à souffrir!» Et l’évêque: «Nous ne serons pas
-seuls à table, ce qui fait qu’aucun méchant soupçon ne pourra se
-produire!»
-
-A table, l’évêque et cette femme s’assirent l’un en face de l’autre; et
-il ne cessait point de considérer son visage et d’admirer sa beauté. Et,
-pendant que ses yeux la fixaient, son âme se blessait: l’antique ennemi
-de notre race y enfonçait profondément sa flèche. La femme devenait plus
-belle d’instant en instant; et déjà l’évêque était sur le point de
-consentir à commettre avec elle une œuvre illicite dès qu’une occasion
-s’offrirait à lui, lorsque, tout à coup, un pèlerin se présenta devant
-la porte, y frappant à grands coups pour être introduit. On refusa de
-lui ouvrir, mais il se mit à frapper et à crier de plus belle. Enfin
-l’évêque demanda à la femme si elle ne voyait pas d’empêchement à ce
-qu’on laissât entrer cet étranger. Et elle: «Qu’on lui propose une
-question très difficile à résoudre! S’il la résout, qu’on le fasse
-entrer; sinon qu’on le chasse!» La proposition est adoptée; et l’on
-commence à chercher la question que l’on posera. Puis, comme personne ne
-la trouve, l’évêque dit à la femme: «Personne de nous ne saurait trouver
-cette question aussi bien que toi, belle dame, qui nous surpasses tous
-en sagesse et en éloquence!» Alors la femme: «Demandez-lui ce que Dieu a
-jamais fait de plus étonnant!» On transmit la question à l’étranger, qui
-fit répondre: «C’est la diversité et l’excellence des visages: car,
-parmi la foule innombrable d’hommes créés ou à créer, depuis le
-commencement jusqu’à la fin du monde, il n’y en a point deux qui aient
-le même visage, et cependant Dieu a placé dans chacun de ces visages le
-siège de tous les sens du corps.» Ce qu’entendant, l’assistance dit:
-«Voilà une excellente réponse!» Alors la femme: «Qu’on lui propose une
-seconde question, plus difficile à résoudre! Qu’on lui demande en quel
-lieu la terre est plus haute que tout le ciel!» Réponse de l’étranger:
-«C’est dans le ciel empyrée, où réside le corps du Christ. Car ce corps,
-qui est plus haut que tout le ciel, peut être considéré comme terrestre,
-puisqu’il est formé de notre chair.» Cette seconde réponse reçoit la
-même approbation de toute l’assistance. Mais la femme dit: «Avant
-d’admettre cet homme à la table de l’évêque, qu’on lui pose une
-troisième question, plus difficile encore! Qu’on lui demande quelle
-distance il y a de la terre au ciel!» A quoi l’étranger fait répondre:
-«Va plutôt poser cette question à celui qui t’a envoyée ici! Il connaît,
-en effet, cette distance mieux que moi, ayant eu à la mesurer quand il
-est tombé du ciel dans l’abîme. Car l’être qui me pose ces questions
-n’est pas une femme, mais un diable qui a revêtu la forme d’une femme!»
-Et pendant que le messager revenait rapporter cette réponse, à la
-stupeur de tous, la femme disparut. Aussitôt l’évêque, rentrant en
-lui-même, se fit d’amers reproches; et il envoya vite chercher
-l’étranger; mais celui-ci avait également disparu. Alors l’évêque
-convoqua le peuple, lui confessa tout, et lui demanda de commencer des
-jeûnes et des prières pour que Dieu daignât révéler qui était cet
-étranger qui l’avait délivré d’un si grand péril. Et, cette nuit-là
-même, Dieu révéla à l’évêque que c’était saint André qui, pour le
-sauver, était venu à lui vêtu en pèlerin.
-
-IX. Le préfet d’une ville s’était emparé d’un champ dépendant d’une
-église de saint André. Sur les prières de l’évêque, il fut aussitôt
-saisi de fièvres. Il demanda donc à l’évêque de prier pour lui,
-promettant de restituer le champ s’il recouvrait la santé. Mais
-lorsqu’il l’eut recouvrée, il s’appropria le champ de nouveau. Alors
-l’évêque, avant de se mettre en prière, brisa toutes les lampes de
-l’église, en disant: «Que cette lumière ne se rallume pas aussi
-longtemps que Dieu ne se sera point vengé de son ennemi, et n’aura point
-fait rendre à l’église le bien qui lui a été ravi!» Aussitôt voici le
-préfet ressaisi de ses fièvres. Il envoie demander à l’évêque de prier
-pour lui; et comme l’évêque lui répond qu’il l’a déjà fait, et que Dieu
-l’a exaucé, il se fait porter chez lui et le contraint à entrer avec lui
-dans l’église, pour prier de nouveau à son intention. Mais à peine
-l’évêque a-t-il pénétré dans l’église que le préfet meurt; et aussitôt
-le champ est restitué à l’église.
-
-
-
-
-III
-
-SAINT NICOLAS, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(6 décembre)
-
-
-La légende de saint Nicolas a été écrite par des docteurs d’Argos, qui
-est une ville de la Grèce, et de là viendrait, d’après Isidore, le nom
-d’Argoliques donné aux Grecs. Et l’on dit aussi que cette légende a
-d’abord été écrite en grec par le patriarche Méthode, puis traduite en
-latin, avec de nombreuses additions, par le diacre Jean.
-
-I. Nicolas, citoyen de la ville de Patras, était né de parents riches et
-pieux. Son père s’appelait Epiphane, sa mère Jeanne. Ses parents, après
-l’avoir enfanté dans la fleur de leur âge, s’abstinrent ensuite de tout
-contact charnel. Le jour même de sa naissance, Nicolas, comme on le
-baignait, se dressa et se tint debout dans la baignoire; et, durant
-toute son enfance il ne prenait le sein que deux fois par semaine, le
-mercredi et le vendredi. Dans sa jeunesse, évitant les plaisirs lascifs
-de ses compagnons, il fréquentait les églises, et retenait dans sa
-mémoire tous les passages des Saintes Ecritures qu’il y entendait.
-
-A la mort de ses parents, devenu très riche, il chercha un moyen
-d’employer ses richesses, non pour l’éloge des hommes, mais pour la
-gloire de Dieu. Or un de ses voisins, homme d’assez noble maison, était
-sur le point, par pauvreté, de livrer ses trois jeunes filles à la
-prostitution, afin de vivre de ce que rapporterait leur débauche. Dès
-que Nicolas en fut informé, il eut horreur d’un tel crime, et,
-enveloppant dans un linge une masse d’or, il la jeta, la nuit, par la
-fenêtre, dans la maison de son voisin, après quoi il s’enfuit sans être
-vu. Et le lendemain l’homme, en se levant, trouva la masse d’or: il
-rendit grâces à Dieu, et s’occupa aussitôt de préparer les noces de
-l’aînée de ses filles. Quelque temps après, le serviteur de Dieu lui
-donna, de la même façon, une nouvelle masse d’or. Le voisin, en la
-trouvant, éclata en grandes louanges, et se promit à l’avenir de veiller
-pour découvrir qui c’était qui venait ainsi en aide à sa pauvreté. Et
-comme, peu de jours après, une masse d’or deux fois plus grande encore
-était lancée dans sa maison, il entendit le bruit qu’elle fit en
-tombant. Il se mit alors à poursuivre Nicolas, qui s’enfuyait, et à le
-supplier de s’arrêter afin qu’il pût voir son visage. Il courait si fort
-qu’il finit par rejoindre le jeune homme, et put ainsi le reconnaître.
-Se prosternant devant lui, il voulait lui baiser les pieds; mais Nicolas
-se refusa à ses remerciements, et exigea que, jusqu’à sa mort, cet homme
-gardât le secret sur le service qu’il lui avait rendu.
-
-II. Après cela, l’évêque de la ville de Myre étant mort, tous les
-évêques de la région se réunirent afin de pourvoir à son remplacement.
-Il y avait parmi eux un certain évêque de grande autorité, de l’avis
-duquel dépendait l’opinion de tous ses collègues. Et cet évêque, les
-ayant tous exhortés à jeûner et à prier, entendit dans la nuit une voix
-qui lui disait de se poster le matin à la porte de l’église, et de
-consacrer comme évêque le premier homme qu’il verrait y entrer. Aussitôt
-il révéla cet avertissement aux autres évêques, et s’en alla devant la
-porte de l’église. Or, par miracle, Nicolas, envoyé de Dieu, se dirigea
-vers l’église avant l’aube, et y entra le premier. L’évêque,
-s’approchant de lui, lui demanda son nom. Et lui, qui était plein de la
-simplicité de la colombe, répondit en baissant la tête: «Nicolas,
-serviteur de Votre Sainteté.» Alors les évêques, l’ayant revêtu de
-brillants ornements, l’installèrent dans le siège épiscopal. Mais lui,
-dans les honneurs, conservait toujours son ancienne humilité et la
-gravité de ses mœurs; il passait ses nuits en prières, macérait son
-corps, fuyait la société des femmes; et il était humble dans son
-accueil, efficace dans sa parole, actif dans ses conseils, sévère dans
-ses réprimandes.--Une chronique rapporte aussi que saint Nicolas prit
-part au Concile de Nicée.
-
-III. Un jour, des matelots, se trouvant en péril sur la mer, prièrent
-ainsi avec des larmes: «Nicolas, serviteur de Dieu, si ce que l’on nous
-a dit de toi est vrai, fais que nous l’éprouvions à présent!» Aussitôt
-quelqu’un apparut devant eux, qui avait la figure du saint, et qui leur
-dit: «Vous m’avez appelé, me voici!» Et il se mit à les aider, avec les
-voiles et les câbles et les autres agrès du bateau; et, sur-le-champ, la
-tempête cessa. Ainsi sauvés, ces matelots rentrèrent dans l’église où
-était Nicolas; et ils le reconnurent de suite, bien qu’ils ne l’eussent
-jamais vu. Alors ils le remercièrent de leur délivrance; mais il leur
-dit d’en remercier Dieu, le mérite n’en pouvant être attribué qu’à la
-miséricorde divine et à leur propre foi.
-
-IV. En un certain temps, toute la province du diocèse de saint Nicolas
-fut frappée d’une terrible famine, à tel point que personne n’avait rien
-à manger. Là-dessus l’homme de Dieu apprend que des vaisseaux, chargés
-de grains, stationnent dans le port. Il s’y rend aussitôt et demande aux
-gens de l’équipage de venir en aide aux affamés, ne serait-ce qu’en leur
-abandonnant cent muids de grain par vaisseau. Mais eux: «Père, nous ne
-l’osons pas, car notre cargaison a été mesurée à Alexandrie, et nous
-devons la livrer tout entière aux greniers impériaux!» Le saint leur
-répondit: «Faites pourtant ce que je vous dis, et je vous promets, au
-nom de Dieu, que les douaniers impériaux ne trouveront aucune diminution
-dans votre cargaison!» Et ces hommes firent ainsi; et, lorsqu’ils furent
-arrivés à leur destination, ils livrèrent aux greniers impériaux la même
-quantité de grain qui avait été mesurée à Alexandrie. Ils virent le
-miracle, le publièrent, et glorifièrent Dieu dans la personne de son
-serviteur. Or le blé dont ils s’étaient dessaisis fut distribué par
-Nicolas suivant les besoins de chacun, et de façon si miraculeuse, que
-non seulement il suffit pendant deux ans à nourrir la région, mais qu’il
-put encore servir à d’abondantes semailles.
-
-V. Cette région avait autrefois adoré les idoles; et, au temps même de
-saint Nicolas, des paysans avaient gardé la coutume de pratiquer
-certains rites païens, sous un arbre consacré à Diane. Pour mettre fin à
-cette idolâtrie, le saint fit couper cet arbre. Alors le démon, furieux,
-prépara une huile contre nature qui avait la propriété de brûler dans
-l’eau et sur les pierres. Puis, prenant la forme d’une religieuse, il
-monta dans une barque, accosta des pèlerins qui naviguaient vers saint
-Nicolas, et leur dit: «Je regrette de ne pas pouvoir vous accompagner
-auprès du saint homme. Veuillez du moins, en souvenir de moi, enduire de
-cette huile les murs de son église et de sa maison!» Mais voici que, la
-barque du démon s’étant éloignée, les pèlerins virent s’approcher d’eux
-une autre barque où était Nicolas. Et celui-ci leur dit: «Cette femme,
-que vous a-t-elle dit et que vous a-t-elle donné?» Les pèlerins lui
-racontèrent ce qui s’était passé. Alors il leur dit: «Cette femme n’est
-pas une religieuse mais l’impudique Diane elle-même; et, si vous en
-voulez une preuve, jetez son huile à la mer!» A peine l’eurent-ils jetée
-qu’elle s’enflamma, ce qui prouvait bien son caractère contre nature. Et
-la seconde barque alors disparut; mais, quand les pèlerins entrèrent
-dans l’église de saint Nicolas, ils reconnurent en lui l’homme qui la
-montait.
-
-VI. Certaine nation s’étant révoltée contre l’empire romain, l’empereur
-envoya contre elle trois princes, Népotien, Ours, et Apilion. Ceux-ci,
-arrêtés en chemin par un vent contraire, firent relâche dans un port du
-diocèse de saint Nicolas. Et le saint les invita à dîner chez lui,
-voulant préserver son peuple de leurs rapines. Or, en l’absence du
-saint, le consul, s’étant laissé corrompre à prix d’argent, avait
-condamné à mort trois soldats innocents. Dès que le saint l’apprit, il
-pria ses hôtes de l’accompagner, et, accourant avec eux sur le lieu où
-devait se faire l’exécution, il trouva les trois soldats déjà à genoux
-et la face voilée, et le bourreau brandissant déjà son épée au-dessus de
-leurs têtes. Aussitôt Nicolas, enflammé de zèle, s’élance bravement sur
-ce bourreau, lui arrache l’épée des mains, délie les trois innocents, et
-les emmène, sains et saufs, avec lui. Puis il court au prétoire du
-consul, et en force la porte, qui était fermée. Bientôt le consul vient
-le saluer avec empressement. Mais le saint lui dit, en le repoussant:
-«Ennemi de Dieu, prévaricateur de la loi, comment oses-tu nous regarder
-en face, tandis que tu as sur la conscience un crime si affreux?» Et il
-l’accabla de reproches, mais, sur la prière des princes, et en présence
-de son repentir, il consentit à lui pardonner. Après quoi les messagers
-impériaux, ayant reçu sa bénédiction, poursuivirent leur route, et
-soumirent les révoltés sans effusion de sang; et ils revinrent alors
-vers l’empereur, qui leur fit un accueil magnifique.
-
-Mais quelques-uns des courtisans, jaloux de leur faveur, corrompirent le
-préfet impérial, qui, soudoyé par eux, accusa ces trois princes, devant
-son maître, du crime de lèse-majesté. Aussitôt l’empereur, affolé de
-colère, les fait mettre en prison et ordonne qu’on les tue, la nuit,
-sans les interroger. Informés par leur gardien du sort qui les attend,
-les trois princes déchirent leurs manteaux et gémissent amèrement; mais
-soudain, l’un d’eux, à savoir Népotien, se rappelant que le bienheureux
-Nicolas a naguère sauvé de la mort, en leur présence, trois innocents,
-exhorte ses compagnons à invoquer son aide.
-
-Et en effet, sur leur prière, saint Nicolas apparut cette nuit-là à
-l’empereur Constantin, lui disant: «Pourquoi as-tu fait arrêter
-injustement ces princes, et les as-tu condamnés à mort tandis qu’ils
-sont innocents? Hâte-toi de te lever et fais-les remettre en liberté au
-plus vite! Sinon, je prierai Dieu qu’il te suscite une guerre où tu
-succomberas, et tu seras livré en pâture aux bêtes!» Et l’empereur: «Qui
-es-tu donc, toi qui, entrant la nuit dans mon palais, oses me parler
-ainsi?» Et lui: «Je suis Nicolas, évêque de la ville de Myre.» Et le
-saint se montra de la même façon au préfet, qu’il épouvanta en lui
-disant: «Insensé, pourquoi as-tu consenti à la mise à mort de trois
-innocents? Va vite travailler à les faire relâcher! Sinon, ton corps
-sera mangé de vers et ta maison aussitôt détruite.» Et le préfet: «Qui
-es-tu donc, toi qui me fais de telles menaces?» Et lui: «Sache, dit-il,
-que je suis Nicolas, évêque de la ville de Myre!»
-
-L’empereur et le préfet, s’éveillant, se firent part l’un à l’autre de
-leur songe, et s’empressèrent de mander les trois prisonniers.
-«Etes-vous sorciers, leur demanda l’empereur pour nous tromper par de
-semblables visions?» Ils répondirent qu’ils n’étaient point sorciers, et
-qu’ils étaient innocents du crime qu’on leur reprochait. Alors
-l’empereur: «Connaissez-vous, leur dit-il, un homme appelé Nicolas?» Et
-eux, en entendant ce nom, levèrent les mains au ciel, et prièrent Dieu
-que, par le mérite de saint Nicolas, il les sauvât du péril où ils se
-trouvaient. Et lorsque l’empereur eut appris d’eux la vie et les
-miracles du saint, il leur dit: «Allez et remerciez Dieu, qui vous a
-sauvés sur la prière de ce Nicolas! Mais rendez-lui compte de ma
-conduite, et portez-lui des présents de ma part; et demandez-lui qu’il
-ne me fasse plus de menaces, mais qu’il prie Dieu pour moi et pour mon
-empire!» Quelques jours après, les princes vinrent trouver le serviteur
-de Dieu, et, se prosternant devant lui, et l’appelant le véritable
-serviteur de Dieu, ils lui racontèrent en détail ce qui s’était passé.
-Et lui, levant les mains au ciel, il loua Dieu, et renvoya les trois
-princes chez eux, après les avoir bien instruits des vérités de la foi.
-
-VII. Lorsque le Seigneur voulut rappeler à lui saint Nicolas, celui-ci
-le pria de lui envoyer ses anges; et, en voyant venir les anges, il
-baissa la tête et récita le psaume: _In te, Domine, speravi_, etc. Puis
-il rendit l’âme au bruit d’une musique céleste. Cela eut lieu en l’an du
-Seigneur 313. Il fut enseveli dans une tombe de marbre; et de sa tête se
-mit à couler une source d’huile et de ses pieds une source d’eau;
-aujourd’hui encore une huile sainte sort de ses membres, qui apporte la
-santé à bien des malades. Cette huile cessa un jour de couler: cela se
-produisit lorsque le successeur de saint Nicolas, qui était un homme
-excellent, se vit chassé de son siège par des envieux. Mais dès que
-l’évêque fut réinstallé sur son siège, l’huile se remit aussitôt à
-couler. Longtemps après, les Turcs détruisirent la ville de Myre. Et
-comme quarante-sept soldats de la ville de Bari passaient par là, quatre
-moines leur ouvrirent la tombe de saint Nicolas: ils prirent ses os, qui
-nageaient dans l’huile, et les transportèrent dans la ville de Bari, en
-l’an du Seigneur 1087.
-
-VIII. Certain homme avait emprunté de l’argent à un Juif, en lui jurant,
-sur l’autel de saint Nicolas, de le lui rendre aussitôt que possible. Et
-comme il tardait à rendre l’argent, le Juif le lui réclama: mais l’homme
-lui affirma le lui avoir rendu. Il fut traîné devant le juge, qui lui
-enjoignit de jurer qu’il lui avait rendu l’argent. Or l’homme avait mis
-tout l’argent de sa dette dans un bâton creux, et, avant de jurer, il
-demanda au Juif de lui tenir son bâton. Après quoi il jura qu’il avait
-rendu son argent. Et, là-dessus, il reprit son bâton, que le Juif lui
-restitua sans le moindre soupçon de sa ruse. Mais voilà que le fraudeur,
-rentrant chez lui, s’endormit en chemin et fut écrasé par un chariot,
-qui brisa en même temps le bâton rempli d’or. Ce qu’apprenant, le Juif
-accourut: mais bien que tous les assistants l’engageassent à prendre
-l’argent, il dit qu’il ne le ferait que si, par les mérites de saint
-Nicolas, le mort était rendu à la vie: ajoutant que lui-même, en ce cas,
-recevrait le baptême et se convertirait à la foi du Christ. Aussitôt le
-mort revint à la vie; et le Juif reçut le baptême.
-
-Un autre Juif, voyant le pouvoir qu’avait saint Nicolas d’opérer des
-miracles, plaça dans sa maison une image de ce saint. Et lorsqu’il avait
-à sortir pour quelque longue absence, il disait à l’image: «Nicolas, je
-te confie la garde de mes biens; que si tu ne veilles pas sur eux comme
-je l’exige, je me vengerai en te rouant de coups!» Or un jour, en
-l’absence du Juif, des voleurs arrivent qui emportent tout, ne laissant
-que l’image. Et le Juif, lorsqu’il se voit dépouillé, dit à l’image:
-«Seigneur Nicolas, ne t’avais-je pas installé dans ma maison pour garder
-mes biens? Pourquoi donc ne l’as-tu pas fait? C’est toi qui paieras pour
-les voleurs! Je vais te rouer de coups: cela refroidira ma rage! «Et il
-se mit à frapper cruellement la statue. Alors le saint apparut aux
-voleurs, qui se partageaient les dépouilles du Juif, et leur dit: «Voyez
-comme j’ai été battu à cause de vous! Mon corps en est encore tout bleu!
-Allez vite rendre ce que vous avez pris: faute de quoi la colère de Dieu
-retombera sur vous et vous serez pendus.» Et les voleurs: «Qui es-tu
-donc, toi qui nous dit tout cela?» Et lui: «Je suis Nicolas, serviteur
-du Christ; et celui qui m’a mis en cet état est le Juif que vous avez
-volé.» Effrayés, ils courent chez le Juif lui racontent leur vision,
-apprennent de lui ce qu’il a fait à la statue, lui rendent tous ses
-biens, et rentrent dans la bonne voie, tandis que le Juif, de son côté,
-se convertit à la foi chrétienne.
-
-Certain homme célébrait tous les ans, en grande solennité, la fête de
-saint Nicolas, à l’intention de son fils, qui étudiait les
-belles-lettres. Or un jour, pendant le repas de la fête, le diable, vêtu
-en pèlerin, frappe à la porte et demande l’aumône. Le père ordonne
-aussitôt à son fils de porter une aumône au pèlerin; et le jeune homme,
-ne trouvant plus le pèlerin devant la porte, le poursuit jusqu’à un
-carrefour, où le diable se jette sur lui et l’étrangle. Ce qu’apprenant,
-le père se lamente, ramène le corps dans sa maison, le place sur son
-lit, et s’écrie: «Saint Nicolas, est-ce donc ici la récompense des
-honneurs que je te rends depuis tant d’années?» Et aussitôt l’enfant,
-comme se réveillant, ouvre les yeux et se remet sur ses pieds.
-
-IX. Un noble avait prié saint Nicolas de lui faire obtenir un fils,
-promettant qu’en récompense il se rendrait avec son fils au tombeau du
-saint et lui offrirait un vase d’or. Le noble obtient un fils et fait
-faire un vase d’or. Mais ce vase lui plaît tant qu’il le garde pour
-lui-même et, pour le Saint, en fait faire un autre d’égale valeur. Puis
-il s’embarque avec son fils pour se rendre au tombeau du saint. En route
-le père ordonne à son fils d’aller lui prendre de l’eau dans le vase qui
-d’abord avait été destiné à saint Nicolas. Aussitôt le fils tombe dans
-la rivière et se noie. Mais le père, malgré toute sa douleur, n’en
-poursuit pas moins son voyage. Parvenu dans l’église de saint Nicolas,
-il pose sur l’autel le second vase; au même instant une main invisible
-le repousse avec le vase, et le jette à terre: l’homme se relève,
-s’approche de nouveau de l’autel, est de nouveau renversé. Et voilà
-qu’apparaît, au grand étonnement de tous, l’enfant qu’on croyait noyé.
-Il tient en main le premier vase, et raconte que, dès qu’il est tombé à
-l’eau, saint Nicolas est venu le prendre, et l’a conservé sain et sauf.
-Sur quoi le père, ravi de joie, offre les deux vases à saint Nicolas.
-
-Un homme riche avait obtenu, grâce à l’intercession de saint Nicolas, un
-fils qu’il avait appelé Dieudonné. Aussi avait-il construit, en
-l’honneur du saint, une chapelle dans sa maison, où il célébrait
-solennellement sa fête tous les ans. Or un jour Dieudonné est pris par
-la tribu des Agaréniens, et amené en esclavage au roi de cette tribu.
-L’année suivante, au jour de la Saint-Nicolas, l’enfant, pendant qu’il
-sert le roi, une coupe précieuse en main, se met à pleurer et à
-soupirer, en songeant à la douleur de ses parents, et en se rappelant la
-joie qu’ils éprouvaient naguère à la Saint-Nicolas. Le roi l’oblige à
-lui confesser la cause de sa tristesse; puis, l’ayant apprise: «Ton
-Nicolas aura beau faire, tu resteras ici mon esclave!» Mais au même
-instant un vent terrible s’élève, renverse le palais du roi, et emporte
-l’enfant avec sa coupe, jusqu’au seuil de la chapelle, où ses parents
-sont en train de célébrer la fête de saint Nicolas.--Mais, d’après
-d’autres auteurs, cet enfant aurait été de la Normandie, et aurait été
-ravi par le sultan; et comme celui-ci, le jour de la Saint-Nicolas,
-après l’avoir battu, l’avait jeté en prison, voici que l’enfant
-s’endormit et, à son réveil, se trouva ramené dans la chapelle de ses
-parents.
-
-
-
-
-IV
-
-SAINTE LUCIE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(13 décembre)
-
-
-Lucie, vierge syracusaine de famille noble, voyant se répandre à travers
-toute la Sicile la gloire de sainte Agathe, se rendit au tombeau de
-cette sainte, en compagnie de sa mère Euthicie, qui, depuis quatre ans
-déjà, souffrait d’un flux de sang incurable. Les deux femmes arrivèrent
-à l’église pendant la messe, et au moment où on lisait le passage de
-l’Evangile qui raconte la guérison miraculeuse, par Jésus, d’une femme
-atteinte d’un flux de sang. Alors Lucie dit à sa mère: «Si tu crois à ce
-qu’on vient de lire, tu dois croire aussi qu’Agathe est maintenant en
-présence de Celui pour le nom de qui elle a subi le martyre. Et si tu
-crois cela, tu retrouveras la santé en touchant le tombeau de la
-sainte!» Aussitôt, tous s’écartant pour leur livrer passage, la mère et
-la fille s’approchèrent du tombeau, et se mirent à prier. Et voici que
-la jeune fille tomba soudain endormie, et eut un rêve où elle vit sainte
-Agathe debout au milieu des anges, toute parée de pierreries, et lui
-disant: «Ma sœur Lucie, vierge consacrée à Dieu, pourquoi me demandes-tu
-une chose que tu peux toi-même accorder sur-le-champ à ta mère? Vois, ta
-foi l’a guérie!» Et Lucie, s’éveillant, dit à sa mère: «Ma mère, tu es
-guérie! Mais au nom de celle aux prières de qui tu dois ta guérison, je
-te prie de me délier désormais de mes fiançailles, et de distribuer aux
-pauvres la dot que tu me destinais!» Sa mère lui répondit: «Attends
-plutôt de m’avoir fermé les yeux, et tu feras ensuite ce que tu voudras
-de nos biens!» Mais Lucie: «Ce que tu donnes en mourant, dit-elle, tu le
-donnes parce que tu ne peux pas l’emporter avec toi. Mais, si tu le
-donnes de ton vivant, tu en auras la récompense là-haut!»
-
-De retour chez elles, Lucie et sa mère commencèrent à distribuer, peu à
-peu, tous leurs biens aux pauvres. Et le fiancé de Lucie, l’ayant
-appris, en demanda compte à la nourrice de la jeune fille. Cette femme,
-en personne rusée, lui répondit que Lucie avait trouvé une propriété
-meilleure, qu’elle voulait l’acquérir, et que c’était pour cela qu’elle
-vendait une partie de ses biens. Et lui, dans sa sottise, il crut à un
-commerce matériel, et se mit à les encourager dans la vente de leurs
-biens. Mais quand tout fut vendu et qu’on sut que tout était allé aux
-pauvres, le fiancé, furieux, porta plainte devant le consul Paschase,
-disant que Lucie était chrétienne et n’obéissait pas aux lois
-impériales.
-
-Paschase, l’ayant aussitôt mandée, lui enjoignit de sacrifier aux
-idoles. Mais Lucie lui répondit: «Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est
-de visiter les pauvres et de les aider dans leurs besoins. Et comme je
-n’ai plus rien à offrir, je vais m’offrir moi-même au Seigneur!» Et
-Paschase: «Ce sont là des paroles bonnes à dire à des sots de ton
-espèce; mais à moi, qui garde les décrets de mes maîtres, tu les dis en
-vain!» Et Lucie: «Tu gardes, toi, les décrets de tes maîtres, et moi je
-veux garder la loi de mon Dieu. Tu crains tes maîtres, et moi je crains
-Dieu. Tu évites de les offenser, et moi j’évite d’offenser Dieu. Tu
-désires leur plaire, et moi je désire plaire au Christ. Fais donc ce que
-tu jugeras t’être utile, et moi je ferai ce que je jugerai m’être
-utile!» Alors Paschase: «Tu as dépensé ton patrimoine avec des
-corrupteurs, et voilà pourquoi tu parles en prostituée!» Mais Lucie:
-«Mon patrimoine, je l’ai placé en lieu sûr; et jamais n’ai admis auprès
-de moi des corrupteurs, ni du corps, ni de l’âme.» Paschase lui dit:
-«Qui sont donc ces corrupteurs du corps et de l’âme?» Et Lucie répondit:
-«Les corrupteurs de l’âme, c’est vous, qui engagez les âmes à se
-détourner de leur créateur; quant aux corrupteurs du corps, ce sont ceux
-qui conseillent de préférer le plaisir corporel aux fêtes éternelles.»
-Et Paschase: «Tes paroles (verba) cesseront bien quand nous en viendrons
-à te rouer de coups (verbera)!» Et Lucie: «Les paroles de Dieu ne
-cesseront jamais.» Et Paschase: «Prétends-tu être Dieu?» Lucie répondit:
-«Je suis la servante de Dieu, qui a dit: «Quand vous serez en face des
-rois et des princes, etc.» Et Paschase: «Prétends-tu donc avoir en toi
-le Saint-Esprit?» Et Lucie: «Celui qui vit dans la chasteté, celui-là
-est le temple du Saint-Esprit!» Et Paschase: «Alors je te ferai conduire
-dans une maison de débauche. Ton corps y sera violé, et tu perdras ton
-Saint-Esprit!» Mais Lucie: «Le corps n’est souillé que si l’âme y
-consent; et si, malgré moi, on viole mon corps, ma chasteté s’en
-trouvera doublée. Or jamais tu ne pourras contraindre ma volonté. Et
-quant à mon corps, le voici, prêt à tous les supplices! Qu’attends-tu?
-Fils du diable, commence à satisfaire ton désir malfaisant!»
-
-Alors Paschase fit venir des proxénètes, et leur dit: «Invitez tout le
-peuple à jouir de cette femme, et qu’on use de son corps jusqu’à ce que
-mort s’ensuive!» Mais quand les proxénètes voulurent l’entraîner,
-l’Esprit-Saint la rendit si pesante qu’en aucune façon ils ne purent la
-mouvoir. Et Paschase fit venir mille hommes, et lui fit lier les pieds
-et les mains; mais on ne parvenait toujours pas à la soulever. Il fit
-venir mille paires de bœufs, mais la vierge continua à rester immobile.
-Il fit venir des mages; mais leurs incantations restèrent sans effet.
-Alors il dit: «Quel est donc ce maléfice, qui permet à une jeune fille
-de ne pas pouvoir être soulevée par un millier d’hommes?» Et Lucie lui
-répondit: «Ce n’est pas un maléfice, mais un bienfait du Christ. Et tu
-aurais beau ajouter encore dix mille hommes, ils ne parviendraient pas à
-me faire bouger.» Paschase s’imagina alors, suivant l’invention de
-quelqu’un, que l’urine détruisait les maléfices, et il la fit asperger
-d’urine bouillante: mais cela encore fut inutile. Alors le consul,
-exaspéré, fit allumer autour d’elle un grand feu, et ordonna de jeter
-sur elle de la poix, de la résine, et de l’huile bouillante. Et Lucie
-dit: «Dieu m’a accordé de supporter ces délais, dans mon martyre, afin
-d’ôter aux croyants la peur de la souffrance et aux non-croyants le
-moyen de blasphémer!»
-
-Les amis de Paschase, le voyant devenir sans cesse plus furieux,
-enfoncèrent une épée dans la gorge de la sainte; mais elle, loin d’en
-perdre la parole, elle dit: «Je vous annonce que la paix est rendue à
-l’Eglise! Aujourd’hui même, Maximien est mort et Dioclétien a été chassé
-du trône. Et de même que Dieu a accordé pour protectrice à la ville de
-Catane ma sœur Agathe, de même il vient de m’autoriser à être auprès de
-lui la protectrice de la ville de Syracuse.» Et, en effet, pendant
-qu’elle parlait encore, voici que des envoyés de Rome vinrent saisir
-Paschase pour l’emmener, prisonnier, devant le Sénat: car celui-ci avait
-appris qu’il s’était rendu coupable de déprédations sans nombre dans
-toute la province. Il fut donc conduit à Rome, déféré au Sénat,
-convaincu de crime, et puni de la peine capitale. Quant à la vierge
-Lucie, elle ne bougea pas du lieu où elle avait souffert, et elle resta
-en vie jusqu’à l’arrivée de prêtres qui lui apportèrent la sainte
-communion; et toute la foule y assista pieusement. C’est dans le même
-lieu qu’elle fut enterrée, et que fut construite une église en son
-honneur. Son martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 310.
-
-
-
-
-V
-
-SAINT THOMAS, APÔTRE
-
-(21 décembre)
-
-
-I. Thomas l’apôtre, pendant qu’il était à Césarée, le Seigneur lui
-apparut et lui dit: «Le roi de l’Inde Gondofer a envoyé son prévôt
-Abbanes à la recherche d’un homme habile dans l’art de l’architecture.
-Viens, et je te présenterai à lui!» Et Thomas lui dit: «Seigneur je suis
-prêt à aller partout où tu m’enverras!» Et Dieu lui dit: «Va donc en
-paix, car je serai ton gardien! Et quand tu auras converti l’Inde, tu
-viendras à moi avec la palme du martyre!» Puis comme le prévôt marchait
-dans le Forum, le Seigneur lui dit: «Que cherches-tu, jeune homme?»
-Abbanes répondit: «Mon maître m’a envoyé ici afin que j’engage à son
-service d’habiles architectes, car il veut se faire construire un palais
-à la manière romaine.» Alors le Seigneur lui présenta Thomas, en lui
-assurant qu’il était très habile dans l’art de l’architecture.
-
-Le vaisseau qui conduisait le prévôt et Thomas fit escale dans une ville
-où un roi célébrait les noces de sa fille. Ce roi ayant ordonné que la
-ville entière assistât à la fête, Thomas et Abbanes furent forcés d’y
-assister. Mais Thomas ne mangeait rien, et gardait les yeux levés vers
-le ciel. Or le sommelier, voyant que l’apôtre ne mangeait ni ne buvait,
-le frappa sur la joue. Et l’apôtre lui dit: «Mieux vaut pour toi que tu
-sois puni sur-le-champ d’une peine passagère, et que dans la vie future
-ton acte te soit pardonné. Sache donc que, avant que je me lève de cette
-table, la main qui m’a frappé sera apportée ici par des chiens!» Et en
-effet, le sommelier étant sorti pour puiser de l’eau, un lion se jeta
-sur lui et le tua; et les chiens déchirèrent son corps, et l’un d’eux
-apporta sa main droite dans la salle du festin. Cette vengeance est
-blâmée par saint Augustin dans son livre contre Faust, et déclarée
-apocryphe; d’où vient que beaucoup tiennent la légende pour suspecte.
-Mais revenons à notre récit.
-
-Sur la demande du roi, l’apôtre bénit l’époux et l’épouse, disant:
-«Seigneur, donne à ces jeunes gens l’appui de ta droite, et sème dans
-leurs âmes la semence de vie!» Et quand l’apôtre fut parti, le jeune
-homme trouva dans sa main une branche de palmier toute chargée de
-dattes. Et, ayant mangé de ces dattes, l’époux et l’épouse eurent tous
-deux le même rêve. Ils virent un roi, paré de diamants, qui les
-embrassait et leur disait: «Mon apôtre vous a bénis afin que vous
-participiez à la vie éternelle.»
-
-Ils se réveillèrent, et se racontèrent l’un à l’autre leur rêve. Et
-voici que l’apôtre Thomas leur apparut dans leur chambre et leur dit:
-«Mon Roi s’est montré à vous tout à l’heure, et me conduit à présent
-ici, malgré les portes fermées, pour que, fortifiés par ma bénédiction,
-vous gardiez la pureté du corps, qui est la reine de toutes les vertus,
-et qui mène au salut éternel. La virginité est la sœur des anges, la
-possession de tous biens, la victoire sur les passions, le trophée de la
-foi, la défaite des démons, le gage des joies éternelles. Mais, au
-contraire, de la volupté naît la corruption, de la corruption naît la
-pollution, et de la pollution naît la perdition.» Et, au moment où
-l’apôtre leur parlait ainsi, deux anges leur apparurent, qui leur
-dirent: «Dieu nous envoie à vous pour vous servir de gardiens, et, si
-vous observez bien l’enseignement de l’apôtre, pour Lui transmettre tous
-vos vœux.» Puis l’apôtre les baptisa et les instruisit dans la foi. Et,
-longtemps après, l’épouse, qui s’appelait Pélagie, subit le martyre, et
-l’époux, nommé Denis, fut ordonné évêque de cette même ville.
-
-II. Poursuivant leur voyage, l’apôtre et Abbanes parvinrent à la cour du
-roi de l’Inde. Thomas fit le dessin d’un palais admirable, et le roi lui
-donna un grand trésor afin qu’il pût diriger la construction du palais;
-après quoi ce roi partit pour une autre province; et l’apôtre distribua
-au peuple tout l’argent qu’il avait reçu de lui. Pendant les deux ans
-que dura l’absence du roi, l’apôtre ne fit que prêcher, et convertit à
-la foi une foule innombrable. Mais le roi, à son retour, ayant appris la
-conduite de Thomas, le jeta en prison ainsi qu’Abbanes, avec le projet
-de les faire brûler vifs. Là-dessus le frère du roi, nommé Gad, mourut,
-et l’on s’apprêta à lui faire de somptueuses funérailles. Or voici que,
-le quatrième jour de sa mort, il ressuscita, à la stupeur et à
-l’épouvante de tous; et il dit à son frère: «Frère, l’homme que tu veux
-faire écorcher et brûler vif est un ami de Dieu, et tous les anges sont
-ses serviteurs. Ces anges m’ont conduit au paradis, où ils m’ont montré
-un palais merveilleux, fait d’or, d’argent, et de pierres précieuses, et
-ils m’ont dit: «Ceci est le palais que Thomas avait construit à ton
-frère. Mais ton frère s’en est rendu indigne. Que si tu veux l’habiter à
-sa place, nous demanderons à Dieu de te ressusciter pour que tu rachètes
-ce palais à ton frère, en lui rendant l’argent qu’il s’imagine avoir
-perdu!» Puis, ayant ainsi parlé, Gad courut à la prison de l’apôtre, fit
-tomber ses chaînes, et le supplia d’accepter un manteau précieux. Mais
-l’apôtre lui dit: «Ignores-tu donc que ceux qui aspirent au pouvoir
-céleste ne désirent rien des choses terrestres?» Et, comme l’apôtre
-sortait de la prison, le roi vint au-devant de lui, se jeta à ses pieds,
-et lui demanda pardon. Et l’apôtre lui dit: «Crois dans le Christ et
-fais-toi baptiser, afin de participer au royaume éternel!» Le frère du
-roi lui dit: «J’ai vu le palais que tu as construit pour mon frère, et
-j’ai obtenu la permission de l’acquérir.» Et l’apôtre: «Cela dépend de
-ton frère.» Et le roi: «Que ce palais soit pour moi, et que l’apôtre en
-construise un autre pour toi, ou bien encore, si c’est impossible, nous
-habiterons celui-là en commun!» Et l’apôtre leur dit: «Il y a, dans le
-ciel, d’innombrables palais, préparés depuis l’origine des temps, et qui
-s’acquièrent par la foi et l’aumône. Et quant à vos richesses, elles
-peuvent bien vous précéder dans ce palais, mais elles ne peuvent
-absolument pas vous y suivre!»
-
-III. Un mois après, l’apôtre fit rassembler tous les pauvres de la
-région; et, quand tous furent rassemblés, il fit sortir de la foule les
-malades, les infirmes, et les faibles. Alors il pria sur eux, et ceux
-d’entre eux qui avaient reçu la foi répondirent _amen_. Alors une grande
-lumière descendit du ciel et se répandit sur l’apôtre et sur ces pauvres
-gens; et, quand elle fut dissipée, l’apôtre dit: «Relevez-vous: c’est
-mon Maître qui est venu, pareil à la foudre, et qui vous a guéris!» Et,
-en effet, ils furent tous guéris; et, se relevant, ils glorifièrent Dieu
-et l’apôtre. Alors celui-ci se mit à les instruire, leur exposant les
-douze degrés de la vertu. Le premier degré est de croire en un Dieu
-unique d’essence en triple personne. Et l’apôtre leur expliqua, par
-trois exemples sensibles, comment une même essence pouvait avoir trois
-personnes: 1º la sagesse dans l’homme est une, et cependant elle est
-formée de l’intelligence, de la mémoire, et de l’imagination; 2º une
-vigne est formée de trois éléments, le bois, les feuilles et les fruits,
-dont l’ensemble ne forme qu’une seule vigne; 3º une tête contient quatre
-sens, la vue, le goût, l’ouïe et l’odorat. Le second degré de la vertu
-consiste à recevoir le baptême; le troisième à s’abstenir de la luxure;
-le quatrième à éviter l’avarice; le cinquième à éviter la gourmandise;
-le sixième à faire pénitence; le septième à persévérer dans le bien; le
-huitième à pratiquer l’hospitalité; le neuvième à rechercher ce que Dieu
-veut que l’on fasse; le dixième à rechercher ce que Dieu veut qu’on ne
-fasse pas; le onzième à aimer amis et ennemis; le douzième à veiller
-jour et nuit pour ne pas s’écarter de tous ces principes. Ainsi prêcha
-l’apôtre; et, quand il eut fini, il baptisa neuf mille hommes, sans
-compter les enfants et les femmes.
-
-IV. Thomas alla ensuite dans l’Inde Supérieure, où il se signala par
-d’innombrables miracles. Il convertit une certaine Sintice, qui était
-amie de Migdomie, femme d’un parent du roi de la contrée. Et Migdomie
-fut prise du désir de voir l’apôtre. Sur le conseil de Sintice, elle ôta
-ses riches vêtements, et se mêla à la foule des pauvres que l’apôtre
-instruisait. Or l’apôtre était en train de prêcher la misère de cette
-vie hasardeuse et fugitive; et il engageait ses auditeurs à recevoir la
-parole de Dieu, comparant celle-ci 1º à un collyre, parce qu’elle
-illumine les yeux de notre âme; 2º à un emplâtre, parce qu’elle guérit
-les plaies de nos péchés; 3º à une nourriture, parce qu’elle nous
-alimente des choses célestes. Et Migdomie, ayant entendu l’apôtre, reçut
-la foi, et, depuis lors, eut horreur de la couche de son mari. Celui-ci,
-dont le nom était Carisius, porta plainte au roi, et fit jeter l’apôtre
-en prison. Alors Migdomie vint le trouver dans sa prison, et lui demanda
-pardon d’être la cause de son incarcération; mais l’apôtre, la consolant
-avec bonté, lui dit qu’il était heureux de souffrir tout cela. Cependant
-Carisius pria le roi d’envoyer la reine, sœur de sa femme, auprès de
-celle-ci, pour essayer de la ramener à lui. Mais la reine fut convertie
-par celle qu’elle voulait pervertir; et, à la vue des miracles de
-l’apôtre, elle dit: «Maudits soient ceux qui refusent de croire, en
-présence de tant de signes et d’œuvres!» Quand elle revint près de son
-mari, celui-ci lui dit: «Pourquoi es-tu restée si longtemps absente?» Et
-la reine lui répondit: «Je croyais que Migdomie était folle, mais elle
-est au contraire très sage, et, en me conduisant à l’apôtre de Dieu,
-elle m’a fait connaître le chemin de la vérité; ceux là seuls sont fous
-qui refusent de croire au Christ!» Et, depuis lors, elle refusa de
-s’accoupler avec son mari. Et, le roi stupéfait, dit à son beau-frère:
-«En voulant te ramener ta femme, j’ai perdu la mienne; elle est même
-devenue pire pour moi que la tienne pour toi!» Et il se fit amener
-l’apôtre, les mains liées, et le somma de faire en sorte que sa femme et
-sa belle-sœur reprissent la vie conjugale. Alors l’apôtre lui démontra
-que, aussi longtemps que son beau-frère et lui persisteraient dans
-l’erreur, leurs femmes auraient le devoir de ne pas reprendre la vie
-conjugale. «Toi qui es roi, lui dit-il, tu tiens à ne pas avoir des
-serviteurs impurs, mais, au contraire à avoir des serviteurs purs. A
-plus forte raison Dieu aime à avoir des serviteurs chastes et purs. Il
-aime, dans ses serviteurs, ce que tu aimes dans les tiens. Comment! J’ai
-édifié une haute tour, et tu me dis, à moi qui l’ai édifiée, de la
-détruire? J’ai fait surgir une source du sol, et tu me dis de la faire
-tarir?»
-
-Alors le roi, furieux, fit apporter des lames de fer rougies au feu, et
-ordonna à l’apôtre de mettre sur elles ses pieds nus. Mais aussitôt, sur
-un signe de Dieu, une source jaillit du sol et refroidit le fer. Puis le
-roi, conseillé par son beau-frère, le fit plonger dans une fournaise
-ardente; mais celle-ci s’éteignit aussitôt, et l’apôtre en sortit, le
-lendemain, sain et sauf. Et Carisius dit au roi: «Ordonne-lui de
-sacrifier au dieu du soleil, afin qu’il encoure la colère de son dieu,
-qui le protège!» Le roi suivit son conseil, mais Thomas lui dit: «Tu
-t’imagines que, comme le dit ton beau-frère, mon Dieu se fâchera contre
-moi, si j’adore le tien; mais c’est plutôt contre ton dieu qu’il se
-fâchera, et il le détruira au moment où je l’adorerai. Si donc mon Dieu
-ne détruit pas le tien au moment où je l’adorerai, je consentirai à lui
-sacrifier; mais si mon Dieu détruit le tien, promets-moi que tu croiras
-en lui!» Et le roi dit: «Tu oses encore me traiter comme si j’étais ton
-égal!» Alors l’apôtre ordonna en hébreu au démon qui était dans l’idole
-de détruire celle-ci aussitôt qu’il fléchirait les genoux devant elle.
-Puis, fléchissant les genoux, il dit: «J’adore, mais non pas cette
-idole, j’adore, mais non pas ce métal, j’adore, mais non pas ce
-simulacre: j’adore mon maître Jésus-Christ, au nom duquel je t’ordonne,
-démon de cette idole, de la détruire aussitôt!» Et aussitôt l’idole
-fondit comme de la cire. Sur quoi tous les prêtres poussèrent des
-mugissements, et le grand prêtre du temple, levant son épée, transperça
-l’apôtre, en disant: «Je venge l’injure faite à mon dieu!» Et le roi et
-Carisius s’enfuirent, voyant que le peuple voulait venger l’apôtre et
-brûler vif le grand prêtre. Mais les chrétiens enlevèrent le corps, et
-l’ensevelirent solennellement.
-
-Longtemps après, vers l’an du Seigneur 230, le corps de l’apôtre fut
-transporté par l’empereur Alexandre, sur la prière des Syriens, dans la
-ville d’Edesse, qu’on appelait autrefois Ragès des Mèdes. Or, c’est une
-ville où ne peut vivre aucun hérétique, aucun juif, aucun païen, et où
-aucun tyran ne peut faire le mal, parce que jadis un roi de cette ville,
-nommé Abgar, a eu l’honneur de recevoir une lettre écrite de la propre
-main de Notre-Seigneur. Et, en effet, si quelque mal est tenté contre
-cette ville, un enfant, debout sur la porte, lit la lettre du Seigneur,
-et aussitôt les méchants sont mis en fuite ou font pénitence.
-
-V. Dans sa _Vie et mort des Saints_, Isidore dit de saint Thomas:
-«Thomas, disciple du Christ, et qui ressemblait au Sauveur, fut
-incrédule en entendant, mais crut dès qu’il vit. Il prêcha l’Evangile
-aux Parthes, aux Mèdes, aux Perses, aux Hircaniens, et aux habitants de
-la Bactriane. Abordant à la plage de l’Orient et pénétrant jusqu’aux
-nations de l’intérieur, il y poursuivit sa prédication jusqu’au jour de
-son martyre. Il mourut transpercé d’un coup de lance.» Et Chrysostome
-dit aussi que Thomas parvint jusqu’aux régions des Rois Mages, qui jadis
-étaient venus adorer le Christ, qu’il les baptisa, et fit d’eux des
-soutiens de la foi chrétienne.
-
-
-
-
-VI
-
-LA NATIVITÉ DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST
-
-(25 décembre)
-
-
-On n’est pas d’accord sur la date de la naissance de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ dans la chair. Les uns disent qu’elle a eu lieu 5.228 ans
-après la naissance d’Adam, d’autres qu’elle a eu lieu 5.900 ans après
-cette naissance. C’est Méthode qui a fixé, le premier, la date de 6.000
-ans: mais il l’a trouvée plutôt par inspiration mystique que par calcul
-chronologique. On sait, en tout cas, que la naissance du Christ a eu
-lieu sous l’empereur Octave, qui s’appelait aussi César, du nom de son
-oncle Jules César, et Auguste, parce qu’il avait «augmenté» la
-république romaine. Et au moment où le Fils de Dieu est né dans la
-chair, une paix universelle régnait dans le monde, réuni tout entier
-sous l’autorité pacifique de l’empereur romain.
-
-Donc César Auguste, étant maître du monde, voulut savoir combien il
-possédait de provinces, de villes, de forteresses, de villages et
-d’hommes; en conséquence de quoi il décida que tous les hommes de son
-empire eussent à se rendre dans la ville ou le village d’où ils étaient
-originaires, et à remettre au gouverneur de la province un denier
-d’argent, en signe de soumission à l’empire romain. Et c’est ainsi que
-Joseph, qui était de la race de David, partit de Nazareth pour se rendre
-à Bethléem, où l’appelait le recensement. Et comme le temps approchait
-où la Vierge Marie allait être délivrée, et comme Joseph ne savait pas
-quand il pourrait être de retour, il l’emmena à Bethléem, ne voulant
-point remettre entre des mains étrangères le trésor que Dieu lui avait
-confié. Le _Livre de l’Enfance du Sauveur_ raconte, à ce propos, qu’en
-approchant de Bethléem la Vierge vit une partie du peuple qui se
-réjouissait, et une partie qui gémissait. Et l’ange lui expliqua la
-chose en lui disant: «La partie qui se réjouit est le peuple des
-Gentils, qui va être admis à la béatitude éternelle. La partie qui gémit
-est le peuple des Juifs, car Dieu va le réprouver suivant ses mérites.»
-
-Puis Joseph et Marie vinrent à Bethléem; et comme, étant pauvres, ils ne
-pouvaient pas trouver de place dans les auberges, ils durent s’installer
-dans un passage commun, ou abri, qui, d’après l’_Histoire scholastique_,
-se trouvait entre deux maisons, et servait de lieu de réunion aux
-habitants de Bethléem, ou encore de refuge contre les intempéries de
-l’air. Là, Joseph installa une crèche pour son bœuf et son âne; ou bien
-encore l’étable s’y trouvait déjà, construite à l’usage des paysans qui
-venaient au marché. Et c’est là que, à minuit, la Vierge mit au jour son
-fils, et le déposa dans la crèche, sur du foin: lequel foin fut plus
-tard emporté à Rome par sainte Hélène; et l’on dit que ni le bœuf ni
-l’âne n’osaient y toucher.
-
-Notons, à ce sujet, que tout fut miraculeux dans cette naissance du
-Christ. En premier lieu, c’est chose miraculeuse que la mère du Christ
-ait été vierge, après comme avant la naissance de son fils. Et sa
-virginité, qui nous est attestée par les prophètes et les évangélistes,
-se trouve encore prouvée par un miracle que nous raconte le pape
-Innocent III. Pendant les douze ans qu’avait duré la paix du monde, on
-avait construit à Rome un temple de la Paix, où l’on avait placé une
-statue de Romulus. Et l’oracle d’Apollon, consulté, avait déclaré que
-cette statue et le temple resteraient debout jusqu’au jour où une vierge
-enfanterait un fils. On en avait conclu que le temple serait éternel, et
-l’on était allé jusqu’à inscrire sur le fronton: «Temple éternel de la
-Paix». Or, la nuit de la naissance de Notre-Seigneur, ce temple
-s’écroula de fond en comble; et c’est sur son emplacement que s’élève
-aujourd’hui l’église de Sainte-Marie la Neuve.
-
-Non moins miraculeuses sont toutes les autres circonstances de la
-Nativité. Nous savons, par exemple, qu’elle fut révélée à toutes les
-catégories des créatures, depuis les pierres, qui occupent le bas de
-l’échelle, jusqu’aux anges, qui en occupent le sommet.
-
-1º La Nativité fut révélée aux créatures inanimées. On a vu déjà, par
-l’exemple ci-dessus, qu’elle se révéla aux pierres d’un temple de Rome.
-On sait, en outre, que, la nuit de la Nativité, les ténèbres de la nuit
-se changèrent en une lumière de plein jour. A Rome, l’eau d’une source
-se changea en huile, et coula ainsi jusque dans le Tibre: or, la Sibylle
-avait prophétisé que le Sauveur du monde naîtrait lorsque jaillirait une
-source d’huile. Le même jour, des mages qui priaient sur une montagne
-virent apparaître une étoile qui avait la forme d’un bel enfant, portant
-une croix de feu au-dessus de la tête. Et elle dit aux mages d’aller en
-Judée, où ils trouveraient un enfant nouveau-né. Le même jour, trois
-soleils apparurent à l’Orient, qui finirent par se fondre en un seul:
-symbole évident de la sainte Trinité. Enfin voici ce que nous raconte le
-pape Innocent III: «Pour récompenser Octave d’avoir donné la paix au
-monde, le Sénat voulait l’adorer comme un dieu. Mais le prudent
-empereur, se sachant mortel, ne voulut point se parer du titre
-d’immortel avant d’avoir demandé à la Sibylle si le monde verrait
-naître, quelque jour, un homme plus grand que lui. Or, le jour de la
-Nativité, comme la Sibylle était seule avec l’empereur, elle vit
-apparaître, en plein midi, un cercle d’or autour du soleil; et au milieu
-du cercle se tenait une vierge, d’une beauté merveilleuse, portant un
-enfant sur son sein. La Sibylle montra ce prodige à César, et l’on
-entendit une voix qui disait: «Celle-ci est l’autel du ciel!» (_ara
-cœli_). Et la Sibylle lui dit: «Cet enfant sera plus grand que toi!»
-Aussi la chambre où eut lieu ce miracle a-t-elle été consacrée à la
-sainte Vierge; et c’est sur son emplacement que s’élève aujourd’hui
-l’église de Sainte-Marie Ara Cœli.» Cependant d’autres historiens
-racontent le même fait d’une manière un peu différente. Suivant eux,
-Auguste, étant monté au Capitole, et ayant demandé aux dieux de lui
-faire savoir qui régnerait après lui, entendit une voix qui lui disait:
-«Un enfant éthéré, Fils du Dieu vivant, né d’une vierge sans tache.» Et
-c’est alors qu’Auguste aurait élevé cet autel, au-dessous duquel il
-aurait inscrit: «Ceci est l’autel du Fils du Dieu vivant!»
-
-2º La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence et
-la vie, comme les plantes et les arbres. En effet, dans la nuit de la
-naissance du Sauveur, les vignes d’Engade fleurirent, fructifièrent et
-produisirent leur vin.
-
-3º La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la
-vie et le sentiment, c’est-à-dire aux animaux. En effet Joseph, en
-partant pour Bethléem, avait emmené avec lui un bœuf et un âne: le bœuf,
-peut-être, pour le vendre et pour avoir de quoi payer le denier du cens;
-l’âne, sans doute, pour servir à porter la Vierge Marie. Or le bœuf et
-l’âne, reconnaissant miraculeusement le Seigneur, s’agenouillèrent
-devant lui, et l’adorèrent.
-
-4º La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la
-vie, le sentiment et la raison, c’est-à-dire aux hommes. En effet, dans
-l’heure même où elle eut lieu, des bergers veillaient auprès de leurs
-troupeaux, chose qu’ils faisaient deux fois par an, dans la nuit la plus
-courte et dans la nuit la plus longue de l’année; car c’était l’usage
-des nations antiques de veiller dans les deux nuits des solstices, l’été
-vers le jour de la Saint-Jean, et, l’hiver, dans la nuit de Noël. A ces
-bergers, donc, un ange apparut qui leur annonça la naissance du Sauveur
-et leur enseigna le moyen d’arriver jusqu’à lui. Et ils entendirent une
-foule d’anges qui chantaient: «Gloire à Dieu au plus haut des cieux,»
-etc. D’une autre façon encore, la Nativité se révéla par les sodomites,
-qui tous, cette nuit-là, périrent, dans le monde entier. Ce à propos de
-quoi saint Jérôme nous dit: «Une telle lumière s’éleva, cette nuit-là,
-qu’elle éteignit tous ceux qui se livraient à ce vice.» Et saint
-Augustin dit que Dieu ne pouvait pas s’incarner dans la nature humaine
-aussi longtemps qu’existait, dans cette nature, un vice contre nature.
-
-5º Enfin la Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent
-l’existence, la vie, le sentiment, la raison, et la connaissance,
-c’est-à-dire aux anges: car ce sont les anges eux-mêmes, qui, ainsi
-qu’on vient de le voir, ont annoncé aux bergers la naissance du Christ.
-
-Restent à définir les divers objets en vue desquels a eu lieu
-l’incarnation de Notre-Seigneur.
-
-1º Elle a eu lieu, d’abord, pour la confusion des démons. Saint Hugues,
-abbé de Cluny, la veille de Noël, vit la sainte Vierge, tenant son fils
-sur son sein, et disant: «Voici venir le jour où vont être renouvelés
-les oracles des prophètes! Où est désormais l’ennemi qui, jusqu’ici,
-prévalait contre les hommes?» A ces mots, le diable sortit de terre,
-pour démentir les paroles de Notre Dame: mais son iniquité se trouva en
-défaut, car il eut beau parcourir tout le couvent; ni à la chapelle, ni
-au réfectoire, ni au dortoir, ni dans la salle du chapitre, aucun moine
-ne se laissa détourner de son devoir. D’après Pierre de Cluny, l’enfant,
-dans la vision de Saint Hugues, aurait dit à sa mère: «Où est maintenant
-la puissance du diable?» Sur quoi le diable, sortant de terre, aurait
-répondu: «Je ne puis pas, en effet, pénétrer dans la chapelle, où l’on
-chante tes louanges; mais le chapitre, le dortoir et le réfectoire me
-restent ouverts!» Or voici que la porte du chapitre se serait trouvée
-trop étroite pour lui, la porte du dortoir trop basse, la porte du
-réfectoire obstruée d’obstacles infranchissables, lesquels n’étaient
-autres que la charité des moines, leur attention à la lecture du jour,
-et leur sobriété dans le manger et le boire.
-
-2º La Nativité a eu lieu, ensuite, pour permettre aux hommes d’obtenir
-le pardon de leurs péchés. Un livre d’exemples raconte l’histoire d’une
-prostituée qui, s’étant enfin repentie, désespérait de son pardon: et
-comme elle se jugeait indigne d’invoquer le Christ glorieux, et le
-Christ souffrant la passion, elle se dit que les enfants étaient plus
-faciles à apaiser. Elle adjura donc le Christ enfant; et une voix lui
-apprit qu’elle était pardonnée.
-
-3º La Nativité a eu lieu pour nous guérir de notre faiblesse. Car, comme
-le dit saint Bernard: «Le genre humain souffre d’une triple maladie, la
-naissance, la vie et la mort. Avant le Christ, la naissance était
-impure, la vie perverse, la mort dangereuse. Mais le Christ est venu, et
-contre ce triple mal nous a apporté un triple remède. Sa naissance a
-purifié la nôtre; sa vie a instruit la nôtre; sa mort a détruit la
-nôtre.»
-
-4º Enfin la Nativité a eu lieu pour humilier notre orgueil. Car, ainsi
-que le dit saint Augustin: «L’humilité qu’a montrée le fils de Dieu dans
-son incarnation nous sert à la fois d’exemple, de consécration, et de
-médicament. Elle nous sert d’exemple pour nous apprendre à être humbles
-nous-mêmes; de consécration, parce qu’elle nous délivre des liens du
-péché; de médicament, parce qu’elle guérit la tumeur de notre vain
-orgueil.»
-
-
-
-
-VII
-
-SAINTE ANASTASIE, MARTYRE
-
-(25 décembre)
-
-
-Anastasie était d’une des plus grandes familles de Rome. Elle fut élevée
-dans la foi du Christ par sa mère Fantaste, et par le bienheureux
-Chrysogone. Mariée contre son gré à un certain Publius, elle feignait un
-mal de langueur et se refusait à la vie conjugale. Mais un jour son mari
-apprit que, vêtue comme une femme pauvre, et en compagnie d’une de ses
-servantes, elle visitait les chrétiens emprisonnés, et leur portait des
-secours. Il la fit alors enfermer et garder étroitement, lui refusant
-presque toute nourriture. Il espérait ainsi la faire mourir, et jouir à
-son aise de sa dot, qui était très grande. Et elle, s’attendant à mourir
-d’un jour à l’autre, écrivait des lettres désolées à Chrysogone, qui,
-dans ses réponses, s’efforçait de la consoler. Cependant ce fut le mari
-d’Anastasie qui mourut, et Anastasie fut mise en liberté.
-
-Elle avait trois servantes très belles, qui étaient sœurs. L’une
-s’appelait Agapète, l’autre Théonie, la troisième Irène. Et toutes trois
-étaient chrétiennes. Un préfet, qui s’était pris d’un fol amour pour
-elles, les fit enfermer dans la cuisine de la maison, sous le prétexte
-qu’elles n’obéissaient pas aux lois impériales; et, certaine nuit, il se
-rendit dans cette cuisine afin d’assouvir sa luxure. Mais le Seigneur
-lui ôta l’esprit; et voilà que croyant avoir affaire aux trois vierges,
-il caressait et couvrait de baisers des poêles, des chaudrons et
-d’autres ustensiles semblables; après quoi, s’étant rassasié, il sortit
-tout noir de suie et les vêtements déchirés. Ses esclaves, qui
-l’attendaient devant la porte de la maison, quand ils le virent ainsi
-arrangé, le prirent pour un démon, le rouèrent de coups, et s’enfuirent,
-le laissant seul. Il alla trouver l’empereur, pour se plaindre; et, sur
-son chemin, les uns le frappaient de verges, les autres lançaient sur
-lui de la poussière et de la boue. Mais lui, ayant sur les yeux un
-charme qui l’empêchait de voir l’état où il se trouvait, il s’étonnait
-que tout le monde se moquât de lui au lieu de l’honorer comme à
-l’ordinaire. Et quand enfin on lui apprit dans quel état il se trouvait,
-il supposa que les jeunes filles avaient usé de sortilèges. Il les fit
-donc venir devant lui, et ordonna de les dépouiller de tous leurs
-vêtements, afin de pouvoir au moins les voir nues. Mais aussitôt leurs
-vêtements se collèrent à leurs corps de telle façon que personne ne
-pouvait les leur enlever. Et le préfet, au moment où il s’apprêtait à
-jouir de leur vue, fut saisi d’un sommeil si profond que, même en le
-poussant, on ne parvenait pas à le réveiller. Enfin les trois vierges
-reçurent la couronne du martyre.
-
-Quant à Anastasie, elle fut livrée par l’empereur à un autre préfet,
-afin qu’il la prît pour femme, après l’avoir forcée à sacrifier aux
-idoles. Et cet homme, l’ayant mise dans son lit, voulut l’embrasser:
-mais aussitôt il devint aveugle. Il se fit alors conduire au temple des
-dieux, et demanda à ceux-ci s’il pouvait guérir. Mais les dieux lui
-répondirent: «Pour avoir voulu violer Anastasie, qui est une sainte, tu
-nous a été livré afin d’être à jamais torturé avec nous dans l’enfer!»
-Et, pendant qu’on le ramenait chez lui, il mourut entre les mains de ses
-esclaves.
-
-Alors Anastasie fut confiée à un autre préfet, qui fut chargé de la
-garder. Et cet homme, ayant appris qu’elle était très riche, lui dit en
-secret: «Anastasie, si vraiment tu es chrétienne, tu dois faire ce que
-t’ordonne ton Maître. Or celui-ci ordonne à ses disciples de renoncer à
-tout ce qu’ils possèdent. Donne-moi donc tout ce que tu possèdes, et
-va-t’en où tu voudras! Ainsi tu seras une vraie chrétienne.» Mais elle
-lui répondit: «Dieu m’a ordonné, en effet, de donner tout ce que
-j’avais, mais de le donner aux pauvres et non aux riches. Or tu es
-riche: j’agirais contre les préceptes de mon Dieu en te donnant quelque
-chose!»
-
-Anastasie fut alors jetée en prison, pour y mourir de faim; mais sainte
-Théodore, qui avait déjà obtenu la couronne du martyre, la nourrit
-pendant deux mois de la manne céleste. Enfin elle fut conduite avec deux
-cents vierges, dans l’île Palmaria, où de nombreux chrétiens étaient
-relégués. Et, quelques jours après son arrivée, le préfet du lieu manda
-devant lui tous les chrétiens. Il fit attacher Anastasie à un poteau et
-la fit brûler vive; puis il fit périr les autres chrétiens en des
-supplices divers. Et il y avait parmi ces chrétiens un homme que l’on
-avait dépouillé de toutes ses richesses, et qui répétait toujours: «De
-Jésus-Christ, du moins, vous ne pourrez pas me dépouiller!» Sainte
-Appolonie fit enlever le corps de sainte Anastasie et l’ensevelit dans
-son jardin, où une église fut élevée en son honneur. Le martyre de
-sainte Anastasie eut lieu sous le règne de Dioclétien, règne qui
-commença vers l’an du Seigneur 287.
-
-
-
-
-VIII
-
-SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR
-
-(26 décembre)
-
-
-I. Etienne fut un des sept diacres ordonnés par les apôtres pour le
-ministère sacré. On sait, en effet, que, le nombre des disciples se
-multipliant, les chrétiens d’origine étrangère se mirent à murmurer
-contre les chrétiens d’origine juive, parce que les veuves étaient
-négligées dans le ministère quotidien. La cause de ces murmures peut
-être comprise de deux façons: ou bien les veuves n’étaient pas admises
-dans le ministère, ou bien encore elles y avaient trop de travail, les
-apôtres leur ayant confié les soins matériels du culte afin de pouvoir
-se consacrer entièrement à la prédication. Toujours est-il que les
-apôtres, en présence de ce murmure, réunirent la foule des fidèles et
-dirent: «Il n’est pas raisonnable que nous délaissions la prédication de
-la parole de Dieu pour nous occuper des soins matériels et pour servir
-aux tables. Choisissez donc, frères, sept hommes d’entre vous qui aient
-bonne réputation et qui soient pleins de l’Esprit-Saint, afin que nous
-leur commettions cet emploi! Et ainsi nous pourrons continuer à nous
-occuper de prier et de prêcher.» Cette proposition plut à toute
-l’assemblée. On élut sept hommes, dont le premier était Etienne; et on
-les présenta aux apôtres qui, après avoir prié, leur imposèrent les
-mains.
-
-Or, Etienne, plein de foi et de courage, faisait de grands miracles
-parmi le peuple. Alors les Juifs, le jalousant et désirant se défaire de
-lui, engagèrent la lutte contre lui de trois façons: en discutant avec
-lui, en subornant de faux témoins contre lui, et en le torturant. Mais
-lui, il eut le dessus dans la discussion: il convainquit de fausseté les
-faux témoins, et il triompha de ceux qui le torturaient. Dans cette
-triple lutte, il reçut du ciel un triple secours. Dans la discussion, il
-reçut le secours de l’Esprit-Saint, qui lui donna la sagesse. Devant les
-faux témoins, son visage revêtit une pureté angélique qui fit taire
-leurs témoignages. Et dans la torture le Christ lui apparut, l’aidant à
-supporter le martyre. Quant au détail du discours qu’il tint aux Juifs,
-nous le trouvons énoncé tout au long au chapitre VII des _Actes des
-Apôtres_.
-
-Et comme les Juifs, entendant les paroles du saint, étaient transportés
-de rage et le menaçaient, Etienne étant rempli du Saint-Esprit et tenant
-les yeux levés au ciel, s’écria: «Voici, je vois les cieux ouverts et
-Jésus assis à la droite de Dieu!» Alors ils poussèrent de grands cris et
-se bouchèrent les oreilles, comme pour ne pas l’entendre blasphémer; et
-ils se jetèrent tous ensemble sur lui, et, l’ayant traîné hors de la
-ville, ils le lapidèrent. Et les deux faux témoins, qui avaient à lui
-jeter la première pierre, ôtèrent leurs vêtements, soit pour éviter de
-les souiller au contact d’Etienne, ou pour avoir plus de force; et ils
-les mirent aux pieds d’un adolescent qui s’appelait Saul, et qui fut
-plus tard saint Paul: de telle sorte que celui-ci, gardant les vêtements
-de ceux qui lapidaient Etienne, pour les aider dans leur office, peut
-être considéré comme ayant contribué lui-même à le lapider. Et pendant
-qu’on le lapidait, Etienne priait, disant: «Seigneur Jésus, reçois mon
-esprit!» Puis, s’étant mis à genoux, il cria à haute voix: «Seigneur, ne
-leur impute pas à péché ce qu’ils font!» En quoi le martyr imitait le
-Christ, qui, dans sa passion, avait prié d’abord pour soi, disant: «Mon
-Père, je te livre mon âme!» et avait ensuite prié pour ses bourreaux,
-disant: «Mon Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font!»
-Et l’auteur des _Actes_ ajoute qu’après avoir ainsi parlé Etienne
-«s’endormit dans le Seigneur». Expression belle et juste: car le saint
-ne mourut pas, il «s’endormit» dans l’espoir de la résurrection.
-
-Le martyre d’Etienne eut lieu l’année même de l’Ascension du Seigneur,
-le troisième jour d’août. Saint Gamaliel et Nicodème, qui soutenaient
-les intérêts des chrétiens dans tous les conseils des Juifs,
-ensevelirent saint Etienne dans le champ dudit Gamaliel, et un grand
-deuil eut lieu en son honneur; et une persécution violente s’éleva,
-bientôt après, contre tous les chrétiens qui étaient à Jérusalem, à tel
-point que tous durent se disperser dans les divers quartiers de la Judée
-et de la Samarie, à l’exception des apôtres, qui, sans doute, allaient
-au-devant de la mort au lieu de la fuir.
-
-II. Saint Augustin rapporte que le bienheureux Etienne s’est illustré
-par d’innombrables miracles: qu’il a six fois ressuscité des morts, et
-guéri une foule de malades. Le même auteur rapporte qu’on avait coutume
-de mettre des fleurs sur l’autel de saint Etienne, qui, placées ensuite
-sur des malades, les guérissaient; et que les linges déposés sur
-l’autel, et placés ensuite sur des malades, guérissaient en particulier
-les maladies de la moelle. Au livre XXII de sa _Cité de Dieu_, il
-raconte le miracle d’une femme aveugle qui fut rendue à la lumière par
-le contact d’une fleur prise sur l’autel du saint. Il raconte aussi
-l’histoire de l’un des hommes les plus considérables de la ville
-d’Hippone, nommé Martial, qui était infidèle et refusait de se
-convertir. Cet homme étant malade, son gendre, qui était chrétien, se
-rendit à l’église de saint Etienne, y prit des fleurs sur l’autel, et
-les posa en secret sous la tête de son beau-père. Et celui-ci, dès qu’au
-petit jour il se réveilla, envoya chercher l’évêque. L’évêque se
-trouvait absent, mais un prêtre vint chez Martial, et celui-ci demanda à
-être baptisé. Et, aussi longtemps qu’il vécut, il répéta ces mots:
-«Seigneur Jésus, reçois mon esprit!» sans se douter que c’étaient les
-dernières paroles du bienheureux Etienne.
-
-III. Autre miracle rapporté par saint Augustin. Certaine matrone nommée
-Pétronie, qui souffrait depuis longtemps d’une grave maladie contre
-laquelle tous les remèdes avaient échoué, s’avisa de consulter un Juif,
-qui lui donna une bague ornée d’une pierre, lui disant de se l’appliquer
-à nu sur le corps. Et Pétronie suivit le conseil, mais n’en retira aucun
-bien. Elle se rendit alors à l’église du Premier Martyr, et demanda sa
-guérison à saint Etienne. Aussitôt la bague du Juif, qu’elle avait
-attachée par une corde passée autour de ses reins, tomba à terre, sans
-que ni la corde ni la bague fussent rompues. Et, depuis cet instant, la
-dame fut guérie.
-
-IV. Autre miracle, non moins étonnant, rapporté par saint Augustin. A
-Césarée de Cappadoce vivait une dame noble qui était veuve, mais qui
-avait le bonheur d’avoir dix enfants, dont sept garçons et trois filles.
-Or, un jour, la mère, se jugeant offensée par ses enfants, les maudit;
-et aussitôt, sous l’effet de la malédiction maternelle, les dix enfants
-furent frappés d’une même peine, la plus effroyable du monde. Ils se
-virent atteints d’un tremblement de tous les membres qui ne se relâchait
-ni le jour, ni la nuit. N’osant s’exposer à la vue de leurs concitoyens,
-ils quittèrent la ville et se dispersèrent à travers le monde, attirant
-partout sur eux l’attention générale. Deux d’entre eux, un frère et sa
-sœur, nommés Paul et Palladie, arrivèrent ainsi à Hippone, et
-racontèrent leur histoire à saint Augustin, qui était évêque de cette
-ville. On était alors quinze jours avant Pâques, et les deux infortunés
-se rendaient tous les matins à l’église de saint Etienne, suppliant le
-saint d’avoir pitié d’eux. Or, le jour de Pâques, en présence de la
-foule, Paul pénétra soudain dans la chapelle du saint, se prosterna
-pieusement devant l’autel; et tout le monde le vit ensuite se relever
-guéri; et il fut à jamais délivré de son tremblement. Puis sa sœur
-Palladie entra à son tour dans la chapelle, et parut soudain frappée
-d’un sommeil dont elle se réveilla tout à fait guérie. Le frère et la
-sœur furent montrés à la foule, et de grandes actions de grâces furent
-adressées à saint Etienne pour leur guérison.
-
-Nous avons oublié de dire qu’Orose, revenant de chez saint Jérôme, avait
-rapporté à saint Augustin des reliques de saint Etienne, et que ce sont
-ces reliques qui ont opéré les miracles ci-dessus, et bien d’autres
-encore.
-
-V. Nous devons noter enfin que ce n’est pas le 26 décembre que saint
-Etienne a subi le martyre, mais le 3 août, jour où l’Eglise fête
-l’Invention de ce saint. Pourquoi cela se fait ainsi, c’est ce que nous
-dirons quand nous aurons à parler de l’Invention de saint Etienne. Mais
-disons, dès maintenant, que c’est pour une double cause que l’Eglise a
-placé tout de suite après la Nativité du Seigneur les trois fêtes de
-saint Jean l’Evangéliste, de saint Etienne et des saints Innocents.
-D’abord, l’Eglise a voulu adjoindre au Christ ses premiers compagnons;
-et la seconde cause est que l’Eglise a voulu réunir les trois genres de
-martyres dans le voisinage de la naissance du Christ, qui est la raison
-première de tous les martyres. Car il y a trois genres de martyres: le
-premier à la fois de volonté et de fait, le second de volonté et non de
-fait, le troisième de fait et non de volonté. Or le premier de ces
-martyres a eu pour premier représentant saint Etienne, le second saint
-Jean, et le troisième les saints Innocents.
-
-
-
-
-IX
-
-SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE
-
-(27 décembre)
-
-
-La vie de saint Jean l’Evangéliste a été écrite par Milet, évêque de
-Laodicée: un résumé en a été fait par Isidore, dans sa _Vie et Mort des
-Saints_.
-
-I. L’apôtre et évangéliste Jean, lorsque après la Pentecôte les apôtres
-se séparèrent, se rendit en Asie, où il fonda de nombreuses églises. Or,
-l’empereur Domitien, ayant appris sa renommée, le manda à Rome, et le
-fit plonger dans une chaudière d’huile bouillante; mais le saint en
-sortit sain et sauf, de même qu’il avait échappé à la corruption des
-sens. Ce que voyant, l’empereur le relégua en exil dans l’île de Patmos,
-où, vivant seul, il écrivit l’_Apocalypse_. Mais, la même année, le
-cruel empereur fut tué, et le Sénat révoqua tout ce qu’il avait décrété.
-Ainsi arriva que saint Jean, qui avait été déporté comme un criminel,
-revint à Ephèse couvert d’honneurs; et toute la foule accourait
-au-devant de lui, disant: «Béni celui qui vient au nom du Seigneur!» Or,
-comme il entrait dans la ville, il rencontra le cortège qui conduisait
-les restes mortels d’une femme nommée Drusienne, qui autrefois avait été
-sa plus fidèle amie, et qui, plus que personne, avait souhaité son
-retour. Et les parents de cette femme, et les veuves et les orphelins
-d’Ephèse, dirent à saint Jean: «Voici que nous portons en terre
-Drusienne, qui toujours, suivant tes conseils, nous nourrissait tous de
-la parole divine, et qui plus que personne souhaitait ton retour,
-disant: «Oh, si je pouvais revoir l’apôtre de Dieu avant de mourir.» Et
-voici que tu es revenu, et qu’elle n’a pas pu te revoir!» Alors l’apôtre
-fit déposer à terre le cercueil, le fit ouvrir, et dit: «Drusienne, mon
-maître Jésus-Christ te ressuscite! Lève-toi, va dans ta maison, et
-prépare-moi mon repas!» Et aussitôt elle se leva et s’en alla vers sa
-maison, avec l’impression de s’être éveillée du sommeil, et non de la
-mort.
-
-II. Le lendemain de l’arrivée de saint Jean à Ephèse, un philosophe
-nommé Craton convoqua le peuple, sur la place, pour lui montrer comment
-on devait mépriser le monde. Il avait ordonné à deux jeunes gens très
-riches de vendre tout leur patrimoine, pour acheter en échange des
-diamants d’un prix énorme; et, sur son ordre, ces jeunes gens avaient
-brisé leurs diamants en présence de tous. Or, l’apôtre passait par
-hasard sur la place: il appela le philosophe, et lui prouva tout ce
-qu’avait de blâmable une telle façon de mépriser le monde: car le dédain
-des richesses n’est méritoire que lorsque les richesses dédaignées
-servent au bien des pauvres, et c’est pour cela que le Seigneur a dit au
-jeune homme de l’Evangile: «Si tu veux être parfait, va vendre tous tes
-biens et donnes-en le produit aux pauvres!» Alors Craton lui dit: «Si
-vraiment ton maître est Dieu, et s’il veut que le prix de ces diamants
-profite aux pauvres, fais qu’ils reprennent leur intégrité, réalisant
-ainsi à la gloire de ton Maître ce que j’ai su réaliser en vue de la
-gloire humaine!» Alors saint Jean réunit dans sa main les fragments des
-pierres précieuses, et pria; et aussitôt les pierres redevinrent telles
-qu’avant d’être brisées, et le philosophe et les deux jeunes gens
-crurent en Jésus, et le produit des diamants fut distribué aux pauvres.
-
-III. Mais un jour ces deux jeunes gens, voyant leurs anciens esclaves
-vêtus de manteaux de prix, tandis qu’eux-mêmes étaient mis comme des
-mendiants, commencèrent à se désoler. Ce que voyant sur leurs visages,
-saint Jean se fit apporter du bord de la mer des roseaux et des pierres,
-et les changea en or et en diamants. Et, sur son ordre, tous les
-orfèvres de la ville examinèrent pendant sept jours l’or et les diamants
-ainsi obtenus; et quand ils eurent déclaré n’en avoir jamais vu d’aussi
-purs, le saint dit aux deux jeunes gens: «Allez, et rachetez les terres
-que vous avez vendues! Puisque vous avez perdu les trésors du ciel,
-soyez florissants, mais afin de vous dessécher; soyez riches
-temporellement, mais afin d’être mendiants dans l’éternité!» Et il se
-mit alors à parler des richesses, dénombrant les six motifs qui doivent
-nous empêcher d’un désir immodéré des biens terrestres. Le premier de
-ces motifs est le texte écrit: et saint Jean raconta l’histoire du riche
-et de Lazare le pauvre. Le second motif est la nature: l’homme naît nu
-et meurt de même. Le troisième motif est la création: car de même que le
-soleil, la lune, les étoiles, l’air, sont communs à tous et partagent
-entre tous leurs bienfaits, de même entre les hommes tout devrait être
-commun. Le quatrième motif est le hasard des richesses. Le cinquième est
-le souci qu’elles imposent. Enfin le sixième motif est les mauvaises
-conséquences qu’entraîne la possession des richesses, aussi bien dans
-cette vie que dans la future.
-
-IV. Et, pendant que saint Jean parlait ainsi contre les richesses, il
-rencontra le convoi d’un jeune homme, mort après trente jours de
-mariage. Alors la mère et la veuve de ce jeune homme, et tous ses amis,
-se jetèrent en pleurant aux pieds de l’apôtre, le suppliant de
-ressusciter le mort au nom de Dieu, comme il avait ressuscité Drusienne.
-Et l’apôtre, après avoir longtemps pleuré et prié, ressuscita le jeune
-homme, et lui dit de raconter aux deux jeunes riches le châtiment qu’ils
-avaient encouru et la gloire qu’ils avaient perdue. Alors le ressuscité
-parla de la gloire du paradis et des châtiments de l’enfer, dont il
-venait d’être témoin. Il dit aux deux riches, qu’ils avaient perdu des
-palais éternels, construits de pierres brillantes, éclairés d’une
-lumière merveilleuse, pourvus de mets exquis, et tout remplis de joies
-et de délices. Et il leur dit les huit peines de l’enfer, qu’on a
-résumées dans ce distique: «Les vers et les ténèbres, le fouet, le froid
-et le feu,--la vue du diable, le remords, le désespoir.» Puis il ajouta,
-s’adressant aux deux riches: «Et j’ai vu vos anges gardiens qui
-pleuraient, qui gémissaient. O malheureux que vous êtes!» Alors le
-ressuscité et les deux riches, se prosternant aux genoux de l’apôtre, le
-supplièrent d’invoquer le pardon du ciel. Et l’apôtre dit aux deux
-jeunes gens: «Faites pénitence pendant trente jours, et priez que les
-roseaux et les pierres reprennent leur ancienne forme!» C’est ce qu’ils
-firent, et les roseaux et les pierres reprirent leur ancienne forme, et
-les deux riches obtinrent leur pardon.
-
-V. Et lorsque saint Jean eut prêché dans toute l’Asie, les adorateurs
-des idoles le traînèrent au temple de Diane, voulant le forcer à
-sacrifier à cette déesse. Alors le saint leur offrit cette alternative:
-il leur dit que si, en invoquant Diane, ils parvenaient à renverser
-l’église du Christ, il sacrifierait à Diane, mais que si, au contraire,
-c’était lui qui, en invoquant le Christ, détruisait le temple de Diane,
-ils auraient à croire au Christ. La plus grande partie du peuple ayant
-consenti à cette épreuve, Jean fit sortir du temple tous ceux qui s’y
-trouvaient; puis il pria, et le temple s’écroula, et la statue de Diane
-fut réduite en miettes.
-
-Alors le grand prêtre Aristodème souleva une sédition dans le peuple, au
-point que les deux partis s’apprêtaient à en venir aux mains. Et
-l’apôtre lui dit: «Que veux-tu que je fasse pour t’apaiser?» Et lui: «Si
-tu veux que je croie en ton Dieu, je te donnerai du poison à boire, et,
-s’il ne te fait aucun mal, c’est que ton Dieu sera le vrai Dieu.» Et
-l’apôtre: «Fais comme tu l’as dit!» Et lui: «Mais je veux que d’abord tu
-voies mourir d’autres hommes par l’effet de ce poison, pour en constater
-la puissance!» Et Aristodème demanda au proconsul de lui livrer deux
-condamnés à mort: il leur donna à boire du poison, et aussitôt ils
-moururent. Alors l’apôtre prit à son tour le calice, et, s’étant muni du
-signe de la croix, il but tout le poison et n’en éprouva aucun mal: sur
-quoi tous se mirent à louer Dieu. Mais Aristodème dit: «Un doute me
-reste encore; mais s’il ressuscite les deux hommes qui sont morts par le
-poison, je ne douterai plus, et croirai au Christ.» L’apôtre, sans lui
-répondre, lui donna son manteau. Et lui: «Pourquoi me donnes-tu ton
-manteau? Penses-tu qu’il me transmettra ta foi?» Et saint Jean: «Va
-étendre ce manteau sur les cadavres des deux morts en disant: l’apôtre
-du Christ m’envoie vers vous, pour que vous ressuscitiez au nom du
-Christ!» Et Aristodème fit ainsi, et aussitôt les deux morts
-ressuscitèrent. Alors l’apôtre baptisa le grand prêtre et le proconsul
-avec toute sa famille; et ceux-ci, plus tard, élevèrent une église en
-l’honneur de saint Jean.
-
-VI. Saint Clément rapporte, ainsi qu’on le lit au livre quatrième de
-l’_Histoire ecclésiastique_, qu’un jour saint Jean convertit certain
-jeune homme brave et beau, et le confia au soin d’un évêque, comme un
-dépôt. Or, quelque temps après, le jeune homme abandonna l’évêque pour
-devenir chef de brigands. Et, l’apôtre ayant ensuite redemandé à
-l’évêque le dépôt qu’il lui avait confié, l’évêque répondit: «Mon père
-vénéré, cet homme est mort, quant à l’âme; il demeure maintenant sur une
-montagne, avec des brigands dont il est le chef.» Ce qu’entendant,
-l’apôtre déchira son manteau et se frappa la tête de ses poings; et
-aussitôt il se fit seller un cheval, et monta, sans escorte, sur la
-montagne où était le brigand. Mais celui-ci, pris de honte à sa vue,
-enfourcha son cheval et s’enfuit. Or, l’apôtre, oubliant son âge, se mit
-à le poursuivre, en lui criant: «Hé, quoi, fils bien-aimé, tu fuis ton
-père, qui n’est qu’un vieillard sans armes? Ne crains rien, mon fils,
-car je rendrai compte pour toi au Christ, et je t’assure que bien
-volontiers je mourrai pour toi, de même que le Christ est mort pour
-nous! Reviens, mon fils, reviens! C’est le Seigneur qui m’envoie!» En
-entendant ces paroles, le jeune homme se retourna, s’approcha du saint,
-et fondit en larmes. Alors l’apôtre se jeta à ses pieds, lui prit la
-main, et la couvrit de baisers. Et il pria et jeûna pour lui, et obtint
-son pardon; et, plus tard, il l’ordonna évêque.
-
-VII. Cassien, dans son livre des _Collations_, raconte ceci. On offrit
-un jour à saint Jean une perdrix vivante; et comme le saint la caressait
-dans sa main, un adolescent dit en riant à ses camarades: «Voyez donc ce
-vieillard qui joue avec un oiseau, comme un enfant!» Alors, saint Jean,
-devinant la pensée de l’adolescent, l’appela et lui demanda pourquoi il
-tenait en main un arc et des flèches. Et l’adolescent: «C’est pour viser
-des oiseaux au vol!» Et l’apôtre: «Comment fais-tu cela?» Alors le jeune
-homme tendit son arc, et le garda tendu dans sa main. Mais, comme
-l’apôtre ne lui disait rien, il ne tarda pas à détendre son arc. Alors
-saint Jean: «Mon fils, pourquoi as-tu débandé ton arc?» Et lui: «Si je
-l’avais tenu bandé plus longtemps, il serait devenu faible pour lancer
-des flèches.» Et l’apôtre: «De même, notre fragile nature humaine
-s’affaiblirait pour la contemplation, si, persistant dans sa rigueur,
-elle refusait de céder parfois à sa fragilité. Ne sais-tu pas que
-l’aigle, qui vole plus haut que tous les autres oiseaux, et qui regarde
-le soleil en face, doit cependant, de par sa nature, descendre vers la
-terre: de même l’esprit humain, après s’être un peu relâché de la
-contemplation des choses célestes, y revient ensuite avec plus
-d’ardeur.»
-
-VIII. Et saint Jérôme nous rapporte ceci: «Saint Jean, qui demeura à
-Ephèse jusqu’à l’extrême vieillesse, devint si faible que ses disciples
-avaient à le porter à l’église, et qu’il pouvait à peine ouvrir la
-bouche; mais à tout instant il répétait cette seule et même phrase: «Mes
-enfants, aimez-vous les uns les autres!» Or, un jour, les fidèles qui
-étaient près de lui, s’étonnant de ce qu’il répétât toujours la même
-chose, lui en demandèrent le motif. Et le saint leur répondit: «Parce
-que c’est le grand précepte du Seigneur; et, si seulement on applique
-celui-là, cela suffit.»
-
-IX. Hélinand rapporte, d’autre part, que lorsque saint Jean eut à écrire
-son évangile, il ordonna d’abord aux fidèles de jeûner et de prier, afin
-que Dieu l’inspirât. Et quand, ensuite, il se fut retiré dans le lieu
-solitaire où il allait écrire le livre divin, il pria que ce livre fût
-abrité contre l’outrage des vents et des pluies. Et l’on dit que,
-aujourd’hui encore, ce lieu est respecté par les éléments.
-
-X. Enfin voici ce que nous lisons dans le livre d’Isidore: «Quand saint
-Jean fut arrivé à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, l’an
-soixante-septième de la passion du Seigneur, Jésus lui apparut avec ses
-disciples et lui dit: «Viens à moi, mon bien-aimé, car voici le temps où
-tu vas pouvoir manger à ma table avec tes frères!» Et saint Jean se
-levant se mit en marche. Mais Jésus lui dit: «Non, c’est dimanche que tu
-viendras à moi.» Donc, le dimanche suivant, tout le peuple s’assembla
-dans l’église. Et saint Jean, retrouvant ses forces, prêcha dès le chant
-du coq, leur disant d’être stables dans la foi et fervents pour les
-ordres du Christ. Après quoi il fit creuser, près de l’autel, une fosse
-carrée, et il en fit jeter la terre hors de l’église; et, descendant
-dans la fosse et étendant les mains vers le ciel, il dit: «Invité à ta
-table, mon Seigneur Jésus-Christ, voici que je viens, en te remerciant
-d’avoir daigné m’inviter, car tu sais que je l’ai désiré de tout mon
-cœur!» Lorsqu’il eut ainsi prié, une lumière aveuglante l’entoura. Et
-lorsque la lumière se dissipa, le saint avait disparu, et la fosse était
-remplie de manne; et l’on dit que cette manne sort aujourd’hui encore de
-la fosse, à la manière d’une source.»
-
-XI. Saint Edmond, roi d’Angleterre avait coutume de ne rien refuser à
-ceux qui lui demandaient au nom de saint Jean l’Evangéliste. Un jour,
-pendant l’absence du chambellan du roi, certain pèlerin s’approcha
-d’Edmond et lui demanda l’aumône au nom de saint Jean l’Evangéliste. Et
-le roi, n’ayant rien d’autre qu’il pût lui donner, lui donna la bague de
-prix qu’il portait au doigt. Or, plusieurs jours après, un soldat
-anglais, qui se trouvait outremer, rencontra le même pèlerin; et
-celui-ci lui remit la bague, lui disant de la porter à son roi avec ces
-paroles: «Celui pour l’amour de qui tu as donné cette bague, c’est lui
-qui te la renvoie!» D’où apparut clairement que c’était saint Jean
-lui-même qui s’était montré au roi sous l’habit d’un pèlerin.
-
-
-
-
-X
-
-LES SAINTS INNOCENTS
-
-(28 décembre)
-
-
-Les Innocents sont appelés de ce nom pour trois motifs, à savoir: en
-raison de leur vie, en raison de leur martyre, et en raison de
-l’innocence que leur mort leur a acquise. Ils sont innocents en raison
-de leur vie, parce qu’ils ont eu une vie innocente, c’est-à-dire n’ont
-pu, de leur vivant, nuire à personne. Ils sont innocents en raison de
-leur martyre, parce qu’ils ont souffert injustement et sans être
-coupables d’aucun crime. Enfin ils sont innocents en raison des suites
-de leur mort, parce que leur martyre leur a conféré l’innocence
-baptismale, c’est-à-dire les a purifiés du péché originel.
-
-I. Les Innocents ont été mis à mort par Hérode d’Ascalon. L’Ecriture
-Sainte cite en effet trois Hérode, fameux tous trois pour leur cruauté.
-Le premier est appelé Hérode d’Ascalon: c’est sous son règne qu’est né
-le Seigneur et qu’ont été mis à mort les Innocents. Le second s’appelle
-Hérode Antipas: c’est lui qui a ordonné la décollation de saint Jean.
-Enfin le troisième est Hérode Agrippa, qui a mis à mort saint Jacques et
-a fait emprisonner saint Pierre. C’est ce que résument ces deux vers:
-
- Ascalonita necat pueros, Antipa Johannem,
- Agrippa Jacobum, claudens in carcere Petrum.
-
-Mais racontons brièvement l’histoire du premier de ces Hérode. Antipater
-l’Iduméen, comme nous le lisons dans l’_Histoire scholastique_, prit
-pour femme une nièce du roi des Arabes et eut d’elle un fils, qu’il
-appela Hérode, et qui fut surnommé ensuite Hérode d’Ascalon. Celui-ci
-fut fait, par César-Auguste, roi de Judée: ce fut la première fois que
-la Judée reçut un roi étranger. Cet Hérode eut à son tour six fils:
-Antipater, Alexandre, Aristobule, Archélaüs, Hérode Antipas, et
-Philippe. Alexandre et Aristobule, nés de la même mère, qui était juive,
-furent envoyés dans leur jeunesse, à Rome pour s’y instruire aux arts
-libéraux; puis ils revinrent à Jérusalem, et Alexandre devint
-grammairien, tandis qu’Aristobule se distingua par la subtilité de son
-éloquence. Et souvent ils se querellaient avec leur père au sujet de la
-succession au trône. Puis, comme leur père, irrité, contre eux, parlait
-de les déshériter, ils entreprirent de le faire tuer. Hérode, prévenu,
-les chassa; et les deux jeunes princes se rendirent à Rome, où ils
-portèrent plainte contre leur père devant l’empereur.
-
-Cependant les mages vinrent à Jérusalem, s’informant de la naissance du
-nouveau roi que leur annonçaient les présages. Et Hérode, en les
-entendant, craignit que, de la famille des vrais rois de Judée, un
-enfant ne fût né qui pourrait le chasser comme usurpateur. Il demanda
-donc aux rois mages de venir lui signaler l’enfant royal dès qu’ils
-l’auraient trouvé, feignant de vouloir adorer celui qu’en réalité il se
-proposait de tuer. Mais les mages s’en retournèrent dans leur pays par
-une autre route. Et Hérode, ne les voyant pas revenir, crut que, honteux
-d’avoir été trompés par l’étoile, ils s’en étaient retournés sans oser
-le revoir; et, là-dessus, il renonça à s’enquérir de l’enfant. Pourtant,
-quand il apprit ce qu’avaient dit les bergers et ce qu’avaient
-prophétisé Siméon et Anne, toute sa peur le reprit, et il résolut de
-faire massacrer tous les enfants de Bethléem, de façon que l’enfant
-inconnu dont il avait peur pérît à coup sûr. Mais Joseph, averti par un
-ange, s’enfuit avec l’enfant et la mère en Egypte, dans la ville
-d’Hermopolis, et y resta sept ans, jusqu’à la mort d’Hérode. Et
-Cassiodore nous dit, dans son _Histoire tripartite_, qu’on peut voir à
-Hermopolis, en Thébaïde, un arbre de l’espèce des persides, qui guérit
-les maladies, si l’on applique sur le cou des malades un de ses fruits,
-ou une de ses feuilles, ou une partie de son écorce. Cet arbre, lorsque
-la sainte Vierge fuyait en Egypte avec son fils, s’est incliné jusqu’à
-terre, et a pieusement adoré le Christ.
-
-II. Or, pendant qu’Hérode méditait le massacre des enfants, lui-même fut
-mandé par lettre devant Auguste, pour se défendre de l’accusation de ses
-deux fils. Et après qu’il eut discuté avec ses fils en présence de
-l’empereur, celui-ci décida que les fils devaient obéir en tout à leur
-père, qui était libre de laisser son trône à qui il voudrait. C’est
-alors qu’Hérode, revenu de Rome, et rendu plus audacieux par la
-confirmation de la faveur impériale, ordonna de tuer tous les enfants
-âgés de moins de deux ans. Cet ordre s’explique fort bien si l’on songe
-que, le voyage d’Hérode à Rome ayant duré un an, un espace de près de
-deux ans devait s’être écoulé depuis le moment où l’étoile avait révélé
-aux mages la naissance de l’enfant royal. Mais saint Jean Chrysostome
-croit que le décret d’Hérode ordonnait, au contraire, le massacre de
-tous les enfants ayant plus de deux ans; car l’étoile, d’après lui,
-serait apparue aux mages un an avant la naissance de Jésus; et Hérode
-était resté un an à Rome, et sans doute il s’imaginait que, lorsque
-l’étoile était apparue aux mages, l’enfant était déjà né. Le fait est
-que certains os des saints Innocents, qui se sont conservés, sont trop
-grands pour provenir d’enfants de moins de deux ans; encore qu’on puisse
-dire que peut-être la taille humaine était alors beaucoup plus grande
-qu’elle ne l’est aujourd’hui. Quant à Hérode, il fut aussitôt puni de
-son crime: car Macrobe et un autre chroniqueur rapportent qu’un fils
-d’Hérode se trouvait en nourrice à Bethléem, et fut massacré avec les
-autres enfants.
-
-III. Mais Dieu, le juge des juges, ne permit pas que le châtiment d’un
-tel crime se bornât à cette seule mort. L’homme qui avait privé de leurs
-fils des pères sans nombre fut, lui-même, misérablement privé des siens.
-En effet, Alexandre et Aristobule devinrent de nouveau suspects à
-Hérode. Un de leurs complices révéla qu’Alexandre lui avait promis
-beaucoup de présents s’il parvenait à empoisonner son père; d’autre
-part, le barbier d’Hérode révéla qu’Alexandre lui avait promis de le
-récompenser si, pendant qu’il rasait son père, il voulait étrangler le
-vieillard. Aussi Hérode, dans sa colère, les fit-il mettre à mort; et il
-finit par déposséder de sa succession au trône son fils aîné Antipater,
-au profit de son autre fils Hérode Antipas. Et comme il avait, en outre,
-une affection toute paternelle pour les deux enfants d’Aristobule,
-Hérode Agrippa et Hérodiade, femme de son fils Philippe, Antipater se
-prit à l’égard de son père d’une haine si violente qu’il essaya de
-l’empoisonner; et Hérode, l’ayant su, le fit jeter en prison. C’est à
-cette occasion que César-Auguste dit à ses familiers: «J’aimerais mieux
-être le porc d’Hérode que son fils, car, en sa qualité de Juif, il
-épargne les porcs, tandis qu’il tue ses fils.»
-
-IV. Quant à Hérode lui-même, il avait environ soixante-dix ans lorsqu’il
-fut frappé d’une grave maladie. Il avait une fièvre très violente, une
-décomposition du corps, une inflammation des pieds, des vers dans les
-testicules, l’haleine courte, et une puanteur insupportable. Placé par
-les médecins dans un bain d’huile, il en fut retiré quasi mort. Mais, en
-apprenant que les Juifs attendaient avec joie l’instant de sa mort, il
-fit jeter en prison des jeunes gens des plus nobles familles de tout le
-royaume, et dit à sa sœur Salomé: «Je sais que les Juifs vont se réjouir
-de ma mort; mais beaucoup d’entre eux s’en affligeront si tu veux obéir
-à ma recommandation, et, dès que je serai mort, faire égorger tous les
-jeunes gens que je tiens en prison: car, de cette manière, toute la
-Judée me pleurera malgré elle!»
-
-Il avait l’habitude de manger, après tous ses repas, une pomme, qu’il
-pelait lui-même; et comme une toux affreuse le torturait, il tourna
-contre sa poitrine le couteau dont il se servait pour peler sa pomme.
-Mais un de ses parents arrêta sa main et l’empêcha de se tuer. Cependant
-toute la cour, le croyant mort, se remplit de cris; et Antipater s’en
-réjouit fort dans sa prison, et promit de récompenser ses gardiens s’ils
-le délivraient. Ce qu’apprenant, Hérode fit tuer son fils par des
-soldats, et nomma, pour lui succéder, Archélaüs. Il mourut cinq jours
-après, ayant été très heureux dans sa fortune politique, mais très
-malheureux dans sa vie privée. Salomé, sa sœur, fit remettre en liberté
-tous ceux que le roi lui avait ordonné de tuer. Voilà du moins ce que
-nous lisons dans l’_Histoire scholastique_; mais Remi, dans son
-Commentaire de saint Matthieu, dit au contraire qu’Hérode se transperça
-du couteau dont il se servait pour peler ses fruits, et que Salomé, sa
-sœur, fit mettre à mort tous ceux qu’il avait jetés en prison.
-
-
-
-
-XI
-
-SAINT THOMAS DE CANTORBERY, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(29 décembre)
-
-
-I. Thomas de Cantorbery, pendant qu’il était à la cour du roi
-d’Angleterre, y fut témoin d’actes contraires à la religion. Il quitta
-alors la cour, et se retira auprès de l’évêque de Cantorbery, qui le
-sacra archidiacre. Mais ensuite, sur la prière de l’évêque, il accepta
-de devenir chancelier du roi, afin que la sagesse dont il était doué lui
-permît d’empêcher les attaques des méchants contre l’Eglise. Et le roi
-se prit d’une telle affection pour lui, que, à la mort de l’archevêque
-de Cantorbery, il lui offrit de le faire nommer pour le remplacer.
-Thomas, après avoir longtemps résisté, finit par tendre les épaules au
-manteau archi-épiscopal, tant était grande son obéissance! Et aussitôt
-sa nouvelle dignité fit de lui un autre homme, absolument parfait. Il se
-mit à macérer sa chair par le jeûne et par un cilice, dont il se
-couvrait non seulement le haut du corps, mais aussi les jambes
-jusqu’au-dessous des genoux. Et il cachait si soigneusement sa sainteté
-que son costume extérieur ressemblait à celui des autres évêques, sans
-que rien y révélât l’austérité de ses mœurs privées. Et tous les jours,
-se mettant à genoux, il lavait les pieds à treize pauvres, qu’ensuite il
-nourrissait, et à qui il donnait encore quatre deniers d’argent.
-
-Mais le roi s’efforçait de le fléchir à sa propre volonté, au détriment
-de l’Eglise. Il voulait que Thomas approuvât, comme avaient fait ses
-prédécesseurs, certaines coutumes royales qui étaient contraires à la
-liberté de l’Eglise. Et comme le nouvel archevêque s’y refusait, il
-s’attira la colère du roi et des grands. Un jour, le roi le pressa si
-fort, lui et les autres évêques, allant jusqu’à les menacer de mort,
-que, trompé par le conseil des grands de l’Etat, il donna son
-approbation au désir du roi. Mais quand il vit le danger qui allait en
-résulter pour les âmes, il résolut de se punir lui-même, et il renonça
-au service des autels, jusqu’au jour où le souverain pontife le jugerait
-digne de rentrer en fonction. Et lorsque le roi lui demanda de confirmer
-par écrit ce qu’il avait approuvé de vive voix, il s’y refusa avec
-courage, et, tenant sa croix levée, il s’éloigna, poursuivi par les cris
-de mort des impies. Et deux chevaliers qui lui étaient fidèles vinrent
-en pleurant lui révéler, sous serment, que plusieurs chevaliers
-complotaient sa mort. Sur quoi l’homme de Dieu, craignant plutôt pour
-l’Eglise que pour lui-même, s’enfuit, fut reçu à Sens par le pape
-Alexandre, qui le fit entrer dans le monastère de Pontigny; après quoi
-il vint en France. Et comme le roi avait envoyé à Rome pour demander
-qu’un légat vînt trancher ce différend, et comme sa demande avait été
-repoussée, sa colère contre l’archevêque ne connut plus de bornes. Il
-s’empara de tout ce qui appartenait à Thomas et aux siens, et condamna à
-l’exil toute sa famille, sans considération d’âge, de sexe, ni d’état.
-
-Cependant, l’évêque, tous les jours, priait pour le roi et pour
-l’Angleterre. Un jour le ciel lui révéla que le moment approchait où il
-pourrait rejoindre son église, et que le Christ lui réservait bientôt la
-palme du martyre. Et en effet, après sept ans d’exil, il fut rappelé en
-Angleterre, et reçu par tous avec les plus grands honneurs.
-
-Quelques jours avant le martyre du saint, un jeune homme,
-miraculeusement rappelé à la vie, dit que son âme avait été conduite
-jusqu’au Saint des Saints, et que là, parmi les apôtres, il avait vu un
-siège, et qu’un ange lui avait dit que ce siège était réservé à un haut
-dignitaire de l’Eglise anglaise.
-
-II. Certain prêtre, qui célébrait tous les jours une messe en l’honneur
-de la sainte Vierge, fut accusé devant l’archevêque, et celui-ci le
-suspendit de sa charge, le jugeant idiot et inconscient. Or comme saint
-Thomas avait à recoudre son cilice, et, en attendant de pouvoir le
-recoudre, l’avait caché sous son lit, la sainte Vierge apparut au prêtre
-et lui dit: «Va trouver l’archevêque et dis-lui que Celle pour l’amour
-de qui tu célébrais des messes a recousu elle-même son cilice, qui est
-sous son lit; et dis-lui qu’elle t’envoie à lui, afin qu’il lève
-l’interdit dont il t’a frappé!» Et saint Thomas découvrit qu’en effet
-son cilice avait été recousu. Il leva l’interdit du prêtre, en le priant
-de lui garder le secret sur le cilice qu’il portait.
-
-III. Et, de même que par le passé, il défendit les droits de l’Eglise,
-sans que le roi pût le fléchir par prière ni par force. Alors le roi,
-voyant qu’il ne pouvait le fléchir, envoya vers lui des soldats en
-armes, qui, pénétrant dans la cathédrale, demandèrent à haute voix où
-était l’archevêque. Celui-ci vint au-devant d’eux, et leur dit: «Me
-voici; que me voulez-vous?» Et eux: «Nous venons pour te tuer, ta
-dernière heure a sonné!» Alors il leur dit: «Je suis prêt à mourir pour
-Dieu, et pour la défense de la justice, et pour la défense des libertés
-de l’Eglise. Mais puisque c’est moi que vous cherchez, je vous ordonne,
-de la part de Dieu tout-puissant, et sous peine d’anathème, de ne faire
-aucun mal à personne de mes prêtres! Quant à moi, je recommande l’Eglise
-et je me recommande moi-même à Dieu, à la sainte Vierge, à saint Denis
-et à tous les saints.» Puis cela dit, il tendit sa tête vénérable au
-glaive des impies, qui lui tranchèrent le haut du crâne, faisant jaillir
-sa cervelle sur le pavé du temple. Ainsi saint Thomas souffrit le
-martyre, en l’an du Seigneur 1174.
-
-Et, au moment où son clergé allait célébrer pour lui la messe des morts,
-voici que, à ce que l’on raconte, le chœur des anges vint interrompre la
-voix des chantres, et se mit à chanter la messe des martyrs _Lætabitur
-justus in Domino_. Honneur, en vérité, unique: mais bien mérité par un
-saint qui a souffert le martyre pour l’Eglise, dans l’église, durant la
-messe, entouré de son clergé! Et Dieu a daigné faire bien d’autres
-miracles encore à la prière de ce saint, rendant la vue aux aveugles,
-l’ouïe aux sourds, la marche aux boiteux, et la vie aux morts. Bien des
-malades guérirent pour avoir touché l’eau qui avait servi à laver les
-linges tachés du sang de saint Thomas.
-
-IV. Certaine dame anglaise qui, par coquetterie et pour devenir plus
-belle, souhaitait d’avoir les yeux noirs, avait fait vœu, à cette
-intention, de visiter pieds nus le tombeau de saint Thomas. Or quand,
-après s’être prosternée en prière, elle se releva, elle s’aperçut
-qu’elle était devenue complètement aveugle. Aussitôt, pleine de
-repentir, elle supplia saint Thomas non plus de lui donner des yeux
-noirs mais de lui rendre ses yeux. Et elle finit par l’obtenir, dit-on,
-mais à grand’peine.
-
-V. Un oiseau savant et qui savait parler, se voyant un jour poursuivi
-par un épervier, répéta la phrase qu’on lui avait apprise: «Saint
-Thomas, viens à mon aide!» Aussitôt l’épervier tomba mort, et l’autre
-oiseau fut sauvé.
-
-VI. Certain homme, que saint Thomas avait beaucoup aimé, se voyant très
-malade, alla au tombeau du saint, et demanda sa santé, qui lui fut
-rendue. Mais comme il rentrait chez lui guéri de tout mal, l’idée lui
-vint que, peut-être, cette guérison de son corps ne convenait pas au
-bien de son âme. Il revint donc au tombeau du saint, et pria que, si sa
-guérison ne devait pas être utile à son âme, son état de maladie lui fût
-rendu. Et aussitôt il se retrouva malade comme auparavant.
-
-VII. Quant aux meurtriers du saint, la vengeance du ciel s’abattit sur
-eux. Les uns se mangèrent les doigts avec leurs dents, d’autres
-pourrirent vivants, d’autres furent paralysés, d’autres encore perdirent
-la raison.
-
-
-
-
-XII
-
-SAINT SILVESTRE, PAPE
-
-(31 décembre)
-
-
-La légende de saint Silvestre a été compilée par Eusèbe de Césarée.
-Saint Blaise, dans une réunion de soixante-cinq évêques, en a recommandé
-la lecture aux catholiques.
-
-I. Silvestre avait pour mère une femme qui s’appelait Juste, et qui
-n’était pas moins juste de fait que de nom. Instruit par le saint prêtre
-Cyrin, il eut de bonne heure le goût de l’hospitalité. Il recueillit
-chez lui le chrétien Timothée, que personne ne voulait recueillir, par
-crainte de la persécution. Et ce Timothée prêcha là, pendant un an et
-trois mois, après quoi il reçut la couronne du martyre. Or le préfet
-Tarquin, s’imaginant que Timothée était très riche, réclama ses
-richesses à Silvestre, le menaçant de mort s’il ne les lui livrait. Et
-quand il eut reconnu que Timothée n’avait absolument rien laissé, il
-ordonna à Silvestre de sacrifier aux idoles, faute de quoi il aurait à
-subir, le lendemain, toute sorte de supplices. Et Silvestre lui dit:
-«Insensé, c’est toi qui, cette nuit même, commenceras à subir les
-supplices éternels, et seras forcé, bon gré mal gré, de reconnaître que
-le Dieu que nous adorons est le seul vrai Dieu!» Là-dessus, Silvestre
-fut conduit en prison, et Tarquin se rendit à un repas où il était
-invité. Or, pendant qu’il mangeait, une arête de poisson se fixa dans sa
-gorge, de telle manière qu’il ne put ni l’avaler ni la rejeter. Il
-mourut donc cette nuit-là, et Silvestre sortit de sa prison, à la grande
-joie de tous; car il était aimé non seulement des chrétiens, mais aussi
-des païens. Il était, en effet, angélique de visage, éloquent de parole,
-pur de corps, saint d’œuvres, grand d’intelligence, zélé de foi, patient
-d’espoir, débordant de charité.
-
-Et lorsque mourut Melchiade, évêque de Rome, la foule entière élut
-Silvestre pour le remplacer. Ainsi devenu souverain pontife, Silvestre
-fit dresser la liste de tous les orphelins, de toutes les veuves et de
-tous les pauvres, et ordonna que l’on pourvût aux besoins de tous. Il
-institua le jeûne du mercredi, du vendredi, et du samedi, et décréta que
-le jeudi serait réservé au Seigneur de même que le dimanche, donnant
-pour motifs que: 1º le jeudi est le jour où Jésus est monté au ciel; 2º
-que c’est le jour où il a institué le sacrement de l’Eucharistie; 3º que
-c’est le jour où l’Eglise prépare le saint chrême.
-
-II. Constantin s’étant mis à persécuter les chrétiens, Silvestre sortit
-de Rome et se retira avec son clergé sur une montagne voisine. Mais
-voici que Constantin lui-même, en châtiment de sa persécution, fut
-atteint d’une lèpre incurable. Les prêtres des idoles lui conseillèrent
-alors de faire égorger, aux portes de la ville, trois mille enfants, et
-de se baigner dans leur sang tout chaud. Mais, en arrivant au lieu où
-tous les enfants étaient rassemblés, Constantin vit les mères de ces
-enfants qui accouraient au-devant de lui, les cheveux dénoués, et avec
-des gémissements à fendre l’âme. Alors, tout en larmes, il fit arrêter
-son char; et, se tenant debout, il dit: «Ecoutez-moi, comtes,
-chevaliers, et gens du peuple, qui m’entourez! La dignité du peuple
-romain naît de la pitié qui a toujours présidé à nos mœurs; et c’est
-cette pitié qui, jadis, a fait décréter la peine de mort contre
-quiconque tuerait un enfant, même à la guerre. Or quelle cruauté
-serait-ce, si nous faisions nous-mêmes à nos enfants ce que nous
-défendons que l’on fasse aux enfants de nos ennemis? A quoi nous
-servirait d’avoir vaincu les barbares, si nous nous laissions vaincre,
-nous-mêmes, par la barbarie? Donc, que la pitié triomphe, dans cette
-circonstance! Mieux vaut pour moi mourir et conserver la vie à ces
-innocents que de recouvrer, par leur mort, une vie souillée de cruauté!»
-Et il ordonna que les enfants fussent rendus à leurs mères, et
-reconduits chez eux avec des présents, de telle sorte que les mères, qui
-étaient venues en pleurant d’angoisse, revinrent dans leur maison en
-pleurant de joie. Quant à l’empereur, il s’enferma dans son palais,
-résigné à mourir de son mal. Mais, la nuit suivante, saint Pierre et
-saint Paul lui apparurent, qui lui dirent: «Parce que tu t’es refusé à
-verser le sang innocent, notre Seigneur Jésus-Christ nous a envoyés à
-toi pour t’indiquer un moyen de recouvrer la santé! Mande devant toi
-l’évêque Silvestre qui se cache sur le mont Soracte: il te désignera une
-source où tu te plongeras trois fois, au bout desquelles tu seras guéri
-de ta lèpre. Mais toi, en échange, tu détruiras les temples des idoles,
-tu rouvriras les églises du Christ, et tu deviendras désormais son
-adorateur!» Aussitôt Constantin, s’éveillant, envoya une escorte à la
-recherche de Silvestre.
-
-Et celui-ci, en voyant venir cette escorte, se crut appelé à la palme du
-martyre. Il se présenta donc courageusement, après s’être recommandé à
-Dieu, et avoir une dernière fois exhorté ses compagnons. Et Constantin
-lui dit: «Merci d’être venu!» et il lui raconta tout son rêve. Après
-quoi il lui demanda qui étaient les deux dieux qui lui étaient apparus;
-et Silvestre lui répondit que ce n’était point des dieux, mais des
-apôtres du Christ. Il se fit alors apporter le portrait des apôtres, et
-Constantin reconnut aussitôt saint Pierre et saint Paul. Silvestre
-l’admit donc au rang de catéchumène, lui imposa un jeûne de sept jours,
-et lui enjoignit de faire ouvrir toutes les prisons. Et quand Constantin
-fut descendu dans l’eau du baptême, une grande lumière l’environna, et
-il en sortit pur de toute lèpre, et dit qu’il avait vu le Christ dans
-les cieux. Et, pendant les sept jours qui suivirent son baptême, il
-promulgua des lois mémorables entre toutes. Le premier jour, il décréta
-que le Christ serait adoré des Romains comme le vrai Dieu; le second
-jour, que tout blasphème contre le Christ serait puni; le troisième
-jour, que toute injure faite à un chrétien entraînerait la confiscation
-de la moitié des biens; le quatrième jour, que, de même que l’empereur
-de Rome, l’évêque de Rome serait le premier de l’empire, et commanderait
-à tous les évêques; le cinquième jour, que tout homme se réfugiant dans
-une église aurait l’immunité de sa personne; le sixième jour, que nul ne
-pourrait construire une église dans une ville sans la permission de son
-supérieur ecclésiastique; le septième jour, que la dixième partie des
-biens royaux serait affectée à l’édification des églises; le huitième
-jour, l’empereur se rendit à l’église de Saint-Pierre et se confessa à
-haute voix de ses fautes; puis, prenant une bêche, il creusa, le
-premier, la terre, à l’endroit où allait s’élever la basilique nouvelle,
-et il emporta sur ses épaules douze hottes de terre, qu’il jeta hors de
-l’église.
-
-III. Lorsqu’elle apprit cette conversion, l’impératrice Hélène, mère de
-Constantin, qui se trouvait alors à Béthanie, écrivit à son fils pour le
-louer d’avoir renoncé au culte des idoles, mais aussi pour le blâmer
-vivement de ce que, au lieu de croire au Dieu des Juifs, il se fût mis à
-adorer comme dieu un homme crucifié. L’empereur lui répondit de ramener
-avec elle à Rome les principaux docteurs juifs, en ajoutant qu’il les
-placerait en face des docteurs chrétiens, afin que la discussion
-réciproque fit apparaître la vérité en matière de foi. Hélène ramena
-donc avec elle cent soixante et un docteurs juifs, dont douze surtout
-brillaient par leur science et leur éloquence. Et quand Silvestre avec
-son clergé se présenta devant l’empereur pour discuter avec ces Juifs,
-on convint, d’un commun accord, de prendre pour arbitres du débat deux
-païens très savants et très estimés, appelés Craton et Zénophile. Alors,
-en présence de ces arbitres, saint Silvestre réfuta tour à tour les
-arguments des douze fameux docteurs juifs, dont les noms étaient:
-Abiathar, Jonas, Godolias, Annas, Doeth, Chusi, Benjamin, Aroel, Jubal,
-Thara, Siléon et Zambri. Et, chaque fois, les deux arbitres, et
-l’empereur et sa mère, et la foule s’accordèrent à reconnaître qu’il
-avait complètement réfuté et anéanti les arguments de son adversaire. Si
-bien que, exaspéré, Zambri, le douzième docteur, s’écria: «Je m’étonne
-que vous, juges très sages, vous prêtiez foi aux ambages des paroles et
-vous imaginiez que la toute-puissance de Dieu se puisse estimer par la
-raison humaine. Finissons-en avec les paroles, et venons-en aux faits!
-Insensés ceux qui adorent le crucifié, tandis que le nom du Dieu
-tout-puissant est si fort que nulle créature ne supporte de l’entendre!
-Et, pour que je vous prouve la vérité de ce que je dis, faites-moi
-amener un taureau furieux: dès qu’il aura entendu ce nom sacré, il
-mourra sur-le-champ!» Et Silvestre lui dit: «Mais alors, toi-même,
-comment as-tu pu entendre ce nom sans mourir?» Et Zambri répondit: «Il
-ne t’appartient pas de connaître ce mystère, à toi, l’ennemi des Juifs!»
-Et l’on amena un taureau furieux, que cent hommes vigoureux avaient
-peine à traîner; et aussitôt que Zambri eut prononcé un nom dans son
-oreille, on vit la bête mugir, renverser les yeux, et tomber morte. Sur
-quoi tous les Juifs d’acclamer violemment leur homme et d’insulter
-Silvestre. Mais alors celui-ci: «Ce nom, que ce docteur a prononcé,
-dit-il, n’est pas le nom de Dieu, mais celui du pire des démons, car mon
-Dieu Jésus-Christ non seulement ne tue pas les vivants, mais fait
-revivre les morts. De pouvoir tuer et de ne pas pouvoir faire revivre,
-c’est le propre des lions, des serpents, et d’autres bêtes féroces. Si
-donc cet homme veut me prouver que ce n’est pas le nom d’un démon qu’il
-a prononcé, qu’il fasse revivre ce qu’il a tué! Car Dieu a écrit: «Je
-tuerai et je ferai revivre!» Et comme les juges invitaient Zambri à
-ressusciter le taureau, il dit: «Que Silvestre le ressuscite, au nom de
-Jésus le Galiléen, et nous croirons tous en lui!» Et tous les Juifs
-firent la même promesse. Alors Silvestre, après une prière, s’approcha
-de l’oreille du taureau mort, et dit: «O nom de malédiction et de mort,
-sors de cette bête par ordre du Seigneur Jésus, au nom duquel je dis:
-«Taureau, lève-toi, et va aussitôt en paix rejoindre ton troupeau!» Et
-aussitôt le taureau se leva et s’en alla en toute douceur. Et alors
-l’impératrice, les Juifs, les juges, et tous les témoins du miracle, se
-convertirent à la foi chrétienne.
-
-Quelques jours après, les prêtres des idoles vinrent trouver Constantin
-et lui dirent: «Saint Empereur, il y a un dragon qui est dans une fosse,
-et qui, depuis que tu as reçu la foi du Christ, fait périr tous les
-jours, par son souffle, plus de trois cents hommes!» L’empereur rapporta
-la chose à Silvestre, qui lui répondit: «Par la vertu du Christ,
-j’obligerai ce dragon à renoncer à tout mal!» Et les prêtres promirent
-que, s’il faisait cela, ils se convertiraient au Christ. Alors Silvestre
-se mit en prière; et, le Saint-Esprit lui apparut et lui dit: «Descends
-aussitôt, sans crainte, dans la fosse du dragon avec deux de tes
-prêtres; et, quand tu seras en face de lui, dis lui ces paroles: «Le
-Seigneur Jésus, né d’une vierge, crucifié et enseveli, puis ressuscité
-et assis à la droite de son Père, doit un jour venir ici pour juger les
-vivants et les morts; or donc, toi, Satan, attends en ce lieu qu’il
-vienne!» Après quoi tu lui lieras la gueule d’un fil, que tu cachetteras
-d’un anneau portant le signe de la croix. Et après cela vous viendrez
-tous les trois chez moi, pour manger le pain que je vous aurai préparé.»
-
-Silvestre, avec deux prêtres, descendit dans la fosse, par cent
-cinquante marches, portant en main deux lanternes. Il dit au dragon les
-paroles du Saint-Esprit, puis il lui lia la bouche, qui sifflait de
-rage, il la cacheta comme il avait à le faire; et, en sortant de la
-fosse, il trouva deux mages qui l’avaient suivi afin de voir s’il osait
-réellement affronter le dragon. Ces deux mages gisaient à terre presque
-morts, asphyxiés par le souffle empesté du monstre. Le saint les ranima,
-les ramena sains et saufs; et, aussitôt, ils se convertirent, ainsi
-qu’une foule immense. Et enfin le bienheureux Silvestre, sentant
-s’approcher la mort, donna à son clergé trois avertissements: ils les
-avertit de s’aimer entre eux, de gouverner leurs églises avec diligence,
-et de protéger leur troupeau de la morsure des loups. Et, cela fait, il
-s’endormit heureusement dans le Seigneur, en l’an de grâce 320.
-
-
-
-
-XIII
-
-LA CIRCONCISION DE N.-S. JÉSUS-CHRIST
-
-(1er janvier)
-
-
-Quatre motifs rendent célèbre et solennel le jour de la Circoncision du
-Seigneur.
-
-1º Ce jour est l’octave de la Nativité. Cette fête, une des plus grandes
-de celles que célèbre l’Eglise, n’a point d’octave propre: car les
-octaves de la mort des saints signifient que ceux-ci, après leur mort,
-renaissent à une vie nouvelle: tandis que la Nativité du Seigneur ne
-comporte pas d’octave, ayant eu pour suite la passion et la mort. De
-même n’ont d’octave propre ni la Nativité de la Vierge, ni celle de
-saint Jean-Baptiste, ni Pâques,--puisque cette fête a déjà elle-même
-pour objet de célébrer la résurrection.--Ces fêtes n’ont que des
-«octaves complémentaires», où nous complétons le culte de ces fêtes
-elles-mêmes: et telle est, en ce jour de la Circoncision, l’octave de la
-Nativité;
-
-2º La Circoncision symbolise pour nous l’imposition au Seigneur d’un nom
-nouveau, pour notre salut. Rappelons, à ce propos, que le Seigneur a eu
-trois noms, à savoir: Fils de Dieu, Christ et Jésus. Fils de Dieu le
-désigne en tant que Dieu; Christ en tant qu’homme; Jésus en tant que
-Dieu fait homme;
-
-3º La Circoncision célèbre la première effusion du sang du Christ pour
-les hommes. On sait, en effet, que le Christ a versé cinq fois son sang
-pour nous: 1º dans la Circoncision, et ce fut le commencement de notre
-rédemption; 2º dans la prière, en témoignage de son désir de notre
-rédemption; 3º dans la flagellation, et ce fut le mérite de notre
-rédemption; 4º dans la crucifixion, et ce fut le prix de notre
-rédemption; 5º dans l’ouverture de son flanc sous le coup de lance, et
-ce fut le sacre de notre rédemption.
-
-4º Enfin la Circoncision célèbre le fait même de la circoncision du
-Seigneur. Celui-ci, en consentant à se laisser circoncire, avait
-plusieurs motifs: 1º il voulait montrer qu’il avait vraiment revêtu la
-chair humaine: car seul un corps véritable peut émettre du sang; 2º il
-voulait nous montrer que, nous aussi, nous devions accepter la
-circoncision spirituelle, c’est-à-dire nous livrer au travail de notre
-purification; 3º le Seigneur s’est laissé circoncire pour ôter aux Juifs
-toute excuse dans leur conduite; car, s’il n’avait pas été circoncis,
-ils auraient pu lui dire: «Nous ne t’avons pas accueilli, mais c’est
-parce que tu étais différent de nos pères!» 4º le Seigneur a voulu
-montrer son approbation de la loi de Moïse, «qu’il était venu non pas
-détruire, mais compléter et réaliser».
-
-Au sujet de la chair sacrée de la circoncision du Seigneur, on a dit
-qu’un ange l’avait apportée à Charlemagne, qui l’avait solennellement
-déposée à Aix-la-Chapelle, dans l’église de Notre-Dame. Et l’on dit
-qu’elle se trouve aujourd’hui à Rome, dans l’église appelée le Saint des
-Saints; et de là vient le pèlerinage que l’on fait, en ce jour, à cette
-église.
-
-Notons enfin que les païens, autrefois, se livraient, le premier jour de
-l’année, à toutes sortes de pratiques superstitieuses que les chrétiens
-ont eu beaucoup de peine à déraciner, et dont saint Augustin nous parle
-dans un de ses sermons. Ces païens s’étaient imaginés de prendre pour
-dieu un certain chef appelé Janus; et c’était lui qu’ils honoraient ce
-jour-là, le représentant avec deux visages, dont un tourné vers l’année
-passée, l’autre vers la nouvelle. On avait aussi l’habitude de se
-déguiser sous des formes monstrueuses: les uns se revêtaient de peaux de
-bêtes, d’autres n’avaient pas honte d’introduire leurs corps virils dans
-des tuniques de femme. Et saint Augustin ajoute: «Quiconque garde
-quelque chose des coutumes païennes, je crains bien que le nom de
-chrétien ne puisse guère lui servir!»
-
-
-
-
-XIV
-
-L’ÉPIPHANIE
-
-(6 janvier)
-
-
-L’Epiphanie se célèbre en souvenir d’un quadruple miracle. C’est en
-effet ce jour-là que les mages ont adoré le Christ, que saint Jean a
-baptisé le Christ, que le Christ a changé l’eau en vin, et qu’il a
-rassasié cinq mille hommes avec cinq pains. Et cette fête porte quatre
-noms: 1º elle s’appelle _Epiphanie_, en souvenir de l’étoile que les
-mages aperçurent au-dessus d’eux; 2º elle s’appelle Théophanie, parce
-que, le jour du baptême du Christ, la Trinité divine apparut tout
-entière, le Père dans la voix, le Fils dans la chair, le Saint-Esprit
-sous la forme d’une colombe; 3º elle s’appelle Béthanie (de _Beth_,
-maison), parce qu’aux noces de Cana Jésus montra sa divinité dans une
-maison; 4º enfin elle s’appelle Phagiphanie, en souvenir du jour où le
-Christ a nourri cinq mille hommes avec cinq pains. Mais nous devons
-ajouter que l’on doute que ce quatrième miracle se soit accompli ce
-jour-là: car saint Jean nous dit que «le temps de la Pâque approchait».
-
-Au reste, le premier de ces quatre miracles est celui que l’Eglise
-célèbre tout particulièrement; de telle sorte que nous n’aurons à nous
-occuper ici que de lui. Donc, treize jours après la naissance du Christ,
-trois mages vinrent à Jérusalem. Leurs noms étaient, en grec, Appellius,
-Amérius, et Damascus; en hébreu, Galgalat, Malgalath et Sarathin; en
-latin, Gaspard, Balthasar, et Melchior. Ces trois mages étaient des
-sages, et en même temps des rois; car le mot mage, qui signifie
-imposteur et sorcier, a aussi le sens de «homme très savant».
-
-On peut se demander pourquoi ces mages vinrent à Jérusalem, puisque ce
-n’était point là que le Christ était né. Remi en donne quatre raisons:
-1º les mages ignoraient le lieu exact de la naissance du Christ, et sont
-venus à Jérusalem parce qu’ils supposaient qu’un enfant aussi
-merveilleux ne pouvait être né que dans la capitale du royaume; 2º ils
-sont venus à Jérusalem pour consulter les savants et les scribes de la
-ville sur le lieu de naissance du Sauveur; 3º ils sont venus à Jérusalem
-pour ôter aux Juifs l’excuse de pouvoir dire qu’ils ignoraient le temps
-de la naissance du Messie; 4º enfin ils sont venus à Jérusalem pour
-condamner, par le spectacle de leur zèle, l’indifférence et la mollesse
-des Juifs.
-
-Saint Jean Chrysostome nous donne une autre explication de la venue des
-mages à Jérusalem. C’étaient, suivant lui, des astrologues qui, de père
-en fils, passaient trois jours par mois sur une haute montagne, dans
-l’attente de l’étoile qu’avait prédite Balaam. Or, dans la nuit de la
-naissance du Christ, une étoile leur apparut qui avait la forme d’un
-merveilleux enfant, avec une croix de feu sur la tête; et elle leur dit:
-«Allez vite dans la terre de Juda, vous y trouverez un enfant nouveau-né
-qui est le roi que vous attendez!»
-
-On peut se demander ensuite comment douze jours ont pu leur suffire pour
-faire un si long trajet, depuis les confins de l’Orient jusqu’à
-Jérusalem, que l’on dit située au centre du monde. Suivant Remi, c’est
-l’Enfant divin lui-même qui les a conduits. Ou encore, suivant d’autres,
-la rapidité de leur course tient à ce qu’ils étaient montés sur des
-dromadaires, animaux très rapides, qui font plus de chemin en un jour
-que les chevaux en trois.
-
-Arrivés à Jérusalem, ils ne demandèrent pas si le roi des Juifs était
-né, car ils le savaient déjà par l’étoile. Ils demandèrent où était né
-le roi des Juifs. Ce qu’entendant, Hérode se troubla fort, et la ville
-entière avec lui. Hérode en fut troublé pour trois raisons: 1º il
-craignait que les Juifs ne prissent pour maître ce roi nouveau-né; 2º il
-craignait d’être mis en accusation par les Romains, s’il permettait à un
-homme non proclamé roi par Auguste de revêtir le titre de roi; 3º comme
-le dit saint Grégoire, un roi terrestre ne pouvait manquer de se sentir
-troublé, se voyant en présence du roi des Cieux. Et quant au trouble des
-Juifs, il s’expliquait également par trois raisons, d’après Chrysostome:
-1º par l’impossibilité où sont les impies de se réjouir de l’avènement
-du juste; 2º par l’adulation de ces Juifs pour Hérode, dont ils voyaient
-le trouble; 3º par l’incertitude où ils étaient de leur sort devant la
-perspective d’une révolution.
-
-Hérode, ayant convoqué tous les prêtres et scribes, leur demanda où
-était né le Christ. Et quand il apprit que c’était à Bethléem, il le dit
-aux mages, en leur demandant de venir lui rendre compte de ce qu’ils
-auraient vu; lui-même, prétendait-il, irait alors adorer l’enfant
-nouveau-né: mais en réalité il ne songeait qu’à le faire périr.
-
-Autre particularité: l’étoile cessa de guider les mages dès qu’ils
-furent entrés à Jérusalem, sans doute pour forcer les mages à s’enquérir
-du lieu de la nativité du Christ, et ainsi à fournir devant tous le
-témoignage du miracle. Quant à la nature même de cette étoile, les uns
-disent que c’était l’Esprit-Saint qui avait pris cette forme pour guider
-les mages, d’autres que c’était un ange; d’autres enfin, dont nous
-partageons l’avis, supposent que cette étoile était un astre
-nouvellement créé, qui, ayant rempli sa mission, sera rentré dans le
-sein de la matière universelle. D’après Fulgence, cette étoile différait
-de toutes les autres en trois choses: 1º elle n’était pas localisée dans
-le firmament, mais pendait dans les airs, près de la terre; 2º elle
-était si brillante qu’on la voyait même en plein jour, éclipsant la
-lumière du soleil; 3º elle marchait en avant des mages, comme une
-personne vivante, au lieu de suivre le mouvement circulaire des autres
-étoiles.
-
-Entrés dans la crèche, et y ayant trouvé l’enfant avec sa mère, les
-mages se mirent à genoux, et offrirent, en présent, de l’or, de
-l’encens, et de la myrrhe. Le choix de ces présents et leur don
-s’expliquent par plusieurs motifs: 1º c’était l’usage, chez les anciens,
-de ne jamais approcher d’un dieu ou d’un roi sans lui offrir des
-présents; et les mages, qui venaient des confins de la Perse et de la
-Chaldée, à l’endroit où coule le fleuve Saba (d’après l’_Histoire
-scholastique_), apportaient les présents qu’avaient coutume d’offrir les
-Perses et les Chaldéens; 2º d’après saint Bernard, l’or était destiné à
-alléger la pauvreté de la Vierge, l’encens à effacer la mauvaise odeur
-de l’étable, la myrrhe à consolider les membres de l’enfant en expulsant
-les vers de ses intestins; 3º ces trois présents signifiaient la royauté
-du Christ, sa divinité, et son humanité: car l’or sert pour le tribut
-royal, l’encens pour le sacrifice divin, la myrrhe pour la sépulture des
-morts; 4º enfin ces trois présents signifient ce que nous devons offrir
-au Christ: car l’or est le symbole de l’amour, l’encens celui de la
-prière, et la myrrhe symbolise la mortification de la chair.
-
-Ayant adoré l’enfant Jésus, les mages, qu’un songe avait avertis de ne
-point retourner auprès d’Hérode, s’en revinrent dans leurs pays par un
-autre chemin. Leurs corps furent retrouvés par Hélène, mère de
-Constantin, qui les transporta à Constantinople. Plus tard, saint
-Eustorge les transporta à Milan, dont il était évêque, et les déposa
-dans l’église qui appartient aujourd’hui à notre Ordre des Frères
-prêcheurs. Mais lorsque l’empereur Henri s’empara de Milan, il fit
-transporter les corps des mages, par le Rhin, à Cologne, où le peuple
-les entoure d’une grande dévotion.
-
-
-
-
-XV
-
-SAINT RÉMY, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(14 janvier)
-
-
-La vie de saint Rémy a été écrite par Hincmar, archevêque de Reims.
-
-I. La naissance de ce glorieux docteur et confesseur de la foi a été
-prophétisée par un ermite, dans les circonstances que voici. Au moment
-où la persécution des Vandales désolait toute la France, un saint
-ermite, qui était aveugle, priait avec ardeur pour la paix de l’Eglise
-des Gaules. Or un ange lui apparut et lui dit: «Sache que la femme qui
-s’appelle Ciline mettra au monde un fils du nom de Rémy, qui délivrera
-son peuple des attaques des méchants!» Aussi l’ermite, dès qu’il
-s’éveilla, se fit-il conduire à la maison de Ciline et lui raconta sa
-vision. Et comme la dame refusait d’y croire,--car elle était déjà
-vieille, et avait renoncé à l’espoir d’enfanter,--l’ermite lui dit:
-«Sache que, lorsque ton enfant aura pris le sein, tu n’auras qu’à me
-frotter les yeux de ton lait pour qu’aussitôt je recouvre la vue!» Et
-tout arriva, en effet, de cette façon.
-
-Dès sa jeunesse, Rémy évita le monde et entra dans un couvent. Mais à
-vingt-deux ans sa renommée, sans cesse croissante, lui valut d’être
-choisi par tout le peuple pour l’archevêché de Reims. Et c’était un
-homme d’une telle douceur que, quand il mangeait, les moineaux venaient
-sur sa table, et qu’il les nourrissait dans le creux de sa main. Ayant
-été un jour reçu dans la maison d’une dame, et apprenant que celle-ci
-n’avait plus de vin, saint Rémy entra dans sa cave, fit un signe de
-croix sur le tonneau; et voici que le vin en jaillit en telle abondance
-que toute la cave s’en trouva inondée.
-
-Le roi de France Clovis était alors païen, et sa pieuse femme ne
-parvenait pas à le convertir. Mais un jour, se voyant menacé par
-l’immense armée des Allemands, il fit vœu au Dieu qu’adorait sa femme de
-se convertir à lui, s’il lui accordait la victoire sur ses ennemis. Et
-Dieu lui accorda la victoire, de sorte qu’il se rendit auprès de saint
-Rémy et demanda à être baptisé. Mais, en arrivant aux fonds baptismaux,
-l’évêque et le roi s’aperçurent que le saint chrême manquait; et voici
-qu’une colombe, fendant les airs, apporta dans son bec une ampoule
-pleine de saint chrême, dont le prélat oignit le roi. Et cette ampoule
-se conserve dans l’église de Reims, où elle sert, aujourd’hui encore, au
-sacre des rois de France.
-
-II. Longtemps après, Génébald, homme sage et pieux, qui avait épousé la
-nièce de saint Rémy, mais s’était séparé d’elle, d’un commun accord, par
-scrupule de piété, fut ordonné évêque de Laon par saint Rémy. Mais comme
-ce Génébald avait permis à sa femme de venir souvent s’instruire auprès
-de lui, ces fréquents entretiens allumèrent le désir dans son âme, et le
-firent tomber dans le péché. Et la femme, ayant mis au monde un fils,
-manda cette nouvelle à l’évêque, qui, rempli de honte, lui dit: «Puisque
-cet enfant est le résultat d’un larcin, je veux qu’il s’appelle Larron!»
-Mais plus tard, il permit de nouveau à sa femme de venir s’instruire
-auprès de lui, et de nouveau il finit par se précipiter dans le péché.
-Et comme, cette fois, sa femme mit au monde une fille, il dit: «Je veux
-que cette fille s’appelle Renarde!» Puis, rentrant en lui-même, il alla
-se jeter aux pieds de saint Rémy, et le pria de lui ôter du cou l’étole
-épiscopale. Mais saint Rémy s’y refusa; et après l’avoir doucement
-consolé, il l’enferma pendant sept ans dans une cellule, et, durant cet
-intervalle, gouverna lui-même son diocèse. Or, la septième année, comme
-Génébald célébrait sa messe, un ange lui apparut, qui lui annonça que
-son péché lui était remis, et lui ordonna de quitter sa cellule. Alors
-Génébald répondit: «Je ne le puis pas, car mon maître Rémy a fermé cette
-porte et l’a scellée de son sceau.» L’ange lui dit alors: «Afin que tu
-saches que le ciel s’est rouvert, cette porte va s’ouvrir sans que le
-sceau soit brisé!» Et aussitôt la porte s’ouvrit. Mais alors Génébald,
-se jetant en croix sur le sol, dit: «Si même le Seigneur Jésus venait me
-mettre en liberté, je ne sortirais pas d’ici sans y être autorisé par
-mon chef Rémy, qui m’a enfermé!» Alors saint Rémy, mandé par l’ange,
-vint à Laon, et replaça Génébald sur son siège épiscopal; et Génébald
-persévéra dans la piété jusqu’à sa mort, et Larron, son fils, lui
-succéda sur son siège, et mérita même d’être canonisé. Enfin saint Rémy
-s’endormit en paix, vers l’an 500. Le jour de sa fête est aussi celui où
-se célèbre la naissance de saint Hilaire, évêque de Poitiers.
-
-
-
-
-XVI
-
-SAINT HILAIRE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(14 janvier)
-
-
-Hilaire, évêque de Poitiers, originaire de l’Aquitaine, brilla parmi les
-hommes comme l’étoile Lucifer parmi les astres. Marié, et père d’une
-fille, il s’était mis, après la naissance de cet enfant, et tout en
-restant laïc, à mener la vie d’un moine: si bien que, en raison de sa
-vie et de sa science, il fut élu évêque. Et il défendit contre les
-hérétiques, non seulement son diocèse, mais la France entière, ce qui ne
-l’empêcha pas d’être un jour exilé, en compagnie du bienheureux Eusèbe,
-évêque de Verceil, l’empereur ayant écouté l’avis de deux autres évêques
-qui avaient été corrompus par l’hérésie d’Arius, ainsi d’ailleurs que
-l’empereur lui-même. Et lorsque cette hérésie se fut propagée partout,
-l’empereur ayant permis à tous les évêques de se réunir pour discuter la
-vérité de la foi, saint Hilaire se rendit à la réunion; mais lesdits
-évêques obtinrent de l’empereur l’ordre, pour lui, de retourner aussitôt
-à Poitiers. Et comme, durant son retour, il était descendu dans l’île
-Gallibaria[4], qui était toute pleine de serpents, aucun de ces animaux
-n’osa l’approcher; et lui, il planta au milieu de l’île un poteau, et
-défendit aux serpents de le dépasser, de telle sorte que la moitié de
-l’île fut pour eux non comme une terre, mais comme une mer.
-
- [4] Petite île de la Méditerranée, à quelques centaines de mètres
- d’Alassio.
-
-A Poitiers, lorsqu’il y revint, il ressuscita par ses prières un enfant
-mort sans baptême. Longtemps il resta prosterné, en prière; et enfin
-tous deux se relevèrent ensemble, le vieillard, de sa prière, et
-l’enfant, de la mort. Et comme la fille d’Hilaire, Apia, voulait se
-marier, son père lui adressa un discours qui la décida à rester dans
-l’état de virginité. Mais son père, craignant qu’elle ne fléchît un jour
-dans cette résolution, pria le Seigneur de la rappeler à lui, au lieu de
-la laisser vivre plus longtemps; et ainsi fut fait, car, peu de jours
-après, la jeune fille mourut; et Hilaire l’ensevelit de ses propres
-mains. Alors la mère de la bienheureuse Apia pria l’évêque d’obtenir
-pour elle aussi ce qu’il avait obtenu pour sa fille. Et Hilaire le fit,
-et par sa prière, l’envoya au ciel.
-
-En ce temps-là, le pape Léon, s’étant laissé corrompre par l’hérésie,
-convoqua en concile tous les évêques; et Hilaire, qui n’avait pas été
-convoqué, vint à ce concile. Alors le pape, apprenant son arrivée,
-défendit que personne se levât pour lui ni lui fît une place. Et lorsque
-Hilaire entra, le pape lui dit: «Tu es Hilaire le Gaulois?» Et lui: «Je
-ne suis pas Gaulois, mais évêque dans les Gaules.» Et le pape: «Donc tu
-es Hilaire des Gaules, et moi je suis Léon, évêque et juge suprême,
-assis sur le siège apostolique!» Alors Hilaire: «Si tu es Léon (lion),
-du moins tu n’es pas le lion de la tribu de Juda; et peut-être es-tu
-juge, mais certes tu ne juges pas sur le siège divin!» Alors l’évêque,
-indigné, se leva, disant: «Attends ici un moment, je vais revenir tout à
-l’heure, et saurai bien te traiter suivant ton mérite!» Et Hilaire:
-«Mais si tu ne reviens pas, qui me répondra pour toi?» Et lui: «Je
-reviendrai à l’instant, et verrai à humilier ton orgueil!» Là-dessus le
-pape se rendit où l’appelait un besoin naturel, et il fut saisi de
-dysenterie, et il mourut là misérablement, perdant tous ses boyaux.
-Cependant Hilaire, voyant que personne ne se levait pour lui faire
-place, s’assit patiemment à terre, disant: «La terre est à
-Notre-Seigneur!» Et aussitôt la terre, à l’endroit où il était assis,
-s’éleva, de façon qu’Hilaire se trouva au niveau des autres évêques. Et
-lorsque fut apportée la nouvelle de la mort misérable du pape, Hilaire,
-se levant, ramena tous les évêques à la foi catholique, et les renvoya
-dans leurs diocèses. Nous devons toutefois ajouter que ce miracle de la
-mort du pape Léon reste douteux, car ni l’_Histoire ecclésiastique_, ni
-la _Tripartite_ n’en font mention, et aucune chronique ne signale
-l’existence, à cette époque, d’un pape de ce nom; et enfin saint Jérôme
-dit que «la sainte Eglise romaine est toujours restée immaculée, sans se
-souiller d’aucune hérésie». Mais on peut supposer que peut-être ce Léon,
-sans avoir été élu pape régulièrement, avait usurpé le titre de pape; ou
-peut-être encore le nom de Léon n’était-il qu’un surnom du pape Libère,
-dont on sait qu’il a favorisé l’hérésie de l’empereur Constantin.
-
-Quand enfin, après de nombreux miracles, saint Hilaire, vieux et malade,
-sentit approcher la mort, il appela le prêtre Léonce, son favori, et le
-pria de sortir de sa maison et puis de revenir lui faire part de ce
-qu’il aurait entendu. Et Léonce sortit, et revint dire qu’il avait
-entendu le bruit de la ville en tumulte. Et, vers minuit, une lumière
-surnaturelle, telle que Léonce lui-même ne pouvait en supporter la vue,
-entra dans la chambre de l’évêque: elle s’évanouit peu à peu, emportant
-avec elle l’âme de saint Hilaire. Celui-ci florissait vers l’an 340,
-sous le règne de Constantin.
-
-
-
-
-XVII
-
-SAINT FÉLIX, PRÊTRE ET CONFESSEUR
-
-(14 janvier)
-
-
-On raconte que saint Félix était maître d’école, et traitait ses élèves
-avec une rigueur extrême. Et comme, pris par les païens, il proclamait
-ouvertement sa foi chrétienne, il fut livré aux mains des enfants de son
-école, qui le tuèrent à coup de poinçons. Pourtant l’Eglise paraît nous
-affirmer que saint Félix n’a pas été martyr mais seulement confesseur.
-Et une autre légende raconte que, l’évêque de Nole Maxime étant un jour
-tombé à terre, à demi mort de faim et de froid (car il s’était enfui
-pour échapper à la persécution), Félix, averti par un ange, vint à son
-secours; et comme il n’avait apporté avec lui aucune nourriture, il
-pressa dans la bouche de l’évêque le jus d’une grappe de raisin qu’il
-vit miraculeusement attachée à une haie voisine, après quoi, prenant le
-vieillard sur ses épaules, il l’emporta chez lui; et, à la mort de
-Maxime, c’est lui qui fut élu évêque à sa place.
-
-Un jour qu’il prêchait, et que ses persécuteurs le poursuivaient, il se
-cacha entre des murs en ruines; et aussitôt Dieu ordonna à des araignées
-de tisser leur toile devant l’entrée de cette ruine: si bien que, en
-apercevant cette toile d’araignée, les persécuteurs s’en allèrent,
-convaincus que personne n’était entré par là. Saint Félix se cacha
-ensuite dans un autre lieu, où une femme le nourrit pendant trois mois
-sans voir une seule fois son visage. Enfin, au retour de la paix, il
-revint à son église, et c’est là qu’il s’endormit dans le Seigneur. Il
-fut enterré aux portes de la ville, dans un endroit nommé Pinci.
-
-Il avait un frère, qui s’appelait, lui aussi, Félix, et qui montra un
-grand courage dans la persécution. Et l’on raconte que saint Félix
-cultivait un jardin, et que des voleurs, qui avaient entrepris de lui
-dérober ses légumes, ne purent s’empêcher, toute la nuit, de lui
-cultiver son jardin, de telle sorte que, le lendemain matin, saint Félix
-les trouva ainsi occupés. Aux compliments qu’il leur fit, les voleurs
-avouèrent leurs mauvais desseins; et le saint les renvoya doucement chez
-eux. Un autre jour certains païens, venus pour s’emparer de saint Félix,
-éprouvèrent une douleur affreuse dans les mains; et comme ils hurlaient,
-le saint leur dit: «Si vous voulez que votre douleur cesse aussitôt,
-dites: le Christ est Dieu!» Et ils le dirent et furent guéris. Alors le
-prêtre des idoles vint le trouver et dit: «Seigneur évêque, mon dieu a
-pris la fuite dès qu’il t’a vu venir, en me disant qu’il ne pouvait pas
-supporter ta vertu. Si donc mon dieu te craint à ce point, combien
-davantage je dois te craindre!» Et Félix l’instruisit dans la foi
-chrétienne, et le baptisa.
-
-
-
-
-XVIII
-
-SAINT PAUL, ERMITE
-
-(15 janvier)
-
-
-Paul fut le premier ermite, ainsi que l’atteste saint Jérôme, qui a
-écrit sa vie. Pour échapper aux persécutions de Décius, il se retira
-dans un immense désert, et là, au fond d’une caverne, il demeura pendant
-soixante ans inconnu aux hommes.
-
-Ce Décius se nommait aussi Gallien, et avait commencé de régner en l’an
-256. Il tourmentait cruellement les chrétiens. Il fit un jour saisir
-deux jeunes chrétiens, fit enduire de miel le corps de l’un d’eux, et le
-fit exposer, sous un soleil torride, aux piqûres des mouches, des
-abeilles et des guêpes; l’autre jeune homme fut placé sur un lit
-moelleux, dans un lieu charmant où l’air était doux, rempli du murmure
-de l’eau, du chant des oiseaux, et du parfum des fleurs; et ce jeune
-homme fut lié, avec des cordes enguirlandées de fleurs, de façon à ne
-pouvoir remuer ni les pieds ni les mains. Le méchant empereur fit venir
-auprès de ce jeune homme certaine femme aussi impure que belle, qui
-reçut l’ordre de souiller la chair de ce jeune chrétien, rempli du seul
-amour de Dieu. Mais celui-ci, dès qu’il sentit dans sa chair des
-mouvements contraires à la raison, n’ayant point d’arme pour se
-défendre, coupa sa langue avec ses dents et la cracha au visage de
-l’impudique, échappant ainsi à la tentation par l’excès de la douleur,
-et se préparant un trophée à jamais admirable.
-
-Effrayé de tels supplices et d’autres encore, saint Paul s’enfuit au
-désert. Et lorsque saint Antoine vint à son tour au désert, s’imaginant
-être le premier ermite, un songe lui apprit qu’un autre ermite, meilleur
-que lui, avait droit à son hommage. Aussi saint Antoine s’efforça-t-il
-de découvrir cet autre ermite. Et comme il le cherchait par les forêts,
-il rencontra d’abord un centaure, à demi-homme, à demi-cheval, qui lui
-dit d’aller devant lui. Il rencontra ensuite un animal qui portait des
-dattes, et qui, par le haut du corps ressemblait à un homme, avec le
-ventre et les pieds d’une chèvre. Antoine lui demanda qui il était: il
-répondit qu’il était un satyre, c’est-à-dire une de ces créatures que
-les païens prenaient pour des dieux des bois. Enfin saint Antoine
-rencontra un loup, qui le conduisit jusqu’à la cellule de saint Paul. Or
-celui-ci, pressentant l’arrivée d’un homme, avait fermé sa porte. Mais
-Antoine le supplia de lui ouvrir, affirmant qu’il mourrait sur place
-plutôt que de se retirer. Et Paul, vaincu par ses prières, lui ouvrit;
-et aussitôt les deux ermites se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
-
-Et comme l’heure de midi approchait, un corbeau vint apporter un pain
-formé de deux parties. Et comme Antoine s’en étonnait, Paul lui dit que
-Dieu le nourrissait tous les jours de cette façon: il avait seulement
-doublé la ration, ce jour-là, à cause de la visite d’Antoine. Là-dessus
-s’engagea une pieuse dispute pour savoir qui des deux serait le plus
-digne de diviser le pain. Paul voulait que ce fût Antoine, en sa qualité
-d’hôte, Antoine voulait que ce fût Paul, en sa qualité d’aîné. Enfin
-tous deux prirent le pain, et le divisèrent en parties égales.
-
-Et comme Antoine s’en revenait vers sa cellule, il vit passer au-dessus
-de lui deux anges portant l’âme de Paul. Il retourna aussitôt sur ses
-pas, et trouva le corps de Paul agenouillé dans l’attitude de la prière,
-de telle sorte qu’il crut qu’il était vivant. Le saint, cependant, était
-mort; et Antoine s’écria: «O âme sainte, ce que tu faisais dans la vie,
-tu en gardes le signe jusque dans la mort!» Et pendant qu’il songeait au
-moyen d’ensevelir Paul, voici qu’arrivèrent deux lions qui creusèrent
-une fosse, aidèrent à la sépulture, et s’en retournèrent dans leur
-forêt. Et Antoine prit le manteau de Paul, fait de feuilles de palmier:
-il le revêtit, depuis lors, aux jours de fêtes. La mort de Paul eut lieu
-vers l’an 287.
-
-
-
-
-XIX
-
-SAINT MACAIRE, ERMITE
-
-(15 janvier)
-
-
-Macaire, étant abbé, et marchant dans le désert, entra pour dormir dans
-un monument où étaient ensevelis des corps de païens; et il plaça un de
-ces corps sous sa tête, en guise d’oreiller. Et les démons, voulant
-l’effrayer, appelaient, disant: «Lève-toi et viens avec nous au bain!»
-Et un autre démon, s’étant introduit dans le corps du mort, et prenant
-une voix de femme, répondait: «Je ne puis me lever, car un étranger
-s’est mis sur moi!» Mais Macaire, sans s’effrayer, dit au corps, après
-l’avoir battu: «Lève-toi et va-t’en, si tu le peux!» Ce qu’entendant,
-les démons s’enfuirent, en criant à haute voix: «Seigneur, tu nous as
-vaincus!»
-
-Un jour, saint Macaire, traversant un marais pour regagner sa cellule,
-rencontra le diable, qui, armé d’une faux, voulut le frapper et ne put y
-parvenir. Et le démon lui dit: «J’ai beaucoup à souffrir de ton fait,
-Macaire, et cela, parce que je ne parviens pas à te vaincre. Je fais
-pourtant tout ce que tu fais; tu jeûnes et moi je ne mange pas, tu
-veilles et moi je ne dors pas; et il n’y a qu’une seule chose où tu me
-dépasses.» Et l’abbé dit: «Quelle est donc cette chose?» Et le diable:
-«C’est ton humilité, en raison de laquelle je suis sans force contre
-toi!»
-
-Ayant trop à souffrir de la tentation, Macaire, mit sur ses épaules un
-grand sac rempli de sable, et alla le porter dans le désert, plusieurs
-jours de suite. Théosèbe, le rencontrant, lui dit: «Abbé, pourquoi
-portes-tu ce fardeau?» Et il lui répondit: «Pour tourmenter mon corps
-qui me tourmente!» Une autre fois, il vit Satan vêtu d’un manteau percé
-de trous et auquel pendaient d’innombrables flacons. Et Macaire lui dit:
-«Où vas-tu?» Et lui: «Je porte à boire aux frères!» Et Macaire: «Mais
-pourquoi as-tu tant de flacons?» Et le diable: «C’est pour être sûr de
-contenter les frères; car si un des flacons ne leur plaît pas, je leur
-offrirai de l’autre ou du troisième, jusqu’à ce que l’un de mes flacons
-soit à leur goût!» Plus tard, le voyant revenir, Macaire lui dit: «Eh
-bien, qu’as-tu fait?» Il répondit: «Tous se sont sanctifiés et ont
-refusé mes flacons, à l’exception d’un seul, nommé Théotiste.» Aussitôt
-Macaire, se levant, alla trouver ce frère, et, par ses discours, le
-délivra de la tentation. Et le lendemain, Macaire, rencontrant de
-nouveau le diable, lui dit: «Où vas-tu?» Il répondit: «Chez les frères!»
-Et Macaire, quand il le vit revenir, lui demanda: «Eh bien, comment vont
-les frères?» Et le diable répondit: «Mal!» Et Macaire: «Comment cela?»
-Et le diable: «Ils sont tous saints, et, pour comble de malheur, le seul
-d’entre eux que j’avais est perdu pour moi, et est même devenu le plus
-saint de tous!» Et le vieillard, quand il entendit ces paroles, rendit
-grâces à Dieu.
-
-Un autre jour, Macaire, ayant trouvé un crâne de mort, lui demanda de
-qui il avait été la tête. «--D’un païen!--Et où est ton âme?--En enfer!»
-Macaire demanda au crâne si sa place en enfer était très profonde.
-«--Aussi profonde que la terre par rapport au ciel!--Et y a-t-il des
-âmes logées encore plus bas que la tienne?--Oui, celles des Juifs!--Et,
-au-dessous des Juifs, y a-t-il encore d’autres âmes?--Oui, celles des
-mauvais chrétiens qui, rachetés par le sang du Christ, font bon marché
-de ce privilège!»
-
-Ce bon abbé tua, un jour, de sa main, une puce; et, l’ayant tuée, il fut
-désolé d’avoir vengé sa propre injure; et pour se punir, il resta
-pendant six mois tout nu dans le désert, jusqu’à ce que tout son corps
-ne fût plus qu’une plaie. Et après cela, il s’endormit en paix, laissant
-au monde le souvenir de grandes vertus.
-
-
-
-
-XX
-
-SAINT MARCEL
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-(16 janvier)
-
-
-Marcel était pape à Rome. Ayant osé reprocher à l’empereur Maximien sa
-cruauté à l’égard des chrétiens, et s’étant permis de célébrer la messe
-dans la maison d’une femme noble consacrée au Christ, il excita à tel
-point la rage de l’empereur, que celui-ci changea cette maison en
-écurie, et contraignit Marcel à y garder les chevaux, en qualité
-d’esclave. Et saint Marcel, après de nombreuses années de cet esclavage,
-s’endormit dans le Seigneur vers l’an 287.
-
-
-
-
-XXI
-
-SAINT ANTOINE, ERMITE
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-(17 janvier)
-
-
-La vie de ce saint a été écrite par saint Anastase.
-
-I. Antoine avait vingt ans lorsqu’il entendit lire, à l’Eglise, les
-paroles de Jésus: «Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, et
-donnes-en le produit aux pauvres!» Aussitôt Antoine vendit tous ses
-biens, en donna le produit aux pauvres, et alla se faire ermite au
-désert. Il eut à y soutenir des tentations innombrables de la part des
-démons. Un jour qu’il avait vaincu par sa foi le démon de la luxure, le
-diable lui apparut sous la forme d’un enfant noir, et, se prosternant
-devant lui, se reconnut vaincu. Une autre fois, comme il était dans une
-tombe d’Egypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un
-de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules; mais comme
-tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à
-l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait
-trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient
-ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux
-féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et
-leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le
-caveau, et mit en fuite tous les démons; et Antoine se trouva aussitôt
-guéri. Et alors, comprenant que c’était Jésus qui venait à son secours,
-le saint lui dit: «Où étais-tu tout à l’heure, bon Jésus, et pourquoi
-n’étais-tu pas ici pour me secourir et guérir mes blessures?» Et le
-Seigneur lui répondit: «Antoine, j’étais là, mais j’attendais de voir
-ton combat; et maintenant que tu as lutté avec courage, je répandrai ta
-gloire dans le monde entier!» Et telle était la ferveur du saint, que
-lorsque l’empereur Maximien mettait à mort les chrétiens, il suivait les
-martyrs jusqu’au lieu de leur supplice, espérant être supplicié avec
-eux; et il s’affligeait fort de voir que le martyre lui était refusé.
-
-II. Etant venu dans une autre partie du désert, il y trouva un grand
-disque d’argent; et il se dit: «D’où peut venir ce disque d’argent, en
-un lieu où ne se voient nulles traces d’hommes? Si un voyageur l’avait
-perdu, il serait revenu le chercher, et l’aurait certainement retrouvé,
-grand comme est ce disque. Satan, c’est encore un de tes tours! Mais tu
-ne parviendras pas à ébranler ma volonté!» Et, comme il disait cela, le
-disque s’évanouit en fumée. Il trouva ensuite une énorme masse d’or;
-mais il l’évita comme le feu, et s’enfuit sur une montagne où il resta
-vingt ans, éclatant de miracles. Un jour qu’il était ravi en esprit, il
-vit le monde tout couvert de filets étroitement unis. Et il s’écria:
-«Oh! qui pourra s’échapper hors de ces filets?» Et une voix lui
-répondit: «L’humilité!» Une autre fois, comme les anges l’emportaient
-dans les airs, les démons voulurent l’empêcher de passer en lui
-rappelant les péchés qu’il avait commis depuis sa naissance. Mais les
-anges: «Vous n’avez pas à parler de ces péchés, que la grâce du Christ a
-déjà effacés. Mais, si vous en connaissez qu’Antoine ait commis depuis
-qu’il est moine, dites-les!» Et, comme les diables se taisaient, Antoine
-put librement s’élever dans les airs et en redescendre.
-
-III. Saint Antoine raconte qu’il a vu, un jour, certain diable de haute
-taille qui, osant se faire passer pour la Providence divine, lui dit:
-«Que veux-tu, Antoine, afin que je te le donne?» Mais le saint, s’armant
-de sa foi, lui cracha au visage, se jeta sur lui, et aussitôt le diable
-s’évanouit. Une autre fois le diable lui apparut dans un corps d’une
-taille si haute que sa tête semblait toucher le ciel. Antoine lui ayant
-demandé qui il était, il avoua qu’il était Satan, et ajouta: «Pourquoi
-les moines me combattent-ils, et pourquoi les chrétiens me
-maudissent-ils?» Et Antoine: «Ils ont raison de le faire, car tu ne
-cesses de les tourmenter!» Et le diable: «Ce n’est pas moi qui les
-tourmente, mais ce sont eux qui se tourmentent eux-mêmes: car moi je ne
-puis plus rien, depuis que le règne du Christ s’est répandu sur toute la
-terre.»
-
-IV. Quelqu’un demanda à saint Antoine: «Que dois-je faire pour plaire à
-Dieu?» Et le saint lui répondit: «Où que tu ailles, aie toujours Dieu
-devant les yeux; quoi que tu fasses, obéis aux préceptes de la Sainte
-Ecriture; et, dans quelque lieu que tu te trouves, restes-y! Fais ces
-trois choses, et tu seras sauvé!» Un abbé ayant demandé, lui aussi, à
-saint Antoine ce qu’il devait faire, le saint répondit: «Ne te fie pas à
-ta justice, contiens ton ventre et ta langue, et, quand une chose est
-passée, ne la regrette pas!» Et il dit encore: «De même que les poissons
-meurent si on les met à sec, de même les moines qui s’attardent hors de
-leur cellule et fréquentent les séculiers se relâchent de leur bon
-propos.» Et il dit encore: «Celui qui vit dans la solitude est délivré
-de trois guerres, à savoir: contre l’ouïe, la vue et la parole, et n’a à
-lutter que contre son cœur.»
-
-V. Saint Antoine disait que les mouvements du corps pouvaient être de
-trois sortes: les uns provenant de la nature même, les autres de l’excès
-d’aliments, d’autres enfin de la suggestion du démon. Un frère de son
-ermitage avait renoncé au siècle, mais non pas entièrement, car il
-gardait encore quelques biens. Et Antoine lui dit: «Va acheter de la
-viande!» Et comme le frère revenait avec la viande, des chiens se
-jetèrent sur lui et le mordirent. Alors Antoine lui dit: «Ceux qui
-renoncent au monde et qui veulent garder des biens, c’est ainsi qu’ils
-sont déchirés par les démons!»
-
-Un jour qu’il s’ennuyait dans sa cellule, il dit: «Seigneur, je veux
-être sauvé, et mes pensées ne me le permettent pas!» Alors, sortant de
-sa cellule, il vit un inconnu qui était assis et travaillait, après quoi
-il se relevait et priait. Or cet inconnu était un ange, et il dit à
-Antoine: «Fais ainsi, et tu seras sauvé!»
-
-Et un jour, comme Antoine travaillait avec ses frères, ceux-ci
-l’entendirent prier Dieu de détourner du monde le malheur qui se
-préparait. Puis, comme les frères lui demandaient quel était ce malheur,
-il répondit, avec des larmes et des sanglots: «J’ai vu dans le ciel
-l’autel de Dieu entouré par une multitude de chevaux qui foulaient aux
-pieds les choses saintes; et j’ai entendu la voix du Seigneur disant:
-«Mon autel sera souillé!» Et, en effet, deux ans après, les ariens
-hérétiques rompirent l’unité de l’Eglise, souillèrent les choses
-saintes, et foulèrent aux pieds les autels chrétiens.
-
-VI. Un chef égyptien, nommé Ballachius, s’étant affilié à la secte des
-ariens, persécutait l’Eglise de Dieu, et faisait exposer à nu et battre
-de verges les moines et les religieuses. Alors saint Antoine lui
-écrivit: «Je vois la colère de Dieu prête à s’abattre sur toi. Cesse de
-persécuter les chrétiens, si tu veux la détourner de toi!» Le malheureux
-lut la lettre, en rit, la jeta à terre, fit battre les moines qui
-l’avaient apportée, et les chargea de dire à leur maître Antoine que,
-lui aussi, il sentirait bientôt la rigueur de sa discipline. Or, cinq
-jours après, Ballachius, ayant voulu monter un de ses chevaux, animal
-d’une douceur parfaite, fut renversé par ce cheval, mordu, foulé aux
-pieds; et il mourut le surlendemain.
-
-Un jour, les frères demandèrent à Antoine le secret du salut. Le saint
-leur répondit: «N’avez-vous pas entendu que Jésus a dit: «Si l’on te
-frappe sur une joue, tends l’autre joue?» Et eux: «Oui, mais cela est
-au-dessus de nos forces!» Et Antoine: «Alors souffrez du moins avec
-patience d’être frappés sur une joue!» Et eux: «Cela encore est
-au-dessus de nos forces!» Et saint Antoine: «Alors contentez-vous, du
-moins, de ne pas frapper plus qu’on ne vous aura frappés!» Et eux: «Cela
-même est encore au-dessus de nos forces!» Sur quoi Antoine, se tournant
-vers son disciple, lui dit: «Va préparer une liqueur fortifiante pour
-ces frères, car en vérité ils sont bien débiles; et quant à vous, la
-prière est la seule chose que je puisse vous recommander!» Tout cela se
-lit dans les _Vies des Pères_. Enfin saint Antoine, parvenu à l’âge de
-cent cinq ans, s’endormit en paix après avoir embrassé ses frères: il
-mourut sous le règne de Constantin, qui monta sur le trône en l’an 340.
-
-
-
-
-XXII
-
-SAINT FABIEN, PAPE ET MARTYR
-
-(20 janvier)
-
-
-Fabien était citoyen romain; et, un jour que la foule avait à élire un
-nouveau pape, il se joignit à elle pour connaître l’issue de l’élection.
-Or, voici qu’une colombe blanche descendit du ciel et se posa sur la
-tête de Fabien: ce que voyant, la foule l’élut pape. Alors, comme le
-rapporte le pape Damase, il envoya dans les diverses régions du monde
-sept diacres et sept sous-diacres, chargés de recueillir par écrit tous
-les actes des martyrs. Il fit également bâtir de nombreuses basiliques
-sur les lieux où étaient ensevelis ces saints martyrs. Et c’est lui
-aussi qui a décidé que, tous les ans, le jour de la Sainte-Cène[5], le
-saint chrême de l’année précédente serait brûlé et remplacé par un
-nouveau, consacré en ce même jour. Et Haimon rapporte que, l’empereur
-Philippe ayant voulu assister à la veillée de Pâques et participer aux
-sacrements, le pape Fabien lui résista et lui défendit l’accès de
-l’église jusqu’à ce qu’il eut confessé ses péchés et fait pénitence.
-Enfin saint Fabien, dans la treizième année de son pontificat, obtint la
-couronne du martyre, ayant été décapité sur l’ordre de Décius. Son
-martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 253.
-
- [5] Le jeudi saint.
-
-
-
-
-XXIII
-
-SAINT SÉBASTIEN, MARTYR
-
-(20 janvier)
-
-
-I. Sébastien, originaire de Narbonne et citoyen de Milan, était animé
-d’une foi chrétienne très ardente. Mais les empereurs païens Maximien et
-Dioclétien avaient pour lui une telle affection qu’ils l’avaient nommé
-chef de la première cohorte; et l’avaient attaché à leur personne. Et
-lui, il ne portait la chlamyde militaire que pour pouvoir aider et
-consoler les chrétiens persécutés.
-
-Or comme, un jour, deux frères jumeaux, Marcellin et Marc, allaient être
-décapités pour s’être refusés à abjurer la foi du Christ, leurs parents
-vinrent les trouver pour les engager à se laisser fléchir. Leur mère,
-d’abord, se présenta devant eux, les cheveux dénoués, les vêtements
-déchirés, la poitrine nue, et leur dit: «O mes fils chéris, une misère
-inouïe et un deuil affreux s’abattent sur moi! Malheureuse que je suis,
-je perds mes fils de leur propre gré! Si l’ennemi me les avait enlevés,
-je serais allée les lui reprendre au plus fort du combat; si des juges
-s’étaient emparés d’eux pour les mettre en prison, je me serais fait
-tuer pour les délivrer. Mais ceci est un nouveau genre de mort, où la
-victime prie le bourreau de la frapper, où le vivant aspire à ne plus
-vivre, et invite la mort au lieu de l’éviter. Ceci est un nouveau genre
-de souffrance, où la jeunesse des fils, spontanément, se perd, tandis
-que la vieillesse des parents est condamnée à survivre!» Ensuite arriva
-le père, conduit sur les bras de ses esclaves; et ce vieillard, la tête
-couverte de cendres, s’écria: «Je suis venu dire adieu à mes fils, qui,
-de leur plein gré, ont voulu nous quitter! O mes fils, bâton de ma
-vieillesse et sang de mon cœur, pourquoi avez-vous ainsi soif de la
-mort? Que tous les jeunes gens viennent pleurer sur ces jeunes gens
-obstinés à périr! Que tous les vieillards viennent pleurer avec moi sur
-la mort de mes fils! Et vous, mes yeux, éteignez-vous à force de larmes,
-pour que je ne voie pas mes fils tomber sous le glaive!» Puis arrivèrent
-les femmes des deux jeunes gens, tenant dans leurs bras leurs fils, et
-gémissant, et disant: «A qui nous confiez-vous, qui prendra soin de ces
-enfants, qui se partagera vos biens? Avez-vous donc des cœurs de fer,
-vous qui dédaignez vos parents, repoussez vos femmes, reniez vos fils?»
-Et déjà le courage des deux jeunes gens commençait à mollir, lorsque
-saint Sébastien, qui assistait à la scène, s’avança et dit: «Braves
-soldats du Christ, que ces flatteries et ces prières ne vous fassent pas
-renoncer à la couronne éternelle!» Puis, se tournant vers les parents,
-il leur dit: «Soyez sans crainte! Ils ne seront pas séparés de vous,
-mais, au contraire, ils iront vous préparer au Ciel des demeures
-durables!» Et pendant que saint Sébastien parlait ainsi, il se trouva
-entouré d’une grande lumière descendue du ciel, et on le vit soudain
-revêtu d’un manteau étincelant de blancheur, avec sept anges debout
-devant lui. Et Zoé, la femme de Nicostrate, dans la maison de qui les
-deux gens étaient gardés, vint se prosterner aux pieds de Sébastien, et
-l’implora par signes, car elle avait perdu l’usage de la parole. Alors
-le saint dit: «Si je suis le serviteur du Christ, et si les choses que
-j’ai dites sont vraies, ô toi qui as ouvert la bouche du prophète
-Zacharie, ouvre la bouche de cette femme!» Et la femme, retrouvant la
-parole, s’écria: «Béni soit ton discours, et bénis ceux qui croient à ce
-que tu dis! car j’ai vu un ange debout devant toi et tenant un livre où
-il inscrivait toutes tes paroles!» Et le mari de cette femme, se jetant
-à son tour aux pieds du saint, implora son pardon, après quoi, brisant
-les chaînes des martyrs, il les pria de s’en aller en liberté. Mais eux,
-ils déclarèrent que, pour rien au monde, ils ne renonceraient à la
-victoire qu’ils avaient remportée. Et telles étaient la grâce et la
-vertu divines de la parole de saint Sébastien que non seulement il
-fortifia Marcellin et Marc dans la constance du martyre, mais qu’il
-convertit aussi leur père Tranquillin, et leur mère, et d’autres
-personnes, qui toutes furent baptisées par le prêtre Polycarpe.
-
-Et le vieux Tranquillin, qui était atteint d’une maladie grave, guérit
-dès qu’il fut baptisé. Ce qu’apprenant le préfet de la ville de Rome,
-qui était lui-même très malade, demanda à Tranquillin de lui amener
-l’homme qui l’avait guéri. Et quand le vieillard lui eut amené Sébastien
-et Polycarpe, il les pria de lui rendre la santé. Mais Sébastien lui dit
-qu’il ne guérirait que s’il permettait à Polycarpe et à lui de briser en
-sa présence les idoles des dieux. Et, le préfet Chromace ayant fini par
-y consentir, les deux saints brisèrent plus de deux cents idoles. Puis
-ils dirent à Chromace: «Puisque l’acte que nous venons de faire ne t’a
-pas rendu la santé, c’est donc que, ou bien tu n’as pas encore abjuré
-tes erreurs, ou bien que tu gardes debout quelque autre idole!» Alors il
-avoua qu’il possédait, dans sa maison, une chambre où était représenté
-tout le système des étoiles, et qui lui permettait de prévoir l’avenir:
-ajoutant que son père avait dépensé plus de deux cents livres d’or pour
-l’installation de cette chambre. Et saint Sébastien: «Aussi longtemps
-que cette chambre ne sera pas détruite, tu ne retrouveras pas la santé!»
-Et Chromace consentit à ce qu’elle fût détruite. Mais son fils Tiburce,
-jeune homme des plus remarquables, s’écria: «Je ne souffrirai pas que
-l’on détruise impunément une œuvre aussi magnifique! Mais comme, d’autre
-part, je souhaite de tout mon cœur le retour de mon père à la santé, je
-propose que l’on chauffe deux fours, et que, si après la destruction de
-cette chambre mon père ne guérit pas, les deux chrétiens soient brûlés
-vifs!» Et Sébastien: «Qu’il en soit fait comme tu as dit!» Et pendant
-qu’il brisait la chambre magique, un ange apparut au préfet et lui
-annonça que le Seigneur Jésus lui avait rendu la santé. Alors le préfet
-et son fils Tiburce et quatre mille personnes de sa maison reçurent le
-baptême. Et Zoé, qui s’était convertie la première, fut prise par les
-infidèles et mourut après de longues tortures; ce qu’apprenant le vieux
-Tranquillin s’écria: «Voici que les femmes nous devancent au martyre!»
-Et lui-même fut lapidé peu de jours après.
-
-Or, saint Tiburce reçut l’ordre d’offrir de l’encens aux dieux, ou bien
-de marcher pieds nus sur des charbons ardents. Alors, ayant fait le
-signe de la croix, il se mit à marcher sur les charbons ardents, en
-disant: «Il me semble que je marche sur un lit de roses.» Et le préfet
-Fabien lui dit: «Oui, je sais que votre Christ vous a enseigné des
-artifices magiques!» Mais Tiburce: «Tais-toi, malheureux, car tu n’es
-pas digne de prononcer ce saint nom!» Et le préfet, furieux, lui fit
-couper la tête. Quant à Marcellin et à Marc, ils furent attachés à un
-poteau, et là ils chantaient joyeusement: «Quelle belle et douce chose,
-pour deux frères, d’être réunis..., etc.» Alors le préfet leur dit:
-«Malheureux, renoncez à votre folie, et regagnez votre liberté!» Mais
-eux: «Jamais nous n’avons été aussi heureux, et nous te supplions de
-nous laisser ainsi jusqu’à ce que nos âmes soient délivrées de
-l’enveloppe de nos corps!» Sur quoi le préfet leur fit percer le flanc à
-coups de lance; et ainsi s’acheva leur martyre.
-
-Après cela, ce préfet dénonça Sébastien à l’empereur Dioclétien, qui,
-l’ayant appelé, lui dit: «Ingrat, je t’ai placé au premier rang dans mon
-palais, et toi tu as travaillé contre moi et mes dieux!» Et Sébastien:
-«Pour toi et pour l’Etat romain j’ai toujours prié Dieu, qui est dans le
-Ciel.» Alors Dioclétien le fit attacher à un poteau au milieu du champ
-de Mars, et ordonna à ses soldats de le percer de flèches. Et les
-soldats lui lancèrent tant de flèches qu’il fut tout couvert de pointes
-comme un hérisson; après quoi, le croyant mort, ils l’abandonnèrent. Et
-voici que peu de jours après, saint Sébastien, debout sur l’escalier du
-palais, aborda les deux empereurs et leur reprocha durement le mal
-qu’ils faisaient aux chrétiens. Et les empereurs dirent: «N’est-ce point
-là Sébastien, que nous avons fait tuer à coups de flèches?» Et
-Sébastien: «Le Seigneur a daigné me rappeler à la vie, afin qu’une fois
-encore je vienne à vous, et vous reproche le mal que vous faites aux
-serviteurs du Christ!» Alors les empereurs le firent frapper de verges
-jusqu’à ce que mort s’ensuivît, et ils firent jeter son corps à l’égout,
-pour empêcher que les chrétiens ne le vénérassent comme la relique d’un
-martyr. Mais, dès la nuit suivante, saint Sébastien apparut à sainte
-Lucine, lui révéla où était son corps, et lui ordonna de l’ensevelir
-auprès des restes des apôtres: ce qui fut fait. Il subit le martyre vers
-l’an du Seigneur 187.
-
-II. Saint Grégoire rapporte, au premier livre de ses _Dialogues_,
-l’histoire que voici. Certaine femme de la Toscane, récemment mariée,
-avait été invitée à la dédicace d’une église de saint Sébastien. Mais,
-la nuit qui précédait la cérémonie, elle se sentit si vivement stimulée
-par la volupté charnelle qu’elle ne put s’abstenir des caresses de son
-mari. Or, le matin suivant, cette femme se rendit cependant à l’église,
-ayant plus de honte des hommes que de Dieu. Mais à peine entrée dans la
-chapelle où étaient les reliques de saint Sébastien, un diable s’empara
-d’elle, et se mit à la tourmenter en présence de tous. Alors le prêtre
-de l’église la couvrit du voile de l’autel, et aussitôt le diable
-s’empara de ce prêtre. On conduisit la femme chez des magiciens; mais,
-au cours de leurs incantations, une légion entière de démons,
-c’est-à-dire une troupe de six mille six cent soixante-six d’entre eux,
-pénétra dans cette femme pour la tourmenter encore davantage. Et seul un
-pieux vieillard, nommé Fortunat, réussit par ses prières à chasser les
-diables du corps de la femme.
-
-On lit dans les _Annales lombardes_ qu’au temps du roi Humbert l’Italie
-entière fut atteinte d’une peste si malfaisante qu’on avait peine à
-trouver quelqu’un pour ensevelir les cadavres: et cette peste ravageait
-surtout Pavie. Alors, un ange révéla que le mal ne cesserait que si l’on
-élevait un autel à saint Sébastien, dans la ville de Pavie. Et l’on
-éleva aussitôt cet autel dans l’église de Saint-Pierre aux Liens: sur
-quoi la peste disparut tout à fait. Et les reliques de saint Sébastien
-furent transportées à Pavie, de Rome, où avait eu lieu son martyre.
-
-
-
-
-XXIV
-
-SAINTE AGNÈS, VIERGE ET MARTYRE
-
-(21 janvier)
-
-
-I. Agnès, vierge très sage, avait treize ans lorsqu’elle perdit la mort
-et trouva la vie. Elle était jeune d’années, mais mûre d’esprit et
-d’âme; elle était belle de visage, mais plus belle de cœur. Le fils d’un
-préfet, la voyant revenir de l’école, se prit d’amour pour elle. Il lui
-promit des diamants et de nombreuses richesses si elle consentait à être
-sa femme. Mais Agnès lui répondit: «Eloigne-toi de moi, aiguillon du
-péché, aliment du crime, poison de l’âme, car je me suis déjà donnée à
-un autre amant!» Elle se mit à lui faire l’éloge de son amant et fiancé,
-vantant chez lui les cinq qualités que les fiancées estiment le plus
-chez leurs fiancés, à savoir: la noblesse de race, la beauté, la
-richesse, le courage uni à la force, et enfin l’amour. Et elle dit:
-«Celui que j’aime est plus noble que toi, le soleil et la lune admirent
-sa beauté, ses richesses sont inépuisables, il est assez puissant pour
-faire revivre les morts, et son amour dépasse tout amour. Il a mis son
-anneau à mon doigt, m’a donné un collier de pierres précieuses, et m’a
-vêtue d’une robe tissée d’or. Il a posé un signe sur mon visage, pour
-m’empêcher d’aimer aucun autre que lui, et il a arrosé mes genoux de son
-sang. Déjà je me suis donnée à ses caresses, déjà son corps s’est mêlé à
-mon corps; et il m’a fait voir un trésor incomparable qu’il m’a promis
-de me donner si je persévérais à l’aimer.» Ce qu’entendant, le jeune
-homme devint malade d’amour, en danger de mort. Son père va trouver la
-jeune fille, au nom de son fils; mais Agnès lui répond qu’elle ne peut
-violer la foi promise à son premier fiancé! Alors le préfet lui demande
-quel est ce fiancé, et comme quelqu’un lui fait entendre que c’est le
-Christ qu’elle appelle son fiancé, il se met d’abord à la questionner
-doucement, puis la menace de la punir si elle refuse de répondre. Mais
-Agnès lui dit: «Fais ce que tu voudras, je ne te livrerai pas mon
-secret!» Alors le préfet: «Choisis entre deux partis! Ou bien sacrifie à
-Vesta avec les vierges de la déesse, si tu tiens à ta virginité, ou bien
-je te ferai enfermer avec des prostituées!» Mais elle: «Je ne
-sacrifierai pas à tes dieux, et cependant je ne me laisserai pas
-souiller, car j’ai près de moi un gardien de mon corps, un ange du
-Seigneur!» Alors le préfet la fit dépouiller de ses vêtements, et
-conduire toute nue dans une maison de débauche. Mais Dieu lui fit
-pousser des cheveux en telle abondance que ces cheveux la couvraient
-mieux que tous les vêtements. Et, quand elle entra dans le mauvais lieu,
-elle y trouva un ange qui l’attendait, tenant une tunique d’une
-blancheur éclatante. Et ainsi le lupanar devint pour elle un lieu de
-prière, et l’ange l’éclaira d’une lumière surnaturelle.
-
-Or, le fils du préfet vint dans ce lieu avec d’autres jeunes gens, et
-invita ses compagnons à jouir d’abord de la jeune fille. Mais, en
-pénétrant dans la chambre d’Agnès, ils furent si effrayés de la vue de
-cette lumière qu’ils s’enfuirent auprès du fils du préfet; et lui, les
-traitant de lâches, se rua dans la chambre, plein de fureur. Mais
-aussitôt le diable l’étrangla, Dieu l’ayant abandonné. Alors le préfet,
-tout en larmes, se rendit auprès d’Agnès, et l’interrogea sur la mort de
-son fils. Et Agnès: «Celui dont il voulait réaliser la volonté a reçu
-pouvoir sur lui, et l’a tué.» Et le préfet lui dit: «Si tu ne veux pas
-que je croie que c’est toi qui l’as tué par des artifices magiques,
-demande et obtiens qu’il ressuscite!» Et, sur la prière d’Agnès, le
-jeune homme ressuscita, et se mit à confesser publiquement le Christ.
-
-Mais alors les prêtres des dieux, soulevant le peuple, s’écrièrent: «A
-mort la magicienne, qui, par sorcellerie, change les âmes et pervertit
-les cerveaux!» Cependant le préfet, en présence d’un tel miracle, aurait
-voulu la délivrer; mais, craignant la proscription, il se retira
-tristement, et laissa Agnès sous la garde d’un lieutenant. Et celui-ci,
-dont le nom était Aspasius, fit jeter la jeune fille dans un feu ardent;
-mais la flamme, se séparant en deux, brûlait la foule des païens sans
-toucher Agnès. Alors Aspasius lui fit plonger un poignard dans la gorge:
-et c’est ainsi que le fiancé céleste la prit pour épouse, après l’avoir
-ornée de la couronne du martyre. Ce martyre eut lieu, à ce que l’on
-croit, sous le règne de Constantin le Grand, qui régnait vers l’an 309.
-Et comme les parents de sainte Agnès et les autres chrétiens
-l’ensevelissaient avec joie, à grand’peine ils échappèrent à la pluie de
-pierres que les païens lançaient contre eux.
-
-II. Sainte Agnès avait une sœur de lait nommée Emérantienne, vierge
-pleine de sainteté, et qui se préparait à recevoir le baptême. Or cette
-jeune fille se tint debout devant le sépulcre d’Agnès, et se mit à
-invectiver les païens qui l’avaient tuée, jusqu’à ce que ces païens la
-tuèrent elle-même à coups de pierres. Aussitôt la terre trembla, et la
-foudre de Dieu s’abattit sur ce lieu, tuant bon nombre de païens: de
-telle sorte que, depuis lors, on laissa les fidèles s’approcher du
-tombeau sans leur faire aucun mal. Et le corps d’Emérantienne fut
-enseveli auprès de celui de sainte Agnès. Et, huit jours après, comme
-les parents de celle-ci veillaient autour du tombeau, ils virent un
-chœur de vierges en robes d’or; et parmi elles ils virent la
-bienheureuse Agnès, ayant à côté d’elle un agneau plus blanc que la
-neige. Et elle leur dit: «Voyez, afin que vous ne me pleuriez pas comme
-morte, mais que vous vous réjouissiez avec moi et vous félicitiez avec
-moi; car j’ai été admise désormais à siéger au milieu de cette troupe de
-lumière!» C’est à cause de cette vision que l’Eglise célèbre, huit jours
-après la fête de sainte Agnès, l’octave de cette fête.
-
-III. La nouvelle de cette vision parvint jusqu’à Constance, fille de
-Constantin, qui était affligée d’une lèpre très maligne. Aussitôt la
-jeune princesse se rendit au tombeau de la sainte, et là, après avoir
-prié, elle vit en rêve sainte Agnès lui disant: «Constance, sois
-constante! Crois au Christ et tu seras guérie!» Se réveillant soudain,
-Constance se trouva guérie; elle reçut le baptême, fit élever une
-basilique sur le tombeau de la sainte, et y rassembla autour d’elle de
-nombreuses vierges qui, comme elle, vécurent toute leur vie dans la
-chasteté.
-
-IV. Certain prêtre de l’église de sainte Agnès, nommé Paulin, commença
-un jour à être tourmenté d’une terrible tentation de la chair; et, comme
-il ne voulait pas offenser Dieu, il demanda au souverain pontife la
-permission de prendre femme. Mais le pape, qui connaissait sa bonté et
-sa simplicité, lui remit un anneau orné d’une émeraude, et lui dit de
-s’adresser avec la même demande à une belle statue de sainte Agnès qui
-se trouvait dans son église. Et comme le prêtre demandait à sainte Agnès
-de l’autoriser à se marier, la statue étendit tout à coup vers lui son
-doigt annulaire, y passa l’anneau donné par le pape, puis retira sa
-main; et, sur-le-champ, le prêtre fut délivré de toutes ses tentations.
-Telle est, dit-on, l’origine de l’anneau qui se voit aujourd’hui encore
-au doigt de la statue. Mais d’autres disent que cet anneau fut donné par
-le pape à un prêtre qui se trouva chargé, en même temps, de veiller sur
-la basilique de sainte Agnès comme sur une épouse; car, faute de soins,
-le temple vénérable tombait en ruines; et la statue de la sainte aurait
-passé l’anneau à son doigt en signe d’acceptation de ces fiançailles.
-
-
-
-
-XXV
-
-SAINT VINCENT, MARTYR
-
-(22 janvier)
-
-
-Le martyre de saint Vincent a été raconté, dit-on, par saint Augustin.
-Prudence l’a chanté en des vers magnifiques.
-
-I. Vincent, noble de race, mais plus noble encore de foi et de piété,
-était diacre du saint évêque Valère; et comme il avait plus d’éloquence
-que le vieil évêque, celui-ci lui avait confié le soin de prêcher à sa
-place, afin de pouvoir mieux se livrer, lui-même, à la prière et à la
-contemplation. Or, sur l’ordre du gouverneur Dacien, tous deux furent
-conduits à Valence et jetés en prison. Le gouverneur les y laissa
-longtemps sans nourriture; puis, quand il les crut presque morts de
-faim, il les fit amener devant lui. Et, en voyant qu’ils étaient pleins
-de santé et de joie, il devint furieux et s’écria: «Comment, oses-tu,
-Valère, sous prétexte de religion, résister aux décrets de tes princes?»
-Saint Valère se mit en devoir de répondre, avec sa douceur habituelle;
-mais Vincent lui dit: «Père vénéré, ce n’est pas le moment de murmurer
-d’une voix faible, comme si l’on avait peur, mais de parler haut et
-librement! Si donc tu veux me l’ordonner, mon père, je répondrai pour
-toi à ce juge!» Et Valère: «Fils bien-aimé, depuis longtemps déjà je
-t’ai confié le soin de parler à ma place. Je te charge à présent de
-répondre au nom de la foi que nous défendons.» Alors Vincent, se
-tournant vers Dacien: «Sache, lui dit-il, toi qui nous accuses, que pour
-nous, chrétiens, c’est un blasphème affreux de renier notre foi!»
-Dacien, de plus en plus irrité, envoya le vieil évêque en exil; et, tant
-pour punir le jeune diacre de son audace que pour effrayer par son
-exemple les autres chrétiens, il fit étendre Vincent sur un chevalet, et
-ordonna qu’on lui rompît les membres. Et lorsque l’on eut rompu les
-membres du saint, le gouverneur lui dit: «Hé bien, Vincent, voilà ton
-misérable corps dans un bel état!» Mais le saint lui répondit en
-souriant: «C’est ce que j’ai de tout temps souhaité!» Dacien, exaspéré,
-le menaça d’autres supplices, s’il persistait à ne pas céder. Mais
-Vincent: «Insensé, plus tu crois te fâcher contre moi, plus en réalité
-tu as pitié de moi. Laisse-toi donc aller à toute ta malice! Tu verras
-que, avec l’aide de Dieu, j’aurai plus de pouvoir dans les supplices que
-toi en me suppliciant!» Et comme le gouverneur criait, et frappait les
-bourreaux pour les punir de leur mollesse, Vincent lui dit encore:
-«Pauvre Dacien, c’est toi-même qui me venges de mes bourreaux!» Le
-gouverneur écumait de rage. «Pourquoi vos mains faiblissent-elles?
-dit-il aux bourreaux. Vous avez pu avoir raison d’adultères et de
-parricides, et leur arracher des aveux: pourquoi, seul, ce Vincent
-reste-t-il au-dessus de vos coups?» Alors les bourreaux enfoncèrent des
-peignes de fer dans les côtes du saint, à tel point que, de tout son
-corps, le sang coulait, et que ses entrailles sortaient entre les côtes
-brisées. Et Dacien lui dit: «Vincent, aie pitié de toi! Tu peux encore
-recouvrer ta belle jeunesse et t’épargner d’autres supplices qu’on
-apprête pour toi!» Mais Vincent: «Langue empoisonnée, je ne crains pas
-tes tourments; mais, ce qui m’effraie, c’est que tu feignes d’avoir
-pitié de moi. Car plus je te vois furieux, plus grand est mon plaisir.
-Garde-toi de rien atténuer aux supplices que tu me prépares, afin que
-j’aie plus d’occasions de te montrer ma victoire!» Alors Dacien le fit
-retirer du chevalet, fit apporter un gril, et ordonna d’allumer un grand
-feu. Et le saint, par ses paroles, encourageait les bourreaux à presser
-leur travail. Puis, montant de son plein gré sur le gril, il offrit au
-feu tous ses membres, pendant que des pointes enflammés s’enfonçaient
-dans ses chairs, et pendant qu’on jetait du sel dans le feu, pour que ce
-sel, pénétrant dans ses plaies, lui rendît plus cruelle la sensation de
-la brûlure. Et, après ses jointures, ses entrailles elles-mêmes furent
-transpercées et se répandirent autour de lui; et lui, immobile et les
-yeux levés au ciel, il invoquait le Seigneur.
-
-Les bourreaux vinrent en apporter la nouvelle à Dacien. «Hélas, dit
-celui-ci, il nous a vaincus! Mais pour prolonger son supplice, jetez-le
-maintenant dans le plus sombre des cachots, après avoir semé sur le sol
-des pointes très aiguës; et, lui ayant lié les pieds, laissez-le là!
-Puis, quand il sera mort, venez me le dire!» Et les cruels serviteurs
-s’empressèrent d’obéir à leur maître, plus cruel encore. Mais voici que
-le Roi pour qui souffre le glorieux soldat, voici qu’il change sa peine
-en une gloire nouvelle. Car les ténèbres du cachot se trouvent chassées
-par une immense lumière, l’aspérité des pointes se change en un lit de
-douces fleurs, les liens des pieds se brisent, et des anges viennent
-consoler le martyr. Et celui-ci, marchant sur les fleurs, chante avec
-les anges; l’harmonie du chant, le parfum des fleurs se répandent hors
-de la prison. Les gardiens, épouvantés, regardent à l’intérieur du
-cachot, par les fentes de la porte, et le spectacle qu’ils aperçoivent
-les convertit à la foi du Christ. Mais Dacien, apprenant cette nouvelle
-défaite, dit: «Décidément, cet homme nous a vaincus. Inutile de lutter
-davantage. Qu’on le transporte sur un lit, pour le ranimer; et quand il
-commencera à se remettre, nous verrons à lui faire goûter d’autres
-supplices!» On transporta donc le saint sur un lit; et là, après s’être
-un peu reposé, il rendit l’âme. Cela se passait vers l’an du Seigneur
-287, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien.
-
-Mais Dacien, en apprenant cette mort, fut saisi à la fois de frayeur et
-de honte. Et il dit: «Puisque je n’ai pu le vaincre vivant, du moins je
-le punirai mort et me rassasierai de son châtiment. De cette façon,
-j’aurai le dernier mot sur lui!» Et il fit exposer le corps du saint
-dans un champ, pour y être dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie.
-Mais aussitôt des anges vinrent garder le corps, le protégeant contre
-l’approche des bêtes. Un corbeau gigantesque chassa à grands coups
-d’ailes les loups et les oiseaux de proie, puis se tint immobile devant
-le corps, considérant avec admiration les anges chargés de le garder. Et
-Dacien, à cette nouvelle, dit: «Je crains bien que, même mort, il ne se
-laisse pas vaincre par moi!» Il tenta cependant une dernière épreuve. Il
-fit attacher au corps une énorme pierre et le fit jeter à la mer, pour
-être dévoré par les poissons. Mais en vain les matelots essayèrent de
-submerger le corps; celui-ci se mit à flotter, devançant les matelots,
-et rejoignit le rivage, où il fut recueilli par une pieuse femme qui,
-avec l’aide de ses frères chrétiens, l’ensevelit solennellement.
-
-II. Saint Augustin dit de ce martyre: «Le bienheureux Vincent vainquit
-dans les mots et vainquit dans les maux, il vainquit dans la confession
-et dans la tribulation, il vainquit broyé et vainquit noyé.» Et saint
-Ambroise, dans une préface, dit: «Vincent est rompu, écartelé, coupé,
-flagellé, brûlé; mais son esprit reste indomptable, parce qu’il craint
-Dieu plus que le siècle et aime mieux mourir au monde qu’à Dieu.» Et
-Prudence, qui brillait sous le règne de Théodore l’Ancien, vers l’an du
-Seigneur 387, nous raconte que saint Vincent dit encore à Dacien: «Les
-tourments, les prisons, les pointes de fer, les flammes et la mort, tout
-cela n’est qu’un jeu pour le chrétien.» Alors Dacien: «Qu’on le lie et
-qu’on lui détende les bras en tous sens jusqu’à ce que toutes les
-jointures de ses os éclatent et que son foie lui sorte du corps!» Mais
-le soldat de Dieu se riait de ces supplices, reprochant au fer de ne pas
-entrer plus avant en lui. Et plus tard, dans le cachot, un des anges lui
-dit: «Lève-toi, saint martyr, et viens prendre ta place dans la troupe
-céleste! Soldat invincible, le plus brave des braves, les tortures
-elles-mêmes te craignent comme leur vainqueur!» Et Prudence, après avoir
-raconté cela, s’écrie: «Héros sublime, tu as obtenu une double palme, tu
-t’es rendu digne d’un double laurier!»
-
-
-
-
-XXVI
-
-SAINT JEAN L’AUMONIER, CONFESSEUR
-
-(23 janvier)
-
-
-I. Jean, patriarche d’Alexandrie, une nuit qu’il était en prière, vit
-une jeune fille merveilleusement belle qui se tenait debout près de lui
-et qui avait sur la tête une couronne d’olivier. Jean, stupéfait, lui
-demanda qui elle était, et la jeune fille lui répondit: «Je suis la
-miséricorde, c’est moi qui ai amené sur la terre le Fils de Dieu.
-Prends-moi pour femme et tu t’en trouveras bien!» Et en effet, Jean
-devint depuis lors si miséricordieux qu’il fut appelé «Eleymon»,
-c’est-à-dire l’aumônier. Il avait l’habitude d’appeler les pauvres «ses
-maîtres»; et c’est à son exemple que les hospitaliers donnent aux
-pauvres le titre de «seigneurs». Un jour, ayant rassemblé ses
-serviteurs, il leur dit: «Allez par toute la ville, et dressez-moi une
-liste de tous mes seigneurs.» Et comme on ne comprenait pas ce qu’il
-voulait dire, il reprit: «Ceux que vous appelez indigents et mendiants,
-je les appelle, moi, nos maîtres et seigneurs. Ce sont eux, en effet,
-qui, seuls, peuvent nous donner le royaume des cieux.» Et pour exhorter
-les fidèles à l’aumône, il avait l’habitude de leur raconter l’histoire
-que voici:
-
-Un jour, des mendiants se chauffaient au soleil, et s’amusaient à
-comparer le mérite des riches de la ville, louant les bons et blâmant
-les méchants. Vint à passer par là un receveur d’impôts nommé Pierre,
-homme riche et puissant, mais sans pitié pour les pauvres, et qui
-faisait chasser brutalement ceux qui mendiaient à sa porte. Les
-mendiants se trouvèrent d’accord pour constater que pas un d’entre eux
-n’avait jamais reçu de lui une aumône. Alors l’un d’entre eux dit à ses
-compagnons: «Voulez-vous gager avec moi que, aujourd’hui même, je me
-ferai donner une aumône par lui?» La gageure fut tenue, et le mendiant,
-s’avançant vers Pierre, lui demanda l’aumône. Or le receveur marchait
-accompagné d’un esclave qui portait des pains de seigle dans un panier;
-et, dans sa colère, ne trouvant pas de caillou sous la main, il prit un
-pain dans le panier et le lança sur le mendiant. Celui-ci saisit le
-pain, et courut montrer à ses compagnons l’aumône qu’il avait reçue.
-Deux jours après, Pierre tomba malade et eut une vision. Il se vit
-comparaissant devant le tribunal suprême, et, sur l’un des plateaux de
-la balance, des diables tout noirs déposaient ses péchés, tandis que de
-l’autre côté se tenaient tristement des anges vêtus de blanc, ne
-trouvant rien à mettre pour faire contre-poids. Et l’un de ces anges
-dit: «En vérité nous n’avons rien à mettre sur ce plateau, si ce n’est
-un pain de seigle qu’il a donné au Christ il y a deux jours, et encore
-malgré lui!» Et les anges mirent ce pain sur le plateau, et Pierre vit
-qu’il faisait contrepoids à tous ses péchés. Et les anges lui dirent:
-«Ajoute quelque chose à ce pain de seigle, si tu ne veux pas tomber
-entre les mains de tous ces méchants diables!» Alors Pierre,
-s’éveillant, dit: «En vérité, si un seul pain de seigle, jeté par colère
-à un pauvre, m’a été d’un tel profit, combien davantage me profitera de
-donner tous mes biens aux pauvres!» Donc, le jour suivant, comme il
-allait dans la rue, vêtu de son meilleur manteau, et qu’un naufragé lui
-demandait de quoi se couvrir, il se dépouilla de son manteau précieux et
-le lui donna; mais le naufragé, aussitôt, courut le vendre à un
-brocanteur. Et Pierre, en voyant son manteau à l’étalage du brocanteur,
-s’affligea fort, se disant: «Je ne suis pas digne, même, qu’un mendiant
-garde rien en souvenir de moi!» Mais la nuit suivante, il vit en rêve un
-inconnu qui brillait plus que le soleil, et qui avait une croix sur sa
-tête; et il vit que cet inconnu portait sur ses épaules le manteau que
-lui, Pierre, avait donné au naufragé. Et l’inconnu lui dit: «De quoi
-t’affliges-tu?» Pierre lui raconta alors la cause de sa peine. Et
-l’inconnu, qui était Jésus, lui dit: «Reconnais-tu ce manteau?» Et lui:
-«Oui, Seigneur!» Et le Seigneur: «Je m’en revêts parce que tu me l’as
-donné! J’avais froid et tu m’as couvert. Merci de ta bonne volonté!»
-Alors Pierre, se réveillant, commença à bénir les pauvres, et dit: «Vive
-Dieu, je ne mourrai pas avant d’être devenu l’un d’entre eux!» Il donna
-donc aux pauvres tout ce qu’il avait. Puis, appelant son notaire, il lui
-dit: «Emmène-moi à Jérusalem et vends-moi comme esclave à quelque
-chrétien, après quoi tu distribueras aux pauvres le prix de la vente!»
-Et comme le notaire s’y refusait, Pierre lui dit: «Fais ce que je te
-demande, et voici de l’argent pour te récompenser! Mais si tu ne le fais
-pas, c’est moi qui te vendrai aux barbares.» Alors le notaire le revêtit
-de haillons, le conduisit à Jérusalem, et le vendit à un argentier,
-moyennant trente pièces d’or qu’il distribua aux pauvres. Et Pierre,
-devenu esclave, se chargeait, spontanément des tâches les plus viles, au
-point que les autres esclaves eux-mêmes se moquaient de lui, le
-battaient, et le méprisaient comme un fou. Mais le Seigneur lui
-apparaissait souvent, et le consolait en lui montrant les vêtements et
-tous les autres dons qu’il avait reçus de lui. Cependant, à
-Constantinople, qui était la patrie de Pierre, l’empereur et les
-citoyens déploraient sa disparition. Or, un jour, des habitants de
-Constantinople, venus à Jérusalem pour visiter les lieux sacrés, furent
-invités à dîner chez le maître de Pierre; et ils se dirent à l’oreille:
-«Combien cet esclave que voici ressemble au noble Pierre, le receveur
-d’impôts!» Et l’un d’eux, l’ayant bien observé, dit: «En vérité, c’est
-le seigneur Pierre lui-même! Je vais aller à lui et je le ramènerai de
-force à Constantinople!» Aussitôt l’esclave, se voyant découvert,
-s’enfuit. Le portier de la maison était sourd et muet; mais Pierre, dès
-qu’il fut arrivé près de la porte, lui parla afin qu’il lui ouvrît. Et
-aussitôt le sourd-muet retrouva l’ouïe et la parole. Il ouvrit à Pierre,
-puis, abordant les autres esclaves, il leur dit: «L’esclave qui faisait
-la cuisine vient de s’enfuir; mais c’était sans doute un esclave de Dieu
-et non de notre maître, car lorsqu’il m’a ordonné de lui ouvrir la
-porte, une flamme a jailli de sa bouche qui, touchant ma bouche et mes
-oreilles, m’a aussitôt rendu la parole et l’ouïe.» Et tous, sortant de
-la maison, se mirent à la recherche du fugitif, mais sans pouvoir le
-retrouver. Sur quoi ils firent tous pénitence d’avoir traité avec mépris
-un homme de Dieu.
-
-II. Un moine nommé Vital eut l’idée d’éprouver saint Jean, pour voir si
-cet homme, d’ailleurs parfait, se laissait persuader par les on-dit, et
-était facilement accessible au scandale. Il se rendit donc à Alexandrie
-et se fit donner la liste de toutes les courtisanes. Puis, entrant chez
-elles tour à tour, il leur disait: «Donne-moi cette nuit, et, en échange
-de l’argent que je t’offrirai, consens à t’abstenir jusqu’à demain de
-toute fornication!» Et il passait toutes les nuits chez ces courtisanes,
-mais agenouillé dans un coin de la chambre et priant pour elles; et, le
-matin, il s’en allait en leur défendant de révéler ce qu’il avait fait.
-Il y eut cependant une de ces femmes qui divulgua la chose: et, en
-punition, un démon s’empara d’elle. Et tous lui disaient: «Tu n’as que
-ce que tu mérites, menteuse! car ce mauvais moine est allé chez toi pour
-forniquer, et non pour autre chose!» Et, tous les soirs, le moine Vital
-disait à ceux qui l’entouraient: «Il faut maintenant que je m’en aille,
-parce que telle ou telle courtisane m’attend!» Et à ceux qui lui
-faisaient des reproches, il répondait: «N’ai-je pas un corps, comme tout
-le monde? Et les moines ne sont-ils pas des hommes comme les autres?»
-Alors on lui disait: «Défroque-toi plutôt, l’abbé, et prend une femme
-chez toi, afin de ne pas scandaliser les autres!» Mais Vital, feignant
-la colère, leur répondait: «Laissez-moi tranquille, vous m’ennuyez! Dieu
-vous a-t-il constitués mes juges? Occupez-vous donc de vous-mêmes!
-Personne ne vous demandera de rendre compte de moi!» Il criait cela très
-haut, pour que le bruit en revînt à saint Jean; et l’on pense bien que
-celui-ci ne fut pas longtemps à connaître le scandale de la ville. Mais,
-avec l’aide de Dieu, il sut endurcir son cœur au point de ne prêter
-aucune créance à tout ce que l’on disait de Vital.
-
-Et celui-ci, tout en continuant son manège, priait Dieu que, après sa
-mort, le vrai sens de sa conduite pût être révélé à saint Jean et aux
-autres hommes. Il y eut une foule de courtisanes qui, grâce à lui, se
-convertirent et se vouèrent à la vie religieuse. Mais un matin, comme il
-sortait de chez l’une d’elles, il rencontra quelqu’un qui se rendait
-chez elle pour forniquer; et cet homme donna au moine un soufflet, en
-disant: «Misérable, ne te corrigeras-tu donc jamais de ton immondice!»
