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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La légende dorée - traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une - introduction, des notes, et un index alphabétique - -Author: Jacques de Voragine - -Translator: Teodor de Wyzewa - -Release Date: January 31, 2023 [eBook #69917] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive and the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LÉGENDE DORÉE *** - - - - - - -LA - -LÉGENDE DORÉE - - - - -OUVRAGES PUBLIÉS PAR TEODOR DE WYZEWA - - - Les Maîtres italiens d’autrefois. Écoles du Nord. Un vol. - in-8º avec 16 gravures hors texte 5 fr. » - - Peintres de jadis et d’aujourd’hui. Les Peintres et la Vie - du Christ.--La Peinture primitive allemande.--La Peinture - suisse.--Quelques figures de Femmes peintres.--Deux - Préraphaëlites.--Puvis de Chavannes.--P.-A. Renoir. Un - vol. in-8º écu, avec 18 gravures hors texte 6 fr. » - - Quelques figures de femmes aimantes ou malheureuses: - I. Deux tragédies. II. Profils de reines. III. Grandes - dames et bourgeoises. IV. Femmes d’auteurs et femmes de - lettres. 3e édition. 2 vol. in-8º écu avec portraits 5 fr. » - - Excentriques et aventuriers de divers pays. Un volume in-8º - écu orné de gravures 5 fr. » - - L’Art et les Mœurs chez les Allemands. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - - Beethoven et Wagner. Essai d’histoire et de critique - musicales. Un vol. in-16 3 fr. 50 - - Nos Maîtres. Etudes et portraits littéraires: Mallarmé. - --Villiers de l’Isle-Adam.--Renan et Taine.--Anatole - France.--Jules Laforgue.--L’Art wagnérien.--La Science. - --La Religion de l’amour et de la beauté. Un vol. in-16 3 fr. 50 - - Écrivains étrangers. Trois séries. 3 vol. in-16. Le volume 3 fr. 50 - - Contes chrétiens. Un vol. in-16, avec gravures 3 fr. 50 - - Valbert, ou les récits d’un jeune homme, roman contemporain. - Un vol. in-16 3 fr. 50 - - -TRADUCTIONS - - JOERGENSEN (Johannes).--Saint François d’Assise, sa vie et - son œuvre, traduits du danois avec l’autorisation de - l’auteur. 1 vol. in-8º écu orné de gravures 5 fr. » - --Relié demi-veau fauve, fers spéciaux 9 fr. » - - --Pèlerinages Franciscains, traduits du danois, avec - l’autorisation de l’auteur. Un vol. in-8º écu, avec - gravures 3 fr. 50 - - VORAGINE (le bienheureux Jacques de).--La Légende dorée, - traduite du latin d’après les plus anciens manuscrits, - avec une introduction, des notes et un index alphabétique. - (Ouvrage couronné par l’Académie française.) Un vol. - in-8º écu de 750 pages, broché 5 fr. » - --Relié demi-veau, fers spéciaux 9 fr. » - - BENSON (Robert-Hugh).--Le Maître de la Terre, roman traduit - de l’anglais avec l’autorisation de l’auteur. 14e édition. - Un vol. in-16 3 fr. 50 - - --La Lumière invisible. Scènes et récits de la vie mystique, - traduits avec l’auteur. 3e édition. 1 vol. in-16 3 fr. 50 - - MERRICK (Léonard).--L’Imposteur, roman traduit de l’anglais - avec l’autorisation de l’auteur. Un vol. in-16 3 fr. 50 - - STEVENSON (R.-L.).--Le Mort vivant, roman traduit de - l’anglais. Un vol. in-16 3 fr. 50 - - --Le Reflux, traduit de l’anglais. Un vol. in-16 3 fr. 50 - - TOLSTOÏ.--Résurrection, roman traduit avec l’autorisation - de l’auteur. Un vol. in-16. (Edition complète en un - volume.) 3 fr. 50 - - - - - [Illustration: LA TOUSSAINT - Miniature d’un manuscrit français de «_La légende dorée_» XVe siècle - (Bibl. Nat.).] - - - - - LE BIENHEUREUX JACQUES DE VORAGINE - - LA - LÉGENDE DORÉE - - TRADUITE DU LATIN - D’APRÈS LES PLUS ANCIENS MANUSCRITS - AVEC UNE INTRODUCTION, DES NOTES, - ET UN INDEX ALPHABÉTIQUE, - - PAR - TEODOR DE WYZEWA - - Ouvrage couronné par l’Académie française. - - - PARIS - LIBRAIRIE ACADÉMIQUE - PERRIN ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 - - 1910 - Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - - - - - TIBI, MARGARITÆ MEÆ, - HUNC TUUM LIBRUM PIÈ RESTITUO - - T. W. - - - - -INTRODUCTION - - -L’auteur de la _Légende Dorée_ était, à la fois, un des hommes les plus -savants de son temps, et un saint. Sa vie, si quelque érudit voulait -prendre la peine d’en reconstituer le détail, enrichirait d’un chapitre -précieux l’histoire de la pensée religieuse au treizième siècle; et puis -l’on en tirerait une petite «compilation», qui mériterait d’avoir sa -place entre les plus belles et touchantes vies de saints qu’il nous a, -lui-même, contées[1]. Mais, du reste, son livre suffit à nous le faire -connaître tout entier. Le savant s’y montre à chaque page, aussi varié -dans ses lectures qu’original, ingénieux, souvent profond dans ses -réflexions; et sans cesse, sous la science du théologien, nous -découvrons une âme infiniment pure, innocente, et douce, une vraie âme -d’enfant selon le cœur du Christ. - - [1] On pourrait la placer entre la vie de _Sainte Félicité_ et celle - de _Saint Alexis_, à la date du 13 juillet, où les Dominicains - célèbrent, avec un office propre, la fête du bienheureux Jacques de - Voragine. - - * * * * * - -Le bienheureux Jacques est né, en l’année 1228, à Varage, d’où son nom -latin: Jacobus de Varagine. Et j’imagine que c’est, ensuite, l’erreur -d’un copiste qui, en substituant un _o_ au premier _a_ de son nom, aura -valu à l’auteur de la _Légende Dorée_ de devenir, pour la postérité, -Jacques de Voragine. - -Quant à Varage, où il est né, c’est une charmante ville de la côte de -Gênes, à mi-chemin entre Savone et Voltri. Moins heureuse que sa voisine -Cogoleto,--qui fut, comme l’on sait, la patrie de Christophe Colomb,--la -patrie de Jacques de Voragine n’a rien gardé de ses édifices -d’autrefois, à l’exception des ruines imposantes de ses remparts, et -d’une haute tour de briques que le petit Jacques, peut-être, aura vu -construire: car, avec l’élancement léger de ses colonnettes, et la -sveltesse du clocheton pointu dont elle est couronnée, elle doit dater -de cette première moitié du XIIIe siècle qui fut, en Italie, une époque -incomparable de renaissance chrétienne. Et si le reste de la ville s’est -entièrement renouvelé, depuis cette époque, tout y a conservé cependant -son caractère ancien, ou, pour mieux dire, éternel. Entre des maisons -modernes serpentent, de même que jadis, d’étroites rues pleines d’ombre. -Sur la plage ensoleillée, d’honnêtes artisans façonnent, à leur loisir, -des barques de pêche, pareilles à celles que façonnait, peut-être, le -père de l’auteur de la _Légende Dorée_, dont un chroniqueur génois nous -apprend «qu’il est né de condition basse dans une petite terre». Plus -haut, au-delà des vieux remparts crénelés, se déploie un cirque -merveilleux de collines plantées d’oliviers; et, de quelque côté que les -yeux se tournent, ces collines sont plantées aussi de couvents, de -chapelles, de chemins de croix, qui créent autour de la petite ville une -atmosphère de piété ingénue et joyeuse. - -Mais nulle part l’âme de Varage ne subsiste plus vivante que sur la -place carrée du Municipe, où l’on arrive, du quai, par une belle porte à -créneaux de style féodal. C’est là, sans doute, que se sont réunis en -grand apparat, le 19 février 1251, les représentants des cités de -Savone, d’Albenga et de Vintimille, pour jurer soumission et fidélité à -la république de Gênes. Aujourd’hui, la Place du Municipe n’a plus guère -l’occasion d’assister à des scènes aussi solennelles: mais à toute heure -des badauds s’y promènent de long en large, des mendiants y jouissent -doucement de la vie, des enfants y courent en se querellant; et c’est là -encore que se trouve le marchand d’oiseaux. J’ai vu chez lui, dans des -cages de bois, des merles, des fauvettes, et un couple de jeunes -verdiers, qui m’ont rappelé avec quel empressement Jacques de Voragine, -leur vénérable concitoyen, avait accueilli dans sa _Légende_ toute sorte -d’oiseaux, depuis les moineaux de saint Rémy jusqu’à la perdrix de -l’apôtre saint Jean. Et ainsi cette petite place m’apparaissait tout -imprégnée de son souvenir, lorsque, relevant la tête, je l’ai aperçu -lui-même qui me souriait paternellement. Les habitants de Varage ont eu, -en effet, l’excellente idée de placer sa statue dans une niche, au -fronton de leur maison communale. Peut-être, seulement, avec un légitime -désir de mieux accentuer son autorité, lui ont-ils laissé faire des -épaules trop larges et un ventre trop fourni: de telle sorte qu’on a -d’abord quelque peine à reconnaître, dans ce majestueux prélat, l’humble -moine qui, jusque sur le trône archiépiscopal de Gênes, s’est plu à -vivre en pauvre au profit des pauvres. Mais, ressemblant ou non, c’est -lui qui se tient là; et, sous sa statue, une inscription latine nous -apprend que, dès l’année 1645, la ville de Varage «se l’est choisi pour -patron céleste», _quem cives sui anno 1645 patronem cœlestem sibi -adscriverunt_. Aussi veille-t-il, depuis lors, sur la petite ville, y -maintenant une paix, une grâce, une sérénité, dont je ne crois pas -qu’aucune autre ville de cette âpre Rivière ligure offre l’équivalent. - -Le vent même y est tiède et léger, au plus rude de l’hiver. Et quand -ensuite, dans les rues de Gênes, on grelotte au soleil sous une bise -glacée, on ne peut se défendre d’un vif sentiment de dépit contre -l’ingratitude des Génois, qui, peut-être, a attiré sur leur ville cette -calamité. Car si Jacques de Voragine est né à Varage, c’est à Gênes -qu’il a prodigué tous les trésors de son âme de saint. Il y a joué un -rôle si actif et si bienfaisant que les historiens les plus -«libéraux»,--qui racontent le passé de l’Italie comme si les événements -religieux n’y avaient, pour ainsi dire, point tenu de place,--sont tous -contraints pourtant de rendre hommage au «pieux évêque» de Gênes, père -des pauvres, et «pacificateur des discordes civiles». Or, en vain on -chercherait, dans toute la ville de Gênes, la moindre trace de son -souvenir. Entre des centaines de plaques commémoratives, célébrant un -séjour de Garibaldi, ou la munificence d’un riche bourgeois qui a fait -entourer d’un grillage le pont de Carignan, «pour empêcher les -désespérés de s’ôter la vie», en vain on chercherait une inscription où -figurât le nom du saint évêque «pacificateur». En vain on chercherait -son nom sur les plaques blanches des _via_, _vico_, _vicolo_, _salita_, -dont la vieille cité ligure est plus abondamment pourvue qu’aucune ville -d’Europe. Et l’on songe que cet hommage-là, du moins, serait bien dû à -un homme qui non seulement a comblé Gênes de services plus précieux -encore que les Manin et les Mazzini, mais qui a en outre, pendant plus -de trois siècles, nourri la chrétienté tout entière de belles histoires -et de beaux sentiments. - - * * * * * - -Mais je m’aperçois que je n’ai pas dit encore le peu que je sais sur la -vie de l’auteur de la _Légende Dorée_, et sur son séjour à Gênes en -particulier. - -Né en 1228, il avait seize ans lorsque, en 1244, il entra dans l’ordre -des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique en 1215. Cet ordre avait -été fondé surtout, on ne l’ignore pas, pour «extirper les hérésies», ce -qui lui assignait une tâche plutôt belliqueuse. Mais, par un phénomène -singulier, l’ordre des Frères Prêcheurs a produit, en plus grand nombre -même que l’ordre rival des Frères Mineurs, des moines d’une suavité -d’âme toute franciscaine. Tel fut, notamment, saint Thomas d’Aquin, le -«docteur angélique»; tels le bienheureux Fra Angelico et son frère Fra -Benedetto; tel encore, un siècle plus tard, le délicat rêveur Fra -Bartolommeo. Et le Frère Jacques de Voragine était de leur race. Tour à -tour novice, moine, professeur de théologie, prédicateur, il unissait à -l’éclat de sa science des mœurs si pures et une vertu si aimable que, -aujourd’hui encore, tous les couvents dominicains du Nord de l’Italie -conservent le souvenir de sa sainteté. A trente-cinq ans, il fut élu par -ses Frères prieur de son couvent. Puis, en 1267, ils lui confièrent le -gouvernement général des monastères dominicains de la province de -Lombardie: fonction infiniment fatigante et difficile, qu’il fut -contraint de remplir pendant dix-huit ans. - -A peine était-il enfin parvenu à s’en décharger que, en 1288, à la mort -de l’archevêque de Gênes Charles Bernard de Parme, le chapitre le -choisit pour succéder à ce prélat. Nous ne savons pas s’il fit alors -comme saint Grégoire, qui s’était échappé de Rome dans un tonneau en -apprenant qu’on s’apprêtait à le proclamer pape: nous savons, en tout -cas, qu’il refusa obstinément le nouvel honneur dont on le menaçait; et -ce fut le patriarche d’Antioche, Obezzon de Fiesque, qui fut nommé à sa -place. Mais quand celui-ci mourut, quatre ans plus tard, le peuple de -Gênes tout entier se joignit au chapitre pour exiger que le Frère -Jacques devînt leur évêque. Le saint moine, cette fois, dut se résigner; -et il dut se résigner encore au voyage de Rome, le pape Nicolas IV lui -ayant exprimé le désir de le sacrer de ses propres mains. -Malheureusement Nicolas IV mourut, le 4 avril, sans avoir pu réaliser -son désir: et tout de suite Jacques de Voragine, s’étant fait sacrer par -l’évêque d’Ostie, reprit le chemin de son diocèse, qu’il s’engagea, dès -lors, à ne plus quitter. - -Aussi bien les occasions n’y manquaient-elles point, pour lui, de -remplir son rôle d’évêque tel qu’il le concevait. Il y avait, avant -tout, à essayer de ramener la paix dans la ville de Gênes, dont les -citoyens, vainqueurs de leurs ennemis de Savone et de Pise, n’en étaient -devenus que plus ardents à s’égorger entre eux. Sans cesse les Guelfes, -partisans des Fiesque et des Grimaldi, protestaient contre la domination -du parti gibelin en brûlant des maisons, en saccageant des églises, en -assassinant, au détour d’une ruelle, quelque inoffensif client des Doria -ou des Spinola: et l’on entend bien que les Gibelins, étant les plus -forts, ne se faisaient pas faute, le jour suivant, de le leur prouver -par des procédés tout pareils. Depuis des années, la guerre sévissait à -demeure dans les rues de Gênes: une guerre si violente que les Génois en -étaient presque aussi fiers que de leurs colonies, se glorifiant -volontiers d’exceller autant dans les luttes civiles que dans les -navales. Or, en 1295, après trois années d’efforts, leur évêque Jacques -de Varage obtint d’eux cette chose incroyable: que Guelfes et Gibelins -consentissent solennellement à se réconcilier. Pour la première fois, -depuis un demi-siècle, un calme fraternel régna dans les petites rues -voisines de Saint-Laurent, de Saint-Donat, et de Saint-Mathieu, qui -formaient alors le centre de la vie génoise. Et quand, onze mois plus -tard, les Guelfes, excités en secret par le roi de Naples Charles II, -attaquèrent de nouveau le parti des Spinola, on vit, racontent les -chroniqueurs, «le pieux évêque Jacques de Varage se précipiter entre les -combattants, pour les séparer au péril de sa vie». - -Mais comment résisterais-je à la tentation de citer le passage de la -_Chronique de Gênes_ où Jacques de Voragine nous raconte lui-même ces -événements, n’oubliant que de faire la moindre allusion à la part très -active que, de l’aveu de tous, nous savons qu’il y a prise? Voici ce -passage, traduit non pas sur l’inexacte copie de la _Chronique de Gênes_ -qui se trouve dans le recueil de Muratori, mais sur un manuscrit -magnifique et vénérable de la Bibliothèque Municipale de Gênes, datant, -selon toute apparence, de la première moitié du XIVe siècle. Le saint -prélat, après s’être longuement étendu sur les mérites des évêques et -archevêques ses prédécesseurs, arrive enfin à son propre épiscopat. «Le -frère Jacques,--nous dit-il,--huitième archevêque de Gênes, a été élu en -1292, et vivra tant que Dieu voudra bien le laisser en vie.» Puis il -mentionne son voyage à Rome, et la mort du pape Nicolas, «qui, -croyons-nous, est entré ainsi au palais céleste». Et voici toute la fin -de cette touchante autobiographie: - - L’an du Seigneur 1295, au mois de janvier, fut conclue une paix - générale et universelle, dans la ville de Gênes, entre ceux qui - s’appelaient Mascarati, ou Gibelins, et ceux qui s’appelaient Rampini, - ou Guelfes: entre lesquels, en vérité, le malin esprit avait depuis - longtemps suscité de nombreuses divisions et querelles de parti. - Soixante ans durant, ces dissensions pleines de dangers avaient - troublé la ville. Mais, grâce à la protection spéciale de - Notre-Seigneur, tous les Génois sont enfin revenus à la paix et à la - concorde, de telle manière qu’ils se sont juré de ne plus faire qu’une - seule société, une seule fraternité, un seul corps. Ce qui a produit - tant de joie que la ville entière s’est remplie de gaîté. Et nous - aussi, dans l’assemblée solennelle où fut conclue la paix, vêtu de nos - ornements pontificaux, nous avons prêché la parole de Dieu; après - quoi, avec notre clergé, nous avons chanté _Te Deum laudamus_, ayant - auprès de nous quatre évêques et abbés mitrés. - - Mais comme, dans ce bas monde, il ne saurait y avoir de pur bien,--car - le pur bien est au ciel, le pur mal en enfer, et notre monde est un - mélange de bien et de mal,--voilà que, hélas! notre cithare a dû - changer ses cantiques joyeux en de nouvelles plaintes, et l’harmonie - de nos orgues a été interrompue par des voix pleines de larmes! En - effet, dans cette même année, au mois de décembre, cinq jours après - Noël, l’ennemi de la paix humaine a excité nos concitoyens à une telle - discorde et tribulation que, au milieu des rues et des places, ils se - sont attaqués l’un l’autre, les armes en main. A quoi ont succédé - nombre de meurtres, de blessures, d’incendies et de rapines. Et - l’aveuglement de la haine commune est allé si loin que, pour s’emparer - de la tour de notre église de Saint-Laurent, une troupe de nos - concitoyens n’a pas craint de mettre le feu à l’église, dont tout le - toit s’est trouvé brûlé. Et cette périlleuse sédition a duré depuis le - cinquième jour de Noël jusqu’au jour du 7 février. C’est à la suite - des événements susdits qu’on a décidé de nommer capitaines du peuple - messires Conrad Spinola et Conrad Doria. - -Et non moins admirable, non moins digne d’être commémoré, fut le rôle -joué à Gênes par Jacques de Voragine en tant que père des pauvres de son -diocèse. De cela non plus il ne fait point mention, dans sa _Chronique_; -mais les auteurs génois s’accordent à nous dire que, durant les six -années de son épiscopat, la ville a été comblée de sa charité. «Toutes -les vertus rivalisaient en lui», reconnaît Muratori, peu suspect de -partialité à l’égard d’un homme dont il traite l’œuvre entière de -«bavardage imbécile». D’autres nous affirment que, aussi longtemps qu’il -fut évêque, pas une fois on ne le vit manger à sa faim. Il allait -lui-même soigner les malades, dans les ruelles du port. Il s’était fait -donner une liste des indigents et «les visitait du matin au soir, -s’entretenant avec eux de leurs menues affaires». Son revenu et celui de -son église, qui, au dire de Muratori, était «des plus gras», tout allait -aux pauvres. Pour avoir autrefois compilé avec attendrissement les -histoires de saint Jean l’Aumônier, de saint Basile, et d’autres «fous -de charité», ces grands saints avaient daigné permettre à leur biographe -de leur ressembler. Et j’imagine que lui aussi, comme l’abbé Sérapion, -aurait été heureux de vendre son évangile pour nourrir un mendiant: -après quoi il aurait répondu à ceux qui se seraient avisés de le lui -reprocher: «Ce livre me disait de vendre ce que j’avais pour en donner -le prix aux pauvres. Or je n’avais plus que lui. Comment aurais-je pu -m’empêcher de le vendre?» - -Avant de mourir, en 1298, il défendit qu’on privât les pauvres du prix -de ses funérailles. Et il demanda que son corps, au lieu de reposer dans -la cathédrale auprès de ceux des autres évêques, fût transporté dans -l’Eglise de son ancien couvent, où on l’a, en effet, déposé, à gauche du -chœur. Mais l’église de Saint-Dominique a été démolie, il y a quelques -années: et parmi ce que l’on a conservé de ses débris, à l’Académie des -Beaux-Arts et au Palais-Blanc, vainement j’ai cherché un vestige de la -sépulture de Jacques de Voragine. - - * * * * * - -Je crois en revanche qu’on pourrait aisément, dans les bibliothèques -françaises et italiennes, retrouver des copies de tous ses ouvrages: car -tous, sans parler de la _Légende Dorée_, ont eu jusqu’au XVe siècle une -célébrité universelle; et quelques-uns ont même été imprimés. A -l’exception de la _Chronique de Gênes_, dont on vient de lire les -dernières pages, ils datent tous des années qui ont précédé l’avènement -du Frère Prêcheur à l’épiscopat. Les auteurs contemporains mentionnent, -surtout, une traduction de la Bible en langue italienne, un volumineux -commentaire de saint Augustin, et plusieurs recueils de sermons. J’ai eu -entre les mains un de ces recueils, à la Bibliothèque Municipale de -Tours, qui, si même elle n’avait hérité que du seul fonds de Marmoutier, -aurait encore de quoi être une des plus riches bibliothèques de France -en œuvres religieuses du moyen âge. Et, en vérité, les sermons de -Jacques de Voragine m’ont paru valoir, eux aussi, que quelque pieux -savant prît un jour la peine de nous les révéler. Tout comme la _Légende -Dorée_, ils ont, sous leur appareil scolastique, une simplicité et une -bonhomie très originales, et les mieux faites du monde pour nous -émouvoir. Le seul malheur est que l’appareil scolastique y tient une -place infiniment plus considérable que dans la _Légende Dorée_, avec une -telle quantité de divisions et de subdivisions, de points coupés en -d’autres points qui se trouvent coupés à leur tour, que, à chaque ligne, -un lecteur d’à présent risque de perdre le fil de l’argumentation, étant -donnée surtout l’absence complète de tout signe graphique qui puisse -l’aider à se reconnaître. Et je crains bien que des motifs semblables ne -nous interdisent, à jamais, de prendre plaisir et profit à la lecture -des _Commentaires_ de Jacques de Voragine _sur saint Augustin_. - -Mais d’ailleurs aucun autre des livres du savant et saint moine n’a eu, -même en son temps, un succès comparable à celui de cette _Légende des -Saints_ que, presque dès son apparition, l’Europe tout entière s’est plu -à appeler la _Légende Dorée_. Ce livre sans pareil doit avoir été écrit -vers 1255, lorsque l’auteur n’était encore qu’un tout jeune professeur -de théologie: car l’_Histoire Lombarde_, qui en forme l’appendice, -s’arrête à la mort de Frédéric II, sans même signaler l’élection au -trône pontifical d’Alexandre IV[2]. Resterait l’hypothèse que Jacques de -Voragine eût écrit sa _Légende_ après l’_Histoire Lombarde_, et se fût, -ensuite, borné à joindre à son nouveau livre cette chronique, rédigée -quelques années plus tôt: mais il n’eût point manqué, en ce cas, de -mettre au courant la fin de sa chronique, de même qu’il a fait pour le -commencement: puisque, aussi bien, parmi les innombrables erreurs qui -ont cours, depuis le seizième siècle, au sujet de la _Légende Dorée_, -aucune n’est plus scandaleusement injuste que celle qui consiste à -représenter comme une rapsodie, comme un mélange incohérent de morceaux -rassemblés au hasard, un livre d’une unité et d’un ensemble parfaits, où -chaque récit se trouve expressément chargé de compléter, de rectifier, -ou de nuancer quelque récit précédent. - - [2] Notons encore que, dans tout son livre, Jacques de Voragine ne - nomme pas une seule fois ce pape, ni, non plus, Thomas d’Aquin, qui, - dès 1255, avait commencé à devenir une des gloires de l’ordre des - Frères Prêcheurs. - - * * * * * - -Non, la _Légende Dorée_ n’est pas une simple rapsodie, ainsi que l’ont -prétendu des critiques, et même des traducteurs, qui, croirait-on, ne se -sont jamais sérieusement occupés de la lire! Et pas davantage elle n’est -une «compilation», au sens où nous entendons aujourd’hui ce mot. On -trouve bien, dans les éditions de la fin du XVe siècle, deux histoires, -celle de _Sainte Apolline_ et celle de _Sainte Paule_, qui reproduisent, -mot pour mot, des textes antérieurs: et ce sont celles-là qu’on cite, -quand on veut prouver que Jacques de Voragine s’est contenté de -transcrire, dans son livre, des passages copiés à droite et à gauche. -Mais le fait est que ces deux histoires ne sont point de Jacques de -Voragine: car elles manquent non seulement dans la plupart des vieux -manuscrits, mais même dans les premières éditions imprimées. Ce sont -donc de ces innombrables interpolations que, au cours des siècles, les -copistes ont introduites dans le texte original de la _Légende -Dorée_[3]: et j’ajoute que, si même nous n’avions pas la ressource de -pouvoir reconstituer ce texte original en éliminant tous les chapitres -qui ne figurent point dans les premiers manuscrits, le style des -chapitres ajoutés suffirait à nous mettre en défiance contre eux. Car -Jacques de Voragine n’est peut-être pas un grand écrivain: mais à coup -sûr il possède un style qui lui appartient en propre, un style, et une -façon de composer, et surtout une façon de raconter; de telle sorte que -les citations les plus diverses prennent aussitôt, sous sa plume, la -même allure et le même attrait. Que l’on compare, à ce point de vue, son -récit des martyres des saints avec le récit qu’en donne le _Bréviaire_: -ou, plutôt encore, qu’on compare ses légendes de _Saint Jean -l’Aumônier_, de _Saint Antoine_, de _Saint Basile_, avec le texte de la -_Vie des Pères_, d’où il nous dit qu’il les a «directement extraites»! -Et l’on comprendra alors ce que sa «compilation» impliquait de travail -personnel, de réelle et précieuse _création_ littéraire. Et l’on -comprendra aussi, très clairement, le caractère et la portée véritables -de la _Légende Dorée_. - - [3] Un exemple suffira pour donner l’idée du nombre fantastique de ces - interpolations. Les éditions de 1470, encore presque conformes au - texte primitif, contiennent environ 280 chapitres: une édition - française de 1480 en contient 440, et l’édition anglaise de Caxton, - 448. - -Mais avant de définir ce caractère et cette portée, il y a une autre -erreur encore que je dois signaler: celle qui consiste à voir dans la -_Légende Dorée_ un recueil de «légendes», autant dire de fables, et -présentées comme telles par l’auteur lui-même. En réalité, _Legenda -Sanctorum_ signifie: lectures de la vie des saints. _Legenda_ est ici -l’équivalent du mot _lectio_, qui, dans le _Bréviaire_, désigne les -passages des auteurs consacrés que le prêtre est tenu de lire entre deux -oraisons. Et Jacques de Voragine n’a nullement l’intention de nous -donner pour des fables les histoires qu’il nous raconte. Il entend que -son lecteur les prenne au sérieux, ainsi qu’il les prend lui-même, sauf -à exprimer souvent des réserves sur la valeur de ses sources, ou, avec -une loyauté admirable, à mettre vivement en relief une contradiction, -une invraisemblance, un risque d’erreur. Et de là ne résulte point que -nous devions, aujourd’hui, admettre la vérité de tous ses récits: aucun -d’eux, au moins dans le détail, n’est proprement article de foi. Mais -par là s’explique que lui, l’auteur, admettant de toute son âme cette -vérité, ait pu employer à ses récits une franchise, une chaleur -d’imagination, et un élan d’émotion qui, depuis des siècles, et -aujourd’hui encore, les revêtent d’un charme où le lecteur le plus -sceptique a peine à résister. Ce livre n’a si profondément touché tant -de cœurs que parce qu’il a jailli, tout entier, du cœur. - - * * * * * - -Et son unique objet était, précisément, de toucher les cœurs. Car la -_Légende Dorée_ est, à sa façon, un des signes les plus caractéristiques -de son temps, du temps qui a produit saint François, saint Dominique, -saint Louis, et rempli le monde d’églises merveilleuses. C’est un temps -où, dans l’Europe entière, le peuple, s’éveillant enfin d’une longue -somnolence, a commencé tout à coup d’aspirer fiévreusement à la vie de -l’esprit. Tout à coup l’architecture, la sculpture, tous les arts se -sont laïcisés, sont sortis des couvents pour aller au peuple. Et, de -même, la pensée religieuse. En même temps qu’il s’occupait à construire -des églises, le peuple réclamait d’être initié aux secrets de la -théologie: il voulait qu’un contact plus intime s’établît désormais -entre Dieu et lui. De là son enthousiasme à accueillir le Pauvre -d’Assise, dont l’âme parfumée n’était qu’une expression plus haute et -plus profonde de toute l’âme populaire. De là l’immense et soudain -succès des deux grands ordres qui, créés pour des fins différentes, -avaient tous deux en commun de s’adresser directement au peuple, de se -mêler au peuple plus étroitement que les ordres antérieurs, et le -séculier même. Le peuple voulait, en quelque sorte, pénétrer jusqu’au -chœur de l’église, afin de mieux célébrer Dieu, étant plus près de lui. -Et c’est à cette tendance que répond la conception de la _Légende -Dorée_, comme par elle s’explique, aussi, l’extraordinaire fortune de ce -livre. - -La _Légende Dorée_ est, essentiellement, une tentative de vulgarisation, -de «laïcisation», de la science religieuse. Bien d’autres théologiens, -avant Jacques de Voragine, avaient écrit non seulement des vies de -saints, mais des commentaires de toutes les fêtes de l’année. Le -_Bréviaire_, par exemple, dès le XIe siècle, avait été compilé, à peu -près sous sa forme d’aujourd’hui, avec des _leçons_ équivalant aux -chapitres de la _Légende Dorée_. Et, à chaque page, le bienheureux -Jacques de Voragine cite d’autres compilations analogues, le _Livre -Mitral_, le _Rational des offices divins_ de maître Jean Beleth, -chanoine d’Amiens, etc. Mais tous ces ouvrages s’adressaient aux -théologiens, aux clercs: et la _Légende Dorée_ s’adresse aux laïcs. Elle -a pour objet de faire sortir, des bibliothèques des couvents, les -trésors de vérité sainte qu’y ont accumulés des siècles de recherches et -de discussions, et de donner à ces trésors la forme la plus simple, la -plus claire possible, et en même temps la plus attrayante: afin de les -mettre à la portée d’âmes naïves et passionnées qui aussitôt -s’efforcent, par mille moyens, de témoigner la joie extrême qu’elles -éprouvent à les accueillir. Voilà pourquoi Jacques de Voragine ne -dédaigne point d’admettre, dans son livre, jusqu’à des récits dont il -avoue lui-même qu’ils ne méritent pas d’être pris bien à cœur! Voilà -pourquoi il ne néglige jamais une occasion d’expliquer longuement le -sens des diverses cérémonies religieuses, la tonsure des prêtres, les -processions, la dédicace des églises! Et voilà pourquoi, tout en nommant -toujours les auteurs dont il «compile» les savants écrits, il a toujours -soin de modifier les passages qu’il leur emprunte, de manière que l’âme -la plus simple puisse les comprendre et en profiter. Sa _Légende_ est, -ainsi, la suite directe de cette traduction italienne de la Bible que -ses biographes signalent comme l’un de ses premiers ouvrages. Et si, au -lieu d’écrire sa _Légende_ en italien, il l’a écrite dans un honnête -latin de sacristie, dont les humanistes de la Renaissance ont eu beau -jeu à railler la médiocrité, c’est que, sans doute, sous cette forme, il -a su que son livre pourrait se répandre plus loin, et ouvrir à plus -d’âmes la maison de Dieu. - -Le fait est qu’il n’y a peut-être pas de livre qui ait été plus souvent -copié et traduit. Toutes les bibliothèques du monde en possèdent des -manuscrits, dont quelques-uns comptent parmi les chefs-d’œuvre des deux -arts délicieux de la calligraphie et de l’enluminure. Et lorsque, deux -cents ans après, l’imprimerie vient, hélas! se substituer à ces deux -arts et les anéantir, c’est encore la _Légende Dorée_ qu’on imprime le -plus. Les catalogues mentionnent près de cent éditions latines -différentes, publiées entre les années 1470 et 1500: sans compter -d’innombrables traductions françaises, anglaises, hollandaises, -polonaises, allemandes, espagnoles, tchèques, etc. Du treizième siècle -jusqu’au seizième, la _Légende Dorée_ reste, par excellence, le livre du -peuple. - -Et je dois ajouter qu’il n’y a peut-être pas de livre, non plus, qui ait -exercé sur le peuple une action plus profonde, ni plus bienfaisante. Car -le «petit» livre du bienheureux Jacques de Voragine,--si l’on me permet -de lui garder une épithète que tous les auteurs anciens s’accordent à -lui attribuer,--a été, pendant ces trois siècles, une source inépuisable -d’idéal pour la chrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus -populaire, et plus pittoresque, il l’a presque revêtue d’un pouvoir -nouveau: ou du moins il a permis aux âmes d’y prendre un nouvel intérêt, -et, pour ainsi dire, de s’y réchauffer plus profondément. Tout de suite -les nefs des églises se sont peuplées d’autels en l’honneur des saints -et des saintes du calendrier. Tout de suite les tailleurs de pierres se -sont mis à sculpter, aux porches des cathédrales, les touchants récits -de la _Légende Dorée_, les peintres, les verriers, à les représenter sur -les murs ou sur les fenêtres. Entrez dans une vieille église de Bruges, -de Cologne, de Tours ou de Sienne: toutes les œuvres d’art qui vous y -accueilleront ne sont que des illustrations immédiates, littérales, de -la _Légende Dorée_. C’est d’après Jacques de Voragine que Memling et -Carpaccio nous racontent le voyage de sainte Ursule avec ses onze mille -compagnes. Quand Piero della Francesca, dans ses fresques d’Arezzo, ou -Agnolo Gaddi dans celles de Florence, nous font assister aux aventures -diverses du bois de la sainte Croix, ils suivent de phrase en phrase le -texte de la _Légende Dorée_. D’autres prennent même, dans le vieux -livre, des sujets profanes, et, comme Thierry Bouts au Musée de -Bruxelles, nous détaillent, d’après l’_Histoire Lombarde_, un acte de -justice de l’empereur Othon. Et il n’y a point jusqu’aux grands tableaux -de Rubens, de Murillo, de Poussin, qui ne reproduisent les scènes des -martyres des saints ou de leurs miracles exactement comme le bienheureux -évêque de Gênes les a «compilées» à notre intention. Toute la part que, -aujourd’hui encore, notre imagination mêle à ce que nous apprennent, de -l’histoire sacrée, les Ecritures et la Tradition, tout cela nous vient, -en droite ligne, de la _Légende Dorée_. - - * * * * * - -Aussi ne saurait-on trop déplorer le profond discrédit qu’ont cru devoir -jeter sur ce livre d’éminents écrivains religieux de la Renaissance et -du XVIIe siècle, depuis Vivès, l’ami d’Erasme, jusqu’à l’impitoyable -Jean de Launoi, le «dénicheur de saints», dont un contemporain disait -qu’il «avait plus détrôné de saints du paradis que dix papes n’en -avaient canonisé». Ces savants hommes ont évidemment lu la _Légende -Dorée_, comme toutes choses, avec l’impression qu’un ministre calviniste -lisait par-dessus leur épaule, guettant une occasion de se moquer d’eux. -Et ainsi ils se sont trouvés empêchés de réfléchir au sens et à la -portée du vieux livre; de telle sorte qu’au lieu d’honorer en Jacques de -Voragine l’un des plus érudits en même temps que le plus vénérable de -leurs devanciers, il n’y a pas d’injure dont ils ne l’aient accablé: -poussés, par leur indignation, jusqu’au calembour, car les uns -l’appelaient un «gouffre d’ordures», jouant sur le sens latin du mot -_vorago_, tandis que d’autres déclaraient que sa _Légende_ n’était pas -d’or, mais de _fer_ et de _plomb_. Ils ne lui pardonnaient pas, -notamment, d’avoir mis saint Georges aux prises avec un dragon avant de -le mettre aux prises avec les tenailles du préfet Dacien, ni d’avoir -raconté que saint Antoine avait rencontré au désert un centaure et un -satyre, ni d’avoir conduit à Rome les onze mille compagnes de sainte -Ursule, ni, en maints endroits, d’avoir confondu les noms et brouillé -les dates. - -Et certes je ne prétends pas que, à la considérer au point de vue -historique, la _Légende Dorée_ ne contienne pas d’affirmations -inexactes, ou, tout au moins, d’une exactitude à jamais incertaine. Je -croirais volontiers, plutôt, qu’elle en est remplie, comme tous les -ouvrages historiques de son temps, comme ceux de tous les temps; et, -sans doute, les écrits mêmes de Vivès et de Launoi, si un érudit voulait -aujourd’hui les contrôler à ce point de vue, apparaîtraient, eux aussi, -amplement pourvus d’erreurs et de légendes. Mais, d’abord, ainsi que le -dit très sagement Bollandus, rien n’est plus injuste que d’attribuer à -Jacques de Voragine la responsabilité d’affirmations qu’il a, toutes, -puisées dans des ouvrages antérieurs, en les contrôlant de son mieux -chaque fois qu’il pu, ou en nous faisant part des doutes qu’elles lui -inspiraient. Pour citer encore une expression de Bollandus, le tort de -Vivès et des autres détracteurs de la _Légende Dorée_ a été «de vouloir -critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils ignoraient». Ils -ignoraient qu’un érudit du XIIIe siècle ne disposait point des mêmes -moyens d’information que ceux dont ils disposaient, trois ou quatre -siècles plus tard: c’est-à-dire qu’il manquait de beaucoup de ceux -qu’ils avaient, mais que, peut-être aussi, il en avait d’autres qui -désormais leur manquaient. Et quant à soutenir, comme ils le -soutenaient, que la plupart des récits de la _Légende Dorée_ sont des -fables parce que les documents contemporains n’en font pas mention, -c’est en vérité montrer, à l’égard de ces documents, une crédulité plus -naïve encore que celle des contemporains de Jacques de Voragine à -l’égard du dragon de saint Georges et du centaure de saint Antoine. -Qu’un document soit contemporain des faits qu’il atteste, comme par -exemple nos journaux, ou qu’il leur soit postérieur, comme les histoires -et les chroniques les plus abondantes, on ne risque guère à soutenir que -l’erreur y tient plus de place que la vérité, que de mille choses -considérables ils ne font point mention, et qu’ils en mentionnent mille -autres qui n’ont jamais existé. - -Mais surtout le tort de Vivès et de ses successeurs a été de «vouloir -critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas». Ils ne comprenaient pas, en -effet, que des erreurs comme celles qu’ils signalaient dans la _Légende -Dorée_ n’avaient point, pour un lecteur catholique, la même importance -que pour ce ministre calviniste qui hantait leurs rêves. Car, si les -protestants estiment que Dieu, après avoir parlé aux hommes depuis Adam -jusqu’à Jésus-Christ, s’est tu à jamais dès qu’il nous a légué le -Nouveau Testament, c’est, au contraire, la croyance des catholiques que, -suivant sa promesse, il a «envoyé aux hommes son Esprit», pour continuer -à les instruire et à les guider. Lors donc que la Sainte Eglise a -proclamé saints des hommes dont, le plus souvent, la vie et les actes -lui étaient connus de la façon la plus sûre et la plus directe, aucun -catholique n’a le droit de contester le fait de leur sainteté. C’est ce -que ne comprenait pas Launoi, quand, sous prétexte que ses recherches ne -lui avaient pas démontré l’existence de sainte Catherine, il remplaçait -l’office de cette sainte par une messe de _Requiem_: le «dénicheur de -saints» prouvait simplement, par là, qu’il était un sot, à vouloir -mettre ses petites recherches personnelles au-dessus de l’autorité de sa -mère l’Eglise. Et, puisque la sainteté des saints de la _Légende Dorée_ -ne saurait faire de question pour nous, qu’importe ensuite que, à défaut -de l’histoire véritable de leur vie, nous ayons de belles légendes qui -certainement expriment, sinon les faits de cette vie, du moins son âme -et son sens profond? Ainsi l’entendaient les chrétiens des premiers -siècles, qui ne tenaient nullement pour illicite d’embellir à leur -fantaisie, dans leurs chroniques, la vie de la Vierge et des saints, pas -plus que les vieux peintres ne s’interdisaient de représenter leurs -traits à leur fantaisie. Et de même que maintes images de la Vierge, -sans prétendre le moins du monde à être des portraits, ont reçu de Dieu -le pouvoir d’opérer des miracles, de même rien ne nous empêche -d’admettre que Dieu, s’il le juge bon, puisse prêter aux légendes de ses -saints une réalité supérieure. Cela encore était une des croyances -favorites des grands âges chrétiens; et la trace s’en retrouve à chaque -page dans la _Légende Dorée_. Nous y lisons, par exemple, l’histoire -d’un gardien d’église qui, au lieu de donner à un pèlerin un vrai doigt -de saint Augustin, s’était amusé à lui donner le doigt d’un pauvre homme -qui venait de mourir: après quoi, apprenant que ce doigt faisait des -miracles, il était allé voir le corps du saint, et s’était aperçu qu’un -doigt y manquait. Rien n’est impossible à Dieu; et il n’y a point de -Vivès, de Launoi, ni de Baillet, dont l’érudition prévaille contre cet -article de foi. - -Je ne crois pas, au reste, que personne s’avise plus, aujourd’hui, de -reprocher à la _Légende Dorée_ la faiblesse de sa critique, ni -l’incohérence de sa chronologie. Et je suis sûr que personne ne pourra -s’empêcher de sentir l’exquise douceur poétique de cette _Légende_, son -charme ingénu, mais, par-dessus tout, la pureté et la beauté -incomparables de l’esprit chrétien dont elle est imprégnée. Quelque -opinion que l’on ait de l’exactitude documentaire de chacun de ses -récits, on reconnaîtra que leur ensemble forme un manuel parfait de la -vie suivant l’Evangile, un manuel infiniment varié, et d’autant mieux -adapté aux diverses conditions de l’existence humaine. Car la _Légende -Dorée_ restera toujours ce que son auteur a voulu qu’elle fût: un livre -à l’adresse du peuple, offrant à tout homme la leçon et l’exemple qui -peuvent lui convenir. Mais leçons et exemples, malgré leur diversité, y -ont toujours en commun d’être directement inspirés de la parole du -Christ. - -Et la religion qu’on y trouve exprimée est toute d’indulgence et de -consolation. C’est la religion telle que la concevait saint François -d’Assise, telle qu’allait la traduire, deux siècles après, le -bienheureux Fra Angelico, dans ces miniatures et ces fresques dont, -seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vérité chrétienne. -Qu’on voie avec quelle ardente sympathie Jacques de Voragine nous -raconte les actes charitables des saints, comme il s’échauffe lorsqu’il -nous parle de saint Basile, de saint Jean l’Aumônier, ou de saint -Martin! Peu s’en faut qu’il ne les préfère aux martyrs eux-mêmes, tant -il découvre en eux des disciples fidèles de son divin maître. Et ses -martyrs, combien ils sont joyeux et doux, combien ils ont de tendre -pitié pour leurs persécuteurs! Le préfet qui torturait saint Longin est, -tout à coup, devenu aveugle et supplie le saint de lui rendre la vue: -«Sache, mon pauvre ami, lui répond le saint, que tu ne pourras être -guéri qu’après m’avoir tué! Mais, aussitôt que je serai mort, je prierai -pour toi; et Dieu m’accordera bien la guérison de ton corps et de ton -âme!» Et saint Christophe, de son côté, dit au roi de Samos: «Quand tu -m’auras fait trancher la tête, applique un peu de mon sang sur tes yeux, -et tu recouvreras la vue!» Voilà vraiment de beaux saints; et il n’y a -point de pécheur qui n’ait de quoi reprendre courage, en songeant que, -là-haut, de tels amis s’emploient à plaider pour lui! - -Peut-être même est-ce cet esprit d’indulgence et de compassion infinies -qui, plus encore que le dragon de saint Georges, a valu à la _Légende -Dorée_ la mauvaise humeur de certains écrivains religieux du XVIIe -siècle. Sous l’influence du protestantisme et du jansénisme, nombre -d’excellents catholiques, alors, estimaient imprudent de trop prêcher au -peuple la bonté de Dieu. Les peintres, ayant à peindre Jésus sur la -croix, le représentaient avec les bras levés au ciel, et non plus avec -les bras étendus pour bénir la terre. Les philosophes insistaient sur la -différence essentielle de la bonté divine et de l’humaine. Et tous, -d’une façon générale, ils s’efforçaient plutôt d’effrayer les hommes que -de les rassurer. Peut-être, dans ces conditions, la _Légende Dorée_ leur -aura-t-elle paru trop consolante, je veux dire faite pour nous donner -une notion trop inexacte de l’éternelle justice? Mais aujourd’hui, de -même que nos imaginations ont soif de légendes, nos cœurs ont soif de -pitié et de consolation. Nous avons besoin que Jésus vienne à nous avec -les bras grands ouverts, que, dans nos peines, il nous dise, comme à -l’apôtre dans sa prison d’Antioche: «Mon ami, as-tu cru vraiment que je -t’oubliais?» Nous avons besoin que, comme au brigand qui récitait tous -les jours son _Ave Maria_, il daigne nous promettre le pardon de toutes -nos fautes, en échange du peu de foi que nous pouvons lui offrir. - -«Si tu dois tenir compte de nos iniquités, Seigneur, qui osera affronter -ton jugement?» C’est à ce cri de nos misérables âmes que répond surtout -la _Légende Dorée_, par la voix de ses confesseurs et par l’exemple de -ses pécheresses, nous apportant le témoignage de treize siècles de -christianisme, dont elle est, sinon une histoire toujours bien exacte, à -coup sûr le testament le plus authentique. Elle nous apprend que la -justice de Dieu n’est toute faite que de sa bonté. «Ne craignez pas -trop, nous dit-elle, que le Seigneur vous tienne compte de vos -iniquités! Lui-même, suivant l’expression de saint Bernard, est prêt à -vous faire bénéficier du surplus de ses mérites; et puis il y a, auprès -de lui, la Vierge et tous les saints, qui ne cessent point de le -solliciter en votre faveur. Mais il ne vous pardonnera qu’à la condition -que vous l’aimiez, dans la personne du pauvre et du malade, de la veuve -et de l’orphelin, de tous ceux que la souffrance élève jusqu’à lui; à la -condition que vous restiez humbles d’esprit et de cœur, vous gardant -avec soin des fruits amers de l’arbre de la science, dont le diable vous -affirme qu’ils pourront vous rendre pareils à des dieux; et à la -condition, enfin, que vous honoriez le Seigneur dans la nature, son -œuvre, au lieu de mépriser et de détruire celle-ci comme vous vous -acharnez à le faire. Habituez-vous plutôt à écouter les leçons des -forêts que celles des livres! Obtenez des moineaux qu’ils consentent à -venir manger dans vos mains! Et, quand vous verrez un ours ou un loup -pris au piège, hâtez-vous de courir à lui pour le délivrer! Renoncez à -vous-mêmes pour vivre tout entiers dans le reste du monde: moyennant -quoi le Seigneur non seulement vous préparera une petite place dans son -paradis, mais, dès cette vie, imprimera sur vos lèvres le tranquille et -heureux sourire que vous voyez rayonner sur les lèvres des saints!» -Telle est la leçon que nous enseigne, à toutes ses pages, la _Légende -Dorée_, avec son mauvais style et ses erreurs de dates; et peut-être, -cette leçon, les contemporains même de Jacques de Voragine n’avaient-ils -pas autant que nous besoin de l’entendre! - - * * * * * - -Quant à la traduction de la _Légende Dorée_ que je soumets aujourd’hui -au lecteur français, je dirai seulement que je l’ai faite sur une -édition latine imprimée, en 1517, à Lyon, chez Constantin Fradin; mais, -sans cesse, autant que j’ai pu, je me suis reporté à des éditions plus -anciennes et à des copies manuscrites. - -J’ai retranché, naturellement, la plupart des chapitres des éditions -postérieures qui, ne se trouvant point dans les manuscrits, sont à coup -sûr des interpolations. J’ai cru, cependant, devoir en conserver deux, -qui, du reste, ont été introduits de très bonne heure dans le texte de -la _Légende Dorée_: ceux de _Saint François_ et de _Sainte Elisabeth_. -J’ai écourté, çà et là, quelques développements scolastiques où l’auteur -expliquait, par exemple, les dix motifs, divisés chacun en une dizaine -d’autres, qui avaient décidé le Seigneur à se laisser circoncire ou à -naître d’une vierge. Et je me suis également décidé à retrancher, après -les avoir d’abord traduites, les étymologies placées par l’auteur en -tête de ses chapitres. Bollandus et d’autres écrivains autorisés ont -soutenu que ces étymologies n’étaient point de Jacques de Voragine; mais -je crains bien, hélas! qu’elles ne soient de lui, et ce n’est point ce -scrupule-là qui m’a empêché de les publier. Je les ai retranchées, -simplement, parce qu’elles auraient prêté à rire, sans profit pour -personne. Le saint évêque de Gênes, de même que tous les savants de son -temps, ignorait le grec. Et nous aussi, en vérité, nous l’ignorons, mais -nous en savons assez pour être sûrs que le nom d’Agathe, par exemple, ne -vient point «d’_Aga_, parlant, et de _thau_, perfection». Quand Jacques -de Voragine nous affirme que le nom d’Antoine vient «d’_ana_, en haut, -et de _tenens_, tenant», nous éprouvons malgré nous une tentation de -sourire qui risque de nous faire mal apprécier, ensuite, la touchante -beauté de la vie du saint. L’art d’un temps, pour peu que l’artiste y -ait mis de son cœur, a de quoi nous plaire éternellement: mais la -science d’un temps ne vaut que pour son temps. - -Et, à part ces suppressions et ces abréviations, dont le total ne -dépasse pas une trentaine de pages, j’ai essayé de traduire aussi -fidèlement que possible le texte original de la _Légende Dorée_. Puisse -l’œuvre du vénérable Jacques de Varage retrouver parmi nous, sous cette -forme nouvelle, un peu de sa bienfaisante action d’autrefois! - -T. W. - - - - -LA LÉGENDE DORÉE - - - - -PROLOGUE - -DIVISION DE L’ANNÉE - - -Toute la vie de l’humanité se divise en quatre périodes: la période de -la déviation; celle de la rénovation, ou du retour dans la droite voie; -celle de la réconciliation; et celle du pèlerinage. 1º La période de la -déviation a commencé avec Adam et a duré jusqu’à Moïse: c’est en effet -Adam qui, le premier, s’est détourné de la voie de Dieu. Et cette -première période est représentée, dans l’Eglise, par la partie de -l’année qui va de la Septuagésime jusqu’à Pâques. On récite, pendant -cette partie de l’année, le livre de la _Genèse_, qui est celui où se -trouve racontée la faute de nos premiers parents. 2º La période de la la -rénovation a commencé avec Moïse et a duré jusqu’à la naissance du -Christ: c’est en effet la période où, par les prophètes, les hommes ont -été rappelés à la foi, et renouvelés. Elle est représentée, dans -l’Eglise, par la partie de l’année qui va de l’Avent jusqu’à Noël. Et -l’on y récite Isaïe, qui traite le plus clairement de cette rénovation. -3º La période de la réconciliation est celle où, par le Christ, nous -avons été réconciliés avec Dieu. Elle est représentée, dans l’Eglise, -par la partie de l’année comprise entre Pâques et la Pentecôte. Et on y -lit l’Apocalypse, où est pleinement traité le mystère de cette -réconciliation. 4º Enfin la période du pèlerinage est celle de notre vie -présente, où nous errons, comme des pèlerins, à travers mille obstacles. -Elle est représentée, dans l’Eglise, par la partie de l’année qui va de -l’octave de la Pentecôte jusqu’à l’Avent; et l’on y récite les livres -des _Rois_ et des _Macchabées_, où sont racontés de nombreux combats, -symbolisant la lutte spirituelle qui nous est imposée. Quant à la -section de l’année qui va de Noël jusqu’à la Septuagésime, elle est -classée en partie dans la période de la réconciliation (depuis Noël -jusqu’à l’octave de l’Epiphanie), et en partie dans la période du -pèlerinage (depuis l’octave de l’Epiphanie jusqu’à la Septuagésime). - -Mais bien que la déviation ait précédé la rénovation, l’Eglise préfère -commencer son année par le temps de la rénovation, c’est-à-dire l’Avent, -et cela pour deux motifs: 1º parce que, du fait même que ce temps est -celui de la rénovation, l’Eglise y renouvelle tous ses offices; 2º parce -que, en commençant par le temps de la déviation, elle semblerait -commencer par l’erreur. Et voilà pourquoi elle ne s’en tient pas à -suivre l’ordre des temps, de même que, souvent, ne s’y astreignent pas -les évangélistes dans leurs récits de la vie du Seigneur. - -C’est donc d’après cette division des quatre parties de l’année -ecclésiastique que nous allons procéder à l’étude des diverses fêtes, en -commençant par l’Avent, qui ouvre la période de la rénovation. - - - - -I - -L’AVENT - - -L’Avent ou avènement du Seigneur se célèbre pendant quatre semaines, -pour signifier que cet avènement est de quatre sortes, à savoir: dans la -chair, dans l’esprit, dans la mort, et au Jugement Dernier. La dernière -semaine reste inachevée, pour signifier que la gloire des élus, telle -que la leur donnera le dernier avènement du Seigneur, n’aura point de -fin. Mais bien que l’avènement soit, en réalité, quadruple, l’Eglise -s’occupe spécialement de deux de ses formes, à savoir de l’avènement -dans la chair et de l’avènement au Jugement Dernier. Et, ainsi, le jeûne -de l’Avent est en partie un jeûne de réjouissance, en partie de -contrition. C’est un jeûne de réjouissance par égard à l’avènement du -Seigneur dans la chair, ou incarnation; et c’est un jeûne de contrition -par égard à l’avènement suprême du jugement dernier. - -I. Au sujet de l’avènement dans la chair, on doit considérer deux -choses: son opportunité et son utilité. Son opportunité résulte d’abord -de ce que l’homme, condamné par sa nature à avoir une connaissance -incomplète de Dieu, était tombé dans les pires erreurs de l’idolâtrie, -et se voyait amené à s’écrier: «Illumine mes yeux, etc.» En second lieu, -le Seigneur est venu dans la «plénitude du temps», comme le dit saint -Paul dans l’_Epître aux Galates_. En troisième lieu, il est venu à un -moment où le monde entier était malade, comme le dit saint Augustin: «Le -grand médecin est venu au moment où le monde entier gisait comme un -grand malade.» C’est pourquoi l’Eglise, dans les sept antiennes qui se -chantent avant la Nativité du Seigneur, rappelle la diversité du mal et -l’opportunité du remède divin. Avant l’avènement de Dieu dans la chair, -nous étions ignorants, soumis aux peines éternelles, esclaves du diable, -enchaînés par l’habitude du péché, entourés de ténèbres, exilés de notre -patrie. C’est pourquoi ces antiennes proclament tour à tour Jésus comme -notre docteur, notre rédempteur, notre libérateur, notre guide, notre -illuminateur, et notre sauveur. - -Quant à l’utilité de l’avènement du Christ, diverses autorités la -définissent de façons différentes. Jésus-Christ lui-même, dans -l’évangile de saint Luc, nous dit qu’il est venu pour sept motifs: pour -consoler les pauvres, pour guérir les affligés, pour délivrer les -captifs, pour éclairer les ignorants, pour pardonner aux pécheurs, pour -racheter le genre humain, et pour récompenser chacun d’après ses -mérites. Et saint Bernard dit: «Nous souffrons d’une triple maladie: -nous sommes faciles à séduire, faibles à agir, et fragiles à résister. -En conséquence, l’avènement du Sauveur est nécessaire, d’abord, pour -illuminer notre aveuglement, en second lieu pour secourir notre -faiblesse, et en troisième lieu pour protéger notre fragilité.» - -II. Au sujet du second avènement, c’est-à-dire du Jugement Dernier, nous -devons considérer, tour à tour, les circonstances qui le précéderont, et -celles qui l’accompagneront. - -1º Les circonstances qui précéderont le Jugement Dernier sont de trois -sortes: des signes terribles, l’imposture de l’Antéchrist, et un immense -incendie. - -Les signes qui doivent précéder le Jugement Dernier sont au nombre de -cinq: car saint Luc dit: «Il y aura des signes dans le soleil, dans la -lune et dans les étoiles; sur la terre, les nations seront consternées, -et la mer fera un bruit effroyable par l’agitation de ses flots.» Toutes -choses dont on trouvera le commentaire au livre de l’_Apocalypse_. - -Saint Jérôme, de son côté, a trouvé dans les annales des Hébreux quinze -signes précédant le Jugement Dernier: 1º le premier jour, la mer -s’élèvera à quarante coudées au-dessus des montagnes, et se dressera -immobile comme un mur; 2º le deuxième jour, elle descendra si bas qu’on -pourra à peine la voir; 3º le troisième jour, des monstres marins, -apparaissant sur les flots, pousseront des rugissements qui s’élèveront -jusqu’au ciel; 4º le quatrième jour, l’eau de la mer brûlera; 5º le -cinquième jour, les arbres et tous les végétaux dégageront une rosée -sanglante; 6º le sixième jour, les édifices s’écrouleront; 7º le -septième jour, les pierres se briseront en quatre parties, qui toutes -s’entre-choqueront; 8º le huitième jour, aura lieu un tremblement de -terre universel, qui couchera sur le sol hommes et bêtes; 9º le neuvième -jour, la terre se nivellera, réduisant en poussière montagnes et -collines; 10º le dixième jour, les hommes sortiront des cavernes, et -erreront comme des insensés, sans pouvoir se parler; 11º le onzième -jour, les ossements des morts sortiront des tombeaux; 12º le douzième -jour, les étoiles tomberont; 13º le treizième jour, tous les êtres -vivants mourront pour ressusciter ensuite avec les morts; 14º le -quatorzième jour, le ciel et la terre brûleront; 15º le quinzième jour, -il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre, et tous ressusciteront. - -En second lieu, le Jugement Dernier sera précédé de l’imposture de -l’Antéchrist, qui essaiera de tromper les hommes en quatre manières: 1º -par une fausse exposition des écritures, d’où il essaiera de prouver -qu’il est le Messie promis par la loi; 2º par l’accomplissement de -miracles; 3º par la distribution de présents; 4º par l’infliction de -supplices. - -En troisième lieu, le Jugement Dernier sera précédé d’un violent -incendie, allumé par Dieu pour renouveler le monde, pour faire souffrir -les damnés, et pour mettre en lumière la troupe des élus. - -2º Quant aux circonstances qui accompagneront le Jugement Dernier, on -doit nommer d’abord la répartition des bons et des méchants: car on sait -que le juge descendra dans la Vallée de Josaphat et mettra les bons à sa -droite, et les méchants à sa gauche. Ce qui ne signifie point, ainsi que -le dit très justement saint Jérôme, que tous les hommes doivent parvenir -à prendre place dans cette petite vallée, mais seulement que là sera le -centre du jugement: sans compter que rien n’empêchera Dieu, s’il le -veut, de faire tenir en un petit espace un nombre infini de personnes. - -Vient ensuite la question de savoir en combien de catégories seront -répartis les hommes, au Jugement Dernier. Saint Grégoire admet quatre -catégories, dont deux parmi les damnés, et deux parmi les élus. Car, -parmi les damnés, il y en aura qui seront jugés, et d’autres qui seront -condamnés d’avance, à savoir ceux dont il est dit: «Celui qui ne croira -pas, il sera jugé d’avance!» Du côté des élus, il y en aura qui seront -jugés, et d’autres, les hommes parfaits, jugeront les autres, en ce sens -qu’ils siégeront à côté du juge. - -Figureront également, au Jugement Dernier, les insignes de la passion: -la croix, les clefs et les cicatrices du corps; et Chrysostome dit que -«la croix et les cicatrices seront plus brillantes que les rayons du -soleil». - -Le Juge sera d’une sévérité inflexible. Il ne se laissera fléchir, en -effet, ni par la peur, car il est tout-puissant, ni par les présents, -car il est la richesse même, ni par la haine, car il est la bonté même, -ni par l’amour, car il est la justice même, ni par l’erreur, car il est -la sagesse même. Et contre cette sagesse ne pourront prévaloir ni les -allégations des avocats, ni les sophismes des philosophes, ni les -périodes des orateurs, ni les ruses des hypocrites. - -Et autant le Juge sera sévère, autant l’accusateur sera implacable. Ou -plutôt le pécheur aura en face de lui trois accusateurs: 1º le diable; -2º le péché lui-même; 3º le monde entier; car, comme le dit Chrysostome: -«Ce jour-là, le ciel et la terre, l’eau, le soleil et la lune, le jour -et la nuit, en un mot le monde entier se dressera contre nous devant -Dieu, en témoignage de nos péchés.» - -Et, de même, trois témoins déposeront contre nous, tous les trois -infaillibles. En premier lieu, Dieu lui-même, qui nous dit par la voix -de Jérémie: «Je suis à la fois juge et témoin.» En second lieu, notre -conscience. En troisième lieu l’ange délégué pour notre garde; car nous -lisons dans le livre de Job: «Les cieux (c’est-à-dire les anges) -révéleront son iniquité.» - -Enfin la sentence sera irrévocable. En effet, une sentence est -irrévocable pour trois motifs: 1º l’excellence du juge; 2º l’évidence de -la faute; 3º l’impossibilité de différer le châtiment. Or, dans la -sentence prononcée contre nous au Jugement Dernier, ces trois conditions -se trouveront remplies; et il n’y aura point de roi, d’empereur, ni de -pape, à qui nous puissions faire appel du jugement prononcé contre nous. - - - - -II - -SAINT ANDRÉ, APÔTRE - -(30 novembre) - - -Le martyre de saint André nous a été raconté par des prêtres et des -diacres de Grèce et d’Asie, témoins oculaires de ses derniers instants. - -I. Saint André et quelques autres disciples furent appelés par le -Seigneur à trois reprises successives. La première fois, le Seigneur les -appela à sa _connaissance_. André était un jour auprès de son maître -Jean, lorsque celui-ci s’écria: «Voici venir l’Agneau de Dieu... etc.» -Et aussitôt André alla rejoindre Jésus, et resta près de lui toute une -journée. Il amena aussi à Jésus son frère Simon, l’ayant rencontré sur -son chemin. Puis, le jour suivant, il revint à son métier, qui était de -pêcher le poisson. Mais, quelque temps après, Jésus l’appela à sa -_familiarité_. Etant venu, avec une grande foule, au bord du lac de -Génésareth, que l’on appelle aussi mer de Galilée, il entra dans la -barque de Simon et d’André, et prit une masse énorme de poisson. Alors -André appela Jacques et Jean, qui étaient dans une autre barque; et ils -suivirent le Seigneur: après quoi, de nouveau, ils revinrent à leur -métier. Mais bientôt le Seigneur les appela une troisième fois, et cette -fois à son _discipulat_. Se promenant un jour sur les bords du même lac, -où André et ses compagnons étaient occupés à pêcher, il leur fit signe -de jeter leurs filets, en leur disant: «Suivez-moi, je vous ferai -pêcheurs d’hommes!» Et ils le suivirent, et jamais plus ils ne revinrent -à leur métier de pêcheurs. Une quatrième fois encore, du reste, le -Seigneur appela André; ce fut, cette fois, à son _apostolat_, ainsi que -le raconte l’évangéliste saint Marc, en son chapitre troisième. Il -appela ceux qu’il s’était choisis, et ils vinrent à lui, et il fit en -sorte qu’ils fussent au nombre de douze. - -Après l’ascension du Seigneur, les apôtres s’étant séparés, André alla -pêcher en Scythie, et Matthieu en Ethiopie. Or les Ethiopiens, refusant -d’admettre la prédication de Matthieu, lui arrachèrent les yeux, le -lièrent de chaînes, et le jetèrent en prison, avec l’intention de le -mettre à mort peu de jours après. Alors un ange apparut à saint André, -et lui enjoignit de se rendre en Ethiopie auprès de saint Matthieu. -Saint André ayant répondu qu’il ne connaissait pas le chemin, l’ange lui -ordonna d’aller au bord de la mer, et, là, d’entrer dans le premier -vaisseau qu’il rencontrerait. C’est ce que s’empressa de faire André; et -le vaisseau ne tarda pas à le conduire, avec un vent favorable, jusqu’à -la ville où était saint Matthieu. Puis, sous la garde de l’ange, il -pénétra dans la prison de l’évangéliste, et, à sa vue, pleura beaucoup -et pria. Et voici que le Seigneur, à sa demande, rendit à Matthieu le -bienfait de la vue, dont l’avait privé la cruauté des infidèles. Et -Matthieu sortit de sa prison, et se rendit à Antioche. Mais André, au -contraire, resta en Ethiopie, où les habitants, furieux de l’évasion de -son ami, s’emparèrent de lui et le traînèrent par les places, les mains -liées. Son sang coulait en abondance: et lui, cependant, il ne cessait -pas de prier Dieu pour ses persécuteurs, de telle sorte qu’il finit par -les convertir. Et c’est après cela qu’il partit pour la Grèce.--Voilà, -du moins, ce que l’on raconte; mais j’ai, quant à moi, beaucoup de peine -à y croire: car le fait de la délivrance et de la guérison de -saint Matthieu par saint André impliquerait,--chose bien peu -vraisemblable,--que ce grand évangéliste n’aurait pu obtenir, par -lui-même, ce que son frère André aurait si facilement obtenu pour lui. - -II. Un jeune homme de famille noble avait été converti par saint André -et s’était attaché à lui, malgré la défense de ses parents: sur quoi -ceux-ci mirent le feu à la maison où il demeurait avec l’apôtre. Et -comme déjà la flamme s’élevait, le jeune homme versa sur elle l’eau d’un -flacon, et aussitôt le feu s’éteignit. Alors les parents dirent: «Notre -fils est devenu sorcier!» Et, ayant approché une échelle, ils voulurent -y monter pour s’emparer de leur fils: mais Dieu les rendit aveugles, de -telle façon qu’ils ne pouvaient pas voir les degrés de l’échelle. Et un -homme qui passait par là leur cria: «Pourquoi vous épuiser en une tâche -vaine? Ne voyez-vous donc pas que Dieu combat pour eux? Hâtez-vous de -céder, de peur que la colère de Dieu ne tombe sur vous!» Et beaucoup, -voyant cela, crurent au Seigneur. Quant aux parents du jeune homme, ils -moururent au bout de cinquante jours. - -III. Certaine femme, qui était mariée à un assassin, se trouvait en -couches et ne parvenait pas à enfanter. Elle dit alors à sa sœur: «Va -invoquer pour moi notre maîtresse Diane!» Mais, au lieu de Diane, ce fut -le diable qui répondit. «Inutile de m’invoquer, dit-il à la sœur, car je -ne puis rien pour toi. Va trouver plutôt l’apôtre André: celui-là pourra -secourir ta sœur!» Elle alla donc trouver saint André, et l’amena au lit -de sa sœur malade, Et l’apôtre dit à celle-ci: «Tu mérites ta -souffrance, car tu t’es mal mariée, tu as mal conçu, et, pour comble, tu -as invoqué l’aide des mauvais esprits. Mais repens-toi, crois au Christ, -et tu enfanteras!» Et, en effet, la femme ayant cru, elle mit au monde -un enfant mort, et sa douleur cessa. - -IV. Un vieillard, nommé Nicolas, vint un jour trouver saint André et lui -dit: «Maître, voici que j’ai soixante-dix ans, et jamais je n’ai cessé -de m’adonner à la luxure. J’ai cependant admis l’Evangile, et prié Dieu -de vouloir bien m’accorder le don de la continence. Mais, invétéré dans -le péché, et séduit par de mauvais désirs, au sortir même de tes -prédications je retournais aussitôt à mon vice accoutumé. Or, hier, -enflammé par la concupiscence, j’ai oublié que je tenais en main -l’évangile, et je suis allé dans une maison de débauche. Et voilà que la -prostituée s’écrie en m’apercevant: «Sors d’ici, vieillard, sors d’ici, -ne me touche pas, et ne tente pas d’entrer dans cette maison: car je -vois sur toi des choses merveilleuses, qui me prouvent que tu dois être -un messager de Dieu!» Et moi, stupéfait de ces paroles, je me suis -rappelé que je tenais en main l’Evangile. Or, maintenant, saint apôtre -de Dieu, je viens à toi pour que ta pieuse prière intercède auprès de -Dieu et obtienne mon salut.» Ce qu’ayant entendu, le bienheureux André -se mit à pleurer, et il resta en prière depuis la troisième heure -jusqu’à la neuvième; et, quand il se releva, il refusa de manger, -disant: «Je ne mangerai pas jusqu’à ce que je sache si le Seigneur a eu -pitié de ce pauvre vieillard!» Et, après qu’il eût jeûné ainsi pendant -cinq jours, une voix d’en haut lui dit: «André, tu as obtenu la grâce du -vieillard. Mais de même que tu t’es macéré en jeûnant pour lui, de même -il doit à son tour jeûner pour mériter son salut.» Et le vieillard fit -ainsi: durant six mois il jeûna au pain et à l’eau; après quoi il -s’endormit en paix, plein de bonnes œuvres. Et de nouveau André entendit -la voix, qui, cette fois, lui dit: «Ta prière m’a rendu Nicolas, que -j’avais perdu!» - -V. Or, comme l’apôtre était dans la ville de Nicée, les habitants lui -dirent que, aux portes de la ville, sur le chemin, se tenaient sept -démons qui tuaient les passants. Alors l’apôtre, en présence du peuple, -ordonna à ces démons de venir vers lui, et aussitôt ils vinrent, sous -forme de chiens. Et l’apôtre leur ordonna d’aller dans quelque autre -endroit. Sur quoi les démons s’enfuirent. Et les témoins de ce miracle -reçurent la foi du Christ. Mais voilà qu’en arrivant aux portes d’une -autre ville André rencontra le cadavre d’un jeune homme, qu’on emmenait -pour l’ensevelir. Et on lui dit que sept chiens étaient venus la nuit, -qui avaient tué ce jeune homme dans son lit. Et l’apôtre, tout en -larmes, s’écria: «Je sais, Seigneur, que ce sont les sept démons que -j’ai chassés de Nicée!» Puis il dit au père: «Que me donneras-tu, si je -ressuscite ton fils?»--«Je n’avais rien de plus cher que lui, répondit -le père: c’est donc lui que je te donnerai!» Et, André ayant prié le -Seigneur, le jeune homme se releva et le suivit. - -VI. Des hommes, au nombre de quarante, venaient par mer vers l’apôtre, -afin de recevoir de lui la doctrine de la foi, lorsque le diable souleva -une tempête si forte que tous furent noyés. Mais, leurs corps ayant été -jetés par les vagues sur le rivage, l’apôtre les ressuscita aussitôt. Et -chacun d’eux raconta le miracle qui lui était arrivé. De là vient que, -dans une hymne de l’office du saint, nous lisons: - - Quaterdenos juvenes, - Submersos maris fluctibus, - Vitæ reddidit usibus. - -VII. Ainsi le bienheureux André, s’étant fixé en Achaïe, remplit -d’églises toute cette région et amena un grand nombre de ses habitants à -la foi du Christ. Il convertit, entre autres, la femme du proconsul -Egée, et la régénéra par l’eau sainte du baptême. Mais le proconsul, dès -qu’il l’apprit, entra dans la ville de Patras, et ordonna aux chrétiens -de sacrifier aux idoles. Alors André, s’avançant vers lui, lui dit: «Toi -qui as mérité de devenir juge sur cette terre, tu as le devoir de -reconnaître ton juge qui est au ciel, et, l’ayant reconnu, de l’adorer, -et, l’ayant adoré, de renoncer complètement au culte des faux dieux!» -Mais Egée lui répondit: «Je vois que tu es cet André qui prêche -l’hérésie malfaisante que les princes de Rome ont naguère ordonné -d’exterminer!» Et André: «C’est que les princes de Rome ne savaient pas -encore comment le Fils de Dieu a enseigné que vos idoles étaient des -démons, dont l’enseignement est fait pour offenser Dieu, de telle sorte -que, Dieu les ayant abandonnés, le diable s’empare d’eux et les trompe à -loisir, jusqu’au jour où leurs âmes se dépouillent de leur corps et se -trouvent nues, ne portant avec elles que leurs péchés.» A quoi Egée: -«Votre Jésus, pendant qu’il vous apprenait ces sottises, on l’a attaché -à la potence!» Et André: «C’est pour nous rendre notre salut et non pour -racheter sa propre faute qu’il a spontanément subi le supplice de la -croix.» Alors Egée: «Comment peux-tu dire qu’il ait subi spontanément le -supplice de la croix, tandis que nous savons qu’il a été livré par un de -ses disciples, et emprisonné par les Juifs, et crucifié par les -soldats?» Alors André se mit à démontrer, par cinq arguments, que la -passion du Christ avait été volontaire, car: 1º le Christ avait prévu sa -passion et l’avait prédite à ses disciples, en disant: «Voici que nous -montons à Jérusalem, etc.»; 2º il s’était irrité lorsque Pierre avait -exprimé le désir de l’en détourner; 3º il avait affirmé qu’il avait le -pouvoir, à la fois, de souffrir et de ressusciter; 4º il avait désigné -d’avance l’homme qui le livrerait, avait rompu le pain avec lui, et -n’avait rien fait pour l’éviter; 5º enfin il s’était rendu dans -l’endroit où il savait que le traître viendrait l’arrêter. Et André -ajouta que le mystère de la croix était grand. «Ce n’est pas le moins du -monde un mystère, mais un supplice!--lui répondit Egée.--Et si tu -refuses de m’obéir, je te ferai goûter, à toi aussi, de ce même -mystère!»--«Si j’avais peur du supplice de la croix, répondit André, je -ne prêcherais pas la gloire de la Croix. Mais d’abord je veux -t’apprendre le mystère de la croix, afin que, peut-être, tu consentes à -y croire, et à être sauvé!» - -Et il se mit alors à lui exposer le mystère de la rédemption, lui -prouvant, par cinq arguments, combien ce mystère était nécessaire et -logique, car: 1º le premier homme ayant suscité la mort au moyen d’un -objet en bois, qui était l’arbre du bien et du mal, c’était chose -nécessaire et logique que le Fils de l’Homme chassât la mort en mourant -lui-même sur un objet de bois; 2º le coupable étant fait de terre -immaculée, c’était chose nécessaire et logique que le Rédempteur naquît -d’une vierge immaculée; 3º Adam ayant étendu la main vers le fruit -défendu, c’était chose nécessaire et logique que le second Adam étendît -sur la croix ses mains immaculées; 4º Adam ayant goûté, malgré la -défense de Dieu, une nourriture délicieuse, c’était chose nécessaire et -logique (afin que le contraire chassât le contraire) que Jésus fût -nourri de fiel; 5º Jésus faisant part à l’homme de sa propre -immortalité, c’était chose nécessaire et logique qu’il prît, en échange, -à l’homme sa mortalité. Car si Dieu n’était pas devenu mortel, l’homme -n’aurait pu devenir immortel. - -Alors Egée: «Tu iras conter toutes ces sottises à ceux de ta secte; mais -en attendant, tu vas m’obéir, et sacrifier aux dieux tout-puissants!» Et -André: «A Dieu tout-puissant j’offre tous les jours un Agneau sans -tache, qui, après qu’il a été mangé par tout le peuple, demeure vivant -et tout entier.» Et Egée: «Eh bien, je vais te faire torturer jusqu’à ce -que tu m’aies prouvé que tu es capable de réaliser ce miracle!» Et -aussitôt, il le fit emprisonner. - -Le lendemain matin, étant monté sur son tribunal, il somma de nouveau -André de sacrifier aux idoles, lui disant: «Si tu refuses de m’obéir, je -te ferai attacher à cette croix que tu vantes si fort!» Et il le -menaçait encore d’autres supplices; mais l’apôtre lui répondit: «Ne -crains pas d’inventer le supplice qui te paraîtra le plus terrible: car, -aux yeux de mon Roi, je serai d’autant plus bienvenu que j’aurai plus -souffert patiemment en son nom!» Alors Egée ordonna à vingt et un hommes -de le saisir et de le lier à la croix par les mains et les pieds, afin -que son supplice durât plus longtemps. - -Et, comme on le conduisait à la croix, une foule s’amassa, disant: «Son -sang innocent va périr injustement!» Mais l’apôtre leur demanda de ne -rien faire pour empêcher son martyre. Puis, du plus loin qu’il aperçut -la croix, il la salua, disant: «Salut, croix, qui as été sanctifiée par -le corps du Christ, et ornée de ses membres comme de pierres précieuses! -Avant que le Seigneur fût attaché sur toi, tu inspirais la peur -terrestre; mais, désormais, tu obtiens l’amour céleste, et l’on te -souhaite comme un bienfait. Aussi vais-je à toi assuré et joyeux, pour -que tu m’accueilles amicalement, moi, le disciple de Celui qu’on a pendu -sur toi: car je t’ai toujours aimée, et ai aspiré à ton embrassement. O -bonne croix, ennoblie et embellie par les membres du Seigneur! Longtemps -désirée, constamment aimée, sans cesse recherchée, prends-moi aux hommes -et rends-moi à mon Maître, afin que celui-ci, m’ayant racheté par toi, -me reçoive de toi!» Et, disant ces paroles, il se dévêtit, et livra ses -vêtements à ses bourreaux, qui l’attachèrent sur la croix comme on le -leur avait ordonné. André y resta, vivant, pendant deux jours, et prêcha -à une foule de vingt mille personnes. Le troisième jour, cette foule -commença à menacer de mort le proconsul Egée, disant que c’était chose -abominable de faire souffrir ainsi un saint homme plein de douceur et de -piété. Et Egée, effrayé, vint le faire détacher de la croix. Mais André, -en l’apercevant, lui dit: «Te voici, Egée? Que si tu viens pour faire -pénitence, tu auras ton pardon; mais si tu viens pour me faire détacher -de la croix, sache que je ne dois pas en descendre vivant! Et déjà je -vois mon Roi qui m’attend aux cieux!» - -Des soldats voulurent le délier, mais ils ne purent pas le toucher, car -aussitôt leurs bras retombaient inertes. Et André, voyant que la foule -voulait le détacher, fit, sur sa croix, cette prière, qu’a rapportée -saint Augustin dans son livre _De la Pénitence_: «Seigneur, ne permets -pas que je descende vivant de cette croix: car il est temps que tu -livres mon corps à la terre. Je l’ai porté si longtemps, j’ai tant -veillé, et peiné, que je voudrais maintenant être délivré de cette -obéissance, et déchargé de ce lourd fardeau. Aussi longtemps que j’ai -pu, Père bienfaisant, j’ai résisté aux attaques de mon corps, et, avec -ton aide, je l’ai vaincu. Mais maintenant je te demande, comme -récompense, de ne plus m’ordonner cette lutte, et de reprendre le dépôt -que tu m’as confié. Confie-le maintenant à la terre, pour qu’elle le -garde; et me le rende au jour de la résurrection des corps, afin que, -lui aussi, il ait la récompense qu’il a méritée! Et fais en sorte que je -n’aie plus besoin de veiller, et que mon corps ne m’empêche plus de -tendre librement vers toi, Source de la vie et des joies éternelles!» - -Quand il eut dit ces paroles, une lumière éblouissante, descendant du -ciel, l’entoura pendant une demi-heure, qui le fit invisible; et, quand -cette lumière se dissipa, il rendit l’âme. Maximilla, la femme d’Egée, -emporta son corps et l’ensevelit honorablement. Mais Egée, avant de -rentrer dans sa maison, fut saisi par un démon et expira dans la rue, en -présence de tous. - -On a dit aussi que, du tombeau de saint André, se dégageaient une manne -en forme de farine et une huile odorante, d’après lesquelles les -habitants de la région pouvaient prévoir quelle serait la fécondité de -l’année qui venait: car si l’huile coulait abondante, c’était signe que -la terre porterait beaucoup de fruits, et inversement. Et cela peut en -effet avoir eu lieu jadis; mais aujourd’hui on admet généralement que le -corps du saint n’est plus à Patras, ayant été transporté à -Constantinople. - -VIII. Certain pieux évêque avait pour saint André une vénération si -particulière que, sur le titre de chacun de ses ouvrages, il inscrivait -toujours: «En l’honneur de Dieu et de saint André.» Or le vieil ennemi -du genre humain, jaloux de la sainteté de cet évêque, concentra sur lui -toute sa ruse. Ayant pris la forme d’une femme merveilleusement belle, -il vient à l’évêché et demande à se confesser. L’évêque renvoie la femme -à son pénitencier, qui a plein pouvoir pour entendre sa confession. Mais -la femme répond qu’elle a sur la conscience des secrets qu’elle ne peut -révéler qu’à l’évêque lui-même. De sorte que celui-ci la laisse enfin -entrer. Et elle: «Par grâce, Seigneur, aie pitié de moi! Je suis fille -d’un roi puissant, qui a voulu me marier à un grand prince; et je lui ai -déclaré que j’avais horreur de tout lit conjugal, ayant dédié pour -toujours au Christ ma virginité. Puis, me voyant exposée aux pires -supplices si je persistais dans mon refus, j’ai pris le parti de -m’enfuir, et me suis réfugiée sous les ailes de votre sainteté, avec -l’espoir de trouver auprès de vous un lieu où je puisse me livrer en -repos à la contemplation, éviter les naufrages de la vie, et échapper -aux rumeurs du monde.» Sur quoi l’évêque, admirant chez une personne -aussi noble et aussi belle tant de ferveur et tant d’éloquence, lui -répondit avec bonté: «Ma fille, sois sans crainte, car Celui pour -l’amour duquel tu as si courageusement dédaigné toi-même et les tiens, -celui-là t’accordera dans cette vie le comble de sa grâce et, dans la -vie à venir, la plénitude de sa gloire. Et moi, son serviteur, je me -mets à ta disposition avec tout ce que j’ai; et je veux qu’aujourd’hui -tu manges à ma table.» Mais elle: «Non, mon père, ne me demande point -cela, de peur qu’il n’en résulte quelque méchant soupçon dont l’éclat de -ta renommée puisse avoir à souffrir!» Et l’évêque: «Nous ne serons pas -seuls à table, ce qui fait qu’aucun méchant soupçon ne pourra se -produire!» - -A table, l’évêque et cette femme s’assirent l’un en face de l’autre; et -il ne cessait point de considérer son visage et d’admirer sa beauté. Et, -pendant que ses yeux la fixaient, son âme se blessait: l’antique ennemi -de notre race y enfonçait profondément sa flèche. La femme devenait plus -belle d’instant en instant; et déjà l’évêque était sur le point de -consentir à commettre avec elle une œuvre illicite dès qu’une occasion -s’offrirait à lui, lorsque, tout à coup, un pèlerin se présenta devant -la porte, y frappant à grands coups pour être introduit. On refusa de -lui ouvrir, mais il se mit à frapper et à crier de plus belle. Enfin -l’évêque demanda à la femme si elle ne voyait pas d’empêchement à ce -qu’on laissât entrer cet étranger. Et elle: «Qu’on lui propose une -question très difficile à résoudre! S’il la résout, qu’on le fasse -entrer; sinon qu’on le chasse!» La proposition est adoptée; et l’on -commence à chercher la question que l’on posera. Puis, comme personne ne -la trouve, l’évêque dit à la femme: «Personne de nous ne saurait trouver -cette question aussi bien que toi, belle dame, qui nous surpasses tous -en sagesse et en éloquence!» Alors la femme: «Demandez-lui ce que Dieu a -jamais fait de plus étonnant!» On transmit la question à l’étranger, qui -fit répondre: «C’est la diversité et l’excellence des visages: car, -parmi la foule innombrable d’hommes créés ou à créer, depuis le -commencement jusqu’à la fin du monde, il n’y en a point deux qui aient -le même visage, et cependant Dieu a placé dans chacun de ces visages le -siège de tous les sens du corps.» Ce qu’entendant, l’assistance dit: -«Voilà une excellente réponse!» Alors la femme: «Qu’on lui propose une -seconde question, plus difficile à résoudre! Qu’on lui demande en quel -lieu la terre est plus haute que tout le ciel!» Réponse de l’étranger: -«C’est dans le ciel empyrée, où réside le corps du Christ. Car ce corps, -qui est plus haut que tout le ciel, peut être considéré comme terrestre, -puisqu’il est formé de notre chair.» Cette seconde réponse reçoit la -même approbation de toute l’assistance. Mais la femme dit: «Avant -d’admettre cet homme à la table de l’évêque, qu’on lui pose une -troisième question, plus difficile encore! Qu’on lui demande quelle -distance il y a de la terre au ciel!» A quoi l’étranger fait répondre: -«Va plutôt poser cette question à celui qui t’a envoyée ici! Il connaît, -en effet, cette distance mieux que moi, ayant eu à la mesurer quand il -est tombé du ciel dans l’abîme. Car l’être qui me pose ces questions -n’est pas une femme, mais un diable qui a revêtu la forme d’une femme!» -Et pendant que le messager revenait rapporter cette réponse, à la -stupeur de tous, la femme disparut. Aussitôt l’évêque, rentrant en -lui-même, se fit d’amers reproches; et il envoya vite chercher -l’étranger; mais celui-ci avait également disparu. Alors l’évêque -convoqua le peuple, lui confessa tout, et lui demanda de commencer des -jeûnes et des prières pour que Dieu daignât révéler qui était cet -étranger qui l’avait délivré d’un si grand péril. Et, cette nuit-là -même, Dieu révéla à l’évêque que c’était saint André qui, pour le -sauver, était venu à lui vêtu en pèlerin. - -IX. Le préfet d’une ville s’était emparé d’un champ dépendant d’une -église de saint André. Sur les prières de l’évêque, il fut aussitôt -saisi de fièvres. Il demanda donc à l’évêque de prier pour lui, -promettant de restituer le champ s’il recouvrait la santé. Mais -lorsqu’il l’eut recouvrée, il s’appropria le champ de nouveau. Alors -l’évêque, avant de se mettre en prière, brisa toutes les lampes de -l’église, en disant: «Que cette lumière ne se rallume pas aussi -longtemps que Dieu ne se sera point vengé de son ennemi, et n’aura point -fait rendre à l’église le bien qui lui a été ravi!» Aussitôt voici le -préfet ressaisi de ses fièvres. Il envoie demander à l’évêque de prier -pour lui; et comme l’évêque lui répond qu’il l’a déjà fait, et que Dieu -l’a exaucé, il se fait porter chez lui et le contraint à entrer avec lui -dans l’église, pour prier de nouveau à son intention. Mais à peine -l’évêque a-t-il pénétré dans l’église que le préfet meurt; et aussitôt -le champ est restitué à l’église. - - - - -III - -SAINT NICOLAS, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(6 décembre) - - -La légende de saint Nicolas a été écrite par des docteurs d’Argos, qui -est une ville de la Grèce, et de là viendrait, d’après Isidore, le nom -d’Argoliques donné aux Grecs. Et l’on dit aussi que cette légende a -d’abord été écrite en grec par le patriarche Méthode, puis traduite en -latin, avec de nombreuses additions, par le diacre Jean. - -I. Nicolas, citoyen de la ville de Patras, était né de parents riches et -pieux. Son père s’appelait Epiphane, sa mère Jeanne. Ses parents, après -l’avoir enfanté dans la fleur de leur âge, s’abstinrent ensuite de tout -contact charnel. Le jour même de sa naissance, Nicolas, comme on le -baignait, se dressa et se tint debout dans la baignoire; et, durant -toute son enfance il ne prenait le sein que deux fois par semaine, le -mercredi et le vendredi. Dans sa jeunesse, évitant les plaisirs lascifs -de ses compagnons, il fréquentait les églises, et retenait dans sa -mémoire tous les passages des Saintes Ecritures qu’il y entendait. - -A la mort de ses parents, devenu très riche, il chercha un moyen -d’employer ses richesses, non pour l’éloge des hommes, mais pour la -gloire de Dieu. Or un de ses voisins, homme d’assez noble maison, était -sur le point, par pauvreté, de livrer ses trois jeunes filles à la -prostitution, afin de vivre de ce que rapporterait leur débauche. Dès -que Nicolas en fut informé, il eut horreur d’un tel crime, et, -enveloppant dans un linge une masse d’or, il la jeta, la nuit, par la -fenêtre, dans la maison de son voisin, après quoi il s’enfuit sans être -vu. Et le lendemain l’homme, en se levant, trouva la masse d’or: il -rendit grâces à Dieu, et s’occupa aussitôt de préparer les noces de -l’aînée de ses filles. Quelque temps après, le serviteur de Dieu lui -donna, de la même façon, une nouvelle masse d’or. Le voisin, en la -trouvant, éclata en grandes louanges, et se promit à l’avenir de veiller -pour découvrir qui c’était qui venait ainsi en aide à sa pauvreté. Et -comme, peu de jours après, une masse d’or deux fois plus grande encore -était lancée dans sa maison, il entendit le bruit qu’elle fit en -tombant. Il se mit alors à poursuivre Nicolas, qui s’enfuyait, et à le -supplier de s’arrêter afin qu’il pût voir son visage. Il courait si fort -qu’il finit par rejoindre le jeune homme, et put ainsi le reconnaître. -Se prosternant devant lui, il voulait lui baiser les pieds; mais Nicolas -se refusa à ses remerciements, et exigea que, jusqu’à sa mort, cet homme -gardât le secret sur le service qu’il lui avait rendu. - -II. Après cela, l’évêque de la ville de Myre étant mort, tous les -évêques de la région se réunirent afin de pourvoir à son remplacement. -Il y avait parmi eux un certain évêque de grande autorité, de l’avis -duquel dépendait l’opinion de tous ses collègues. Et cet évêque, les -ayant tous exhortés à jeûner et à prier, entendit dans la nuit une voix -qui lui disait de se poster le matin à la porte de l’église, et de -consacrer comme évêque le premier homme qu’il verrait y entrer. Aussitôt -il révéla cet avertissement aux autres évêques, et s’en alla devant la -porte de l’église. Or, par miracle, Nicolas, envoyé de Dieu, se dirigea -vers l’église avant l’aube, et y entra le premier. L’évêque, -s’approchant de lui, lui demanda son nom. Et lui, qui était plein de la -simplicité de la colombe, répondit en baissant la tête: «Nicolas, -serviteur de Votre Sainteté.» Alors les évêques, l’ayant revêtu de -brillants ornements, l’installèrent dans le siège épiscopal. Mais lui, -dans les honneurs, conservait toujours son ancienne humilité et la -gravité de ses mœurs; il passait ses nuits en prières, macérait son -corps, fuyait la société des femmes; et il était humble dans son -accueil, efficace dans sa parole, actif dans ses conseils, sévère dans -ses réprimandes.--Une chronique rapporte aussi que saint Nicolas prit -part au Concile de Nicée. - -III. Un jour, des matelots, se trouvant en péril sur la mer, prièrent -ainsi avec des larmes: «Nicolas, serviteur de Dieu, si ce que l’on nous -a dit de toi est vrai, fais que nous l’éprouvions à présent!» Aussitôt -quelqu’un apparut devant eux, qui avait la figure du saint, et qui leur -dit: «Vous m’avez appelé, me voici!» Et il se mit à les aider, avec les -voiles et les câbles et les autres agrès du bateau; et, sur-le-champ, la -tempête cessa. Ainsi sauvés, ces matelots rentrèrent dans l’église où -était Nicolas; et ils le reconnurent de suite, bien qu’ils ne l’eussent -jamais vu. Alors ils le remercièrent de leur délivrance; mais il leur -dit d’en remercier Dieu, le mérite n’en pouvant être attribué qu’à la -miséricorde divine et à leur propre foi. - -IV. En un certain temps, toute la province du diocèse de saint Nicolas -fut frappée d’une terrible famine, à tel point que personne n’avait rien -à manger. Là-dessus l’homme de Dieu apprend que des vaisseaux, chargés -de grains, stationnent dans le port. Il s’y rend aussitôt et demande aux -gens de l’équipage de venir en aide aux affamés, ne serait-ce qu’en leur -abandonnant cent muids de grain par vaisseau. Mais eux: «Père, nous ne -l’osons pas, car notre cargaison a été mesurée à Alexandrie, et nous -devons la livrer tout entière aux greniers impériaux!» Le saint leur -répondit: «Faites pourtant ce que je vous dis, et je vous promets, au -nom de Dieu, que les douaniers impériaux ne trouveront aucune diminution -dans votre cargaison!» Et ces hommes firent ainsi; et, lorsqu’ils furent -arrivés à leur destination, ils livrèrent aux greniers impériaux la même -quantité de grain qui avait été mesurée à Alexandrie. Ils virent le -miracle, le publièrent, et glorifièrent Dieu dans la personne de son -serviteur. Or le blé dont ils s’étaient dessaisis fut distribué par -Nicolas suivant les besoins de chacun, et de façon si miraculeuse, que -non seulement il suffit pendant deux ans à nourrir la région, mais qu’il -put encore servir à d’abondantes semailles. - -V. Cette région avait autrefois adoré les idoles; et, au temps même de -saint Nicolas, des paysans avaient gardé la coutume de pratiquer -certains rites païens, sous un arbre consacré à Diane. Pour mettre fin à -cette idolâtrie, le saint fit couper cet arbre. Alors le démon, furieux, -prépara une huile contre nature qui avait la propriété de brûler dans -l’eau et sur les pierres. Puis, prenant la forme d’une religieuse, il -monta dans une barque, accosta des pèlerins qui naviguaient vers saint -Nicolas, et leur dit: «Je regrette de ne pas pouvoir vous accompagner -auprès du saint homme. Veuillez du moins, en souvenir de moi, enduire de -cette huile les murs de son église et de sa maison!» Mais voici que, la -barque du démon s’étant éloignée, les pèlerins virent s’approcher d’eux -une autre barque où était Nicolas. Et celui-ci leur dit: «Cette femme, -que vous a-t-elle dit et que vous a-t-elle donné?» Les pèlerins lui -racontèrent ce qui s’était passé. Alors il leur dit: «Cette femme n’est -pas une religieuse mais l’impudique Diane elle-même; et, si vous en -voulez une preuve, jetez son huile à la mer!» A peine l’eurent-ils jetée -qu’elle s’enflamma, ce qui prouvait bien son caractère contre nature. Et -la seconde barque alors disparut; mais, quand les pèlerins entrèrent -dans l’église de saint Nicolas, ils reconnurent en lui l’homme qui la -montait. - -VI. Certaine nation s’étant révoltée contre l’empire romain, l’empereur -envoya contre elle trois princes, Népotien, Ours, et Apilion. Ceux-ci, -arrêtés en chemin par un vent contraire, firent relâche dans un port du -diocèse de saint Nicolas. Et le saint les invita à dîner chez lui, -voulant préserver son peuple de leurs rapines. Or, en l’absence du -saint, le consul, s’étant laissé corrompre à prix d’argent, avait -condamné à mort trois soldats innocents. Dès que le saint l’apprit, il -pria ses hôtes de l’accompagner, et, accourant avec eux sur le lieu où -devait se faire l’exécution, il trouva les trois soldats déjà à genoux -et la face voilée, et le bourreau brandissant déjà son épée au-dessus de -leurs têtes. Aussitôt Nicolas, enflammé de zèle, s’élance bravement sur -ce bourreau, lui arrache l’épée des mains, délie les trois innocents, et -les emmène, sains et saufs, avec lui. Puis il court au prétoire du -consul, et en force la porte, qui était fermée. Bientôt le consul vient -le saluer avec empressement. Mais le saint lui dit, en le repoussant: -«Ennemi de Dieu, prévaricateur de la loi, comment oses-tu nous regarder -en face, tandis que tu as sur la conscience un crime si affreux?» Et il -l’accabla de reproches, mais, sur la prière des princes, et en présence -de son repentir, il consentit à lui pardonner. Après quoi les messagers -impériaux, ayant reçu sa bénédiction, poursuivirent leur route, et -soumirent les révoltés sans effusion de sang; et ils revinrent alors -vers l’empereur, qui leur fit un accueil magnifique. - -Mais quelques-uns des courtisans, jaloux de leur faveur, corrompirent le -préfet impérial, qui, soudoyé par eux, accusa ces trois princes, devant -son maître, du crime de lèse-majesté. Aussitôt l’empereur, affolé de -colère, les fait mettre en prison et ordonne qu’on les tue, la nuit, -sans les interroger. Informés par leur gardien du sort qui les attend, -les trois princes déchirent leurs manteaux et gémissent amèrement; mais -soudain, l’un d’eux, à savoir Népotien, se rappelant que le bienheureux -Nicolas a naguère sauvé de la mort, en leur présence, trois innocents, -exhorte ses compagnons à invoquer son aide. - -Et en effet, sur leur prière, saint Nicolas apparut cette nuit-là à -l’empereur Constantin, lui disant: «Pourquoi as-tu fait arrêter -injustement ces princes, et les as-tu condamnés à mort tandis qu’ils -sont innocents? Hâte-toi de te lever et fais-les remettre en liberté au -plus vite! Sinon, je prierai Dieu qu’il te suscite une guerre où tu -succomberas, et tu seras livré en pâture aux bêtes!» Et l’empereur: «Qui -es-tu donc, toi qui, entrant la nuit dans mon palais, oses me parler -ainsi?» Et lui: «Je suis Nicolas, évêque de la ville de Myre.» Et le -saint se montra de la même façon au préfet, qu’il épouvanta en lui -disant: «Insensé, pourquoi as-tu consenti à la mise à mort de trois -innocents? Va vite travailler à les faire relâcher! Sinon, ton corps -sera mangé de vers et ta maison aussitôt détruite.» Et le préfet: «Qui -es-tu donc, toi qui me fais de telles menaces?» Et lui: «Sache, dit-il, -que je suis Nicolas, évêque de la ville de Myre!» - -L’empereur et le préfet, s’éveillant, se firent part l’un à l’autre de -leur songe, et s’empressèrent de mander les trois prisonniers. -«Etes-vous sorciers, leur demanda l’empereur pour nous tromper par de -semblables visions?» Ils répondirent qu’ils n’étaient point sorciers, et -qu’ils étaient innocents du crime qu’on leur reprochait. Alors -l’empereur: «Connaissez-vous, leur dit-il, un homme appelé Nicolas?» Et -eux, en entendant ce nom, levèrent les mains au ciel, et prièrent Dieu -que, par le mérite de saint Nicolas, il les sauvât du péril où ils se -trouvaient. Et lorsque l’empereur eut appris d’eux la vie et les -miracles du saint, il leur dit: «Allez et remerciez Dieu, qui vous a -sauvés sur la prière de ce Nicolas! Mais rendez-lui compte de ma -conduite, et portez-lui des présents de ma part; et demandez-lui qu’il -ne me fasse plus de menaces, mais qu’il prie Dieu pour moi et pour mon -empire!» Quelques jours après, les princes vinrent trouver le serviteur -de Dieu, et, se prosternant devant lui, et l’appelant le véritable -serviteur de Dieu, ils lui racontèrent en détail ce qui s’était passé. -Et lui, levant les mains au ciel, il loua Dieu, et renvoya les trois -princes chez eux, après les avoir bien instruits des vérités de la foi. - -VII. Lorsque le Seigneur voulut rappeler à lui saint Nicolas, celui-ci -le pria de lui envoyer ses anges; et, en voyant venir les anges, il -baissa la tête et récita le psaume: _In te, Domine, speravi_, etc. Puis -il rendit l’âme au bruit d’une musique céleste. Cela eut lieu en l’an du -Seigneur 313. Il fut enseveli dans une tombe de marbre; et de sa tête se -mit à couler une source d’huile et de ses pieds une source d’eau; -aujourd’hui encore une huile sainte sort de ses membres, qui apporte la -santé à bien des malades. Cette huile cessa un jour de couler: cela se -produisit lorsque le successeur de saint Nicolas, qui était un homme -excellent, se vit chassé de son siège par des envieux. Mais dès que -l’évêque fut réinstallé sur son siège, l’huile se remit aussitôt à -couler. Longtemps après, les Turcs détruisirent la ville de Myre. Et -comme quarante-sept soldats de la ville de Bari passaient par là, quatre -moines leur ouvrirent la tombe de saint Nicolas: ils prirent ses os, qui -nageaient dans l’huile, et les transportèrent dans la ville de Bari, en -l’an du Seigneur 1087. - -VIII. Certain homme avait emprunté de l’argent à un Juif, en lui jurant, -sur l’autel de saint Nicolas, de le lui rendre aussitôt que possible. Et -comme il tardait à rendre l’argent, le Juif le lui réclama: mais l’homme -lui affirma le lui avoir rendu. Il fut traîné devant le juge, qui lui -enjoignit de jurer qu’il lui avait rendu l’argent. Or l’homme avait mis -tout l’argent de sa dette dans un bâton creux, et, avant de jurer, il -demanda au Juif de lui tenir son bâton. Après quoi il jura qu’il avait -rendu son argent. Et, là-dessus, il reprit son bâton, que le Juif lui -restitua sans le moindre soupçon de sa ruse. Mais voilà que le fraudeur, -rentrant chez lui, s’endormit en chemin et fut écrasé par un chariot, -qui brisa en même temps le bâton rempli d’or. Ce qu’apprenant, le Juif -accourut: mais bien que tous les assistants l’engageassent à prendre -l’argent, il dit qu’il ne le ferait que si, par les mérites de saint -Nicolas, le mort était rendu à la vie: ajoutant que lui-même, en ce cas, -recevrait le baptême et se convertirait à la foi du Christ. Aussitôt le -mort revint à la vie; et le Juif reçut le baptême. - -Un autre Juif, voyant le pouvoir qu’avait saint Nicolas d’opérer des -miracles, plaça dans sa maison une image de ce saint. Et lorsqu’il avait -à sortir pour quelque longue absence, il disait à l’image: «Nicolas, je -te confie la garde de mes biens; que si tu ne veilles pas sur eux comme -je l’exige, je me vengerai en te rouant de coups!» Or un jour, en -l’absence du Juif, des voleurs arrivent qui emportent tout, ne laissant -que l’image. Et le Juif, lorsqu’il se voit dépouillé, dit à l’image: -«Seigneur Nicolas, ne t’avais-je pas installé dans ma maison pour garder -mes biens? Pourquoi donc ne l’as-tu pas fait? C’est toi qui paieras pour -les voleurs! Je vais te rouer de coups: cela refroidira ma rage! «Et il -se mit à frapper cruellement la statue. Alors le saint apparut aux -voleurs, qui se partageaient les dépouilles du Juif, et leur dit: «Voyez -comme j’ai été battu à cause de vous! Mon corps en est encore tout bleu! -Allez vite rendre ce que vous avez pris: faute de quoi la colère de Dieu -retombera sur vous et vous serez pendus.» Et les voleurs: «Qui es-tu -donc, toi qui nous dit tout cela?» Et lui: «Je suis Nicolas, serviteur -du Christ; et celui qui m’a mis en cet état est le Juif que vous avez -volé.» Effrayés, ils courent chez le Juif lui racontent leur vision, -apprennent de lui ce qu’il a fait à la statue, lui rendent tous ses -biens, et rentrent dans la bonne voie, tandis que le Juif, de son côté, -se convertit à la foi chrétienne. - -Certain homme célébrait tous les ans, en grande solennité, la fête de -saint Nicolas, à l’intention de son fils, qui étudiait les -belles-lettres. Or un jour, pendant le repas de la fête, le diable, vêtu -en pèlerin, frappe à la porte et demande l’aumône. Le père ordonne -aussitôt à son fils de porter une aumône au pèlerin; et le jeune homme, -ne trouvant plus le pèlerin devant la porte, le poursuit jusqu’à un -carrefour, où le diable se jette sur lui et l’étrangle. Ce qu’apprenant, -le père se lamente, ramène le corps dans sa maison, le place sur son -lit, et s’écrie: «Saint Nicolas, est-ce donc ici la récompense des -honneurs que je te rends depuis tant d’années?» Et aussitôt l’enfant, -comme se réveillant, ouvre les yeux et se remet sur ses pieds. - -IX. Un noble avait prié saint Nicolas de lui faire obtenir un fils, -promettant qu’en récompense il se rendrait avec son fils au tombeau du -saint et lui offrirait un vase d’or. Le noble obtient un fils et fait -faire un vase d’or. Mais ce vase lui plaît tant qu’il le garde pour -lui-même et, pour le Saint, en fait faire un autre d’égale valeur. Puis -il s’embarque avec son fils pour se rendre au tombeau du saint. En route -le père ordonne à son fils d’aller lui prendre de l’eau dans le vase qui -d’abord avait été destiné à saint Nicolas. Aussitôt le fils tombe dans -la rivière et se noie. Mais le père, malgré toute sa douleur, n’en -poursuit pas moins son voyage. Parvenu dans l’église de saint Nicolas, -il pose sur l’autel le second vase; au même instant une main invisible -le repousse avec le vase, et le jette à terre: l’homme se relève, -s’approche de nouveau de l’autel, est de nouveau renversé. Et voilà -qu’apparaît, au grand étonnement de tous, l’enfant qu’on croyait noyé. -Il tient en main le premier vase, et raconte que, dès qu’il est tombé à -l’eau, saint Nicolas est venu le prendre, et l’a conservé sain et sauf. -Sur quoi le père, ravi de joie, offre les deux vases à saint Nicolas. - -Un homme riche avait obtenu, grâce à l’intercession de saint Nicolas, un -fils qu’il avait appelé Dieudonné. Aussi avait-il construit, en -l’honneur du saint, une chapelle dans sa maison, où il célébrait -solennellement sa fête tous les ans. Or un jour Dieudonné est pris par -la tribu des Agaréniens, et amené en esclavage au roi de cette tribu. -L’année suivante, au jour de la Saint-Nicolas, l’enfant, pendant qu’il -sert le roi, une coupe précieuse en main, se met à pleurer et à -soupirer, en songeant à la douleur de ses parents, et en se rappelant la -joie qu’ils éprouvaient naguère à la Saint-Nicolas. Le roi l’oblige à -lui confesser la cause de sa tristesse; puis, l’ayant apprise: «Ton -Nicolas aura beau faire, tu resteras ici mon esclave!» Mais au même -instant un vent terrible s’élève, renverse le palais du roi, et emporte -l’enfant avec sa coupe, jusqu’au seuil de la chapelle, où ses parents -sont en train de célébrer la fête de saint Nicolas.--Mais, d’après -d’autres auteurs, cet enfant aurait été de la Normandie, et aurait été -ravi par le sultan; et comme celui-ci, le jour de la Saint-Nicolas, -après l’avoir battu, l’avait jeté en prison, voici que l’enfant -s’endormit et, à son réveil, se trouva ramené dans la chapelle de ses -parents. - - - - -IV - -SAINTE LUCIE, VIERGE ET MARTYRE - -(13 décembre) - - -Lucie, vierge syracusaine de famille noble, voyant se répandre à travers -toute la Sicile la gloire de sainte Agathe, se rendit au tombeau de -cette sainte, en compagnie de sa mère Euthicie, qui, depuis quatre ans -déjà, souffrait d’un flux de sang incurable. Les deux femmes arrivèrent -à l’église pendant la messe, et au moment où on lisait le passage de -l’Evangile qui raconte la guérison miraculeuse, par Jésus, d’une femme -atteinte d’un flux de sang. Alors Lucie dit à sa mère: «Si tu crois à ce -qu’on vient de lire, tu dois croire aussi qu’Agathe est maintenant en -présence de Celui pour le nom de qui elle a subi le martyre. Et si tu -crois cela, tu retrouveras la santé en touchant le tombeau de la -sainte!» Aussitôt, tous s’écartant pour leur livrer passage, la mère et -la fille s’approchèrent du tombeau, et se mirent à prier. Et voici que -la jeune fille tomba soudain endormie, et eut un rêve où elle vit sainte -Agathe debout au milieu des anges, toute parée de pierreries, et lui -disant: «Ma sœur Lucie, vierge consacrée à Dieu, pourquoi me demandes-tu -une chose que tu peux toi-même accorder sur-le-champ à ta mère? Vois, ta -foi l’a guérie!» Et Lucie, s’éveillant, dit à sa mère: «Ma mère, tu es -guérie! Mais au nom de celle aux prières de qui tu dois ta guérison, je -te prie de me délier désormais de mes fiançailles, et de distribuer aux -pauvres la dot que tu me destinais!» Sa mère lui répondit: «Attends -plutôt de m’avoir fermé les yeux, et tu feras ensuite ce que tu voudras -de nos biens!» Mais Lucie: «Ce que tu donnes en mourant, dit-elle, tu le -donnes parce que tu ne peux pas l’emporter avec toi. Mais, si tu le -donnes de ton vivant, tu en auras la récompense là-haut!» - -De retour chez elles, Lucie et sa mère commencèrent à distribuer, peu à -peu, tous leurs biens aux pauvres. Et le fiancé de Lucie, l’ayant -appris, en demanda compte à la nourrice de la jeune fille. Cette femme, -en personne rusée, lui répondit que Lucie avait trouvé une propriété -meilleure, qu’elle voulait l’acquérir, et que c’était pour cela qu’elle -vendait une partie de ses biens. Et lui, dans sa sottise, il crut à un -commerce matériel, et se mit à les encourager dans la vente de leurs -biens. Mais quand tout fut vendu et qu’on sut que tout était allé aux -pauvres, le fiancé, furieux, porta plainte devant le consul Paschase, -disant que Lucie était chrétienne et n’obéissait pas aux lois -impériales. - -Paschase, l’ayant aussitôt mandée, lui enjoignit de sacrifier aux -idoles. Mais Lucie lui répondit: «Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est -de visiter les pauvres et de les aider dans leurs besoins. Et comme je -n’ai plus rien à offrir, je vais m’offrir moi-même au Seigneur!» Et -Paschase: «Ce sont là des paroles bonnes à dire à des sots de ton -espèce; mais à moi, qui garde les décrets de mes maîtres, tu les dis en -vain!» Et Lucie: «Tu gardes, toi, les décrets de tes maîtres, et moi je -veux garder la loi de mon Dieu. Tu crains tes maîtres, et moi je crains -Dieu. Tu évites de les offenser, et moi j’évite d’offenser Dieu. Tu -désires leur plaire, et moi je désire plaire au Christ. Fais donc ce que -tu jugeras t’être utile, et moi je ferai ce que je jugerai m’être -utile!» Alors Paschase: «Tu as dépensé ton patrimoine avec des -corrupteurs, et voilà pourquoi tu parles en prostituée!» Mais Lucie: -«Mon patrimoine, je l’ai placé en lieu sûr; et jamais n’ai admis auprès -de moi des corrupteurs, ni du corps, ni de l’âme.» Paschase lui dit: -«Qui sont donc ces corrupteurs du corps et de l’âme?» Et Lucie répondit: -«Les corrupteurs de l’âme, c’est vous, qui engagez les âmes à se -détourner de leur créateur; quant aux corrupteurs du corps, ce sont ceux -qui conseillent de préférer le plaisir corporel aux fêtes éternelles.» -Et Paschase: «Tes paroles (verba) cesseront bien quand nous en viendrons -à te rouer de coups (verbera)!» Et Lucie: «Les paroles de Dieu ne -cesseront jamais.» Et Paschase: «Prétends-tu être Dieu?» Lucie répondit: -«Je suis la servante de Dieu, qui a dit: «Quand vous serez en face des -rois et des princes, etc.» Et Paschase: «Prétends-tu donc avoir en toi -le Saint-Esprit?» Et Lucie: «Celui qui vit dans la chasteté, celui-là -est le temple du Saint-Esprit!» Et Paschase: «Alors je te ferai conduire -dans une maison de débauche. Ton corps y sera violé, et tu perdras ton -Saint-Esprit!» Mais Lucie: «Le corps n’est souillé que si l’âme y -consent; et si, malgré moi, on viole mon corps, ma chasteté s’en -trouvera doublée. Or jamais tu ne pourras contraindre ma volonté. Et -quant à mon corps, le voici, prêt à tous les supplices! Qu’attends-tu? -Fils du diable, commence à satisfaire ton désir malfaisant!» - -Alors Paschase fit venir des proxénètes, et leur dit: «Invitez tout le -peuple à jouir de cette femme, et qu’on use de son corps jusqu’à ce que -mort s’ensuive!» Mais quand les proxénètes voulurent l’entraîner, -l’Esprit-Saint la rendit si pesante qu’en aucune façon ils ne purent la -mouvoir. Et Paschase fit venir mille hommes, et lui fit lier les pieds -et les mains; mais on ne parvenait toujours pas à la soulever. Il fit -venir mille paires de bœufs, mais la vierge continua à rester immobile. -Il fit venir des mages; mais leurs incantations restèrent sans effet. -Alors il dit: «Quel est donc ce maléfice, qui permet à une jeune fille -de ne pas pouvoir être soulevée par un millier d’hommes?» Et Lucie lui -répondit: «Ce n’est pas un maléfice, mais un bienfait du Christ. Et tu -aurais beau ajouter encore dix mille hommes, ils ne parviendraient pas à -me faire bouger.» Paschase s’imagina alors, suivant l’invention de -quelqu’un, que l’urine détruisait les maléfices, et il la fit asperger -d’urine bouillante: mais cela encore fut inutile. Alors le consul, -exaspéré, fit allumer autour d’elle un grand feu, et ordonna de jeter -sur elle de la poix, de la résine, et de l’huile bouillante. Et Lucie -dit: «Dieu m’a accordé de supporter ces délais, dans mon martyre, afin -d’ôter aux croyants la peur de la souffrance et aux non-croyants le -moyen de blasphémer!» - -Les amis de Paschase, le voyant devenir sans cesse plus furieux, -enfoncèrent une épée dans la gorge de la sainte; mais elle, loin d’en -perdre la parole, elle dit: «Je vous annonce que la paix est rendue à -l’Eglise! Aujourd’hui même, Maximien est mort et Dioclétien a été chassé -du trône. Et de même que Dieu a accordé pour protectrice à la ville de -Catane ma sœur Agathe, de même il vient de m’autoriser à être auprès de -lui la protectrice de la ville de Syracuse.» Et, en effet, pendant -qu’elle parlait encore, voici que des envoyés de Rome vinrent saisir -Paschase pour l’emmener, prisonnier, devant le Sénat: car celui-ci avait -appris qu’il s’était rendu coupable de déprédations sans nombre dans -toute la province. Il fut donc conduit à Rome, déféré au Sénat, -convaincu de crime, et puni de la peine capitale. Quant à la vierge -Lucie, elle ne bougea pas du lieu où elle avait souffert, et elle resta -en vie jusqu’à l’arrivée de prêtres qui lui apportèrent la sainte -communion; et toute la foule y assista pieusement. C’est dans le même -lieu qu’elle fut enterrée, et que fut construite une église en son -honneur. Son martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 310. - - - - -V - -SAINT THOMAS, APÔTRE - -(21 décembre) - - -I. Thomas l’apôtre, pendant qu’il était à Césarée, le Seigneur lui -apparut et lui dit: «Le roi de l’Inde Gondofer a envoyé son prévôt -Abbanes à la recherche d’un homme habile dans l’art de l’architecture. -Viens, et je te présenterai à lui!» Et Thomas lui dit: «Seigneur je suis -prêt à aller partout où tu m’enverras!» Et Dieu lui dit: «Va donc en -paix, car je serai ton gardien! Et quand tu auras converti l’Inde, tu -viendras à moi avec la palme du martyre!» Puis comme le prévôt marchait -dans le Forum, le Seigneur lui dit: «Que cherches-tu, jeune homme?» -Abbanes répondit: «Mon maître m’a envoyé ici afin que j’engage à son -service d’habiles architectes, car il veut se faire construire un palais -à la manière romaine.» Alors le Seigneur lui présenta Thomas, en lui -assurant qu’il était très habile dans l’art de l’architecture. - -Le vaisseau qui conduisait le prévôt et Thomas fit escale dans une ville -où un roi célébrait les noces de sa fille. Ce roi ayant ordonné que la -ville entière assistât à la fête, Thomas et Abbanes furent forcés d’y -assister. Mais Thomas ne mangeait rien, et gardait les yeux levés vers -le ciel. Or le sommelier, voyant que l’apôtre ne mangeait ni ne buvait, -le frappa sur la joue. Et l’apôtre lui dit: «Mieux vaut pour toi que tu -sois puni sur-le-champ d’une peine passagère, et que dans la vie future -ton acte te soit pardonné. Sache donc que, avant que je me lève de cette -table, la main qui m’a frappé sera apportée ici par des chiens!» Et en -effet, le sommelier étant sorti pour puiser de l’eau, un lion se jeta -sur lui et le tua; et les chiens déchirèrent son corps, et l’un d’eux -apporta sa main droite dans la salle du festin. Cette vengeance est -blâmée par saint Augustin dans son livre contre Faust, et déclarée -apocryphe; d’où vient que beaucoup tiennent la légende pour suspecte. -Mais revenons à notre récit. - -Sur la demande du roi, l’apôtre bénit l’époux et l’épouse, disant: -«Seigneur, donne à ces jeunes gens l’appui de ta droite, et sème dans -leurs âmes la semence de vie!» Et quand l’apôtre fut parti, le jeune -homme trouva dans sa main une branche de palmier toute chargée de -dattes. Et, ayant mangé de ces dattes, l’époux et l’épouse eurent tous -deux le même rêve. Ils virent un roi, paré de diamants, qui les -embrassait et leur disait: «Mon apôtre vous a bénis afin que vous -participiez à la vie éternelle.» - -Ils se réveillèrent, et se racontèrent l’un à l’autre leur rêve. Et -voici que l’apôtre Thomas leur apparut dans leur chambre et leur dit: -«Mon Roi s’est montré à vous tout à l’heure, et me conduit à présent -ici, malgré les portes fermées, pour que, fortifiés par ma bénédiction, -vous gardiez la pureté du corps, qui est la reine de toutes les vertus, -et qui mène au salut éternel. La virginité est la sœur des anges, la -possession de tous biens, la victoire sur les passions, le trophée de la -foi, la défaite des démons, le gage des joies éternelles. Mais, au -contraire, de la volupté naît la corruption, de la corruption naît la -pollution, et de la pollution naît la perdition.» Et, au moment où -l’apôtre leur parlait ainsi, deux anges leur apparurent, qui leur -dirent: «Dieu nous envoie à vous pour vous servir de gardiens, et, si -vous observez bien l’enseignement de l’apôtre, pour Lui transmettre tous -vos vœux.» Puis l’apôtre les baptisa et les instruisit dans la foi. Et, -longtemps après, l’épouse, qui s’appelait Pélagie, subit le martyre, et -l’époux, nommé Denis, fut ordonné évêque de cette même ville. - -II. Poursuivant leur voyage, l’apôtre et Abbanes parvinrent à la cour du -roi de l’Inde. Thomas fit le dessin d’un palais admirable, et le roi lui -donna un grand trésor afin qu’il pût diriger la construction du palais; -après quoi ce roi partit pour une autre province; et l’apôtre distribua -au peuple tout l’argent qu’il avait reçu de lui. Pendant les deux ans -que dura l’absence du roi, l’apôtre ne fit que prêcher, et convertit à -la foi une foule innombrable. Mais le roi, à son retour, ayant appris la -conduite de Thomas, le jeta en prison ainsi qu’Abbanes, avec le projet -de les faire brûler vifs. Là-dessus le frère du roi, nommé Gad, mourut, -et l’on s’apprêta à lui faire de somptueuses funérailles. Or voici que, -le quatrième jour de sa mort, il ressuscita, à la stupeur et à -l’épouvante de tous; et il dit à son frère: «Frère, l’homme que tu veux -faire écorcher et brûler vif est un ami de Dieu, et tous les anges sont -ses serviteurs. Ces anges m’ont conduit au paradis, où ils m’ont montré -un palais merveilleux, fait d’or, d’argent, et de pierres précieuses, et -ils m’ont dit: «Ceci est le palais que Thomas avait construit à ton -frère. Mais ton frère s’en est rendu indigne. Que si tu veux l’habiter à -sa place, nous demanderons à Dieu de te ressusciter pour que tu rachètes -ce palais à ton frère, en lui rendant l’argent qu’il s’imagine avoir -perdu!» Puis, ayant ainsi parlé, Gad courut à la prison de l’apôtre, fit -tomber ses chaînes, et le supplia d’accepter un manteau précieux. Mais -l’apôtre lui dit: «Ignores-tu donc que ceux qui aspirent au pouvoir -céleste ne désirent rien des choses terrestres?» Et, comme l’apôtre -sortait de la prison, le roi vint au-devant de lui, se jeta à ses pieds, -et lui demanda pardon. Et l’apôtre lui dit: «Crois dans le Christ et -fais-toi baptiser, afin de participer au royaume éternel!» Le frère du -roi lui dit: «J’ai vu le palais que tu as construit pour mon frère, et -j’ai obtenu la permission de l’acquérir.» Et l’apôtre: «Cela dépend de -ton frère.» Et le roi: «Que ce palais soit pour moi, et que l’apôtre en -construise un autre pour toi, ou bien encore, si c’est impossible, nous -habiterons celui-là en commun!» Et l’apôtre leur dit: «Il y a, dans le -ciel, d’innombrables palais, préparés depuis l’origine des temps, et qui -s’acquièrent par la foi et l’aumône. Et quant à vos richesses, elles -peuvent bien vous précéder dans ce palais, mais elles ne peuvent -absolument pas vous y suivre!» - -III. Un mois après, l’apôtre fit rassembler tous les pauvres de la -région; et, quand tous furent rassemblés, il fit sortir de la foule les -malades, les infirmes, et les faibles. Alors il pria sur eux, et ceux -d’entre eux qui avaient reçu la foi répondirent _amen_. Alors une grande -lumière descendit du ciel et se répandit sur l’apôtre et sur ces pauvres -gens; et, quand elle fut dissipée, l’apôtre dit: «Relevez-vous: c’est -mon Maître qui est venu, pareil à la foudre, et qui vous a guéris!» Et, -en effet, ils furent tous guéris; et, se relevant, ils glorifièrent Dieu -et l’apôtre. Alors celui-ci se mit à les instruire, leur exposant les -douze degrés de la vertu. Le premier degré est de croire en un Dieu -unique d’essence en triple personne. Et l’apôtre leur expliqua, par -trois exemples sensibles, comment une même essence pouvait avoir trois -personnes: 1º la sagesse dans l’homme est une, et cependant elle est -formée de l’intelligence, de la mémoire, et de l’imagination; 2º une -vigne est formée de trois éléments, le bois, les feuilles et les fruits, -dont l’ensemble ne forme qu’une seule vigne; 3º une tête contient quatre -sens, la vue, le goût, l’ouïe et l’odorat. Le second degré de la vertu -consiste à recevoir le baptême; le troisième à s’abstenir de la luxure; -le quatrième à éviter l’avarice; le cinquième à éviter la gourmandise; -le sixième à faire pénitence; le septième à persévérer dans le bien; le -huitième à pratiquer l’hospitalité; le neuvième à rechercher ce que Dieu -veut que l’on fasse; le dixième à rechercher ce que Dieu veut qu’on ne -fasse pas; le onzième à aimer amis et ennemis; le douzième à veiller -jour et nuit pour ne pas s’écarter de tous ces principes. Ainsi prêcha -l’apôtre; et, quand il eut fini, il baptisa neuf mille hommes, sans -compter les enfants et les femmes. - -IV. Thomas alla ensuite dans l’Inde Supérieure, où il se signala par -d’innombrables miracles. Il convertit une certaine Sintice, qui était -amie de Migdomie, femme d’un parent du roi de la contrée. Et Migdomie -fut prise du désir de voir l’apôtre. Sur le conseil de Sintice, elle ôta -ses riches vêtements, et se mêla à la foule des pauvres que l’apôtre -instruisait. Or l’apôtre était en train de prêcher la misère de cette -vie hasardeuse et fugitive; et il engageait ses auditeurs à recevoir la -parole de Dieu, comparant celle-ci 1º à un collyre, parce qu’elle -illumine les yeux de notre âme; 2º à un emplâtre, parce qu’elle guérit -les plaies de nos péchés; 3º à une nourriture, parce qu’elle nous -alimente des choses célestes. Et Migdomie, ayant entendu l’apôtre, reçut -la foi, et, depuis lors, eut horreur de la couche de son mari. Celui-ci, -dont le nom était Carisius, porta plainte au roi, et fit jeter l’apôtre -en prison. Alors Migdomie vint le trouver dans sa prison, et lui demanda -pardon d’être la cause de son incarcération; mais l’apôtre, la consolant -avec bonté, lui dit qu’il était heureux de souffrir tout cela. Cependant -Carisius pria le roi d’envoyer la reine, sœur de sa femme, auprès de -celle-ci, pour essayer de la ramener à lui. Mais la reine fut convertie -par celle qu’elle voulait pervertir; et, à la vue des miracles de -l’apôtre, elle dit: «Maudits soient ceux qui refusent de croire, en -présence de tant de signes et d’œuvres!» Quand elle revint près de son -mari, celui-ci lui dit: «Pourquoi es-tu restée si longtemps absente?» Et -la reine lui répondit: «Je croyais que Migdomie était folle, mais elle -est au contraire très sage, et, en me conduisant à l’apôtre de Dieu, -elle m’a fait connaître le chemin de la vérité; ceux là seuls sont fous -qui refusent de croire au Christ!» Et, depuis lors, elle refusa de -s’accoupler avec son mari. Et, le roi stupéfait, dit à son beau-frère: -«En voulant te ramener ta femme, j’ai perdu la mienne; elle est même -devenue pire pour moi que la tienne pour toi!» Et il se fit amener -l’apôtre, les mains liées, et le somma de faire en sorte que sa femme et -sa belle-sœur reprissent la vie conjugale. Alors l’apôtre lui démontra -que, aussi longtemps que son beau-frère et lui persisteraient dans -l’erreur, leurs femmes auraient le devoir de ne pas reprendre la vie -conjugale. «Toi qui es roi, lui dit-il, tu tiens à ne pas avoir des -serviteurs impurs, mais, au contraire à avoir des serviteurs purs. A -plus forte raison Dieu aime à avoir des serviteurs chastes et purs. Il -aime, dans ses serviteurs, ce que tu aimes dans les tiens. Comment! J’ai -édifié une haute tour, et tu me dis, à moi qui l’ai édifiée, de la -détruire? J’ai fait surgir une source du sol, et tu me dis de la faire -tarir?» - -Alors le roi, furieux, fit apporter des lames de fer rougies au feu, et -ordonna à l’apôtre de mettre sur elles ses pieds nus. Mais aussitôt, sur -un signe de Dieu, une source jaillit du sol et refroidit le fer. Puis le -roi, conseillé par son beau-frère, le fit plonger dans une fournaise -ardente; mais celle-ci s’éteignit aussitôt, et l’apôtre en sortit, le -lendemain, sain et sauf. Et Carisius dit au roi: «Ordonne-lui de -sacrifier au dieu du soleil, afin qu’il encoure la colère de son dieu, -qui le protège!» Le roi suivit son conseil, mais Thomas lui dit: «Tu -t’imagines que, comme le dit ton beau-frère, mon Dieu se fâchera contre -moi, si j’adore le tien; mais c’est plutôt contre ton dieu qu’il se -fâchera, et il le détruira au moment où je l’adorerai. Si donc mon Dieu -ne détruit pas le tien au moment où je l’adorerai, je consentirai à lui -sacrifier; mais si mon Dieu détruit le tien, promets-moi que tu croiras -en lui!» Et le roi dit: «Tu oses encore me traiter comme si j’étais ton -égal!» Alors l’apôtre ordonna en hébreu au démon qui était dans l’idole -de détruire celle-ci aussitôt qu’il fléchirait les genoux devant elle. -Puis, fléchissant les genoux, il dit: «J’adore, mais non pas cette -idole, j’adore, mais non pas ce métal, j’adore, mais non pas ce -simulacre: j’adore mon maître Jésus-Christ, au nom duquel je t’ordonne, -démon de cette idole, de la détruire aussitôt!» Et aussitôt l’idole -fondit comme de la cire. Sur quoi tous les prêtres poussèrent des -mugissements, et le grand prêtre du temple, levant son épée, transperça -l’apôtre, en disant: «Je venge l’injure faite à mon dieu!» Et le roi et -Carisius s’enfuirent, voyant que le peuple voulait venger l’apôtre et -brûler vif le grand prêtre. Mais les chrétiens enlevèrent le corps, et -l’ensevelirent solennellement. - -Longtemps après, vers l’an du Seigneur 230, le corps de l’apôtre fut -transporté par l’empereur Alexandre, sur la prière des Syriens, dans la -ville d’Edesse, qu’on appelait autrefois Ragès des Mèdes. Or, c’est une -ville où ne peut vivre aucun hérétique, aucun juif, aucun païen, et où -aucun tyran ne peut faire le mal, parce que jadis un roi de cette ville, -nommé Abgar, a eu l’honneur de recevoir une lettre écrite de la propre -main de Notre-Seigneur. Et, en effet, si quelque mal est tenté contre -cette ville, un enfant, debout sur la porte, lit la lettre du Seigneur, -et aussitôt les méchants sont mis en fuite ou font pénitence. - -V. Dans sa _Vie et mort des Saints_, Isidore dit de saint Thomas: -«Thomas, disciple du Christ, et qui ressemblait au Sauveur, fut -incrédule en entendant, mais crut dès qu’il vit. Il prêcha l’Evangile -aux Parthes, aux Mèdes, aux Perses, aux Hircaniens, et aux habitants de -la Bactriane. Abordant à la plage de l’Orient et pénétrant jusqu’aux -nations de l’intérieur, il y poursuivit sa prédication jusqu’au jour de -son martyre. Il mourut transpercé d’un coup de lance.» Et Chrysostome -dit aussi que Thomas parvint jusqu’aux régions des Rois Mages, qui jadis -étaient venus adorer le Christ, qu’il les baptisa, et fit d’eux des -soutiens de la foi chrétienne. - - - - -VI - -LA NATIVITÉ DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST - -(25 décembre) - - -On n’est pas d’accord sur la date de la naissance de Notre-Seigneur -Jésus-Christ dans la chair. Les uns disent qu’elle a eu lieu 5.228 ans -après la naissance d’Adam, d’autres qu’elle a eu lieu 5.900 ans après -cette naissance. C’est Méthode qui a fixé, le premier, la date de 6.000 -ans: mais il l’a trouvée plutôt par inspiration mystique que par calcul -chronologique. On sait, en tout cas, que la naissance du Christ a eu -lieu sous l’empereur Octave, qui s’appelait aussi César, du nom de son -oncle Jules César, et Auguste, parce qu’il avait «augmenté» la -république romaine. Et au moment où le Fils de Dieu est né dans la -chair, une paix universelle régnait dans le monde, réuni tout entier -sous l’autorité pacifique de l’empereur romain. - -Donc César Auguste, étant maître du monde, voulut savoir combien il -possédait de provinces, de villes, de forteresses, de villages et -d’hommes; en conséquence de quoi il décida que tous les hommes de son -empire eussent à se rendre dans la ville ou le village d’où ils étaient -originaires, et à remettre au gouverneur de la province un denier -d’argent, en signe de soumission à l’empire romain. Et c’est ainsi que -Joseph, qui était de la race de David, partit de Nazareth pour se rendre -à Bethléem, où l’appelait le recensement. Et comme le temps approchait -où la Vierge Marie allait être délivrée, et comme Joseph ne savait pas -quand il pourrait être de retour, il l’emmena à Bethléem, ne voulant -point remettre entre des mains étrangères le trésor que Dieu lui avait -confié. Le _Livre de l’Enfance du Sauveur_ raconte, à ce propos, qu’en -approchant de Bethléem la Vierge vit une partie du peuple qui se -réjouissait, et une partie qui gémissait. Et l’ange lui expliqua la -chose en lui disant: «La partie qui se réjouit est le peuple des -Gentils, qui va être admis à la béatitude éternelle. La partie qui gémit -est le peuple des Juifs, car Dieu va le réprouver suivant ses mérites.» - -Puis Joseph et Marie vinrent à Bethléem; et comme, étant pauvres, ils ne -pouvaient pas trouver de place dans les auberges, ils durent s’installer -dans un passage commun, ou abri, qui, d’après l’_Histoire scholastique_, -se trouvait entre deux maisons, et servait de lieu de réunion aux -habitants de Bethléem, ou encore de refuge contre les intempéries de -l’air. Là, Joseph installa une crèche pour son bœuf et son âne; ou bien -encore l’étable s’y trouvait déjà, construite à l’usage des paysans qui -venaient au marché. Et c’est là que, à minuit, la Vierge mit au jour son -fils, et le déposa dans la crèche, sur du foin: lequel foin fut plus -tard emporté à Rome par sainte Hélène; et l’on dit que ni le bœuf ni -l’âne n’osaient y toucher. - -Notons, à ce sujet, que tout fut miraculeux dans cette naissance du -Christ. En premier lieu, c’est chose miraculeuse que la mère du Christ -ait été vierge, après comme avant la naissance de son fils. Et sa -virginité, qui nous est attestée par les prophètes et les évangélistes, -se trouve encore prouvée par un miracle que nous raconte le pape -Innocent III. Pendant les douze ans qu’avait duré la paix du monde, on -avait construit à Rome un temple de la Paix, où l’on avait placé une -statue de Romulus. Et l’oracle d’Apollon, consulté, avait déclaré que -cette statue et le temple resteraient debout jusqu’au jour où une vierge -enfanterait un fils. On en avait conclu que le temple serait éternel, et -l’on était allé jusqu’à inscrire sur le fronton: «Temple éternel de la -Paix». Or, la nuit de la naissance de Notre-Seigneur, ce temple -s’écroula de fond en comble; et c’est sur son emplacement que s’élève -aujourd’hui l’église de Sainte-Marie la Neuve. - -Non moins miraculeuses sont toutes les autres circonstances de la -Nativité. Nous savons, par exemple, qu’elle fut révélée à toutes les -catégories des créatures, depuis les pierres, qui occupent le bas de -l’échelle, jusqu’aux anges, qui en occupent le sommet. - -1º La Nativité fut révélée aux créatures inanimées. On a vu déjà, par -l’exemple ci-dessus, qu’elle se révéla aux pierres d’un temple de Rome. -On sait, en outre, que, la nuit de la Nativité, les ténèbres de la nuit -se changèrent en une lumière de plein jour. A Rome, l’eau d’une source -se changea en huile, et coula ainsi jusque dans le Tibre: or, la Sibylle -avait prophétisé que le Sauveur du monde naîtrait lorsque jaillirait une -source d’huile. Le même jour, des mages qui priaient sur une montagne -virent apparaître une étoile qui avait la forme d’un bel enfant, portant -une croix de feu au-dessus de la tête. Et elle dit aux mages d’aller en -Judée, où ils trouveraient un enfant nouveau-né. Le même jour, trois -soleils apparurent à l’Orient, qui finirent par se fondre en un seul: -symbole évident de la sainte Trinité. Enfin voici ce que nous raconte le -pape Innocent III: «Pour récompenser Octave d’avoir donné la paix au -monde, le Sénat voulait l’adorer comme un dieu. Mais le prudent -empereur, se sachant mortel, ne voulut point se parer du titre -d’immortel avant d’avoir demandé à la Sibylle si le monde verrait -naître, quelque jour, un homme plus grand que lui. Or, le jour de la -Nativité, comme la Sibylle était seule avec l’empereur, elle vit -apparaître, en plein midi, un cercle d’or autour du soleil; et au milieu -du cercle se tenait une vierge, d’une beauté merveilleuse, portant un -enfant sur son sein. La Sibylle montra ce prodige à César, et l’on -entendit une voix qui disait: «Celle-ci est l’autel du ciel!» (_ara -cœli_). Et la Sibylle lui dit: «Cet enfant sera plus grand que toi!» -Aussi la chambre où eut lieu ce miracle a-t-elle été consacrée à la -sainte Vierge; et c’est sur son emplacement que s’élève aujourd’hui -l’église de Sainte-Marie Ara Cœli.» Cependant d’autres historiens -racontent le même fait d’une manière un peu différente. Suivant eux, -Auguste, étant monté au Capitole, et ayant demandé aux dieux de lui -faire savoir qui régnerait après lui, entendit une voix qui lui disait: -«Un enfant éthéré, Fils du Dieu vivant, né d’une vierge sans tache.» Et -c’est alors qu’Auguste aurait élevé cet autel, au-dessous duquel il -aurait inscrit: «Ceci est l’autel du Fils du Dieu vivant!» - -2º La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence et -la vie, comme les plantes et les arbres. En effet, dans la nuit de la -naissance du Sauveur, les vignes d’Engade fleurirent, fructifièrent et -produisirent leur vin. - -3º La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la -vie et le sentiment, c’est-à-dire aux animaux. En effet Joseph, en -partant pour Bethléem, avait emmené avec lui un bœuf et un âne: le bœuf, -peut-être, pour le vendre et pour avoir de quoi payer le denier du cens; -l’âne, sans doute, pour servir à porter la Vierge Marie. Or le bœuf et -l’âne, reconnaissant miraculeusement le Seigneur, s’agenouillèrent -devant lui, et l’adorèrent. - -4º La Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent l’existence, la -vie, le sentiment et la raison, c’est-à-dire aux hommes. En effet, dans -l’heure même où elle eut lieu, des bergers veillaient auprès de leurs -troupeaux, chose qu’ils faisaient deux fois par an, dans la nuit la plus -courte et dans la nuit la plus longue de l’année; car c’était l’usage -des nations antiques de veiller dans les deux nuits des solstices, l’été -vers le jour de la Saint-Jean, et, l’hiver, dans la nuit de Noël. A ces -bergers, donc, un ange apparut qui leur annonça la naissance du Sauveur -et leur enseigna le moyen d’arriver jusqu’à lui. Et ils entendirent une -foule d’anges qui chantaient: «Gloire à Dieu au plus haut des cieux,» -etc. D’une autre façon encore, la Nativité se révéla par les sodomites, -qui tous, cette nuit-là, périrent, dans le monde entier. Ce à propos de -quoi saint Jérôme nous dit: «Une telle lumière s’éleva, cette nuit-là, -qu’elle éteignit tous ceux qui se livraient à ce vice.» Et saint -Augustin dit que Dieu ne pouvait pas s’incarner dans la nature humaine -aussi longtemps qu’existait, dans cette nature, un vice contre nature. - -5º Enfin la Nativité s’est révélée aux créatures qui possèdent -l’existence, la vie, le sentiment, la raison, et la connaissance, -c’est-à-dire aux anges: car ce sont les anges eux-mêmes, qui, ainsi -qu’on vient de le voir, ont annoncé aux bergers la naissance du Christ. - -Restent à définir les divers objets en vue desquels a eu lieu -l’incarnation de Notre-Seigneur. - -1º Elle a eu lieu, d’abord, pour la confusion des démons. Saint Hugues, -abbé de Cluny, la veille de Noël, vit la sainte Vierge, tenant son fils -sur son sein, et disant: «Voici venir le jour où vont être renouvelés -les oracles des prophètes! Où est désormais l’ennemi qui, jusqu’ici, -prévalait contre les hommes?» A ces mots, le diable sortit de terre, -pour démentir les paroles de Notre Dame: mais son iniquité se trouva en -défaut, car il eut beau parcourir tout le couvent; ni à la chapelle, ni -au réfectoire, ni au dortoir, ni dans la salle du chapitre, aucun moine -ne se laissa détourner de son devoir. D’après Pierre de Cluny, l’enfant, -dans la vision de Saint Hugues, aurait dit à sa mère: «Où est maintenant -la puissance du diable?» Sur quoi le diable, sortant de terre, aurait -répondu: «Je ne puis pas, en effet, pénétrer dans la chapelle, où l’on -chante tes louanges; mais le chapitre, le dortoir et le réfectoire me -restent ouverts!» Or voici que la porte du chapitre se serait trouvée -trop étroite pour lui, la porte du dortoir trop basse, la porte du -réfectoire obstruée d’obstacles infranchissables, lesquels n’étaient -autres que la charité des moines, leur attention à la lecture du jour, -et leur sobriété dans le manger et le boire. - -2º La Nativité a eu lieu, ensuite, pour permettre aux hommes d’obtenir -le pardon de leurs péchés. Un livre d’exemples raconte l’histoire d’une -prostituée qui, s’étant enfin repentie, désespérait de son pardon: et -comme elle se jugeait indigne d’invoquer le Christ glorieux, et le -Christ souffrant la passion, elle se dit que les enfants étaient plus -faciles à apaiser. Elle adjura donc le Christ enfant; et une voix lui -apprit qu’elle était pardonnée. - -3º La Nativité a eu lieu pour nous guérir de notre faiblesse. Car, comme -le dit saint Bernard: «Le genre humain souffre d’une triple maladie, la -naissance, la vie et la mort. Avant le Christ, la naissance était -impure, la vie perverse, la mort dangereuse. Mais le Christ est venu, et -contre ce triple mal nous a apporté un triple remède. Sa naissance a -purifié la nôtre; sa vie a instruit la nôtre; sa mort a détruit la -nôtre.» - -4º Enfin la Nativité a eu lieu pour humilier notre orgueil. Car, ainsi -que le dit saint Augustin: «L’humilité qu’a montrée le fils de Dieu dans -son incarnation nous sert à la fois d’exemple, de consécration, et de -médicament. Elle nous sert d’exemple pour nous apprendre à être humbles -nous-mêmes; de consécration, parce qu’elle nous délivre des liens du -péché; de médicament, parce qu’elle guérit la tumeur de notre vain -orgueil.» - - - - -VII - -SAINTE ANASTASIE, MARTYRE - -(25 décembre) - - -Anastasie était d’une des plus grandes familles de Rome. Elle fut élevée -dans la foi du Christ par sa mère Fantaste, et par le bienheureux -Chrysogone. Mariée contre son gré à un certain Publius, elle feignait un -mal de langueur et se refusait à la vie conjugale. Mais un jour son mari -apprit que, vêtue comme une femme pauvre, et en compagnie d’une de ses -servantes, elle visitait les chrétiens emprisonnés, et leur portait des -secours. Il la fit alors enfermer et garder étroitement, lui refusant -presque toute nourriture. Il espérait ainsi la faire mourir, et jouir à -son aise de sa dot, qui était très grande. Et elle, s’attendant à mourir -d’un jour à l’autre, écrivait des lettres désolées à Chrysogone, qui, -dans ses réponses, s’efforçait de la consoler. Cependant ce fut le mari -d’Anastasie qui mourut, et Anastasie fut mise en liberté. - -Elle avait trois servantes très belles, qui étaient sœurs. L’une -s’appelait Agapète, l’autre Théonie, la troisième Irène. Et toutes trois -étaient chrétiennes. Un préfet, qui s’était pris d’un fol amour pour -elles, les fit enfermer dans la cuisine de la maison, sous le prétexte -qu’elles n’obéissaient pas aux lois impériales; et, certaine nuit, il se -rendit dans cette cuisine afin d’assouvir sa luxure. Mais le Seigneur -lui ôta l’esprit; et voilà que croyant avoir affaire aux trois vierges, -il caressait et couvrait de baisers des poêles, des chaudrons et -d’autres ustensiles semblables; après quoi, s’étant rassasié, il sortit -tout noir de suie et les vêtements déchirés. Ses esclaves, qui -l’attendaient devant la porte de la maison, quand ils le virent ainsi -arrangé, le prirent pour un démon, le rouèrent de coups, et s’enfuirent, -le laissant seul. Il alla trouver l’empereur, pour se plaindre; et, sur -son chemin, les uns le frappaient de verges, les autres lançaient sur -lui de la poussière et de la boue. Mais lui, ayant sur les yeux un -charme qui l’empêchait de voir l’état où il se trouvait, il s’étonnait -que tout le monde se moquât de lui au lieu de l’honorer comme à -l’ordinaire. Et quand enfin on lui apprit dans quel état il se trouvait, -il supposa que les jeunes filles avaient usé de sortilèges. Il les fit -donc venir devant lui, et ordonna de les dépouiller de tous leurs -vêtements, afin de pouvoir au moins les voir nues. Mais aussitôt leurs -vêtements se collèrent à leurs corps de telle façon que personne ne -pouvait les leur enlever. Et le préfet, au moment où il s’apprêtait à -jouir de leur vue, fut saisi d’un sommeil si profond que, même en le -poussant, on ne parvenait pas à le réveiller. Enfin les trois vierges -reçurent la couronne du martyre. - -Quant à Anastasie, elle fut livrée par l’empereur à un autre préfet, -afin qu’il la prît pour femme, après l’avoir forcée à sacrifier aux -idoles. Et cet homme, l’ayant mise dans son lit, voulut l’embrasser: -mais aussitôt il devint aveugle. Il se fit alors conduire au temple des -dieux, et demanda à ceux-ci s’il pouvait guérir. Mais les dieux lui -répondirent: «Pour avoir voulu violer Anastasie, qui est une sainte, tu -nous a été livré afin d’être à jamais torturé avec nous dans l’enfer!» -Et, pendant qu’on le ramenait chez lui, il mourut entre les mains de ses -esclaves. - -Alors Anastasie fut confiée à un autre préfet, qui fut chargé de la -garder. Et cet homme, ayant appris qu’elle était très riche, lui dit en -secret: «Anastasie, si vraiment tu es chrétienne, tu dois faire ce que -t’ordonne ton Maître. Or celui-ci ordonne à ses disciples de renoncer à -tout ce qu’ils possèdent. Donne-moi donc tout ce que tu possèdes, et -va-t’en où tu voudras! Ainsi tu seras une vraie chrétienne.» Mais elle -lui répondit: «Dieu m’a ordonné, en effet, de donner tout ce que -j’avais, mais de le donner aux pauvres et non aux riches. Or tu es -riche: j’agirais contre les préceptes de mon Dieu en te donnant quelque -chose!» - -Anastasie fut alors jetée en prison, pour y mourir de faim; mais sainte -Théodore, qui avait déjà obtenu la couronne du martyre, la nourrit -pendant deux mois de la manne céleste. Enfin elle fut conduite avec deux -cents vierges, dans l’île Palmaria, où de nombreux chrétiens étaient -relégués. Et, quelques jours après son arrivée, le préfet du lieu manda -devant lui tous les chrétiens. Il fit attacher Anastasie à un poteau et -la fit brûler vive; puis il fit périr les autres chrétiens en des -supplices divers. Et il y avait parmi ces chrétiens un homme que l’on -avait dépouillé de toutes ses richesses, et qui répétait toujours: «De -Jésus-Christ, du moins, vous ne pourrez pas me dépouiller!» Sainte -Appolonie fit enlever le corps de sainte Anastasie et l’ensevelit dans -son jardin, où une église fut élevée en son honneur. Le martyre de -sainte Anastasie eut lieu sous le règne de Dioclétien, règne qui -commença vers l’an du Seigneur 287. - - - - -VIII - -SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR - -(26 décembre) - - -I. Etienne fut un des sept diacres ordonnés par les apôtres pour le -ministère sacré. On sait, en effet, que, le nombre des disciples se -multipliant, les chrétiens d’origine étrangère se mirent à murmurer -contre les chrétiens d’origine juive, parce que les veuves étaient -négligées dans le ministère quotidien. La cause de ces murmures peut -être comprise de deux façons: ou bien les veuves n’étaient pas admises -dans le ministère, ou bien encore elles y avaient trop de travail, les -apôtres leur ayant confié les soins matériels du culte afin de pouvoir -se consacrer entièrement à la prédication. Toujours est-il que les -apôtres, en présence de ce murmure, réunirent la foule des fidèles et -dirent: «Il n’est pas raisonnable que nous délaissions la prédication de -la parole de Dieu pour nous occuper des soins matériels et pour servir -aux tables. Choisissez donc, frères, sept hommes d’entre vous qui aient -bonne réputation et qui soient pleins de l’Esprit-Saint, afin que nous -leur commettions cet emploi! Et ainsi nous pourrons continuer à nous -occuper de prier et de prêcher.» Cette proposition plut à toute -l’assemblée. On élut sept hommes, dont le premier était Etienne; et on -les présenta aux apôtres qui, après avoir prié, leur imposèrent les -mains. - -Or, Etienne, plein de foi et de courage, faisait de grands miracles -parmi le peuple. Alors les Juifs, le jalousant et désirant se défaire de -lui, engagèrent la lutte contre lui de trois façons: en discutant avec -lui, en subornant de faux témoins contre lui, et en le torturant. Mais -lui, il eut le dessus dans la discussion: il convainquit de fausseté les -faux témoins, et il triompha de ceux qui le torturaient. Dans cette -triple lutte, il reçut du ciel un triple secours. Dans la discussion, il -reçut le secours de l’Esprit-Saint, qui lui donna la sagesse. Devant les -faux témoins, son visage revêtit une pureté angélique qui fit taire -leurs témoignages. Et dans la torture le Christ lui apparut, l’aidant à -supporter le martyre. Quant au détail du discours qu’il tint aux Juifs, -nous le trouvons énoncé tout au long au chapitre VII des _Actes des -Apôtres_. - -Et comme les Juifs, entendant les paroles du saint, étaient transportés -de rage et le menaçaient, Etienne étant rempli du Saint-Esprit et tenant -les yeux levés au ciel, s’écria: «Voici, je vois les cieux ouverts et -Jésus assis à la droite de Dieu!» Alors ils poussèrent de grands cris et -se bouchèrent les oreilles, comme pour ne pas l’entendre blasphémer; et -ils se jetèrent tous ensemble sur lui, et, l’ayant traîné hors de la -ville, ils le lapidèrent. Et les deux faux témoins, qui avaient à lui -jeter la première pierre, ôtèrent leurs vêtements, soit pour éviter de -les souiller au contact d’Etienne, ou pour avoir plus de force; et ils -les mirent aux pieds d’un adolescent qui s’appelait Saul, et qui fut -plus tard saint Paul: de telle sorte que celui-ci, gardant les vêtements -de ceux qui lapidaient Etienne, pour les aider dans leur office, peut -être considéré comme ayant contribué lui-même à le lapider. Et pendant -qu’on le lapidait, Etienne priait, disant: «Seigneur Jésus, reçois mon -esprit!» Puis, s’étant mis à genoux, il cria à haute voix: «Seigneur, ne -leur impute pas à péché ce qu’ils font!» En quoi le martyr imitait le -Christ, qui, dans sa passion, avait prié d’abord pour soi, disant: «Mon -Père, je te livre mon âme!» et avait ensuite prié pour ses bourreaux, -disant: «Mon Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font!» -Et l’auteur des _Actes_ ajoute qu’après avoir ainsi parlé Etienne -«s’endormit dans le Seigneur». Expression belle et juste: car le saint -ne mourut pas, il «s’endormit» dans l’espoir de la résurrection. - -Le martyre d’Etienne eut lieu l’année même de l’Ascension du Seigneur, -le troisième jour d’août. Saint Gamaliel et Nicodème, qui soutenaient -les intérêts des chrétiens dans tous les conseils des Juifs, -ensevelirent saint Etienne dans le champ dudit Gamaliel, et un grand -deuil eut lieu en son honneur; et une persécution violente s’éleva, -bientôt après, contre tous les chrétiens qui étaient à Jérusalem, à tel -point que tous durent se disperser dans les divers quartiers de la Judée -et de la Samarie, à l’exception des apôtres, qui, sans doute, allaient -au-devant de la mort au lieu de la fuir. - -II. Saint Augustin rapporte que le bienheureux Etienne s’est illustré -par d’innombrables miracles: qu’il a six fois ressuscité des morts, et -guéri une foule de malades. Le même auteur rapporte qu’on avait coutume -de mettre des fleurs sur l’autel de saint Etienne, qui, placées ensuite -sur des malades, les guérissaient; et que les linges déposés sur -l’autel, et placés ensuite sur des malades, guérissaient en particulier -les maladies de la moelle. Au livre XXII de sa _Cité de Dieu_, il -raconte le miracle d’une femme aveugle qui fut rendue à la lumière par -le contact d’une fleur prise sur l’autel du saint. Il raconte aussi -l’histoire de l’un des hommes les plus considérables de la ville -d’Hippone, nommé Martial, qui était infidèle et refusait de se -convertir. Cet homme étant malade, son gendre, qui était chrétien, se -rendit à l’église de saint Etienne, y prit des fleurs sur l’autel, et -les posa en secret sous la tête de son beau-père. Et celui-ci, dès qu’au -petit jour il se réveilla, envoya chercher l’évêque. L’évêque se -trouvait absent, mais un prêtre vint chez Martial, et celui-ci demanda à -être baptisé. Et, aussi longtemps qu’il vécut, il répéta ces mots: -«Seigneur Jésus, reçois mon esprit!» sans se douter que c’étaient les -dernières paroles du bienheureux Etienne. - -III. Autre miracle rapporté par saint Augustin. Certaine matrone nommée -Pétronie, qui souffrait depuis longtemps d’une grave maladie contre -laquelle tous les remèdes avaient échoué, s’avisa de consulter un Juif, -qui lui donna une bague ornée d’une pierre, lui disant de se l’appliquer -à nu sur le corps. Et Pétronie suivit le conseil, mais n’en retira aucun -bien. Elle se rendit alors à l’église du Premier Martyr, et demanda sa -guérison à saint Etienne. Aussitôt la bague du Juif, qu’elle avait -attachée par une corde passée autour de ses reins, tomba à terre, sans -que ni la corde ni la bague fussent rompues. Et, depuis cet instant, la -dame fut guérie. - -IV. Autre miracle, non moins étonnant, rapporté par saint Augustin. A -Césarée de Cappadoce vivait une dame noble qui était veuve, mais qui -avait le bonheur d’avoir dix enfants, dont sept garçons et trois filles. -Or, un jour, la mère, se jugeant offensée par ses enfants, les maudit; -et aussitôt, sous l’effet de la malédiction maternelle, les dix enfants -furent frappés d’une même peine, la plus effroyable du monde. Ils se -virent atteints d’un tremblement de tous les membres qui ne se relâchait -ni le jour, ni la nuit. N’osant s’exposer à la vue de leurs concitoyens, -ils quittèrent la ville et se dispersèrent à travers le monde, attirant -partout sur eux l’attention générale. Deux d’entre eux, un frère et sa -sœur, nommés Paul et Palladie, arrivèrent ainsi à Hippone, et -racontèrent leur histoire à saint Augustin, qui était évêque de cette -ville. On était alors quinze jours avant Pâques, et les deux infortunés -se rendaient tous les matins à l’église de saint Etienne, suppliant le -saint d’avoir pitié d’eux. Or, le jour de Pâques, en présence de la -foule, Paul pénétra soudain dans la chapelle du saint, se prosterna -pieusement devant l’autel; et tout le monde le vit ensuite se relever -guéri; et il fut à jamais délivré de son tremblement. Puis sa sœur -Palladie entra à son tour dans la chapelle, et parut soudain frappée -d’un sommeil dont elle se réveilla tout à fait guérie. Le frère et la -sœur furent montrés à la foule, et de grandes actions de grâces furent -adressées à saint Etienne pour leur guérison. - -Nous avons oublié de dire qu’Orose, revenant de chez saint Jérôme, avait -rapporté à saint Augustin des reliques de saint Etienne, et que ce sont -ces reliques qui ont opéré les miracles ci-dessus, et bien d’autres -encore. - -V. Nous devons noter enfin que ce n’est pas le 26 décembre que saint -Etienne a subi le martyre, mais le 3 août, jour où l’Eglise fête -l’Invention de ce saint. Pourquoi cela se fait ainsi, c’est ce que nous -dirons quand nous aurons à parler de l’Invention de saint Etienne. Mais -disons, dès maintenant, que c’est pour une double cause que l’Eglise a -placé tout de suite après la Nativité du Seigneur les trois fêtes de -saint Jean l’Evangéliste, de saint Etienne et des saints Innocents. -D’abord, l’Eglise a voulu adjoindre au Christ ses premiers compagnons; -et la seconde cause est que l’Eglise a voulu réunir les trois genres de -martyres dans le voisinage de la naissance du Christ, qui est la raison -première de tous les martyres. Car il y a trois genres de martyres: le -premier à la fois de volonté et de fait, le second de volonté et non de -fait, le troisième de fait et non de volonté. Or le premier de ces -martyres a eu pour premier représentant saint Etienne, le second saint -Jean, et le troisième les saints Innocents. - - - - -IX - -SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE - -(27 décembre) - - -La vie de saint Jean l’Evangéliste a été écrite par Milet, évêque de -Laodicée: un résumé en a été fait par Isidore, dans sa _Vie et Mort des -Saints_. - -I. L’apôtre et évangéliste Jean, lorsque après la Pentecôte les apôtres -se séparèrent, se rendit en Asie, où il fonda de nombreuses églises. Or, -l’empereur Domitien, ayant appris sa renommée, le manda à Rome, et le -fit plonger dans une chaudière d’huile bouillante; mais le saint en -sortit sain et sauf, de même qu’il avait échappé à la corruption des -sens. Ce que voyant, l’empereur le relégua en exil dans l’île de Patmos, -où, vivant seul, il écrivit l’_Apocalypse_. Mais, la même année, le -cruel empereur fut tué, et le Sénat révoqua tout ce qu’il avait décrété. -Ainsi arriva que saint Jean, qui avait été déporté comme un criminel, -revint à Ephèse couvert d’honneurs; et toute la foule accourait -au-devant de lui, disant: «Béni celui qui vient au nom du Seigneur!» Or, -comme il entrait dans la ville, il rencontra le cortège qui conduisait -les restes mortels d’une femme nommée Drusienne, qui autrefois avait été -sa plus fidèle amie, et qui, plus que personne, avait souhaité son -retour. Et les parents de cette femme, et les veuves et les orphelins -d’Ephèse, dirent à saint Jean: «Voici que nous portons en terre -Drusienne, qui toujours, suivant tes conseils, nous nourrissait tous de -la parole divine, et qui plus que personne souhaitait ton retour, -disant: «Oh, si je pouvais revoir l’apôtre de Dieu avant de mourir.» Et -voici que tu es revenu, et qu’elle n’a pas pu te revoir!» Alors l’apôtre -fit déposer à terre le cercueil, le fit ouvrir, et dit: «Drusienne, mon -maître Jésus-Christ te ressuscite! Lève-toi, va dans ta maison, et -prépare-moi mon repas!» Et aussitôt elle se leva et s’en alla vers sa -maison, avec l’impression de s’être éveillée du sommeil, et non de la -mort. - -II. Le lendemain de l’arrivée de saint Jean à Ephèse, un philosophe -nommé Craton convoqua le peuple, sur la place, pour lui montrer comment -on devait mépriser le monde. Il avait ordonné à deux jeunes gens très -riches de vendre tout leur patrimoine, pour acheter en échange des -diamants d’un prix énorme; et, sur son ordre, ces jeunes gens avaient -brisé leurs diamants en présence de tous. Or, l’apôtre passait par -hasard sur la place: il appela le philosophe, et lui prouva tout ce -qu’avait de blâmable une telle façon de mépriser le monde: car le dédain -des richesses n’est méritoire que lorsque les richesses dédaignées -servent au bien des pauvres, et c’est pour cela que le Seigneur a dit au -jeune homme de l’Evangile: «Si tu veux être parfait, va vendre tous tes -biens et donnes-en le produit aux pauvres!» Alors Craton lui dit: «Si -vraiment ton maître est Dieu, et s’il veut que le prix de ces diamants -profite aux pauvres, fais qu’ils reprennent leur intégrité, réalisant -ainsi à la gloire de ton Maître ce que j’ai su réaliser en vue de la -gloire humaine!» Alors saint Jean réunit dans sa main les fragments des -pierres précieuses, et pria; et aussitôt les pierres redevinrent telles -qu’avant d’être brisées, et le philosophe et les deux jeunes gens -crurent en Jésus, et le produit des diamants fut distribué aux pauvres. - -III. Mais un jour ces deux jeunes gens, voyant leurs anciens esclaves -vêtus de manteaux de prix, tandis qu’eux-mêmes étaient mis comme des -mendiants, commencèrent à se désoler. Ce que voyant sur leurs visages, -saint Jean se fit apporter du bord de la mer des roseaux et des pierres, -et les changea en or et en diamants. Et, sur son ordre, tous les -orfèvres de la ville examinèrent pendant sept jours l’or et les diamants -ainsi obtenus; et quand ils eurent déclaré n’en avoir jamais vu d’aussi -purs, le saint dit aux deux jeunes gens: «Allez, et rachetez les terres -que vous avez vendues! Puisque vous avez perdu les trésors du ciel, -soyez florissants, mais afin de vous dessécher; soyez riches -temporellement, mais afin d’être mendiants dans l’éternité!» Et il se -mit alors à parler des richesses, dénombrant les six motifs qui doivent -nous empêcher d’un désir immodéré des biens terrestres. Le premier de -ces motifs est le texte écrit: et saint Jean raconta l’histoire du riche -et de Lazare le pauvre. Le second motif est la nature: l’homme naît nu -et meurt de même. Le troisième motif est la création: car de même que le -soleil, la lune, les étoiles, l’air, sont communs à tous et partagent -entre tous leurs bienfaits, de même entre les hommes tout devrait être -commun. Le quatrième motif est le hasard des richesses. Le cinquième est -le souci qu’elles imposent. Enfin le sixième motif est les mauvaises -conséquences qu’entraîne la possession des richesses, aussi bien dans -cette vie que dans la future. - -IV. Et, pendant que saint Jean parlait ainsi contre les richesses, il -rencontra le convoi d’un jeune homme, mort après trente jours de -mariage. Alors la mère et la veuve de ce jeune homme, et tous ses amis, -se jetèrent en pleurant aux pieds de l’apôtre, le suppliant de -ressusciter le mort au nom de Dieu, comme il avait ressuscité Drusienne. -Et l’apôtre, après avoir longtemps pleuré et prié, ressuscita le jeune -homme, et lui dit de raconter aux deux jeunes riches le châtiment qu’ils -avaient encouru et la gloire qu’ils avaient perdue. Alors le ressuscité -parla de la gloire du paradis et des châtiments de l’enfer, dont il -venait d’être témoin. Il dit aux deux riches, qu’ils avaient perdu des -palais éternels, construits de pierres brillantes, éclairés d’une -lumière merveilleuse, pourvus de mets exquis, et tout remplis de joies -et de délices. Et il leur dit les huit peines de l’enfer, qu’on a -résumées dans ce distique: «Les vers et les ténèbres, le fouet, le froid -et le feu,--la vue du diable, le remords, le désespoir.» Puis il ajouta, -s’adressant aux deux riches: «Et j’ai vu vos anges gardiens qui -pleuraient, qui gémissaient. O malheureux que vous êtes!» Alors le -ressuscité et les deux riches, se prosternant aux genoux de l’apôtre, le -supplièrent d’invoquer le pardon du ciel. Et l’apôtre dit aux deux -jeunes gens: «Faites pénitence pendant trente jours, et priez que les -roseaux et les pierres reprennent leur ancienne forme!» C’est ce qu’ils -firent, et les roseaux et les pierres reprirent leur ancienne forme, et -les deux riches obtinrent leur pardon. - -V. Et lorsque saint Jean eut prêché dans toute l’Asie, les adorateurs -des idoles le traînèrent au temple de Diane, voulant le forcer à -sacrifier à cette déesse. Alors le saint leur offrit cette alternative: -il leur dit que si, en invoquant Diane, ils parvenaient à renverser -l’église du Christ, il sacrifierait à Diane, mais que si, au contraire, -c’était lui qui, en invoquant le Christ, détruisait le temple de Diane, -ils auraient à croire au Christ. La plus grande partie du peuple ayant -consenti à cette épreuve, Jean fit sortir du temple tous ceux qui s’y -trouvaient; puis il pria, et le temple s’écroula, et la statue de Diane -fut réduite en miettes. - -Alors le grand prêtre Aristodème souleva une sédition dans le peuple, au -point que les deux partis s’apprêtaient à en venir aux mains. Et -l’apôtre lui dit: «Que veux-tu que je fasse pour t’apaiser?» Et lui: «Si -tu veux que je croie en ton Dieu, je te donnerai du poison à boire, et, -s’il ne te fait aucun mal, c’est que ton Dieu sera le vrai Dieu.» Et -l’apôtre: «Fais comme tu l’as dit!» Et lui: «Mais je veux que d’abord tu -voies mourir d’autres hommes par l’effet de ce poison, pour en constater -la puissance!» Et Aristodème demanda au proconsul de lui livrer deux -condamnés à mort: il leur donna à boire du poison, et aussitôt ils -moururent. Alors l’apôtre prit à son tour le calice, et, s’étant muni du -signe de la croix, il but tout le poison et n’en éprouva aucun mal: sur -quoi tous se mirent à louer Dieu. Mais Aristodème dit: «Un doute me -reste encore; mais s’il ressuscite les deux hommes qui sont morts par le -poison, je ne douterai plus, et croirai au Christ.» L’apôtre, sans lui -répondre, lui donna son manteau. Et lui: «Pourquoi me donnes-tu ton -manteau? Penses-tu qu’il me transmettra ta foi?» Et saint Jean: «Va -étendre ce manteau sur les cadavres des deux morts en disant: l’apôtre -du Christ m’envoie vers vous, pour que vous ressuscitiez au nom du -Christ!» Et Aristodème fit ainsi, et aussitôt les deux morts -ressuscitèrent. Alors l’apôtre baptisa le grand prêtre et le proconsul -avec toute sa famille; et ceux-ci, plus tard, élevèrent une église en -l’honneur de saint Jean. - -VI. Saint Clément rapporte, ainsi qu’on le lit au livre quatrième de -l’_Histoire ecclésiastique_, qu’un jour saint Jean convertit certain -jeune homme brave et beau, et le confia au soin d’un évêque, comme un -dépôt. Or, quelque temps après, le jeune homme abandonna l’évêque pour -devenir chef de brigands. Et, l’apôtre ayant ensuite redemandé à -l’évêque le dépôt qu’il lui avait confié, l’évêque répondit: «Mon père -vénéré, cet homme est mort, quant à l’âme; il demeure maintenant sur une -montagne, avec des brigands dont il est le chef.» Ce qu’entendant, -l’apôtre déchira son manteau et se frappa la tête de ses poings; et -aussitôt il se fit seller un cheval, et monta, sans escorte, sur la -montagne où était le brigand. Mais celui-ci, pris de honte à sa vue, -enfourcha son cheval et s’enfuit. Or, l’apôtre, oubliant son âge, se mit -à le poursuivre, en lui criant: «Hé, quoi, fils bien-aimé, tu fuis ton -père, qui n’est qu’un vieillard sans armes? Ne crains rien, mon fils, -car je rendrai compte pour toi au Christ, et je t’assure que bien -volontiers je mourrai pour toi, de même que le Christ est mort pour -nous! Reviens, mon fils, reviens! C’est le Seigneur qui m’envoie!» En -entendant ces paroles, le jeune homme se retourna, s’approcha du saint, -et fondit en larmes. Alors l’apôtre se jeta à ses pieds, lui prit la -main, et la couvrit de baisers. Et il pria et jeûna pour lui, et obtint -son pardon; et, plus tard, il l’ordonna évêque. - -VII. Cassien, dans son livre des _Collations_, raconte ceci. On offrit -un jour à saint Jean une perdrix vivante; et comme le saint la caressait -dans sa main, un adolescent dit en riant à ses camarades: «Voyez donc ce -vieillard qui joue avec un oiseau, comme un enfant!» Alors, saint Jean, -devinant la pensée de l’adolescent, l’appela et lui demanda pourquoi il -tenait en main un arc et des flèches. Et l’adolescent: «C’est pour viser -des oiseaux au vol!» Et l’apôtre: «Comment fais-tu cela?» Alors le jeune -homme tendit son arc, et le garda tendu dans sa main. Mais, comme -l’apôtre ne lui disait rien, il ne tarda pas à détendre son arc. Alors -saint Jean: «Mon fils, pourquoi as-tu débandé ton arc?» Et lui: «Si je -l’avais tenu bandé plus longtemps, il serait devenu faible pour lancer -des flèches.» Et l’apôtre: «De même, notre fragile nature humaine -s’affaiblirait pour la contemplation, si, persistant dans sa rigueur, -elle refusait de céder parfois à sa fragilité. Ne sais-tu pas que -l’aigle, qui vole plus haut que tous les autres oiseaux, et qui regarde -le soleil en face, doit cependant, de par sa nature, descendre vers la -terre: de même l’esprit humain, après s’être un peu relâché de la -contemplation des choses célestes, y revient ensuite avec plus -d’ardeur.» - -VIII. Et saint Jérôme nous rapporte ceci: «Saint Jean, qui demeura à -Ephèse jusqu’à l’extrême vieillesse, devint si faible que ses disciples -avaient à le porter à l’église, et qu’il pouvait à peine ouvrir la -bouche; mais à tout instant il répétait cette seule et même phrase: «Mes -enfants, aimez-vous les uns les autres!» Or, un jour, les fidèles qui -étaient près de lui, s’étonnant de ce qu’il répétât toujours la même -chose, lui en demandèrent le motif. Et le saint leur répondit: «Parce -que c’est le grand précepte du Seigneur; et, si seulement on applique -celui-là, cela suffit.» - -IX. Hélinand rapporte, d’autre part, que lorsque saint Jean eut à écrire -son évangile, il ordonna d’abord aux fidèles de jeûner et de prier, afin -que Dieu l’inspirât. Et quand, ensuite, il se fut retiré dans le lieu -solitaire où il allait écrire le livre divin, il pria que ce livre fût -abrité contre l’outrage des vents et des pluies. Et l’on dit que, -aujourd’hui encore, ce lieu est respecté par les éléments. - -X. Enfin voici ce que nous lisons dans le livre d’Isidore: «Quand saint -Jean fut arrivé à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, l’an -soixante-septième de la passion du Seigneur, Jésus lui apparut avec ses -disciples et lui dit: «Viens à moi, mon bien-aimé, car voici le temps où -tu vas pouvoir manger à ma table avec tes frères!» Et saint Jean se -levant se mit en marche. Mais Jésus lui dit: «Non, c’est dimanche que tu -viendras à moi.» Donc, le dimanche suivant, tout le peuple s’assembla -dans l’église. Et saint Jean, retrouvant ses forces, prêcha dès le chant -du coq, leur disant d’être stables dans la foi et fervents pour les -ordres du Christ. Après quoi il fit creuser, près de l’autel, une fosse -carrée, et il en fit jeter la terre hors de l’église; et, descendant -dans la fosse et étendant les mains vers le ciel, il dit: «Invité à ta -table, mon Seigneur Jésus-Christ, voici que je viens, en te remerciant -d’avoir daigné m’inviter, car tu sais que je l’ai désiré de tout mon -cœur!» Lorsqu’il eut ainsi prié, une lumière aveuglante l’entoura. Et -lorsque la lumière se dissipa, le saint avait disparu, et la fosse était -remplie de manne; et l’on dit que cette manne sort aujourd’hui encore de -la fosse, à la manière d’une source.» - -XI. Saint Edmond, roi d’Angleterre avait coutume de ne rien refuser à -ceux qui lui demandaient au nom de saint Jean l’Evangéliste. Un jour, -pendant l’absence du chambellan du roi, certain pèlerin s’approcha -d’Edmond et lui demanda l’aumône au nom de saint Jean l’Evangéliste. Et -le roi, n’ayant rien d’autre qu’il pût lui donner, lui donna la bague de -prix qu’il portait au doigt. Or, plusieurs jours après, un soldat -anglais, qui se trouvait outremer, rencontra le même pèlerin; et -celui-ci lui remit la bague, lui disant de la porter à son roi avec ces -paroles: «Celui pour l’amour de qui tu as donné cette bague, c’est lui -qui te la renvoie!» D’où apparut clairement que c’était saint Jean -lui-même qui s’était montré au roi sous l’habit d’un pèlerin. - - - - -X - -LES SAINTS INNOCENTS - -(28 décembre) - - -Les Innocents sont appelés de ce nom pour trois motifs, à savoir: en -raison de leur vie, en raison de leur martyre, et en raison de -l’innocence que leur mort leur a acquise. Ils sont innocents en raison -de leur vie, parce qu’ils ont eu une vie innocente, c’est-à-dire n’ont -pu, de leur vivant, nuire à personne. Ils sont innocents en raison de -leur martyre, parce qu’ils ont souffert injustement et sans être -coupables d’aucun crime. Enfin ils sont innocents en raison des suites -de leur mort, parce que leur martyre leur a conféré l’innocence -baptismale, c’est-à-dire les a purifiés du péché originel. - -I. Les Innocents ont été mis à mort par Hérode d’Ascalon. L’Ecriture -Sainte cite en effet trois Hérode, fameux tous trois pour leur cruauté. -Le premier est appelé Hérode d’Ascalon: c’est sous son règne qu’est né -le Seigneur et qu’ont été mis à mort les Innocents. Le second s’appelle -Hérode Antipas: c’est lui qui a ordonné la décollation de saint Jean. -Enfin le troisième est Hérode Agrippa, qui a mis à mort saint Jacques et -a fait emprisonner saint Pierre. C’est ce que résument ces deux vers: - - Ascalonita necat pueros, Antipa Johannem, - Agrippa Jacobum, claudens in carcere Petrum. - -Mais racontons brièvement l’histoire du premier de ces Hérode. Antipater -l’Iduméen, comme nous le lisons dans l’_Histoire scholastique_, prit -pour femme une nièce du roi des Arabes et eut d’elle un fils, qu’il -appela Hérode, et qui fut surnommé ensuite Hérode d’Ascalon. Celui-ci -fut fait, par César-Auguste, roi de Judée: ce fut la première fois que -la Judée reçut un roi étranger. Cet Hérode eut à son tour six fils: -Antipater, Alexandre, Aristobule, Archélaüs, Hérode Antipas, et -Philippe. Alexandre et Aristobule, nés de la même mère, qui était juive, -furent envoyés dans leur jeunesse, à Rome pour s’y instruire aux arts -libéraux; puis ils revinrent à Jérusalem, et Alexandre devint -grammairien, tandis qu’Aristobule se distingua par la subtilité de son -éloquence. Et souvent ils se querellaient avec leur père au sujet de la -succession au trône. Puis, comme leur père, irrité, contre eux, parlait -de les déshériter, ils entreprirent de le faire tuer. Hérode, prévenu, -les chassa; et les deux jeunes princes se rendirent à Rome, où ils -portèrent plainte contre leur père devant l’empereur. - -Cependant les mages vinrent à Jérusalem, s’informant de la naissance du -nouveau roi que leur annonçaient les présages. Et Hérode, en les -entendant, craignit que, de la famille des vrais rois de Judée, un -enfant ne fût né qui pourrait le chasser comme usurpateur. Il demanda -donc aux rois mages de venir lui signaler l’enfant royal dès qu’ils -l’auraient trouvé, feignant de vouloir adorer celui qu’en réalité il se -proposait de tuer. Mais les mages s’en retournèrent dans leur pays par -une autre route. Et Hérode, ne les voyant pas revenir, crut que, honteux -d’avoir été trompés par l’étoile, ils s’en étaient retournés sans oser -le revoir; et, là-dessus, il renonça à s’enquérir de l’enfant. Pourtant, -quand il apprit ce qu’avaient dit les bergers et ce qu’avaient -prophétisé Siméon et Anne, toute sa peur le reprit, et il résolut de -faire massacrer tous les enfants de Bethléem, de façon que l’enfant -inconnu dont il avait peur pérît à coup sûr. Mais Joseph, averti par un -ange, s’enfuit avec l’enfant et la mère en Egypte, dans la ville -d’Hermopolis, et y resta sept ans, jusqu’à la mort d’Hérode. Et -Cassiodore nous dit, dans son _Histoire tripartite_, qu’on peut voir à -Hermopolis, en Thébaïde, un arbre de l’espèce des persides, qui guérit -les maladies, si l’on applique sur le cou des malades un de ses fruits, -ou une de ses feuilles, ou une partie de son écorce. Cet arbre, lorsque -la sainte Vierge fuyait en Egypte avec son fils, s’est incliné jusqu’à -terre, et a pieusement adoré le Christ. - -II. Or, pendant qu’Hérode méditait le massacre des enfants, lui-même fut -mandé par lettre devant Auguste, pour se défendre de l’accusation de ses -deux fils. Et après qu’il eut discuté avec ses fils en présence de -l’empereur, celui-ci décida que les fils devaient obéir en tout à leur -père, qui était libre de laisser son trône à qui il voudrait. C’est -alors qu’Hérode, revenu de Rome, et rendu plus audacieux par la -confirmation de la faveur impériale, ordonna de tuer tous les enfants -âgés de moins de deux ans. Cet ordre s’explique fort bien si l’on songe -que, le voyage d’Hérode à Rome ayant duré un an, un espace de près de -deux ans devait s’être écoulé depuis le moment où l’étoile avait révélé -aux mages la naissance de l’enfant royal. Mais saint Jean Chrysostome -croit que le décret d’Hérode ordonnait, au contraire, le massacre de -tous les enfants ayant plus de deux ans; car l’étoile, d’après lui, -serait apparue aux mages un an avant la naissance de Jésus; et Hérode -était resté un an à Rome, et sans doute il s’imaginait que, lorsque -l’étoile était apparue aux mages, l’enfant était déjà né. Le fait est -que certains os des saints Innocents, qui se sont conservés, sont trop -grands pour provenir d’enfants de moins de deux ans; encore qu’on puisse -dire que peut-être la taille humaine était alors beaucoup plus grande -qu’elle ne l’est aujourd’hui. Quant à Hérode, il fut aussitôt puni de -son crime: car Macrobe et un autre chroniqueur rapportent qu’un fils -d’Hérode se trouvait en nourrice à Bethléem, et fut massacré avec les -autres enfants. - -III. Mais Dieu, le juge des juges, ne permit pas que le châtiment d’un -tel crime se bornât à cette seule mort. L’homme qui avait privé de leurs -fils des pères sans nombre fut, lui-même, misérablement privé des siens. -En effet, Alexandre et Aristobule devinrent de nouveau suspects à -Hérode. Un de leurs complices révéla qu’Alexandre lui avait promis -beaucoup de présents s’il parvenait à empoisonner son père; d’autre -part, le barbier d’Hérode révéla qu’Alexandre lui avait promis de le -récompenser si, pendant qu’il rasait son père, il voulait étrangler le -vieillard. Aussi Hérode, dans sa colère, les fit-il mettre à mort; et il -finit par déposséder de sa succession au trône son fils aîné Antipater, -au profit de son autre fils Hérode Antipas. Et comme il avait, en outre, -une affection toute paternelle pour les deux enfants d’Aristobule, -Hérode Agrippa et Hérodiade, femme de son fils Philippe, Antipater se -prit à l’égard de son père d’une haine si violente qu’il essaya de -l’empoisonner; et Hérode, l’ayant su, le fit jeter en prison. C’est à -cette occasion que César-Auguste dit à ses familiers: «J’aimerais mieux -être le porc d’Hérode que son fils, car, en sa qualité de Juif, il -épargne les porcs, tandis qu’il tue ses fils.» - -IV. Quant à Hérode lui-même, il avait environ soixante-dix ans lorsqu’il -fut frappé d’une grave maladie. Il avait une fièvre très violente, une -décomposition du corps, une inflammation des pieds, des vers dans les -testicules, l’haleine courte, et une puanteur insupportable. Placé par -les médecins dans un bain d’huile, il en fut retiré quasi mort. Mais, en -apprenant que les Juifs attendaient avec joie l’instant de sa mort, il -fit jeter en prison des jeunes gens des plus nobles familles de tout le -royaume, et dit à sa sœur Salomé: «Je sais que les Juifs vont se réjouir -de ma mort; mais beaucoup d’entre eux s’en affligeront si tu veux obéir -à ma recommandation, et, dès que je serai mort, faire égorger tous les -jeunes gens que je tiens en prison: car, de cette manière, toute la -Judée me pleurera malgré elle!» - -Il avait l’habitude de manger, après tous ses repas, une pomme, qu’il -pelait lui-même; et comme une toux affreuse le torturait, il tourna -contre sa poitrine le couteau dont il se servait pour peler sa pomme. -Mais un de ses parents arrêta sa main et l’empêcha de se tuer. Cependant -toute la cour, le croyant mort, se remplit de cris; et Antipater s’en -réjouit fort dans sa prison, et promit de récompenser ses gardiens s’ils -le délivraient. Ce qu’apprenant, Hérode fit tuer son fils par des -soldats, et nomma, pour lui succéder, Archélaüs. Il mourut cinq jours -après, ayant été très heureux dans sa fortune politique, mais très -malheureux dans sa vie privée. Salomé, sa sœur, fit remettre en liberté -tous ceux que le roi lui avait ordonné de tuer. Voilà du moins ce que -nous lisons dans l’_Histoire scholastique_; mais Remi, dans son -Commentaire de saint Matthieu, dit au contraire qu’Hérode se transperça -du couteau dont il se servait pour peler ses fruits, et que Salomé, sa -sœur, fit mettre à mort tous ceux qu’il avait jetés en prison. - - - - -XI - -SAINT THOMAS DE CANTORBERY, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(29 décembre) - - -I. Thomas de Cantorbery, pendant qu’il était à la cour du roi -d’Angleterre, y fut témoin d’actes contraires à la religion. Il quitta -alors la cour, et se retira auprès de l’évêque de Cantorbery, qui le -sacra archidiacre. Mais ensuite, sur la prière de l’évêque, il accepta -de devenir chancelier du roi, afin que la sagesse dont il était doué lui -permît d’empêcher les attaques des méchants contre l’Eglise. Et le roi -se prit d’une telle affection pour lui, que, à la mort de l’archevêque -de Cantorbery, il lui offrit de le faire nommer pour le remplacer. -Thomas, après avoir longtemps résisté, finit par tendre les épaules au -manteau archi-épiscopal, tant était grande son obéissance! Et aussitôt -sa nouvelle dignité fit de lui un autre homme, absolument parfait. Il se -mit à macérer sa chair par le jeûne et par un cilice, dont il se -couvrait non seulement le haut du corps, mais aussi les jambes -jusqu’au-dessous des genoux. Et il cachait si soigneusement sa sainteté -que son costume extérieur ressemblait à celui des autres évêques, sans -que rien y révélât l’austérité de ses mœurs privées. Et tous les jours, -se mettant à genoux, il lavait les pieds à treize pauvres, qu’ensuite il -nourrissait, et à qui il donnait encore quatre deniers d’argent. - -Mais le roi s’efforçait de le fléchir à sa propre volonté, au détriment -de l’Eglise. Il voulait que Thomas approuvât, comme avaient fait ses -prédécesseurs, certaines coutumes royales qui étaient contraires à la -liberté de l’Eglise. Et comme le nouvel archevêque s’y refusait, il -s’attira la colère du roi et des grands. Un jour, le roi le pressa si -fort, lui et les autres évêques, allant jusqu’à les menacer de mort, -que, trompé par le conseil des grands de l’Etat, il donna son -approbation au désir du roi. Mais quand il vit le danger qui allait en -résulter pour les âmes, il résolut de se punir lui-même, et il renonça -au service des autels, jusqu’au jour où le souverain pontife le jugerait -digne de rentrer en fonction. Et lorsque le roi lui demanda de confirmer -par écrit ce qu’il avait approuvé de vive voix, il s’y refusa avec -courage, et, tenant sa croix levée, il s’éloigna, poursuivi par les cris -de mort des impies. Et deux chevaliers qui lui étaient fidèles vinrent -en pleurant lui révéler, sous serment, que plusieurs chevaliers -complotaient sa mort. Sur quoi l’homme de Dieu, craignant plutôt pour -l’Eglise que pour lui-même, s’enfuit, fut reçu à Sens par le pape -Alexandre, qui le fit entrer dans le monastère de Pontigny; après quoi -il vint en France. Et comme le roi avait envoyé à Rome pour demander -qu’un légat vînt trancher ce différend, et comme sa demande avait été -repoussée, sa colère contre l’archevêque ne connut plus de bornes. Il -s’empara de tout ce qui appartenait à Thomas et aux siens, et condamna à -l’exil toute sa famille, sans considération d’âge, de sexe, ni d’état. - -Cependant, l’évêque, tous les jours, priait pour le roi et pour -l’Angleterre. Un jour le ciel lui révéla que le moment approchait où il -pourrait rejoindre son église, et que le Christ lui réservait bientôt la -palme du martyre. Et en effet, après sept ans d’exil, il fut rappelé en -Angleterre, et reçu par tous avec les plus grands honneurs. - -Quelques jours avant le martyre du saint, un jeune homme, -miraculeusement rappelé à la vie, dit que son âme avait été conduite -jusqu’au Saint des Saints, et que là, parmi les apôtres, il avait vu un -siège, et qu’un ange lui avait dit que ce siège était réservé à un haut -dignitaire de l’Eglise anglaise. - -II. Certain prêtre, qui célébrait tous les jours une messe en l’honneur -de la sainte Vierge, fut accusé devant l’archevêque, et celui-ci le -suspendit de sa charge, le jugeant idiot et inconscient. Or comme saint -Thomas avait à recoudre son cilice, et, en attendant de pouvoir le -recoudre, l’avait caché sous son lit, la sainte Vierge apparut au prêtre -et lui dit: «Va trouver l’archevêque et dis-lui que Celle pour l’amour -de qui tu célébrais des messes a recousu elle-même son cilice, qui est -sous son lit; et dis-lui qu’elle t’envoie à lui, afin qu’il lève -l’interdit dont il t’a frappé!» Et saint Thomas découvrit qu’en effet -son cilice avait été recousu. Il leva l’interdit du prêtre, en le priant -de lui garder le secret sur le cilice qu’il portait. - -III. Et, de même que par le passé, il défendit les droits de l’Eglise, -sans que le roi pût le fléchir par prière ni par force. Alors le roi, -voyant qu’il ne pouvait le fléchir, envoya vers lui des soldats en -armes, qui, pénétrant dans la cathédrale, demandèrent à haute voix où -était l’archevêque. Celui-ci vint au-devant d’eux, et leur dit: «Me -voici; que me voulez-vous?» Et eux: «Nous venons pour te tuer, ta -dernière heure a sonné!» Alors il leur dit: «Je suis prêt à mourir pour -Dieu, et pour la défense de la justice, et pour la défense des libertés -de l’Eglise. Mais puisque c’est moi que vous cherchez, je vous ordonne, -de la part de Dieu tout-puissant, et sous peine d’anathème, de ne faire -aucun mal à personne de mes prêtres! Quant à moi, je recommande l’Eglise -et je me recommande moi-même à Dieu, à la sainte Vierge, à saint Denis -et à tous les saints.» Puis cela dit, il tendit sa tête vénérable au -glaive des impies, qui lui tranchèrent le haut du crâne, faisant jaillir -sa cervelle sur le pavé du temple. Ainsi saint Thomas souffrit le -martyre, en l’an du Seigneur 1174. - -Et, au moment où son clergé allait célébrer pour lui la messe des morts, -voici que, à ce que l’on raconte, le chœur des anges vint interrompre la -voix des chantres, et se mit à chanter la messe des martyrs _Lætabitur -justus in Domino_. Honneur, en vérité, unique: mais bien mérité par un -saint qui a souffert le martyre pour l’Eglise, dans l’église, durant la -messe, entouré de son clergé! Et Dieu a daigné faire bien d’autres -miracles encore à la prière de ce saint, rendant la vue aux aveugles, -l’ouïe aux sourds, la marche aux boiteux, et la vie aux morts. Bien des -malades guérirent pour avoir touché l’eau qui avait servi à laver les -linges tachés du sang de saint Thomas. - -IV. Certaine dame anglaise qui, par coquetterie et pour devenir plus -belle, souhaitait d’avoir les yeux noirs, avait fait vœu, à cette -intention, de visiter pieds nus le tombeau de saint Thomas. Or quand, -après s’être prosternée en prière, elle se releva, elle s’aperçut -qu’elle était devenue complètement aveugle. Aussitôt, pleine de -repentir, elle supplia saint Thomas non plus de lui donner des yeux -noirs mais de lui rendre ses yeux. Et elle finit par l’obtenir, dit-on, -mais à grand’peine. - -V. Un oiseau savant et qui savait parler, se voyant un jour poursuivi -par un épervier, répéta la phrase qu’on lui avait apprise: «Saint -Thomas, viens à mon aide!» Aussitôt l’épervier tomba mort, et l’autre -oiseau fut sauvé. - -VI. Certain homme, que saint Thomas avait beaucoup aimé, se voyant très -malade, alla au tombeau du saint, et demanda sa santé, qui lui fut -rendue. Mais comme il rentrait chez lui guéri de tout mal, l’idée lui -vint que, peut-être, cette guérison de son corps ne convenait pas au -bien de son âme. Il revint donc au tombeau du saint, et pria que, si sa -guérison ne devait pas être utile à son âme, son état de maladie lui fût -rendu. Et aussitôt il se retrouva malade comme auparavant. - -VII. Quant aux meurtriers du saint, la vengeance du ciel s’abattit sur -eux. Les uns se mangèrent les doigts avec leurs dents, d’autres -pourrirent vivants, d’autres furent paralysés, d’autres encore perdirent -la raison. - - - - -XII - -SAINT SILVESTRE, PAPE - -(31 décembre) - - -La légende de saint Silvestre a été compilée par Eusèbe de Césarée. -Saint Blaise, dans une réunion de soixante-cinq évêques, en a recommandé -la lecture aux catholiques. - -I. Silvestre avait pour mère une femme qui s’appelait Juste, et qui -n’était pas moins juste de fait que de nom. Instruit par le saint prêtre -Cyrin, il eut de bonne heure le goût de l’hospitalité. Il recueillit -chez lui le chrétien Timothée, que personne ne voulait recueillir, par -crainte de la persécution. Et ce Timothée prêcha là, pendant un an et -trois mois, après quoi il reçut la couronne du martyre. Or le préfet -Tarquin, s’imaginant que Timothée était très riche, réclama ses -richesses à Silvestre, le menaçant de mort s’il ne les lui livrait. Et -quand il eut reconnu que Timothée n’avait absolument rien laissé, il -ordonna à Silvestre de sacrifier aux idoles, faute de quoi il aurait à -subir, le lendemain, toute sorte de supplices. Et Silvestre lui dit: -«Insensé, c’est toi qui, cette nuit même, commenceras à subir les -supplices éternels, et seras forcé, bon gré mal gré, de reconnaître que -le Dieu que nous adorons est le seul vrai Dieu!» Là-dessus, Silvestre -fut conduit en prison, et Tarquin se rendit à un repas où il était -invité. Or, pendant qu’il mangeait, une arête de poisson se fixa dans sa -gorge, de telle manière qu’il ne put ni l’avaler ni la rejeter. Il -mourut donc cette nuit-là, et Silvestre sortit de sa prison, à la grande -joie de tous; car il était aimé non seulement des chrétiens, mais aussi -des païens. Il était, en effet, angélique de visage, éloquent de parole, -pur de corps, saint d’œuvres, grand d’intelligence, zélé de foi, patient -d’espoir, débordant de charité. - -Et lorsque mourut Melchiade, évêque de Rome, la foule entière élut -Silvestre pour le remplacer. Ainsi devenu souverain pontife, Silvestre -fit dresser la liste de tous les orphelins, de toutes les veuves et de -tous les pauvres, et ordonna que l’on pourvût aux besoins de tous. Il -institua le jeûne du mercredi, du vendredi, et du samedi, et décréta que -le jeudi serait réservé au Seigneur de même que le dimanche, donnant -pour motifs que: 1º le jeudi est le jour où Jésus est monté au ciel; 2º -que c’est le jour où il a institué le sacrement de l’Eucharistie; 3º que -c’est le jour où l’Eglise prépare le saint chrême. - -II. Constantin s’étant mis à persécuter les chrétiens, Silvestre sortit -de Rome et se retira avec son clergé sur une montagne voisine. Mais -voici que Constantin lui-même, en châtiment de sa persécution, fut -atteint d’une lèpre incurable. Les prêtres des idoles lui conseillèrent -alors de faire égorger, aux portes de la ville, trois mille enfants, et -de se baigner dans leur sang tout chaud. Mais, en arrivant au lieu où -tous les enfants étaient rassemblés, Constantin vit les mères de ces -enfants qui accouraient au-devant de lui, les cheveux dénoués, et avec -des gémissements à fendre l’âme. Alors, tout en larmes, il fit arrêter -son char; et, se tenant debout, il dit: «Ecoutez-moi, comtes, -chevaliers, et gens du peuple, qui m’entourez! La dignité du peuple -romain naît de la pitié qui a toujours présidé à nos mœurs; et c’est -cette pitié qui, jadis, a fait décréter la peine de mort contre -quiconque tuerait un enfant, même à la guerre. Or quelle cruauté -serait-ce, si nous faisions nous-mêmes à nos enfants ce que nous -défendons que l’on fasse aux enfants de nos ennemis? A quoi nous -servirait d’avoir vaincu les barbares, si nous nous laissions vaincre, -nous-mêmes, par la barbarie? Donc, que la pitié triomphe, dans cette -circonstance! Mieux vaut pour moi mourir et conserver la vie à ces -innocents que de recouvrer, par leur mort, une vie souillée de cruauté!» -Et il ordonna que les enfants fussent rendus à leurs mères, et -reconduits chez eux avec des présents, de telle sorte que les mères, qui -étaient venues en pleurant d’angoisse, revinrent dans leur maison en -pleurant de joie. Quant à l’empereur, il s’enferma dans son palais, -résigné à mourir de son mal. Mais, la nuit suivante, saint Pierre et -saint Paul lui apparurent, qui lui dirent: «Parce que tu t’es refusé à -verser le sang innocent, notre Seigneur Jésus-Christ nous a envoyés à -toi pour t’indiquer un moyen de recouvrer la santé! Mande devant toi -l’évêque Silvestre qui se cache sur le mont Soracte: il te désignera une -source où tu te plongeras trois fois, au bout desquelles tu seras guéri -de ta lèpre. Mais toi, en échange, tu détruiras les temples des idoles, -tu rouvriras les églises du Christ, et tu deviendras désormais son -adorateur!» Aussitôt Constantin, s’éveillant, envoya une escorte à la -recherche de Silvestre. - -Et celui-ci, en voyant venir cette escorte, se crut appelé à la palme du -martyre. Il se présenta donc courageusement, après s’être recommandé à -Dieu, et avoir une dernière fois exhorté ses compagnons. Et Constantin -lui dit: «Merci d’être venu!» et il lui raconta tout son rêve. Après -quoi il lui demanda qui étaient les deux dieux qui lui étaient apparus; -et Silvestre lui répondit que ce n’était point des dieux, mais des -apôtres du Christ. Il se fit alors apporter le portrait des apôtres, et -Constantin reconnut aussitôt saint Pierre et saint Paul. Silvestre -l’admit donc au rang de catéchumène, lui imposa un jeûne de sept jours, -et lui enjoignit de faire ouvrir toutes les prisons. Et quand Constantin -fut descendu dans l’eau du baptême, une grande lumière l’environna, et -il en sortit pur de toute lèpre, et dit qu’il avait vu le Christ dans -les cieux. Et, pendant les sept jours qui suivirent son baptême, il -promulgua des lois mémorables entre toutes. Le premier jour, il décréta -que le Christ serait adoré des Romains comme le vrai Dieu; le second -jour, que tout blasphème contre le Christ serait puni; le troisième -jour, que toute injure faite à un chrétien entraînerait la confiscation -de la moitié des biens; le quatrième jour, que, de même que l’empereur -de Rome, l’évêque de Rome serait le premier de l’empire, et commanderait -à tous les évêques; le cinquième jour, que tout homme se réfugiant dans -une église aurait l’immunité de sa personne; le sixième jour, que nul ne -pourrait construire une église dans une ville sans la permission de son -supérieur ecclésiastique; le septième jour, que la dixième partie des -biens royaux serait affectée à l’édification des églises; le huitième -jour, l’empereur se rendit à l’église de Saint-Pierre et se confessa à -haute voix de ses fautes; puis, prenant une bêche, il creusa, le -premier, la terre, à l’endroit où allait s’élever la basilique nouvelle, -et il emporta sur ses épaules douze hottes de terre, qu’il jeta hors de -l’église. - -III. Lorsqu’elle apprit cette conversion, l’impératrice Hélène, mère de -Constantin, qui se trouvait alors à Béthanie, écrivit à son fils pour le -louer d’avoir renoncé au culte des idoles, mais aussi pour le blâmer -vivement de ce que, au lieu de croire au Dieu des Juifs, il se fût mis à -adorer comme dieu un homme crucifié. L’empereur lui répondit de ramener -avec elle à Rome les principaux docteurs juifs, en ajoutant qu’il les -placerait en face des docteurs chrétiens, afin que la discussion -réciproque fit apparaître la vérité en matière de foi. Hélène ramena -donc avec elle cent soixante et un docteurs juifs, dont douze surtout -brillaient par leur science et leur éloquence. Et quand Silvestre avec -son clergé se présenta devant l’empereur pour discuter avec ces Juifs, -on convint, d’un commun accord, de prendre pour arbitres du débat deux -païens très savants et très estimés, appelés Craton et Zénophile. Alors, -en présence de ces arbitres, saint Silvestre réfuta tour à tour les -arguments des douze fameux docteurs juifs, dont les noms étaient: -Abiathar, Jonas, Godolias, Annas, Doeth, Chusi, Benjamin, Aroel, Jubal, -Thara, Siléon et Zambri. Et, chaque fois, les deux arbitres, et -l’empereur et sa mère, et la foule s’accordèrent à reconnaître qu’il -avait complètement réfuté et anéanti les arguments de son adversaire. Si -bien que, exaspéré, Zambri, le douzième docteur, s’écria: «Je m’étonne -que vous, juges très sages, vous prêtiez foi aux ambages des paroles et -vous imaginiez que la toute-puissance de Dieu se puisse estimer par la -raison humaine. Finissons-en avec les paroles, et venons-en aux faits! -Insensés ceux qui adorent le crucifié, tandis que le nom du Dieu -tout-puissant est si fort que nulle créature ne supporte de l’entendre! -Et, pour que je vous prouve la vérité de ce que je dis, faites-moi -amener un taureau furieux: dès qu’il aura entendu ce nom sacré, il -mourra sur-le-champ!» Et Silvestre lui dit: «Mais alors, toi-même, -comment as-tu pu entendre ce nom sans mourir?» Et Zambri répondit: «Il -ne t’appartient pas de connaître ce mystère, à toi, l’ennemi des Juifs!» -Et l’on amena un taureau furieux, que cent hommes vigoureux avaient -peine à traîner; et aussitôt que Zambri eut prononcé un nom dans son -oreille, on vit la bête mugir, renverser les yeux, et tomber morte. Sur -quoi tous les Juifs d’acclamer violemment leur homme et d’insulter -Silvestre. Mais alors celui-ci: «Ce nom, que ce docteur a prononcé, -dit-il, n’est pas le nom de Dieu, mais celui du pire des démons, car mon -Dieu Jésus-Christ non seulement ne tue pas les vivants, mais fait -revivre les morts. De pouvoir tuer et de ne pas pouvoir faire revivre, -c’est le propre des lions, des serpents, et d’autres bêtes féroces. Si -donc cet homme veut me prouver que ce n’est pas le nom d’un démon qu’il -a prononcé, qu’il fasse revivre ce qu’il a tué! Car Dieu a écrit: «Je -tuerai et je ferai revivre!» Et comme les juges invitaient Zambri à -ressusciter le taureau, il dit: «Que Silvestre le ressuscite, au nom de -Jésus le Galiléen, et nous croirons tous en lui!» Et tous les Juifs -firent la même promesse. Alors Silvestre, après une prière, s’approcha -de l’oreille du taureau mort, et dit: «O nom de malédiction et de mort, -sors de cette bête par ordre du Seigneur Jésus, au nom duquel je dis: -«Taureau, lève-toi, et va aussitôt en paix rejoindre ton troupeau!» Et -aussitôt le taureau se leva et s’en alla en toute douceur. Et alors -l’impératrice, les Juifs, les juges, et tous les témoins du miracle, se -convertirent à la foi chrétienne. - -Quelques jours après, les prêtres des idoles vinrent trouver Constantin -et lui dirent: «Saint Empereur, il y a un dragon qui est dans une fosse, -et qui, depuis que tu as reçu la foi du Christ, fait périr tous les -jours, par son souffle, plus de trois cents hommes!» L’empereur rapporta -la chose à Silvestre, qui lui répondit: «Par la vertu du Christ, -j’obligerai ce dragon à renoncer à tout mal!» Et les prêtres promirent -que, s’il faisait cela, ils se convertiraient au Christ. Alors Silvestre -se mit en prière; et, le Saint-Esprit lui apparut et lui dit: «Descends -aussitôt, sans crainte, dans la fosse du dragon avec deux de tes -prêtres; et, quand tu seras en face de lui, dis lui ces paroles: «Le -Seigneur Jésus, né d’une vierge, crucifié et enseveli, puis ressuscité -et assis à la droite de son Père, doit un jour venir ici pour juger les -vivants et les morts; or donc, toi, Satan, attends en ce lieu qu’il -vienne!» Après quoi tu lui lieras la gueule d’un fil, que tu cachetteras -d’un anneau portant le signe de la croix. Et après cela vous viendrez -tous les trois chez moi, pour manger le pain que je vous aurai préparé.» - -Silvestre, avec deux prêtres, descendit dans la fosse, par cent -cinquante marches, portant en main deux lanternes. Il dit au dragon les -paroles du Saint-Esprit, puis il lui lia la bouche, qui sifflait de -rage, il la cacheta comme il avait à le faire; et, en sortant de la -fosse, il trouva deux mages qui l’avaient suivi afin de voir s’il osait -réellement affronter le dragon. Ces deux mages gisaient à terre presque -morts, asphyxiés par le souffle empesté du monstre. Le saint les ranima, -les ramena sains et saufs; et, aussitôt, ils se convertirent, ainsi -qu’une foule immense. Et enfin le bienheureux Silvestre, sentant -s’approcher la mort, donna à son clergé trois avertissements: ils les -avertit de s’aimer entre eux, de gouverner leurs églises avec diligence, -et de protéger leur troupeau de la morsure des loups. Et, cela fait, il -s’endormit heureusement dans le Seigneur, en l’an de grâce 320. - - - - -XIII - -LA CIRCONCISION DE N.-S. JÉSUS-CHRIST - -(1er janvier) - - -Quatre motifs rendent célèbre et solennel le jour de la Circoncision du -Seigneur. - -1º Ce jour est l’octave de la Nativité. Cette fête, une des plus grandes -de celles que célèbre l’Eglise, n’a point d’octave propre: car les -octaves de la mort des saints signifient que ceux-ci, après leur mort, -renaissent à une vie nouvelle: tandis que la Nativité du Seigneur ne -comporte pas d’octave, ayant eu pour suite la passion et la mort. De -même n’ont d’octave propre ni la Nativité de la Vierge, ni celle de -saint Jean-Baptiste, ni Pâques,--puisque cette fête a déjà elle-même -pour objet de célébrer la résurrection.--Ces fêtes n’ont que des -«octaves complémentaires», où nous complétons le culte de ces fêtes -elles-mêmes: et telle est, en ce jour de la Circoncision, l’octave de la -Nativité; - -2º La Circoncision symbolise pour nous l’imposition au Seigneur d’un nom -nouveau, pour notre salut. Rappelons, à ce propos, que le Seigneur a eu -trois noms, à savoir: Fils de Dieu, Christ et Jésus. Fils de Dieu le -désigne en tant que Dieu; Christ en tant qu’homme; Jésus en tant que -Dieu fait homme; - -3º La Circoncision célèbre la première effusion du sang du Christ pour -les hommes. On sait, en effet, que le Christ a versé cinq fois son sang -pour nous: 1º dans la Circoncision, et ce fut le commencement de notre -rédemption; 2º dans la prière, en témoignage de son désir de notre -rédemption; 3º dans la flagellation, et ce fut le mérite de notre -rédemption; 4º dans la crucifixion, et ce fut le prix de notre -rédemption; 5º dans l’ouverture de son flanc sous le coup de lance, et -ce fut le sacre de notre rédemption. - -4º Enfin la Circoncision célèbre le fait même de la circoncision du -Seigneur. Celui-ci, en consentant à se laisser circoncire, avait -plusieurs motifs: 1º il voulait montrer qu’il avait vraiment revêtu la -chair humaine: car seul un corps véritable peut émettre du sang; 2º il -voulait nous montrer que, nous aussi, nous devions accepter la -circoncision spirituelle, c’est-à-dire nous livrer au travail de notre -purification; 3º le Seigneur s’est laissé circoncire pour ôter aux Juifs -toute excuse dans leur conduite; car, s’il n’avait pas été circoncis, -ils auraient pu lui dire: «Nous ne t’avons pas accueilli, mais c’est -parce que tu étais différent de nos pères!» 4º le Seigneur a voulu -montrer son approbation de la loi de Moïse, «qu’il était venu non pas -détruire, mais compléter et réaliser». - -Au sujet de la chair sacrée de la circoncision du Seigneur, on a dit -qu’un ange l’avait apportée à Charlemagne, qui l’avait solennellement -déposée à Aix-la-Chapelle, dans l’église de Notre-Dame. Et l’on dit -qu’elle se trouve aujourd’hui à Rome, dans l’église appelée le Saint des -Saints; et de là vient le pèlerinage que l’on fait, en ce jour, à cette -église. - -Notons enfin que les païens, autrefois, se livraient, le premier jour de -l’année, à toutes sortes de pratiques superstitieuses que les chrétiens -ont eu beaucoup de peine à déraciner, et dont saint Augustin nous parle -dans un de ses sermons. Ces païens s’étaient imaginés de prendre pour -dieu un certain chef appelé Janus; et c’était lui qu’ils honoraient ce -jour-là, le représentant avec deux visages, dont un tourné vers l’année -passée, l’autre vers la nouvelle. On avait aussi l’habitude de se -déguiser sous des formes monstrueuses: les uns se revêtaient de peaux de -bêtes, d’autres n’avaient pas honte d’introduire leurs corps virils dans -des tuniques de femme. Et saint Augustin ajoute: «Quiconque garde -quelque chose des coutumes païennes, je crains bien que le nom de -chrétien ne puisse guère lui servir!» - - - - -XIV - -L’ÉPIPHANIE - -(6 janvier) - - -L’Epiphanie se célèbre en souvenir d’un quadruple miracle. C’est en -effet ce jour-là que les mages ont adoré le Christ, que saint Jean a -baptisé le Christ, que le Christ a changé l’eau en vin, et qu’il a -rassasié cinq mille hommes avec cinq pains. Et cette fête porte quatre -noms: 1º elle s’appelle _Epiphanie_, en souvenir de l’étoile que les -mages aperçurent au-dessus d’eux; 2º elle s’appelle Théophanie, parce -que, le jour du baptême du Christ, la Trinité divine apparut tout -entière, le Père dans la voix, le Fils dans la chair, le Saint-Esprit -sous la forme d’une colombe; 3º elle s’appelle Béthanie (de _Beth_, -maison), parce qu’aux noces de Cana Jésus montra sa divinité dans une -maison; 4º enfin elle s’appelle Phagiphanie, en souvenir du jour où le -Christ a nourri cinq mille hommes avec cinq pains. Mais nous devons -ajouter que l’on doute que ce quatrième miracle se soit accompli ce -jour-là: car saint Jean nous dit que «le temps de la Pâque approchait». - -Au reste, le premier de ces quatre miracles est celui que l’Eglise -célèbre tout particulièrement; de telle sorte que nous n’aurons à nous -occuper ici que de lui. Donc, treize jours après la naissance du Christ, -trois mages vinrent à Jérusalem. Leurs noms étaient, en grec, Appellius, -Amérius, et Damascus; en hébreu, Galgalat, Malgalath et Sarathin; en -latin, Gaspard, Balthasar, et Melchior. Ces trois mages étaient des -sages, et en même temps des rois; car le mot mage, qui signifie -imposteur et sorcier, a aussi le sens de «homme très savant». - -On peut se demander pourquoi ces mages vinrent à Jérusalem, puisque ce -n’était point là que le Christ était né. Remi en donne quatre raisons: -1º les mages ignoraient le lieu exact de la naissance du Christ, et sont -venus à Jérusalem parce qu’ils supposaient qu’un enfant aussi -merveilleux ne pouvait être né que dans la capitale du royaume; 2º ils -sont venus à Jérusalem pour consulter les savants et les scribes de la -ville sur le lieu de naissance du Sauveur; 3º ils sont venus à Jérusalem -pour ôter aux Juifs l’excuse de pouvoir dire qu’ils ignoraient le temps -de la naissance du Messie; 4º enfin ils sont venus à Jérusalem pour -condamner, par le spectacle de leur zèle, l’indifférence et la mollesse -des Juifs. - -Saint Jean Chrysostome nous donne une autre explication de la venue des -mages à Jérusalem. C’étaient, suivant lui, des astrologues qui, de père -en fils, passaient trois jours par mois sur une haute montagne, dans -l’attente de l’étoile qu’avait prédite Balaam. Or, dans la nuit de la -naissance du Christ, une étoile leur apparut qui avait la forme d’un -merveilleux enfant, avec une croix de feu sur la tête; et elle leur dit: -«Allez vite dans la terre de Juda, vous y trouverez un enfant nouveau-né -qui est le roi que vous attendez!» - -On peut se demander ensuite comment douze jours ont pu leur suffire pour -faire un si long trajet, depuis les confins de l’Orient jusqu’à -Jérusalem, que l’on dit située au centre du monde. Suivant Remi, c’est -l’Enfant divin lui-même qui les a conduits. Ou encore, suivant d’autres, -la rapidité de leur course tient à ce qu’ils étaient montés sur des -dromadaires, animaux très rapides, qui font plus de chemin en un jour -que les chevaux en trois. - -Arrivés à Jérusalem, ils ne demandèrent pas si le roi des Juifs était -né, car ils le savaient déjà par l’étoile. Ils demandèrent où était né -le roi des Juifs. Ce qu’entendant, Hérode se troubla fort, et la ville -entière avec lui. Hérode en fut troublé pour trois raisons: 1º il -craignait que les Juifs ne prissent pour maître ce roi nouveau-né; 2º il -craignait d’être mis en accusation par les Romains, s’il permettait à un -homme non proclamé roi par Auguste de revêtir le titre de roi; 3º comme -le dit saint Grégoire, un roi terrestre ne pouvait manquer de se sentir -troublé, se voyant en présence du roi des Cieux. Et quant au trouble des -Juifs, il s’expliquait également par trois raisons, d’après Chrysostome: -1º par l’impossibilité où sont les impies de se réjouir de l’avènement -du juste; 2º par l’adulation de ces Juifs pour Hérode, dont ils voyaient -le trouble; 3º par l’incertitude où ils étaient de leur sort devant la -perspective d’une révolution. - -Hérode, ayant convoqué tous les prêtres et scribes, leur demanda où -était né le Christ. Et quand il apprit que c’était à Bethléem, il le dit -aux mages, en leur demandant de venir lui rendre compte de ce qu’ils -auraient vu; lui-même, prétendait-il, irait alors adorer l’enfant -nouveau-né: mais en réalité il ne songeait qu’à le faire périr. - -Autre particularité: l’étoile cessa de guider les mages dès qu’ils -furent entrés à Jérusalem, sans doute pour forcer les mages à s’enquérir -du lieu de la nativité du Christ, et ainsi à fournir devant tous le -témoignage du miracle. Quant à la nature même de cette étoile, les uns -disent que c’était l’Esprit-Saint qui avait pris cette forme pour guider -les mages, d’autres que c’était un ange; d’autres enfin, dont nous -partageons l’avis, supposent que cette étoile était un astre -nouvellement créé, qui, ayant rempli sa mission, sera rentré dans le -sein de la matière universelle. D’après Fulgence, cette étoile différait -de toutes les autres en trois choses: 1º elle n’était pas localisée dans -le firmament, mais pendait dans les airs, près de la terre; 2º elle -était si brillante qu’on la voyait même en plein jour, éclipsant la -lumière du soleil; 3º elle marchait en avant des mages, comme une -personne vivante, au lieu de suivre le mouvement circulaire des autres -étoiles. - -Entrés dans la crèche, et y ayant trouvé l’enfant avec sa mère, les -mages se mirent à genoux, et offrirent, en présent, de l’or, de -l’encens, et de la myrrhe. Le choix de ces présents et leur don -s’expliquent par plusieurs motifs: 1º c’était l’usage, chez les anciens, -de ne jamais approcher d’un dieu ou d’un roi sans lui offrir des -présents; et les mages, qui venaient des confins de la Perse et de la -Chaldée, à l’endroit où coule le fleuve Saba (d’après l’_Histoire -scholastique_), apportaient les présents qu’avaient coutume d’offrir les -Perses et les Chaldéens; 2º d’après saint Bernard, l’or était destiné à -alléger la pauvreté de la Vierge, l’encens à effacer la mauvaise odeur -de l’étable, la myrrhe à consolider les membres de l’enfant en expulsant -les vers de ses intestins; 3º ces trois présents signifiaient la royauté -du Christ, sa divinité, et son humanité: car l’or sert pour le tribut -royal, l’encens pour le sacrifice divin, la myrrhe pour la sépulture des -morts; 4º enfin ces trois présents signifient ce que nous devons offrir -au Christ: car l’or est le symbole de l’amour, l’encens celui de la -prière, et la myrrhe symbolise la mortification de la chair. - -Ayant adoré l’enfant Jésus, les mages, qu’un songe avait avertis de ne -point retourner auprès d’Hérode, s’en revinrent dans leurs pays par un -autre chemin. Leurs corps furent retrouvés par Hélène, mère de -Constantin, qui les transporta à Constantinople. Plus tard, saint -Eustorge les transporta à Milan, dont il était évêque, et les déposa -dans l’église qui appartient aujourd’hui à notre Ordre des Frères -prêcheurs. Mais lorsque l’empereur Henri s’empara de Milan, il fit -transporter les corps des mages, par le Rhin, à Cologne, où le peuple -les entoure d’une grande dévotion. - - - - -XV - -SAINT RÉMY, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(14 janvier) - - -La vie de saint Rémy a été écrite par Hincmar, archevêque de Reims. - -I. La naissance de ce glorieux docteur et confesseur de la foi a été -prophétisée par un ermite, dans les circonstances que voici. Au moment -où la persécution des Vandales désolait toute la France, un saint -ermite, qui était aveugle, priait avec ardeur pour la paix de l’Eglise -des Gaules. Or un ange lui apparut et lui dit: «Sache que la femme qui -s’appelle Ciline mettra au monde un fils du nom de Rémy, qui délivrera -son peuple des attaques des méchants!» Aussi l’ermite, dès qu’il -s’éveilla, se fit-il conduire à la maison de Ciline et lui raconta sa -vision. Et comme la dame refusait d’y croire,--car elle était déjà -vieille, et avait renoncé à l’espoir d’enfanter,--l’ermite lui dit: -«Sache que, lorsque ton enfant aura pris le sein, tu n’auras qu’à me -frotter les yeux de ton lait pour qu’aussitôt je recouvre la vue!» Et -tout arriva, en effet, de cette façon. - -Dès sa jeunesse, Rémy évita le monde et entra dans un couvent. Mais à -vingt-deux ans sa renommée, sans cesse croissante, lui valut d’être -choisi par tout le peuple pour l’archevêché de Reims. Et c’était un -homme d’une telle douceur que, quand il mangeait, les moineaux venaient -sur sa table, et qu’il les nourrissait dans le creux de sa main. Ayant -été un jour reçu dans la maison d’une dame, et apprenant que celle-ci -n’avait plus de vin, saint Rémy entra dans sa cave, fit un signe de -croix sur le tonneau; et voici que le vin en jaillit en telle abondance -que toute la cave s’en trouva inondée. - -Le roi de France Clovis était alors païen, et sa pieuse femme ne -parvenait pas à le convertir. Mais un jour, se voyant menacé par -l’immense armée des Allemands, il fit vœu au Dieu qu’adorait sa femme de -se convertir à lui, s’il lui accordait la victoire sur ses ennemis. Et -Dieu lui accorda la victoire, de sorte qu’il se rendit auprès de saint -Rémy et demanda à être baptisé. Mais, en arrivant aux fonds baptismaux, -l’évêque et le roi s’aperçurent que le saint chrême manquait; et voici -qu’une colombe, fendant les airs, apporta dans son bec une ampoule -pleine de saint chrême, dont le prélat oignit le roi. Et cette ampoule -se conserve dans l’église de Reims, où elle sert, aujourd’hui encore, au -sacre des rois de France. - -II. Longtemps après, Génébald, homme sage et pieux, qui avait épousé la -nièce de saint Rémy, mais s’était séparé d’elle, d’un commun accord, par -scrupule de piété, fut ordonné évêque de Laon par saint Rémy. Mais comme -ce Génébald avait permis à sa femme de venir souvent s’instruire auprès -de lui, ces fréquents entretiens allumèrent le désir dans son âme, et le -firent tomber dans le péché. Et la femme, ayant mis au monde un fils, -manda cette nouvelle à l’évêque, qui, rempli de honte, lui dit: «Puisque -cet enfant est le résultat d’un larcin, je veux qu’il s’appelle Larron!» -Mais plus tard, il permit de nouveau à sa femme de venir s’instruire -auprès de lui, et de nouveau il finit par se précipiter dans le péché. -Et comme, cette fois, sa femme mit au monde une fille, il dit: «Je veux -que cette fille s’appelle Renarde!» Puis, rentrant en lui-même, il alla -se jeter aux pieds de saint Rémy, et le pria de lui ôter du cou l’étole -épiscopale. Mais saint Rémy s’y refusa; et après l’avoir doucement -consolé, il l’enferma pendant sept ans dans une cellule, et, durant cet -intervalle, gouverna lui-même son diocèse. Or, la septième année, comme -Génébald célébrait sa messe, un ange lui apparut, qui lui annonça que -son péché lui était remis, et lui ordonna de quitter sa cellule. Alors -Génébald répondit: «Je ne le puis pas, car mon maître Rémy a fermé cette -porte et l’a scellée de son sceau.» L’ange lui dit alors: «Afin que tu -saches que le ciel s’est rouvert, cette porte va s’ouvrir sans que le -sceau soit brisé!» Et aussitôt la porte s’ouvrit. Mais alors Génébald, -se jetant en croix sur le sol, dit: «Si même le Seigneur Jésus venait me -mettre en liberté, je ne sortirais pas d’ici sans y être autorisé par -mon chef Rémy, qui m’a enfermé!» Alors saint Rémy, mandé par l’ange, -vint à Laon, et replaça Génébald sur son siège épiscopal; et Génébald -persévéra dans la piété jusqu’à sa mort, et Larron, son fils, lui -succéda sur son siège, et mérita même d’être canonisé. Enfin saint Rémy -s’endormit en paix, vers l’an 500. Le jour de sa fête est aussi celui où -se célèbre la naissance de saint Hilaire, évêque de Poitiers. - - - - -XVI - -SAINT HILAIRE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(14 janvier) - - -Hilaire, évêque de Poitiers, originaire de l’Aquitaine, brilla parmi les -hommes comme l’étoile Lucifer parmi les astres. Marié, et père d’une -fille, il s’était mis, après la naissance de cet enfant, et tout en -restant laïc, à mener la vie d’un moine: si bien que, en raison de sa -vie et de sa science, il fut élu évêque. Et il défendit contre les -hérétiques, non seulement son diocèse, mais la France entière, ce qui ne -l’empêcha pas d’être un jour exilé, en compagnie du bienheureux Eusèbe, -évêque de Verceil, l’empereur ayant écouté l’avis de deux autres évêques -qui avaient été corrompus par l’hérésie d’Arius, ainsi d’ailleurs que -l’empereur lui-même. Et lorsque cette hérésie se fut propagée partout, -l’empereur ayant permis à tous les évêques de se réunir pour discuter la -vérité de la foi, saint Hilaire se rendit à la réunion; mais lesdits -évêques obtinrent de l’empereur l’ordre, pour lui, de retourner aussitôt -à Poitiers. Et comme, durant son retour, il était descendu dans l’île -Gallibaria[4], qui était toute pleine de serpents, aucun de ces animaux -n’osa l’approcher; et lui, il planta au milieu de l’île un poteau, et -défendit aux serpents de le dépasser, de telle sorte que la moitié de -l’île fut pour eux non comme une terre, mais comme une mer. - - [4] Petite île de la Méditerranée, à quelques centaines de mètres - d’Alassio. - -A Poitiers, lorsqu’il y revint, il ressuscita par ses prières un enfant -mort sans baptême. Longtemps il resta prosterné, en prière; et enfin -tous deux se relevèrent ensemble, le vieillard, de sa prière, et -l’enfant, de la mort. Et comme la fille d’Hilaire, Apia, voulait se -marier, son père lui adressa un discours qui la décida à rester dans -l’état de virginité. Mais son père, craignant qu’elle ne fléchît un jour -dans cette résolution, pria le Seigneur de la rappeler à lui, au lieu de -la laisser vivre plus longtemps; et ainsi fut fait, car, peu de jours -après, la jeune fille mourut; et Hilaire l’ensevelit de ses propres -mains. Alors la mère de la bienheureuse Apia pria l’évêque d’obtenir -pour elle aussi ce qu’il avait obtenu pour sa fille. Et Hilaire le fit, -et par sa prière, l’envoya au ciel. - -En ce temps-là, le pape Léon, s’étant laissé corrompre par l’hérésie, -convoqua en concile tous les évêques; et Hilaire, qui n’avait pas été -convoqué, vint à ce concile. Alors le pape, apprenant son arrivée, -défendit que personne se levât pour lui ni lui fît une place. Et lorsque -Hilaire entra, le pape lui dit: «Tu es Hilaire le Gaulois?» Et lui: «Je -ne suis pas Gaulois, mais évêque dans les Gaules.» Et le pape: «Donc tu -es Hilaire des Gaules, et moi je suis Léon, évêque et juge suprême, -assis sur le siège apostolique!» Alors Hilaire: «Si tu es Léon (lion), -du moins tu n’es pas le lion de la tribu de Juda; et peut-être es-tu -juge, mais certes tu ne juges pas sur le siège divin!» Alors l’évêque, -indigné, se leva, disant: «Attends ici un moment, je vais revenir tout à -l’heure, et saurai bien te traiter suivant ton mérite!» Et Hilaire: -«Mais si tu ne reviens pas, qui me répondra pour toi?» Et lui: «Je -reviendrai à l’instant, et verrai à humilier ton orgueil!» Là-dessus le -pape se rendit où l’appelait un besoin naturel, et il fut saisi de -dysenterie, et il mourut là misérablement, perdant tous ses boyaux. -Cependant Hilaire, voyant que personne ne se levait pour lui faire -place, s’assit patiemment à terre, disant: «La terre est à -Notre-Seigneur!» Et aussitôt la terre, à l’endroit où il était assis, -s’éleva, de façon qu’Hilaire se trouva au niveau des autres évêques. Et -lorsque fut apportée la nouvelle de la mort misérable du pape, Hilaire, -se levant, ramena tous les évêques à la foi catholique, et les renvoya -dans leurs diocèses. Nous devons toutefois ajouter que ce miracle de la -mort du pape Léon reste douteux, car ni l’_Histoire ecclésiastique_, ni -la _Tripartite_ n’en font mention, et aucune chronique ne signale -l’existence, à cette époque, d’un pape de ce nom; et enfin saint Jérôme -dit que «la sainte Eglise romaine est toujours restée immaculée, sans se -souiller d’aucune hérésie». Mais on peut supposer que peut-être ce Léon, -sans avoir été élu pape régulièrement, avait usurpé le titre de pape; ou -peut-être encore le nom de Léon n’était-il qu’un surnom du pape Libère, -dont on sait qu’il a favorisé l’hérésie de l’empereur Constantin. - -Quand enfin, après de nombreux miracles, saint Hilaire, vieux et malade, -sentit approcher la mort, il appela le prêtre Léonce, son favori, et le -pria de sortir de sa maison et puis de revenir lui faire part de ce -qu’il aurait entendu. Et Léonce sortit, et revint dire qu’il avait -entendu le bruit de la ville en tumulte. Et, vers minuit, une lumière -surnaturelle, telle que Léonce lui-même ne pouvait en supporter la vue, -entra dans la chambre de l’évêque: elle s’évanouit peu à peu, emportant -avec elle l’âme de saint Hilaire. Celui-ci florissait vers l’an 340, -sous le règne de Constantin. - - - - -XVII - -SAINT FÉLIX, PRÊTRE ET CONFESSEUR - -(14 janvier) - - -On raconte que saint Félix était maître d’école, et traitait ses élèves -avec une rigueur extrême. Et comme, pris par les païens, il proclamait -ouvertement sa foi chrétienne, il fut livré aux mains des enfants de son -école, qui le tuèrent à coup de poinçons. Pourtant l’Eglise paraît nous -affirmer que saint Félix n’a pas été martyr mais seulement confesseur. -Et une autre légende raconte que, l’évêque de Nole Maxime étant un jour -tombé à terre, à demi mort de faim et de froid (car il s’était enfui -pour échapper à la persécution), Félix, averti par un ange, vint à son -secours; et comme il n’avait apporté avec lui aucune nourriture, il -pressa dans la bouche de l’évêque le jus d’une grappe de raisin qu’il -vit miraculeusement attachée à une haie voisine, après quoi, prenant le -vieillard sur ses épaules, il l’emporta chez lui; et, à la mort de -Maxime, c’est lui qui fut élu évêque à sa place. - -Un jour qu’il prêchait, et que ses persécuteurs le poursuivaient, il se -cacha entre des murs en ruines; et aussitôt Dieu ordonna à des araignées -de tisser leur toile devant l’entrée de cette ruine: si bien que, en -apercevant cette toile d’araignée, les persécuteurs s’en allèrent, -convaincus que personne n’était entré par là. Saint Félix se cacha -ensuite dans un autre lieu, où une femme le nourrit pendant trois mois -sans voir une seule fois son visage. Enfin, au retour de la paix, il -revint à son église, et c’est là qu’il s’endormit dans le Seigneur. Il -fut enterré aux portes de la ville, dans un endroit nommé Pinci. - -Il avait un frère, qui s’appelait, lui aussi, Félix, et qui montra un -grand courage dans la persécution. Et l’on raconte que saint Félix -cultivait un jardin, et que des voleurs, qui avaient entrepris de lui -dérober ses légumes, ne purent s’empêcher, toute la nuit, de lui -cultiver son jardin, de telle sorte que, le lendemain matin, saint Félix -les trouva ainsi occupés. Aux compliments qu’il leur fit, les voleurs -avouèrent leurs mauvais desseins; et le saint les renvoya doucement chez -eux. Un autre jour certains païens, venus pour s’emparer de saint Félix, -éprouvèrent une douleur affreuse dans les mains; et comme ils hurlaient, -le saint leur dit: «Si vous voulez que votre douleur cesse aussitôt, -dites: le Christ est Dieu!» Et ils le dirent et furent guéris. Alors le -prêtre des idoles vint le trouver et dit: «Seigneur évêque, mon dieu a -pris la fuite dès qu’il t’a vu venir, en me disant qu’il ne pouvait pas -supporter ta vertu. Si donc mon dieu te craint à ce point, combien -davantage je dois te craindre!» Et Félix l’instruisit dans la foi -chrétienne, et le baptisa. - - - - -XVIII - -SAINT PAUL, ERMITE - -(15 janvier) - - -Paul fut le premier ermite, ainsi que l’atteste saint Jérôme, qui a -écrit sa vie. Pour échapper aux persécutions de Décius, il se retira -dans un immense désert, et là, au fond d’une caverne, il demeura pendant -soixante ans inconnu aux hommes. - -Ce Décius se nommait aussi Gallien, et avait commencé de régner en l’an -256. Il tourmentait cruellement les chrétiens. Il fit un jour saisir -deux jeunes chrétiens, fit enduire de miel le corps de l’un d’eux, et le -fit exposer, sous un soleil torride, aux piqûres des mouches, des -abeilles et des guêpes; l’autre jeune homme fut placé sur un lit -moelleux, dans un lieu charmant où l’air était doux, rempli du murmure -de l’eau, du chant des oiseaux, et du parfum des fleurs; et ce jeune -homme fut lié, avec des cordes enguirlandées de fleurs, de façon à ne -pouvoir remuer ni les pieds ni les mains. Le méchant empereur fit venir -auprès de ce jeune homme certaine femme aussi impure que belle, qui -reçut l’ordre de souiller la chair de ce jeune chrétien, rempli du seul -amour de Dieu. Mais celui-ci, dès qu’il sentit dans sa chair des -mouvements contraires à la raison, n’ayant point d’arme pour se -défendre, coupa sa langue avec ses dents et la cracha au visage de -l’impudique, échappant ainsi à la tentation par l’excès de la douleur, -et se préparant un trophée à jamais admirable. - -Effrayé de tels supplices et d’autres encore, saint Paul s’enfuit au -désert. Et lorsque saint Antoine vint à son tour au désert, s’imaginant -être le premier ermite, un songe lui apprit qu’un autre ermite, meilleur -que lui, avait droit à son hommage. Aussi saint Antoine s’efforça-t-il -de découvrir cet autre ermite. Et comme il le cherchait par les forêts, -il rencontra d’abord un centaure, à demi-homme, à demi-cheval, qui lui -dit d’aller devant lui. Il rencontra ensuite un animal qui portait des -dattes, et qui, par le haut du corps ressemblait à un homme, avec le -ventre et les pieds d’une chèvre. Antoine lui demanda qui il était: il -répondit qu’il était un satyre, c’est-à-dire une de ces créatures que -les païens prenaient pour des dieux des bois. Enfin saint Antoine -rencontra un loup, qui le conduisit jusqu’à la cellule de saint Paul. Or -celui-ci, pressentant l’arrivée d’un homme, avait fermé sa porte. Mais -Antoine le supplia de lui ouvrir, affirmant qu’il mourrait sur place -plutôt que de se retirer. Et Paul, vaincu par ses prières, lui ouvrit; -et aussitôt les deux ermites se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. - -Et comme l’heure de midi approchait, un corbeau vint apporter un pain -formé de deux parties. Et comme Antoine s’en étonnait, Paul lui dit que -Dieu le nourrissait tous les jours de cette façon: il avait seulement -doublé la ration, ce jour-là, à cause de la visite d’Antoine. Là-dessus -s’engagea une pieuse dispute pour savoir qui des deux serait le plus -digne de diviser le pain. Paul voulait que ce fût Antoine, en sa qualité -d’hôte, Antoine voulait que ce fût Paul, en sa qualité d’aîné. Enfin -tous deux prirent le pain, et le divisèrent en parties égales. - -Et comme Antoine s’en revenait vers sa cellule, il vit passer au-dessus -de lui deux anges portant l’âme de Paul. Il retourna aussitôt sur ses -pas, et trouva le corps de Paul agenouillé dans l’attitude de la prière, -de telle sorte qu’il crut qu’il était vivant. Le saint, cependant, était -mort; et Antoine s’écria: «O âme sainte, ce que tu faisais dans la vie, -tu en gardes le signe jusque dans la mort!» Et pendant qu’il songeait au -moyen d’ensevelir Paul, voici qu’arrivèrent deux lions qui creusèrent -une fosse, aidèrent à la sépulture, et s’en retournèrent dans leur -forêt. Et Antoine prit le manteau de Paul, fait de feuilles de palmier: -il le revêtit, depuis lors, aux jours de fêtes. La mort de Paul eut lieu -vers l’an 287. - - - - -XIX - -SAINT MACAIRE, ERMITE - -(15 janvier) - - -Macaire, étant abbé, et marchant dans le désert, entra pour dormir dans -un monument où étaient ensevelis des corps de païens; et il plaça un de -ces corps sous sa tête, en guise d’oreiller. Et les démons, voulant -l’effrayer, appelaient, disant: «Lève-toi et viens avec nous au bain!» -Et un autre démon, s’étant introduit dans le corps du mort, et prenant -une voix de femme, répondait: «Je ne puis me lever, car un étranger -s’est mis sur moi!» Mais Macaire, sans s’effrayer, dit au corps, après -l’avoir battu: «Lève-toi et va-t’en, si tu le peux!» Ce qu’entendant, -les démons s’enfuirent, en criant à haute voix: «Seigneur, tu nous as -vaincus!» - -Un jour, saint Macaire, traversant un marais pour regagner sa cellule, -rencontra le diable, qui, armé d’une faux, voulut le frapper et ne put y -parvenir. Et le démon lui dit: «J’ai beaucoup à souffrir de ton fait, -Macaire, et cela, parce que je ne parviens pas à te vaincre. Je fais -pourtant tout ce que tu fais; tu jeûnes et moi je ne mange pas, tu -veilles et moi je ne dors pas; et il n’y a qu’une seule chose où tu me -dépasses.» Et l’abbé dit: «Quelle est donc cette chose?» Et le diable: -«C’est ton humilité, en raison de laquelle je suis sans force contre -toi!» - -Ayant trop à souffrir de la tentation, Macaire, mit sur ses épaules un -grand sac rempli de sable, et alla le porter dans le désert, plusieurs -jours de suite. Théosèbe, le rencontrant, lui dit: «Abbé, pourquoi -portes-tu ce fardeau?» Et il lui répondit: «Pour tourmenter mon corps -qui me tourmente!» Une autre fois, il vit Satan vêtu d’un manteau percé -de trous et auquel pendaient d’innombrables flacons. Et Macaire lui dit: -«Où vas-tu?» Et lui: «Je porte à boire aux frères!» Et Macaire: «Mais -pourquoi as-tu tant de flacons?» Et le diable: «C’est pour être sûr de -contenter les frères; car si un des flacons ne leur plaît pas, je leur -offrirai de l’autre ou du troisième, jusqu’à ce que l’un de mes flacons -soit à leur goût!» Plus tard, le voyant revenir, Macaire lui dit: «Eh -bien, qu’as-tu fait?» Il répondit: «Tous se sont sanctifiés et ont -refusé mes flacons, à l’exception d’un seul, nommé Théotiste.» Aussitôt -Macaire, se levant, alla trouver ce frère, et, par ses discours, le -délivra de la tentation. Et le lendemain, Macaire, rencontrant de -nouveau le diable, lui dit: «Où vas-tu?» Il répondit: «Chez les frères!» -Et Macaire, quand il le vit revenir, lui demanda: «Eh bien, comment vont -les frères?» Et le diable répondit: «Mal!» Et Macaire: «Comment cela?» -Et le diable: «Ils sont tous saints, et, pour comble de malheur, le seul -d’entre eux que j’avais est perdu pour moi, et est même devenu le plus -saint de tous!» Et le vieillard, quand il entendit ces paroles, rendit -grâces à Dieu. - -Un autre jour, Macaire, ayant trouvé un crâne de mort, lui demanda de -qui il avait été la tête. «--D’un païen!--Et où est ton âme?--En enfer!» -Macaire demanda au crâne si sa place en enfer était très profonde. -«--Aussi profonde que la terre par rapport au ciel!--Et y a-t-il des -âmes logées encore plus bas que la tienne?--Oui, celles des Juifs!--Et, -au-dessous des Juifs, y a-t-il encore d’autres âmes?--Oui, celles des -mauvais chrétiens qui, rachetés par le sang du Christ, font bon marché -de ce privilège!» - -Ce bon abbé tua, un jour, de sa main, une puce; et, l’ayant tuée, il fut -désolé d’avoir vengé sa propre injure; et pour se punir, il resta -pendant six mois tout nu dans le désert, jusqu’à ce que tout son corps -ne fût plus qu’une plaie. Et après cela, il s’endormit en paix, laissant -au monde le souvenir de grandes vertus. - - - - -XX - -SAINT MARCEL - -(16 janvier) - - -Marcel était pape à Rome. Ayant osé reprocher à l’empereur Maximien sa -cruauté à l’égard des chrétiens, et s’étant permis de célébrer la messe -dans la maison d’une femme noble consacrée au Christ, il excita à tel -point la rage de l’empereur, que celui-ci changea cette maison en -écurie, et contraignit Marcel à y garder les chevaux, en qualité -d’esclave. Et saint Marcel, après de nombreuses années de cet esclavage, -s’endormit dans le Seigneur vers l’an 287. - - - - -XXI - -SAINT ANTOINE, ERMITE - -(17 janvier) - - -La vie de ce saint a été écrite par saint Anastase. - -I. Antoine avait vingt ans lorsqu’il entendit lire, à l’Eglise, les -paroles de Jésus: «Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, et -donnes-en le produit aux pauvres!» Aussitôt Antoine vendit tous ses -biens, en donna le produit aux pauvres, et alla se faire ermite au -désert. Il eut à y soutenir des tentations innombrables de la part des -démons. Un jour qu’il avait vaincu par sa foi le démon de la luxure, le -diable lui apparut sous la forme d’un enfant noir, et, se prosternant -devant lui, se reconnut vaincu. Une autre fois, comme il était dans une -tombe d’Egypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un -de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules; mais comme -tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à -l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait -trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient -ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux -féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et -leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le -caveau, et mit en fuite tous les démons; et Antoine se trouva aussitôt -guéri. Et alors, comprenant que c’était Jésus qui venait à son secours, -le saint lui dit: «Où étais-tu tout à l’heure, bon Jésus, et pourquoi -n’étais-tu pas ici pour me secourir et guérir mes blessures?» Et le -Seigneur lui répondit: «Antoine, j’étais là, mais j’attendais de voir -ton combat; et maintenant que tu as lutté avec courage, je répandrai ta -gloire dans le monde entier!» Et telle était la ferveur du saint, que -lorsque l’empereur Maximien mettait à mort les chrétiens, il suivait les -martyrs jusqu’au lieu de leur supplice, espérant être supplicié avec -eux; et il s’affligeait fort de voir que le martyre lui était refusé. - -II. Etant venu dans une autre partie du désert, il y trouva un grand -disque d’argent; et il se dit: «D’où peut venir ce disque d’argent, en -un lieu où ne se voient nulles traces d’hommes? Si un voyageur l’avait -perdu, il serait revenu le chercher, et l’aurait certainement retrouvé, -grand comme est ce disque. Satan, c’est encore un de tes tours! Mais tu -ne parviendras pas à ébranler ma volonté!» Et, comme il disait cela, le -disque s’évanouit en fumée. Il trouva ensuite une énorme masse d’or; -mais il l’évita comme le feu, et s’enfuit sur une montagne où il resta -vingt ans, éclatant de miracles. Un jour qu’il était ravi en esprit, il -vit le monde tout couvert de filets étroitement unis. Et il s’écria: -«Oh! qui pourra s’échapper hors de ces filets?» Et une voix lui -répondit: «L’humilité!» Une autre fois, comme les anges l’emportaient -dans les airs, les démons voulurent l’empêcher de passer en lui -rappelant les péchés qu’il avait commis depuis sa naissance. Mais les -anges: «Vous n’avez pas à parler de ces péchés, que la grâce du Christ a -déjà effacés. Mais, si vous en connaissez qu’Antoine ait commis depuis -qu’il est moine, dites-les!» Et, comme les diables se taisaient, Antoine -put librement s’élever dans les airs et en redescendre. - -III. Saint Antoine raconte qu’il a vu, un jour, certain diable de haute -taille qui, osant se faire passer pour la Providence divine, lui dit: -«Que veux-tu, Antoine, afin que je te le donne?» Mais le saint, s’armant -de sa foi, lui cracha au visage, se jeta sur lui, et aussitôt le diable -s’évanouit. Une autre fois le diable lui apparut dans un corps d’une -taille si haute que sa tête semblait toucher le ciel. Antoine lui ayant -demandé qui il était, il avoua qu’il était Satan, et ajouta: «Pourquoi -les moines me combattent-ils, et pourquoi les chrétiens me -maudissent-ils?» Et Antoine: «Ils ont raison de le faire, car tu ne -cesses de les tourmenter!» Et le diable: «Ce n’est pas moi qui les -tourmente, mais ce sont eux qui se tourmentent eux-mêmes: car moi je ne -puis plus rien, depuis que le règne du Christ s’est répandu sur toute la -terre.» - -IV. Quelqu’un demanda à saint Antoine: «Que dois-je faire pour plaire à -Dieu?» Et le saint lui répondit: «Où que tu ailles, aie toujours Dieu -devant les yeux; quoi que tu fasses, obéis aux préceptes de la Sainte -Ecriture; et, dans quelque lieu que tu te trouves, restes-y! Fais ces -trois choses, et tu seras sauvé!» Un abbé ayant demandé, lui aussi, à -saint Antoine ce qu’il devait faire, le saint répondit: «Ne te fie pas à -ta justice, contiens ton ventre et ta langue, et, quand une chose est -passée, ne la regrette pas!» Et il dit encore: «De même que les poissons -meurent si on les met à sec, de même les moines qui s’attardent hors de -leur cellule et fréquentent les séculiers se relâchent de leur bon -propos.» Et il dit encore: «Celui qui vit dans la solitude est délivré -de trois guerres, à savoir: contre l’ouïe, la vue et la parole, et n’a à -lutter que contre son cœur.» - -V. Saint Antoine disait que les mouvements du corps pouvaient être de -trois sortes: les uns provenant de la nature même, les autres de l’excès -d’aliments, d’autres enfin de la suggestion du démon. Un frère de son -ermitage avait renoncé au siècle, mais non pas entièrement, car il -gardait encore quelques biens. Et Antoine lui dit: «Va acheter de la -viande!» Et comme le frère revenait avec la viande, des chiens se -jetèrent sur lui et le mordirent. Alors Antoine lui dit: «Ceux qui -renoncent au monde et qui veulent garder des biens, c’est ainsi qu’ils -sont déchirés par les démons!» - -Un jour qu’il s’ennuyait dans sa cellule, il dit: «Seigneur, je veux -être sauvé, et mes pensées ne me le permettent pas!» Alors, sortant de -sa cellule, il vit un inconnu qui était assis et travaillait, après quoi -il se relevait et priait. Or cet inconnu était un ange, et il dit à -Antoine: «Fais ainsi, et tu seras sauvé!» - -Et un jour, comme Antoine travaillait avec ses frères, ceux-ci -l’entendirent prier Dieu de détourner du monde le malheur qui se -préparait. Puis, comme les frères lui demandaient quel était ce malheur, -il répondit, avec des larmes et des sanglots: «J’ai vu dans le ciel -l’autel de Dieu entouré par une multitude de chevaux qui foulaient aux -pieds les choses saintes; et j’ai entendu la voix du Seigneur disant: -«Mon autel sera souillé!» Et, en effet, deux ans après, les ariens -hérétiques rompirent l’unité de l’Eglise, souillèrent les choses -saintes, et foulèrent aux pieds les autels chrétiens. - -VI. Un chef égyptien, nommé Ballachius, s’étant affilié à la secte des -ariens, persécutait l’Eglise de Dieu, et faisait exposer à nu et battre -de verges les moines et les religieuses. Alors saint Antoine lui -écrivit: «Je vois la colère de Dieu prête à s’abattre sur toi. Cesse de -persécuter les chrétiens, si tu veux la détourner de toi!» Le malheureux -lut la lettre, en rit, la jeta à terre, fit battre les moines qui -l’avaient apportée, et les chargea de dire à leur maître Antoine que, -lui aussi, il sentirait bientôt la rigueur de sa discipline. Or, cinq -jours après, Ballachius, ayant voulu monter un de ses chevaux, animal -d’une douceur parfaite, fut renversé par ce cheval, mordu, foulé aux -pieds; et il mourut le surlendemain. - -Un jour, les frères demandèrent à Antoine le secret du salut. Le saint -leur répondit: «N’avez-vous pas entendu que Jésus a dit: «Si l’on te -frappe sur une joue, tends l’autre joue?» Et eux: «Oui, mais cela est -au-dessus de nos forces!» Et Antoine: «Alors souffrez du moins avec -patience d’être frappés sur une joue!» Et eux: «Cela encore est -au-dessus de nos forces!» Et saint Antoine: «Alors contentez-vous, du -moins, de ne pas frapper plus qu’on ne vous aura frappés!» Et eux: «Cela -même est encore au-dessus de nos forces!» Sur quoi Antoine, se tournant -vers son disciple, lui dit: «Va préparer une liqueur fortifiante pour -ces frères, car en vérité ils sont bien débiles; et quant à vous, la -prière est la seule chose que je puisse vous recommander!» Tout cela se -lit dans les _Vies des Pères_. Enfin saint Antoine, parvenu à l’âge de -cent cinq ans, s’endormit en paix après avoir embrassé ses frères: il -mourut sous le règne de Constantin, qui monta sur le trône en l’an 340. - - - - -XXII - -SAINT FABIEN, PAPE ET MARTYR - -(20 janvier) - - -Fabien était citoyen romain; et, un jour que la foule avait à élire un -nouveau pape, il se joignit à elle pour connaître l’issue de l’élection. -Or, voici qu’une colombe blanche descendit du ciel et se posa sur la -tête de Fabien: ce que voyant, la foule l’élut pape. Alors, comme le -rapporte le pape Damase, il envoya dans les diverses régions du monde -sept diacres et sept sous-diacres, chargés de recueillir par écrit tous -les actes des martyrs. Il fit également bâtir de nombreuses basiliques -sur les lieux où étaient ensevelis ces saints martyrs. Et c’est lui -aussi qui a décidé que, tous les ans, le jour de la Sainte-Cène[5], le -saint chrême de l’année précédente serait brûlé et remplacé par un -nouveau, consacré en ce même jour. Et Haimon rapporte que, l’empereur -Philippe ayant voulu assister à la veillée de Pâques et participer aux -sacrements, le pape Fabien lui résista et lui défendit l’accès de -l’église jusqu’à ce qu’il eut confessé ses péchés et fait pénitence. -Enfin saint Fabien, dans la treizième année de son pontificat, obtint la -couronne du martyre, ayant été décapité sur l’ordre de Décius. Son -martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 253. - - [5] Le jeudi saint. - - - - -XXIII - -SAINT SÉBASTIEN, MARTYR - -(20 janvier) - - -I. Sébastien, originaire de Narbonne et citoyen de Milan, était animé -d’une foi chrétienne très ardente. Mais les empereurs païens Maximien et -Dioclétien avaient pour lui une telle affection qu’ils l’avaient nommé -chef de la première cohorte; et l’avaient attaché à leur personne. Et -lui, il ne portait la chlamyde militaire que pour pouvoir aider et -consoler les chrétiens persécutés. - -Or comme, un jour, deux frères jumeaux, Marcellin et Marc, allaient être -décapités pour s’être refusés à abjurer la foi du Christ, leurs parents -vinrent les trouver pour les engager à se laisser fléchir. Leur mère, -d’abord, se présenta devant eux, les cheveux dénoués, les vêtements -déchirés, la poitrine nue, et leur dit: «O mes fils chéris, une misère -inouïe et un deuil affreux s’abattent sur moi! Malheureuse que je suis, -je perds mes fils de leur propre gré! Si l’ennemi me les avait enlevés, -je serais allée les lui reprendre au plus fort du combat; si des juges -s’étaient emparés d’eux pour les mettre en prison, je me serais fait -tuer pour les délivrer. Mais ceci est un nouveau genre de mort, où la -victime prie le bourreau de la frapper, où le vivant aspire à ne plus -vivre, et invite la mort au lieu de l’éviter. Ceci est un nouveau genre -de souffrance, où la jeunesse des fils, spontanément, se perd, tandis -que la vieillesse des parents est condamnée à survivre!» Ensuite arriva -le père, conduit sur les bras de ses esclaves; et ce vieillard, la tête -couverte de cendres, s’écria: «Je suis venu dire adieu à mes fils, qui, -de leur plein gré, ont voulu nous quitter! O mes fils, bâton de ma -vieillesse et sang de mon cœur, pourquoi avez-vous ainsi soif de la -mort? Que tous les jeunes gens viennent pleurer sur ces jeunes gens -obstinés à périr! Que tous les vieillards viennent pleurer avec moi sur -la mort de mes fils! Et vous, mes yeux, éteignez-vous à force de larmes, -pour que je ne voie pas mes fils tomber sous le glaive!» Puis arrivèrent -les femmes des deux jeunes gens, tenant dans leurs bras leurs fils, et -gémissant, et disant: «A qui nous confiez-vous, qui prendra soin de ces -enfants, qui se partagera vos biens? Avez-vous donc des cœurs de fer, -vous qui dédaignez vos parents, repoussez vos femmes, reniez vos fils?» -Et déjà le courage des deux jeunes gens commençait à mollir, lorsque -saint Sébastien, qui assistait à la scène, s’avança et dit: «Braves -soldats du Christ, que ces flatteries et ces prières ne vous fassent pas -renoncer à la couronne éternelle!» Puis, se tournant vers les parents, -il leur dit: «Soyez sans crainte! Ils ne seront pas séparés de vous, -mais, au contraire, ils iront vous préparer au Ciel des demeures -durables!» Et pendant que saint Sébastien parlait ainsi, il se trouva -entouré d’une grande lumière descendue du ciel, et on le vit soudain -revêtu d’un manteau étincelant de blancheur, avec sept anges debout -devant lui. Et Zoé, la femme de Nicostrate, dans la maison de qui les -deux gens étaient gardés, vint se prosterner aux pieds de Sébastien, et -l’implora par signes, car elle avait perdu l’usage de la parole. Alors -le saint dit: «Si je suis le serviteur du Christ, et si les choses que -j’ai dites sont vraies, ô toi qui as ouvert la bouche du prophète -Zacharie, ouvre la bouche de cette femme!» Et la femme, retrouvant la -parole, s’écria: «Béni soit ton discours, et bénis ceux qui croient à ce -que tu dis! car j’ai vu un ange debout devant toi et tenant un livre où -il inscrivait toutes tes paroles!» Et le mari de cette femme, se jetant -à son tour aux pieds du saint, implora son pardon, après quoi, brisant -les chaînes des martyrs, il les pria de s’en aller en liberté. Mais eux, -ils déclarèrent que, pour rien au monde, ils ne renonceraient à la -victoire qu’ils avaient remportée. Et telles étaient la grâce et la -vertu divines de la parole de saint Sébastien que non seulement il -fortifia Marcellin et Marc dans la constance du martyre, mais qu’il -convertit aussi leur père Tranquillin, et leur mère, et d’autres -personnes, qui toutes furent baptisées par le prêtre Polycarpe. - -Et le vieux Tranquillin, qui était atteint d’une maladie grave, guérit -dès qu’il fut baptisé. Ce qu’apprenant le préfet de la ville de Rome, -qui était lui-même très malade, demanda à Tranquillin de lui amener -l’homme qui l’avait guéri. Et quand le vieillard lui eut amené Sébastien -et Polycarpe, il les pria de lui rendre la santé. Mais Sébastien lui dit -qu’il ne guérirait que s’il permettait à Polycarpe et à lui de briser en -sa présence les idoles des dieux. Et, le préfet Chromace ayant fini par -y consentir, les deux saints brisèrent plus de deux cents idoles. Puis -ils dirent à Chromace: «Puisque l’acte que nous venons de faire ne t’a -pas rendu la santé, c’est donc que, ou bien tu n’as pas encore abjuré -tes erreurs, ou bien que tu gardes debout quelque autre idole!» Alors il -avoua qu’il possédait, dans sa maison, une chambre où était représenté -tout le système des étoiles, et qui lui permettait de prévoir l’avenir: -ajoutant que son père avait dépensé plus de deux cents livres d’or pour -l’installation de cette chambre. Et saint Sébastien: «Aussi longtemps -que cette chambre ne sera pas détruite, tu ne retrouveras pas la santé!» -Et Chromace consentit à ce qu’elle fût détruite. Mais son fils Tiburce, -jeune homme des plus remarquables, s’écria: «Je ne souffrirai pas que -l’on détruise impunément une œuvre aussi magnifique! Mais comme, d’autre -part, je souhaite de tout mon cœur le retour de mon père à la santé, je -propose que l’on chauffe deux fours, et que, si après la destruction de -cette chambre mon père ne guérit pas, les deux chrétiens soient brûlés -vifs!» Et Sébastien: «Qu’il en soit fait comme tu as dit!» Et pendant -qu’il brisait la chambre magique, un ange apparut au préfet et lui -annonça que le Seigneur Jésus lui avait rendu la santé. Alors le préfet -et son fils Tiburce et quatre mille personnes de sa maison reçurent le -baptême. Et Zoé, qui s’était convertie la première, fut prise par les -infidèles et mourut après de longues tortures; ce qu’apprenant le vieux -Tranquillin s’écria: «Voici que les femmes nous devancent au martyre!» -Et lui-même fut lapidé peu de jours après. - -Or, saint Tiburce reçut l’ordre d’offrir de l’encens aux dieux, ou bien -de marcher pieds nus sur des charbons ardents. Alors, ayant fait le -signe de la croix, il se mit à marcher sur les charbons ardents, en -disant: «Il me semble que je marche sur un lit de roses.» Et le préfet -Fabien lui dit: «Oui, je sais que votre Christ vous a enseigné des -artifices magiques!» Mais Tiburce: «Tais-toi, malheureux, car tu n’es -pas digne de prononcer ce saint nom!» Et le préfet, furieux, lui fit -couper la tête. Quant à Marcellin et à Marc, ils furent attachés à un -poteau, et là ils chantaient joyeusement: «Quelle belle et douce chose, -pour deux frères, d’être réunis..., etc.» Alors le préfet leur dit: -«Malheureux, renoncez à votre folie, et regagnez votre liberté!» Mais -eux: «Jamais nous n’avons été aussi heureux, et nous te supplions de -nous laisser ainsi jusqu’à ce que nos âmes soient délivrées de -l’enveloppe de nos corps!» Sur quoi le préfet leur fit percer le flanc à -coups de lance; et ainsi s’acheva leur martyre. - -Après cela, ce préfet dénonça Sébastien à l’empereur Dioclétien, qui, -l’ayant appelé, lui dit: «Ingrat, je t’ai placé au premier rang dans mon -palais, et toi tu as travaillé contre moi et mes dieux!» Et Sébastien: -«Pour toi et pour l’Etat romain j’ai toujours prié Dieu, qui est dans le -Ciel.» Alors Dioclétien le fit attacher à un poteau au milieu du champ -de Mars, et ordonna à ses soldats de le percer de flèches. Et les -soldats lui lancèrent tant de flèches qu’il fut tout couvert de pointes -comme un hérisson; après quoi, le croyant mort, ils l’abandonnèrent. Et -voici que peu de jours après, saint Sébastien, debout sur l’escalier du -palais, aborda les deux empereurs et leur reprocha durement le mal -qu’ils faisaient aux chrétiens. Et les empereurs dirent: «N’est-ce point -là Sébastien, que nous avons fait tuer à coups de flèches?» Et -Sébastien: «Le Seigneur a daigné me rappeler à la vie, afin qu’une fois -encore je vienne à vous, et vous reproche le mal que vous faites aux -serviteurs du Christ!» Alors les empereurs le firent frapper de verges -jusqu’à ce que mort s’ensuivît, et ils firent jeter son corps à l’égout, -pour empêcher que les chrétiens ne le vénérassent comme la relique d’un -martyr. Mais, dès la nuit suivante, saint Sébastien apparut à sainte -Lucine, lui révéla où était son corps, et lui ordonna de l’ensevelir -auprès des restes des apôtres: ce qui fut fait. Il subit le martyre vers -l’an du Seigneur 187. - -II. Saint Grégoire rapporte, au premier livre de ses _Dialogues_, -l’histoire que voici. Certaine femme de la Toscane, récemment mariée, -avait été invitée à la dédicace d’une église de saint Sébastien. Mais, -la nuit qui précédait la cérémonie, elle se sentit si vivement stimulée -par la volupté charnelle qu’elle ne put s’abstenir des caresses de son -mari. Or, le matin suivant, cette femme se rendit cependant à l’église, -ayant plus de honte des hommes que de Dieu. Mais à peine entrée dans la -chapelle où étaient les reliques de saint Sébastien, un diable s’empara -d’elle, et se mit à la tourmenter en présence de tous. Alors le prêtre -de l’église la couvrit du voile de l’autel, et aussitôt le diable -s’empara de ce prêtre. On conduisit la femme chez des magiciens; mais, -au cours de leurs incantations, une légion entière de démons, -c’est-à-dire une troupe de six mille six cent soixante-six d’entre eux, -pénétra dans cette femme pour la tourmenter encore davantage. Et seul un -pieux vieillard, nommé Fortunat, réussit par ses prières à chasser les -diables du corps de la femme. - -On lit dans les _Annales lombardes_ qu’au temps du roi Humbert l’Italie -entière fut atteinte d’une peste si malfaisante qu’on avait peine à -trouver quelqu’un pour ensevelir les cadavres: et cette peste ravageait -surtout Pavie. Alors, un ange révéla que le mal ne cesserait que si l’on -élevait un autel à saint Sébastien, dans la ville de Pavie. Et l’on -éleva aussitôt cet autel dans l’église de Saint-Pierre aux Liens: sur -quoi la peste disparut tout à fait. Et les reliques de saint Sébastien -furent transportées à Pavie, de Rome, où avait eu lieu son martyre. - - - - -XXIV - -SAINTE AGNÈS, VIERGE ET MARTYRE - -(21 janvier) - - -I. Agnès, vierge très sage, avait treize ans lorsqu’elle perdit la mort -et trouva la vie. Elle était jeune d’années, mais mûre d’esprit et -d’âme; elle était belle de visage, mais plus belle de cœur. Le fils d’un -préfet, la voyant revenir de l’école, se prit d’amour pour elle. Il lui -promit des diamants et de nombreuses richesses si elle consentait à être -sa femme. Mais Agnès lui répondit: «Eloigne-toi de moi, aiguillon du -péché, aliment du crime, poison de l’âme, car je me suis déjà donnée à -un autre amant!» Elle se mit à lui faire l’éloge de son amant et fiancé, -vantant chez lui les cinq qualités que les fiancées estiment le plus -chez leurs fiancés, à savoir: la noblesse de race, la beauté, la -richesse, le courage uni à la force, et enfin l’amour. Et elle dit: -«Celui que j’aime est plus noble que toi, le soleil et la lune admirent -sa beauté, ses richesses sont inépuisables, il est assez puissant pour -faire revivre les morts, et son amour dépasse tout amour. Il a mis son -anneau à mon doigt, m’a donné un collier de pierres précieuses, et m’a -vêtue d’une robe tissée d’or. Il a posé un signe sur mon visage, pour -m’empêcher d’aimer aucun autre que lui, et il a arrosé mes genoux de son -sang. Déjà je me suis donnée à ses caresses, déjà son corps s’est mêlé à -mon corps; et il m’a fait voir un trésor incomparable qu’il m’a promis -de me donner si je persévérais à l’aimer.» Ce qu’entendant, le jeune -homme devint malade d’amour, en danger de mort. Son père va trouver la -jeune fille, au nom de son fils; mais Agnès lui répond qu’elle ne peut -violer la foi promise à son premier fiancé! Alors le préfet lui demande -quel est ce fiancé, et comme quelqu’un lui fait entendre que c’est le -Christ qu’elle appelle son fiancé, il se met d’abord à la questionner -doucement, puis la menace de la punir si elle refuse de répondre. Mais -Agnès lui dit: «Fais ce que tu voudras, je ne te livrerai pas mon -secret!» Alors le préfet: «Choisis entre deux partis! Ou bien sacrifie à -Vesta avec les vierges de la déesse, si tu tiens à ta virginité, ou bien -je te ferai enfermer avec des prostituées!» Mais elle: «Je ne -sacrifierai pas à tes dieux, et cependant je ne me laisserai pas -souiller, car j’ai près de moi un gardien de mon corps, un ange du -Seigneur!» Alors le préfet la fit dépouiller de ses vêtements, et -conduire toute nue dans une maison de débauche. Mais Dieu lui fit -pousser des cheveux en telle abondance que ces cheveux la couvraient -mieux que tous les vêtements. Et, quand elle entra dans le mauvais lieu, -elle y trouva un ange qui l’attendait, tenant une tunique d’une -blancheur éclatante. Et ainsi le lupanar devint pour elle un lieu de -prière, et l’ange l’éclaira d’une lumière surnaturelle. - -Or, le fils du préfet vint dans ce lieu avec d’autres jeunes gens, et -invita ses compagnons à jouir d’abord de la jeune fille. Mais, en -pénétrant dans la chambre d’Agnès, ils furent si effrayés de la vue de -cette lumière qu’ils s’enfuirent auprès du fils du préfet; et lui, les -traitant de lâches, se rua dans la chambre, plein de fureur. Mais -aussitôt le diable l’étrangla, Dieu l’ayant abandonné. Alors le préfet, -tout en larmes, se rendit auprès d’Agnès, et l’interrogea sur la mort de -son fils. Et Agnès: «Celui dont il voulait réaliser la volonté a reçu -pouvoir sur lui, et l’a tué.» Et le préfet lui dit: «Si tu ne veux pas -que je croie que c’est toi qui l’as tué par des artifices magiques, -demande et obtiens qu’il ressuscite!» Et, sur la prière d’Agnès, le -jeune homme ressuscita, et se mit à confesser publiquement le Christ. - -Mais alors les prêtres des dieux, soulevant le peuple, s’écrièrent: «A -mort la magicienne, qui, par sorcellerie, change les âmes et pervertit -les cerveaux!» Cependant le préfet, en présence d’un tel miracle, aurait -voulu la délivrer; mais, craignant la proscription, il se retira -tristement, et laissa Agnès sous la garde d’un lieutenant. Et celui-ci, -dont le nom était Aspasius, fit jeter la jeune fille dans un feu ardent; -mais la flamme, se séparant en deux, brûlait la foule des païens sans -toucher Agnès. Alors Aspasius lui fit plonger un poignard dans la gorge: -et c’est ainsi que le fiancé céleste la prit pour épouse, après l’avoir -ornée de la couronne du martyre. Ce martyre eut lieu, à ce que l’on -croit, sous le règne de Constantin le Grand, qui régnait vers l’an 309. -Et comme les parents de sainte Agnès et les autres chrétiens -l’ensevelissaient avec joie, à grand’peine ils échappèrent à la pluie de -pierres que les païens lançaient contre eux. - -II. Sainte Agnès avait une sœur de lait nommée Emérantienne, vierge -pleine de sainteté, et qui se préparait à recevoir le baptême. Or cette -jeune fille se tint debout devant le sépulcre d’Agnès, et se mit à -invectiver les païens qui l’avaient tuée, jusqu’à ce que ces païens la -tuèrent elle-même à coups de pierres. Aussitôt la terre trembla, et la -foudre de Dieu s’abattit sur ce lieu, tuant bon nombre de païens: de -telle sorte que, depuis lors, on laissa les fidèles s’approcher du -tombeau sans leur faire aucun mal. Et le corps d’Emérantienne fut -enseveli auprès de celui de sainte Agnès. Et, huit jours après, comme -les parents de celle-ci veillaient autour du tombeau, ils virent un -chœur de vierges en robes d’or; et parmi elles ils virent la -bienheureuse Agnès, ayant à côté d’elle un agneau plus blanc que la -neige. Et elle leur dit: «Voyez, afin que vous ne me pleuriez pas comme -morte, mais que vous vous réjouissiez avec moi et vous félicitiez avec -moi; car j’ai été admise désormais à siéger au milieu de cette troupe de -lumière!» C’est à cause de cette vision que l’Eglise célèbre, huit jours -après la fête de sainte Agnès, l’octave de cette fête. - -III. La nouvelle de cette vision parvint jusqu’à Constance, fille de -Constantin, qui était affligée d’une lèpre très maligne. Aussitôt la -jeune princesse se rendit au tombeau de la sainte, et là, après avoir -prié, elle vit en rêve sainte Agnès lui disant: «Constance, sois -constante! Crois au Christ et tu seras guérie!» Se réveillant soudain, -Constance se trouva guérie; elle reçut le baptême, fit élever une -basilique sur le tombeau de la sainte, et y rassembla autour d’elle de -nombreuses vierges qui, comme elle, vécurent toute leur vie dans la -chasteté. - -IV. Certain prêtre de l’église de sainte Agnès, nommé Paulin, commença -un jour à être tourmenté d’une terrible tentation de la chair; et, comme -il ne voulait pas offenser Dieu, il demanda au souverain pontife la -permission de prendre femme. Mais le pape, qui connaissait sa bonté et -sa simplicité, lui remit un anneau orné d’une émeraude, et lui dit de -s’adresser avec la même demande à une belle statue de sainte Agnès qui -se trouvait dans son église. Et comme le prêtre demandait à sainte Agnès -de l’autoriser à se marier, la statue étendit tout à coup vers lui son -doigt annulaire, y passa l’anneau donné par le pape, puis retira sa -main; et, sur-le-champ, le prêtre fut délivré de toutes ses tentations. -Telle est, dit-on, l’origine de l’anneau qui se voit aujourd’hui encore -au doigt de la statue. Mais d’autres disent que cet anneau fut donné par -le pape à un prêtre qui se trouva chargé, en même temps, de veiller sur -la basilique de sainte Agnès comme sur une épouse; car, faute de soins, -le temple vénérable tombait en ruines; et la statue de la sainte aurait -passé l’anneau à son doigt en signe d’acceptation de ces fiançailles. - - - - -XXV - -SAINT VINCENT, MARTYR - -(22 janvier) - - -Le martyre de saint Vincent a été raconté, dit-on, par saint Augustin. -Prudence l’a chanté en des vers magnifiques. - -I. Vincent, noble de race, mais plus noble encore de foi et de piété, -était diacre du saint évêque Valère; et comme il avait plus d’éloquence -que le vieil évêque, celui-ci lui avait confié le soin de prêcher à sa -place, afin de pouvoir mieux se livrer, lui-même, à la prière et à la -contemplation. Or, sur l’ordre du gouverneur Dacien, tous deux furent -conduits à Valence et jetés en prison. Le gouverneur les y laissa -longtemps sans nourriture; puis, quand il les crut presque morts de -faim, il les fit amener devant lui. Et, en voyant qu’ils étaient pleins -de santé et de joie, il devint furieux et s’écria: «Comment, oses-tu, -Valère, sous prétexte de religion, résister aux décrets de tes princes?» -Saint Valère se mit en devoir de répondre, avec sa douceur habituelle; -mais Vincent lui dit: «Père vénéré, ce n’est pas le moment de murmurer -d’une voix faible, comme si l’on avait peur, mais de parler haut et -librement! Si donc tu veux me l’ordonner, mon père, je répondrai pour -toi à ce juge!» Et Valère: «Fils bien-aimé, depuis longtemps déjà je -t’ai confié le soin de parler à ma place. Je te charge à présent de -répondre au nom de la foi que nous défendons.» Alors Vincent, se -tournant vers Dacien: «Sache, lui dit-il, toi qui nous accuses, que pour -nous, chrétiens, c’est un blasphème affreux de renier notre foi!» -Dacien, de plus en plus irrité, envoya le vieil évêque en exil; et, tant -pour punir le jeune diacre de son audace que pour effrayer par son -exemple les autres chrétiens, il fit étendre Vincent sur un chevalet, et -ordonna qu’on lui rompît les membres. Et lorsque l’on eut rompu les -membres du saint, le gouverneur lui dit: «Hé bien, Vincent, voilà ton -misérable corps dans un bel état!» Mais le saint lui répondit en -souriant: «C’est ce que j’ai de tout temps souhaité!» Dacien, exaspéré, -le menaça d’autres supplices, s’il persistait à ne pas céder. Mais -Vincent: «Insensé, plus tu crois te fâcher contre moi, plus en réalité -tu as pitié de moi. Laisse-toi donc aller à toute ta malice! Tu verras -que, avec l’aide de Dieu, j’aurai plus de pouvoir dans les supplices que -toi en me suppliciant!» Et comme le gouverneur criait, et frappait les -bourreaux pour les punir de leur mollesse, Vincent lui dit encore: -«Pauvre Dacien, c’est toi-même qui me venges de mes bourreaux!» Le -gouverneur écumait de rage. «Pourquoi vos mains faiblissent-elles? -dit-il aux bourreaux. Vous avez pu avoir raison d’adultères et de -parricides, et leur arracher des aveux: pourquoi, seul, ce Vincent -reste-t-il au-dessus de vos coups?» Alors les bourreaux enfoncèrent des -peignes de fer dans les côtes du saint, à tel point que, de tout son -corps, le sang coulait, et que ses entrailles sortaient entre les côtes -brisées. Et Dacien lui dit: «Vincent, aie pitié de toi! Tu peux encore -recouvrer ta belle jeunesse et t’épargner d’autres supplices qu’on -apprête pour toi!» Mais Vincent: «Langue empoisonnée, je ne crains pas -tes tourments; mais, ce qui m’effraie, c’est que tu feignes d’avoir -pitié de moi. Car plus je te vois furieux, plus grand est mon plaisir. -Garde-toi de rien atténuer aux supplices que tu me prépares, afin que -j’aie plus d’occasions de te montrer ma victoire!» Alors Dacien le fit -retirer du chevalet, fit apporter un gril, et ordonna d’allumer un grand -feu. Et le saint, par ses paroles, encourageait les bourreaux à presser -leur travail. Puis, montant de son plein gré sur le gril, il offrit au -feu tous ses membres, pendant que des pointes enflammés s’enfonçaient -dans ses chairs, et pendant qu’on jetait du sel dans le feu, pour que ce -sel, pénétrant dans ses plaies, lui rendît plus cruelle la sensation de -la brûlure. Et, après ses jointures, ses entrailles elles-mêmes furent -transpercées et se répandirent autour de lui; et lui, immobile et les -yeux levés au ciel, il invoquait le Seigneur. - -Les bourreaux vinrent en apporter la nouvelle à Dacien. «Hélas, dit -celui-ci, il nous a vaincus! Mais pour prolonger son supplice, jetez-le -maintenant dans le plus sombre des cachots, après avoir semé sur le sol -des pointes très aiguës; et, lui ayant lié les pieds, laissez-le là! -Puis, quand il sera mort, venez me le dire!» Et les cruels serviteurs -s’empressèrent d’obéir à leur maître, plus cruel encore. Mais voici que -le Roi pour qui souffre le glorieux soldat, voici qu’il change sa peine -en une gloire nouvelle. Car les ténèbres du cachot se trouvent chassées -par une immense lumière, l’aspérité des pointes se change en un lit de -douces fleurs, les liens des pieds se brisent, et des anges viennent -consoler le martyr. Et celui-ci, marchant sur les fleurs, chante avec -les anges; l’harmonie du chant, le parfum des fleurs se répandent hors -de la prison. Les gardiens, épouvantés, regardent à l’intérieur du -cachot, par les fentes de la porte, et le spectacle qu’ils aperçoivent -les convertit à la foi du Christ. Mais Dacien, apprenant cette nouvelle -défaite, dit: «Décidément, cet homme nous a vaincus. Inutile de lutter -davantage. Qu’on le transporte sur un lit, pour le ranimer; et quand il -commencera à se remettre, nous verrons à lui faire goûter d’autres -supplices!» On transporta donc le saint sur un lit; et là, après s’être -un peu reposé, il rendit l’âme. Cela se passait vers l’an du Seigneur -287, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien. - -Mais Dacien, en apprenant cette mort, fut saisi à la fois de frayeur et -de honte. Et il dit: «Puisque je n’ai pu le vaincre vivant, du moins je -le punirai mort et me rassasierai de son châtiment. De cette façon, -j’aurai le dernier mot sur lui!» Et il fit exposer le corps du saint -dans un champ, pour y être dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie. -Mais aussitôt des anges vinrent garder le corps, le protégeant contre -l’approche des bêtes. Un corbeau gigantesque chassa à grands coups -d’ailes les loups et les oiseaux de proie, puis se tint immobile devant -le corps, considérant avec admiration les anges chargés de le garder. Et -Dacien, à cette nouvelle, dit: «Je crains bien que, même mort, il ne se -laisse pas vaincre par moi!» Il tenta cependant une dernière épreuve. Il -fit attacher au corps une énorme pierre et le fit jeter à la mer, pour -être dévoré par les poissons. Mais en vain les matelots essayèrent de -submerger le corps; celui-ci se mit à flotter, devançant les matelots, -et rejoignit le rivage, où il fut recueilli par une pieuse femme qui, -avec l’aide de ses frères chrétiens, l’ensevelit solennellement. - -II. Saint Augustin dit de ce martyre: «Le bienheureux Vincent vainquit -dans les mots et vainquit dans les maux, il vainquit dans la confession -et dans la tribulation, il vainquit broyé et vainquit noyé.» Et saint -Ambroise, dans une préface, dit: «Vincent est rompu, écartelé, coupé, -flagellé, brûlé; mais son esprit reste indomptable, parce qu’il craint -Dieu plus que le siècle et aime mieux mourir au monde qu’à Dieu.» Et -Prudence, qui brillait sous le règne de Théodore l’Ancien, vers l’an du -Seigneur 387, nous raconte que saint Vincent dit encore à Dacien: «Les -tourments, les prisons, les pointes de fer, les flammes et la mort, tout -cela n’est qu’un jeu pour le chrétien.» Alors Dacien: «Qu’on le lie et -qu’on lui détende les bras en tous sens jusqu’à ce que toutes les -jointures de ses os éclatent et que son foie lui sorte du corps!» Mais -le soldat de Dieu se riait de ces supplices, reprochant au fer de ne pas -entrer plus avant en lui. Et plus tard, dans le cachot, un des anges lui -dit: «Lève-toi, saint martyr, et viens prendre ta place dans la troupe -céleste! Soldat invincible, le plus brave des braves, les tortures -elles-mêmes te craignent comme leur vainqueur!» Et Prudence, après avoir -raconté cela, s’écrie: «Héros sublime, tu as obtenu une double palme, tu -t’es rendu digne d’un double laurier!» - - - - -XXVI - -SAINT JEAN L’AUMONIER, CONFESSEUR - -(23 janvier) - - -I. Jean, patriarche d’Alexandrie, une nuit qu’il était en prière, vit -une jeune fille merveilleusement belle qui se tenait debout près de lui -et qui avait sur la tête une couronne d’olivier. Jean, stupéfait, lui -demanda qui elle était, et la jeune fille lui répondit: «Je suis la -miséricorde, c’est moi qui ai amené sur la terre le Fils de Dieu. -Prends-moi pour femme et tu t’en trouveras bien!» Et en effet, Jean -devint depuis lors si miséricordieux qu’il fut appelé «Eleymon», -c’est-à-dire l’aumônier. Il avait l’habitude d’appeler les pauvres «ses -maîtres»; et c’est à son exemple que les hospitaliers donnent aux -pauvres le titre de «seigneurs». Un jour, ayant rassemblé ses -serviteurs, il leur dit: «Allez par toute la ville, et dressez-moi une -liste de tous mes seigneurs.» Et comme on ne comprenait pas ce qu’il -voulait dire, il reprit: «Ceux que vous appelez indigents et mendiants, -je les appelle, moi, nos maîtres et seigneurs. Ce sont eux, en effet, -qui, seuls, peuvent nous donner le royaume des cieux.» Et pour exhorter -les fidèles à l’aumône, il avait l’habitude de leur raconter l’histoire -que voici: - -Un jour, des mendiants se chauffaient au soleil, et s’amusaient à -comparer le mérite des riches de la ville, louant les bons et blâmant -les méchants. Vint à passer par là un receveur d’impôts nommé Pierre, -homme riche et puissant, mais sans pitié pour les pauvres, et qui -faisait chasser brutalement ceux qui mendiaient à sa porte. Les -mendiants se trouvèrent d’accord pour constater que pas un d’entre eux -n’avait jamais reçu de lui une aumône. Alors l’un d’entre eux dit à ses -compagnons: «Voulez-vous gager avec moi que, aujourd’hui même, je me -ferai donner une aumône par lui?» La gageure fut tenue, et le mendiant, -s’avançant vers Pierre, lui demanda l’aumône. Or le receveur marchait -accompagné d’un esclave qui portait des pains de seigle dans un panier; -et, dans sa colère, ne trouvant pas de caillou sous la main, il prit un -pain dans le panier et le lança sur le mendiant. Celui-ci saisit le -pain, et courut montrer à ses compagnons l’aumône qu’il avait reçue. -Deux jours après, Pierre tomba malade et eut une vision. Il se vit -comparaissant devant le tribunal suprême, et, sur l’un des plateaux de -la balance, des diables tout noirs déposaient ses péchés, tandis que de -l’autre côté se tenaient tristement des anges vêtus de blanc, ne -trouvant rien à mettre pour faire contre-poids. Et l’un de ces anges -dit: «En vérité nous n’avons rien à mettre sur ce plateau, si ce n’est -un pain de seigle qu’il a donné au Christ il y a deux jours, et encore -malgré lui!» Et les anges mirent ce pain sur le plateau, et Pierre vit -qu’il faisait contrepoids à tous ses péchés. Et les anges lui dirent: -«Ajoute quelque chose à ce pain de seigle, si tu ne veux pas tomber -entre les mains de tous ces méchants diables!» Alors Pierre, -s’éveillant, dit: «En vérité, si un seul pain de seigle, jeté par colère -à un pauvre, m’a été d’un tel profit, combien davantage me profitera de -donner tous mes biens aux pauvres!» Donc, le jour suivant, comme il -allait dans la rue, vêtu de son meilleur manteau, et qu’un naufragé lui -demandait de quoi se couvrir, il se dépouilla de son manteau précieux et -le lui donna; mais le naufragé, aussitôt, courut le vendre à un -brocanteur. Et Pierre, en voyant son manteau à l’étalage du brocanteur, -s’affligea fort, se disant: «Je ne suis pas digne, même, qu’un mendiant -garde rien en souvenir de moi!» Mais la nuit suivante, il vit en rêve un -inconnu qui brillait plus que le soleil, et qui avait une croix sur sa -tête; et il vit que cet inconnu portait sur ses épaules le manteau que -lui, Pierre, avait donné au naufragé. Et l’inconnu lui dit: «De quoi -t’affliges-tu?» Pierre lui raconta alors la cause de sa peine. Et -l’inconnu, qui était Jésus, lui dit: «Reconnais-tu ce manteau?» Et lui: -«Oui, Seigneur!» Et le Seigneur: «Je m’en revêts parce que tu me l’as -donné! J’avais froid et tu m’as couvert. Merci de ta bonne volonté!» -Alors Pierre, se réveillant, commença à bénir les pauvres, et dit: «Vive -Dieu, je ne mourrai pas avant d’être devenu l’un d’entre eux!» Il donna -donc aux pauvres tout ce qu’il avait. Puis, appelant son notaire, il lui -dit: «Emmène-moi à Jérusalem et vends-moi comme esclave à quelque -chrétien, après quoi tu distribueras aux pauvres le prix de la vente!» -Et comme le notaire s’y refusait, Pierre lui dit: «Fais ce que je te -demande, et voici de l’argent pour te récompenser! Mais si tu ne le fais -pas, c’est moi qui te vendrai aux barbares.» Alors le notaire le revêtit -de haillons, le conduisit à Jérusalem, et le vendit à un argentier, -moyennant trente pièces d’or qu’il distribua aux pauvres. Et Pierre, -devenu esclave, se chargeait, spontanément des tâches les plus viles, au -point que les autres esclaves eux-mêmes se moquaient de lui, le -battaient, et le méprisaient comme un fou. Mais le Seigneur lui -apparaissait souvent, et le consolait en lui montrant les vêtements et -tous les autres dons qu’il avait reçus de lui. Cependant, à -Constantinople, qui était la patrie de Pierre, l’empereur et les -citoyens déploraient sa disparition. Or, un jour, des habitants de -Constantinople, venus à Jérusalem pour visiter les lieux sacrés, furent -invités à dîner chez le maître de Pierre; et ils se dirent à l’oreille: -«Combien cet esclave que voici ressemble au noble Pierre, le receveur -d’impôts!» Et l’un d’eux, l’ayant bien observé, dit: «En vérité, c’est -le seigneur Pierre lui-même! Je vais aller à lui et je le ramènerai de -force à Constantinople!» Aussitôt l’esclave, se voyant découvert, -s’enfuit. Le portier de la maison était sourd et muet; mais Pierre, dès -qu’il fut arrivé près de la porte, lui parla afin qu’il lui ouvrît. Et -aussitôt le sourd-muet retrouva l’ouïe et la parole. Il ouvrit à Pierre, -puis, abordant les autres esclaves, il leur dit: «L’esclave qui faisait -la cuisine vient de s’enfuir; mais c’était sans doute un esclave de Dieu -et non de notre maître, car lorsqu’il m’a ordonné de lui ouvrir la -porte, une flamme a jailli de sa bouche qui, touchant ma bouche et mes -oreilles, m’a aussitôt rendu la parole et l’ouïe.» Et tous, sortant de -la maison, se mirent à la recherche du fugitif, mais sans pouvoir le -retrouver. Sur quoi ils firent tous pénitence d’avoir traité avec mépris -un homme de Dieu. - -II. Un moine nommé Vital eut l’idée d’éprouver saint Jean, pour voir si -cet homme, d’ailleurs parfait, se laissait persuader par les on-dit, et -était facilement accessible au scandale. Il se rendit donc à Alexandrie -et se fit donner la liste de toutes les courtisanes. Puis, entrant chez -elles tour à tour, il leur disait: «Donne-moi cette nuit, et, en échange -de l’argent que je t’offrirai, consens à t’abstenir jusqu’à demain de -toute fornication!» Et il passait toutes les nuits chez ces courtisanes, -mais agenouillé dans un coin de la chambre et priant pour elles; et, le -matin, il s’en allait en leur défendant de révéler ce qu’il avait fait. -Il y eut cependant une de ces femmes qui divulgua la chose: et, en -punition, un démon s’empara d’elle. Et tous lui disaient: «Tu n’as que -ce que tu mérites, menteuse! car ce mauvais moine est allé chez toi pour -forniquer, et non pour autre chose!» Et, tous les soirs, le moine Vital -disait à ceux qui l’entouraient: «Il faut maintenant que je m’en aille, -parce que telle ou telle courtisane m’attend!» Et à ceux qui lui -faisaient des reproches, il répondait: «N’ai-je pas un corps, comme tout -le monde? Et les moines ne sont-ils pas des hommes comme les autres?» -Alors on lui disait: «Défroque-toi plutôt, l’abbé, et prend une femme -chez toi, afin de ne pas scandaliser les autres!» Mais Vital, feignant -la colère, leur répondait: «Laissez-moi tranquille, vous m’ennuyez! Dieu -vous a-t-il constitués mes juges? Occupez-vous donc de vous-mêmes! -Personne ne vous demandera de rendre compte de moi!» Il criait cela très -haut, pour que le bruit en revînt à saint Jean; et l’on pense bien que -celui-ci ne fut pas longtemps à connaître le scandale de la ville. Mais, -avec l’aide de Dieu, il sut endurcir son cœur au point de ne prêter -aucune créance à tout ce que l’on disait de Vital. - -Et celui-ci, tout en continuant son manège, priait Dieu que, après sa -mort, le vrai sens de sa conduite pût être révélé à saint Jean et aux -autres hommes. Il y eut une foule de courtisanes qui, grâce à lui, se -convertirent et se vouèrent à la vie religieuse. Mais un matin, comme il -sortait de chez l’une d’elles, il rencontra quelqu’un qui se rendait -chez elle pour forniquer; et cet homme donna au moine un soufflet, en -disant: «Misérable, ne te corrigeras-tu donc jamais de ton immondice!» -Et Vital: «Mon ami je te revaudrai ce soufflet!» Et en effet, quelques -heures plus tard, voici qu’un diable, sous la forme d’un nègre, applique -sur la joue de cet homme un terrible soufflet, en lui disant: «Reçois ce -soufflet de la part de l’abbé Vital!» Et ce diable s’empara de lui et le -tourmenta si fort que la foule s’amassait à ses cris. Mais Vital, voyant -son repentir, pria pour lui et obtint qu’il fût délivré. Puis, sentant -approcher la mort, ce bon moine laissa un papier où était écrit: -«Gardez-vous de juger personne trop tôt!» Et, quand il fut mort, toutes -les courtisanes révélèrent la pureté de sa conduite et tous, dans -Alexandrie, glorifiaient Dieu à cette occasion, mais surtout saint Jean, -qui disait: «Combien j’aurais voulu mériter de recevoir, à la place de -Vital, le soufflet qu’il a reçu!» - -III. Un pauvre vint à Jean en habit de pèlerin et lui demanda l’aumône. -Jean dit à son économe: «Donne-lui six pièces d’argent!» L’homme s’en -alla alors changer d’habit et revint demander l’aumône au patriarche. Et -celui-ci dit à son économe: «Donne-lui six pièces d’or!» L’économe les -lui donna, mais, quand le mendiant fut parti, il dit à Jean: «Père, cet -homme est venu deux fois aujourd’hui sous des habits différents, et deux -fois a reçu l’aumône!» Mais saint Jean feignit de ne pas l’avoir -reconnu. Et le mendiant, ayant changé d’habit une troisième fois, revint -de nouveau lui demander l’aumône; alors l’économe fit signe à saint Jean -que c’était le même mendiant. Mais saint Jean lui répondit: «Va et -donne-lui douze pièces d’or; car qui sait si ce n’est pas mon Seigneur -Jésus-Christ qui veut me tenter, pour voir qui se fatiguera le premier, -lui de demander ou moi de donner?» - -IV. Un jour le patrice voulut employer à des achats une somme qui -appartenait à l’église, et que le patriarche voulait faire distribuer -aux pauvres. Les deux hommes discutèrent longtemps, et se séparèrent -fâchés l’un contre l’autre. Mais, à l’approche de la neuvième heure, -saint Jean fit dire au patrice par son archiprêtre: «Seigneur, le soleil -va bientôt se coucher!» Et le patrice, entendant ces paroles, fondit en -larmes, et courut demander pardon à saint Jean. - -V. Un neveu de saint Jean avait été insulté par un boutiquier et était -venu se plaindre à son oncle. Celui-ci lui répondit: «Comment est-ce -possible que quelqu’un ait osé te contredire et ouvrir la bouche contre -toi? Mon fils, fie-toi à moi: je ferai aujourd’hui quelque chose dont la -ville entière sera étonnée!» Ce qu’entendant, le jeune homme fut -consolé, croyant que son oncle allait faire fouetter l’impertinent. Mais -saint Jean, le voyant consolé, lui dit: «Mon fils, si tu es vraiment le -neveu de Mon Humilité, prépare-toi à recevoir le fouet en présence de -tous! Car la vraie parenté ne vient pas de la chair et du sang, mais se -reconnaît à la vertu de l’âme.» Et il envoya chercher le boutiquier, et -l’affranchit de tout tribut. Et tous comprirent ce qu’il avait voulu -dire en annonçant qu’il ferait quelque chose dont la ville entière -serait étonnée. - -VI. Apprenant que, dès qu’un empereur était couronné, on commençait à -lui construire un tombeau de marbre et de métal, saint Jean se fit -construire, lui aussi, un tombeau; mais il ordonna qu’on le laissât -inachevé, et que tous les jours, pendant qu’il officierait à la tête de -son clergé, on vînt lui dire: «Hâte-toi de faire achever ta tombe, car -tu ne sais pas à quelle heure la mort viendra te prendre!» - -VII. Un homme riche fut peiné de voir que saint Jean couchait dans des -draps grossiers; et il lui fit don d’une couverture de grand prix. Mais -le saint, ayant mis cette couverture sur son lit, ne put dormir de toute -la nuit, tant le tourmentait la pensée que trois cents de ses -«seigneurs» auraient eu de quoi se couvrir avec le prix de cette -couverture. Et il se disait en pleurant: «Combien d’hommes se sont -couchés cette nuit sans avoir dîné, combien d’hommes sont exposés à la -pluie, sur les places, et claquent des dents, au froid de la nuit! Et -toi, après avoir mangé d’excellents poissons, tu t’es couché avec tous -tes péchés dans un lit, sous une couverture qui vaut trente-six deniers! -Non, non, le misérable Jean ne se couvrira plus de cette façon-là!» Et, -dès que le jour parut, le saint fit vendre la couverture, et en donna le -prix aux pauvres. Et le riche, à cette nouvelle, acheta une seconde -couverture et la donna au saint, le priant, cette fois, de la garder -pour lui. Le saint prit la couverture, mais aussitôt la fit vendre, et -en fit distribuer le prix aux pauvres. Le riche la racheta, la rapporta -au saint et lui dit: «Nous verrons qui se fatiguera le premier, toi de -revendre ou moi de racheter!» Et le saint se complaisait à vendanger -ainsi le riche, disant que ce n’était point pécher, mais bien agir, de -dépouiller des riches avec l’intention de donner aux pauvres. - -VIII. Voulant engager les fidèles à l’aumône, saint Jean leur racontait -souvent l’histoire de saint Sérapion. Celui-ci, ayant donné son manteau -à un pauvre, rencontra un autre pauvre, qui souffrait du froid. Il lui -donna alors sa tunique, et resta tout nu, tenant en main l’Evangile. -Alors un passant lui demanda: «Abbé; qui t’a dépouillé?» Et l’abbé, -montrant l’Evangile, répondit: «Voici celui qui m’a dépouillé!» Mais, -voyant ensuite un autre pauvre, il alla vendre son Evangile pour lui en -donner le prix. Et comme on lui demandait ce qu’il avait fait de son -Evangile, il répondit: «Cet Evangile me disait: vends ce que tu possèdes -et donnes-en le prix aux pauvres! Or je n’avais que lui! Pour lui obéir, -je l’ai vendu!» - -IX. Un mendiant à qui saint Jean avait fait donner cinq deniers, se -fâcha de n’avoir pas reçu davantage, et se mit à insulter publiquement -le patriarche. Les serviteurs de celui-ci voulaient le chasser; mais -saint Jean le leur défendit en disant: «Laissez-le, frères, laissez-le -me maudire! J’ai pu, moi, pendant soixante ans, insulter le Christ par -mes péchés: de quel droit m’opposerais-je à ce que cet homme m’insultât -un moment?» Et il fit apporter le petit sac où était son argent, et -ordonna que le mendiant y prît autant qu’il voudrait. - -X. Le peuple ayant pris l’habitude de sortir de l’église, après -l’évangile, pour aller bavarder vainement sur la place, le patriarche -sortit un jour de l’église avec eux, après l’évangile, et s’assit au -milieu d’eux sur la place. Et comme tous s’en étonnaient, il leur dit: -«Mes chers enfants, la place du berger est au milieu de son troupeau. Ou -bien donc vous rentrerez dans l’église et j’y rentrerai avec vous pour -achever ma messe, ou bien vous resterez ici, et j’y resterai comme -vous!» Deux fois il fit de même, et ainsi il habitua le peuple à ne plus -sortir de l’église pendant les offices. - -XI. Un jeune homme avait enlevé une nonne, et le clergé l’accusait -devant saint Jean, demandant qu’il fût excommunié: car il avait perdu -deux âmes, la sienne et celle de sa maîtresse. Mais saint Jean se -refusait à rien faire contre lui, disant à son clergé: «Non, mes fils, -pas du tout! Et c’est vous qui, en ce moment, commettez deux péchés. -Vous péchez d’abord en allant contre le précepte du Seigneur, qui a dit: -_Ne jugez pas, vous ne serez pas jugés!_ Et puis, vous péchez aussi par -présomption, car vous ignorez si ces deux malheureux continuent à -pécher, ou si, au contraire, ils ne commencent pas déjà à se repentir.» - -XII. Souvent, pendant ses prières, le bienheureux saint Jean avait des -extases où on l’entendait s’entretenir familièrement avec le Seigneur. -Et quand, saisi de fièvre, il comprit qu’il allait mourir, il s’écria: -«Je te remercie, mon Dieu, de ce que ta bonté ait exaucé le vœu de ma -faiblesse, qui souhaitait de ne rien posséder en mourant qu’un seul drap -de lit! Et maintenant ce drap, va pouvoir, lui aussi, être donné aux -pauvres!» Après quoi il mourut, et son corps vénérable fut placé dans un -tombeau où se trouvaient déjà les corps de deux évêques; et voici que -ces corps s’écartèrent miraculeusement, pour faire une place, au milieu -d’eux, au bienheureux Jean. - -XIII. Peu de jours avant sa mort, une pécheresse vint lui dire qu’elle -avait commis de tels péchés qu’elle n’osait s’en confesser à personne. -Le saint lui conseilla d’écrire sur un papier ses péchés, de cacheter le -papier, et de le lui apporter, ajoutant qu’il prierait pour elle. Et la -femme fit tout cela; mais quand, quelques jours après, elle apprit la -mort du saint, elle s’épouvanta à la pensée que sa confession pourrait -tomber entre des mains étrangères. Elle se rendit donc au tombeau du -saint, et supplia celui-ci de lui faire savoir où se trouvait son -papier. Et voici que saint Jean sortit de son tombeau, en habit -pontifical, s’appuyant sur l’épaule des deux évêques qui gisaient près -de lui. Et il dit à la femme: «Pourquoi nous importunes-tu dans notre -repos, moi et ces deux saints hommes qui me tiennent compagnie?» Et il -lui tendit son papier avec le cachet qu’elle y avait mis, disant: «Ouvre -ton cachet, et lis ta confession!» Mais elle, ayant brisé le cachet, vit -que la liste de ses péchés avait été effacée, et remplacée par -l’inscription suivante: «Je te remets tes péchés en considération de la -prière de Jean, mon serviteur.» Et la femme rendit grâces à Dieu; et -saint Jean, avec ses deux compagnons, rentra dans son tombeau. - -Ce grand saint florissait vers l’an du Seigneur 605, sous le règne de -l’empereur Phocas. - - - - -XXVII - -LA CONVERSION DE SAINT PAUL - -(25 janvier) - - -La conversion de l’apôtre saint Paul eut lieu la même année que la -passion du Christ et la lapidation de saint Etienne: mais cela n’est -vrai qu’à la condition de considérer l’année comme la succession de -douze mois, et non point comme l’espace compris entre le 1er janvier et -le 31 décembre: car la crucifixion du Christ a eu lieu le 25 mars, la -lapidation de saint Etienne le 3 août, et la conversion de saint Paul le -25 janvier. - -Trois raisons expliquent pourquoi l’Eglise célèbre cette conversion -plutôt que celle des autres saints: 1º c’est que cette conversion -constitue un plus grand exemple, pour nous prouver qu’il n’y a point de -pécheur qui ne puisse espérer sa grâce; 2º c’est qu’elle provoque une -plus grande joie, car l’Eglise s’est d’autant plus réjouie de la -conversion de saint Paul qu’elle s’était plus affligée de ses -persécutions; 3º c’est que cette conversion a eu un caractère plus -miraculeux, Dieu ayant voulu montrer que, de son plus cruel persécuteur, -il pouvait faire son plus fidèle prédicateur. - - - - -XXVIII - -SAINT JULIEN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(26 janvier) - - -I. Saint Julien fut évêque du Mans. C’était, dit-on, le même homme que -ce Simon le Lépreux qui, guéri de sa lèpre par Jésus, invita celui-ci à -sa table. Après l’ascension du Seigneur il fut ordonné évêque du Mans. -Il brilla de nombreuses vertus, ressuscita trois morts, et s’endormit -lui-même dans la paix du Seigneur. Peut-être est-ce ce saint Julien-là -que les voyageurs invoquent pour leur faire trouver une bonne -hospitalité sur leur route: ce privilège lui viendrait, en ce cas, de -l’honneur qu’il a eu d’offrir l’hospitalité à notre Seigneur. Mais, plus -vraisemblablement le saint Julien qu’on nomme «l’Hospitalier» est un -autre saint Julien, dont nous raconterons l’histoire tout à l’heure, à -savoir celui qui a tué ses parents sans les connaître. - -II. Il y eut un autre saint Julien, qui fut originaire d’Auvergne, noble -de race, mais plus noble encore de foi, et qui, par soif du martyre, -allait au-devant de ses persécuteurs. Enfin le consul Crispin envoya un -de ses officiers avec ordre de le tuer: ce qu’apprenant Julien courut à -la rencontre de l’officier, et tendit son corps à ses coups. On porta sa -tête coupé à son ami Ferréol, en le menaçant d’une mort semblable s’il -ne sacrifiait aussitôt aux idoles. Et comme saint Ferréol s’y refusait, -on le tua, et on mit dans le même tombeau son corps et la tête de saint -Julien. Et de longues années après, saint Mamert, évêque de Vienne, -trouva la tête de saint Julien entre les mains de saint Ferréol; et -cette tête était intacte et fraîche comme si on l’eût ensevelie le jour -même.--Grégoire de Tours raconte qu’un paysan qui voulait labourer le -dimanche eut aussitôt les doigts contractés de telle façon que la cognée -dont il se servait pour nettoyer le soc de sa charrue se trouvât -attachée à sa main; et ce paysan ne fut guéri que deux années plus tard, -dans l’église de saint Julien, sur les prières de ce saint. - -III. Il y eut encore un autre saint Julien, qui était frère de saint -Jules; ces deux frères vinrent trouver l’empereur Théodose, qui était -plein de zèle pour la foi chrétienne, et lui demandèrent la permission -d’élever partout, sur leur chemin, des églises à la place des temples -des idoles. L’empereur le leur permit volontiers, et leur donna un écrit -aux termes duquel tout le monde devait leur obéir et les aider, sous -peine de mort. Or, comme, près de Tours, saint Julien et saint Jules -étaient occupés à construire une église dans un lieu nommé Joué, et se -faisaient aider par tous les passants, une compagnie d’hommes, qui -avaient à passer par là en voiture, se dirent: «Quelle excuse -pourrions-nous trouver pour passer librement, sans devoir nous arrêter -et travailler à construire l’église?» Et ils se dirent: «Que l’un de -nous se couche sur le dos, au fond de la voiture; nous le couvrirons -d’un drap et nous dirons que nous conduisons un mort: sur quoi on nous -laissera passer librement.» L’un de ces hommes s’étendit donc dans la -voiture, et ses compagnons lui dirent: «Ne parle pas, ferme les yeux, et -fais semblant d’être mort jusqu’à ce que nous ayons dépassé l’église que -l’on construit!» Et lorsque la voiture arriva à l’endroit où Julien et -Jules construisaient l’église, les deux saints dirent aux voyageurs: -«Chers enfants, daignez-vous arrêter un moment, pour nous donner un coup -de main dans notre travail!» Les voyageurs répondirent: «Nous ne pouvons -nous arrêter, car nous conduisons un mort, dans notre voiture!» Et saint -Julien leur dit: «Mes enfants, pourquoi mentez-vous?» Et eux: «Seigneur, -nous ne mentons pas: c’est la vérité que nous vous disons!» Et saint -Julien leur dit: «Qu’il en soit donc comme vous le dites!» Et les -voyageurs, piquant leurs bœufs, s’éloignèrent; et quand ils furent -arrivés à quelque distance, ils se mirent à appeler leur compagnon, en -lui disant: «Lève-toi maintenant, et, aide-nous à stimuler le bœuf, car -nous n’avançons pas!» Et comme l’homme ne bougeait pas, ils se mirent à -le secouer, en disant: «Rêves-tu? Allons, lève-toi!» Et, comme il ne -répondait toujours pas, ils le découvrirent; et ils virent qu’il était -mort. Personne, depuis ce moment, n’osa plus mentir aux serviteurs de -Dieu. - -IV. Il y eut encore un autre saint Julien. Celui-là, qui était de -famille noble, se trouvait un jour à la chasse, dans sa jeunesse, et -poursuivait un cerf, lorsque soudain le cerf, sur un signe de Dieu, se -retourna vers lui et lui dit: «Comment oses-tu me poursuivre, toi qui es -destiné à être l’assassin de ton père et de ta mère?» Et le jeune homme, -à ces paroles, fut si épouvanté, que, pour empêcher la prédiction du -cerf de se réaliser, il s’éloigna secrètement, traversa d’immenses -régions, et parvint enfin dans un royaume où il entra au service du roi. -Il se conduisit avec tant d’éclat dans la guerre et dans la paix que le -roi le créa chevalier, et lui donna pour femme la veuve d’un très riche -seigneur. Cependant, les parents de Julien, désolés de sa disparition, -erraient à travers le monde, en quête de leur fils, jusqu’à ce qu’ils -arrivèrent, un jour, au château qui était maintenant la demeure de -Julien. Mais celui-ci, par hasard, n’était pas au château, et ce fut sa -femme qui reçut les deux voyageurs. Et quand ils lui eurent raconté -toute leur histoire, elle comprit qu’ils étaient les parents de son -mari: car celui-ci, sans doute, lui avait souvent parlé d’eux. Aussi -leur fit-elle l’accueil le plus tendre, par amour pour son mari; et elle -les fit coucher dans son propre lit. Le lendemain matin, pendant qu’elle -était à l’église, voici que Julien rentra. Il s’approcha du lit pour -réveiller sa femme; et, voyant deux personnes qui dormaient sous les -draps, il crut que c’était sa femme avec un amant. Sans rien dire, il -tira son épée et tua les deux dormeurs. Puis, sortant de la maison, il -rencontra sa femme qui revenait de l’église, et il lui demanda, -stupéfait, qui étaient les deux personnes qui dormaient dans son lit. Et -sa femme lui répondit: «Ce sont tes parents, qui longtemps t’ont -cherché! Je les ai fait coucher dans notre lit.» Ce qu’entendant, Julien -pensa mourir de chagrin. Il fondit en larmes, et dit: «Que vais-je -devenir, misérable que je suis? Ce sont mes chers parents que j’ai tués! -J’ai accompli la prédiction du cerf, pour avoir essayé d’y échapper! -Adieu donc, ma douce petite sœur, car je n’aurai plus de repos jusqu’à -ce que je sache que Dieu a agréé mon repentir!» Mais elle: «Ne crois -pas, mon frère bien-aimé, que je te laisse partir sans moi! De même que -j’ai participé à ta joie, je participerai à tes douleurs!» Ainsi, -s’enfuyant ensemble, ils allèrent demeurer au bord d’un grand fleuve -dont la traversée était pleine de périls; et là, tout en faisant -pénitence, ils transportaient d’une rive à l’autre ceux qui voulaient -traverser le fleuve. Et ils les recueillaient dans un hôpital qu’ils -avaient construit. Et, longtemps après, par une nuit glaciale, Julien, -qui s’était couché accablé de fatigue, entendit la voix plaintive d’un -étranger qui lui demandait de lui faire traverser le fleuve. Aussitôt, -se levant, il courut vers l’étranger, à demi mort de froid; et il -l’emporta dans sa maison, et alluma un grand feu pour le réchauffer. -Puis, le voyant toujours glacé, il le porta dans son lit et le couvrit -avec soin. Or voici que cet étranger, qui était rongé de lèpre et -répugnant à voir, se transforma en un ange éclatant de lumière. Et tout -en s’élevant dans les airs il dit à son hôte: «Julien, le Seigneur m’a -envoyé vers toi pour t’apprendre que ton repentir a été agréé, et que ta -femme et toi pourrez bientôt vous reposer en Dieu.» Et l’ange disparut, -et, peu de temps après, Julien et sa femme s’endormirent dans le -Seigneur, pleins d’aumônes et de bonnes œuvres. - -V. Et il y eut encore un autre Julien, qui, celui-là, ne fût pas un -saint, mais un monstre abominable: c’est, à savoir, Julien l’Apostat. Ce -Julien fut d’abord moine, et feignit une grande piété. Mais voici ce que -raconte de lui maître Jean Beleth, dans sa _Somme de l’Office de -l’Eglise_. Certaine femme avait trois pots pleins d’or, et, pour cacher -l’or, elle l’avait recouvert de cendres; et elle avait remis les pots à -la garde de Julien, qu’elle tenait pour le plus saint moine du couvent. -Mais Julien, dès qu’il eut les pots, regarda ce qu’ils contenaient, et -il prit tout l’or qui s’y trouvait, mit des cendres à sa place, et -s’enfuit à Rome avec cet or volé. Et il fit si bien que, grâce à cet or, -il devint consul, et fut ensuite élevé à l’empire. - -Il avait été instruit dès l’enfance dans l’art de la magie, et y avait -pris beaucoup de goût. Un jour (à ce que raconte l’_Histoire -tripartite_), encore enfant, il invoqua les démons en l’absence de son -maître; et aussitôt apparut devant lui une nombreuse troupe de démons, -sous la forme de nègres d’Ethiopie. Alors Julien, effrayé, se hâta de -faire le signe de la croix; et aussitôt les démons disparurent. Et le -maître de Julien lui dit, au récit de cette aventure: «C’est que les -démons ne haïssent et ne craignent rien autant que le signe de la -croix!» Aussi, lorsque Julien fut élevé à l’empire, se rappelant cette -aventure, et désirant recourir à l’art de la magie, il renia sa foi, -détruisit partout le signe de la croix, et persécuta les chrétiens de -toutes ses forces, afin de se faire mieux obéir des démons. - -On lit dans les _Vies des Pères_ que Julien, ayant envahi la Perse, -envoya un démon en occident pour savoir ce qui s’y passait; mais le -démon dut rester immobile pendant dix jours devant la cellule d’un -moine, et revint vers Julien sans avoir pu continuer sa route. Et il dit -à l’empereur: «J’ai attendu pendant dix jours que ce maudit moine -s’interrompît de prier, car, sa prière m’empêchait de passer; mais, le -dixième jour, comme il ne s’interrompait toujours pas, j’ai dû -rebrousser chemin et revenir ici.» Alors Julien, furieux, dit qu’en -arrivant au désert il tirerait vengeance de ce moine. - -Les démons lui avaient promis qu’il vaincrait les Perses. Son sophiste -dit un jour à un chrétien: «Que penses-tu que fasse, à cette heure, le -fils du charpentier?» Et le chrétien répondit: «Il prépare le cercueil -de Julien.» Et lorsque Julien arriva à Césarée de Cappadoce (ainsi que -le raconte l’histoire de saint Basile, et que l’atteste Fulbert, évêque -de Chartres), saint Basile vint au-devant de lui et lui fit présent de -quatre pains d’orge. Et Julien, furieux, refusa de les prendre, et, en -échange, fit porter à saint Basile une botte de foin, en disant: «Reçois -l’équivalent de ce que tu m’as donné!» Et saint Basile répondit: «Nous -t’avons donné, nous, ce que nous mangions nous-mêmes; et toi, tu nous as -donné ce que tu fais manger à tes bêtes!» Et Julien irrité, répondit: -«Quand j’aurai soumis les Perses, je détruirai votre ville et y ferai -promener la charrue, et elle méritera plus de s’appeler «frumentifère» -qu’«hominifère.» - -La nuit suivante, saint Basile vit en rêve une multitude d’anges réunis -dans l’église de Notre-Dame. Et au milieu d’eux trônait une femme, qui -leur disait: «Faites-moi venir tout de suite le vaillant Mercure, afin -qu’il tue l’apostat Julien, qui, dans sa superbe, blasphème contre mon -Fils et moi!» Ce Mercure était un soldat chrétien que Julien avait mis à -mort en punition de sa foi, et qui se trouvait enterré avec ses armes -dans l’église Notre-Dame. Et aussitôt saint Mercure apparut devant -l’auguste assemblée, et, sur l’ordre de la Vierge, se prépara au combat. -Frappé de ce rêve, saint Basile, dès qu’il fut levé, fit ouvrir le -tombeau de saint Mercure, et vit que le saint ni ses armes n’y étaient -plus. Il interrogea le gardien de l’église, mais celui-ci lui jura que, -la veille encore, il avait vu les armes du saint à leur place -accoutumée. Et quand saint Basile se fit de nouveau ouvrir le tombeau, -le matin suivant, le corps du saint s’y trouvait réinstallé avec ses -armes; et sa lance était rouge de sang. Et bientôt quelqu’un, qui -revenait de l’armée, raconta qu’un chevalier inconnu était venu attaquer -Julien au milieu de ses gardes, l’avait transpercé de sa lance, et -s’était éloigné si vite qu’on n’avait pu le rejoindre. - -Et l’infâme Julien, avant de mourir, prit dans sa main des gouttes de -son sang et les lança en l’air, disant: «Tu as vaincu, Galiléen!» Après -quoi il rendit son âme misérable; et son corps, abandonné des siens, -resta sans sépulture; et les Perses lui arrachèrent la peau, que leur -roi fit tendre sur le trône où il s’asseyait. - - - - -XXIX - -LA SEPTUAGÉSIME - - -La septuagésime désigne le temps de la déchéance, la sexagésime celui de -l’abandon, la quinquagésime celui de la rémission, et la quadragésime -celui de la pénitence spirituelle. - -La septuagésime a été instituée pour trois motifs: 1º comme un rachat; -2º comme un signe; 3º comme une représentation. - -1º Les saints Pères avaient décidé que, pour vénérer le jour de -l’Ascension, une fête solennelle aurait lieu tous les cinq jours, où -l’on serait dispensé du jeûne; mais comme les fêtes des saints sont -ensuite survenues, on a dû renoncer à célébrer cette fête tous les cinq -jours. Et c’est pour racheter (ou pour compenser) ces fêtes, que les -Pères nous ont imposé une semaine d’abstinence, qu’ils ont appelée la -septuagésime. - -2º La septuagésime est également un signe: elle signifie la déchéance, -l’exil, et la tribulation du genre humain, depuis Adam jusqu’à la fin du -monde. Ces sept jours signifient les sept milliers d’années que dure le -monde: car, six mille ans se sont écoulés depuis Adam jusqu’à -l’ascension du Christ; et tout le temps qui s’écoule depuis l’ascension -jusqu’à la fin du monde constitue un septième millénaire, dont Dieu seul -connaît le terme. - -3º Enfin la septuagésime représente les soixante-dix ans que dura pour -Israël la captivité de Babylone, qui, à son tour, représentent le temps -de notre pérégrination terrestre. Dans ce temps d’exil, l’Eglise, -accablée de tribulations, et presque désespérée, chante: _Circumdederunt -me gemitus morbis_, etc. Mais, pour l’empêcher de désespérer tout à -fait, l’épître et l’évangile de la septuagésime lui proposent un triple -remède et une triple récompense. Le remède consiste à travailler dans la -vigne de l’âme, puis à courir dans le stade de la vie présente, enfin à -lutter dans l’arène contre les tentations du diable. Et les trois -récompenses sont: le denier accordé au bon vigneron, les -applaudissements au coureur, la couronne au combattant. - - - - -XXX - -LA SEXAGÉSIME - - -La sexagésime a été instituée comme remplacement, comme signe, et comme -représentation. - -1º Le pape Melchiade et saint Sylvestre ont décidé que, tous les -samedis, les fidèles pourraient manger deux fois, de façon à ne pas -s’affaiblir par un jeûne trop prolongé. Mais, pour remplacer ces -samedis, ils ont ajouté une semaine au carême, et l’ont appelée la -sexagésime. - -2º La sexagésime signifie le temps de veuvage de l’Eglise, et sa -tristesse en l’absence de son époux; car on accordait aux veuves la -soixantième partie (_sexagesima_) des récoltes. Mais, pour se consoler -de cette absence de l’époux, deux ailes sont données à l’Eglise, à -savoir l’exercice des six œuvres de miséricorde, et l’accomplissement du -Décalogue. Et en effet «sexagésime» signifie dix fois six: dix, c’est le -Décalogue; six, ce sont les œuvres de miséricorde. - -3º Enfin, la sexagésime représente le mystère de notre rédemption, ou -plutôt les six mystères, qui sont: l’Incarnation, la Nativité, la -Passion, la Descente aux Enfers, la Résurrection et l’Ascension. - - - - -XXXI - -LA QUINQUAGÉSIME - - -La quinquagésime a été instituée comme complément, comme signe, et comme -représentation. - -1º Nous devrions jeûner pendant quarante jours, à la ressemblance du -Christ, et en réalité nous ne jeûnons que pendant trente-six jours, car -les dimanches sont libres de jeûnes. Et les dimanches sont libres de -jeûnes tant à cause de la joie de la résurrection qu’à cause de -l’exemple du Christ, qui, le jour de sa résurrection, a mangé deux fois, -à savoir avec les disciples d’Emmaüs, et avec ses disciples réunis à -Jérusalem, quand il est entré chez eux toutes portes fermées. En -compensation de ces quatre jours, perdus pour le jeûne, l’Eglise a -institué les quatre derniers jours de la quinquagésime, puis le clergé, -voulant donner au peuple l’exemple de la sainteté, a résolu de jeûner -encore pendant les deux jours précédant ceux-là; et ainsi s’est trouvée -constituée une semaine entière de jeûne, que le pape Telesphore a -sanctionnée, comme le dit saint Ambroise, sous le nom de quinquagésime. - -2º La quinquagésime signifie le temps de la rémission des péchés; car, -tous les cinquante ans, avait lieu une année de jubilé, où les dettes -étaient remises, où les esclaves étaient libérés, et où tous rentraient -en possession de leurs biens. - -3º Enfin la quinquagésime représente l’état de béatitude. Car, tous les -cinquante ans, les esclaves étaient libérés; cinquante jours après -l’immolation de l’agneau, la loi fut donnée; et c’est cinquante jours -après Pâques qu’est descendu l’Esprit-Saint. - -L’épître et l’évangile de la quinquagésime nous enseignent que trois -choses sont nécessaires, pour que l’œuvre de la pénitence soit parfaite: -1º la charité, qui nous est recommandée par l’épître; 2º le souvenir de -la passion du Seigneur, et, 3º la foi, qui nous sont recommandés dans -l’évangile, par le récit du miracle de l’aveugle guéri. - - - - -XXXII - -LA QUADRAGÉSIME - - -Le jeûne de la quadragésime s’explique par trois raisons: 1º l’évangile -de saint Matthieu indique quarante générations du Christ; 2º le Christ -est resté quarante jours avec ses disciples après sa résurrection; 3º le -monde se divise en quatre parties, l’année en quatre saisons, l’univers -en quatre éléments, la nature humaine en quatre tempéraments, la loi -nouvelle en quatre évangiles. Et comme nous avons transgressé cette loi, -et aussi l’ancienne, qui consistait en dix commandements, il convient -que nous jeûnions pendant quatre fois dix fois, c’est-à-dire quarante -jours. - - - - -XXXIII - -LE JEÛNE DES QUATRE-TEMPS - - -Le jeûne des Quatre-Temps a été institué par le pape Calixte. Il -consiste à jeûner quatre fois par an, suivant les quatre saisons. Ce -jeûne se justifie par quatre arguments: - -1º Le printemps étant une saison humide, nous jeûnons au printemps pour -tempérer en nous les humeurs pernicieuses, c’est-à-dire la luxure. L’été -étant une saison chaude et sèche, nous jeûnons pour châtier en nous la -sécheresse de l’avarice. L’automne étant une saison également sèche, -mais froide, nous jeûnons pour châtier la sécheresse froide de -l’orgueil. Enfin l’hiver étant une saison froide et humide, nous jeûnons -pour châtier le froid de l’infidélité et de la malice. - -2º Le jeûne des Quatre-Temps a pour objet de nous rappeler le jeûne des -Juifs, qui jeûnaient quatre fois par an, avant la Pâque, avant la -Pentecôte, avant la fête des Tabernacles et avant la dédication de -décembre. - -3º L’homme étant formé de quatre éléments, quant au corps, et de trois -facultés, quant à l’âme, nous devons jeûner quatre fois par an, pendant -trois jours chaque fois. - -4º Le printemps se rapporte à l’enfance, l’été à l’adolescence, -l’automne à l’âge viril, l’hiver à la vieillesse. Nous devons donc -jeûner au printemps pour être innocents comme des enfants; en été, pour -être forts comme des adolescents, en automne, pour être mûrs par la -justice, comme le veut l’âge viril; en hiver pour acquérir la sagesse et -la probité des vieillards. Ou, plutôt encore, nous devons jeûner en -hiver pour expier les fautes commises par nous pendant les saisons -précédentes. - - - - -XXXIV - -SAINT JEAN CHRYSOSTOME, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(27 janvier) - - -Jean, surnommé Chrysostome, naquit à Antioche, de Second et d’Anture, -nobles tous deux. Sa vie, sa généalogie, son caractère, et les -persécutions qu’il eut à subir, se trouvent racontés tout au long dans -l’_Histoire tripartite_. - -Après avoir étudié la philosophie, il l’abandonna pour s’occuper -uniquement des choses divines. Ordonné prêtre, il eut un zèle de -chasteté qui le fit accuser de sévérité excessive. Plus fervent que -doux, exécutant toujours sans scrupule ce que lui ordonnait sa -conscience, il passait pour arrogant aux yeux de ceux qui ne le -connaissaient point. Mais personne ne l’égalait pour enseigner, pour -expliquer, comme aussi pour corriger les mœurs. Ayant été fait évêque, -sous le règne des empereurs Honorius et Arcade, et pendant que Damase -occupait le siège de saint Pierre, il voulut aussitôt réformer la vie de -son clergé, et s’attira ainsi la haine de tous. On le traitait -d’insensé, on le diffamait partout; et comme jamais il n’invitait -personne à sa table, ni n’acceptait aucune invitation, on faisait courir -le bruit que cela provenait de ce qu’il avait une façon dégoûtante de -manger; tandis que, en réalité, il n’agissait ainsi que par abstinence, -et parce que le moindre excès de nourriture lui donnait des maux de -tête. D’ailleurs le peuple l’aimait beaucoup, à cause de ses sermons, et -ne tenait nul compte des calomnies répandues contre lui. Mais la haine -dont il était l’objet grandit encore lorsqu’on le vit s’attaquer -courageusement aux plus gros personnages. Et il y eut une chose, en -particulier, qui produisit une émotion générale. Le consul Eutrope, -favori de l’empereur, voulant soumettre à sa juridiction ceux qui se -réfugiaient dans les églises, obtint de l’empereur une loi annulant le -droit d’asile, et permettant d’extraire des églises ceux qui s’y étaient -réfugiés. Or, peu de temps après, Eutrope lui-même, ayant offensé -l’empereur, se réfugia dans l’église de Jean Chrysostome et se cacha -sous l’autel. Alors l’évêque, venant à lui, lui adressa une homélie -pleine des plus durs reproches; après quoi il le laissa prendre par -l’empereur, qui lui fit couper la tête. Et bien des gens s’indignèrent -de ce que, en présence du malheur de son ennemi, l’évêque n’eût eu pour -lui aucune pitié. Il était d’ailleurs sans pitié dans toutes ses -invectives contre les méchants; et par là s’explique qu’il ait soulevé -tant de haines. L’évêque d’Alexandrie, Théophile, notamment, s’efforçait -de déposséder Jean de son siège épiscopal, pour mettre à sa place un -prêtre nommé Isidore. Mais le peuple continuait à défendre Jean, et à se -repaître de son enseignement. - -Et Jean, non content de gouverner avec vigueur le diocèse de -Constantinople, s’occupait aussi de maintenir le bon ordre dans les -provinces voisines, par de sages lois qu’il obtenait de l’empereur. -Quand il apprit qu’en Phénicie on sacrifiait encore aux idoles, il y -envoya des prêtres et des moines et y fit détruire tous les temples. - -En ce temps-là, un Celte nommé Gaïmas, barbare d’humeur tyrannique, et -dépravé par l’hérésie arienne, fut créé tribun des soldats. Il demanda à -l’empereur qu’une église fût concédée aux ariens dans Constantinople. Et -l’empereur, désirant le satisfaire, pria Jean de se déposséder pour lui -d’une de ses églises. Mais Jean lui répondit, enflammé d’un saint zèle: -«Empereur, garde-toi de consentir à cela, et de livrer aux chiens un -lieu sacré! Et ne crains pas ce barbare; mais plutôt laisse-moi -m’entretenir avec lui, et écoute, en secret, ce que nous dirons! Je me -charge de réfréner sa langue de telle sorte qu’il n’ose plus renouveler -sa demande!» L’empereur les convoqua donc tous deux pour le lendemain. -Et comme Gaïmas réclamait pour lui une église, Jean lui dit: «Toutes les -églises te sont ouvertes, et nul ne te défend d’y prier.» Et Gaïmas: «Je -suis d’une autre secte, et j’ai bien le droit d’exiger une église pour -mon culte, après tous les services que j’ai rendus à la république!» Et -Jean: «Tu as déjà reçu bien des récompenses, et au delà de ton mérite! -Tu as été créé tribun des soldats, tu as revêtu la toge consulaire: -songe seulement à ce que tu étais autrefois et à ce qu’a fait de toi la -faveur de ton maître! Et, te rappelant tout cela, garde-toi d’être -ingrat pour ton bienfaiteur!» Ainsi il lui ferma la bouche, et le -contraignit au silence. Mais Gaïmas, voyant qu’il ne pouvait rien contre -lui ouvertement, ordonna à une troupe de barbares de mettre le feu, le -nuit, à son palais. Et l’on sut alors avec quelle assistance saint Jean -gardait la ville. Car la troupe des barbares vit s’avancer contre elle -une troupe d’anges en armes, qui, aussitôt, les mirent en fuite. Ces -barbares vinrent rapporter la chose à Gaïmas, qui en fut très étonné, se -demandant quels pouvaient être ces soldats qu’il ne connaissait pas. La -nuit suivante, le même miracle se reproduisit. Et, la nuit qui suivit -celle-là, Gaïmas lui-même, s’étant mis à la tête de ses hommes, se -trouva repoussé par une cohorte invincible, qu’il se figura être formée -de soldats recrutés en secret par l’évêque, et tenus cachés par lui au -fond de son palais. Sortant alors de Constantinople, il se rendit en -Thrace, y réunit une grande armée de barbares, et s’apprêta à dévaster -tout le pays. L’empereur, effrayé, chargea l’évêque Jean de se rendre -auprès de lui en ambassadeur; et Jean se mit courageusement en route, -oubliant son inimitié. Or Gaïmas, ayant reconnu ses torts et le bon -droit de l’évêque, vint au-devant de lui, lui baisa la main, et ordonna -à ses fils d’embrasser ses genoux. - -Vers le même temps surgit, dans l’église, la question de savoir si Dieu -avait un corps; et de cette question naquirent des luttes sans fin. La -majorité des moines, dans leur simplicité, se laissèrent séduire par -ceux qui soutenaient que Dieu avait un corps. Et comme, au contraire, -l’évêque d’Alexandrie, Théophile, connaissant la vérité, avait -solennellement condamné ceux qui prêtaient à Dieu une forme humaine, les -moines d’Egypte, sortis de leurs cellules, vinrent à Alexandrie pour -exciter le peuple à la révolte contre l’évêque. Celui-ci, effrayé, leur -dit: «Vous m’apparaissez comme la face même de Dieu!» Et eux: «Puisque -tu reconnais que Dieu a une face comme nous, aie soin de prononcer -l’anathème contre les livres d’Origène, qui contredisent notre opinion! -Que si tu ne le fais pas, nous te tiendrons pour rebelle aux empereurs -et à Dieu, et nous te traiterons en conséquence!» Et lui: «Epargnez-moi, -car je suis prêt à faire ce qui vous plaira!» Et ainsi il détourna la -colère des moines. Mais on entend bien que ce sont seulement les simples -d’esprit, parmi les moines, qui se laissèrent séduire par une erreur -aussi puérile. - -Tandis que cela se passait en Egypte, Jean, à Constantinople, maintenait -la pure doctrine, à l’admiration de tous. Mais les ariens, dont le -nombre avait grandi, et qui possédaient une église en dehors de la -ville, poussaient l’audace jusqu’à pénétrer, le dimanche, dans l’église -même de Jean, en chantant leurs hymnes et antiennes, ou bien encore en -disant, par dérision à l’adresse des orthodoxes: «Voilà donc les -insensés qui prétendent que trois ne font qu’un!» Alors Jean, craignant -que les simples ne se laissassent entraîner à l’hérésie, ordonna aux -fidèles de se réunir la nuit dans les églises, pour entendre des -prédications et chanter des hymnes. Et il organisa aussi des -processions, où l’on portait des croix d’argent avec des flambeaux -d’argent. Sur quoi les ariens, furieux, poussèrent leur audace jusqu’au -meurtre. Une nuit, l’eunuque Brison, qui assistait Jean dans ses offices -de nuit, fut frappé d’une pierre à l’aine; et un certain nombre d’hommes -des deux partis furent mis à mort. De telle sorte que l’empereur, pour -arrêter le scandale, interdit formellement aux ariens de chanter leurs -hymnes en public. - -Vers le même temps l’évêque Sévérien, favori de l’empereur et de -l’impératrice, vint à Constantinople, et fut affectueusement accueilli -par Jean, qui, lorsqu’il partit pour l’Asie, lui laissa la garde de son -église. Mais Sévérien, au lieu de s’acquitter loyalement de cette -mission, travailla à détourner sur lui-même la faveur que le peuple -accordait à Jean. Et comme le prêtre Sérapion avait averti Jean de ce -qui se passait, Sévérien, furieux, s’écria: «Si ce Sérapion ne meurt -pas, je veux que le Christ n’ait pas été incarné!» Ce qu’apprenant, -Jean, à son retour, le chassa de la ville comme blasphémateur. La chose -déplut fort à l’impératrice, qui, rappelant Sévérien, demanda à Jean de -se réconcilier avec lui. Mais Jean s’y refusa; et l’impératrice, pour le -fléchir, dut mettre sur ses genoux son fils Théodose. - -Vers le même temps, Théophile, l’évêque d’Alexandrie, chassa injustement -un saint homme nommé Dioscore, et cet Isidore qu’autrefois il avait -soutenu. Tous deux vinrent alors à Constantinople pour se plaindre de -lui; mais Jean, tout en les honorant fort, ne voulut point prendre parti -pour eux avant de mieux connaître la cause. Cependant, on rapporta -faussement à Théophile que Jean avait pris parti pour eux; et Théophile, -furieux, n’en travailla que plus ardemment à le déposséder de son siège -épiscopal. Cachant sa véritable intention, il écrivit aux divers évêques -pour leur dire qu’il condamnait les livres d’Origène. Il circonvint -aussi le saint et glorieux évêque de Chypre, Epiphane, qui, ayant réuni -son clergé, lui interdit la lecture d’Origène, et écrivit à Jean pour -lui demander de suivre son exemple. Mais Jean, sans s’émouvoir de toutes -les intrigues organisées contre lui, continuait à développer la pure -doctrine de l’Eglise. - -Enfin Théophile laissa voir ouvertement sa haine, et révéla son désir de -déposséder Jean de son siège. Il eut aussitôt pour le seconder bon -nombre de prêtres et de fonctionnaires impériaux, qui ne cherchaient -qu’une occasion de se débarrasser de l’évêque. - -Peu de temps après, Epiphane vint à Constantinople, pour faire condamner -les écrits d’Origène. Par égard pour son ami Théophile, il déclina -l’invitation de Jean. Et tel était le respect qu’on avait pour lui que, -sur sa demande, bien des gens souscrivirent à la condamnation d’Origène. -D’autres, au contraire, s’y refusèrent, et parmi eux Théotine, évêque de -Sicée, homme célèbre par la droiture de sa vie. Jean, cependant, -supporta sans se fâcher qu’Epiphane intervînt dans les affaires de son -église, en dehors de toute règle. Il demandait seulement à Epiphane de -prendre rang parmi ses évêques. Mais Epiphane répondit qu’il n’en ferait -rien aussi longtemps que Jean n’aurait pas chassé Dioscore et souscrit à -la condamnation des livres d’Origène. Et bientôt Epiphane, devant la -résistance de Jean, commença à attaquer celui-ci comme un défenseur des -hérétiques. Jean lui écrivit alors: «Tu as fait bien des choses contre -les règles, Epiphane! Tu as ordonné des prêtres dans mon église, tu y as -célébré les offices saints, de ta propre autorité, tu as refusé de -répondre à mes invitations. Que si le peuple se soulève contre toi, la -responsabilité en sera toute à toi seul!» Au reçu de cette lettre, -Epiphane quitta Constantinople. Mais, avant de partir, il écrivit à -Jean: «J’espère que tu ne mourras pas évêque!» A quoi Jean répondit: -«J’espère que tu ne rentreras pas vivant dans ta patrie!» Et les deux -prophéties se réalisèrent: car Epiphane mourut en chemin, et Jean, -dépossédé de son épiscopat, finit sa vie en exil. - -Cet Epiphane, dont les reliques eurent, plus tard, le privilège de -chasser les démons, était un homme d’une générosité merveilleuse. Un -jour, comme il avait dépensé en aumônes tout le trésor de son église, un -inconnu vint tout à coup lui apporter un sac plein d’or, après quoi il -disparut, et jamais on ne sut d’où il était venu. Une autre fois, des -méchants, voulant tromper Epiphane pour en obtenir de l’argent, -imaginèrent la ruse que voici: l’un d’eux s’étendit à terre, -contrefaisant le mort, tandis que l’autre, debout près de lui, feignait -de se lamenter, et gémissait qu’il n’avait pas d’argent pour ensevelir -son ami. Survient Epiphane, qui prie pour le repos de l’âme du mort, -pourvoit à sa sépulture, console le survivant, et s’en va. Aussitôt -l’homme de secouer son compagnon, en lui disant: «Lève-toi, nous allons -pouvoir nous régaler!» Mais en vain il le secouait, car le malheureux -était mort. L’imposteur, désolé, courut avouer sa faute à Epiphane, en -le suppliant de ressusciter son compagnon. Et Epiphane le consola de son -mieux, mais ne voulut point ressusciter le mort, afin que l’accident -servît d’exemple à ceux qui seraient tentés de tromper les ministres de -Dieu. - -Or, quand Epiphane eut quitté Constantinople, on rapporta à Jean que -l’impératrice Eudoxie avait excité contre lui ce vénérable évêque. -Aussitôt Jean, avec son zèle accoutumé, fit, en présence de tous, un -sermon où il parlait de toutes les femmes en des termes très violents. -Et l’on fut unanime à considérer ce sermon comme dirigé contre -l’impératrice. Ce qu’apprenant, celle-ci se plaignit à l’empereur, et -réclama vengeance. Poussé par elle, l’empereur ordonna la convocation du -synode réclamé par Théophile, et auquel Jean s’était toujours opposé. - -Aussitôt Théophile convoqua tous les évêques ennemis de Jean; et -ceux-ci, réunis à Constantinople, ne s’occupaient plus des livres -d’Origène mais se posaient ouvertement en adversaires de Jean. Ils -sommèrent celui-ci de comparaître devant eux. Mais Jean, malgré quatre -appels, refusa de se livrer à des ennemis, et réclama la convocation -d’un synode universel. Sur quoi les évêques le condamnèrent, sans avoir -rien trouvé à lui reprocher, sinon son refus de se rendre à leur -citation. En conséquence, l’empereur ordonna qu’il fût au plus vite -envoyé en exil; mais le peuple, indigné, se souleva en sa faveur et -refusa de le laisser sortir de l’église, demandant que sa condamnation -fût portée devant un concile général. Alors Jean, pour éviter que la -sédition ne s’étendît, quitta l’église à l’insu du peuple et partit pour -l’exil. Mais le peuple, dès qu’il l’apprit, se souleva plus encore; et -bon nombre de ses anciens ennemis se convertirent à sa cause, -reconnaissant qu’on l’avait calomnié. - -Cependant Sévérien, dont nous avons parlé plus haut, diffamait Jean -jusque dans son église. Il disait que, si même Jean n’avait pas commis -d’autre faute, son orgueil aurait suffi à justifier sa condamnation. Et -cet impudent propos accrut à tel point la fureur du peuple contre les -évêques et l’empereur lui-même, qu’Eudoxie dut prier son mari de faire -revenir d’exil celui qu’elle avait contribué à chasser: sans compter -que, un grand tremblement de terre ayant ravagé la ville, le peuple -avait été d’accord pour voir là un châtiment de l’injuste expulsion de -Jean. - -On envoya donc à celui-ci des ambassadeurs pour le prier de revenir au -plus vite. A trois reprises il s’y refusa; mais, la troisième fois, il -fut ramené de force à Constantinople, où tout le peuple vint au-devant -de lui avec des cierges et des lampes. Et comme il se refusait à -s’asseoir sur son siège épiscopal aussi longtemps que le synode n’aurait -pas retiré la sentence portée contre lui, c’est encore de force que le -peuple le réinstalla sur son siège et l’amena à prêcher de nouveau. -Aussitôt Théophile s’enfuit de Constantinople. Lorsqu’il arriva à -Hierapolis, l’évêque de cette ville venait de mourir, et sa succession -avait été offerte à un saint moine appelé Lamon. Celui-ci ne voulait à -aucun prix accepter une telle offre. Et comme Théophile insistait pour -qu’il l’acceptât, il feignit enfin de consentir, en disant: «Demain, ce -qui plaît à Dieu s’accomplira!» Le lendemain, comme on l’engageait de -nouveau à accepter l’épiscopat, il dit: «Adressons d’abord une prière au -Seigneur!» Et, quand il eut achevé sa prière, on s’aperçut que sa vie -s’était achevée du même coup. - -Jean, cependant, persistait vigoureusement dans sa doctrine. On venait -alors d’élever, sur une place, en face de l’église de Sainte-Sophie, une -statue d’argent de l’impératrice Eudoxie: et des jeux publics y avaient -lieu en son honneur. Jean en fut indigné, voyant là un outrage à son -église. Il s’arma donc la langue de nouveau, avec son intrépidité -ordinaire: et au lieu de supplier l’empereur de faire cesser le -scandale, il employa toute son éloquence à protester contre celui-ci. Ce -dont l’impératrice s’offensa profondément; et de nouveau elle mit tout -en œuvre pour faire condamner Jean par un synode d’évêques. C’est alors -que Jean, dans son église, prononça contre elle l’homélie fameuse qui -commençait ainsi: «Une fois de plus Hérodiade délire, une fois de plus -elle rêve de voir la tête de Jean déposée sur un plat!» Et la fureur -d’Eudoxie redoubla encore. - -Mais, comme un de ses serviteurs voulait tuer Jean, le peuple s’empara -de lui; et on l’aurait mis à mort si le préfet n’avait eu la précaution -de le faire disparaître. Quelques jours après, le domestique d’un prêtre -se jeta sur Jean et voulut le tuer. Retenu par des fidèles, il frappa -trois d’entre eux, et, la foule étant accourue, il commit encore -d’autres meurtres. Mais le peuple continuait à tenir Jean sous sa garde, -entourant sa maison, nuit et jour, pour empêcher qu’on ne l’attaquât. - -Sur le conseil d’Eudoxie, un nouveau synode d’évêques se réunit à -Constantinople, avec la mission de condamner Jean; et, la veille de -Noël, l’empereur défendit à Jean de donner la communion avant de s’être -justifié des accusations portées contre lui. Les évêques, de leur côté, -le condamnèrent une deuxième fois, lui reprochant, à présent, d’avoir -siégé sur son trône épiscopal après sa déposition. Et, aux approches de -Pâques, l’empereur manda à Jean défense d’entrer désormais dans son -église, puisque deux synodes l’avaient condamné. Sur son ordre, Jean fut -chassé de Constantinople et relégué dans une petite ville, à la -frontière de l’empire, dans le voisinage immédiat de cruels barbares. -Mais Dieu, dans sa clémence, ne permit point que son fidèle athlète -demeurât longtemps en cette situation. Comme Jean, fatigué d’un long -voyage, souffrait cruellement de ses maux de tête, exposé à l’ardeur -insupportable du soleil, son âme s’envola de son corps, à Cumanes, le -quatorzième jour de septembre. - -A sa mort, une grêle effroyable s’abattit sur Constantinople et tous les -environs; et tous reconnurent là un signe de la colère de Dieu, à cause -de l’injuste condamnation de Jean. Croyance qui se trouva confirmée -encore, quatre jours après, par la mort subite de l’impératrice Eudoxie. - -Les évêques d’Occident, désolés de la mort de l’admirable docteur, se -refusèrent à communiquer avec les évêques d’Orient jusqu’au jour où le -nom sacré de saint Jean Chrysostome serait réinstallé dans l’honneur à -lui dû. Et le pieux Théodose, fils d’Arcade, fit transporter les restes -de saint Jean à Constantinople, où, les invoquant dévotement, il demanda -au saint d’intercéder en faveur de ses parents Arcade et Eudoxie, qui -avaient péché contre lui dans leur ignorance. - -Ce Théodose était un prince si clément que jamais il ne voulut condamner -à mort aucun de ceux qui lui faisaient du mal. Il disait à ce propos: -«Hélas, que ne m’est-il possible, plutôt, de rappeler à la vie les -morts!» Sa cour ressemblait à un monastère; et il ne cessait point de -lire des livres sacrés. Il avait une femme, nommée Eudoxie, qui écrivit -de nombreux poèmes. Et il avait aussi une fille, également nommée -Eudoxie, qu’il donna en mariage à Valentinien, associé par lui à -l’empire. - -Jean Chrysostome mourut vers l’an du Seigneur 407. Ajoutons que tout ce -qu’on vient de lire est directement extrait de l’_Histoire tripartite_. - - - - -XXXV - -LA PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE - -(2 février) - - -I. La Purification se célèbre le quarantième jour après la Nativité du -Seigneur; et cette fête porte aussi les noms d’Hypopante et de -Chandeleur. On l’appelle la Purification, parce que, quarante jours -après la Nativité du Seigneur, la Vierge vint au temple, pour être -purifiée suivant la loi. Car la loi juive avait décrété que toute femme -ayant enfanté un fils restait absolument impure pendant sept jours, -c’est-à-dire exclue à la fois du contact de l’homme et de l’entrée du -temple. Après sept jours, elle devenait pure quant au contact de -l’homme, mais restait impure pendant trente-trois jours encore quant à -l’entrée du temple. Enfin, le quarantième jour après sa délivrance, elle -était admise dans le temple, où elle offrait son enfant avec des -présents. Que si elle avait mis au monde une fille, la durée de son état -d’impureté était doublée, tant quant au contact de l’homme que quant à -l’entrée du temple. - -La Vierge Marie n’avait pas à se soumettre à cette loi de purification, -puisque sa grossesse ne venait point d’une semence humaine, mais de -l’inspiration divine. Cependant elle voulut se soumettre à cette loi, -pour quatre raisons: 1º pour donner l’exemple de l’humilité; 2º pour -rendre hommage à la Loi, que son divin fils venait accomplir et non -point détruire; 3º pour mettre fin à la purification juive, et pour -commencer la purification chrétienne, qui se fait par la foi, purifiant -les cœurs; 4º pour nous apprendre à nous purifier, durant toute notre -vie. - -Donc la Vierge vint au temple, y présenta son fils, et le racheta -moyennant cinq cicles. Car les premiers nés des douze tribus pouvaient -se racheter, tandis que les premiers nés des lévites ne le pouvaient -pas, et, parvenus à l’âge adulte, devaient tous servir dans le Temple. -Et comme le Christ était de la tribu de Juda, il avait à être racheté. -La Vierge offrit pour lui au Seigneur un couple de tourterelles, ce qui -était l’offrande des pauvres, tandis que l’agneau était l’offrande des -riches. Et l’on peut se demander, à ce propos, si la Vierge Marie, qui -avait reçu des mages un grand poids d’or, n’avait pas le moyen d’acheter -un agneau. Mais nous devons admettre, avec saint Bernard, que la Vierge, -au lieu de garder cet or pour elle-même, l’avait aussitôt distribué aux -pauvres; ou bien, peut-être, le réservait-elle pour les sept années de -sa fuite en Egypte; ou peut-être encore les mages n’avaient-ils pas -offert une grande quantité d’or, mais simplement un peu d’or, à titre de -symbole mystique? - -En second lieu, cette fête s’appelle l’Hypopante, ou Présentation, parce -que le Christ fut présenté au Temple, où Siméon et Anne le reçurent. Et -Siméon, le prenant dans son sein, le bénit en disant: «Tu peux -maintenant congédier ton serviteur, etc.» Et Siméon, dans son cantique, -appela Jésus de trois noms: salut, lumière et gloire du peuple d’Israël. - -En troisième lieu, cette fête s’appelle la Chandeleur, parce que les -fidèles portent, ce jour-là, des cierges allumés. Et cette institution -s’explique par quatre raisons: - -1º Elle a pour objet de corriger une habitude païenne. Car autrefois les -Romains, pour honorer la déesse Februa, mère du dieu Mars, avaient -coutume, tous les cinq ans, les premiers jours de février, d’illuminer -la ville avec des cierges et des torches, pour obtenir de la déesse que -son fils Mars leur assurât la victoire sur leurs ennemis. Et -l’intervalle de cinq ans compris entre ces fêtes s’appelait un lustre. -Les Romains avaient aussi la coutume de célébrer, durant le mois de -février, Pluton, et les autres dieux infernaux; et, pour obtenir leur -faveur à l’égard des âmes des morts, ils leur offraient des victimes -solennelles, et passaient toute une nuit à chanter leurs louanges, avec -des torches et des cierges allumés. Les femmes, surtout, célébraient -cette fête, à cause de l’une des fables de leur religion. Car les poètes -avaient dit que Pluton, frappé de la beauté de Proserpine, l’avait -enlevée et en avait fait sa femme; mais que les parents de la déesse, ne -sachant ce qu’elle était devenue, l’avaient longtemps cherchée avec des -torches et des cierges allumés: en souvenir de quoi les femmes romaines -faisaient leur procession, pour se gagner la faveur de Proserpine. Et, -comme c’est toujours chose difficile de renoncer à une habitude, le pape -Serge décréta que, pour donner à cette habitude-là une portée -chrétienne, on honorerait tous les ans la Vierge, dans ce jour, en -portant à la main un cierge bénit. De cette façon l’ancienne coutume -subsistait, mais relevée par une intention nouvelle. - -2º La Chandeleur a été instituée pour démontrer la pureté de la Vierge. -Pour bien affirmer cette pureté aux yeux de tous, l’Eglise a ordonné que -nous portions des cierges allumés, comme afin de dire: «Vierge -bienheureuse, tu n’as pas besoin de purification, mais au contraire tu -es toute lumière, toute pureté!» Telle était, en effet, la pureté de la -Vierge qu’elle rayonnait même au dehors d’elle, éteignant chez les -autres tout mouvement de concupiscence charnelle. Aussi les Juifs nous -disent-ils que, bien que Marie ait été d’une beauté merveilleuse, aucun -homme jamais n’a pu la désirer. - -3º La procession de la Chandeleur symbolise celle que firent Marie, -Joseph, Siméon et Anne, lorsqu’ils présentèrent au temple l’enfant -Jésus. - -4º Enfin la Chandeleur a pour but notre instruction. Elle nous apprend -que, si nous voulons être purifiés devant Dieu, nous devons posséder la -foi sincère, l’action désintéressée, et l’intention droite. Car le -cierge allumé représente la foi avec les bonnes œuvres. Et la mèche qui -est cachée dans la cire représente l’intention droite, dont saint -Grégoire nous dit: «Que vos œuvres soient publiques, mais que vos -intentions demeurent cachées!» - -II. Une femme noble avait pour la sainte Vierge une grande dévotion. -Elle s’était fait construire une chapelle près de sa maison; et, tous -les jours, son chapelain disait devant elle une messe en l’honneur de la -Vierge. Mais un jour, qui était la fête de la Purification, cette femme -ne put pas assister à sa messe, soit que son chapelain se fût absenté, -ou que, suivant d’autres, elle se fût défaite de tous ses vêtements, par -générosité, et n’eût pas de quoi se vêtir pour la messe. Désespérée, -elle se prosterna devant l’autel de la Vierge, sans doute dans sa -chambre; et soudain, ravie en extase, elle se vit transportée dans une -église merveilleuse où entraient une foule de vierges, sous la conduite -d’une d’entre elles, la plus belle de toutes, couronnée d’un diadème. Et -lorsque toutes se furent assises, une troupe de jeunes gens vinrent -s’asseoir près d’elles. Puis apparut un homme apportant un énorme -faisceau de cierges qu’il distribua aux assistants, en commençant par la -Vierge couronnée qui occupait la place d’honneur. Cet homme vint enfin à -notre matrone, et lui remit également un cierge, qu’elle reçut avec -joie. Elle regarda ensuite dans le chœur, et vit s’avancer vers l’autel -deux porteurs de cierges, puis un sous-diacre, puis un diacre, enfin un -prêtre revêtu des ornements sacrés, comme pour célébrer la messe. Et -elle reconnut que les deux acolytes étaient saint Vincent et saint -Laurent, que le diacre et le sous-diacre étaient deux anges, et que le -prêtre était le Christ lui-même, Et la messe commença, chantée à haute -voix par les officiants, tandis que toute l’assistance, en chœur, -l’accompagnait. Quand vint l’offrande, la reine des vierges, les autres -vierges et toute l’assistance allèrent, suivant l’usage, s’agenouiller -devant le prêtre et lui remettre leurs cierges. Seule la matrone restait -debout, au fond de l’église. Alors le prêtre lui envoya la reine des -vierges, pour lui dire que c’était une inconvenance de le faire attendre -si longtemps. Mais la matrone répondit que le prêtre eût à continuer sa -messe, car elle ne voulait pas rendre son cierge. On lui délégua un -autre messager: elle répondit que, par piété, elle garderait toujours le -cierge qui lui avait été remis. Un troisième messager alla vers elle, -avec ordre de lui enlever par force le cierge, si elle se refusait à -venir l’offrir. Et comme elle continuait à s’y refuser, une longue lutte -s’engagea entre le messager et elle, jusqu’à ce qu’enfin le cierge se -rompît, de telle façon que la matrone et le messager en gardaient en -main chacun une moitié. Là-dessus, la dame se réveilla de sa vision, et -constata qu’elle tenait en main la moitié d’un cierge. Ce que voyant, -elle rendit d’immenses grâces à Notre Dame, qui lui avait permis -d’assister à la messe ce jour-là, et à une messe comme celle où elle -avait assisté. Après quoi elle garda le cierge comme une relique des -plus précieuses; et quiconque le touchait était aussitôt guéri, de -quelque maladie qu’il fût atteint. - - - - -XXXVI - -SAINT BLAISE, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(3 février) - - -I. Blaise s’étant signalé par sa mansuétude et sa sainteté, les -chrétiens de Sébaste en Cappadoce l’élurent pour leur évêque; et lorsque -les persécutions de Dioclétien l’eurent forcé à quitter son évêché, il -se réfugia dans une caverne, et y mena la vie d’un ermite. Les oiseaux -lui apportaient sa nourriture, et venaient en foule vers lui, et ne -s’envolaient pas avant qu’il les eût bénis. Et lorsque l’un d’eux était -malade, il venait à lui, et recouvrait la santé. Or, certain jour, -l’équipage du gouverneur de la province, après avoir longtemps battu le -pays sans rencontrer aucun gibier, parvint à l’endroit où s’était retiré -saint Blaise, et y vit une foule énorme d’oiseaux et d’autres bêtes, -entourant l’ermite comme pour lui demander de les protéger. Et, en -effet, les chasseurs ne purent absolument pas mettre la main sur eux. -Etonnés, ils firent part de la chose à leur maître, qui ordonna que -l’ermite fût amené devant lui. Cette même nuit, saint Blaise vit trois -fois, en rêve, le Christ, qui lui dit: «Lève-toi et offre-moi un -sacrifice!» Et voilà qu’arrivèrent les soldats, disant: «Viens, le -gouverneur t’appelle!» Et saint Blaise leur répondit: «Bienvenus -êtes-vous, mes enfants! Je vois que Dieu ne m’a pas oublié!» - -II. Sur tout son chemin il ne cessa point de prêcher, et fit, en -présence de ses gardiens, de nombreux miracles. Une femme lui amena son -fils, dans le gosier duquel s’était fixée une arête de poisson; elle le -déposa à ses pieds et demanda, en pleurant, qu’il fût guéri. Et saint -Blaise, étendant les mains sur lui, pria Dieu qu’il fût guéri; et -l’enfant fut guéri aussitôt. Une autre femme, qui était très pauvre, -vint demander à saint Blaise de lui faire rendre son unique pourceau, -qu’un loup lui avait enlevé. Et le saint lui dit en souriant: «Bonne -femme, ne te fais pas de chagrin! Ton pourceau te sera rendu!» Et -aussitôt on vit accourir le loup, qui rapportait à la veuve le pourceau -qu’il lui avait pris. - -III. Dès qu’il fut arrivé dans la ville, saint Blaise fut jeté en -prison. Le lendemain, le gouverneur se le fit amener, et, d’abord essaya -de le séduire par de douces paroles, lui disant: «Bonjour, Blaise ami -des dieux!» Et Blaise: «Bonjour aussi à toi, excellent gouverneur! Mais -ne donne pas le nom de dieux à des démons, qui rôtissent au feu éternel -avec ceux qui les honorent!» Le gouverneur, furieux, le fit battre de -verges et reconduire dans sa prison. Et Blaise lui dit: «Insensé! -Espères-tu donc m’enlever, par tes punitions, l’amour d’un Dieu qui est -en moi et qui me donne la force de supporter toutes les punitions?» -Apprenant qu’on l’avait mis en prison, la veuve à qui il avait fait -rendre son pourceau tua le pourceau et lui en envoya la tête et les -pieds, ainsi qu’un pain et une chandelle. Et saint Blaise rassasia sa -faim, et fit dire à la veuve: «Offre tous les ans une chandelle dans -l’église qui portera mon nom, et tu t’en trouveras bien, toi, et tous -ceux qui feront comme toi!» La veuve le fit tous les ans, et vécut -depuis lors dans la prospérité. - -IV. Cependant le gouverneur, voyant qu’il ne pouvait convertir le saint -au culte des dieux, le fit suspendre à un poteau et ordonna qu’on lui -labourât les chairs avec des pointes de fer. Après quoi il le fit -ramener dans sa prison. - -Or sept femmes, suivant le saint, recueillaient les gouttes de son sang. -Le gouverneur les fit saisir et voulut les forcer à sacrifier aux dieux. -Mais elles dirent: «Si tu veux que nous adorions tes dieux, fais-les -conduire au bord de l’étang, afin que, lorsqu’on les aura lavés, nous -puissions les adorer!» Le gouverneur y consentit volontiers. Et les sept -femmes, empoignant les idoles, les lancèrent au milieu de l’étang, -disant: «Si ce sont des dieux, nous le verrons bien!» Et comme le -gouverneur, exaspéré, invectivait ses officiers, qui avaient permis un -tel sacrilège, les sept femmes lui dirent: «Si ces idoles avaient été -des dieux, elles auraient bien prévu ce que nous avions l’intention de -leur faire!» Le préfet fit préparer, d’une part, du plomb fondu, des -peignes de fer et sept casques de fer rougi, et, d’autre part, sept -tuniques de lin. Et il dit aux femmes de choisir entre ces tuniques et -les pires supplices. Alors l’une des femmes, qui était mère de deux -petits enfants, saisit les tuniques de lin et les jeta au feu. Et ses -enfants lui dirent: «Mère chérie, ne nous laisse pas derrière toi, mais, -de même que tu nous as remplis de la douceur de ton lait, remplis-nous -de la douceur du royaume des cieux!» Alors le gouverneur les fit -attacher à des poteaux, et fit labourer leurs corps de pointes de fer. -Mais leur chair restait blanche comme la neige, et, au lieu de sang, du -lait en jaillissait. Et, pendant qu’on les torturait, un ange leur -apparut et les consola en leur disant: «Soyez sans crainte, car le bon -ouvrier qui a bien commencé sa tâche et qui l’a bien finie se trouve -récompensé en conséquence! «Alors le gouverneur les fit plonger dans un -four ardent; mais le feu s’éteignit aussitôt, et elles en sortirent -intactes. Et le gouverneur leur dit: «Cessez maintenant vos sortilèges -magiques, et adorez nos dieux!» Mais elles lui répondirent: «Achève ce -que tu as commencé, car déjà on nous attend dans le royaume des cieux!» -Le gouverneur ordonna alors qu’on leur coupât la tête. Et au moment où -le bourreau s’approchait d’elles, elles tombèrent à genoux et prièrent -en ces termes: «Dieu, qui nous a arrachées aux ténèbres et nous a -conduites vers la douce lumière, reçois nos âmes dans la vie éternelle!» -Après quoi elles eurent la tête tranchée et s’envolèrent au ciel. - -V. Le gouverneur fit ensuite venir saint Blaise et lui dit: «Une -dernière fois, veux-tu, oui ou non, adorer les dieux?» Et Blaise: -«Impie, je ne crains pas tes menaces. Je te livre mon corps, fais-en ce -que tu voudras!» Le gouverneur donna ordre de le jeter dans l’étang. -Mais saint Blaise fit le signe de la croix sur l’eau de l’étang, et -aussitôt celle-ci se figea comme une terre sèche. Et le saint dit: «Si -vos dieux sont de vrais dieux, montrez leur pouvoir en entrant dans -cette eau!» Et soixante-cinq hommes entrèrent dans l’eau et furent -noyés. Et un ange descendit vers saint Blaise et lui dit: «Blaise, sors -de l’étang et va recevoir la couronne que Dieu t’a préparée!» Et, quand -il fut sorti de l’étang, le gouverneur lui dit: «Refuses-tu toujours -d’adorer les dieux?» Et Blaise: «Apprends, malheureux, que je suis -serviteur du Christ, et ne saurais adorer les démons!» Le gouverneur le -condamna à être décapité. Et le saint, avant de tendre le cou au -bourreau, pria Dieu que tous ceux qui, souffrant d’une maladie de la -gorge, imploreraient son aide, fussent exaucés et guéris. Et voici -qu’une voix, du haut du ciel, lui dit que ce qu’il demandait lui était -accordé. Après quoi, le saint fut décapité, en compagnie des deux petits -enfants. Ce martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 283. - - - - -XXXVII - -SAINT IGNACE, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(4 février) - - -Saint Ignace était disciple de saint Jean, et évêque d’Antioche. Il -écrivit à la Vierge Marie une lettre ainsi conçue: «A Marie, qui a porté -le Christ, son humble serviteur Ignace. En ma qualité de néophyte et de -disciple de Jean, à qui ton Fils t’a confiée en mourant, je viens te -demander réconfort et consolation. Car j’ai entendu raconter les choses -les plus extraordinaires au sujet de ton fils Jésus, et j’hésite à les -croire. Et je te demande, à toi qui l’as toujours connu de près et qui -as su ses secrets, de me confirmer la vérité de ce que j’ai entendu. -Adieu! Les néophytes qui sont ici avec moi attendent aussi de toi leur -réconfort.» Et la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, lui répondit -en ces termes: «A Ignace, disciple aimé, l’humble servante de -Jésus-Christ. Ce que Jean t’a raconté et appris de Jésus, tout cela est -vrai. Crois-y fermement, et garde ton vœu de chrétienté, et conforme à -ce vœu tes actes et tes sentiments! J’irai d’ailleurs te voir ainsi que -Jean et tous ceux qui sont avec toi. Persévère courageusement dans ta -foi; et que la persécution ne te trouble pas, mais que ton esprit -fleurisse et exulte dans le Dieu sauveur! Amen.» - -II. Saint Ignace s’acquit une telle autorité que même l’admirable et -parfait docteur saint Denis, disciple de l’apôtre Paul, ne dédaigna pas -d’invoquer son témoignage pour la confirmation de ses paroles. Il nous -dit, en effet lui-même, dans son livre sur les noms de Dieu, que -quelques-uns ont objecté que le mot d’_amour_ n’était pas de mise pour -définir le sentiment du chrétien à l’égard de Dieu; mais, pour réfuter -cette objection, il ajoute, «Saint Ignace n’a-t-il pas écrit que son -_amour_ était crucifié?» - -III. On lit, dans l’_Histoire tripartite_, que saint Ignace entendit un -jour des anges qui, debout sur une montagne, chantaient des antiennes. -C’est alors qu’il résolut de faire chanter des antiennes à l’église, et -de faire entonner les psaumes d’après les antiennes. - -IV. Et, après avoir longtemps prié pour la paix des églises, redoutant -les dangers non pour soi-même, mais pour les faibles, il se présenta -devant l’empereur Trajan, fier de ses victoires, et qui menaçait de mort -tous les chrétiens. Et saint Ignace déclara à Trajan qu’il était -chrétien; sur quoi l’empereur le fit lier de chaînes, le confia à la -garde de dix soldats, et l’envoya à Rome, en lui signifiant que, là, il -serait livré en pâture aux bêtes. Et, pendant qu’on le conduisait à -Rome, il écrivait des lettres à toutes les églises, pour les fortifier -dans la foi du Christ. Dans une de ces lettres, adressée à l’église de -Rome, il priait cette église de ne rien faire pour s’opposer à son -martyre. Et il ajoutait: «Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je lutte déjà -contre des bêtes féroces: car je suis gardé par dix soldats plus cruels -que des léopards; mais leur cruauté est pour moi pleine d’instruction. -Et quant aux bêtes bienfaisantes que l’on prépare pour moi à Rome, j’ai -hâte qu’on les lâche sur moi, j’ai hâte de leur offrir ma chair en -pâture! Je les inviterai à me dévorer. Je les supplierai de ne pas -craindre de toucher mon corps, comme elles ont fait parfois pour -d’autres martyrs. Mes chers frères, pardonnez-moi, mais je sais mieux -que personne ce qui me convient. Le feu, la croix, les bêtes, la rupture -des os, le morcellement de tous les membres, et tous les supplices que -le diable pourra inventer, c’est tout cela qui me convient, car tout -cela me rendra digne d’être admis en présence de Jésus!» - -A Rome, Trajan le fit venir, et lui dit: «Ignace, pourquoi excites-tu à -la révolte mes sujets d’Antioche et les convertis-tu à la foi -chrétienne?» Et Ignace: «Plût à Dieu que je pusse t’y convertir, toi -aussi; car tu obtiendrais à ce prix le seul pouvoir réel et durable!» Et -Trajan: «Sacrifie aux dieux, et je te nommerai le premier de mes -prêtres!» Et Ignace: «Je ne sacrifierai pas à tes dieux, et je n’ai que -faire du titre que tu m’offres. Fais de moi ce que tu voudras, rien ne -parviendra à me changer!» Alors Trajan dit aux bourreaux: «Frappez-lui -les épaules d’un fouet muni de plomb, déchirez-lui les côtes de pointes -de fer, et frottez ses plaies de pierres aiguës!» Et comme, sous tous -ces tourments, Ignace restait inflexible, Trajan dit: «Qu’on apporte des -charbons ardents et qu’on le fasse marcher sur eux, pieds nus.» Et -Ignace: «Ni le feu ni l’eau bouillante ne pourront éteindre en moi -l’amour de Jésus-Christ!» Et Trajan: «C’est la sorcellerie qui te permet -de résister aux supplices que je t’impose!» Mais Ignace: «Non, les -chrétiens ne sont point des sorciers, et notre loi n’a rien de commun -avec la sorcellerie; et c’est vous qui pratiquez le maléfice, en adorant -les idoles!» Alors Trajan dit: «Déchirez-lui le dos avec des ongles de -fer, et envenimez les plaies en y jetant du sel! Mais Ignace se borna à -dire: «Que sont les souffrances de ce monde en comparaison de la gloire -future?» Alors Trajan lui fit remettre des chaînes, le fit enfermer au -fond d’un cachot, défendit qu’on lui donnât à manger ni à boire, et -déclara que, trois jours après, on le livrerait aux bêtes dans le -cirque. - -Donc, trois jours après, l’empereur, le sénat, et tout le peuple se -rendirent au cirque pour voir le combat de l’évêque d’Antioche et des -bêtes féroces. Et Trajan dit: «Puisque cet Ignace montre tant d’orgueil -et d’obstination, qu’on lui lie les membres et qu’on lâche sur lui deux -lions, afin que rien ne reste de son misérable corps!» Et Ignace, se -tournant vers la foule, lui dit: «Romains qui assistez à ce combat, -sachez que ma peine n’est point sans récompense, car ce n’est point pour -ma dépravation, mais pour ma piété que je souffre ici!» Et il dit -encore, d’après ce que rapporte l’_Histoire ecclésiastique_: «Je suis le -froment du Christ, et les dents des bêtes vont me broyer afin de me -changer en un pain savoureux!» Ce qu’entendant, l’empereur dit: «Grande -est la patience de ces chrétiens! Où est le Grec qui souffrirait tout -cela pour son Dieu!» Et Ignace lui répondit: «Ce n’est point ma propre -vertu qui me donne la force de souffrir, mais l’aide du Christ!» Après -quoi il se mit à provoquer les lions pour le contraindre à le dévorer. -Et les deux terribles lions s’élancèrent enfin sur lui et -l’étranglèrent; mais rien ne put les forcer à manger sa chair. Et -Trajan, à ce spectacle, fut rempli d’étonnement. Il quitta le cirque, -après avoir ordonné qu’on ne s’opposât pas à ceux qui voudraient enlever -le corps d’Ignace. Et les chrétiens enlevèrent ce corps, et -l’ensevelirent avec honneur. Et, quelque temps après, Trajan reçut une -lettre de Pline le Jeune, où celui-ci intercédait en faveur des -chrétiens, louant fort leurs vertus. Alors l’empereur eut regret des -maux qu’il avait infligés à Ignace; et il décida que, désormais, les -chrétiens ne seraient plus recherchés, mais qu’on punirait seulement -ceux qui feraient profession publique de leur foi. - -V. Et l’on raconte encore que saint Ignace, parmi tous les tourments -qu’il eut à subir, ne cessa point d’invoquer le nom de Jésus-Christ. Et -comme ses bourreaux lui demandaient pourquoi il répétait si souvent ce -nom, il répondit: «C’est que je porte ce nom inscrit dans mon cœur!» Et -en effet, après sa mort, on ouvrit son cœur, et on y trouva le nom de -Jésus-Christ écrit en lettres d’or. Et, à la vue de ce miracle, de -nombreux païens se convertirent. - -Saint Bernard dit de ce saint, à propos du psaume _Qui habitat_: «Le -grand saint Ignace, élève du disciple préféré de Jésus, et martyr -lui-même, saluait Marie, dans les lettres qu’il lui écrivait, du nom de -Porte-Christ, Titre en vérité admirable, et commémoration d’un honneur -infini!» - - - - -XXXVIII - -SAINTE AGATHE, VIERGE ET MARTYRE - -(5 février) - - -I. Agathe, vierge, de famille noble et d’une grande beauté, habitait -Catane, où, dès l’enfance, elle cultivait saintement le Seigneur. Or, le -consul de Sicile, Quintien, homme d’extraction basse, débauché, avare et -idolâtre, convoitait de la prendre pour femme. Etant d’extraction basse, -il pensait qu’un mariage avec une jeune fille noble le ferait respecter; -étant débauché, il désirait jouir de la beauté d’Agathe; étant avare, il -guettait ses richesses; étant idolâtre, il rêvait de l’amener à -sacrifier aux dieux. Mais comme la jeune fille, sollicitée par lui, -restait inébranlable dans sa foi et sa chasteté, il la livra à une -entremetteuse nommée Aphrodise et à ses neuf filles, qui vivaient de -leur corps; et il ordonna à ces créatures d’insister pendant trente -jours auprès d’Agathe pour la faire changer d’avis. Et ces femmes -s’ingéniaient à la détourner de la bonne voie, tantôt par la promesse de -grands plaisirs, tantôt par la menace de cruels supplices. Mais sainte -Agathe leur disait: «Mon âme s’appuie sur la pierre et a ses fondements -dans le Christ; et vos paroles ne sont que du vent, vos promesses des -pluies, et les supplices dont vous voulez m’effrayer ne sont que des -flots battant le rivage. En vain tout cela fait assaut contre ma maison; -celle-ci est solide et ne tombera pas!» Mais tout en parlant ainsi elle -pleurait jour et nuit, et priait, et implorait du ciel la palme du -martyre. Et Aphrodise, la voyant rester inébranlable, dit au consul: «Ce -serait chose plus facile d’amollir une pierre ou de changer du fer en -plomb que d’écarter de sa direction chrétienne l’âme de cette jeune -fille!» - -II. Alors Quintien se fit amener Agathe et lui dit: «De quelle condition -es-tu?» Et elle: «Non seulement je suis noble, mais aussi d’une famille -illustre, comme peut l’attester toute ma maison!» Et Quintien: «Si tu es -noble, pourquoi as-tu des mœurs d’esclave?» Et elle: «Parce que je suis -l’esclave du Christ!» Et Quintien: «Si tu te dis noble, comment peux-tu, -en même temps, te dire esclave?» Et elle: «L’esclavage du Christ est la -noblesse suprême.» Alors le consul lui dit de sacrifier aux dieux, ou, -si elle s’y refusait, de s’apprêter à tous les supplices. Et Agathe lui -dit: «Que ta femme soit comme ta déesse, Vénus, et que tu sois, -toi-même, comme a été ton dieu Jupiter!» Alors Quintien la fit -souffleter, disant: «Ne t’avise pas d’injurier ton juge!» Mais Agathe -lui répondit: «Je m’étonne que, raisonnable comme tu es, tu aies la -sottise d’appeler dieux des êtres à qui tu ne veux point que ta femme et -toi vous ressembliez. Tu dis, en effet, que je t’ai injurié en te -souhaitant d’être comme Jupiter. Or, si tes dieux sont bons, je ne t’ai -rien souhaité que de bon; et si, au contraire, tu détestes leur coupable -amour, tu n’as plus qu’à devenir chrétien comme je suis chrétienne.» Et -le consul: «Assez parlé! Sacrifie aux dieux, ou je te ferai mourir dans -les pires supplices!» Et, comme elle bravait ses menaces et -l’invectivait devant tous, il la fit conduire en prison. Elle y alla -joyeuse et triomphante, comme à un festin. - -III. Le lendemain, le consul lui dit: «Renie le Christ et adore les -dieux!» Puis, sur son refus, il la fit attacher à un chevalet pour être -torturée. Et Agathe dit: «J’éprouve, parmi ces souffrances, la joie -qu’éprouve un homme qui apprend une bonne nouvelle, ou qui voit ce qu’il -a longtemps désiré voir, ou qui reçoit un immense trésor!» Le consul, -furieux, lui fit tordre les seins, et ordonna ensuite de les lui -arracher. Et Agathe: «Tyran cruel et impie, n’as-tu pas honte de couper, -chez une femme, ce que tu as toi-même sucé chez ta mère? Mais sache que -j’ai d’autres mamelles, dans mon âme, dont le lait me nourrit, et sur -lesquelles tu es sans pouvoir!» Alors le consul la fit remettre en -prison, défendant qu’aucun médecin vînt la visiter, ni qu’on lui donnât -rien à manger ni à boire. Or, voici qu’à minuit un vieillard entra dans -sa prison, précédé d’un enfant qui portait une torche. Et ce vieillard -lui dit: «Ce consul insensé qui t’a fait souffrir, tu l’as fait souffrir -davantage encore par tes réponses. Et moi, qui ai assisté à ton -supplice, j’ai vu que les plaies de tes seins pouvaient être guéries.» -Et Agathe: «Jamais je n’ai usé pour mon corps de remèdes matériels: ce -serait une honte que je perdisse aujourd’hui ce que j’ai su garder -jusqu’ici!» Et le vieillard lui dit: «Ma fille, que ta pudeur ne -s’alarme pas de moi, car je suis chrétien!» Et Agathe: «En vérité, ma -pudeur ne saurait s’alarmer, car, d’abord, tu es un vieillard, et puis, -mon corps se trouve si affreusement déchiré qu’il ne peut inspirer de -convoitise à personne. Mais je te remercie, respectable père, d’avoir -daigné t’intéresser à moi!» Et le vieillard: «Mais alors, pourquoi ne -veux-tu pas me permettre de te guérir?» Agathe répondit: «Parce que j’ai -pour maître Jésus-Christ, qui, s’il le juge bon, peut, avec un seul mot, -me guérir de suite!» Alors le vieillard sourit, et lui dit: «Eh bien, ma -fille, je suis l’apôtre de Jésus, et c’est lui qui m’a envoyé vers toi -pour t’annoncer en son nom que tu étais guérie!» Sur quoi ce vieillard, -qui était saint Pierre, disparut, répandant sur son passage une lumière -si prodigieuse que tous les gardes de la prison s’enfuirent, épouvantés. -Et sainte Agathe se trouva entièrement guérie, avec ses deux seins -restaurés par miracle. Et, comme les portes de la prison étaient -ouvertes, d’autres prisonniers l’engagèrent à s’enfuir avec eux. Mais -elle répondit: «A Dieu ne plaise que je perde, en m’enfuyant, la -couronne qui m’est réservée, et que j’expose aussi les gardes à souffrir -de mon fait!» - -IV. Quatre jours après, le consul la fit comparaître devant lui, et, de -nouveau, lui ordonna d’adorer les dieux. Et Agathe: «Tes paroles ne sont -que du vent; comment veux-tu, insensé, que j’adore les pierres, et que -je renie le Dieu du ciel qui m’a guérie?» Et le consul: «Qui t’a -guérie?» Et Agathe: «Le Christ, fils de Dieu!» Et Quintien: «Oses-tu -citer de nouveau ce nom que je ne veux pas entendre?» Et Agathe: «Tant -que je vivrai, mon cœur et mes lèvres invoqueront le Christ!» Et -Quintien: «Nous allons bien voir si ton Christ te guérit une seconde -fois!» Il ordonna alors de répandre des tessons brisés, d’y mêler des -charbons ardents, et de traîner la jeune fille, toute nue, sur ce lit -mortel. Mais pendant qu’on procédait au supplice, un grand tremblement -de terre survint, qui ébranla toute la ville, renversa le palais, et -écrasa deux conseillers de Quintien. Et tout le peuple accourut vers le -consul, lui reprochant d’avoir causé cette catastrophe par l’injuste -punition infligée à Agathe. Alors Quintien, qui redoutait à la fois le -tremblement de terre et la sédition du peuple, fit ramener Agathe dans -sa prison, où elle se mit en prière et dit: «Seigneur Jésus, toi qui -m’as créée et gardée depuis l’enfance, toi qui as préservé mon corps de -souillure et mon esprit de l’amour du siècle, toi qui m’as permis de -vaincre les souffrances, reçois maintenant mon âme dans ta miséricorde!» -Et, après avoir ainsi prié à très haute voix, elle expira. Cela se -passait vers l’an du Seigneur 253, sous le règne de l’empereur Décius. - -V. Les fidèles oignirent son corps d’aromates et le placèrent dans un -sarcophage. Et voici qu’un jeune homme revêtu d’une tunique de soie, et -accompagné de cent autres beaux jeunes gens en tuniques blanches, -s’approcha du tombeau, y déposa une tablette de marbre, et disparut -aussitôt avec ses compagnons. Et, sur la tablette était écrit ceci: «Ame -sainte, spontanée, honneur à Dieu et délivrance de la patrie.» Ce qui -signifie qu’Agathe eut une âme sainte, s’offrit spontanément au martyre, -fit honneur à Dieu, et sauva sa patrie. Et le don miraculeux de cette -tablette de marbre eut pour résultat que même les païens et les Juifs -commencèrent à vénérer le tombeau de la sainte. Quant à Quintien, il se -rendait à la maison de sainte Agathe, dans l’espoir d’y découvrir des -trésors cachés, lorsque les deux chevaux de son char se mirent à frémir -des dents et à ruer; et l’un d’eux le mordit, l’autre, d’un coup de -sabot, le lança dans le fleuve, où jamais son corps ne put être -retrouvé. - -VI. Un an environ après la mort de sainte Agathe, une montagne voisine -de Catane se rompit et un torrent de feu en jaillit, qui, sautant de -rocher en rocher et brûlant tout sur son passage, menaçait de s’abattre -bientôt sur la ville. Alors la foule des païens courut au tombeau de la -sainte, arracha le voile qui le couvrait et l’étendit au pied de la -montagne; et ce voile arrêta la descente du feu, et sauva la ville. Ce -miracle eut lieu le jour même de l’anniversaire de la naissance de -sainte Agathe. - - - - -XXXIX - -SAINT VAST, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(6 février) - - -Vast fut ordonné par saint Rémy à l’évêché d’Arras. En arrivant à la -porte de cette ville, il rencontra deux mendiants, un boiteux et un -aveugle, qui lui demandèrent l’aumône. Et il leur dit: «Je n’ai ni or ni -argent, mais ce que j’ai, je vous le donne!» Et il pria pour eux, et -tous deux furent guéris.--Un loup s’était installé dans une église -abandonnée: saint Vast lui ordonna de sortir de l’église et de n’y plus -jamais revenir, et le loup obéit. - -La quarantième année de son épiscopat, après avoir converti une foule de -païens par sa parole et son exemple, saint Vast vit une colonne de feu -qui descendait du ciel jusque sur sa maison. Il comprit que sa fin -approchait; et, en effet, peu de temps après il s’endormit dans le -Seigneur, vers l’an 550. Et comme on l’enterrait, le vieux saint Omer, -qui, étant aveugle, se désolait de ne pouvoir pas voir le corps du saint -évêque, recouvra la vue; puis, quand il eut vu le corps du saint, il -demanda et obtint de redevenir aveugle. - - - - -XL - -SAINT AMAND, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(6 février) - - -Né de parents nobles, Amand se fit moine dès sa jeunesse. Se promenant -dans son monastère, il vit un serpent: il pria Dieu, fit le signe de la -croix, et obtint que la bête rentrât dans son nid pour n’en plus jamais -sortir. Il se rendit, plus tard, au tombeau de saint Martin et y resta -quinze ans, couvert d’un cilice, et sans autre aliment que de l’eau et -du pain d’orge. - -S’étant rendu à Rome, il voulut prier toute la nuit dans l’église de -saint Pierre; mais le gardien de l’église le chassa brutalement. Alors -le saint s’endormit devant la porte, et saint Pierre lui apparut, qui -lui ordonna de se rendre en Gaule pour y faire honte de ses crimes au -roi Dagobert. Mais ce roi, irrité, lui enjoignit tout de suite de sortir -de son royaume. - -Cependant Dagobert, qui se désolait de n’avoir pas de fils, finit par en -obtenir un, à force de prières; et l’idée lui vint de faire baptiser son -fils par saint Amand. Il fit donc rechercher celui-ci, se prosterna à -ses pieds, le supplia de lui pardonner et de baptiser le fils que le -Seigneur lui avait accordé. Le saint consentit volontiers à la première -de ces demandes, mais se refusa à la seconde, ne voulant se mêler en -rien aux choses séculières. Il céda pourtant aux instances du roi; et, -au moment où il baptisait l’enfant, celui-ci lui répondit à haute voix: -_Amen_. Le roi le promut alors à l’évêché de Maestricht. Mais comme -saint Amand voyait qu’on y faisait peu de cas de sa prédication, il se -rendit en Gascogne. Là, un jongleur qui se moquait de ses paroles fut -envahi du démon et se déchira de ses propres dents, avouant qu’il avait -fait injure à un homme de Dieu. - -Certain évêque fit garder l’eau dans laquelle saint Amand s’était lavé -les mains; et cette eau rendit, plus tard, la vue à un aveugle. Une -autre fois, le saint, avec l’approbation du roi, voulut faire construire -un monastère en un certain lieu; et l’évêque d’une ville voisine, à qui -ce projet déplaisait, envoya ses serviteurs pour chasser le saint, ou -même pour le tuer. Et les serviteurs, abordant le saint, lui dirent par -ruse qu’ils le conduiraient dans un autre lieu plus convenable encore -pour la construction. Et le saint devina leur malice; mais, ayant soif -du martyre, il les suivit jusqu’au haut d’une montagne où ils se -proposaient de le tuer. Or, voici qu’une pluie et un brouillard si épais -couvrirent la montagne que les serviteurs de l’évêque ne se voyaient pas -les uns les autres. Ils crurent qu’ils allaient mourir et, prosternés -aux pieds du saint, ils le supplièrent d’obtenir de Dieu de s’en aller -vivants. Et, sur la prière du saint, le beau temps reparut, et les -serviteurs de l’évêque s’en retournèrent chez eux; et saint Amand fit -encore beaucoup d’autres miracles avant de s’endormir dans la paix du -Seigneur. Ce saint florissait vers l’an 653, sous le règne d’Héraclius. - - - - -XLI[6] - -SAINTE APOLLINE, VIERGE ET MARTYRE - -(9 février) - - [6] Ce chapitre, qui manque dans plusieurs anciens manuscrits, n’est - probablement pas de Jacques de Voragine. - - -Sous l’empereur Décius une grande persécution sévit, à Alexandrie, -contre les serviteurs de Dieu. Prévenant les édits de l’empereur, un -misérable, nommé Divin, excita contre les chrétiens une foule -superstitieuse, qui, enflammée par lui, devint tout altérée du sang des -fidèles. On s’empara d’abord de quelques saintes personnes des deux -sexes, dont les unes eurent le corps déchiré membre à membre, les yeux -crevés, le visage mutilé, et furent ensuite chassées de la ville; -d’autres qu’on avait traînées devant les idoles, et qui, loin de vouloir -les adorer, les accablaient d’invectives, se voyaient traînées par les -rues de la ville, les pieds enchaînés, jusqu’à ce que leurs corps s’en -allassent en morceaux. - -Or il y avait à Alexandrie une vierge admirable nommée Apolline, déjà -fort avancée en âge, et tout éclatante de chasteté, de pureté, de piété -et de charité. Et lorsque la foule furieuse eut envahi les maisons des -serviteurs de Dieu, Apolline fut conduite au tribunal des impies. -S’acharnant sur elle, ses persécuteurs commencèrent par lui arracher -toutes ses dents; puis, ayant allumé un grand bûcher, ils la menacèrent -de l’y jeter vive, si elle se refusait à blasphémer avec eux. Mais elle, -dès qu’elle vit le bûcher allumé, se recueillit d’abord un instant en -elle-même, puis, s’échappant des mains de ses bourreaux, s’élança dans -le feu dont on la menaçait, effrayant même la cruauté des persécuteurs. -Eprouvée déjà par divers supplices, elle ne se laissa vaincre ni par ses -souffrances, ni par l’ardeur des flammes, qui n’était rien en -comparaison de l’ardeur allumée en elle par les rayons de la vérité. - - - - -XLII - -SAINT VALENTIN, PRÊTRE ET MARTYR - -(14 février) - - -Valentin était un saint prêtre. L’empereur Claude se le fit amener, et -lui dit: «Pourquoi donc, Valentin, ne t’acquiers-tu pas notre amitié en -adorant nos dieux et en renonçant à tes vaines superstitions?» Et -Valentin: «Si tu connaissais la grâce de Dieu, tu ne parlerais pas -ainsi, et c’est toi qui, renonçant à tes idoles, adorerais le Dieu du -Ciel!» Alors un des familiers de Claude dit: «Oserais-tu médire de la -sainteté de nos dieux?» Et Valentin: «Vos dieux ne sont que de -misérables créatures humaines, et remplies d’impureté.» Alors Claude: -«Si ton Christ est le vrai Dieu, dis-moi la vérité!» Et Valentin: «La -vérité est que le Christ est le seul Dieu, et que, si tu crois en lui, -ton âme sera sauvée, ton pouvoir s’accroîtra, tes ennemis seront -vaincus!» Et Claude, se tournant vers les assistants, leur dit: -«Romains, entendez-vous comme cet homme parle bien et avec sagesse?» -Mais le préfet dit: «On trompe l’empereur! Faudra-t-il donc que nous -abandonnions ce que nous avions tenu pour vrai depuis l’enfance?» Et ces -paroles endurcirent le cœur de Claude, qui livra saint Valentin à un -prince de sa cour, en le chargeant de le garder prisonnier chez lui. - -Et quand il fut arrivé dans la maison de ce prince, Valentin s’écria: -«Seigneur Jésus, lumière unique, illumine cette maison afin qu’on te -reconnaisse comme le vrai Dieu!» Sur quoi le prince lui dit: «Puisque tu -affirmes que ton Christ est la lumière, demande-lui de rendre la vue à -ma fille aveugle! S’il le fait, je croirai en lui!» Valentin se mit en -prière, rendit la vue à l’aveugle, et convertit toute la maison. Mais -l’empereur ne l’en fit pas moins décapiter. Ce martyre eut lieu en l’an -du Seigneur 280. - - - - -XLIII - -SAINTE JULIENNE, VIERGE ET MARTYRE - -(16 février) - - -Julienne était fiancée à Euloge, préfet de Nicomédie; mais elle refusait -d’entrer dans le lit d’Euloge avant qu’il eût reçu la foi du Christ. -Alors son père, furieux de sa désobéissance, la fit mettre à nu, rouer -de coups, et la livra ensuite au préfet. Et celui-ci lui dit: «Ma douce -Julienne, pourquoi m’as-tu trompé par tes promesses d’amour, puisque, -aujourd’hui, tu refuses ma main?» Et elle: «Si tu veux adorer mon Dieu, -je serai à toi; sinon, jamais tu ne seras mon maître!» Et le préfet: -«Bien-aimée, je ne puis consentir à ce que tu me demandes, car -l’empereur me ferait couper le cou!» Et Julienne: «Si tu crains si fort -un empereur mortel, combien davantage je dois craindre mon empereur à -moi, qui est immortel! Fais de moi ce que tu voudras, rien ne pourra me -fléchir!» Alors le préfet la fit battre de verges, puis, pendant une -demi-journée, il la fit suspendre par les cheveux et lui fit verser sur -la tête du plomb fondu. Et comme, de tout cela, elle n’avait aucun mal, -il lui fit mettre des chaînes et l’enferma dans une prison. - -Là un diable vint la voir, sous l’apparence d’un ange, et lui dit: -«Julienne, je suis un ange du Seigneur, et mon maître m’envoie vers toi -pour t’engager à sacrifier aux dieux: car le Seigneur a pitié de toi, et -veut t’épargner un affreux supplice suivi d’une mort affreuse.» Alors -Julienne fondit en larmes et s’écria: «Jésus mon Seigneur, sauve-moi du -péril de mon âme en me faisant connaître qui est celui qui me donne un -tel conseil!» Et une voix d’en haut lui dit de saisir son visiteur et de -le contraindre à avouer lui-même qui il était. Julienne ayant donc saisi -le faux ange, et lui ayant demandé qui il était, il répondit qu’il était -un démon, envoyé par son père pour la tromper. Julienne lui demanda qui -était son père. Et le démon répondit: «C’est Belzébuth, qui nous conduit -à mal faire, et nous bat cruellement toutes les fois que nous nous -laissons vaincre par les chrétiens. Aussi suis-je sûr de payer cher -cette journée, où je n’ai pu triompher de toi!» Et, entre autres choses -qu’il lui avoua, il lui dit que les diables souffrent surtout pendant -que les chrétiens célèbrent la messe, ou pendant que se font les prières -et les prédications. Alors Julienne lui lia les mains derrière le dos, -et, l’ayant jeté à terre, elle le battit rudement avec la chaîne dont on -l’avait liée; et le diable la suppliait avec de grands cris, lui disant: -«Bonne Julienne, ayez pitié de moi!» Puis, le préfet ayant donné ordre -qu’on la tirât de sa prison, elle traîna derrière elle le démon, -toujours lié. Et le démon la priait, en lui disant: «Madame Julienne, -cessez de me rendre ridicule, ou bien jamais plus je ne pourrai avoir -d’action sur aucun chrétien! On dit que les chrétiens sont -miséricordieux, et vous, cependant, vous ne voulez pas avoir un peu -pitié de moi!» Mais la sainte n’en continua pas moins à le traîner par -tout le marché, après quoi elle le jeta dans une latrine. - -Le préfet fit étendre sainte Julienne sur une roue qui lui broya tous -les os jusqu’à en faire jaillir la moelle; mais un ange détruisit la -roue et guérit la sainte. Ce que voyant, tous les assistants crurent au -Christ, et subirent aussitôt le martyre. Cinq cents hommes et cent -trente femmes eurent la tête tranchée. Le préfet fit ensuite plonger la -sainte dans une chaudière de plomb fondu; mais le plomb se refroidit -soudain au point de devenir comme un bain tiède. Alors le préfet maudit -ses dieux, pour leur impuissance à punir une jeune femme qui leur -faisait tant d’outrages. Puis il ordonna qu’elle eût la tête tranchée. -Et comme on la conduisait à l’échafaud, voici que le démon qu’elle avait -battu se montra de nouveau, cette fois sous l’apparence d’un jeune -homme; et il criait aux bourreaux: «Ne ménagez pas cette coquine, car -elle a dit les pires choses de vos dieux, et m’a moi-même battu cette -nuit! Rendez-lui ce qu’elle mérite!» Mais comme Julienne, qui avait les -yeux fermés, les entrouvrait pour voir celui qui parlait ainsi, le démon -s’enfuit en criant: «Malheur à moi, elle va encore me prendre et me -lier!» Et la sainte subit son supplice; et, quelques jours après, le -préfet, qui voyageait sur mer, périt dans une tempête avec trente-quatre -hommes. Leurs corps, que la mer avait vomis sur le rivage, furent -dévorés par les bêtes et les oiseaux de proie. - - - - -XLIV - -LA CHAIRE DE SAINT PIERRE A ANTIOCHE - -(22 février) - - -L’église célèbre en ce jour la Chaire de saint Pierre parce que c’est en -ce jour que ce saint, à Antioche, s’assit pour la première fois dans le -siège pontifical. Et l’institution de cette fête est due à quatre -causes. - -1º Comme saint Pierre prêchait à Antioche, le préfet Théophile lui dit: -«Pierre, pourquoi corromps-tu mon peuple?» Et comme Pierre lui prêchait -la foi du Christ, il le fit enchaîner et jeter en prison, où il ordonna -qu’on le laissât sans boire et sans manger. Mais Pierre, déjà -défaillant, reprit assez de forces pour lever les yeux au ciel et pour -dire: «Jésus-Christ, soutien des malheureux, sois mon soutien dans ces -tribulations!» Et le Seigneur lui répondit: «Crois-tu donc que je t’aie -abandonné? Bientôt viendra quelqu’un qui secourra ta misère!» En effet, -saint Paul, en apprenant l’incarcération de Pierre, vint trouver -Théophile, et se présenta à lui comme un artiste d’une habileté extrême, -sachant sculpter le bois et le marbre, peindre sur la toile, etc. -Théophile le pria d’habiter chez lui. Et, peu de jours après, Paul -pénétra secrètement dans le cachot de Pierre. Voyant celui-ci presque -mort d’épuisement, il pleura des larmes amères; puis, se jetant dans ses -bras, il lui dit: «O Pierre, mon frère, ma gloire, ma joie, moitié de -mon âme, reprends tes forces!» Alors Pierre, ouvrant les yeux et le -reconnaissant, se mit à pleurer, mais sans pouvoir parler. Paul lui -ouvrit la bouche et y versa de la nourriture, qui ne tarda pas à le -réconforter. Puis, se rendant auprès de Théophile, saint Paul lui dit: -«O bon Théophile, homme aimable et hospitalier, rappelle-toi qu’un petit -mal suffit pour détruire un grand bien! Qu’as-tu fait de ce serviteur de -Dieu qui s’appelle Pierre? Faible et pauvre, il ne vit que par la -parole: et c’est un tel homme que tu as pu mettre en prison! Sans -compter que, si tu l’avais laissé en liberté, il aurait pu t’être utile; -car on dit qu’il guérit les malades et ressuscite les morts!» Et -Théophile: «Ce sont là des fables, mon cher Paul, car si cet homme -pouvait ressusciter des morts, il pourrait bien se délivrer lui-même de -sa prison!» Et Paul: «On m’a dit que, de même que le Christ, qui ensuite -est ressuscité, n’a pas voulu descendre de sa croix, de même ce Pierre, -pour suivre l’exemple de son maître, refuse de se délivrer, préférant -souffrir pour le Christ.» Alors Théophile: «Eh bien, va lui dire que je -lui rendrai sa liberté s’il ressuscite mon fils, mort depuis quatorze -ans!» Paul rapporta cette condition à Pierre, qui lui dit: «C’est là un -bien grand miracle qu’on exige de moi: mais la grâce de Dieu le fera par -moi!» Puis, conduit au sépulcre du fils de Théophile, il ordonna qu’on -ouvrît la porte, et le mort ressuscita.