-Et Vital: «Mon ami je te revaudrai ce soufflet!» Et en effet, quelques
-heures plus tard, voici qu’un diable, sous la forme d’un nègre, applique
-sur la joue de cet homme un terrible soufflet, en lui disant: «Reçois ce
-soufflet de la part de l’abbé Vital!» Et ce diable s’empara de lui et le
-tourmenta si fort que la foule s’amassait à ses cris. Mais Vital, voyant
-son repentir, pria pour lui et obtint qu’il fût délivré. Puis, sentant
-approcher la mort, ce bon moine laissa un papier où était écrit:
-«Gardez-vous de juger personne trop tôt!» Et, quand il fut mort, toutes
-les courtisanes révélèrent la pureté de sa conduite et tous, dans
-Alexandrie, glorifiaient Dieu à cette occasion, mais surtout saint Jean,
-qui disait: «Combien j’aurais voulu mériter de recevoir, à la place de
-Vital, le soufflet qu’il a reçu!»
-
-III. Un pauvre vint à Jean en habit de pèlerin et lui demanda l’aumône.
-Jean dit à son économe: «Donne-lui six pièces d’argent!» L’homme s’en
-alla alors changer d’habit et revint demander l’aumône au patriarche. Et
-celui-ci dit à son économe: «Donne-lui six pièces d’or!» L’économe les
-lui donna, mais, quand le mendiant fut parti, il dit à Jean: «Père, cet
-homme est venu deux fois aujourd’hui sous des habits différents, et deux
-fois a reçu l’aumône!» Mais saint Jean feignit de ne pas l’avoir
-reconnu. Et le mendiant, ayant changé d’habit une troisième fois, revint
-de nouveau lui demander l’aumône; alors l’économe fit signe à saint Jean
-que c’était le même mendiant. Mais saint Jean lui répondit: «Va et
-donne-lui douze pièces d’or; car qui sait si ce n’est pas mon Seigneur
-Jésus-Christ qui veut me tenter, pour voir qui se fatiguera le premier,
-lui de demander ou moi de donner?»
-
-IV. Un jour le patrice voulut employer à des achats une somme qui
-appartenait à l’église, et que le patriarche voulait faire distribuer
-aux pauvres. Les deux hommes discutèrent longtemps, et se séparèrent
-fâchés l’un contre l’autre. Mais, à l’approche de la neuvième heure,
-saint Jean fit dire au patrice par son archiprêtre: «Seigneur, le soleil
-va bientôt se coucher!» Et le patrice, entendant ces paroles, fondit en
-larmes, et courut demander pardon à saint Jean.
-
-V. Un neveu de saint Jean avait été insulté par un boutiquier et était
-venu se plaindre à son oncle. Celui-ci lui répondit: «Comment est-ce
-possible que quelqu’un ait osé te contredire et ouvrir la bouche contre
-toi? Mon fils, fie-toi à moi: je ferai aujourd’hui quelque chose dont la
-ville entière sera étonnée!» Ce qu’entendant, le jeune homme fut
-consolé, croyant que son oncle allait faire fouetter l’impertinent. Mais
-saint Jean, le voyant consolé, lui dit: «Mon fils, si tu es vraiment le
-neveu de Mon Humilité, prépare-toi à recevoir le fouet en présence de
-tous! Car la vraie parenté ne vient pas de la chair et du sang, mais se
-reconnaît à la vertu de l’âme.» Et il envoya chercher le boutiquier, et
-l’affranchit de tout tribut. Et tous comprirent ce qu’il avait voulu
-dire en annonçant qu’il ferait quelque chose dont la ville entière
-serait étonnée.
-
-VI. Apprenant que, dès qu’un empereur était couronné, on commençait à
-lui construire un tombeau de marbre et de métal, saint Jean se fit
-construire, lui aussi, un tombeau; mais il ordonna qu’on le laissât
-inachevé, et que tous les jours, pendant qu’il officierait à la tête de
-son clergé, on vînt lui dire: «Hâte-toi de faire achever ta tombe, car
-tu ne sais pas à quelle heure la mort viendra te prendre!»
-
-VII. Un homme riche fut peiné de voir que saint Jean couchait dans des
-draps grossiers; et il lui fit don d’une couverture de grand prix. Mais
-le saint, ayant mis cette couverture sur son lit, ne put dormir de toute
-la nuit, tant le tourmentait la pensée que trois cents de ses
-«seigneurs» auraient eu de quoi se couvrir avec le prix de cette
-couverture. Et il se disait en pleurant: «Combien d’hommes se sont
-couchés cette nuit sans avoir dîné, combien d’hommes sont exposés à la
-pluie, sur les places, et claquent des dents, au froid de la nuit! Et
-toi, après avoir mangé d’excellents poissons, tu t’es couché avec tous
-tes péchés dans un lit, sous une couverture qui vaut trente-six deniers!
-Non, non, le misérable Jean ne se couvrira plus de cette façon-là!» Et,
-dès que le jour parut, le saint fit vendre la couverture, et en donna le
-prix aux pauvres. Et le riche, à cette nouvelle, acheta une seconde
-couverture et la donna au saint, le priant, cette fois, de la garder
-pour lui. Le saint prit la couverture, mais aussitôt la fit vendre, et
-en fit distribuer le prix aux pauvres. Le riche la racheta, la rapporta
-au saint et lui dit: «Nous verrons qui se fatiguera le premier, toi de
-revendre ou moi de racheter!» Et le saint se complaisait à vendanger
-ainsi le riche, disant que ce n’était point pécher, mais bien agir, de
-dépouiller des riches avec l’intention de donner aux pauvres.
-
-VIII. Voulant engager les fidèles à l’aumône, saint Jean leur racontait
-souvent l’histoire de saint Sérapion. Celui-ci, ayant donné son manteau
-à un pauvre, rencontra un autre pauvre, qui souffrait du froid. Il lui
-donna alors sa tunique, et resta tout nu, tenant en main l’Evangile.
-Alors un passant lui demanda: «Abbé; qui t’a dépouillé?» Et l’abbé,
-montrant l’Evangile, répondit: «Voici celui qui m’a dépouillé!» Mais,
-voyant ensuite un autre pauvre, il alla vendre son Evangile pour lui en
-donner le prix. Et comme on lui demandait ce qu’il avait fait de son
-Evangile, il répondit: «Cet Evangile me disait: vends ce que tu possèdes
-et donnes-en le prix aux pauvres! Or je n’avais que lui! Pour lui obéir,
-je l’ai vendu!»
-
-IX. Un mendiant à qui saint Jean avait fait donner cinq deniers, se
-fâcha de n’avoir pas reçu davantage, et se mit à insulter publiquement
-le patriarche. Les serviteurs de celui-ci voulaient le chasser; mais
-saint Jean le leur défendit en disant: «Laissez-le, frères, laissez-le
-me maudire! J’ai pu, moi, pendant soixante ans, insulter le Christ par
-mes péchés: de quel droit m’opposerais-je à ce que cet homme m’insultât
-un moment?» Et il fit apporter le petit sac où était son argent, et
-ordonna que le mendiant y prît autant qu’il voudrait.
-
-X. Le peuple ayant pris l’habitude de sortir de l’église, après
-l’évangile, pour aller bavarder vainement sur la place, le patriarche
-sortit un jour de l’église avec eux, après l’évangile, et s’assit au
-milieu d’eux sur la place. Et comme tous s’en étonnaient, il leur dit:
-«Mes chers enfants, la place du berger est au milieu de son troupeau. Ou
-bien donc vous rentrerez dans l’église et j’y rentrerai avec vous pour
-achever ma messe, ou bien vous resterez ici, et j’y resterai comme
-vous!» Deux fois il fit de même, et ainsi il habitua le peuple à ne plus
-sortir de l’église pendant les offices.
-
-XI. Un jeune homme avait enlevé une nonne, et le clergé l’accusait
-devant saint Jean, demandant qu’il fût excommunié: car il avait perdu
-deux âmes, la sienne et celle de sa maîtresse. Mais saint Jean se
-refusait à rien faire contre lui, disant à son clergé: «Non, mes fils,
-pas du tout! Et c’est vous qui, en ce moment, commettez deux péchés.
-Vous péchez d’abord en allant contre le précepte du Seigneur, qui a dit:
-_Ne jugez pas, vous ne serez pas jugés!_ Et puis, vous péchez aussi par
-présomption, car vous ignorez si ces deux malheureux continuent à
-pécher, ou si, au contraire, ils ne commencent pas déjà à se repentir.»
-
-XII. Souvent, pendant ses prières, le bienheureux saint Jean avait des
-extases où on l’entendait s’entretenir familièrement avec le Seigneur.
-Et quand, saisi de fièvre, il comprit qu’il allait mourir, il s’écria:
-«Je te remercie, mon Dieu, de ce que ta bonté ait exaucé le vœu de ma
-faiblesse, qui souhaitait de ne rien posséder en mourant qu’un seul drap
-de lit! Et maintenant ce drap, va pouvoir, lui aussi, être donné aux
-pauvres!» Après quoi il mourut, et son corps vénérable fut placé dans un
-tombeau où se trouvaient déjà les corps de deux évêques; et voici que
-ces corps s’écartèrent miraculeusement, pour faire une place, au milieu
-d’eux, au bienheureux Jean.
-
-XIII. Peu de jours avant sa mort, une pécheresse vint lui dire qu’elle
-avait commis de tels péchés qu’elle n’osait s’en confesser à personne.
-Le saint lui conseilla d’écrire sur un papier ses péchés, de cacheter le
-papier, et de le lui apporter, ajoutant qu’il prierait pour elle. Et la
-femme fit tout cela; mais quand, quelques jours après, elle apprit la
-mort du saint, elle s’épouvanta à la pensée que sa confession pourrait
-tomber entre des mains étrangères. Elle se rendit donc au tombeau du
-saint, et supplia celui-ci de lui faire savoir où se trouvait son
-papier. Et voici que saint Jean sortit de son tombeau, en habit
-pontifical, s’appuyant sur l’épaule des deux évêques qui gisaient près
-de lui. Et il dit à la femme: «Pourquoi nous importunes-tu dans notre
-repos, moi et ces deux saints hommes qui me tiennent compagnie?» Et il
-lui tendit son papier avec le cachet qu’elle y avait mis, disant: «Ouvre
-ton cachet, et lis ta confession!» Mais elle, ayant brisé le cachet, vit
-que la liste de ses péchés avait été effacée, et remplacée par
-l’inscription suivante: «Je te remets tes péchés en considération de la
-prière de Jean, mon serviteur.» Et la femme rendit grâces à Dieu; et
-saint Jean, avec ses deux compagnons, rentra dans son tombeau.
-
-Ce grand saint florissait vers l’an du Seigneur 605, sous le règne de
-l’empereur Phocas.
-
-
-
-
-XXVII
-
-LA CONVERSION DE SAINT PAUL
-
-(25 janvier)
-
-
-La conversion de l’apôtre saint Paul eut lieu la même année que la
-passion du Christ et la lapidation de saint Etienne: mais cela n’est
-vrai qu’à la condition de considérer l’année comme la succession de
-douze mois, et non point comme l’espace compris entre le 1er janvier et
-le 31 décembre: car la crucifixion du Christ a eu lieu le 25 mars, la
-lapidation de saint Etienne le 3 août, et la conversion de saint Paul le
-25 janvier.
-
-Trois raisons expliquent pourquoi l’Eglise célèbre cette conversion
-plutôt que celle des autres saints: 1º c’est que cette conversion
-constitue un plus grand exemple, pour nous prouver qu’il n’y a point de
-pécheur qui ne puisse espérer sa grâce; 2º c’est qu’elle provoque une
-plus grande joie, car l’Eglise s’est d’autant plus réjouie de la
-conversion de saint Paul qu’elle s’était plus affligée de ses
-persécutions; 3º c’est que cette conversion a eu un caractère plus
-miraculeux, Dieu ayant voulu montrer que, de son plus cruel persécuteur,
-il pouvait faire son plus fidèle prédicateur.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-SAINT JULIEN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(26 janvier)
-
-
-I. Saint Julien fut évêque du Mans. C’était, dit-on, le même homme que
-ce Simon le Lépreux qui, guéri de sa lèpre par Jésus, invita celui-ci à
-sa table. Après l’ascension du Seigneur il fut ordonné évêque du Mans.
-Il brilla de nombreuses vertus, ressuscita trois morts, et s’endormit
-lui-même dans la paix du Seigneur. Peut-être est-ce ce saint Julien-là
-que les voyageurs invoquent pour leur faire trouver une bonne
-hospitalité sur leur route: ce privilège lui viendrait, en ce cas, de
-l’honneur qu’il a eu d’offrir l’hospitalité à notre Seigneur. Mais, plus
-vraisemblablement le saint Julien qu’on nomme «l’Hospitalier» est un
-autre saint Julien, dont nous raconterons l’histoire tout à l’heure, à
-savoir celui qui a tué ses parents sans les connaître.
-
-II. Il y eut un autre saint Julien, qui fut originaire d’Auvergne, noble
-de race, mais plus noble encore de foi, et qui, par soif du martyre,
-allait au-devant de ses persécuteurs. Enfin le consul Crispin envoya un
-de ses officiers avec ordre de le tuer: ce qu’apprenant Julien courut à
-la rencontre de l’officier, et tendit son corps à ses coups. On porta sa
-tête coupé à son ami Ferréol, en le menaçant d’une mort semblable s’il
-ne sacrifiait aussitôt aux idoles. Et comme saint Ferréol s’y refusait,
-on le tua, et on mit dans le même tombeau son corps et la tête de saint
-Julien. Et de longues années après, saint Mamert, évêque de Vienne,
-trouva la tête de saint Julien entre les mains de saint Ferréol; et
-cette tête était intacte et fraîche comme si on l’eût ensevelie le jour
-même.--Grégoire de Tours raconte qu’un paysan qui voulait labourer le
-dimanche eut aussitôt les doigts contractés de telle façon que la cognée
-dont il se servait pour nettoyer le soc de sa charrue se trouvât
-attachée à sa main; et ce paysan ne fut guéri que deux années plus tard,
-dans l’église de saint Julien, sur les prières de ce saint.
-
-III. Il y eut encore un autre saint Julien, qui était frère de saint
-Jules; ces deux frères vinrent trouver l’empereur Théodose, qui était
-plein de zèle pour la foi chrétienne, et lui demandèrent la permission
-d’élever partout, sur leur chemin, des églises à la place des temples
-des idoles. L’empereur le leur permit volontiers, et leur donna un écrit
-aux termes duquel tout le monde devait leur obéir et les aider, sous
-peine de mort. Or, comme, près de Tours, saint Julien et saint Jules
-étaient occupés à construire une église dans un lieu nommé Joué, et se
-faisaient aider par tous les passants, une compagnie d’hommes, qui
-avaient à passer par là en voiture, se dirent: «Quelle excuse
-pourrions-nous trouver pour passer librement, sans devoir nous arrêter
-et travailler à construire l’église?» Et ils se dirent: «Que l’un de
-nous se couche sur le dos, au fond de la voiture; nous le couvrirons
-d’un drap et nous dirons que nous conduisons un mort: sur quoi on nous
-laissera passer librement.» L’un de ces hommes s’étendit donc dans la
-voiture, et ses compagnons lui dirent: «Ne parle pas, ferme les yeux, et
-fais semblant d’être mort jusqu’à ce que nous ayons dépassé l’église que
-l’on construit!» Et lorsque la voiture arriva à l’endroit où Julien et
-Jules construisaient l’église, les deux saints dirent aux voyageurs:
-«Chers enfants, daignez-vous arrêter un moment, pour nous donner un coup
-de main dans notre travail!» Les voyageurs répondirent: «Nous ne pouvons
-nous arrêter, car nous conduisons un mort, dans notre voiture!» Et saint
-Julien leur dit: «Mes enfants, pourquoi mentez-vous?» Et eux: «Seigneur,
-nous ne mentons pas: c’est la vérité que nous vous disons!» Et saint
-Julien leur dit: «Qu’il en soit donc comme vous le dites!» Et les
-voyageurs, piquant leurs bœufs, s’éloignèrent; et quand ils furent
-arrivés à quelque distance, ils se mirent à appeler leur compagnon, en
-lui disant: «Lève-toi maintenant, et, aide-nous à stimuler le bœuf, car
-nous n’avançons pas!» Et comme l’homme ne bougeait pas, ils se mirent à
-le secouer, en disant: «Rêves-tu? Allons, lève-toi!» Et, comme il ne
-répondait toujours pas, ils le découvrirent; et ils virent qu’il était
-mort. Personne, depuis ce moment, n’osa plus mentir aux serviteurs de
-Dieu.
-
-IV. Il y eut encore un autre saint Julien. Celui-là, qui était de
-famille noble, se trouvait un jour à la chasse, dans sa jeunesse, et
-poursuivait un cerf, lorsque soudain le cerf, sur un signe de Dieu, se
-retourna vers lui et lui dit: «Comment oses-tu me poursuivre, toi qui es
-destiné à être l’assassin de ton père et de ta mère?» Et le jeune homme,
-à ces paroles, fut si épouvanté, que, pour empêcher la prédiction du
-cerf de se réaliser, il s’éloigna secrètement, traversa d’immenses
-régions, et parvint enfin dans un royaume où il entra au service du roi.
-Il se conduisit avec tant d’éclat dans la guerre et dans la paix que le
-roi le créa chevalier, et lui donna pour femme la veuve d’un très riche
-seigneur. Cependant, les parents de Julien, désolés de sa disparition,
-erraient à travers le monde, en quête de leur fils, jusqu’à ce qu’ils
-arrivèrent, un jour, au château qui était maintenant la demeure de
-Julien. Mais celui-ci, par hasard, n’était pas au château, et ce fut sa
-femme qui reçut les deux voyageurs. Et quand ils lui eurent raconté
-toute leur histoire, elle comprit qu’ils étaient les parents de son
-mari: car celui-ci, sans doute, lui avait souvent parlé d’eux. Aussi
-leur fit-elle l’accueil le plus tendre, par amour pour son mari; et elle
-les fit coucher dans son propre lit. Le lendemain matin, pendant qu’elle
-était à l’église, voici que Julien rentra. Il s’approcha du lit pour
-réveiller sa femme; et, voyant deux personnes qui dormaient sous les
-draps, il crut que c’était sa femme avec un amant. Sans rien dire, il
-tira son épée et tua les deux dormeurs. Puis, sortant de la maison, il
-rencontra sa femme qui revenait de l’église, et il lui demanda,
-stupéfait, qui étaient les deux personnes qui dormaient dans son lit. Et
-sa femme lui répondit: «Ce sont tes parents, qui longtemps t’ont
-cherché! Je les ai fait coucher dans notre lit.» Ce qu’entendant, Julien
-pensa mourir de chagrin. Il fondit en larmes, et dit: «Que vais-je
-devenir, misérable que je suis? Ce sont mes chers parents que j’ai tués!
-J’ai accompli la prédiction du cerf, pour avoir essayé d’y échapper!
-Adieu donc, ma douce petite sœur, car je n’aurai plus de repos jusqu’à
-ce que je sache que Dieu a agréé mon repentir!» Mais elle: «Ne crois
-pas, mon frère bien-aimé, que je te laisse partir sans moi! De même que
-j’ai participé à ta joie, je participerai à tes douleurs!» Ainsi,
-s’enfuyant ensemble, ils allèrent demeurer au bord d’un grand fleuve
-dont la traversée était pleine de périls; et là, tout en faisant
-pénitence, ils transportaient d’une rive à l’autre ceux qui voulaient
-traverser le fleuve. Et ils les recueillaient dans un hôpital qu’ils
-avaient construit. Et, longtemps après, par une nuit glaciale, Julien,
-qui s’était couché accablé de fatigue, entendit la voix plaintive d’un
-étranger qui lui demandait de lui faire traverser le fleuve. Aussitôt,
-se levant, il courut vers l’étranger, à demi mort de froid; et il
-l’emporta dans sa maison, et alluma un grand feu pour le réchauffer.
-Puis, le voyant toujours glacé, il le porta dans son lit et le couvrit
-avec soin. Or voici que cet étranger, qui était rongé de lèpre et
-répugnant à voir, se transforma en un ange éclatant de lumière. Et tout
-en s’élevant dans les airs il dit à son hôte: «Julien, le Seigneur m’a
-envoyé vers toi pour t’apprendre que ton repentir a été agréé, et que ta
-femme et toi pourrez bientôt vous reposer en Dieu.» Et l’ange disparut,
-et, peu de temps après, Julien et sa femme s’endormirent dans le
-Seigneur, pleins d’aumônes et de bonnes œuvres.
-
-V. Et il y eut encore un autre Julien, qui, celui-là, ne fût pas un
-saint, mais un monstre abominable: c’est, à savoir, Julien l’Apostat. Ce
-Julien fut d’abord moine, et feignit une grande piété. Mais voici ce que
-raconte de lui maître Jean Beleth, dans sa _Somme de l’Office de
-l’Eglise_. Certaine femme avait trois pots pleins d’or, et, pour cacher
-l’or, elle l’avait recouvert de cendres; et elle avait remis les pots à
-la garde de Julien, qu’elle tenait pour le plus saint moine du couvent.
-Mais Julien, dès qu’il eut les pots, regarda ce qu’ils contenaient, et
-il prit tout l’or qui s’y trouvait, mit des cendres à sa place, et
-s’enfuit à Rome avec cet or volé. Et il fit si bien que, grâce à cet or,
-il devint consul, et fut ensuite élevé à l’empire.
-
-Il avait été instruit dès l’enfance dans l’art de la magie, et y avait
-pris beaucoup de goût. Un jour (à ce que raconte l’_Histoire
-tripartite_), encore enfant, il invoqua les démons en l’absence de son
-maître; et aussitôt apparut devant lui une nombreuse troupe de démons,
-sous la forme de nègres d’Ethiopie. Alors Julien, effrayé, se hâta de
-faire le signe de la croix; et aussitôt les démons disparurent. Et le
-maître de Julien lui dit, au récit de cette aventure: «C’est que les
-démons ne haïssent et ne craignent rien autant que le signe de la
-croix!» Aussi, lorsque Julien fut élevé à l’empire, se rappelant cette
-aventure, et désirant recourir à l’art de la magie, il renia sa foi,
-détruisit partout le signe de la croix, et persécuta les chrétiens de
-toutes ses forces, afin de se faire mieux obéir des démons.
-
-On lit dans les _Vies des Pères_ que Julien, ayant envahi la Perse,
-envoya un démon en occident pour savoir ce qui s’y passait; mais le
-démon dut rester immobile pendant dix jours devant la cellule d’un
-moine, et revint vers Julien sans avoir pu continuer sa route. Et il dit
-à l’empereur: «J’ai attendu pendant dix jours que ce maudit moine
-s’interrompît de prier, car, sa prière m’empêchait de passer; mais, le
-dixième jour, comme il ne s’interrompait toujours pas, j’ai dû
-rebrousser chemin et revenir ici.» Alors Julien, furieux, dit qu’en
-arrivant au désert il tirerait vengeance de ce moine.
-
-Les démons lui avaient promis qu’il vaincrait les Perses. Son sophiste
-dit un jour à un chrétien: «Que penses-tu que fasse, à cette heure, le
-fils du charpentier?» Et le chrétien répondit: «Il prépare le cercueil
-de Julien.» Et lorsque Julien arriva à Césarée de Cappadoce (ainsi que
-le raconte l’histoire de saint Basile, et que l’atteste Fulbert, évêque
-de Chartres), saint Basile vint au-devant de lui et lui fit présent de
-quatre pains d’orge. Et Julien, furieux, refusa de les prendre, et, en
-échange, fit porter à saint Basile une botte de foin, en disant: «Reçois
-l’équivalent de ce que tu m’as donné!» Et saint Basile répondit: «Nous
-t’avons donné, nous, ce que nous mangions nous-mêmes; et toi, tu nous as
-donné ce que tu fais manger à tes bêtes!» Et Julien irrité, répondit:
-«Quand j’aurai soumis les Perses, je détruirai votre ville et y ferai
-promener la charrue, et elle méritera plus de s’appeler «frumentifère»
-qu’«hominifère.»
-
-La nuit suivante, saint Basile vit en rêve une multitude d’anges réunis
-dans l’église de Notre-Dame. Et au milieu d’eux trônait une femme, qui
-leur disait: «Faites-moi venir tout de suite le vaillant Mercure, afin
-qu’il tue l’apostat Julien, qui, dans sa superbe, blasphème contre mon
-Fils et moi!» Ce Mercure était un soldat chrétien que Julien avait mis à
-mort en punition de sa foi, et qui se trouvait enterré avec ses armes
-dans l’église Notre-Dame. Et aussitôt saint Mercure apparut devant
-l’auguste assemblée, et, sur l’ordre de la Vierge, se prépara au combat.
-Frappé de ce rêve, saint Basile, dès qu’il fut levé, fit ouvrir le
-tombeau de saint Mercure, et vit que le saint ni ses armes n’y étaient
-plus. Il interrogea le gardien de l’église, mais celui-ci lui jura que,
-la veille encore, il avait vu les armes du saint à leur place
-accoutumée. Et quand saint Basile se fit de nouveau ouvrir le tombeau,
-le matin suivant, le corps du saint s’y trouvait réinstallé avec ses
-armes; et sa lance était rouge de sang. Et bientôt quelqu’un, qui
-revenait de l’armée, raconta qu’un chevalier inconnu était venu attaquer
-Julien au milieu de ses gardes, l’avait transpercé de sa lance, et
-s’était éloigné si vite qu’on n’avait pu le rejoindre.
-
-Et l’infâme Julien, avant de mourir, prit dans sa main des gouttes de
-son sang et les lança en l’air, disant: «Tu as vaincu, Galiléen!» Après
-quoi il rendit son âme misérable; et son corps, abandonné des siens,
-resta sans sépulture; et les Perses lui arrachèrent la peau, que leur
-roi fit tendre sur le trône où il s’asseyait.
-
-
-
-
-XXIX
-
-LA SEPTUAGÉSIME
-
-
-La septuagésime désigne le temps de la déchéance, la sexagésime celui de
-l’abandon, la quinquagésime celui de la rémission, et la quadragésime
-celui de la pénitence spirituelle.
-
-La septuagésime a été instituée pour trois motifs: 1º comme un rachat;
-2º comme un signe; 3º comme une représentation.
-
-1º Les saints Pères avaient décidé que, pour vénérer le jour de
-l’Ascension, une fête solennelle aurait lieu tous les cinq jours, où
-l’on serait dispensé du jeûne; mais comme les fêtes des saints sont
-ensuite survenues, on a dû renoncer à célébrer cette fête tous les cinq
-jours. Et c’est pour racheter (ou pour compenser) ces fêtes, que les
-Pères nous ont imposé une semaine d’abstinence, qu’ils ont appelée la
-septuagésime.
-
-2º La septuagésime est également un signe: elle signifie la déchéance,
-l’exil, et la tribulation du genre humain, depuis Adam jusqu’à la fin du
-monde. Ces sept jours signifient les sept milliers d’années que dure le
-monde: car, six mille ans se sont écoulés depuis Adam jusqu’à
-l’ascension du Christ; et tout le temps qui s’écoule depuis l’ascension
-jusqu’à la fin du monde constitue un septième millénaire, dont Dieu seul
-connaît le terme.
-
-3º Enfin la septuagésime représente les soixante-dix ans que dura pour
-Israël la captivité de Babylone, qui, à son tour, représentent le temps
-de notre pérégrination terrestre. Dans ce temps d’exil, l’Eglise,
-accablée de tribulations, et presque désespérée, chante: _Circumdederunt
-me gemitus morbis_, etc. Mais, pour l’empêcher de désespérer tout à
-fait, l’épître et l’évangile de la septuagésime lui proposent un triple
-remède et une triple récompense. Le remède consiste à travailler dans la
-vigne de l’âme, puis à courir dans le stade de la vie présente, enfin à
-lutter dans l’arène contre les tentations du diable. Et les trois
-récompenses sont: le denier accordé au bon vigneron, les
-applaudissements au coureur, la couronne au combattant.
-
-
-
-
-XXX
-
-LA SEXAGÉSIME
-
-
-La sexagésime a été instituée comme remplacement, comme signe, et comme
-représentation.
-
-1º Le pape Melchiade et saint Sylvestre ont décidé que, tous les
-samedis, les fidèles pourraient manger deux fois, de façon à ne pas
-s’affaiblir par un jeûne trop prolongé. Mais, pour remplacer ces
-samedis, ils ont ajouté une semaine au carême, et l’ont appelée la
-sexagésime.
-
-2º La sexagésime signifie le temps de veuvage de l’Eglise, et sa
-tristesse en l’absence de son époux; car on accordait aux veuves la
-soixantième partie (_sexagesima_) des récoltes. Mais, pour se consoler
-de cette absence de l’époux, deux ailes sont données à l’Eglise, à
-savoir l’exercice des six œuvres de miséricorde, et l’accomplissement du
-Décalogue. Et en effet «sexagésime» signifie dix fois six: dix, c’est le
-Décalogue; six, ce sont les œuvres de miséricorde.
-
-3º Enfin, la sexagésime représente le mystère de notre rédemption, ou
-plutôt les six mystères, qui sont: l’Incarnation, la Nativité, la
-Passion, la Descente aux Enfers, la Résurrection et l’Ascension.
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-
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-
-XXXI
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-LA QUINQUAGÉSIME
-
-
-La quinquagésime a été instituée comme complément, comme signe, et comme
-représentation.
-
-1º Nous devrions jeûner pendant quarante jours, à la ressemblance du
-Christ, et en réalité nous ne jeûnons que pendant trente-six jours, car
-les dimanches sont libres de jeûnes. Et les dimanches sont libres de
-jeûnes tant à cause de la joie de la résurrection qu’à cause de
-l’exemple du Christ, qui, le jour de sa résurrection, a mangé deux fois,
-à savoir avec les disciples d’Emmaüs, et avec ses disciples réunis à
-Jérusalem, quand il est entré chez eux toutes portes fermées. En
-compensation de ces quatre jours, perdus pour le jeûne, l’Eglise a
-institué les quatre derniers jours de la quinquagésime, puis le clergé,
-voulant donner au peuple l’exemple de la sainteté, a résolu de jeûner
-encore pendant les deux jours précédant ceux-là; et ainsi s’est trouvée
-constituée une semaine entière de jeûne, que le pape Telesphore a
-sanctionnée, comme le dit saint Ambroise, sous le nom de quinquagésime.
-
-2º La quinquagésime signifie le temps de la rémission des péchés; car,
-tous les cinquante ans, avait lieu une année de jubilé, où les dettes
-étaient remises, où les esclaves étaient libérés, et où tous rentraient
-en possession de leurs biens.
-
-3º Enfin la quinquagésime représente l’état de béatitude. Car, tous les
-cinquante ans, les esclaves étaient libérés; cinquante jours après
-l’immolation de l’agneau, la loi fut donnée; et c’est cinquante jours
-après Pâques qu’est descendu l’Esprit-Saint.
-
-L’épître et l’évangile de la quinquagésime nous enseignent que trois
-choses sont nécessaires, pour que l’œuvre de la pénitence soit parfaite:
-1º la charité, qui nous est recommandée par l’épître; 2º le souvenir de
-la passion du Seigneur, et, 3º la foi, qui nous sont recommandés dans
-l’évangile, par le récit du miracle de l’aveugle guéri.
-
-
-
-
-XXXII
-
-LA QUADRAGÉSIME
-
-
-Le jeûne de la quadragésime s’explique par trois raisons: 1º l’évangile
-de saint Matthieu indique quarante générations du Christ; 2º le Christ
-est resté quarante jours avec ses disciples après sa résurrection; 3º le
-monde se divise en quatre parties, l’année en quatre saisons, l’univers
-en quatre éléments, la nature humaine en quatre tempéraments, la loi
-nouvelle en quatre évangiles. Et comme nous avons transgressé cette loi,
-et aussi l’ancienne, qui consistait en dix commandements, il convient
-que nous jeûnions pendant quatre fois dix fois, c’est-à-dire quarante
-jours.
-
-
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-XXXIII
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-LE JEÛNE DES QUATRE-TEMPS
-
-
-Le jeûne des Quatre-Temps a été institué par le pape Calixte. Il
-consiste à jeûner quatre fois par an, suivant les quatre saisons. Ce
-jeûne se justifie par quatre arguments:
-
-1º Le printemps étant une saison humide, nous jeûnons au printemps pour
-tempérer en nous les humeurs pernicieuses, c’est-à-dire la luxure. L’été
-étant une saison chaude et sèche, nous jeûnons pour châtier en nous la
-sécheresse de l’avarice. L’automne étant une saison également sèche,
-mais froide, nous jeûnons pour châtier la sécheresse froide de
-l’orgueil. Enfin l’hiver étant une saison froide et humide, nous jeûnons
-pour châtier le froid de l’infidélité et de la malice.
-
-2º Le jeûne des Quatre-Temps a pour objet de nous rappeler le jeûne des
-Juifs, qui jeûnaient quatre fois par an, avant la Pâque, avant la
-Pentecôte, avant la fête des Tabernacles et avant la dédication de
-décembre.
-
-3º L’homme étant formé de quatre éléments, quant au corps, et de trois
-facultés, quant à l’âme, nous devons jeûner quatre fois par an, pendant
-trois jours chaque fois.
-
-4º Le printemps se rapporte à l’enfance, l’été à l’adolescence,
-l’automne à l’âge viril, l’hiver à la vieillesse. Nous devons donc
-jeûner au printemps pour être innocents comme des enfants; en été, pour
-être forts comme des adolescents, en automne, pour être mûrs par la
-justice, comme le veut l’âge viril; en hiver pour acquérir la sagesse et
-la probité des vieillards. Ou, plutôt encore, nous devons jeûner en
-hiver pour expier les fautes commises par nous pendant les saisons
-précédentes.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-SAINT JEAN CHRYSOSTOME, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(27 janvier)
-
-
-Jean, surnommé Chrysostome, naquit à Antioche, de Second et d’Anture,
-nobles tous deux. Sa vie, sa généalogie, son caractère, et les
-persécutions qu’il eut à subir, se trouvent racontés tout au long dans
-l’_Histoire tripartite_.
-
-Après avoir étudié la philosophie, il l’abandonna pour s’occuper
-uniquement des choses divines. Ordonné prêtre, il eut un zèle de
-chasteté qui le fit accuser de sévérité excessive. Plus fervent que
-doux, exécutant toujours sans scrupule ce que lui ordonnait sa
-conscience, il passait pour arrogant aux yeux de ceux qui ne le
-connaissaient point. Mais personne ne l’égalait pour enseigner, pour
-expliquer, comme aussi pour corriger les mœurs. Ayant été fait évêque,
-sous le règne des empereurs Honorius et Arcade, et pendant que Damase
-occupait le siège de saint Pierre, il voulut aussitôt réformer la vie de
-son clergé, et s’attira ainsi la haine de tous. On le traitait
-d’insensé, on le diffamait partout; et comme jamais il n’invitait
-personne à sa table, ni n’acceptait aucune invitation, on faisait courir
-le bruit que cela provenait de ce qu’il avait une façon dégoûtante de
-manger; tandis que, en réalité, il n’agissait ainsi que par abstinence,
-et parce que le moindre excès de nourriture lui donnait des maux de
-tête. D’ailleurs le peuple l’aimait beaucoup, à cause de ses sermons, et
-ne tenait nul compte des calomnies répandues contre lui. Mais la haine
-dont il était l’objet grandit encore lorsqu’on le vit s’attaquer
-courageusement aux plus gros personnages. Et il y eut une chose, en
-particulier, qui produisit une émotion générale. Le consul Eutrope,
-favori de l’empereur, voulant soumettre à sa juridiction ceux qui se
-réfugiaient dans les églises, obtint de l’empereur une loi annulant le
-droit d’asile, et permettant d’extraire des églises ceux qui s’y étaient
-réfugiés. Or, peu de temps après, Eutrope lui-même, ayant offensé
-l’empereur, se réfugia dans l’église de Jean Chrysostome et se cacha
-sous l’autel. Alors l’évêque, venant à lui, lui adressa une homélie
-pleine des plus durs reproches; après quoi il le laissa prendre par
-l’empereur, qui lui fit couper la tête. Et bien des gens s’indignèrent
-de ce que, en présence du malheur de son ennemi, l’évêque n’eût eu pour
-lui aucune pitié. Il était d’ailleurs sans pitié dans toutes ses
-invectives contre les méchants; et par là s’explique qu’il ait soulevé
-tant de haines. L’évêque d’Alexandrie, Théophile, notamment, s’efforçait
-de déposséder Jean de son siège épiscopal, pour mettre à sa place un
-prêtre nommé Isidore. Mais le peuple continuait à défendre Jean, et à se
-repaître de son enseignement.
-
-Et Jean, non content de gouverner avec vigueur le diocèse de
-Constantinople, s’occupait aussi de maintenir le bon ordre dans les
-provinces voisines, par de sages lois qu’il obtenait de l’empereur.
-Quand il apprit qu’en Phénicie on sacrifiait encore aux idoles, il y
-envoya des prêtres et des moines et y fit détruire tous les temples.
-
-En ce temps-là, un Celte nommé Gaïmas, barbare d’humeur tyrannique, et
-dépravé par l’hérésie arienne, fut créé tribun des soldats. Il demanda à
-l’empereur qu’une église fût concédée aux ariens dans Constantinople. Et
-l’empereur, désirant le satisfaire, pria Jean de se déposséder pour lui
-d’une de ses églises. Mais Jean lui répondit, enflammé d’un saint zèle:
-«Empereur, garde-toi de consentir à cela, et de livrer aux chiens un
-lieu sacré! Et ne crains pas ce barbare; mais plutôt laisse-moi
-m’entretenir avec lui, et écoute, en secret, ce que nous dirons! Je me
-charge de réfréner sa langue de telle sorte qu’il n’ose plus renouveler
-sa demande!» L’empereur les convoqua donc tous deux pour le lendemain.
-Et comme Gaïmas réclamait pour lui une église, Jean lui dit: «Toutes les
-églises te sont ouvertes, et nul ne te défend d’y prier.» Et Gaïmas: «Je
-suis d’une autre secte, et j’ai bien le droit d’exiger une église pour
-mon culte, après tous les services que j’ai rendus à la république!» Et
-Jean: «Tu as déjà reçu bien des récompenses, et au delà de ton mérite!
-Tu as été créé tribun des soldats, tu as revêtu la toge consulaire:
-songe seulement à ce que tu étais autrefois et à ce qu’a fait de toi la
-faveur de ton maître! Et, te rappelant tout cela, garde-toi d’être
-ingrat pour ton bienfaiteur!» Ainsi il lui ferma la bouche, et le
-contraignit au silence. Mais Gaïmas, voyant qu’il ne pouvait rien contre
-lui ouvertement, ordonna à une troupe de barbares de mettre le feu, le
-nuit, à son palais. Et l’on sut alors avec quelle assistance saint Jean
-gardait la ville. Car la troupe des barbares vit s’avancer contre elle
-une troupe d’anges en armes, qui, aussitôt, les mirent en fuite. Ces
-barbares vinrent rapporter la chose à Gaïmas, qui en fut très étonné, se
-demandant quels pouvaient être ces soldats qu’il ne connaissait pas. La
-nuit suivante, le même miracle se reproduisit. Et, la nuit qui suivit
-celle-là, Gaïmas lui-même, s’étant mis à la tête de ses hommes, se
-trouva repoussé par une cohorte invincible, qu’il se figura être formée
-de soldats recrutés en secret par l’évêque, et tenus cachés par lui au
-fond de son palais. Sortant alors de Constantinople, il se rendit en
-Thrace, y réunit une grande armée de barbares, et s’apprêta à dévaster
-tout le pays. L’empereur, effrayé, chargea l’évêque Jean de se rendre
-auprès de lui en ambassadeur; et Jean se mit courageusement en route,
-oubliant son inimitié. Or Gaïmas, ayant reconnu ses torts et le bon
-droit de l’évêque, vint au-devant de lui, lui baisa la main, et ordonna
-à ses fils d’embrasser ses genoux.
-
-Vers le même temps surgit, dans l’église, la question de savoir si Dieu
-avait un corps; et de cette question naquirent des luttes sans fin. La
-majorité des moines, dans leur simplicité, se laissèrent séduire par
-ceux qui soutenaient que Dieu avait un corps. Et comme, au contraire,
-l’évêque d’Alexandrie, Théophile, connaissant la vérité, avait
-solennellement condamné ceux qui prêtaient à Dieu une forme humaine, les
-moines d’Egypte, sortis de leurs cellules, vinrent à Alexandrie pour
-exciter le peuple à la révolte contre l’évêque. Celui-ci, effrayé, leur
-dit: «Vous m’apparaissez comme la face même de Dieu!» Et eux: «Puisque
-tu reconnais que Dieu a une face comme nous, aie soin de prononcer
-l’anathème contre les livres d’Origène, qui contredisent notre opinion!
-Que si tu ne le fais pas, nous te tiendrons pour rebelle aux empereurs
-et à Dieu, et nous te traiterons en conséquence!» Et lui: «Epargnez-moi,
-car je suis prêt à faire ce qui vous plaira!» Et ainsi il détourna la
-colère des moines. Mais on entend bien que ce sont seulement les simples
-d’esprit, parmi les moines, qui se laissèrent séduire par une erreur
-aussi puérile.
-
-Tandis que cela se passait en Egypte, Jean, à Constantinople, maintenait
-la pure doctrine, à l’admiration de tous. Mais les ariens, dont le
-nombre avait grandi, et qui possédaient une église en dehors de la
-ville, poussaient l’audace jusqu’à pénétrer, le dimanche, dans l’église
-même de Jean, en chantant leurs hymnes et antiennes, ou bien encore en
-disant, par dérision à l’adresse des orthodoxes: «Voilà donc les
-insensés qui prétendent que trois ne font qu’un!» Alors Jean, craignant
-que les simples ne se laissassent entraîner à l’hérésie, ordonna aux
-fidèles de se réunir la nuit dans les églises, pour entendre des
-prédications et chanter des hymnes. Et il organisa aussi des
-processions, où l’on portait des croix d’argent avec des flambeaux
-d’argent. Sur quoi les ariens, furieux, poussèrent leur audace jusqu’au
-meurtre. Une nuit, l’eunuque Brison, qui assistait Jean dans ses offices
-de nuit, fut frappé d’une pierre à l’aine; et un certain nombre d’hommes
-des deux partis furent mis à mort. De telle sorte que l’empereur, pour
-arrêter le scandale, interdit formellement aux ariens de chanter leurs
-hymnes en public.
-
-Vers le même temps l’évêque Sévérien, favori de l’empereur et de
-l’impératrice, vint à Constantinople, et fut affectueusement accueilli
-par Jean, qui, lorsqu’il partit pour l’Asie, lui laissa la garde de son
-église. Mais Sévérien, au lieu de s’acquitter loyalement de cette
-mission, travailla à détourner sur lui-même la faveur que le peuple
-accordait à Jean. Et comme le prêtre Sérapion avait averti Jean de ce
-qui se passait, Sévérien, furieux, s’écria: «Si ce Sérapion ne meurt
-pas, je veux que le Christ n’ait pas été incarné!» Ce qu’apprenant,
-Jean, à son retour, le chassa de la ville comme blasphémateur. La chose
-déplut fort à l’impératrice, qui, rappelant Sévérien, demanda à Jean de
-se réconcilier avec lui. Mais Jean s’y refusa; et l’impératrice, pour le
-fléchir, dut mettre sur ses genoux son fils Théodose.
-
-Vers le même temps, Théophile, l’évêque d’Alexandrie, chassa injustement
-un saint homme nommé Dioscore, et cet Isidore qu’autrefois il avait
-soutenu. Tous deux vinrent alors à Constantinople pour se plaindre de
-lui; mais Jean, tout en les honorant fort, ne voulut point prendre parti
-pour eux avant de mieux connaître la cause. Cependant, on rapporta
-faussement à Théophile que Jean avait pris parti pour eux; et Théophile,
-furieux, n’en travailla que plus ardemment à le déposséder de son siège
-épiscopal. Cachant sa véritable intention, il écrivit aux divers évêques
-pour leur dire qu’il condamnait les livres d’Origène. Il circonvint
-aussi le saint et glorieux évêque de Chypre, Epiphane, qui, ayant réuni
-son clergé, lui interdit la lecture d’Origène, et écrivit à Jean pour
-lui demander de suivre son exemple. Mais Jean, sans s’émouvoir de toutes
-les intrigues organisées contre lui, continuait à développer la pure
-doctrine de l’Eglise.
-
-Enfin Théophile laissa voir ouvertement sa haine, et révéla son désir de
-déposséder Jean de son siège. Il eut aussitôt pour le seconder bon
-nombre de prêtres et de fonctionnaires impériaux, qui ne cherchaient
-qu’une occasion de se débarrasser de l’évêque.
-
-Peu de temps après, Epiphane vint à Constantinople, pour faire condamner
-les écrits d’Origène. Par égard pour son ami Théophile, il déclina
-l’invitation de Jean. Et tel était le respect qu’on avait pour lui que,
-sur sa demande, bien des gens souscrivirent à la condamnation d’Origène.
-D’autres, au contraire, s’y refusèrent, et parmi eux Théotine, évêque de
-Sicée, homme célèbre par la droiture de sa vie. Jean, cependant,
-supporta sans se fâcher qu’Epiphane intervînt dans les affaires de son
-église, en dehors de toute règle. Il demandait seulement à Epiphane de
-prendre rang parmi ses évêques. Mais Epiphane répondit qu’il n’en ferait
-rien aussi longtemps que Jean n’aurait pas chassé Dioscore et souscrit à
-la condamnation des livres d’Origène. Et bientôt Epiphane, devant la
-résistance de Jean, commença à attaquer celui-ci comme un défenseur des
-hérétiques. Jean lui écrivit alors: «Tu as fait bien des choses contre
-les règles, Epiphane! Tu as ordonné des prêtres dans mon église, tu y as
-célébré les offices saints, de ta propre autorité, tu as refusé de
-répondre à mes invitations. Que si le peuple se soulève contre toi, la
-responsabilité en sera toute à toi seul!» Au reçu de cette lettre,
-Epiphane quitta Constantinople. Mais, avant de partir, il écrivit à
-Jean: «J’espère que tu ne mourras pas évêque!» A quoi Jean répondit:
-«J’espère que tu ne rentreras pas vivant dans ta patrie!» Et les deux
-prophéties se réalisèrent: car Epiphane mourut en chemin, et Jean,
-dépossédé de son épiscopat, finit sa vie en exil.
-
-Cet Epiphane, dont les reliques eurent, plus tard, le privilège de
-chasser les démons, était un homme d’une générosité merveilleuse. Un
-jour, comme il avait dépensé en aumônes tout le trésor de son église, un
-inconnu vint tout à coup lui apporter un sac plein d’or, après quoi il
-disparut, et jamais on ne sut d’où il était venu. Une autre fois, des
-méchants, voulant tromper Epiphane pour en obtenir de l’argent,
-imaginèrent la ruse que voici: l’un d’eux s’étendit à terre,
-contrefaisant le mort, tandis que l’autre, debout près de lui, feignait
-de se lamenter, et gémissait qu’il n’avait pas d’argent pour ensevelir
-son ami. Survient Epiphane, qui prie pour le repos de l’âme du mort,
-pourvoit à sa sépulture, console le survivant, et s’en va. Aussitôt
-l’homme de secouer son compagnon, en lui disant: «Lève-toi, nous allons
-pouvoir nous régaler!» Mais en vain il le secouait, car le malheureux
-était mort. L’imposteur, désolé, courut avouer sa faute à Epiphane, en
-le suppliant de ressusciter son compagnon. Et Epiphane le consola de son
-mieux, mais ne voulut point ressusciter le mort, afin que l’accident
-servît d’exemple à ceux qui seraient tentés de tromper les ministres de
-Dieu.
-
-Or, quand Epiphane eut quitté Constantinople, on rapporta à Jean que
-l’impératrice Eudoxie avait excité contre lui ce vénérable évêque.
-Aussitôt Jean, avec son zèle accoutumé, fit, en présence de tous, un
-sermon où il parlait de toutes les femmes en des termes très violents.
-Et l’on fut unanime à considérer ce sermon comme dirigé contre
-l’impératrice. Ce qu’apprenant, celle-ci se plaignit à l’empereur, et
-réclama vengeance. Poussé par elle, l’empereur ordonna la convocation du
-synode réclamé par Théophile, et auquel Jean s’était toujours opposé.
-
-Aussitôt Théophile convoqua tous les évêques ennemis de Jean; et
-ceux-ci, réunis à Constantinople, ne s’occupaient plus des livres
-d’Origène mais se posaient ouvertement en adversaires de Jean. Ils
-sommèrent celui-ci de comparaître devant eux. Mais Jean, malgré quatre
-appels, refusa de se livrer à des ennemis, et réclama la convocation
-d’un synode universel. Sur quoi les évêques le condamnèrent, sans avoir
-rien trouvé à lui reprocher, sinon son refus de se rendre à leur
-citation. En conséquence, l’empereur ordonna qu’il fût au plus vite
-envoyé en exil; mais le peuple, indigné, se souleva en sa faveur et
-refusa de le laisser sortir de l’église, demandant que sa condamnation
-fût portée devant un concile général. Alors Jean, pour éviter que la
-sédition ne s’étendît, quitta l’église à l’insu du peuple et partit pour
-l’exil. Mais le peuple, dès qu’il l’apprit, se souleva plus encore; et
-bon nombre de ses anciens ennemis se convertirent à sa cause,
-reconnaissant qu’on l’avait calomnié.
-
-Cependant Sévérien, dont nous avons parlé plus haut, diffamait Jean
-jusque dans son église. Il disait que, si même Jean n’avait pas commis
-d’autre faute, son orgueil aurait suffi à justifier sa condamnation. Et
-cet impudent propos accrut à tel point la fureur du peuple contre les
-évêques et l’empereur lui-même, qu’Eudoxie dut prier son mari de faire
-revenir d’exil celui qu’elle avait contribué à chasser: sans compter
-que, un grand tremblement de terre ayant ravagé la ville, le peuple
-avait été d’accord pour voir là un châtiment de l’injuste expulsion de
-Jean.
-
-On envoya donc à celui-ci des ambassadeurs pour le prier de revenir au
-plus vite. A trois reprises il s’y refusa; mais, la troisième fois, il
-fut ramené de force à Constantinople, où tout le peuple vint au-devant
-de lui avec des cierges et des lampes. Et comme il se refusait à
-s’asseoir sur son siège épiscopal aussi longtemps que le synode n’aurait
-pas retiré la sentence portée contre lui, c’est encore de force que le
-peuple le réinstalla sur son siège et l’amena à prêcher de nouveau.
-Aussitôt Théophile s’enfuit de Constantinople. Lorsqu’il arriva à
-Hierapolis, l’évêque de cette ville venait de mourir, et sa succession
-avait été offerte à un saint moine appelé Lamon. Celui-ci ne voulait à
-aucun prix accepter une telle offre. Et comme Théophile insistait pour
-qu’il l’acceptât, il feignit enfin de consentir, en disant: «Demain, ce
-qui plaît à Dieu s’accomplira!» Le lendemain, comme on l’engageait de
-nouveau à accepter l’épiscopat, il dit: «Adressons d’abord une prière au
-Seigneur!» Et, quand il eut achevé sa prière, on s’aperçut que sa vie
-s’était achevée du même coup.
-
-Jean, cependant, persistait vigoureusement dans sa doctrine. On venait
-alors d’élever, sur une place, en face de l’église de Sainte-Sophie, une
-statue d’argent de l’impératrice Eudoxie: et des jeux publics y avaient
-lieu en son honneur. Jean en fut indigné, voyant là un outrage à son
-église. Il s’arma donc la langue de nouveau, avec son intrépidité
-ordinaire: et au lieu de supplier l’empereur de faire cesser le
-scandale, il employa toute son éloquence à protester contre celui-ci. Ce
-dont l’impératrice s’offensa profondément; et de nouveau elle mit tout
-en œuvre pour faire condamner Jean par un synode d’évêques. C’est alors
-que Jean, dans son église, prononça contre elle l’homélie fameuse qui
-commençait ainsi: «Une fois de plus Hérodiade délire, une fois de plus
-elle rêve de voir la tête de Jean déposée sur un plat!» Et la fureur
-d’Eudoxie redoubla encore.
-
-Mais, comme un de ses serviteurs voulait tuer Jean, le peuple s’empara
-de lui; et on l’aurait mis à mort si le préfet n’avait eu la précaution
-de le faire disparaître. Quelques jours après, le domestique d’un prêtre
-se jeta sur Jean et voulut le tuer. Retenu par des fidèles, il frappa
-trois d’entre eux, et, la foule étant accourue, il commit encore
-d’autres meurtres. Mais le peuple continuait à tenir Jean sous sa garde,
-entourant sa maison, nuit et jour, pour empêcher qu’on ne l’attaquât.
-
-Sur le conseil d’Eudoxie, un nouveau synode d’évêques se réunit à
-Constantinople, avec la mission de condamner Jean; et, la veille de
-Noël, l’empereur défendit à Jean de donner la communion avant de s’être
-justifié des accusations portées contre lui. Les évêques, de leur côté,
-le condamnèrent une deuxième fois, lui reprochant, à présent, d’avoir
-siégé sur son trône épiscopal après sa déposition. Et, aux approches de
-Pâques, l’empereur manda à Jean défense d’entrer désormais dans son
-église, puisque deux synodes l’avaient condamné. Sur son ordre, Jean fut
-chassé de Constantinople et relégué dans une petite ville, à la
-frontière de l’empire, dans le voisinage immédiat de cruels barbares.
-Mais Dieu, dans sa clémence, ne permit point que son fidèle athlète
-demeurât longtemps en cette situation. Comme Jean, fatigué d’un long
-voyage, souffrait cruellement de ses maux de tête, exposé à l’ardeur
-insupportable du soleil, son âme s’envola de son corps, à Cumanes, le
-quatorzième jour de septembre.
-
-A sa mort, une grêle effroyable s’abattit sur Constantinople et tous les
-environs; et tous reconnurent là un signe de la colère de Dieu, à cause
-de l’injuste condamnation de Jean. Croyance qui se trouva confirmée
-encore, quatre jours après, par la mort subite de l’impératrice Eudoxie.
-
-Les évêques d’Occident, désolés de la mort de l’admirable docteur, se
-refusèrent à communiquer avec les évêques d’Orient jusqu’au jour où le
-nom sacré de saint Jean Chrysostome serait réinstallé dans l’honneur à
-lui dû. Et le pieux Théodose, fils d’Arcade, fit transporter les restes
-de saint Jean à Constantinople, où, les invoquant dévotement, il demanda
-au saint d’intercéder en faveur de ses parents Arcade et Eudoxie, qui
-avaient péché contre lui dans leur ignorance.
-
-Ce Théodose était un prince si clément que jamais il ne voulut condamner
-à mort aucun de ceux qui lui faisaient du mal. Il disait à ce propos:
-«Hélas, que ne m’est-il possible, plutôt, de rappeler à la vie les
-morts!» Sa cour ressemblait à un monastère; et il ne cessait point de
-lire des livres sacrés. Il avait une femme, nommée Eudoxie, qui écrivit
-de nombreux poèmes. Et il avait aussi une fille, également nommée
-Eudoxie, qu’il donna en mariage à Valentinien, associé par lui à
-l’empire.
-
-Jean Chrysostome mourut vers l’an du Seigneur 407. Ajoutons que tout ce
-qu’on vient de lire est directement extrait de l’_Histoire tripartite_.
-
-
-
-
-XXXV
-
-LA PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
-
-(2 février)
-
-
-I. La Purification se célèbre le quarantième jour après la Nativité du
-Seigneur; et cette fête porte aussi les noms d’Hypopante et de
-Chandeleur. On l’appelle la Purification, parce que, quarante jours
-après la Nativité du Seigneur, la Vierge vint au temple, pour être
-purifiée suivant la loi. Car la loi juive avait décrété que toute femme
-ayant enfanté un fils restait absolument impure pendant sept jours,
-c’est-à-dire exclue à la fois du contact de l’homme et de l’entrée du
-temple. Après sept jours, elle devenait pure quant au contact de
-l’homme, mais restait impure pendant trente-trois jours encore quant à
-l’entrée du temple. Enfin, le quarantième jour après sa délivrance, elle
-était admise dans le temple, où elle offrait son enfant avec des
-présents. Que si elle avait mis au monde une fille, la durée de son état
-d’impureté était doublée, tant quant au contact de l’homme que quant à
-l’entrée du temple.
-
-La Vierge Marie n’avait pas à se soumettre à cette loi de purification,
-puisque sa grossesse ne venait point d’une semence humaine, mais de
-l’inspiration divine. Cependant elle voulut se soumettre à cette loi,
-pour quatre raisons: 1º pour donner l’exemple de l’humilité; 2º pour
-rendre hommage à la Loi, que son divin fils venait accomplir et non
-point détruire; 3º pour mettre fin à la purification juive, et pour
-commencer la purification chrétienne, qui se fait par la foi, purifiant
-les cœurs; 4º pour nous apprendre à nous purifier, durant toute notre
-vie.
-
-Donc la Vierge vint au temple, y présenta son fils, et le racheta
-moyennant cinq cicles. Car les premiers nés des douze tribus pouvaient
-se racheter, tandis que les premiers nés des lévites ne le pouvaient
-pas, et, parvenus à l’âge adulte, devaient tous servir dans le Temple.
-Et comme le Christ était de la tribu de Juda, il avait à être racheté.
-La Vierge offrit pour lui au Seigneur un couple de tourterelles, ce qui
-était l’offrande des pauvres, tandis que l’agneau était l’offrande des
-riches. Et l’on peut se demander, à ce propos, si la Vierge Marie, qui
-avait reçu des mages un grand poids d’or, n’avait pas le moyen d’acheter
-un agneau. Mais nous devons admettre, avec saint Bernard, que la Vierge,
-au lieu de garder cet or pour elle-même, l’avait aussitôt distribué aux
-pauvres; ou bien, peut-être, le réservait-elle pour les sept années de
-sa fuite en Egypte; ou peut-être encore les mages n’avaient-ils pas
-offert une grande quantité d’or, mais simplement un peu d’or, à titre de
-symbole mystique?
-
-En second lieu, cette fête s’appelle l’Hypopante, ou Présentation, parce
-que le Christ fut présenté au Temple, où Siméon et Anne le reçurent. Et
-Siméon, le prenant dans son sein, le bénit en disant: «Tu peux
-maintenant congédier ton serviteur, etc.» Et Siméon, dans son cantique,
-appela Jésus de trois noms: salut, lumière et gloire du peuple d’Israël.
-
-En troisième lieu, cette fête s’appelle la Chandeleur, parce que les
-fidèles portent, ce jour-là, des cierges allumés. Et cette institution
-s’explique par quatre raisons:
-
-1º Elle a pour objet de corriger une habitude païenne. Car autrefois les
-Romains, pour honorer la déesse Februa, mère du dieu Mars, avaient
-coutume, tous les cinq ans, les premiers jours de février, d’illuminer
-la ville avec des cierges et des torches, pour obtenir de la déesse que
-son fils Mars leur assurât la victoire sur leurs ennemis. Et
-l’intervalle de cinq ans compris entre ces fêtes s’appelait un lustre.
-Les Romains avaient aussi la coutume de célébrer, durant le mois de
-février, Pluton, et les autres dieux infernaux; et, pour obtenir leur
-faveur à l’égard des âmes des morts, ils leur offraient des victimes
-solennelles, et passaient toute une nuit à chanter leurs louanges, avec
-des torches et des cierges allumés. Les femmes, surtout, célébraient
-cette fête, à cause de l’une des fables de leur religion. Car les poètes
-avaient dit que Pluton, frappé de la beauté de Proserpine, l’avait
-enlevée et en avait fait sa femme; mais que les parents de la déesse, ne
-sachant ce qu’elle était devenue, l’avaient longtemps cherchée avec des
-torches et des cierges allumés: en souvenir de quoi les femmes romaines
-faisaient leur procession, pour se gagner la faveur de Proserpine. Et,
-comme c’est toujours chose difficile de renoncer à une habitude, le pape
-Serge décréta que, pour donner à cette habitude-là une portée
-chrétienne, on honorerait tous les ans la Vierge, dans ce jour, en
-portant à la main un cierge bénit. De cette façon l’ancienne coutume
-subsistait, mais relevée par une intention nouvelle.
-
-2º La Chandeleur a été instituée pour démontrer la pureté de la Vierge.
-Pour bien affirmer cette pureté aux yeux de tous, l’Eglise a ordonné que
-nous portions des cierges allumés, comme afin de dire: «Vierge
-bienheureuse, tu n’as pas besoin de purification, mais au contraire tu
-es toute lumière, toute pureté!» Telle était, en effet, la pureté de la
-Vierge qu’elle rayonnait même au dehors d’elle, éteignant chez les
-autres tout mouvement de concupiscence charnelle. Aussi les Juifs nous
-disent-ils que, bien que Marie ait été d’une beauté merveilleuse, aucun
-homme jamais n’a pu la désirer.
-
-3º La procession de la Chandeleur symbolise celle que firent Marie,
-Joseph, Siméon et Anne, lorsqu’ils présentèrent au temple l’enfant
-Jésus.
-
-4º Enfin la Chandeleur a pour but notre instruction. Elle nous apprend
-que, si nous voulons être purifiés devant Dieu, nous devons posséder la
-foi sincère, l’action désintéressée, et l’intention droite. Car le
-cierge allumé représente la foi avec les bonnes œuvres. Et la mèche qui
-est cachée dans la cire représente l’intention droite, dont saint
-Grégoire nous dit: «Que vos œuvres soient publiques, mais que vos
-intentions demeurent cachées!»
-
-II. Une femme noble avait pour la sainte Vierge une grande dévotion.
-Elle s’était fait construire une chapelle près de sa maison; et, tous
-les jours, son chapelain disait devant elle une messe en l’honneur de la
-Vierge. Mais un jour, qui était la fête de la Purification, cette femme
-ne put pas assister à sa messe, soit que son chapelain se fût absenté,
-ou que, suivant d’autres, elle se fût défaite de tous ses vêtements, par
-générosité, et n’eût pas de quoi se vêtir pour la messe. Désespérée,
-elle se prosterna devant l’autel de la Vierge, sans doute dans sa
-chambre; et soudain, ravie en extase, elle se vit transportée dans une
-église merveilleuse où entraient une foule de vierges, sous la conduite
-d’une d’entre elles, la plus belle de toutes, couronnée d’un diadème. Et
-lorsque toutes se furent assises, une troupe de jeunes gens vinrent
-s’asseoir près d’elles. Puis apparut un homme apportant un énorme
-faisceau de cierges qu’il distribua aux assistants, en commençant par la
-Vierge couronnée qui occupait la place d’honneur. Cet homme vint enfin à
-notre matrone, et lui remit également un cierge, qu’elle reçut avec
-joie. Elle regarda ensuite dans le chœur, et vit s’avancer vers l’autel
-deux porteurs de cierges, puis un sous-diacre, puis un diacre, enfin un
-prêtre revêtu des ornements sacrés, comme pour célébrer la messe. Et
-elle reconnut que les deux acolytes étaient saint Vincent et saint
-Laurent, que le diacre et le sous-diacre étaient deux anges, et que le
-prêtre était le Christ lui-même, Et la messe commença, chantée à haute
-voix par les officiants, tandis que toute l’assistance, en chœur,
-l’accompagnait. Quand vint l’offrande, la reine des vierges, les autres
-vierges et toute l’assistance allèrent, suivant l’usage, s’agenouiller
-devant le prêtre et lui remettre leurs cierges. Seule la matrone restait
-debout, au fond de l’église. Alors le prêtre lui envoya la reine des
-vierges, pour lui dire que c’était une inconvenance de le faire attendre
-si longtemps. Mais la matrone répondit que le prêtre eût à continuer sa
-messe, car elle ne voulait pas rendre son cierge. On lui délégua un
-autre messager: elle répondit que, par piété, elle garderait toujours le
-cierge qui lui avait été remis. Un troisième messager alla vers elle,
-avec ordre de lui enlever par force le cierge, si elle se refusait à
-venir l’offrir. Et comme elle continuait à s’y refuser, une longue lutte
-s’engagea entre le messager et elle, jusqu’à ce qu’enfin le cierge se
-rompît, de telle façon que la matrone et le messager en gardaient en
-main chacun une moitié. Là-dessus, la dame se réveilla de sa vision, et
-constata qu’elle tenait en main la moitié d’un cierge. Ce que voyant,
-elle rendit d’immenses grâces à Notre Dame, qui lui avait permis
-d’assister à la messe ce jour-là, et à une messe comme celle où elle
-avait assisté. Après quoi elle garda le cierge comme une relique des
-plus précieuses; et quiconque le touchait était aussitôt guéri, de
-quelque maladie qu’il fût atteint.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-SAINT BLAISE, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(3 février)
-
-
-I. Blaise s’étant signalé par sa mansuétude et sa sainteté, les
-chrétiens de Sébaste en Cappadoce l’élurent pour leur évêque; et lorsque
-les persécutions de Dioclétien l’eurent forcé à quitter son évêché, il
-se réfugia dans une caverne, et y mena la vie d’un ermite. Les oiseaux
-lui apportaient sa nourriture, et venaient en foule vers lui, et ne
-s’envolaient pas avant qu’il les eût bénis. Et lorsque l’un d’eux était
-malade, il venait à lui, et recouvrait la santé. Or, certain jour,
-l’équipage du gouverneur de la province, après avoir longtemps battu le
-pays sans rencontrer aucun gibier, parvint à l’endroit où s’était retiré
-saint Blaise, et y vit une foule énorme d’oiseaux et d’autres bêtes,
-entourant l’ermite comme pour lui demander de les protéger. Et, en
-effet, les chasseurs ne purent absolument pas mettre la main sur eux.
-Etonnés, ils firent part de la chose à leur maître, qui ordonna que
-l’ermite fût amené devant lui. Cette même nuit, saint Blaise vit trois
-fois, en rêve, le Christ, qui lui dit: «Lève-toi et offre-moi un
-sacrifice!» Et voilà qu’arrivèrent les soldats, disant: «Viens, le
-gouverneur t’appelle!» Et saint Blaise leur répondit: «Bienvenus
-êtes-vous, mes enfants! Je vois que Dieu ne m’a pas oublié!»
-
-II. Sur tout son chemin il ne cessa point de prêcher, et fit, en
-présence de ses gardiens, de nombreux miracles. Une femme lui amena son
-fils, dans le gosier duquel s’était fixée une arête de poisson; elle le
-déposa à ses pieds et demanda, en pleurant, qu’il fût guéri. Et saint
-Blaise, étendant les mains sur lui, pria Dieu qu’il fût guéri; et
-l’enfant fut guéri aussitôt. Une autre femme, qui était très pauvre,
-vint demander à saint Blaise de lui faire rendre son unique pourceau,
-qu’un loup lui avait enlevé. Et le saint lui dit en souriant: «Bonne
-femme, ne te fais pas de chagrin! Ton pourceau te sera rendu!» Et
-aussitôt on vit accourir le loup, qui rapportait à la veuve le pourceau
-qu’il lui avait pris.
-
-III. Dès qu’il fut arrivé dans la ville, saint Blaise fut jeté en
-prison. Le lendemain, le gouverneur se le fit amener, et, d’abord essaya
-de le séduire par de douces paroles, lui disant: «Bonjour, Blaise ami
-des dieux!» Et Blaise: «Bonjour aussi à toi, excellent gouverneur! Mais
-ne donne pas le nom de dieux à des démons, qui rôtissent au feu éternel
-avec ceux qui les honorent!» Le gouverneur, furieux, le fit battre de
-verges et reconduire dans sa prison. Et Blaise lui dit: «Insensé!
-Espères-tu donc m’enlever, par tes punitions, l’amour d’un Dieu qui est
-en moi et qui me donne la force de supporter toutes les punitions?»
-Apprenant qu’on l’avait mis en prison, la veuve à qui il avait fait
-rendre son pourceau tua le pourceau et lui en envoya la tête et les
-pieds, ainsi qu’un pain et une chandelle. Et saint Blaise rassasia sa
-faim, et fit dire à la veuve: «Offre tous les ans une chandelle dans
-l’église qui portera mon nom, et tu t’en trouveras bien, toi, et tous
-ceux qui feront comme toi!» La veuve le fit tous les ans, et vécut
-depuis lors dans la prospérité.
-
-IV. Cependant le gouverneur, voyant qu’il ne pouvait convertir le saint
-au culte des dieux, le fit suspendre à un poteau et ordonna qu’on lui
-labourât les chairs avec des pointes de fer. Après quoi il le fit
-ramener dans sa prison.
-
-Or sept femmes, suivant le saint, recueillaient les gouttes de son sang.
-Le gouverneur les fit saisir et voulut les forcer à sacrifier aux dieux.
-Mais elles dirent: «Si tu veux que nous adorions tes dieux, fais-les
-conduire au bord de l’étang, afin que, lorsqu’on les aura lavés, nous
-puissions les adorer!» Le gouverneur y consentit volontiers. Et les sept
-femmes, empoignant les idoles, les lancèrent au milieu de l’étang,
-disant: «Si ce sont des dieux, nous le verrons bien!» Et comme le
-gouverneur, exaspéré, invectivait ses officiers, qui avaient permis un
-tel sacrilège, les sept femmes lui dirent: «Si ces idoles avaient été
-des dieux, elles auraient bien prévu ce que nous avions l’intention de
-leur faire!» Le préfet fit préparer, d’une part, du plomb fondu, des
-peignes de fer et sept casques de fer rougi, et, d’autre part, sept
-tuniques de lin. Et il dit aux femmes de choisir entre ces tuniques et
-les pires supplices. Alors l’une des femmes, qui était mère de deux
-petits enfants, saisit les tuniques de lin et les jeta au feu. Et ses
-enfants lui dirent: «Mère chérie, ne nous laisse pas derrière toi, mais,
-de même que tu nous as remplis de la douceur de ton lait, remplis-nous
-de la douceur du royaume des cieux!» Alors le gouverneur les fit
-attacher à des poteaux, et fit labourer leurs corps de pointes de fer.
-Mais leur chair restait blanche comme la neige, et, au lieu de sang, du
-lait en jaillissait. Et, pendant qu’on les torturait, un ange leur
-apparut et les consola en leur disant: «Soyez sans crainte, car le bon
-ouvrier qui a bien commencé sa tâche et qui l’a bien finie se trouve
-récompensé en conséquence! «Alors le gouverneur les fit plonger dans un
-four ardent; mais le feu s’éteignit aussitôt, et elles en sortirent
-intactes. Et le gouverneur leur dit: «Cessez maintenant vos sortilèges
-magiques, et adorez nos dieux!» Mais elles lui répondirent: «Achève ce
-que tu as commencé, car déjà on nous attend dans le royaume des cieux!»
-Le gouverneur ordonna alors qu’on leur coupât la tête. Et au moment où
-le bourreau s’approchait d’elles, elles tombèrent à genoux et prièrent
-en ces termes: «Dieu, qui nous a arrachées aux ténèbres et nous a
-conduites vers la douce lumière, reçois nos âmes dans la vie éternelle!»
-Après quoi elles eurent la tête tranchée et s’envolèrent au ciel.
-
-V. Le gouverneur fit ensuite venir saint Blaise et lui dit: «Une
-dernière fois, veux-tu, oui ou non, adorer les dieux?» Et Blaise:
-«Impie, je ne crains pas tes menaces. Je te livre mon corps, fais-en ce
-que tu voudras!» Le gouverneur donna ordre de le jeter dans l’étang.
-Mais saint Blaise fit le signe de la croix sur l’eau de l’étang, et
-aussitôt celle-ci se figea comme une terre sèche. Et le saint dit: «Si
-vos dieux sont de vrais dieux, montrez leur pouvoir en entrant dans
-cette eau!» Et soixante-cinq hommes entrèrent dans l’eau et furent
-noyés. Et un ange descendit vers saint Blaise et lui dit: «Blaise, sors
-de l’étang et va recevoir la couronne que Dieu t’a préparée!» Et, quand
-il fut sorti de l’étang, le gouverneur lui dit: «Refuses-tu toujours
-d’adorer les dieux?» Et Blaise: «Apprends, malheureux, que je suis
-serviteur du Christ, et ne saurais adorer les démons!» Le gouverneur le
-condamna à être décapité. Et le saint, avant de tendre le cou au
-bourreau, pria Dieu que tous ceux qui, souffrant d’une maladie de la
-gorge, imploreraient son aide, fussent exaucés et guéris. Et voici
-qu’une voix, du haut du ciel, lui dit que ce qu’il demandait lui était
-accordé. Après quoi, le saint fut décapité, en compagnie des deux petits
-enfants. Ce martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 283.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-SAINT IGNACE, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(4 février)
-
-
-Saint Ignace était disciple de saint Jean, et évêque d’Antioche. Il
-écrivit à la Vierge Marie une lettre ainsi conçue: «A Marie, qui a porté
-le Christ, son humble serviteur Ignace. En ma qualité de néophyte et de
-disciple de Jean, à qui ton Fils t’a confiée en mourant, je viens te
-demander réconfort et consolation. Car j’ai entendu raconter les choses
-les plus extraordinaires au sujet de ton fils Jésus, et j’hésite à les
-croire. Et je te demande, à toi qui l’as toujours connu de près et qui
-as su ses secrets, de me confirmer la vérité de ce que j’ai entendu.
-Adieu! Les néophytes qui sont ici avec moi attendent aussi de toi leur
-réconfort.» Et la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, lui répondit
-en ces termes: «A Ignace, disciple aimé, l’humble servante de
-Jésus-Christ. Ce que Jean t’a raconté et appris de Jésus, tout cela est
-vrai. Crois-y fermement, et garde ton vœu de chrétienté, et conforme à
-ce vœu tes actes et tes sentiments! J’irai d’ailleurs te voir ainsi que
-Jean et tous ceux qui sont avec toi. Persévère courageusement dans ta
-foi; et que la persécution ne te trouble pas, mais que ton esprit
-fleurisse et exulte dans le Dieu sauveur! Amen.»
-
-II. Saint Ignace s’acquit une telle autorité que même l’admirable et
-parfait docteur saint Denis, disciple de l’apôtre Paul, ne dédaigna pas
-d’invoquer son témoignage pour la confirmation de ses paroles. Il nous
-dit, en effet lui-même, dans son livre sur les noms de Dieu, que
-quelques-uns ont objecté que le mot d’_amour_ n’était pas de mise pour
-définir le sentiment du chrétien à l’égard de Dieu; mais, pour réfuter
-cette objection, il ajoute, «Saint Ignace n’a-t-il pas écrit que son
-_amour_ était crucifié?»
-
-III. On lit, dans l’_Histoire tripartite_, que saint Ignace entendit un
-jour des anges qui, debout sur une montagne, chantaient des antiennes.
-C’est alors qu’il résolut de faire chanter des antiennes à l’église, et
-de faire entonner les psaumes d’après les antiennes.
-
-IV. Et, après avoir longtemps prié pour la paix des églises, redoutant
-les dangers non pour soi-même, mais pour les faibles, il se présenta
-devant l’empereur Trajan, fier de ses victoires, et qui menaçait de mort
-tous les chrétiens. Et saint Ignace déclara à Trajan qu’il était
-chrétien; sur quoi l’empereur le fit lier de chaînes, le confia à la
-garde de dix soldats, et l’envoya à Rome, en lui signifiant que, là, il
-serait livré en pâture aux bêtes. Et, pendant qu’on le conduisait à
-Rome, il écrivait des lettres à toutes les églises, pour les fortifier
-dans la foi du Christ. Dans une de ces lettres, adressée à l’église de
-Rome, il priait cette église de ne rien faire pour s’opposer à son
-martyre. Et il ajoutait: «Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je lutte déjà
-contre des bêtes féroces: car je suis gardé par dix soldats plus cruels
-que des léopards; mais leur cruauté est pour moi pleine d’instruction.
-Et quant aux bêtes bienfaisantes que l’on prépare pour moi à Rome, j’ai
-hâte qu’on les lâche sur moi, j’ai hâte de leur offrir ma chair en
-pâture! Je les inviterai à me dévorer. Je les supplierai de ne pas
-craindre de toucher mon corps, comme elles ont fait parfois pour
-d’autres martyrs. Mes chers frères, pardonnez-moi, mais je sais mieux
-que personne ce qui me convient. Le feu, la croix, les bêtes, la rupture
-des os, le morcellement de tous les membres, et tous les supplices que
-le diable pourra inventer, c’est tout cela qui me convient, car tout
-cela me rendra digne d’être admis en présence de Jésus!»
-
-A Rome, Trajan le fit venir, et lui dit: «Ignace, pourquoi excites-tu à
-la révolte mes sujets d’Antioche et les convertis-tu à la foi
-chrétienne?» Et Ignace: «Plût à Dieu que je pusse t’y convertir, toi
-aussi; car tu obtiendrais à ce prix le seul pouvoir réel et durable!» Et
-Trajan: «Sacrifie aux dieux, et je te nommerai le premier de mes
-prêtres!» Et Ignace: «Je ne sacrifierai pas à tes dieux, et je n’ai que
-faire du titre que tu m’offres. Fais de moi ce que tu voudras, rien ne
-parviendra à me changer!» Alors Trajan dit aux bourreaux: «Frappez-lui
-les épaules d’un fouet muni de plomb, déchirez-lui les côtes de pointes
-de fer, et frottez ses plaies de pierres aiguës!» Et comme, sous tous
-ces tourments, Ignace restait inflexible, Trajan dit: «Qu’on apporte des
-charbons ardents et qu’on le fasse marcher sur eux, pieds nus.» Et
-Ignace: «Ni le feu ni l’eau bouillante ne pourront éteindre en moi
-l’amour de Jésus-Christ!» Et Trajan: «C’est la sorcellerie qui te permet
-de résister aux supplices que je t’impose!» Mais Ignace: «Non, les
-chrétiens ne sont point des sorciers, et notre loi n’a rien de commun
-avec la sorcellerie; et c’est vous qui pratiquez le maléfice, en adorant
-les idoles!» Alors Trajan dit: «Déchirez-lui le dos avec des ongles de
-fer, et envenimez les plaies en y jetant du sel! Mais Ignace se borna à
-dire: «Que sont les souffrances de ce monde en comparaison de la gloire
-future?» Alors Trajan lui fit remettre des chaînes, le fit enfermer au
-fond d’un cachot, défendit qu’on lui donnât à manger ni à boire, et
-déclara que, trois jours après, on le livrerait aux bêtes dans le
-cirque.
-
-Donc, trois jours après, l’empereur, le sénat, et tout le peuple se
-rendirent au cirque pour voir le combat de l’évêque d’Antioche et des
-bêtes féroces. Et Trajan dit: «Puisque cet Ignace montre tant d’orgueil
-et d’obstination, qu’on lui lie les membres et qu’on lâche sur lui deux
-lions, afin que rien ne reste de son misérable corps!» Et Ignace, se
-tournant vers la foule, lui dit: «Romains qui assistez à ce combat,
-sachez que ma peine n’est point sans récompense, car ce n’est point pour
-ma dépravation, mais pour ma piété que je souffre ici!» Et il dit
-encore, d’après ce que rapporte l’_Histoire ecclésiastique_: «Je suis le
-froment du Christ, et les dents des bêtes vont me broyer afin de me
-changer en un pain savoureux!» Ce qu’entendant, l’empereur dit: «Grande
-est la patience de ces chrétiens! Où est le Grec qui souffrirait tout
-cela pour son Dieu!» Et Ignace lui répondit: «Ce n’est point ma propre
-vertu qui me donne la force de souffrir, mais l’aide du Christ!» Après
-quoi il se mit à provoquer les lions pour le contraindre à le dévorer.
-Et les deux terribles lions s’élancèrent enfin sur lui et
-l’étranglèrent; mais rien ne put les forcer à manger sa chair. Et
-Trajan, à ce spectacle, fut rempli d’étonnement. Il quitta le cirque,
-après avoir ordonné qu’on ne s’opposât pas à ceux qui voudraient enlever
-le corps d’Ignace. Et les chrétiens enlevèrent ce corps, et
-l’ensevelirent avec honneur. Et, quelque temps après, Trajan reçut une
-lettre de Pline le Jeune, où celui-ci intercédait en faveur des
-chrétiens, louant fort leurs vertus. Alors l’empereur eut regret des
-maux qu’il avait infligés à Ignace; et il décida que, désormais, les
-chrétiens ne seraient plus recherchés, mais qu’on punirait seulement
-ceux qui feraient profession publique de leur foi.
-
-V. Et l’on raconte encore que saint Ignace, parmi tous les tourments
-qu’il eut à subir, ne cessa point d’invoquer le nom de Jésus-Christ. Et
-comme ses bourreaux lui demandaient pourquoi il répétait si souvent ce
-nom, il répondit: «C’est que je porte ce nom inscrit dans mon cœur!» Et
-en effet, après sa mort, on ouvrit son cœur, et on y trouva le nom de
-Jésus-Christ écrit en lettres d’or. Et, à la vue de ce miracle, de
-nombreux païens se convertirent.
-
-Saint Bernard dit de ce saint, à propos du psaume _Qui habitat_: «Le
-grand saint Ignace, élève du disciple préféré de Jésus, et martyr
-lui-même, saluait Marie, dans les lettres qu’il lui écrivait, du nom de
-Porte-Christ, Titre en vérité admirable, et commémoration d’un honneur
-infini!»
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-SAINTE AGATHE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(5 février)
-
-
-I. Agathe, vierge, de famille noble et d’une grande beauté, habitait
-Catane, où, dès l’enfance, elle cultivait saintement le Seigneur. Or, le
-consul de Sicile, Quintien, homme d’extraction basse, débauché, avare et
-idolâtre, convoitait de la prendre pour femme. Etant d’extraction basse,
-il pensait qu’un mariage avec une jeune fille noble le ferait respecter;
-étant débauché, il désirait jouir de la beauté d’Agathe; étant avare, il
-guettait ses richesses; étant idolâtre, il rêvait de l’amener à
-sacrifier aux dieux. Mais comme la jeune fille, sollicitée par lui,
-restait inébranlable dans sa foi et sa chasteté, il la livra à une
-entremetteuse nommée Aphrodise et à ses neuf filles, qui vivaient de
-leur corps; et il ordonna à ces créatures d’insister pendant trente
-jours auprès d’Agathe pour la faire changer d’avis. Et ces femmes
-s’ingéniaient à la détourner de la bonne voie, tantôt par la promesse de
-grands plaisirs, tantôt par la menace de cruels supplices. Mais sainte
-Agathe leur disait: «Mon âme s’appuie sur la pierre et a ses fondements
-dans le Christ; et vos paroles ne sont que du vent, vos promesses des
-pluies, et les supplices dont vous voulez m’effrayer ne sont que des
-flots battant le rivage. En vain tout cela fait assaut contre ma maison;
-celle-ci est solide et ne tombera pas!» Mais tout en parlant ainsi elle
-pleurait jour et nuit, et priait, et implorait du ciel la palme du
-martyre. Et Aphrodise, la voyant rester inébranlable, dit au consul: «Ce
-serait chose plus facile d’amollir une pierre ou de changer du fer en
-plomb que d’écarter de sa direction chrétienne l’âme de cette jeune
-fille!»
-
-II. Alors Quintien se fit amener Agathe et lui dit: «De quelle condition
-es-tu?» Et elle: «Non seulement je suis noble, mais aussi d’une famille
-illustre, comme peut l’attester toute ma maison!» Et Quintien: «Si tu es
-noble, pourquoi as-tu des mœurs d’esclave?» Et elle: «Parce que je suis
-l’esclave du Christ!» Et Quintien: «Si tu te dis noble, comment peux-tu,
-en même temps, te dire esclave?» Et elle: «L’esclavage du Christ est la
-noblesse suprême.» Alors le consul lui dit de sacrifier aux dieux, ou,
-si elle s’y refusait, de s’apprêter à tous les supplices. Et Agathe lui
-dit: «Que ta femme soit comme ta déesse, Vénus, et que tu sois,
-toi-même, comme a été ton dieu Jupiter!» Alors Quintien la fit
-souffleter, disant: «Ne t’avise pas d’injurier ton juge!» Mais Agathe
-lui répondit: «Je m’étonne que, raisonnable comme tu es, tu aies la
-sottise d’appeler dieux des êtres à qui tu ne veux point que ta femme et
-toi vous ressembliez. Tu dis, en effet, que je t’ai injurié en te
-souhaitant d’être comme Jupiter. Or, si tes dieux sont bons, je ne t’ai
-rien souhaité que de bon; et si, au contraire, tu détestes leur coupable
-amour, tu n’as plus qu’à devenir chrétien comme je suis chrétienne.» Et
-le consul: «Assez parlé! Sacrifie aux dieux, ou je te ferai mourir dans
-les pires supplices!» Et, comme elle bravait ses menaces et
-l’invectivait devant tous, il la fit conduire en prison. Elle y alla
-joyeuse et triomphante, comme à un festin.
-
-III. Le lendemain, le consul lui dit: «Renie le Christ et adore les
-dieux!» Puis, sur son refus, il la fit attacher à un chevalet pour être
-torturée. Et Agathe dit: «J’éprouve, parmi ces souffrances, la joie
-qu’éprouve un homme qui apprend une bonne nouvelle, ou qui voit ce qu’il
-a longtemps désiré voir, ou qui reçoit un immense trésor!» Le consul,
-furieux, lui fit tordre les seins, et ordonna ensuite de les lui
-arracher. Et Agathe: «Tyran cruel et impie, n’as-tu pas honte de couper,
-chez une femme, ce que tu as toi-même sucé chez ta mère? Mais sache que
-j’ai d’autres mamelles, dans mon âme, dont le lait me nourrit, et sur
-lesquelles tu es sans pouvoir!» Alors le consul la fit remettre en
-prison, défendant qu’aucun médecin vînt la visiter, ni qu’on lui donnât
-rien à manger ni à boire. Or, voici qu’à minuit un vieillard entra dans
-sa prison, précédé d’un enfant qui portait une torche. Et ce vieillard
-lui dit: «Ce consul insensé qui t’a fait souffrir, tu l’as fait souffrir
-davantage encore par tes réponses. Et moi, qui ai assisté à ton
-supplice, j’ai vu que les plaies de tes seins pouvaient être guéries.»
-Et Agathe: «Jamais je n’ai usé pour mon corps de remèdes matériels: ce
-serait une honte que je perdisse aujourd’hui ce que j’ai su garder
-jusqu’ici!» Et le vieillard lui dit: «Ma fille, que ta pudeur ne
-s’alarme pas de moi, car je suis chrétien!» Et Agathe: «En vérité, ma
-pudeur ne saurait s’alarmer, car, d’abord, tu es un vieillard, et puis,
-mon corps se trouve si affreusement déchiré qu’il ne peut inspirer de
-convoitise à personne. Mais je te remercie, respectable père, d’avoir
-daigné t’intéresser à moi!» Et le vieillard: «Mais alors, pourquoi ne
-veux-tu pas me permettre de te guérir?» Agathe répondit: «Parce que j’ai
-pour maître Jésus-Christ, qui, s’il le juge bon, peut, avec un seul mot,
-me guérir de suite!» Alors le vieillard sourit, et lui dit: «Eh bien, ma
-fille, je suis l’apôtre de Jésus, et c’est lui qui m’a envoyé vers toi
-pour t’annoncer en son nom que tu étais guérie!» Sur quoi ce vieillard,
-qui était saint Pierre, disparut, répandant sur son passage une lumière
-si prodigieuse que tous les gardes de la prison s’enfuirent, épouvantés.
-Et sainte Agathe se trouva entièrement guérie, avec ses deux seins
-restaurés par miracle. Et, comme les portes de la prison étaient
-ouvertes, d’autres prisonniers l’engagèrent à s’enfuir avec eux. Mais
-elle répondit: «A Dieu ne plaise que je perde, en m’enfuyant, la
-couronne qui m’est réservée, et que j’expose aussi les gardes à souffrir
-de mon fait!»
-
-IV. Quatre jours après, le consul la fit comparaître devant lui, et, de
-nouveau, lui ordonna d’adorer les dieux. Et Agathe: «Tes paroles ne sont
-que du vent; comment veux-tu, insensé, que j’adore les pierres, et que
-je renie le Dieu du ciel qui m’a guérie?» Et le consul: «Qui t’a
-guérie?» Et Agathe: «Le Christ, fils de Dieu!» Et Quintien: «Oses-tu
-citer de nouveau ce nom que je ne veux pas entendre?» Et Agathe: «Tant
-que je vivrai, mon cœur et mes lèvres invoqueront le Christ!» Et
-Quintien: «Nous allons bien voir si ton Christ te guérit une seconde
-fois!» Il ordonna alors de répandre des tessons brisés, d’y mêler des
-charbons ardents, et de traîner la jeune fille, toute nue, sur ce lit
-mortel. Mais pendant qu’on procédait au supplice, un grand tremblement
-de terre survint, qui ébranla toute la ville, renversa le palais, et
-écrasa deux conseillers de Quintien. Et tout le peuple accourut vers le
-consul, lui reprochant d’avoir causé cette catastrophe par l’injuste
-punition infligée à Agathe. Alors Quintien, qui redoutait à la fois le
-tremblement de terre et la sédition du peuple, fit ramener Agathe dans
-sa prison, où elle se mit en prière et dit: «Seigneur Jésus, toi qui
-m’as créée et gardée depuis l’enfance, toi qui as préservé mon corps de
-souillure et mon esprit de l’amour du siècle, toi qui m’as permis de
-vaincre les souffrances, reçois maintenant mon âme dans ta miséricorde!»
-Et, après avoir ainsi prié à très haute voix, elle expira. Cela se
-passait vers l’an du Seigneur 253, sous le règne de l’empereur Décius.
-
-V. Les fidèles oignirent son corps d’aromates et le placèrent dans un
-sarcophage. Et voici qu’un jeune homme revêtu d’une tunique de soie, et
-accompagné de cent autres beaux jeunes gens en tuniques blanches,
-s’approcha du tombeau, y déposa une tablette de marbre, et disparut
-aussitôt avec ses compagnons. Et, sur la tablette était écrit ceci: «Ame
-sainte, spontanée, honneur à Dieu et délivrance de la patrie.» Ce qui
-signifie qu’Agathe eut une âme sainte, s’offrit spontanément au martyre,
-fit honneur à Dieu, et sauva sa patrie. Et le don miraculeux de cette
-tablette de marbre eut pour résultat que même les païens et les Juifs
-commencèrent à vénérer le tombeau de la sainte. Quant à Quintien, il se
-rendait à la maison de sainte Agathe, dans l’espoir d’y découvrir des
-trésors cachés, lorsque les deux chevaux de son char se mirent à frémir
-des dents et à ruer; et l’un d’eux le mordit, l’autre, d’un coup de
-sabot, le lança dans le fleuve, où jamais son corps ne put être
-retrouvé.
-
-VI. Un an environ après la mort de sainte Agathe, une montagne voisine
-de Catane se rompit et un torrent de feu en jaillit, qui, sautant de
-rocher en rocher et brûlant tout sur son passage, menaçait de s’abattre
-bientôt sur la ville. Alors la foule des païens courut au tombeau de la
-sainte, arracha le voile qui le couvrait et l’étendit au pied de la
-montagne; et ce voile arrêta la descente du feu, et sauva la ville. Ce
-miracle eut lieu le jour même de l’anniversaire de la naissance de
-sainte Agathe.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-SAINT VAST, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(6 février)
-
-
-Vast fut ordonné par saint Rémy à l’évêché d’Arras. En arrivant à la
-porte de cette ville, il rencontra deux mendiants, un boiteux et un
-aveugle, qui lui demandèrent l’aumône. Et il leur dit: «Je n’ai ni or ni
-argent, mais ce que j’ai, je vous le donne!» Et il pria pour eux, et
-tous deux furent guéris.--Un loup s’était installé dans une église
-abandonnée: saint Vast lui ordonna de sortir de l’église et de n’y plus
-jamais revenir, et le loup obéit.
-
-La quarantième année de son épiscopat, après avoir converti une foule de
-païens par sa parole et son exemple, saint Vast vit une colonne de feu
-qui descendait du ciel jusque sur sa maison. Il comprit que sa fin
-approchait; et, en effet, peu de temps après il s’endormit dans le
-Seigneur, vers l’an 550. Et comme on l’enterrait, le vieux saint Omer,
-qui, étant aveugle, se désolait de ne pouvoir pas voir le corps du saint
-évêque, recouvra la vue; puis, quand il eut vu le corps du saint, il
-demanda et obtint de redevenir aveugle.
-
-
-
-
-XL
-
-SAINT AMAND, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(6 février)
-
-
-Né de parents nobles, Amand se fit moine dès sa jeunesse. Se promenant
-dans son monastère, il vit un serpent: il pria Dieu, fit le signe de la
-croix, et obtint que la bête rentrât dans son nid pour n’en plus jamais
-sortir. Il se rendit, plus tard, au tombeau de saint Martin et y resta
-quinze ans, couvert d’un cilice, et sans autre aliment que de l’eau et
-du pain d’orge.
-
-S’étant rendu à Rome, il voulut prier toute la nuit dans l’église de
-saint Pierre; mais le gardien de l’église le chassa brutalement. Alors
-le saint s’endormit devant la porte, et saint Pierre lui apparut, qui
-lui ordonna de se rendre en Gaule pour y faire honte de ses crimes au
-roi Dagobert. Mais ce roi, irrité, lui enjoignit tout de suite de sortir
-de son royaume.
-
-Cependant Dagobert, qui se désolait de n’avoir pas de fils, finit par en
-obtenir un, à force de prières; et l’idée lui vint de faire baptiser son
-fils par saint Amand. Il fit donc rechercher celui-ci, se prosterna à
-ses pieds, le supplia de lui pardonner et de baptiser le fils que le
-Seigneur lui avait accordé. Le saint consentit volontiers à la première
-de ces demandes, mais se refusa à la seconde, ne voulant se mêler en
-rien aux choses séculières. Il céda pourtant aux instances du roi; et,
-au moment où il baptisait l’enfant, celui-ci lui répondit à haute voix:
-_Amen_. Le roi le promut alors à l’évêché de Maestricht. Mais comme
-saint Amand voyait qu’on y faisait peu de cas de sa prédication, il se
-rendit en Gascogne. Là, un jongleur qui se moquait de ses paroles fut
-envahi du démon et se déchira de ses propres dents, avouant qu’il avait
-fait injure à un homme de Dieu.
-
-Certain évêque fit garder l’eau dans laquelle saint Amand s’était lavé
-les mains; et cette eau rendit, plus tard, la vue à un aveugle. Une
-autre fois, le saint, avec l’approbation du roi, voulut faire construire
-un monastère en un certain lieu; et l’évêque d’une ville voisine, à qui
-ce projet déplaisait, envoya ses serviteurs pour chasser le saint, ou
-même pour le tuer. Et les serviteurs, abordant le saint, lui dirent par
-ruse qu’ils le conduiraient dans un autre lieu plus convenable encore
-pour la construction. Et le saint devina leur malice; mais, ayant soif
-du martyre, il les suivit jusqu’au haut d’une montagne où ils se
-proposaient de le tuer. Or, voici qu’une pluie et un brouillard si épais
-couvrirent la montagne que les serviteurs de l’évêque ne se voyaient pas
-les uns les autres. Ils crurent qu’ils allaient mourir et, prosternés
-aux pieds du saint, ils le supplièrent d’obtenir de Dieu de s’en aller
-vivants. Et, sur la prière du saint, le beau temps reparut, et les
-serviteurs de l’évêque s’en retournèrent chez eux; et saint Amand fit
-encore beaucoup d’autres miracles avant de s’endormir dans la paix du
-Seigneur. Ce saint florissait vers l’an 653, sous le règne d’Héraclius.
-
-
-
-
-XLI[6]
-
-SAINTE APOLLINE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(9 février)
-
- [6] Ce chapitre, qui manque dans plusieurs anciens manuscrits, n’est
- probablement pas de Jacques de Voragine.
-
-
-Sous l’empereur Décius une grande persécution sévit, à Alexandrie,
-contre les serviteurs de Dieu. Prévenant les édits de l’empereur, un
-misérable, nommé Divin, excita contre les chrétiens une foule
-superstitieuse, qui, enflammée par lui, devint tout altérée du sang des
-fidèles. On s’empara d’abord de quelques saintes personnes des deux
-sexes, dont les unes eurent le corps déchiré membre à membre, les yeux
-crevés, le visage mutilé, et furent ensuite chassées de la ville;
-d’autres qu’on avait traînées devant les idoles, et qui, loin de vouloir
-les adorer, les accablaient d’invectives, se voyaient traînées par les
-rues de la ville, les pieds enchaînés, jusqu’à ce que leurs corps s’en
-allassent en morceaux.
-
-Or il y avait à Alexandrie une vierge admirable nommée Apolline, déjà
-fort avancée en âge, et tout éclatante de chasteté, de pureté, de piété
-et de charité. Et lorsque la foule furieuse eut envahi les maisons des
-serviteurs de Dieu, Apolline fut conduite au tribunal des impies.
-S’acharnant sur elle, ses persécuteurs commencèrent par lui arracher
-toutes ses dents; puis, ayant allumé un grand bûcher, ils la menacèrent
-de l’y jeter vive, si elle se refusait à blasphémer avec eux. Mais elle,
-dès qu’elle vit le bûcher allumé, se recueillit d’abord un instant en
-elle-même, puis, s’échappant des mains de ses bourreaux, s’élança dans
-le feu dont on la menaçait, effrayant même la cruauté des persécuteurs.
-Eprouvée déjà par divers supplices, elle ne se laissa vaincre ni par ses
-souffrances, ni par l’ardeur des flammes, qui n’était rien en
-comparaison de l’ardeur allumée en elle par les rayons de la vérité.
-
-
-
-
-XLII
-
-SAINT VALENTIN, PRÊTRE ET MARTYR
-
-(14 février)
-
-
-Valentin était un saint prêtre. L’empereur Claude se le fit amener, et
-lui dit: «Pourquoi donc, Valentin, ne t’acquiers-tu pas notre amitié en
-adorant nos dieux et en renonçant à tes vaines superstitions?» Et
-Valentin: «Si tu connaissais la grâce de Dieu, tu ne parlerais pas
-ainsi, et c’est toi qui, renonçant à tes idoles, adorerais le Dieu du
-Ciel!» Alors un des familiers de Claude dit: «Oserais-tu médire de la
-sainteté de nos dieux?» Et Valentin: «Vos dieux ne sont que de
-misérables créatures humaines, et remplies d’impureté.» Alors Claude:
-«Si ton Christ est le vrai Dieu, dis-moi la vérité!» Et Valentin: «La
-vérité est que le Christ est le seul Dieu, et que, si tu crois en lui,
-ton âme sera sauvée, ton pouvoir s’accroîtra, tes ennemis seront
-vaincus!» Et Claude, se tournant vers les assistants, leur dit:
-«Romains, entendez-vous comme cet homme parle bien et avec sagesse?»
-Mais le préfet dit: «On trompe l’empereur! Faudra-t-il donc que nous
-abandonnions ce que nous avions tenu pour vrai depuis l’enfance?» Et ces
-paroles endurcirent le cœur de Claude, qui livra saint Valentin à un
-prince de sa cour, en le chargeant de le garder prisonnier chez lui.
-
-Et quand il fut arrivé dans la maison de ce prince, Valentin s’écria:
-«Seigneur Jésus, lumière unique, illumine cette maison afin qu’on te
-reconnaisse comme le vrai Dieu!» Sur quoi le prince lui dit: «Puisque tu
-affirmes que ton Christ est la lumière, demande-lui de rendre la vue à
-ma fille aveugle! S’il le fait, je croirai en lui!» Valentin se mit en
-prière, rendit la vue à l’aveugle, et convertit toute la maison. Mais
-l’empereur ne l’en fit pas moins décapiter. Ce martyre eut lieu en l’an
-du Seigneur 280.
-
-
-
-
-XLIII
-
-SAINTE JULIENNE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(16 février)
-
-
-Julienne était fiancée à Euloge, préfet de Nicomédie; mais elle refusait
-d’entrer dans le lit d’Euloge avant qu’il eût reçu la foi du Christ.
-Alors son père, furieux de sa désobéissance, la fit mettre à nu, rouer
-de coups, et la livra ensuite au préfet. Et celui-ci lui dit: «Ma douce
-Julienne, pourquoi m’as-tu trompé par tes promesses d’amour, puisque,
-aujourd’hui, tu refuses ma main?» Et elle: «Si tu veux adorer mon Dieu,
-je serai à toi; sinon, jamais tu ne seras mon maître!» Et le préfet:
-«Bien-aimée, je ne puis consentir à ce que tu me demandes, car
-l’empereur me ferait couper le cou!» Et Julienne: «Si tu crains si fort
-un empereur mortel, combien davantage je dois craindre mon empereur à
-moi, qui est immortel! Fais de moi ce que tu voudras, rien ne pourra me
-fléchir!» Alors le préfet la fit battre de verges, puis, pendant une
-demi-journée, il la fit suspendre par les cheveux et lui fit verser sur
-la tête du plomb fondu. Et comme, de tout cela, elle n’avait aucun mal,
-il lui fit mettre des chaînes et l’enferma dans une prison.
-
-Là un diable vint la voir, sous l’apparence d’un ange, et lui dit:
-«Julienne, je suis un ange du Seigneur, et mon maître m’envoie vers toi
-pour t’engager à sacrifier aux dieux: car le Seigneur a pitié de toi, et
-veut t’épargner un affreux supplice suivi d’une mort affreuse.» Alors
-Julienne fondit en larmes et s’écria: «Jésus mon Seigneur, sauve-moi du
-péril de mon âme en me faisant connaître qui est celui qui me donne un
-tel conseil!» Et une voix d’en haut lui dit de saisir son visiteur et de
-le contraindre à avouer lui-même qui il était. Julienne ayant donc saisi
-le faux ange, et lui ayant demandé qui il était, il répondit qu’il était
-un démon, envoyé par son père pour la tromper. Julienne lui demanda qui
-était son père. Et le démon répondit: «C’est Belzébuth, qui nous conduit
-à mal faire, et nous bat cruellement toutes les fois que nous nous
-laissons vaincre par les chrétiens. Aussi suis-je sûr de payer cher
-cette journée, où je n’ai pu triompher de toi!» Et, entre autres choses
-qu’il lui avoua, il lui dit que les diables souffrent surtout pendant
-que les chrétiens célèbrent la messe, ou pendant que se font les prières
-et les prédications. Alors Julienne lui lia les mains derrière le dos,
-et, l’ayant jeté à terre, elle le battit rudement avec la chaîne dont on
-l’avait liée; et le diable la suppliait avec de grands cris, lui disant:
-«Bonne Julienne, ayez pitié de moi!» Puis, le préfet ayant donné ordre
-qu’on la tirât de sa prison, elle traîna derrière elle le démon,
-toujours lié. Et le démon la priait, en lui disant: «Madame Julienne,
-cessez de me rendre ridicule, ou bien jamais plus je ne pourrai avoir
-d’action sur aucun chrétien! On dit que les chrétiens sont
-miséricordieux, et vous, cependant, vous ne voulez pas avoir un peu
-pitié de moi!» Mais la sainte n’en continua pas moins à le traîner par
-tout le marché, après quoi elle le jeta dans une latrine.
-
-Le préfet fit étendre sainte Julienne sur une roue qui lui broya tous
-les os jusqu’à en faire jaillir la moelle; mais un ange détruisit la
-roue et guérit la sainte. Ce que voyant, tous les assistants crurent au
-Christ, et subirent aussitôt le martyre. Cinq cents hommes et cent
-trente femmes eurent la tête tranchée. Le préfet fit ensuite plonger la
-sainte dans une chaudière de plomb fondu; mais le plomb se refroidit
-soudain au point de devenir comme un bain tiède. Alors le préfet maudit
-ses dieux, pour leur impuissance à punir une jeune femme qui leur
-faisait tant d’outrages. Puis il ordonna qu’elle eût la tête tranchée.
-Et comme on la conduisait à l’échafaud, voici que le démon qu’elle avait
-battu se montra de nouveau, cette fois sous l’apparence d’un jeune
-homme; et il criait aux bourreaux: «Ne ménagez pas cette coquine, car
-elle a dit les pires choses de vos dieux, et m’a moi-même battu cette
-nuit! Rendez-lui ce qu’elle mérite!» Mais comme Julienne, qui avait les
-yeux fermés, les entrouvrait pour voir celui qui parlait ainsi, le démon
-s’enfuit en criant: «Malheur à moi, elle va encore me prendre et me
-lier!» Et la sainte subit son supplice; et, quelques jours après, le
-préfet, qui voyageait sur mer, périt dans une tempête avec trente-quatre
-hommes. Leurs corps, que la mer avait vomis sur le rivage, furent
-dévorés par les bêtes et les oiseaux de proie.
-
-
-
-
-XLIV
-
-LA CHAIRE DE SAINT PIERRE A ANTIOCHE
-
-(22 février)
-
-
-L’église célèbre en ce jour la Chaire de saint Pierre parce que c’est en
-ce jour que ce saint, à Antioche, s’assit pour la première fois dans le
-siège pontifical. Et l’institution de cette fête est due à quatre
-causes.
-
-1º Comme saint Pierre prêchait à Antioche, le préfet Théophile lui dit:
-«Pierre, pourquoi corromps-tu mon peuple?» Et comme Pierre lui prêchait
-la foi du Christ, il le fit enchaîner et jeter en prison, où il ordonna
-qu’on le laissât sans boire et sans manger. Mais Pierre, déjà
-défaillant, reprit assez de forces pour lever les yeux au ciel et pour
-dire: «Jésus-Christ, soutien des malheureux, sois mon soutien dans ces
-tribulations!» Et le Seigneur lui répondit: «Crois-tu donc que je t’aie
-abandonné? Bientôt viendra quelqu’un qui secourra ta misère!» En effet,
-saint Paul, en apprenant l’incarcération de Pierre, vint trouver
-Théophile, et se présenta à lui comme un artiste d’une habileté extrême,
-sachant sculpter le bois et le marbre, peindre sur la toile, etc.
-Théophile le pria d’habiter chez lui. Et, peu de jours après, Paul
-pénétra secrètement dans le cachot de Pierre. Voyant celui-ci presque
-mort d’épuisement, il pleura des larmes amères; puis, se jetant dans ses
-bras, il lui dit: «O Pierre, mon frère, ma gloire, ma joie, moitié de
-mon âme, reprends tes forces!» Alors Pierre, ouvrant les yeux et le
-reconnaissant, se mit à pleurer, mais sans pouvoir parler. Paul lui
-ouvrit la bouche et y versa de la nourriture, qui ne tarda pas à le
-réconforter. Puis, se rendant auprès de Théophile, saint Paul lui dit:
-«O bon Théophile, homme aimable et hospitalier, rappelle-toi qu’un petit
-mal suffit pour détruire un grand bien! Qu’as-tu fait de ce serviteur de
-Dieu qui s’appelle Pierre? Faible et pauvre, il ne vit que par la
-parole: et c’est un tel homme que tu as pu mettre en prison! Sans
-compter que, si tu l’avais laissé en liberté, il aurait pu t’être utile;
-car on dit qu’il guérit les malades et ressuscite les morts!» Et
-Théophile: «Ce sont là des fables, mon cher Paul, car si cet homme
-pouvait ressusciter des morts, il pourrait bien se délivrer lui-même de
-sa prison!» Et Paul: «On m’a dit que, de même que le Christ, qui ensuite
-est ressuscité, n’a pas voulu descendre de sa croix, de même ce Pierre,
-pour suivre l’exemple de son maître, refuse de se délivrer, préférant
-souffrir pour le Christ.» Alors Théophile: «Eh bien, va lui dire que je
-lui rendrai sa liberté s’il ressuscite mon fils, mort depuis quatorze
-ans!» Paul rapporta cette condition à Pierre, qui lui dit: «C’est là un
-bien grand miracle qu’on exige de moi: mais la grâce de Dieu le fera par
-moi!» Puis, conduit au sépulcre du fils de Théophile, il ordonna qu’on
-ouvrît la porte, et le mort ressuscita.--Mais nous devons avouer que ce
-miracle ne nous paraît pas très vraisemblable: d’abord à cause des
-quatorze ans que Dieu aurait permis que le mort passât dans son tombeau;
-et puis, surtout, à cause de la ruse et du mensonge que l’histoire prête
-à saint Paul. Toujours est-il que Théophile et tout le peuple d’Antioche
-finirent par se convertir au Seigneur, et construisirent une magnifique
-église au milieu de laquelle ils mirent une chaire très élevée pour
-Pierre, d’où il put être vu et entendu par tous. Il y siégea pendant
-sept ans avant de se rendre à Rome, où il siégea ensuite dans la chaire
-romaine pendant vingt-cinq ans. Et c’est en souvenir de cet événement
-que l’Eglise célèbre cette fête, parce que, ce jour-là, pour la première
-fois, les chefs de l’Eglise commencèrent à être élevés en nom et en
-puissance.
-
-Cette fête est, comme l’on sait, la troisième de celles où l’Eglise
-célèbre le glorieux successeur du Christ. Saint Pierre a, en effet,
-mérité d’avoir trois fêtes, d’abord parce qu’il a été privilégié, parmi
-les apôtres, en trois choses: en autorité, en amour du Christ, et en
-pouvoir d’opérer des miracles. De plus, saint Pierre a été le prince de
-toute l’Eglise, qui est répandue dans les trois parties du monde,
-l’Asie, l’Afrique et l’Europe: de là les trois fêtes où l’Eglise
-l’honore. Enfin, saint Pierre, depuis qu’il a reçu la faculté de lier ou
-de délier, nous délivre des trois genres de péchés, ceux de la pensée,
-de la parole et de l’acte, comme aussi de ceux que nous commettons
-envers Dieu, envers le prochain et envers nous-mêmes.
-
-2º La seconde cause de l’institution de cette fête se trouve indiquée
-dans l’_Itinéraire de Clément_. Comme saint Pierre s’approchait
-d’Antioche, tous les habitants vinrent au-devant de lui revêtus de
-cilices, les pieds nus et la tête couverte de cendres, en signe de leur
-repentir, car ils avaient cru aux mensonges de Simon le Magicien. Et
-Pierre, heureux de ce repentir, fit placer devant lui tous les malades
-et les possédés; et dès qu’il eut invoqué sur eux le nom de Dieu, une
-immense lumière apparut et tous furent guéris. Pendant la semaine qui
-suivit, plus de dix mille hommes reçurent le baptême. Ce que voyant, le
-préfet Théophile transforma son palais en basilique, et y fit placer
-pour l’apôtre une chaire très élevée d’où il pût être vu et entendu par
-tous. Et la contradiction n’est qu’apparente entre cette histoire et
-celle que nous venons de raconter: car rien n’empêche que Pierre ait été
-mis en prison par Théophile et délivré par l’entremise de saint Paul,
-puis que, pendant un de ses voyages, les habitants d’Antioche se soient
-laissés prendre aux mensonges de Simon le Magicien, et s’en soient enfin
-repentis.
-
-3º En troisième lieu cette fête,--qu’on appelle aussi le Banquet de
-saint Pierre,--doit son institution à une coutume ancienne que l’Eglise
-a transformée en une fête chrétienne. En effet, maître Jean Beleth
-raconte que c’était l’usage chez les païens, au mois de février, d’aller
-porter un repas sur la tombe des morts. Les païens croyaient que ces
-repas étaient mangés par les âmes de leurs parents défunts, tandis qu’en
-réalité c’étaient les démons qui s’en régalaient. Et comme les premiers
-convertis au christianisme avaient peine à se départir de cette coutume,
-on résolut de substituer au banquet des morts, le jour de la Chaire de
-saint Pierre, un banquet célébré en l’honneur du saint.
-
-4º Et cette fête a aussi pour objet de célébrer l’institution de la
-tonsure des prêtres. Car, pendant que Pierre prêchait à Antioche, on lui
-fit raser la tête en signe d’infamie; et ce signe d’infamie fut ensuite
-adopté par tout le clergé, en signe d’honneur. Au point de vue
-symbolique, la tonsure signifie la conservation de la pureté, l’abandon
-des ornements extérieurs et le renoncement aux biens temporels. Et si la
-tonsure est de forme circulaire, c’est pour donner à entendre que, le
-cercle étant la plus parfaite des figures, les prêtres doivent veiller à
-représenter sur terre la perfection chrétienne.
-
-
-
-
-XLV
-
-SAINT MATHIAS, APÔTRE
-
-(24 février)
-
-
-La vie de saint Mathias, telle qu’elle se lit dans les églises, a été
-écrite, croit-on, par le vénérable Bède.
-
-I. Mathias fut appelé à prendre, parmi les apôtres, la place laissée
-vide par la défection de Judas. Et, puisque l’occasion s’en présente à
-nous, nous allons d’abord résumer ce que l’on a dit de l’origine et de
-la jeunesse de Judas lui-même. Certaine histoire, qui malheureusement
-est apocryphe et ne mérite que peu de créance, raconte à ce sujet ce qui
-suit:
-
-Il y avait à Jérusalem un homme appelé Ruben (et de son autre nom Simon)
-de la tribu de Dan (ou, selon saint Jérôme, de la tribu d’Issachar) et
-marié à une femme nommée Ciborée. Or, une nuit, après que les deux époux
-eussent accompli le devoir conjugal, Ciborée, s’étant endormie, eut un
-songe dont elle s’éveilla tout effrayée, avec des gémissements et des
-soupirs. Et elle dit à son mari: «J’ai vu en rêve que j’enfantais un
-fils monstrueux, qui devait causer la perte de toute notre race.» Et
-Ruben: «Quelle sottise scandaleuse tu dis là! Le diable, sans doute, te
-fait délirer!» Mais elle: «Si notre acte de cette nuit a pour effet que
-je conçoive un fils, ce sera la preuve que je ne suis point victime
-d’une illusion diabolique, mais que mon rêve est bien la révélation de
-la vérité!» Et comme, neuf mois après cette nuit, elle mit au monde un
-fils, son mari et elle furent épouvantés, et ne surent que faire: car
-ils avaient horreur de tuer leur enfant, et, d’autre part, ne pouvaient
-consentir à nourrir le futur destructeur de leur race. Ils décidèrent
-enfin de poser l’enfant dans un petit panier et de le laisser aller au
-gré des flots. Et ceux-ci poussèrent le panier jusqu’à une île nommée
-Iscarioth, d’où viendrait le nom de Judas Iscarioth donné à l’apôtre
-maudit. Et la reine de cette île, qui n’avait point d’enfants, ayant
-aperçu le panier pendant qu’elle se promenait sur le rivage, le fit
-tirer de l’eau, et s’écria, quand elle vit l’enfant: «Oh! comme je
-serais heureuse d’avoir un tel enfant, afin que mon trône, après moi, ne
-restât pas vide!» Et elle fit nourrir l’enfant en cachette, et feignit
-d’être enceinte, et présenta l’enfant comme son fils, ce qui fut fêté
-par tout le royaume. Le roi, enchanté d’être père, fit élever l’enfant
-avec toute la magnificence qui convenait à son rang. Or, peu de temps
-après, la reine fut vraiment enceinte du fait de son mari, et mit au
-monde un fils. Les deux enfants furent élevés ensemble; mais Judas, dans
-leurs jeux, injuriait et battait souvent l’enfant royal, et le faisait
-pleurer: sur quoi la reine, qui savait qu’il n’était pas son fils, le
-faisait très souvent battre à son tour. Mais rien ne parvenait à
-corriger le méchant enfant. Un jour enfin toute la vérité se découvrit,
-et l’on sut que Judas n’était pas le vrai fils du roi. Alors Judas,
-plein de honte et de jalousie, tua secrètement le vrai fils du roi, son
-frère supposé. Puis, craignant d’en être puni, il s’enfuit avec ses
-familiers à Jérusalem, où le préfet Pilate (tant on a raison de dire que
-qui se ressemble s’assemble) reconnut en lui un caractère pareil au
-sien, et se prit pour lui d’une vive affection.
-
-Voilà donc Judas régnant en maître à la cour de Pilate. Et un jour,
-Pilate, considérant un champ de pommes voisin de son palais, éprouva un
-extrême désir de goûter aux pommes de ce champ. Or ce champ appartenait
-à Ruben, le père de Judas; mais ni Judas ne connaissait son père, ni
-celui-ci ne savait que Judas était son fils. Et Judas, voyant le désir
-de Pilate, entra dans le champ et cueillit des pommes. Et comme Ruben le
-surprit, tous deux commencèrent par s’injurier, puis en vinrent aux
-coups; et Judas finit par tuer Ruben en le frappant d’une pierre sur la
-nuque. Après quoi il porta les pommes à Pilate et lui raconta ce qui
-s’était passé. Et lorsque la mort de Ruben fut connue, Pilate donna à
-son favori Judas tous les biens du mort, et le maria avec la veuve de
-celui-ci, qui n’était autre que sa mère Ciborée.
-
-Un soir, Ciborée soupirait si tristement que Judas, son nouveau mari,
-lui demanda ce qu’elle avait. Elle lui répondit: «Hélas! je suis la plus
-malheureuse de toutes les femmes! J’ai dû noyer mon unique enfant, on
-m’a tué mon mari, et, pour comble de misère, Pilate m’a forcée à me
-remarier malgré mon deuil!» Elle raconta alors l’histoire de l’enfant;
-et Judas lui raconta toutes ses aventures; et ils découvrirent ainsi que
-Judas avait tué son père et épousé sa mère. Alors, sur le conseil de
-Ciborée, le misérable voulut faire pénitence, et, étant allé trouver
-Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, il implora de lui le pardon de ses péchés.
-Voilà ce qu’on lit dans cette histoire apocryphe. Doit-on tenir pour
-vraie ou non cette suite d’aventures? C’est au lecteur à en décider:
-mais, suivant nous, elle mérite infiniment plus d’être rejetée
-qu’admise.
-
-Ce qui est, au contraire, certain, c’est que Notre-Seigneur fit de Judas
-son disciple, et l’élut au nombre de ses douze apôtres. Et Judas entra
-si fort dans sa familiarité qu’il devint son procureur. C’était lui, en
-effet, qui portait les aumônes qu’on donnait à Jésus; et, sans doute, il
-ne se faisait pas faute de les voler. Peu de temps avant la passion de
-Notre-Seigneur, il s’irrita de ce qu’on ne vendît point un parfum qu’on
-avait donné à Jésus, et qui valait trois cents deniers: car, sans doute,
-il avait projeté de s’approprier cette somme. Il alla donc trouver les
-Juifs, et leur vendit le Christ pour trente deniers. Notons que deux
-versions ont cours sur ce point. L’une prétend que les deniers obtenus
-par Judas valaient chacun dix deniers ordinaires, de façon qu’en les
-recevant Judas eut l’équivalent des trois cents deniers que lui aurait
-procurés la vente du parfum. D’après l’autre version, Judas avait
-l’habitude de s’approprier la dixième partie de l’argent qu’on lui
-donnait à garder; et ainsi les trente deniers reçus des Juifs ont été,
-pour lui, l’équivalent du profit qu’il aurait tiré de la vente du
-parfum. Mais, dès qu’il eut reçu les trente deniers, la honte le prit;
-et il les rapporta, et il alla se pendre à un arbre, et son corps creva
-par le milieu, et tous ses boyaux se répandirent sur le sol. Il ne les
-vomit point par la bouche, car sa bouche ne pouvait pas être profanée,
-ayant eu l’honneur de toucher le visage glorieux du Christ. Et il mourut
-en l’air, car, ayant offensé les anges dans le ciel et les hommes sur la
-terre, il avait mérité de périr entre ciel et terre.
-
-II. Or, quelques jours après l’Ascension du Seigneur, saint Pierre se
-leva au milieu des disciples et dit: «Frères, il faut que, de ceux qui
-ont été avec nous tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu parmi nous,
-il y en ait un pour témoigner avec nous de sa résurrection.» Alors les
-disciples présentèrent deux d’entre eux, à savoir: 1º Joseph, appelé
-Barsabas, et surnommé le Juste en raison de sa sainteté; 2º Mathias,
-dont l’auteur des _Actes_ a jugé inutile de faire l’éloge, estimant que
-le fait de son élection à l’apostolat rendait tous les éloges superflus.
-Et, tombant en prière, les apôtres dirent: «Toi, Seigneur, qui connais
-les cœurs de tous, montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choisi
-pour prendre la place de Judas, dans le ministère et l’apostolat!» Et
-l’on jeta les sorts, et le sort désigna Mathias, qui, d’un commun
-accord, fut adjoint aux onze apôtres.
-
-Saint Jérôme fait observer, à ce propos, que l’exemple de ce choix ne
-prouve nullement qu’on doive se servir du sort pour les élections
-religieuses: car le privilège du petit nombre ne saurait constituer la
-loi de tous. Comme le dit en effet, Bède, c’est seulement au jour de la
-Pentecôte que fut consommée l’hostie immolée dans la Passion; c’est au
-jour de la Pentecôte que la vérité du dogme se trouva entièrement
-constituée. Or, l’élection de Mathias étant avant la Pentecôte, on s’y
-est servi du sort pour se conformer à la loi ancienne, suivant laquelle
-le grand prêtre était choisi au sort. Mais, dès que la Pentecôte eut
-achevé d’abroger l’ancienne loi, ce n’est plus au sort que furent élus
-les sept diacres, mais bien par le choix des disciples; et ils furent
-ensuite ordonnés par l’imposition des mains des apôtres.
-
-III. L’apôtre Mathias eut pour mission d’évangéliser la Judée. Il y
-prêcha de longues années, fit de nombreux miracles, et s’endormit enfin
-dans la paix du Seigneur. Certains auteurs affirment, cependant, qu’il
-souffrit le martyre et périt sur la croix. Son corps est, dit-on,
-enseveli à Rome, sous une dalle de porphyre, dans l’église Sainte-Marie
-Majeure, et l’on y montre sa tête aux fidèles.
-
-D’après une autre légende, qui a cours à Trèves, Mathias serait né à
-Bethléem, d’une famille noble de la tribu de Juda. Prêchant en Judée, il
-éclairait les aveugles, purifiait les lépreux, chassait les démons,
-rendait aux boiteux la marche, aux sourds l’ouïe, et la vie aux morts.
-Il opéra de nombreuses conversions: sur quoi les Juifs, par jalousie, le
-firent passer en jugement. Là deux faux témoins, qui l’avaient accusé,
-lui jetèrent des pierres; et il voulut que ces pierres fussent
-ensevelies avec lui, en témoignage contre eux. Et pendant qu’on le
-lapidait il eut la tête tranchée d’une hache, à la manière romaine, et
-rendit l’âme à Dieu, les mains tendues vers le ciel. La même légende
-ajoute que son corps, après avoir été transporté de Judée à Rome, se
-trouve aujourd’hui dans une église de Trèves.
-
-IV. Suivant une autre légende, Mathias serait allé en Macédoine, et y
-aurait bu, au nom du Christ, une potion empoisonnée qui privait de la
-vue ceux qui en buvaient. Mais non seulement Mathias n’en aurait
-souffert aucun mal: la légende veut encore qu’il ait rendu la vue, par
-une simple imposition de mains, à plus de deux cent cinquante personnes
-que la susdite potion avait aveuglées. Les habitants de la province lui
-auraient, ensuite, attaché les mains derrière le dos et l’auraient
-enfermé dans une prison; et le Seigneur, venant à lui entouré d’une
-grande lumière, aurait rompu ses liens et l’aurait remis en liberté. Et
-comme, ensuite, quelques-uns des Macédoniens persistaient dans l’erreur,
-le saint leur aurait dit: «Je vous annonce que vous descendrez vivants
-en enfer!» Sur quoi la terre se serait ouverte, et les aurait engloutis.
-
-
-
-
-XLVI
-
-SAINT GRÉGOIRE, PAPE
-
-(12 mars)
-
-
-La vie de saint Grégoire, écrite d’abord par Paul, historiographe des
-Lombards, a été ensuite soigneusement résumée par le diacre Jean.
-
-I. Grégoire, fils de Gordien et de Sylvie, était de famille sénatoriale.
-Bien que, dès l’adolescence, il eût atteint au plus haut sommet de la
-philosophie, et bien qu’il fût, en outre, fort riche, il résolut de
-renoncer à tous ses biens et de se consacrer au service de Dieu. Mais
-comme il ajournait sa conversion, pensant pouvoir servir le Christ tout
-en remplissant les fonctions d’un juge laïque, le goût des choses
-séculières commença à grandir en lui à tel point qu’il fut tenté de
-servir le monde non seulement en acte, mais aussi en esprit. Enfin,
-après la mort de son père, il fonda six monastères en Sicile, et un
-septième à Rome, dans sa propre maison; et là, ôtant ses vêtements de
-soie ornés d’or et de pierreries, il vécut sous l’humble habit du moine.
-Et il arriva bientôt à un état de perfection qu’il se rappelait, plus
-tard, en ces termes, dans l’introduction d’un de ses _dialogues_: «Mon
-âme malheureuse, accablée sous le poids de ses occupations, aime à se
-rappeler le bonheur qu’elle avait jadis pendant mon séjour au monastère;
-alors tout le cours des choses fugitives lui était indifférent,
-accoutumée qu’elle était à ne penser qu’aux choses célestes; et souvent
-elle sortait, par la contemplation, du cloître de la chair; et la mort
-même, qui presque toujours apparaît comme une peine, lui apparaissait
-comme l’entrée dans la vie, et la douce récompense de toutes les
-peines.» Et Grégoire infligeait de telles privations à son corps que son
-estomac s’était paralysé, et qu’il souffrait fréquemment de ces arrêts
-de vie que les Grecs appellent des «syncopes».
-
-II. Un jour, comme il était occupé à écrire dans une cellule du
-monastère dont il était abbé, un ange lui apparut sous la forme d’un
-naufragé et lui demanda l’aumône. Grégoire lui fit donner six deniers
-d’argent; mais, quelques heures après, le naufragé revint, disant qu’il
-avait beaucoup perdu et trop peu reçu. Grégoire lui fit de nouveau
-donner six deniers d’argent; et une troisième fois le mendiant revint,
-sollicitant l’aumône avec plus d’insistance que jamais; alors l’économe
-du monastère dit à Grégoire qu’on n’avait plus rien à donner, sinon une
-écuelle d’argent dans laquelle la mère de Grégoire avait coutume
-d’envoyer des légumes à son fils. Aussitôt Grégoire fit donner cette
-écuelle au mendiant, qui la reçut avec joie et disparut. Et ce mendiant
-était un ange qui, comme nous le dirons plus loin, se révéla ensuite
-lui-même à saint Grégoire.
-
-III. Certain jour, saint Grégoire, passant sur le marché, vit de jeunes
-esclaves, d’une extrême beauté de forme et de visage, qui étaient à
-vendre. Il demanda au marchand d’où étaient ces jeunes gens. Le marchand
-répondit qu’ils étaient de la Grande-Bretagne, et que tous les habitants
-de ce pays avaient les mêmes cheveux blonds et la même beauté de figure.
-Grégoire demanda s’ils étaient chrétiens. Et, apprenant qu’ils étaient
-païens, il s’écria: «Hélas, faut-il que d’aussi beaux visages
-appartiennent encore au prince des ténèbres!» Il demanda comment
-s’appelait ce peuple, et le marchand lui dit qu’on l’appelait le peuple
-«anglique». Et le saint dit: «Bien nommés sont-ils, ces Angliques, ou
-plutôt Angéliques, car ils ont vraiment des visages d’anges!» Alors il
-se rendit auprès du Souverain Pontife et obtint de lui, à grand’force de
-prières, d’être envoyé en Bretagne pour convertir les Anglais. Mais à
-peine s’était-il mis en route que les Romains, troublés de son départ,
-dirent au pape: «En renvoyant Grégoire, tu as offensé saint Pierre et
-détruit Rome!» Si bien que le pape, effrayé, ordonna que l’on courût à
-sa poursuite pour le ramener. Et comme Grégoire, ayant déjà fait trois
-jours de route, s’occupait à lire en certain lieu, et que ses compagnons
-dormaient, une cigale survint qui le força à se distraire de sa lecture
-et lui dit qu’il eût à rester dans ce lieu. Aussitôt Grégoire exhorta
-ses compagnons à le quitter au plus vite, et, reprenant sa lecture, il
-resta immobile jusqu’à ce que les messagers du pape, l’ayant rejoint, le
-forcèrent à rentrer avec eux. Il rentra donc à Rome, bien malgré lui; et
-le pape le fit sortir de son monastère, et le nomma son cardinal-diacre.
-
-IV. Le Tibre, étant sorti de son lit, avait grossi d’une façon si
-démesurée qu’il avait coulé jusque par-dessus les murs de Rome, et avait
-renversé plusieurs maisons. Puis, quand l’inondation avait pris fin, une
-foule de serpents, dragons, et autres monstres, apportés par les flots
-et laissés par eux, avaient corrompu l’air de leur pourriture, et ainsi
-s’était produite une peste si meurtrière que l’on croyait voir des
-flèches tombant du ciel et tuant les Romains. La première victime de
-cette peste fut le pape Pélage; après quoi, le mal prit une telle
-extension que, par la mort des habitants, il vida un très grand nombre
-des maisons de Rome. Mais comme l’Eglise de Dieu ne pouvait rester sans
-chef, le peuple entier élut pour pape Grégoire, bien que celui-ci s’en
-défendît de toutes ses forces. Le jour où il devait être consacré, il
-parla au peuple, organisa une procession et des litanies, et exhorta les
-fidèles à prier Dieu avec plus de ferveur. Et pendant que le peuple,
-rassemblé autour de lui, priait, la peste fit périr, en moins d’une
-heure, quatre-vingt-dix personnes, parmi les auditeurs; mais Grégoire
-n’en continua pas moins à prêcher, exhortant le peuple à ne se relâcher
-de sa prière que quand la peste aurait disparu. Puis, la procession
-achevée, il voulut s’enfuir de Rome, pour empêcher qu’on le consacrât
-comme pape. Mais il ne le put, car les portes étaient gardées jour et
-nuit afin qu’il ne pût sortir. Il obtint enfin de certains marchands
-d’être transporté hors de la ville dans un tonneau; et, se réfugiant
-dans une caverne, au fond des bois, il y resta caché pendant trois
-jours. Mais les hommes envoyés à sa recherche aperçurent une colonne
-lumineuse qui descendait du ciel jusque sur l’endroit où il était caché;
-et un moine reconnut, dans cette colonne, des anges qui montaient et
-descendaient. Aussitôt Grégoire fut pris et traîné à Rome par le peuple
-tout entier, et consacré en qualité de souverain pontife.
-
-La peste continuant à sévir, il ordonna que, le jour de Pâques, on
-promenât en procession, autour de la ville, l’image de la sainte Vierge
-que possède l’église de Sainte-Marie Majeure, et qui fut peinte, dit-on,
-par saint Luc, aussi habile dans l’art de la peinture que dans celui de
-la médecine. Et aussitôt l’image sacrée dissipa l’infection de l’air,
-comme si la peste ne pouvait supporter sa présence; partout où passait
-l’image, l’air devenait pur et vivifiant. Et l’on raconte que, autour de
-l’image, la voix des anges se fit entendre, chantant: «Reine des cieux,
-réjouis-toi, alléluia, car ton divin fils est ressuscité, alléluia,
-comme il l’a dit, alléluia.» Et aussitôt saint Grégoire ajouta: «Mère de
-Dieu, priez pour nous, alléluia!» Alors il vit, au-dessus de la
-forteresse de Crescence, un grand ange qui essuyait et remettait au
-fourreau un glaive ensanglanté; et le saint comprit que la peste était
-finie; et en effet elle l’était. Et depuis lors cette forteresse prit le
-nom de Fort-Saint-Ange. Après quoi saint Grégoire, réalisant son ancien
-désir, envoya en Angleterre Augustin, Mélitus, Jean, et quelques autres
-prêtres, et convertit les Anglais, par leur entremise, comme aussi par
-ses prières et par ses mérites.
-
-V. Telle était l’humilité de saint Grégoire, que jamais il ne permettait
-qu’on fît son éloge. A l’évêque Etienne, qui l’avait loué dans ses
-lettres, il répondait: «Vous m’accablez d’éloges dans vos lettres, et
-cependant il est écrit qu’on doit s’abstenir de louer un homme aussi
-longtemps qu’il vit.» De même, dans une lettre à Anastase, patriarche
-d’Antioche: «Les éloges que vous me donnez m’embarrassent fort. Car je
-considère ce que je suis, et j’ai conscience de ne rien avoir qui mérite
-de telles éloges; et, d’autre part, considérant ce que vous êtes, je
-n’admets point que vous puissiez mentir.» Quant aux appellations
-flatteuses, il les rejetait absolument. Il écrivait à Euloge, patriarche
-d’Alexandrie, qui l’avait appelé _pape universel_: «Je prie Votre
-Sainteté de ne plus m’appeler de ce titre. Car ce n’est point un honneur
-pour moi qu’un titre obtenu aux dépens de mes frères!» Et lorsque Jean,
-évêque de Constantinople, eut obtenu par fraude du Synode le titre de
-pape universel, saint Grégoire écrivit à son sujet: «Qui est celui qui,
-contre les statuts évangéliques, contre les décrets canoniques, ose
-s’affubler d’un titre nouveau?» Il n’admettait même point que les autres
-évêques le considérassent comme leur donnant des ordres; et il écrivait
-à Euloge: «Je vous prie de ne plus employer, à mon endroit, l’expression
-d’_ordres_, car je sais qui je suis et qui vous êtes: en titre, vous
-êtes mes frères, en sainteté, vous êtes mes pères!» Dans l’excès de son
-humilité, il ne tolérait point que les femmes se dissent ses servantes.
-Il écrivait à la patricienne Rusticana: «Une chose m’a fâché, dans votre
-lettre: c’est que, à plusieurs reprises, vous vous y soyez appelée _ma
-servante_. Comment pouvez-vous vous dire la servante d’un homme qui, en
-acceptant la charge de l’épiscopat, est devenu le serviteur de tous?» Le
-premier, il se proclama «le serviteur des serviteurs de Dieu»; et il
-ordonna que ses successeurs porteraient le même titre. Il ne voulut pas
-non plus, par humilité, publier ses livres de son vivant; et, en
-comparaison des livres des autres, il tenait les siens pour dénués de
-toute valeur. Il écrivait à Innocent, préfet d’Afrique: «Que vous me
-demandiez communication de mes Commentaires sur _Job_, cela fait honneur
-à votre application. Mais si vous désirez vous nourrir d’un aliment
-délicieux, lisez plutôt les ouvrages de votre compatriote saint
-Augustin, et, pouvant jouir de cet or, ne vous occupez point de mon
-misérable billon!» On lit aussi, dans un livre traduit du grec en latin,
-qu’un saint abbé nommé Jean, étant venu à Rome pour voir les tombeaux
-des apôtres, rencontra le pape Grégoire passant par la ville. Et
-Grégoire, voyant qu’il voulait s’agenouiller devant lui, prit les
-devants, s’agenouilla le premier devant l’abbé, et ne se releva qu’après
-que l’abbé se fut relevé.
-
-VI. La charité de saint Grégoire égalait son humilité. Il était si
-charitable qu’il pourvoyait aux besoins non seulement des pauvres de
-Rome, mais aussi de pauvres des pays les plus lointains. Il avait fait
-dresser une liste de tous les indigents, et leur venait largement en
-aide. Il envoyait des secours aux moines du mont Sinaï, entretenait à
-ses frais un monastère fondé par lui à Jérusalem, et offrait tous les
-ans quatre-vingts livres d’or dont vivaient trois mille servantes de
-Dieu. Il recevait tous les jours à sa table les pèlerins et autres
-étrangers, quels qu’ils fussent. Et parmi ces hôtes il y en eut un qui,
-au moment où saint Grégoire s’apprêtait à lui verser l’eau du
-lave-mains, disparut sans qu’on sût par où il était passé. Et, la nuit
-suivante, le Seigneur apparut à saint Grégoire, et lui dit: «Les autres
-jours, tu me reçois dans la personne des pauvres; mais, hier, c’est ma
-propre personne que tu as reçue.»
-
-Un autre jour, il avait demandé à son chancelier d’inviter à sa table
-douze pèlerins. Et, pendant le repas, considérant les convives, il vit
-qu’ils étaient treize, et le fit remarquer à son chancelier. Mais
-celui-ci, après les avoir comptés, lui dit: «Croyez-moi, Saint-Père, ils
-ne sont que douze!» Et Grégoire s’aperçut alors que l’un des convives,
-assis non loin de lui, changeait constamment de figure, ayant tantôt
-l’apparence d’un jeune homme, et tantôt d’un vieillard. Quand le repas
-fut achevé, Grégoire conduisit ce convive dans sa chambre et le supplia
-de daigner lui dire son nom. Et le convive lui répondit: «Eh bien, sache
-que je suis ce naufragé à qui tu as, jadis, donné l’écuelle d’argent où
-ta mère avait l’habitude de t’envoyer des légumes! Et sache aussi que
-c’est depuis le jour où tu m’as donné cette écuelle que le Seigneur t’a
-destiné à devenir le chef de son Eglise et le successeur de l’apôtre
-Pierre.» Et Grégoire: «Mais toi, comment as-tu su que le Seigneur me
-destinait à ces fonctions?» Et l’inconnu: «Je l’ai su parce que je suis
-un ange, chargé maintenant par le Seigneur de veiller sur toi.» Et
-aussitôt il disparut.
-
-VII. Il y avait alors un ermite, homme d’une grande vertu, qui avait
-tout abandonné pour se consacrer à Dieu, et qui ne possédait rien qu’une
-chatte, qu’il s’amusait parfois à caresser sur ses genoux. Cet ermite
-pria Dieu de lui révéler en quelle compagnie il serait admis dans la
-demeure céleste, en récompense de son renoncement. Et Dieu lui révéla
-qu’il y serait admis en compagnie de Grégoire, le pontife de Rome. Sur
-quoi l’ermite fut désolé, se disant que sa pauvreté ne lui profiterait
-guère, si elle ne suffisait pas pour le mettre au-dessus d’un homme
-aussi riche en richesses mondaines. Mais le Seigneur lui dit: «Le riche
-n’est pas celui qui possède la richesse, mais celui qui la désire. Et tu
-ne saurais comparer ta pauvreté à la richesse de Grégoire, car tu prends
-plus de plaisir à caresser ta chatte que Grégoire à posséder des biens
-qu’il méprise, et dont il ne se sert que pour subvenir aux besoins de
-tous.» Et le solitaire pria Dieu, depuis lors, de lui faire la grâce de
-l’admettre aux récompenses réservées à saint Grégoire.
-
-VIII. Ayant été accusé devant l’empereur Maurice et ses fils d’avoir
-causé la mort d’un évêque, Grégoire écrivit à un familier de l’empereur
-une lettre où il disait: «Fais entendre à mes maîtres que si moi, leur
-esclave, je voulais me mêler de nuire aux Lombards, la race des Lombards
-n’aurait plus aujourd’hui ni roi, ni chefs, et serait dans la confusion.
-Mais je crains trop Dieu pour oser me mêler de causer la mort de
-personne.» Admirable humilité: car Grégoire, qui était souverain
-pontife, s’appelait l’esclave de l’empereur, et appelait celui-ci son
-maître! Admirable innocence: car l’empereur lombard Maurice persécutait
-Grégoire et l’Eglise de Dieu, et Grégoire se refusait à causer la mort
-de ses pires ennemis! Il écrivait, entre autres choses, à Maurice: «Je
-suis si plein de péchés que, sans doute, vous apaisez Dieu d’autant plus
-que vous me persécutez davantage.» Mais un jour l’empereur vit se
-dresser devant lui un inconnu qui, vêtu en moine, brandissait devant lui
-une épée tirée du fourreau, et lui prédisait la mort par l’épée.
-Aussitôt Maurice, effrayé, cessa de persécuter Grégoire, et pria Dieu de
-le punir plutôt dans cette vie que de réserver son châtiment pour la vie
-à venir. Et aussitôt la voix divine ordonna, dans une vision, que
-Maurice, sa femme, ses fils et ses filles fussent livrés, pour être
-tués, au soldat Phocas. Et ainsi fut fait: car, peu de temps après, un
-soldat nommé Phocas tua l’empereur avec toute sa famille, et lui succéda
-au trône impérial.
-
-IX. Un jour de Pâques, Grégoire, célébrant la messe dans l’église de
-Sainte-Marie Majeure, venait de dire: _Pax Domini!_ Et voici qu’un ange
-lui répondit à haute voix: _Et cum spiritu tuo!_ C’est depuis lors que
-le pape, au jour de Pâques, officie dans cette église, et, que,
-lorsqu’il dit _Pax Domini_, personne des assistants n’a le droit de lui
-répondre.
-
-X. Il y avait eu autrefois à Rome un empereur païen nommé Trajan qui,
-quoique païen, avait montré une grande bonté. On racontait que, un jour
-qu’il se hâtait de partir pour une guerre, une veuve était venue le
-trouver, toute en larmes, lui disant: «Je te supplie de venger le sang
-de mon fils, tué injustement!» Trajan lui avait répondu que, s’il
-revenait vivant de la guerre, il vengerait la mort du jeune homme. Mais
-la veuve: «Et si tu meurs à la guerre, qui me fera justice?» Et Trajan:
-«Celui qui régnera après moi!» Et la veuve: «Mais toi, quel profit en
-auras-tu, si c’est un autre qui me fait justice?» Et Trajan: «Aucun
-profit!» Et la veuve: «Ne vaut-il pas mieux pour toi que tu me fasses
-justice toi-même, de manière à t’assurer la récompense de ta bonne
-action?» Et Trajan, ému de pitié, était descendu de son cheval, et
-s’était occupé de faire justice du meurtre de l’innocent. On raconte
-aussi qu’un fils de Trajan, parcourant à cheval les rues de la ville,
-avait tué le fils d’une pauvre femme: sur quoi l’empereur avait donné
-son propre fils comme esclave à la mère de la victime, et avait
-magnifiquement doté cette femme.
-
-Or, comme un jour, Grégoire passait par le Forum de Trajan, le souvenir
-lui revint de la justice et de la bonté de ce vieil empereur: si bien
-que, en arrivant à la basilique de Saint-Pierre, il pleura amèrement sur
-lui et pria pour lui. Et voici qu’une voix d’en-haut lui répondit:
-«Grégoire, j’ai accueilli ta demande et libéré Trajan de la peine
-éternelle; mais prends bien garde à l’avenir de ne plus prier pour aucun
-damné!» D’après Damascène, la voix aurait simplement dit à Grégoire:
-«J’exauce ta prière et je pardonne à Trajan.» Ce point est absolument
-hors de doute, mais on ne s’accorde pas sur les détails qui l’entourent.
-Les uns prétendent que Trajan a été rappelé à la vie, de façon à pouvoir
-devenir chrétien et obtenir ainsi son pardon. D’autres disent que l’âme
-de Trajan ne fut pas absolument libérée du supplice éternel, mais que sa
-peine fut simplement suspendue jusqu’au jour du jugement dernier.
-D’autres encore soutiennent que la punition de Trajan fut simplement
-adoucie, à la demande de Grégoire. D’autres--comme le diacre Jean, qui a
-compilé l’histoire du saint--affirment que celui-ci n’a point prié pour
-Trajan, mais pleuré pour lui. D’autres estiment que Trajan a été exempté
-de la peine matérielle, qui consiste à être tourmenté en enfer, mais
-qu’il n’a pas été exempté de la peine morale, qui consiste à être privé
-de la vue de Dieu.
-
-Certains auteurs veulent aussi que la voix céleste, après avoir accordé
-à Grégoire le pardon de Trajan, ait ajouté: «Mais toi, pour avoir prié
-pour un damné, tu dois être puni! Choisis donc entre deux peines: ou
-bien deux jours de souffrances en purgatoire après ta mort, ou bien,
-pour tout le temps qui te reste à vivre, une vie de souffrance et de
-maladie!» Et le saint aurait choisi ce dernier parti. Le fait est que,
-depuis lors, il ne cessa plus d’être malade, tourmenté tantôt par la
-fièvre, tantôt par la goutte, tantôt par des maux d’estomac
-intolérables. Il écrit, dans une de ses lettres: «La goutte et d’autres
-maladies me font tant souffrir que la vie me pèse, et que j’aspire au
-remède que me sera la mort.»
-
-XI. Une femme qui, parfois, offrait du pain à l’église, suivant l’usage
-des fidèles, se mit un jour à sourire en entendant saint Grégoire
-s’écrier à l’autel, pendant la consécration de l’hostie: «Que le corps
-de Notre-Seigneur Jésus-Christ te profite dans la vie éternelle!»
-Aussitôt le saint détourna la main qui allait mettre l’hostie dans la
-bouche de cette femme, et déposa la sainte hostie sur l’autel. Puis, en
-présence de tout le peuple, il demanda à la femme de quoi elle avait osé
-rire. Et la femme répondit: «J’ai ri parce que tu appelais «corps de
-Dieu» un pain que j’avais pétri de mes propres mains.» Alors Grégoire se
-prosterna et pria Dieu pour l’incrédulité de cette femme; et, quand il
-se releva, il vit que l’hostie déposée sur l’autel s’était changée en un
-morceau de chair ayant la forme d’un doigt. Il montra alors cette chair
-à la femme incrédule, qui revint à la foi. Et le saint pria de nouveau,
-et la chair redevint du pain, et Grégoire la donna en communion à la
-femme.
-
-XII. Certains princes ayant demandé au pape des reliques précieuses,
-Grégoire leur donna un petit fragment de la dalmatique de saint Jean
-l’Evangéliste. Or les princes, tenant une telle relique pour indigne
-d’eux, là rendirent dédaigneusement à saint Grégoire. Alors celui-ci,
-après avoir prié, perça l’étoffe avec la pointe d’un couteau; et
-aussitôt un flot de sang en jaillit, attestant ainsi miraculeusement le
-prix de la relique.
-
-XIII. Un riche Romain qui avait abandonné sa femme, et que Grégoire
-avait puni de l’excommunication, voulut se venger du pontife; ne pouvant
-rien par lui-même contre lui, il s’adressa à des magiciens qui lui
-promirent d’envoyer un démon dans le corps du cheval de Grégoire, de
-façon à faire périr celui-ci. Et voici que, au moment où Grégoire
-montait sur son cheval, l’animal, possédé du démon, se mit à ruer si
-fort que personne ne parvenait à le retenir. Mais Grégoire vit aussitôt
-le caractère diabolique de l’entreprise; et, d’un seul signe de croix,
-il apaisa la fureur du cheval, et rendit aveugles les magiciens, qui
-vinrent confesser leur crime et furent ensuite admis à la grâce du
-baptême. Grégoire refusa cependant de les guérir de leur cécité, de peur
-qu’ils ne revinssent à leur magie, mais il les fit nourrir, leur vie
-durant, aux frais de l’Eglise.
-
-XIV. On lit encore, dans le livre que les Grecs appellent _Lymon_, le
-trait que voici. L’abbé du monastère fondé par saint Grégoire vint un
-jour dire au saint que l’un des moines avait en sa possession trois
-pièces d’argent. Et Grégoire, pour faire un exemple, excommunia ce
-moine. Or, peu de temps après, le moine mourut, et Grégoire, en
-apprenant sa mort, fut désolé de l’avoir laissé mourir sans absolution.
-Il écrivit du moins, sur une feuille de papier, un acte par lequel il
-absolvait le défunt de l’excommunication prononcée contre lui; et il
-chargea un de ses diacres de placer ce papier sur la poitrine du moine.
-Et, la nuit suivante, le moine apparut à son abbé et lui dit que, depuis
-sa mort, il avait été tenu en prison, mais qu’il venait enfin de
-recevoir sa grâce.
-
-XV. Saint Grégoire institua l’office et le chant ecclésiastiques, ainsi
-qu’une école de chant. Et il fit élever, à cette intention, deux
-maisons: l’une proche la basilique de Saint-Pierre, l’autre proche
-l’église de Latran. On montre aujourd’hui encore, dans l’une de ces
-maisons, le lit sur lequel il s’étendait pour composer ses chants, le
-fouet dont il menaçait les élèves de l’école, ainsi qu’un antiphonaire
-écrit de sa main. C’est aussi lui qui ajouta au canon de la messe les
-paroles suivantes: «Et nous te prions de maintenir nos jours dans ta
-paix, de nous sauver de la damnation éternelle, et de nous admettre dans
-le troupeau de tes élus!»
-
-Enfin saint Grégoire, après avoir siégé sur le trône de saint Pierre
-pendant treize ans, six mois, et dix jours, s’endormit dans le Seigneur,
-tout plein de bonnes œuvres. Sa mort eut lieu en l’an 604, sous le règne
-de Phocas.
-
-XVI. Après sa mort, Rome et toute la région furent envahies par la
-famine; et les pauvres, que Grégoire avait coutume de nourrir
-généreusement, venaient trouver son successeur et lui disaient:
-«Seigneur, notre père Grégoire avait coutume de nous nourrir, que Ta
-Sainteté ne nous laisse pas mourir de faim!» Mais ces paroles irritaient
-le pape, qui répondait: «Grégoire a toujours eu en vue la popularité et
-y a tout sacrifié; mais nous, nous ne pouvons rien pour vous!» Sur quoi
-il renvoyait les pauvres sans les secourir. Alors saint Grégoire lui
-apparut trois fois, et le gronda doucement de sa dureté comme de son
-injustice. Mais le pape ne prit aucun soin de s’amender. La quatrième
-fois, Grégoire lui apparut avec un visage terrible et le frappa à la
-tête: et le pape mourut peu de temps après.
-
-Pendant que la même famine durait encore, quelques envieux commencèrent
-à déprécier saint Grégoire, affirmant qu’il avait gaspillé, en prodigue,
-tout le trésor de l’Eglise. Et, pour s’en venger sur sa mémoire, ils
-engagèrent le clergé à brûler les écrits du saint. On en brûla
-effectivement un certain nombre; et l’on s’apprêtait à brûler le reste,
-lorsque le diacre Pierre, qui avait été le familier du saint, et à qui
-celui-ci avait dicté les quatre livres de ses _Dialogues_, s’opposa
-vivement à cette destruction. Il dit d’abord qu’elle ne pouvait servir à
-rien, les écrits du saint s’étant répandus dans toutes les parties du
-monde. Et il ajouta que c’était un horrible sacrilège de détruire
-l’œuvre d’un homme sur la tête duquel il avait vu si souvent descendre
-l’Esprit-Saint sous la forme d’une colombe. Et le diacre dit que, pour
-attester la vérité de cette affirmation, il était prêt à mourir
-aussitôt; et il déclara que, s’il n’obtenait point la mort qu’il
-demandait, il consentirait à ce que les livres de son maître fussent
-détruits. Car saint Grégoire lui avait dit que, si jamais il révélait le
-miracle de la sainte colombe, il mourrait sur-le-champ. Après quoi le
-vénérable Pierre revêtit son costume solennel de diacre, et jura, sur
-les saints Evangiles, la vérité de ce qu’il avait affirmé; et, au moment
-où il achevait son serment, son âme s’envola au ciel sans éprouver les
-douleurs de la mort.
-
-XVII. Un moine du monastère de saint Grégoire avait amassé une somme
-d’argent. Alors le saint apparut en rêve à un autre moine et lui dit de
-signifier à son compagnon qu’il eût à distribuer son pécule et à faire
-pénitence, faute de quoi il mourrait le troisième jour. Ce qu’entendant,
-le moine, épouvanté, fit pénitence et distribua son pécule. Mais il n’en
-fut pas moins saisi d’une fièvre si forte que, pendant trois jours, il
-parut sur le point de rendre l’âme. Ses frères, l’entourant, chantaient
-des psaumes, jusqu’à ce que, le troisième jour, s’interrompant de
-chanter, ils se mirent à l’accabler de reproches. Mais voici que soudain
-le moine, revivant, et rouvrant les yeux avec un sourire, leur dit: «Que
-le Seigneur vous pardonne, mes frères, de m’avoir si durement jugé! Et
-si désormais vous voyez quelqu’un en train de mourir, puissiez-vous lui
-accorder non des reproches, mais votre compassion! Sachez donc que je
-viens de passer en jugement, avec un diable pour accusateur, et que,
-avec l’aide de saint Grégoire, j’ai bien répondu à toutes les objections
-de l’ennemi, sauf à une seule, que j’ai dû reconnaître pour fondée et à
-cause de laquelle j’ai subi ces trois jours de tortures. Puis il
-s’écria: «O André, André, tu périras dès cette année, toi qui, par tes
-mauvais conseils, m’as exposé à un tel danger!» Et là-dessus le moine
-mourut. Or il y avait à Rome un certain André qui, à l’instant même où
-le moine le nomma ainsi par son nom, fut atteint d’un mal épouvantable,
-mais sans parvenir à mourir malgré ses souffrances. Et ce malheureux
-ayant appelé près de lui les moines du monastère, leur avoua que, sur
-son conseil, le moine défunt avait volé quelques-uns des manuscrits de
-la bibliothèque et les avait vendus à des étrangers. Et à peine eut-il
-achevé cette confession qu’il ferma les yeux et rendit l’âme.
-
-XVIII. En un temps où l’office ambrosien était encore employé dans les
-églises plus volontiers que l’office grégorien, le pape Adrien réunit un
-concile qui décida que l’office grégorien devait seul être
-universellement observé. Et, conformément à cette décision, l’empereur
-Charlemagne obligeait, par des menaces et des supplices le clergé de
-toutes ses provinces à employer l’office grégorien, brûlait les livres
-de l’office ambrosien, et mettait en prison bon nombre de prêtres qui
-voulaient rester fidèles à cet office. Alors l’évêque saint Eugène
-conseilla au pape de rappeler le concile; et ce nouveau concile décida
-que le missel ambrosien et le missel grégorien seraient placés, côte à
-côte, sur l’autel de Saint-Pierre, que les portes de l’église seraient
-fermées et cachetées du sceau des évêques et du concile; et que ceux-ci,
-toute la nuit, prieraient Dieu de leur révéler, par quelque signe,
-lequel des deux offices devait être employé de préférence dans les
-églises. Et, tout cela ayant été fait, lorsqu’on rouvrit les portes de
-l’église, le lendemain matin, les deux missels qu’on avait laissés
-fermés furent trouvés tous deux également ouverts. Mais une autre
-version veut que le missel grégorien ait été miraculeusement divisé, et
-qu’on ait trouvé ses pages éparses sur l’autel, tandis que le missel
-ambrosien était ouvert, mais restait à la place où on l’avait mis: ce
-qui fut considéré comme un signe pour faire entendre que l’office
-grégorien devait se répandre à travers le monde, tandis que l’ambrosien
-devait continuer à être employé dans l’église de Saint-Ambroise. Et, en
-effet, c’est là ce que décidèrent les Pères du concile et qui est en
-usage aujourd’hui encore.
-
-XIX. Le diacre Jean, qui a compilé la vie de saint Grégoire, raconte
-ceci. Un jour, pendant qu’il était occupé à son travail, un inconnu se
-montra devant lui, portant les signes sacerdotaux, et vêtu d’un manteau
-blanc si transparent qu’on voyait, par-dessous, le noir de la tunique.
-Cet inconnu s’approcha du diacre et éclata de rire. Et comme Jean lui
-demandait ce qui pouvait faire rire de la sorte un personnage aussi
-grave, il lui répondit: «C’est de te voir écrivant l’histoire de morts
-que tu n’as jamais connus de leur vivant!» Et Jean lui dit: «Je n’ai pas
-connu personnellement saint Grégoire, c’est vrai, mais j’écris sur lui
-ce que l’on m’en a rapporté.» Et l’étranger: «Au reste, peu m’importe ce
-que tu fais; mais moi, je ne cesserai pas de faire ce que je puis!» Et,
-là-dessus, le voici qui éteint la lampe à la lumière de laquelle
-écrivait le diacre, et qui lui donne un coup si fort que le pauvre
-diacre s’imagine être tué. Alors se présente à lui saint Grégoire, ayant
-à sa droite saint Nicolas, à sa gauche le diacre Pierre; et il lui dit:
-«Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?» Et comme l’inconnu se
-cachait sous le lit, Grégoire prend des mains de Pierre une grande
-torche et brûle le visage de cet inconnu au point de le rendre noir,
-comme un Ethiopien. Une étincelle tombe alors sur le manteau blanc et le
-consume; et cet inconnu, qui n’est autre que le diable, apparaît noir
-comme de la suie. Et le diacre Pierre dit à saint Grégoire: «En vérité
-nous l’avons bien noirci!» Et Grégoire: «Ce n’est pas nous qui l’avons
-noirci, nous l’avons simplement fait paraître tel qu’il était!» Sur quoi
-ils s’envolent, laissant dans la cellule de Jean un grande lumière.
-
-
-
-
-XLVII
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-SAINT LONGIN, MARTYR
-
-(15 mars)
-
-
-Longin était le centurion qui avait été chargé par Pilate d’assister,
-avec ses soldats, à la crucifixion du Seigneur, et qui avait percé de sa
-lance le flanc divin. Il se convertit à la foi en voyant les signes qui
-suivirent la mort de Jésus, c’est-à-dire l’éclipse du soleil et le
-tremblement de terre. Mais on dit que ce qui contribua surtout à le
-convertir fut que, souffrant d’un mal d’yeux, il toucha par hasard ses
-yeux avec une goutte du sang du Christ, qui découlait le long de sa
-lance, et recouvra aussitôt la santé. Il renonça au service militaire,
-se fit instruire par les apôtres, et, pendant vingt-huit ans, mena la
-vie monastique à Césarée de Cappadoce, faisant de nombreuses conversions
-par sa parole et son exemple.
-
-Il fut amené devant le gouverneur de la province, qui, sur son refus de
-sacrifier aux idoles, lui fit arracher toutes les dents et couper la
-langue. Mais Longin ne perdit point, pour cela, le don de la parole.
-Saisissant une hache, il se mit à briser toutes les idoles, en disant:
-«Si ce sont des dieux, qu’ils le fassent voir!» Et de toutes les idoles
-sortirent des démons, qui entrèrent dans le corps du gouverneur et de
-ses compagnons. Et Longin dit à ces démons: «Pourquoi habitez-vous dans
-les idoles?» Ils répondirent: «Nous nous logeons partout où n’est pas
-invoqué le nom du Christ et où ne figure pas le signe de la croix!»
-Cependant le gouverneur avait perdu la vue. Et Longin lui dit: «Sache,
-mon pauvre ami, que tu ne pourras être guéri qu’après m’avoir tué! Mais
-aussitôt que tu m’auras tué je prierai pour toi, et obtiendrai la
-guérison de ton corps et de ton âme!» Le gouverneur lui fit donc
-trancher la tête; après quoi, se prosternant devant son cadavre, il
-pleura et fit pénitence; et aussitôt il recouvra la vue et la santé; et
-il acheva sa vie dans les bonnes œuvres.
-
-
-
-
-XLVIII
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-SAINT PATRICE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
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-(17 mars)
-
-
-I. Saint Patrice vivait vers l’an du Seigneur 280. Un jour, pendant
-qu’il prêchait la Passion du Christ au roi d’Ecosse, il transperça par
-accident le pied de ce roi avec la pointe du bourdon sur lequel il
-s’appuyait. Et le roi se laissa faire et souffrit sans se plaindre,
-s’imaginant que le saint évêque l’avait blessé à dessein, et que, pour
-être admis à la foi du Christ, on avait d’abord à subir des souffrances
-pareilles à celles qu’avait subies le Christ. Et quand le saint comprit
-la pieuse erreur du roi, il en fut émerveillé. Il le guérit par ses
-prières et obtint, en outre, pour tout son royaume, que nul animal
-venimeux ne pût y nuire. On dit même que, grâce à saint Patrice,
-l’écorce du bois, en Ecosse, a le pouvoir de guérir les venins.
-
-II. Certain homme avait volé à son voisin un mouton et l’avait mangé.
-Saint Patrice exhorta à plusieurs reprises le voleur, quel qu’il fût, à
-avouer son vol et à faire pénitence; et comme personne ne se déclarait,
-il ordonna un jour, au nom de Jésus, en pleine église, que, dans le
-ventre du voleur, le mouton dérobé se fît connaître en bêlant. Et
-aussitôt le mouton se mit à bêler dans le ventre du voleur, qui avoua sa
-faute et fit pénitence. Et les autres habitants s’abstinrent désormais
-de voler.
-
-III. Saint Patrice avait coutume de saluer pieusement toutes les croix
-qu’il rencontrait. Mais, un jour, il passa devant une grande et belle
-croix sans la voir. Ses compagnons le lui ayant fait observer, une voix
-sortit de terre et lui dit: «Si tu n’as pas vu cette croix, c’est que
-l’homme qui est enterré sous elle est un païen, et indigne de l’emblème
-sacré!» Et saint Patrice fit enlever la croix, qu’on avait mise là par
-erreur.
-
-IV. Prêchant en Irlande, et n’obtenant que peu de fruit de sa
-prédication, saint Patrice pria Dieu de se révéler aux Irlandais par
-quelque signe qui les effrayât et les amenât à faire pénitence. Alors,
-sur l’ordre de Dieu, il dessina un grand cercle avec son bâton, et
-aussitôt la terre s’ouvrit dans ce cercle, et un puits très profond
-apparut. Et saint Patrice apprit, par révélation, que ce puits
-conduisait à un purgatoire, et que ceux qui voudraient y descendre y
-expieraient leurs péchés et seraient dispensés de tout purgatoire après
-leur mort, mais que la plupart de ceux qui y entreraient n’en pourraient
-plus jamais sortir. Et quelques-uns entrèrent dans le puits, mais, en
-effet, ils ne revinrent plus.
-
-Or, longtemps après la mort de saint Patrice, un noble nommé Nicolas,
-qui avait commis beaucoup de péchés, consentit à faire pénitence en
-entrant dans le purgatoire du saint. Après s’être préparé pendant quinze
-jours par le jeûne et la prière, il se fit ouvrir l’accès du puits, et
-se trouva dans un oratoire où des moines, vêtus de blanc et occupés à
-officier, lui dirent de s’armer de constance, car il aurait à subir, de
-la part du diable, de nombreuses tentations. Mais ils ajoutèrent que, au
-moment où il commencerait à souffrir, il ne devait pas manquer de
-s’écrier: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré
-mes péchés!» Puis ces moines disparurent, et Nicolas se trouva entouré
-de démons qui, d’abord, essayèrent, par de douces promesses, de
-l’engager à leur obéir. Puis, sur son refus, il entendit des
-rugissements de bêtes féroces, et ce fut comme si tous les éléments se
-fussent bouleversés. Alors, tremblant d’épouvante, il s’écria:
-«Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré mes péchés!»
-Et aussitôt le tumulte s’apaisa. Nicolas fut ensuite conduit dans un
-autre lieu où une foule de démons l’entourèrent et lui dirent: «Te
-figures-tu que tu puisses nous échapper? Non, certes, et c’est à présent
-que nous allons commencer à te tourmenter!» Sur quoi il se trouva devant
-un grand feu et les démons lui dirent: «Si tu ne cèdes pas, nous te
-jetterons dans ce feu!» Et en effet ils le saisirent et le jetèrent dans
-le feu. Mais lui, dès qu’il sentit la flamme, il invoqua Jésus-Christ,
-et aussitôt le feu s’éteignit. Il fut ensuite conduit dans un autre
-lieu, où il vit des hommes, qu’on brûlait vifs, d’autres qu’on écrasait
-sur des pointes de fer rouge, d’autres qui, étendus à plat ventre,
-mordaient la terre en demandant grâce, pendant que des démons les
-rouaient de coups. A d’autres, des serpents dévoraient les membres; à
-d’autres, des monstres arrachaient les entrailles avec des pointes de
-fer rouge. Et comme Nicolas refusait toujours d’obéir aux diables,
-ceux-ci se préparèrent à lui faire subir ces divers tourments. Mais, de
-nouveau, il invoqua Jésus, et fut délivré de ces tourments, il fut
-ensuite transporté dans un autre lieu où il vit des hommes qu’on
-enfermait dans une glacière, et où se trouvait une grande roue, portant
-des hommes accrochés à chacun de ses rayons; et cette roue tournait si
-vite qu’elle semblait former un cercle de feu. Il vit aussi une grande
-maison contenant des fosses pleines de métal en fusion; et dans ces
-fosses des hommes plongeaient qui un pied, qui les deux pieds, qui le
-corps jusqu’aux genoux, qui le corps jusqu’au ventre, qui le corps
-jusqu’à la poitrine, qui le corps jusqu’au cou, qui le corps jusqu’aux
-yeux; et Nicolas traversait tous ces lieux en invoquant Jésus-Christ. Il
-vit, plus loin, un énorme trou d’où s’échappaient une fumée affreuse et
-une puanteur intolérable; et des hommes s’efforçaient d’en sortir, mais
-les démons les y replongeaient. Et les démons dirent à Nicolas: «Ce lieu
-que tu vois, c’est le cercle de l’enfer qu’habite notre Seigneur
-Belzébuth. Et si tu refuses de nous obéir, nous te jetterons dans ce
-trou; et quand tu y seras entré, jamais plus tu ne pourras en sortir!»
-Nicolas resta inflexible; et les démons le jetèrent dans le trou, et la
-souffrance qu’il ressentit fut si vive qu’il oublia presque d’invoquer
-le nom du Seigneur. Il finit cependant par s’écrier,--de cœur, n’ayant
-plus de voix: «Jésus-Christ, etc.» Et aussitôt il sortit du trou, et
-toute la foule des démons s’évanouit. Il fut ensuite conduit dans un
-lieu où il avait à passer sur un pont très étroit, et poli comme une
-glace, et sous lequel coulait un grand fleuve de soufre et de feu. Déjà
-il désespérait de pouvoir franchir ce pont, lorsqu’il se rappela la
-prière qui, bien souvent déjà, l’avait sauvé du danger. Et, posant avec
-confiance son pied sur le pont, il s’écria: «Jésus-Christ, aie pitié,
-etc.» Alors s’éleva une clameur si épouvantable que c’est à grand’peine
-que Nicolas s’empêcha de tomber; mais de nouveau il invoqua Jésus, et il
-répéta l’invocation à chaque pas qu’il fit sur le pont, et ainsi il put
-traverser ce pont jusqu’au bout. Et quand il l’eut traversé, il se
-trouva dans une prairie d’une douceur merveilleuse, où s’épanouissaient
-mille variétés de fleurs admirables. Et deux beaux jeunes gens vinrent à
-sa rencontre et le conduisirent devant la porte d’une ville toute
-resplendissante d’or et de pierreries; et de la porte de cette ville se
-dégageait un parfum si plaisant que Nicolas oublia, en le respirant,
-toutes les terreurs et toutes les souffrances où il venait d’échapper.
-Et les deux jeunes gens lui dirent que cette ville était le paradis.
-Mais comme Nicolas voulait y entrer, les deux jeunes gens lui dirent
-qu’il eût d’abord à rejoindre les siens sur la terre, en repassant par
-où il avait passé; mais que, cette fois, les démons ne lui feraient plus
-aucun mal, et s’enfuiraient, épouvantés, à sa vue. Et les jeunes gens
-ajoutèrent que, trente jours après, Nicolas pourrait s’endormir dans le
-Seigneur, et devenir à jamais citoyen de la ville céleste. Alors Nicolas
-remonta sur la terre, à l’endroit d’où il était parti. Il fit part à
-tous de ce qui lui était arrivé; et, trente jours après, il s’endormit
-heureusement dans le Seigneur.
-
-
-
-
-XLIX
-
-SAINT BENOIT, ABBÉ
-
-(21 mars)
-
-
-La vie de saint Benoît a été écrite par saint Grégoire.
-
-I. Benoît était originaire de la province de Nursie, mais ses parents
-l’avaient conduit, tout enfant encore, à Rome, afin qu’il s’y livrât aux
-études libérales. Et lui, dès l’enfance, il renonça à ces études et
-s’enfuit de Rome, pour aller vivre au désert. Sa nourrice, qui l’aimait
-tendrement, le suivit jusqu’à un certain lieu appelé Œside. Là, voulant
-cuire du pain, elle emprunta un crible pour passer le froment; et, comme
-elle avait mis ce crible sur la table, elle le fit tomber par mégarde,
-de telle sorte qu’il se brisa en deux. Alors Benoît, la voyant pleurer,
-prit les deux moitiés, fit une prière sur elles, et obtint qu’elles se
-rejoignissent sans trace de fracture. Puis, fuyant sa nourrice, il se
-réfugia dans une caverne où, pendant trois ans, il vécut ignoré de tous
-les hommes à l’exception d’un moine nommé Romain, qui pourvoyait à son
-entretien. La caverne où se trouvait Benoît étant d’un accès difficile,
-ce Romain attachait un pain à une longue corde, et le lançait ainsi à
-Benoît du haut de la montagne. Et il avait attaché à la corde une
-clochette dont le son avertissait le jeune ermite d’avoir à sortir pour
-prendre le pain. Or le vieil ennemi des hommes, voyant cela, brisa la
-clochette, de manière à ce que Benoît ne fût plus averti de l’arrivée de
-son pain. Et voilà que certain prêtre, qui se préparait à fêter le jour
-de Pâques, vit apparaître le Seigneur, qui lui dit: «Tu t’apprêtes là à
-un festin, et, au même moment, dans une caverne de la montagne, mon
-serviteur souffre de la faim!» Aussitôt le prêtre se leva; et, quand il
-eut enfin trouvé la retraite de Benoît, il lui dit: «Lève-toi et
-mangeons ensemble le repas que j’apporte, car c’est aujourd’hui la fête
-de Pâques!» Et Benoît lui dit: «Oui, c’est une vraie fête, puisque j’ai
-le bonheur de te voir!» Car, dans son isolement, il ne savait pas que
-c’était en effet le jour de Pâques. Et le prêtre lui dit: «Sache que
-c’est aujourd’hui vraiment le jour de la Résurrection, et que le
-Seigneur lui-même m’envoie vers toi pour te relever de ton abstinence!»
-Après quoi, ayant béni Dieu, ils mangèrent ensemble.
-
-Un autre jour, un merle noir se mit à voler avec insistance tout contre
-le visage de Benoît; mais celui-ci fit un signe de croix, et aussitôt
-l’oiseau disparut. Un autre jour encore, le diable lui remit devant les
-yeux l’image d’une femme qu’il avait vue jadis, et alluma dans sa chair
-une telle convoitise que peu s’en fallut que Benoît, vaincu par la
-volupté, n’abandonnât sa solitude. Mais soudain, revenant à lui, il se
-mit à nu, se roula dans les épines et les ronces qui entouraient sa
-cellule, se déchira tout le corps, et fit sortir la plaie de son âme par
-les plaies de sa peau; et ainsi il vainquit le péché. Et, depuis ce
-temps, jamais plus il ne connut la tentation charnelle.
-
-Cependant sa renommée se répandait aux alentours. Et lorsque mourut
-l’abbé d’un monastère voisin, tous les moines vinrent le trouver pour le
-prier de se mettre à leur tête. Longtemps Benoît refusa, leur disant
-qu’il n’était point le chef qui leur convenait, vu leurs mœurs. Mais il
-finit par consentir. Et, comme il appliquait la règle avec une grande
-rigueur, les moines se reprochèrent de l’avoir pris pour abbé. Un jour
-donc ils mêlèrent du poison à son vin, et le lui offrirent au moment où
-il allait se coucher. Mais Benoît fit le signe de la croix, et aussitôt
-le vase de verre se brisa, comme cassé par une pierre. Et Benoît,
-comprenant que ce vase contenait un breuvage de mort, puisqu’il n’avait
-pu supporter le signe de la vie, se leva, avec un sourire tranquille, et
-dit: «Que Dieu tout-puissant vous pardonne, mes frères! Mais ne vous
-l’avais-je pas dit, que vos mœurs et les miennes ne se convenaient pas?»
-Et là-dessus il s’en retourna dans sa caverne, où sa sainteté s’affirma
-par de nombreux miracles. Les fidèles venaient à lui en si grande foule
-qu’il fonda douze monastères.
-
-Dans un de ces monastères se trouvait un moine qui, pendant que ses
-frères priaient, sortait de la chapelle pour se livrer à des occupations
-temporelles. Informé de cette conduite par l’abbé du monastère, Benoît
-vit que ce moine, à la chapelle, était entraîné dehors par un petit nain
-noir, qui le tirait par le pan de sa robe. Et il dit à l’abbé et à un
-moine nommé Maur: «Ne voyez-vous pas cet homme qui l’entraîne?» Ils
-répondirent: «Non!» Et il leur dit: «Prions, afin que, vous aussi, vous
-le voyiez!» Et ils prièrent, et alors saint Maur vit le nain, mais
-l’abbé ne put le voir. Le lendemain, Benoît rencontra hors de la
-chapelle le moine entraîné par le diable; il le frappa de son bâton; et,
-depuis lors, ce moine ne manqua plus aux offices, comme si, de son coup
-de bâton, Benoît avait assommé le diable qui l’entraînait.
-
-Trois des monastères étaient placés sur une montagne escarpée; et les
-moines, qui avaient à descendre jusqu’en bas pour puiser de l’eau,
-suppliaient Benoît de transporter ailleurs leurs monastères. Or, une
-nuit, Benoît gravit la montagne avec un jeune frère, pria longtemps, et
-posa trois pierres en un certain lieu. Et le lendemain il dit aux
-moines: «Allez à l’endroit où vous trouverez trois pierres, et, là,
-creusez le sol!» Ils y allèrent, virent que l’eau suintait déjà du
-rocher, creusèrent une fosse; et aussitôt celle-ci se remplit d’eau; et
-aujourd’hui encore l’eau en jaillit en telle abondance qu’elle descend
-jusqu’au bas de la montagne.
-
-Un jour, un homme fauchait les ronces près du monastère, lorsque le fer
-de sa faux se détacha du manche et tomba dans un abîme sans fond, ce
-dont l’homme s’affligea fort. Mais saint Benoît mit le manche de la faux
-dans le creux de la fontaine, et bientôt le fer, sortant du rocher,
-nagea jusqu’au manche. Une autre fois, le jeune moine Placide, pendant
-qu’il puisait de l’eau, tomba dans le torrent, et, en un clin d’œil,
-roula jusqu’au bas de la montagne. Saint Benoît, dans sa cellule, en eut
-aussitôt la vision, et appelant le moine Maur, lui ordonna d’aller
-chercher Placide. Saint Maur, après avoir reçu la bénédiction de saint
-Benoît, se plongea dans le torrent, avec l’impression de marcher sur la
-terre ferme. Il rejoignit Placide, le retira de l’eau par les cheveux,
-et vint en rendre compte à saint Benoît, qui en attribua tout le mérite
-à l’obéissance de saint Maur.
-
-Un prêtre, nommé Florent, jaloux du saint, empoisonna un pain et le lui
-envoya comme un présent. Le saint accepta l’envoi avec reconnaissance et
-dit à un corbeau qu’il avait l’habitude de nourrir: «Au nom de
-Jésus-Christ, prends ce pain et va le jeter en un endroit où aucun homme
-ne puisse y toucher!» Alors le corbeau se mit à voler autour du pain
-avec le bec ouvert et les ailes déployées, comme expliquant qu’il aurait
-voulu obéir, et ne le pouvait pas. Et le saint lui disait: «Prends, ne
-crains rien, et fais ce que je te dis!» Enfin le corbeau prit le pain et
-s’envola; et il revint sain et sauf au bout de trois jours. Sur quoi
-Florent, voyant qu’il ne pouvait tuer le corps du maître, entreprit de
-faire périr l’âme de ses disciples. Il amena dans le jardin du monastère
-sept jeunes femmes nues qui chantaient et dansaient, pour engager les
-moines à la volupté. Ce que voyant de la fenêtre de sa cellule, Benoît
-craignit pour ses disciples, et, prenant avec lui quelques-uns d’entre
-eux, s’en alla demeurer ailleurs. Mais au moment où Florent, debout sur
-le seuil, se réjouissait de le voir partir, il fit un faux pas et se tua
-sur le coup. Alors Maur, courant vers saint Benoît, lui cria avec
-enthousiasme: «Reviens, car l’homme qui te persécutait vient de mourir!»
-Mais, en l’entendant, Benoît soupira, désolé à la fois de la mort de son
-ennemi et de ce que son disciple préféré se fût réjoui de cette mort. Il
-infligea au moine une pénitence, et poursuivit son chemin.
-
-Mais, en changeant de séjour, il ne changea point d’adversaire. Arrivé
-au mont Cassin, il transforma en une église, dédiée à saint
-Jean-Baptiste, un temple d’Apollon qui se trouvait là; et il convertit à
-la foi les habitants du voisinage. Mais le vieil ennemi lui apparaissait
-tous les jours sous les formes les plus terribles, et, lançant des
-flammes par les yeux, lui disait: «Béni! Béni!» Et comme le saint ne
-répondait rien, le diable reprenait: «Maudit, maudit, et non Béni,
-pourquoi t’acharnes-tu à me persécuter?» Un autre jour, les frères
-voulant soulever une pierre pour bâtir l’église, découvrirent que la
-pierre était si lourde qu’on ne pouvait la soulever. Alors saint Benoît
-fit le signe de la croix, et aussitôt il souleva la pierre avec une
-extrême facilité, ce qui prouva que c’était le diable qui avait pesé sur
-elle. Une autre fois, le diable apparut à saint Benoît et l’informa
-qu’il se rendait auprès des frères occupés à construire l’église.
-Aussitôt Benoît envoya à ceux-ci un novice pour leur dire: «Frères,
-soyez prudents, car le méchant esprit est près de vous!» Et à peine le
-messager leur avait-il dit ces paroles, que le diable fit tomber un pan
-de mur, qui écrasa sous sa chute le pauvre novice. Mais saint Benoît se
-fit apporter le mort, tout meurtri, dans un sac, et, ayant prié sur lui,
-le ressuscita.
-
-Un laïc pieux venait tous les ans voir saint Benoît; et il avait coutume
-de faire la route à jeun, par manière de mortification. Or, un jour, un
-voyageur inconnu se joignit à lui; et, comme l’heure s’avançait, cet
-inconnu montra au pèlerin des provisions qu’il portait, et lui dit
-«Frère, restaurons-nous, pour ne pas être trop fatigués!» Deux fois
-l’étranger fit cette offre au pèlerin, qui persista dans son abstinence.
-Mais une troisième fois, comme on s’était assis dans une belle prairie
-auprès d’une source, le pèlerin, exténué, finit par se laisser tenter.
-Et Benoît, dès qu’il le vit entrer chez lui, lui dit: «Hé bien, mon
-frère, le méchant ennemi a échoué deux fois à te persuader, mais la
-troisième fois il y a réussi!» Et le pèlerin, tout honteux, se jeta aux
-pieds du saint.
-
-Totila, roi des Goths, voulut savoir si saint Benoît avait vraiment le
-don de vision. Il imagina donc d’envoyer au saint, avec une grande
-pompe, un de ses écuyers, revêtu du manteau royal. Et le saint, en
-l’apercevant, lui cria: «Mon fils, ôte tout ce que tu portes là sur toi,
-car cela ne t’appartient pas!» Et l’écuyer se dévêtit aussitôt de son
-appareil royal, épouvanté d’avoir osé tendre un piège à un tel homme.
-
-Un clerc qui était possédé du démon fut amené à saint Benoît, qui le
-guérit et lui dit: «Va, mais garde toi de manger de la viande et aussi
-d’entrer dans les saints ordres; car le jour où tu entreras dans les
-ordres, le diable reprendra ses droits sur toi.» Et le clerc suivit
-longtemps cette recommandation; mais un jour, dépité de voir promus aux
-ordres sacrés des clercs plus jeunes et moins dignes que lui, il oublia
-l’avis de saint Benoît et reçut les ordres; et aussitôt le diable
-recommença à le tourmenter et ne le lâcha plus qu’il n’eût causé sa
-mort.
-
-Un homme envoya à saint Benoît deux flacons de vin; mais l’enfant qui
-les portait en cacha un sur la route, et ne donna que l’autre au saint.
-Celui-ci reçut le flacon avec reconnaissance, et, au moment où l’enfant
-repartait, il lui dit: «Mon fils, garde-toi de boire du flacon que tu as
-caché, mais penche-le avec précaution et tu verras ce qu’il contient!»
-L’enfant, confus, s’enfuit au plus vite, et, arrivé auprès du flacon, le
-pencha avec précaution; et il en vit sortir un affreux serpent.
-
-Un soir, comme saint Benoît mangeait son souper, un moine, qui était
-fils d’un sénateur, fut chargé de le servir et de lui tenir la lumière.
-Et ce jeune homme se dit: «Qui est cet homme, pour que je le serve à
-table et lui tienne la lumière?» Et aussitôt le saint lui dit: «Sonde
-ton cœur, mon fils, sonde ton cœur!» Puis, appelant ses frères, il fit
-enlever la lampe des mains du jeune moine et ordonna à celui-ci de
-s’enfermer dans sa cellule.
-
-Un certain Goth nommé Galla, et qui appartenait à l’hérésie arienne,
-brûlait d’une haine si féroce contre les religieux catholiques, qu’il
-tuait tous les clercs ou moines qu’il rencontrait. Un jour cet homme
-avait envahi les biens d’un paysan et torturait celui-ci des pires
-supplices; alors le paysan déclara qu’il avait mis sa personne et ses
-biens sous la protection de Benoît. Sur quoi Galla fit surseoir au
-supplice du paysan, mais lui fit lier les mains et lui ordonna de
-marcher devant lui, pour lui montrer ce Benoît à qui il avait cédé ses
-biens. Et le paysan le conduisit au monastère de saint Benoît, et lui
-montra celui-ci occupé à lire tranquillement dans sa cellule. Galla,
-dans sa folle fureur, cria au saint: «Allons, lève-toi, et restitue à ce
-paysan les biens qu’il t’a confiés!» Au son de cette voix inconnue,
-saint Benoît leva les yeux; et, au moment où son regard s’arrêtait sur
-le paysan, les fortes courroies qui liaient les mains de celui-ci se
-rompirent d’un seul coup. Et Galla, effrayé d’un tel miracle, se jeta
-aux pieds du saint, se recommandant à ses prières. Mais le saint ne se
-leva point de sa lecture; il se borna à appeler des frères, et les
-chargea d’emmener Galla dans la chapelle, pour qu’il reçût la
-bénédiction. Et lorsque le Goth revint auprès de lui, il l’engagea à se
-relâcher de sa folle cruauté. Et Galla, avant de repartir, promit de ne
-jamais rien exiger du paysan, que le saint avait délivré par son seul
-regard.
-
-Une grande famine désolait toute la Campanie; et, dans le monastère de
-saint Benoît, les frères s’aperçurent un jour qu’ils ne possédaient plus
-que cinq pains. Mais saint Benoît, les voyant affligés, leur adressa une
-indulgente admonestation pour les corriger de leur pusillanimité; après
-quoi, pour les consoler, il leur dit: «Comment pouvez-vous être en peine
-d’une chose aussi peu importante? Aujourd’hui le pain manque, mais rien
-ne vous prouve que demain vous n’en aurez pas en abondance!» Or, le
-lendemain, on trouva devant les portes de la cellule de saint Benoît
-deux cents muids de farine, sans qu’on puisse savoir, aujourd’hui
-encore, à quel messager Dieu a confié le soin de les apporter. A la vue
-de ce miracle, les frères, rendant grâces à Dieu, apprirent à ne plus
-désespérer parmi la disette.
-
-On amena un jour à saint Benoît un enfant atteint du mal éléphantin, au
-point que ses cheveux tombaient et que toute la peau de son crâne
-enflait; et à ce mal se joignait une faim que rien ne pouvait apaiser.
-Mais le saint le guérit aussitôt; et, par la suite, cet enfant persévéra
-dans les bonnes œuvres jusqu’au jour où il s’endormit dans le Seigneur.
-
-Envoyant deux frères en un certain lieu où il voulait faire construire
-un monastère, saint Benoît leur promit de venir les y rejoindre, à une
-date déterminée, pour leur donner ses instructions. Or, dans la nuit du
-jour où il leur avait promis de les rejoindre, les deux frères le virent
-en rêve, et entendirent qu’il leur donnait diverses instructions. Mais
-ils refusèrent d’attacher de l’importance à un rêve, et, après avoir
-vainement attendu saint Benoît, ils revinrent vers lui et lui dirent:
-«Père, nous t’avons attendu suivant ta promesse, et tu n’es pas venu!»
-Et le saint: «Que dites-vous là, mes frères? Ne me suis-je pas montré à
-vous et ne vous ai-je pas donné toutes mes instructions? Allez, et
-faites ce que je vous ai prescrit dans votre rêve!»
-
-Non loin du monastère de saint Benoît vivaient deux religieuses de
-famille noble, qui avaient le malheur de ne pas savoir retenir leur
-langue, et qui, par leurs bavardages, fâchaient souvent leur confesseur.
-Celui-ci se plaignit d’elles à saint Benoît, qui leur fit dire: «Retenez
-votre langue, ou bien je vous excommunierai!» Il n’avait fait cette
-menace que pour les corriger; mais elles, sans se corriger, moururent
-toutes deux peu de temps après, et furent ensevelies dans la chapelle de
-leur couvent. Et là, à la messe, au moment où le diacre prononçait les
-paroles: «_Que celui qui n’est pas admis à la communion s’en aille!_» la
-nourrice de ces deux femmes les vit, plusieurs fois de suite, se dresser
-dans leurs tombeaux et sortir de l’église. Et lorsque saint Benoît en
-fut informé, il dit: «Offrez de ma part cette offrande pour elles, et
-leur excommunication sera levée!» Ainsi fut fait; et, depuis lors, les
-deux femmes ne sortirent plus de leurs tombeaux.
-
-Un moine, étant allé voir ses parents sans avoir reçu la bénédiction,
-mourut pendant qu’il était chez eux. On l’ensevelit; mais, à deux
-reprises, la terre rejeta son cadavre. Alors les parents vinrent prier
-saint Benoît d’intervenir. Et le saint, prenant une hostie consacrée,
-leur dit: «Mettez ceci sur la poitrine de votre fils avant de
-l’ensevelir de nouveau!» Les parents firent ainsi, et la terre ne rejeta
-plus le cadavre.
-
-Un moine, qui s’ennuyait au monastère, importuna si fort saint Benoît de
-ses doléances, que le saint, irrité, lui permit de s’en aller. Mais le
-moine, à peine sorti du monastère, rencontra un dragon qui, la gueule
-ouverte, voulait le dévorer. Et il se mit à crier au secours. Les frères
-accoururent et ne virent point trace de dragon, mais ramenèrent dans sa
-cellule le moine, tout tremblant, qui promit bien de ne plus s’en aller.
-
-Pendant une famine qui désolait la région, saint Benoît fit donner aux
-pauvres tout ce que l’on pouvait trouver, de telle sorte que rien ne
-resta plus au monastère, qu’un peu d’huile dans un vase de verre. Et
-cette huile aussi, saint Benoît ordonna au frère économe de la donner à
-un pauvre. Mais l’économe refusa d’obéir, afin que, du moins, cette
-huile restât pour les frères. Ce qu’apprenant, saint Benoît la fit jeter
-par la fenêtre, ne voulant point que quelque chose restât au monastère
-qui fût le produit de la désobéissance. Mais le vase eut beau tomber sur
-d’énormes rochers, il ne se brisa point, et pas une seule goutte d’huile
-ne se répandit. Saint Benoît fit alors reprendre le vase et le fit
-donner au pauvre. Et aussitôt un grand tonneau, qui était dans la cave
-du monastère, se remplit d’huile, à tel point que tout le pavé en fut
-inondé.
-
-Saint Benoît était un jour allé voir sa sœur et avait dîné avec elle;
-mais, malgré les supplications de sa sœur, il avait refusé de passer la
-nuit sous son toit. Et sa sœur pria Dieu avec force larmes, et aussitôt
-une pluie torrentielle succéda au beau temps, de façon qu’on ne pouvait
-songer à sortir, même pour faire un pas. Et saint Benoît, contristé,
-dit: «Dieu te pardonne, ma sœur, qu’as-tu fait là?» Et la sœur: «Je t’ai
-prié, et tu as refusé de m’entendre; alors j’ai prié Dieu et il m’a
-entendue! Il a changé mes larmes en pluie pour te forcer à rester près
-de moi.» Et, en effet, le saint passa la nuit près d’elle, et jusqu’au
-matin tous deux s’entretinrent des choses sacrées. Or, voici que, trois
-jours après, saint Benoît, dans sa cellule, vit l’âme de sa sœur montant
-au ciel sous la forme d’une colombe. Il fit transporter son corps au
-monastère, et l’ensevelit dans le tombeau qu’il avait préparé pour elle.
-
-Une nuit, saint Benoît, debout à la fenêtre de sa cellule, vit une
-grande lumière se substituer aux ténèbres. Et il aperçut, dans un rayon
-plus éclatant que tous ceux du soleil, l’âme de l’évêque de Capoue,
-Germain, qu’on emportait au ciel. Il comprit aussitôt que cette âme
-venait de quitter le corps de l’évêque; et, en effet, saint Germain
-était mort en ce même instant.
-
-L’année de sa mort, saint Benoît annonça à ses frères qu’il allait
-mourir. Et six jours avant sa fin, il se fit creuser sa fosse. Le
-lendemain, une fièvre le saisit, qui alla tous les jours s’aggravant. Le
-sixième jour, il se fit transporter à la chapelle et reçut le corps du
-Seigneur en manière de viatique. Puis, soutenu par ses disciples, il se
-tint debout, les mains levées au ciel, et rendit le dernier soupir au
-milieu d’une prière.
-
-II. Or, ce même jour, deux frères, dont l’un était enfermé dans sa
-cellule, et dont l’autre se trouvait très loin, eurent tous deux la
-révélation de la mort du saint. Car ils virent une voie lumineuse qui,
-partant de la cellule de saint Benoît, montait à l’orient jusqu’au ciel.
-Et un inconnu leur demanda ce qu’était cette voie. Et comme tous deux
-répondaient qu’ils l’ignoraient, l’inconnu leur dit: «Sachez donc que
-c’est la voie par laquelle le bienheureux Benoît monte au ciel!»
-
-Il fut enseveli dans l’oratoire de Saint-Jean-Baptiste, qu’il avait fait
-construire sur les ruines d’un temple d’Apollon. Il florissait vers l’an
-du Seigneur 518, au temps de Justin l’Ancien.
-
-
-
-
-L
-
-SAINT TIMOTHÉE, PRÊTRE ET MARTYR
-
-(24 mars)
-
-
-Saint Timothée était d’Antioche; mais c’est à Rome que se fête
-l’anniversaire de sa naissance, parce que c’est dans cette ville qu’il
-fut ordonné prêtre, sous le pape Melchiade, par Sylvestre, qui devint
-plus tard évêque de Rome. Et Sylvestre non seulement l’ordonna prêtre et
-le reçut dans sa maison, mais il ne craignit pas de louer en public sa
-vie et sa doctrine. Pendant un an et trois mois, Timothée enseigna la
-vérité du Christ, faisant de nombreuses conversions; après quoi, Dieu
-l’ayant jugé digne du martyre, il fut pris par les païens, livré au
-préfet Tarquin, soumis à un long emprisonnement et à mille tortures, et
-enfin, en bon athlète de Dieu, décapité en compagnie d’assassins. La
-nuit suivante, saint Sylvestre emporta son corps dans sa maison, où il
-manda aussitôt l’évêque Melchiade. Celui-ci vint avec ses prêtres et
-diacres, passa toute la nuit en prières auprès du corps, et consacra
-ainsi son martyre. Le lendemain, une pieuse femme nommée Théone demanda
-au pape susdit de pouvoir enterrer Timothée dans son jardin, à côté du
-lieu où reposait l’apôtre Paul: s’offrant, si on lui donnait le corps, à
-lui élever à ses frais un tombeau. Et les chrétiens accueillirent sa
-demande d’autant plus volontiers qu’ils étaient heureux de voir enseveli
-à côté de saint Paul ce martyr, qui avait été jadis le disciple du grand
-apôtre.
-
-
-
-
-LI
-
-L’ANNONCIATION
-
-(25 mars)
-
-
-I. La fête de l’Annonciation célèbre le souvenir du jour où un ange a
-annoncé l’avènement du fils de Dieu dans la chair.
-
-La Vierge était restée, depuis sa troisième année jusqu’à sa
-quatorzième, dans le temple avec les autres vierges. Puis, sur la
-révélation de Dieu, elle avait été fiancée à Joseph, et celui-ci s’était
-rendu à Bethléem, d’où il était originaire, afin de préparer les choses
-nécessaires pour les noces. Et Marie, pendant ce temps, était revenue
-dans la maison de ses parents, à Nazareth. C’est là que l’ange Gabriel
-lui apparut, et la salua, en lui disant: «Je vous salue, Marie, pleine
-de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les
-femmes!» Ce qu’entendant, Marie fut profondément troublée des paroles de
-l’ange et se demanda ce que signifiait cette salutation. Notons à ce
-propos qu’elle fut troublée des paroles de l’ange, non de sa vision: car
-souvent elle voyait des anges. Et l’ange, la réconfortant, lui dit: «Ne
-craignez pas, Marie, car vous ayez trouvé grâce auprès du Seigneur.
-Voici que vous allez concevoir et mettre au monde un fils, qui
-s’appellera Jésus, c’est-à-dire le Sauveur, parce qu’il sauvera son
-peuple de ses péchés.» Et Marie dit à l’ange: «Comment sera-ce possible,
-puisque je ne connais aucun homme?» Elle voulait dire par là: «Puisque
-je suis résolue à ne point connaître d’homme!» Et l’ange, répondant, lui
-dit: «L’Esprit-Saint surviendra en vous, et vous fera concevoir.» Alors
-Marie, étendant les mains et levant les yeux au ciel, dit: «Me voici, la
-servante du Seigneur! Que me soit fait suivant ta parole!» Puis, se
-relevant, elle se rendit sur la montagne, auprès d’Elisabeth; et comme
-elle la saluait, l’enfant saint Jean bondit de joie dans le ventre de sa
-mère.
-
-II. Un soldat riche et noble avait renoncé au siècle et était entré dans
-l’Ordre de Cîteaux. Mais il était si illettré que les moines, rougissant
-de son ignorance, chargèrent un maître de lui donner des leçons. Or il
-eut beau recevoir des leçons; il ne put rien apprendre que deux mots:
-_Ave Maria_, qu’il allait répétant toute la journée. Quand il mourut, et
-qu’on l’ensevelit avec les autres frères, voici que sur sa tombe poussa
-un lys magnifique, qui portait inscrit sur chacune de ses feuilles en
-lettres d’or: _Ave Maria_. Les frères, étonnés d’un si grand miracle,
-enlevèrent la terre du tombeau, et virent que le lys prenait sa racine
-dans la bouche du mort. Ainsi ils comprirent avec quelle dévotion il
-avait dit ces deux mots.
-
-III. Un brigand s’était construit une forteresse au bord d’une route, et
-dépouillait sans miséricorde tous les passants; mais il récitait tous
-les jours la Salutation Angélique, sans qu’aucun empêchement pût l’y
-faire manquer. Un jour vint à passer un saint moine, que les compagnons
-du brigand se mirent en devoir de dépouiller: mais l’homme de Dieu leur
-demanda à être conduit près de leur chef, disant qu’il avait un secret à
-lui communiquer. Amené en présence du brigand, il demanda à celui-ci de
-réunir tous les habitants de la forteresse, afin qu’il leur prêchât la
-parole de Dieu. Mais, lorsqu’ils furent assemblés, le religieux dit:
-«Vous n’êtes pas tous là; quelqu’un manque!» Et comme on lui disait que
-personne ne manquait: «Cherchez bien,» reprenait-il; «vous verrez qu’il
-manque quelqu’un! «Alors un des brigands s’écria: «En effet, un des
-valets n’est pas ici!» Et le moine: «C’est précisément lui que
-j’attends.» On l’envoya donc chercher, mais, à la vue de l’homme de
-Dieu, il roula des yeux effrayés, se démena comme un insensé, et refusa
-d’approcher. Et l’homme de Dieu lui dit: «Au nom de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ je t’adjure de dire qui tu es et pourquoi tu es venu ici!»
-Le valet répondit: «Puisque je suis forcé de parler, sachez que je ne
-suis pas un homme, mais un démon, qui, sous forme humaine, demeure
-depuis quatorze ans auprès de ce brigand. Notre chef m’avait envoyé
-auprès de lui pour guetter le jour où il négligerait de réciter la
-Salutation Angélique; car, ce jour-là, il nous aurait appartenu, et
-j’avais ordre de l’étrangler sur-le-champ. Seule, cette prière
-quotidienne l’empêchait de tomber en notre pouvoir. Mais j’ai eu beau le
-guetter: pas une fois il n’a manqué à la réciter.» Ce qu’entendant, le
-brigand, stupéfait, tomba aux pieds de l’homme de Dieu, demanda son
-pardon, et se convertit désormais à une vie meilleure.
-
-
-
-
-LII
-
-LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR
-
-
-La passion du Christ fut, en premier lieu, ignominieuse. Elle eut lieu
-sur le mont du Calvaire, où l’on châtiait les malfaiteurs. Elle eût lieu
-au moyen de la croix, qui était le supplice le plus honteux de tous. Et
-elle eut lieu dans une compagnie ignominieuse, puisque le Christ fut
-crucifié entre deux larrons. L’un d’eux, celui qui était à droite, et
-s’appelait Dismas (d’après l’évangile de Nicodème), se convertit et fut
-sauvé; l’autre, appelé Gesmas, fut damné pour l’éternité.
-
-En second lieu, la passion du Christ fut injuste: car il n’avait point
-péché, et l’on n’avait point trouvé de ruse dans sa bouche. On
-l’accusait surtout de trois choses: de s’opposer à ce qu’on payât le
-tribut, de se dire roi, et de se prétendre le Fils de Dieu.
-
-En troisième lieu, la passion de Christ fut d’autant plus douloureuse
-qu’elle lui fut infligée par les hommes de sa race, qui auraient dû être
-ses amis, et à qui il avait rendu d’innombrables services.
-
-En quatrième lieu, la passion du Christ fut douloureuse à cause de la
-délicatesse de son corps, et parce qu’il eut à la subir en chacun de ses
-sens. Il la subit en effet dans les yeux, car il pleura. (Il pleura deux
-autres fois, en voyant pleurer la famille de Lazare, et en prévoyant la
-ruine de Jérusalem: mais, dans le premier cas, ce furent des larmes
-d’amour, dans le second des larmes de pitié, tandis que les larmes de sa
-passion furent des larmes de douleur.) Il subit sa passion dans son
-ouïe, car il eut à entendre toutes sortes d’opprobres et de blasphèmes.
-Il eut à la subir dans son odorat: car le calvaire où il fut crucifié
-était infecté de la puanteur des cadavres qu’on y laissait après le
-supplice. Il subit la passion dans son goût: car, ayant demandé à boire,
-il obtint du vinaigre mêlé de myrrhe et de fiel. Le vinaigre, dit-on,
-faisait mourir plus vite les crucifiés; le fiel avait pour objet de
-faire souffrir Jésus dans son goût. Et Jésus subit la passion dans son
-toucher: car il n’y eut pas une partie de son corps depuis la plante des
-pieds jusqu’au haut de la tête, qui n’eût à souffrir de la cruauté des
-bourreaux.
-
-Mais autant cette passion fut douloureuse pour le Christ, autant pour
-nous elle fut fructueuse. Et son utilité est triple, à savoir par la
-rémission des péchés, la collation de la grâce, et la démonstration de
-la gloire céleste.
-
-La passion du Christ eut trois auteurs, qui tous furent justement punis
-de leurs crimes. C’est d’abord Judas, qui livra le Christ par avidité,
-puis les Juifs, qui le livrèrent par envie, enfin Pilate, qui le livra
-par lâcheté. Mais le récit du châtiment de Judas se trouve dans
-l’histoire de saint Mathias, celui du châtiment des Juifs, dans
-l’histoire de saint Jacques le Mineur. Quant au châtiment et à toute la
-vie de Pilate, le récit suivant nous en est donné par une histoire, qui
-est, en vérité, apocryphe.
-
-Un roi nommé Tyrus, ayant séduit une jeune fille nommée Pyla, fille d’un
-meunier nommé Atus, eut d’elle un fils; et Pyla donna à son fils un nom
-composé du sien propre et du nom de son père, à savoir Pylatus. Et
-lorsque Pilate eut trois ans, sa mère le transmit au roi, qui le donna
-pour compagnon de jeux à son fils légitime, à peu près du même âge. Mais
-le fils légitime, de même qu’il était plus noble de naissance que
-Pilate, était encore plus habile que lui à tous les exercices de son
-âge: de telle sorte que Pilate, miné par la jalousie jusqu’à ressentir
-une douleur dans le foie, tua son frère. Ce qu’apprenant, le roi
-convoqua son assemblée pour la consulter sur ce qu’il devait faire du
-meurtrier. Tous furent d’avis de le mettre à mort; mais le roi, rentrant
-en lui-même, ne voulut point doubler un crime d’un autre crime, et
-envoya son fils à Rome, en otage du tribut annuel qu’il devait à
-l’empire.
-
-Or se trouvait à Rome, en même temps, le fils du roi de France, envoyé
-de la même façon, en otage. Pilate l’eut pour compagnon, et, le voyant
-supérieur à lui tant pour les mœurs que pour le talent, en fut jaloux et
-le tua. Et comme les Romains se demandaient ce qu’ils pourraient faire
-de lui, ils se dirent: «Un gaillard qui a déjà tué son frère et son
-compagnon peut être très utile à la république pour dompter ses
-ennemis!» Ils l’envoyèrent donc, en qualité de juge, dans l’île de Pont,
-dont les habitants ne pouvaient supporter aucun juge. Et Pilate, sachant
-que sa vie était l’enjeu de ses succès, fit si bien, par les promesses
-et les menaces, par les récompenses et les supplices, qu’il dompta cette
-race, qu’on croyait indomptable. En souvenir de quoi il fut appelé
-Pilate le Pontien ou Ponce Pilate.
-
-Or Hérode, en apprenant l’habileté de cet homme, l’invita à venir à
-Jérusalem, et lui transmit son pouvoir sur les Juifs. Mais Pilate, plus
-tard, obtint de Tibère, à force d’argent, de remplacer Hérode dans toute
-son autorité: ce qui eut pour effet de brouiller Pilate et Hérode,
-jusqu’au jour où celui-ci, pour se réconcilier, envoya à Pilate
-Notre-Seigneur Jésus.
-
-Lorsque Pilate eut transmis Jésus aux Juifs pour le crucifier, il
-craignit que l’empereur Tibère ne s’offensât de ce qu’il avait condamné
-le sang innocent, et, pour se justifier, il envoya à l’empereur un de
-ses familiers. Tibère souffrait alors d’une grave maladie, et comme on
-lui disait qu’il y avait à Jérusalem un médecin qui, d’un seul mot,
-guérissait toutes les maladies, l’empereur (ignorant que ce médecin
-venait d’être mis à mort par Pilate), dit à un de ses familiers, nommé
-Volusien: «Va vite au-delà des mers, et dis à Pilate de m’envoyer ce
-médecin!» Volusien se mit en route; mais Pilate, effrayé, demanda un
-délai de quatorze jours.
-
-Pendant ce temps Volusien, ayant rencontré une femme nommée Véronique,
-qui avait connu Jésus, lui demanda où il pourrait trouver celui-ci. Et
-Véronique lui dit: «Hélas, Jésus était mon maître et mon Dieu, mais
-Pilate, par envie, l’a condamné et fait crucifier!» Volusien fut désolé
-et dit: «Je regrette de ne pouvoir pas accomplir l’ordre de mon maître.»
-Et Véronique: «Comme Jésus était toujours en route pour prêcher, et que
-sa présence me manquait fort, je me rendis un jour chez un peintre pour
-qu’il me fît son portrait, sur une toile que je lui portais. Or le
-Seigneur, m’ayant rencontrée, et ayant su où j’allais, appuya ma toile
-contre sa face, et je vis que son image s’y était gravée. Que si
-l’empereur ton maître regarde pieusement cette image, il sera aussitôt
-guéri.» Et Volusien: «Peut-on acquérir cette image pour de l’or ou de
-l’argent?» Et Véronique: «Non, mais on peut en acquérir le bénéfice par
-une piété sincère. Je vais aller à Rome avec toi, je montrerai l’image à
-César, et puis je reviendrai ici!» Ainsi fut fait, et Volusien dit à
-Tibère: «Ce Jésus que tu désirais voir a été injustement condamné et
-crucifié par Pilate et les Juifs. Mais j’ai amené avec moi une femme qui
-possède une image de Jésus, et qui dit que, si tu regardes cette image
-avec dévotion, tu recouvreras bientôt la santé.» Alors Tibère fit tendre
-tout le chemin d’étoffes de soie, et se fit présenter l’image et, dès
-qu’il l’eut regardée, il recouvra la santé.
-
-Ponce Pilate fut alors conduit à Rome, et Tibère, furieux, ordonna qu’on
-le fît venir devant lui. Mais Pilate avait pris la précaution de revêtir
-la tunique sans couture de Nôtre-Seigneur: de telle sorte que Tibère, en
-le voyant, oublia toute sa fureur, et ne put s’empêcher de le traiter
-avec déférence. A peine l’eut-il congédié, que sa fureur le ressaisit de
-plus belle: mais, chaque fois qu’il le revoyait, sa fureur tombait, au
-grand étonnement de tous. Enfin, sur l’ordre de Dieu, et peut-être sur
-le conseil d’un chrétien, Tibère fit dépouiller Pilate de sa tunique,
-et, pouvant désormais s’abandonner à sa fureur contre lui, il le fit
-jeter en prison pour y attendre la mort honteuse qu’il lui réservait. Ce
-qu’apprenant, Pilate prit son couteau et se tua. Son cadavre fut attaché
-à une grosse pierre et lancé dans le Tibre; mais les esprits malins et
-sordides s’emparèrent avec joie de ce corps malin et sordide; tantôt le
-plongeant dans l’eau, tantôt le ravissant dans les airs, ils causaient
-d’innombrables inondations, tempêtes, etc., dont tout le monde était
-effrayé. Aussi les Romains retirèrent-ils du Tibre ce cadavre malfaisant
-et l’envoyèrent-ils à Vienne, par dérision, pour y être plongé dans le
-Rhône, car le nom de Vienne provient de _Via gehennæ_, qui veut dire:
-Voie de la malédiction. Mais, là encore, les mauvais esprits
-recommencèrent leurs tours, si bien que les habitants de Vienne, pressés
-de se défaire de ce vase de malédiction, l’ensevelirent sur le
-territoire de la ville de Lausanne. Mais les habitants de cette ville,
-voulant eux aussi s’en débarrasser, le jetèrent au fond d’un puits
-entouré de hautes montagnes, et l’on dit que, aujourd’hui encore, on
-voit bouillonner, en ce lieu, des machinations diaboliques.
-
-Tel est le récit qu’on lit dans la susdite histoire apocryphe: je laisse
-au lecteur le soin de juger du degré de confiance qu’il mérite. Et je
-dois ajouter que, d’après l’_Histoire scholastique_, Pilate fut accusé
-par les Juifs, devant Tibère, d’avoir permis le massacre des Innocents,
-et d’avoir fait placer dans les temples des images païennes, et d’avoir
-affecté à son usage personnel l’argent déposé dans les troncs: toutes
-accusations qui lui valurent d’être exilé à Lyon, d’où il était
-originaire, et où il est mort, l’opprobre de sa race. D’autre part
-Eusèbe et Bède, dans leur chronique, ne parlent point de son exil, mais
-disent seulement que, accablé de justes calamités, il se tua de ses
-propres mains.