--Mais nous devons avouer que ce -miracle ne nous paraît pas très vraisemblable: d’abord à cause des -quatorze ans que Dieu aurait permis que le mort passât dans son tombeau; -et puis, surtout, à cause de la ruse et du mensonge que l’histoire prête -à saint Paul. Toujours est-il que Théophile et tout le peuple d’Antioche -finirent par se convertir au Seigneur, et construisirent une magnifique -église au milieu de laquelle ils mirent une chaire très élevée pour -Pierre, d’où il put être vu et entendu par tous. Il y siégea pendant -sept ans avant de se rendre à Rome, où il siégea ensuite dans la chaire -romaine pendant vingt-cinq ans. Et c’est en souvenir de cet événement -que l’Eglise célèbre cette fête, parce que, ce jour-là, pour la première -fois, les chefs de l’Eglise commencèrent à être élevés en nom et en -puissance. - -Cette fête est, comme l’on sait, la troisième de celles où l’Eglise -célèbre le glorieux successeur du Christ. Saint Pierre a, en effet, -mérité d’avoir trois fêtes, d’abord parce qu’il a été privilégié, parmi -les apôtres, en trois choses: en autorité, en amour du Christ, et en -pouvoir d’opérer des miracles. De plus, saint Pierre a été le prince de -toute l’Eglise, qui est répandue dans les trois parties du monde, -l’Asie, l’Afrique et l’Europe: de là les trois fêtes où l’Eglise -l’honore. Enfin, saint Pierre, depuis qu’il a reçu la faculté de lier ou -de délier, nous délivre des trois genres de péchés, ceux de la pensée, -de la parole et de l’acte, comme aussi de ceux que nous commettons -envers Dieu, envers le prochain et envers nous-mêmes. - -2º La seconde cause de l’institution de cette fête se trouve indiquée -dans l’_Itinéraire de Clément_. Comme saint Pierre s’approchait -d’Antioche, tous les habitants vinrent au-devant de lui revêtus de -cilices, les pieds nus et la tête couverte de cendres, en signe de leur -repentir, car ils avaient cru aux mensonges de Simon le Magicien. Et -Pierre, heureux de ce repentir, fit placer devant lui tous les malades -et les possédés; et dès qu’il eut invoqué sur eux le nom de Dieu, une -immense lumière apparut et tous furent guéris. Pendant la semaine qui -suivit, plus de dix mille hommes reçurent le baptême. Ce que voyant, le -préfet Théophile transforma son palais en basilique, et y fit placer -pour l’apôtre une chaire très élevée d’où il pût être vu et entendu par -tous. Et la contradiction n’est qu’apparente entre cette histoire et -celle que nous venons de raconter: car rien n’empêche que Pierre ait été -mis en prison par Théophile et délivré par l’entremise de saint Paul, -puis que, pendant un de ses voyages, les habitants d’Antioche se soient -laissés prendre aux mensonges de Simon le Magicien, et s’en soient enfin -repentis. - -3º En troisième lieu cette fête,--qu’on appelle aussi le Banquet de -saint Pierre,--doit son institution à une coutume ancienne que l’Eglise -a transformée en une fête chrétienne. En effet, maître Jean Beleth -raconte que c’était l’usage chez les païens, au mois de février, d’aller -porter un repas sur la tombe des morts. Les païens croyaient que ces -repas étaient mangés par les âmes de leurs parents défunts, tandis qu’en -réalité c’étaient les démons qui s’en régalaient. Et comme les premiers -convertis au christianisme avaient peine à se départir de cette coutume, -on résolut de substituer au banquet des morts, le jour de la Chaire de -saint Pierre, un banquet célébré en l’honneur du saint. - -4º Et cette fête a aussi pour objet de célébrer l’institution de la -tonsure des prêtres. Car, pendant que Pierre prêchait à Antioche, on lui -fit raser la tête en signe d’infamie; et ce signe d’infamie fut ensuite -adopté par tout le clergé, en signe d’honneur. Au point de vue -symbolique, la tonsure signifie la conservation de la pureté, l’abandon -des ornements extérieurs et le renoncement aux biens temporels. Et si la -tonsure est de forme circulaire, c’est pour donner à entendre que, le -cercle étant la plus parfaite des figures, les prêtres doivent veiller à -représenter sur terre la perfection chrétienne. - - - - -XLV - -SAINT MATHIAS, APÔTRE - -(24 février) - - -La vie de saint Mathias, telle qu’elle se lit dans les églises, a été -écrite, croit-on, par le vénérable Bède. - -I. Mathias fut appelé à prendre, parmi les apôtres, la place laissée -vide par la défection de Judas. Et, puisque l’occasion s’en présente à -nous, nous allons d’abord résumer ce que l’on a dit de l’origine et de -la jeunesse de Judas lui-même. Certaine histoire, qui malheureusement -est apocryphe et ne mérite que peu de créance, raconte à ce sujet ce qui -suit: - -Il y avait à Jérusalem un homme appelé Ruben (et de son autre nom Simon) -de la tribu de Dan (ou, selon saint Jérôme, de la tribu d’Issachar) et -marié à une femme nommée Ciborée. Or, une nuit, après que les deux époux -eussent accompli le devoir conjugal, Ciborée, s’étant endormie, eut un -songe dont elle s’éveilla tout effrayée, avec des gémissements et des -soupirs. Et elle dit à son mari: «J’ai vu en rêve que j’enfantais un -fils monstrueux, qui devait causer la perte de toute notre race.» Et -Ruben: «Quelle sottise scandaleuse tu dis là! Le diable, sans doute, te -fait délirer!» Mais elle: «Si notre acte de cette nuit a pour effet que -je conçoive un fils, ce sera la preuve que je ne suis point victime -d’une illusion diabolique, mais que mon rêve est bien la révélation de -la vérité!» Et comme, neuf mois après cette nuit, elle mit au monde un -fils, son mari et elle furent épouvantés, et ne surent que faire: car -ils avaient horreur de tuer leur enfant, et, d’autre part, ne pouvaient -consentir à nourrir le futur destructeur de leur race. Ils décidèrent -enfin de poser l’enfant dans un petit panier et de le laisser aller au -gré des flots. Et ceux-ci poussèrent le panier jusqu’à une île nommée -Iscarioth, d’où viendrait le nom de Judas Iscarioth donné à l’apôtre -maudit. Et la reine de cette île, qui n’avait point d’enfants, ayant -aperçu le panier pendant qu’elle se promenait sur le rivage, le fit -tirer de l’eau, et s’écria, quand elle vit l’enfant: «Oh! comme je -serais heureuse d’avoir un tel enfant, afin que mon trône, après moi, ne -restât pas vide!» Et elle fit nourrir l’enfant en cachette, et feignit -d’être enceinte, et présenta l’enfant comme son fils, ce qui fut fêté -par tout le royaume. Le roi, enchanté d’être père, fit élever l’enfant -avec toute la magnificence qui convenait à son rang. Or, peu de temps -après, la reine fut vraiment enceinte du fait de son mari, et mit au -monde un fils. Les deux enfants furent élevés ensemble; mais Judas, dans -leurs jeux, injuriait et battait souvent l’enfant royal, et le faisait -pleurer: sur quoi la reine, qui savait qu’il n’était pas son fils, le -faisait très souvent battre à son tour. Mais rien ne parvenait à -corriger le méchant enfant. Un jour enfin toute la vérité se découvrit, -et l’on sut que Judas n’était pas le vrai fils du roi. Alors Judas, -plein de honte et de jalousie, tua secrètement le vrai fils du roi, son -frère supposé. Puis, craignant d’en être puni, il s’enfuit avec ses -familiers à Jérusalem, où le préfet Pilate (tant on a raison de dire que -qui se ressemble s’assemble) reconnut en lui un caractère pareil au -sien, et se prit pour lui d’une vive affection. - -Voilà donc Judas régnant en maître à la cour de Pilate. Et un jour, -Pilate, considérant un champ de pommes voisin de son palais, éprouva un -extrême désir de goûter aux pommes de ce champ. Or ce champ appartenait -à Ruben, le père de Judas; mais ni Judas ne connaissait son père, ni -celui-ci ne savait que Judas était son fils. Et Judas, voyant le désir -de Pilate, entra dans le champ et cueillit des pommes. Et comme Ruben le -surprit, tous deux commencèrent par s’injurier, puis en vinrent aux -coups; et Judas finit par tuer Ruben en le frappant d’une pierre sur la -nuque. Après quoi il porta les pommes à Pilate et lui raconta ce qui -s’était passé. Et lorsque la mort de Ruben fut connue, Pilate donna à -son favori Judas tous les biens du mort, et le maria avec la veuve de -celui-ci, qui n’était autre que sa mère Ciborée. - -Un soir, Ciborée soupirait si tristement que Judas, son nouveau mari, -lui demanda ce qu’elle avait. Elle lui répondit: «Hélas! je suis la plus -malheureuse de toutes les femmes! J’ai dû noyer mon unique enfant, on -m’a tué mon mari, et, pour comble de misère, Pilate m’a forcée à me -remarier malgré mon deuil!» Elle raconta alors l’histoire de l’enfant; -et Judas lui raconta toutes ses aventures; et ils découvrirent ainsi que -Judas avait tué son père et épousé sa mère. Alors, sur le conseil de -Ciborée, le misérable voulut faire pénitence, et, étant allé trouver -Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, il implora de lui le pardon de ses péchés. -Voilà ce qu’on lit dans cette histoire apocryphe. Doit-on tenir pour -vraie ou non cette suite d’aventures? C’est au lecteur à en décider: -mais, suivant nous, elle mérite infiniment plus d’être rejetée -qu’admise. - -Ce qui est, au contraire, certain, c’est que Notre-Seigneur fit de Judas -son disciple, et l’élut au nombre de ses douze apôtres. Et Judas entra -si fort dans sa familiarité qu’il devint son procureur. C’était lui, en -effet, qui portait les aumônes qu’on donnait à Jésus; et, sans doute, il -ne se faisait pas faute de les voler. Peu de temps avant la passion de -Notre-Seigneur, il s’irrita de ce qu’on ne vendît point un parfum qu’on -avait donné à Jésus, et qui valait trois cents deniers: car, sans doute, -il avait projeté de s’approprier cette somme. Il alla donc trouver les -Juifs, et leur vendit le Christ pour trente deniers. Notons que deux -versions ont cours sur ce point. L’une prétend que les deniers obtenus -par Judas valaient chacun dix deniers ordinaires, de façon qu’en les -recevant Judas eut l’équivalent des trois cents deniers que lui aurait -procurés la vente du parfum. D’après l’autre version, Judas avait -l’habitude de s’approprier la dixième partie de l’argent qu’on lui -donnait à garder; et ainsi les trente deniers reçus des Juifs ont été, -pour lui, l’équivalent du profit qu’il aurait tiré de la vente du -parfum. Mais, dès qu’il eut reçu les trente deniers, la honte le prit; -et il les rapporta, et il alla se pendre à un arbre, et son corps creva -par le milieu, et tous ses boyaux se répandirent sur le sol. Il ne les -vomit point par la bouche, car sa bouche ne pouvait pas être profanée, -ayant eu l’honneur de toucher le visage glorieux du Christ. Et il mourut -en l’air, car, ayant offensé les anges dans le ciel et les hommes sur la -terre, il avait mérité de périr entre ciel et terre. - -II. Or, quelques jours après l’Ascension du Seigneur, saint Pierre se -leva au milieu des disciples et dit: «Frères, il faut que, de ceux qui -ont été avec nous tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, -il y en ait un pour témoigner avec nous de sa résurrection.» Alors les -disciples présentèrent deux d’entre eux, à savoir: 1º Joseph, appelé -Barsabas, et surnommé le Juste en raison de sa sainteté; 2º Mathias, -dont l’auteur des _Actes_ a jugé inutile de faire l’éloge, estimant que -le fait de son élection à l’apostolat rendait tous les éloges superflus. -Et, tombant en prière, les apôtres dirent: «Toi, Seigneur, qui connais -les cœurs de tous, montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choisi -pour prendre la place de Judas, dans le ministère et l’apostolat!» Et -l’on jeta les sorts, et le sort désigna Mathias, qui, d’un commun -accord, fut adjoint aux onze apôtres. - -Saint Jérôme fait observer, à ce propos, que l’exemple de ce choix ne -prouve nullement qu’on doive se servir du sort pour les élections -religieuses: car le privilège du petit nombre ne saurait constituer la -loi de tous. Comme le dit en effet, Bède, c’est seulement au jour de la -Pentecôte que fut consommée l’hostie immolée dans la Passion; c’est au -jour de la Pentecôte que la vérité du dogme se trouva entièrement -constituée. Or, l’élection de Mathias étant avant la Pentecôte, on s’y -est servi du sort pour se conformer à la loi ancienne, suivant laquelle -le grand prêtre était choisi au sort. Mais, dès que la Pentecôte eut -achevé d’abroger l’ancienne loi, ce n’est plus au sort que furent élus -les sept diacres, mais bien par le choix des disciples; et ils furent -ensuite ordonnés par l’imposition des mains des apôtres. - -III. L’apôtre Mathias eut pour mission d’évangéliser la Judée. Il y -prêcha de longues années, fit de nombreux miracles, et s’endormit enfin -dans la paix du Seigneur. Certains auteurs affirment, cependant, qu’il -souffrit le martyre et périt sur la croix. Son corps est, dit-on, -enseveli à Rome, sous une dalle de porphyre, dans l’église Sainte-Marie -Majeure, et l’on y montre sa tête aux fidèles. - -D’après une autre légende, qui a cours à Trèves, Mathias serait né à -Bethléem, d’une famille noble de la tribu de Juda. Prêchant en Judée, il -éclairait les aveugles, purifiait les lépreux, chassait les démons, -rendait aux boiteux la marche, aux sourds l’ouïe, et la vie aux morts. -Il opéra de nombreuses conversions: sur quoi les Juifs, par jalousie, le -firent passer en jugement. Là deux faux témoins, qui l’avaient accusé, -lui jetèrent des pierres; et il voulut que ces pierres fussent -ensevelies avec lui, en témoignage contre eux. Et pendant qu’on le -lapidait il eut la tête tranchée d’une hache, à la manière romaine, et -rendit l’âme à Dieu, les mains tendues vers le ciel. La même légende -ajoute que son corps, après avoir été transporté de Judée à Rome, se -trouve aujourd’hui dans une église de Trèves. - -IV. Suivant une autre légende, Mathias serait allé en Macédoine, et y -aurait bu, au nom du Christ, une potion empoisonnée qui privait de la -vue ceux qui en buvaient. Mais non seulement Mathias n’en aurait -souffert aucun mal: la légende veut encore qu’il ait rendu la vue, par -une simple imposition de mains, à plus de deux cent cinquante personnes -que la susdite potion avait aveuglées. Les habitants de la province lui -auraient, ensuite, attaché les mains derrière le dos et l’auraient -enfermé dans une prison; et le Seigneur, venant à lui entouré d’une -grande lumière, aurait rompu ses liens et l’aurait remis en liberté. Et -comme, ensuite, quelques-uns des Macédoniens persistaient dans l’erreur, -le saint leur aurait dit: «Je vous annonce que vous descendrez vivants -en enfer!» Sur quoi la terre se serait ouverte, et les aurait engloutis. - - - - -XLVI - -SAINT GRÉGOIRE, PAPE - -(12 mars) - - -La vie de saint Grégoire, écrite d’abord par Paul, historiographe des -Lombards, a été ensuite soigneusement résumée par le diacre Jean. - -I. Grégoire, fils de Gordien et de Sylvie, était de famille sénatoriale. -Bien que, dès l’adolescence, il eût atteint au plus haut sommet de la -philosophie, et bien qu’il fût, en outre, fort riche, il résolut de -renoncer à tous ses biens et de se consacrer au service de Dieu. Mais -comme il ajournait sa conversion, pensant pouvoir servir le Christ tout -en remplissant les fonctions d’un juge laïque, le goût des choses -séculières commença à grandir en lui à tel point qu’il fut tenté de -servir le monde non seulement en acte, mais aussi en esprit. Enfin, -après la mort de son père, il fonda six monastères en Sicile, et un -septième à Rome, dans sa propre maison; et là, ôtant ses vêtements de -soie ornés d’or et de pierreries, il vécut sous l’humble habit du moine. -Et il arriva bientôt à un état de perfection qu’il se rappelait, plus -tard, en ces termes, dans l’introduction d’un de ses _dialogues_: «Mon -âme malheureuse, accablée sous le poids de ses occupations, aime à se -rappeler le bonheur qu’elle avait jadis pendant mon séjour au monastère; -alors tout le cours des choses fugitives lui était indifférent, -accoutumée qu’elle était à ne penser qu’aux choses célestes; et souvent -elle sortait, par la contemplation, du cloître de la chair; et la mort -même, qui presque toujours apparaît comme une peine, lui apparaissait -comme l’entrée dans la vie, et la douce récompense de toutes les -peines.» Et Grégoire infligeait de telles privations à son corps que son -estomac s’était paralysé, et qu’il souffrait fréquemment de ces arrêts -de vie que les Grecs appellent des «syncopes». - -II. Un jour, comme il était occupé à écrire dans une cellule du -monastère dont il était abbé, un ange lui apparut sous la forme d’un -naufragé et lui demanda l’aumône. Grégoire lui fit donner six deniers -d’argent; mais, quelques heures après, le naufragé revint, disant qu’il -avait beaucoup perdu et trop peu reçu. Grégoire lui fit de nouveau -donner six deniers d’argent; et une troisième fois le mendiant revint, -sollicitant l’aumône avec plus d’insistance que jamais; alors l’économe -du monastère dit à Grégoire qu’on n’avait plus rien à donner, sinon une -écuelle d’argent dans laquelle la mère de Grégoire avait coutume -d’envoyer des légumes à son fils. Aussitôt Grégoire fit donner cette -écuelle au mendiant, qui la reçut avec joie et disparut. Et ce mendiant -était un ange qui, comme nous le dirons plus loin, se révéla ensuite -lui-même à saint Grégoire. - -III. Certain jour, saint Grégoire, passant sur le marché, vit de jeunes -esclaves, d’une extrême beauté de forme et de visage, qui étaient à -vendre. Il demanda au marchand d’où étaient ces jeunes gens. Le marchand -répondit qu’ils étaient de la Grande-Bretagne, et que tous les habitants -de ce pays avaient les mêmes cheveux blonds et la même beauté de figure. -Grégoire demanda s’ils étaient chrétiens. Et, apprenant qu’ils étaient -païens, il s’écria: «Hélas, faut-il que d’aussi beaux visages -appartiennent encore au prince des ténèbres!» Il demanda comment -s’appelait ce peuple, et le marchand lui dit qu’on l’appelait le peuple -«anglique». Et le saint dit: «Bien nommés sont-ils, ces Angliques, ou -plutôt Angéliques, car ils ont vraiment des visages d’anges!» Alors il -se rendit auprès du Souverain Pontife et obtint de lui, à grand’force de -prières, d’être envoyé en Bretagne pour convertir les Anglais. Mais à -peine s’était-il mis en route que les Romains, troublés de son départ, -dirent au pape: «En renvoyant Grégoire, tu as offensé saint Pierre et -détruit Rome!» Si bien que le pape, effrayé, ordonna que l’on courût à -sa poursuite pour le ramener. Et comme Grégoire, ayant déjà fait trois -jours de route, s’occupait à lire en certain lieu, et que ses compagnons -dormaient, une cigale survint qui le força à se distraire de sa lecture -et lui dit qu’il eût à rester dans ce lieu. Aussitôt Grégoire exhorta -ses compagnons à le quitter au plus vite, et, reprenant sa lecture, il -resta immobile jusqu’à ce que les messagers du pape, l’ayant rejoint, le -forcèrent à rentrer avec eux. Il rentra donc à Rome, bien malgré lui; et -le pape le fit sortir de son monastère, et le nomma son cardinal-diacre. - -IV. Le Tibre, étant sorti de son lit, avait grossi d’une façon si -démesurée qu’il avait coulé jusque par-dessus les murs de Rome, et avait -renversé plusieurs maisons. Puis, quand l’inondation avait pris fin, une -foule de serpents, dragons, et autres monstres, apportés par les flots -et laissés par eux, avaient corrompu l’air de leur pourriture, et ainsi -s’était produite une peste si meurtrière que l’on croyait voir des -flèches tombant du ciel et tuant les Romains. La première victime de -cette peste fut le pape Pélage; après quoi, le mal prit une telle -extension que, par la mort des habitants, il vida un très grand nombre -des maisons de Rome. Mais comme l’Eglise de Dieu ne pouvait rester sans -chef, le peuple entier élut pour pape Grégoire, bien que celui-ci s’en -défendît de toutes ses forces. Le jour où il devait être consacré, il -parla au peuple, organisa une procession et des litanies, et exhorta les -fidèles à prier Dieu avec plus de ferveur. Et pendant que le peuple, -rassemblé autour de lui, priait, la peste fit périr, en moins d’une -heure, quatre-vingt-dix personnes, parmi les auditeurs; mais Grégoire -n’en continua pas moins à prêcher, exhortant le peuple à ne se relâcher -de sa prière que quand la peste aurait disparu. Puis, la procession -achevée, il voulut s’enfuir de Rome, pour empêcher qu’on le consacrât -comme pape. Mais il ne le put, car les portes étaient gardées jour et -nuit afin qu’il ne pût sortir. Il obtint enfin de certains marchands -d’être transporté hors de la ville dans un tonneau; et, se réfugiant -dans une caverne, au fond des bois, il y resta caché pendant trois -jours. Mais les hommes envoyés à sa recherche aperçurent une colonne -lumineuse qui descendait du ciel jusque sur l’endroit où il était caché; -et un moine reconnut, dans cette colonne, des anges qui montaient et -descendaient. Aussitôt Grégoire fut pris et traîné à Rome par le peuple -tout entier, et consacré en qualité de souverain pontife. - -La peste continuant à sévir, il ordonna que, le jour de Pâques, on -promenât en procession, autour de la ville, l’image de la sainte Vierge -que possède l’église de Sainte-Marie Majeure, et qui fut peinte, dit-on, -par saint Luc, aussi habile dans l’art de la peinture que dans celui de -la médecine. Et aussitôt l’image sacrée dissipa l’infection de l’air, -comme si la peste ne pouvait supporter sa présence; partout où passait -l’image, l’air devenait pur et vivifiant. Et l’on raconte que, autour de -l’image, la voix des anges se fit entendre, chantant: «Reine des cieux, -réjouis-toi, alléluia, car ton divin fils est ressuscité, alléluia, -comme il l’a dit, alléluia.» Et aussitôt saint Grégoire ajouta: «Mère de -Dieu, priez pour nous, alléluia!» Alors il vit, au-dessus de la -forteresse de Crescence, un grand ange qui essuyait et remettait au -fourreau un glaive ensanglanté; et le saint comprit que la peste était -finie; et en effet elle l’était. Et depuis lors cette forteresse prit le -nom de Fort-Saint-Ange. Après quoi saint Grégoire, réalisant son ancien -désir, envoya en Angleterre Augustin, Mélitus, Jean, et quelques autres -prêtres, et convertit les Anglais, par leur entremise, comme aussi par -ses prières et par ses mérites. - -V. Telle était l’humilité de saint Grégoire, que jamais il ne permettait -qu’on fît son éloge. A l’évêque Etienne, qui l’avait loué dans ses -lettres, il répondait: «Vous m’accablez d’éloges dans vos lettres, et -cependant il est écrit qu’on doit s’abstenir de louer un homme aussi -longtemps qu’il vit.» De même, dans une lettre à Anastase, patriarche -d’Antioche: «Les éloges que vous me donnez m’embarrassent fort. Car je -considère ce que je suis, et j’ai conscience de ne rien avoir qui mérite -de telles éloges; et, d’autre part, considérant ce que vous êtes, je -n’admets point que vous puissiez mentir.» Quant aux appellations -flatteuses, il les rejetait absolument. Il écrivait à Euloge, patriarche -d’Alexandrie, qui l’avait appelé _pape universel_: «Je prie Votre -Sainteté de ne plus m’appeler de ce titre. Car ce n’est point un honneur -pour moi qu’un titre obtenu aux dépens de mes frères!» Et lorsque Jean, -évêque de Constantinople, eut obtenu par fraude du Synode le titre de -pape universel, saint Grégoire écrivit à son sujet: «Qui est celui qui, -contre les statuts évangéliques, contre les décrets canoniques, ose -s’affubler d’un titre nouveau?» Il n’admettait même point que les autres -évêques le considérassent comme leur donnant des ordres; et il écrivait -à Euloge: «Je vous prie de ne plus employer, à mon endroit, l’expression -d’_ordres_, car je sais qui je suis et qui vous êtes: en titre, vous -êtes mes frères, en sainteté, vous êtes mes pères!» Dans l’excès de son -humilité, il ne tolérait point que les femmes se dissent ses servantes. -Il écrivait à la patricienne Rusticana: «Une chose m’a fâché, dans votre -lettre: c’est que, à plusieurs reprises, vous vous y soyez appelée _ma -servante_. Comment pouvez-vous vous dire la servante d’un homme qui, en -acceptant la charge de l’épiscopat, est devenu le serviteur de tous?» Le -premier, il se proclama «le serviteur des serviteurs de Dieu»; et il -ordonna que ses successeurs porteraient le même titre. Il ne voulut pas -non plus, par humilité, publier ses livres de son vivant; et, en -comparaison des livres des autres, il tenait les siens pour dénués de -toute valeur. Il écrivait à Innocent, préfet d’Afrique: «Que vous me -demandiez communication de mes Commentaires sur _Job_, cela fait honneur -à votre application. Mais si vous désirez vous nourrir d’un aliment -délicieux, lisez plutôt les ouvrages de votre compatriote saint -Augustin, et, pouvant jouir de cet or, ne vous occupez point de mon -misérable billon!» On lit aussi, dans un livre traduit du grec en latin, -qu’un saint abbé nommé Jean, étant venu à Rome pour voir les tombeaux -des apôtres, rencontra le pape Grégoire passant par la ville. Et -Grégoire, voyant qu’il voulait s’agenouiller devant lui, prit les -devants, s’agenouilla le premier devant l’abbé, et ne se releva qu’après -que l’abbé se fut relevé. - -VI. La charité de saint Grégoire égalait son humilité. Il était si -charitable qu’il pourvoyait aux besoins non seulement des pauvres de -Rome, mais aussi de pauvres des pays les plus lointains. Il avait fait -dresser une liste de tous les indigents, et leur venait largement en -aide. Il envoyait des secours aux moines du mont Sinaï, entretenait à -ses frais un monastère fondé par lui à Jérusalem, et offrait tous les -ans quatre-vingts livres d’or dont vivaient trois mille servantes de -Dieu. Il recevait tous les jours à sa table les pèlerins et autres -étrangers, quels qu’ils fussent. Et parmi ces hôtes il y en eut un qui, -au moment où saint Grégoire s’apprêtait à lui verser l’eau du -lave-mains, disparut sans qu’on sût par où il était passé. Et, la nuit -suivante, le Seigneur apparut à saint Grégoire, et lui dit: «Les autres -jours, tu me reçois dans la personne des pauvres; mais, hier, c’est ma -propre personne que tu as reçue.» - -Un autre jour, il avait demandé à son chancelier d’inviter à sa table -douze pèlerins. Et, pendant le repas, considérant les convives, il vit -qu’ils étaient treize, et le fit remarquer à son chancelier. Mais -celui-ci, après les avoir comptés, lui dit: «Croyez-moi, Saint-Père, ils -ne sont que douze!» Et Grégoire s’aperçut alors que l’un des convives, -assis non loin de lui, changeait constamment de figure, ayant tantôt -l’apparence d’un jeune homme, et tantôt d’un vieillard. Quand le repas -fut achevé, Grégoire conduisit ce convive dans sa chambre et le supplia -de daigner lui dire son nom. Et le convive lui répondit: «Eh bien, sache -que je suis ce naufragé à qui tu as, jadis, donné l’écuelle d’argent où -ta mère avait l’habitude de t’envoyer des légumes! Et sache aussi que -c’est depuis le jour où tu m’as donné cette écuelle que le Seigneur t’a -destiné à devenir le chef de son Eglise et le successeur de l’apôtre -Pierre.» Et Grégoire: «Mais toi, comment as-tu su que le Seigneur me -destinait à ces fonctions?» Et l’inconnu: «Je l’ai su parce que je suis -un ange, chargé maintenant par le Seigneur de veiller sur toi.» Et -aussitôt il disparut. - -VII. Il y avait alors un ermite, homme d’une grande vertu, qui avait -tout abandonné pour se consacrer à Dieu, et qui ne possédait rien qu’une -chatte, qu’il s’amusait parfois à caresser sur ses genoux. Cet ermite -pria Dieu de lui révéler en quelle compagnie il serait admis dans la -demeure céleste, en récompense de son renoncement. Et Dieu lui révéla -qu’il y serait admis en compagnie de Grégoire, le pontife de Rome. Sur -quoi l’ermite fut désolé, se disant que sa pauvreté ne lui profiterait -guère, si elle ne suffisait pas pour le mettre au-dessus d’un homme -aussi riche en richesses mondaines. Mais le Seigneur lui dit: «Le riche -n’est pas celui qui possède la richesse, mais celui qui la désire. Et tu -ne saurais comparer ta pauvreté à la richesse de Grégoire, car tu prends -plus de plaisir à caresser ta chatte que Grégoire à posséder des biens -qu’il méprise, et dont il ne se sert que pour subvenir aux besoins de -tous.» Et le solitaire pria Dieu, depuis lors, de lui faire la grâce de -l’admettre aux récompenses réservées à saint Grégoire. - -VIII. Ayant été accusé devant l’empereur Maurice et ses fils d’avoir -causé la mort d’un évêque, Grégoire écrivit à un familier de l’empereur -une lettre où il disait: «Fais entendre à mes maîtres que si moi, leur -esclave, je voulais me mêler de nuire aux Lombards, la race des Lombards -n’aurait plus aujourd’hui ni roi, ni chefs, et serait dans la confusion. -Mais je crains trop Dieu pour oser me mêler de causer la mort de -personne.» Admirable humilité: car Grégoire, qui était souverain -pontife, s’appelait l’esclave de l’empereur, et appelait celui-ci son -maître! Admirable innocence: car l’empereur lombard Maurice persécutait -Grégoire et l’Eglise de Dieu, et Grégoire se refusait à causer la mort -de ses pires ennemis! Il écrivait, entre autres choses, à Maurice: «Je -suis si plein de péchés que, sans doute, vous apaisez Dieu d’autant plus -que vous me persécutez davantage.» Mais un jour l’empereur vit se -dresser devant lui un inconnu qui, vêtu en moine, brandissait devant lui -une épée tirée du fourreau, et lui prédisait la mort par l’épée. -Aussitôt Maurice, effrayé, cessa de persécuter Grégoire, et pria Dieu de -le punir plutôt dans cette vie que de réserver son châtiment pour la vie -à venir. Et aussitôt la voix divine ordonna, dans une vision, que -Maurice, sa femme, ses fils et ses filles fussent livrés, pour être -tués, au soldat Phocas. Et ainsi fut fait: car, peu de temps après, un -soldat nommé Phocas tua l’empereur avec toute sa famille, et lui succéda -au trône impérial. - -IX. Un jour de Pâques, Grégoire, célébrant la messe dans l’église de -Sainte-Marie Majeure, venait de dire: _Pax Domini!_ Et voici qu’un ange -lui répondit à haute voix: _Et cum spiritu tuo!_ C’est depuis lors que -le pape, au jour de Pâques, officie dans cette église, et, que, -lorsqu’il dit _Pax Domini_, personne des assistants n’a le droit de lui -répondre. - -X. Il y avait eu autrefois à Rome un empereur païen nommé Trajan qui, -quoique païen, avait montré une grande bonté. On racontait que, un jour -qu’il se hâtait de partir pour une guerre, une veuve était venue le -trouver, toute en larmes, lui disant: «Je te supplie de venger le sang -de mon fils, tué injustement!» Trajan lui avait répondu que, s’il -revenait vivant de la guerre, il vengerait la mort du jeune homme. Mais -la veuve: «Et si tu meurs à la guerre, qui me fera justice?» Et Trajan: -«Celui qui régnera après moi!» Et la veuve: «Mais toi, quel profit en -auras-tu, si c’est un autre qui me fait justice?» Et Trajan: «Aucun -profit!» Et la veuve: «Ne vaut-il pas mieux pour toi que tu me fasses -justice toi-même, de manière à t’assurer la récompense de ta bonne -action?» Et Trajan, ému de pitié, était descendu de son cheval, et -s’était occupé de faire justice du meurtre de l’innocent. On raconte -aussi qu’un fils de Trajan, parcourant à cheval les rues de la ville, -avait tué le fils d’une pauvre femme: sur quoi l’empereur avait donné -son propre fils comme esclave à la mère de la victime, et avait -magnifiquement doté cette femme. - -Or, comme un jour, Grégoire passait par le Forum de Trajan, le souvenir -lui revint de la justice et de la bonté de ce vieil empereur: si bien -que, en arrivant à la basilique de Saint-Pierre, il pleura amèrement sur -lui et pria pour lui. Et voici qu’une voix d’en-haut lui répondit: -«Grégoire, j’ai accueilli ta demande et libéré Trajan de la peine -éternelle; mais prends bien garde à l’avenir de ne plus prier pour aucun -damné!» D’après Damascène, la voix aurait simplement dit à Grégoire: -«J’exauce ta prière et je pardonne à Trajan.» Ce point est absolument -hors de doute, mais on ne s’accorde pas sur les détails qui l’entourent. -Les uns prétendent que Trajan a été rappelé à la vie, de façon à pouvoir -devenir chrétien et obtenir ainsi son pardon. D’autres disent que l’âme -de Trajan ne fut pas absolument libérée du supplice éternel, mais que sa -peine fut simplement suspendue jusqu’au jour du jugement dernier. -D’autres encore soutiennent que la punition de Trajan fut simplement -adoucie, à la demande de Grégoire. D’autres--comme le diacre Jean, qui a -compilé l’histoire du saint--affirment que celui-ci n’a point prié pour -Trajan, mais pleuré pour lui. D’autres estiment que Trajan a été exempté -de la peine matérielle, qui consiste à être tourmenté en enfer, mais -qu’il n’a pas été exempté de la peine morale, qui consiste à être privé -de la vue de Dieu. - -Certains auteurs veulent aussi que la voix céleste, après avoir accordé -à Grégoire le pardon de Trajan, ait ajouté: «Mais toi, pour avoir prié -pour un damné, tu dois être puni! Choisis donc entre deux peines: ou -bien deux jours de souffrances en purgatoire après ta mort, ou bien, -pour tout le temps qui te reste à vivre, une vie de souffrance et de -maladie!» Et le saint aurait choisi ce dernier parti. Le fait est que, -depuis lors, il ne cessa plus d’être malade, tourmenté tantôt par la -fièvre, tantôt par la goutte, tantôt par des maux d’estomac -intolérables. Il écrit, dans une de ses lettres: «La goutte et d’autres -maladies me font tant souffrir que la vie me pèse, et que j’aspire au -remède que me sera la mort.» - -XI. Une femme qui, parfois, offrait du pain à l’église, suivant l’usage -des fidèles, se mit un jour à sourire en entendant saint Grégoire -s’écrier à l’autel, pendant la consécration de l’hostie: «Que le corps -de Notre-Seigneur Jésus-Christ te profite dans la vie éternelle!» -Aussitôt le saint détourna la main qui allait mettre l’hostie dans la -bouche de cette femme, et déposa la sainte hostie sur l’autel. Puis, en -présence de tout le peuple, il demanda à la femme de quoi elle avait osé -rire. Et la femme répondit: «J’ai ri parce que tu appelais «corps de -Dieu» un pain que j’avais pétri de mes propres mains.» Alors Grégoire se -prosterna et pria Dieu pour l’incrédulité de cette femme; et, quand il -se releva, il vit que l’hostie déposée sur l’autel s’était changée en un -morceau de chair ayant la forme d’un doigt. Il montra alors cette chair -à la femme incrédule, qui revint à la foi. Et le saint pria de nouveau, -et la chair redevint du pain, et Grégoire la donna en communion à la -femme. - -XII. Certains princes ayant demandé au pape des reliques précieuses, -Grégoire leur donna un petit fragment de la dalmatique de saint Jean -l’Evangéliste. Or les princes, tenant une telle relique pour indigne -d’eux, là rendirent dédaigneusement à saint Grégoire. Alors celui-ci, -après avoir prié, perça l’étoffe avec la pointe d’un couteau; et -aussitôt un flot de sang en jaillit, attestant ainsi miraculeusement le -prix de la relique. - -XIII. Un riche Romain qui avait abandonné sa femme, et que Grégoire -avait puni de l’excommunication, voulut se venger du pontife; ne pouvant -rien par lui-même contre lui, il s’adressa à des magiciens qui lui -promirent d’envoyer un démon dans le corps du cheval de Grégoire, de -façon à faire périr celui-ci. Et voici que, au moment où Grégoire -montait sur son cheval, l’animal, possédé du démon, se mit à ruer si -fort que personne ne parvenait à le retenir. Mais Grégoire vit aussitôt -le caractère diabolique de l’entreprise; et, d’un seul signe de croix, -il apaisa la fureur du cheval, et rendit aveugles les magiciens, qui -vinrent confesser leur crime et furent ensuite admis à la grâce du -baptême. Grégoire refusa cependant de les guérir de leur cécité, de peur -qu’ils ne revinssent à leur magie, mais il les fit nourrir, leur vie -durant, aux frais de l’Eglise. - -XIV. On lit encore, dans le livre que les Grecs appellent _Lymon_, le -trait que voici. L’abbé du monastère fondé par saint Grégoire vint un -jour dire au saint que l’un des moines avait en sa possession trois -pièces d’argent. Et Grégoire, pour faire un exemple, excommunia ce -moine. Or, peu de temps après, le moine mourut, et Grégoire, en -apprenant sa mort, fut désolé de l’avoir laissé mourir sans absolution. -Il écrivit du moins, sur une feuille de papier, un acte par lequel il -absolvait le défunt de l’excommunication prononcée contre lui; et il -chargea un de ses diacres de placer ce papier sur la poitrine du moine. -Et, la nuit suivante, le moine apparut à son abbé et lui dit que, depuis -sa mort, il avait été tenu en prison, mais qu’il venait enfin de -recevoir sa grâce. - -XV. Saint Grégoire institua l’office et le chant ecclésiastiques, ainsi -qu’une école de chant. Et il fit élever, à cette intention, deux -maisons: l’une proche la basilique de Saint-Pierre, l’autre proche -l’église de Latran. On montre aujourd’hui encore, dans l’une de ces -maisons, le lit sur lequel il s’étendait pour composer ses chants, le -fouet dont il menaçait les élèves de l’école, ainsi qu’un antiphonaire -écrit de sa main. C’est aussi lui qui ajouta au canon de la messe les -paroles suivantes: «Et nous te prions de maintenir nos jours dans ta -paix, de nous sauver de la damnation éternelle, et de nous admettre dans -le troupeau de tes élus!» - -Enfin saint Grégoire, après avoir siégé sur le trône de saint Pierre -pendant treize ans, six mois, et dix jours, s’endormit dans le Seigneur, -tout plein de bonnes œuvres. Sa mort eut lieu en l’an 604, sous le règne -de Phocas. - -XVI. Après sa mort, Rome et toute la région furent envahies par la -famine; et les pauvres, que Grégoire avait coutume de nourrir -généreusement, venaient trouver son successeur et lui disaient: -«Seigneur, notre père Grégoire avait coutume de nous nourrir, que Ta -Sainteté ne nous laisse pas mourir de faim!» Mais ces paroles irritaient -le pape, qui répondait: «Grégoire a toujours eu en vue la popularité et -y a tout sacrifié; mais nous, nous ne pouvons rien pour vous!» Sur quoi -il renvoyait les pauvres sans les secourir. Alors saint Grégoire lui -apparut trois fois, et le gronda doucement de sa dureté comme de son -injustice. Mais le pape ne prit aucun soin de s’amender. La quatrième -fois, Grégoire lui apparut avec un visage terrible et le frappa à la -tête: et le pape mourut peu de temps après. - -Pendant que la même famine durait encore, quelques envieux commencèrent -à déprécier saint Grégoire, affirmant qu’il avait gaspillé, en prodigue, -tout le trésor de l’Eglise. Et, pour s’en venger sur sa mémoire, ils -engagèrent le clergé à brûler les écrits du saint. On en brûla -effectivement un certain nombre; et l’on s’apprêtait à brûler le reste, -lorsque le diacre Pierre, qui avait été le familier du saint, et à qui -celui-ci avait dicté les quatre livres de ses _Dialogues_, s’opposa -vivement à cette destruction. Il dit d’abord qu’elle ne pouvait servir à -rien, les écrits du saint s’étant répandus dans toutes les parties du -monde. Et il ajouta que c’était un horrible sacrilège de détruire -l’œuvre d’un homme sur la tête duquel il avait vu si souvent descendre -l’Esprit-Saint sous la forme d’une colombe. Et le diacre dit que, pour -attester la vérité de cette affirmation, il était prêt à mourir -aussitôt; et il déclara que, s’il n’obtenait point la mort qu’il -demandait, il consentirait à ce que les livres de son maître fussent -détruits. Car saint Grégoire lui avait dit que, si jamais il révélait le -miracle de la sainte colombe, il mourrait sur-le-champ. Après quoi le -vénérable Pierre revêtit son costume solennel de diacre, et jura, sur -les saints Evangiles, la vérité de ce qu’il avait affirmé; et, au moment -où il achevait son serment, son âme s’envola au ciel sans éprouver les -douleurs de la mort. - -XVII. Un moine du monastère de saint Grégoire avait amassé une somme -d’argent. Alors le saint apparut en rêve à un autre moine et lui dit de -signifier à son compagnon qu’il eût à distribuer son pécule et à faire -pénitence, faute de quoi il mourrait le troisième jour. Ce qu’entendant, -le moine, épouvanté, fit pénitence et distribua son pécule. Mais il n’en -fut pas moins saisi d’une fièvre si forte que, pendant trois jours, il -parut sur le point de rendre l’âme. Ses frères, l’entourant, chantaient -des psaumes, jusqu’à ce que, le troisième jour, s’interrompant de -chanter, ils se mirent à l’accabler de reproches. Mais voici que soudain -le moine, revivant, et rouvrant les yeux avec un sourire, leur dit: «Que -le Seigneur vous pardonne, mes frères, de m’avoir si durement jugé! Et -si désormais vous voyez quelqu’un en train de mourir, puissiez-vous lui -accorder non des reproches, mais votre compassion! Sachez donc que je -viens de passer en jugement, avec un diable pour accusateur, et que, -avec l’aide de saint Grégoire, j’ai bien répondu à toutes les objections -de l’ennemi, sauf à une seule, que j’ai dû reconnaître pour fondée et à -cause de laquelle j’ai subi ces trois jours de tortures. Puis il -s’écria: «O André, André, tu périras dès cette année, toi qui, par tes -mauvais conseils, m’as exposé à un tel danger!» Et là-dessus le moine -mourut. Or il y avait à Rome un certain André qui, à l’instant même où -le moine le nomma ainsi par son nom, fut atteint d’un mal épouvantable, -mais sans parvenir à mourir malgré ses souffrances. Et ce malheureux -ayant appelé près de lui les moines du monastère, leur avoua que, sur -son conseil, le moine défunt avait volé quelques-uns des manuscrits de -la bibliothèque et les avait vendus à des étrangers. Et à peine eut-il -achevé cette confession qu’il ferma les yeux et rendit l’âme. - -XVIII. En un temps où l’office ambrosien était encore employé dans les -églises plus volontiers que l’office grégorien, le pape Adrien réunit un -concile qui décida que l’office grégorien devait seul être -universellement observé. Et, conformément à cette décision, l’empereur -Charlemagne obligeait, par des menaces et des supplices le clergé de -toutes ses provinces à employer l’office grégorien, brûlait les livres -de l’office ambrosien, et mettait en prison bon nombre de prêtres qui -voulaient rester fidèles à cet office. Alors l’évêque saint Eugène -conseilla au pape de rappeler le concile; et ce nouveau concile décida -que le missel ambrosien et le missel grégorien seraient placés, côte à -côte, sur l’autel de Saint-Pierre, que les portes de l’église seraient -fermées et cachetées du sceau des évêques et du concile; et que ceux-ci, -toute la nuit, prieraient Dieu de leur révéler, par quelque signe, -lequel des deux offices devait être employé de préférence dans les -églises. Et, tout cela ayant été fait, lorsqu’on rouvrit les portes de -l’église, le lendemain matin, les deux missels qu’on avait laissés -fermés furent trouvés tous deux également ouverts. Mais une autre -version veut que le missel grégorien ait été miraculeusement divisé, et -qu’on ait trouvé ses pages éparses sur l’autel, tandis que le missel -ambrosien était ouvert, mais restait à la place où on l’avait mis: ce -qui fut considéré comme un signe pour faire entendre que l’office -grégorien devait se répandre à travers le monde, tandis que l’ambrosien -devait continuer à être employé dans l’église de Saint-Ambroise. Et, en -effet, c’est là ce que décidèrent les Pères du concile et qui est en -usage aujourd’hui encore. - -XIX. Le diacre Jean, qui a compilé la vie de saint Grégoire, raconte -ceci. Un jour, pendant qu’il était occupé à son travail, un inconnu se -montra devant lui, portant les signes sacerdotaux, et vêtu d’un manteau -blanc si transparent qu’on voyait, par-dessous, le noir de la tunique. -Cet inconnu s’approcha du diacre et éclata de rire. Et comme Jean lui -demandait ce qui pouvait faire rire de la sorte un personnage aussi -grave, il lui répondit: «C’est de te voir écrivant l’histoire de morts -que tu n’as jamais connus de leur vivant!» Et Jean lui dit: «Je n’ai pas -connu personnellement saint Grégoire, c’est vrai, mais j’écris sur lui -ce que l’on m’en a rapporté.» Et l’étranger: «Au reste, peu m’importe ce -que tu fais; mais moi, je ne cesserai pas de faire ce que je puis!» Et, -là-dessus, le voici qui éteint la lampe à la lumière de laquelle -écrivait le diacre, et qui lui donne un coup si fort que le pauvre -diacre s’imagine être tué. Alors se présente à lui saint Grégoire, ayant -à sa droite saint Nicolas, à sa gauche le diacre Pierre; et il lui dit: -«Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?» Et comme l’inconnu se -cachait sous le lit, Grégoire prend des mains de Pierre une grande -torche et brûle le visage de cet inconnu au point de le rendre noir, -comme un Ethiopien. Une étincelle tombe alors sur le manteau blanc et le -consume; et cet inconnu, qui n’est autre que le diable, apparaît noir -comme de la suie. Et le diacre Pierre dit à saint Grégoire: «En vérité -nous l’avons bien noirci!» Et Grégoire: «Ce n’est pas nous qui l’avons -noirci, nous l’avons simplement fait paraître tel qu’il était!» Sur quoi -ils s’envolent, laissant dans la cellule de Jean un grande lumière. - - - - -XLVII - -SAINT LONGIN, MARTYR - -(15 mars) - - -Longin était le centurion qui avait été chargé par Pilate d’assister, -avec ses soldats, à la crucifixion du Seigneur, et qui avait percé de sa -lance le flanc divin. Il se convertit à la foi en voyant les signes qui -suivirent la mort de Jésus, c’est-à-dire l’éclipse du soleil et le -tremblement de terre. Mais on dit que ce qui contribua surtout à le -convertir fut que, souffrant d’un mal d’yeux, il toucha par hasard ses -yeux avec une goutte du sang du Christ, qui découlait le long de sa -lance, et recouvra aussitôt la santé. Il renonça au service militaire, -se fit instruire par les apôtres, et, pendant vingt-huit ans, mena la -vie monastique à Césarée de Cappadoce, faisant de nombreuses conversions -par sa parole et son exemple. - -Il fut amené devant le gouverneur de la province, qui, sur son refus de -sacrifier aux idoles, lui fit arracher toutes les dents et couper la -langue. Mais Longin ne perdit point, pour cela, le don de la parole. -Saisissant une hache, il se mit à briser toutes les idoles, en disant: -«Si ce sont des dieux, qu’ils le fassent voir!» Et de toutes les idoles -sortirent des démons, qui entrèrent dans le corps du gouverneur et de -ses compagnons. Et Longin dit à ces démons: «Pourquoi habitez-vous dans -les idoles?» Ils répondirent: «Nous nous logeons partout où n’est pas -invoqué le nom du Christ et où ne figure pas le signe de la croix!» -Cependant le gouverneur avait perdu la vue. Et Longin lui dit: «Sache, -mon pauvre ami, que tu ne pourras être guéri qu’après m’avoir tué! Mais -aussitôt que tu m’auras tué je prierai pour toi, et obtiendrai la -guérison de ton corps et de ton âme!» Le gouverneur lui fit donc -trancher la tête; après quoi, se prosternant devant son cadavre, il -pleura et fit pénitence; et aussitôt il recouvra la vue et la santé; et -il acheva sa vie dans les bonnes œuvres. - - - - -XLVIII - -SAINT PATRICE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(17 mars) - - -I. Saint Patrice vivait vers l’an du Seigneur 280. Un jour, pendant -qu’il prêchait la Passion du Christ au roi d’Ecosse, il transperça par -accident le pied de ce roi avec la pointe du bourdon sur lequel il -s’appuyait. Et le roi se laissa faire et souffrit sans se plaindre, -s’imaginant que le saint évêque l’avait blessé à dessein, et que, pour -être admis à la foi du Christ, on avait d’abord à subir des souffrances -pareilles à celles qu’avait subies le Christ. Et quand le saint comprit -la pieuse erreur du roi, il en fut émerveillé. Il le guérit par ses -prières et obtint, en outre, pour tout son royaume, que nul animal -venimeux ne pût y nuire. On dit même que, grâce à saint Patrice, -l’écorce du bois, en Ecosse, a le pouvoir de guérir les venins. - -II. Certain homme avait volé à son voisin un mouton et l’avait mangé. -Saint Patrice exhorta à plusieurs reprises le voleur, quel qu’il fût, à -avouer son vol et à faire pénitence; et comme personne ne se déclarait, -il ordonna un jour, au nom de Jésus, en pleine église, que, dans le -ventre du voleur, le mouton dérobé se fît connaître en bêlant. Et -aussitôt le mouton se mit à bêler dans le ventre du voleur, qui avoua sa -faute et fit pénitence. Et les autres habitants s’abstinrent désormais -de voler. - -III. Saint Patrice avait coutume de saluer pieusement toutes les croix -qu’il rencontrait. Mais, un jour, il passa devant une grande et belle -croix sans la voir. Ses compagnons le lui ayant fait observer, une voix -sortit de terre et lui dit: «Si tu n’as pas vu cette croix, c’est que -l’homme qui est enterré sous elle est un païen, et indigne de l’emblème -sacré!» Et saint Patrice fit enlever la croix, qu’on avait mise là par -erreur. - -IV. Prêchant en Irlande, et n’obtenant que peu de fruit de sa -prédication, saint Patrice pria Dieu de se révéler aux Irlandais par -quelque signe qui les effrayât et les amenât à faire pénitence. Alors, -sur l’ordre de Dieu, il dessina un grand cercle avec son bâton, et -aussitôt la terre s’ouvrit dans ce cercle, et un puits très profond -apparut. Et saint Patrice apprit, par révélation, que ce puits -conduisait à un purgatoire, et que ceux qui voudraient y descendre y -expieraient leurs péchés et seraient dispensés de tout purgatoire après -leur mort, mais que la plupart de ceux qui y entreraient n’en pourraient -plus jamais sortir. Et quelques-uns entrèrent dans le puits, mais, en -effet, ils ne revinrent plus. - -Or, longtemps après la mort de saint Patrice, un noble nommé Nicolas, -qui avait commis beaucoup de péchés, consentit à faire pénitence en -entrant dans le purgatoire du saint. Après s’être préparé pendant quinze -jours par le jeûne et la prière, il se fit ouvrir l’accès du puits, et -se trouva dans un oratoire où des moines, vêtus de blanc et occupés à -officier, lui dirent de s’armer de constance, car il aurait à subir, de -la part du diable, de nombreuses tentations. Mais ils ajoutèrent que, au -moment où il commencerait à souffrir, il ne devait pas manquer de -s’écrier: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré -mes péchés!» Puis ces moines disparurent, et Nicolas se trouva entouré -de démons qui, d’abord, essayèrent, par de douces promesses, de -l’engager à leur obéir. Puis, sur son refus, il entendit des -rugissements de bêtes féroces, et ce fut comme si tous les éléments se -fussent bouleversés. Alors, tremblant d’épouvante, il s’écria: -«Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré mes péchés!» -Et aussitôt le tumulte s’apaisa. Nicolas fut ensuite conduit dans un -autre lieu où une foule de démons l’entourèrent et lui dirent: «Te -figures-tu que tu puisses nous échapper? Non, certes, et c’est à présent -que nous allons commencer à te tourmenter!» Sur quoi il se trouva devant -un grand feu et les démons lui dirent: «Si tu ne cèdes pas, nous te -jetterons dans ce feu!» Et en effet ils le saisirent et le jetèrent dans -le feu. Mais lui, dès qu’il sentit la flamme, il invoqua Jésus-Christ, -et aussitôt le feu s’éteignit. Il fut ensuite conduit dans un autre -lieu, où il vit des hommes, qu’on brûlait vifs, d’autres qu’on écrasait -sur des pointes de fer rouge, d’autres qui, étendus à plat ventre, -mordaient la terre en demandant grâce, pendant que des démons les -rouaient de coups. A d’autres, des serpents dévoraient les membres; à -d’autres, des monstres arrachaient les entrailles avec des pointes de -fer rouge. Et comme Nicolas refusait toujours d’obéir aux diables, -ceux-ci se préparèrent à lui faire subir ces divers tourments. Mais, de -nouveau, il invoqua Jésus, et fut délivré de ces tourments, il fut -ensuite transporté dans un autre lieu où il vit des hommes qu’on -enfermait dans une glacière, et où se trouvait une grande roue, portant -des hommes accrochés à chacun de ses rayons; et cette roue tournait si -vite qu’elle semblait former un cercle de feu. Il vit aussi une grande -maison contenant des fosses pleines de métal en fusion; et dans ces -fosses des hommes plongeaient qui un pied, qui les deux pieds, qui le -corps jusqu’aux genoux, qui le corps jusqu’au ventre, qui le corps -jusqu’à la poitrine, qui le corps jusqu’au cou, qui le corps jusqu’aux -yeux; et Nicolas traversait tous ces lieux en invoquant Jésus-Christ. Il -vit, plus loin, un énorme trou d’où s’échappaient une fumée affreuse et -une puanteur intolérable; et des hommes s’efforçaient d’en sortir, mais -les démons les y replongeaient. Et les démons dirent à Nicolas: «Ce lieu -que tu vois, c’est le cercle de l’enfer qu’habite notre Seigneur -Belzébuth. Et si tu refuses de nous obéir, nous te jetterons dans ce -trou; et quand tu y seras entré, jamais plus tu ne pourras en sortir!» -Nicolas resta inflexible; et les démons le jetèrent dans le trou, et la -souffrance qu’il ressentit fut si vive qu’il oublia presque d’invoquer -le nom du Seigneur. Il finit cependant par s’écrier,--de cœur, n’ayant -plus de voix: «Jésus-Christ, etc.» Et aussitôt il sortit du trou, et -toute la foule des démons s’évanouit. Il fut ensuite conduit dans un -lieu où il avait à passer sur un pont très étroit, et poli comme une -glace, et sous lequel coulait un grand fleuve de soufre et de feu. Déjà -il désespérait de pouvoir franchir ce pont, lorsqu’il se rappela la -prière qui, bien souvent déjà, l’avait sauvé du danger. Et, posant avec -confiance son pied sur le pont, il s’écria: «Jésus-Christ, aie pitié, -etc.» Alors s’éleva une clameur si épouvantable que c’est à grand’peine -que Nicolas s’empêcha de tomber; mais de nouveau il invoqua Jésus, et il -répéta l’invocation à chaque pas qu’il fit sur le pont, et ainsi il put -traverser ce pont jusqu’au bout. Et quand il l’eut traversé, il se -trouva dans une prairie d’une douceur merveilleuse, où s’épanouissaient -mille variétés de fleurs admirables. Et deux beaux jeunes gens vinrent à -sa rencontre et le conduisirent devant la porte d’une ville toute -resplendissante d’or et de pierreries; et de la porte de cette ville se -dégageait un parfum si plaisant que Nicolas oublia, en le respirant, -toutes les terreurs et toutes les souffrances où il venait d’échapper. -Et les deux jeunes gens lui dirent que cette ville était le paradis. -Mais comme Nicolas voulait y entrer, les deux jeunes gens lui dirent -qu’il eût d’abord à rejoindre les siens sur la terre, en repassant par -où il avait passé; mais que, cette fois, les démons ne lui feraient plus -aucun mal, et s’enfuiraient, épouvantés, à sa vue. Et les jeunes gens -ajoutèrent que, trente jours après, Nicolas pourrait s’endormir dans le -Seigneur, et devenir à jamais citoyen de la ville céleste. Alors Nicolas -remonta sur la terre, à l’endroit d’où il était parti. Il fit part à -tous de ce qui lui était arrivé; et, trente jours après, il s’endormit -heureusement dans le Seigneur. - - - - -XLIX - -SAINT BENOIT, ABBÉ - -(21 mars) - - -La vie de saint Benoît a été écrite par saint Grégoire. - -I. Benoît était originaire de la province de Nursie, mais ses parents -l’avaient conduit, tout enfant encore, à Rome, afin qu’il s’y livrât aux -études libérales. Et lui, dès l’enfance, il renonça à ces études et -s’enfuit de Rome, pour aller vivre au désert. Sa nourrice, qui l’aimait -tendrement, le suivit jusqu’à un certain lieu appelé Œside. Là, voulant -cuire du pain, elle emprunta un crible pour passer le froment; et, comme -elle avait mis ce crible sur la table, elle le fit tomber par mégarde, -de telle sorte qu’il se brisa en deux. Alors Benoît, la voyant pleurer, -prit les deux moitiés, fit une prière sur elles, et obtint qu’elles se -rejoignissent sans trace de fracture. Puis, fuyant sa nourrice, il se -réfugia dans une caverne où, pendant trois ans, il vécut ignoré de tous -les hommes à l’exception d’un moine nommé Romain, qui pourvoyait à son -entretien. La caverne où se trouvait Benoît étant d’un accès difficile, -ce Romain attachait un pain à une longue corde, et le lançait ainsi à -Benoît du haut de la montagne. Et il avait attaché à la corde une -clochette dont le son avertissait le jeune ermite d’avoir à sortir pour -prendre le pain. Or le vieil ennemi des hommes, voyant cela, brisa la -clochette, de manière à ce que Benoît ne fût plus averti de l’arrivée de -son pain. Et voilà que certain prêtre, qui se préparait à fêter le jour -de Pâques, vit apparaître le Seigneur, qui lui dit: «Tu t’apprêtes là à -un festin, et, au même moment, dans une caverne de la montagne, mon -serviteur souffre de la faim!» Aussitôt le prêtre se leva; et, quand il -eut enfin trouvé la retraite de Benoît, il lui dit: «Lève-toi et -mangeons ensemble le repas que j’apporte, car c’est aujourd’hui la fête -de Pâques!» Et Benoît lui dit: «Oui, c’est une vraie fête, puisque j’ai -le bonheur de te voir!» Car, dans son isolement, il ne savait pas que -c’était en effet le jour de Pâques. Et le prêtre lui dit: «Sache que -c’est aujourd’hui vraiment le jour de la Résurrection, et que le -Seigneur lui-même m’envoie vers toi pour te relever de ton abstinence!» -Après quoi, ayant béni Dieu, ils mangèrent ensemble. - -Un autre jour, un merle noir se mit à voler avec insistance tout contre -le visage de Benoît; mais celui-ci fit un signe de croix, et aussitôt -l’oiseau disparut. Un autre jour encore, le diable lui remit devant les -yeux l’image d’une femme qu’il avait vue jadis, et alluma dans sa chair -une telle convoitise que peu s’en fallut que Benoît, vaincu par la -volupté, n’abandonnât sa solitude. Mais soudain, revenant à lui, il se -mit à nu, se roula dans les épines et les ronces qui entouraient sa -cellule, se déchira tout le corps, et fit sortir la plaie de son âme par -les plaies de sa peau; et ainsi il vainquit le péché. Et, depuis ce -temps, jamais plus il ne connut la tentation charnelle. - -Cependant sa renommée se répandait aux alentours. Et lorsque mourut -l’abbé d’un monastère voisin, tous les moines vinrent le trouver pour le -prier de se mettre à leur tête. Longtemps Benoît refusa, leur disant -qu’il n’était point le chef qui leur convenait, vu leurs mœurs. Mais il -finit par consentir. Et, comme il appliquait la règle avec une grande -rigueur, les moines se reprochèrent de l’avoir pris pour abbé. Un jour -donc ils mêlèrent du poison à son vin, et le lui offrirent au moment où -il allait se coucher. Mais Benoît fit le signe de la croix, et aussitôt -le vase de verre se brisa, comme cassé par une pierre. Et Benoît, -comprenant que ce vase contenait un breuvage de mort, puisqu’il n’avait -pu supporter le signe de la vie, se leva, avec un sourire tranquille, et -dit: «Que Dieu tout-puissant vous pardonne, mes frères! Mais ne vous -l’avais-je pas dit, que vos mœurs et les miennes ne se convenaient pas?» -Et là-dessus il s’en retourna dans sa caverne, où sa sainteté s’affirma -par de nombreux miracles. Les fidèles venaient à lui en si grande foule -qu’il fonda douze monastères. - -Dans un de ces monastères se trouvait un moine qui, pendant que ses -frères priaient, sortait de la chapelle pour se livrer à des occupations -temporelles. Informé de cette conduite par l’abbé du monastère, Benoît -vit que ce moine, à la chapelle, était entraîné dehors par un petit nain -noir, qui le tirait par le pan de sa robe. Et il dit à l’abbé et à un -moine nommé Maur: «Ne voyez-vous pas cet homme qui l’entraîne?» Ils -répondirent: «Non!» Et il leur dit: «Prions, afin que, vous aussi, vous -le voyiez!» Et ils prièrent, et alors saint Maur vit le nain, mais -l’abbé ne put le voir. Le lendemain, Benoît rencontra hors de la -chapelle le moine entraîné par le diable; il le frappa de son bâton; et, -depuis lors, ce moine ne manqua plus aux offices, comme si, de son coup -de bâton, Benoît avait assommé le diable qui l’entraînait. - -Trois des monastères étaient placés sur une montagne escarpée; et les -moines, qui avaient à descendre jusqu’en bas pour puiser de l’eau, -suppliaient Benoît de transporter ailleurs leurs monastères. Or, une -nuit, Benoît gravit la montagne avec un jeune frère, pria longtemps, et -posa trois pierres en un certain lieu. Et le lendemain il dit aux -moines: «Allez à l’endroit où vous trouverez trois pierres, et, là, -creusez le sol!» Ils y allèrent, virent que l’eau suintait déjà du -rocher, creusèrent une fosse; et aussitôt celle-ci se remplit d’eau; et -aujourd’hui encore l’eau en jaillit en telle abondance qu’elle descend -jusqu’au bas de la montagne. - -Un jour, un homme fauchait les ronces près du monastère, lorsque le fer -de sa faux se détacha du manche et tomba dans un abîme sans fond, ce -dont l’homme s’affligea fort. Mais saint Benoît mit le manche de la faux -dans le creux de la fontaine, et bientôt le fer, sortant du rocher, -nagea jusqu’au manche. Une autre fois, le jeune moine Placide, pendant -qu’il puisait de l’eau, tomba dans le torrent, et, en un clin d’œil, -roula jusqu’au bas de la montagne. Saint Benoît, dans sa cellule, en eut -aussitôt la vision, et appelant le moine Maur, lui ordonna d’aller -chercher Placide. Saint Maur, après avoir reçu la bénédiction de saint -Benoît, se plongea dans le torrent, avec l’impression de marcher sur la -terre ferme. Il rejoignit Placide, le retira de l’eau par les cheveux, -et vint en rendre compte à saint Benoît, qui en attribua tout le mérite -à l’obéissance de saint Maur. - -Un prêtre, nommé Florent, jaloux du saint, empoisonna un pain et le lui -envoya comme un présent. Le saint accepta l’envoi avec reconnaissance et -dit à un corbeau qu’il avait l’habitude de nourrir: «Au nom de -Jésus-Christ, prends ce pain et va le jeter en un endroit où aucun homme -ne puisse y toucher!» Alors le corbeau se mit à voler autour du pain -avec le bec ouvert et les ailes déployées, comme expliquant qu’il aurait -voulu obéir, et ne le pouvait pas. Et le saint lui disait: «Prends, ne -crains rien, et fais ce que je te dis!» Enfin le corbeau prit le pain et -s’envola; et il revint sain et sauf au bout de trois jours. Sur quoi -Florent, voyant qu’il ne pouvait tuer le corps du maître, entreprit de -faire périr l’âme de ses disciples. Il amena dans le jardin du monastère -sept jeunes femmes nues qui chantaient et dansaient, pour engager les -moines à la volupté. Ce que voyant de la fenêtre de sa cellule, Benoît -craignit pour ses disciples, et, prenant avec lui quelques-uns d’entre -eux, s’en alla demeurer ailleurs. Mais au moment où Florent, debout sur -le seuil, se réjouissait de le voir partir, il fit un faux pas et se tua -sur le coup. Alors Maur, courant vers saint Benoît, lui cria avec -enthousiasme: «Reviens, car l’homme qui te persécutait vient de mourir!» -Mais, en l’entendant, Benoît soupira, désolé à la fois de la mort de son -ennemi et de ce que son disciple préféré se fût réjoui de cette mort. Il -infligea au moine une pénitence, et poursuivit son chemin. - -Mais, en changeant de séjour, il ne changea point d’adversaire. Arrivé -au mont Cassin, il transforma en une église, dédiée à saint -Jean-Baptiste, un temple d’Apollon qui se trouvait là; et il convertit à -la foi les habitants du voisinage. Mais le vieil ennemi lui apparaissait -tous les jours sous les formes les plus terribles, et, lançant des -flammes par les yeux, lui disait: «Béni! Béni!» Et comme le saint ne -répondait rien, le diable reprenait: «Maudit, maudit, et non Béni, -pourquoi t’acharnes-tu à me persécuter?» Un autre jour, les frères -voulant soulever une pierre pour bâtir l’église, découvrirent que la -pierre était si lourde qu’on ne pouvait la soulever. Alors saint Benoît -fit le signe de la croix, et aussitôt il souleva la pierre avec une -extrême facilité, ce qui prouva que c’était le diable qui avait pesé sur -elle. Une autre fois, le diable apparut à saint Benoît et l’informa -qu’il se rendait auprès des frères occupés à construire l’église. -Aussitôt Benoît envoya à ceux-ci un novice pour leur dire: «Frères, -soyez prudents, car le méchant esprit est près de vous!» Et à peine le -messager leur avait-il dit ces paroles, que le diable fit tomber un pan -de mur, qui écrasa sous sa chute le pauvre novice. Mais saint Benoît se -fit apporter le mort, tout meurtri, dans un sac, et, ayant prié sur lui, -le ressuscita. - -Un laïc pieux venait tous les ans voir saint Benoît; et il avait coutume -de faire la route à jeun, par manière de mortification. Or, un jour, un -voyageur inconnu se joignit à lui; et, comme l’heure s’avançait, cet -inconnu montra au pèlerin des provisions qu’il portait, et lui dit -«Frère, restaurons-nous, pour ne pas être trop fatigués!» Deux fois -l’étranger fit cette offre au pèlerin, qui persista dans son abstinence. -Mais une troisième fois, comme on s’était assis dans une belle prairie -auprès d’une source, le pèlerin, exténué, finit par se laisser tenter. -Et Benoît, dès qu’il le vit entrer chez lui, lui dit: «Hé bien, mon -frère, le méchant ennemi a échoué deux fois à te persuader, mais la -troisième fois il y a réussi!» Et le pèlerin, tout honteux, se jeta aux -pieds du saint. - -Totila, roi des Goths, voulut savoir si saint Benoît avait vraiment le -don de vision. Il imagina donc d’envoyer au saint, avec une grande -pompe, un de ses écuyers, revêtu du manteau royal. Et le saint, en -l’apercevant, lui cria: «Mon fils, ôte tout ce que tu portes là sur toi, -car cela ne t’appartient pas!» Et l’écuyer se dévêtit aussitôt de son -appareil royal, épouvanté d’avoir osé tendre un piège à un tel homme. - -Un clerc qui était possédé du démon fut amené à saint Benoît, qui le -guérit et lui dit: «Va, mais garde toi de manger de la viande et aussi -d’entrer dans les saints ordres; car le jour où tu entreras dans les -ordres, le diable reprendra ses droits sur toi.» Et le clerc suivit -longtemps cette recommandation; mais un jour, dépité de voir promus aux -ordres sacrés des clercs plus jeunes et moins dignes que lui, il oublia -l’avis de saint Benoît et reçut les ordres; et aussitôt le diable -recommença à le tourmenter et ne le lâcha plus qu’il n’eût causé sa -mort. - -Un homme envoya à saint Benoît deux flacons de vin; mais l’enfant qui -les portait en cacha un sur la route, et ne donna que l’autre au saint. -Celui-ci reçut le flacon avec reconnaissance, et, au moment où l’enfant -repartait, il lui dit: «Mon fils, garde-toi de boire du flacon que tu as -caché, mais penche-le avec précaution et tu verras ce qu’il contient!» -L’enfant, confus, s’enfuit au plus vite, et, arrivé auprès du flacon, le -pencha avec précaution; et il en vit sortir un affreux serpent. - -Un soir, comme saint Benoît mangeait son souper, un moine, qui était -fils d’un sénateur, fut chargé de le servir et de lui tenir la lumière. -Et ce jeune homme se dit: «Qui est cet homme, pour que je le serve à -table et lui tienne la lumière?» Et aussitôt le saint lui dit: «Sonde -ton cœur, mon fils, sonde ton cœur!» Puis, appelant ses frères, il fit -enlever la lampe des mains du jeune moine et ordonna à celui-ci de -s’enfermer dans sa cellule. - -Un certain Goth nommé Galla, et qui appartenait à l’hérésie arienne, -brûlait d’une haine si féroce contre les religieux catholiques, qu’il -tuait tous les clercs ou moines qu’il rencontrait. Un jour cet homme -avait envahi les biens d’un paysan et torturait celui-ci des pires -supplices; alors le paysan déclara qu’il avait mis sa personne et ses -biens sous la protection de Benoît. Sur quoi Galla fit surseoir au -supplice du paysan, mais lui fit lier les mains et lui ordonna de -marcher devant lui, pour lui montrer ce Benoît à qui il avait cédé ses -biens. Et le paysan le conduisit au monastère de saint Benoît, et lui -montra celui-ci occupé à lire tranquillement dans sa cellule. Galla, -dans sa folle fureur, cria au saint: «Allons, lève-toi, et restitue à ce -paysan les biens qu’il t’a confiés!» Au son de cette voix inconnue, -saint Benoît leva les yeux; et, au moment où son regard s’arrêtait sur -le paysan, les fortes courroies qui liaient les mains de celui-ci se -rompirent d’un seul coup. Et Galla, effrayé d’un tel miracle, se jeta -aux pieds du saint, se recommandant à ses prières. Mais le saint ne se -leva point de sa lecture; il se borna à appeler des frères, et les -chargea d’emmener Galla dans la chapelle, pour qu’il reçût la -bénédiction. Et lorsque le Goth revint auprès de lui, il l’engagea à se -relâcher de sa folle cruauté. Et Galla, avant de repartir, promit de ne -jamais rien exiger du paysan, que le saint avait délivré par son seul -regard. - -Une grande famine désolait toute la Campanie; et, dans le monastère de -saint Benoît, les frères s’aperçurent un jour qu’ils ne possédaient plus -que cinq pains. Mais saint Benoît, les voyant affligés, leur adressa une -indulgente admonestation pour les corriger de leur pusillanimité; après -quoi, pour les consoler, il leur dit: «Comment pouvez-vous être en peine -d’une chose aussi peu importante? Aujourd’hui le pain manque, mais rien -ne vous prouve que demain vous n’en aurez pas en abondance!» Or, le -lendemain, on trouva devant les portes de la cellule de saint Benoît -deux cents muids de farine, sans qu’on puisse savoir, aujourd’hui -encore, à quel messager Dieu a confié le soin de les apporter. A la vue -de ce miracle, les frères, rendant grâces à Dieu, apprirent à ne plus -désespérer parmi la disette. - -On amena un jour à saint Benoît un enfant atteint du mal éléphantin, au -point que ses cheveux tombaient et que toute la peau de son crâne -enflait; et à ce mal se joignait une faim que rien ne pouvait apaiser. -Mais le saint le guérit aussitôt; et, par la suite, cet enfant persévéra -dans les bonnes œuvres jusqu’au jour où il s’endormit dans le Seigneur. - -Envoyant deux frères en un certain lieu où il voulait faire construire -un monastère, saint Benoît leur promit de venir les y rejoindre, à une -date déterminée, pour leur donner ses instructions. Or, dans la nuit du -jour où il leur avait promis de les rejoindre, les deux frères le virent -en rêve, et entendirent qu’il leur donnait diverses instructions. Mais -ils refusèrent d’attacher de l’importance à un rêve, et, après avoir -vainement attendu saint Benoît, ils revinrent vers lui et lui dirent: -«Père, nous t’avons attendu suivant ta promesse, et tu n’es pas venu!» -Et le saint: «Que dites-vous là, mes frères? Ne me suis-je pas montré à -vous et ne vous ai-je pas donné toutes mes instructions? Allez, et -faites ce que je vous ai prescrit dans votre rêve!» - -Non loin du monastère de saint Benoît vivaient deux religieuses de -famille noble, qui avaient le malheur de ne pas savoir retenir leur -langue, et qui, par leurs bavardages, fâchaient souvent leur confesseur. -Celui-ci se plaignit d’elles à saint Benoît, qui leur fit dire: «Retenez -votre langue, ou bien je vous excommunierai!» Il n’avait fait cette -menace que pour les corriger; mais elles, sans se corriger, moururent -toutes deux peu de temps après, et furent ensevelies dans la chapelle de -leur couvent. Et là, à la messe, au moment où le diacre prononçait les -paroles: «_Que celui qui n’est pas admis à la communion s’en aille!_» la -nourrice de ces deux femmes les vit, plusieurs fois de suite, se dresser -dans leurs tombeaux et sortir de l’église. Et lorsque saint Benoît en -fut informé, il dit: «Offrez de ma part cette offrande pour elles, et -leur excommunication sera levée!» Ainsi fut fait; et, depuis lors, les -deux femmes ne sortirent plus de leurs tombeaux. - -Un moine, étant allé voir ses parents sans avoir reçu la bénédiction, -mourut pendant qu’il était chez eux. On l’ensevelit; mais, à deux -reprises, la terre rejeta son cadavre. Alors les parents vinrent prier -saint Benoît d’intervenir. Et le saint, prenant une hostie consacrée, -leur dit: «Mettez ceci sur la poitrine de votre fils avant de -l’ensevelir de nouveau!» Les parents firent ainsi, et la terre ne rejeta -plus le cadavre. - -Un moine, qui s’ennuyait au monastère, importuna si fort saint Benoît de -ses doléances, que le saint, irrité, lui permit de s’en aller. Mais le -moine, à peine sorti du monastère, rencontra un dragon qui, la gueule -ouverte, voulait le dévorer. Et il se mit à crier au secours. Les frères -accoururent et ne virent point trace de dragon, mais ramenèrent dans sa -cellule le moine, tout tremblant, qui promit bien de ne plus s’en aller. - -Pendant une famine qui désolait la région, saint Benoît fit donner aux -pauvres tout ce que l’on pouvait trouver, de telle sorte que rien ne -resta plus au monastère, qu’un peu d’huile dans un vase de verre. Et -cette huile aussi, saint Benoît ordonna au frère économe de la donner à -un pauvre. Mais l’économe refusa d’obéir, afin que, du moins, cette -huile restât pour les frères. Ce qu’apprenant, saint Benoît la fit jeter -par la fenêtre, ne voulant point que quelque chose restât au monastère -qui fût le produit de la désobéissance. Mais le vase eut beau tomber sur -d’énormes rochers, il ne se brisa point, et pas une seule goutte d’huile -ne se répandit. Saint Benoît fit alors reprendre le vase et le fit -donner au pauvre. Et aussitôt un grand tonneau, qui était dans la cave -du monastère, se remplit d’huile, à tel point que tout le pavé en fut -inondé. - -Saint Benoît était un jour allé voir sa sœur et avait dîné avec elle; -mais, malgré les supplications de sa sœur, il avait refusé de passer la -nuit sous son toit. Et sa sœur pria Dieu avec force larmes, et aussitôt -une pluie torrentielle succéda au beau temps, de façon qu’on ne pouvait -songer à sortir, même pour faire un pas. Et saint Benoît, contristé, -dit: «Dieu te pardonne, ma sœur, qu’as-tu fait là?» Et la sœur: «Je t’ai -prié, et tu as refusé de m’entendre; alors j’ai prié Dieu et il m’a -entendue! Il a changé mes larmes en pluie pour te forcer à rester près -de moi.» Et, en effet, le saint passa la nuit près d’elle, et jusqu’au -matin tous deux s’entretinrent des choses sacrées. Or, voici que, trois -jours après, saint Benoît, dans sa cellule, vit l’âme de sa sœur montant -au ciel sous la forme d’une colombe. Il fit transporter son corps au -monastère, et l’ensevelit dans le tombeau qu’il avait préparé pour elle. - -Une nuit, saint Benoît, debout à la fenêtre de sa cellule, vit une -grande lumière se substituer aux ténèbres. Et il aperçut, dans un rayon -plus éclatant que tous ceux du soleil, l’âme de l’évêque de Capoue, -Germain, qu’on emportait au ciel. Il comprit aussitôt que cette âme -venait de quitter le corps de l’évêque; et, en effet, saint Germain -était mort en ce même instant. - -L’année de sa mort, saint Benoît annonça à ses frères qu’il allait -mourir. Et six jours avant sa fin, il se fit creuser sa fosse. Le -lendemain, une fièvre le saisit, qui alla tous les jours s’aggravant. Le -sixième jour, il se fit transporter à la chapelle et reçut le corps du -Seigneur en manière de viatique. Puis, soutenu par ses disciples, il se -tint debout, les mains levées au ciel, et rendit le dernier soupir au -milieu d’une prière. - -II. Or, ce même jour, deux frères, dont l’un était enfermé dans sa -cellule, et dont l’autre se trouvait très loin, eurent tous deux la -révélation de la mort du saint. Car ils virent une voie lumineuse qui, -partant de la cellule de saint Benoît, montait à l’orient jusqu’au ciel. -Et un inconnu leur demanda ce qu’était cette voie. Et comme tous deux -répondaient qu’ils l’ignoraient, l’inconnu leur dit: «Sachez donc que -c’est la voie par laquelle le bienheureux Benoît monte au ciel!» - -Il fut enseveli dans l’oratoire de Saint-Jean-Baptiste, qu’il avait fait -construire sur les ruines d’un temple d’Apollon. Il florissait vers l’an -du Seigneur 518, au temps de Justin l’Ancien. - - - - -L - -SAINT TIMOTHÉE, PRÊTRE ET MARTYR - -(24 mars) - - -Saint Timothée était d’Antioche; mais c’est à Rome que se fête -l’anniversaire de sa naissance, parce que c’est dans cette ville qu’il -fut ordonné prêtre, sous le pape Melchiade, par Sylvestre, qui devint -plus tard évêque de Rome. Et Sylvestre non seulement l’ordonna prêtre et -le reçut dans sa maison, mais il ne craignit pas de louer en public sa -vie et sa doctrine. Pendant un an et trois mois, Timothée enseigna la -vérité du Christ, faisant de nombreuses conversions; après quoi, Dieu -l’ayant jugé digne du martyre, il fut pris par les païens, livré au -préfet Tarquin, soumis à un long emprisonnement et à mille tortures, et -enfin, en bon athlète de Dieu, décapité en compagnie d’assassins. La -nuit suivante, saint Sylvestre emporta son corps dans sa maison, où il -manda aussitôt l’évêque Melchiade. Celui-ci vint avec ses prêtres et -diacres, passa toute la nuit en prières auprès du corps, et consacra -ainsi son martyre. Le lendemain, une pieuse femme nommée Théone demanda -au pape susdit de pouvoir enterrer Timothée dans son jardin, à côté du -lieu où reposait l’apôtre Paul: s’offrant, si on lui donnait le corps, à -lui élever à ses frais un tombeau. Et les chrétiens accueillirent sa -demande d’autant plus volontiers qu’ils étaient heureux de voir enseveli -à côté de saint Paul ce martyr, qui avait été jadis le disciple du grand -apôtre. - - - - -LI - -L’ANNONCIATION - -(25 mars) - - -I. La fête de l’Annonciation célèbre le souvenir du jour où un ange a -annoncé l’avènement du fils de Dieu dans la chair. - -La Vierge était restée, depuis sa troisième année jusqu’à sa -quatorzième, dans le temple avec les autres vierges. Puis, sur la -révélation de Dieu, elle avait été fiancée à Joseph, et celui-ci s’était -rendu à Bethléem, d’où il était originaire, afin de préparer les choses -nécessaires pour les noces. Et Marie, pendant ce temps, était revenue -dans la maison de ses parents, à Nazareth. C’est là que l’ange Gabriel -lui apparut, et la salua, en lui disant: «Je vous salue, Marie, pleine -de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les -femmes!» Ce qu’entendant, Marie fut profondément troublée des paroles de -l’ange et se demanda ce que signifiait cette salutation. Notons à ce -propos qu’elle fut troublée des paroles de l’ange, non de sa vision: car -souvent elle voyait des anges. Et l’ange, la réconfortant, lui dit: «Ne -craignez pas, Marie, car vous ayez trouvé grâce auprès du Seigneur. -Voici que vous allez concevoir et mettre au monde un fils, qui -s’appellera Jésus, c’est-à-dire le Sauveur, parce qu’il sauvera son -peuple de ses péchés.» Et Marie dit à l’ange: «Comment sera-ce possible, -puisque je ne connais aucun homme?» Elle voulait dire par là: «Puisque -je suis résolue à ne point connaître d’homme!» Et l’ange, répondant, lui -dit: «L’Esprit-Saint surviendra en vous, et vous fera concevoir.» Alors -Marie, étendant les mains et levant les yeux au ciel, dit: «Me voici, la -servante du Seigneur! Que me soit fait suivant ta parole!» Puis, se -relevant, elle se rendit sur la montagne, auprès d’Elisabeth; et comme -elle la saluait, l’enfant saint Jean bondit de joie dans le ventre de sa -mère. - -II. Un soldat riche et noble avait renoncé au siècle et était entré dans -l’Ordre de Cîteaux. Mais il était si illettré que les moines, rougissant -de son ignorance, chargèrent un maître de lui donner des leçons. Or il -eut beau recevoir des leçons; il ne put rien apprendre que deux mots: -_Ave Maria_, qu’il allait répétant toute la journée. Quand il mourut, et -qu’on l’ensevelit avec les autres frères, voici que sur sa tombe poussa -un lys magnifique, qui portait inscrit sur chacune de ses feuilles en -lettres d’or: _Ave Maria_. Les frères, étonnés d’un si grand miracle, -enlevèrent la terre du tombeau, et virent que le lys prenait sa racine -dans la bouche du mort. Ainsi ils comprirent avec quelle dévotion il -avait dit ces deux mots. - -III. Un brigand s’était construit une forteresse au bord d’une route, et -dépouillait sans miséricorde tous les passants; mais il récitait tous -les jours la Salutation Angélique, sans qu’aucun empêchement pût l’y -faire manquer. Un jour vint à passer un saint moine, que les compagnons -du brigand se mirent en devoir de dépouiller: mais l’homme de Dieu leur -demanda à être conduit près de leur chef, disant qu’il avait un secret à -lui communiquer. Amené en présence du brigand, il demanda à celui-ci de -réunir tous les habitants de la forteresse, afin qu’il leur prêchât la -parole de Dieu. Mais, lorsqu’ils furent assemblés, le religieux dit: -«Vous n’êtes pas tous là; quelqu’un manque!» Et comme on lui disait que -personne ne manquait: «Cherchez bien,» reprenait-il; «vous verrez qu’il -manque quelqu’un! «Alors un des brigands s’écria: «En effet, un des -valets n’est pas ici!» Et le moine: «C’est précisément lui que -j’attends.» On l’envoya donc chercher, mais, à la vue de l’homme de -Dieu, il roula des yeux effrayés, se démena comme un insensé, et refusa -d’approcher. Et l’homme de Dieu lui dit: «Au nom de Notre-Seigneur -Jésus-Christ je t’adjure de dire qui tu es et pourquoi tu es venu ici!» -Le valet répondit: «Puisque je suis forcé de parler, sachez que je ne -suis pas un homme, mais un démon, qui, sous forme humaine, demeure -depuis quatorze ans auprès de ce brigand. Notre chef m’avait envoyé -auprès de lui pour guetter le jour où il négligerait de réciter la -Salutation Angélique; car, ce jour-là, il nous aurait appartenu, et -j’avais ordre de l’étrangler sur-le-champ. Seule, cette prière -quotidienne l’empêchait de tomber en notre pouvoir. Mais j’ai eu beau le -guetter: pas une fois il n’a manqué à la réciter.» Ce qu’entendant, le -brigand, stupéfait, tomba aux pieds de l’homme de Dieu, demanda son -pardon, et se convertit désormais à une vie meilleure. - - - - -LII - -LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR - - -La passion du Christ fut, en premier lieu, ignominieuse. Elle eut lieu -sur le mont du Calvaire, où l’on châtiait les malfaiteurs. Elle eût lieu -au moyen de la croix, qui était le supplice le plus honteux de tous. Et -elle eut lieu dans une compagnie ignominieuse, puisque le Christ fut -crucifié entre deux larrons. L’un d’eux, celui qui était à droite, et -s’appelait Dismas (d’après l’évangile de Nicodème), se convertit et fut -sauvé; l’autre, appelé Gesmas, fut damné pour l’éternité. - -En second lieu, la passion du Christ fut injuste: car il n’avait point -péché, et l’on n’avait point trouvé de ruse dans sa bouche. On -l’accusait surtout de trois choses: de s’opposer à ce qu’on payât le -tribut, de se dire roi, et de se prétendre le Fils de Dieu. - -En troisième lieu, la passion de Christ fut d’autant plus douloureuse -qu’elle lui fut infligée par les hommes de sa race, qui auraient dû être -ses amis, et à qui il avait rendu d’innombrables services. - -En quatrième lieu, la passion du Christ fut douloureuse à cause de la -délicatesse de son corps, et parce qu’il eut à la subir en chacun de ses -sens. Il la subit en effet dans les yeux, car il pleura. (Il pleura deux -autres fois, en voyant pleurer la famille de Lazare, et en prévoyant la -ruine de Jérusalem: mais, dans le premier cas, ce furent des larmes -d’amour, dans le second des larmes de pitié, tandis que les larmes de sa -passion furent des larmes de douleur.) Il subit sa passion dans son -ouïe, car il eut à entendre toutes sortes d’opprobres et de blasphèmes. -Il eut à la subir dans son odorat: car le calvaire où il fut crucifié -était infecté de la puanteur des cadavres qu’on y laissait après le -supplice. Il subit la passion dans son goût: car, ayant demandé à boire, -il obtint du vinaigre mêlé de myrrhe et de fiel. Le vinaigre, dit-on, -faisait mourir plus vite les crucifiés; le fiel avait pour objet de -faire souffrir Jésus dans son goût. Et Jésus subit la passion dans son -toucher: car il n’y eut pas une partie de son corps depuis la plante des -pieds jusqu’au haut de la tête, qui n’eût à souffrir de la cruauté des -bourreaux. - -Mais autant cette passion fut douloureuse pour le Christ, autant pour -nous elle fut fructueuse. Et son utilité est triple, à savoir par la -rémission des péchés, la collation de la grâce, et la démonstration de -la gloire céleste. - -La passion du Christ eut trois auteurs, qui tous furent justement punis -de leurs crimes. C’est d’abord Judas, qui livra le Christ par avidité, -puis les Juifs, qui le livrèrent par envie, enfin Pilate, qui le livra -par lâcheté. Mais le récit du châtiment de Judas se trouve dans -l’histoire de saint Mathias, celui du châtiment des Juifs, dans -l’histoire de saint Jacques le Mineur. Quant au châtiment et à toute la -vie de Pilate, le récit suivant nous en est donné par une histoire, qui -est, en vérité, apocryphe. - -Un roi nommé Tyrus, ayant séduit une jeune fille nommée Pyla, fille d’un -meunier nommé Atus, eut d’elle un fils; et Pyla donna à son fils un nom -composé du sien propre et du nom de son père, à savoir Pylatus. Et -lorsque Pilate eut trois ans, sa mère le transmit au roi, qui le donna -pour compagnon de jeux à son fils légitime, à peu près du même âge. Mais -le fils légitime, de même qu’il était plus noble de naissance que -Pilate, était encore plus habile que lui à tous les exercices de son -âge: de telle sorte que Pilate, miné par la jalousie jusqu’à ressentir -une douleur dans le foie, tua son frère. Ce qu’apprenant, le roi -convoqua son assemblée pour la consulter sur ce qu’il devait faire du -meurtrier. Tous furent d’avis de le mettre à mort; mais le roi, rentrant -en lui-même, ne voulut point doubler un crime d’un autre crime, et -envoya son fils à Rome, en otage du tribut annuel qu’il devait à -l’empire. - -Or se trouvait à Rome, en même temps, le fils du roi de France, envoyé -de la même façon, en otage. Pilate l’eut pour compagnon, et, le voyant -supérieur à lui tant pour les mœurs que pour le talent, en fut jaloux et -le tua. Et comme les Romains se demandaient ce qu’ils pourraient faire -de lui, ils se dirent: «Un gaillard qui a déjà tué son frère et son -compagnon peut être très utile à la république pour dompter ses -ennemis!» Ils l’envoyèrent donc, en qualité de juge, dans l’île de Pont, -dont les habitants ne pouvaient supporter aucun juge. Et Pilate, sachant -que sa vie était l’enjeu de ses succès, fit si bien, par les promesses -et les menaces, par les récompenses et les supplices, qu’il dompta cette -race, qu’on croyait indomptable. En souvenir de quoi il fut appelé -Pilate le Pontien ou Ponce Pilate. - -Or Hérode, en apprenant l’habileté de cet homme, l’invita à venir à -Jérusalem, et lui transmit son pouvoir sur les Juifs. Mais Pilate, plus -tard, obtint de Tibère, à force d’argent, de remplacer Hérode dans toute -son autorité: ce qui eut pour effet de brouiller Pilate et Hérode, -jusqu’au jour où celui-ci, pour se réconcilier, envoya à Pilate -Notre-Seigneur Jésus. - -Lorsque Pilate eut transmis Jésus aux Juifs pour le crucifier, il -craignit que l’empereur Tibère ne s’offensât de ce qu’il avait condamné -le sang innocent, et, pour se justifier, il envoya à l’empereur un de -ses familiers. Tibère souffrait alors d’une grave maladie, et comme on -lui disait qu’il y avait à Jérusalem un médecin qui, d’un seul mot, -guérissait toutes les maladies, l’empereur (ignorant que ce médecin -venait d’être mis à mort par Pilate), dit à un de ses familiers, nommé -Volusien: «Va vite au-delà des mers, et dis à Pilate de m’envoyer ce -médecin!» Volusien se mit en route; mais Pilate, effrayé, demanda un -délai de quatorze jours. - -Pendant ce temps Volusien, ayant rencontré une femme nommée Véronique, -qui avait connu Jésus, lui demanda où il pourrait trouver celui-ci. Et -Véronique lui dit: «Hélas, Jésus était mon maître et mon Dieu, mais -Pilate, par envie, l’a condamné et fait crucifier!» Volusien fut désolé -et dit: «Je regrette de ne pouvoir pas accomplir l’ordre de mon maître.» -Et Véronique: «Comme Jésus était toujours en route pour prêcher, et que -sa présence me manquait fort, je me rendis un jour chez un peintre pour -qu’il me fît son portrait, sur une toile que je lui portais. Or le -Seigneur, m’ayant rencontrée, et ayant su où j’allais, appuya ma toile -contre sa face, et je vis que son image s’y était gravée. Que si -l’empereur ton maître regarde pieusement cette image, il sera aussitôt -guéri.» Et Volusien: «Peut-on acquérir cette image pour de l’or ou de -l’argent?» Et Véronique: «Non, mais on peut en acquérir le bénéfice par -une piété sincère. Je vais aller à Rome avec toi, je montrerai l’image à -César, et puis je reviendrai ici!» Ainsi fut fait, et Volusien dit à -Tibère: «Ce Jésus que tu désirais voir a été injustement condamné et -crucifié par Pilate et les Juifs. Mais j’ai amené avec moi une femme qui -possède une image de Jésus, et qui dit que, si tu regardes cette image -avec dévotion, tu recouvreras bientôt la santé.» Alors Tibère fit tendre -tout le chemin d’étoffes de soie, et se fit présenter l’image et, dès -qu’il l’eut regardée, il recouvra la santé. - -Ponce Pilate fut alors conduit à Rome, et Tibère, furieux, ordonna qu’on -le fît venir devant lui. Mais Pilate avait pris la précaution de revêtir -la tunique sans couture de Nôtre-Seigneur: de telle sorte que Tibère, en -le voyant, oublia toute sa fureur, et ne put s’empêcher de le traiter -avec déférence. A peine l’eut-il congédié, que sa fureur le ressaisit de -plus belle: mais, chaque fois qu’il le revoyait, sa fureur tombait, au -grand étonnement de tous. Enfin, sur l’ordre de Dieu, et peut-être sur -le conseil d’un chrétien, Tibère fit dépouiller Pilate de sa tunique, -et, pouvant désormais s’abandonner à sa fureur contre lui, il le fit -jeter en prison pour y attendre la mort honteuse qu’il lui réservait. Ce -qu’apprenant, Pilate prit son couteau et se tua. Son cadavre fut attaché -à une grosse pierre et lancé dans le Tibre; mais les esprits malins et -sordides s’emparèrent avec joie de ce corps malin et sordide; tantôt le -plongeant dans l’eau, tantôt le ravissant dans les airs, ils causaient -d’innombrables inondations, tempêtes, etc., dont tout le monde était -effrayé. Aussi les Romains retirèrent-ils du Tibre ce cadavre malfaisant -et l’envoyèrent-ils à Vienne, par dérision, pour y être plongé dans le -Rhône, car le nom de Vienne provient de _Via gehennæ_, qui veut dire: -Voie de la malédiction. Mais, là encore, les mauvais esprits -recommencèrent leurs tours, si bien que les habitants de Vienne, pressés -de se défaire de ce vase de malédiction, l’ensevelirent sur le -territoire de la ville de Lausanne. Mais les habitants de cette ville, -voulant eux aussi s’en débarrasser, le jetèrent au fond d’un puits -entouré de hautes montagnes, et l’on dit que, aujourd’hui encore, on -voit bouillonner, en ce lieu, des machinations diaboliques. - -Tel est le récit qu’on lit dans la susdite histoire apocryphe: je laisse -au lecteur le soin de juger du degré de confiance qu’il mérite. Et je -dois ajouter que, d’après l’_Histoire scholastique_, Pilate fut accusé -par les Juifs, devant Tibère, d’avoir permis le massacre des Innocents, -et d’avoir fait placer dans les temples des images païennes, et d’avoir -affecté à son usage personnel l’argent déposé dans les troncs: toutes -accusations qui lui valurent d’être exilé à Lyon, d’où il était -originaire, et où il est mort, l’opprobre de sa race. D’autre part -Eusèbe et Bède, dans leur chronique, ne parlent point de son exil, mais -disent seulement que, accablé de justes calamités, il se tua de ses -propres mains. - - - - -LIII - -LA RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR - - -La résurrection du Christ eut lieu le troisième jour après sa mort. Elle -eut lieu sans que le sépulcre s’ouvrît. Car de même que Nôtre-Seigneur a -pu sortir du ventre de sa mère sans que celui-ci s’ouvrît, de même qu’il -a pu entrer auprès de ses disciples sans que la porte s’ouvrît, de même -il a pu se relever de son sépulcre sans que celui-ci s’ouvrît. On lit à -ce propos, dans l’_Histoire scholastique_, que, l’an du Seigneur 505, un -moine de Saint-Laurent Hors les Murs eut un jour la surprise de voir sa -ceinture se projeter devant lui sans être dénouée ni rompue; et qu’il -entendit, au même moment, une voix lui disant: «C’est ainsi que le -Christ a pu sortir de son sépulcre sans que celui-ci s’ouvrît.» - -Le Christ est ressuscité avec son corps propre et réel. - -Nous avons, de cela, cinq preuves: 1º la parole de l’ange, qui ne -saurait mentir; 2º les fréquentes apparitions du Christ; 3º le fait -qu’il a mangé avec ses disciples; 4º le fait qu’il s’est laissé toucher, -ce qui prouve que son corps était véritable; 5º le fait qu’il a montré -ses cicatrices, ce qui prouve que ce corps était le même qui avait subi -la passion. Et toutes ces preuves nous portent à croire que les -disciples ont eu des doutes sur la réalité de la résurrection corporelle -du Christ. - -Saint Denis rapporte, dans son épître à Démophile, que le Christ, après -son Ascension, est apparu à un saint homme nommé Carpe et lui a dit: «Je -suis prêt à souffrir de nouveau pour le salut des hommes.» C’est ce même -Carpe qui, voyant un chrétien perverti par un infidèle, en eut tant de -chagrin qu’il en devint malade. C’était un homme d’une telle sainteté, -que jamais il ne célébrait la messe sans être honoré d’une vision -divine. Et comme il devait prier pour la conversion des deux infidèles, -il ne pouvait s’empêcher de demander en même temps que le feu du ciel -s’abattît sur eux et mît fin au scandale de leur vie. Or, à minuit, -pendant qu’il exprimait ce vœu, la maison où il était lui apparut -divisée en deux; et au milieu était une immense fournaise, tandis -qu’au-dessus, dans le ciel ouvert, Jésus trônait entouré de la multitude -des anges. Puis, tout près de la fournaise, vinrent se placer en -tremblant les deux infidèles; des serpents s’efforçaient, en les mordant -et en les entourant, de les entraîner, de force, dans la fournaise; et -il y avait là des hommes qui les y poussaient aussi. Et Carpe fut si -ravi de ce châtiment qu’il oublia de regarder la vision supérieure, -regrettant seulement que les deux pécheurs tardassent aussi longtemps à -tomber dans la fournaise. Or, lorsque enfin il se décida à relever la -tête, il vit que Jésus, ayant pitié des deux malheureux, se levait de -son trône céleste, descendait vers eux avec la multitude des anges, leur -tendait la main, et les sauvait de la fournaise. Après quoi Jésus dit à -Carpe: «Frappez-moi encore, je suis prêt à souffrir de nouveau pour -sauver les hommes!» - -Le Christ ressuscité est apparu cinq fois le jour même de sa -résurrection, et cinq fois encore durant les jours suivants: 1º il -apparut d’abord à Marie-Madeleine, afin de montrer qu’il était mort pour -sauver les pécheurs; 2º il apparut ensuite aux femmes qui revenaient du -tombeau; 3º il apparut ensuite à Simon, mais sans qu’on sache où ni à -quel moment; 4º il apparut ensuite aux disciples allant à Emmaüs; 5º il -apparut aux disciples réunis; 6º le jour de l’octave de sa résurrection, -le Christ apparut aux disciples réunis, en présence de Thomas, qui avait -dit qu’il ne croirait que quand il verrait; 7º il apparut à ses -disciples occupés à pêcher le poisson; 8º il leur apparut sur le mont -Thabor; 9º il leur apparut pendant qu’ils étaient couchés dans le -cénacle, et les blâma de leur crédulité et de la dureté de leur cœur; -10º enfin il leur apparut sur le mont des Oliviers au moment de son -ascension. - -Et il y a encore trois autres apparitions qui nous sont rapportées comme -s’étant produites le jour de sa résurrection, mais, de celles-là, les -textes saints ne font point mention: 1º il apparut à Jacques, fils -d’Alphée, ainsi qu’on le trouvera exposé dans l’histoire de ce saint; 2º -d’après l’Evangile de Nicodème, il apparut à Joseph d’Arimathie. Nous -lisons, en effet, dans cet évangile que les Juifs, en apprenant que -Joseph avait réclamé le corps de Jésus et l’avait placé dans son -monument, s’emparèrent de lui et l’enfermèrent dans une chambre -soigneusement scellée, avec l’intention de le mettre à mort après le -sabbat; et voilà que Jésus, la nuit même de sa résurrection, fit -soulever par quatre anges la maison où était enfermé Joseph, s’approcha -de celui-ci, lui donna un baiser, et, l’emmenant avec, lui, le -reconduisit dans sa maison d’Arimathie; 3º enfin on croit généralement -que le Christ est apparu, en premier lieu, à la Vierge Marie. Les -évangélistes, en vérité, n’en disent rien; mais si l’on devait -interpréter leur silence comme une négation, on devrait en conclure que, -pas une seule fois, le Christ ressuscité ne serait apparu à sa mère. - -On sait que, dans l’intervalle de sa passion et de sa résurrection, le -Christ est descendu dans les limbes, pour y faire sortir les saints -Pères qui y attendaient sa venue. L’Evangile ne nous donne aucun détail -sur cette descente aux limbes; mais nous en trouvons un récit, -d’ailleurs très sujet à caution, dans l’évangile de Nicodème. D’après ce -livre, deux fils du vieux Siméon, Carin et Leucius, ressuscitèrent avec -le Christ, et se montrèrent à Anne, à Caïphe, à Nicodème, à Joseph -d’Arimathie et à Gamaliel. Et comme on leur demandait ce que le Christ -avait fait, aux enfers, ils répondirent: «Pendant que nous étions -plongés dans les ténèbres, en compagnie de nos pères les patriarches, -soudain une lumière d’or et de pourpre nous a environnés.» Aussitôt -Adam, le père du genre humain, s’est écrié joyeusement: «Cette lumière -est celle de l’auteur de toute lumière, qui nous a promis de nous -envoyer sa lumière éternelle!» Puis Isaïe s’est écrié: «Ceci est le Fils -de Dieu, lumière du Père, de même que je l’ai prédit de mon vivant, -quand j’ai dit que le peuple, qui marchait dans les ténèbres, verrait -une grande lumière.» Puis est survenu notre père Siméon qui a dit: -«Glorifiez le Seigneur, que j’ai tenu enfant dans mes mains, et de qui -j’ai dit, sous la dictée de l’Esprit-Saint: maintenant mes yeux ont vu -cela.» Puis est survenu un ermite qui nous a dit: «Je suis Jean, qui ai -baptisé le Christ, et lui ai préparé les voies, et qui l’ai désigné du -doigt en disant: voici l’Agneau de Dieu! Je suis descendu ici -aujourd’hui pour vous annoncer que le Christ va bientôt venir près de -vous.» Puis Seth dit: «Comme je me rendais aux portes du paradis, pour -prier Dieu de me transmettre, par son ange, un peu d’huile de l’arbre de -miséricorde, afin que j’en oignisse le corps de mon père Adam, l’ange -Michel m’apparut et me dit que je ne pourrais pas avoir de cette huile -avant que se fussent écoulés cinq mille cinq cents ans.» Ce -qu’entendant, tous les patriarches et prophètes furent remplis de joie; -mais Satan, prince de la mort, dit à l’enfer: «Prépare-toi à recevoir -Jésus, qui se glorifie d’être le Fils de Dieu, et qui cependant craint -la mort, car il a dit que son âme était triste jusqu’à la mort, etc. Il -a rendu l’ouïe à bien des hommes que j’avais faits sourds, et remis sur -leurs pieds bien des hommes que j’avais faits boiteux.» A quoi l’enfer -répondit: «Si tu es puissant, quel homme est donc ce Jésus, qui, tout en -craignant la mort, résiste à ta puissance?» Et Satan: «Je l’ai tenté, -j’ai excité le peuple contre lui, j’ai aiguisé la lance qui l’a -transpercé, je lui ai mêlé du fiel et du vinaigre, j’ai préparé le bois -de sa croix. D’un instant à l’autre, il va mourir, et je te l’amènerai.» -L’enfer lui répondit: «Au nom de ton pouvoir et du mien, je te conjure -de ne pas me l’amener ici, car j’ai eu déjà à reconnaître la -toute-puissance de sa parole, et je n’ai pas pu l’empêcher, tout -récemment encore, de m’enlever Lazare.» Au même instant, une voix haute -comme le tonnerre s’est fait entendre, qui disait: «Enfer, relève tes -portes, car voici que va entrer le roi de gloire!» A ces mots, les -démons accoururent et fermèrent les portes d’airain avec des barres de -fer. Et David s’écria: «N’ai-je point prédit que le Seigneur briserait -les portes d’airain?» De nouveau, la voix retentit et dit: «Enfer, -relève tes portes!» Puis le Roi de gloire entra; et tendant sa main, il -prit la main d’Adam et lui dit: «Paix à toi et à tous les justes d’entre -tes fils!» Puis il sortit des enfers, et tous les saints le suivirent. -Jésus remit ensuite Adam à l’archange Michel, qui le fit entrer au -paradis. Et comme nous y entrions tous, nous vîmes venir à nous deux -vieillards, dont l’un nous dit: «Je suis Enoch, et mon compagnon est -Elie, qui s’est élevé jusqu’ici dans un char de feu. Tous deux, nous -n’avons pas encore goûté de la mort, car nous sommes destinés à attendre -la venue de l’Antéchrist, à combattre avec lui, à être tués par lui, et, -le troisième jour, à être élevés dans les nuages.» Pendant qu’Enoch -parlait, survint un homme qui portait une croix sur ses épaules; et il -leur dit: «J’étais un larron, et, étant crucifié près de Jésus, j’ai cru -en lui, et l’ai prié de se souvenir de moi dans le royaume de son Père. -Alors il m’a répondu que, aujourd’hui même, je serais avec lui dans le -paradis. Et il m’a dit que si l’on refusait de me laisser entrer, le -signe de cette croix suffirait à me faire ouvrir les portes. En effet, -on vient de m’admettre ici, et de m’indiquer ma place sur le côté droit -du paradis.» Et lorsque Carin et Leucius eurent dit cela, soudain ils se -transfigurèrent, et on ne les revit plus. - - - - -LIV - -SAINT SECOND, MARTYR - -(30 mars) - - -1. Second était un vaillant soldat, en même temps qu’un admirable -chevalier du Christ, pour qui il souffrit glorieusement le martyre dans -la ville d’Asti; et, aujourd’hui encore, cette ville s’honore de son -souvenir et le vénère comme un saint patron. Il fut d’abord instruit -dans la foi du Christ par le bienheureux Calocérus, que le préfet -Sapritius avait fait enfermer dans la prison d’Asti. Or comme, un jour, -ce Sapritius se préparait à sortir d’Asti pour se rendre à Tortone et -pour y présider à l’exécution d’un autre prisonnier chrétien, le -bienheureux Marcien, Second lui demanda de pouvoir l’accompagner, -soi-disant pour se distraire, mais en réalité pour voir Marcien. Et -voici qu’au sortir des murs d’Asti une colombe descendit sur le casque -de Second; et Sapritius dit à son compagnon: «Vois-tu, Second, comme nos -dieux t’aiment? Ils te font rendre hommage par les oiseaux du ciel!» -Plus tard, quand ils arrivèrent au fleuve Tanaro, Second vit un ange qui -marchait sur l’eau et qui lui disait: «Second, aie la foi, et tu -marcheras de même sur les adorateurs des idoles!» Et Sapritius: «Mon -frère Second, j’entends les dieux qui t’adressent la parole!» Et quand -ils arrivèrent à un autre fleuve, nommé la Bormida, de nouveau un ange -leur apparut, marchant sur les eaux; et il dit à Second: «Crois-tu en -Jésus, ou bien doutes-tu?» Et Second répondit: «Je crois à la vérité de -sa passion!» Et Sapritius dit: «Qu’entends-je là?». En arrivant à -Tortone, ils virent sur la porte de la prison le bienheureux Marcien, -qui, mis en liberté par un ange, dit à Second: «Second, entre dans la -voie de vérité, et marches-y, et tu recevras la palme de la foi!» Et -Sapritius lui dit: «Qui est cet homme, qui nous parle ainsi comme en -songe?» Et Second répondit: «Ce qui te fait l’effet d’un songe est pour -moi un avertissement et une consolation!» - -II. Second se rendit ensuite à Milan; et, devant les portes de la ville, -il rencontra Faustin et Jonitas, qui eux aussi étaient prisonniers pour -leur foi, mais qu’un ange avait fait sortir de la prison et conduits -jusque-là. Et ces deux saints hommes le baptisèrent avec l’eau d’un -nuage qui se changea en pluie. Alors voici soudain qu’une colombe -descendit du ciel, apportant une hostie consacrée, qu’elle donna à -Faustin et à Jonitas, qui, à leur tour, la remirent à Second, en le -chargeant d’aller la porter au bienheureux Marcien. Second rebroussa -chemin; et, la nuit, comme il était parvenu au bord du Pô, un ange vint -au-devant de lui, prit son cheval par la bride, et lui fit traverser les -eaux du fleuve comme sur un pont; puis, à Tortone, il fit entrer Second -dans la cellule où Marcien était revenu s’enfermer. Ainsi Second put -remettre à Marcien la sainte hostie; et Marcien, la prenant, dit: «Que -le corps et le sang du Seigneur soient avec moi dans la vie éternelle!» -Puis, sur l’ordre de l’ange, Second sortit de la prison et se rendit à -son hôtellerie. Et, le lendemain, lorsque Marcien eut subi le martyre, -Second enleva son corps et l’ensevelit. - -III. Ce qu’apprenant, Sapritius le fit venir et lui dit: «A ce que je -vois, tu fais profession d’être chrétien?--Oui.--Aspires-tu donc à -mourir dans les supplices?--C’est toi, plutôt, qui mériterais de mourir -ainsi!» Puis, comme il se refusait à sacrifier aux idoles, le préfet le -fit dépouiller de ses vêtements, mais aussitôt un ange s’approcha de lui -et le couvrit d’un manteau. Sapritius le fit alors suspendre sur un -chevalet, et ordonna qu’il fût torturé jusqu’à ce que se rompissent -toutes les articulations de ses bras; mais, de nouveau, le Seigneur lui -rendit aussitôt la santé. Le préfet, exaspéré, le fit enfermer dans la -prison. Mais là un ange lui apparut qui lui dit «Lève-toi, Second, et -suis-moi! Je te conduirai vers ton Créateur.» Puis l’ange le conduisit -jusqu’à la ville d’Asti et le fit entrer dans la prison ou se trouvait -Calocérus; et le Sauveur y était aussi. L’apercevant, Second se jeta à -ses pieds. Mais le Sauveur: «Ne crains rien, Second, car je suis ton -Maître, et je t’arracherai à tous les maux!» Après quoi, les ayant -bénis, il remonta au ciel. - -IV. Or le lendemain matin, à Tortone, les gardes envoyés par Sapritius -trouvèrent la prison fermée comme la veille, mais n’y trouvèrent plus -Second. Sapritius revint alors à Asti. Afin de châtier au moins -Calocérus, il se fit amener celui-ci; mais voilà qu’on lui annonce que -Second est dans la prison avec Calocérus! Le préfet les fit donc venir -tous deux, et leur dit: «Ce sont nos dieux qui, sachant que vous les -dédaigniez, veulent que vous périssiez ensemble!» Et, sur leur nouveau -refus de sacrifier aux idoles, il leur fit répandre sur la tête et dans -la bouche un mélange de poix et de résine bouillante. Mais eux, ils -buvaient ce mélange comme une eau délicieuse, et disaient d’une voix -claire: «Seigneur, que tes dons sont doux à ma gorge!» Enfin Sapritius -ordonna que tous deux fussent décapités, Second à Asti, et Calocérus -dans la ville d’Albenga. Et, aussitôt que saint Second eut été décapité, -des anges enlevèrent son corps, et l’ensevelirent avec beaucoup de -chants et de louanges. Ce martyre eut lieu le troisième jour des -calendes d’avril. - - - - -LV - -SAINT MAMERTIN, ABBÉ - -(30 mars) - - -Mamertin fut d’abord païen. Pendant qu’il adorait une idole, il perdit -un œil, et une de ses mains se dessécha. Il crut avoir offensé ses -dieux, et voulut courir au temple pour obtenir son pardon. Mais il -rencontra en route un saint homme nommé Savin, qui lui demanda d’où lui -était venue son infirmité. Il répondit: «J’ai offensé mes dieux et -maintenant je vais les prier de me rendre ce que, dans leur colère, ils -m’ont enlevé.» Et Savin: «Tu te trompes, mon frère, en prenant les -démons pour des dieux. Va plutôt trouver Germain, évêque d’Auxerre et, -si tu suis ses conseils, tu seras guéri!» Mamertin partit aussitôt; mais -la pluie le força à s’arrêter, en route, dans un lieu où étaient -ensevelis saint Amator et plusieurs autres saints évêques. Dans une -cellule placée sur une tombe de saint Concordien, il trouva un abri pour -la nuit. Et il vit en rêve un homme qui, venant jusqu’à la porte de la -cellule, appelait saint Concordien pour assister à une fête, où il -disait que se trouvaient déjà saint Amator, saint Pèlerin et d’autres -évêques. Et une voix répondit de la tombe: «Je ne puis venir cette nuit, -étant forcé de veiller sur mon hôte, pour l’empêcher d’être dévoré par -les serpents qui habitent ici.» Mais bientôt l’inconnu revint et dit: -«Saint Concordien, lève-toi, viens, et emmène avec toi ton sous-diacre -Vivien et son acolyte Junien! Alexandre se chargera de veiller sur ton -hôte.» Et Mamertin vit ensuite que saint Concordien, le prenant par la -main, l’emmenait avec lui; mais, lorsqu’ils furent arrivés près des -autres évêques, saint Amator dit: «Qui est cet étranger que tu nous -amènes?» Et saint Concordien: «C’est mon hôte!» Et saint Amator: -«Chasse-le d’ici, car il est impur et ne saurait rester avec nous!» Sur -quoi Mamertin, toujours en rêve, se prosterna devant saint Amator, qui -lui ordonna de se rendre au plus vite auprès de saint Germain. Aussi, -dès qu’il fut éveillé, courut-il vers ce saint; et dès que celui-ci eut -entendu l’histoire de son rêve, il retourna avec lui au tombeau de saint -Concordien. Là, sous la pierre du tombeau, ils virent un grand nombre de -serpents dont la longueur dépassait dix pieds. Et saint Germain leur -ordonna de sortir de là, pour aller se cacher dans un lieu où ils ne -pourraient faire de mal à personne. C’est ainsi que Mamertin fut -baptisé. Il recouvra aussitôt la santé, et entra dans le monastère de -saint Germain, dont il devint abbé, après la mort de saint Ollodius. - -Il y avait alors, dans ce monastère, un saint moine nommé Marin, dont -Mamertin voulut éprouver l’obéissance. Il lui confia donc la tâche la -plus vile du monastère, qui consistait à paître les bœufs. Et saint -Marin, pendant qu’il gardait ses bœufs et ses vaches dans le bois, -rayonnait d’une telle sainteté, que tous les oiseaux du bois accouraient -à lui pour qu’il les nourrît de sa main. Un sanglier s’étant réfugié -dans sa cellule, il le sauva des chiens qui le poursuivaient, et lui -permit de s’en aller librement. Un jour, des voleurs le dépouillèrent de -ses vêtements, ne lui laissant qu’une petite tunique. Et le voici qui -court derrière eux, et qui leur crie: «Revenez, Messieurs, car j’ai -encore trouvé ce denier dans la doublure de ma tunique! Et peut-être en -aurez-vous besoin!» Aussitôt les voleurs, retournant sur leurs pas, lui -enlevèrent la tunique avec le denier et le laissèrent complètement nu. -Après quoi ils reprirent le chemin de leur caverne; mais ils marchèrent -toute la nuit, et, à l’aube, ils se retrouvèrent devant la cellule du -saint berger. Celui-ci, les ayant salués tendrement, les reçut dans sa -cellule, leur lava les pieds, et s’occupa de leur préparer à manger. Ce -que voyant, les voleurs, stupéfaits, eurent honte de leur conduite et se -convertirent tous à la foi. - -Un jour, un jeune moine du monastère de saint Mamertin s’était amusé à -tendre un piège à un ours qui attaquait les brebis; et l’ours, la nuit, -s’était laissé prendre. Mais saint Mamertin, ayant deviné la chose du -fond de son lit, se leva, alla trouver l’ours, et lui dit: «Que fais-tu -là, malheureux? Va-t’en bien vite pour n’être pas pris!» Et il le -délivra et le laissa partir. - -Lorsqu’il mourut, on porta son corps à Auxerre. Mais, comme on passait -près d’une prison, le corps devint tout à coup si lourd qu’on ne put le -faire avancer, jusqu’au moment où un des prisonniers, dont les chaînes -s’étaient rompues miraculeusement, accourut et aida à porter le corps -jusqu’à la ville. Saint Mamertin fut enterré en grande pompe dans -l’église de Saint-Germain. - - - - -LVI - -SAINTE MARIE L’ÉGYPTIENNE, PÉCHERESSE - -(2 avril) - - -Sainte Marie l’Egyptienne, qu’on appelle aussi la Pécheresse, mena -pendant quarante-sept ans, au désert, une vie de repentir et de -privations. Certain abbé, nommé Zosime, qui avait franchi le Jourdain et -parcourait le désert, dans l’espoir d’y rencontrer quelque saint ermite, -aperçut un jour devant lui une créature bizarre, toute nue, avec un -corps tout noir et brûlé du soleil. Cette créature aussitôt s’enfuit, et -Zosime se mit à courir à sa poursuite, de toute la force de ses jambes. -Alors elle lui dit: «Abbé Zosime, pourquoi me poursuis-tu? Pardonne-moi -de ne pouvoir me retourner vers toi; mais c’est que je suis une femme et -que je suis nue! Lance-moi ton manteau, afin que, m’en étant couverte, -je puisse te regarder sans honte!» L’abbé, stupéfait de s’entendre -appeler par son nom, lui jeta son manteau, et, se prosternant devant -elle la pria de le bénir. Mais elle: «C’est à toi plutôt de me bénir, -mon père, toi qui as revêtu la dignité du sacerdoce!» Et Zosime, voyant -qu’elle connaissait non seulement son nom, mais aussi sa qualité de -prêtre, s’étonnait davantage encore, et mettait encore plus d’insistance -à lui demander sa bénédiction. Alors elle dit: «Que béni soit Dieu, -rédempteur de nos âmes!» Et pendant qu’elle priait, avec les mains -étendues, il vit qu’elle était soulevée de terre à la hauteur d’une -coudée. Sur quoi un doute surgit dans l’âme du vieil abbé, qui se -demanda si ce n’était pas un esprit, faisant semblant de prier pour le -décevoir. Mais elle: «Que Dieu te rassure, abbé, et t’empêche de prendre -une pauvre pécheresse pour un mauvais esprit!» Zosime la somma alors, au -nom du Seigneur, d’avoir à lui dire qui elle était. Et elle: «Père, -pardonne-moi, mais si je t’avoue qui je suis, tu t’enfuiras effrayé -comme à la vue d’un serpent, et tes oreilles seront souillées de mes -paroles, et l’air sera empesté de mon impureté!» Mais, comme Zosime -insistait, elle finit par lui dire: - -«Je m’appelle Marie, et suis née en Egypte. Venue à Alexandrie, vers -l’âge de douze ans, j’y ai fait pendant dix-sept ans métier de fille -publique, vendant mon corps à qui en voulait. Mais, un jour, comme des -habitants de la ville partaient pour adorer la sainte Croix à Jérusalem, -je priai les matelots de me laisser m’embarquer avec eux. Ils me -demandèrent si j’avais l’argent du passage. Et je leur répondis que je -n’avais point d’argent, mais que, pour payer mon passage, je leur -offrais mon corps. Et ainsi ils me prirent, et ce fut mon corps qui -servit à les payer. Mais voici qu’à Jérusalem, comme je me présentais -avec les autres pèlerins aux portes de l’église, je me sentis soudain -repoussée par une force invisible, qui ne me permit point d’entrer dans -l’église. Vingt fois je m’approchai des portes; vingt fois, sur le -seuil, cette force invisible me retint et m’empêcha d’entrer. Et tous -les autres entraient librement, sans que rien les en empêchât: de telle -sorte que, sitôt revenue à l’auberge, je compris que c’était là une -conséquence de ma vie criminelle; et je me mis à me déchirer la -poitrine, à verser des larmes amères, et à soupirer du plus profond de -mon cœur. Puis, apercevant sur le mur une image de la bienheureuse -Vierge Marie, je me mis à la supplier de m’obtenir le pardon de mes -péchés, et la permission d’entrer dans l’église pour adorer la sainte -Croix; en échange de quoi je promis de renoncer au monde et de vivre -désormais dans la chasteté. Cette prière me rendit confiance, et de -nouveau je me présentais aux portes de l’église; et voilà que, cette -fois, je pus y entrer sans aucun empêchement. Et, pendant que j’adorais -pieusement la sainte Croix, un inconnu me remit trois pièces de monnaie, -avec lesquels j’achetai trois pains. Et j’entendis une voix qui me -disait: «Traverse le Jourdain, et tu seras sauvée!» Je traversai donc le -Jourdain et vins dans ce désert, où, depuis quarante-six ans, je demeure -sans avoir jamais vu figure humaine, vivant des trois pains que j’ai -emportés avec moi, et qui, devenus maintenant durs comme des pierres, -suffisent encore à ma nourriture. Quant à mes vêtements, depuis -longtemps déjà ils sont tombés en morceaux. Et, pendant les dix-sept -premières années de mon séjour au désert, j’ai été tourmentée de -tentations charnelles; mais, à présent, par la grâce de Dieu, je les ai -toutes vaincues. Voilà mon histoire. Je te l’ai racontée afin que tu -daignes prier Dieu pour moi!» - -Alors le vieillard, se prosternant à terre, bénit le Seigneur dans la -personne de sa servante. Et celle-ci lui dit: «Ecoute ce que je vais te -demander! C’est que, le jour de Pâques, tu passes de nouveau le -Jourdain, en apportant avec toi une hostie consacrée. Je t’attendrai sur -le rivage, et recevrai de ta main le corps du Seigneur, car je n’ai plus -communié depuis le jour de mon arrivée ici!» Le vieillard s’en retourna -donc dans son monastère; et, l’année suivante, aux approches de la fête -de Pâques, il revint jusqu’à la rive du Jourdain, emportant avec lui une -hostie consacrée. Et voici qu’il aperçut la femme debout sur l’autre -rive. Et voici que, ayant fait le signe de la croix sur les eaux, elle -se mit à marcher sur elles et parvint ainsi jusqu’au vieillard. -Celui-ci, émerveillé de ce miracle, voulut se prosterner humblement à -ses pieds. Mais elle lui dit: «Mon père, garde-toi de te prosterner -devant moi, surtout maintenant que tu es porteur du corps du Christ; -mais daigne seulement revenir encore vers moi l’année prochaine!» Puis, -ayant reçu le sacrement, elle fit de nouveau un signe de croix, et de -nouveau marcha sur les eaux jusqu’à l’autre rive. - -L’année suivante, Zosime ne la trouva plus sur le rivage. Il passa le -fleuve, se rendit à l’endroit où il l’avait vue la première fois; et là -il la vit, morte, étendue sur le sable. Alors il fondit en larmes; et il -n’osait point toucher ses restes, par crainte de lui déplaire, car elle -était nue. Mais tandis qu’il songeait aux moyens de l’ensevelir, il lut -une inscription tracée sur le sable: «Zosime, ensevelis mon corps, rends -mes cendres à la terre, et prie pour moi le Seigneur, sur l’ordre de qui -j’ai enfin été délivrée de ce monde, le second jour d’avril!» Ainsi le -vieillard découvrit qu’elle était morte presque aussitôt après avoir -reçu la sainte communion. Et comme il s’épuisait à creuser une fosse, il -vit un lion, qui, doucement, s’approchait de lui. Et il lui dit: «Cette -sainte femme m’a ordonné d’ensevelir son corps; mais, vieux comme je le -suis, et n’ayant point de bêche, je ne parviens pas à creuser la fosse. -Toi donc, mon ami, creuse une fosse, afin que nous puissions ensevelir -le corps vénéré de Marie l’Egyptienne!» Et aussitôt le lion se mit à -creuser une grande fosse, après quoi il s’en alla, doux comme un agneau; -et le vieillard s’en retourna vers son monastère en glorifiant Dieu. - - - - -LVII - -SAINT AMBROISE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR - -(4 avril) - - -La vie de saint Ambroise a été écrite par Paulin, évêque de Nole, dans -une lettre à saint Augustin. - -I. Saint Ambroise était fils d’un préfet de Rome nommé Ambroise. Pendant -qu’il dormait dans son berceau, un essaim d’abeilles descendit sur lui, -et les abeilles entraient dans sa bouche comme dans une ruche; après -quoi elles s’envolèrent si haut que l’œil humain les perdait de vue. -Alors le père de l’enfant s’écria: «Cet enfant, s’il vit, deviendra -quelque chose de grand!» Plus tard Ambroise, étant adolescent, et voyant -que sa mère et sa sœur baisaient les mains des prêtres, offrit un jour à -sa sœur ses propres mains à baiser, par manière de jeu, et ajouta -qu’elle aurait un jour à les lui baiser sérieusement. Il étudia les -lettres à Rome, et plaida au prétoire avec tant d’éclat que l’empereur -Valentinien le chargea de gouverner les provinces de la Ligurie et de -l’Emilie. Il vint donc à Milan, où tout le peuple s’était réuni pour -élire un évêque. Et comme les ariens et les catholiques se querellaient -au sujet de cette élection, Ambroise intervint entre eux pour apaiser -leur querelle. Et voici qu’une voix d’enfant se fit entendre tout à -coup, disant qu’Ambroise lui-même devait être élu évêque: ce à quoi tout -le peuple consentit, de telle sorte qu’Ambroise fut élu par acclamation. -Mais lui, dès qu’il le sut, s’efforça de les détourner de ce choix en -les terrorisant: sortant de l’église il se rendit à son tribunal, et, -contre son habitude, condamna plusieurs prévenus à des peines -corporelles. Cependant le peuple persistait dans son choix et continuait -à l’acclamer, disant: «Que la faute de ton péché retombe sur nous!» -Alors, tout troublé, Ambroise rentra chez lui et y fit venir, au su de -tous, des filles publiques, espérant que la vue de ce scandale -détournerait le peuple de le prendre pour évêque. Mais cela même ne -servit de rien, car le peuple persistait à lui dire: «Que ta faute -retombe sur nous!» Alors Ambroise, désespéré, résolut de s’enfuir au -milieu de la nuit, et se mit en route dans la direction du Tessin. Mais, -après avoir marché toute la nuit, il se retrouva, le matin, devant une -porte de Milan qu’on appelle la Porte Romaine. Il y fut reconnu par le -peuple, et gardé par lui; et l’on rendit compte de la chose à l’empereur -Valentinien, qui fut enchanté de voir qu’on prenait pour évêque un de -ses fonctionnaires. Et le bon préfet, père d’Ambroise, se réjouissait de -voir sa prédiction réalisée. Cependant Ambroise, à Milan, était de -nouveau parvenu à se cacher, mais de nouveau il fut retrouvé. Il reçut -le baptême, car il n’était encore que catéchumène, et, huit jours après, -il montait dans la chaire épiscopale. Et comme, quatre ans plus tard, il -était retourné à Rome et que sa sœur lui baisait respectueusement la -main, il lui dit en riant: «Eh bien, ne l’avais-je pas prédit, que tu -aurais un jour à me baiser la main pour de bon?» - -II. Ambroise vint un jour ordonner un évêque dans une ville où -l’impératrice Justine et d’autres hérétiques voulaient faire élire un -homme de leur secte. Et voici qu’une jeune fille arienne, plus hardie -que les autres, monta dans la chaire où se tenait saint Ambroise, et se -mit à le tirer par le pan de son manteau; elle espérait l’entraîner vers -un groupe de femmes qui l’auraient frappé et jeté hors de l’église. Mais -Ambroise lui dit: «Si indigne que je sois de mon sacerdoce, tu n’as pas -le droit de porter la main sur un prêtre! Crains le jugement de Dieu, et -prends garde que quelque mal n’en résulte pour toi!» Paroles que -l’événement ne tarda pas à confirmer: car, le lendemain, la jeune fille -mourut, et Ambroise la conduisit jusqu’au lieu de sa sépulture, rendant -ainsi le bien pour le mal. Et l’exemple de cette mort effraya toute la -ville. - -Revenu à Milan, saint Ambroise eut à éviter d’innombrables pièges de -l’impératrice Justine qui, par l’argent et par les honneurs, excitait le -peuple contre lui. Et comme plusieurs s’efforçaient de le contraindre à -quitter la ville, l’un d’eux, plus mal avisé que les autres, loua une -maison tout contre l’église et y tint prêt un char à quatre chevaux, de -façon à pouvoir emmener au plus vite l’évêque quand, avec l’aide de -Justine, il serait parvenu à s’emparer de lui. Mais Dieu voulut que, le -jour où cet homme avait espéré emmener saint Ambroise hors de Milan, ce -fut lui-même qui dût partir pour l’exil sur son quadrige. Et Ambroise, -rendant le bien pour le mal, s’occupa de pourvoir à son entretien. - -Certain hérétique, homme acharné à la discussion et très difficile à -convertir, comme un jour il entendait prêcher saint Ambroise, vit un -ange qui lui soufflait à l’oreille les paroles de son discours. Ce que -voyant, cet homme se mit à défendre la foi qu’il attaquait. - -III. Il y avait à Milan un sorcier qui conjurait les démons et les -envoyait vers Ambroise pour le tourmenter; mais les démons, revenant -vers lui, déclaraient tous qu’ils ne pouvaient s’approcher ni -d’Ambroise, ni de sa maison, parce qu’un feu terrible entourait tout cet -édifice, si bien que, même à distance, ils en sentaient la brûlure. Un -autre démon, qui s’était emparé de l’esprit d’un homme, sortait de -l’esprit de cet homme toutes les fois que celui-ci entrait à Milan, et -reprenait possession de lui toutes les fois que l’homme sortait de la -ville. Interrogé sur les motifs de sa conduite, ce démon répondit qu’il -avait peur de se trouver en contact avec saint Ambroise. Il y eut aussi -un homme qui, à l’instigation de Justine, entra de nuit dans la chambre -du saint pour le poignarder; mais au moment où il levait le bras, prêt à -frapper, son bras se trouva soudain desséché. - -Les habitants de la ville de Thessalonique s’étaient rendus coupables -envers l’empereur; et celui-ci, sur la prière d’Ambroise, leur avait -d’abord pardonné; mais ensuite, excité par la malice de ses courtisans, -il avait fait mettre à mort plusieurs des habitants de la ville. -Ambroise, dès qu’il l’apprit, interdit à l’empereur l’accès de son -église. Et comme Théodose lui disait que le sage David lui-même avait -commis un meurtre et un adultère, l’évêque lui répondit: «Tu l’as imité -dans ses erreurs, imite-le maintenant dans sa pénitence!» Et l’empereur -fut si touché de ces paroles qu’il entreprit aussitôt de faire -pénitence. - -IV. Se promenant un jour dans Milan, saint Ambroise fit un faux pas, et -tomba. Un passant, à cette vue, se mit à rire. Mais le saint lui dit: -«Toi qui es debout, prends garde à ne pas tomber!» Et, en effet, au même -instant, le rieur s’étendit à terre et eut à déplorer sa propre chute, -après s’être moqué de celle d’autrui. - -Un autre jour, Ambroise, s’étant rendu au palais d’un magistrat nommé -Macédonius, auprès de qui il voulait intercéder pour un accusé, trouva -les portes du palais fermées et ne put se faire admettre. Sur quoi il -dit au magistrat: «Toi aussi, bientôt, tu viendras à mon église, et tu -en trouveras les portes ouvertes, mais tu ne parviendras pas à y -entrer!» Et, en effet, peu de temps après, Macédonius, poursuivi par ses -ennemis, voulut se réfugier dans l’église; mais bien que toutes les -portes fussent ouvertes, un pouvoir invisible l’empêcha d’entrer. - -Saint Ambroise institua dans l’église de Milan des chants et un office -qui y sont célébrés, aujourd’hui encore. Il vivait avec tant d’austérité -qu’il jeûnait tous les jours, sauf le jour du sabbat, le dimanche et les -jours de grande fête. Telle était sa générosité qu’il donnait aux -églises et aux pauvres tout ce qu’il pouvait avoir, ne gardant rien pour -lui-même. Telle était sa compassion que, lorsque quelqu’un lui racontait -un de ses péchés, il en pleurait si amèrement que le pécheur était forcé -de pleurer avec lui. Telles étaient son humilité et sa passion au -travail qu’il écrivait tous ses livres de sa propre main, aussi -longtemps que ses forces le lui permettaient. Telles étaient sa piété et -la douceur de son âme qu’en apprenant la mort d’un saint prêtre ou -évêque il pleurait au point de ne pouvoir pas être consolé: et il -expliquait qu’il ne pleurait point parce que ces saints hommes étaient -entrés dans la gloire, mais parce qu’ils l’y avaient précédé lui-même, -laissant un vide impossible à remplir. Et tels étaient son courage et sa -fermeté qu’il avait coutume de reprocher ouvertement leurs vices à -l’empereur et aux princes. - -V. On raconte que saint Ambroise, pendant un voyage à Rome, reçut -l’hospitalité dans une villa de Toscane, chez un homme extrêmement -riche, et qu’il s’informa avec insistance auprès de son hôte sur sa -condition de fortune. A quoi l’hôte répondit: «Ma condition, seigneur, a -toujours été heureuse et glorieuse. Voyez, j’ai des richesses infinies, -un nombre incalculable d’esclaves et de serviteurs; toujours tous mes -vœux ont été réalisés, et jamais rien ne m’est arrivé de contraire, ni -même de désagréable.» Ce qu’entendant, saint Ambroise fut stupéfait; et -il dit à ses compagnons de route: «Levez-vous, et fuyons au plus vite -d’ici, car le Seigneur n’a point de place dans cette maison. Hâtez-vous, -mes enfants, hâtons-nous de fuir, de peur que la vengeance divine ne -nous surprenne ici et ne nous enveloppe dans l’expiation des péchés de -ces gens-là!» Et à peine Ambroise et ses compagnons avaient-ils quitté -la maison, que, soudain, la terre s’ouvrit et engloutit, sans laisser de -trace, ce riche et tout ce qui lui appartenait. Ce que voyant, Ambroise -dit: «Voyez, mes frères, comme Dieu nous traite avec miséricorde quand -il nous envoie des épreuves, et comme il nous traite avec sévérité quand -il nous envoie une longue suite de plaisirs!» Et l’on ajoute que, -aujourd’hui encore, un fossé très profond reste creusé en ce lieu, pour -garder le témoignage de cet événement. - -VI. Cependant, saint Ambroise voyait croître de jour en jour parmi les -hommes la cupidité, cette source de tous les maux. Il la voyait croître -surtout chez les fonctionnaires, qui trafiquaient de tout, et aussi chez -les dignitaires de l’Eglise. Et cette vue lui inspira une telle douleur -qu’il pria Dieu de le délivrer du commerce d’un siècle aussi corrompu. -Dieu entendit sa prière; et, un jour, le saint évêque annonça à ses -frères qu’après les fêtes de Pâques il ne serait plus avec eux. Or, -quelques jours avant Pâques, pendant que, couché dans son lit, il -dictait à son secrétaire une explication du psaume XLIII, le secrétaire -vit soudain une langue de feu descendre sur lui, et pénétrer dans sa -bouche. Et aussitôt le visage du saint revêtit une blancheur de neige, -pour reprendre bientôt après sa couleur ordinaire. Et, ce même jour, le -saint dut cesser d’écrire comme de dicter, de telle sorte qu’il ne put -pas même achever le commentaire du psaume; et la faiblesse de son corps -allait augmentant d’heure en heure. Alors le comte d’Italie rassembla -tous les notables de Milan, leur dit que la mort d’un tel homme serait -un danger mortel pour le pays, et leur demanda d’aller trouver le saint -pour l’engager à obtenir de Dieu la prolongation de sa vie, durant une -année. Mais saint Ambroise s’y refusa, disant: «Je n’ai ni honte, ni -peur de mourir.» - -Quatre diacres, qui se trouvaient dans une chambre très éloignée de -celle où était couché saint Ambroise, discutaient entre eux la question -de savoir qui l’on devrait élire pour évêque à la mort du saint. Et au -moment où l’un d’eux citait le nom de Simplicien, saint Ambroise, de son -lit, s’écria trois fois: «Il est vieux, mais c’est le meilleur de tous!» -Et, en effet, ce fut Simplicien qui fut élu en remplacement d’Ambroise. - -Et celui-ci, sur le lit où il agonisait, vit ensuite Jésus s’approcher -de lui et lui sourire tendrement. Et comme Honoré, évêque de Verceil, -qui attendait d’un instant à l’autre, la nouvelle de la mort d’Ambroise, -s’était laissé aller au sommeil, il entendit en rêve une voix qui, trois -fois, lui répétait: «Lève-toi, car l’heure approche où il va mourir!» -Sur quoi l’évêque se rendit en grande hâte à Milan, donna à Ambroise la -sainte communion, lui étendit les bras en forme de croix, et recueillit -son dernier soupir. Cette mort eut lieu en l’an du Seigneur 399. - -Et dans la nuit de Pâques, qui fut celle de la translation à l’église du -corps de saint Ambroise, une foule de petits enfants chrétiens virent -celui-ci en rêve; les uns le virent assis dans sa chaire, les autres y -montant; et il y en eut qui racontèrent à leurs parents qu’ils avaient -vu une étoile au-dessus de sa tête. - -VII. Saint Ambroise peut être cité comme le modèle d’une foule de vertus -chrétiennes. Il peut être cité, premièrement, comme un modèle de -générosité. Tout ce qu’il avait appartenait aux pauvres. Et lorsque -l’empereur voulut lui prendre une église, il répondit: «Si vous me -demandiez ce qui m’appartient, je vous le donnerais, bien que tout ce -qui m’appartient appartienne aux pauvres.» Secondement, il peut être -cité comme un modèle de chasteté, car il resta vierge toute sa vie. -Troisièmement, il nous offre l’exemple de la fermeté dans la foi, car à -l’empereur, qui voulait lui ôter l’église, il répondit: «Vous m’ôterez -la vie avant de m’arracher de mon siège!» Quatrièmement, saint Ambroise -nous est un modèle de la soif du martyre. Un préfet de Valentinien -l’ayant menacé de le mettre à mort, il lui répondit: «Fasse Dieu que tu -puisses réaliser ta menace, et que tous tes traits épargnent l’Eglise -pour n’accabler que moi seul!» En cinquième lieu, saint Ambroise nous -est un modèle d’application à la prière. Nous lisons, en effet, dans le -XIe livre de l’_Histoire ecclésiastique_ que, contre les fureurs de -Justine, il ne se défendait que par le jeûne, la veille et les prières -au pied de l’autel. - -En sixième lieu, saint Ambroise peut être cité comme un modèle de -constance. Sa constance nous apparaît surtout en trois choses: 1º dans -sa défense de la vérité catholique contre les attaques de Justine, mère -de l’empereur Valentinien, et protectrice de l’hérésie arienne; 2º dans -sa défense de la liberté de l’Eglise, lorsque l’empereur voulut lui -enlever certaine basilique pour la livrer aux ariens. Il nous dit -lui-même, dans son 23e décret, comment il résista à l’empereur, en lui -disant: «Ne commets point la faute, empereur, de prétendre que tu aies -aucun droit dans les choses divines! A l’empereur appartiennent les -palais, mais les églises sont aux prêtres. Naboth, autrefois, a défendu -de son propre sang la vigne qu’on voulait lui prendre: s’il a refusé de -céder sa vigne, comment peux-tu t’imaginer que nous te céderons une -église du