-
-
-
-
-LIII
-
-LA RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR
-
-
-La résurrection du Christ eut lieu le troisième jour après sa mort. Elle
-eut lieu sans que le sépulcre s’ouvrît. Car de même que Nôtre-Seigneur a
-pu sortir du ventre de sa mère sans que celui-ci s’ouvrît, de même qu’il
-a pu entrer auprès de ses disciples sans que la porte s’ouvrît, de même
-il a pu se relever de son sépulcre sans que celui-ci s’ouvrît. On lit à
-ce propos, dans l’_Histoire scholastique_, que, l’an du Seigneur 505, un
-moine de Saint-Laurent Hors les Murs eut un jour la surprise de voir sa
-ceinture se projeter devant lui sans être dénouée ni rompue; et qu’il
-entendit, au même moment, une voix lui disant: «C’est ainsi que le
-Christ a pu sortir de son sépulcre sans que celui-ci s’ouvrît.»
-
-Le Christ est ressuscité avec son corps propre et réel.
-
-Nous avons, de cela, cinq preuves: 1º la parole de l’ange, qui ne
-saurait mentir; 2º les fréquentes apparitions du Christ; 3º le fait
-qu’il a mangé avec ses disciples; 4º le fait qu’il s’est laissé toucher,
-ce qui prouve que son corps était véritable; 5º le fait qu’il a montré
-ses cicatrices, ce qui prouve que ce corps était le même qui avait subi
-la passion. Et toutes ces preuves nous portent à croire que les
-disciples ont eu des doutes sur la réalité de la résurrection corporelle
-du Christ.
-
-Saint Denis rapporte, dans son épître à Démophile, que le Christ, après
-son Ascension, est apparu à un saint homme nommé Carpe et lui a dit: «Je
-suis prêt à souffrir de nouveau pour le salut des hommes.» C’est ce même
-Carpe qui, voyant un chrétien perverti par un infidèle, en eut tant de
-chagrin qu’il en devint malade. C’était un homme d’une telle sainteté,
-que jamais il ne célébrait la messe sans être honoré d’une vision
-divine. Et comme il devait prier pour la conversion des deux infidèles,
-il ne pouvait s’empêcher de demander en même temps que le feu du ciel
-s’abattît sur eux et mît fin au scandale de leur vie. Or, à minuit,
-pendant qu’il exprimait ce vœu, la maison où il était lui apparut
-divisée en deux; et au milieu était une immense fournaise, tandis
-qu’au-dessus, dans le ciel ouvert, Jésus trônait entouré de la multitude
-des anges. Puis, tout près de la fournaise, vinrent se placer en
-tremblant les deux infidèles; des serpents s’efforçaient, en les mordant
-et en les entourant, de les entraîner, de force, dans la fournaise; et
-il y avait là des hommes qui les y poussaient aussi. Et Carpe fut si
-ravi de ce châtiment qu’il oublia de regarder la vision supérieure,
-regrettant seulement que les deux pécheurs tardassent aussi longtemps à
-tomber dans la fournaise. Or, lorsque enfin il se décida à relever la
-tête, il vit que Jésus, ayant pitié des deux malheureux, se levait de
-son trône céleste, descendait vers eux avec la multitude des anges, leur
-tendait la main, et les sauvait de la fournaise. Après quoi Jésus dit à
-Carpe: «Frappez-moi encore, je suis prêt à souffrir de nouveau pour
-sauver les hommes!»
-
-Le Christ ressuscité est apparu cinq fois le jour même de sa
-résurrection, et cinq fois encore durant les jours suivants: 1º il
-apparut d’abord à Marie-Madeleine, afin de montrer qu’il était mort pour
-sauver les pécheurs; 2º il apparut ensuite aux femmes qui revenaient du
-tombeau; 3º il apparut ensuite à Simon, mais sans qu’on sache où ni à
-quel moment; 4º il apparut ensuite aux disciples allant à Emmaüs; 5º il
-apparut aux disciples réunis; 6º le jour de l’octave de sa résurrection,
-le Christ apparut aux disciples réunis, en présence de Thomas, qui avait
-dit qu’il ne croirait que quand il verrait; 7º il apparut à ses
-disciples occupés à pêcher le poisson; 8º il leur apparut sur le mont
-Thabor; 9º il leur apparut pendant qu’ils étaient couchés dans le
-cénacle, et les blâma de leur crédulité et de la dureté de leur cœur;
-10º enfin il leur apparut sur le mont des Oliviers au moment de son
-ascension.
-
-Et il y a encore trois autres apparitions qui nous sont rapportées comme
-s’étant produites le jour de sa résurrection, mais, de celles-là, les
-textes saints ne font point mention: 1º il apparut à Jacques, fils
-d’Alphée, ainsi qu’on le trouvera exposé dans l’histoire de ce saint; 2º
-d’après l’Evangile de Nicodème, il apparut à Joseph d’Arimathie. Nous
-lisons, en effet, dans cet évangile que les Juifs, en apprenant que
-Joseph avait réclamé le corps de Jésus et l’avait placé dans son
-monument, s’emparèrent de lui et l’enfermèrent dans une chambre
-soigneusement scellée, avec l’intention de le mettre à mort après le
-sabbat; et voilà que Jésus, la nuit même de sa résurrection, fit
-soulever par quatre anges la maison où était enfermé Joseph, s’approcha
-de celui-ci, lui donna un baiser, et, l’emmenant avec, lui, le
-reconduisit dans sa maison d’Arimathie; 3º enfin on croit généralement
-que le Christ est apparu, en premier lieu, à la Vierge Marie. Les
-évangélistes, en vérité, n’en disent rien; mais si l’on devait
-interpréter leur silence comme une négation, on devrait en conclure que,
-pas une seule fois, le Christ ressuscité ne serait apparu à sa mère.
-
-On sait que, dans l’intervalle de sa passion et de sa résurrection, le
-Christ est descendu dans les limbes, pour y faire sortir les saints
-Pères qui y attendaient sa venue. L’Evangile ne nous donne aucun détail
-sur cette descente aux limbes; mais nous en trouvons un récit,
-d’ailleurs très sujet à caution, dans l’évangile de Nicodème. D’après ce
-livre, deux fils du vieux Siméon, Carin et Leucius, ressuscitèrent avec
-le Christ, et se montrèrent à Anne, à Caïphe, à Nicodème, à Joseph
-d’Arimathie et à Gamaliel. Et comme on leur demandait ce que le Christ
-avait fait, aux enfers, ils répondirent: «Pendant que nous étions
-plongés dans les ténèbres, en compagnie de nos pères les patriarches,
-soudain une lumière d’or et de pourpre nous a environnés.» Aussitôt
-Adam, le père du genre humain, s’est écrié joyeusement: «Cette lumière
-est celle de l’auteur de toute lumière, qui nous a promis de nous
-envoyer sa lumière éternelle!» Puis Isaïe s’est écrié: «Ceci est le Fils
-de Dieu, lumière du Père, de même que je l’ai prédit de mon vivant,
-quand j’ai dit que le peuple, qui marchait dans les ténèbres, verrait
-une grande lumière.» Puis est survenu notre père Siméon qui a dit:
-«Glorifiez le Seigneur, que j’ai tenu enfant dans mes mains, et de qui
-j’ai dit, sous la dictée de l’Esprit-Saint: maintenant mes yeux ont vu
-cela.» Puis est survenu un ermite qui nous a dit: «Je suis Jean, qui ai
-baptisé le Christ, et lui ai préparé les voies, et qui l’ai désigné du
-doigt en disant: voici l’Agneau de Dieu! Je suis descendu ici
-aujourd’hui pour vous annoncer que le Christ va bientôt venir près de
-vous.» Puis Seth dit: «Comme je me rendais aux portes du paradis, pour
-prier Dieu de me transmettre, par son ange, un peu d’huile de l’arbre de
-miséricorde, afin que j’en oignisse le corps de mon père Adam, l’ange
-Michel m’apparut et me dit que je ne pourrais pas avoir de cette huile
-avant que se fussent écoulés cinq mille cinq cents ans.» Ce
-qu’entendant, tous les patriarches et prophètes furent remplis de joie;
-mais Satan, prince de la mort, dit à l’enfer: «Prépare-toi à recevoir
-Jésus, qui se glorifie d’être le Fils de Dieu, et qui cependant craint
-la mort, car il a dit que son âme était triste jusqu’à la mort, etc. Il
-a rendu l’ouïe à bien des hommes que j’avais faits sourds, et remis sur
-leurs pieds bien des hommes que j’avais faits boiteux.» A quoi l’enfer
-répondit: «Si tu es puissant, quel homme est donc ce Jésus, qui, tout en
-craignant la mort, résiste à ta puissance?» Et Satan: «Je l’ai tenté,
-j’ai excité le peuple contre lui, j’ai aiguisé la lance qui l’a
-transpercé, je lui ai mêlé du fiel et du vinaigre, j’ai préparé le bois
-de sa croix. D’un instant à l’autre, il va mourir, et je te l’amènerai.»
-L’enfer lui répondit: «Au nom de ton pouvoir et du mien, je te conjure
-de ne pas me l’amener ici, car j’ai eu déjà à reconnaître la
-toute-puissance de sa parole, et je n’ai pas pu l’empêcher, tout
-récemment encore, de m’enlever Lazare.» Au même instant, une voix haute
-comme le tonnerre s’est fait entendre, qui disait: «Enfer, relève tes
-portes, car voici que va entrer le roi de gloire!» A ces mots, les
-démons accoururent et fermèrent les portes d’airain avec des barres de
-fer. Et David s’écria: «N’ai-je point prédit que le Seigneur briserait
-les portes d’airain?» De nouveau, la voix retentit et dit: «Enfer,
-relève tes portes!» Puis le Roi de gloire entra; et tendant sa main, il
-prit la main d’Adam et lui dit: «Paix à toi et à tous les justes d’entre
-tes fils!» Puis il sortit des enfers, et tous les saints le suivirent.
-Jésus remit ensuite Adam à l’archange Michel, qui le fit entrer au
-paradis. Et comme nous y entrions tous, nous vîmes venir à nous deux
-vieillards, dont l’un nous dit: «Je suis Enoch, et mon compagnon est
-Elie, qui s’est élevé jusqu’ici dans un char de feu. Tous deux, nous
-n’avons pas encore goûté de la mort, car nous sommes destinés à attendre
-la venue de l’Antéchrist, à combattre avec lui, à être tués par lui, et,
-le troisième jour, à être élevés dans les nuages.» Pendant qu’Enoch
-parlait, survint un homme qui portait une croix sur ses épaules; et il
-leur dit: «J’étais un larron, et, étant crucifié près de Jésus, j’ai cru
-en lui, et l’ai prié de se souvenir de moi dans le royaume de son Père.
-Alors il m’a répondu que, aujourd’hui même, je serais avec lui dans le
-paradis. Et il m’a dit que si l’on refusait de me laisser entrer, le
-signe de cette croix suffirait à me faire ouvrir les portes. En effet,
-on vient de m’admettre ici, et de m’indiquer ma place sur le côté droit
-du paradis.» Et lorsque Carin et Leucius eurent dit cela, soudain ils se
-transfigurèrent, et on ne les revit plus.
-
-
-
-
-LIV
-
-SAINT SECOND, MARTYR
-
-(30 mars)
-
-
-1. Second était un vaillant soldat, en même temps qu’un admirable
-chevalier du Christ, pour qui il souffrit glorieusement le martyre dans
-la ville d’Asti; et, aujourd’hui encore, cette ville s’honore de son
-souvenir et le vénère comme un saint patron. Il fut d’abord instruit
-dans la foi du Christ par le bienheureux Calocérus, que le préfet
-Sapritius avait fait enfermer dans la prison d’Asti. Or comme, un jour,
-ce Sapritius se préparait à sortir d’Asti pour se rendre à Tortone et
-pour y présider à l’exécution d’un autre prisonnier chrétien, le
-bienheureux Marcien, Second lui demanda de pouvoir l’accompagner,
-soi-disant pour se distraire, mais en réalité pour voir Marcien. Et
-voici qu’au sortir des murs d’Asti une colombe descendit sur le casque
-de Second; et Sapritius dit à son compagnon: «Vois-tu, Second, comme nos
-dieux t’aiment? Ils te font rendre hommage par les oiseaux du ciel!»
-Plus tard, quand ils arrivèrent au fleuve Tanaro, Second vit un ange qui
-marchait sur l’eau et qui lui disait: «Second, aie la foi, et tu
-marcheras de même sur les adorateurs des idoles!» Et Sapritius: «Mon
-frère Second, j’entends les dieux qui t’adressent la parole!» Et quand
-ils arrivèrent à un autre fleuve, nommé la Bormida, de nouveau un ange
-leur apparut, marchant sur les eaux; et il dit à Second: «Crois-tu en
-Jésus, ou bien doutes-tu?» Et Second répondit: «Je crois à la vérité de
-sa passion!» Et Sapritius dit: «Qu’entends-je là?». En arrivant à
-Tortone, ils virent sur la porte de la prison le bienheureux Marcien,
-qui, mis en liberté par un ange, dit à Second: «Second, entre dans la
-voie de vérité, et marches-y, et tu recevras la palme de la foi!» Et
-Sapritius lui dit: «Qui est cet homme, qui nous parle ainsi comme en
-songe?» Et Second répondit: «Ce qui te fait l’effet d’un songe est pour
-moi un avertissement et une consolation!»
-
-II. Second se rendit ensuite à Milan; et, devant les portes de la ville,
-il rencontra Faustin et Jonitas, qui eux aussi étaient prisonniers pour
-leur foi, mais qu’un ange avait fait sortir de la prison et conduits
-jusque-là. Et ces deux saints hommes le baptisèrent avec l’eau d’un
-nuage qui se changea en pluie. Alors voici soudain qu’une colombe
-descendit du ciel, apportant une hostie consacrée, qu’elle donna à
-Faustin et à Jonitas, qui, à leur tour, la remirent à Second, en le
-chargeant d’aller la porter au bienheureux Marcien. Second rebroussa
-chemin; et, la nuit, comme il était parvenu au bord du Pô, un ange vint
-au-devant de lui, prit son cheval par la bride, et lui fit traverser les
-eaux du fleuve comme sur un pont; puis, à Tortone, il fit entrer Second
-dans la cellule où Marcien était revenu s’enfermer. Ainsi Second put
-remettre à Marcien la sainte hostie; et Marcien, la prenant, dit: «Que
-le corps et le sang du Seigneur soient avec moi dans la vie éternelle!»
-Puis, sur l’ordre de l’ange, Second sortit de la prison et se rendit à
-son hôtellerie. Et, le lendemain, lorsque Marcien eut subi le martyre,
-Second enleva son corps et l’ensevelit.
-
-III. Ce qu’apprenant, Sapritius le fit venir et lui dit: «A ce que je
-vois, tu fais profession d’être chrétien?--Oui.--Aspires-tu donc à
-mourir dans les supplices?--C’est toi, plutôt, qui mériterais de mourir
-ainsi!» Puis, comme il se refusait à sacrifier aux idoles, le préfet le
-fit dépouiller de ses vêtements, mais aussitôt un ange s’approcha de lui
-et le couvrit d’un manteau. Sapritius le fit alors suspendre sur un
-chevalet, et ordonna qu’il fût torturé jusqu’à ce que se rompissent
-toutes les articulations de ses bras; mais, de nouveau, le Seigneur lui
-rendit aussitôt la santé. Le préfet, exaspéré, le fit enfermer dans la
-prison. Mais là un ange lui apparut qui lui dit «Lève-toi, Second, et
-suis-moi! Je te conduirai vers ton Créateur.» Puis l’ange le conduisit
-jusqu’à la ville d’Asti et le fit entrer dans la prison ou se trouvait
-Calocérus; et le Sauveur y était aussi. L’apercevant, Second se jeta à
-ses pieds. Mais le Sauveur: «Ne crains rien, Second, car je suis ton
-Maître, et je t’arracherai à tous les maux!» Après quoi, les ayant
-bénis, il remonta au ciel.
-
-IV. Or le lendemain matin, à Tortone, les gardes envoyés par Sapritius
-trouvèrent la prison fermée comme la veille, mais n’y trouvèrent plus
-Second. Sapritius revint alors à Asti. Afin de châtier au moins
-Calocérus, il se fit amener celui-ci; mais voilà qu’on lui annonce que
-Second est dans la prison avec Calocérus! Le préfet les fit donc venir
-tous deux, et leur dit: «Ce sont nos dieux qui, sachant que vous les
-dédaigniez, veulent que vous périssiez ensemble!» Et, sur leur nouveau
-refus de sacrifier aux idoles, il leur fit répandre sur la tête et dans
-la bouche un mélange de poix et de résine bouillante. Mais eux, ils
-buvaient ce mélange comme une eau délicieuse, et disaient d’une voix
-claire: «Seigneur, que tes dons sont doux à ma gorge!» Enfin Sapritius
-ordonna que tous deux fussent décapités, Second à Asti, et Calocérus
-dans la ville d’Albenga. Et, aussitôt que saint Second eut été décapité,
-des anges enlevèrent son corps, et l’ensevelirent avec beaucoup de
-chants et de louanges. Ce martyre eut lieu le troisième jour des
-calendes d’avril.
-
-
-
-
-LV
-
-SAINT MAMERTIN, ABBÉ
-
-(30 mars)
-
-
-Mamertin fut d’abord païen. Pendant qu’il adorait une idole, il perdit
-un œil, et une de ses mains se dessécha. Il crut avoir offensé ses
-dieux, et voulut courir au temple pour obtenir son pardon. Mais il
-rencontra en route un saint homme nommé Savin, qui lui demanda d’où lui
-était venue son infirmité. Il répondit: «J’ai offensé mes dieux et
-maintenant je vais les prier de me rendre ce que, dans leur colère, ils
-m’ont enlevé.» Et Savin: «Tu te trompes, mon frère, en prenant les
-démons pour des dieux. Va plutôt trouver Germain, évêque d’Auxerre et,
-si tu suis ses conseils, tu seras guéri!» Mamertin partit aussitôt; mais
-la pluie le força à s’arrêter, en route, dans un lieu où étaient
-ensevelis saint Amator et plusieurs autres saints évêques. Dans une
-cellule placée sur une tombe de saint Concordien, il trouva un abri pour
-la nuit. Et il vit en rêve un homme qui, venant jusqu’à la porte de la
-cellule, appelait saint Concordien pour assister à une fête, où il
-disait que se trouvaient déjà saint Amator, saint Pèlerin et d’autres
-évêques. Et une voix répondit de la tombe: «Je ne puis venir cette nuit,
-étant forcé de veiller sur mon hôte, pour l’empêcher d’être dévoré par
-les serpents qui habitent ici.» Mais bientôt l’inconnu revint et dit:
-«Saint Concordien, lève-toi, viens, et emmène avec toi ton sous-diacre
-Vivien et son acolyte Junien! Alexandre se chargera de veiller sur ton
-hôte.» Et Mamertin vit ensuite que saint Concordien, le prenant par la
-main, l’emmenait avec lui; mais, lorsqu’ils furent arrivés près des
-autres évêques, saint Amator dit: «Qui est cet étranger que tu nous
-amènes?» Et saint Concordien: «C’est mon hôte!» Et saint Amator:
-«Chasse-le d’ici, car il est impur et ne saurait rester avec nous!» Sur
-quoi Mamertin, toujours en rêve, se prosterna devant saint Amator, qui
-lui ordonna de se rendre au plus vite auprès de saint Germain. Aussi,
-dès qu’il fut éveillé, courut-il vers ce saint; et dès que celui-ci eut
-entendu l’histoire de son rêve, il retourna avec lui au tombeau de saint
-Concordien. Là, sous la pierre du tombeau, ils virent un grand nombre de
-serpents dont la longueur dépassait dix pieds. Et saint Germain leur
-ordonna de sortir de là, pour aller se cacher dans un lieu où ils ne
-pourraient faire de mal à personne. C’est ainsi que Mamertin fut
-baptisé. Il recouvra aussitôt la santé, et entra dans le monastère de
-saint Germain, dont il devint abbé, après la mort de saint Ollodius.
-
-Il y avait alors, dans ce monastère, un saint moine nommé Marin, dont
-Mamertin voulut éprouver l’obéissance. Il lui confia donc la tâche la
-plus vile du monastère, qui consistait à paître les bœufs. Et saint
-Marin, pendant qu’il gardait ses bœufs et ses vaches dans le bois,
-rayonnait d’une telle sainteté, que tous les oiseaux du bois accouraient
-à lui pour qu’il les nourrît de sa main. Un sanglier s’étant réfugié
-dans sa cellule, il le sauva des chiens qui le poursuivaient, et lui
-permit de s’en aller librement. Un jour, des voleurs le dépouillèrent de
-ses vêtements, ne lui laissant qu’une petite tunique. Et le voici qui
-court derrière eux, et qui leur crie: «Revenez, Messieurs, car j’ai
-encore trouvé ce denier dans la doublure de ma tunique! Et peut-être en
-aurez-vous besoin!» Aussitôt les voleurs, retournant sur leurs pas, lui
-enlevèrent la tunique avec le denier et le laissèrent complètement nu.
-Après quoi ils reprirent le chemin de leur caverne; mais ils marchèrent
-toute la nuit, et, à l’aube, ils se retrouvèrent devant la cellule du
-saint berger. Celui-ci, les ayant salués tendrement, les reçut dans sa
-cellule, leur lava les pieds, et s’occupa de leur préparer à manger. Ce
-que voyant, les voleurs, stupéfaits, eurent honte de leur conduite et se
-convertirent tous à la foi.
-
-Un jour, un jeune moine du monastère de saint Mamertin s’était amusé à
-tendre un piège à un ours qui attaquait les brebis; et l’ours, la nuit,
-s’était laissé prendre. Mais saint Mamertin, ayant deviné la chose du
-fond de son lit, se leva, alla trouver l’ours, et lui dit: «Que fais-tu
-là, malheureux? Va-t’en bien vite pour n’être pas pris!» Et il le
-délivra et le laissa partir.
-
-Lorsqu’il mourut, on porta son corps à Auxerre. Mais, comme on passait
-près d’une prison, le corps devint tout à coup si lourd qu’on ne put le
-faire avancer, jusqu’au moment où un des prisonniers, dont les chaînes
-s’étaient rompues miraculeusement, accourut et aida à porter le corps
-jusqu’à la ville. Saint Mamertin fut enterré en grande pompe dans
-l’église de Saint-Germain.
-
-
-
-
-LVI
-
-SAINTE MARIE L’ÉGYPTIENNE, PÉCHERESSE
-
-(2 avril)
-
-
-Sainte Marie l’Egyptienne, qu’on appelle aussi la Pécheresse, mena
-pendant quarante-sept ans, au désert, une vie de repentir et de
-privations. Certain abbé, nommé Zosime, qui avait franchi le Jourdain et
-parcourait le désert, dans l’espoir d’y rencontrer quelque saint ermite,
-aperçut un jour devant lui une créature bizarre, toute nue, avec un
-corps tout noir et brûlé du soleil. Cette créature aussitôt s’enfuit, et
-Zosime se mit à courir à sa poursuite, de toute la force de ses jambes.
-Alors elle lui dit: «Abbé Zosime, pourquoi me poursuis-tu? Pardonne-moi
-de ne pouvoir me retourner vers toi; mais c’est que je suis une femme et
-que je suis nue! Lance-moi ton manteau, afin que, m’en étant couverte,
-je puisse te regarder sans honte!» L’abbé, stupéfait de s’entendre
-appeler par son nom, lui jeta son manteau, et, se prosternant devant
-elle la pria de le bénir. Mais elle: «C’est à toi plutôt de me bénir,
-mon père, toi qui as revêtu la dignité du sacerdoce!» Et Zosime, voyant
-qu’elle connaissait non seulement son nom, mais aussi sa qualité de
-prêtre, s’étonnait davantage encore, et mettait encore plus d’insistance
-à lui demander sa bénédiction. Alors elle dit: «Que béni soit Dieu,
-rédempteur de nos âmes!» Et pendant qu’elle priait, avec les mains
-étendues, il vit qu’elle était soulevée de terre à la hauteur d’une
-coudée. Sur quoi un doute surgit dans l’âme du vieil abbé, qui se
-demanda si ce n’était pas un esprit, faisant semblant de prier pour le
-décevoir. Mais elle: «Que Dieu te rassure, abbé, et t’empêche de prendre
-une pauvre pécheresse pour un mauvais esprit!» Zosime la somma alors, au
-nom du Seigneur, d’avoir à lui dire qui elle était. Et elle: «Père,
-pardonne-moi, mais si je t’avoue qui je suis, tu t’enfuiras effrayé
-comme à la vue d’un serpent, et tes oreilles seront souillées de mes
-paroles, et l’air sera empesté de mon impureté!» Mais, comme Zosime
-insistait, elle finit par lui dire:
-
-«Je m’appelle Marie, et suis née en Egypte. Venue à Alexandrie, vers
-l’âge de douze ans, j’y ai fait pendant dix-sept ans métier de fille
-publique, vendant mon corps à qui en voulait. Mais, un jour, comme des
-habitants de la ville partaient pour adorer la sainte Croix à Jérusalem,
-je priai les matelots de me laisser m’embarquer avec eux. Ils me
-demandèrent si j’avais l’argent du passage. Et je leur répondis que je
-n’avais point d’argent, mais que, pour payer mon passage, je leur
-offrais mon corps. Et ainsi ils me prirent, et ce fut mon corps qui
-servit à les payer. Mais voici qu’à Jérusalem, comme je me présentais
-avec les autres pèlerins aux portes de l’église, je me sentis soudain
-repoussée par une force invisible, qui ne me permit point d’entrer dans
-l’église. Vingt fois je m’approchai des portes; vingt fois, sur le
-seuil, cette force invisible me retint et m’empêcha d’entrer. Et tous
-les autres entraient librement, sans que rien les en empêchât: de telle
-sorte que, sitôt revenue à l’auberge, je compris que c’était là une
-conséquence de ma vie criminelle; et je me mis à me déchirer la
-poitrine, à verser des larmes amères, et à soupirer du plus profond de
-mon cœur. Puis, apercevant sur le mur une image de la bienheureuse
-Vierge Marie, je me mis à la supplier de m’obtenir le pardon de mes
-péchés, et la permission d’entrer dans l’église pour adorer la sainte
-Croix; en échange de quoi je promis de renoncer au monde et de vivre
-désormais dans la chasteté. Cette prière me rendit confiance, et de
-nouveau je me présentais aux portes de l’église; et voilà que, cette
-fois, je pus y entrer sans aucun empêchement. Et, pendant que j’adorais
-pieusement la sainte Croix, un inconnu me remit trois pièces de monnaie,
-avec lesquels j’achetai trois pains. Et j’entendis une voix qui me
-disait: «Traverse le Jourdain, et tu seras sauvée!» Je traversai donc le
-Jourdain et vins dans ce désert, où, depuis quarante-six ans, je demeure
-sans avoir jamais vu figure humaine, vivant des trois pains que j’ai
-emportés avec moi, et qui, devenus maintenant durs comme des pierres,
-suffisent encore à ma nourriture. Quant à mes vêtements, depuis
-longtemps déjà ils sont tombés en morceaux. Et, pendant les dix-sept
-premières années de mon séjour au désert, j’ai été tourmentée de
-tentations charnelles; mais, à présent, par la grâce de Dieu, je les ai
-toutes vaincues. Voilà mon histoire. Je te l’ai racontée afin que tu
-daignes prier Dieu pour moi!»
-
-Alors le vieillard, se prosternant à terre, bénit le Seigneur dans la
-personne de sa servante. Et celle-ci lui dit: «Ecoute ce que je vais te
-demander! C’est que, le jour de Pâques, tu passes de nouveau le
-Jourdain, en apportant avec toi une hostie consacrée. Je t’attendrai sur
-le rivage, et recevrai de ta main le corps du Seigneur, car je n’ai plus
-communié depuis le jour de mon arrivée ici!» Le vieillard s’en retourna
-donc dans son monastère; et, l’année suivante, aux approches de la fête
-de Pâques, il revint jusqu’à la rive du Jourdain, emportant avec lui une
-hostie consacrée. Et voici qu’il aperçut la femme debout sur l’autre
-rive. Et voici que, ayant fait le signe de la croix sur les eaux, elle
-se mit à marcher sur elles et parvint ainsi jusqu’au vieillard.
-Celui-ci, émerveillé de ce miracle, voulut se prosterner humblement à
-ses pieds. Mais elle lui dit: «Mon père, garde-toi de te prosterner
-devant moi, surtout maintenant que tu es porteur du corps du Christ;
-mais daigne seulement revenir encore vers moi l’année prochaine!» Puis,
-ayant reçu le sacrement, elle fit de nouveau un signe de croix, et de
-nouveau marcha sur les eaux jusqu’à l’autre rive.
-
-L’année suivante, Zosime ne la trouva plus sur le rivage. Il passa le
-fleuve, se rendit à l’endroit où il l’avait vue la première fois; et là
-il la vit, morte, étendue sur le sable. Alors il fondit en larmes; et il
-n’osait point toucher ses restes, par crainte de lui déplaire, car elle
-était nue. Mais tandis qu’il songeait aux moyens de l’ensevelir, il lut
-une inscription tracée sur le sable: «Zosime, ensevelis mon corps, rends
-mes cendres à la terre, et prie pour moi le Seigneur, sur l’ordre de qui
-j’ai enfin été délivrée de ce monde, le second jour d’avril!» Ainsi le
-vieillard découvrit qu’elle était morte presque aussitôt après avoir
-reçu la sainte communion. Et comme il s’épuisait à creuser une fosse, il
-vit un lion, qui, doucement, s’approchait de lui. Et il lui dit: «Cette
-sainte femme m’a ordonné d’ensevelir son corps; mais, vieux comme je le
-suis, et n’ayant point de bêche, je ne parviens pas à creuser la fosse.
-Toi donc, mon ami, creuse une fosse, afin que nous puissions ensevelir
-le corps vénéré de Marie l’Egyptienne!» Et aussitôt le lion se mit à
-creuser une grande fosse, après quoi il s’en alla, doux comme un agneau;
-et le vieillard s’en retourna vers son monastère en glorifiant Dieu.
-
-
-
-
-LVII
-
-SAINT AMBROISE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR
-
-(4 avril)
-
-
-La vie de saint Ambroise a été écrite par Paulin, évêque de Nole, dans
-une lettre à saint Augustin.
-
-I. Saint Ambroise était fils d’un préfet de Rome nommé Ambroise. Pendant
-qu’il dormait dans son berceau, un essaim d’abeilles descendit sur lui,
-et les abeilles entraient dans sa bouche comme dans une ruche; après
-quoi elles s’envolèrent si haut que l’œil humain les perdait de vue.
-Alors le père de l’enfant s’écria: «Cet enfant, s’il vit, deviendra
-quelque chose de grand!» Plus tard Ambroise, étant adolescent, et voyant
-que sa mère et sa sœur baisaient les mains des prêtres, offrit un jour à
-sa sœur ses propres mains à baiser, par manière de jeu, et ajouta
-qu’elle aurait un jour à les lui baiser sérieusement. Il étudia les
-lettres à Rome, et plaida au prétoire avec tant d’éclat que l’empereur
-Valentinien le chargea de gouverner les provinces de la Ligurie et de
-l’Emilie. Il vint donc à Milan, où tout le peuple s’était réuni pour
-élire un évêque. Et comme les ariens et les catholiques se querellaient
-au sujet de cette élection, Ambroise intervint entre eux pour apaiser
-leur querelle. Et voici qu’une voix d’enfant se fit entendre tout à
-coup, disant qu’Ambroise lui-même devait être élu évêque: ce à quoi tout
-le peuple consentit, de telle sorte qu’Ambroise fut élu par acclamation.
-Mais lui, dès qu’il le sut, s’efforça de les détourner de ce choix en
-les terrorisant: sortant de l’église il se rendit à son tribunal, et,
-contre son habitude, condamna plusieurs prévenus à des peines
-corporelles. Cependant le peuple persistait dans son choix et continuait
-à l’acclamer, disant: «Que la faute de ton péché retombe sur nous!»
-Alors, tout troublé, Ambroise rentra chez lui et y fit venir, au su de
-tous, des filles publiques, espérant que la vue de ce scandale
-détournerait le peuple de le prendre pour évêque. Mais cela même ne
-servit de rien, car le peuple persistait à lui dire: «Que ta faute
-retombe sur nous!» Alors Ambroise, désespéré, résolut de s’enfuir au
-milieu de la nuit, et se mit en route dans la direction du Tessin. Mais,
-après avoir marché toute la nuit, il se retrouva, le matin, devant une
-porte de Milan qu’on appelle la Porte Romaine. Il y fut reconnu par le
-peuple, et gardé par lui; et l’on rendit compte de la chose à l’empereur
-Valentinien, qui fut enchanté de voir qu’on prenait pour évêque un de
-ses fonctionnaires. Et le bon préfet, père d’Ambroise, se réjouissait de
-voir sa prédiction réalisée. Cependant Ambroise, à Milan, était de
-nouveau parvenu à se cacher, mais de nouveau il fut retrouvé. Il reçut
-le baptême, car il n’était encore que catéchumène, et, huit jours après,
-il montait dans la chaire épiscopale. Et comme, quatre ans plus tard, il
-était retourné à Rome et que sa sœur lui baisait respectueusement la
-main, il lui dit en riant: «Eh bien, ne l’avais-je pas prédit, que tu
-aurais un jour à me baiser la main pour de bon?»
-
-II. Ambroise vint un jour ordonner un évêque dans une ville où
-l’impératrice Justine et d’autres hérétiques voulaient faire élire un
-homme de leur secte. Et voici qu’une jeune fille arienne, plus hardie
-que les autres, monta dans la chaire où se tenait saint Ambroise, et se
-mit à le tirer par le pan de son manteau; elle espérait l’entraîner vers
-un groupe de femmes qui l’auraient frappé et jeté hors de l’église. Mais
-Ambroise lui dit: «Si indigne que je sois de mon sacerdoce, tu n’as pas
-le droit de porter la main sur un prêtre! Crains le jugement de Dieu, et
-prends garde que quelque mal n’en résulte pour toi!» Paroles que
-l’événement ne tarda pas à confirmer: car, le lendemain, la jeune fille
-mourut, et Ambroise la conduisit jusqu’au lieu de sa sépulture, rendant
-ainsi le bien pour le mal. Et l’exemple de cette mort effraya toute la
-ville.
-
-Revenu à Milan, saint Ambroise eut à éviter d’innombrables pièges de
-l’impératrice Justine qui, par l’argent et par les honneurs, excitait le
-peuple contre lui. Et comme plusieurs s’efforçaient de le contraindre à
-quitter la ville, l’un d’eux, plus mal avisé que les autres, loua une
-maison tout contre l’église et y tint prêt un char à quatre chevaux, de
-façon à pouvoir emmener au plus vite l’évêque quand, avec l’aide de
-Justine, il serait parvenu à s’emparer de lui. Mais Dieu voulut que, le
-jour où cet homme avait espéré emmener saint Ambroise hors de Milan, ce
-fut lui-même qui dût partir pour l’exil sur son quadrige. Et Ambroise,
-rendant le bien pour le mal, s’occupa de pourvoir à son entretien.
-
-Certain hérétique, homme acharné à la discussion et très difficile à
-convertir, comme un jour il entendait prêcher saint Ambroise, vit un
-ange qui lui soufflait à l’oreille les paroles de son discours. Ce que
-voyant, cet homme se mit à défendre la foi qu’il attaquait.
-
-III. Il y avait à Milan un sorcier qui conjurait les démons et les
-envoyait vers Ambroise pour le tourmenter; mais les démons, revenant
-vers lui, déclaraient tous qu’ils ne pouvaient s’approcher ni
-d’Ambroise, ni de sa maison, parce qu’un feu terrible entourait tout cet
-édifice, si bien que, même à distance, ils en sentaient la brûlure. Un
-autre démon, qui s’était emparé de l’esprit d’un homme, sortait de
-l’esprit de cet homme toutes les fois que celui-ci entrait à Milan, et
-reprenait possession de lui toutes les fois que l’homme sortait de la
-ville. Interrogé sur les motifs de sa conduite, ce démon répondit qu’il
-avait peur de se trouver en contact avec saint Ambroise. Il y eut aussi
-un homme qui, à l’instigation de Justine, entra de nuit dans la chambre
-du saint pour le poignarder; mais au moment où il levait le bras, prêt à
-frapper, son bras se trouva soudain desséché.
-
-Les habitants de la ville de Thessalonique s’étaient rendus coupables
-envers l’empereur; et celui-ci, sur la prière d’Ambroise, leur avait
-d’abord pardonné; mais ensuite, excité par la malice de ses courtisans,
-il avait fait mettre à mort plusieurs des habitants de la ville.
-Ambroise, dès qu’il l’apprit, interdit à l’empereur l’accès de son
-église. Et comme Théodose lui disait que le sage David lui-même avait
-commis un meurtre et un adultère, l’évêque lui répondit: «Tu l’as imité
-dans ses erreurs, imite-le maintenant dans sa pénitence!» Et l’empereur
-fut si touché de ces paroles qu’il entreprit aussitôt de faire
-pénitence.
-
-IV. Se promenant un jour dans Milan, saint Ambroise fit un faux pas, et
-tomba. Un passant, à cette vue, se mit à rire. Mais le saint lui dit:
-«Toi qui es debout, prends garde à ne pas tomber!» Et, en effet, au même
-instant, le rieur s’étendit à terre et eut à déplorer sa propre chute,
-après s’être moqué de celle d’autrui.
-
-Un autre jour, Ambroise, s’étant rendu au palais d’un magistrat nommé
-Macédonius, auprès de qui il voulait intercéder pour un accusé, trouva
-les portes du palais fermées et ne put se faire admettre. Sur quoi il
-dit au magistrat: «Toi aussi, bientôt, tu viendras à mon église, et tu
-en trouveras les portes ouvertes, mais tu ne parviendras pas à y
-entrer!» Et, en effet, peu de temps après, Macédonius, poursuivi par ses
-ennemis, voulut se réfugier dans l’église; mais bien que toutes les
-portes fussent ouvertes, un pouvoir invisible l’empêcha d’entrer.
-
-Saint Ambroise institua dans l’église de Milan des chants et un office
-qui y sont célébrés, aujourd’hui encore. Il vivait avec tant d’austérité
-qu’il jeûnait tous les jours, sauf le jour du sabbat, le dimanche et les
-jours de grande fête. Telle était sa générosité qu’il donnait aux
-églises et aux pauvres tout ce qu’il pouvait avoir, ne gardant rien pour
-lui-même. Telle était sa compassion que, lorsque quelqu’un lui racontait
-un de ses péchés, il en pleurait si amèrement que le pécheur était forcé
-de pleurer avec lui. Telles étaient son humilité et sa passion au
-travail qu’il écrivait tous ses livres de sa propre main, aussi
-longtemps que ses forces le lui permettaient. Telles étaient sa piété et
-la douceur de son âme qu’en apprenant la mort d’un saint prêtre ou
-évêque il pleurait au point de ne pouvoir pas être consolé: et il
-expliquait qu’il ne pleurait point parce que ces saints hommes étaient
-entrés dans la gloire, mais parce qu’ils l’y avaient précédé lui-même,
-laissant un vide impossible à remplir. Et tels étaient son courage et sa
-fermeté qu’il avait coutume de reprocher ouvertement leurs vices à
-l’empereur et aux princes.
-
-V. On raconte que saint Ambroise, pendant un voyage à Rome, reçut
-l’hospitalité dans une villa de Toscane, chez un homme extrêmement
-riche, et qu’il s’informa avec insistance auprès de son hôte sur sa
-condition de fortune. A quoi l’hôte répondit: «Ma condition, seigneur, a
-toujours été heureuse et glorieuse. Voyez, j’ai des richesses infinies,
-un nombre incalculable d’esclaves et de serviteurs; toujours tous mes
-vœux ont été réalisés, et jamais rien ne m’est arrivé de contraire, ni
-même de désagréable.» Ce qu’entendant, saint Ambroise fut stupéfait; et
-il dit à ses compagnons de route: «Levez-vous, et fuyons au plus vite
-d’ici, car le Seigneur n’a point de place dans cette maison. Hâtez-vous,
-mes enfants, hâtons-nous de fuir, de peur que la vengeance divine ne
-nous surprenne ici et ne nous enveloppe dans l’expiation des péchés de
-ces gens-là!» Et à peine Ambroise et ses compagnons avaient-ils quitté
-la maison, que, soudain, la terre s’ouvrit et engloutit, sans laisser de
-trace, ce riche et tout ce qui lui appartenait. Ce que voyant, Ambroise
-dit: «Voyez, mes frères, comme Dieu nous traite avec miséricorde quand
-il nous envoie des épreuves, et comme il nous traite avec sévérité quand
-il nous envoie une longue suite de plaisirs!» Et l’on ajoute que,
-aujourd’hui encore, un fossé très profond reste creusé en ce lieu, pour
-garder le témoignage de cet événement.
-
-VI. Cependant, saint Ambroise voyait croître de jour en jour parmi les
-hommes la cupidité, cette source de tous les maux. Il la voyait croître
-surtout chez les fonctionnaires, qui trafiquaient de tout, et aussi chez
-les dignitaires de l’Eglise. Et cette vue lui inspira une telle douleur
-qu’il pria Dieu de le délivrer du commerce d’un siècle aussi corrompu.
-Dieu entendit sa prière; et, un jour, le saint évêque annonça à ses
-frères qu’après les fêtes de Pâques il ne serait plus avec eux. Or,
-quelques jours avant Pâques, pendant que, couché dans son lit, il
-dictait à son secrétaire une explication du psaume XLIII, le secrétaire
-vit soudain une langue de feu descendre sur lui, et pénétrer dans sa
-bouche. Et aussitôt le visage du saint revêtit une blancheur de neige,
-pour reprendre bientôt après sa couleur ordinaire. Et, ce même jour, le
-saint dut cesser d’écrire comme de dicter, de telle sorte qu’il ne put
-pas même achever le commentaire du psaume; et la faiblesse de son corps
-allait augmentant d’heure en heure. Alors le comte d’Italie rassembla
-tous les notables de Milan, leur dit que la mort d’un tel homme serait
-un danger mortel pour le pays, et leur demanda d’aller trouver le saint
-pour l’engager à obtenir de Dieu la prolongation de sa vie, durant une
-année. Mais saint Ambroise s’y refusa, disant: «Je n’ai ni honte, ni
-peur de mourir.»
-
-Quatre diacres, qui se trouvaient dans une chambre très éloignée de
-celle où était couché saint Ambroise, discutaient entre eux la question
-de savoir qui l’on devrait élire pour évêque à la mort du saint. Et au
-moment où l’un d’eux citait le nom de Simplicien, saint Ambroise, de son
-lit, s’écria trois fois: «Il est vieux, mais c’est le meilleur de tous!»
-Et, en effet, ce fut Simplicien qui fut élu en remplacement d’Ambroise.
-
-Et celui-ci, sur le lit où il agonisait, vit ensuite Jésus s’approcher
-de lui et lui sourire tendrement. Et comme Honoré, évêque de Verceil,
-qui attendait d’un instant à l’autre, la nouvelle de la mort d’Ambroise,
-s’était laissé aller au sommeil, il entendit en rêve une voix qui, trois
-fois, lui répétait: «Lève-toi, car l’heure approche où il va mourir!»
-Sur quoi l’évêque se rendit en grande hâte à Milan, donna à Ambroise la
-sainte communion, lui étendit les bras en forme de croix, et recueillit
-son dernier soupir. Cette mort eut lieu en l’an du Seigneur 399.
-
-Et dans la nuit de Pâques, qui fut celle de la translation à l’église du
-corps de saint Ambroise, une foule de petits enfants chrétiens virent
-celui-ci en rêve; les uns le virent assis dans sa chaire, les autres y
-montant; et il y en eut qui racontèrent à leurs parents qu’ils avaient
-vu une étoile au-dessus de sa tête.
-
-VII. Saint Ambroise peut être cité comme le modèle d’une foule de vertus
-chrétiennes. Il peut être cité, premièrement, comme un modèle de
-générosité. Tout ce qu’il avait appartenait aux pauvres. Et lorsque
-l’empereur voulut lui prendre une église, il répondit: «Si vous me
-demandiez ce qui m’appartient, je vous le donnerais, bien que tout ce
-qui m’appartient appartienne aux pauvres.» Secondement, il peut être
-cité comme un modèle de chasteté, car il resta vierge toute sa vie.
-Troisièmement, il nous offre l’exemple de la fermeté dans la foi, car à
-l’empereur, qui voulait lui ôter l’église, il répondit: «Vous m’ôterez
-la vie avant de m’arracher de mon siège!» Quatrièmement, saint Ambroise
-nous est un modèle de la soif du martyre. Un préfet de Valentinien
-l’ayant menacé de le mettre à mort, il lui répondit: «Fasse Dieu que tu
-puisses réaliser ta menace, et que tous tes traits épargnent l’Eglise
-pour n’accabler que moi seul!» En cinquième lieu, saint Ambroise nous
-est un modèle d’application à la prière. Nous lisons, en effet, dans le
-XIe livre de l’_Histoire ecclésiastique_ que, contre les fureurs de
-Justine, il ne se défendait que par le jeûne, la veille et les prières
-au pied de l’autel.
-
-En sixième lieu, saint Ambroise peut être cité comme un modèle de
-constance. Sa constance nous apparaît surtout en trois choses: 1º dans
-sa défense de la vérité catholique contre les attaques de Justine, mère
-de l’empereur Valentinien, et protectrice de l’hérésie arienne; 2º dans
-sa défense de la liberté de l’Eglise, lorsque l’empereur voulut lui
-enlever certaine basilique pour la livrer aux ariens. Il nous dit
-lui-même, dans son 23e décret, comment il résista à l’empereur, en lui
-disant: «Ne commets point la faute, empereur, de prétendre que tu aies
-aucun droit dans les choses divines! A l’empereur appartiennent les
-palais, mais les églises sont aux prêtres. Naboth, autrefois, a défendu
-de son propre sang la vigne qu’on voulait lui prendre: s’il a refusé de
-céder sa vigne, comment peux-tu t’imaginer que nous te céderons une
-église du Christ? Le tribut est à César, et nous ne refusons pas de le
-lui donner; mais les églises sont à Dieu, et nous ne pouvons donc pas
-les donner à César.» Enfin, 3º la constance de saint Ambroise nous
-apparaît dans la façon dont il a su blâmer le vice et l’iniquité. On lit
-dans l’_Histoire tripartite_ que, le peuple de Thessalonique s’étant
-révolté et ayant tué quelques fonctionnaires, l’empereur Théodose en fut
-si irrité qu’il fit mettre à mort tous les habitants de la ville, au
-nombre de près de cinq mille, sans distinguer les innocents des
-coupables. Or, lorsqu’il vint ensuite à Milan et voulut entrer dans
-l’église, saint Ambroise le reçut devant la porte et lui interdit
-l’entrée, en lui disant: «Comment, empereur, après un tel crime, ne
-reconnais-tu pas l’énormité de ta présomption? Ou bien, peut-être, ta
-dignité impériale t’empêcherait-elle de reconnaître tes péchés? Tu es
-prince, ô empereur, mais tu es, comme les autres hommes, l’esclave de
-Dieu. Comment oserais-tu étendre vers Dieu des mains encore tachées du
-sang innocent? Comment oserais-tu prier Dieu, dans son temple, avec la
-même bouche qui a proféré un ordre injuste et monstrueux? Allons,
-retire-toi, afin de ne pas accroître d’un second péché le poids du
-premier!» Et l’empereur, pleurant et gémissant, reprit le chemin de son
-palais. Et comme le chef de ses troupes lui demandait la cause de sa
-tristesse: «Hélas! répondit-il, aux esclaves et aux mendiants les
-églises sont ouvertes, et moi seul n’ai pas le droit d’y pénétrer!»
-Alors Rufin: «Si tu veux, je vais courir vers Ambroise, pour qu’il te
-délivre de son excommunication!» Et il insista si fort que Théodose
-finit par le laisser aller. Mais dès qu’Ambroise vit Rufin, il lui dit:
-«Tu imites l’impudence des chiens, Rufin, en aboyant contre la majesté
-divine!» Et comme Rufin le suppliait pour son maître, Ambroise, enflammé
-du feu céleste, lui dit: «Je te déclare que je lui interdis l’accès du
-saint lieu. Et s’il change son pouvoir en tyrannie, volontiers
-j’accepterai la mort!» Rufin rapporta ces paroles à l’empereur, qui dit:
-«Je vais aller vers Ambroise, pour recevoir, en face, ses justes
-reproches.» Alors Ambroise, continuant à lui défendre l’entrée de
-l’église, lui dit: «Quelle pénitence as-tu faite après un tel crime?» Et
-l’empereur lui dit: «C’est à toi de l’imposer, à moi d’obéir!» Et il fit
-pénitence publique jusqu’à ce que son excommunication fût levée. Plus
-tard, étant entré dans l’église, il pénétra dans le chœur, mais Ambroise
-lui demanda ce qu’il venait y faire, et comme il répondait qu’il était
-venu pour assister au saint sacrifice, Ambroise lui dit: «O empereur, le
-chœur de l’église est réservé aux seuls prêtres. Retire-toi donc d’ici,
-et va rejoindre le reste des fidèles dans la nef: car la pourpre fait de
-toi un empereur, mais nullement un prêtre!» Et l’empereur obéit
-aussitôt. Et comme, de retour à Constantinople, il se tenait dans la nef
-de la cathédrale, l’évêque lui fit dire d’entrer dans le chœur; mais
-Théodose s’y refusa, disant: «Je sais maintenant, grâce à Ambroise, la
-différence qu’il y a entre un empereur et un prêtre.»
-
-En septième lieu, saint Ambroise peut être cité comme modèle pour la
-sainteté de sa doctrine: car sa doctrine est si pleine de profondeur que
-saint Jérôme a pu dire de lui, dans ses _Douze Docteurs_: «Toutes les
-phrases de saint Ambroise sont des colonnes de la foi et de toutes les
-vertus.» Et saint Augustin ajoute que «les adversaires eux-mêmes n’ont
-jamais osé reprendre la doctrine d’Ambroise, ni le sens très pur qu’il a
-eu des Livres Saints». Et telle était l’autorité de saint Ambroise que,
-pour tous les auteurs du temps, chacune de ses paroles faisait foi. Dans
-sa lettre à Janvier, Augustin raconte que, sa mère, s’étonnant de ce que
-l’on ne jeûnât pas à Milan le jour du sabbat, en demanda la cause à
-Ambroise, qui lui dit: «Quand je vais à Rome, je jeûne le jour du
-sabbat. Et de même toi, lorsque tu te trouves dans un diocèse, fais en
-sorte d’en suivre les usages, si tu ne veux scandaliser personne, ni
-être scandalisée par personne!» Et Augustin ajoute que, depuis lors,
-après avoir beaucoup réfléchi à ces paroles, il en est venu à les tenir
-pour un oracle céleste.
-
-La vie et la passion des saints Tiburce et Valérien,--que l’église fête
-également le 4 avril,--se trouveront racontées dans l’histoire de sainte
-Cécile.
-
-
-
-
-LVIII
-
-SAINT SIXTE, PAPE ET MARTYR
-
-(6 avril)
-
-
-I. Le pape Sixte était originaire d’Athènes et avait d’abord étudié la
-philosophie. Il devint, plus tard, disciple du Christ, et fut élu
-souverain Pontife. Il comparut devant Décius et Valérien, avec ses deux
-diacres Felicissime et Agapite. Et Décius, voyant qu’il ne parvenait pas
-à le persuader par ses arguments, le fit conduire au temple de Mars pour
-y sacrifier aux idoles, faute de quoi il aurait à être jeté en prison.
-Et saint Laurent, courant derrière Sixte, lui disait: «Père, où vas-tu
-sans ton fils? Prêtre, où vas-tu sans ton assistant?» Et Sixte: «Mon
-fils, ne crois pas que je t’abandonne; mais de plus grands combats
-t’attendent encore pour la foi du Christ. Dans trois jours tu me
-suivras, comme le lévite suit le prêtre. Et, en attendant, reçois les
-trésors de l’Eglise, et distribue-les à qui bon te semblera!» Laurent
-distribua ces trésors aux chrétiens pauvres. Et le préfet Valérien
-voyant que Sixte refusait de sacrifier aux idoles, ordonna qu’il eût la
-tête tranchée. Or, comme on le conduisait au supplice, de nouveau saint
-Laurent courut derrière lui en lui disant: «Ne m’abandonne pas, saint
-père, car j’ai déjà dépensé les trésors que tu m’as remis!» Sur quoi les
-soldats, l’entendant parler de trésors, s’emparèrent de lui. Puis ils
-tranchèrent la tête de Sixte et celles de ses deux compagnons.
-
-II. Le même jour, l’Eglise célèbre la fête de la Transfiguration du
-Seigneur. Et certaines églises célèbrent aussi la fête du Sang du Christ
-avec le vin nouveau, lorsqu’elles peuvent s’en procurer; et le peuple
-communie de ce vin. Cela se fait en souvenir de ce que, durant la Cène,
-le Seigneur a dit à ses disciples: «Maintenant je ne boirai plus de ce
-jus de la vigne, jusqu’à ce que j’en boive du nouveau dans le royaume de
-mon père.» On dit cependant que ce n’est point ce jour-là qu’eut lieu la
-transfiguration, mais qu’elle fut seulement, ce jour-là, révélée par les
-apôtres. Elle eut lieu, en réalité, au commencement du printemps; mais
-défense fut faite aux disciples d’en parler, et ce n’est que ce jour-là
-qu’ils la révélèrent. C’est du moins ce qu’on lit dans le livre appelé
-_Mitral_.
-
-
-
-
-LIX
-
-SAINT GEORGES, MARTYR
-
-(23 avril)
-
-
-I. Georges était originaire de Cappadoce, et servait dans l’armée
-romaine, avec le grade de tribun. Le hasard d’un voyage le conduisit un
-jour dans les environs d’une ville de la province de Libye, nommée
-Silène. Or, dans un vaste étang voisin de cette ville habitait un dragon
-effroyable qui, maintes fois, avait mis en fuite la foule armée contre
-lui, et qui, s’approchant parfois des murs de la ville, empoisonnait de
-son souffle tous ceux qui se trouvaient à sa portée. Pour apaiser la
-fureur de ce monstre et pour l’empêcher d’anéantir la ville tout
-entière, les habitants s’étaient mis d’abord à lui offrir, tous les
-jours, deux brebis. Mais bientôt le nombre des brebis se trouva si
-réduit qu’on dut, chaque jour, livrer au dragon une brebis et une
-créature humaine. On tirait donc au sort le nom d’un jeune homme ou
-d’une jeune fille; et aucune famille n’était exceptée de ce choix. Et
-déjà presque tous les jeunes gens de la ville avaient été dévorés
-lorsque, le jour même de l’arrivée de saint Georges, le sort avait
-désigné pour victime la fille unique du roi. Alors ce vieillard, désolé,
-avait dit: «Prenez mon or et mon argent, et la moitié de mon royaume,
-mais rendez-moi ma fille, afin que lui soit épargnée une mort si
-affreuse!» Mais son peuple, furieux, lui répondit: «C’est toi-même, ô
-roi, qui as fait cet édit; et maintenant que, à cause de lui, tous nos
-enfants ont péri, tu voudrais que ta fille échappât à la loi? Non, il
-faut qu’elle périsse comme les autres, ou bien nous te brûlerons avec
-toute ta maison!» Ce qu’entendant, le roi fondit en larmes, et dit à sa
-fille: «Hélas, ma douce enfant, que ferai-je de toi? Et ne me sera-t-il
-pas donné de voir un jour tes noces?» Après quoi, voyant qu’il ne
-parviendrait pas à obtenir le salut de sa fille, il la revêtit de robes
-royales, la couvrit de baisers, et lui dit: «Hélas, ma douce enfant,
-j’espérais voir se nourrir sur ton sein des enfants royaux, et voici que
-tu dois me quitter pour aller servir de pâture à cet horrible dragon!
-Hélas, ma douce enfant, j’espérais pouvoir inviter à tes noces tous les
-princes du pays, et orner de perles mon palais, et entendre le son
-joyeux des orgues et des tambours; et voici que je dois t’envoyer à ce
-dragon qui doit te dévorer!» Et il la renvoya en lui disant encore:
-«Hélas, ma fille, que ne suis-je mort avant ce triste jour!» Alors la
-jeune fille tomba aux pieds de son père, pour recevoir sa bénédiction;
-après quoi, sortant de la ville, elle marcha vers l’étang où était le
-monstre.
-
-Saint Georges, qui passait par là, la vit toute en larmes, et lui
-demanda ce qu’elle avait. Et elle: «Bon jeune homme, remonte vite sur
-ton cheval et fuis, pour ne pas mourir de la même mort dont je vais
-mourir!» Et saint Georges: «Ne crains point cela, mon enfant, mais
-dis-moi pourquoi tu pleures ainsi, sous les yeux de cette foule qui se
-tient debout sur les murs?» Et elle: «A ce que je vois, bon jeune homme,
-tu as le cœur généreux, et tu veux périr avec moi! Mais, je t’en
-supplie, enfuis-toi au plus vite!» Et Georges: «Je ne partirai point
-d’ici que tu ne m’aies dit ce que tu as!» Alors, la jeune fille lui
-raconta toute son histoire, et Georges lui dit: «Mon enfant, sois sans
-crainte, car, au nom du Christ, je te secourrai!» Mais elle: «Vaillant
-chevalier, hâte-toi de te secourir toi-même, pour ne point périr avec
-moi! C’est assez que je sois seule à périr!»
-
-Et pendant qu’ils parlaient ainsi, le dragon souleva sa tête au-dessus
-de l’étang. La jeune fille, toute tremblante, s’écria: «Fuis, cher
-seigneur, fuis au plus vite!» Mais Georges, après être remonté sur son
-cheval et s’être muni du signe de la croix, assaillit bravement le
-dragon qui s’avançait vers lui et, brandissant sa lance et se
-recommandant à Dieu, il fit au monstre une blessure qui le renversa sur
-le sol. Et le saint dit à la jeune fille: «Mon enfant, ne crains rien,
-et lance ta ceinture autour du cou du dragon!» La jeune fille fit ainsi,
-et le dragon, se redressant, se mit à la suivre comme un petit chien
-qu’on mènerait en laisse.
-
-Mais, en le voyant s’avancer vers la ville, les habitants épouvantés
-prirent la fuite, bien certains que tous allaient être dévorés. Saint
-Georges leur fit signe de revenir, et leur dit: «Soyez sans crainte, car
-le Seigneur m’a permis de vous délivrer des méfaits de ce monstre!
-Croyez au Christ, recevez le baptême, et je tuerai votre persécuteur!»
-Alors le roi et tout son peuple se firent baptiser; on baptisa, ce
-jour-là vingt mille hommes ainsi qu’une foule de femmes et d’enfants. Et
-saint Georges, tirant son épée, tua le dragon, qui fut emporté hors de
-la ville sur un char attelé de quatre paires de bœufs. Et le roi fit
-élever, en l’honneur de la sainte Vierge et de saint Georges, une
-immense église, de laquelle jaillit une source vive dont l’eau guérit
-toutes les maladies de langueur. Le roi offrit aussi à saint Georges une
-grosse somme d’argent; mais le saint, sans rien prendre pour lui, la fit
-distribuer aux pauvres. Il enseigna ensuite au roi quatre choses: Il lui
-apprit: 1º à avoir soin de l’église de Dieu; 2º à honorer les prêtres;
-3º à suivre assidûment les offices divins; 4º à garder toujours le
-souvenir des pauvres. Après quoi, ayant encore embrassé le vieux roi, il
-prit congé de lui.
-
-D’autres auteurs racontent cependant l’histoire d’une autre façon. Ils
-disent que, au moment où le dragon s’avançait pour dévorer la jeune
-fille, saint Georges, ayant fait le signe de la croix, se jeta sur lui
-et le tua du coup.
-
-II. En ce temps-là, sous le règne de Dioclétien et Maximien, le préfet
-Dacien ouvrit contre les fidèles une persécution si violente que, dans
-l’espace d’un mois, dix-sept mille d’entre eux reçurent la couronne du
-martyre, et que beaucoup d’autres, à force de souffrir dans les
-tourments, fléchirent et se résignèrent à sacrifier aux idoles. Ce que
-voyant, saint Georges, éperdu de douleur, se dépouilla de tous ses
-biens, rejeta ses habits guerriers pour revêtir le manteau des
-chrétiens, et, s’élançant au milieu de la place publique, s’écria: «Tous
-vos dieux ne sont que des démons; et c’est notre Seigneur qui a créé le
-ciel et la terre!» Le préfet, irrité, lui dit: «Comment oses-tu,
-présomptueux, blasphémer contre nos dieux! Qui es-tu, et d’où viens-tu?»
-Et saint Georges: «Je me nomme Georges, je descends d’une famille noble
-de la Cappadoce et, avec l’aide de mon Dieu, j’ai combattu en Palestine;
-mais maintenant j’ai renoncé à tout pour servir plus librement le Dieu
-du ciel.» Alors le préfet, ne pouvant le fléchir, le fit étendre sur un
-chevalet et ordonna que tous ses membres fussent déchirés, l’un après
-l’autre, par des ongles de fer; il lui fit aussi brûler le corps avec
-des torches ardentes, et fit frotter avec du sel les plaies par où
-sortaient ses entrailles. Mais, la nuit suivante, le Seigneur apparut à
-saint Georges avec une grande lumière, et le réconforta si doucement,
-par sa vision et par ses paroles, que toutes les souffrances lui
-parurent légères. Et Dacien, voyant que les tourments n’avaient point de
-prise sur lui, fit venir un magicien, et lui dit: «Ces chrétiens ont des
-sortilèges qui leur adoucissent les tourments et les rendent
-intraitables.» Et le magicien répondit: «Si je ne parviens pas à avoir
-raison des sortilèges de Georges, je consens que tu m’ôtes la vie!» Sur
-quoi, après avoir invoqué ses dieux, il versa du poison dans du vin, et
-fit boire ce vin à saint Georges: celui-ci le but en faisant un signe de
-croix, et n’en souffrit aucun mal. Le magicien mit alors dans le vin une
-dose plus forte de poison; le saint fit un signe de croix, et but le vin
-sans avoir aucun mal. Ce que voyant, le magicien se prosterna à ses
-pieds, le supplia en pleurant de lui pardonner, et demanda à devenir
-chrétien: le préfet lui fit couper la tête peu de temps après. Quant à
-saint Georges, il le fit placer sur une roue qu’entouraient de toutes
-parts des glaives à deux tranchants; mais la roue se brisa au premier
-mouvement, et saint Georges fut retrouvé sain et sauf où on l’avait mis.
-Dacien le fit alors plonger dans une chaudière de plomb fondu; mais lui,
-ayant fait le signe de la croix, il n’éprouva que la sensation d’un bain
-rafraîchissant.
-
-Alors Dacien, voyant que menaces et tortures étaient sans prise sur lui,
-pensa l’amollir par des flatteries et lui dit: «Tu vois, mon cher
-Georges, quelle est la mansuétude de nos dieux, qui te laissent
-patiemment blasphémer contre eux, et qui n’en restent pas moins prêts à
-te favoriser pour peu que tu consentes à te convertir! Fais donc ce que
-je te conseille, mon cher enfant, renonce à ta superstition et sacrifie
-à nos dieux, afin d’obtenir d’eux et de nous d’immenses honneurs!» Et
-saint Georges lui répondit en souriant: «Pourquoi n’as-tu pas, dès le
-début, cherché à me persuader par de douces paroles plutôt que par des
-tourments? Soit, je suis prêt à faire ce que tu me conseilles!» Dacien,
-tout joyeux de cette promesse, fit annoncer à son de trompe que tout le
-peuple eût à se rendre au temple, où Georges, après une longue
-résistance, allait enfin sacrifier aux dieux. Toute la ville fut
-pavoisée comme pour une fête, et des milliers de personnes se pressèrent
-devant le temple. Et Georges, dès qu’il y fut entré, s’agenouilla et
-pria le Seigneur de détruire sur-le-champ ce temple avec ses idoles. Et
-sur-le-champ un feu, tombant du ciel, brûla le temple, les idoles et les
-prêtres; et la terre, s’entr’ouvrant, engloutit leurs restes. C’est de
-ce miracle que parle saint Ambroise quand il nous dit: «Georges, le
-fidèle soldat du Christ, en un temps où le christianisme était caché,
-seul osa courageusement proclamer sa foi dans le Fils de Dieu. Et la
-grâce divine, lui donna en récompense, une telle fermeté qu’il brava
-mille menaces et mille tortures. O bienheureux et admirable combattant
-de Dieu! Et non seulement il ne se laissa point séduire par l’offre du
-pouvoir temporel, mais, se jouant de son persécuteur il anéantit le
-temple avec toutes ses idoles.» Alors Dacien se fit amener Georges et
-lui dit: «Par quels maléfices as-tu osé, scélérat, commettre un tel
-forfait?» Et Georges: «Maître, tu te trompes. Viens avec moi dans un
-autre temple, et tu me verras sacrifier aux idoles!» Et lui: «Je devine
-ta ruse! tu veux me faire périr, comme tu as fait déjà périr mon temple
-et mes dieux!» Alors Georges: «Mais, malheureux, si tes dieux n’ont pas
-pu se secourir eux-mêmes, comment pourraient-ils t’être d’aucun
-secours?»
-
-Dacien, exaspéré, dit à sa femme Alexandrie: «Je mourrai de dépit, car
-cet homme est plus fort que moi!» Mais elle: «Tyran sanguinaire, ne
-t’ai-je pas dit de ne plus tourmenter les chrétiens, parce que leur Dieu
-combattait pour eux? Sache maintenant que, moi aussi, je veux devenir
-chrétienne!» Le préfet, étonné, s’écria: «Comment? Toi-même tu t’es
-laissée séduire?» Et il la fit suspendre par les cheveux et battre de
-verges. Et elle, pendant qu’on la battait, dit à Georges: «Georges,
-lumière de vérité, que penses-tu qu’il advienne de moi, qui vais mourir
-sans avoir été régénérée par l’eau du baptême?» Et Georges: «N’aie point
-de doute à ce sujet, ma fille, car l’effusion de ton sang te tiendra
-lieu de baptême et te vaudra la couronne céleste!» Alors Alexandrie,
-après avoir prié le Seigneur, rendit l’âme. C’est ce qu’atteste saint
-Ambroise et il ajoute que «cet exemple nous prouve que le martyre
-permet, à défaut du baptême, de posséder le royaume des cieux».
-
-Le lendemain, Dacien ordonna que saint Georges fût traîné par toute la
-ville, puis décapité. Et le saint pria Dieu que quiconque implorerait
-son aide obtînt la réalisation de son désir; et une voix divine se fit
-entendre qui lui dit que sa prière était exaucée. Puis, ayant fini de
-prier, saint Georges eut la tête tranchée. Quant à Dacien, comme il
-quittait le lieu du supplice pour rentrer dans son palais, le feu du
-ciel tomba sur lui et le consuma avec ses ministres.
-
-III. Grégoire de Tours raconte que des moines qui portaient des reliques
-de saint Georges, et qui s’étaient arrêtés en route dans un certain
-oratoire, ne purent soulever la châsse où étaient ces reliques, aussi
-longtemps qu’ils n’en eurent pas laissé une partie dans cet oratoire.
-
-IV. On lit dans l’histoire d’Antioche que, durant la croisade, comme les
-chrétiens allaient assiéger Jérusalem, un jeune homme merveilleusement
-beau apparut à un prêtre. Il lui dit qu’il était saint Georges, chef des
-armées chrétiennes, et que si les croisés emportaient de ses reliques à
-Jérusalem, il serait là avec eux. Et comme les croisés, assiégeant la
-ville, n’osaient point grimper aux échelles par crainte des Sarrasins
-qui défendaient les murs, saint Georges se montra à eux, vêtu d’une
-armure blanche qu’ornait une croix rouge. Il leur fit signe de le suivre
-sans crainte à l’assaut des murs. Et eux, ainsi encouragés, ils
-repoussèrent les Sarrasins et conquirent la ville.
-
-
-
-
-LX
-
-SAINT MARC, ÉVANGÉLISTE
-
-(25 avril)
-
-
-I. L’évangéliste Marc était de la tribu de Lévi et remplissait les
-fonctions de prêtre. Baptisé par saint Pierre et instruit par lui dans
-la foi chrétienne, il l’accompagna lorsque ce saint partit pour Rome. Et
-là, comme saint Pierre prêchait l’évangile, les fidèles prièrent Marc de
-mettre par écrit le récit de la vie du Seigneur, de façon à leur en
-laisser un souvenir durable. Marc écrivit donc ce récit, tel qu’il
-l’entendait de la bouche de son maître saint Pierre; et celui-ci, après
-avoir examiné son travail et en avoir constaté la parfaite exactitude,
-l’approuva comme pouvant être admis par tous les fidèles.
-
-Puis, voyant la constance de Marc dans la foi, il l’envoya à Aquilée, où
-sa prédication convertit au christianisme une foule innombrable, et où
-l’on conserve aujourd’hui encore, très pieusement, un manuscrit de son
-évangile qui passe pour écrit de sa main. Enfin saint Marc, ayant achevé
-son œuvre à Aquilée, revint à Rome, emmenant avec lui un citoyen
-d’Aquilée, Hermagoras, qu’il avait converti, et que saint Pierre, sur sa
-recommandation, consacra évêque de sa ville natale. Cet Hermagoras
-gouverna dès lors son diocèse d’une façon exemplaire, jusqu’au jour où,
-pris par les infidèles, il reçut la couronne glorieuse du martyre.
-
-Quant à Marc, saint Pierre l’envoya ensuite à Alexandrie, où, le
-premier, il prêcha la parole de Dieu. Le savant juif Philon avoue
-lui-même que, dès son arrivée dans cette ville, une multitude d’hommes
-se trouvèrent unis dans la foi et la continence. Papias, évêque
-d’Hiéropolis, a d’ailleurs résumé en beau style quelques-uns de ses
-sermons, et Pierre Damien nous dit de lui: «Dieu lui accorda une si
-précieuse faveur que, dès son arrivée à Alexandrie, tous ceux qu’il
-convertit acquirent aussitôt une perfection de mœurs presque monastique,
-ce à quoi lui-même les a d’ailleurs encouragés non seulement par ses
-miracles, mais aussi par l’exemple de ses propres mœurs. Et Dieu lui a
-encore permis de revenir, après sa mort, en Italie, de telle sorte que
-la terre où il a écrit son évangile a obtenu l’honneur de posséder ses
-reliques. Bienheureuse es-tu, Alexandrie, qui as été empourprée de son
-sang triomphal! Bienheureuse es-tu, Italie, qui as été enrichie du
-trésor de ses restes!»
-
-Telle était l’humilité de saint Marc qu’il se coupa le pouce afin de ne
-pouvoir pas être ordonné prêtre: mais saint Pierre passa outre, et le
-consacra évêque d’Alexandrie. On raconte que, en arrivant dans cette
-ville, son soulier se rompit et qu’il le donna à réparer à un savetier
-rencontré sur sa route. Le savetier, en réparant le soulier, se blessa
-grièvement à la main gauche, sur quoi il s’écria: «Ah! Dieu unique!» Ce
-qu’entendant, saint Marc dit: «En vérité le Seigneur bénit mon chemin!»
-Puis, ayant fait de la boue avec sa salive, il en frotta la main du
-savetier et aussitôt la guérit. Cet homme, étonné de sa puissance, le
-fit entrer dans sa maison et se mit à lui demander qui il était et d’où
-il venait. Saint Marc lui répondit qu’il était le serviteur du Seigneur
-Jésus. Le savetier dit: «Je voudrais bien voir ton maître!» Et saint
-Marc lui répondit: «Je vais te le faire voir!» Puis il se mit à
-l’évangéliser, et le baptisa avec toute sa maison. Mais bientôt des
-hommes de la ville, apprenant l’arrivée d’un Juif qui méprisait leurs
-dieux, lui tendirent des pièges; et lui, en ayant été informé, il créa
-évêque à sa place l’homme qu’il avait guéri, et qui s’appelait Aniane;
-après quoi lui-même se rendit en Pentapole, où il resta deux ans. Il
-revint ensuite à Alexandrie, où il avait construit une église au bord de
-la mer, dans l’endroit qui se nomme l’Abattoir; et il trouva que le
-nombre des fidèles s’était encore augmenté. Mais les prêtres des faux
-dieux mirent de nouveau tout en œuvre pour s’emparer de lui. Et, le jour
-de Pâques, pendant qu’il célébrait la messe, ils l’entourèrent, lui
-passèrent une corde au cou et le traînèrent par les rues de la ville,
-comme un bœuf mené à l’abattoir. Ses chairs pendaient jusqu’à terre, et
-le pavé s’arrosait de son sang. Dans la prison où on l’enferma ensuite,
-il fut consolé par des anges; et Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même
-daigna le visiter et lui dire: «Que la paix soit avec toi, Marc, mon
-évangéliste! Ne crains rien, car je suis près de toi pour te défendre.»
-Le lendemain, les prêtres le traînèrent de nouveau, la corde au cou, à
-travers la ville. Mais au moment où il disait: _In manus tuas commendo
-spiritum meum!_ il rendit son âme au Seigneur. Cela se passait sous le
-règne de Néron.
-
-Et comme les païens voulaient brûler le corps du martyr, soudain l’air
-se troubla, la grêle s’abattit, le tonnerre mugit, les éclairs
-jaillirent; si bien que chacun dut prendre la fuite, laissant intact le
-corps de saint Marc, que les chrétiens se hâtèrent de prendre et
-d’ensevelir pieusement dans son église. Saint Marc avait un long nez,
-des sourcils épais, de beaux yeux, une barbe touffue, une taille moyenne
-et un port excellent. Il était âgé d’une cinquantaine d’années lorsqu’il
-souffrit le martyre. Son miracle de la main guérie a été célébré par
-saint Ambroise.
-
-II. L’an du Seigneur 468, sous le règne de l’empereur Léon, les
-Vénitiens transportèrent le corps de saint Marc, d’Alexandrie, à Venise,
-où l’on construisit en l’honneur du saint une église d’une beauté
-merveilleuse. Ce furent certains marchands vénitiens qui, se trouvant à
-Alexandrie, obtinrent, par des prières et des promesses, que les deux
-prêtres préposés à la garde du corps leur permissent d’emporter
-secrètement le corps et de l’emmener à Venise. Mais quand ils
-soulevèrent la pierre du tombeau, un si fort parfum se répandit par
-toute la ville d’Alexandrie que chacun se demandait avec étonnement d’où
-pouvait venir cette douce odeur. Et comme, durant le voyage, les
-marchands avaient dit à l’équipage d’un autre bateau quel était le saint
-corps qu’ils emportaient avec eux, des hommes de cet équipage leur
-dirent: «Peut-être les Egyptiens vous ont-ils trompés, en vous donnant
-un autre corps que celui de saint Marc?» Mais aussitôt le vaisseau où
-était le corps se retourna contre l’autre vaisseau, fondit sur lui, lui
-fit une brèche, et aurait achevé de l’anéantir si tout l’équipage ne
-s’était empressé de proclamer que le corps était bien celui de saint
-Marc. Une autre fois, le pilote ayant perdu son chemin, dans la nuit, et
-ne sachant plus où se trouvait le vaisseau, saint Marc apparut au moine
-chargé de garder son corps, et lui dit: «Va dire aux matelots de plier
-tout de suite les voiles pour ralentir la course du vaisseau, car la
-terre est toute proche!» Les matelots suivirent ce conseil, et bien leur
-en prit: car le lendemain, au petit jour, ils s’aperçurent qu’ils
-étaient dans le voisinage d’une île sur laquelle, sans la protection de
-saint Marc, le vaisseau se serait brisé. Et, dans tous les pays où le
-vaisseau faisait relâche, les habitants, sans qu’on leur eût rien dit du
-trésor qu’il portait, accouraient en s’écriant: «Oh! comme vous êtes
-heureux de pouvoir porter le corps de saint Marc! Laissez-nous l’adorer
-pieusement!» Et il y avait sur le vaisseau un matelot qui restait
-incrédule: mais le diable s’empara de lui et le tourmenta jusqu’à ce
-que, mis en présence du corps, il eût déclaré qu’il y croyait. Et depuis
-lors cet homme, ainsi délivré du diable, eut pour saint Marc une
-dévotion toute particulière.
-
-A Venise, le corps du saint fut placé sous une des colonnes de marbre de
-l’église; et un petit nombre de personnes seulement furent admises à
-connaître l’endroit où il était déposé, de façon qu’il pût être gardé
-plus sûrement. Or voici que, ces quelques personnes étant mortes, on se
-trouva ne plus savoir du tout où était déposé le saint trésor; et toutes
-les recherches qu’on fit pour le découvrir restèrent sans effet. Grande
-fut la désolation, aussi bien parmi les laïcs que parmi les clercs. La
-foule tremblait à la pensée que son saint patron avait peut-être été
-dérobé. Un jeûne solennel fut ordonné, une procession parcourut en
-grande pompe toutes les rues de Venise. Et voici que, à la vue et à
-l’émerveillement de tous, les pierres de l’une des colonnes s’ébranlent
-et tombent, mettant à découvert le caveau où est caché le corps. Toute
-la ville, ravie de bonheur, remercie Dieu d’un tel miracle, et depuis
-lors, le jour anniversaire de ce miracle est célébré à Venise comme une
-fête solennelle.
-
-III. Un jeune homme qui avait la poitrine rongée par un cancer implora
-l’assistance de saint Marc: la nuit suivante, il vit en rêve un pèlerin
-qui marchait d’un pas rapide sur une route. Le jeune homme lui ayant
-demandé qui il était et pourquoi il marchait si vite, le pèlerin
-répondit qu’il était saint Marc, et qu’il courait au secours d’un
-vaisseau en danger; après quoi, étendant la main, il toucha le malade,
-qui se réveilla entièrement guéri. Or, peu de temps après, un vaisseau
-entra dans le port de Venise; et l’équipage raconta que, étant en
-danger, il avait invoqué saint Marc, qui l’avait secouru.
-
-IV. Des marchands vénitiens se rendaient à Alexandrie, dans un vaisseau
-qui appartenait à des Sarrasins. Une tempête s’étant élevée, les
-marchands sautèrent dans une barque, et, à l’instant même où ils
-sortaient du vaisseau, celui-ci fut englouti par les vagues, et tous les
-Sarrasins furent noyés. Seul, l’un d’entre eux, se voyant près de périr,
-invoqua saint Marc, et fit vœu, s’il était sauvé, de recevoir le baptême
-dans l’église du saint. Et aussitôt lui apparut un étranger tout vêtu de
-lumière, qui, le retirant des flots, l’installa dans la barque avec les
-Vénitiens.
-
-Or, cet homme, étant arrivé à Alexandrie, oublia sa miraculeuse
-délivrance et le vœu qu’il avait fait en échange. Mais saint Marc lui
-apparut de nouveau, pour lui faire honte de son ingratitude: si bien que
-le Sarrasin, tout confus, se mit en route pour Venise, où il reçut avec
-le baptême le nom de Marc, et désormais il crut parfaitement au Christ,
-et termina sa vie dans les bonnes œuvres.
-
-V. Un homme qui travaillait au haut du campanile de Saint-Marc, à
-Venise, perdit pied tout à coup et se mit à tomber; mais ayant imploré
-saint Marc pendant sa chute, il put s’accrocher à une poutre qu’il
-trouva devant lui, et descendit de là sans danger le long d’une corde
-qu’on lui lança, après quoi il s’en retourna achever son travail.
-
-VI. Un fidèle chrétien, qui était au service d’un noble de Provence,
-avait fait le vœu de visiter le tombeau de saint Marc, mais ne pouvait
-obtenir de son maître la permission de se rendre à Venise. Enfin,
-sacrifiant sa peur du châtiment corporel à sa peur de la disgrâce
-céleste, il partit sans demander la permission, et alla prier au tombeau
-du saint. Quand il revint auprès de son maître, celui-ci, furieux,
-ordonna de lui crever les yeux. Aussitôt ses esclaves, plus cruels
-encore que leur maître, étendirent sur le sol leur pieux compagnon, et
-se mirent en devoir de lui crever les yeux avec des pointes de fer. Mais
-tout leur zèle ne leur servait à rien, car les pointes se brisaient en
-touchant les yeux. Alors le maître ordonna de rompre à coups de hache
-les membres du malheureux, et de lui couper les pieds; mais le fer des
-haches s’amollissait et devenait du plomb. Alors le maître ordonna de
-lui briser les dents avec des marteaux de fer. Mais de nouveau le fer
-s’amollit, comme hébété par la puissance de Dieu. Ce que voyant, le
-maître, stupéfait, se repentit, demanda pardon à l’esclave, et alla
-prier avec lui au tombeau de saint Marc.
-
-VII. Un soldat fut si grièvement blessé au bras, dans une bataille,
-qu’il eut la main presque détachée. Et médecins et amis lui
-conseillaient de se la faire couper: mais il hésitait, ayant honte de
-devenir manchot, car il était réputé pour très adroit de ses mains. Il
-demanda enfin qu’on lui remît en place la main pendante, et qu’on
-l’attachât avec des linges: après quoi il invoqua l’aide de saint Marc,
-et aussitôt sa main recouvra son ancienne santé. Seule une cicatrice
-resta toujours visible, pour porter témoignage du précieux miracle.
-
-VIII. Un habitant de Mantoue, ayant été faussement accusé par des
-infâmes, fut mis en prison. Il y était depuis quarante jours et
-s’ennuyait fort, lorsque enfin, après s’être mortifié par trois jours de
-jeûne, il invoqua l’appui de saint Marc. Aussitôt le saint lui apparut,
-et lui dit de sortir de sa prison. Mais l’homme, jugeant la chose
-impossible, crut qu’il avait rêvé et ne tint nul compte de l’ordre du
-saint. Une seconde fois, puis une troisième fois, le saint lui apparut
-et lui renouvela son ordre. Alors le prisonnier, voyant que la porte de
-sa cellule était ouverte, sortit, après avoir brisé comme de l’étoupe
-les chaînes de ses pieds. Et il allait, en plein jour, au milieu des
-gardiens et des autres habitants de la ville, sans que personne d’entre
-eux pût le voir. Il parvint ainsi à Venise, où il s’empressa d’aller
-pieusement rendre grâces au tombeau de saint Marc.
-
-IX. Comme toute la Pouille souffrait de disette, et que la pluie
-s’obstinait à ne point tomber pour arroser le sol, on apprit que cette
-calamité venait de ce que les habitants ne célébraient point la fête de
-saint Marc. Ils s’empressèrent donc d’invoquer ce saint, avec la
-promesse de célébrer solennellement sa fête; et aussitôt saint Marc, les
-délivrant de la sécheresse, leur accorda un air sain et la pluie qu’ils
-désiraient.
-
-
-
-
-LXI
-
-SAINT MARCELIN, PAPE
-
-(26 avril)
-
-
-Saint Marcelin, pape, gouverna l’église de Rome pendant neuf ans et
-quatre mois. Sur l’ordre de Dioclétien et de Maximien, il fut arrêté et
-mis en demeure de sacrifier aux idoles. Il s’y refusa d’abord; mais,
-comme on le menaçait de diverses tortures, la peur de la souffrance fit
-qu’il consentit à sacrifier, sur l’autel, deux grains d’encens. Grande
-fut la joie des infidèles, mais plus grande encore la tristesse des
-fidèles. Ceux-ci se rendent en foule auprès de Marcelin et lui
-reprochent son manque de courage; et Marcelin, tout confus, demande à
-être jugé par l’assemblée des évêques. Mais les évêques lui disent: «En
-ta qualité de souverain pontife, aucun homme sur terre ne saurait être
-ton juge; mais recueille-toi en toi-même, et juge-toi de ta propre
-bouche!» Alors Marcelin, plein de repentir et pleurant amèrement, se
-déposa lui-même de ses fonctions de pape; mais la foule s’empressa de le
-réélire. Ce qu’apprenant, les empereurs le firent de nouveau arrêter; et
-comme, cette fois, il se refusait absolument à sacrifier aux dieux, ils
-ordonnèrent qu’il eût la tête tranchée; après quoi, leur rage s’accrut à
-tel point qu’en un seul mois ils firent périr dix-sept mille chrétiens.
-Quant à Marcelin, se jugeant indigne de la sépulture chrétienne, il
-décréta, avant de mourir, que tous ceux qui voudraient l’ensevelir
-seraient excommuniés. Et ainsi son corps resta privé de sépulture
-pendant trente-cinq jours. Mais, au bout de ce temps, saint Pierre
-apparut à son successeur, le pape Marcel, et lui dit: «Mon frère Marcel,
-pourquoi tardes-tu à m’ensevelir?» Et Marcel: «Mais, maître, est-ce que
-vous n’êtes pas enseveli depuis longtemps?» Et l’apôtre: «Je me
-considérerai comme n’étant pas enseveli aussi longtemps que je verrai
-Marcelin privé de sépulture.» Et le pape: «Mais, maître, ne savez-vous
-donc pas qu’il a excommunié tout ceux qui penseraient à l’ensevelir?» Et
-saint Pierre: «Ne sais-tu pas qu’il est écrit que celui qui s’humilie
-sera élevé? Va donc, et ensevelis Marcelin au pied de mon tombeau!» Et
-le pape fit ainsi; obéissant à l’ordre de l’apôtre.
-
-
-
-
-LXII
-
-SAINT VITAL, MARTYR
-
-(28 avril)
-
-
-Saint Vital, chevalier consulaire, eut pour fils, de sa femme Valérie,
-les deux saints Gervais et Protais. Entrant un jour dans la ville de
-Ravenne en compagnie d’un juge nommé Paulin, il se trouva assister à
-l’exécution d’un médecin chrétien qui avait nom Urcisin. Et comme
-celui-ci, déjà éprouvé par divers supplices, paraissait effrayé, saint
-Vital lui cria: «Hé, mon frère le médecin, toi qui avais l’habitude de
-guérir les autres, ne te laisse pas mourir toi-même de la mort
-éternelle, et ne perds pas la couronne que Dieu t’a préparée!» Ce
-qu’entendant, Urcisin reprit courage, et, rougissant de sa lâcheté,
-accepta avec joie le martyre; et saint Vital, après l’avoir enseveli
-chrétiennement, refusa d’aller rejoindre son maître Paulin. Celui-ci,
-furieux, le fit étendre sur un chevalet. Et Vital lui dit: «Comment
-peux-tu croire, insensé, que tu parviendras à me détourner de ma foi,
-moi qui ai souvent empêché les autres d’en être détournés?» Et Paulin
-dit à ses serviteurs: «Conduisez-le au temple, et, s’il refuse de
-sacrifier, creusez une fosse très profonde, jusqu’à ce que vous ayez
-trouvé de l’eau; et alors ensevelissez-le tout vivant, la tête en bas!»
-C’est ce qu’ils firent, et ainsi saint Vital fut enseveli vivant, sous
-le règne de l’empereur Néron. Mais le prêtre païen, qui avait suggéré
-aux juges l’idée de cette mort, fut aussitôt envahi par un démon.
-Pendant sept jours il délira sur le lieu où avait été ensevelie sa
-victime, disant: «Tu me brûles, Vital!» Et, le septième jour, il se
-précipita dans le fleuve et périt misérablement.
-
-La femme de saint Vital, sainte Valérie, se rendant à Milan, rencontra
-des païens qui sacrifiaient aux idoles et qui l’engagèrent à prendre sa
-part de leur sacrifice. Mais elle répondit: «Sachez que je suis
-chrétienne et que je n’ai pas le droit de me mêler à vos cérémonies!»
-Alors ces hommes se jetèrent sur elle et la battirent si cruellement que
-ses serviteurs l’emportèrent à Milan à demi morte, et que, trois jours
-après, son âme s’envola joyeusement vers le Seigneur.
-
-
-
-
-LXIII
-
-SAINT PIERRE LE NOUVEAU, MARTYR
-
-(29 avril)
-
-
-I. Pierre le Nouveau, martyr, de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit
-dans la ville de Vérone. De même qu’une lumière brillante jaillissant de
-la fumée, ou qu’un lys blanc surgissant parmi des ronces, ou qu’une rose
-s’épanouissant entre des épines, ce grand confesseur de la foi naquit de
-parents aveuglés par l’erreur: car son père et sa mère appartenaient
-tous deux à la secte hérétique, dont lui-même sut, dès l’enfance, se
-tenir à l’écart.
-
-Il avait sept ans, et revenait un jour de l’école, lorsque son oncle,
-hérétique comme ses parents, lui demanda ce que ses maîtres lui
-apprenaient. L’enfant répondit qu’ils lui apprenaient à dire: «Je crois
-en Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, etc.» Sur
-quoi l’oncle: «Ne dis pas que Dieu est le créateur du ciel et de la
-terre, car ce n’est pas Dieu, mais le diable, qui a créé toutes les
-choses qui se voient!» Mais l’enfant répondit qu’il préférait dire comme
-on le lui avait appris à l’école, et croire à ce qu’il avait lu dans les
-livres saints. En vain son oncle s’efforçait de le convaincre, à grand
-renfort d’autorités de sa secte: l’enfant, plein de l’Esprit-Saint,
-retournait contre lui tous ses arguments, le frappant ainsi de son
-propre glaive, sans lui laisser d’issue par où s’échapper. Et l’oncle,
-furieux de se voir confondre par un enfant, se plaignit au père du petit
-Pierre, insistant pour que celui-ci quittât aussitôt l’école qu’il
-fréquentait. «Je crains, en effet, disait-il, que ce Pierrot, ses études
-achevées, se rallie à l’odieuse église de Rome, et aide par là à
-détruire notre foi!» En quoi cet hérétique, à son insu, se montra bon
-prophète, car Pierre était en effet destiné à détruire la perfide
-hérésie d’Arius. Mais Dieu fit en sorte que le père refusa de suivre le
-conseil de son frère, se disant qu’il pourrait toujours ramener son fils
-aux doctrines de sa secte lorsque l’enfant aurait achevé son éducation.
-Or l’enfant, jugeant que c’était chose peu sûre d’habiter avec des
-scorpions, et dédaignant le monde, et haïssant l’erreur de ses parents,
-s’empressa, dès sa sortie de l’école, d’entrer dans l’ordre des Frères
-Prêcheurs. Le pape Innocent nous dit à ce sujet, dans son épître:
-«Renonçant de bonne heure aux mensonges du monde, le bienheureux Pierre
-s’affilia à l’ordre des Prêcheurs. Il y passa près de trente ans et
-lutta vaillamment pour la défense de sa foi, jusqu’au jour où ses
-ennemis, exaspérés des coups qu’il leur portait, lui fournirent
-l’occasion d’un enviable martyre. Et ainsi Pierre, s’appuyant sur la
-pierre de la foi, s’éleva enfin jusqu’au trône du Christ. Toute sa vie,
-aussi, il garda intacte la virginité de son corps et de son âme, et
-jamais il n’éprouva l’atteinte d’aucun péché mortel, suivant ce qu’ont
-attesté ses confesseurs. Et toute sa vie il mortifia sa chair en
-s’abstenant de tout excès de nourriture ou de boisson. Et, de peur que,
-durant son repos, il ne fût tenté de succomber aux pièges de l’ennemi,
-il s’exerçait sans relâche à défendre sa foi. La nuit même, après un
-court sommeil, il se levait, et étudiait les vérités du dogme. Quant à
-ses journées, il les employait à prêcher contre les tentations du monde,
-ou bien à recevoir des confessions, ou bien à réfuter par d’excellentes
-raisons la doctrine empoisonnée des hérétiques, et l’on sait combien,
-avec l’aide de Dieu, il parvint à briller dans ces réfutations. Pieux,
-humble et doux, obéissant, patient, plein de charité et de compassion,
-il attirait à lui tous les cœurs par le parfum même de ses vertus. Et
-dans l’ardeur de sa foi, il suppliait le Seigneur de ne point l’ôter de
-ce monde autrement qu’en l’autorisant à boire le calice de la passion:
-et sa prière finit par être exaucée.»
-
-II. Nombreux furent les miracles qu’il fit de son vivant. Comme, un
-jour, à Milan, il interrogeait un évêque hérétique que les fidèles
-avaient fait prisonnier, et comme nombre d’évêques, de prêtres et
-d’habitants de la ville se trouvaient réunis autour de lui, et comme
-cette foule souffrait d’une chaleur torride, l’hérétique s’écria en
-présence de tous: «O Pierre, si tu es aussi saint que l’affirme ce
-peuple stupide, pourquoi le laisses-tu étouffer de chaleur, et ne
-demandes-tu pas à ton Dieu d’envoyer un nuage, qui rafraîchisse l’air?»
-Et Pierre, lui répondit: «Si tu veux promettre de renoncer à ton hérésie
-et de te convertir à la foi catholique, je prierai Dieu, et il fera ce
-que tu demandes!» Alors tous les hérétiques, qui entouraient leur évêque
-lui crièrent: «Promets, promets!» Ils croyaient, en effet, impossible le
-miracle annoncé par Pierre, car on ne voyait pas au ciel l’ombre même du
-moindre nuage. Et, au contraire, les catholiques s’affligeaient de la
-proposition de Pierre, craignant qu’un échec ne nuisît aux intérêts de
-leur foi. Et comme l’hérétique refusait de s’engager, Pierre lui dit,
-d’un ton plein de confiance: «N’importe! Afin que le vrai Dieu, créateur
-des choses visibles et invisibles, se montre ici pour la consolation des
-fidèles et la confusion des hérétiques, je le prie de faire en sorte
-qu’un nuage vienne se placer entre le soleil et cette foule!» Après quoi
-il fit le signe de la croix, et aussitôt un nuage se déploya au ciel;
-et, pendant une grande heure, ce nuage abrita la foule de la chaleur du
-soleil, à la manière d’un pavillon.
-
-III. On conduisit un jour vers saint Pierre, à Milan, un homme nommé
-Asserbus, qui, depuis cinq ans, était paralysé au point de devoir être
-traîné dans un petit chariot. Saint Pierre fit sur lui le signe de la
-croix, et aussitôt le paralytique se releva guéri. Et le saint fit
-encore, de son vivant, bien d’autres miracles, dont quelques-uns nous
-sont rappelés par le pape Innocent dans l’épître déjà citée. Telle
-l’histoire d’un jeune homme noble qui avait dans la gorge une horrible
-tumeur, l’empêchant de parler comme de respirer: le saint fit sur lui le
-signe de la croix et le couvrit de son propre manteau, et aussitôt il le
-guérit. Et plus tard le même noble, souffrant de douleurs internes, et
-se voyant menacé de mort, se fit apporter ce manteau, qu’il avait
-conservé. A peine s’en fut-il couvert, qu’il vomit un ver à deux têtes
-et tout noir de poils; et aussitôt il se sentit guéri. Une autre fois,
-saint Pierre rendit la parole à un jeune homme muet, en lui introduisant
-un doigt dans la bouche et en brisant le lien qui retenait sa langue.
-
-IV. Or, comme la peste de l’hérésie sévissait en Lombardie, et que déjà
-plusieurs villes en étaient contaminées, le souverain pontife délégua
-dans les diverses parties de la province des inquisiteurs, tous
-appartenant à l’ordre des Frères Prêcheurs, et leur confia le soin de
-détruire cette peste diabolique. A Milan le nombre des hérétiques était
-particulièrement grand, et l’hérésie y possédait des partisans qui
-joignaient à leur influence politique une éloquence pleine de ruses et
-un savoir malfaisant. Aussi le souverain pontife, connaissant
-l’intrépide bravoure de Pierre, sa fermeté, et son éloquence, le choisit
-pour mener la lutte à Milan et dans le Milanais, lui concédant à cet
-effet autorité plénière. Et le saint, prenant à cœur sa mission,
-harcelait les hérétiques sans leur laisser de repos; il confondait leurs
-arguments, les réfutait, leur opposait la vérité divine, de telle sorte
-que personne ne pouvait résister à sa sagesse et à l’Esprit qui parlait
-par lui. Ce que voyant, les hérétiques, consternés, se mirent à méditer
-sa mort, avec l’idée qu’ils retrouveraient la paix s’ils parvenaient à
-se débarrasser d’un aussi vaillant adversaire. Et un jour, comme Pierre
-revenait de Côme à Milan, il reçut en chemin la palme du martyre. Le
-pape Innocent raconte que, sur la route, le saint fut assailli par un
-hérétique qui, se jetant sur lui comme le loup sur l’agneau, lui porta à
-la tête de cruelles blessures. Et le saint ne fit entendre ni plainte ni
-murmure, mais plutôt s’offrit en victime à son assassin, et, souffrant
-patiemment, se contenta de dire: «Seigneur, je remets mon âme entre tes
-mains!» Après quoi il récita encore le symbole de la foi, ainsi que
-l’ont rapporté son assassin lui-même,--qui tomba aux mains des fidèles
-peu de temps après,--et un frère dominicain qui accompagnait Pierre, et
-qui, frappé lui aussi, survécut quelques jours à ses blessures. Puis,
-voyant que le martyr tardait à mourir, l’assassin tira son couteau et
-lui transperça le flanc. Ainsi Pierre eut l’insigne bonheur de pouvoir
-être à la fois, dans cette même journée, confesseur, martyr et aussi
-prophète; car le matin, au moment de se mettre en route, comme ses
-frères lui disaient que, fatigué et souffrant de la fièvre, il aurait
-peine à aller d’une seule traite jusqu’à Milan, il leur avait répondu:
-«Si je ne parviens pas jusqu’au couvent de mes frères, saint Simplicien
-pourra toujours me donner un abri pour la nuit. Or, le soir, lorsque son
-corps sacré fut ramené à Milan, les frères, en raison de la fréquence de
-la foule, se trouvèrent empêchés de le conduire jusqu’à leur couvent, si
-bien qu’ils le déposèrent dans l’église de saint Simplicien, où il resta
-toute la nuit. Mais son assassin et ses complices furent trompés dans
-leurs prévisions: car Pierre, par son martyre, contribua autant et plus
-que par les actes de sa vie à convertir les hérétiques. Il y contribua
-si puissamment, par le souvenir de ses mérites et par d’éclatants
-miracles, que la plupart des hérétiques renoncèrent à leurs erreurs pour
-rentrer dans le sein de l’église romaine. La ville et le comté de Milan
-se trouvèrent, en quelques jours, purgés de l’hérésie. Et bon nombre des
-plus influents et des plus fameux, parmi les prédicateurs de l’hérésie,
-entrèrent dans l’ordre des Prêcheurs, ordre qui, aujourd’hui encore,
-continue à lutter énergiquement contre l’hérésie. Ainsi notre Samson, en
-mourant, tua plus de Philistins qu’il n’en aurait tués s’il fût resté en
-vie[7].
-
- [7] Le martyre de saint Pierre le Nouveau avait eu lieu en 1252, deux
- ou trois ans à peine avant le temps où Jacques de Voragine écrivait
- sa _Légende_.
-
-V. Et, après sa mort, Dieu permit que son triomphe fût illustré par de
-nombreux miracles, dont quelques-uns nous sont rapportés par le pape
-Innocent. C’est ainsi que, plusieurs fois, les lampes suspendues
-au-dessus de son tombeau, s’allumèrent d’elles-mêmes. Un homme qui,
-étant à table, dépréciait la sainteté et les miracles de Pierre, sentit
-soudain le morceau qu’il mangeait s’arrêter dans sa gorge de manière
-qu’il ne pouvait ni l’avaler ni le rejeter. Déjà son visage avait changé
-de couleur, déjà il devinait l’approche de la mort, lorsque, se
-repentant, il fit vœu de ne plus jamais employer sa langue à mal parler
-du saint: et aussitôt il rejeta la bouchée qui l’étranglait, et se
-trouva délivré.
-
-VI. Lorsque le pape Innocent IV inscrivit Pierre au nombre des saints,
-les Frères Prêcheurs, réunis en chapitre à Milan, voulurent déterrer le
-corps du saint pour le transporter sous un autel. Et, bien que plus
-d’une année se fût écoulée depuis le martyre, le corps fut trouvé intact
-comme s’il n’était enseveli que depuis la veille. Les frères
-l’étendirent sur une estrade, où le peuple fût admis à le voir et à
-l’honorer.
-
-Certain jeune homme du nom de Guiffroy, de la ville de Côme, gardait un
-fragment de la tunique de saint Pierre. Un hérétique, pour se moquer de
-lui, lui conseilla de jeter au feu ce fragment, disant que, si les
-flammes l’épargnaient, la sainteté de Pierre serait par là prouvée, et
-que lui-même, dans ce cas, se convertirait. Guiffroy jeta donc le
-fragment du manteau de saint Pierre sur des charbons enflammés; mais le
-fragment se tint d’abord en l’air au-dessus du feu, puis, retombant sur
-lui, l’éteignit du coup. Alors l’incrédule dit: «Un fragment de mon
-manteau en fera tout autant!» On alluma d’autres charbons et on y plaça,
-en face l’un de l’autre, les deux fragments de manteaux. Et le manteau
-de l’hérétique fut, tout de suite, brûlé, tandis que celui de saint
-Pierre éteignit le feu sans qu’un seul de ses poils fût endommagé. Ce
-que voyant, l’hérétique revint à la vérité, et fit part à tous du
-miracle dont il avait été témoin.
-
-VII. On raconte que certain hérétique, dialecticien éloquent et
-infatigable, discutant avec saint Pierre, le pressait d’arguments si
-subtils que le saint, désolé, entra dans une église voisine, et pria
-Dieu, avec des larmes, de défendre pour lui la cause de sa foi. Après
-quoi, revenant vers l’hérétique, il lui dit d’exposer de nouveau ses
-raisons. Mais l’hérétique était devenu muet, au point qu’il ne put
-prononcer une seule parole: ce qui arriva à la grande confusion de son
-parti, et les fidèles en rendirent de grandes grâces à Dieu.
-
-VIII. Un hérétique nommé Opiso, étant un jour entré dans la chapelle des
-frères, à Milan, et ayant aperçu deux deniers sur la tombe de saint
-Pierre, s’empara de ces deniers en disant: «Voilà qui est bon pour
-m’offrir à boire!» Et aussitôt il fut saisi d’un tremblement, et se
-trouva incapable de faire un seul pas. Epouvanté, il restitua les deux
-deniers et se convertit.
-
-IX. Dans un couvent de Florence, une religieuse, étant en prière le jour
-du martyre du saint, vit la Vierge Marie assise sur son trône de gloire
-et faisant asseoir près d’elle deux frères de l’ordre des Prêcheurs.
-Elle demanda qui étaient ces frères; et une voix lui répondit: «C’est le
-frère Pierre et son compagnon, qui viennent de s’élever jusqu’au ciel
-comme la fumée de l’encens.» Et, plus tard, cette religieuse, souffrant
-d’une grave maladie, invoqua saint Pierre et fut aussitôt guérie.
-
-X. Un clerc qui revenait de Maguelone à Montpellier, se fit un effort
-dans l’aîne, en sautant; et il souffrait horriblement, et ne pouvait
-marcher. Il entendit raconter qu’une femme atteinte d’un cancer avait
-étendu sur sa plaie un peu de terre arrosée du sang de Saint Pierre, et
-ainsi avait été guérie. Alors il dit: «Mon Dieu, je n’ai point de cette
-terre; mais puisque, par les mérites du saint, tu as pu donner à cette
-terre un tel pouvoir, tu peux bien le donner aussi à celle que j’ai sous
-les pieds!» Et, ramassant une poignée de terre, après avoir invoqué le
-martyr, il se frotta l’aîne et fut aussitôt guéri.
-
-XI. L’an du Seigneur 1259[8], un habitant d’Apostelle, nommé Benoît,
-avait les jambes enflées comme des outres, le ventre ballonné comme une
-femme en couches, le visage dévoré d’une énorme tumeur, et chacun était
-effrayé de lui comme d’un monstre. Or comme, un jour, il demandait
-l’aumône à une vieille femme, celle-ci lui dit: «Tu aurais plutôt besoin
-d’une fosse que de tout autre bien; mais suis mon conseil, va au couvent
-des Frères Prêcheurs, confesse tes péchés, et invoque l’aide de saint
-Pierre Martyr!» L’homme se rendit au couvent des Frères, mais en trouva
-la porte encore fermée. Il s’étendit devant cette porte et s’endormit.
-Et voici que lui apparut un Frère qui, le cachant sous sa cape,
-l’introduisit dans l’église; et, en effet, quand Benoît s’éveilla, il se
-trouvait dans l’église et complètement guéri. Ce qui fut une grande
-source d’étonnement et d’admiration pour tous ceux qui, ayant vu la
-veille cet homme presque mort, le retrouvèrent soudain rendu à la santé.
-
- [8] Cette date ne peut malheureusement pas aider à connaître l’année
- où fut écrite la _Légende Dorée_, car la plupart des miracles de
- saint Pierre Martyr paraissent avoir été interpolés par des copistes
- de l’ordre des Frères Prêcheurs. Certains manuscrits en énumèrent
- ainsi plus de cent.
-
-
-
-
-LXIV
-
-SAINT PHILIPPE, APÔTRE
-
-(1er mai)
-
-
-L’apôtre Philippe prêchait depuis vingt ans en Scythie, lorsque les
-païens s’emparèrent de lui, et voulurent le contraindre à sacrifier
-devant une statue du dieu Mars. Mais soudain un énorme dragon, sortant
-du pied de la statue, mit à mort le fils du prêtre, qui préparait le feu
-du sacrifice, et les deux tribuns qui avaient fait arrêter Philippe; en
-même temps qu’il répandait une haleine si fétide, que tout le reste des
-assistants en était étouffé. Et Philippe dit: «Croyez-moi, brisez cette
-statue, et à sa place, adorez la croix du Seigneur, afin que ceux
-d’entre vous qui souffrent soient guéris, et que ces trois morts
-ressuscitent!» Mais les païens, de plus en plus malades, criaient: «Fais
-seulement que nous soyons guéris, et nous te promettons de détruire
-aussitôt la statue!» Alors, Philippe, parlant au dragon, lui ordonna de
-s’enfuir dans un lieu désert, où il ne pût faire de mal à personne: le
-dragon obéit, s’enfuit et ne se montra jamais plus. Après quoi Philippe
-guérit tous ceux que l’haleine du dragon avait rendus malades, et obtint
-que les trois morts fussent rendus à la vie. Il convertit ainsi la ville
-entière, et passa un an encore à prêcher dans ses murs. Puis, y ayant
-ordonné des prêtres et des diacres, il se rendit dans une ville d’Asie
-appelée Hierapolis, où il éteignit l’hérésie des Ebionites, qui
-prétendaient que le Christ s’était incarné dans une chair différente de
-notre chair humaine.
-
-Il avait avec lui ses deux filles, d’une grande sainteté, par
-l’entremise desquelles Dieu convertissait à la foi de nombreuses âmes.
-Quant à Philippe, une semaine avant sa mort, il convoqua les évêques et
-les prêtres, et leur dit: «Le Seigneur m’accorde encore sept jours pour
-continuer à vous instruire.» Il était alors âgé de quatre-vingt-sept
-ans. Et en effet, une semaine après, il fut pris par les infidèles et
-attaché par eux à une croix, à l’exemple du maître divin dont il
-prêchait la doctrine. C’est ainsi que son âme s’envola heureusement au
-trône du Seigneur; et on ensevelit près de lui les deux vierges, ses
-filles, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche.
-
-Isidore nous dit, dans son livre sur l’origine, la vie et la mort des
-saints: «Philippe le Galiléen prêcha le Christ, convertit à la foi les
-nations barbares des bords de l’Océan, et fut enfin crucifié, lapidé, et
-mis à mort, à Hierapolis, dans la province de Phrygie, où il repose
-entre ses deux filles.»
-
-D’un autre Philippe, qui fit partie des sept premiers diacres, saint
-Jérôme nous dit qu’il est mort à Césarée, le huitième jour des ides de
-juillet, après avoir accompli de nombreux miracles, et qu’il fut enterré
-avec ses trois filles, tandis qu’une quatrième repose à Ephèse. Mais le
-premier Philippe diffère de celui-là, ayant été apôtre et non diacre,
-ayant été enterré à Hierapolis et non à Césarée, et ayant eu deux filles
-et non quatre. L’_Histoire ecclésiastique_, en vérité, paraît affirmer
-que ce fut l’apôtre Philippe qui eut quatre filles douées du don de
-prophétie; mais l’opinion de saint Jérôme, sur ce point, mérite plus de
-créance.
-
-
-
-
-LXV
-
-SAINT JACQUES LE MINEUR, APÔTRE
-
-(1er mai)
-
-
-I. Le saint Jacques dont nous allons parler est désigné sous différents
-noms. On l’appelle notamment Jacques fils d’Alphée, ou Jacques le frère
-du Seigneur, ou encore Jacques le Mineur et Jacques le Juste. Il est
-Jacques, fils d’Alphée, non seulement à cause du nom de son père, mais
-aussi à cause du sens d’Alphée, qui signifie sage, ou leçon, où encore
-millième. Et, en effet, saint Jacques fut sage dans la science divine,
-il fut une leçon pour les autres, il fuit le monde qu’il dédaignait, et
-il voulut être le millième par humilité. Son nom de «frère du Seigneur»
-lui vient, croit-on, de ce qu’il ressemblait si fort au Seigneur, par
-les traits du visage, que plus d’une fois on le confondit avec lui.
-Aussi, lorsque les Juifs vinrent s’emparer du Christ, craignirent-ils de
-prendre Jacques au lieu du Christ; et c’est pour ce motif qu’ils
-ordonnèrent à Judas de leur désigner le Christ en lui donnant un baiser.
-Cette explication du nom de saint Jacques nous est, en outre, confirmée
-par saint Ignace dans sa lettre à l’évangéliste Jean, où nous lisons:
-«Avec ta permission, je voudrais me rendre à Jérusalem pour voir le
-vénérable Jacques, surnommé le Juste, dont on dit qu’il ressemblait si
-fort à Jésus-Christ de figure, de manières, et de langage, qu’on aurait
-pu le tenir pour son frère jumeau.»
-
-Ou bien encore ce surnom peut venir de ce que Jésus et Jacques étaient
-enfants de deux sœurs, et que le père de Jacques, Cléophas, était le
-frère de Joseph. Mais, en tout cas, ce nom de «frère du Seigneur» ne
-saurait venir, comme d’aucuns l’ont prétendu, de ce que Jacques fût le
-fils de Joseph, le mari de la Vierge: car il était fils de Marie, fille
-de Cléophas, qui lui-même était frère de Joseph, le mari de la Vierge.
-Les Juifs, en effet, appelaient frères tous ceux que rattachaient entre
-eux les liens du sang. Quant au nom de Jacques Mineur, il s’oppose à
-celui de Jacques Majeur, le fils de Zébédée, qui, bien qu’il ait reçu la
-vocation après l’autre Jacques, était cependant son aîné par l’âge.
-Enfin, le surnom de Juste nous rappelle l’éminente sainteté de Jacques,
-qui, d’après saint Jérôme, était l’objet d’une vénération si profonde
-que le peuple se disputait l’honneur de toucher les pans de son manteau.
-Et voici, ce qu’écrit de sa sainteté Hégésippe, qui eut l’occasion de
-connaître les apôtres: «La direction de l’Eglise fut confiée à Jacques,
-le frère du Seigneur, que tous se sont toujours accordé à appeler le
-Juste. Telle était sa sainteté, dès le ventre de sa mère, que jamais il
-ne but de vin ni de bière, jamais il ne mangea de viande, jamais il ne
-s’oignit d’huile, jamais il n’eut besoin de prendre des bains. Toute sa
-vie il fut vêtu d’un simple manteau de toile. Et, à force de
-s’agenouiller pour prier, on voyait sur ses genoux des durillons comme
-ceux qui se forment sous les pieds. Aussi lui seul, parmi les apôtres,
-en raison de sa sainteté, était-il admis à pénétrer dans le Saint des
-Saints.» On dit également qu’il fut le premier, parmi les apôtres, à
-célébrer la messe, les disciples lui ayant fait l’honneur de lui confier
-la célébration de la première messe à Jérusalem, après l’ascension du
-Seigneur, et avant même qu’il fût ordonné évêque. Saint Jérôme ajoute,
-dans son écrit contre Jovinien, que Jacques le Mineur ne connut jamais
-les plaisirs de la chair. Lorsque Jésus mourut sur la croix, Jacques fit
-le vœu de ne rien manger jusqu’à ce que son maître fût ressuscité
-d’entre les morts. Le jour même de sa résurrection, Jésus lui apparut,
-et dit à ceux qui étaient avec lui: «Préparez la table et le pain!»
-Puis, prenant le pain, il le bénit et le donna à Jacques, en lui disant:
-«Lève-toi et mange, mon frère, car le Fils de l’Homme est ressuscité
-d’entre les morts!»
-
-La septième année de son épiscopat, au jour de Pâques, les apôtres se
-réunirent à Jérusalem et rapportèrent à Jacques tout ce que le Seigneur
-avait fait par leur entremise depuis leur séparation. Après quoi
-Jacques, pendant sept jours, prêcha dans le temple avec les autres
-apôtres, en présence de Caïphe et d’un grand nombre de Juifs; et déjà
-ceux-ci étaient sur le point de demander le baptême, lorsque soudain un
-autre Juif, entrant dans le temple, se mit à crier: «O hommes d’Israël,
-que faites-vous? Vous laisserez-vous longtemps encore tromper par ces
-magiciens?» Et cet homme excita le peuple à un tel degré que les apôtres
-faillirent être lapidés. Il s’élança lui-même sur l’estrade d’où Jacques
-prêchait, et le précipita au bas de cette estrade, de façon qu’il le
-rendit boiteux pour le reste de sa vie. Ainsi, sept ans après
-l’ascension du Christ, Jacques eut une première fois à souffrir pour son
-maître.
-
-La trentième année de son épiscopat, les Juifs, dépités de ne pouvoir
-tuer saint Paul, qui en avait appelé à César et avait été mandé à Rome,
-tournèrent leur fièvre de persécution contre saint Jacques, et
-cherchèrent une occasion de le faire périr. Hégésippe, le contemporain
-des apôtres, nous raconte que les Juifs vinrent trouver Jacques et lui
-dirent: «Nous te demandons de ramener dans la bonne voie les gens du
-peuple qui, dans leur aveuglement, croient que Jésus était le Messie. Si
-tu détournes de Jésus la foule qui va se réunir pour les fêtes de
-Pâques, nous t’obéirons tous, et te rendrons tous hommage comme au plus
-juste d’entre nous.» Ils le conduisirent ensuite au haut du temple et se
-mirent à lui crier: «Homme juste, toi à qui nous devons tous obéir,
-dis-nous ton avis sur l’erreur des gens du peuple au sujet de ce Jésus
-qu’on a crucifié!» Mais Jacques, trompant leur attente, s’écria d’une
-voix immense: «Que m’interrogez-vous sur le Fils de l’Homme? Le voici
-lui-même assis dans le ciel à la droite de son Père, en attendant qu’il
-revienne juger les vivants et les morts!» Ce qu’entendant, les chrétiens
-furent remplis de joie; mais les scribes et les pharisiens se dirent:
-«Nous avons eu tort d’invoquer son témoignage! Montons à présent jusqu’à
-lui et précipitons-le à terre, afin que la foule, effrayée, ne s’avise
-pas de croire à ses paroles!» Là-dessus, ils s’écrièrent: «Eh quoi! le
-juste lui-même est tombé dans l’erreur!» Puis ils montèrent sur le haut
-du temple et le précipitèrent sur le sol, où ils se mirent à lui jeter
-des pierres. Mais lui, se relevant sur ses genoux, disait: «Je t’en
-prie, maître, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!» Alors un
-des prêtres, fils de Rahab, s’écria: «Que faites-vous, insensés? Voici
-que ce juste que vous lapidez prie pour vous!» Alors un des Juifs,
-saisissant un marteau de foulon, asséna sur la tête de saint Jacques un
-coup vigoureux qui fit jaillir la cervelle. Et ainsi le martyr rendit
-son âme à Dieu, sous le règne de Néron. Il fut enseveli près du temple.
-La foule voulut venger sa mort et s’emparer de ses meurtriers, mais
-ceux-ci, déjà, avaient pris la fuite.
-
-II. Josèphe rapporte que c’est en châtiment du meurtre de Jacques qu’a
-été autorisée la destruction de Jérusalem, ainsi que la dispersion des
-Juifs. Mais plus encore que la mort de Jacques, c’est la mort du
-Seigneur qui a attiré sur Jérusalem ce terrible châtiment, selon ce
-qu’avait dit le Seigneur lui-même: «On ne te laissera pas pierre sur
-pierre, puisque tu n’as point connu le temps de ta visitation!» Mais
-comme Dieu ne veut pas la mort du pécheur, cinquante ans de délai furent
-laissés aux Juifs pour faire pénitence, en même temps que la prédication
-des apôtres, et en particulier celle de saint Jacques le Mineur, les
-exhortait sans cesse à se repentir. Et ce n’est pas tout. Ne pouvant
-convertir les Juifs par la prédication des apôtres, le Seigneur voulut
-au moins les effrayer par des prodiges; et Josèphe nous rapporte toute
-une série de prodiges qui se produisirent pendant ces cinquante années
-de délai. Une étoile, pareille à un glaive, flamboya au-dessus de la
-ville pendant une année entière. Un jour de fête des Azymes, à neuf
-heures de la nuit, une lumière aussi brillante que celle du midi entoura
-le temple. Dans la même fête, une génisse qu’on allait sacrifier, déjà
-livrée aux mains des prêtres, enfanta un agneau. Plusieurs jours après,
-au coucher du soleil, on vit courir de toutes parts, sur les nuages, des
-chars remplis de troupes en armes. La nuit de la Pentecôte, les prêtres
-qui entraient dans le temple pour préparer les sacrifices, entendirent
-d’étranges bruits comme d’écroulement, pendant que des voix invisibles
-disaient: «Quittons ces lieux!» Enfin, quatre ans avant la guerre, le
-jour de la fête des Tabernacles, un certain Jésus, fils d’Ananias, se
-mit à crier: «Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre
-points cardinaux, voix sur Jérusalem et sur le temple, voix sur les
-époux et les épouses, voix sur le peuple tout entier!» Cet homme fut
-saisi, frappé de verges, mais toujours il répétait les mêmes paroles,
-criant plus fort à chaque coup reçu. On le conduisit devant le juge, on
-le tortura jusqu’à mettre à nu les os de ses membres. Mais lui, sans
-pleurer ni demander grâce, hurlait toujours les mêmes paroles, ajoutant
-encore: «Malheur à toi, malheur à toi, Jérusalem!»
-
-Alors, comme les Juifs ne se laissaient ni toucher par les
-avertissements ni effrayer par les prodiges, le Seigneur envoya à
-Jérusalem Vespasien et Titus, qui détruisirent la ville de fond en
-comble. Et voici quelle fut l’occasion de leur arrivée à Jérusalem, à ce
-que nous raconte certaine histoire, en vérité apocryphe. Pilate,
-comprenant qu’il avait condamné un innocent, et craignant la colère de
-l’empereur Tibère, lui envoya, pour s’excuser de la mort de Jésus, un
-messager nommé Albain. Or, à cette époque, Vespasien gouvernait, au nom
-de Tibère, le pays des Galates, et Albain, poussé par la tempête sur la
-côte de Galatie, fut amené en présence de Vespasien. Et c’était la
-coutume du pays que tout naufragé qui y débarquait devenait l’esclave du
-prince. Vespasien demanda à Albain qui il était, d’où il venait, et où
-il allait. Et Albain: «Je suis habitant de Jérusalem, je viens de cette
-ville, et je me rends à Rome.» Alors Vespasien: «Tu viens du pays des
-mages, et, par suite, tu dois connaître le secret de guérir. Vois donc à
-me donner tes soins!» Car Vespasien avait dans le nez, depuis l’enfance,
-une espèce de vermine, d’où lui était venu son surnom même de Vespasien.
-Albain répondit: «Seigneur, je ne connais point la médecine, et ne puis
-donc pas te guérir.» Mais Vespasien: «Si tu ne me guéris, tu seras mis à
-mort!» Alors Albain lui dit: «Celui qui a su rendre la vue aux aveugles,
-exorcisé les démons, ressuscité les morts, celui-là pourra te guérir,
-non pas moi!» Et Vespasien: «Qui est donc celui-là?» Et Albain: «C’est
-Jésus de Nazareth, que les Juifs ont mis à mort par jalousie. Si tu
-crois en lui, tu retrouveras aussitôt la santé!» Et Vespasien: «Je crois
-que, s’il a pu ressusciter les morts, il pourra me délivrer de mon
-infirmité!» Et aussitôt les vers lui sortirent du nez, et il retrouva la
-santé. Rempli de joie, il s’écria: «Oui, certes, c’était un Fils de
-Dieu, celui qui a pu me guérir! Et je vais demander à César la
-permission de me rendre à Jérusalem, pour châtier tous ceux qui ont
-livré cet homme et l’ont fait mourir. Quant à toi, Albain, retourne
-auprès de ton maître, je te rends la liberté!» Vespasien alla donc à
-Rome, afin d’obtenir de Tibère la permission de détruire Jérusalem et
-toute la Judée. Et pendant de nombreuses années il réunit des troupes,
-sous le règne de Néron, pendant que les Juifs, de leur côté, se
-révoltaient contre l’Empire. Mais d’autres chroniques affirment que ce
-n’était point le zèle pour le Christ qui le faisait agir, mais le désir
-de réprimer l’insurrection des Juifs. Enfin il se mit en route vers
-Jérusalem, avec une nombreuse armée, et, le jour de Pâques, il mit le
-siège autour de la ville, où se trouva ainsi enfermée une foule de Juifs
-venus de la campagne pour les fêtes. Sur son chemin, il attaqua une
-ville de Judée nommée Jonapata, dont Josèphe était le chef; et celui-ci,
-après une courageuse résistance, voyant que la destruction de la ville
-était imminente, se réfugia avec onze autres Juifs dans un souterrain,
-où ses compagnons et lui souffrirent de la faim pendant quatre jours.
-Ces malheureux, malgré l’avis de Josèphe, aimaient mieux mourir là que
-de se soumettre au joug de Vespasien. Ils résolurent donc de se tuer les
-uns les autres, afin d’offrir leur sang à Dieu en sacrifice; et comme
-Josèphe était le principal d’entre eux, c’était lui qu’on voulait mettre
-à mort le premier. Mais Josèphe, personnage prudent, et qui tenait à la
-vie, se constitua le juge du sacrifice, et décida que l’on tirerait au
-sort, deux par deux, ceux qui auraient à être tués les premiers. Après
-quoi, il livra à la mort tantôt l’un tantôt l’autre de ses compagnons,
-jusqu’à ce qu’enfin ne restèrent plus que lui-même et l’homme qui devait
-tirer au sort avec lui. Alors Josèphe, adroitement, prit à cet homme son
-épée, et lui demanda ensuite s’il préférait vivre ou mourir. L’homme,
-épouvanté, le supplia de lui conserver la vie. Josèphe s’adressa en
-secret à un familier de Vespasien, et le pria de demander à son maître
-que grâce lui fût faite de la vie. Amené devant Vespasien, il lui dit:
-«Prince, je t’informe que l’empereur de Rome vient de mourir, et que le
-Sénat t’a nommé pour le remplacer!» Et Vespasien: «Si tu es prophète,
-pourquoi n’as-tu pas prédit à cette ville qu’elle aurait à se soumettre
-à moi?» Cependant, quelques jours après, des délégués arrivèrent de Rome
-pour annoncer à Vespasien qu’il était élevé à l’Empire. Le nouvel
-empereur partit pour Rome, laissant à son fils Titus le soin de
-poursuivre le siège de Jérusalem.
-
-La même histoire apocryphe raconte ensuite que Titus, en apprenant
-l’honneur échu à son père, fut rempli d’une joie qui lui tordit les
-nerfs et paralysa ses membres. Ce qu’apprenant, Josèphe devina la cause
-véritable de la maladie, et s’ingénia à y trouver un remède, se fondant
-sur le principe que les contraires peuvent être guéris par leurs
-contraires. Or, Titus avait un esclave qui lui était si odieux qu’il ne
-pouvait, sans souffrir, le voir ni même entendre prononcer son nom.
-Josèphe dit donc à Titus: «Si tu veux être guéri, aie soin de saluer
-tous ceux que tu verras en ma compagnie!» Titus s’engagea à le faire. Et
-aussitôt Josèphe fit préparer un festin où il se plaça en face de Titus,
-en faisant asseoir à sa droite l’esclave détesté. Et dès que Titus
-l’aperçut, il eut un frémissement d’aversion qui, aussitôt, réchauffa
-ses nerfs, refroidis par l’excès de joie, et le guérit de sa paralysie.
-Et, depuis lors, il rendit sa faveur à l’esclave et admit Josèphe dans
-son amitié. Telle est l’histoire; mais je laisse au jugement du lecteur
-le soin de décider si une telle histoire valait même la peine d’être
-rapportée.
-
-Le fait est que Jérusalem fut assiégée par Titus, pendant deux ans, et
-qu’entre autres maux, dont elle eut à souffrir au cours de ce siège,
-elle eut à souffrir une famine si affreuse que les parents arrachaient
-la nourriture non seulement des mains mais de la bouche même des
-enfants, et les enfants de la bouche des parents; les plus vigoureux des
-jeunes gens erraient par les rues comme des fantômes et tombaient morts,
-épuisés de faim; souvent ceux qui ensevelissaient les morts mouraient
-sur les cadavres, si bien qu’on finit par ne plus ensevelir les morts,
-et qu’on se borna à les précipiter en masse du haut des murs. Titus,
-voyant les fossés remplis de ces cadavres, leva les mains au ciel,
-pleura, et dit: «Seigneur, tu vois que ce n’est point moi qui les ai
-fait mourir!» Et la famine était telle que les assiégés mangeaient leurs
-chaussures. Une femme noble et riche, voyant des pillards envahir et
-dépouiller sa maison, s’écria, tandis qu’elle élevait en l’air son
-enfant nouveau-né: «Fils plus infortuné d’une mère infortunée, pour quel
-destin te réserverais-je au milieu de tant de misères? Viens, mon
-enfant, sois pour ta mère une nourriture, pour les pillards un scandale,
-pour les siècles un avertissement!» Sur quoi elle étrangla son fils, le
-fit cuire, en mangea la moitié, et cacha l’autre moitié. Or, voici que
-les pillards, sentant une odeur de viande cuite, se précipitèrent dans
-la maison et menacèrent la femme de la tuer si elle ne leur livrait sa
-provision de viande. Alors la femme, leur montrant les membres de son
-enfant: «Tenez, leur dit-elle, je vous ai réservé la meilleure partie!»
-Une telle horreur les envahit qu’ils ne surent que répondre. Et elle:
-«C’est mon fils, leur dit-elle, le péché est sur moi: mangez sans
-crainte, puisque moi-même, qui l’ai mis au monde, en ai mangé la
-première; et si l’horreur vous retient, j’achèverai seule de manger ce
-dont j’ai déjà mangé la moitié!»
-
-Enfin, la seconde année du règne de Vespasien, Titus prit Jérusalem,
-détruisit le temple de fond en comble; et, de même que les Juifs avaient
-acheté le Christ pour trente deniers, de même Titus ordonna qu’on
-vendît trente Juifs pour un seul denier. Josèphe raconte que
-quatre-vingt-dix-sept mille Juifs furent vendus, et que onze mille
-périrent par la faim ou le fer. On raconte encore que Titus, en entrant
-à Jérusalem, aperçut un mur plus épais que les autres; il y fit
-pratiquer une ouverture, et l’on vit derrière le mur un vieillard
-d’aspect vénérable qui, aux questions qu’on lui posa, répondit qu’il
-s’appelait Joseph, qu’il était de la ville d’Arimathie, et que les Juifs
-l’avaient enfermé et muré là parce qu’il avait enseveli le corps du
-Christ. Il ajouta que, depuis lors, il avait été nourri et soutenu par
-des anges descendant du ciel. Mais, d’autre part, l’évangile de Nicodème
-nous dit que Joseph d’Arimathie, ayant été muré par les Juifs, avait été
-délivré par le Christ et ramené par lui dans sa ville natale. Après
-cela, rien n’empêche d’admettre que, revenu à Arimathie, Joseph ait
-continué à prêcher le Christ et ait été muré par les Juifs une seconde
-fois.
-
-A la mort de Vespasien, Titus succéda à son père sur le trône: homme
-plein de clémence et de générosité, dont Eusèbe de Césarée et Jérôme
-nous rapportent que, certain jour, se rappelant qu’il n’avait fait ce
-jour-là aucune bonne action, il s’est écrié: «O mes amis, j’ai perdu ma
-journée!» Longtemps après, certains Juifs voulurent reconstruire
-Jérusalem. Mais, étant sortis de leurs maisons, le matin, pour y
-travailler, ils aperçurent à terre des croix faites de rosée: ils
-s’enfuirent, épouvantés. Le matin suivant, quand ils se remirent à
-l’ouvrage, chacun d’eux vit une croix de sang peinte sur son manteau, ce
-qui, de nouveau, les mit en fuite. Enfin, le troisième jour, une vapeur
-brûlante sortit du sol, qui les consuma. C’est du moins ce que raconte
-Milet, dans sa chronique.
-
-
-
-
-LXVI
-
-L’INVENTION DE LA SAINTE CROIX
-
-(3 mai)
-
-
-Sous le nom de l’Invention de la Sainte Croix, l’Eglise fête
-l’anniversaire du jour où a été retrouvée la croix de Notre-Seigneur.
-Cet événement eut lieu plus de deux cents ans après la résurrection du
-Christ.
-
-On lit dans l’_Evangile de Nicodème_ que, un jour que le vieil Adam
-était malade, son fils Seth se rendit jusqu’à la porte du Paradis et
-demanda de l’huile de l’arbre de miséricorde, afin d’en frotter le corps
-de son père et de lui rendre ainsi la santé. Or, l’archange Michel lui
-apparut et lui dit: «N’espère pas obtenir, par tes larmes ni par tes
-prières, de l’huile de l’arbre de miséricorde, car les hommes ne
-pourront obtenir de cette huile que dans cinq mille cinq cents
-ans»,--c’est-à-dire après la passion du Christ. Une autre chronique
-raconte que l’archange Michel offrit cependant à Seth un rameau de
-l’arbre miraculeux, en lui ordonnant de le planter sur le mont Liban.
-Une autre histoire, en vérité apocryphe, ajoute que cet arbre était le
-même qui avait fait pécher Adam, et que l’ange, en donnant le rameau à
-Seth, lui dit que, le jour où ce rameau porterait des fruits, son père
-recouvrerait la santé. Et Seth, de retour chez lui trouva son père déjà
-mort; il planta le rameau sur la tombe d’Adam, et le rameau devint un
-grand arbre qui vivait encore au temps de Salomon.
-
-Ce prince, frappé de la beauté de l’arbre, le fit couper afin qu’il
-servît à la construction du temple; mais là, on ne put trouver aucun
-endroit où le placer: car tantôt il paraissait trop long et tantôt trop
-court; et, quand les ouvriers essayaient de le couper à la longueur
-voulue, ils s’apercevaient ensuite qu’ils l’avaient trop coupé: de telle
-sorte que, impatientés, ils le jetèrent en travers d’un lac, pour servir
-de pont. Or la reine de Saba, venant à Jérusalem pour consulter la
-sagesse de Salomon, et ayant à traverser le susdit lac, vit en esprit
-que le Sauveur du monde serait un jour attaché au bois de cet arbre.
-Elle refusa donc de mettre le pied sur lui, et, au contraire,
-s’agenouilla pour l’adorer. Une autre histoire veut que la reine de Saba
-ait vu le bois miraculeux dans le temple même, et que de retour dans son
-pays, elle ait écrit à Salomon qu’à ce bois serait un jour attaché
-l’homme dont la mort mettrait fin au royaume des Juifs; sur quoi Salomon
-aurait fait enlever l’arbre et aurait ordonné de l’enfouir profondément
-sous terre. Et, à l’endroit où l’arbre était enfoui, se forma plus tard
-la piscine probatique: si bien que ce n’était pas seulement la descente
-d’un ange, mais aussi la vertu du bois caché sous terre, qui produisait,
-dans cette piscine, la commotion de l’eau et guérissait les malades.
-
-Enfin l’on raconte que, aux approches de la passion du Christ, le bois
-sortit de terre, et que les Juifs, le voyant surnager à la surface de
-l’eau, le prirent pour en faire la croix du Seigneur. Mais la tradition
-affirme, d’autre part, que la croix du Christ fut faite de quatre bois
-différents, à savoir de palmier, de cyprès, d’olivier et de cèdre,
-chacune de ces espèces servant à l’une des quatre parties de la croix,
-c’est-à-dire la poutre verticale, l’horizontale, la tablette placée au
-sommet, et le tronc soutenant la croix, ou encore, selon Grégoire de
-Tours, la tablette placée sous les pieds du Christ. Mais jusqu’à quel
-point sont vraies les diverses légendes que nous venons de rapporter,
-c’est ce dont le lecteur jugera par lui-même: car le fait est qu’on ne
-les trouve mentionnées dans aucune chronique ni histoire authentique.
-
-Après la passion du Christ, le bois précieux de la croix resta caché
-sous terre pendant plus de deux cents ans; il fut enfin retrouvé par
-Hélène, mère de l’empereur Constantin, dans les circonstances que nous
-allons raconter.
-
-En ce temps-là, une multitude innombrable de barbares se rassembla sur
-la rive du Danube, s’apprêtant à traverser le fleuve afin de soumettre à
-leur domination l’Occident tout entier. A cette nouvelle, l’empereur
-Constantin se mit en marche avec son armée et vint camper sur l’autre
-rive du Danube; mais, comme le nombre des barbares augmentait toujours,
-et que déjà ils commençaient à traverser le fleuve, Constantin fut saisi
-de frayeur à la pensée de la bataille qu’il aurait à livrer. Or la nuit,
-un ange le réveilla et lui dit de lever la tête; et Constantin aperçut
-au ciel l’image d’une croix faite d’une lumière éclatante; et au-dessus
-de l’image était écrit, en lettres d’or: «Ce signe te donnera la
-victoire!» Alors, réconforté par la vision céleste, il fit faire une
-croix de bois, et la fit porter en avant de son armée: puis, fondant sur
-l’ennemi, il l’extermina ou le mit en fuite. Après quoi il convoqua les
-prêtres des divers temples, et leur demanda de quel dieu cette croix
-était le signe. Les prêtres ne savaient que répondre, lorsque survinrent
-des chrétiens, qui expliquèrent à l’empereur le mystère de la Sainte
-Croix et le dogme de la Trinité. Et Constantin, les ayant entendus, crut
-au Christ: il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, ou, suivant
-d’autres auteurs, de celles d’Eusèbe, évêque de Césarée.
-
-Mais, ici encore, nous avons affaire à une légende qui se trouve
-contredite par l’_Histoire tripartite_, par l’_Histoire ecclésiastique_,
-par la vie de saint Sylvestre et par la chronique des papes. Aussi une
-autre tradition affirme-t-elle que le Constantin en question n’était pas
-le fameux empereur qui fut converti et baptisé par le saint pape
-Sylvestre, mais que c’était un autre Constantin, père de celui-là. Et
-cette tradition ajoute que, à la mort de son père, Constantin, se
-rappelant la victoire que le défunt avait due à la vertu de la sainte
-croix, envoya sa mère Hélène à Jérusalem pour y retrouver cette croix
-miraculeuse.
-
-L’_Histoire ecclésiastique_ nous donne, de la victoire de Constantin,
-une autre version. Suivant elle, la bataille aurait eu lieu près du Pont
-Albin, où Constantin se serait rencontré avec Maxence, qui voulait
-envahir l’empire romain. Et comme l’empereur, anxieux, levait les yeux
-au ciel pour en implorer du secours, il vit à l’orient, sur le ciel, le
-signe resplendissant de la croix entouré d’anges, qui lui dirent:
-«Constantin, ce signe te donnera la victoire!» Et comme Constantin se
-demandait ce que cela signifiait, le Christ lui apparut la nuit, avec le
-même signe, et lui ordonna d’en faire exécuter une image, qui lui
-servirait d’aide dans la bataille. Alors Constantin, sûr désormais de la
-victoire, fit sur son front le signe de la croix, et prit dans sa main
-une croix d’or. Après quoi il pria Dieu que sa main, qui avait tenu le
-signe de la croix, n’eût pas à être tachée de sang romain. Et en effet
-Maxence, au moment où il traversait le fleuve, oublia qu’il avait fait
-miner les ponts pour tromper Constantin, passa lui-même sur un pont
-miné, et se noya dans le fleuve. Alors Constantin fut reconnu empereur
-sans opposition; et une chronique, suffisamment autorisée, ajoute que,
-cependant, il hésita quelque temps encore à se convertir tout à fait,
-jusqu’au jour où, saint Pierre et saint Paul lui étant apparus, il fut
-guéri de sa lèpre, et reçut enfin le baptême des mains du pape
-Sylvestre. D’autre part saint Ambroise, dans sa lettre à Théodose, et
-l’_Histoire tripartite_, affirment que, même alors, il ajourna son
-baptême, afin d’être baptisé dans les flots du Jourdain. Et c’est aussi
-ce que nous dit la chronique de saint Jérôme.
-
-Mais, quoi qu’il en soit de cette question, le fait est que c’est la
-mère de Constantin, Hélène, qui présida à l’Invention de la Sainte
-Croix. Cette Hélène, suivant les uns, aurait été d’abord fille
-d’auberge, et le père de Constantin l’aurait épousée pour sa beauté.
-D’autres affirment qu’elle était fille unique de Coël, roi des Bretons,
-que le père de Constantin l’avait épousée lorsqu’il était venu en
-Bretagne, et que, ainsi, après la mort de Coël, il était devenu le
-maître de l’île. C’est aussi ce qu’affirment les Bretons, bien qu’une
-autre version veuille qu’Hélène ait été de Trèves.
-
-Arrivée à Jérusalem, Hélène fit mander devant elle tous les savants
-juifs de la région. Et ceux-ci, effrayés, se disaient l’un à l’autre:
-«Pour quel motif la reine peut-elle bien nous avoir convoqués?»
-
-Alors l’un d’eux, nommé Judas, dit: «Je sais qu’elle veut apprendre de
-nous où se trouve le bois de la croix sur laquelle a été crucifié Jésus.
-Or mon aïeul Zachée a dit à mon père Simon, qui me l’a répété en
-mourant: «Mon fils, quand on t’interrogera sur la croix de Jésus, ne
-manque pas à révéler où elle se trouve, faute de quoi on te fera subir
-mille tourments; et cependant ce jour-là sera la fin du règne des Juifs,
-et ceux-là régneront désormais qui adoreront la croix, car l’homme qu’on
-a crucifié était le Fils de Dieu!» Et j’ai dit à mon père: «Mon père, si
-nos aïeux ont su que Jésus était le fils de Dieu, pourquoi l’ont-ils
-crucifié?» Et mon père m’a répondu: «Le Seigneur sait que mon père
-Zachée s’est toujours refusé à approuver leur conduite. Ce sont les
-Pharisiens qui ont fait crucifier Jésus, parce qu’il dénonçait leurs
-vices. Et Jésus est ressuscité, le troisième jour, et est monté au ciel
-en présence de ses disciples. Et mon oncle Etienne a cru en lui; ce
-pourquoi les Juifs, dans leur folie, l’ont lapidé. Vois donc, mon fils,
-à ne jamais blasphémer Jésus ni ses disciples!» Ainsi parla Judas; et
-les Juifs lui dirent: «Jamais nous n’avons entendu rien de pareil.» Mais
-lorsqu’ils se trouvèrent devant la reine, et que celle-ci leur demanda
-en quel lieu Jésus avait été crucifié, tous refusèrent de la renseigner:
-si bien qu’elle ordonna, qu’ils fussent jetés au feu. Alors les Juifs,
-épouvantés, lui désignèrent Judas, en disant: «Princesse, cet homme-ci,
-fils d’un prophète, sait toutes choses mieux que nous, et te révélera ce
-que tu veux connaître!» Alors la reine les congédia tous à l’exception
-de Judas, à qui elle dit: «Choisis entre la vie et la mort! Si tu veux
-vivre, indique-moi le lieu qu’on appelle Golgotha, et dis-moi où je
-pourrai découvrir la croix du Christ!» Judas lui répondit: «Comment le
-saurais-je, puisque deux cents ans se sont écoulés depuis lors, et qu’à
-ce moment je n’étais pas né?» Et la reine: «Je te ferai mourir de faim,
-si tu ne veux pas me dire la vérité!» Sur quoi elle fit jeter Judas dans
-un puits à sec, et défendit qu’on lui donnât aucune nourriture.
-
-Le septième jour, Judas, épuisé par la faim, demanda à sortir du puits,
-promettant de révéler où était la croix. Et comme il arrivait à
-l’endroit où elle était cachée, il sentit dans l’air un merveilleux
-parfum d’aromates; de telle sorte que, stupéfait, il s’écria: «En
-vérité, Jésus, tu es le sauveur du monde!»
-
-Or, il y avait en ce lieu un temple de Vénus qu’avait fait construire
-l’empereur Adrien, de façon que quiconque y viendrait adorer le Christ
-parût en même temps adorer Vénus. Et, pour ce motif, les chrétiens
-avaient cessé de fréquenter ce lieu. Mais Hélène fit raser le temple;
-après quoi Judas commença lui-même à fouiller le sol et découvrit, à
-vingt pas sous terre, trois croix qu’il fit aussitôt porter à la reine.
-
-Restait seulement à reconnaître celle de ces croix où avait été attaché
-le Christ. On les posa toutes trois sur une grande place, et Judas,
-voyant passer le cadavre d’un jeune homme qu’on allait enterrer, arrêta
-le cortège, et mit sur le cadavre l’une des croix, puis une autre. Le
-cadavre restait toujours immobile. Alors Judas mit sur lui la troisième
-croix; et aussitôt le mort revint à la vie. D’autres historiens
-racontent que c’est Macaire, évêque de Jérusalem, qui reconnut la vraie
-croix, en ravivant par elle une femme déjà presque morte. Et saint
-Ambroise affirme que Macaire reconnut la croix à l’inscription placée
-jadis par Pilate au-dessus d’elle.
-
-Judas se fit ensuite baptiser, prit le nom de Cyriaque, et, à la mort de
-Macaire, fut ordonné évêque de Jérusalem. Or sainte Hélène, désirant
-avoir les clous qui avaient transpercé Jésus, demanda à l’évêque de les
-rechercher. Cyriaque se rendit de nouveau sur le Golgotha, et se mit en
-prière; et aussitôt, étincelants comme de l’or, se montrèrent les clous,
-qu’il s’empressa de porter à la reine. Et celle-ci, s’agenouillant et
-baissant la tête, les adora pieusement.
-
-Elle rapporta à son fils Constantin une partie de la croix, laissant
-l’autre partie dans l’endroit où elle l’avait trouvée. Elle donna
-également à son fils les clous, qui, d’après Grégoire de Tours, étaient
-au nombre de quatre. Deux de ces clous furent placés dans les freins
-dont Constantin se servait pour la guerre; un troisième fut placé sur la
-statue de Constantin qui dominait la ville de Rome. Quant au quatrième,
-Hélène le jeta elle-même dans la mer Adriatique, qui jusqu’alors avait
-été un gouffre dangereux pour les navigateurs. Et c’est elle aussi qui
-ordonna qu’on fêtât tous les ans, en grande solennité, l’anniversaire de
-l’invention de la Sainte Croix.
-
-Le saint évêque Cyriaque fut, plus tard, mis à mort par Julien
-l’Apostat, qui s’efforçait de détruire en tous lieux le signe de la
-croix. Julien, avant de partir pour la guerre contre les Perses, invita
-Cyriaque à sacrifier aux idoles; et, sur son refus, il lui fit couper la
-main droite, en disant: «Cette main a écrit bien des lettres qui ont
-détourné plus d’une âme du culte des dieux!» Mais l’évêque lui répondit:
-«Insensé, tu me rends là un précieux service; car cette main était un
-scandale pour moi, ayant jadis écrit bien des lettres aux synagogues
-pour détourner les Juifs du culte du Christ.» Alors Julien lui fit
-verser dans la bouche du plomb fondu, et puis, l’ayant fait étendre sur
-un lit de fer, il fit jeter sur lui des charbons ardents mêlés de sel et
-de graisse. Cyriaque, cependant, restait inflexible. Et Julien lui dit:
-«Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, proclame du moins que tu n’es
-pas chrétien!» Sur le refus de Cyriaque, il le fit jeter parmi des
-serpents venimeux; mais aussitôt les serpents périrent, sans faire aucun
-mal à l’évêque. Julien le fit jeter dans une chaudière pleine d’huile
-bouillante; et Cyriaque, au moment d’y entrer, pria Dieu de lui accorder
-le second baptême du martyre. Sur quoi Julien, exaspéré, ordonna qu’on
-lui perçât la poitrine à coups de glaive; et c’est ainsi que le saint
-évêque rendit son âme à Dieu.
-
-Quant à la vertu souveraine de la sainte Croix, elle nous est prouvée
-par l’histoire d’un pieux intendant que certain magicien conduisit, par
-ruse, dans un lieu où il avait évoqué les démons. L’intendant aperçut
-dans ce lieu un grand Ethiopien, assis sur un trône élevé, et entouré
-d’autres noirs portant des lances et des verges. L’Ethiopien, qui était
-Lucifer lui-même, dit à l’intendant: «Si tu veux m’adorer et me servir,
-et renier ton Christ, je te ferai asseoir à ma droite!» Mais l’intendant
-déclara qu’il préférait rester le serviteur du Christ; et, au moment où
-il faisait le signe de la croix, toute la foule des démons s’évanouit.
-Plus tard, le même intendant entra, avec son maître, dans l’église de
-Sainte-Sophie; et là, comme tous deux se tenaient debout devant une
-image du Christ, le maître vit que cette image avait les yeux fixés sur
-l’intendant. Il fit alors passer celui-ci à droite, puis à gauche: les
-yeux de l’image suivaient ses mouvements, et restaient toujours fixés
-sur lui. Le maître, émerveillé, demanda à son intendant par quoi il
-s’était rendu digne d’un si grand honneur. Et l’intendant répondit qu’il
-n’avait conscience d’aucun acte qui pût lui valoir cet honneur, à cela
-près qu’un jour, en présence du diable, il avait refusé de renier le
-Christ.
-
-
-
-
-LXVII
-
-LES ROGATIONS
-
-
-Les Rogations, ou Litanies, se célèbrent deux fois par an; la première
-fois le jour de la fête de saint Marc, la seconde fois pendant les trois
-jours qui précèdent l’Ascension. La première de ces deux Litanies
-s’appelle Majeure, la seconde Mineure. Le mot Litanie signifie
-supplication ou prière.
-
-La première Litanie a trois noms: On l’appelle la Litanie Majeure, ou la
-procession septiforme, ou les Croix-Noires. On l’appelle la Litanie
-Majeure: 1º parce qu’elle a été instituée par Grégoire le Grand; 2º
-parce qu’elle a été instituée à Rome, siège des apôtres; 3º parce
-qu’elle a été instituée dans des circonstances graves et mémorables. Car
-les Romains, après avoir vécu dans la continence pendant le carême,
-s’abandonnaient ensuite à une telle débauche de jeux et de plaisirs, que
-Dieu, irrité, leur envoya une terrible peste, qu’on appelle _inguinale_
-parce qu’elle a pour symptôme l’enflure de l’aîne. Et cette peste fut si
-cruelle que les hommes mouraient dans la rue, à table, en jouant, en
-causant. Souvent un homme éternuait, et dans cet éternuement rendait
-l’âme. Aussi, lorsqu’on entendait quelqu’un éternuer, s’empressait-on de
-lui dire: «Que Dieu vous aide!» Et c’est de là, dit-on, que s’est
-conservée cette habitude. De même, souvent, un homme bâillait, et
-sur-le-champ il rendait l’âme. Aussi, dès que quelqu’un se sentait une
-approche de bâillement, il s’empressait de faire le signe de la croix;
-et c’est de là encore que s’est gardée cette habitude. Quant au
-développement de cette peste et à sa guérison miraculeuse, ainsi qu’à
-l’institution de la Litanie, nous avons déjà raconté tout cela dans
-l’histoire de saint Grégoire.
-
-On appelle cette Litanie la _procession septiforme_ parce que saint
-Grégoire disposait la procession, qu’on faisait ce jour-là, en sept
-rangs. En premier lieu venait tout le clergé, puis venaient les moines
-et les religieux, puis les religieuses, puis les enfants, puis les laïcs
-mâles, puis les veuves et les vierges, enfin les femmes mariées. Et
-comme nous ne pouvons guère, aujourd’hui, compter dans notre procession
-sur le concours de ces divers éléments, nous remplaçons les sept rangs
-par sept récitations de la Litanie.
-
-En troisième lieu cette fête s’appelle les Croix-Noires, parce que, en
-signe de deuil et de pénitence, non seulement toute la procession était
-vêtue de noir, mais les croix et les autels étaient voilés de crêpe
-noir.
-
-La Litanie Mineure, qui se célèbre pendant les trois jours qui précèdent
-l’Ascension, a été instituée avant la Majeure, vers l’an 458, par saint
-Mamert, évêque de Vienne, sous le règne de l’empereur Léon. On l’appelle
-aussi les Rogations, et aussi la Procession.
-
-On l’appelle Litanie Mineure par opposition à la Majeure, comme ayant
-été instituée par un moindre dignitaire de l’Eglise, en un lieu moindre,
-et dans de moindres circonstances. Il y avait alors à Vienne de
-fréquents tremblements de terre, qui renversaient les maisons et bon
-nombre d’églises; on entendait, la nuit, des bruits effrayants; et, le
-jour de Pâques un feu tomba du ciel, qui consuma le palais du roi. Et,
-de même qu’autrefois Dieu avait permis aux démons d’entrer dans le corps
-d’un troupeau de porcs, les loups et autres bêtes féroces entraient
-librement dans les maisons, dévorant enfants et vieillards, hommes et
-femmes. Devant une telle réunion de calamités, l’évêque susdit ordonna
-un jeûne de trois jours, institua les litanies et obtint de cette façon
-la cessation du mal dont souffrait la ville. Plus tard l’Eglise décréta
-que cette Litanie serait observée par tous les fidèles.
-
-La Litanie Mineure s’appelle aussi fête des Rogations, parce que nous
-implorons, ces trois jours-là, les suffrages de tous les saints, leur
-demandant, par nos prières et nos jeûnes: 1º que Dieu pacifie les
-guerres, particulièrement fréquentes au printemps; 2º qu’il conserve et
-multiplie les fruits, qui commencent à naître; 3º qu’il réprime en nous
-les mouvements charnels, qui sont toujours plus violents en cette
-saison; 4º pour que, par ces prières et ce jeûne, nous nous préparions
-mieux à recevoir le Saint-Esprit et à nous en rendre dignes.
-
-Enfin cette fête s’appelle aussi Procession parce que l’Eglise fait, ces
-jours-là, une grande procession où l’on porte des croix, où l’on sonne
-toutes les cloches, et où l’on invoque, en particulier, le patronage de
-tous les saints. On porte les croix et on sonne les cloches pour
-effrayer les démons, ou bien encore on porte les croix pour effrayer les
-démons, et on sonne les cloches pour rappeler aux fidèles leur devoir de
-prier, en présence du danger de la tentation. Dans certaines églises,
-surtout dans les églises françaises, on a aussi l’habitude de porter en
-procession un dragon avec une longue queue gonflée de paille, et que
-l’on dégonfle devant la croix, le troisième jour: ce qui signifie que,
-avant la Loi et sous la Loi, le diable a régné en ce monde, mais que le
-Christ, par la grâce de sa Passion, l’a chassé de son royaume. Et l’on a
-également coutume de chanter, à ces processions, le cantique des anges:
-_Sancte Deus, sancte fortis, sancte et immortalis, miserere nobis._
-
-Jean de Damas rapporte que, à Constantinople, un jour qu’on célébrait
-les Litanies, un enfant qui se trouvait parmi la foule fut ravi au ciel,
-où les anges lui apprirent ce cantique; après quoi, revenant à sa place
-dans la foule, il chanta le cantique qu’il venait d’apprendre; et
-aussitôt cessa la calamité pour laquelle s’étaient organisées les
-Litanies. Aussi le synode de Chalcédoine sanctionna-t-il l’usage
-universel de ce cantique, qui a le privilège d’inspirer aux démons une
-peur toute particulière.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-SAINT JEAN PORTE-LATINE
-
-(6 mai)
-
-
-L’apôtre et évangéliste Jean prêchait à Ephèse lorsque le proconsul le
-fit saisir et lui ordonna de sacrifier aux dieux. Sur son refus, il fut
-jeté en prison; et le proconsul écrivit à l’empereur Domitien une lettre
-où il l’accusait d’être sacrilège, de mépriser les dieux, et d’adorer la
-croix. Domitien, au reçu de cette lettre, fit venir saint Jean à Rome.
-Là, après lui avoir fait raser les cheveux en signe d’infamie, il le
-condamna à être plongé dans une chaudière d’huile bouillante, en
-présence de la foule, devant une des portes de la ville, nommée
-Porte-Latine. Mais le saint n’y éprouva aucun mal, et en sortit tout à
-fait intact. C’est en souvenir de ce miracle que les chrétiens ont
-élevé, en ce lieu, une église, et qu’on célèbre l’anniversaire du
-supplice de saint Jean comme la fête de son martyre.
-
-Cependant le saint, sorti de la chaudière, continuait à prêcher le
-Christ, jusqu’à ce que, par ordre de Domitien, il fut relégué dans l’île
-de Pathmos. Et nous devons ajouter, à ce propos, que, si les empereurs
-romains persécutaient les apôtres, ce n’était point parce que ceux-ci
-prêchaient le Christ, mais parce qu’ils affirmaient la divinité du
-Christ sans que cette divinité eût été reconnue par le Sénat romain,
-comme le voulait la loi. Et l’_Histoire ecclésiastique_ raconte que,
-Pilate ayant écrit à Tibère pour lui exposer la mort du Seigneur, Tibère
-se déclara prêt à imposer aux Romains la foi chrétienne; mais le Sénat
-s’y refusa, parce que le Christ avait été nommé dieu sans son
-autorisation. Suivant une autre chronique, le refus du Sénat vint de ce
-que le Christ ne se fût pas d’abord révélé à Rome. Suivant une autre
-encore, le Sénat refusa d’admettre le Christ parce que celui-ci prêchait
-le mépris du monde, tandis que les Romains étaient, par nature, avides
-et ambitieux. Enfin Orose soutient que le Sénat fut fâché de ce que
-Pilate eût annoncé les miracles du Christ à Tibère et non à lui; et que
-Tibère, irrité à son tour du refus du Sénat, mit à mort bon nombre de
-sénateurs et en exila plusieurs autres.
-
-On raconte aussi que la mère de saint Jean, apprenant que son fils était
-prisonnier à Rome, se mit en route pour l’aller voir; mais en arrivant à
-Rome elle découvrit que saint Jean était parti pour l’île de Pathmos.
-Elle reprit alors le chemin de la Palestine, et, en voyage, elle mourut,
-dans une ville de la Campanie appelée Vétulana. Son corps resta
-longtemps caché dans une caverne, jusqu’au jour où saint Jean révéla à
-saint Jacques où il se trouvait. Le corps fut alors transporté avec de
-grands honneurs dans une église de Vétulana, où il opéra de nombreux
-miracles.
-
-
-
-
-LXIX
-
-SAINT GORDIEN, MARTYR
-
-(10 mai)
-
-
-Gordien était officier de l’empereur Julien. Chargé par celui-ci de
-faire sacrifier aux idoles un chrétien du nom de Janvier, il fut
-converti par la prédication de ce chrétien, et reçut le baptême avec sa
-femme, appelée Marine et cinquante-trois autres personnes. Ce
-qu’apprenant, Julien fit envoyer Janvier en exil et ordonna que Gordien
-eût la tête tranchée s’il refusait de sacrifier aux idoles.
-
-Saint Gordien eut donc la tête tranchée, et son corps resta offert aux
-chiens pendant huit jours; mais comme il se conservait absolument
-intact, il fut enfin recueilli par des parents du martyr et enterré à un
-mille de Rome avec les restes de saint Epimaque, que le susdit Julien
-avait fait mourir précédemment.
-
-
-
-
-LXX
-
-SAINTS NÉRÉE ET ACHILLÉE, MARTYRS
-
-(12 mai)
-
-
-Nérée et Achillée, qui reçurent le baptême des mains de l’apôtre saint
-Pierre, étaient eunuques, et attachés au service particulier de
-Domicille, nièce de l’empereur Domitien. Or, comme cette princesse était
-fiancée à Aurélien, fils d’un consul, et qu’on la revêtait de pourpre et
-de pierreries, Nérée et Achillée lui prêchèrent la foi. Ils lui
-recommandèrent la virginité, comme une vertu chère à Dieu et innée dans
-l’homme. Ils lui dirent que la femme était soumise à son mari, que
-souvent elle avait à subir des coups, que souvent aussi elle s’exposait
-à de mauvaises grossesses, et que, ayant peine déjà à supporter les
-avertissements tendres de sa mère, elle se condamnait, par le mariage, à
-supporter de bien autres injures. Domicille leur répondait: «Je sais que
-mon père était jaloux et que ma mère a eu à souffrir de lui; mais
-pourquoi croirais-je que mon mari dût lui ressembler?» Et eux: «Parce
-que, tant qu’ils sont fiancés, ils paraissent pleins de douceur, tandis
-que, après le mariage, ils règnent en maîtres cruels; sans compter que
-souvent, ils préfèrent les servantes à leur maîtresse. Et toutes les
-autres vertus qu’on a perdues peuvent se reconquérir par la pénitence,
-tandis que, seule, la virginité ne se reconquiert pas.» Alors Domicilie
-crut en Jésus, fit vœu de virginité, et reçut le voile des mains de
-saint Clément.
-
-Sur quoi son fiancé, avec la permission de Domitien, la rélégua, avec
-Nérée et Achillée, dans l’île de Pont, s’imaginant, par là, pouvoir
-fléchir la jeune fille. Quelque temps après, il se rendit lui-même dans
-cette île, et offrit de nombreux présents aux deux eunuques, pour qu’ils
-intervinssent en sa faveur auprès de leur maîtresse; mais eux,
-dédaignant ses offres, n’en mettaient que plus de zèle à la raffermir
-dans sa foi. Sommés de sacrifier aux idoles, ils dirent ne pouvoir le
-faire, puisqu’ils avaient reçu le saint baptême. Et, en conséquence,
-tous deux eurent la tête tranchée, l’an du Seigneur 80. Leurs corps
-furent ensevelis auprès du tombeau de sainte Pétronille.
-
-Puis le consul condamna aux plus durs travaux trois autres esclaves de
-Domicille, Victorin, Euthice et Maron. Et il ordonna enfin qu’Euthice
-fût frappé à mort, Victorin étouffé dans un bain de fiente, Maron écrasé
-sous une grosse pierre. Mais Maron, lorsqu’on jeta sur lui cette pierre
-immense, que soixante-dix hommes pouvaient à peine mouvoir, la reçut
-aisément sur ses épaules, et la porta comme un caillou à deux milles de
-là. Ce que voyant, plusieurs se convertirent; et le consul le fit mettre
-à mort.
-
-Puis le consul rappela d’exil la jeune fille et envoya vers elle ses
-deux sœurs de lait, Euphrosine et Théodore, avec mission de la
-persuader; mais Domicille les convertit à la foi chrétienne. Alors
-Aurélien se rendit chez Domicille avec les fiancés de ces deux jeunes
-filles et trois jongleurs, afin de célébrer son mariage avec elle: mais
-Domicille avait déjà converti les deux fiancés. Cependant, le consul la
-mit de force dans son lit, ordonna aux jongleurs de chanter, aux deux
-jeunes gens de danser avec lui, et voulut s’entraîner ainsi à violer la
-jeune vierge. Mais bientôt les jongleurs se lassèrent de chanter, les
-deux danseurs de danser; et lui, emporté par un vertige, ne s’arrêta
-point de danser pendant deux jours, jusqu’à ce qu’enfin il mourût de
-fatigue.
-
-Son frère Luxurius obtint alors de l’empereur la permission de mettre à
-mort tous les chrétiens de la ville. Il fit incendier, la nuit, le lit
-où reposaient les trois vierges; et celles-ci rendirent, en priant,
-leurs âmes à Dieu. Saint Césaire, le lendemain, retrouva leurs trois
-corps absolument intacts.
-
-
-
-
-LXXI
-
-SAINT PANCRACE, MARTYR
-
-(12 mai)
-
-
-Pancrace, de famille noble, ayant perdu son père et sa mère pendant un
-séjour en Phrygie, fut remis à la charge de son oncle Denis. En
-compagnie de son oncle il revint à Rome, où sa famille possédait un
-grand patrimoine; et c’est ainsi qu’ils firent connaissance avec le pape
-Corneille, qui se cachait, avec les fidèles, dans le voisinage de leur
-propriété. Convaincus par la prédication de Corneille, Denis et Pancrace
-reçurent la foi du Christ; après quoi Denis mourut en paix, et Pancrace,
-fait prisonnier, fut amené devant l’empereur. Il avait alors à peine
-quatorze ans. Et l’empereur Dioclétien lui dit: «Enfant, laisse-moi te
-donner un conseil et te sauver d’une mort affreuse: car je sais qu’à ton
-âge on est facilement trompé, et puis tu es de noble race, et fils d’un
-homme que j’ai beaucoup aimé. Ecoute-moi donc, renonce à la folie de ton
-christianisme; et je te traiterai comme mon propre fils!» Mais Pancrace
-lui répondit: «Je suis enfant par le corps, c’est vrai, mais je porte un
-cœur d’homme; et, par la grâce de mon maître Jésus-Christ, tes supplices
-m’apparaissent aussi vains que cette idole qui est là devant moi. Quant
-aux dieux que tu m’engages à adorer, ils n’ont été que des imposteurs,
-souillant les femmes de leur propre maison et n’épargnant pas même leurs
-parents. Que si tu avais aujourd’hui des esclaves qui agissent comme
-eux, tu t’empresserais de les mettre à mort. Et je m’étonne que tu ne
-rougisses pas d’adorer de tels dieux!» Alors l’empereur, honteux de se
-voir vaincu par un enfant, lui fit trancher la tête, sur la Voie
-Aurélienne, l’an du Seigneur 287. Le corps du martyr fut pieusement
-enseveli par Cocavilla, femme d’un sénateur.
-
-Grégoire de Tours raconte que, lorsqu’un faux témoin s’approche du
-tombeau de saint Pancrace, ou bien il tombe aussitôt mort sur les
-dalles, ou bien un démon s’empare de lui et le fait délirer. Deux hommes
-étaient en procès, et le juge ne parvenait pas à découvrir le coupable.
-Dans son zèle de justice, ce juge conduisit les deux hommes à l’autel de
-saint Pierre et leur fit jurer à tous deux qu’ils étaient innocents,
-priant l’apôtre de lui faire reconnaître la vérité par quelque signe
-miraculeux. Et comme tous deux, ayant juré, ne souffraient aucun mal, le
-juge, indigné, s’écria: «Le vieux saint Pierre est décidément trop
-indulgent! Allons plutôt consulter le jeune saint Pancrace!» Et comme,
-sur le tombeau du saint, le vrai coupable allait recommencer à se
-parjurer, il ne parvint pas à lever la main, et tomba mort dès l’instant
-d’après. De là vient que, aujourd’hui encore, dans les cas difficiles,
-on a coutume de faire jurer les accusés sur les reliques de saint
-Pancrace.
-
-
-
-
-LXXII
-
-SAINT BONIFACE, MARTYR
-
-(14 mai)
-
-
-Passion de saint Boniface, qui souffrit le martyre dans la ville de
-Tarse, sous le règne de Dioclétien, et fut enseveli à Rome, sur la Voie
-Latine.
-
-Boniface était, à Rome, l’intendant d’une dame noble nommée Aglaé, et
-entretenait avec elle des rapports coupables. Un jour enfin, sa
-maîtresse et lui, comme avertis par un signe divin, décidèrent que
-Boniface irait chercher les corps des martyrs, avec l’espoir que son
-culte pour eux leur vaudrait, à tous deux, d’obtenir leur salut.
-Boniface se mit donc en route; et lorsqu’il arriva dans la ville de
-Tarse, il dit à ses compagnons: «Amis, occupez-vous de nous trouver un
-logement! J’ai hâte, moi, d’aller voir ceux pour qui je suis venu.»
-Après quoi, étant accouru sur la place publique, il vit les bienheureux
-martyrs, l’un pendu avec du feu sous les pieds, un autre étendu sur un
-chevalet, un autre labouré d’ongles de fer, un autre les mains coupées;
-et tandis que, brûlant lui-même de l’amour du Christ, il considérait ces
-supplices divers, il se mit à invoquer le Dieu des martyrs. Puis,
-s’approchant d’eux, il s’assit à leurs pieds, baisa leurs chaînes, et
-dit: «Martyrs du Christ, foulez aux pieds le démon, prenez patience!
-votre peine n’est rien en comparaison du repos et de la joie qui vous
-attendent!» Ce qu’entendant, le juge Simplicius le fit mander à son
-tribunal et lui dit: «Qui es-tu?» Le saint répondit: «Je me nomme
-Boniface, et je suis chrétien.» Alors le juge, irrité, le fit prendre,
-et ordonna qu’on labourât son corps de pointes de fer jusqu’à mettre à
-nu tous ses os. Il ordonna ensuite qu’on introduisît des aiguillons sous
-les ongles de ses doigts. Et comme le martyr, les yeux levés au ciel, se
-réjouissait parmi tous ces tourments, le méchant juge ordonna qu’on lui
-ouvrît la bouche et qu’on y versât du plomb bouillant. Mais le martyr
-répétait toujours: «Je te rends grâces, Seigneur Jésus!» Alors le juge
-le fit plonger, la tête en bas, dans une cuve de poix bouillante; et,
-comme, de cela non plus, le martyr ne souffrait aucun mal, le juge
-ordonna qu’il eût la tête tranchée. Et à l’instant où on lui trancha la
-tête, se produisit un grand tremblement de terre, qui convertit nombre
-d’infidèles en leur montrant la vertu du Christ.
-
-Cependant, les autres serviteurs d’Aglaé, qui avaient accompagné
-Boniface, allaient par la ville, en quête de lui, et, ne le trouvant
-pas, se disaient: «Sûrement il sera occupé à quelque adultère, ou à
-s’enivrer dans quelque cabaret!» Comme ils parlaient, ils rencontrèrent
-dans la rue un des officiers impériaux. Ils lui demandèrent:
-«N’aurais-tu pas vu ici un étranger, un Romain?» Il leur répondit:
-«Hier, sur la place, un étranger a eu la tête tranchée.» Ils lui dirent:
-«Quelle figure avait-il? l’homme que nous cherchons est trapu et solide,
-avec une chevelure abondante; et vêtu d’un manteau rouge.» Alors
-l’officier répondit: «L’homme que vous cherchez, c’est lui que nous
-avons torturé et mis à mort hier!» Mais eux: «Tu dois te tromper:
-l’homme que nous cherchons est un ivrogne et un débauché!» L’officier
-leur dit: «Venez, et vous le verrez!» Et lorsqu’il leur eût montré le
-corps du martyr et sa tête vénérable, ils lui dirent: «Oui, c’est bien
-celui que nous cherchions; donne-nous ses restes!» L’officier se refusa
-à les leur donner gratuitement. Mais, en échange de cinq cents sous, ils
-obtinrent d’emporter le corps du martyr, qu’ils s’empressèrent d’oindre
-d’aromates et d’envelopper de linges de prix; après quoi ils le
-ramenèrent à Rome, se réjouissant et glorifiant Dieu.
-
-Un ange du ciel apparut à la maîtresse du martyr, et lui révéla sa mort
-bienheureuse. Aussitôt Aglaé partit à la rencontre de son corps, et fit
-élever une église digne de lui à l’endroit même où elle le rencontra,
-éloigné de la ville d’environ cinq stades. Le martyre de saint Boniface
-eut lieu le quatorzième jour du mois de mai; son ensevelissement, le
-neuvième jour de juillet.
-
-Ensuite Aglaé, renonçant au monde, distribua tous ses biens aux pauvres,
-affranchit tous ses esclaves, et, par ses jeûnes et ses prières,
-s’acquit tant de faveur auprès de Jésus, qu’elle put accomplir des
-miracles en son nom. Elle survécut ainsi douze ans au martyr, auprès de
-qui elle fut enterrée.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-L’ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
-
-
-L’Ascension de Notre-Seigneur a eu lieu quarante jours après sa
-résurrection. Ce jour-là, il apparut deux fois à ses disciples. Une
-première fois, il apparut aux onze apôtres assis à table. Les apôtres,
-ainsi que d’autres disciples, et aussi des femmes, habitaient la partie
-de Jérusalem appelée Mello, sur la montagne de Sion, où David s’était
-construit un palais. Il y avait là un grand cénacle où Jésus, naguère,
-avait fait préparer la Pâque; à présent, les onze apôtres y demeuraient,
-tandis que les autres disciples habitaient à l’entour, dans des
-auberges. Or, comme les Onze étaient à table dans ce cénacle, le
-Seigneur leur apparut. Il leur reprocha leur incrédulité, mangea avec
-eux, et leur dit de se rendre sur le mont des Oliviers, au versant
-tourné vers Béthanie. C’est là que, pour la seconde fois ce jour-là, il
-leur apparut: il leva les mains, les bénit, et, en leur présence, monta
-au ciel.
-
-Au sujet du lieu de l’Ascension, Sulpice, évêque de Jérusalem, raconte
-que, lorsque plus tard on y éleva une église, l’endroit précis où
-s’étaient posés les pieds du Christ ne put absolument pas être recouvert
-de dalles: les plaques de marbre qu’on y mettait se rompaient, et
-sautaient au visage de ceux qui les mettaient. Aujourd’hui encore, on y
-voit, dans une poussière calcaire, des traces de pieds.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-LA PENTECÔTE
-
-
-La Pentecôte célèbre le souvenir du jour où le Saint-Esprit est descendu
-sur les apôtres en langues de feu, ainsi que le raconte le livre des
-_Actes_. Au sujet de cette descente du Saint-Esprit, six questions sont
-à considérer: 1º par qui il a été envoyé; 2º de quelle manière il a été
-envoyé; 3º à quel moment il a été envoyé; 4º combien de fois il a été
-envoyé; 5º à qui il a été envoyé; 6º pourquoi il a été envoyé.
-
-1º Le Saint-Esprit a été envoyé par le Père, le Fils, et par lui-même.
-En effet, Jésus dit, dans l’évangile de saint Jean: «Le Saint-Esprit,
-que mon Père vous enverra en mon nom»; et il dit aussi: «Quand je vous
-aurai quittés, je vous l’enverrai!» Mais le Saint-Esprit est aussi venu
-de lui-même, étant Dieu. Citons à ce propos, la définition que donne
-saint Ambroise de la divinité: «Un Dieu se reconnaît ou bien à ce qu’il
-est sans péché, ou bien à ce qu’il remet les péchés, ou bien à ce qu’il
-est créateur et non créature, ou bien à ce qu’il est adoré et non
-adorant.» Et le pape Léon dit: «L’Esprit-Saint est l’inspirateur de la
-foi, le docteur de la science, la source de l’amour et la cause du
-salut.»
-
-2º L’Esprit-Saint est envoyé de deux façons: d’une façon invisible quand
-il pénètre dans les âmes, et d’une façon visible quand il apparaît avec
-des signes visibles. De sa mission invisible, l’évangile de saint Jean
-dit: «L’Esprit souffle où il veut et tu entends sa voix, mais sans
-savoir d’où il vient ni où il va.» Quant à la mission visible du
-Saint-Esprit, elle s’est manifestée par cinq signes: 1º sous la forme
-d’une colombe au baptême du Christ (saint Luc, III); 2º sous la forme
-d’un nuage lumineux, à la transfiguration du Christ (saint Matthieu,
-XVI); 3º sous la forme d’un souffle (saint Jean, XX); 4º sous la forme
-d’un feu, et 5º sous la forme d’une langue: ces deux dernières
-manifestations ont eu lieu en ce jour de la Pentecôte.
-
-3º L’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres le cinquantième jour après la
-Pâque.
-
-4º L’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres trois fois, d’après la
-_Glosse_: avant la passion, après la résurrection et après l’ascension.
-La première fois, il a été envoyé aux apôtres pour leur permettre de
-faire des miracles (saint Matthieu, XII). D’où l’on ne doit point
-conclure que quiconque possède l’Esprit-Saint puisse faire des miracles:
-car, comme le dit saint Grégoire: «Les miracles ne font pas le saint,
-mais ne sont que son signe»; et, d’autre part, on peut faire des
-miracles sans avoir l’Esprit-Saint, puisque les méchants eux-mêmes ont
-pu se vanter de faire des miracles. La seconde fois, l’Esprit-Saint a
-été envoyé aux apôtres pour leur permettre de pardonner les péchés; car
-Jésus leur a dit: «Recevez l’Esprit-Saint et ceux à qui vous remettrez
-leurs péchés, etc.» Et nous devons noter, à ce propos, que personne ne
-peut remettre les péchés, quant à la tache qui est dans l’âme, ni quant
-à l’offense commise envers Dieu. Quand on dit qu’un prêtre absout, cela
-signifie seulement qu’il annonce au pécheur que Dieu l’a absous, ou bien
-qu’il change la peine du purgatoire en une peine temporelle, ou bien
-encore qu’il relâche une partie de cette peine temporelle. Enfin, la
-troisième fois, en ce jour de la Pentecôte, l’Esprit-Saint a été envoyé
-aux apôtres pour fortifier leurs cœurs, et pour leur donner le courage
-d’affronter toutes les persécutions.
-
-5º L’Esprit-Saint a été envoyé aux disciples, qui étaient prêts à le
-recevoir, en raison de sept qualités qui étaient en eux: car ils étaient
-tranquilles, unis par l’amour, recueillis, persévérants dans la prière,
-humbles, pacifiques et élevés dans la contemplation.
-
-6º L’Esprit-Saint a été envoyé sur terre pour six motifs: 1º pour
-consoler les affligés; 2º pour vivifier les morts; 3º pour sanctifier et
-pour purifier; 4º pour consolider l’amour au milieu des discordes; 5º
-pour sauver les justes; 6º enfin pour instruire les ignorants, car le
-Christ a dit: «Mon Esprit vous apprendra tout.»
-
-
-
-
-LXXV
-
-SAINT URBAIN, PAPE ET MARTYR
-
-(25 mai)
-
-
-Urbain succéda au pape Calixte; et, sous son pontificat, se produisit
-une grande persécution des chrétiens. Mais enfin l’empire échut à
-Alexandre dont la mère Ammée avait été convertie au christianisme par
-Origène. Cette sainte femme obtint de son fils, à force de prières,
-qu’il renonçât à persécuter les chrétiens.
-
-Cependant, le préfet Almaque, qui avait décapité sainte Cécile,
-continuait à sévir cruellement contre les chrétiens. Il fit rechercher
-soigneusement saint Urbain, le découvrit--sur la dénonciation d’un
-certain Carpasius--dans une grotte où il était caché avec trois prêtres
-et trois diacres, et les fit jeter en prison. Il le manda ensuite en sa
-présence, lui reprocha d’avoir corrompu cinq mille personnes, parmi
-lesquelles la sacrilège Cécile et deux hommes illustres, Tiburce et
-Valérien. Après quoi il le somma d’avoir à lui restituer le trésor de
-Cécile. Mais Urbain: «A ce que je vois, ta cruauté à l’égard des saints
-s’inspire davantage de ta cupidité que de ta dévotion à tes dieux. Sache
-donc que le trésor de sainte Cécile est monté au ciel par les mains des
-pauvres!» Le préfet fit alors battre Urbain et ses compagnons avec des
-verges plombées. Et comme le pontife invoquait le Seigneur sous son nom
-d’Elyon, il s’écria en souriant: «Ce vieillard veut paraître savant, et
-voilà pourquoi il emploie des mots que nous ignorons!» Mais comme les
-martyrs restaient fermes dans leur foi, ils furent reconduits dans la
-prison, où Urbain baptisa le geôlier Anolinus et trois tribuns que le
-préfet lui avait envoyés. Ce qu’apprenant, celui-ci fit trancher la tête
-à Anolinus, puis ordonna à Urbain et à ses compagnons de répandre de
-l’encens devant une idole; mais, sur la prière d’Urbain, l’idole
-s’abattit de son piédestal et tua les vingt-deux prêtres qui lui
-rendaient hommage. De nouveau roués de coups, les chrétiens furent de
-nouveau sommés de sacrifier devant une idole; mais ils crachèrent sur
-l’idole, firent le signe de la croix, et, s’étant donné réciproquement
-le baiser de paix, se laissèrent mettre à mort, sous le règne de
-l’empereur Alexandre.
-
-Aussitôt l’homme qui les avait dénoncés, Carpasius, fut saisi du démon,
-et, avant de mourir étouffé, se mit à blasphémer ses dieux et à faire
-malgré lui l’éloge des chrétiens; sur quoi sa femme, Arménie, sa fille
-Lucine, et toute sa famille reçurent le baptême des mains du saint
-prêtre Fortunat, et ensevelirent pieusement les corps des martyrs.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-SAINTE PÉTRONILLE, VIERGE
-
-(31 mai)
-
-
-Pétronille, dont la vie nous a été racontée par saint Marcel, était la
-fille de l’apôtre saint Pierre; et celui-ci, la voyant trop belle,
-obtint de Dieu qu’elle souffrît de la fièvre. Or un jour, comme ses
-disciples étaient auprès de lui, Tite lui dit: «Toi qui guéris tous les
-malades, pourquoi ne fais-tu pas que Pétronille se lève de son lit?» Et
-Pierre lui répondit: «Parce que cela me convient ainsi!» Ce qui ne
-signifie nullement, d’ailleurs, qu’il n’ait pas eu le moyen de la
-guérir; car, aussitôt, il lui dit: «Lève-toi, Pétronille, et viens vite
-nous servir!» La jeune fille, guérie, se leva et vint les servir. Mais,
-quand elle eut fini, son père lui dit: «Pétronille, retourne dans ton
-lit!» Elle y retourna, et fut tout de suite reprise de sa fièvre. Et
-plus tard, lorsqu’elle commença à être parfaite dans l’amour de Dieu,
-son père lui rendit la parfaite santé.
-
-Alors un seigneur, nommé Flaccus, frappé de sa beauté, vint la demander
-en mariage. Et elle répondit: «Si tu veux m’épouser, envoie-moi des
-jeunes filles qui me conduisent jusque dans ta maison!» Mais quand elles
-furent arrivées, Pétronille se mit à jeûner et à prier, communia, se
-coucha dans son lit, et, après trois jours, rendit son âme à Dieu.
-
-Alors Flaccus, se voyant déçu, s’adressa à une compagne de Pétronille
-appelée Félicula, la sommant de se marier avec lui ou de se sacrifier
-aux idoles. La jeune fille s’étant refusée à faire aucune de ces deux
-choses, Flaccus la jeta en prison, où elle resta sept jours sans manger
-ni boire; puis il ordonna qu’elle fût torturée sur un chevalet et que
-son corps fût jeté à la voirie. Saint Nicodème en retira ses restes et
-les ensevelit: ce qui lui valut à son tour d’être emprisonné, frappé de
-lanières plombées, et jeté dans le Tibre, d’où le clerc Juste retira ses
-restes pour les ensevelir honorablement.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-SAINT PIERRE L’EXORCISTE, MARTYR
-
-(2 juin)
-
-
-Pierre l’exorciste avait été mis en prison par un préfet qui persécutait
-les chrétiens. Or la fille du geôlier de la prison, nommé Archémius,
-était possédée d’un démon qui la faisait beaucoup souffrir. Et un jour
-que son père s’en plaignait devant son prisonnier, celui-ci lui dit que,
-s’il voulait croire au Christ, sa fille recouvrerait aussitôt la santé.
-Archémius lui répondit: «Je me demande comment ton maître pourrait
-guérir ma fille, tandis qu’il n’a pas même le pouvoir de te délivrer,
-toi qui souffres tant pour lui!» Et Pierre: «Mon Dieu a bien le pouvoir
-de me délivrer, mais il veut que, par des souffrances passagères, nous
-parvenions à une gloire éternelle.» Et Archémius: «Hé bien, je vais te
-mettre une double chaîne: et si ton Dieu te délivre, et s’il guérit ma
-fille, je croirai au Christ!» Or, cette même nuit, Pierre, délivré de sa
-double chaîne, tout vêtu de blanc, et tenant en main une croix, apparut
-devant Archémius, qui se prosterna à ses pieds. Puis, trouvant sa fille
-guérie, le geôlier reçut le baptême avec toute sa maison; et plusieurs
-des prisonniers, s’étant convertis, furent baptisés par le prêtre
-Marcellin. Ce qu’apprenant, le préfet se fit amener tous ces
-prisonniers. Et Archémius, tout en les convoquant et en leur baisant les
-mains, leur dit que ceux qui redouteraient d’aller au martyre pouvaient
-s’enfuir impunément.
-
-Cependant le préfet, apprenant que Marcellin et Pierre avaient baptisé
-leurs compagnons, les fit mettre tous deux dans des cachots séparés.
-Marcellin, dépouillé de ses vêtements, dut s’étendre sur du verre brisé,
-avec privation de manger et de boire; Pierre fut enfermé au haut d’une
-tour, dans une cellule sans air et sans lumière, où il fut également
-condamné à mourir de faim. Mais un ange vint les délivrer l’un et
-l’autre et les reconduisit auprès d’Archémius, leur enjoignant de se
-présenter devant le préfet sept jours plus tard, après avoir, pendant
-ces sept jours, réconforté leurs frères prisonniers. Or le préfet, ne
-les trouvant plus dans leurs cachots, manda Archémius, et, sur son refus
-de sacrifier aux idoles, ordonna qu’il fût enterré vif avec sa femme. Et
-les deux saints, à cette nouvelle, sortirent de leur cachette,
-rejoignirent Archémius dans son cachot, où saint Marcellin célébra la
-messe, et dirent ensuite aux incrédules: «Voyez, nous aurions pu
-délivrer Archémius et rester cachés; mais nous n’avons voulu faire ni
-l’un ni l’autre!» Alors les païens, irrités, tuèrent Archémius à coups
-d’épée et lapidèrent sa femme et sa fille. Quant à Marcellin et à
-Pierre, ils eurent la tête tranchée, à l’entrée d’une forêt qui
-aujourd’hui encore porte le nom de «blanche», en commémoration de leur
-martyre. Un certain Dorothée vit leurs deux âmes, toutes couvertes de
-soie éclatante et de pierreries, être emportées au ciel par des anges:
-sur quoi lui-même devint chrétien, et plus tard mourut dans le Seigneur.
-Le martyre des saints Pierre et Marcellin eut lieu sous le règne de
-l’empereur Dioclétien.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-SAINTE SOPHIE ET SES TROIS FILLES
-
-MARTYRES[9]
-
-(4 juin)
-
- [9] Ce chapitre manque dans plusieurs manuscrits, et pourrait bien
- être une interpolation.
-
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-Nous allons raconter le martyre de Sophie et de ses trois filles, Foi,
-Espérance et Charité. C’est à sainte Sophie qu’est consacrée la
-cathédrale de Constantinople.
-
-Cette sainte avait élevé ses filles sagement dans la crainte de Dieu. La
-première de ses filles avait onze ans, la seconde dix, et la troisième
-huit. Etant venue à Rome avec elles, et visitant les églises tous les
-dimanches, elle fut dénoncée à l’empereur Adrien, qui fut si frappé de
-la beauté des trois vierges qu’il offrit de les adopter comme ses
-propres filles. Mais les trois vierges refusent l’offre et se proclament
-chrétiennes. Alors Foi est rouée de coups par trente-six soldats. En
-second lieu, on lui arrache les mamelles, et des mamelles jaillit du
-sang, et du lait des blessures. Les spectateurs acclament la jeune
-fille, et celle-ci, toute joyeuse, insulte son persécuteur. En troisième
-lieu, elle est mise sur un gril ardent, en quatrième lieu plongée dans
-un mélange d’huile bouillante et de cire. Et comme tout cela ne lui fait
-aucun mal, en cinquième lieu on lui tranche la tête. Vient ensuite le
-tour de sa sœur Espérance; mais elle, non plus, ne consent pas à
-sacrifier aux idoles. On la plonge dans un chaudron plein de graisse, de
-cire et de résine. Des gouttes tombant de ce chaudron brûlent les
-infidèles, mais la jeune fille ne souffre aucun mal. Enfin, on lui
-tranche la tête. La troisième fille, encore tout enfant, refuse à son
-tour de flatter Adrien et de lui obéir. Le cruel empereur lui fait
-rompre les membres; il la fait fouetter; il la fait jeter dans un four
-enflammé d’où sortent des étincelles qui tuent six mille païens; mais la
-petite ne souffre aucun mal, et se promène parmi les flammes comme
-rayonnante d’or. On la perce alors de pointes de fer rouge, et on finit
-par lui trancher la tête: ainsi elle recueille la couronne du martyre.
-
-La sainte mère ensevelit pieusement les restes de ses filles, puis, se
-couchant sur leur tombeau, elle dit: «Filles chéries, prenez-moi près de
-vous!» Et aussitôt elle s’endormit en paix, et fut ensevelie avec ses
-filles. Et on doit la considérer comme triplement martyre, car elle a
-souffert de tous les supplices infligés à ses trois filles. Quant à
-l’empereur Adrien, il pourrit vivant et finit par crever, en avouant
-qu’il avait injustement torturé des saintes de Dieu.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-SAINTS PRIME ET FÉLICIEN, MARTYRS
-
-(9 juin)
-
-
-Prime et Félicien furent dénoncés à Dioclétien par les prêtres des
-temples, qui affirmaient ne rien pouvoir obtenir de leurs dieux aussi
-longtemps que ces deux hommes refuseraient de sacrifier. Tous deux
-furent alors jetés en prison, mais un ange vint les délivrer. Ramenés
-devant l’empereur, et comme ils persistaient dans leur foi, ils furent
-cruellement frappés de lanières. Après quoi le préfet dit à Félicien,
-qui était un vieillard, d’avoir égard pour son âge et de sacrifier aux
-dieux. Mais Félicien: «Sur les quatre-vingts ans que j’ai vécus, en
-voici trente déjà que j’ai reconnu la vérité, et choisi de vivre pour
-mon Dieu, qui peut me délivrer de tes mains!» Alors le préfet le fit
-ligoter, lui fit enfoncer des clous dans les mains et les pieds, et lui
-dit: «Tu resteras ainsi jusqu’à ce que tu aies cédé!» Et comme le saint
-gardait un visage joyeux, il le fit de nouveau torturer et lui refusa
-toute nourriture. Puis, appelant devant lui saint Prime, qu’il avait
-séparé de son compagnon, il lui dit: «Ecoute, ton frère Félicien s’est
-soumis au décret de l’empereur, et il est maintenant en grand honneur au
-palais. Imite donc son exemple!» Mais Prime: «Bien que tu sois fils du
-diable, tu as dit vrai en partie, lorsque tu as affirmé que mon frère
-s’était soumis à la volonté de l’empereur suprême, qui est Dieu!» Le
-préfet, furieux, lui fit brûler les côtes, et lui fit verser dans la
-bouche du plomb bouillant, tout cela en présence de Félicien qu’il
-espérait effrayer: mais Prime avala le plomb avec délice, comme de l’eau
-fraîche. Alors le préfet fit lancer sur eux deux lions; mais ceux-ci
-s’étendirent aussitôt à leurs pieds et restèrent là comme de doux
-agneaux. Des ours, qui furent ensuite lâchés contre les saints, se
-comportèrent de la même façon. Et à ce spectacle assistaient plus de
-douze mille personnes, dont cinq cents se convertirent au Seigneur.
-Enfin le préfet fit trancher la tête aux deux saints, et ordonna que
-leurs corps fussent jetés en pâture aux chiens et aux oiseaux. Mais
-ceux-ci n’osèrent y toucher, et les deux corps, recueillis par les
-chrétiens, furent pieusement ensevelis.
-
-
-
-
-LXXX
-
-SAINT BARNABÉ, APÔTRE
-
-(11 juin)
-
-
-Le lévite Barnabé, originaire de Chypre, était un des soixante-deux
-disciples du Seigneur. On trouve son nom très souvent cité dans les
-_Actes des Apôtres_, qui nous racontent ses voyages avec saint Paul, ses
-prédications et ses miracles. Le même livre nous apprend encore comment
-Barnabé s’est séparé de saint Paul. Un de leurs disciples, Jean,
-surnommé Marc, les avait quittés. Lorsqu’il revint, plein de repentir,
-Barnabé lui pardonna et consentit à le reprendre pour disciple, tandis
-que Paul, au contraire, s’y refusa. En quoi tous deux agirent par
-intention pieuse: car Barnabé pardonna par charité chrétienne, et
-l’inflexibilité de Paul lui fut commandée par la rigueur de sa justice.
-Et, d’ailleurs, cette séparation des deux saints fut sans doute inspirée
-d’en haut, afin que, s’étant séparés, ils pussent prêcher à un plus
-grand nombre de gens. Comme Barnabé se trouvait dans la ville d’Icone,
-le susdit Jean, son compagnon, vit apparaître un homme au visage
-resplendissant, qui lui dit: «Jean, sois ferme dans ta foi, car bientôt
-tu ne t’appelleras plus Jean, mais Sublime!» Le disciple rapporta cette
-vision à son maître qui lui dit: «Ne révèle à personne ce que tu viens
-de voir, car, à moi aussi, le Seigneur est apparu cette nuit, m’a
-ordonné d’être ferme, et m’a promis que bientôt je recueillerais les
-récompenses éternelles!» Et, la même nuit encore, saint Paul, qui
-prêchait également à Antioche, vit en rêve un ange qui lui dit:
-«Hâte-toi de te rendre à Jérusalem!» Et comme Barnabé voulait se rendre
-dans l’île de Chypre, pour revoir encore ses parents, et que Paul se
-préparait au voyage de Jérusalem, l’Esprit-Saint fit qu’ils purent se
-dire adieu de la façon suivante. Paul ayant répété à Barnabé ce que lui
-avait dit l’ange, Barnabé répondit: «Que la volonté de Dieu soit faite!
-Quant à moi, je vais en Chypre pour y finir ma vie: de telle sorte que
-je ne te reverrai plus!» Puis il se jeta en pleurant aux pieds de saint
-Paul; et celui-ci, plein de compassion, lui dit: Ne pleure pas, car
-c’est aussi la volonté de Dieu que tu ailles en Chypre. L’ange, en
-effet, m’a dit cette nuit de ne point m’opposer à ton départ, attendu
-qu’en Chypre tu opérerais de nombreux miracles, et recevrais la couronne
-du martyre.»
-
-Barnabé se rendit donc en Chypre avec Jean. Il avait emporté avec lui
-l’Evangile de saint Matthieu: et, en posant cet évangile sur la tête des
-malades, il en guérissait un grand nombre, avec l’aide de Dieu. Comme
-ils sortaient de Chypre, ils rencontrèrent le mage Elymas, que saint
-Paul avait privé, pour un temps, de l’usage de ses yeux. Cet homme barra
-le passage aux deux chrétiens, et les empêcha d’entrer à Paphos. Mais un
-jour, devant les murs de cette ville, Barnabé vit une foule d’hommes et
-de femmes qui célébraient une fête, en courant tout nus. Il en fut si
-indigné qu’il maudit le temple de ces païens; et aussitôt ce temple
-s’écroula, écrasant dans sa chute bon nombre de païens.
-
-Enfin, Barnabé se rendit à Salamine, où le susdit Elymas souleva une
-sédition contre lui. Les Juifs de la ville s’emparèrent du saint,
-l’accablèrent d’injures, et le livrèrent au juge, en réclamant qu’il fût
-châtié. Quelque temps après, on apprit la prochaine arrivée à Salamine
-d’un certain Eusèbe, homme très influent, de la famille de Néron. Alors
-les Juifs, craignant que ce haut fonctionnaire n’arrachât de leurs mains
-Barnabé pour lui rendre la liberté, s’empressèrent de lui passer une
-corde au cou, de le traîner ainsi hors de la ville, et là, aussitôt, de
-le brûler vif. Puis ces impies, ne se trouvant pas encore rassasiés,
-enfermèrent les os du saint dans un vase de plomb, qu’ils résolurent de
-lancer à la mer. Mais Jean, son compagnon, s’étant levé de nuit, avec
-deux autres de ses disciples, s’emparèrent de ses reliques, et les
-ensevelirent secrètement dans une crypte, où elles demeurèrent ignorées
-jusque vers l’an 500, sous le règne de Zénon et le pontificat de Gélase.
-A cette date, elles révélèrent elles-mêmes leur présence, et furent
-ainsi découvertes. Ajoutons que saint Dorothée affirme que saint
-Barnabé, avant de venir à Antioche, a prêché à Rome et a été élu évêque
-de Milan.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-SAINT BASILE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR
-
-(14 juin)
-
-
-I. Saint Basile, dont la vie a été écrite par Amphiloque, évêque
-d’Icone, était un évêque vénérable et un éminent docteur; et à quel
-degré de sainteté il s’était élevé, c’est ce que put apprendre, dans une
-vision, certain ermite nommé Ephrem. Cet Ephrem, étant en extase, vit
-une colonne de feu dont le sommet touchait au ciel, et il entendit une
-voix qui disait, d’en haut: «Basile est grand comme cette colonne!»
-L’ermite se rendit donc à la ville, le jour de l’Epiphanie, désireux de
-connaître un si grand homme. Mais, en voyant l’évêque revêtu de l’étole
-blanche et occupé à officier au milieu de la troupe de son clergé, il se
-dit: «Sans doute je me serai dérangé en vain; car, pour vivre entouré de
-tels honneurs, cet homme n’est certainement pas le saint que je pensais.
-Je ne puis croire qu’un homme qui vit entouré de tels honneurs soit
-regardé au ciel comme une colonne de feu, de préférence à nous, qui
-portons le poids des saisons dans nos ermitages!» Mais Basile, devinant
-sa pensée, le fit venir en sa présence; et Ephrem vit alors qu’une
-langue de feu était dans sa bouche, et il lui dit: «Oui, Basile, tu es
-vraiment grand, oui, Basile, tu es vraiment une colonne de feu, et c’est
-vraiment l’Esprit-Saint qui parle par ta bouche!» Et il dit encore à
-l’évêque: «Je t’en prie, saint père, obtiens pour moi que je parle
-grec!» Et Basile: «Quelle étrange chose tu souhaites là!» Mais il pria
-pour lui, et aussitôt Ephrem sut parler la langue grecque.
-
-II. Un autre ermite, voyant Basile officier dans son église en habit
-pontifical, le méprisa, car il s’imaginait que cette pompe plaisait à
-l’évêque. Mais voici qu’il entendit une voix qui lui disait: «Tu prends
-plus de plaisir à caresser le dos de ta chatte, dans ton ermitage, que
-Basile n’en prend à vivre dans l’appareil de sa dignité!»
-
-III. L’empereur Valens, qui favorisait les ariens, leur donna une église
-qu’il enleva aux catholiques. Alors Basile vint le trouver et lui dit:
-«Sire, il est écrit que l’honneur du roi aime la justice. Pourquoi donc
-as-tu consenti à ce que les catholiques fussent dépouillés de leur
-église au profit des ariens?» Et l’empereur: «Voici de nouveau que tu
-viens m’injurier, Basile! cela n’est pas digne de toi!» Mais Basile: «Il
-est digne de moi de mourir même, au besoin, pour la justice!» Alors
-Démosthène, préfet de la table impériale et partisan des ariens, se mit
-à l’invectiver. Et Basile lui dit: «Mon ami, ton affaire est de faire
-cuire les poulets de l’empereur, et non pas de faire cuire les dogmes
-divins!» Sur quoi le garde-bouche se tut, plein de confusion. Et
-l’empereur dit: «Basile, va et sois arbitre entre les deux partis, mais
-ne te laisse pas entraîner par ton amour excessif du peuple!» Alors
-Basile se rendit à l’endroit où catholiques et ariens étaient
-rassemblés, fit fermer les portes de l’église, et ordonna à chacun des
-deux partis de les sceller de son sceau, ajoutant que l’église devrait
-appartenir au parti qui, par ses prières, parviendrait à l’ouvrir. Sur
-quoi, tous s’étant mis d’accord, les ariens prièrent durant trois jours
-et trois nuits, et vinrent ensuite voir les portes de l’église; mais
-celles-ci restaient fermées. Alors Basile conduisit son clergé en
-procession jusqu’à l’église; et là, après avoir prié, du bout de son
-bâton pastoral il toucha les portes, en leur enjoignant de s’ouvrir. Et
-aussitôt les portes s’ouvrirent; et l’église fut restituée aux
-catholiques.
-
-IV. L’_Histoire tripartite_ raconte que l’empereur promit de grandes
-récompenses à Basile s’il voulait se convertir à l’arianisme. Mais
-l’évêque: «Seul un enfant pourrait se rendre à de telles raisons; car,
-pour peu qu’on ait pratiqué les sciences divines, on sait que les dogmes
-de la foi ne souffrent pas qu’on altère la moindre de leurs syllabes!»
-Alors l’empereur voulut écrire la sentence d’exil de l’évêque; mais, à
-trois reprises, la plume se brisa entre ses doigts; et, à la troisième
-reprise, sa main fut saisie d’un grand tremblement; et l’empereur,
-honteux de lui-même, renonça à son projet.
-
-V. Un saint homme nommé Héradius avait une fille unique, qu’il voulait
-consacrer au Seigneur. Mais le diable, dans sa haine du genre humain,
-enflamma d’un grand amour pour la jeune fille un des esclaves du susdit
-Héradius. Et l’esclave, voyant que c’était chose impossible pour lui
-d’être admis à partager la couche d’une si noble jeune fille, vint
-trouver un sorcier et lui promit beaucoup d’argent s’il voulait l’aider.
-Et le sorcier lui dit: «Je ne puis rien pour toi; mais, si tu veux, je
-t’enverrai vers le diable, mon maître; et si tu fais ce qu’il te dira,
-tu obtiendras ton désir.» Et le jeune homme dit: «Je suis prêt à tout
-pour avoir cette jeune fille!» Alors le sorcier l’envoya vers le diable
-avec une lettre, en lui disant: «Rends-toi, à l’heure de minuit, sur le
-tombeau d’un païen, et, là, invoque les démons en élevant en l’air la
-lettre que voici!» Le jeune homme fit tout cela, et bientôt il vit
-apparaître le prince des ténèbres, entouré d’une foule de démons; et
-Satan, ayant lu la lettre, lui dit: «Crois-tu en moi, toi qui veux que
-j’accomplisse ta volonté?» L’esclave répondit: «Seigneur, je crois en
-toi!» Et le diable: «Et renies-tu ton ancien maître le Christ?» Et
-l’esclave: «Je le renie!» Mais le diable lui dit: «C’est que vous
-autres, les chrétiens, vous êtes des perfides! Quand vous avez besoin de
-moi, vous venez à moi; et, quand ensuite vous avez obtenu ce que vous
-désiriez, aussitôt vous me reniez de nouveau pour vous retourner vers
-votre Christ, qui, avec son indulgence ordinaire, ne manque jamais à
-vous accueillir. Mais toi, si tu veux que j’accomplisse ton désir, tu
-auras à m’écrire de ta propre main un papier où tu reconnaîtras que tu
-renonces au Christ, au baptême, et à la foi chrétienne, pour devenir mon
-serviteur.» L’esclave écrivit aussitôt le papier et le donna au diable.
-Alors celui-ci manda devant lui ceux de ses démons qui étaient préposés
-à la luxure: il leur ordonna de s’approcher de la fille d’Héradius et de
-lui inspirer l’amour du jeune esclave. Et les démons y réussirent si
-bien que la jeune fille, se roulant à terre, suppliait son père d’une
-voix lamentable: «Aie pitié de moi, père, aie pitié de moi, car je
-souffre cruellement à cause de l’amour que j’éprouve pour un de nos
-esclaves! Montre-moi ta tendresse paternelle, et permets-moi de m’unir à
-ce jeune homme, que j’aime! Et, si tu t’y refuses, bientôt tu me verras
-mourir, et tu en seras responsable au jour du jugement!» Le père était
-désolé. Il disait: «Malheureux que je suis! Qu’est-il arrivé à ma pauvre
-fille? Qui m’a dérobé mon trésor? Qui a éteint la douce lumière de mes
-yeux? Ma fille, je voulais te donner pour femme à l’époux céleste, et
-j’espérais avoir ainsi mon salut grâce à toi! Et toi, voici que la
-luxure amoureuse t’a rendue folle! Permets-moi, ma chère fille, de
-t’unir au Seigneur suivant mon projet!» Mais la jeune fille continuait à
-crier que, si son père n’accomplissait pas son désir, elle mourrait de
-chagrin. Et elle pleurait amèrement, et délirait, de telle sorte que son
-père, désespéré, sur le conseil de ses amis, céda à son désir et la
-maria avec l’esclave, après lui avoir légué tous ses biens. Mais bientôt
-des voisins dirent à la jeune femme que son mari n’entrait jamais à
-l’église, ne faisait jamais le signe de la croix, ne priait jamais, et,
-sans doute, n’était pas chrétien. La jeune femme, entendant cela, fut
-épouvantée. Elle rapporta la chose à son mari; et, comme celui-ci
-affectait de ne point prendre au sérieux ces accusations, elle lui dit:
-«Si tu veux que je te croie, tu entreras demain à l’église avec moi!»
-Alors le mari, ne pouvant pas dissimuler davantage, lui raconta toute
-son aventure, dont elle fut bouleversée; et, tout en larmes, elle courut
-raconter à saint Basile ce qui était arrivé à son mari et à elle.
-
-Alors le saint fit venir le mari, lui fit tout avouer, et lui dit: «Cher
-fils, veux-tu revenir à Dieu?» Et le jeune homme: «Ah! mon père, je le
-voudrais de tout mon cœur, mais je ne le puis, car je me suis livré au
-diable, et ai renié le Christ, et ai donné au diable un papier où j’ai
-écrit mon reniement, de ma propre main!» Et Basile: «Ne t’en fais point
-de souci! Jésus est bon: il t’admettra à faire pénitence!» Puis,
-s’approchant du jeune homme, il lui fit au front le signe de la croix,
-et l’enferma dans une cellule, où il revint le voir trois jours après.
-Et il lui demanda comment il se trouvait. Et le jeune homme: «Seigneur,
-je suis bien en peine, car les diables, tenant en main mon papier,
-m’invectivent jour et nuit en me disant: C’est toi qui es venu nous
-trouver, et non pas nous qui sommes allés te chercher!» Alors saint
-Basile lui dit: «Mon fils, ne crains rien, mais aie seulement la foi!»
-Puis il lui donna un peu de nourriture, fit de nouveau sur lui le signe
-de la croix, l’enferma de nouveau, et pria pour lui. Revenant le voir,
-quelques jours après, il lui demanda comment il se trouvait. Le jeune
-homme répondit: «Mon père, j’entends toujours leurs cris et leurs
-reproches, mais du moins je ne les vois plus!» Et de nouveau l’évêque
-lui donna de la nourriture, fit sur lui le signe de la croix, l’enferma,
-et pria pour lui. Le quarantième jour, il lui demanda une troisième fois
-comment il se trouvait. Et le jeune homme: «Je me trouve très bien, mon
-saint père, car aujourd’hui je t’ai vu, en rêve, combattant pour moi et
-vainquant le diable!»
-
-Alors Basile le fit sortir de sa cellule, le recommanda aux prières de
-son clergé, des moines et du peuple; puis, le prenant par la main, il le
-conduisit vers l’église. Or le diable, avec la troupe des démons,
-accourut, et, tout en restant invisibles, ils saisirent le jeune homme
-et s’efforcèrent de l’arracher des mains de l’évêque. Et Satan, toujours
-invisible, disait, d’une voix si haute que chacun pouvait l’entendre:
-«Basile, tu me fais tort! Cet homme m’appartient! Et ce n’est pas moi
-qui suis allé le chercher: il est venu à moi de son plein gré, s’est
-offert à moi et a renié le Christ. J’ai là, dans ma main, l’écrit qu’il
-m’a signé!» Mais Basile lui répondit: «Nous ne cesserons pas de prier,
-jusqu’à ce que tu nous aies rendu cet écrit!» Et comme Basile priait,
-les mains levées au ciel, voici qu’une feuille de papier, traversant les
-airs, tomba dans ses mains au vu de tous. Et Basile la montra au jeune
-homme, en lui disant: «Frère, reconnais-tu cette écriture?» Et le jeune
-homme: «Certes, car elle vient de ma propre main!» Alors Basile, après
-avoir déchiré le papier, fit entrer le jeune homme dans l’église,
-l’initia aux saints mystères, lui imposa une règle de vie, et le rendit
-à sa femme.
-
-VI. Certaine femme qui avait sur la conscience beaucoup de péchés, en
-avait écrit la liste; et comme, un jour, elle avait commis un péché plus
-grave que tous les autres, elle l’inscrivit aussi dans sa liste; après
-quoi elle remit sa liste à saint Basile en lui demandant de prier pour
-que ses péchés lui fussent remis. Le saint pria, et la femme, rouvrant
-le papier, vit que tous ses péchés étaient effacés de la liste, à
-l’exception du plus grave d’entre eux. Elle dit alors au saint: «Aie
-pitié de moi, et obtiens la miséricorde de Dieu pour ce péché-là, comme
-tu l’as obtenue pour tous les autres!» Et Basile lui dit: «Hélas, ma
-sœur, je ne suis qu’un pécheur comme toi, et j’ai moi-même besoin
-d’indulgence, au moins autant que toi!» Mais comme la femme insistait,
-il lui dit: «Va trouver le saint ermite Ephrem! Celui-là, sans doute,
-pourra obtenir ce que tu demandes.» Et la femme alla à l’ermite Ephrem,
-et lui dit pourquoi Basile l’envoyait à lui. Mais l’ermite répondit:
-«Hélas, ma fille, je ne suis qu’un pauvre pécheur! Retourne vers Basile!
-Il a déjà obtenu pour toi le pardon de tes autres péchés: il obtiendra
-bien encore le pardon de celui-là! Mais hâte-toi, si tu veux le trouver
-en vie!» Et, au moment où la femme rentrait en ville, voici qu’on
-portait au cimetière le corps du saint. Alors la femme s’écria: «Que
-Dieu nous voie et qu’il juge entre moi et toi, car tu m’as envoyée vers
-un homme qui ne pouvait rien pour moi, tandis que tu avais toi-même le
-pouvoir de me gagner le pardon du ciel!» Alors elle jeta sur le cercueil
-le papier où était écrit son péché; et quand on reprit le papier, on vit
-que le dernier péché avait été effacé, comme tous les autres.
-
-VII. Au moment où il sentait qu’il allait mourir, saint Basile appela
-près de lui un savant médecin juif nommé Joseph, qu’il aimait beaucoup,
-et qu’il aurait voulu convertir à la foi du Christ. Et Joseph, lui ayant
-tâté le pouls, reconnut que l’heure de mourir était venue pour lui. Il
-dit donc aux serviteurs de l’évêque: «Préparez ce qui est nécessaire à
-sa sépulture, car il va mourir d’un instant à l’autre!» Mais Basile,
-l’ayant entendu, lui dit: «Tu ne sais pas ce que tu dis!» Et Joseph:
-«Seigneur, je ne me trompe pas! Bientôt le soleil va se coucher, et toi
-aussi tu t’éteindras avec le soleil.» Alors Basile: «Et que diras-tu si
-je ne meurs pas aujourd’hui?» Et Joseph: «Seigneur, c’est impossible!»
-Et Basile: «Mais si cependant, je survis jusqu’à la sixième heure de
-demain, que feras-tu?» Et Joseph: «Si tu survis jusqu’à cette heure-là,
-je consens moi-même à mourir!» Et Basile: «Consens seulement à mourir au
-péché, pour vivre dans le Christ!» Et Joseph: «Seigneur, je comprends ce
-que tu veux dire: et si tu survis jusqu’à la sixième heure de demain, je
-ferai ce que tu m’engages à faire!» Alors saint Basile, qui, suivant la
-nature, devait mourir en ce jour, obtint de Dieu que la mort l’épargnât
-jusqu’au lendemain. Et Joseph, voyant qu’il ne mourait pas, en fut
-émerveillé, et crut au Christ. Sur quoi Basile, trouvant dans son âme la
-force de vaincre la faiblesse de son corps, se leva de son lit, entra
-dans l’église, et baptisa Joseph de sa propre main; puis il revint
-s’étendre sur son lit, et aussitôt rendit doucement son âme à Dieu. Ce
-grand saint florissait vers l’an du Seigneur 370.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-SAINTS VIT ET MODESTE, MARTYRS
-
-(15 juin)
-
-
-Vit, enfant admirable, n’avait que douze ans lorsqu’il souffrit le
-martyre, en Sicile. Déjà dans sa maison son père avait coutume de le
-battre, parce qu’il méprisait les idoles et se refusait à les adorer: ce
-qu’apprenant, le préfet Valérien manda l’enfant devant lui, et, sur son
-refus de sacrifier, le fit frapper de verges. Mais aussitôt les bras de
-ceux qui frappaient, et la main même du préfet, séchèrent. Et le préfet
-de crier: «Malheur à moi, j’ai perdu la main droite!» Alors Vit lui dit:
-«Appelle tes dieux, et qu’ils te guérissent s’ils le peuvent!» Et le
-préfet: «Prétends-tu que tu aurais le pouvoir de me guérir?» Et Vit:
-«Oui, j’ai ce pouvoir au nom du Seigneur!» Et aussitôt, sur la prière de
-l’enfant, le préfet et les bourreaux recouvrèrent l’usage de leurs bras.
-Sur quoi le préfet dit au père de Vit: «Emmène ton fils, de crainte
-qu’il ne lui arrive malheur!»
-
-Alors son père, l’ayant ramené dans sa maison, essaya de le corrompre
-par de belles musiques, et des jeux de jeunes filles, et d’autres
-délices. Mais, un jour qu’il l’avait enfermé dans sa chambre, une odeur
-merveilleuse sortit de cette chambre et parvint jusqu’à lui: sur quoi,
-regardant par la porte de la chambre, il aperçut sept anges debout
-auprès de son fils. Il s’écria: «Les dieux sont venus dans ma maison!»
-Et aussitôt il devint aveugle.
-
-A ses cris, toute la ville accourut et notamment Valérien, qui lui
-demanda ce qui lui était arrivé. Et lui: «J’ai vu des dieux de feu, et
-je n’ai pu supporter leur vue!» Conduit au temple de Jupiter, il promit,
-si ses yeux se rouvraient, d’offrir un taureau avec des cornes dorées.
-Puis, comme cette promesse restait sans effet, il implora son fils de
-lui rendre la vue, et, sur la prière de l’enfant, ses yeux se
-rouvrirent.
-
-Mais comme ce miracle même ne parvenait pas à le convaincre, et qu’il
-songeait au contraire à tuer son fils, un ange apparut à Modeste,
-professeur de l’enfant, et lui ordonna, de faire monter celui-ci dans
-une barque pour le conduire vers une autre terre. En mer, un aigle
-venait leur apporter leur nourriture; et nombreux furent les miracles
-qu’ils accomplirent, dans les diverses régions où ils abordèrent.
-
-Or le fils de l’empereur Dioclétien fut possédé d’un démon qui déclara
-qu’il ne sortirait point si l’on ne faisait venir Vit le Lucanien. On se
-mit donc à chercher Vit; et, quand il fut découvert, Dioclétien lui dit:
-«Enfant, as-tu vraiment le pouvoir de guérir mon enfant?» Et Vit: «Je
-n’ai pas ce pouvoir, mais mon Maître l’a!» Et il imposa les mains sur
-l’enfant possédé, et aussitôt le démon s’enfuit. Alors Dioclétien lui
-dit: «Enfant, aie pitié de toi-même et sacrifie aux dieux, pour échapper
-à une mort terrible!» Vit, s’y étant refusé, fut jeté en prison avec
-Modeste. Mais soudain leurs chaînes tombèrent, et leur cachot s’emplit
-d’une lumière éblouissante. Ce qu’apprenant, l’empereur les fit plonger
-dans de la poix bouillante: mais ils en sortirent sans avoir aucun mal.
-Puis un lion farouche fut lâché sur eux; mais la bête, vaincue par la
-vertu de leur foi, s’étendit à leurs pieds. Enfin Dioclétien fit
-suspendre l’enfant à un chevalet, ainsi que son professeur Modeste et sa
-nourrice Crescence, qui toujours l’avait accompagné. Mais aussitôt l’air
-se trouble, la terre tremble, le tonnerre mugit, les temples des idoles
-s’écroulent, écrasant nombre de païens. Et l’empereur, fuyant épouvanté,
-se frappait de ses poings, et disait: «Malheur à moi, qu’un enfant a
-vaincu!» Quant aux trois martyrs, ils se retrouvèrent, dès l’instant
-d’après, au bord d’un fleuve; et c’est là que, après avoir prié, ils
-rendirent leurs âmes au Seigneur. Des aigles se chargèrent de veiller
-sur leurs corps jusqu’à ce qu’une matrone, appelée Florence, les ayant
-retrouvés, les ensevelit avec grand honneur.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-SAINT CYR ET SA MÈRE SAINTE JULITE, MARTYRS
-
-(15 juin)
-
-
-Cyr était fils de Julite, noble dame d’Icone, qui, pour échapper à la
-persécution, s’était réfugiée à Tarse, en Cilicie, avec son enfant alors
-âgé de trois ans. Julite fut amenée devant le préfet Alexandre: et ses
-deux servantes, la voyant prise, s’enfuirent aussitôt, de telle sorte
-qu’elle eut à porter dans ses bras le petit Cyr, encore emmaillotté dans
-ses langes. Or le préfet, voyant que Julite refusait de sacrifier aux
-idoles, lui ôta son enfant des bras, et la fit battre de lanières
-plombées. Et l’enfant, assistant au supplice de sa mère, se mit à
-pleurer et à pousser des cris. En vain le préfet, le tenant sur ses
-genoux, essayait de le séduire par des baisers et des caresses: le petit
-repoussait avec horreur ces caresses du bourreau de sa mère, et lui
-lacérait le visage de ses ongles, et répétait, de sa voix d’enfant: «Moi
-aussi, je suis chrétien!» Enfin il mordit le préfet à l’épaule: sur quoi
-Alexandre, furieux, le précipita du haut de son tribunal, de telle sorte
-que son petit cerveau se répandit sur les marches. Et Julite, tout
-heureuse, rendait grâce à Dieu de ce que son fils la devançât au royaume
-céleste. Elle-même fut, ensuite, écorchée vive, plongée dans de la poix
-bouillante, et enfin décapitée.
-
-Cependant une autre légende raconte que l’enfant, au moment de son
-martyre, n’était pas encore en âge de parler, mais que l’Esprit-Saint
-avait parlé par sa bouche quand il avait dit au préfet: «Je suis
-chrétien.» Le préfet lui avait alors demandé qui l’avait instruit; et
-l’enfant avait répondu: «Je m’étonne de ta sottise, et de ce que, voyant
-mon âge, tu me demandes qui m’a instruit de la science divine!» Et,
-pendant son martyre il aurait continué à répéter: «Je suis chrétien!»
-et, chaque fois, ce cri lui aurait rendu de nouvelles forces.
-
-Le préfet, pour les empêcher d’être ensevelis par les chrétiens, fit
-découper les membres de l’enfant et ceux de la mère, et ordonna qu’ils
-fussent dispersés au vent. Mais un ange rassembla les membres épars, que
-les chrétiens ensevelirent nuitamment. Et lorsque, sous le règne de
-Constantin le Grand, la paix fut enfin restituée à l’Eglise, une vieille
-servante, qui avait assisté à l’ensevelissement, révéla le lieu où se
-trouvaient les deux corps: et ceux-ci, depuis, sont pour toute la ville
-un objet de grande de dévotion. Le martyre de la mère et de l’enfant eut
-lieu vers l’an 230, sous le règne de l’empereur Alexandre.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-SAINTE MARINE, VIERGE
-
-(18 juin)
-
-
-Marine était fille unique. Son père, devenu veuf, entra dans un
-monastère; et, ayant fait prendre à sa fille un costume masculin, il
-demanda à l’abbé et aux autres moines de recevoir dans le monastère son
-unique fils: ce qui lui fut accordé, de telle sorte que la jeune fille
-fut reçue parmi les moines, et porta le nom de frère Marin. Elle vivait
-très pieusement, et dans une obéissance parfaite. Quand elle eut
-vingt-sept ans, son père, sentant la mort approcher, l’appela à son
-chevet et lui dit de ne jamais révéler à personne qu’elle était une
-femme.
-
-Or la jeune fille allait souvent aux champs avec la charrue et les
-bœufs, ou bien était chargée de rapporter du bois au monastère; et
-souvent elle recevait l’hospitalité dans la maison d’un homme dont la
-fille, séduite par un soldat, était devenue grosse. Cette fille,
-interrogée, s’avisa d’affirmer qu’elle avait été violée par le frère
-Marin. Et celui-ci, interrogé à son tour, se reconnut coupable: en
-conséquence de quoi il fut aussitôt chassé du monastère. Pendant trois
-ans, il se tint devant la porte du monastère, ne se nourrissant que de
-miettes de pain. Quand l’enfant dont on le croyait père fut sevré, on le
-remit à l’abbé, qui le remit au frère Marin; et pendant deux ans encore
-celui-ci en prit soin, supportant tout avec une extrême patience, sans
-cesser de rendre grâces à Dieu.
-
-Enfin les frères, touchés de son humilité et de sa patience, le
-reprirent au monastère, où ils lui confièrent des besognes trop viles
-pour eux; et lui, il acceptait tout gaîment, et faisait tout patiemment
-et pieusement. Après une longue vie de bonnes œuvres, il rendit son âme
-au Seigneur. Et pendant que ses frères lavaient son corps, qu’ils
-s’apprêtaient à ensevelir misérablement, comme le corps d’un grand
-pécheur, ils s’aperçurent que le frère Marin était une femme. Etonnés et
-effrayés, ils confessèrent avoir été durs et cruels envers la servante
-de Dieu; et tous, se jetant à genoux, devant son cadavre, implorèrent le
-pardon de leur conduite. Son corps fut enseveli avec honneur dans la
-chapelle du monastère. Et quant à la fille qui l’avait accusée, elle fut
-possédée du démon, et avoua son crime; mais, conduite au tombeau de la
-vierge, elle fut aussitôt guérie. A ce tombeau, aujourd’hui encore, le
-peuple vient de toutes parts; et de nombreux miracles s’y accomplissent
-tous les jours.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-SAINTS GERVAIS ET PROTAIS, MARTYRS
-
-(19 juin)
-
-
-I. Gervais et Protais, frères jumeaux, étaient fils de saint Vital et de
-sainte Valérie. Ayant donné tous leurs biens aux pauvres, ils vivaient
-avec saint Nazaire, qui se construisait un oratoire près d’Embrun, et à
-qui un enfant nommé Celse[10] apportait des pierres. Puis, lorsque les
-trois saints furent conduits vers l’empereur Néron, le petit Celse les
-suivait en se lamentant: et comme un des soldats lui avait donné un
-soufflet, Nazaire le gronda de sa cruauté: sur quoi, les soldats
-furieux, l’accablèrent de coups de pied, l’enfermèrent dans un cachot,
-et finirent par le jeter à l’eau. Gervais et Protais furent conduits à
-Milan, où ils furent bientôt rejoints par Nazaire, miraculeusement
-sauvé.
-
- [10] Jacques de Voragine ajoute que cet enfant ne pouvait pas, vu les
- dates, être saint Celse, qui ne se joignit à saint Nazaire que
- beaucoup plus tard.
-
-Or, dans le même temps, vint à Milan le comte Astase, qui partait en
-guerre contre les Marcomans; et les païens accoururent à lui, lui
-déclarant que leurs dieux se refusaient à les protéger aussi longtemps
-que Gervais et Protais n’auraient pas été immolés. Les deux chrétiens
-furent donc sommés de sacrifier aux idoles. Et comme Gervais disait que
-toutes les idoles étaient sourdes et muettes, et que seul son Dieu
-pouvait donner la victoire, Astase, furieux, le fit frapper à mort de
-lanières plombées. Puis il fit venir Protais et lui dit: «Malheureux,
-évite de périr misérablement comme ton frère!» Et Protais: «Qui de nous
-deux est malheureux, moi, qui ne le crains pas, ou toi qui me crains?»
-Et Astase: «Eh! misérable, comment peux-tu dire que je te craigne?» Et
-Protais: «Tu crains que je ne te nuise, si je refuse de sacrifier à tes
-dieux: car si tu ne craignais pas cela, tu n’essaierais pas à me
-contraindre à ce sacrifice!» Alors Astase le fit étendre sur un
-chevalet. Et Protais: «Je n’ai point de colère contre toi, comte, car je
-sais que les yeux de ton cœur sont aveugles; mais plutôt j’ai pitié de
-toi, parce que tu ignores ce que tu fais. Continue donc à me supplicier,
-afin que je puisse partager avec mon frère la faveur de notre Maître!»
-Astase lui fit trancher la tête. Et Philippe, serviteur du Christ, vint
-avec son fils, la nuit, prendre les corps des deux martyrs, qu’il
-ensevelit secrètement chez lui dans un sarcophage de pierre, déposant
-sous leurs têtes un écrit qui indiquait leur origine, leur vie, et les
-circonstances de leur mort. Et leur martyre eut lieu sous l’empereur
-Néron.
-
-II. Les corps des deux saints restèrent longtemps cachés: ils furent
-découverts au temps de saint Ambroise, et de la façon que nous allons
-rapporter. Donc Ambroise se trouvait, une nuit, dans l’église des saints
-Nabor et Félix; et comme, après avoir longtemps prié, il était tombé
-dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, deux beaux
-jeunes gens vêtus de blanc lui apparurent, priant avec lui, les bras
-étendus. Alors Ambroise demanda que, si c’était là une illusion, elle
-s’évanouît, et que, si c’était une réalité, elle se révélât de nouveau à
-lui. Et les deux jeunes gens lui apparurent de nouveau au chant du coq;
-et, la nuit suivante, ils lui apparurent une troisième fois, mais cette
-fois en compagnie d’une autre personne, en qui il reconnut l’apôtre
-saint Paul. Et saint Paul lui dit: «Tu vois là deux jeunes gens qui,
-dédaignant tous les biens de la terre, ont fidèlement suivi mes leçons.
-Leurs corps habitent le lieu où tu te trouves. A douze pieds sous terre
-tu trouveras un coffre de pierre contenant leurs restes, ainsi qu’un
-écrit où tu apprendras leurs noms et l’histoire de leur fin.» Aussitôt
-saint Ambroise convoqua les évêques voisins: puis, creusant la terre, il
-entra le premier dans la fosse, et y trouva tout ce que lui avait dit
-saint Paul. Et bien que trois siècles et plus se fussent écoulés depuis
-la mort des deux saints, leurs corps étaient aussi intacts que s’ils
-n’étaient là que depuis la veille. Et une odeur délicieuse s’en
-exhalait. Et un aveugle, ayant touché le cercueil, recouvra la vue, et
-bien d’autres malades furent guéris par l’intercession des deux saints.
-
-C’est le jour anniversaire de leur fête que fut rétablie la paix entre
-les Lombards et l’Empire romain. En souvenir de quoi le pape Grégoire
-ordonna que, dans l’introït de la messe et dans les autres offices, le
-jour de leur fête, fussent introduites des allusions à cette heureuse
-paix.
-
-III. Au vingtième livre de sa _Cité de Dieu_, saint Augustin raconte
-que, en sa présence et en celle de l’empereur, un aveugle recouvra la
-vue, à Milan, devant le tombeau des, saints Gervais et Protais. Mais si
-cet aveugle était ou non celui dont nous avons parlé plus haut, c’est ce
-que nous ne saurions dire. Nous lisons dans le même livre qu’un jeune
-homme qui baignait son cheval dans un fleuve, près d’Hippone, fut
-attaqué par un démon et jeté à l’eau, à demi mort. Mais comme, le soir,
-on chantait dans l’église des saints Gervais et Protais, non loin de là,
-le jeune homme entra dans l’église et se cramponna à l’autel, d’où
-personne ne pouvait l’arracher. En vain le démon l’adjurait de
-s’éloigner de l’autel: il menaçait de se couper les membres, si on le
-faisait sortir. Et lorsque enfin il sortit, ses yeux jaillirent de
-l’orbite, et ne restèrent plus attachés que par une veine: mais, peu de
-jours après, par les mérites des saints Gervais et Protais, le jeune
-homme recouvra la santé; et ses yeux, qu’on avait rentrés tant bien que
-mal dans les orbites, se rouvrirent à la lumière.
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE
-
-(24 juin)
-
-
-I. La nativité de saint Jean-Baptiste a été annoncée par un archange de
-la façon qu’on va lire. Le roi David, comme le raconte l’_Histoire
-scholastique_, voulant donner plus de développement au culte divin,
-institua vingt-quatre grands prêtres, dont l’un, supérieur aux autres,
-portait le titre de prince des prêtres. Et chacun des vingt-quatre,
-grands prêtres, à son tour, remplissait les fonctions de prince des
-prêtres pendant une semaine. La huitième semaine, le sort désigna, pour
-cette fonction, le grand prêtre Abias, de la famille duquel fut, plus
-tard, Zacharie. Or Zacharie et sa femme étaient parvenus à la vieillesse
-sans avoir d’enfants. Et un jour qu’il était entré dans le Temple, pour
-mettre de l’encens sur l’autel, pendant qu’une grande foule l’attendait
-au dehors, l’archange Gabriel lui apparut. Et comme Zacharie, à sa vue,
-s’effrayait, l’archange lui dit: «N’aie pas peur, Zacharie, car ta
-prière a été exaucée!»
-
-Nous devons dire ici en passant, d’après la _Glosse_, que c’est le
-propre des bons anges de rassurer aussitôt par des paroles
-bienveillantes ceux qu’ils effraient en leur apparaissant; et, au
-contraire, les démons qui prennent la forme d’anges, dès qu’ils voient
-qu’on s’effraie de leur présence, ont coutume d’accroître encore la
-terreur qu’ils inspirent.
-
-Gabriel annonça donc à Zacharie qu’il aurait un fils nommé Jean, qui
-jamais ne boirait de vin ni d’autre boisson fermentée, et qui, devant le
-trône du Seigneur, précéderait le prophète Elie lui-même en esprit et en
-vertu. Et Zacharie, considérant sa vieillesse et la stérilité de sa
-femme, eut des doutes, et, à la façon des Juifs, demanda à l’ange un
-signe matériel à l’appui de sa prédiction. Sur quoi l’ange, pour le
-punir de n’avoir point cru à sa parole, en manière de signe le rendit
-muet. Et lorsque Zacharie se présenta ensuite devant le peuple, et qu’on
-vit qu’il était devenu muet, il fit entendre, par des signes, qu’il
-avait eu une vision dans le Temple. Puis, ayant achevé la semaine de son
-office, il rentra dans sa maison, et Elisabeth conçut un enfant de ses
-œuvres, et, pendant cinq mois, elle se cacha, parce que, comme le dit
-saint Ambroise, elle avait honte d’être grosse à son âge, et qu’on la
-soupçonnât, dans sa vieillesse, de s’être abandonnée au plaisir de la
-chair: ce qui, d’autre part, ne l’empêchait point de se réjouir de ce
-que le Seigneur l’eût délivrée de l’opprobre de la stérilité, car c’est
-un opprobre, pour les femmes, de ne pas avoir ce fruit de leurs noces en
-vue duquel se célèbrent les noces, et par qui se justifie l’accouplement
-charnel.
-
-Elisabeth était grosse de six mois, lorsque la bienheureuse Vierge
-Marie, qui avait déjà conçu le Sauveur, vint la voir pour la féliciter.
-Et, au moment où elle la saluait, saint Jean, déjà rempli de
-l’Esprit-Saint, et sentant l’approche du Fils de Dieu, se mit à bondir
-de joie dans le ventre de sa mère, comme pour saluer par ses mouvements
-celui qu’il ne pouvait pas encore saluer par la voix. Puis la sainte
-Vierge resta trois mois avec sa parente, la soignant dans sa grossesse;
-et ce fut elle qui, de ses saintes mains, reçut l’enfant nouveau-né, et
-remplit, en quelque sorte, pour lui, l’office de sage-femme.
-
-Le saint précurseur du Christ eut neuf privilèges singuliers: 1º sa
-naissance fut annoncée par le même ange qui annonça la naissance du
-Christ; 2º il bondit dans le ventre de sa mère; 3º il fut recueilli
-entre les bras de la Mère de Dieu; 4º il délia, en naissant, la langue
-de son père; 5º il institua le sacrement de baptême; 6º il annonça la
-mission du Christ; 7º il baptisa le Christ; 8º il eut l’honneur d’être
-loué par-dessus tous par le Christ; 9º il annonça la venue du Christ à
-ceux qui étaient dans les limbes. C’est à cause de ces neuf privilèges
-que le Seigneur le déclara un prophète, et plus qu’un prophète.
-
-Sa nativité, selon maître Guillaume d’Auxerre, est célébrée par l’Eglise
-pour trois raisons: 1º parce qu’il fut sanctifié dès le ventre de sa
-mère; 2º parce qu’il remplit dans la vie un rôle d’une importance
-exceptionnelle, étant venu comme un porte-lumière pour nous annoncer la
-joie du salut; 3º parce que sa naissance même fut une cause de joie. En
-effet l’archange avait dit: «Et beaucoup se réjouiront de sa nativité.»
-Aussi est-ce juste que, nous aussi, nous nous en réjouissions.
-
-Nous devons noter que ce jour de la nativité de saint Jean-Baptiste est
-aussi le jour où saint Jean l’Evangéliste rendit son âme à Dieu. Mais
-l’Eglise a placé la fête de l’Evangéliste trois jours après Noël, parce
-que c’est ce jour-là qu’a été consacrée la basilique élevée en son
-honneur, tandis que la fête de la nativité de saint Jean-Baptiste se
-célèbre le jour même où ce saint est né. D’où l’on doit bien se garder
-de conclure, cependant, que l’Evangéliste soit inférieur au Baptiste,
-comme le cadet à l’aîné. Et Dieu a même daigné nous apprendre, par un
-exemple formel, qu’il ne lui convenait pas que l’on discutât la question
-de savoir lequel des deux saints était le plus grand. Il y avait, en
-effet, deux savants théologiens dont l’un préférait saint Jean-Baptiste,
-l’autre saint Jean l’Evangéliste: si bien qu’ils convinrent d’un jour
-pour une discussion en règle. Et comme chacun s’inquiétait de recueillir
-des autorités et de bons arguments à l’appui de ses préférences, à
-chacun d’eux se montra le saint Jean qu’il préférait, et lui dit: «Nous
-nous accordons fort bien au ciel; ne vous disputez donc pas sur la terre
-à notre sujet!» Ce dont les deux docteurs se firent part l’un à l’autre
-ainsi qu’au peuple, en bénissant Dieu.
-
-II. L’historiographe des Lombards, Paul, diacre de l’Eglise romaine et
-moine du Mont-Cassin, s’apprêtait un jour à bénir un cierge, lorsque
-tout à coup sa voix, auparavant très belle, s’enroua. Et, pour recouvrer
-sa voix, il composa en l’honneur de saint Jean l’hymne _Ut queant laxis
-resonare fibris_, où il demandait à Dieu que sa voix lui fût rendue,
-comme elle l’avait été autrefois à Zacharie.
-
-III. Le même Paul rapporte, dans son _Histoire lombarde_, qu’un voleur
-ouvrit un jour le tombeau où le roi lombard Rocharith s’était fait
-enterrer, dans l’église de saint Jean-Baptiste. Alors saint Jean lui
-apparut et lui dit: «Puisque tu as osé toucher à ces objets précieux qui
-m’étaient confiés, tu ne pourras plus désormais entrer dans mon église!»
-Et ainsi fut fait, car chaque fois que cet homme voulut entrer dans
-l’église de saint Jean, une main invisible lui asséna sur la gorge un
-coup si violent qu’il se vit forcé de rebrousser chemin.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-SAINTS JEAN ET PAUL, MARTYRS
-
-(26 juin)
-
-
-Jean et Paul étaient officiers de Constance, fille de l’empereur
-Constantin. Or, comme les Scythes occupaient la Thrace et la Dacie,
-Gallican, le chef de l’armée romaine envoyée contre eux, demandait que,
-en récompense, on lui donnât pour femme la fille de Constantin; et les
-principaux citoyens de Rome insistaient en faveur de sa demande. Mais
-Constantin s’en affligeait fort; car il savait que sa fille, depuis
-qu’elle avait été guérie par sainte Agnès, avait fait vœu de virginité,
-et se laisserait tuer plutôt que d’enfreindre son vœu. Cependant
-Constance, confiante en l’aide de Dieu, conseilla à son père de
-consentir à son mariage avec Gallican, le jour où celui-ci reviendrait
-vainqueur, à la condition seulement que Gallican lui permît de garder
-près d’elle les deux filles qu’il avait eues d’un premier mariage, et
-qu’en échange il prît avec lui ses deux officiers Jean et Paul. Et ainsi
-fut convenu. Mais Gallican, s’étant mis en route avec une nombreuse
-armée, fut battu par les Scythes et assiégé par eux dans une ville de
-Thrace. Alors Jean et Paul, s’approchant de lui, lui dirent: «Fais un
-vœu au Dieu du ciel, et tu seras vainqueur!» Et lorsque Gallican eut
-fait le vœu de devenir chrétien, un jeune homme, portant la croix sur
-l’épaule, lui apparut et lui dit: «Prends ton épée et suis-moi!»
-Gallican, suivant l’ange, se précipita dans le camp ennemi, parvint
-jusqu’au roi des Scythes, le tua, épouvanta l’armée ennemie, et la
-soumit à la domination romaine. Et l’on raconte que deux chevaliers en
-armes lui apparurent, qui se tinrent à ses côtés jusqu’à la fin du
-combat. Il se convertit donc au christianisme; et, reçu à Rome avec de
-grands honneurs, il demanda à Constantin de ne pas épouser sa fille, car
-il avait promis au Christ, de vivre désormais dans la continence. Ses
-deux filles, converties par Constance, étaient devenues, elles aussi, de
-pieuses chrétiennes. Et bientôt Gallican, renonçant à son commandement,
-distribua tous ses biens, et se mit à servir Dieu dans la pauvreté. Et
-il faisait tant de miracles que, à sa seule vue, les démons s’enfuyaient
-des corps des possédés. Aussi la renommée de sa sainteté se
-répandit-elle dans le monde entier; et de l’Orient et de l’Occident on
-venait voir ce patricien, cet ancien consul, qui lavait les pieds aux
-pauvres qui leur versait de l’eau sur les mains, qui les servait à
-table, qui soignait les malades, et vivait ainsi en esclave de Dieu.
-
-A la mort de Constantin l’empire échut à son fils Constance, qui s’était
-laissé corrompre par l’hérésie des ariens. Et comme le frère de
-Constantin avait laissé deux fils, Gallus et Julien, Constance promut
-Gallus au titre de César et l’envoya contre les Juifs révoltés; mais,
-plus tard, il le tua. Alors Julien, craignant d’avoir le sort de son
-frère, entra dans un monastère, où, à force de simuler la piété, il fut
-ordonné lecteur; et là le démon consulté par lui, lui apprit qu’il
-serait promu à l’empire. Et, quelque temps après, Constance, pressé par
-la nécessité, éleva Julien au titre de César, et l’envoya en Gaule, où
-il montra une grande valeur.
-
-A la mort de Constance, Julien, devenu empereur, ordonna que Gallican
-eût à sacrifier aux dieux où à s’éloigner de Rome: car il n’osait pas
-mettre à mort un tel homme. Gallican se rendit donc à Alexandrie, où les
-infidèles lui transpercèrent le cœur, lui donnant ainsi la couronne du
-martyre.
-
-Quant à Julien, il colorait du témoignage de l’Evangile l’avidité
-sacrilège dont il était possédé. Il dépouillait les chrétiens et leur
-disait: «C’est votre Christ lui-même qui dit, dans son Evangile, que
-celui-là ne saurait être son disciple qui ne renonce pas à tout ce qu’il
-a!» Aussi, quand il apprit que Jean et Paul, avec l’argent que leur
-avait laissé la pieuse Constance, subvenaient aux besoins des chrétiens
-pauvres, il les fit venir tous deux et leur dit qu’ils devaient le
-servir de la même façon qu’ils avaient servi Constantin. A quoi ils
-répondirent: «Nous servions le glorieux empereur Constantin parce que
-lui-même se proclamait le serviteur du Christ; mais toi, comme tu as
-abandonné la sainte religion, nous nous sommes retirés de toi, et nous
-dédaignons de t’obéir!» Et Julien leur dit: «Sachez que j’ai été clerc
-dans votre Eglise, et que, si j’avais voulu, je m’y serais élevé aux
-premières dignités: mais, considérant que c’était chose vaine de
-pratiquer la paresse, je me suis livré à l’art de la guerre; et ayant
-sacrifié aux dieux, j’ai été par eux élevé à l’empire. Quant à vous,
-nourris à la cour, vous avez le devoir de rester près de moi, où vous
-serez au premier rang de mes serviteurs. Mais que si vraiment vous me
-méprisez, je serai forcé d’agir, pour vous en empêcher!» Et les deux
-saints répondirent: «Nous mettons Dieu au-dessus de toi; et nous ne
-craignons pas tes menaces, mais seulement d’encourir l’inimitié de Dieu
-tout-puissant.» Et Julien: «Si, dans dix jours, vous ne venez pas de
-votre plein gré près de moi, vous ferez, contraints, ce que vous aurez
-refusé de faire volontairement!» Et eux: «Imagine que les dix jours sont
-déjà passés, et accomplis dès aujourd’hui ce dont tu nous menaces!» Et
-Julien: «Vous croyez que les chrétiens vont faire de vous des martyrs?
-Sachez donc que, si vous ne m’obéissez, ce n’est pas en martyrs que je
-vous punirai, mais en ennemis publics!»
-
-Alors Jean et Paul, pendant dix jours, redoublant leurs aumônes,
-distribuèrent aux pauvres tout l’argent qui leur restait. Le dixième
-jour, ils virent arriver près d’eux un certain Térentien, qui leur dit:
-«Notre maître Julien vous envoie cette petite statue de Jupiter, pour
-que vous brûliez de l’encens devant elle: si vous ne le faites pas, vous
-périrez tous deux.» Et les saints lui dirent: «Si tu as pour maître
-Julien, obéis à ses ordres; mais nous, nous n’avons d’autre maître que
-Jésus-Christ!» Alors Térentien les fit décapiter en secret, et fit
-ensevelir leurs corps dans leur maison; et il répandit le bruit qu’ils
-étaient partis en exil. Mais bientôt son fils fut possédé d’un démon qui
-le faisait beaucoup souffrir: ce que voyant, Térentien avoua son crime,
-se fit chrétien, et écrivit lui-même le récit du martyre des deux
-saints; en échange de quoi son fils fut délivré.
-
-Saint Grégoire raconte, dans une de ses homélies, qu’une femme, qui
-visitait souvent l’église des deux martyrs, aperçut un jour devant sa
-porte, en revenant de cette église, deux moines en manteaux de pèlerins.
-Elle leur fit, aussitôt, donner l’aumône par son intendant. Mais eux,
-s’approchant d’elle, lui dirent: «Puisque tu aimes à nous faire visite,
-nous te réclamerons au jour du jugement, et, tout ce que nous pourrons
-faire pour toi, nous le ferons!» Puis, cela dit, ils disparurent.
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-SAINT LÉON, PAPE
-
-(28 juin)
-
-
-Le pape Léon, célébrant la messe dans l’église de Sainte-Marie Majeure,
-faisait, suivant la coutume, communier les fidèles, lorsqu’une femme lui
-déposa un baiser sur la main, ce qui fit naître en lui une véhémente
-tentation charnelle. Mais l’homme de Dieu, se châtiant lui-même avec
-plus de sévérité que ne l’aurait fait aucun autre juge, s’amputa en
-secret la main qui avait été cause du scandale. Cependant le peuple
-murmurait de ne pas voir le Souverain Pontife célébrer l’office divin
-comme de coutume. Alors Léon s’adressa à la sainte Vierge, se remettant
-de tout à sa providence. Et la Vierge aussitôt lui apparut, et, de ses
-saintes mains, lui rendit sa main, lui ordonnant de procéder au divin
-sacrifice. Et Léon révéla au peuple ce qui lui était arrivé, montrant à
-tous la main qui venait de lui être miraculeusement restituée.
-
-C’est le pape Léon qui présida le concile de Chalcédoine, où l’on décida
-que les vierges seules pourraient prendre le voile, et où fut également
-décrété que, désormais, la Vierge Marie serait appelée «Mère de Dieu».
-
-Et comme Attila ravageait l’Italie, saint Léon, après avoir prié pendant
-trois jours et trois nuits dans l’église des apôtres, dit aux siens:
-«Qui veut me suivre, me suive!» Et Attila, dès qu’il l’aperçut,
-descendit de son cheval, se prosterna à ses pieds, et lui dit de
-demander tout ce qu’il voudrait. Le pape lui demanda, et obtint
-aussitôt, qu’il quitterait l’Italie et rendrait la liberté à tous ses
-captifs. Et comme les compagnons d’Attila lui reprochaient que lui, le
-vainqueur du monde, se fût laissé vaincre par un prêtre, le barbare
-répondit: «J’ai agi dans mon intérêt et dans le vôtre, car j’ai vu, à la
-droite de cet homme, un guerrier gigantesque qui m’a dit, l’épée en
-main: «Si tu n’obéis à ce prêtre, tu périras avec tous les tiens!»
-
-Le pape Léon, ayant écrit une lettre à Fabien, évêque de Constantinople,
-contre Eutychès et Nestorius, la déposa sur le tombeau de saint Pierre,
-et, priant le saint, lui dit: «Tout ce que, en ma qualité d’homme, j’ai
-écrit d’erroné dans cette, lettre, toi, gardien de l’Eglise, corrige-le
-et rectifie-le!» Et, quarante jours après, saint Pierre lui apparut et
-lui dit: «J’ai lu et corrigé!» Et, lorsque Léon reprit sa lettre, il la
-trouva corrigée et rectifiée par la main de l’apôtre.
-
-Une autre fois, Léon passa quarante jours à jeûner et à prier sur le
-tombeau de saint Pierre, afin d’obtenir le pardon de ses péchés. Et
-saint Pierre, lui apparaissant, lui dit: «J’ai prié pour toi le
-Seigneur, et il t’a remis tous tes péchés. Mais tu devras seulement te
-renseigner au sujet de l’imposition des mains,» c’est-à-dire veiller à
-ce que cette imposition se fasse de la manière convenable. Saint Léon
-mourut vers l’an du Seigneur 460.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-SAINT PIERRE, APÔTRE
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-(29 juin)
-
-
-I. L’apôtre Pierre surpassait en ferveur les autres apôtres: car il
-voulut connaître le nom de celui qui livrerait Jésus, et, comme dit
-saint Augustin, il n’eût pas manqué de déchirer avec ses dents le
-traître, s’il avait connu son nom: et, à cause de cela, Jésus ne voulut
-point le lui nommer, parce que, comme dit Chrysostome, s’il l’avait
-nommé, Pierre se serait aussitôt levé et l’aurait égorgé. C’est lui
-aussi qui, sur les flots, marcha vers Jésus, et qui fut choisi par Jésus
-pour assister à la transfiguration, comme aussi à la résurrection de la
-fille de Jaïre; c’est lui qui trouva la pièce de monnaie dans la bouche
-du poisson; c’est lui qui reçut du Seigneur les clefs du royaume des
-cieux, qui fut chargé de paître les agneaux du Christ, qui, le jour de
-la Pentecôte, convertit trois mille hommes par sa prédication, qui
-annonça la mort à Ananias et à Saphir, qui guérit le paralytique Enée,
-qui baptisa Corneille, qui ressuscita Tabite, qui, par l’ombre seule de
-son corps, rendit la santé aux malades, qui fut emprisonné par Hérode et
-délivré par un ange. Quant à ce que furent sa nourriture et son
-vêtement, lui-même nous l’apprend, dans le livre de Clément: «Je ne me
-nourris, dit-il, que de pain avec des olives, et, plus rarement, avec
-quelques légumes; pour vêtement j’ai toujours la tunique et le manteau
-que tu vois sur moi; et, ayant tout cela, je ne demande rien d’autre.»
-On dit aussi qu’il portait toujours dans son sein un suaire dont il se
-servait pour essuyer ses larmes, parce que, toutes les fois qu’il se
-rappelait la douce voix de son divin maître, il ne pouvait s’empêcher de
-pleurer de tendresse. Il pleurait aussi au souvenir de son reniement;
-et, de là, lui était venue une telle habitude de pleurer que Clément
-nous rapporte que son visage semblait tout brûlé de larmes. Clément nous
-dit encore que, la nuit, en entendant le chant du coq, il se mettait en
-prières, et que de nouveau les larmes coulaient de ses yeux. Et nous
-savons aussi, par le témoignage de Clément, que, le jour où la femme de
-Pierre fut conduite au martyre, son mari, l’appelant par son nom, lui
-cria joyeusement: «Ma femme, souviens-toi du Seigneur!»
-
-Un jour, Pierre envoya en prédication deux de ses disciples: l’un d’eux
-mourut en chemin, l’autre revint faire part à son maître de ce qui était
-arrivé. Ce dernier était, suivant les uns, saint Martial, suivant
-d’autres, saint Materne, et suivant d’autres encore, saint Front; le
-disciple qui était mort était le prêtre Georges. Alors Pierre remit au
-survivant son bâton, lui disant d’aller le poser sur le cadavre de son
-compagnon. Et, dès qu’il l’eut fait, le mort, qui gisait déjà depuis
-quarante jours, aussitôt revint à la vie.
-
-II. En ce temps-là vivait à Jérusalem un magicien nommé Simon qui se
-prétendait la Vérité Première, promettait de rendre immortels ceux qui
-croiraient en lui, et disait que rien ne lui était impossible. Il disait
-encore, ainsi que nous le rapporte le livre de Clément: «Je serai adoré
-publiquement comme un dieu, je recevrai les honneurs divins, et je
-pourrai faire tout ce que je voudrai. Un jour que ma mère Rachel m’avait
-envoyé aux champs pour moissonner, j’ordonnai à une faux de moissonner
-d’elle-même, et elle se mit à l’œuvre, et fit dix fois plus d’ouvrage
-que les autres.» Il disait aussi, d’après Jérôme: «Je suis le Verbe de
-Dieu, je suis l’Esprit-Saint, je suis Dieu tout entier!» Il faisait
-mouvoir des serpents d’airain, il faisait rire des statues de pierre et
-de bronze, il faisait chanter les chiens. Or cet homme voulut discuter
-avec Pierre, et lui montrer qu’il était Dieu. Au jour convenu, Pierre se
-rencontra avec lui, et dit aux assistants: «Que la paix soit avec vous,
-mes frères, qui aimez la vérité!» Alors Simon: «Nous n’avons pas besoin
-de ta paix: car si nous nous tenons en paix, nous ne pourrons pas
-travailler à découvrir la vérité. Les voleurs aussi ont la paix entre
-eux. N’invoque donc pas la paix, mais la lutte; et la paix ne se
-produira que lorsque l’un de nous deux aura vaincu l’autre.» Et Pierre:
-«Pourquoi crains-tu le mot de paix? La guerre ne naît que du péché; et
-où il n’y a pas péché, il y a paix. C’est dans les discussions que se
-trouvent la vérité, c’est par les œuvres que se réalise la justice.» Et
-Simon: «Tout cela ne signifie rien. Mais moi je te montrerai la
-puissance de ma divinité, et tu seras forcé de m’adorer: car je suis la
-Vertu Première, je puis voler dans les airs, créer de nouveaux arbres,
-changer les pierres en pain, rester dans la flamme sans souffrir aucun
-mal; tout ce que je veux faire, je peux le faire.» Mais Pierre discutait
-une à une toutes ses paroles, et découvrait la fraude de tous ses
-maléfices. Et Simon, voyant qu’il ne pouvait résister à Pierre, jeta à
-l’eau tous ses livres de magie, afin de n’être pas dénoncé comme
-magicien, et s’en alla à Rome, pour s’y faire adorer comme un dieu. Et
-Pierre, dès qu’il le sut, le suivit à Rome.
-
-III. Il y arriva dans la quatrième année du règne de Claude, y passa
-vingt-cinq ans, et y ordonna, en qualité de coadjuteurs, deux évêques,
-Lin et Clef, l’un pour le dehors, l’autre pour la ville même.
-Infatigable à prêcher, il convertissait à la foi de nombreux païens,
-guérissait de nombreux malades; et, comme il faisait toujours l’éloge de
-la chasteté, les quatre concubines du préfet Agrippa, converties par
-lui, refusèrent de retourner près de leur amant: en telle sorte que
-celui-ci, furieux, cherchait une occasion de perdre l’apôtre. Or le
-Seigneur apparut à Pierre et lui dit: «Simon et Néron ont de mauvais
-desseins contre toi; mais ne crains rien, car je suis avec toi, et je te
-donnerai comme consolation la société de mon serviteur Paul, qui, dès
-demain, arrivera à Rome.» Sur quoi Pierre, comme le raconte Lin,
-devinant que la fin de son pontificat approchait, se rendit à
-l’assemblée des fidèles, prit par la main Clément, l’ordonna évêque, et
-le fit asseoir dans sa chaire. Le lendemain, ainsi que le Seigneur
-l’avait annoncé, Paul arriva à Rome, et, en compagnie de Pierre,
-commença à y prêcher le Christ.
-
-Cependant le magicien Simon était si aimé de Néron qu’on savait qu’il
-tenait entre ses mains les destinées de la ville entière. Un jour, comme
-il se trouvait en présence de Néron, il avait su changer son visage de
-telle sorte que tantôt il paraissait un vieillard, et tantôt un
-adolescent: ce que voyant, Néron avait cru qu’il était vraiment le fils
-de Dieu. Un autre jour, le magicien dit à l’empereur: «Pour te
-convaincre que je suis le fils de Dieu, fais-moi trancher la tête; et,
-le troisième jour, je ressusciterai!» Néron ordonna à son bourreau de
-lui trancher la tête. Mais Simon, par un artifice magique, fit en sorte
-que le bourreau, croyant le décapiter, décapita un bélier; après quoi,
-il cacha les membres du bélier, laissa sur le pavé les traces du sang,
-et se cacha lui-même pendant trois jours. Le troisième jour il comparut
-devant Néron, et lui dit: «Fais effacer les traces de mon sang sur le
-pavé, car voici que je suis ressuscité, comme je te l’ai promis!» Et
-Néron ne douta plus de sa divinité. Un autre jour encore, pendant que
-Simon était auprès de Néron dans une chambre, un diable qui avait revêtu
-sa figure parla au peuple sur le Forum. Enfin il sut inspirer aux
-Romains un tel respect qu’ils lui élevèrent une statue, sous laquelle
-fut placée l’inscription: «Au saint dieu Simon.»
-
-Or Pierre et Paul, s’étant introduits auprès de Néron, dévoilaient tous
-les maléfices du magicien; et Pierre, notamment, disait que, de même
-qu’il y a dans le Christ deux substances, la divine et l’humaine, de
-même il y avait en Simon deux substances, à savoir l’humaine et la
-diabolique. Et Simon déclara: «Je ne souffrirai pas plus longtemps cet
-adversaire! Je vais ordonner à mes anges de me venger de lui!» Et
-Pierre: «Je ne crains pas tes anges, mais ce sont eux qui me craignent!»
-Et Néron: «Tu ne crains pas Simon, qui, par ses actes même, prouve sa
-divinité?» Et Pierre: «Si la divinité est vraiment en lui, qu’il dise ce
-que je pense et ce que je fais en ce moment! Et d’abord je vais te dire
-ma pensée à l’oreille, afin qu’il n’ait pas l’audace de mentir!» Néron
-lui dit: «Approche-toi et dis-moi ce que tu penses!» Et Pierre lui dit à
-l’oreille: «Fais-moi apporter en secret du pain d’orge!» Puis, quand il
-eut reçu le pain et l’eut béni en le cachant dans sa manche, il dit:
-«Que Simon dise maintenant, ce que j’ai dit, pensé, et fait!» Mais
-Simon, au lieu de s’avouer vaincu, reprit: «Que Pierre dise plutôt ce
-que je pense, moi!» Et Pierre: «Ce que pense Simon, je montrerai que je
-le sais, en faisant ce à quoi il aura pensé!» Alors Simon, furieux,
-s’écria: «Que de grands chiens arrivent et le dévorent!» Et aussitôt de
-grands chiens apparurent qui se jetèrent sur l’apôtre: mais celui-ci
-leur offrit le pain qu’il venait de bénir; et aussitôt il les mit en
-fuite. Et il dit à Néron: «Voilà comment j’ai prouvé, non par mes
-paroles, mais par mes actes, que je savais ce que penserait Simon contre
-moi!» Et Simon dit: «Ecoutez, Pierre et Paul, je ne puis rien vous faire
-ici, et je vous épargne pour aujourd’hui; mais nous nous retrouverons,
-et alors je vous jugerai!»
-
-Le même Simon, dans son orgueil, osa se vanter de pouvoir ressusciter
-les morts. Et comme certain jeune homme venait de mourir, on appela
-Pierre et Simon et, sur le désir de ce dernier, on décida qu’on ferait
-mourir celui des deux qui ne pourrait pas ressusciter le mort. Après
-quoi Simon, par ses incantations, fit en sorte que le mort remua la
-tête, et déjà tous, avec de grands cris, voulaient lapider Pierre. Mais
-celui-ci, ayant obtenu le silence, s’écria: «Si ce jeune homme est
-vraiment vivant, qu’il se lève, qu’il marche, et qu’il parle: faute de
-quoi vous saurez que c’est un démon qui fait remuer la tête du mort.
-Mais qu’avant tout on écarte Simon du lit, pour mettre à nu les
-artifices du diable!» On écarta donc Simon du lit, et aussitôt le mort
-reprit son immobilité. Mais alors Pierre, se tenant à distance, et ayant
-prié, dit: «Jeune homme, au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et
-marche!» Et aussitôt le mort, ressuscité, se leva et marcha. Sur quoi le
-peuple voulut lapider Simon. Mais Pierre dit: «Il est suffisamment puni,
-en ayant à reconnaître la défaite de ses artifices! Et notre Maître nous
-a enseigné à rendre le bien pour le mal.» Et Simon: «Sachez, Pierre et
-Paul, que, malgré voire désir, je ne daignerai pas vous accorder la
-couronne du martyre!» Et Pierre: «Puissions-nous obtenir ce que nous
-désirons; mais toi, puisses-tu n’avoir que du mal, car toutes tes
-paroles ne sont que mensonges!»
-
-Alors Simon se rendit à la maison de son disciple Marcel et lui dit,
-après avoir attaché un grand chien à sa porte: «Je verrai bien si
-Pierre, qui a l’habitude de venir te voir, pourra désormais entrer chez
-toi!» Et Pierre, lorsqu’il vint chez Marcel, d’un signe de croix détacha
-le chien, qui, depuis lors, se mit à caresser tout le monde à
-l’exception de Simon, qu’il étendit à terre et voulut étrangler. Il
-l’aurait étranglé si Pierre, accourant, ne lui avait défendu de lui
-faire aucun mal. Et, en effet, le chien ne toucha plus au corps de
-Simon, mais il déchira tous ses vêtements. Et là-dessus le peuple, mais
-surtout les enfants, se mirent à poursuivre le magicien, qu’ils
-chassèrent hors de la ville comme un loup. De telle sorte que Simon,
-tout honteux, n’osa point se montrer pendant une année entière; et son
-disciple Marcel, convaincu par ces miracles, devint désormais le
-disciple de Pierre.
-
-Mais, plus tard, Simon revint à Rome et rentra en faveur auprès de
-Néron. Un jour, il convoqua le peuple, et déclara que, gravement offensé
-par les Galiléens, il allait abandonner la ville, que jusqu’alors il
-avait protégée de sa présence: ajoutant qu’il allait monter au ciel,
-puisque la terre n’était plus digne de le porter. Donc, au jour convenu,
-il monta sur une haute tour, ou, suivant Lin, sur le Capitole; et, de
-là, il se mit à voler dans les airs, avec une couronne de laurier sur la
-tête. Et Néron dit aux deux apôtres: «Simon dit la vérité; vous, vous
-n’êtes que des imposteurs.» Et Pierre dit à Paul: «Lève la tête, et
-regarde!» Paul leva la tête, vit Simon qui volait, et dit à Pierre:
-«Pierre, ne tarde pas davantage à achever ton œuvre, car déjà le
-Seigneur nous appelle!» Alors Pierre s’écria: «Anges de Satan, qui
-soutenez cet homme dans les airs, au nom de mon maître Jésus-Christ, je
-vous ordonne de ne plus le soutenir!» Et aussitôt Simon fut précipité
-sur le sol, où il se brisa le crâne et mourut.
-
-Ce qu’apprenant, Néron fut désolé de la perte d’un tel homme, et dit aux
-apôtres qu’il les en punirait. Il les remit entre les mains d’un haut
-fonctionnaire nommé Paulin, qui les fit jeter en prison, sous la garde
-de deux soldats, Procès et Martinien. Mais ceux-ci, convertis par
-Pierre, leur ouvrirent la prison et les remirent en liberté, ce qui leur
-valut, après le martyre des apôtres, d’avoir tous deux la tête tranchée
-par ordre de Néron. Or Pierre, cédant enfin aux supplications de ses
-frères, résolut de s’éloigner de Rome; mais comme il arrivait à une des
-portes de la ville, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’église
-Sainte-Marie ad Passus, il rencontra le Christ qui venait au-devant de
-lui; et il lui dit: «Seigneur où vas-tu?» Et le Seigneur répondit: «Je
-vais à Rome, afin d’y être de nouveau crucifié!» Et Pierre: «De nouveau
-crucifié?» Et le Seigneur: «Oui!» Et Pierre dit: «Alors, Seigneur, je
-vais retourner à Rome, pour être crucifié avec toi!» Sur quoi le
-Seigneur remonta au Ciel, laissant Pierre tout en larmes. Et celui-ci,
-comprenant que l’heure de son martyre était venue, revint à Rome, où il
-fut saisi par les ministres de Néron, et conduit devant le préfet
-Agrippa; et Lin rapporte que son vieux visage rayonnait de joie. Le
-préfet lui dit: «Tu es bien l’homme qui te plais à vivre parmi les gens
-du peuple, et à éloigner du lit de leurs maris les femmes des
-faubourgs?» Mais Pierre répondit: «Je ne me plais que dans la croix du
-Seigneur!» Alors, en sa qualité d’étranger, il fut condamné au supplice
-de la croix: tandis que Paul, qui était citoyen romain, fut condamné à
-avoir la tête tranchée.
-
-Dans sa lettre à Timothée sur la mort de saint Paul, Denis rapporte que
-la foule des païens et des juifs ne se fatiguait point de frapper les
-deux apôtres et de leur cracher au visage: Et lorsque vint le moment de
-leur séparation, Paul dit à Pierre: «Que la paix soit avec toi,
-fondement des églises, pasteur des agneaux du Christ!» Et Pierre dit à
-Paul: «Va en paix, prédicateur de la vérité et du bien, médiateur du
-salut des justes!» Après quoi, Denis suivit son maître Paul, car les
-deux apôtres furent exécutés en deux endroits différents. Et Pierre,
-quand il fut en face de la croix, dit: «Mon maître est descendu du ciel
-sur la terre, aussi a-t-il été élevé sur la croix. Mais moi, qu’il a
-daigné appeler de la terre au ciel, je veux que, sur ma croix, ma tête
-soit tournée vers la terre et mes pieds vers le ciel. Donc,
-crucifiez-moi la tête en bas, car je ne suis pas digne de mourir de la
-même façon que mon Maître Jésus.» Et ainsi fut fait: on retourna la
-croix, de sorte qu’il fut placé la tête en bas et les pieds en haut.
-Cependant, le peuple, furieux, voulait tuer Néron et le préfet, et
-délivrer l’apôtre: mais celui-ci les priait de ne pas empêcher son
-martyre. Et alors Dieu ouvrit les yeux de ceux qui pleuraient; et ils
-virent des anges debout avec des couronnes de roses et de lys, et
-Pierre, debout entre eux, recevait du Christ un livre dont il lisait
-tout haut les paroles. Et l’apôtre, reconnaissant que les fidèles
-voyaient sa gloire, les recommanda une dernière fois à Dieu, et rendit
-l’esprit.
-
-Alors deux frères, Marcel et Apulée, ses disciples, le descendirent de
-la croix, et l’ensevelirent après l’avoir embaumé d’aromates. Et, le
-même jour, Pierre et Paul apparurent à Denis, qui les vit entrer tous
-deux par la porte de la ville, la main dans la main, vêtus de lumière,
-et la tête ceinte d’une couronne de clarté.
-
-IV. Mais Néron ne resta pas sans châtiment pour ce crime et pour tous
-les autres qu’il commit, et dont nous allons brièvement rapporter
-quelques-uns. On lit, d’abord, dans une histoire en vérité apocryphe,
-que, comme Sénèque, le maître de Néron, s’attendait à recevoir la digne
-récompense de ses travaux, Néron lui dit que, pour sa récompense, il
-aurait le droit de choisir l’arbre aux branches duquel il serait pendu.
-Et comme Sénèque demandait comment il avait pu mériter d’être condamné à
-mort, Néron fit agiter au-dessus de sa tête la pointe d’une épée, de
-telle sorte que Sénèque, effrayé, fermait les yeux et baissait la tête.
-Et Néron lui dit: «Mon maître, pourquoi baisses-tu la tête devant ce
-glaive?» Sénèque lui répondit: «Etant homme, je crains la mort et ne
-désire point mourir.» Et Néron: «Hé bien, moi aussi je te crains, comme
-déjà je te craignais dans mon enfance, et je ne vivrai pas tranquille
-tant que tu vivras!» Alors Sénèque dit: «Si je dois mourir, accorde-moi
-du moins de choisir mon genre de mort!» Et Néron: «Choisis-le à ton gré,
-pourvu seulement que tu meures tout de suite!» Sur quoi Sénèque s’ouvrit
-les veines dans un bain, et mourut de l’écoulement de son sang,
-justifiant ainsi le présage de son nom; car _se necans_ signifie: qui se
-tue de sa propre main. Ce Sénèque eut deux frères, dont l’un, le
-déclamateur Julien Gallion, se tua également de sa propre main, et dont
-l’autre, Méla, fut père du poète Lucain, qui, par ordre de Néron,
-s’ouvrit les veines.
-
-Toujours d’après la même histoire apocryphe, Néron, entraîné par sa
-folie sanguinaire, ordonna de mettre à mort sa mère et de lui couper le
-ventre, afin de voir la façon dont il avait habité dans son sein. Or les
-médecins lui disaient: «Les lois divines et humaines défendent qu’un
-fils tue sa mère, qui l’a enfanté dans la douleur, et s’est fatiguée à
-le nourrir.» Mais Néron: «Faites en sorte que je conçoive un enfant dans
-mon sein, afin que je puisse me rendre compte de ce que ma mère a
-souffert en m’enfantant!» Et les médecins: «La chose est impossible,
-étant contraire à la nature et à la raison!» Mais Néron: «Si vous ne
-faites pas en sorte que je conçoive un enfant, vous mourrez tous dans
-les pires supplices!» Alors les médecins, l’ayant enivré, lui firent
-avaler une grenouille, qui gonfla dans son ventre et lui donna
-l’illusion d’être pareil à une femme enceinte. Mais bientôt, la douleur
-devenant trop forte, il dit: «Hâtez l’heure de mon accouchement, car ma
-grossesse me fatigue et m’étouffe!» Ils lui donnèrent alors un vomitif,
-et aussitôt il rendit la grenouille qu’il avait dans le ventre, mais
-tout infectée d’humeur et toute tachée de sang. Et lui, en voyant cette
-chose monstrueuse, demanda: «Etais-je ainsi moi-même lorsque je suis
-sorti du sein de ma mère?» Et eux: «Oui!» Alors l’insensé ordonna qu’on
-nourrît son enfant, et qu’on l’enfermât, en guise de berceau, dans
-l’écaille d’une tortue. Mais tout cela ne se trouve point mentionné dans
-les chroniques, et doit être considéré comme apocryphe.
-
-Plus tard, Néron, admirant le récit de l’incendie de Troie, fit brûler
-Rome pendant sept jours et sept nuits; et lui, assistant à l’incendie du
-haut d’une tour, il récitait pompeusement des morceaux de _l’Iliade_. Il
-pêchait avec des filets d’or, prétendait chanter mieux que tous les
-tragédiens et joueurs de cithare, faisait changer les hommes en femmes,
-et jouait lui-même le rôle d’une femme auprès d’un homme. Mais à la fin
-les Romains, ne pouvant supporter davantage sa folie, se jetèrent sur
-lui et le poursuivirent jusqu’en dehors de la ville. Alors, se voyant
-perdu, il aiguisa avec ses dents la pointe d’un bâton et se l’enfonça
-dans le cœur. Ou bien encore, suivant d’autres, il aurait été dévoré par
-les loups. Et l’on raconte qu’après sa mort, les Romains, ayant retrouvé
-la grenouille qu’il avait vomie, allèrent la brûler hors des murs de la
-ville: et, depuis ce moment, l’endroit où avait été cachée la grenouille
-(_latuerat rana_) porta le nom de Lateran ou Latran.
-
-V. Au temps du pape saint Corneille, des Grecs pieux volèrent les corps
-des apôtres, qu’ils voulaient emporter dans leur pays; mais les démons
-habitant les idoles furent contraints, par la force divine, de crier:
-«Au secours, Romains, car on emporte vos dieux!» Sur quoi toute la ville
-se mit à la poursuite des voleurs: car les fidèles comprenaient qu’il
-était question des apôtres, et les païens croyaient qu’il était question
-de leurs idoles, si bien que les Grecs, épouvantés, jetèrent les corps
-des apôtres dans un puits voisin des catacombes, d’où les fidèles
-parvinrent plus tard à les retirer. Et comme on hésitait pour savoir
-lesquels des os appartenaient à saint Pierre et lesquels à saint Paul,
-on pria et jeûna et une voix du ciel répondit: «Les os les plus grands
-sont ceux du prédicateur, les plus petits ceux du pêcheur.» Et les os
-des deux saints se séparèrent spontanément et ceux de chacun des deux
-saints furent rapportés dans l’église qui leur était consacrée.
-Cependant d’autres auteurs prétendent que le pape Sylvestre fit peser
-dans une balance les os les plus grands et les plus petits, en
-proportion égale, et donner à chaque église la moitié exacte des deux
-corps.
-
-VI. Saint Grégoire raconte, dans son _Dialogue_, que, près de l’église
-où repose le corps de saint Pierre, vivait un saint homme nommé
-Agontius. Or, une jeune fille paralytique passait toutes ses journées
-dans cette église: elle rampait sur les mains, car ses reins et ses
-pieds étaient paralysés. Et comme depuis longtemps elle implorait saint
-Pierre de lui rendre la santé, le saint lui apparut et lui dit: «Va
-trouver Agontius, qui demeure près d’ici; il te guérira!» Aussitôt la
-jeune fille se mit à se traîner à travers les bâtiments de l’église,
-dans l’espoir de découvrir où était cet Agontius. Mais voici que ce
-dernier vint au-devant d’elle; et elle lui dit: «Notre pasteur et père
-nourricier saint Pierre m’envoie vers toi pour que tu me guérisses de
-mon infirmité!» Et Agontius: «Si vraiment c’est lui qui t’envoie,
-lève-toi et marche!» Après quoi il lui tendit la main pour l’aider à se
-lever, et aussitôt elle fut guérie, sans garder la moindre trace de sa
-paralysie.
-
-Grégoire rapporte aussi, dans le même livre, l’histoire d’une jeune
-romaine nommée Galla, fille du consul et patricien Symmaque, qui devint
-veuve après un an de mariage. Mais tandis que son âge et sa fortune
-l’engageaient à se remarier, elle préféra s’unir, en noces spirituelles,
-à Dieu. Et comme son corps était dévoré d’un feu intérieur, les médecins
-dirent que, si elle se refusait toujours aux caresses des hommes, la
-chaleur qui était en elle lui ferait pousser une barbe sur le visage. Et
-c’est, en effet, ce qui lui arriva. Mais elle n’eut aucune crainte de
-cette difformité extérieure, comprenant bien que rien de tel ne pouvait
-l’empêcher d’être aimée de son mari céleste, si seulement elle restait
-pure au dedans. Abandonnant la vie séculière, elle entra dans un couvent
-qui dépendait de l’église de saint Pierre; et là, longtemps, elle servit
-Dieu par la prière et par les aumônes. Elle fut enfin atteinte d’un
-cancer au sein. Et comme, auprès de son lit, étaient toujours allumés
-deux flambeaux,--parce que, aimant la lumière, elle ne pouvait supporter
-ni les ténèbres spirituelles ni les corporelles,--elle vit l’apôtre
-Pierre debout devant elle entre les deux flambeaux. Alors, pleine
-d’amour et de joie, elle s’écria: «Qu’est-ce, mon maître? Mes péchés me
-sont-ils remis?» Et lui, inclinant la tête avec un sourire bienveillant,
-répondit: «Oui! viens!» Et elle: «Je demande que ma mère chérie
-l’abbesse vienne avec moi!» Galla rapporta la chose à l’abbesse; et,
-trois jours après, toutes deux moururent ensemble.
-
-Saint Grégoire nous dit encore qu’un prêtre d’une grande sainteté, étant
-sur le point de mourir, s’écria: «Bienvenus êtes-vous, mes maîtres, qui
-daignez vous approcher d’un misérable esclave tel que moi!» Et comme les
-assistants lui demandaient à qui il parlait ainsi: «Ne voyez-vous donc
-pas que les saints apôtres Pierre et Paul sont là près de moi?» Et,
-pendant qu’il recommençait à remercier les deux apôtres, son âme fut
-délivrée des liens du corps.
-
-VII. Certains auteurs ont mis en doute que Pierre et Paul aient été
-martyrisés le même jour, et ont prétendu qu’ils étaient morts à un an
-d’intervalle. Mais saint Jérôme et tous les saints qui traitent de cette
-question s’accordent à dire que le martyre des deux saints eut lieu le
-même jour et la même année. C’est, d’ailleurs, ce qui apparaît
-clairement de l’épître de Denis. La vérité est seulement que les deux
-saints n’ont pas été suppliciés au même endroit; et quand le pape Léon
-dit qu’ils l’ont été au même endroit, il entend simplement par là que
-tous deux ont été suppliciés à Rome.
-
-Mais bien qu’ils soient morts le même jour et à la même heure, saint
-Grégoire a ordonné que leur fête soit célébrée séparément, et que la
-commémoration de saint Paul ait lieu le lendemain de celle de saint
-Pierre. Celui-ci mérite, en effet, d’être honoré le premier, étant à la
-fois supérieur en dignité et antérieur en conversion: sans compter que
-son titre de souverain pontife achève de lui donner tous les droits à
-cette primauté.
-
-
-
-
-XC
-
-SAINT PAUL, APÔTRE
-
-(30 juin)
-
-
-L’apôtre Paul, après sa conversion, eut à souffrir de nombreuses
-persécutions, dont saint Hilaire résume l’histoire en ces termes: «A
-Philippes il fut frappé de verges, mis en prison, et attaché par les
-pieds à une barre de bois; à Lystre, il fut lapidé; à Icone et à
-Thessalonique, injustement accusé; à Ephèse, livré aux bêtes; à Damas,
-jeté du haut d’un mur; à Jérusalem, arrêté, frappé, lié, attaqué; à
-Césarée, mis en prison; dans son voyage d’Italie, exposé à une tempête;
-enfin à Rome, sous Néron, jugé et mis à mort.»
-
-Nous devons ajouter qu’à Lystre il guérit un paralytique, ressuscita un
-jeune homme tombé d’une fenêtre, et fit encore beaucoup d’autres
-miracles. A Mitylène, une vipère le mordit à la main sans lui faire
-aucun mal; et l’on dit que toute la descendance de l’homme dont il était
-l’hôte est à l’abri du venin des serpents; au point que, quand un enfant
-naît dans cette race, on met des serpents dans son berceau, pour
-reconnaître s’il est bien le fils de son père. Et Haymon raconte que
-Paul travaillait de ses mains depuis le chant du coq jusqu’à la
-cinquième heure, puis se livrait à la prédication jusqu’à la nuit, et
-estimait que les quelques heures qui lui restaient suffisaient fort bien
-pour sa nourriture, son sommeil, et ses prières.
-
-Lorsqu’il vint à Rome, Néron, qui n’était pas encore confirmé dans
-l’empire, apprit que les Juifs lui cherchaient querelle au sujet de leur
-loi et de la foi chrétienne; mais il n’y prit point garde et laissa Paul
-aller librement où il voulait. Saint Jérôme, de son côté, raconte que,
-la vingt-cinquième année après la passion du Seigneur, et la seconde
-année du règne du Néron, Paul vint à Rome comme prisonnier, mais y resta
-deux ans libre, puis, relâché par l’empereur, alla prêcher l’évangile en
-Occident, et fut enfin décapité le même jour où saint Pierre fut
-crucifié, dans la quatorzième année du règne de Néron.
-
-Sa science et sa piété étaient si éclatantes qu’il eut même pour
-disciples et pour amis plusieurs familiers de la maison de Néron, et que
-lecture fut faite devant Néron de quelques-uns de ses écrits. Un soir
-qu’il prêchait dans une cour, un jeune homme nommé Patrocle, que Néron
-aimait beaucoup, monta sur une fenêtre pour mieux l’entendre: il tomba
-de la fenêtre et se tua. Ce qu’apprenant, Néron, désolé de sa mort, lui
-choisit un successeur; mais Paul se fit apporter le cadavre de Patrocle,
-le ressuscita, et l’envoya chez Néron avec ses compagnons. Et Néron,
-effrayé de cette visite de l’homme qu’il savait mort, refusa d’abord de
-le recevoir. Puis, quand il l’eut reçu: «Patrocle, tu es vivant?» Et
-lui: «Oui, César!» Et Néron: «Qui t’a rendu la vie?» Et lui:
-«Jésus-Christ, roi des siècles!» Alors, Néron, furieux: «Et ainsi, c’est
-ce roi que tu sers?» Et lui: «Puissé-je servir celui qui m’a réveillé
-des morts!» Au même instant cinq autres des familiers de l’empereur, qui
-se trouvaient là, lui dirent: «César, pourquoi t’irriter contre un jeune
-homme qui te répond la vérité? Sache donc que, nous aussi, nous sommes
-les soldats de ce roi invincible!» Ce qu’entendant, Néron les fit jeter
-en prison, malgré toute l’amitié qu’il avait eue pour eux. Puis il fit
-rechercher tous les chrétiens, et, sans les interroger, les condamna
-tous aux plus affreux supplices. Et quand Paul, enchaîné, comparut
-devant lui: «Serviteur d’un grand roi, mais mon prisonnier; pourquoi
-détournes-tu de leur devoir mes officiers?» Et Paul: «Ce n’est pas
-seulement à ta cour que je recrute mes soldats, mais dans le monde
-entier. Et toi-même, si tu veux te soumettre à notre loi, tu seras
-sauvé! Ce roi est si puissant, qu’il viendra juger tous les hommes et
-brûlera ce monde!» Sur quoi Néron, furieux de ces paroles fit brûler
-tous les chrétiens à l’exception de Paul, qu’il condamna à avoir la tête
-tranchée comme coupable de lèse-majesté. Et tel fut le massacre des
-chrétiens que le peuple de Rome envahit le palais, menaçant de se
-révolter, et disant: «César, mets un terme au massacre, car les hommes
-que tu fais périr sont nos parents, et les meilleurs soutiens de
-l’empire!» Si bien que l’empereur, effrayé, révoqua son édit, et déclara
-qu’il se réservait le droit de juger les chrétiens.
-
-Paul comparut donc une seconde fois devant lui. Et Néron, repris de
-fureur à sa vue, s’écria: «Emmenez d’ici et décapitez ce malfaiteur!» Et
-Paul: «Néron, ma souffrance ne durera que quelques instants, et puis je
-vivrai pendant une éternité auprès de mon maître Jésus!» Et Néron:
-«Coupez-lui la tête, pour qu’il sache que je suis plus fort que son
-maître! Et nous verrons bien, ensuite, s’il vit encore!» Et Paul: «Pour
-que tu saches que je continuerai de vivre après la mort de mon corps, je
-t’apparaîtrai vivant quand on m’aura coupé la tête! Ainsi tu verras que
-le Christ est le Dieu de la vie, et non pas de la mort!» Puis il se
-laissa conduire au lieu de son supplice.
-
-En chemin, les trois soldats qui le conduisaient lui dirent: «Quel est
-donc ce roi que vous aimez tant, et quelle récompense attendez-vous de
-lui?» Paul leur parla si bien du royaume de Dieu qu’il les convertit.
-Ils le prièrent de s’enfuir. Et lui: «Non, mes frères, je ne suis pas un
-fuyard, mais un soldat du Christ. Quand je serai mort, des fidèles
-enlèveront mes restes, pour les transporter en un certain lieu. Et vous,
-venez en ce lieu demain matin! Vous y trouverez deux hommes en prière,
-nommés Tite et Luc; Vous leur direz pourquoi je vous ai envoyés vers
-eux; ils vous baptiseront, et vous serez admis au royaume céleste.»
-Survinrent alors deux autres soldats, envoyés par Néron pour voir s’il
-avait subi sa peine. Et comme il voulait également les convertir, ils
-lui dirent: «Si tu ressuscites après ta mort, nous croirons à tes
-paroles; mais, maintenant, marche plus vite pour aller recevoir le
-châtiment qui t’est dû!» Un peu plus loin, sous la porte d’Ostie, il
-rencontra une femme chrétienne appelée Plautille, qu’on appelait aussi
-Lemobie; et cette femme, toute en larmes, se recommanda à ses prières.
-Et Paul lui dit: «Plautille, ma chère enfant, prête-moi le voile dont tu
-recouvres ta tête; je m’en lierai les yeux et puis tu le reprendras!» Et
-les bourreaux se moquaient d’elle, disant: «Comment peux-tu donner à cet
-imposteur un objet aussi précieux?»
-
-Parvenu au lieu de sa passion, Paul se tourna vers l’Orient, et, les
-yeux levés au ciel, il pria longtemps. Puis, ayant dit adieu à ses
-frères, il s’attacha autour des yeux le voile de Plautille,
-s’agenouilla, tendit le cou, et fut décapité. Et lorsque déjà sa tête
-était séparée de son tronc, sa bouche prononça, en hébreu, le nom de
-Jésus, que, vivante, elle avait eu tant de douceur à répéter sans cesse!
-De sa blessure jaillit d’abord un flot de lait, jusque sur le manteau
-d’un soldat, puis le sang coula, et de son corps s’exhala un parfum
-délicieux. Or Néron, ayant appris tous ces miracles fut grandement
-effrayé, et s’enferma chez lui avec ses confidents. Soudain, toutes les
-portes étant fermées, Paul entra et lui dit: «César, me voici, soldat du
-roi éternel et invincible! Et toi, malheureux, tu mourras d’une mort
-éternelle, pour avoir injustement tué les serviteurs de ce roi!» Cela
-dit, il disparut. Néron, épouvanté, ne sut plus ce qu’il faisait. Sur le
-conseil de ses amis, il fit remettre en liberté Patrocle, Barnabé et les
-autres chrétiens. Cependant, les soldats qui avaient conduit Paul
-vinrent le lendemain matin au tombeau du martyr. Ils y trouvèrent Tite
-et Luc occupés à prier, et, debout au milieu d’eux, Paul lui-même. Tite
-et Luc en voyant les soldats, s’enfuirent, et Paul disparut. Mais les
-soldats crièrent aux deux disciples: «Nous ne venons pas ici pour vous
-persécuter, mais pour recevoir de vous le baptême, ainsi que nous l’a
-ordonné Paul, qui était tout à l’heure debout près de vous!» Ce
-qu’entendant, les disciples revinrent sur leurs pas et les baptisèrent
-avec une grande joie.
-
-La tête de Paul fut jetée dans une fosse avec une foule d’autres, de
-telle sorte qu’on ne parvenait guère à la retrouver. Mais un jour, comme
-on vidait la fosse, un berger ramassa un crâne, du bout de son bâton, et
-le mit dans son étable. Et pendant trois nuits ce berger et son maître
-virent une lumière ineffable briller au-dessus de ce crâne. Ce
-qu’apprenant, l’évêque et les fidèles reconnurent que c’était la tête de
-Paul. On la porta donc en grande pompe, et déjà l’on s’apprêtait à la
-placer au-dessus du tronc lorsque le patriarche dit: «Tant de saints
-martyrs ont eu leurs têtes jetées, pêle-mêle, dans cette fosse, que nous
-ne pouvons pas être sûrs que ceci soit la tête de saint Paul. Mettons-la
-donc plutôt à ses pieds; et si c’est vraiment sa tête, que le tronc se
-retourne pour l’avoir sur ses épaules!» Ainsi fut fait; et voilà que, à
-l’étonnement de tous, le corps se retourna dans le cercueil! Et tous,
-bénissant Dieu, reconnurent que c’était bien là la tête de Paul. C’est
-du moins ce que raconte saint Denis, dans sa lettre à Timothée.
-
-Grégoire de Tours affirme que les chaînes de saint Paul font de nombreux
-miracles. Lorsque des fidèles désirent avoir un peu de limaille de ces
-chaînes, un prêtre frotte les chaînes avec une lime; et parfois la
-limaille s’obtient aussitôt, tandis que d’autres fois le prêtre a beau
-frotter très longtemps, pas un grain de limaille ne tombe des chaînes.
-
-On lit, dans le même Grégoire de Tours, qu’un désespéré se préparait un
-lacet pour se pendre, tout en ne cessant pas de répéter: «Saint Paul,
-viens à mon secours!» Alors lui apparut une ombre sinistre, qui lui dit:
-«Hé mon ami, fais vite ce que tu as à faire!» Mais lui, tout en
-préparant son lacet, répétait toujours: «Saint Paul, viens à mon
-secours!» Et quand il eut achevé le lacet, une autre ombre apparut, et
-dit à celle qui exhortait l’homme à se tuer: «Fuis, malheureux, car
-voici saint Paul qui arrive!» Aussitôt l’ombre sinistre s’évanouit, et
-l’homme, revenant à lui, jeta son lacet et fit pénitence.
-
-
-
-
-XCI
-
-LES SEPT FILS DE SAINTE FÉLICITÉ, MARTYRS
-
-(10 juillet)
-
-
-Sainte Félicité eut sept fils, nommés Janvier, Félix, Philippe, Sylvain,
-Alexandre, Vital et Martial. Par ordre de l’empereur Antonin, le préfet
-Publius fit venir leur mère, et lui conseilla d’avoir pitié d’elle-même
-et de ses fils. Mais elle répondit: «Ni tes flatteries ne pourront me
-séduire, ni tes menaces m’effrayer: car l’Esprit-Saint qui est en moi
-m’assure que, vivante, je te vaincrai, et, morte, mieux encore!» Puis,
-se tournant vers ses fils, elle leur dit: «Mes fils, levez les yeux au
-ciel, et voyez le Christ qui nous y attend! Et puis combattez
-courageusement pour le Christ et montrez-vous fidèles dans son amour!»
-Ce qu’entendant, le préfet la fit souffleter. Mais comme la mère et ses
-fils persévéraient dans leur foi, les sept jeunes gens furent condamnés
-à des supplices divers, sous les yeux de leur mère, qui leur prodiguait
-les encouragements. Aussi, saint Grégoire, dans ses homélies,
-appelle-t-il sainte Félicité «plus que martyre», car elle souffrit sept
-fois dans ses sept fils, et une huitième fois dans son propre corps.
-Elle-même, en effet, après avoir vu mourir ses enfants, reçut à son tour
-la palme du martyre. Leur mort eut lieu vers l’an du Seigneur 110.
-
-
-
-
-XCII
-
-SAINT ALEXIS, CONFESSEUR
-
-(17 juillet)
-
-
-Alexis était fils d’Euphémien, noble romain qui occupait une des
-premières places à la cour de l’empereur, et qui avait à son service
-trois mille esclaves vêtus de soie avec des ceintures dorées. Euphémien
-était, avec cela, un homme très charitable: tous les jours on préparait
-chez lui trois tables, pour les pauvres, les orphelins, les veuves et
-les étrangers; et c’était Euphémien lui-même qui les servait; après
-quoi, à neuf heures, il prenait enfin son repas, en compagnie d’autres
-hommes bons et pieux comme lui. Sa femme, nommée Aglaé, partageait sa
-foi et tous ses sentiments. Longtemps ils n’eurent point d’enfants; mais
-le ciel, cédant à leurs prières, finit par leur accorder un fils; et,
-dès qu’ils l’eurent, ils firent vœu de vivre désormais dans la chasteté.
-
-L’enfant reçut l’instruction la plus libérale; et plus tard, quand il
-fut parvenu à la puberté, on choisit dans la maison de l’empereur une
-belle jeune fille qu’on lui donna pour femme. Mais, la nuit des noces,
-dès qu’il se trouva seul dans sa chambre avec sa jeune femme, il se mit
-à l’instruire dans la crainte de Dieu et à lui inspirer le goût de la
-virginité; puis il lui remit son anneau d’or et le ruban qui lui servait
-de ceinture, et il lui dit: «Prends cela et garde-le aussi longtemps que
-Dieu le voudra; et que le Seigneur soit entre nous!» Le lendemain,
-emportant une partie de son bien, il s’embarqua secrètement sur un
-navire qui le conduisit à Laodicée; et il se rendit, de là, à Edesse,
-ville de Syrie, où l’on conservait l’image de Jésus-Christ
-miraculeusement gravée sur un linge.
-
-Arrivé dans cette ville, il distribua aux pauvres tout l’argent qu’il
-avait apporté avec lui, se vêtit de haillons, et s’installa parmi la
-foule des mendiants, à l’entrée de l’église de Notre-Dame. Et, sur les
-aumônes qu’il recevait, il ne gardait pour lui que ce qui était
-strictement nécessaire: le reste allait aux autres pauvres de la ville.
-
-Or son père Euphémien, désolé de son départ, envoya aux quatre coins du
-monde des serviteurs chargés de le retrouver. Et quelques-uns de ces
-serviteurs vinrent à Edesse, ou, sans reconnaître Alexis, ils lui firent
-l’aumône ainsi qu’à d’autres mendiants: ce dont Alexis remercia Dieu,
-disant: «Je te rends grâce, Seigneur, de ce que tu m’aies permis de
-recevoir l’aumône de mes serviteurs!» Cependant les serviteurs, de
-retour à Rome, déclarèrent à ses parents que nulle part ils n’avaient pu
-le retrouver. Sa mère, dès le jour de son départ, avait étendu un sac
-sur le pavé de sa chambre, en disant: «Je passerai toutes mes nuits à
-pleurer sur ce sac, jusqu’à ce que mon fils me soit rendu!» Et la femme
-d’Alexis avait dit à sa belle-mère: «Jusqu’à ce que j’aie eu des
-nouvelles de mon cher mari, je resterai près de toi comme une
-tourterelle solitaire!» Or, après qu’Alexis eut servi Dieu pendant
-dix-sept ans sous le porche de l’église, l’image miraculeuse de la
-Vierge, qui était dans cette église, dit au gardien: «Fais entrer
-l’homme de Dieu, car il est digne du royaume céleste, et l’esprit divin
-repose sur lui, et sa prière monte comme l’encens jusqu’au visage de
-Dieu!» Le gardien ne savait pas de qui la Vierge voulait parler; mais
-elle lui dit: «Le mendiant qui se trouve à la porte de l’église, c’est
-lui!» Alors le gardien s’empressa de faire entrer Alexis dans l’église,
-ce qui valut au mendiant l’attention et le respect de tous. Mais lui,
-afin de fuir la gloire humaine, revint à Laodicée, où il s’embarqua sur
-un vaisseau qui partait pour Tarse en Cilicie. Et ce vaisseau, par la
-volonté de Dieu, se trouva jeté dans le port de Rome. Ce que voyant,
-Alexis se dit: «Sans me faire connaître, je demeurerai dans la maison de
-mon père, de façon à n’être à charge à personne!» Rencontrant donc son
-père qui revenait du palais, entouré d’une foule de quémandeurs, il alla
-au-devant de lui, et lui dit: «Serviteur de Dieu, je suis étranger.
-Daigne m’admettre dans ta maison et me laisser manger les miettes de ta
-table, afin que, si quelqu’un des tiens se trouve à l’étranger, Dieu ait
-pareillement pitié de lui!» Sur quoi son père, se souvenant de son fils,
-offrit à l’étranger une chambre dans sa maison, le fit nourrir des mets
-de sa propre table, et attacha à sa personne un serviteur spécial. Mais
-lui, il passait tout son temps en prières, macérant son corps par le
-jeûne et les veilles. Et les familiers de la maison se moquaient de lui
-et lui versaient de l’eau sale sur la tête: mais il supportait tout sans
-jamais se plaindre.
-
-Il vécut ainsi dix-sept ans, inconnu, dans la maison de son père. Puis,
-l’Esprit-Saint lui ayant annoncé que le terme de sa vie était proche, il
-se procura un papier avec de l’encre, et consigna par écrit toute
-l’histoire de sa vie.
-
-Le dimanche suivant, après la messe, une voix se fit entendre dans le
-temple, disant: «Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous
-consolerai!» Ce qu’entendant, toute la foule, effrayée, se prosterna la
-face contre terre. Et la voix dit de nouveau: «Cherchez l’homme de Dieu,
-afin qu’il prie pour Rome!» On chercha sans trouver personne. Alors la
-voix dit: «Cherchez dans la maison d’Euphémien!» Mais celui-ci,
-interrogé, répondit qu’il ne connaissait point l’homme qu’on cherchait.
-
-Alors les empereurs Arcade et Honorius se rendirent dans sa maison avec
-le pape Innocent; et voici que le serviteur chargé d’Alexis vint trouver
-son maître et lui dit: «Seigneur, peut-être l’homme qu’on cherche est-il
-votre étranger, car personne ne l’égale en patience et en sainteté!»
-Aussitôt Euphémien courut à la chambre de l’étranger; il trouva celui-ci
-déjà mort, mais avec un visage illuminé comme celui d’un ange. Et
-Euphémien voulut prendre le papier qu’il tenait en main, mais le mort
-refusa de s’en dessaisir. Ce qu’apprenant, les empereurs et le pontife
-s’approchèrent de lui à leur tour, et lui dirent: «Quelque pécheurs que
-nous soyons, nous tenons le gouvernail de l’empire, et le pontife que
-voici préside à tout le troupeau de l’Eglise. Donne-nous donc ce papier,
-pour que nous sachions ce qui y est écrit!» Et le pape voulut prendre le
-papier de la main du mort, qui aussitôt le lui abandonna. Lecture
-publique en fut faite devant la foule, parmi laquelle se trouvait
-Euphémien.
-
-Aussitôt qu’il apprit la vérité, Euphémien fut si désespéré qu’il perdit
-connaissance et s’affaissa sur le sol. Puis, revenant un peu à lui, il
-déchira ses vêtements, s’arracha les cheveux et la barbe; et, se roulant
-sur le corps de son fils, il disait: «Hélas, mon fils, pourquoi m’as-tu
-tant affligé et laissé gémir pendant si longtemps?» De son côté, la mère
-d’Alexis, les vêtements déchirés et les cheveux en désordre, levait les
-yeux au ciel, s’écriant: «O hommes, laissez-moi passer, pour que je voie
-mon fils, la consolation de mon âme, celui qui a sucé le lait de mes
-mamelles!» Puis, parvenue auprès du corps, elle s’étendit sur lui en
-gémissant:» Hélas, mon fils, lumière de mes yeux, pourquoi as-tu si
-cruellement agi envers nous? Tu nous voyais pleurer, ton père et moi, et
-tu ne te montrais pas à nous! Les esclaves t’injuriaient et tu ne disais
-rien!» Puis elle reprenait, en couvrant de baisers son angélique visage:
-«Pleurez tous avec moi, vous qui êtes ici: car, pendant dix-sept ans, je
-l’ai eu dans ma maison sans savoir que c’était mon fils!» Et la femme
-d’Alexis, toute vêtue de deuil, accourut en pleurant, et dit: «Malheur à
-moi, qui désormais suis veuve, et n’ai plus personne sur qui lever les
-yeux!» Et la foule, entendant ces discours, pleurait amèrement.
-
-Alors le pontife et les empereurs placèrent le corps sur un dais
-somptueux, le firent conduire à travers la ville, et firent annoncer
-qu’on avait enfin trouvé l’homme de Dieu que tout le monde, jusque-là,
-avait cherché en vain. Et tout le monde accourait au-devant du saint. Et
-les malades qui touchaient son corps étaient aussitôt guéris, les
-aveugles recouvraient la vue, les possédés étaient affranchis de leur
-possession. Si bien que les deux empereurs, à la vue de tant de
-miracles, voulurent porter eux-mêmes le dais avec le pontife, afin
-d’être sanctifiés par le contact du corps. Ils ordonnèrent aussi de
-distribuer au peuple de l’or et de l’argent, de manière à détourner son
-attention et à permettre que le corps du saint poursuivît son chemin
-jusqu’à l’église. Mais la foule, oubliant son amour de l’argent, se
-précipitait, de plus en plus abondante, pour toucher le corps d’Alexis;
-et c’est à grand’peine, que celui-ci put enfin parvenir jusqu’à l’église
-de Saint-Boniface, où, en l’espace d’une semaine, on lui éleva un
-monument tout orné d’or et de pierres précieuses. C’est dans ce monument
-que fut placé son corps: et un parfum si doux s’en exhalait, que tous
-croyaient que le monument était rempli d’aromates.
-
-Saint Alexis mourut le dix-septième jour de juillet, en l’an du Seigneur
-398.
-
-
-
-
-XCIII
-
-SAINTE MARGUERITE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(20 juillet)
-
-
-Marguerite naquit à Antioche, où son père, Théodose, était patriarche de
-la religion païenne. Après sa naissance, elle fut confiée aux soins
-d’une nourrice chez qui elle s’instruisit de la foi du Christ: de telle
-sorte que, parvenue à l’âge adulte, elle reçut le baptême, ce qui lui
-valut la haine de son père. Or, un jour que, âgée de quinze ans, elle
-s’occupait avec d’autres jeunes filles a garder les brebis de sa
-nourrice, le préfet Olybrius vint à passer près de l’endroit où elle se
-trouvait, et, voyant, une jeune fille d’une beauté merveilleuse, ne
-tarda pas à s’enflammer d’amour pour elle. Il appela donc ses serviteurs
-et leur dit: «Allez vous emparer de cette jeune fille: si elle est de
-naissance libre, je la prendrai pour femme; si elle est esclave, j’en
-ferai ma concubine.» Et quand l’enfant lui fut amenée, il l’interrogea
-sur sa condition, son nom et sa religion. Elle répondit qu’elle était de
-condition noble, qu’elle s’appelait Marguerite, et qu’elle était
-chrétienne. Alors le préfet: «Les deux premières de ces trois choses te
-conviennent à merveille, car tout est noble en toi, et il n’y a point de
-perle (_margarita_) qui égale ta beauté. Mais la troisième chose ne te
-convient pas, c’est-à-dire qu’une jeune fille si belle et si noble ait,
-pour Dieu, un crucifié.» Et elle: «D’où sais-tu que le Christ a été
-crucifié?» Et lui: «Je l’ai lu dans les livres des chrétiens!» Et
-Marguerite: «Puisque tu as lu ces livres, tu y as vu à la fois le
-supplice du Christ et sa gloire; comment donc oses-tu croire à l’un et
-nier l’autre?» Après quoi elle lui affirma que le Christ s’était
-spontanément soumis à son supplice pour notre rédemption, mais que,
-maintenant, il vivait de la vie éternelle. Et le préfet, irrité, la fit
-jeter en prison.
-
-Le lendemain, il la manda de nouveau, et lui dit: «Enfant stupide, aie
-pitié de ta beauté, et adore nos dieux, si tu veux être heureuse!» Mais
-elle: «J’adore celui qui fait trembler la terre, qui épouvante la mer et
-que craignent toutes les créatures!» Et le préfet: «Si tu ne me cèdes,
-je ferai lacérer ton corps!» Mais elle: «Je n’ai pas de souhait plus
-cher que de mourir pour le Christ, qui s’est condamné lui-même à mourir
-pour moi!» Alors le préfet la fit attacher à un chevalet; et on la
-battit si cruellement, d’abord avec des verges, puis avec des pointes de
-fer, que ses os furent mis à nu, et que le sang jaillit de son corps
-comme d’une source pure. Et tous les assistants disaient: «O Marguerite,
-quelle pitié nous avons de toi! Oh! quelle beauté tu as perdue par ton
-incrédulité! Mais à présent, du moins, pour conserver ta vie, reviens à
-la vraie foi!» Et elle: «O mauvais conseillers, éloignez-vous de moi! Ce
-supplice de ma chair est le salut de mon âme!» Puis, s’adressant au
-préfet: «Chien insatiable et impudent, tu as pouvoir sur ma chair, mais
-mon âme n’appartient qu’au Christ!» Cependant le préfet, n’ayant pas la
-force de voir une telle effusion de sang, se cachait le visage avec son
-manteau. Il la fit enfin détacher du chevalet, et ordonna qu’elle fût
-reconduite dans sa prison, qui, aussitôt, s’illumina d’une immense
-clarté.
-
-Dans sa prison, Marguerite pria le Seigneur de lui faire apparaître,
-sous forme visible, l’ennemi qui luttait contre elle. Et voici que lui
-apparut un dragon hideux, qui voulut se jeter sur elle pour la dévorer.
-Mais elle fit le signe de la croix, et le dragon disparut. Ou encore,
-comme l’affirme une légende, le monstre la saisit par la tête et
-l’introduisit dans sa bouche; et c’est alors qu’elle fit un signe de
-croix par la vertu duquel le dragon creva, et la vierge sortit de son
-corps sans avoir aucun mal. Mais cette légende est apocryphe, et on
-s’accorde à la tenir pour une fable sans fondement.
-
-S’obstinant à vouloir tromper Marguerite, le démon lui apparut sous la
-forme d’un jeune homme. Et comme elle s’était mise en prières, il
-s’approcha d’elle, lui prit la main, et lui dit: «Que ce que tu as déjà
-fait te suffise: cesse maintenant de me tourmenter!» Mais Marguerite le
-saisit par la tête, l’étendit à terre, et, posant sur lui son pied
-droit, elle dit: «Démon orgueilleux, prosterne-toi sous le pied d’une
-femme!» Mais le démon criait: «O Marguerite, je suis vaincu, et, pour
-comble de honte, vaincu par une petite fille, et dont le père et la mère
-ont été mes amis!»
-
-La sainte le força à lui dire pourquoi il était venu: c’était pour
-l’engager à obéir aux ordres du préfet. Elle lui demanda ensuite
-pourquoi il tentait si obstinément les chrétiens. Il répondit que
-c’était, d’abord, parce qu’il haïssait tous les hommes vertueux, et
-ensuite parce que, dans sa jalousie, il voulait ôter aux chrétiens un
-bonheur que, lui-même, il avait perdu. Il ajouta que Salomon avait
-enfermé dans un vase une foule de démons, mais que, après sa mort, les
-hommes, en voyant du feu sortir de ce vase, s’étaient figuré qu’il
-contenait un trésor, l’avaient brisé, et avaient ainsi remis les démons
-en liberté. Enfin Marguerite, ayant forcé le démon à tous ces aveux,
-souleva son pied et dit: «Va-t’en, misérable!» Et aussitôt le démon
-s’enfuit.
-
-Ayant vaincu le prince, elle n’eut pas de peine à vaincre son ministre.
-Le lendemain, comme de nouveau elle se refusait à sacrifier aux idoles,
-elle fut dépouillée de ses vêtements et brûlée avec des torches
-ardentes; et tous s’étonnaient qu’une enfant pût supporter tant de
-supplices divers. Seul, le préfet resta impitoyable: pour aggraver sa
-douleur par la variété des souffrances, il la fit plonger dans un bassin
-plein d’eau; mais aussitôt la terre trembla, le bassin se brisa, et la
-jeune fille en sortit saine et sauve sous les yeux de la foule. Ce que
-voyant, cinq mille personnes se convertirent, et furent punies de mort
-pour le nom du Christ. Enfin le préfet, redoutant d’autres conversions,
-ordonna qu’elle fût au plus vite décapitée. Mais elle, après avoir
-obtenu la permission de faire une prière, pria pour elle-même et pour
-ses persécuteurs, et aussi pour ceux qui, par la suite, invoqueraient
-son nom. Elle demanda, en particulier, que toutes les fois qu’une femme
-en couches invoquerait son nom, l’enfant pût naître sans avoir aucun
-mal. Et une voix du ciel lui dit que toutes ses prières étaient
-exaucées. Alors, se relevant, elle dit au bourreau: «Mon frère, tire
-maintenant ton épée et frappe-moi!» Le bourreau, d’un seul coup, lui
-trancha la tête; et c’est ainsi qu’elle reçut la couronne du martyre, le
-quatorzième jour des calendes d’août, suivant les uns, suivant d’autres
-le troisième jour des ides de juillet.
-
-
-
-
-XCIV
-
-SAINTE PRAXÈDE, VIERGE
-
-(21 juillet)
-
-
-Praxède, vierge, et sa sœur Pudentienne, eurent pour frères les saints
-Donat et Timothée, qui furent instruits dans la foi par les apôtres. Au
-milieu des persécutions, elles ensevelirent les corps de nombreux
-chrétiens. Elles distribuèrent aussi aux pauvres tous leurs biens. Et
-elles s’endormirent enfin dans le Seigneur, vers l’an 165, sous le règne
-des empereurs Marc et Antoine II.
-
-
-
-
-XCV
-
-SAINTE MARIE-MADELEINE, PÉCHERESSE
-
-(22 juillet)
-
-
-I. Marie-Madeleine naquit de parents nobles, et qui descendaient de
-famille royale. Son père s’appelait Syrus, sa mère Eucharie. Avec son
-frère Lazare et sa sœur Marthe, elle possédait la place forte de
-Magdala, voisine de Genézareth, Béthanie, près de Jérusalem, et une
-grande partie de cette dernière ville; mais cette vaste possession fut
-partagée de telle manière que Lazare eut la partie de Jérusalem, Marthe,
-Béthanie, et que Magdala revint en propre à Marie, qui tira de là son
-surnom de Magdeleine. Et comme Madeleine s’abandonnait tout entière aux
-délices des sens, et que Lazare servait dans l’armée, c’était la sage
-Marthe qui s’occupait d’administrer les biens de sa sœur et de son
-frère. Tous trois, d’ailleurs, après l’ascension de Jésus-Christ,
-vendirent leurs biens et en déposèrent le prix aux pieds des apôtres.
-
-Autant Madeleine était riche, autant elle était belle; et elle avait si
-complètement livré son corps à la volupté qu’on ne la connaissait plus
-que sous le nom de la Pécheresse. Mais, comme Jésus allait prêchant çà
-et là, elle apprit un jour, sous l’inspiration divine, qu’il s’était
-arrêté dans la maison de Simon le lépreux; et aussitôt elle y courut;
-mais, n’osant pas se mêler aux disciples, elle se tint à l’écart, lava
-de ses larmes les pieds du Seigneur, les essuya de ses cheveux et les
-oignit d’un onguent précieux: car l’extrême chaleur forçait les
-habitants de cette région à se servir, plusieurs fois par jour, d’eau et
-d’onguent. Et comme le Pharisien Simon s’étonnait de voir qu’un prophète
-se laissât toucher par une prostituée, le Seigneur le blâma de son
-orgueilleuse justice, et dit que tous les péchés de cette femme lui
-étaient remis. Et, depuis lors, il n’y eut point de grâce qu’il
-n’accordât à Marie-Madeleine, ni de signe d’affection qu’il ne lui
-témoignât. Il chassa d’elle sept démons, il l’admit dans sa familiarité,
-il daigna demeurer chez elle, et, en toute occasion, se plut à la
-défendre. Il la défendit devant le pharisien qui la disait impure, et
-devant sa sœur Marthe, qui l’accusait de paresse, et devant Judas, qui
-lui reprochait sa prodigalité. Et il ne pouvait la voir pleurer sans
-pleurer lui-même. C’est par faveur pour elle qu’il ressuscita son frère,
-mort depuis quatre jours, qu’il guérit Marthe d’un flux de sang dont
-elle souffrait depuis sept ans, et qu’il choisit la servante de Marthe,
-Martille, pour prononcer cette parole mémorable: «Bienheureux le ventre
-qui t’a porté!» Madeleine eut aussi l’honneur d’assister à la mort de
-Jésus, au pied de la croix; c’est elle qui oignit de parfum le corps de
-Jésus après sa mort, et qui resta près du tombeau tandis que tous les
-disciples s’en étaient éloignés, et à qui Jésus ressuscité apparut tout
-d’abord.
-
-Après l’ascension du Seigneur, la quatorzième année après la Passion,
-les disciples se répandirent dans les diverses contrées pour y semer la
-parole divine; et saint Pierre confia Marie-Madeleine à saint Maximin,
-l’un des soixante-douze disciples du Seigneur. Alors saint Maximin,
-Marie-Madeleine, Lazare, Marthe, Martille, et avec eux saint Cédon,
-l’aveugle-né guéri par Jésus, ainsi que d’autres chrétiens encore,
-furent jetés par les infidèles sur un bateau et lancés à la mer, sans
-personne pour diriger le bateau. Les infidèles espéraient que, de cette
-façon, ils seraient tous noyés à la fois. Mais le bateau, conduit par la
-grâce divine, arriva heureusement dans le port de Marseille. Là,
-personne ne voulut recevoir les nouveaux venus, qui s’abritèrent sous le
-portique d’un temple. Et, lorsque Marie-Madeleine vit les païens se
-rendre dans leur temple pour sacrifier aux idoles, elle se leva, le
-visage calme, se mit à les détourner du culte des idoles et à leur
-prêcher le Christ. Et tous l’admirèrent, autant pour son éloquence que
-pour sa beauté: éloquence qui n’avait rien de surprenant dans une bouche
-qui avait touché les pieds du Seigneur.
-
-II. Or le chef de la province se rendit dans le temple pour sacrifier
-aux idoles, espérant obtenir ainsi un enfant, car leur mariage était
-resté sans fruit. Mais Madeleine, par sa prédication, les dissuada de
-sacrifier aux idoles. Et, quelques jours après, elle apparut en rêve à
-la femme de ce chef et lui dit: «Pourquoi, étant riches, laissez-vous
-mourir de faim et de froid les serviteurs de Dieu?» Et elle la menaça de
-la colère divine si elle se refusait à faire en sorte que son mari
-devînt plus charitable. Mais la femme eut peur de parler à son mari de
-cette vision. Madeleine lui apparut encore la nuit suivante; et, de
-nouveau, elle négligea d’en avertir son mari. Enfin, la troisième nuit,
-Madeleine se montra, tout irritée et le visage enflammé, et elle lui
-reprocha amèrement la dureté de son cœur. La femme se réveilla toute
-tremblante, et vit que son mari tremblait aussi. «Seigneur, lui
-dit-elle, as-tu vu de ton côté ce que j’ai vu en rêve?» Et le mari
-répondit: «J’ai vu la chrétienne, qui m’a reproché mon manque de
-charité, et m’a menacé de la colère divine. Que devons-nous faire?» Et
-la femme: «Mieux vaut lui obéir que d’encourir la colère de son Dieu!»
-Ils donnèrent donc l’hospitalité aux chrétiens, et promirent de pourvoir
-à tous leurs besoins.
-
-Un jour que Marie-Madeleine prêchait, ce même chef lui dit: «Te crois-tu
-en état de défendre la foi que tu prêches?» Et elle: «Certes, je suis
-prête à défendre une foi qui se trouve encore fortifiée tous les jours
-par les miracles et la prédication de mon maître Pierre, l’évêque de
-Rome!» Alors le chef et sa femme lui dirent: «Nous t’obéirons en toute
-chose si tu parviens à obtenir pour nous, de ton Dieu, la naissance d’un
-fils.» Et Marie-Madeleine pria le Seigneur pour eux, et sa prière fut
-entendue, car bientôt la femme se trouva enceinte.
-
-Alors le chef résolut de se rendre auprès de Pierre, pour savoir de lui
-si ce que Madeleine disait du Christ était vrai. Et sa femme lui dit:
-«Eh! quoi, mon ami, penses-tu donc partir sans moi?» Et lui: «Je ne puis
-songer à te prendre avec moi, car tu es enceinte, et les dangers de la
-mer sont grands!» Mais elle insista si fort, comme savent faire les
-femmes, et se jeta à ses pieds avec tant de larmes, qu’elle finit par
-obtenir ce qu’elle demandait. Madeleine fit sur eux le signe de la
-croix, pour les mettre à l’abri des pièges du démon, et ils partirent,
-laissant à la garde de Madeleine tout ce qu’ils n’emportaient pas avec
-eux sur le bateau. Or, après un jour et une nuit du voyage, la mer se
-leva, la tempête souffla; et la femme du chef, accablée de frayeur et
-toute secouée par l’orage, enfanta un fils avant le terme naturel, et,
-l’ayant enfanté, mourut. Quant à l’enfant nouveau-né, il tremblait de
-faim, cherchait vainement le sein maternel et poussait des cris
-lamentables. Le malheureux père se désespérait, disant: «Hélas! que
-vais-je faire? J’ai désiré avoir un fils, et voilà que, par ce désir,
-j’ai perdu à la fois ma femme et mon fils!» Cependant les matelots
-s’écriaient: «Qu’on jette à la mer ce cadavre, car aussi longtemps qu’il
-sera avec nous la tempête continuera à nous tourmenter!» Déjà même ils
-s’étaient emparés du cadavre pour le jeter à la mer, malgré les
-supplications du pèlerin, lorsque apparut à l’horizon une terre
-inconnue. L’apercevant, le pèlerin obtint des matelots, à force de
-prières et de promesses, qu’on transportât sur cette terre le cadavre de
-sa femme et l’enfant nouveau-né. On aborda donc, et l’on se mit en
-devoir de creuser une fosse. Mais le sol était si dur qu’on ne pouvait
-le creuser; de telle sorte que le pèlerin enveloppa le cadavre dans un
-manteau, et le disposa dans un endroit écarté, après lui avoir placé
-l’enfant sur la poitrine. Puis, après avoir invoqué l’aide de
-Marie-Madeleine, il remonta à bord et poursuivit sa route.
-
-Quand il arriva auprès de Pierre, celui-ci vint à sa rencontre; et,
-voyant sur son manteau le signe de la croix, il lui demanda qui il était
-et d’où il venait. Le pèlerin lui raconta toute son histoire. Et Pierre:
-«Que la paix rentre en toi, et prends ton mal en patience! Ta femme dort
-et son enfant avec elle. Mais Dieu est puissant: il peut tout enlever et
-tout rendre. Il pourra, s’il le veut, changer ta tristesse en joie:»
-Pierre le conduisit ensuite à Jérusalem, lui montra tous les lieux où le
-Christ avait prêché et fait des miracles, le lieu de sa passion et celui
-de son ascension; et pendant deux ans il l’instruisit dans la foi. Après
-quoi le pèlerin reprit la mer pour rentrer dans sa patrie. Et comme, sur
-l’ordre de Dieu, le vent avait poussé de nouveau le bateau près de l’île
-où avaient été déposés la femme morte et l’enfant, le pèlerin obtint des
-matelots la permission d’y aborder.
-
-Or, le petit garçon, dont Marie-Madeleine s’était chargée, et sur qui
-elle veillait de loin pour le maintenir en vie, venait souvent jouer
-dans le sable du rivage; et le pèlerin, en approchant de l’île, fut très
-surpris de voir cet enfant en un tel lieu. L’enfant, de son côté,
-n’ayant jamais vu aucun homme, prit peur, et se réfugia auprès de sa
-mère morte, dont il téta le sein à son habitude. Et le pèlerin, s’étant
-approché, aperçut sa femme, qui semblait dormir, et un bel enfant qui
-lui tétait le sein. Alors il prit l’enfant dans ses bras et s’écria: «O
-bienheureuse Marie-Madeleine, combien ma joie serait grande si seulement
-ma femme vivait encore et pouvait rentrer avec moi dans notre patrie! Et
-je sais que toi, qui m’as donné un enfant, et qui pendant deux ans as
-veillé sur lui, tu aurais le pouvoir d’obtenir du ciel que la vie fût
-rendue à la mère!» A peine avait-il ainsi parlé que sa femme ouvrit les
-yeux, comme si elle s’éveillait, et dit: «Bénie sois-tu,
-Marie-Madeleine, qui m’as tenu lieu de sage-femme dans mes couches et
-m’as fidèlement secourue dans tous mes besoins!» Et le pèlerin
-stupéfait: «Es-tu donc vivante, ma femme chérie?» Et elle: «Oui, certes;
-et je reviens à présent du pèlerinage dont tu reviens toi-même. Et,
-quand saint Pierre te conduisait dans Jérusalem, te montrant tous les
-lieux où a vécu et est mort le Christ, j’étais là aussi, sous la
-conduite de sainte Marie-Madeleine.» Le pèlerin, ravi de joie, remonta
-sur le bateau avec sa femme et son enfant; et, peu de temps après, ils
-entrèrent dans le port de Marseille. Ils trouvèrent là Marie-Madeleine
-occupée à prêcher avec ses disciples. Se jetant à ses pieds, ils lui
-racontèrent tout ce qui leur était arrivé; et saint Maximin les baptisa
-solennellement.
-
-Alors les habitants de Marseille détruisirent tous les temples des
-idoles, qu’ils remplacèrent par des églises chrétiennes; et, d’un
-consentement unanime, ils nommèrent Lazare évêque de Marseille. Puis
-Marie-Madeleine et ses disciples se rendirent à Aix, où, par de nombreux
-miracles, ils convertirent le peuple à la foi du Christ; et saint
-Maximin y fut élu évêque.
-
-III. Cependant sainte Marie-Madeleine, désireuse de contempler les
-choses célestes, se retira dans une grotte de la montagne, que lui avait
-préparée la main des anges, et pendant trente ans elle y resta à l’insu
-de tous. Il n’y avait là ni cours d’eau, ni herbe, ni arbre; ce qui
-signifiait que Jésus voulait nourrir la sainte des seuls mets célestes,
-sans lui accorder aucun des plaisirs terrestres. Mais, tous les jours,
-les anges l’élevaient dans les airs, où, pendant une heure, elle
-entendait leur musique; après quoi, rassasiée de ce repas délicieux,
-elle redescendait dans sa grotte, sans avoir le moindre besoin
-d’aliments corporels.
-
-Or, certain prêtre, voulant mener une vie solitaire, s’était aménagé une
-cellule à douze stades de la grotte de Madeleine. Et, un jour, le
-Seigneur lui ouvrit les yeux, de telle sorte qu’il vit les anges entrer
-dans la grotte, prendre la sainte, la soulever dans les airs et la
-ramener à terre une heure après. Sur quoi le prêtre, afin de mieux
-constater la réalité de sa vision, se mit à courir vers l’endroit où
-elle lui était apparue; mais, lorsqu’il fut arrivé à une portée de
-pierre de cet endroit, tous ses membres furent paralysés; il en
-retrouvait l’usage pour s’en éloigner, mais, dès qu’il voulait se
-rapprocher, ses jambes lui refusaient leur service. Il comprit alors
-qu’il y avait là un mystère sacré, supérieur à l’expérience humaine. Et,
-invoquant le Christ, il s’écria: «Je t’en adjure par le Seigneur! si tu
-es une personne humaine, toi qui habites cette grotte, réponds-moi et
-dis-moi la vérité!» Et, après qu’il eut répété trois fois cette
-adjuration, sainte Marie-Madeleine lui répondit: «Approche-toi
-davantage, et tu sauras tout ce que tu désires savoir!» Puis, lorsque la
-grâce du ciel eut permis au prêtre de faire encore quelques pas en
-avant, la sainte lui dit: «Te souviens-tu d’avoir lu, dans l’évangile,
-l’histoire de Marie, cette fameuse pécheresse qui lava les pieds du
-Sauveur, les essuya de ses cheveux, et obtint le pardon de tous ses
-péchés?» Et le prêtre: «Oui, je m’en souviens; et, depuis trente ans
-déjà, notre sainte Eglise célèbre ce souvenir.» Alors la sainte: «Je
-suis cette pécheresse. Depuis trente ans, je vis ici à l’insu de tous;
-et, tous les jours, les anges m’emmènent au ciel, où j’ai le bonheur
-d’entendre de mes propres oreilles les chants de la troupe céleste. Or,
-voici que le moment est prochain où je dois quitter cette terre pour
-toujours. Va donc trouver l’évêque Maximin, et dis-lui que, le jour de
-Pâques, dès qu’il sera levé, il se rende dans son oratoire: il m’y
-trouvera, amenée par les anges.» Et le prêtre, pendant qu’elle lui
-parlait, ne la voyait pas, mais il entendait une voix d’une suavité
-angélique.
-
-Il courut aussitôt vers saint Maximin, à qui il rendit compte de ce
-qu’il avait vu et entendu, et, le dimanche suivant, à la première heure
-du matin, le saint évêque, entrant dans son oratoire, aperçut
-Marie-Madeleine encore entourée des anges qui l’avaient amenée. Elle
-était élevée à deux coudées de terre, les mains étendues. Et, comme
-saint Maximin avait peur d’approcher, elle lui dit: «Père, ne fuis pas
-ta fille!» Et Maximin raconte lui-même, dans ses écrits, que le visage
-de la sainte, accoutumé à une longue vision des anges, était devenu si
-radieux, qu’on aurait pu plus facilement regarder en face les rayons du
-soleil que ceux de ce visage. Alors l’évêque, ayant rassemblé son
-clergé, donna à sainte Marie-Madeleine le corps et le sang du Seigneur;
-et, aussitôt qu’elle eut reçu la communion, son corps s’affaissa devant
-l’autel et son âme s’envola vers le Seigneur. Et telle était l’odeur de
-sa sainteté, que, pendant sept jours, l’oratoire en fut parfumé. Saint
-Maximin fit ensevelir en grande pompe le corps de la sainte, et demanda
-à être lui-même enterré près d’elle, après sa mort.
-
-Le livre attribué par les uns à Hégésippe, par d’autres à Josèphe,
-raconte l’histoire de Marie-Madeleine presque de la même façon. Il
-ajoute seulement que le prêtre trouva la sainte enfermée dans sa
-cellule, que, sur sa demande, il lui donna un manteau dont elle se
-couvrit, et que c’est avec lui qu’elle se rendit à l’église, où, après
-avoir communié, elle s’endormit en paix devant l’autel.
-
-IV. Au temps de Charlemagne, Girard, duc de Bourgogne, désolé de ne
-pouvoir pas avoir un fils, faisait de grandes charités aux pauvres, et
-construisait nombre d’églises et de monastères. Lorsqu’il eut ainsi
-construit le monastère de Vézelay, l’abbé de ce monastère, sur sa
-demande, envoya à Aix un moine avec une escorte, afin qu’il essayât, si
-la chose était possible, de ramener de cette ville le corps de sainte
-Madeleine. Le moine, en arrivant à Aix, vit la ville détruite de fond en
-comble par les païens; mais un heureux hasard lui permit de découvrir un
-tombeau de marbre qu’il supposa être celui de la sainte: car toute
-l’histoire de celle-ci y était sculptée. La nuit suivante, donc, le
-moine ouvrit le tombeau, prit les ossements qui s’y trouvaient, et les
-rapporta à son hôtellerie. Et, dans cette même nuit, sainte Madeleine,
-lui apparaissant en rêve, lui dit d’être sans crainte et de poursuivre
-son œuvre. Le moine s’en retourna vers son monastère avec les précieuses
-reliques; mais, quand il arriva à une demi-lieue du monastère, ni lui ni
-ses compagnons ne purent faire avancer davantage les reliques jusqu’à ce
-que l’abbé fût venu au-devant d’elles, et les eût fait solennellement
-conduire en procession.
-
-V. Un soldat, qui avait l’habitude de faire, tous les ans, un pèlerinage
-au tombeau de sainte Madeleine, fut tué dans un combat. Ses parents,
-pleurant autour de son cercueil, reprochaient pieusement à la sainte
-d’avoir permis que leur fils mourût sans confession. Et voilà que tout à
-coup le mort, à la surprise générale, se leva et demanda un prêtre.
-Puis, lorsqu’il se fut confessé et eut reçu l’extrême-onction, aussitôt
-il s’endormit en paix dans le Seigneur.
-
-VI. Sur un bateau en péril, une femme, qui était enceinte, invoqua
-sainte Madeleine, faisant le vœu que, si elle était sauvée et s’il lui
-naissait un fils, elle donnerait cet enfant au monastère de la
-Madeleine. Alors une femme d’apparence surnaturelle s’approcha d’elle,
-et, la prenant par le menton, la conduisit saine et sauve jusqu’au
-rivage: en récompense de quoi, la naufragée, ayant mis au monde un fils,
-remplit fidèlement son vœu.
-
-VII. Certains auteurs racontent que Marie-Madeleine était la fiancée de
-saint Jean l’Evangéliste, et que celui-ci s’apprêtait à l’épouser
-lorsque le Christ, survenant au milieu de ses noces, l’appela à lui: ce
-dont Madeleine fut si indignée que, depuis lors, elle se livra tout
-entière à la volupté. Mais c’est là une légende fausse et gratuite: et
-le Frère Albert, dans sa préface à l’évangile de saint Jean, nous
-affirme que la fiancée que le saint quitta pour suivre Jésus, resta
-vierge toute sa vie, et vécut, plus tard, dans la société de la Vierge
-Marie.
-
-VIII. Un aveugle se rendait en pèlerinage au monastère de Vézelay.
-Lorsque l’homme qui le conduisait lui dit que déjà on apercevait
-l’église, l’aveugle s’écria: «O sainte Marie-Madeleine, ne me sera-t-il
-jamais donné de voir ton église?» Et aussitôt il recouvra la vue.
-
-IX. Un homme qui était en prison appela à son aide Marie-Madeleine; et,
-dans le nuit, une femme inconnue lui apparut, qui brisa ses chaînes, lui
-ouvrit la porte de la prison, et lui ordonna de s’enfuir.
-
-X. Un clerc de Flandre, nommé Etienne, était tombé dans une telle
-dépravation qu’il se livrait à tous les vices, et ne voulait pas même
-entendre parler des choses du salut. Il gardait seulement une grande
-dévotion à Marie-Madeleine, et ne manquait pas de jeûner la veille de sa
-fête. Or, comme il visitait le tombeau de la sainte, celle-ci lui
-apparut, tout en larmes, et soutenue des deux côtés par des anges. Et
-elle lui dit: «Pourquoi, Etienne, te conduis-tu d’une façon si indigne
-de moi? Mais moi, du jour où tu as commencé à m’invoquer, j’ai toujours
-prié le Seigneur pour toi! Maintenant donc, lève-toi et fais pénitence,
-et je ne t’abandonnerai pas jusqu’à ce que tu te sois réconcilié avec
-Dieu!» Et Etienne se sentit rempli d’une telle grâce divine que,
-renonçant au siècle, il entra en religion, et mena depuis lors une vie
-parfaite. A sa mort, on vit Marie-Madeleine descendre vers lui, soutenue
-par deux anges, et emporter son âme au ciel comme une blanche colombe.
-
-
-
-
-XCVI
-
-SAINT APOLLINAIRE, MARTYR
-
-(23 juillet)
-
-
-Apollinaire, disciple de l’apôtre Pierre, fut envoyé par son maître, de
-Rome, à Ravenne, où il guérit la femme d’un tribun et la baptisa, ainsi
-que son mari et toute sa maison. Ce qu’apprenant, le magistrat de la
-ville le fit arrêter et conduire au temple de Jupiter, pour qu’il y
-sacrifiât aux idoles. Et comme Apollinaire, voyant l’or et l’argent qui
-ornaient les idoles, s’écriait qu’on ferait mieux de donner tout cela
-aux pauvres, il fut sur-le-champ battu de verges et laissé à demi mort.
-Mais ses disciples le recueillirent et, pendant sept mois, il vécut dans
-la maison d’une veuve, où, peu à peu, les forces lui revinrent.
-
-Il se rendit ensuite dans la ville de Classe, pour y guérir un homme
-noble qui avait perdu la parole. Et, au moment où il entrait dans la
-maison de cet homme, une jeune fille possédée du démon s’écria:
-«Eloigne-toi, serviteur de Dieu, ou bien je te ferai emporter hors de la
-ville pieds et poings liés!» Et Apollinaire ordonna au démon qui était
-en elle de la quitter, ce qu’il fit aussitôt. Puis, s’approchant du
-muet, il invoqua Dieu sur lui et le guérit; et plus de cinq cents
-personnes se convertirent au Christ. Mais les païens, pour l’empêcher de
-prononcer le nom de Jésus, le frappèrent de verges; et lui, gisant à
-terre, il continuait à proclamer le vrai Dieu. Alors ils le firent se
-tenir debout, les pieds nus, sur des pointes de fer; et comme il
-continuait à prêcher le Christ, ils le chassèrent de la ville.
-
-Apollinaire revint à Ravenne, où un patricien, nommé Rufus, l’appela
-près de sa fille qui était malade. Et à peine était-il entré dans la
-maison de Rufus que cette jeune fille mourut. Alors Rufus: «Mieux eût
-valu que tu n’entrasses point dans ma maison, car les dieux s’en sont
-irrités, et ont refusé de guérir ma fille! Et maintenant que peux-tu
-pour elle?» Mais Apollinaire: «Sois sans crainte; et jure-moi seulement
-que, si ta fille revient à la vie, tu la laisseras librement se
-consacrer au service de son Créateur!» Rufus l’ayant juré, le saint fit
-une prière, et aussitôt la jeune femme se leva; après quoi, confessant
-le Christ, elle reçut le baptême avec sa mère et toute sa maison; et
-elle resta vierge durant toute sa vie.
-
-La nouvelle en étant parvenue à l’empereur, celui-ci écrivit au préfet
-du prétoire que, si Apollinaire refusait de sacrifier aux idoles, il eût
-à être envoyé en exil. Et le préfet, pour obtenir d’Apollinaire qu’il
-sacrifiât aux idoles, le fit battre de verges et attacher à un chevalet.
-Et comme le saint continuait à prêcher le Christ, il fit verser de l’eau
-bouillante dans ses plaies, le chargea de chaînes et voulut que, dans
-cet état, il partît pour l’exil. Mais les chrétiens, indignés à la vue
-d’une telle cruauté, s’élancèrent sur les païens, dont ils tuèrent plus
-de deux cents. Le préfet, épouvanté, se cacha dans son palais et y fit
-cacher Apollinaire, qu’il fit ensuite transporter à bord d’un bateau
-avec trois clercs, ses disciples. Mais, sur le bateau, le saint échappa
-aux périls de la tempête et convertit les deux soldats chargés de sa
-garde. Revenu à Ravenne, il fut repris par les païens et conduit au
-temple d’Apollon où, sur un signe de lui, la statue du dieu se brisa en
-morceaux. Alors les prêtres le conduisirent devant le juge Taurus; mais
-celui-ci avait un fils aveugle à qui le saint rendit la vue; et le juge,
-émerveillé de ce miracle, se convertit et, pendant quatre ans, le saint
-demeura dans sa maison. Au bout de ce temps, les prêtres l’accusèrent
-auprès de l’empereur Vespasien: mais celui-ci se borna à dire que, si
-quelqu’un refusait de sacrifier aux idoles, il aurait à être puni de
-l’exil; ajoutant que ce n’était pas aux hommes de venger les dieux, mais
-aux dieux eux-mêmes, s’ils le jugeaient bon. Alors le patricien
-Démosthène somma le saint de sacrifier aux idoles; et, sur son refus, il
-le livra à un centurion qui, déjà, s’était secrètement converti au
-christianisme. Ce centurion, pour dérober le saint à la fureur de la
-foule païenne, le conduisit dans un faubourg habité par des lépreux;
-mais la foule le suivit jusque-là, le roua de coups, et l’accabla de
-blessures mortelles. Il survécut cependant toute une semaine encore,
-enseignant ses disciples. Puis il rendit l’âme, et fut solennellement
-enseveli par les chrétiens. Ce martyre eut lieu sous le règne de
-Vespasien, vers l’an du Seigneur 70.
-
-
-
-
-XCVII
-
-SAINTE CHRISTINE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(24 juillet)
-
-
-Christine, jeune fille noble, naquit à Tyr, en Italie. Comme elle était
-fort belle, et que nombre d’hommes la demandaient en mariage, ses
-parents, qui voulaient la consacrer au culte des dieux, l’enfermèrent
-dans une tour, avec douze suivantes, en compagnie d’idoles d’or et
-d’argent. Mais elle, instruite par l’esprit divin, elle avait horreur de
-sacrifier aux idoles, et jetait par la fenêtre l’encens qu’elle aurait
-dû brûler devant les dieux. Et ses suivantes dirent à son père; «Ta
-fille, notre maîtresse, dédaigne de sacrifier à nos dieux et se proclame
-chrétienne!» Le père voulut, par des caresses, ramener sa fille au culte
-des dieux. Mais elle: «Ce n’est pas à des dieux mortels, mais au Dieu
-céleste que j’offre mon sacrifice!» Et son père: «Ma fille, si tu
-n’offres de sacrifice qu’à un seul Dieu, les autres dieux en seront
-fâchés!» Et elle: «Tu as raison sans t’en douter; car le fait est que
-j’offre mon sacrifice au Père, au Fils et au Saint-Esprit.» Et le père:
-«Si tu adores trois dieux, pourquoi refuses-tu d’adorer les autres?»
-Mais elle: «Ces trois dieux n’en forment qu’un seul!»
-
-Christine brisa ensuite les idoles de son père et distribua aux pauvres
-l’or et l’argent dont elles étaient faites. Son père, furieux de sa
-désobéissance, la fit dévêtir, et ordonna à douze de ses serviteurs de
-la frapper, ce qu’ils firent jusqu’à ce que les forces leur manquèrent.
-Alors Christine dit à son père: «Homme sans honneur, sans pudeur et
-détesté de Dieu, vois: les bourreaux n’ont plus la force de me frapper!
-que ne demandes-tu à tes dieux de leur rendre des forces?» Le père la
-fit charger de chaînes et jeter en prison.
-
-Ce qu’apprenant, sa mère déchira ses vêtements, et, s’étant rendue
-auprès d’elle, se jeta à ses pieds et lui dit: «Ma chère fille, lumière
-de mes yeux, aie pitié de moi!» Mais elle: «Je ne suis plus ta fille,
-mais bien celle du Dieu dont je porte le nom!» Enfin la mère, ne
-parvenant pas à la persuader, revint vers son mari et lui répéta ses
-réponses. Alors le père fit comparaître Christine devant lui et lui dit:
-«Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, c’est toi-même qui sera
-sacrifiée et tu cesseras d’être ma fille!» Mais elle: «Je te remercie du
-moins de ce que tu ne m’appelles plus la fille du diable que tu es; car
-ce qui naît d’un diable ne peut être que diabolique!» Alors il ordonna
-qu’on lui déchirât les chairs et qu’on rompît ses membres. Mais
-Christine, prenant des morceaux de sa chair, les lui jetait au visage,
-et lui disait: «Prends cela, tyran et mange cette chair que tu as
-engendrée!» Son père la fit ensuite attacher à une roue et fit allumer
-sous elle un bûcher où l’on jeta de l’huile; mais une grande flamme en
-jaillit, qui tua quinze cents personnes sans lui faire aucun mal.
-
-Son père, qui attribuait tous ces miracles à des artifices magiques, la
-fit ramener en prison et ordonna que, la nuit, elle fût jetée à la mer
-avec une grande pierre attachée au cou. Mais aussitôt les anges la
-maintinrent au-dessus de l’eau, et le Christ, descendant vers elle, la
-baptisa dans la mer; après quoi il la confia à l’archange Michel, qui la
-ramena sur le rivage.
-
-Son père, exaspéré, lui dit: «Par quels maléfices parviens-tu à dompter
-jusqu’aux flots de la mer?» Mais elle: «Homme malheureux et stupide, ne
-comprends-tu pas que c’est le Christ qui m’accorde cette grâce?» Son
-père la fit jeter en prison, avec l’intention de la faire décapiter le
-jour suivant; mais, dans la nuit, ce mauvais père, qui s’appelait
-Urbain, fut trouvé mort dans son palais.
-
-Il eut pour successeur un magistrat non moins inique, nommé Elius, qui
-la fit plonger dans une chaudière allumée avec de l’huile, de la résine
-et de la poix; et il ordonna à quatre hommes de secouer la chaudière,
-pour activer la flamme. Mais Christine louait Dieu de ce que, née d’hier
-à la foi, il lui permît d’être bercée comme un petit enfant. Et le juge,
-furieux, lui fit raser la tête et la fit conduire nue à travers la ville
-jusqu’au temple d’Apollon; mais là, sur un signe d’elle, la statue du
-dieu tomba en poussière; ce dont le juge fut si effrayé qu’il en mourut.
-
-Il eut pour successeur Julien, qui fit plonger Christine dans une
-fournaise ardente; elle y resta cinq jours saine et sauve, chantant avec
-des anges et se promenant avec eux. Julien fit lancer sur elle deux
-aspics, deux vipères et deux couleuvres. Mais les vipères lui léchèrent
-les pieds, les aspics se pendirent sur sa poitrine, et les couleuvres,
-s’enroulant autour de son cou, léchèrent sa sueur. Alors Julien dit à
-son mage: «Profite de ton art pour exciter ces bêtes!» Mais les bêtes,
-aussitôt, se retournèrent contre le mage et le tuèrent. Puis Christine
-leur ordonna de se réfugier dans le désert; et elle montra encore son
-pouvoir en ressuscitant un mort. Alors Julien lui fit trancher les
-mamelles, d’où jaillit du lait au lieu de sang. Puis il lui fit couper
-la langue; mais Christine n’en continua pas moins de parler et, prenant
-un morceau de sa langue coupée, elle le jeta au visage de Julien, qui
-fut atteint à l’œil, et aussitôt perdit la vue. Enfin Julien fit lancer
-deux flèches dans son cœur et une dans son côté, et la sainte, ainsi
-frappée, mourut. Cela se passait vers l’an du Seigneur 287, sous
-Dioclétien.
-
-Le corps de sainte Christine repose aujourd’hui dans une place forte
-appelée Bolsène et qui est située entre Viterbe et Civita-Vecchia. Quant
-à la ville de Tyr, qui était située tout près de là, elle a été détruite
-de fond en comble.
-
-
-
-
-XCVIII
-
-SAINT JACQUES LE MAJEUR, APÔTRE
-
-(25 juillet)
-
-
-I. L’apôtre Jacques, fils de Zébédée, après l’ascension du Seigneur,
-prêcha d’abord en Judée et en Samarie, puis il se rendit en Espagne pour
-y semer la parole divine. Mais voyant que son séjour en Espagne était
-sans profit et qu’il n’était parvenu à y former que neuf disciples, il y
-laissa deux de ces disciples, et, avec les sept autres, revint en Judée.
-Jean Beleth assure même que, pendant tout son séjour en Espagne il ne
-put faire qu’une seule conversion.
-
-Rentré en Judée, il se remit à prêcher la parole de Dieu. Sur la demande
-des pharisiens, un mage nommé Hermogène envoya vers lui son disciple
-Philet pour le convaincre devant les Juifs de la fausseté de sa
-prédication. Mais ce fut, au contraire, l’apôtre qui, en présence de la
-foule, convertit Philet, tant par ses arguments que par ses miracles; et
-le disciple du mage, quand il s’en retourna près de son maître, lui
-vanta la doctrine de Jacques, lui raconta ses miracles, lui dit qu’il
-était résolu à devenir chrétien, et l’engagea à imiter son exemple.
-Alors Hermogène, furieux, se servit de la magie pour l’immobiliser de
-telle sorte que le malheureux Philet n’avait plus la force de faire un
-mouvement; et il lui dit: «Nous verrons bien si ton Jacques parviendra à
-te délivrer!» Or Jacques, informé de la chose, envoya à Philet un linge
-qu’il avait sur le corps. Et à peine Philet eut-il touché ce linge que,
-délivré de ses chaînes magiques, il brava Hermogène et alla rejoindre
-l’apôtre. Le mage, exaspéré, ordonna aux démons de lui amener Jacques et
-Philet chargés de chaînes, pour intimider, par cet exemple, les autres
-disciples. Mais les démons, arrivés en face de Jacques, commencèrent à
-gémir piteusement, en disant: «Apôtre Jacques, aie pitié de nous, car
-voici que nous brûlons avant notre temps!» Et Jacques: «Pourquoi
-venez-vous ici?» Et les démons: «C’est Hermogène qui nous a envoyés pour
-que nous nous emparions de toi et de Philet; mais aussitôt l’ange de
-Dieu nous a liés avec des chaînes de feu, et il ne cesse pas de nous
-torturer.» Et Jacques: «Que l’ange de Dieu vous rende la liberté: mais
-ce n’est qu’à la condition que vous vous empariez d’Hermogène et me
-l’ameniez ici enchaîné, sans cependant lui faire aucun mal!» Les démons
-firent comme il l’ordonnait; et Jacques dit à Philet: «Suivons l’exemple
-du Christ, qui nous a enseigné de rendre le bien pour le mal! Hermogène
-t’a enchaîné; toi, délivre-le!» Et comme Hermogène, débarrassé de ses
-liens, se tenait tout confus devant l’apôtre, celui-ci lui dit: «Va
-librement où tu veux aller! car notre doctrine n’admet pas que personne
-se convertisse malgré lui!» Et Hermogène lui dit: «Je connais l’humeur
-vindicative des démons. Ils me tueront si tu ne me donnes pas, pour me
-protéger, quelque objet t’ayant appartenu.» Alors Jacques lui donna son
-bâton; et le mage alla chercher ses livres, et les rapporta à l’apôtre,
-qui lui ordonna de les jeter à la mer. Après quoi Hermogène, se jetant à
-ses pieds, lui dit: «Libérateur des âmes, reçois en pénitent celui que
-tu as daigné secourir tandis qu’il t’enviait et cherchait à te nuire!»
-Et, depuis lors, il se montra parfait dans la crainte de Dieu.
-
-Mais les Juifs, furieux de cette conversion, vinrent trouver Jacques et
-lui reprochèrent de prêcher la divinité de Jésus. Et l’apôtre leur
-prouva si clairement cette divinité, par le témoignage des livres
-saints, que plusieurs d’entre eux se convertirent. Ce que voyant, le
-grand prêtre Abiathar souleva le peuple, fit passer une corde autour du
-cou de l’apôtre, et le conduisit devant Hérode Agrippa, qui le condamna
-à avoir la tête tranchée. Or, comme on le conduisait au supplice, un
-paralytique, gisant sur la route, le supplia de lui rendre la santé. Et
-Jacques lui dit: «Au nom de Jésus-Christ, pour qui je vais souffrir la
-mort, sois guéri, lève-toi et bénis ton Créateur!» Et aussitôt le malade
-guérit, se leva et bénit le Seigneur. Alors le scribe qui conduisait
-Jacques se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et lui dit qu’il
-voulait devenir chrétien. Ce que voyant, Abiathar le fit saisir et lui
-dit: «Si tu ne maudis pas le nom du Christ, tu seras toi-même décapité
-avec Jacques!» Et le scribe: «Maudis sois-tu toi-même, et que le nom du
-Christ soit béni à jamais!» Alors Abiathar le fit frapper au visage, et
-obtint d’Hérode qu’il partageât le supplice de l’apôtre. Et comme on
-s’apprêtait à les décapiter tous deux, Jacques demanda au bourreau un
-vase plein d’eau, dont il se servit pour baptiser le scribe, nommé
-Joséas: après quoi tous deux eurent la tête tranchée. Ce martyre eut
-lieu le huitième jour des calendes d’avril; mais l’Eglise a décidé que
-la fête de saint Jacques Majeur serait célébrée le huitième jour des
-calendes d’août (25 juillet), date où le corps du saint fut transporté à
-Compostelle.
-
-II. Après la mort de Jacques, ses disciples, par crainte des Juifs,
-placèrent le corps sur un bateau, s’y embarquèrent avec lui, se confiant
-à la sagesse divine; et les anges conduisirent le bateau en Galice; dans
-le royaume d’une reine qui s’appelait Louve, et qui méritait de porter
-ce nom. Les disciples déposèrent le corps sur une grande pierre, qui, à
-son contact, mollit comme de la cire et forma d’elle-même un sarcophage
-adapté au corps. Puis les disciples se rendirent auprès de la reine
-Louve et lui dirent: «Notre-Seigneur Jésus-Christ t’envoie le corps de
-son disciple, afin que tu reçoives mort celui que tu n’as pas voulu
-recevoir vivant!» Ils lui racontèrent le miracle qui avait permis au
-bateau de naviguer sans gouvernail; et ils la prièrent de désigner un
-lieu pour la sépulture du saint. Alors la méchante reine les envoya
-traîtreusement au roi d’Espagne, sous prétexte de lui demander son
-autorisation; et le roi s’empara d’eux et les jeta en prison. Mais, la
-nuit, un ange leur ouvrit les portes de la prison et les remit en
-liberté. Le roi, dès qui l’apprit, envoya des soldats à leur poursuite;
-mais, au moment où ces soldats allaient franchir un pont, le pont se
-rompit et tous furent noyés. A cette nouvelle, le roi eut peur pour
-lui-même, et se repentit. Il envoya d’autres hommes à la recherche des
-disciples de Jacques, mais, cette fois, avec mission de leur dire que,
-s’ils voulaient revenir, il n’aurait rien à leur refuser. Ils revinrent
-donc et convertirent toute la ville à la foi du Christ, puis ils
-retournèrent auprès de Louve, pour lui faire part du consentement du
-roi. Et la reine, furieuse, leur répondit: «Allez prendre, dans la
-montagne, des bœufs que j’ai là, mettez-leur un joug, et emportez le
-corps de votre maître dans un lieu où vous puissiez lui élever un
-tombeau!» La perfide créature savait, en effet, que ces prétendus bœufs
-étaient des taureaux indomptés; et elle se disait que, si les disciples
-de Jacques leur mettaient le joug, les taureaux ne manqueraient point de
-les tuer et de jeter à terre le corps du saint. Mais il n’y a point de
-sagesse qui vaille contre Dieu. Les disciples, ne soupçonnant point la
-ruse, gravirent la montagne, où d’abord un dragon vomissait des flammes;
-ils lui présentèrent une croix, et le dragon se rompit en deux. Il
-firent ensuite le signe de la croix, et les taureaux, devenus doux comme
-des agneaux, se laissèrent mettre le joug, et coururent porter le corps
-du saint dans le palais même de la Louve: ce que voyant, celle-ci,
-émerveillée, crut en Jésus, transforma son palais en une église de
-Saint-Jacques, et la dota magnifiquement. Et le reste de sa vie s’écoula
-dans les bonnes œuvres.
-
-III. Le pape Calixte raconte qu’un certain Bernard, du diocèse de
-Modène, ayant été enchaîné en haut d’une tour, ne cessait d’invoquer
-saint Jacques. Le saint lui apparut et lui dit: «Viens, suis-moi en
-Galice!» Puis il brisa les chaînes du prisonnier, et disparut. Alors
-Bernard s’élança du haut de la tour, qui avait plus de soixante coudées,
-et il descendit ainsi à terre sans se faire aucun mal.
-
-Bède raconte qu’un homme avait commis tant de péchés que son évêque
-hésitait à l’absoudre. Enfin l’évêque envoya cet homme au tombeau de
-saint Jacques avec un papier où étaient inscrits ses péchés. Le jour de
-la Saint-Jacques, le papier fut placé sur le tombeau du saint; et quand
-le pécheur, après une fervente prière, reprit le papier et l’ouvrit, il
-vit que la liste de ses péchés se trouvait effacée.
-
-Hubert de Besançon raconte que l’an 1070, trente hommes de Lorraine, qui
-allaient en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, se jurèrent de se
-rendre service mutuellement, à l’exception d’un seul qui ne voulut point
-jurer. L’un de ces pèlerins tomba malade, en route, et ses compagnons
-l’attendirent pendant quinze jours; mais enfin tous l’abandonnèrent à
-l’exception de celui qui avait refusé de jurer. Et, le soir, le malade
-mourut au pied du mont Saint-Michel. Alors son compagnon s’épouvanta
-fort, et de la solitude du lieu, et de l’obscurité de la nuit, et du
-voisinage du cadavre. Mais saint Jacques lui apparut sous la forme d’un
-cavalier, et le consola en lui disant: «Confie-moi ce mort, et monte en
-croupe derrière moi sur mon cheval!» Et dans cette même nuit, le saint,
-lui faisant franchir une distance de plus de quinze étapes, l’amena à
-une demi-lieue de Saint-Jacques de Compostelle. Il lui ordonna ensuite
-de rassembler les chanoines pour ensevelir le mort, et aussi de dire à
-ses vingt-huit compagnons que, ayant manqué à leur serment, ils ne
-tireraient aucun profit de leur pèlerinage.
-
-Un Allemand qui se rendait avec son fils au tombeau de saint Jacques, en
-l’an 1020, s’arrêta en route dans la ville de Toulouse. L’hôte chez qui
-ils logeaient enivra le père et cacha, dans son sac, un vase d’argent.
-Le lendemain, comme les pèlerins voulaient repartir, l’hôte les accusa
-de lui avoir volé un vase qui, en effet, fut retrouvé dans leur sac. Le
-magistrat devant qui ils furent conduits les condamna à remettre tout
-leur bien à l’hôte qu’ils avaient voulu dépouiller, et il ordonna, en
-outre, que l’un des deux eût à être pendu. Après un long conflit où le
-père voulait mourir pour son fils et le fils pour son père, ce fut le
-fils qui l’emporta. Il fut pendu, et le père, désolé, poursuivit son
-pèlerinage. Lorsqu’il revint à Toulouse, trente-six jours après, il
-courut au gibet où pendait son fils, et commença à pousser des cris
-lamentables. Mais voilà que le fils, lui adressant la parole, lui dit:
-«Mon cher père, ne pleure pas, car rien de mauvais ne m’est arrivé,
-grâce à l’appui de saint Jacques qui m’a toujours nourri et soutenu!» Ce
-qu’entendant, le père courut vers la ville; et la foule détacha de la
-potence son fils, qui se trouva en parfaite santé; et ce fut l’hôte
-qu’on pendit à sa place.
-
-D’après Hugues de Saint-Victor, un pèlerin, qui se rendait au tombeau de
-saint Jacques, vit le diable lui apparaître sous la forme du saint; et
-le faux saint Jacques, après lui avoir exposé les misères de la vie
-terrestre, l’engagea à se tuer en l’honneur de lui. Le naïf pèlerin prit
-son épée et se tua sur-le-champ. Et déjà la foule allait mettre à mort
-l’hôte chez qui il demeurait, et que l’on soupçonnait d’être son
-assassin, lorsque soudain le mort, revenant à la vie, raconta, que, au
-moment où le démon le conduisait en enfer, le vrai saint Jacques était
-intervenu, et avait sommé les démons de lui rendre la vie.
-
-Hugues, abbé de Cluny, nous raconte un autre miracle de saint Jacques.
-Un jeune homme du diocèse de Lyon, qui avait une grande dévotion pour le
-saint et faisait de fréquents pèlerinages à son tombeau, se laissa un
-jour tenter en chemin, et commit le péché de fornication. Alors le
-diable lui apparut, sous la forme de saint Jacques, et lui dit: «Je suis
-l’apôtre Jacques, à qui tu as l’habitude de venir faire visite. Mais,
-cette fois, tu peux te dispenser de poursuivre ton chemin, car ton péché
-ne te sera remis que si tu te coupes entièrement les parties génitales.
-Et tu serais plus heureux encore si tu avais le courage de te tuer, et
-de souffrir ainsi le martyre en mon nom!» Donc, la nuit suivante,
-pendant que ses compagnons dormaient, le jeune homme se coupa les
-parties génitales, après quoi il se transperça le ventre d’un coup de
-couteau. Le lendemain matin, ses compagnons, épouvantés, s’enfuirent, de
-peur d’être soupçonnés d’homicide. Mais au moment où l’on préparait le
-cercueil du mort, celui-ci, à l’étonnement de tous, revint à la vie. Il
-raconta que, après sa mort, déjà les démons entraînaient son âme vers
-l’enfer lorsque le véritable saint Jacques accourut au-devant d’eux et
-se mit à les gourmander. Le saint le conduisit ensuite dans une prairie
-où se tenait assise la sainte Vierge, conversant avec d’autres saints.
-Et dès que saint Jacques eut intercédé auprès d’elle en faveur du jeune
-homme, elle manda les démons et ordonna que le mort fût rendu à la vie.
-Seules, les cicatrices de l’opération qu’il s’était faite lui restèrent
-toujours.
-
-Autre miracle, rapporté par le pape Calixte. Vers l’an du Seigneur 1100,
-un Français se rendait à Saint-Jacques-de-Compostelle avec sa femme et
-ses fils, en partie pour fuir la contagion qui désolait son pays, en
-partie pour voir le tombeau du saint. Dans la ville de Pampelune, sa
-femme mourut, et leur hôte le dépouilla de tout son argent, lui prenant
-même la jument sur le dos de laquelle il conduisait ses enfants. Alors
-le pauvre père prit deux de ses enfants sur ses épaules, et traîna les
-autres par la main. Un homme qui passait avec un âne eut pitié de lui et
-lui donna son âne, afin qu’il pût mettre ses enfants sur le dos de la
-bête. Arrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle, le Français vit le saint
-qui lui demanda s’il le reconnaissait, et qui lui dit: «Je suis l’apôtre
-Jacques. C’est moi qui t’ai donné un âne pour venir ici et qui te le
-donnerai de nouveau pour t’en retourner. Mais sache que l’hôte qui t’a
-dépouillé va mourir et que tout ce qu’il t’a pris te sera rendu!» Elles
-choses arrivèrent comme le saint l’avait dit; et, dès que le pèlerin
-rentra en possession de son cheval, l’âne qui avait porté ses enfants
-disparut aussitôt.
-
-Miracle rapporté par Hubert de Besançon. Trois soldats du diocèse de
-Lyon allaient en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. L’un d’eux,
-rencontrant une femme qui le priait de la décharger de son sac, prit le
-sac et le mit sur son cheval. Il rencontra ensuite un malade qui
-défaillait sur la route. Il le mit sur son cheval, prit en main son
-bourdon ainsi que le sac de la femme, et se mit à marcher à pied,
-derrière le cheval. Mais l’ardeur du soleil et la fatigue l’épuisèrent
-si fort que, arrivé en Galice, il tomba gravement malade. Ses compagnons
-lui rappelèrent le salut de son âme; mais, pendant trois jours, il
-n’ouvrit point la bouche. Enfin, le quatrième jour, il soupira
-profondément et dit: «Grâces soient rendues à saint Jacques, par les
-mérites de qui me voici délivré! Car, pendant ces trois jours, des
-démons m’avaient assailli et me serraient de partout, me mettant dans
-l’impossibilité de vous répondre. Mais, tout à l’heure, enfin, j’ai vu
-entrer ici saint Jacques, portant dans une main, comme une lance, le
-bourdon du mendiant, et dans l’autre main, comme un bouclier, le sac de
-la femme; et il s’est jeté sur les démons, et les a mis en fuite.
-Maintenant appelez vite un prêtre, car je sens que ma vie va bientôt
-finir!» Puis se tournant vers l’un d’eux en particulier, il lui dit:
-«Ami, sache que le maître que tu sers est damné, et qu’il va mourir de
-malemort!» L’ami ainsi prévenu, quand il revint de son pèlerinage,
-avertit son maître; mais celui-ci ne tint nul compte de l’avertissement
-et refusa de s’amender; et, peu de temps après, il fut tué à la guerre,
-d’un coup de lance.
-
-Miracle rapporté par le pape Calixte. Un pèlerin de Vézelay, qui se
-rendait au tombeau de saint Jacques, se trouva, un jour, à court
-d’argent; et, comme il avait honte de mendier, il trouva sous un arbre,
-sous lequel il s’était endormi, un pain cuit dans la cendre. Aussi bien
-avait-il rêvé, dans son sommeil, que saint Jacques se chargeait de le
-nourrir. Et, de ce pain, il vécut pendant quinze jours, jusqu’à son
-retour dans son pays. Non qu’il se privât d’en manger à sa faim, deux
-fois par jour; mais, le lendemain, il retrouvait le pain tout entier
-dans son sac.
-
-Autre miracle rapporté par le pape Calixte. Un habitant de Barcelone,
-étant allé en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, lui demanda, comme
-seule faveur, de n’être jamais retenu prisonnier. Or, comme il s’en
-retournait par mer, il fut pris par des Sarrasins, qui le vendirent
-comme esclave: mais les chaînes dont on voulait le lier se brisaient
-aussitôt. Il fut ainsi vendu et revendu douze fois; mais, la treizième
-fois, on lui mit une double chaîne qui ne se brisa plus. Il invoqua
-saint Jacques, qui apparut et lui dit: «Tous ces maux t’ont été infligés
-parce que, dans mon église, tu as oublié le salut de ton âme pour ne
-t’occuper que de la liberté de ton corps. Mais le Seigneur, dans sa
-miséricorde, m’a envoyé pour te délivrer.» Aussitôt les chaînes de
-l’esclave se brisèrent, et il revint dans son pays en portant dans ses
-mains une partie de ces chaînes, comme signe du miracle.
-
-L’an du Seigneur 238, la veille de la fête de saint Jacques, dans la
-place forte de Prato, située entre Florence et Pistoie, un jeune paysan,
-d’esprit un peu simple, mit le feu à la grange de son tuteur, qui
-voulait le dépouiller de son héritage. Arrêté, il avoua sa faute, et fut
-attaché à la queue d’un cheval. Mais, s’étant voué à saint Jacques, il
-fut traîné sur un sol pierreux sans que son corps ni même sa chemise
-eussent aucun mal. On l’attacha ensuite à un poteau, au pied duquel on
-alluma un grand feu; mais il invoqua de nouveau saint Jacques et la
-flamme ne lui fit aucun mal. Les juges voulurent recommencer le
-supplice, mais la foule le délivra; et l’on s’accorda pour louer Dieu,
-et l’apôtre saint Jacques son serviteur.
-
-
-
-
-XCIX
-
-SAINT CHRISTOPHE, MARTYR
-
-(28 juillet)
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-I. Christophe était un Cananéen d’énorme stature, qui avait douze
-coudées de hauteur et un visage effrayant. Et voici ce que racontent à
-son sujet quelques vieux auteurs:
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-Etant au service du roi de son pays, l’idée lui vint un jour de se
-mettre en quête du plus puissant prince qui fût au monde, et de servir
-désormais celui-là. Il vint donc auprès de certain roi, dont on disait
-couramment qu’aucun autre prince ne l’égalait en puissance. Ce roi, le
-voyant tel qu’il était, l’accueillit volontiers et lui donna un logement
-dans son palais. Or un jour, un jongleur chantait, en présence du roi,
-une chanson, où il nommait fréquemment le diable. Et le roi, qui était
-chrétien, ne manquait pas de faire le signe de la croix dès qu’il
-entendait prononcer le nom du diable: ce que voyant, Christophe, étonné,
-demanda au roi ce que signifiait le geste qu’il faisait. Et comme le roi
-refusait de le lui dire, il répondit: «Si tu ne me le dis pas, je
-quitterai ton service!» Alors le roi lui dit: «Chaque fois que j’entends
-nommer le diable, je me protège par ce signe, de peur qu’il ne prenne
-pouvoir sur moi et ne me nuise.» Alors Christophe: «Si tu crains que le
-diable ne te nuise, c’est donc qu’il est plus grand et plus puissant que
-toi! Aussi vais-je te dire adieu et me mettre en quête du diable, pour
-lui offrir mes services: car je n’étais venu ici que parce que je
-m’imaginais y trouver le plus puissant prince du monde!» Puis il prit
-congé du roi et se mit en quête du diable. Il rencontra, dans un désert,
-une grande armée, dont le chef, personnage féroce et terrible, vint
-au-devant de lui, et lui demanda où il allait. Et Christophe: «Je vais
-en quête du diable pour lui offrir mes services.» Et lui: «Je suis celui
-que tu cherches!» Christophe, tout heureux, le prit pour maître. Mais,
-comme il passait avec lui devant une croix, élevée au bord d’une route,
-le diable, épouvanté, s’enfuit, et fit un long détour afin d’éviter la
-croix. Ce que voyant, Christophe, étonné, lui en demanda la cause, le
-menaçant de le quitter s’il refusait de lui répondre. Alors le diable
-lui dit: «C’est qu’un homme appelé Christ a été attaché sur une croix,
-et, depuis lors, dès que je vois le signe de la croix, j’ai peur et je
-m’enfuis.» Et Christophe: «C’est donc que ce Christ est plus grand et
-plus puissant que toi! Ainsi j’ai perdu mes peines, et n’ai pas encore
-trouvé le plus grand prince du monde! Je vais te dire adieu, pour me
-mettre en quête du Christ.»
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-Il chercha longtemps quelqu’un qui pût le renseigner. Enfin il rencontra
-un ermite qui lui dit: «Le maître que tu désires servir exige d’abord de
-toi que tu jeûnes souvent.» Et Christophe: «Qu’il exige de moi autre
-chose, car cette chose-là est au-dessus de mes forces!» Et l’ermite: «Il
-exige que tu fasses de nombreuses prières.» Et Christophe: «Voilà encore
-une chose que je ne peux pas faire, car je ne sais pas même ce que c’est
-que prier!» Alors l’ermite: «Connais-tu un fleuve qu’il y a dans ce
-pays, et qu’on ne peut traverser sans péril de mort?» Et Christophe: «Je
-le connais.» Et l’ermite: «Grand et fort comme tu es, si tu demeurais
-près de ce fleuve, et si tu aidais les voyageurs à le traverser, cela
-serait très agréable au Christ que tu veux servir; et peut-être
-consentirait-il à se montrer à toi.» Et Christophe: «Voilà enfin une
-chose que je puis faire; et je te promets de la faire pour servir le
-Christ!» Puis il se rendit sur la rive du fleuve, s’y construisit une
-cabane, et, se servant d’un tronc d’arbre en guise de bâton pour mieux
-marcher dans l’eau, il transportait d’une rive à l’autre tous ceux qui
-avaient à traverser le fleuve.
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-Beaucoup de temps s’étant écoulé ainsi, il dormait une nuit dans sa
-cabane, lorsqu’il entendit une voix d’enfant qui l’appelait et lui
-disait: «Christophe, viens et fais-moi traverser le fleuve!» Aussitôt
-Christophe s’élança hors de sa cabane, mais il ne trouva personne. Et,
-de nouveau, lorsqu’il rentra chez lui, la même voix l’appela. Mais,
-cette fois encore, étant sorti, il ne trouva personne. Enfin, sur un
-troisième appel, il vit un enfant qui le pria de l’aider à traverser le
-fleuve. Christophe prit l’enfant sur ses épaules, s’arma de son bâton,
-et entra dans l’eau pour traverser le fleuve. Mais voilà que, peu à peu,
-l’eau enflait, et que l’enfant devenait lourd comme un poids de plomb;
-et sans cesse l’eau devenait plus haute et l’enfant plus lourd, de telle
-sorte que Christophe crut bien qu’il allait périr. Il parvint cependant
-jusqu’à l’autre rive. Et, y ayant déposé l’enfant, il lui dit: «Ah! mon
-petit, tu m’as mis en grand danger; et tu as tant pesé sur moi que, si
-j’avais porté le monde entier, je n’aurais pas eu les épaules plus
-chargées!» Et l’enfant lui répondit: «Ne t’en étonne pas, Christophe;
-car non seulement tu as porté sur tes épaules le monde entier, mais
-aussi Celui qui a créé le monde. Je suis en effet le Christ, ton maître,
-celui que tu sers en faisant ce que tu fais. Et, en signe de la vérité
-de mes paroles, quand tu auras franchi le fleuve, plante dans la terre
-ton bâton, près de ta cabane: tu le verras, demain matin, chargé de
-fleurs et de fruits.» Sur quoi l’enfant disparut; et Christophe, ayant
-planté son bâton, le retrouva, dès le matin suivant, transformé en un
-beau palmier plein de feuilles et de dattes.
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-II. Il eut, plus tard, l’occasion de se rendre à Samos, ville de Lycie;
-et, comme il ne comprenait pas la langue des habitants, il se mit en
-prière, pour demander à Dieu l’intelligence de cette langue. Et
-lorsqu’il l’eut obtenue, il se couvrit le visage, se rendit au cirque,
-et se mit à réconforter les chrétiens qu’on y torturait. Alors un des
-juges le frappa au visage. Et Christophe, se découvrant, lui dit: «Si je
-n’étais chrétien, je vengerais aussitôt une telle injure!» Puis il
-planta en terre son bâton et pria le Seigneur d’y faire pousser des
-feuilles, pour que ce miracle convertît le peuple. Le miracle se
-produisit en effet, et huit mille hommes se convertirent.
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-Alors le roi envoya vers lui deux cents soldats, pour s’en emparer: mais
-les soldats, s’étant approchés, le virent en prière, et n’osèrent point
-le toucher. Le roi en envoya deux cents autres: le trouvant en prière,
-ils se mirent à genoux et prièrent avec lui. Et Christophe, se relevant,
-leur dit: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent: «C’est le roi qui nous
-a envoyés, pour que nous t’enchaînions et te conduisions vers lui!»
-Alors Christophe: «Si je le veux, vous ne pourrez ni m’enchaîner ni me
-conduire nulle part.» Et les soldats: «Si tu ne veux pas venir avec
-nous, va-t’en librement où tu voudras, et nous dirons au roi que nous
-n’avons pas pu te trouver!» Mais lui: «Pas du tout, je suis prêt à aller
-avec vous.» Il les convertit cependant, d’abord, à la foi du Christ;
-puis il leur ordonna de lui lier les mains derrière le dos et de le
-conduire ainsi auprès du roi. Et le roi, en l’apercevant, eut peur et
-s’enfuit de son trône. Puis, reprenant courage, il l’interrogea sur son
-nom et sur sa patrie. Et Christophe: «Avant mon baptême je m’appelais,
-le Réprouvé; maintenant je m’appelle le Porte-Christ.» Et le roi: «Tu
-t’es donné là un nom bien sot, le nom de ce Christ crucifié qui ne t’a
-servi ni ne pourra jamais te servir de rien. Pourquoi ne veux-tu pas
-plutôt sacrifier à nos dieux?» Et Christophe: «Eh bien, toi, tu mérites
-ton nom de Dagnus, car tu es le complice du diable, et tes dieux ne sont
-que de vaines images!» Et le roi: «Nourri parmi les bêtes féroces, tu ne
-sais dire que des choses bonnes pour elles, et incompréhensibles pour
-l’espèce humaine. Je te préviens seulement que, si tu consens à
-sacrifier à nos dieux, tu recevras de moi de grands honneurs; mais que,
-si tu refuses, tu périras dans les supplices.» Et, comme le saint
-refusait de sacrifier, il le fit jeter en prison; et il fit décapiter
-les soldats qui, envoyés vers lui, s’étaient convertis à la foi du
-Christ. Il fit ensuite introduire dans la cellule du prisonnier deux
-belles filles, nommées Nicée et Aquiline, leur promettant de grandes
-récompenses si elles amenaient Christophe à pécher avec elles. Mais
-Christophe, en les apercevant, se mit aussitôt en prière. Et comme les
-deux filles tournaient autour de lui pour l’embrasser, il se leva et
-leur dit: «Que cherchez-vous, mes enfants, et pourquoi vous a-t-on
-introduites ici?» Et elles, effrayées de l’éclat de son regard, lui
-dirent: «Saint homme de Dieu, aie pitié de nous, et aide-nous à croire
-au Dieu que tu prêches!» Ce qu’apprenant, le roi les fit comparaître
-devant lui, et leur dit: «Vous êtes-vous donc laissées séduire, vous
-aussi? En tout cas je vous jure que, si vous ne sacrifiez pas aux dieux,
-vous périrez de malemort!» Alors elles lui répondirent: «Si tu veux que
-nous sacrifiions, ordonne que le peuple entier se réunisse dans le
-temple!» Puis, entrant dans le temple, elles lancèrent leurs ceintures
-autour du cou des idoles, les tirèrent à elles, les mirent en poussière,
-et dirent aux assistants: «Allez maintenant chercher les médecins, et
-dites-leur de guérir vos dieux!» Alors, par ordre du roi, Aquiline est
-pendue à un arbre; on attache à ses pieds une énorme pierre, et on lui
-rompt tous les membres. Et, lorsqu’elle a rendu son âme au Seigneur, sa
-sœur Nicée est jetée dans le feu: mais elle en sort sans souffrir aucun
-mal; et le roi, aussitôt, la fait décapiter.
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-Mandant ensuite Christophe, il le fait frapper de verges de fer, lui
-fait placer sur la tête un casque de fer rouge, le fait attacher sur un
-siège de fer rouge. Mais celui-ci se brise comme de la cire, et
-Christophe se relève sans avoir aucun mal. Alors le roi le fait attacher
-à un tronc d’arbre, et ordonne à quatre mille soldats de tirer sur lui.
-Mais leur flèches restent suspendues en l’air: aucune d’elles ne
-parvient à atteindre Christophe. Et comme le roi, le croyant déjà tout
-transpercé de flèches, lui crie des insultes, soudain une flèche se
-retourne contre lui, le frappe à l’œil, et le rend aveugle. Alors
-Christophe: «Je sais que c’est aujourd’hui que je vais mourir. Quand je
-serai mort, applique un peu de mon sang sur tes yeux, et tu recouvreras
-la vue!» Le roi lui fait aussitôt trancher la tête; puis, prenant un peu
-de son sang, il s’en frotte les yeux; et aussitôt il recouvre la vue.
-Alors le roi se convertit, reçoit le baptême, et décrète que toute
-personne qui blasphémera contre Dieu ou contre saint Christophe aura
-aussitôt la tête tranchée.
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-C
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-LES SEPT DORMANTS
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-(28 juillet)
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-Les sept dormants étaient de la ville d’Ephèse. Or, l’empereur Décius,
-persécuteur des chrétiens, étant venu à Ephèse, y fit construire des
-temples au milieu de la ville, afin que tous y vinssent avec lui
-sacrifier aux idoles. Et comme il avait fait rechercher tous les
-chrétiens, pour les forcer à sacrifier ou à mourir, si grande était la
-terreur de ses châtiments que l’ami reniait son ami, le fils son père,
-et le père son fils. Et sept chrétiens d’Ephèse, Maximien, Malchus,
-Martien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin, souffraient beaucoup de
-cet état de choses. Ayant horreur de sacrifier aux idoles, ils restaient
-cachés dans leurs maisons, jeûnaient et priaient. Leur absence ne tarda
-pas à être remarquée, car ils étaient parmi les premiers fonctionnaires
-du palais. Ils furent donc saisis et conduits devant Décius qui, sur
-leur aveu qu’ils étaient chrétiens, ne voulut point les condamner de
-suite, mais leur fixa un délai jusqu’à son retour, afin qu’ils eussent
-le temps de réfléchir et de se rétracter. Mais eux, après avoir
-distribué leurs biens aux pauvres, ils se réfugièrent sur le mont
-Célion, et prirent le parti d’y vivre cachés. Chaque matin, l’un d’eux
-rentrait en ville pour les provisions, déguisé en mendiant.
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-Lorsque Décius fut de retour à Ephèse, Malchus, qui était allé en ville
-ce jour-là, revint, tout effrayé, dire à ses compagnons que l’empereur
-les cherchait pour le sacrifice aux idoles. Et tandis qu’ils étaient à
-table, causant entre eux avec des larmes, Dieu voulut que soudain ils
-s’endormissent tous les sept. Le matin suivant, comme Décius
-s’affligeait déjà de la perte d’aussi bons serviteurs, on lui dit que
-les sept officiers, après avoir donné leurs biens aux pauvres, étaient
-allés se cacher sur le mont Célion. Décius fit alors venir leurs parents
-et leur ordonna, sous peine de mort, de lui révéler tout ce qu’ils
-savaient. Les parents confirmèrent la dénonciation portée contre leurs
-fils, à qui ils ne pouvaient pardonner de s’être dépouillés de tous
-leurs biens. Et Décius, inspiré à son insu par l’esprit divin, fit
-obstruer de pierres l’entrée de la caverne où étaient les sept jeunes
-gens, afin qu’ils y mourussent d’épuisement. Ainsi fut fait; et deux
-chrétiens Théodore et Rufin, placèrent secrètement parmi les pierres une
-relation du martyre des sept saints.
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-Or, longtemps après la mort de Décius et de toute sa génération, la
-trentième année de l’empire de Théodose, l’hérésie se répandit, en tous
-lieux, de ceux qui niaient la résurrection des morts. Et Théodose, en
-bon chrétien, était si désolé des progrès de cette hérésie impie que,
-retiré au fond de son palais, et couvert d’un cilice, il pleurait
-pendant des journées entières. Ce que voyant, Dieu, dans sa miséricorde,
-résolut de consoler le deuil des chrétiens et de les confirmer dans
-l’espoir de la résurrection des morts. Et c’est aux sept martyrs
-d’Ephèse qu’il confia l’honneur d’en porter témoignage.
-
-Il inspira à un certain habitant d’Ephèse de faire construire des
-étables sur le mont Célion. Et lorsque les maçons ouvrirent la caverne,
-les sept dormants se réveillèrent, se saluèrent, comme s’ils n’avaient
-dormi qu’une nuit, et, se rappelant les angoisses de la veille,
-demandèrent à Malchus s’il savait ce que Décius avait décidé contre eux.
-Malchus répondit qu’il allait descendre en ville pour chercher du pain,
-et qu’il reviendrait le soir leur rapporter des nouvelles. Il prit cinq
-pièces de monnaie, sortit de la caverne, et fut un peu surpris des
-pierres qu’il trouva entassées devant l’entrée. Parvenu à la porte de la
-ville, il fut plus surpris encore de voir sur cette porte le signe de la
-croix. Il alla vers une autre porte, puis une autre encore: le signe de
-la croix se trouvait sur toutes, si bien que Malchus crut qu’il rêvait
-toujours. Poursuivant son chemin, il arriva au marché. Il entendit que
-tous y nommaient le Christ, et sa stupeur ne connut point de bornes.
-«Est-ce possible, demanda-t-il, que, dans cette ville où personne hier
-n’osait nommer le Christ, chacun le nomme librement aujourd’hui? Et,
-d’ailleurs, cette ville n’est pas Ephèse, car les bâtiments y sont tout
-autres; et cependant le lieu est le même, et il n’y a point d’autre
-ville aux environs!» On lui dit que cette ville était bien Ephèse; et
-peu s’en fallut que, se croyant fou, il ne s’en retournât aussitôt vers
-ses compagnons. Mais il voulut, tout de même, acheter du pain; et le
-boulanger à qui il s’adressa considéra avec surprise les pièces de
-monnaie qu’il lui présentait. On lui demanda s’il avait découvert un
-trésor ancien. Et Malchus, persuadé qu’on allait le traîner devant
-l’empereur, supplia qu’on le laissât partir, sauf à garder l’argent et
-les pains. Mais les marchands, le retenant, lui dirent: «D’où es-tu, et
-où as-tu trouvé le trésor des anciens empereurs? Dis-nous-le, pour que
-nous partagions avec toi: sinon, nous te dénoncerons!» Et comme Malchus,
-épouvanté, ne savait que répondre, on lui passa une corde au cou, et on
-le traîna par les rues de la ville, et chacun se répétait que ce jeune
-homme avait découvert un trésor. En vain Malchus scrutait des yeux la
-foule, espérant y trouver un visage connu. Il ne voyait que des faces
-nouvelles; et sa stupéfaction le rendait muet.
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-Ce qu’apprenant, l’évêque saint Martin et le proconsul Antipater le
-firent amener devant eux avec ses pièces d’argent et lui demandèrent où
-il avait trouvé ces vieilles pièces de monnaie. Il leur répondit qu’il
-n’avait rien trouvé, et que ces pièces venaient de la bourse de ses
-parents. On lui demanda d’où il était. Et lui: «Hé, d’ici, à moins que
-cette ville ne soit pas Ephèse!» Et le proconsul: «Fais venir tes
-parents, pour qu’ils te reconnaissent!» Il nomma ses parents: personne
-ne les connaissait. Et le proconsul: «Comment prétends-tu nous faire
-croire que cet argent te vienne de tes parents, quand les inscriptions
-qu’il porte sont vieilles de près de quatre cents ans, datant des
-premiers jours de l’empereur Décius? Et comment oses-tu, jeune homme,
-tromper les sages et les anciens d’Ephèse? Tu seras châtié si tu ne nous
-révèles où tu as trouvé cet argent!» Alors Malchus leur dit: «O nom du
-ciel, seigneurs, répondez à ce que je vais vous demander, et je vous
-dirai ensuite tout ce qui est dans mon cœur. L’empereur Décius, qui
-était ici hier, où est-il à présent?» Alors l’évêque: «Mon fils, il n’y
-a pas aujourd’hui sur terre d’empereur appelé Décius; mais il y en avait
-un autrefois, il y a très longtemps.» Et Malchus: «Seigneur, je suis
-trop stupéfait, et personne ne me croit. Mais suivez-moi, je vous
-montrerai mes compagnons, sur le mont Célion, et vous les croirez! Ce
-que je sais, c’est que nous fuyons la colère de l’empereur Décius, et
-que j’ai vu cet empereur rentrer hier ici, dans la ville d’Ephèse.»
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-Sur l’ordre de l’évêque, qui devinait là un dessein de Dieu le
-proconsul, le clergé, et une grande foule suivirent Malchus jusque dans
-la caverne; et l’évêque, en y entrant, trouva parmi les pierres un écrit
-scellé de deux sceaux d’argent; et il lut cet écrit à la foule
-assemblée. Il pénétra ensuite auprès des saints, qu’il trouva assis dans
-leur caverne, avec des visages rayonnants comme des roses en fleur.
-Aussitôt l’évêque et le proconsul avertirent Théodose, pour qu’il vînt
-assister au miracle de Dieu. Et Théodose, se levant du sac sur lequel il
-était étendu, et glorifiant Dieu, vint de Constantinople à Ephèse. Il
-monta jusqu’à la caverne, vit les saints, dont les visages rayonnaient
-comme des soleils, et, après s’être prosterné devant eux et les avoir
-embrassés, il s’écria en pleurant: «A vous voir, c’est comme si je
-voyais le Seigneur ressuscitant Lazare!» Alors Maximien lui dit: «C’est
-pour toi que Dieu nous a ressuscités avant le jour de la grande
-résurrection, afin que tu n’aies point de doute sur la réalité de
-celle-ci!» Puis, cela dit, tous les sept ils s’endormirent de nouveau,
-la tête penchée, et ils rendirent leurs âmes à Dieu.
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-L’empereur, après les avoir encore embrassés en pleurant, ordonna que
-l’on construisît pour eux des cercueils d’or. Mais, la même nuit, ils
-lui apparurent, et lui dirent que, de même qu’ils avaient jusque-là
-dormi dans la terre, et étaient ressuscités de la terre, c’était dans la
-terre encore qu’ils voulaient reposer jusqu’au jour de la résurrection
-suprême. Du moins Théodose fit orner leur sépulcre de pierres dorées. Et
-les évêques qui proclamaient la résurrection des morts obtinrent gain de
-cause. La légende veut que les sept saints aient dormi pendant 372 ans;
-mais la chose est douteuse, car c’est en l’an 448 qu’ils ressuscitèrent,
-et Décius régna en l’an 252: de sorte que, plus vraisemblablement, leur
-sommeil miraculeux ne dura que 196 ans.
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-CI
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-SAINTS NAZAIRE ET CELSE, MARTYRS
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-(28 Juillet)
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-La vie des saints Nazaire et Celse nous est racontée par saint Ambroise.
-Les uns veulent que ce soit d’après un livre des saints Gervais et
-Protais, d’autres, d’après un livre écrit par un philosophe ayant une
-dévotion spéciale pour saint Nazaire; et l’on ajoute que le livre de ce
-philosophe fut placé dans le tombeau des deux saints par Cérasius, qui
-les ensevelit.
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-Nazaire était fils d’un noble Juif nommé Africain, et de sainte
-Perpétue, Romaine de grande famille qui avait été baptisée par l’apôtre
-saint Pierre. A l’âge de neuf ans, l’enfant s’étonnait beaucoup de voir
-que son père et sa mère observassent deux cultes différents, et que sa
-mère suivît la loi du baptême, tandis que son père suivait celle du
-sabbat. Et chacun de ses deux parents essayait de l’amener à sa foi:
-mais il hésitait, se demandant à laquelle des deux il devait adhérer.
-Enfin, par la grâce de Dieu, c’est à la foi de sa mère qu’il adhéra. Il
-reçut le baptême du saint pape Lin; ce qu’apprenant, son père s’efforça
-de le détourner de sa sainte résolution en lui décrivant les
-innombrables supplices infligés aux chrétiens.
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-Notons en passant que, quand l’histoire raconte que Nazaire fut baptisé
-par le pape Lin, cela ne veut pas dire que saint Lin fût pape au moment
-du baptême, mais seulement qu’il devait plus tard devenir pape. Car
-Nazaire, ainsi qu’on le verra ci-dessous, survécut de nombreuses années
-à son baptême, et son martyre eut lieu sous le règne de Néron, sous le
-règne duquel eut aussi lieu le martyre de saint Pierre. Or on sait que
-saint Lin fut pape après la mort de saint Pierre.
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-Nazaire, sans se laisser émouvoir par les avertissements paternels,
-continuait à prêcher le Christ. Enfin ses parents, qui craignaient pour
-lui les persécutions, obtinrent de lui qu’il quittât Rome. Ils lui
-donnèrent sept mulets chargés de trésors; et lui, parcourant les villes
-d’Italie, il distribuait tout aux pauvres. La dixième année de son
-départ de Rome, il vint à Plaisance, puis à Milan, où il apprit que les
-saints Gervais et Protais se trouvaient emprisonnés. Il s’empressa
-d’aller les voir, dans leur prison, pour les encourager dans la foi. Ce
-qu’apprenant, le préfet de la ville le fit venir devant lui. Et comme il
-persistait à confesser le Christ, il fut chassé de Milan après avoir été
-roué de coups. De nouveau il errait de ville en ville, lorsque sa mère,
-qui était morte, lui apparut et lui enjoignit de se rendre en Gaule.
-Pendant qu’il se trouvait dans une ville des Gaules nommée Genève, où il
-avait fait de nombreuses conversions, une dame noble lui amena son fils,
-un beau jeune homme appelé Celse, en le priant de le baptiser et de le
-prendre avec lui. Le préfet des Gaules, dès qu’il le sut, fit saisir
-Nazaire et Celse, leur fit lier les mains, et les fit enfermer en prison
-avec une chaîne au cou, se promettant de les torturer le jour suivant.
-Mais sa femme lui déclara que c’était chose injuste de vouloir venger
-des dieux tout-puissants en mettant à mort des hommes qui n’avaient fait
-aucun mal. Et le préfet, touché de ses paroles, remit en liberté les
-deux saints, mais en leur interdisant de prêcher dans sa province.
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-Nazaire se rendit alors à Trèves, où, le premier, il prêcha le Christ,
-et lui éleva une église. Ce qu’apprenant, le gouverneur Cornélius le
-dénonça à l’empereur Néron, qui envoya cent hommes pour s’emparer de
-lui. Ces hommes, l’ayant trouvé dans l’église qu’il avait construite,
-lui lièrent les mains en disant: «Le grand Néron t’appelle.» Et Nazaire
-leur dit: «Votre maître a des serviteurs dignes de lui! Vous auriez pu
-simplement venir me dire: _Néron t’appelle_; et je serais venu.» Mais
-les soldats ne s’obstinèrent pas moins à le tenir enchaîné; et comme le
-jeune Celse pleurait, ils le battaient pour le forcer à les suivre.
-Ainsi ils arrivèrent en présence de Néron, qui les fit jeter en prison,
-en attendant qu’il eût imaginé des supplices pour les faire périr.
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-Or, comme Néron avait, un jour, envoyé des chasseurs à la poursuite de
-bêtes féroces, celles-ci pénétrèrent en grand nombre dans les jardins
-impériaux, où elles blessèrent et tuèrent une foule de gens. Néron
-lui-même fut blessé au pied, et eut grand’peine à regagner son palais.
-Et la blessure continua longtemps à le faire souffrir: si bien que, se
-souvenant de Nazaire et de Celse, il pensa que les dieux étaient irrités
-contre lui pour son retard à faire mourir ces infidèles. Il ordonna donc
-qu’on amenât devant lui Nazaire et le jeune Celse, en ne leur épargnant
-pas les coups durant le trajet. Quand Nazaire comparut devant lui, il
-vit que sa figure brillait comme le soleil: et, se croyant le jouet d’un
-artifice de magie, il enjoignit au saint de laisser là ses sortilèges et
-de sacrifier aux dieux. Nazaire fut donc conduit dans un temple. Il
-demanda à y être laissé seul; puis il pria, et toutes les idoles se
-brisèrent. Ce qu’apprenant, Néron le fit précipiter dans la mer,
-ordonnant que, si par hasard il s’en échappait, on le brûlât vif, et que
-ses cendres fussent jetées à l’eau.
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-Nazaire et le petit Celse furent mis dans un bateau, et, parvenus en
-pleine mer, ils furent jetés dans les flots. Mais aussitôt une tempête
-terrible s’éleva autour du bateau, tandis que les deux saints nageaient
-doucement sur les flots tout unis. Alors les bourreaux, se voyant en
-danger, se repentirent du mal qu’ils avaient fait aux saints. Et voici
-que Nazaire, marchant sur l’eau avec le petit Celse, leur apparut, le
-visage souriant, les rejoignit sur le bateau, apaisa la tempête par sa
-prière, et parvint ainsi avec eux à un endroit voisin de la ville de
-Gênes. Il prêcha longtemps dans cette ville, puis se rendit à Milan, où
-il avait naguère laissé Gervais et Protais. Ce qu’apprenant, le préfet
-Anolin fit garder Celse dans la maison d’une dame de la ville, et
-enjoignit à Nazaire de quitter Milan. Le saint se rendit à Rome, où il
-trouva son père devenu chrétien. Le vieillard lui raconta que l’apôtre
-Pierre lui était apparu, et l’avait averti d’avoir à suivre auprès du
-Christ sa femme et son fils. Mais bientôt Nazaire fut pris de nouveau et
-reconduit à Milan, où, en compagnie du petit Celse, il eut la tête
-tranchée, au-delà de la Porte Romaine, dans un endroit nommé les
-Trois-Murs.
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-Des chrétiens recueillirent leurs corps et les ensevelirent dans leur
-jardin. Mais, la même nuit, les deux saints apparurent à un pieux homme
-nommé Cérasius, à qui ils dirent de prendre leurs corps dans sa maison,
-et de les ensevelir très profondément, pour les dérober aux recherches
-de Néron. Et Cérasius: «Seigneurs, ne voudriez-vous pas, auparavant,
-guérir ma fille qui est paralysée?» Aussitôt la jeune fille se trouva
-guérie; et Cérasius enterra les deux saints comme ils l’avaient demandé.
-Longtemps après, le Seigneur révéla à saint Ambroise l’endroit où
-étaient leurs corps; le corps de Nazaire était encore arrosé de son
-sang, absolument intact avec ses cheveux et sa barbe; et un parfum
-merveilleux s’en dégageait. Saint Ambroise laissa le corps de saint
-Celse à l’endroit où il reposait, et fit transporter celui de saint
-Nazaire dans l’église des Saints Apôtres. Le martyre des deux saints eut
-lieu sous Néron, vers l’an du Seigneur 52.
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-
-
-
-CII
-
-SAINT FÉLIX, PAPE ET MARTYR
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-(29 juillet)
-
-
-Félix fut élu pape en remplacement de Libère, et du consentement de
-celui-ci, qui, n’ayant pas voulu approuver l’hérésie arienne, avait été
-envoyé en exil par Constance, fils de Constantin. Félix, ainsi promu à
-la papauté, convoqua un concile de quarante-huit évêques, qui condamna
-comme hérétiques l’empereur Constance et deux prêtres, ses conseillers.
-Sur quoi, Constance, furieux, destitua Félix de l’évêché de Rome, et
-rappela Libère qui, amolli par l’exil, se résigna à tolérer l’hérésie.
-La persécution prit alors une telle étendue que, avec l’assentiment
-tacite de Libère, une foule de prêtres et de clercs furent tués presque
-dans l’église. Félix, qui s’était retiré dans sa maison, y fut pris et
-eut la tête tranchée. Il souffrit le martyre en l’an du Seigneur 360.
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-
-CIII
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-SAINTS SIMPLICE ET FAUSTIN, MARTYRS
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-(29 juillet)
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-Simplice et Faustin, qui étaient frères, souffrirent pour la foi à Rome,
-sous l’empereur Dioclétien. Après de nombreux supplices, ils eurent la
-tête tranchée, et leurs corps furent jetés dans le Tibre. Mais leur
-sœur, nommée Béatrice, retira de l’eau leurs corps et les ensevelit
-chrétiennement. Sur quoi, le préfet Lucrèce la fit saisir et lui ordonna
-de sacrifier aux idoles. Et, comme elle refusait, il la fit étrangler,
-la nuit, par ses serviteurs. Une vierge nommée Lucine déroba le corps de
-Béatrice, et l’ensevelit à côté des corps de ses frères.
-
-Quelques jours après, le préfet, qui avait pris possession de la maison
-des martyrs, y prépara un grand festin où il invita ses amis. Or un
-enfant nouveau-né, que sa mère avait amené là, se mit tout à coup à
-parler et dit: «Ecoute, Lucrèce, tu as envahi et occis, et maintenant tu
-es tombé au pouvoir de l’ennemi!» Et aussitôt Lucrèce, tout tremblant,
-fut pris par le démon, qui pendant trois heures le tortura si fort qu’il
-mourut avant d’avoir pu se lever de table. Ce que voyant, tous les
-assistants se convertirent à la foi chrétienne; et ils racontaient à
-tous comment Dieu avait vengé le martyre de ses trois saints. Ce martyre
-eut lieu vers l’an du Seigneur 287.
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-
-CIV
-
-SAINTE MARTHE, VIERGE
-
-(29 juillet)
-
-
-I. Marthe, l’hôtesse du Christ, avait pour père Syrus, pour mère
-Eucharie. Son père, qui était de race royale, gouverna la Syrie et
-beaucoup d’autres régions maritimes. Marthe, suivant toute probabilité,
-n’eut jamais de mari. Elle s’occupait d’administrer la maison, et, quand
-elle recevait le Seigneur, non seulement elle se donnait une peine
-infinie pour bien l’accueillir, mais elle eût encore voulu que sa sœur
-Madeleine fît comme elle. Après l’ascension du Seigneur, Marthe, avec
-son frère Lazare, sa sœur Madeleine, et saint Maximin, à qui
-l’Esprit-Saint les avait recommandés, furent jetés par les infidèles sur
-un bateau sans voiles, sans rames, et sans gouvernail. Et le Seigneur,
-comme l’on sait, les conduisit à Marseille. Ils se rendirent de là sur
-le territoire d’Aix, et y firent de nombreuses conversions. De Marthe,
-en particulier, on rapporte qu’elle était fort éloquente, et que tous
-l’aimaient.
-
-Or il y avait à ce moment sur les bords du Rhône, dans une forêt sise
-entre Avignon et Arles, un dragon, mi-animal, mi-poisson, plus gros
-qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents aiguës comme des
-cornes, et de grandes ailes aux deux côtés du corps; et ce monstre tuait
-tous les passagers et submergeait les bateaux. Il était venu par mer de
-la Galatie; il avait pour parents le Léviathan, monstre à forme de
-serpent, qui habite les eaux, et l’Onagre, animal terrible que produit
-la Galatie, et qui brûle comme avec du feu tout ce qu’il touche. Or
-sainte Marthe, sur la prière du peuple, alla vers le dragon. L’ayant
-trouvé dans sa forêt, occupé à dévorer un homme, elle lui jeta de l’eau
-bénite, et lui montra une croix. Aussitôt le monstre, vaincu, se rangea
-comme un mouton près de la sainte, qui lui passa sa ceinture autour du
-cou et le conduisit au village voisin, où aussitôt le peuple le tua à
-coups de pierres et de lances. Et comme ce dragon était connu des
-habitants sous le nom de Tarasque, ce lieu, en souvenir de lui, prit le
-nom de Tarascon: il s’appelait jusque-là Nerluc, c’est-à-dire noir lac,
-à cause des sombres forêts qui y bordaient le fleuve. Et sainte Marthe,
-après avoir vaincu le dragon, obtint de sa sœur et du prêtre Maximin la
-permission de rester dans ce lieu, où elle ne cessa pas de prier et de
-jeûner, jusqu’à ce qu’enfin une grande congrégation de religieuses s’y
-réunît auprès d’elle, en même temps qu’une grande basilique fut
-construite en l’honneur de la vierge Marie. Et Marthe vivait là de la
-vie la plus dure, ne mangeant qu’une fois par jour, se privant de chair,
-de graisse, d’œufs, de fromage et de vin.
-
-Un jour qu’elle prêchait à Avignon, au bord du Rhône, un jeune homme,
-qui se trouvait sur l’autre rive, eut un tel désir de l’entendre que, ne
-trouvant point de bateau pour traverser le fleuve, il ôta ses vêtements
-et voulut passer à la nage: mais aussitôt une vague l’entoura et
-l’étouffa. Son corps fut retrouvé le lendemain, et déposé aux pieds de
-sainte Marthe, dans l’espoir que celle-ci parviendrait à le ressusciter.
-Et la sainte, s’étant prosternée sur le sol, les bras en croix, pria
-ainsi: «Seigneur Jésus, toi qui as jadis ressuscité mon frère Lazare,
-que tu aimais, toi qui as reçu mon hospitalité, prends en considération
-la foi de ceux qui m’entourent, et ressuscite cet enfant!» Puis elle
-prit la main du jeune homme, qui aussitôt se leva et reçut le saint
-baptême.
-
-Saint Ambroise nous dit que c’est Marthe, aussi, qui était l’hémorroïsse
-guérie par le Christ. Nous savons, d’autre part, que sainte Marthe fut
-avertie de sa mort un an d’avance, et que, pendant toute l’année qui
-suivit cet avertissement, elle souffrit de la fièvre. Huit jours avant
-sa mort, elle entendit le chœur des anges qui emportaient au ciel l’âme
-de Marie-Madeleine. Aussitôt, rassemblant ses frères et ses sœurs, elle
-leur fit part de cette heureuse nouvelle. Puis, pressentant sa propre
-fin; elle les pria de rester près d’elle jusqu’à sa mort, avec des
-flambeaux allumés. Or, la nuit d’avant sa mort, pendant que tous ses
-gardes-malades dormaient, un vent violent éteignit les lumières. Et la
-sainte, voyant accourir autour d’elle la troupe des mauvais esprits,
-invoqua l’aide de son hôte divin. Et aussitôt elle vit approcher sa sœur
-Madeleine, qui, tenant en main une torche, ralluma les flambeaux et les
-lampes. Et pendant que les deux sœurs s’appelaient par leur nom, survint
-le Christ, qui dit à Marthe: «Viens, chère hôtesse, demeurer maintenant
-avec moi! Tu m’as accueilli dans ta maison, je t’accueillerai dans mon
-ciel; et j’exaucerai, par amour pour toi, tous ceux qui t’invoqueront.»
-Le matin suivant, Marthe se fit transporter dehors, pour voir encore le
-ciel, se fit poser sur de la cendre, demanda qu’on tînt une croix devant
-elle, et qu’on lui lût la passion dans l’évangile de saint Luc. Et au
-moment où le lecteur répétait: «Mon père, je remets mon âme entre tes
-mains», elle rendit l’âme.
-
-II. Le lendemain, qui était dimanche, vers trois heures, saint Front
-était occupé à célébrer la messe à Périgueux. Après l’épître, il
-s’endormit sur son siège, et le Seigneur lui apparut, et lui dit: «Mon
-cher Front, si tu veux tenir la promesse que tu as faite jadis à mon
-hôtesse Marthe, lève-toi et suis-moi!» Et aussitôt saint Front, conduit
-par le Christ, se vit transporté à Tarascon, où il assista aux obsèques
-de la sainte, et aida à placer son corps dans le sépulcre. Cependant, à
-Périgueux, le diacre qui allait lire l’Evangile réveilla l’évêque pour
-lui demander sa bénédiction. Et saint Front, soudain réveillé, répondit:
-«Mes frères, pourquoi m’avez-vous réveillé? Notre-Seigneur Jésus m’avait
-conduit aux obsèques de son hôtesse sainte Marthe; et, comme je me
-préparais à l’ensevelir, j’ai laissé dans la sacristie mon anneau et mes
-deux gants. Et vous m’avez réveillé si vite que je n’ai pas eu le temps
-de les reprendre. Hâtez-vous donc d’envoyer des messagers, qui me les
-rapportent!» Aussitôt des messagers partirent pour Tarascon. Ils
-trouvèrent dans la sacristie l’anneau et les gants de saint Front; et
-ils laissèrent dans la sacristie l’un de ces gants, en témoignage du
-miracle.
-
-III. De nombreux miracles se produisirent au tombeau de la sainte.
-Clovis, roi de France, qui avait reçu le baptême des mains de saint
-Remi, fut guéri par sainte Marthe d’une grave maladie des reins. En
-souvenir de quoi, il dédia à l’église de la sainte la terre, les maisons
-et les châteaux qui se trouvaient dans un rayon de trois milles des deux
-côtés du Rhône. Et il affranchit ces lieux de toute servitude.
-
-La vie de sainte Marthe a été écrite pour nous par sa servante Martille,
-qui se rendit plus tard en Esclavonie pour y prêcher l’Evangile, et qui
-y mourut, dix ans après la mort de sa maîtresse.
-
-
-
-
-CV
-
-SAINTS ABDON ET SENNEN, MARTYRS
-
-(30 juillet)
-
-
-Abdon et Sennen souffrirent le martyre sous le règne de l’empereur
-Décius. Ce prince, ayant conquis la Babylonie et d’autres provinces, y
-avait trouvé des chrétiens, et les avait emmenés avec lui à Cordoue, où
-il les avait fait périr sous divers supplices. Alors, deux nobles de la
-région, Abdon et Sennen, ensevelirent les corps de ces chrétiens, ce qui
-leur valut d’être dénoncés à Décius, qui les fit enchaîner et conduire,
-derrière lui, à Rome. Là, en présence du Sénat, on les somma ou bien de
-sacrifier aux idoles, et de recouvrer ainsi leur liberté, ou bien d’être
-livrés en pâture aux bêtes. Et comme ils dédaignaient et insultaient les
-idoles, ils furent traînés dans le cirque, où on lâcha sur eux deux
-lions et quatre ours, mais qui, loin de les attaquer, se rangèrent
-autour d’eux pour leur servir de garde. Ce que voyant, Décius les fit
-transpercer à coups de poignard, leur fit lier les pieds, et fit jeter
-leurs cadavres devant l’idole du soleil. Ils y restèrent trois jours,
-après quoi le sous-diacre Quirin les recueillit et les ensevelit dans sa
-maison. Cela se passait vers l’an du Seigneur 253. Plus tard, sous le
-règne de Constantin, les martyrs révélèrent eux-mêmes le lieu de leur
-sépulture; et les chrétiens transportèrent leurs restes au cimetière
-Pontien, où le Seigneur, par leur entremise, accorde au peuple une foule
-de bienfaits.
-
-
-
-
-CVI
-
-SAINT GERMAIN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(31 juillet)
-
-
-I. Germain, de naissance noble, naquit à Auxerre. Après avoir été
-soigneusement instruit dans les sciences libérales, il se rendit à Rome
-pour apprendre le droit, et s’y acquit un tel renom que le Sénat
-l’envoya en Gaule, pour gouverner le duché de Bourgogne. Or dans la
-ville d’Auxerre, que Germain administrait avec une sollicitude toute
-particulière, on voyait sur la grand’place un pin aux branches duquel il
-faisait suspendre, par vanité, les têtes du gibier qu’il avait tué à la
-chasse. Et souvent le saint évêque de la ville, Amator, lui reprochait
-ce trait de vanité, l’engageant à faire plutôt couper cet arbre; mais
-Germain refusait de s’y résigner. Un jour, cependant, en l’absence de
-Germain, l’évêque coupa l’arbre et le fit brûler. Sur quoi Germain,
-oubliant son christianisme, arriva avec ses troupes et menaça l’évêque
-de le faire périr. Le prélat, à qui l’Esprit-Saint venait de révéler que
-Germain lui succéderait sur son siège épiscopal, céda devant sa fureur
-et se retira à Autun. Mais, plus tard, il revint à Auxerre, enferma par
-ruse Germain dans son église, et le tonsura, en lui prédisant qu’il
-serait son successeur. Et, en effet, après sa mort, le peuple tout
-entier élut pour évêque Germain, qui, dès lors, distribua ses biens aux
-pauvres, et ne traita plus sa femme que comme une sœur. Et, pendant
-trente ans, il se mortifia le corps de telle façon que jamais il ne
-mangea de pain de froment, ni de légumes, ni ne but de vin, ni
-n’assaisonna de sel ce qu’il mangeait. Ou plutôt il prenait bien du vin
-deux fois par an, à Noël et à Pâques, mais il y mêlait tant d’eau qu’il
-ne pouvait pas même sentir le goût du vin. Le soir, à son unique repas,
-il mangeait un pain d’orge où il avait d’abord semé des cendres. Hiver
-comme été, il n’était vêtu que d’un cilice et d’une tunique; et ces
-tuniques, quand il ne les donnait pas à quelqu’un, lui duraient jusqu’au
-jour où, de vieillesse, elles tombaient en morceaux. Rarement il mettait
-à ses pieds des chaussures, et une ceinture autour de ses reins. Son lit
-n’était fait que de cendres, d’un cilice, et d’un sac, sans même un
-oreiller pour soulever sa tête. Et toujours il portait à son cou des
-reliques de saints. Telle fut la vie de cet évêque, vie qui semblerait
-incroyable si elle n’était accompagnée de nombreux miracles. Et ses
-miracles furent tels qu’ils nous paraîtraient fantastiques, si ses
-mérites ne suffisaient pas à les justifier.
-
-Un jour, ayant reçu l’hospitalité dans une maison, il vit qu’après le
-repas on apprêtait de nouveau la table. Il en demanda la raison: on lui
-répondit qu’on apprêtait la table pour les braves femmes qui marchaient
-la nuit. Germain résolut de veiller toute la nuit; et il vit arriver une
-troupe de démons sous forme d’hommes et de femmes. Il leur défendit
-alors de sortir, et réveillant ses hôtes, leur demanda s’ils
-reconnaissaient ces personnes. Les hôtes répondirent que ces personnes
-étaient leurs voisins et leurs voisines. Sur quoi Germain, défendant
-toujours aux démons de sortir, envoya voir chez les voisins et voisines
-en question, qui, tous furent trouvés dormant dans leur lit. Alors les
-démons, sommés par lui de dire la vérité, reconnurent qui ils étaient et
-avouèrent qu’ils venaient pour tromper les hommes.
-
-II. A cette époque florissait saint Loup, évêque de Troyes. Comme le roi
-Attila assiégeait la ville, saint Loup monta sur l’une des portes et
-demanda à l’assiégeant qui il était. Et Attila: «Je suis le fléau de
-Dieu!» Alors l’humble serviteur de Dieu dit, en gémissant: «Et moi,
-hélas, je suis le Loup, le dévastateur du troupeau de Dieu! Je mérite
-d’être frappé par le fléau de Dieu!» Et il fit ouvrir les portes de la
-ville. Mais Dieu aveugla de telle sorte les Barbares, qu’ils
-traversèrent la ville d’une porte à l’autre, sans voir personne, et par
-conséquent, sans faire aucun mal. C’est en compagnie de ce même saint
-Loup que saint Germain se mit en route pour se rendre en
-Grande-Bretagne, où pullulaient les hérétiques. Pendant qu’ils étaient
-en mer, une terrible tempête se leva; mais, sur la prière de saint
-Germain, les flots s’apaisèrent aussitôt. Arrivés en Grande-Bretagne,
-les deux saints, furent reçus avec honneur par le peuple; puis, ayant
-convaincu les hérétiques, ils retournèrent dans leurs diocèses.
-
-III. Un jour que Germain, malade, était couché dans un certain bourg; un
-grand incendie se produisit dans le bourg. On supplia l’évêque de se
-laisser transporter ailleurs, pour échapper aux flammes, mais il s’y
-refusa; et le fait est que la flamme, qui détruisit toutes les maisons
-voisines, ne toucha pas à celle où il se trouvait.
-
-IV. Plus tard, comme il était revenu en Grande-Bretagne pour réfuter les
-hérétiques, un de ses disciples, s’étant mis en route pour le rejoindre,
-tomba malade et mourut dans la ville de Tonnerre. Et saint Germain, lors
-de son retour, s’étant arrêté dans cette ville, fit ouvrir le sépulcre,
-et demanda au mort s’il désirait de nouveau lutter à ses côtés. Mais le
-mort, se relevant, répondit qu’il était si heureux qu’il préférait ne
-pas se réveiller. Le saint y consentit; et son disciple, baissant de
-nouveau la tête, de nouveau s’endormit dans le Seigneur.
-
-V. Pendant qu’il prêchait en Grande-Bretagne, le roi de ce pays lui
-refusa l’hospitalité, ainsi qu’à ses compagnons. Mais un porcher, qui se
-rendait chez lui, ayant vu Germain et ses compagnons épuisés de faim et
-de froid, les recueillit dans sa maison, et tua pour eux le seul veau
-qu’il possédait. Or, après le repas, saint Germain fit rassembler tous
-les ossements du veau sous la peau, et, à sa prière, Dieu rendit la vie
-à l’animal. Le lendemain, l’évêque vint trouver le roi et lui demanda
-avec force pourquoi il lui avait refusé l’hospitalité. Le roi, surpris,
-ne savait que répondre. Et le saint: «Hors d’ici, s’écria-t-il, et
-laisse la royauté à un plus digne!» Puis Germain, sur l’ordre de Dieu,
-fit venir le porcher et sa femme; et, au grand étonnement de tous, il
-proclama roi cet homme qui l’avait accueilli. C’est depuis lors que la
-nation des Bretons est gouvernée par des rois provenant d’une race de
-porchers.
-
-VI. Comme les Saxons faisaient la guerre aux Bretons et se voyaient en
-nombre insuffisant, ils invoquèrent l’aide des deux saints, qui, leur
-ayant prêché l’Evangile, les convertirent bientôt à la foi chrétienne.
-Le jour de Pâques, dans la ferveur de leur foi, les Saxons jetèrent
-leurs armes avant d’aller au combat: ce qu’apprenant, leurs adversaires,
-enhardis, voulurent s’élancer contre l’ennemi désarmé. Mais Germain, se
-tenant auprès de l’armée qu’il avait convertie, les avertit d’avoir tous
-à répondre: Alleluia! lorsque lui-même s’écrierait: Alleluia! Ainsi fut
-fait: et ce cri remplit les assaillants d’une telle frayeur que tous
-s’enfuirent, jetant bas les armes, comme si les montagnes et le ciel
-lui-même se précipitaient sur eux.
-
-VII. Un jour, passant par Autun, saint Germain se rendit au tombeau de
-l’évêque, saint Cassien, et demanda à celui-ci comment il se portait.
-Aussitôt le défunt, du fond de son tombeau, répondit, d’une voix haute
-et claire que tous purent entendre: «Je jouis d’un doux repos, en
-attendant la venue du Rédempteur.» Et Germain: «Repose-toi donc dans le
-Christ, et daigne intercéder pour nous, afin que nous obtenions d’être
-admis aux joies de la sainte résurrection!»
-
-VIII. Passant par Ravenne, il fut reçu avec honneur par la reine
-Placidie et son fils Valentinien, qui, à l’heure du repas, lui
-envoyèrent un vase d’argent rempli des mets les plus délicats. Mais
-Germain distribua les mets aux serviteurs et garda le vase d’argent pour
-ses pauvres. En échange, il envoya à la reine une écuelle de bois
-contenant un pain d’orge: présent dont la reine se réjouit si fort
-qu’elle fit recouvrir l’écuelle d’une enveloppe d’argent. Une autre
-fois, cette reine l’invita à sa table, et l’évêque accepta. Mais, comme
-il était épuisé par les jeûnes et les prières, il monta sur son âne,
-pour se rendre au palais. Or, pendant le repas, l’âne mourut. Ce
-qu’apprenant la reine fit donner à l’évêque un magnifique cheval. Mais
-Germain: «Mon âne me suffit. M’ayant amené ici, c’est lui encore qui
-m’emmènera!» Puis, allant au cadavre de l’âne: «Lève-toi, lui dit-il, et
-retournons à l’auberge!» Et aussitôt l’âne, se relevant, se secoua comme
-si rien de mauvais ne lui était arrivé.
-
-Avant de quitter Ravenne, saint Germain prédit que sa fin approchait. En
-effet, peu de jours après, il fut pris d’une fièvre qui, au bout d’une
-semaine, l’emporta. Son corps fut transporté en Gaule, ainsi qu’il
-l’avait demandé à la reine. Cette mort eut lieu en l’an 430.
-
-IX. Saint Germain avait promis à Eusèbe, évêque de Verceil, d’assister à
-l’inauguration d’une église qu’il venait de construire. Or Eusèbe,
-apprenant la mort de saint Germain, n’en fit pas moins allumer des
-cierges pour la cérémonie: mais les cierges s’éteignaient sitôt allumés.
-Alors Eusèbe comprit qu’il devait ajourner la dédicace de l’église, et
-choisir un autre évêque pour y présider. Mais comme le corps de saint
-Germain passait par Verceil, on le fit entrer dans la susdite église et
-aussitôt tous les cierges s’allumèrent miraculeusement. Sur quoi Eusèbe
-se rappela la promesse de saint Germain et comprit que celui-ci, mort,
-faisait ce que vivant il avait promis. Mais on ne doit point croire
-qu’il s’agisse là du grand saint Eusèbe de Verceil: celui-ci est mort
-sous le règne de Valens, cinquante ans avant la mort de saint Germain.
-C’est donc qu’il y aura eu à Verceil un autre évêque nommé Eusèbe, à qui
-sera arrivé le miracle que nous venons de raconter.
-
-
-
-
-CVII
-
-SAINT EUSÈBE, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(1er août)
-
-
-Eusèbe gardait, depuis l’enfance, une telle chasteté, que, lorsqu’il
-reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, qui lui donna son nom, on vit
-des mains d’anges le soulever dans la fontaine sacrée. Et comme, un
-jour, certaine dame noble, séduite par sa beauté, voulait entrer dans
-son lit, les anges l’empêchèrent d’en approcher: de telle sorte que, le
-lendemain matin, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Ordonné
-prêtre, il brilla d’une telle sainteté, que, pendant les messes qu’il
-célébrait, on voyait des mains d’anges lui soulever les mains.
-
-Plus tard, lorsque toute l’Italie fut ravagée de la peste de
-l’arianisme, que favorisait l’empereur Constance, le pape Julien
-consacra Eusèbe évêque de Verceil, ville qui avait alors la primauté
-parmi toutes les villes italiennes. Ce qu’apprenant, les hérétiques
-firent fermer toutes les portes de l’église principale de Verceil,
-consacrée à la sainte Vierge. Mais Eusèbe, étant entré dans la ville,
-s’agenouilla devant le portail de l’église; et bientôt, sur ses prières,
-toutes les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes. Il rejeta ensuite de son
-siège l’évêque de Milan, Maxence, corrompu par l’hérésie, et ordonna à
-sa place le catholique Denis. Et c’est ainsi qu’il allait, purgeant de
-la peste arienne toute l’Eglise d’Occident, pendant qu’Athanase en
-purgeait toute l’Eglise d’Orient. L’auteur de l’arianisme était un
-prêtre d’Alexandrie nommé Arius. Il affirmait que le Christ était une
-pure créature, qu’un temps avait existé où il n’était pas, et qu’il
-avait été créé pour nous. Aussi Constantin le Grand rassembla-t-il à
-Nicée un concile où l’erreur d’Arius fut condamnée. Quant à Arius
-lui-même, il mourut, peu de temps après, d’une mort misérable; tous ses
-intestins lui sortirent du corps par le derrière. Mais le fils de
-Constantin, Constance, se laissa corrompre par l’hérésie. Et, furieux
-contre Eusèbe, il réunit en concile de nombreux évêques, et manda à ce
-concile Denis, et Eusèbe lui-même, qui, sachant que la majorité du
-concile était convertie à l’erreur, refusa de venir, alléguant sa
-vieillesse. Pour rendre cette excuse impossible, l’empereur réunit le
-concile à Milan, tout près de Verceil. Eusèbe, cependant, ne s’y rendit
-point. Constance ordonna aux ariens d’exposer leur doctrine; puis il
-enjoignit à l’évêque Denis et à vingt-neuf autres évêques de souscrire à
-cette doctrine. Ce qu’apprenant, Eusèbe quitta Verceil et se mit en
-route pour Milan, s’attendant à y souffrir tous les supplices.
-
-Il rencontra, en chemin, un fleuve qu’il devait traverser. Sur son
-ordre, un bateau, qui se trouvait près de la rive opposée, vint de
-lui-même vers lui et le transporta avec ses compagnons, sans qu’il y eût
-sur ce bateau personne pour le conduire. Alors Denis vint au-devant de
-lui, et, tombant à ses pieds, lui demanda son pardon. Arrivé à Milan,
-Eusèbe ne se laissa fléchir ni par les menaces de l’empereur ni par ses
-caresses. Et il dit: «Vous prétendez que le fils est inférieur au père:
-pourquoi donc avez-vous préféré à moi, évêque de Verceil, mon fils et
-élève Denis?» Alors on lui fit voir la profession de foi rédigée par les
-ariens, et que Denis avait signée. Mais lui: «Pour rien au monde je ne
-mettrai ma signature derrière celle de mon subordonné. Brûlez plutôt ce
-papier, et écrivez-en un autre, que je puisse signer!» Aussitôt, sur un
-ordre de Dieu, le papier prit feu, avec les signatures de Denis et des
-autres vingt-neuf évêques. Alors les ariens écrivirent un nouveau
-papier, qu’ils voulurent faire signer à Eusèbe et à ces autres évêques.
-Mais ceux-ci, raffermis dans la foi par Eusèbe, refusèrent de signer, et
-dirent même tout haut qu’ils étaient ravis de voir brûler le papier
-qu’ils avaient signé par contrainte. Sur quoi, Constance, furieux, livra
-Eusèbe aux ariens.
-
-Et ceux-ci, le saisissant au milieu des autres évêques et le rouant de
-coups, le traînèrent de bas en haut, puis de haut en bas, sur l’escalier
-du palais. Puis, comme il avait la tête toute sanglante de coups, et
-s’obstinait à ne pas vouloir signer, ils lui lièrent les mains derrière
-le dos, et le menèrent par la ville avec une corde au cou. Mais lui,
-remerciant Dieu, proclamait qu’il était prêt à mourir pour la foi
-catholique. Alors Constance fit envoyer en exil le pape Libère, Denis,
-Paulin, et tous les autres évêques qui avaient suivi leur exemple. Quant
-à Eusèbe lui-même il fut conduit dans une ville de Palestine appelée
-Lyclopolis. Là il fut enfermé dans un cachot si étroit et si bas qu’il
-ne pouvait ni étendre les jambes, ni se tourner d’un côté sur l’autre,
-ni relever la tête, ni remuer autre chose que ses épaules et ses coudes.
-
-Après la mort de Constance, son successeur Julien, voulant plaire à
-tous, rappela les évêques exilés, fit rouvrir les temples des dieux, et
-permit à chacun de vivre tranquillement sous telle loi qu’on voudrait.
-C’est alors qu’Eusèbe, revenant de son exil, alla trouver Athanase et
-lui exposa tout ce qu’il avait souffert.
-
-A la mort de Julien, sous le règne de Jovinien, Eusèbe revint à Verceil,
-où le peuple le reçut avec une grande joie. Mais, de nouveau, sous le
-règne de Valens, le nombre des ariens grandit. Ces hérétiques
-assiégèrent la maison d’Eusèbe, le traînèrent dehors et le lapidèrent.
-Ainsi il rendit son âme au Seigneur. Il fut enseveli dans l’église qu’il
-avait lui-même construite. Et l’on ajoute qu’il obtint, par ses prières,
-en faveur de Verceil, que nul arien ne pût vivre dans cette ville.
-
-Eusèbe, à en croire la chronique, vécut au moins quatre-vingt-huit ans.
-Il florissait vers l’an 350.
-
-
-
-
-CVIII
-
-LES SAINTS MACHABÉES
-
-(1er août)
-
-
-Les Machabées étaient sept frères qui, avec leur vénérable mère et le
-prêtre Eléazar, refusèrent de manger de la viande de porc, afin
-d’observer la loi: ce qui leur valut d’endurer des supplices inouïs,
-ainsi qu’on le trouvera décrit tout au long dans le second livre des
-_Machabées_. Notons, à ce propos, que l’Eglise d’Orient célèbre des
-fêtes de saints de l’un et de l’autre Testament, tandis que l’Eglise
-d’Occident ne fête point les saints de l’Ancien Testament, et cela parce
-que ces saints descendirent d’abord aux enfers. Elle ne fête que les
-saints Innocents, dans la personne de chacun desquels c’est le Christ
-lui-même qui fut tué, et les Machabées. Quant à ceux-ci, elle les fête
-pour quatre motifs, bien qu’ils soient, eux aussi, descendus aux enfers.
-C’est, d’abord, à cause de la prérogative du martyre, les Machabées
-ayant enduré des supplices plus cruels que ceux des autres saints de
-l’Ancien Testament. En second lieu, à cause de leur caractère
-symbolique, et du mystère qu’ils représentent. Le chiffre 7 est, en
-effet, le symbole de l’universalité. Et, en conséquence, les sept
-Machabées représentent, d’une façon symbolique, tous les saints de
-l’ancien Testament. En troisième lieu, l’Eglise fête les Machabées à
-cause de l’exemple de constance et de patience qu’ils ont donné. Enfin,
-l’Eglise les fête à cause du motif de leur supplice: car c’est pour
-défendre la loi de Moïse qu’ils ont été martyrisés, de même que les
-chrétiens doivent être prêts à l’être pour la défense de la loi
-évangélique. Ces trois dernières raisons de la fête des Machabées se
-trouvent énoncées dans la _Somme_ de maître Jean Beleth.
-
-
-
-
-CIX
-
-SAINT PIERRE AUX LIENS
-
-(1er août)
-
-
-La fête de Saint-Pierre aux Liens a été instituée pour quatre motifs: 1º
-en souvenir de la délivrance de saint Pierre; 2º en souvenir de la
-délivrance de saint Alexandre; 3º pour la destruction du rite des
-gentils; 4º afin d’obtenir notre délivrance des liens de nos péchés.