Christ? Le tribut est à César, et nous ne refusons pas de le -lui donner; mais les églises sont à Dieu, et nous ne pouvons donc pas -les donner à César.» Enfin, 3º la constance de saint Ambroise nous -apparaît dans la façon dont il a su blâmer le vice et l’iniquité. On lit -dans l’_Histoire tripartite_ que, le peuple de Thessalonique s’étant -révolté et ayant tué quelques fonctionnaires, l’empereur Théodose en fut -si irrité qu’il fit mettre à mort tous les habitants de la ville, au -nombre de près de cinq mille, sans distinguer les innocents des -coupables. Or, lorsqu’il vint ensuite à Milan et voulut entrer dans -l’église, saint Ambroise le reçut devant la porte et lui interdit -l’entrée, en lui disant: «Comment, empereur, après un tel crime, ne -reconnais-tu pas l’énormité de ta présomption? Ou bien, peut-être, ta -dignité impériale t’empêcherait-elle de reconnaître tes péchés? Tu es -prince, ô empereur, mais tu es, comme les autres hommes, l’esclave de -Dieu. Comment oserais-tu étendre vers Dieu des mains encore tachées du -sang innocent? Comment oserais-tu prier Dieu, dans son temple, avec la -même bouche qui a proféré un ordre injuste et monstrueux? Allons, -retire-toi, afin de ne pas accroître d’un second péché le poids du -premier!» Et l’empereur, pleurant et gémissant, reprit le chemin de son -palais. Et comme le chef de ses troupes lui demandait la cause de sa -tristesse: «Hélas! répondit-il, aux esclaves et aux mendiants les -églises sont ouvertes, et moi seul n’ai pas le droit d’y pénétrer!» -Alors Rufin: «Si tu veux, je vais courir vers Ambroise, pour qu’il te -délivre de son excommunication!» Et il insista si fort que Théodose -finit par le laisser aller. Mais dès qu’Ambroise vit Rufin, il lui dit: -«Tu imites l’impudence des chiens, Rufin, en aboyant contre la majesté -divine!» Et comme Rufin le suppliait pour son maître, Ambroise, enflammé -du feu céleste, lui dit: «Je te déclare que je lui interdis l’accès du -saint lieu. Et s’il change son pouvoir en tyrannie, volontiers -j’accepterai la mort!» Rufin rapporta ces paroles à l’empereur, qui dit: -«Je vais aller vers Ambroise, pour recevoir, en face, ses justes -reproches.» Alors Ambroise, continuant à lui défendre l’entrée de -l’église, lui dit: «Quelle pénitence as-tu faite après un tel crime?» Et -l’empereur lui dit: «C’est à toi de l’imposer, à moi d’obéir!» Et il fit -pénitence publique jusqu’à ce que son excommunication fût levée. Plus -tard, étant entré dans l’église, il pénétra dans le chœur, mais Ambroise -lui demanda ce qu’il venait y faire, et comme il répondait qu’il était -venu pour assister au saint sacrifice, Ambroise lui dit: «O empereur, le -chœur de l’église est réservé aux seuls prêtres. Retire-toi donc d’ici, -et va rejoindre le reste des fidèles dans la nef: car la pourpre fait de -toi un empereur, mais nullement un prêtre!» Et l’empereur obéit -aussitôt. Et comme, de retour à Constantinople, il se tenait dans la nef -de la cathédrale, l’évêque lui fit dire d’entrer dans le chœur; mais -Théodose s’y refusa, disant: «Je sais maintenant, grâce à Ambroise, la -différence qu’il y a entre un empereur et un prêtre.» - -En septième lieu, saint Ambroise peut être cité comme modèle pour la -sainteté de sa doctrine: car sa doctrine est si pleine de profondeur que -saint Jérôme a pu dire de lui, dans ses _Douze Docteurs_: «Toutes les -phrases de saint Ambroise sont des colonnes de la foi et de toutes les -vertus.» Et saint Augustin ajoute que «les adversaires eux-mêmes n’ont -jamais osé reprendre la doctrine d’Ambroise, ni le sens très pur qu’il a -eu des Livres Saints». Et telle était l’autorité de saint Ambroise que, -pour tous les auteurs du temps, chacune de ses paroles faisait foi. Dans -sa lettre à Janvier, Augustin raconte que, sa mère, s’étonnant de ce que -l’on ne jeûnât pas à Milan le jour du sabbat, en demanda la cause à -Ambroise, qui lui dit: «Quand je vais à Rome, je jeûne le jour du -sabbat. Et de même toi, lorsque tu te trouves dans un diocèse, fais en -sorte d’en suivre les usages, si tu ne veux scandaliser personne, ni -être scandalisée par personne!» Et Augustin ajoute que, depuis lors, -après avoir beaucoup réfléchi à ces paroles, il en est venu à les tenir -pour un oracle céleste. - -La vie et la passion des saints Tiburce et Valérien,--que l’église fête -également le 4 avril,--se trouveront racontées dans l’histoire de sainte -Cécile. - - - - -LVIII - -SAINT SIXTE, PAPE ET MARTYR - -(6 avril) - - -I. Le pape Sixte était originaire d’Athènes et avait d’abord étudié la -philosophie. Il devint, plus tard, disciple du Christ, et fut élu -souverain Pontife. Il comparut devant Décius et Valérien, avec ses deux -diacres Felicissime et Agapite. Et Décius, voyant qu’il ne parvenait pas -à le persuader par ses arguments, le fit conduire au temple de Mars pour -y sacrifier aux idoles, faute de quoi il aurait à être jeté en prison. -Et saint Laurent, courant derrière Sixte, lui disait: «Père, où vas-tu -sans ton fils? Prêtre, où vas-tu sans ton assistant?» Et Sixte: «Mon -fils, ne crois pas que je t’abandonne; mais de plus grands combats -t’attendent encore pour la foi du Christ. Dans trois jours tu me -suivras, comme le lévite suit le prêtre. Et, en attendant, reçois les -trésors de l’Eglise, et distribue-les à qui bon te semblera!» Laurent -distribua ces trésors aux chrétiens pauvres. Et le préfet Valérien -voyant que Sixte refusait de sacrifier aux idoles, ordonna qu’il eût la -tête tranchée. Or, comme on le conduisait au supplice, de nouveau saint -Laurent courut derrière lui en lui disant: «Ne m’abandonne pas, saint -père, car j’ai déjà dépensé les trésors que tu m’as remis!» Sur quoi les -soldats, l’entendant parler de trésors, s’emparèrent de lui. Puis ils -tranchèrent la tête de Sixte et celles de ses deux compagnons. - -II. Le même jour, l’Eglise célèbre la fête de la Transfiguration du -Seigneur. Et certaines églises célèbrent aussi la fête du Sang du Christ -avec le vin nouveau, lorsqu’elles peuvent s’en procurer; et le peuple -communie de ce vin. Cela se fait en souvenir de ce que, durant la Cène, -le Seigneur a dit à ses disciples: «Maintenant je ne boirai plus de ce -jus de la vigne, jusqu’à ce que j’en boive du nouveau dans le royaume de -mon père.» On dit cependant que ce n’est point ce jour-là qu’eut lieu la -transfiguration, mais qu’elle fut seulement, ce jour-là, révélée par les -apôtres. Elle eut lieu, en réalité, au commencement du printemps; mais -défense fut faite aux disciples d’en parler, et ce n’est que ce jour-là -qu’ils la révélèrent. C’est du moins ce qu’on lit dans le livre appelé -_Mitral_. - - - - -LIX - -SAINT GEORGES, MARTYR - -(23 avril) - - -I. Georges était originaire de Cappadoce, et servait dans l’armée -romaine, avec le grade de tribun. Le hasard d’un voyage le conduisit un -jour dans les environs d’une ville de la province de Libye, nommée -Silène. Or, dans un vaste étang voisin de cette ville habitait un dragon -effroyable qui, maintes fois, avait mis en fuite la foule armée contre -lui, et qui, s’approchant parfois des murs de la ville, empoisonnait de -son souffle tous ceux qui se trouvaient à sa portée. Pour apaiser la -fureur de ce monstre et pour l’empêcher d’anéantir la ville tout -entière, les habitants s’étaient mis d’abord à lui offrir, tous les -jours, deux brebis. Mais bientôt le nombre des brebis se trouva si -réduit qu’on dut, chaque jour, livrer au dragon une brebis et une -créature humaine. On tirait donc au sort le nom d’un jeune homme ou -d’une jeune fille; et aucune famille n’était exceptée de ce choix. Et -déjà presque tous les jeunes gens de la ville avaient été dévorés -lorsque, le jour même de l’arrivée de saint Georges, le sort avait -désigné pour victime la fille unique du roi. Alors ce vieillard, désolé, -avait dit: «Prenez mon or et mon argent, et la moitié de mon royaume, -mais rendez-moi ma fille, afin que lui soit épargnée une mort si -affreuse!» Mais son peuple, furieux, lui répondit: «C’est toi-même, ô -roi, qui as fait cet édit; et maintenant que, à cause de lui, tous nos -enfants ont péri, tu voudrais que ta fille échappât à la loi? Non, il -faut qu’elle périsse comme les autres, ou bien nous te brûlerons avec -toute ta maison!» Ce qu’entendant, le roi fondit en larmes, et dit à sa -fille: «Hélas, ma douce enfant, que ferai-je de toi? Et ne me sera-t-il -pas donné de voir un jour tes noces?» Après quoi, voyant qu’il ne -parviendrait pas à obtenir le salut de sa fille, il la revêtit de robes -royales, la couvrit de baisers, et lui dit: «Hélas, ma douce enfant, -j’espérais voir se nourrir sur ton sein des enfants royaux, et voici que -tu dois me quitter pour aller servir de pâture à cet horrible dragon! -Hélas, ma douce enfant, j’espérais pouvoir inviter à tes noces tous les -princes du pays, et orner de perles mon palais, et entendre le son -joyeux des orgues et des tambours; et voici que je dois t’envoyer à ce -dragon qui doit te dévorer!» Et il la renvoya en lui disant encore: -«Hélas, ma fille, que ne suis-je mort avant ce triste jour!» Alors la -jeune fille tomba aux pieds de son père, pour recevoir sa bénédiction; -après quoi, sortant de la ville, elle marcha vers l’étang où était le -monstre. - -Saint Georges, qui passait par là, la vit toute en larmes, et lui -demanda ce qu’elle avait. Et elle: «Bon jeune homme, remonte vite sur -ton cheval et fuis, pour ne pas mourir de la même mort dont je vais -mourir!» Et saint Georges: «Ne crains point cela, mon enfant, mais -dis-moi pourquoi tu pleures ainsi, sous les yeux de cette foule qui se -tient debout sur les murs?» Et elle: «A ce que je vois, bon jeune homme, -tu as le cœur généreux, et tu veux périr avec moi! Mais, je t’en -supplie, enfuis-toi au plus vite!» Et Georges: «Je ne partirai point -d’ici que tu ne m’aies dit ce que tu as!» Alors, la jeune fille lui -raconta toute son histoire, et Georges lui dit: «Mon enfant, sois sans -crainte, car, au nom du Christ, je te secourrai!» Mais elle: «Vaillant -chevalier, hâte-toi de te secourir toi-même, pour ne point périr avec -moi! C’est assez que je sois seule à périr!» - -Et pendant qu’ils parlaient ainsi, le dragon souleva sa tête au-dessus -de l’étang. La jeune fille, toute tremblante, s’écria: «Fuis, cher -seigneur, fuis au plus vite!» Mais Georges, après être remonté sur son -cheval et s’être muni du signe de la croix, assaillit bravement le -dragon qui s’avançait vers lui et, brandissant sa lance et se -recommandant à Dieu, il fit au monstre une blessure qui le renversa sur -le sol. Et le saint dit à la jeune fille: «Mon enfant, ne crains rien, -et lance ta ceinture autour du cou du dragon!» La jeune fille fit ainsi, -et le dragon, se redressant, se mit à la suivre comme un petit chien -qu’on mènerait en laisse. - -Mais, en le voyant s’avancer vers la ville, les habitants épouvantés -prirent la fuite, bien certains que tous allaient être dévorés. Saint -Georges leur fit signe de revenir, et leur dit: «Soyez sans crainte, car -le Seigneur m’a permis de vous délivrer des méfaits de ce monstre! -Croyez au Christ, recevez le baptême, et je tuerai votre persécuteur!» -Alors le roi et tout son peuple se firent baptiser; on baptisa, ce -jour-là vingt mille hommes ainsi qu’une foule de femmes et d’enfants. Et -saint Georges, tirant son épée, tua le dragon, qui fut emporté hors de -la ville sur un char attelé de quatre paires de bœufs. Et le roi fit -élever, en l’honneur de la sainte Vierge et de saint Georges, une -immense église, de laquelle jaillit une source vive dont l’eau guérit -toutes les maladies de langueur. Le roi offrit aussi à saint Georges une -grosse somme d’argent; mais le saint, sans rien prendre pour lui, la fit -distribuer aux pauvres. Il enseigna ensuite au roi quatre choses: Il lui -apprit: 1º à avoir soin de l’église de Dieu; 2º à honorer les prêtres; -3º à suivre assidûment les offices divins; 4º à garder toujours le -souvenir des pauvres. Après quoi, ayant encore embrassé le vieux roi, il -prit congé de lui. - -D’autres auteurs racontent cependant l’histoire d’une autre façon. Ils -disent que, au moment où le dragon s’avançait pour dévorer la jeune -fille, saint Georges, ayant fait le signe de la croix, se jeta sur lui -et le tua du coup. - -II. En ce temps-là, sous le règne de Dioclétien et Maximien, le préfet -Dacien ouvrit contre les fidèles une persécution si violente que, dans -l’espace d’un mois, dix-sept mille d’entre eux reçurent la couronne du -martyre, et que beaucoup d’autres, à force de souffrir dans les -tourments, fléchirent et se résignèrent à sacrifier aux idoles. Ce que -voyant, saint Georges, éperdu de douleur, se dépouilla de tous ses -biens, rejeta ses habits guerriers pour revêtir le manteau des -chrétiens, et, s’élançant au milieu de la place publique, s’écria: «Tous -vos dieux ne sont que des démons; et c’est notre Seigneur qui a créé le -ciel et la terre!» Le préfet, irrité, lui dit: «Comment oses-tu, -présomptueux, blasphémer contre nos dieux! Qui es-tu, et d’où viens-tu?» -Et saint Georges: «Je me nomme Georges, je descends d’une famille noble -de la Cappadoce et, avec l’aide de mon Dieu, j’ai combattu en Palestine; -mais maintenant j’ai renoncé à tout pour servir plus librement le Dieu -du ciel.» Alors le préfet, ne pouvant le fléchir, le fit étendre sur un -chevalet et ordonna que tous ses membres fussent déchirés, l’un après -l’autre, par des ongles de fer; il lui fit aussi brûler le corps avec -des torches ardentes, et fit frotter avec du sel les plaies par où -sortaient ses entrailles. Mais, la nuit suivante, le Seigneur apparut à -saint Georges avec une grande lumière, et le réconforta si doucement, -par sa vision et par ses paroles, que toutes les souffrances lui -parurent légères. Et Dacien, voyant que les tourments n’avaient point de -prise sur lui, fit venir un magicien, et lui dit: «Ces chrétiens ont des -sortilèges qui leur adoucissent les tourments et les rendent -intraitables.» Et le magicien répondit: «Si je ne parviens pas à avoir -raison des sortilèges de Georges, je consens que tu m’ôtes la vie!» Sur -quoi, après avoir invoqué ses dieux, il versa du poison dans du vin, et -fit boire ce vin à saint Georges: celui-ci le but en faisant un signe de -croix, et n’en souffrit aucun mal. Le magicien mit alors dans le vin une -dose plus forte de poison; le saint fit un signe de croix, et but le vin -sans avoir aucun mal. Ce que voyant, le magicien se prosterna à ses -pieds, le supplia en pleurant de lui pardonner, et demanda à devenir -chrétien: le préfet lui fit couper la tête peu de temps après. Quant à -saint Georges, il le fit placer sur une roue qu’entouraient de toutes -parts des glaives à deux tranchants; mais la roue se brisa au premier -mouvement, et saint Georges fut retrouvé sain et sauf où on l’avait mis. -Dacien le fit alors plonger dans une chaudière de plomb fondu; mais lui, -ayant fait le signe de la croix, il n’éprouva que la sensation d’un bain -rafraîchissant. - -Alors Dacien, voyant que menaces et tortures étaient sans prise sur lui, -pensa l’amollir par des flatteries et lui dit: «Tu vois, mon cher -Georges, quelle est la mansuétude de nos dieux, qui te laissent -patiemment blasphémer contre eux, et qui n’en restent pas moins prêts à -te favoriser pour peu que tu consentes à te convertir! Fais donc ce que -je te conseille, mon cher enfant, renonce à ta superstition et sacrifie -à nos dieux, afin d’obtenir d’eux et de nous d’immenses honneurs!» Et -saint Georges lui répondit en souriant: «Pourquoi n’as-tu pas, dès le -début, cherché à me persuader par de douces paroles plutôt que par des -tourments? Soit, je suis prêt à faire ce que tu me conseilles!» Dacien, -tout joyeux de cette promesse, fit annoncer à son de trompe que tout le -peuple eût à se rendre au temple, où Georges, après une longue -résistance, allait enfin sacrifier aux dieux. Toute la ville fut -pavoisée comme pour une fête, et des milliers de personnes se pressèrent -devant le temple. Et Georges, dès qu’il y fut entré, s’agenouilla et -pria le Seigneur de détruire sur-le-champ ce temple avec ses idoles. Et -sur-le-champ un feu, tombant du ciel, brûla le temple, les idoles et les -prêtres; et la terre, s’entr’ouvrant, engloutit leurs restes. C’est de -ce miracle que parle saint Ambroise quand il nous dit: «Georges, le -fidèle soldat du Christ, en un temps où le christianisme était caché, -seul osa courageusement proclamer sa foi dans le Fils de Dieu. Et la -grâce divine, lui donna en récompense, une telle fermeté qu’il brava -mille menaces et mille tortures. O bienheureux et admirable combattant -de Dieu! Et non seulement il ne se laissa point séduire par l’offre du -pouvoir temporel, mais, se jouant de son persécuteur il anéantit le -temple avec toutes ses idoles.» Alors Dacien se fit amener Georges et -lui dit: «Par quels maléfices as-tu osé, scélérat, commettre un tel -forfait?» Et Georges: «Maître, tu te trompes. Viens avec moi dans un -autre temple, et tu me verras sacrifier aux idoles!» Et lui: «Je devine -ta ruse! tu veux me faire périr, comme tu as fait déjà périr mon temple -et mes dieux!» Alors Georges: «Mais, malheureux, si tes dieux n’ont pas -pu se secourir eux-mêmes, comment pourraient-ils t’être d’aucun -secours?» - -Dacien, exaspéré, dit à sa femme Alexandrie: «Je mourrai de dépit, car -cet homme est plus fort que moi!» Mais elle: «Tyran sanguinaire, ne -t’ai-je pas dit de ne plus tourmenter les chrétiens, parce que leur Dieu -combattait pour eux? Sache maintenant que, moi aussi, je veux devenir -chrétienne!» Le préfet, étonné, s’écria: «Comment? Toi-même tu t’es -laissée séduire?» Et il la fit suspendre par les cheveux et battre de -verges. Et elle, pendant qu’on la battait, dit à Georges: «Georges, -lumière de vérité, que penses-tu qu’il advienne de moi, qui vais mourir -sans avoir été régénérée par l’eau du baptême?» Et Georges: «N’aie point -de doute à ce sujet, ma fille, car l’effusion de ton sang te tiendra -lieu de baptême et te vaudra la couronne céleste!» Alors Alexandrie, -après avoir prié le Seigneur, rendit l’âme. C’est ce qu’atteste saint -Ambroise et il ajoute que «cet exemple nous prouve que le martyre -permet, à défaut du baptême, de posséder le royaume des cieux». - -Le lendemain, Dacien ordonna que saint Georges fût traîné par toute la -ville, puis décapité. Et le saint pria Dieu que quiconque implorerait -son aide obtînt la réalisation de son désir; et une voix divine se fit -entendre qui lui dit que sa prière était exaucée. Puis, ayant fini de -prier, saint Georges eut la tête tranchée. Quant à Dacien, comme il -quittait le lieu du supplice pour rentrer dans son palais, le feu du -ciel tomba sur lui et le consuma avec ses ministres. - -III. Grégoire de Tours raconte que des moines qui portaient des reliques -de saint Georges, et qui s’étaient arrêtés en route dans un certain -oratoire, ne purent soulever la châsse où étaient ces reliques, aussi -longtemps qu’ils n’en eurent pas laissé une partie dans cet oratoire. - -IV. On lit dans l’histoire d’Antioche que, durant la croisade, comme les -chrétiens allaient assiéger Jérusalem, un jeune homme merveilleusement -beau apparut à un prêtre. Il lui dit qu’il était saint Georges, chef des -armées chrétiennes, et que si les croisés emportaient de ses reliques à -Jérusalem, il serait là avec eux. Et comme les croisés, assiégeant la -ville, n’osaient point grimper aux échelles par crainte des Sarrasins -qui défendaient les murs, saint Georges se montra à eux, vêtu d’une -armure blanche qu’ornait une croix rouge. Il leur fit signe de le suivre -sans crainte à l’assaut des murs. Et eux, ainsi encouragés, ils -repoussèrent les Sarrasins et conquirent la ville. - - - - -LX - -SAINT MARC, ÉVANGÉLISTE - -(25 avril) - - -I. L’évangéliste Marc était de la tribu de Lévi et remplissait les -fonctions de prêtre. Baptisé par saint Pierre et instruit par lui dans -la foi chrétienne, il l’accompagna lorsque ce saint partit pour Rome. Et -là, comme saint Pierre prêchait l’évangile, les fidèles prièrent Marc de -mettre par écrit le récit de la vie du Seigneur, de façon à leur en -laisser un souvenir durable. Marc écrivit donc ce récit, tel qu’il -l’entendait de la bouche de son maître saint Pierre; et celui-ci, après -avoir examiné son travail et en avoir constaté la parfaite exactitude, -l’approuva comme pouvant être admis par tous les fidèles. - -Puis, voyant la constance de Marc dans la foi, il l’envoya à Aquilée, où -sa prédication convertit au christianisme une foule innombrable, et où -l’on conserve aujourd’hui encore, très pieusement, un manuscrit de son -évangile qui passe pour écrit de sa main. Enfin saint Marc, ayant achevé -son œuvre à Aquilée, revint à Rome, emmenant avec lui un citoyen -d’Aquilée, Hermagoras, qu’il avait converti, et que saint Pierre, sur sa -recommandation, consacra évêque de sa ville natale. Cet Hermagoras -gouverna dès lors son diocèse d’une façon exemplaire, jusqu’au jour où, -pris par les infidèles, il reçut la couronne glorieuse du martyre. - -Quant à Marc, saint Pierre l’envoya ensuite à Alexandrie, où, le -premier, il prêcha la parole de Dieu. Le savant juif Philon avoue -lui-même que, dès son arrivée dans cette ville, une multitude d’hommes -se trouvèrent unis dans la foi et la continence. Papias, évêque -d’Hiéropolis, a d’ailleurs résumé en beau style quelques-uns de ses -sermons, et Pierre Damien nous dit de lui: «Dieu lui accorda une si -précieuse faveur que, dès son arrivée à Alexandrie, tous ceux qu’il -convertit acquirent aussitôt une perfection de mœurs presque monastique, -ce à quoi lui-même les a d’ailleurs encouragés non seulement par ses -miracles, mais aussi par l’exemple de ses propres mœurs. Et Dieu lui a -encore permis de revenir, après sa mort, en Italie, de telle sorte que -la terre où il a écrit son évangile a obtenu l’honneur de posséder ses -reliques. Bienheureuse es-tu, Alexandrie, qui as été empourprée de son -sang triomphal! Bienheureuse es-tu, Italie, qui as été enrichie du -trésor de ses restes!» - -Telle était l’humilité de saint Marc qu’il se coupa le pouce afin de ne -pouvoir pas être ordonné prêtre: mais saint Pierre passa outre, et le -consacra évêque d’Alexandrie. On raconte que, en arrivant dans cette -ville, son soulier se rompit et qu’il le donna à réparer à un savetier -rencontré sur sa route. Le savetier, en réparant le soulier, se blessa -grièvement à la main gauche, sur quoi il s’écria: «Ah! Dieu unique!» Ce -qu’entendant, saint Marc dit: «En vérité le Seigneur bénit mon chemin!» -Puis, ayant fait de la boue avec sa salive, il en frotta la main du -savetier et aussitôt la guérit. Cet homme, étonné de sa puissance, le -fit entrer dans sa maison et se mit à lui demander qui il était et d’où -il venait. Saint Marc lui répondit qu’il était le serviteur du Seigneur -Jésus. Le savetier dit: «Je voudrais bien voir ton maître!» Et saint -Marc lui répondit: «Je vais te le faire voir!» Puis il se mit à -l’évangéliser, et le baptisa avec toute sa maison. Mais bientôt des -hommes de la ville, apprenant l’arrivée d’un Juif qui méprisait leurs -dieux, lui tendirent des pièges; et lui, en ayant été informé, il créa -évêque à sa place l’homme qu’il avait guéri, et qui s’appelait Aniane; -après quoi lui-même se rendit en Pentapole, où il resta deux ans. Il -revint ensuite à Alexandrie, où il avait construit une église au bord de -la mer, dans l’endroit qui se nomme l’Abattoir; et il trouva que le -nombre des fidèles s’était encore augmenté. Mais les prêtres des faux -dieux mirent de nouveau tout en œuvre pour s’emparer de lui. Et, le jour -de Pâques, pendant qu’il célébrait la messe, ils l’entourèrent, lui -passèrent une corde au cou et le traînèrent par les rues de la ville, -comme un bœuf mené à l’abattoir. Ses chairs pendaient jusqu’à terre, et -le pavé s’arrosait de son sang. Dans la prison où on l’enferma ensuite, -il fut consolé par des anges; et Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même -daigna le visiter et lui dire: «Que la paix soit avec toi, Marc, mon -évangéliste! Ne crains rien, car je suis près de toi pour te défendre.» -Le lendemain, les prêtres le traînèrent de nouveau, la corde au cou, à -travers la ville. Mais au moment où il disait: _In manus tuas commendo -spiritum meum!_ il rendit son âme au Seigneur. Cela se passait sous le -règne de Néron. - -Et comme les païens voulaient brûler le corps du martyr, soudain l’air -se troubla, la grêle s’abattit, le tonnerre mugit, les éclairs -jaillirent; si bien que chacun dut prendre la fuite, laissant intact le -corps de saint Marc, que les chrétiens se hâtèrent de prendre et -d’ensevelir pieusement dans son église. Saint Marc avait un long nez, -des sourcils épais, de beaux yeux, une barbe touffue, une taille moyenne -et un port excellent. Il était âgé d’une cinquantaine d’années lorsqu’il -souffrit le martyre. Son miracle de la main guérie a été célébré par -saint Ambroise. - -II. L’an du Seigneur 468, sous le règne de l’empereur Léon, les -Vénitiens transportèrent le corps de saint Marc, d’Alexandrie, à Venise, -où l’on construisit en l’honneur du saint une église d’une beauté -merveilleuse. Ce furent certains marchands vénitiens qui, se trouvant à -Alexandrie, obtinrent, par des prières et des promesses, que les deux -prêtres préposés à la garde du corps leur permissent d’emporter -secrètement le corps et de l’emmener à Venise. Mais quand ils -soulevèrent la pierre du tombeau, un si fort parfum se répandit par -toute la ville d’Alexandrie que chacun se demandait avec étonnement d’où -pouvait venir cette douce odeur. Et comme, durant le voyage, les -marchands avaient dit à l’équipage d’un autre bateau quel était le saint -corps qu’ils emportaient avec eux, des hommes de cet équipage leur -dirent: «Peut-être les Egyptiens vous ont-ils trompés, en vous donnant -un autre corps que celui de saint Marc?» Mais aussitôt le vaisseau où -était le corps se retourna contre l’autre vaisseau, fondit sur lui, lui -fit une brèche, et aurait achevé de l’anéantir si tout l’équipage ne -s’était empressé de proclamer que le corps était bien celui de saint -Marc. Une autre fois, le pilote ayant perdu son chemin, dans la nuit, et -ne sachant plus où se trouvait le vaisseau, saint Marc apparut au moine -chargé de garder son corps, et lui dit: «Va dire aux matelots de plier -tout de suite les voiles pour ralentir la course du vaisseau, car la -terre est toute proche!» Les matelots suivirent ce conseil, et bien leur -en prit: car le lendemain, au petit jour, ils s’aperçurent qu’ils -étaient dans le voisinage d’une île sur laquelle, sans la protection de -saint Marc, le vaisseau se serait brisé. Et, dans tous les pays où le -vaisseau faisait relâche, les habitants, sans qu’on leur eût rien dit du -trésor qu’il portait, accouraient en s’écriant: «Oh! comme vous êtes -heureux de pouvoir porter le corps de saint Marc! Laissez-nous l’adorer -pieusement!» Et il y avait sur le vaisseau un matelot qui restait -incrédule: mais le diable s’empara de lui et le tourmenta jusqu’à ce -que, mis en présence du corps, il eût déclaré qu’il y croyait. Et depuis -lors cet homme, ainsi délivré du diable, eut pour saint Marc une -dévotion toute particulière. - -A Venise, le corps du saint fut placé sous une des colonnes de marbre de -l’église; et un petit nombre de personnes seulement furent admises à -connaître l’endroit où il était déposé, de façon qu’il pût être gardé -plus sûrement. Or voici que, ces quelques personnes étant mortes, on se -trouva ne plus savoir du tout où était déposé le saint trésor; et toutes -les recherches qu’on fit pour le découvrir restèrent sans effet. Grande -fut la désolation, aussi bien parmi les laïcs que parmi les clercs. La -foule tremblait à la pensée que son saint patron avait peut-être été -dérobé. Un jeûne solennel fut ordonné, une procession parcourut en -grande pompe toutes les rues de Venise. Et voici que, à la vue et à -l’émerveillement de tous, les pierres de l’une des colonnes s’ébranlent -et tombent, mettant à découvert le caveau où est caché le corps. Toute -la ville, ravie de bonheur, remercie Dieu d’un tel miracle, et depuis -lors, le jour anniversaire de ce miracle est célébré à Venise comme une -fête solennelle. - -III. Un jeune homme qui avait la poitrine rongée par un cancer implora -l’assistance de saint Marc: la nuit suivante, il vit en rêve un pèlerin -qui marchait d’un pas rapide sur une route. Le jeune homme lui ayant -demandé qui il était et pourquoi il marchait si vite, le pèlerin -répondit qu’il était saint Marc, et qu’il courait au secours d’un -vaisseau en danger; après quoi, étendant la main, il toucha le malade, -qui se réveilla entièrement guéri. Or, peu de temps après, un vaisseau -entra dans le port de Venise; et l’équipage raconta que, étant en -danger, il avait invoqué saint Marc, qui l’avait secouru. - -IV. Des marchands vénitiens se rendaient à Alexandrie, dans un vaisseau -qui appartenait à des Sarrasins. Une tempête s’étant élevée, les -marchands sautèrent dans une barque, et, à l’instant même où ils -sortaient du vaisseau, celui-ci fut englouti par les vagues, et tous les -Sarrasins furent noyés. Seul, l’un d’entre eux, se voyant près de périr, -invoqua saint Marc, et fit vœu, s’il était sauvé, de recevoir le baptême -dans l’église du saint. Et aussitôt lui apparut un étranger tout vêtu de -lumière, qui, le retirant des flots, l’installa dans la barque avec les -Vénitiens. - -Or, cet homme, étant arrivé à Alexandrie, oublia sa miraculeuse -délivrance et le vœu qu’il avait fait en échange. Mais saint Marc lui -apparut de nouveau, pour lui faire honte de son ingratitude: si bien que -le Sarrasin, tout confus, se mit en route pour Venise, où il reçut avec -le baptême le nom de Marc, et désormais il crut parfaitement au Christ, -et termina sa vie dans les bonnes œuvres. - -V. Un homme qui travaillait au haut du campanile de Saint-Marc, à -Venise, perdit pied tout à coup et se mit à tomber; mais ayant imploré -saint Marc pendant sa chute, il put s’accrocher à une poutre qu’il -trouva devant lui, et descendit de là sans danger le long d’une corde -qu’on lui lança, après quoi il s’en retourna achever son travail. - -VI. Un fidèle chrétien, qui était au service d’un noble de Provence, -avait fait le vœu de visiter le tombeau de saint Marc, mais ne pouvait -obtenir de son maître la permission de se rendre à Venise. Enfin, -sacrifiant sa peur du châtiment corporel à sa peur de la disgrâce -céleste, il partit sans demander la permission, et alla prier au tombeau -du saint. Quand il revint auprès de son maître, celui-ci, furieux, -ordonna de lui crever les yeux. Aussitôt ses esclaves, plus cruels -encore que leur maître, étendirent sur le sol leur pieux compagnon, et -se mirent en devoir de lui crever les yeux avec des pointes de fer. Mais -tout leur zèle ne leur servait à rien, car les pointes se brisaient en -touchant les yeux. Alors le maître ordonna de rompre à coups de hache -les membres du malheureux, et de lui couper les pieds; mais le fer des -haches s’amollissait et devenait du plomb. Alors le maître ordonna de -lui briser les dents avec des marteaux de fer. Mais de nouveau le fer -s’amollit, comme hébété par la puissance de Dieu. Ce que voyant, le -maître, stupéfait, se repentit, demanda pardon à l’esclave, et alla -prier avec lui au tombeau de saint Marc. - -VII. Un soldat fut si grièvement blessé au bras, dans une bataille, -qu’il eut la main presque détachée. Et médecins et amis lui -conseillaient de se la faire couper: mais il hésitait, ayant honte de -devenir manchot, car il était réputé pour très adroit de ses mains. Il -demanda enfin qu’on lui remît en place la main pendante, et qu’on -l’attachât avec des linges: après quoi il invoqua l’aide de saint Marc, -et aussitôt sa main recouvra son ancienne santé. Seule une cicatrice -resta toujours visible, pour porter témoignage du précieux miracle. - -VIII. Un habitant de Mantoue, ayant été faussement accusé par des -infâmes, fut mis en prison. Il y était depuis quarante jours et -s’ennuyait fort, lorsque enfin, après s’être mortifié par trois jours de -jeûne, il invoqua l’appui de saint Marc. Aussitôt le saint lui apparut, -et lui dit de sortir de sa prison. Mais l’homme, jugeant la chose -impossible, crut qu’il avait rêvé et ne tint nul compte de l’ordre du -saint. Une seconde fois, puis une troisième fois, le saint lui apparut -et lui renouvela son ordre. Alors le prisonnier, voyant que la porte de -sa cellule était ouverte, sortit, après avoir brisé comme de l’étoupe -les chaînes de ses pieds. Et il allait, en plein jour, au milieu des -gardiens et des autres habitants de la ville, sans que personne d’entre -eux pût le voir. Il parvint ainsi à Venise, où il s’empressa d’aller -pieusement rendre grâces au tombeau de saint Marc. - -IX. Comme toute la Pouille souffrait de disette, et que la pluie -s’obstinait à ne point tomber pour arroser le sol, on apprit que cette -calamité venait de ce que les habitants ne célébraient point la fête de -saint Marc. Ils s’empressèrent donc d’invoquer ce saint, avec la -promesse de célébrer solennellement sa fête; et aussitôt saint Marc, les -délivrant de la sécheresse, leur accorda un air sain et la pluie qu’ils -désiraient. - - - - -LXI - -SAINT MARCELIN, PAPE - -(26 avril) - - -Saint Marcelin, pape, gouverna l’église de Rome pendant neuf ans et -quatre mois. Sur l’ordre de Dioclétien et de Maximien, il fut arrêté et -mis en demeure de sacrifier aux idoles. Il s’y refusa d’abord; mais, -comme on le menaçait de diverses tortures, la peur de la souffrance fit -qu’il consentit à sacrifier, sur l’autel, deux grains d’encens. Grande -fut la joie des infidèles, mais plus grande encore la tristesse des -fidèles. Ceux-ci se rendent en foule auprès de Marcelin et lui -reprochent son manque de courage; et Marcelin, tout confus, demande à -être jugé par l’assemblée des évêques. Mais les évêques lui disent: «En -ta qualité de souverain pontife, aucun homme sur terre ne saurait être -ton juge; mais recueille-toi en toi-même, et juge-toi de ta propre -bouche!» Alors Marcelin, plein de repentir et pleurant amèrement, se -déposa lui-même de ses fonctions de pape; mais la foule s’empressa de le -réélire. Ce qu’apprenant, les empereurs le firent de nouveau arrêter; et -comme, cette fois, il se refusait absolument à sacrifier aux dieux, ils -ordonnèrent qu’il eût la tête tranchée; après quoi, leur rage s’accrut à -tel point qu’en un seul mois ils firent périr dix-sept mille chrétiens. -Quant à Marcelin, se jugeant indigne de la sépulture chrétienne, il -décréta, avant de mourir, que tous ceux qui voudraient l’ensevelir -seraient excommuniés. Et ainsi son corps resta privé de sépulture -pendant trente-cinq jours. Mais, au bout de ce temps, saint Pierre -apparut à son successeur, le pape Marcel, et lui dit: «Mon frère Marcel, -pourquoi tardes-tu à m’ensevelir?» Et Marcel: «Mais, maître, est-ce que -vous n’êtes pas enseveli depuis longtemps?» Et l’apôtre: «Je me -considérerai comme n’étant pas enseveli aussi longtemps que je verrai -Marcelin privé de sépulture.» Et le pape: «Mais, maître, ne savez-vous -donc pas qu’il a excommunié tout ceux qui penseraient à l’ensevelir?» Et -saint Pierre: «Ne sais-tu pas qu’il est écrit que celui qui s’humilie -sera élevé? Va donc, et ensevelis Marcelin au pied de mon tombeau!» Et -le pape fit ainsi; obéissant à l’ordre de l’apôtre. - - - - -LXII - -SAINT VITAL, MARTYR - -(28 avril) - - -Saint Vital, chevalier consulaire, eut pour fils, de sa femme Valérie, -les deux saints Gervais et Protais. Entrant un jour dans la ville de -Ravenne en compagnie d’un juge nommé Paulin, il se trouva assister à -l’exécution d’un médecin chrétien qui avait nom Urcisin. Et comme -celui-ci, déjà éprouvé par divers supplices, paraissait effrayé, saint -Vital lui cria: «Hé, mon frère le médecin, toi qui avais l’habitude de -guérir les autres, ne te laisse pas mourir toi-même de la mort -éternelle, et ne perds pas la couronne que Dieu t’a préparée!» Ce -qu’entendant, Urcisin reprit courage, et, rougissant de sa lâcheté, -accepta avec joie le martyre; et saint Vital, après l’avoir enseveli -chrétiennement, refusa d’aller rejoindre son maître Paulin. Celui-ci, -furieux, le fit étendre sur un chevalet. Et Vital lui dit: «Comment -peux-tu croire, insensé, que tu parviendras à me détourner de ma foi, -moi qui ai souvent empêché les autres d’en être détournés?» Et Paulin -dit à ses serviteurs: «Conduisez-le au temple, et, s’il refuse de -sacrifier, creusez une fosse très profonde, jusqu’à ce que vous ayez -trouvé de l’eau; et alors ensevelissez-le tout vivant, la tête en bas!» -C’est ce qu’ils firent, et ainsi saint Vital fut enseveli vivant, sous -le règne de l’empereur Néron. Mais le prêtre païen, qui avait suggéré -aux juges l’idée de cette mort, fut aussitôt envahi par un démon. -Pendant sept jours il délira sur le lieu où avait été ensevelie sa -victime, disant: «Tu me brûles, Vital!» Et, le septième jour, il se -précipita dans le fleuve et périt misérablement. - -La femme de saint Vital, sainte Valérie, se rendant à Milan, rencontra -des païens qui sacrifiaient aux idoles et qui l’engagèrent à prendre sa -part de leur sacrifice. Mais elle répondit: «Sachez que je suis -chrétienne et que je n’ai pas le droit de me mêler à vos cérémonies!» -Alors ces hommes se jetèrent sur elle et la battirent si cruellement que -ses serviteurs l’emportèrent à Milan à demi morte, et que, trois jours -après, son âme s’envola joyeusement vers le Seigneur. - - - - -LXIII - -SAINT PIERRE LE NOUVEAU, MARTYR - -(29 avril) - - -I. Pierre le Nouveau, martyr, de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit -dans la ville de Vérone. De même qu’une lumière brillante jaillissant de -la fumée, ou qu’un lys blanc surgissant parmi des ronces, ou qu’une rose -s’épanouissant entre des épines, ce grand confesseur de la foi naquit de -parents aveuglés par l’erreur: car son père et sa mère appartenaient -tous deux à la secte hérétique, dont lui-même sut, dès l’enfance, se -tenir à l’écart. - -Il avait sept ans, et revenait un jour de l’école, lorsque son oncle, -hérétique comme ses parents, lui demanda ce que ses maîtres lui -apprenaient. L’enfant répondit qu’ils lui apprenaient à dire: «Je crois -en Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, etc.» Sur -quoi l’oncle: «Ne dis pas que Dieu est le créateur du ciel et de la -terre, car ce n’est pas Dieu, mais le diable, qui a créé toutes les -choses qui se voient!» Mais l’enfant répondit qu’il préférait dire comme -on le lui avait appris à l’école, et croire à ce qu’il avait lu dans les -livres saints. En vain son oncle s’efforçait de le convaincre, à grand -renfort d’autorités de sa secte: l’enfant, plein de l’Esprit-Saint, -retournait contre lui tous ses arguments, le frappant ainsi de son -propre glaive, sans lui laisser d’issue par où s’échapper. Et l’oncle, -furieux de se voir confondre par un enfant, se plaignit au père du petit -Pierre, insistant pour que celui-ci quittât aussitôt l’école qu’il -fréquentait. «Je crains, en effet, disait-il, que ce Pierrot, ses études -achevées, se rallie à l’odieuse église de Rome, et aide par là à -détruire notre foi!» En quoi cet hérétique, à son insu, se montra bon -prophète, car Pierre était en effet destiné à détruire la perfide -hérésie d’Arius. Mais Dieu fit en sorte que le père refusa de suivre le -conseil de son frère, se disant qu’il pourrait toujours ramener son fils -aux doctrines de sa secte lorsque l’enfant aurait achevé son éducation. -Or l’enfant, jugeant que c’était chose peu sûre d’habiter avec des -scorpions, et dédaignant le monde, et haïssant l’erreur de ses parents, -s’empressa, dès sa sortie de l’école, d’entrer dans l’ordre des Frères -Prêcheurs. Le pape Innocent nous dit à ce sujet, dans son épître: -«Renonçant de bonne heure aux mensonges du monde, le bienheureux Pierre -s’affilia à l’ordre des Prêcheurs. Il y passa près de trente ans et -lutta vaillamment pour la défense de sa foi, jusqu’au jour où ses -ennemis, exaspérés des coups qu’il leur portait, lui fournirent -l’occasion d’un enviable martyre. Et ainsi Pierre, s’appuyant sur la -pierre de la foi, s’éleva enfin jusqu’au trône du Christ. Toute sa vie, -aussi, il garda intacte la virginité de son corps et de son âme, et -jamais il n’éprouva l’atteinte d’aucun péché mortel, suivant ce qu’ont -attesté ses confesseurs. Et toute sa vie il mortifia sa chair en -s’abstenant de tout excès de nourriture ou de boisson. Et, de peur que, -durant son repos, il ne fût tenté de succomber aux pièges de l’ennemi, -il s’exerçait sans relâche à défendre sa foi. La nuit même, après un -court sommeil, il se levait, et étudiait les vérités du dogme. Quant à -ses journées, il les employait à prêcher contre les tentations du monde, -ou bien à recevoir des confessions, ou bien à réfuter par d’excellentes -raisons la doctrine empoisonnée des hérétiques, et l’on sait combien, -avec l’aide de Dieu, il parvint à briller dans ces réfutations. Pieux, -humble et doux, obéissant, patient, plein de charité et de compassion, -il attirait à lui tous les cœurs par le parfum même de ses vertus. Et -dans l’ardeur de sa foi, il suppliait le Seigneur de ne point l’ôter de -ce monde autrement qu’en l’autorisant à boire le calice de la passion: -et sa prière finit par être exaucée.» - -II. Nombreux furent les miracles qu’il fit de son vivant. Comme, un -jour, à Milan, il interrogeait un évêque hérétique que les fidèles -avaient fait prisonnier, et comme nombre d’évêques, de prêtres et -d’habitants de la ville se trouvaient réunis autour de lui, et comme -cette foule souffrait d’une chaleur torride, l’hérétique s’écria en -présence de tous: «O Pierre, si tu es aussi saint que l’affirme ce -peuple stupide, pourquoi le laisses-tu étouffer de chaleur, et ne -demandes-tu pas à ton Dieu d’envoyer un nuage, qui rafraîchisse l’air?» -Et Pierre, lui répondit: «Si tu veux promettre de renoncer à ton hérésie -et de te convertir à la foi catholique, je prierai Dieu, et il fera ce -que tu demandes!» Alors tous les hérétiques, qui entouraient leur évêque -lui crièrent: «Promets, promets!» Ils croyaient, en effet, impossible le -miracle annoncé par Pierre, car on ne voyait pas au ciel l’ombre même du -moindre nuage. Et, au contraire, les catholiques s’affligeaient de la -proposition de Pierre, craignant qu’un échec ne nuisît aux intérêts de -leur foi. Et comme l’hérétique refusait de s’engager, Pierre lui dit, -d’un ton plein de confiance: «N’importe! Afin que le vrai Dieu, créateur -des choses visibles et invisibles, se montre ici pour la consolation des -fidèles et la confusion des hérétiques, je le prie de faire en sorte -qu’un nuage vienne se placer entre le soleil et cette foule!» Après quoi -il fit le signe de la croix, et aussitôt un nuage se déploya au ciel; -et, pendant une grande heure, ce nuage abrita la foule de la chaleur du -soleil, à la manière d’un pavillon. - -III. On conduisit un jour vers saint Pierre, à Milan, un homme nommé -Asserbus, qui, depuis cinq ans, était paralysé au point de devoir être -traîné dans un petit chariot. Saint Pierre fit sur lui le signe de la -croix, et aussitôt le paralytique se releva guéri. Et le saint fit -encore, de son vivant, bien d’autres miracles, dont quelques-uns nous -sont rappelés par le pape Innocent dans l’épître déjà citée. Telle -l’histoire d’un jeune homme noble qui avait dans la gorge une horrible -tumeur, l’empêchant de parler comme de respirer: le saint fit sur lui le -signe de la croix et le couvrit de son propre manteau, et aussitôt il le -guérit. Et plus tard le même noble, souffrant de douleurs internes, et -se voyant menacé de mort, se fit apporter ce manteau, qu’il avait -conservé. A peine s’en fut-il couvert, qu’il vomit un ver à deux têtes -et tout noir de poils; et aussitôt il se sentit guéri. Une autre fois, -saint Pierre rendit la parole à un jeune homme muet, en lui introduisant -un doigt dans la bouche et en brisant le lien qui retenait sa langue. - -IV. Or, comme la peste de l’hérésie sévissait en Lombardie, et que déjà -plusieurs villes en étaient contaminées, le souverain pontife délégua -dans les diverses parties de la province des inquisiteurs, tous -appartenant à l’ordre des Frères Prêcheurs, et leur confia le soin de -détruire cette peste diabolique. A Milan le nombre des hérétiques était -particulièrement grand, et l’hérésie y possédait des partisans qui -joignaient à leur influence politique une éloquence pleine de ruses et -un savoir malfaisant. Aussi le souverain pontife, connaissant -l’intrépide bravoure de Pierre, sa fermeté, et son éloquence, le choisit -pour mener la lutte à Milan et dans le Milanais, lui concédant à cet -effet autorité plénière. Et le saint, prenant à cœur sa mission, -harcelait les hérétiques sans leur laisser de repos; il confondait leurs -arguments, les réfutait, leur opposait la vérité divine, de telle sorte -que personne ne pouvait résister à sa sagesse et à l’Esprit qui parlait -par lui. Ce que voyant, les hérétiques, consternés, se mirent à méditer -sa mort, avec l’idée qu’ils retrouveraient la paix s’ils parvenaient à -se débarrasser d’un aussi vaillant adversaire. Et un jour, comme Pierre -revenait de Côme à Milan, il reçut en chemin la palme du martyre. Le -pape Innocent raconte que, sur la route, le saint fut assailli par un -hérétique qui, se jetant sur lui comme le loup sur l’agneau, lui porta à -la tête de cruelles blessures. Et le saint ne fit entendre ni plainte ni -murmure, mais plutôt s’offrit en victime à son assassin, et, souffrant -patiemment, se contenta de dire: «Seigneur, je remets mon âme entre tes -mains!» Après quoi il récita encore le symbole de la foi, ainsi que -l’ont rapporté son assassin lui-même,--qui tomba aux mains des fidèles -peu de temps après,--et un frère dominicain qui accompagnait Pierre, et -qui, frappé lui aussi, survécut quelques jours à ses blessures. Puis, -voyant que le martyr tardait à mourir, l’assassin tira son couteau et -lui transperça le flanc. Ainsi Pierre eut l’insigne bonheur de pouvoir -être à la fois, dans cette même journée, confesseur, martyr et aussi -prophète; car le matin, au moment de se mettre en route, comme ses -frères lui disaient que, fatigué et souffrant de la fièvre, il aurait -peine à aller d’une seule traite jusqu’à Milan, il leur avait répondu: -«Si je ne parviens pas jusqu’au couvent de mes frères, saint Simplicien -pourra toujours me donner un abri pour la nuit. Or, le soir, lorsque son -corps sacré fut ramené à Milan, les frères, en raison de la fréquence de -la foule, se trouvèrent empêchés de le conduire jusqu’à leur couvent, si -bien qu’ils le déposèrent dans l’église de saint Simplicien, où il resta -toute la nuit. Mais son assassin et ses complices furent trompés dans -leurs prévisions: car Pierre, par son martyre, contribua autant et plus -que par les actes de sa vie à convertir les hérétiques. Il y contribua -si puissamment, par le souvenir de ses mérites et par d’éclatants -miracles, que la plupart des hérétiques renoncèrent à leurs erreurs pour -rentrer dans le sein de l’église romaine. La ville et le comté de Milan -se trouvèrent, en quelques jours, purgés de l’hérésie. Et bon nombre des -plus influents et des plus fameux, parmi les prédicateurs de l’hérésie, -entrèrent dans l’ordre des Prêcheurs, ordre qui, aujourd’hui encore, -continue à lutter énergiquement contre l’hérésie. Ainsi notre Samson, en -mourant, tua plus de Philistins qu’il n’en aurait tués s’il fût resté en -vie[7]. - - [7] Le martyre de saint Pierre le Nouveau avait eu lieu en 1252, deux - ou trois ans à peine avant le temps où Jacques de Voragine écrivait - sa _Légende_. - -V. Et, après sa mort, Dieu permit que son triomphe fût illustré par de -nombreux miracles, dont quelques-uns nous sont rapportés par le pape -Innocent. C’est ainsi que, plusieurs fois, les lampes suspendues -au-dessus de son tombeau, s’allumèrent d’elles-mêmes. Un homme qui, -étant à table, dépréciait la sainteté et les miracles de Pierre, sentit -soudain le morceau qu’il mangeait s’arrêter dans sa gorge de manière -qu’il ne pouvait ni l’avaler ni le rejeter. Déjà son visage avait changé -de couleur, déjà il devinait l’approche de la mort, lorsque, se -repentant, il fit vœu de ne plus jamais employer sa langue à mal parler -du saint: et aussitôt il rejeta la bouchée qui l’étranglait, et se -trouva délivré. - -VI. Lorsque le pape Innocent IV inscrivit Pierre au nombre des saints, -les Frères Prêcheurs, réunis en chapitre à Milan, voulurent déterrer le -corps du saint pour le transporter sous un autel. Et, bien que plus -d’une année se fût écoulée depuis le martyre, le corps fut trouvé intact -comme s’il n’était enseveli que depuis la veille. Les frères -l’étendirent sur une estrade, où le peuple fût admis à le voir et à -l’honorer. - -Certain jeune homme du nom de Guiffroy, de la ville de Côme, gardait un -fragment de la tunique de saint Pierre. Un hérétique, pour se moquer de -lui, lui conseilla de jeter au feu ce fragment, disant que, si les -flammes l’épargnaient, la sainteté de Pierre serait par là prouvée, et -que lui-même, dans ce cas, se convertirait. Guiffroy jeta donc le -fragment du manteau de saint Pierre sur des charbons enflammés; mais le -fragment se tint d’abord en l’air au-dessus du feu, puis, retombant sur -lui, l’éteignit du coup. Alors l’incrédule dit: «Un fragment de mon -manteau en fera tout autant!» On alluma d’autres charbons et on y plaça, -en face l’un de l’autre, les deux fragments de manteaux. Et le manteau -de l’hérétique fut, tout de suite, brûlé, tandis que celui de saint -Pierre éteignit le feu sans qu’un seul de ses poils fût endommagé. Ce -que voyant, l’hérétique revint à la vérité, et fit part à tous du -miracle dont il avait été témoin. - -VII. On raconte que certain hérétique, dialecticien éloquent et -infatigable, discutant avec saint Pierre, le pressait d’arguments si -subtils que le saint, désolé, entra dans une église voisine, et pria -Dieu, avec des larmes, de défendre pour lui la cause de sa foi. Après -quoi, revenant vers l’hérétique, il lui dit d’exposer de nouveau ses -raisons. Mais l’hérétique était devenu muet, au point qu’il ne put -prononcer une seule parole: ce qui arriva à la grande confusion de son -parti, et les fidèles en rendirent de grandes grâces à Dieu. - -VIII. Un hérétique nommé Opiso, étant un jour entré dans la chapelle des -frères, à Milan, et ayant aperçu deux deniers sur la tombe de saint -Pierre, s’empara de ces deniers en disant: «Voilà qui est bon pour -m’offrir à boire!» Et aussitôt il fut saisi d’un tremblement, et se -trouva incapable de faire un seul pas. Epouvanté, il restitua les deux -deniers et se convertit. - -IX. Dans un couvent de Florence, une religieuse, étant en prière le jour -du martyre du saint, vit la Vierge Marie assise sur son trône de gloire -et faisant asseoir près d’elle deux frères de l’ordre des Prêcheurs. -Elle demanda qui étaient ces frères; et une voix lui répondit: «C’est le -frère Pierre et son compagnon, qui viennent de s’élever jusqu’au ciel -comme la fumée de l’encens.» Et, plus tard, cette religieuse, souffrant -d’une grave maladie, invoqua saint Pierre et fut aussitôt guérie. - -X. Un clerc qui revenait de Maguelone à Montpellier, se fit un effort -dans l’aîne, en sautant; et il souffrait horriblement, et ne pouvait -marcher. Il entendit raconter qu’une femme atteinte d’un cancer avait -étendu sur sa plaie un peu de terre arrosée du sang de Saint Pierre, et -ainsi avait été guérie. Alors il dit: «Mon Dieu, je n’ai point de cette -terre; mais puisque, par les mérites du saint, tu as pu donner à cette -terre un tel pouvoir, tu peux bien le donner aussi à celle que j’ai sous -les pieds!» Et, ramassant une poignée de terre, après avoir invoqué le -martyr, il se frotta l’aîne et fut aussitôt guéri. - -XI. L’an du Seigneur 1259[8], un habitant d’Apostelle, nommé Benoît, -avait les jambes enflées comme des outres, le ventre ballonné comme une -femme en couches, le visage dévoré d’une énorme tumeur, et chacun était -effrayé de lui comme d’un monstre. Or comme, un jour, il demandait -l’aumône à une vieille femme, celle-ci lui dit: «Tu aurais plutôt besoin -d’une fosse que de tout autre bien; mais suis mon conseil, va au couvent -des Frères Prêcheurs, confesse tes péchés, et invoque l’aide de saint -Pierre Martyr!» L’homme se rendit au couvent des Frères, mais en trouva -la porte encore fermée. Il s’étendit devant cette porte et s’endormit. -Et voici que lui apparut un Frère qui, le cachant sous sa cape, -l’introduisit dans l’église; et, en effet, quand Benoît s’éveilla, il se -trouvait dans l’église et complètement guéri. Ce qui fut une grande -source d’étonnement et d’admiration pour tous ceux qui, ayant vu la -veille cet homme presque mort, le retrouvèrent soudain rendu à la santé. - - [8] Cette date ne peut malheureusement pas aider à connaître l’année - où fut écrite la _Légende Dorée_, car la plupart des miracles de - saint Pierre Martyr paraissent avoir été interpolés par des copistes - de l’ordre des Frères Prêcheurs. Certains manuscrits en énumèrent - ainsi plus de cent. - - - - -LXIV - -SAINT PHILIPPE, APÔTRE - -(1er mai) - - -L’apôtre Philippe prêchait depuis vingt ans en Scythie, lorsque les -païens s’emparèrent de lui, et voulurent le contraindre à sacrifier -devant une statue du dieu Mars. Mais soudain un énorme dragon, sortant -du pied de la statue, mit à mort le fils du prêtre, qui préparait le feu -du sacrifice, et les deux tribuns qui avaient fait arrêter Philippe; en -même temps qu’il répandait une haleine si fétide, que tout le reste des -assistants en était étouffé. Et Philippe dit: «Croyez-moi, brisez cette -statue, et à sa place, adorez la croix du Seigneur, afin que ceux -d’entre vous qui souffrent soient guéris, et que ces trois morts -ressuscitent!» Mais les païens, de plus en plus malades, criaient: «Fais -seulement que nous soyons guéris, et nous te promettons de détruire -aussitôt la statue!» Alors, Philippe, parlant au dragon, lui ordonna de -s’enfuir dans un lieu désert, où il ne pût faire de mal à personne: le -dragon obéit, s’enfuit et ne se montra jamais plus. Après quoi Philippe -guérit tous ceux que l’haleine du dragon avait rendus malades, et obtint -que les trois morts fussent rendus à la vie. Il convertit ainsi la ville -entière, et passa un an encore à prêcher dans ses murs. Puis, y ayant -ordonné des prêtres et des diacres, il se rendit dans une ville d’Asie -appelée Hierapolis, où il éteignit l’hérésie des Ebionites, qui -prétendaient que le Christ s’était incarné dans une chair différente de -notre chair humaine. - -Il avait avec lui ses deux filles, d’une grande sainteté, par -l’entremise desquelles Dieu convertissait à la foi de nombreuses âmes. -Quant à Philippe, une semaine avant sa mort, il convoqua les évêques et -les prêtres, et leur dit: «Le Seigneur m’accorde encore sept jours pour -continuer à vous instruire.» Il était alors âgé de quatre-vingt-sept -ans. Et en effet, une semaine après, il fut pris par les infidèles et -attaché par eux à une croix, à l’exemple du maître divin dont il -prêchait la doctrine. C’est ainsi que son âme s’envola heureusement au -trône du Seigneur; et on ensevelit près de lui les deux vierges, ses -filles, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche. - -Isidore nous dit, dans son livre sur l’origine, la vie et la mort des -saints: «Philippe le Galiléen prêcha le Christ, convertit à la foi les -nations barbares des bords de l’Océan, et fut enfin crucifié, lapidé, et -mis à mort, à Hierapolis, dans la province de Phrygie, où il repose -entre ses deux filles.» - -D’un autre Philippe, qui fit partie des sept premiers diacres, saint -Jérôme nous dit qu’il est mort à Césarée, le huitième jour des ides de -juillet, après avoir accompli de nombreux miracles, et qu’il fut enterré -avec ses trois filles, tandis qu’une quatrième repose à Ephèse. Mais le -premier Philippe diffère de celui-là, ayant été apôtre et non diacre, -ayant été enterré à Hierapolis et non à Césarée, et ayant eu deux filles -et non quatre. L’_Histoire ecclésiastique_, en vérité, paraît affirmer -que ce fut l’apôtre Philippe qui eut quatre filles douées du don de -prophétie; mais l’opinion de saint Jérôme, sur ce point, mérite plus de -créance. - - - - -LXV - -SAINT JACQUES LE MINEUR, APÔTRE - -(1er mai) - - -I. Le saint Jacques dont nous allons parler est désigné sous différents -noms. On l’appelle notamment Jacques fils d’Alphée, ou Jacques le frère -du Seigneur, ou encore Jacques le Mineur et Jacques le Juste. Il est -Jacques, fils d’Alphée, non seulement à cause du nom de son père, mais -aussi à cause du sens d’Alphée, qui signifie sage, ou leçon, où encore -millième. Et, en effet, saint Jacques fut sage dans la science divine, -il fut une leçon pour les autres, il fuit le monde qu’il dédaignait, et -il voulut être le millième par humilité. Son nom de «frère du Seigneur» -lui vient, croit-on, de ce qu’il ressemblait si fort au Seigneur, par -les traits du visage, que plus d’une fois on le confondit avec lui. -Aussi, lorsque les Juifs vinrent s’emparer du Christ, craignirent-ils de -prendre Jacques au lieu du Christ; et c’est pour ce motif qu’ils -ordonnèrent à Judas de leur désigner le Christ en lui donnant un baiser. -Cette explication du nom de saint Jacques nous est, en outre, confirmée -par saint Ignace dans sa lettre à l’évangéliste Jean, où nous lisons: -«Avec ta permission, je voudrais me rendre à Jérusalem pour voir le -vénérable Jacques, surnommé le Juste, dont on dit qu’il ressemblait si -fort à Jésus-Christ de figure, de manières, et de langage, qu’on aurait -pu le tenir pour son frère jumeau.» - -Ou bien encore ce surnom peut venir de ce que Jésus et Jacques étaient -enfants de deux sœurs, et que le père de Jacques, Cléophas, était le -frère de Joseph. Mais, en tout cas, ce nom de «frère du Seigneur» ne -saurait venir, comme d’aucuns l’ont prétendu, de ce que Jacques fût le -fils de Joseph, le mari de la Vierge: car il était fils de Marie, fille -de Cléophas, qui lui-même était frère de Joseph, le mari de la Vierge. -Les Juifs, en effet, appelaient frères tous ceux que rattachaient entre -eux les liens du sang. Quant au nom de Jacques Mineur, il s’oppose à -celui de Jacques Majeur, le fils de Zébédée, qui, bien qu’il ait reçu la -vocation après l’autre Jacques, était cependant son aîné par l’âge. -Enfin, le surnom de Juste nous rappelle l’éminente sainteté de Jacques, -qui, d’après saint Jérôme, était l’objet d’une vénération si profonde -que le peuple se disputait l’honneur de toucher les pans de son manteau. -Et voici, ce qu’écrit de sa sainteté Hégésippe, qui eut l’occasion de -connaître les apôtres: «La direction de l’Eglise fut confiée à Jacques, -le frère du Seigneur, que tous se sont toujours accordé à appeler le -Juste. Telle était sa sainteté, dès le ventre de sa mère, que jamais il -ne but de vin ni de bière, jamais il ne mangea de viande, jamais il ne -s’oignit d’huile, jamais il n’eut besoin de prendre des bains. Toute sa -vie il fut vêtu d’un simple manteau de toile. Et, à force de -s’agenouiller pour prier, on voyait sur ses genoux des durillons comme -ceux qui se forment sous les pieds. Aussi lui seul, parmi les apôtres, -en raison de sa sainteté, était-il admis à pénétrer dans le Saint des -Saints.» On dit également qu’il fut le premier, parmi les apôtres, à -célébrer la messe, les disciples lui ayant fait l’honneur de lui confier -la célébration de la première messe à Jérusalem, après l’ascension du -Seigneur, et avant même qu’il fût ordonné évêque. Saint Jérôme ajoute, -dans son écrit contre Jovinien, que Jacques le Mineur ne connut jamais -les plaisirs de la chair. Lorsque Jésus mourut sur la croix, Jacques fit -le vœu de ne rien manger jusqu’à ce que son maître fût ressuscité -d’entre les morts. Le jour même de sa résurrection, Jésus lui apparut, -et dit à ceux qui étaient avec lui: «Préparez la table et le pain!» -Puis, prenant le pain, il le bénit et le donna à Jacques, en lui disant: -«Lève-toi et mange, mon frère, car le Fils de l’Homme est ressuscité -d’entre les morts!» - -La septième année de son épiscopat, au jour de Pâques, les apôtres se -réunirent à Jérusalem et rapportèrent à Jacques tout ce que le Seigneur -avait fait par leur entremise depuis leur séparation. Après quoi -Jacques, pendant sept jours, prêcha dans le temple avec les autres -apôtres, en présence de Caïphe et d’un grand nombre de Juifs; et déjà -ceux-ci étaient sur le point de demander le baptême, lorsque soudain un -autre Juif, entrant dans le temple, se mit à crier: «O hommes d’Israël, -que faites-vous? Vous laisserez-vous longtemps encore tromper par ces -magiciens?» Et cet homme excita le peuple à un tel degré que les apôtres -faillirent être lapidés. Il s’élança lui-même sur l’estrade d’où Jacques -prêchait, et le précipita au bas de cette estrade, de façon qu’il le -rendit boiteux pour le reste de sa vie. Ainsi, sept ans après -l’ascension du Christ, Jacques eut une première fois à souffrir pour son -maître. - -La trentième année de son épiscopat, les Juifs, dépités de ne pouvoir -tuer saint Paul, qui en avait appelé à César et avait été mandé à Rome, -tournèrent leur fièvre de persécution contre saint Jacques, et -cherchèrent une occasion de le faire périr. Hégésippe, le contemporain -des apôtres, nous raconte que les Juifs vinrent trouver Jacques et lui -dirent: «Nous te demandons de ramener dans la bonne voie les gens du -peuple qui, dans leur aveuglement, croient que Jésus était le Messie. Si -tu détournes de Jésus la foule qui va se réunir pour les fêtes de -Pâques, nous t’obéirons tous, et te rendrons tous hommage comme au plus -juste d’entre nous.» Ils le conduisirent ensuite au haut du temple et se -mirent à lui crier: «Homme juste, toi à qui nous devons tous obéir, -dis-nous ton avis sur l’erreur des gens du peuple au sujet de ce Jésus -qu’on a crucifié!» Mais Jacques, trompant leur attente, s’écria d’une -voix immense: «Que m’interrogez-vous sur le Fils de l’Homme? Le voici -lui-même assis dans le ciel à la droite de son Père, en attendant qu’il -revienne juger les vivants et les morts!» Ce qu’entendant, les chrétiens -furent remplis de joie; mais les scribes et les pharisiens se dirent: -«Nous avons eu tort d’invoquer son témoignage! Montons à présent jusqu’à -lui et précipitons-le à terre, afin que la foule, effrayée, ne s’avise -pas de croire à ses paroles!» Là-dessus, ils s’écrièrent: «Eh quoi! le -juste lui-même est tombé dans l’erreur!» Puis ils montèrent sur le haut -du temple et le précipitèrent sur le sol, où ils se mirent à lui jeter -des pierres. Mais lui, se relevant sur ses genoux, disait: «Je t’en -prie, maître, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!» Alors un -des prêtres, fils de Rahab, s’écria: «Que faites-vous, insensés? Voici -que ce juste que vous lapidez prie pour vous!» Alors un des Juifs, -saisissant un marteau de foulon, asséna sur la tête de saint Jacques un -coup vigoureux qui fit jaillir la cervelle. Et ainsi le martyr rendit -son âme à Dieu, sous le règne de Néron. Il fut enseveli près du temple. -La foule voulut venger sa mort et s’emparer de ses meurtriers, mais -ceux-ci, déjà, avaient pris la fuite. - -II. Josèphe rapporte que c’est en châtiment du meurtre de Jacques qu’a -été autorisée la destruction de Jérusalem, ainsi que la dispersion des -Juifs. Mais plus encore que la mort de Jacques, c’est la mort du -Seigneur qui a attiré sur Jérusalem ce terrible châtiment, selon ce -qu’avait dit le Seigneur lui-même: «On ne te laissera pas pierre sur -pierre, puisque tu n’as point connu le temps de ta visitation!» Mais -comme Dieu ne veut pas la mort du pécheur, cinquante ans de délai furent -laissés aux Juifs pour faire pénitence, en même temps que la prédication -des apôtres, et en particulier celle de saint Jacques le Mineur, les -exhortait sans cesse à se repentir. Et ce n’est pas tout. Ne pouvant -convertir les Juifs par la prédication des apôtres, le Seigneur voulut -au moins les effrayer par des prodiges; et Josèphe nous rapporte toute -une série de prodiges qui se produisirent pendant ces cinquante années -de délai. Une étoile, pareille à un glaive, flamboya au-dessus de la -ville pendant une année entière. Un jour de fête des Azymes, à neuf -heures de la nuit, une lumière aussi brillante que celle du midi entoura -le temple. Dans la même fête, une génisse qu’on allait sacrifier, déjà -livrée aux mains des prêtres, enfanta un agneau. Plusieurs jours après, -au coucher du soleil, on vit courir de toutes parts, sur les nuages, des -chars remplis de troupes en armes. La nuit de la Pentecôte, les prêtres -qui entraient dans le temple pour préparer les sacrifices, entendirent -d’étranges bruits comme d’écroulement, pendant que des voix invisibles -disaient: «Quittons ces lieux!» Enfin, quatre ans avant la guerre, le -jour de la fête des Tabernacles, un certain Jésus, fils d’Ananias, se -mit à crier: «Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre -points cardinaux, voix sur Jérusalem et sur le temple, voix sur les -époux et les épouses, voix sur le peuple tout entier!» Cet homme fut -saisi, frappé de verges, mais toujours il répétait les mêmes paroles, -criant plus fort à chaque coup reçu. On le conduisit devant le juge, on -le tortura jusqu’à mettre à nu les os de ses membres. Mais lui, sans -pleurer ni demander grâce, hurlait toujours les mêmes paroles, ajoutant -encore: «Malheur à toi, malheur à toi, Jérusalem!» - -Alors, comme les Juifs ne se laissaient ni toucher par les -avertissements ni effrayer par les prodiges, le Seigneur envoya à -Jérusalem Vespasien et Titus, qui détruisirent la ville de fond en -comble. Et voici quelle fut l’occasion de leur arrivée à Jérusalem, à ce -que nous raconte certaine histoire, en vérité apocryphe. Pilate, -comprenant qu’il avait condamné un innocent, et craignant la colère de -l’empereur Tibère, lui envoya, pour s’excuser de la mort de Jésus, un -messager nommé Albain. Or, à cette époque, Vespasien gouvernait, au nom -de Tibère, le pays des Galates, et Albain, poussé par la tempête sur la -côte de Galatie, fut amené en présence de Vespasien. Et c’était la -coutume du pays que tout naufragé qui y débarquait devenait l’esclave du -prince. Vespasien demanda à Albain qui il était, d’où il venait, et où -il allait. Et Albain: «Je suis habitant de Jérusalem, je viens de cette -ville, et je me rends à Rome.» Alors Vespasien: «Tu viens du pays des -mages, et, par suite, tu dois connaître le secret de guérir. Vois donc à -me donner tes soins!» Car Vespasien avait dans le nez, depuis l’enfance, -une espèce de vermine, d’où lui était venu son surnom même de Vespasien. -Albain répondit: «Seigneur, je ne connais point la médecine, et ne puis -donc pas te guérir.» Mais Vespasien: «Si tu ne me guéris, tu seras mis à -mort!» Alors Albain lui dit: «Celui qui a su rendre la vue aux aveugles, -exorcisé les démons, ressuscité les morts, celui-là pourra te guérir, -non pas moi!» Et Vespasien: «Qui est donc celui-là?» Et Albain: «C’est -Jésus de Nazareth, que les Juifs ont mis à mort par jalousie. Si tu -crois en lui, tu retrouveras aussitôt la santé!» Et Vespasien: «Je crois -que, s’il a pu ressusciter les morts, il pourra me délivrer de mon -infirmité!» Et aussitôt les vers lui sortirent du nez, et il retrouva la -santé. Rempli de joie, il s’écria: «Oui, certes, c’était un Fils de -Dieu, celui qui a pu me guérir! Et je vais demander à César la -permission de me rendre à Jérusalem, pour châtier tous ceux qui ont -livré cet homme et l’ont fait mourir. Quant à toi, Albain, retourne -auprès de ton maître, je te rends la liberté!» Vespasien alla donc à -Rome, afin d’obtenir de Tibère la permission de détruire Jérusalem et -toute la Judée. Et pendant de nombreuses années il réunit des troupes, -sous le règne de Néron, pendant que les Juifs, de leur côté, se -révoltaient contre l’Empire. Mais d’autres chroniques affirment que ce -n’était point le zèle pour le Christ qui le faisait agir, mais le désir -de réprimer l’insurrection des Juifs. Enfin il se mit en route vers -Jérusalem, avec une nombreuse armée, et, le jour de Pâques, il mit le -siège autour de la ville, où se trouva ainsi enfermée une foule de Juifs -venus de la campagne pour les fêtes. Sur son chemin, il attaqua une -ville de Judée nommée Jonapata, dont Josèphe était le chef; et celui-ci, -après une courageuse résistance, voyant que la destruction de la ville -était imminente, se réfugia avec onze autres Juifs dans un souterrain, -où ses compagnons et lui souffrirent de la faim pendant quatre jours. -Ces malheureux, malgré l’avis de Josèphe, aimaient mieux mourir là que -de se soumettre au joug de Vespasien. Ils résolurent donc de se tuer les -uns les autres, afin d’offrir leur sang à Dieu en sacrifice; et comme -Josèphe était le principal d’entre eux, c’était lui qu’on voulait mettre -à mort le premier. Mais Josèphe, personnage prudent, et qui tenait à la -vie, se constitua le juge du sacrifice, et décida que l’on tirerait au -sort, deux par deux, ceux qui auraient à être tués les premiers. Après -quoi, il livra à la mort tantôt l’un tantôt l’autre de ses compagnons, -jusqu’à ce qu’enfin ne restèrent plus que lui-même et l’homme qui devait -tirer au sort avec lui. Alors Josèphe, adroitement, prit à cet homme son -épée, et lui demanda ensuite s’il préférait vivre ou mourir. L’homme, -épouvanté, le supplia de lui conserver la vie. Josèphe s’adressa en -secret à un familier de Vespasien, et le pria de demander à son maître -que grâce lui fût faite de la vie. Amené devant Vespasien, il lui dit: -«Prince, je t’informe que l’empereur de Rome vient de mourir, et que le -Sénat t’a nommé pour le remplacer!» Et Vespasien: «Si tu es prophète, -pourquoi n’as-tu pas prédit à cette ville qu’elle aurait à se soumettre -à moi?» Cependant, quelques jours après, des délégués arrivèrent de Rome -pour annoncer à Vespasien qu’il était élevé à l’Empire. Le nouvel -empereur partit pour Rome, laissant à son fils Titus le soin de -poursuivre le siège de Jérusalem. - -La même histoire apocryphe raconte ensuite que Titus, en apprenant -l’honneur échu à son père, fut rempli d’une joie qui lui tordit les -nerfs et paralysa ses membres. Ce qu’apprenant, Josèphe devina la cause -véritable de la maladie, et s’ingénia à y trouver un remède, se fondant -sur le principe que les contraires peuvent être guéris par leurs -contraires. Or, Titus avait un esclave qui lui était si odieux qu’il ne -pouvait, sans souffrir, le voir ni même entendre prononcer son nom. -Josèphe dit donc à Titus: «Si tu veux être guéri, aie soin de saluer -tous ceux que tu verras en ma compagnie!» Titus s’engagea à le faire. Et -aussitôt Josèphe fit préparer un festin où il se plaça en face de Titus, -en faisant asseoir à sa droite l’esclave détesté. Et dès que Titus -l’aperçut, il eut un frémissement d’aversion qui, aussitôt, réchauffa -ses nerfs, refroidis par l’excès de joie, et le guérit de sa paralysie. -Et, depuis lors, il rendit sa faveur à l’esclave et admit Josèphe dans -son amitié. Telle est l’histoire; mais je laisse au jugement du lecteur -le soin de décider si une telle histoire valait même la peine d’être -rapportée. - -Le fait est que Jérusalem fut assiégée par Titus, pendant deux ans, et -qu’entre autres maux, dont elle eut à souffrir au cours de ce siège, -elle eut à souffrir une famine si affreuse que les parents arrachaient -la nourriture non seulement des mains mais de la bouche même des -enfants, et les enfants de la bouche des parents; les plus vigoureux des -jeunes gens erraient par les rues comme des fantômes et tombaient morts, -épuisés de faim; souvent ceux qui ensevelissaient les morts mouraient -sur les cadavres, si bien qu’on finit par ne plus ensevelir les morts, -et qu’on se borna à les précipiter en masse du haut des murs. Titus, -voyant les fossés remplis de ces cadavres, leva les mains au ciel, -pleura, et dit: «Seigneur, tu vois que ce n’est point moi qui les ai -fait mourir!» Et la famine était telle que les assiégés mangeaient leurs -chaussures. Une femme noble et riche, voyant des pillards envahir et -dépouiller sa maison, s’écria, tandis qu’elle élevait en l’air son -enfant nouveau-né: «Fils plus infortuné d’une mère infortunée, pour quel -destin te réserverais-je au milieu de tant de misères? Viens, mon -enfant, sois pour ta mère une nourriture, pour les pillards un scandale, -pour les siècles un avertissement!» Sur quoi elle étrangla son fils, le -fit cuire, en mangea la moitié, et cacha l’autre moitié. Or, voici que -les pillards, sentant une odeur de viande cuite, se précipitèrent dans -la maison et menacèrent la femme de la tuer si elle ne leur livrait sa -provision de viande. Alors la femme, leur montrant les membres de son -enfant: «Tenez, leur dit-elle, je vous ai réservé la meilleure partie!» -Une telle horreur les envahit qu’ils ne surent que répondre. Et elle: -«C’est mon fils, leur dit-elle, le péché est sur moi: mangez sans -crainte, puisque moi-même, qui l’ai mis au monde, en ai mangé la -première; et si l’horreur vous retient, j’achèverai seule de manger ce -dont j’ai déjà mangé la moitié!» - -Enfin, la seconde année du règne de Vespasien, Titus prit Jérusalem, -détruisit le temple de fond en comble; et, de même que les Juifs avaient -acheté le Christ pour trente deniers, de même Titus ordonna qu’on -vendît trente Juifs pour un seul denier. Josèphe raconte que -quatre-vingt-dix-sept mille Juifs furent vendus, et que onze mille -périrent par la faim ou le fer. On raconte encore que Titus, en entrant -à Jérusalem, aperçut un mur plus épais que les autres; il y fit -pratiquer une ouverture, et l’on vit derrière le mur un vieillard -d’aspect vénérable qui, aux questions qu’on lui posa, répondit qu’il -s’appelait Joseph, qu’il était de la ville d’Arimathie, et que les Juifs -l’avaient enfermé et muré là parce qu’il avait enseveli le corps du -Christ. Il ajouta que, depuis lors, il avait été nourri et soutenu par -des anges descendant du ciel. Mais, d’autre part, l’évangile de Nicodème -nous dit que Joseph d’Arimathie, ayant été muré par les Juifs, avait été -délivré par le Christ et ramené par lui dans sa ville natale. Après -cela, rien n’empêche d’admettre que, revenu à Arimathie, Joseph ait -continué à prêcher le Christ et ait été muré par les Juifs une seconde -fois. - -A la mort de Vespasien, Titus succéda à son père sur le trône: homme -plein de clémence et de générosité, dont Eusèbe de Césarée et Jérôme -nous rapportent que, certain jour, se rappelant qu’il n’avait fait ce -jour-là aucune bonne action, il s’est écrié: «O mes amis, j’ai perdu ma -journée!» Longtemps après, certains Juifs voulurent reconstruire -Jérusalem. Mais, étant sortis de leurs maisons, le matin, pour y -travailler, ils aperçurent à terre des croix faites de rosée: ils -s’enfuirent, épouvantés. Le matin suivant, quand ils se remirent à -l’ouvrage, chacun d’eux vit une croix de sang peinte sur son manteau, ce -qui, de nouveau, les mit en fuite. Enfin, le troisième jour, une vapeur -brûlante sortit du sol, qui les consuma. C’est du moins ce que raconte -Milet, dans sa chronique. - - - - -LXVI - -L’INVENTION DE LA SAINTE CROIX - -(3 mai) - - -Sous le nom de l’Invention de la Sainte Croix, l’Eglise fête -l’anniversaire du jour où a été retrouvée la croix de Notre-Seigneur. -Cet événement eut lieu plus de deux cents ans après la résurrection du -Christ. - -On lit dans l’_Evangile de Nicodème_ que, un jour que le vieil Adam -était malade, son fils Seth se rendit jusqu’à la porte du Paradis et -demanda de l’huile de l’arbre de miséricorde, afin d’en frotter le corps -de son père et de lui rendre ainsi la santé. Or, l’archange Michel lui -apparut et lui dit: «N’espère pas obtenir, par tes larmes ni par tes -prières, de l’huile de l’arbre de miséricorde, car les hommes ne -pourront obtenir de cette huile que dans cinq mille cinq cents -ans»,--c’est-à-dire après la passion du Christ. Une autre chronique -raconte que l’archange Michel offrit cependant à Seth un rameau de -l’arbre miraculeux, en lui ordonnant de le planter sur le mont Liban. -Une autre histoire, en vérité apocryphe, ajoute que cet arbre était le -même qui avait fait pécher Adam, et que l’ange, en donnant le rameau à -Seth, lui dit que, le jour où ce rameau porterait des fruits, son père -recouvrerait la santé. Et Seth, de retour chez lui trouva son père déjà -mort; il planta le rameau sur la tombe d’Adam, et le rameau devint un -grand arbre qui vivait encore au temps de Salomon. - -Ce prince, frappé de la beauté de l’arbre, le fit couper afin qu’il -servît à la construction du temple; mais là, on ne put trouver aucun -endroit où le placer: car tantôt il paraissait trop long et tantôt trop -court; et, quand les ouvriers essayaient de le couper à la longueur -voulue, ils s’apercevaient ensuite qu’ils l’avaient trop coupé: de telle -sorte que, impatientés, ils le jetèrent en travers d’un lac, pour servir -de pont. Or la reine de Saba, venant à Jérusalem pour consulter la -sagesse de Salomon, et ayant à traverser le susdit lac, vit en esprit -que le Sauveur du monde serait un jour attaché au bois de cet arbre. -Elle refusa donc de mettre le pied sur lui, et, au contraire, -s’agenouilla pour l’adorer. Une autre histoire veut que la reine de Saba -ait vu le bois miraculeux dans le temple même, et que de retour dans son -pays, elle ait écrit à Salomon qu’à ce bois serait un jour attaché -l’homme dont la mort mettrait fin au royaume des Juifs; sur quoi Salomon -aurait fait enlever l’arbre et aurait ordonné de l’enfouir profondément -sous terre. Et, à l’endroit où l’arbre était enfoui, se forma plus tard -la piscine probatique: si bien que ce n’était pas seulement la descente -d’un ange, mais aussi la vertu du bois caché sous terre, qui produisait, -dans cette piscine, la commotion de l’eau et guérissait les malades. - -Enfin l’on raconte que, aux approches de la passion du Christ, le bois -sortit de terre, et que les Juifs, le voyant surnager à la surface de -l’eau, le prirent pour en faire la croix du Seigneur. Mais la tradition -affirme, d’autre part, que la croix du Christ fut faite de quatre bois -différents, à savoir de palmier, de cyprès, d’olivier et de cèdre, -chacune de ces espèces servant à l’une des quatre parties de la croix, -c’est-à-dire la poutre verticale, l’horizontale, la tablette placée au -sommet, et le tronc soutenant la croix, ou encore, selon Grégoire de -Tours, la tablette placée sous les pieds du Christ. Mais jusqu’à quel -point sont vraies les diverses légendes que nous venons de rapporter, -c’est ce dont le lecteur jugera par lui-même: car le fait est qu’on ne -les trouve mentionnées dans aucune chronique ni histoire authentique. - -Après la passion du Christ, le bois précieux de la croix resta caché -sous terre pendant plus de deux cents ans; il fut enfin retrouvé par -Hélène, mère de l’empereur Constantin, dans les circonstances que nous -allons raconter. - -En ce temps-là, une multitude innombrable de barbares se rassembla sur -la rive du Danube, s’apprêtant à traverser le fleuve afin de soumettre à -leur domination l’Occident tout entier. A cette nouvelle, l’empereur -Constantin se mit en marche avec son armée et vint camper sur l’autre -rive du Danube; mais, comme le nombre des barbares augmentait toujours, -et que déjà ils commençaient à traverser le fleuve, Constantin fut saisi -de frayeur à la pensée de la bataille qu’il aurait à livrer. Or la nuit, -un ange le réveilla et lui dit de lever la tête; et Constantin aperçut -au ciel l’image d’une croix faite d’une lumière éclatante; et au-dessus -de l’image était écrit, en lettres d’or: «Ce signe te donnera la -victoire!» Alors, réconforté par la vision céleste, il fit faire une -croix de bois, et la fit porter en avant de son armée: puis, fondant sur -l’ennemi, il l’extermina ou le mit en fuite. Après quoi il convoqua les -prêtres des divers temples, et leur demanda de quel dieu cette croix -était le signe. Les prêtres ne savaient que répondre, lorsque survinrent -des chrétiens, qui expliquèrent à l’empereur le mystère de la Sainte -Croix et le dogme de la Trinité. Et Constantin, les ayant entendus, crut -au Christ: il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, ou, suivant -d’autres auteurs, de celles d’Eusèbe, évêque de Césarée. - -Mais, ici encore, nous avons affaire à une légende qui se trouve -contredite par l’_Histoire tripartite_, par l’_Histoire ecclésiastique_, -par la vie de saint Sylvestre et par la chronique des papes. Aussi une -autre tradition affirme-t-elle que le Constantin en question n’était pas -le fameux empereur qui fut converti et baptisé par le saint pape -Sylvestre, mais que c’était un autre Constantin, père de celui-là. Et -cette tradition ajoute que, à la mort de son père, Constantin, se -rappelant la victoire que le défunt avait due à la vertu de la sainte -croix, envoya sa mère Hélène à Jérusalem pour y retrouver cette croix -miraculeuse. - -L’_Histoire ecclésiastique_ nous donne, de la victoire de Constantin, -une autre version. Suivant elle, la bataille aurait eu lieu près du Pont -Albin, où Constantin se serait rencontré avec Maxence, qui voulait -envahir l’empire romain. Et comme l’empereur, anxieux, levait les yeux -au ciel pour en implorer du secours, il vit à l’orient, sur le ciel, le -signe resplendissant de la croix entouré d’anges, qui lui dirent: -«Constantin, ce signe te donnera la victoire!» Et comme Constantin se -demandait ce que cela signifiait, le Christ lui apparut la nuit, avec le -même signe, et lui ordonna d’en faire exécuter une image, qui lui -servirait d’aide dans la bataille. Alors Constantin, sûr désormais de la -victoire, fit sur son front le signe de la croix, et prit dans sa main -une croix d’or. Après quoi il pria Dieu que sa main, qui avait tenu le -signe de la croix, n’eût pas à être tachée de sang romain. Et en effet -Maxence, au moment où il traversait le fleuve, oublia qu’il avait fait -miner les ponts pour tromper Constantin, passa lui-même sur un pont -miné, et se noya dans le fleuve. Alors Constantin fut reconnu empereur -sans opposition; et une chronique, suffisamment autorisée, ajoute que, -cependant, il hésita quelque temps encore à se convertir tout à fait, -jusqu’au jour où, saint Pierre et saint Paul lui étant apparus, il fut -guéri de sa lèpre, et reçut enfin le baptême des mains du pape -Sylvestre. D’autre part saint Ambroise, dans sa lettre à Théodose, et -l’_Histoire tripartite_, affirment que, même alors, il ajourna son -baptême, afin d’être baptisé dans les flots du Jourdain. Et c’est aussi -ce que nous dit la chronique de saint Jérôme. - -Mais, quoi qu’il en soit de cette question, le fait est que c’est la -mère de Constantin, Hélène, qui présida à l’Invention de la Sainte -Croix. Cette Hélène, suivant les uns, aurait été d’abord fille -d’auberge, et le père de Constantin l’aurait épousée pour sa beauté. -D’autres affirment qu’elle était fille unique de Coël, roi des Bretons, -que le père de Constantin l’avait épousée lorsqu’il était venu en -Bretagne, et que, ainsi, après la mort de Coël, il était devenu le -maître de l’île. C’est aussi ce qu’affirment les Bretons, bien qu’une -autre version veuille qu’Hélène ait été de Trèves. - -Arrivée à Jérusalem, Hélène fit mander devant elle tous les savants -juifs de la région. Et ceux-ci, effrayés, se disaient l’un à l’autre: -«Pour quel motif la reine peut-elle bien nous avoir convoqués?» - -Alors l’un d’eux, nommé Judas, dit: «Je sais qu’elle veut apprendre de -nous où se trouve le bois de la croix sur laquelle a été crucifié Jésus. -Or mon aïeul Zachée a dit à mon père Simon, qui me l’a répété en -mourant: «Mon fils, quand on t’interrogera sur la croix de Jésus, ne -manque pas à révéler où elle se trouve, faute de quoi on te fera subir -mille tourments; et cependant ce jour-là sera la fin du règne des Juifs, -et ceux-là régneront désormais qui adoreront la croix, car l’homme qu’on -a crucifié était le Fils de Dieu!» Et j’ai dit à mon père: «Mon père, si -nos aïeux ont su que Jésus était le fils de Dieu, pourquoi l’ont-ils -crucifié?» Et mon père m’a répondu: «Le Seigneur sait que mon père -Zachée s’est toujours refusé à approuver leur conduite. Ce sont les -Pharisiens qui ont fait crucifier Jésus, parce qu’il dénonçait leurs -vices. Et Jésus est ressuscité, le troisième jour, et est monté au ciel -en présence de ses disciples. Et mon oncle Etienne a cru en lui; ce -pourquoi les Juifs, dans leur folie, l’ont lapidé. Vois donc, mon fils, -à ne jamais blasphémer Jésus ni ses disciples!» Ainsi parla Judas; et -les Juifs lui dirent: «Jamais nous n’avons entendu rien de pareil.» Mais -lorsqu’ils se trouvèrent devant la reine, et que celle-ci leur demanda -en quel lieu Jésus avait été crucifié, tous refusèrent de la renseigner: -si bien qu’elle ordonna, qu’ils fussent jetés au feu. Alors les Juifs, -épouvantés, lui désignèrent Judas, en disant: «Princesse, cet homme-ci, -fils d’un prophète, sait toutes choses mieux que nous, et te révélera ce -que tu veux connaître!» Alors la reine les congédia tous à l’exception -de Judas, à qui elle dit: «Choisis entre la vie et la mort! Si tu veux -vivre, indique-moi le lieu qu’on appelle Golgotha, et dis-moi où je -pourrai découvrir la croix du Christ!» Judas lui répondit: «Comment le -saurais-je, puisque deux cents ans se sont écoulés depuis lors, et qu’à -ce moment je n’étais pas né?» Et la reine: «Je te ferai mourir de faim, -si tu ne veux pas me dire la vérité!» Sur quoi elle fit jeter Judas dans -un puits à sec, et défendit qu’on lui donnât aucune nourriture. - -Le septième jour, Judas, épuisé par la faim, demanda à sortir du puits, -promettant de révéler où était la croix. Et comme il arrivait à -l’endroit où elle était cachée, il sentit dans l’air un merveilleux -parfum d’aromates; de telle sorte que, stupéfait, il s’écria: «En -vérité, Jésus, tu es le sauveur du monde!» - -Or, il y avait en ce lieu un temple de Vénus qu’avait fait construire -l’empereur Adrien, de façon que quiconque y viendrait adorer le Christ -parût en même temps adorer Vénus. Et, pour ce motif, les chrétiens -avaient cessé de fréquenter ce lieu. Mais Hélène fit raser le temple; -après quoi Judas commença lui-même à fouiller le sol et découvrit, à -vingt pas sous terre, trois croix qu’il fit aussitôt porter à la reine. - -Restait seulement à reconnaître celle de ces croix où avait été attaché -le Christ. On les posa toutes trois sur une grande place, et Judas, -voyant passer le cadavre d’un jeune homme qu’on allait enterrer, arrêta -le cortège, et mit sur le cadavre l’une des croix, puis une autre. Le -cadavre restait toujours immobile. Alors Judas mit sur lui la troisième -croix; et aussitôt le mort revint à la vie. D’autres historiens -racontent que c’est Macaire, évêque de Jérusalem, qui reconnut la vraie -croix, en ravivant par elle une femme déjà presque morte. Et saint -Ambroise affirme que Macaire reconnut la croix à l’inscription placée -jadis par Pilate au-dessus d’elle. - -Judas se fit ensuite baptiser, prit le nom de Cyriaque, et, à la mort de -Macaire, fut ordonné évêque de Jérusalem. Or sainte Hélène, désirant -avoir les clous qui avaient transpercé Jésus, demanda à l’évêque de les -rechercher. Cyriaque se rendit de nouveau sur le Golgotha, et se mit en -prière; et aussitôt, étincelants comme de l’or, se montrèrent les clous, -qu’il s’empressa de porter à la reine. Et celle-ci, s’agenouillant et -baissant la tête, les adora pieusement. - -Elle rapporta à son fils Constantin une partie de la croix, laissant -l’autre partie dans l’endroit où elle l’avait trouvée. Elle donna -également à son fils les clous, qui, d’après Grégoire de Tours, étaient -au nombre de quatre. Deux de ces clous furent placés dans les freins -dont Constantin se servait pour la guerre; un troisième fut placé sur la -statue de Constantin qui dominait la ville de Rome. Quant au quatrième, -Hélène le jeta elle-même dans la mer Adriatique, qui jusqu’alors avait -été un gouffre dangereux pour les navigateurs. Et c’est elle aussi qui -ordonna qu’on fêtât tous les ans, en grande solennité, l’anniversaire de -l’invention de la Sainte Croix. - -Le saint évêque Cyriaque fut, plus tard, mis à mort par Julien -l’Apostat, qui s’efforçait de détruire en tous lieux le signe de la -croix. Julien, avant de partir pour la guerre contre les Perses, invita -Cyriaque à sacrifier aux idoles; et, sur son refus, il lui fit couper la -main droite, en disant: «Cette main a écrit bien des lettres qui ont -détourné plus d’une âme du culte des dieux!» Mais l’évêque lui répondit: -«Insensé, tu me rends là un précieux service; car cette main était un -scandale pour moi, ayant jadis écrit bien des lettres aux synagogues -pour détourner les Juifs du culte du Christ.» Alors Julien lui fit -verser dans la bouche du plomb fondu, et puis, l’ayant fait étendre sur -un lit de fer, il fit jeter sur lui des charbons ardents mêlés de sel et -de graisse. Cyriaque, cependant, restait inflexible. Et Julien lui dit: -«Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, proclame du moins que tu n’es -pas chrétien!» Sur le refus de Cyriaque, il le fit jeter parmi des -serpents venimeux; mais aussitôt les serpents périrent, sans faire aucun -mal à l’évêque. Julien le fit jeter dans une chaudière pleine d’huile -bouillante; et Cyriaque, au moment d’y entrer, pria Dieu de lui accorder -le second baptême du martyre. Sur quoi Julien, exaspéré, ordonna qu’on -lui perçât la poitrine à coups de glaive; et c’est ainsi que le saint -évêque rendit son âme à Dieu. - -Quant à la vertu souveraine de la sainte Croix, elle nous est prouvée -par l’histoire d’un pieux intendant que certain magicien conduisit, par -ruse, dans un lieu où il avait évoqué les démons. L’intendant aperçut -dans ce lieu un grand Ethiopien, assis sur un trône élevé, et entouré -d’autres noirs portant des lances et des verges. L’Ethiopien, qui était -Lucifer lui-même, dit à l’intendant: «Si tu veux m’adorer et me servir, -et renier ton Christ, je te ferai asseoir à ma droite!» Mais l’intendant -déclara qu’il préférait rester le serviteur du Christ; et, au moment où -il faisait le signe de la croix, toute la foule des démons s’évanouit. -Plus tard, le même intendant entra, avec son maître, dans l’église de -Sainte-Sophie; et là, comme tous deux se tenaient debout devant une -image du Christ, le maître vit que cette image avait les yeux fixés sur -l’intendant. Il fit alors passer celui-ci à droite, puis à gauche: les -yeux de l’image suivaient ses mouvements, et restaient toujours fixés -sur lui. Le maître, émerveillé, demanda à son intendant par quoi il -s’était rendu digne d’un si grand honneur. Et l’intendant répondit qu’il -n’avait conscience d’aucun acte qui pût lui valoir cet honneur, à cela -près qu’un jour, en présence du diable, il avait refusé de renier le -Christ. - - - - -LXVII - -LES ROGATIONS - - -Les Rogations, ou Litanies, se célèbrent deux fois par an; la première -fois le jour de la fête de saint Marc, la seconde fois pendant les trois -jours qui précèdent l’Ascension. La première de ces deux Litanies -s’appelle Majeure, la seconde Mineure. Le mot Litanie signifie -supplication ou prière. - -La première Litanie a trois noms: On l’appelle la Litanie Majeure, ou la -procession septiforme, ou les Croix-Noires. On l’appelle la Litanie -Majeure: 1º parce qu’elle a été instituée par Grégoire le Grand; 2º -parce qu’elle a été instituée à Rome, siège des apôtres; 3º parce -qu’elle a été instituée dans des circonstances graves et mémorables. Car -les Romains, après avoir vécu dans la continence pendant le carême, -s’abandonnaient ensuite à une telle débauche de jeux et de plaisirs, que -Dieu, irrité, leur envoya une terrible peste, qu’on appelle _inguinale_ -parce qu’elle a pour symptôme l’enflure de l’aîne. Et cette peste fut si -cruelle que les hommes mouraient dans la rue, à table, en jouant, en -causant. Souvent un homme éternuait, et dans cet éternuement rendait -l’âme. Aussi, lorsqu’on entendait quelqu’un éternuer, s’empressait-on de -lui dire: «Que Dieu vous aide!» Et c’est de là, dit-on, que s’est -conservée cette habitude. De même, souvent, un homme bâillait, et -sur-le-champ il rendait l’âme. Aussi, dès que quelqu’un se sentait une -approche de bâillement, il s’empressait de faire le signe de la croix; -et c’est de là encore que s’est gardée cette habitude. Quant au -développement de cette peste et à sa guérison miraculeuse, ainsi qu’à -l’institution de la Litanie, nous avons déjà raconté tout cela dans -l’histoire de saint Grégoire. - -On appelle cette Litanie la _procession septiforme_ parce que saint -Grégoire disposait la procession, qu’on faisait ce jour-là, en sept -rangs. En premier lieu venait tout le clergé, puis venaient les moines -et les religieux, puis les religieuses, puis les enfants, puis les laïcs -mâles, puis les veuves et les vierges, enfin les femmes mariées. Et -comme nous ne pouvons guère, aujourd’hui, compter dans notre procession -sur le concours de ces divers éléments, nous remplaçons les sept rangs -par sept récitations de la Litanie. - -En troisième lieu cette fête s’appelle les Croix-Noires, parce que, en -signe de deuil et de pénitence, non seulement toute la procession était -vêtue de noir, mais les croix et les autels étaient voilés de crêpe -noir. - -La Litanie Mineure, qui se célèbre pendant les trois jours qui précèdent -l’Ascension, a été instituée avant la Majeure, vers l’an 458, par saint -Mamert, évêque de Vienne, sous le règne de l’empereur Léon. On l’appelle -aussi les Rogations, et aussi la Procession. - -On l’appelle Litanie Mineure par opposition à la Majeure, comme ayant -été instituée par un moindre dignitaire de l’Eglise, en un lieu moindre, -et dans de moindres circonstances. Il y avait alors à Vienne de -fréquents tremblements de terre, qui renversaient les maisons et bon -nombre d’églises; on entendait, la nuit, des bruits effrayants; et, le -jour de Pâques un feu tomba du ciel, qui consuma le palais du roi. Et, -de même qu’autrefois Dieu avait permis aux démons d’entrer dans le corps -d’un troupeau de porcs, les loups et autres bêtes féroces entraient -librement dans les maisons, dévorant enfants et vieillards, hommes et -femmes. Devant une telle réunion de calamités, l’évêque susdit ordonna -un jeûne de trois jours, institua les litanies et obtint de cette façon -la cessation du mal dont souffrait la ville. Plus tard l’Eglise décréta -que cette Litanie serait observée par tous les fidèles. - -La Litanie Mineure s’appelle aussi fête des Rogations, parce que nous -implorons, ces trois jours-là, les suffrages de tous les saints, leur -demandant, par nos prières et nos jeûnes: 1º que Dieu pacifie les -guerres, particulièrement fréquentes au printemps; 2º qu’il conserve et -multiplie les fruits, qui commencent à naître; 3º qu’il réprime en nous -les mouvements charnels, qui sont toujours plus violents en cette -saison; 4º pour que, par ces prières et ce jeûne, nous nous préparions -mieux à recevoir le Saint-Esprit et à nous en rendre dignes. - -Enfin cette fête s’appelle aussi Procession parce que l’Eglise fait, ces -jours-là, une grande procession où l’on porte des croix, où l’on sonne -toutes les cloches, et où l’on invoque, en particulier, le patronage de -tous les saints. On porte les croix et on sonne les cloches pour -effrayer les démons, ou bien encore on porte les croix pour effrayer les -démons, et on sonne les cloches pour rappeler aux fidèles leur devoir de -prier, en présence du danger de la tentation. Dans certaines églises, -surtout dans les églises françaises, on a aussi l’habitude de porter en -procession un dragon avec une longue queue gonflée de paille, et que -l’on dégonfle devant la croix, le troisième jour: ce qui signifie que, -avant la Loi et sous la Loi, le diable a régné en ce monde, mais que le -Christ, par la grâce de sa Passion, l’a chassé de son royaume. Et l’on a -également coutume de chanter, à ces processions, le cantique des anges: -_Sancte Deus, sancte fortis, sancte et immortalis, miserere nobis._ - -Jean de Damas rapporte que, à Constantinople, un jour qu’on célébrait -les Litanies, un enfant qui se trouvait parmi la foule fut ravi au ciel, -où les anges lui apprirent ce cantique; après quoi, revenant à sa place -dans la foule, il chanta le cantique qu’il venait d’apprendre; et -aussitôt cessa la calamité pour laquelle s’étaient organisées les -Litanies. Aussi le synode de Chalcédoine sanctionna-t-il l’usage -universel de ce cantique, qui a le privilège d’inspirer aux démons une -peur toute particulière. - - - - -LXVIII - -SAINT JEAN PORTE-LATINE - -(6 mai) - - -L’apôtre et évangéliste Jean prêchait à Ephèse lorsque le proconsul le -fit saisir et lui ordonna de sacrifier aux dieux. Sur son refus, il fut -jeté en prison; et le proconsul écrivit à l’empereur Domitien une lettre -où il l’accusait d’être sacrilège, de mépriser les dieux, et d’adorer la -croix. Domitien, au reçu de cette lettre, fit venir saint Jean à Rome. -Là, après lui avoir fait raser les cheveux en signe d’infamie, il le -condamna à être plongé dans une chaudière d’huile bouillante, en -présence de la foule, devant une des portes de la ville, nommée -Porte-Latine. Mais le saint n’y éprouva aucun mal, et en sortit tout à -fait intact. C’est en souvenir de ce miracle que les chrétiens ont -élevé, en ce lieu, une église, et qu’on célèbre l’anniversaire du -supplice de saint Jean comme la fête de son martyre. - -Cependant le saint, sorti de la chaudière, continuait à prêcher le -Christ, jusqu’à ce que, par ordre de Domitien, il fut relégué dans l’île -de Pathmos. Et nous devons ajouter, à ce propos, que, si les empereurs -romains persécutaient les apôtres, ce n’était point parce que ceux-ci -prêchaient le Christ, mais parce qu’ils affirmaient la divinité du -Christ sans que cette divinité eût été reconnue par le Sénat romain, -comme le voulait la loi. Et l’_Histoire ecclésiastique_ raconte que, -Pilate ayant écrit à Tibère pour lui exposer la mort du Seigneur, Tibère -se déclara prêt à imposer aux Romains la foi chrétienne; mais le Sénat -s’y refusa, parce que le Christ avait été nommé dieu sans son -autorisation. Suivant une autre chronique, le refus du Sénat vint de ce -que le Christ ne se fût pas d’abord révélé à Rome. Suivant une autre -encore, le Sénat refusa d’admettre le Christ parce que celui-ci prêchait -le mépris du monde, tandis que les Romains étaient, par nature, avides -et ambitieux. Enfin Orose soutient que le Sénat fut fâché de ce que -Pilate eût annoncé les miracles du Christ à Tibère et non à lui; et que -Tibère, irrité à son tour du refus du Sénat, mit à mort bon nombre de -sénateurs et en exila plusieurs autres. - -On raconte aussi que la mère de saint Jean, apprenant que son fils était -prisonnier à Rome, se mit en route pour l’aller voir; mais en arrivant à -Rome elle découvrit que saint Jean était parti pour l’île de Pathmos. -Elle reprit alors le chemin de la Palestine, et, en voyage, elle mourut, -dans une ville de la Campanie appelée Vétulana. Son corps resta -longtemps caché dans une caverne, jusqu’au jour où saint Jean révéla à -saint Jacques où il se trouvait. Le corps fut alors transporté avec de -grands honneurs dans une église de Vétulana, où il opéra de nombreux -miracles. - - - - -LXIX - -SAINT GORDIEN, MARTYR - -(10 mai) - - -Gordien était officier de l’empereur Julien. Chargé par celui-ci de -faire sacrifier aux idoles un chrétien du nom de Janvier, il fut -converti par la prédication de ce chrétien, et reçut le baptême avec sa -femme, appelée Marine et cinquante-trois autres personnes. Ce -qu’apprenant, Julien fit envoyer Janvier en exil et ordonna que Gordien -eût la tête tranchée s’il refusait de sacrifier aux idoles. - -Saint Gordien eut donc la tête tranchée, et son corps resta offert aux -chiens pendant huit jours; mais comme il se conservait absolument -intact, il fut enfin recueilli par des parents du martyr et enterré à un -mille de Rome avec les restes de saint Epimaque, que le susdit Julien -avait fait mourir précédemment. - - - - -LXX - -SAINTS NÉRÉE ET ACHILLÉE, MARTYRS - -(12 mai) - - -Nérée et Achillée, qui reçurent le baptême des mains de l’apôtre saint -Pierre, étaient eunuques, et attachés au service particulier de -Domicille, nièce de l’empereur Domitien. Or, comme cette princesse était -fiancée à Aurélien, fils d’un consul, et qu’on la revêtait de pourpre et -de pierreries, Nérée et Achillée lui prêchèrent la foi. Ils lui -recommandèrent la virginité, comme une vertu chère à Dieu et innée dans -l’homme. Ils lui dirent que la femme était soumise à son mari, que -souvent elle avait à subir des coups, que souvent aussi elle s’exposait -à de mauvaises grossesses, et que, ayant peine déjà à supporter les -avertissements tendres de sa mère, elle se condamnait, par le mariage, à -supporter de bien autres injures. Domicille leur répondait: «Je sais que -mon père était jaloux et que ma mère a eu à souffrir de lui; mais -pourquoi croirais-je que mon mari dût lui ressembler?» Et eux: «Parce -que, tant qu’ils sont fiancés, ils paraissent pleins de douceur, tandis -que, après le mariage, ils règnent en maîtres cruels; sans compter que -souvent, ils préfèrent les servantes à leur maîtresse. Et toutes les -autres vertus qu’on a perdues peuvent se reconquérir par la pénitence, -tandis que, seule, la virginité ne se reconquiert pas.» Alors Domicilie -crut en Jésus, fit vœu de virginité, et reçut le voile des mains de -saint Clément. - -Sur quoi son fiancé, avec la permission de Domitien, la rélégua, avec -Nérée et Achillée, dans l’île de Pont, s’imaginant, par là, pouvoir -fléchir la jeune fille. Quelque temps après, il se rendit lui-même dans -cette île, et offrit de nombreux présents aux deux eunuques, pour qu’ils -intervinssent en sa faveur auprès de leur maîtresse; mais eux, -dédaignant ses offres, n’en mettaient que plus de zèle à la raffermir -dans sa foi. Sommés de sacrifier aux idoles, ils dirent ne pouvoir le -faire, puisqu’ils avaient reçu le saint baptême. Et, en conséquence, -tous deux eurent la tête tranchée, l’an du Seigneur 80. Leurs corps -furent ensevelis auprès du tombeau de sainte Pétronille. - -Puis le consul condamna aux plus durs travaux trois autres esclaves de -Domicille, Victorin, Euthice et Maron. Et il ordonna enfin qu’Euthice -fût frappé à mort, Victorin étouffé dans un bain de fiente, Maron écrasé -sous une grosse pierre. Mais Maron, lorsqu’on jeta sur lui cette pierre -immense, que soixante-dix hommes pouvaient à peine mouvoir, la reçut -aisément sur ses épaules, et la porta comme un caillou à deux milles de -là. Ce que voyant, plusieurs se convertirent; et le consul le fit mettre -à mort. - -Puis le consul rappela d’exil la jeune fille et envoya vers elle ses -deux sœurs de lait, Euphrosine et Théodore, avec mission de la -persuader; mais Domicille les convertit à la foi chrétienne. Alors -Aurélien se rendit chez Domicille avec les fiancés de ces deux jeunes -filles et trois jongleurs, afin de célébrer son mariage avec elle: mais -Domicille avait déjà converti les deux fiancés. Cependant, le consul la -mit de force dans son lit, ordonna aux jongleurs de chanter, aux deux -jeunes gens de danser avec lui, et voulut s’entraîner ainsi à violer la -jeune vierge. Mais bientôt les jongleurs se lassèrent de chanter, les -deux danseurs de danser; et lui, emporté par un vertige, ne s’arrêta -point de danser pendant deux jours, jusqu’à ce qu’enfin il mourût de -fatigue. - -Son frère Luxurius obtint alors de l’empereur la permission de mettre à -mort tous les chrétiens de la ville. Il fit incendier, la nuit, le lit -où reposaient les trois vierges; et celles-ci rendirent, en priant, -leurs âmes à Dieu. Saint Césaire, le lendemain, retrouva leurs trois -corps absolument intacts. - - - - -LXXI - -SAINT PANCRACE, MARTYR - -(12 mai) - - -Pancrace, de famille noble, ayant perdu son père et sa mère pendant un -séjour en Phrygie, fut remis à la charge de son oncle Denis. En -compagnie de son oncle il revint à Rome, où sa famille possédait un -grand patrimoine; et c’est ainsi qu’ils firent connaissance avec le pape -Corneille, qui se cachait, avec les fidèles, dans le voisinage de leur -propriété. Convaincus par la prédication de Corneille, Denis et Pancrace -reçurent la foi du Christ; après quoi Denis mourut en paix, et Pancrace, -fait prisonnier, fut amené devant l’empereur. Il avait alors à peine -quatorze ans. Et l’empereur Dioclétien lui dit: «Enfant, laisse-moi te -donner un conseil et te sauver d’une mort affreuse: car je sais qu’à ton -âge on est facilement trompé, et puis tu es de noble race, et fils d’un -homme que j’ai beaucoup aimé. Ecoute-moi donc, renonce à la folie de ton -christianisme; et je te traiterai comme mon propre fils!» Mais Pancrace -lui répondit: «Je suis enfant par le corps, c’est vrai, mais je porte un -cœur d’homme; et, par la grâce de mon maître Jésus-Christ, tes supplices -m’apparaissent aussi vains que cette idole qui est là devant moi. Quant -aux dieux que tu m’engages à adorer, ils n’ont été que des imposteurs, -souillant les femmes de leur propre maison et n’épargnant pas même leurs -parents. Que si tu avais aujourd’hui des esclaves qui agissent comme -eux, tu t’empresserais de les mettre à mort. Et je m’étonne que tu ne -rougisses pas d’adorer de tels dieux!» Alors l’empereur, honteux de se -voir vaincu par un enfant, lui fit trancher la tête, sur la Voie -Aurélienne, l’an du Seigneur 287. Le corps du martyr fut pieusement -enseveli par Cocavilla, femme d’un sénateur. - -Grégoire de Tours raconte que, lorsqu’un faux témoin s’approche du -tombeau de saint Pancrace, ou bien il tombe aussitôt mort sur les -dalles, ou bien un démon s’empare de lui et le fait délirer. Deux hommes -étaient en procès, et le juge ne parvenait pas à découvrir le coupable. -Dans son zèle de justice, ce juge conduisit les deux hommes à l’autel de -saint Pierre et leur fit jurer à tous deux qu’ils étaient innocents, -priant l’apôtre de lui faire reconnaître la vérité par quelque signe -miraculeux. Et comme tous deux, ayant juré, ne souffraient aucun mal, le -juge, indigné, s’écria: «Le vieux saint Pierre est décidément trop -indulgent! Allons plutôt consulter le jeune saint Pancrace!» Et comme, -sur le tombeau du saint, le vrai coupable allait recommencer à se -parjurer, il ne parvint pas à lever la main, et tomba mort dès l’instant -d’après. De là vient que, aujourd’hui encore, dans les cas difficiles, -on a coutume de faire jurer les accusés sur les reliques de saint -Pancrace. - - - - -LXXII - -SAINT BONIFACE, MARTYR - -(14 mai) - - -Passion de saint Boniface, qui souffrit le martyre dans la ville de -Tarse, sous le règne de Dioclétien, et fut enseveli à Rome, sur la Voie -Latine. - -Boniface était, à Rome, l’intendant d’une dame noble nommée Aglaé, et -entretenait avec elle des rapports coupables. Un jour enfin, sa -maîtresse et lui, comme avertis par un signe divin, décidèrent que -Boniface irait chercher les corps des martyrs, avec l’espoir que son -culte pour eux leur vaudrait, à tous deux, d’obtenir leur salut. -Boniface se mit donc en route; et lorsqu’il arriva dans la ville de -Tarse, il dit à ses compagnons: «Amis, occupez-vous de nous trouver un -logement! J’ai hâte, moi, d’aller voir ceux pour qui je suis venu.» -Après quoi, étant accouru sur la place publique, il vit les bienheureux -martyrs, l’un pendu avec du feu sous les pieds, un autre étendu sur un -chevalet, un autre labouré d’ongles de fer, un autre les mains coupées; -et tandis que, brûlant lui-même de l’amour du Christ, il considérait ces -supplices divers, il se mit à invoquer le Dieu des martyrs. Puis, -s’approchant d’eux, il s’assit à leurs pieds, baisa leurs chaînes, et -dit: «Martyrs du Christ, foulez aux pieds le démon, prenez patience! -votre peine n’est rien en comparaison du repos et de la joie qui vous -attendent!» Ce qu’entendant, le juge Simplicius le fit mander à son -tribunal et lui dit: «Qui es-tu?» Le saint répondit: «Je me nomme -Boniface, et je suis chrétien.» Alors le juge, irrité, le fit prendre, -et ordonna qu’on labourât son corps de pointes de fer jusqu’à mettre à -nu tous ses os. Il ordonna ensuite qu’on introduisît des aiguillons sous -les ongles de ses doigts. Et comme le martyr, les yeux levés au ciel, se -réjouissait parmi tous ces tourments, le méchant juge ordonna qu’on lui -ouvrît la bouche et qu’on y versât du plomb bouillant. Mais le martyr -répétait toujours: «Je te rends grâces, Seigneur Jésus!» Alors le juge -le fit plonger, la tête en bas, dans une cuve de poix bouillante; et, -comme, de cela non plus, le martyr ne souffrait aucun mal, le juge -ordonna qu’il eût la tête tranchée. Et à l’instant où on lui trancha la -tête, se produisit un grand tremblement de terre, qui convertit nombre -d’infidèles en leur montrant la vertu du Christ. - -Cependant, les autres serviteurs d’Aglaé, qui avaient accompagné -Boniface, allaient par la ville, en quête de lui, et, ne le trouvant -pas, se disaient: «Sûrement il sera occupé à quelque adultère, ou à -s’enivrer dans quelque cabaret!» Comme ils parlaient, ils rencontrèrent -dans la rue un des officiers impériaux. Ils lui demandèrent: -«N’aurais-tu pas vu ici un étranger, un Romain?» Il leur répondit: -«Hier, sur la place, un étranger a eu la tête tranchée.» Ils lui dirent: -«Quelle figure avait-il? l’homme que nous cherchons est trapu et solide, -avec une chevelure abondante; et vêtu d’un manteau rouge.» Alors -l’officier répondit: «L’homme que vous cherchez, c’est lui que nous -avons torturé et mis à mort hier!» Mais eux: «Tu dois te tromper: -l’homme que nous cherchons est un ivrogne et un débauché!» L’officier -leur dit: «Venez, et vous le verrez!» Et lorsqu’il leur eût montré le -corps du martyr et sa tête vénérable, ils lui dirent: «Oui, c’est bien -celui que nous cherchions; donne-nous ses restes!» L’officier se refusa -à les leur donner gratuitement. Mais, en échange de cinq cents sous, ils -obtinrent d’emporter le corps du martyr, qu’ils s’empressèrent d’oindre -d’aromates et d’envelopper de linges de prix; après quoi ils le -ramenèrent à Rome, se réjouissant et glorifiant Dieu. - -Un ange du ciel apparut à la maîtresse du martyr, et lui révéla sa mort -bienheureuse. Aussitôt Aglaé partit à la rencontre de son corps, et fit -élever une église digne de lui à l’endroit même où elle le rencontra, -éloigné de la ville d’environ cinq stades. Le martyre de saint Boniface -eut lieu le quatorzième jour du mois de mai; son ensevelissement, le -neuvième jour de juillet. - -Ensuite Aglaé, renonçant au monde, distribua tous ses biens aux pauvres, -affranchit tous ses esclaves, et, par ses jeûnes et ses prières, -s’acquit tant de faveur auprès de Jésus, qu’elle put accomplir des -miracles en son nom. Elle survécut ainsi douze ans au martyr, auprès de -qui elle fut enterrée. - - - - -LXXIII - -L’ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR - - -L’Ascension de Notre-Seigneur a eu lieu quarante jours après sa -résurrection. Ce jour-là, il apparut deux fois à ses disciples. Une -première fois, il apparut aux onze apôtres assis à table. Les apôtres, -ainsi que d’autres disciples, et aussi des femmes, habitaient la partie -de Jérusalem appelée Mello, sur la montagne de Sion, où David s’était -construit un palais. Il y avait là un grand cénacle où Jésus, naguère, -avait fait préparer la Pâque; à présent, les onze apôtres y demeuraient, -tandis que les autres disciples habitaient à l’entour, dans des -auberges. Or, comme les Onze étaient à table dans ce cénacle, le -Seigneur leur apparut. Il leur reprocha leur incrédulité, mangea avec -eux, et leur dit de se rendre sur le mont des Oliviers, au versant -tourné vers Béthanie. C’est là que, pour la seconde fois ce jour-là, il -leur apparut: il leva les mains, les bénit, et, en leur présence, monta -au ciel. - -Au sujet du lieu de l’Ascension, Sulpice, évêque de Jérusalem, raconte -que, lorsque plus tard on y éleva une église, l’endroit précis où -s’étaient posés les pieds du Christ ne put absolument pas être recouvert -de dalles: les plaques de marbre qu’on y mettait se rompaient, et -sautaient au visage de ceux qui les mettaient. Aujourd’hui encore, on y -voit, dans une poussière calcaire, des traces de pieds. - - - - -LXXIV - -LA PENTECÔTE - - -La Pentecôte célèbre le souvenir du jour où le Saint-Esprit est descendu -sur les apôtres en langues de feu, ainsi que le raconte le livre des -_Actes_. Au sujet de cette descente du Saint-Esprit, six questions sont -à considérer: 1º par qui il a été envoyé; 2º de quelle manière il a été -envoyé; 3º à quel moment il a été envoyé; 4º combien de fois il a été -envoyé; 5º à qui il a été envoyé; 6º pourquoi il a été envoyé. - -1º Le Saint-Esprit a été envoyé par le Père, le Fils, et par lui-même. -En effet, Jésus dit, dans l’évangile de saint Jean: «Le Saint-Esprit, -que mon Père vous enverra en mon nom»; et il dit aussi: «Quand je vous -aurai quittés, je vous l’enverrai!» Mais le Saint-Esprit est aussi venu -de lui-même, étant Dieu. Citons à ce propos, la définition que donne -saint Ambroise de la divinité: «Un Dieu se reconnaît ou bien à ce qu’il -est sans péché, ou bien à ce qu’il remet les péchés, ou bien à ce qu’il -est créateur et non créature, ou bien à ce qu’il est adoré et non -adorant.» Et le pape Léon dit: «L’Esprit-Saint est l’inspirateur de la -foi, le docteur de la science, la source de l’amour et la cause du -salut.» - -2º L’Esprit-Saint est envoyé de deux façons: d’une façon invisible quand -il pénètre dans les âmes, et d’une façon visible quand il apparaît avec -des signes visibles. De sa mission invisible, l’évangile de saint Jean -dit: «L’Esprit souffle où il veut et tu entends sa voix, mais sans -savoir d’où il vient ni où il va.» Quant à la mission visible du -Saint-Esprit, elle s’est manifestée par cinq signes: 1º sous la forme -d’une colombe au baptême du Christ (saint Luc, III); 2º sous la forme -d’un nuage lumineux, à la transfiguration du Christ (saint Matthieu, -XVI); 3º sous la forme d’un souffle (saint Jean, XX); 4º sous la forme -d’un feu, et 5º sous la forme d’une langue: ces deux dernières -manifestations ont eu lieu en ce jour de la Pentecôte. - -3º L’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres le cinquantième jour après la -Pâque. - -4º L’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres trois fois, d’après la -_Glosse_: avant la passion, après la résurrection et après l’ascension. -La première fois, il a été envoyé aux apôtres pour leur permettre de -faire des miracles (saint Matthieu, XII). D’où l’on ne doit point -conclure que quiconque possède l’Esprit-Saint puisse faire des miracles: -car, comme le dit saint Grégoire: «Les miracles ne font pas le saint, -mais ne sont que son signe»; et, d’autre part, on peut faire des -miracles sans avoir l’Esprit-Saint, puisque les méchants eux-mêmes ont -pu se vanter de faire des miracles. La seconde fois, l’Esprit-Saint a -été envoyé aux apôtres pour leur permettre de pardonner les péchés; car -Jésus leur a dit: «Recevez l’Esprit-Saint et ceux à qui vous remettrez -leurs péchés, etc.» Et nous devons noter, à ce propos, que personne ne -peut remettre les péchés, quant à la tache qui est dans l’âme, ni quant -à l’offense commise envers Dieu. Quand on dit qu’un prêtre absout, cela -signifie seulement qu’il annonce au pécheur que Dieu l’a absous, ou bien -qu’il change la peine du purgatoire en une peine temporelle, ou bien -encore qu’il relâche une partie de cette peine temporelle. Enfin, la -troisième fois, en ce jour de la Pentecôte, l’Esprit-Saint a été envoyé -aux apôtres pour fortifier leurs cœurs, et pour leur donner le courage -d’affronter toutes les persécutions. - -5º L’Esprit-Saint a été envoyé aux disciples, qui étaient prêts à le -recevoir, en raison de sept qualités qui étaient en eux: car ils étaient -tranquilles, unis par l’amour, recueillis, persévérants dans la prière, -humbles, pacifiques et élevés dans la contemplation. - -6º L’Esprit-Saint a été envoyé sur terre pour six motifs: 1º pour -consoler les affligés; 2º pour vivifier les morts; 3º pour sanctifier et -pour purifier; 4º pour consolider l’amour au milieu des discordes; 5º -pour sauver les justes; 6º enfin pour instruire les ignorants, car le -Christ a dit: «Mon Esprit vous apprendra tout.» - - - - -LXXV - -SAINT URBAIN, PAPE ET MARTYR - -(25 mai) - - -Urbain succéda au pape Calixte; et, sous son pontificat, se produisit -une grande persécution des chrétiens. Mais enfin l’empire échut à -Alexandre dont la mère Ammée avait été convertie au christianisme par -Origène. Cette sainte femme obtint de son fils, à force de prières, -qu’il renonçât à persécuter les chrétiens. - -Cependant, le préfet Almaque, qui avait décapité sainte Cécile, -continuait à sévir cruellement contre les chrétiens. Il fit rechercher -soigneusement saint Urbain, le découvrit--sur la dénonciation d’un -certain Carpasius--dans une grotte où il était caché avec trois prêtres -et trois diacres, et les fit jeter en prison. Il le manda ensuite en sa -présence, lui reprocha d’avoir corrompu cinq mille personnes, parmi -lesquelles la sacrilège Cécile et deux hommes illustres, Tiburce et -Valérien. Après quoi il le somma d’avoir à lui restituer le trésor de -Cécile. Mais Urbain: «A ce que je vois, ta cruauté à l’égard des saints -s’inspire davantage de ta cupidité que de ta dévotion à tes dieux. Sache -donc que le trésor de sainte Cécile est monté au ciel par les mains des -pauvres!» Le préfet fit alors battre Urbain et ses compagnons avec des -verges plombées. Et comme le pontife invoquait le Seigneur sous son nom -d’Elyon, il s’écria en souriant: «Ce vieillard veut paraître savant, et -voilà pourquoi il emploie des mots que nous ignorons!» Mais comme les -martyrs restaient fermes dans leur foi, ils furent reconduits dans la -prison, où Urbain baptisa le geôlier Anolinus et trois tribuns que le -préfet lui avait envoyés. Ce qu’apprenant, celui-ci fit trancher la tête -à Anolinus, puis ordonna à Urbain et à ses compagnons de répandre de -l’encens devant une idole; mais, sur la prière d’Urbain, l’idole -s’abattit de son piédestal et tua les vingt-deux prêtres qui lui -rendaient hommage. De nouveau roués de coups, les chrétiens furent de -nouveau sommés de sacrifier devant une idole; mais ils crachèrent sur -l’idole, firent le signe de la croix, et, s’étant donné réciproquement -le baiser de paix, se laissèrent mettre à mort, sous le règne de -l’empereur Alexandre. - -Aussitôt l’homme qui les avait dénoncés, Carpasius, fut saisi du démon, -et, avant de mourir étouffé, se mit à blasphémer ses dieux et à faire -malgré lui l’éloge des chrétiens; sur quoi sa femme, Arménie, sa fille -Lucine, et toute sa famille reçurent le baptême des mains du saint -prêtre Fortunat, et ensevelirent pieusement les corps des martyrs. - - - - -LXXVI - -SAINTE PÉTRONILLE, VIERGE - -(31 mai) - - -Pétronille, dont la vie nous a été racontée par saint Marcel, était la -fille de l’apôtre saint Pierre; et celui-ci, la voyant trop belle, -obtint de Dieu qu’elle souffrît de la fièvre. Or un jour, comme ses -disciples étaient auprès de lui, Tite lui dit: «Toi qui guéris tous les -malades, pourquoi ne fais-tu pas que Pétronille se lève de son lit?» Et -Pierre lui répondit: «Parce que cela me convient ainsi!» Ce qui ne -signifie nullement, d’ailleurs, qu’il n’ait pas eu le moyen de la -guérir; car, aussitôt, il lui dit: «Lève-toi, Pétronille, et viens vite -nous servir!» La jeune fille, guérie, se leva et vint les servir. Mais, -quand elle eut fini, son père lui dit: «Pétronille, retourne dans ton -lit!» Elle y retourna, et fut tout de suite reprise de sa fièvre. Et -plus tard, lorsqu’elle commença à être parfaite dans l’amour de Dieu, -son père lui rendit la parfaite santé. - -Alors un seigneur, nommé Flaccus, frappé de sa beauté, vint la demander -en mariage. Et elle répondit: «Si tu veux m’épouser, envoie-moi des -jeunes filles qui me conduisent jusque dans ta maison!» Mais quand elles -furent arrivées, Pétronille se mit à jeûner et à prier, communia, se -coucha dans son lit, et, après trois jours, rendit son âme à Dieu. - -Alors Flaccus, se voyant déçu, s’adressa à une compagne de Pétronille -appelée Félicula, la sommant de se marier avec lui ou de se sacrifier -aux idoles. La jeune fille s’étant refusée à faire aucune de ces deux -choses, Flaccus la jeta en prison, où elle resta sept jours sans manger -ni boire; puis il ordonna qu’elle fût torturée sur un chevalet et que -son corps fût jeté à la voirie. Saint Nicodème en retira ses restes et -les ensevelit: ce qui lui valut à son tour d’être emprisonné, frappé de -lanières plombées, et jeté dans le Tibre, d’où le clerc Juste retira ses -restes pour les ensevelir honorablement. - - - - -LXXVII - -SAINT PIERRE L’EXORCISTE, MARTYR - -(2 juin) - - -Pierre l’exorciste avait été mis en prison par un préfet qui persécutait -les chrétiens. Or la fille du geôlier de la prison, nommé Archémius, -était possédée d’un démon qui la faisait beaucoup souffrir. Et un jour -que son père s’en plaignait devant son prisonnier, celui-ci lui dit que, -s’il voulait croire au Christ, sa fille recouvrerait aussitôt la santé. -Archémius lui répondit: «Je me demande comment ton maître pourrait -guérir ma fille, tandis qu’il n’a pas même le pouvoir de te délivrer, -toi qui souffres tant pour lui!» Et Pierre: «Mon Dieu a bien le pouvoir -de me délivrer, mais il veut que, par des souffrances passagères, nous -parvenions à une gloire éternelle.» Et Archémius: «Hé bien, je vais te -mettre une double chaîne: et si ton Dieu te délivre, et s’il guérit ma -fille, je croirai au Christ!» Or, cette même nuit, Pierre, délivré de sa -double chaîne, tout vêtu de blanc, et tenant en main une croix, apparut -devant Archémius, qui se prosterna à ses pieds. Puis, trouvant sa fille -guérie, le geôlier reçut le baptême avec toute sa maison; et plusieurs -des prisonniers, s’étant convertis, furent baptisés par le prêtre -Marcellin. Ce qu’apprenant, le préfet se fit amener tous ces -prisonniers. Et Archémius, tout en les convoquant et en leur baisant les -mains, leur dit que ceux qui redouteraient d’aller au martyre pouvaient -s’enfuir impunément. - -Cependant le préfet, apprenant que Marcellin et Pierre avaient baptisé -leurs compagnons, les fit mettre tous deux dans des cachots séparés. -Marcellin, dépouillé de ses vêtements, dut s’étendre sur du verre brisé, -avec privation de manger et de boire; Pierre fut enfermé au haut d’une -tour, dans une cellule sans air et sans lumière, où il fut également -condamné à mourir de faim. Mais un ange vint les délivrer l’un et -l’autre et les reconduisit auprès d’Archémius, leur enjoignant de se -présenter devant le préfet sept jours plus tard, après avoir, pendant -ces sept jours, réconforté leurs frères prisonniers. Or le préfet, ne -les trouvant plus dans leurs cachots, manda Archémius, et, sur son refus -de sacrifier aux idoles, ordonna qu’il fût enterré vif avec sa femme. Et -les deux saints, à cette nouvelle, sortirent de leur cachette, -rejoignirent Archémius dans son cachot, où saint Marcellin célébra la -messe, et dirent ensuite aux incrédules: «Voyez, nous aurions pu -délivrer Archémius et rester cachés; mais nous n’avons voulu faire ni -l’un ni l’autre!» Alors les païens, irrités, tuèrent Archémius à coups -d’épée et lapidèrent sa femme et sa fille. Quant à Marcellin et à -Pierre, ils eurent la tête tranchée, à l’entrée d’une forêt qui -aujourd’hui encore porte le nom de «blanche», en commémoration de leur -martyre. Un certain Dorothée vit leurs deux âmes, toutes couvertes de -soie éclatante et de pierreries, être emportées au ciel par des anges: -sur quoi lui-même devint chrétien, et plus tard mourut dans le Seigneur. -Le martyre des saints Pierre et Marcellin eut lieu sous le règne de -l’empereur Dioclétien. - - - - -LXXVIII - -SAINTE SOPHIE ET SES TROIS FILLES - -MARTYRES[9] - -(4 juin) - - [9] Ce chapitre manque dans plusieurs manuscrits, et pourrait bien - être une interpolation. - - -Nous allons raconter le martyre de Sophie et de ses trois filles, Foi, -Espérance et Charité. C’est à sainte Sophie qu’est consacrée la -cathédrale de Constantinople. - -Cette sainte avait élevé ses filles sagement dans la crainte de Dieu. La -première de ses filles avait onze ans, la seconde dix, et