-
-1º L’_Histoire scholastique_ raconte qu’Hérode Agrippa, étant venu à
-Rome, se lia d’amitié avec Caïus, neveu de l’empereur Tibère. Or, un
-jour qu’Hérode était dans un char avec Caïus, il leva les mains au ciel
-et dit: «Puissé-je voir mourir ton vieil oncle, et te voir devenir le
-maître du monde!» Sa parole fut entendue par le cocher du char, qui,
-aussitôt, la rapporta à Tibère. Et celui-ci, indigné, jeta Hérode en
-prison. Là, comme le prisonnier s’appuyait un jour contre un arbre sur
-les branches duquel se tenait un hibou, un de ses compagnons, homme
-habile en divination, lui dit: «Sois sans crainte, car tu seras vite
-délivré, et tu t’élèveras si haut, que tes amis en seront jaloux. Mais
-quand tu verras un oiseau pareil à celui-ci au-dessus de ta tête, cela
-signifiera que tu n’auras plus que cinq jours à vivre.» Quelque temps
-après, Tibère mourut. Caïus, devenu empereur, délivra Hérode, et le
-renvoya en Judée avec le titre de roi. Et Hérode, sitôt rentré à
-Jérusalem, se mit en quête d’un chrétien qu’il pût tourmenter. La veille
-du jour des Azymes, il tua de son épée Jacques, le frère de Jean. Puis,
-voyant que cela était agréable aux Juifs, le jour même des Azymes il fit
-arrêter Pierre et le fit jeter en prison, avec l’intention de le livrer
-au peuple après la fête des Pâques. Mais un ange, pénétrant, de nuit,
-dans la prison du saint, le délivra de ses liens et lui ordonna d’aller
-reprendre librement sa prédication. Le roi, impatient de se venger,
-ordonna que les gardiens de la prison, coupables d’avoir laissé échapper
-Pierre, eussent à subir les peines les plus cruelles. Mais Dieu ne
-voulut point que la délivrance de Pierre fût pour personne une cause de
-mal. En effet Hérode, s’étant rendu à Césarée, y fut frappé de la main
-d’un ange, et mourut.
-
-Voici, à ce sujet, ce que raconte Josèphe, au livre XIX de ses
-_Antiquités_: «Hérode, étant venu à Césarée, où l’attendait une grande
-foule, se vêtit d’une robe brillante, toute tissée d’or et d’argent, et
-se mit en route pour se rendre au théâtre. Et dès que les rayons du
-soleil touchèrent la robe, leurs reflets doublèrent l’éclat des deux
-métaux, si bien que la foule, effrayée, crut voir là l’indice d’une
-nature plus qu’humaine. Hérode se vit donc entouré de gens qui lui
-criaient: «Jusqu’ici nous t’avons tenu pour un homme; mais dès
-maintenant nous te proclamons un dieu!» Et, pendant qu’Hérode acceptait
-avec plaisir ces hommages, il vit soudain, au-dessus de sa tête, un
-hibou; sur quoi, comprenant que sa mort approchait, il dit au peuple:
-«Moi, votre dieu, voici que je vais mourir!» Aussitôt des vers
-envahirent son corps et se mirent à le ronger. Il mourut cinq jours
-après.»
-
-C’est donc en souvenir de la miraculeuse délivrance du prince des
-apôtres que l’Eglise célèbre la fête de saint Pierre aux Liens. Aussi
-lit-on, dans l’épître de cette fête, la mention de ce miracle.
-
-2º Le second motif de la fête est la commémoration de la délivrance du
-pape saint Alexandre, le sixième pape qui gouverna l’Eglise après saint
-Pierre. Ce pontife était tenu prisonnier par le tribun Quirin, ainsi que
-le préfet de Rome Hermès, qu’il avait converti à la foi. Et Quirin dit à
-Hermès: «Je m’étonne qu’un homme raisonnable comme toi renonce aux
-honneurs de la préfecture pour rêver de je ne sais quelle autre vie!» Et
-Hermès: «Moi aussi, autrefois, je raillais tout cela, et croyais que
-notre vie terrestre était l’unique vie.» Et Quirin: «Prouve-moi qu’il y
-a une autre vie, et aussitôt tu m’auras pour disciple!» Et Hermès: «Le
-saint Alexandre, que tu tiens enchaîné, te le prouvera mieux que je ne
-saurais le faire.» Et Quirin, furieux: «Je te demande de me prouver
-cela, et tu me renvoies à Alexandre, que je tiens enchaîné à cause de
-ses crimes! Je te séparerai de cet Alexandre, et je vous mettrai tous
-les deux sous double garde; et, si je le trouve avec toi, ou toi avec
-lui, je veux bien me convertir et vous écouter!» Or, pendant
-qu’Alexandre était en prière, un ange vint vers lui et le conduisit dans
-la prison d’Hermès, de telle sorte que Quirin, à sa grande surprise, les
-trouva ensemble. Hermès lui raconta alors comment Alexandre avait
-ressuscité son fils. Et Quirin dit à Alexandre: «Ma fille Balbine
-souffre de la goutte. Si tu peux obtenir sa guérison, je te promets de
-me convertir à ta foi.» Et Alexandre: «Va vite la chercher et
-amène-la-moi dans ma cellule!» Et Quirin: «Puisque tu es ici, comment
-pourrai-je te trouver dans ta cellule?» Et Alexandre: «Va vite, car
-celui qui m’a conduit ici va tout de suite me reconduire là-bas!» Et la
-fille de Quirin, dès qu’elle entra dans la cellule d’Alexandre, y trouva
-celui-ci et se prosterna à ses pieds, voulant baiser ses chaînes. Mais
-Alexandre lui dit: «Ma fille, ce ne sont point mes chaînes que tu dois
-baiser, mais celles qui ont servi pour saint Pierre. Fais-les
-rechercher, baise-les pieusement, et tu recouvreras la santé!» Aussitôt
-Quirin fit rechercher les chaînes qui avaient servi pour saint Pierre;
-et, les ayant retrouvées, il les donna à sa fille. Et celle-ci, dès
-qu’elle les eut baisées, recouvra la santé. Alors Quirin, plein de
-repentir, remit en liberté Alexandre et se fit baptiser avec toute sa
-maison. Saint Alexandre institua une fête en souvenir de ce jour; et il
-fit élever, en l’honneur de saint Pierre, une église où il déposa les
-chaînes du saint, et qui fut nommée Saint-Pierre aux Liens. Au jour de
-cette fête, une foule innombrable se réunit dans l’église susdite, pour
-baiser les chaînes de l’apôtre Pierre.
-
-3º Le troisième motif de l’institution de la fête nous est raconté par
-Bède de la façon suivante. L’empereur Octave et Antoine s’étaient
-partagés l’empire de telle façon qu’Octave avait eu l’Occident et
-Antoine l’Orient. Mais Antoine, homme débauché et lubrique, répudia la
-sœur d’Octave, qu’il avait épousée, et prit pour femme Cléopâtre, reine
-d’Egypte. Octave, indigné, marcha avec son armée contre Antoine, et le
-vainquit. Antoine et Cléopâtre durent s’enfuir; et, désespérés, ils se
-donnèrent la mort. Alors Octave détruisit le royaume d’Egypte, et fit de
-l’Egypte une province romaine. Puis il entra à Alexandrie, et la
-dépouilla de ses richesses au profit de Rome, qu’avaient dévastée les
-guerres civiles. Aussi put-il dire de Rome: «Je l’ai trouvée de briques,
-je la laisse de marbre.» Il augmenta à tel point la chose publique
-romaine que, le premier, il fut appelé «auguste»; et ce titre se
-transmit à tous ses successeurs sur le trône impérial. Et c’est en
-souvenir de lui que le mois qui d’abord s’appelait sextile (étant en
-effet le sixième depuis Mars) a porté désormais le nom d’Auguste ou
-d’août. Et jusqu’au règne de Théodose, c’est-à-dire jusque vers l’an
-426, les Romains fêtèrent tous les ans, l’anniversaire de la victoire
-d’Octave, qui avait eu lieu le 1er août.
-
-Or, la fille de Théodose, Eudoxie, femme de Valentinien, s’étant rendue
-à Jérusalem par suite d’un vœu, acheta chez un Juif, pour une somme
-énorme, les deux chaînes qui avaient servi, sous le règne d’Hérode, à
-enchaîner saint Pierre. De retour à Rome le 1er août, elle fut désolée
-de voir que les Romains continuaient à fêter le souvenir d’un empereur
-païen. Mais comme, d’autre part, elle savait que c’était là une coutume
-trop ancienne pour pouvoir être aisément supprimée, elle eut l’idée de
-maintenir la fête, mais en la consacrant au souvenir de saint Pierre.
-Elle s’entendit donc avec le saint pape Pelage, qui, par d’éloquentes
-exhortations, décida le peuple à remplacer le souvenir de l’empereur
-païen par celui du prince des apôtres. Et Eudoxie, pour consacrer cette
-heureuse décision, donna au peuple les chaînes qu’elle avait rapportées
-de Jérusalem. On mit ces chaînes auprès de celles qui avaient enchaîné
-saint Pierre à Rome, sous Néron. Et les deux paires de chaînes se
-soudèrent aussitôt ensemble, pour ne plus constituer qu’une seule
-chaîne.
-
-Et combien cette chaîne miraculeuse a de pouvoir, c’est ce que l’on vit
-en l’an 969. Cette année-là, un comte de la cour de l’empereur Othon fut
-si cruellement envahi du démon qu’il se déchirait de ses propres dents.
-Alors, sur l’ordre de l’empereur, le possédé fut conduit vers le pape
-Jean, qui lui mit au cou la chaîne de saint Pierre. Et le diable, ne
-pouvant supporter un poids aussi pesant, s’enfuit aussitôt en présence
-de tous. Ce que voyant, Théodoric, évêque de Metz, s’empara de la chaîne
-et dit qu’il ne la lâcherait plus, à moins qu’on ne lui coupât les
-mains. Sur quoi une grande querelle s’éleva entre le pape et l’évêque,
-jusqu’à ce qu’enfin l’empereur, pour la faire cesser, eût obtenu du pape
-qu’un chaînon de la chaîne serait donné à l’évêque.
-
-La _Chronique_ de Milet et l’_Histoire tripartite_ racontent que le
-diable, dépité de ce qu’un Juif eût vendu à l’impératrice Eudoxie les
-chaînes de saint Pierre, se vengea sur ses compatriotes: il leur apparut
-sous la forme de Moïse, leur promit de les faire marcher à pieds secs
-sur la mer, et en noya un grand nombre.
-
-4º Enfin le quatrième objet de la fête de Saint-Pierre aux Liens est,
-par l’image de la délivrance du saint, de nous rappeler que, nous aussi,
-nous avons à être délivrés des liens du péché. Et le récit d’un miracle,
-que nous lisons dans le livre des _Miracles de la sainte Vierge_, suffit
-à prouver que les clefs remises par Jésus à saint Pierre lui permettent
-de délivrer des chaînes du péché ceux-mêmes qui sont condamnés à la
-perdition. Il y avait à Cologne, au couvent de Saint-Pierre, un moine
-léger, vicieux et paillard. Ce moine étant mort subitement, les démons
-l’accusaient, rappelant tous les péchés qu’il avait commis. Et les
-bonnes œuvres qu’il avait accomplies, de leur côté, l’excusaient,
-rappelant son obéissance à ses chefs et son zèle pour le chant des
-psaumes. Or, saint Pierre, de qui ce moine et son couvent dépendaient,
-s’approcha de Dieu pour demander sa grâce. La sainte Vierge joignit ses
-instances aux siennes; et ils obtinrent du Seigneur que le moine fût
-autorisé à revenir sur terre pour faire pénitence. Alors saint Pierre
-mit en fuite les démons en leur montrant les clefs qu’il tenait en main.
-Puis il rendit la vie au moine après lui avoir imposé, comme pénitence,
-de réciter tous les jours le psaume _Miserere mei, Domine_. C’est le
-moine lui-même qui, après sa résurrection, raconta à ses frères tout ce
-qu’on vient de lire.
-
-
-
-
-CX
-
-SAINT ÉTIENNE, PAPE ET MARTYR
-
-(2 août)
-
-
-Le pape Etienne avait converti de nombreux païens, par la parole et par
-l’exemple, et avait enterré les corps de nombreux martyrs, lorsque en
-l’an 260, les empereurs Valérien et Gallien le firent rechercher ainsi
-que son clergé, pour les forcer à sacrifier aux idoles. Et les
-empereurs, par un édit, déclaraient que ceux qui les livreraient
-deviendraient maîtres de tous leurs biens. Aussi dix membres du clergé
-ne tardèrent-ils pas à être dénoncés, arrêtés, et, sur leur refus de
-sacrifier, décapités sans jugement. Le lendemain, le pape Etienne fut
-arrêté à son tour, et conduit au temple de Mars, pour y adorer les
-idoles. Mais il pria Dieu de détruire ce temple; et aussitôt la plus
-grande partie du temple s’écroula, et la foule s’enfuit, épouvantée, de
-telle sorte qu’Etienne put se rendre librement au cimetière de sainte
-Lucie. Ce qu’apprenant, Valérien envoya à sa poursuite des soldats, qui
-le trouvèrent célébrant sa messe. Quand il eut achevé, il s’assit
-courageusement sur son siège pour recevoir le coup mortel. Et les
-soldats lui tranchèrent la tête.
-
-
-
-
-CXI
-
-L’INVENTION DE SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR
-
-(3 août)
-
-
-L’invention ou découverte du corps de saint Etienne, eut lieu en l’an
-417, la septième année du règne d’Honorius. Un prêtre, nommé Lucien,
-faisait la sieste dans son lit, sur le territoire de Jérusalem, lorsque
-lui apparut un vieillard de haute taille et de noble visage, avec une
-barbe touffue, chaussé de brodequins dorés, et vêtu d’un manteau blanc
-où étaient tissés de l’or, des pierres précieuses et des croix. Et ce
-vieillard, d’un bâton d’or, qu’il tenait en main, toucha le prêtre et
-lui dit: «Hâte-toi d’ouvrir nos tombeaux, car il n’est point convenable
-que nous reposions plus longtemps dans un lieu méprisé! Va donc, et dis
-à Jean, évêque de Jérusalem, qu’il transporte nos restes dans un lieu
-honorable!» Et Lucien dit: «Seigneur, qui es-tu?» Et le vieillard: «Je
-suis Gamaliel, qui ai nourri l’apôtre Paul et lui ai enseigné la Loi.
-Mais près de moi, dans mon tombeau, repose saint Etienne, qui, après
-avoir été lapidé par les Juifs, fut jeté hors de la ville pour être
-dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie. Or, le maître pour qui il
-avait souffert le martyre, n’a point permis que cela arrivât; de sorte,
-que j’ai pu recueillir pieusement ses restes et les ensevelir dans mon
-propre caveau. Et il y a aussi, dans mon tombeau, Nicodème, mon neveu,
-celui qui vint trouver Jésus la nuit, et qui fut baptisé par Pierre et
-par Jean. Les princes des prêtres en furent si irrités que, sans la peur
-qu’ils avaient de nous, ils l’auraient tué. Du moins, ils le
-dépouillèrent de tous ses biens comme de ses dignités, et, l’ayant battu
-de verges, le laissèrent à demi mort. Je le recueillis dans ma maison,
-où il survécut encore quelques jours; et puis, quand il mourut, je le
-fis ensevelir aux pieds de saint Etienne. Enfin, il y a aussi, dans mon
-tombeau, mon fils Abibas, qui, à l’âge de vingt ans, fut baptisé en même
-temps que moi, et, restant chaste toute sa vie, apprit la Loi de la
-bouche de Paul, mon élève. Quant à mon autre fils Sélémie et à ma femme
-Œthée, qui ne voulurent point recevoir la foi du Christ, ils n’ont pas
-été jugés dignes d’être ensevelis avec nous. Tu trouveras leurs corps
-ailleurs, leurs sépulcres sont vides.» Cela dit, saint Gamaliel
-disparut. Et Lucien, s’éveillant, pria Dieu que, si sa vision était
-vraie, elle lui apparût encore une seconde fois, et une troisième.
-
-La semaine suivante, Gamaliel lui apparut de nouveau, et lui demanda
-pourquoi il avait négligé de faire ce qu’il lui avait ordonné. Et
-Lucien: «Je ne l’ai pas négligé; mais j’ai prié le Seigneur que, si ma
-vision venait bien de lui, il me la fît apparaître deux autres fois
-encore.» Et Gamaliel: «Je vais t’apprendre, par des symboles, de quelle
-façon tu pourras distinguer les reliques de chacun de nous!» Après quoi
-il lui montra trois vases d’or et un vase d’argent. L’un des vases d’or
-était plein de roses rouges, les deux autres de roses blanches; le vase
-d’argent était plein de safran. Et Gamaliel dit: «Ces vases sont nos
-cercueils. Le vase plein de roses rouges est le cercueil de saint
-Etienne, qui, seul de nous, a mérité la couronne du martyre. Les deux
-vases pleins de roses blanches sont mon cercueil et celui de Nicodème,
-parce que nous avons persévéré, d’un cœur sincère, dans la foi du
-Christ. Enfin, le vase d’argent, plein de safran, est le cercueil de mon
-fils Abibas, qui brillait d’une blancheur virginale, et mourut en état
-de pureté.» Cela dit, il disparut de nouveau. La semaine suivante, il
-apparut une troisième fois au prêtre, à qui il reprocha ses retards et
-sa négligence. Aussitôt Lucien courut à Jérusalem, et raconta tout à
-l’évêque Jean. L’évêque, avec tout son clergé, se rendit dans le jardin
-du prêtre; et à peine eut-on commencé à fouiller le sol qu’une odeur
-délicieuse en sortit, au contact de laquelle soixante-dix personnes
-furent guéries de diverses maladies. Les cercueils des saints furent
-transportés dans l’église de Jérusalem où saint Etienne avait jadis
-rempli les fonctions d’archidiacre.
-
-Cette invention de saint Etienne eut lieu le jour où l’Eglise célèbre
-aujourd’hui la passion du saint. Mais on en a transporté la fête à un
-autre jour, afin que, le jour où l’on a coutume de fêter le saint,
-l’hommage des fidèles s’adressât plutôt à son martyre qu’à la découverte
-de ses reliques.
-
-Quant à la translation de celles-ci, voici comment nous la raconte saint
-Augustin. Un sénateur de Constantinople, nommé Alexandre, se rendit à
-Jérusalem avec sa femme, et fit construire, en l’honneur de saint
-Etienne, une belle église, où il ordonna qu’on l’ensevelît lui-même
-après sa mort. Mais, sept ans après sa mort, sa veuve Julienne, rentrant
-dans sa patrie, voulut emporter avec elle le corps de son mari. Alors
-l’évêque, qu’elle suppliait de l’y autoriser, lui montra deux cercueils
-d’argent et lui dit: «Je ne sais pas lequel de ces deux cercueils est
-celui de ton mari!» Et elle: «Moi, je le sais bien!» Sur quoi, elle
-s’élança, et couvrit de baisers le corps de saint Etienne. Et ainsi,
-croyant reprendre le corps de son mari, elle prit, par hasard, celui du
-premier martyr. Et comme elle le conduisait par mer à Constantinople, on
-entendit le chant des anges, une odeur merveilleuse se répandit à bord
-du bateau, et les démons, furieux, suscitèrent une affreuse tempête.
-Mais, comme les matelots tremblaient d’épouvante, saint Etienne leur
-apparut en personne, et leur dit: «C’est moi qui suis avec vous, ne
-craignez rien!» Et aussitôt le calme succéda à la tempête. Le bateau
-parvint alors sans encombre jusqu’à Constantinople, où le corps de saint
-Etienne fut pieusement déposé dans une église.
-
-Enfin, nous allons raconter de quelle manière fut faite la conjonction
-du corps de saint Etienne avec celui de saint Laurent. Eudoxie, fille de
-Théodose, qui se trouvait à Rome, était possédée d’un démon qui la
-persécutait cruellement. Alors son père, qui demeurait à Constantinople,
-lui enjoignit de venir près de lui, afin qu’elle pût toucher les
-reliques de saint Etienne. Mais le démon qui était en elle se mit à
-crier: «Si Etienne ne vient pas à Rome, je ne sortirai pas d’où je
-suis!» Ce qu’apprenant, Théodose obtint du clergé et du peuple de
-Constantinople, que les reliques de saint Etienne fussent échangées
-contre celles de saint Laurent, qui, jusqu’alors, étaient gardées à
-Rome. L’empereur écrivit donc au pape Pélage pour lui demander cet
-échange; et le pape réunit un concile de cardinaux, qui y consentit. Des
-cardinaux furent alors envoyés à Constantinople pour y prendre le corps
-de saint Etienne, et des Grecs furent envoyés à Rome pour en ramener les
-reliques de saint Laurent.
-
-Le corps de saint Etienne ayant été d’abord débarqué à Capoue, les
-habitants de Capoue obtinrent de pouvoir en garder le bras droit; et une
-église métropolitaine fut fondée pour recevoir la précieuse relique.
-Puis le corps du martyr fut transporté à Rome, où on voulait le déposer
-dans l’église de Saint-Pierre aux Liens. Mais quand le cortège passa
-devant l’église où était le corps de saint Laurent, les porteurs durent
-s’arrêter, retenus par une force mystérieuse qui les empêchait
-d’avancer. Et le démon, dans la princesse, criait: «Vous perdez vos
-peines, car Etienne a choisi sa demeure auprès de son frère Laurent!»
-C’est donc auprès de saint Laurent que le corps fut déposé; et à peine
-Eudoxie l’eut-elle touché que le démon qui la tourmentait l’abandonna.
-Cependant, saint Laurent, comme s’il se réjouissait de l’arrivée de son
-frère saint Etienne, se retira dans le fond de son tombeau, laissant
-dans le milieu une grande place vide pour son compagnon. Et, au moment
-où les Grecs voulurent mettre la main sur le corps de saint Laurent pour
-l’emporter, ils furent soudain précipités à terre, et, malgré les
-prières du pape Pélage, ils moururent quelques jours après. Puis on
-entendit, dans les cieux, une voix qui disait: «Heureuse es-tu, Rome, de
-pouvoir contenir dans un même tombeau les corps glorieux de Laurent et
-d’Etienne!» C’est ainsi que fut opérée cette conjonction, l’an du
-Seigneur 425.
-
-Dans le livre XXII de la _Cité de Dieu_, saint Augustin raconte
-l’histoire de six morts ressuscités par l’intermédiaire de saint
-Etienne: 1º l’un de ces morts entrait déjà en décomposition, lorsque, le
-nom de saint Etienne ayant été invoqué sur lui, aussitôt il revint à la
-vie; 2º un enfant, écrasé par une charrette, ressuscita et recouvra la
-santé lorsque sa mère l’eut porté à l’église de saint Etienne; 3º une
-religieuse, qu’on avait portée dans l’église de saint Etienne, et qui y
-était morte après avoir été administrée, se releva guérie au vu et à
-l’étonnement de tous; 4º une jeune fille d’Hippone étant morte, son père
-porta sa tunique à l’église de saint Etienne; et, quand il l’étendit
-ensuite sur le corps de sa fille, celle-ci ressuscita aussitôt; 5º un
-jeune homme retrouva la vie lorsqu’on eut frotté son corps avec l’huile
-de saint Etienne; 6º un enfant, transporté mort dans l’église de saint
-Etienne, revint à la vie dès qu’on eut invoqué le nom du saint.
-
-
-
-
-CXII
-
-SAINT DOMINIQUE, CONFESSEUR
-
-(4 août)
-
-
-I. Dominique, père et fondateur de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit
-en Espagne, dans un village appelé Callahorra, du diocèse d’Osma. Son
-père s’appelait Félix, et sa mère Jeanne. Sa mère, avant qu’il fût né,
-rêva qu’elle portait dans son sein un petit chien, qui tenait dans sa
-bouche une torche allumée; et le petit chien, sorti de son sein,
-embrasait de sa torche le monde entier. Plus tard, la marraine du petit
-Dominique crut voir, sur le front de l’enfant, une étoile qui éclairait
-le monde entier. Et, pendant qu’il était encore confié aux soins de sa
-nourrice, plusieurs fois on le vit, la nuit, se lever de son berceau
-pour aller s’étendre sur la terre nue. Envoyé à Valence pour faire ses
-études, il travaillait avec tant de zèle que, pendant dix ans, il ne
-prit pas une goutte de vin. Et comme la famine régnait à Valence, il
-vendit ses livres et tout son mobilier pour en distribuer le prix aux
-pauvres.
-
-Bientôt sa renommée s’étendit à tel point que l’évêque d’Osma le nomma
-chanoine de son église; et, peu de temps après, les autres chanoines
-l’élurent pour leur sous-prieur. Et lui, nuit et jour, il étudiait et
-priait, demandant à Dieu la grâce de pouvoir se dévouer tout entier au
-salut de son prochain.
-
-S’étant rendu avec son évêque à Toulouse, il ramena à la foi du Christ
-son hôte, qui était hérétique, et l’offrit au Seigneur comme la prémice
-de sa moisson future. On lit aussi, dans la _Chronique du comte de
-Montfort_, que, un jour, après avoir prêché contre les hérétiques, il
-rédigea par écrit les arguments dont il s’était servi, et remit le
-papier à l’un de ses adversaires, afin que celui-ci pût réfléchir sur
-ses objections. Or l’hérétique fit voir ce papier à ses compagnons
-assemblés. Ceux-ci lui dirent de jeter le papier au feu et que, s’il
-brûlait, c’était la preuve de la vérité de leurs doctrines, et que si,
-au contraire, il ne brûlait pas, cela prouverait la vérité de la foi
-romaine. Trois fois de suite le papier fut jeté au feu; trois fois de
-suite il en rejaillit sans éprouver le moindre dommage. Mais les
-hérétiques, persévérant dans leur erreur, se jurèrent de ne parler à
-personne de ce miracle. Seul un soldat qui se trouvait là, et qui
-adhérait un peu à la foi catholique, raconta plus tard le miracle dont
-il avait été témoin. Ce miracle arriva auprès du Mont de la Victoire.
-
-A la mort de l’évêque d’Osma, Dominique se trouva presque seul à lutter
-contre les hérétiques. Ceux-ci, l’accablant de railleries, lui lançaient
-de la boue, des crachats et autres ordures, ou bien encore, par
-dérision, lui attachaient de la paille dans le dos. Ils le menaçaient
-également de mort, mais lui, sans rien craindre, répondait: «Je ne suis
-pas digne de la gloire du martyre, et n’ai pas encore mérité le bienfait
-de la mort!» Une autre fois, s’étant rendu en un lieu où on lui tendait
-des pièges, il s’avançait en chantant et le sourire aux lèvres. Etonnés,
-les hérétiques lui dirent: «L’idée de la mort ne te trouble-t-elle pas?
-Et qu’aurais-tu fait, si nous avions mis la main sur toi?» Et lui: «Je
-vous aurais priés de ne pas me faire mourir tout de suite, mais peu à
-peu, en me mutilant membre par membre.»
-
-Il apprit un jour qu’un homme, contraint par la misère, s’était affilié
-aux hérétiques. Aussitôt le saint résolut de se vendre lui-même, de
-façon que l’hérétique pût, grâce à l’argent qui résulterait de cette
-vente, se délivrer de son erreur et se convertir à la vraie religion. Et
-il se serait en effet vendu, si Dieu n’avait pourvu d’une autre façon
-aux besoins de l’homme qu’il voulait sauver. Une autre fois, comme une
-femme se lamentait devant lui de ne pouvoir délivrer son frère, retenu
-en captivité par les Sarrasins, Dominique, touché de pitié, offrit de se
-vendre lui-même pour racheter le captif. Mais Dieu, fort heureusement,
-ne lui permit point de le faire, ayant besoin de lui pour le rachat
-spirituel de bien d’autres captifs.
-
-Peu à peu il se mit à projeter la création d’un ordre ayant pour mission
-de parcourir le monde en prêchant, et de fortifier la foi contre les
-hérétiques. Etant donc resté pendant dix ans dans la région de Toulouse,
-depuis la mort de l’évêque d’Osma jusqu’à la réunion du Concile de
-Latran, il se mit en route pour Rome en compagnie de Foulques, évêque de
-Toulouse. A Rome, il demanda au pape Innocent l’autorisation de fonder
-un grand ordre, qui porterait le nom d’ordre des Frères Prêcheurs. Et
-comme le pape hésitait à lui accorder cette autorisation, il vit en rêve
-que l’église de Latran allait s’écrouler; et voici qu’il vit arriver
-Dominique, qui, avec ses seules épaules, soutenait l’église qui allait
-s’écrouler. A son réveil, le pape, comprenant le sens de son rêve,
-accueillit volontiers la demande du saint, ajoutant que, s’il voulait
-choisir, pour son ordre, une des règles déjà approuvées par l’église,
-l’ordre serait aussitôt approuvé. Revenu auprès de ses frères, qui
-étaient au nombre de seize, il lui fit part des paroles du pape. Sur
-quoi les Frères, à l’unanimité, choisirent la règle de saint Augustin, y
-ajoutant seulement certaines pratiques encore plus rigoureuses, qu’ils
-résolurent de garder à jamais. Et, après la mort d’Innocent, sous le
-pontificat d’Honorius, en l’an du Seigneur 1216, l’ordre fondé par
-Dominique fut décidément autorisé.
-
-Et l’on raconte que, un jour que Dominique, à Rome, priait dans l’église
-de Saint-Pierre pour demander cette autorisation, les deux princes des
-apôtres, Pierre et Paul, lui apparurent; saint Pierre lui tendit un
-bâton, saint Paul, un livre, et tous deux lui dirent: «Va et prêche, car
-tu as été élu de Dieu pour cette mission!» Et il crut voir ses fils,
-deux par deux, se répandant à travers le monde. Aussi, dès qu’il fut
-revenu à Toulouse, dispersa-t-il ses Frères, envoyant les uns en
-Espagne, d’autres à Paris, d’autres à Bologne, tandis que lui-même s’en
-retournait à Rome.
-
-Un moine, ayant été ravi en extase, vit la Vierge qui, agenouillée et
-les mains jointes, implorait son Fils en faveur des hommes. Et le Fils,
-voyant son insistance, lui dit: «Ma mère, que puis-je ou dois-je encore
-faire pour eux? Je leur ai envoyé mes patriarches et mes prophètes, et
-ils ne se sont pas corrigés. Je suis venu moi-même vers eux, je leur ai
-envoyé mes apôtres: ils nous ont mis à mort. Je leur ai envoyé mes
-martyrs, mes docteurs et mes confesseurs: ils ne les ont pas écoutés.
-Cependant, comme je ne veux rien te refuser, je leur donnerai encore mes
-Frères Prêcheurs, pour qu’ils puissent les éclairer et les purifier.
-Mais si les hommes rejettent encore ceux-là, je serai forcé de sévir
-contre eux!» Un autre moine eut une vision analogue, le jour où douze
-abbés de Cîteaux arrivèrent à Toulouse pour combattre les hérétiques.
-Cette fois, la Vierge dit au Fils: «Mon cher enfant, ce n’est point
-contre leurs méchancetés, mais d’après ta propre compassion que tu dois
-agir.» Et le Fils, vaincu par ses prières, lui dit: «A ta demande, je
-vais encore leur envoyer mes Frères Prêcheurs pour les instruire et les
-avertir; mais s’ils continuent à ne pas se corriger, je n’aurais
-désormais plus de pitié pour eux!»
-
-Un Frère Mineur, qui avait été longtemps le compagnon de saint François,
-raconta à plusieurs Frères de l’ordre des Prêcheurs que, pendant que
-Dominique était à Rome pour la confirmation de son ordre, il vit, une
-nuit, le Christ debout dans les airs et tenant en main trois lances,
-qu’il brandissait contre le monde. Et sa Mère, accourant au-devant de
-lui, lui demanda ce qu’il allait faire. Et Lui: «Le monde est tout
-rempli de trois vices: l’orgueil, l’avarice, et la concupiscence; aussi
-ai-je résolu de le détruire avec ces trois lances!» Alors la Vierge, se
-jetant à ses genoux, lui dit: «Fils bien-aimé, aie pitié et tempère ta
-justice de miséricorde!» Et le Christ: «Ne vois-tu pas les injures qui
-me sont faites?» Et la Vierge: «Mon fils, retiens ta fureur et attends
-un peu; car je connais un fidèle serviteur et vaillant lutteur qui,
-parcourant le monde, le soumettra à ta domination. Et je lui donnerai
-pour assistant un autre serviteur, qui rivalisera avec lui de zèle et de
-courage.» Et Jésus: «Ta vue m’a apaisé, mais je serais curieux de voir
-les deux hommes à qui tu promets de si hautes destinées!» Alors elle
-présenta au Christ saint Dominique. Et le Christ: «Oui, voilà un bon et
-vaillant lutteur!» Puis elle lui présenta saint François, dont il fit le
-même éloge. Or, saint Dominique, qui, jamais encore n’avait vu son
-glorieux rival, le reconnut dans l’église, le lendemain, à la suite de
-ce rêve où il l’avait vu. Il courut à lui, l’embrassa pieusement, et lui
-dit: «Tu es mon compagnon, nos routes iront de pair. Unissons-nous, et
-aucun adversaire ne prévaudra contre nous!» Puis il lui raconta la
-vision qu’il avait eue; et depuis lors, ils n’eurent plus qu’un seul
-cœur et qu’une seule âme en Dieu, et ils recommandèrent à leurs
-successeurs de garder fidèlement cette amitié réciproque.
-
-Un novice, de la Pouille, que saint Dominique avait reçu dans son ordre,
-fut tellement perverti par ses anciens compagnons qu’il voulait
-absolument jeter son froc pour retourner dans le monde. Alors saint
-Dominique, après avoir longtemps prié, revêtit le novice de ses
-vêtements de laïc; mais aussitôt celui-ci se mit à crier: «Je brûle, je
-me consume, ôtez-moi au plus vite cette maudite chemise qui va me
-réduire en cendres!» Et il n’eut point de repos que son froc ne lui fût
-rendu et qu’il ne se fût réinstallé dans sa cellule.
-
-Pendant que saint Dominique était à Bologne, un des Frères, la nuit, fut
-tourmenté par le diable. Ce qu’apprenant, le Frère Régnier, de Lausanne,
-fit part de la chose à saint Dominique, qui ordonna de transporter le
-possédé dans l’église, devant l’autel. Et lorsque dix Frères furent
-péniblement parvenus à le transporter, le saint dit: «Je te somme,
-misérable, de me dire pourquoi tu tourmentes une créature de Dieu!» Et
-le diable répondit: «Je tourmente ce moine, parce qu’il l’a mérité.
-Hier, en effet, il a bu, en ville, sans la permission de son prieur, et
-sans avoir fait le signe de la croix. Alors je suis entré en lui, sous
-la forme d’un moustique, en me mêlant au vin qu’il buvait.» Sur ces
-entrefaites, la cloche du monastère sonna pour les matines. Et aussitôt
-le diable dit: «Je ne puis demeurer ici plus longtemps, car voilà que
-les capucins se lèvent!» Et il s’enfuit.
-
-Un jour que saint Dominique traversait un fleuve, aux environs de
-Toulouse, ses livres tombèrent à l’eau. Or trois jours après, un
-pêcheur, ayant jeté sa ligne en ce lieu, crut bien avoir pris un lourd
-poisson; et il retira de l’eau les livres du saint, aussi intacts que
-s’ils avaient été soigneusement gardés dans une armoire.
-
-Une nuit, étant arrivé à la porte d’un monastère pendant que les moines
-dormaient, Dominique se fit scrupule de les réveiller. Il se mit en
-prière, et soudain, se vit transporté à l’intérieur du monastère, avec
-son compagnon, sans que les portes eussent été ouvertes.
-
-Un étudiant débauché vint, certain jour de fête, dans l’église des
-Frères, à Bologne, pour entendre la messe. Or c’était saint Dominique
-lui-même qui officiait ce jour-là. Au moment de l’offertoire, l’étudiant
-s’approcha et baisa pieusement la main du saint, dont il sentit
-s’exhaler un parfum délicieux. Et aussitôt la fièvre du plaisir se
-refroidit en lui, miraculeusement, au point qu’il devint désormais
-chaste et continent.
-
-Un prêtre, témoin du zèle qu’apportaient à leur prédication saint
-Dominique et ses Frères, résolut d’entrer dans leur ordre, si seulement
-il pouvait se procurer un Nouveau Testament, dont il avait besoin pour
-prêcher. Or, au même instant, un jeune homme vint le trouver, et lui
-offrit de lui vendre un Nouveau Testament, que le prêtre s’empressa
-d’acheter. Mais comme, après cela, il hésitait encore, il fit un signe
-de croix sur le livre et l’ouvrit ensuite au hasard; et ses yeux
-tombèrent sur un passage des _Actes_, où il lut: «Lève-toi, descends et
-va avec eux sans hésitation, car c’est moi qui les ai envoyés!» Et
-aussitôt, se levant, il rejoignit les Frères.
-
-Un maître de théologie de Toulouse, homme de grande science et de grand
-renom, préparait un jour sa leçon lorsque, vaincu par le sommeil, il
-s’endormit sur son siège. Et il vit en rêve qu’on lui présentait sept
-étoiles. Et soudain ces étoiles commencèrent à grandir en nombre et en
-éclat, de telle sorte que, bientôt, elles illuminèrent le monde. Se
-réveillant, il fut très étonné de ce rêve. Et, au moment où il entrait
-dans la salle de ses leçons, saint Dominique et six de ses frères
-vinrent respectueusement l’écouter: et aussitôt il comprit qu’ils
-étaient les sept étoiles qu’il avait vues dans son rêve.
-
-Pendant que Dominique était à Rome, un savant homme, nommé Reginald,
-doyen de Saint-Aignan d’Orléans, et qui avait enseigné le droit canon à
-Paris, se mit en route pour Rome, par voie de mer, en compagnie de
-l’évêque d’Orléans. Cet homme avait depuis longtemps le désir de se
-consacrer tout entier à la prédication, mais ne savait pas encore sous
-quelle forme il devait le faire. Un cardinal, qui éprouvait le même
-désir, lui apprit l’institution des Frères Prêcheurs. On fit venir saint
-Dominique, qui leur expliqua son projet. Sur quoi le théologien résolut
-d’entrer dans son ordre. Mais, au même moment, il fut pris d’une grande
-fièvre qui faillit l’emporter. Alors saint Dominique se mit à invoquer
-la Vierge, qu’il avait choisie, expressément, pour patronne de son
-ordre. Il lui demanda de vouloir bien lui concéder Reginald, au moins
-pour quelque temps. Et voici que, soudain, le malade qui, déjà,
-attendait la mort, vit venir à lui la Reine de Miséricorde, accompagnée
-de deux jeunes filles merveilleusement belles; et elle lui dit:
-«Demande-moi ce que tu voudras et je te l’accorderai!» Et, pendant qu’il
-songeait à ce qu’il pouvait lui demander, une des deux jeunes filles lui
-conseilla de ne rien demander, mais plutôt de s’en remettre tout à fait
-à la Reine de Miséricorde: ce qu’il fit. Alors la Vierge, étendant la
-main, oignit ses oreilles, ses narines, ses mains, et ses pieds, avec un
-onguent qu’elle avait apporté, puis elle dit: «Après-demain je
-t’enverrai une ampoule qui achèvera de te rendre la santé!» Puis elle
-lui montra un habit de moine, en lui disant: «Voici l’habit de ton
-ordre!» Et lorsque saint Dominique, qui avait eu la même vision, vint
-chez Reginald, le jour suivant, il le trouva en pleine convalescence.
-Et, le jour d’après, la Mère de Dieu revint auprès de Reginald, et lui
-oignit de nouveau le corps, de telle façon que non seulement sa fièvre
-disparut à jamais, mais que toute ardeur de concupiscence l’abandonna.
-Lui-même a avoué que, pas une seule fois depuis lors, il n’a ressenti
-même le premier mouvement d’un désir charnel. Et cette seconde vision
-eut pour témoin, avec Reginald et saint Dominique, un religieux de
-l’ordre des Hospitaliers, qui en fut grandement surpris. Aussi Dominique
-s’empressa-t-il de la raconter à ses frères, en même temps qu’il leur
-faisait revêtir l’habit que la Vierge avait montré à Reginald, et qui
-était un peu différent de celui que les frères portaient jusqu’alors.
-Quant à Reginald, il se rendit à Bologne pour y prêcher, et contribua
-beaucoup à accroître le nombre des frères; après quoi il se rendit à
-Paris et y mourut presque dès son arrivée.
-
-Un jeune homme, neveu du cardinal de Fossa-Nova, tomba de cheval dans un
-fossé où il se tua; mais saint Dominique, ayant prié sur lui, le
-ressuscita. Il ressuscita également un architecte qui, conduit par des
-frères dans la crypte de Saint-Sixte, avait été écrasé par la chute d’un
-mur. Dans le même couvent, comme les frères, au nombre de quarante, y
-étaient assemblés, ils virent qu’ils n’avaient à manger qu’un tout petit
-pain. Saint Dominique leur ordonna de couper ce pain en quarante
-parties. Et comme chacun des frères prenait avec joie sa bouchée, deux
-jeunes gens, exactement pareils, entrèrent dans le réfectoire portant
-des pains dans les plis de leurs manteaux. Ils déposèrent les pains à la
-tête de la table sans rien dire, et puis disparurent, de telle façon que
-personne ne sut ni d’où ils étaient venus, ni comment ils étaient
-partis. Alors saint Dominique, étendant les mains vers ses Frères: «Eh
-bien, mes chers Frères, voilà que vous avez de quoi manger!»
-
-Un jour qu’il était en voyage et que la pluie tombait à verse, il fit le
-signe de la croix; et aussitôt la pluie l’épargna, lui et son compagnon,
-de telle sorte que, pendant que le sol ruisselait d’eau, pas une goutte
-ne se voyait dans un espace de trois coudées tout à l’entour d’eux. Une
-autre fois, près de Toulouse, comme il passait un fleuve en bateau, le
-batelier exigea de lui un denier pour prix de la traversée. En vain le
-saint lui promettait le royaume des cieux, ajoutant que, disciple du
-Christ, il n’avait jamais ni or, ni argent. L’homme, le tirant par sa
-chape, lui disait: «Je veux un denier ou ta chape!» Alors le saint leva
-les yeux au ciel et pria; puis baissant les yeux à terre, il aperçut un
-denier, sans doute tombé du ciel. Et il dit au batelier: «Tiens, frère,
-prends ce que tu demandes et laisse-moi aller en paix!»
-
-Une autre fois, le saint rencontra en route un religieux qui lui était
-proche par la sainteté, mais absolument étranger par la langue. Et il
-regrettait fort de ne pouvoir pas se réchauffer l’âme en s’entretenant
-avec lui des choses divines. Mais Dieu permit que, pendant trois jours,
-jusqu’à leur arrivée dans l’endroit où ils allaient, ils comprissent et
-parlassent la langue l’un de l’autre.
-
-Une autre fois, voulant délivrer un possédé, il lui mit autour du cou sa
-propre étole, et ordonna aux démons de ne plus le tourmenter. Et les
-démons: «Permets-nous de sortir sans nous torturer comme tu fais!» Mais
-lui: «Je ne vous laisserai sortir que si vous me donnez des garants pour
-me certifier que jamais plus vous ne reviendrez.» Et eux: «Quels garants
-pourrions-nous t’offrir?» Et lui: «Les saints martyrs dont les chefs
-reposent dans cette église!» Et eux: «C’est impossible, car ils sont nos
-ennemis!» Et lui: «Si vous ne le faites pas, je ne cesserai pas de vous
-torturer.» Alors ils promirent de faire tout le possible; et, après un
-instant, ils reprirent: «Hé bien, les saints martyrs nous ont accordé la
-faveur de se porter garants pour nous!» Et comme Dominique leur
-demandait un signe qui le lui prouvât, ils répondirent: «Allez à la
-châsse où sont les têtes des martyrs, et vous la trouverez retournée en
-sens inverse!» On y alla, et l’on vit que les démons avaient dit vrai.
-
-Un jour, comme il prêchait, des femmes hérétiques se jetèrent à ses
-pieds, en disant: «Serviteur de Dieu, prête-nous ton aide! car si ce que
-tu as prêché aujourd’hui est vrai, longtemps l’esprit d’erreur nous a
-aveuglées.» Et lui: «Ayez la constance d’attendre un moment, et vous
-verrez à quel dieu vous avez adhéré!» Et elles virent s’élancer parmi
-elles un chat terrible, grand comme un chien, avec de gros yeux pleins
-de flammes, une langue énorme et sanguinolente descendant jusque sur son
-nombril, et une queue très courte, laissant à nu son derrière, dont
-sortait une puanteur intolérable. L’animal tourna plusieurs fois autour
-des femmes, et disparut enfin dans le clocher, grimpant le long de la
-corde d’une cloche. Et les femmes, ayant vu ce prodige, se convertirent
-à la foi catholique.
-
-Etant à Toulouse, Dominique vit un jour conduire au bûcher des
-hérétiques qu’il avait convaincus d’erreur. Et comme il reconnaissait
-parmi eux un homme appelé Raymond, il dit aux exécuteurs: «Sauvez
-celui-ci, de façon qu’il ne soit pas brûlé avec les autres!» Puis, se
-tournant vers Raymond, il lui dit doucement: «Je sais, mon fils, qu’un
-jour tu deviendras un homme de bien et un saint!» Et, en effet,
-l’hérétique, après avoir encore persisté dans son hérésie pendant vingt
-ans, se convertit et entra dans l’ordre des Prêcheurs, où il mena la vie
-la plus exemplaire.
-
-Comme il était un jour au couvent de saint Sixte, à Rome, il eut une
-illumination divine après laquelle, convoquant le chapitre des frères,
-il leur annonça que quatre d’entre eux mourraient bientôt, deux quant au
-corps, et deux quant à l’âme. Et en effet, peu de temps après, deux des
-frères rendirent leur âme à Dieu et deux autres se défroquèrent.
-
-Il y avait à Bologne un savant maître, nommé Conrad le Teuton, dont les
-frères souhaitaient vivement qu’il entrât dans leur ordre. Or, un soir
-que saint Dominique s’entretenait familièrement avec le prieur du
-monastère Cistercien de Casa Mariæ, il lui dit, entre autres choses:
-«Prieur, je vais t’avouer un secret dont je n’ai jamais fait part à
-personne, et dont je te prie, toi aussi, de ne faire part à personne
-tant que je vivrai. Sache donc que, jusqu’à présent, je n’ai jamais rien
-demandé au ciel qui ne m’ait aussitôt été accordé!» A quoi le prieur
-répondit: «Eh bien, mon Père, demande au ciel que Conrad entre dans ton
-ordre, ainsi que le souhaitent les frères!» Quelques heures plus tard,
-quand les offices furent achevés, et que tout le monde se fut mis au
-lit, Dominique resta seul dans l’église, et pria jusqu’au lendemain. Et,
-le lendemain matin, comme les frères s’assemblaient dans l’église pour
-les matines, voici qu’entra tout à coup maître Conrad, qui, s’étant
-prosterné aux pieds de saint Dominique, demanda à revêtir l’habit de son
-ordre. Et, depuis ce moment, Conrad mena la vie la plus exemplaire. Plus
-tard, comme il avait déjà fermé les yeux, ses frères le croyaient mort,
-lorsque soudain, rouvrant les yeux et promenant son regard d’un frère à
-l’autre, il dit: «Que le Seigneur soit avec vous!» Les Frères
-répondirent: «Et avec ton esprit!» Sur quoi Conrad ajouta: «Que les âmes
-des fidèles reposent en paix!» Et aussitôt il s’endormit dans le
-Seigneur.
-
-Dominique, en vrai serviteur de Dieu, avait une parfaite égalité d’âme,
-sauf quand il était ému de compassion; et, comme un cœur joyeux rend le
-visage gai, la composition tranquille de son intérieur se manifestait
-dans la bienveillance souriante de ses traits. Il passait ses journées
-en compagnie de ses frères et de ses compagnons, réservant ses nuits
-pour la prière: et ainsi il donnait ses journées à son prochain, ses
-nuits à Dieu. Souvent, pendant la messe, à l’élévation, il avait
-l’esprit ravi au point de voir le Christ lui-même incarné dans l’hostie.
-Presque toujours il passait la nuit dans l’église; et quand la fatigue
-l’accablait, il sommeillait un instant, soit devant l’autel, ou la tête
-appuyée sur une pierre. Trois fois par nuit il s’infligeait la
-discipline avec une chaîne de fer, la première fois pour lui-même, la
-seconde pour les pécheurs vivants, la troisième pour ceux du purgatoire.
-
-Ayant été un jour élu évêque de Cîteaux, il refusa formellement
-d’accepter cet honneur, déclarant qu’il aimait mieux mourir que de
-consentir à ce qu’une élection se fît sur son nom. On lui demandait
-pourquoi il demeurait plutôt dans le diocèse de Carcassonne que dans
-celui de Toulouse, qui était le sien. Il répondit: «Parce que, dans le
-diocèse de Toulouse, je trouve bien des gens qui m’honorent, tandis que,
-dans celui de Carcassonne, tout le monde m’attaque.» Et comme on lui
-demandait quel était le livre où il avait le plus étudié, il répondit:
-«Le livre de la charité!»
-
-Certaine nuit, pendant que saint Dominique priait dans son église de
-Bologne, le diable lui apparut sous la figure d’un frère. Et le saint,
-croyant voir un de ses frères, lui faisait signe d’aller se coucher avec
-ses compagnons. Mais le diable, par dérision, lui répondait en lui
-adressant les mêmes signes de tête. Alors le saint, voulant savoir quel
-était le frère qui méprisait ainsi ses ordres, alluma une chandelle à
-l’une des lampes, et reconnut aussitôt à qui il avait affaire. Il se mit
-donc à invectiver véhémentement le diable, qui osa, à son tour, lui
-reprocher d’avoir rompu la règle du silence, en lui parlant. Le saint
-lui rappela que son titre d’abbé le dégageait de la règle du silence.
-Après quoi il le somma de lui dire comment il tentait les frères dans le
-chœur. Et le diable: «Je les fais venir trop tard et repartir trop tôt.»
-Dominique lui demanda comment il tentait les frères au dortoir. Et le
-diable: «Je les fais coucher trop tôt, se lever trop tard.» Saint
-Dominique lui demanda comment il tentait les frères au réfectoire. Et le
-démon, tout en sautant d’une table à l’autre, se borna à répéter
-plusieurs fois: «Par le plus et par le moins!» Interrogé sur ce qu’il
-voulait dire, il répondit: «J’excite les uns à trop manger, pour
-qu’ainsi ils pèchent par gourmandise; j’en excite d’autres à ne pas
-assez manger, pour qu’ainsi ils deviennent plus faibles et soient moins
-aptes au service de Dieu.» Dominique demanda ensuite au diable comment
-il tentait les frères au parloir. Et le diable: «Oh! ce lieu-là est mon
-véritable domaine; car lorsque les frères s’y réunissent pour parler
-entre eux, je les excite à bavarder en désordre, à se perdre en paroles
-inutiles et à ouvrir la bouche tous en même temps.» Enfin Dominique le
-conduisit au chapitre du couvent: mais le diable ne voulut à aucun prix,
-y pénétrer, disant: «Ce lieu-ci est pour moi la malédiction et l’enfer,
-car j’y perds tout ce que j’ai gagné dans le reste du couvent. Dès que
-j’ai amené un frère à pécher, il vient se purger ici de sa faute et la
-confesser publiquement.» Et, cela dit, il disparut.
-
-C’est à Bologne que Dominique sentit les premières atteintes de la
-maladie qui devait l’emporter. Il vit en rêve un beau jeune homme qui
-l’appelait, et lui disait: «Viens, mon bien-aimé, viens à la joie,
-viens!» Aussitôt il rassembla les frères de Bologne, au nombre de douze,
-et leur remit son testament, en leur disant: «Voici ce que je vous
-laisse en héritage paternel: la charité, l’humilité et la pauvreté!» Il
-défendit, par tous les moyens possibles, que son ordre pût jamais
-posséder aucun bien temporel, appelant la malédiction de Dieu sur celui
-qui voudrait souiller, de la poussière des richesses terrestres, l’ordre
-des Frères Prêcheurs. Et comme ses frères se désolaient de son état, il
-leur dit doucement: «Mes fils, que la dissolution de mon corps ne vous
-trouble point! Et ne doutez point que, mort, je vous serai plus utile
-que je ne l’ai été de mon vivant!» Puis il s’endormit dans le Seigneur,
-en l’an 1221.
-
-II. Sa mort fut aussitôt révélée au Frère Guale, qui était alors prieur
-des dominicains de Brescia, et qui devint plus tard évêque de cette
-ville. Ce saint homme sommeillait dans la chapelle du couvent, la tête
-appuyée au mur, lorsqu’il vit le ciel s’ouvrir pour livrer passage à
-deux échelles blanches, dont l’une était tenue par le Christ, l’autre
-par la Vierge, et le long desquelles montaient et descendaient
-joyeusement des anges. Entre les deux échelles était attaché un siège où
-se tenait assis un frère, la tête couverte d’un voile; et Jésus et la
-Vierge tiraient les échelles jusqu’à ce que le siège fût entré dans le
-ciel. Et Guale, étant venu ensuite à Bologne, apprit que le même jour, à
-la même heure, saint Dominique avait rendu l’âme.
-
-Un autre Frère, nommé Raon, se trouvait, ce jour-là, dans une chapelle
-de Tibur, où il célébrait la messe. Et, comme il savait que Dominique
-était malade, il voulut prier pour sa santé, à l’endroit du canon où
-mention est faite des vivants. Mais aussitôt il fut ravi en extase, et
-vit Dominique sortant de Bologne par une voie royale, la tête ceinte
-d’une couronne d’or, et accompagné de deux anges resplendissants. Il
-nota le jour et l’heure, qui coïncidaient avec ceux de la mort du saint.
-
-III. Quelque temps après sa mort, et en présence du grand nombre de
-miracles qu’opéraient ses reliques, les fidèles crurent devoir
-transporter celles-ci dans un lieu plus en vue. On ouvrit donc le caveau
-où le corps du saint avait été déposé; et une odeur délicieuse s’en
-exhala, qui effaçait tous les parfums du monde, et qui imprégnait non
-seulement les restes mêmes du saint corps, mais aussi le cercueil et la
-terre entassée alentour. Et ceux des frères qui avaient touché aux
-reliques gardaient ce parfum surnaturel attaché à leurs mains.
-
-IV. Un noble de Hongrie était venu, avec sa femme et son petit garçon,
-visiter les reliques du saint dans une église de Silon. Et comme
-l’enfant, tombé gravement malade, était mort, son père porta son cadavre
-devant l’autel de saint Dominique, et s’écria tout en larmes: «Grand
-saint, je suis venu joyeux vers toi, je m’en vais désolé! Je suis venu
-avec mon fils, je m’en vais sans lui! Je t’en prie, rends-moi mon fils,
-rends-moi la joie de mon cœur!» Aussitôt l’enfant se releva, et se mit à
-marcher dans l’église.--Une autre fois, comme un des serviteurs d’une
-dame noble de Hongrie s’était noyé, et que son corps n’avait été retiré
-de l’eau qu’après un très long délai, la dame pria saint Dominique de le
-ressusciter, promettant, si elle était exaucée, de donner la liberté au
-serviteur mort, et d’aller en pèlerinage, pieds nus, aux reliques du
-saint. Aussitôt le mort ressuscita; et la dame accomplit son vœu.--Une
-autre fois encore, en Hongrie, un homme dont le fils venait de mourir
-invoqua l’aide de saint Dominique. Le lendemain, au chant du coq,
-l’enfant ouvrit les yeux et dit à son père: «D’où vient, mon père, que
-tu aies le visage si creusé et pâli?» Et le père: «C’est l’effet de mes
-larmes, mon fils, parce que tu étais mort et que je restais seul, privé
-de toute joie!» Et l’enfant: «Sache donc, mon père, que saint Dominique,
-ayant pitié de ton chagrin, a obtenu, par ses mérites, que je te fusse
-rendu!»
-
-V. Dans la même province de Hongrie, une dame qui se préparait à faire
-célébrer une messe en l’honneur de saint Dominique ne trouva point de
-prêtre dans l’église, à l’heure où elle vint. Alors elle enveloppa dans
-un linge les trois cierges qu’elle avait préparés, les posa dans un
-vase, et sortit pour un moment. Quand elle revint, les trois cierges
-étaient allumés à l’intérieur du linge; et ils se consumèrent sans que
-le linge en eût la moindre brûlure.
-
-VI. Un étudiant de Bologne, nommé Nicolas, souffrait si cruellement
-d’une maladie des reins qu’il ne pouvait se lever de son lit et que sa
-cuisse gauche était desséchée. Il invoqua l’aide de saint Dominique, et,
-soudain, ayant entouré sa cuisse d’un filament de cierge, il se trouva
-guéri au point de pouvoir se rendre, sans béquilles, au tombeau du
-saint. Et innombrables sont les autres miracles que Dieu fit, dans la
-même ville, par l’entremise de son serviteur Dominique.
-
-VII. En Sicile, dans la ville de Palerme, une jeune fille souffrait de
-la pierre. Sa mère la recommanda à saint Dominique. Et, la nuit
-suivante, le saint apparut à la jeune fille, lui posa dans la main la
-pierre qui la faisait souffrir, et disparut. La jeune fille se réveilla
-guérie; et sa mère porta la pierre miraculeuse au couvent des frères, où
-l’on s’empressa de la suspendre devant l’image de saint Dominique.
-
-VIII. Dans la même ville, pendant la fête de la Translation de saint
-Dominique, des femmes qui revenaient de l’église virent une autre femme
-qui filait, assise devant sa porte. Elles lui reprochèrent
-charitablement de ne point s’abstenir de travail servile pendant la fête
-d’un si grand saint. Mais elle, furieuse, répondit: «Bon à vous, les
-chéries des frères, de célébrer la fête de votre saint!» Aussitôt des
-tumeurs se produisirent dans ses yeux, et des vers en sortirent, au
-point qu’une voisine en retira dix-huit de chaque œil. Toute confuse, la
-femme se fit conduire à l’église des frères, y confessa ses péchés, et
-fit le vœu de ne plus jamais parler mal de saint Dominique. Sur quoi la
-santé lui fut rendue.
-
-XI. Maître Alexandre, évêque de Vendôme, rapporte, qu’un étudiant de
-Bologne, adonné aux vanités du siècle, eut une vision miraculeuse. Il
-vit qu’il était dans un grand champ, où une tempête effroyable
-descendait sur lui. Il voulut alors se réfugier dans une maison voisine;
-mais il la trouva fermée; et, comme il frappait à la porte pour être
-reçu, une voix féminine lui répondit: «Je suis la Justice, et ceci est
-ma maison; et tu ne peux y entrer, n’étant pas un juste!» L’étudiant,
-consterné, alla frapper à la porte d’une autre maison, d’où une voix lui
-répondit: «Je suis la Vérité et ceci est ma maison; et je ne puis te
-recevoir, parce que la vérité ne saurait secourir celui qui ne l’aime
-pas!» Enfin, d’une troisième maison, lui fut répondu: «Ceci est la
-maison de la Paix, et il n’y a point de paix pour les impies, mais
-seulement pour les hommes de bonne volonté! Ecoute cependant un bon
-conseil! Près d’ici habite une de nos sœurs qui est toujours prête à
-secourir les malheureux. Va la trouver, et fais ce qu’elle te dira!» Et,
-de cette quatrième maison, une voix répondit: «Je suis la Miséricorde,
-et je vais t’indiquer un moyen d’être sauvé de la tempête qui te menace.
-Va à la maison des Frères Prêcheurs; tu y trouveras l’étable de la
-pénitence et le pâturage de la sainte doctrine, et l’enfant Jésus, qui
-te sauvera!» Ayant eu cette vision, l’étudiant s’éveilla, courut à la
-maison des Frères, et revêtit l’habit de l’ordre.
-
-
-
-
-CXIII
-
-SAINT DONAT, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(7 août)
-
-
-I. Donat fut instruit avec l’empereur Julien, qui, comme l’on sait, fut
-ordonné sous-diacre. Mais, dès que Julien parvint à l’empire, il fit
-tuer le père et la mère de Donat. Et celui-ci se réfugia dans la ville
-d’Arezzo, où, demeurant auprès du moine Hilaire, il opérait de nombreux
-miracles. Le préfet de la ville lui amena un jour son fils, qui était
-possédé du démon; et l’esprit immonde, s’écria: «Au nom du Seigneur
-Jésus-Christ, Donat, ne me tourmente point pour me forcer à sortir de ma
-maison!» Mais sur la prière de Donat, le fils du préfet fut aussitôt
-délivré.
-
-II. Un percepteur du fisc en Toscane, nommé Eustache, allant en voyage,
-confia les deniers publics à la garde de sa femme nommée Euphrosine. Et
-celle-ci, voyant la province envahie par des ennemis, cacha l’argent;
-après quoi elle mourut. Son mari, quand il revint, ne put retrouver
-l’argent. Condamné au supplice avec ses enfants, il eut recours à saint
-Donat. Et celui-ci, s’étant rendu avec lui au tombeau de sa femme, pria
-le Seigneur; puis, à haute voix, il dit: «Euphrosine, au nom de
-l’Esprit-Saint, je t’adjure de nous dire où tu as caché l’argent!»
-Aussitôt on entendit une voix, sortant du tombeau, qui disait: «Sous le
-seuil de notre maison, c’est là que je l’ai enfoui!» Et, en effet,
-l’argent fut retrouvé où la voix l’avait dit.
-
-III. Quelques jours après, l’évêque Satyre s’endormit dans le Seigneur,
-et tout le clergé élut Donat pour le remplacer. Or, comme un jour,
-suivant ce que rapporte Grégoire dans son _Dialogue_, le peuple
-communiait pendant la messe, le diacre qui portait le calice sacré fut
-soudain poussé par les païens si vivement qu’il tomba, et que le calice
-fut brisé en morceaux. Mais Donat, voyant sa douleur et celle du peuple,
-réunit les morceaux du calice, pria sur eux, et aussitôt ils se
-rejoignirent pour reprendre leur forme première. Seul un de ces morceaux
-fut caché par le diable. Il manque aujourd’hui encore au calice, qui
-garde ainsi le témoignage du miracle. Et les païens, à la vue de ce
-miracle, se convertirent au nombre de quatre-vingts, et reçurent le
-baptême.
-
-IV. Il y avait, près d’Arezzo, une fontaine empoisonnée: quiconque en
-buvait mourait aussitôt. Et comme saint Donat s’y rendait sur son âne,
-pour demander à Dieu la purification de l’eau, un dragon terrible sortit
-de la fontaine, et, enroulant sa queue autour des pieds de l’âne, se
-dressa contre Donat. Mais celui-ci, l’ayant frappé d’une verge, ou,
-suivant d’autres, lui ayant craché dans la gueule, le tua sur-le-champ.
-Puis il pria le Seigneur, et l’eau de la fontaine se trouva purifiée.
-Une autre fois, comme ses compagnons et lui avaient très soif, il pria
-le Seigneur, et une source jaillit du sol, sous ses pieds.
-
-V. La fille de l’empereur Théodose, étant possédée d’un démon, fut
-amenée à saint Donat, qui dit: «Sors, esprit immonde, et cesse de
-demeurer dans un corps créé par Dieu!» Et le démon: «Où irai-je, et par
-où sortirai-je?» Et Donat: «D’où es-tu venu ici?» Et le démon: «Du
-désert!» Et Donat: «Retourne au désert!» Et le démon: «Je vois sur toi
-le signe de la croix, d’où un feu jaillit contre moi. Donne-moi un
-passage pour sortir et je sortirai!» Et Donat: «Soit, je te laisserai
-passer, pour que tu t’en retournes d’où tu es venu!» Et le démon sortit,
-en faisant trembler toute la maison.
-
-VI. Un mort était conduit au tombeau lorsqu’un homme survint qui, tenant
-en main un papier, affirma que le mort lui devait deux cents sous, et
-déclara qu’il s’opposerait à l’ensevelissement jusqu’à ce qu’on l’eût
-payé. La femme du mort vint, toute pleurante, rapporter la chose à saint
-Donat; elle ajouta que cet homme avait, depuis longtemps, reçu en
-totalité l’argent qu’il réclamait. Alors le saint marcha vers le
-cercueil, et, prenant la main du mort, lui dit: «Ecoute-moi!» Le mort
-répondit: «Je t’écoute!» Et saint Donat: «Lève-toi, et arrange-toi avec
-cet homme, qui s’oppose à ton ensevelissement!» Le mort se releva dans
-son cercueil, prouva en présence de tous qu’il avait déjà payé la dette,
-et, saisissant le papier, le déchira. Puis il dit à saint Donat: «Et
-maintenant, mon père, fais que je me rendorme!» Et Donat: «Fort bien,
-mon fils, repose en paix!»
-
-VII. Comme, depuis près de trois ans, la pluie refusait de tomber, et
-que la stérilité était grande, les infidèles vinrent trouver l’empereur
-Théodose et lui demandèrent de leur livrer Donat, dont ils accusaient
-les artifices magiques. Averti par l’empereur, Donat se rendit sur la
-place, pria le Seigneur, et obtint aussitôt une pluie abondante. Puis il
-revint chez lui, sans une goutte d’eau sur son vêtement, tandis que tous
-les autres étaient trempés de pluie.
-
-VIII. Plus tard, lorsque les Goths ravagèrent l’Italie et que bon nombre
-de chrétiens renièrent leur foi, le préfet Evadracien, à qui saint Donat
-et saint Hilaire reprochaient son apostasie, fit saisir les deux saints,
-et leur ordonna de sacrifier à Jupiter. Sur leur refus, Hilaire fut
-dépouillé de ses vêtements, et roué de coups, dont il mourut. Donat fut
-jeté en prison, puis décapité. C’était en l’an du Seigneur 380.
-
-
-
-
-CXIV
-
-SAINT CYRIAQUE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
-
-(8 août)
-
-
-Cyriaque, qui avait été ordonné diacre par le pape Marcel, fut arrêté
-avec ses compagnons, et condamné par Maximien à bêcher de la terre, pour
-la porter ensuite sur ses épaules jusqu’à un endroit où l’on
-construisait des thermes. Il y avait là un digne vieillard, saint
-Saturnin, que Cyriaque et Sisinnius aidaient à porter sa charge de
-terre. Puis le préfet fit saisir saint Cyriaque et demanda qu’on le lui
-amenât. Or, pendant que l’officier Apronien le conduisait au palais du
-préfet, soudain une voix jaillit du ciel avec une grande lumière,
-disant: «Venez, enfants bénis de mon père!» Aussitôt Apronien se
-convertit, se fit baptiser et vint l’avouer au préfet. Et celui-ci:
-«Ainsi, tu es devenu chrétien?» Et l’officier: «Hélas, que de jours j’ai
-perdus!» Le préfet lui répondit: «C’est maintenant que tu vas vraiment
-perdre tes jours!» Et il lui fit trancher la tête. Il la fit trancher
-également, après de nombreux supplices, à Saturnin et à Sisinnius, sur
-leur refus de sacrifier aux idoles.
-
-Or la fille de Dioclétien, nommée Arthémie, était possédée d’un démon
-qui, par sa bouche, disait: «Je ne sortirai point d’ici, à moins qu’on
-ne fasse venir le diacre Cyriaque!» On alla donc chercher Cyriaque, et
-le démon lui dit: «Si tu yeux que je sorte d’ici, donne-moi un récipient
-où je puisse entrer!» Et Cyriaque: «Voici mon corps! Si tu peux,
-entres-y!» Mais le démon: «Je ne puis pas entrer dans ce récipient-là,
-car il est scellé et clos de toutes parts. Mais sache que, si tu me fais
-sortir d’ici, à mon tour je te ferai aller jusqu’en Babylonie!» Et
-lorsque Cyriaque l’eut fait sortir, Arthémie s’écria qu’elle voyait le
-Dieu qu’il prêchait. Elle se fit donc baptiser par Cyriaque; et celui-ci
-vécut quelque temps en paix dans la maison que lui donnèrent Dioclétien
-et sa femme Serena.
-
-Mais, un jour, un messager du roi des Perses, vint demander à Dioclétien
-la permission d’emmener Cyriaque auprès de son roi, dont la fille était
-possédée d’un démon. Sur la prière de Dioclétien, Cyriaque s’embarqua
-volontiers pour la Babylonie, avec ses compagnons Large et Smaragde. Et
-le démon, dès qu’il fut arrivé, lui demanda, par la bouche de la jeune
-fille: «Eh bien, Cyriaque, es-tu fatigué?» Et Cyriaque: «Je ne suis
-point fatigué, ayant partout, pour me soutenir, le secours de Dieu!» Et
-le démon: «Tout de même, je t’ai amené où je voulais!» Alors Cyriaque
-lui dit: «Par ordre de Jésus, sors d’ici!» Et aussitôt le démon sortit,
-en disant: «O nom terrible, qui me contraint à sortir!» Cyriaque baptisa
-ensuite la jeune fille avec son père, sa mère, et beaucoup d’autres
-personnes. Il refusa d’accepter les présents qu’on lui offrait, et vécut
-pendant quarante-cinq jours de pain et d’eau: après quoi il revint à
-Rome.
-
-Mais, deux mois plus tard, Dioclétien mourut, et son successeur
-Maximien, furieux de la conversion de sa belle-sœur Arthémie, fit
-arrêter Cyriaque, et le fit traîner devant son char, nu et chargé de
-chaînes. Puis il ordonna à son ministre Carpasius de le forcer à
-sacrifier avec ses compagnons, ou, sur leur refus, de les mettre à mort.
-Carpasius fit verser de la poix bouillante sur la tête de Cyriaque, le
-fit attacher à un chevalet, et enfin lui fit trancher la tête, ainsi
-qu’à tous ses compagnons. L’empereur, en récompense, lui donna la maison
-du saint; et comme, pour se moquer des chrétiens, Carpasius se baignait
-dans le lieu où Cyriaque avait coutume de baptiser, il mourut à
-l’improviste, ainsi que dix-neuf compagnons qu’il avait invités à sa
-table. Et, depuis lors, les païens commencèrent à redouter et à vénérer
-les chrétiens.
-
-
-
-
-CXV
-
-SAINT LAURENT, MARTYR
-
-(10 août)
-
-
-I. Laurent, lévite et martyr, était d’origine espagnole et fut amené à
-Rome par saint Sixte, qui l’ordonna son archidiacre. En ce temps-là,
-l’empereur Philippe et son fils, également nommé Philippe, étaient
-devenus chrétiens, et s’efforçaient de travailler au bien de l’Eglise.
-Ce Philippe fut le premier empereur qui reçut la foi du Christ; il avait
-été converti, suivant les uns, par Origène, suivant d’autres, par saint
-Ponce. Il régnait dans la millième année de la fondation de Rome, Dieu
-ayant voulu que cet anniversaire de la ville sainte appartînt au Christ
-et non aux idoles. Or Philippe avait un officier nommé Décius qui
-s’était rendu célèbre par sa bravoure guerrière. Envoyé en Gaule pour
-soumettre à l’empire les Gaulois rebelles, Décius s’acquitta si
-heureusement de sa mission que Philippe, pour mieux honorer son retour,
-alla au-devant de lui jusqu’à Vérone. Mais Décius, enivré par son
-succès, convoita l’empire, et projeta la mort de son maître. Une nuit
-que celui-ci dormait sous sa tente, Décius s’introduisit secrètement
-auprès de lui et l’étrangla; après quoi il se gagna, à force de
-promesses et de récompenses, l’armée qui était venue à Vérone avec le
-défunt empereur, et il marcha sur Rome à grandes étapes. Alors le fils
-de Philippe, effrayé, confia à saint Sixte et à saint Laurent tout le
-trésor de son père en leur enjoignant de le distribuer aux églises et
-aux pauvres, dans le cas où lui-même serait tué par Décius. Puis il
-s’enfuit et se cacha, pendant que le Sénat allait au-devant de Décius et
-le confirmait dans l’empire. Et Décius, afin de prouver que ce n’était
-point par trahison qu’il avait tué son maître, mais par zèle religieux,
-se mit à persécuter cruellement les chrétiens, ordonnant de les égorger
-tous sans miséricorde. Des milliers de chrétiens moururent dans cette
-persécution, et le jeune Philippe, entre autres, y recueillit la
-couronne du martyre.
-
-Décius fit alors rechercher le trésor de Philippe. On lui amena saint
-Sixte, dont on lui dit à la fois qu’il était chrétien et qu’il détenait
-le trésor cherché. Et Décius le fit jeter en prison, pour le forcer à
-renier le Christ et à livrer le trésor. Et Laurent, marchant derrière
-son maître Sixte, lui criait: «Père, où vas-tu sans ton fils? Prêtre, où
-vas-tu sans ton diacre?» Et saint Sixte lui répondait: «Ne crois pas,
-mon fils, que je t’abandonne! Mais tu as encore à soutenir de plus
-grandes luttes pour la foi du Christ. Dans trois jours, tu me rejoindras
-au ciel!» Et il lui remit tout le trésor de Philippe, en lui
-recommandant de le distribuer aux églises et aux pauvres. Aussi Laurent
-commença-t-il tout de suite à rechercher les chrétiens, pour secourir
-chacun d’eux d’après son besoin. Dans cette même nuit, il guérit une
-veuve que tourmentait depuis longtemps un terrible mal de tête, et, d’un
-signe de croix, rendit la vue à un aveugle.
-
-Cependant, saint Sixte, s’étant refusé à adorer les idoles, fut condamné
-à avoir la tête tranchée. Et Laurent, marchant derrière lui, lui criait:
-«Saint Père, ne m’abandonne pas, car j’ai dépensé déjà le trésor que tu
-m’avais confié!» Ce qu’entendant, les soldats s’emparèrent de Laurent et
-le conduisirent devant le tribun Parthenius. Et celui-ci le mena devant
-Décius, qui lui dit: «Où est le trésor qu’on nous a dit que tu cachais?»
-Et comme Laurent ne répondait pas, Décius le livra au préfet Valérien,
-avec ordre de le supplicier de la façon la plus affreuse s’il refusait
-de sacrifier aux idoles et de rendre le trésor. Valérien, à son tour,
-mit Laurent sous la garde d’un officier nommé Hippolyte, qui le jeta en
-prison avec une foule d’autres chrétiens. Or il y avait, dans la prison,
-un païen nommé Lucillus, qui, à force de pleurer, avait perdu la vue.
-Laurent lui promit de lui rendre la vue s’il voulait croire au Christ et
-recevoir le baptême. Lucillus se hâta d’y consentir, et demanda avec
-insistance à être baptisé. Laurent lui ordonna d’abord de se confesser,
-puis, lui versant de l’eau sur la tête, il le baptisa au nom du Christ.
-Et aussitôt Lucillus recouvra la vue: de telle sorte que tous les
-aveugles vinrent trouver Laurent qui, par ses prières, obtint que
-l’usage des yeux leur fût rendu. Ce que voyant, Hippolyte lui dit:
-«Montre-moi le trésor!» Et Laurent: «O Hippolyte, si tu veux bien croire
-dans notre Seigneur Jésus-Christ, je te montrerai mon trésor, et tu
-auras, en outre, la vie éternelle!» Et Hippolyte: «Si tu fais ce que tu
-dis, je ferai moi-même ce à quoi tu m’exhortes!» Et il se convertit, et
-reçut le baptême avec tous les siens. Et, pendant qu’on le baptisait, il
-dit: «Je vois les âmes des saints se réjouir dans le ciel!»
-
-Là-dessus, Valérien manda à Hippolyte de lui amener Laurent. Et Laurent
-lui dit: «Allons ensemble, car la même gloire se prépare pour toi et
-pour moi!» Au tribunal, Laurent, interrogé de nouveau sur le trésor,
-demanda un délai de trois jours, que Valérien lui accorda en le confiant
-de nouveau à la garde d’Hippolyte. Pendant ces trois jours, Laurent
-recueillit des pauvres, des boiteux, des aveugles, et les amena à
-Valérien en présence de Décius, et il dit: «Voici des trésors éternels,
-qui jamais ne décroissent, mais croissent toujours! Et quant au trésor
-de Philippe, les mains de ces malheureux l’ont porté au ciel.» Et
-Valérien: «Que signifie tout cela? Hâte-toi de sacrifier!» Et Laurent:
-«Qui doit-on adorer, la créature, ou le créateur?» Décius, furieux, le
-fit frapper de pointes de fer, et ordonna qu’on usât sur lui toutes les
-variétés de supplices. Et comme il l’engageait une dernière fois à
-sacrifier, pour éviter tant de souffrances, Laurent répondit: «Tu ne
-sais pas que tu m’offres là un festin que j’ai toujours souhaité!»
-Alors, sur l’ordre de Décius, il fut dépouillé de ses vêtements, battu
-de verges, et on lui laboura les côtes avec un fer rouge. Et il dit:
-«Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi, ton serviteur, qui, interrogé,
-t’ai proclamé pour mon maître!» Et Décius lui dit: «Je sais que, par ton
-art magique, tu te délivres de la souffrance, mais je parviendrai bien à
-te faire souffrir!» Sur quoi il le fit frapper longtemps de courroies
-plombées. Et Laurent s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, reçois mon âme!»
-Mais une voix du haut du ciel répondit: «Bien d’autres combats encore te
-sont réservés!» Décius, qui avait également entendu la voix, fut rempli
-de rage, et dit: «Romains, vous avez entendu comment les démons
-consolaient ce sacrilège, qui n’a de respect ni pour vos dieux, ni pour
-vos princes!» Et, de nouveau, il fit flageller Laurent, qui, le sourire
-aux lèvres, rendait grâces à Dieu et priait pour les assistants.
-
-En ce moment, un soldat nommé Romain se convertit, et dit à Laurent: «Je
-vois devant toi un beau jeune homme qui essuie avec un linge le sang de
-tes membres. Je t’en supplie, au nom de Dieu, ne quitte pas la terre
-sans m’avoir baptisé!» Et comme Décius avait ordonné à Valérien de faire
-reconduire Laurent en prison, sous la garde d’Hippolyte, Romain,
-apportant une cruche pleine d’eau, se jeta aux pieds du martyr et reçut
-de lui le baptême. Ce qu’apprenant, Décius le fit frapper de verges,
-puis décapiter.
-
-La même nuit, Laurent comparut de nouveau devant Décius. Et comme
-Hippolyte pleurait, et criait qu’il était chrétien, Laurent lui dit:
-«Cache encore le Christ au dedans de toi! Et, quand tu m’entendras
-t’appeler, viens!» Alors Décius dit à Laurent: «Si tu ne veux pas
-sacrifier aux dieux, toute la nuit se passera pour toi en supplices!» Et
-Laurent: «Ma nuit n’a rien d’obscur, étant toute pleine de lumière!»
-Alors Décius s’écria: «Qu’on apporte un lit de fer, pour que ce criminel
-y passe la nuit!» On étendit donc Laurent sur un gril sous lequel on mit
-des charbons enflammés, et où on le maintint avec des fourches de fer.
-Et Laurent dit à Valérien: «Sache, malheureux, que ces charbons
-m’apportent la fraîcheur, et à toi le feu éternel!» Puis, s’adressant à
-Décius; d’un visage joyeux: «Eh bien, tu m’as suffisamment rôti d’un
-côté, retourne-moi de l’autre côté, après quoi je serai à point!» Et,
-levant les yeux au ciel, il s’écria: «Je te rends grâces, Seigneur, de
-ce que tu m’aies jugé digne d’entrer dans ton royaume!» Et c’est ainsi
-qu’il rendit l’âme.
-
-Décius, tout confus, s’en alla avec Valérien dans le palais de Tibère,
-laissant sur le gril le corps du saint, qu’Hippolyte vint prendre, le
-lendemain, dès l’aurore, et ensevelit dans le champ Véranien, avec
-l’aide du prêtre Justin. Et tous les chrétiens, pleurant et gémissant,
-célébrèrent cette mort par trois jours de veilles et de jeûnes.
-
-II. Saint Grégoire, dans son _Dialogue_, raconte l’histoire d’une
-religieuse nommée Sabine, qui sut en vérité garder la continence de la
-chair, mais ne sut pas retenir sa langue. Lorsqu’on l’eut enterrée dans
-l’église de saint Laurent, devant l’autel du martyr, une partie de son
-corps resta intacte, l’autre fut trouvée brûlée par le diable.
-
-III. Grégoire de Tours rapporte qu’un prêtre, qui réparait une église de
-saint Laurent, et n’avait à sa disposition qu’une poutre trop courte,
-pria saint Laurent qui avait nourri les pauvres, de le secourir dans sa
-misère. Et aussitôt la poutre grandit de telle façon qu’il y en eut même
-en excès un assez long morceau. Le prêtre coupa ce surplus en petites
-tranches, dont l’application guérit bien des maladies. Le même miracle
-nous est attesté par saint Fortunat. Il eut lieu dans une place forte
-d’Italie nommée Brione.
-
-IV. Un autre prêtre, nommé Sanctulus, voulant réparer une église de
-saint Laurent que les Lombards avaient brûlée, avait engagé de nombreux
-ouvriers. Il s’aperçut un jour qu’il n’avait pas de quoi les nourrir;
-mais, ayant prié le saint, il trouva dans sa huche un pain d’une
-blancheur merveilleuse. Et ce pain était si petit qu’il pouvait à peine
-suffire à un repas de trois personnes; mais saint Laurent ne voulut
-point que ses ouvriers manquassent de nourriture; et il multiplia cet
-unique pain de telle façon que, pendant dix jours, tous les ouvriers
-purent en manger.
-
-V. Vincent, dans sa _Chronique_, raconte que l’église Saint-Laurent, à
-Milan, possédait un calice de cristal d’une beauté admirable. Ce calice,
-un jour qu’un diacre le portait à l’autel, lui tomba des mains et se
-brisa en morceaux. Mais le diacre, désespéré, recueillit les morceaux,
-les posa sur l’autel, et invoqua saint Laurent. Et aussitôt le calice
-redevint entier.
-
-VI. On lit dans le _Livre des Miracles de la Vierge_ qu’un juge nommé
-Etienne demeurait à Rome, qui se laissait volontiers corrompre par des
-présents. Ce juge s’appropria injustement trois maisons qui dépendaient
-de l’église de Saint-Laurent, et un jardin qui appartenait à l’église de
-Sainte-Agnès. Après sa mort, quand il comparut au tribunal de Dieu,
-saint Laurent s’approcha de lui avec indignation, et, à trois reprises,
-lui tordit le bras. Et sainte Agnès, passant devant lui avec les autres
-vierges, détourna de lui son visage pour ne pas le voir. Alors le
-souverain juge déclara que, puisqu’il s’était approprié le bien d’autrui
-et avait fait commerce de la justice, il aurait à aller rejoindre le
-traître Judas. Mais saint Projet, que cet Etienne avait beaucoup aimé de
-son vivant, s’approcha de saint Laurent et de sainte Agnès, et leur
-demanda de lui pardonner. Ils intercédèrent donc pour lui, et la sainte
-Vierge se joignit à eux: si bien qu’ils obtinrent que son âme revînt
-dans son corps afin que, pendant trente jours, il pût faire pénitence.
-La Vierge lui imposa, en outre, de réciter tous les jours un psaume.
-Après quoi il fut rendu à la vie; mais, tant qu’il vécut, son bras resta
-noir et tordu, comme si c’était, son véritable corps qui eût souffert.
-Et, après avoir restitué tout ce qu’il avait pris, et fait pénitence
-pendant trente jours, il rendit son âme au Seigneur.
-
-VII. Enfin on lit dans la vie de l’empereur Henri que, ce prince et sa
-femme Cunégonde ayant toujours vécu dans la chasteté, le diable persuada
-au mari que sa femme le trompait avec un de ses officiers: et
-l’empereur, furieux, ordonna que Cunégonde eût à marcher, pieds nus, sur
-des charbons ardents. Or Cunégonde, avant de commencer l’épreuve,
-s’écria: «Toi qui sais que Henri ni personne n’ont touché mon corps,
-Christ, secours-moi!» Et Henri, poussé par la jalousie, la frappa au
-visage; mais elle entendit une voix qui lui disait: «Vierge, la Vierge
-Marie te délivrera!» Puis elle marcha sur les charbons ardents sans
-ressentir aucun mal.
-
-Quand Henri mourut, un ermite vit passer devant sa cellule une foule de
-démons, qui lui dirent qu’ils allaient assister au jugement de
-l’empereur, afin d’essayer de se le faire adjuger. Mais bientôt l’ermite
-vit revenir les démons, qui lui racontèrent qu’ils avaient perdu leur
-peine, car, lorsqu’ils avaient mis dans la balance le soupçon conjugal
-d’Henri et ses autres péchés, saint Laurent était survenu, et avait mis
-dans l’autre plateau de la balance un grand calice d’or qui avait fait
-contrepoids: ce dont les diables avaient été si furieux, qu’ils avaient
-brisé une des oreilles du calice. Et en effet, l’empereur défunt avait
-fait don à l’église d’Einstetten, en l’honneur de saint Laurent, pour
-qui il avait une dévotion particulière, d’un grand calice d’or massif.
-Et l’on put constater, que, le jour de la mort de l’empereur, une des
-anses de ce calice se trouva brisée.
-
-VIII. Nous devons noter que le martyre de saint Laurent est considéré
-comme le plus excellent de tous les martyres des saints, tant pour le
-nombre et la cruauté des supplices endurés que pour le courage montré
-par le saint; et aussi pour la bonne influence exercée par sa mort. De
-là vient que saint Laurent, entre tous les martyrs, possède trois
-privilèges quant aux offices célébrés en son honneur. Il est, d’abord,
-le seul martyr dont la fête soit précédée d’une veille. En second lieu,
-il est le seul dont la fête ait une octave, de même que, seul, saint
-Martin est honoré d’une octave, parmi les confesseurs. En troisième
-lieu, saint Laurent a le privilège d’une régression des antiennes,
-privilège qu’il partage avec saint Paul: et cela pour rappeler qu’il est
-le plus parfait des martyrs, de même que saint Paul est le plus parfait
-des prédicateurs.
-
-
-
-
-CXVI
-
-SAINT HIPPOLYTE, MARTYR
-
-(13 août)
-
-
-I. Après avoir enseveli le corps de saint Laurent, Hippolyte rentra chez
-lui, donna le baiser de paix à ses serviteurs, partagea avec eux la
-sainte communion que lui avait apportée le prêtre Justin, et se mit à
-table pour le dîner. Mais, en ce moment, arrivèrent des soldats qui
-s’emparèrent de lui et le conduisirent auprès de Décius. Et celui-ci,
-dès qu’il l’aperçut, lui dit en souriant: «Es-tu donc devenu mage, toi
-aussi, pour te mêler, comme tu l’as fait, d’enlever le corps de
-Laurent?» Et Hippolyte: «Je l’ai fait non point parce que je suis mage,
-mais parce que je suis chrétien!» Alors Décius, furieux, le fit
-dépouiller de ses vêtements, et lui fit écraser le visage à coups de
-pierres. Mais Hippolyte: «En croyant me dépouiller; tu ne fais que me
-mieux orner!» Et Décius: «Es-tu donc devenu fou, pour ne pas rougir même
-de ta nudité? Allons, sacrifie aux dieux, afin de ne pas périr comme ton
-Laurent!» Et Hippolyte: «Puissé-je mériter de suivre l’exemple de ce
-Laurent que tu oses nommer de ta bouche impure!» Sur quoi Décius le fit
-battre de verges et déchirer de lanières ferrées. Mais Hippolyte
-raillait tous les tourments, et ne cessait point de se proclamer
-chrétien. Décius lui fit rendre son ancien costume militaire, espérant
-l’engager par là à reprendre ses anciennes fonctions d’officier. Mais
-Hippolyte lui répondit qu’il était désormais soldat dans l’armée du
-Christ. Et Décius, exaspéré, le livra à son préfet Valérien, qu’il
-autorisa à s’approprier tous ses biens, et à lui infliger les pires
-supplices. Valérien apprit alors que tous les serviteurs d’Hippolyte
-étaient aussi chrétiens. Il les fit donc comparaître devant lui, et les
-somma de sacrifier aux idoles. Mais la nourrice d’Hippolyte, Concorde,
-lui répondit au nom de tous: «Nous aimons mieux mourir honnêtement avec
-notre maître que de vivre malhonnêtement!» Et Valérien: «La race des
-esclaves ne peut être corrigée que par des supplices!» Puis, en présence
-d’Hippolyte, il la fit frapper de verges plombées jusqu’à ce qu’elle
-mourût. Et Hippolyte: «Je te remercie, Seigneur, d’avoir bien voulu
-admettre ma nourrice parmi tes saints!»
-
-Valérien fit ensuite conduire Hippolyte et ses serviteurs en dehors de
-la Porte de Tibur. Et Hippolyte, encourageant ses compagnons, leur
-disait: «Mes frères, soyez sans crainte, car nous allons être bientôt
-réunis devant Dieu!» Valérien ordonna que tous les serviteurs eussent
-d’abord la tête tranchée en présence d’Hippolyte; puis il fit attacher
-celui-ci par les pieds, au cou de chevaux indomptés, qui le traînèrent
-sur des chardons et des cailloux jusqu’à ce qu’il rendît l’âme. Il
-mourut en l’an du Seigneur 251.
-
-Le prêtre Justin enleva les corps des martyrs et les ensevelit à côté du
-corps de saint Laurent: mais il ne put retrouver le corps de sainte
-Concorde, qui avait été jeté à l’égout. Or, un soldat, nommé Porphyre,
-croyant que la vieille femme avait dans ses vêtements de l’or et des
-pierreries, alla chez un égoutier nommé Irénée, qui était secrètement
-chrétien, et lui dit: «Retire de l’égout le corps de Concorde, car je
-crois bien qu’elle avait de l’or et des pierreries dans ses vêtements!»
-Et ainsi Irénée connut l’endroit où avait été jeté le corps de la
-sainte. Il le retira donc de l’égout; et quand Porphyre eut constaté
-qu’il s’était trompé dans son espérance, Irénée appela un de ses
-compagnons, nommé Abonde, avec l’aide duquel il porta le corps chez
-saint Justin, qui le fit ensevelir à côté de ceux des autres martyrs. Ce
-qu’apprenant; Valérien fit jeter vivants à l’égout Irénée et Abonde,
-dont les corps furent joints par saint Justin à ceux des autres martyrs.
-
-Peu de temps après, comme Décius et Valérien, dans un char d’or, se
-rendaient à l’amphithéâtre pour persécuter les chrétiens, Décius,
-brusquement possédé du démon, s’écria: «O Hippolyte, que lourdes sont
-les chaînes dont tu m’as chargé!» Et, au même instant, Valérien s’écria:
-«O Laurent, tes chaînes de feu me brûlent les chairs!» Et Valérien
-mourut sur-le-champ. Décius, revenu chez lui, survécut trois jours
-encore, pendant lesquels il ne cessait point de crier: «O Laurent et
-Hippolyte, relâchez-vous un moment de me torturer!» Et telle fut sa
-misérable mort. Ce que voyant, sa femme Triphonie se dépouilla de tous
-ses biens, et, en compagnie de sa fille Cyrille, alla demander à saint
-Justin de la baptiser. Elle mourut le lendemain, étant en prière. Et
-quarante-sept soldats, ayant appris que l’impératrice et sa fille
-étaient devenues chrétiennes, vinrent se faire baptiser avec leurs
-familles. Ils reçurent le baptême des mains du pape Denis, qui avait
-succédé à saint Sixte. Et l’empereur Claude fit étrangler Cyrille et
-décapiter tous les chrétiens; et leurs corps furent réunis à ceux de
-saint Laurent et de ses compagnons.
-
-Nous devons noter, à ce propos, que la mention de l’empereur Claude
-achève de prouver que ce n’est point l’empereur Décius, mais un César de
-ce nom, qui a martyrisé saint Laurent et saint Hippolyte. Car ce n’est
-pas à l’empereur Décius qu’a succédé Claude, mais à l’empereur Gallien.
-De telle sorte qu’on peut admettre ou bien que ce Gallien s’appelait
-aussi Décius, ou bien encore, comme le dit un chroniqueur, que Gallien,
-pour l’assister dans ses fonctions, avait créé César un certain Décius.
-
-II. Un bouvier, nommé Pierre, était allé aux champs le jour de la fête
-de sainte Marie-Madeleine, et accablait ses bœufs de jurons
-blasphématoires. Soudain la foudre s’abattit sur lui, lui brûlant les
-chairs et les muscles d’une jambe, de telle façon que ses os se
-trouvèrent presque détachés. Se traînant alors jusqu’à une église de la
-Vierge, il cacha son tibia dans un recoin, et, tout en larmes, supplia
-Marie de venir à son aide. La nuit suivante, à la demande de la Vierge,
-saint Hippolyte alla prendre le tibia dans l’église et le replaça dans
-la jambe du bouvier, comme on greffe une bouture. Aux cris du malade,
-toute sa famille accourut, et découvrit avec stupeur, qu’il avait de
-nouveau ses deux tibias. Mais lui, réveillé, crut d’abord qu’on se
-moquait de lui. Et quand il s’aperçut de la réalité du miracle, il
-sentit que sa jambe nouvelle était trop molle pour soutenir son corps.
-Il resta donc boiteux pendant une année entière. Puis la Vierge lui
-apparut, accompagnée de saint Hippolyte, et dit à celui-ci de compléter
-sa guérison. Et quand le bouvier se réveilla, il se trouva entièrement
-guéri.
-
-Il entra alors dans un monastère, où le diable ne cessa point de le
-tenter, lui apparaissant, de préférence, sous la forme d’une jeune femme
-nue. Un jour enfin, le moine, exaspéré, prit son étole de prêtre et la
-passa autour du cou de sa visiteuse. Aussitôt le diable s’enfuit; et la
-jeune femme se transforma en un cadavre pourri, qui remplit tout le
-couvent de sa puanteur. Par quoi l’on vit clairement que le diable, pour
-tenter Pierre, s’était introduit dans le corps d’une femme morte.
-
-
-
-
-CXVII
-
-L’ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
-
-(15 août)
-
-
-I. Un écrit apocryphe, attribué à saint Jean l’Evangéliste, nous raconte
-la façon dont eut lieu l’assomption de la Vierge.
-
-Lorsque les apôtres se furent séparés, pour aller prêcher l’évangile aux
-nations, la sainte Vierge resta dans leur maison, qui était près de la
-montagne de Sion. Elle ne cessait point de visiter pieusement tous les
-lieux consacrés par son fils, c’est-à-dire ceux de son baptême, de son
-jeûne, de sa prière, de sa passion, de sa sépulture, de sa résurrection
-et de son ascension. Et Epiphane nous apprend qu’elle survécut
-vingt-quatre ans à l’ascension de son fils. Il ajoute que, comme la
-Vierge avait quinze ans lorsqu’elle mit au monde le Christ, et comme
-celui-ci avait passé sur cette terre trente-trois ans, elle avait donc
-soixante-douze ans lorsqu’elle mourut. Mais il paraît plus probable
-d’admettre, comme nous le lisons ailleurs, qu’elle ne survécut à son
-fils que douze ans, et qu’elle avait soixante ans, lors de son
-assomption: car l’_Histoire ecclésiastique_ nous dit que, pendant douze
-ans, les apôtres prêchèrent en Judée et dans les régions voisines.
-
-Un jour enfin, comme le désir de revoir son fils agitait très vivement
-la Vierge et la faisait pleurer très abondamment, voici qu’un ange
-entouré de lumière se présenta devant elle, la salua respectueusement
-comme la mère de son maître, et lui dit: «Je vous salue, Bienheureuse
-Marie! Et je vous apporte ici une branche de palmier du paradis, que
-vous ferez porter devant votre cercueil, dans trois jours, car votre
-fils vous attend près de lui!» Et Marie: «Si j’ai trouvé grâce devant
-tes yeux, daigne me dire ton nom! Mais, surtout, je te demande avec
-instance que mes fils et frères, les apôtres, se rassemblent autour de
-moi, afin que je puisse les voir de mes yeux avant de mourir, et rendre
-mon âme à Dieu en leur présence, et être ensevelie par eux! Et je te
-demande encore ceci: que mon âme, en sortant de mon corps, ne rencontre
-aucun méchant esprit, et échappe au pouvoir de Satan!» Et l’ange:
-«Pourquoi désirez-vous savoir mon nom, qui est grand et admirable? Mais
-sachez qu’aujourd’hui même tous les apôtres se réuniront ici, et que
-c’est en leur présence que s’exhalera votre âme! Car celui qui, jadis, a
-transporté le prophète de Judée à Babylone, celui-là n’a besoin que d’un
-moment pour amener ici tous les apôtres. Et quant au malin esprit,
-qu’avez-vous à le craindre, vous qui lui avez broyé la tête sous votre
-pied, et l’avez dépouillé de son pouvoir?» Cela dit, l’ange remonta au
-ciel; et la palme qu’il avait apportée brillait d’une clarté extrême.
-C’était un rameau vert, mais avec des feuilles aussi lumineuses que
-l’étoile du matin.
-
-Or, comme saint Jean prêchait à Ephèse, une nuée blanche le souleva, et
-le déposa au seuil de la maison de Marie. Jean frappa à la porte, entra
-et salua respectueusement la Vierge. Et elle, pleurant de joie: «Mon
-fils Jean, tu te souviens des paroles de ton maître, qui m’a recommandé
-à toi comme une mère, et toi à moi comme un fils. Et voici que le
-Seigneur me rappelle, et que je confie mon corps à ta sollicitude. Car
-j’ai appris que les Juifs se proposaient, dès que je serais morte, de
-ravir mes restes et de les brûler. Mais toi, fais porter cette palme
-devant mon cercueil lorsque vous conduirez mon corps au tombeau!» Et
-Jean lui dit: «Oh! comme je voudrais que tous les apôtres mes frères
-fussent ici, pour préparer tes funérailles, et proclamer tes louanges!»
-Et, pendant qu’il disait cela, tous les apôtres, dans les lieux divers
-où ils prêchaient, furent soulevés par des nuées, et déposés devant la
-maison de Marie. Et quand ils se virent réunis là, ils se dirent, tout
-surpris: «Pour quel motif le Seigneur nous a-t-il rassemblés
-aujourd’hui?» Alors Jean sortit vers eux, leur annonça la mort prochaine
-de la Vierge, et ajouta: «Prenez garde, mes frères, à ne point pleurer
-quand elle sera morte, de peur que le peuple en voyant vos larmes, ne
-soit troublé et ne se dise: «Ces gens-là prêchent aux autres la
-résurrection, et, eux-mêmes, ils ont peur de la mort!» Et saint Denis,
-le disciple de saint Paul, dans son livre sur les _Noms de Dieu_, nous
-fait un récit analogue, ajoutant que lui aussi était là, et que la
-Vierge sommeillait pendant l’arrivée des apôtres.
-
-Quand la Vierge vit tous les apôtres réunis, elle bénit le Seigneur et
-s’assit au milieu d’eux, parmi des lampes allumées. Or, vers la
-troisième heure de la nuit, Jésus arriva avec la légion des anges, la
-troupe des patriarches, l’armée des martyrs, les cohortes des
-confesseurs et les chœurs des vierges; et toute cette troupe sainte,
-rangée devant le trône de Marie, se mit à chanter des cantiques de
-louanges. Puis Jésus dit: «Viens, mon élue, afin que je te place sur mon
-trône, car je désire t’avoir près de moi!» Et Marie: «Seigneur, je suis
-prête!» Et toute la troupe sainte chanta doucement les louanges de
-Marie. Après quoi Marie elle-même chanta: «Toutes les générations me
-proclameront bienheureuse, en raison du grand honneur que me fait Celui
-qui peut tout!» Et le chef du chœur céleste entonna: «Viens du Liban,
-fiancée, pour être couronnée!» Et Marie: «Me voici, je viens, car il a
-été écrit de moi que je devais faire ta volonté, ô mon Dieu, parce que
-mon esprit exultait en toi!» Et ainsi l’âme de Marie sortit de son
-corps, et s’envola dans le sein de son fils, affranchie de la douleur
-comme elle l’avait été de la souillure. Et Jésus dit aux apôtres:
-«Transportez le corps de la Vierge dans la vallée de Josaphat,
-déposez-le dans un monument que vous y trouverez, et attendez-moi là
-pendant trois jours!» Et aussitôt le corps de Marie fut entouré de roses
-et de lys, symbole des martyrs, des anges, des confesseurs et des
-vierges. Et ainsi l’âme de Marie fut emportée joyeusement au ciel, où
-elle s’assit sur le trône de gloire à la droite de son fils.
-
-Pendant ce temps, trois vierges, qui se trouvaient là, dévêtirent le
-corps pour le laver; mais, aussi longtemps que dura leur travail, le
-corps brilla d’une telle lumière qu’elles-mêmes qui le touchaient ne
-parvenaient pas à le voir. Puis les apôtres soulevèrent pieusement le
-corps, et le posèrent dans un cercueil. Et Jean dit à Pierre: «C’est
-toi, Pierre, qui porteras cette palme devant le cercueil; car le
-Seigneur t’a préféré à nous, et t’a constitué le berger de ses brebis!»
-Et Pierre: «C’est à toi, plutôt, de la porter! car tu as été élu par le
-Seigneur pendant que ton corps était encore vierge, et c’est toi aussi
-qui as été jugé digne de reposer sur le sein du Seigneur. Tu porteras
-donc cette palme; et moi je porterai le cercueil avec les porteurs,
-pendant que nos autres frères, entourant le cercueil, chanteront les
-louanges de Dieu.» Et Paul dit: «Moi, qui suis le plus petit de vous
-tous, je porterai le cercueil avec toi!» Pierre et Paul soulevèrent donc
-le cercueil; et Pierre entonna: _Exiit Israël de Ægypto, alleluia!_ Et
-les autres apôtres suivirent en chantant. Et le Seigneur couvrit d’un
-nuage le cercueil et les apôtres, de telle façon qu’on entendait leurs
-voix sans les voir. Et des anges s’étaient joints aux apôtres, chantant
-aussi, et remplissant toute la terre de sons merveilleux.
-
-Attirés par la douceur de cette musique, tous les Juifs accouraient,
-s’informant de ce qui se passait. Quelqu’un leur dit: «C’est Marie que
-les disciples de Jésus portent au tombeau!» Sur quoi les Juifs de
-prendre les armes et de s’exhorter l’un l’autre, en disant: «Venez, nous
-tuerons tous les disciples, et nous brûlerons ce corps qui a porté
-l’imposteur!» Et le prince des prêtres, furieux, s’écria: «Voilà donc le
-tabernacle de celui qui a troublé notre race! Et voilà les honneurs
-qu’on lui rend!» Ce disant, il voulut s’approcher du cercueil pour le
-jeter à terre. Mais aussitôt ses deux mains se desséchèrent, et
-restèrent attachées au cercueil, pendant que les anges, cachés dans les
-nuées, aveuglaient tous les autres Juifs. Et le prince des prêtres
-gémissait et disait: «Saint Pierre, ne m’oublie pas dans ma peine, mais
-prie ton Dieu pour moi! Rappelle-toi comment, un jour, je te suis venu
-en aide et t’ai excusé, quand une servante t’accusait!» Et Pierre lui
-dit: «Je n’ai pas le loisir de m’occuper de toi; mais si tu veux croire
-en Jésus-Christ et en celle qui l’a enfanté, j’espère que tu pourras
-recouvrer la santé!» Et le prince des prêtres: «Je crois que Jésus est
-le fils de Dieu et que voici sa sainte mère!» Aussitôt ses mains se
-détachèrent du cercueil; mais ses bras restaient desséchés et endoloris.
-Et Pierre lui dit: «Baise ce cercueil et dis que tu crois en
-Jésus-Christ!» Ce qu’ayant fait, le prêtre recouvra aussitôt la santé;
-et Pierre lui dit: «Prends cette palme des mains de notre frère Jean, et
-pose-la sur les yeux de tes compagnons privés de la vue; et tous ceux
-d’entre eux qui croiront recouvreront la vue; mais ceux qui refuseront
-de croire seront privés de leur vue pour l’éternité!»
-
-Puis les apôtres déposèrent la Vierge dans le monument qui l’attendait,
-et s’assirent à l’entour, comme Jean le leur avait ordonné. Et, le
-troisième jour, Jésus vint avec une troupe d’anges, les salua et leur
-dit: «Que la paix soit avec vous!» A quoi ils répondirent: «Gloire à
-toi, Seigneur!» Et Jésus leur dit: «Quel honneur pensez-vous que je
-doive accorder à celle qui m’a enfanté?» Et eux: «Nous croyons,
-Seigneur, que, de même que tu règnes dans les siècles des siècles,
-vainqueur de la mort, de même tu ressusciteras le corps de ta mère, et
-le placeras à ta droite pour l’éternité!» Et aussitôt apparut l’archange
-Michel, présentant au Seigneur l’âme de Marie. Et Jésus dit: «Lève-toi,
-ma mère, ma colombe, tabernacle de gloire, vase de vie, temple céleste,
-afin que, de même que tu n’as point senti la souillure du contact
-charnel, tu n’aies pas non plus à souffrir la décomposition de ton
-corps!» Et l’âme de Marie rentra dans son corps, et la troupe des anges
-l’emporta au ciel. Et comme Thomas, qui n’avait pas assisté au miracle
-de l’assomption, refusait d’y croire, voici que la ceinture qui
-entourait le corps de la Vierge tomba du ciel dans ses mains, intacte et
-encore nouée, de manière à lui faire comprendre que le corps de la
-Vierge avait été emporté tout entier au ciel.
-
-Mais tout ce qu’on vient de lire est absolument apocryphe, comme le dit
-saint Jérôme dans sa lettre à Paul et Eustochius. Mais le saint ajoute:
-«Il y a cependant un certain nombre de faits que nous devons croire
-vrais, car d’autres témoignages de saints les ont confirmés; et ces
-faits sont, à savoir: l’appui divin promis et montré à la Vierge, la
-réunion de tous les apôtres, la mort sans douleur, les préparatifs de
-l’ensevelissement dans la vallée de Josaphat, la persécution des Juifs,
-la production de miracles, enfin l’assomption simultanée de l’âme et du
-corps. D’autres détails doivent être considérés comme des symboles, et
-d’autres enfin, tels que l’absence et le doute de Thomas, doivent être
-rejetés sans hésitation.»
-
-On dit encore que les vêtements de la Vierge sont restés dans le
-tombeau, pour la consolation des fidèles; et c’est de l’un de ces
-vêtements que l’on raconte le miracle suivant. Comme le duc des Normands
-assiégeait la ville de Chartres, l’évêque de cette ville attacha à une
-lance, en manière de drapeau, la tunique de la Vierge, qui était
-conservée dans sa cathédrale; après quoi, suivi de tout le peuple, il
-sortit de la ville et marcha vers les ennemis, qui, aussitôt, aveuglés
-et comme paralysés restèrent immobiles. Ce que voyant, les habitants de
-Chartres se mirent à les massacrer. Mais leur cruauté déplut à la
-Vierge, qui, dès cet instant, fit disparaître miraculeusement la sainte
-tunique.
-
-II. Un clerc, qui avait pour la Vierge une dévotion particulière,
-s’efforçait en quelque sorte de la consoler, tous les jours, de la
-douleur que lui causaient les cinq plaies du Christ. Il lui disait:
-«Réjouis-toi, mère de Dieu, vierge immaculée, toi qui as reçu la joie de
-l’ange, toi qui as enfanté l’éclat de la lumière éternelle, réjouis-toi,
-seule mère vierge, que louent toutes les créatures!» Or cet homme, étant
-malade, et se voyant près de mourir, fut pris d’épouvante. Sur quoi la
-Vierge, lui apparaissant, lui dit: «Mon fils, comment peux-tu ainsi
-trembler de frayeur, toi qui m’as si souvent rappelé mes joies?
-Réjouis-toi plutôt, toi aussi! Et, pour avoir la joie éternelle, viens
-avec moi!»
-
-III. Un chevalier riche et puissant avait dissipé ses biens avec tant de
-prodigalité qu’il se trouva réduit à l’indigence. Sa femme, personne des
-plus vertueuses, avait une dévotion particulière pour la Vierge Marie.
-Or un jour, à l’approche d’une fête où, autrefois, il avait l’habitude
-de faire des dons très abondants, cet homme, honteux de n’avoir plus
-rien à donner, s’enfuit dans un endroit désert pour y rester caché
-pendant le temps de la fête. Et voilà qu’un cheval terrible s’approche
-de lui, monté par un cavalier plus terrible encore. Et ce cavalier, lui
-ayant demandé la cause de son chagrin, lui promet de le rendre plus
-riche et plus glorieux qu’auparavant, si seulement il consent à lui
-obéir. Et l’homme s’engage à obéir au prince des ténèbres, dès que
-celui-ci aura tenu la promesse qu’il lui fait. Et le cavalier: «Rentre
-chez toi, et va voir dans tel et tel lieu de ta maison! Tu y trouveras
-de l’or, de l’argent et des pierres précieuses! Mais ce n’est qu’à la
-condition que tu t’engages, tel et tel jour, à m’amener ici ta femme!»
-L’homme s’y engage, revient chez lui et y trouve les trésors annoncés
-par le diable. De nouveau il achète des palais, distribue des présents,
-acquiert des esclaves. Puis, à l’approche du jour fixé par le diable, il
-appelle sa femme et lui dit: «Monte à cheval, car nous avons à aller
-assez loin d’ici!» La femme, épouvantée, mais n’osant point contredire
-son mari, se recommande à la Vierge et se met en route. En passant
-devant une église, elle descend de son cheval, entre dans l’église, et
-demande à son mari de l’attendre un instant. Et là, comme de nouveau
-elle invoque la Vierge, celle-ci lui envoie un profond sommeil; après
-quoi, descendant elle-même de l’autel, elle prend la forme et revêt les
-robes de la femme, sort de l’église, et monte à cheval, de telle sorte
-que l’homme croit que c’est sa femme qui chevauche à côté de lui. Mais
-voilà que, lorsqu’ils arrivent au lieu du rendez-vous, le prince des
-ténèbres, qui accourait vers eux, s’arrête, se met à trembler et dit au
-chevalier: «Traître, est-ce ainsi que tu te joues de moi en récompense
-de tant de bienfaits? Je t’avais dit de m’amener ta femme, et, au lieu
-d’elle, c’est la Vierge Marie qui vient avec toi! J’espérais tourmenter
-ta femme, pour me venger du dommage qu’elle me faisait par sa piété, et
-Celle que tu m’amènes, c’est elle qui va me tourmenter et me renvoyer en
-enfer!» L’homme, frappé d’étonnement et de terreur, restait interdit. Et
-la Vierge dit au démon: «Maudit, comment as-tu osé projeter de nuire à
-ma chère servante? Pour te punir, je t’ordonne de rentrer de suite en
-enfer, et te défends, désormais, de vouloir faire aucun mal à toute
-personne qui m’invoquera!» Le diable s’enfuit en gémissant. Le
-chevalier, sautant de son cheval, se prosterna aux pieds de la Vierge
-qui, après lui avoir reproché son crime, lui ordonna d’aller rejoindre
-sa femme, endormie dans l’église, et puis de rejeter toutes les
-richesses qui lui venaient du diable. Alors l’homme, resté seul, courut
-jusqu’à l’église: il réveilla sa femme, et lui raconta ce qui lui était
-arrivé. Après quoi tous deux, rentrés dans leur maison, rejetèrent
-toutes les richesses du diable et vécurent pieusement dans le culte de
-la Vierge Marie, qui ne se fit pas faute, à son tour, de les combler de
-richesses.
-
-IV. Un homme chargé de péchés fut ravi en esprit au jugement de Dieu. Il
-vit arriver Satan, qui dit au Seigneur: «Il n’y a, dans cette âme, rien
-qui t’appartienne! Elle est à moi tout entière, et j’en ai une preuve
-irréfutable!» Et le Seigneur: «Quelle est cette preuve?» Et Satan:
-«C’est ta propre parole. Car tu as dit à Adam et à Eve: «Si vous mangez
-de ce fruit, vous mourrez «aussitôt!» Or cet homme est de la race de
-ceux qui ont mangé du fruit défendu; et, par conséquent, il doit être
-voué à la mort éternelle!» Alors Le Seigneur invita l’homme à se
-défendre; mais l’homme ne trouva rien à dire. Puis le démon reprit: «Et
-cette âme me revient encore par prescription, car il y a déjà trente ans
-qu’elle n’obéit qu’à moi!» De nouveau, l’homme ne trouva rien à
-répondre. Mais le Seigneur, ne voulant pas encore porter la sentence
-contre lui, lui accorda un délai de huit jours, afin qu’il pût se
-recueillir et préparer sa défense. Et comme le malheureux s’éloignait,
-tout tremblant et tout désolé, un inconnu l’aborda et lui demanda la
-cause de sa tristesse. Et, quand il l’eût apprise, il lui dit: «Sois
-sans crainte, car je te viendrai en aide!» Le pécheur lui demanda son
-nom. Et l’inconnu: «Je m’appelle la Vérité!» Puis un second inconnu
-promit également son secours au pécheur, et lui dit qu’il s’appelait la
-Justice. Et en effet, huit jours après, comme Satan reproduisait son
-premier argument, la Vérité lui répondit: «Il y a deux sortes de mort,
-la mort corporelle et la mort éternelle. Et la parole que tu cites,
-démon, ne se rapporte qu’à la mort corporelle, non à la mort éternelle.
-Car tous meurent quant au corps, mais tous ne meurent point quant à la
-vie éternelle.» Sur quoi Satan, se voyant vaincu, exposa son second
-argument; mais la Justice lui répondit: «En effet, cet homme t’a
-longtemps servi, mais jamais sa raison n’a cessé de murmurer en lui et
-de le lui reprocher!» Alors Satan dit: «Cette âme doit me revenir, car,
-si même elle a fait quelque bien, la somme de ses péchés est
-incomparablement plus lourde!» Alors le Seigneur: «Qu’on apporte les
-balances, et qu’on y pèse le bien et le mal qu’il a faits!» Mais la
-Vérité et la Justice dirent au pécheur: «De toute ton âme, recours à la
-Mère de Miséricorde, qui est assise à côté du Seigneur, et efforce-toi
-de te gagner son appui!» L’homme fit ainsi, et la Vierge Marie, venant à
-son aide, posa sa main sur le plateau de la balance où se trouvaient les
-quelques bonnes actions du pécheur. Et en vain le diable essayait de
-faire pencher le balance de l’autre côté: l’appui de la Vierge prévalut,
-et le pécheur fut remis en liberté. Après quoi, s’éveillant de sa
-vision, il fit pénitence et se convertit à une meilleure vie.
-
-V. Dans la ville de Bourges, vers l’an du Seigneur 527, comme les
-chrétiens communiaient le jour de Pâques, un enfant juif se joignit à
-eux et reçut la sainte hostie. Rentré chez lui, il rapporta la chose à
-son père qui, furieux, le jeta dans une fournaise enflammée. Mais
-aussitôt la Vierge, prenant la forme d’une statue que l’enfant avait vue
-sur l’autel, s’approcha de lui et le protégea des flammes. Cependant,
-aux cris de la mère, une foule de chrétiens et de Juifs accoururent qui,
-voyant que l’enfant restait sain et sauf dans le feu, l’en retirèrent,
-et l’interrogèrent sur le miracle qui l’avait préservé. Et l’enfant
-répondit: «La belle dame que j’ai vue sur l’autel, c’est elle qui est
-venue près de moi, et a empêché les flammes de m’atteindre!» Alors les
-chrétiens saisirent le père de l’enfant et le jetèrent dans la
-fournaise, où ce vilain homme fut aussitôt réduit en cendres.
-
-VI. Des moines se promenaient, un matin, au bord d’un fleuve, et se
-divertissaient à toute sorte de bavardages frivoles, lorsqu’ils virent
-tout à coup un bateau qui s’approchait avec un grand bruit de rames. Et
-ils demandèrent aux matelots: «Qui êtes-vous?» Et eux: «Nous sommes des
-démons, et nous conduisons en enfer l’âme d’Ebroïn, maire au palais du
-roi de France, qui a apostasié du monastère de Saint-Gall!» Ce
-qu’entendant, les moines, épouvantés, s’écrièrent: «Sainte Marie, priez
-pour nous! «Et les démons leur dirent: «Vous avez été bien inspirés
-d’invoquer Marie, car vous venions vous chercher pour vous emporter
-aussi, afin de vous punir de la façon dont vous bavardez au lieu de
-prier!»
-
-VII. Il y avait un moine qui était grand paillard, mais très dévot à la
-Vierge Marie. Or une nuit, comme il allait à son péché accoutumé et
-qu’il passait devant l’autel, il récita l’_Ave Maria_. Puis, sortant de
-l’église, il voulut traverser la rivière, tomba dans l’eau et mourut.
-Aussitôt les démons emportèrent son âme. Et comme des anges accouraient
-pour la délivrer, les démons leur dirent: «Pourquoi venez-vous? Il n’y a
-rien à vous, dans cette âme!» Mais ensuite arriva la Vierge Marie, leur
-demandant de quel droit ils emportaient cette âme. Et ils répondirent:
-«Nous l’avons trouvée achevant sa vie dans le péché!» Mais la Vierge:
-«Vous mentez, car je sais que cet homme avait coutume de m’adresser une
-prière avant de partir, et aussi quand il revenait! Au reste, déférons
-la chose à la décision du souverain juge!» Et le Seigneur décida, sur la
-demande de la Vierge, que l’âme du moine pût rentrer dans son corps pour
-faire pénitence de ses péchés. Cependant les autres moines, ne voyant
-point leur frère aux matines, se mettent à le chercher, le retirent du
-fleuve, et s’apprêtent à l’ensevelir, quand tout à coup il ressuscite,
-et leur raconte ce qui lui est arrivé.
-
-VIII. Une femme était tourmentée par un démon qui se montrait à elle
-sous forme humaine; et ni l’aspersion d’eau bénite, ni aucun autre
-remède ne parvenait à la délivrer. Alors un saint homme lui conseilla
-que, la prochaine fois que le démon lui apparaîtrait, elle étendît les
-mains au ciel et s’écriât: «Sainte Marie, venez à mon secours!» La femme
-fit ainsi; et le diable s’arrêta comme frappé d’une pierre. Puis il dit:
-«Qu’un diable encore pire que moi entre dans la bouche de celui qui t’a
-appris cela!» Puis il disparut, et jamais plus il n’osa l’approcher.
-
-
-
-
-CXVIII
-
-SAINT BERNARD, DOCTEUR
-
-(21 août)
-
-
-Bernard naquit en Bourgogne, au château de Fontaine, de parents nobles
-et pieux. Son père, vaillant homme d’armes, s’appelait Célestin, sa mère
-se nommait Aleth. Elle eut sept enfants, six fils et une fille, tous
-voués par elle au service de Dieu dès avant leur naissance; et elle tint
-à les nourrir tous de son propre lait, comme pour leur transmettre, avec
-son lait, une part de ses vertus. Puis, quand ils grandissaient, elle
-les élevait pour la vie du cloître plus que pour celle de la cour, les
-accoutumant à une nourriture grossière et commune.
-
-Bernard était son troisième fils. Pendant qu’elle le portait encore dans
-son sein, elle eut un rêve où elle se vit donnant le jour à un petit
-chien tout blanc, et qui aboyait d’une voix vigoureuse. Elle raconta
-ensuite son rêve à un homme de Dieu, qui, inspiré d’en haut, lui dit:
-«Tu seras mère d’un petit chien excellent qui, gardien de la maison de
-Dieu, aboiera vigoureusement contre ses ennemis!»
-
-Enfant, Bernard souffrait de cruels maux de tête. Un jour une jeune
-femme vint auprès de lui, pour adoucir sa souffrance par des chants;
-mais l’enfant, indigné, la chassa de sa chambre. Et Dieu le récompensa
-de son zèle, car, aussitôt après, il se leva de son lit et fut guéri. La
-nuit de Noël, comme le petit Bernard, attendant l’office du matin dans
-l’église, se demandait à quelle heure de la nuit le Christ était né,
-l’enfant Jésus lui apparut tel qu’il était sorti du sein de sa mère.
-Aussi, toute sa vie, crut-il que c’était à cette heure-là qu’était né le
-Seigneur. Et, depuis lors, il acquit une compétence spéciale dans tout
-ce qui touchait à la Nativité du Christ, ce qui lui permit de parler
-mieux que personne de la Vierge et de l’Enfant, et d’expliquer le récit
-évangélique relatif à l’Annonciation.
-
-Or le vieil ennemi de l’homme, voyant le petit Bernard en des
-dispositions si saines, s’efforça de tendre des pièges à sa chasteté.
-Mais comme, un jour, à l’instigation du diable, l’enfant avait tenu
-longtemps les yeux fixés sur une femme, soudain il rougit de lui-même,
-et, pour se punir, il entra dans l’eau glacée d’un étang, d’où il ne
-sortit que transi jusqu’aux os. Une autre fois, une jeune fille nue
-pénétra dans son lit pendant qu’il dormait. Bernard, dès qu’il
-l’aperçut, lui céda en silence la part du lit qu’il occupait; après
-quoi, s’étant retourné de l’autre côté, il s’endormit. Et la
-malheureuse, après l’avoir longtemps touché et caressé, fut prise de
-honte malgré son impudeur, de telle sorte qu’elle se releva et s’enfuit,
-pleine à la fois d’horreur pour elle-même et d’admiration pour le saint
-jeune homme. Une autre fois, comme Bernard avait reçu l’hospitalité dans
-la maison d’une dame, celle-ci, en voyant sa beauté, fut saisie d’un vif
-désir de s’accoupler à lui. Elle se leva de son lit, et alla s’étendre
-dans le lit de son hôte. Mais celui-ci, dès qu’il sentit quelqu’un près
-de lui, se mit à crier: «Au voleur! Au voleur!» Aussitôt la femme
-s’enfuit, toute la maison fut sur pied, on alluma des lanternes, on
-chercha le voleur. Puis, comme on ne trouvait personne, chacun retourna
-dans son lit et se rendormit, à l’exception de la dame, qui, ne pouvant
-dormir, de nouveau se leva et entra dans le lit de Bernard. Et, de
-nouveau, le jeune homme se mit à crier: «Au voleur!» Nouvelle alerte,
-nouvelles investigations. Et, une troisième fois encore, la dame se vit
-repoussée de la même façon, si bien qu’elle finit par renoncer à son
-mauvais dessein, soit par crainte ou par découragement. Or le lendemain,
-en route, les compagnons de Bernard lui demandèrent pourquoi il avait
-tant de fois rêvé de voleurs. Et il leur dit: «J’ai eu, en effet, cette
-nuit, à repousser les assauts d’un voleur: car mon hôtesse a essayé de
-m’enlever un trésor que je n’aurais plus jamais recouvré si je l’avais
-perdu!»
-
-Tout cela persuada à Bernard que c’était chose peu sûre de cohabiter
-avec le serpent. Il projeta donc de s’enfuir du monde, et d’entrer dans
-l’ordre de Cîteaux. Ce qu’apprenant, ses frères voulurent d’abord, par
-tous les moyens, le détourner de son projet. Mais Dieu lui accorda tant
-de faveurs que non seulement lui-même ne fut point détourné de son
-projet: il convertit encore à son projet tous ses frères et bon nombre
-d’amis. Un de ses frères nommé Gérard, qui était dans l’armée, estimait
-particulièrement folle l’intention de Bernard. Alors celui-ci, déjà tout
-enflammé de foi, et excité en outre par son amour fraternel, dit à
-Gérard: «Je sais, je sais, mon frère, seule la souffrance t’amènera à
-m’entendre!» Puis, lui mettant un doigt sur l’aîne: «Hélas, le jour est
-prochain où une lance percera ce flanc et ouvrira la voie, dans ton
-cœur, au projet que maintenant tu désapprouves chez moi!» Et en effet,
-peu de jours après, Gérard fut blessé d’un coup de lance à l’endroit que
-Bernard lui avait désigné; après quoi, il fut pris par l’ennemi et jeté
-en prison. Là, Bernard vint le trouver, et lui dit: «Je sais, mon frère
-Gérard, que bientôt nous partirons d’ici pour entrer dans un monastère!»
-Et, la même nuit, les chaînes du prisonnier tombèrent, la porte de la
-prison s’ouvrit; et Gérard dit à son frère qu’il avait changé d’avis et
-voulait se faire moine.
-
-L’an du Seigneur 1112, la quinzième année de l’institution du couvent de
-Cîteaux, Bernard entra dans ce couvent avec plus de trente compagnons.
-Il était alors âgé d’environ vingt-deux ans.
-
-Au moment où Bernard quittait la maison paternelle avec ses frères,
-Guido, qui était l’aîné, aperçut le petit Nivard, le plus jeune de ses
-frères, qui jouait sur la place avec d’autres enfants. «Hé--lui
-dit-il--mon frère Nivard, c’est sur toi seul que va reposer
-l’administration de nos biens terrestres!» Mais l’enfant, mûri par la
-foi, répondit: «Vous voulez donc avoir pour vous le ciel et me laisser
-la terre? Ce n’est point là un partage équitable!» Il resta quelque
-temps encore auprès de son père, et alla, lui aussi, se faire moine, dès
-qu’il fut en âge.
-
-Quant à Bernard, aussitôt qu’il fut entré en religion, tout son esprit
-fut si profondément occupé et absorbé par Dieu que la vie sensible cessa
-d’exister pour lui. Habitant depuis plus d’un an déjà la cellule des
-novices, il ne savait pas encore de quelle forme en était la voûte.
-Passant la plupart de son temps dans la chapelle, il était persuadé que
-le mur près duquel il se tenait n’avait qu’une seule fenêtre, tandis
-qu’en réalité il en avait trois.
-
-L’abbé de Cîteaux envoya des frères pour construire une maison à
-Clairvaux, et désigna Bernard pour être leur abbé. Bernard vécut là dans
-une extrême pauvreté, ne mangeant souvent qu’une sorte de soupe faite
-avec des feuilles de hêtre. Il veillait la nuit, au delà des forces
-humaines, tenant le sommeil pour l’équivalent de la mort, et ne
-regrettant rien davantage que les quelques instants perdus à dormir. Il
-ne trouvait aucun plaisir, non plus, dans la nourriture, et ne mangeait
-que par force, ayant même perdu la faculté de discerner la saveur des
-mets. C’est ainsi qu’un jour il but de l’huile en guise d’eau, et ne
-s’en aperçut que lorsque des frères lui firent observer que ses lèvres
-n’étaient pas mouillées. Une autre fois, et pendant plusieurs jours de
-suite, il mangea du sang caillé en croyant manger du beurre. L’eau seule
-lui plaisait, en lui rafraîchissant la bouche et la gorge.
-
-Tout ce qu’il savait sur les saints mystères, il disait qu’il l’avait
-appris en méditant dans les bois. Et il aimait à dire à ses amis que ses
-seuls professeurs avaient été les chênes et les hêtres. Un jour,--comme
-il le raconte lui-même dans ses écrits,--il essayait de graver d’avance,
-dans son esprit, les paroles qu’il dirait à ses frères; mais voici
-qu’une voix lui dit: «Aussi longtemps que tu garderas en toi cette
-idée-là, tu n’en auras point d’autres!» Dans ses vêtements, il aimait la
-pauvreté, mais non la malpropreté, disant de celle-ci qu’elle était
-signe ou de négligence, ou de vanité intérieure, ou de recherche de la
-gloire extérieure. Il avait toujours présent à l’esprit ce proverbe,
-qu’il répétait volontiers: «Celui qui fait ce que personne ne fait, tout
-le monde le remarque!» Aussi ne porta-t-il un cilice que tant qu’il put
-le faire secrètement; mais, dès qu’il vit que la chose était connue, il
-rejeta son cilice pour faire comme tout le monde.
-
-Il ne cessait point de montrer, par son exemple, qu’il possédait les
-trois genres de patience, qui consistaient, suivant lui, à supporter les
-injures, la perte des biens et la peine corporelle. Un évêque, qu’il
-avait amicalement admonesté dans une lettre, lui répondit, avec une
-amertume insensée, par une lettre qui commençait ainsi: «Salut à toi, et
-non pas blasphème!»--comme s’il donnait à entendre que la lettre de
-Bernard avait contenu des blasphèmes. Mais Bernard se borna à répondre
-qu’il ne croyait pas avoir en lui l’esprit de blasphème, et que jamais
-il n’avait maudit personne, ni surtout un prince de l’Eglise. Une autre
-fois, un abbé lui envoya six cents marcs pour la construction d’un
-monastère; mais toute la somme fut prise, en route, par des voleurs. Ce
-qu’apprenant, il se borna à dire: «Béni soit Dieu, qui nous a allégés de
-ce fardeau!» Enfin, une autre fois, un chanoine régulier vint le trouver
-et lui demanda instamment à être admis dans son monastère. Et comme
-Bernard l’engageait à retourner plutôt dans son église, le chanoine lui
-dit: «Pourquoi recommandes-tu la perfection dans tes livres, si tu ne
-consens pas à en laisser approcher ceux qui le désirent? Je voudrais
-avoir ici tes livres pour les détruire ligne à ligne!» Et Bernard: «Dans
-aucun de mes livres tu n’as lu que tu ne pouvais pas parvenir à la
-perfection en restant dans ton église. Ce que j’ai recommandé dans tous
-mes livres, c’est l’amélioration des mœurs, et non le changement de
-lieu!» Sur quoi le chanoine, affolé de rage, le frappa si durement sur
-la joue que la rougeur succéda au coup, et l’enflure à la rougeur. Et
-déjà les assistants allaient se jeter sur le sacrilège, lorsque Bernard
-les supplia, au nom du Christ, de ne lui faire aucun mal.
-
-Son père, qui était resté seul dans sa maison, finit par se retirer, lui
-aussi, dans un monastère, où il mourut peu de temps après, chargé
-d’années. Sa sœur, mariée, était en danger de succomber aux richesses et
-aux plaisirs de ce monde, lorsque, étant venue voir ses frères, mais y
-étant venue avec une escorte et en grand apparat, Bernard eut
-l’impression que c’était le diable qui l’envoyait pour corrompre les
-âmes; et il ne voulut ni aller lui-même au-devant d’elle, ni permettre à
-ses frères d’y aller. Alors, voyant que pas un de ses frères ne voulait
-la reconnaître, à l’exception d’un seul d’entre eux, qui était alors
-portier, et qui la traitait de «fumier en robes», la sœur fondit en
-larmes et s’écria: «Si même je suis une pécheresse, c’est pour des
-créatures comme moi que le Christ est mort! Et c’est précisément parce
-que je me sens pécheresse que j’ai besoin des conseils et de l’entretien
-des gens de bien. Si mon frère dédaigne ma personne corporelle, que du
-moins le serviteur de Dieu prenne considération de mon âme! qu’il
-vienne, qu’il me donne des ordres! et je suis prête à accomplir tout ce
-qu’il m’ordonnera!» Alors Bernard, entendant cette promesse, vint
-au-devant d’elle avec ses frères. Et, comme il ne pouvait songer à la
-séparer de son mari, il lui interdit, en premier lieu, tous les plaisirs
-mondains, et lui recommanda de suivre l’exemple de leur mère. Et la
-sœur, de retour chez elle, changea si complètement que, vivant parmi le
-siècle, elle menait la vie d’une nonne dans un cloître. Elle finit même,
-à force de prières, par obtenir de son mari qu’il consentît à la rupture
-du lien conjugal, et lui permît d’entrer dans un couvent.
-
-Un jour, Bernard, malade et presque à bout de forces, fut emporté en
-esprit devant le tribunal de Dieu. Et Satan y vint, de son côté, la
-bouche remplie d’accusations injustes contre lui. Et, quand l’adversaire
-eut fini de parler, Bernard, confus et troublé, se borna à répondre: «Je
-l’avoue, je ne suis point digne d’obtenir le ciel par mes propres
-mérites. Mais comme mon maître Jésus a obtenu le ciel par deux mérites,
-à savoir l’héritage de son père et les souffrances de sa passion, j’ai
-l’espoir que, se contentant d’un seul de ces mérites, il voudra bien me
-faire don de l’autre!» Ce qu’entendant, l’ennemi s’en alla tout honteux,
-et Bernard s’éveilla de sa vision.
-
-Par l’excès de son abstinence, de son travail, et de ses veilles, il
-avait fatigué son corps au point d’être presque toujours malade, et
-d’avoir peine à suivre les offices du couvent. Un jour qu’il se sentait
-en fort mauvais état, les prières des frères eurent pour effet de lui
-rendre un peu de santé. Sur quoi, les réunissant tous autour de lui, il
-leur dit: «Pourquoi retenez-vous le pauvre homme que je suis? Vous êtes
-si forts que vous l’emportez sur moi, là-haut: mais, de grâce,
-accordez-moi de m’en aller de ce monde!»
-
-Plusieurs villes l’élurent pour évêque, entre autres Gênes et Milan. Et
-il n’osait ni accepter ni refuser, disant seulement qu’il ne
-s’appartenait point, mais était délégué pour le service d’autrui. Et,
-d’autre part, sur son conseil, ses frères avaient obtenu du Souverain
-Pontife la promesse que personne ne pourrait leur enlever celui qui
-était leur joie et leur réconfort.
-
-Un jour que Bernard était allé chez les Chartreux et les avait édifiés
-par sa vertu, le prieur des Chartreux fut cependant frappé de voir que
-la selle de son cheval était d’une élégance inaccoutumée, ce qui
-semblait dénoter un certain goût de luxe. Mais quand on rapporta à
-Bernard l’observation du prieur, il demanda avec surprise quelle était
-cette selle: car il était venu de Clairvaux jusqu’à la Chartreuse sans
-même voir sur quel siège il était assis. Une autre fois, comme il avait
-marché toute la journée le long du lac de Lausanne, ses compagnons lui
-demandèrent, le soir, ce qu’il en pensait; et il leur répondit
-ingénument qu’il ne savait pas même où était ce lac. Toujours on le
-trouvait en prière, ou en méditation, ou occupé à lire ou à écrire, ou à
-s’entretenir avec ses Frères. Un jour, comme il prêchait devant le
-peuple, et que tous buvaient ses paroles, l’idée lui vint soudain de se
-dire: «Tu prêches vraiment très bien, et on a plaisir à t’entendre!»
-Alors, devinant la tentation qui se cachait sous cette idée, il se
-demanda s’il ne ferait pas bien de cesser de parler. Mais aussitôt,
-réconforté du secours divin, il répondit tout bas au tentateur: «Ce
-n’est pas toi qui m’as fait commencer de parler, ce n’est pas toi qui
-m’empêcheras d’achever!» Après quoi il acheva tranquillement sa
-prédication.
-
-Un moine qui, dans le siècle, avait été un ribaud et un joueur, fut
-tenté par le malin esprit et voulut rentrer dans le siècle. Bernard, le
-voyant bien décidé, lui demanda de quoi il vivrait. Et le moine: «Je
-sais jouer aux dés, et de cela je vivrai!» Et Bernard: «Si je te confie
-un capital, me promets-tu de revenir tous les ans partager tes gains
-avec moi?» Le moine, tout joyeux, le lui promit volontiers. Donc Bernard
-lui fit donner vingt sols et le laissa partir. Or le moine, dès qu’il se
-trouva libre, perdit toute la somme, et revint, plein de honte, à la
-porte du couvent. Aussitôt Bernard s’avança vers lui en tendant la main,
-comme pour recevoir la moitié de son gain. Et lui: «Hélas, mon père, je
-n’ai rien gagné, et j’ai même été dépouillé de notre capital! Je ne puis
-que m’offrir moi-même en échange de la somme perdue!» Et Bernard lui
-répondit avec bonté: «Si c’est ainsi, mieux vaut que je reprenne ce
-capital-là, plutôt que de les perdre tous deux!»
-
-Un jour Bernard, chevauchant en compagnie d’un paysan, lui parla, par
-hasard, de la difficulté qu’il avait à prier avec attention. Sur quoi le
-rustre, d’un ton méprisant, répondit que, quant à lui, jamais il ne se
-laissait distraire pendant qu’il priait. Alors Bernard lui dit:
-«Séparons-nous un moment, et commence, avec toute l’attention possible,
-l’oraison dominicale! Que si tu parviens à la réciter tout entière sans
-une seule distraction de pensée, je te donnerai la jument que je monte.
-Mais j’ai assez de confiance en ta loyauté pour être sûr que, si quelque
-distraction te vient, tu me l’avoueras!» Aussitôt le paysan, tout
-joyeux, et considérant déjà la jument comme acquise, se mit à l’écart,
-se recueillit, et commença son _Pater_. Mais à peine était-il arrivé à
-la moitié, que, tout à coup, il se demanda si la selle de Bernard serait
-à lui avec la jument. Et aussitôt il se rendit compte de sa distraction,
-et vint l’avouer à Bernard.
-
-Une autre fois, une énorme quantité de mouches ayant envahi le monastère
-construit par Bernard, et y causant une grande vexation, le saint dit en
-riant: «Je les excommunie!» Et, le lendemain, toutes les mouches avaient
-disparu.
-
-Il avait été envoyé par le Souverain Pontife à Milan, pour réconcilier
-cette ville avec l’Eglise. Sur son retour, il s’arrêta à Pavie, où un
-mari lui amena sa femme, qui était possédée du démon. Bernard la renvoya
-à l’église de saint Cyr; mais celui-ci, pour honorer son hôte, la lui
-renvoya. Et le diable, par la bouche de la possédée, ricanait, en
-disant: «Ce n’est point le petit Cyr, ni le petit Bernard qui seront de
-taille à me faire sortir!» A quoi Bernard répondit: «Ce ne sera point
-Cyr ni Bernard qui te chassera, mais le Seigneur Jésus!» Puis il pria
-Jésus, et l’esprit immonde s’écria: «Comme je voudrais sortir de cette
-femme; mais je ne le puis, car le grand maître m’en empêche!» Et
-Bernard: «Qui est le grand maître?» Et le diable: «Jésus de Nazareth!»
-Et Bernard: «L’as-tu jamais vu?» Et le diable: «Oui!» Et Bernard: «Où
-l’as-tu vu?» Et le diable: «Dans le ciel!» Et Bernard: «As-tu donc été
-dans le ciel?» Et le diable: «Oui!» Et Bernard: «Comment en es-tu
-sorti?» Et le diable: «J’en ai été précipité avec Lucifer!» Il disait
-tout cela d’une voix lugubre, parlant toujours par la bouche de la
-femme, en présence de tous. Et Bernard lui dit: «Aimerais-tu retourner
-au ciel?» Et le diable, avec un gémissement piteux: «Hélas! il est trop
-tard!» Puis, sur l’ordre de Bernard, il sortit de la femme; mais à peine
-le saint s’était-il remis en route, que le mari, accourant derrière lui,
-lui apprit que le maudit avait de nouveau pris possession de sa femme.
-Alors Bernard lui conseilla d’attacher au cou de sa femme un papier
-contenant ces mots: «Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je te
-défends, démon, de toucher désormais à cette femme!» Ainsi fut fait, et
-force fut au diable de respecter la défense.
-
-Il y avait en Aquitaine une pauvre femme que tourmentait, depuis six
-ans, un incube luxurieux. Lorsque Bernard arriva dans l’endroit où
-vivait cette femme, l’incube défendit à sa victime de s’approcher du
-saint, la menaçant, si elle le faisait, de n’être plus désormais son
-amant, mais son persécuteur. La femme, cependant, vint trouver Bernard,
-et lui raconta en gémissant le mal dont elle souffrait. Et Bernard:
-«Prends mon bâton et mets-le dans ton lit, et nous verrons ensuite ce
-que l’ennemi osera faire!» La nuit, dès que la femme fut dans son lit,
-l’incube accourut; mais non seulement il ne put se livrer à sa maudite
-tâche de toutes les nuits: il ne put même pas s’approcher du lit. Il
-s’en alla, furieux, avec des menaces terribles. Ce qu’apprenant, Bernard
-réunit tous les habitants de la ville, leur fit tenir en main des
-cierges allumés; et tous, d’une même voix, excommunièrent le diable, lui
-défendant désormais l’accès de la ville. Depuis lors, la femme se trouva
-délivrée.
-
-Bernard était venu en Aquitaine pour réconcilier avec l’Eglise le duc de
-cette province. Et comme celui-ci se refusait à toute réconciliation,
-Bernard alla vers l’autel, consacra l’hostie, la posa sur une patène, et
-sortit avec elle de l’église. Alors, abordant d’une voix terrible le duc
-d’Aquitaine, qui, en qualité d’excommunié, se tenait en dehors de
-l’église sans oser entrer, il lui dit: «Nous t’avons prié, et tu as
-dédaigné notre prière! Voici que vient vers toi le fils de la Vierge, le
-maître suprême de l’Eglise que tu persécutes! Voici que vient vers toi
-ton juge, entre les mains duquel sera remise ton âme! Oseras-tu le
-dédaigner aussi, comme ses serviteurs?» Aussitôt le duc sentit tous ses
-membres fléchir, et se prosterna aux pieds de Bernard. Et celui-ci, le
-touchant de la sandale, lui ordonna de se lever, pour entendre la
-sentence de Dieu. Le duc se releva, tout tremblant, et exécuta aussitôt
-tout ce que lui ordonna saint Bernard.
-
-Celui-ci se rendit également en Allemagne pour apaiser une grande
-discorde. Et l’archevêque de Mayence envoya au-devant de lui un
-vénérable clerc, qui lui dit qu’il venait de la part de son maître. Mais
-Bernard lui répondit: «Non, c’est un autre maître qui t’a envoyé!»
-Etonné, le clerc répondit qu’il venait de la part de l’archevêque. Mais
-Bernard lui répétait toujours: «Tu te trompes, mon fils, tu te trompes!
-C’est un maître plus puissant qui t’a envoyé, car c’est le Christ
-lui-même!» Alors le clerc, comprenant le sens de ses paroles, lui dit:
-«Tu crois donc que je veux devenir moine? je n’en ai jamais eu la pensée
-un seul instant!» Et cela n’empêcha point ce clerc, avant même d’être
-rentré à Mayence, de dire adieu au siècle pour devenir moine.
-
-Un noble soldat, qui s’était fait moine, était tourmenté d’une tentation
-cruelle. Un de ses frères, le voyant toujours triste, lui en demanda le
-motif. Et le moine répondit: «Je me désole de penser qu’il n’y aura plus
-pour moi de joie en ce monde!» Le mot fut rapporté à Bernard, qui, ému
-de pitié, pria pour le malheureux frère. Et aussitôt celui-ci devint
-aussi gai et aussi joyeux qu’il avait été triste jusque-là.
-
-Lorsque mourut saint Malachie, évêque d’Irlande, qui était venu achever
-sa vie dans le monastère de saint Bernard, celui-ci célébra la messe en
-son honneur. Et Dieu, soudain, lui fit connaître la gloire du défunt, de
-telle sorte que, après la communion, changeant la forme de sa prière, il
-s’écria joyeusement: «Dieu, qui as daigné admettre le bienheureux
-Malachie au nombre de tes saints, permets, nous t’en prions, que, de
-même que nous célébrons la fête de sa mort, nous imitions aussi
-l’exemple de sa vie!» Le diacre fit signe à Bernard qu’il se trompait
-dans sa prière. Mais Bernard: «Pas du tout! Je sais ce que je dis!»
-Après quoi il alla baiser les restes du saint.
-
-A l’approche du carême, Bernard demanda aux étudiants de vouloir bien
-s’abstenir, au moins pendant les saints jours, de leurs amusements et de
-leurs débauches. Mais, comme ils s’y refusaient, il leur fit verser du
-vin, en disant: «Buvez donc de ce vin des âmes!» Et à peine l’eurent-ils
-bu qu’ils furent tout changés. Et eux, qui n’avaient pas voulu accorder
-à Dieu quelques journées, ils lui accordèrent tout le temps de leur vie.
-
-Enfin saint Bernard, sentant la mort approcher, dit à ses frères: «Je
-vous laisse en héritage l’exemple de trois vertus que je me suis efforcé
-toute ma vie de pratiquer. J’ai toujours évité de scandaliser personne;
-j’ai toujours eu moins de confiance en moi-même que dans les autres, et
-jamais je n’ai tiré vengeance de mes persécuteurs.» Puis il s’endormit
-au milieu de ses fils, en l’an 1143, dans la soixante-troisième année de
-son âge, après avoir fondé cent soixante monastères, accompli de
-nombreux miracles et écrit une foule de livres et de traités.
-
-Après sa mort, sa gloire fut révélée à de nombreuses personnes. Il
-apparut notamment à un certain abbé, et l’engagea à le suivre. Puis il
-le conduisit au pied d’une montagne, et lui dit: «Reste ici, pendant que
-je vais monter là-haut!» L’abbé lui demanda ce qu’il allait faire. Et
-Bernard: «Je vais apprendre!» Et l’abbé, tout surpris: «Que veux-tu
-apprendre, mon père, toi qui n’a pas aujourd’hui ton pareil pour la
-science?» Et Bernard: «Il n’y a ici-bas ni science, ni connaissance,
-c’est là-haut seulement qu’il y a plénitude de science, c’est là-haut
-qu’est la vraie connaissance de la vérité!» Et, ce disant, il disparut.
-Or l’abbé, ayant noté le jour et l’heure de cette vision, découvrit
-qu’elle avait coïncidé avec la mort de saint Bernard. Et nombreux, ou
-plutôt innombrables, sont les miracles que Dieu opéra ensuite par
-l’entremise de ce grand saint.
-
-
-
-
-CXIX
-
-SAINT TIMOTHÉE, MARTYR
-
-(22 août)
-
-
-Timothée souffrit le martyre sous le règne de Néron. Pendant que le
-préfet de Rome le torturait cruellement, lui faisant arroser les reins
-de chaux vive, le saint rendait grâce à Dieu. Alors deux anges,
-descendant à ses côtés, lui dirent: «Lève la tête, et vois!» Levant la
-tête, il vit les cieux ouverts, et, là, Jésus tenait en main une
-couronne de pierreries, et lui disait: «De ma main tu recevras cette
-couronne!» Un homme qui se trouvait là, nommé Apollinaire, vit, lui
-aussi, la vision céleste, et, aussitôt, se fit baptiser. Et comme tous
-deux, Timothée et Apollinaire, persévéraient à confesser le Seigneur, le
-préfet les fit décapiter. C’était en l’an du Seigneur 57.
-
-
-
-
-CXX
-
-SAINT SYMPHORIEN, MARTYR
-
-(22 août)
-
-
-Symphorien était originaire d’Autun. Dès l’adolescence, il se fit
-remarquer par la gravité de ses mœurs. Et, comme, le jour de la fête de
-Vénus, les païens présentaient au préfet Héraclius une statue de cette
-déesse, Symphorien refusa d’adorer la statue: en punition de quoi il fut
-roué de coups et jeté en prison. Le préfet lui offrit ensuite de
-nombreux présents, s’il voulait sacrifier aux idoles. Mais Symphorien
-lui dit: «Notre Dieu, de même qu’il sait récompenser les mérites, sait
-aussi punir les péchés. Et vos présents sont des poisons enveloppés de
-miel. Et votre avidité même, quand elle croit tout avoir, ne possède
-rien; et votre joie ressemble au verre, qui, dès qu’il commence à
-briller, se brise en morceaux!» Ce qu’entendant, le juge, furieux,
-ordonna que Symphorien fût mis à mort.
-
-Pendant qu’on le conduisait au supplice, sa mère, du haut d’un mur, lui
-criait: «Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle! regarde
-en haut, contemple Celui qui règne dans les cieux! Tu sentiras alors que
-ta vie ne t’est pas enlevée, mais, au contraire, changée en une vie
-meilleure!» Bientôt après, Symphorien fut décapité. Son corps, pris par
-les chrétiens, fut enseveli religieusement. Et tant de miracles se
-produisirent sur son tombeau, que les païens eux-mêmes le tinrent en
-grand honneur. Grégoire de Tours raconte notamment qu’un chrétien, ayant
-arrosé trois cailloux du sang qui avait jailli du tronc coupé de saint
-Symphorien, mit ces cailloux dans une boîte d’argent, et prit l’habitude
-de les porter sur lui. Et comme, un jour, le camp où il était se trouva
-détruit de fond en comble par un incendie, la boîte seule resta intacte,
-avec l’étui de bois où elle était enfermée. Le martyre du saint eut lieu
-en l’an du Seigneur 270.
-
-
-
-
-CXXI
-
-SAINT BARTHÉLEMY, APÔTRE
-
-(24 août)
-
-
-I. L’apôtre Barthélemy se rendit aux Indes, qui sont placées à
-l’extrémité du monde. Là, il entra dans un temple où était une idole
-nommée Astaroth; et il s’installa dans ce temple comme un pèlerin. Or
-l’idole Astaroth était habitée par un démon qui prétendait guérir les
-maladies, encore que, en réalité, il ne les guérît point, mais empêchât
-seulement les malades de souffrir. Et voici que, une foule énorme de
-pèlerins étant entrée dans le temple où était l’idole, celle-ci refusa
-complètement d’exercer sur les malades son action accoutumée. Les
-pèlerins se rendirent alors dans une ville voisine, où se trouvait une
-autre idole nommée Bérith; et ils demandèrent à celle-ci pourquoi
-Astaroth les laissait sans réponse. Et Bérith leur dit: «C’est
-qu’Astaroth est chargée de chaînes de feu, qui ne lui permettent ni de
-respirer ni de parler, et cela depuis l’instant où l’apôtre Barthélemy
-est entré dans le temple!» Et eux: «Qui est donc ce Barthélemy?» Et le
-démon Bérith: «C’est un ami du Dieu du ciel, venu dans notre province
-pour en chasser tous les dieux indiens.» Et eux: «A quel signe
-pourrons-nous le reconnaître?» Et Bérith: «Il a les cheveux noirs et
-crépus, la chair blanche, les yeux grands, les narines égales et bien
-ouvertes, la barbe épaisse avec quelques poils blancs, la stature
-moyenne; et il est vêtu d’un manteau blanc avec des pierres rouges aux
-angles. Vingt-six ans d’âge; et cette propriété, que son vêtement et ses
-sandales ne peuvent ni s’user ni se salir, bien que cent fois, jour et
-nuit, il s’agenouille pour prier. Quand il marche, des anges
-l’accompagnent, l’empêchant de se fatiguer et de souffrir de la soif.
-Toujours joyeux d’âme et de visage, il sait tout, comprend toutes les
-langues, prévoit tout; et déjà il sait que je vous parle en ce moment.
-Je vous en prie, s’il consent à se montrer à vous, demandez-lui de ne
-point venir ici, car ses anges ne manqueraient point de me traiter comme
-ils ont traité mon compagnon Astaroth!» On chercha donc Barthélemy
-pendant deux jours, mais sans pouvoir le découvrir.
-
-Cependant, comme l’apôtre passait dans une rue, un démon s’écria, par la
-bouche d’un possédé: «Barthélemy, apôtre de Dieu, tes prières me
-brûlent!» Et l’apôtre: «Tais-toi, et sors de cet homme!» Et aussitôt le
-possédé se trouva délivré. La nouvelle du miracle parvint alors au roi
-du pays, qui s’appelait Polème. Et comme celui-ci avait une fille folle,
-il fit prier l’apôtre de venir la guérir. L’apôtre vint, et trouva la
-jeune fille liée avec des chaînes, car elle mordait ceux qui
-l’approchaient. Il ordonna aussitôt de la délivrer: et comme les
-ministres du roi n’osaient la toucher, il leur dit: «Ne craignez rien,
-car j’ai déjà enchaîné le démon qui était en elle!» Et, en effet, dès
-qu’on lui eut ôté ses chaînes, elle recouvra l’esprit. Alors le roi fit
-placer sur des chameaux tout un trésor d’or, d’argent et de pierres
-précieuses, et ordonna qu’on le portât à l’apôtre, qui était reparti.
-Mais en vain on le chercha dans tout le royaume.
-
-Le lendemain, le roi était seul dans sa chambre lorsque Barthélemy lui
-apparut, et lui dit: «Pourquoi m’as-tu fait chercher, hier, avec tes
-présents? Ces présents sont nécessaires à ceux qui désirent les choses
-terrestres, mais non à moi, qui ne désire rien de terrestre!» Après quoi
-il exposa à Polème le mystère de notre rédemption et les sacrements de
-la foi. Et il ajouta que, si le roi voulait recevoir le baptême, il se
-chargerait ensuite de lui montrer son ancien dieu tout lié de chaînes.
-Le lendemain, comme les prêtres sacrifiaient aux idoles près du palais
-du roi, le diable se mit à leur crier: «Malheureux, cessez de m’offrir
-des sacrifices: car je suis enchaîné de chaînes de feu par un ange de
-Jésus-Christ, que les Juifs ont crucifié! Ce Jésus a dompté la mort
-elle-même, notre souveraine, et il a enchaîné notre prince, qui, est
-l’auteur de toute mort!» Aussitôt la foule voulut abattre les idoles, à
-grand renfort de cordes; mais on ne put y parvenir. Alors l’apôtre
-ordonna au démon de sortir de l’idole et de briser celle-ci. Et aussitôt
-le démon, sortant de l’idole, mit en pièces celle-ci et toutes les
-autres qui étaient dans le temple. Alors Barthélemy, ayant prié Dieu,
-guérit tous les malades venus en pèlerinage auprès d’Astaroth. Puis il
-dédia à Dieu le temple, et ordonna au démon de se retirer dans un lieu
-désert. Et, au même instant, on vit un ange qui, volant tout à l’entour
-du temple, fit, à ses quatre coins, le signe de la croix, en disant: «De
-même que le Seigneur vous a purifiés de vos maladies, de même il purifie
-ce temple de toute souillure! Et avant que le démon qui habitait ici
-s’en aille au désert, Dieu m’a ordonné de vous le montrer. Ne le
-craignez pas, mais imprimez sur votre front le signe que vous m’avez vu
-faire aux quatre coins du temple!» Et l’ange leur montra un Ethiopien
-tout noir, au visage pointu, avec une barbe touffue, des poils sur tout
-le corps, des yeux enflammés, une bouche vomissant du soufre, et les
-mains enchaînées derrière le dos. Alors le roi se fit baptiser avec sa
-femme, ses fils et tout son peuple; et, désormais, renonçant à sa
-royauté, il devint disciple de l’apôtre.
-
-Les prêtres des idoles, chassés par Polème, se rendirent auprès du frère
-de celui-ci, Astiage, et se plaignirent devant lui des méfaits de
-l’apôtre. Astiage, furieux, envoya à la recherche de Barthélémy toute
-une armée, qui finit par s’emparer de lui. Et Astiage: «Est-ce toi qui
-as séduit mon frère?» Et l’apôtre: «Je ne l’ai point séduit, mais
-converti!» Et Astiage: «De même que tu as amené mon frère à abandonner
-ses dieux pour le tien, de même je saurai bien te faire abandonner ton
-Dieu pour sacrifier aux miens!» Et l’apôtre: «Le dieu qu’adorait ton
-frère, je l’ai enchaîné, au vu de tous, et forcé à détruire ses idoles!
-Si tu parviens à faire subir le même traitement à mon Dieu, je
-consentirai à adorer tes simulacres; mais si tu n’y parviens pas, je
-détruirai tes simulacres pour que tu croies en mon Dieu.» A peine
-avait-il ainsi parlé, qu’on vint annoncer au roi que son idole Baldak
-venait de tomber de son piédestal et de se briser en morceaux. Ce
-qu’apprenant, le roi, furieux, déchira en deux son manteau de pourpre,
-ordonna que l’apôtre fût battu de verges, et le fit enfin écorcher vif.
-Les chrétiens enlevèrent le corps du martyr, et lui accordèrent les
-honneurs qui lui étaient dus. Quant au roi Astiage et aux prêtres des
-idoles, ils furent saisis par des démons, et périrent misérablement. Au
-contraire, l’ex-roi Polème fut ordonné évêque, et, durant vingt ans,
-s’acquitta saintement des devoirs de l’épiscopat.
-
-Sur le genre exact du martyre de saint Barthélemy les avis diffèrent:
-car saint Dorothée affirme expressément qu’il a été crucifié. Et il
-ajoute que son supplice eut lieu dans une ville d’Arménie nommée Albane,
-comme aussi qu’il fut crucifié la tête en bas. D’autre part, saint
-Théodore assure que l’apôtre a été écorché vif; et il y a encore
-d’autres historiens qui prétendent qu’il a eu la tête tranchée. Mais, au
-fait, cette contradiction n’est qu’apparente: car rien n’empêche de
-penser que le saint ait été d’abord mis en croix, puis, pour plus de
-souffrances, écorché vif, et enfin décapité.
-
-II. Le bienheureux Théodore, abbé et docteur, après avoir raconté le
-martyre de saint Barthélemy, dont il place la scène à Albane en Arménie,
-écrit ce qui suit: «La fureur de ses bourreaux était telle que la mort
-même ne l’apaisa point. Elle s’acharna contre son corps même, qui fut
-jeté à la mer avec ceux de quatre autres martyrs. Et les cinq corps
-vénérables, abandonnés au courant des flots, abordèrent dans une île
-voisine de la Sicile appelée Lipari, où ils furent recueillis par
-l’évêque d’Ostie, qui se trouvait là en ce moment. Mais quatre d’entre
-eux, laissant à Lipari les restes de Barthélemy, poursuivirent leurs
-routes vers d’autres régions. L’un d’eux, Papin, se rendit dans une
-ville de Sicile, appelée Milas; un autre, Lucien, parvint à Messine; les
-deux derniers furent envoyés par Dieu en Calabre, Grégoire dans la ville
-de Colone, Achace dans la ville de Chalé. Quant à Barthélemy, il fut
-reçu à grand renfort d’hymnes et de cierges, et un temple magnifique
-s’éleva en son honneur. Et le mont de Vulcain, qui lançait des flammes
-jusque sur les habitants de Lipari, s’éloigna soudain à sept stades de
-là, de telle sorte que, aujourd’hui encore, se dressant au bord de la
-mer, il apparaît comme la figuration d’un feu prenant la fuite.»
-
-III. L’an du Seigneur 331, les Sarrasins, ayant envahi l’île de Lipari,
-brisèrent le tombeau de saint Barthélemy, et dispersèrent ses os. Mais à
-peine eurent-ils quitté l’île, que le saint apparut à un moine et lui
-dit: «Lève-toi et recueille mes os, qui sont dispersés!» Et le moine:
-«Pourquoi recueillerais-je tes os, ou te rendrais-je un honneur
-quelconque, à toi qui as laissé dévaster notre île sans nous prêter
-secours?» Et le saint: «Pendant longtemps le Seigneur, sur ma prière, a
-épargné ce peuple; mais ses péchés sont devenus si nombreux que je n’ai
-plus pu obtenir leur pardon.» Le moine lui demanda alors à quel signe il
-pourrait reconnaître ses os, parmi tous ceux que les Sarrasins avaient
-dispersés. Et le saint: «Va les chercher pendant la nuit, et recueille
-ceux que tu verras briller comme du feu!» Le moine fit ainsi, recueillit
-les os de l’apôtre, et les transporta par mer à Bénévent, métropole de
-la Pouille. Et aujourd’hui encore les habitants de Bénévent prétendent
-posséder le corps de saint Barthélemy, bien que, d’après l’opinion
-générale, ce corps se trouve désormais à Rome.
-
-IV. L’empereur Frédéric, s’étant emparé de Bénévent, avait ordonné de
-détruire toutes les églises de la ville. Or voici qu’un habitant de
-celle-ci aperçut des hommes vêtus de blanc, et tout resplendissants, qui
-semblaient s’entretenir entre eux. Il demanda à l’un d’eux qui ils
-étaient, et l’inconnu répondit: «Celui que tu vois là-bas est l’apôtre
-Barthélemy, et nous sommes les autres saints qui avions des églises dans
-cette ville. Nous nous sommes réunis ici pour nous entendre sur le
-châtiment que nous devions exiger contre l’impie qui nous a chassés de
-nos demeures. Et nous venons de juger qu’il aura à comparaître sans
-retard devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de son sacrilège.»
-Et, en effet, peu de temps après, ledit empereur périt misérablement.
-
-V. On lit dans un livre de _Miracles des Saints_ que, pendant qu’un
-maître célébrait la fête de saint Barthélemy, le diable lui apparut sous
-la forme d’une jeune fille merveilleusement belle. Le maître l’invita à
-sa table, ne sachant qui elle était; et elle s’efforçait de l’exciter
-par ses caresses. Or, voici que saint Barthélemy se présenta devant la
-porte, en habit de pèlerin, et pria qu’on le reçût au nom de saint
-Barthélemy. La femme engagea le prêtre à lui envoyer du pain sans le
-recevoir; mais le pèlerin refusa d’y toucher. Et il fit demander au
-prêtre de lui faire dire ce qui était le plus propre à l’homme. La jeune
-femme lui fit répondre: «C’est le péché, avec lequel l’homme est conçu,
-naît et vit.» Le pèlerin déclara la réponse exacte. Il fit ensuite
-demander au prêtre de lui dire quel était le lieu n’ayant qu’un seul
-pied, et où Dieu avait opéré son plus grand miracle. Le prêtre fut
-d’avis que c’était la croix; la femme dit: «C’est la tête de l’homme,
-dans laquelle Dieu a créé comme un second monde en raccourci.» Et le
-pèlerin approuva les deux réponses. Puis il fit demander, en troisième
-lieu, quelle distance il y avait du sommet du ciel au fond de l’enfer.
-Le prêtre répondit qu’il l’ignorait. Mais la femme: «Hélas, je le sais,
-moi, car j’ai franchi cette distance, et voici que je vais avoir à la
-franchir de nouveau!» Après quoi cette femme, reprenant sa forme de
-diable, se précipita dans l’abîme avec un grand cri; et, quand on
-chercha ensuite le pèlerin, on ne le trouva plus. Une histoire semblable
-nous est aussi racontée touchant saint André.
-
-
-
-
-CXXII
-
-SAINT AUGUSTIN, DOCTEUR
-
-(28 août)
-
-
-I. Augustin, illustre docteur de l’Eglise, naquit dans la ville de
-Carthage, en Afrique, de parents nobles. Son père s’appelait Patrice, sa
-mère Monique. Il fut suffisamment instruit dans les arts libéraux, dès
-sa jeunesse, pour mériter d’être considéré comme un philosophe éminent
-et un remarquable rhéteur. Il lut et approfondit l’œuvre d’Aristote et
-tous les autres livres qu’on pouvait lire alors. Et il nous dit lui-même
-dans ses _Confessions_: «Tous les livres qu’on appelle _libéraux_, je
-les ai lus, étant, à cette époque, le misérable esclave de désirs
-mauvais. Quant à ce qui est de la grammaire et de l’éloquence, de la
-géométrie, des nombres et de la musique, je l’ai appris aisément sans le
-secours d’aucun maître. Mais la science, sans la charité, ne fait que
-nous gonfler au lieu de nous édifier.»
-
-Il était tombé dans l’hérésie des Manichéens, qui niaient la réalité du
-Christ et la résurrection de la chair. Il persévéra dans cette hérésie
-pendant neuf ans. Mais, dès l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait le
-livre d’un philosophe où était exposée la vanité du monde, il fut désolé
-de ne point trouver dans ce livre le nom de Jésus-Christ, dont sa mère
-l’avait imprégné.
-
-Sa mère, de son côté, pleurait beaucoup et ne négligeait rien pour le
-ramener à la foi véritable. Or, un jour, elle vit en rêve un jeune homme
-qui lui demanda la cause de sa tristesse. Elle lui répondit qu’elle
-pleurait la perdition de son fils. Et l’inconnu lui dit: «Sois sans
-crainte, car là où tu es, il est aussi!» L’excellente femme n’en
-insistait pas moins auprès de son évêque afin qu’il daignât intercéder
-pour son fils. Et l’évêque, d’une voix prophétique, lui dit: «Sois sans
-crainte, car c’est chose impossible que Dieu laisse périr l’enfant de
-tant de larmes!»
-
-Après avoir longtemps enseigné la rhétorique à Carthage, Augustin vint à
-Rome et y réunit de nombreux disciples. Sa mère l’avait suivi jusqu’aux
-portes de Carthage, résolue à l’accompagner si elle ne parvenait pas à
-le faire rester. Mais il la trompa, et, la nuit, partit seul, ce dont la
-pauvre femme eut un grand chagrin. Matin et soir, tous les jours, elle
-allait à l’église et priait pour son fils.
-
-En ce temps-là, les Athéniens demandèrent à Symmaque, préfet impérial,
-qu’Augustin leur fût envoyé comme professeur de rhétorique. Mais le
-jeune homme préféra se rendre à Milan, où se trouvait alors saint
-Ambroise. Et lorsque sa mère, qui n’avait point de repos loin de lui,
-vint le retrouver à Milan, elle put constater qu’il n’était plus
-manichéen, sans être encore vraiment catholique. Mais il avait commencé
-à s’attacher à saint Ambroise et à écouter souvent sa prédication. Or,
-un jour, le saint avait longuement démontré les erreurs des manichéens,
-tant par des preuves tirées du raisonnement que par d’autres tirées de
-l’autorité; et, dès ce moment, l’hérésie avait presque disparu du cœur
-d’Augustin. Quant à ce qui lui arriva plus tard, lui-même le raconte
-tout au long dans ses _Confessions_. Partagé entre son goût pour la voie
-du Christ et sa crainte de pénétrer dans une voie aussi étroite, il
-hésitait, lorsque Dieu lui inspira la pensée d’aller consulter saint
-Simplicien, en qui brillait la lumière de la grâce divine. Et Simplicien
-se mit aussitôt à l’encourager, en lui disant: «Combien d’enfants
-servent Dieu dans l’Eglise! Et toi, savant docteur, tu n’oses le faire!
-Jette-toi dans les bras de Dieu! Il te recevra et te sauvera!»
-
-Vers le même temps arriva d’Afrique un ami d’Augustin, nommé Pontien; et
-cet homme lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine, qui était
-mort en Egypte sous l’empire de Constantin. L’exemple de ce saint alluma
-une telle ardeur dans l’âme d’Augustin que, se précipitant chez un de
-ses amis, nommé Alipe, il s’écria: «Que tardons-nous? Les ignorants se
-lèvent et gagnent le ciel; et nous, avec toute notre science, nous nous
-plongeons en enfer!» Puis il s’enfuit dans un jardin, s’étendit sous un
-figuier, et se mit à pleurer amèrement. Or, pendant qu’il pleurait, il
-entendit une voix qui lui disait: «Prends et lis, prends et lis!»
-Aussitôt il ouvrit les _Actes des Apôtres_ et lut, au hasard:
-«Revêtez-vous du Seigneur Jésus!» Aussitôt les ténèbres du doute
-achevèrent de se dissiper en lui.
-
-Cependant il souffrait de maux de dents si forts que, comme il le dit
-lui-même, il était presque tenté d’admettre l’opinion du philosophe
-Corneille, qui plaçait le souverain bien de l’âme dans la sagesse, et le
-souverain bien du corps dans l’absence de douleur. Ses maux de dents
-étaient, en effet, si vifs qu’il en avait perdu l’usage de la parole. Ne
-pouvant parler à ses amis, il leur écrivait, sur des tablettes de cire,
-pour leur demander de prier tous pour lui, afin que le Seigneur apaisât
-sa souffrance. Puis, en leur compagnie, il fléchit les genoux, pria et
-aussitôt fut guéri. Il demanda aussi par lettre à saint Ambroise de lui
-indiquer ce qu’il devait lire des Livres Saints, pour devenir plus apte
-à la foi chrétienne. Ambroise lui recommanda le prophète Isaïe, à cause
-de la façon dont s’y trouvent prophétisés l’Evangile et la vocation des
-gentils. Et comme Augustin, d’abord, ne comprenait point le vrai sens du
-livre, Ambroise lui dit de le relire plus tard, quand il serait plus
-exercé dans la lecture des Livres Saints.
-
-Enfin, à l’approche de Pâques, Augustin, alors âgé de trente ans, reçut
-le baptême, en compagnie de son fils Adéodat, enfant plein
-d’intelligence, qu’il avait enfanté pendant qu’il était encore païen et
-philosophe. Et son ami Alipe se fit baptiser le même jour. Ce jour-là,
-Ambroise s’écria: _Te Deum laudamus!_ Augustin répondit: _Te Dominum
-confitemur!_ Et ainsi, se répondant l’un à l’autre, ils composèrent
-jusqu’au bout cette hymne, ainsi que l’atteste Honorius dans son _Miroir
-de l’Eglise_.
-
-Confirmé désormais dans la foi catholique, il abandonna tout l’espoir
-qu’il avait mis dans le siècle, et se retira notamment des écoles où il
-enseignait. Il nous dit lui-même, dans ses _Confessions_, de quelle
-douceur l’amour divin inondait son âme. Peu de temps après, en compagnie
-de Nébrode et d’Evode, ainsi que de sa mère, il s’embarqua pour
-retourner en Afrique; mais, en arrivant au port d’Ostie, il eut la
-douleur de voir mourir sa pieuse mère. Rentré dans son domaine familial,
-il jeûnait et priait avec ses disciples, écrivait des livres et
-prêchait. Et sa renommée se répandit en tous lieux. Telle était cette
-renommée qu’Augustin évitait à dessein d’entrer dans les villes où l’on
-avait besoin d’un évêque, par crainte d’être promu de force au siège
-épiscopal.
-
-Mais il y avait à Hippone un homme très riche qui lui fit dire que, si
-seulement il l’entendait parler, il renoncerait sans doute au siècle.
-Augustin, aussitôt, se mit en route pour l’aller voir; et voici que
-l’évêque d’Hippone Valère, apprenant son arrivée, l’ordonna, presque
-malgré lui, prêtre de son église. Et comme il s’affligeait de cet
-honneur, de braves gens, mettant son chagrin sur le compte de son
-orgueil, lui disaient, pour le consoler, que sans doute cette prêtrise
-était au-dessous de ce qu’il valait, mais que, du moins, elle avait
-l’avantage de l’approcher de l’épiscopat. Aussitôt élu prêtre, Augustin
-institua un monastère à Hippone, et commença à vivre suivant la règle
-établie par les saints apôtres. Et comme l’évêque Valère, qui était
-grec, ne connaissait pas très bien la langue latine, il conféra à
-Augustin le droit de prêcher en sa présence, dans l’église,
-contrairement à l’usage de l’Eglise d’Orient. Ne pouvant s’acquitter
-lui-même de cette prédication, le saint évêque voulait, du moins, qu’un
-autre s’en acquittât. Et c’est ainsi qu’Augustin réfuta et convainquit
-le prêtre manichéen Fortunat, et d’autres hérétiques, manichéens,
-donatistes, et rebaptisateurs.
-
-Cependant Valère craignait qu’Augustin ne lui fût enlevé pour devenir
-évêque dans quelque autre ville: car il avait été forcé, une fois déjà,
-de le cacher, pour empêcher qu’on ne l’emmenât occuper ailleurs un siège
-épiscopal. Il finit par obtenir de l’archevêque de Carthage la
-permission de se retirer lui-même de son siège d’Hippone, et d’y être
-remplacé par Augustin. En vain celui-ci fit tout au monde pour s’y
-refuser: force lui fut de céder. Et le regret qu’il en eut s’accrut
-encore lorsque, plus tard, il apprit qu’un concile avait défendu qu’un
-nouvel évêque fût ordonné du vivant de l’ancien.
-
-Ses vêtements, sa chaussure, ses ornements n’étaient ni trop luxueux, ni
-trop négligés, mais d’une élégance moyenne et conforme à l’usage. Sa
-table fut toujours d’une frugalité extrême. Mais, tout en ne se
-nourrissant que de légumes, il avait presque toujours de la viande pour
-ses hôtes et pour les malades. Un jour qu’il avait invité des amis à un
-repas familier, un de ses hôtes eut la curiosité de pénétrer dans sa
-cuisine. N’y trouvant aucun plat chaud, il demanda à Augustin quels mets
-il avait commandés pour le repas. Et Augustin lui répondit: «Je n’en
-sais pas plus que toi!»
-
-Il disait que saint Ambroise lui avait appris trois choses: 1º à ne
-jamais se mêler de marier personne; 2º à ne jamais encourager une
-dispute; 3º à ne jamais aller à un repas où il était invité. Telles
-étaient sa pureté et son humilité, qu’il s’accusait humblement devant
-Dieu, dans ses _Confessions_, de péchés minimes, dont la plupart d’entre
-nous ne se soucieraient même pas. Il s’accusait, par exemple, d’avoir
-joué aux osselets dans son enfance, au lieu d’aller à l’école; il
-s’accusait d’avoir mis de la mauvaise volonté à lire ou à apprendre; il
-s’accusait d’avoir toujours, dans son enfance, pris plaisir à l’_Enéide_
-et d’avoir pleuré de la mort de Didon; il s’accusait d’avoir dérobé des
-fruits, sur la table de ses parents, pour les donner à ses compagnons de
-jeux; il s’accusait d’avoir, à seize ans, cueilli une poire sur un arbre
-qui n’était pas à lui. Et il s’accusait aussi de la petite jouissance
-qu’il éprouvait parfois à manger, ajoutant que le chrétien doit prendre
-ses aliments à regret, comme une médecine. Il s’accusait d’avoir exercé
-librement son odorat, son ouïe et sa vue, se reprochant, par exemple,
-son plaisir à voir courir un chien, ou à écouter de beaux chants
-d’église. Enfin il s’accusait de son appétit de louanges et de son désir
-de gloire, encore que ces sentiments aient toujours été chez lui d’une
-modération extraordinaire.
-
-Il excellait à réfuter les hérétiques, de telle sorte que ceux-ci
-disaient publiquement que ce n’était point péché de le tuer, affirmant
-que ceux qui le tueraient comme un loup ne pourraient, par là, qu’être
-agréables à Dieu. Aussi fut-il sans cesse exposé à tomber dans leurs
-pièges; et un jour, comme il était en route, sûrement il aurait péri si
-la Providence n’avait fait en sorte que ses meurtriers se trompassent de
-chemin.
-
-Pauvre lui-même, il n’oubliait jamais ses frères les pauvres, partageant
-avec eux ce qu’il pouvait avoir. Souvent même il leur distribuait les
-offrandes faites pour l’église dans les vases sacrés. Jamais il ne
-voulut acheter une maison, ni un champ. Quand on lui léguait un
-héritage, il le refusait, disant que cet héritage devait revenir plutôt
-aux enfants ou aux proches du légataire. Il n’avait guère souci non plus
-des biens de l’Eglise, n’étant occupé, jour et nuit, que des choses
-divines. Jamais il n’eut le goût de faire bâtir, disant que les
-constructions nouvelles étaient un empêchement pour une âme qui voulait
-rester libre de tout ennui matériel, et s’abandonner tout entière à la
-méditation. Non pas, cependant, qu’il désapprouvât absolument tout
-projet de construction nouvelle: il ne désapprouvait que le goût
-passionné que certains en avaient.
-
-Il louait par-dessus tout ceux qui avaient le désir de la mort, et il
-aimait à citer, à ce propos, l’exemple de trois évêques: 1º l’exemple de
-saint Ambroise qui, comme on lui demandait de prier pour obtenir une
-prolongation de sa vie, répondait: «Je n’ai point si mal vécu que je
-doive avoir honte de continuer à vivre, mais je ne crains pas non plus
-de mourir, car Dieu est un bon maître»; 2º l’exemple d’un autre évêque,
-qui disait, dans les mêmes circonstances, en réponse à ceux qui lui
-représentaient sa vie comme nécessaire à son église: «Si je ne dois
-jamais mourir, c’est bien; mais si je dois mourir un jour, pourquoi pas
-tout de suite?»; 3º enfin Augustin aimait à citer un troisième évêque
-qui, étant très malade, avait prié pour recouvrer la santé; et un jeune
-homme d’une beauté merveilleuse lui était apparu, qui lui avait dit,
-d’une voix indignée: «Vous avez peur de souffrir, vous ne voulez pas
-mourir, que ferai-je de vous?»
-
-Jamais Augustin ne voulut qu’aucune femme demeurât avec lui, pas même sa
-cousine, ni les filles de son frère, qui s’étaient vouées au service de
-Dieu. Jamais il ne voulait parler, seul, à une femme, sauf quand elle
-avait un secret à lui communiquer. Il fut le bienfaiteur de ses parents,
-mais en leur apprenant à n’avoir pas besoin de richesses, et non pas en
-leur donnant des richesses. Rarement il consentait à intercéder pour
-quelqu’un, de vive voix ou par lettre, disant que, «le plus souvent, une
-faveur qu’on demandait devenait une gêne.» Pour juger une cause, il
-aimait mieux se trouver avec des inconnus qu’avec des amis, disant que,
-parmi les inconnus, il pouvait plus librement découvrir les bons, et
-s’en faire des amis, tandis que, à juger des amis, il risquait
-fatalement d’en perdre un, celui contre qui il devrait décider.
-
-De nombreuses églises l’invitaient à prêcher; il y enseignait la parole
-de Dieu et convertissait une foule d’hérétiques. Parfois, en prêchant,
-il faisait des digressions; et il disait alors que c’était sans doute
-Dieu qui lui inspirait ces digressions pour le salut de quelqu’un; et
-l’on cite, en effet, le cas d’un manichéen qui fut ainsi converti par
-saint Augustin, celui-ci s’étant interrompu du sujet qu’il traitait pour
-réfuter l’erreur des manichéens.
-
-C’était le temps où les Goths s’étaient emparé de Rome, et où idolâtres
-et hérétiques attaquaient vivement l’Eglise chrétienne. Voilà pourquoi
-Augustin écrivit son livre de la _Cité de Dieu_, où il montra que
-c’était la destinée des justes d’être opprimés dans cette vie, et la
-destinée des impies d’y prospérer. Il décrivait, dans ce livre, deux
-cités et deux rois, Jérusalem, dont le roi est le Christ, et Babylone,
-où règne le diable; ajoutant que la cité du diable reposait sur l’amour
-de soi et la cité de Dieu sur l’amour de Dieu.
-
-En l’an du Seigneur 440, les Vandales envahirent l’Afrique, dévastant
-tout sans épargner le sexe ni l’âge. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à
-Hippone, qu’ils assiégèrent vigoureusement. Grande fut la désolation
-d’Augustin, lorsque cette calamité se joignit pour lui aux maux de la
-vieillesse; il pleurait jour et nuit, à voir les uns tués, d’autres mis
-en fuite, les églises privées de prêtres, les maisons renversées. A
-peine se consolait-il en se rappelant cette pensée d’un sage: «Celui-là
-est un petit homme qui croit voir une grande chose quand il voit tomber
-des arbres ou mourir des mortels.» Enfin, rassemblant ses frères, il
-leur dit: «J’ai demandé à Dieu, ou bien qu’il nous sauvât de ce péril,
-ou qu’il nous donnât la patience, ou qu’il me retirât de cette vie, pour
-m’épargner d’être témoin de tant de malheurs.» Ce fut cette troisième
-chose qu’il obtint. Le troisième mois du siège, il fut saisi de fièvre
-et dut s’aliter. Comprenant que l’heure de la dissolution de son corps
-était proche, il fit copier les sept psaumes de la pénitence et les fit
-coller sur le mur, en face de son lit, afin de pouvoir les lire à toute
-heure. Voulant se donner plus entièrement à Dieu, pendant les dix jours
-qui précédèrent sa mort, il ne laissa entrer personne auprès de lui, à
-l’exception du médecin et du serviteur chargé de lui porter sa
-nourriture. Cependant un malade parvint jusqu’à lui, le suppliant de lui
-imposer les mains pour le guérir de sa maladie. Et Augustin: «Hé, mon
-fils, que demandes-tu là? Crois-tu donc que, si j’avais un tel pouvoir,
-je n’en userais pas pour moi-même?» Mais le malade insistait, affirmant
-qu’une voix lui avait promis, en rêve, qu’Augustin lui rendrait la
-santé. Et Augustin, voyant sa foi, pria pour lui et le guérit. Il guérit
-aussi beaucoup de possédés, et fit encore une foule d’autres miracles.
-Il en raconte deux, dans la _Cité de Dieu_, sans dire que c’est lui-même
-qui les a opérés. C’est, d’abord, une jeune fille qui fut délivrée de la
-possession du démon quand elle fut frottée avec une huile où un prêtre
-avait mêlé ses larmes, en priant pour elle. Et c’est ensuite un évêque
-guérissant, par ses prières, un jeune homme qu’il n’avait jamais vu.
-Dans les deux cas, Augustin nous parle évidemment de lui-même; et son
-humilité seule l’empêche de se nommer.
-
-Au moment même de mourir, Augustin, inspiré de Dieu, enseigna à ses
-frères que jamais un chrétien ne devait mourir sans la confession et
-l’eucharistie, quels que fussent, par ailleurs, ses mérites. Il mourut
-dans la soixante-dix-septième année de son âge, et la quarantième de son
-épiscopat, ayant tous les membres intacts, ainsi que la vue et l’ouïe.
-Il ne fit point de testament, attendu que, en sa qualité de pauvre du
-Christ, il n’avait rien à léguer. Ce grand saint, qui, par son génie et
-sa science, dépasse incomparablement tous les autres docteurs de
-l’Eglise, florissait vers l’an 400.
-
-II. Plus tard, lorsque les barbares occupèrent Hippone et profanèrent
-les saints lieux, le corps d’Augustin fut enlevé par les fidèles et
-transporté en Sardaigne. Plus tard encore, l’an 718, deux cent
-quatre-vingts ans après la mort du saint, le pieux roi lombard
-Luitprand, ayant appris que la Sardaigne était dévastée par les
-Sarrasins, envoya dans l’île des messagers qu’il chargea de transporter
-les saintes reliques à Pavie. Ces messagers, à force d’argent, obtinrent
-d’emporter les reliques et les amenèrent à Gênes, où le roi Luitprand
-vint au-devant d’elles en grande cérémonie. Mais, le lendemain matin,
-vainement on essaya de soulever le cercueil pour lui faire continuer son
-voyage. On ne put le soulever que lorsque le roi eut fait vœu de
-construire, au même endroit, une église en l’honneur de saint Augustin.
-Pareil miracle se produisit, le lendemain, dans une villa du diocèse de
-Tortone, appelée Casal; et, là aussi, le roi construisit une église en
-l’honneur de saint Augustin. Il donna, en outre, la villa, avec toutes
-ses dépendances, aux serviteurs de l’église, en possession perpétuelle.
-Et comme il vit bien, d’après ces deux faits, que le saint désirait
-avoir une église dans tous les endroits où son corps s’arrêtait, il
-décida, une fois pour toutes, d’élever une église dans chacun de ces
-endroits. C’est ainsi que, en grande pompe, le corps parvint à Pavie, où
-il fut déposé dans l’église de Saint-Pierre, qu’on appelle communément
-Ciel-d’Or.
-
-III. Un meunier qui avait une dévotion spéciale pour saint Augustin, fut
-atteint d’un mauvais abcès à la jambe. Il invoqua le saint; et celui-ci,
-lui étant apparu en rêve, lui frotta la jambe avec la main. Le
-lendemain, le meunier se réveilla guéri.
-
-IV. Un enfant souffrait de la pierre, et les médecins allaient l’opérer,
-lorsque sa mère, craignant les dangers de l’opération, pria saint
-Augustin de lui venir en aide. Aussitôt l’enfant rendit la pierre avec
-son urine, et recouvra la santé.
-
-V. Dans un monastère qui s’appelait l’Aumône, un moine, ayant été ravi
-en esprit la veille de la fête de saint Augustin, vit descendre du ciel
-une nuée brillante, sur laquelle était assis le saint docteur en habits
-pontificaux, illuminant l’Eglise entière des deux rayons enflammés qui
-sortaient de ses yeux. De son côté, saint Bernard vit un jour un beau
-jeune homme debout dans une église, et dont la bouche était une fontaine
-d’où jaillissait tant d’eau que l’église tout entière en était remplie.
-Et saint Bernard comprit que c’était Augustin, dont la doctrine,
-fontaine de vérité, arrosait toute l’Eglise.
-
-VI. Un pieux pèlerin donna une grosse somme au moine chargé de la garde
-du corps de saint Augustin, pour obtenir de lui l’un des doigts du
-saint. Mais le moine, ayant pris l’argent, enveloppa dans de la soie le
-doigt d’un mort quelconque, et le donna au pèlerin en lui affirmant que
-c’était bien le doigt d’Augustin. Or le pèlerin adorait pieusement cette
-fausse relique, ne cessant point de la baiser ou de la serrer sur son
-cœur; de telle sorte que Dieu, touché de sa ferveur, transforma la
-fausse relique en un vrai doigt de saint Augustin. Et le pèlerin, revenu
-chez lui, opéra tant de miracles avec sa relique que le bruit en arriva
-jusqu’à Pavie. Le moine, alors, révéla comment il avait donné au pèlerin
-le doigt d’un mort inconnu. Mais quand on ouvrit le cercueil, on vit
-qu’un des doigts du saint manquait réellement.
-
-VII. Dans le monastère de Fontaine, en Bourgogne, vivait un moine nommé
-Hugues qui, admirant avec passion saint Augustin, le priait souvent
-d’obtenir pour lui qu’il mourût le jour de sa fête. Quinze jours avant
-la fête du saint, ce moine fut pris de fièvre; la veille de la fête, on
-le déposa à terre, presque mort. Et, soudain, un autre moine, qui priait
-dans la chapelle, vit entrer en procession plusieurs hommes tout vêtus
-de blanc, que suivait un évêque de figure vénérable. Le moine demanda
-qui étaient ces hommes et où ils allaient. Et l’un d’eux lui répondit
-que c’était saint Augustin qui venait, avec ses chanoines, assister à la
-mort de son ami, pour emporter ensuite son âme au glorieux royaume.
-
-VIII. Du vivant d’Augustin, une femme, qui avait à souffrir de la part
-de méchants, vint trouver le saint pour lui demander conseil. Elle le
-trouva occupé à étudier; et il ne leva point les yeux sur elle, ni ne
-répondit à ses paroles. En vain elle s’approcha de lui, et lui parla
-dans l’oreille, craignant que, dans sa sainteté, il ne voulût point
-regarder un visage de femme. Augustin ne lui répondit toujours pas, ne
-parut pas l’entendre; et elle s’en alla toute triste. Mais le lendemain,
-comme Augustin célébrait la messe, ladite femme fut ravie en esprit et
-se vit transportée devant le tribunal de la Sainte Trinité, Augustin
-était là aussi, la tête baissée. Et la femme entendit une voix qui lui
-disait: «Lorsque tu es allée chez Augustin, il se trouvait ainsi en
-présence de la Sainte Trinité, et voilà pourquoi il ne s’est pas même
-aperçu de ta visite! Mais, à présent, si tu retournes chez lui, il
-t’accueillera avec plaisir et te sera de bon conseil.» La femme retourna
-donc chez Augustin, et tout se passa comme la voix l’avait dit.
-
-IX. On raconte aussi que certain homme de Dieu, ayant été ravi en
-esprit, vit tous les saints dans leur gloire, à l’exception de saint
-Augustin. Il demanda où était celui-ci. Et une voix lui répondit: «Il
-est au plus haut des cieux, admis en présence de la Sainte Trinité!»
-
-X. Le marquis Malaspina, ayant jeté en prison certains habitants de
-Pavie, les condamna au supplice de la soif, pour leur extorquer une
-grosse rançon. Les uns buvaient leur urine, d’autres se préparaient à
-rendre l’âme. Le plus jeune d’entre eux eut l’idée d’invoquer l’aide de
-saint Augustin, pour qui il avait une dévotion spéciale. Et voilà que, à
-minuit, saint Augustin apparut à ce jeune homme, le prit parla main, le
-conduisit jusqu’au fleuve, et lui mit sur la langue une feuille de vigne
-trempée dans l’eau; et le jeune homme en fut si rafraîchi que le plus
-parfait nectar n’aurait plus eu pour lui la moindre saveur.
-
-XI. Un curé qui avait une grande dévotion pour saint Augustin, et qui,
-depuis trois ans, était malade dans son lit, invoqua le saint la veille
-de sa fête, en entendant sonner les vêpres. Et le saint lui apparut,
-tout vêtu de blanc, l’appela trois fois par son nom, et lui dit: «Voici
-celui que tu as si souvent appelé! lève-toi vite et célèbre-moi l’office
-des vêpres!» Aussitôt le curé, guéri, se leva, entra dans l’église, à la
-stupéfaction de tous, et y célébra pieusement l’office.
-
-XII. Un berger avait entre les deux épaules un ulcère qui le privait de
-toutes ses forces. Il invoqua saint Augustin, qui lui apparut en rêve,
-mit sa main sur l’ulcère, et le guérit entièrement. Le même homme, par
-la suite, devint aveugle, et de nouveau invoqua l’aide de saint
-Augustin. Celui-ci lui apparut à l’heure de midi, lui frotta les yeux,
-et aussitôt lui rendit la vue.
-
-XIII. L’an du Seigneur 912, une troupe de quarante malades, venus
-d’Allemagne et de France, se rendaient en pèlerinage à Rome, pour y
-visiter les tombeaux des apôtres. Les uns étaient conduits sur des
-sellettes, d’autres marchaient sur des béquilles, d’autres, privés de la
-vue, se traînaient à la suite de leurs compagnons, d’autres encore
-avaient les mains et les pieds paralysés. Ayant franchi les Alpes et
-étant arrivés au village de Cana, à trois milles de Pavie, ils virent
-venir au-devant d’eux saint Augustin, qui, sortant de l’église des
-saints Come et Damien, les salua et leur demanda où ils allaient. Puis
-il leur dit: «Allez à Pavie, dans l’église de Saint-Pierre, qu’on
-appelle aussi le Ciel-d’Or; là, on aura pitié de vous!» Ils lui
-demandèrent qui il était, et lui: «Je suis Augustin, jadis évêque
-d’Hippone!» Et aussitôt il disparut. Les pèlerins, arrivés à Pavie, se
-rendirent au monastère de Saint-Pierre; et là, ayant appris que le corps
-de saint Augustin y était déposé, ils s’écrièrent, d’une voix unanime:
-«Saint Augustin, viens à notre aide!» Moines et bourgeois, attirés par
-leurs cris, affluaient pour les voir. Et soudain, sous l’effet de
-tension de leurs nerfs, les pèlerins commencèrent à perdre leur sang, de
-telle sorte que, depuis le seuil du monastère jusqu’au tombeau de saint
-Augustin, le sol se trouva tout ensanglanté. Mais dès qu’ils furent
-parvenus au tombeau du saint, tous recouvrèrent une santé parfaite.
-Depuis ce jour, la renommée du saint ne cessa point de grandir; et une
-foule de malades se pressaient autour de son tombeau; puis, ayant été
-guéris, ils offraient des cadeaux à l’église, en gage de reconnaissance.
-Et bientôt la masse de ces cadeaux fut telle qu’elle encombra la
-chapelle tout entière ainsi que tout le porche, au point de rendre la
-circulation difficile autour du tombeau. Forcés par la nécessité, les
-moines firent transporter cette masse de cadeaux en un autre endroit.
-
-
-
-
-CXXIII
-
-SAINTE THÉODORE[11]
-
-(28 août)
-
- [11] L’Eglise fête, en ce même jour, une autre sainte Théodore, vierge
- et martyre, qui est, comme l’on sait, l’héroïne d’une des plus
- belles tragédies de Corneille.
-
-
-Théodore, femme d’illustre maison, demeurait à Alexandrie, sous le règne
-de l’empereur Zénon. Elle était mariée à un homme riche et qui craignait
-Dieu; mais le diable, jaloux de sa sainteté, excita dans l’âme d’un
-autre citoyen d’Alexandrie le désir de la posséder, de telle sorte que
-cet homme ne cessait point de l’importuner de ses instances et de ses
-présents, qu’elle repoussait toujours dédaigneusement. Enfin cet homme
-envoya vers elle une magicienne qui l’engagea à avoir pitié de lui et à
-se livrer à lui. Et comme Théodore répondait que, vivant sous l’œil de
-Dieu qui voyait toutes choses, jamais elle ne se résoudrait à commettre
-un aussi grand péché, la magicienne lui dit: «Tout ce qui se fait dans
-le jour, Dieu le voit et le sait; mais ce qui se fait le soir, après le
-coucher du soleil, Dieu l’ignore!» Sur quoi la dame, trompée par ce
-mensonge, se laissa toucher de pitié, et fit dire à l’homme qui l’aimait
-qu’elle l’autorisait à venir la voir après le coucher du soleil. L’homme
-n’eut garde d’y manquer: il vint le soir, entra dans le lit de Théodore,
-et puis s’en alla. Mais Théodore, revenant à elle, pleurait amèrement et
-se frappait au visage, disant: «Hélas! hélas! j’ai perdu mon âme, j’ai
-détruit mon honneur!» Le mari, revenant à la maison, et trouvant sa
-femme toute en larmes, sans savoir la cause de son chagrin, s’ingéniait
-à la consoler: mais elle se refusait à toute consolation.
-
-Le lendemain matin, elle se rendit dans un couvent de nonnes, et demanda
-à l’abbesse si Dieu avait pu connaître un grave péché qu’elle avait
-commis la veille, après la tombée du soir. Et l’abbesse: «Rien n’est
-caché à Dieu, qui voit et sait tout ce qui arrive, sans distinction
-d’heure ni de lieu.» Alors la jeune femme, pleurant amèrement, dit:
-«Donne-moi le livre du saint Evangile, pour que j’y cherche moi-même ma
-destinée!» Elle ouvrit le livre et lut: «Ce que j’ai écrit, je l’ai
-écrit!»
-
-Elle revint chez elle; et un jour, pendant que son mari était absent,
-elle se coupa les cheveux, revêtit un vêtement d’homme, et se rendit
-dans un couvent de moines, qui était à huit lieues d’Alexandrie. Là,
-elle demanda à être admise parmi les moines, et sa demande lui fut
-accordée. Interrogée sur son nom, elle dit qu’elle s’appelait Théodore.
-Puis sous le nom de frère Théodore, elle remplit toutes les tâches les
-plus dures du couvent, avec une humilité parfaite et à la satisfaction
-de tous.
-
-Quelques années plus tard, l’abbé ordonna au frère Théodore d’atteler
-deux bœufs et d’aller chercher de l’huile à Alexandrie. Or, le mari de
-Théodore ne cessait point de pleurer et de se désoler, pensant que sa
-femme s’en était allée avec un autre homme. Et voici qu’un ange lui
-apparut, qui lui dit: «Demain matin, lève-toi de bonne heure et va sur
-le chemin du martyre de l’apôtre Pierre; et la première personne que tu
-rencontreras, ce sera ta femme Théodore!» En effet, Théodore, dès
-qu’elle aperçut son mari, le reconnut, et se dit: «Hélas! mon cher mari,
-combien je peine pour être rachetée du péché que j’ai commis envers
-toi!» Mais, lorsqu’elle fut près de lui, elle se borna à le saluer, en
-disant: «Grâces soient rendues à Notre-Seigneur!» Le mari, lui, ne la
-reconnut pas sous son déguisement, et passa toute la journée et la nuit
-à attendre sa femme sur le chemin. Et, le lendemain matin, une voix d’en
-haut lui dit: «Le moine qui t’a salué hier matin, c’était ta femme!»
-
-Cependant, Théodore était parvenue à une telle sainteté, qu’elle faisait
-de nombreux miracles. Elle obtint, notamment, de ressusciter, par ses
-prières, un homme qu’une bête féroce avait mis en pièces; et la bête,
-dès qu’elle l’eut maudite, mourut aussitôt. Mais le diable, jaloux de sa
-sainteté, lui apparut et lui dit: «Prostituée et adultère, tu as
-abandonnée ton mari, et tu es venue ici lutter contre moi. Sache donc
-que, par mon pouvoir terrible, je saurai t’attaquer et te faire renier
-ton crucifix!» Sur quoi Théodore fit le signe de la croix, et aussitôt
-le démon s’évanouit. Mais un jour, comme elle revenait de la ville avec
-son attelage, elle reçut l’hospitalité dans une maison où une jeune
-fille s’approcha d’elle, et lui dit: «Viens dormir avec moi!» Le moine
-s’y étant refusé, la fille alla trouver un autre homme qui demeurait
-dans la maison. Et, lorsque plus tard, son ventre se trouva enflé, et
-qu’on lui demanda de qui elle était enceinte, elle répondit: «Du moine
-Théodore, qui a couché avec moi!» L’enfant fut donc remis à l’abbé du
-monastère qui, après l’avoir placé sur les épaules de frère Théodore,
-accabla celui-ci de reproches et le chassa du monastère. Et, pendant
-sept années, la sainte vécut à la porte du monastère, nourrissant
-l’enfant du lait du troupeau.
-
-Or le diable, jaloux d’une telle patience, prit la forme du mari de
-Théodore, et, apparaissant devant elle, lui dit: «Que fais-tu là, chère
-maîtresse, pendant que je languis de toi et ne parviens pas à me
-consoler? Viens donc, ma lumière; et, si tu as couché avec un autre
-homme, je te le pardonne!» Et elle, croyant que c’était vraiment son
-mari, lui dit: «Jamais plus je n’habiterai avec toi, mon cher mari,
-parce qu’un autre homme a couché avec moi, et que je veux faire
-pénitence de ma faute à ton égard!» Puis elle se mit en prières, et
-aussitôt le faux mari s’évanouit, de telle sorte qu’elle reconnut que
-c’était le diable. Une autre fois, celui-ci, voulant l’effrayer, lança
-sur elle des esprits déguisés en bêtes féroces; et il leur criait:
-«Dévorez cette prostituée!» Mais elle se mit en prières et les bêtes
-disparurent.
-
-Une autre fois, une armée passa près d’elle; et un chef la commandait
-que tous adoraient; et ils dirent à Théodore: «Debout, et adore notre
-prince!» Mais elle répondit: «Je n’adore que mon Dieu!» Dénoncée au
-chef, celui-ci la fit rouer de coups; et puis, armée et chef, tout
-s’évanouit, car tout cela n’était qu’une ruse du diable. Et maintes fois
-encore elle fut ainsi tentée et persécutée, mais toujours sa prière lui
-assura la victoire.
-
-Enfin, après sept années, l’abbé, admirant sa patience, lui pardonna et
-l’autorisa à rentrer dans le monastère avec son enfant. Elle y vécut
-deux ans de la façon la plus sainte. Puis, un jour, elle appela l’enfant
-et s’enferma avec lui dans sa cellule. Ce qu’apprenant, l’abbé ordonna à
-des moines d’aller écouter à la porte ce que disait le frère Théodore.
-Et celui-ci, couvrant l’enfant de baisers, lui disait: «Mon fils chéri,
-le terme de ma vie approche! Je te laisse à Dieu, qui sera ton père et
-ton soutien. Mon enfant, ne te relâche pas de jeûner et de prier, et de
-servir humblement tes frères!» Puis, ayant dit cela, Théodore rendit son
-âme au Seigneur et s’endormit doucement en lui: mais l’enfant, à cette
-vue, éclata en sanglots. Or la même nuit, l’abbé du monastère eut une
-vision. Il vit de grandes noces qui se préparaient; et toute la troupe
-des anges, des prophètes, des martyrs et des saints était là; et au
-milieu d’eux se tenait une femme environnée de gloire, qui bientôt alla
-s’asseoir sur le lit nuptial; et tous, debout, la saluaient. Et une voix
-s’éleva, qui dit: «Cette femme est le frère Théodore, faussement accusé
-d’avoir eu un enfant!» L’abbé, réveillé, courut avec ses frères à la
-cellule du moine défunt; et, en découvrant celui-ci, ils virent que
-c’était une femme; et l’abbé, ayant mandé le père de la jeune fille qui
-l’avait dénoncé, lui dit: «L’amant de ta fille est mort!» Puis, relevant
-le manteau du mort, il lui montra que c’était une femme.
-
-Le lendemain, l’abbé entendit une voix qui lui disait: «Lève-toi, monte
-à cheval, et va à la ville; et, le premier homme que tu rencontreras,
-prends-le en croupe et ramène-le ici!» L’abbé se mit donc en route: en
-chemin, il rencontra un homme qui courait. Et cet homme, interrogé, lui
-dit: «Ma femme vient de mourir; je cours la revoir!» Alors l’abbé prit
-en croupe, sur son cheval, le mari de Théodore; et lorsqu’ils furent
-arrivés auprès de la morte, ils pleurèrent beaucoup, et ils
-l’ensevelirent solennellement. Après quoi le mari demanda à habiter la
-cellule de sa femme, et y demeura tout le reste de ses jours. Quant à
-l’enfant adopté par Théodore, il suivit si bien l’exemple de vertu que
-lui avait donné sa mère nourricière que, à la mort de l’abbé, les
-moines, d’une commune voix, l’appelèrent à les diriger.
-
-
-
-
-CXXIV
-
-LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE
-
-(29 août)
-
-
-I. La fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste se célèbre pour
-quatre motifs, que nous expose l’_Office mitral_: 1º pour commémorer la
-décollation du saint; 2º pour commémorer la combustion de ses os; 3º
-pour commémorer la découverte de son chef; 4º pour commémorer la
-translation d’un de ses doigts, et la dédicace de son église.
-
-1º Racontons d’abord la décollation du saint, d’après l’_Histoire
-ecclésiastique_. Hérode Antipas, fils du grand Hérode, se rendant à
-Rome, et s’étant arrêté en chemin chez son frère Philippe, s’entendit
-secrètement avec Hérodiade, femme de Philippe, et qui, suivant Josèphe,
-était sœur d’Hérode Agrippa: ils convinrent que, au retour d’Antipas,
-celui-ci répudierait sa femme pour épouser Hérodiade. Ce qu’apprenant,
-la femme d’Antipas, fille du roi de Damas Arétas, s’enfuit auprès de son
-père sans attendre le retour de son mari. Et celui-ci, dès qu’il fut
-revenu, épousa Hérodiade, s’aliénant ainsi, à la fois, le roi Arétas,
-Hérode Agrippa et Philippe.
-
-Or saint Jean lui reprochait en termes très vifs d’avoir violé la Loi,
-en épousant la femme de son frère, du vivant de celui-ci. Ce que voyant,
-Hérode le fit jeter en prison, tant pour plaire à sa femme que pour
-empêcher Jean de soulever le peuple contre lui. Cependant il n’osait le
-tuer, par crainte du peuple. Mais comme sa femme et lui voulaient sa
-mort, ils convinrent en secret que, dans une fête qui allait être donnée
-pour l’anniversaire de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodiade
-danserait devant lui, qu’en récompense ils l’autoriseraient à obtenir ce
-qu’elle lui demanderait, que la jeune fille lui demanderait alors la
-tête de saint Jean, et que lui, tout en affectant d’être désolé de son
-serment se déclarerait ainsi forcé à le tenir.
-
-Donc, pendant le festin, la jeune fille arrive, danse devant tous, plaît
-à tous; et le roi lui promet de lui offrir tout ce qu’elle lui
-demandera; et elle, sur le conseil de sa mère, demande la tête de saint
-Jean, que le roi lui accorde en feignant de déplorer son serment. Puis
-le bourreau se rend dans la prison, coupe la tête de saint Jean, la
-remet à la jeune fille, qui va la présenter à sa méchante mère.
-
-Dans un sermon prêché pour la fête de la Décollation de saint Jean,
-saint Augustin, cite, à cette occasion, l’exemple que voici: «Un homme
-plein de droiture et de bonne foi m’a raconté que, exaspéré de voir
-qu’un de ses débiteurs niait sa dette, il l’avait provoqué à prêter
-serment. Le débiteur jura, et l’honnête homme perdit son procès. Et, en
-outre, la nuit suivante, ce créancier se vit, en rêve, conduit devant le
-juge, qui lui dit: «Pourquoi as-tu provoqué ton débiteur à jurer, quand
-tu savais qu’il ferait un faux serment?» Le créancier répondit: «Cet
-homme niait sa dette!» Mais le juge: «Mieux valait perdre ta dette que
-de tuer l’âme d’autrui en l’amenant à se parjurer!» Sur quoi, le juge le
-fit battre de verges, et si fort que, le lendemain à son réveil, tout
-son dos en portait les traces.»
-
-Quant à Hérode, il ne resta pas impuni. L’_Histoire scholastique_
-raconte en effet qu’Hérode Agrippa, désespéré de sa pauvreté, entra un
-jour dans une tour pour s’y laisser mourir de faim. Ce qu’apprenant, sa
-sœur Hérodiade supplia son mari, le tétrarque Hérode Antipas, de venir
-en aide à son frère. Ainsi fut fait; mais comme, un jour, les deux
-Hérode dînaient ensemble, le tétrarque, échauffé par le vin, se mit à
-reprocher à Hérode Agrippa tous les bienfaits dont il l’avait comblé.
-Sur quoi Hérode Agrippa, irrité, s’enfuit à Rome, où il s’acquit tant de
-faveur auprès de Caligula, que celui-ci le nomma tétrarque de deux
-provinces, et lui promit de le nommer roi de Judée. A cette nouvelle,
-Hérodiade insista vivement auprès de son mari pour qu’il se rendît à
-Rome, et sollicitât pour lui-même le titre de roi. Et Hérode, d’abord,
-s’y refusait, préférant la tranquillité à un honneur périlleux; mais
-enfin il se laissa convaincre, et se rendit à Rome. Aussitôt Agrippa
-écrivit à Caligula que son beau-frère s’était allié avec le roi des
-Parthes, et projetait de se soulever contre le joug romain: en preuve de
-quoi il ajoutait qu’Antipas, dans ses places fortes, avait assez d’armes
-pour équiper soixante-dix mille hommes: Caligula; au reçu de cette
-lettre, demanda à Hérode si c’était vrai qu’il eût, dans ses places
-fortes, une telle quantité d’armes. Et Hérode, qui ne soupçonnait rien,
-avoua le fait: sur quoi Caligula, persuadé qu’Agrippa lui avait écrit la
-vérité, condamna le tétrarque à l’exil, en laissant à Hérodiade la
-permission de rentrer à Jérusalem. Mais Hérodiade se refusa à quitter
-son mari, disant que, comme elle avait partagé sa prospérité, elle
-voulait encore partager sa misère. Tous deux furent donc rélégués à
-Lyon, où ils finirent leur vie misérablement.
-
-2º La combustion des os de saint Jean-Baptiste eut lieu le jour de la
-fête de sa décollation, comme si Dieu avait accordé au saint la faveur
-d’un second martyre. Les disciples de Jean avaient enseveli son corps à
-Sébaste, en Palestine, entre les corps des prophètes Elisée et Abdias.
-Et comme de nombreux miracles se produisaient en ce lieu, Julien
-l’Apostat fit d’abord disperser au vent les os du saint; puis, les
-miracles ne cessant point, ils les fit brûler, réduire en poudre et
-disperser dans les champs. Mais pendant qu’on les recueillait pour les
-brûler, des moines de Jérusalem se mêlèrent aux païens, et emportèrent
-une grande partie des saints ossements. Ils les remirent à Philippe,
-évêque de Jérusalem, qui les envoya plus tard à Athanase, évêque
-d’Alexandrie. Et plus tard encore l’évêque d’Alexandrie, Théophile, les
-installa dans un ancien temple de Sérapis, dont il fit une basilique en
-l’honneur de saint Jean. Ajoutons qu’aujourd’hui ces reliques vénérables
-se trouvent à Gênes, ainsi que l’ont solennellement confirmé les papes
-Alexandre III et Innocent IV.
-
-Et, de même qu’Hérode, Julien, le second persécuteur de saint
-Jean-Baptiste, ne resta pas impuni: nous avons raconté déjà ses
-persécutions et son châtiment dans l’histoire de _Saint Julien_, dont la
-fête vient après la Conversion de saint Paul. Mais l’_Histoire
-tripartite_ nous donne encore, sur le règne et la mort de l’Apostat,
-d’autres détails, qui méritent d’être signalés.
-
-A la mort de Constance, Julien, voulant plaire à tous, permit que chacun
-suivît librement le culte qui lui convenait. Il chassa aussi, de sa
-cour, les eunuques, les cuisiniers et les barbiers: les eunuques, parce
-que sa femme était morte, et qu’il n’avait pas l’intention de se
-remarier; les cuisiniers, parce qu’il mangeait de la façon la plus
-simple et la plus frugale; les barbiers, parce que, disait-il, «un seul
-suffit à faire beaucoup d’ouvrage». Il dicta également un grand nombre
-de livres, où il déchirait tous les empereurs qui avaient régné avant
-lui.--Un jour qu’il sacrifiait aux idoles, on lui montra, dans les
-entrailles d’une victime, une croix entourée d’une couronne. Signe dont
-les augures furent effrayés, car ils y lisaient l’unité, la victoire et
-l’éternité de la croix. Mais Julien les consola, en leur disant que ce
-signe signifiait que le dogme chrétien eût à être enfermé dans un cercle
-étroit, d’où on devait bien se garder de le laisser sortir.--A
-Constantinople, comme il sacrifiait à la déesse de la Fortune, le vieil
-évêque de Chalcédoine, Maris, à qui l’âge avait fait perdre la vue, vint
-lui reprocher son apostasie. Et Julien: «Tout de même, ton Galiléen n’a
-pas pu te garder la vue!» Et Maris: «Il n’y a rien dont je remercie
-autant mon Dieu que de m’avoir fermé les yeux, de façon à m’empêcher de
-te voir dépouillé de la foi!» Et Julien s’en alla sans rien répondre.--A
-Antioche, il fit jeter à terre les vases et vêtements sacrés, s’assit
-au-dessus d’eux et les salit de sa fiente; et bientôt cette partie de
-son corps se remplit de vers qui rongeaient ses boyaux; et jamais, tant
-qu’il vécut, il ne put se guérir de cette maladie.--Plus terrible encore
-fut le châtiment infligé à un de ses préfets, nommé Julien, qui avait
-osé uriner dans un vase sacré. Celui-là vit tout à coup sa bouche
-changée en orifice fécal.--Dans un sacrifice célébré en présence de
-Julien, une goutte d’eau soi-disant consacrée tomba sur la tunique de
-Valentinien, qui, en secret, était resté fidèle au Christ. Alors
-Valentinien, indigné, frappa le prêtre du temple, lui reprochant de
-l’avoir souillé: ce qui lui valut d’être exilé par Julien, mais aussi,
-plus tard, d’être promu à l’empire.--Par haine des chrétiens, Julien fit
-reconstruire à ses frais le temple des Juifs; mais, au moment où on le
-construisait, un vent terrible dispersa tout le ciment, après quoi un
-tremblement de terre acheva d’anéantir le reste du travail. Et, le
-lendemain, le signe de la croix apparut dans le ciel, et l’on vit des
-croix gravées sur les vêtements des Juifs.--Lorsque, dans son expédition
-contre les Perses, Julien mit le siège devant Ctésiphon, le roi des
-Perses lui offrit la moitié de son royaume s’il consentait à se retirer.
-Mais Julien refusa dédaigneusement; car, croyant à la métempsycose,
-d’après Pythagore et Platon, il s’imaginait avoir en lui l’âme
-d’Alexandre. Et, soudain, une flèche, lui entrant dans le côté, mit fin
-à sa vie. Quant à savoir qui lui lança cette flèche, c’est ce que,
-jusqu’à présent, on ignore. Mais, qu’elle ait été lancée par un homme ou
-un ange, ou encore par un démon,--comme l’affirme Calixte,--à coup sur
-c’est sur l’ordre de Dieu qu’elle a châtié l’Apostat.
-
-3º C’est encore en ce jour qu’a été retrouvée, dit-on, la tête de saint
-Jean. Celui-ci avait été décapité dans une place forte d’Arabie nommée
-Machéron; mais Hérodiade avait emporté sa tête à Jérusalem, et l’avait
-fait enterrer près de son palais, craignant que le prophète ne
-ressuscitât si sa tête rejoignait son tronc. Or, sous le règne de
-Marcien, qui commença de régner en l’an 353, saint Jean révéla
-l’emplacement de son chef à deux moines qui étaient venus à Jérusalem.
-Aussitôt les moines, courant à ce qui avait été le palais d’Hérode,
-découvrirent la sainte relique, entourée d’un sac de peau, que l’on
-avait fait, sans doute, avec le vêtement du Baptiste. Et comme ensuite
-les moines emportaient leur trouvaille dans leur pays, un potier de la
-ville d’Emèse, que la pauvreté avait chassé de chez lui, se joignit à
-eux. Ce potier fut chargé de porter la besace qui contenait la tête de
-saint Jean; et voici que, sur le conseil du saint, qui lui était apparu,
-il faussa compagnie aux moines, emporta la tête du saint dans sa ville
-natale, la cacha dans une grotte, et, grâce à son culte pour elle,
-s’acquit une fortune considérable. En mourant, il révéla son secret à sa
-sœur, mais avec défense de le révéler jamais à une autre personne qu’à
-son héritier direct. Et, longtemps plus tard, le moine saint Marcel, qui
-vivait dans cette grotte, vit en rêve une troupe d’anges, qui
-chantaient: «Voici que vient saint Jean-Baptiste!» Puis il vit entrer le
-saint, que les anges soutenaient des deux côtés, et qui bénissait tous
-ceux qui l’approchaient. Et comme Marcel se prosternait, pour recevoir
-sa bénédiction, saint Jean le releva, et lui donna le baiser de paix:
-après quoi il lui dit qu’il venait de Sébaste pour demeurer en ce lieu.
-Une autre nuit, Marcel, soudain réveillé, vit une étoile brillante,
-fixée dans la porte de sa cellule. Il se leva et voulut la toucher: mais
-elle se transporta dans un autre coin de sa cellule, jusqu’à ce qu’elle
-s’arrêta au-dessus de l’endroit où était enfoui le chef de saint Jean.
-Marcel creusa la terre, en cet endroit, et découvrit l’urne avec le
-saint trésor. Et comme un des assistants refusait de croire au miracle,
-sa main sécha dès qu’il toucha l’urne, et resta attachée à celle-ci.
-Enfin, grâce aux prières de Marcel, cette main put se détacher, mais
-elle resta sèche jusqu’au moment où, sur l’ordre de saint Jean, le chef
-vénérable fut déposé dans l’église de la ville. Et, depuis ce temps, on
-commença à célébrer, dans cette ville, la Décollation de saint
-Jean-Baptiste, au jour anniversaire de l’invention de son chef.
-
-Plus tard encore, ce chef fut transporté à Constantinople. Comme on l’y
-transportait, par ordre de l’empereur Valence, le char qui le conduisait
-s’arrêta d’abord à Chalcédoine, sans que nulle force d’hommes ni de
-bœufs pût l’entraîner plus loin. Mais par la suite, Théodose demanda à
-la jeune fille qui gardait la relique, dans l’église de Chalcédoine, si
-elle lui permettait d’essayer à nouveau de transporter la relique à
-Constantinople. Et la jeune fille le permit, se figurant que, cette fois
-encore, la sainte relique refuserait de sortir de la ville. Alors le
-pieux empereur, enveloppant la relique dans sa pourpre impériale, la
-transporta à Constantinople où il éleva en son honneur une église
-magnifique. Plus tard encore, sous le règne de Pépin, la sainte tête fut
-transportée en Gaule, à Poitiers, où, par ses mérites, plusieurs morts
-ressuscitèrent.
-
-Notons ici en passant que, d’après une tradition, la jeune fille qui
-avait dansé pour obtenir la tête de saint Jean, aurait reçu, elle aussi,
-son châtiment, de même qu’Hérode, Hérodiade et Julien. Un jour qu’elle
-patinait sur la glace, la glace se fendit, et elle fut noyée. Ou encore,
-suivant d’autres, la terre s’ouvrit pour la dévorer.
-
-4º Enfin l’on raconte que le doigt dont saint Jean s’était servi pour
-désigner le Seigneur ne put pas être brûlé avec le reste de ses os.
-Retrouvé par les moines susdits, ce doigt fut ensuite transporté par
-sainte Thècle au-delà des Alpes, et déposé par elle dans l’église de
-Saint-Martin. Mais, d’après Jean Beleth, c’est en Normandie que ce doigt
-aurait été porté par sainte Thècle, et une église consacrée en son
-honneur, ce même jour. Et de là viendrait le choix de ce jour pour
-commémorer la Décollation.
-
-II. Dans une ville de Gaule appelée aujourd’hui Saint-Jean-de-Maurienne,
-une femme priait Dieu avec instance pour obtenir une relique de saint
-Jean. Et comme ses prières ne lui servaient de rien, elle s’enhardit
-jusqu’à faire le serment de ne rien avaler tant qu’elle n’aurait pas
-obtenu ce qu’elle demandait. Après plusieurs jours de jeûne elle
-aperçut, sur l’autel, un pouce d’une blancheur merveilleuse, et déjà
-elle s’empressait d’aller prendre cette sainte relique, lorsque
-survinrent trois évêques qui voulurent en avoir chacun leur part. Mais
-aussitôt, trois gouttes de sang tombèrent, du doigt miraculeux, sur le
-linge qu’ils tendaient au-dessous de lui. Et, laissant le doigt à la
-femme, chacun des évêques prit pour lui une de ces gouttes, en
-remerciant Dieu, du grand honneur qu’il daignait leur faire.
-
-III. La reine des Lombards, Theudeline, fit construire une riche église,
-en l’honneur de saint Jean-Baptiste, à Monza, près de Milan. Et Paul,
-l’historiographe des Lombards, raconte que les empereurs Constantin et
-Constant, qui désiraient arracher l’Italie aux Lombards, firent demander
-à un saint ermite quelle serait l’issue de la guerre. Et l’ermite
-répondit: «Saint Jean ne cesse pas d’intercéder pour les Lombards, par
-reconnaissance pour leur reine qui lui a élevé une église. Mais un temps
-viendra où cette église sera délaissée, et alors l’empire des Lombards
-prendra fin.» C’est en effet ce qui arriva, au temps de l’empereur
-Charlemagne.
-
-
-
-
-CXXV
-
-SAINT SAVINIEN, MARTYR, ET SAINTE SAVINE
-
-(29 août)
-
-
-I. Savinien et Savine étaient les enfants d’un noble païen nommé Savin,
-qui les avait eus de ses deux mariages successifs. Or, Savinien, ayant
-lu le verset _Asperges me, Domine_, demanda ce que signifiaient ces
-mots. Personne ne put les lui expliquer. Alors, se réfugiant dans sa
-chambre, il se roulait dans la cendre sur un cilice, disant qu’il aimait
-mieux mourir que de ne pas comprendre le sens de ces paroles. Sur quoi
-un ange lui apparut et lui dit: «Ne te tue point à force de te torturer,
-car tu as trouvé grâce devant Dieu; et quand tu auras reçu le baptême,
-aussitôt, devenu pur comme la neige, tu comprendras ce que tu désires
-comprendre!» Resté seul, Savinien, tout joyeux, refusa désormais de
-vénérer les idoles, ce qui lui valut d’être fort grondé par son père.
-Celui-ci lui disait souvent: «Si tu ne veux pas adorer nos dieux, mieux
-vaut au moins que tu meures seul, plutôt que de nous entraîner tous dans
-la mort avec toi!» Alors le jeune homme s’enfuit en secret, et se rendit
-à la ville de Troyes. Là, étant arrivé au bord de la Seine, il pria Dieu
-de lui permettre de recevoir le baptême dans l’eau de ce fleuve. Dieu le
-lui permit, et, après son baptême, une voix d’en haut lui dit: «Tu as
-trouvé, maintenant, ce que tu as si longtemps peiné à chercher!» Après
-quoi Savinien ficha son bâton en terre, et, quand il eut prié, ce bâton,
-au vu de tous, se couvrit de feuilles et de fleurs. Et onze cent huit
-personnes, ayant vu ce miracle, se convertirent à la foi chrétienne.
-
-Ce qu’apprenant, l’empereur Aurélien envoya des soldats pour s’emparer
-de lui: mais les soldats, l’ayant trouvé en prière, n’osèrent
-l’approcher. L’empereur lui envoya d’autres soldats, qui, l’ayant
-également trouvé en prière, prièrent d’abord avec lui; puis, s’étant
-relevés ils le conduisirent devant l’empereur. Celui-ci, sur son refus
-de sacrifier, lui fit lier les pieds et les mains et le fit frapper de
-pointes de fer. Et Savinien: «Inflige-moi d’autres tourments encore, si
-tu le peux!» L’empereur le fit placer sur un bûcher, au milieu de la
-ville, et ordonna qu’on répandît de l’huile sur le bois, pour attiser le
-feu. Mais voici que, levant les yeux sur lui, l’empereur le vit debout
-en prière au plus fort des flammes. Il en fut si étonné qu’il tomba à la
-renverse. Et il dit à Savinien: «Bête malfaisante, n’as-tu donc pas déjà
-assez des âmes que tu as trompées, et veux-tu encore me tromper moi-même
-par tes artifices magiques?» Et Savinien: «Bien d’autres âmes encore
-seront converties par moi, et ton âme aussi, parmi elles!» Mais
-l’empereur, entendant ces paroles, blasphéma le nom de Dieu. Le
-lendemain, il fit attacher Savinien à un tronc d’arbre et ordonna qu’on
-lui lançât des flèches: mais les flèches restaient suspendues en l’air,
-sans que pas une l’atteignît. Le lendemain l’empereur vint le trouver et
-lui dit: «Que ton Dieu vienne donc, à présent, et te délivre de ces
-flèches!» Et aussitôt une des flèches, se détournant, vint s’enfoncer
-dans l’œil de l’empereur qui, aussitôt, perdit la vue. Furieux, il fit
-reconduire le saint en prison, et ordonna que, le lendemain, il eût la
-tête tranchée. Mais Savinien pria Dieu qu’il lui permît de se
-transporter à l’endroit ou il avait reçu le baptême; et aussitôt ses
-chaînes se brisèrent, les portes de la prison s’ouvrirent, et le saint
-put passer librement au milieu des soldats. Parvenu au fleuve, et voyant
-que des soldats le poursuivaient, il marcha sur l’eau comme sur des
-pierres, et atteignit ainsi l’endroit où il avait été baptisé. Puis,
-quand les soldats eurent, à leur tour, franchi le fleuve, il leur dit:
-«Après m’avoir frappé de votre hache, portez un peu de mon sang à
-l’empereur, afin qu’il recouvre la vue et reconnaisse la puissance de
-Dieu!» Décapité, il souleva sa tête dans ses mains, et la porta à
-quarante-neuf pas de là. Et l’empereur, dès qu’il eut frotté ses yeux du
-sang du saint martyr, recouvra aussitôt la vue; et il dit: «Vraiment bon
-et grand est le Dieu des chrétiens!» Et certaine femme qui, depuis
-quarante ans, avait perdu la vue, se fit conduire à l’endroit où gisait
-le corps du saint, et, ayant prié, recouvra aussitôt la vue. Saint
-Savinien souffrit le martyre en l’an 279, au mois de février. Mais nous
-avons placé ici son histoire afin de la joindre à celle de sa sœur, à
-qui s’adresse surtout la fête de ce jour.
-
-II. Cette sœur, appelée Savine, ne cessait point de pleurer son frère et
-de supplier pour lui les idoles. Mais, un jour, un ange lui apparut en
-rêve et lui dit: «Savine, ne pleure pas! Abandonne tout ce que tu
-possèdes, et tu trouveras ton frère élevé à un grand honneur!» Quand
-elle s’éveilla, Savine demanda à sa sœur de lait: «N’as-tu rien vu ni
-entendu?» Et elle: «Maîtresse, j’ai entendu une voix qui te parlait,
-mais je ne sais pas ce qu’elle te disait.» Et Savine: «Est-ce que tu ne
-me dénonceras pas?» Et la sœur de lait: «Non certes, maîtresse! Tout ce
-que tu feras sera bien, pourvu seulement que tu ne t’ôtes point la vie!»
-Et, le lendemain, toutes deux s’enfuirent. Et comme son père ne
-parvenait pas à la retrouver, il dit, levant les mains au ciel: «S’il y
-a vraiment là-haut un Dieu puissant, qu’il détruise mes idoles, qui
-n’ont pas su protéger mes enfants!» Alors Dieu, d’un coup de tonnerre,
-brisa toutes les idoles: ce que voyant, un grand nombre de personnes se
-convertirent à la foi chrétienne.
-
-Cependant Savine, venant à Rome, fut baptisée par le pape Eusèbe, guérit
-deux aveugles et deux paralytiques, et demeura cinq ans dans la ville.
-Mais un jour un ange lui apparut en rêve et lui dit: «Savine, n’as-tu
-donc abandonné toutes tes richesses que pour venir ici vivre dans les
-délices? Lève-toi, et va dans la ville de Troyes, pour y retrouver ton
-frère!» Alors Savine dit à sa sœur de lait: «Nous devons nous en aller
-d’ici!» Et elle: «Maîtresse où veux-tu aller? Ici tu es aimée de tous,
-et tu veux aller chercher la mort dans des pays étrangers!» Mais Savine:
-«Dieu aura soin de nous!»
-
-Puis, prenant un pain d’orge, elle se rendit à Ravenne, et entra dans la
-maison d’un riche dont la fille était mourante. Et comme elle demandait
-à la servante de ce riche qu’on lui accordât l’hospitalité, la servante
-lui dit: «Comment pourrais-tu recevoir l’hospitalité ici, où la fille de
-mes maîtres est en train de mourir, et où tous sont plongés dans la
-désolation?» Mais Savine: «Je ferai en sorte qu’elle ne meure pas!»
-Puis, entrant dans la maison, elle prit la main de la mourante, qui,
-aussitôt, se releva guérie. On voulut retenir Savine, mais elle
-poursuivit son chemin. Arrivée à un mille de Troyes, elle s’arrêta pour
-prendre un peu de repos. Vint à passer un homme noble de la ville, nommé
-Licérius, qui leur demanda: «D’où êtes-vous?» Et Savine: «Seigneur, je
-suis étrangère, et je cherche mon frère Savinien, perdu pour moi depuis
-longtemps!» Alors Licérius: «L’homme que tu cherches a été décapité pour
-le Christ, il y a peu de temps, et c’est ici même qu’il est enseveli!»
-Sur quoi Savine, se prosternant en prière, dit:» Mon Dieu, qui m’as
-toujours gardée dans la chasteté, laisse-moi maintenant reposer dans ce
-lieu! Je te recommande ma sœur de lait, qui a tout supporté pour moi. Et
-fais en sorte que je puisse voir, dans ton royaume, mon frère, qu’il ne
-m’a pas été donné de voir dans ce monde!» Puis, ayant ainsi prié, elle
-rendit son âme au Seigneur. Ce que voyant, sa compagne se mit à pleurer,
-car elle n’avait même pas les moyens nécessaires pour l’ensevelir. Mais
-Licérius envoya chercher, en ville, des hommes pour ensevelir
-l’étrangère; et ainsi Savine fut mise au tombeau.
-
-C’est le même jour aussi que l’Eglise célèbre la fête de sainte Sabine,
-qui était femme d’un soldat nommé Valentin, et qui fut décapitée sous le
-règne d’Adrien, pour avoir refusé de sacrifier aux idoles.
-
-
-
-
-CXXVI
-
-SAINTS FÉLIX ET ADAUCT, MARTYRS
-
-(30 août)
-
-
-Le prêtre Félix souffrit le martyre sous le règne de Dioclétien et de
-Maximien, en compagnie, de son frère, qui, comme lui, s’appelait Félix
-et était prêtre comme lui. Le frère aîné, ayant été conduit au temple de
-Sérapis pour y sacrifier, souffla sur le visage de la statue, qui,
-aussitôt, se renversa. Il renversa de la même façon, successivement, la
-statue de Mercure et celle de Diane. Alors, après l’avoir torturé sur un
-chevalet, on le conduisit devant un arbre sacrilège afin qu’il y
-sacrifiât. Mais lui, s’étant mis à genoux et ayant prié, souffla sur
-l’arbre qui, aussitôt, se déracina et tomba à terre, brisant l’autel.
-Sur quoi le préfet le fit décapiter à l’endroit même, et ordonna que son
-corps y fût laissé pour servir de pâture aux loups et aux chiens. Et, au
-moment où on allait le mettre à mort, son frère; sortant de la foule, se
-proclama chrétien. Tous deux furent donc décapités ensemble, après
-s’être longuement embrassés. Et les chrétiens, ne connaissant pas le nom
-du second martyr, l’appelèrent _Adauctus_ (ajouté), parce qu’il s’était
-ajouté à saint Félix pour recevoir la couronne du martyre. Les deux
-saints furent ensevelis dans la fosse qu’avait creusée l’arbre en se
-déracinant. Et quand les païens voulurent les déterrer, le diable les en
-empêcha en s’emparant d’eux. Leur martyre eut lieu l’an du Seigneur 287.
-
-
-
-
-CXXVII
-
-SAINT LOUP, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(1er septembre)
-
-
-Loup naquit à Orléans d’une famille royale. S’étant de bonne heure
-distingué par ses vertus, il fut élu archevêque de Sens. Il donnait aux
-pauvres tout ce qu’il avait; et comme, un jour, il en avait invité un
-grand nombre à sa table, et que le vin manquait, il répondit au
-sommelier qui venait le lui annoncer: «Je crois bien que Dieu, qui
-nourrit les oiseaux, ne refusera pas de compléter notre charité!» Et, en
-effet, un messager arriva au même instant, qui annonça que cent tonneaux
-de vin attendaient à la porte.
-
-On reprochait beaucoup à l’évêque l’affection qu’il témoignait à une
-jeune religieuse, fille de son prédécesseur. Alors, en présence de ceux
-qui l’accusaient, il fit venir la jeune fille et l’embrassa, disant:
-«Les paroles des hommes ne sauraient nuire à celui que ne souille pas sa
-propre conscience!»
-
-Comme le roi des Francs Clotaire, étant entré en Bourgogne, avait
-ordonné à son sénéchal d’assiéger la ville de Sens, saint Loup se rendit
-à l’église de Saint-Etienne et se mit à faire sonner la cloche: ce
-qu’entendant, les ennemis furent saisis d’une telle frayeur qu’ils
-s’enfuirent, par crainte d’être tués sur place. Et quand le roi, étant
-devenu maître de la Bourgogne, envoya à Sens un autre sénéchal,
-celui-ci, furieux de ce que l’évêque ne fût pas venu au devant de lui
-avec des présents, le calomnia si cruellement auprès de son maître que
-celui-ci l’envoya en exil. Mais, dans l’exil comme sur son siège, le
-saint brilla par sa science et par ses miracles. Et bientôt les
-habitants de Sens, ayant mis à mort l’évêque par qui l’on avait remplacé
-saint Loup, obtinrent du roi le rappel de celui-ci. Et quand le roi le
-vit épuisé de privations, il se prosterna devant lui, lui demanda
-pardon, et l’envoya à Sens après l’avoir comblé de présents. Et l’on
-raconte que, comme il passait en bateau par Paris, la foule des
-prisonniers virent s’ouvrir les portes de leurs cellules et tomber leurs
-chaînes, de façon qu’ils purent se rendre librement au devant de lui.
-
-Un dimanche, pendant qu’il célébrait la messe, une pierre précieuse
-tomba du ciel dans son calice: le roi la fit mettre plus tard parmi ses
-reliques.
-
-Le roi Clotaire, apprenant que la cloche de Saint-Etienne de Sens avait
-un son d’une douceur merveilleuse, fit transporter cette cloche à Paris,
-pour pouvoir l’entendre à sa guise. Mais, cet ordre ayant déplu à saint
-Loup, la cloche perdit toute sa douceur dès qu’elle sortit de Sens. Ce
-que voyant, le roi la fit aussitôt restituer; et, lorsque la cloche fut
-arrivée à sept milles, de Sens, elle sonna si fort que toute la ville
-l’entendit: de telle sorte que saint Loup put aller à sa rencontre.
-
-Une nuit, tenté par le diable, il se fit apporter un verre d’eau froide;
-puis comprenant les ruses de l’ennemi, il posa son oreiller sur le verre
-et y tint le diable enfermé jusqu’au matin suivant. Une autre fois,
-revenant chez lui de sa visite aux églises de la ville, il entendit des
-prêtres parlant à voix haute et disant qu’ils voulaient forniquer avec
-des femmes. Alors, il entra dans son oratoire et pria pour eux; et
-aussitôt l’aiguillon de la tentation cessa de les tourmenter, et ils
-vinrent humblement lui demander pardon.
-
-Enfin saint Loup s’éteignit en paix, en l’an du Seigneur 610.
-
-
-
-
-CXXVIII
-
-SAINT GILLES, ABBÉ
-
-(1er septembre)
-
-
-Gilles, athénien, était de famille noble, et avait étudié, dès
-l’enfance, les lettres sacrées. Un jour, comme il se rendait à l’église,
-un malade, couché sur une place, lui demanda l’aumône. Gilles lui donna
-sa tunique; et dès que le malade la revêtit, il guérit. A la mort de ses
-parents, Gilles abandonna au Christ tout son patrimoine. Il guérit un
-jour, par sa prière, un homme qui venait d’être mordu par un serpent. Il
-guérit aussi un possédé qui, se tenant dans l’église, troublait de ses
-cris les autres chrétiens. Mais bientôt, craignant les dangers de la
-faveur humaine, Gilles s’enfuit secrètement au bord de la mer. Il
-aperçut là des matelots qui allaient périr dans une tempête: il pria et
-aussitôt la tempête s’apaisa. En reconnaissance de quoi les matelots,
-apprenant qu’il voulait aller à Rome, s’offrirent à l’y emmener
-gratuitement avec eux.
-
-Mais en arrivant à Arles, Gilles s’y arrêta, et demeura deux ans avec
-saint Césaire, évêque de cette ville, où il guérit une femme atteinte de
-fièvre depuis trois ans. Puis, ayant soif du désert, il s’éloigna
-secrètement d’Arles, et vécut longtemps en compagnie de l’ermite
-Veredôme, dans un endroit où, en sa faveur, Dieu voulut bien faire
-cesser la stérilité du sol. Mais, comme le bruit de ses miracles se
-répandait partout, Gilles, craignant de nouveau les dangers de la
-louange humaine, quitta son compagnon et s’enfonça encore dans le
-désert, où il eut le bonheur de trouver une grotte auprès d’une source.
-Il y eut pour nourricière une biche qui, à de certaines heures, venait
-lui donner son lait.
-
-Or, un jour, les fils du roi, qui chassaient par là, virent cette biche
-et la poursuivirent avec leurs chiens. Effrayée, elle se réfugia aux
-pieds de saint Gilles. Et celui-ci, étonné de ses cris, sortit de sa
-cellule et entendit les chasseurs. Il demanda alors à Dieu que fût
-sauvée la bête qu’il lui avait donnée pour nourricière. Et en effet
-aucun des chiens n’osait s’approcher de la biche. La nuit étant proche,
-les chasseurs s’en revinrent chez eux. Et le lendemain, de nouveau, ils
-durent rentrer chez eux sans avoir pris la biche. Ce qu’apprenant, le
-roi se rendit sur les lieux avec l’évêque et une foule de chasseurs. Et
-comme, de nouveau, les chiens refusaient d’approcher, un des chasseurs,
-par accident, blessa d’une flèche le saint, qui demandait grâce pour la
-biche. Après quoi les chasseurs se frayèrent un chemin jusqu’à la
-grotte, aperçurent un vieillard en habit monacal avec une biche étendue
-à ses pieds. Le roi et l’évêque s’avancèrent alors vers lui, lui
-demandèrent qui il était, d’où il était venu, comment il avait pu
-arriver à un endroit aussi sauvage, et enfin par qui il avait été
-blessé. Puis, lui ayant demandé pardon de cette blessure dont ils
-étaient cause, ils lui donnèrent des remèdes pour la guérir, en même
-temps que de nombreux présents. Mais le saint ne voulut même pas jeter
-les yeux sur les présents ni sur les remèdes. Bien plus, sachant que la
-vertu devenait plus parfaite dans la maladie, il pria Dieu de ne plus
-recouvrer la santé aussi longtemps qu’il vivrait.
-
-Le roi, cependant, lui fit de fréquentes visites, pour recevoir de lui
-l’aliment spirituel. Et toujours il lui offrait des trésors, et toujours
-le saint refusait de les accepter. Il conseilla enfin au roi d’employer
-plutôt ces trésors à construire un monastère, où serait pratiquée dans
-toute sa rigueur la discipline monastique. Et le roi suivit son conseil;
-mais, quand le monastère fut construit, il insista par ses prières et
-ses larmes pour forcer saint Gilles à en devenir l’abbé[12].
-
- [12] A Saint-Gilles-du-Gard, entre Arles et Lunel, sur le petit Rhône.
-
-La renommée du saint parvint jusqu’au roi Charles, qui le manda près de
-lui et le reçut avec déférence. Il lui demanda, entre autres choses, de
-vouloir bien prier pour que lui fût remis un très grand péché qu’il
-avait commis jadis, et qu’il n’osait avouer à personne, pas même au
-saint. Et le dimanche suivant, pendant que Gilles, célébrant sa messe,
-priait pour le roi, un ange lui apparut qui déposa sur l’autel une
-feuille où était écrit que, grâce à ses prières, le péché du roi se
-trouvait pardonné. Et l’on dit aussi que, sur cette feuille, une main
-céleste avait ajouté que quiconque invoquerait saint Gilles pour la
-rémission d’un péché, obtiendrait cette rémission, pourvu seulement
-qu’il ne commît plus le même péché. Gilles porta la feuille au roi, qui
-se repentit humblement. Puis le saint reprit le chemin de son monastère.
-Et à Nîmes, en passant, il ressuscita le fils d’un des chefs de la
-ville, qui venait de mourir.
-
-Peu de temps après, prévoyant que son monastère allait être saccagé par
-les ennemis, il se rendit à Rome, et obtint du pape, pour son église, un
-privilège, ainsi que deux portes en bois de cyprès où se trouvaient
-sculptées les images des apôtres. Après quoi, ayant confié ces portes au
-Tibre, et les ayant recommandées à la conduite divine, il retourna vers
-son monastère; et, sur le chemin, à Tiberon, il guérit un paralytique.
-Et quand il revint à son monastère, il trouva les portes qui
-l’attendaient dans le port. Après avoir rendu grâces à Dieu, il les
-dressa au seuil de son église, tant pour l’ornement de celle-ci que pour
-qu’elles fussent le témoignage du pacte accordé au monastère par la
-curie romaine.
-
-Enfin, comprenant par révélation que le jour de sa mort approchait, il
-en informa ses frères et leur demanda de prier pour lui. Et quand il se
-fut endormi dans le Seigneur, bien des personnes affirmèrent avoir
-entendu des chœurs d’anges transportant son âme au ciel. Cette mort eut
-lieu en l’an du Seigneur 700.
-
-
-
-
-CXXIX
-
-LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
-
-(8 septembre)
-
-
-I. La glorieuse Vierge Marie était de la tribu de Juda, et de la race
-royale de David. On sait que Matthieu et Luc, dans leurs évangiles, nous
-retracent la généalogie, non pas de Marie, mais de Joseph, qui cependant
-n’a eu aucune part à la conception du Christ: c’est, dit-on, pour se
-conformer à la coutume des Ecritures, où n’est prise en considération
-que la généalogie des hommes, non celle des femmes. Quoi qu’il en soit,
-d’ailleurs, la sainte Vierge descendait certainement de la race de
-David: car les mêmes évangélistes, qui admettent expressément la
-conception toute divine de Jésus, attestent à plusieurs reprises que
-Jésus était de la semence de David.
-
-Ce roi, en effet, eut, entre autres fils, Nathan et Salomon. De la race
-de Nathan fut (suivant Jean de Damas), Lévi, qui engendra Melchi et
-Panthar; Panthar engendra Barpanthar, qui engendra Joachim, qui fut père
-de la Vierge Marie. Et il y eut un des descendants de Nathan qui épousa
-une descendante de Salomon; et lorsque Héli, de la tribu de Nathan,
-mourut sans enfants, son frère utérin Jacob, qui était de la tribu de
-Salomon, épousa sa veuve et engendra d’elle Joseph. Celui-ci était donc,
-par la nature, fils de Jacob et descendant de Salomon; mais, par la loi,
-il était fils d’Héli et de la descendance de Nathan, car, dans les cas
-de ce genre, la loi assignait les enfants au premier mari.
-
-D’autre part, l’_Histoire ecclésiastique_ et Bède, dans sa _Chronique_,
-racontent qu’Hérode, pour faire croire à la postérité qu’il était noble
-et descendait d’Israël, fit brûler toutes les généalogies des Juifs, qui
-étaient conservées dans les archives secrètes du Temple. Mais il y eut
-des Nazaréens, parents du Christ, qui reconstituèrent la généalogie de
-leur divin parent, en partie d’après leurs traditions de famille, en
-partie d’après des livres qu’ils avaient conservés. A eux nous devons de
-savoir que la femme de Joachim, nommée Anne, eut une sœur, nommée
-Ismérie, qui fut mère d’Elisabeth et d’Eliude. Elisabeth fut mère de
-saint Jean-Baptiste; d’Eliude naquit Eminen, et d’Eminen naquit saint
-Servais, dont le corps est conservé dans la ville de Maëstricht, qui
-relève de l’évêché de Liège. Quant à Anne, la tradition rapporte qu’elle
-a eu successivement trois maris: Joachim, Cléophas et Salomé. De Joachim
-elle eut une fille, la Vierge Marie, qu’elle donna en mariage à Joseph.
-Puis, après la mort de Joachim, elle épousa Cléophas, frère de Joseph,
-de qui elle eut une autre fille, également appelée Marie, et donnée plus
-tard en mariage à Alphée. Cette seconde Marie eut d’Alphée quatre fils,
-Jacques le Mineur, Joseph le Juste, Simon et Jude. Enfin, de son
-troisième mariage avec Salomé, Anne eut encore une fille, également
-appelée Marie, et qui épousa Zébédée. Et c’est de cette troisième Marie
-et de Zébédée que sont nés Jacques le Majeur et Jean l’Evangéliste.
-
-D’autre part, saint Jérôme nous dit, dans son _Prologue_, avoir lu dans
-son enfance un petit livre où se trouvait racontée l’histoire de la
-naissance de la sainte Vierge; et il nous transcrit cette histoire, mais
-seulement de souvenir, et très longtemps après l’avoir lue. Donc,
-suivant ce récit, Joachim, qui était Galiléen, et de la ville de
-Nazareth, s’était marié avec sainte Anne, qui était de Bethléem, en
-Judée. Tous deux vivaient sans reproche, accomplissant tous les
-commandements du Seigneur; ils faisaient de tous leurs biens trois parts
-égales, dont ils ne gardaient qu’une seule pour eux-mêmes et leur
-famille, en donnant une au temple, l’autre aux pauvres et aux pèlerins.
-Et comme, après vingt ans de mariage, ils n’avaient point d’enfant, ils
-firent vœu que, si Dieu leur accordait un enfant, ils le voueraient au
-service divin. Le jour de la fête de la Dédicace, Joachim, s’étant rendu
-à Jérusalem, comme il faisait pour les trois grandes fêtes de l’année,
-alla présenter son offrande au Temple avec ceux de sa tribu. Mais le
-prêtre le repoussa avec indignation de l’autel, affirmant que c’était un
-scandale qu’un homme infécond, incapable d’augmenter le peuple de Dieu,
-présentât son offrande à un Dieu qui avait mis sur lui le signe de sa
-malédiction. Sur quoi Joachim, tout confus, n’osa point retourner chez
-lui, et s’en alla séjourner avec ses bergers. Mais, pendant qu’il se
-trouvait là, un ange lui apparut un jour avec une grande lumière, et lui
-dit: «Je suis envoyé vers toi par le Seigneur, pour t’annoncer que tes
-prières ont été entendues, et que tes aumônes se sont élevées jusqu’au
-trône divin. Dieu a vu ta honte, et entendu l’injuste reproche qu’on t’a
-fait de ta stérilité. Car Dieu ne punit point la nature, mais seulement
-le péché. Et souvent, quand il ferme une matrice, il le fait afin de
-l’ouvrir ensuite plus miraculeusement, de manière qu’on sache que ce
-n’est point de la luxure que naît l’enfant qui doit naître. Est-ce que
-Sara, la mère de votre race, n’a pas supporté jusqu’à l’âge de
-quatre-vingt-dix ans l’opprobre de la stérilité, avant de donner le jour
-à Isaac, a qui fut renouvelée la promesse de la bénédiction de tout son
-peuple? Est-ce que Rachel n’a pas été longtemps stérile avant d’enfanter
-Joseph, qui commanda à toute l’Egypte? Qui fut plus fort que Samson, ou
-plus saint que Samuel? Et cependant l’un et l’autre sont nés de mères
-stériles. Sache donc que, de la même façon, Anne, ta femme, te donnera
-une fille que tu appelleras Marie. Celle-ci, suivant ton vœu, sera
-consacrée au Seigneur dès l’enfance; dès le ventre de sa mère elle sera
-pleine du Saint-Esprit; et, afin que sa pureté ne puisse donner lieu à
-aucun soupçon, elle ne sera pas élevée au dehors, mais toujours gardée à
-l’intérieur du temple. Et, de même qu’elle sera née d’une mère stérile,
-d’elle naîtra miraculeusement le Fils du Très-Haut, qui aura nom Jésus,
-et qui apportera le salut à toutes les nations. Quant au signe qui te
-prouvera la vérité de mes paroles, écoute! En arrivant à la Porte d’Or,
-à Jérusalem, tu rencontreras ta femme Anne, qui, inquiète de ta longue
-absence, se réjouira grandement de ta vue!» Cela dit, l’ange disparut;
-mais il apparut ensuite à Anne, qui pleurait amèrement l’absence de son
-mari; il lui annonça ce qu’il venait d’annoncer à Joachim, et lui
-ordonna de se rendre à Jérusalem, devant la Porte d’Or, pour y
-rencontrer son mari. Anne et Joachim se rencontrèrent donc, tous deux,
-se réjouissant de leur vision et de la postérité qui leur était promise.
-Et, ayant adoré le Seigneur, ils revinrent chez eux.
-
-C’est ainsi qu’Anne conçut et mit au monde une fille, qui fut appelée
-Marie. Et lorsque furent achevées les trois années de l’allaitement,
-l’enfant fut conduite au temple avec des offrandes. Le temple était
-situé sur une montagne; et, pour parvenir à l’autel des holocaustes, qui
-se trouvait à l’extérieur, on avait encore à monter quinze marches,
-correspondant aux quinze psaumes graduels. Et voici que la petite fille
-monta toutes ces marches sans l’aide de personne, comme si elle était
-déjà dans la perfection de l’âge. Puis, quand elle eut accompli son
-offrande, ses parents revinrent chez eux, la laissant avec les autres
-vierges dans le temple; et là, tous les jours, elle croissait en
-sainteté, visitée par les anges, et admise à la vision divine. Elle
-s’était imposé pour règle de rester en prière depuis le matin jusqu’à la
-troisième heure; jusqu’à la neuvième heure, ensuite, elle s’occupait à
-tisser la laine; après quoi elle se remettait en prière, jusqu’au moment
-où un ange venait lui apporter sa nourriture.
-
-Quand elle eut quatorze ans, le prêtre déclara que les vierges
-instruites dans le temple et qui étaient parvenues à leur puberté
-devaient retourner chez elles, pour être unies à des hommes en légitime
-mariage. Les autres vierges obéirent à cet ordre. Seule, Marie dit
-qu’elle ne pouvait y obéir, car ses parents l’avaient consacrée au
-service de Dieu, et elle-même avait voué sa virginité au Seigneur. Ce
-qui mit le prêtre en grand embarras, car il n’osait ni rompre un
-vœu,--l’Ecriture ayant dit: «Faites des vœux et remplissez-les!»--ni
-autoriser un acte contraire aux usages. Lors de la fête qui suivit, les
-vieillards convoqués furent d’avis qu’en matière si douteuse on devait
-s’en remettre à l’inspiration divine. Et, comme tous étaient en prière,
-une voix sortit du fond du temple, disant que tous les hommes nubiles et
-non mariés de la maison de David devaient s’approcher de l’autel, chacun
-portant une baguette à la main; et la voix ajoutait que la Vierge Marie
-aurait à épouser celui d’entre eux dont la baguette produirait des
-feuilles. Or il y avait là un homme de la maison de David nommé Joseph,
-qui, seul, ne se présenta point devant le prêtre, estimant inconvenant
-de prétendre, à son âge, devenir le mari d’une vierge de quatorze ans.
-De telle sorte que le miracle prédit par la voix divine n’eut point
-lieu. Et le prêtre, de nouveau, interrogea le Seigneur, qui répondit que
-celui-là seul n’avait pas apporté sa baguette qui était destiné à
-devenir le mari de la vierge. Force fut donc à Joseph de se présenter à
-l’autel; et aussitôt sa baguette produisit des feuilles, et l’on vit
-descendre sur elle une colombe, du haut du ciel. Alors Joseph, se
-trouvant ainsi fiancé, se rendit à Bethléem, sa patrie, afin de
-s’occuper de préparer ses noces, tandis que Marie retournait à Nazareth,
-dans la maison de ses parents, avec sept vierges de son âge que le
-prêtre lui avait données pour compagnes. C’est vers ce temps-là que
-l’ange Gabriel lui apparut, pendant qu’elle était en prière, et lui
-annonça que d’elle naîtrait le Fils de Dieu.
-
-Le jour exact où devait être commémorée la nativité de la Vierge fut
-très longtemps ignoré des fidèles. Mais un jour, suivant ce que rapporte
-Jean Beleth, un saint homme, qui vivait dans la contemplation, s’aperçut
-que tous les ans à la même date, le 6 septembre, il entendait une
-merveilleuse musique d’anges, célébrant une fête. Il supplia le Ciel de
-lui révéler quelle fête c’était qu’on célébrait au ciel ce jour-là; et
-il obtint pour réponse que c’était le jour anniversaire de la naissance
-de la glorieuse Vierge Marie: ce dont il fut chargé, en outre, de faire
-part aux fils de la sainte Eglise, pour qu’ils s’unissent, dans la
-célébration de la fête, avec les troupes célestes. La chose fut
-rapportée au Souverain Pontife et aux autres chefs de l’Eglise qui,
-ayant prié et jeûné, et consulté les témoignages de l’Ecriture et des
-traditions, décrétèrent que, désormais, ce jour du 6 septembre serait
-universellement consacré à la célébration de la naissance de la Vierge
-Marie.
-
-Quant à l’octave de cette fête, elle n’a été instituée que plus tard,
-par le pape Innocent IV, qui était d’origine génoise; et voici dans
-quelles circonstances. Lorsque mourut Grégoire IX, les Romains
-enfermèrent tous les cardinaux dans une salle pour les forcer à choisir
-au plus vite un nouveau chef de l’Eglise. Mais comme les cardinaux ne
-parvenaient pas à se mettre d’accord, ce qui leur valait d’être fort
-molestés par les Romains, ils firent vœu à là Reine du Ciel que si,
-grâce à elle, ils pouvaient enfin s’accorder, et sortir de leur conclave
-sans être maltraités, ils décréteraient désormais que fût célébrée
-l’octave de sa Nativité. Et, en effet, ils tombèrent d’accord pour élire
-Célestin. Mais celui-ci vécut trop peu de temps pour réaliser le vœu des
-membres du conclave; et ce fut son successeur, Innocent IV, qui le
-réalisa.
-
-Notons, à ce propos, que les trois nativités célébrées par l’Eglise,
-celles du Christ, de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, ont toutes les
-trois des octaves, mais que, seule la nativité de la Vierge n’est point
-précédée d’une vigile. En effet ces trois nativités désignent trois
-naissances spirituelles: car avec Jean nous renaissons dans l’eau, avec
-Marie dans la pénitence, et dans la gloire avec le Christ. Or notre
-renaissance dans le baptême et notre renaissance dans la gloire doivent
-être précédées de contrition, tandis que notre renaissance dans la
-pénitence est en elle-même une contrition.
-
-II. Un très vaillant capitaine, et qui n’était pas moins dévot à la
-Vierge se rendait un jour à un tournoi lorsqu’il rencontra, en chemin,
-un monastère élevé en l’honneur de Notre Dame, et y entra pour entendre
-la messe. Mais les messes se succédaient les unes aux autres, et le
-capitaine, par égard pour la Vierge, tenait à n’en manquer aucune. Enfin
-il put sortir, et courut à l’endroit du combat. Et voilà qu’il
-rencontra, avant d’y arriver, des gens qui déjà en revenaient, et qui le
-félicitèrent de la valeur qu’il y avait déployée. Cet éloge lui fut
-confirmé par tous ceux qui avaient assisté au tournoi; et il y en eut
-même qui vinrent lui rappeler qu’il les avait défaits. Sur quoi cet
-homme, comprenant que la Reine des Cieux lui avait rendu sa politesse,
-raconta ce qui lui était arrivé, et, retournant au monastère, s’engagea
-depuis lors entièrement au service du Fils de la sainte Vierge.
-
-III. Une veuve avait un fils unique qu’elle aimait tendrement. Apprenant
-que ce fils avait été pris par l’ennemi, enchaîné et mis en prison, elle
-fondit en larmes, et, s’adressant à la Vierge, pour qui elle avait un
-culte spécial, elle lui demanda avec insistance la libération de son
-fils. Mais quand elle vit enfin que ses prières restaient sans effet,
-elle se rendit dans une église où se trouvait sculptée une image de
-Marie. Là, debout devant l’image, elle dit: «Vierge sainte, je t’ai
-suppliée de délivrer mon fils, et tu n’as pas voulu venir au secours
-d’une malheureuse mère; j’ai imploré ton patronage pour mon fils, et tu
-me l’as refusé! Eh bien, de même, que mon fils m’a été enlevé, de même
-je vais t’enlever le tien, et le garderai en otage!» Ce que disant, elle
-s’approcha, prit la statue de l’enfant sur le sein de la Vierge,
-l’emporta chez elle, l’entoura d’un linge sans tache, et l’enferma sous
-clef dans un coffre, heureuse d’avoir un si bon otage du retour de son
-fils. Or, la nuit suivante, la Vierge apparut au jeune homme, lui ouvrit
-la porte de sa prison, et lui dit: «Dis à ta mère, mon enfant, qu’elle
-me rende mon fils, maintenant que je lui ai rendu le sien!» Le jeune
-homme vint donc retrouver sa mère, et lui raconta sa miraculeuse
-délivrance. Et elle, ravie de joie, s’empressa d’aller rendre à la
-Vierge l’enfant Jésus, en lui disant: «Je te remercie, dame céleste, de
-ce que tu m’aies restitué mon fils, et je te restitue le tien en
-échange!»
-
-IV. Il y avait un voleur qui commettait le plus de larcins qu’il
-pouvait, mais qui avait une grande dévotion pour la Vierge Marie, et ne
-cessait point de l’invoquer. Un jour, pris en flagrant délit, il fut
-condamné à être pendu. Et on le pendit en effet: mais aussitôt la Vierge
-Marie vint à son aide, et, pendant trois jours, le tint dans ses bras,
-de telle sorte que sa pendaison ne lui fit aucun mal. Le troisième jour,
-ceux qui l’avaient pendu, passant par hasard près de lui, furent surpris
-de le trouver vivant et la mine joyeuse. Ils pensèrent que la corde
-avait été mal attachée, et voulurent l’achever à coups d’épées; mais la
-Vierge opposait sa main à leurs épées, et aucun de leurs coups
-n’atteignait le voleur. Celui-ci leur raconta enfin l’assistance qu’il
-avait reçue de la Vierge Marie, et eux, par amour pour Notre Dame, ils
-le relâchèrent. Et le voleur se fit moine, et, tant qu’il vécut, resta
-au service de la Mère de Dieu.
-
-V. Un clerc, très dévot à la Vierge Marie, ne trouvait de plaisir qu’à
-chanter ses heures. Mais, ayant hérité de tous les biens de ses parents,
-il fut contraint par ses amis à prendre femme, et à gouverner son
-héritage. Il se mit donc en route pour célébrer ses noces; mais en
-chemin, rencontrant une église, il y entra pour réciter les heures de la
-Vierge. Et voici que la Vierge lui apparut, le visage sévère, et lui
-dit: «Infidèle, pourquoi m’abandonnes-tu, moi ton amie et ta fiancée?
-Pourquoi me préfères-tu une autre femme?» Le clerc, plein de contrition,
-alla rejoindre ses compagnons, et, leur cachant ce qui lui était arrivé,
-laissa célébrer ses noces. Mais, au milieu de la nuit, il s’enfuit de sa
-maison, entra dans un monastère, et se voua tout entier au service de la
-Vierge Marie.
-
-VI. Un bon prêtre de village ne célébrait jamais d’autre messe que celle
-de la Vierge. Dénoncé à son évêque, et mandé devant lui, il lui avoua
-qu’il ne savait pas d’autre messe que celle-là; sur quoi l’évêque le
-blâma sévèrement, et le suspendit de son office. Mais la nuit suivante,
-la Vierge apparut à l’évêque, le gronda à son tour, lui demanda pourquoi
-il avait si mal traité son serviteur, et ajouta qu’il mourrait avant
-trente jours, si le pauvre prêtre n’était pas restitué dans sa fonction.
-Sur quoi l’évêque, épouvanté, fit revenir le prêtre, s’excusa devant
-lui, lui rendit sa fonction et lui enjoignit de ne jamais célébrer
-d’autre messe que celle de Marie.
-
-VII. Il y avait un clerc qui était frivole et débauché, mais qui,
-cependant, aimait beaucoup la sainte Vierge, et récitait assidûment ses
-heures. Une nuit, en rêve, il se vit transporté au tribunal de Dieu. Et
-le Seigneur disait aux assistants: «Jugez vous-mêmes quelle peine mérite
-cet homme, pour qui j’ai eu tant de patience, sans qu’il fît voir le
-moindre signe d’amélioration!» Tous furent d’avis qu’il méritait d’être
-damné. Seule la Vierge Marie se leva et dit à son Fils: «Mon Fils,
-j’implore ta clémence pour cet homme! Permets-lui de vivre encore, par
-égard pour moi, bien que, par ses propres mérites, il soit dû à la
-mort!» Et le Seigneur: «Je consens, en ta faveur, à ajourner sa
-sentence; mais c’est à la condition qu’il se corrigera!» Alors la
-Vierge, se tournant vers le clerc, lui dit: «Va maintenant et cesse de
-pécher, de peur que ne t’arrive plus de mal encore!» Et le clerc, se
-réveillant, changea ses mœurs, entra en religion et finit sa vie dans
-les bonnes œuvres.
-
-VIII. Il y avait en Sicile, l’an du Seigneur 537, un homme appelé
-Théophile, vicaire d’un évêque, qui, sous les ordres de son chef,
-administrait si sagement le diocèse que, lorsque l’évêque mourut, tout
-le peuple l’élut par acclamation pour le remplacer. Mais lui, content de
-son vicariat, préféra qu’on prît pour évêque un autre prêtre. Et
-celui-ci, peu de temps après, le dépouilla de ses fonctions de vicaire:
-ce dont il eut tant de dépit que, pour recouvrer ses fonctions, il alla
-demander l’aide d’un sorcier juif. Le sorcier appela le diable, qui se
-hâta d’accourir. Sur son ordre, Théophile renia le Christ et la Vierge,
-écrivit son reniement avec son propre sang, scella l’écrit avec son
-anneau, et le donna au diable, se vouant ainsi à son service. Le diable,
-donc, le fit rentrer en grâce auprès de l’évêque et restituer dans sa
-dignité. Mais alors Théophile, rentrant en lui-même, fut désolé de ce
-qu’il avait fait, et supplia la Vierge glorieuse de lui venir en aide.
-Marie lui apparut, lui fit de vifs reproches de son impiété, lui ordonna
-de renoncer au diable, exigea qu’il proclamât sa foi dans le Christ et
-dans toute la doctrine chrétienne, et finit par obtenir sa grâce de son
-divin Fils, en signe de quoi, lui apparaissant une seconde fois, elle
-lui posa sur la poitrine l’écrit qu’il avait donné au diable: afin de
-lui prouver, par là, qu’il n’était plus esclave du démon, et que, grâce
-à elle, il redevenait libre. Ce que voyant Théophile, transporté de
-joie, raconta, devant l’évêque et le peuple tout entier, le miracle qui
-venait de lui arriver, et, trois jours après, il s’endormit en paix dans
-le Seigneur.
-
-IX. Un mari et sa femme, ayant marié leur fille unique, et ne pouvant se
-résigner à se séparer d’elle, la gardaient dans leur maison, ainsi que
-leur gendre. Et la mère de la jeune femme, par amour pour sa fille,
-avait pour son gendre une affection très vive: ce qui fit dire aux
-méchantes langues que ce n’était point par amour pour sa fille qu’elle
-aimait son gendre, mais bien pour son propre compte. De telle sorte que
-la femme, craignant que cette calomnie ne se répandît, promit à deux
-paysans de leur donner à chacun vingt sous s’ils voulaient étrangler
-secrètement le gendre. Et un jour, les ayant enfermés dans son cellier,
-elle envoya son mari hors de la maison, fit également sortir sa fille,
-et demanda à son gendre d’aller chercher du vin dans le cellier, où,
-aussitôt, les deux paysans se jetèrent sur lui et l’étranglèrent. Alors
-la femme porta le mort dans le lit de sa fille, et l’y installa comme
-s’il dormait. Le soir, lorsque son mari et sa fille revinrent, elle
-ordonna à sa fille d’aller réveiller son mari, et de l’appeler à table.
-La fille trouve son mari mort, accourt l’annoncer à ses parents: et
-toute la famille de se lamenter, y compris la femme qui avait commis
-l’homicide. Mais cette femme finit par se repentir sincèrement de son
-crime, et alla se confesser de tout à un prêtre. Or, quelque temps
-après, une querelle s’éleva entre cette femme et le prêtre qui,
-publiquement, lui reprocha le meurtre de son gendre. Les parents du mort
-apprennent la chose, font passer la femme en jugement; et elle est
-condamnée à être brûlée. Alors, se voyant près de mourir, elle se
-réfugie dans l’église de la Vierge, et s’y prosterne en prière, avec
-force larmes. On la contraint à sortir de l’église, et on la jette sur
-un grand bûcher allumé: mais elle s’y tient debout, saine et sauve, sans
-ombre de mal. En vain les parents du mort apportent sur le bûcher de
-nouveaux sarments allumés. Puis, voyant que le feu n’a pas de prise sur
-elle, ils la transpercent de coups de lance. Mais le juge, témoin du
-miracle, les force à s’éloigner. Et puis, examinant avec soin la
-condamnée, il découvre que les coups de lance l’ont atteinte et blessée,
-mais que le feu n’a laissé sur elle aucune trace. On la ramène dans sa
-maison, on la ranime par des bains, et des stimulants. Mais Dieu, pour
-l’empêcher d’être davantage en butte au soupçon des hommes, la fait
-mourir trois jours après, repentante, et ne cessant point de célébrer
-les louanges de la Vierge Marie.
-
-
-
-
-CXXX
-
-SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
-
-(9 septembre)
-
-
-Adrien subit le martyre sous le règne de l’empereur Maximien. Celui-ci,
-se trouvant à Nicomédie, ordonna aux habitants de rechercher et de lui
-amener tous les chrétiens. On vit alors le voisin dénoncer son voisin,
-le parent dénoncer son parent, les uns y étant poussés par la peur du
-châtiment, d’autres par le désir de la récompense promise. Trente-trois
-chrétiens se trouvèrent ainsi arrêtés et conduits devant l’empereur. Et
-celui-ci: «Ne savez-vous pas quelles peines j’ai édictées contre les
-chrétiens!» Et eux: «Nous le savons, et nous nous moquons de tes ordres
-stupides!» Alors l’empereur les fit frapper de nerfs de bœuf, leur fit
-enfoncer des pierres dans la bouche, et les fit jeter en prison,
-couverts de chaînes. Alors Adrien, qui commandait les soldats, admirant
-la constance des martyrs, leur dit: «Je vous en prie, au nom de votre
-Dieu, dites-moi quelle est la récompense que vous attendez pour tant de
-tortures!» Et les saints lui dirent: «La récompense que Dieu accorde à
-ceux qui l’aiment, jamais l’œil n’en a vu de semblable, ni l’oreille
-n’en a entendu, ni le cœur n’en a rêvé.» Alors Adrien, s’avançant, dit à
-l’empereur: «Inscris-moi avec eux, car, moi aussi, je suis chrétien!» Ce
-qu’entendant, l’empereur le fit charger de chaînes et jeter en prison.
-
-Et Nathalie, femme d’Adrien, quand elle sut l’arrestation de son mari,
-fondit en larmes et déchira ses vêtements. Mais quand elle apprit que
-c’était pour la foi du Christ qu’Adrien avait été emprisonné, toute
-joyeuse elle courut à la prison et se mit à baiser les chaînes de son
-mari et des autres martyrs. Car elle était chrétienne; mais, par crainte
-de la persécution, elle s’en était cachée. Et elle dit à son mari:
-«Heureux es-tu, Adrien, mon seigneur, d’avoir trouvé des richesses bien
-supérieures à celles que t’ont laissées tes parents, des richesses dont
-seront privés, au jour du jugement, ceux-là même qui possèdent les plus
-grands biens!» Elle l’exhorta ensuite à dédaigner toute gloire
-terrestre, à n’écouter ni amis ni parents, et à avoir toujours le cœur
-levé vers les choses du ciel. Et Adrien lui dit: «Va-t’en maintenant, ma
-sœur! le jour de notre supplice, je te ferai venir, afin que tu assistes
-à nos derniers moments.» Et Nathalie rentra dans sa maison, après avoir
-recommandé aux autres saints d’instruire son mari et de l’encourager.
-
-Lorsque Adrien sut que le jour du dernier supplice était arrivé, il
-obtint de ses gardiens, moyennant des présents, qu’ils lui permissent
-d’aller jusque dans sa maison pour chercher sa femme, afin de tenir la
-promesse qu’il lui avait faite. Et quelqu’un, en le voyant venir, le
-devança, et courut dire à Nathalie: «Ton mari a été relâché, car le
-voici qui vient!» Et elle, s’imaginant qu’Adrien avait eu peur du
-martyre, pleurait amèrement. Dès qu’elle l’aperçut, elle se hâta de
-fermer devant lui la porte de la maison en disant: «Que s’éloigne de moi
-celui qui s’est éloigné de Dieu!» Et, se tournant vers lui: «Malheureux,
-qui donc te forçait de commencer une œuvre que tu étais incapable
-d’achever? Dis-moi pourquoi tu t’es enfui avant la bataille, comment tu
-as succombé avant même qu’une seule flèche ait été lancée? Malheur à
-moi! Que ferai-je, liée comme je le suis à ce renégat?» Et saint Adrien,
-entendant tout cela, se réjouissait dans son cœur, admirant cette femme
-jeune, belle et noble, avec qui il était marié depuis quatorze mois.
-Mais quand il la vit trop affligée, il lui dit: «Ce n’est point pour
-éviter le martyre que je suis venu ici, mais pour te chercher, suivant
-ma promesse!» Et elle, refusant de le croire: «Voyez, comme ce traître
-essaie de me séduire! Voyez comme ment ce nouveau Judas! Eloigne-toi de
-moi, misérable! Et sache que je vais me tuer, pour n’avoir plus à vivre
-avec toi!» Et comme elle refusait toujours de lui ouvrir, il lui dit:
-«Ouvre-moi vite, car je vais devoir repartir, et tu ne me verras plus,
-et tu regretteras, plus tard, de ne m’avoir pas revu avant mon départ!»
-Ce qu’entendant, Nathalie lui ouvrit, et, quand ils se furent longuement
-embrassés, ils allèrent ensemble à la prison, où Nathalie essuyait avec
-des linges précieux les plaies béantes des martyrs.
-
-Quand l’empereur les fit comparaître devant lui, ils étaient tous encore
-si accablés de leur supplice précédent qu’ils se trouvaient incapables
-de marcher. On dut donc les porter comme des bêtes blessées; seul Adrien
-s’avançait à pied derrière eux, les mains enchaînées. L’empereur l’ayant
-fait étendre sur un chevalet, Nathalie s’approcha de lui et lui dit:
-«Mon cher seigneur, n’aie garde de trembler en présence du supplice!
-Quelques minutes de souffrance, et aussitôt après tu te réjouiras parmi
-les anges!» Puis, voyant avec quel courage son mari recevait les coups,
-elle courut vers les autres saints pour le leur annoncer. Cependant,
-l’empereur défendait à Adrien de blasphémer ses dieux. Et lui: «Si je
-souffre tous ces tourments pour blasphémer de faux dieux, combien donc
-en souffriras-tu, toi, qui blasphèmes le seul Dieu véritable?» Et
-Maximien: «Ce sont ces imposteurs qui t’ont enseigné de telles paroles!»
-Mais Adrien: «Ne les appelle pas des imposteurs! car ils sont les
-docteurs de la vie éternelle!» Et Nathalie, toute joyeuse, allait
-rapporter aux autres saints les paroles de son mari. L’empereur fit
-ensuite frapper Adrien par quatre hommes d’une force prodigieuse; et ils
-le frappèrent si cruellement, que ses entrailles lui sortaient du corps.
-Après quoi l’empereur le fit ramener en prison avec les autres
-chrétiens. Nous devons ajouter ici qu’Adrien était un frêle et beau
-jeune homme de vingt-huit ans. Et Nathalie, le voyant étendu à terre,
-tout meurtri, lui soutenait la tête de ses mains et lui disait: «Heureux
-es-tu, mon seigneur, d’avoir été admis au nombre des saints! Heureux
-es-tu, lumière de ma vie, de pouvoir souffrir pour celui qui a souffert
-pour toi! Souffre encore, mon doux ami, afin de mieux voir ensuite la
-gloire céleste!»
-
-Or l’empereur apprenant que plusieurs femmes soignaient les saints dans
-la prison, défendit désormais qu’on les laissât entrer. Mais Nathalie se
-coupa les cheveux, revêtit des habits d’homme et revint prodiguer ses
-soins aux prisonniers. Elle engagea aussi, par son exemple, d’autres
-femmes à l’imiter. Et elle demanda à son mari, quand il serait dans sa
-gloire, de prier pour elle, afin que Dieu la rappelât vite loin de ce
-monde, mais en laissant intact son jeune corps. Cependant, l’empereur,
-averti de ce qui se passait dans la prison, ordonna de tuer les martyrs
-en leur brisant les membres. Et Nathalie, craignant que la vue du
-supplice des autres n’effrayât son mari, demanda au bourreau de
-commencer par lui. On lui coupa les pieds, on lui rompit les membres, et
-Nathalie demanda, en outre, qu’on lui coupât une main, de façon à ce
-qu’il ne restât pas en arrière des autres saints pour la souffrance.
-Cela fait, Adrien rendit son âme à Dieu; et les autres chrétiens,
-tendant tour à tour leurs pieds à la hache des bourreaux, moururent
-comme lui. Et l’empereur fit brûler leurs corps; mais Nathalie cacha
-dans son sein la main de son mari. Et quand elle vit jeter au feu le
-corps d’Adrien, elle ne put résister au désir de s’élancer dans les
-flammes pour le rejoindre. Mais aussitôt une pluie abondante se mit à
-tomber qui éteignit la flamme; de telle sorte que les chrétiens purent
-recueillir les corps des martyrs et les transporter à Constantinople,
-d’où on les rapporta en grande pompe à Nicomédie lorsque fut restituée
-la paix à l’Eglise. Ce martyre eut lieu l’an du Seigneur 280.
-
-Nathalie, après la mort de son mari, demeurait dans sa maison,
-conservant pieusement la main du martyr; et toujours, pour se consoler,
-elle gardait cette main sous son oreiller. Or un tribun, la voyant
-belle, riche et noble, lui envoya des dames de la ville pour la demander
-en mariage. Nathalie leur répondit: «Quel honneur pour moi de devenir la
-femme d’un tel homme! Accordez-moi seulement trois jours de délai, pour
-me préparer à ce mariage!» Elle disait cela pour pouvoir s’enfuir. Or,
-la même nuit, un des martyrs lui apparut en rêve, et, la consolant
-doucement, lui enjoignit de se rendre au lieu où étaient les corps des
-martyrs. Dès son réveil, elle prit la main coupée d’Adrien, et
-s’embarqua sur un vaisseau avec d’autres fidèles. Ce qu’apprenant, le
-tribun la poursuivit sur mer avec une troupe de soldats; mais une
-tempête se leva qui en noya un grand nombre et força les autres à
-rentrer au port.
-
-Au milieu de la nuit, le diable, ayant pris la forme d’un marin, et
-étant monté sur un bateau fantastique, apparut aux compagnons de
-Nathalie et leur dit: «D’où venez-vous et où allez-vous?» Ils
-répondirent: «Nous venons de Nicomédie et nous allons à Constantinople!»
-Alors le diable: «En ce cas, vous faites fausse route, c’est à gauche
-qu’est votre chemin!» Il leur disait cela pour les envoyer contre des
-rochers, où ils n’auraient pas manqué de périr. Mais lorsqu’ils eurent
-changé les voiles, Adrien se montra soudain devant eux, sur un autre
-bateau, leur apprit que c’était le diable qui leur avait parlé, leur
-ordonna de suivre la direction qu’ils suivaient précédemment, et,
-navigant devant eux, il leur montra le chemin. Et Nathalie, en revoyant
-son mari, fut saisie d’une joie immense.
-
-Le matin avant l’aube, le vaisseau aborda à Constantinople. Aussitôt
-Nathalie se rendit à la maison où étaient les corps des martyrs, et
-replaça la main d’Adrien avec le reste du corps. Puis elle pria; et
-Adrien lui apparut en rêve, lui enjoignant de venir le retrouver dans la
-paix éternelle. Réveillée, elle raconta son rêve aux assistants, leur
-dit adieu et rendit l’âme. Et son corps fut placé près de ceux des
-martyrs.
-
-
-
-
-CXXXI
-
-SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE, MARTYRS
-
-(9 septembre)
-
-
-Gorgon et Dorothée étaient, à Nicomédie, les chefs de la troupe qui
-gardait le palais de Dioclétien. Mais, pour pouvoir suivre plus
-librement leur maître divin, ils se démirent de leur fonction et se
-proclamèrent chrétiens. Ce qu’entendant, l’empereur fut désolé à la
-pensée de perdre d’aussi nobles et dévoués serviteurs. Mais comme ni les
-menaces, ni les flatteries ne parvenaient à les émouvoir, il les fit
-étendre sur le chevalet, fit déchirer leurs corps avec des fouets et des
-griffes de fer, fit jeter du vinaigre et du sel dans leurs intestins
-perforés; puis comme ils n’en éprouvaient aucun mal, il les fit mettre
-sur un gril; et ils avaient l’impression d’être couchés sur un lit de
-fleurs. Alors Dioclétien les fit pendre, et laissa leurs corps en pâture
-aux chiens et aux loups. Mais les corps demeurèrent intacts jusqu’au
-moment où les fidèles purent les recueillir. Ce martyre eut lieu en l’an
-du Seigneur 280.
-
-Longtemps après, le corps de saint Gorgon fut transporté à Rome. Plus
-tard encore, en l’an 763, l’évêque de Metz, neveu du roi Pépin, fit
-transporter ce corps en Gaule et l’ensevelit au monastère de Gorgocie.
-
-
-
-
-CXXXII
-
-SAINTS PROTHE ET HYACINTHE, MARTYRS
-
-(11 septembre)
-
-
-Prothe et Hyacinthe étaient compagnons d’études d’Eugénie, fille d’un
-noble romain nommé Philippe. Celui-ci, ayant été nommé par le Sénat
-préfet d’Alexandrie, avait emmené avec lui dans cette ville sa femme
-Claudie, ses fils Avit et Serge, et sa fille Eugénie, instruite
-excellemment dans la connaissance des arts et des lettres. A quinze ans,
-Eugénie fut demandée en mariage par Aquilin, fils du consul Aquilin.
-Mais elle: «Ce n’est point d’après la naissance qu’on doit se choisir un
-mari, mais d’après les mœurs et le caractère!»
-
-Un hasard fit tomber entre ses mains la doctrine de saint Paul, et
-aussitôt son âme commença à devenir chrétienne. Les chrétiens avaient
-alors l’autorisation de demeurer dans un village voisin d’Alexandrie.
-Eugénie s’y rendit, comme en promenade, et elle entendit que les
-chrétiens chantaient: «Tous les dieux des nations ne sont que des
-idoles; un seul Dieu a créé le ciel et la terre.» Alors elle dit à ses
-compagnons d’études Prothe et Hyacinthe: «Nous avons approfondi tous les
-syllogismes des philosophes, les catégories d’Aristote, et les idées de
-Platon, et les préceptes de Socrate. Mais voici que la phrase que
-chantent ces chrétiens détruit tout ce qu’ont dit les poètes, les
-orateurs et les philosophes. Une puissance usurpée a fait de moi votre
-supérieure; mais à présent la sagesse fait de moi votre sœur. Donc,
-soyez mes frères, et suivons le Christ!» Les deux esclaves y
-consentirent, et Eugénie, ayant revêtu des habits masculins, se rendit
-avec eux dans un monastère dont l’abbé était un saint homme nommé
-Hélénus. Cet Hélénus, discutant un jour avec un hérétique, et ne
-parvenant pas à le convaincre par ses arguments, fit allumer un grand
-feu, et offrit à son adversaire d’y entrer avec lui, sous la condition
-que celui des deux qui en sortirait indemne, serait considéré comme
-professant la vérité. Puis il entra lui-même, le premier, dans la
-flamme, et en sortit sans le moindre mal. Et l’hérétique, ayant refusé
-d’y entrer à son tour, fut honteusement chassé par la foule. C’est donc
-vers cet Hélénus que se rendit la jeune fille, et elle lui dit qu’elle
-était un homme. Et lui: «Tu as bien raison de le dire, car, bien que tu
-sois femme, tu agis en homme!» Après quoi il l’admit au nombre de ses
-moines avec Prothe et Hyacinthe, et lui ordonna de prendre le nom de
-frère Eugène.
-
-Cependant, le père et la mère d’Eugénie, ne la voyant pas revenir chez
-eux, la firent rechercher partout sans pouvoir la trouver. Des devins,
-consultés par eux, leur répondirent que la jeune fille avait été
-transportée au ciel, où elle était devenue un astre. Aussi le père
-fit-il exécuter une statue de sa fille, et enjoignit-il au peuple de
-l’adorer. Et Eugénie, dans son monastère, vivait avec ses compagnons
-dans la crainte de Dieu, de telle sorte que, à la mort de l’abbé, c’est
-elle qui fut élue pour le remplacer.
-
-Il y avait alors à Alexandrie une femme riche et noble, appelée
-Mélancie, que sainte Eugénie avait guérie de la fièvre quarte en
-l’oignant d’huile au nom de Jésus. Cette femme, frappée de l’élégance et
-de la beauté de celui qu’elle croyait être le Frère Eugène, se prit pour
-lui d’un violent amour, et songea aux moyens d’entrer en relations
-intimes avec lui. Elle imagina de feindre une maladie, et de prier le
-Frère de venir la voir. Et, quand il fut venu, elle lui révéla combien
-elle le désirait; après quoi, le suppliant de s’unir charnellement à
-elle, elle se jeta à son cou et le couvrit de baisers. Indigné de cette
-conduite, le Frère Eugène lui dit: «Tu mérites bien ton nom de Mélancie,
-car tu es pleine de noirceur, et la digne fille du prince des ténèbres!»
-Aussitôt la dame, furieuse de sa déception, et craignant en outre d’être
-dénoncée, se résolut à dénoncer la première, et proclama que le Frère
-Eugène avait voulu la violer. S’étant rendue chez le préfet Philippe,
-elle lui dit: «Un jeune chrétien, venu chez moi sous prétexte de me
-guérir, a eu l’impudence de se jeter sur moi pour me violer; et sans
-l’aide de ma servante, qui se trouvait dans ma chambre, le monstre
-aurait assouvi sur moi son ignoble désir.» Ce qu’entendant, le préfet,
-irrité, fit saisir Eugénie et les autres serviteurs du Christ, et
-déclara que tous seraient livrés aux bêtes. Quand Eugénie fut amenée
-devant lui, il lui dit: «Apprends-nous donc, scélérat, si c’est votre
-Christ qui vous a ordonné de violer les femmes de noble maison!» Alors
-Eugénie, baissant la tête pour n’être pas reconnue, répondit: «Notre
-Christ nous a enseigné la chasteté, et a promis la vie éternelle à ceux
-dont les âmes et les corps seraient purs. Quant à cette Mélancie, nous
-pourrions la convaincre de faux témoignage; mais mieux vaut que nous
-souffrions nous-mêmes, car, pour faire la preuve de son mensonge, nous
-devrions sacrifier le fruit de notre patience!» On fit alors venir la
-servante de Mélancie; cette femme, stylée par sa maîtresse, répéta que
-le Frère Eugène avait voulu violer celle-ci. Et Eugénie: «Puisque c’est
-ainsi, puisque l’impudique ose accuser d’un tel crime les serviteurs du
-Christ, je dévoilerai la vérité, non point par orgueil, mais pour la
-gloire de Dieu!» Disant cela, elle coupa sa tunique de haut en bas,
-jusqu’à la ceinture, et l’on vit qu’elle était une femme. Et elle dit au
-préfet: «Je suis Eugénie, ta fille, Claudie est ma mère, Avit et Serge,
-que je vois assis près de toi, sont mes frères, et les deux moines que
-voici sont Prothe et Hyacinthe!» Aussitôt le père, reconnaissant sa
-fille; se jeta dans ses bras en pleurant, et au même instant une flamme,
-descendue des cieux, consuma Mélancie et tous ses faux témoins.
-
-C’est ainsi qu’Eugénie convertit son père, sa mère, ses frères, et toute
-leur maison. Philippe, se démettant de ses fonctions, fut élu évêque par
-les chrétiens, et souffrit le martyre pour la foi. Eugénie revint, avec
-ses frères et sa mère, à Rome, où ils firent de nombreuses conversions.
-Et un jour, par ordre de l’empereur, elle fut attachée à une grosse
-pierre et jetée dans le Tibre; mais la pierre se détacha de son corps,
-et on vit la jeune fille marcher saine et sauve sur les eaux. On la
-plongea dans une fournaise ardente; la flamme s’éteignit aussitôt. On
-l’enferma dans un cachot sans fenêtre; mais la cachot se remplit d’un
-rayonnement de lumière. On la laissa dix jours sans nourriture; le
-dixième jour, le Sauveur lui apparut, lui offrit un pain, et lui dit:
-«Reçois cette nourriture de ma main! Je suis ton Sauveur, que tu as aimé
-de toute ton âme! Et sache que, le jour anniversaire de ma naissance
-terrestre, je t’appellerai près de moi!» Et en effet, le jour de Noël,
-un bourreau trancha la tête de la sainte. Alors celle-ci apparut à sa
-mère, et lui annonça que, le dimanche suivant, elles se retrouveraient
-au ciel. Et en effet, le dimanche suivant, Claudie, pendant qu’elle se
-tenait en prière, rendit son âme à Dieu. Quant à Prothe et Hyacinthe,
-sur leur refus de sacrifier aux idoles, ils eurent la tête tranchée.
-Cela se passait sous le règne de Valérien et de Gallien, en l’an du
-Seigneur 256.
-
-
-
-
-CXXXIII
-
-L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX
-
-(14 septembre)
-
-
-I. La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix a été instituée en
-souvenir d’un solennel hommage rendu à la croix du Seigneur. L’an 615,
-Dieu permit que son peuple fût livré en proie à la cruauté des païens.
-Cette année-là, le roi des Perses, Cosroës, conquérant du monde, vint à
-Jérusalem, et y fut frappé de terreur devant le sépulcre du Christ;
-mais, en s’en allant, il emporta avec lui la partie de la sainte croix
-que sainte Hélène avait laissée à Jérusalem. Puis, rentré dans sa
-capitale, il imagina de se faire passer pour dieu. Il se construisit une
-tour d’or et d’argent toute semée de pierreries, et y plaça les images
-du soleil, de la lune et des étoiles. Au sommet de la tour il
-recueillait de l’eau, qui montait jusque-là par un conduit secret, et il
-la faisait pleuvoir sur la ville comme une vraie pluie. Il y avait aussi
-sous la tour, dans une caverne, des chevaux qui tournaient en traînant
-des chars, de telle sorte qu’ils semblaient ébranler la tour, avec un
-bruit imitant le tonnerre. Abandonnant à son fils le soin du royaume,
-Cosroës se retira dans cette tour, s’assit dans un trône, comme s’il
-était Dieu le Père, plaça à sa droite le bois de la croix pour
-représenter le Fils, à gauche plaça le coq pour représenter le
-Saint-Esprit, et ordonna qu’on lui rendît le culte divin.
-
-Alors l’empereur Héraclius réunit une nombreuse armée, et vint livrer
-bataille au fils de Cosroës sur les bords du Danube. Et les deux princes
-convinrent qu’ils lutteraient seuls sur un pont, de telle sorte que le
-vainqueur pût obtenir l’empire sans aucun dommage pour l’une ni l’autre
-armée. Et l’on décréta que quiconque voudrait aider son prince aurait
-les jambes et les bras coupés, et serait jeté dans le fleuve. Mais
-Héraclius se recommanda à Dieu et à la sainte croix. Aussi fut-il
-vainqueur, après une longue lutte, et soumit-il à son empire l’armée
-ennemie. Tout le peuple de Cosroës se convertit à la foi chrétienne et
-reçut le baptême. Seul Cosroës ignorait l’issue de la guerre: car, afin
-d’être adoré comme un dieu, il n’admettait aucun homme à lui parler
-familièrement. Mais Héraclius parvint jusqu’à lui et, le trouvant assis
-sur son trône doré, il lui dit: «Puisque tu as honoré en une certaine
-mesure le bois de la sainte croix, je te laisserai la vie et le pouvoir
-royal si tu consens à recevoir le baptême; si, au contraire, tu t’y
-refuses, je te trancherai la tête!» Cosroës ayant refusé de se
-convertir, Héraclius tira son épée et lui trancha la tête. Puis, quand
-il l’eut fait ensevelir avec les honneurs dus à sa royauté, il fit
-baptiser son jeune fils âgé de dix ans, le présenta lui-même sur les
-fonts baptismaux, et lui transmit le royaume de son père. Il fit
-seulement détruire la tour de Cosroës, et en distribua l’argent à son
-armée, réservant l’or et les pierreries pour servir à la reconstruction
-des églises que le tyran avait détruites.
-
-Il alla ensuite rapporter à Jérusalem la sainte croix. Et comme, sur son
-cheval royal et avec ses ornements impériaux, il descendait du mont des
-Oliviers, il arriva devant la porte par où était entré Notre-Seigneur,
-la veille de sa passion. Or voici que les pierres de la porte se
-rejoignirent de façon à former comme un mur. Et au-dessus de la porte
-apparut un ange qui, tenant en main le signe de la croix, dit: «Lorsque
-le Roi des Cieux est entré par cette porte, ce n’est pas avec un luxe
-princier, mais en pauvre, et monté sur un petit âne: en quoi il vous a
-laissé un exemple d’humilité que vous devez suivre!» Puis, cela dit,
-l’ange disparut. Alors l’empereur, tout en larmes, se déchaussa, se
-dépouilla de ses vêtements jusqu’à la chemise, et, prenant la croix du
-Seigneur, il en frappa humblement la porte qui, se soulevant, le laissa
-passer avec toute sa suite. Et une odeur délicieuse se dégagea du bois
-sacré. Et l’empereur s’écria pieusement: «O croix plus splendide que
-tous les astres, célèbre et chère, qui seule as mérité de porter l’âme
-du monde, doux bois, clous précieux, sauvez la troupe qui se réunit
-aujourd’hui pour vous louer, munie de votre signe!» Et aussitôt que la
-croix fut restituée en son lieu, les anciens miracles se renouvelèrent.
-Des morts ressuscitèrent, quatre paralytiques furent guéris, dix lépreux
-furent purifiés, quinze aveugles recouvrèrent la vue, des démons
-s’enfuirent des corps dont ils s’étaient emparés; et ainsi l’empereur,
-après avoir reconstruit les églises et les avoir comblées de présents,
-revint dans sa capitale.
-
-Cependant d’autres chroniques donnent un autre récit de cette exaltation
-de la sainte croix. Elles prétendent que, comme Cosroës s’était emparé
-de Jérusalem et qu’Héraclius voulait faire la paix avec lui, le roi des
-Perses avait juré de ne pas accorder la paix aux Romains aussi longtemps
-qu’ils n’auraient pas renié le crucifix pour adorer le soleil. Sur quoi
-Héraclius, rempli d’un saint zèle, l’avait attaqué, battu et repoussé
-jusqu’à Ctésiphon. Là Cosroës, atteint de dysenterie, avait voulu
-couronner roi son fils Medase. Ce qu’apprenant, son fils aîné, Syroïs,
-s’était allié avec Héraclius, avait jeté son père en prison et l’avait
-enfin fait tuer à coups de flèches. Il avait ensuite rendu à Héraclius
-le bois de la croix, ainsi que le patriarche Zacharie, que Cosroës avait
-également emmené de Jérusalem. Et l’empereur s’était empressé de
-rapporter la croix à Jérusalem, d’où il l’avait ensuite transportée à
-Constantinople.
-
-II. A Constantinople, un Juif, étant entré dans l’église de
-Sainte-Sophie, avait aperçu une image du Christ. Voyant qu’il était
-seul, il tira son épée, visa l’image et frappa le Christ à la gorge: et
-aussitôt un flot de sang jaillit, qui arrosa le visage et toute la tête
-du Juif. Celui-ci, épouvanté, prit l’image, la jeta dans un puits, et
-s’enfuit. Il fut rencontré par un chrétien, qui lui dit: «D’où viens-tu,
-Juif? Tu as commis un meurtre!» Et comme le Juif niait, le chrétien lui
-dit: «Certes, tu as commis un meurtre, car tu as encore la tête tout
-arrosée de sang!» Et le Juif: «En vérité le Dieu des chrétiens est un
-grand Dieu, et tout confirme sa foi! Ce n’est pas un homme que j’ai
-frappé, mais l’image du Christ, et aussitôt le sang a jailli de sa
-gorge!» Puis le Juif conduisit ce chrétien jusqu’au puits, d’où l’on
-retira l’image sainte. Et, aujourd’hui encore, on voit la trace de la
-blessure dans la gorge du Christ.
-
-III. Dans la ville de Berith, en Syrie, un chrétien, qui avait loué un
-logement à l’année, avait fixé au mur une croix, devant laquelle il
-faisait ses prières. Mais, au bout d’une année, il se loua un autre
-logement et oublia d’emporter le crucifix. Le logement fut alors loué à
-un Juif qui, un jour, invita à dîner un de ses concitoyens. Et voici
-que, à table, l’invité aperçoit sur le mur le crucifix. Furieux, il
-demande à son hôte comment il ose garder chez lui l’image du Nazaréen.
-En vain l’hôte lui jure, par tous les serments de sa race, que jamais
-encore il ne s’est aperçu de la présence du crucifix. L’invité feint de
-se calmer, dit adieu à son hôte affectueusement, et s’en va le dénoncer
-au chef des Juifs. Aussitôt tous les Juifs de la ville s’assemblent,
-envahissent le logement, et, apercevant la croix, accablent d’injures et
-de coups leur malheureux frère, qu’ils jettent, à demi mort, sur les
-pierres du chemin. Après quoi ils foulent aux pieds l’image sainte, et
-recommencent sur elle tous les sacrilèges de la passion du Seigneur.
-Mais, au moment où ils lui percent le flanc d’un coup de lance, voici
-que de l’eau et du sang en jaillissent si abondamment qu’un grand vase
-s’en trouve rempli. Les Juifs, stupéfaits, emportent ce sang dans leur
-synagogue; et tout malade qui l’applique sur son corps est aussitôt
-guéri. Ce que voyant, les Juifs vont raconter toute l’histoire à
-l’évêque du diocèse et reçoivent le baptême. L’évêque transvase le sang
-miraculeux dans des ampoules de cristal; puis, mandant près de lui le
-chrétien à qui appartenait le crucifix, il le questionne sur la
-provenance de celui-ci. Et le chrétien lui répond: «Ce crucifix est
-l’œuvre de Nicodème, qui, en mourant, l’a légué à Gamaliel, qui l’a
-légué lui-même à Zachée, qui l’a légué à Jacques, qui l’a légué à Simon.
-Après la destruction de Jérusalem, les fidèles l’ont emporté dans le
-royaume d’Agrippa, et ainsi il est venu entre les mains de mes parents,
-qui me l’ont légué par héritage.» Ce miracle eut lieu en l’an 750. C’est
-en souvenir de lui que, le 3 décembre, l’Eglise institua la fête du
-Souvenir de la Passion: ou encore, suivant d’autres, le 5 novembre. A
-Rome, une église fut consacrée en l’honneur du Sauveur, où l’on conserve
-aujourd’hui encore une ampoule de ce sang, et où une fête solennelle est
-célébrée à son sujet.
-
-IV. Les infidèles eux-mêmes reconnaissent la vertu de la croix. D’après
-saint Grégoire, au troisième livre de ses _Dialogues_, André, évêque de
-Fondi, ayant permis à une religieuse de demeurer avec lui, le diable,
-pour le tenter, lui imprima dans l’esprit l’image de cette femme, de
-telle façon que, dans son lit, il était poursuivi de pensées lubriques.
-Or, certain soir, un Juif, venant à Rome, et ne trouvant plus de place
-dans les auberges, s’installa pour la nuit dans un temple d’Apollon. Et,
-bien qu’il ne fût pas chrétien, il avait si peur d’être puni par les
-Romains comme un sacrilège, que, par précaution, il eut l’idée de faire
-le signe de la croix. Or voici que, s’éveillant au milieu de la nuit, il
-vit toute la troupe des mauvais esprits réunis en conseil, autour d’un
-chef qui interrogeait chacun d’eux sur le mal qu’il avait réussi à
-faire.
-
-Saint Grégoire, pour abréger, ne nous dit rien de la discussion qui eut
-lieu entre ces démons: mais nous pouvons nous en faire une idée d’après
-un autre exemple, qui se trouve cité dans la vie des Pères. Nous y
-lisons, en effet, qu’un homme, étant entré dans un temple d’idoles, vit
-Satan assis et toutes ses milices debout devant lui. Et Satan dit
-d’abord à l’un des mauvais esprits: «D’où viens-tu?» Et le démon: «J’ai
-été dans telle province, j’y ai suscité des guerres, causé toute sorte
-de troubles, et répandu beaucoup de sang. Voilà ce que j’ai à
-t’annoncer!» Et Satan lui dit: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et
-lui: «En trente jours.» Et Satan: «Pourquoi as-tu mis tant de temps?» Et
-il dit à ses serviteurs: «Fouettez-le de verges, et ne craignez pas
-d’appuyer!» Puis un autre diable vint et dit: «Seigneur, j’ai été sur la
-mer, où j’ai soulevé de grandes tempêtes et fait périr une grande
-quantité d’hommes.» Et Satan: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et
-lui: «En vingt jours.» Satan le fit fouetter de la même façon en disant:
-«Tu ne t’es pas fatigué, pour faire si peu de chose en tant de jours!»
-Puis vint un troisième diable qui dit: «J’ai été dans une ville où il y
-avait une noce. J’ai produit une rixe, où beaucoup de sang a été
-répandu, et où le marié, notamment, est mort. Voilà ce que j’ai à
-t’annoncer!» Et Satan: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et le
-diable: «En dix jours.» Et Satan: «Tu n’as pas honte d’avoir fait si peu
-d’ouvrage en tant de jours!» Et il le fit fouetter comme les deux
-précédents. Puis vint un quatrième diable qui dit: «Je suis allé dans le
-désert, et pendant quarante ans j’ai peiné autour d’un certain moine;
-mais je viens enfin de le précipiter dans un péché de chair!» A ces
-mots, Satan se leva de son trône, alla vers ce diable, lui posa sur la
-tête sa propre couronne et le fit asseoir près de lui, en disant: «Tu as
-fait là une grande action, et il n’y a personne qui ait mieux employé
-son temps!»
-
-C’est sans doute à un débat du même genre qu’aura assisté le Juif dont
-parle saint Grégoire. Toujours est-il que, après que de nombreux diables
-eurent rendu compte de leurs méfaits, l’un d’eux s’avança et révéla
-quelle tentation charnelle il avait inspirée à l’évêque André, ajoutant
-que, la veille, à l’heure des vêpres, il avait poussé si loin son œuvre
-de tentation que l’évêque avait, par manière de caresse, posé sa main
-sur le dos de la religieuse. Alors Satan l’exhorta à compléter son
-œuvre, qui lui vaudrait une gloire merveilleuse parmi ses pairs. Puis il
-lui dit d’aller voir quel était le téméraire qui avait osé venir se
-coucher dans son temple. Le Juif, comme l’on pense, tremblait de tous
-ses membres; mais le diable, s’étant approché de lui, découvrit qu’il
-était muni du signe de la croix. Et il dit à ses compagnons: «C’est un
-vase vide, en vérité, mais marqué du signe contre lequel nous ne pouvons
-rien!» Aussitôt toute la foule des mauvais esprits disparut; et le Juif,
-réveillé, alla trouver l’évêque, à qui il raconta sa vision. Aussitôt
-André gémit profondément et renvoya de sa maison toutes les femmes qui
-s’y trouvaient. Le Juif, de son côté, se fit baptiser.
-
-V. Saint Grégoire rapporte également dans ses _Dialogues_, qu’une
-religieuse, étant entrée dans un jardin, aperçut une laitue qui la tenta
-si fort qu’elle y mordit sans l’avoir bénie d’un signe de croix.
-Aussitôt le diable pénétra en elle. Et comme saint Equice venait pour
-l’exorciser, le diable s’écria: «Qu’ai-je fait de mal? J’étais
-tranquillement assis, là, sur cette laitue, et voilà que cette
-religieuse est venue et m’a mordu!» Mais, sur l’ordre du saint, il fut
-bientôt forcé de déguerpir.
-
-VI. Enfin on lit, au livre XI de l’_Histoire ecclésiastique_, que
-l’empereur Théodose fit effacer sur les murs d’Alexandrie les emblèmes
-de Sérapis, et fit peindre, à leur place, le signe de la croix. Ce que
-voyant, les païens et leurs prêtres se firent aussitôt baptiser, disant
-qu’une ancienne tradition les avait avertis que leur religion perdrait
-tout pouvoir le jour où viendrait chez eux le signe de la vie: car il y
-avait dans leur langue une lettre, tenue pour sacrée, qui avait la forme
-de la croix, et qui, d’après leur doctrine, était le symbole de la vie
-future.
-
-
-
-
-CXXXIV
-
-SAINTE EUPHÉMIE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(16 septembre)
-
-
-Euphémie, fille d’un sénateur, voyant les supplices infligés aux
-chrétiens sous le règne de Dioclétien, se rendit auprès du juge Priscus
-et confessa publiquement le Christ. Ce juge ordonnait que les chrétiens
-fussent mis à mort l’un après l’autre, et que les survivants
-assistassent au martyre de leurs compagnons, espérant par là les
-épouvanter et les détourner de leur foi. Or Euphémie, à chaque nouvelle
-exécution qui se faisait en sa présence, pleurait et se désolait comme
-si elle-même avait été suppliciée; ce dont le juge se réjouissait,
-pensant qu’elle consentirait à sacrifier aux idoles. Il lui demanda
-enfin de quoi elle se plaignait. Et elle: «Etant de race noble, je me
-plains de ce que tu me préfères des inconnus et des gens de rien, et de
-ce que tu leur permettes d’arriver avant moi à la gloire promise!» Sur
-quoi le juge, furieux de sa déception, la fit jeter en prison, mais sans
-la charger de chaînes. Le lendemain, amenée de nouveau devant le juge,
-elle se plaignit de nouveau de ce que, contrairement à la loi, elle
-seule n’eût pas été chargée de chaînes. Le juge la fit remettre en
-prison, après avoir ordonné qu’elle fût souffletée; et l’ayant suivie
-dans la prison, il voulut assouvir sur elle sa concupiscence; mais, à la
-prière de la vierge, la force divine paralysa le bras qu’il levait sur
-elle. Et Priscus, croyant à un sortilège, envoya vers elle un de ses
-fonctionnaires pour lui promettre toute sorte de faveurs si elle
-consentait à devenir sa maîtresse. Mais l’envoyé trouva la prison
-fermée, de telle sorte qu’il ne put ni l’ouvrir avec ses clés ni en
-briser la porte à coups de hache. Et il fut possédé d’un démon, qui le
-contraignit à se déchirer les chairs de ses propres mains.
-
-Le juge décida ensuite que la sainte eût à être placée sur une roue dont
-les rayons étaient remplis de charbons ardents; et l’auteur de cette
-roue s’entendit avec les bourreaux pour que, sur un signe de lui, la
-flamme, sortant des rayons, consumât le corps d’Euphémie. Mais Dieu fit
-en sorte que ce fût cet homme lui-même qui fut consumé tandis
-qu’Euphémie, délivrée par un ange, apparut debout, saine et sauve, dans
-les airs. Alors un certain Appellien dit au juge: «Le pouvoir de ces
-chrétiens ne peut être vaincu que par le fer. Je te conseille donc de la
-faire décapiter!» On éleva alors un échafaud; mais le premier homme qui
-voulut étendre la main sur Euphémie, pour l’y faire monter, eut aussitôt
-la main paralysée et fut emporté à demi mort. Un autre, nomme Sosthène,
-arrivé près d’elle, se convertit tout de suite, lui demanda pardon et,
-tirant son épée, déclara au juge qu’il se tuerait lui-même plutôt que de
-toucher à celle que défendaient les anges.
-
-Désespérant de la tuer par ce moyen, le juge dit à son chancelier de
-mander auprès d’elle les jeunes gens les plus vigoureux et les plus
-ardents de la ville, afin qu’ils usassent de son corps jusqu’à la faire
-mourir. Mais le premier qui entra dans la prison aperçut une troupe de
-vierges resplendissantes qui priaient autour d’Euphémie; et aussitôt il
-devint chrétien. Alors le juge la fit suspendre par les cheveux, puis,
-devant l’inefficacité de ce nouveau supplice, la condamna à être privée
-de nourriture et à être pressée comme une olive entre d’énormes pierres.
-Elle resta ainsi pendant sept jours, nourrie par un ange; et, au bout de
-sept jours, les quatre grosses pierres se trouvèrent réduites en une
-fine cendre.
-
-Honteux d’être vaincu par une jeune fille, le juge la fit plonger dans
-une fosse où se trouvaient trois bêtes d’une férocité effroyable. Mais
-ces bêtes accoururent près d’elle pour la caresser, et, joignant leurs
-queues, lui firent comme un trône où le juge la vit s’asseoir. Enfin un
-bourreau, entrant dans la fosse, perça d’un glaive le côté de la sainte,
-qui acheva ainsi les épreuves de son martyre. Pour le récompenser, le
-juge le revêtit d’un manteau de soie et lui ceignit les reins d’une
-ceinture dorée; mais, au moment où cet homme sortait de la fosse, un
-lion s’élança sur lui et le dévora, ne laissant que le manteau, la
-ceinture et quelques ossements. Quant au juge Priscus, il en vint à se
-dévorer lui-même, et rendit son âme au démon. Sainte Euphémie fut
-ensevelie à Chalcédoine, l’an du Seigneur 280; et, par ses mérites, tous
-les Juifs et païens de Chalcédoine se convertirent au christianisme.
-
-
-
-
-CXXXV
-
-SAINT LAMBERT, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(17 septembre)
-
-
-Lambert était noble de naissance, mais il fut plus noble encore par la
-sainteté de sa vie. Instruit dans les Ecritures dès son enfance, il
-était si aimé de tous que, après la mort de son maître Théodard, il fut
-élu, à sa place, évêque de Maëstricht. Le roi Childéric avait pour lui
-une estime toute particulière, et le préférait à tous les autres
-évêques, jusqu’à ce que, un jour, trompé par la malice croissante des
-envieux, il le chassa de son siège, et nomma Féramond pour le remplacer.
-
-Lambert se réfugia alors dans un monastère où, pendant sept ans, il
-donna l’exemple de la plus haute vertu. Mais une nuit, comme il se
-levait pour prier, il fit par hasard un grand bruit sur le pavé. Et
-l’abbé, entendant le bruit, dit: «Que celui qui a fait ce bruit aille
-aussitôt à la croix!» Aussitôt Lambert, pieds nus, et couvert d’un
-cilice, courut vers la croix qui était à la porte du monastère, et y
-resta jusqu’au matin, dans la neige et la glace. Et quand, le lendemain,
-l’abbé vit que c’était lui qui était allé à la croix, il l’envoya
-chercher, et, avec tous les moines, lui demanda pardon. Et l’évêque les
-accueillit avec une indulgence parfaite. Sept ans après, Féramond fut
-enfin chassé de son siège, et saint Lambert y remonta, par ordre du roi
-Pépin. Et comme deux méchants recommençaient à le tourmenter, ses amis
-les tuèrent ainsi qu’ils le méritaient. Vers le même temps, Lambert fit
-de vifs reproches à Pépin au sujet d’une courtisane qu’il gardait près
-de lui. Alors le frère de cette courtisane, qui servait à la cour,
-s’entendit avec Dodon, frère des deux hommes qui avaient été tués; et,
-ayant assemblé une armée, ils assiégèrent la maison de l’évêque.
-Celui-ci était en prière quand un de ses serviteurs vint lui annoncer
-que la maison était assiégée. Le saint prit d’abord un poignard; mais
-bientôt il se ravisa et jeta le poignard, préférant vaincre ses ennemis
-par sa mort que de souiller de leur sang ses mains sacrées. Il engagea
-ses compagnons à confesser leurs péchés et à attendre courageusement la
-mort; puis il se remit en prière; et aussitôt les impies, forçant les
-portes, s’élancèrent sur lui et le mirent à mort. Quand ils se furent
-retirés, un des serviteurs de Lambert embarqua secrètement son corps sur
-un bateau et le transporta dans l’église, où il fut enseveli en grande
-pompe par les habitants, désolés de sa mort. Cette mort eut lieu en l’an
-du Seigneur 620.
-
-
-
-
-CXXXVI
-
-SAINT CORNEILLE, PAPE ET MARTYR
-
-(18 septembre)
-
-
-Le pape Corneille, successeur de saint Fabien, fut relégué en exil avec
-son clergé par l’empereur Décius. En exil, il reçut une lettre
-d’encouragement de saint Cyprien, évêque de Carthage. Revenu à Rome, il
-comparut devant Décius, qui, après l’avoir fait frapper de verges
-plombées, ordonna qu’il fût conduit au temple de Mars, pour sacrifier
-aux idoles, ou, en cas de refus, pour subir la peine capitale. Comme on
-le conduisait, un soldat le pria de s’arrêter dans sa maison et de prier
-pour sa femme Sallustie, qui, depuis cinq ans, était paralysée.
-Corneille, par sa prière, guérit cette femme: sur quoi son mari et elle,
-ainsi que vingt autres soldats, se convertirent à la foi chrétienne. Et
-Décius les fit tous conduire au temple de Mars; et comme ils se
-refusaient à sacrifier, tous subirent le martyre avec saint Corneille.
-Ce martyre eut lieu en l’an 253.
-
-Trois ans plus tard, Cyprien, évêque de Carthage, fut envoyé en exil par
-le proconsul Patron. Mais le proconsul Galère, successeur de Patron, le
-rappela à Carthage et le condamna à la peine capitale. Et Cyprien, après
-avoir remercié Dieu de cette condamnation, recommanda à ses amis de
-donner quinze pièces d’or à son bourreau pour le récompenser. Puis,
-fermant les yeux, il reçut le coup mortel, en l’an 256.
-
-
-
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-CXXXVII
-
-SAINT EUSTACHE, MARTYR
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-(20 septembre)
-
-
-Eustache s’appelait d’abord Placide. Il commandait les armées de
-l’empereur Trajan. C’était un homme bon et miséricordieux, mais adonné
-au culte des idoles. Il avait une femme, païenne comme lui, et comme lui
-excellente; et deux fils, à qui il avait fait donner l’éducation la plus
-raffinée.
-
-Et, comme il persistait dans les bonnes œuvres, Dieu le jugea digne
-d’être admis à la voie de la vérité. Un jour, étant à la chasse, il
-rencontra un troupeau de cerfs, parmi lesquels s’en trouvait un plus
-grand et plus beau que les autres, et qui, dès qu’il aperçut les
-chasseurs, se sépara de ses compagnons pour s’enfoncer dans le bois.
-Aussitôt Placide se mit à le poursuivre; mais, après une longue course,
-le cerf grimpa sur un rocher; et Placide, arrêté au pied du rocher,
-songeait aux moyens de l’atteindre. Et comme il observait avec attention
-le cerf, il vit briller entre ses cornes une grande croix avec l’image
-de Notre-Seigneur. Et Dieu, parlant par la bouche du cerf, comme jadis
-par celle de l’âne de Balaam, lui dit: «Placide, pourquoi me
-persécutes-tu? C’est par faveur pour toi que je te suis apparu sous
-cette forme; et je suis le Christ, que tu sers sans le connaître. Car
-tes aumônes sont montées jusqu’à moi; et c’est, pour cela que je suis
-venu, afin de te faire la chasse, par l’entremise de ce cerf à qui tu
-fais la chasse!» Ce qu’entendant, Placide, effrayé, sauta de cheval et
-se prosterna. Une heure après, se relevant, il dit: «Explique-moi qui tu
-es, et je croirai en toi!» Et la voix: «Placide, je suis le Christ, qui
-ai créé le ciel et la terre, qui ai séparé la lumière des ténèbres, qui
-ai constitué les années et les jours, qui ai formé l’homme du limon de
-la terre, qui me suis incarné pour le salut du genre humain, qui ai été
-crucifié, enseveli, et qui suis ressuscité le troisième jour!» Ce
-qu’entendant, Placide se prosterna de nouveau et dit: «Seigneur, je
-crois en toi!» Et la voix: «Si tu crois, va trouver l’évêque, et
-fais-toi baptiser!» Et Placide: «Seigneur, permets-tu que j’instruise de
-tout cela ma femme et mes fils, pour que, eux aussi, ils croient en
-toi?» Et la voix: «Instruis-les de tout cela, afin qu’ils se purifient
-avec toi! Et demain, reviens à cette place; je t’apparaîtrai de nouveau
-et je te révélerai ce qui doit arriver.» De retour chez lui, Placide, au
-lit, raconta l’aventure à sa femme, qui lui dit: «Figure-toi, mon ami,
-que j’ai vu, moi aussi, en rêve, la nuit passée, un crucifix, et qu’il
-m’a annoncé que demain, avec mon mari et mes fils, je viendrais à lui!
-Je sais maintenant que c’était Jésus-Christ.» Ils se rendirent donc
-aussitôt auprès de l’évêque de Rome, qui les baptisa avec grande joie,
-donnant à Placide le nom d’Eustache, à sa femme celui de Théospite, et
-nommant ses fils Théospit et Agapet.
-
-Après cela Eustache repartit de nouveau en chasse, de nouveau se sépara
-de son escorte, et, arrivé au pied du rocher, aperçut de nouveau sa
-vision de la veille. Se prosternant, la face contre terre, il dit:
-«Daigne, Seigneur, tenir la promesse que tu as faite à ton serviteur!»
-Et la voix: «Heureux es-tu, Eustache, d’avoir reçu le signe de ma grâce!
-Mais déjà le diable, furieux de ton abandon, arme contre toi. Sache donc
-que tu auras beaucoup à souffrir, avant d’obtenir la couronne de la
-victoire! Ne défaille pas, ne regrette pas ton ancienne gloire; car je
-veux que tu apparaisses aux hommes comme un autre Job. Et quand tu seras
-au comble de l’humiliation, je viendrai à toi et t’apporterai une gloire
-nouvelle. Dis-moi seulement si tu te résignes à subir toutes ces
-épreuves!» Et Eustache: «Seigneur, si c’est nécessaire, envoie-moi
-toutes les épreuves, à la condition que tu daignes m’accorder la force
-de les supporter!» Alors le Seigneur s’envola au ciel, et Eustache,
-revenu chez lui, raconta à sa femme ce second miracle.
-
-Peu de jours après, la peste fit périr tous les domestiques d’Eustache,
-puis ses chevaux et tout son bétail. Ce furent ensuite des voleurs qui,
-voyant sa maison ainsi dévastée, y pénétrèrent la nuit, emportèrent tout
-ce qu’il y avait, dans la maison, d’or, d’argent et d’objets de valeur:
-si bien qu’Eustache fut encore trop heureux de pouvoir s’enfuir, nu,
-avec sa femme et ses fils. Honteux de leur nudité, ils prenaient le
-chemin de l’Egypte afin de s’y cacher. Arrivés au bord de la mer, ils
-trouvèrent un bateau et y montèrent. Or le maître du bateau, frappé de
-la beauté de la femme d’Eustache, éprouva le désir de la posséder. Et
-comme les voyageurs n’avaient pas de quoi payer leur transport, cet
-homme exigea que la jeune femme lui fût laissée en gage: ce à quoi
-Eustache ne voulut point consentir. Alors le maître du bateau ordonna à
-ses matelots de le jeter à la mer. Et Eustache, l’ayant appris, dut se
-résigner à leur laisser sa femme. Tristement il s’en allait avec ses
-deux enfants, et il gémissait, et il disait: «Malheur à moi et à vous,
-car voici que votre mère se trouve livrée à un autre mari!» Il parvint
-ainsi jusqu’à la rive d’un grand fleuve dont les eaux étaient si hautes
-qu’il n’osait pas les traverser à la nage avec ses deux fils. Il laissa
-donc l’un d’eux sur le bord, tandis qu’il transportait l’autre. Puis
-ayant achevé cette première traversée, il déposa l’enfant sur l’autre
-rive, et revint chercher celui qu’il avait laissé derrière lui. Mais,
-comme il se trouvait au milieu du fleuve, il vit un loup qui, s’élançant
-sur l’enfant qu’il allait chercher, le prenait entre ses dents et
-l’emportait dans le bois. Désespéré, Eustache voulut du moins rejoindre
-l’enfant à qui il avait fait déjà passer le fleuve. Mais, avant
-d’atteindre au rivage, il vit qu’un lion accourait et lui enlevait son
-second fils. Alors le pauvre homme se mit à gémir et à s’arracher les
-cheveux; et, certes, il se serait noyé, si la Providence divine ne
-l’avait retenu.
-
-Cependant des bergers, voyant un lion qui emportait un enfant, se mirent
-à sa poursuite avec leurs chiens; et Dieu permit que le lion rejetât
-l’enfant sans lui faire aucun mal. De même des laboureurs poursuivirent
-le loup et parvinrent à retirer de sa gueule l’autre enfant. Mais
-Eustache, qui ignorait tout cela, pleurait et disait: «Malheureux
-suis-je, jadis si riche, maintenant dépouillé de tout! Seigneur, tu m’as
-dit que j’aurais à être tenté comme Job: mais ma peine dépasse celle de
-ce saint homme, qui avait du moins un fumier où s’étendre, et des amis
-pour en avoir pitié, et une femme! A moi, hélas, on a tout pris!» Il se
-rendit dans un village où, pendant quinze ans, il cultiva les champs
-pour gagner de quoi vivre. Et ses fils, élevés dans d’autres villages,
-grandissaient sans savoir qu’ils étaient frères l’un de l’autre. La
-femme d’Eustache, elle aussi, vivait encore; et Dieu n’avait point
-permis qu’elle fût possédée par l’homme à qui son mari avait dû la
-laisser: ce misérable en effet, était mort avant d’avoir pu la toucher.
-
-Or l’empereur et le peuple de Rome avaient beaucoup à souffrir des
-assauts des ennemis. Et l’empereur, se rappelant Placide, qui maintes
-fois lui avait assuré la victoire, se désolait de sa fuite soudaine. Il
-envoya donc des soldats dans les diverses parties du monde pour le
-rechercher, promettant richesses et honneurs à ceux qui parviendraient à
-découvrir sa retraite. Et deux de ces soldats, qui jadis avaient servi
-sous les ordres de Placide, vinrent dans le village où vivait leur
-ancien chef. Placide, qui travaillait dans son champ, les reconnut
-aussitôt: et les souvenirs qu’ils évoquèrent en lui ravivèrent sa peine.
-Et il s’écria: «Seigneur, de même que j’ai pu revoir ces hommes, mes
-compagnons d’autrefois, ne pourrai-je pas revoir un jour ma chère femme?
-car, pour mes fils, je sais qu’ils ont été dévorés par des bêtes
-féroces!» Puis il vint au-devant des soldats, qui, sans le reconnaître,
-lui demandèrent s’il ne savait rien d’un étranger nommé Placide, ayant
-une femme et deux fils. Il répondit qu’il n’en savait rien; mais il les
-pria d’être ses hôtes; et, leur cachant ses larmes, il les servait de
-son mieux. Et eux, le considérant, se disaient: «Combien cet homme
-ressemble à celui que nous cherchons!» Et l’un d’eux dit à l’autre:
-«Voyons un peu s’il a sur la tête une cicatrice, comme Placide en avait
-une, à la suite d’une blessure!» Ils découvrirent la cicatrice, et,
-certains désormais d’avoir retrouvé l’homme qu’ils cherchaient, ils se
-jetèrent dans ses bras et l’interrogèrent sur sa femme et sur ses fils.
-Il leur répondit que ses fils étaient morts, et sa femme prisonnière.
-Puis les soldats, après avoir raconté aux voisins, accourus en foule, la
-vaillance et la gloire de leur ancien chef, revêtirent celui-ci d’un
-manteau somptueux, et se mirent en route avec lui pour se rendre auprès
-de l’empereur. Ils marchèrent pendant quinze jours. Et l’empereur,
-apprenant l’arrivée de Placide, courut au-devant de lui, et le couvrit
-de baisers. Et il le contraignit à reprendre son emploi de jadis, à la
-tête de l’armée.
-
-Mais Eustache, dénombrant ses troupes, et les jugeant insuffisantes,
-ordonna de faire une grande levée dans les villes et villages de
-l’empire. Et, dans chacun des deux villages où étaient élevés ses deux
-fils, ce furent eux qui se trouvèrent désignés, par le suffrage de tous,
-comme les plus robustes et les plus vaillants. Ils furent conduits au
-camp du général, qui, frappé de leur beauté et de leur vertu, se prit
-d’affection pour eux et les attacha à sa personne.
-
-Ayant défait l’ennemi, Eustache s’arrêta pendant trois jours, avec son
-armée, dans la ville où demeurait sa femme, qui y tenait une petite
-auberge. Et Dieu voulut que les deux jeunes gens prissent logement chez
-leur mère, qu’ils ne connaissaient point. Et là, assis à table, ils se
-racontaient leurs souvenirs d’enfance. Et leur mère écoutait avidement
-leurs paroles. Or l’aîné disait au plus jeune: «De mon enfance je ne me
-rappelle rien, si ce n’est que mon père était général d’armée, que
-j’avais une mère très belle, et un petit frère également très beau. Une
-nuit, nous sommes sortis de notre maison, et plus tard nous avons laissé
-sur un bateau, je ne sais pourquoi, notre mère; et j’ai vu ensuite, de
-l’autre rive d’un fleuve, qu’un loup emportait mon frère; et moi-même,
-quelques instants après, j’ai été emporté par un lion. Mais des bergers
-m’ont sauvé et nourri.» Ce qu’entendant, le second soldat se mit à
-pleurer et dit: «Par Dieu, je suis ton frère, car les laboureurs qui
-m’ont élevé m’ont raconté qu’ils m’avaient tiré de la gueule d’un loup,
-au bord du même fleuve!» Et, tout en larmes, ils se jetèrent aux bras
-l’un de l’autre. Leur mère, cependant, qui avait entendu leur récit, se
-rendit le lendemain chez le chef de l’armée et lui dit: «Je te prie,
-Seigneur, de me faire ramener dans ma patrie, car je suis romaine et de
-race noble!» Et, tandis qu’elle parlait, levant les yeux sur Eustache,
-elle le reconnut. Elle se jeta à ses pieds et lui dit qui elle était.
-Eustache, la reconnaissant de son côté, la couvrit de baisers, et
-glorifia Dieu, consolateur des affligés. Puis sa femme lui dit: «Mon
-ami, où sont nos fils?» Et lui: «Des bêtes les ont dévorés!» Et il lui
-raconta comment ils les avait perdus. Et elle: «Rendons grâces à Dieu,
-car, de même qu’il nous a permis de nous retrouver l’un l’autre, je
-crois qu’il va nous permettre de retrouver nos enfants.» Sur quoi elle
-lui répéta le récit des deux jeunes soldats. Et Eustache, les ayant
-mandés, leur fit encore répéter leurs récits; et il reconnut ses fils;
-et sa femme et lui, fondant en larmes, ne se fatiguaient point de les
-embrasser.
-
-Mais, lorsque Eustache revint à Rome avec son armée victorieuse, Trajan
-venait de mourir, et à sa place venait de monter sur le trône le méchant
-Adrien. Celui-ci, cependant, fit l’accueil le plus empressé au vainqueur
-des barbares, et offrit en son honneur un repas magnifique. Mais, le
-lendemain, s’étant rendu au temple pour sacrifier aux idoles, il vit
-qu’Eustache se refusait à tout sacrifice. Il lui en demanda la raison.
-Et Eustache: «Je n’adore pas d’autre dieu que le Christ, et à lui seul
-je puis sacrifier!» Alors, l’empereur, furieux, le fit exposer dans
-l’arène avec sa femme et ses fils, et fit lâcher sur eux un lion féroce.
-Mais le lion, s’étant approché d’eux, baissa la tête comme pour les
-saluer, et s’éloigna humblement. L’empereur les fit ensuite plonger à
-l’intérieur d’un bœuf d’airain rougi au feu, et pendant trois jours il
-les y laissa. Le troisième jour, quand on les retira, ils étaient morts,
-mais pas un cheveu, pas une partie de leur corps n’avait trace de
-brûlure. Les chrétiens emportèrent leurs corps, et, plus tard,
-construisirent un oratoire sur le lieu où ils les avaient ensevelis. Ce
-martyre s’accomplit le douzième jour d’octobre, en l’an du Seigneur 120,
-sous le règne d’Adrien.
-
-
-
-
-CXXXVIII
-
-SAINT MATTHIEU, APÔTRE
-
-(21 septembre)
-
-
-I. L’apôtre Matthieu, prêchant en Ethiopie, y trouva sur son chemin deux
-mages nommés Zaroës et Arphaxal qui, par leurs sortilèges, parvenaient à
-priver les hommes de l’usage de leur langue, ce qui leur avait donné une
-telle vanité qu’ils se faisaient adorer comme des dieux. Or Matthieu,
-étant arrivé dans la ville de Nadabar, et y ayant été accueilli par
-l’eunuque de la reine Candace, qu’avait baptisé l’apôtre Philippe,
-déroutait de telle sorte les artifices des deux mages que, tout ce que
-ceux-ci faisaient pour le mal des hommes, il le faisait servir à leur
-bien. On vint un jour lui dire que les mages s’avançaient, accompagnés
-de deux dragons qui, vomissant du feu par la bouche et les naseaux,
-semaient la mort sur leur passage. Aussitôt l’apôtre fit le signe de la
-croix et alla à leur rencontre. Et, dès que les dragons l’aperçurent,
-ils vinrent humblement s’étendre à ses pieds. Alors Matthieu dit aux
-mages: «Où donc est votre pouvoir? Réveillez vos dragons, si vous le
-pouvez!» Et quand la foule se fut rassemblée, il ordonna aux dragons de
-s’en aller, au nom de Jésus; et ils s’éloignèrent sans faire aucun mal.
-Matthieu se mit alors à exposer au peuple la gloire du paradis
-terrestre, élevé tout près du ciel, plus haut que les plus hautes
-montagnes. Il dit que, dans ce jardin, n’existaient ni ronces ni épines,
-que les roses et les lys ne s’y fanaient jamais, que tout y gardait une
-éternelle jeunesse, que les orgues des anges y jouaient jour et nuit, et
-que les oiseaux y répondaient à l’appel qu’on leur faisait. Et il dit
-que, de ce paradis terrestre, l’homme avait été chassé, mais que la
-nativité du Christ lui avait ouvert la porte du paradis céleste.
-
-Or, pendant qu’il prêchait ainsi, un grand tumulte se produisit, et l’on
-apprit que le fils du roi venait de mourir. Ne pouvant le ressusciter,
-les mages avaient imaginé de persuader au roi qu’il avait été appelé à
-faire partie des dieux, de telle sorte qu’on s’apprêtait à lui élever
-une statue et un temple. Mais l’eunuque susdit, ayant fait mettre les
-mages sous bonne garde, appela Matthieu, qui, ayant prié, ressuscita le
-mort. Ce que voyant le roi, qui s’appelait Egippe, fit dire, dans toutes
-les provinces de son royaume: «Venez voir un dieu qui se cache sous la
-figure d’un homme!» La foule arriva donc de toutes parts, avec des
-couronnes d’or et mille autres présents, prête à offrir des sacrifices
-au nouveau dieu. Mais l’apôtre les réprimanda, en leur disant: «Hommes,
-que faites-vous? Je ne suis pas un dieu, mais le serviteur de mon maître
-Jésus-Christ!» Puis, sur son ordre, l’or et l’argent que la foule avait
-apportés furent employés à la construction d’une grande église, qui se
-trouva achevée en trente jours. Et l’apôtre y vécut trente-trois ans, et
-il convertit toute l’Ethiopie. Le roi Egippe se fit baptiser avec sa
-femme et toute sa maison. Et sa fille Euphigénie, s’étant vouée à Dieu,
-fut placée par l’apôtre à la tête d’un couvent de plus de deux cents
-vierges.
-
-Mais, plus tard, le roi Hirtacus, qui avait succédé à Egippe, désira
-prendre pour femme la pieuse Euphigénie, et promit à l’apôtre la moitié
-de son royaume si, par son entremise, elle consentait à ce mariage.
-L’apôtre lui dit de se rendre à l’église, le dimanche suivant, comme
-faisait son prédécesseur; ajoutant que là, en présence d’Euphigénie, il
-apprendrait combien c’était chose bonne qu’un mariage suivant Dieu. Et
-le roi s’empressa de se rendre à l’église, car il croyait que Matthieu
-voulait engager Euphigénie à devenir sa femme. Et en effet Matthieu, en
-présence de tout le peuple, commença par exposer les avantages d’une
-sainte union; ce dont le roi se réjouit fort, pensant que l’objet de
-l’apôtre était de convaincre Euphigénie. Mais alors Matthieu reprit,
-poursuivant son discours: «Le mariage étant ainsi chose sacrée et
-inviolable, un esclave qui voudrait posséder la femme de son roi
-mériterait la mort. Et de même toi, Hirtacus, sachant qu’Euphigénie est
-la femme du roi éternel, comment oses-tu songer à prendre la femme de
-plus puissant que toi?» Ce qu’entendant, le roi, fou de rage, sortit de
-l’église. L’apôtre, plein de constance et d’intrépidité, engagea le
-peuple à la patience, et bénit Euphigénie, qui, épouvantée, s’était
-prosternée à ses pieds. Quand la messe fut achevée, le roi envoya dans
-l’église un bourreau qui, frappant par derrière, de son épée, l’apôtre
-debout devant l’autel et les mains jointes, en prière, le tua sur place,
-et lui assura ainsi la couronne du martyre.
-
-La foule, indignée, s’apprêtait à courir au palais du roi pour y mettre
-le feu, lorsque les prêtres et les diacres la retinrent, l’engageant à
-célébrer plutôt, joyeusement, le martyre de l’apôtre. Et le roi, voyant
-que ni les entremetteuses ni les mages ne parvenaient à fléchir la
-résolution d’Euphigénie, fit disposer un cercle de flammes autour de son
-couvent, pour la faire périr avec les autres vierges. Mais saint
-Matthieu, apparaissant à celles-ci, détourna le feu de leur maison, vers
-le palais du roi, qui se trouva aussitôt consumé. Seuls le roi et son
-fils unique échappèrent à l’incendie; et aussitôt le fils, confessant
-les crimes de son père, courut au tombeau de l’apôtre, tandis que le
-père, atteint d’une lèpre hideuse et incurable, se donna la mort de sa
-propre main. Alors le peuple prit pour roi le frère d’Euphigénie, qui
-régna soixante ans. Ce prince, et après lui son fils, étendirent encore
-le culte du Christ, remplissant d’églises toute l’Ethiopie. Quant à
-Zaroës et Arphaxal, dès le jour où Matthieu avait ressuscité le fils du
-roi, ils s’étaient enfuis en Perse, où les apôtres Simon et Jude
-devaient, à leur tour, déjouer victorieusement leurs sortilèges.
-
-II. Quatre choses sont particulièrement remarquables chez saint
-Matthieu: 1º c’est d’abord la rapidité de son obéissance; car dès que le
-Christ l’appela, aussitôt il abandonna son péage, sans s’occuper du
-détriment qu’il causait à ses patrons, et s’attacha absolument au
-Christ; 2º c’est ensuite sa largesse ou libéralité: car aussitôt il
-prépara pour le Christ un grand repas dans sa maison; 3º c’est, en
-troisième lieu, son humilité, qui s’est montrée de deux façons: car,
-d’abord, lui seul, parmi les évangélistes, a ouvertement reconnu, qu’il
-était publicain; et puis, quand les Pharisiens ont murmuré de ce que le
-Christ s’asseyait à la table d’un pécheur, Matthieu ne leur a rien
-répondu, tandis qu’il aurait pu leur rappeler qu’eux-mêmes étaient
-infiniment plus pécheurs que lui; 4º enfin l’évangile de Matthieu
-occupe, dans l’Eglise, une place privilégiée. Il y est, en effet, plus
-souvent cité que les autres, de même que les Psaumes de David sont cités
-plus souvent que le reste de l’Ancien Testament.
-
-Le manuscrit de ce vénérable évangile, écrit de la propre main de saint
-Matthieu, fut retrouvé vers l’an 500, avec les reliques de saint
-Barnabé. Celui-ci le portait toujours sur lui, et c’est en le mettant
-sur la tête des malades qu’il les guérissait.
-
-
-
-
-CXXXIX
-
-SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS
-
-(22 septembre)
-
-
-I. Maurice était le chef de la sainte légion connue sous le nom de
-Légion Thébaine. Cette légion s’appelait ainsi à cause de la ville de
-Thèbes, patrie des légionnaires, ville d’une fertilité et d’une richesse
-merveilleuses, et dont les habitants avaient la réputation d’être grands
-de taille, courageux au combat, pleins de sagesse et d’intelligence.
-Thèbes avait cent portes et était placée sur le fleuve Nil, qui
-s’appelle, aussi Gyon, et qui a sa source dans le Paradis Terrestre.
-C’est à Thèbes que prêcha saint Jacques, frère du Seigneur; et, grâce à
-lui, les Thébains se trouvèrent parfaitement instruits dans la foi du
-Christ.
-
-Or, en l’an 277, Dioclétien et Maximien, voulant extirper du monde
-entier la foi du Christ, envoyèrent dans toutes les provinces où se
-trouvaient des chrétiens une lettre déclarant que, si les chrétiens ne
-se convertissaient pas au culte des idoles, des supplices terribles leur
-seraient réservés. Mais les chrétiens, ayant reçu cette lettre,
-congédièrent les messagers sans leur donner de réponse. Alors les deux
-empereurs, furieux, mandèrent aux diverses provinces que tous les hommes
-valides eussent à être armés et à venir à Rome pour faire partie des
-troupes impériales. Sur quoi les Thébains, se conformant au principe
-chrétien de rendre à César ce qui appartenait à César, organisèrent une
-légion de six mille six cent soixante-six soldats, qu’ils envoyèrent aux
-empereurs afin qu’ils assistassent ceux-ci dans les guerres, à la
-condition de ne point prendre les armes contre les chrétiens. Cette
-légion avait pour chef saint Maurice: ses porte-étendards s’appelaient
-Candide, Innocent, Exupère, Victor et Constantin.
-
-Dioclétien confia la Légion Thébaine à son associé Maximien, qui se
-rendait en Gaule avec une grande armée. Et, avant le départ, le saint
-pape Marcelin exhorta les légionnaires à se laisser tuer plutôt que de
-manquer à leur foi chrétienne. Or, lorsque l’armée eut traversé les
-Alpes, l’empereur ordonna que toutes les légions sacrifiassent aux
-idoles et jurassent, d’une seule voix, de combattre les rebelles, et
-tout particulièrement les chrétiens. Ce qu’entendant, la Légion Thébaine
-se sépara du reste de l’armée et alla s’établir à huit milles plus loin,
-dans un endroit magnifique appelé Agaune, sur la rive du Rhône[13]. Et
-quand Maximien lui enjoignit de venir sacrifier aux dieux avec le reste
-de l’armée, les légionnaires répondirent qu’ils ne pouvaient le faire,
-étant eux-mêmes chrétiens. L’empereur, furieux, s’écria: «Que ces
-traîtres sachent donc que ce n’est pas seulement moi-même, mais encore
-mes dieux que je vais venger d’eux!» Et il envoya vers la Légion
-Thébaine une autre de ses légions, avec ordre de décapiter un sur dix
-des légionnaires rebelles. Et les saints, tendant avec joie leurs cous,
-se disputaient l’un à l’autre l’honneur de recevoir la mort.
-
- [13] Aujourd’hui Saint-Maurice-en-Valais.
-
-Alors saint Maurice, se levant parmi eux, leur parla ainsi: «Je vous
-félicite d’être tous prêts à mourir pour le Christ! J’ai supporté que
-vos compagnons fussent mis à mort parce que j’ai voulu suivre le
-précepte du Seigneur, qui a dit à Pierre de remettre son épée au
-fourreau. Mais maintenant que nous voici entourés des cadavres de nos
-compagnons, et que nos manteaux sont rougis de leur sang, suivons-les à
-notre tour dans le martyre!» Puis, avec l’assentiment de toute la
-légion, il fit porter à l’empereur la réponse suivante: «Empereur, nous
-sommes tes soldats, et nous avons pris les armes pour défendre la chose
-publique. Nous ne sommes ni des traîtres ni des lâches, mais rien ne
-nous fera abandonner la foi du Christ!» L’empereur, en entendant cette
-réponse, ordonna que de nouveau la Légion fût décimée. Et ainsi fut
-fait. Alors le porte-étendard Exupère, se dressant au milieu de ses
-compagnons avec son étendard, dit: «Notre glorieux chef Maurice nous a
-parlé de la gloire de nos compagnons défunts. Exupère, lui non plus, n’a
-point pris les armes pour résister à de telles attaques. Que nos bras
-droits jettent donc à terre ces armes terrestres, et ne soient plus
-armés que de vertu chrétienne!» Après quoi, avec l’assentiment de tous,
-il fit répondre à l’empereur: «Empereur, nous sommes tes soldats, mais
-nous sommes les esclaves du Christ. A toi nous devons le service
-militaire, à lui l’innocence de nos cœurs. De toi nous recevons le prix
-de notre travail, de lui nous avons reçu le principe de notre vie. Et
-nous sommes prêts à subir tous les tourments plutôt que de renier sa
-foi!» Alors l’empereur ordonna à son armée de cerner toute la Légion, de
-façon que pas un seul des légionnaires n’échappât à la mort. Ces soldats
-du Christ furent donc entourés par les soldats du diable, égorgés,
-foulés aux pieds des chevaux, et consacrés au Christ par un glorieux
-martyre. Cela eut lieu en l’an du Seigneur 280.
-
-Cependant, Dieu permit que plusieurs des légionnaires s’échappassent,
-qui, venant dans d’autres régions, y prêchèrent le nom du Christ. De ce
-nombre furent Solutor, Adventor et Octave, qui se rendirent à Turin,
-Alexandre, qui vint à Bergame, Segond, qui évangélisa Vintimille, et
-aussi les bienheureux Constant, Victor Ours, et d’autres encore.
-
-Or, pendant que les bourreaux de la Légion, s’étant partagé le butin,
-mangeaient ensemble, un vieillard nommé Victor passa par hasard près
-d’eux. Invité à s’asseoir avec eux, il leur demanda comment ils avaient
-le courage de manger parmi tant de cadavres. Et lorsqu’il apprit que
-c’était pour la foi du Christ que leurs victimes étaient mortes, il
-soupira profondément, déclarant qu’il aurait été bien heureux de périr
-avec elles: sur quoi, les bourreaux, découvrant qu’il était chrétien,
-l’égorgèrent aussitôt.
-
-Plus tard Maximien et Dioclétien se dépouillèrent tous deux, le même
-jour, de la pourpre impériale, le premier à Milan, le second à
-Nicomédie, laissant l’empire à trois jeunes gens, Constance, Maxime et
-Galère. Mais comme Maximien voulait reprendre le pouvoir, il fut
-poursuivi par son gendre Constance, et finit ses jours par la pendaison.
-
-Le corps de saint Innocent, un des légionnaires, était tombé dans les
-eaux du Rhône; il en fut retiré et enseveli avec les autres corps, dans
-l’église du lieu, par les évêques Domitien, de Genève, Gratus, d’Aoste,
-et Protais. A la construction de cette église était employé un artisan
-païen. Le dimanche, il travaillait seul, pendant que ses compagnons
-célébraient le jour du Seigneur. Or la Légion sacrée lui apparut, et lui
-reprocha de profaner, comme il faisait, le jour sacré, en s’occupant
-d’un travail manuel au lieu de s’occuper des choses divines. Et aussitôt
-cet artisan, convaincu, courut à l’église et demanda à devenir chrétien.
-
-II. Certaine femme avait confié son fils à l’abbé du monastère de
-Saint-Maurice en Valais, où reposent les corps des saints martyrs. Le
-jeune homme mourut au milieu de ses études; et sa mère, désespérée, le
-pleurait jour et nuit. Alors saint Maurice lui apparut et lui dit: «Ne
-pleure point ton fils comme s’il était mort, mais sache qu’il habite
-avec nous. Que si tu en désires une preuve, demain et tous les jours de
-ta vie lève-toi à temps pour assister aux matines: tu entendras la voix
-de ton fils parmi les voix des moines qui chantent les psaumes!» Et en
-effet, la mère, tous les matins, entendit la voix de son fils mêlée à
-celle des moines.
-
-III. Le roi Gontran qui, ayant renoncé aux pompes du monde, distribuait
-ses trésors aux pauvres et aux églises, envoya un prêtre à Saint-Maurice
-pour demander quelques reliques des saints légionnaires. Mais comme le
-prêtre revenait avec les reliques, une grande tempête s’éleva sur le lac
-de Lausanne, où le bateau qui le portait faillit périr; mais il plaça
-sur les flots la châsse qui contenait les reliques, et aussitôt un grand
-calme succéda à la tempête.
-
-IV. L’an du Seigneur 963, des moines, qui venaient de Rome et avaient
-obtenu du pape Jean les corps du pape saint Urbain et du martyr saint
-Tiburce, visitèrent en passant l’église des saints martyrs. Ils
-obtinrent de l’abbé et des moines d’emporter aussi le corps de saint
-Maurice et la tête de saint Innocent, pour les placer à Auxerre, dans
-l’église que saint Germain avait dédiée à ces deux saints.
-
-V. Pierre Damien raconte qu’il y avait en Bourgogne un clerc orgueilleux
-et ambitieux qui s’était emparé par force d’une église de saint Maurice.
-Et comme, un jour, à la fin de la messe, il entendait chanter que
-«quiconque s’élève sera abaissé», le misérable s’écria: «C’est faux,
-car, si je m’étais humilié devant mes ennemis, je ne posséderais pas
-aujourd’hui une aussi riche église!» Mais aussitôt la foudre, pareille à
-un glaive de feu, pénétra dans la bouche qui venait de prononcer ce
-blasphème; et le mauvais clerc fut tué sur-le-champ.
-
-
-
-
-CXL
-
-SAINTE JUSTINE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(26 septembre)
-
-
-Justine était fille d’un prêtre païen d’Antioche. Tous les jours, assise
-à sa fenêtre, elle entendait lire l’Evangile par le diacre Proclus: et
-c’est ainsi qu’elle se convertit à la foi chrétienne. Sa mère fit part
-de la chose à son père, un soir, dans le lit où ils dormaient ensemble.
-Et quand ils se furent endormis, le Christ leur apparut, entouré
-d’anges, et leur dit: «Venez à moi, je vous donnerai le royaume des
-cieux!» Réveillés, ils se firent baptiser avec leur fille.
-
-Sainte Justine eut beaucoup à souffrir d’un mage nommé Cyprien, qu’elle
-finit par convertir à la foi du Christ. Ce Cyprien, qui avait été
-consacré au diable dès l’âge de sept ans, pratiquait les arts magiques,
-et savait, par exemple, changer les femmes en chevaux. S’étant pris
-d’amour pour Justine, c’est à la magie qu’il eut recours pour parvenir à
-la posséder, comme aussi pour la livrer à un certain Acladius, qui était
-également amoureux de la jeune fille. Il appelle donc le diable, qui,
-lui apparaissant, lui demande ce qu’il lui veut. Et Cyprien: «J’aime une
-jeune fille de la secte des Galiléens. Peux-tu faire en sorte que je la
-possède?» Et le diable: «Comment ne le pourrais-je pas, moi qui ai pu
-chasser l’homme du paradis, forcer Caïn à tuer son frère, amener les
-Juifs à tuer le Christ, et troubler et corrompre l’humanité entière?
-Prends cet onguent et enduis-en la porte de sa maison; et moi, aussitôt,
-j’allumerai dans son cœur un grand amour pour toi.» La nuit suivante, le
-démon s’approche de Justine et s’efforce d’exciter son cœur à cet amour
-criminel. Mais elle, sentant le danger, se recommande pieusement au
-Seigneur et munit tout son corps du signe de la croix. A ce signe, le
-diable, épouvanté, s’enfuit et revient près de Cyprien, à qui il avoue
-son échec. Cyprien le renvoie, et appelle un diable plus puissant. Et
-celui-ci: «Je sais ton désir, et j’ai vu l’échec de mon compagnon. Mais
-moi, je ferai mieux que lui, et je réussirai où il a échoué!» Après quoi
-il se rend chez Justine et s’efforce d’exciter son âme à l’amour de
-Cyprien. Mais la sainte, de nouveau, repousse la tentation au moyen d’un
-signe de croix. Alors Cyprien invoque le prince des diables et lui dit:
-«Votre pouvoir est-il donc si petit qu’une jeune fille suffise à le
-vaincre?» Le diable, piqué au jeu, prend la forme d’une jeune fille, et,
-s’approchant de Justine, lui dit: «Je viens près de toi pour vivre avec
-toi dans la chasteté; mais dis-moi d’abord, je te prie, quelle sera la
-récompense de nos efforts!» Et Justine: «La récompense sera grande, et
-la peine petite!» Alors le démon: «Mais Dieu n’a-t-il pas dit aux hommes
-de croître et de multiplier et de remplir la terre? Je crains, chère
-amie, qu’en persévérant dans la chasteté nous ne désobéissions à Dieu au
-lieu de le satisfaire!» Et Justine, sous l’action du démon, commença à
-douter, et son cœur s’enflamma de concupiscence, au point que déjà elle
-voulait se lever pour aller se chercher un amant. Mais bientôt, revenant
-à elle, et comprenant à qui elle avait affaire, elle se munit du signe
-de la croix, et le diable s’évanouit sous son souffle, comme une cire
-qui fond. Il prit alors la forme d’un beau jeune homme, s’approcha
-d’elle dans le lit où elle était couchée, et voulut se jeter sur elle
-pour l’embrasser. Mais Justine, devinant le malin esprit, le repoussa
-d’un signe de croix. Alors le diable, avec la permission de Dieu,
-l’accabla de fièvre, et répandit la peste dans la ville d’Antioche, et
-fit proclamer, par des possédés, que toute la ville périrait si Justine
-ne consentait pas à prendre un mari. Aussitôt la foule se pressa devant
-la maison des parents de Justine, demandant que la jeune fille fût
-livrée à un mari pour détourner le fléau. Mais Justine, après avoir
-résisté pendant sept ans, pria pour eux et la peste disparut.
-
-Voyant enfin l’inutilité de toutes ses ruses, le diable revêtit la forme
-de Justine, pour salir du moins la réputation de la sainte. Sous cette
-forme, il vint trouver Cyprien et se jeta dans ses bras. Et Cyprien,
-ravi de joie, s’écria: «Merci d’être venue, Justine, la plus belle des
-femmes!» Mais le diable ne put supporter d’entendre nommer Justine, et
-aussitôt s’évanouit en fumée. Et Cyprien, se voyant déçu, fut rempli de
-tristesse. Longtemps il veilla devant la porte de la jeune fille, se
-transformant tantôt en femme, tantôt en oiseau; mais, devant la jeune
-fille, il n’était plus ni femme, ni oiseau, et reprenait aussitôt sa
-forme naturelle. Et de même Acladius, qui s’était transformé par magie
-en moineau, et voletait devant la fenêtre de Justine, reprit sa forme
-première dès que la jeune fille l’aperçut. Et son épouvante fut extrême,
-car il craignait de se tuer en tombant. Mais Justine eut pitié de lui,
-et le fit descendre par une échelle, en l’avertissant de renoncer à ses
-folies, s’il ne voulait pas s’exposer à être condamné comme magicien.
-
-Alors Cyprien invoqua une dernière fois le diable et lui dit: «Dis-moi,
-je t’en prie, en quoi réside le pouvoir de cette jeune fille?» Et le
-diable: «Je te le dirai, si tu consens à me jurer solennellement que
-jamais tu ne t’éloigneras de moi.» Et Cyprien: «Je te le jure!» Alors le
-diable: «C’est en faisant le signe de la croix que cette jeune fille
-détruit tout mon pouvoir.» Et Cyprien: «Donc le crucifié a plus de
-pouvoir que toi?» Et le diable: «Il a plus de pouvoir que tout le reste
-du monde, et c’est lui qui livre au feu éternel tous ceux que nous
-parvenons à séduire.» Alors Cyprien: «Ainsi, je dois, moi aussi, devenir
-l’ami du crucifié, pour éviter ce châtiment?» Et le diable: «Tu m’as
-juré solennellement de ne jamais t’éloigner de moi!» Mais Cyprien: «Je
-te méprise avec tout ton vain pouvoir, et je renonce à toi et à tous tes
-diables, et je me munis du signe de la croix!» Et aussitôt le diable
-s’enfuit, tout confus. Alors Cyprien se rendit auprès de l’évêque. Et
-celui-ci, croyant qu’il venait pour tromper les chrétiens, lui dit: «Que
-ceux-là te suffisent, Cyprien, qui sont hors de l’Eglise: contre
-l’Eglise, tu n’as pas de pouvoir!» Mais Cyprien lui raconta ce qui lui
-était arrivé et lui demanda à être baptisé. Et, depuis lors, il se
-distingua si éminemment, tant par la science que par la vertu, que, à la
-mort de l’évêque, il fut lui-même ordonné évêque. Il fit entrer Justine
-dans un monastère, où elle devint abbesse d’une foule de saintes jeunes
-filles. Et souvent saint Cyprien écrivait des lettres aux martyrs pour
-les encourager dans leur lutte. Or le seigneur de la région fit
-comparaître devant lui Cyprien et Justine, et leur enjoignit de
-sacrifier aux idoles. Et comme ils persistaient dans la foi du Christ,
-il les fit plonger dans une chaudière pleine de cire, de poix, et de
-graisse. Mais ils n’en éprouvèrent aucun mal, et s’y rafraîchirent comme
-dans un bain d’eau froide. Alors le prêtre des idoles dit à ce préfet:
-«Laisse-moi me mettre devant la chaudière, et aussitôt je vaincrai tout
-le pouvoir de ces deux imposteurs!» Et quand il fut devant la chaudière,
-il s’écria: «Grand est le Dieu Hercule, et grand Jupiter, le père des
-dieux!» Et aussitôt jaillit une flamme qui le consuma. Alors Cyprien et
-Justine furent extraits de la chaudière et décapités. Leurs corps
-restèrent pendant sept jours livrés aux chiens; ils furent ensuite
-transportés à Rome et reposent aujourd’hui, dit-on, à Plaisance. Leur
-martyre eut lieu sous Dioclétien, le 6 octobre 280.
-
-
-
-
-CXLI
-
-SAINTS COME ET DAMIEN, MARTYRS
-
-(27 septembre)
-
-
-I. Come et Damien étaient frères. Ils naquirent dans la ville d’Egée,
-d’une pieuse mère, nommée Théodote. Ayant appris la médecine, ils
-reçurent de l’Esprit-Saint une telle faveur qu’ils purent guérir toutes
-les maladies, non seulement des hommes, mais même des chevaux; et jamais
-ils n’admettaient qu’on les payât de leurs soins. Or une dame, appelée
-Palladie, qui avait déjà dépensé en frais de médecins tout ce qu’elle
-avait, vint trouver les deux frères, qui la guérirent aussitôt. Elle
-offrit alors à Damien un petit présent, que, d’abord, il refusa
-d’accepter, mais que, cependant, il accepta enfin, non point par
-cupidité, mais par égard pour le zèle et la bonne volonté de la pauvre
-femme qui le lui offrait. Et Come, dès qu’il le sut, ordonna qu’après sa
-mort ses restes fussent ensevelis à part de ceux de son frère. Mais, la
-nuit suivante, le Seigneur lui apparut, et excusa Damien de
-l’acceptation du présent.
-
-Entendant leur renommée, le proconsul Lysias les fit venir, et leur
-demanda quels étaient leurs noms, leur patrie, leur fortune. A quoi les
-saints répondirent: «Nos noms sont Come et Damien, et nous avons encore
-trois autres frères qui s’appellent Antime, Léonce et Euprépie; notre
-patrie est l’Arabie; et quant à la fortune, c’est chose que les
-chrétiens ne connaissent pas.» Alors le proconsul fit aussi venir leurs
-frères; puis, sur leur refus de sacrifier aux idoles, il leur fit percer
-de clous les pieds et les mains. Comme ils se raillaient de ces
-supplices, il les fit ensuite charger de chaînes et précipiter dans la
-mer; mais aussitôt un ange les retira des flots, et ils se retrouvèrent
-devant le proconsul. Et celui-ci: «Vous êtes de puissants sorciers, pour
-faire de telles choses! Enseignez-moi donc vos sortilèges, au nom de mes
-dieux!» Aussitôt deux démons s’emparèrent de lui et le frappèrent
-durement au visage. Et lui, se tournant vers les deux saints: «Par
-pitié, mes amis, priez pour moi votre Dieu!» Ils prièrent, et les démons
-s’enfuirent. Alors Lysias: «Voyez-vous combien mes dieux sont irrités de
-ce que j’aie eu la pensée de les abandonner! Aussi, désormais, ne vous
-permettrai-je plus de les blasphémer!» Alors il les fit jeter dans un
-grand feu; mais la flamme ne leur fit aucun mal, et brûla seulement un
-grand nombre de païens, qui se tenaient à l’entour.
-
-Attachés sur un chevalet, un ange les préserve de toute souffrance, et
-la fatigue des bourreaux met un terme au supplice. Alors le proconsul
-fait conduire en prison les trois frères de Come et de Damien; et quant
-à ceux-ci, il les fait mettre en croix et lapider. Mais les pierres
-qu’on leur lance rejaillissent sur ceux qui les lancent, et en blessent
-un grand nombre. Alors le proconsul, furieux, fait ramener les trois
-autres frères, et ordonne que les deux saints, sur leur croix, soient
-percés de flèches; mais les flèches, au lieu d’entrer dans leurs chairs,
-se retournent contre ceux qui les lancent. Enfin le proconsul, confus de
-sa défaite, les fait décapiter tous les cinq, au lever du jour.
-
-Les chrétiens, se rappelant la parole de Come, voulurent alors enterrer
-Damien à part de ses frères; mais soudain on entendit un chameau qui,
-prenant voix humaine, ordonna d’ensevelir ensemble les cinq martyrs.
-Cela se passait sous le règne de Dioclétien.
-
-II. Un paysan s’était endormi dans son champ, après la moisson,
-lorsqu’un serpent lui entra dans la bouche. Réveillé, le paysan revint
-chez lui sans rien sentir; mais, vers le soir, il fut pris de
-souffrances atroces. Il invoqua alors saints Come et Damien, se rendit
-dans leur église; et, dès qu’il y fut arrivé, voici que le serpent lui
-sortit de la bouche comme il y était entré.
-
-III. Un homme qui partait pour un long voyage recommanda sa femme aux
-saints Come et Damien; après quoi il lui indiqua un signe qui, lorsqu’on
-le ferait devant elle, signifierait qu’on vient de sa part et pour
-l’appeler. Or le diable, l’ayant vu indiquer ce signe, va trouver la
-femme, et lui dit qu’il vient la chercher de la part de son mari. Et
-elle, hésitant: «Je reconnais bien le signe; mais je ne te croirai que
-si tu me le jures, au nom des saints martyrs Come et Damien, à qui mon
-mari m’a recommandée!» Le diable le lui jura, et elle le suivit. Mais
-bientôt, quand ils arrivèrent dans un lieu écarté, elle s’aperçut que
-son guide voulait la jeter à bas de son cheval, pour la tuer. Alors elle
-s’écria: «Saints Come et Damien, secourez-moi, car c’est en me fiant à
-vous que j’ai suivi cet homme!» Et aussitôt les deux saints accoururent
-à son secours, avec une troupe toute vêtue de blanc, et forcèrent le
-diable à s’enfuir honteusement.
-
-IV. Le pape Félix fit construire à Rome une grande église en l’honneur
-des deux saints. Cette église avait pour gardien un homme qui avait une
-jambe toute rongée par un cancer. Et voici que, dans son sommeil, le
-pieux gardien vit saints Come et Damien lui apparaître avec des
-onguents. Et l’un des deux saints dit à l’autre: «Où trouverons nous des
-chairs fraîches, pour mettre à la place des chairs pourries que nous
-allons couper?» L’autre saint répondit: «On a enterré aujourd’hui un
-Maure dans le cimetière de Saint-Pierre aux Liens; prenons une de ses
-jambes et donnons-la à notre serviteur!» Et les deux saints firent
-ainsi; après quoi ils donnèrent au gardien la jambe du Maure, et
-rapportèrent dans le tombeau de celui-ci la jambe du malade. Et
-celui-ci, à son réveil, se voyant guéri, raconta à tous sa vision, et le
-miracle qui l’avait suivie. On courut alors au tombeau du Maure: on
-découvrit qu’une de ses jambes manquait, et que, à sa place, se trouvait
-la jambe malade du gardien.
-
-
-
-
-CXLII
-
-SAINT MICHEL, ARCHANGE
-
-(29 septembre)
-
-
-Le nom de Michel signifie «pareil à un dieu». Saint Grégoire dit que,
-chaque fois que Dieu veut faire un grand acte de résistance, c’est
-l’archange saint Michel qu’il charge de le représenter. C’est lui, en
-effet, comme dit Daniel, qui, au temps de l’Antéchrist, se lèvera pour
-défendre les élus; c’est lui qui a lutté contre Satan et ses mauvais
-anges, et qui les a chassés du ciel; c’est lui qui a arraché au diable
-le corps de Moïse, que le diable voulait détruire pour se faire lui-même
-adorer des Juifs; c’est lui qui recueille les âmes des saints et les
-conduit au paradis; c’est lui qui fut jadis prince de la synagogue, et
-dont Dieu fit ensuite le prince de son Eglise; c’est lui qui apporta aux
-Egyptiens les sept plaies, qui partagea les eaux de la mer Rouge, qui
-conduisit le peuple dans le désert jusqu’à la terre promise; c’est lui
-qui, dans l’armée des anges, porte la bannière du Christ; c’est lui qui
-tuera l’Antéchrist au mont des Oliviers; c’est à sa voix que les morts
-ressusciteront; et c’est lui qui, au jour du jugement dernier,
-présentera la croix, les clefs, la lance et la couronne d’épines.
-
-La fête de saint Michel a pour objet de célébrer son apparition, sa
-victoire, sa dédication et son souvenir.
-
-1º Son apparition s’est manifestée en plusieurs circonstances. Il est
-apparu, d’abord, sur le mont Gargan, qui se trouve en Pouille, auprès de
-la ville de Manfrédonie. L’an du Seigneur 390, vivait dans cette ville
-un homme, nommé Garganus, qui possédait un énorme troupeau de bœufs et
-de moutons. Et comme ses troupeaux paissaient au flanc de la montagne,
-un taureau, laissant ses compagnons, grimpa jusqu’au sommet de la
-montagne. Garganus se mit à sa recherche, avec une foule de ses
-serviteurs, et le trouva enfin, au sommet de la montagne, près de
-l’entrée d’une caverne. Furieux, il lança contre lui une flèche
-empoisonnée; mais celle-ci, comme repoussée par le vent, se retourna
-vers lui et le frappa lui-même. Ce qu’apprenant, la ville entière fut
-émue et vint demander à l’évêque l’explication du prodige. L’évêque
-ordonna un jeûne de trois jours, au bout duquel saint Michel apparut, et
-lui dit: «Sache que c’est par ma volonté que cet homme a été frappé de
-sa flèche! Je suis l’archange Michel. J’ai résolu de me garder ce lieu;
-et j’ai eu recours à ce signe pour faire connaître que j’en étais
-l’habitant et le gardien.» Aussitôt l’évêque, avec toute la ville, se
-rendit en procession sur la montagne. Et, personne n’osant entrer dans
-la caverne, on pria l’archange devant le seuil.
-
-La seconde apparition eut lieu vers l’an du Seigneur 710, dans un lieu
-appelé la Tombelaine, qui est au bord de la mer, à une distance de six
-milles de la ville d’Avranches. Saint Michel apparut à l’évêque de cette
-ville et lui ordonna de lui élever une église en cet endroit. Et comme
-l’évêque doutait de l’endroit exact ou devait être construite l’église,
-l’archange lui dit qu’elle devait s’élever à l’endroit où l’on
-trouverait un taureau caché par des voleurs. Or il y avait, dans cet
-endroit, deux roches qu’aucune force humaine ne pouvait soulever. Saint
-Michel apparut à un habitant, lui ordonna de se rendre en ce lieu, et de
-soulever les roches. Et l’homme les souleva aussi aisément que si elles
-n’avaient eu aucun poids. Ainsi fut construite cette église; et l’on y
-transporta, de l’église du mont Gargan, une partie du manteau que
-l’archange avait déposé sur l’autel, et une partie du marbre sur lequel
-s’étaient posés ses pieds. Et, comme on manquait d’eau en cet endroit,
-l’archange dit de creuser un trou dans un rocher très dur; et
-aujourd’hui encore l’eau en jaillit, avec une extrême abondance. Cette
-apparition est célébrée en ce lieu, le 17 novembre, par une fête
-solennelle.
-
-Le même lieu fut témoin d’un autre miracle mémorable. Il y a là une
-montagne que la mer entoure de toutes parts; mais, le jour de la fête de
-saint Michel, un passage s’y ouvre pour le peuple. Or, un jour qu’une
-grande foule s’y pressait vers l’église, une femme s’y trouvait mêlée
-qui était enceinte et près d’accoucher. Et voici que, tout à coup, les
-vagues affluèrent d’un grand élan, et toute la foule épouvantée s’enfuit
-sur le rivage, à l’exception de la femme enceinte qui, ne pouvant fuir,
-fut prise par les flots. Mais l’archange saint Michel la garda de tout
-mal. Au milieu des flots, elle enfanta un fils, qu’elle allaita de son
-sein; puis la mer lui livra passage, et on la vit sortir avec son
-enfant.
-
-La troisième apparition eut lieu à Rome, au temps du pape Grégoire. Ce
-pape avait institué de grandes litanies, à cause de la peste qui
-sévissait à Rome. Et un jour, comme il priait pour son peuple, il vit
-d’abord, au-dessus d’une forteresse appelée autrefois le tombeau
-d’Adrien, un grand ange qui essuyait un glaive tout sanglant et le
-remettait au fourreau. Saint Grégoire reconnut l’archange Michel, et,
-comprenant que sa prière avait été exaucée, il fit construire en cet
-endroit une église en l’honneur des saints Anges. Et, aujourd’hui
-encore, la forteresse porte le nom de Fort Saint-Ange. Le souvenir de
-cette apparition se célèbre le 7 mai, en même temps que celui de
-l’apparition du mont Gargan.
-
-La quatrième apparition est celle que nous raconte l’_Histoire
-tripartite_. Il y a, près de Constantinople, un endroit où l’on
-célébrait autrefois la déesse Vesta, mais où s’élève aujourd’hui une
-église en l’honneur de saint Michel, et cet endroit porte le nom de
-Michaëlium. Un homme, appelé Aquilin, y souffrait de la fièvre. Les
-médecins lui donnèrent une potion; mais il la rendit, et ensuite il
-rendait tout ce qu’il avalait. Se voyant sur le point de mourir, il se
-fit transporter au lieu que j’ai dit; et là saint Michel, lui
-apparaissant, lui dit de faire, avec du miel, du vin et du poivre un
-breuvage où il tremperait tous ses aliments. Aquilin le fit, et fut
-guéri, bien que ce fût chose contraire aux lois de la médecine de faire
-prendre à un fiévreux des boissons chaudes.
-
-2º Non moins nombreuses sont les victoires de saint Michel. La première
-est celle qu’il fit remporter aux habitants de la susdite ville de
-Manfrédonie. En effet, peu de temps après l’apparition du mont Gargan,
-les Napolitains, encore païens, se mirent en guerre contre les habitants
-de Manfrédonie et ceux d’une ville voisine, Bénévent. Les Manfrédoniens,
-sur le conseil de leur évêque, demandèrent un armistice de trois jours,
-pendant lesquels ils jeûnèrent et invoquèrent l’assistance de leur
-patron saint Michel. La troisième nuit, saint Michel apparut à l’évêque,
-lui dit que ses prières étaient exaucées, promit la victoire à ses
-concitoyens, et leur conseilla d’attaquer l’ennemi à quatre heures du
-matin. Et à peine l’attaque était-elle commencée que le mont Gargan
-mugit terriblement, les éclairs luirent en foule, suivis d’une obscurité
-profonde; et six cents hommes de l’armée ennemie périrent, tant par le
-fer des Manfrédoniens, que par les flèches de feu provenant d’un arc
-invisible. Le reste des Napolitains, ayant reconnu la puissance de
-l’archange, abjurèrent leur idolâtrie pour se convertir à la foi
-chrétienne.
-
-En second lieu doit être citée la victoire que remporta saint Michel
-quand il chassa du ciel le dragon, c’est-à-dire Lucifer, avec toute sa
-suite. On sait, en effet, comment, Lucifer ayant aspiré à devenir l’égal
-de Dieu, l’archange porte-enseigne des armées célestes le chassa du ciel
-avec toute sa suite et les enferma, jusqu’au jour du jugement dernier,
-dans les ténèbres infernales. Car les démons n’ont le droit d’habiter ni
-dans le ciel, qui est la partie supérieure de l’air, ni sur la terre, où
-leur séjour nous serait intolérable. Mais ils habitent un espace entre
-le ciel et la terre: de façon que lorsqu’ils regardent en haut, ils
-souffrent de la vue du ciel qu’ils ont perdu; et lorsqu’ils regardent en
-bas, ils envient le sort des hommes, qui peuvent s’élever là d’où
-eux-mêmes sont tombés. Mais souvent, avec la permission de Dieu, ils
-descendent parmi nous pour nous éprouver, et volent autour de nous comme
-des mouches. Et ils sont innombrables, et tout l’air que nous respirons
-en est rempli comme de mouches. Mais, suivant l’opinion d’Origène leur
-nombre diminue à chaque victoire que nous remportons sur eux: car un
-démon qui a été vaincu par un saint homme ne peut plus, désormais,
-tenter personne au moyen du vice sur lequel il a été vaincu.
-
-Une autre victoire est celle que saint Michel et ses compagnons
-remportent tous les jours sur les démons, en nous défendant contre eux
-et en nous délivrant de leurs tentations. Et c’est en trois façons que
-les anges nous délivrent de la tentation des démons: 1º en refrénant le
-pouvoir des démons; 2º en refrénant notre concupiscence; 3º en imprimant
-dans notre esprit le souvenir de la passion du Seigneur.
-
-Quatrième victoire: celle que l’archange saint Michel remportera sur
-l’Antéchrist quand il le tuera. Car on verra alors, comme le dit Daniel,
-le prince Michel se lever et protéger les élus contre l’Antéchrist.
-Puis, comme le dit la _Glosse de l’Apocalypse_, l’Antéchrist feindra
-d’être mort, se cachera pendant deux jours, puis reparaîtra, se disant
-ressuscité, et au moyen d’artifices magiques s’élèvera dans les airs.
-Mais quand il sera parvenu sur le mont des Oliviers, à l’endroit d’où le
-Seigneur est monté au ciel, Michel se dressera en face de lui et le
-tuera.
-
-3º La fête de saint Michel est considérée comme une fête de dédication,
-parce que saint Michel a révélé aux Manfrédoniens que le sommet du mont
-Gargan lui appartenait et devait lui être dédié. Revenus de leur
-victoire, les Manfrédoniens se demandèrent s’ils devaient entrer dans le
-lieu que s’était réservé l’archange, pour le consacrer. L’évêque s’en
-rapporta, sur ce point, au pape Pélage, qui lui conseilla de s’en
-rapporter à saint Michel lui-même. De nouveau il y eut trois jours de
-prières et de jeûnes. Le troisième jour, saint Michel apparut à l’évêque
-et lui dit: «Vous n’avez pas besoin de consacrer l’église que je me suis
-construite, car je l’ai consacrée moi-même!» Et il ordonna à l’évêque de
-se rendre en ce lieu le lendemain et les jours suivants, avec la foule,
-pour y prier, ajoutant qu’il se constituait le patron spécial de la
-ville. Et, en signe de la susdite consécration, il leur dit qu’ils
-trouveraient des traces de pas d’homme gravées sur le marbre. Le
-lendemain, donc, l’évêque et tout le peuple entrèrent dans la caverne;
-ils y trouvèrent une grande crypte avec trois autels, dont deux à
-l’occident et un à l’orient, ce dernier entouré d’un manteau rouge. On y
-célébra la messe, tous les assistants communièrent, et l’évêque établit
-en ce lieu des prêtres et des clercs, pour y célébrer l’office divin.
-Dans cette caverne se trouve une source d’eau transparente et douce, que
-le peuple boit après la communion, et qui guérit diverses maladies. Et
-c’est en apprenant tout cela que le Souverain Pontife a ordonné de fêter
-ce jour, dans le monde entier, en souvenir de saint Michel.
-
-4º Enfin l’Eglise célèbre, ce jour-là, le souvenir de saint Michel et de
-tous les anges. Nous devons, en effet, nous souvenir d’eux, et les louer
-et les honorer, pour de nombreux motifs: ils sont nos gardiens, nos
-assistants, nos frères et concitoyens, les porteurs de nos âmes au ciel,
-les représentants de nos prières devant Dieu, et nos consolateurs dans
-les tribulations. Ils sont, d’abord, nos gardiens: car tout homme a près
-de lui deux anges, un mauvais pour l’éprouver, et un bon pour le garder.
-Notre bon ange nous garde dès le sein de notre mère, c’est lui qui nous
-empêche, sitôt nés, de mourir avant de recevoir le baptême; et, dans
-l’âge adulte, il nous exhorte au bien, et nous défend contre
-l’oppression du tentateur. En second lieu, les anges sont nos
-assistants; car, comme le dit le livre des _Hébreux_, ils sont des
-esprits chargés de missions. Et rien ne montre autant la bonté divine,
-ainsi que l’amour de Dieu pour nous, que ce fait que Dieu charge ces
-esprits sublimes, qui sont ses familiers, de venir nous aider dans notre
-salut. En troisième lieu, les anges sont nos frères et nos concitoyens.
-Car tous les élus sont répartis parmi la hiérarchie des anges, d’après
-leurs mérites; les uns sont placés parmi les anges du degré supérieur,
-d’autres parmi ceux du degré inférieur, d’autres parmi ceux du degré
-moyen. Et seule la sainte Vierge est au-dessus d’eux tous. En quatrième
-lieu, les anges sont les porteurs de nos âmes au ciel: ainsi, dans
-l’Evangile de saint Luc, le mendiant Lazare est «porté par un ange dans
-le sein d’Abraham». En cinquième lieu, ils sont les représentants de nos
-prières devant Dieu: témoin l’ange disant à Tobie: «Pendant que tu
-priais en pleurant et ensevelissais les morts, j’ai présenté ta prière
-au Seigneur.» En sixième et dernier lieu, les anges sont nos
-consolateurs dans les tribulations. Ils le sont de trois façons: 1º en
-nous réconfortant et raffermissant; 2º en nous aidant à souffrir; 3º en
-réfrigérant nos tribulations, comme l’a fait l’ange du Livre de Daniel
-qui, étant descendu dans la fournaise auprès des trois jeunes gens, y
-fit souffler, au milieu des flammes, une brise parfumée.
-
-
-
-
-CXLIII
-
-SAINT FURSY, ÉVÊQUE
-
-(29 septembre)
-
-
-L’évêque Fursy, après une longue vie pleine de vertus, rendit son âme à
-Dieu. Il vit alors venir à lui trois anges, dont deux emportèrent son
-âme, tandis que le troisième les précédait, armé d’un bouclier blanc, et
-tenant en main un glaive de feu. Il vit aussi des démons qui, pour
-l’empêcher d’avancer, lançaient sur lui des flèches enflammées; mais
-l’ange qui le précédait parait ces flèches avec son bouclier, et
-aussitôt les éteignait. Alors les démons dirent aux anges: «Cet homme a
-souvent tenu des discours oiseux; il n’a pas le droit d’être admis dans
-l’assemblée des bienheureux!» Et l’ange: «Si vous n’apportez point la
-preuve qu’il ait eu de grandes vices, de ses menus défauts il ne sera
-point puni!» Alors un des démons: «Si Dieu est juste, cet homme ne sera
-point sauvé; car l’évangile dit que celui-là n’entrera pas au royaume
-des cieux qui n’aura point su s’abaisser pour devenir pareil à un
-enfant!» Et l’ange: «Cet homme a eu l’innocence dans le cœur; mais
-l’habitude humaine l’a empêché d’en faire un plein usage.» Et le démon:
-«De même que, par habitude, il a mal agi, le juge suprême doit le punir
-par sa loi!» Et l’ange: «Que Dieu juge entre nous!» Il y eût alors un
-combat, et l’ange terrassa ses adversaires.
-
-Puis un des diables dit: «Le serviteur qui, connaissant la volonté de
-son maître, ne s’y conforme pas, doit être puni!» Et l’ange: «En quoi
-donc cet homme ne s’est-il donc pas conformé à la volonté de son
-maître?» Et le démon: «Il a reçu des dons des méchants!» Et l’ange: «Il
-a cru que chacun d’eux avait fait pénitence!» Et le démon: «Il aurait
-dû, d’abord, s’assurer de cette pénitence!» Et l’ange: «Que Dieu juge
-entre nous!» De nouveau ils luttèrent, et l’ange resta victorieux. Alors
-le démon, revenant à la charge: «Je croyais jusqu’ici que Dieu ne
-mentait jamais. Or, il a promis de punir, dans l’éternité, toutes les
-fautes non expiées sur la terre. Et l’homme que voici n’est point puni,
-bien qu’il ait accepté un manteau d’un certain usurier. Où donc est la
-justice de Dieu?» Et l’ange: «Tu ignores la profondeur des jugements de
-Dieu!» Alors le diable frappa si cruellement Fursy que, par la suite,
-celui-ci garda toujours le souvenir du coup. Puis, prenant en enfer un
-des damnés, il le lança sur lui; et le damné, en tombant sur lui, lui
-brûla une mâchoire et une épaule; et, dans ce damné, Fursy reconnut
-l’usurier dont il avait accepté le manteau. Et l’ange dit au mort:
-«C’est ta faute même qui te brûle: car, si tu n’avais pas accepté le don
-de ce méchant, Dieu n’aurait point permis que tu fusses ainsi châtié!»
-
-Revenant à la charge, le démon dit: «L’homme, d’après l’évangile, doit
-aimer son prochain comme lui-même.» Et l’ange: «Cet homme a toujours
-fait le bien à son prochain!» Mais le diable: «Cela ne suffit pas si, en
-outre, il n’a pas aimé son prochain autant que lui-même! Fursy n’a pas
-rempli la parole de Dieu: il doit être damné!» De nouveau, ange et démon
-luttèrent, et la victoire resta à l’ange.
-
-Alors le démon: «Si Dieu est juste, cet homme mérite d’être châtié; car
-il a promis de renoncer au siècle, et, au contraire, il a aimé le
-siècle!» Et l’ange: «S’il a aimé les choses du siècle, ce n’est pas pour
-en jouir lui-même, mais pour les donner aux pauvres!» Et le diable: «De
-quelque façon qu’il les ait aimées, il a agi contre le précepte divin!»
-De nouveau il y eut une lutte, mais Dieu fit en sorte que les anges
-restèrent victorieux, et que le mort se vit entouré d’une immense
-clarté.
-
-Alors un des anges lui dit: «Retourne-toi et regarde le monde!» Fursy,
-s’étant retourné, vit une vallée de ténèbres au-dessus de laquelle
-brillaient quatre grands feux. Et l’ange lui dit: «Tu vois les quatre
-feux qui brûlent le monde: le feu du mensonge, le feu de la cupidité, le
-feu de la dissension, et le feu de l’impiété.» Puis Fursy vit que ces
-quatre feux se fondaient en un seul, et se rapprochaient de lui.
-Effrayé, il dit à l’ange: «Seigneur, le feu s’approche de moi!» Et
-l’ange: «Comme tu ne l’as pas allumé, il ne te brûlera point; car ce feu
-atteint les hommes d’après leurs mérites. Et, dans la mesure où le corps
-a brûlé de désirs illicites, il brûlera du feu infernal!»
-
-Et, après tout cela, l’âme de Fursy rentra dans son corps, à la grande
-surprise de ceux qui veillaient le cadavre. Et le vieil évêque vécut
-encore quelque temps; après quoi il mourut, chargé de bonnes œuvres.
-
-
-
-
-CXLIV
-
-SAINT JÉRÔME, DOCTEUR
-
-(30 septembre)
-
-
-Jérôme, fils d’Eusèbe, de race noble, naquit dans la ville de Stridon,
-aux confins de la Dalmatie et de la Pannonie. Dès sa jeunesse il vint à
-Rome, et s’y instruisit pleinement dans les lettres grecques, latines et
-hébraïques. Il eut pour professeur de grammaire Donat, et pour
-professeur de rhétorique l’orateur Victorin: ce qui ne l’empêchait pas
-d’étudier avec ardeur les Saintes Ecritures. Mais, un jour, comme il le
-raconte lui-même dans une lettre, la simplicité du langage dans les
-livres des Prophètes l’offusqua si fort qu’il ne voulut plus lire que
-Cicéron et Platon. Or, vers le milieu du Carême, il fut pris d’une
-fièvre subite qui faillit le tuer. Et comme déjà l’on préparait ses
-funérailles, soudain il se vit conduit devant le tribunal de Dieu.
-Interrogé sur sa condition, il répondit qu’il était chrétien. Mais le
-juge: «Tu mens, tu n’es pas chrétien, mais cicéronien!» Après quoi il le
-condamna à être battu. Et Jérôme de s’écrier: «Ayez pitié de moi,
-Seigneur, ayez pitié de moi!» Et tous les assistants demandaient grâce
-pour lui, en considération de sa jeunesse. Enfin il s’écria: «Seigneur,
-si je lis jamais des livres profanes, c’est que je t’aurai renié!» Et
-aussitôt il revint à lui, dans son lit; et il vit qu’il était tout en
-larmes, et qu’il avait les épaules encore bleues des coups reçus par lui
-au tribunal céleste. Aussi mit-il, depuis lors, autant de zèle à lire
-les livres sacrés qu’il en avait mis, auparavant, à lire les livres
-profanes.
-
-A l’âge de vingt-neuf ans, il fut ordonné prêtre et cardinal de l’Eglise
-romaine, puis, à la mort du pape Libère, on fut unanime à le proclamer
-digne du sacerdoce suprême. Mais, comme il avait réprimandé la débauche
-de certains prêtres et moines, ceux-ci, indignés, lui tendirent toute
-sorte de pièges. Un matin, à son réveil, il trouva sur son lit un
-vêtement de femme, que des méchants avaient déposé là. Croyant que
-c’était son propre vêtement, il le revêtit, et se rendit ainsi à
-l’église, ce qui permit de dire qu’il avait eu une femme dans son lit.
-Alors, ne voulant plus être exposé à de pareilles folies, il quitta Rome
-et se rendit auprès de Grégoire de Nazianze, évêque de Constantinople,
-qui acheva de l’instruire dans les lettres sacrées.
-
-Il alla ensuite au désert; et lui-même raconte, dans sa lettre à
-Eustoche, tout ce qu’il y souffrait pour l’amour du Christ: «Dans cette
-morne solitude brûlée du soleil, je me figurais assister aux délices de
-Rome. Mes membres déformés n’étaient vêtus que d’un sac, ma peau était
-noire comme celle d’un Ethiopien; et toujours des larmes, toujours des
-gémissements; et quand, malgré ma résistance, le sommeil m’accablait,
-j’étalais mes os sur le sol nu. Je ne te dis rien de ma nourriture et de
-ma boisson. Mais sache que, vivant en compagnie des scorpions et des
-bêtes féroces, souvent j’étais tourmenté de rêves lascifs où je croyais
-assister à des danses de jeunes filles. Alors je me fouettais jour et
-nuit, jusqu’à ce que le Seigneur m’eût rendu le calme.»
-
-Ayant ainsi fait pénitence pendant quatre ans, il alla demeurer dans la
-ville de Bethléem, s’offrant comme un chien domestique à l’étable de son
-maître. Il y fit transporter sa bibliothèque, qu’il avait formée avec
-beaucoup de soin; et toute la journée, sans rien manger, il s’occupait
-de lire et d’écrire. Il resta là pendant cinquante-cinq ans et six mois,
-entouré de nombreux disciples qui l’aidaient à traduire et à commenter
-les Saintes Ecritures. Et l’on dit aussi qu’il resta chaste toute sa
-vie, bien que lui-même ait écrit dans une lettre à Pammaque: «Ma vertu
-préférée est la virginité, encore que je ne puisse pas me vanter de la
-posséder.» Enfin il arriva à un tel degré de faiblesse que, étendu sur
-sa couche, il se soulevait à l’aide d’une corde attachée au plafond,
-pour pouvoir assister aux offices de son monastère.
-
-Un soir, pendant que Jérôme était assis avec ses frères pour écouter la
-lecture sainte, voici qu’un lion entra en boitant dans le monastère.
-Aussitôt tous les frères s’enfuirent: seul Jérôme alla au-devant de lui
-comme au-devant d’un hôte, et, le lion lui ayant montré sa patte
-blessée, il appela des frères et leur ordonna de laver sa plaie et d’en
-prendre soin. Ainsi fut fait; et le lion, guéri, habita parmi les frères
-comme un animal domestique. Sur quoi Jérôme, comprenant que ce lion leur
-avait été envoyé plus encore pour leur utilité que pour la guérison de
-sa patte, pris conseil avec ses frères et ordonna au lion de conduire au
-pâturage et de garder un âne qu’ils avaient, et qui leur servait à
-porter du bois. Et ainsi fut fait. Le lion se comportait en berger
-parfait, toujours prêt à protéger l’âne, et ne manquant jamais de le
-ramener au monastère à l’heure des repas. Mais un jour, comme le lion
-s’était endormi, des marchands avec des chameaux, qui passaient par là
-virent un âne seul et s’empressèrent de le voler. Quand le lion,
-éveillé, s’aperçut de l’absence de son compagnon, il le chercha partout
-en rugissant; puis, n’ayant pu le retrouver, il revint tristement à la
-porte du monastère, mais, par honte, n’osa pas entrer. Or les frères,
-voyant qu’il arrivait en retard et sans l’âne, supposèrent que, forcé
-par la faim, il l’avait mangé. Ils refusèrent donc de lui donner sa
-ration, et lui dirent: «Va chercher le reste de l’âne, et fais-en ton
-dîner!» Cependant comme ils hésitaient à croire qu’il se fût rendu
-coupable d’un tel acte, ils allèrent au pâturage en quête de quelque
-indice; mais, n’ayant rien trouvé, ils revinrent raconter la chose à
-Jérôme. Alors, de l’avis de celui-ci, ils confièrent au lion le travail
-de l’âne, et l’employèrent à porter leur bois: tâche dont la bête
-s’acquittait avec une patience exemplaire. Mais un jour, sa tâche
-achevée, le voilà qui se met à courir par les champs, et voilà qu’il
-aperçoit de loin des marchands, avec des chameaux et un âne s’avançant à
-leur tête pour les guider, suivant l’usage du pays. Aussitôt le lion, se
-jetant sur la caravane avec un rugissement terrible, força les marchands
-à prendre la fuite. Après quoi, frappant le sol de sa queue, il obligea
-les chameaux à l’accompagner jusqu’au monastère, où Jérôme, dès qu’il
-les vit, dit à ses frères: «Lavez les pieds à nos hôtes, servez-leur à
-manger, et puis attendons la volonté de Dieu!» Et voici que le lion se
-mit à courir joyeusement d’un frère à l’autre, se prosternant devant
-chacun d’eux comme s’il leur demandait pardon de quelque faute. Et
-Jérôme, prévoyant l’avenir, dit à ses frères: «Préparez-vous à
-accueillir encore d’autres hôtes!» Et en effet, au même instant, on vint
-lui annoncer que des étrangers étaient là, qui voulaient voir l’abbé. Et
-tout de suite les marchands, se jetant à ses pieds, lui demandèrent
-pardon de leur vol; et lui, les relevant avec bonté, leur dit de
-reprendre ce qui leur appartenait, mais de respecter désormais le bien
-d’autrui. Et les marchands, en témoignage de leur reconnaissance, le
-forcèrent à accepter une mesure d’huile, lui promettant que, tous les
-ans, eux et leurs héritiers donneraient aux frères une mesure pareille.
-
-Comme, jusqu’alors, on avait le droit de chanter dans les églises
-n’importe quels chants, l’empereur Théodose demanda au pape Damase de
-lui indiquer un savant docteur à qui il pût confier le soin de régler le
-chant des offices. Et Damase, sachant l’érudition et la sagesse de
-Jérôme, le choisit pour cette tâche difficile. C’est donc Jérôme qui
-définit les chants qui convenaient aux différentes fêtes, et qui décida
-qu’à la fin de tous les psaumes devrait être chanté le _Gloria Patri_.
-C’est lui aussi qui répartit les épîtres et évangiles pour tous les
-dimanches de l’année. Et son projet, envoyé par lui de Bethléem, fut
-approuvé du pape et des cardinaux, qui le sanctionnèrent à perpétuité.
-
-Enfin, parvenu à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et six mois, il
-rendit l’âme, et fut enterré à l’entrée de la grotte où avait été déposé
-le corps du Seigneur. Sa mort eut lieu en l’an du Seigneur 398.
-
-
-
-
-CXLV
-
-LA TRANSLATION DE SAINT RÉMY
-
-(1er octobre)
-
-
-Rémy convertit au Christ le roi et toute la nation des Francs. Le roi
-avait une femme nommée Clotilde qui, très fervente chrétienne,
-s’efforçait en vain de convertir son mari à sa foi. Or, Clotilde, ayant
-mis au monde un fils, obtint du roi, à force d’instances, de le faire
-baptiser. Mais l’enfant, dès qu’il fut baptisé, mourut. Et le roi Clovis
-lui dit: «Tu vois toi-même, maintenant, quel misérable dieu est ton
-Christ, puisqu’il ne peut même pas garder en vie un enfant qui, lui
-ayant été consacré, aurait, plus tard, imposé son culte à tout le
-royaume!» Mais Clotilde: «Au contraire, je vois là une grande preuve
-d’amour de la part de mon Dieu, qui, recueillant le premier fruit de mon
-ventre, a daigné lui accorder son royaume infini, bien supérieur au
-tien!» Plus tard, elle conçut de nouveau et, enfanta un autre fils
-qu’elle parvint également à faire baptiser. Et, de nouveau, l’enfant
-tomba malade au point qu’on désespérait de sa vie. Et Clovis dit à sa
-femme: «Quand même tu enfanterais mille fils, ils périraient tous si tu
-les baptisais!» Pourtant ce second enfant guérit; et ce fut lui qui,
-dans la suite, succéda à Clovis.
-
-Celui-ci finit par se convertir à la foi chrétienne, ainsi que nous
-l’avons raconté dans un chapitre précédent, qu’on trouvera tout de suite
-après celui de l’Epiphanie. Après sa conversion, il dit à saint Rémy:
-«Je vais faire ma sieste; et toi, tout le terrain que ta pourras
-parcourir jusqu’à mon réveil, tu le prendras pour ton église!» Et ainsi
-fut fait. Mais il y avait, sur ce terrain, un meunier qui ne voulut
-point permettre à saint Rémy de traverser son moulin. Et le saint lui
-dit: «Mon ami, tu consentiras bien à partager ce moulin avec nous?» Et
-comme le meunier s’obstinait à n’y point consentir, soudain la roue du
-moulin se mit à tourner en sens contraire. Sur quoi le meunier,
-rappelant saint Rémy: «Serviteur de Dieu, reviens, et que le moulin vous
-appartienne comme à moi!» Mais Rémy: «Non, il n’appartiendra plus ni à
-toi ni à moi!» Et en effet, aussitôt la terre s’ouvrit et engloutit le
-moulin.
-
-La fête qu’on célèbre en ce jour ne commémore point la mort de saint
-Rémy, mais bien sa «translation» Car, comme on transportait le corps du
-saint à l’église des saints Timothée et Appolinaire, voici qu’en passant
-devant l’église de Saint-Christophe la châsse se mit tout à coup à peser
-si lourd qu’aucune force humaine ne pouvait la soulever. Alors les
-porteurs prièrent Dieu de leur faire voir par un signe s’il voulait que
-le corps fût déposé dans cette église de Saint-Christophe, où se
-trouvaient déjà conservées d’innombrables reliques de saints. Et
-aussitôt la châsse se laissa soulever comme un fétu de paille; et on la
-déposa solennellement dans cette église, où elle fit force miracles.
-
-Plus tard, on agrandit cette église, et l’on construisit une crypte,
-derrière l’autel, pour recevoir le corps de saint Rémy. Mais, de
-nouveau, la châsse qui contenait ce corps se trouva si lourde qu’on dut
-renoncer à la transporter. Et voilà que, le lendemain matin, qui était
-le premier jour d’octobre, on vit que la châsse de saint Rémy avait été
-transportée par des anges dans la crypte. Et, plus tard encore, les
-restes du saint furent transportés dans une autre crypte plus belle, où
-ils reposent aujourd’hui dans une châsse d’argent.
-
-
-
-
-CXLVI
-
-SAINT LÉGER, ÉVÊQUE ET MARTYR
-
-(2 octobre)
-
-
-Léger mérita par ses vertus d’être élu évêque d’Autun. A la mort du roi
-Clotaire, et comme on était en peine de choisir un nouveau roi, Léger,
-inspiré de Dieu, et avec l’approbation des princes, mit sur le trône le
-jeune Childéric, frère de Clotaire, merveilleusement doué pour la
-royauté. Seul Ebroïn, ministre de Clotaire, aurait voulu élever au trône
-un autre frère du roi défunt, nommé Thierry: et cela non point dans
-l’intérêt du royaume, mais dans le sien propre, parce que, chassé du
-pouvoir et détesté de tous, il redoutait la colère de Childéric et des
-princes. Aussi cet Ebroïn, dès qu’il vit échouer ses efforts,
-demanda-t-il au roi la permission d’entrer dans un monastère. Childéric
-le lui permit, en même temps qu’il plaçait sous bonne garde son frère
-Thierry, afin de prévenir ses mauvais desseins. Après quoi grâce aux
-conseils de l’évêque tout le royaume jouit d’une paix admirable. Mais au
-bout de quelque temps le roi, corrompu par de méchantes influences, se
-prit d’une telle haine contre le saint évêque, qu’il cherchait le moyen
-de le faire périr. Alors l’évêque, plein de douceur et embrassant comme
-des amis ses pires ennemis, invita le roi à célébrer la fête de Pâques
-dans sa cathédrale. Et, le matin de cette fête, il apprit que le roi
-avait l’intention de l’assassiner. Il n’en reçut pas moins son meurtrier
-à sa table; mais le soir venu, il se réfugia au monastère de Luxeuil, où
-il servit avec charité Ebroïn lui-même, qui se cachait dans ce monastère
-sous l’habit d’un moine.
-
-Peu de temps après, Childéric mourut, et Thierry monta sur le trône.
-Alors Léger, touché des larmes et des prières de son peuple, et
-contraint par l’ordre de son abbé, reprit possession de son siège
-épiscopal, tandis qu’Ebroïn, de son côté, ayant jeté le froc, était
-nommé sénéchal du nouveau roi. Or cet Ebroïn, qui auparavant déjà était
-mauvais, devint pire encore depuis ce moment, et ne pensa qu’aux moyens
-de se défaire de Léger. Il envoya des soldats pour s’emparer du saint;
-et celui-ci, pendant qu’il sortait de sa ville en habit pontifical, fut
-appréhendé, eut les yeux crevés, et fut jeté en prison où il resta deux
-ans. Ebroïn le fit ensuite amener au palais du roi avec son frère Garin.
-Et comme tous deux, bravant le ministre, répondaient sagement et
-pacifiquement, Ebroïn fit lapider Garin, et ordonna que Léger fût
-traîné, un jour entier, pieds nus sur des pierres très aiguës. Puis,
-apprenant que l’évêque continuait à louer Dieu dans ses tourments, il
-lui fit couper la langue et le fit ramener en prison. Mais le saint ne
-perdit pas l’usage de la parole. Plus ardemment que jamais, au
-contraire, il se livra à la prédication: il prédit même tous les détails
-de sa mort, ainsi que celle d’Ebroïn. Et une immense lumière entourait
-sa tête comme une couronne, ce dont tous les assistants furent
-émerveillés. Alors Ebroïn ordonna à quatre bourreaux de lui trancher la
-tête. Et comme ceux-ci conduisaient le saint au lieu du supplice, il
-leur dit: «Mes chers frères, ne vous fatiguez pas à faire ce long
-chemin, mais plutôt exécutez ici l’ordre de celui qui vous a envoyés!»
-Alors trois d’entre eux furent si touchés que, tombant à ses pieds, ils
-lui demandèrent pardon. Le quatrième, au contraire, eut le triste
-courage d’exécuter sa mission: et, dès qu’il l’eut fait, un démon
-s’empara de lui et le jeta dans le feu, où il périt misérablement.
-
-Deux ans après, Ebroïn, apprenant que le corps du saint s’illustrait par
-de nombreux miracles, chargea un officier d’aller s’informer par
-lui-même de ce qui en était. L’officier plein de morgue et d’arrogance,
-foula aux pieds le tombeau, du saint, en s’écriant: «Que meurent tous
-ceux qui croient qu’un mort peut faire des miracles!» Et voilà qu’un
-démon s’empara de lui et le tua sur-le-champ. Ce qu’apprenant, Ebroïn
-souffrit plus cruellement encore de l’envie; et, un jour, suivant la
-prédiction du saint, il se tua lui-même en se perçant de son épée. Le
-martyre de saint Léger eut lieu en l’an du Seigneur 680, sous le règne
-de l’empereur Constantin IV.
-
-
-
-
-CXLVII
-
-SAINT FRANÇOIS, CONFESSEUR[14]
-
-(4 octobre)
-
- [14] Ce chapitre ne figure pas dans les plus anciens manuscrits, ou
- n’y figure qu’en appendice, parmi les _Legendæ a quibusdam aliis
- superadditæ_. Son style et les défauts de sa composition
- suffiraient, du reste, à le distinguer des chapitres «compilés» par
- Jacques de Voragine. La rivalité des ordres dominicains et
- franciscains aura, évidemment, empêché le vénérable Frère Prêcheur
- d’admettre dans sa _Légende_ le Pauvre d’Assise.
-
-
-François, serviteur et ami du Très-Haut, naquit dans la ville d’Assise,
-et fut d’abord marchand. Jusqu’à vingt ans, il mena une vie dissipée;
-mais Dieu, l’ayant touché de l’aiguillon de la maladie, le transforma
-subitement en un tout autre homme.
-
-Etant allé à Rome en pèlerinage, il se dépouilla de ses vêtements,
-revêtit ceux d’un mendiant, et s’assit parmi les pauvres devant l’église
-de Saint-Pierre. Il serait resté avec eux si ses amis ne l’en avaient
-empêché. Le diable, pour le détourner de ses saintes intentions, lui
-montra un jour une femme d’Assise qui était bossue, et lui dit que, s’il
-persistait dans son projet, il deviendrait pareil à cette femme. Mais le
-Seigneur le réconforta en lui disant: «François, si tu veux me bien
-connaître, fais ta douceur des choses amères, et méprise-toi toi-même!»
-Rencontrant un lépreux, dont tous avaient horreur, il s’approcha de lui
-et le baisa sur la bouche: et aussitôt le lépreux disparut. Alors
-François se rendit à la léproserie, et, baisant les mains des habitants,
-il leur distribua tout ce qu’il avait.
-
-Un jour qu’il était entré, pour prier, dans l’église de Saint-Damien,
-l’image du Christ lui parla miraculeusement et lui dit: «François, va
-réparer ma maison, car, comme tu vois, elle tombe en ruine!» Et, dès ce
-moment, son âme se fondit de tendresse, et la compassion du Christ se
-grava dans son cœur. Dans son désir de réparer l’église, il vendit tout
-ce qu’il possédait. Et comme le prêtre à qui il offrait son argent
-refusait de le prendre, par crainte de ses parents, il jeta cet argent
-comme de la poussière. Puis, son père lui en ayant fait reproche, il se
-dépouilla encore de ses vêtements et s’offrit, tout nu, au Seigneur.
-Après quoi, pour détruire l’effet des malédictions de son père, il
-demanda à un simple d’esprit de devenir son père et de le bénir.
-
-Un de ses frères, le voyant à peine vêtu, pendant l’hiver, et transi de
-froid, dit à un passant: «Demande donc à François de te vendre pour
-quelques sous de sa sueur!» Mais François, l’ayant entendu, répondit
-gaîment: «Je ne puis, car je l’ai déjà vendue au Seigneur!» Une autre
-fois, entendant lire les paroles que le Seigneur avait dites à ses
-disciples sur leur mission, il résolut de devenir le serviteur des
-pauvres, ôta la chaussure de ses pieds, revêtit un manteau grossier, et
-se ceignit d’une corde. Traversant un bois, par un temps de neige, il
-fut pris par des voleurs qui lui demandèrent qui il était. Et comme il
-leur répondit qu’il était un héraut de Dieu, ils le renversèrent dans la
-neige en lui disant: «Gis donc en paix, héraut de Dieu!»
-
-Cependant une grande foule d’hommes, nobles et manants, clercs et
-laïques, rejetant la pompe du siècle, s’attachèrent à lui. Il leur
-enseigna la perfection évangélique, qui consiste à vivre dans la
-pauvreté et la simplicité. Il écrivit, en outre, pour eux, une règle
-évangélique, que le pape Innocent confirma. Et, dès lors, il se mit à
-semer avec une nouvelle ardeur la semence de la parole divine,
-parcourant sans arrêt les villes et les villages.
-
-Il y avait alors un frère qui, à ne voir que les actes, faisait l’effet
-d’un saint, mais qui avait cette singularité qu’il poussait la règle du
-silence jusqu’à ne pas vouloir ouvrir la bouche pour se confesser. Et
-comme les autres frères faisaient son éloge, François leur dit: «Mes
-frères, ne louez pas trop, chez lui, une conduite qui n’est peut-être
-pas exempte d’un peu de diablerie! Que ce frère consente à se confesser
-au moins une fois par semaine! Et, s’il ne le fait pas, c’est donc que
-sa soi-disant vertu n’est que pour nous tromper!» Mais le frère, invité
-à se confesser, mit un doigt sur sa bouche, et hocha la tête en signe de
-refus. Et le fait est que, peu de temps après, il se pervertit et finit
-sa vie dans la dissipation.
-
-Un jour, comme François chevauchait sur un âne, en compagnie de frère
-Léonard, qui était d’une famille noble d’Assise, celui-ci, qui marchait
-à pied, se dit tout à coup: «Ce n’est point mes parents qui auraient
-consenti à se laisser ainsi traiter par les siens!» Et aussitôt
-François, descendant de son âne, dit à Léonard: «Ce n’est point chose
-convenable que toi, qui es noble, tu ailles à pied tandis que je
-chevauche!» Sur quoi Léonard, confus, se jeta à ses pieds et lui demanda
-pardon.
-
-Une autre fois, une femme noble accourut au-devant de lui; et, toute
-haletante de sa course, elle lui dit: «Prie pour moi, père, car mon mari
-m’empêche de mener la vie que je voudrais, et s’oppose à ce que je serve
-pieusement le Christ!» Et lui: «Va en paix, ma fille, et dis à ton mari,
-de ma part, que le temps du salut est arrivé!» Elle redit la chose à son
-mari; et celui-ci, aussitôt, changea, et s’engagea à la laisser vivre
-dans la continence.
-
-Il aimait à ce point la pauvreté qu’il l’appelait sa maîtresse, et que,
-quand il rencontrait un plus pauvre que lui, il se sentait tout honteux.
-Un jour qu’un pauvre passait près de lui, il dit à son compagnon: «Otons
-vite nos manteaux, donnons-les à cet homme, et, nous prosternant à ses
-pieds, proclamons-nous coupables!» Une autre fois, il rencontra trois
-femmes, exactement pareilles l’une à l’autre, qui le saluèrent en
-disant: «Bienvenue soit Madame la Pauvreté!» Puis, elles disparurent, et
-jamais on ne les revit.
-
-Etant venu à Arezzo et y ayant trouvé la guerre civile, il dit à frère
-Sylvestre, son compagnon: «Va devant la porte de la ville, et, de la
-part Dieu, ordonne aux démons de sortir de la ville!» Et à peine
-Sylvestre eut-il obéi que les citoyens d’Arezzo se réconcilièrent.--Ce
-même Sylvestre, pendant qu’il n’était encore que prêtre séculier, vit en
-songe une croix d’or qui sortait de la bouche de François, et dont les
-bras embrassaient toute la terre. Aussitôt il renonça au monde pour
-imiter l’exemple de l’homme de Dieu.
-
-Pendant que François était en prière, trois fois le diable l’appela par
-son nom. Et, chaque fois, François lui répondit; après quoi il ajouta:
-«Il n’y a point de pécheur au monde qui ne puisse espérer de Dieu son
-pardon s’il se convertit!» Alors le diable, voyant qu’il ne pouvait pas
-le tenter de cette manière, lui envoya une cruelle tentation de la
-chair. Et François, ayant enlevé son manteau, se frappait avec sa
-ceinture en disant: «Hélas, mon frère âne, voilà comment il faut que tu
-subisses le fouet!» Puis, comme la tentation persistait, il se roula
-dans la neige; et, ayant fait sept petits tas de neige, il dit à son
-corps: «Regarde, voici ta femme, voici tes deux fils et tes deux filles,
-et voici ton serviteur et ta servante! Hâte-toi de les vêtir, car ils
-meurent de froid! Et si tu trouves trop difficile de t’occuper d’eux, ne
-t’occupe donc que de servir ton maître!» Aussitôt le diable, tout
-confus, s’en alla; et François, glorifiant Dieu, rentra dans sa cellule.
-
-Un frère, compagnon du saint, ayant été ravi en extase, vit les trônes
-du ciel, et, parmi eux, un trône plus haut et plus brillant que les
-autres. Et une voix lui dit: «C’était le siège d’un des archanges
-déchus; et maintenant nous le préparons pour l’humble François.» Alors,
-s’éveillant, le frère demanda à François ce qu’il pensait de lui-même.
-Et François: «Je m’apparais comme le plus grand des pécheurs.» Aussitôt
-l’Esprit-Saint dit à l’oreille du frère: «Reconnais combien était vraie
-ta vision; car ce siège, perdu par l’orgueil, sera gagné par
-l’humilité!»
-
-Une autre fois, François lui-même, étant ravi en extase, vit au-dessus
-de sa tête un séraphin crucifié, qui lui imprima si profondément les
-signes de la crucifixion que ce fut comme si François avait été vraiment
-crucifié. Et désormais le saint porta sur ses mains, ses pieds, et son
-côté, les stigmates de la croix; mais, dans son humilité, il les cachait
-avec tant de soin, que peu d’hommes les virent avant sa mort, où, au
-contraire, tous purent les voir. Et la réalité de ces stigmates
-s’attesta encore par de nombreux miracles, parmi lesquels nous nous
-bornerons à citer les deux suivants:
-
-1º Dans la Pouille, un homme appelé Roger, étant devant une image de
-saint François, se demanda si le miracle des stigmates était vrai, ou si
-ce n’était pas une pieuse illusion, ou même une supercherie des frères.
-Et aussitôt, il entendit comme le bruit d’une flèche, et il se sentit la
-main gauche traversée, sous son gant; et en effet, quand il eut ôté le
-gant, il vit que sa paume était grièvement blessée. Mais comme il se
-repentait, et se jurait qu’il ne cesserait plus désormais de croire aux
-stigmates de saint François, sa blessure disparut peu de temps après.
-
-2º Dans le royaume de Castille, un homme, qui se rendait en pèlerinage à
-une église de saint François, tomba dans un piège préparé pour un autre
-homme, et fut mortellement blessé. Or, au milieu de la nuit, comme la
-cloche des frères sonnait pour les matines, la femme du mort se mit à
-crier: «Mon mari, lève-toi, et va aux matines, car la cloche t’appelle!»
-Et aussitôt le mort fit un signe de la main comme pour demander qu’on
-retirât l’épée qui lui traversait la gorge; et une main invisible retira
-cette épée et le mort se releva, entièrement guéri. Et il dit: «Saint
-François, venu à mon secours, a apposé ses stigmates sur mes blessures,
-et, par leur contact, les a miraculeusement guéries. Puis, comme il
-voulait repartir, je lui ai fait signe de retirer l’épée que j’avais
-dans la gorge, et qui m’empêchait de parler!»
-
-Saint François et saint Dominique, ces deux flambeaux du monde, se
-rencontrèrent à Rome devant l’évêque d’Ostie, qui devint plus tard
-souverain pontife. Et l’évêque leur dit: «Pourquoi ne ferions-nous pas
-de vos frères des évêques et des prélats, puisqu’ils dépassent les
-autres frères par le savoir comme par l’exemple?» Il y eut alors entre
-les deux saints une longue lutte d’humilité, car chacun d’eux voulait
-laisser à l’autre l’honneur de répondre le premier. Enfin l’humilité de
-François l’emporta, car ce fut Dominique qui parla le premier; et
-l’humilité de Dominique l’emporta elle aussi, car ce fut par obéissance
-qu’il consentit à parler. Donc il dit: «Seigneur, mes frères sont élevés
-déjà à un rang assez haut, par le seul fait de leur titre de frères; et
-je ne saurais permettre, quant à moi, qu’ils acceptassent une autre
-marque de dignité.» Puis François, à son tour, répondit: «Seigneur, mes
-frères portent le nom de _mineurs_, précisément afin qu’ils n’aient pas
-la présomption de se croira _majeurs_!»
-
-Avec sa simplicité de colombe, saint François exhortait toutes les
-créatures à l’amour de Dieu. Il prêchait aux oiseaux, qui l’écoutaient,
-se laissaient prendre par lui, ne s’envolaient qu’avec sa permission. A
-la Portioncule, tout près de sa cellule, une cigale chantait; il étendit
-la main vers elle et lui dit: «Ma sœur la cigale, viens ici!» Aussitôt
-la cigale grimpa sur sa main. Et lui: «Chante, ma sœur la cigale, et
-loue ton Créateur!» Il se refusait à souffler les lampes et les
-chandelles, ne voulant point profaner la lumière en y touchant. Il ne
-marchait qu’avec égard sur les pierres, en considération de l’esprit
-qu’il voyait en elles; il retirait de la route les vermisseaux, par
-crainte qu’ils ne fussent foulés aux pieds des passants; il faisait
-apporter du miel et du vin aux abeilles dans les rigueurs de l’hiver. La
-vue du soleil, de la lune et des étoiles, le remplissait d’une joie
-ineffable; et il ne manquait jamais de les inviter à l’amour du
-Créateur. Un jour, traversant les marais de la Vénétie, il trouva une
-grande multitude d’oiseaux qui chantaient; et il dit à son compagnon:
-«Voici nos sœurs les avettes qui louent leur Créateur! Allons au milieu
-d’elles pour chanter nos heures!» Mais comme le chant des oiseaux
-l’empêchait d’entendre sa voix et celle de son compagnon, il leur dit:
-«Chères sœurs, chantez moins fort, jusqu’à ce que nous ayons fini notre
-office!» Et les oiseaux obéirent; et, quand il eut achevé ses laudes, il
-leur donna de nouveau la permission de chanter à leur aise. Une autre
-fois, rencontrant sur la route une troupe d’oiseaux, il les salua
-tendrement et leur dit: «Mes frères les oiseaux, vous avez bien des
-raisons de louer votre créateur, qui vous a revêtus de plumes, vous a
-donné des ailes pour voler, a fait pour vous la pureté de l’air, et
-gouverne votre vie sans vous en imposer le souci!» Aussitôt les oiseaux
-commencèrent à tendre le cou vers lui, et l’écoutèrent avec grande
-attention. Et pas un seul ne s’envola avant qu’il eût achevé de parler.
-
-Il avait une grave maladie d’yeux, et l’aggravait encore par ses larmes.
-Et comme ses frères l’engageaient à moins pleurer, pour épargner sa vue,
-il leur dit: «Comment pourrais-je, par amour pour la lumière terrestre,
-qui nous est commune avec les mouches, renoncer au spectacle de la
-lumière éternelle?»
-
-Il préférait s’entendre blâmer que louer; et il avait demandé à un de
-ses frères que, dès que le peuple faisait l’éloge de sa sainteté, ce
-frère lui répétât dans l’oreille les pires injures. Et comme ce frère,
-bien malgré lui, le traitait de rustre inutile et stupide, François tout
-joyeux, lui disait: «Que Dieu te bénisse, car ce que tu dis là est bien
-vrai, et voilà les choses que je mérite d’entendre!» Ce parfait
-serviteur de Dieu préférait aussi servir que commander, obéir
-qu’ordonner. Il s’était constitué un gardien, à la volonté duquel il se
-soumettait aveuglément. Au frère qui l’accompagnait dans sa route, il
-avait toujours soin de promettre obéissance; et c’était toujours lui qui
-le servait.
-
-Un jour qu’il passait par la Pouille, il trouva, à terre, une bourse qui
-paraissait gonflée de deniers. Son compagnon voulait la ramasser, pour
-en distribuer le contenu aux pauvres, mais François lui dit: «Mon cher
-fils, nous n’avons pas le droit de prendre le bien d’autrui!» Cependant,
-comme le frère insistait, François lui permit de prendre la bourse et de
-l’ouvrir; et ils virent qu’au lieu d’argent elle contenait une grosse
-vipère. Sur quoi le saint dit: «L’argent, pour les serviteurs de Dieu,
-n’est jamais autre chose qu’une vipère venimeuse.»
-
-Etant l’hôte d’un habitant d’Alexandrie, en Lombardie, cet homme lui
-demanda que, pour observer le précepte de l’évangile, il consentît à
-manger tout ce qu’on lui servirait. Le saint promit; et l’hôte lui fit
-servir un magnifique chapon. Ce qu’apprenant, un impie se présenta
-devant eux, pendant qu’ils mangeaient, et leur demanda l’aumône au nom
-de Dieu. Saint François lui fit aussitôt donner une part du chapon; et
-l’impie, au lieu de la manger, la garda avec soin; puis, le lendemain,
-pendant que le saint prêchait, il montra le morceau en disant: «Tenez,
-voici de quoi se nourrit cet homme, que vous honorez comme un saint! Car
-c’est lui-même qui m’a donné, hier soir, ce reste de sa table!» Et il
-montrait le morceau de chapon, mais la foule ne voyait qu’un morceau de
-poisson, et l’on traitait de fou l’accusateur du saint. Et quand
-celui-ci s’aperçut du miracle, tout honteux il demanda pardon; et
-aussitôt la viande reprit sa forme première.
-
-François voulait qu’on traitât avec un respect tout particulier les
-mains des prêtres, qui ont le pouvoir de transformer le pain en le corps
-de Dieu. Et il disait souvent: «Si je rencontrais ensemble un grand
-saint du ciel et un pauvre petit prêtre, je courrais d’abord baiser les
-mains du prêtre, et je dirais au saint: «Attends-moi un instant, saint
-Laurent, car les mains de cet homme produisent le Verbe vivant, et il
-faut d’abord que je leur fasse ma révérence!»
-
-Innombrables sont les miracles qu’il opéra pendant sa vie. Le pain même
-qu’on lui apportait à bénir guérissait les malades. Il changeait l’eau
-en vin, et tout malade qui goûtait de ce vin recouvrait la santé. Et
-quand, après une longue maladie, il sentit la mort s’approcher, il se
-fit déposer sur la terre nue, bénit tous ses frères, et, en souvenir de
-la Cène, partagea entre eux une bouchée de pain. Il invitait la mort
-elle-même à louer Dieu avec lui, la saluant avec joie, et lui disant:
-«Bienvenue est ma sœur la mort!» C’est ainsi qu’il s’endormit dans le
-Seigneur.
-
-Un frère nommé Augustin, qui cultivait le jardin du couvent, tomba
-malade et perdit la parole. Mais tout à coup il s’écria: «Attends-moi,
-mon père, attends-moi! Je viens avec toi.» Et comme ses frères lui
-demandaient ce qu’il voulait dire, il répondit: «Ne voyez-vous pas notre
-père François, qui marche dans le ciel?» Et aussitôt, s’endormant dans
-le Seigneur, il rejoignit son maître.
-
-Une femme, qui avait une piété spéciale pour saint François mourut,
-pendant que le clergé célébrait ses obsèques, soudain elle se redressa
-sur son lit, et dit à l’un des prêtres: «Mon père, je veux me confesser.
-J’étais morte, et j’allais être condamnée à la prison éternelle, car
-j’avais sur la conscience un péché dont je ne m’étais confessée à
-personne. Mais saint François a daigné prier pour moi, et a obtenu que
-je revinsse à la vie pour révéler mon péché et en recevoir mon pardon.»
-Elle se confessa, reçut l’absolution et s’endormit dans le Seigneur.
-
-Un paysan de Vicera, à qui des frères franciscains demandaient une
-charrue, leur répondit: «Plutôt que de vous donner ma charrue,
-j’aimerais mieux vous écorcher, et votre saint François avec vous!» Peu
-de temps après, le fils de cet homme tomba malade et mourut. Et son
-père, se roulant à terre, invoquait saint François: «C’est moi qui ai
-commis le péché, c’est moi que tu devais punir! Grand saint, rends à un
-pieux suppliant ce que tu as enlevé à l’impie blasphémateur!» Et
-aussitôt le fils, ressuscité, lui dit: «Quand je suis mort, saint
-François m’a conduit par un chemin long et sombre jusque dans une belle
-prairie; et puis il m’a dit: «Retourne maintenant chez ton père, mon
-cher enfant, je ne veux pas te retenir plus longtemps!»
-
-Un pauvre demandait à un riche de lui prolonger le crédit d’une dette,
-par amour pour saint François. A quoi le riche répondit; «Je
-t’enfermerai dans un lieu où François lui-même ne pourra pas te venir en
-aide.» Et il le fit jeter en prison. Mais, le soir même, saint François
-apparut au prisonnier, brisa ses chaînes et le ramena dans sa maison.
-
-Un soldat, après avoir déprécié les miracles de saint François pendant
-qu’il jouait aux dés, s’écria: «Si François est saint, que ces deux dés
-amènent donc le total 18!» Aussitôt l’un des deux dés se trouva porter
-12 au lieu de 6, et neuf fois de suite ce miracle se renouvela. Mais le
-soldat, aggravant son ancienne folie d’une folie pire encore, s’écria:
-«Si ce François est vraiment un saint, je veux que mon corps tombe
-aujourd’hui percé d’une épée!» Et, dès que la partie fut finie, le neveu
-de cet homme, s’étant pris de querelle avec lui, tira son épée et lui en
-transperça le ventre, ce dont il mourut sur-le-champ.
-
-Un homme qu’une paralysie empêchait de se mouvoir invoquait saint
-François, en disant: «Secours-moi, saint François, en souvenir de ma
-dévotion et des services que je t’ai rendus; car autrefois je t’ai porté
-sur mon âne, j’ai baisé tes pieds et tes mains; et voici que je meurs
-dans de cruelles souffrances!» Aussitôt le saint, lui apparaissant, lui
-toucha les jambes avec un bâton qui avait la forme du T grec. Et le
-malade recouvra la santé, mais le signe du T grec resta à jamais gravé
-sur sa peau. Or c’était de ce signe que saint François avait coutume de
-signer ses lettres.
-
-Dans la ville de Pomereto, en Pouille, une mère, ayant perdu sa fille
-unique, invoquait en pleurant l’aide de saint François. Celui-ci lui
-apparut et lui dit: «Ne pleure pas, car la lumière de sa lampe, que tu
-crois éteinte, va se rallumer sur mon intercession!» La mère, donc, ne
-permit point qu’on emportât le corps de sa fille et bientôt, prenant
-celle-ci dans ses bras, elle la releva saine et sauve. Une autre fois, à
-Rome, l’intercession du saint rendit la vie à un petit garçon qui
-s’était tué en tombant de la fenêtre d’un palais. A Suze, saint François
-ressuscita de la même façon, pour répondre aux prières d’une mère, un
-jeune homme qui était mort sous les décombres d’une maison, et qu’on se
-préparait déjà à ensevelir.
-
-Le frère Jacques de Riéti, traversant un fleuve avec d’autres frères, se
-noya au moment où ses compagnons descendaient déjà sur le rivage. Les
-survivants invoquèrent l’aide de saint François, et le noyé lui-même,
-déjà à demi mort, l’invoquait de son côté. Et voici que ses compagnons
-le virent marcher sur les vagues comme sur du sable, et ramener jusqu’au
-rivage le bateau submergé. Et ils virent même que ses vêtements étaient
-secs, au point que pas une goutte d’eau ne les avait mouillés.
-
-
-
-
-CLXVIII
-
-SAINTE PÉLAGIE, PÉCHERESSE
-
-(8 octobre)
-
-
-Pélagie était une des femmes les plus nobles, les plus riches et les
-plus belles de la ville d’Antioche. Ambitieuse et vaine, impudique de
-corps et d’âme, elle se promenait orgueilleusement par la ville, de
-telle sorte qu’on ne voyait rien sur elle que de l’or, de l’argent, et
-des pierreries, et que, sur son passage, elle remplissait l’air de
-parfums capiteux. Devant et derrière elle, marchait une troupe nombreuse
-de jeunes hommes et de jeunes femmes, également vêtus de robes
-éclatantes. Elle fut, un jour, rencontrée, en cet équipage, par un saint
-homme nommé Néron, évêque d’Héliopolis, qui s’appelle aujourd’hui
-Damiette. Et Néron, voyant qu’elle avait plus de souci de plaire au
-monde que lui-même n’en avait de plaire à Dieu, se mit à pleurer. Puis,
-se jetant sur le pavé, il frappait son visage contre terre, priant Dieu
-de lui pardonner. Et il dit à ceux qui étaient avec lui: «En vérité je
-vous le dis, Dieu produira cette femme contre nous au jour du jugement:
-car elle met plus de soin à s’orner pour plaire à ses amants terrestres
-que nous n’en mettons à orner nos âmes pour plaire à l’époux céleste!»
-Après quoi il s’endormit, et eut un rêve. Il se vit célébrant la messe,
-et autour de lui volait une colombe noire et puante. Il ordonna à ses
-catéchumènes de la chasser, et la colombe disparut; mais après la messe
-elle revint, et lui-même la plongea dans un vase d’eau, d’où elle sortit
-toute blanche et toute parfumée; et elle s’envola si haut qu’on la
-perdit de vue. Ayant fait ce rêve, Néron s’éveilla. Or, un jour qu’il
-prêchait dans l’église en présence de Pélagie, celle-ci fut si touchée
-qu’elle lui envoya le message suivant: «Au saint évêque, disciple du
-Christ, Pélagie, disciple du diable! Si tu es vraiment le disciple du
-Christ, qui, à ce que l’on dit, est descendu du ciel pour les pécheurs,
-daigne m’accueillir, moi qui suis une pécheresse, mais qui me repens!»