la troisième -huit. Etant venue à Rome avec elles, et visitant les églises tous les -dimanches, elle fut dénoncée à l’empereur Adrien, qui fut si frappé de -la beauté des trois vierges qu’il offrit de les adopter comme ses -propres filles. Mais les trois vierges refusent l’offre et se proclament -chrétiennes. Alors Foi est rouée de coups par trente-six soldats. En -second lieu, on lui arrache les mamelles, et des mamelles jaillit du -sang, et du lait des blessures. Les spectateurs acclament la jeune -fille, et celle-ci, toute joyeuse, insulte son persécuteur. En troisième -lieu, elle est mise sur un gril ardent, en quatrième lieu plongée dans -un mélange d’huile bouillante et de cire. Et comme tout cela ne lui fait -aucun mal, en cinquième lieu on lui tranche la tête. Vient ensuite le -tour de sa sœur Espérance; mais elle, non plus, ne consent pas à -sacrifier aux idoles. On la plonge dans un chaudron plein de graisse, de -cire et de résine. Des gouttes tombant de ce chaudron brûlent les -infidèles, mais la jeune fille ne souffre aucun mal. Enfin, on lui -tranche la tête. La troisième fille, encore tout enfant, refuse à son -tour de flatter Adrien et de lui obéir. Le cruel empereur lui fait -rompre les membres; il la fait fouetter; il la fait jeter dans un four -enflammé d’où sortent des étincelles qui tuent six mille païens; mais la -petite ne souffre aucun mal, et se promène parmi les flammes comme -rayonnante d’or. On la perce alors de pointes de fer rouge, et on finit -par lui trancher la tête: ainsi elle recueille la couronne du martyre. - -La sainte mère ensevelit pieusement les restes de ses filles, puis, se -couchant sur leur tombeau, elle dit: «Filles chéries, prenez-moi près de -vous!» Et aussitôt elle s’endormit en paix, et fut ensevelie avec ses -filles. Et on doit la considérer comme triplement martyre, car elle a -souffert de tous les supplices infligés à ses trois filles. Quant à -l’empereur Adrien, il pourrit vivant et finit par crever, en avouant -qu’il avait injustement torturé des saintes de Dieu. - - - - -LXXIX - -SAINTS PRIME ET FÉLICIEN, MARTYRS - -(9 juin) - - -Prime et Félicien furent dénoncés à Dioclétien par les prêtres des -temples, qui affirmaient ne rien pouvoir obtenir de leurs dieux aussi -longtemps que ces deux hommes refuseraient de sacrifier. Tous deux -furent alors jetés en prison, mais un ange vint les délivrer. Ramenés -devant l’empereur, et comme ils persistaient dans leur foi, ils furent -cruellement frappés de lanières. Après quoi le préfet dit à Félicien, -qui était un vieillard, d’avoir égard pour son âge et de sacrifier aux -dieux. Mais Félicien: «Sur les quatre-vingts ans que j’ai vécus, en -voici trente déjà que j’ai reconnu la vérité, et choisi de vivre pour -mon Dieu, qui peut me délivrer de tes mains!» Alors le préfet le fit -ligoter, lui fit enfoncer des clous dans les mains et les pieds, et lui -dit: «Tu resteras ainsi jusqu’à ce que tu aies cédé!» Et comme le saint -gardait un visage joyeux, il le fit de nouveau torturer et lui refusa -toute nourriture. Puis, appelant devant lui saint Prime, qu’il avait -séparé de son compagnon, il lui dit: «Ecoute, ton frère Félicien s’est -soumis au décret de l’empereur, et il est maintenant en grand honneur au -palais. Imite donc son exemple!» Mais Prime: «Bien que tu sois fils du -diable, tu as dit vrai en partie, lorsque tu as affirmé que mon frère -s’était soumis à la volonté de l’empereur suprême, qui est Dieu!» Le -préfet, furieux, lui fit brûler les côtes, et lui fit verser dans la -bouche du plomb bouillant, tout cela en présence de Félicien qu’il -espérait effrayer: mais Prime avala le plomb avec délice, comme de l’eau -fraîche. Alors le préfet fit lancer sur eux deux lions; mais ceux-ci -s’étendirent aussitôt à leurs pieds et restèrent là comme de doux -agneaux. Des ours, qui furent ensuite lâchés contre les saints, se -comportèrent de la même façon. Et à ce spectacle assistaient plus de -douze mille personnes, dont cinq cents se convertirent au Seigneur. -Enfin le préfet fit trancher la tête aux deux saints, et ordonna que -leurs corps fussent jetés en pâture aux chiens et aux oiseaux. Mais -ceux-ci n’osèrent y toucher, et les deux corps, recueillis par les -chrétiens, furent pieusement ensevelis. - - - - -LXXX - -SAINT BARNABÉ, APÔTRE - -(11 juin) - - -Le lévite Barnabé, originaire de Chypre, était un des soixante-deux -disciples du Seigneur. On trouve son nom très souvent cité dans les -_Actes des Apôtres_, qui nous racontent ses voyages avec saint Paul, ses -prédications et ses miracles. Le même livre nous apprend encore comment -Barnabé s’est séparé de saint Paul. Un de leurs disciples, Jean, -surnommé Marc, les avait quittés. Lorsqu’il revint, plein de repentir, -Barnabé lui pardonna et consentit à le reprendre pour disciple, tandis -que Paul, au contraire, s’y refusa. En quoi tous deux agirent par -intention pieuse: car Barnabé pardonna par charité chrétienne, et -l’inflexibilité de Paul lui fut commandée par la rigueur de sa justice. -Et, d’ailleurs, cette séparation des deux saints fut sans doute inspirée -d’en haut, afin que, s’étant séparés, ils pussent prêcher à un plus -grand nombre de gens. Comme Barnabé se trouvait dans la ville d’Icone, -le susdit Jean, son compagnon, vit apparaître un homme au visage -resplendissant, qui lui dit: «Jean, sois ferme dans ta foi, car bientôt -tu ne t’appelleras plus Jean, mais Sublime!» Le disciple rapporta cette -vision à son maître qui lui dit: «Ne révèle à personne ce que tu viens -de voir, car, à moi aussi, le Seigneur est apparu cette nuit, m’a -ordonné d’être ferme, et m’a promis que bientôt je recueillerais les -récompenses éternelles!» Et, la même nuit encore, saint Paul, qui -prêchait également à Antioche, vit en rêve un ange qui lui dit: -«Hâte-toi de te rendre à Jérusalem!» Et comme Barnabé voulait se rendre -dans l’île de Chypre, pour revoir encore ses parents, et que Paul se -préparait au voyage de Jérusalem, l’Esprit-Saint fit qu’ils purent se -dire adieu de la façon suivante. Paul ayant répété à Barnabé ce que lui -avait dit l’ange, Barnabé répondit: «Que la volonté de Dieu soit faite! -Quant à moi, je vais en Chypre pour y finir ma vie: de telle sorte que -je ne te reverrai plus!» Puis il se jeta en pleurant aux pieds de saint -Paul; et celui-ci, plein de compassion, lui dit: Ne pleure pas, car -c’est aussi la volonté de Dieu que tu ailles en Chypre. L’ange, en -effet, m’a dit cette nuit de ne point m’opposer à ton départ, attendu -qu’en Chypre tu opérerais de nombreux miracles, et recevrais la couronne -du martyre.» - -Barnabé se rendit donc en Chypre avec Jean. Il avait emporté avec lui -l’Evangile de saint Matthieu: et, en posant cet évangile sur la tête des -malades, il en guérissait un grand nombre, avec l’aide de Dieu. Comme -ils sortaient de Chypre, ils rencontrèrent le mage Elymas, que saint -Paul avait privé, pour un temps, de l’usage de ses yeux. Cet homme barra -le passage aux deux chrétiens, et les empêcha d’entrer à Paphos. Mais un -jour, devant les murs de cette ville, Barnabé vit une foule d’hommes et -de femmes qui célébraient une fête, en courant tout nus. Il en fut si -indigné qu’il maudit le temple de ces païens; et aussitôt ce temple -s’écroula, écrasant dans sa chute bon nombre de païens. - -Enfin, Barnabé se rendit à Salamine, où le susdit Elymas souleva une -sédition contre lui. Les Juifs de la ville s’emparèrent du saint, -l’accablèrent d’injures, et le livrèrent au juge, en réclamant qu’il fût -châtié. Quelque temps après, on apprit la prochaine arrivée à Salamine -d’un certain Eusèbe, homme très influent, de la famille de Néron. Alors -les Juifs, craignant que ce haut fonctionnaire n’arrachât de leurs mains -Barnabé pour lui rendre la liberté, s’empressèrent de lui passer une -corde au cou, de le traîner ainsi hors de la ville, et là, aussitôt, de -le brûler vif. Puis ces impies, ne se trouvant pas encore rassasiés, -enfermèrent les os du saint dans un vase de plomb, qu’ils résolurent de -lancer à la mer. Mais Jean, son compagnon, s’étant levé de nuit, avec -deux autres de ses disciples, s’emparèrent de ses reliques, et les -ensevelirent secrètement dans une crypte, où elles demeurèrent ignorées -jusque vers l’an 500, sous le règne de Zénon et le pontificat de Gélase. -A cette date, elles révélèrent elles-mêmes leur présence, et furent -ainsi découvertes. Ajoutons que saint Dorothée affirme que saint -Barnabé, avant de venir à Antioche, a prêché à Rome et a été élu évêque -de Milan. - - - - -LXXXI - -SAINT BASILE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR - -(14 juin) - - -I. Saint Basile, dont la vie a été écrite par Amphiloque, évêque -d’Icone, était un évêque vénérable et un éminent docteur; et à quel -degré de sainteté il s’était élevé, c’est ce que put apprendre, dans une -vision, certain ermite nommé Ephrem. Cet Ephrem, étant en extase, vit -une colonne de feu dont le sommet touchait au ciel, et il entendit une -voix qui disait, d’en haut: «Basile est grand comme cette colonne!» -L’ermite se rendit donc à la ville, le jour de l’Epiphanie, désireux de -connaître un si grand homme. Mais, en voyant l’évêque revêtu de l’étole -blanche et occupé à officier au milieu de la troupe de son clergé, il se -dit: «Sans doute je me serai dérangé en vain; car, pour vivre entouré de -tels honneurs, cet homme n’est certainement pas le saint que je pensais. -Je ne puis croire qu’un homme qui vit entouré de tels honneurs soit -regardé au ciel comme une colonne de feu, de préférence à nous, qui -portons le poids des saisons dans nos ermitages!» Mais Basile, devinant -sa pensée, le fit venir en sa présence; et Ephrem vit alors qu’une -langue de feu était dans sa bouche, et il lui dit: «Oui, Basile, tu es -vraiment grand, oui, Basile, tu es vraiment une colonne de feu, et c’est -vraiment l’Esprit-Saint qui parle par ta bouche!» Et il dit encore à -l’évêque: «Je t’en prie, saint père, obtiens pour moi que je parle -grec!» Et Basile: «Quelle étrange chose tu souhaites là!» Mais il pria -pour lui, et aussitôt Ephrem sut parler la langue grecque. - -II. Un autre ermite, voyant Basile officier dans son église en habit -pontifical, le méprisa, car il s’imaginait que cette pompe plaisait à -l’évêque. Mais voici qu’il entendit une voix qui lui disait: «Tu prends -plus de plaisir à caresser le dos de ta chatte, dans ton ermitage, que -Basile n’en prend à vivre dans l’appareil de sa dignité!» - -III. L’empereur Valens, qui favorisait les ariens, leur donna une église -qu’il enleva aux catholiques. Alors Basile vint le trouver et lui dit: -«Sire, il est écrit que l’honneur du roi aime la justice. Pourquoi donc -as-tu consenti à ce que les catholiques fussent dépouillés de leur -église au profit des ariens?» Et l’empereur: «Voici de nouveau que tu -viens m’injurier, Basile! cela n’est pas digne de toi!» Mais Basile: «Il -est digne de moi de mourir même, au besoin, pour la justice!» Alors -Démosthène, préfet de la table impériale et partisan des ariens, se mit -à l’invectiver. Et Basile lui dit: «Mon ami, ton affaire est de faire -cuire les poulets de l’empereur, et non pas de faire cuire les dogmes -divins!» Sur quoi le garde-bouche se tut, plein de confusion. Et -l’empereur dit: «Basile, va et sois arbitre entre les deux partis, mais -ne te laisse pas entraîner par ton amour excessif du peuple!» Alors -Basile se rendit à l’endroit où catholiques et ariens étaient -rassemblés, fit fermer les portes de l’église, et ordonna à chacun des -deux partis de les sceller de son sceau, ajoutant que l’église devrait -appartenir au parti qui, par ses prières, parviendrait à l’ouvrir. Sur -quoi, tous s’étant mis d’accord, les ariens prièrent durant trois jours -et trois nuits, et vinrent ensuite voir les portes de l’église; mais -celles-ci restaient fermées. Alors Basile conduisit son clergé en -procession jusqu’à l’église; et là, après avoir prié, du bout de son -bâton pastoral il toucha les portes, en leur enjoignant de s’ouvrir. Et -aussitôt les portes s’ouvrirent; et l’église fut restituée aux -catholiques. - -IV. L’_Histoire tripartite_ raconte que l’empereur promit de grandes -récompenses à Basile s’il voulait se convertir à l’arianisme. Mais -l’évêque: «Seul un enfant pourrait se rendre à de telles raisons; car, -pour peu qu’on ait pratiqué les sciences divines, on sait que les dogmes -de la foi ne souffrent pas qu’on altère la moindre de leurs syllabes!» -Alors l’empereur voulut écrire la sentence d’exil de l’évêque; mais, à -trois reprises, la plume se brisa entre ses doigts; et, à la troisième -reprise, sa main fut saisie d’un grand tremblement; et l’empereur, -honteux de lui-même, renonça à son projet. - -V. Un saint homme nommé Héradius avait une fille unique, qu’il voulait -consacrer au Seigneur. Mais le diable, dans sa haine du genre humain, -enflamma d’un grand amour pour la jeune fille un des esclaves du susdit -Héradius. Et l’esclave, voyant que c’était chose impossible pour lui -d’être admis à partager la couche d’une si noble jeune fille, vint -trouver un sorcier et lui promit beaucoup d’argent s’il voulait l’aider. -Et le sorcier lui dit: «Je ne puis rien pour toi; mais, si tu veux, je -t’enverrai vers le diable, mon maître; et si tu fais ce qu’il te dira, -tu obtiendras ton désir.» Et le jeune homme dit: «Je suis prêt à tout -pour avoir cette jeune fille!» Alors le sorcier l’envoya vers le diable -avec une lettre, en lui disant: «Rends-toi, à l’heure de minuit, sur le -tombeau d’un païen, et, là, invoque les démons en élevant en l’air la -lettre que voici!» Le jeune homme fit tout cela, et bientôt il vit -apparaître le prince des ténèbres, entouré d’une foule de démons; et -Satan, ayant lu la lettre, lui dit: «Crois-tu en moi, toi qui veux que -j’accomplisse ta volonté?» L’esclave répondit: «Seigneur, je crois en -toi!» Et le diable: «Et renies-tu ton ancien maître le Christ?» Et -l’esclave: «Je le renie!» Mais le diable lui dit: «C’est que vous -autres, les chrétiens, vous êtes des perfides! Quand vous avez besoin de -moi, vous venez à moi; et, quand ensuite vous avez obtenu ce que vous -désiriez, aussitôt vous me reniez de nouveau pour vous retourner vers -votre Christ, qui, avec son indulgence ordinaire, ne manque jamais à -vous accueillir. Mais toi, si tu veux que j’accomplisse ton désir, tu -auras à m’écrire de ta propre main un papier où tu reconnaîtras que tu -renonces au Christ, au baptême, et à la foi chrétienne, pour devenir mon -serviteur.» L’esclave écrivit aussitôt le papier et le donna au diable. -Alors celui-ci manda devant lui ceux de ses démons qui étaient préposés -à la luxure: il leur ordonna de s’approcher de la fille d’Héradius et de -lui inspirer l’amour du jeune esclave. Et les démons y réussirent si -bien que la jeune fille, se roulant à terre, suppliait son père d’une -voix lamentable: «Aie pitié de moi, père, aie pitié de moi, car je -souffre cruellement à cause de l’amour que j’éprouve pour un de nos -esclaves! Montre-moi ta tendresse paternelle, et permets-moi de m’unir à -ce jeune homme, que j’aime! Et, si tu t’y refuses, bientôt tu me verras -mourir, et tu en seras responsable au jour du jugement!» Le père était -désolé. Il disait: «Malheureux que je suis! Qu’est-il arrivé à ma pauvre -fille? Qui m’a dérobé mon trésor? Qui a éteint la douce lumière de mes -yeux? Ma fille, je voulais te donner pour femme à l’époux céleste, et -j’espérais avoir ainsi mon salut grâce à toi! Et toi, voici que la -luxure amoureuse t’a rendue folle! Permets-moi, ma chère fille, de -t’unir au Seigneur suivant mon projet!» Mais la jeune fille continuait à -crier que, si son père n’accomplissait pas son désir, elle mourrait de -chagrin. Et elle pleurait amèrement, et délirait, de telle sorte que son -père, désespéré, sur le conseil de ses amis, céda à son désir et la -maria avec l’esclave, après lui avoir légué tous ses biens. Mais bientôt -des voisins dirent à la jeune femme que son mari n’entrait jamais à -l’église, ne faisait jamais le signe de la croix, ne priait jamais, et, -sans doute, n’était pas chrétien. La jeune femme, entendant cela, fut -épouvantée. Elle rapporta la chose à son mari; et, comme celui-ci -affectait de ne point prendre au sérieux ces accusations, elle lui dit: -«Si tu veux que je te croie, tu entreras demain à l’église avec moi!» -Alors le mari, ne pouvant pas dissimuler davantage, lui raconta toute -son aventure, dont elle fut bouleversée; et, tout en larmes, elle courut -raconter à saint Basile ce qui était arrivé à son mari et à elle. - -Alors le saint fit venir le mari, lui fit tout avouer, et lui dit: «Cher -fils, veux-tu revenir à Dieu?» Et le jeune homme: «Ah! mon père, je le -voudrais de tout mon cœur, mais je ne le puis, car je me suis livré au -diable, et ai renié le Christ, et ai donné au diable un papier où j’ai -écrit mon reniement, de ma propre main!» Et Basile: «Ne t’en fais point -de souci! Jésus est bon: il t’admettra à faire pénitence!» Puis, -s’approchant du jeune homme, il lui fit au front le signe de la croix, -et l’enferma dans une cellule, où il revint le voir trois jours après. -Et il lui demanda comment il se trouvait. Et le jeune homme: «Seigneur, -je suis bien en peine, car les diables, tenant en main mon papier, -m’invectivent jour et nuit en me disant: C’est toi qui es venu nous -trouver, et non pas nous qui sommes allés te chercher!» Alors saint -Basile lui dit: «Mon fils, ne crains rien, mais aie seulement la foi!» -Puis il lui donna un peu de nourriture, fit de nouveau sur lui le signe -de la croix, l’enferma de nouveau, et pria pour lui. Revenant le voir, -quelques jours après, il lui demanda comment il se trouvait. Le jeune -homme répondit: «Mon père, j’entends toujours leurs cris et leurs -reproches, mais du moins je ne les vois plus!» Et de nouveau l’évêque -lui donna de la nourriture, fit sur lui le signe de la croix, l’enferma, -et pria pour lui. Le quarantième jour, il lui demanda une troisième fois -comment il se trouvait. Et le jeune homme: «Je me trouve très bien, mon -saint père, car aujourd’hui je t’ai vu, en rêve, combattant pour moi et -vainquant le diable!» - -Alors Basile le fit sortir de sa cellule, le recommanda aux prières de -son clergé, des moines et du peuple; puis, le prenant par la main, il le -conduisit vers l’église. Or le diable, avec la troupe des démons, -accourut, et, tout en restant invisibles, ils saisirent le jeune homme -et s’efforcèrent de l’arracher des mains de l’évêque. Et Satan, toujours -invisible, disait, d’une voix si haute que chacun pouvait l’entendre: -«Basile, tu me fais tort! Cet homme m’appartient! Et ce n’est pas moi -qui suis allé le chercher: il est venu à moi de son plein gré, s’est -offert à moi et a renié le Christ. J’ai là, dans ma main, l’écrit qu’il -m’a signé!» Mais Basile lui répondit: «Nous ne cesserons pas de prier, -jusqu’à ce que tu nous aies rendu cet écrit!» Et comme Basile priait, -les mains levées au ciel, voici qu’une feuille de papier, traversant les -airs, tomba dans ses mains au vu de tous. Et Basile la montra au jeune -homme, en lui disant: «Frère, reconnais-tu cette écriture?» Et le jeune -homme: «Certes, car elle vient de ma propre main!» Alors Basile, après -avoir déchiré le papier, fit entrer le jeune homme dans l’église, -l’initia aux saints mystères, lui imposa une règle de vie, et le rendit -à sa femme. - -VI. Certaine femme qui avait sur la conscience beaucoup de péchés, en -avait écrit la liste; et comme, un jour, elle avait commis un péché plus -grave que tous les autres, elle l’inscrivit aussi dans sa liste; après -quoi elle remit sa liste à saint Basile en lui demandant de prier pour -que ses péchés lui fussent remis. Le saint pria, et la femme, rouvrant -le papier, vit que tous ses péchés étaient effacés de la liste, à -l’exception du plus grave d’entre eux. Elle dit alors au saint: «Aie -pitié de moi, et obtiens la miséricorde de Dieu pour ce péché-là, comme -tu l’as obtenue pour tous les autres!» Et Basile lui dit: «Hélas, ma -sœur, je ne suis qu’un pécheur comme toi, et j’ai moi-même besoin -d’indulgence, au moins autant que toi!» Mais comme la femme insistait, -il lui dit: «Va trouver le saint ermite Ephrem! Celui-là, sans doute, -pourra obtenir ce que tu demandes.» Et la femme alla à l’ermite Ephrem, -et lui dit pourquoi Basile l’envoyait à lui. Mais l’ermite répondit: -«Hélas, ma fille, je ne suis qu’un pauvre pécheur! Retourne vers Basile! -Il a déjà obtenu pour toi le pardon de tes autres péchés: il obtiendra -bien encore le pardon de celui-là! Mais hâte-toi, si tu veux le trouver -en vie!» Et, au moment où la femme rentrait en ville, voici qu’on -portait au cimetière le corps du saint. Alors la femme s’écria: «Que -Dieu nous voie et qu’il juge entre moi et toi, car tu m’as envoyée vers -un homme qui ne pouvait rien pour moi, tandis que tu avais toi-même le -pouvoir de me gagner le pardon du ciel!» Alors elle jeta sur le cercueil -le papier où était écrit son péché; et quand on reprit le papier, on vit -que le dernier péché avait été effacé, comme tous les autres. - -VII. Au moment où il sentait qu’il allait mourir, saint Basile appela -près de lui un savant médecin juif nommé Joseph, qu’il aimait beaucoup, -et qu’il aurait voulu convertir à la foi du Christ. Et Joseph, lui ayant -tâté le pouls, reconnut que l’heure de mourir était venue pour lui. Il -dit donc aux serviteurs de l’évêque: «Préparez ce qui est nécessaire à -sa sépulture, car il va mourir d’un instant à l’autre!» Mais Basile, -l’ayant entendu, lui dit: «Tu ne sais pas ce que tu dis!» Et Joseph: -«Seigneur, je ne me trompe pas! Bientôt le soleil va se coucher, et toi -aussi tu t’éteindras avec le soleil.» Alors Basile: «Et que diras-tu si -je ne meurs pas aujourd’hui?» Et Joseph: «Seigneur, c’est impossible!» -Et Basile: «Mais si cependant, je survis jusqu’à la sixième heure de -demain, que feras-tu?» Et Joseph: «Si tu survis jusqu’à cette heure-là, -je consens moi-même à mourir!» Et Basile: «Consens seulement à mourir au -péché, pour vivre dans le Christ!» Et Joseph: «Seigneur, je comprends ce -que tu veux dire: et si tu survis jusqu’à la sixième heure de demain, je -ferai ce que tu m’engages à faire!» Alors saint Basile, qui, suivant la -nature, devait mourir en ce jour, obtint de Dieu que la mort l’épargnât -jusqu’au lendemain. Et Joseph, voyant qu’il ne mourait pas, en fut -émerveillé, et crut au Christ. Sur quoi Basile, trouvant dans son âme la -force de vaincre la faiblesse de son corps, se leva de son lit, entra -dans l’église, et baptisa Joseph de sa propre main; puis il revint -s’étendre sur son lit, et aussitôt rendit doucement son âme à Dieu. Ce -grand saint florissait vers l’an du Seigneur 370. - - - - -LXXXII - -SAINTS VIT ET MODESTE, MARTYRS - -(15 juin) - - -Vit, enfant admirable, n’avait que douze ans lorsqu’il souffrit le -martyre, en Sicile. Déjà dans sa maison son père avait coutume de le -battre, parce qu’il méprisait les idoles et se refusait à les adorer: ce -qu’apprenant, le préfet Valérien manda l’enfant devant lui, et, sur son -refus de sacrifier, le fit frapper de verges. Mais aussitôt les bras de -ceux qui frappaient, et la main même du préfet, séchèrent. Et le préfet -de crier: «Malheur à moi, j’ai perdu la main droite!» Alors Vit lui dit: -«Appelle tes dieux, et qu’ils te guérissent s’ils le peuvent!» Et le -préfet: «Prétends-tu que tu aurais le pouvoir de me guérir?» Et Vit: -«Oui, j’ai ce pouvoir au nom du Seigneur!» Et aussitôt, sur la prière de -l’enfant, le préfet et les bourreaux recouvrèrent l’usage de leurs bras. -Sur quoi le préfet dit au père de Vit: «Emmène ton fils, de crainte -qu’il ne lui arrive malheur!» - -Alors son père, l’ayant ramené dans sa maison, essaya de le corrompre -par de belles musiques, et des jeux de jeunes filles, et d’autres -délices. Mais, un jour qu’il l’avait enfermé dans sa chambre, une odeur -merveilleuse sortit de cette chambre et parvint jusqu’à lui: sur quoi, -regardant par la porte de la chambre, il aperçut sept anges debout -auprès de son fils. Il s’écria: «Les dieux sont venus dans ma maison!» -Et aussitôt il devint aveugle. - -A ses cris, toute la ville accourut et notamment Valérien, qui lui -demanda ce qui lui était arrivé. Et lui: «J’ai vu des dieux de feu, et -je n’ai pu supporter leur vue!» Conduit au temple de Jupiter, il promit, -si ses yeux se rouvraient, d’offrir un taureau avec des cornes dorées. -Puis, comme cette promesse restait sans effet, il implora son fils de -lui rendre la vue, et, sur la prière de l’enfant, ses yeux se -rouvrirent. - -Mais comme ce miracle même ne parvenait pas à le convaincre, et qu’il -songeait au contraire à tuer son fils, un ange apparut à Modeste, -professeur de l’enfant, et lui ordonna, de faire monter celui-ci dans -une barque pour le conduire vers une autre terre. En mer, un aigle -venait leur apporter leur nourriture; et nombreux furent les miracles -qu’ils accomplirent, dans les diverses régions où ils abordèrent. - -Or le fils de l’empereur Dioclétien fut possédé d’un démon qui déclara -qu’il ne sortirait point si l’on ne faisait venir Vit le Lucanien. On se -mit donc à chercher Vit; et, quand il fut découvert, Dioclétien lui dit: -«Enfant, as-tu vraiment le pouvoir de guérir mon enfant?» Et Vit: «Je -n’ai pas ce pouvoir, mais mon Maître l’a!» Et il imposa les mains sur -l’enfant possédé, et aussitôt le démon s’enfuit. Alors Dioclétien lui -dit: «Enfant, aie pitié de toi-même et sacrifie aux dieux, pour échapper -à une mort terrible!» Vit, s’y étant refusé, fut jeté en prison avec -Modeste. Mais soudain leurs chaînes tombèrent, et leur cachot s’emplit -d’une lumière éblouissante. Ce qu’apprenant, l’empereur les fit plonger -dans de la poix bouillante: mais ils en sortirent sans avoir aucun mal. -Puis un lion farouche fut lâché sur eux; mais la bête, vaincue par la -vertu de leur foi, s’étendit à leurs pieds. Enfin Dioclétien fit -suspendre l’enfant à un chevalet, ainsi que son professeur Modeste et sa -nourrice Crescence, qui toujours l’avait accompagné. Mais aussitôt l’air -se trouble, la terre tremble, le tonnerre mugit, les temples des idoles -s’écroulent, écrasant nombre de païens. Et l’empereur, fuyant épouvanté, -se frappait de ses poings, et disait: «Malheur à moi, qu’un enfant a -vaincu!» Quant aux trois martyrs, ils se retrouvèrent, dès l’instant -d’après, au bord d’un fleuve; et c’est là que, après avoir prié, ils -rendirent leurs âmes au Seigneur. Des aigles se chargèrent de veiller -sur leurs corps jusqu’à ce qu’une matrone, appelée Florence, les ayant -retrouvés, les ensevelit avec grand honneur. - - - - -LXXXIII - -SAINT CYR ET SA MÈRE SAINTE JULITE, MARTYRS - -(15 juin) - - -Cyr était fils de Julite, noble dame d’Icone, qui, pour échapper à la -persécution, s’était réfugiée à Tarse, en Cilicie, avec son enfant alors -âgé de trois ans. Julite fut amenée devant le préfet Alexandre: et ses -deux servantes, la voyant prise, s’enfuirent aussitôt, de telle sorte -qu’elle eut à porter dans ses bras le petit Cyr, encore emmaillotté dans -ses langes. Or le préfet, voyant que Julite refusait de sacrifier aux -idoles, lui ôta son enfant des bras, et la fit battre de lanières -plombées. Et l’enfant, assistant au supplice de sa mère, se mit à -pleurer et à pousser des cris. En vain le préfet, le tenant sur ses -genoux, essayait de le séduire par des baisers et des caresses: le petit -repoussait avec horreur ces caresses du bourreau de sa mère, et lui -lacérait le visage de ses ongles, et répétait, de sa voix d’enfant: «Moi -aussi, je suis chrétien!» Enfin il mordit le préfet à l’épaule: sur quoi -Alexandre, furieux, le précipita du haut de son tribunal, de telle sorte -que son petit cerveau se répandit sur les marches. Et Julite, tout -heureuse, rendait grâce à Dieu de ce que son fils la devançât au royaume -céleste. Elle-même fut, ensuite, écorchée vive, plongée dans de la poix -bouillante, et enfin décapitée. - -Cependant une autre légende raconte que l’enfant, au moment de son -martyre, n’était pas encore en âge de parler, mais que l’Esprit-Saint -avait parlé par sa bouche quand il avait dit au préfet: «Je suis -chrétien.» Le préfet lui avait alors demandé qui l’avait instruit; et -l’enfant avait répondu: «Je m’étonne de ta sottise, et de ce que, voyant -mon âge, tu me demandes qui m’a instruit de la science divine!» Et, -pendant son martyre il aurait continué à répéter: «Je suis chrétien!» -et, chaque fois, ce cri lui aurait rendu de nouvelles forces. - -Le préfet, pour les empêcher d’être ensevelis par les chrétiens, fit -découper les membres de l’enfant et ceux de la mère, et ordonna qu’ils -fussent dispersés au vent. Mais un ange rassembla les membres épars, que -les chrétiens ensevelirent nuitamment. Et lorsque, sous le règne de -Constantin le Grand, la paix fut enfin restituée à l’Eglise, une vieille -servante, qui avait assisté à l’ensevelissement, révéla le lieu où se -trouvaient les deux corps: et ceux-ci, depuis, sont pour toute la ville -un objet de grande de dévotion. Le martyre de la mère et de l’enfant eut -lieu vers l’an 230, sous le règne de l’empereur Alexandre. - - - - -LXXXIV - -SAINTE MARINE, VIERGE - -(18 juin) - - -Marine était fille unique. Son père, devenu veuf, entra dans un -monastère; et, ayant fait prendre à sa fille un costume masculin, il -demanda à l’abbé et aux autres moines de recevoir dans le monastère son -unique fils: ce qui lui fut accordé, de telle sorte que la jeune fille -fut reçue parmi les moines, et porta le nom de frère Marin. Elle vivait -très pieusement, et dans une obéissance parfaite. Quand elle eut -vingt-sept ans, son père, sentant la mort approcher, l’appela à son -chevet et lui dit de ne jamais révéler à personne qu’elle était une -femme. - -Or la jeune fille allait souvent aux champs avec la charrue et les -bœufs, ou bien était chargée de rapporter du bois au monastère; et -souvent elle recevait l’hospitalité dans la maison d’un homme dont la -fille, séduite par un soldat, était devenue grosse. Cette fille, -interrogée, s’avisa d’affirmer qu’elle avait été violée par le frère -Marin. Et celui-ci, interrogé à son tour, se reconnut coupable: en -conséquence de quoi il fut aussitôt chassé du monastère. Pendant trois -ans, il se tint devant la porte du monastère, ne se nourrissant que de -miettes de pain. Quand l’enfant dont on le croyait père fut sevré, on le -remit à l’abbé, qui le remit au frère Marin; et pendant deux ans encore -celui-ci en prit soin, supportant tout avec une extrême patience, sans -cesser de rendre grâces à Dieu. - -Enfin les frères, touchés de son humilité et de sa patience, le -reprirent au monastère, où ils lui confièrent des besognes trop viles -pour eux; et lui, il acceptait tout gaîment, et faisait tout patiemment -et pieusement. Après une longue vie de bonnes œuvres, il rendit son âme -au Seigneur. Et pendant que ses frères lavaient son corps, qu’ils -s’apprêtaient à ensevelir misérablement, comme le corps d’un grand -pécheur, ils s’aperçurent que le frère Marin était une femme. Etonnés et -effrayés, ils confessèrent avoir été durs et cruels envers la servante -de Dieu; et tous, se jetant à genoux, devant son cadavre, implorèrent le -pardon de leur conduite. Son corps fut enseveli avec honneur dans la -chapelle du monastère. Et quant à la fille qui l’avait accusée, elle fut -possédée du démon, et avoua son crime; mais, conduite au tombeau de la -vierge, elle fut aussitôt guérie. A ce tombeau, aujourd’hui encore, le -peuple vient de toutes parts; et de nombreux miracles s’y accomplissent -tous les jours. - - - - -LXXXV - -SAINTS GERVAIS ET PROTAIS, MARTYRS - -(19 juin) - - -I. Gervais et Protais, frères jumeaux, étaient fils de saint Vital et de -sainte Valérie. Ayant donné tous leurs biens aux pauvres, ils vivaient -avec saint Nazaire, qui se construisait un oratoire près d’Embrun, et à -qui un enfant nommé Celse[10] apportait des pierres. Puis, lorsque les -trois saints furent conduits vers l’empereur Néron, le petit Celse les -suivait en se lamentant: et comme un des soldats lui avait donné un -soufflet, Nazaire le gronda de sa cruauté: sur quoi, les soldats -furieux, l’accablèrent de coups de pied, l’enfermèrent dans un cachot, -et finirent par le jeter à l’eau. Gervais et Protais furent conduits à -Milan, où ils furent bientôt rejoints par Nazaire, miraculeusement -sauvé. - - [10] Jacques de Voragine ajoute que cet enfant ne pouvait pas, vu les - dates, être saint Celse, qui ne se joignit à saint Nazaire que - beaucoup plus tard. - -Or, dans le même temps, vint à Milan le comte Astase, qui partait en -guerre contre les Marcomans; et les païens accoururent à lui, lui -déclarant que leurs dieux se refusaient à les protéger aussi longtemps -que Gervais et Protais n’auraient pas été immolés. Les deux chrétiens -furent donc sommés de sacrifier aux idoles. Et comme Gervais disait que -toutes les idoles étaient sourdes et muettes, et que seul son Dieu -pouvait donner la victoire, Astase, furieux, le fit frapper à mort de -lanières plombées. Puis il fit venir Protais et lui dit: «Malheureux, -évite de périr misérablement comme ton frère!» Et Protais: «Qui de nous -deux est malheureux, moi, qui ne le crains pas, ou toi qui me crains?» -Et Astase: «Eh! misérable, comment peux-tu dire que je te craigne?» Et -Protais: «Tu crains que je ne te nuise, si je refuse de sacrifier à tes -dieux: car si tu ne craignais pas cela, tu n’essaierais pas à me -contraindre à ce sacrifice!» Alors Astase le fit étendre sur un -chevalet. Et Protais: «Je n’ai point de colère contre toi, comte, car je -sais que les yeux de ton cœur sont aveugles; mais plutôt j’ai pitié de -toi, parce que tu ignores ce que tu fais. Continue donc à me supplicier, -afin que je puisse partager avec mon frère la faveur de notre Maître!» -Astase lui fit trancher la tête. Et Philippe, serviteur du Christ, vint -avec son fils, la nuit, prendre les corps des deux martyrs, qu’il -ensevelit secrètement chez lui dans un sarcophage de pierre, déposant -sous leurs têtes un écrit qui indiquait leur origine, leur vie, et les -circonstances de leur mort. Et leur martyre eut lieu sous l’empereur -Néron. - -II. Les corps des deux saints restèrent longtemps cachés: ils furent -découverts au temps de saint Ambroise, et de la façon que nous allons -rapporter. Donc Ambroise se trouvait, une nuit, dans l’église des saints -Nabor et Félix; et comme, après avoir longtemps prié, il était tombé -dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, deux beaux -jeunes gens vêtus de blanc lui apparurent, priant avec lui, les bras -étendus. Alors Ambroise demanda que, si c’était là une illusion, elle -s’évanouît, et que, si c’était une réalité, elle se révélât de nouveau à -lui. Et les deux jeunes gens lui apparurent de nouveau au chant du coq; -et, la nuit suivante, ils lui apparurent une troisième fois, mais cette -fois en compagnie d’une autre personne, en qui il reconnut l’apôtre -saint Paul. Et saint Paul lui dit: «Tu vois là deux jeunes gens qui, -dédaignant tous les biens de la terre, ont fidèlement suivi mes leçons. -Leurs corps habitent le lieu où tu te trouves. A douze pieds sous terre -tu trouveras un coffre de pierre contenant leurs restes, ainsi qu’un -écrit où tu apprendras leurs noms et l’histoire de leur fin.» Aussitôt -saint Ambroise convoqua les évêques voisins: puis, creusant la terre, il -entra le premier dans la fosse, et y trouva tout ce que lui avait dit -saint Paul. Et bien que trois siècles et plus se fussent écoulés depuis -la mort des deux saints, leurs corps étaient aussi intacts que s’ils -n’étaient là que depuis la veille. Et une odeur délicieuse s’en -exhalait. Et un aveugle, ayant touché le cercueil, recouvra la vue, et -bien d’autres malades furent guéris par l’intercession des deux saints. - -C’est le jour anniversaire de leur fête que fut rétablie la paix entre -les Lombards et l’Empire romain. En souvenir de quoi le pape Grégoire -ordonna que, dans l’introït de la messe et dans les autres offices, le -jour de leur fête, fussent introduites des allusions à cette heureuse -paix. - -III. Au vingtième livre de sa _Cité de Dieu_, saint Augustin raconte -que, en sa présence et en celle de l’empereur, un aveugle recouvra la -vue, à Milan, devant le tombeau des, saints Gervais et Protais. Mais si -cet aveugle était ou non celui dont nous avons parlé plus haut, c’est ce -que nous ne saurions dire. Nous lisons dans le même livre qu’un jeune -homme qui baignait son cheval dans un fleuve, près d’Hippone, fut -attaqué par un démon et jeté à l’eau, à demi mort. Mais comme, le soir, -on chantait dans l’église des saints Gervais et Protais, non loin de là, -le jeune homme entra dans l’église et se cramponna à l’autel, d’où -personne ne pouvait l’arracher. En vain le démon l’adjurait de -s’éloigner de l’autel: il menaçait de se couper les membres, si on le -faisait sortir. Et lorsque enfin il sortit, ses yeux jaillirent de -l’orbite, et ne restèrent plus attachés que par une veine: mais, peu de -jours après, par les mérites des saints Gervais et Protais, le jeune -homme recouvra la santé; et ses yeux, qu’on avait rentrés tant bien que -mal dans les orbites, se rouvrirent à la lumière. - - - - -LXXXVI - -LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE - -(24 juin) - - -I. La nativité de saint Jean-Baptiste a été annoncée par un archange de -la façon qu’on va lire. Le roi David, comme le raconte l’_Histoire -scholastique_, voulant donner plus de développement au culte divin, -institua vingt-quatre grands prêtres, dont l’un, supérieur aux autres, -portait le titre de prince des prêtres. Et chacun des vingt-quatre, -grands prêtres, à son tour, remplissait les fonctions de prince des -prêtres pendant une semaine. La huitième semaine, le sort désigna, pour -cette fonction, le grand prêtre Abias, de la famille duquel fut, plus -tard, Zacharie. Or Zacharie et sa femme étaient parvenus à la vieillesse -sans avoir d’enfants. Et un jour qu’il était entré dans le Temple, pour -mettre de l’encens sur l’autel, pendant qu’une grande foule l’attendait -au dehors, l’archange Gabriel lui apparut. Et comme Zacharie, à sa vue, -s’effrayait, l’archange lui dit: «N’aie pas peur, Zacharie, car ta -prière a été exaucée!» - -Nous devons dire ici en passant, d’après la _Glosse_, que c’est le -propre des bons anges de rassurer aussitôt par des paroles -bienveillantes ceux qu’ils effraient en leur apparaissant; et, au -contraire, les démons qui prennent la forme d’anges, dès qu’ils voient -qu’on s’effraie de leur présence, ont coutume d’accroître encore la -terreur qu’ils inspirent. - -Gabriel annonça donc à Zacharie qu’il aurait un fils nommé Jean, qui -jamais ne boirait de vin ni d’autre boisson fermentée, et qui, devant le -trône du Seigneur, précéderait le prophète Elie lui-même en esprit et en -vertu. Et Zacharie, considérant sa vieillesse et la stérilité de sa -femme, eut des doutes, et, à la façon des Juifs, demanda à l’ange un -signe matériel à l’appui de sa prédiction. Sur quoi l’ange, pour le -punir de n’avoir point cru à sa parole, en manière de signe le rendit -muet. Et lorsque Zacharie se présenta ensuite devant le peuple, et qu’on -vit qu’il était devenu muet, il fit entendre, par des signes, qu’il -avait eu une vision dans le Temple. Puis, ayant achevé la semaine de son -office, il rentra dans sa maison, et Elisabeth conçut un enfant de ses -œuvres, et, pendant cinq mois, elle se cacha, parce que, comme le dit -saint Ambroise, elle avait honte d’être grosse à son âge, et qu’on la -soupçonnât, dans sa vieillesse, de s’être abandonnée au plaisir de la -chair: ce qui, d’autre part, ne l’empêchait point de se réjouir de ce -que le Seigneur l’eût délivrée de l’opprobre de la stérilité, car c’est -un opprobre, pour les femmes, de ne pas avoir ce fruit de leurs noces en -vue duquel se célèbrent les noces, et par qui se justifie l’accouplement -charnel. - -Elisabeth était grosse de six mois, lorsque la bienheureuse Vierge -Marie, qui avait déjà conçu le Sauveur, vint la voir pour la féliciter. -Et, au moment où elle la saluait, saint Jean, déjà rempli de -l’Esprit-Saint, et sentant l’approche du Fils de Dieu, se mit à bondir -de joie dans le ventre de sa mère, comme pour saluer par ses mouvements -celui qu’il ne pouvait pas encore saluer par la voix. Puis la sainte -Vierge resta trois mois avec sa parente, la soignant dans sa grossesse; -et ce fut elle qui, de ses saintes mains, reçut l’enfant nouveau-né, et -remplit, en quelque sorte, pour lui, l’office de sage-femme. - -Le saint précurseur du Christ eut neuf privilèges singuliers: 1º sa -naissance fut annoncée par le même ange qui annonça la naissance du -Christ; 2º il bondit dans le ventre de sa mère; 3º il fut recueilli -entre les bras de la Mère de Dieu; 4º il délia, en naissant, la langue -de son père; 5º il institua le sacrement de baptême; 6º il annonça la -mission du Christ; 7º il baptisa le Christ; 8º il eut l’honneur d’être -loué par-dessus tous par le Christ; 9º il annonça la venue du Christ à -ceux qui étaient dans les limbes. C’est à cause de ces neuf privilèges -que le Seigneur le déclara un prophète, et plus qu’un prophète. - -Sa nativité, selon maître Guillaume d’Auxerre, est célébrée par l’Eglise -pour trois raisons: 1º parce qu’il fut sanctifié dès le ventre de sa -mère; 2º parce qu’il remplit dans la vie un rôle d’une importance -exceptionnelle, étant venu comme un porte-lumière pour nous annoncer la -joie du salut; 3º parce que sa naissance même fut une cause de joie. En -effet l’archange avait dit: «Et beaucoup se réjouiront de sa nativité.» -Aussi est-ce juste que, nous aussi, nous nous en réjouissions. - -Nous devons noter que ce jour de la nativité de saint Jean-Baptiste est -aussi le jour où saint Jean l’Evangéliste rendit son âme à Dieu. Mais -l’Eglise a placé la fête de l’Evangéliste trois jours après Noël, parce -que c’est ce jour-là qu’a été consacrée la basilique élevée en son -honneur, tandis que la fête de la nativité de saint Jean-Baptiste se -célèbre le jour même où ce saint est né. D’où l’on doit bien se garder -de conclure, cependant, que l’Evangéliste soit inférieur au Baptiste, -comme le cadet à l’aîné. Et Dieu a même daigné nous apprendre, par un -exemple formel, qu’il ne lui convenait pas que l’on discutât la question -de savoir lequel des deux saints était le plus grand. Il y avait, en -effet, deux savants théologiens dont l’un préférait saint Jean-Baptiste, -l’autre saint Jean l’Evangéliste: si bien qu’ils convinrent d’un jour -pour une discussion en règle. Et comme chacun s’inquiétait de recueillir -des autorités et de bons arguments à l’appui de ses préférences, à -chacun d’eux se montra le saint Jean qu’il préférait, et lui dit: «Nous -nous accordons fort bien au ciel; ne vous disputez donc pas sur la terre -à notre sujet!» Ce dont les deux docteurs se firent part l’un à l’autre -ainsi qu’au peuple, en bénissant Dieu. - -II. L’historiographe des Lombards, Paul, diacre de l’Eglise romaine et -moine du Mont-Cassin, s’apprêtait un jour à bénir un cierge, lorsque -tout à coup sa voix, auparavant très belle, s’enroua. Et, pour recouvrer -sa voix, il composa en l’honneur de saint Jean l’hymne _Ut queant laxis -resonare fibris_, où il demandait à Dieu que sa voix lui fût rendue, -comme elle l’avait été autrefois à Zacharie. - -III. Le même Paul rapporte, dans son _Histoire lombarde_, qu’un voleur -ouvrit un jour le tombeau où le roi lombard Rocharith s’était fait -enterrer, dans l’église de saint Jean-Baptiste. Alors saint Jean lui -apparut et lui dit: «Puisque tu as osé toucher à ces objets précieux qui -m’étaient confiés, tu ne pourras plus désormais entrer dans mon église!» -Et ainsi fut fait, car chaque fois que cet homme voulut entrer dans -l’église de saint Jean, une main invisible lui asséna sur la gorge un -coup si violent qu’il se vit forcé de rebrousser chemin. - - - - -LXXXVII - -SAINTS JEAN ET PAUL, MARTYRS - -(26 juin) - - -Jean et Paul étaient officiers de Constance, fille de l’empereur -Constantin. Or, comme les Scythes occupaient la Thrace et la Dacie, -Gallican, le chef de l’armée romaine envoyée contre eux, demandait que, -en récompense, on lui donnât pour femme la fille de Constantin; et les -principaux citoyens de Rome insistaient en faveur de sa demande. Mais -Constantin s’en affligeait fort; car il savait que sa fille, depuis -qu’elle avait été guérie par sainte Agnès, avait fait vœu de virginité, -et se laisserait tuer plutôt que d’enfreindre son vœu. Cependant -Constance, confiante en l’aide de Dieu, conseilla à son père de -consentir à son mariage avec Gallican, le jour où celui-ci reviendrait -vainqueur, à la condition seulement que Gallican lui permît de garder -près d’elle les deux filles qu’il avait eues d’un premier mariage, et -qu’en échange il prît avec lui ses deux officiers Jean et Paul. Et ainsi -fut convenu. Mais Gallican, s’étant mis en route avec une nombreuse -armée, fut battu par les Scythes et assiégé par eux dans une ville de -Thrace. Alors Jean et Paul, s’approchant de lui, lui dirent: «Fais un -vœu au Dieu du ciel, et tu seras vainqueur!» Et lorsque Gallican eut -fait le vœu de devenir chrétien, un jeune homme, portant la croix sur -l’épaule, lui apparut et lui dit: «Prends ton épée et suis-moi!» -Gallican, suivant l’ange, se précipita dans le camp ennemi, parvint -jusqu’au roi des Scythes, le tua, épouvanta l’armée ennemie, et la -soumit à la domination romaine. Et l’on raconte que deux chevaliers en -armes lui apparurent, qui se tinrent à ses côtés jusqu’à la fin du -combat. Il se convertit donc au christianisme; et, reçu à Rome avec de -grands honneurs, il demanda à Constantin de ne pas épouser sa fille, car -il avait promis au Christ, de vivre désormais dans la continence. Ses -deux filles, converties par Constance, étaient devenues, elles aussi, de -pieuses chrétiennes. Et bientôt Gallican, renonçant à son commandement, -distribua tous ses biens, et se mit à servir Dieu dans la pauvreté. Et -il faisait tant de miracles que, à sa seule vue, les démons s’enfuyaient -des corps des possédés. Aussi la renommée de sa sainteté se -répandit-elle dans le monde entier; et de l’Orient et de l’Occident on -venait voir ce patricien, cet ancien consul, qui lavait les pieds aux -pauvres qui leur versait de l’eau sur les mains, qui les servait à -table, qui soignait les malades, et vivait ainsi en esclave de Dieu. - -A la mort de Constantin l’empire échut à son fils Constance, qui s’était -laissé corrompre par l’hérésie des ariens. Et comme le frère de -Constantin avait laissé deux fils, Gallus et Julien, Constance promut -Gallus au titre de César et l’envoya contre les Juifs révoltés; mais, -plus tard, il le tua. Alors Julien, craignant d’avoir le sort de son -frère, entra dans un monastère, où, à force de simuler la piété, il fut -ordonné lecteur; et là le démon consulté par lui, lui apprit qu’il -serait promu à l’empire. Et, quelque temps après, Constance, pressé par -la nécessité, éleva Julien au titre de César, et l’envoya en Gaule, où -il montra une grande valeur. - -A la mort de Constance, Julien, devenu empereur, ordonna que Gallican -eût à sacrifier aux dieux où à s’éloigner de Rome: car il n’osait pas -mettre à mort un tel homme. Gallican se rendit donc à Alexandrie, où les -infidèles lui transpercèrent le cœur, lui donnant ainsi la couronne du -martyre. - -Quant à Julien, il colorait du témoignage de l’Evangile l’avidité -sacrilège dont il était possédé. Il dépouillait les chrétiens et leur -disait: «C’est votre Christ lui-même qui dit, dans son Evangile, que -celui-là ne saurait être son disciple qui ne renonce pas à tout ce qu’il -a!» Aussi, quand il apprit que Jean et Paul, avec l’argent que leur -avait laissé la pieuse Constance, subvenaient aux besoins des chrétiens -pauvres, il les fit venir tous deux et leur dit qu’ils devaient le -servir de la même façon qu’ils avaient servi Constantin. A quoi ils -répondirent: «Nous servions le glorieux empereur Constantin parce que -lui-même se proclamait le serviteur du Christ; mais toi, comme tu as -abandonné la sainte religion, nous nous sommes retirés de toi, et nous -dédaignons de t’obéir!» Et Julien leur dit: «Sachez que j’ai été clerc -dans votre Eglise, et que, si j’avais voulu, je m’y serais élevé aux -premières dignités: mais, considérant que c’était chose vaine de -pratiquer la paresse, je me suis livré à l’art de la guerre; et ayant -sacrifié aux dieux, j’ai été par eux élevé à l’empire. Quant à vous, -nourris à la cour, vous avez le devoir de rester près de moi, où vous -serez au premier rang de mes serviteurs. Mais que si vraiment vous me -méprisez, je serai forcé d’agir, pour vous en empêcher!» Et les deux -saints répondirent: «Nous mettons Dieu au-dessus de toi; et nous ne -craignons pas tes menaces, mais seulement d’encourir l’inimitié de Dieu -tout-puissant.» Et Julien: «Si, dans dix jours, vous ne venez pas de -votre plein gré près de moi, vous ferez, contraints, ce que vous aurez -refusé de faire volontairement!» Et eux: «Imagine que les dix jours sont -déjà passés, et accomplis dès aujourd’hui ce dont tu nous menaces!» Et -Julien: «Vous croyez que les chrétiens vont faire de vous des martyrs? -Sachez donc que, si vous ne m’obéissez, ce n’est pas en martyrs que je -vous punirai, mais en ennemis publics!» - -Alors Jean et Paul, pendant dix jours, redoublant leurs aumônes, -distribuèrent aux pauvres tout l’argent qui leur restait. Le dixième -jour, ils virent arriver près d’eux un certain Térentien, qui leur dit: -«Notre maître Julien vous envoie cette petite statue de Jupiter, pour -que vous brûliez de l’encens devant elle: si vous ne le faites pas, vous -périrez tous deux.» Et les saints lui dirent: «Si tu as pour maître -Julien, obéis à ses ordres; mais nous, nous n’avons d’autre maître que -Jésus-Christ!» Alors Térentien les fit décapiter en secret, et fit -ensevelir leurs corps dans leur maison; et il répandit le bruit qu’ils -étaient partis en exil. Mais bientôt son fils fut possédé d’un démon qui -le faisait beaucoup souffrir: ce que voyant, Térentien avoua son crime, -se fit chrétien, et écrivit lui-même le récit du martyre des deux -saints; en échange de quoi son fils fut délivré. - -Saint Grégoire raconte, dans une de ses homélies, qu’une femme, qui -visitait souvent l’église des deux martyrs, aperçut un jour devant sa -porte, en revenant de cette église, deux moines en manteaux de pèlerins. -Elle leur fit, aussitôt, donner l’aumône par son intendant. Mais eux, -s’approchant d’elle, lui dirent: «Puisque tu aimes à nous faire visite, -nous te réclamerons au jour du jugement, et, tout ce que nous pourrons -faire pour toi, nous le ferons!» Puis, cela dit, ils disparurent. - - - - -LXXXVIII - -SAINT LÉON, PAPE - -(28 juin) - - -Le pape Léon, célébrant la messe dans l’église de Sainte-Marie Majeure, -faisait, suivant la coutume, communier les fidèles, lorsqu’une femme lui -déposa un baiser sur la main, ce qui fit naître en lui une véhémente -tentation charnelle. Mais l’homme de Dieu, se châtiant lui-même avec -plus de sévérité que ne l’aurait fait aucun autre juge, s’amputa en -secret la main qui avait été cause du scandale. Cependant le peuple -murmurait de ne pas voir le Souverain Pontife célébrer l’office divin -comme de coutume. Alors Léon s’adressa à la sainte Vierge, se remettant -de tout à sa providence. Et la Vierge aussitôt lui apparut, et, de ses -saintes mains, lui rendit sa main, lui ordonnant de procéder au divin -sacrifice. Et Léon révéla au peuple ce qui lui était arrivé, montrant à -tous la main qui venait de lui être miraculeusement restituée. - -C’est le pape Léon qui présida le concile de Chalcédoine, où l’on décida -que les vierges seules pourraient prendre le voile, et où fut également -décrété que, désormais, la Vierge Marie serait appelée «Mère de Dieu». - -Et comme Attila ravageait l’Italie, saint Léon, après avoir prié pendant -trois jours et trois nuits dans l’église des apôtres, dit aux siens: -«Qui veut me suivre, me suive!» Et Attila, dès qu’il l’aperçut, -descendit de son cheval, se prosterna à ses pieds, et lui dit de -demander tout ce qu’il voudrait. Le pape lui demanda, et obtint -aussitôt, qu’il quitterait l’Italie et rendrait la liberté à tous ses -captifs. Et comme les compagnons d’Attila lui reprochaient que lui, le -vainqueur du monde, se fût laissé vaincre par un prêtre, le barbare -répondit: «J’ai agi dans mon intérêt et dans le vôtre, car j’ai vu, à la -droite de cet homme, un guerrier gigantesque qui m’a dit, l’épée en -main: «Si tu n’obéis à ce prêtre, tu périras avec tous les tiens!» - -Le pape Léon, ayant écrit une lettre à Fabien, évêque de Constantinople, -contre Eutychès et Nestorius, la déposa sur le tombeau de saint Pierre, -et, priant le saint, lui dit: «Tout ce que, en ma qualité d’homme, j’ai -écrit d’erroné dans cette, lettre, toi, gardien de l’Eglise, corrige-le -et rectifie-le!» Et, quarante jours après, saint Pierre lui apparut et -lui dit: «J’ai lu et corrigé!» Et, lorsque Léon reprit sa lettre, il la -trouva corrigée et rectifiée par la main de l’apôtre. - -Une autre fois, Léon passa quarante jours à jeûner et à prier sur le -tombeau de saint Pierre, afin d’obtenir le pardon de ses péchés. Et -saint Pierre, lui apparaissant, lui dit: «J’ai prié pour toi le -Seigneur, et il t’a remis tous tes péchés. Mais tu devras seulement te -renseigner au sujet de l’imposition des mains,» c’est-à-dire veiller à -ce que cette imposition se fasse de la manière convenable. Saint Léon -mourut vers l’an du Seigneur 460. - - - - -LXXXIX - -SAINT PIERRE, APÔTRE - -(29 juin) - - -I. L’apôtre Pierre surpassait en ferveur les autres apôtres: car il -voulut connaître le nom de celui qui livrerait Jésus, et, comme dit -saint Augustin, il n’eût pas manqué de déchirer avec ses dents le -traître, s’il avait connu son nom: et, à cause de cela, Jésus ne voulut -point le lui nommer, parce que, comme dit Chrysostome, s’il l’avait -nommé, Pierre se serait aussitôt levé et l’aurait égorgé. C’est lui -aussi qui, sur les flots, marcha vers Jésus, et qui fut choisi par Jésus -pour assister à la transfiguration, comme aussi à la résurrection de la -fille de Jaïre; c’est lui qui trouva la pièce de monnaie dans la bouche -du poisson; c’est lui qui reçut du Seigneur les clefs du royaume des -cieux, qui fut chargé de paître les agneaux du Christ, qui, le jour de -la Pentecôte, convertit trois mille hommes par sa prédication, qui -annonça la mort à Ananias et à Saphir, qui guérit le paralytique Enée, -qui baptisa Corneille, qui ressuscita Tabite, qui, par l’ombre seule de -son corps, rendit la santé aux malades, qui fut emprisonné par Hérode et -délivré par un ange. Quant à ce que furent sa nourriture et son -vêtement, lui-même nous l’apprend, dans le livre de Clément: «Je ne me -nourris, dit-il, que de pain avec des olives, et, plus rarement, avec -quelques légumes; pour vêtement j’ai toujours la tunique et le manteau -que tu vois sur moi; et, ayant tout cela, je ne demande rien d’autre.» -On dit aussi qu’il portait toujours dans son sein un suaire dont il se -servait pour essuyer ses larmes, parce que, toutes les fois qu’il se -rappelait la douce voix de son divin maître, il ne pouvait s’empêcher de -pleurer de tendresse. Il pleurait aussi au souvenir de son reniement; -et, de là, lui était venue une telle habitude de pleurer que Clément -nous rapporte que son visage semblait tout brûlé de larmes. Clément nous -dit encore que, la nuit, en entendant le chant du coq, il se mettait en -prières, et que de nouveau les larmes coulaient de ses yeux. Et nous -savons aussi, par le témoignage de Clément, que, le jour où la femme de -Pierre fut conduite au martyre, son mari, l’appelant par son nom, lui -cria joyeusement: «Ma femme, souviens-toi du Seigneur!» - -Un jour, Pierre envoya en prédication deux de ses disciples: l’un d’eux -mourut en chemin, l’autre revint faire part à son maître de ce qui était -arrivé. Ce dernier était, suivant les uns, saint Martial, suivant -d’autres, saint Materne, et suivant d’autres encore, saint Front; le -disciple qui était mort était le prêtre Georges. Alors Pierre remit au -survivant son bâton, lui disant d’aller le poser sur le cadavre de son -compagnon. Et, dès qu’il l’eut fait, le mort, qui gisait déjà depuis -quarante jours, aussitôt revint à la vie. - -II. En ce temps-là vivait à Jérusalem un magicien nommé Simon qui se -prétendait la Vérité Première, promettait de rendre immortels ceux qui -croiraient en lui, et disait que rien ne lui était impossible. Il disait -encore, ainsi que nous le rapporte le livre de Clément: «Je serai adoré -publiquement comme un dieu, je recevrai les honneurs divins, et je -pourrai faire tout ce que je voudrai. Un jour que ma mère Rachel m’avait -envoyé aux champs pour moissonner, j’ordonnai à une faux de moissonner -d’elle-même, et elle se mit à l’œuvre, et fit dix fois plus d’ouvrage -que les autres.» Il disait aussi, d’après Jérôme: «Je suis le Verbe de -Dieu, je suis l’Esprit-Saint, je suis Dieu tout entier!» Il faisait -mouvoir des serpents d’airain, il faisait rire des statues de pierre et -de bronze, il faisait chanter les chiens. Or cet homme voulut discuter -avec Pierre, et lui montrer qu’il était Dieu. Au jour convenu, Pierre se -rencontra avec lui, et dit aux assistants: «Que la paix soit avec vous, -mes frères, qui aimez la vérité!» Alors Simon: «Nous n’avons pas besoin -de ta paix: car si nous nous tenons en paix, nous ne pourrons pas -travailler à découvrir la vérité. Les voleurs aussi ont la paix entre -eux. N’invoque donc pas la paix, mais la lutte; et la paix ne se -produira que lorsque l’un de nous deux aura vaincu l’autre.» Et Pierre: -«Pourquoi crains-tu le mot de paix? La guerre ne naît que du péché; et -où il n’y a pas péché, il y a paix. C’est dans les discussions que se -trouvent la vérité, c’est par les œuvres que se réalise la justice.» Et -Simon: «Tout cela ne signifie rien. Mais moi je te montrerai la -puissance de ma divinité, et tu seras forcé de m’adorer: car je suis la -Vertu Première, je puis voler dans les airs, créer de nouveaux arbres, -changer les pierres en pain, rester dans la flamme sans souffrir aucun -mal; tout ce que je veux faire, je peux le faire.» Mais Pierre discutait -une à une toutes ses paroles, et découvrait la fraude de tous ses -maléfices. Et Simon, voyant qu’il ne pouvait résister à Pierre, jeta à -l’eau tous ses livres de magie, afin de n’être pas dénoncé comme -magicien, et s’en alla à Rome, pour s’y faire adorer comme un dieu. Et -Pierre, dès qu’il le sut, le suivit à Rome. - -III. Il y arriva dans la quatrième année du règne de Claude, y passa -vingt-cinq ans, et y ordonna, en qualité de coadjuteurs, deux évêques, -Lin et Clef, l’un pour le dehors, l’autre pour la ville même. -Infatigable à prêcher, il convertissait à la foi de nombreux païens, -guérissait de nombreux malades; et, comme il faisait toujours l’éloge de -la chasteté, les quatre concubines du préfet Agrippa, converties par -lui, refusèrent de retourner près de leur amant: en telle sorte que -celui-ci, furieux, cherchait une occasion de perdre l’apôtre. Or le -Seigneur apparut à Pierre et lui dit: «Simon et Néron ont de mauvais -desseins contre toi; mais ne crains rien, car je suis avec toi, et je te -donnerai comme consolation la société de mon serviteur Paul, qui, dès -demain, arrivera à Rome.» Sur quoi Pierre, comme le raconte Lin, -devinant que la fin de son pontificat approchait, se rendit à -l’assemblée des fidèles, prit par la main Clément, l’ordonna évêque, et -le fit asseoir dans sa chaire. Le lendemain, ainsi que le Seigneur -l’avait annoncé, Paul arriva à Rome, et, en compagnie de Pierre, -commença à y prêcher le Christ. - -Cependant le magicien Simon était si aimé de Néron qu’on savait qu’il -tenait entre ses mains les destinées de la ville entière. Un jour, comme -il se trouvait en présence de Néron, il avait su changer son visage de -telle sorte que tantôt il paraissait un vieillard, et tantôt un -adolescent: ce que voyant, Néron avait cru qu’il était vraiment le fils -de Dieu. Un autre jour, le magicien dit à l’empereur: «Pour te -convaincre que je suis le fils de Dieu, fais-moi trancher la tête; et, -le troisième jour, je ressusciterai!» Néron ordonna à son bourreau de -lui trancher la tête. Mais Simon, par un artifice magique, fit en sorte -que le bourreau, croyant le décapiter, décapita un bélier; après quoi, -il cacha les membres du bélier, laissa sur le pavé les traces du sang, -et se cacha lui-même pendant trois jours. Le troisième jour il comparut -devant Néron, et lui dit: «Fais effacer les traces de mon sang sur le -pavé, car voici que je suis ressuscité, comme je te l’ai promis!» Et -Néron ne douta plus de sa divinité. Un autre jour encore, pendant que -Simon était auprès de Néron dans une chambre, un diable qui avait revêtu -sa figure parla au peuple sur le Forum. Enfin il sut inspirer aux -Romains un tel respect qu’ils lui élevèrent une statue, sous laquelle -fut placée l’inscription: «Au saint dieu Simon.» - -Or Pierre et Paul, s’étant introduits auprès de Néron, dévoilaient tous -les maléfices du magicien; et Pierre, notamment, disait que, de même -qu’il y a dans le Christ deux substances, la divine et l’humaine, de -même il y avait en Simon deux substances, à savoir l’humaine et la -diabolique. Et Simon déclara: «Je ne souffrirai pas plus longtemps cet -adversaire! Je vais ordonner à mes anges de me venger de lui!» Et -Pierre: «Je ne crains pas tes anges, mais ce sont eux qui me craignent!» -Et Néron: «Tu ne crains pas Simon, qui, par ses actes même, prouve sa -divinité?» Et Pierre: «Si la divinité est vraiment en lui, qu’il dise ce -que je pense et ce que je fais en ce moment! Et d’abord je vais te dire -ma pensée à l’oreille, afin qu’il n’ait pas l’audace de mentir!» Néron -lui dit: «Approche-toi et dis-moi ce que tu penses!» Et Pierre lui dit à -l’oreille: «Fais-moi apporter en secret du pain d’orge!» Puis, quand il -eut reçu le pain et l’eut béni en le cachant dans sa manche, il dit: -«Que Simon dise maintenant, ce que j’ai dit, pensé, et fait!» Mais -Simon, au lieu de s’avouer vaincu, reprit: «Que Pierre dise plutôt ce -que je pense, moi!» Et Pierre: «Ce que pense Simon, je montrerai que je -le sais, en faisant ce à quoi il aura pensé!» Alors Simon, furieux, -s’écria: «Que de grands chiens arrivent et le dévorent!» Et aussitôt de -grands chiens apparurent qui se jetèrent sur l’apôtre: mais celui-ci -leur offrit le pain qu’il venait de bénir; et aussitôt il les mit en -fuite. Et il dit à Néron: «Voilà comment j’ai prouvé, non par mes -paroles, mais par mes actes, que je savais ce que penserait Simon contre -moi!» Et Simon dit: «Ecoutez, Pierre et Paul, je ne puis rien vous faire -ici, et je vous épargne pour aujourd’hui; mais nous nous retrouverons, -et alors je vous jugerai!» - -Le même Simon, dans son orgueil, osa se vanter de pouvoir ressusciter -les morts. Et comme certain jeune homme venait de mourir, on appela -Pierre et Simon et, sur le désir de ce dernier, on décida qu’on ferait -mourir celui des deux qui ne pourrait pas ressusciter le mort. Après -quoi Simon, par ses incantations, fit en sorte que le mort remua la -tête, et déjà tous, avec de grands cris, voulaient lapider Pierre. Mais -celui-ci, ayant obtenu le silence, s’écria: «Si ce jeune homme est -vraiment vivant, qu’il se lève, qu’il marche, et qu’il parle: faute de -quoi vous saurez que c’est un démon qui fait remuer la tête du mort. -Mais qu’avant tout on écarte Simon du lit, pour mettre à nu les -artifices du diable!» On écarta donc Simon du lit, et aussitôt le mort -reprit son immobilité. Mais alors Pierre, se tenant à distance, et ayant -prié, dit: «Jeune homme, au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et -marche!» Et aussitôt le mort, ressuscité, se leva et marcha. Sur quoi le -peuple voulut lapider Simon. Mais Pierre dit: «Il est suffisamment puni, -en ayant à reconnaître la défaite de ses artifices! Et notre Maître nous -a enseigné à rendre le bien pour le mal.» Et Simon: «Sachez, Pierre et -Paul, que, malgré voire désir, je ne daignerai pas vous accorder la -couronne du martyre!» Et Pierre: «Puissions-nous obtenir ce que nous -désirons; mais toi, puisses-tu n’avoir que du mal, car toutes tes -paroles ne sont que mensonges!» - -Alors Simon se rendit à la maison de son disciple Marcel et lui dit, -après avoir attaché un grand chien à sa porte: «Je verrai bien si -Pierre, qui a l’habitude de venir te voir, pourra désormais entrer chez -toi!» Et Pierre, lorsqu’il vint chez Marcel, d’un signe de croix détacha -le chien, qui, depuis lors, se mit à caresser tout le monde à -l’exception de Simon, qu’il étendit à terre et voulut étrangler. Il -l’aurait étranglé si Pierre, accourant, ne lui avait défendu de lui -faire aucun mal. Et, en effet, le chien ne toucha plus au corps de -Simon, mais il déchira tous ses vêtements. Et là-dessus le peuple, mais -surtout les enfants, se mirent à poursuivre le magicien, qu’ils -chassèrent hors de la ville comme un loup. De telle sorte que Simon, -tout honteux, n’osa point se montrer pendant une année entière; et son -disciple Marcel, convaincu par ces miracles, devint désormais le -disciple de Pierre. - -Mais, plus tard, Simon revint à Rome et rentra en faveur auprès de -Néron. Un jour, il convoqua le peuple, et déclara que, gravement offensé -par les Galiléens, il allait abandonner la ville, que jusqu’alors il -avait protégée de sa présence: ajoutant qu’il allait monter au ciel, -puisque la terre n’était plus digne de le porter. Donc, au jour convenu, -il monta sur une haute tour, ou, suivant Lin, sur le Capitole; et, de -là, il se mit à voler dans les airs, avec une couronne de laurier sur la -tête. Et Néron dit aux deux apôtres: «Simon dit la vérité; vous, vous -n’êtes que des imposteurs.» Et Pierre dit à Paul: «Lève la tête, et -regarde!» Paul leva la tête, vit Simon qui volait, et dit à Pierre: -«Pierre, ne tarde pas davantage à achever ton œuvre, car déjà le -Seigneur nous appelle!» Alors Pierre s’écria: «Anges de Satan, qui -soutenez cet homme dans les airs, au nom de mon maître Jésus-Christ, je -vous ordonne de ne plus le soutenir!» Et aussitôt Simon fut précipité -sur le sol, où il se brisa le crâne et mourut. - -Ce qu’apprenant, Néron fut désolé de la perte d’un tel homme, et dit aux -apôtres qu’il les en punirait. Il les remit entre les mains d’un haut -fonctionnaire nommé Paulin, qui les fit jeter en prison, sous la garde -de deux soldats, Procès et Martinien. Mais ceux-ci, convertis par -Pierre, leur ouvrirent la prison et les remirent en liberté, ce qui leur -valut, après le martyre des apôtres, d’avoir tous deux la tête tranchée -par ordre de Néron. Or Pierre, cédant enfin aux supplications de ses -frères, résolut de s’éloigner de Rome; mais comme il arrivait à une des -portes de la ville, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’église -Sainte-Marie ad Passus, il rencontra le Christ qui venait au-devant de -lui; et il lui dit: «Seigneur où vas-tu?» Et le Seigneur répondit: «Je -vais à Rome, afin d’y être de nouveau crucifié!» Et Pierre: «De nouveau -crucifié?» Et le Seigneur: «Oui!» Et Pierre dit: «Alors, Seigneur, je -vais retourner à Rome, pour être crucifié avec toi!» Sur quoi le -Seigneur remonta au Ciel, laissant Pierre tout en larmes. Et celui-ci, -comprenant que l’heure de son martyre était venue, revint à Rome, où il -fut saisi par les ministres de Néron, et conduit devant le préfet -Agrippa; et Lin rapporte que son vieux visage rayonnait de joie. Le -préfet lui dit: «Tu es bien l’homme qui te plais à vivre parmi les gens -du peuple, et à éloigner du lit de leurs maris les femmes des -faubourgs?» Mais Pierre répondit: «Je ne me plais que dans la croix du -Seigneur!» Alors, en sa qualité d’étranger, il fut condamné au supplice -de la croix: tandis que Paul, qui était citoyen romain, fut condamné à -avoir la tête tranchée. - -Dans sa lettre à Timothée sur la mort de saint Paul, Denis rapporte que -la foule des païens et des juifs ne se fatiguait point de frapper les -deux apôtres et de leur cracher au visage: Et lorsque vint le moment de -leur séparation, Paul dit à Pierre: «Que la paix soit avec toi, -fondement des églises, pasteur des agneaux du Christ!» Et Pierre dit à -Paul: «Va en paix, prédicateur de la vérité et du bien, médiateur du -salut des justes!» Après quoi, Denis suivit son maître Paul, car les -deux apôtres furent exécutés en deux endroits différents. Et Pierre, -quand il fut en face de la croix, dit: «Mon maître est descendu du ciel -sur la terre, aussi a-t-il été élevé sur la croix. Mais moi, qu’il a -daigné appeler de la terre au ciel, je veux que, sur ma croix, ma tête -soit tournée vers la terre et mes pieds vers le ciel. Donc, -crucifiez-moi la tête en bas, car je ne suis pas digne de mourir de la -même façon que mon Maître Jésus.» Et ainsi fut fait: on retourna la -croix, de sorte qu’il fut placé la tête en bas et les pieds en haut. -Cependant, le peuple, furieux, voulait tuer Néron et le préfet, et -délivrer l’apôtre: mais celui-ci les priait de ne pas empêcher son -martyre. Et alors Dieu ouvrit les yeux de ceux qui pleuraient; et ils -virent des anges debout avec des couronnes de roses et de lys, et -Pierre, debout entre eux, recevait du Christ un livre dont il lisait -tout haut les paroles. Et l’apôtre, reconnaissant que les fidèles -voyaient sa gloire, les recommanda une dernière fois à Dieu, et rendit -l’esprit. - -Alors deux frères, Marcel et Apulée, ses disciples, le descendirent de -la croix, et l’ensevelirent après l’avoir embaumé d’aromates. Et, le -même jour, Pierre et Paul apparurent à Denis, qui les vit entrer tous -deux par la porte de la ville, la main dans la main, vêtus de lumière, -et la tête ceinte d’une couronne de clarté. - -IV. Mais Néron ne resta pas sans châtiment pour ce crime et pour tous -les autres qu’il commit, et dont nous allons brièvement rapporter -quelques-uns. On lit, d’abord, dans une histoire en vérité apocryphe, -que, comme Sénèque, le maître de Néron, s’attendait à recevoir la digne -récompense de ses travaux, Néron lui dit que, pour sa récompense, il -aurait le droit de choisir l’arbre aux branches duquel il serait pendu. -Et comme Sénèque demandait comment il avait pu mériter d’être condamné à -mort, Néron fit agiter au-dessus de sa tête la pointe d’une épée, de -telle sorte que Sénèque, effrayé, fermait les yeux et baissait la tête. -Et Néron lui dit: «Mon maître, pourquoi baisses-tu la tête devant ce -glaive?» Sénèque lui répondit: «Etant homme, je crains la mort et ne -désire point mourir.» Et Néron: «Hé bien, moi aussi je te crains, comme -déjà je te craignais dans mon enfance, et je ne vivrai pas tranquille -tant que tu vivras!» Alors Sénèque dit: «Si je dois mourir, accorde-moi -du moins de choisir mon genre de mort!» Et Néron: «Choisis-le à ton gré, -pourvu seulement que tu meures tout de suite!» Sur quoi Sénèque s’ouvrit -les veines dans un bain, et mourut de l’écoulement de son sang, -justifiant ainsi le présage de son nom; car _se necans_ signifie: qui se -tue de sa propre main. Ce Sénèque eut deux frères, dont l’un, le -déclamateur Julien Gallion, se tua également de sa propre main, et dont -l’autre, Méla, fut père du poète Lucain, qui, par ordre de Néron, -s’ouvrit les veines. - -Toujours d’après la même histoire apocryphe, Néron, entraîné par sa -folie sanguinaire, ordonna de mettre à mort sa mère et de lui couper le -ventre, afin de voir la façon dont il avait habité dans son sein. Or les -médecins lui disaient: «Les lois divines et humaines défendent qu’un -fils tue sa mère, qui l’a enfanté dans la douleur, et s’est fatiguée à -le nourrir.» Mais Néron: «Faites en sorte que je conçoive un enfant dans -mon sein, afin que je puisse me rendre compte de ce que ma mère a -souffert en m’enfantant!» Et les médecins: «La chose est impossible, -étant contraire à la nature et à la raison!» Mais Néron: «Si vous ne -faites pas en sorte que je conçoive un enfant, vous mourrez tous dans -les pires supplices!» Alors les médecins, l’ayant enivré, lui firent -avaler une grenouille, qui gonfla dans son ventre et lui donna -l’illusion d’être pareil à une femme enceinte. Mais bientôt, la douleur -devenant trop forte, il dit: «Hâtez l’heure de mon accouchement, car ma -grossesse me fatigue et m’étouffe!» Ils lui donnèrent alors un vomitif, -et aussitôt il rendit la grenouille qu’il avait dans le ventre, mais -tout infectée d’humeur et toute tachée de sang. Et lui, en voyant cette -chose monstrueuse, demanda: «Etais-je ainsi moi-même lorsque je suis -sorti du sein de ma mère?» Et eux: «Oui!» Alors l’insensé ordonna qu’on -nourrît son enfant, et qu’on l’enfermât, en guise de berceau, dans -l’écaille d’une tortue. Mais tout cela ne se trouve point mentionné dans -les chroniques, et doit être considéré comme apocryphe. - -Plus tard, Néron, admirant le récit de l’incendie de Troie, fit brûler -Rome pendant sept jours et sept nuits; et lui, assistant à l’incendie du -haut d’une tour, il récitait pompeusement des morceaux de _l’Iliade_. Il -pêchait avec des filets d’or, prétendait chanter mieux que tous les -tragédiens et joueurs de cithare, faisait changer les hommes en femmes, -et jouait lui-même le rôle d’une femme auprès d’un homme. Mais à la fin -les Romains, ne pouvant supporter davantage sa folie, se jetèrent sur -lui et le poursuivirent jusqu’en dehors de la ville. Alors, se voyant -perdu, il aiguisa avec ses dents la pointe d’un bâton et se l’enfonça -dans le cœur. Ou bien encore, suivant d’autres, il aurait été dévoré par -les loups. Et l’on raconte qu’après sa mort, les Romains, ayant retrouvé -la grenouille qu’il avait vomie, allèrent la brûler hors des murs de la -ville: et, depuis ce moment, l’endroit où avait été cachée la grenouille -(_latuerat rana_) porta le nom de Lateran ou Latran. - -V. Au temps du pape saint Corneille, des Grecs pieux volèrent les corps -des apôtres, qu’ils voulaient emporter dans leur pays; mais les démons -habitant les idoles furent contraints, par la force divine, de crier: -«Au secours, Romains, car on emporte vos dieux!» Sur quoi toute la ville -se mit à la poursuite des voleurs: car les fidèles comprenaient qu’il -était question des apôtres, et les païens croyaient qu’il était question -de leurs idoles, si bien que les Grecs, épouvantés, jetèrent les corps -des apôtres dans un puits voisin des catacombes, d’où les fidèles -parvinrent plus tard à les retirer. Et comme on hésitait pour savoir -lesquels des os appartenaient à saint Pierre et lesquels à saint Paul, -on pria et jeûna et une voix du ciel répondit: «Les os les plus grands -sont ceux du prédicateur, les plus petits ceux du pêcheur.» Et les os -des deux saints se séparèrent spontanément et ceux de chacun des deux -saints furent rapportés dans l’église qui leur était consacrée. -Cependant d’autres auteurs prétendent que le pape Sylvestre fit peser -dans une balance les os les plus grands et les plus petits, en -proportion égale, et donner à chaque église la moitié exacte des deux -corps. - -VI. Saint Grégoire raconte, dans son _Dialogue_, que, près de l’église -où repose le corps de saint Pierre, vivait un saint homme nommé -Agontius. Or, une jeune fille paralytique passait toutes ses journées -dans cette église: elle rampait sur les mains, car ses reins et ses -pieds étaient paralysés. Et comme depuis longtemps elle implorait saint -Pierre de lui rendre la santé, le saint lui apparut et lui dit: «Va -trouver Agontius, qui demeure près d’ici; il te guérira!» Aussitôt la -jeune fille se mit à se traîner à travers les bâtiments de l’église, -dans l’espoir de découvrir où était cet Agontius. Mais voici que ce -dernier vint au-devant d’elle; et elle lui dit: «Notre pasteur et père -nourricier saint Pierre m’envoie vers toi pour que tu me guérisses de -mon infirmité!» Et Agontius: «Si vraiment c’est lui qui t’envoie, -lève-toi et marche!» Après quoi il lui tendit la main pour l’aider à se -lever, et aussitôt elle fut guérie, sans garder la moindre trace de sa -paralysie. - -Grégoire rapporte aussi, dans le même livre, l’histoire d’une jeune -romaine nommée Galla, fille du consul et patricien Symmaque, qui devint -veuve après un an de mariage. Mais tandis que son âge et sa fortune -l’engageaient à se remarier, elle préféra s’unir, en noces spirituelles, -à Dieu. Et comme son corps était dévoré d’un feu intérieur, les médecins -dirent que, si elle se refusait toujours aux caresses des hommes, la -chaleur qui était en elle lui ferait pousser une barbe sur le visage. Et -c’est, en effet, ce qui lui arriva. Mais elle n’eut aucune crainte de -cette difformité extérieure, comprenant bien que rien de tel ne pouvait -l’empêcher d’être aimée de son mari céleste, si seulement elle restait -pure au dedans. Abandonnant la vie séculière, elle entra dans un couvent -qui dépendait de l’église de saint Pierre; et là, longtemps, elle servit -Dieu par la prière et par les aumônes. Elle fut enfin atteinte d’un -cancer au sein. Et comme, auprès de son lit, étaient toujours allumés -deux flambeaux,--parce que, aimant la lumière, elle ne pouvait supporter -ni les ténèbres spirituelles ni les corporelles,--elle vit l’apôtre -Pierre debout devant elle entre les deux flambeaux. Alors, pleine -d’amour et de joie, elle s’écria: «Qu’est-ce, mon maître? Mes péchés me -sont-ils remis?» Et lui, inclinant la tête avec un sourire bienveillant, -répondit: «Oui! viens!» Et elle: «Je demande que ma mère chérie -l’abbesse vienne avec moi!» Galla rapporta la chose à l’abbesse; et, -trois jours après, toutes deux moururent ensemble. - -Saint Grégoire nous dit encore qu’un prêtre d’une grande sainteté, étant -sur le point de mourir, s’écria: «Bienvenus êtes-vous, mes maîtres, qui -daignez vous approcher d’un misérable esclave tel que moi!» Et comme les -assistants lui demandaient à qui il parlait ainsi: «Ne voyez-vous donc -pas que les saints apôtres Pierre et Paul sont là près de moi?» Et, -pendant qu’il recommençait à remercier les deux apôtres, son âme fut -délivrée des liens du corps. - -VII. Certains auteurs ont mis en doute que Pierre et Paul aient été -martyrisés le même jour, et ont prétendu qu’ils étaient morts à un an -d’intervalle. Mais saint Jérôme et tous les saints qui traitent de cette -question s’accordent à dire que le martyre des deux saints eut lieu le -même jour et la même année. C’est, d’ailleurs, ce qui apparaît -clairement de l’épître de Denis. La vérité est seulement que les deux -saints n’ont pas été suppliciés au même endroit; et quand le pape Léon -dit qu’ils l’ont été au même endroit, il entend simplement par là que -tous deux ont été suppliciés à Rome. - -Mais bien qu’ils soient morts le même jour et à la même heure, saint -Grégoire a ordonné que leur fête soit célébrée séparément, et que la -commémoration de saint Paul ait lieu le lendemain de celle de saint -Pierre. Celui-ci mérite, en effet, d’être honoré le premier, étant à la -fois supérieur en dignité et antérieur en conversion: sans compter que -son titre de souverain pontife achève de lui donner tous les droits à -cette primauté. - - - - -XC - -SAINT PAUL, APÔTRE - -(30 juin) - - -L’apôtre Paul, après sa conversion, eut à souffrir de nombreuses -persécutions, dont saint Hilaire résume l’histoire en ces termes: «A -Philippes il fut frappé de verges, mis en prison, et attaché par les -pieds à une barre de bois; à Lystre, il fut lapidé; à Icone et à -Thessalonique, injustement accusé; à Ephèse, livré aux bêtes; à Damas, -jeté du haut d’un mur; à Jérusalem, arrêté, frappé, lié, attaqué; à -Césarée, mis en prison; dans son voyage d’Italie, exposé à une tempête; -enfin à Rome, sous Néron, jugé et mis à mort.» - -Nous devons ajouter qu’à Lystre il guérit un paralytique, ressuscita un -jeune homme tombé d’une fenêtre, et fit encore beaucoup d’autres -miracles. A Mitylène, une vipère le mordit à la main sans lui faire -aucun mal; et l’on dit que toute la descendance de l’homme dont il était -l’hôte est à l’abri du venin des serpents; au point que, quand un enfant -naît dans cette race, on met des serpents dans son berceau, pour -reconnaître s’il est bien le fils de son père. Et Haymon raconte que -Paul travaillait de ses mains depuis le chant du coq jusqu’à la -cinquième heure, puis se livrait à la prédication jusqu’à la nuit, et -estimait que les quelques heures qui lui restaient suffisaient fort bien -pour sa nourriture, son sommeil, et ses prières. - -Lorsqu’il vint à Rome, Néron, qui n’était pas encore confirmé dans -l’empire, apprit que les Juifs lui cherchaient querelle au sujet de leur -loi et de la foi chrétienne; mais il n’y prit point garde et laissa Paul -aller librement où il voulait. Saint Jérôme, de son côté, raconte que, -la vingt-cinquième année après la passion du Seigneur, et la seconde -année du règne du Néron, Paul vint à Rome comme prisonnier, mais y resta -deux ans libre, puis, relâché par l’empereur, alla prêcher l’évangile en -Occident, et fut enfin décapité le même jour où saint Pierre fut -crucifié, dans la quatorzième année du règne de Néron. - -Sa science et sa piété étaient si éclatantes qu’il eut même pour -disciples et pour amis plusieurs familiers de la maison de Néron, et que -lecture fut faite devant Néron de quelques-uns de ses écrits. Un soir -qu’il prêchait dans une cour, un jeune homme nommé Patrocle, que Néron -aimait beaucoup, monta sur une fenêtre pour mieux l’entendre: il tomba -de la fenêtre et se tua. Ce qu’apprenant, Néron, désolé de sa mort, lui -choisit un successeur; mais Paul se fit apporter le cadavre de Patrocle, -le ressuscita, et l’envoya chez Néron avec ses compagnons. Et Néron, -effrayé de cette visite de l’homme qu’il savait mort, refusa d’abord de -le recevoir. Puis, quand il l’eut reçu: «Patrocle, tu es vivant?» Et -lui: «Oui, César!» Et Néron: «Qui t’a rendu la vie?» Et lui: -«Jésus-Christ, roi des siècles!» Alors, Néron, furieux: «Et ainsi, c’est -ce roi que tu sers?» Et lui: «Puissé-je servir celui qui m’a réveillé -des morts!» Au même instant cinq autres des familiers de l’empereur, qui -se trouvaient là, lui dirent: «César, pourquoi t’irriter contre un jeune -homme qui te répond la vérité? Sache donc que, nous aussi, nous sommes -les soldats de ce roi invincible!» Ce qu’entendant, Néron les fit jeter -en prison, malgré toute l’amitié qu’il avait eue pour eux. Puis il fit -rechercher tous les chrétiens, et, sans les interroger, les condamna -tous aux plus affreux supplices. Et quand Paul, enchaîné, comparut -devant lui: «Serviteur d’un grand roi, mais mon prisonnier; pourquoi -détournes-tu de leur devoir mes officiers?» Et Paul: «Ce n’est pas -seulement à ta cour que je recrute mes soldats, mais dans le monde -entier. Et toi-même, si tu veux te soumettre à notre loi, tu seras -sauvé! Ce roi est si puissant, qu’il viendra juger tous les hommes et -brûlera ce monde!» Sur quoi Néron, furieux de ces paroles fit brûler -tous les chrétiens à l’exception de Paul, qu’il condamna à avoir la tête -tranchée comme coupable de lèse-majesté. Et tel fut le massacre des -chrétiens que le peuple de Rome envahit le palais, menaçant de se -révolter, et disant: «César, mets un terme au massacre, car les hommes -que tu fais périr sont nos parents, et les meilleurs soutiens de -l’empire!» Si bien que l’empereur, effrayé, révoqua son édit, et déclara -qu’il se réservait le droit de juger les chrétiens. - -Paul comparut donc une seconde fois devant lui. Et Néron, repris de -fureur à sa vue, s’écria: «Emmenez d’ici et décapitez ce malfaiteur!» Et -Paul: «Néron, ma souffrance ne durera que quelques instants, et puis je -vivrai pendant une éternité auprès de mon maître Jésus!» Et Néron: -«Coupez-lui la tête, pour qu’il sache que je suis plus fort que son -maître! Et nous verrons bien, ensuite, s’il vit encore!» Et Paul: «Pour -que tu saches que je continuerai de vivre après la mort de mon corps, je -t’apparaîtrai vivant quand on m’aura coupé la tête! Ainsi tu verras que -le Christ est le Dieu de la vie, et non pas de la mort!» Puis il se -laissa conduire au lieu de son supplice. - -En chemin, les trois soldats qui le conduisaient lui dirent: «Quel est -donc ce roi que vous aimez tant, et quelle récompense attendez-vous de -lui?» Paul leur parla si bien du royaume de Dieu qu’il les convertit. -Ils le prièrent de s’enfuir. Et lui: «Non, mes frères, je ne suis pas un -fuyard, mais un soldat du Christ. Quand je serai mort, des fidèles -enlèveront mes restes, pour les transporter en un certain lieu. Et vous, -venez en ce lieu demain matin! Vous y trouverez deux hommes en prière, -nommés Tite et Luc; Vous leur direz pourquoi je vous ai envoyés vers -eux; ils vous baptiseront, et vous serez admis au royaume céleste.» -Survinrent alors deux autres soldats, envoyés par Néron pour voir s’il -avait subi sa peine. Et comme il voulait également les convertir, ils -lui dirent: «Si tu ressuscites après ta mort, nous croirons à tes -paroles; mais, maintenant, marche plus vite pour aller recevoir le -châtiment qui t’est dû!» Un peu plus loin, sous la porte d’Ostie, il -rencontra une femme chrétienne appelée Plautille, qu’on appelait aussi -Lemobie; et cette femme, toute en larmes, se recommanda à ses prières. -Et Paul lui dit: «Plautille, ma chère enfant, prête-moi le voile dont tu -recouvres ta tête; je m’en lierai les yeux et puis tu le reprendras!» Et -les bourreaux se moquaient d’elle, disant: «Comment peux-tu donner à cet -imposteur un objet aussi précieux?» - -Parvenu au lieu de sa passion, Paul se tourna vers l’Orient, et, les -yeux levés au ciel, il pria longtemps. Puis, ayant dit adieu à ses -frères, il s’attacha autour des yeux le voile de Plautille, -s’agenouilla, tendit le cou, et fut décapité. Et lorsque déjà sa tête -était séparée de son tronc, sa bouche prononça, en hébreu, le nom de -Jésus, que, vivante, elle avait eu tant de douceur à répéter sans cesse! -De sa blessure jaillit d’abord un flot de lait, jusque sur le manteau -d’un soldat, puis le sang coula, et de son corps s’exhala un parfum -délicieux. Or Néron, ayant appris tous ces miracles fut grandement -effrayé, et s’enferma chez lui avec ses confidents. Soudain, toutes les -portes étant fermées, Paul entra et lui dit: «César, me voici, soldat du -roi éternel et invincible! Et toi, malheureux, tu mourras d’une mort -éternelle, pour avoir injustement tué les serviteurs de ce roi!» Cela -dit, il disparut. Néron, épouvanté, ne sut plus ce qu’il faisait. Sur le -conseil de ses amis, il fit remettre en liberté Patrocle, Barnabé et les -autres chrétiens. Cependant, les soldats qui avaient conduit Paul -vinrent le lendemain matin au tombeau du martyr. Ils y trouvèrent Tite -et Luc occupés à prier, et, debout au milieu d’eux, Paul lui-même. Tite -et Luc en voyant les soldats, s’enfuirent, et Paul disparut. Mais les -soldats crièrent aux deux disciples: «Nous ne venons pas ici pour vous -persécuter, mais pour recevoir de vous le baptême, ainsi que nous l’a -ordonné Paul, qui était tout à l’heure debout près de vous!» Ce -qu’entendant, les disciples revinrent sur leurs pas et les baptisèrent -avec une grande joie. - -La tête de Paul fut jetée dans une fosse avec une foule d’autres, de -telle sorte qu’on ne parvenait guère à la retrouver. Mais un jour, comme -on vidait la fosse, un berger ramassa un crâne, du bout de son bâton, et -le mit dans son étable. Et pendant trois nuits ce berger et son maître -virent une lumière ineffable briller au-dessus de ce crâne. Ce -qu’apprenant, l’évêque et les fidèles reconnurent que c’était la tête de -Paul. On la porta donc en grande pompe, et déjà l’on s’apprêtait à la -placer au-dessus du tronc lorsque le patriarche dit: «Tant de saints -martyrs ont eu leurs têtes jetées, pêle-mêle, dans cette fosse, que nous -ne pouvons pas être sûrs que ceci soit la tête de saint Paul. Mettons-la -donc plutôt à ses pieds; et si c’est vraiment sa tête, que le tronc se -retourne pour l’avoir sur ses épaules!» Ainsi fut fait; et voilà que, à -l’étonnement de tous, le corps se retourna dans le cercueil! Et tous, -bénissant Dieu, reconnurent que c’était bien là la tête de Paul. C’est -du moins ce que raconte saint Denis, dans sa lettre à Timothée. - -Grégoire de Tours affirme que les chaînes de saint Paul font de nombreux -miracles. Lorsque des fidèles désirent avoir un peu de limaille de ces -chaînes, un prêtre frotte les chaînes avec une lime; et parfois la -limaille s’obtient aussitôt, tandis que d’autres fois le prêtre a beau -frotter très longtemps, pas un grain de limaille ne tombe des chaînes. - -On lit, dans le même Grégoire de Tours, qu’un désespéré se préparait un -lacet pour se pendre, tout en ne cessant pas de répéter: «Saint Paul, -viens à mon secours!» Alors lui apparut une ombre sinistre, qui lui dit: -«Hé mon ami, fais vite ce que tu as à faire!» Mais lui, tout en -préparant son lacet, répétait toujours: «Saint Paul, viens à mon -secours!» Et quand il eut achevé le lacet, une autre ombre apparut, et -dit à celle qui exhortait l’homme à se tuer: «Fuis, malheureux, car -voici saint Paul qui arrive!» Aussitôt l’ombre sinistre s’évanouit, et -l’homme, revenant à lui, jeta son lacet et fit pénitence. - - - - -XCI - -LES SEPT FILS DE SAINTE FÉLICITÉ, MARTYRS - -(10 juillet) - - -Sainte Félicité eut sept fils, nommés Janvier, Félix, Philippe, Sylvain, -Alexandre, Vital et Martial. Par ordre de l’empereur Antonin, le préfet -Publius fit venir leur mère, et lui conseilla d’avoir pitié d’elle-même -et de ses fils. Mais elle répondit: «Ni tes flatteries ne pourront me -séduire, ni tes menaces m’effrayer: car l’Esprit-Saint qui est en moi -m’assure que, vivante, je te vaincrai, et, morte, mieux encore!» Puis, -se tournant vers ses fils, elle leur dit: «Mes fils, levez les yeux au -ciel, et voyez le Christ qui nous y attend! Et puis combattez -courageusement pour le Christ et montrez-vous fidèles dans son amour!» -Ce qu’entendant, le préfet la fit souffleter. Mais comme la mère et ses -fils persévéraient dans leur foi, les sept jeunes gens furent condamnés -à des supplices divers, sous les yeux de leur mère, qui leur prodiguait -les encouragements. Aussi, saint Grégoire, dans ses homélies, -appelle-t-il sainte Félicité «plus que martyre», car elle souffrit sept -fois dans ses sept fils, et une huitième fois dans son propre corps. -Elle-même, en effet, après avoir vu mourir ses enfants, reçut à son tour -la palme du martyre. Leur mort eut lieu vers l’an du Seigneur 110. - - - - -XCII - -SAINT ALEXIS, CONFESSEUR - -(17 juillet) - - -Alexis était fils d’Euphémien, noble romain qui occupait une des -premières places à la cour de l’empereur, et qui avait à son service -trois mille esclaves vêtus de soie avec des ceintures dorées. Euphémien -était, avec cela, un homme très charitable: tous les jours on préparait -chez lui trois tables, pour les pauvres, les orphelins, les veuves et -les étrangers; et c’était Euphémien lui-même qui les servait; après -quoi, à neuf heures, il prenait enfin son repas, en compagnie d’autres -hommes bons et pieux comme lui. Sa femme, nommée Aglaé, partageait sa -foi et tous ses sentiments. Longtemps ils n’eurent point d’enfants; mais -le ciel, cédant à leurs prières, finit par leur accorder un fils; et, -dès qu’ils l’eurent, ils firent vœu de vivre désormais dans la chasteté. - -L’enfant reçut l’instruction la plus libérale; et plus tard, quand il -fut parvenu à la puberté, on choisit dans la maison de l’empereur une -belle jeune fille qu’on lui donna pour femme. Mais, la nuit des noces, -dès qu’il se trouva seul dans sa chambre avec sa jeune femme, il se mit -à l’instruire dans la crainte de Dieu et à lui inspirer le goût de la -virginité; puis il lui remit son anneau d’or et le ruban qui lui servait -de ceinture, et il lui dit: «Prends cela et garde-le aussi longtemps que -Dieu le voudra; et que le Seigneur soit entre nous!» Le lendemain, -emportant une partie de son bien, il s’embarqua secrètement sur un -navire qui le conduisit à Laodicée; et il se rendit, de là, à Edesse, -ville de Syrie, où l’on conservait l’image de Jésus-Christ -miraculeusement gravée sur un linge. - -Arrivé dans cette ville, il distribua aux pauvres tout l’argent qu’il -avait apporté avec lui, se vêtit de haillons, et s’installa parmi la -foule des mendiants, à l’entrée de l’église de Notre-Dame. Et, sur les -aumônes qu’il recevait, il ne gardait pour lui que ce qui était -strictement nécessaire: le reste allait aux autres pauvres de la ville. - -Or son père Euphémien, désolé de son départ, envoya aux quatre coins du -monde des serviteurs chargés de le retrouver. Et quelques-uns de ces -serviteurs vinrent à Edesse, ou, sans reconnaître Alexis, ils lui firent -l’aumône ainsi qu’à d’autres mendiants: ce dont Alexis remercia Dieu, -disant: «Je te rends grâce, Seigneur, de ce que tu m’aies permis de -recevoir l’aumône de mes serviteurs!» Cependant les serviteurs, de -retour à Rome, déclarèrent à ses parents que nulle part ils n’avaient pu -le retrouver. Sa mère, dès le jour de son départ, avait étendu un sac -sur le pavé de sa chambre, en disant: «Je passerai toutes mes nuits à -pleurer sur ce sac, jusqu’à ce que mon fils me soit rendu!» Et la femme -d’Alexis avait dit à sa belle-mère: «Jusqu’à ce que j’aie eu des -nouvelles de mon cher mari, je resterai près de toi comme une -tourterelle solitaire!» Or, après qu’Alexis eut servi Dieu pendant -dix-sept ans sous le porche de l’église, l’image miraculeuse de la -Vierge, qui était dans cette église, dit au gardien: «Fais entrer -l’homme de Dieu, car il est digne du royaume céleste, et l’esprit divin -repose sur lui, et sa prière monte comme l’encens jusqu’au visage de -Dieu!» Le gardien ne savait pas de qui la Vierge voulait parler; mais -elle lui dit: «Le mendiant qui se trouve à la porte de l’église, c’est -lui!» Alors le gardien s’empressa de faire entrer Alexis dans l’église, -ce qui valut au mendiant l’attention et le respect de tous. Mais lui, -afin de fuir la gloire humaine, revint à Laodicée, où il s’embarqua sur -un vaisseau qui partait pour Tarse en Cilicie. Et ce vaisseau, par la -volonté de Dieu, se trouva jeté dans le port de Rome. Ce que voyant, -Alexis se dit: «Sans me faire connaître, je demeurerai dans la maison de -mon père, de façon à n’être à charge à personne!» Rencontrant donc son -père qui revenait du palais, entouré d’une foule de quémandeurs, il alla -au-devant de lui, et lui dit: «Serviteur de Dieu, je suis étranger. -Daigne m’admettre dans ta maison et me laisser manger les miettes de ta -table, afin que, si quelqu’un des tiens se trouve à l’étranger, Dieu ait -pareillement pitié de lui!» Sur quoi son père, se souvenant de son fils, -offrit à l’étranger une chambre dans sa maison, le fit nourrir des mets -de sa propre table, et attacha à sa personne un serviteur spécial. Mais -lui, il passait tout son temps en prières, macérant son corps par le -jeûne et les veilles. Et les familiers de la maison se moquaient de lui -et lui versaient de l’eau sale sur la tête: mais il supportait tout sans -jamais se plaindre. - -Il vécut ainsi dix-sept ans, inconnu, dans la maison de son père. Puis, -l’Esprit-Saint lui ayant annoncé que le terme de sa vie était proche, il -se procura un papier avec de l’encre, et consigna par écrit toute -l’histoire de sa vie. - -Le dimanche suivant, après la messe, une voix se fit entendre dans le -temple, disant: «Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous -consolerai!» Ce qu’entendant, toute la foule, effrayée, se prosterna la -face contre terre. Et la voix dit de nouveau: «Cherchez l’homme de Dieu, -afin qu’il prie pour Rome!» On chercha sans trouver personne. Alors la -voix dit: «Cherchez dans la maison d’Euphémien!» Mais celui-ci, -interrogé, répondit qu’il ne connaissait point l’homme qu’on cherchait. - -Alors les empereurs Arcade et Honorius se rendirent dans sa maison avec -le pape Innocent; et voici que le serviteur chargé d’Alexis vint trouver -son maître et lui dit: «Seigneur, peut-être l’homme qu’on cherche est-il -votre étranger, car personne ne l’égale en patience et en sainteté!» -Aussitôt Euphémien courut à la chambre de l’étranger; il trouva celui-ci -déjà mort, mais avec un visage illuminé comme celui d’un ange. Et -Euphémien voulut prendre le papier qu’il tenait en main, mais le mort -refusa de s’en dessaisir. Ce qu’apprenant, les empereurs et le pontife -s’approchèrent de lui à leur tour, et lui dirent: «Quelque pécheurs que -nous soyons, nous tenons le gouvernail de l’empire, et le pontife que -voici préside à tout le troupeau de l’Eglise. Donne-nous donc ce papier, -pour que nous sachions ce qui y est écrit!» Et le pape voulut prendre le -papier de la main du mort, qui aussitôt le lui abandonna. Lecture -publique en fut faite devant la foule, parmi laquelle se trouvait -Euphémien. - -Aussitôt qu’il apprit la vérité, Euphémien fut si désespéré qu’il perdit -connaissance et s’affaissa sur le sol. Puis, revenant un peu à lui, il -déchira ses vêtements, s’arracha les cheveux et la barbe; et, se roulant -sur le corps de son fils, il disait: «Hélas, mon fils, pourquoi m’as-tu -tant affligé et laissé gémir pendant si longtemps?» De son côté, la mère -d’Alexis, les vêtements déchirés et les cheveux en désordre, levait les -yeux au ciel, s’écriant: «O hommes, laissez-moi passer, pour que je voie -mon fils, la consolation de mon âme, celui qui a sucé le lait de mes -mamelles!» Puis, parvenue auprès du corps, elle s’étendit sur lui en -gémissant:» Hélas, mon fils, lumière de mes yeux, pourquoi as-tu si -cruellement agi envers nous? Tu nous voyais pleurer, ton père et moi, et -tu ne te montrais pas à nous! Les esclaves t’injuriaient et tu ne disais -rien!» Puis elle reprenait, en couvrant de baisers son angélique visage: -«Pleurez tous avec moi, vous qui êtes ici: car, pendant dix-sept ans, je -l’ai eu dans ma maison sans savoir que c’était mon fils!» Et la femme -d’Alexis, toute vêtue de deuil, accourut en pleurant, et dit: «Malheur à -moi, qui désormais suis veuve, et n’ai plus personne sur qui lever les -yeux!» Et la foule, entendant ces discours, pleurait amèrement. - -Alors le pontife et les empereurs placèrent le corps sur un dais -somptueux, le firent conduire à travers la ville, et firent annoncer -qu’on avait enfin trouvé l’homme de Dieu que tout le monde, jusque-là, -avait cherché en vain. Et tout le monde accourait au-devant du saint. Et -les malades qui touchaient son corps étaient aussitôt guéris, les -aveugles recouvraient la vue, les possédés étaient affranchis de leur -possession. Si bien que les deux empereurs, à la vue de tant de -miracles, voulurent porter eux-mêmes le dais avec le pontife, afin -d’être sanctifiés par le contact du corps. Ils ordonnèrent aussi de -distribuer au peuple de l’or et de l’argent, de manière à détourner son -attention et à permettre que le corps du saint poursuivît son chemin -jusqu’à l’église. Mais la foule, oubliant son amour de l’argent, se -précipitait, de plus en plus abondante, pour toucher le corps d’Alexis; -et c’est à grand’peine, que celui-ci put enfin parvenir jusqu’à l’église -de Saint-Boniface, où, en l’espace d’une semaine, on lui éleva un -monument tout orné d’or et de pierres précieuses. C’est dans ce monument -que fut placé son corps: et un parfum si doux s’en exhalait, que tous -croyaient que le monument était rempli d’aromates. - -Saint Alexis mourut le dix-septième jour de juillet, en l’an du Seigneur -398. - - - - -XCIII - -SAINTE MARGUERITE, VIERGE ET MARTYRE - -(20 juillet) - - -Marguerite naquit à Antioche, où son père, Théodose, était patriarche de -la religion païenne. Après sa naissance, elle fut confiée aux soins -d’une nourrice chez qui elle s’instruisit de la foi du Christ: de telle -sorte que, parvenue à l’âge adulte, elle reçut le baptême, ce qui lui -valut la haine de son père. Or, un jour que, âgée de quinze ans, elle -s’occupait avec d’autres jeunes filles a garder les brebis de sa -nourrice, le préfet Olybrius vint à passer près de l’endroit où elle se -trouvait, et, voyant, une jeune fille d’une beauté merveilleuse, ne -tarda pas à s’enflammer d’amour pour elle. Il appela donc ses serviteurs -et leur dit: «Allez vous emparer de cette jeune fille: si elle est de -naissance libre, je la prendrai pour femme; si elle est esclave, j’en -ferai ma concubine.» Et quand l’enfant lui fut amenée, il l’interrogea -sur sa condition, son nom et sa religion. Elle répondit qu’elle était de -condition noble, qu’elle s’appelait Marguerite, et qu’elle était -chrétienne. Alors le préfet: «Les deux premières de ces trois choses te -conviennent à merveille, car tout est noble en toi, et il n’y a point de -perle (_margarita_) qui égale ta beauté. Mais la troisième chose ne te -convient pas, c’est-à-dire qu’une jeune fille si belle et si noble ait, -pour Dieu, un crucifié.» Et elle: «D’où sais-tu que le Christ a été -crucifié?» Et lui: «Je l’ai lu dans les livres des chrétiens!» Et -Marguerite: «Puisque tu as lu ces livres, tu y as vu à la fois le -supplice du Christ et sa gloire; comment donc oses-tu croire à l’un et -nier l’autre?» Après quoi elle lui affirma que le Christ s’était -spontanément soumis à son supplice pour notre rédemption, mais que, -maintenant, il vivait de la vie éternelle. Et le préfet, irrité, la fit -jeter en prison. - -Le lendemain, il la manda de nouveau, et lui dit: «Enfant stupide, aie -pitié de ta beauté, et adore nos dieux, si tu veux être heureuse!» Mais -elle: «J’adore celui qui fait trembler la terre, qui épouvante la mer et -que craignent toutes les créatures!» Et le préfet: «Si tu ne me cèdes, -je ferai lacérer ton corps!» Mais elle: «Je n’ai pas de souhait plus -cher que de mourir pour le Christ, qui s’est condamné lui-même à mourir -pour moi!» Alors le préfet la fit attacher à un chevalet; et on la -battit si cruellement, d’abord avec des verges, puis avec des pointes de -fer, que ses os furent mis à nu, et que le sang jaillit de son corps -comme d’une source pure. Et tous les assistants disaient: «O Marguerite, -quelle pitié nous avons de toi! Oh! quelle beauté tu as perdue par ton -incrédulité! Mais à présent, du moins, pour conserver ta vie, reviens à -la vraie foi!» Et elle: «O mauvais conseillers, éloignez-vous de moi! Ce -supplice de ma chair est le salut de mon âme!» Puis, s’adressant au -préfet: «Chien insatiable et impudent, tu as pouvoir sur ma chair, mais -mon âme n’appartient qu’au Christ!» Cependant le préfet, n’ayant pas la -force de voir une telle effusion de sang, se cachait le visage avec son -manteau. Il la fit enfin détacher du chevalet, et ordonna qu’elle fût -reconduite dans sa prison, qui, aussitôt, s’illumina d’une immense -clarté. - -Dans sa prison, Marguerite pria le Seigneur de lui faire apparaître, -sous forme visible, l’ennemi qui luttait contre elle. Et voici que lui -apparut un dragon hideux, qui voulut se jeter sur elle pour la dévorer. -Mais elle fit le signe de la croix, et le dragon disparut. Ou encore, -comme l’affirme une légende, le monstre la saisit par la tête et -l’introduisit dans sa bouche; et c’est alors qu’elle fit un signe de -croix par la vertu duquel le dragon creva, et la vierge sortit de son -corps sans avoir aucun mal. Mais cette légende est apocryphe, et on -s’accorde à la tenir pour une fable sans fondement. - -S’obstinant à vouloir tromper Marguerite, le démon lui apparut sous la -forme d’un jeune homme. Et comme elle s’était mise en prières, il -s’approcha d’elle, lui prit la main, et lui dit: «Que ce que tu as déjà -fait te suffise: cesse maintenant de me tourmenter!» Mais Marguerite le -saisit par la tête, l’étendit à terre, et, posant sur lui son pied -droit, elle dit: «Démon orgueilleux, prosterne-toi sous le pied d’une -femme!» Mais le démon criait: «O Marguerite, je suis vaincu, et, pour -comble de honte, vaincu par une petite fille, et dont le père et la mère -ont été mes amis!» - -La sainte le força à lui dire pourquoi il était venu: c’était pour -l’engager à obéir aux ordres du préfet. Elle lui demanda ensuite -pourquoi il tentait si obstinément les chrétiens. Il répondit que -c’était, d’abord, parce qu’il haïssait tous les hommes vertueux, et -ensuite parce que, dans sa jalousie, il voulait ôter aux chrétiens un -bonheur que, lui-même, il avait perdu. Il ajouta que Salomon avait -enfermé dans un vase une foule de démons, mais que, après sa mort, les -hommes, en voyant du feu sortir de ce vase, s’étaient figuré qu’il -contenait un trésor, l’avaient brisé, et avaient ainsi remis les démons -en liberté. Enfin Marguerite, ayant forcé le démon à tous ces aveux, -souleva son pied et dit: «Va-t’en, misérable!» Et aussitôt le démon -s’enfuit. - -Ayant vaincu le prince, elle n’eut pas de peine à vaincre son ministre. -Le lendemain, comme de nouveau elle se refusait à sacrifier aux idoles, -elle fut dépouillée de ses vêtements et brûlée avec des torches -ardentes; et tous s’étonnaient qu’une enfant pût supporter tant de -supplices divers. Seul, le préfet resta impitoyable: pour aggraver sa -douleur par la variété des souffrances, il la fit plonger dans un bassin -plein d’eau; mais aussitôt la terre trembla, le bassin se brisa, et la -jeune fille en sortit saine et sauve sous les yeux de la foule. Ce que -voyant, cinq mille personnes se convertirent, et furent punies de mort -pour le nom du Christ. Enfin le préfet, redoutant d’autres conversions, -ordonna qu’elle fût au plus vite décapitée. Mais elle, après avoir -obtenu la permission de faire une prière, pria pour elle-même et pour -ses persécuteurs, et aussi pour ceux qui, par la suite, invoqueraient -son nom. Elle demanda, en particulier, que toutes les fois qu’une femme -en couches invoquerait son nom, l’enfant pût naître sans avoir aucun -mal. Et une voix du ciel lui dit que toutes ses prières étaient -exaucées. Alors, se relevant, elle dit au bourreau: «Mon frère, tire -maintenant ton épée et frappe-moi!» Le bourreau, d’un seul coup, lui -trancha la tête; et c’est ainsi qu’elle reçut la couronne du martyre, le -quatorzième jour des calendes d’août, suivant les uns, suivant d’autres -le troisième jour des ides de juillet. - - - - -XCIV - -SAINTE PRAXÈDE, VIERGE - -(21 juillet) - - -Praxède, vierge, et sa sœur Pudentienne, eurent pour frères les saints -Donat et Timothée, qui furent instruits dans la foi par les apôtres. Au -milieu des persécutions, elles ensevelirent les corps de nombreux -chrétiens. Elles distribuèrent aussi aux pauvres tous leurs biens. Et -elles s’endormirent enfin dans le Seigneur, vers l’an 165, sous le règne -des empereurs Marc et Antoine II. - - - - -XCV - -SAINTE MARIE-MADELEINE, PÉCHERESSE - -(22 juillet) - - -I. Marie-Madeleine naquit de parents nobles, et qui descendaient de -famille royale. Son père s’appelait Syrus, sa mère Eucharie. Avec son -frère Lazare et sa sœur Marthe, elle possédait la place forte de -Magdala, voisine de Genézareth, Béthanie, près de Jérusalem, et une -grande partie de cette dernière ville; mais cette vaste possession fut -partagée de telle manière que Lazare eut la partie de Jérusalem, Marthe, -Béthanie, et que Magdala revint en propre à Marie, qui tira de là son -surnom de Magdeleine. Et comme Madeleine s’abandonnait tout entière aux -délices des sens, et que Lazare servait dans l’armée, c’était la sage -Marthe qui s’occupait d’administrer les biens de sa sœur et de son -frère. Tous trois, d’ailleurs, après l’ascension de Jésus-Christ, -vendirent leurs biens et en déposèrent le prix aux pieds des apôtres. - -Autant Madeleine était riche, autant elle était belle; et elle avait si -complètement livré son corps à la volupté qu’on ne la connaissait plus -que sous le nom de la Pécheresse. Mais, comme Jésus allait prêchant çà -et là, elle apprit un jour, sous l’inspiration divine, qu’il s’était -arrêté dans la maison de Simon le lépreux; et aussitôt elle y courut; -mais, n’osant pas se mêler aux disciples, elle se tint à l’écart, lava -de ses larmes les pieds du Seigneur, les essuya de ses cheveux et les -oignit d’un onguent précieux: car l’extrême chaleur forçait les -habitants de cette région à se servir, plusieurs fois par jour, d’eau et -d’onguent. Et comme le Pharisien Simon s’étonnait de voir qu’un prophète -se laissât toucher par une prostituée, le Seigneur le blâma de son -orgueilleuse justice, et dit que tous les péchés de cette femme lui -étaient remis. Et, depuis lors, il n’y eut point de grâce qu’il -n’accordât à Marie-Madeleine, ni de signe d’affection qu’il ne lui -témoignât. Il chassa d’elle sept démons, il l’admit dans sa familiarité, -il daigna demeurer chez elle, et, en toute occasion, se plut à la -défendre. Il la défendit devant le pharisien qui la disait impure, et -devant sa sœur Marthe, qui l’accusait de paresse, et devant Judas, qui -lui reprochait sa prodigalité. Et il ne pouvait la voir pleurer sans -pleurer lui-même. C’est par faveur pour elle qu’il ressuscita son frère, -mort depuis quatre jours, qu’il guérit Marthe d’un flux de sang dont -elle souffrait depuis sept ans, et qu’il choisit la servante de Marthe, -Martille, pour prononcer cette parole mémorable: «Bienheureux le ventre -qui t’a porté!» Madeleine eut aussi l’honneur d’assister à la mort de -Jésus, au pied de la croix; c’est elle qui oignit de parfum le corps de -Jésus après sa mort, et qui resta près du tombeau tandis que tous les -disciples s’en étaient éloignés, et à qui Jésus ressuscité apparut tout -d’abord. - -Après l’ascension du Seigneur, la quatorzième année après la Passion, -les disciples se répandirent dans les diverses contrées pour y semer la -parole divine; et saint Pierre confia Marie-Madeleine à saint Maximin, -l’un des soixante-douze disciples du Seigneur. Alors saint Maximin, -Marie-Madeleine, Lazare, Marthe, Martille, et avec eux saint Cédon, -l’aveugle-né guéri par Jésus, ainsi que d’autres chrétiens encore, -furent jetés par les infidèles sur un bateau et lancés à la mer, sans -personne pour diriger le bateau. Les infidèles espéraient que, de cette -façon, ils seraient tous noyés à la fois. Mais le bateau, conduit par la -grâce divine, arriva heureusement dans le port de Marseille. Là, -personne ne voulut recevoir les nouveaux venus, qui s’abritèrent sous le -portique d’un temple. Et, lorsque Marie-Madeleine vit les païens se -rendre dans leur temple pour sacrifier aux idoles, elle se leva, le -visage calme, se mit à les détourner du culte des idoles et à leur -prêcher le Christ. Et tous l’admirèrent, autant pour son éloquence que -pour sa beauté: éloquence qui n’avait rien de surprenant dans une bouche -qui avait touché les pieds du Seigneur. - -II. Or le chef de la province se rendit dans le temple pour sacrifier -aux idoles, espérant obtenir ainsi un enfant, car leur mariage était -resté sans fruit. Mais Madeleine, par sa prédication, les dissuada de -sacrifier aux idoles. Et, quelques jours après, elle apparut en rêve à -la femme de ce chef et lui dit: «Pourquoi, étant riches, laissez-vous -mourir de faim et de froid les serviteurs de Dieu?» Et elle la menaça de -la colère divine si elle se refusait à faire en sorte que son mari -devînt plus charitable. Mais la femme eut peur de parler à son mari de -cette vision. Madeleine lui apparut encore la nuit suivante; et, de -nouveau, elle négligea d’en avertir son mari. Enfin, la troisième nuit, -Madeleine se montra, tout irritée et le visage enflammé, et elle lui -reprocha amèrement la dureté de son cœur. La femme se réveilla toute -tremblante, et vit que son mari tremblait aussi. «Seigneur, lui -dit-elle, as-tu vu de ton côté ce que j’ai vu en rêve?» Et le mari -répondit: «J’ai vu la chrétienne, qui m’a reproché mon manque de -charité, et m’a menacé de la colère divine. Que devons-nous faire?» Et -la femme: «Mieux vaut lui obéir que d’encourir la colère de son Dieu!» -Ils donnèrent donc l’hospitalité aux chrétiens, et promirent de pourvoir -à tous leurs besoins. - -Un jour que Marie-Madeleine prêchait, ce même chef lui dit: «Te crois-tu -en état de défendre la foi que tu prêches?» Et elle: «Certes, je suis -prête à défendre une foi qui se trouve encore fortifiée tous les jours -par les miracles et la prédication de mon maître Pierre, l’évêque de -Rome!» Alors le chef et sa femme lui dirent: «Nous t’obéirons en toute -chose si tu parviens à obtenir pour nous, de ton Dieu, la naissance d’un -fils.» Et Marie-Madeleine pria le Seigneur pour eux, et sa prière fut -entendue, car bientôt la femme se trouva enceinte. - -Alors le chef résolut de se rendre auprès de Pierre, pour savoir de lui -si ce que Madeleine disait du Christ était vrai. Et sa femme lui dit: -«Eh! quoi, mon ami, penses-tu donc partir sans moi?» Et lui: «Je ne puis -songer à te prendre avec moi, car tu es enceinte, et les dangers de la -mer sont grands!» Mais elle insista si fort, comme savent faire les -femmes, et se jeta à ses pieds avec tant de larmes, qu’elle finit par -obtenir ce qu’elle demandait. Madeleine fit sur eux le signe de la -croix, pour les mettre à l’abri des pièges du démon, et ils partirent, -laissant à la garde de Madeleine tout ce qu’ils n’emportaient pas avec -eux sur le bateau. Or, après un jour et une nuit du voyage, la mer se -leva, la tempête souffla; et la femme du chef, accablée de frayeur et -toute secouée par l’orage, enfanta un fils avant le terme naturel, et, -l’ayant enfanté, mourut. Quant à l’enfant nouveau-né, il tremblait de -faim, cherchait vainement le sein maternel et poussait des cris -lamentables. Le malheureux père se désespérait, disant: «Hélas! que -vais-je faire? J’ai désiré avoir un fils, et voilà que, par ce désir, -j’ai perdu à la fois ma femme et mon fils!» Cependant les matelots -s’écriaient: «Qu’on jette à la mer ce cadavre, car aussi longtemps qu’il -sera avec nous la tempête continuera à nous tourmenter!» Déjà même ils -s’étaient emparés du cadavre pour le jeter à la mer, malgré les -supplications du pèlerin, lorsque apparut à l’horizon une terre -inconnue. L’apercevant, le pèlerin obtint des matelots, à force de -prières et de promesses, qu’on transportât sur cette terre le cadavre de -sa femme et l’enfant nouveau-né. On aborda donc, et l’on se mit en -devoir de creuser une fosse. Mais le sol était si dur qu’on ne pouvait -le creuser; de telle sorte que le pèlerin enveloppa le cadavre dans un -manteau, et le disposa dans un endroit écarté, après lui avoir placé -l’enfant sur la poitrine. Puis, après avoir invoqué l’aide de -Marie-Madeleine, il remonta à bord et poursuivit sa route. - -Quand il arriva auprès de Pierre, celui-ci vint à sa rencontre; et, -voyant sur son manteau le signe de la croix, il lui demanda qui il était -et d’où il venait. Le pèlerin lui raconta toute son histoire. Et Pierre: -«Que la paix rentre en toi, et prends ton mal en patience! Ta femme dort -et son enfant avec elle. Mais Dieu est puissant: il peut tout enlever et -tout rendre. Il pourra, s’il le veut, changer ta tristesse en joie:» -Pierre le conduisit ensuite à Jérusalem, lui montra tous les lieux où le -Christ avait prêché et fait des miracles, le lieu de sa passion et celui -de son ascension; et pendant deux ans il l’instruisit dans la foi. Après -quoi le pèlerin reprit la mer pour rentrer dans sa patrie. Et comme, sur -l’ordre de Dieu, le vent avait poussé de nouveau le bateau près de l’île -où avaient été déposés la femme morte et l’enfant, le pèlerin obtint des -matelots la permission d’y aborder. - -Or, le petit garçon, dont Marie-Madeleine s’était chargée, et sur qui -elle veillait de loin pour le maintenir en vie, venait souvent jouer -dans le sable du rivage; et le pèlerin, en approchant de l’île, fut très -surpris de voir cet enfant en un tel lieu. L’enfant, de son côté, -n’ayant jamais vu aucun homme, prit peur, et se réfugia auprès de sa -mère morte, dont il téta le sein à son habitude. Et le pèlerin, s’étant -approché, aperçut sa femme, qui semblait dormir, et un bel enfant qui -lui tétait le sein. Alors il prit l’enfant dans ses bras et s’écria: «O -bienheureuse Marie-Madeleine, combien ma joie serait grande si seulement -ma femme vivait encore et pouvait rentrer avec moi dans notre patrie! Et -je sais que toi, qui m’as donné un enfant, et qui pendant deux ans as -veillé sur lui, tu aurais le pouvoir d’obtenir du ciel que la vie fût -rendue à la mère!» A peine avait-il ainsi parlé que sa femme ouvrit les -yeux, comme si elle s’éveillait, et dit: «Bénie sois-tu, -Marie-Madeleine, qui m’as tenu lieu de sage-femme dans mes couches et -m’as fidèlement secourue dans tous mes besoins!» Et le pèlerin -stupéfait: «Es-tu donc vivante, ma femme chérie?» Et elle: «Oui, certes; -et je reviens à présent du pèlerinage dont tu reviens toi-même. Et, -quand saint Pierre te conduisait dans Jérusalem, te montrant tous les -lieux où a vécu et est mort le Christ, j’étais là aussi, sous la -conduite de sainte Marie-Madeleine.» Le pèlerin, ravi de joie, remonta -sur le bateau avec sa femme et son enfant; et, peu de temps après, ils -entrèrent dans le port de Marseille. Ils trouvèrent là Marie-Madeleine -occupée à prêcher avec ses disciples. Se jetant à ses pieds, ils lui -racontèrent tout ce qui leur était arrivé; et saint Maximin les baptisa -solennellement. - -Alors les habitants de Marseille détruisirent tous les temples des -idoles, qu’ils remplacèrent par des églises chrétiennes; et, d’un -consentement unanime, ils nommèrent Lazare évêque de Marseille. Puis -Marie-Madeleine et ses disciples se rendirent à Aix, où, par de nombreux -miracles, ils convertirent le peuple à la foi du Christ; et saint -Maximin y fut élu évêque. - -III. Cependant sainte Marie-Madeleine, désireuse de contempler les -choses célestes, se retira dans une grotte de la montagne, que lui avait -préparée la main des anges, et pendant trente ans elle y resta à l’insu -de tous. Il n’y avait là ni cours d’eau, ni herbe, ni arbre; ce qui -signifiait que Jésus voulait nourrir la sainte des seuls mets célestes, -sans lui accorder aucun des plaisirs terrestres. Mais, tous les jours, -les anges l’élevaient dans les airs, où, pendant une heure, elle -entendait leur musique; après quoi, rassasiée de ce repas délicieux, -elle redescendait dans sa grotte, sans avoir le moindre besoin -d’aliments corporels. - -Or, certain prêtre, voulant mener une vie solitaire, s’était aménagé une -cellule à douze stades de la grotte de Madeleine. Et, un jour, le -Seigneur lui ouvrit les yeux, de telle sorte qu’il vit les anges entrer -dans la grotte, prendre la sainte, la soulever dans les airs et la -ramener à terre une heure après. Sur quoi le prêtre, afin de mieux -constater la réalité de sa vision, se mit à courir vers l’endroit où -elle lui était apparue; mais, lorsqu’il fut arrivé à une portée de -pierre de cet endroit, tous ses membres furent paralysés; il en -retrouvait l’usage pour s’en éloigner, mais, dès qu’il voulait se -rapprocher, ses jambes lui refusaient leur service. Il comprit alors -qu’il y avait là un mystère sacré, supérieur à l’expérience humaine. Et, -invoquant le Christ, il s’écria: «Je t’en adjure par le Seigneur! si tu -es une personne humaine, toi qui habites cette grotte, réponds-moi et -dis-moi la vérité!» Et, après qu’il eut répété trois fois cette -adjuration, sainte Marie-Madeleine lui répondit: «Approche-toi -davantage, et tu sauras tout ce que tu désires savoir!» Puis, lorsque la -grâce du ciel eut permis au prêtre de faire encore quelques pas en -avant, la sainte lui dit: «Te souviens-tu d’avoir lu, dans l’évangile, -l’histoire de Marie, cette fameuse pécheresse qui lava les pieds du -Sauveur, les essuya de ses cheveux, et obtint le pardon de tous ses -péchés?» Et le prêtre: «Oui, je m’en souviens; et, depuis trente ans -déjà, notre sainte Eglise célèbre ce souvenir.» Alors la sainte: «Je -suis cette pécheresse. Depuis trente ans, je vis ici à l’insu de tous; -et, tous les jours, les anges m’emmènent au ciel, où j’ai le bonheur -d’entendre de mes propres oreilles les chants de la troupe céleste. Or, -voici que le moment est prochain où je dois quitter cette terre pour -toujours. Va donc trouver l’évêque Maximin, et dis-lui que, le jour de -Pâques, dès qu’il sera levé, il se rende dans son oratoire: il m’y -trouvera, amenée par les anges.» Et le prêtre, pendant qu’elle lui -parlait, ne la voyait pas, mais il entendait une voix d’une suavité -angélique. - -Il courut aussitôt vers saint Maximin, à qui il rendit compte de ce -qu’il avait vu et entendu, et, le dimanche suivant, à la première heure -du matin, le saint évêque, entrant dans son oratoire, aperçut -Marie-Madeleine encore entourée des anges qui l’avaient amenée. Elle -était élevée à deux coudées de terre, les mains étendues. Et, comme -saint Maximin avait peur d’approcher, elle lui dit: «Père, ne fuis pas -ta fille!» Et Maximin raconte lui-même, dans ses écrits, que le visage -de la sainte, accoutumé à une longue vision des anges, était devenu si -radieux, qu’on aurait pu plus facilement regarder en face les rayons du -soleil que ceux de ce visage. Alors l’évêque, ayant rassemblé son -clergé, donna à sainte Marie-Madeleine le corps et le sang du Seigneur; -et, aussitôt qu’elle eut reçu la communion, son corps s’affaissa devant -l’autel et son âme s’envola vers le Seigneur. Et telle était l’odeur de -sa sainteté, que, pendant sept jours, l’oratoire en fut parfumé. Saint -Maximin fit ensevelir en grande pompe le corps de la sainte, et demanda -à être lui-même enterré près d’elle, après sa mort. - -Le livre attribué par les uns à Hégésippe, par d’autres à Josèphe, -raconte l’histoire de Marie-Madeleine presque de la même façon. Il -ajoute seulement que le prêtre trouva la sainte enfermée dans sa -cellule, que, sur sa demande, il lui donna un manteau dont elle se -couvrit, et que c’est avec lui qu’elle se rendit à l’église, où, après -avoir communié, elle s’endormit en paix devant l’autel. - -IV. Au temps de Charlemagne, Girard, duc de Bourgogne, désolé de ne -pouvoir pas avoir un fils, faisait de grandes charités aux pauvres, et -construisait nombre d’églises et de monastères. Lorsqu’il eut ainsi -construit le monastère de Vézelay, l’abbé de ce monastère, sur sa -demande, envoya à Aix un moine avec une escorte, afin qu’il essayât, si -la chose était possible, de ramener de cette ville le corps de sainte -Madeleine. Le moine, en arrivant à Aix, vit la ville détruite de fond en -comble par les païens; mais un heureux hasard lui permit de découvrir un -tombeau de marbre qu’il supposa être celui de la sainte: car toute -l’histoire de celle-ci y était sculptée. La nuit suivante, donc, le -moine ouvrit le tombeau, prit les ossements qui s’y trouvaient, et les -rapporta à son hôtellerie. Et, dans cette même nuit, sainte Madeleine, -lui apparaissant en rêve, lui dit d’être sans crainte et de poursuivre -son œuvre. Le moine s’en retourna vers son monastère avec les précieuses -reliques; mais, quand il arriva à une demi-lieue du monastère, ni lui ni -ses compagnons ne purent faire avancer davantage les reliques jusqu’à ce -que l’abbé fût venu au-devant d’elles, et les eût fait solennellement -conduire en procession. - -V. Un soldat, qui avait l’habitude de faire, tous les ans, un pèlerinage -au tombeau de sainte Madeleine, fut tué dans un combat. Ses parents, -pleurant autour de son cercueil, reprochaient pieusement à la sainte -d’avoir permis que leur fils mourût sans confession. Et voilà que tout à -coup le mort, à la surprise générale, se leva et demanda un prêtre. -Puis, lorsqu’il se fut confessé et eut reçu l’extrême-onction, aussitôt -il s’endormit en paix dans le Seigneur. - -VI. Sur un bateau en péril, une femme, qui était enceinte, invoqua -sainte Madeleine, faisant le vœu que, si elle était sauvée et s’il lui -naissait un fils, elle donnerait cet enfant au monastère de la -Madeleine. Alors une femme d’apparence surnaturelle s’approcha d’elle, -et, la prenant par le menton, la conduisit saine et sauve jusqu’au -rivage: en récompense de quoi, la naufragée, ayant mis au monde un fils, -remplit fidèlement son vœu. - -VII. Certains auteurs racontent que Marie-Madeleine était la fiancée de -saint Jean l’Evangéliste, et que celui-ci s’apprêtait à l’épouser -lorsque le Christ, survenant au milieu de ses noces, l’appela à lui: ce -dont Madeleine fut si indignée que, depuis lors, elle se livra tout -entière à la volupté. Mais c’est là une légende fausse et gratuite: et -le Frère Albert, dans sa préface à l’évangile de saint Jean, nous -affirme que la fiancée que le saint quitta pour suivre Jésus, resta -vierge toute sa vie, et vécut, plus tard, dans la société de la Vierge -Marie. - -VIII. Un aveugle se rendait en pèlerinage au monastère de Vézelay. -Lorsque l’homme qui le conduisait lui dit que déjà on apercevait -l’église, l’aveugle s’écria: «O sainte Marie-Madeleine, ne me sera-t-il -jamais donné de voir ton église?» Et aussitôt il recouvra la vue. - -IX. Un homme qui était en prison appela à son aide Marie-Madeleine; et, -dans le nuit, une femme inconnue lui apparut, qui brisa ses chaînes, lui -ouvrit la porte de la prison, et lui ordonna de s’enfuir. - -X. Un clerc de Flandre, nommé Etienne, était tombé dans une telle -dépravation qu’il se livrait à tous les vices, et ne voulait pas même -entendre parler des choses du salut. Il gardait seulement une grande -dévotion à Marie-Madeleine, et ne manquait pas de jeûner la veille de sa -fête. Or, comme il visitait le tombeau de la sainte, celle-ci lui -apparut, tout en larmes, et soutenue des deux côtés par des anges. Et -elle lui dit: «Pourquoi, Etienne, te conduis-tu d’une façon si indigne -de moi? Mais moi, du jour où tu as commencé à m’invoquer, j’ai toujours -prié le Seigneur pour toi! Maintenant donc, lève-toi et fais pénitence, -et je ne t’abandonnerai pas jusqu’à ce que tu te sois réconcilié avec -Dieu!» Et Etienne se sentit rempli d’une telle grâce divine que, -renonçant au siècle, il entra en religion, et mena depuis lors une vie -parfaite. A sa mort, on vit Marie-Madeleine descendre vers lui, soutenue -par deux anges, et emporter son âme au ciel comme une blanche colombe. - - - - -XCVI - -SAINT APOLLINAIRE, MARTYR - -(23 juillet) - - -Apollinaire, disciple de l’apôtre Pierre, fut envoyé par son maître, de -Rome, à Ravenne, où il guérit la femme d’un tribun et la baptisa, ainsi -que son mari et toute sa maison. Ce qu’apprenant, le magistrat de la -ville le fit arrêter et conduire au temple de Jupiter, pour qu’il y -sacrifiât aux idoles. Et comme Apollinaire, voyant l’or et l’argent qui -ornaient les idoles, s’écriait qu’on ferait mieux de donner tout cela -aux pauvres, il fut sur-le-champ battu de verges et laissé à demi mort. -Mais ses disciples le recueillirent et, pendant sept mois, il vécut dans -la maison d’une veuve, où, peu à peu, les forces lui revinrent. - -Il se rendit ensuite dans la ville de Classe, pour y guérir un homme -noble qui avait perdu la parole. Et, au moment où il entrait dans la -maison de cet homme, une jeune fille possédée du démon s’écria: -«Eloigne-toi, serviteur de Dieu, ou bien je te ferai emporter hors de la -ville pieds et poings liés!» Et Apollinaire ordonna au démon qui était -en elle de la quitter, ce qu’il fit aussitôt. Puis, s’approchant du -muet, il invoqua Dieu sur lui et le guérit; et plus de cinq cents -personnes se convertirent au Christ. Mais les païens, pour l’empêcher de -prononcer le nom de Jésus, le frappèrent de verges; et lui, gisant à -terre, il continuait à proclamer le vrai Dieu. Alors ils le firent se -tenir debout, les pieds nus, sur des pointes de fer; et comme il -continuait à prêcher le Christ, ils le chassèrent de la ville. - -Apollinaire revint à Ravenne, où un patricien, nommé Rufus, l’appela -près de sa fille qui était malade. Et à peine était-il entré dans la -maison de Rufus que cette jeune fille mourut. Alors Rufus: «Mieux eût -valu que tu n’entrasses point dans ma maison, car les dieux s’en sont -irrités, et ont refusé de guérir ma fille! Et maintenant que peux-tu -pour elle?» Mais Apollinaire: «Sois sans crainte; et jure-moi seulement -que, si ta fille revient à la vie, tu la laisseras librement se -consacrer au service de son Créateur!» Rufus l’ayant juré, le saint fit -une prière, et aussitôt la jeune femme se leva; après quoi, confessant -le Christ, elle reçut le baptême avec sa mère et toute sa maison; et -elle resta vierge durant toute sa vie. - -La nouvelle en étant parvenue à l’empereur, celui-ci écrivit au préfet -du prétoire que, si Apollinaire refusait de sacrifier aux idoles, il eût -à être envoyé en exil. Et le préfet, pour obtenir d’Apollinaire qu’il -sacrifiât aux idoles, le fit battre de verges et attacher à un chevalet. -Et comme le saint continuait à prêcher le Christ, il fit verser de l’eau -bouillante dans ses plaies, le chargea de chaînes et voulut que, dans -cet état, il partît pour l’exil. Mais les chrétiens, indignés à la vue -d’une telle cruauté, s’élancèrent sur les païens, dont ils tuèrent plus -de deux cents. Le préfet, épouvanté, se cacha dans son palais et y fit -cacher Apollinaire, qu’il fit ensuite transporter à bord d’un bateau -avec trois clercs, ses disciples. Mais, sur le bateau, le saint échappa -aux périls de la tempête et convertit les deux soldats chargés de sa -garde. Revenu à Ravenne, il fut repris par les païens et conduit au -temple d’Apollon où, sur un signe de lui, la statue du dieu se brisa en -morceaux. Alors les prêtres le conduisirent devant le juge Taurus; mais -celui-ci avait un fils aveugle à qui le saint rendit la vue; et le juge, -émerveillé de ce miracle, se convertit et, pendant quatre ans, le saint -demeura dans sa maison. Au bout de ce temps, les prêtres l’accusèrent -auprès de l’empereur Vespasien: mais celui-ci se borna à dire que, si -quelqu’un refusait de sacrifier aux idoles, il aurait à être puni de -l’exil; ajoutant que ce n’était pas aux hommes de venger les dieux, mais -aux dieux eux-mêmes, s’ils le jugeaient bon. Alors le patricien -Démosthène somma le saint de sacrifier aux idoles; et, sur son refus, il -le livra à un centurion qui, déjà, s’était secrètement converti au -christianisme. Ce centurion, pour dérober le saint à la fureur de la -foule païenne, le conduisit dans un faubourg habité par des lépreux; -mais la foule le suivit jusque-là, le roua de coups, et l’accabla de -blessures mortelles. Il survécut cependant toute une semaine encore, -enseignant ses disciples. Puis il rendit l’âme, et fut solennellement -enseveli par les chrétiens. Ce martyre eut lieu sous le règne de -Vespasien, vers l’an du Seigneur 70. - - - - -XCVII - -SAINTE CHRISTINE, VIERGE ET MARTYRE - -(24 juillet) - - -Christine, jeune fille noble, naquit à Tyr, en Italie. Comme elle était -fort belle, et que nombre d’hommes la demandaient en mariage, ses -parents, qui voulaient la consacrer au culte des dieux, l’enfermèrent -dans une tour, avec douze suivantes, en compagnie d’idoles d’or et -d’argent. Mais elle, instruite par l’esprit divin, elle avait horreur de -sacrifier aux idoles, et jetait par la fenêtre l’encens qu’elle aurait -dû brûler devant les dieux. Et ses suivantes dirent à son père; «Ta -fille, notre maîtresse, dédaigne de sacrifier à nos dieux et se proclame -chrétienne!» Le père voulut, par des caresses, ramener sa fille au culte -des dieux. Mais elle: «Ce n’est pas à des dieux mortels, mais au Dieu -céleste que j’offre mon sacrifice!» Et son père: «Ma fille, si tu -n’offres de sacrifice qu’à un seul Dieu, les autres dieux en seront -fâchés!» Et elle: «Tu as raison sans t’en douter; car le fait est que -j’offre mon sacrifice au Père, au Fils et au Saint-Esprit.» Et le père: -«Si tu adores trois dieux, pourquoi refuses-tu d’adorer les autres?» -Mais elle: «Ces trois dieux n’en forment qu’un seul!» - -Christine brisa ensuite les idoles de son père et distribua aux pauvres -l’or et l’argent dont elles étaient faites. Son père, furieux de sa -désobéissance, la fit dévêtir, et ordonna à douze de ses serviteurs de -la frapper, ce qu’ils firent jusqu’à ce que les forces leur manquèrent. -Alors Christine dit à son père: «Homme sans honneur, sans pudeur et -détesté de Dieu, vois: les bourreaux n’ont plus la force de me frapper! -que ne demandes-tu à tes dieux de leur rendre des forces?» Le père la -fit charger de chaînes et jeter en prison. - -Ce qu’apprenant, sa mère déchira ses vêtements, et, s’étant rendue -auprès d’elle, se jeta à ses pieds et lui dit: «Ma chère fille, lumière -de mes yeux, aie pitié de moi!» Mais elle: «Je ne suis plus ta fille, -mais bien celle du Dieu dont je porte le nom!» Enfin la mère, ne -parvenant pas à la persuader, revint vers son mari et lui répéta ses -réponses. Alors le père fit comparaître Christine devant lui et lui dit: -«Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, c’est toi-même qui sera -sacrifiée et tu cesseras d’être ma fille!» Mais elle: «Je te remercie du -moins de ce que tu ne m’appelles plus la fille du diable que tu es; car -ce qui naît d’un diable ne peut être que diabolique!» Alors il ordonna -qu’on lui déchirât les chairs et qu’on rompît ses membres. Mais -Christine, prenant des morceaux de sa chair, les lui jetait au visage, -et lui disait: «Prends cela, tyran et mange cette chair que tu as -engendrée!» Son père la fit ensuite attacher à une roue et fit allumer -sous elle un bûcher où l’on jeta de l’huile; mais une grande flamme en -jaillit, qui tua quinze cents personnes sans lui faire aucun mal. - -Son père, qui attribuait tous ces miracles à des artifices magiques, la -fit ramener en prison et ordonna que, la nuit, elle fût jetée à la mer -avec une grande pierre attachée au cou. Mais aussitôt les anges la -maintinrent au-dessus de l’eau, et le Christ, descendant vers elle, la -baptisa dans la mer; après quoi il la confia à l’archange Michel, qui la -ramena sur le rivage. - -Son père, exaspéré, lui dit: «Par quels maléfices parviens-tu à dompter -jusqu’aux flots de la mer?» Mais elle: «Homme malheureux et stupide, ne -comprends-tu pas que c’est le Christ qui m’accorde cette grâce?» Son -père la fit jeter en prison, avec l’intention de la faire décapiter le -jour suivant; mais, dans la nuit, ce mauvais père, qui s’appelait -Urbain, fut trouvé mort dans son palais. - -Il eut pour successeur un magistrat non moins inique, nommé Elius, qui -la fit plonger dans une chaudière allumée avec de l’huile, de la résine -et de la poix; et il ordonna à quatre hommes de secouer la chaudière, -pour activer la flamme. Mais Christine louait Dieu de ce que, née d’hier -à la foi, il lui permît d’être bercée comme un petit enfant. Et le juge, -furieux, lui fit raser la tête et la fit conduire nue à travers la ville -jusqu’au temple d’Apollon; mais là, sur un signe d’elle, la statue du -dieu tomba en poussière; ce dont le juge fut si effrayé qu’il en mourut. - -Il eut pour successeur Julien, qui fit plonger Christine dans une -fournaise ardente; elle y resta cinq jours saine et sauve, chantant avec -des anges et se promenant avec eux. Julien fit lancer sur elle deux -aspics, deux vipères et deux couleuvres. Mais les vipères lui léchèrent -les pieds, les aspics se pendirent sur sa poitrine, et les couleuvres, -s’enroulant autour de son cou, léchèrent sa sueur. Alors Julien dit à -son mage: «Profite de ton art pour exciter ces bêtes!» Mais les bêtes, -aussitôt, se retournèrent contre le mage et le tuèrent. Puis Christine -leur ordonna de se réfugier dans le désert; et elle montra encore son -pouvoir en ressuscitant un mort. Alors Julien lui fit trancher les -mamelles, d’où jaillit du lait au lieu de sang. Puis il lui fit couper -la langue; mais Christine n’en continua pas moins de parler et, prenant -un morceau de sa langue coupée, elle le jeta au visage de Julien, qui -fut atteint à l’œil, et aussitôt perdit la vue. Enfin Julien fit lancer -deux flèches dans son cœur et une dans son côté, et la sainte, ainsi -frappée, mourut. Cela se passait vers l’an du Seigneur 287, sous -Dioclétien. - -Le corps de sainte Christine repose aujourd’hui dans une place forte -appelée Bolsène et qui est située entre Viterbe et Civita-Vecchia. Quant -à la ville de Tyr, qui était située tout près de là, elle a été détruite -de fond en comble. - - - - -XCVIII - -SAINT JACQUES LE MAJEUR, APÔTRE - -(25 juillet) - - -I. L’apôtre Jacques, fils de Zébédée, après l’ascension du Seigneur, -prêcha d’abord en Judée et en Samarie, puis il se rendit en Espagne pour -y semer la parole divine. Mais voyant que son séjour en Espagne était -sans profit et qu’il n’était parvenu à y former que neuf disciples, il y -laissa deux de ces disciples, et, avec les sept autres, revint en Judée. -Jean Beleth assure même que, pendant tout son séjour en Espagne il ne -put faire qu’une seule conversion. - -Rentré en Judée, il se remit à prêcher la parole de Dieu. Sur la demande -des pharisiens, un mage nommé Hermogène envoya vers lui son disciple -Philet pour le convaincre devant les Juifs de la fausseté de sa -prédication. Mais ce fut, au contraire, l’apôtre qui, en présence de la -foule, convertit Philet, tant par ses arguments que par ses miracles; et -le disciple du mage, quand il s’en retourna près de son maître, lui -vanta la doctrine de Jacques, lui raconta ses miracles, lui dit qu’il -était résolu à devenir chrétien, et l’engagea à imiter son exemple. -Alors Hermogène, furieux, se servit de la magie pour l’immobiliser de -telle sorte que le malheureux Philet n’avait plus la force de faire un -mouvement; et il lui dit: «Nous verrons bien si ton Jacques parviendra à -te délivrer!» Or Jacques, informé de la chose, envoya à Philet un linge -qu’il avait sur le corps. Et à peine Philet eut-il touché ce linge que, -délivré de ses chaînes magiques, il brava Hermogène et alla rejoindre -l’apôtre. Le mage, exaspéré, ordonna aux démons de lui amener Jacques et -Philet chargés de chaînes, pour intimider, par cet exemple, les autres -disciples. Mais les démons, arrivés en face de Jacques, commencèrent à -gémir piteusement, en disant: «Apôtre Jacques, aie pitié de nous, car -voici que nous brûlons avant notre temps!» Et Jacques: «Pourquoi -venez-vous ici?» Et les démons: «C’est Hermogène qui nous a envoyés pour -que nous nous emparions de toi et de Philet; mais aussitôt l’ange de -Dieu nous a liés avec des chaînes de feu, et il ne cesse pas de nous -torturer.» Et Jacques: «Que l’ange de Dieu vous rende la liberté: mais -ce n’est qu’à la condition que vous vous empariez d’Hermogène et me -l’ameniez ici enchaîné, sans cependant lui faire aucun mal!» Les démons -firent comme il l’ordonnait; et Jacques dit à Philet: «Suivons l’exemple -du Christ, qui nous a enseigné de rendre le bien pour le mal! Hermogène -t’a enchaîné; toi, délivre-le!» Et comme Hermogène, débarrassé de ses -liens, se tenait tout confus devant l’apôtre, celui-ci lui dit: «Va -librement où tu veux aller! car notre doctrine n’admet pas que personne -se convertisse malgré lui!» Et Hermogène lui dit: «Je connais l’humeur -vindicative des démons. Ils me tueront si tu ne me donnes pas, pour me -protéger, quelque objet t’ayant appartenu.» Alors Jacques lui donna son -bâton; et le mage alla chercher ses livres, et les rapporta à l’apôtre, -qui lui ordonna de les jeter à la mer. Après quoi Hermogène, se jetant à -ses pieds, lui dit: «Libérateur des âmes, reçois en pénitent celui que -tu as daigné secourir tandis qu’il t’enviait et cherchait à te nuire!» -Et, depuis lors, il se montra parfait dans la crainte de Dieu. - -Mais les Juifs, furieux de cette conversion, vinrent trouver Jacques et -lui reprochèrent de prêcher la divinité de Jésus. Et l’apôtre leur -prouva si clairement cette divinité, par le témoignage des livres -saints, que plusieurs d’entre eux se convertirent. Ce que voyant, le -grand prêtre Abiathar souleva le peuple, fit passer une corde autour du -cou de l’apôtre, et le conduisit devant Hérode Agrippa, qui le condamna -à avoir la tête tranchée. Or, comme on le conduisait au supplice, un -paralytique, gisant sur la route, le supplia de lui rendre la santé. Et -Jacques lui dit: «Au nom de Jésus-Christ, pour qui je vais souffrir la -mort, sois guéri, lève-toi et bénis ton Créateur!» Et aussitôt le malade -guérit, se leva et bénit le Seigneur. Alors le scribe qui conduisait -Jacques se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et lui dit qu’il -voulait devenir chrétien. Ce que voyant, Abiathar le fit saisir et lui -dit: «Si tu ne maudis pas le nom du Christ, tu seras toi-même décapité -avec Jacques!» Et le scribe: «Maudis sois-tu toi-même, et que le nom du -Christ soit béni à jamais!» Alors Abiathar le fit frapper au visage, et -obtint d’Hérode qu’il partageât le supplice de l’apôtre. Et comme on -s’apprêtait à les décapiter tous deux, Jacques demanda au bourreau un -vase plein d’eau, dont il se servit pour baptiser le scribe, nommé -Joséas: après quoi tous deux eurent la tête tranchée. Ce martyre eut -lieu le huitième jour des calendes d’avril; mais l’Eglise a décidé que -la fête de saint Jacques Majeur serait célébrée le huitième jour des -calendes d’août (25 juillet), date où le corps du saint fut transporté à -Compostelle. - -II. Après la mort de Jacques, ses disciples, par crainte des Juifs, -placèrent le corps sur un bateau, s’y embarquèrent avec lui, se confiant -à la sagesse divine; et les anges conduisirent le bateau en Galice; dans -le royaume d’une reine qui s’appelait Louve, et qui méritait de porter -ce nom. Les disciples déposèrent le corps sur une grande pierre, qui, à -son contact, mollit comme de la cire et forma d’elle-même un sarcophage -adapté au corps. Puis les disciples se rendirent auprès de la reine -Louve et lui dirent: «Notre-Seigneur Jésus-Christ t’envoie le corps de -son disciple, afin que tu reçoives mort celui que tu n’as pas voulu -recevoir vivant!» Ils lui racontèrent le miracle qui avait permis au -bateau de naviguer sans gouvernail; et ils la prièrent de désigner un -lieu pour la sépulture du saint. Alors la méchante reine les envoya -traîtreusement au roi d’Espagne, sous prétexte de lui demander son -autorisation; et le roi s’empara d’eux et les jeta en prison. Mais, la -nuit, un ange leur ouvrit les portes de la prison et les remit en -liberté. Le roi, dès qui l’apprit, envoya des soldats à leur poursuite; -mais, au moment où ces soldats allaient franchir un pont, le pont se -rompit et tous furent noyés. A cette nouvelle, le roi eut peur pour -lui-même, et se repentit. Il envoya d’autres hommes à la recherche des -disciples de Jacques, mais, cette fois, avec mission de leur dire que, -s’ils voulaient revenir, il n’aurait rien à leur refuser. Ils revinrent -donc et convertirent toute la ville à la foi du Christ, puis ils -retournèrent auprès de Louve, pour lui faire part du consentement du -roi. Et la reine, furieuse, leur répondit: «Allez prendre, dans la -montagne, des bœufs que j’ai là, mettez-leur un joug, et emportez le -corps de votre maître dans un lieu où vous puissiez lui élever un -tombeau!» La perfide créature savait, en effet, que ces prétendus bœufs -étaient des taureaux indomptés; et elle se disait que, si les disciples -de Jacques leur mettaient le joug, les taureaux ne manqueraient point de -les tuer et de jeter à terre le corps du saint. Mais il n’y a point de -sagesse qui vaille contre Dieu. Les disciples, ne soupçonnant point la -ruse, gravirent la montagne, où d’abord un dragon vomissait des flammes; -ils lui présentèrent une croix, et le dragon se rompit en deux. Il -firent ensuite le signe de la croix, et les taureaux, devenus doux comme -des agneaux, se laissèrent mettre le joug, et coururent porter le corps -du saint dans le palais même de la Louve: ce que voyant, celle-ci, -émerveillée, crut en Jésus, transforma son palais en une église de -Saint-Jacques, et la dota magnifiquement. Et le reste de sa vie s’écoula -dans les bonnes œuvres. - -III. Le pape Calixte raconte qu’un certain Bernard, du diocèse de -Modène, ayant été enchaîné en haut d’une tour, ne cessait d’invoquer -saint Jacques. Le saint lui apparut et lui dit: «Viens, suis-moi en -Galice!» Puis il brisa les chaînes du prisonnier, et disparut. Alors -Bernard s’élança du haut de la tour, qui avait plus de soixante coudées, -et il descendit ainsi à terre sans se faire aucun mal. - -Bède raconte qu’un homme avait commis tant de péchés que son évêque -hésitait à l’absoudre. Enfin l’évêque envoya cet homme au tombeau de -saint Jacques avec un papier où étaient inscrits ses péchés. Le jour de -la Saint-Jacques, le papier fut placé sur le tombeau du saint; et quand -le pécheur, après une fervente prière, reprit le papier et l’ouvrit, il -vit que la liste de ses péchés se trouvait effacée. - -Hubert de Besançon raconte que l’an 1070, trente hommes de Lorraine, qui -allaient en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, se jurèrent de se -rendre service mutuellement, à l’exception d’un seul qui ne voulut point -jurer. L’un de ces pèlerins tomba malade, en route, et ses compagnons -l’attendirent pendant quinze jours; mais enfin tous l’abandonnèrent à -l’exception de celui qui avait refusé de jurer. Et, le soir, le malade -mourut au pied du mont Saint-Michel. Alors son compagnon s’épouvanta -fort, et de la solitude du lieu, et de l’obscurité de la nuit, et du -voisinage du cadavre. Mais saint Jacques lui apparut sous la forme d’un -cavalier, et le consola en lui disant: «Confie-moi ce mort, et monte en -croupe derrière moi sur mon cheval!» Et dans cette même nuit, le saint, -lui faisant franchir une distance de plus de quinze étapes, l’amena à -une demi-lieue de Saint-Jacques de Compostelle. Il lui ordonna ensuite -de rassembler les chanoines pour ensevelir le mort, et aussi de dire à -ses vingt-huit compagnons que, ayant manqué à leur serment, ils ne -tireraient aucun profit de leur pèlerinage. - -Un Allemand qui se rendait avec son fils au tombeau de saint Jacques, en -l’an 1020, s’arrêta en route dans la ville de Toulouse. L’hôte chez qui -ils logeaient enivra le père et cacha, dans son sac, un vase d’argent. -Le lendemain, comme les pèlerins voulaient repartir, l’hôte les accusa -de lui avoir volé un vase qui, en effet, fut retrouvé dans leur sac. Le -magistrat devant qui ils furent conduits les condamna à remettre tout -leur bien à l’hôte qu’ils avaient voulu dépouiller, et il ordonna, en -outre, que l’un des deux eût à être pendu. Après un long conflit où le -père voulait mourir pour son fils et le fils pour son père, ce fut le -fils qui l’emporta. Il fut pendu, et le père, désolé, poursuivit son -pèlerinage. Lorsqu’il revint à Toulouse, trente-six jours après, il -courut au gibet où pendait son fils, et commença à pousser des cris -lamentables. Mais voilà que le fils, lui adressant la parole, lui dit: -«Mon cher père, ne pleure pas, car rien de mauvais ne m’est arrivé, -grâce à l’appui de saint Jacques qui m’a toujours nourri et soutenu!» Ce -qu’entendant, le père courut vers la ville; et la foule détacha de la -potence son fils, qui se trouva en parfaite santé; et ce fut l’hôte -qu’on pendit à sa place. - -D’après Hugues de Saint-Victor, un pèlerin, qui se rendait au tombeau de -saint Jacques, vit le diable lui apparaître sous la forme du saint; et -le faux saint Jacques, après lui avoir exposé les misères de la vie -terrestre, l’engagea à se tuer en l’honneur de lui. Le naïf pèlerin prit -son épée et se tua sur-le-champ. Et déjà la foule allait mettre à mort -l’hôte chez qui il demeurait, et que l’on soupçonnait d’être son -assassin, lorsque soudain le mort, revenant à la vie, raconta, que, au -moment où le démon le conduisait en enfer, le vrai saint Jacques était -intervenu, et avait sommé les démons de lui rendre la vie. - -Hugues, abbé de Cluny, nous raconte un autre miracle de saint Jacques. -Un jeune homme du diocèse de Lyon, qui avait une grande dévotion pour le -saint et faisait de fréquents pèlerinages à son tombeau, se laissa un -jour tenter en chemin, et commit le péché de fornication. Alors le -diable lui apparut, sous la forme de saint Jacques, et lui dit: «Je suis -l’apôtre Jacques, à qui tu as l’habitude de venir faire visite. Mais, -cette fois, tu peux te dispenser de poursuivre ton chemin, car ton péché -ne te sera remis que si tu te coupes entièrement les parties génitales. -Et tu serais plus heureux encore si tu avais le courage de te tuer, et -de souffrir ainsi le martyre en mon nom!» Donc, la nuit suivante, -pendant que ses compagnons dormaient, le jeune homme se coupa les -parties génitales, après quoi il se transperça le ventre d’un coup de -couteau. Le lendemain matin, ses compagnons, épouvantés, s’enfuirent, de -peur d’être soupçonnés d’homicide. Mais au moment où l’on préparait le -cercueil du mort, celui-ci, à l’étonnement de tous, revint à la vie. Il -raconta que, après sa mort, déjà les démons entraînaient son âme vers -l’enfer lorsque le véritable saint Jacques accourut au-devant d’eux et -se mit à les gourmander. Le saint le conduisit ensuite dans une prairie -où se tenait assise la sainte Vierge, conversant avec d’autres saints. -Et dès que saint Jacques eut intercédé auprès d’elle en faveur du jeune -homme, elle manda les démons et ordonna que le mort fût rendu à la vie. -Seules, les cicatrices de l’opération qu’il s’était faite lui restèrent -toujours. - -Autre miracle, rapporté par le pape Calixte. Vers l’an du Seigneur 1100, -un Français se rendait à Saint-Jacques-de-Compostelle avec sa femme et -ses fils, en partie pour fuir la contagion qui désolait son pays, en -partie pour voir le tombeau du saint. Dans la ville de Pampelune, sa -femme mourut, et leur hôte le dépouilla de tout son argent, lui prenant -même la jument sur le dos de laquelle il conduisait ses enfants. Alors -le pauvre père prit deux de ses enfants sur ses épaules, et traîna les -autres par la main. Un homme qui passait avec un âne eut pitié de lui et -lui donna son âne, afin qu’il pût mettre ses enfants sur le dos de la -bête. Arrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle, le Français vit le saint -qui lui demanda s’il le reconnaissait, et qui lui dit: «Je suis l’apôtre -Jacques. C’est moi qui t’ai donné un âne pour venir ici et qui te le -donnerai de nouveau pour t’en retourner. Mais sache que l’hôte qui t’a -dépouillé va mourir et que tout ce qu’il t’a pris te sera rendu!» Elles -choses arrivèrent comme le saint l’avait dit; et, dès que le pèlerin -rentra en possession de son cheval, l’âne qui avait porté ses enfants -disparut aussitôt. - -Miracle rapporté par Hubert de Besançon. Trois soldats du diocèse de -Lyon allaient en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. L’un d’eux, -rencontrant une femme qui le priait de la décharger de son sac, prit le -sac et le mit sur son cheval. Il rencontra ensuite un malade qui -défaillait sur la route. Il le mit sur son cheval, prit en main son -bourdon ainsi que le sac de la femme, et se mit à marcher à pied, -derrière le cheval. Mais l’ardeur du soleil et la fatigue l’épuisèrent -si fort que, arrivé en Galice, il tomba gravement malade. Ses compagnons -lui rappelèrent le salut de son âme; mais, pendant trois jours, il -n’ouvrit point la bouche. Enfin, le quatrième jour, il soupira -profondément et dit: «Grâces soient rendues à saint Jacques, par les -mérites de qui me voici délivré! Car, pendant ces trois jours, des -démons m’avaient assailli et me serraient de partout, me mettant dans -l’impossibilité de vous répondre. Mais, tout à l’heure, enfin, j’ai vu -entrer ici saint Jacques, portant dans une main, comme une lance, le -bourdon du mendiant, et dans l’autre main, comme un bouclier, le sac de -la femme; et il s’est jeté sur les démons, et les a mis en fuite. -Maintenant appelez vite un prêtre, car je sens que ma vie va bientôt -finir!» Puis se tournant vers l’un d’eux en particulier, il lui dit: -«Ami, sache que le maître que tu sers est damné, et qu’il va mourir de -malemort!» L’ami ainsi prévenu, quand il revint de son pèlerinage, -avertit son maître; mais celui-ci ne tint nul compte de l’avertissement -et refusa de s’amender; et, peu de temps après, il fut tué à la guerre, -d’un coup de lance. - -Miracle rapporté par le pape Calixte. Un pèlerin de Vézelay, qui se -rendait au tombeau de saint Jacques, se trouva, un jour, à court -d’argent; et, comme il avait honte de mendier, il trouva sous un arbre, -sous lequel il s’était endormi, un pain cuit dans la cendre. Aussi bien -avait-il rêvé, dans son sommeil, que saint Jacques se chargeait de le -nourrir. Et, de ce pain, il vécut pendant quinze jours, jusqu’à son -retour dans son pays. Non qu’il se privât d’en manger à sa faim, deux -fois par jour; mais, le lendemain, il retrouvait le pain tout entier -dans son sac. - -Autre miracle rapporté par le pape Calixte. Un habitant de Barcelone, -étant allé en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, lui demanda, comme -seule faveur, de n’être jamais retenu prisonnier. Or, comme il s’en -retournait par mer, il fut pris par des Sarrasins, qui le vendirent -comme esclave: mais les chaînes dont on voulait le lier se brisaient -aussitôt. Il fut ainsi vendu et revendu douze fois; mais, la treizième -fois, on lui mit une double chaîne qui ne se brisa plus. Il invoqua -saint Jacques, qui apparut et lui dit: «Tous ces maux t’ont été infligés -parce que, dans mon église, tu as oublié le salut de ton âme pour ne -t’occuper que de la liberté de ton corps. Mais le Seigneur, dans sa -miséricorde, m’a envoyé pour te délivrer.» Aussitôt les chaînes de -l’esclave se brisèrent, et il revint dans son pays en portant dans ses -mains une partie de ces chaînes, comme signe du miracle. - -L’an du Seigneur 238, la veille de la fête de saint Jacques, dans la -place forte de Prato, située entre Florence et Pistoie, un jeune paysan, -d’esprit un peu simple, mit le feu à la grange de son tuteur, qui -voulait le dépouiller de son héritage. Arrêté, il avoua sa faute, et fut -attaché à la queue d’un cheval. Mais, s’étant voué à saint Jacques, il -fut traîné sur un sol pierreux sans que son corps ni même sa chemise -eussent aucun mal. On l’attacha ensuite à un poteau, au pied duquel on -alluma un grand feu; mais il invoqua de nouveau saint Jacques et la -flamme ne lui fit aucun mal. Les juges voulurent recommencer le -supplice, mais la foule le délivra; et l’on s’accorda pour louer Dieu, -et l’apôtre saint Jacques son serviteur. - - - - -XCIX - -SAINT CHRISTOPHE, MARTYR - -(28 juillet) - - -I. Christophe était un Cananéen d’énorme stature, qui avait douze -coudées de hauteur et un visage effrayant. Et voici ce que racontent à -son sujet quelques vieux auteurs: - -Etant au service du roi de son pays, l’idée lui vint un jour de se -mettre en quête du plus puissant prince qui fût au monde, et de servir -désormais celui-là. Il vint donc auprès de certain roi, dont on disait -couramment qu’aucun autre prince ne l’égalait en puissance. Ce roi, le -voyant tel qu’il était, l’accueillit volontiers et lui donna un logement -dans son palais. Or un jour, un jongleur chantait, en présence du roi, -une chanson, où il nommait fréquemment le diable. Et le roi, qui était -chrétien, ne manquait pas de faire le signe de la croix dès qu’il -entendait prononcer le nom du diable: ce que voyant, Christophe, étonné, -demanda au roi ce que signifiait le geste qu’il faisait. Et comme le roi -refusait de le lui dire, il répondit: «Si tu ne me le dis pas, je -quitterai ton service!» Alors le roi lui dit: «Chaque fois que j’entends -nommer le diable, je me protège par ce signe, de peur qu’il ne prenne -pouvoir sur moi et ne me nuise.» Alors Christophe: «Si tu crains que le -diable ne te nuise, c’est donc qu’il est plus grand et plus puissant que -toi! Aussi vais-je te dire adieu et me mettre en quête du diable, pour -lui offrir mes services: car je n’étais venu ici que parce que je -m’imaginais y trouver le plus puissant prince du monde!» Puis il prit -congé du roi et se mit en quête du diable. Il rencontra, dans un désert, -une grande armée, dont le chef, personnage féroce et terrible, vint -au-devant de lui, et lui demanda où il allait. Et Christophe: «Je vais -en quête du diable pour lui offrir mes services.» Et lui: «Je suis celui -que tu cherches!» Christophe, tout heureux, le prit pour maître. Mais, -comme il passait avec lui devant une croix, élevée au bord d’une route, -le diable, épouvanté, s’enfuit, et fit un long détour afin d’éviter la -croix. Ce que voyant, Christophe, étonné, lui en demanda la cause, le -menaçant de le quitter s’il refusait de lui répondre. Alors le diable -lui dit: «C’est qu’un homme appelé Christ a été attaché sur une croix, -et, depuis lors, dès que je vois le signe de la croix, j’ai peur et je -m’enfuis.» Et Christophe: «C’est donc que ce Christ est plus grand et -plus puissant que toi! Ainsi j’ai perdu mes peines, et n’ai pas encore -trouvé le plus grand prince du monde! Je vais te dire adieu, pour me -mettre en quête du Christ.» - -Il chercha longtemps quelqu’un qui pût le renseigner. Enfin il rencontra -un ermite qui lui dit: «Le maître que tu désires servir exige d’abord de -toi que tu jeûnes souvent.» Et Christophe: «Qu’il exige de moi autre -chose, car cette chose-là est au-dessus de mes forces!» Et l’ermite: «Il -exige que tu fasses de nombreuses prières.» Et Christophe: «Voilà encore -une chose que je ne peux pas faire, car je ne sais pas même ce que c’est -que prier!» Alors l’ermite: «Connais-tu un fleuve qu’il y a dans ce -pays, et qu’on ne peut traverser sans péril de mort?» Et Christophe: «Je -le connais.» Et l’ermite: «Grand et fort comme tu es, si tu demeurais -près de ce fleuve, et si tu aidais les voyageurs à le traverser, cela -serait très agréable au Christ que tu veux servir; et peut-être -consentirait-il à se montrer à toi.» Et Christophe: «Voilà enfin une -chose que je puis faire; et je te promets de la faire pour servir le -Christ!» Puis il se rendit sur la rive du fleuve, s’y construisit une -cabane, et, se servant d’un tronc d’arbre en guise de bâton pour mieux -marcher dans l’eau, il transportait d’une rive à l’autre tous ceux qui -avaient à traverser le fleuve. - -Beaucoup de temps s’étant écoulé ainsi, il dormait une nuit dans sa -cabane, lorsqu’il entendit une voix d’enfant qui l’appelait et lui -disait: «Christophe, viens et fais-moi traverser le fleuve!» Aussitôt -Christophe s’élança hors de sa cabane, mais il ne trouva personne. Et, -de nouveau, lorsqu’il rentra chez lui, la même voix l’appela. Mais, -cette fois encore, étant sorti, il ne trouva personne. Enfin, sur un -troisième appel, il vit un enfant qui le pria de l’aider à traverser le -fleuve. Christophe prit l’enfant sur ses épaules, s’arma de son bâton, -et entra dans l’eau pour traverser le fleuve. Mais voilà que, peu à peu, -l’eau enflait, et que l’enfant devenait lourd comme un poids de plomb; -et sans cesse l’eau devenait plus haute et l’enfant plus lourd, de telle -sorte que Christophe crut bien qu’il allait périr. Il parvint cependant -jusqu’à l’autre rive. Et, y ayant déposé l’enfant, il lui dit: «Ah! mon -petit, tu m’as mis en grand danger; et tu as tant pesé sur moi que, si -j’avais porté le monde entier, je n’aurais pas eu les épaules plus -chargées!» Et l’enfant lui répondit: «Ne t’en étonne pas, Christophe; -car non seulement tu as porté sur tes épaules le monde entier, mais -aussi Celui qui a créé le monde. Je suis en effet le Christ, ton maître, -celui que tu sers en faisant ce que tu fais. Et, en signe de la vérité -de mes paroles, quand tu auras franchi le fleuve, plante dans la terre -ton bâton, près de ta cabane: tu le verras, demain matin, chargé de -fleurs et de fruits.» Sur quoi l’enfant disparut; et Christophe, ayant -planté son bâton, le retrouva, dès le matin suivant, transformé en un -beau palmier plein de feuilles et de dattes. - -II. Il eut, plus tard, l’occasion de se rendre à Samos, ville de Lycie; -et, comme il ne comprenait pas la langue des habitants, il se mit en -prière, pour demander à Dieu l’intelligence de cette langue. Et -lorsqu’il l’eut obtenue, il se couvrit le visage, se rendit au cirque, -et se mit à réconforter les chrétiens qu’on y torturait. Alors un des -juges le frappa au visage. Et Christophe, se découvrant, lui dit: «Si je -n’étais chrétien, je vengerais aussitôt une telle injure!» Puis il -planta en terre son bâton et pria le Seigneur d’y faire pousser des -feuilles, pour que ce miracle convertît le peuple. Le miracle se -produisit en effet, et huit mille hommes se convertirent. - -Alors le roi envoya vers lui deux cents soldats, pour s’en emparer: mais -les soldats, s’étant approchés, le virent en prière, et n’osèrent point -le toucher. Le roi en envoya deux cents autres: le trouvant en prière, -ils se mirent à genoux et prièrent avec lui. Et Christophe, se relevant, -leur dit: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent: «C’est le roi qui nous -a envoyés, pour que nous t’enchaînions et te conduisions vers lui!» -Alors Christophe: «Si je le veux, vous ne pourrez ni m’enchaîner ni me -conduire nulle part.» Et les soldats: «Si tu ne veux pas venir avec -nous, va-t’en librement où tu voudras, et nous dirons au roi que nous -n’avons pas pu te trouver!» Mais lui: «Pas du tout, je suis prêt à aller -avec vous.» Il les convertit cependant, d’abord, à la foi du Christ; -puis il leur ordonna de lui lier les mains derrière le dos et de le -conduire ainsi auprès du roi. Et le roi, en l’apercevant, eut peur et -s’enfuit de son trône. Puis, reprenant courage, il l’interrogea sur son -nom et sur sa patrie. Et Christophe: «Avant mon baptême je m’appelais, -le Réprouvé; maintenant je m’appelle le Porte-Christ.» Et le roi: «Tu -t’es donné là un nom bien sot, le nom de ce Christ crucifié qui ne t’a -servi ni ne pourra jamais te servir de rien. Pourquoi ne veux-tu pas -plutôt sacrifier à nos dieux?» Et Christophe: «Eh bien, toi, tu mérites -ton nom de Dagnus, car tu es le complice du diable, et tes dieux ne sont -que de vaines images!» Et le roi: «Nourri parmi les bêtes féroces, tu ne -sais dire que des choses bonnes pour elles, et incompréhensibles pour -l’espèce humaine. Je te préviens seulement que, si tu consens à -sacrifier à nos dieux, tu recevras de moi de grands honneurs; mais que, -si tu refuses, tu périras dans les supplices.» Et, comme le saint -refusait de sacrifier, il le fit jeter en prison; et il fit décapiter -les soldats qui, envoyés vers lui, s’étaient convertis à la foi du -Christ. Il fit ensuite introduire dans la cellule du prisonnier deux -belles filles, nommées Nicée et Aquiline, leur promettant de grandes -récompenses si elles amenaient Christophe à pécher avec elles. Mais -Christophe, en les apercevant, se mit aussitôt en prière. Et comme les -deux filles tournaient autour de lui pour l’embrasser, il se leva et -leur dit: «Que cherchez-vous, mes enfants, et pourquoi vous a-t-on -introduites ici?» Et elles, effrayées de l’éclat de son regard, lui -dirent: «Saint homme de Dieu, aie pitié de nous, et aide-nous à croire -au Dieu que tu prêches!» Ce qu’apprenant, le roi les fit comparaître -devant lui, et leur dit: «Vous êtes-vous donc laissées séduire, vous -aussi? En tout cas je vous jure que, si vous ne sacrifiez pas aux dieux, -vous périrez de malemort!» Alors elles lui répondirent: «Si tu veux que -nous sacrifiions, ordonne que le peuple entier se réunisse dans le -temple!» Puis, entrant dans le temple, elles lancèrent leurs ceintures -autour du cou des idoles, les tirèrent à elles, les mirent en poussière, -et dirent aux assistants: «Allez maintenant chercher les médecins, et -dites-leur de guérir vos dieux!» Alors, par ordre du roi, Aquiline est -pendue à un arbre; on attache à ses pieds une énorme pierre, et on lui -rompt tous les membres. Et, lorsqu’elle a rendu son âme au Seigneur, sa -sœur Nicée est jetée dans le feu: mais elle en sort sans souffrir aucun -mal; et le roi, aussitôt, la fait décapiter. - -Mandant ensuite Christophe, il le fait frapper de verges de fer, lui -fait placer sur la tête un casque de fer rouge, le fait attacher sur un -siège de fer rouge. Mais celui-ci se brise comme de la cire, et -Christophe se relève sans avoir aucun mal. Alors le roi le fait attacher -à un tronc d’arbre, et ordonne à quatre mille soldats de tirer sur lui. -Mais leur flèches restent suspendues en l’air: aucune d’elles ne -parvient à atteindre Christophe. Et comme le roi, le croyant déjà tout -transpercé de flèches, lui crie des insultes, soudain une flèche se -retourne contre lui, le frappe à l’œil, et le rend aveugle. Alors -Christophe: «Je sais que c’est aujourd’hui que je vais mourir. Quand je -serai mort, applique un peu de mon sang sur tes yeux, et tu recouvreras -la vue!» Le roi lui fait aussitôt trancher la tête; puis, prenant un peu -de son sang, il s’en frotte les yeux; et aussitôt il recouvre la vue. -Alors le roi se convertit, reçoit le baptême, et décrète que toute -personne qui blasphémera contre Dieu ou contre saint Christophe aura -aussitôt la tête tranchée. - - - - -C - -LES SEPT DORMANTS - -(28 juillet) - - -Les sept dormants étaient de la ville d’Ephèse. Or, l’empereur Décius, -persécuteur des chrétiens, étant venu à Ephèse, y fit construire des -temples au milieu de la ville, afin que tous y vinssent avec lui -sacrifier aux idoles. Et comme il avait fait rechercher tous les -chrétiens, pour les forcer à sacrifier ou à mourir, si grande était la -terreur de ses châtiments que l’ami reniait son ami, le fils son père, -et le père son fils. Et sept chrétiens d’Ephèse, Maximien, Malchus, -Martien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin, souffraient beaucoup de -cet état de choses. Ayant horreur de sacrifier aux idoles, ils restaient -cachés dans leurs maisons, jeûnaient et priaient. Leur absence ne tarda -pas à être remarquée, car ils étaient parmi les premiers fonctionnaires -du palais. Ils furent donc saisis et conduits devant Décius qui, sur -leur aveu qu’ils étaient chrétiens, ne voulut point les condamner de -suite, mais leur fixa un délai jusqu’à son retour, afin qu’ils eussent -le temps de réfléchir et de se rétracter. Mais eux, après avoir -distribué leurs biens aux pauvres, ils se réfugièrent sur le mont -Célion, et prirent le parti d’y vivre cachés. Chaque matin, l’un d’eux -rentrait en ville pour les provisions, déguisé en mendiant. - -Lorsque Décius fut de retour à Ephèse, Malchus, qui était allé en ville -ce jour-là, revint, tout effrayé, dire à ses compagnons que l’empereur -les cherchait pour le sacrifice aux idoles. Et tandis qu’ils étaient à -table, causant entre eux avec des larmes, Dieu voulut que soudain ils -s’endormissent tous les sept. Le matin suivant, comme Décius -s’affligeait déjà de la perte d’aussi bons serviteurs, on lui dit que -les sept officiers, après avoir donné leurs biens aux pauvres, étaient -allés se cacher sur le mont Célion. Décius fit alors venir leurs parents -et leur ordonna, sous peine de mort, de lui révéler tout ce qu’ils -savaient. Les parents confirmèrent la dénonciation portée contre leurs -fils, à qui ils ne pouvaient pardonner de s’être dépouillés de tous -leurs biens. Et Décius, inspiré à son insu par l’esprit divin, fit -obstruer de pierres l’entrée de la caverne où étaient les sept jeunes -gens, afin qu’ils y mourussent d’épuisement. Ainsi fut fait; et deux -chrétiens Théodore et Rufin, placèrent secrètement parmi les pierres une -relation du martyre des sept saints. - -Or, longtemps après la mort de Décius et de toute sa génération, la -trentième année de l’empire de Théodose, l’hérésie se répandit, en tous -lieux, de ceux qui niaient la résurrection des morts. Et Théodose, en -bon chrétien, était si désolé des progrès de cette hérésie impie que, -retiré au fond de son palais, et couvert d’un cilice, il pleurait -pendant des journées entières. Ce que voyant, Dieu, dans sa miséricorde, -résolut de consoler le deuil des chrétiens et de les confirmer dans -l’espoir de la résurrection des morts. Et c’est aux sept martyrs -d’Ephèse qu’il confia l’honneur d’en porter témoignage. - -Il inspira à un certain habitant d’Ephèse de faire construire des -étables sur le mont Célion. Et lorsque les maçons ouvrirent la caverne, -les sept dormants se réveillèrent, se saluèrent, comme s’ils n’avaient -dormi qu’une nuit, et, se rappelant les angoisses de la veille, -demandèrent à Malchus s’il savait ce que Décius avait décidé contre eux. -Malchus répondit qu’il allait descendre en ville pour chercher du pain, -et qu’il reviendrait le soir leur rapporter des nouvelles. Il prit cinq -pièces de monnaie, sortit de la caverne, et fut un peu surpris des -pierres qu’il trouva entassées devant l’entrée. Parvenu à la porte de la -ville, il fut plus surpris encore de voir sur cette porte le signe de la -croix. Il alla vers une autre porte, puis une autre encore: le signe de -la croix se trouvait sur toutes, si bien que Malchus crut qu’il rêvait -toujours. Poursuivant son chemin, il arriva au marché. Il entendit que -tous y nommaient le Christ, et sa stupeur ne connut point de bornes. -«Est-ce possible, demanda-t-il, que, dans cette ville où personne hier -n’osait nommer le Christ, chacun le nomme librement aujourd’hui? Et, -d’ailleurs, cette ville n’est pas Ephèse, car les bâtiments y sont tout -autres; et cependant le lieu est le même, et il n’y a point d’autre -ville aux environs!» On lui dit que cette ville était bien Ephèse; et -peu s’en fallut que, se croyant fou, il ne s’en retournât aussitôt vers -ses compagnons. Mais il voulut, tout de même, acheter du pain; et le -boulanger à qui il s’adressa considéra avec surprise les pièces de -monnaie qu’il lui présentait. On lui demanda s’il avait découvert un -trésor ancien. Et Malchus, persuadé qu’on allait le traîner devant -l’empereur, supplia qu’on le laissât partir, sauf à garder l’argent et -les pains. Mais les marchands, le retenant, lui dirent: «D’où es-tu, et -où as-tu trouvé le trésor des anciens empereurs? Dis-nous-le, pour que -nous partagions avec toi: sinon, nous te dénoncerons!» Et comme Malchus, -épouvanté, ne savait que répondre, on lui passa une corde au cou, et on -le traîna par les rues de la ville, et chacun se répétait que ce jeune -homme avait découvert un trésor. En vain Malchus scrutait des yeux la -foule, espérant y trouver un visage connu. Il ne voyait que des faces -nouvelles; et sa stupéfaction le rendait muet. - -Ce qu’apprenant, l’évêque saint Martin et le proconsul Antipater le -firent amener devant eux avec ses pièces d’argent et lui demandèrent où -il avait trouvé ces vieilles pièces de monnaie. Il leur répondit qu’il -n’avait rien trouvé, et que ces pièces venaient de la bourse de ses -parents. On lui demanda d’où il était. Et lui: «Hé, d’ici, à moins que -cette ville ne soit pas Ephèse!» Et le proconsul: «Fais venir tes -parents, pour qu’ils te reconnaissent!» Il nomma ses parents: personne -ne les connaissait. Et le proconsul: «Comment prétends-tu nous faire -croire que cet argent te vienne de tes parents, quand les inscriptions -qu’il porte sont vieilles de près de quatre cents ans, datant des -premiers jours de l’empereur Décius? Et comment oses-tu, jeune homme, -tromper les sages et les anciens d’Ephèse? Tu seras châtié si tu ne nous -révèles où tu as trouvé cet argent!» Alors Malchus leur dit: «O nom du -ciel, seigneurs, répondez à ce que je vais vous demander, et je vous -dirai ensuite tout ce qui est dans mon cœur. L’empereur Décius, qui -était ici hier, où est-il à présent?» Alors l’évêque: «Mon fils, il n’y -a pas aujourd’hui sur terre d’empereur appelé Décius; mais il y en avait -un autrefois, il y a très longtemps.» Et Malchus: «Seigneur, je suis -trop stupéfait, et personne ne me croit. Mais suivez-moi, je vous -montrerai mes compagnons, sur le mont Célion, et vous les croirez! Ce -que je sais, c’est que nous fuyons la colère de l’empereur Décius, et -que j’ai vu cet empereur rentrer hier ici, dans la ville d’Ephèse.» - -Sur l’ordre de l’évêque, qui devinait là un dessein de Dieu le -proconsul, le clergé, et une grande foule suivirent Malchus jusque dans -la caverne; et l’évêque, en y entrant, trouva parmi les pierres un écrit -scellé de deux sceaux d’argent; et il lut cet écrit à la foule -assemblée. Il pénétra ensuite auprès des saints, qu’il trouva assis dans -leur caverne, avec des visages rayonnants comme des roses en fleur. -Aussitôt l’évêque et le proconsul avertirent Théodose, pour qu’il vînt -assister au miracle de Dieu. Et Théodose, se levant du sac sur lequel il -était étendu, et glorifiant Dieu, vint de Constantinople à Ephèse. Il -monta jusqu’à la caverne, vit les saints, dont les visages rayonnaient -comme des soleils, et, après s’être prosterné devant eux et les avoir -embrassés, il s’écria en pleurant: «A vous voir, c’est comme si je -voyais le Seigneur ressuscitant Lazare!» Alors Maximien lui dit: «C’est -pour toi que Dieu nous a ressuscités avant le jour de la grande -résurrection, afin que tu n’aies point de doute sur la réalité de -celle-ci!» Puis, cela dit, tous les sept ils s’endormirent de nouveau, -la tête penchée, et ils rendirent leurs âmes à Dieu. - -L’empereur, après les avoir encore embrassés en pleurant, ordonna que -l’on construisît pour eux des cercueils d’or. Mais, la même nuit, ils -lui apparurent, et lui dirent que, de même qu’ils avaient jusque-là -dormi dans la terre, et étaient ressuscités de la terre, c’était dans la -terre encore qu’ils voulaient reposer jusqu’au jour de la résurrection -suprême. Du moins Théodose fit orner leur sépulcre de pierres dorées. Et -les évêques qui proclamaient la résurrection des morts obtinrent gain de -cause. La légende veut que les sept saints aient dormi pendant 372 ans; -mais la chose est douteuse, car c’est en l’an 448 qu’ils ressuscitèrent, -et Décius régna en l’an 252: de sorte que, plus vraisemblablement, leur -sommeil miraculeux ne dura que 196 ans. - - - - -CI - -SAINTS NAZAIRE ET CELSE, MARTYRS - -(28 Juillet) - - -La vie des saints Nazaire et Celse nous est racontée par saint Ambroise. -Les uns veulent que ce soit d’après un livre des saints Gervais et -Protais, d’autres, d’après un livre écrit par un philosophe ayant une -dévotion spéciale pour saint Nazaire; et l’on ajoute que le livre de ce -philosophe fut placé dans le tombeau des deux saints par Cérasius, qui -les ensevelit. - -Nazaire était fils d’un noble Juif nommé Africain, et de sainte -Perpétue, Romaine de grande famille qui avait été baptisée par l’apôtre -saint Pierre. A l’âge de neuf ans, l’enfant s’étonnait beaucoup de voir -que son père et sa mère observassent deux cultes différents, et que sa -mère suivît la loi du baptême, tandis que son père suivait celle du -sabbat. Et chacun de ses deux parents essayait de l’amener à sa foi: -mais il hésitait, se demandant à laquelle des deux il devait adhérer. -Enfin, par la grâce de Dieu, c’est à la foi de sa mère qu’il adhéra. Il -reçut le baptême du saint pape Lin; ce qu’apprenant, son père s’efforça -de le détourner de sa sainte résolution en lui décrivant les -innombrables supplices infligés aux chrétiens. - -Notons en passant que, quand l’histoire raconte que Nazaire fut baptisé -par le pape Lin, cela ne veut pas dire que saint Lin fût pape au moment -du baptême, mais seulement qu’il devait plus tard devenir pape. Car -Nazaire, ainsi qu’on le verra ci-dessous, survécut de nombreuses années -à son baptême, et son martyre eut lieu sous le règne de Néron, sous le -règne duquel eut aussi lieu le martyre de saint Pierre. Or on sait que -saint Lin fut pape après la mort de saint Pierre. - -Nazaire, sans se laisser émouvoir par les avertissements paternels, -continuait à prêcher le Christ. Enfin ses parents, qui craignaient pour -lui les persécutions, obtinrent de lui qu’il quittât Rome. Ils lui -donnèrent sept mulets chargés de trésors; et lui, parcourant les villes -d’Italie, il distribuait tout aux pauvres. La dixième année de son -départ de Rome, il vint à Plaisance, puis à Milan, où il apprit que les -saints Gervais et Protais se trouvaient emprisonnés. Il s’empressa -d’aller les voir, dans leur prison, pour les encourager dans la foi. Ce -qu’apprenant, le préfet de la ville le fit venir devant lui. Et comme il -persistait à confesser le Christ, il fut chassé de Milan après avoir été -roué de coups. De nouveau il errait de ville en ville, lorsque sa mère, -qui était morte, lui apparut et lui enjoignit de se rendre en Gaule. -Pendant qu’il se trouvait dans une ville des Gaules nommée Genève, où il -avait fait de nombreuses conversions, une dame noble lui amena son fils, -un beau jeune homme appelé Celse, en le priant de le baptiser et de le -prendre avec lui. Le préfet des Gaules, dès qu’il le sut, fit saisir -Nazaire et Celse, leur fit lier les mains, et les fit enfermer en prison -avec une chaîne au cou, se promettant de les torturer le jour suivant. -Mais sa femme lui déclara que c’était chose injuste de vouloir venger -des dieux tout-puissants en mettant à mort des hommes qui n’avaient fait -aucun mal. Et le préfet, touché de ses paroles, remit en liberté les -deux saints, mais en leur interdisant de prêcher dans sa province. - -Nazaire se rendit alors à Trèves, où, le premier, il prêcha le Christ, -et lui éleva une église. Ce qu’apprenant, le gouverneur Cornélius le -dénonça à l’empereur Néron, qui envoya cent hommes pour s’emparer de -lui. Ces hommes, l’ayant trouvé dans l’église qu’il avait construite, -lui lièrent les mains en disant: «Le grand Néron t’appelle.» Et Nazaire -leur dit: «Votre maître a des serviteurs dignes de lui! Vous auriez pu -simplement venir me dire: _Néron t’appelle_; et je serais venu.» Mais -les soldats ne s’obstinèrent pas moins à le tenir enchaîné; et comme le -jeune Celse pleurait, ils le battaient pour le forcer à les suivre. -Ainsi ils arrivèrent en présence de Néron, qui les fit jeter en prison, -en attendant qu’il eût imaginé des supplices pour les faire périr. - -Or, comme Néron avait, un jour, envoyé des chasseurs à la poursuite de -bêtes féroces, celles-ci pénétrèrent en grand nombre dans les jardins -impériaux, où elles blessèrent et tuèrent une foule de gens. Néron -lui-même fut blessé au pied, et eut grand’peine à regagner son palais. -Et la blessure continua longtemps à le faire souffrir: si bien que, se -souvenant de Nazaire et de Celse, il pensa que les dieux étaient irrités -contre lui pour son retard à faire mourir ces infidèles. Il ordonna donc -qu’on amenât devant lui Nazaire et le jeune Celse, en ne leur épargnant -pas les coups durant le trajet. Quand Nazaire comparut devant lui, il -vit que sa figure brillait comme le soleil: et, se croyant le jouet d’un -artifice de magie, il enjoignit au saint de laisser là ses sortilèges et -de sacrifier aux dieux. Nazaire fut donc conduit dans un temple. Il -demanda à y être laissé seul; puis il pria, et toutes les idoles se -brisèrent. Ce qu’apprenant, Néron le fit précipiter dans la mer, -ordonnant que, si par hasard il s’en échappait, on le brûlât vif, et que -ses cendres fussent jetées à l’eau. - -Nazaire et le petit Celse furent mis dans un bateau, et, parvenus en -pleine mer, ils furent jetés dans les flots. Mais aussitôt une tempête -terrible s’éleva autour du bateau, tandis que les deux saints nageaient -doucement sur les flots tout unis. Alors les bourreaux, se voyant en -danger, se repentirent du mal qu’ils avaient fait aux saints. Et voici -que Nazaire, marchant sur l’eau avec le petit Celse, leur apparut, le -visage souriant, les rejoignit sur le bateau, apaisa la tempête par sa -prière, et parvint ainsi avec eux à un endroit voisin de la ville de -Gênes. Il prêcha longtemps dans cette ville, puis se rendit à Milan, où -il avait naguère laissé Gervais et Protais. Ce qu’apprenant, le préfet -Anolin fit garder Celse dans la maison d’une dame de la ville, et -enjoignit à Nazaire de quitter Milan. Le saint se rendit à Rome, où il -trouva son père devenu chrétien. Le vieillard lui raconta que l’apôtre -Pierre lui était apparu, et l’avait averti d’avoir à suivre auprès du -Christ sa femme et son fils. Mais bientôt Nazaire fut pris de nouveau et -reconduit à Milan, où, en compagnie du petit Celse, il eut la tête -tranchée, au-delà de la Porte Romaine, dans un endroit nommé les -Trois-Murs. - -Des chrétiens recueillirent leurs corps et les ensevelirent dans leur -jardin. Mais, la même nuit, les deux saints apparurent à un pieux homme -nommé Cérasius, à qui ils dirent de prendre leurs corps dans sa maison, -et de les ensevelir très profondément, pour les dérober aux recherches -de Néron. Et Cérasius: «Seigneurs, ne voudriez-vous pas, auparavant, -guérir ma fille qui est paralysée?» Aussitôt la jeune fille se trouva -guérie; et Cérasius enterra les deux saints comme ils l’avaient demandé. -Longtemps après, le Seigneur révéla à saint Ambroise l’endroit où -étaient leurs corps; le corps de Nazaire était encore arrosé de son -sang, absolument intact avec ses cheveux et sa barbe; et un parfum -merveilleux s’en dégageait. Saint Ambroise laissa le corps de saint -Celse à l’endroit où il reposait, et fit transporter celui de saint -Nazaire dans l’église des Saints Apôtres. Le martyre des deux saints eut -lieu sous Néron, vers l’an du Seigneur 52. - - - - -CII - -SAINT FÉLIX, PAPE ET MARTYR - -(29 juillet) - - -Félix fut élu pape en remplacement de Libère, et du consentement de -celui-ci, qui, n’ayant pas voulu approuver l’hérésie arienne, avait été -envoyé en exil par Constance, fils de Constantin. Félix, ainsi promu à -la papauté, convoqua un concile de quarante-huit évêques, qui condamna -comme hérétiques l’empereur Constance et deux prêtres, ses conseillers. -Sur quoi, Constance, furieux, destitua Félix de l’évêché de Rome, et -rappela Libère qui, amolli par l’exil, se résigna à tolérer l’hérésie. -La persécution prit alors une telle étendue que, avec l’assentiment -tacite de Libère, une foule de prêtres et de clercs furent tués presque -dans l’église. Félix, qui s’était retiré dans sa maison, y fut pris et -eut la tête tranchée. Il souffrit le martyre en l’an du Seigneur 360. - - - - -CIII - -SAINTS SIMPLICE ET FAUSTIN, MARTYRS - -(29 juillet) - - -Simplice et Faustin, qui étaient frères, souffrirent pour la foi à Rome, -sous l’empereur Dioclétien. Après de nombreux supplices, ils eurent la -tête tranchée, et leurs corps furent jetés dans le Tibre. Mais leur -sœur, nommée Béatrice, retira de l’eau leurs corps et les ensevelit -chrétiennement. Sur quoi, le préfet Lucrèce la fit saisir et lui ordonna -de sacrifier aux idoles. Et, comme elle refusait, il la fit étrangler, -la nuit, par ses serviteurs. Une vierge nommée Lucine déroba le corps de -Béatrice, et l’ensevelit à côté des corps de ses frères. - -Quelques jours après, le préfet, qui avait pris possession de la maison -des martyrs, y prépara un grand festin où il invita ses amis. Or un -enfant nouveau-né, que sa mère avait amené là, se mit tout à coup à -parler et dit: «Ecoute, Lucrèce, tu as envahi et occis, et maintenant tu -es tombé au pouvoir de l’ennemi!» Et aussitôt Lucrèce, tout tremblant, -fut pris par le démon, qui pendant trois heures le tortura si fort qu’il -mourut avant d’avoir pu se lever de table. Ce que voyant, tous les -assistants se convertirent à la foi chrétienne; et ils racontaient à -tous comment Dieu avait vengé le martyre de ses trois saints. Ce martyre -eut lieu vers l’an du Seigneur 287. - - - - -CIV - -SAINTE MARTHE, VIERGE - -(29 juillet) - - -I. Marthe, l’hôtesse du Christ, avait pour père Syrus, pour mère -Eucharie. Son père, qui était de race royale, gouverna la Syrie et -beaucoup d’autres régions maritimes. Marthe, suivant toute probabilité, -n’eut jamais de mari. Elle s’occupait d’administrer la maison, et, quand -elle recevait le Seigneur, non seulement elle se donnait une peine -infinie pour bien l’accueillir, mais elle eût encore voulu que sa sœur -Madeleine fît comme elle. Après l’ascension du Seigneur, Marthe, avec -son frère Lazare, sa sœur Madeleine, et saint Maximin, à qui -l’Esprit-Saint les avait recommandés, furent jetés par les infidèles sur -un bateau sans voiles, sans rames, et sans gouvernail. Et le Seigneur, -comme l’on sait, les conduisit à Marseille. Ils se rendirent de là sur -le territoire d’Aix, et y firent de nombreuses conversions. De Marthe, -en particulier, on rapporte qu’elle était fort éloquente, et que tous -l’aimaient. - -Or il y avait à ce moment sur les bords du Rhône, dans une forêt sise -entre Avignon et Arles, un dragon, mi-animal, mi-poisson, plus gros -qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents aiguës comme des -cornes, et de grandes ailes aux deux côtés du corps; et ce monstre tuait -tous les passagers et submergeait les bateaux. Il était venu par mer de -la Galatie; il avait pour parents le Léviathan, monstre à forme de -serpent, qui habite les eaux, et l’Onagre, animal terrible que produit -la Galatie, et qui brûle comme avec du feu tout ce qu’il touche. Or -sainte Marthe, sur la prière du peuple, alla vers le dragon. L’ayant -trouvé dans sa forêt, occupé à dévorer un homme, elle lui jeta de l’eau -bénite, et lui montra une croix. Aussitôt le monstre, vaincu, se rangea -comme un mouton près de la sainte, qui lui passa sa ceinture autour du -cou et le conduisit au village voisin, où aussitôt le peuple le tua à -coups de pierres et de lances. Et comme ce dragon était connu des -habitants sous le nom de Tarasque, ce lieu, en souvenir de lui, prit le -nom de Tarascon: il s’appelait jusque-là Nerluc, c’est-à-dire noir lac, -à cause des sombres forêts qui y bordaient le fleuve. Et sainte Marthe, -après avoir vaincu le dragon, obtint de sa sœur et du prêtre Maximin la -permission de rester dans ce lieu, où elle ne cessa pas de prier et de -jeûner, jusqu’à ce qu’enfin une grande congrégation de religieuses s’y -réunît auprès d’elle, en même temps qu’une grande basilique fut -construite en l’honneur de la vierge Marie. Et Marthe vivait là de la -vie la plus dure, ne mangeant qu’une fois par jour, se privant de chair, -de graisse, d’œufs, de fromage et de vin. - -Un jour qu’elle prêchait à Avignon, au bord du Rhône, un jeune homme, -qui se trouvait sur l’autre rive, eut un tel désir de l’entendre que, ne -trouvant point de bateau pour traverser le fleuve, il ôta ses vêtements -et voulut passer à la nage: mais aussitôt une vague l’entoura et -l’étouffa. Son corps fut retrouvé le lendemain, et déposé aux pieds de -sainte Marthe, dans l’espoir que celle-ci parviendrait à le ressusciter. -Et la sainte, s’étant prosternée sur le sol, les bras en croix, pria -ainsi: «Seigneur Jésus, toi qui as jadis ressuscité mon frère Lazare, -que tu aimais, toi qui as reçu mon hospitalité, prends en considération -la foi de ceux qui m’entourent, et ressuscite cet enfant!» Puis elle -prit la main du jeune homme, qui aussitôt se leva et reçut le saint -baptême. - -Saint Ambroise nous dit que c’est Marthe, aussi, qui était l’hémorroïsse -guérie par le Christ. Nous savons, d’autre part, que sainte Marthe fut -avertie de sa mort un an d’avance, et que, pendant toute l’année qui -suivit cet avertissement, elle souffrit de la fièvre. Huit jours avant -sa mort, elle entendit le chœur des anges qui emportaient au ciel l’âme -de Marie-Madeleine. Aussitôt, rassemblant ses frères et ses sœurs, elle -leur fit part de cette heureuse nouvelle. Puis, pressentant sa propre -fin; elle les pria de rester près d’elle jusqu’à sa mort, avec des -flambeaux allumés. Or, la nuit d’avant sa mort, pendant que tous ses -gardes-malades dormaient, un vent violent éteignit les lumières. Et la -sainte, voyant accourir autour d’elle la troupe des mauvais esprits, -invoqua l’aide de son hôte divin. Et aussitôt elle vit approcher sa sœur -Madeleine, qui, tenant en main une torche, ralluma les flambeaux et les -lampes. Et pendant que les deux sœurs s’appelaient par leur nom, survint -le Christ, qui dit à Marthe: «Viens, chère hôtesse, demeurer maintenant -avec moi! Tu m’as accueilli dans ta maison, je t’accueillerai dans mon -ciel; et j’exaucerai, par amour pour toi, tous ceux qui t’invoqueront.» -Le matin suivant, Marthe se fit transporter dehors, pour voir encore le -ciel, se fit poser sur de la cendre, demanda qu’on tînt une croix devant -elle, et qu’on lui lût la passion dans l’évangile de saint Luc. Et au -moment où le lecteur répétait: «Mon père, je remets mon âme entre tes -mains», elle rendit l’âme. - -II. Le lendemain, qui était dimanche, vers trois heures, saint Front -était occupé à célébrer la messe à Périgueux. Après l’épître, il -s’endormit sur son siège, et le Seigneur lui apparut, et lui dit: «Mon -cher Front, si tu veux tenir la promesse que tu as faite jadis à mon -hôtesse Marthe, lève-toi et suis-moi!» Et aussitôt saint Front, conduit -par le Christ, se vit transporté à Tarascon, où il assista aux obsèques -de la sainte, et aida à placer son corps dans le sépulcre. Cependant, à -Périgueux, le diacre qui allait lire l’Evangile réveilla l’évêque pour -lui demander sa bénédiction. Et saint Front, soudain réveillé, répondit: -«Mes frères, pourquoi m’avez-vous réveillé? Notre-Seigneur Jésus m’avait -conduit aux obsèques de son hôtesse sainte Marthe; et, comme je me -préparais à l’ensevelir, j’ai laissé dans la sacristie mon anneau et mes -deux gants. Et vous m’avez réveillé si vite que je n’ai pas eu le temps -de les reprendre. Hâtez-vous donc d’envoyer des messagers, qui me les -rapportent!» Aussitôt des messagers partirent pour Tarascon. Ils -trouvèrent dans la sacristie l’anneau et les gants de saint Front; et -ils laissèrent dans la sacristie l’un de ces gants, en témoignage du -miracle. - -III. De nombreux miracles se produisirent au tombeau de la sainte. -Clovis, roi de France, qui avait reçu le baptême des mains de saint -Remi, fut guéri par sainte Marthe d’une grave maladie des reins. En -souvenir de quoi, il dédia à l’église de la sainte la terre, les maisons -et les châteaux qui se trouvaient dans un rayon de trois milles des deux -côtés du Rhône. Et il affranchit ces lieux de toute servitude. - -La vie de sainte Marthe a été écrite pour nous par sa servante Martille, -qui se rendit plus tard en Esclavonie pour y prêcher l’Evangile, et qui -y mourut, dix ans après la mort de sa maîtresse. - - - - -CV - -SAINTS ABDON ET SENNEN, MARTYRS - -(30 juillet) - - -Abdon et Sennen souffrirent le martyre sous le règne de l’empereur -Décius. Ce prince, ayant conquis la Babylonie et d’autres provinces, y -avait trouvé des chrétiens, et les avait emmenés avec lui à Cordoue, où -il les avait fait périr sous divers supplices. Alors, deux nobles de la -région, Abdon et Sennen, ensevelirent les corps de ces chrétiens, ce qui -leur valut d’être dénoncés à Décius, qui les fit enchaîner et conduire, -derrière lui, à Rome. Là, en présence du Sénat, on les somma ou bien de -sacrifier aux idoles, et de recouvrer ainsi leur liberté, ou bien d’être -livrés en pâture aux bêtes. Et comme ils dédaignaient et insultaient les -idoles, ils furent traînés dans le cirque, où on lâcha sur eux deux -lions et quatre ours, mais qui, loin de les attaquer, se rangèrent -autour d’eux pour leur servir de garde. Ce que voyant, Décius les fit -transpercer à coups de poignard, leur fit lier les pieds, et fit jeter -leurs cadavres devant l’idole du soleil. Ils y restèrent trois jours, -après quoi le sous-diacre Quirin les recueillit et les ensevelit dans sa -maison. Cela se passait vers l’an du Seigneur 253. Plus tard, sous le -règne de Constantin, les martyrs révélèrent eux-mêmes le lieu de leur -sépulture; et les chrétiens transportèrent leurs restes au cimetière -Pontien, où le Seigneur, par leur entremise, accorde au peuple une foule -de bienfaits. - - - - -CVI - -SAINT GERMAIN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(31 juillet) - - -I. Germain, de naissance noble, naquit à Auxerre. Après avoir été -soigneusement instruit dans les sciences libérales, il se rendit à Rome -pour apprendre le droit, et s’y acquit un tel renom que le Sénat -l’envoya en Gaule, pour gouverner le duché de Bourgogne. Or dans la -ville d’Auxerre, que Germain administrait avec une sollicitude toute -particulière, on voyait sur la grand’place un pin aux branches duquel il -faisait suspendre, par vanité, les têtes du gibier qu’il avait tué à la -chasse. Et souvent le saint évêque de la ville, Amator, lui reprochait -ce trait de vanité, l’engageant à faire plutôt couper cet arbre; mais -Germain refusait de s’y résigner. Un jour, cependant, en l’absence de -Germain, l’évêque coupa l’arbre et le fit brûler. Sur quoi Germain, -oubliant son christianisme, arriva avec ses troupes et menaça l’évêque -de le faire périr. Le prélat, à qui l’Esprit-Saint venait de révéler que -Germain lui succéderait sur son siège épiscopal, céda devant sa fureur -et se retira à Autun. Mais, plus tard, il revint à Auxerre, enferma par -ruse Germain dans son église, et le tonsura, en lui prédisant qu’il -serait son successeur. Et, en effet, après sa mort, le peuple tout -entier élut pour évêque Germain, qui, dès lors, distribua ses biens aux -pauvres, et ne traita plus sa femme que comme une sœur. Et, pendant -trente ans, il se mortifia le corps de telle façon que jamais il ne -mangea de pain de froment, ni de légumes, ni ne but de vin, ni -n’assaisonna de sel ce qu’il mangeait. Ou plutôt il prenait bien du vin -deux fois par an, à Noël et à Pâques, mais il y mêlait tant d’eau qu’il -ne pouvait pas même sentir le goût du vin. Le soir, à son unique repas, -il mangeait un pain d’orge où il avait d’abord semé des cendres. Hiver -comme été, il n’était vêtu que d’un cilice et d’une tunique; et ces -tuniques, quand il ne les donnait pas à quelqu’un, lui duraient jusqu’au -jour où, de vieillesse, elles tombaient en morceaux. Rarement il mettait -à ses pieds des chaussures, et une ceinture autour de ses reins. Son lit -n’était fait que de cendres, d’un cilice, et d’un sac, sans même un -oreiller pour soulever sa tête. Et toujours il portait à son cou des -reliques de saints. Telle fut la vie de cet évêque, vie qui semblerait -incroyable si elle n’était accompagnée de nombreux miracles. Et ses -miracles furent tels qu’ils nous paraîtraient fantastiques, si ses -mérites ne suffisaient pas à les justifier. - -Un jour, ayant reçu l’hospitalité dans une maison, il vit qu’après le -repas on apprêtait de nouveau la table. Il en demanda la raison: on lui -répondit qu’on apprêtait la table pour les braves femmes qui marchaient -la nuit. Germain résolut de veiller toute la nuit; et il vit arriver une -troupe de démons sous forme d’hommes et de femmes. Il leur défendit -alors de sortir, et réveillant ses hôtes, leur demanda s’ils -reconnaissaient ces personnes. Les hôtes répondirent que ces personnes -étaient leurs voisins et leurs voisines. Sur quoi Germain, défendant -toujours aux démons de sortir, envoya voir chez les voisins et voisines -en question, qui, tous furent trouvés dormant dans leur lit. Alors les -démons, sommés par lui de dire la vérité, reconnurent qui ils étaient et -avouèrent qu’ils venaient pour tromper les hommes. - -II. A cette époque florissait saint Loup, évêque de Troyes. Comme le roi -Attila assiégeait la ville, saint Loup monta sur l’une des portes et -demanda à l’assiégeant qui il était. Et Attila: «Je suis le fléau de -Dieu!» Alors l’humble serviteur de Dieu dit, en gémissant: «Et moi, -hélas, je suis le Loup, le dévastateur du troupeau de Dieu! Je mérite -d’être frappé par le fléau de Dieu!» Et il fit ouvrir les portes de la -ville. Mais Dieu aveugla de telle sorte les Barbares, qu’ils -traversèrent la ville d’une porte à l’autre, sans voir personne, et par -conséquent, sans faire aucun mal. C’est en compagnie de ce même saint -Loup que saint Germain se mit en route pour se rendre en -Grande-Bretagne, où pullulaient les hérétiques. Pendant qu’ils étaient -en mer, une terrible tempête se leva; mais, sur la prière de saint -Germain, les flots s’apaisèrent aussitôt. Arrivés en Grande-Bretagne, -les deux saints, furent reçus avec honneur par le peuple; puis, ayant -convaincu les hérétiques, ils retournèrent dans leurs diocèses. - -III. Un jour que Germain, malade, était couché dans un certain bourg; un -grand incendie se produisit dans le bourg. On supplia l’évêque de se -laisser transporter ailleurs, pour échapper aux flammes, mais il s’y -refusa; et le fait est que la flamme, qui détruisit toutes les maisons -voisines, ne toucha pas à celle où il se trouvait. - -IV. Plus tard, comme il était revenu en Grande-Bretagne pour réfuter les -hérétiques, un de ses disciples, s’étant mis en route pour le rejoindre, -tomba malade et mourut dans la ville de Tonnerre. Et saint Germain, lors -de son retour, s’étant arrêté dans cette ville, fit ouvrir le sépulcre, -et demanda au mort s’il désirait de nouveau lutter à ses côtés. Mais le -mort, se relevant, répondit qu’il était si heureux qu’il préférait ne -pas se réveiller. Le saint y consentit; et son disciple, baissant de -nouveau la tête, de nouveau s’endormit dans le Seigneur. - -V. Pendant qu’il prêchait en Grande-Bretagne, le roi de ce pays lui -refusa l’hospitalité, ainsi qu’à ses compagnons. Mais un porcher, qui se -rendait chez lui, ayant vu Germain et ses compagnons épuisés de faim et -de froid, les recueillit dans sa maison, et tua pour eux le seul veau -qu’il possédait. Or, après le repas, saint Germain fit rassembler tous -les ossements du veau sous la peau, et, à sa prière, Dieu rendit la vie -à l’animal. Le lendemain, l’évêque vint trouver le roi et lui demanda -avec force pourquoi il lui avait refusé l’hospitalité. Le roi, surpris, -ne savait que répondre. Et le saint: «Hors d’ici, s’écria-t-il, et -laisse la royauté à un plus digne!» Puis Germain, sur l’ordre de Dieu, -fit venir le porcher et sa femme; et, au grand étonnement de tous, il -proclama roi cet homme qui l’avait accueilli. C’est depuis lors que la -nation des Bretons est gouvernée par des rois provenant d’une race de -porchers. - -VI. Comme les Saxons faisaient la guerre aux Bretons et se voyaient en -nombre insuffisant, ils invoquèrent l’aide des deux saints, qui, leur -ayant prêché l’Evangile, les convertirent bientôt à la foi chrétienne. -Le jour de Pâques, dans la ferveur de leur foi, les Saxons jetèrent -leurs armes avant d’aller au combat: ce qu’apprenant, leurs adversaires, -enhardis, voulurent s’élancer contre l’ennemi désarmé. Mais Germain, se -tenant auprès de l’armée qu’il avait convertie, les avertit d’avoir tous -à répondre: Alleluia! lorsque lui-même s’écrierait: Alleluia! Ainsi fut -fait: et ce cri remplit les assaillants d’une telle frayeur que tous -s’enfuirent, jetant bas les armes, comme si les montagnes et le ciel -lui-même se précipitaient sur eux. - -VII. Un jour, passant par Autun, saint Germain se rendit au tombeau de -l’évêque, saint Cassien, et demanda à celui-ci comment il se portait. -Aussitôt le défunt, du fond de son tombeau, répondit, d’une voix haute -et claire que tous purent entendre: «Je jouis d’un doux repos, en -attendant la venue du Rédempteur.» Et Germain: «Repose-toi donc dans le -Christ, et daigne intercéder pour nous, afin que nous obtenions d’être -admis aux joies de la sainte résurrection!» - -VIII. Passant par Ravenne, il fut reçu avec honneur par la reine -Placidie et son fils Valentinien, qui, à l’heure du repas, lui -envoyèrent un vase d’argent rempli des mets les plus délicats. Mais -Germain distribua les mets aux serviteurs et garda le vase d’argent pour -ses pauvres. En échange, il envoya à la reine une écuelle de bois -contenant un pain d’orge: présent dont la reine se réjouit si fort -qu’elle fit recouvrir l’écuelle d’une enveloppe d’argent. Une autre -fois, cette reine l’invita à sa table, et l’évêque accepta. Mais, comme -il était épuisé par les jeûnes et les prières, il monta sur son âne, -pour se rendre au palais. Or, pendant le repas, l’âne mourut. Ce -qu’apprenant la reine fit donner à l’évêque un magnifique cheval. Mais -Germain: «Mon âne me suffit. M’ayant amené ici, c’est lui encore qui -m’emmènera!» Puis, allant au cadavre de l’âne: «Lève-toi, lui dit-il, et -retournons à l’auberge!» Et aussitôt l’âne, se relevant, se secoua comme -si rien de mauvais ne lui était arrivé. - -Avant de quitter Ravenne, saint Germain prédit que sa fin approchait. En -effet, peu de jours après, il fut pris d’une fièvre qui, au bout d’une -semaine, l’emporta. Son corps fut transporté en Gaule, ainsi qu’il -l’avait demandé à la reine. Cette mort eut lieu en l’an 430. - -IX. Saint Germain avait promis à Eusèbe, évêque de Verceil, d’assister à -l’inauguration d’une église qu’il venait de construire. Or Eusèbe, -apprenant la mort de saint Germain, n’en fit pas moins allumer des -cierges pour la cérémonie: mais les cierges s’éteignaient sitôt allumés. -Alors Eusèbe comprit qu’il devait ajourner la dédicace de l’église, et -choisir un autre évêque pour y présider. Mais comme le corps de saint -Germain passait par Verceil, on le fit entrer dans la susdite église et -aussitôt tous les cierges s’allumèrent miraculeusement. Sur quoi Eusèbe -se rappela la promesse de saint Germain et comprit que celui-ci, mort, -faisait ce que vivant il avait promis. Mais on ne doit point croire -qu’il s’agisse là du grand saint Eusèbe de Verceil: celui-ci est mort -sous le règne de Valens, cinquante ans avant la mort de saint Germain. -C’est donc qu’il y aura eu à Verceil un autre évêque nommé Eusèbe, à qui -sera arrivé le miracle que nous venons de raconter. - - - - -CVII - -SAINT EUSÈBE, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(1er août) - - -Eusèbe gardait, depuis l’enfance, une telle chasteté, que, lorsqu’il -reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, qui lui donna son nom, on vit -des mains d’anges le soulever dans la fontaine sacrée. Et comme, un -jour, certaine dame noble, séduite par sa beauté, voulait entrer dans -son lit, les anges l’empêchèrent d’en approcher: de telle sorte que, le -lendemain matin, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Ordonné -prêtre, il brilla d’une telle sainteté, que, pendant les messes qu’il -célébrait, on voyait des mains d’anges lui soulever les mains. - -Plus tard, lorsque toute l’Italie fut ravagée de la peste de -l’arianisme, que favorisait l’empereur Constance, le pape Julien -consacra Eusèbe évêque de Verceil, ville qui avait alors la primauté -parmi toutes les villes italiennes. Ce qu’apprenant, les hérétiques -firent fermer toutes les portes de l’église principale de Verceil, -consacrée à la sainte Vierge. Mais Eusèbe, étant entré dans la ville, -s’agenouilla devant le portail de l’église; et bientôt, sur ses prières, -toutes les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes. Il rejeta ensuite de son -siège l’évêque de Milan, Maxence, corrompu par l’hérésie, et ordonna à -sa place le catholique Denis. Et c’est ainsi qu’il allait, purgeant de -la peste arienne toute l’Eglise d’Occident, pendant qu’Athanase en -purgeait toute l’Eglise d’Orient. L’auteur de l’arianisme était un -prêtre d’Alexandrie nommé Arius. Il affirmait que le Christ était une -pure créature, qu’un temps avait existé où il n’était pas, et qu’il -avait été créé pour nous. Aussi Constantin le Grand rassembla-t-il à -Nicée un concile où l’erreur d’Arius fut condamnée. Quant à Arius -lui-même, il mourut, peu de temps après, d’une mort misérable; tous ses -intestins lui sortirent du corps par le derrière. Mais le fils de -Constantin, Constance, se laissa corrompre par l’hérésie. Et, furieux -contre Eusèbe, il réunit en concile de nombreux évêques, et manda à ce -concile Denis, et Eusèbe lui-même, qui, sachant que la majorité du -concile était convertie à l’erreur, refusa de venir, alléguant sa -vieillesse. Pour rendre cette excuse impossible, l’empereur réunit le -concile à Milan, tout près de Verceil. Eusèbe, cependant, ne s’y rendit -point. Constance ordonna aux ariens d’exposer leur doctrine; puis il -enjoignit à l’évêque Denis et à vingt-neuf autres évêques de souscrire à -cette doctrine. Ce qu’apprenant, Eusèbe quitta Verceil et se mit en -route pour Milan, s’attendant à y souffrir tous les supplices. - -Il rencontra, en chemin, un fleuve qu’il devait traverser. Sur son -ordre, un bateau, qui se trouvait près de la rive opposée, vint de -lui-même vers lui et le transporta avec ses compagnons, sans qu’il y eût -sur ce bateau personne pour le conduire. Alors Denis vint au-devant de -lui, et, tombant à ses pieds, lui demanda son pardon. Arrivé à Milan, -Eusèbe ne se laissa fléchir ni par les menaces de l’empereur ni par ses -caresses. Et il dit: «Vous prétendez que le fils est inférieur au père: -pourquoi donc avez-vous préféré à moi, évêque de Verceil, mon fils et -élève Denis?» Alors on lui fit voir la profession de foi rédigée par les -ariens, et que Denis avait signée. Mais lui: «Pour rien au monde je ne -mettrai ma signature derrière celle de mon subordonné. Brûlez plutôt ce -papier, et écrivez-en un autre, que je puisse signer!» Aussitôt, sur un -ordre de Dieu, le papier prit feu, avec les signatures de Denis et des -autres vingt-neuf évêques. Alors les ariens écrivirent un nouveau -papier, qu’ils voulurent faire signer à Eusèbe et à ces autres évêques. -Mais ceux-ci, raffermis dans la foi par Eusèbe, refusèrent de signer, et -dirent même tout haut qu’ils étaient ravis de voir brûler le papier -qu’ils avaient signé par contrainte. Sur quoi, Constance, furieux, livra -Eusèbe aux ariens. - -Et ceux-ci, le saisissant au milieu des autres évêques et le rouant de -coups, le traînèrent de bas en haut, puis de haut en bas, sur l’escalier -du palais. Puis, comme il avait la tête toute sanglante de coups, et -s’obstinait à ne pas vouloir signer, ils lui lièrent les mains derrière -le dos, et le menèrent par la ville avec une corde au cou. Mais lui, -remerciant Dieu, proclamait qu’il était prêt à mourir pour la foi -catholique. Alors Constance fit envoyer en exil le pape Libère, Denis, -Paulin, et tous les autres évêques qui avaient suivi leur exemple. Quant -à Eusèbe lui-même il fut conduit dans une ville de Palestine appelée -Lyclopolis. Là il fut enfermé dans un cachot si étroit et si bas qu’il -ne pouvait ni étendre les jambes, ni se tourner d’un côté sur l’autre, -ni relever la tête, ni remuer autre chose que ses épaules et ses coudes. - -Après la mort de Constance, son successeur Julien, voulant plaire à -tous, rappela les évêques exilés, fit rouvrir les temples des dieux, et -permit à chacun de vivre tranquillement sous telle loi qu’on voudrait. -C’est alors qu’Eusèbe, revenant de son exil, alla trouver Athanase et -lui exposa tout ce qu’il avait souffert. - -A la mort de Julien, sous le règne de Jovinien, Eusèbe revint à Verceil, -où le peuple le reçut avec une grande joie. Mais, de nouveau, sous le -règne de Valens, le nombre des ariens grandit. Ces hérétiques -assiégèrent la maison d’Eusèbe, le traînèrent dehors et le lapidèrent. -Ainsi il rendit son âme au Seigneur. Il fut enseveli dans l’église qu’il -avait lui-même construite. Et l’on ajoute qu’il obtint, par ses prières, -en faveur de Verceil, que nul arien ne pût vivre dans cette ville. - -Eusèbe, à en croire la chronique, vécut au moins quatre-vingt-huit ans. -Il florissait vers l’an 350. - - - - -CVIII - -LES SAINTS MACHABÉES - -(1er août) - - -Les Machabées étaient sept frères qui, avec leur vénérable mère et le -prêtre Eléazar, refusèrent de manger de la viande de porc, afin -d’observer la loi: ce qui leur valut d’endurer des supplices inouïs, -ainsi qu’on le trouvera décrit tout au long dans le second livre des -_Machabées_. Notons, à ce propos, que l’Eglise d’Orient célèbre des -fêtes de saints de l’un et de l’autre Testament, tandis que l’Eglise -d’Occident ne fête point les saints de l’Ancien Testament, et cela parce -que ces saints descendirent d’abord aux enfers. Elle ne fête que les -saints Innocents, dans la personne de chacun desquels c’est le Christ -lui-même qui fut tué, et les Machabées. Quant à ceux-ci, elle les fête -pour quatre motifs, bien qu’ils soient, eux aussi, descendus aux enfers. -C’est, d’abord, à cause de la prérogative du martyre, les Machabées -ayant enduré des supplices plus cruels que ceux des autres saints de -l’Ancien Testament. En second lieu, à cause de leur caractère -symbolique, et du mystère qu’ils représentent. Le chiffre 7 est, en -effet, le symbole de l’universalité. Et, en conséquence, les sept -Machabées représentent, d’une façon symbolique, tous les saints de -l’ancien Testament. En troisième lieu, l’Eglise fête les Machabées à -cause de l’exemple de constance et de patience qu’ils ont donné. Enfin, -l’Eglise les fête à cause du motif de leur supplice: car c’est pour -défendre la loi de Moïse qu’ils ont été martyrisés, de même que les -chrétiens doivent être prêts à l’être pour la défense de la loi -évangélique. Ces trois dernières raisons de la fête des Machabées se -trouvent énoncées dans la _Somme_ de maître Jean Beleth. - - - - -CIX - -SAINT PIERRE AUX LIENS - -(1er août) - - -La fête de Saint-Pierre aux Liens a été instituée pour quatre motifs: 1º -en souvenir de la délivrance de saint Pierre; 2º en souvenir de la -délivrance de saint Alexandre; 3º pour la destruction du rite des -gentils; 4º afin d’obtenir notre délivrance des liens de nos péchés. - -1º L’_Histoire scholastique_ raconte qu’Hérode Agrippa, étant venu à -Rome, se lia d’amitié avec Caïus, neveu de l’empereur Tibère. Or, un -jour qu’Hérode était dans un char avec Caïus, il leva les mains au ciel -et dit: «Puissé-je voir mourir ton vieil oncle, et te voir devenir le -maître du monde!» Sa parole fut entendue par le cocher du char, qui, -aussitôt, la rapporta à Tibère. Et celui-ci, indigné, jeta Hérode en -prison. Là, comme le prisonnier s’appuyait un jour contre un arbre sur -les branches duquel se tenait un hibou, un de ses compagnons, homme -habile en divination, lui dit: «Sois sans crainte, car tu seras vite -délivré, et tu t’élèveras si haut, que tes amis en seront jaloux. Mais -quand tu verras un oiseau pareil à celui-ci au-dessus de ta tête, cela -signifiera que tu n’auras plus que cinq jours à vivre.» Quelque temps -après, Tibère mourut. Caïus, devenu empereur, délivra Hérode, et le -renvoya en Judée avec le titre de roi. Et Hérode, sitôt rentré à -Jérusalem, se mit en quête d’un chrétien qu’il pût tourmenter. La veille -du jour des Azymes, il tua de son épée Jacques, le frère de Jean. Puis, -voyant que cela était agréable aux Juifs, le jour même des Azymes il fit -arrêter Pierre et le fit jeter en prison, avec l’intention de le livrer -au peuple après la fête des Pâques. Mais un ange, pénétrant, de nuit, -dans la prison du saint, le délivra de ses liens et lui ordonna d’aller -reprendre librement sa prédication. Le roi, impatient de se venger, -ordonna que les gardiens de la prison, coupables d’avoir laissé échapper -Pierre, eussent à subir les peines les plus cruelles. Mais Dieu ne -voulut point que la délivrance de Pierre fût pour personne une cause de -mal. En effet Hérode, s’étant rendu à Césarée, y fut frappé de la main -d’un ange, et mourut. - -Voici, à ce sujet, ce que raconte Josèphe, au livre XIX de ses -_Antiquités_: «Hérode, étant venu à Césarée, où l’attendait une grande -foule, se vêtit d’une robe brillante, toute tissée d’or et d’argent, et -se mit en route pour se rendre au théâtre. Et dès que les rayons du -soleil touchèrent la robe, leurs reflets doublèrent l’éclat des deux -métaux, si bien que la foule, effrayée, crut voir là l’indice d’une -nature plus qu’humaine. Hérode se vit donc entouré de gens qui lui -criaient: «Jusqu’ici nous t’avons tenu pour un homme; mais dès -maintenant nous te proclamons un dieu!» Et, pendant qu’Hérode acceptait -avec plaisir ces hommages, il vit soudain, au-dessus de sa tête, un -hibou; sur quoi, comprenant que sa mort approchait, il dit au peuple: -«Moi, votre dieu, voici que je vais mourir!» Aussitôt des vers -envahirent son corps et se mirent à le ronger. Il mourut cinq jours -après.» - -C’est donc en souvenir de la miraculeuse délivrance du prince des -apôtres que l’Eglise célèbre la fête de saint Pierre aux Liens. Aussi -lit-on, dans l’épître de cette fête, la mention de ce miracle. - -2º Le second motif de la fête est la commémoration de la délivrance du -pape saint Alexandre, le sixième pape qui gouverna l’Eglise après saint -Pierre. Ce pontife était tenu prisonnier par le tribun Quirin, ainsi que -le préfet de Rome Hermès, qu’il avait converti à la foi. Et Quirin dit à -Hermès: «Je m’étonne qu’un homme raisonnable comme toi renonce aux -honneurs de la préfecture pour rêver de je ne sais quelle autre vie!» Et -Hermès: «Moi aussi, autrefois, je raillais tout cela, et croyais que -notre vie terrestre était l’unique vie.» Et Quirin: «Prouve-moi qu’il y -a une autre vie, et aussitôt tu m’auras pour disciple!» Et Hermès: «Le -saint Alexandre, que tu tiens enchaîné, te le prouvera mieux que je ne -saurais le faire.» Et Quirin, furieux: «Je te demande de me prouver -cela, et tu me renvoies à Alexandre, que je tiens enchaîné à cause de -ses crimes! Je te séparerai de cet Alexandre, et je vous mettrai tous -les deux sous double garde; et, si je le trouve avec toi, ou toi avec -lui, je veux bien me convertir et vous écouter!» Or, pendant -qu’Alexandre était en prière, un ange vint vers lui et le conduisit dans -la prison d’Hermès, de telle sorte que Quirin, à sa grande surprise, les -trouva ensemble. Hermès lui raconta alors comment Alexandre avait -ressuscité son fils. Et Quirin dit à Alexandre: «Ma fille Balbine -souffre de la goutte. Si tu peux obtenir sa guérison, je te promets de -me convertir à ta foi.» Et Alexandre: «Va vite la chercher et -amène-la-moi dans ma cellule!» Et Quirin: «Puisque tu es ici, comment -pourrai-je te trouver dans ta cellule?» Et Alexandre: «Va vite, car -celui qui m’a conduit ici va tout de suite me reconduire là-bas!» Et la -fille de Quirin, dès qu’elle entra dans la cellule d’Alexandre, y trouva -celui-ci et se prosterna à ses pieds, voulant baiser ses chaînes. Mais -Alexandre lui dit: «Ma fille, ce ne sont point mes chaînes que tu dois -baiser, mais celles qui ont servi pour saint Pierre. Fais-les -rechercher, baise-les pieusement, et tu recouvreras la santé!» Aussitôt -Quirin fit rechercher les chaînes qui avaient servi pour saint Pierre; -et, les ayant retrouvées, il les donna à sa fille. Et celle-ci, dès -qu’elle les eut baisées, recouvra la santé. Alors Quirin, plein de -repentir, remit en liberté Alexandre et se fit baptiser avec toute sa -maison. Saint Alexandre institua une fête en souvenir de ce jour; et il -fit élever, en l’honneur de saint Pierre, une église où il déposa les -chaînes du saint, et qui fut nommée Saint-Pierre aux Liens. Au jour de -cette fête, une foule innombrable se réunit dans l’église susdite, pour -baiser les chaînes de l’apôtre Pierre. - -3º Le troisième motif de l’institution de la fête nous est raconté par -Bède de la façon suivante. L’empereur Octave et Antoine s’étaient -partagés l’empire de telle façon qu’Octave avait eu l’Occident et -Antoine l’Orient. Mais Antoine, homme débauché et lubrique, répudia la -sœur d’Octave, qu’il avait épousée, et prit pour femme Cléopâtre, reine -d’Egypte. Octave, indigné, marcha avec son armée contre Antoine, et le -vainquit. Antoine et Cléopâtre durent s’enfuir; et, désespérés, ils se -donnèrent la mort. Alors Octave détruisit le royaume d’Egypte, et fit de -l’Egypte une province romaine. Puis il entra à Alexandrie, et la -dépouilla de ses richesses au profit de Rome, qu’avaient dévastée les -guerres civiles. Aussi put-il dire de Rome: «Je l’ai trouvée de briques, -je la laisse de marbre.» Il augmenta à tel point la chose publique -romaine que, le premier, il fut appelé «auguste»; et ce titre se -transmit à tous ses successeurs sur le trône impérial. Et c’est en -souvenir de lui que le mois qui d’abord s’appelait sextile (étant en -effet le sixième depuis Mars) a porté désormais le nom d’Auguste ou -d’août. Et jusqu’au règne de Théodose, c’est-à-dire jusque vers l’an -426, les Romains fêtèrent tous les ans, l’anniversaire de la victoire -d’Octave, qui avait eu lieu le 1er août. - -Or, la fille de Théodose, Eudoxie, femme de Valentinien, s’étant rendue -à Jérusalem par suite d’un vœu, acheta chez un Juif, pour une somme -énorme, les deux chaînes qui avaient servi, sous le règne d’Hérode, à -enchaîner saint Pierre. De retour à Rome le 1er août, elle fut désolée -de voir que les Romains continuaient à fêter le souvenir d’un empereur -païen. Mais comme, d’autre part, elle savait que c’était là une coutume -trop ancienne pour pouvoir être aisément supprimée, elle eut l’idée de -maintenir la fête, mais en la consacrant au souvenir de saint Pierre. -Elle s’entendit donc avec le saint pape Pelage, qui, par d’éloquentes -exhortations, décida le peuple à remplacer le souvenir de l’empereur -païen par celui du prince des apôtres. Et Eudoxie, pour consacrer cette -heureuse décision, donna au peuple les chaînes qu’elle avait rapportées -de Jérusalem. On mit ces chaînes auprès de celles qui avaient enchaîné -saint Pierre à Rome, sous Néron. Et les deux paires de chaînes se -soudèrent aussitôt ensemble, pour ne plus constituer qu’une seule -chaîne. - -Et combien cette chaîne miraculeuse a de pouvoir, c’est ce que l’on vit -en l’an 969. Cette année-là, un comte de la cour de l’empereur Othon fut -si cruellement envahi du démon qu’il se déchirait de ses propres dents. -Alors, sur l’ordre de l’empereur, le possédé fut conduit vers le pape -Jean, qui lui mit au cou la chaîne de saint Pierre. Et le diable, ne -pouvant supporter un poids aussi pesant, s’enfuit aussitôt en présence -de tous. Ce que voyant, Théodoric, évêque de Metz, s’empara de la chaîne -et dit qu’il ne la lâcherait plus, à moins qu’on ne lui coupât les -mains. Sur quoi une grande querelle s’éleva entre le pape et l’évêque, -jusqu’à ce qu’enfin l’empereur, pour la faire cesser, eût obtenu du pape -qu’un chaînon de la chaîne serait donné à l’évêque. - -La _Chronique_ de Milet et l’_Histoire tripartite_ racontent que le -diable, dépité de ce qu’un Juif eût vendu à l’impératrice Eudoxie les -chaînes de saint Pierre, se vengea sur ses compatriotes: il leur apparut -sous la forme de Moïse, leur promit de les faire marcher à pieds secs -sur la mer, et en noya un grand nombre. - -4º Enfin le quatrième objet de la fête de Saint-Pierre aux Liens est, -par l’image de la délivrance du saint, de nous rappeler que, nous aussi, -nous avons à être délivrés des liens du péché. Et le récit d’un miracle, -que nous lisons dans le livre des _Miracles de la sainte Vierge_, suffit -à prouver que les clefs remises par Jésus à saint Pierre lui permettent -de délivrer des chaînes du péché ceux-mêmes qui sont condamnés à la -perdition. Il y avait à Cologne, au couvent de Saint-Pierre, un moine -léger, vicieux et paillard. Ce moine étant mort subitement, les démons -l’accusaient, rappelant tous les péchés qu’il avait commis. Et les -bonnes œuvres qu’il avait accomplies, de leur côté, l’excusaient, -rappelant son obéissance à ses chefs et son zèle pour le chant des -psaumes. Or, saint Pierre, de qui ce moine et son couvent dépendaient, -s’approcha de Dieu pour demander sa grâce. La sainte Vierge joignit ses -instances aux siennes; et ils obtinrent du Seigneur que le moine fût -autorisé à revenir sur terre pour faire pénitence. Alors saint Pierre -mit en fuite les démons en leur montrant les clefs qu’il tenait en main. -Puis il rendit la vie au moine après lui avoir imposé, comme pénitence, -de réciter tous les jours le psaume _Miserere mei, Domine_. C’est le -moine lui-même qui, après sa résurrection, raconta à ses frères tout ce -qu’on vient de lire. - - - - -CX - -SAINT ÉTIENNE, PAPE ET MARTYR - -(2 août) - - -Le pape Etienne avait converti de nombreux païens, par la parole et par -l’exemple, et avait enterré les corps de nombreux martyrs, lorsque en -l’an 260, les empereurs Valérien et Gallien le firent rechercher ainsi -que son clergé, pour les forcer à sacrifier aux idoles. Et les -empereurs, par un édit, déclaraient que ceux qui les livreraient -deviendraient maîtres de tous leurs biens. Aussi dix membres du clergé -ne tardèrent-ils pas à être dénoncés, arrêtés, et, sur leur refus de -sacrifier, décapités sans jugement. Le lendemain, le pape Etienne fut -arrêté à son tour, et conduit au temple de Mars, pour y adorer les -idoles. Mais il pria Dieu de détruire ce temple; et aussitôt la plus -grande partie du temple s’écroula, et la foule s’enfuit, épouvantée, de -telle sorte qu’Etienne put se rendre librement au cimetière de sainte -Lucie. Ce qu’apprenant, Valérien envoya à sa poursuite des soldats, qui -le trouvèrent célébrant sa messe. Quand il eut achevé, il s’assit -courageusement sur son siège pour recevoir le coup mortel. Et les -soldats lui tranchèrent la tête. - - - - -CXI - -L’INVENTION DE SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR - -(3 août) - - -L’invention ou découverte du corps de saint Etienne, eut lieu en l’an -417, la septième année du règne d’Honorius. Un prêtre, nommé Lucien, -faisait la sieste dans son lit, sur le territoire de Jérusalem, lorsque -lui apparut un vieillard de haute taille et de noble visage, avec une -barbe touffue, chaussé de brodequins dorés, et vêtu d’un manteau blanc -où étaient tissés de l’or, des pierres précieuses et des croix. Et ce -vieillard, d’un bâton d’or, qu’il tenait en main, toucha le prêtre et -lui dit: «Hâte-toi d’ouvrir nos tombeaux, car il n’est point convenable -que nous reposions plus longtemps dans un lieu méprisé! Va donc, et dis -à Jean, évêque de Jérusalem, qu’il transporte nos restes dans un lieu -honorable!» Et Lucien dit: «Seigneur, qui es-tu?» Et le vieillard: «Je -suis Gamaliel, qui ai nourri l’apôtre Paul et lui ai enseigné la Loi. -Mais près de moi, dans mon tombeau, repose saint Etienne, qui, après -avoir été lapidé par les Juifs, fut jeté hors de la ville pour être -dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie. Or, le maître pour qui il -avait souffert le martyre, n’a point permis que cela arrivât; de sorte, -que j’ai pu recueillir pieusement ses restes et les ensevelir dans mon -propre caveau. Et il y a aussi, dans mon tombeau, Nicodème, mon neveu, -celui qui vint trouver Jésus la nuit, et qui fut baptisé par Pierre et -par Jean. Les princes des prêtres en furent si irrités que, sans la peur -qu’ils avaient de nous, ils l’auraient tué. Du moins, ils le -dépouillèrent de tous ses biens comme de ses dignités, et, l’ayant battu -de verges, le laissèrent à demi mort. Je le recueillis dans ma maison, -où il survécut encore quelques jours; et puis, quand il mourut, je le -fis ensevelir aux pieds de saint Etienne. Enfin, il y a aussi, dans mon -tombeau, mon fils Abibas, qui, à l’âge de vingt ans, fut baptisé en même -temps que moi, et, restant chaste toute sa vie, apprit la Loi de la -bouche de Paul, mon élève. Quant à mon autre fils Sélémie et à ma femme -Œthée, qui ne voulurent point recevoir la foi du Christ, ils n’ont pas -été jugés dignes d’être ensevelis avec nous. Tu trouveras leurs corps -ailleurs, leurs sépulcres sont vides.» Cela dit, saint Gamaliel -disparut. Et Lucien, s’éveillant, pria Dieu que, si sa vision était -vraie, elle lui apparût encore une seconde fois, et une troisième. - -La semaine suivante, Gamaliel lui apparut de nouveau, et lui demanda -pourquoi il avait négligé de faire ce qu’il lui avait ordonné. Et -Lucien: «Je ne l’ai pas négligé; mais j’ai prié le Seigneur que, si ma -vision venait bien de lui, il me la fît apparaître deux autres fois -encore.» Et Gamaliel: «Je vais t’apprendre, par des symboles, de quelle -façon tu pourras distinguer les reliques de chacun de nous!» Après quoi -il lui montra trois vases d’or et un vase d’argent. L’un des vases d’or -était plein de roses rouges, les deux autres de roses blanches; le vase -d’argent était plein de safran. Et Gamaliel dit: «Ces vases sont nos -cercueils. Le vase plein de roses rouges est le cercueil de saint -Etienne, qui, seul de nous, a mérité la couronne du martyre. Les deux -vases pleins de roses blanches sont mon cercueil et celui de Nicodème, -parce que nous avons persévéré, d’un cœur sincère, dans la foi du -Christ. Enfin, le vase d’argent, plein de safran, est le cercueil de mon -fils Abibas, qui brillait d’une blancheur virginale, et mourut en état -de pureté.» Cela dit, il disparut de nouveau. La semaine suivante, il -apparut une troisième fois au prêtre, à qui il reprocha ses retards et -sa négligence. Aussitôt Lucien courut à Jérusalem, et raconta tout à -l’évêque Jean. L’évêque, avec tout son clergé, se rendit dans le jardin -du prêtre; et à peine eut-on commencé à fouiller le sol qu’une odeur -délicieuse en sortit, au contact de laquelle soixante-dix personnes -furent guéries de diverses maladies. Les cercueils des saints furent -transportés dans l’église de Jérusalem où saint Etienne avait jadis -rempli les fonctions d’archidiacre. - -Cette invention de saint Etienne eut lieu le jour où l’Eglise célèbre -aujourd’hui la passion du saint. Mais on en a transporté la fête à un -autre jour, afin que, le jour où l’on a coutume de fêter le saint, -l’hommage des fidèles s’adressât plutôt à son martyre qu’à la découverte -de ses reliques. - -Quant à la translation de celles-ci, voici comment nous la raconte saint -Augustin. Un sénateur de Constantinople, nommé Alexandre, se rendit à -Jérusalem avec sa femme, et fit construire, en l’honneur de saint -Etienne, une belle église, où il ordonna qu’on l’ensevelît lui-même -après sa mort. Mais, sept ans après sa mort, sa veuve Julienne, rentrant -dans sa patrie, voulut emporter avec elle le corps de son mari. Alors -l’évêque, qu’elle suppliait de l’y autoriser, lui montra deux cercueils -d’argent et lui dit: «Je ne sais pas lequel de ces deux cercueils est -celui de ton mari!» Et elle: «Moi, je le sais bien!» Sur quoi, elle -s’élança, et couvrit de baisers le corps de saint Etienne. Et ainsi, -croyant reprendre le corps de son mari, elle prit, par hasard, celui du -premier martyr. Et comme elle le conduisait par mer à Constantinople, on -entendit le chant des anges, une odeur merveilleuse se répandit à bord -du bateau, et les démons, furieux, suscitèrent une affreuse tempête. -Mais, comme les matelots tremblaient d’épouvante, saint Etienne leur -apparut en personne, et leur dit: «C’est moi qui suis avec vous, ne -craignez rien!» Et aussitôt le calme succéda à la tempête. Le bateau -parvint alors sans encombre jusqu’à Constantinople, où le corps de saint -Etienne fut pieusement déposé dans une église. - -Enfin, nous allons raconter de quelle manière fut faite la conjonction -du corps de saint Etienne avec celui de saint Laurent. Eudoxie, fille de -Théodose, qui se trouvait à Rome, était possédée d’un démon qui la -persécutait cruellement. Alors son père, qui demeurait à Constantinople, -lui enjoignit de venir près de lui, afin qu’elle pût toucher les -reliques de saint Etienne. Mais le démon qui était en elle se mit à -crier: «Si Etienne ne vient pas à Rome, je ne sortirai pas d’où je -suis!» Ce qu’apprenant, Théodose obtint du clergé et du peuple de -Constantinople, que les reliques de saint Etienne fussent échangées -contre celles de saint Laurent, qui, jusqu’alors, étaient gardées à -Rome. L’empereur écrivit donc au pape Pélage pour lui demander cet -échange; et le pape réunit un concile de cardinaux, qui y consentit. Des -cardinaux furent alors envoyés à Constantinople pour y prendre le corps -de saint Etienne, et des Grecs furent envoyés à Rome pour en ramener les -reliques de saint Laurent. - -Le corps de saint Etienne ayant été d’abord débarqué à Capoue, les -habitants de Capoue obtinrent de pouvoir en garder le bras droit; et une -église métropolitaine fut fondée pour recevoir la précieuse relique. -Puis le corps du martyr fut transporté à Rome, où on voulait le déposer -dans l’église de Saint-Pierre aux Liens. Mais quand le cortège passa -devant l’église où était le corps de saint Laurent, les porteurs durent -s’arrêter, retenus par une force mystérieuse qui les empêchait -d’avancer. Et le démon, dans la princesse, criait: «Vous perdez vos -peines, car Etienne a choisi sa demeure auprès de son frère Laurent!» -C’est donc auprès de saint Laurent que le corps fut déposé; et à peine -Eudoxie l’eut-elle touché que le démon qui la tourmentait l’abandonna. -Cependant, saint Laurent, comme s’il se réjouissait de l’arrivée de son -frère saint Etienne, se retira dans le fond de son tombeau, laissant -dans le milieu une grande place vide pour son compagnon. Et, au moment -où les Grecs voulurent mettre la main sur le corps de saint Laurent pour -l’emporter, ils furent soudain précipités à terre, et, malgré les -prières du pape Pélage, ils moururent quelques jours après. Puis on -entendit, dans les cieux, une voix qui disait: «Heureuse es-tu, Rome, de -pouvoir contenir dans un même tombeau les corps glorieux de Laurent et -d’Etienne!» C’est ainsi que fut opérée cette conjonction, l’an du -Seigneur 425. - -Dans le livre XXII de la _Cité de Dieu_, saint Augustin raconte -l’histoire de six morts ressuscités par l’intermédiaire de saint -Etienne: 1º l’un de ces morts entrait déjà en décomposition, lorsque, le -nom de saint Etienne ayant été invoqué sur lui, aussitôt il revint à la -vie; 2º un enfant, écrasé par une charrette, ressuscita et recouvra la -santé lorsque sa mère l’eut porté à l’église de saint Etienne; 3º une -religieuse, qu’on avait portée dans l’église de saint Etienne, et qui y -était morte après avoir été administrée, se releva guérie au vu et à -l’étonnement de tous; 4º une jeune fille d’Hippone étant morte, son père -porta sa tunique à l’église de saint Etienne; et, quand il l’étendit -ensuite sur le corps de sa fille, celle-ci ressuscita aussitôt; 5º un -jeune homme retrouva la vie lorsqu’on eut frotté son corps avec l’huile -de saint Etienne; 6º un enfant, transporté mort dans l’église de saint -Etienne, revint à la vie dès qu’on eut invoqué le nom du saint. - - - - -CXII - -SAINT DOMINIQUE, CONFESSEUR - -(4 août) - - -I. Dominique, père et fondateur de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit -en Espagne, dans un village appelé Callahorra, du diocèse d’Osma. Son -père s’appelait Félix, et sa mère Jeanne. Sa mère, avant qu’il fût né, -rêva qu’elle portait dans son sein un petit chien, qui tenait dans sa -bouche une torche allumée; et le petit chien, sorti de son sein, -embrasait de sa torche le monde entier. Plus tard, la marraine du petit -Dominique crut voir, sur le front de l’enfant, une étoile qui éclairait -le monde entier. Et, pendant qu’il était encore confié aux soins de sa -nourrice, plusieurs fois on le vit, la nuit, se lever de son berceau -pour aller s’étendre sur la terre nue. Envoyé à Valence pour faire ses -études, il travaillait avec tant de zèle que, pendant dix ans, il ne -prit pas une goutte de vin. Et comme la famine régnait à Valence, il -vendit ses livres et tout son mobilier pour en distribuer le prix aux -pauvres. - -Bientôt sa renommée s’étendit à tel point que l’évêque d’Osma le nomma -chanoine de son église; et, peu de temps après, les autres chanoines -l’élurent pour leur sous-prieur. Et lui, nuit et jour, il étudiait et -priait, demandant à Dieu la grâce de pouvoir se dévouer tout entier au -salut de son prochain. - -S’étant rendu avec son évêque à Toulouse, il ramena à la foi du Christ -son hôte, qui était hérétique, et l’offrit au Seigneur comme la prémice -de sa moisson future. On lit aussi, dans la _Chronique du comte de -Montfort_, que, un jour, après avoir prêché contre les hérétiques, il -rédigea par écrit les arguments dont il s’était servi, et remit le -papier à l’un de ses adversaires, afin que celui-ci pût réfléchir sur -ses objections. Or l’hérétique fit voir ce papier à ses compagnons -assemblés. Ceux-ci lui dirent de jeter le papier au feu et que, s’il -brûlait, c’était la preuve de la vérité de leurs doctrines, et que si, -au contraire, il ne brûlait pas, cela prouverait la vérité de la foi -romaine. Trois fois de suite le papier fut jeté au feu; trois fois de -suite il en rejaillit sans éprouver le moindre dommage. Mais les -hérétiques, persévérant dans leur erreur, se jurèrent de ne parler à -personne de ce miracle. Seul un soldat qui se trouvait là, et qui -adhérait un peu à la foi catholique, raconta plus tard le miracle dont -il avait été témoin. Ce miracle arriva auprès du Mont de la Victoire. - -A la mort de l’évêque d’Osma, Dominique se trouva presque seul à lutter -contre les hérétiques. Ceux-ci, l’accablant de railleries, lui lançaient -de la boue, des crachats et autres ordures, ou bien encore, par -dérision, lui attachaient de la paille dans le dos. Ils le menaçaient -également de mort, mais lui, sans rien craindre, répondait: «Je ne suis -pas digne de la gloire du martyre, et n’ai pas encore mérité le bienfait -de la mort!» Une autre fois, s’étant rendu en un lieu où on lui tendait -des pièges, il s’avançait en chantant et le sourire aux lèvres. Etonnés, -les hérétiques lui dirent: «L’idée de la mort ne te trouble-t-elle pas? -Et qu’aurais-tu fait, si nous avions mis la main sur toi?» Et lui: «Je -vous aurais priés de ne pas me faire mourir tout de suite, mais peu à -peu, en me mutilant membre par membre.» - -Il apprit un jour qu’un homme, contraint par la misère, s’était affilié -aux hérétiques. Aussitôt le saint résolut de se vendre lui-même, de -façon que l’hérétique pût, grâce à l’argent qui résulterait de cette -vente, se délivrer de son erreur et se convertir à la vraie religion. Et -il se serait en effet vendu, si Dieu n’avait pourvu d’une autre façon -aux besoins de l’homme qu’il voulait sauver. Une autre fois, comme une -femme se lamentait devant lui de ne pouvoir délivrer son frère, retenu -en captivité par les Sarrasins, Dominique, touché de pitié, offrit de se -vendre lui-même pour racheter le captif. Mais Dieu, fort heureusement, -ne lui permit point de le faire, ayant besoin de lui pour le rachat -spirituel de bien d’autres captifs. - -Peu à peu il se mit à projeter la création d’un ordre ayant pour mission -de parcourir le monde en prêchant, et de fortifier la foi contre les -hérétiques. Etant donc resté pendant dix ans dans la région de Toulouse, -depuis la mort de l’évêque d’Osma jusqu’à la réunion du Concile de -Latran, il se mit en route pour Rome en compagnie de Foulques, évêque de -Toulouse. A Rome, il demanda au pape Innocent l’autorisation de fonder -un grand ordre, qui porterait le nom d’ordre des Frères Prêcheurs. Et -comme le pape hésitait à lui accorder cette autorisation, il vit en rêve -que l’église de Latran allait s’écrouler; et voici qu’il vit arriver -Dominique, qui, avec ses seules épaules, soutenait l’église qui allait -s’écrouler. A son réveil, le pape, comprenant le sens de son rêve, -accueillit volontiers la demande du saint, ajoutant que, s’il voulait -choisir, pour son ordre, une des règles déjà approuvées par l’église, -l’ordre serait aussitôt approuvé. Revenu auprès de ses frères, qui -étaient au nombre de seize, il lui fit part des paroles du pape. Sur -quoi les Frères, à l’unanimité, choisirent la règle de saint Augustin, y -ajoutant seulement certaines pratiques encore plus rigoureuses, qu’ils -résolurent de garder à jamais. Et, après la mort d’Innocent, sous le -pontificat d’Honorius, en l’an du Seigneur 1216, l’ordre fondé par -Dominique fut décidément autorisé. - -Et l’on raconte que, un jour que Dominique, à Rome, priait dans l’église -de Saint-Pierre pour demander cette autorisation, les deux princes des -apôtres, Pierre et Paul, lui apparurent; saint Pierre lui tendit un -bâton, saint Paul, un livre, et tous deux lui dirent: «Va et prêche, car -tu as été élu de Dieu pour cette mission!» Et il crut voir ses fils, -deux par deux, se répandant à travers le monde. Aussi, dès qu’il fut -revenu à Toulouse, dispersa-t-il ses Frères, envoyant les uns en -Espagne, d’autres à Paris, d’autres à Bologne, tandis que lui-même s’en -retournait à Rome. - -Un moine, ayant été ravi en extase, vit la Vierge qui, agenouillée et -les mains jointes, implorait son Fils en faveur des hommes. Et le Fils, -voyant son insistance, lui dit: «Ma mère, que puis-je ou dois-je encore -faire pour eux? Je leur ai envoyé mes patriarches et mes prophètes, et -ils ne se sont pas corrigés. Je suis venu moi-même vers eux, je leur ai -envoyé mes apôtres: ils nous ont mis à mort. Je leur ai envoyé mes -martyrs, mes docteurs et mes confesseurs: ils ne les ont pas écoutés. -Cependant, comme je ne veux rien te refuser, je leur donnerai encore mes -Frères Prêcheurs, pour qu’ils puissent les éclairer et les purifier. -Mais si les hommes rejettent encore ceux-là, je serai forcé de sévir -contre eux!» Un autre moine eut une vision analogue, le jour où douze -abbés de Cîteaux arrivèrent à Toulouse pour combattre les hérétiques. -Cette fois, la Vierge dit au Fils: «Mon cher enfant, ce n’est point -contre leurs méchancetés, mais d’après ta propre compassion que tu dois -agir.» Et le Fils, vaincu par ses prières, lui dit: «A ta demande, je -vais encore leur envoyer mes Frères Prêcheurs pour les instruire et les -avertir; mais s’ils continuent à ne pas se corriger, je n’aurais -désormais plus de pitié pour eux!» - -Un Frère Mineur, qui avait été longtemps le compagnon de saint François, -raconta à plusieurs Frères de l’ordre des Prêcheurs que, pendant que -Dominique était à Rome pour la confirmation de son ordre, il vit, une -nuit, le Christ debout dans les airs et tenant en main trois lances, -qu’il brandissait contre le monde. Et sa Mère, accourant au-devant de -lui, lui demanda ce qu’il allait faire. Et Lui: «Le monde est tout -rempli de trois vices: l’orgueil, l’avarice, et la concupiscence; aussi -ai-je résolu de le détruire avec ces trois lances!» Alors la Vierge, se -jetant à ses genoux, lui dit: «Fils bien-aimé, aie pitié et tempère ta -justice de miséricorde!» Et le Christ: «Ne vois-tu pas les injures qui -me sont faites?» Et la Vierge: «Mon fils, retiens ta fureur et attends -un peu; car je connais un fidèle serviteur et vaillant lutteur qui, -parcourant le monde, le soumettra à ta domination. Et je lui donnerai -pour assistant un autre serviteur, qui rivalisera avec lui de zèle et de -courage.» Et Jésus: «Ta vue m’a apaisé, mais je serais curieux de voir -les deux hommes à qui tu promets de si hautes destinées!» Alors elle -présenta au Christ saint Dominique. Et le Christ: «Oui, voilà un bon et -vaillant lutteur!» Puis elle lui présenta saint François, dont il fit le -même éloge. Or, saint Dominique, qui, jamais encore n’avait vu son -glorieux rival, le reconnut dans l’église, le lendemain, à la suite de -ce rêve où il l’avait vu. Il courut à lui, l’embrassa pieusement, et lui -dit: «Tu es mon compagnon, nos routes iront de pair. Unissons-nous, et -aucun adversaire ne prévaudra contre nous!» Puis il lui raconta la -vision qu’il avait eue; et depuis lors, ils n’eurent plus qu’un seul -cœur et qu’une seule âme en Dieu, et ils recommandèrent à leurs -successeurs de garder fidèlement cette amitié réciproque. - -Un novice, de la Pouille, que saint Dominique avait reçu dans son ordre, -fut tellement perverti par ses anciens compagnons qu’il voulait -absolument jeter son froc pour retourner dans le monde. Alors saint -Dominique, après avoir longtemps prié, revêtit le novice de ses -vêtements de laïc; mais aussitôt celui-ci se mit à crier: «Je brûle, je -me consume, ôtez-moi au plus vite cette maudite chemise qui va me -réduire en cendres!» Et il n’eut point de repos que son froc ne lui fût -rendu et qu’il ne se fût réinstallé dans sa cellule. - -Pendant que saint Dominique était à Bologne, un des Frères, la nuit, fut -tourmenté par le diable. Ce qu’apprenant, le Frère Régnier, de Lausanne, -fit part de la chose à saint Dominique, qui ordonna de transporter le -possédé dans l’église, devant l’autel. Et lorsque dix Frères furent -péniblement parvenus à le transporter, le saint dit: «Je te somme, -misérable, de me dire pourquoi tu tourmentes une créature de Dieu!» Et -le diable répondit: «Je tourmente ce moine, parce qu’il l’a mérité. -Hier, en effet, il a bu, en ville, sans la permission de son prieur, et -sans avoir fait le signe de la croix. Alors je suis entré en lui, sous -la forme d’un moustique, en me mêlant au vin qu’il buvait.» Sur ces -entrefaites, la cloche du monastère sonna pour les matines. Et aussitôt -le diable dit: «Je ne puis demeurer ici plus longtemps, car voilà que -les capucins se lèvent!» Et il s’enfuit. - -Un jour que saint Dominique traversait un fleuve, aux environs de -Toulouse, ses livres tombèrent à l’eau. Or trois jours après, un -pêcheur, ayant jeté sa ligne en ce lieu, crut bien avoir pris un lourd -poisson; et il retira de l’eau les livres du saint, aussi intacts que -s’ils avaient été soigneusement gardés dans une armoire. - -Une nuit, étant arrivé à la porte d’un monastère pendant que les moines -dormaient, Dominique se fit scrupule de les réveiller. Il se mit en -prière, et soudain, se vit transporté à l’intérieur du monastère, avec -son compagnon, sans que les portes eussent été ouvertes. - -Un étudiant débauché vint, certain jour de fête, dans l’église des -Frères, à Bologne, pour entendre la messe. Or c’était saint Dominique -lui-même qui officiait ce jour-là. Au moment de l’offertoire, l’étudiant -s’approcha et baisa pieusement la main du saint, dont il sentit -s’exhaler un parfum délicieux. Et aussitôt la fièvre du plaisir se -refroidit en lui, miraculeusement, au point qu’il devint désormais -chaste et continent. - -Un prêtre, témoin du zèle qu’apportaient à leur prédication saint -Dominique et ses Frères, résolut d’entrer dans leur ordre, si seulement -il pouvait se procurer un Nouveau Testament, dont il avait besoin pour -prêcher. Or, au même instant, un jeune homme vint le trouver, et lui -offrit de lui vendre un Nouveau Testament, que le prêtre s’empressa -d’acheter. Mais comme, après cela, il hésitait encore, il fit un signe -de croix sur le livre et l’ouvrit ensuite au hasard; et ses yeux -tombèrent sur un passage des _Actes_, où il lut: «Lève-toi, descends et -va avec eux sans hésitation, car c’est moi qui les ai envoyés!» Et -aussitôt, se levant, il rejoignit les Frères. - -Un maître de théologie de Toulouse, homme de grande science et de grand -renom, préparait un jour sa leçon lorsque, vaincu par le sommeil, il -s’endormit sur son siège. Et il vit en rêve qu’on lui présentait sept -étoiles. Et soudain ces étoiles commencèrent à grandir en nombre et en -éclat, de telle sorte que, bientôt, elles illuminèrent le monde. Se -réveillant, il fut très étonné de ce rêve. Et, au moment où il entrait -dans la salle de ses leçons, saint Dominique et six de ses frères -vinrent respectueusement l’écouter: et aussitôt il comprit qu’ils -étaient les sept étoiles qu’il avait vues dans son rêve. - -Pendant que Dominique était à Rome, un savant homme, nommé Reginald, -doyen de Saint-Aignan d’Orléans, et qui avait enseigné le droit canon à -Paris, se mit en route pour Rome, par voie de mer, en compagnie de -l’évêque d’Orléans. Cet homme avait depuis longtemps le désir de se -consacrer tout entier à la prédication, mais ne savait pas encore sous -quelle forme il devait le faire. Un cardinal, qui éprouvait le même -désir, lui apprit l’institution des Frères Prêcheurs. On fit venir saint -Dominique, qui leur expliqua son projet. Sur quoi le théologien résolut -d’entrer dans son ordre. Mais, au même moment, il fut pris d’une grande -fièvre qui faillit l’emporter. Alors saint Dominique se mit à invoquer -la Vierge, qu’il avait choisie, expressément, pour patronne de son -ordre. Il lui demanda de vouloir bien lui concéder Reginald, au moins -pour quelque temps. Et voici que, soudain, le malade qui, déjà, -attendait la mort, vit venir à lui la Reine de Miséricorde, accompagnée -de deux jeunes filles merveilleusement belles; et elle lui dit: -«Demande-moi ce que tu voudras et je te l’accorderai!» Et, pendant qu’il -songeait à ce qu’il pouvait lui demander, une des deux jeunes filles lui -conseilla de ne rien demander, mais plutôt de s’en remettre tout à fait -à la Reine de Miséricorde: ce qu’il fit. Alors la Vierge, étendant la -main, oignit ses oreilles, ses narines, ses mains, et ses pieds, avec un -onguent qu’elle avait apporté, puis elle dit: «Après-demain je -t’enverrai une ampoule qui achèvera de te rendre la santé!» Puis elle -lui montra un habit de moine, en lui disant: «Voici l’habit de ton -ordre!» Et lorsque saint Dominique, qui avait eu la même vision, vint -chez Reginald, le jour suivant, il le trouva en pleine convalescence. -Et, le jour d’après, la Mère de Dieu revint auprès de Reginald, et lui -oignit de nouveau le corps, de telle façon que non seulement sa fièvre -disparut à jamais, mais que toute ardeur de concupiscence l’abandonna. -Lui-même a avoué que, pas une seule fois depuis lors, il n’a ressenti -même le premier mouvement d’un désir charnel. Et cette seconde vision -eut pour témoin, avec Reginald et saint Dominique, un religieux de -l’ordre des Hospitaliers, qui en fut grandement surpris. Aussi Dominique -s’empressa-t-il de la raconter à ses frères, en même temps qu’il leur -faisait revêtir l’habit que la Vierge avait montré à Reginald, et qui -était un peu différent de celui que les frères portaient jusqu’alors. -Quant à Reginald, il se rendit à Bologne pour y prêcher, et contribua -beaucoup à accroître le nombre des frères; après quoi il se rendit à -Paris et y mourut presque dès son arrivée. - -Un jeune homme, neveu du cardinal de Fossa-Nova, tomba de cheval dans un -fossé où il se tua; mais saint Dominique, ayant prié sur lui, le -ressuscita. Il ressuscita également un architecte qui, conduit par des -frères dans la crypte de Saint-Sixte, avait été écrasé par la chute d’un -mur. Dans le même couvent, comme les frères, au nombre de quarante, y -étaient assemblés, ils virent qu’ils n’avaient à manger qu’un tout petit -pain. Saint Dominique leur ordonna de couper ce pain en quarante -parties. Et comme chacun des frères prenait avec joie sa bouchée, deux -jeunes gens, exactement pareils, entrèrent dans le réfectoire portant -des pains dans les plis de leurs manteaux. Ils déposèrent les pains à la -tête de la table sans rien dire, et puis disparurent, de telle façon que -personne ne sut ni d’où ils étaient venus, ni comment ils étaient -partis. Alors saint Dominique, étendant les mains vers ses Frères: «Eh -bien, mes chers Frères, voilà que vous avez de quoi manger!» - -Un jour qu’il était en voyage et que la pluie tombait à verse, il fit le -signe de la croix; et aussitôt la pluie l’épargna, lui et son compagnon, -de telle sorte que, pendant que le sol ruisselait d’eau, pas une goutte -ne se voyait dans un espace de trois coudées tout à l’entour d’eux. Une -autre fois, près de Toulouse, comme il passait un fleuve en bateau, le -batelier exigea de lui un denier pour prix de la traversée. En vain le -saint lui promettait le royaume des cieux, ajoutant que, disciple du -Christ, il n’avait jamais ni or, ni argent. L’homme, le tirant par sa -chape, lui disait: «Je veux un denier ou ta chape!» Alors le saint leva -les yeux au ciel et pria; puis baissant les yeux à terre, il aperçut un -denier, sans doute tombé du ciel. Et il dit au batelier: «Tiens, frère, -prends ce que tu demandes et laisse-moi aller en paix!» - -Une autre fois, le saint rencontra en route un religieux qui lui était -proche par la sainteté, mais absolument étranger par la langue. Et il -regrettait fort de ne pouvoir pas se réchauffer l’âme en s’entretenant -avec lui des choses divines. Mais Dieu permit que, pendant trois jours, -jusqu’à leur arrivée dans l’endroit où ils allaient, ils comprissent et -parlassent la langue l’un de l’autre. - -Une autre fois, voulant délivrer un possédé, il lui mit autour du cou sa -propre étole, et ordonna aux démons de ne plus le tourmenter. Et les -démons: «Permets-nous de sortir sans nous torturer comme tu fais!» Mais -lui: «Je ne vous laisserai sortir que si vous me donnez des garants pour -me certifier que jamais plus vous ne reviendrez.» Et eux: «Quels garants -pourrions-nous t’offrir?» Et lui: «Les saints martyrs dont les chefs -reposent dans cette église!» Et eux: «C’est impossible, car ils sont nos -ennemis!» Et lui: «Si vous ne le faites pas, je ne cesserai pas de vous -torturer.» Alors ils promirent de faire tout le possible; et, après un -instant, ils reprirent: «Hé bien, les saints martyrs nous ont accordé la -faveur de se porter garants pour nous!» Et comme Dominique leur -demandait un signe qui le lui prouvât, ils répondirent: «Allez à la -châsse où sont les têtes des martyrs, et vous la trouverez retournée en -sens inverse!» On y alla, et l’on vit que les démons avaient dit vrai. - -Un jour, comme il prêchait, des femmes hérétiques se jetèrent à ses -pieds, en disant: «Serviteur de Dieu, prête-nous ton aide! car si ce que -tu as prêché aujourd’hui est vrai, longtemps l’esprit d’erreur nous a -aveuglées.» Et lui: «Ayez la constance d’attendre un moment, et vous -verrez à quel dieu vous avez adhéré!» Et elles virent s’élancer parmi -elles un chat terrible, grand comme un chien, avec de gros yeux pleins -de flammes, une langue énorme et sanguinolente descendant jusque sur son -nombril, et une queue très courte, laissant à nu son derrière, dont -sortait une puanteur intolérable. L’animal tourna plusieurs fois autour -des femmes, et disparut enfin dans le clocher, grimpant le long de la -corde d’une cloche. Et les femmes, ayant vu ce prodige, se convertirent -à la foi catholique. - -Etant à Toulouse, Dominique vit un jour conduire au bûcher des -hérétiques qu’il avait convaincus d’erreur. Et comme il reconnaissait -parmi eux un homme appelé Raymond, il dit aux exécuteurs: «Sauvez -celui-ci, de façon qu’il ne soit pas brûlé avec les autres!» Puis, se -tournant vers Raymond, il lui dit doucement: «Je sais, mon fils, qu’un -jour tu deviendras un homme de bien et un saint!» Et, en effet, -l’hérétique, après avoir encore persisté dans son hérésie pendant vingt -ans, se convertit et entra dans l’ordre des Prêcheurs, où il mena la vie -la plus exemplaire. - -Comme il était un jour au couvent de saint Sixte, à Rome, il eut une -illumination divine après laquelle, convoquant le chapitre des frères, -il leur annonça que quatre d’entre eux mourraient bientôt, deux quant au -corps, et deux quant à l’âme. Et en effet, peu de temps après, deux des -frères rendirent leur âme à Dieu et deux autres se défroquèrent. - -Il y avait à Bologne un savant maître, nommé Conrad le Teuton, dont les -frères souhaitaient vivement qu’il entrât dans leur ordre. Or, un soir -que saint Dominique s’entretenait familièrement avec le prieur du -monastère Cistercien de Casa Mariæ, il lui dit, entre autres choses: -«Prieur, je vais t’avouer un secret dont je n’ai jamais fait part à -personne, et dont je te prie, toi aussi, de ne faire part à personne -tant que je vivrai. Sache donc que, jusqu’à présent, je n’ai jamais rien -demandé au ciel qui ne m’ait aussitôt été accordé!» A quoi le prieur -répondit: «Eh bien, mon Père, demande au ciel que Conrad entre dans ton -ordre, ainsi que le souhaitent les frères!» Quelques heures plus tard, -quand les offices furent achevés, et que tout le monde se fut mis au -lit, Dominique resta seul dans l’église, et pria jusqu’au lendemain. Et, -le lendemain matin, comme les frères s’assemblaient dans l’église pour -les matines, voici qu’entra tout à coup maître Conrad, qui, s’étant -prosterné aux pieds de saint Dominique, demanda à revêtir l’habit de son -ordre. Et, depuis ce moment, Conrad mena la vie la plus exemplaire. Plus -tard, comme il avait déjà fermé les yeux, ses frères le croyaient mort, -lorsque soudain, rouvrant les yeux et promenant son regard d’un frère à -l’autre, il dit: «Que le Seigneur soit avec vous!» Les Frères -répondirent: «Et avec ton esprit!» Sur quoi Conrad ajouta: «Que les âmes -des fidèles reposent en paix!» Et aussitôt il s’endormit dans le -Seigneur. - -Dominique, en vrai serviteur de Dieu, avait une parfaite égalité d’âme, -sauf quand il était ému de compassion; et, comme un cœur joyeux rend le -visage gai, la composition tranquille de son intérieur se manifestait -dans la bienveillance souriante de ses traits. Il passait ses journées -en compagnie de ses frères et de ses compagnons, réservant ses nuits -pour la prière: et ainsi il donnait ses journées à son prochain, ses -nuits à Dieu. Souvent, pendant la messe, à l’élévation, il avait -l’esprit ravi au point de voir le Christ lui-même incarné dans l’hostie. -Presque toujours il passait la nuit dans l’église; et quand la fatigue -l’accablait, il sommeillait un instant, soit devant l’autel, ou la tête -appuyée sur une pierre. Trois fois par nuit il s’infligeait la -discipline avec une chaîne de fer, la première fois pour lui-même, la -seconde pour les pécheurs vivants, la troisième pour ceux du purgatoire. - -Ayant été un jour élu évêque de Cîteaux, il refusa formellement -d’accepter cet honneur, déclarant qu’il aimait mieux mourir que de -consentir à ce qu’une élection se fît sur son nom. On lui demandait -pourquoi il demeurait plutôt dans le diocèse de Carcassonne que dans -celui de Toulouse, qui était le sien. Il répondit: «Parce que, dans le -diocèse de Toulouse, je trouve bien des gens qui m’honorent, tandis que, -dans celui de Carcassonne, tout le monde m’attaque.» Et comme on lui -demandait quel était le livre où il avait le plus étudié, il répondit: -«Le livre de la charité!» - -Certaine nuit, pendant que saint Dominique priait dans son église de -Bologne, le diable lui apparut sous la figure d’un frère. Et le saint, -croyant voir un de ses frères, lui faisait signe d’aller se coucher avec -ses compagnons. Mais le diable, par dérision, lui répondait en lui -adressant les mêmes signes de tête. Alors le saint, voulant savoir quel -était le frère qui méprisait ainsi ses ordres, alluma une chandelle à -l’une des lampes, et reconnut aussitôt à qui il avait affaire. Il se mit -donc à invectiver véhémentement le diable, qui osa, à son tour, lui -reprocher d’avoir rompu la règle du silence, en lui parlant. Le saint -lui rappela que son titre d’abbé le dégageait de la règle du silence. -Après quoi il le somma de lui dire comment il tentait les frères dans le -chœur. Et le diable: «Je les fais venir trop tard et repartir trop tôt.» -Dominique lui demanda comment il tentait les frères au dortoir. Et le -diable: «Je les fais coucher trop tôt, se lever trop tard.» Saint -Dominique lui demanda comment il tentait les frères au réfectoire. Et le -démon, tout en sautant d’une table à l’autre, se borna à répéter -plusieurs fois: «Par le plus et par le moins!» Interrogé sur ce qu’il -voulait dire, il répondit: «J’excite les uns à trop manger, pour -qu’ainsi ils pèchent par gourmandise; j’en excite d’autres à ne pas -assez manger, pour qu’ainsi ils deviennent plus faibles et soient moins -aptes au service de Dieu.» Dominique demanda ensuite au diable comment -il tentait les frères au parloir. Et le diable: «Oh! ce lieu-là est mon -véritable domaine; car lorsque les frères s’y réunissent pour parler -entre eux, je les excite à bavarder en désordre, à se perdre en paroles -inutiles et à ouvrir la bouche tous en même temps.» Enfin Dominique le -conduisit au chapitre du couvent: mais le diable ne voulut à aucun prix, -y pénétrer, disant: «Ce lieu-ci est pour moi la malédiction et l’enfer, -car j’y perds tout ce que j’ai gagné dans le reste du couvent. Dès que -j’ai amené un frère à pécher, il vient se purger ici de sa faute et la -confesser publiquement.» Et, cela dit, il disparut. - -C’est à Bologne que Dominique sentit les premières atteintes de la -maladie qui devait l’emporter. Il vit en rêve un beau jeune homme qui -l’appelait, et lui disait: «Viens, mon bien-aimé, viens à la joie, -viens!» Aussitôt il rassembla les frères de Bologne, au nombre de douze, -et leur remit son testament, en leur disant: «Voici ce que je vous -laisse en héritage paternel: la charité, l’humilité et la pauvreté!» Il -défendit, par tous les moyens possibles, que son ordre pût jamais -posséder aucun bien temporel, appelant la malédiction de Dieu sur celui -qui voudrait souiller, de la poussière des richesses terrestres, l’ordre -des Frères Prêcheurs. Et comme ses frères se désolaient de son état, il -leur dit doucement: «Mes fils, que la dissolution de mon corps ne vous -trouble point! Et ne doutez point que, mort, je vous serai plus utile -que je ne l’ai été de mon vivant!» Puis il s’endormit dans le Seigneur, -en l’an 1221. - -II. Sa mort fut aussitôt révélée au Frère Guale, qui était alors prieur -des dominicains de Brescia, et qui devint plus tard évêque de cette -ville. Ce saint homme sommeillait dans la chapelle du couvent, la tête -appuyée au mur, lorsqu’il vit le ciel s’ouvrir pour livrer passage à -deux échelles blanches, dont l’une était tenue par le Christ, l’autre -par la Vierge, et le long desquelles montaient et descendaient -joyeusement des anges. Entre les deux échelles était attaché un siège où -se tenait assis un frère, la tête couverte d’un voile; et Jésus et la -Vierge tiraient les échelles jusqu’à ce que le siège fût entré dans le -ciel. Et Guale, étant venu ensuite à Bologne, apprit que le même jour, à -la même heure, saint Dominique avait rendu l’âme. - -Un autre Frère, nommé Raon, se trouvait, ce jour-là, dans une chapelle -de Tibur, où il célébrait la messe. Et, comme il savait que Dominique -était malade, il voulut prier pour sa santé, à l’endroit du canon où -mention est faite des vivants. Mais aussitôt il fut ravi en extase, et -vit Dominique sortant de Bologne par une voie royale, la tête ceinte -d’une couronne d’or, et accompagné de deux anges resplendissants. Il -nota le jour et l’heure, qui coïncidaient avec ceux de la mort du saint. - -III. Quelque temps après sa mort, et en présence du grand nombre de -miracles qu’opéraient ses reliques, les fidèles crurent devoir -transporter celles-ci dans un lieu plus en vue. On ouvrit donc le caveau -où le corps du saint avait été déposé; et une odeur délicieuse s’en -exhala, qui effaçait tous les parfums du monde, et qui imprégnait non -seulement les restes mêmes du saint corps, mais aussi le cercueil et la -terre entassée alentour. Et ceux des frères qui avaient touché aux -reliques gardaient ce parfum surnaturel attaché à leurs mains. - -IV. Un noble de Hongrie était venu, avec sa femme et son petit garçon, -visiter les reliques du saint dans une église de Silon. Et comme -l’enfant, tombé gravement malade, était mort, son père porta son cadavre -devant l’autel de saint Dominique, et s’écria tout en larmes: «Grand -saint, je suis venu joyeux vers toi, je m’en vais désolé! Je suis venu -avec mon fils, je m’en vais sans lui! Je t’en prie, rends-moi mon fils, -rends-moi la joie de mon cœur!» Aussitôt l’enfant se releva, et se mit à -marcher dans l’église.