-L’évêque lui répondit: «Par grâce, ne tente pas mon humilité, car je
-suis homme, et pécheur! Mais si vraiment tu désires être sauvée, viens
-me voir non pas seul, mais parmi les fidèles!» Et elle vint vers lui, en
-présence de la foule, et se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant:
-«Je suis Pélagie, plage d’iniquité, toute ruisselante du flot de mes
-péchés, je suis un abîme de perdition, je suis un piège d’âmes; mais à
-présent j’ai horreur de tout cela!» L’évêque lui demanda son nom. Et
-elle: «A ma naissance je fus appelée Pélagie, mais l’éclat de mes
-vêtements m’a fait donner le surnom de Marguerite.» Alors l’évêque la
-reçut avec bonté, lui imposa une pénitence, l’instruisit dans la crainte
-de Dieu et la régénéra par le saint baptême.
-
-Or, une nuit, pendant que Pélagie dormait, le diable vint la réveiller
-et lui dit: «Ma chère Marguerite, pourquoi m’as-tu abandonné, moi qui
-t’ai toujours ornée de gloire et de richesse?» Pélagie fit le signe de
-la croix, souffla sur le diable et le mit en fuite. Le lendemain, elle
-rassembla tout ce qu’elle possédait et le distribua aux pauvres. Après
-quoi, sans prévenir personne, elle s’enfuit à Jérusalem. Là, prenant
-l’habit d’un ermite, elle s’installa dans une cellule, sur le mont des
-Oliviers. Et elle servait Dieu dans l’abstinence, et bientôt elle devint
-célèbre dans toute la région, sous le nom de frère Pélage. Or, un diacre
-de l’évêque Néron étant venu à Jérusalem pour visiter les lieux saints,
-l’évêque de Jérusalem lui parla d’un saint ermite nommé Pelage, et
-l’engagea à aller le voir. Et Pélagie aussitôt le reconnut, tandis que
-lui ne la reconnaissait point, amaigrie et changée comme elle l’était.
-Et elle lui dit: «L’évêque Néron vit-il encore?» Et lui: «Oui.» Et elle:
-«Qu’il prie le Seigneur pour moi, car c’est vraiment un apôtre du
-Christ!» Le lendemain, le diacre revint la voir; mais, comme il frappait
-à sa porte sans obtenir de réponse, il ouvrit la fenêtre de la cellule,
-et vit que le frère Pelage était mort. Il courut annoncer la chose à
-l’évêque, qui vint, avec son clergé et ses moines, pour ensevelir le
-saint ermite. Et voilà qu’en retirant de la cellule le cadavre du
-défunt, on découvrit que celui-ci était une femme! Sainte Pélagie mourut
-le 8 octobre de l’an du Seigneur 290.
-
-
-
-
-CXLIX
-
-SAINTE MARGUERITE, VIERGE
-
-(8 octobre)
-
-
-Marguerite était une vierge très belle, très noble et très riche. Elle
-fut élevée par ses parents dans un tel amour des bonnes mœurs et de la
-pudeur qu’elle s’efforçait, autant que possible, de se dérober aux
-regards des hommes. Elle fut enfin demandée en mariage par un jeune
-noble; et, comme les deux familles consentaient à cette union, le jour
-des noces fut décidé. Mais, ce jour-là, pendant que toute la noblesse de
-la ville célébrait joyeusement la fête nuptiale, la jeune fiancée,
-prosternée à terre et toute en larmes, songea avec épouvante à l’ordure
-qu’étaient toutes les joies de cette vie en comparaison de la perte de
-sa virginité. Aussi se refusa-t-elle aux caresses de son mari; et, quand
-celui-ci se fut endormi, elle coupa ses cheveux, prit un vêtement
-d’homme, et s’enfuit. Après avoir longtemps marché, elle se réfugia dans
-un monastère où elle devint moine sous le nom de Frère Pélage. Et telle
-fut la sainteté de ses mœurs que, sur l’ordre de son abbé, et malgré sa
-résistance, elle dut se résigner à devenir le supérieur d’un couvent de
-nonnes. Alors le diable, jaloux d’elle, chercha un moyen de la perdre.
-Il poussa une des religieuses à commettre le péché de chair; et quand la
-coupable se trouva forcée d’avouer sa grossesse, religieuses et moines,
-consternés, furent unanimes à considérer comme son séducteur le Frère
-Pélage, celui-ci étant le seul homme qui vécût auprès d’elle. Marguerite
-fut donc chassée ignominieusement du monastère et enfermée dans une
-grotte, où on lui apportait, de temps à autre, un pain d’orge et une
-cruche d’eau. Mais elle, supportant cette épreuve avec patience, ne
-cessait point de rendre grâces à Dieu. Enfin, lorsqu’elle se sentit sur
-le point de mourir, elle écrivit à l’abbé et aux moines: «De naissance
-noble, je portais dans le siècle le nom de Marguerite; mais j’ai pris le
-nom de Pélage parce que j’ai traversé la plage des tentations. Je
-demande maintenant que mes saintes sœurs m’ensevelissent, afin que les
-femmes reconnaissent une vierge en celle que les calomniateurs ont fait
-passer pour un débauché!» Au reçu de cette lettre, les religieuses
-coururent à la grotte de l’ermite; elles reconnurent que le Frère Pélage
-était une femme, une pure vierge; et elle fut ensevelie avec honneur
-dans le couvent de femmes qu’elle avait dirigé; et religieuses et moines
-firent pénitence de l’injuste traitement qu’elle avait subi.
-
-
-
-
-CL
-
-SAINTE THAÏS, COURTISANE
-
-(8 octobre)
-
-
-La courtisane Thaïs était si belle que beaucoup d’hommes, ayant vendu
-tous leurs biens par amour pour elle, s’étaient vus réduits à l’extrême
-misère, et que le seuil de sa maison était arrosé du sang de ses amants,
-poussés par leur jalousie à s’entretuer. Ce qu’apprenant, le solitaire
-Paphnuce se procura une pièce d’argent, revêtit un habit séculier, et se
-rendit dans la ville d’Egypte où demeurait la courtisane: après quoi il
-remit à celle-ci sa pièce d’argent, comme afin de pouvoir pécher avec
-elle. Et Thaïs, ayant reçu la pièce d’argent, lui dit: «Entrons dans ma
-chambre!» Paphnuce entra dans cette chambre, où il y avait un lit tout
-couvert d’étoffes de prix. Mais comme la courtisane l’invitait à monter
-sur ce lit, il lui dit: «Si tu as une autre chambre, plus retirée,
-allons plutôt là!» Elle le conduisit dans plusieurs autres chambres;
-mais toujours il disait qu’il avait peur d’être vu. Alors Thaïs: «J’ai
-dans ma maison une chambre où personne ne peut entrer; mais si c’est
-Dieu que tu crains, il n’y a pas de lieu au monde où tu puisses te
-dérober à ses regards!» Et Paphnuce: «Tu sais donc que Dieu existe?»
-Elle répondit qu’elle le savait, qu’elle connaissait aussi la vie future
-et le châtiment des pécheurs. Alors Paphnuce: «Si tu connais tout cela,
-pourquoi as-tu causé la perte de tant d’âmes? Tu auras à rendre compte à
-Dieu de toutes ces âmes, en même temps que de la tienne: et sûrement tu
-seras damnée!» Ce qu’entendant, Thaïs se jeta aux pieds du solitaire,
-fondit en larmes, et s’écria: «Mais je sais aussi qu’on peut se
-repentir, mon père, et j’ai confiance dans ta prière pour m’obtenir la
-remise de mes péchés! Accorde-moi seulement trois heures de délai, et,
-après cela, j’irai où tu m’ordonneras d’aller, et je ferai ce que tu
-m’ordonneras de faire!» Elle profita de ce délai pour recueillir tous
-les richesses qu’elle avait gagnées par ses péchés, et, les transportant
-sur la grande place, en présence de la foule, elle y mit le feu, et elle
-disait: «Venez tous, vous qui avez péché avec moi, et voyez ce que je
-fais de vos présents!» Puis, quand elle eut tout brûlé (et il y avait là
-des objets dont l’ensemble valait 400 livres d’or) elle rejoignit
-Paphnuce, qui la conduisit dans un couvent de femmes. Il l’enferma dans
-une étroite cellule, en mura la porte, et ne laissa qu’une petite
-fenêtre par où l’on devait, tous les jours, lui apporter un peu de pain
-et d’eau. Et comme ensuite il se retirait, elle lui dit: «Que
-m’ordonnes-tu, mon père, au sujet de l’endroit où je devrai uriner et
-déposer mes excréments?» Et Paphnuce: «Tu feras tout cela dans ta
-cellule, ainsi que tu le mérites!» Elle lui demanda ensuite comment elle
-devait prier. Et lui: «Tu n’es pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni
-de lever les mains au ciel, car tes mains et les lèvres sont pleines
-d’impureté. Tu te borneras donc à te prosterner du côté de l’Orient, et
-à répéter toujours cette phrase: «Toi qui m’as créée, aie pitié de moi!»
-
-Après que Thaïs fut ainsi restée enfermée pendant trois ans, Paphnuce
-eut pitié d’elle et vint trouver saint Antoine, pour lui demander si
-Dieu n’avait pas encore remis les péchés de la pénitente. Antoine réunit
-alors ses disciples, et leur enjoignit de rester en oraison, chacun de
-son côté, jusqu’à ce que Dieu révélât à l’un d’eux l’objet de la visite
-du solitaire Paphnuce. Et comme les disciples étaient en oraison, l’un
-d’eux, Paul, vit au ciel un grand lit couvert d’étoffes précieuses, et
-gardé par trois vierges au visage rayonnant. Ces trois vierges étaient
-la peur des châtiments futurs, la honte des péchés commis et la passion
-de la justice de Dieu. Et comme Paul disait à ces trois vierges que ce
-lit était sans doute réservé à Antoine, une voix d’en haut lui répondit:
-«Non, ce lit n’est point pour ton père Antoine, mais pour la courtisane
-Thaïs!» Le lendemain, Paul s’empressa de raconter sa vision; et
-Paphnuce, découvrant ainsi la volonté du ciel, s’empressa d’aller au
-monastère pour ouvrir la cellule de la pénitente. Mais celle-ci le
-suppliait de la laisser enfermée. Et il lui dit: «Sors de là, car Dieu
-t’a remis tes péchés. Il te les a remis non seulement à cause de la
-pénitence, mais parce que tu as toujours gardé sa crainte au fond de ton
-âme!» Elle vécut encore quinze jours, et s’endormit en paix.
-
-Un autre solitaire nommé Ephrem, voulut convertir de la même façon une
-autre courtisane. Comme celle-ci essayait impudemment de l’inciter au
-péché, il lui dit: «Suis-moi!» Après quoi il la conduisit dans un lieu
-où se trouvait une grande foule, et il lui dit: «Couche-toi, pour que je
-m’unisse à toi!» Et elle: «Comment pourrais-je faire cela, quand toute
-cette foule me regarde?» Et Ephrem: «Si tu rougis d’être vue par des
-hommes, ne devrais-tu pas rougir bien plus encore devant ton Créateur,
-dont le regard pénètre jusqu’au plus profond des ténèbres?» Alors la
-courtisane, toute confuse, s’enfuit.
-
-
-
-
-CLI
-
-SAINTS DENIS, RUSTIQUE ET ÉLEUTHÈRE, MARTYRS
-
-(9 octobre)
-
-
-I. Denis l’Aréopagite fut converti à la foi du Christ par l’apôtre saint
-Paul. Son surnom d’Aréopagite lui venait du nom d’un faubourg d’Athènes
-où il demeurait, et qui s’appelait Aréopage, c’est-à-dire faubourg de
-Mars, parce qu’on y voyait un temple du dieu Mars. Dans ce faubourg, qui
-était la demeure favorite des savants, Denis se livrait à l’étude de la
-philosophie; et on l’appelait aussi le Théosophe, c’est-à-dire l’homme
-versé dans la science de Dieu. Et il avait avec lui un compagnon
-d’études nommé Apollophane. Or, le jour de la passion du Christ, la
-ville d’Athènes, de même que le monde entier, fut soudain remplie d’une
-épaisse ténèbre; et les savants d’Athènes ne parvenaient pas à découvrir
-la cause naturelle de ce fait étrange, tout à fait différent des
-éclipses ordinaires. Ajoutons, à ce propos, que de nombreux témoignages
-attestent l’universalité de la soudaine ténèbre qui suivit la mort du
-Seigneur. Elle fut constatée en Grèce comme à Rome, et dans l’Asie
-Mineure. Et l’on raconte que Denis, en présence de ce phénomène, aurait
-dit à ses compatriotes: «Cette nuit nouvelle présage le prochain
-avènement d’une lumière nouvelle, dont le monde entier sera illuminé.»
-Sur quoi les Athéniens élevèrent un autel où ils mirent cette
-inscription: _Au Dieu inconnu_.
-
-Et lorsque saint Paul vint à Athènes, il vit cet autel et s’écria: «Ce
-Dieu que vous adorez sans le connaître, je suis venu vous le révéler!»
-Puis, s’adressant à Denis comme au plus savant des philosophes, il lui
-demanda qui était ce Dieu inconnu. Et Denis: «C’est le seul vrai Dieu,
-mais il se cache à nous et nous est inconnu.» Et saint Paul: «Ce Dieu
-est celui que je viens vous révéler, celui qui a créé le ciel et la
-terre, et qui a revêtu la forme humaine, et a subi la mort, et est
-ressuscité le troisième jour.» Et, comme Denis continuait a discuter
-avec Paul, un aveugle vint à passer près d’eux. Alors Denis dit à Paul:
-«Si, au nom de ton Dieu, tu dis à cet aveugle de recouvrer la vue, et
-s’il la recouvre, je me convertirai aussitôt à ta foi. Mais afin que tu
-ne puisses pas employer de formule magique, je te dicterai moi-même la
-formule que tu devras employer pour guérir cet aveugle au nom de ton
-maître Jésus!» Alors Paul, pour écarter tout soupçon, dit à Denis de
-prononcer lui-même les paroles qu’il voulait lui dicter, et qui étaient
-celles-ci: «Au nom de Jésus-Christ, né d’une vierge, puis crucifié, puis
-ressuscité des morts et monté au ciel, recouvre la vue!» Et dès que
-Denis eut prononcé ces paroles, aussitôt l’aveugle fut guéri de sa
-cécité. Alors Denis reçut le baptême, avec sa femme Damaris, et toute sa
-maison. Saint Paul l’instruisit ensuite, pendant trois ans, des vérités
-de la la foi; et il finit par l’ordonner évêque d’Athènes. Et Denis, par
-l’ardeur de sa prédication, convertit à la foi chrétienne sa ville
-natale, ainsi que la plus grande partie de la région environnante.
-
-Il nous donne à entendre lui-même, dans ses livres, que c’est à lui que
-saint Paul a révélé ce qu’il a vu lorsque, dans son ravissement, il a
-été transporté au troisième ciel. Et le fait est que Denis nous a
-décrit, avec une clarté et une abondance parfaites, la hiérarchie des
-anges, leurs ordres, dispositions et offices. Il nous parle de tout cela
-comme si, au lieu de l’avoir appris d’une autre bouche, lui-même avait
-été ravi au troisième ciel. Et il eut aussi le don de prophétie, ainsi
-que nous le voyons par la lettre qu’il écrivit à l’évangéliste Jean,
-exilé dans l’île de Pathmos. Il lui disait, dans cette lettre:
-«Réjouis-toi, frère bien-aimé, car tu seras délivré de ton exil de
-Pathmos, et tu retourneras sur la terre d’Asie, et tu y laisseras à ceux
-qui viendront après toi le souvenir de la façon dont tu auras imité
-l’exemple du Christ!» Et il nous apprend aussi, dans son livre sur les
-noms divins, qu’il fut un de ceux qui assistèrent au dernier sommeil de
-la sainte Vierge.
-
-Lorsqu’il apprit que saint Pierre et saint Paul étaient tenus en prison
-à Rome, sous Néron, il nomma un autre évêque à sa place et se mit en
-route pour aller voir les deux saints. Et lorsque ceux-ci eurent rendu
-leurs âmes à Dieu, le pape Clément envoya Denis en France, lui donnant
-pour compagnons Rustique et Eleuthère.
-
-Denis se rendit alors à Paris où il fit de nombreuses conversions, éleva
-plusieurs églises et ordonna bon nombre de prêtres. Et telle était la
-grâce céleste qui brillait en lui que, souvent, comme le peuple
-s’élançait vers lui pour l’attaquer, à l’instigation des prêtres des
-idoles, les assaillants sentaient toute leur fureur s’évanouir dès
-qu’ils se trouvaient en présence de lui. Les uns se prosternaient à ses
-pieds; les autres, effrayés, prenaient la fuite. Mais le diable, furieux
-de voir son culte diminuer de jour en jour; inspira à l’empereur
-Domitien la pensée inhumaine d’ordonner que quiconque découvrirait un
-chrétien serait tenu de le faire sacrifier aux idoles, sous peine d’être
-lui-même sévèrement puni. Et un préfet nommé Fescennius fut envoyé de
-Rome contre les chrétiens de Paris. Ce préfet, ayant trouvé Denis occupé
-à prêcher devant le peuple, ordonna de l’arrêter, de le garrotter avec
-une grosse corde et de l’amener à son prétoire, en compagnie des deux
-saints Rustique et Eleuthère.
-
-Pendant que les trois saints, en présence du préfet, proclamaient
-courageusement leur foi, arriva certaine dame noble qui affirma que son
-mari avait été séduit par les trois imposteurs. Le préfet manda aussitôt
-ce mari, qui, persévérant dans sa foi, fut mis à mort sur-le-champ.
-Quant aux trois saints, ils furent flagellés par douze soldats, chargés
-de chaînes et jetés en prison. Le lendemain, Denis fut étendu, nu, sur
-un gril enflammé. Et lui, au milieu de ses souffrances, rendait grâce à
-Dieu. Il fut ensuite donné en pâture à des bêtes féroces, dont on avait
-excité la faim par un jeûne prolongé. Mais, au moment où ces animaux
-s’élançaient sur lui, il fit sur eux le signe de la croix; et eux, tout
-de suite, l’entourèrent doucement, comme des agneaux. Le préfet le fit
-alors mettre en croix, puis, après l’avoir longtemps torturé, le fit
-reconduire en prison avec d’autres chrétiens. Et là, pendant que Denis
-célébrait la messe, Jésus lui apparut, entouré d’une immense lumière, et
-lui dit, en lui offrant un pain: «Prends ceci, mon fils, en témoignage
-de la reconnaissance qui t’est due!» Le lendemain, après d’autres
-supplices, les trois saints eurent la tête tranchée à coups de hache,
-devant l’idole du dieu Mercure. Mais aussitôt le corps de saint Denis se
-redressa, prit dans ses mains sa tête coupée, et, sous la conduite d’un
-ange, marcha pendant deux milles, depuis la colline de Montmartre,
-c’est-à-dire mont des martyrs, jusqu’au lieu où reposent aujourd’hui ses
-restes par le fait de son propre choix et de la providence divine.
-
-Et aussitôt s’éleva dans ce lieu une musique d’anges si harmonieuse que,
-parmi la foule de ceux qui l’entendirent, la femme du préfet Lisbius,
-nommée Laertia, se proclama chrétienne, ce qui lui valut d’être
-décapitée, et de recevoir ainsi le baptême du sang. Le fils de cette
-femme, nommé Vibius, après avoir servi à Rome sous trois empereurs, se
-fit baptiser en revenant à Paris et adopta la vie religieuse.
-
-Les infidèles, craignant que les chrétiens n’ensevelissent les corps des
-saints Rustique et Eleuthère, enjoignirent qu’ils fussent jetés dans la
-Seine. Mais une femme noble invita à sa table les porteurs des deux
-corps; puis, pendant qu’ils mangeaient, elle leur déroba les corps et
-les fit ensevelir secrètement dans son champ, où ils restèrent jusqu’à
-ce que, la persécution ayant cessé, on pût les réunir au corps de saint
-Denis. Les trois saints subirent le martyre sous le règne de Domitien,
-en l’an du Seigneur 96. Saint Denis était alors âgé de quatre-vingt-dix
-ans.
-
-II. Sous le règne de Louis, fils de Charlemagne, des envoyés de
-l’empereur de Constantinople, Michel, apportèrent à la cour de France,
-entre autres présents, une traduction latine du livre de saint Denis sur
-la _Hiérarchie_; et, la nuit suivante, dix-neuf malades se trouvèrent
-guéris dans l’église du saint.
-
-III. Un jour que l’évêque d’Arles, saint Rieul, célébrait la messe dans
-sa cathédrale, il joignit aux noms des apôtres ceux «des bienheureux
-martyrs Denis, Rustique et Eleuthère». Après quoi lui-même et les
-assistants furent très étonnés de ce qu’il avait dit, car personne ne
-connaissait encore le martyre des trois saints. Et voilà que trois
-colombes descendirent sur la croix de l’autel, qui portaient écrits sur
-leurs poitrines, en lettres de sang, les noms des trois saints. Et ainsi
-tous comprirent que les âmes des saints s’étaient enfuies de leurs
-corps.
-
-IV. En l’an du Seigneur 644, le roi de France Dagobert, qui avait dès
-l’enfance une grande vénération pour saint Denis, mourut. Et un saint
-homme vit alors, dans un rêve, que l’âme du roi était emportée au ciel
-pour être jugée, et que bon nombre de saints lui reprochaient les maux
-causés par lui à leurs églises. Et comme déjà les mauvais anges
-s’apprêtaient à mener l’âme en enfer, survint saint Denis, qui intercéda
-pour elle et obtint sa libération. On ajoute même que l’âme de Dagobert
-serait alors rentrée dans son corps afin de pouvoir faire pénitence. Au
-contraire le roi Clovis, ayant ouvert irrespectueusement le cercueil du
-saint, et lui ayant brisé un os du bras, ne tarda pas à mourir dans un
-accès de démence.
-
-V. Enfin nous devons signaler que Hincmar, évêque de Reims, et aussi
-Jean Scot, dans leurs lettres à Charlemagne, attestent tous deux que
-saint Denis, l’apôtre des Gaules, était bien le même homme que Denis
-l’Aréopagite: c’est donc à tort que d’aucuns l’ont nié, se fondant sur
-une prétendue contradiction des dates.
-
-
-
-
-CLII
-
-SAINT CALIXTE, PAPE ET MARTYR
-
-(14 octobre)
-
-
-Le pape Calixte souffrit le martyre en l’an du Seigneur 222, sous
-l’empereur Alexandre. Cette année-là, la partie la plus élevée de Rome
-fut détruite par un incendie, et la main gauche d’une grande statue de
-Jupiter fut trouvée fondue. Alors tous les prêtres païens vinrent
-demander à l’empereur Alexandre qu’il ordonnât des sacrifices pour
-apaiser la colère des dieux. Et pendant qu’on célébrait ces sacrifices,
-le matin du jour de la semaine consacrée à Jupiter, la foudre, tombant
-soudain, tua quatre des prêtres, et l’autel de Jupiter fut brûlé, et le
-soleil s’obscurcit à tel point que le peuple, effrayé, s’enfuit hors de
-la ville. Sur quoi le consul Palmace demanda à l’empereur la destruction
-complète des chrétiens, qu’il rendait responsables de ces calamités. Et,
-l’empereur ayant agréé sa demande, il se mit en route avec des soldats
-vers le quartier du Transtévère où Calixte se tenait caché avec son
-clergé. Mais, en route, tous les soldats de son escorte perdirent
-soudain la vue. L’empereur ordonna alors que, le jour de Mercure, un
-sacrifice fût offert à ce dieu, pour obtenir de lui une réponse au sujet
-de tout ce qui se passait. Et, pendant le sacrifice, une des vierges du
-temple de Mercure, nommée Julienne, s’écria soudain: «Le Dieu de Calixte
-est le seul vrai Dieu, et c’est lui qui est indigné de nos pollutions!»
-Ce qu’entendant, Palmace se rendit auprès de Calixte qui s’était réfugié
-dans la ville de Ravenne, et se fit baptiser avec sa femme et toute sa
-maison. Et comme il persévérait dans les jeûnes et les prières, un
-soldat, nommé Simplice, vint le trouver, et lui promit de se convertir à
-sa foi s’il réussissait à guérir sa femme, frappée de paralysie. Palmace
-pria donc pour elle; et voici qu’elle-même accourut vers lui, en disant:
-«Baptise-moi au nom du Christ, qui m’a guérie!» Et Calixte la baptisa,
-ainsi que son mari et d’autres païens. Ce qu’apprenant, l’empereur fit
-trancher la tête à tous ceux que Calixte avait baptisés, et laissa
-pendant cinq jours Calixte lui-même sans nourriture ni boisson. Puis,
-voyant que tout cela restait inutile, il le fit fouetter pendant
-plusieurs jours; et il le fit enfin jeter dans un puits avec une pierre
-attachée au cou. Le prêtre Astère retira du puits le corps du saint, et
-lui donna une sépulture chrétienne.
-
-
-
-
-CLIII
-
-SAINT LÉONARD, ABBÉ
-
-(15 octobre)
-
-
-I. Léonard vivait vers l’an 500. Fils d’un des premiers fonctionnaires
-de la cour de France, il fut baptisé par saint Remi, archevêque de
-Reims, et instruit par lui des vérités de la foi. Et telle fut sa faveur
-auprès de son souverain qu’il obtint la permission de mettre en liberté
-tous les prisonniers qu’il voulait délivrer. Longtemps le roi le garda
-près de lui, jusqu’à ce qu’enfin la voix du peuple le contraignit à lui
-offrir un évêché. Mais Léonard refusa cet honneur, et, aspirant à la
-solitude, il se rendit à Orléans avec un autre chrétien nommé Liphard.
-Ils vécurent là pendant quelque temps de la vie cénobitique; mais
-ensuite Liphard resta seul sur la rive de la Loire, et Léonard, conduit
-par l’Esprit-Saint, se rendit en Aquitaine pour y prêcher le Christ. Il
-prêchait dans les villes et les villages, et opérait de nombreux
-miracles; mais, de préférence, il habitait dans une forêt voisine de
-Limoges, où se trouvait une des chasses favorites du roi. Or, un jour,
-comme le roi était venu chasser dans la forêt, et que la reine, par
-amour pour lui, l’y avait suivi, celle-ci éprouva soudain les douleurs
-de l’enfantement. Le roi et toute la cour s’affligeaient fort du danger
-où ils la voyaient; et Léonard, qui passait parla, entendit leurs
-gémissements. Emu de pitié, il aborda le roi, qui, en apprenant qu’il
-était disciple de saint Remi, s’empressa de le conduire auprès de la
-reine, afin qu’il priât pour elle et pour l’enfant qui allait naître.
-Léonard se mit en prière, et obtint aussitôt ce qu’il demandait à Dieu.
-Alors le roi lui offrit de nombreux présents; mais le saint les refusa,
-l’engageant plutôt à les donner aux pauvres. Du moins le roi voulut lui
-donner la forêt où se trouvait son ermitage. Mais lui: «Non, je n’aurais
-que faire de toute la forêt; mais donne-moi seulement l’espace que
-pourra parcourir mon petit âne durant la nuit!» Ce à quoi le roi
-consentit volontiers. Et Léonard, dans l’espace ainsi obtenu,
-construisit un monastère, où il vécut dans l’abstinence en compagnie de
-deux moines. Et il appela ce lieu Nobliac, pour rappeler la grande
-noblesse du roi qui le lui avait donné. Et comme l’eau manquait à une
-lieue alentour, Léonard fit creuser un puits, pria, et le puits se
-remplit d’eau. Et il brilla par tant de miracles que tout prisonnier qui
-invoquait son nom se trouvait aussitôt délivré, en souvenir de quoi il
-offrait au saint les chaînes de ses mains et de ses pieds. Et plusieurs
-de ces prisonniers restèrent avec lui pour servir le Seigneur. Il y eut
-aussi sept familles nobles qui, vendant tous leurs biens, et en
-distribuant le profit aux pauvres, vinrent demeurer près de lui dans la
-forêt. Enfin saint Léonard rendit son âme à Dieu le quinzième jour
-d’octobre; et, après sa mort, une voix d’en haut révéla au clergé de son
-église que, à cause de l’affluence de la foule, son corps eût à être
-transporté dans une église nouvelle. Le clergé et le peuple passèrent
-alors trois jours dans le jeûne et la prière; après quoi, regardant
-autour d’eux, ils virent toute la région couverte de neige, à
-l’exception d’un seul endroit qui était resté vert. Et ils comprirent
-que c’était là que saint Léonard voulait être enseveli. Ils l’y
-transportèrent donc; et l’énorme quantité de chaînes qu’on voit,
-aujourd’hui encore, suspendues en ex-voto autour de sa tombe, suffisent
-à prouver combien il a opéré de miracles en faveur des prisonniers.
-
-II. Le vicomte de Limoges, pour effrayer les méchants, avait fait
-sceller au pied de la plus haute tour de son palais une lourde chaîne
-qu’il faisait attacher au cou des criminels; et ceux-ci, exposés aux
-intempéries de l’air, souffraient là un supplice pire que mille morts.
-Or un serviteur de saint Léonard se trouva un jour attaché à cette
-chaîne sans avoir fait aucun mal; dans sa détresse, il pria saint
-Léonard de le délivrer, lui rappelant combien d’autres prisonniers il
-avait déjà délivrés. Et aussitôt le saint lui apparut, tout vêtu de
-blanc, et lui dit: «Ne crains rien, mais prends cette chaîne, et
-suis-moi jusqu’à mon église!» Devant la porte de l’église, le saint
-disparut; et le prisonnier, après avoir raconté à tous sa miraculeuse
-aventure, suspendit la grosse chaîne au-dessus du tombeau.
-
-III. Un homme vivait, auprès du monastère de saint Léonard, qui
-entretenait pour le saint une dévotion toute particulière. Cet homme fut
-pris par un tyran. Et le tyran se disait: «Léonard délivre tous les
-prisonniers: tous mes efforts seront vains pour l’empêcher de délivrer
-aussi celui-là. Mais je sais ce que je vais faire! Sous ma tour je ferai
-creuser une fosse, où je jetterai mon prisonnier avec des chaînes aux
-pieds; et à l’entrée de la fosse j’élèverai une arche de bois que je
-remplirai de soldats armés. Car Léonard a beau briser toutes les
-chaînes, jamais encore je n’ai entendu qu’il pénétrât sous terre.» Le
-tyran fit donc comme il avait dit; et comme le prisonnier invoquait
-saint Léonard, celui-ci, la nuit, vint à son aide. Il commença d’abord
-par retourner l’arche de bois où étaient les soldats, écrasant ceux-ci
-sous son poids. Puis, descendant au fond de la fosse avec une grande
-lumière, il prit la main de son serviteur et lui dit: «Dors-tu, ou es-tu
-éveillé? Je suis Léonard que tu as appelé!» Et le prisonnier: «Seigneur,
-secours-moi!» Aussitôt le saint, brisant ses chaînes, le prit sur ses
-épaules et l’emporta hors de la tour; après quoi il le ramena jusque
-dans sa maison, s’entretenant avec lui comme un ami avec son ami.
-
-IV. Un pèlerin, qui revenait du tombeau de saint Léonard, fut pris par
-des brigands, en Auvergne, et enfermé dans un caveau. En vain il
-suppliait les brigands de le remettre en liberté, au nom de saint
-Léonard. Ils répondaient toujours qu’ils ne le relâcheraient point avant
-qu’il se fût racheté par une forte rançon. Alors le prisonnier: «Que
-saint Léonard, mon patron, décide donc entre vous et moi!» Et, la nuit
-suivante, le saint apparut au chef de la troupe et lui ordonna de
-relâcher le pèlerin. Mais le chef, quand il s’éveilla, n’attacha point
-d’importance à son rêve; et il fit de même la nuit suivante, où le saint
-lui apparut de nouveau. La troisième nuit, saint Léonard vint chercher
-le prisonnier et l’emmena hors de la forteresse; et, dès l’instant
-d’après, la grosse tour de celle-ci s’écroula, écrasant tous les
-brigands, à l’exception du chef qui, les membres brisés, comprit enfin
-combien il avait eu tort de dédaigner les avertissements de saint
-Léonard.
-
-V. Un soldat, emprisonné en Bretagne, invoqua saint Léonard: aussitôt
-celui-ci, au vu et à la stupeur de tous, entra dans la prison, brisa les
-chaînes de l’homme qui l’invoquait, les lui mit dans les mains, et
-l’entraîna au dehors, sans que personne osât lui résister.
-
-VI. Il y a eu encore un autre saint Léonard, également moine et plein de
-vertu, dont le corps repose aujourd’hui dans la ville de Corbigny.
-Celui-là, étant abbé de son monastère, s’humiliait au point d’apparaître
-comme le dernier des moines. Son exemple entraînait tant de vocations
-que des envieux le dénoncèrent au roi Clotaire, disant à celui-ci que,
-s’il n’y mettait bon ordre, Léonard finirait par dépeupler son royaume.
-Le roi, trop crédule, envoya à Corbigny une troupe pour chasser Léonard
-de son monastère. Mais à peine ces soldats eurent-ils vu et entendu le
-saint que, touchés, ils demandèrent à devenir ses disciples. Alors le
-roi, pénitent, vint demander pardon au saint, et priva de leurs honneurs
-ceux qui l’avaient dénoncé; mais Léonard, intercédant pour eux, obtint
-leur grâce. Il obtint aussi de Dieu, comme l’autre saint Léonard, la
-permission de faire tomber les chaînes de ceux qui invoqueraient son
-nom. Et un jour qu’il était en prière, un grand serpent sortit de terre
-à ses pieds, et rampa le long de son corps. Mais Léonard n’en acheva pas
-moins sa prière; après quoi il s’écria: «Je sais que, depuis la
-création, tu tourmentes les hommes autant que cela t’est possible. Mais
-si, maintenant, Dieu m’a livré à toi, inflige-moi la punition que j’ai
-méritée!» Et aussitôt le serpent, sortant par son capuchon, s’étendit
-mort à ses pieds.
-
-Un jour de l’année du Seigneur 570, saint Léonard, après avoir tranché
-une querelle entre deux évêques, annonça qu’il mourrait le jour suivant;
-et en effet c’est ce jour-là qu’il rendit son âme à Dieu.
-
-
-
-
-CLIV
-
-SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE
-
-(18 octobre)
-
-
-I. Luc, Syrien, était d’Antioche, et avait d’abord étudié la médecine.
-Certains auteurs veulent qu’il ait fait partie des soixante-douze
-disciples du Seigneur; mais on peut admettre avec plus de vraisemblance
-l’opinion de saint Jérôme, qui nous dit que saint Luc fut disciple des
-apôtres, et non du Seigneur lui-même. Il fut si parfait dans sa vie
-qu’il reçut une quadruple ordination, quant à Dieu, quant au prochain,
-quant à lui-même et quant à son office. Et, en signe de cette quadruple
-ordination, des auteurs le décrivent comme ayant quatre faces, la face
-d’un homme, celle d’un lion, celle d’un bœuf et celle d’un aigle. Chacun
-des évangélistes, d’ailleurs, a eu ainsi quatre faces, qui lui ont
-permis d’écrire de l’humanité du Christ, de sa passion, de sa
-résurrection et de sa divinité. Mais l’usage est, plus communément, de
-désigner chacun des quatre évangélistes par une seule de ces faces.
-Suivant saint Jérôme, Matthieu a pour attribut l’homme, parce qu’il
-insiste surtout sur l’humanité du Christ; Luc a pour attribut le bœuf,
-parce qu’il traite surtout du sacerdoce du Christ; Jean a pour attribut
-l’aigle, parce que, volant plus haut que les autres, il nous parle
-surtout de la divinité du Christ; et Marc a pour attribut le lion parce
-que son évangile nous témoigne surtout de la résurrection. Car on dit
-que les lionceaux, quand ils naissent, gisent pendant trois jours comme
-des cadavres, et puis sont réveillés par le rugissement de leur mère.
-
-Si maintenant on veut savoir les raisons de la quadruple ordination de
-saint Luc, on les apprend en étudiant la vie de ce saint.
-
-1º Il fut d’abord ordonné quant à Dieu. Cette ordination, suivant saint
-Bernard, se fait par l’affection, la cogitation et l’intention. Or saint
-Luc fut saint par l’affection, car saint Jérôme dit de lui: «Il mourut
-en Bithynie, plein de l’Esprit-Saint.» Il fut ensuite pur dans la
-cogitation; nous savons qu’il resta vierge de corps et d’âme. Et son
-intention fut droite, car, dans tout ce qu’il faisait, il ne cherchait
-que la gloire du Seigneur.
-
-2º Saint Luc fut ordonné quant au prochain. Il donna, en effet, au
-prochain tout ce qu’il put en subsides, car il accompagna saint Paul
-dans toutes ses épreuves, et, ne le quittant jamais, l’aida dans sa
-prédication. Il donna aussi au prochain tout ce qu’il put en conseils,
-car il rédigea, à l’usage de tous, ce qu’il savait de la doctrine
-évangélique et apostolique. Et l’on peut dire aussi qu’il donna au
-prochain tout ce qu’il put en service; car d’excellents auteurs, et
-notamment saint Grégoire, affirment qu’il fut, avec Cléophas, un des
-deux disciples d’Emmaüs; bien que saint Ambroise donne à ce second
-disciple un autre nom.
-
-3º Saint Luc fut ordonné quant à lui-même. D’abord il vécut sobrement:
-car saint Jérôme dit qu’il n’eut jamais de femme ni de fils. Il vécut
-aussi modestement: car, dans son évangile, il cita le nom de Cléophas et
-omit de citer le sien.
-
-4º Saint Luc fut ordonné quant à son office, qui était d’écrire
-l’évangile. On croit, en effet, qu’il recourut tout particulièrement à
-la sainte Vierge comme à l’arche de son Testament, et que c’est d’elle
-qu’il apprit bien des choses, notamment sur des sujets qu’elle seule
-pouvait connaître: tels l’Annonciation, la Nativité et autres sujets
-dont il est seul à parler. Et l’on sait aussi que saint Paul approuvait
-tout particulièrement l’évangile de saint Luc, à tel point que saint
-Jérôme a pu dire: «Toutes les fois que saint Paul parle de l’Evangile,
-c’est de l’Evangile de saint Luc qu’il veut parler.»
-
-II. On lit dans l’Histoire d’Antioche que les chrétiens de cette ville,
-après s’être souillés par beaucoup de vices, furent assiégés par une
-armée turque qui les fit cruellement souffrir de faim et de privations.
-Mais lorsque, se repentant, ils se convertirent pleinement au Seigneur,
-certain religieux, qui priait, la nuit, dans l’église de Sainte-Marie à
-Tripoli, vit apparaître un homme tout vêtu de blanc et rayonnant de
-lumière. Et cet homme, interrogé, dit qu’il était saint Luc, et qu’il
-venait d’Antioche, où le Seigneur avait convoqué les milices du ciel,
-ainsi que les apôtres et les martyrs, pour venir en aide aux chrétiens
-assiégés. Et, en effet, ceux-ci, miraculeusement stimulés, mirent en
-déroute l’armée des Turcs.
-
-
-
-
-CLV
-
-LES ONZE MILLE VIERGES, MARTYRES
-
-(21 octobre)
-
-
-I. Il y avait en Bretagne un roi très chrétien, nommé Nothus ou Maurus,
-qui mit au monde une fille nommée Ursule. Et celle-ci était si bonne, si
-sage, et si belle, que sa renommée s’étendait partout. Or le roi
-d’Angleterre, souverain très puissant et qui avait soumis à son empire
-de nombreuses nations, forma le projet de marier son fils unique avec
-cette princesse, dont tout le monde vantait l’esprit et le corps. Le
-jeune homme, de son côté, était très enflammé à l’idée de ce mariage.
-Une ambassade fut donc envoyée auprès du père d’Ursule; et le roi
-d’Angleterre promit aux ambassadeurs de les récompenser s’ils ramenaient
-la jeune fille, mais, au contraire, les menaça de les châtier s’ils
-revenaient sans elle. Alors le père d’Ursule prit peur: car, d’une part,
-il redoutait la rancune d’un souverain plus puissant que lui, et,
-d’autre part, il ne pouvait admettre que sa fille devînt la femme d’un
-païen, ce à quoi Ursule, d’ailleurs, n’aurait jamais consenti. Alors
-celle-ci, inspirée d’en haut, fit proposer au jeune prince de lui
-envoyer dix vierges, et de donner pour compagnes mille vierges à chacune
-de ces dix-là ainsi qu’à elle-même: ajoutant qu’en compagnie de ces onze
-mille vierges elle demandait à rester pendant un espace de trois ans,
-pour se rendre avec elles à Rome, sur une flotte, et y obtenir la
-consécration de sa virginité. Le jeune prince, de son côté, aurait à
-recevoir le baptême, et à s’instruire, pendant ces trois ans, des
-vérités de la foi: après quoi Ursule consentirait à devenir sa femme. Et
-l’on entend bien que, si elle imposait de telles conditions, c’était
-dans l’espoir de décourager le jeune prince, tout en gardant à son père
-la faveur du roi anglais.
-
-Mais le jeune homme admit très volontiers les conditions d’Ursule, et se
-fit baptiser, et pressa son père d’exécuter tout ce qu’Ursule avait
-demandé. Alors des vierges arrivèrent de toutes parts dans la capitale
-du roi Maurus, et de toutes parts la foule afflua pour être témoin d’un
-aussi grand spectacle. De nombreux évêques voulurent aussi se joindre au
-pèlerinage des onze mille vierges: parmi eux se trouvait, notamment,
-l’évêque de Bâle, Pantulus, qui se rendit avec elles jusqu’à Rome, et,
-au retour, partagea leur martyre. On voyait là aussi sainte Gérasine,
-reine de Sicile qui, ayant épousé un tyran cruel, l’avait transformé en
-un doux agneau. Elle était sœur de l’évêque Matrisius et de Daria, la
-mère de sainte Ursule. Dès que le père de celle-ci lui eut révélé par
-lettre le secret du voyage, elle se mit aussitôt en route pour la
-Bretagne avec ses quatre filles Babille, Julienne, Victoire et Dorée. Et
-son petit garçon Adrien, par amour pour ses sœurs, voulut se joindre
-aussi à l’expédition. C’est sur le conseil de Gérasine que les onze
-mille vierges furent réparties en groupes, d’après les divers royaumes
-dont elles provenaient. Et c’est encore sainte Gérasine qui se chargea
-de commander à tous ces groupes, et elle subit le martyre en leur
-compagnie.
-
-Enfin tout se trouva prêt pour le départ. Et, pendant que sainte Ursule
-s’occupait de convertir les onze mille vierges, la reine Gérasine
-instruisait les chevaliers de l’escorte, leur faisant prêter le serment
-d’un nouvel ordre de chevalerie. Puis on se mit en route; et, dans
-l’espace d’une seule journée, sous un vent favorable, la sainte caravane
-arriva dans un port des Gaules nommé Tiel, puis à Cologne, où un ange
-apparut à Ursule pour lui annoncer que ses compagnes et elle
-reviendraient à Cologne et y recevraient la couronne du martyre. De là,
-poursuivant leur chemin vers Rome, les vierges arrivèrent à Bâle: elles
-y laissèrent leurs vaisseaux et poursuivirent leur voyage à pied.
-
-Elles furent reçues à Rome avec grand honneur par le pape Cyriaque, qui,
-étant né lui-même en Bretagne, se trouvait avoir de nombreux parents
-dans le pèlerinage. Et, la même nuit, une vision révéla à Cyriaque qu’il
-recevrait les palmes du martyre en compagnie des onze mille vierges.
-Aussi, sans rien révéler de cette vision, s’empressa-t-il de baptiser
-celles des vierges qui n’avaient pas encore reçu le baptême. Puis, quand
-il jugea le moment venu, il déclara à son clergé réuni qu’il se
-démettait de toutes ses fonctions et dignités, pour se joindre à la
-troupe des onze mille vierges. En vain tous les prêtres, et surtout les
-cardinaux, l’accusèrent d’être en délire, et lui firent honte
-d’abandonner son pontificat pour suivre un troupeau de femmes. Sans les
-écouter, il ordonna en son lieu un saint homme nommé Amet, qui gouverna
-l’Eglise après lui. Et comme il renonçait à son pontificat,
-contrairement à la volonté de son clergé, celui-ci le raya de la liste
-des papes. Et, dès ce jour, le saint chœur des onze mille vierges perdit
-toute sa faveur auprès de la curie romaine.
-
-Or deux chefs de l’armée romaine, Maxime et Africain, hommes impies et
-méchants, voyant cette grande multitude de vierges, et toute la foule
-qui se pressait pour grossir leur pèlerinage, craignirent que ce
-pèlerinage ne donnât trop d’extension à la religion chrétienne. Ils
-envoyèrent donc secrètement des exprès à Jules, chef des Huns, pour
-l’engager à attendre à Cologne, avec son armée, le retour des onze mille
-vierges, et pour les massacrer.
-
-Cependant, les vierges se mirent en route pour leur retour, en compagnie
-du pape Cyriaque, du cardinal Vincent et de Jacques, archevêque
-d’Antioche, qui était, lui aussi, originaire de Bretagne. Jacques, qui
-était venu à Rome pour voir le pape, allait déjà repartir pour Antioche
-lorsque, apprenant le prochain départ des vierges, il prit le parti
-d’aller avec elles au-devant du martyre. Et de même fit encore Maurice,
-évêque de Modène, qui était l’oncle de Babille et de Julienne; de même
-firent Follau, évêque de Lucques, et Sulpice, évêque de Ravenne.
-
-Cependant le fiancé de sainte Ursule, qui s’appelait Ethéré, était
-devenu roi de son pays, à la mort de son père, et avait converti sa mère
-à la foi du Christ. Un jour, une vision d’en haut lui apprit qu’Ursule
-venait de quitter Rome; et une voix lui ordonna d’aller aussitôt à sa
-rencontre, pour souffrir avec elle le martyre dans la ville de Cologne.
-Il se mit aussitôt en route avec sa mère, sa petite sœur Florentine et
-l’évêque Clément. Vinrent aussi se joindre au pèlerinage Marcule, évêque
-de Grèce et sa nièce Constance, fille de Dorothée, roi de
-Constantinople. Cette Constance avait été fiancée à un fils de roi;
-mais, son fiancé étant mort avant le mariage, elle s’était consacrée au
-Seigneur.
-
-Lorsque toute cette troupe arriva à Cologne, elle trouva la ville
-investie par les Huns. Et ces barbares, avec de grands cris, se jetèrent
-sur les pieuses vierges, qu’ils massacrèrent toutes, comme des loups
-s’élançant sur un troupeau d’agneaux. Seule, Ursule restait encore
-vivante. Et le prince des Huns, émerveillé de sa beauté, lui offrit de
-l’épouser, pour la consoler de la mort de ses compagnes. Mais, comme la
-sainte repoussait avec horreur sa proposition, furieux de se voir
-dédaigné, il la transperça d’une flèche et acheva son martyre.
-
-Il y eut cependant encore une autre vierge, nommée Cordule, qui d’abord,
-épouvantée, se cacha au fond d’un bateau et y resta toute la nuit. Mais,
-le lendemain, elle courut d’elle-même au-devant de la mort. Et, comme
-l’Eglise omettait ensuite de la mentionner dans la célébration de la
-fête des onze mille vierges--car on croyait qu’elle avait échappé au
-supplice de ses compagnes--elle apparut un jour à une recluse et lui
-révéla qu’elle avait, elle aussi, obtenu la couronne du martyre.
-
-La tradition veut que ce martyre ait eu lieu en l’an du Seigneur 238.
-Mais la vraisemblance des dates contredit cette affirmation. Car, en
-238, ni la Sicile, ni Constantinople n’avaient des rois, tandis que l’on
-cite parmi les martyrs de Cologne, la reine de Sicile et la fille du roi
-de Constantinople. Plus vraisemblablement, le martyre des onze mille
-vierges aura eu lieu à l’époque des invasions des Huns et des Goths, et,
-par exemple, sous le règne de l’empereur Marcien, qui régnait en l’an
-452.
-
-II. Certain abbé reçut de l’abbesse de Cologne le corps d’une des
-vierges, moyennant la promesse de le placer dans un cercueil d’argent.
-Mais comme, durant toute une année, le corps restait placé dans son
-cercueil de bois, les moines virent un matin la vierge en personne
-descendre de l’autel, s’incliner pieusement, puis se retirer en passant
-au milieu du chœur. Alors l’abbé, allant au cercueil, le trouva vide. Il
-courut à Cologne, fit part de la chose à l’abbesse; et en effet le corps
-de la martyre se retrouva à la place d’où on l’avait pris. Mais en vain
-l’abbé demanda pardon et promit que, si on lui donnait de nouveau une
-des saintes reliques, il s’empresserait de lui faire faire un cercueil
-de prix. Il ne put rien obtenir.
-
-III. Un religieux qui avait pour les onze mille vierges une dévotion
-particulière, vit un jour apparaître devant lui une belle jeune femme,
-qui lui demanda s’il la connaissait. Et comme il déclarait ne la point
-connaître, elle lui dit: «Je suis une des vierges que tu aimes à
-invoquer. Et, pour te récompenser de ta piété, nous avons obtenu de
-t’assister à l’heure de ta mort, pourvu seulement que, d’ici là, tu aies
-récité, onze mille fois l’oraison dominicale!» Puis la vision disparut,
-et le religieux s’empressa de réciter onze mille fois la sainte prière.
-Après quoi, sentant l’heure de sa mort approcher, il fit appeler son
-abbé et demanda à recevoir l’extrême-onction. Mais au moment où on la
-lui administrait, il s’écria soudain qu’on eût à s’écarter, pour faire
-place aux saintes martyres qui accouraient près de lui. Interrogé par
-son abbé, il lui raconta alors la promesse qu’il avait obtenue; et tous,
-aussitôt, sortirent de sa cellule. Et quand ils y revinrent, ils virent
-que l’âme de leur frère s’était envolée.
-
-
-
-
-CLVI
-
-SAINT CRISANT ET SAINTE DARIA, MARTYRS
-
-(25 octobre)
-
-
-Crisant était fils d’un noble de Narbonne nommé Solime. Celui-ci, ne
-pouvant détourner son fils de la foi du Christ, le fit enfermer dans une
-chambre en compagnie de cinq jeunes filles chargées de le séduire par
-leurs caresses. Mais Crisant pria Dieu de le rendre vainqueur de la bête
-féroce qu’est la concupiscence; et aussitôt les cinq jeunes filles
-furent envahies d’un sommeil profond, dont elles ne pouvaient s’éveiller
-que hors la chambre. Alors une prêtresse de Diane, nommée Daria, vierge
-pleine de sagesse et de beauté, s’offrit à ramener Crisant au culte des
-idoles. Elle se rendit chez lui, et, comme le jeune homme lui reprochait
-la pompe de ses vêtements, elle répondit qu’elle ne s’était point vêtue
-ainsi pour l’amour de cette pompe, mais dans l’espoir de mieux servir la
-cause des dieux. Crisant lui reprocha ensuite de prendre pour des dieux
-des êtres que ceux-là même qui les ont inventés représentent comme
-chargés de vices et d’impudicité. Et comme Daria lui répondait que, sous
-les noms de ces dieux, c’étaient les divers éléments qu’adoraient les
-philosophes, le jeune homme lui dit: «Si l’un vénère la terre comme une
-déesse tandis qu’un autre la cultive pour avoir du blé, c’est celui-là
-que la déesse récompense le plus; et de même pour la mer et les autres
-éléments!» Puis Crisant convertit Daria, et le jeune couple, feignant
-d’être uni par le lien du mariage charnel, tandis qu’il ne l’était que
-par des liens spirituels, opéra autour de lui de nombreuses conversions
-entre lesquelles on cite notamment celles du tribun Claude, de sa femme,
-de ses enfants et d’autres officiers.
-
-Le préfet Numérien fit alors jeter Crisant dans une prison infecte, mais
-la puanteur de cette prison se changea en un parfum merveilleux. Daria,
-de son côté, fut placée dans un lupanar; mais aussitôt un lion,
-s’enfuyant de l’amphithéâtre, vint garder la porte de ce mauvais lieu.
-Arrive un homme envoyé par le préfet pour corrompre la vierge: le lion
-s’empare de lui, et, d’un signe de tête, demande à Daria ce qu’il doit
-en faire. Daria répond qu’elle est prête à recevoir l’envoyé; et
-aussitôt celui-ci, converti, s’en va proclamer, par toute la ville, la
-sainteté de la jeune femme. Arrivent ensuite des chasseurs, chargés de
-s’emparer du lion; mais c’est le fauve qui s’empare d’eux et les dépose
-aux pieds de la vierge, qui les convertit. Enfin le préfet ordonne
-d’allumer un grand feu devant l’entrée de la maison, de façon que Daria
-et le lion périssent brûlés. Et Daria, voyant l’effroi du lion, lui
-permet de s’enfuir où bon lui semblera.
-
-Mille autres supplices furent encore infligés à Crisant et à Daria, sans
-que les deux martyrs en eussent aucun mal. Enfin tous deux, par ordre du
-préfet, se virent jetés dans une fosse, et écrasés sous les pierres. Ils
-moururent sous l’épiscopat de Carus de Narbonne, qui monta sur son siège
-en l’an du Seigneur 211.
-
-
-
-
-CLVII
-
-SAINTS SIMON ET JUDE, APÔTRES
-
-(28 octobre)
-
-
-I. Simon et Jude, appelé aussi Thadée, originaires de Cana, étaient
-frères de Jacques le Mineur et fils de Marie Cléophas, femme d’Alphée.
-
-Après l’ascension du Seigneur, Jude fut envoyé par Thomas auprès du roi
-d’Edesse Abgare, qui avait écrit à Notre-Seigneur Jésus la lettre
-suivante: «Abgare, roi, fils d’Euchassie, au bon Jésus qui s’est montré
-dans le pays de Jérusalem, salut! J’ai entendu parler de toi, des
-guérisons que tu fais sans drogues et sans herbes, et que tu rends la
-vue aux aveugles, la marche aux paralytiques, la pureté aux lépreux et
-la vie aux morts: et j’ai conclu de tout cela que, pour accomplir tant
-de merveilles, tu devais être ou bien Dieu lui-même descendu des cieux,
-ou bien le fils de Dieu. Je t’écris donc pour que tu daignes prendre la
-peine de venir jusque chez moi, pour me guérir d’une maladie qui me
-tourmente depuis longtemps. J’ai appris aussi que les Juifs murmuraient
-contre toi et voulaient te tendre des pièges. Viens chez moi, je t’en
-prie! J’ai à moi une ville qui, en vérité, est petite, mais honnête, et
-qui nous suffira bien à tous deux!» Et le Seigneur Jésus répondit en ces
-termes: «Heureux es-tu, toi qui as cru en moi sans m’avoir vu! car il
-est écrit de moi que ceux qui me verront ne croiront pas, et que ceux
-qui ne me verront pas croiront. Quant à ce que tu me demandes de venir
-auprès de toi, il faut d’abord que j’accomplisse ce pour quoi je suis
-envoyé et qu’ensuite je retourne auprès de Celui qui m’a envoyé. Mais,
-dès que je serai remonté au ciel, je t’enverrai un de mes disciples,
-pour te guérir et te donner la vraie vie!» Alors Abgare, comprenant
-qu’il devait renoncer à voir le Christ en personne, chargea du moins un
-peintre d’aller faire son portrait. Mais lorsque ce peintre arriva
-devant le Christ, il trouva le visage de celui-ci rayonnant d’un tel
-éclat qu’il ne parvint pas à en discerner clairement les traits, ni, par
-suite, à les dessiner. Ce que voyant, le Seigneur appuya sa sainte face
-sur le manteau du peintre et y grava ainsi son image à l’intention du
-bon roi Abgare. Et Jean de Damas, qui nous raconte tout cela d’après une
-vieille chronique, nous décrit aussi ce portrait du Seigneur. Il nous
-affirme qu’on y voit l’image d’un homme avec de grands yeux, d’épais
-sourcils, un visage allongé, et des épaules un peu voûtées, ce qui est
-signe de maturité. Quant à la lettre du Christ, tel était son pouvoir
-que, dans la ville d’Edesse, aucun hérétique ni païen ne pouvait vivre,
-et qu’aucun tyran ne pouvait opprimer les habitants. Mais lorsque
-Edesse, plus tard, fut prise et profanée par les Sarrasins, elle perdit
-le privilège de cette sainte lettre.
-
-Lors donc que Jude Thadée vint auprès d’Abgare, pour accomplir la
-promesse faite par Jésus, le roi découvrit aussitôt sur son visage un
-rayonnement de splendeur divine. Emerveillé et épouvanté, il dit: «Tu es
-vraiment le disciple de Jésus, fils de Dieu, qui m’a promis de m’envoyer
-l’un de ses disciples pour me guérir et pour me donner la vraie vie!» Et
-Thadée: «Si tu crois dans le Fils de Dieu, tous les désirs de ton cœur
-seront réalisés!» Et Abgare: «Certes, je crois en lui; et bien
-volontiers j’égorgerais les méchants Juifs qui l’ont crucifié!» Or le
-roi Abgare était lépreux; mais Thadée prit la lettre du Seigneur, lui en
-frotta le visage, et aussitôt sa lèpre disparut.
-
-II. Jude prêcha ensuite en Mésopotamie et dans le Pont, et Simon en
-Egypte. Puis ils se rendirent en Perse, et y trouvèrent deux mages
-Zaroës et Arphaxal, que saint Matthieu avait chassés de l’Ethiopie. En
-ce temps-là Baradac, général babylonien, qui s’apprêtait à partir en
-guerre contre les Indiens, consulta ses dieux sur l’issue de sa
-campagne. Et il obtint pour réponse que ses dieux ne pourraient lui
-répondre aussi longtemps que les deux apôtres chrétiens seraient dans le
-pays. Baradac fit alors rechercher les deux apôtres, leur demanda qui
-ils étaient et pourquoi ils étaient venus. Et ils répondirent: «De
-nation, nous sommes Hébreux, de condition, serviteurs du Christ; et nous
-sommes venus ici pour ton salut et celui des tiens.» Et Baradac: «Je
-vous écouterai plus à loisir quand je serai revenu vainqueur de mon
-expédition.» Et les apôtres: «Mieux vaudrait pour toi connaître dès
-maintenant celui qui, seul, peut te donner la victoire!» Et Baradac: «Si
-vous êtes plus puissants que nos dieux, prédites-moi quelle sera l’issue
-de ma campagne!» Et les apôtres: «Pour que tu reconnaisses combien tes
-dieux sont menteurs, demande-leur d’abord de répondre à ta question!»
-Alors les devins, consultés, prédirent une grande guerre, et une grande
-fuite de peuples après la bataille. Sur quoi les apôtres se mirent à
-rire. Et Baradac: «Comment! Je tremble d’effroi, et vous riez?» Et les
-apôtres: «Sois sans crainte, car la paix est entrée ici avec nous.
-Demain, à la troisième heure, des envoyés viendront te trouver ici de la
-part des Indiens, pour te demander la paix et se soumettre à ton
-pouvoir.» Alors ce fut au tour des prêtres de railler, et ils dirent à
-Baradac: «Ces gens-là veulent te tromper afin que, pendant que tu seras
-sans défiance, l’ennemi se jette sur toi!» Et les apôtres: «Nous ne
-t’avons pas dit d’attendre un mois, mais seulement un jour! Dès demain,
-tu auras la paix et la victoire!» Alors Baradac les fit tenir sous bonne
-garde les uns et les autres. Le lendemain, tout arriva comme les apôtres
-l’avaient prédit; et comme Baradac voulait châtier les devins de leur
-mensonge, les apôtres l’en empêchèrent, disant qu’ils n’étaient pas
-envoyés pour tuer les vivants, mais pour vivifier les morts. Baradac en
-fut très surpris, comme aussi de l’insistance qu’ils mettaient à refuser
-ses présents. Il les conduisit donc à son roi, et lui dit: «Sire, voici
-des dieux cachés sous la figure humaine!» Mais les mages, jaloux des
-apôtres, les accusèrent d’être des méchants, qui méditaient la fin du
-royaume. Alors Baradac: «Si vous l’osez, discutez avec ces deux hommes!»
-Et les mages: «Nous ne voulons pas discuter avec eux; mais fais venir
-ici les hommes les plus éloquents de la ville; et, s’ils peuvent parler,
-nous reconnaîtrons notre ignorance.» Et, en effet, amenés devant eux,
-les plus habiles avocats devinrent aussitôt muets et incapables même de
-s’exprimer par gestes. Et les mages dirent au roi: «Pour te prouver
-notre pouvoir, nous allons leur permettre de parler, mais nous leur
-défendrons de marcher; puis nous leur permettrons de marcher, mais nous
-les empêcherons de voir, même avec les yeux ouverts.» Et tout cela
-arriva comme ils l’avaient dit. Alors Baradac mena les avocats en
-présence des apôtres. Et en voyant ceux-ci tout vêtus de haillons, les
-avocats les méprisèrent au fond de leur cœur. Mais Simon leur dit:
-«C’est chose fréquente que des écrins d’or et de diamant ne contiennent
-que des matières viles, tandis que de viles caisses de bois enferment
-des bijoux faits de pierres précieuses. Mais si vous promettez de
-renoncer au culte des idoles et d’adorer le Dieu invisible, nous ferons
-sur vous le signe de la croix, et vous pourrez confondre les mages!»
-Ainsi fut fait; et lorsque les avocats revinrent auprès des mages,
-ceux-ci n’eurent plus aucun pouvoir sur eux. Alors la foule se mit à les
-insulter, et fit amener des serpents pour les étouffer. Mais les deux
-apôtres, appelés par le roi, prirent les serpents dans leurs manteaux et
-les lancèrent sur les mages, en disant: «Au nom du Seigneur, vous ne
-mourrez pas, mais, déchirés par les serpents, vous remplirez l’air de
-vos cris de douleur!» Aussitôt les serpents se mirent à dévorer leurs
-chairs, et les mages hurlaient comme des loups; et le roi et la foule
-priaient les apôtres d’ordonner aux serpents de les mettre à mort. Mais
-les apôtres: «Nous avons été envoyés pour ressusciter les morts, et non
-pour tuer les vivants!» Après quoi, ayant prié Dieu, ils ordonnèrent aux
-serpents de reprendre, dans le corps des mages, tout le venin qu’ils y
-avaient déposé, puis de s’enfuir aux lieux d’où ils étaient venus. Les
-serpents obéirent; et, pendant cette seconde épreuve, la douleur des
-mages fut plus vive encore. Et les apôtres leur dirent: «Vous souffrirez
-ainsi pendant trois jours, afin de vous guérir de votre malice!» Mais,
-le troisième jour, venant à eux, les apôtres leur dirent:
-«Notre-Seigneur ne veut pas qu’on le serve par force, donc levez-vous,
-soyez délivrés de vos souffrances, et allez-vous-en, avec plein pouvoir
-de faire ce que vous voudrez!» Et les mages s’en allèrent guéris, mais
-sans renoncer à leur malice; et ils soulevèrent contre les apôtres la
-Babylonie tout entière.
-
-Plus tard, la fille d’un des principaux de la ville, ayant mis au monde
-un enfant, accusa un saint diacre de l’avoir violée. Les parents
-voulaient tuer le diacre; mais les apôtres, survenant, demandèrent quand
-l’enfant était né. Et les parents: «Hier, à la première heure!» Et les
-apôtres: «Amenez ici cet enfant, et amenez en même temps le diacre que
-vous accusez!» Cela fait, les apôtres dirent à l’enfant: «Enfant, au nom
-de Jésus, dis-nous si c’est bien cet homme-là qui t’a procréé!» Et
-l’enfant: «Cet homme-là est chaste et saint, et n’a jamais souillé sa
-chair!» Sur quoi les parents de la jeune fille pressèrent les apôtres de
-faire dire à l’enfant quel était le vrai coupable. Mais les apôtres:
-«Notre tâche est de faire absoudre les innocents, non de perdre les
-coupables!»
-
-Vers le même temps, deux tigres féroces, qu’on avait enfermés dans des
-caveaux, s’échappèrent, dévorant tous ceux qu’ils rencontraient. Alors
-les apôtres vinrent au-devant d’eux et, ayant invoqué le nom du
-Seigneur, les rendirent doux comme des agneaux. Ils voulurent ensuite
-s’en aller de la ville, mais, à la demande des habitants, ils y
-restèrent encore pendant un an et trois mois; et, durant ce temps, plus
-de soixante mille personnes furent baptisées, y compris le roi et les
-principaux seigneurs.
-
-Cependant, les deux mages susdits s’étaient rendus dans une ville nommée
-Suamir, où il y avait soixante-dix prêtres des idoles; et ils excitèrent
-ces prêtres contre les apôtres. Lors donc que ceux-ci, après avoir
-parcouru toute la province, arrivèrent dans cette ville, les prêtres et
-le peuple s’emparèrent d’eux et les conduisirent au temple du soleil.
-Sur quoi un ange apparut aux deux saints et leur dit: «Choisissez l’une
-de ces deux alternatives: ou bien la mort immédiate de ces méchants, ou
-votre martyre!» Et les apôtres: «Ce que nous demandons, c’est que Dieu
-convertisse ces hommes, et nous accorde, à nous, la palme du martyre!»
-Puis, au milieu d’un grand silence, ils dirent à la foule: «Afin que
-vous sachiez que ces idoles sont pleines de démons, nous ordonnons à
-ceux-ci d’en sortir, et de briser, chacun, sa statue!» Aussitôt, des
-statues sortirent des Ethiopiens, noirs et nus, qui, après les avoir
-brisées, s’enfuirent avec des cris terribles. Ce que voyant, les prêtres
-se jetèrent sur les apôtres et les égorgèrent. Et aussitôt, dans un ciel
-d’une sérénité parfaite, des coups de foudre jaillirent qui fendirent en
-deux le temple et réduisirent les mages à l’état de charbons. Et le roi
-fit transporter les corps des apôtres dans sa capitale, où il éleva en
-leur honneur une église magnifique.
-
-D’autre part, Isidore, dans son livre sur la mort des apôtres, Eusèbe
-dans son _Histoire ecclésiastique_, Bède dans ses commentaires des
-_Actes des Apôtres_ et Jean Beleth dans sa _Somme_, affirment que saint
-Simon souffrit le supplice de la croix. Suivant eux, le saint, après
-avoir prêché en Egypte, revint à Jérusalem, où les apôtres l’élurent,
-d’une voix unanime, pour remplacer Jacques le Mineur sur le siège
-épiscopal. Il gouverna donc l’Eglise de Jérusalem pendant nombre
-d’années et ressuscita trente morts. Il avait atteint l’âge de cent
-vingt ans, lorsque, sous le règne de Trajan, il fut pris et mis en croix
-par le consul Atticus. Mais ces mêmes écrivains admettent que ce saint
-Simon peut avoir été un autre Simon, fils de Cléophas et neveu de saint
-Joseph.
-
-
-
-
-CLVIII
-
-SAINT QUENTIN, MARTYR
-
-(31 octobre)
-
-
-Quentin était de famille noble et citoyen romain. Il était venu dans la
-ville d’Amiens et y opérait de nombreux miracles, lorsque, par ordre de
-Maximien, le préfet de la ville s’empara de lui, et le jeta en prison
-après l’avoir fait rouer de coups. Mais un ange délivra le prisonnier,
-qui s’empressa de retourner sur la grand’place pour y prêcher au peuple.
-Arrêté de nouveau, étendu sur un chevalet où ses veines se rompirent,
-cruellement frappé de nerfs de bœuf, brûlé avec de l’huile, de la poix
-et de la graisse bouillantes, il supportait tout, et raillait le préfet.
-Celui-ci, furieux, lui fit jeter au visage de la chaux, du vinaigre et
-de la moutarde. Puis, voyant que cela même ne l’émouvait point, il le
-fit transporter en un lieu du Vermandois; et là, après lui avoir fait
-enfoncer deux grands clous dans la tête, et dix autres sous les ongles
-et dans la chair, il ordonna enfin de le décapiter.
-
-Le corps du saint, jeté dans une rivière, y resta caché pendant
-cinquante-cinq ans. Il fut retrouvé par une dame noble de Rome, dans les
-conditions que voici. Cette dame qui était aveugle et très pieuse, fut
-avertie la nuit par un ange d’avoir à se rendre au camp de Vermandois,
-pour y retrouver le corps de saint Quentin et l’ensevelir. Elle se
-rendit donc au lieu dit, avec une nombreuse escorte, et, arrivée là, se
-mit en prière. Et aussitôt le corps de saint Quentin flotta, intact et
-parfumé, à la surface des eaux. La dame, qui en récompense de ses soins,
-avait recouvré la vue, s’occupa d’ensevelir le saint, ordonna de bâtir
-une église sur son tombeau, et, cela fait, s’en retourna à Rome.
-
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-CLIX
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-LA TOUSSAINT
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-(1er novembre)
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-La fête de la Toussaint a été instituée pour quatre objets: en premier
-lieu, pour commémorer la consécration d’un certain temple; en second
-lieu pour suppléer à des omissions; en troisième lieu pour expier nos
-négligences; en quatrième lieu pour nous faciliter l’accomplissement de
-nos vœux.
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-1º Voici d’abord l’histoire de la consécration du temple. Les Romains,
-devenus maîtres du monde, avaient construit un temple énorme, au milieu
-duquel ils avaient placé leur idole; et tout à l’entour étaient les
-idoles de toutes les provinces conquises, la face tournée vers l’idole
-des Romains. Et l’on raconte que, lorsque l’une des provinces se
-révoltait, son idole, par un artifice diabolique, tournait le dos à
-celle des Romains; sur quoi Rome envoyait dans cette province une
-nombreuse armée. Mais bientôt ce temple ne suffit pas aux Romains, qui
-construisirent pour chaque dieu un temple particulier. Et comme tous les
-dieux ne pouvaient pas avoir un temple à eux dans la ville, les Romains,
-pour mieux étaler leur folie, construisirent en l’honneur de tous les
-dieux un temple plus admirable encore que les autres, et l’appelèrent le
-Panthéon, ce qui signifie le temple de tous les dieux. Pour tromper le
-peuple, les prêtres des idoles lui racontèrent que la déesse Cybèle,
-qu’ils appelaient la mère de tous les dieux, leur était apparue; et
-cette déesse leur aurait dit que, si Rome voulait remporter la victoire
-sur toutes les nations, on eût à élever, à tous les dieux ses fils, un
-temple magnifique. Ce temple fut construit sur une base circulaire, afin
-de symboliser l’éternité des dieux; mais lorsqu’on eût élevé les murs à
-une certaine hauteur, on vit qu’ils ne pouvaient pas tenir à cause de la
-largeur du diamètre. Alors, on imagina de remplir l’intérieur de terre,
-pour faire tenir les murs; et à cette terre on mêla quelques pièces
-d’argent. Puis, quand le temple fut achevé, on déclara que tous ceux qui
-emporteraient de la terre pour le déblayer auraient le droit de
-s’approprier tout ce qu’ils trouveraient dans la terre: sur quoi le
-peuple se précipita en foule dans le temple, avec l’espoir de
-s’approprier les pièces d’argent mêlées à la terre, et le temple ne
-tarda pas à être déblayé. On dit aussi que, au sommet du temple, les
-Romains placèrent une coupole de bronze doré où étaient sculptées toutes
-les provinces; mais cette coupole, plus tard, tomba, laissant un vide
-dans le toit du temple. Or, sous le règne de l’empereur Phocas, lorsque
-depuis longtemps déjà Rome était devenue chrétienne, le pape Boniface,
-quatrième successeur de saint Grégoire, obtint de l’empereur le susdit
-temple, le débarrassa de toutes ses idoles, et, le 3 mai de l’année 605,
-le consacra à la Vierge Marie et à tous les martyrs: d’où il reçut le
-nom de Sainte-Marie aux Martyrs, mais le peuple l’appelle plus
-couramment Sainte-Marie la Ronde. Plus tard encore, un pape nommé
-Grégoire transporta au 1er novembre la date de la fête anniversaire de
-cette consécration: car à cette fête les fidèles venaient en foule, pour
-rendre hommage aux saints martyrs, et le pape jugea meilleur que la fête
-fut célébrée à un moment de l’année où, les vendanges et les moissons
-étant faites, les pèlerins pouvaient plus facilement trouver à se
-nourrir. En même temps, ce pape décréta qu’on célébrerait, ce jour-là,
-dans l’Eglise tout entière, non seulement l’anniversaire de cette
-consécration, mais la mémoire de tous les saints. Et ainsi ce temple,
-qui avait été construit pour toutes les idoles, se trouve aujourd’hui
-consacré à tous les saints.
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-2º La fête de la Toussaint a été instituée pour suppléer à des
-omissions: car il y a beaucoup de saints que nous oublions, et qui non
-seulement n’ont pas de fête propre, mais qui ne se trouvent même pas
-commémorés dans nos prières. C’est, en effet, chose impossible que nous
-célébrions séparément la fête de tous les saints, tant à cause de leur
-innombrable quantité que de notre faiblesse et du manque de temps. Dans
-l’épître qu’il a mise en préface à son calendrier, saint Jérôme dit: «A
-l’exception du 1er janvier, il n’y a pas, dans toute l’année, un seul
-jour où l’on ne puisse trouver inscrite la mémoire d’au moins cinq mille
-martyrs. Et c’est pour cela que l’Eglise, dans sa sagesse, ne pouvant
-pas accorder à chacun des saints un jour de fête spécial, a décrété que,
-du moins, une fois par an, tous les saints seraient fêtés ensemble en
-grande solennité.»
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-3º La fête de la Toussaint a été instituée pour expier des négligences.
-Car bien que nous ne célébrions la fête que de peu de saints, encore
-négligeons-nous souvent ceux-là même, par ignorance ou par paresse. Et
-c’est de ce péché que nous pouvons nous délivrer en célébrant d’une
-façon générale tous les saints, le jour de la Toussaint.
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-Notons, à ce propos, que les saints du Nouveau Testament que nous fêtons
-en ce jour, comme dans tout le cours de l’année, se répartissent en
-quatre catégories: les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les
-vierges. La première catégorie est celle des apôtres, qui dépassent tous
-les autres saints en dignité, en pouvoir, en sainteté et en efficacité.
-La seconde catégorie est celle des martyrs, dont l’excellence se
-manifeste en ce qu’ils ont souffert des maux très variés, avec une
-constance invariable et une extrême utilité pour le salut des hommes. La
-troisième catégorie est celle des confesseurs, qui ont proclamé Dieu de
-trois façons: par le cœur, la bouche, et les œuvres. Enfin, la quatrième
-catégorie est celle des vierges, dont la dignité et l’excellence se
-manifestent en ce que: 1º elles sont les épouses du Roi éternel; 2º
-elles sont comparables aux anges; 3º elles jouissent au Ciel de nombreux
-privilèges (étant admises à porter la couronne de l’auréole, à chanter
-les cantiques, à marcher derrière l’Agneau, etc.); 4º elles sont
-supérieures aux femmes mariées. Car, comme le dit saint Augustin, «la
-fécondité la plus riche et la plus heureuse, pour une femme, est celle
-qui consiste non à s’alourdir le ventre mais à s’agrandir l’âme»,
-attendu que «la fécondité du ventre ne remplit, que la terre, tandis que
-la fécondité de l’âme remplit le ciel». Gilbert dit que, «si l’état de
-mariage est bon, la virginité est meilleure». Et saint Jérôme écrit,
-dans sa lettre à Pammaque: «Entre l’état de mariage et la virginité, la
-différence est la même qu’entre l’état de non-péché et l’état de bonnes
-œuvres; ou encore, d’une façon plus simple, qu’entre le bien et le
-mieux.»
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-4º Enfin la fête de la Toussaint a été instituée pour nous faciliter
-l’obtention de nos vœux. De même que nous honorons en ce jour tous les
-saints, de même nous leur demandons d’intercéder, tous ensemble, pour
-nous, de façon à nous faire avoir plus facilement la miséricorde de
-Dieu. Les saints peuvent, en effet, intercéder pour nous par leurs
-mérites et par leur affection: par leurs mérites, en ce que le surplus
-de leurs bonnes œuvres s’emploie à compenser nos fautes; par leur
-affection, en ce qu’ils demandent à Dieu que nos vœux se réalisent,
-chose qu’ils ne font, cependant, que quand ils savent que cela ne
-contrarie pas la volonté de Dieu.
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-Et que, dans ce jour, tous les saints se joignent pour intercéder en
-notre faveur, c’est ce que prouve une vision qui eut lieu l’année qui
-suivit l’institution de cette fête. Le jour de la Toussaint de cette
-année-là, le gardien de l’église de Saint-Pierre, après avoir pieusement
-fait le tour de tous les autels et imploré les suffrages de tous les
-saints, s’assoupit un moment devant l’autel de saint Pierre. Il fut
-alors ravi en extase et vit le Roi des Rois assis sur son trône, avec
-tous les anges autour de lui. Puis vint la Vierge des Vierges, avec un
-diadème de feu autour de la tête, et suivie de la foule innombrable des
-vierges. Dès qu’elle entra, le Roi se leva et la fit asseoir sur un
-trône, près de lui. Puis vint un homme vêtu de poils de chameau, et
-suivi d’une multitude de vieillards vénérables; puis un autre homme, en
-habits de pontife, suivi d’un groupe d’hommes habillés de la même façon.
-Derrière eux s’avança une foule innombrable de soldats, que suivait à
-son tour une foule infinie d’hommes de toutes les nations. Tous,
-parvenus devant le Roi des Rois, s’agenouillèrent devant lui et se
-mirent à l’adorer. L’homme en habits pontificaux entonna les matines; et
-ainsi commença le service divin. Et l’ange qui avait conduit le susdit
-gardien lui expliqua ensuite le sens de cette vision. Il lui dit que la
-Vierge assise sur le trône était la mère de Dieu, que l’homme vêtu de
-poils de chameau était saint Jean-Baptiste, ayant derrière lui les
-patriarches et les prophètes; que l’homme en habits pontificaux était
-saint Pierre, suivi des apôtres; que les soldats étaient les martyrs, et
-que la foule était formée des saints confesseurs. Et l’ange dit au
-gardien que tous ces saints étaient venus en présence du Roi des Rois
-pour le remercier de l’honneur que lui rendaient, en ce jour, les
-hommes, et pour prier pour le monde entier. Puis l’ange conduisit le
-gardien dans un autre lieu, où il lui montra des personnes des deux
-sexes, dont les unes étaient vêtues d’or, ou assises à des tables
-somptueuses, tandis que d’autres, nues et misérables, mendiaient du
-secours. Et l’ange dit au gardien: «Ce lieu est le Purgatoire. Les Ames
-que tu vois dans l’abondance sont celles qu’assistent copieusement les
-suffrages de leurs amis; les âmes de ces mendiants sont celles de
-personnes qui n’ont point d’amis, au ciel ni sur la terre, pour
-s’occuper d’elles.» Et l’ange ordonna au gardien de rapporter tout cela
-au souverain pontife, afin que, après la fête de la Toussaint, il
-instituât la fête des Ames, c’est-à-dire une fête où, du moins, des
-suffrages communs s’élèveraient au Ciel en faveur de ceux qui n’avaient
-personne pour adresser en leur faveur des suffrages particuliers.
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-CLX
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-LE JOUR DES AMES
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-(2 novembre)
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-L’Eglise a institué, en ce jour, la commémoration des fidèles défunts,
-afin d’accorder un bénéfice général de prières à ceux, parmi ces
-défunts, qui n’en possèdent point de particuliers. Cette fête a été
-instituée à la suite de la vision racontée au chapitre précédent. Pierre
-Damien raconte aussi que saint Odilon, abbé de Cluny, apprenant que l’on
-entendait souvent sortir de l’Etna les hurlements des démons, et les
-voix plaintives d’âmes défuntes qui demandaient à être arrachées de
-leurs mains par des aumônes et des prières, décida que, dans les
-monastères de son ordre, la fête de la Toussaint serait suivie de la
-commémoration des âmes défuntes; et cette décision fut ensuite approuvée
-par l’Eglise entière.
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-Trois questions sont à considérer, à propos de cette fête: 1º quelles
-sont les âmes qui vont au purgatoire? 2º par qui sont-elles châtiées? 3º
-en quel lieu vont-elles?
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-1º Trois sortes d’âmes vont en purgatoire: d’abord celles qui meurent
-sans avoir accompli la pénitence qui leur a été imposée; en second lieu
-celles à qui le prêtre, par ignorance ou par négligence, n’a pas imposé
-une pénitence suffisante; en troisième lieu celles qui emportent avec
-elles, en mourant, «le bois, le foin et la stipule», c’est-à-dire qui,
-tout en adorant Dieu, restent attachées aux biens de la terre.
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-2º Sur la question de savoir par qui sont châtiées les âmes du
-purgatoire, on est d’accord pour affirmer que leur purgation et punition
-se fait par de mauvais anges, et non par de bons anges. Et l’on doit
-croire, au contraire, que les bons anges visitent souvent leurs frères
-et concitoyens dans le purgatoire, les consolent et les exhortent à
-souffrir avec patience.
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-3º Enfin, touchant le lieu du purgatoire, bon nombre de savants estiment
-qu’il se trouve dans le voisinage de l’enfer, bien que d’autres
-prétendent qu’il est situé dans l’air, et dans la zone torride. Nous
-savons, d’autre part, que la toute-puissance divine peut assigner aux
-diverses âmes des demeures différentes, et cela pour cinq causes: 1º
-pour l’allégement de leur punition; 2º pour leur plus prompte
-libération; 3º pour notre instruction; 4º pour l’expiation d’une faute
-commise dans un certain lieu; 5º en raison de la prière d’un saint.
-Chacune de ces causes peut être illustrée par un exemple.
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-Première cause: allégement de la punition. Saint Grégoire rapporte que
-plusieurs saints ont connu, par révélation, que des âmes étaient
-simplement punies par le séjour dans les ténèbres.
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-Seconde cause: plus prompte libération. Cela signifie que certaines âmes
-sont placées en des lieux d’où elles puissent révéler aux vivants leur
-misérable condition, et obtenir d’eux des prières pour être plus vite
-tirées de peine. C’est ainsi que des pêcheurs du diocèse de saint
-Théobald prirent en automne un grand morceau de glace, prise qui leur
-fut plus agréable que celle d’un poisson, parce que leur évêque
-souffrait de douleurs dans les pieds, et n’avait point de glace pour se
-rafraîchir les membres malades. Mais un jour l’évêque entendit sortir du
-glaçon une voix humaine qui lui dit: «Je suis une âme condamnée à
-séjourner dans ce glaçon pour mes péchés; et je pourrais être délivrée
-si tu disais pour moi trente messes pendant trente jours de suite!» Mais
-comme l’évêque avait déjà dit la moitié des trente messes, et se
-préparait à en dire une nouvelle, le diable souleva un grand conflit
-entre les habitants de la ville: l’évêque, mandé pour apaiser la
-discorde, se dépouilla de ses ornements sacrés, et ne dit point la messe
-ce jour-là. Il eût donc à recommencer le lendemain une nouvelle
-trentaine, et déjà il avait dit vingt messes lorsqu’une immense armée
-assiégea la ville, et l’obligea cette fois encore, à passer la journée
-loin de son église. Il recommença, le lendemain, une nouvelle trentaine;
-et déjà il s’apprêtait pour la dernière messe lorsqu’on vint lui
-annoncer que sa maison était en feu. Mais, comme on voulait qu’il
-interrompît sa messe, il s’écria: «Si même la ville entière brûlait, je
-dirais ma messe jusqu’au bout!» Et à peine l’eut-il dite que la glace
-fondit, et que le feu s’évanouit comme un brouillard, sans laisser aucun
-dommage.
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-Troisième cause: notre instruction. Des âmes peuvent être placées en un
-lieu d’où elles nous avertissent de la grandeur des peines que nous
-vaudront nos péchés. C’est de quoi nous avons un exemple dans un fait
-arrivé à Paris, et qui nous est raconté par le Chantre Parisien. Maître
-Silo avait demandé à un docteur de ses amis, qui était malade, de
-revenir, après sa mort, pour lui faire part de l’état où il se trouvait.
-Quelques jours après, le docteur défunt lui apparut tout vêtu d’une
-chape de parchemin où étaient inscrits des sophismes; et, à l’intérieur,
-cette chape était garnie de charbons ardents. Et il dit à son ancien
-compagnon: «Cette chape pèse plus lourdement à mon corps que si je
-portais une tour sur mes épaules! Elle m’a été imposée en punition de la
-gloire que m’avaient value mes sophismes.» Et comme maître Silo estimait
-que c’était là une punition assez facile à supporter, le défunt lui dit
-de lui toucher la main, et, de sa main, fit tomber sur lui une goutte de
-sueur: cette goutte perfora la main de maître Silo plus cruellement que
-n’aurait fait une flèche, et il y sentit une douleur épouvantable. Alors
-le défunt lui dit: «Voilà ce que je sens dans tout mon corps!» Sur quoi
-maître Silo, effrayé de l’énormité d’une telle peine, résolut de
-renoncer au siècle et d’entrer en religion, ce qu’il fit après avoir
-d’abord composé, à l’usage de ses collègues et élèves, le distique
-suivant:
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- Linquo choas ranis, cra corvis, vanaque vanis.
- Ad logicam pergo quæ mortis non timet ergo[15].
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- [15] J’abandonne le coassement aux grenouilles, le croassement aux
- corbeaux et les vanités aux vains; et je vais vers la seule logique
- qui ne redoute point les _ergo_ de la mort!
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-Quatrième cause: l’expiation d’une faute. Saint Augustin dit en effet
-que certaines âmes subissent leur peine dans le lieu même où elles ont
-commis leur faute, et c’est ce que prouve un exemple raconté par saint
-Grégoire dans son quatrième dialogue. Un prêtre trouvait toujours,
-lorsqu’il entrait dans son bain, un homme inconnu qui le servait avec de
-grands égards. Et comme un jour, pour le récompenser, il lui offrait du
-pain bénit, l’inconnu lui répondit tristement: «Hélas, mon Père, je ne
-puis toucher à ce pain consacré! J’étais autrefois le maître de ce lieu,
-et j’y suis retenu aujourd’hui, après ma mort, en punition de mes
-fautes. Mais je te prie d’offrir à Dieu ce pain pour mes péchés; et, le
-jour où tu ne me trouveras plus ici, tu sauras que tes prières auront
-été exaucées.» Le prêtre offrit pour lui la sainte hostie pendant une
-semaine; après quoi, quand il revint au bain, il ne le trouva plus.
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-Cinquième cause: la prière d’un saint. C’est ainsi que, dans le chapitre
-consacré à la fête de saint Patrice, nous avons raconté comment ce saint
-a obtenu, pour certains morts, d’avoir leur purgatoire en un certain
-lieu sous la terre.
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-On peut se demander, ensuite, quels sont les suffrages qui peuvent aider
-les âmes du purgatoire. Parmi ceux qui sont les plus utiles à ces âmes,
-figurent la prière des amis, les aumônes, l’immolation de la sainte
-hostie et l’observation des jeûnes.
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-L’utilité des prières des amis nous est prouvée par l’exemple de
-Paschase, tel que nous le raconte saint Grégoire dans ses _Dialogues_.
-Ce Paschase était un homme plein de vertu et de sainteté; mais comme on
-avait élu deux souverains pontifes, et qu’ensuite l’Eglise s’était
-décidée à reconnaître l’un d’entre eux, Paschase s’était obstiné,
-jusqu’à sa mort, à lui préférer l’autre. Quand il mourut, un possédé fut
-guéri en touchant sa dalmatique, posée sur son cercueil. Mais, longtemps
-après, l’évêque de Capoue, Germain, étant entré au bain pour cause de
-santé, aperçut le susdit Paschase qui le servait humblement. Effrayé, il
-se demanda ce que pouvait faire là un si saint homme. Et Paschase lui
-dit qu’il portait le châtiment d’avoir soutenu la mauvaise cause dans la
-rivalité des deux papes. Et il ajouta: «Prie Dieu pour moi; et le jour
-où tu ne me retrouveras plus ici, c’est que ta prière aura été exaucée!»
-Germain pria donc pour lui; et, quelques jours après, en revenant au
-bain, il ne le vit plus.--Autre exemple: Pierre de Cluny raconte qu’un
-prêtre, qui célébrait tous les jours une messe pour les morts, fut
-dénoncé à son évêque, et suspendu de son office. Or, un jour que
-l’évêque traversait le cimetière pour célébrer les matines, les morts se
-soulevèrent contre lui en disant: «Cet évêque, non content de ne point
-dire de messe pour nous, nous a encore enlevé notre prêtre. Mais, s’il
-ne répare point le mal qu’il a fait, la mort l’attend!» Aussi l’évêque
-s’empressa-t-il de lever la suspension du prêtre, et de dire lui-même,
-désormais, des messes pour les morts.
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-Combien sont agréables aux morts les prières des vivants, c’est ce que
-nous prouve un exemple cité par le Chantre Parisien. Un homme avait
-coutume, en traversant le cimetière, de réciter un psaume pour les
-morts. Et comme, un jour, ses ennemis le poursuivaient dans le
-cimetière, les morts se soulevèrent, le protégèrent et mirent en fuite
-ses ennemis épouvantés.
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-Voici maintenant, d’après saint Grégoire, un exemple qui prouve combien
-les aumônes sont précieuses pour la libération des âmes défuntes. Un
-soldat, qui était mort et revenu à la vie, raconta qu’il avait vu un
-pont sous lequel coulait un fleuve noir et fétide. Au delà du pont
-s’étendait une belle prairie, parée de fleurs parfumées, et où se
-promenaient, par groupes, des hommes vêtus de blanc. Mais tout pécheur
-qui s’aventurait sur le pont tombait dans l’horrible fleuve, et seuls
-les justes s’avançaient d’un pas sûr jusque dans la prairie. Et le
-soldat vit, dans ce fleuve, un homme nommé Pierre, qui était couché sur
-le dos, ayant sur soi un énorme poids de fer. Et on lui dit que cet
-homme souffrait cette peine parce que, de son vivant, quand il avait à
-châtier un coupable, il le faisait par cruauté plus que par obéissance.
-Un autre homme, nommé Etienne, était déjà tombé dans le fleuve, lorsque
-des hommes vêtus de blanc le prirent par les bras et le hissèrent jusque
-dans la prairie. Et l’on dit au soldat que ces hommes représentaient les
-aumônes d’Etienne luttant contre les vices de sa chair.
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-Combien l’immolation de l’hostie peut servir aux défunts, c’est ce que
-nous prouvent de nombreux exemples. Saint Grégoire raconte, dans ses
-_Dialogues_, qu’un de ses moines, nommé Juste, étant sur le point de
-mourir, avait avoué qu’il possédait secrètement trois pièces d’or. Saint
-Grégoire ordonna de placer ces trois pièces dans son cercueil, en
-disant: «Que ton argent t’accompagne dans la perdition!» Mais en même
-temps il demanda aux frères d’immoler l’hostie pour le mort pendant
-trente jours. Au bout des trente jours, le mort apparut à un de ses
-frères. Et comme celui-ci lui demandait en quel état il se trouvait:
-«J’ai été, jusqu’ici, en fort mauvais état; mais, ce matin, j’ai été
-admis à la communion et ma peine a cessé!»
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-L’immolation de l’hostie peut même servir pour les vivants. Un homme,
-dont tous les compagnons avaient été écrasés sous une roche, dans une
-mine d’argent, restait vivant, mais se trouvait enfermé dans la mine,
-faute d’issue. Sa femme, le croyant mort, faisait dire tous les jours
-une messe pour lui, où elle assistait elle-même. Mais pendant trois
-jours le diable, l’arrêtant sur son chemin, lui dit: «Inutile d’aller
-plus loin, car la messe est déjà dite!» De telle sorte que, pendant ces
-trois jours, la femme ne fit point célébrer de messe pour son mari, et
-ne put pas non plus offrir sur l’autel le pain, la cruche de vin et le
-cierge qu’elle offrait tous les jours. Or, peu de temps après, un homme
-qui travaillait dans la mine entendit une voix qui semblait venir
-d’au-dessous de lui, et qui lui disait: «Ne frappe pas aussi fort, car
-voici une grosse pierre qui menace de tomber sur moi!» Alors le mineur
-cessa de creuser en cet endroit, et, sur le côté, se fraya un chemin
-jusqu’à un endroit où il trouva, vivant et en parfaite santé, celui que
-l’on croyait mort. Et comme on lui demandait comment il avait pu vivre
-là si longtemps, il dit que, tous les jours, excepté pendant trois
-jours, une main invisible lui avait apporté du pain, une cruche de vin
-et un cierge allumé. Ce qu’entendant sa femme, ravie de bonheur, comprit
-que c’était de son offrande que son mari avait vécu. Ce miracle, que
-nous raconte Pierre de Cluny, a eu lieu dans un village appelé
-Ferrières, du diocèse de Grenoble. Et pareillement saint Grégoire
-raconte l’histoire d’un marin qui allait périr en mer lorsqu’une messe,
-dite pour lui par un prêtre, lui permit de sortir des flots. Et comme on
-lui demandait de quoi il avait pu vivre, sur son épave, il dit qu’un
-inconnu lui avait apporté un pain: or, c’était à l’heure même où le
-prêtre immolait l’hostie pour lui.
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-Les jeûnes et autres pénitences, de la part des parents et amis des
-morts, peuvent également être d’un grand prix pour abréger aux âmes la
-durée de leur peine. Une veuve se désespérait de sa pauvreté, lorsque le
-diable lui apparut et lui promit de la rendre riche, si elle consentait
-à faire ce qu’il voudrait. La femme y consentit; et le diable lui
-ordonna quatre choses: 1º de contraindre à la fornication des hommes
-d’église qui demeuraient chez elle; 2º d’accueillir chez soi des
-pauvres, mais pour les renvoyer ensuite nus, au milieu de la nuit; 3º
-d’empêcher les prières à l’église, en parlant très haut; et 4º de ne
-souffler mot de tout cela à âme qui vive. Or, comme cette, femme allait
-mourir, et que son fils l’engageait à se confesser, elle lui avoua ce
-qu’elle avait fait, et lui dit que, tel étant son cas, aucune confession
-ne pourrait la sauver. Mais comme le fils insistait en pleurant, et
-promettait de faire pour elle autant de pénitence qu’il faudrait, elle
-finit par consentir à ce qu’il allât chercher un prêtre. Mais, avant que
-le prêtre ne fût arrivé, les démons se jetèrent sur elle, lui causant
-une frayeur si forte, qu’elle en mourut. Son fils n’en confessa pas
-moins au prêtre le péché de sa mère; et celle-ci, après qu’il eût fait
-pénitence pendant sept ans, lui apparut, pour le remercier de l’avoir
-délivrée.
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-Mais nous devons ajouter que ces suffrages, pour avoir de la valeur,
-doivent provenir de personnes étant elles-mêmes vertueuses: car les
-suffrages des méchants ne servent de rien aux âmes des défunts. Un
-soldat était couché avec sa femme dans son lit; et, comme la lune
-envoyait ses rayons dans la chambre, le soldat s’étonnait de ce que les
-créatures raisonnables refusassent d’obéir à la loi divine, tandis que
-les êtres sans raison y obéissaient: après quoi il se mit à parler des
-péchés d’un de ses camarades, qui était mort. Mais au même instant le
-mort entra dans la chambre et lui dit: «Mon ami, ne pense mal de
-personne; et, si j’ai péché envers toi, pardonne-le-moi!» Le soldat lui
-ayant demandé en quel état il se trouvait, il répondit: «Je suis torturé
-de mille façons, en punition surtout d’avoir violé un cimetière et d’y
-avoir blessé quelqu’un pour lui dérober sa cape. C’est cette cape que je
-suis condamné à porter sur mon dos; et une montagne n’y pèserait pas
-davantage!» Il demanda à son camarade de faire dire des prières pour
-lui. Mais comme son camarade lui proposait de les faire dire par tel et
-tel prêtre, le mort, sans rien répondre, secouait la tête en signe de
-refus. Enfin le vivant lui demanda s’il voulait qu’un certain ermite
-priât pour lui. Et le mort: «Oh! plût à Dieu que celui-là consentît à
-prier pour moi!» Et il dit encore à son compagnon, avant de disparaître:
-«Je te préviens que, dans deux ans d’aujourd’hui, tu mourras à ton
-tour!» De telle sorte que le soldat put changer de vie, et s’endormir
-dans le Seigneur.
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-Quand nous disons que les suffrages offerts par les méchants ne peuvent
-servir aux morts, on entend bien que nous voulons parler des prières,
-jeûnes, etc., mais non des sacrements, tels que la célébration de la
-messe, dont le plus mauvais prêtre ne saurait empêcher le caractère
-sacré. Et les mourants doivent, à ce propos, se garder de commettre à
-des méchants le soin de veiller, après leur mort, sur le salut de leurs
-âmes, afin que ne leur arrive point l’aventure qui arriva à certain
-soldat partant pour combattre les Maures avec Charlemagne. Ce soldat
-avait demandé à un de ses parents, au cas où il mourrait, de vendre son
-cheval et d’en distribuer le prix aux pauvres. Après quoi le soldat
-mourut: mais son parent, trouvant le cheval à son goût, le garda pour
-lui. Or, peu de temps après, le mort lui apparut et lui dit: «Infidèle
-parent, tu m’as fait souffrir pendant huit jours les peines du
-purgatoire, en ne donnant pas aux pauvres le prix de mon cheval; mais tu
-en seras puni, car, aujourd’hui même, les diables vont emporter ton âme
-en enfer!» Et, au même instant, on entendit dans l’air une grande
-clameur, comme des cris de lions, d’ours et de loups; et l’âme du
-mauvais parent fut emportée en enfer.
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-CLXI
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-LES QUATRE COURONNÉS, MARTYRS
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-(8 novembre)
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-Les quatre couronnés s’appelaient Sévère, Sévérien, Carpophore et
-Victorin. Par l’ordre de Dioclétien, ils furent battus de verges
-plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît. On fut pendant très longtemps
-sans trouver les noms de ces quatre martyrs; et l’Eglise, faute de
-connaître leurs noms, décida de célébrer leur fête le même jour que
-celle de cinq autres martyrs, Claude, Castor, Symphorien, Nicostrate et
-Simplice, qui subirent le martyre deux ans plus tard. Ces cinq martyrs
-étaient sculpteurs; et comme ils se refusaient à sculpter une idole pour
-Dioclétien, ils furent enfermés vivants dans des tonneaux plombés, et
-précipités dans la mer, en l’an du Seigneur 287. C’est donc le jour de
-la fête de ces cinq martyrs que le pape Melchiade ordonna que fussent
-commémorés, sous le nom des Quatre Couronnés, les quatre autres martyrs
-dont on ignorait les noms. Et bien que, par la suite, une révélation
-divine eût permis de connaître les noms de ces saints, l’usage se
-conserva de les désigner sous le nom collectif des Quatre Couronnés.
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-CLXII
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-SAINT THÉODORE, MARTYR
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-(9 novembre)
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-Théodore souffrit le martyre dans la ville des Marmanites, sous le règne
-des empereurs Dioclétien et Maximien. Comme le préfet de la ville lui
-disait que, s’il sacrifiait aux idoles, il serait restitué dans son
-ancienne dignité militaire, il répondit: «Je sers maintenant dans
-l’armée de mon Dieu et de son fils, Jésus-Christ!» Et le préfet: «Ainsi
-ton Dieu a un fils?» Et Théodore: «Oui.» Et le préfet: «Pouvons-nous le
-connaître?» Et Théodore: «Plût au ciel que vous le connussiez et
-vinssiez à lui!» Ayant reçu l’ordre de sacrifier aux idoles, Théodore
-entra, de nuit, dans le temple de Mars, et y mit le feu. Dénoncé par
-quelqu’un qui l’avait vu faire, il fut jeté en prison pour y mourir de
-faim. Mais le Seigneur lui apparut et lui dit: «Aie confiance, mon
-serviteur Théodore, car je suis avec toi!» Puis une troupe d’anges,
-vêtus de blanc, entra dans la cellule et se mit à chanter des psaumes
-avec le prisonnier. Ce que voyant, les gardiens s’enfuirent, épouvantés.
-
-Le lendemain Théodore fut de nouveau invité à sacrifier aux idoles. Et
-il dit: «Vous pouvez brûler mes chairs et me prodiguer tous les
-supplices; tant que respireront mes narines je ne renierai point mon
-Dieu!» Il fut alors pendu à un poteau, et on lui déchira les chairs si
-cruellement que ses côtes furent mises à nu. Alors le préfet: «Théodore,
-veux-tu être avec nous ou avec ton Christ?» Et lui: «C’est avec mon
-Christ que j’ai été, et suis, et serai!» Le préfet le fit brûler sur un
-bûcher, où il rendit l’âme; mais son corps resta intact, et une odeur
-délicieuse s’en exhalait, et l’on entendit une voix qui disait: «Viens,
-mon aimé, entre dans la joie de ton Seigneur!» Et bon nombre
-d’assistants virent le ciel s’ouvrir. Ce martyre eut lieu en l’an du
-Seigneur 287.
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-CLXIII
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-SAINT MARTIN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
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-(11 novembre)
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-I. Martin était originaire de la Pannonie; mais il fut élevé à Pavie, en
-Italie, et servit ensuite les empereurs Constantin et Julien, avec son
-père, qui était tribun des soldats. Cependant, ce n’est pas de son plein
-gré qu’il entra dans l’armée: car, inspiré d’en haut dès son enfance, à
-l’âge de douze ans il s’était enfui dans une église, pour demander à
-devenir catéchumène; et il se serait fait ermite, si la faiblesse de sa
-santé ne l’en eût empêché. Mais lorsque les empereurs résolurent que les
-fils des vétérans eussent à servir avec leurs pères, force fut au jeune
-Martin de s’enrôler. Il avait alors quinze ans. Et, du moins, ne
-voulut-il avoir qu’un seul serviteur, que d’ailleurs lui-même se
-plaisait à servir, lui brossant ses vêtements et lui ôtant sa chaussure.
-Un jour d’hiver, comme il passait sous une des portes d’Amiens, il
-rencontra un pauvre qui était tout nu. Aussitôt, coupant en deux, avec
-son épée, le manteau dont il était recouvert, il en donna à ce pauvre
-une des deux moitiés. Et, la nuit suivante, il vit le Christ lui-même
-vêtu de cette moitié de manteau; et il entendit que Notre-Seigneur
-disait aux anges qui l’entouraient: «Ce manteau, Martin me l’a donné
-quand il n’était encore que catéchumène!» Le saint jeune homme, au
-reste, ne tira de cette vision aucune vanité, mais y vit seulement une
-nouvelle preuve de la bonté de Dieu. A dix-huit ans, il se fit baptiser.
-Il aurait voulu se consacrer tout entier au Seigneur; mais son tribun
-lui demanda de servir deux années encore, lui promettant de le laisser,
-ensuite, libre de se retirer. Or, au bout de ces deux ans, et comme les
-barbares envahissaient la Gaule, l’empereur Julien distribua de l’argent
-entre les soldats chargés de les repousser. Mais Martin refusa d’en
-prendre sa part, disant: «Je suis soldat du Christ et n’ai pas le droit
-de combattre!» Julien, indigné, lui dit que ce n’était pas par piété,
-mais par peur qu’il renonçait au service, devant la guerre imminente. Et
-l’intrépide jeune homme lui répondit: «Puisque tu mets ma conduite sur
-le compte de la lâcheté, je me présenterai demain sans armes en face de
-l’ennemi, et je braverai ses coups avec le signe de la croix en guise de
-casque et de bouclier.» Julien donna l’ordre qu’on le mît en demeure de
-faire comme il avait dit. Mais le lendemain, dès le matin, l’ennemi
-annonça qu’il se rendait avec tous ses biens: et ainsi la victoire fut
-obtenue sans perte de sang, par le seul mérite du saint.
-
-Au sortir de l’armée, Martin se rendit auprès de saint Hilaire, évêque
-de Poitiers, qui l’ordonna son coadjuteur. Mais une nuit, en rêve, le
-Seigneur l’avertit d’avoir à aller visiter ses parents, qui étaient
-restés païens. Il se mit en route, prévoyant avec raison qu’il aurait à
-traverser toutes sortes d’épreuves. Au passage des Alpes, il fut attaqué
-par des voleurs, qui, après lui avoir lié les mains derrière le dos, le
-laissèrent à la garde de l’un d’eux. Et comme, avant de le laisser, ils
-lui demandaient s’il avait peur, il répondit que jamais au contraire il
-n’avait été plus rassuré, car il savait que la miséricorde divine se
-faisait voir le plus volontiers dans les tentations. Resté seul avec le
-voleur, il lui prêcha l’évangile, et le convertit: de telle sorte que
-cet homme, après l’avoir reconduit sur la grand’route, mena depuis lors
-une vie honorable. A Milan, ensuite, c’est le diable lui-même qui,
-prenant forme humaine, aborda Martin et lui demanda où il allait. Et
-Martin: «Je vais où mon maître m’appelle!» Et le diable: «Où que tu
-ailles, tu trouveras le diable contre toi!» Mais Martin lui répondit:
-«Avec l’aide du Créateur je ne crains rien de la créature!» Enfin,
-arrivé à Pavie, Martin convertit sa mère: son père, au contraire,
-persévéra dans l’idolâtrie.
-
-Peu de temps après, l’hérésie arienne s’étant répandue à Pavie, et
-Martin se trouvant à peu près seul à y résister, on le chassa de la
-ville, non sans l’avoir battu. Il revint à Milan et y fonda un
-monastère; mais, de là encore, les ariens le bannirent. En compagnie
-d’un seul prêtre, il se réfugia dans l’île Gallinaria. Pendant qu’il y
-était, il absorba un jour, par erreur, de la graine d’ellébore; et déjà
-le poison allait le faire mourir, lorsque, par la force de sa prière, il
-vainquit à la fois le danger et la douleur. Enfin, ayant appris que
-saint Hilaire était revenu d’exil, il alla le rejoindre, et fonda un
-monastère près de Poitiers[16]. Là, un jour, il apprit qu’un catéchumène
-venait de mourir sans avoir reçu le baptême. Il se rendit dans la
-cellule du défunt, pria sur son corps et le rappela à la vie. Et ce
-catéchumène rapporta que, au moment où on l’entraînait déjà en enfer,
-deux anges avaient murmuré à l’oreille de son juge que c’était là le
-pécheur pour qui priait saint Martin. Et le saint rendit également la
-vie à un homme qui s’était pendu, ce qui permit à cet homme de faire
-pénitence.
-
- [16] A Ligugé.
-
-L’évêque de Tours étant mort, la ville désigna Martin pour lui succéder.
-En vain quelques évêques s’opposèrent à cette élection, sous prétexte
-que Martin était négligé dans ses vêtements et d’humble figure. Il n’en
-fut pas moins promu à l’évêché, malgré ses ennemis, et aussi malgré lui.
-Et comme il ne pouvait supporter le tumulte de la ville, il fonda, à
-deux milles de Tours, un monastère[17], où il vécut dans l’abstinence,
-en compagnie de quatre-vingts disciples. Aucun d’eux ne buvait de vin,
-sauf en cas de maladie; et le bien-être même, dans ce monastère, était
-tenu pour un péché.
-
- [17] Marmoutier (ou le Monastère de Martin).
-
-Voyant qu’on invoquait comme un martyr un homme dont il ne pouvait
-découvrir ni la vie ni les mérites, Martin se mit un jour en prière sur
-la tombe du soi-disant martyr, et demanda à Dieu de vouloir bien lui
-faire savoir ce qui en était. Alors, se retournant, il vit une ombre
-noire qui, interrogée par lui, répondit que, loin d’être l’ombre d’un
-saint, elle était celle d’un voleur, et frappée en châtiment de ses
-crimes. Sur quoi Martin fit détruire l’autel consacré à ce prétendu
-saint.
-
-Sévère et Gallus, disciples de saint Martin, racontent que ce saint
-aborda un jour l’empereur Valentinien avec une requête, et que
-l’empereur fit fermer devant lui les portes de son palais, sachant que
-celui-ci venait demander des choses qu’on ne pouvait lui accorder. Mais
-Martin, ayant été ainsi repoussé trois fois de suite, se vêtit d’un
-cilice, se couvrit de cendres, et pendant une semaine s’abstint de
-manger et de boire. Puis, averti par un ange, il se rendit au palais, et
-pénétra librement jusqu’à l’empereur. Celui-ci, furieux de voir qu’il
-avait pu entrer, refusa de se lever pour l’accueillir; mais le feu prit
-à son trône, et si rapidement qu’il en eut la partie postérieure du
-corps brûlée: de telle sorte que force lui fut bien de se lever. Alors,
-reconnaissant la puissance divine, il se jeta dans les bras du saint et
-lui accorda d’avance tout ce qu’il venait demander.
-
-Les mêmes auteurs nous racontent comment le saint ressuscita un mort.
-Une mère l’ayant prié de ressusciter son jeune fils, qui venait de
-mourir, le saint s’agenouilla, en présence d’une foule innombrable de
-païens, et aussitôt l’enfant revint à la vie: sur quoi tous les païens
-reçurent la foi.
-
-Telle était la sainteté de Martin que tout lui obéissait, même les
-éléments, les arbres, et les bêtes. Un jour qu’il avait mis le feu à un
-temple païen, et que le vent avait porté la flamme sur une maison
-voisine, il monta sur le toit de cette maison, se plaça au milieu de la
-flamme; et l’on vit celle-ci se retourner contre le vent pour épargner
-la maison. Une autre fois, dans un naufrage, un marchand non encore
-converti s’écria: «Dieu de Martin, sauve-nous!» et aussitôt le calme
-succéda à la tempête. Une autre fois, comme Martin voulait abattre un
-pin consacré au diable, en présence d’une foule de paysans, un de
-ceux-ci lui dit: «Si tu as vraiment confiance en ton Dieu, laisse-nous
-abattre cet arbre et le faire tomber sur toi!» Et au moment où l’arbre
-était sur le point de tomber, Martin fit le signe de la croix, et
-l’arbre, retombant de l’autre côté, faillit écraser les paysans qui se
-trouvaient là, et qui, devant ce miracle, se convertirent à la foi. Un
-autre jour, voyant des chiens qui poursuivaient un lièvre, il leur
-ordonna de renoncer à leur poursuite: aussitôt les chiens s’arrêtèrent,
-et vinrent se ranger près du saint, comme s’ils étaient tenus à la
-laisse. Un autre jour, sur son ordre, un serpent qui traversait un
-fleuve rebroussa chemin et retourna d’où il était venu. Et saint Martin,
-gémissant, s’écria: «Les serpents m’écoutent, et les hommes ne veulent
-pas m’écouter!»
-
-Parmi les vertus du saint, on doit citer, d’abord, l’humilité. Etant à
-Paris, il alla au-devant d’un lépreux qui faisait horreur à tous,
-l’embrassa, le bénit et lui rendit la santé. Jamais il ne voulut
-s’asseoir dans sa cathèdre: il s’asseyait sur un petit siège rustique du
-genre des trépieds. En second lieu, il brilla par sa dignité: car il fut
-égal aux apôtres par les grâces qu’il reçut du Saint-Esprit. Un jour,
-comme il était seul dans sa cellule, et que ses disciples, Sévère et
-Gallus, l’attendaient devant la porte, ceux-ci entendirent soudain
-plusieurs voix féminines qui s’entretenaient avec lui. Ils lui
-demandèrent ensuite ce qui en était. Et lui: «Je veux bien vous le dire,
-mais à la condition que vous ne le répétiez à personne. Sachez donc que
-les saintes Agnès, Thècle, et Marie ont daigné me faire visite!» Et il
-avoua que souvent il recevait la visite de ces saintes, ainsi que celle
-des apôtres Pierre et Paul. En troisième lieu, il brilla par sa justice.
-Ayant été un jour invité à dîner par l’empereur Maxime, et ayant tenu,
-le premier, la coupe en main, il ne passa pas ensuite celle-ci à
-l’empereur, comme on s’y attendait, mais à un de ses prêtres, qu’il
-estimait le plus digne de cet honneur. En quatrième lieu, il brillait
-par la patience. Durant son épiscopat, il se laissait impunément
-injurier par ses clercs, et sans cesser, pour cela, de leur témoigner sa
-faveur. Jamais personne ne le vit se fâcher, ni s’affliger, ni railler.
-Un jour, comme il s’avançait sur son âne, vêtu d’un manteau noir, et
-que, à sa vue, les chevaux d’une compagnie de soldats s’étaient
-effrayés, les soldats se jetèrent sur lui et le battirent cruellement.
-Mais plus ils le frappaient, moins il paraissait se soucier de leurs
-coups. Puis, quand ils voulurent remonter sur leurs chevaux, ces bêtes
-refusèrent de bouger, malgré tous les coups de fouet: si bien que les
-soldats, revenant vers Martin, lui demandèrent pardon de leurs péchés;
-et, sur l’ordre du saint, les chevaux consentirent à se remettre en
-route. Martin brillait aussi par l’assiduité dans la prière. Même quand
-il lisait ou travaillait, il ne cessait point de prier. Et il brillait
-aussi par l’austérité. Son disciple Sévère raconte, dans sa lettre à
-Eusèbe, que Martin, étant un jour venu dans une ville de son diocèse, y
-trouva, préparé à son intention, un lit moelleux; et lui, ayant horreur
-de ce luxe, se coucha sur le sol, sans autre vêtement qu’un cilice,
-ainsi qu’il faisait tous les jours. Or, vers minuit, la paille qu’il
-avait rejetée prit feu; et Martin, s’éveillant, se trouva entouré par
-les flammes. Il fit alors le signe de la croix; et quand les moines,
-effrayés, accoururent s’attendant à le trouver brûlé, ils virent avec
-surprise que l’incendie ne lui avait fait aucun mal. Le saint brillait
-aussi par sa compassion à l’égard des pécheurs: il excusait les pires
-crimes dès qu’il voyait qu’on s’en repentait. Et comme le diable le lui
-reprochait, il répondit: «Si toi-même, malheureux, tu renonçais à
-tourmenter les hommes, j’aurais encore assez de confiance en ton
-repentir pour te promettre la miséricorde de Notre-Seigneur!» Il
-brillait aussi par sa bonté pour les pauvres. Un jour qu’il se rendait à
-son église pour y célébrer une fête, un pauvre le suivit, qui était tout
-nu. Martin recommanda à son archidiacre de lui donner des vêtements; et,
-comme l’archidiacre ne se pressait point de le faire, Martin, entré dans
-sa sacristie, donna au pauvre sa propre tunique, en lui recommandant de
-s’éloigner au plus vite. Puis, lorsque l’archidiacre vint l’avertir
-qu’il eût à célébrer sa messe, il répondit qu’il ne pouvait la célébrer,
-aussi longtemps que le pauvre n’aurait pas eu un vêtement. Alors
-l’archidiacre se rendit au marché, et y acheta, pour quelque sous, une
-méchante tunique, qu’il vint jeter au pieds de saint Martin: car il
-ignorait que celui-ci avait besoin d’un vêtement pour lui-même, ayant
-donné le sien au pauvre. Et le saint revêtit cette misérable tunique,
-qui lui descendait à peine jusqu’aux genoux, et dont les manches lui
-venaient aux coudes; et c’est dans ce costume qu’il célébra sa messe.
-Et, pendant qu’il la célébrait, les assistants virent qu’un globe de feu
-apparaissait au-dessus de sa tête. Une autre fois, rencontrant une femme
-qui s’était coupé les cheveux, il dit en plaisantant à ses disciples:
-«Voilà une personne qui a suivi le précepte de l’évangile! Elle avait
-deux tuniques, et elle s’est séparée de l’une d’elles. Imitez son
-exemple!» Il brillait aussi par sa puissance à chasser les démons.
-Voyant un jour une vache qui était possédée, et qui causait de grands
-dommages, il la força de s’arrêter, en levant le doigt. Puis, lorsqu’il
-aperçut le démon assis sur son dos, il lui cria: «Eloigne-toi de là, et
-cesse de tourmenter cette bête innocente!» Aussitôt le démon s’enfuit et
-la vache, après s’être agenouillée devant le saint, rejoignit son
-troupeau. Il brillait aussi par son habileté à reconnaître les démons.
-Il les découvrait sous tous leurs déguisements, qu’ils prissent la forme
-de Jupiter, ou celle de Mercure, ou celle de Vénus ou de Minerve. Un
-jour le diable lui apparut sous la forme d’un roi, vêtu de pourpre, le
-diadème au front, et tout couvert d’or et de pierreries, avec un visage
-tranquille et souriant. Et il lui dit, après un long silence: «Martin,
-reconnais celui que tu adores! Je suis le Christ! Et, étant descendu sur
-la terre, c’est à toi, le premier, que j’ai voulu apparaître!» Et comme
-Martin ne répondait toujours pas: «Martin, pourquoi hésites-tu à croire,
-puisque tu me vois? Je suis le Christ!» Alors le grand saint répondit:
-«Mon Seigneur Jésus, pour revenir sur la terre, ne se vêtirait point de
-pourpre, et ne mettrait pas un diadème sur son front!» Sur quoi le démon
-disparut, remplissant de puanteur la cellule du saint.
-
-Saint Martin connut et révéla longtemps d’avance le moment de sa mort.
-Un jour qu’il s’était rendu dans le diocèse de Candes, pour y apaiser
-une discorde, il sentit que les forces de son corps l’abandonnaient, et
-annonça à ses disciples que son heure approchait. Alors, les disciples,
-tout en larmes: «Père, pourquoi nous abandonnes-tu dans la désolation?
-Car voici que les loups ravisseurs envahissent ton troupeau!» Alors,
-touché de leurs larmes et de leurs prières, il pria ainsi: «Seigneur, si
-je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne refuse point de poursuivre
-ma tâche; que ta volonté soit faite!» Mais il était fort en peine de
-savoir ce qu’il préférait, ne pouvant se résigner, ni à abandonner son
-troupeau, ni à retarder le moment de sa comparution devant le Christ. Et
-comme il souffrait de la fièvre, et que ses disciples le priaient de
-laisser mettre un peu de paille sur sa couche, il répondit: «Non, mes
-enfants, un chrétien ne doit mourir que sur des cendres!» Il se tenait
-étendu sur le dos, les yeux et les bras levés vers le ciel; et comme ses
-prêtres l’engageaient à alléger la fatigue de son corps en se couchant
-sur le côté: «Mes frères, laissez-moi regarder plutôt le ciel que la
-terre!» Puis, voyant que le diable le regardait: «Que fais-tu là,
-méchante bête? tu ne peux plus rien contre moi, car je vois déjà Abraham
-qui m’ouvre les bras!» Et, ce disant, il rendit l’âme; et son visage
-resplendit comme s’il était déjà revêtu de la gloire suprême; et les
-assistants entendirent le chœur des anges l’accompagnant au ciel. Il
-mourut à l’âge de quatre-vingt-un ans, vers l’an du Seigneur 395, sous
-le règne des empereurs Honorius et Arcade.
-
-A ses obsèques se réunirent les habitants du Poitou et ceux de la
-Touraine; et une grande altercation s’éleva entre eux. Les Poitevins
-disaient: «Il est moine de chez nous, c’est à nous que revient son
-corps!» Et les Tourangeaux: «Dieu vous l’a enlevé pour nous le donner!»
-La nuit, pendant que les Poitevins dorment, les Tourangeaux s’emparent
-du corps, le jettent, par la fenêtre, dans un bateau, et l’emportent, le
-long de la Loire, jusqu’à la ville de Tours.
-
-II. Le matin de la mort du saint, saint Séverin, évêque de Cologne,
-visitant son église à son ordinaire, entendit chanter les anges dans le
-ciel. Il appela son archidiacre et lui demanda s’il n’entendait rien. Le
-diacre eut beau tendre le col, dresser les oreilles, et se hausser sur
-le bout des pieds en s’appuyant sur un bâton: il dut avouer qu’il
-n’entendait rien. Cependant, l’évêque ayant prié pour lui, il commença à
-entendre des voix dans le ciel. Et saint Séverin lui dit: «C’est mon
-maître Martin qui vient de quitter le monde, et que les anges emportent
-au ciel!» Et, en effet, l’archidiacre, quelques jours après, apprit qu’à
-cette même heure saint Martin était mort. Et, quelques jours plus tard,
-à Milan, saint Ambroise s’endormit au milieu de sa messe, entre la
-prophétie et l’épître. Personne n’osant l’éveiller, deux ou trois heures
-se passèrent ainsi. Enfin ses diacres se décidèrent à le tirer de son
-sommeil, en lui disant que le peuple s’impatientait. Et lui: «Mon frère
-Martin vient de mourir, et j’ai assisté à ses obsèques; mais, en
-m’éveillant comme vous l’avez fait, vous m’avez empêché d’être présent
-aux dernières réponses!»
-
-III. Maître Jean Beleth affirme que les rois de France ont coutume, dans
-les batailles, de porter la chape de saint Martin.
-
-IV. Soixante-quatre ans après la mort du saint, saint Perpet, ayant bâti
-en son honneur une grande église, voulut y transporter son corps. Mais
-en vain son clergé et lui veillèrent et jeûnèrent pendant trois jours:
-le cercueil ne se laissait point soulever. Et comme déjà ils allaient
-renoncer, un beau vieillard leur apparut, qui leur dit:
-«Qu’attendez-vous? Ne voyez-vous pas que Martin lui-même est prêt à vous
-aider?» Puis il leur prêta un coup de main, et le cercueil fut soulevé
-sans aucune difficulté. Cette translation eut lieu au mois de juillet.
-
-V. Il y avait alors, à Tours, deux compagnons, dont l’un était aveugle
-et l’autre paralytique. L’aveugle portait le paralytique, et le
-paralytique guidait l’aveugle; et, vivant ainsi, ils tiraient un gros
-profit de la mendicité. Quand ils apprirent qu’on portait le corps de
-saint Martin en procession à l’église nouvelle pour l’y déposer, ils
-craignirent que la procession ne passât dans la rue où ils se tenaient,
-et que saint Martin ne s’avisât de les guérir: car ils se disaient que,
-guéris, ils perdraient leur gagne-pain. Ils imaginèrent donc de s’enfuir
-de chez eux, et se réfugièrent dans une rue où, certainement, la
-procession ne devait point passer. Et, pendant qu’ils fuyaient, ils
-rencontrèrent le corps de saint Martin, qui les guérit tous les deux.
-Tant il est vrai que Dieu accorde ses bienfaits à ceux-là même qui ne
-les demandent pas!
-
-
-
-
-CLXIV
-
-SAINT BRICE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR
-
-(13 novembre)
-
-
-Brice était diacre de saint Martin, et, suivant l’exemple de maints
-autres, il ne se faisait pas faute de railler son vénérable évêque. Un
-pauvre lui ayant un jour demandé où était Martin, Brice lui répondit:
-«Si c’est ce fou que tu cherches, regarde, car le voici qui, comme un
-insensé, considère le ciel!» Le pauvre alla donc trouver Martin, et
-obtint de lui ce qu’il demandait. Après quoi le saint, appelant Brice,
-lui dit: «Ainsi, Brice, je te fais l’effet d’être un fou?» Et comme le
-diacre, honteux, voulait nier, Martin lui dit: «Ne voyais-tu pas que mon
-oreille était tout près de ta bouche, tout à l’heure, quand tu parlais
-de moi? Eh bien, écoute ce que je vais te dire! J’ai obtenu du Seigneur
-de t’avoir pour successeur dans l’épiscopat; mais je dois t’avertir que
-tu auras à traverser bien des épreuves!» Et Brice continuait de railler,
-disant: «Me trompais-je en affirmant que ce vieillard était fou?»
-
-Or, à la mort de saint Martin, Brice fut élu évêque de Tours. Et, dès ce
-moment, bien qu’il gardât encore son ancien orgueil, il s’adonna tout
-entier à la prière. Quant à sa chasteté, jamais il ne l’avait entamée,
-ni ne devait l’entamer. Cependant, la trentième année de son épiscopat,
-une religieuse qui lui lavait ses vêtements, fut séduite et enfanta un
-fils. Sur quoi le peuple s’amassa avec des pierres devant la porte de
-l’évêque, disant: «Trop longtemps, par piété pour saint Martin, nous
-avons fermé les yeux sur ta luxure; mais dorénavant nous renonçons à
-baiser tes mains, souillées de vices!» Alors l’évêque, indigné: «Qu’on
-m’amène ici l’enfant de cette femme!» Ainsi fut fait; et à cet enfant,
-qui était âgé de trente jours, Brice dit: «Au nom du Fils de Dieu, je te
-somme de dire si c’est moi qui t’ai engendré!» Et l’enfant: «Non, ce
-n’est pas toi!» Mais le peuple ne voulut voir dans tout cela qu’un
-artifice magique. Alors Brice, au vu de tous, prit dans son manteau des
-charbons ardents, et les porta jusqu’au tombeau de saint Martin; puis il
-rouvrit son manteau, et l’on vit que les charbons l’avaient laissé
-intact. Et Brice dit: «De même que mon manteau est resté intact sous les
-charbons ardents, de même mon corps est pur du commerce de la femme!»
-
-Mais le peuple continuait à ne pas le croire. Accablé d’outrages et
-d’injures, chassé de son siège épiscopal, Brice se rendit auprès du pape
-et y resta sept ans, faisant pénitence de ses péchés à l’égard de saint
-Martin. Le peuple de Tours envoya à Rome Justinien, afin qu’il se
-défendît, en présence de Brice, d’avoir accepté de se substituer à lui
-dans l’épiscopat. Mais ce Justinien mourut en arrivant à Verceil; et le
-peuple de Tours élut à sa place un certain Germain. Cependant Brice,
-après sept années d’exil, reprit le chemin de Tours, avec l’autorisation
-du pape; et comme il était arrivé déjà à un mille de Tours, il apprit
-d’en haut que Germain venait de mourir. Ce qu’apprenant, Brice dit à ses
-compagnons: «Levez-vous, car nous avons à ensevelir l’évêque de Tours!»
-Et, en effet, pendant que Brice entrait par l’une des portes de la
-ville, d’une autre porte sortaient les restes mortels de Germain. Et
-saint Brice, après l’avoir enseveli, reprit possession de son siège, où,
-pendant sept années encore, il donna l’exemple de toutes les vertus. Il
-mourut en paix dans la quarante-huitième année de son épiscopat.
-
-
-
-
-CLXV
-
-SAINTE ELISABETH, VEUVE[18]
-
-(20 novembre)
-
- [18] Ce chapitre, qui manque dans la plupart des manuscrits anciens,
- n’est certainement pas de Jacques de Voragine.
-
-
-1º Elisabeth, fille d’un illustre roi de Hongrie, anoblit encore par sa
-foi et ses vertus la race très noble dont elle était sortie. Elevée,
-pour ainsi dire, au-dessus de la nature humaine, toute petite encore
-elle dédaignait les jeux enfantins, ne s’occupant qu’à avancer toujours
-dans la vénération de Dieu. A cinq ans, elle avait tant de plaisir à
-prier dans l’église que ses compagnes ou ses servantes ne parvenaient
-pas à l’en faire sortir. Même en jouant, on la voyait toujours courir du
-côté d’une chapelle, afin de pouvoir plus facilement y entrer. Et quand
-elle y était entrée, elle fléchissait les genoux, ou s’étendait à plat
-sur les dalles, ou, sans savoir lire, prenait en main un psautier, de
-peur que quelqu’un ne vînt la déranger. Et dans ses jeux d’enfants,
-c’était en Dieu qu’elle mettait toutes ses espérances. De tout ce
-qu’elle gagnait ou qu’on lui donnait, elle réservait la dixième partie
-pour des petites filles pauvres, à qui elle recommandait, en même temps,
-de saluer souvent d’une prière la Vierge Marie.
-
-A mesure qu’elle grandissait en âge, elle grandissait plus encore en
-dévotion. Elle s’était choisi pour patronne la sainte Vierge, et avait
-prié saint Jean l’Evangéliste de se constituer le gardien de sa
-chasteté. Pour saint Pierre, aussi, elle avait une telle dévotion
-qu’elle ne refusait rien de ce qu’on lui demandait au nom de ce saint.
-
-Craignant que les succès du monde ne lui devinssent trop agréables, elle
-s’ingéniait à s’en ôter toujours une partie. Quand elle gagnait à
-quelque jeu, elle s’arrêtait de jouer en se disant: «Je renonce au reste
-pour l’amour de Dieu!» Dans les danses, après avoir fait un tour avec
-ses compagnes, elle leur disait: «Que cet unique tour nous suffise!
-Renonçons aux autres pour l’amour de Dieu!» Le luxe dans les vêtements
-lui était odieux. Elle s’était interdit, notamment, de mettre des gants,
-le dimanche, avant l’heure de midi. Elle s’était imposé un nombre
-déterminé de prières; et lorsque les servantes la mettaient au lit avant
-qu’elle eût achevé de les réciter, elle se tenait éveillée pour aller
-jusqu’au bout. Et toujours elle s’astreignait à tout cela par des vœux
-solennels, de façon que personne, par persuasion, ne pût ensuite l’en
-détourner. Quant aux offices religieux, elle les suivait avec tant de
-révérence que, pendant la lecture de l’évangile et la consécration de
-l’hostie, elle ôtait ses manchettes et se dépouillait de tous ses
-ornements.
-
-Ainsi elle vécut, sagement et innocemment, toute sa vie de jeune fille,
-jusqu’au jour où, sur l’ordre de son père, elle fut forcée d’entrer dans
-la vie de mariage. Elle se soumit, bien contre son gré, à l’union
-conjugale, non point pour y trouver du plaisir, mais pour ne point
-paraître dédaigner les ordres de son père, comme aussi pour procréer des
-fils au service de Dieu. Fidèle à la couche nuptiale, toujours elle
-resta chaste d’intention. Et elle fit vœu devant maître Conrad, que, si
-elle survivait à son mari, elle observerait une continence perpétuelle.
-Elle épousa le landgrave de Thuringe; mais, tout en changeant de
-condition de vie, elle ne changea point de disposition intérieure.
-Jamais elle ne cessa de montrer sa dévotion et son humilité devant Dieu;
-son austérité et son abstinence à l’égard de soi-même; sa largesse et sa
-compassion envers les pauvres. Sa ferveur pour la prière était si grande
-qu’elle devançait à l’église ses servantes même, comme si elle eût
-voulu, par des prières secrètes, obtenir de Dieu quelque grâce spéciale.
-La nuit, souvent elle se relevait pour prier, malgré la défense que, par
-sollicitude pour sa santé, lui en faisait son mari. Elle s’était
-entendue avec une de ses servantes pour que celle-ci, les nuits où elle
-tarderait à se réveiller, la tirât de son sommeil en lui donnant un coup
-sur les pieds. Et une nuit, la servante, au lieu de frapper sur les
-pieds de sa maîtresse, frappa sur ceux du mari, qui, soudain réveillé,
-comprit toute la chose, mais, sagement, feignit de ne s’être aperçu de
-rien. Toujours aussi Elisabeth pleurait en priant; mais ces douces
-larmes n’altéraient son visage que pour lui donner une expression d’une
-joie céleste.
-
-Modèle d’humilité, elle s’attachait à ne pas dédaigner même les choses
-les plus viles et les plus repoussantes. Ayant rencontré un mendiant
-dont tout le visage n’était qu’une plaie ignoble et infecte, elle le
-recueillit sur son sein, lui coupa les cheveux et lui lava la tête, en
-présence de ses servantes qui se moquaient du pauvre homme. Aux
-Rogations, elle suivait la procession pieds nus, en robe de laine; et, à
-chaque station, on la voyait prendre place parmi les mendiantes.
-Lorsqu’elle se rendait à l’église pour ses relevailles, jamais elle ne
-s’ornait comme les autres femmes; mais, à l’exemple de la Vierge
-immaculée, elle se rendait à l’autel en portant elle-même le nouveau-né
-dans ses langes; et humblement elle offrait un agneau et un cierge.
-Après quoi, rentrée au palais, elle donnait à une pauvre femme la robe
-qui lui avait servi pour la cérémonie. C’est également par humilité que,
-avec le consentement de son mari, et réserve faite des droits conjugaux,
-elle prêta vœu d’obéissance à maître Conrad, le tenant pour son
-supérieur en science et en religion. Et un jour, comme Conrad l’appelait
-à une prédication, une visite survint qui l’empêcha d’obéir: ce dont le
-savant homme fut si irrité qu’il refusa de lui pardonner sa
-désobéissance jusqu’au moment où, l’ayant fait mettre en chemise, il
-l’eût vu battre de verges en compagnie de celles de ses servantes qui
-l’avaient encouragée à désobéir.
-
-Elle s’imposait une abstinence si rigoureuse qu’elle macérait son corps
-par les veilles, les jeûnes et les disciplines. Dès que son mari était
-absent, elle passait les nuits en prière. Et telle était sa tempérance
-dans le boire et le manger que, souvent, à la table somptueuse de son
-mari, elle se contentait de pain sec. Elle finit même par s’abstenir
-tout à fait, sur l’ordre de maître Conrad, de toucher à aucun des mets
-que mangeait son mari. Ce qui ne l’empêchait point de s’asseoir à table,
-de servir les convives et de les égayer par son urbanité, tout en
-cachant avec soin sa propre abstinence. Et son mari supportait tout cela
-avec patience, affirmant qu’il suivrait lui-même volontiers l’exemple de
-sa femme s’il ne craignait de mettre en émoi toute sa famille.
-
-Mais autant elle aimait les privations pour soi, autant elle était
-généreuse pour les pauvres. Elle subvenait à leurs besoins avec tant de
-largesse que tous l’appelaient la mère des pauvres. Elle habillait de
-ses propres mains ceux qui étaient nus, elle ensevelissait les mendiants
-et les pèlerins, elle présentait les enfants aux fonts baptismaux, après
-leur avoir elle-même cousu leurs langes. Un jour, elle donna à une
-mendiante une robe si belle que la pauvre femme, dans l’excès de sa
-joie, s’évanouit et tomba inanimée. Ce que voyant, Elisabeth se repentit
-amèrement; mais elle pria pour la morte, et aussitôt celle-ci se releva
-guérie. Souvent aussi elle filait la laine avec ses servantes, et, de la
-laine filée par elle, faisait faire des vêtements. Elle nourrissait les
-affamés. Pendant que le landgrave son mari s’était rendu à la cour de
-l’empereur Frédéric, qui était alors à Crémone, elle fit recueillir tout
-le grain des granges royales et l’employa à nourrir, tous les jours, les
-pauvres qu’elle convoqua de toutes parts. Quand l’argent lui manquait,
-elle vendait ses ornements, ou ceux de ses servantes, pour en offrir le
-produit aux pauvres. De la même façon, elle désaltérait ceux qui avaient
-soif. Un jour qu’elle distribuait de la cervoise aux pauvres, on
-s’aperçut que la liqueur ne diminuait pas dans le vase, malgré la grande
-quantité qui s’en trouvait versée. Elle-même, encore, recevait les
-pauvres et les pèlerins. Elle fit construire une grande maison au pied
-du château, afin d’y recueillir les malades; et tous les jours, malgré
-la difficulté des descentes et des montées, elle s’y rendait en
-personne, prodiguant aux malades les cadeaux, les soins et les saintes
-paroles. Dans la même maison elle faisait élever et nourrir des enfants
-pauvres; et à ces enfants elle se montrait toujours si douce et si
-humble que tous l’appelaient leur mère, et que, dès qu’elle entrait, ils
-l’entouraient tous comme leur mère. Un jour qu’elle était allée acheter
-pour eux de petits vases et de petits anneaux de verre, ainsi qu’une
-foule d’autres jouets fragiles, elle laissa tomber sur les pierres
-toutes ses emplettes; mais pas un seul des objets de verre ne se brisa.
-En un mot, il n’y a pas une seule des sept œuvres de miséricorde qu’elle
-ne remplît avec un zèle et une ferveur admirables.
-
-Une part d’éloges revient aussi au mari d’Elisabeth qui, malgré les
-innombrables affaires temporelles qui l’occupaient, restait fidèle au
-service de Dieu, et, faute de pouvoir se livrer lui-même aux œuvres de
-miséricorde, laissait du moins à sa femme toute liberté de s’y livrer.
-C’est pour répondre au vœu de sa femme qu’il partit pour la croisade, de
-façon à employer ses armes pour la défense de la foi. Et pendant qu’il
-était en Terre Sainte, ce pieux et bon prince rendit son âme au
-Seigneur. Aussitôt Elisabeth embrassa avec ardeur l’état de veuve,
-renouvelant le vœu de chasteté qu’elle avait fait jadis en prévision
-d’un veuvage possible.
-
-Cependant, quand la mort de son mari fut connue en Thuringe, des parents
-du landgrave la chassèrent de son château comme dissipatrice et
-prodigue. Et elle dut se réfugier, à la nuit tombante, dans une étable à
-porcs, qui dépendait de la maison d’un cabaretier. Et, le lendemain
-matin, s’étant rendue au couvent des Frères Mineurs, elle pria ceux-ci
-de chanter le _Te Deum laudamus_, pour remercier Dieu des épreuves qu’Il
-lui envoyait. On lui enjoignit alors d’aller demeurer avec ses enfants
-dans la maison d’un de ses ennemis, où on lui avait assigné pour
-domicile un endroit des plus restreints. Fort mal reçue par l’hôte et
-l’hôtesse, elle ne tarda point à repartir, après avoir dit adieu aux
-murs de sa chambre en ajoutant: «J’eusse préféré dire adieu aux hommes à
-qui appartiennent ces murs, s’ils m’avaient traitée avec plus de bonté!»
-Après quoi elle revint à sa première retraite, confiant ses enfants à
-diverses personnes. Et comme, un jour, marchant dans un sentier d’une
-boue profonde, elle posait les pieds sur des pierres, une vieille femme
-qu’elle avait comblée de bienfaits voulut marcher sur les mêmes pierres,
-et refusa de lui livrer passage: si bien que la sainte tomba. Mais,
-s’étant relevée, elle fut tout heureuse d’avoir à secouer la boue dont
-elle était couverte.
-
-Quelque temps après, une abbesse, sa marraine, prenant en pitié son
-extrême misère, la conduisit auprès de son oncle l’évêque de Bamberg,
-qui la reçut fort bien, mais la retint chez lui avec l’intention de la
-marier en secondes noces. Ce qu’apprenant, les servantes qui
-l’accompagnaient fondirent en larmes; mais la sainte les réconforta en
-disant: «J’ai confiance dans le Seigneur, pour l’amour duquel j’ai fait
-vœu de chasteté. Il saura bien m’encourager dans ma résolution, éloigner
-de moi toute violence, et dissoudre les mauvais projets des hommes. Ou
-que si mon oncle, malgré mes refus, s’obstinait à vouloir me remarier,
-j’aurais toujours la ressource de me couper le nez de mes propres mains,
-ce qui suffirait bien pour que personne ne s’avisât plus de me prendre
-pour femme!» Et, en effet, comme son oncle l’avait fait conduire dans un
-château d’où il lui défendait de sortir, voici que, sur l’ordre de Dieu,
-les restes de son mari furent ramenés de Terre Sainte. Et force fut à
-l’évêque de la laisser partir, pour aller à la rencontre de ces chères
-reliques.
-
-Alors Elisabeth revêtit l’habit religieux, et, se vouant à la pauvreté,
-forma le projet d’aller mendier de porte en porte; mais maître Conrad le
-lui défendit. Elle ne porta plus désormais qu’un humble manteau gris; et
-comme les manches de sa tunique s’étaient déchirées, elle les rapiéça
-avec une étoffe d’une autre couleur. Ce qu’apprenant, son père, le roi
-de Hongrie, lui envoya un de ses officiers, pour qu’il la ramenât dans
-sa patrie. Et l’officier, la voyant ainsi vêtue et assise à son rouet
-avec des servantes, fut rempli à la fois de honte et de respect. Et il
-s’écria que jamais encore fille de roi n’avait porté une robe si
-grossière. Mais en vain il insista pour la ramener en Hongrie. La sainte
-préféra rester, pauvre, parmi ses pauvres.
-
-Pour achever de faire disparaître tout obstacle entre Dieu et elle, elle
-pria Dieu d’arracher même de son cœur la tendresse qu’elle avait pour
-ses enfants. Et une voix d’en haut lui répondit que sa prière était
-exaucée. Sur quoi elle dit à ses compagnes: «Le Seigneur a entendu ma
-voix, car non seulement tous les biens temporels m’apparaissent comme du
-fumier, mais voici que de mes fils même je ne me soucie plus que dans la
-mesure où je me soucie du reste des hommes!» De son côté, maître Conrad,
-pour l’éprouver et la mortifier, la séparait des personnes qu’elle
-aimait le mieux. C’est ainsi qu’il lui enjoignit de ne plus voir deux
-servantes qu’elle connaissait depuis l’enfance, et qu’elle aimait plus
-que toutes les autres. Et la sainte obéit, après bien des larmes versées
-de part et d’autre. Elle était prompte à l’obéissance. Un jour qu’elle
-était entrée dans un couvent de religieuses sans en avoir obtenu
-l’autorisation de maître Conrad, celui-ci la fit battre si durement,
-que, trois semaines après, son corps conservait les traces des coups.
-
-Dans son humilité, elle n’admettait point que ses servantes lui
-donnassent le nom de maîtresse, ni lui parlassent autrement qu’on parle
-à un inférieur. Elle lavait elle-même tous les ustensiles de cuisine,
-s’ingéniant à les cacher afin que ses servantes ne pussent les laver
-pour elle. Et elle leur disait que, si elle avait pu connaître une
-manière de vivre plus méprisable encore, c’est avec joie qu’elle
-l’aurait adoptée.
-
-Ces humbles tâches ne l’empêchaient point de se livrer assidûment à la
-contemplation; et souvent elle avait des visions célestes. Souvent aussi
-sa prière était si fervente qu’elle enflammait d’autres personnes.
-Appelant un jour à elle un jeune homme luxueusement vêtu, elle lui dit:
-«Tu parais avoir une vie bien dissolue, tandis que tu devrais t’occuper
-de servir ton créateur. Veux-tu que je prie Dieu pour toi?» Et lui: «Je
-le veux, et je t’en supplie vivement!» Elle se mit donc en prière et le
-jeune homme pria avec elle. Trois fois le jeune homme lui demanda de
-cesser de prier, car il se sentait envahi d’une flamme qui le consumait.
-Mais elle pria jusqu’au bout; et, quand elle eut fini, le jeune homme,
-illuminé de la grâce divine, revint à lui, et entra aussitôt dans
-l’ordre des Frères Mineurs.
-
-Son nouveau genre de vie, au reste, ne la refroidit point dans son zèle
-pour les œuvres de miséricorde. Ayant reçu en dot une somme de deux
-mille marcs, elle en distribua une partie aux pauvres, et, avec le
-reste, fit construire à Marbourg un grand hôpital. Aussi tous
-l’accusaient-ils de dissipation et de prodigalité. Couramment on la
-traitait de folle; et, comme elle recevait avec joie toutes les injures,
-on lui disait que, pour montrer tant de joie, elle avait bien vite
-oublié le souvenir de son mari.
-
-Et elle, après avoir construit son hôpital, ne pensa plus qu’à devenir
-l’humble servante des pauvres. Elle-même les baignait, les couvrait dans
-leur lit, et disait en souriant à ses compagnes: «Que Dieu est bon de
-nous permettre ainsi de le baigner et de le couvrir!» Une nuit, ayant à
-soigner un enfant borgne et rempli de vermine, elle le porta sept fois
-de suite aux latrines, et lava ses linges affreusement souillés. Une
-autre fois, elle lava et mit au lit une femme atteinte d’une lèpre
-hideuse; elle essuya et banda ses ulcères, coupa ses ongles et,
-agenouillée devant elle, la déchaussa pour oindre les plaies de ses
-pieds. Et lorsque le soin des pauvres lui laissait quelques instants,
-elle filait de la laine qu’on lui envoyait d’un monastère; après quoi
-elle distribuait aux pauvres l’argent ainsi gagné. S’occupant elle-même
-d’administrer la répartition de ses dons, elle décréta un jour que toute
-femme qui viendrait la solliciter sans un besoin réel serait punie de la
-perte de ses cheveux. Or voilà qu’une jeune fille nommée Radegonde, et
-qui avait une chevelure d’une beauté merveilleuse, vint à l’hôpital de
-sainte Elisabeth en solliciteuse, non pas en vérité pour recevoir
-l’aumône, mais pour voir sa sœur qui était malade. Ayant ainsi
-contrevenu à la loi, elle fut aussitôt condamnée à perdre ses cheveux:
-ce dont elle ne se fit pas faute de pleurer et de se lamenter. Et comme
-quelques-uns des assistants affirmaient qu’elle était innocente,
-Elisabeth dit: «En tout cas, n’ayant plus ses cheveux, elle mettra moins
-d’ardeur à la danse, et fera voir moins de vanité!» Interrogeant ensuite
-la jeune fille, elle apprit que celle-ci serait depuis longtemps déjà
-entrée dans un couvent si elle n’en avait été empêchée par son amour
-passionné pour sa chevelure. Sur quoi Elisabeth lui dit: «Je suis plus
-heureuse de t’avoir fait couper tes cheveux que je ne le serais
-d’apprendre l’élection de mon fils à l’empire!» Aussitôt la jeune fille
-prit l’habit religieux, et vint demeurer à l’hôpital avec sainte
-Elisabeth.
-
-Une pauvre femme ayant mis au monde une fille, sainte Elisabeth tint
-l’enfant sur les fonts baptismaux, l’appela de son nom, lui donna les
-manches de fourrure d’une de ses suivantes, pour lui servir de
-couverture, et donna à la mère ses propres sandales. Mais, trois
-semaines après, la femme, abandonnant son enfant, s’enfuit avec son
-mari. Sainte Elisabeth, dès qu’elle l’apprit, se mit en prière; et
-aussitôt la femme et le mari, empêchés d’avancer dans leur fuite, durent
-revenir sur leurs pas, et se jeter au pieds de sainte Elisabeth. Et
-celle-ci, après les avoir grondés justement de leur ingratitude, leur
-rendit l’enfant à nourrir et les pourvut du nécessaire.
-
-Ainsi approcha le temps où le Seigneur s’apprêta à rappeler à lui sa
-chère servante, pour l’admettre à la contemplation du royaume des anges.
-Alitée avec la fièvre, et la face tournée contre le mur, les assistantes
-entendirent une douce mélodie sortir de ses lèvres. Et comme une de ses
-compagnes l’interrogeait, elle répondit: «Un petit oiseau, s’étant posé
-entre moi et le mur, chantait, avec tant de douceur, que je n’ai pu
-m’empêcher de chanter avec lui.» Jusqu’aux plus cruels moments de sa
-maladie, jamais elle ne perdit sa gaîté, et jamais elle ne se relâcha de
-prier. La veille de sa mort, elle dit: «Voici qu’approche minuit,
-l’heure où le Christ a voulu naître et reposer dans une étable!» Et
-lorsque déjà l’heure de sa mort fut toute proche, elle dit: «Voici venir
-l’instant où Dieu a appelé ses amis aux noces célestes!» Et elle
-s’endormit dans le Seigneur, en l’an de grâce 1226.
-
-Pendant les quatre jours qui précédèrent son inhumation, aucune mauvaise
-odeur ne se dégagea de son corps, mais, au contraire, un parfum s’en
-exhala qui réconfortait tous les cœurs. Et, le jour de ses obsèques, on
-vit sur l’église une foule d’oiseaux que personne jamais n’avait vus
-auparavant, et qui paraissaient célébrer les funérailles de la sainte,
-tant leurs chants étaient doux, mesurés et savants. Et il y eut là une
-abondante clameur des pauvres, une extrême piété du peuple. Les uns
-s’arrachaient les cheveux de désespoir, d’autres s’efforçaient de
-dérober une parcelle du linceul de la sainte, afin de la garder comme la
-plus belle relique. Et l’on découvrit, peu de temps après, que le
-monument où l’on avait déposé le corps de sainte Elisabeth s’était
-miraculeusement rempli d’une huile parfumée.
-
-
-
-
-CLXVI
-
-SAINTE CÉCILE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(22 novembre)
-
-
-Cécile, jeune fille romaine, de race noble, et nourrie dès le berceau
-dans la foi du Christ, portait toujours un évangile caché dans sa
-poitrine, priait nuit et jour, et demandait au Seigneur de lui conserver
-sa virginité. Elle fut cependant fiancée à un jeune homme nommé
-Valérien. Le jour de ses noces, elle revêtit ses chairs d’un cilice,
-par-dessous les robes dorées; et, pendant que les orgues jouaient, elle,
-s’adressant à Dieu seul, chantait: «Permets, Seigneur, que mon cœur et
-mon corps restent immaculés!» Vint enfin la nuit, et Cécile se trouva
-seule avec son fiancé dans le silence de sa chambre. Et elle lui dit:
-«Doux jeune homme bien-aimé, j’ai un mystère à te révéler, à la
-condition seulement que tu me jures de ne point me trahir!» Puis,
-Valérien le lui ayant juré, elle lui dit: «Sache donc que j’ai pour
-amant un ange de Dieu, et que mon amant est jaloux de mon corps. S’il
-apprenait que, même légèrement, tu m’aies touché d’un amour impur,
-aussitôt il te frapperait et te ferait perdre la fleur de ta belle
-jeunesse. Mais si, au contraire, il apprend que tu m’aimes d’un amour
-pur, il t’aimera autant que moi et te montrera sa gloire!» Alors
-Valérien, inspiré de Dieu, dit: «Si tu veux que je te croie, fais-moi
-voir cet amant! Et si c’est en vérité un ange, je ferai ce que tu me
-demandes. Mais si ton amant est un homme, je le tuerai avec toi!» Et
-Cécile: «Pour que tu voies mon amant, il faut que tu croies dans le vrai
-Dieu, et que tu promettes de te faire baptiser. Va à trois milles d’ici,
-dans la voie Apienne! Tu y trouveras des pauvres, à qui tu diras que
-Cécile t’envoie vers eux pour qu’ils te conduisent auprès du saint
-vieillard Urbain. Et quand tu seras en présence de ce vieillard,
-répète-lui mes paroles! Il te purifiera; et, à ton retour ici, tu verras
-l’ange!» Valérien se mit en route, et alla trouver l’évêque saint
-Urbain, qui se cachait parmi les tombeaux des martyrs. Et quand il lui
-eut répété les paroles de Cécile, le vieillard, levant les mains au
-ciel, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, bon pasteur, recueille le fruit
-de la semence que tu as semée en Cécile! Car voici que, ayant reçu pour
-mari un lion farouche, ta servante te l’as envoyé comme un doux agneau!»
-Aussitôt apparut un vieillard tout vêtu de blanc, qui tenait un livre
-écrit en lettres d’or. A sa vue, Valérien, épouvanté, se jeta sur le
-sol; mais le vieillard le releva et lut dans son livre: «Un seul Dieu,
-une seule foi, un seul baptême!» Puis il dit à Valérien: «Crois-tu à
-tout cela, ou bien doutes-tu encore?» Et Valérien de s’écrier: «Il n’y a
-rien sous le ciel à quoi je croie davantage!» Aussitôt le vieillard
-disparut. Valérien reçut le baptême des mains de saint Urbain; et, quand
-il revint auprès de Cécile, il la trouva s’entretenant avec un ange,
-dans sa chambre. Et cet ange tenait en main deux couronnes de roses et
-de lis, dont il donna l’une à Cécile et l’autre à Valérien, en disant:
-«Gardez ces couronnes avec un cœur pur et un corps immaculé, car je vous
-les ai apportées du paradis de Dieu! Jamais elles ne se faneront ni ne
-perdront leur parfum; mais ceux-là seuls pourront les voir qui aimeront
-la chasteté. Quant à toi, Valérien, puisque tu as suivi le sage conseil
-de Cécile, demande ce que tu veux, et tu l’obtiendras!» Et Valérien: «Il
-n’y a rien dans cette vie qui ne me soit plus précieux que l’affection
-de mon frère unique. Je désirerais donc, que comme moi, il reconnût la
-vérité!» Et l’ange: «Ta demande plaît à Dieu. Sache que tous deux, ton
-frère et toi, vous irez au Seigneur avec la palme du martyre!»
-
-Là-dessus entra dans la chambre le frère de Valérien, Tiburce. Et,
-frappé du parfum des fleurs, il dit: «Je me demande d’où peut venir, en
-cette saison, ce parfum de roses et de lis. Sans compter que, si même
-j’avais les mains pleines de ces fleurs, je ne me sentirais pas imprégné
-de leur parfum aussi profondément!» Et Valérien: «C’est que nous avons
-des couronnes faites de ces fleurs, et dont l’éclat n’est pas moins
-merveilleux que le parfum. Mais tes yeux ne peuvent les voir; ils le
-pourront, seulement, si tu consens à partager notre foi.» Et Tiburce:
-«Est-ce que je rêve, ou bien me parles-tu vraiment?» Et Valérien: «C’est
-jusqu’à présent que nous avons rêvé; et désormais nous nous sommes
-éveillés à la vérité.» Et Tiburce: «Comment sais-tu cela?» Et Valérien:
-«C’est un ange qui me l’a appris; et tu pourrais le voir, comme nous,
-si, après avoir renoncé aux idoles, tu te faisais purifier.» Après quoi
-Cécile lui démontra avec tant d’évidence l’inanité des idoles, que
-Tiburce s’écria: «Celui qui ne croit pas à cela est une bête brute!»
-Alors Cécile, lui baisant la poitrine, dit: «Je reconnais en toi mon
-frère, et c’est Dieu qui a fait de toi mon frère, comme de ton frère il
-a fait mon mari. Va donc avec Valérien pour te faire purifier, afin qu’à
-ton retour tu puisses contempler le visage de l’ange!» Et elle demanda à
-Valérien de conduire son frère auprès de l’évêque Urbain. Alors Tiburce:
-«Serait-ce le même Urbain qui se cache quelque part, après avoir été
-tant de fois condamné? Mais, si on le découvre, on le brûlera, et nous
-serons brûlés avec lui; et, pendant que nous chercherons au ciel une
-divinité cachée, nous trouverons sur la terre les angoisses du
-supplice!» Et Cécile: «Si la vie d’ici-bas était notre seule vie, nous
-aurions raison de redouter de la perdre. Mais il y a une autre vie,
-meilleure, et qui ne se perdra point. C’est celle que nous a annoncée le
-Fils de Dieu.» Puis elle lui raconta l’avènement du Christ et sa
-passion. Si bien que Tiburce dit à son frère: «Par pitié, conduis-moi
-vite vers cet homme de Dieu, pour que je reçoive ma purification!» Et
-dès qu’il fut baptisé, il put, lui aussi, voir l’ange, et obtenir de lui
-ce qu’il désirait.
-
-Ainsi convertis, Valérien et Tiburce passaient leur temps à distribuer
-des aumônes et à ensevelir les corps des martyrs. Ce qu’apprenant, le
-préfet Almaque leur demanda pourquoi ils ensevelissaient des hommes
-justement condamnés pour leurs crimes. Et Tiburce: «Plût à Dieu que nous
-fussions dignes d’être les esclaves de ceux que tu appelles des
-criminels! Car ils ont su dédaigner ce qui paraît exister et n’existe
-pas; et ils ont trouvé ce qui paraît ne pas exister et qui existe!» Et
-Almaque: «De quoi parles-tu là?» Et Tiburce: «Ce qui paraît exister et
-qui n’existe pas, c’est tout ce qui est dans ce monde; et c’est cela qui
-conduit l’homme, lui aussi, à ne pas exister. Et ce qui paraît ne pas
-exister et qui existe, c’est le salut des justes.» Le préfet lui
-répondit qu’il déraisonnait. Puis, s’adressant à Valérien: «Puisque ton
-frère a le cerveau dérangé, toi, du moins, essaie de me répondre
-raisonnablement! Dis-moi ce qui vous porte à dédaigner les plaisirs de
-la vie et à rechercher les souffrances.» Valérien répondit que, l’hiver,
-il avait vu des oisifs se moquant du pénible travail des laboureurs;
-mais, l’été venu, et la saison des moissons, ceux-là se réjouissaient
-dont on s’était moqué, tandis que les railleurs se mettaient à pleurer.
-«Et de même, nous aussi, nous supportons la fatigue et les injures; mais
-plus tard nous recevrons la gloire et la récompense éternelles. Et vous,
-qui éprouvez ici-bas une joie partagée, vous trouverez dans l’avenir le
-deuil éternel!» Et le préfet: «Ainsi nous, princes glorieux, nous
-n’aurions à attendre qu’un deuil éternel, tandis que vous, misérables,
-vous posséderiez une joie sans fin?» Et Valérien: «Vous n’êtes que de
-pauvres hommes, et non pas des princes. Nés comme nous, vous aurez
-seulement à rendre à Dieu des comptes plus forts.» Alors le préfet: «A
-quoi bon tous ces bavardages? Sacrifiez aux dieux, et vous vous en irez
-librement!» Et comme les deux saints se refusaient à sacrifier, le
-préfet les confia à la garde de Maxime, qui allait, lui aussi, devenir
-un saint. Et Maxime leur dit: «O fleur pourprée de la jeunesse, ô couple
-charmant et tendre, d’où vient que vous couriez ainsi à la mort comme à
-un festin?» Valérien lui répondit que, s’il voulait partager leur foi,
-il pourrait, après leur mort, contempler la gloire de leurs âmes. Et
-Maxime: «Je veux que la foudre m’anéantisse, si, quand j’aurai vu ce que
-vous me promettez, je ne proclame pas que votre Dieu est le seul vrai
-Dieu!» Sur quoi Maxime et toute sa famille et tous les gardiens se
-convertirent, et reçurent le baptême des mains d’Urbain, qui vint en
-secret dans la prison.
-
-Le lendemain, à l’aurore, Cécile s’écria: «Allez, soldats du Christ,
-rejetez l’œuvre des ténèbres, et revêtez les armes de lumière!» On
-conduisit les martyrs à quatre milles de Rome, devant une statue de
-Jupiter. Et comme ils se refusaient à sacrifier, ils eurent la tête
-tranchée. Et Maxime affirma sous serment qu’il avait vu des anges
-briller autour d’eux et emporter leurs âmes vers le ciel, pareilles à
-des vierges qu’on porte dans leur lit. Ce qu’entendant, Almaque ordonna
-que Maxime fût frappé de verges plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît.
-Cécile recueillit son corps et l’ensevelit à côté de ceux des deux
-saints.
-
-Après cela, Almaque s’enquit des biens laissés par ceux-ci. Et,
-découvrant que la femme de Valérien était chrétienne, il lui ordonna de
-sacrifier aux idoles, sous peine de mort. Les soldats qui la
-conduisaient l’engageaient à se soumettre, désolés de voir une jeune
-femme si belle et si noble se livrer à la mort. Et elle leur dit: «Chers
-amis, ce n’est point là perdre sa jeunesse, mais faire un échange; c’est
-donner de la boue et recevoir de l’or, c’est donner une cabane et
-recevoir un palais. Si quelqu’un vous offrait une livre pour un sou, ne
-vous hâteriez-vous pas d’accepter son offre? Or Dieu rend au centuple
-tout ce qu’on lui donne. Croyez-vous à tout ce que je vous dis?» Et eux:
-«Nous croyons que ton maître le Christ est le vrai Dieu, puisqu’il
-possède une servante telle que toi!» Et l’évêque Urbain les baptisa, au
-nombre de plus de quatre cents.
-
-Puis Cécile comparut devant Almaque et répondit à ses questions en
-proclamant sa foi. Alors Almaque: «Laisse maintenant tes folies, et
-sacrifie aux dieux!» Et Cécile: «C’est toi qui me parais atteint de
-folie: car, là où tu vois des dieux, nous ne voyons que des pierres.
-Etends la main, et constate du moins par le toucher ce que tes yeux ne
-parviennent pas à voir!» Almaque, furieux, la fit ramener dans sa
-maison, où, jour et nuit, il ordonna qu’elle fût plongée dans un bain
-d’eau bouillante. Mais elle y resta comme en un lieu frais, et sans que
-même une goutte de sueur parût sur elle. Ce qu’apprenant, Almaque
-ordonna qu’elle eût la tête tranchée dans son bain. Le bourreau la
-frappa de trois coups de hache; et comme elle vivait toujours, et que la
-loi défendait de frapper les condamnés de plus de trois coups, la sainte
-fut laissée encore respirante. Elle survécut trois jours à son supplice.
-Elle distribua aux pauvres tous ses biens, et recommanda à l’évêque
-Urbain tous les fidèles qu’elle avait convertis, en disant: «J’ai
-demandé au ciel ces trois jours de délai pour te faire une dernière fois
-mes recommandations, et pour te prier de consacrer une église sur
-l’emplacement de cette maison où je meurs.» Puis elle rendit l’âme, et
-saint Urbain, après l’avoir ensevelie, transforma sa maison en église,
-comme elle l’avait demandé. Elle mourut à l’âge de vingt-trois ans, en
-l’an du Seigneur 200, sous l’empereur Alexandre. Mais d’autres
-historiens veulent que son martyre ait eu lieu vingt ans plus tard, sous
-le règne de Marc-Aurèle.
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-CLXVII
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-SAINT CLÉMENT, PAPE ET MARTYR
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-(23 novembre)
-
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-I. L’évêque Clément était romain et de famille noble. Son père
-s’appelait Faustinien, sa mère Macidienne; il avait deux frères, dont
-l’un s’appelait Faust, l’autre Faustin. Or Macidienne était si belle que
-le frère de son mari se prit pour elle d’un amour passionné. Et comme il
-la pressait vivement, et qu’elle ne voulait ni se livrer ni le dénoncer,
-de peur de susciter l’inimitié entre les deux frères, elle forma le
-projet de s’éloigner de Rome pour quelque temps, de façon que son
-absence éteignît l’amour coupable qu’enflammait sa présence. Pour
-obtenir de son mari le consentement de son départ, elle imagina de lui
-raconter qu’une voix lui avait dit, en rêve, de quitter Rome aussitôt,
-avec ses deux jumeaux Faust et Faustin, faute de quoi ils périraient
-tous. Le mari, épouvanté, envoya sa femme et ses deux enfants à Athènes,
-gardant près lui, pour le consoler, son plus jeune fils Clément, âgé de
-cinq ans. Et le bateau qui portait Macidienne fit naufrage, durant la
-nuit. Macidienne, rejetée par les flots, se réfugia sur un rocher, d’où
-elle se serait certainement précipitée à la mer, dans l’excès de sa
-douleur, si elle n’avait pas conservé du moins l’espoir de retrouver les
-cadavres de ses fils, qu’elle croyait noyés. En vain des femmes, qui
-demeuraient dans ces régions, s’efforçaient de la consoler en lui
-racontant leurs propres infortunes. Une de ces femmes, cependant, finit
-par la décider à demeurer chez elle, en lui disant qu’elle avait,
-elle-même, perdu dans un naufrage son mari, encore tout jeune, et que
-jamais elle n’avait consenti à se remarier. Mais bientôt Macidienne
-sentit faiblir ses mains, que, dans son désespoir, elle avait longtemps
-déchirées avec ses dents. Et comme la femme qui l’avait recueillie était
-tombée malade et ne pouvait plus se lever, la mère de Clément se trouva
-contrainte de mendier pour avoir de quoi se nourrir ainsi que son
-hôtesse.
-
-Un an après son départ de Rome, son mari envoya des serviteurs à Athènes
-pour s’informer de ce qu’étaient devenus sa femme et ses fils. Les
-envoyés ne revinrent pas. D’autres serviteurs, qu’il envoya ensuite,
-revinrent, mais pour annoncer qu’ils n’avaient pu découvrir aucune trace
-de Macidienne et de ses enfants. Alors Faustinien, laissant Clément à la
-garde de tuteurs, partit lui-même pour Athènes; et il ne revint pas.
-Ainsi Clément se trouva orphelin, sans aucune nouvelle de ses parents ni
-de ses frères.
-
-Il s’adonna tout entier à l’étude, et atteignit jusqu’aux plus profonds
-secrets de la philosophie. Il désirait surtout se renseigner sur
-l’immortalité de l’âme; et lorsqu’un des maîtres qu’il consultait lui
-affirmait que son âme était immortelle, il en éprouvait une grande joie;
-mais lorsqu’un autre philosophe lui disait que l’âme était mortelle, il
-recommençait à se désoler. En ce temps-là vint à Rome saint Barnabé,
-pour prêcher la doctrine du Christ; et tous les philosophes le
-raillaient comme un insensé. Clément, qui d’abord le raillait de même
-que ses confrères, lui posa un jour, par moquerie, la question suivante:
-«D’où vient que le moucheron, qui est tout petit, possède six pattes et
-des ailes, tandis que l’éléphant, qui est énorme, ne possède point
-d’ailes et seulement quatre pattes?» Alors Barnabé: «Malheureux, je ne
-serais pas en peine de répondre à ta question, si tu me la posais
-seulement par amour de la vérité. Mais c’est chose absurde, en ce
-moment, de rien vous dire au sujet des créatures, puisque vous ne voulez
-pas connaître l’auteur de toutes les créatures! Ignorant le Créateur, ce
-n’est que justice que vous erriez sur les créatures!» Et ces paroles
-s’enfoncèrent si profondément dans le cœur du jeune philosophe, qu’il
-s’attacha à Barnabé et s’instruisit près de lui dans la foi du Christ.
-Après quoi il se rendit en Judée auprès de saint Pierre qui acheva de
-l’instruire, et lui démontra avec évidence l’immortalité de l’âme.
-
-En ce temps-là, deux disciples de Simon le Magicien, Aquila et Nicétas,
-reconnaissant les mensonges de leur maître, rejoignirent saint Pierre et
-devinrent ses disciples. Et un jour que Pierre s’était rendu avec ses
-disciples dans l’île où demeurait Macidienne, la mère de Clément, ils
-aperçurent, sur le seuil d’un temple, qui était la principale curiosité
-de cette île, une femme qui mendiait. Ils lui reprochèrent de ne pas se
-servir de ses mains pour gagner sa vie en travaillant. Et la femme:
-«Seigneur, je n’ai en vérité que les apparences de mes mains, car j’ai
-tout à fait perdu la force de m’en servir; et je regrette de n’avoir
-point jadis suivi mon instinct qui me poussait à me précipiter dans la
-mer, plutôt que de poursuivre une vie misérable.» Et Pierre: «Que dis-tu
-là? Ignores-tu donc que les âmes de ceux qui se tuent sont sévèrement
-punies?» Et elle: «Ah, si j’avais la certitude que les âmes vivent après
-la mort, je me tuerais aussitôt avec joie, pour pouvoir au moins un
-instant revoir mes deux fils chéris!» Et comme Pierre lui demandait la
-cause d’un tel désespoir, elle lui raconta toutes ses aventures. Et
-Pierre: «J’ai un disciple nommé Clément qui m’a raconté une histoire
-toute pareille à la tienne, touchant sa mère et ses frères!» Ce
-qu’entendant, la femme s’évanouit de stupeur. Puis elle dit, revenant à
-elle: «C’est moi qui suis la mère de ce jeune homme!» Et, se jetant aux
-pieds de saint Pierre, elle le supplia de la conduire de suite en
-présence de son fils. Et Pierre: «Ton fils est ici, dans notre bateau;
-mais quand tu le verras, efforce-toi de ne rien dire jusqu’à ce que nous
-ayons quitté le rivage de l’île!» Et quand Clément vit revenir saint
-Pierre tenant par la main une vieille femme, il ne put s’empêcher
-d’abord de rire de ce spectacle. Mais bientôt Macidienne, assise près de
-son fils, ne put se contenir davantage et se jeta dans ses bras. Et lui,
-la croyant folle, la repoussait avec indignation. Alors Pierre: «Que
-fais-tu, mon fils Clément? Ne repousse point ta mère!» Et Clément
-reconnut sa mère, et tout en larmes, la couvrit de baisers. Saint Pierre
-se fit ensuite conduire chez la vieille hôtesse de Macidienne, qui
-gisait paralysée; aussitôt il la guérit. Puis Macidienne interrogea
-Clément sur son son père. Et lui: «Il s’est mis en route pour te
-chercher et n’est jamais revenu!» En réponse, Macidienne soupira; mais
-la grande joie d’avoir retrouvé son fils la consolait presque de tous
-ses chagrins.
-
-Survinrent alors Nicétas et Aquila. Et comme ils demandaient quelle
-était la femme qu’ils voyaient, Clément leur dit: «C’est ma mère, que
-Dieu m’a rendue par l’entremise de Pierre!» Pierre leur raconta alors
-toute l’histoire. Et aussitôt Nicétas et Aquila se levèrent tout
-troublés. Et ils dirent: «Dieu puissant, rêvons-nous ou cela est-il
-réel?» Et, reconnaissant la réalité de ce qu’ils voyaient et
-entendaient, ils s’écrièrent: «C’est nous qui sommes ce Faust et ce
-Faustin, que notre mère croit noyés!» Et ils se jetèrent au cou de
-Macidienne, grandement surprise. Et celle-ci, dès qu’elle reconnut ses
-deux fils, faillit mourir de joie. Puis, revenant à elle: «De grâce, mes
-chers enfants, racontez-moi comment vous êtes encore en vie?» Et eux:
-«Après le naufrage, comme nous naviguions sur une planche, des pirates
-nous trouvèrent, qui nous emmenèrent, et finirent par nous vendre à une
-honnête veuve nommée Justine. Cette femme nous traita comme ses fils, et
-nous instruisit dans les arts libéraux. Nous nous attachâmes ensuite à
-l’un de nos condisciples, Simon le Magicien. Mais ayant reconnu sa
-fausseté, nous l’abandonnâmes, et, par l’entremise de Zachée, nous
-devînmes disciples de Pierre.»
-
-Le jour suivant, saint Pierre se retira, pour prier, dans un lieu
-écarté, en compagnie de ses trois disciples. Là, un pauvre vieillard
-d’aspect vénérable les aborda, et leur dit: «J’ai pitié de vous, mes
-frères, en voyant à quelles erreurs vous entraîne votre piété! Car il
-n’existe ni Dieu, ni Providence, mais tout se trouve engendré par le
-simple hasard, ainsi que je l’ai constaté clairement par mon propre
-exemple.» Et Clément, considérant ce vieillard, se sentait troublé, et
-avait l’impression de l’avoir déjà vu quelque part ailleurs. Sur l’ordre
-de Pierre, les trois disciples discutèrent longtemps avec l’inconnu pour
-lui démontrer la réalité de la Providence. Et comme, à plusieurs
-reprises, par respect pour son âge, ils l’avaient appelé «père», Aquila
-dit tout à coup: «Pourquoi donnons-nous à cet homme un titre que nous
-n’avons le droit de donner à personne sur terre?» Puis, se tournant vers
-le vieillard, il lui dit: «Mon père, ne te fâche point de ce que je
-viens de dire, car notre loi nous défend de donner le nom de père à
-aucun être humain!» Là-dessus, tous les assistants se mirent à rire. Et
-comme Aquila en demandait le motif, Clément lui dit: «Ne vois-tu pas que
-tu fais toi-même ce que tu nous reproches, et que tu dis «père» à ce
-vieillard?» Mais Aquila affirma qu’il ne se souvenait plus d’avoir
-employé ce mot. Et quand le débat sur la Providence fut épuisé, le
-vieillard dit: «Je serais tout prêt à admettre la réalité d’une
-Providence, si je n’avais eu dans ma vie la preuve manifeste du hasard
-aveugle qui dirige les choses. Sachez donc que ma femme, née sous la
-constellation de Vénus et de Saturne, se trouvait par là prédestinée à
-commettre l’adultère, à s’éprendre d’un esclave et à être noyée. Or,
-c’est ce qui lui est arrivé. S’étant éprise d’un esclave, et craignant
-le danger et la honte, elle s’est enfuie avec lui et a péri en mer. Et
-mon frère m’a raconté qu’elle s’était d’abord éprise de lui, mais que,
-sur son refus de la satisfaire, elle avait retourné vers un de nos
-esclaves la concupiscence où la condamnait sa destinée.» Après quoi le
-vieillard leur dit comment sa femme, sous prétexte d’un rêve qu’elle
-aurait eu, avait quitté Rome avec ses deux fils pour se rendre à
-Athènes. Les trois disciples, à ces mots, reconnurent leur père et
-voulurent se jeter dans ses bras; mais Pierre leur dit d’attendre qu’il
-le leur eût permis. Et il dit au vieillard: «Si je te fais voir
-aujourd’hui ta femme avec tes trois fils, et si je te prouve qu’elle t’a
-toujours été fidèle, admettras-tu le néant de ta soi-disant
-prédestination?» Et le vieillard: «Ce que tu me proposes là est aussi
-impossible qu’il est impossible d’échapper à sa destinée!» Et Pierre:
-«Sache donc que voici ton fils Clément et tes deux jumeaux Faust et
-Faustin!» Ce qu’entendant, le vieillard tomba évanoui. A peine avait-il
-repris les sens que sa femme s’approcha, criant: «Où est mon cher mari
-et maître?» Et le vieillard s’élança au-devant d’elle, et l’embrassa en
-pleurant. Et Pierre lui raconta en détail l’histoire de sa femme et de
-ses enfants.
-
-Pendant que Faustinien vivait ainsi avec toute sa famille, on vint lui
-annoncer que deux de ses amis étaient les hôtes de Simon le Magicien.
-Faustinien, enchanté, s’empressa de leur faire visite, et, pendant qu’il
-était là, on vint annoncer qu’un ministre de l’empereur était arrivé à
-Antioche avec mission de rechercher et de mettre à mort tous les
-magiciens. Alors Simon, par un sortilège, imprima sa propre ressemblance
-sur le visage de Faustinien. Il fit cela par haine des fils de
-Faustinien, qui l’avaient abandonné, et afin que Faustinien fût arrêté
-et tué à sa place. Et lui-même, après cela, s’enfuit vers une autre
-région. Or, quand Faustinien revint auprès de ses fils, ceux-ci furent
-effrayés de voir un homme qui, avec la voix de leur père, avait le
-visage de Simon. Seul, saint Pierre voyait le visage de Faustinien tel
-qu’il était en réalité; et il s’étonnait fort de l’effroi que le
-vieillard paraissait inspirer aux siens. Puis, lorsqu’il eut enfin
-compris ce qui s’était passé, il dit à Faustinien: «Naguère, pendant que
-j’étais à Antioche, Simon, par ses calomnies, a excité le peuple contre
-moi au point qu’on voulait me déchirer à coups de dents. Donc, puisque
-tu as maintenant le visage de Simon, va à Antioche, rétracte en présence
-du peuple tout ce que le vrai Simon a dit de moi; et ensuite je viendrai
-moi-même à Antioche pour te rendre ton visage naturel!»
-
-Tout cela se trouve raconté dans l’_Itinéraire_ de Clément; mais ce
-livre est apocryphe et ne doit pas être cru à la lettre. Nous ne
-saurions croire, notamment, que saint Pierre ait pu ordonner à
-Faustinien de se faire passer pour Simon, car c’est là un mensonge que
-Dieu ne saurait approuver. Gardons-nous donc de prendre tout ce récit
-pour entièrement authentique!
-
-Faustinien--toujours d’après notre livre--se rendit à Antioche, convoqua
-le peuple, et dit: «Moi, Simon, je proclame et avoue m’être trompé dans
-tout ce que je vous ai dit de Pierre, qui n’est ni un imposteur, ni un
-magicien, mais un apôtre envoyé pour le salut des hommes!» Et, quand il
-eut excité dans le peuple l’amour de Pierre, celui-ci vint à son tour,
-et, ayant prié, effaça entièrement de son visage la ressemblance de
-Simon. Ce qu’apprenant, Simon lui-même accourut et dit au peuple: «Je
-m’étonne que, après la façon dont je vous ai engagés à vous défier des
-impostures de Pierre, vous ayez non seulement écouté cet homme, mais que
-vous lui ayez fait l’accueil le plus empressé!» Sur qui la foule, se
-retournant contre lui avec colère, l’accabla de reproches, et le chassa
-honteusement de la ville. Voilà ce que nous raconte Clément lui-même, ou
-du moins l’auteur de l’ouvrage qui lui est attribué.
-
-II. Plus tard, saint Pierre, étant venu à Rome, et voyant approcher
-l’heure de sa passion, ordonna Clément évêque à sa place. Mais, à la
-mort du prince des apôtres, le sage Clément se démit de ses fonctions en
-faveur de Lin, puis de Clet: car il craignait que cet exemple ne
-perpétuât dans l’Eglise, l’usage, pour les papes, d’élire eux-mêmes leur
-successeur, ce qui aurait rendu héréditaire la possession du
-Saint-Siège. D’autres auteurs, cependant, croient que Lin et Clet n’ont
-jamais été proprement des papes, mais seulement des coadjuteurs de saint
-Pierre, et que c’est à ce titre qu’ils figurent dans le catalogue des
-pontifes. Le fait est que, après eux, Clément fut élu pape et contraint
-à accepter cet honneur. Et tel était l’éclat de ses mœurs que les Juifs
-et les païens l’aimaient presque autant que le troupeau des chrétiens.
-Il avait fait dresser la liste complète de tous les pauvres des diverses
-provinces, et il veillait à ce que ceux qu’il avait baptisés ne fussent
-jamais exposés au déshonneur de la mendicité.
-
-Il avait consacré au Seigneur la vierge Domicille, nièce de l’empereur
-Domitien. Et la vertueuse Théodore, femme d’un ami de l’empereur nommé
-Sisinnius, convertie par lui, avait fait vœu de ne plus se départir
-désormais de la chasteté. Or Sisinnius, par jalousie, et voulant savoir
-ce que sa femme allait faire dans l’église des chrétiens, la suivit
-secrètement dans cette église. Aussitôt, il devint aveugle et sourd; et
-il dit à ses esclaves: «Conduisez-moi vite hors d’ici!» Mais les
-esclaves, le tenant par la main, tournaient en tous sens, dans l’église,
-sans pouvoir en sortir. Ce que voyant, Théodore voulut d’abord se
-cacher, par crainte que son mari ne la reconnût; mais quand elle comprit
-que Sisinnius était devenu aveugle et sourd, et ne pouvait sortir de
-l’église, elle pria Dieu; puis elle dit aux esclaves: «Allez maintenant,
-et ramenez votre maître dans sa maison!» Après quoi elle raconta à saint
-Clément ce qui venait d’arriver. Sur sa demande, le saint se rendit dans
-sa maison, pria, et aussitôt le mari recouvra l’ouïe et la vue. Mais
-alors celui-ci, rouvrant les yeux, et apercevant l’évêque debout près de
-sa femme, fut pris de fureur, soupçonnant quelque artifice magique, et
-ordonna à ses serviteurs de s’emparer de Clément, de le lier et de
-l’emporter en prison. Mais les serviteurs, au lieu de lier le saint,
-entouraient de leurs liens une colonne de pierre; et Sisinnius, lui
-aussi, croyait que c’était Clément qu’on liait devant lui. Cependant,
-Clément, devenu invisible pour Sisinnius et ses serviteurs, put se
-retirer librement, après avoir recommandé à Théodore de prier pour la
-conversion de son mari. Et pendant qu’elle priait, saint Pierre lui
-apparut et lui dit: «Par toi ton mari sera sauvé, afin que
-s’accomplissent ces mots de mon frère Paul: _le mari infidèle sera sauvé
-par la femme fidèle_!» Ayant dit cela, saint Pierre disparut; et au même
-instant Sisinnius manda sa femme pour la prier de faire venir près de
-lui l’évêque Clément. Celui-ci vint, l’instruisit dans la foi et le
-baptisa avec trois cent treize personnes de sa maison. Et Sisinnius, à
-son tour, convertit au Christ une foule de nobles et d’amis de
-l’empereur Nerva.
-
-Alors le prince des prêtres païens, à force d’argent, provoqua une
-grande sédition du peuple contre saint Clément. Le préfet Mamertin
-écrivit aussitôt à l’empereur Trajan, qui répondit que Clément, s’il
-refusait de sacrifier aux idoles, eût à être exilé au delà des mers dans
-les déserts de la Chersonèse. Et Mamertin, qui avait eu l’occasion de
-connaître la sainteté de l’évêque, lui dit en pleurant: «Puisse le Dieu
-que tu sers te secourir en cette circonstance!» Il lui donna un bateau
-qu’il approvisionna de tout le nécessaire; et bon nombre de clercs et de
-laïcs le suivirent dans son exil. Arrivé en Chersonèse, Clément y trouva
-déjà plus de deux mille chrétiens, condamnés à tailler le marbre pour
-les statues des dieux païens. Et comme ils allaient au-devant de lui
-avec des pleurs et des larmes, il les consolait en disant: «Je n’ai
-point mérité l’honneur que me fait le Seigneur en me choisissant pour
-être le chef de martyrs tels que vous!» Et comme ils lui disaient qu’ils
-étaient forcés d’aller chercher de l’eau à six milles de là, Clément
-répondit: «Prions tous Notre-Seigneur Jésus-Christ pour que, de même
-qu’il a fait jaillir l’eau du roc dans le désert du Sinaï, il donne en
-ce lieu à ses confesseurs une source d’eau fraîche!» Alors, ayant prié,
-Clément vit un agneau qui, de sa patte levée, semblait lui désigner
-quelque chose. Aussitôt, reconnaissant la présence du Christ, il marcha
-au lieu désigné, et dit: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
-frappez le sol en ce lieu!» Mais comme personne ne voyait l’agneau,
-personne ne put frapper le sol à l’endroit où il se trouvait. Seul
-Clément, prenant une baguette, donna un léger coup sous le pied de
-l’agneau; et aussitôt une source jaillit, qui ne tarda pas à devenir un
-fleuve. Le bruit du miracle se répandit dans la région, si bien qu’en un
-seul jour plus de cinq cents personnes reçurent le baptême, et que, dans
-l’espace d’une année, soixante-quinze églises furent construites dans la
-province.
-
-Trois ans après, l’empereur Trajan, informé de ces miracles, envoya en
-Chersonèse un de ses officiers. Mais celui-ci, voyant que le peuple tout
-entier était prêt à mourir, recula devant un si grand nombre
-d’exécutions, et se contenta de faire précipiter dans la mer saint
-Clément, avec une ancre attachée à son cou. Et il disait: «Désormais, du
-moins, ces gens-là ne pourront plus l’adorer comme un Dieu!» Or, comme
-toute la foule se tenait sur le rivage, deux des disciples de Clément,
-Corneille et Phébus, prièrent Dieu de leur montrer le corps de son
-martyr. Aussitôt la mer se retira à trois milles du rivage; et tous,
-marchant à pieds secs dans son lit, parvinrent jusqu’à une grotte de
-marbre où ils virent le corps de saint Clément, avec l’ancre auprès de
-lui. Et une voix du ciel leur défendit d’emporter le corps loin de ce
-lieu.
-
-III. Depuis lors, tous les ans, à l’anniversaire du martyre de saint
-Clément, la mer se retirait de la même façon pendant une semaine,
-permettant aux fidèles d’atteindre, à pieds secs, le tombeau du saint.
-Et, à l’une de ces fêtes, une femme vint là avec son petit garçon. Or
-voici qu’après les cérémonies de la fête, et comme l’enfant s’était
-endormi, on entendit un bruit soudain de flots qui approchaient; et la
-femme, épouvantée, s’enfuit avec la foule en oubliant son enfant.
-Arrivée sur la plage, la pauvre femme se désolait, élevant jusqu’au ciel
-des cris lamentables. Et longtemps elle espéra, du moins, que les flots
-lui rapporteraient le cadavre de son fils. Enfin, voyant son espérance
-déçue, elle s’en retourna dans sa maison et y passa une année dans les
-larmes. Mais, l’année suivante, étant revenue au tombeau de saint
-Clément et ayant prié le saint, elle aperçut son fils couché à l’endroit
-où elle l’avait laissé. Elle crut qu’il était mort, et s’approcha pour
-emporter son cadavre. Grandes furent sa surprise et sa joie lorsqu’elle
-découvrit que l’enfant n’était qu’endormi. Elle le réveilla, le couvrit
-de baisers et lui demanda ce qu’il avait fait, pendant toute cette
-année. Mais l’enfant, très surpris, répondit qu’il croyait n’avoir dormi
-que quelques instants.
-
-IV. Léon, évêque d’Ostie, raconte que, sous le règne de l’empereur
-Michel, un prêtre, surnommé le Philosophe, vint en Chersonèse pour
-interroger les habitants sur les actes de saint Clément et de ses
-compagnons. Mais les habitants, qui étaient presque tous des nouveaux
-venus, dans la région, ne purent lui fournir aucun renseignement. Le
-fait est que, en raison de la corruption de ces habitants, le miracle du
-retrait de la mer avait depuis longtemps cessé; sans compter que,
-pendant que ce miracle durait encore, les barbares avaient détruit le
-temple où reposait le cercueil de saint Clément. Alors le Philosophe se
-rendit dans une petite ville nommée Géorgie; puis, en compagnie de
-l’évêque, du clergé et du peuple, il se mit en quête des saintes
-reliques. Et pendant qu’on fouillait le sol du rivage, en priant et en
-chantant des hymnes, Dieu permit qu’on découvrît le corps, ainsi que
-l’ancre, que les flots avaient portés jusque-là. Le Philosophe conduisit
-ensuite le corps de saint Clément à Rome, et le déposa dans l’église qui
-porte aujourd’hui le nom du saint. Et ce corps continue à opérer
-d’innombrables miracles. Cependant, à en croire une autre chronique, le
-corps de saint Clément aurait été retrouvé et rapporté à Rome par le
-bienheureux Cyrille, évêque des Moraves.
-
-
-
-
-CLXVIII
-
-SAINT CHRYSOGONE, MARTYR
-
-(24 novembre)
-
-
-Chrysogone fut jeté, par ordre de Dioclétien, dans une prison où sainte
-Anastasie le nourrissait de ses aumônes. Et lorsque Anastasie se trouva
-à son tour emprisonnée par son mari, elle écrivit à son maître
-Chrysogone la lettre suivante: «Anastasie au saint confesseur du Christ
-Chrysogone. Mariée à un homme sacrilège, j’ai feint une maladie pour me
-dérober à sa couche; et, jour et nuit, je reste prosternée devant
-Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Et mon mari, non content de dépenser mon
-patrimoine avec des idolâtres, me tient si étroitement enfermée que je
-m’attends à mourir d’un instant à l’autre. Et bien que cette mort n’ait
-rien que de glorieux, je souffre de voir que les richesses que j’avais
-consacrées à Dieu et aux pauvres se trouvent ainsi gaspillées par ces
-êtres indignes. Adieu, saint homme, ne m’oublie pas!» Et Chrysogone lui
-répondit: «Garde-toi de te laisser troubler par l’adversité! Bientôt
-Jésus t’appellera à lui, et, comme après les ténèbres de la nuit, tu
-verras la lumière éclatante de Dieu; et à l’hiver succédera pour toi un
-doux été doré. Adieu et prie pour moi!»
-
-Cependant, le mari de sainte Anastasie, pour achever de se délivrer
-d’elle, ne lui faisait plus donner, dans sa prison, qu’un quartier de
-pain. La sainte écrivit alors à Chrysogone: «La fin de mon corps
-approche. Puisse mon âme être accueillie par Celui pour l’amour de qui
-je supporte tout ce que te racontera la vieille femme qui te remettra
-cette lettre!» Et Chrysogone lui répondit: «Les bonheurs et les malheurs
-de ce monde aboutissent à une seule et même fin. C’est sur une seule et
-même mer que naviguent les misérables bateaux que sont nos corps. Mais
-certains de ces bateaux, attachés par de fortes chaînes, traversent sans
-danger les plus cruelles tempêtes, tandis que d’autres, plus fragiles,
-échouent et se brisent même en pleine bonace. Toi donc, servante du
-Christ, arme-toi de la croix et prépare-toi à l’œuvre de Dieu!»
-
-Lorsque Dioclétien vint à Aquilée, pour mettre à mort les chrétiens, il
-fit venir devant lui saint Chrysogone et lui dit: «Si tu veux sacrifier
-aux dieux, je te nommerai préfet de ce pays et j’élèverai ta famille au
-rang consulaire!» Mais Chrysogone répondit: «Je n’adore qu’un seul Dieu,
-qui est dans le ciel, et je méprise tes dignités comme de la boue!» Sur
-l’ordre de l’empereur, il eut la tête tranchée. Cela se passait en l’an
-du Seigneur 287. Le prêtre Zèle ensevelit pieusement les deux tronçons
-de son corps.
-
-
-
-
-CLXIX
-
-SAINTE CATHERINE, VIERGE ET MARTYRE
-
-(25 novembre)
-
-
-I. Catherine, fille du roi Coste, fut instruite dès son enfance dans
-tous les arts libéraux. Lorsque l’empereur Maxence convoqua à Alexandrie
-tous les habitants de la province, riches et pauvres, pour sacrifier aux
-idoles, Catherine, qui avait alors dix-huit ans, et qui était restée
-seule dans son palais avec de nombreux serviteurs, entendit un jour un
-grand bruit mêlé de chants et de gémissements. Elle demanda d’où cela
-provenait; et quand elle le sut, prenant avec elle quelques serviteurs
-et se munissant du signe de la croix, elle se rendit sur la place, où
-elle vit de nombreux chrétiens qui, par peur de la mort, se laissaient
-conduire aux temples pour y sacrifier. Blessée de cette vue jusqu’au
-fond de son cœur elle aborda audacieusement l’empereur et lui dit: «Je
-viens te saluer, empereur, à la fois par déférence pour ta dignité et
-parce que je veux t’engager à t’éloigner du culte de tes dieux pour
-reconnaître le seul vrai créateur!» Puis, debout devant la porte d’un
-temple, elle se mit à discuter avec Maxence, conformément aux diverses
-modes du syllogisme, par allégorie et par métaphore. Après quoi,
-revenant au langage commun, elle dit: «Je me suis adressée jusqu’ici au
-savant, en toi. Mais à présent, dis-moi comment tu as pu rassembler
-cette foule pour célébrer la sottise des idoles!» Et comme elle
-démontrait savamment la vérité de l’incarnation, l’empereur, stupéfait,
-ne sut d’abord que lui répondre. Enfin il lui dit: «O femme, laisse-moi
-achever le sacrifice, et ensuite je te répondrai!» Et il la fit conduire
-dans son palais, où il ordonna qu’elle fût soigneusement gardée: car il
-avait été très frappé de sa science et de sa beauté. Catherine était en
-effet d’une beauté merveilleuse, que personne ne pouvait voir sans en
-être ravi.
-
-Après la fête, l’empereur se rendit au palais et dit à Catherine: «J’ai
-entendu ton éloquence et admiré ta sagesse; mais, absorbé comme je
-l’étais par la cérémonie, je n’ai pas pu pleinement comprendre tout ce
-que tu disais. Dis-moi donc à présent qui tu es!» Et elle: «Je suis
-Catherine, fille du roi Coste. Née dans la pourpre, et élevée dès
-l’enfance dans les arts libéraux, j’ai dédaigné tout cela pour me
-réfugier auprès de mon Seigneur Jésus-Christ. Et quant aux dieux que tu
-adores, ils ne sauraient secourir ni toi, ni personne!» Et l’empereur:
-«Je le vois, tu cherches à nous décevoir par ta pernicieuse éloquence,
-en t’efforçant d’argumenter à la manière des philosophes!» Et,
-comprenant qu’il ne parviendrait pas à lui répondre lui-même, il manda
-en grande hâte, à Alexandrie, tous les grammairiens et rhéteurs du
-temps, leur promettant de grandes récompenses s’ils parvenaient à
-réfuter la jeune fille. Il en vint ainsi plus de cinquante, tous fameux
-dans les sciences de ce monde. Et comme ils demandaient pourquoi on les
-avait fait venir de régions si lointaines, l’empereur répondit: «C’est
-que nous avons ici une jeune fille d’une sagesse et d’un esprit
-incomparables, qui réfute tous les savants, et prétend que tous nos
-dieux ne sont que des démons. Réfutez-la, et je vous renverrai chez vous
-chargés d’honneurs et de présents!» Alors un des orateurs s’écria: «O
-étrange projet, de rassembler tous les savants des quatre coins du monde
-pour tenir tête à une jeune fille que le moindre de nos clients
-réduirait au silence!» Et l’empereur: «Je pouvais en vérité la
-contraindre à sacrifier aux dieux, ou la châtier en cas de refus; mais
-j’ai jugé meilleur qu’elle fût confondue par vos arguments.» Alors les
-orateurs: «Qu’on amène donc en notre présence cette jeune fille, afin
-qu’elle avoue sa témérité, et reconnaisse n’avoir même jamais vu de
-vrais savants!»
-
-Mais Catherine, en apprenant le combat qui se préparait pour elle, se
-recommanda au Seigneur; et un ange descendit vers elle pour l’engager à
-la fermeté, lui affirmant que, non seulement elle ne serait pas vaincue
-par ses adversaires, mais que même elle les convertirait et leur
-procurerait la palme du martyre. Amenée en présence des orateurs, elle
-dit à Maxence: «De quel droit opposes-tu cinquante orateurs à une seule
-jeune fille? et pourquoi promets-tu de les récompenser, en cas de
-victoire, tandis que tu me forces à lutter sans espoir de récompense?
-Mais j’aurai ma récompense dans mon Seigneur Jésus-Christ, espoir et
-couronne de ceux qui luttent pour lui!» Les orateurs lui dirent alors
-que c’était chose impossible qu’un Dieu devînt homme et connût la
-souffrance. Mais elle répondit en leur montrant que les païens eux-mêmes
-avaient prédit l’incarnation du Christ. La Sibylle n’avait-elle pas dit:
-«Heureux le Dieu qui pend sur une croix de bois!» Et Catherine continua
-de discuter ainsi avec les orateurs, les réfutant par des raisons
-évidentes, jusqu’à ce que, stupéfaits, ils ne surent plus que lui dire.
-Alors l’empereur, furieux, leur reprocha de se laisser vaincre
-honteusement par une jeune fille. Et l’un de ces orateurs, qui était le
-plus savant, et parlait au nom de ses confrères, dit: «Tu sais,
-empereur, que personne jamais n’a pu nous résister; mais c’est l’esprit
-même de Dieu qui parle en cette jeune fille; et elle nous a remplis
-d’une telle admiration que nous n’osons plus dire un seul mot contre ce
-Christ qui nous apparaît désormais comme le seul vrai Dieu!» Ce
-qu’entendant, l’empereur, exaspéré, les fit tous brûler au milieu de la
-ville; et Catherine, en même temps qu’elle les réconfortait, achevait de
-les instruire des vérités de la foi. Et, comme ils se plaignaient
-d’avoir à mourir sans être baptisés, elle leur répondit: «Soyez sans
-crainte, car l’effusion de votre sang vous tiendra lieu de baptême!»
-Alors, s’étant munis du signe de la croix, ils furent précipités dans
-les flammes; et ils rendirent leurs âmes de telle façon que ni leurs
-cheveux, ni leurs vêtements, ne furent touchés par le feu.
-
-Pendant que les chrétiens s’occupaient de les ensevelir, Maxence dit à
-Catherine: «Noble jeune fille, aie pitié de ta jeunesse, et je te ferai
-impératrice dans mon palais, et le peuple entier adorera ton image, au
-milieu de la ville!» Mais elle: «Cesse de dire des choses dont la pensée
-même est un crime. J’ai pris le Christ pour fiancé, lui seul est ma
-gloire et mon amour; et ni caresses ni tourments ne pourront me
-détourner de lui!» L’empereur la fit alors dépouiller de ses vêtements;
-il la fit frapper de griffes de fer, puis, l’ayant jetée dans une
-obscure prison, il ordonna que pendant dix jours on la laissât sans
-nourriture.
-
-Là-dessus, l’empereur se vit forcé de se rendre dans une autre province.
-Or sa femme, qui avait pour amant un officier nommé Porphyre, vint, la
-nuit, dans la prison de Catherine. Et, y étant entrée, elle vit la
-cellule remplie d’une clarté immense, et elle vit que les anges
-pansaient les plaies de la prisonnière. Et celle-ci, s’étant mise à lui
-décrire les joies éternelles, la convertit et lui prédit la couronne du
-martyre. Ce qu’apprenant, Porphyre alla se jeter, lui aussi, aux pieds
-de Catherine, et il reçut la foi du Christ avec deux cents de ses
-hommes.
-
-Quand l’empereur revint, douze jours après son départ, il se fit amener
-la jeune fille, qu’il s’attendait à voir anéantie par ce jeûne prolongé.
-La voyant au contraire resplendissante de vie, il soupçonna que
-quelqu’un l’avait nourrie, dans sa prison, et décréta que ses gardiens
-fussent mis à la torture. Mais Catherine: «Aucun être humain ne m’a
-nourrie, mais bien le Christ par l’entremise de ses anges.» Alors
-l’empereur, plus frappé que jamais de sa beauté, lui proposa, une fois
-de plus, de l’élever au trône avec lui. Et comme elle s’y refusait, il
-lui dit: «Choisis entre deux choses, ou bien de sacrifier aux idoles, et
-de vivre, ou bien de mourir dans des tourments effroyables!» Et elle:
-«Quelques tourments que tu puisses imaginer, n’hésite pas à me les
-infliger, car j’ai soif d’offrir ma chair et mon sang à Jésus, qui a
-offert pour moi sa chair et son sang! Lui seul est mon Dieu, mon maître,
-mon mari et mon amant!» Alors un préfet conseilla à l’empereur de faire
-préparer quatre roues garnies de pointes de fer, et de s’en servir pour
-déchirer les chairs de Catherine, de façon à épouvanter, par un tel
-exemple, les autres chrétiens. Et l’on décida que, de ces quatre roues,
-où l’on attacha la sainte, deux seraient poussées dans un sens et deux
-dans un autre, pour que les membres de Catherine fussent arrachés et
-broyés en morceaux. Mais la sainte pria Dieu que, pour la gloire de son
-nom et pour la conversion des assistants, il anéantît cette affreuse
-machine. Et voici qu’un ange secoua si fortement la masse énorme des
-quatre roues, que quatre mille païens périrent écrasés.
-
-En ce moment l’impératrice, qui avait assisté à la scène du haut du
-palais, s’enhardit à descendre, et reprocha à son mari tant de cruauté.
-Le roi lui fit arracher les mamelles, puis trancher la tête. Et
-l’impératrice, allant au martyre demanda à Catherine de prier pour elle.
-Et Catherine: «Sois sans crainte, princesse aimée de Dieu, car ta
-royauté passagère va se changer aujourd’hui en une royauté éternelle, et
-en échange d’un mari mortel tu en acquerras un immortel!» Sur quoi,
-l’impératrice, raffermie, encouragea ses bourreaux à exécuter leur
-mission. Ils la conduisirent donc hors de la ville, lui arrachèrent les
-mamelles avec des pointes de fer et lui coupèrent la tête. Et Porphyre,
-recueillant ses restes, les ensevelit.
-
-I. Le lendemain, Maxence envoya au supplice les bourreaux de sa femme,
-qu’il soupçonnait d’avoir dérobé le corps de celle-ci. Mais Porphyre,
-s’élançant au milieu de la foule, s’écria: «C’est moi qui ai enseveli la
-servante du Christ, ayant reçu comme elle la foi chrétienne!» Maxence,
-fou de douleur, poussa un rugissement terrible et s’écria: «Malheureux
-que je suis! voici maintenant que Porphyre lui-même s’est laissé
-séduire, mon seul confident, le seul en qui j’avais confiance!» Et comme
-il le dénonçait à ses soldats, ceux-ci répondirent: «Nous aussi, nous
-sommes chrétiens et prêts à mourir!» Sur quoi, l’empereur, ivre de rage,
-les fit tous décapiter ainsi que Porphyre, et ordonna que leurs restes
-fussent jetés aux chiens.
-
-Puis, se tournant vers Catherine: «Bien que, par tes sortilèges, tu aies
-causé la mort de l’impératrice, je t’offre encore, cependant, de devenir
-la première dans mon palais!» Et comme, de nouveau, elle repoussait son
-offre avec indignation, il la condamna à être décapitée. Or, pendant
-qu’on la menait au supplice, elle dit, les yeux levés au ciel: «Espoir
-et salut des croyants, honneur et gloire des vierges, Jésus, mon bon
-maître, exauce ma prière! Fais en sorte que toute personne qui
-m’invoquera, soit à l’heure de la mort ou dans le danger, se trouve
-secourue en souvenir de ma passion!» Et une voix, du haut du ciel, lui
-répondit: «Viens, ma chère fiancée, les portes du ciel sont ouvertes
-devant toi. Et à ceux qui célébreront pieusement ton martyre je promets
-le secours qu’ils demanderont!» Après quoi la sainte eut la tête
-tranchée, et de son corps jaillit du lait au lieu de sang. Et des anges,
-recueillant ses restes, les transportèrent de ce lieu sur le mont Sinaï,
-où ils ne l’ensevelirent que vingt jours après. Aujourd’hui encore, une
-huile miraculeuse découle de ses os, qui guérit aussitôt les membres
-affaiblis. Sainte Catherine fut martyrisée vers l’an du Seigneur 310.
-Quant à la façon dont Maxence fut puni de ce crime et des autres qu’il
-avait commis, nous l’avons racontée déjà en traitant de l’Invention de
-la Sainte Croix[19].
-
- [19] La légende du _Mariage mystique_ de sainte Catherine apparaît,
- pour la première fois, dans une traduction anglaise de la _Légende
- dorée_ par le frère Jean de Bungay, datée de 1438. Et c’est
- également vers cette date que certains peintres du Nord (à Cologne,
- à Bruges) ont commencé à introduire le _Mariage mystique_ dans leur
- représentation des actes de sainte Catherine.
-
-III. Un moine de Rouen s’était rendu au mont Sinaï, et, pendant sept
-ans, avait pieusement prié sainte Catherine. Au bout de ce temps, il
-demanda à la sainte la grâce de posséder un fragment de ses reliques; et
-aussitôt de la main de la sainte se détacha un doigt, que le moine
-emporta joyeusement dans son monastère.--Un autre moine, après avoir eu
-longtemps une dévotion spéciale pour sainte Catherine, avait peu à peu
-négligé d’invoquer la sainte. Or un jour, étant en prière, il vit passer
-devant lui une troupe de vierges dont l’une, en l’approchant, se
-détourna et se couvrit le visage. Et comme il demandait à ses compagnes
-qui elle était, une d’elles lui répondit: «C’est Catherine, que jadis tu
-connaissais bien! Mais comme maintenant tu parais ne plus la connaître,
-elle s’est voilé le visage en t’apercevant, pour passer près de toi
-comme une inconnue!»
-
-IV. Certains auteurs se demandent si, au lieu de Maxence, ce n’est pas
-plutôt Maximin qui a présidé au martyre de sainte Catherine. Il y avait
-alors trois empereurs: 1º Constantin, qui avait succédé à son père; 2º
-Maxence, fils de Maximilien, élu à Rome par les soldats; 3º Maximin,
-proclamé César en Orient. Et, suivant les chroniques, Maxence
-persécutait les chrétiens à Rome, pendant que Maximin les persécutait en
-Orient. On suppose donc qu’il y aura eu, dans le premier récit du
-martyre de sainte Catherine, une faute d’écriture, et que c’est Maximin
-qu’on doit lire au lieu de Maxence.
-
-
-
-
-CLXX
-
-SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT, ABBÉS
-
-(27 novembre)
-
-
-Barlaam, dont l’histoire nous est racontée par Jean de Damas, convertit
-à la foi chrétienne le roi Josaphat.
-
-En un temps où l’Inde entière était pleine de chrétiens, surgit un roi
-puissant nommé Avennir, qui persécuta cruellement les chrétiens et
-surtout les moines. Or l’ami et principal officier de ce roi, touché de
-la grâce divine, s’enfuit de la cour pour entrer dans un ordre
-monastique. Le roi, irrité, le fit rechercher par tout le désert; et,
-quand on l’eut trouvé, il le fit comparaître devant lui. Et, voyant vêtu
-d’un manteau grossier cet homme naguère élégant et riche, il lui dit:
-«Insensé, quelle folie t’a pris de changer ton honneur en infamie?» Et
-le religieux: «Si tu veux connaître mes motifs, chasse d’abord loin de
-toi tes ennemies!» Le roi lui demanda qui étaient ces ennemies. Et lui:
-«Ce sont la colère et la concupiscence, car ce sont elles qui
-t’empêchent de voir la vérité.» Et le roi: «Parle, maintenant!» Et lui:
-«Les insensés, ce sont ceux qui dédaignent comme n’existant point les
-choses qui existent, et qui poursuivent comme des réalités les choses
-qui n’existent pas.» Après quoi il lui expliqua longuement le mystère de
-l’incarnation et les vérités de la foi. Et le roi lui dit: «Si tu ne
-m’avais pas fait promettre, tout à l’heure, de bannir d’ici la colère
-pendant que je t’écouterais, je t’enverrais maintenant au bûcher!
-Lève-toi et fuis loin de mes yeux, et malheur à toi si je te retrouve
-jamais!» Et l’homme de Dieu s’en alla tout triste, car il avait bien
-espéré subir le martyre.
-
-Le roi Avennir n’avait pas d’enfant. Il eut enfin un fils, qui était
-d’une beauté merveilleuse, et qui fut appelé Josaphat. En l’honneur de
-sa naissance, le roi fit célébrer de grands sacrifices; et il réunit
-soixante astrologues, qu’il interrogea sur les destinées futures de
-l’enfant. Tous répondirent qu’il serait grand en puissance et en
-richesse; mais le plus sage d’entre eux ajouta: «O roi, l’enfant qui
-t’est né sera en effet tout cela, mais dans un autre royaume que le
-tien! car, si je ne me trompe, il sera un des princes de cette religion
-chrétienne que tu persécutes!» Ce qu’entendant, le roi, effrayé, fit
-construire à l’écart un magnifique palais, qu’il donna pour demeure à
-son fils; et il lui donna pour compagnons de beaux jeunes gens, en leur
-recommandant de ne jamais parler à Josaphat ni de la vieillesse, ni de
-la maladie, ni de la pauvreté, ni de rien d’attristant: de telle sorte
-que l’esprit de l’enfant, tout occupé de choses gaies, n’eût jamais
-l’occasion de penser à l’avenir. Si l’un des compagnons de Josaphat
-était malade, il aurait aussitôt à être remplacé par un autre bien
-portant. Mais surtout, défense était faite de jamais mentionner le nom
-ou la doctrine du Christ.
-
-Il y avait alors auprès du roi un haut fonctionnaire qui était chrétien,
-mais en secret. Cet homme, chassant un jour avec le roi, aperçut à terre
-un mendiant qu’une bête féroce avait blessé au pied. Et le mendiant le
-pria de le recueillir chez lui, ajoutant qu’il pourrait lui rendre
-service. Alors le ministre: «Je consens volontiers à te recueillir chez
-moi, mais je ne vois guère comment tu pourrais m’être utile!» Et le
-mendiant: «C’est que je suis médecin des paroles. Si quelqu’un souffre
-d’une parole qu’il a dite ou entendue, je sais des remèdes pour le
-guérir.» Le ministre, sans prendre au sérieux les mots du mendiant,
-l’emmena chez lui et le soigna, par charité chrétienne. Or des hommes
-jaloux et méchants, pour nuire à ce ministre, l’accusèrent auprès du
-prince non seulement d’être chrétien, mais de flatter le peuple pour
-s’emparer du pouvoir. Et ils dirent au roi: «Si tu veux en avoir la
-preuve, reçois-le en particulier, et dis-lui que, sentant l’approche de
-la mort, tu as l’intention de renoncer au trône pour te faire moine! Tu
-verras bien ce qu’il te répondra.» Le roi suivit leur conseil; et le
-ministre, ne soupçonnant point la ruse, loua fort l’intention
-qu’exprimait son maître. Ce dont le roi fut rempli de fureur, car il y
-voyait la preuve de la trahison du ministre. Mais il se contint et ne
-répondit rien. Sur quoi le ministre, tout confus de cet accueil, alla
-raconter la chose au mendiant qu’il avait recueilli. Et celui-ci, en
-véritable «médecin des paroles», lui dit: «Le roi te soupçonne de
-vouloir le détrôner. Lève-toi vite, coupe tes cheveux, revêts un cilice,
-et va chez le roi. Et quand il te demandera ce que cela signifie, tu lui
-répondras que tu es prêt à le suivre dans son monastère, voulant
-partager ses privations comme tu as partagé sa prospérité!» Le ministre
-fit ainsi, et le roi, après avoir puni les dénonciateurs, l’éleva encore
-à de plus hautes dignités.
-
-Cependant, le prince Josaphat était parvenu à l’âge adulte. Etonné de ce
-que son père le tînt enfermé, il interrogeait là-dessus son serviteur
-favori, ajoutant que cette défense de sortir lui ôtait le goût de manger
-et de boire. Le roi, informé de cela, lui fit donner des chevaux et lui
-permit de sortir dans la campagne, à la condition qu’une escorte le
-précédât pour écarter de ses yeux tout spectacle attristant. Or
-Josaphat, dans une de ses promenades, rencontra un lépreux et un
-aveugle. Stupéfait, il demanda ce que c’était. Et ses compagnons: «Ce
-sont là des maux qui arrivent aux hommes!» Et lui: «A tous les hommes?»
-Et, sur leur réponse négative, il reprit: «Sait-on du moins à l’avance
-quels hommes doivent être atteints de ces maux?» Et ses compagnons: «Qui
-pourrait connaître l’avenir des hommes?» Sur quoi Josaphat rentra chez
-lui plein d’anxiété.
-
-Une autre fois, il rencontra un homme brisé par la vieillesse. L’homme
-avait un visage rugueux, un dos voûté, une bouche sans dents, une parole
-balbutiante. Etonné, Josaphat demanda ce que c’était. Et quand on lui
-eût répondu que c’était l’âge qui avait mis l’homme en cet état, il
-demanda: «Et quelle sera sa fin?» On lui répondit: «La mort!» Et lui:
-«Est-ce que tous doivent mourir, ou seulement quelques-uns?» On lui
-répondit: «Tous!» Et Josaphat: «A quel âge?» Et eux: «On peut vivre
-jusqu’à quatre-vingts ou cent ans, et puis on meurt.» Et le jeune homme,
-roulant dans son cœur toutes ces pensées nouvelles, se désolait en
-secret, bien que, devant son père, il continuât de feindre la gaîté.
-
-Or, un saint moine nommé Barlaam vivait alors dans le désert de Sennaar.
-Instruit par l’Esprit-Saint de ce qui arrivait au fils du roi, il prit
-l’habit d’un marchand, se rendit à la capitale, et, abordant le
-précepteur du prince, il lui dit: «Je suis marchand, et j’ai à vendre
-une pierre merveilleuse qui ouvre les yeux aux aveugles et les oreilles
-aux sourds, rend la parole aux muets et la raison aux fous. Conduis-moi
-près du jeune prince, pour que je la lui montre!» Et le précepteur: «Je
-me connais en pierres. Montre-moi celle dont tu parles, et, si elle est
-telle que tu le dis, le fils du roi te l’achètera!» Mais Barlaam: «Ma
-pierre a encore cette propriété que seuls peuvent la voir ceux qui sont
-chastes et que n’a point corrompus le péché. Avec les yeux que tu as, tu
-ne pourrais pas la voir, tandis qu’on m’a dit que le fils du roi était
-chaste et ignorait le mal.» Le précepteur le conduisit alors devant
-Josaphat, qui l’accueillit avec déférence. Et Barlaam: «Prince, tu as
-bien fait de me recevoir, sans dédaigner mon humble figure! Tu as fait
-comme un roi qui, quand il voyageait dans son carrosse doré et
-rencontrait des mendiants en haillons, descendait de son carrosse et
-leur baisait les pieds. Les ministres de ce roi, n’osant le blâmer
-ouvertement, dirent à son frère comment il se conduisait; et le frère,
-lui aussi, en fut scandalisé. Or c’était l’usage que, lorsqu’un homme
-était condamné à mort, le crieur du roi venait sonner de la trompe
-devant sa maison. Un soir, donc, le roi envoya son crieur sonner de la
-trompe devant la maison de son frère. Ce qu’entendant, celui-ci se crut
-condamné à mort. Il ne put dormir de toute la nuit, fit son testament,
-s’habilla tout de noir et vint en pleurant au palais du roi avec sa
-femme et ses enfants. Et le roi lui dit: «Sot que tu es! Tu t’es effrayé
-en entendant le messager de ton frère, envers qui tu sais que tu n’es
-point coupable; et tu me blâmes de m’émouvoir à la vue des messagers de
-Dieu, contre qui j’ai si souvent péché!» Après cela le roi prit quatre
-coffres. Dans deux d’entre eux, qu’il fit garnir d’or à l’extérieur, il
-mit à l’intérieur des ossements en putréfaction. Dans les deux autres,
-qu’il fit garnir de poix à l’extérieur, il mit à l’intérieur des
-diamants et des perles. Puis, convoquant les ministres qui s’étaient
-plaints de lui à son frère, il leur demanda quels étaient les plus
-précieux des quatre coffres. Ils désignèrent aussitôt ceux qui étaient
-couverts d’or, dédaignant les deux autres. Alors le roi fit ouvrir les
-deux coffres dorés, et une puanteur infecte s’en exhala. Et le roi: «Ces
-coffres sont l’image de ceux qui, somptueusement vêtus, ont dans leur
-cœur le vice et l’impureté.» Puis il fit ouvrir les deux autres coffres,
-et on y vit luire l’éclat des pierreries. Et il dit: «Ceci est l’image
-des pauvres que vous m’avez blâmé d’honorer: car, sous leurs haillons
-misérables, ils rayonnent de l’éclat de toutes les vertus.»
-
-Puis Barlaam expliqua longuement à Josaphat l’incarnation, la passion et
-la résurrection du Christ. Il lui parla aussi du jugement dernier et de
-la rétribution des bons et des méchants. Et, pour lui faire entendre
-l’erreur des idolâtres, il lui raconta la parabole suivante: Un archer,
-ayant pris un rossignol, voulait le tuer. Mais, l’oiseau: «Homme, quel
-profit auras-tu de ma mort? Pour ton ventre même je ne ferai qu’une
-bouchée! Tandis que, si tu veux me rendre le vol, je te donnerai trois
-conseils excellents à suivre.» L’archer, étonné, promit à l’oiseau de le
-remettre en liberté en échange des trois conseils. Et le rossignol lui
-dit: «1º n’essaie jamais d’atteindre des choses qui sont hors
-d’atteinte; 2º ne t’afflige jamais d’une perte irréparable; 3º ne crois
-jamais des choses incroyables. Retiens ces trois conseils, et tu t’en
-trouveras bien!» L’archer, suivant sa promesse, lâcha le rossignol. Et
-celui-ci, volant dans les airs, lui dit: «Malheur à toi, homme, car tu
-as fait une sottise, et tu as perdu un grand trésor! Sache donc que j’ai
-dans mon ventre un diamant deux fois plus gros qu’un œuf d’autruche!» Ce
-qu’entendant, l’archer fut désolé d’avoir remis en liberté le rossignol;
-et, pour le reprendre, il lui disait: «Viens dans ma maison, tu y verras
-bien des choses curieuses, et je te ferai un beau cadeau!» Et le
-rossignol: «Maintenant je reconnais, sans erreur possible, que tu es un
-sot, car de mes trois conseils tu ne tires aucun profit. Tu t’affliges
-de m’avoir perdu, tandis que tu ne saurais me ravoir; tu t’efforces de
-m’atteindre, tandis que c’est chose impossible; et tu crois que je puis
-avoir dans le ventre un diamant dix fois plus gros que mon corps tout
-entier!» Et Barlaam ajouta: «Non moins stupides sont ceux qui croient
-aux idoles et invoquent l’appui de statues qu’ils ont eux-mêmes
-fabriquées!»
-
-Puis Barlaam exposa au jeune prince le mensonge et la vanité des
-plaisirs du monde. Et, à l’appui de ses arguments, il lui raconta les
-apologues suivants. Il lui dit, d’abord, que ceux qui désirent les
-plaisirs corporels au détriment de leur âme ressemblent à un homme qui,
-fuyant devant une licorne, tomba dans un précipice. En tombant, il
-s’accrocha des deux mains à un arbuste et enfonça ses pieds dans une
-boue glissante. Il vit alors que deux rats, un blanc et un noir,
-rongeaient les racines de l’arbuste et étaient déjà sur le point de le
-détacher. Au fond de l’abîme, il vit un dragon terrible qui ouvrait la
-bouche pour le dévorer; et, dans la boue où s’étaient enfoncés ses
-pieds, il vit quatre vipères qui levaient la tête. Mais soudain il
-aperçut une goutte de miel qui découlait d’une branche de l’arbuste. Et
-aussitôt, oubliant tous les dangers qui l’entouraient, il se laissa
-aller à la douceur de manger ce miel. Et Barlaam dit à Josaphat: «La
-licorne, c’est la mort, que l’homme s’efforce de fuir. L’abîme, c’est
-notre monde de misère. L’arbuste c’est notre vie, dont les racines sont
-rongées jour et nuit, et dont l’écroulement est sans cesse plus proche.
-Les quatre vipères sont les quatre éléments, dont le désordre amène la
-dissolution du corps. Le dragon, c’est le diable. Et la goutte de miel,
-ce sont les plaisirs décevants dont la poursuite nous détourne de la vue
-de notre destinée.»
-
-Autre exemple. Ceux qui aiment le monde sont pareils à un homme qui
-avait trois amis, dont il l’aimait l’un plus que lui-même, le second
-autant que lui-même, le troisième moins que lui-même. Cet homme, étant
-en danger de mort, courut invoquer l’aide du premier ami. Et celui-ci:
-«Malheureux, je ne puis rien pour toi! J’ai d’autres amis avec qui je
-dois me réjouir. Tout ce que je puis faire pour toi, c’est de te donner
-ces deux cilices, pour te couvrir en cas de besoin.» L’homme alla
-trouver son second ami, qui lui dit: «Je n’ai que faire de souffrir avec
-toi, étant moi-même accablé de souci. Je puis seulement, si tu veux, te
-faire un pas de conduite jusqu’à la porte du tribunal.» Alors l’homme,
-désespéré, aller trouver son troisième ami, et lui dit, la mine basse:
-«J’ose à peine te parler, car je ne t’ai pas aimé comme je le devais.
-Mais, dans l’embarras où je me trouve, et sans autres amis, je me suis
-dit que peut-être tu ne refuserais pas de me secourir.» Et l’ami, avec
-un bon sourire, lui répondit: «Certes, tu es pour moi un ami très cher,
-et je n’oublie pas le service que tu m’as rendu! Viens, je vais aller
-avec toi au tribunal, pour t’empêcher d’être livré à tes ennemis!» Et
-Barlaam ajouta: «Le premier de ces amis est la possession des richesses,
-pour qui l’homme s’expose à mille dangers, et de qui, à l’heure de la
-mort, il ne tire aucun profit, si ce n’est des linceuls pour
-l’ensevelir. Le second ami, ce sont la femme, les fils, les parents, qui
-nous font un pas de conduite jusqu’à notre tombeau, et puis s’en
-retournent aussitôt à leurs affaires. Le troisième ami, c’est la foi,
-l’espérance, la charité et l’aumône, et toutes les bonnes œuvres, qui,
-lorsque nous mourons, nous accompagnent au tribunal de Dieu et nous
-délivrent de nos ennemis les démons.»
-
-Barlaam dit encore ceci: «Dans une grande ville, on avait l’habitude
-d’élire pour prince, tous les ans, un homme étranger et inconnu, à qui
-on laissait plein pouvoir de faire ce qu’il voulait; mais au bout de
-l’année, tandis que cet homme ne songeait qu’à sa jouissance, se croyant
-destiné à régner toujours, voilà que tous les citoyens s’insurgeaient
-contre lui, le traînaient nu par les rues de la ville, et le reléguaient
-dans une île déserte où il mourait de faim et de froid. Or il y eut un
-de ces princes improvisés qui, ayant appris la coutume de ses sujets,
-prit la précaution de déposer dans l’île de grands trésors, de telle
-sorte que, quand il y fut à son tour relégué, il ne manqua de rien.
-Cette ville est le monde; ses citoyens sont les princes des ténèbres; et
-à l’improviste la mort survient, qui nous relègue dans le feu de
-l’enfer. Et notre provision de richesses pour l’autre vie ne peut se
-faire que par l’entremise des pauvres.»
-
-Quand Barlaam eut ainsi achevé d’instruire le fils du roi, celui-ci
-voulut tout abandonner pour le suivre. Mais Barlaam lui répondit, que,
-s’il faisait cela, il serait pareil à certain jeune homme qui, après
-avoir refusé de se marier avec une jeune fille riche et noble, s’enfuit
-dans un lieu où il trouva une autre jeune fille, très pauvre,
-travaillant et priant auprès de son vieux père. Et il lui dit: «Femme,
-que fais-tu là? Manquant de tout, tu rends grâces à Dieu comme si tu en
-avais reçu de grands biens!» Et la jeune fille: «Les choses extérieures
-ne sont pas à nous, mais seulement celles qui sont au dedans de nous. Or
-Dieu m’a accordé de grands biens: car il m’a faite à son image, il m’a
-appelée à sa gloire et m’a ouvert la porte de son royaume.» Le jeune
-homme, la voyant aussi sage que belle, la demanda en mariage à son père.
-Et celui-ci: «Tu ne peux pas épouser ma fille, car tu es fils de gens
-nobles et riches, et je ne suis qu’un pauvre homme!» Et comme le jeune
-homme insistait, le vieillard lui dit: «Je ne puis te la donner en
-mariage, car tu la conduirais dans la maison de ton père, et elle est
-mon unique enfant.» Et le jeune homme: «Je resterai près de vous et me
-conformerai en tout à votre manière de vivre!» Puis, dépouillant ses
-vêtements précieux, il endossa un manteau de bure pareil à celui du
-vieillard, se fixa près de lui et épousa la jeune fille. Et après que le
-vieillard eut éprouvé sa constance, il le conduisit enfin dans la
-chambre nuptiale; et, là, il lui montra un trésor comme il n’en avait
-jamais vu, et le lui donna tout entier.
-
-A cela le jeune prince Josaphat répondit: «Je comprends l’allusion que
-contient ton récit. Mais dis-moi, père, quel âge tu as et où tu
-demeures, car je ne veux pas me séparer de toi.» Et Barlaam: «Il y a
-quarante-cinq ans que je demeure au désert de Sennaar.» Alors Josaphat:
-«Mais tu as l’air d’avoir plus de soixante-dix ans!» Et Barlaam: «Oui,
-tel est mon âge, si l’on compte mes années depuis ma naissance. Mais je
-n’admets pas que l’on compte, dans la mesure de ma vie, le temps que
-j’ai dépensé aux vanités du monde: car pendant ce temps-là j’étais mort,
-et des années de mort ne doivent pas compter dans la vie.» Et comme
-Josaphat insistait pour le suivre au désert, Barlaam lui dit: «Si tu le
-fais, je ne pourrai jouir de ta société, et je serai cause de
-persécution pour mes frères! Reste plutôt ici; et quand tu jugeras le
-temps opportun, tu viendras me rejoindre!» Puis, ayant baptisé le
-prince, il l’embrassa une dernière fois et s’en retourna au désert.
-
-Quand le roi apprit que son fils était devenu chrétien, il en éprouva
-une vive douleur. Alors un de ses amis, nommé Arachis, pour le consoler,
-lui dit: «Je connais un ermite qui est de notre religion et qui
-ressemble tout à fait à Barlaam. Que cet homme, se faisant passer pour
-Barlaam, défende d’abord la foi chrétienne; puis qu’il se laisse réfuter
-et renie son christianisme; et ton fils le reniera, lui aussi!» Le roi
-feignit donc d’organiser une grande expédition pour rechercher Barlaam,
-et fit savoir à son fils qu’il l’avait retrouvé. Ce qu’apprenant,
-Josaphat se désola d’abord de la capture de son maître; mais bientôt
-Dieu lui révéla que ce n’était pas le vrai Barlaam. Alors le roi, venant
-chez son fils, lui dit: «Mon enfant, tu m’as causé une grande tristesse,
-tu as déshonoré mes cheveux blancs et tu m’as ôté la lumière de mes
-yeux! Pourquoi, mon cher fils, as-tu abandonné le culte de mes dieux?»
-Et Josaphat; «Mon père, pourquoi t’affliger de ce que j’aie été admis à
-participer d’un grand bien? Quel père a jamais paru triste de la
-prospérité de son fils?» Sur quoi le roi, furieux, se plaignit à Arachis
-de l’endurcissement de Josaphat. Arachis lui conseilla de ne pas lui
-parler aussi sévèrement, ajoutant qu’avec de douces flatteries on en
-viendrait mieux à bout. Aussi, le lendemain, le roi dit-il à son fils,
-en le couvrant de baisers: «Mon fils chéri, honore et respecte ton vieux
-père! Ne sais-tu pas le bien que c’est d’obéir à son père et de le
-rendre heureux? Ne sais-tu pas que tous ceux qui y ont manqué ont péri
-misérablement?» Et Josaphat: «Il y a un temps pour aimer et un temps
-pour obéir, un temps de paix et un temps de guerre. Mais, à ceux qui
-nous détournent de Dieu, nous ne devons jamais obéir, fussent-ils même
-nos parents!» Alors le roi, voyant sa constance: «Puisque rien ne peut
-te fléchir, viens, et nous croirons tous deux aux mêmes vérités.
-Barlaam, qui t’a converti, est ici prisonnier. Convoque tous les
-chrétiens, et que les hommes de ma religion et ceux de la tienne
-discutent librement! Si ce sont les chrétiens qui l’emportent, nous
-croirons à leur Dieu; et si ce sont les hommes de notre religion, tu
-renonceras à ton christianisme!» Josaphat consentit à cette proposition
-et fut mis en présence du faux Barlaam.
-
-Aussitôt il lui dit: «Tu sais, Barlaam, comment tu m’as instruit! Si
-donc tu défends la foi que tu m’as enseignée, je resterai ton disciple
-jusqu’à la fin de mes jours. Mais si, au contraire, tu te laisses
-vaincre, j’arracherai moi-même ton cœur et ta langue et les donnerai aux
-chiens, pour que désormais personne ne s’avise plus d’induire en erreur
-un fils de roi!» Ce qu’entendant le faux Barlaam, dont le vrai nom était
-Nachor, trembla et se troubla cruellement, car il se voyait pris à son
-propre piège. Il réfléchit que le plus prudent était d’être de l’avis du
-fils du roi. Or un rhéteur se leva et lui dit: «Es-tu Barlaam, qui as
-induit en erreur le fils du roi?» Et lui: «Je suis Barlaam, qui n’ai pas
-induit en erreur le fils du roi, mais au contraire qui l’ai délivré de
-l’erreur!» Et le rhéteur: «Alors que les plus sages et les plus savants
-des hommes ont adoré nos dieux, comment oses-tu t’insurger contre eux?»
-Et le faux Barlaam: «Les Chaldéens, les Grecs et les Egyptiens ont
-commis l’erreur de prendre pour des dieux de simples créatures. Les
-Chaldéens ont adoré les éléments, créés pour l’utilité de l’homme. Les
-Grecs ont adoré des hommes criminels, tels que Saturne, qui dévorait ses
-fils et s’était coupé ses parties génitales; tels que Jupiter, qui, pour
-commettre l’adultère, aimait à prendre des formes d’animaux; tels encore
-que Vénus, qui trompait son mari avec Adonis. Les Egyptiens ont adoré
-des bêtes, le bœuf, le mouton, le porc, et d’autres encore. Seuls les
-chrétiens adorent le fils du vrai Dieu qui est descendu des cieux pour
-sauver les hommes.» Et Nachor continua de défendre la foi chrétienne, en
-sorte que les rhéteurs, stupéfaits, ne surent que répondre. Et Josaphat
-se réjouissait fort de voir que le Seigneur faisait défendre la vérité
-par la bouche d’un ennemi. Mais le roi, au contraire, était furieux. Il
-s’empressa de lever la séance, sous prétexte d’ajourner le débat au
-lendemain. Et Josaphat lui dit: «Si tu ne veux pas qu’on doute de ta
-justice, permets à mon maître de passer la nuit avec moi, pour que nous
-convenions ensemble de nos réponses pour demain! Et toi, de la même
-façon, entends-toi avec tes rhéteurs!» Le roi et Nachor y consentirent,
-espérant toujours l’induire en erreur. Mais lorsque Nachor se rendit au
-palais de Josaphat, celui-ci lui dit: «Ne crois pas que j’ignore qui tu
-es! Je sais que tu n’es pas Barlaam, mais l’astrologue Nachor.» Puis il
-lui exposa si bien les voies du salut qu’il le convertit. Et, le
-lendemain, Nachor s’en alla au désert, où, ayant reçu le baptême, il se
-fit ermite.
-
-Cependant, un mage nommé Théodas, instruit de tout cela, vint trouver le
-roi et lui dit qu’il connaissait un moyen de détourner Josaphat de son
-christianisme. Et le roi: «Si tu parviens à cela, je t’élèverai une
-statue d’or et ordonnerai qu’on t’offre des sacrifices comme à un dieu!»
-Alors Théodas: «Eloigne de ton fils tous ses compagnons, et introduis
-dans son palais des femmes belles et ornées, pour qu’elles le servent et
-passent tout leur temps avec lui! Moi, je lui enverrai un de mes
-esprits, qui l’enflammera de concupiscence. Car rien n’a autant de
-pouvoir pour séduire les jeunes gens qu’un visage de femme! Certain roi
-venait de voir naître un fils lorsque les médecins lui dirent que si,
-pendant dix ans, l’enfant apercevait une seule fois le soleil ou la
-lune, il perdrait l’usage de ses yeux. Alors ce roi fit enfermer son
-fils, jusqu’à l’âge de dix ans, dans une grotte souterraine. Les dix ans
-écoulés, il ordonna qu’on étalât devant son fils toutes les choses du
-monde, afin qu’il apprît à les connaître ainsi que leurs noms. L’enfant
-apprit à connaître, de cette façon, les noms de l’or et de l’argent, des
-pierres précieuses, des chevaux, et de tout le reste. Mais quand il
-demanda quel était le nom des femmes, le ministre du roi lui répondit en
-plaisantant qu’on les appelait _des diables à séduire les hommes_. Et
-lorsque ensuite le roi demanda à son fils ce qu’il aimait le mieux, de
-toutes les choses qu’il avait vues, l’enfant répondit que c’était, à
-beaucoup près, _les diables à séduire les hommes_.»
-
-Aussitôt le roi, congédiant tous les compagnons de son fils, les
-remplaça par de belles jeunes filles, qui ne cessaient point de
-l’exciter à la luxure. Et le malin esprit envoyé par le mage pénétra
-dans le cœur du jeune homme et y alluma un grand feu. De telle sorte
-que, brûlé tout ensemble au dehors et au dedans, le malheureux Josaphat
-souffrait cruellement. Mais il se recommandait à Dieu; et Dieu finit par
-éloigner de lui toute tentation.
-
-Alors le roi envoya à son fils une jeune princesse d’une beauté
-merveilleuse. Et comme Josaphat lui prêchait le Christ, elle répondit:
-«Si tu veux me détourner du culte des idoles, marie-toi avec moi! Car
-les chrétiens eux-mêmes approuvent le mariage; puisque leurs
-patriarches, leurs prophètes et leur apôtre Pierre étaient mariés.» Mais
-Josaphat: «Chère amie, ce sont là de vaines paroles. Les chrétiens
-peuvent, en effet, se marier, mais non pas ceux qui ont promis au Christ
-de garder leur virginité!» Et elle: «Soit! mais si tu veux sauver mon
-âme, accorde-moi du moins une petite grâce! Accouple-toi avec moi cette
-nuit seulement, et je te promets que, demain matin, je me ferai
-chrétienne!» Elle parlait avec tant d’instance, et était si belle,
-qu’elle commença à ébranler sérieusement la tour de son âme. Ce que
-voyant, Satan dit à ses compagnons: «Voyez comme cette jeune fille
-ébranle l’âme que nous n’avons pu toucher! Profitons de l’occasion pour
-nous précipiter dans cette âme!» Alors le pauvre jeune homme, se voyant
-si tenté--car il l’était et par sa concupiscence et par son désir de
-sauver la jeune fille,--se mit à pleurer et tomba en prière. Et, pendant
-sa prière, il s’endormit et eut un rêve. Il se vit amené dans un pré
-fleuri où les feuilles des arbres, sous une brise légère, murmuraient
-doucement et exhalaient un parfum merveilleux. Il y avait là des fruits
-d’un goût incomparable, des eaux d’une limpidité ravissante, des sièges
-et des lits ornés d’or et de pierreries. Et une voix lui dit que c’était
-là le séjour des bienheureux. Il demanda la permission d’y rester, mais
-la voix lui répondit: «Tu pourras y revenir un jour, si tu sais résister
-à tes mauvais désirs.» Puis il vit, dans son rêve, un lieu sinistre et
-fétide, et la voix lui dit que c’était le séjour des damnés. Et,
-lorsqu’il s’éveilla, la beauté de la jeune fille lui parut exhaler la
-même puanteur.
-
-Les malins esprits s’en retournèrent auprès de Théodas, et lui dirent:
-«Tant qu’il n’avait pas fait le signe de la croix, nous pouvions
-pénétrer en lui et le troubler vivement. Mais dès qu’il eut fait ce
-signe, nous dûmes nous enfuir.» Alors Théodas se rendit lui-même auprès
-de Josaphat, espérant le séduire par de belles paroles. Mais ce fut lui
-qui fut pris par celui qu’il voulait prendre. Converti par Josaphat, il
-reçut le baptême, et mena, depuis lors, une vie exemplaire.
-
-Le roi, désespéré, abandonna à son fils la moitié de son royaume. Et
-Josaphat, malgré son extrême impatience de se réfugier au désert, jugea
-utile, dans l’intérêt de la foi, d’accepter pour quelque temps le
-royaume qui lui était offert. Il construisit de nombreuses églises,
-dressa partout des croix, et convertit tous ses sujets. Son père
-lui-même finit par se laisser convaincre par la prédication de son fils.
-Il crut en Jésus-Christ, reçut le baptême, laissa le royaume entier à
-Josaphat, et acheva sa vie dans la pénitence.
-
-Après cela, Josaphat voulut, à son tour, se retirer dans le désert; mais
-longtemps les prières de son peuple le retinrent. Un jour enfin, il
-s’enfuit, donna à un pauvre ses habits royaux, et, en échange, revêtit
-ses haillons. Ainsi il erra dans le désert pendant deux ans, sans
-pouvoir trouver Barlaam. Enfin, apercevant un caveau, il frappa à la
-porte et dit: «Père, bénis-moi!» Et Barlaam, entendant sa voix, sortit
-du caveau. Ils s’embrassèrent longuement, heureux de se revoir. Josaphat
-raconta à Barlaam tout ce qui lui était arrivé; et, ensemble, ils en
-rendirent grâces à Dieu. Et Josaphat vécut là de nombreuses années, dans
-la vertu et les privations. Quant à Barlaam, lorsqu’il eut accompli sa
-destinée, il mourut en paix à l’âge de quatre-vingts ans, l’an du
-Seigneur 400. Josaphat, lui, renonça à son royaume dans la
-vingt-cinquième année de son âge; il vécut ensuite au désert pendant
-trente-cinq ans, et puis s’endormit, à son tour, dans le Seigneur[20].
-
- [20] C’est l’histoire de saint Josaphat qui a fait affirmer à Max
- Müller,--et à bien d’autres, après lui,--que «Boudha était devenu un
- saint de l’Eglise catholique». En effet, au dire de ces savants, le
- nom de «Josaphat» ne peut être qu’une déformation de «Bodhisattva»;
- et il y a, dans le fameux _Lalila Vistara_, une légende qui rappelle
- ce que Jean de Damas et Jacques de Voragine nous racontent de
- l’enfance du fils du roi Avennir. Quant à l’esprit profondément
- chrétien qui anime tout le récit de la _Légende Dorée_, sous la
- délicieuse couleur orientale dont il est revêtu, c’est apparemment
- chose sans importance, ou, en tout cas, incapable de prévaloir
- contre l’identité manifeste des deux noms de «Josaphat» et de
- «Bodhisattva»!
-
-
-
-
-CLXXI
-
-SAINT JACQUES L’INTERCIS, MARTYR
-
-(27 novembre)
-
-
-Le martyr Jacques, surnommé l’Intercis[21], noble de naissance, mais
-plus noble encore par sa foi, était originaire de la ville d’Elape, dans
-le pays des Perses. Né de parents chrétiens, et marié à une femme
-chrétienne, il vivait dans la familiarité du roi des Perses, qui finit
-même par le décider à sacrifier aux idoles. Ce qu’entendant, la mère et
-la femme de Jacques lui écrivirent aussitôt: «En obéissant à un mortel,
-tu as abandonné Celui de qui dépend la vie, tu as changé la vérité en
-mensonge; en cédant à un mortel, tu as renié le juge des vivants et des
-morts. Sache donc que, désormais, nous te serons étrangères, et que
-jamais plus tu ne nous reverras!» Et Jacques, ayant lu cette lettre,
-s’écria en pleurant: «Si ma mère et ma femme me sont devenues
-étrangères, combien plus étranger doit m’être devenu mon Dieu!» Et comme
-il se repentait amèrement de sa faute, on fit savoir au roi que Jacques
-était de nouveau chrétien. Alors le roi le fit comparaître et lui dit:
-«Réponds-moi, es-tu Nazaréen?» Et Jacques: «Oui!» Et lui: «Donc tu es
-mage!» Et Jacques: «Dieu me préserve d’être mage!» Et comme le roi le
-menaçait de nombreux supplices, Jacques répondit: «Tes menaces ne
-sauraient me troubler, car tes paroles me traversent plus vite les
-oreilles que le vent ne met de temps à passer sur un rocher!» Et le roi:
-«Sois prudent, ne t’expose pas à une mort cruelle!» Et Jacques: «Ce
-n’est point là une mort, mais plutôt un sommeil, d’où l’on ne tarde pas
-à se réveiller pour la résurrection!» Et le roi: «Ne crois pas les
-Nazaréens qui prétendent que la mort n’est qu’un sommeil, car les plus
-grands empereurs la redoutent!» Et Jacques: «Quant à nous, nous ne
-craignons point la mort, car elle n’est pour nous que l’entrée de la
-vie!» Alors le roi, sur le conseil de ses amis, décida que, pour
-l’exemple, Jacques serait mutilé membre à membre. Et comme plusieurs
-témoins, émus de pitié, pleuraient sur le saint, celui-ci leur dit: «Ne
-pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes, car moi, je vais à la vie, et
-vous, au supplice éternel!»
-
- [21] Ce surnom, qui signifie «le coupé en morceaux» est une allusion
- au martyre du saint.
-
-Alors les bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite, et Jacques
-s’écria: «Seigneur Jésus, reçois ce rameau de l’arbre de la miséricorde;
-car le vigneron coupe le sarment de sa vigne afin qu’elle germe mieux et
-soit couronnée de fruits!» Et le bourreau: «Si tu consens à céder, je
-puis encore te faire grâce et guérir ta main!» Et, comme Jacques s’y
-refusait, il lui coupa un second doigt. Et Jacques dit: «Reçois ces deux
-rameaux que tu as plantés!» Au troisième doigt coupé, il dit: «Délivré
-d’une triple tentation, je bénis le Père, le Fils et le Saint-Esprit!»
-Au quatrième doigt, Jacques dit: «Protecteur des fils d’Israël, quatre
-fois béni, reçois de ton serviteur ce quatrième hommage!» Enfin, au
-cinquième doigt: «Maintenant ma joie est complète!»
-
-Alors les bourreaux lui dirent: «Aie maintenant pitié de ton âme! Et ne
-t’afflige pas d’avoir perdu une main, car il y a bien des hommes qui
-n’ont qu’une main, et qui abondent en honneurs et richesses!» Et
-Jacques: «Quand les bergers tondent leurs brebis, se contentent-ils de
-couper la laine du côté droit, en laissant tout entière celle du côté
-gauche?» On lui coupa le petit doigt de la main gauche. Et lui:
-«Seigneur, étant le plus grand, tu as voulu devenir, pour nous, le plus
-petit! Reprends le corps que tu as racheté de ton propre sang!» Au
-septième doigt, il dit: «Sept fois par jour j’ai loué le Seigneur!» Au
-huitième: «C’est le huitième jour que Jésus a été circoncis. Permets à
-l’âme de ton serviteur, Seigneur, d’être, elle aussi, purifiée par les
-rites sacrés!» Au neuvième doigt, il dit: «C’est à la neuvième heure que
-le Christ a expiré sur la croix. Aussi, Seigneur, suis-je heureux de te
-proclamer et de te remercier, dans la douleur de l’amputation de mon
-neuvième doigt.» Enfin, au dixième doigt, il dit: «La dixième lettre de
-l’alphabet, _iota_, est la lettre par laquelle commence le nom de
-Jésus-Christ!» Alors quelques-uns des assistants dirent: «O toi que nous
-avons aimé, feins tout au moins de renier ton Dieu pour obtenir la vie
-sauve! On t’a, en vérité, coupé les mains; mais nous connaissons des
-médecins très habiles qui sauront te guérir de ta souffrance.» Et
-Jacques: «Loin de moi une aussi honteuse dissimulation! Celui qui
-regarde en arrière pendant qu’il conduit la charrue ne saurait être
-propre au royaume de Dieu.» Sur quoi les bourreaux, furieux, lui
-coupèrent tour à tour les dix doigts de ses pieds. Et à chaque doigt
-coupé il glorifiait Dieu d’une façon nouvelle. On lui coupa ensuite le
-pied droit, puis le pied gauche, puis le bras droit et le bras gauche,
-puis la jambe droite jusqu’à la cuisse. Et le saint, se tordant sous la
-douleur, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, aide-moi, car voici que
-s’emparent de moi les gémissements de la mort!» Et il dit aux bourreaux:
-«Le Seigneur me revêtira d’une chair nouvelle, que vos blessures ne
-sauront atteindre!» Et déjà les bourreaux commençaient à se fatiguer,
-ayant travaillé sur lui de la première jusqu’à la neuvième heure. Ils
-lui coupèrent cependant encore la jambe gauche, jusqu’à la cuisse. Et
-saint Jacques s’écria: «Dieu des vivants et des morts, écoute-moi, qui
-suis à demi vivant et à demi mort! Je n’ai plus de doigts ni de mains à
-tendre vers toi, plus de genoux à fléchir devant toi! Je suis comme une
-maison qui s’effondre, ayant perdu toutes les colonnes, qui la
-soutenaient. Ecoute-moi, Seigneur Jésus, et tire mon âme de sa prison!»
-A peine eut-il dit cela qu’un des bourreaux s’approcha et lui trancha la
-tête. Il mourut le jour du 27 novembre.
-
-
-
-
-CLXXII
-
-SAINT SATURNIN, SAINTE PERPÉTUE, SAINTE FÉLICITÉ ET LEURS COMPAGNONS,
-MARTYRS
-
-(23 et 29 novembre)[22]
-
- [22] La fête de saint Saturnin de Toulouse est célébrée le 29
- novembre; celle de sainte Félicité et de ses compagnons, le 23 du
- même mois.
-
-
-I. Saturnin, ordonné prêtre par les disciples des apôtres, fut désigné
-pour aller occuper l’évêché de Toulouse. Et comme, dès qu’il fut entré
-dans la ville, tous les démons cessèrent de répondre aux questions qu’on
-leur faisait, un des païens dit que, si l’on ne tuait pas Saturnin, on
-n’obtiendrait plus jamais rien des dieux. On s’empara donc de Saturnin;
-et celui-ci, sur son refus de sacrifier, fut attaché au pied d’un
-taureau furieux, qu’on précipita ensuite le long des marches du
-Capitole. Le saint eut la tête brisée, la cervelle écrasée; et ainsi, il
-reçut heureusement la couronne du martyre. Deux femmes recueillirent son
-corps, et, par peur des païens, le cachèrent dans un puits, d’où les
-successeurs de saint Saturnin le transportèrent, plus tard, dans un lieu
-consacré.
-
-II. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre à Rome, en l’an
-286, sous Maximien. Le préfet de la ville, après l’avoir longtemps tenu
-en prison, le fit attacher sur un chevalet, où il fut roué de coups. On
-lui brûla ensuite les côtes, et l’on finit par le décapiter.
-
-III. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre en Afrique avec
-son frère Satire, un compagnon nommé Révocat, la sœur de celui-ci,
-nommée Félicité, et une femme noble nommée Perpétue. Ayant refusé de
-sacrifier aux idoles, ils furent tous jetés en prison. Ce que voyant, le
-père de Perpétue courut à la prison, et dit: «Ma fille, qu’as-tu fait?
-Tu as déshonoré ta famille! car jamais encore personne de ta race n’a
-été emprisonné!» Et quand il apprit que sa fille était chrétienne, il
-s’élança sur elle pour lui crever les yeux. Or, cette nuit-là, Perpétue
-eut un rêve qu’elle raconta en ces termes à ses compagnons: «J’ai vu une
-échelle d’or qui s’élevait jusqu’au ciel, si étroite qu’on ne pouvait y
-grimper qu’un à un, et encore à la condition d’être petit de taille. Car
-à droite et à gauche, sur les portants, étaient fixés des couteaux et
-des glaives très aigus, de telle sorte que ceux qui grimpaient ne
-pouvaient regarder ni derrière eux ni autour d’eux, mais étaient forcés
-d’avoir toujours les yeux levés au ciel. Sous l’échelle se tenait un
-immense et terrible dragon, essayant d’effrayer tous ceux qui voulaient
-grimper. Et j’ai vu Satire grimper sur l’échelle, parvenir jusqu’en
-haut, puis se retourner, et nous faire signe de le suivre sans crainte.»
-Ce qu’entendant, tous les prisonniers rendirent grâce à Dieu, car ils
-comprirent qu’ils avaient été élus pour le martyre. Amenés devant le
-juge, ils refusèrent de sacrifier: sur quoi le juge fit séparer les
-trois hommes des deux femmes, et dit à Félicité: «As-tu un mari?» Et
-elle: «Oui, mais je le dédaigne!» Et lui: «Aie pitié de toi, jeune
-femme, et consens à vivre, d’autant plus que tu portes un enfant dans
-ton ventre!» Mais elle: «Fais de moi ce que tu voudras, jamais tu ne
-m’amèneras à ta volonté!» Cependant, les parents et le mari de Perpétue
-avaient amené à celle-ci son petit garçon encore à la mamelle. Et le
-père de la sainte dit à sa fille: «Mon doux enfant, aie pitié de moi, de
-ta pauvre mère, et de ton mari, qui ne pourra pas vivre sans toi!» Mais
-Perpétue ne se laissait point toucher. Alors son père lui jeta au cou
-son petit garçon. Mais elle, repoussant l’enfant, dit aux siens:
-«Eloignez-vous de moi, ennemis de Dieu, car je ne vous connais plus!»
-Après quoi le préfet, voyant la constance des martyrs, les renvoya en
-prison. Et comme les saints s’affligeaient sur Félicité, qui était alors
-enceinte de huit mois, Dieu fit alors en sorte qu’elle éprouva soudain
-les douleurs de l’enfantement, et mit au monde un fils vivant. Et les
-gardiens lui disaient: «Si tu souffres si cruellement dès à présent, que
-sera-ce quand tu comparaîtras devant le juge?» Mais Félicité: «Ici, je
-souffre pour moi; là-bas Dieu souffrira pour moi!» On les fit ensuite
-sortir de prison, les mains liées derrière le dos, et on les conduisit
-dans l’amphithéâtre. Satire et Perpétue furent dévorés par des lions,
-Révocat et Félicité par des léopards; et Saturnin eut la tête tranchée.
-Cela se passait vers l’an 256, sous les empereurs Valérien et Gallien.
-
-
-
-
-CLXXIII[23]
-
-SAINT PASTEUR, ABBÉ
-
- [23] Les cinq chapitres qui suivent forment, en appendice à la
- _Légende des Saints_, une sorte de manuel de la vie monastique.
-
-
-Saint Pasteur demeura de longues années au désert, avec ses frères, et
-se distingua par sa sainteté. Sa mère désirait beaucoup revoir ses fils;
-et comme ils s’y refusaient, elle se rendit un jour au devant d’eux
-pendant qu’ils allaient à la ruche. Mais aussitôt ils s’enfuirent dans
-leurs cellules, dont ils barricadèrent les portes. Et elle, debout
-devant la porte de la cellule de Pasteur, pleurait et gémissait.
-Pasteur, à travers la porte, lui dit: «Vieille femme, qu’as-tu à crier
-ainsi?» Mais elle, entendant sa voix redoublait ses cris, disant: «Je
-veux vous voir, mes chers fils! Est-ce donc mal, que je vous revoie? Ne
-suis-je pas votre mère, qui vous ai allaités?» Et son fils: «Veux-tu
-nous voir dans ce monde-ci ou dans l’autre?» Et elle: «Si je ne peux pas
-dans celui-ci, que du moins je le puisse dans l’autre, mes enfants!» Et
-Pasteur: «Si tu te résignes chrétiennement à ne pas nous voir dans ce
-monde-ci, tu nous verras certainement dans l’autre!» Sur quoi la vieille
-s’en alla toute réconfortée.
-
-Le juge de la province voulait, lui aussi, voir Pasteur, qui refusait de
-se laisser voir. Ce juge fit alors jeter en prison le neveu de l’ermite,
-en disant: «Si Pasteur vient intercéder pour lui, je le relâcherai!» La
-mère de l’enfant vint pleurer devant la porte de Pasteur. Et comme
-celui-ci ne lui répondait pas, elle lui dit: «Si même tu as des
-entrailles de fer, insensibles à toute compassion, qu’au moins la voix
-du sang te parle en faveur de mon fils!» Mais son frère se borna à lui
-faire répondre: «Pasteur n’a jamais eu de fils!» La mère du prisonnier
-revint toute en larmes auprès du juge, qui lui dit: «Qu’au moins ton
-frère dise un mot pour ton fils et je le remettrai en liberté!» Mais
-Pasteur se borna à lui répondre: «Examine la cause suivant ta loi; et,
-s’il est digne de mort, mets-le à mort; s’il est innocent, fais-en ce
-qui te plaira!» Pasteur disait à ses frères: «Pour être libre de ce
-monde, le moine n’a qu’à détester deux choses.» Et comme un de ses
-frères lui demandait ce que c’était, il répondit: «La jouissance
-charnelle et la vaine gloire. Si tu veux trouver le repos dans ce monde
-et dans l’autre, dis-toi toujours: qui suis-je? Et ne juge personne!» Un
-frère d’un couvent ayant commis une faute, l’abbé, sur le conseil d’un
-ermite, le chassa. Or, comme ce frère s’enfuyait, désespéré, Pasteur
-l’appela, le consola, et lui demanda d’aller chercher l’ermite qui
-l’avait dénoncé. Et à cet ermite il dit: «Il y avait deux hommes, dont
-chacun venait de perdre son fils. Et voici que l’un des deux abandonna
-son propre mort pour aller pleurer le mort de l’autre!» L’ermite comprit
-la parabole, et se repentit. Une autre fois, un frère dit à Pasteur
-qu’il voulait s’en aller, parce qu’on lui avait rapporté, d’un de ses
-frères, des choses qui l’avaient scandalisé. Pasteur lui répondit de ne
-pas croire ces choses, qui n’étaient pas vraies. Et le frère: «Pardon,
-elles sont vraies, car c’est le frère Fidèle qui me les a rapportées!»
-Et Pasteur: «Celui qui te les a rapportées ne saurait être Fidèle; car,
-s’il était fidèle, il ne songerait pas à dénoncer ses frères!» Et le
-frère: «Mais je l’ai vu aussi de mes propres yeux!» Et Pasteur: «Sais-tu
-ce que c’est qu’une paille et qu’une poutre? Eh bien, mets-toi dans
-l’esprit que tes péchés à toi sont comme une poutre, et ceux de ton
-frère comme un fétu de paille!»
-
-Un frère qui avait commis un grand péché voulut faire pénitence pendant
-trois ans. Mais d’abord il demanda à Pasteur si c’était beaucoup. Et
-Pasteur: «C’est beaucoup!» Le frère demanda si un an de pénitence serait
-suffisant. Et Pasteur: «C’est beaucoup!» On en vint à proposer quarante
-jours; mais Pasteur dit encore: «C’est beaucoup!» Et il ajouta:
-«J’estime que si un homme se repent de tout son cœur, et se promet de ne
-pas recommencer son péché, Dieu se contente parfaitement d’une pénitence
-même de trois jours.»
-
-Un frère lui demanda ce qu’il devait faire d’un héritage qui venait de
-lui échoir. Pasteur lui dit de revenir trois jours après. Et, trois
-jours après, il lui dit: «Si tu donnes ton argent à l’Eglise, on le
-dépensera en repas; si tu le donnes à tes parents, tu n’en auras point
-de récompense; si tu le donnes aux pauvres, tu seras certain de l’avoir
-bien placé. Mais au reste fais ce que tu voudras, car je ne me sens pas
-le droit de rien décider!» Voilà ce que nous apprend sur saint Pasteur
-la _Vie des Pères du Désert_.
-
-
-
-
-CLXXIV
-
-SAINT JEAN, ABBÉ
-
-
-Jean, abbé, s’entretenant avec un autre solitaire, Episius, qui depuis
-quarante ans vivait au désert, lui demanda quel profit il en avait
-retiré. Episius répondit: «Depuis que je suis au désert, jamais le
-soleil ne m’a vu mangeant!» Et Jean: «Ni moi en colère!» De la même
-façon, comme l’évêque Epiphane nourrissait de viande le solitaire
-Hilarion, celui-ci lui dit: «Pardonne-moi, car depuis que j’ai revêtu
-cet habit, je n’ai point mangé de nourriture animale.» Et l’évêque:
-«Moi, depuis que j’ai revêtu cet habit, jamais j’ai permis que quelqu’un
-allât dormir qui avait dans son cœur un grief contre moi; et, moi-même,
-jamais je ne me suis endormi en ayant au cœur un grief contre
-quelqu’un.» Et Hilarion: «Pardonne-moi, car tu es meilleur que moi!»
-
-Jean résolut un jour de ne rien faire pour lui-même, à la façon des
-anges, afin de se consacrer plus entièrement à Dieu. Il se dépouilla
-donc de son froc, sortit de sa cellule, et, pendant une semaine, resta
-étendu dans le désert. Mais au bout de cette semaine, mourant de faim et
-tout dévoré des morsures des mouches et des guêpes, il alla frapper à la
-porte d’un de ses frères. Et celui-ci: «Qui es-tu?» Et lui: «Je suis
-Jean!» Mais le frère: «C’est impossible! Jean est devenu un ange, et
-n’est plus parmi les hommes!» Et Jean: «Je t’assure que c’est moi!» Mais
-le frère lui refusa de lui ouvrir la porte et le laissa en peine
-jusqu’au lendemain. Puis, lui ouvrant enfin la porte, il lui dit: «Si tu
-n’es qu’un homme, tu as besoin de travailler pour te nourrir et pour
-vivre!» Et Jean: «Pardonne-moi, frère, car j’ai péché!»
-
-Jean étant sur le point de mourir, ses frères lui demandèrent de leur
-laisser quelques bonnes paroles, en guise d’héritage. Mais il gémit et
-dit: «Jamais je n’ai fait ma propre volonté, et jamais je n’ai rien
-enseigné qu’en le faisant moi-même!» Tout cela est extrait de la _Vie
-des Pères_.
-
-
-
-
-CLXXV
-
-SAINT MOÏSE, ABBÉ
-
-
-Le solitaire Moïse dit à un de ses frères, qui lui demandait de
-l’instruire: «Enferme-toi dans ta cellule, et elle t’enseignera tout!»
-
-Un vieillard malade voulait se rendre en Egypte pour ne pas être trop à
-charge aux frères. Moïse lui dit: «Ne t’en va pas, car tu commettrais le
-péché de chair!» Et le vieillard: «Comment peux-tu me dire cela, à moi
-qui ne suis plus qu’un cadavre?» Il partit donc, et une jeune fille le
-soigna par dévouement; et quand il fut convalescent, il la viola.
-Lorsqu’elle eut enfanté un fils, le vieillard prit l’enfant dans ses
-langes, et, le jour d’une grande fête, entra dans l’église où les frères
-étaient rassemblés. Et il leur dit: «Vous voyez cet enfant? C’est le
-fils de la désobéissance! Prenez bien garde à vous, mes frères, et priez
-pour moi!» Après quoi il revint s’enfermer dans sa cellule.
-
-Un des frères ayant péché, on envoya chercher Moïse, qui arriva en
-portant sur son dos un sac plein de sable. Et comme on lui demandait ce
-que cela signifiait: «Ce sont mes péchés qui courent derrière moi, mais,
-comme je ne les vois pas, voici que je viens juger les péchés d’autrui!»
-Les frères comprirent et pardonnèrent au coupable. On raconte une chose
-analogue du solitaire Prieur, qui, ayant à juger un de ses frères, fit
-porter derrière lui un grand sac de sable et, devant lui, un sac plus
-petit. Et il dit: «Le grand sac, ce sont mes péchés mais comme ils sont
-derrière moi, je ne les vois pas et ne m’en afflige pas; le petit sac,
-ce sont les péchés de mon frère; et comme ils sont devant moi, je suis
-tout prêt à les juger avec sévérité.»
-
-Moïse fut ordonné prêtre, et l’évêque lui dit, en le revêtant du
-superhuméral: «Te voilà tout blanc!» Et lui: «Seigneur, que ne puis-je
-l’être plutôt au dedans!» Puis l’évêque, voulant l’éprouver, dit à son
-clergé de le repousser au moment où il approcherait de l’autel, et
-d’écouter ensuite ce qu’il dirait. On fit ainsi, et on entendit qu’il
-disait: «Voilà qui est bien fait pour toi! car, n’étant pas un homme,
-pourquoi as-tu eu la présomption d’aller parmi les hommes?» Tout cela
-est extrait de la _Vie des Pères._
-
-
-
-
-CLXXVI
-
-SAINT ARSÈNE, ABBÉ
-
-
-Arsène, étant encore à Rome, dans le palais de ses parents, priait Dieu
-de le diriger dans les voies du salut. Il entendit une voix qui lui dit:
-«Fuis les hommes et tu sera sauvé!» Il adopta donc la vie monacale; et
-dès qu’il l’eut fait; la voix lui dit: «Retraite, silence, repos!»
-
-Au sujet de ce «repos» que doivent rechercher les serviteurs du Christ,
-on lit dans la _Vie des Pères_, l’histoire suivante. Trois frères
-s’étant fait moines, l’un choisit pour tâche de ramener la paix parmi
-les gens en discorde, le second, de soigner les malades, le troisième,
-de se reposer dans la solitude. Sur quoi le premier se mit en devoir
-d’apaiser les querelles; mais il ne put plaire à tous; et, désespérant
-de son œuvre, il se rendit chez son frère. Il le trouva non moins abattu
-que lui-même. Et c’est dans cet état qu’ils se rendirent tous deux
-auprès du troisième frère. Quand ils lui eurent raconté leurs déboires,
-l’ermite versa de l’eau dans un bassin et leur dit: «Regardez-vous dans
-cette eau quand elle est troublée!» Puis il leur dit: «Regardez-vous
-maintenant dans la même eau devenue tranquille!» Cette fois; ils virent
-leur visage reflété dans l’eau. Et leur frère leur dit: «De la même
-façon, ceux qui vivent au milieu des hommes se trouvent hors d’état de
-voir leurs propres péchés; mais, dès qu’ils se reposent, ils peuvent
-voir leurs péchés.»
-
-Une vieille dame noble et pieuse vint voir le solitaire Arsène, et, par
-l’entremise de l’archevêque Théophile, lui fit demander de la recevoir.
-Comme Arsène s’y refusait, elle se rendit jusqu’à sa cellule, l’aperçut
-debout devant la porte, et se prosterna à ses pieds. Et Arsène, après
-l’avoir relevée, avec indignation: «Malheureuse femme, pourquoi as-tu
-entrepris ce voyage? Tu vas maintenant revenir à Rome; tu y raconteras à
-toutes les femmes que tu as vu le solitaire Arsène, et toutes voudront
-venir pour me voir aussi!» Et la dame: «Si Dieu me permet de revenir à
-Rome; je ferais en sorte qu’aucune femme ne vienne ici: mais je te
-supplie de prier pour moi et de ne pas m’oublier!» Mais lui: «Je vais
-prier Dieu qu’il efface ton souvenir de mon cœur!» Ce qu’entendant la
-dame, confuse, s’en retourna en ville, et, à force de s’affliger, fut
-prise de fièvre. L’archevêque, venu près d’elle pour la consoler; lui
-dit: «Ne sais-tu donc pas que tu es une femme, et que c’est par les
-femmes que l’ennemi attaque le plus volontiers les saints? Voilà
-pourquoi Arsène t’a dit ce qu’il t’a dit! Mais, quant à ton âme, tu peux
-être certaine qu’il priera pour elle!» Et la vieille dame, ainsi
-consolée, recouvra la santé.
-
-La _Vie des Pères_ raconte, à ce même propos, l’histoire d’un moine qui,
-ayant à porter sa vieille mère pour traverser un fleuve, commença par
-s’envelopper les mains dans son manteau. Et sa mère: «Pourquoi
-couvres-tu tes mains, mon enfant?» Et lui: «Le corps de toute femme est
-fait de feu! J’ai peur que, en te touchant, l’image des autres femmes ne
-me revienne à l’esprit!»
-
-Arsène passa toute sa vie assis dans sa cellule, ayant dans son sein un
-linge pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux. Il veillait
-toute la nuit. Et, le matin, tombant de fatigue, il disait au sommeil:
-«Viens, mauvais serviteur!» et il s’endormait pour un peu de temps. Il
-disait: «Une heure de bon sommeil doit suffire au moine!»
-
-Le père d’Arsène, qui était un riche sénateur, laissa à son fils, en
-mourant, toute sa fortune. Alors un certain Magistrien vint lui apporter
-le testament paternel; et lui, le prenant en main, voulait le déchirer.
-Magistrien le supplia de n’en rien faire, disant que, s’il le faisait,
-on lui trancherait la tête. Et Arsène: «Je suis mort avant mon père.
-Comment donc peut-il faire de moi son héritier?» Et il rendit le
-testament sans vouloir le lire.
-
-Un jour, une voix lui dit: «Viens, je te montrerai les œuvres des
-hommes!» Puis, l’ayant conduit en un certain lieu, l’ange lui montra
-d’abord un Ethiopien s’occupant à faire un fagot de bois si lourd qu’il
-ne pouvait l’emporter. L’ange lui fit voir ensuite un homme qui puisait
-de l’eau dans un lac pour la verser dans une citerne creuse, d’où l’eau,
-tout de suite, retournait dans le lac. Il lui montra aussi deux hommes
-qui portaient une longue poutre; mais quand ils voulurent entrer dans le
-temple, ils ne le purent, à cause de la façon dont ils portaient la
-poutre. Et l’ange dit: «Ceux-ci, ce sont ceux qui subissent le joug de
-Dieu avec orgueil, non avec humilité; et, pour ce motif, ils ne peuvent
-entrer dans le royaume de Dieu. L’homme qui fait les fagots est le
-pécheur que sa pénitence n’empêche pas de pécher de nouveau, et qui
-ajoute ainsi l’iniquité à l’iniquité. L’homme qui verse de l’eau dans la
-citerne sans fond est l’homme qui, en mêlant les bonnes et les mauvaises
-actions, perd le bénéfice de ses bonnes actions.» Tout cela est extrait
-de la _Vie des Pères_.
-
-
-
-
-CLXXVII
-
-AGATHON, ABBÉ
-
-
-Le solitaire Agathon garda, pendant trois ans, une pierre dans sa
-bouche, afin de s’accoutumer au silence. Un autre frère, entrant au
-milieu d’une assemblée, se dit: «Tu n’es qu’un âne. Fais donc comme
-l’âne, qui brait et ne parle pas, reçoit l’injure et ne réponds rien!»
-Un autre frère, chassé de table, ne répondit rien. Plus tard, interrogé
-sur le motif de sa conduite, il répondit: «J’ai voulu ressembler au
-chien, qui, quand on le chasse, s’en va!»
-
-Interrogé sur la plus difficile de toutes les vertus, Agathon répondit:
-«C’est de prier Dieu; car, dans les autres travaux, on peut toujours se
-reposer; tandis que l’homme qui prie doit toujours lutter.» Et il disait
-à ses frères: «Vous devez toujours vivre entre vous comme au premier
-instant où vous vous rencontrez, et ne point vous faire de confidences.
-Car il n’y a point de pire passion que la confidence, et c’est elle qui
-engendre toutes les passions. Un homme irrité, même s’il ressuscitait
-les morts, ne plairait encore ni à Dieu ni aux hommes. Deux frères
-avaient vécu longtemps ensemble sans que rien pût jamais les irriter
-l’un contre l’autre. Un jour, l’un d’eux dit à l’autre: «Essayons de
-nous quereller, comme font les autres hommes!» Et l’autre: «Mais je ne
-sais pas comment on fait pour se quereller.» Et son frère: «Tiens, je
-pose là cette cruche, je dis qu’elle est à moi, tu réponds qu’elle est à
-toi, et voilà une querelle!» Ils mettent donc la cruche au milieu de la
-cellule. Et l’un dit à l’autre: «Ceci est à moi!» L’autre répond: «Mais
-non, c’est à moi!» Et son frère: «Eh bien oui, c’est à toi! tu peux le
-prendre!» Et ainsi ils se séparèrent sans être parvenus à se quereller.
-
-Avant de mourir, Agathon resta immobile pendant trois jours, les yeux
-ouverts. Ses frères lui demandèrent ce qu’il faisait. Et lui: «J’attends
-le jugement de Dieu!» Et eux: «En as-tu peur?» Et lui: «Je me suis
-efforcé autant que j’ai pu d’obéir aux ordres de Dieu. Mais je suis
-homme, et je ne sais pas si mes œuvres plairont au Seigneur!» Et eux:
-«Tes œuvres ne sont-elles donc pas suivant Dieu?» Et lui: «Je ne saurai
-cela que quand je comparaîtrai devant Lui. Car la justice de Dieu ne
-peut pas être la même que celle des hommes.» Et comme ses frères
-voulaient continuer à l’interroger, il leur dit: «Par pitié, ne me dites
-plus rien, car je suis occupé!» Et, cela dit, il rendit l’âme
-joyeusement. Tout cela est extrait de la _Vie des Pères_.
-
-
-
-
-CLXXVIII
-
-SAINT PÉLAGE, PAPE[24]
-
- [24] C’est ici que Jacques de Voragine a placé son _Histoire
- lombarde_, qui n’est en somme, comme l’on va voir, qu’une chronique
- des principaux événements politiques et religieux, depuis le Ve
- jusqu’au XIIIe siècle.
-
-
-Pélage fut un pape d’une grande sainteté, qui mourut plein de bonnes
-œuvres, après avoir gouverné l’Eglise de la façon la plus louable. Nous
-devons ajouter que ce Pélage n’est pas celui qui fut pape immédiatement
-avant saint Grégoire. A saint Pélage succéda Jean III, à Jean III
-Benoît, à Benoît un autre Pélage, qui eut pour successeur saint
-Grégoire.
-
-C’est sous le pontificat de saint Pélage que les Lombards sont arrivés
-en Italie; et comme leur histoire est généralement peu connue, j’ai
-décidé de la résumer ici, d’après l’_Histoire lombarde_ de
-l’historiographe Paul, et diverses chroniques.
-
-
-Les Lombards.
-
-I. Les Lombards étaient un grand peuple germanique qui, sorti de l’île
-de Scandinavie, sur le rivage septentrional de l’Europe, parvint enfin,
-après de nombreux combats et voyages, en Pannonie, où il s’installa à
-demeure, n’osant pas s’avancer plus loin vers le sud. On les appela
-d’abord les Vinules, puis les Lombards, à cause des longues barbes
-qu’ils avaient coutume de porter. Or, pendant qu’ils étaient encore en
-Germanie, leur roi Agilmud trouva, dans une piscine, sept enfants
-jumeaux que leur mère, une femme galante, avait jetés là pour les faire
-mourir. Le roi, surpris, retournait ces enfants avec sa lance, lorsque
-l’un d’eux saisit la lance dans sa main. Ce que voyant, le roi le fit
-élever, lui donna le nom de Lamission, et lui prédit un grand avenir. En
-effet, ce Lamission se distingua si fort qu’à la mort d’Agilmud ce fut
-lui que les Lombards élurent pour roi.
-
-Vers le même temps, c’est-à-dire vers l’an 490, un évêque arien, ayant à
-baptiser un homme appelé Barbe, lui dit: «Je te baptise au nom du Père,
-par le Fils, dans le Saint-Esprit»; ce par quoi il voulait signifier que
-le Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père. Mais aussitôt
-toute l’eau disparut de la piscine qui servait au baptême, et Barbe se
-convertit à la foi véritable.--Vers le même temps encore fleurirent deux
-frères utérins, saints Médard et Gildart, qui naquirent le même jour,
-furent consacrés évêques le même jour, moururent le même jour et furent
-béatifiés le même jour.--Et il y a encore un autre miracle que nous
-devons raconter ici. L’an 450, pendant que l’hérésie arienne pullulait
-en Gaule, l’unité de substance des trois personnes de la Trinité fut
-démontrée aux hommes par un symbole visible. Sigebert raconte en effet
-que l’évêque de Bazas, célébrant sa messe, vit tomber sur l’autel trois
-gouttes transparentes, d’égale grandeur, qui, se réunissant, formèrent
-un unique diamant d’une beauté merveilleuse. L’évêque plaça ce diamant
-au milieu d’une croix d’or: aussitôt toutes les autres pierres de la
-croix se détachèrent et tombèrent. Ce diamant paraissait obscur aux
-impies tandis qu’il s’illuminait pour les yeux des justes; il donnait la
-santé aux malades et renforçait la piété de ceux qui adoraient la croix.
-
-Dans la suite, les Lombards eurent un autre roi nommé Alboin, qui défit
-et tua le roi des Gépides: ce qui lui valut d’être ensuite attaqué par
-le fils de ce roi, qu’il défit et tua pareillement. Après quoi, il prit
-pour femme la fille de ce roi, nommée Rosemonde; et, en même temps, du
-crâne du roi vaincu il se fit faire une coupe, ornée d’argent; et il
-s’en servait pour boire.
-
-L’empire romain était alors gouverné par Justin le Petit, avec l’aide
-d’un eunuque nommé Narsès, homme de sens et de valeur, qui avait
-repoussé l’invasion des Goths, et rendu la paix à toute l’Italie. Mais
-les grands honneurs dont il jouissait lui attirèrent l’envie des
-Romains: faussement accusé auprès de l’empereur, il perdit ses dignités;
-et l’impératrice Sophie, pour achever de l’humilier, le condamna à
-dévider et à filer la laine avec ses servantes. A quoi Narsès se résigna
-en disant qu’il tisserait pour l’impératrice une toile dont, aussi
-longtemps qu’elle vivrait, elle ne pourrait sortir.
-
-Et en effet ce Narsès, s’étant retiré à Naples, manda aux Lombards
-d’abandonner leur misérable Pannonie pour venir prendre possession du
-sol fertile de l’Italie. Ce qu’entendant, Alboin se mit en route avec
-ses Lombards, et pénétra en Italie, l’an du Seigneur 568. Ils
-s’emparaient de toutes les villes qu’ils trouvaient sur leur passage,
-mettant à mort tous les habitants: car Alboin s’était juré de tuer tous
-les chrétiens. Mais quand ils voulurent entrer à Pavie, après un siège
-de trois ans, le cheval du roi s’agenouilla devant la porte de la ville,
-et, pressé de coups d’éperon, refusa de se relever. Alors un chrétien
-expliqua au roi la cause du miracle; et c’est ainsi qu’Alboin renonça à
-son serment. Les Lombards pénétrèrent ensuite à Milan. En peu de temps,
-ils subjuguèrent presque toute l’Italie, à l’exception de Rome et de la
-Romagne.
-
-Se trouvant à Vérone, dans un grand festin, Alboin versa à boire à sa
-femme dans le crâne du roi Gépide, en lui disant: «Bois avec ton père!»
-Ce qui remplit Rosemonde de haine contre son mari. Or, il y avait un
-chef lombard qui avait pour concubine une servante de la reine.
-Rosemonde, une nuit, prit place dans le lit de sa servante, y reçut le
-chef, puis, après s’être donnée à lui, lui dit: «Sais-tu qui je suis?»
-Il répondit en nommant sa concubine. Mais elle: «Pas du tout! Je suis
-Rosemonde; et tu viens de perpétrer un crime qui, si tu ne tues pas
-Alboin, te vaudra certainement d’être tué par lui! Donc, je veux que tu
-me venges de mon mari, qui, ayant tué mon père, m’a fait boire dans son
-crâne en guise de coupe!» Le chef se refusa à tuer lui-même Alboin, mais
-promit de trouver quelqu’un pour accomplir le crime. Alors la reine
-enleva de la chambre du roi toutes les armes qui s’y trouvaient, et lia
-fortement le glaive qu’Alboin mettait toujours à la tête de son lit, de
-manière que le roi ne pût le tirer du fourreau. Lorsque le meurtrier
-pénétra dans la chambre, le roi, qui l’avait vu venir, sauta hors de son
-lit, et, ne parvenant pas à tirer son glaive, saisit un escabeau et se
-défendit vaillamment. Mais le meurtrier, mieux armé que lui, eut enfin
-sur lui le dessus, et le tua. Puis, emportant tous les trésors du
-palais, il s’enfuit avec Rosemonde à Ravenne. Mais là, Rosemonde, ayant
-vu un jeune et beau préfet, et l’ayant désiré pour mari, versa du poison
-dans le verre de son complice; et lui, après en avoir bu, fut étonné
-d’un goût amer, et ordonna à Rosemonde de boire le reste. Rosemonde, le
-couteau sur la gorge, dut boire le breuvage empoisonné; et c’est ainsi
-que tous deux périrent.
-
-Enfin un roi lombard, nommé Adaloth, se fit baptiser et reçut la foi du
-Christ. Plus tard, une reine lombarde nommée Théodelinde, personne
-pieuse et sage, fit construire un bel oratoire à Monza. Elle convertit à
-sa foi son mari Agisulphe, qui fut duc de Turin avant de devenir roi des
-Lombards. Et c’est sur le conseil de Théodelinde que ce roi fit
-définitivement la paix avec l’Empire et l’Eglise romaine. Cette paix fut
-conclue le jour des saints Gervais et Protais; et c’est pourquoi saint
-Grégoire fit chanter à l’office de la messe, le jour de ces saints:
-_Loquetur Dominus pacem_, etc. Saint Grégoire était d’ailleurs l’ami de
-la reine Théodelinde, à qui il dédia ses _Dialogues_. Et la paix,
-conclue le jour des saints Gervais et Protais, fut confirmée le jour de
-Saint-Jean-Baptiste par la conversion générale des Lombards. En souvenir
-de quoi Théodelinde fit construire à Monza le susdit oratoire, dédié à
-saint Jean, qu’une vision avait, en outre, révélé à un saint homme comme
-le patron et le défenseur des Lombards.
-
-Grégoire, à sa mort, eut pour successeur Savin, qui eut pour successeur
-Boniface III, à qui succéda Boniface IV. C’est à la prière de ce dernier
-que l’empereur Phocas, en l’an 660, donna à l’Eglise chrétienne le
-Panthéon de Rome. Et c’est sur les prières de Boniface III qu’il
-consentit à reconnaître la chaire de Rome comme la tête de toutes les
-Eglises, titre que revendiquait, jusqu’alors, l’église de
-Constantinople.
-
-
-Mahomet.
-
-II. C’est sous le pontificat de Boniface IV, après la mort de Phocas et
-sous le règne d’Héraclius, vers l’an du Seigneur 610, que le mage et
-faux prophète Mahomet commença à induire en erreur les Ismaëlites ou
-descendants d’Agar, c’est-à-dire les Sarrasins. Et voici, d’après une
-histoire de cet imposteur, comment il s’y prit. Un clerc fameux, dépité
-de ne pouvoir obtenir de la curie romaine un honneur qu’il désirait
-obtenir, se réfugia outre-mer, où il fit de nombreuses dupes.
-Rencontrant Mahomet, il lui déclara qu’il le mettrait à la tête de son
-peuple. Et, d’abord, il accoutuma une colombe à venir manger des grains
-qu’il introduisait dans l’oreille du jeune Sarrasin: de telle sorte que
-la colombe, dès qu’elle apercevait Mahomet, accourait sur son épaule et
-mettait son bec dans son oreille. Alors le clerc susdit, ayant convoqué
-le peuple, lui dit que celui-là devrait être son chef que lui
-désignerait l’Esprit-Saint, descendant sur lui sous la forme d’une
-colombe. Puis il lâcha la colombe, qui vint se placer sur l’épaule de
-Mahomet et lui becqueta dans l’oreille. Le peuple crut que c’était le
-Saint-Esprit qui descendait sur lui, pour lui dicter à l’oreille la
-parole de Dieu. Ainsi Mahomet trompa les Sarrasins, qui, le prenant pour
-chef, envahirent le royaume de la Perse et tout l’empire d’Orient
-jusqu’à Alexandrie.
-
-Voilà ce que raconte une chronique populaire; mais plus vraisemblable
-est une autre version, que nous allons rapporter maintenant. D’après
-celle-ci, Mahomet, inventant lui-même des lois, feignait de les recevoir
-de l’Esprit-Saint, sous la forme d’une colombe. Dans ces lois, il
-introduisit bon nombre de choses empruntées à l’Ancien et au Nouveau
-Testament. Car, dans sa première jeunesse, il avait été marchand, avait
-parcouru avec ses chameaux l’Egypte et la Palestine, et s’était souvent
-entretenu avec des Juifs et des chrétiens. De là vient que les
-Sarrasins, de même que les Juifs, pratiquent la circoncision; et
-s’abstiennent de la viande du porc: Mahomet leur ayant fait croire que
-le porc avait été créé, après le déluge, de la fiente du chameau. Avec
-les chrétiens, les Sarrasins croient en un seul Dieu tout-puissant,
-créateur de toutes choses. Mêlant ainsi le vrai au faux, Mahomet affirme
-que Moïse a été un grand prophète, et le Christ un prophète plus grand
-encore, né d’une vierge et par la seule vertu de Dieu. Il dit aussi,
-dans son _Alcoran_, que le Christ, dans son enfance, a créé des oiseaux
-avec le limon de la terre. Mais il dit ensuite que ce n’est point le
-Christ lui-même qui à subi la passion et est ressuscité: d’après lui,
-c’est un autre homme qui aurait subi la passion, à la place du Christ.
-
-Une femme noble nommée Cadicha, qui était à la tête d’une province
-appelée Corocanie, voyant cet homme admis dans la familiarité des Juifs
-et des Sarrasins, crut que la majesté divine était en lui. Et, comme
-elle était veuve, elle le prit pour mari, ce qui le rendit maître de
-toute la province. Et lui, par ses artifices, il fit croire non
-seulement à cette femme, mais aux Juifs et aux Sarrasins, qu’il était le
-Messie promis par la Loi. Mais, dans la suite, Mahomet eut de fréquents
-accès d’épilepsie. Et comme Cadicha s’en affligeait, car cette maladie
-était considérée comme un signe d’impureté, il imagina de lui dire que
-ses accès étaient causés par l’émotion qu’il ressentait des fréquentes
-visites de l’archange Gabriel.
-
-Ailleurs encore on lit que le maître de Mahomet fut un moine appelé
-Serge, qui fut chassé par ses frères pour avoir partagé l’hérésie des
-Nestoriens, ou, suivant d’autres, celle des Jacobites: secte qui prêche
-la circoncision, et prétend que le Christ a été non un Dieu, mais un
-homme juste et saint, conçu du Saint-Esprit, et né d’une vierge, toutes
-choses que croient également les Mahométans. Ce serait donc ce Serge qui
-aurait instruit Mahomet dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Car
-jusque-là le jeune homme, avec toute la race des Arabes, adorait Vénus;
-et aujourd’hui encore, le jour sacré, pour les Sarrasins, est le
-vendredi, de même que pour les Juifs le samedi ou sabbat, et pour les
-chrétiens le dimanche, ou jour du Seigneur.
-
-Enrichi de la fortune de sa femme Cadicha, Mahomet prit une telle
-ambition qu’il rêva de devenir maître de l’Arabie entière. Mais comme il
-voyait qu’il ne pourrait pas dominer les Arabes par la violence, il
-résolut de se faire passer pour prophète, de manière à les subjuguer par
-une apparente sainteté. Tenant dans un lieu secret le susdit Serge, il
-lui demandait conseil sur toutes choses, et disait ensuite au peuple que
-c’était l’archange Gabriel qui le conseillait. Ainsi tout le peuple se
-laissa séduire et l’accepta pour chef. On dit aussi que Serge, qui avait
-été moine, voulut que les Sarrasins revêtissent l’habit monacal, ou du
-moins la cagoule sans le capuchon, et que, à l’imitation des moines, ils
-fissent, à heure fixe, de nombreuses génuflexions et prières, mais en se
-tournant vers le midi, pour se distinguer des Juifs, qui se tournaient
-vers l’occident, et des chrétiens, qui se tournaient vers l’orient. Et,
-en effet, ce sont des pratiques que les Sarrasins observent encore
-aujourd’hui. Nombreuses sont les lois que Mahomet, à l’instigation de
-Serge, prit dans la loi mosaïque. C’est ainsi que les Sarrasins font de
-fréquentes ablutions; avant de prier, ils doivent se purifier en se
-lavant les mains, les bras, le visage, la bouche et tous les membres de
-leurs corps. Dans leurs prières, ils adorent Dieu, qui n’a point d’égal,
-et Mahomet, son prophète. Ils jeûnent pendant un mois entier de l’année;
-et, pendant ce jeûne, ils ne peuvent manger que la nuit. Aussi longtemps
-qu’il fait assez clair pour qu’on distingue le blanc du noir, ils ne
-peuvent ni manger, ni boire, ni se souiller en s’unissant à la femme. Ce
-n’est que depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube du jour suivant
-qu’ils peuvent manger, boire et se servir de leurs femmes légitimes. Une
-fois par an, ils doivent se rendre en pèlerinage à la Mecque, où se
-trouve une maison appelée la Maison de Dieu, qu’ils disent avoir été
-construite par Adam, et où ils croient qu’ont prié tous les prophètes,
-depuis Abraham et Ismaël jusqu’à Mahomet. Ils doivent faire le tour de
-cette maison, vêtus de robes sans couture, et jeter des pierres à
-l’intérieur, pour lapider le diable. Toutes les viandes leur sont
-permises, sauf le porc, le sang et les animaux qui ne sont point tués de
-la main des hommes. Chacun d’eux a le droit d’avoir à la fois quatre
-femmes, et de répudier ses femmes trois fois. Ils peuvent, en outre,
-avoir, en aussi grande quantité qu’ils veulent, des captives et
-concubines, qu’ils ont le droit de revendre à volonté, à moins qu’elles
-n’aient enfanté de leurs œuvres. Ils ont également le droit de prendre
-des femmes dans leur propre famille, pour fortifier leur race. L’homme
-surpris avec une femme adultère est lapidé avec elle; l’homme surpris en
-fornication avec une femme ne lui appartenant pas est frappé de
-quatre-vingts coups de verges. Seul Mahomet prétendit que, par la voix
-de l’ange Gabriel, Dieu lui avait permis d’approcher les femmes des
-autres, afin d’engendrer des sages et des prophètes. Un jour, cependant,
-un de ses esclaves, qui avait une femme très belle, l’ayant trouvée avec
-Mahomet, la répudia. Et Mahomet la prit chez lui avec ses autres femmes;
-mais, craignant les murmures du peuple, il raconta qu’une charte lui
-avait été donnée du ciel, d’après laquelle la femme répudiée par son
-mari appartenait à celui qui l’avait recueillie: loi que les Sarrasins
-observent encore aujourd’hui. Quand l’un d’entre eux est accusé en
-justice, il n’a qu’à affirmer, sous serment, son innocence pour être
-acquitté. Les voleurs sont d’abord battus de verges; à la seconde
-récidive on leur coupe une main; à la troisième, un pied. Enfin, l’usage
-du vin est absolument interdit. A ceux qui obéissent à tous les
-commandements de sa loi, Mahomet promet le paradis, c’est-à-dire un
-jardin de délices tout arrosé de cours d’eau, où ils auront des demeures
-éternelles, un ciel toujours pur et doux, des mets excellents, des
-vêtements de soie, et où ils pourront s’accoupler en mille façons
-voluptueuses avec des vierges d’une beauté surnaturelle. Des anges s’y
-promèneront à toute heure, leur offrant du lait et du vin dans des vases
-d’or et d’argent. Ses élus y verront aussi trois fleuves, l’un de lait,
-l’autre de miel et l’autre de vin. Et ils y verront des anges si grands
-qu’ils auront besoin d’une journée entière pour mesurer l’espace compris
-entre leurs deux yeux. Ceux qui ne croient pas en Mahomet seront au
-contraire condamnés à un enfer sans fin. Mais de quelques péchés qu’un
-homme soit chargé, si, dans l’instant de sa mort, il croit à Mahomet,
-celui-ci obtiendra de Dieu son salut à l’heure du jugement.
-
-Les Sarrasins croient encore bien d’autres choses au sujet de leur faux
-prophète: par exemple que Dieu, en créant le ciel et la terre, avait
-devant les yeux le nom de Mahomet, et que, si Mahomet n’avait pas dû
-naître, Dieu n’aurait créé ni le ciel ni la terre. On raconte aussi que
-Mahomet a pris la lune dans son sein, l’a partagée en deux, puis
-reformée entière. On raconte que, des ennemis voulant lui faire avaler
-du poison dans de la viande d’agneau, l’agneau lui aurait dit:
-«Garde-toi de me manger, car j’ai en moi du poison!» Ce qui n’empêcha
-pas Mahomet de mourir empoisonné.
-
-
-Charlemagne.
-
-III. Mais il est temps que notre plume revienne à l’histoire des
-Lombards. Ceux-ci, donc, bien qu’ils eussent reçu la foi du Christ,
-causaient cependant de nombreux ennuis à l’empire romain. Mais plus
-tard, Pépin, le maire du palais du roi des Francs, étant mort, son fils
-Charles Martel lui succéda, qui, après de nombreuses victoires, laissa
-sa charge à ses deux fils Charles et Pépin. Mais Charles, renonçant au
-monde, entra au monastère du Mont Cassin, tandis que son frère Pépin,
-sans avoir le titre de roi, gérait vaillamment le royaume des Francs. Le
-roi véritable, Childéric, au contraire, était paresseux et inutile, de
-telle sorte que Pépin demanda au pape Zacharie si, se contentant d’avoir
-le nom de roi, cet incapable devait continuer à régner. A quoi le pape
-répondit que celui-là devait être roi qui savait bien gérer le royaume.
-Ce qu’entendant les Francs enfermèrent Childéric dans un monastère et
-firent roi Pépin, en l’an du Seigneur 750.
-
-Or, peu de temps après, Astolphe, roi des Lombards, dépouilla l’Eglise
-romaine de ses possessions; et le pape Etienne, qui avait succédé à
-Zacharie, réclama contre eux l’aide du roi Pépin. Celui-ci vint en
-Italie avec une nombreuse armée, assiégea le roi Astolphe, et obtint de
-lui quarante otages, comme gage de sa promesse de ne plus inquiéter
-l’Eglise romaine et de lui rendre tout ce qu’il lui avait enlevé. Mais
-dès que Pépin se fut retiré, Astolphe tint pour nulles toutes ses
-promesses: ce dont il ne tarda pas à être puni, car, peu après, au
-moment où il partait pour la chasse, il mourut subitement. Il eut pour
-successeur Desiderius.
-
-C’est vers le même temps que le roi des Goths, Théodoric, qui gouvernait
-l’Italie par ordre de l’empereur, et qui était infecté de l’hérésie
-arienne, exila le philosophe Boëce, qui, avec son gendre Symmaque, avait
-illustré la république et défendu l’autorité du Sénat romain. Exilé à
-Pavie, Boëce y écrivit son livre de la _Consolation_. Il fut ensuite mis
-à mort par ordre de Théodoric. Sa femme, nommée Elpès, passe pour être
-l’auteur de l’hymne des apôtres Pierre et Paul, qui commence ainsi:
-_Felix per omnes festum mundi cardines_. Elle composa aussi sa propre
-épitaphe, ainsi conçue:
-
- Elpes dicta fui, Siciliæ regionis alumna,
- Quam procul a patria conjugis egit amor;
- Porticibus sacris jam nunc peregrina quiesco,
- Judicis oberni testificata thronum.
-
-Le roi Théodoric mourut subitement. Saint Grégoire raconte qu’un saint
-ermite le vit enfoncer, nu, dans la chaudière de Vulcain, par le pape
-Jean et Symmaque, qu’il avait mis à mort.
-
-En l’an du Seigneur 687, florissait en Angleterre le vénérable Bède,
-prêtre et moine, qui a sa place parmi les saints, mais que l’Eglise
-appelle d’ordinaire le «Vénérable», et non le «saint». On raconte, en
-effet, qu’un jour, dans sa vieillesse, sa vue s’étant obscurcie, il se
-faisait conduire par un guide, au bras duquel il allait par villes et
-villages, prêchant la parole de Dieu. Or un jour, comme il traversait
-une vallée déserte jonchée de grosses pierres, le guide, par moquerie,
-dit à Bède qu’il y avait là une foule nombreuse, qui attendait en
-silence sa prédication. Le vieillard se mit donc à prêcher; et au moment
-où il terminait son discours par les mots _Per omnia secula seculorum_,
-toutes les pierres lui répondirent à haute voix, _Amen, venerabilis
-pater_! On raconte aussi que, après sa mort, un prêtre s’occupait à
-écrire un distique latin qu’il voulait faire graver sur son tombeau. Il
-avait déjà écrit le premier vers: _Hac sunt in fossa_, et il avait
-d’abord songé à mettre au second vers: _Bedæ sancti ossa_. Mais ce
-second vers n’allait pas bien pour la mesure: de sorte que le prêtre se
-coucha, se réservant de réfléchir jusqu’au lendemain. En voici que, le
-lendemain, en arrivant au tombeau, il trouva le distique complété ainsi
-de la main des anges:
-
- Hac sunt in fossa
- Bedæ venerabilis ossa.
-
-Et l’on raconte encore que le vénérable Bède, au jour de l’Ascension, se
-fit transporter à l’autel, où il récita jusqu’au bout l’antienne _O Rex
-gloriæ, Domine virtutum_; après quoi il s’endormit dans le Seigneur, et
-un parfum sortit de lui, si doux, que tous se croyaient transportés en
-paradis. Son corps est conservé, avec de grands honneurs, dans la ville
-de Gênes.
-
-Vers le même temps, à savoir en l’an 700, Racord, roi des Frisons, au
-moment de recevoir le baptême, et comme il avait déjà un de ses pieds
-dans la piscine, demanda tout à coup si c’était au ciel ou en enfer que
-se trouvaient la plupart de ses ancêtres; puis, apprenant que c’était en
-enfer, il retira le pied qu’il avait mis dans l’eau, et dit: «Mieux vaut
-aller avec le plus grand nombre qu’avec le plus petit!» Mais on raconte
-qu’il n’agit ainsi que sur la promesse fallacieuse du démon, qui lui
-avait dit que, trois jours après, il lui donnerait des biens
-incomparables; et, le quatrième jour, ce Racord mourut, d’une mort
-subite, pour l’éternité.--La même année, on raconte qu’en Campanie du
-blé, de l’orge et des légumes tombèrent du ciel sous forme de pluie.
-
-En l’an 740, comme on transportait le corps de saint Benoît du Mont
-Cassin au monastère de Fleury-sur-Loire, et le corps de sa sœur sainte
-Scolastique au Mans, un moine du Mont Cassin s’opposa à cette
-translation; mais les miracles de Dieu et la résistance des Francs
-eurent raison de sa défense.--La même année, il y eut un grand
-tremblement de terre, qui détruisit certaines villes, et en transporta
-d’autres à une distance de plus de six milles, avec tous leurs murs et
-tous leurs habitants. La même année encore fut faite la translation à
-Rome de sainte Pétronille, fille de l’apôtre saint Pierre, sur le
-tombeau de marbre de laquelle ce grand saint avait écrit lui-même: «A
-Pétronille dorée, ma bien chère fille!» Et c’est encore vers ce temps
-que les Tyriens ravagèrent l’Arménie. Ces barbares, ayant été atteints
-d’une peste, reçurent des chrétiens le conseil de se tondre la tête en
-forme de croix. Et ils ont gardé jusqu’à nos jours cette pratique, en
-souvenir de la guérison ainsi obtenue.
-
-A la mort du glorieux Pépin, son fils Charlemagne monta sur le trône. Le
-pape Adrien lui envoya des légats pour lui demander secours contre le
-roi des Lombards Desiderius, qui, à l’exemple de son père Astolphe,
-vexait, en toute manière, l’Eglise romaine. Sur quoi Charles, ayant
-rassemblé une grande armée, entra en Italie par le mont Cenis, mit le
-siège devant Pavie, s’empara de Desiderius et de toute sa famille, les
-exila en Gaule, et rendit à l’Eglise tous les droits que les Lombards
-lui avaient enlevés. Il avait dans son armée deux vaillants soldats du
-Christ, Amicus et Amélius, qui furent tués à Mortara, dans la bataille
-où Charlemagne défit les Lombards. Et ainsi se termina le règne de ces
-Lombards, qui désormais n’eurent plus de chefs que ceux que leur
-désignaient les empereurs.
-
-Charles se rendit ensuite à Rome, où le pape, dans un synode de cent
-cinquante-quatre évêques, lui conféra le droit d’élire les souverains
-pontifes et d’investir, avant leur consécration, les archevêques et
-évêques des diverses provinces. C’est aussi à Rome que le pape sacra
-rois les fils de Charlemagne, Pépin, roi d’Italie, et Louis, roi
-d’Aquitaine. Mais Pépin, convaincu d’avoir conspiré contre son père, fut
-tonsuré et fait moine.
-
-En l’an 780, sous le règne de l’impératrice Irène et de son fils
-Constantin, un homme découvrit, sous un mur en Thrace, un coffre de
-pierre où se trouvait le cadavre d’un homme avec cette inscription: «Le
-Christ naîtra de la Vierge Marie. Et c’est sous les empereurs Constantin
-et Irène que tu me reverras, ô soleil!»
-
-A la mort d’Adrien, Léon fut élu pape, homme infiniment vénérable, mais
-à qui les proches d’Adrien firent crever les yeux et couper la langue
-par la populace, pendant qu’il célébrait les litanies. Mais Dieu lui
-rendit miraculeusement la vue et la parole; après quoi Charlemagne le
-réinstalla dans son siège et châtia les coupables.
-
-Alors les Romains, sur le conseil du pape, l’an du Seigneur 784, d’un
-accord unanime, se séparèrent de l’empire de Constantinople et
-proclamèrent empereur Charlemagne, qui reçut la couronne impériale des
-mains du pape Léon. Car, bien que depuis Constantin le siège de l’empire
-fût transporté à Constantinople, les empereurs continuèrent à garder le
-titre d’empereurs romains jusqu’au jour où ce titre fut décerné au roi
-des Francs. Et, depuis ce temps, il y eut deux empires, l’un appelé Grec
-ou d’Orient, l’autre romain.
-
-C’est au temps de Charlemagne, et à son instigation, que l’office
-ambrosien fut solennellement remplacé par l’office grégorien. Saint
-Ambroise, persécuté par l’impératrice Justine et les siens, et s’étant
-réfugié dans son église avec la foule des catholiques, avait fait
-chanter, à la manière orientale, des hymnes et des psaumes, pour
-empêcher les fidèles de sentir le poids de leur réclusion. Et son
-institution fut ensuite adoptée dans toutes les églises: mais saint
-Grégoire, plus tard, y fit nombre de changements, d’additions et de
-suppressions. D’ailleurs, c’est par une longue suite de modifications
-que les Pères ont constitué l’office divin. Par exemple, on a commencé
-la messe de trois manières différentes: on la commençait d’abord par des
-leçons, comme cela se fait encore au samedi saint; plus tard le pape
-Célestin remplaça les leçons par des psaumes; et saint Grégoire ne garda
-qu’un verset du psaume de l’_Introït_, qui, avant lui, se chantait tout
-entier. Les psaumes, autrefois, étaient chantés par tous les fidèles,
-formant une couronne autour de l’autel: de là vient le nom de _chœur_
-donné à la partie de l’église qui entoure l’autel. Plus tard Flavien et
-Théodore firent chanter les psaumes alternativement, ayant appris cet
-usage de saint Ignace, à qui Dieu lui-même l’avait révélé. Ensuite saint
-Jérôme ajouta, au chant des psaumes, l’épître et l’évangile. Saint
-Ambroise, Gélase et saint Grégoire ajoutèrent d’autres chants et
-d’autres prières: c’est d’eux que vient l’usage de chanter les graduels,
-les traits et l’Alleluia. Dans le _Gloria in excelsis_, les mots
-_Laudamus te_ et suivants furent ajoutés, d’après les uns, par saint
-Hilaire, d’après d’autres par le pape Symmaque ou encore par le pape
-Télesphore. Notker, abbé de Saint-Gall, composa le premier des séquences
-pour être chantées à la place des neumes de l’Alleluia; et le pape
-Nicolas permit de chanter ces séquences à la messe. Germain de Trèves
-composa le _Rex omnipotens_, le _Sancti spiritus adsit_, l’_Ave maria_,
-et l’Antienne _Alma Redemptoris Mater_. L’évêque Pierre de Compostelle
-composa le _Salve Regina_. Et Sigebert affirme, d’autre part, que c’est
-au roi de France Robert que nous devons la séquence: _Sancti spiritus_.
-
-Charlemagne, au dire de l’archevêque Turpin, était beau, mais d’aspect
-farouche. Sa taille avait huit pieds de longueur, son visage une palme
-et demie, sa barbe une palme, et son front un pied. Il était si fort,
-qu’il tranchait d’un seul coup d’épée un cavalier armé et son cheval,
-redressait à la fois quatre fers à cheval et levait de terre, d’une
-seule main, jusqu’à la hauteur de sa tête, un soldat en armes. Il
-mangeait un lièvre entier ou deux poules, ou une oie, mais était si
-sobre pour sa boisson, faite de vin coupé d’eau, qu’il buvait rarement
-plus de trois fois par repas. Il construisit de nombreux monastères et
-mourut saintement, faisant du Christ son héritier.
-
-Il eut pour successeur à l’empire, en l’an 815, son fils Louis le
-Débonnaire, sous le règne duquel les évêques et prêtres renoncèrent à
-porter des ceintures brodées d’or, des manteaux précieux et autres
-ornements séculiers. L’évêque d’Orléans Théodule, faussement accusé
-auprès de Louis, fut emprisonné par lui à Angers. Mais un jour que
-l’empereur, à la fête des Rameaux, suivait une procession qui passait
-devant la prison, Théodule chanta, par la fenêtre, les beaux vers qu’il
-venait de composer: _Gloria, laus et honor tibi sit_, etc.; et
-l’empereur en fut si charmé qu’il remit l’évêque en liberté et lui
-rendit son siège.--A ce même empereur Louis, les envoyés de l’empereur
-grec Michel apportèrent, entre autres présents, la traduction latine des
-livres de saint Denis sur la _hiérarchie_; le livre fut déposé dans
-l’église du saint, et, la même nuit, dix-neuf malades y furent guéris.
-
-A la mort de Louis, l’empire échut à Lothaire: mais les frères de
-celui-ci, Charles et Louis, lui firent la guerre, et il y eut en France
-un carnage sans pareil. Enfin, par traité, Charles régna sur la France,
-Louis sur l’Allemagne et Lothaire sur l’Italie, ainsi que sur cette
-partie de la France qui s’est appelée depuis Lotharingie ou Lorraine. Ce
-même Lothaire, plus tard, transmit l’empire à son fils Louis et revêtit
-l’habit monacal.
-
-Le pape d’alors était Serge, un Romain qui avait pour premier nom, à ce
-que l’on dit, Bouche de Porc. C’est depuis ce temps que les papes eurent
-à changer de nom en montant sur le trône apostolique: d’abord parce que
-le Seigneur a changé les noms de ses apôtres; en second lieu pour
-signifier qu’un pape doit changer de vie et devenir parfait; en
-troisième lieu pour empêcher qu’un homme occupant une fonction si belle
-soit forcé de porter un vilain nom.
-
-C’est sous le règne de l’empereur Louis qu’à Brescia, en Italie, on vit
-pleuvoir du sang pendant trois jours et trois nuits. Vers le même temps
-d’innombrables sauterelles envahirent la Gaule, ayant six paires
-d’ailes, six pieds et deux dents dures comme des pierres. Elles
-traversèrent tout le royaume, détruisant partout la végétation, jusqu’à
-ce qu’enfin une tempête les noya dans la mer de Bretagne; mais leurs
-cadavres, rejetés sur le rivage, amenèrent, en pourrissant, une peste
-qui fit mourir le tiers de la population.
-
-
-Les empereurs allemands.
-
-IV. En l’an 938, l’empire échut à Othon Ier. Celui-ci, un jour de
-Pâques, avait fait préparer un grand repas pour les princes, ses
-vassaux. Et le petit garçon d’un de ces princes, ayant pris un plat sur
-la table, fut renversé à terre, d’un coup de bâton, par l’officier qui
-portait les plats. Le précepteur de l’enfant tua aussitôt cet officier;
-et, comme l’empereur voulait le condamner sans jugement, cet homme le
-renversa lui-même et voulut l’étrangler. Mais Othon, arraché de ses
-mains, pardonna au précepteur, disant que lui-même avait été coupable de
-n’avoir pas respecté le caractère sacré de la fête.
-
-A Othon Ier succéda Othon II. Celui-ci, apprenant que les Italiens
-violaient souvent la paix, vint à Rome, et y offrit un grand banquet,
-sur les marches de l’église, à tous les princes et prélats de la ville.
-Et, pendant qu’ils mangeaient, l’empereur les fit tous charger de
-chaînes; puis, leur reprochant amèrement la violation de la paix, il fit
-trancher la tête à ceux qui étaient coupables, et permit aux autres
-d’achever leur repas.
-
-Il eut pour successeur, en l’an 984, Othon III, surnommé Merveille du
-Monde. Ce prince avait une femme qui voulait se prostituer à un certain
-comte. Et comme celui-ci se refusait à un tel crime, elle le noircit
-auprès de l’empereur, qui le fit décapiter sans jugement. Mais le comte,
-avant de subir sa peine, pria sa femme de prouver son innocence, après
-sa mort, par l’épreuve du fer rouge. Un jour donc, la veuve se présente
-devant l’empereur avec la tête de son mari et lui demande de quel
-châtiment est digne celui qui a mis à mort un innocent. L’empereur lui
-répond qu’un tel homme est digne de la mort. Et la veuve: «C’est toi qui
-es cet homme: car, à la suggestion de ta femme, tu as fait périr mon
-mari innocent; et je m’offre à le confirmer par l’épreuve du fer rouge!»
-Ce que voyant, l’empereur, stupéfait, se remit entre les mains de cette
-femme, pour être puni. Mais le pape intervint, et obtint de la veuve,
-successivement, quatre délais, dont l’un était de dix jours, l’autre de
-huit, l’autre de sept et l’autre de six. Alors l’empereur, ayant examiné
-la cause et reconnu la vérité, ordonna que sa femme fût brûlée vive, et
-céda à la veuve, pour racheter sa faute, quatre châteaux. Ces châteaux
-se voient encore aujourd’hui dans le diocèse de Luna, et ne portent
-d’autres noms que les chiffres Dix, Huit, Sept et Six.
-
-L’empire échut ensuite à saint Henri, prince de Bavière. Ce prince maria
-sa sœur, nommée Galla, au roi de Hongrie Etienne, encore païen, et qu’il
-convertit ainsi que tout son peuple. Et Etienne acquit une telle piété
-qu’il mérita de devenir saint lui aussi, et de faire de nombreux
-miracles. Quant à l’empereur Henri et à sa femme Cunégonde, ils vécurent
-ensemble dans la chasteté et s’endormirent en Dieu.
-
-A saint Henri succéda Conrad, qui avait épousé la nièce du saint. Il
-emprisonna bon nombre d’évêques italiens, et incendia un faubourg de
-Milan, ville dont l’évêque s’était évadé de sa prison. Mais, le jour de
-la Pentecôte, comme l’empereur assistait à la messe dans une petite
-église voisine de Milan, cette église fut soudain secouée de coups de
-foudre et d’éclairs si violents que bon nombre d’assistants moururent de
-frayeur. Et l’évêque Bruno, qui célébrait la messe, et le secrétaire de
-l’empereur, et d’autres encore dirent qu’ils avaient vu, pendant la
-messe, saint Ambroise debout devant Conrad, et le menaçant.
-
-Sous le règne de ce Conrad, en l’an 1025, un certain comte Léopold,
-craignant la colère du roi, s’était réfugié dans une île, où il habitait
-une cabane avec sa femme, qui était enceinte. Or l’empereur, comme il
-chassait dans cette île, fut surpris par la nuit, et dut demander
-l’hospitalité dans la cabane. La même nuit, la femme de Léopold mit au
-jour un fils; et une voix dit à Conrad que l’enfant qui venait de naître
-serait son gendre. Le lendemain, Conrad ordonna à deux de ses hommes
-d’enlever par force cet enfant, de le tuer, et de lui apporter son cœur.
-Mais les deux hommes, touchés de pitié à la vue du bel enfant, le
-posèrent sur un arbre, et apportèrent à l’empereur le cœur d’un lièvre.
-Et un prince qui passait par là entendit les vagissements de l’enfant,
-le recueillit, et, n’ayant point d’enfant de sa femme, il le fit passer
-pour son propre fils. Et cet enfant, nommé Henri, était si beau, si
-sage, et si plaisant en toute manière, que Conrad, l’ayant vu, désira le
-garder près de lui. Mais bientôt un doute lui vint, et il crut
-reconnaître dans ce jeune homme l’enfant dont il avait jadis ordonné la
-mort. Pour se débarrasser de lui, il le chargea de porter à
-l’impératrice une lettre où il avait écrit ceci: «Dès que cette lettre
-te parviendra, ne manque pas de faire mourir le jeune homme qui te
-l’aura apportée!» Mais Henri s’arrêta, en chemin, dans un ermitage, et
-s’y endormit de fatigue. L’ermite, voyant la lettre impériale, dont le
-sceau s’était ouvert, eut la curiosité de la lire: et, l’ayant lue, et
-ayant eu horreur du crime projeté, il y substitua ces mots: «Donne notre
-fille en mariage au porteur de cette lettre!» Aussitôt l’impératrice,
-voyant cette lettre revêtue du sceau impérial, fit célébrer, à
-Aix-la-Chapelle, les noces de sa fille avec le jeune Henri. Ce
-qu’apprenant, l’empereur comprit l’inutilité de lutter davantage contre
-la volonté de Dieu, et décida que son gendre régnerait après lui. A
-l’endroit où naquit Henri s’élève aujourd’hui encore le célèbre
-monastère d’Ursanie. Et Henri, devenu empereur, éloigna de sa cour tous
-les jongleurs, pour donner aux pauvres tout l’argent qu’on leur donnait.
-
-Sous son règne un grand schisme se fit dans l’Eglise, et trois papes
-furent élus en même temps. Après quoi ils vendirent, tous trois, leur
-titre à un prêtre nommé Gratien qui, lorsque l’empereur Henri marcha sur
-Rome pour faire cesser le schisme, alla au devant de lui et lui offrit
-une couronne d’or, espérant ainsi se le rendre favorable. Mais Henri,
-ayant convoqué le synode, convainquit ce Gratien de simonie, le déposa,
-et fit procéder à l’élection d’un nouveau pape: encore que, d’après
-d’autres auteurs, ce serait Gratien lui-même qui, reconnaissant son
-erreur, aurait demandé à Henri d’être déposé.
-
-A cet Henri succéda un autre Henri. Sous son règne, Bruno fut élu pape,
-qui prit le nom de Léon, et qui composa les hymnes d’un grand nombre de
-saints. Comme il se rendait à Rome, pour prendre possession de son
-siège, il entendit chanter par les anges l’introït _Dicit Dominus, ego
-cogito_, etc. C’est aussi à ce moment que l’Eglise fut troublée par
-l’hérésie de Bérenger, qui prétendait que le corps et le sang du Christ
-ne se trouvaient point réellement dans l’hostie, mais y étaient
-seulement figurés: hérésie qui fut remarquablement réfutée par Lanfranc
-de Pavie, prieur du Bec, qui fut le maître de saint Anselme de
-Cantorbery.
-
-Puis régna Henri IV, sous le règne de qui fleurit Lanfranc. Et c’est
-alors que, attiré par l’enseignement de ce docteur, vint à lui le
-Bourguignon Anselme, qui devait ensuite lui succéder dans le prieuré du
-Bec. Sous le même règne, Jérusalem, qui avait été prise par les
-Sarrazins, fut reconquise par les fidèles. C’est aussi le temps où les
-restes de saint Nicolas furent transportés à Bari. Du couvent de Molesme
-sortirent vingt et un moines, avec leur abbé saint Robert, pour aller
-fonder un ordre nouveau dans la solitude de Cîteaux. Le prieur de Cluny
-Hildebrand fut élu pape sous le nom de Grégoire. Hildebrand, tandis
-qu’il n’était encore que légat à Lyon, convainquit miraculeusement de
-simonie l’archevêque d’Embrun. Cet archevêque corrompait tous ses
-accusateurs et l’on ne parvenait pas à le convaincre. Mais Hildebrand
-lui ordonna de dire: «Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit!» Et
-l’archevêque disait bien: «Gloire au Père, et au Fils», mais en vain il
-s’efforçait d’ajouter: «Et au Saint-Esprit»: car il avait péché contre
-le Saint-Esprit. Alors il reconnut son péché, fut déposé, et put de
-nouveau nommer à haute voix le Saint-Esprit. Ce miracle nous est raconté
-par Bonizzi, dans le livre qu’il a dédié à la comtesse Mathilde. En l’an
-1107, Henri IV mourut à Spire, et y fut enseveli avec les empereurs
-précédents: et l’on grava ce vers, sur son tombeau:
-
- Filius hîc, pater hîc, avus hîc, proavus jacet istic.
-
-A Henri IV succéda Henri V, qui s’empara du pape et des cardinaux, et ne
-les remit en liberté qu’en échange du droit d’investir les évêques et
-les abbés. C’est sous son règne que saint Bernard, avec ses frères,
-entra au monastère de Cîteaux. Dans la paroisse de Liège, une truie
-enfanta un pourceau qui avait un visage d’homme; ailleurs naquit un
-poulet avec quatre pattes.
-
-A Henri V succéda Lothaire. Sous son règne naquit en Espagne un monstre
-qui avait deux corps et deux visages, à moitié homme, à moitié chien.
-
-Sous Conrad, qui fut fait empereur en 1138, mourut le savant et pieux
-docteur Hugues de Saint-Victor. Dans sa dernière maladie, ne pouvant
-plus prendre aucune nourriture, il demandait cependant à recevoir
-l’hostie sainte. Les frères, pour le calmer, lui apportèrent une hostie
-non consacrée. Mais lui: «Mes frères, pourquoi voulez-vous me tromper?
-Ce n’est point mon Seigneur que vous m’avez apporté là!» Alors ils lui
-apportèrent une hostie consacrée. Et lui, voyant qu’il ne pouvait pas
-l’avaler, leva les mains au ciel, et dit: «Que le Fils remonte vers le
-Père, et que l’âme remonte à Dieu qui l’a faite!» Ce disant, il rendit
-l’âme, et l’hostie disparut miraculeusement.--Sous le même règne,
-Eugène, abbé du monastère de Saint-Anastase, est élu pape. Renvoyé de
-Rome, où les sénateurs ont nommé un autre pape, il vient en Gaule, et
-envoie devant lui saint Bernard, qui prêche les voies de Dieu et fait de
-nombreux miracles.--C’est aussi le temps où fleurit Gilbert de la
-Porrée.
-
-En l’an 1154, l’empire échoit à Frédéric, neveu de Conrad. C’est le
-temps où fleurit maître Pierre Lombard, évêque de Paris, qui compile
-excellemment la _Glosse_ du psautier et des Epîtres de saint
-Paul.--Trois lunes apparaissent au ciel, puis trois soleils, et au
-milieu le signe de la croix.--Contre le pape canonique Alexandre deux
-autres cardinaux se font nommer papes, et allèguent la faveur de
-l’empereur. Et ce schisme dure dix-huit ans, pendant lesquels l’armée
-allemande de Frédéric attaque les Romains à Monte Porto, et les massacre
-en si grand nombre, depuis l’heure de none jusqu’à l’heure des vêpres,
-que jamais il n’y eut autant de Romains tués à la fois, bien que, jadis,
-Annibal ait pu remplir trois coffres avec les bagues prises par lui aux
-doigts des patriciens massacrés. Beaucoup des victimes de Frédéric sont
-enterrées dans l’église des saints Etienne et Laurent.
-
-Frédéric, pendant qu’il visite la Terre Sainte et se baigne dans un
-fleuve, est tué, ou, suivant d’autres, se noie, en l’an 1190. Il a pour
-successeur son fils Henri. Sous son règne ont lieu des pluies si
-terribles, avec tant de tonnerres, d’éclairs, et de tempêtes, que de
-mémoire d’homme, on en n’a point connu de pareilles. Des pierres grosses
-comme des œufs se mêlent à la pluie, détruisent les arbres, les vignes,
-les moissons, et tuent nombre d’hommes. Et l’on voit aussi voler dans
-les airs des corbeaux et autres oiseaux qui, portant dans leur bec des
-charbons allumés, incendient les maisons.
-
-Henri VI s’était montré si tyrannique à l’égard de l’Eglise que, à sa
-mort, le pape Innocent III s’opposa à ce que son frère Philippe fût élu
-empereur, et fit couronner roi d’Allemagne, à Aix-la-Chapelle, Othon,
-prince de Saxe. C’est alors que des chevaliers français, qui voyageaient
-outre-mer après la délivrance de la Terre Sainte, s’emparèrent de
-Constantinople. C’est aussi de ce moment que date la création de l’ordre
-des Frères Prêcheurs, et de tous les autres frères. Et Innocent III
-envoya aussi des ambassadeurs à Philippe, roi de France, pour le sommer
-d’envahir le territoire des Albigeois et de détruire l’hérésie. Sur quoi
-Philippe, s’étant emparé des hérétiques, les fit tous brûler.
-
-Enfin Innocent couronna Othon empereur, et lui fit jurer de respecter
-les droits de l’Eglise; mais Othon, sitôt élu, rompit son serment, et
-fit confisquer les biens de tous ceux qui se rendraient en pèlerinage à
-Rome: sur quoi le pape l’excommunia et le déposa de l’empire. C’est
-alors que vécut sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie et femme du
-landgrave de Thuringe: entre autres miracles innombrables, on dit
-qu’elle ressuscita seize morts, rendit la vue à un aveugle-né, et que,
-aujourd’hui encore, une huile découle de ses saintes reliques.
-
-Après la déposition d’Othon, Frédéric, fils d’Henri, fut élu empereur et
-couronné par le pape Honorius. Ce prince édicta d’abord des lois
-excellentes pour la liberté de l’Eglise et contre les hérétiques. Mais
-plus tard, enivré à son tour par l’excès de gloire et de fortune, il se
-montra tyrannique à l’égard de l’Eglise, emprisonna deux cardinaux, fit
-saisir des prélats que le pape Grégoire IX convoquait pour un concile,
-et se vit excommunié par ce pontife. Puis Grégoire, accablé de
-tribulations, mourut, et Innocent IV, Génois d’origine, réunit à Lyon un
-concile qui déposa Frédéric. Et, depuis sa déposition et sa mort, le
-siège impérial a été vacant; il l’est encore à l’heure où nous écrivons
-ceci.
-
-
-
-
-CLXXIX
-
-LA DÉDICACE DE L’ÉGLISE[25]
-
- [25] La _Dédicace de l’Eglise_ était, autrefois, le dernier office du
- _Bréviaire_, dont la _Légende Dorée_ n’est qu’une façon d’adaptation
- à l’usage du peuple.
-
-
-I. La dédicace des églises est comptée par l’Eglise au nombre des
-grandes fêtes. Nous avons à considérer, par rapport à cette fête, trois
-questions: 1º pourquoi doit-on «dédier» ou consacrer une église? 2º
-comment se fait cette consécration? 3º par qui et comment une église
-est-elle profanée?
-
-1º Il y a, dans une église, deux choses que l’on doit consacrer, à
-savoir l’autel et le temple lui-même. L’autel est consacré pour trois
-motifs: 1º Pour devenir digne de recevoir le sacrement du Seigneur,
-c’est-à-dire le corps et le sang du Christ, que nous immolons en
-souvenir de sa passion, ainsi qu’il nous l’a lui-même ordonné. Et c’est
-encore pour nous rappeler cette passion et ce sacrement qu’on place sur
-l’autel, et dans toute l’église, l’image du crucifix et d’autres images,
-afin qu’elles soient comme les livres des fidèles laïcs. 2º Pour devenir
-digne de servir de lieu à l’invocation du nom du Seigneur. Cette
-invocation, quand elle se fait sur l’autel, s’appelle proprement
-_missa_, messe, en raison de la mission céleste du Christ dans l’hostie.
-Et nous devons noter, à ce propos, que la messe se chante en trois
-langues, en grec, en hébreu, et en latin, en souvenir de la triple
-inscription mise sur la croix, et aussi pour signifier que toutes les
-langues doivent célébrer Dieu. Latins sont l’évangile, l’épître,
-l’oraison et le chant; grecs sont les mots _Kyrie eleison_, _Christe
-eleison_, qui se chantent neuf fois en souvenir des neuf ordres des
-anges; enfin hébreux sont les mots _alleluia_, _amen_, _sabaoth_, et
-_hosanna_. 3º Pour devenir digne de servir de lieu au chant religieux.
-Ce chant lui-même est de trois sortes: les psaumes, les leçons, et les
-chants proprement dits.
-
-Quant au temple où se trouve l’autel, l’Eglise le consacre pour cinq
-motifs: 1º pour en chasser le diable et son pouvoir. Saint Grégoire
-rapporte dans un de ses _Dialogues_ que, lorsque les reliques de saint
-Sébastien et de sainte Agathe furent déposées dans une église qui avait
-servi de temple à l’hérésie arienne, la foule vit un porc courir, çà et
-là, se frayant un chemin vers la porte; et dès qu’il eut atteint la
-porte il disparut. La nuit suivante, on entendit, dans le toit de cette
-église, un bruit effroyable, comme si quelqu’un courait çà et là,
-cherchant à s’enfuir. Ce tapage se reproduisit encore les deux nuits
-suivantes, et avec tant de force qu’on crut bien que l’église allait
-s’écrouler. Mais la quatrième nuit, on ne l’entendit plus, et désormais
-l’église se trouva purifiée. 2º Pour que ceux qui se réfugient dans
-l’église puissent être sauvés. Et c’est en symbole de ce salut spirituel
-que certaines églises, lors de leur consécration, reçoivent des princes
-le privilège du droit d’asile, c’est-à-dire la permission de mettre à
-l’abri des poursuites ceux qui viennent s’y réfugier. 3º Pour que les
-prières faites dans l’église soient exaucées. Notons, ici, que les
-prières, dans l’église, s’adressent du côté de l’orient, parce que nous
-considérons l’orient comme le lieu de l’Eden, notre première patrie, et
-parce que c’est du côté de l’orient que les apôtres ont vu le Christ
-monter au ciel. 4º Pour que nous puissions célébrer, dans le temple, les
-louanges de Dieu. Ces louanges se célèbrent dans les sept heures
-canoniques, à savoir: matines, prime, tierce, sexte, none, vêpres, et
-complies. Car, bien que nous soyons tenus de louer Dieu à toute heure,
-l’Eglise, en considération de notre faiblesse, nous a permis de louer
-spécialement Dieu à ces sept moments privilégiés, dont chacun correspond
-à un souvenir sacré. C’est en effet, à minuit, heure des matines, qu’est
-né le Christ, qu’il a été pris par les Juifs, et qu’il est descendu aux
-enfers. Prime est l’heure où le Christ lui-même avait coutume de se
-rendre au temple et c’est aussi l’heure où il apparut aux saintes
-femmes, après sa résurrection. Tierce est l’heure où le Christ, attaché
-à une colonne qui montre encore les traces de son sang, a été flagellé
-par ordre de Pilate, et c’est aussi l’heure où l’Esprit-Saint a été
-envoyé aux apôtres. Sexte est l’heure où le Christ a été attaché à la
-croix avec des clous, et où la terre entière s’est couverte de ténèbres.
-None est l’heure où le Christ a rendu son âme, où l’on a percé son
-flanc, et où il est monté au ciel. Vêpres est l’heure où il a institué
-le sacrement de l’Eucharistie, où il a lavé les pieds des disciples, où
-il a été mis au tombeau, et où il est apparu aux disciples d’Emmaüs.
-Complies est l’heure où il a sué des gouttes de sang, et où, ressuscité,
-il est venu annoncer la paix à ses disciples. Enfin, 5º, l’Eglise doit
-être consacrée pour que puissent y être administrés les sacrements
-ecclésiastiques.
-
-2º--Voyons maintenant de quelle manière se fait la consécration de
-l’autel, et celle du temple entier. Pour consacrer l’autel, on figure
-d’abord, aux quatre coins, quatre croix avec de l’eau bénite; puis on
-fait sept fois le tour de l’autel; puis on l’asperge sept fois d’eau
-bénite mêlée d’hysope; puis on y brûle de l’encens; puis on l’oint avec
-le saint chrême; enfin on le recouvre d’une nappe immaculée. Ces six
-opérations symbolisent les vertus que doivent posséder ceux qui
-approchent de l’autel. 1º Ils doivent avoir les quatre sortes d’amour
-sanctionnées par la croix du Christ, c’est-à-dire l’amour de Dieu,
-l’amour de soi-même, l’amour des amis, et l’amour des ennemis. Et les
-quatre croix signifient aussi le salut des quatre parties du monde par
-la croix. 2º Les sept tours de l’autel symbolisent la vigilance que le
-Seigneur exige de ses prêtres. Et ils peuvent rappeler aussi les sept
-chemins de Jésus-Christ, à savoir: du ciel dans le sein de la Vierge, de
-ce sein à la crèche, de la crèche dans le monde, du monde sur la croix,
-de la croix dans le tombeau, du tombeau aux enfers, et des enfers au
-ciel. 3º Les sept aspersions d’eau bénite symbolisent les sept fois que
-le Christ a versé son sang, à savoir: dans la circoncision, au Jardin
-des Oliviers, dans la flagellation, dans le couronnement d’épines, dans
-le percement de ses mains, dans le percement de ses pieds, et dans le
-percement de son flanc. 4º La fumée de l’encens symbolise la prière, qui
-doit s’élever au ciel avec ferveur et dévotion. 5º L’onction du saint
-chrême signifie que le prêtre doit avoir la conscience pure et le parfum
-de la bonne réputation. 6º Enfin les nappes immaculées symbolisent la
-pureté des bonnes œuvres, qui cachent la nudité de l’âme et l’ornent de
-beauté.
-
-Quant à la consécration du temple tout entier, elle comprend également
-plusieurs parties. D’abord l’évêque fait trois fois le tour de l’église,
-et, chaque fois qu’il passe devant la porte, il frappe celle-ci de son
-bâton pastoral, en disant: _Aperite portas principes vestras_, etc. Puis
-on asperge d’eau bénite l’intérieur et l’extérieur du temple; on fait
-aussi, sur le pavé, une croix de cendres et de sable, et on y écrit, en
-travers, l’alphabet grec et l’alphabet latin; sur les murs, on peint des
-croix qu’on oint de saint chrême, et devant lesquelles on allume des
-cierges. Et voici maintenant la signification de ces diverses
-cérémonies: 1º Le triple tour de l’Eglise signifie que celle-ci est
-consacrée en l’honneur de la Sainte Trinité. Ou bien encore il désigne
-le triple état des âmes sauvées par l’Eglise, à savoir l’état de
-virginité, l’état de continence, et l’état de mariage. Cette distinction
-des trois états se retrouve, suivant Richard de Saint-Victor, dans la
-disposition matérielle de l’église: car le sanctuaire correspond à
-l’état de virginité, le chœur, à l’état de continence, et la nef à
-l’état de mariage. 2º La triple percussion à la porte symbolise le droit
-qu’a le Christ de pénétrer dans l’église, à savoir, en sa qualité de
-créateur, de rédempteur et de glorificateur. 3º La triple récitation de
-la formule _aperite portas_ désigne la triple puissance du Seigneur, à
-savoir: dans le ciel, dans le monde, et dans l’enfer. 4º L’aspersion
-d’eau bénite a pour objet, d’abord, l’expulsion du démon, que l’eau
-bénite a pour vertu propre de chasser. Cette aspersion a aussi pour
-objet la purification de l’église, qui, comme toutes choses terrestres,
-est corrompue et souillée. Et cette aspersion a enfin pour objet de
-relever l’église de toute malédiction, et d’y substituer la bénédiction
-de Dieu. 5º L’inscription des deux alphabets représente la conjonction
-du peuple juif et du peuple des gentils, et aussi la conjonction des
-deux testaments, lesquelles, toutes deux, ont été consommées par la
-croix du Christ. 6º La peinture des croix sur les murs a pour objet
-d’effrayer les démons, et de marquer le triomphe du Christ, dont la
-croix est l’étendard. 7º Enfin les cierges allumés devant ces croix, au
-nombre de douze, symbolisent les douze apôtres, qui ont illuminé le
-monde par la foi du Christ.
-
-3º Quant à la question de savoir par qui une église est profanée, nous
-devons nous rappeler que le Temple même de Dieu a été profané par trois
-hommes: Jéroboam, Nabuzardam, et Antiochus. 1º Jéroboam a profané le
-temple par avarice, afin que le royaume n’échût pas à Roboam. Et, de
-même, l’église de Dieu se trouve profanée par l’avarice des clercs.
-Saint Bernard a dit: «Citez-moi donc un prélat qui ne mette pas plus de
-vigilance à vider la bourse de ses sujets qu’à extirper les vices!» Et
-l’église est encore profanée lorsqu’elle est construite avec un argent
-acquis par l’avarice, c’est-à-dire mal gagné. Un usurier, ayant fait
-construire une église, invita l’évêque à venir la consacrer. Mais
-l’évêque, en y entrant, aperçut le diable assis dans la cathèdre en
-habit épiscopal. Ce que voyant, l’évêque s’enfuit avec ses clercs,
-l’église ayant déjà été consacrée par le diable; et aussitôt le diable
-détruisit cette église avec un grand fracas; 2º Quant à Nabuzardam, dont
-le livre des _Rois_ nous apprend qu’il incendia le temple de Dieu,
-c’était un chef cuisinier. Et, de même, l’église est profanée lorsque
-ceux qui doivent la servir sont adonnés à la gourmandise ou à la luxure,
-et, suivant la parole de l’apôtre «ont fait de leur ventre leur dieu».
-3º Le roi Antiochus, qui souilla et profana le Temple de Dieu, était le
-plus orgueilleux des hommes, et le plus ambitieux. Et, de même, les
-églises sont souvent profanées par l’orgueil et l’ambition du clergé.
-
-Profané trois fois, le Temple a été aussi consacré trois fois: par
-Moïse, par Salomon, et par Juda Macchabée; ce qui nous indique que, à la
-dédicace de l’église, doivent concourir l’humilité de Moïse, la sagesse
-de Salomon, et le zèle de Juda Macchabée pour la défense de la foi.
-
-II. Voilà ce que nous avons eu à dire de la consécration de l’église;
-mais nous devons ajouter qu’il y a une autre église qui doit être non
-moins solennellement consacrée à Dieu: c’est, à savoir, l’église
-spirituelle, que forme l’assemblée de tous les fidèles. Elle a pour
-pierres d’angle la foi, l’espérance, la charité, et les bonnes œuvres;
-choses qui, comme le dit saint Grégoire, sont toujours égales, car nous
-espérons dans la mesure où nous croyons, nous aimons dans la mesure où
-nous croyons et espérons; et nos œuvres sont en proportion de notre foi,
-de notre espérance, et de notre charité. L’autel de cette église est
-notre cœur, sur lequel autel nous devons offrir à Dieu trois choses: la
-flamme de la dilection, l’encens de l’oraison, et le sacrifice de la
-pénitence.
-
-Et, de même que l’église matérielle, ce temple spirituel doit être
-consacré solennellement. D’abord son prêtre, le Christ, en fait trois
-fois le tour, en nous rappelant les péchés de notre bouche, de notre
-cœur, et de nos œuvres. Et il frappe trois fois à la porte fermée de
-notre cœur, par ses bienfaits, par ses conseils, et par ses épreuves. Et
-l’église spirituelle doit être aussi arrosée trois fois d’eau, à
-l’intérieur, et à l’extérieur; et cela par les larmes intérieures et
-extérieures, que nous devons verser en considérant: 1º que nous avons
-vécu dans le péché; 2º que nous sommes misérables; 3º que nous sommes
-privés de la gloire des justes. Quant à l’alphabet écrit dans notre
-cœur, il consiste en trois choses qui se trouvent gravées en nous: 1º la
-règle de nos actions; 2º le témoignage des bienfaits de Dieu; 3º
-l’accusation de nos propres péchés. Et nous devons enfin peindre des
-croix dans nos âmes, c’est-à-dire assumer les macérations de la
-pénitence; et devant ces croix nous devons allumer des cierges, et nous
-devons les oindre d’huile sainte, ce qui signifie que nous devons, non
-seulement les supporter avec patience, mais encore avec zèle et avec
-plaisir.
-
-Et celui qui aura procédé à cette consécration de lui-même, celui-là
-sera vraiment un temple dédié au Seigneur. Celui-là sera vraiment digne
-que le Christ habite en lui sous la forme de la Grâce divine, en
-attendant que lui-même soit admis à habiter dans la Gloire du Christ. Ce
-que daigne nous accorder le Dieu qui vit et règne dans les siècles des
-siècles! Ainsi soit-il!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE[26]
-
- [26] Les chiffres en caractères gras signifient que les noms auxquels
- ils se rapportent font l’objet d’un chapitre spécial.
-
- (Note du transcripteur: ces chiffres ont été notés entre signes
- égale dans la transcription, comme ceci: =379=.)
-
- Il a été, naturellement, impossible d’introduire dans cet index des
- noms comme Dieu, Jésus ou comme le Diable, Satan, etc., qui se
- trouvent répétés presque à toutes les pages.
-
-
-
-Abbanès, 31 et suiv.
-
-Abdias, prophète, 478.
-
-Abdon (saint), =379=.
-
-Abgar, roi d’Edesse, 37, 596 et suiv.
-
-Abias, grand prêtre, 304.
-
-Abiathar, grand-prêtre, 354.
-
-Abiathar, docteur, 68.
-
-Abibas, fils de s. Gamaliel, 395 et suiv.
-
-Abonde (saint), 428.
-
-Abraham, 550, 626, 697.
-
-Achace (saint), 457.
-
-Achaïe, 10,
-
-Achillée (saint), =272= et suiv.
-
-Acladius, 538, 540.
-
-Adaloth, 693.
-
-Adam, XXII, 1, 37, 121, 205, 206, 259, 260, 437, 697.
-
-Adéodat, fils de saint Augustin, 462.
-
-Adonis, 673.
-
-Adriatique (mer), 265.
-
-Adrien (saint), martyr, =503= et suiv.
-
-Adrien (saint), compagnon de sainte Ursule, 591.
-
-Adrien, pape, 178, 701.
-
-Adrien, empereur, 264, 285, 529, 530, 546.
-
-Adventor (saint), 536.
-
-Africain, père de saint Nazaire, 370.
-
-Africain, 592.
-
-Afrique, 159, 170, 680.
-
-Agapet (saint), 525 et suiv.
-
-Agapète, Irène, et Thionie, (saintes), 43.
-
-Agapite (saint), 225.
-
-Agar, 694.
-
-Agarenien, 26.
-
-Agathe (sainte), XXVIII, 27, 30, =146= et suiv., 712.
-
-Agathon (saint), =689= et suiv.
-
-Agaune, 534.
-
-Agilmude, 691.
-
-Agisulphe, 693.
-
-Aglaé (sainte), 275 et suiv.
-
-Aglaé, mère de saint Alexis, 330 et suiv.
-
-Agnès (sainte), =97= et suiv., 307, 424, 425, 623.
-
-Agontius, 322.
-
-Agrippa, préfet, 314 et suiv.
-
-Aix-en-Provence, 343, 345, 375.
-
-Aix-la-Chapelle, 72, 707, 710.
-
-Alassio, 79.
-
-Albain, messager de Pilate, 255.
-
-Albane, 457.
-
-Albenga, III, 209.
-
-Albert (le frère), 346.
-
-Albigeois, 711.
-
-Alboin, 691, 692 et suiv.
-
-Aleth, mère de saint Bernard, 440.
-
-Alexandre (saint), fils de sainte Félicité, 329.
-
-Alexandre (saint), ermite, 210.
-
-Alexandre (saint), légion thébaine, 536.
-
-Alexandre, (saint), pape, 388, 390 et suiv.
-
-Alexandre III, pape, 62, 479, 710.
-
-Alexandre IV, pape, XII.
-
-Alexandre, évêque, 414.
-
-Alexandre le Grand, 480.
-
-Alexandre, empereur, 36, 280, 281, 298, 582.
-
-Alexandre, fils d’Hérode, 58 et suiv.
-
-Alexandre, préfet, 298 et suiv.
-
-Alexandre, sénateur, 396.
-
-Alexandrie (sainte), 231.
-
-Alexandrie, 21, 105 et suiv., 126 et suiv., 152 et suiv., 169, 213, 233
-et suiv., 309, 385, 391, 472 et suiv., 509 et suiv., 518, 656 et suiv.,
-694.
-
-Alexandrie (Italie), 568.
-
-Alexis (saint), =330= et suiv.
-
-Alipe, 461 et suiv.
-
-Allemagne, 704, 710.
-
-Almaque, préfet, 280, 641 et suiv.
-
-Alpes, 481, 534, 628.
-
-Alphée, 250, 494, 596.
-
-Amand (saint), =151= et suiv.
-
-Amator (saint), 210 et suiv., 380.
-
-Ambroise (saint), 104, 123, =216= et suiv., 230, 235, 262, 264, 279,
-302, 305, 370, 373, 377, 460 et suiv., 589, 626, 702, 703.
-
-Ambroise, père de saint Ambroise, 216.
-
-Amerius, 73.
-
-Amet (saint), pape, 592.
-
-Amicus et Aurélius (saints), 701.
-
-Amiens, XVI, 602, 619.
-
-Aminée, 280.
-
-Amphiloque, évêque, 289.
-
-Ananias, 254, 312.
-
-Anastase (saint), 87, 169.
-
-Anastasie (sainte), =43= et suiv., 655 et suiv.
-
-André (saint), =7= et suiv., 459.
-
-André, évêque, 516.
-
-André, 177 et suiv.
-
-Angelico, (le bienheureux fra) V, XXIV.
-
-Angers, 704.
-
-Angleterre, 56, 61, 62, 169, 590, 699.
-
-Aniane, évêque, 234.
-
-Annas, 68.
-
-Anne (sainte), 58, 136, 137, 494 et suiv.
-
-Anne, grand-prêtre, 205.
-
-Annibal, 710.
-
-Anolin, geôlier, 281.
-
-Anolin, préfet, 373.
-
-Anselme (saint), 708.
-
-Antime (saint), 542.
-
-Antioche, VI, XXV, 8, 125, 142 et suiv., 157 et suiv., 169, 194, 232,
-288 et suiv., 480, 538, 539, 571, 588, 589, 590, 650.
-
-Antiochus, 716.
-
-Antipater, père d’Hérode, 57.
-
-Antipater, fils d’Hérode, 58, 60, 369.
-
-Antoine (saint), XIV, XX, XXVIII, 83 et suiv., =87= et suiv., 461, 576.
-
-Antoine (Marc-), 391.
-
-Antoine II, empereur, 338.
-
-Antonin, empereur, 329.
-
-Anture, mère de saint Jean Chrysostome, 125.
-
-Aoste, 536.
-
-Aphrodise, 146, 147.
-
-Apia, 79 et suiv.
-
-Apilion, 22.
-
-Apollinaire (saint), 452.
-
-Apollinaire (saint), =347= et suiv.
-
-Apolline (sainte), XIII, =152= et suiv.
-
-Apollon, 39, 188, 194, 348, 351, 516.
-
-Apollophane, 577.
-
-Apostelle, 248.
-
-Appellius, 73.
-
-Apronien (saint), 418.
-
-Apulée, disciple de s. Pierre, 319.
-
-Aquila, 646 et suiv. (V. _Faustin_).
-
-Aquilée, 233, 656.
-
-Aquilin, consul, 509.
-
-Aquilin, 547.
-
-Aquiline (sainte), 364 et suiv.
-
-Aquitaine, 79, 449, 450, 584, 702.
-
-Arabie, 542.
-
-Arachis, 671 et suiv.
-
-Arcade, empereur, 125, 134, 332, 626.
-
-Archélaüs, fils d’Hérode, 58 et suiv.
-
-Archémius, geôlier, 283 et suiv.
-
-Aréopage, 577.
-
-Aretas, roi, 476.
-
-Arezzo, XIX, 415, 416, 564.
-
-Argos, 18.
-
-Arimathie, 205, 258.
-
-Aristobule, fils d’Hérode, 58 et suiv.
-
-Aristodème, 53, 54.
-
-Aristote, 509.
-
-Arius, 79, 242, 385.
-
-Arles, 376, 490, 492, 581.
-
-Arménie, femme de Carpasius, 281.
-
-Arménie, 701.
-
-Aroël, 68.
-
-Arphaxal, 530, 532, 598.
-
-Arras, 150.
-
-Arsène (saint), =686= et suiv.
-
-Arthémie, fille de Dioclétien, 418 et suiv.
-
-Asie, 7, 50, 53, 159, 249, 578, 579.
-
-Aspasius, 99.
-
-Asserbus, 244.
-
-Assise, 561 et suiv.
-
-Astaroth, 454 et suiv.
-
-Astase (comte), 301 et suiv.
-
-Astère (saint), 583.
-
-Asti, 207 et suiv.
-
-Astyage, 456.
-
-Astolphe, 699.
-
-Athanase (saint), 385, 387, 479.
-
-Athènes, 225, 577, 578, 645, 649.
-
-Atticus, 602.
-
-Attila, 311, 381.
-
-Atus, 199.
-
-Auguste (César-Octave), 38, 40, 57 et suiv., 74, 391 et suiv.
-
-Augustin (saint), XI, XII, XXIII, 3, 14, 31, 41, 42, 47 et suiv., 72,
-104, 170, 216, 224, 303, 312, 396, 398, 401, =459= et suiv., 477, 606,
-611.
-
-Augustin (frère), 569.
-
-Augustin, prêtre, 169.
-
-Aurélien, empereur, 484 et suiv.
-
-Aurélien, consul, 272 et suiv.
-
-Autun, 380, 383, 452, 559.
-
-Auvergne, 115, 586.
-
-Auxerre, 210 et suiv., 380, 537.
-
-Avennir, 663 et suiv.
-
-Avignon, 376.
-
-Avit, 509, 511.
-
-Avranches, 546.
-
-
-Babille (sainte), 591.
-
-Babylone, 121, 431, 466.
-
-Babylonie, 379, 418, 690.
-
-Bactriane, 37.
-
-Baillet, XXIII.
-
-Balaam, 74, 524.
-
-Balachius, 90.
-
-Balbine (sainte), 390 et suiv.
-
-Baldak, idole, 456.
-
-Bâle, 591, 592.
-
-Bamberg, 634.
-
-Balthazar, 73.
-
-Baradac, 598 et suiv.
-
-Barbe, 691.
-
-Barcelone, 360.
-
-Bari, 24, 708.
-
-Barlaam (saint), =663= et suiv.
-
-Barnabé (saint), =287= et suiv., 327, 533, 646.
-
-Barpanthar, 493.
-
-Barsabas, 463.
-
-Barthélemy (saint), =453= et suiv.
-
-Bartolomméo (Fra), V.
-
-Basile (saint), X, 119, =289= et suiv.
-
-Bavière, 706.
-
-Bazas, 691.
-
-Béatrice (sainte), 374 et suiv.
-
-Bec (le Prieuré du), 708.
-
-Bède (le vénérable saint), 160, 164, 202, 356, 391, 493, 602, 609 et
-suiv.
-
-Beleth (maître Jean), XVI, 118, 160, 352, 388, 482, 497, 602, 627.
-
-Belzébuth, 156, 183.
-
-Benedetto (Fra), V.
-
-Bénévent, 458, 547.
-
-Benjamin, 68.
-
-Benoît (saint), =184= et suiv., 701.
-
-Benoît, pape, 690.
-
-Benoît, 248.
-
-Bérenger, hérétique, 708.
-
-Bergame, 536.
-
-Bérith, ville, 515.
-
-Bérith, idole, 454.
-
-Bernard (saint), XXVI, 4, 42, 76, 135, 146, =440= et suiv., 469, 588,
-709, 710, 716.
-
-Bernard, 356.
-
-Béthanie, 68, 278, 338.
-
-Bethléem, 38, 58, 59, 75, 164, 195, 494, 497, 554, 557.
-
-Bithynie, 589.
-
-Blaise (saint), 65, =139= et suiv.
-
-Bodhisattva, 676.
-
-Boëce, 699.
-
-Bollandus, XX, XXI, XXVIII.
-
-Bologne, 401 et suiv.
-
-Bolsène, 352.
-
-Boniface (saint), =275= et suiv.
-
-Boniface III, pape, 694.
-
-Boniface IV, 604, 694.
-
-Bonizzi, 709.
-
-Bormida (la), 208.
-
-Boudha, 676.
-
-Bourges, 438.
-
-Bourgogne, 440, 489, 537.
-
-Bouts (Thierry), XIX.
-
-Brescia, 705.
-
-Bretagne, 590 et suiv., 705.
-
-Bretagne (Grande-), 167, 263, 382, 586.
-
-Brice (saint), =627= et suiv.
-
-Brione, 424.
-
-Brison, eunuque, 128.
-
-Bruges, XVIII, 662.
-
-Bruno, évêque (Léon IX), 706 et suiv.
-
-Bruxelles, XIX.
-
-
-Cadicha, 695 et suiv.
-
-Caïn, 538.
-
-Caïphe, 205, 252.
-
-Caïus Caligula, 388 et suiv., 478.
-
-Calabre, 457.
-
-Calahorra, 399.
-
-Calixte (saint), pape, 124, 280, 356 et suiv., =582= et suiv.
-
-Calixte, ami de Julien l’Apostat, 480.
-
-Calocerus (saint), 207 et suiv.
-
-Calvaire (mont du), 198.
-
-Campanie, 191, 271, 701.
-
-Cana, 73, 596.
-
-Cana, près Pavie, 471.
-
-Candace, 530.
-
-Candes, 625.
-
-Candide (saint), 534.
-
-Cantorbery, 61.
-
-Capoue, 193, 397.
-
-Cappadoce, 139, 226, 229.
-
-Carcassonne, 410.
-
-Carin, fils de saint Siméon, 205, 207.
-
-Carisius, 35 et suiv.
-
-Carpaccio, XIX.
-
-Carpasius, 281, 419.
-
-Carpe (saint), 203 et suiv.
-
-Carpophore (saint), 616.
-
-Carthage, 459, 460, 523.
-
-Carus, évêque de Narbonne, 596.
-
-Casal, 468.
-
-Casa Mariæ, 408.
-
-Cassien (saint), 54, 384.
-
-Cassin (mont), 188, 698, 701.
-
-Cassiodore, 58.
-
-Castille, 565.
-
-Castor (saint), 617.
-
-Catane, 30, 146, 150.
-
-Catherine (sainte), XXII, =656= et suiv.
-
-Caxton, XIII.
-
-Cécile (sainte), 224, 280 et suiv., =639= et suiv.
-
-Cedon (saint), 339.
-
-Célestin, pape, 498, 703.
-
-Célestin, père de s. Bernard, 440.
-
-Célion (mont), 366 et suiv.
-
-Celse (saint), =370= et suiv.
-
-Celse, 301.
-
-Cenis (mont), 701.
-
-Cérasius, 370, 373.
-
-Césaire (saint), 273, 490.
-
-César (Jules), 38.
-
-Césarée, 31, 48, 119, 180, 250, 261, 324, 389.
-
-Chalcédoine, 269, 311, 479, 482, 521.
-
-Chaldée, 76.
-
-Chalé, 457.
-
-Chantre parisien (le), 611, 614.
-
-Charité (sainte), 284.
-
-Charlemagne, 72, 178, 345, 483, 582, 616, 701 et suiv.
-
-Charles-Martel, roi, 492, 698.
-
-Charles le Chauve, 704.
-
-Charles II, roi de Naples, VII.
-
-Chartres, 119, 435.
-
-Chartreuse (Grande-), 446, 447.
-
-Chersonèse, 652.
-
-Childéric, roi, 521, 559, 698 et suiv.
-
-Christine (sainte), =349= et suiv.
-
-Christophe (saint), XXIV, =361= et suiv.
-
-Chromace, 94.
-
-Chrysogone (saint), 43, =655= et suiv.
-
-Chrysostome (Voir _Jean_).
-
-Chusi, 68.
-
-Chypre, 129, 287, 288.
-
-Ciborée, 161 et suiv.
-
-Cicéron, 553.
-
-Cilicie, 298, 331.
-
-Ciline, 77.
-
-Cîteaux, 196, 402, 409, 443, 708, 709.
-
-Civita-Vecchia, 352.
-
-Clairvaux, 443, 447.
-
-Classe, 347.
-
-Claude (saint), 617.
-
-Claude, empereur, 314.
-
-Claude II, 153, 154, 428.
-
-Claude, tribun, 596.
-
-Claudie, 509 et suiv.
-
-Clément (saint), pape, 54, 272, 312, 313, 315, 579, =644= et suiv.
-
-Clément (saint), évêque, 593.
-
-Cléopâtre, 391.
-
-Cléophas, frère de s. Joseph, 251, 494.
-
-Cléophas, disciple de Jésus, 589.
-
-Clet (saint), 314, 651.
-
-Clotaire, roi, 489, 559, 587.
-
-Clotilde (sainte), 557.
-
-Clovis, 77, 378, 557, 582.
-
-Cluny, 41, 608, 708.
-
-Cocavilla, 274.
-
-Coël, roi, 263.
-
-Cogoleto, II.
-
-Cologne, XVIII, 76, 393, 592 et suiv., 626, 662.
-
-Colomb (Christophe), II.
-
-Colone, 457.
-
-Côme (saint), =541= et suiv.
-
-Côme, ville, 245, 246.
-
-Compostelle, 354 et suiv.
-
-Concorde (sainte), 427 et suiv.
-
-Concordien (saint), 210 et suiv.
-
-Conrad le Teuton, 408 et suiv.
-
-Conrad Ier, empereur, 706 et suiv.
-
-Conrad II, 709, 710.
-
-Conrad (maître), 631 et suiv.
-
-Constance (sainte), martyre, 593.
-
-Constance, empereur, 374, 385 et suiv., 536.
-
-Constance, fille de Constantin, 100, 307 et suiv., 479.
-
-Constant (saint), 536.
-
-Constant, empereur, 483.
-
-Constantin (saint), 366 et suiv.
-
-Constantin (saint), légion thébaine, 534.
-
-Constantin, père de Constantin le Grand, 262.
-
-Constantin le Grand, 23, 66 et suiv., 76, 99 et suiv., 261 et suiv.,
-299, 308 et suiv., 370, 385, 461, 483, 618, 662, 702.
-
-Constantin II, 81, 91, 702.
-
-Constantin IV, 561.
-
-Constantinople, 76, 107, 125 et suiv., 169, 269, 369, 396 et suiv., 479,
-482, 507, 547, 694, 702, 710.
-
-Constantinople (église Sainte-Sophie à), 266, 284, 515.
-
-Corbigny, 587.
-
-Cordoue, 379.
-
-Cordule, 593.
-
-Corneille (saint), pape, 274, 312, 321, =523=.
-
-Corneille, disciple de saint Clément, 653.
-
-Corneille (Pierre), 472.
-
-Corneille, philosophe, 461.
-
-Cornélius, 372.
-
-Corocanie, 694.
-
-Cosroës, 512 et suiv.
-
-Coste, roi, 656.
-
-Couronnés (les Quatre), saints, 616.
-
-Craton, 51, 68.
-
-Crémone, 634.
-
-Crescence (sainte), 297.
-
-Crescence, 169.
-
-Crisant (saint), =595= et suiv.
-
-Crispin, 115.
-
-Ctésiphon, 480, 515.
-
-Cumanes, 133.
-
-Cunégonde (sainte), 425, 706.
-
-Cybèle, 604.
-
-Cyprien (saint), d’Antioche, 538 et suiv.
-
-Cyprien (saint), 523.
-
-Cyr (saint), =298= et suiv., 448.
-
-Cyriaque (saint), =417= et suiv.
-
-Cyriaque (saint), Judas, 265 et suiv.
-
-Cyriaque (saint), pape, 592.
-
-Cyrille (saint), évêque des Moraves, 655.
-
-Cyrille (sainte), 428.
-
-Cyrin (saint), de Carthage, 65.
-
-
-Dacie, 307.
-
-Dacien, préfet de Rome, XX, 229 et suiv.
-
-Dacien, préfet de Valence, 101 et suiv.
-
-Dagnus, 363 et suiv.
-
-Dagobert, 151, 581, 582.
-
-Dalmatie, 553.
-
-Damaris (sainte), 578.
-
-Damas, 324, 476.
-
-Damascène (Jean de Damas), 173, 269, 493, 597, 663.
-
-Damascus, 73.
-
-Damase, pape, 91, 125, 556.
-
-Damien (saint), =541= et suiv.
-
-Damiette, 571.
-
-Dan, 161.
-
-Daniel, 544.
-
-Danube, 261, 513.
-
-Daria (sainte), martyre, =595=.
-
-Daria (sainte), mère de sainte Ursule, 591.
-
-David, 38, 206, 219, 278, 304, 493, 497, 533.
-
-Décius, empereur, 92, 149, 152, 225, 366 et suiv., 420 et suiv., 428,
-429, 523.
-
-Décius (Gallien), 83.
-
-Démophile, 203.
-
-Démosthène, préfet, 290.
-
-Démosthène, patricien, 349.
-
-Denis (saint), l’Aréopagite, 63, 143, 203, 319, 323, 328, 432, =577= et
-suiv., 704.
-
-Denis (saint), un des Sept Dormants, 366 et suiv.
-
-Denis, pape, 428.
-
-Denis, évêque, 385, 386.
-
-Denis, oncle de saint Pancrace, 274.
-
-Denis, 32.
-
-Desiderius, roi lombard, 699, 701.
-
-Diane, 21, 53, 487, 595.
-
-Didon, 464.
-
-Dieudonné, 26.
-
-Dioclétien, 30, 92, 95, 103, 229, 239, 274 et suiv., 284, 286, 297, 352,
-418 et suiv., 487, 508, 519, 534, 541, 543, 616, 655.
-
-Dioscore, 129 et suiv.
-
-Dismas, 198.
-
-Divin, 153.
-
-Doeth, 68.
-
-Dodon, 522.
-
-Domicille (sainte), 272 et suiv., 651.
-
-Dominique (saint), XV, =399= et suiv., 565, 566.
-
-Domitien, évêque, 536.
-
-Domitien, empereur, 50, 270, 272, 579, 651.
-
-Donat (saint), 337, =415= et suiv.
-
-Donat, grammairien, 553.
-
-Dorée (sainte), 591.
-
-Doria, VII, IX.
-
-Dormants (les Sept), saints, =366= et suiv.
-
-Dorothée (saint), 289, 457.
-
-Dorothée (saint), compagnon de saint Gorgon, 508.
-
-Dorothée, roi de Constantinople, 593.
-
-Dorothée, 284.
-
-Drusienne (sainte), 50, 52.
-
-
-Ebionites, 249.
-
-Ebroïn, 439, 559 et suiv.
-
-Ecosse, 181.
-
-Edesse, 36, 330, 331, 596, 598.
-
-Edmond (saint), 56.
-
-Egée, ville, 541.
-
-Egée, 11 et suiv.
-
-Egippe, 531.
-
-Egypte, 58, 87, 127, 128, 135, 213, 391, 461, 495, 526, 575, 598, 602,
-685, 695.
-
-Elape (Perse), 677.
-
-Eléazar, 387.
-
-Eleuthère (saint), =577= et suiv.
-
-Elie, 206, 304.
-
-Elisabeth (sainte), mère de saint Jean-Baptiste, 305, 494.
-
-Elisabeth (sainte) de Hongrie, XXVII, =629= et suiv., 711.
-
-Elisée, 478.
-
-Eliude, 494.
-
-Elius, 351.
-
-Elpès, 699.
-
-Elymas, 288.
-
-Embrun, 710.
-
-Emérantienne (sainte), 99.
-
-Emèse, 481.
-
-Emilie, 216.
-
-Eminen, 494.
-
-Emmaüs, 122, 204, 589.
-
-Enée, 312.
-
-Engade, 40.
-
-Enoch, 206, 207.
-
-Ephèse, 50 et suiv., 250, 270, 324, 366 et suiv., 431.
-
-Ephrem (saint), 289, 290, 294.
-
-Ephrem, abbé, 577.
-
-Epimaque (saint), 271.
-
-Epiphane (saint), évêque, 129 et suiv., 430, 684.
-
-Epiphane, père de saint Nicolas, 18.
-
-Episius, 684.
-
-Equice (saint), 518.
-
-Erasme, XIX.
-
-Esclavonie, 378.
-
-Espagne, 352, 399.
-
-Espérance (sainte), 284.
-
-Ethéré (saint), 593.
-
-Ethiopie, 8, 118, 530 et suiv., 598.
-
-Etienne (saint), martyr, =45= et suiv., 113, 114, 265, =394= et suiv.
-
-Etienne de Hongrie (saint), 706.
-
-Etienne (saint), pape, =393= et suiv.
-
-Etienne, évêque, 169.
-
-Etienne, juge, 424.
-
-Etienne, clerc, 346 et suiv.
-
-Eucharie, 338, 375.
-
-Euchassie, 597.
-
-Eudoxie, mère de Théodose, 131.
-
-Eudoxie, fille de Théodose, 134, 392, 397 et suiv.
-
-Eugène (saint), 178.
-
-Eugène, pape, 709.
-
-Eugénie (sainte), 509 et suiv.
-
-Euloge, patriarche, 169.
-
-Euloge, préfet, 155.
-
-Euphémie (sainte), =519= et suiv.
-
-Euphémien, père de saint Alexis, 330 et suiv.
-
-Euphigénie, 531 et suiv.
-
-Euphrosine (sainte), sœur de lait de sainte Domicille, 273.
-
-Euphrosine, 415.
-
-Euprépie (sainte), 542.
-
-Europe, 159.
-
-Eusèbe (saint), évêque de Verceil, 79, 202, 288, =384= et suiv.
-
-Eusèbe, de Césarée, 65, 258, 261, 602.
-
-Eusèbe, pape, 261, 486.
-
-Eusèbe, père de saint Jérôme, 553.
-
-Eustache (saint), =524= et suiv.
-
-Eustache, 415.
-
-Eustochius, 435, 554.
-
-Eustorge (saint), 76.
-
-Euthice (saint), 273.
-
-Euthicie, 27.
-
-Eutrope, 125 et suiv.
-
-Eutychès, 311.
-
-Evadracien, 417.
-
-Eve, 437.
-
-Evode, 462.
-
-Exupère (saint), 534, 535.
-
-
-Fabien (saint), pape, =91= et suiv., 523.
-
-Fabien, évêque, 311.
-
-Fabien, préfet, 95.
-
-Fantaste, 43.
-
-Faust, 644 et suiv.
-
-Faustin (saint), 208.
-
-Faustin, 644 et suiv.
-
-Faustinien, 644 et suiv.
-
-Februa, 136.
-
-Félicien (saint), =286=.
-
-Félicissime (saint), 225.
-
-Félicité (sainte), =329=.
-
-Félicité (sainte), =679= et suiv.
-
-Félicula (sainte), 282.
-
-Félix, (saint), évêque, =81= et suiv.
-
-Félix (saint), pape, =374=, 544.
-
-Félix et Adauct (saints), =487= et suiv.
-
-Félix (saint), fils de sainte Félicité, 329.
-
-Félix, père de saint Dominique, 399.
-
-Féramond, 521 et suiv.
-
-Ferréol (saint), 115.
-
-Ferrières-en-Dauphiné, 614.
-
-Fescennius, 580.
-
-Fiesque, VII.
-
-Fiesque (Obezzon de), VI.
-
-Flaccus, 282.
-
-Flavien, pape, 703.
-
-Fleury-sur-Loire, 701.
-
-Florence (sainte), 298.
-
-Florence, ville, 360.
-
-Florent, prêtre, 187 et suiv.
-
-Florentine (sainte), 593.
-
-Foi (sainte), 284.
-
-Follau (saint), 593.
-
-Fondi, 516.
-
-Fontaine, 440, 469.
-
-Fortunat (saint), 96, 281, 424.
-
-Fortunat, 463.
-
-Fossa Nova, 406.
-
-Foulques, évêque de Toulouse, 401.
-
-Fradin, XXVII.
-
-France, 62, 77, 79, 200, 471, 579, 581, 583, 627, 704.
-
-Francesca (Piero della), XIX.
-
-François (saint), XV, XXIV, XXVII, 402, 403, =561= et suiv.
-
-Frédéric Barberousse, empereur, 458, 633, 710.
-
-Frédéric II, empereur, XII, 711.
-
-Frisons, 700.
-
-Front (saint), 313, 377 et suiv.
-
-Fulbert, 119.
-
-Fulgence, 75.
-
-Fursy (saint), =551= et suiv.
-
-
-Gabriel (saint), archange, 195, 304, 497, 697.
-
-Gade, 33.
-
-Gaïmas, 126, 127.
-
-Galatie, 255, 376.
-
-Galère, empereur, 536.
-
-Galère, proconsul, 523.
-
-Galgalat, 73.
-
-Galice, 354, 356, 359.
-
-Galla, fille de Symmaque, 322, 323.
-
-Galla, reine de Hongrie, 706.
-
-Galla, Goth, 190, 191.
-
-Gallican (saint), 307, 308.
-
-Gallien, empereur, 394, 429, 512, 681.
-
-Gallinaria, île, 79, 620.
-
-Gallus, 621.
-
-Gallus, 308.
-
-Gamaliel (saint), 47, 205, 394, 516.
-
-Gargan (saint), 545 et suiv.
-
-Garganus, 545.
-
-Garibaldi, IV.
-
-Garin, 560.
-
-Gascogne, 152.
-
-Gaspard, 73.
-
-Gaule, 77, 80, 151, 371, 380, 384, 420, 482, 534, 619, 691, 701, 705.
-
-Gélase, pape, 289, 703.
-
-Genebald, 77, 78.
-
-Gênes, II, III et suiv. 373, 446, 468, 479, 700.
-
-Genève, 371, 536.
-
-Génésareth, 7, 338.
-
-Georges (saint), XX, XXI, XXV, =226= et suiv.
-
-Georges, prêtre, 313.
-
-Géorgie, 654.
-
-Gépides, 691.
-
-Gérard, frère de saint Bernard, 442.
-
-Gérasine (sainte), 591.
-
-Gergovie, 508.
-
-Germain-l’Auxerrois (saint), 210, 211, =380= et suiv., 537.
-
-Germain (saint), évêque de Capoue, 193, 612.
-
-Germain de Trèves, 703.
-
-Germain, évêque de Tours, 629.
-
-Germanie, 691.
-
-Gervais (saint), 248, =301= et suiv., 370, 371, 373, 693.
-
-Gesmas, 198.
-
-Gilbert de la Porrée, 606, 710.
-
-Gildart (saint), 691.
-
-Gilles (saint), =490= et suiv.
-
-Girard, duc de Bourgogne, 345.
-
-Godolias, 68.
-
-Golgotha, 204.
-
-Gondofer, roi, 31.
-
-Gontran, 537.
-
-Gordien (saint), =271= et suiv.
-
-Gordien, père de saint Grégoire, 165.
-
-Gorgon et Dorothée (saints), =508=.
-
-Goths, 417, 466, 692.
-
-Gratien, prêtre, 708.
-
-Gratus, évêque, 536.
-
-Grèce, 7, 8, 18, 578.
-
-Grégoire (saint), VI, 6, 74, 96, 137, =165= et suiv., 184, 267, 279,
-303, 310, 322 et suiv., 329, 415, 423, 516 et suiv., 544, 546, 547, 589,
-604, 609, 612, 613, 614, 690, 693, 694, 699, 702, 712, 716.
-
-Grégoire de Nazianze (saint), 554.
-
-Grégoire de Tours (saint), 115, 231, 260, 265, 274, 328, 423, 453.
-
-Grégoire (saint), martyr, 457.
-
-Grégoire II, pape, 605.
-
-Grégoire VII (Voir _Hildebrand_).
-
-Grégoire IX, 498, 711.
-
-Grégorien (chant), 702 et suiv.
-
-Grenoble, 614.
-
-Grimaldi, VII.
-
-Guale, évêque, 411.
-
-Guido, frère de saint Bernard, 443.
-
-Guilfroy, 246.
-
-Guillaume d’Auxerre, 305.
-
-
-Haimon, 92, 324.
-
-Hébreux, 4.
-
-Hégésippe, 251, 253, 345.
-
-Hélène (sainte), 39, 68, 76, 261 et suiv., 512.
-
-Helenus (saint), abbé, 509, 510.
-
-Héli, 493.
-
-Hélinaud, 55.
-
-Henri (saint) empereur, 425, 708.
-
-Henri II, 707, 708.
-
-Henri III, 708.
-
-Henri IV, 708.
-
-Henri V, 76, 709.
-
-Henri VI, 710.
-
-Héraclius, empereur, 152, 513 et suiv.
-
-Héraclius II, 694.
-
-Héraclius, préfet, 453.
-
-Héraclius (saint), 291, 292.
-
-Hercule, 541.
-
-Hermagoras (saint), 233.
-
-Hermès, préfet, 390.
-
-Hermogène, 352 et suiv.
-
-Hermopolis, 58.
-
-Hérode d’Ascalon, 57 et suiv., 74 et suiv., 476, 493.
-
-Hérode Antipas, 57, 58, 60, 200, 476 et suiv., 482.
-
-Hérode Agrippa, 57, 60, 312, 354, 588, 389, 392, 477, 478.
-
-Hérodiade, 133, 476 et suiv., 482, 483.
-
-Hiérapolis, 132, 233, 249.
-
-Hilaire (saint), évêque, 78, =79= et suiv., 324, 619, 620, 703.
-
-Hilaire (saint), moine, 415, 417.
-
-Hilarion, solitaire, 684.
-
-Hildebrand, 708.
-
-Hincmar, 76, 582.
-
-Hippolyte (saint), 421 et suiv., =426= et suiv.
-
-Hippone, 47, 48, 303, 398, 462 et suiv.
-
-Hirtacus, 531 et suiv.
-
-Hongrie, 629, 635, 711.
-
-Honoré (saint), 221.
-
-Honorius (saint), 462.
-
-Honorius, empereur, 125, 332, 394, 401, 626.
-
-Hubert de Besançon, 356, 359.
-
-Hugues de Cluny, (saint), 41, 42, 357.
-
-Hugues de Saint-Victor, 357, 709.
-
-Humbert, roi, 97.
-
-Hyacinthe (saint), =509= et suiv.
-
-
-Icone, 287, 298, 324.
-
-Ignace (saint), =142= et suiv.,251, 703.
-
-Inde, 31, 32, 34, 453, 663.
-
-Innocent (saint), 534, 536.
-
-Innocent Ier, pape, 332, 401.
-
-Innocent III, 39, 40, 710, 711.
-
-Innocent IV, 242, 245, 246, 479, 498, 711.
-
-Innocent, préfet, 170.
-
-Innocents (les saints), 49, 59 et suiv., 202, 387.
-
-Irène, impératrice, 702.
-
-Irénée (saint), 428.
-
-Islande, 181 et suiv., 450.
-
-Isaïe, 1, 205, 462.
-
-Iscarioth (île), 161.
-
-Isidore (saint), 18, 37, 50, 249, 602.
-
-Isidore, prêtre, 126, 129.
-
-Ismaël, 697.
-
-Ismérie, 494.
-
-Issachar, 161.
-
-Italie, VI, 97, 221, 233, 311, 324, 349, 371, 385, 417, 483, 690 et
-suiv., 699, 704, 705.
-
-
-Jacob, 493.
-
-Jacobites, 695.
-
-Jacques le Majeur (saint), 251, 271, =352= et suiv., 494.
-
-Jacques le Mineur (saint), 7, 57, 199, 204, =250= et suiv.
-
-Jacques l’Intercis (saint), =676= et suiv.
-
-Jacques (saint), archevêque d’Antioche, 592.
-
-Jacques de Riéti, frère, 571.
-
-Jaïre, 312.
-
-Janus, 72.
-
-Janvier (saint), 224, 271, 329.
-
-Jean-Baptiste (saint), 51, 71, 73, 188, 194, 205, =304= et suiv., 395,
-=476= et suiv., 494, 498, 607, 693 et suiv.
-
-Jean l’Evangéliste (saint), III, 7, 49, =50= et suiv., 73, 142, 143,
-175, 251, =270= et suiv., 278, 279, 306, 346, 430 et suiv., 494, 579,
-588, 630.
-
-Jean l’Aumônier (saint), X, =105= et suiv.
-
-Jean (saint), martyr, =307= et suiv.
-
-Jean Chrysostome (saint), 6, 37, 59, 74, 75, =125= et suiv., 312.
-
-Jean (saint) Dormant, =366= et suiv.
-
-Jean (saint), abbé, 170, =684=.
-
-Jean III, pape, 690, 699.
-
-Jean XIII, pape, 392.
-
-Jean, évêque de Jérusalem, 394, 396.
-
-Jean, évêque de Constantinople, 169.
-
-Jean le Diacre, 18, 165, 174, 179.
-
-Jean, prêtre, 169.
-
-Jean de Damas (Voir _Damascène_).
-
-Jean-Marc, disciple de saint Barnabé, 287 et suiv.
-
-Jean de Bungay, 662.
-
-Jeanne, mère de saint Nicolas, 18.
-
-Jeanne, mère de saint Dominique, 399.
-
-Jéroboam, 716.
-
-Jérôme (saint), 4, 5, 49, 55, 81, 83, 161, 224, 250, 251, 252, 258, 262,
-313, 323, 323, 435, =553= et suiv., 588, 605, 606, 703.
-
-Jérusalem, 12, 47, 58, 73, 74, 107, 122, 161, 162, 170, 198, 200, 213,
-232, 251 et suiv., 260 et suiv., 277, 288, 313, 324, 338, 341, 342, 389,
-392, 394, 396, 466, 478 et suiv., 495, 496, 512, 514, 516, 572, 573,
-602, 708.
-
-Jésus, fils d’Ananias, 254.
-
-Joachim (saint), 493 et suiv.
-
-Job, 7, 525, 527.
-
-Jonapata, 256.
-
-Jonas, 68.
-
-Josaphat (saint), =663= et suiv.
-
-Josaphat (vallée de), 5, 432, 433.
-
-Joséas, 354.
-
-Joseph (saint), 38, 40, 58, 137, 195, 251, 493 et suiv.
-
-Joseph, fils de Jacob, 494.
-
-Joseph le Juste (Barsabas), 163, 494.
-
-Joseph d’Arimathie, 204, 205, 258.
-
-Joseph, médecin, 295.
-
-Josèphe, 253 et suiv., 345, 389, 476.
-
-Joué-lès-Tours, 115.
-
-Jourdain, 212, 214, 262.
-
-Jovinien, empereur, 387.
-
-Jovinien, 252.
-
-Jubal, 68.
-
-Juda, 493.
-
-Juda Macchabée, 716.
-
-Judas (Voir _s. Cyriaque_).
-
-Judas Iscarioth, 160 et suiv., 199, 250, 424.
-
-Jude (saint), apôtre, 494, 532, =596= et suiv.
-
-Judée, 39, 47, 57, 58, 74, 164, 165, 255, 352, 389, 430, 431, 478, 494.
-
-Jules (saint), 115 et suiv.
-
-Jules, roi des Huns, 592.
-
-Julien (saint), évêque du Mans, =114=.
-
-Julien (saint) d’Auvergne, =115=.
-
-Julien (saint), martyr, =115= et suiv.
-
-Julien l’Hospitalier (saint), =116= et suiv.
-
-Julien l’Apostat, 118 et suiv., 265 et suiv., 271, 308 et suiv., 478 et
-suiv., 618, 619.
-
-Julien II, empereur, 387, 415, 479.
-
-Julien Gallion, 320.
-
-Julien, pape, 385.
-
-Julien, préfet, 480.
-
-Julien, juge, 351, 352,
-
-Julienne (sainte), martyre, =155= et suiv.
-
-Julienne (sainte) compagne de sainte Ursule, 591.
-
-Julienne, vierge, 583.
-
-Julienne, 396.
-
-Julite (sainte), =298= et suiv.
-
-Junien (saint), 210.
-
-Jupiter, 147, 297, 310, 347, 417, 541, 582, 625, 643, 673, 683.
-
-Just, 283.
-
-Juste, mère de saint Sylvestre, 65.
-
-Justin l’Ancien, empereur, 194.
-
-Justin (saint), 423, 426 et suiv.
-
-Justin le Petit, empereur, 692.
-
-Justine (sainte), =538= et suiv.
-
-Justine, 648.
-
-Justine, impératrice, 217 et suiv., 702.
-
-Justinien, évêque de Tours, 629.
-
-
-Lambert (saint), =521= et suiv.
-
-Laërtia (sainte), 580.
-
-Lamission, 691.
-
-Lamon, moine, 132.
-
-Lanfranc, 708.
-
-Laodicée, 330, 331.
-
-Laon, 78.
-
-Large (saint), 418.
-
-Larron (saint), 78.
-
-Latran, 401.
-
-Launoi (J. de), XIX et suiv.
-
-Laurent (saint), 138, 225, 397 et suiv., =419= et suiv., 426 et suiv.,
-568.
-
-Lausanne, 202, 447, 537.
-
-Lazare (saint), 198, 206, 338 et suiv., 369, 375 et suiv.
-
-Lazare (le pauvre), 550.
-
-Léger (saint), =559= et suiv.
-
-Léon (saint), pape, 279, =310= et suiv.
-
-Léon, pape, 80 et suiv.
-
-Léon III, pape, 702.
-
-Léon IX, pape (Voir _Bruno_).
-
-Léon, évêque d’Ostie, 654.
-
-Léon, empereur, 235, 268.
-
-Léonard (saint), de Limoges, =583= et suiv.
-
-Léonard (saint), de Corbigny, 587.
-
-Léonard (frère), 563.
-
-Léonce (saint), 542.
-
-Léonce, 81.
-
-Léopold, 706.
-
-Leucius, fils de saint Siméon, 205 et suiv.
-
-Lévi, 232, 493.
-
-Liban (mont), 259, 432.
-
-Libère, pape, 81, 374, 386, 554.
-
-Libye, 226.
-
-Licérius, 486 et suiv.
-
-Liège, 494, 709.
-
-Ligugé, 620.
-
-Ligurie, 216.
-
-Limoges, 584 et suiv.
-
-Lin (saint), pape, 314 et suiv., 323, 371, 651.
-
-Liphart (saint), 584.
-
-Lisbius, préfet, 580.
-
-Loire, 584.
-
-Lombardie, VI, 244, 568.
-
-Lombards, 690 et suiv.
-
-Longin (saint), XXIV, =180=.
-
-Lorraine, 704.
-
-Lothaire, empereur, 704.
-
-Louis (saint), XV.
-
-Louis le Débonnaire, 581, 702.
-
-Louis II, empereur, 704, 705.
-
-Louis, roi d’Aquitaine, 702.
-
-Loup (saint), 381, =488= et suiv.
-
-Louve (reine), 355 et suiv.
-
-Luc (saint), 4, 168, 279, 327, 328, 377, 493, 550, =588= et suiv.
-
-Lucain, 320.
-
-Lucie (sainte), =27= et suiv., 394.
-
-Lucien (saint), 457.
-
-Lucien, prêtre, 394 et suiv.
-
-Lucillus, 421.
-
-Lucine (sainte), 96, 281, 375.
-
-Lucques, 593.
-
-Lucrèce, préfet, 374 et suiv.
-
-Luna, 706.
-
-Luitprand, roi, 468.
-
-Lunel, 492.
-
-Luxeuil, 559.
-
-Luxurius, 273.
-
-Lycie, 363.
-
-Lycopolis, 386.
-
-Lyon, XXVII, 202, 357, 359, 478, 708, 711.
-
-Lysias, 542.
-
-Lystre, 324.
-
-
-Macaire (saint), abbé, =85= et suiv.
-
-Macaire (saint), évêque, 264, 265.
-
-Macédoine, 165.
-
-Macédonius, 219.
-
-Machabées (les saints), =387= et suiv.
-
-Machéron, 480.
-
-Macidienne, 644 et suiv.
-
-Macrobe, 59.
-
-Maëstricht, 151, 494, 521.
-
-Magdala, 338.
-
-Mages (rois), 37, =73= et suiv.
-
-Magistrien, 688.
-
-Maguelone, 247.
-
-Mahomet, 694 et suiv.
-
-Malachie (saint), 450, 451.
-
-Malaspina (marquis), 470.
-
-Malchus (saint), 366 et suiv.
-
-Mamert (saint), 115, 268.
-
-Mamertin (saint), =210= et suiv.
-
-Mamertin, 652.
-
-Manfredonie, 545, 547.
-
-Manin, V.
-
-Mans (le), 124, 701.
-
-Mantoue, 238.
-
-Marbourg, 637.
-
-Marc (saint), l’évangéliste, 8, =232= et suiv., 267, 588.
-
-Marc et Marcellin (saints), 92, 94 et suiv.
-
-Marc, empereur, 338.
-
-Marc (Voir _Jean_).
-
-Marcel (saint), pape, =87=, 239, 282, 317, 319, 417.
-
-Marcel (saint), moine, 481.
-
-Marcelin (saint), pape, =239= et suiv., 534.
-
-Marcellin, prêtre, 283 et suiv.
-
-Marcien (saint), 207 et suiv.
-
-Marcien, empereur, 481, 594.
-
-Marcule (saint), 593.
-
-Marguerite (sainte), martyre, =334= et suiv.
-
-Marguerite (sainte), vierge, =573= et suiv.
-
-Marie (la bienheureuse Vierge), 38, 40, 58, 63, 76, =134= et suiv., 142,
-168, =195= et suiv., 205, 213, 228, 247, 251, 305, 311, 331, 358, 385,
-393, 401, 402, 405, 411, 424, 425, =430= et suiv., 493 et suiv., 550,
-579, 589, 604, 607, 630, 702.
-
-Marie Cléophas (sainte), 251, 596.
-
-Marie-Madeleine (sainte), 204, =338= et suiv., 375, 377.
-
-Marie l’Egyptienne (sainte), =212= et suiv.
-
-Marie, femme d’Alphée, 494.
-
-Marie, femme de Zébédée, 494.
-
-Marin (saint), moine, 211.
-
-Marine (sainte), =299= et suiv.
-
-Maris, évêque, 479.
-
-Marmanites, 617.
-
-Marmoutiers, XI, 621.
-
-Maron (saint), 273.
-
-Mars, 136, 225, 248, 249, 394, 617.
-
-Marseille, 339 et suiv., 375.
-
-Marthe (sainte), 338, 339, =375= et suiv.
-
-Martial (saint), fils de sainte Félicité, 329.
-
-Martial, 47, 48.
-
-Martial, 313.
-
-Martien (saint), 366 et suiv.
-
-Martille (sainte), 339, 378.
-
-Martin (saint), XXIV, 368, =618= et suiv., 627 et suiv.
-
-Martin, 151, 426.
-
-Martinien, 318.
-
-Materne (saint), 313.
-
-Mathias (saint), =160= et suiv., 199.
-
-Mathilde (comtesse), 709.
-
-Matthieu (saint), 8, 9, 61, 123, 279, 288, 493, =530= et suiv., 588,
-598.
-
-Martisius (saint), 591.
-
-Maur (saint), 186 et suiv.
-
-Maurice (saint), =533= et suiv.
-
-Maurice (saint), évêque, 593.
-
-Maurice, empereur, 162.
-
-Maurus, 590.
-
-Maxence, évêque de Milan, 385.
-
-Maxence, empereur, 262, 656 et suiv.
-
-Maxime (saint), martyr, 642.
-
-Maxime (saint), évêque, 81, 82.
-
-Maxime, empereur, 536, 623.
-
-Maxime, 592.
-
-Maximien (saint), 366 et suiv.
-
-Maximien, empereur, 30, 87, 88, 92, 104, 229, 239, 417, 419, 487, 503,
-505, 534 et suiv., 602, 617, 680.
-
-Maximilla, 15.
-
-Maximin (saint), 339 et suiv., 375, 376.
-
-Maximin, 662.
-
-Mayence, 450.
-
-Mazzini, V.
-
-Mecque (la), 697.
-
-Médard (saint), 691.
-
-Méduse, 515.
-
-Méla, 320.
-
-Mélancie, 510, 511.
-
-Melchi, 493.
-
-Melchiade, pape, 65, 121, 194, 195, 617.
-
-Melchior, 73.
-
-Melitus (saint), 169.
-
-Mello, 277.
-
-Memling, XIX.
-
-Mercure (saint), 119.
-
-Mercure, 487, 580, 583, 625.
-
-Mésopotamie, 598.
-
-Messine, 452.
-
-Méthode, 18, 37.
-
-Metz, 508.
-
-Michaelium, 547.
-
-Michel (saint), archange, 206, 259, 351, 434, =544= et suiv.
-
-Michel, empereur, 581, 654, 704.
-
-Migdomie, 34 et suiv.
-
-Milan, 76, 92, 208, 216 et suiv., 241 et suiv., 289, 301, 303, 371, 373,
-385, 386, 424, 446, 448, 460, 536, 620, 626, 692, 707.
-
-Milas, 456.
-
-Milet, 50, 259, 392.
-
-Minerve, 625.
-
-Mitylène, 324.
-
-Modène, 356.
-
-Modeste (saint), =296= et suiv.
-
-Moïse, 1, 72, 388, 392, 544, 695, 716.
-
-Moïse (saint), abbé, =685= et suiv.
-
-Molesme, 708.
-
-Monique (sainte), 459 et suiv.
-
-Monte-Porto, 710.
-
-Montfort (comte de), 399.
-
-Montmartre, 580.
-
-Montpellier, 247.
-
-Mont-Saint-Michel, 356, 545 et suiv.
-
-Monza, 483, 693 et suiv.
-
-Moraves, 655.
-
-Mortara, 701.
-
-Muller (Max), 673.
-
-Muratori, VIII, IX, X.
-
-Murillo, XIX.
-
-Myre, 19, 24.
-
-
-Naboth, 222.
-
-Nabor (saint), 302.
-
-Nabuzardam, 716.
-
-Nachor, 672 et suiv.
-
-Nadabar, 530.
-
-Naples, 692.
-
-Narbonne, 92, 595, 596.
-
-Narsès, 692.
-
-Nathalie (sainte), 504 et suiv.
-
-Nazaire (saint), 301, =370= et suiv.
-
-Nazareth, 38, 195, 494, 497.
-
-Nébrode, 462.
-
-Népotien, 22.
-
-Nestorien, 695.
-
-Nérée (saint), =272= et suiv.
-
-Néron (saint), 571 et suiv.
-
-Néron, 234, 240, 253, 255, 301, 314 et suiv., 371 et suiv., 392, 452,
-579.
-
-Nerva, empereur, 652.
-
-Nestorius, 311.
-
-Nicée (sainte), 364, 365.
-
-Nicée, 10, 11, 20, 385.
-
-Nicétas (Faustinien), 647 et suiv.
-
-Nicodème (saint), 47, 198, 204 et suiv., 282, 395 et suiv., 516.
-
-Nicolas (saint), =18= et suiv., 179, 708.
-
-Nicolas I, pape, 703.
-
-Nicolas IV, pape, VI.
-
-Nicolas, d’Irlande, 182 et suiv.
-
-Nicolas, de Bologne, 413.
-
-Nicolas, 9, 10.
-
-Nicomédie, 155, 503, 507, 508, 536.
-
-Nicostrate (saint), 617.
-
-Nicostrate, 93.
-
-Nil, 533.
-
-Nîmes, 492.
-
-Nivard, 443.
-
-Nobliac, 584.
-
-Noie, 81, 216.
-
-Normandie, 27.
-
-Nothus, 590.
-
-Notker, 703.
-
-Numérien, 596.
-
-Nursie, 184.
-
-
-Octave (voir _Auguste_).
-
-Octave (saint), 536.
-
-Odilon, abbé de Cluny, 608.
-
-Œside, 185.
-
-Œthée, 395.
-
-Oliviers (mont des), 204, 278, 543, 549, 572, 714.
-
-Ollodius (saint), 211.
-
-Olybrius, 334 et suiv.
-
-Omer (saint), 151.
-
-Opiso, 247.
-
-Origène, 128, 129, 130, 280, 419, 548.
-
-Orléans, 405, 488, 584, 704.
-
-Orose, 49, 271.
-
-Osma, 399, 401.
-
-Ostie, VI, 325, 457, 462, 566, 654.
-
-Othon Ier, 705.
-
-Othon II, 392, 705.
-
-Othon III, XIX, 705.
-
-Othon IV, 711.
-
-Ours (saint), 536.
-
-Ours, 22.
-
-
-Palerme, 413.
-
-Palestine, 229, 272, 386, 478, 695.
-
-Palladie, 542.
-
-Palmace, 582 et suiv.
-
-Palmaroli (îles), 45.
-
-Pammaque, 556, 606.
-
-Pampelune, 358.
-
-Pancrace (saint), =274= et suiv.
-
-Pannonie, 553, 618, 690.
-
-Panthar, 493.
-
-Pantulus (saint), évêque de Bâle, 591.
-
-Paphnuce (saint), 575 et suiv.
-
-Paphos, 288.
-
-Papias, 233.
-
-Papin, 457.
-
-Paris, 405, 489, 579, 580, 610, 622, 710.
-
-Parme (ch. B. de), VI.
-
-Parthenins, 421.
-
-Paschase, 28 et suiv.
-
-Paschase, 612.
-
-Pasteur (saint), =682= et suiv.
-
-Patmos, 50, 270, 271, 579.
-
-Patras, 11, 15, 18.
-
-Patrice (saint), =181= et suiv., 611.
-
-Patrice, père de saint Augustin, 459.
-
-Patrocle, 324 et suiv.
-
-Patron, 523.
-
-Paul (saint), apôtre, 3, 4, 6, 67, 143, 157 et suiv., 195, 252, 262,
-287, 288, 302, 315 et suiv., =324= et suiv., 395, 401, 426, 479, 509,
-577, 578, 579, 589, 623, 710.
-
-Paul (saint), ermite, =83= et suiv.
-
-Paul (saint), martyr, =307= et suiv.
-
-Paul, historiographe, 165, 306, 307, 483, 690.
-
-Paul, moine, 576.
-
-Paul et Palladie, 48, 49.
-
-Paule (sainte), XIII.
-
-Paulin (saint), évêque, 216, 386.
-
-Paulin, prêtre, 100.
-
-Paulin, officier de Néron, 318.
-
-Paulin, juge, 248.
-
-Pavie, 97, 448, 468 et suiv., 618, 692, 701, 708.
-
-Pélage (saint), pape, 168, 392, 397 et suiv., 549, =690= et suiv.
-
-Pélage (frère) (Voir sainte Pélagie).
-
-Pélage II, pape, 690.
-
-Pélagie (sainte), pécheresse, =571= et suiv.
-
-Pélagie (sainte), 32.
-
-Pèlerin (saint), 210.
-
-Pentapole, 234.
-
-Pépin, 508, 522, 698, 701, 702.
-
-Périgueux, 377 et suiv.
-
-Perpétue (sainte), 370.
-
-Perpétue (sainte), 679 et suiv.
-
-Perse, 75, 118, 418, 532, 598.
-
-Pétronie, 48.
-
-Pétronille (sainte), 273, =282=, 701.
-
-Phébus, 653.
-
-Philet, 352, 353.
-
-Philippe (saint), apôtre, =248= et suiv., 530.
-
-Philippe (saint), diacre, 250.
-
-Philippe (saint), père de sainte Eugénie, 509 et suiv.
-
-Philippe (saint), fils de sainte Félicité, 329.
-
-Philippe, évêque, 479.
-
-Philippe, chrétien sous Néron, 302.
-
-Philippe, fils d’Hérode, 58, 60, 476.
-
-Philippe, empereur, 92, 419, 420.
-
-Philippe-Auguste, 711.
-
-Philippe, frère d’Henri VI, 710.
-
-Philippes, 324.
-
-Philon le Juif, 233.
-
-Phocas, empereur, 113, 172, 176, 604, 694.
-
-Phrygie, 250, 274.
-
-Pierre (saint), apôtre, 57, 67, 68, 148, 151, =157= et suiv., 167, 171,
-176, 232, 233, 239, 240, 262, 272 et suiv., 282, 301, =312= et suiv.,
-324 et suiv., 340, 341, 347, 370 et suiv., =388= et suiv., 395, 401,
-433, 434, 473, 535, 579, 623, 630, 647 et suiv., 701.
-
-Pierre l’Exorciste (saint), =283= et suiv.
-
-Pierre (saint), diacre, 176 et suiv.
-
-Pierre le Nouveau (saint), =241= et suiv.
-
-Pierre Damien, 233, 537, 608.
-
-Pierre de Cluny, 42, 612.
-
-Pierre de Compostelle, 703.
-
-Pierre Lombard, 710.
-
-Pierre, bouvier, 429.
-
-Pierre, 613.
-
-Pilate (Ponce-), 162, 180, 199 et suiv., 254, 264, 270 et suiv., 713.
-
-Pinci, 82.
-
-Pise, VII.
-
-Pistole, 360.
-
-Placide (saint), 187.
-
-Placide (saint Eustache), 524 et suiv.
-
-Placidie, 383.
-
-Plaisance, 371, 541.
-
-Platon, 480, 509, 553.
-
-Plautille, 327.
-
-Pline le Jeune, 145.
-
-Pluton, 136.
-
-Pô (le), 208.
-
-Poitiers, 78, 79, 482, 619, 620.
-
-Poitou, 626.
-
-Polème, 455 et suiv.
-
-Polycarpe (saint), 94.
-
-Pomereto, 570.
-
-Ponce (saint), 419.
-
-Pont (Asie), 598.
-
-Pont (île), 200, 277.
-
-Pontien, 461.
-
-Pontigny, 62.
-
-Porphyre (saint), 659 et suiv.
-
-Porphyre, 427, 428.
-
-Pouille, 238, 403, 545, 565, 567, 570.
-
-Poussin, XIX.
-
-Prato, 360.
-
-Praxède (sainte), =337= et suiv.
-
-Prieur (saint), solitaire, 686.
-
-Prime (saint), =286=.
-
-Priscus, juge, 519 et suiv.
-
-Procès, 318.
-
-Proclus, diacre, 538.
-
-Projet (saint), 424.
-
-Proserpine, 136.
-
-Protais (saint), 240, =301= et suiv., 370.
-
-Protais, évêque, 536.
-
-Prothe (saint), =509= et suiv.
-
-Provence, 237.
-
-Prudence, 101, 104.
-
-Prudentienne, 337.
-
-Publius, préfet, 329.
-
-Publius, 43.
-
-Pyla, 199.
-
-Pythagore, 480.
-
-
-Quentin (saint), =602= et suiv.
-
-Quintien, 146 et suiv.
-
-Quirin, tribun, 390, 391.
-
-
-Rachel, mère de Simon le Magicien, 313.
-
-Rachel, 495.
-
-Racord, 700, 701.
-
-Rahab, 253.
-
-Raon, frère, 412.
-
-Ravenne, 240, 347, 348, 383, 384, 486, 583, 593, 693.
-
-Raymond (saint), 408.
-
-Reginald de Saint-Aignan, 405, 406.
-
-Rénier, frère, 403.
-
-Reims, 76, 77, 558, 583.
-
-Remi, 61, 73, 74, 378.
-
-Remi (saint), III, =76= et suiv., 583.
-
-Renarde, 78.
-
-Révocat (saint), 680.
-
-Rhin, 76.
-
-Rhône, 202, 376, 492, 334, 536.
-
-Richard de Saint-Victor, 715.
-
-Rieul (saint), 581.
-
-Robert (saint), 708.
-
-Robert, roi de France, 703.
-
-Roboam, 716.
-
-Rocharith, 307.
-
-Romain (saint), 185.
-
-Romain, soldat, 422.
-
-Rome, VI, XX, 11, 30, 39, 43, 50, 58, 59, 62, 65 et suiv., 72, 87, 97,
-118, 143, 144, =151=, 158, 164 et suiv., 170 et suiv., 173, 176, 178,
-185, =194=, 199, 201, 216, 217, 220, 232, 239, 252, 256, 265, 267, 270,
-274, 275, 289, 307, 314, 315, 317, 318, 321 et suiv., 331, 332, 340,
-347, 371, 379, 380, 388, 390 et suiv., 401, 405, 408, 419, 424, 452,
-458, 466, 476, 478, 486, 490, 492, 508, 511, 516, 534, 537, 541, 544,
-546, 553, 554, 561, 565, 570, 578, 579, 580, 582, 591, 592, 593, 603,
-604, 629, 643, 646, 654, 655, 662, 680, 686, 687, 701, 702, 708, 709.
-
-Rome, Capitole, 317.
-
-Rome, Champ de Mars, 96.
-
-Rome, Eglise Ara-Cœli, 40.
-
-Rome, Eglise Sainte-Agnès, 424.
-
-Rome, Eglise Saint-Boniface, 334.
-
-Rome, Eglise Saint-Jean-de-Latran, 176.
-
-Rome, Eglise Saint-Laurent-hors-les-Murs, 203, 710.
-
-Rome, Eglise Sainte-Marie-ad-Passus, 318.
-
-Rome, Eglise Sainte-Marie-la-Neuve, 39.
-
-Rome, Eglise Sainte-Marie-la-Ronde, 605, 694.
-
-Rome, Eglise Sainte-Marie-Majeure, 164, 168, 172, 310.
-
-Rome, Eglise Saint-Pierre, 173, 176, 178, 401, 561, 607.
-
-Rome, Eglise Saint-Pierre aux Liens, 97, 388, 391 et suiv., 397, 544.
-
-Rome, Fort Saint-Ange, 169, 267, 547.
-
-Rome, Panthéon (Voir _Sainte-Marie-la-Ronde_).
-
-Rome, Porte Latine, 270.
-
-Rome, Transtévère, 583.
-
-Romulus, 39.
-
-Rosemonde, 692 et suiv.
-
-Rouen, 662.
-
-Ruben, 161.
-
-Rubens, XIX.
-
-Rufin, 367.
-
-Rufin, préfet, 223.
-
-Rusticana, 170.
-
-Rustique (saint), =577= et suiv.
-
-
-Saba (reine de), 260.
-
-Sabine (sainte), 487.
-
-Sabine, 423.
-
-Saint-Denis, 580.
-
-Saint-Gall, 439, 703.
-
-Saint-Gilles (Gard), 492.
-
-Saint-Jean-de-Maurienne, 483.
-
-Saint-Maurice-en-Valais, 534 et suiv.
-
-Salamine, 288.
-
-Sallustie (sainte), 523.
-
-Salomé, mari de sainte Anne, 494.
-
-Salomé, 60, 61.
-
-Salomon, 260, 336, 493, 716.
-
-Samarie, 47, 352.
-
-Samos, XXIV, 363.
-
-Samson, 246, 495.
-
-Samuel, 495.
-
-Sanctulus, 424.
-
-Saphir, 312.
-
-Sapricius, 207 et suiv.
-
-Sarah, 495.
-
-Sarathin, 73.
-
-Sardaigne, 468.
-
-Sarrazins, 360, 400, 457, 458, 468.
-
-Satire (saint), 680 et suiv.
-
-Saturne, 649, 673.
-
-Saturnin (saint), 417 et suiv.
-
-Saturnin (saint), de Toulouse, =679= et suiv.
-
-Satyre (saint), 415.
-
-Savin (saint), d’Auxerre, 210.
-
-Savin, 483.
-
-Savin, pape, 694.
-
-Savine (sainte), =483= et suiv.
-
-Savinien (saint), =483= et suiv.
-
-Savone, II, III, VII.
-
-Saxe, 710.
-
-Scandinavie, 690.
-
-Scholastique, (sainte), 193, 701.
-
-Scot (Jean), 582.
-
-Scythie, 8, 248.
-
-Sébaste, 139, 478.
-
-Sébastien (saint), =92= et suiv., 712.
-
-Second (saint), =207= et suiv.
-
-Second, 125.
-
-Segond, 536.
-
-Seine, 581.
-
-Selenne, 395.
-
-Sénèque, 320.
-
-Sennaar, 666.
-
-Sennen (saint), =379=.
-
-Sens, 62, 488, 489.
-
-Sérapion (saint), abbé, X, 129.
-
-Sérapion (saint), =366= et suiv.
-
-Sérapis, 479, 487, 518.
-
-Serena, 417.
-
-Serge, pape, 136, 704.
-
-Serge, frère de sainte Eugénie, 509, 511.
-
-Serge, moine, 695 et suiv.
-
-Servais (saint), 494.
-
-Seth, 205, 259 et suiv.
-
-Sévère (saint), martyr, 616.
-
-Sévère (Sulpice), 621, 623.
-
-Séverien (saint), martyr, 616.
-
-Séverien, évêque, 128 et suiv.
-
-Séverin (saint), 626.
-
-Sibylle, 39 et suiv., 658.
-
-Sicée, 130.
-
-Sicile, 27, 146, 166, 296, 413, 457, 501, 591, 594.
-
-Sienne, XVIII.
-
-Sigebert, 691.
-
-Silène, ville, 226.
-
-Siléon, 68.
-
-Silo (maître), 610, 611.
-
-Silon, 412.
-
-Siméon (saint), 58, 136 et suiv., 205.
-
-Simon (saint), apôtre, 7, 204, 494, 516, 532, 596 et suiv.
-
-Simon (saint), fils de Cléophas, 602.
-
-Simon le Lépreux, 114, 338.
-
-Simon, père de saint Cyriaque, 263.
-
-Simon le Magicien, 159, 313 et suiv., 646, 649, 650.
-
-Simon, pharisien, 339.
-
-Simon, père de Judas, 161.
-
-Simplice (saint), =374= et suiv.
-
-Simplice (saint), martyr, 617.
-
-Simplice (saint), martyr, 583.
-
-Simplicien (saint), 221, 245, 461.
-
-Simplicius, 276.
-
-Sinaï (mont), 170, 653, 662.
-
-Sintice, 34.
-
-Sion (mont), 270, 430.
-
-Sisinnius (saint), 417 et suiv., 651 et suiv.
-
-Sixte (s.), =225= et suiv., 419, 428.
-
-Smaragde (saint), 418.
-
-Socrate, 509.
-
-Solime, 595.
-
-Solutor (saint), 536.
-
-Sophie (sainte), =284= et suiv.
-
-Sophie, impératrice, 692.
-
-Sosthène (saint), 520.
-
-Spinola, VII, IX.
-
-Stridon, 553.
-
-Suamir, 601.
-
-Sulpice (saint), évêque de Ravenne, 593.
-
-Sulpice, évêque, 278.
-
-Suze, 570.
-
-Sylvain (saint), 329.
-
-Sylvestre (saint), =65= et suiv., 121, 194 et suiv., 261 et suiv., 322.
-
-Sylvestre (frère), 564.
-
-Sylvie, mère de saint Grégoire, 165.
-
-Symmaque, pape, 703.
-
-Symmaque, consul, 322.
-
-Symmaque, gendre de Boëce, 699.
-
-Symmaque, préfet, 460.
-
-Symphorien (saint), =452= et suiv.
-
-Symphorien (saint), 617.
-
-Syracuse, 27, 30.
-
-Syrie, 143, 330, 375, 515.
-
-Syroïs, 515.
-
-Syrus, 338, 375.
-
-
-Tabite, 312.
-
-Tanaro, 208.
-
-Tarascon, 376, 378.
-
-Tarquin, 65.
-
-Tarquin, préfet, 195.
-
-Tarse, 275, 298, 331.
-
-Taurus, juge, 349.
-
-Télesphore, pape, 122, 703.
-
-Térentien, 310.
-
-Thabor (mont), 204.
-
-Thadée (Voir _Saint Jude_, apôtre).
-
-Thaïs (sainte), =575= et suiv.
-
-Thara, 68.
-
-Thébaïde, 58.
-
-Thècle (sainte), 482, 623.
-
-Thèbes, 533, 534.
-
-Théobald (saint), 609 et suiv.
-
-Théodard, 521.
-
-Théodas, 673 et suiv.
-
-Théodelinde, 483, 693.
-
-Théodore (sainte), 472 et suiv.
-
-Théodore (sainte), martyre, =472=.
-
-Théodore (sainte), femme de Sisinnius, 651 et suiv.
-
-Théodore (sainte), Romaine, 45.
-
-Théodore (saint), martyr, =617= et suiv.
-
-Théodore (saint), abbé et docteur, 457.
-
-Théodore, pape, 703.
-
-Théodore l’Ancien, empereur, 104.
-
-Théodore, chrétien, 367.
-
-Théodore, sœur de lait de sainte Domicille, 273.
-
-Théodoric, évêque de Metz, 392.
-
-Théodoric, roi des Goths, 699.
-
-Théodose, empereur, 115, 129, 134, 218, 223, 224, 262, 367 et suiv.,
-391, 392, 416, 417, 482, 518, 556.
-
-Théodose, père de sainte Marguerite, 334.
-
-Théodule, évêque d’Orléans, 704.
-
-Théophile, évêque d’Alexandrie, 126, 127, 129, 131, 132, 479.
-
-Théophile, vicaire, 501, 502.
-
-Théophile, préfet d’Antioche, 157 et suiv.
-
-Théone (sainte), 195.
-
-Théosèbe, 85.
-
-Théospit (saint), 525 et suiv.
-
-Théospite (sainte), 525 et suiv.
-
-Théotine, 130.
-
-Théotiste, 85.
-
-Thessalonique, 218, 223, 324.
-
-Thierry, 559.
-
-Thomas (saint), apôtre, =31= et suiv., 204, 433, 455, 596.
-
-Thomas (saint), évêque de Cantorbery, =61=.
-
-Thomas d’Aquin (saint), V, XII.
-
-Thrace, 127, 307, 702.
-
-Thuringe, 631, 634, 711.
-
-Tiburce, 641 et suiv.
-
-Tiel, 592.
-
-Timothée, =452=.
-
-Tombelaine, 545.
-
-Tortone, 207 et suiv., 468.
-
-Totila, 189.
-
-Toulouse, 357, 399, 401 et suiv., 679.
-
-Touraine, 626.
-
-Tours, XI, XVIII, 621 et suiv., 628 et suiv.
-
-Trajan, 143 et suiv., 173, 174, 524, 529, 602, 652, 653.
-
-Tranquillin (saint), 94, 95.
-
-Trèves, 165, 263, 372.
-
-Triphonie, 428.
-
-Tripoli, 590.
-
-Troie, 321.
-
-Troyes, 381, 484, 486.
-
-Turin, 536, 693.
-
-Turpin, archevêque, 703.
-
-Tyr, 349, 352.
-
-Tyriens, 701.
-
-Tyrus, père de Pilate, 199.
-
-
-Urbain (saint), =280= et suiv., 537, 639 et suiv.
-
-Urbain, père de sainte Christine, 349 et suiv.
-
-Urcisin (saint), 240.
-
-Ursanie, 707.
-
-Ursule (sainte) et les onze mille Vierges, XIX, XX, =590= et suiv.
-
-
-Valence (Espagne), 101, 399.
-
-Valens, empereur, 290, 387, 482.
-
-Valentin (saint), =153= et suiv.
-
-Valentinien, empereur, 134, 216, 222, 383, 392, 480, 621.
-
-Valère (saint), 101.
-
-Valère, évêque, 463.
-
-Valérie (sainte), 240 et suiv., 301.
-
-Valérien (saint), 224, 281, 639 et suiv.
-
-Valérien, empereur, 285, 394, 428, 512, 681.
-
-Valérien, préfet, 296 et suiv., 421.
-
-Vandales, 77, 466.
-
-Varage, I et suiv.
-
-Vast (saint), =150= et suiv.
-
-Vendôme, 414.
-
-Venise, 235 et suiv.
-
-Vénus, 147, 264, 452, 625, 649, 673, 696.
-
-Verceil, 79, 221, 387, 629.
-
-Veredôme, 490.
-
-Vermandois, 603.
-
-Vérone, 241, 420, 692.
-
-Véronique (sainte), 200 et suiv.
-
-Vespasien, empereur, 254 et suiv., 349.
-
-Vesta, 98, 547.
-
-Vétulana, 271.
-
-Vézelay, 345, 346, 359.
-
-Vibius, 581.
-
-Vicera, 569.
-
-Victoire (sainte), légion thébaine, 534, 536.
-
-Victor (saint), 534.
-
-Victorin (saint), martyr, 617.
-
-Victorin (saint), 273.
-
-Victorin, orateur, 553.
-
-Vienne (Dauphiné), 115, 202, 268.
-
-Vincent (saint), martyr, =101= et suiv., 138.
-
-Vincent (saint), cardinal, 592.
-
-Vincent de Beauvais, 424.
-
-Vintimille, III, 536.
-
-Vit (saint), =296= et suiv.
-
-Vital (saint), martyr, 329.
-
-Vital (saint), père de saint Gervais, =240= et suiv., 301.
-
-Vital (saint), abbé, 108 et suiv.
-
-Viterbe, 353.
-
-Vivès, XIX et suiv.
-
-Vivien (saint), 210.
-
-Voltri, II.
-
-Volusien, 200, 201.
-
-Voragine (Jacques de), I et suiv., 152, 301, 629, 690.
-
-
-Zacharie (saint), 93, 304 et suiv.
-
-Zacharie, pape, 698, 699.
-
-Zacharie, patriarche, 515.
-
-Zachée, 263, 516, 648.
-
-Zambri, 68, 69.
-
-Zaroës, 530, 598.
-
-Zébédée, 251, 352, 494.
-
-Zèle, prêtre, 656.
-
-Zénon, 289, 472.
-
-Zénophile, 68.
-
-Zoé (sainte), 93, 95.
-
-Zosime (saint), abbé, 212 et suiv.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Introduction I
- Prologue.--Division de l’année 1
- I.--L’Avent 3
- II.--Saint André, apôtre (30 novembre) 7
- III.--Saint Nicolas, évêque et confesseur (6 décembre) 18
- IV.--Sainte Lucie, vierge et martyre (13 décembre) 27
- V.--Saint Thomas, apôtre (21 décembre) 31
- VI.--La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ
- (25 décembre) 37
- VII.--Sainte Anastasie, martyre (25 décembre) 43
- VIII.--Saint Etienne, premier martyr (26 décembre) 45
- IX.--Saint Jean, apôtre et évangéliste (27 décembre) 50
- X.--Les saints Innocents (28 décembre) 57
- XI.--Saint Thomas de Cantorbery, évêque et martyr
- (29 décembre) 61
- XII.--Saint Sylvestre, pape (31 décembre) 65
- XIII.--La Circoncision de Notre-Seigneur Jésus-Christ
- (1er janvier) 71
- XIV.--L’Epiphanie (6 janvier) 73
- XV.--Saint Remi, évêque et confesseur (14 janvier) 76
- XVI.--Saint Hilaire, évêque et confesseur (14 janvier) 79
- XVII.--Saint Félix, prêtre et confesseur (14 janvier) 81
- XVIII.--Saint Paul, ermite (15 janvier) 83
- XIX.--Saint Macaire, ermite (15 janvier) 85
- XX.--Saint Marcel (16 janvier) 87
- XXI.--Saint Antoine, ermite (17 janvier) 87
- XXII.--Saint Fabien, pape et martyr (20 janvier) 91
- XXIII.--Saint Sébastien, martyr (20 janvier) 92
- XXIV.--Sainte Agnès, vierge et martyre (21 janvier) 97
- XXV.--Saint Vincent, martyr (22 janvier) 101
- XXVI.--Saint Jean l’Aumônier, confesseur (23 janvier) 105
- XXVII.--La Conversion de saint Paul (25 janvier) 113
- XXVIII.--Saint Julien, évêque et confesseur (26 janvier) 114
- XXIX.--La Septuagésime 120
- XXX.--La Sexagésime 121
- XXXI.--La Quinquagésime 122
- XXXII.--La Quadragésime 123
- XXXIII.--Le Jeûne des Quatre-Temps 124
- XXXIV.--Saint Jean Chrysostome, évêque et confesseur
- (27 janvier) 125
- XXXV.--La Purification de la Bienheureuse Vierge Marie
- (2 février) 134
- XXXVI.--Saint Blaise, évêque et martyr (3 février) 139
- XXXVII.--Saint Ignace, évêque et martyr (4 février) 142
- XXXVIII.--Sainte Agathe, vierge et martyre (5 février) 146
- XXXIX.--Saint Vast, évêque et confesseur (6 février) 150
- XL.--Saint Amand, évêque et confesseur (6 février) 151
- XLI.--Sainte Apolline, vierge et martyre (9 février) 152
- XLII.--Saint Valentin, prêtre et martyr (14 février) 153
- XLIII.--Sainte Julienne, vierge et martyre (16 février) 155
- XLIV.--La Chaire de saint Pierre à Antioche (22 février) 157
- XLV.--Saint Mathias, apôtre (24 février) 160
- XLVI.--Saint Grégoire, pape (12 mars) 165
- XLVII.--Saint Longin, martyr (15 mars) 180
- XLVIII.--Saint Patrice, évêque et confesseur (17 mars) 181
- XLIX.--Saint Benoît, abbé (21 mars) 184
- L.--Saint Timothée, prêtre et martyr (24 mars) 194
- LI.--L’Annonciation (25 mars) 195
- LII.--La Passion de Notre-Seigneur 198
- LIII.--La Résurrection de Notre-Seigneur 202
- LIV.--Saint Second, martyr (30 mars) 207
- LV.--Saint Mamertin, abbé (30 mars) 210
- LVI.--Sainte Marie l’Egyptienne, pécheresse (2 avril) 212
- LVII.--Saint Ambroise, évêque et docteur (4 avril) 216
- LVIII.--Saint Sixte, pape et martyr (6 avril) 225
- LIX.--Saint Georges, martyr (23 avril) 226
- LX.--Saint Marc, évangéliste (25 avril) 232
- LXI.--Saint Marcelin, pape (26 avril) 239
- LXII.--Saint Vital, martyr (28 avril) 240
- LXIII.--Saint Pierre le Nouveau, martyr (29 avril) 241
- LXIV.--Saint Philippe, apôtre (1er mai) 248
- LXV.--Saint Jacques le Mineur, apôtre (1er mai) 250
- LXVI.--L’invention de la sainte Croix (3 mai) 259
- LXVII.--Les Rogations 267
- LXVIII.--Saint Jean Porte-Latine (6 mai) 270
- LXIX.--Saint Gordien, martyr (10 mai) 271
- LXX.--Saints Nérée et Achillée, martyrs (12 mai) 272
- LXXI.--Saint Pancrace, martyr (12 mai) 274
- LXXII.--Saint Boniface, martyr (14 mai) 275
- LXXIII.--L’ascension de Notre-Seigneur 277
- LXXIV.--La Pentecôte 278
- LXXV.--Saint Urbain, pape et martyr (25 mai) 280
- LXXVI.--Sainte Pétronille, vierge (31 mai) 282
- LXXVII.--Saint Pierre l’Exorciste, martyr (2 juin) 283
- LXXVIII.--Sainte Sophie et ses trois filles, martyres (4 juin) 284
- LXXIX.--Saints Prime et Félicien, martyrs (9 juin) 286
- LXXX.--Saint Barnabé, apôtre (11 juin) 287
- LXXXI.--Saint Basile, évêque et docteur (14 juin) 289
- LXXXII.--Saints Vit et Modeste, martyrs (15 juin) 296
- LXXXIII.--Saint Cyr et sa mère sainte Julite, martyrs (15 juin) 298
- LXXXIV.--Sainte Marine, vierge (18 juin) 299
- LXXXV.--Saints Gervais et Protais, martyrs (19 juin) 301
- LXXXVI.--La Nativité de saint Jean-Baptiste (24 juin) 304
- LXXXVII.--Saints Jean et Paul, martyrs (26 juin) 307
- LXXXVIII.--Saint Léon, pape (28 juin) 310
- LXXXIX.--Saint Pierre, apôtre (29 juin) 312
- XC.--Saint Paul, apôtre (30 juin) 324
- XCI.--Les sept fils de sainte Félicité, martyrs
- (10 juillet) 329
- XCII.--Saint Alexis, confesseur (17 juillet) 330
- XCIII.--Sainte Marguerite, vierge et martyre (20 juillet) 334
- XCIV.--Sainte Praxède, vierge (21 juillet) 337
- XCV.--Sainte Marie-Madeleine, pécheresse (22 juillet) 338
- XCVI.--Saint Apollinaire, martyr (23 juillet) 347
- XCVII.--Sainte Christine, vierge et martyre (24 juillet) 349
- XCVIII.--Saint Jacques le Majeur, apôtre (25 juillet) 352
- XCIX.--Saint Christophe, martyr (28 juillet) 361
- C.--Les Sept Dormants (28 juillet) 366
- CI.--Saint Nazaire et Celse, martyrs (28 juillet) 370
- CII.--Saint Félix, pape et martyr (29 juillet) 374
- CIII.--Saints Simplice et Faustin, martyrs (29 juillet) 374
- CIV.--Sainte Marthe, vierge (29 juillet) 375
- CV.--Saints Abdon et Sennen, martyrs (30 juillet) 379
- CVI.--Saint Germain, évêque et confesseur (31 juillet) 380
- CVII.--Saint Eusèbe, évêque et martyr (1er août) 384
- CVIII.--Les saints Machabées (1er août) 387
- CIX.--Saint Pierre aux Liens (1er août) 388
- CX.--Saint Etienne, pape et martyr (2 août) 393
- CXI.--L’Invention de saint Etienne, premier martyr
- (3 août) 394
- CXII.--Saint Dominique, confesseur (4 août) 399
- CXIII.--Saint Donat, évêque et martyr (7 août) 415
- CXIV.--Saint Cyriaque et ses compagnons, martyrs (8 août) 417
- CXV.--Saint Laurent, martyr (10 août) 419
- CXVI.--Saint Hippolyte, martyr (13 août) 426
- CXVII.--L’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie
- (15 août) 430
- CXVIII.--Saint Bernard, docteur (21 août) 440
- CXIX.--Saint Timothée, martyr (22 août) 452
- CXX.--Saint Symphorien, martyr (22 août) 452
- CXXI.--Saint Barthélémy, apôtre (24 août) 453
- CXXII.--Saint Augustin, docteur (28 août) 459
- CXXIII.--Sainte Théodore (28 août) 472
- CXXIV.--La Décollation de saint Jean-baptiste (29 août) 476
- CXXV.--Saint Savinien, martyr, et sainte Savine (29 août) 483
- CXXVI.--Saints Félix et Adauct, martyrs (30 août) 487
- CXXVII.--Saint Loup, évêque et confesseur (1er septembre) 488
- CXXVIII.--Saint Gilles, abbé (1er septembre) 490
- CXXIX.--La Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie
- (8 septembre) 493
- CXXX.--Saint Adrien et ses compagnons, martyrs (9 septembre) 503
- CXXXI.--Saint Gorgon et saint Dorothée, martyrs (9 septembre) 508
- CXXXII.--Saints Prothe et Hyacinthe, martyrs (11 septembre) 509
- CXXXIII.--L’exaltation de la sainte Croix (14 septembre) 512
- CXXXIV.--Sainte Euphémie, vierge et martyre (16 septembre) 519
- CXXXV.--Saint Lambert, évêque et martyr (17 septembre) 521
- CXXXVI.--Saint Corneille, pape et martyr (18 septembre) 523
- CXXXVII.--Saint Eustache, martyr (20 septembre) 524
- CXXXVIII.--Saint Matthieu, apôtre (21 septembre) 530
- CXXXIX.--Saint Maurice et ses compagnons, martyrs
- (22 septembre) 533
- CXL.--Sainte Justine, vierge et martyre (26 septembre) 538
- CXLI.--Saints Come et Damien, martyrs (27 septembre) 541
- CXLII.--Saint Michel archange (29 septembre) 544
- CXLIII.--Saint Fursy, évêque (29 septembre) 551
- CXLIV.--Saint Jérôme, docteur (30 septembre) 553
- CXLV.--La Translation de saint Remi (1er octobre) 557
- CXLVI.--Saint Léger, évêque et martyr (2 octobre) 559
- CXLVII.--Saint François, confesseur (4 octobre) 561
- CXLVIII.--Sainte Pélagie, pécheresse (8 octobre) 571
- CXLIX.--Sainte Marguerite, vierge (8 octobre) 573
- CL.--Sainte Thaïs, courtisane (8 octobre) 575
- CLI.--Saints Denis, Rustique et Eleuthère, martyrs
- (9 octobre) 577
- CLII.--Saint Calixte, pape et martyr (14 octobre) 582
- CLIII.--Saint Léonard, abbé (15 octobre) 583
- CLIV.--Saint Luc, évangéliste (18 octobre) 588
- CLV.--Les Onze Mille Vierges, martyres (21 octobre) 590
- CLVI.--Saint Crisant et sainte Daria, martyrs (25 octobre) 595
- CLVII.--Saints Simon et Jude, apôtres (28 octobre) 596
- CLVIII.--Saint Quentin, martyr (31 octobre) 602
- CLIX.--La Toussaint (1er novembre) 603
- CLX.--Le Jour des Ames (2 novembre) 608
- CLXI.--Les Quatre Couronnés, martyrs (8 novembre) 616
- CLXII.--Saint Théodore, martyr (9 novembre) 617
- CLXIII.--Saint Martin, évêque et confesseur (11 novembre) 618
- CLXIV.--Saint Brice, évêque et confesseur (13 novembre) 627
- CLXV.--Sainte Elisabeth, veuve (20 novembre) 629
- CLXVI.--Sainte Cécile, vierge et martyre (22 novembre) 639
- CLXVII.--Saint Clément, pape et martyr (23 novembre) 644
- CLXVIII.--Saint Chrysogone, martyr (24 novembre) 655
- CLXIX.--Sainte Catherine, vierge et martyre (25 novembre) 656
- CLXX.--Saints Barlaam et Josaphat, abbés (27 novembre) 663
- CLXXI.--Saint Jacques l’Intercis, martyr (27 novembre) 676
- CLXXII.--Saint Saturnin, sainte Perpétue, sainte Félicité et
- leurs compagnons, martyrs (23 et 29 novembre) 679
- CLXXIII.--Saint Pasteur, abbé 682
- CLXXIV.--Saint Jean, abbé 684
- CLXXV.--Saint Moïse, abbé 685
- CLXXVI.--Saint Arsène, abbé 686
- CLXXVII.--Agathon, abbé 689
- CLXXVIII.--Saint Pélage, pape 690
- CLXXIX.--La Dédicace de l’Eglise 711
- Index alphabétique 719
-
-
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-
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