--Une autre fois, comme un des serviteurs d’une -dame noble de Hongrie s’était noyé, et que son corps n’avait été retiré -de l’eau qu’après un très long délai, la dame pria saint Dominique de le -ressusciter, promettant, si elle était exaucée, de donner la liberté au -serviteur mort, et d’aller en pèlerinage, pieds nus, aux reliques du -saint. Aussitôt le mort ressuscita; et la dame accomplit son vœu.--Une -autre fois encore, en Hongrie, un homme dont le fils venait de mourir -invoqua l’aide de saint Dominique. Le lendemain, au chant du coq, -l’enfant ouvrit les yeux et dit à son père: «D’où vient, mon père, que -tu aies le visage si creusé et pâli?» Et le père: «C’est l’effet de mes -larmes, mon fils, parce que tu étais mort et que je restais seul, privé -de toute joie!» Et l’enfant: «Sache donc, mon père, que saint Dominique, -ayant pitié de ton chagrin, a obtenu, par ses mérites, que je te fusse -rendu!» - -V. Dans la même province de Hongrie, une dame qui se préparait à faire -célébrer une messe en l’honneur de saint Dominique ne trouva point de -prêtre dans l’église, à l’heure où elle vint. Alors elle enveloppa dans -un linge les trois cierges qu’elle avait préparés, les posa dans un -vase, et sortit pour un moment. Quand elle revint, les trois cierges -étaient allumés à l’intérieur du linge; et ils se consumèrent sans que -le linge en eût la moindre brûlure. - -VI. Un étudiant de Bologne, nommé Nicolas, souffrait si cruellement -d’une maladie des reins qu’il ne pouvait se lever de son lit et que sa -cuisse gauche était desséchée. Il invoqua l’aide de saint Dominique, et, -soudain, ayant entouré sa cuisse d’un filament de cierge, il se trouva -guéri au point de pouvoir se rendre, sans béquilles, au tombeau du -saint. Et innombrables sont les autres miracles que Dieu fit, dans la -même ville, par l’entremise de son serviteur Dominique. - -VII. En Sicile, dans la ville de Palerme, une jeune fille souffrait de -la pierre. Sa mère la recommanda à saint Dominique. Et, la nuit -suivante, le saint apparut à la jeune fille, lui posa dans la main la -pierre qui la faisait souffrir, et disparut. La jeune fille se réveilla -guérie; et sa mère porta la pierre miraculeuse au couvent des frères, où -l’on s’empressa de la suspendre devant l’image de saint Dominique. - -VIII. Dans la même ville, pendant la fête de la Translation de saint -Dominique, des femmes qui revenaient de l’église virent une autre femme -qui filait, assise devant sa porte. Elles lui reprochèrent -charitablement de ne point s’abstenir de travail servile pendant la fête -d’un si grand saint. Mais elle, furieuse, répondit: «Bon à vous, les -chéries des frères, de célébrer la fête de votre saint!» Aussitôt des -tumeurs se produisirent dans ses yeux, et des vers en sortirent, au -point qu’une voisine en retira dix-huit de chaque œil. Toute confuse, la -femme se fit conduire à l’église des frères, y confessa ses péchés, et -fit le vœu de ne plus jamais parler mal de saint Dominique. Sur quoi la -santé lui fut rendue. - -XI. Maître Alexandre, évêque de Vendôme, rapporte, qu’un étudiant de -Bologne, adonné aux vanités du siècle, eut une vision miraculeuse. Il -vit qu’il était dans un grand champ, où une tempête effroyable -descendait sur lui. Il voulut alors se réfugier dans une maison voisine; -mais il la trouva fermée; et, comme il frappait à la porte pour être -reçu, une voix féminine lui répondit: «Je suis la Justice, et ceci est -ma maison; et tu ne peux y entrer, n’étant pas un juste!» L’étudiant, -consterné, alla frapper à la porte d’une autre maison, d’où une voix lui -répondit: «Je suis la Vérité et ceci est ma maison; et je ne puis te -recevoir, parce que la vérité ne saurait secourir celui qui ne l’aime -pas!» Enfin, d’une troisième maison, lui fut répondu: «Ceci est la -maison de la Paix, et il n’y a point de paix pour les impies, mais -seulement pour les hommes de bonne volonté! Ecoute cependant un bon -conseil! Près d’ici habite une de nos sœurs qui est toujours prête à -secourir les malheureux. Va la trouver, et fais ce qu’elle te dira!» Et, -de cette quatrième maison, une voix répondit: «Je suis la Miséricorde, -et je vais t’indiquer un moyen d’être sauvé de la tempête qui te menace. -Va à la maison des Frères Prêcheurs; tu y trouveras l’étable de la -pénitence et le pâturage de la sainte doctrine, et l’enfant Jésus, qui -te sauvera!» Ayant eu cette vision, l’étudiant s’éveilla, courut à la -maison des Frères, et revêtit l’habit de l’ordre. - - - - -CXIII - -SAINT DONAT, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(7 août) - - -I. Donat fut instruit avec l’empereur Julien, qui, comme l’on sait, fut -ordonné sous-diacre. Mais, dès que Julien parvint à l’empire, il fit -tuer le père et la mère de Donat. Et celui-ci se réfugia dans la ville -d’Arezzo, où, demeurant auprès du moine Hilaire, il opérait de nombreux -miracles. Le préfet de la ville lui amena un jour son fils, qui était -possédé du démon; et l’esprit immonde, s’écria: «Au nom du Seigneur -Jésus-Christ, Donat, ne me tourmente point pour me forcer à sortir de ma -maison!» Mais sur la prière de Donat, le fils du préfet fut aussitôt -délivré. - -II. Un percepteur du fisc en Toscane, nommé Eustache, allant en voyage, -confia les deniers publics à la garde de sa femme nommée Euphrosine. Et -celle-ci, voyant la province envahie par des ennemis, cacha l’argent; -après quoi elle mourut. Son mari, quand il revint, ne put retrouver -l’argent. Condamné au supplice avec ses enfants, il eut recours à saint -Donat. Et celui-ci, s’étant rendu avec lui au tombeau de sa femme, pria -le Seigneur; puis, à haute voix, il dit: «Euphrosine, au nom de -l’Esprit-Saint, je t’adjure de nous dire où tu as caché l’argent!» -Aussitôt on entendit une voix, sortant du tombeau, qui disait: «Sous le -seuil de notre maison, c’est là que je l’ai enfoui!» Et, en effet, -l’argent fut retrouvé où la voix l’avait dit. - -III. Quelques jours après, l’évêque Satyre s’endormit dans le Seigneur, -et tout le clergé élut Donat pour le remplacer. Or, comme un jour, -suivant ce que rapporte Grégoire dans son _Dialogue_, le peuple -communiait pendant la messe, le diacre qui portait le calice sacré fut -soudain poussé par les païens si vivement qu’il tomba, et que le calice -fut brisé en morceaux. Mais Donat, voyant sa douleur et celle du peuple, -réunit les morceaux du calice, pria sur eux, et aussitôt ils se -rejoignirent pour reprendre leur forme première. Seul un de ces morceaux -fut caché par le diable. Il manque aujourd’hui encore au calice, qui -garde ainsi le témoignage du miracle. Et les païens, à la vue de ce -miracle, se convertirent au nombre de quatre-vingts, et reçurent le -baptême. - -IV. Il y avait, près d’Arezzo, une fontaine empoisonnée: quiconque en -buvait mourait aussitôt. Et comme saint Donat s’y rendait sur son âne, -pour demander à Dieu la purification de l’eau, un dragon terrible sortit -de la fontaine, et, enroulant sa queue autour des pieds de l’âne, se -dressa contre Donat. Mais celui-ci, l’ayant frappé d’une verge, ou, -suivant d’autres, lui ayant craché dans la gueule, le tua sur-le-champ. -Puis il pria le Seigneur, et l’eau de la fontaine se trouva purifiée. -Une autre fois, comme ses compagnons et lui avaient très soif, il pria -le Seigneur, et une source jaillit du sol, sous ses pieds. - -V. La fille de l’empereur Théodose, étant possédée d’un démon, fut -amenée à saint Donat, qui dit: «Sors, esprit immonde, et cesse de -demeurer dans un corps créé par Dieu!» Et le démon: «Où irai-je, et par -où sortirai-je?» Et Donat: «D’où es-tu venu ici?» Et le démon: «Du -désert!» Et Donat: «Retourne au désert!» Et le démon: «Je vois sur toi -le signe de la croix, d’où un feu jaillit contre moi. Donne-moi un -passage pour sortir et je sortirai!» Et Donat: «Soit, je te laisserai -passer, pour que tu t’en retournes d’où tu es venu!» Et le démon sortit, -en faisant trembler toute la maison. - -VI. Un mort était conduit au tombeau lorsqu’un homme survint qui, tenant -en main un papier, affirma que le mort lui devait deux cents sous, et -déclara qu’il s’opposerait à l’ensevelissement jusqu’à ce qu’on l’eût -payé. La femme du mort vint, toute pleurante, rapporter la chose à saint -Donat; elle ajouta que cet homme avait, depuis longtemps, reçu en -totalité l’argent qu’il réclamait. Alors le saint marcha vers le -cercueil, et, prenant la main du mort, lui dit: «Ecoute-moi!» Le mort -répondit: «Je t’écoute!» Et saint Donat: «Lève-toi, et arrange-toi avec -cet homme, qui s’oppose à ton ensevelissement!» Le mort se releva dans -son cercueil, prouva en présence de tous qu’il avait déjà payé la dette, -et, saisissant le papier, le déchira. Puis il dit à saint Donat: «Et -maintenant, mon père, fais que je me rendorme!» Et Donat: «Fort bien, -mon fils, repose en paix!» - -VII. Comme, depuis près de trois ans, la pluie refusait de tomber, et -que la stérilité était grande, les infidèles vinrent trouver l’empereur -Théodose et lui demandèrent de leur livrer Donat, dont ils accusaient -les artifices magiques. Averti par l’empereur, Donat se rendit sur la -place, pria le Seigneur, et obtint aussitôt une pluie abondante. Puis il -revint chez lui, sans une goutte d’eau sur son vêtement, tandis que tous -les autres étaient trempés de pluie. - -VIII. Plus tard, lorsque les Goths ravagèrent l’Italie et que bon nombre -de chrétiens renièrent leur foi, le préfet Evadracien, à qui saint Donat -et saint Hilaire reprochaient son apostasie, fit saisir les deux saints, -et leur ordonna de sacrifier à Jupiter. Sur leur refus, Hilaire fut -dépouillé de ses vêtements, et roué de coups, dont il mourut. Donat fut -jeté en prison, puis décapité. C’était en l’an du Seigneur 380. - - - - -CXIV - -SAINT CYRIAQUE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS - -(8 août) - - -Cyriaque, qui avait été ordonné diacre par le pape Marcel, fut arrêté -avec ses compagnons, et condamné par Maximien à bêcher de la terre, pour -la porter ensuite sur ses épaules jusqu’à un endroit où l’on -construisait des thermes. Il y avait là un digne vieillard, saint -Saturnin, que Cyriaque et Sisinnius aidaient à porter sa charge de -terre. Puis le préfet fit saisir saint Cyriaque et demanda qu’on le lui -amenât. Or, pendant que l’officier Apronien le conduisait au palais du -préfet, soudain une voix jaillit du ciel avec une grande lumière, -disant: «Venez, enfants bénis de mon père!» Aussitôt Apronien se -convertit, se fit baptiser et vint l’avouer au préfet. Et celui-ci: -«Ainsi, tu es devenu chrétien?» Et l’officier: «Hélas, que de jours j’ai -perdus!» Le préfet lui répondit: «C’est maintenant que tu vas vraiment -perdre tes jours!» Et il lui fit trancher la tête. Il la fit trancher -également, après de nombreux supplices, à Saturnin et à Sisinnius, sur -leur refus de sacrifier aux idoles. - -Or la fille de Dioclétien, nommée Arthémie, était possédée d’un démon -qui, par sa bouche, disait: «Je ne sortirai point d’ici, à moins qu’on -ne fasse venir le diacre Cyriaque!» On alla donc chercher Cyriaque, et -le démon lui dit: «Si tu yeux que je sorte d’ici, donne-moi un récipient -où je puisse entrer!» Et Cyriaque: «Voici mon corps! Si tu peux, -entres-y!» Mais le démon: «Je ne puis pas entrer dans ce récipient-là, -car il est scellé et clos de toutes parts. Mais sache que, si tu me fais -sortir d’ici, à mon tour je te ferai aller jusqu’en Babylonie!» Et -lorsque Cyriaque l’eut fait sortir, Arthémie s’écria qu’elle voyait le -Dieu qu’il prêchait. Elle se fit donc baptiser par Cyriaque; et celui-ci -vécut quelque temps en paix dans la maison que lui donnèrent Dioclétien -et sa femme Serena. - -Mais, un jour, un messager du roi des Perses, vint demander à Dioclétien -la permission d’emmener Cyriaque auprès de son roi, dont la fille était -possédée d’un démon. Sur la prière de Dioclétien, Cyriaque s’embarqua -volontiers pour la Babylonie, avec ses compagnons Large et Smaragde. Et -le démon, dès qu’il fut arrivé, lui demanda, par la bouche de la jeune -fille: «Eh bien, Cyriaque, es-tu fatigué?» Et Cyriaque: «Je ne suis -point fatigué, ayant partout, pour me soutenir, le secours de Dieu!» Et -le démon: «Tout de même, je t’ai amené où je voulais!» Alors Cyriaque -lui dit: «Par ordre de Jésus, sors d’ici!» Et aussitôt le démon sortit, -en disant: «O nom terrible, qui me contraint à sortir!» Cyriaque baptisa -ensuite la jeune fille avec son père, sa mère, et beaucoup d’autres -personnes. Il refusa d’accepter les présents qu’on lui offrait, et vécut -pendant quarante-cinq jours de pain et d’eau: après quoi il revint à -Rome. - -Mais, deux mois plus tard, Dioclétien mourut, et son successeur -Maximien, furieux de la conversion de sa belle-sœur Arthémie, fit -arrêter Cyriaque, et le fit traîner devant son char, nu et chargé de -chaînes. Puis il ordonna à son ministre Carpasius de le forcer à -sacrifier avec ses compagnons, ou, sur leur refus, de les mettre à mort. -Carpasius fit verser de la poix bouillante sur la tête de Cyriaque, le -fit attacher à un chevalet, et enfin lui fit trancher la tête, ainsi -qu’à tous ses compagnons. L’empereur, en récompense, lui donna la maison -du saint; et comme, pour se moquer des chrétiens, Carpasius se baignait -dans le lieu où Cyriaque avait coutume de baptiser, il mourut à -l’improviste, ainsi que dix-neuf compagnons qu’il avait invités à sa -table. Et, depuis lors, les païens commencèrent à redouter et à vénérer -les chrétiens. - - - - -CXV - -SAINT LAURENT, MARTYR - -(10 août) - - -I. Laurent, lévite et martyr, était d’origine espagnole et fut amené à -Rome par saint Sixte, qui l’ordonna son archidiacre. En ce temps-là, -l’empereur Philippe et son fils, également nommé Philippe, étaient -devenus chrétiens, et s’efforçaient de travailler au bien de l’Eglise. -Ce Philippe fut le premier empereur qui reçut la foi du Christ; il avait -été converti, suivant les uns, par Origène, suivant d’autres, par saint -Ponce. Il régnait dans la millième année de la fondation de Rome, Dieu -ayant voulu que cet anniversaire de la ville sainte appartînt au Christ -et non aux idoles. Or Philippe avait un officier nommé Décius qui -s’était rendu célèbre par sa bravoure guerrière. Envoyé en Gaule pour -soumettre à l’empire les Gaulois rebelles, Décius s’acquitta si -heureusement de sa mission que Philippe, pour mieux honorer son retour, -alla au-devant de lui jusqu’à Vérone. Mais Décius, enivré par son -succès, convoita l’empire, et projeta la mort de son maître. Une nuit -que celui-ci dormait sous sa tente, Décius s’introduisit secrètement -auprès de lui et l’étrangla; après quoi il se gagna, à force de -promesses et de récompenses, l’armée qui était venue à Vérone avec le -défunt empereur, et il marcha sur Rome à grandes étapes. Alors le fils -de Philippe, effrayé, confia à saint Sixte et à saint Laurent tout le -trésor de son père en leur enjoignant de le distribuer aux églises et -aux pauvres, dans le cas où lui-même serait tué par Décius. Puis il -s’enfuit et se cacha, pendant que le Sénat allait au-devant de Décius et -le confirmait dans l’empire. Et Décius, afin de prouver que ce n’était -point par trahison qu’il avait tué son maître, mais par zèle religieux, -se mit à persécuter cruellement les chrétiens, ordonnant de les égorger -tous sans miséricorde. Des milliers de chrétiens moururent dans cette -persécution, et le jeune Philippe, entre autres, y recueillit la -couronne du martyre. - -Décius fit alors rechercher le trésor de Philippe. On lui amena saint -Sixte, dont on lui dit à la fois qu’il était chrétien et qu’il détenait -le trésor cherché. Et Décius le fit jeter en prison, pour le forcer à -renier le Christ et à livrer le trésor. Et Laurent, marchant derrière -son maître Sixte, lui criait: «Père, où vas-tu sans ton fils? Prêtre, où -vas-tu sans ton diacre?» Et saint Sixte lui répondait: «Ne crois pas, -mon fils, que je t’abandonne! Mais tu as encore à soutenir de plus -grandes luttes pour la foi du Christ. Dans trois jours, tu me rejoindras -au ciel!» Et il lui remit tout le trésor de Philippe, en lui -recommandant de le distribuer aux églises et aux pauvres. Aussi Laurent -commença-t-il tout de suite à rechercher les chrétiens, pour secourir -chacun d’eux d’après son besoin. Dans cette même nuit, il guérit une -veuve que tourmentait depuis longtemps un terrible mal de tête, et, d’un -signe de croix, rendit la vue à un aveugle. - -Cependant, saint Sixte, s’étant refusé à adorer les idoles, fut condamné -à avoir la tête tranchée. Et Laurent, marchant derrière lui, lui criait: -«Saint Père, ne m’abandonne pas, car j’ai dépensé déjà le trésor que tu -m’avais confié!» Ce qu’entendant, les soldats s’emparèrent de Laurent et -le conduisirent devant le tribun Parthenius. Et celui-ci le mena devant -Décius, qui lui dit: «Où est le trésor qu’on nous a dit que tu cachais?» -Et comme Laurent ne répondait pas, Décius le livra au préfet Valérien, -avec ordre de le supplicier de la façon la plus affreuse s’il refusait -de sacrifier aux idoles et de rendre le trésor. Valérien, à son tour, -mit Laurent sous la garde d’un officier nommé Hippolyte, qui le jeta en -prison avec une foule d’autres chrétiens. Or il y avait, dans la prison, -un païen nommé Lucillus, qui, à force de pleurer, avait perdu la vue. -Laurent lui promit de lui rendre la vue s’il voulait croire au Christ et -recevoir le baptême. Lucillus se hâta d’y consentir, et demanda avec -insistance à être baptisé. Laurent lui ordonna d’abord de se confesser, -puis, lui versant de l’eau sur la tête, il le baptisa au nom du Christ. -Et aussitôt Lucillus recouvra la vue: de telle sorte que tous les -aveugles vinrent trouver Laurent qui, par ses prières, obtint que -l’usage des yeux leur fût rendu. Ce que voyant, Hippolyte lui dit: -«Montre-moi le trésor!» Et Laurent: «O Hippolyte, si tu veux bien croire -dans notre Seigneur Jésus-Christ, je te montrerai mon trésor, et tu -auras, en outre, la vie éternelle!» Et Hippolyte: «Si tu fais ce que tu -dis, je ferai moi-même ce à quoi tu m’exhortes!» Et il se convertit, et -reçut le baptême avec tous les siens. Et, pendant qu’on le baptisait, il -dit: «Je vois les âmes des saints se réjouir dans le ciel!» - -Là-dessus, Valérien manda à Hippolyte de lui amener Laurent. Et Laurent -lui dit: «Allons ensemble, car la même gloire se prépare pour toi et -pour moi!» Au tribunal, Laurent, interrogé de nouveau sur le trésor, -demanda un délai de trois jours, que Valérien lui accorda en le confiant -de nouveau à la garde d’Hippolyte. Pendant ces trois jours, Laurent -recueillit des pauvres, des boiteux, des aveugles, et les amena à -Valérien en présence de Décius, et il dit: «Voici des trésors éternels, -qui jamais ne décroissent, mais croissent toujours! Et quant au trésor -de Philippe, les mains de ces malheureux l’ont porté au ciel.» Et -Valérien: «Que signifie tout cela? Hâte-toi de sacrifier!» Et Laurent: -«Qui doit-on adorer, la créature, ou le créateur?» Décius, furieux, le -fit frapper de pointes de fer, et ordonna qu’on usât sur lui toutes les -variétés de supplices. Et comme il l’engageait une dernière fois à -sacrifier, pour éviter tant de souffrances, Laurent répondit: «Tu ne -sais pas que tu m’offres là un festin que j’ai toujours souhaité!» -Alors, sur l’ordre de Décius, il fut dépouillé de ses vêtements, battu -de verges, et on lui laboura les côtes avec un fer rouge. Et il dit: -«Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi, ton serviteur, qui, interrogé, -t’ai proclamé pour mon maître!» Et Décius lui dit: «Je sais que, par ton -art magique, tu te délivres de la souffrance, mais je parviendrai bien à -te faire souffrir!» Sur quoi il le fit frapper longtemps de courroies -plombées. Et Laurent s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, reçois mon âme!» -Mais une voix du haut du ciel répondit: «Bien d’autres combats encore te -sont réservés!» Décius, qui avait également entendu la voix, fut rempli -de rage, et dit: «Romains, vous avez entendu comment les démons -consolaient ce sacrilège, qui n’a de respect ni pour vos dieux, ni pour -vos princes!» Et, de nouveau, il fit flageller Laurent, qui, le sourire -aux lèvres, rendait grâces à Dieu et priait pour les assistants. - -En ce moment, un soldat nommé Romain se convertit, et dit à Laurent: «Je -vois devant toi un beau jeune homme qui essuie avec un linge le sang de -tes membres. Je t’en supplie, au nom de Dieu, ne quitte pas la terre -sans m’avoir baptisé!» Et comme Décius avait ordonné à Valérien de faire -reconduire Laurent en prison, sous la garde d’Hippolyte, Romain, -apportant une cruche pleine d’eau, se jeta aux pieds du martyr et reçut -de lui le baptême. Ce qu’apprenant, Décius le fit frapper de verges, -puis décapiter. - -La même nuit, Laurent comparut de nouveau devant Décius. Et comme -Hippolyte pleurait, et criait qu’il était chrétien, Laurent lui dit: -«Cache encore le Christ au dedans de toi! Et, quand tu m’entendras -t’appeler, viens!» Alors Décius dit à Laurent: «Si tu ne veux pas -sacrifier aux dieux, toute la nuit se passera pour toi en supplices!» Et -Laurent: «Ma nuit n’a rien d’obscur, étant toute pleine de lumière!» -Alors Décius s’écria: «Qu’on apporte un lit de fer, pour que ce criminel -y passe la nuit!» On étendit donc Laurent sur un gril sous lequel on mit -des charbons enflammés, et où on le maintint avec des fourches de fer. -Et Laurent dit à Valérien: «Sache, malheureux, que ces charbons -m’apportent la fraîcheur, et à toi le feu éternel!» Puis, s’adressant à -Décius; d’un visage joyeux: «Eh bien, tu m’as suffisamment rôti d’un -côté, retourne-moi de l’autre côté, après quoi je serai à point!» Et, -levant les yeux au ciel, il s’écria: «Je te rends grâces, Seigneur, de -ce que tu m’aies jugé digne d’entrer dans ton royaume!» Et c’est ainsi -qu’il rendit l’âme. - -Décius, tout confus, s’en alla avec Valérien dans le palais de Tibère, -laissant sur le gril le corps du saint, qu’Hippolyte vint prendre, le -lendemain, dès l’aurore, et ensevelit dans le champ Véranien, avec -l’aide du prêtre Justin. Et tous les chrétiens, pleurant et gémissant, -célébrèrent cette mort par trois jours de veilles et de jeûnes. - -II. Saint Grégoire, dans son _Dialogue_, raconte l’histoire d’une -religieuse nommée Sabine, qui sut en vérité garder la continence de la -chair, mais ne sut pas retenir sa langue. Lorsqu’on l’eut enterrée dans -l’église de saint Laurent, devant l’autel du martyr, une partie de son -corps resta intacte, l’autre fut trouvée brûlée par le diable. - -III. Grégoire de Tours rapporte qu’un prêtre, qui réparait une église de -saint Laurent, et n’avait à sa disposition qu’une poutre trop courte, -pria saint Laurent qui avait nourri les pauvres, de le secourir dans sa -misère. Et aussitôt la poutre grandit de telle façon qu’il y en eut même -en excès un assez long morceau. Le prêtre coupa ce surplus en petites -tranches, dont l’application guérit bien des maladies. Le même miracle -nous est attesté par saint Fortunat. Il eut lieu dans une place forte -d’Italie nommée Brione. - -IV. Un autre prêtre, nommé Sanctulus, voulant réparer une église de -saint Laurent que les Lombards avaient brûlée, avait engagé de nombreux -ouvriers. Il s’aperçut un jour qu’il n’avait pas de quoi les nourrir; -mais, ayant prié le saint, il trouva dans sa huche un pain d’une -blancheur merveilleuse. Et ce pain était si petit qu’il pouvait à peine -suffire à un repas de trois personnes; mais saint Laurent ne voulut -point que ses ouvriers manquassent de nourriture; et il multiplia cet -unique pain de telle façon que, pendant dix jours, tous les ouvriers -purent en manger. - -V. Vincent, dans sa _Chronique_, raconte que l’église Saint-Laurent, à -Milan, possédait un calice de cristal d’une beauté admirable. Ce calice, -un jour qu’un diacre le portait à l’autel, lui tomba des mains et se -brisa en morceaux. Mais le diacre, désespéré, recueillit les morceaux, -les posa sur l’autel, et invoqua saint Laurent. Et aussitôt le calice -redevint entier. - -VI. On lit dans le _Livre des Miracles de la Vierge_ qu’un juge nommé -Etienne demeurait à Rome, qui se laissait volontiers corrompre par des -présents. Ce juge s’appropria injustement trois maisons qui dépendaient -de l’église de Saint-Laurent, et un jardin qui appartenait à l’église de -Sainte-Agnès. Après sa mort, quand il comparut au tribunal de Dieu, -saint Laurent s’approcha de lui avec indignation, et, à trois reprises, -lui tordit le bras. Et sainte Agnès, passant devant lui avec les autres -vierges, détourna de lui son visage pour ne pas le voir. Alors le -souverain juge déclara que, puisqu’il s’était approprié le bien d’autrui -et avait fait commerce de la justice, il aurait à aller rejoindre le -traître Judas. Mais saint Projet, que cet Etienne avait beaucoup aimé de -son vivant, s’approcha de saint Laurent et de sainte Agnès, et leur -demanda de lui pardonner. Ils intercédèrent donc pour lui, et la sainte -Vierge se joignit à eux: si bien qu’ils obtinrent que son âme revînt -dans son corps afin que, pendant trente jours, il pût faire pénitence. -La Vierge lui imposa, en outre, de réciter tous les jours un psaume. -Après quoi il fut rendu à la vie; mais, tant qu’il vécut, son bras resta -noir et tordu, comme si c’était, son véritable corps qui eût souffert. -Et, après avoir restitué tout ce qu’il avait pris, et fait pénitence -pendant trente jours, il rendit son âme au Seigneur. - -VII. Enfin on lit dans la vie de l’empereur Henri que, ce prince et sa -femme Cunégonde ayant toujours vécu dans la chasteté, le diable persuada -au mari que sa femme le trompait avec un de ses officiers: et -l’empereur, furieux, ordonna que Cunégonde eût à marcher, pieds nus, sur -des charbons ardents. Or Cunégonde, avant de commencer l’épreuve, -s’écria: «Toi qui sais que Henri ni personne n’ont touché mon corps, -Christ, secours-moi!» Et Henri, poussé par la jalousie, la frappa au -visage; mais elle entendit une voix qui lui disait: «Vierge, la Vierge -Marie te délivrera!» Puis elle marcha sur les charbons ardents sans -ressentir aucun mal. - -Quand Henri mourut, un ermite vit passer devant sa cellule une foule de -démons, qui lui dirent qu’ils allaient assister au jugement de -l’empereur, afin d’essayer de se le faire adjuger. Mais bientôt l’ermite -vit revenir les démons, qui lui racontèrent qu’ils avaient perdu leur -peine, car, lorsqu’ils avaient mis dans la balance le soupçon conjugal -d’Henri et ses autres péchés, saint Laurent était survenu, et avait mis -dans l’autre plateau de la balance un grand calice d’or qui avait fait -contrepoids: ce dont les diables avaient été si furieux, qu’ils avaient -brisé une des oreilles du calice. Et en effet, l’empereur défunt avait -fait don à l’église d’Einstetten, en l’honneur de saint Laurent, pour -qui il avait une dévotion particulière, d’un grand calice d’or massif. -Et l’on put constater, que, le jour de la mort de l’empereur, une des -anses de ce calice se trouva brisée. - -VIII. Nous devons noter que le martyre de saint Laurent est considéré -comme le plus excellent de tous les martyres des saints, tant pour le -nombre et la cruauté des supplices endurés que pour le courage montré -par le saint; et aussi pour la bonne influence exercée par sa mort. De -là vient que saint Laurent, entre tous les martyrs, possède trois -privilèges quant aux offices célébrés en son honneur. Il est, d’abord, -le seul martyr dont la fête soit précédée d’une veille. En second lieu, -il est le seul dont la fête ait une octave, de même que, seul, saint -Martin est honoré d’une octave, parmi les confesseurs. En troisième -lieu, saint Laurent a le privilège d’une régression des antiennes, -privilège qu’il partage avec saint Paul: et cela pour rappeler qu’il est -le plus parfait des martyrs, de même que saint Paul est le plus parfait -des prédicateurs. - - - - -CXVI - -SAINT HIPPOLYTE, MARTYR - -(13 août) - - -I. Après avoir enseveli le corps de saint Laurent, Hippolyte rentra chez -lui, donna le baiser de paix à ses serviteurs, partagea avec eux la -sainte communion que lui avait apportée le prêtre Justin, et se mit à -table pour le dîner. Mais, en ce moment, arrivèrent des soldats qui -s’emparèrent de lui et le conduisirent auprès de Décius. Et celui-ci, -dès qu’il l’aperçut, lui dit en souriant: «Es-tu donc devenu mage, toi -aussi, pour te mêler, comme tu l’as fait, d’enlever le corps de -Laurent?» Et Hippolyte: «Je l’ai fait non point parce que je suis mage, -mais parce que je suis chrétien!» Alors Décius, furieux, le fit -dépouiller de ses vêtements, et lui fit écraser le visage à coups de -pierres. Mais Hippolyte: «En croyant me dépouiller; tu ne fais que me -mieux orner!» Et Décius: «Es-tu donc devenu fou, pour ne pas rougir même -de ta nudité? Allons, sacrifie aux dieux, afin de ne pas périr comme ton -Laurent!» Et Hippolyte: «Puissé-je mériter de suivre l’exemple de ce -Laurent que tu oses nommer de ta bouche impure!» Sur quoi Décius le fit -battre de verges et déchirer de lanières ferrées. Mais Hippolyte -raillait tous les tourments, et ne cessait point de se proclamer -chrétien. Décius lui fit rendre son ancien costume militaire, espérant -l’engager par là à reprendre ses anciennes fonctions d’officier. Mais -Hippolyte lui répondit qu’il était désormais soldat dans l’armée du -Christ. Et Décius, exaspéré, le livra à son préfet Valérien, qu’il -autorisa à s’approprier tous ses biens, et à lui infliger les pires -supplices. Valérien apprit alors que tous les serviteurs d’Hippolyte -étaient aussi chrétiens. Il les fit donc comparaître devant lui, et les -somma de sacrifier aux idoles. Mais la nourrice d’Hippolyte, Concorde, -lui répondit au nom de tous: «Nous aimons mieux mourir honnêtement avec -notre maître que de vivre malhonnêtement!» Et Valérien: «La race des -esclaves ne peut être corrigée que par des supplices!» Puis, en présence -d’Hippolyte, il la fit frapper de verges plombées jusqu’à ce qu’elle -mourût. Et Hippolyte: «Je te remercie, Seigneur, d’avoir bien voulu -admettre ma nourrice parmi tes saints!» - -Valérien fit ensuite conduire Hippolyte et ses serviteurs en dehors de -la Porte de Tibur. Et Hippolyte, encourageant ses compagnons, leur -disait: «Mes frères, soyez sans crainte, car nous allons être bientôt -réunis devant Dieu!» Valérien ordonna que tous les serviteurs eussent -d’abord la tête tranchée en présence d’Hippolyte; puis il fit attacher -celui-ci par les pieds, au cou de chevaux indomptés, qui le traînèrent -sur des chardons et des cailloux jusqu’à ce qu’il rendît l’âme. Il -mourut en l’an du Seigneur 251. - -Le prêtre Justin enleva les corps des martyrs et les ensevelit à côté du -corps de saint Laurent: mais il ne put retrouver le corps de sainte -Concorde, qui avait été jeté à l’égout. Or, un soldat, nommé Porphyre, -croyant que la vieille femme avait dans ses vêtements de l’or et des -pierreries, alla chez un égoutier nommé Irénée, qui était secrètement -chrétien, et lui dit: «Retire de l’égout le corps de Concorde, car je -crois bien qu’elle avait de l’or et des pierreries dans ses vêtements!» -Et ainsi Irénée connut l’endroit où avait été jeté le corps de la -sainte. Il le retira donc de l’égout; et quand Porphyre eut constaté -qu’il s’était trompé dans son espérance, Irénée appela un de ses -compagnons, nommé Abonde, avec l’aide duquel il porta le corps chez -saint Justin, qui le fit ensevelir à côté de ceux des autres martyrs. Ce -qu’apprenant; Valérien fit jeter vivants à l’égout Irénée et Abonde, -dont les corps furent joints par saint Justin à ceux des autres martyrs. - -Peu de temps après, comme Décius et Valérien, dans un char d’or, se -rendaient à l’amphithéâtre pour persécuter les chrétiens, Décius, -brusquement possédé du démon, s’écria: «O Hippolyte, que lourdes sont -les chaînes dont tu m’as chargé!» Et, au même instant, Valérien s’écria: -«O Laurent, tes chaînes de feu me brûlent les chairs!» Et Valérien -mourut sur-le-champ. Décius, revenu chez lui, survécut trois jours -encore, pendant lesquels il ne cessait point de crier: «O Laurent et -Hippolyte, relâchez-vous un moment de me torturer!» Et telle fut sa -misérable mort. Ce que voyant, sa femme Triphonie se dépouilla de tous -ses biens, et, en compagnie de sa fille Cyrille, alla demander à saint -Justin de la baptiser. Elle mourut le lendemain, étant en prière. Et -quarante-sept soldats, ayant appris que l’impératrice et sa fille -étaient devenues chrétiennes, vinrent se faire baptiser avec leurs -familles. Ils reçurent le baptême des mains du pape Denis, qui avait -succédé à saint Sixte. Et l’empereur Claude fit étrangler Cyrille et -décapiter tous les chrétiens; et leurs corps furent réunis à ceux de -saint Laurent et de ses compagnons. - -Nous devons noter, à ce propos, que la mention de l’empereur Claude -achève de prouver que ce n’est point l’empereur Décius, mais un César de -ce nom, qui a martyrisé saint Laurent et saint Hippolyte. Car ce n’est -pas à l’empereur Décius qu’a succédé Claude, mais à l’empereur Gallien. -De telle sorte qu’on peut admettre ou bien que ce Gallien s’appelait -aussi Décius, ou bien encore, comme le dit un chroniqueur, que Gallien, -pour l’assister dans ses fonctions, avait créé César un certain Décius. - -II. Un bouvier, nommé Pierre, était allé aux champs le jour de la fête -de sainte Marie-Madeleine, et accablait ses bœufs de jurons -blasphématoires. Soudain la foudre s’abattit sur lui, lui brûlant les -chairs et les muscles d’une jambe, de telle façon que ses os se -trouvèrent presque détachés. Se traînant alors jusqu’à une église de la -Vierge, il cacha son tibia dans un recoin, et, tout en larmes, supplia -Marie de venir à son aide. La nuit suivante, à la demande de la Vierge, -saint Hippolyte alla prendre le tibia dans l’église et le replaça dans -la jambe du bouvier, comme on greffe une bouture. Aux cris du malade, -toute sa famille accourut, et découvrit avec stupeur, qu’il avait de -nouveau ses deux tibias. Mais lui, réveillé, crut d’abord qu’on se -moquait de lui. Et quand il s’aperçut de la réalité du miracle, il -sentit que sa jambe nouvelle était trop molle pour soutenir son corps. -Il resta donc boiteux pendant une année entière. Puis la Vierge lui -apparut, accompagnée de saint Hippolyte, et dit à celui-ci de compléter -sa guérison. Et quand le bouvier se réveilla, il se trouva entièrement -guéri. - -Il entra alors dans un monastère, où le diable ne cessa point de le -tenter, lui apparaissant, de préférence, sous la forme d’une jeune femme -nue. Un jour enfin, le moine, exaspéré, prit son étole de prêtre et la -passa autour du cou de sa visiteuse. Aussitôt le diable s’enfuit; et la -jeune femme se transforma en un cadavre pourri, qui remplit tout le -couvent de sa puanteur. Par quoi l’on vit clairement que le diable, pour -tenter Pierre, s’était introduit dans le corps d’une femme morte. - - - - -CXVII - -L’ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE - -(15 août) - - -I. Un écrit apocryphe, attribué à saint Jean l’Evangéliste, nous raconte -la façon dont eut lieu l’assomption de la Vierge. - -Lorsque les apôtres se furent séparés, pour aller prêcher l’évangile aux -nations, la sainte Vierge resta dans leur maison, qui était près de la -montagne de Sion. Elle ne cessait point de visiter pieusement tous les -lieux consacrés par son fils, c’est-à-dire ceux de son baptême, de son -jeûne, de sa prière, de sa passion, de sa sépulture, de sa résurrection -et de son ascension. Et Epiphane nous apprend qu’elle survécut -vingt-quatre ans à l’ascension de son fils. Il ajoute que, comme la -Vierge avait quinze ans lorsqu’elle mit au monde le Christ, et comme -celui-ci avait passé sur cette terre trente-trois ans, elle avait donc -soixante-douze ans lorsqu’elle mourut. Mais il paraît plus probable -d’admettre, comme nous le lisons ailleurs, qu’elle ne survécut à son -fils que douze ans, et qu’elle avait soixante ans, lors de son -assomption: car l’_Histoire ecclésiastique_ nous dit que, pendant douze -ans, les apôtres prêchèrent en Judée et dans les régions voisines. - -Un jour enfin, comme le désir de revoir son fils agitait très vivement -la Vierge et la faisait pleurer très abondamment, voici qu’un ange -entouré de lumière se présenta devant elle, la salua respectueusement -comme la mère de son maître, et lui dit: «Je vous salue, Bienheureuse -Marie! Et je vous apporte ici une branche de palmier du paradis, que -vous ferez porter devant votre cercueil, dans trois jours, car votre -fils vous attend près de lui!» Et Marie: «Si j’ai trouvé grâce devant -tes yeux, daigne me dire ton nom! Mais, surtout, je te demande avec -instance que mes fils et frères, les apôtres, se rassemblent autour de -moi, afin que je puisse les voir de mes yeux avant de mourir, et rendre -mon âme à Dieu en leur présence, et être ensevelie par eux! Et je te -demande encore ceci: que mon âme, en sortant de mon corps, ne rencontre -aucun méchant esprit, et échappe au pouvoir de Satan!» Et l’ange: -«Pourquoi désirez-vous savoir mon nom, qui est grand et admirable? Mais -sachez qu’aujourd’hui même tous les apôtres se réuniront ici, et que -c’est en leur présence que s’exhalera votre âme! Car celui qui, jadis, a -transporté le prophète de Judée à Babylone, celui-là n’a besoin que d’un -moment pour amener ici tous les apôtres. Et quant au malin esprit, -qu’avez-vous à le craindre, vous qui lui avez broyé la tête sous votre -pied, et l’avez dépouillé de son pouvoir?» Cela dit, l’ange remonta au -ciel; et la palme qu’il avait apportée brillait d’une clarté extrême. -C’était un rameau vert, mais avec des feuilles aussi lumineuses que -l’étoile du matin. - -Or, comme saint Jean prêchait à Ephèse, une nuée blanche le souleva, et -le déposa au seuil de la maison de Marie. Jean frappa à la porte, entra -et salua respectueusement la Vierge. Et elle, pleurant de joie: «Mon -fils Jean, tu te souviens des paroles de ton maître, qui m’a recommandé -à toi comme une mère, et toi à moi comme un fils. Et voici que le -Seigneur me rappelle, et que je confie mon corps à ta sollicitude. Car -j’ai appris que les Juifs se proposaient, dès que je serais morte, de -ravir mes restes et de les brûler. Mais toi, fais porter cette palme -devant mon cercueil lorsque vous conduirez mon corps au tombeau!» Et -Jean lui dit: «Oh! comme je voudrais que tous les apôtres mes frères -fussent ici, pour préparer tes funérailles, et proclamer tes louanges!» -Et, pendant qu’il disait cela, tous les apôtres, dans les lieux divers -où ils prêchaient, furent soulevés par des nuées, et déposés devant la -maison de Marie. Et quand ils se virent réunis là, ils se dirent, tout -surpris: «Pour quel motif le Seigneur nous a-t-il rassemblés -aujourd’hui?» Alors Jean sortit vers eux, leur annonça la mort prochaine -de la Vierge, et ajouta: «Prenez garde, mes frères, à ne point pleurer -quand elle sera morte, de peur que le peuple en voyant vos larmes, ne -soit troublé et ne se dise: «Ces gens-là prêchent aux autres la -résurrection, et, eux-mêmes, ils ont peur de la mort!» Et saint Denis, -le disciple de saint Paul, dans son livre sur les _Noms de Dieu_, nous -fait un récit analogue, ajoutant que lui aussi était là, et que la -Vierge sommeillait pendant l’arrivée des apôtres. - -Quand la Vierge vit tous les apôtres réunis, elle bénit le Seigneur et -s’assit au milieu d’eux, parmi des lampes allumées. Or, vers la -troisième heure de la nuit, Jésus arriva avec la légion des anges, la -troupe des patriarches, l’armée des martyrs, les cohortes des -confesseurs et les chœurs des vierges; et toute cette troupe sainte, -rangée devant le trône de Marie, se mit à chanter des cantiques de -louanges. Puis Jésus dit: «Viens, mon élue, afin que je te place sur mon -trône, car je désire t’avoir près de moi!» Et Marie: «Seigneur, je suis -prête!» Et toute la troupe sainte chanta doucement les louanges de -Marie. Après quoi Marie elle-même chanta: «Toutes les générations me -proclameront bienheureuse, en raison du grand honneur que me fait Celui -qui peut tout!» Et le chef du chœur céleste entonna: «Viens du Liban, -fiancée, pour être couronnée!» Et Marie: «Me voici, je viens, car il a -été écrit de moi que je devais faire ta volonté, ô mon Dieu, parce que -mon esprit exultait en toi!» Et ainsi l’âme de Marie sortit de son -corps, et s’envola dans le sein de son fils, affranchie de la douleur -comme elle l’avait été de la souillure. Et Jésus dit aux apôtres: -«Transportez le corps de la Vierge dans la vallée de Josaphat, -déposez-le dans un monument que vous y trouverez, et attendez-moi là -pendant trois jours!» Et aussitôt le corps de Marie fut entouré de roses -et de lys, symbole des martyrs, des anges, des confesseurs et des -vierges. Et ainsi l’âme de Marie fut emportée joyeusement au ciel, où -elle s’assit sur le trône de gloire à la droite de son fils. - -Pendant ce temps, trois vierges, qui se trouvaient là, dévêtirent le -corps pour le laver; mais, aussi longtemps que dura leur travail, le -corps brilla d’une telle lumière qu’elles-mêmes qui le touchaient ne -parvenaient pas à le voir. Puis les apôtres soulevèrent pieusement le -corps, et le posèrent dans un cercueil. Et Jean dit à Pierre: «C’est -toi, Pierre, qui porteras cette palme devant le cercueil; car le -Seigneur t’a préféré à nous, et t’a constitué le berger de ses brebis!» -Et Pierre: «C’est à toi, plutôt, de la porter! car tu as été élu par le -Seigneur pendant que ton corps était encore vierge, et c’est toi aussi -qui as été jugé digne de reposer sur le sein du Seigneur. Tu porteras -donc cette palme; et moi je porterai le cercueil avec les porteurs, -pendant que nos autres frères, entourant le cercueil, chanteront les -louanges de Dieu.» Et Paul dit: «Moi, qui suis le plus petit de vous -tous, je porterai le cercueil avec toi!» Pierre et Paul soulevèrent donc -le cercueil; et Pierre entonna: _Exiit Israël de Ægypto, alleluia!_ Et -les autres apôtres suivirent en chantant. Et le Seigneur couvrit d’un -nuage le cercueil et les apôtres, de telle façon qu’on entendait leurs -voix sans les voir. Et des anges s’étaient joints aux apôtres, chantant -aussi, et remplissant toute la terre de sons merveilleux. - -Attirés par la douceur de cette musique, tous les Juifs accouraient, -s’informant de ce qui se passait. Quelqu’un leur dit: «C’est Marie que -les disciples de Jésus portent au tombeau!» Sur quoi les Juifs de -prendre les armes et de s’exhorter l’un l’autre, en disant: «Venez, nous -tuerons tous les disciples, et nous brûlerons ce corps qui a porté -l’imposteur!» Et le prince des prêtres, furieux, s’écria: «Voilà donc le -tabernacle de celui qui a troublé notre race! Et voilà les honneurs -qu’on lui rend!» Ce disant, il voulut s’approcher du cercueil pour le -jeter à terre. Mais aussitôt ses deux mains se desséchèrent, et -restèrent attachées au cercueil, pendant que les anges, cachés dans les -nuées, aveuglaient tous les autres Juifs. Et le prince des prêtres -gémissait et disait: «Saint Pierre, ne m’oublie pas dans ma peine, mais -prie ton Dieu pour moi! Rappelle-toi comment, un jour, je te suis venu -en aide et t’ai excusé, quand une servante t’accusait!» Et Pierre lui -dit: «Je n’ai pas le loisir de m’occuper de toi; mais si tu veux croire -en Jésus-Christ et en celle qui l’a enfanté, j’espère que tu pourras -recouvrer la santé!» Et le prince des prêtres: «Je crois que Jésus est -le fils de Dieu et que voici sa sainte mère!» Aussitôt ses mains se -détachèrent du cercueil; mais ses bras restaient desséchés et endoloris. -Et Pierre lui dit: «Baise ce cercueil et dis que tu crois en -Jésus-Christ!» Ce qu’ayant fait, le prêtre recouvra aussitôt la santé; -et Pierre lui dit: «Prends cette palme des mains de notre frère Jean, et -pose-la sur les yeux de tes compagnons privés de la vue; et tous ceux -d’entre eux qui croiront recouvreront la vue; mais ceux qui refuseront -de croire seront privés de leur vue pour l’éternité!» - -Puis les apôtres déposèrent la Vierge dans le monument qui l’attendait, -et s’assirent à l’entour, comme Jean le leur avait ordonné. Et, le -troisième jour, Jésus vint avec une troupe d’anges, les salua et leur -dit: «Que la paix soit avec vous!» A quoi ils répondirent: «Gloire à -toi, Seigneur!» Et Jésus leur dit: «Quel honneur pensez-vous que je -doive accorder à celle qui m’a enfanté?» Et eux: «Nous croyons, -Seigneur, que, de même que tu règnes dans les siècles des siècles, -vainqueur de la mort, de même tu ressusciteras le corps de ta mère, et -le placeras à ta droite pour l’éternité!» Et aussitôt apparut l’archange -Michel, présentant au Seigneur l’âme de Marie. Et Jésus dit: «Lève-toi, -ma mère, ma colombe, tabernacle de gloire, vase de vie, temple céleste, -afin que, de même que tu n’as point senti la souillure du contact -charnel, tu n’aies pas non plus à souffrir la décomposition de ton -corps!» Et l’âme de Marie rentra dans son corps, et la troupe des anges -l’emporta au ciel. Et comme Thomas, qui n’avait pas assisté au miracle -de l’assomption, refusait d’y croire, voici que la ceinture qui -entourait le corps de la Vierge tomba du ciel dans ses mains, intacte et -encore nouée, de manière à lui faire comprendre que le corps de la -Vierge avait été emporté tout entier au ciel. - -Mais tout ce qu’on vient de lire est absolument apocryphe, comme le dit -saint Jérôme dans sa lettre à Paul et Eustochius. Mais le saint ajoute: -«Il y a cependant un certain nombre de faits que nous devons croire -vrais, car d’autres témoignages de saints les ont confirmés; et ces -faits sont, à savoir: l’appui divin promis et montré à la Vierge, la -réunion de tous les apôtres, la mort sans douleur, les préparatifs de -l’ensevelissement dans la vallée de Josaphat, la persécution des Juifs, -la production de miracles, enfin l’assomption simultanée de l’âme et du -corps. D’autres détails doivent être considérés comme des symboles, et -d’autres enfin, tels que l’absence et le doute de Thomas, doivent être -rejetés sans hésitation.» - -On dit encore que les vêtements de la Vierge sont restés dans le -tombeau, pour la consolation des fidèles; et c’est de l’un de ces -vêtements que l’on raconte le miracle suivant. Comme le duc des Normands -assiégeait la ville de Chartres, l’évêque de cette ville attacha à une -lance, en manière de drapeau, la tunique de la Vierge, qui était -conservée dans sa cathédrale; après quoi, suivi de tout le peuple, il -sortit de la ville et marcha vers les ennemis, qui, aussitôt, aveuglés -et comme paralysés restèrent immobiles. Ce que voyant, les habitants de -Chartres se mirent à les massacrer. Mais leur cruauté déplut à la -Vierge, qui, dès cet instant, fit disparaître miraculeusement la sainte -tunique. - -II. Un clerc, qui avait pour la Vierge une dévotion particulière, -s’efforçait en quelque sorte de la consoler, tous les jours, de la -douleur que lui causaient les cinq plaies du Christ. Il lui disait: -«Réjouis-toi, mère de Dieu, vierge immaculée, toi qui as reçu la joie de -l’ange, toi qui as enfanté l’éclat de la lumière éternelle, réjouis-toi, -seule mère vierge, que louent toutes les créatures!» Or cet homme, étant -malade, et se voyant près de mourir, fut pris d’épouvante. Sur quoi la -Vierge, lui apparaissant, lui dit: «Mon fils, comment peux-tu ainsi -trembler de frayeur, toi qui m’as si souvent rappelé mes joies? -Réjouis-toi plutôt, toi aussi! Et, pour avoir la joie éternelle, viens -avec moi!» - -III. Un chevalier riche et puissant avait dissipé ses biens avec tant de -prodigalité qu’il se trouva réduit à l’indigence. Sa femme, personne des -plus vertueuses, avait une dévotion particulière pour la Vierge Marie. -Or un jour, à l’approche d’une fête où, autrefois, il avait l’habitude -de faire des dons très abondants, cet homme, honteux de n’avoir plus -rien à donner, s’enfuit dans un endroit désert pour y rester caché -pendant le temps de la fête. Et voilà qu’un cheval terrible s’approche -de lui, monté par un cavalier plus terrible encore. Et ce cavalier, lui -ayant demandé la cause de son chagrin, lui promet de le rendre plus -riche et plus glorieux qu’auparavant, si seulement il consent à lui -obéir. Et l’homme s’engage à obéir au prince des ténèbres, dès que -celui-ci aura tenu la promesse qu’il lui fait. Et le cavalier: «Rentre -chez toi, et va voir dans tel et tel lieu de ta maison! Tu y trouveras -de l’or, de l’argent et des pierres précieuses! Mais ce n’est qu’à la -condition que tu t’engages, tel et tel jour, à m’amener ici ta femme!» -L’homme s’y engage, revient chez lui et y trouve les trésors annoncés -par le diable. De nouveau il achète des palais, distribue des présents, -acquiert des esclaves. Puis, à l’approche du jour fixé par le diable, il -appelle sa femme et lui dit: «Monte à cheval, car nous avons à aller -assez loin d’ici!» La femme, épouvantée, mais n’osant point contredire -son mari, se recommande à la Vierge et se met en route. En passant -devant une église, elle descend de son cheval, entre dans l’église, et -demande à son mari de l’attendre un instant. Et là, comme de nouveau -elle invoque la Vierge, celle-ci lui envoie un profond sommeil; après -quoi, descendant elle-même de l’autel, elle prend la forme et revêt les -robes de la femme, sort de l’église, et monte à cheval, de telle sorte -que l’homme croit que c’est sa femme qui chevauche à côté de lui. Mais -voilà que, lorsqu’ils arrivent au lieu du rendez-vous, le prince des -ténèbres, qui accourait vers eux, s’arrête, se met à trembler et dit au -chevalier: «Traître, est-ce ainsi que tu te joues de moi en récompense -de tant de bienfaits? Je t’avais dit de m’amener ta femme, et, au lieu -d’elle, c’est la Vierge Marie qui vient avec toi! J’espérais tourmenter -ta femme, pour me venger du dommage qu’elle me faisait par sa piété, et -Celle que tu m’amènes, c’est elle qui va me tourmenter et me renvoyer en -enfer!» L’homme, frappé d’étonnement et de terreur, restait interdit. Et -la Vierge dit au démon: «Maudit, comment as-tu osé projeter de nuire à -ma chère servante? Pour te punir, je t’ordonne de rentrer de suite en -enfer, et te défends, désormais, de vouloir faire aucun mal à toute -personne qui m’invoquera!» Le diable s’enfuit en gémissant. Le -chevalier, sautant de son cheval, se prosterna aux pieds de la Vierge -qui, après lui avoir reproché son crime, lui ordonna d’aller rejoindre -sa femme, endormie dans l’église, et puis de rejeter toutes les -richesses qui lui venaient du diable. Alors l’homme, resté seul, courut -jusqu’à l’église: il réveilla sa femme, et lui raconta ce qui lui était -arrivé. Après quoi tous deux, rentrés dans leur maison, rejetèrent -toutes les richesses du diable et vécurent pieusement dans le culte de -la Vierge Marie, qui ne se fit pas faute, à son tour, de les combler de -richesses. - -IV. Un homme chargé de péchés fut ravi en esprit au jugement de Dieu. Il -vit arriver Satan, qui dit au Seigneur: «Il n’y a, dans cette âme, rien -qui t’appartienne! Elle est à moi tout entière, et j’en ai une preuve -irréfutable!» Et le Seigneur: «Quelle est cette preuve?» Et Satan: -«C’est ta propre parole. Car tu as dit à Adam et à Eve: «Si vous mangez -de ce fruit, vous mourrez «aussitôt!» Or cet homme est de la race de -ceux qui ont mangé du fruit défendu; et, par conséquent, il doit être -voué à la mort éternelle!» Alors Le Seigneur invita l’homme à se -défendre; mais l’homme ne trouva rien à dire. Puis le démon reprit: «Et -cette âme me revient encore par prescription, car il y a déjà trente ans -qu’elle n’obéit qu’à moi!» De nouveau, l’homme ne trouva rien à -répondre. Mais le Seigneur, ne voulant pas encore porter la sentence -contre lui, lui accorda un délai de huit jours, afin qu’il pût se -recueillir et préparer sa défense. Et comme le malheureux s’éloignait, -tout tremblant et tout désolé, un inconnu l’aborda et lui demanda la -cause de sa tristesse. Et, quand il l’eût apprise, il lui dit: «Sois -sans crainte, car je te viendrai en aide!» Le pécheur lui demanda son -nom. Et l’inconnu: «Je m’appelle la Vérité!» Puis un second inconnu -promit également son secours au pécheur, et lui dit qu’il s’appelait la -Justice. Et en effet, huit jours après, comme Satan reproduisait son -premier argument, la Vérité lui répondit: «Il y a deux sortes de mort, -la mort corporelle et la mort éternelle. Et la parole que tu cites, -démon, ne se rapporte qu’à la mort corporelle, non à la mort éternelle. -Car tous meurent quant au corps, mais tous ne meurent point quant à la -vie éternelle.» Sur quoi Satan, se voyant vaincu, exposa son second -argument; mais la Justice lui répondit: «En effet, cet homme t’a -longtemps servi, mais jamais sa raison n’a cessé de murmurer en lui et -de le lui reprocher!» Alors Satan dit: «Cette âme doit me revenir, car, -si même elle a fait quelque bien, la somme de ses péchés est -incomparablement plus lourde!» Alors le Seigneur: «Qu’on apporte les -balances, et qu’on y pèse le bien et le mal qu’il a faits!» Mais la -Vérité et la Justice dirent au pécheur: «De toute ton âme, recours à la -Mère de Miséricorde, qui est assise à côté du Seigneur, et efforce-toi -de te gagner son appui!» L’homme fit ainsi, et la Vierge Marie, venant à -son aide, posa sa main sur le plateau de la balance où se trouvaient les -quelques bonnes actions du pécheur. Et en vain le diable essayait de -faire pencher le balance de l’autre côté: l’appui de la Vierge prévalut, -et le pécheur fut remis en liberté. Après quoi, s’éveillant de sa -vision, il fit pénitence et se convertit à une meilleure vie. - -V. Dans la ville de Bourges, vers l’an du Seigneur 527, comme les -chrétiens communiaient le jour de Pâques, un enfant juif se joignit à -eux et reçut la sainte hostie. Rentré chez lui, il rapporta la chose à -son père qui, furieux, le jeta dans une fournaise enflammée. Mais -aussitôt la Vierge, prenant la forme d’une statue que l’enfant avait vue -sur l’autel, s’approcha de lui et le protégea des flammes. Cependant, -aux cris de la mère, une foule de chrétiens et de Juifs accoururent qui, -voyant que l’enfant restait sain et sauf dans le feu, l’en retirèrent, -et l’interrogèrent sur le miracle qui l’avait préservé. Et l’enfant -répondit: «La belle dame que j’ai vue sur l’autel, c’est elle qui est -venue près de moi, et a empêché les flammes de m’atteindre!» Alors les -chrétiens saisirent le père de l’enfant et le jetèrent dans la -fournaise, où ce vilain homme fut aussitôt réduit en cendres. - -VI. Des moines se promenaient, un matin, au bord d’un fleuve, et se -divertissaient à toute sorte de bavardages frivoles, lorsqu’ils virent -tout à coup un bateau qui s’approchait avec un grand bruit de rames. Et -ils demandèrent aux matelots: «Qui êtes-vous?» Et eux: «Nous sommes des -démons, et nous conduisons en enfer l’âme d’Ebroïn, maire au palais du -roi de France, qui a apostasié du monastère de Saint-Gall!» Ce -qu’entendant, les moines, épouvantés, s’écrièrent: «Sainte Marie, priez -pour nous! «Et les démons leur dirent: «Vous avez été bien inspirés -d’invoquer Marie, car vous venions vous chercher pour vous emporter -aussi, afin de vous punir de la façon dont vous bavardez au lieu de -prier!» - -VII. Il y avait un moine qui était grand paillard, mais très dévot à la -Vierge Marie. Or une nuit, comme il allait à son péché accoutumé et -qu’il passait devant l’autel, il récita l’_Ave Maria_. Puis, sortant de -l’église, il voulut traverser la rivière, tomba dans l’eau et mourut. -Aussitôt les démons emportèrent son âme. Et comme des anges accouraient -pour la délivrer, les démons leur dirent: «Pourquoi venez-vous? Il n’y a -rien à vous, dans cette âme!» Mais ensuite arriva la Vierge Marie, leur -demandant de quel droit ils emportaient cette âme. Et ils répondirent: -«Nous l’avons trouvée achevant sa vie dans le péché!» Mais la Vierge: -«Vous mentez, car je sais que cet homme avait coutume de m’adresser une -prière avant de partir, et aussi quand il revenait! Au reste, déférons -la chose à la décision du souverain juge!» Et le Seigneur décida, sur la -demande de la Vierge, que l’âme du moine pût rentrer dans son corps pour -faire pénitence de ses péchés. Cependant les autres moines, ne voyant -point leur frère aux matines, se mettent à le chercher, le retirent du -fleuve, et s’apprêtent à l’ensevelir, quand tout à coup il ressuscite, -et leur raconte ce qui lui est arrivé. - -VIII. Une femme était tourmentée par un démon qui se montrait à elle -sous forme humaine; et ni l’aspersion d’eau bénite, ni aucun autre -remède ne parvenait à la délivrer. Alors un saint homme lui conseilla -que, la prochaine fois que le démon lui apparaîtrait, elle étendît les -mains au ciel et s’écriât: «Sainte Marie, venez à mon secours!» La femme -fit ainsi; et le diable s’arrêta comme frappé d’une pierre. Puis il dit: -«Qu’un diable encore pire que moi entre dans la bouche de celui qui t’a -appris cela!» Puis il disparut, et jamais plus il n’osa l’approcher. - - - - -CXVIII - -SAINT BERNARD, DOCTEUR - -(21 août) - - -Bernard naquit en Bourgogne, au château de Fontaine, de parents nobles -et pieux. Son père, vaillant homme d’armes, s’appelait Célestin, sa mère -se nommait Aleth. Elle eut sept enfants, six fils et une fille, tous -voués par elle au service de Dieu dès avant leur naissance; et elle tint -à les nourrir tous de son propre lait, comme pour leur transmettre, avec -son lait, une part de ses vertus. Puis, quand ils grandissaient, elle -les élevait pour la vie du cloître plus que pour celle de la cour, les -accoutumant à une nourriture grossière et commune. - -Bernard était son troisième fils. Pendant qu’elle le portait encore dans -son sein, elle eut un rêve où elle se vit donnant le jour à un petit -chien tout blanc, et qui aboyait d’une voix vigoureuse. Elle raconta -ensuite son rêve à un homme de Dieu, qui, inspiré d’en haut, lui dit: -«Tu seras mère d’un petit chien excellent qui, gardien de la maison de -Dieu, aboiera vigoureusement contre ses ennemis!» - -Enfant, Bernard souffrait de cruels maux de tête. Un jour une jeune -femme vint auprès de lui, pour adoucir sa souffrance par des chants; -mais l’enfant, indigné, la chassa de sa chambre. Et Dieu le récompensa -de son zèle, car, aussitôt après, il se leva de son lit et fut guéri. La -nuit de Noël, comme le petit Bernard, attendant l’office du matin dans -l’église, se demandait à quelle heure de la nuit le Christ était né, -l’enfant Jésus lui apparut tel qu’il était sorti du sein de sa mère. -Aussi, toute sa vie, crut-il que c’était à cette heure-là qu’était né le -Seigneur. Et, depuis lors, il acquit une compétence spéciale dans tout -ce qui touchait à la Nativité du Christ, ce qui lui permit de parler -mieux que personne de la Vierge et de l’Enfant, et d’expliquer le récit -évangélique relatif à l’Annonciation. - -Or le vieil ennemi de l’homme, voyant le petit Bernard en des -dispositions si saines, s’efforça de tendre des pièges à sa chasteté. -Mais comme, un jour, à l’instigation du diable, l’enfant avait tenu -longtemps les yeux fixés sur une femme, soudain il rougit de lui-même, -et, pour se punir, il entra dans l’eau glacée d’un étang, d’où il ne -sortit que transi jusqu’aux os. Une autre fois, une jeune fille nue -pénétra dans son lit pendant qu’il dormait. Bernard, dès qu’il -l’aperçut, lui céda en silence la part du lit qu’il occupait; après -quoi, s’étant retourné de l’autre côté, il s’endormit. Et la -malheureuse, après l’avoir longtemps touché et caressé, fut prise de -honte malgré son impudeur, de telle sorte qu’elle se releva et s’enfuit, -pleine à la fois d’horreur pour elle-même et d’admiration pour le saint -jeune homme. Une autre fois, comme Bernard avait reçu l’hospitalité dans -la maison d’une dame, celle-ci, en voyant sa beauté, fut saisie d’un vif -désir de s’accoupler à lui. Elle se leva de son lit, et alla s’étendre -dans le lit de son hôte. Mais celui-ci, dès qu’il sentit quelqu’un près -de lui, se mit à crier: «Au voleur! Au voleur!» Aussitôt la femme -s’enfuit, toute la maison fut sur pied, on alluma des lanternes, on -chercha le voleur. Puis, comme on ne trouvait personne, chacun retourna -dans son lit et se rendormit, à l’exception de la dame, qui, ne pouvant -dormir, de nouveau se leva et entra dans le lit de Bernard. Et, de -nouveau, le jeune homme se mit à crier: «Au voleur!» Nouvelle alerte, -nouvelles investigations. Et, une troisième fois encore, la dame se vit -repoussée de la même façon, si bien qu’elle finit par renoncer à son -mauvais dessein, soit par crainte ou par découragement. Or le lendemain, -en route, les compagnons de Bernard lui demandèrent pourquoi il avait -tant de fois rêvé de voleurs. Et il leur dit: «J’ai eu, en effet, cette -nuit, à repousser les assauts d’un voleur: car mon hôtesse a essayé de -m’enlever un trésor que je n’aurais plus jamais recouvré si je l’avais -perdu!» - -Tout cela persuada à Bernard que c’était chose peu sûre de cohabiter -avec le serpent. Il projeta donc de s’enfuir du monde, et d’entrer dans -l’ordre de Cîteaux. Ce qu’apprenant, ses frères voulurent d’abord, par -tous les moyens, le détourner de son projet. Mais Dieu lui accorda tant -de faveurs que non seulement lui-même ne fut point détourné de son -projet: il convertit encore à son projet tous ses frères et bon nombre -d’amis. Un de ses frères nommé Gérard, qui était dans l’armée, estimait -particulièrement folle l’intention de Bernard. Alors celui-ci, déjà tout -enflammé de foi, et excité en outre par son amour fraternel, dit à -Gérard: «Je sais, je sais, mon frère, seule la souffrance t’amènera à -m’entendre!» Puis, lui mettant un doigt sur l’aîne: «Hélas, le jour est -prochain où une lance percera ce flanc et ouvrira la voie, dans ton -cœur, au projet que maintenant tu désapprouves chez moi!» Et en effet, -peu de jours après, Gérard fut blessé d’un coup de lance à l’endroit que -Bernard lui avait désigné; après quoi, il fut pris par l’ennemi et jeté -en prison. Là, Bernard vint le trouver, et lui dit: «Je sais, mon frère -Gérard, que bientôt nous partirons d’ici pour entrer dans un monastère!» -Et, la même nuit, les chaînes du prisonnier tombèrent, la porte de la -prison s’ouvrit; et Gérard dit à son frère qu’il avait changé d’avis et -voulait se faire moine. - -L’an du Seigneur 1112, la quinzième année de l’institution du couvent de -Cîteaux, Bernard entra dans ce couvent avec plus de trente compagnons. -Il était alors âgé d’environ vingt-deux ans. - -Au moment où Bernard quittait la maison paternelle avec ses frères, -Guido, qui était l’aîné, aperçut le petit Nivard, le plus jeune de ses -frères, qui jouait sur la place avec d’autres enfants. «Hé--lui -dit-il--mon frère Nivard, c’est sur toi seul que va reposer -l’administration de nos biens terrestres!» Mais l’enfant, mûri par la -foi, répondit: «Vous voulez donc avoir pour vous le ciel et me laisser -la terre? Ce n’est point là un partage équitable!» Il resta quelque -temps encore auprès de son père, et alla, lui aussi, se faire moine, dès -qu’il fut en âge. - -Quant à Bernard, aussitôt qu’il fut entré en religion, tout son esprit -fut si profondément occupé et absorbé par Dieu que la vie sensible cessa -d’exister pour lui. Habitant depuis plus d’un an déjà la cellule des -novices, il ne savait pas encore de quelle forme en était la voûte. -Passant la plupart de son temps dans la chapelle, il était persuadé que -le mur près duquel il se tenait n’avait qu’une seule fenêtre, tandis -qu’en réalité il en avait trois. - -L’abbé de Cîteaux envoya des frères pour construire une maison à -Clairvaux, et désigna Bernard pour être leur abbé. Bernard vécut là dans -une extrême pauvreté, ne mangeant souvent qu’une sorte de soupe faite -avec des feuilles de hêtre. Il veillait la nuit, au delà des forces -humaines, tenant le sommeil pour l’équivalent de la mort, et ne -regrettant rien davantage que les quelques instants perdus à dormir. Il -ne trouvait aucun plaisir, non plus, dans la nourriture, et ne mangeait -que par force, ayant même perdu la faculté de discerner la saveur des -mets. C’est ainsi qu’un jour il but de l’huile en guise d’eau, et ne -s’en aperçut que lorsque des frères lui firent observer que ses lèvres -n’étaient pas mouillées. Une autre fois, et pendant plusieurs jours de -suite, il mangea du sang caillé en croyant manger du beurre. L’eau seule -lui plaisait, en lui rafraîchissant la bouche et la gorge. - -Tout ce qu’il savait sur les saints mystères, il disait qu’il l’avait -appris en méditant dans les bois. Et il aimait à dire à ses amis que ses -seuls professeurs avaient été les chênes et les hêtres. Un jour,--comme -il le raconte lui-même dans ses écrits,--il essayait de graver d’avance, -dans son esprit, les paroles qu’il dirait à ses frères; mais voici -qu’une voix lui dit: «Aussi longtemps que tu garderas en toi cette -idée-là, tu n’en auras point d’autres!» Dans ses vêtements, il aimait la -pauvreté, mais non la malpropreté, disant de celle-ci qu’elle était -signe ou de négligence, ou de vanité intérieure, ou de recherche de la -gloire extérieure. Il avait toujours présent à l’esprit ce proverbe, -qu’il répétait volontiers: «Celui qui fait ce que personne ne fait, tout -le monde le remarque!» Aussi ne porta-t-il un cilice que tant qu’il put -le faire secrètement; mais, dès qu’il vit que la chose était connue, il -rejeta son cilice pour faire comme tout le monde. - -Il ne cessait point de montrer, par son exemple, qu’il possédait les -trois genres de patience, qui consistaient, suivant lui, à supporter les -injures, la perte des biens et la peine corporelle. Un évêque, qu’il -avait amicalement admonesté dans une lettre, lui répondit, avec une -amertume insensée, par une lettre qui commençait ainsi: «Salut à toi, et -non pas blasphème!»--comme s’il donnait à entendre que la lettre de -Bernard avait contenu des blasphèmes. Mais Bernard se borna à répondre -qu’il ne croyait pas avoir en lui l’esprit de blasphème, et que jamais -il n’avait maudit personne, ni surtout un prince de l’Eglise. Une autre -fois, un abbé lui envoya six cents marcs pour la construction d’un -monastère; mais toute la somme fut prise, en route, par des voleurs. Ce -qu’apprenant, il se borna à dire: «Béni soit Dieu, qui nous a allégés de -ce fardeau!» Enfin, une autre fois, un chanoine régulier vint le trouver -et lui demanda instamment à être admis dans son monastère. Et comme -Bernard l’engageait à retourner plutôt dans son église, le chanoine lui -dit: «Pourquoi recommandes-tu la perfection dans tes livres, si tu ne -consens pas à en laisser approcher ceux qui le désirent? Je voudrais -avoir ici tes livres pour les détruire ligne à ligne!» Et Bernard: «Dans -aucun de mes livres tu n’as lu que tu ne pouvais pas parvenir à la -perfection en restant dans ton église. Ce que j’ai recommandé dans tous -mes livres, c’est l’amélioration des mœurs, et non le changement de -lieu!» Sur quoi le chanoine, affolé de rage, le frappa si durement sur -la joue que la rougeur succéda au coup, et l’enflure à la rougeur. Et -déjà les assistants allaient se jeter sur le sacrilège, lorsque Bernard -les supplia, au nom du Christ, de ne lui faire aucun mal. - -Son père, qui était resté seul dans sa maison, finit par se retirer, lui -aussi, dans un monastère, où il mourut peu de temps après, chargé -d’années. Sa sœur, mariée, était en danger de succomber aux richesses et -aux plaisirs de ce monde, lorsque, étant venue voir ses frères, mais y -étant venue avec une escorte et en grand apparat, Bernard eut -l’impression que c’était le diable qui l’envoyait pour corrompre les -âmes; et il ne voulut ni aller lui-même au-devant d’elle, ni permettre à -ses frères d’y aller. Alors, voyant que pas un de ses frères ne voulait -la reconnaître, à l’exception d’un seul d’entre eux, qui était alors -portier, et qui la traitait de «fumier en robes», la sœur fondit en -larmes et s’écria: «Si même je suis une pécheresse, c’est pour des -créatures comme moi que le Christ est mort! Et c’est précisément parce -que je me sens pécheresse que j’ai besoin des conseils et de l’entretien -des gens de bien. Si mon frère dédaigne ma personne corporelle, que du -moins le serviteur de Dieu prenne considération de mon âme! qu’il -vienne, qu’il me donne des ordres! et je suis prête à accomplir tout ce -qu’il m’ordonnera!» Alors Bernard, entendant cette promesse, vint -au-devant d’elle avec ses frères. Et, comme il ne pouvait songer à la -séparer de son mari, il lui interdit, en premier lieu, tous les plaisirs -mondains, et lui recommanda de suivre l’exemple de leur mère. Et la -sœur, de retour chez elle, changea si complètement que, vivant parmi le -siècle, elle menait la vie d’une nonne dans un cloître. Elle finit même, -à force de prières, par obtenir de son mari qu’il consentît à la rupture -du lien conjugal, et lui permît d’entrer dans un couvent. - -Un jour, Bernard, malade et presque à bout de forces, fut emporté en -esprit devant le tribunal de Dieu. Et Satan y vint, de son côté, la -bouche remplie d’accusations injustes contre lui. Et, quand l’adversaire -eut fini de parler, Bernard, confus et troublé, se borna à répondre: «Je -l’avoue, je ne suis point digne d’obtenir le ciel par mes propres -mérites. Mais comme mon maître Jésus a obtenu le ciel par deux mérites, -à savoir l’héritage de son père et les souffrances de sa passion, j’ai -l’espoir que, se contentant d’un seul de ces mérites, il voudra bien me -faire don de l’autre!» Ce qu’entendant, l’ennemi s’en alla tout honteux, -et Bernard s’éveilla de sa vision. - -Par l’excès de son abstinence, de son travail, et de ses veilles, il -avait fatigué son corps au point d’être presque toujours malade, et -d’avoir peine à suivre les offices du couvent. Un jour qu’il se sentait -en fort mauvais état, les prières des frères eurent pour effet de lui -rendre un peu de santé. Sur quoi, les réunissant tous autour de lui, il -leur dit: «Pourquoi retenez-vous le pauvre homme que je suis? Vous êtes -si forts que vous l’emportez sur moi, là-haut: mais, de grâce, -accordez-moi de m’en aller de ce monde!» - -Plusieurs villes l’élurent pour évêque, entre autres Gênes et Milan. Et -il n’osait ni accepter ni refuser, disant seulement qu’il ne -s’appartenait point, mais était délégué pour le service d’autrui. Et, -d’autre part, sur son conseil, ses frères avaient obtenu du Souverain -Pontife la promesse que personne ne pourrait leur enlever celui qui -était leur joie et leur réconfort. - -Un jour que Bernard était allé chez les Chartreux et les avait édifiés -par sa vertu, le prieur des Chartreux fut cependant frappé de voir que -la selle de son cheval était d’une élégance inaccoutumée, ce qui -semblait dénoter un certain goût de luxe. Mais quand on rapporta à -Bernard l’observation du prieur, il demanda avec surprise quelle était -cette selle: car il était venu de Clairvaux jusqu’à la Chartreuse sans -même voir sur quel siège il était assis. Une autre fois, comme il avait -marché toute la journée le long du lac de Lausanne, ses compagnons lui -demandèrent, le soir, ce qu’il en pensait; et il leur répondit -ingénument qu’il ne savait pas même où était ce lac. Toujours on le -trouvait en prière, ou en méditation, ou occupé à lire ou à écrire, ou à -s’entretenir avec ses Frères. Un jour, comme il prêchait devant le -peuple, et que tous buvaient ses paroles, l’idée lui vint soudain de se -dire: «Tu prêches vraiment très bien, et on a plaisir à t’entendre!» -Alors, devinant la tentation qui se cachait sous cette idée, il se -demanda s’il ne ferait pas bien de cesser de parler. Mais aussitôt, -réconforté du secours divin, il répondit tout bas au tentateur: «Ce -n’est pas toi qui m’as fait commencer de parler, ce n’est pas toi qui -m’empêcheras d’achever!» Après quoi il acheva tranquillement sa -prédication. - -Un moine qui, dans le siècle, avait été un ribaud et un joueur, fut -tenté par le malin esprit et voulut rentrer dans le siècle. Bernard, le -voyant bien décidé, lui demanda de quoi il vivrait. Et le moine: «Je -sais jouer aux dés, et de cela je vivrai!» Et Bernard: «Si je te confie -un capital, me promets-tu de revenir tous les ans partager tes gains -avec moi?» Le moine, tout joyeux, le lui promit volontiers. Donc Bernard -lui fit donner vingt sols et le laissa partir. Or le moine, dès qu’il se -trouva libre, perdit toute la somme, et revint, plein de honte, à la -porte du couvent. Aussitôt Bernard s’avança vers lui en tendant la main, -comme pour recevoir la moitié de son gain. Et lui: «Hélas, mon père, je -n’ai rien gagné, et j’ai même été dépouillé de notre capital! Je ne puis -que m’offrir moi-même en échange de la somme perdue!» Et Bernard lui -répondit avec bonté: «Si c’est ainsi, mieux vaut que je reprenne ce -capital-là, plutôt que de les perdre tous deux!» - -Un jour Bernard, chevauchant en compagnie d’un paysan, lui parla, par -hasard, de la difficulté qu’il avait à prier avec attention. Sur quoi le -rustre, d’un ton méprisant, répondit que, quant à lui, jamais il ne se -laissait distraire pendant qu’il priait. Alors Bernard lui dit: -«Séparons-nous un moment, et commence, avec toute l’attention possible, -l’oraison dominicale! Que si tu parviens à la réciter tout entière sans -une seule distraction de pensée, je te donnerai la jument que je monte. -Mais j’ai assez de confiance en ta loyauté pour être sûr que, si quelque -distraction te vient, tu me l’avoueras!» Aussitôt le paysan, tout -joyeux, et considérant déjà la jument comme acquise, se mit à l’écart, -se recueillit, et commença son _Pater_. Mais à peine était-il arrivé à -la moitié, que, tout à coup, il se demanda si la selle de Bernard serait -à lui avec la jument. Et aussitôt il se rendit compte de sa distraction, -et vint l’avouer à Bernard. - -Une autre fois, une énorme quantité de mouches ayant envahi le monastère -construit par Bernard, et y causant une grande vexation, le saint dit en -riant: «Je les excommunie!» Et, le lendemain, toutes les mouches avaient -disparu. - -Il avait été envoyé par le Souverain Pontife à Milan, pour réconcilier -cette ville avec l’Eglise. Sur son retour, il s’arrêta à Pavie, où un -mari lui amena sa femme, qui était possédée du démon. Bernard la renvoya -à l’église de saint Cyr; mais celui-ci, pour honorer son hôte, la lui -renvoya. Et le diable, par la bouche de la possédée, ricanait, en -disant: «Ce n’est point le petit Cyr, ni le petit Bernard qui seront de -taille à me faire sortir!» A quoi Bernard répondit: «Ce ne sera point -Cyr ni Bernard qui te chassera, mais le Seigneur Jésus!» Puis il pria -Jésus, et l’esprit immonde s’écria: «Comme je voudrais sortir de cette -femme; mais je ne le puis, car le grand maître m’en empêche!» Et -Bernard: «Qui est le grand maître?» Et le diable: «Jésus de Nazareth!» -Et Bernard: «L’as-tu jamais vu?» Et le diable: «Oui!» Et Bernard: «Où -l’as-tu vu?» Et le diable: «Dans le ciel!» Et Bernard: «As-tu donc été -dans le ciel?» Et le diable: «Oui!» Et Bernard: «Comment en es-tu -sorti?» Et le diable: «J’en ai été précipité avec Lucifer!» Il disait -tout cela d’une voix lugubre, parlant toujours par la bouche de la -femme, en présence de tous. Et Bernard lui dit: «Aimerais-tu retourner -au ciel?» Et le diable, avec un gémissement piteux: «Hélas! il est trop -tard!» Puis, sur l’ordre de Bernard, il sortit de la femme; mais à peine -le saint s’était-il remis en route, que le mari, accourant derrière lui, -lui apprit que le maudit avait de nouveau pris possession de sa femme. -Alors Bernard lui conseilla d’attacher au cou de sa femme un papier -contenant ces mots: «Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je te -défends, démon, de toucher désormais à cette femme!» Ainsi fut fait, et -force fut au diable de respecter la défense. - -Il y avait en Aquitaine une pauvre femme que tourmentait, depuis six -ans, un incube luxurieux. Lorsque Bernard arriva dans l’endroit où -vivait cette femme, l’incube défendit à sa victime de s’approcher du -saint, la menaçant, si elle le faisait, de n’être plus désormais son -amant, mais son persécuteur. La femme, cependant, vint trouver Bernard, -et lui raconta en gémissant le mal dont elle souffrait. Et Bernard: -«Prends mon bâton et mets-le dans ton lit, et nous verrons ensuite ce -que l’ennemi osera faire!» La nuit, dès que la femme fut dans son lit, -l’incube accourut; mais non seulement il ne put se livrer à sa maudite -tâche de toutes les nuits: il ne put même pas s’approcher du lit. Il -s’en alla, furieux, avec des menaces terribles. Ce qu’apprenant, Bernard -réunit tous les habitants de la ville, leur fit tenir en main des -cierges allumés; et tous, d’une même voix, excommunièrent le diable, lui -défendant désormais l’accès de la ville. Depuis lors, la femme se trouva -délivrée. - -Bernard était venu en Aquitaine pour réconcilier avec l’Eglise le duc de -cette province. Et comme celui-ci se refusait à toute réconciliation, -Bernard alla vers l’autel, consacra l’hostie, la posa sur une patène, et -sortit avec elle de l’église. Alors, abordant d’une voix terrible le duc -d’Aquitaine, qui, en qualité d’excommunié, se tenait en dehors de -l’église sans oser entrer, il lui dit: «Nous t’avons prié, et tu as -dédaigné notre prière! Voici que vient vers toi le fils de la Vierge, le -maître suprême de l’Eglise que tu persécutes! Voici que vient vers toi -ton juge, entre les mains duquel sera remise ton âme! Oseras-tu le -dédaigner aussi, comme ses serviteurs?» Aussitôt le duc sentit tous ses -membres fléchir, et se prosterna aux pieds de Bernard. Et celui-ci, le -touchant de la sandale, lui ordonna de se lever, pour entendre la -sentence de Dieu. Le duc se releva, tout tremblant, et exécuta aussitôt -tout ce que lui ordonna saint Bernard. - -Celui-ci se rendit également en Allemagne pour apaiser une grande -discorde. Et l’archevêque de Mayence envoya au-devant de lui un -vénérable clerc, qui lui dit qu’il venait de la part de son maître. Mais -Bernard lui répondit: «Non, c’est un autre maître qui t’a envoyé!» -Etonné, le clerc répondit qu’il venait de la part de l’archevêque. Mais -Bernard lui répétait toujours: «Tu te trompes, mon fils, tu te trompes! -C’est un maître plus puissant qui t’a envoyé, car c’est le Christ -lui-même!» Alors le clerc, comprenant le sens de ses paroles, lui dit: -«Tu crois donc que je veux devenir moine? je n’en ai jamais eu la pensée -un seul instant!» Et cela n’empêcha point ce clerc, avant même d’être -rentré à Mayence, de dire adieu au siècle pour devenir moine. - -Un noble soldat, qui s’était fait moine, était tourmenté d’une tentation -cruelle. Un de ses frères, le voyant toujours triste, lui en demanda le -motif. Et le moine répondit: «Je me désole de penser qu’il n’y aura plus -pour moi de joie en ce monde!» Le mot fut rapporté à Bernard, qui, ému -de pitié, pria pour le malheureux frère. Et aussitôt celui-ci devint -aussi gai et aussi joyeux qu’il avait été triste jusque-là. - -Lorsque mourut saint Malachie, évêque d’Irlande, qui était venu achever -sa vie dans le monastère de saint Bernard, celui-ci célébra la messe en -son honneur. Et Dieu, soudain, lui fit connaître la gloire du défunt, de -telle sorte que, après la communion, changeant la forme de sa prière, il -s’écria joyeusement: «Dieu, qui as daigné admettre le bienheureux -Malachie au nombre de tes saints, permets, nous t’en prions, que, de -même que nous célébrons la fête de sa mort, nous imitions aussi -l’exemple de sa vie!» Le diacre fit signe à Bernard qu’il se trompait -dans sa prière. Mais Bernard: «Pas du tout! Je sais ce que je dis!» -Après quoi il alla baiser les restes du saint. - -A l’approche du carême, Bernard demanda aux étudiants de vouloir bien -s’abstenir, au moins pendant les saints jours, de leurs amusements et de -leurs débauches. Mais, comme ils s’y refusaient, il leur fit verser du -vin, en disant: «Buvez donc de ce vin des âmes!» Et à peine l’eurent-ils -bu qu’ils furent tout changés. Et eux, qui n’avaient pas voulu accorder -à Dieu quelques journées, ils lui accordèrent tout le temps de leur vie. - -Enfin saint Bernard, sentant la mort approcher, dit à ses frères: «Je -vous laisse en héritage l’exemple de trois vertus que je me suis efforcé -toute ma vie de pratiquer. J’ai toujours évité de scandaliser personne; -j’ai toujours eu moins de confiance en moi-même que dans les autres, et -jamais je n’ai tiré vengeance de mes persécuteurs.» Puis il s’endormit -au milieu de ses fils, en l’an 1143, dans la soixante-troisième année de -son âge, après avoir fondé cent soixante monastères, accompli de -nombreux miracles et écrit une foule de livres et de traités. - -Après sa mort, sa gloire fut révélée à de nombreuses personnes. Il -apparut notamment à un certain abbé, et l’engagea à le suivre. Puis il -le conduisit au pied d’une montagne, et lui dit: «Reste ici, pendant que -je vais monter là-haut!» L’abbé lui demanda ce qu’il allait faire. Et -Bernard: «Je vais apprendre!» Et l’abbé, tout surpris: «Que veux-tu -apprendre, mon père, toi qui n’a pas aujourd’hui ton pareil pour la -science?» Et Bernard: «Il n’y a ici-bas ni science, ni connaissance, -c’est là-haut seulement qu’il y a plénitude de science, c’est là-haut -qu’est la vraie connaissance de la vérité!» Et, ce disant, il disparut. -Or l’abbé, ayant noté le jour et l’heure de cette vision, découvrit -qu’elle avait coïncidé avec la mort de saint Bernard. Et nombreux, ou -plutôt innombrables, sont les miracles que Dieu opéra ensuite par -l’entremise de ce grand saint. - - - - -CXIX - -SAINT TIMOTHÉE, MARTYR - -(22 août) - - -Timothée souffrit le martyre sous le règne de Néron. Pendant que le -préfet de Rome le torturait cruellement, lui faisant arroser les reins -de chaux vive, le saint rendait grâce à Dieu. Alors deux anges, -descendant à ses côtés, lui dirent: «Lève la tête, et vois!» Levant la -tête, il vit les cieux ouverts, et, là, Jésus tenait en main une -couronne de pierreries, et lui disait: «De ma main tu recevras cette -couronne!» Un homme qui se trouvait là, nommé Apollinaire, vit, lui -aussi, la vision céleste, et, aussitôt, se fit baptiser. Et comme tous -deux, Timothée et Apollinaire, persévéraient à confesser le Seigneur, le -préfet les fit décapiter. C’était en l’an du Seigneur 57. - - - - -CXX - -SAINT SYMPHORIEN, MARTYR - -(22 août) - - -Symphorien était originaire d’Autun. Dès l’adolescence, il se fit -remarquer par la gravité de ses mœurs. Et, comme, le jour de la fête de -Vénus, les païens présentaient au préfet Héraclius une statue de cette -déesse, Symphorien refusa d’adorer la statue: en punition de quoi il fut -roué de coups et jeté en prison. Le préfet lui offrit ensuite de -nombreux présents, s’il voulait sacrifier aux idoles. Mais Symphorien -lui dit: «Notre Dieu, de même qu’il sait récompenser les mérites, sait -aussi punir les péchés. Et vos présents sont des poisons enveloppés de -miel. Et votre avidité même, quand elle croit tout avoir, ne possède -rien; et votre joie ressemble au verre, qui, dès qu’il commence à -briller, se brise en morceaux!» Ce qu’entendant, le juge, furieux, -ordonna que Symphorien fût mis à mort. - -Pendant qu’on le conduisait au supplice, sa mère, du haut d’un mur, lui -criait: «Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle! regarde -en haut, contemple Celui qui règne dans les cieux! Tu sentiras alors que -ta vie ne t’est pas enlevée, mais, au contraire, changée en une vie -meilleure!» Bientôt après, Symphorien fut décapité. Son corps, pris par -les chrétiens, fut enseveli religieusement. Et tant de miracles se -produisirent sur son tombeau, que les païens eux-mêmes le tinrent en -grand honneur. Grégoire de Tours raconte notamment qu’un chrétien, ayant -arrosé trois cailloux du sang qui avait jailli du tronc coupé de saint -Symphorien, mit ces cailloux dans une boîte d’argent, et prit l’habitude -de les porter sur lui. Et comme, un jour, le camp où il était se trouva -détruit de fond en comble par un incendie, la boîte seule resta intacte, -avec l’étui de bois où elle était enfermée. Le martyre du saint eut lieu -en l’an du Seigneur 270. - - - - -CXXI - -SAINT BARTHÉLEMY, APÔTRE - -(24 août) - - -I. L’apôtre Barthélemy se rendit aux Indes, qui sont placées à -l’extrémité du monde. Là, il entra dans un temple où était une idole -nommée Astaroth; et il s’installa dans ce temple comme un pèlerin. Or -l’idole Astaroth était habitée par un démon qui prétendait guérir les -maladies, encore que, en réalité, il ne les guérît point, mais empêchât -seulement les malades de souffrir. Et voici que, une foule énorme de -pèlerins étant entrée dans le temple où était l’idole, celle-ci refusa -complètement d’exercer sur les malades son action accoutumée. Les -pèlerins se rendirent alors dans une ville voisine, où se trouvait une -autre idole nommée Bérith; et ils demandèrent à celle-ci pourquoi -Astaroth les laissait sans réponse. Et Bérith leur dit: «C’est -qu’Astaroth est chargée de chaînes de feu, qui ne lui permettent ni de -respirer ni de parler, et cela depuis l’instant où l’apôtre Barthélemy -est entré dans le temple!» Et eux: «Qui est donc ce Barthélemy?» Et le -démon Bérith: «C’est un ami du Dieu du ciel, venu dans notre province -pour en chasser tous les dieux indiens.» Et eux: «A quel signe -pourrons-nous le reconnaître?» Et Bérith: «Il a les cheveux noirs et -crépus, la chair blanche, les yeux grands, les narines égales et bien -ouvertes, la barbe épaisse avec quelques poils blancs, la stature -moyenne; et il est vêtu d’un manteau blanc avec des pierres rouges aux -angles. Vingt-six ans d’âge; et cette propriété, que son vêtement et ses -sandales ne peuvent ni s’user ni se salir, bien que cent fois, jour et -nuit, il s’agenouille pour prier. Quand il marche, des anges -l’accompagnent, l’empêchant de se fatiguer et de souffrir de la soif. -Toujours joyeux d’âme et de visage, il sait tout, comprend toutes les -langues, prévoit tout; et déjà il sait que je vous parle en ce moment. -Je vous en prie, s’il consent à se montrer à vous, demandez-lui de ne -point venir ici, car ses anges ne manqueraient point de me traiter comme -ils ont traité mon compagnon Astaroth!» On chercha donc Barthélemy -pendant deux jours, mais sans pouvoir le découvrir. - -Cependant, comme l’apôtre passait dans une rue, un démon s’écria, par la -bouche d’un possédé: «Barthélemy, apôtre de Dieu, tes prières me -brûlent!» Et l’apôtre: «Tais-toi, et sors de cet homme!» Et aussitôt le -possédé se trouva délivré. La nouvelle du miracle parvint alors au roi -du pays, qui s’appelait Polème. Et comme celui-ci avait une fille folle, -il fit prier l’apôtre de venir la guérir. L’apôtre vint, et trouva la -jeune fille liée avec des chaînes, car elle mordait ceux qui -l’approchaient. Il ordonna aussitôt de la délivrer: et comme les -ministres du roi n’osaient la toucher, il leur dit: «Ne craignez rien, -car j’ai déjà enchaîné le démon qui était en elle!» Et, en effet, dès -qu’on lui eut ôté ses chaînes, elle recouvra l’esprit. Alors le roi fit -placer sur des chameaux tout un trésor d’or, d’argent et de pierres -précieuses, et ordonna qu’on le portât à l’apôtre, qui était reparti. -Mais en vain on le chercha dans tout le royaume. - -Le lendemain, le roi était seul dans sa chambre lorsque Barthélemy lui -apparut, et lui dit: «Pourquoi m’as-tu fait chercher, hier, avec tes -présents? Ces présents sont nécessaires à ceux qui désirent les choses -terrestres, mais non à moi, qui ne désire rien de terrestre!» Après quoi -il exposa à Polème le mystère de notre rédemption et les sacrements de -la foi. Et il ajouta que, si le roi voulait recevoir le baptême, il se -chargerait ensuite de lui montrer son ancien dieu tout lié de chaînes. -Le lendemain, comme les prêtres sacrifiaient aux idoles près du palais -du roi, le diable se mit à leur crier: «Malheureux, cessez de m’offrir -des sacrifices: car je suis enchaîné de chaînes de feu par un ange de -Jésus-Christ, que les Juifs ont crucifié! Ce Jésus a dompté la mort -elle-même, notre souveraine, et il a enchaîné notre prince, qui, est -l’auteur de toute mort!» Aussitôt la foule voulut abattre les idoles, à -grand renfort de cordes; mais on ne put y parvenir. Alors l’apôtre -ordonna au démon de sortir de l’idole et de briser celle-ci. Et aussitôt -le démon, sortant de l’idole, mit en pièces celle-ci et toutes les -autres qui étaient dans le temple. Alors Barthélemy, ayant prié Dieu, -guérit tous les malades venus en pèlerinage auprès d’Astaroth. Puis il -dédia à Dieu le temple, et ordonna au démon de se retirer dans un lieu -désert. Et, au même instant, on vit un ange qui, volant tout à l’entour -du temple, fit, à ses quatre coins, le signe de la croix, en disant: «De -même que le Seigneur vous a purifiés de vos maladies, de même il purifie -ce temple de toute souillure! Et avant que le démon qui habitait ici -s’en aille au désert, Dieu m’a ordonné de vous le montrer. Ne le -craignez pas, mais imprimez sur votre front le signe que vous m’avez vu -faire aux quatre coins du temple!» Et l’ange leur montra un Ethiopien -tout noir, au visage pointu, avec une barbe touffue, des poils sur tout -le corps, des yeux enflammés, une bouche vomissant du soufre, et les -mains enchaînées derrière le dos. Alors le roi se fit baptiser avec sa -femme, ses fils et tout son peuple; et, désormais, renonçant à sa -royauté, il devint disciple de l’apôtre. - -Les prêtres des idoles, chassés par Polème, se rendirent auprès du frère -de celui-ci, Astiage, et se plaignirent devant lui des méfaits de -l’apôtre. Astiage, furieux, envoya à la recherche de Barthélémy toute -une armée, qui finit par s’emparer de lui. Et Astiage: «Est-ce toi qui -as séduit mon frère?» Et l’apôtre: «Je ne l’ai point séduit, mais -converti!» Et Astiage: «De même que tu as amené mon frère à abandonner -ses dieux pour le tien, de même je saurai bien te faire abandonner ton -Dieu pour sacrifier aux miens!» Et l’apôtre: «Le dieu qu’adorait ton -frère, je l’ai enchaîné, au vu de tous, et forcé à détruire ses idoles! -Si tu parviens à faire subir le même traitement à mon Dieu, je -consentirai à adorer tes simulacres; mais si tu n’y parviens pas, je -détruirai tes simulacres pour que tu croies en mon Dieu.» A peine -avait-il ainsi parlé, qu’on vint annoncer au roi que son idole Baldak -venait de tomber de son piédestal et de se briser en morceaux. Ce -qu’apprenant, le roi, furieux, déchira en deux son manteau de pourpre, -ordonna que l’apôtre fût battu de verges, et le fit enfin écorcher vif. -Les chrétiens enlevèrent le corps du martyr, et lui accordèrent les -honneurs qui lui étaient dus. Quant au roi Astiage et aux prêtres des -idoles, ils furent saisis par des démons, et périrent misérablement. Au -contraire, l’ex-roi Polème fut ordonné évêque, et, durant vingt ans, -s’acquitta saintement des devoirs de l’épiscopat. - -Sur le genre exact du martyre de saint Barthélemy les avis diffèrent: -car saint Dorothée affirme expressément qu’il a été crucifié. Et il -ajoute que son supplice eut lieu dans une ville d’Arménie nommée Albane, -comme aussi qu’il fut crucifié la tête en bas. D’autre part, saint -Théodore assure que l’apôtre a été écorché vif; et il y a encore -d’autres historiens qui prétendent qu’il a eu la tête tranchée. Mais, au -fait, cette contradiction n’est qu’apparente: car rien n’empêche de -penser que le saint ait été d’abord mis en croix, puis, pour plus de -souffrances, écorché vif, et enfin décapité. - -II. Le bienheureux Théodore, abbé et docteur, après avoir raconté le -martyre de saint Barthélemy, dont il place la scène à Albane en Arménie, -écrit ce qui suit: «La fureur de ses bourreaux était telle que la mort -même ne l’apaisa point. Elle s’acharna contre son corps même, qui fut -jeté à la mer avec ceux de quatre autres martyrs. Et les cinq corps -vénérables, abandonnés au courant des flots, abordèrent dans une île -voisine de la Sicile appelée Lipari, où ils furent recueillis par -l’évêque d’Ostie, qui se trouvait là en ce moment. Mais quatre d’entre -eux, laissant à Lipari les restes de Barthélemy, poursuivirent leurs -routes vers d’autres régions. L’un d’eux, Papin, se rendit dans une -ville de Sicile, appelée Milas; un autre, Lucien, parvint à Messine; les -deux derniers furent envoyés par Dieu en Calabre, Grégoire dans la ville -de Colone, Achace dans la ville de Chalé. Quant à Barthélemy, il fut -reçu à grand renfort d’hymnes et de cierges, et un temple magnifique -s’éleva en son honneur. Et le mont de Vulcain, qui lançait des flammes -jusque sur les habitants de Lipari, s’éloigna soudain à sept stades de -là, de telle sorte que, aujourd’hui encore, se dressant au bord de la -mer, il apparaît comme la figuration d’un feu prenant la fuite.» - -III. L’an du Seigneur 331, les Sarrasins, ayant envahi l’île de Lipari, -brisèrent le tombeau de saint Barthélemy, et dispersèrent ses os. Mais à -peine eurent-ils quitté l’île, que le saint apparut à un moine et lui -dit: «Lève-toi et recueille mes os, qui sont dispersés!» Et le moine: -«Pourquoi recueillerais-je tes os, ou te rendrais-je un honneur -quelconque, à toi qui as laissé dévaster notre île sans nous prêter -secours?» Et le saint: «Pendant longtemps le Seigneur, sur ma prière, a -épargné ce peuple; mais ses péchés sont devenus si nombreux que je n’ai -plus pu obtenir leur pardon.» Le moine lui demanda alors à quel signe il -pourrait reconnaître ses os, parmi tous ceux que les Sarrasins avaient -dispersés. Et le saint: «Va les chercher pendant la nuit, et recueille -ceux que tu verras briller comme du feu!» Le moine fit ainsi, recueillit -les os de l’apôtre, et les transporta par mer à Bénévent, métropole de -la Pouille. Et aujourd’hui encore les habitants de Bénévent prétendent -posséder le corps de saint Barthélemy, bien que, d’après l’opinion -générale, ce corps se trouve désormais à Rome. - -IV. L’empereur Frédéric, s’étant emparé de Bénévent, avait ordonné de -détruire toutes les églises de la ville. Or voici qu’un habitant de -celle-ci aperçut des hommes vêtus de blanc, et tout resplendissants, qui -semblaient s’entretenir entre eux. Il demanda à l’un d’eux qui ils -étaient, et l’inconnu répondit: «Celui que tu vois là-bas est l’apôtre -Barthélemy, et nous sommes les autres saints qui avions des églises dans -cette ville. Nous nous sommes réunis ici pour nous entendre sur le -châtiment que nous devions exiger contre l’impie qui nous a chassés de -nos demeures. Et nous venons de juger qu’il aura à comparaître sans -retard devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de son sacrilège.» -Et, en effet, peu de temps après, ledit empereur périt misérablement. - -V. On lit dans un livre de _Miracles des Saints_ que, pendant qu’un -maître célébrait la fête de saint Barthélemy, le diable lui apparut sous -la forme d’une jeune fille merveilleusement belle. Le maître l’invita à -sa table, ne sachant qui elle était; et elle s’efforçait de l’exciter -par ses caresses. Or, voici que saint Barthélemy se présenta devant la -porte, en habit de pèlerin, et pria qu’on le reçût au nom de saint -Barthélemy. La femme engagea le prêtre à lui envoyer du pain sans le -recevoir; mais le pèlerin refusa d’y toucher. Et il fit demander au -prêtre de lui faire dire ce qui était le plus propre à l’homme. La jeune -femme lui fit répondre: «C’est le péché, avec lequel l’homme est conçu, -naît et vit.» Le pèlerin déclara la réponse exacte. Il fit ensuite -demander au prêtre de lui dire quel était le lieu n’ayant qu’un seul -pied, et où Dieu avait opéré son plus grand miracle. Le prêtre fut -d’avis que c’était la croix; la femme dit: «C’est la tête de l’homme, -dans laquelle Dieu a créé comme un second monde en raccourci.» Et le -pèlerin approuva les deux réponses. Puis il fit demander, en troisième -lieu, quelle distance il y avait du sommet du ciel au fond de l’enfer. -Le prêtre répondit qu’il l’ignorait. Mais la femme: «Hélas, je le sais, -moi, car j’ai franchi cette distance, et voici que je vais avoir à la -franchir de nouveau!» Après quoi cette femme, reprenant sa forme de -diable, se précipita dans l’abîme avec un grand cri; et, quand on -chercha ensuite le pèlerin, on ne le trouva plus. Une histoire semblable -nous est aussi racontée touchant saint André. - - - - -CXXII - -SAINT AUGUSTIN, DOCTEUR - -(28 août) - - -I. Augustin, illustre docteur de l’Eglise, naquit dans la ville de -Carthage, en Afrique, de parents nobles. Son père s’appelait Patrice, sa -mère Monique. Il fut suffisamment instruit dans les arts libéraux, dès -sa jeunesse, pour mériter d’être considéré comme un philosophe éminent -et un remarquable rhéteur. Il lut et approfondit l’œuvre d’Aristote et -tous les autres livres qu’on pouvait lire alors. Et il nous dit lui-même -dans ses _Confessions_: «Tous les livres qu’on appelle _libéraux_, je -les ai lus, étant, à cette époque, le misérable esclave de désirs -mauvais. Quant à ce qui est de la grammaire et de l’éloquence, de la -géométrie, des nombres et de la musique, je l’ai appris aisément sans le -secours d’aucun maître. Mais la science, sans la charité, ne fait que -nous gonfler au lieu de nous édifier.» - -Il était tombé dans l’hérésie des Manichéens, qui niaient la réalité du -Christ et la résurrection de la chair. Il persévéra dans cette hérésie -pendant neuf ans. Mais, dès l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait le -livre d’un philosophe où était exposée la vanité du monde, il fut désolé -de ne point trouver dans ce livre le nom de Jésus-Christ, dont sa mère -l’avait imprégné. - -Sa mère, de son côté, pleurait beaucoup et ne négligeait rien pour le -ramener à la foi véritable. Or, un jour, elle vit en rêve un jeune homme -qui lui demanda la cause de sa tristesse. Elle lui répondit qu’elle -pleurait la perdition de son fils. Et l’inconnu lui dit: «Sois sans -crainte, car là où tu es, il est aussi!» L’excellente femme n’en -insistait pas moins auprès de son évêque afin qu’il daignât intercéder -pour son fils. Et l’évêque, d’une voix prophétique, lui dit: «Sois sans -crainte, car c’est chose impossible que Dieu laisse périr l’enfant de -tant de larmes!» - -Après avoir longtemps enseigné la rhétorique à Carthage, Augustin vint à -Rome et y réunit de nombreux disciples. Sa mère l’avait suivi jusqu’aux -portes de Carthage, résolue à l’accompagner si elle ne parvenait pas à -le faire rester. Mais il la trompa, et, la nuit, partit seul, ce dont la -pauvre femme eut un grand chagrin. Matin et soir, tous les jours, elle -allait à l’église et priait pour son fils. - -En ce temps-là, les Athéniens demandèrent à Symmaque, préfet impérial, -qu’Augustin leur fût envoyé comme professeur de rhétorique. Mais le -jeune homme préféra se rendre à Milan, où se trouvait alors saint -Ambroise. Et lorsque sa mère, qui n’avait point de repos loin de lui, -vint le retrouver à Milan, elle put constater qu’il n’était plus -manichéen, sans être encore vraiment catholique. Mais il avait commencé -à s’attacher à saint Ambroise et à écouter souvent sa prédication. Or, -un jour, le saint avait longuement démontré les erreurs des manichéens, -tant par des preuves tirées du raisonnement que par d’autres tirées de -l’autorité; et, dès ce moment, l’hérésie avait presque disparu du cœur -d’Augustin. Quant à ce qui lui arriva plus tard, lui-même le raconte -tout au long dans ses _Confessions_. Partagé entre son goût pour la voie -du Christ et sa crainte de pénétrer dans une voie aussi étroite, il -hésitait, lorsque Dieu lui inspira la pensée d’aller consulter saint -Simplicien, en qui brillait la lumière de la grâce divine. Et Simplicien -se mit aussitôt à l’encourager, en lui disant: «Combien d’enfants -servent Dieu dans l’Eglise! Et toi, savant docteur, tu n’oses le faire! -Jette-toi dans les bras de Dieu! Il te recevra et te sauvera!» - -Vers le même temps arriva d’Afrique un ami d’Augustin, nommé Pontien; et -cet homme lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine, qui était -mort en Egypte sous l’empire de Constantin. L’exemple de ce saint alluma -une telle ardeur dans l’âme d’Augustin que, se précipitant chez un de -ses amis, nommé Alipe, il s’écria: «Que tardons-nous? Les ignorants se -lèvent et gagnent le ciel; et nous, avec toute notre science, nous nous -plongeons en enfer!» Puis il s’enfuit dans un jardin, s’étendit sous un -figuier, et se mit à pleurer amèrement. Or, pendant qu’il pleurait, il -entendit une voix qui lui disait: «Prends et lis, prends et lis!» -Aussitôt il ouvrit les _Actes des Apôtres_ et lut, au hasard: -«Revêtez-vous du Seigneur Jésus!» Aussitôt les ténèbres du doute -achevèrent de se dissiper en lui. - -Cependant il souffrait de maux de dents si forts que, comme il le dit -lui-même, il était presque tenté d’admettre l’opinion du philosophe -Corneille, qui plaçait le souverain bien de l’âme dans la sagesse, et le -souverain bien du corps dans l’absence de douleur. Ses maux de dents -étaient, en effet, si vifs qu’il en avait perdu l’usage de la parole. Ne -pouvant parler à ses amis, il leur écrivait, sur des tablettes de cire, -pour leur demander de prier tous pour lui, afin que le Seigneur apaisât -sa souffrance. Puis, en leur compagnie, il fléchit les genoux, pria et -aussitôt fut guéri. Il demanda aussi par lettre à saint Ambroise de lui -indiquer ce qu’il devait lire des Livres Saints, pour devenir plus apte -à la foi chrétienne. Ambroise lui recommanda le prophète Isaïe, à cause -de la façon dont s’y trouvent prophétisés l’Evangile et la vocation des -gentils. Et comme Augustin, d’abord, ne comprenait point le vrai sens du -livre, Ambroise lui dit de le relire plus tard, quand il serait plus -exercé dans la lecture des Livres Saints. - -Enfin, à l’approche de Pâques, Augustin, alors âgé de trente ans, reçut -le baptême, en compagnie de son fils Adéodat, enfant plein -d’intelligence, qu’il avait enfanté pendant qu’il était encore païen et -philosophe. Et son ami Alipe se fit baptiser le même jour. Ce jour-là, -Ambroise s’écria: _Te Deum laudamus!_ Augustin répondit: _Te Dominum -confitemur!_ Et ainsi, se répondant l’un à l’autre, ils composèrent -jusqu’au bout cette hymne, ainsi que l’atteste Honorius dans son _Miroir -de l’Eglise_. - -Confirmé désormais dans la foi catholique, il abandonna tout l’espoir -qu’il avait mis dans le siècle, et se retira notamment des écoles où il -enseignait. Il nous dit lui-même, dans ses _Confessions_, de quelle -douceur l’amour divin inondait son âme. Peu de temps après, en compagnie -de Nébrode et d’Evode, ainsi que de sa mère, il s’embarqua pour -retourner en Afrique; mais, en arrivant au port d’Ostie, il eut la -douleur de voir mourir sa pieuse mère. Rentré dans son domaine familial, -il jeûnait et priait avec ses disciples, écrivait des livres et -prêchait. Et sa renommée se répandit en tous lieux. Telle était cette -renommée qu’Augustin évitait à dessein d’entrer dans les villes où l’on -avait besoin d’un évêque, par crainte d’être promu de force au siège -épiscopal. - -Mais il y avait à Hippone un homme très riche qui lui fit dire que, si -seulement il l’entendait parler, il renoncerait sans doute au siècle. -Augustin, aussitôt, se mit en route pour l’aller voir; et voici que -l’évêque d’Hippone Valère, apprenant son arrivée, l’ordonna, presque -malgré lui, prêtre de son église. Et comme il s’affligeait de cet -honneur, de braves gens, mettant son chagrin sur le compte de son -orgueil, lui disaient, pour le consoler, que sans doute cette prêtrise -était au-dessous de ce qu’il valait, mais que, du moins, elle avait -l’avantage de l’approcher de l’épiscopat. Aussitôt élu prêtre, Augustin -institua un monastère à Hippone, et commença à vivre suivant la règle -établie par les saints apôtres. Et comme l’évêque Valère, qui était -grec, ne connaissait pas très bien la langue latine, il conféra à -Augustin le droit de prêcher en sa présence, dans l’église, -contrairement à l’usage de l’Eglise d’Orient. Ne pouvant s’acquitter -lui-même de cette prédication, le saint évêque voulait, du moins, qu’un -autre s’en acquittât. Et c’est ainsi qu’Augustin réfuta et convainquit -le prêtre manichéen Fortunat, et d’autres hérétiques, manichéens, -donatistes, et rebaptisateurs. - -Cependant Valère craignait qu’Augustin ne lui fût enlevé pour devenir -évêque dans quelque autre ville: car il avait été forcé, une fois déjà, -de le cacher, pour empêcher qu’on ne l’emmenât occuper ailleurs un siège -épiscopal. Il finit par obtenir de l’archevêque de Carthage la -permission de se retirer lui-même de son siège d’Hippone, et d’y être -remplacé par Augustin. En vain celui-ci fit tout au monde pour s’y -refuser: force lui fut de céder. Et le regret qu’il en eut s’accrut -encore lorsque, plus tard, il apprit qu’un concile avait défendu qu’un -nouvel évêque fût ordonné du vivant de l’ancien. - -Ses vêtements, sa chaussure, ses ornements n’étaient ni trop luxueux, ni -trop négligés, mais d’une élégance moyenne et conforme à l’usage. Sa -table fut toujours d’une frugalité extrême. Mais, tout en ne se -nourrissant que de légumes, il avait presque toujours de la viande pour -ses hôtes et pour les malades. Un jour qu’il avait invité des amis à un -repas familier, un de ses hôtes eut la curiosité de pénétrer dans sa -cuisine. N’y trouvant aucun plat chaud, il demanda à Augustin quels mets -il avait commandés pour le repas. Et Augustin lui répondit: «Je n’en -sais pas plus que toi!» - -Il disait que saint Ambroise lui avait appris trois choses: 1º à ne -jamais se mêler de marier personne; 2º à ne jamais encourager une -dispute; 3º à ne jamais aller à un repas où il était invité. Telles -étaient sa pureté et son humilité, qu’il s’accusait humblement devant -Dieu, dans ses _Confessions_, de péchés minimes, dont la plupart d’entre -nous ne se soucieraient même pas. Il s’accusait, par exemple, d’avoir -joué aux osselets dans son enfance, au lieu d’aller à l’école; il -s’accusait d’avoir mis de la mauvaise volonté à lire ou à apprendre; il -s’accusait d’avoir toujours, dans son enfance, pris plaisir à l’_Enéide_ -et d’avoir pleuré de la mort de Didon; il s’accusait d’avoir dérobé des -fruits, sur la table de ses parents, pour les donner à ses compagnons de -jeux; il s’accusait d’avoir, à seize ans, cueilli une poire sur un arbre -qui n’était pas à lui. Et il s’accusait aussi de la petite jouissance -qu’il éprouvait parfois à manger, ajoutant que le chrétien doit prendre -ses aliments à regret, comme une médecine. Il s’accusait d’avoir exercé -librement son odorat, son ouïe et sa vue, se reprochant, par exemple, -son plaisir à voir courir un chien, ou à écouter de beaux chants -d’église. Enfin il s’accusait de son appétit de louanges et de son désir -de gloire, encore que ces sentiments aient toujours été chez lui d’une -modération extraordinaire. - -Il excellait à réfuter les hérétiques, de telle sorte que ceux-ci -disaient publiquement que ce n’était point péché de le tuer, affirmant -que ceux qui le tueraient comme un loup ne pourraient, par là, qu’être -agréables à Dieu. Aussi fut-il sans cesse exposé à tomber dans leurs -pièges; et un jour, comme il était en route, sûrement il aurait péri si -la Providence n’avait fait en sorte que ses meurtriers se trompassent de -chemin. - -Pauvre lui-même, il n’oubliait jamais ses frères les pauvres, partageant -avec eux ce qu’il pouvait avoir. Souvent même il leur distribuait les -offrandes faites pour l’église dans les vases sacrés. Jamais il ne -voulut acheter une maison, ni un champ. Quand on lui léguait un -héritage, il le refusait, disant que cet héritage devait revenir plutôt -aux enfants ou aux proches du légataire. Il n’avait guère souci non plus -des biens de l’Eglise, n’étant occupé, jour et nuit, que des choses -divines. Jamais il n’eut le goût de faire bâtir, disant que les -constructions nouvelles étaient un empêchement pour une âme qui voulait -rester libre de tout ennui matériel, et s’abandonner tout entière à la -méditation. Non pas, cependant, qu’il désapprouvât absolument tout -projet de construction nouvelle: il ne désapprouvait que le goût -passionné que certains en avaient. - -Il louait par-dessus tout ceux qui avaient le désir de la mort, et il -aimait à citer, à ce propos, l’exemple de trois évêques: 1º l’exemple de -saint Ambroise qui, comme on lui demandait de prier pour obtenir une -prolongation de sa vie, répondait: «Je n’ai point si mal vécu que je -doive avoir honte de continuer à vivre, mais je ne crains pas non plus -de mourir, car Dieu est un bon maître»; 2º l’exemple d’un autre évêque, -qui disait, dans les mêmes circonstances, en réponse à ceux qui lui -représentaient sa vie comme nécessaire à son église: «Si je ne dois -jamais mourir, c’est bien; mais si je dois mourir un jour, pourquoi pas -tout de suite?»; 3º enfin Augustin aimait à citer un troisième évêque -qui, étant très malade, avait prié pour recouvrer la santé; et un jeune -homme d’une beauté merveilleuse lui était apparu, qui lui avait dit, -d’une voix indignée: «Vous avez peur de souffrir, vous ne voulez pas -mourir, que ferai-je de vous?» - -Jamais Augustin ne voulut qu’aucune femme demeurât avec lui, pas même sa -cousine, ni les filles de son frère, qui s’étaient vouées au service de -Dieu. Jamais il ne voulait parler, seul, à une femme, sauf quand elle -avait un secret à lui communiquer. Il fut le bienfaiteur de ses parents, -mais en leur apprenant à n’avoir pas besoin de richesses, et non pas en -leur donnant des richesses. Rarement il consentait à intercéder pour -quelqu’un, de vive voix ou par lettre, disant que, «le plus souvent, une -faveur qu’on demandait devenait une gêne.» Pour juger une cause, il -aimait mieux se trouver avec des inconnus qu’avec des amis, disant que, -parmi les inconnus, il pouvait plus librement découvrir les bons, et -s’en faire des amis, tandis que, à juger des amis, il risquait -fatalement d’en perdre un, celui contre qui il devrait décider. - -De nombreuses églises l’invitaient à prêcher; il y enseignait la parole -de Dieu et convertissait une foule d’hérétiques. Parfois, en prêchant, -il faisait des digressions; et il disait alors que c’était sans doute -Dieu qui lui inspirait ces digressions pour le salut de quelqu’un; et -l’on cite, en effet, le cas d’un manichéen qui fut ainsi converti par -saint Augustin, celui-ci s’étant interrompu du sujet qu’il traitait pour -réfuter l’erreur des manichéens. - -C’était le temps où les Goths s’étaient emparé de Rome, et où idolâtres -et hérétiques attaquaient vivement l’Eglise chrétienne. Voilà pourquoi -Augustin écrivit son livre de la _Cité de Dieu_, où il montra que -c’était la destinée des justes d’être opprimés dans cette vie, et la -destinée des impies d’y prospérer. Il décrivait, dans ce livre, deux -cités et deux rois, Jérusalem, dont le roi est le Christ, et Babylone, -où règne le diable; ajoutant que la cité du diable reposait sur l’amour -de soi et la cité de Dieu sur l’amour de Dieu. - -En l’an du Seigneur 440, les Vandales envahirent l’Afrique, dévastant -tout sans épargner le sexe ni l’âge. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à -Hippone, qu’ils assiégèrent vigoureusement. Grande fut la désolation -d’Augustin, lorsque cette calamité se joignit pour lui aux maux de la -vieillesse; il pleurait jour et nuit, à voir les uns tués, d’autres mis -en fuite, les églises privées de prêtres, les maisons renversées. A -peine se consolait-il en se rappelant cette pensée d’un sage: «Celui-là -est un petit homme qui croit voir une grande chose quand il voit tomber -des arbres ou mourir des mortels.» Enfin, rassemblant ses frères, il -leur dit: «J’ai demandé à Dieu, ou bien qu’il nous sauvât de ce péril, -ou qu’il nous donnât la patience, ou qu’il me retirât de cette vie, pour -m’épargner d’être témoin de tant de malheurs.» Ce fut cette troisième -chose qu’il obtint. Le troisième mois du siège, il fut saisi de fièvre -et dut s’aliter. Comprenant que l’heure de la dissolution de son corps -était proche, il fit copier les sept psaumes de la pénitence et les fit -coller sur le mur, en face de son lit, afin de pouvoir les lire à toute -heure. Voulant se donner plus entièrement à Dieu, pendant les dix jours -qui précédèrent sa mort, il ne laissa entrer personne auprès de lui, à -l’exception du médecin et du serviteur chargé de lui porter sa -nourriture. Cependant un malade parvint jusqu’à lui, le suppliant de lui -imposer les mains pour le guérir de sa maladie. Et Augustin: «Hé, mon -fils, que demandes-tu là? Crois-tu donc que, si j’avais un tel pouvoir, -je n’en userais pas pour moi-même?» Mais le malade insistait, affirmant -qu’une voix lui avait promis, en rêve, qu’Augustin lui rendrait la -santé. Et Augustin, voyant sa foi, pria pour lui et le guérit. Il guérit -aussi beaucoup de possédés, et fit encore une foule d’autres miracles. -Il en raconte deux, dans la _Cité de Dieu_, sans dire que c’est lui-même -qui les a opérés. C’est, d’abord, une jeune fille qui fut délivrée de la -possession du démon quand elle fut frottée avec une huile où un prêtre -avait mêlé ses larmes, en priant pour elle. Et c’est ensuite un évêque -guérissant, par ses prières, un jeune homme qu’il n’avait jamais vu. -Dans les deux cas, Augustin nous parle évidemment de lui-même; et son -humilité seule l’empêche de se nommer. - -Au moment même de mourir, Augustin, inspiré de Dieu, enseigna à ses -frères que jamais un chrétien ne devait mourir sans la confession et -l’eucharistie, quels que fussent, par ailleurs, ses mérites. Il mourut -dans la soixante-dix-septième année de son âge, et la quarantième de son -épiscopat, ayant tous les membres intacts, ainsi que la vue et l’ouïe. -Il ne fit point de testament, attendu que, en sa qualité de pauvre du -Christ, il n’avait rien à léguer. Ce grand saint, qui, par son génie et -sa science, dépasse incomparablement tous les autres docteurs de -l’Eglise, florissait vers l’an 400. - -II. Plus tard, lorsque les barbares occupèrent Hippone et profanèrent -les saints lieux, le corps d’Augustin fut enlevé par les fidèles et -transporté en Sardaigne. Plus tard encore, l’an 718, deux cent -quatre-vingts ans après la mort du saint, le pieux roi lombard -Luitprand, ayant appris que la Sardaigne était dévastée par les -Sarrasins, envoya dans l’île des messagers qu’il chargea de transporter -les saintes reliques à Pavie. Ces messagers, à force d’argent, obtinrent -d’emporter les reliques et les amenèrent à Gênes, où le roi Luitprand -vint au-devant d’elles en grande cérémonie. Mais, le lendemain matin, -vainement on essaya de soulever le cercueil pour lui faire continuer son -voyage. On ne put le soulever que lorsque le roi eut fait vœu de -construire, au même endroit, une église en l’honneur de saint Augustin. -Pareil miracle se produisit, le lendemain, dans une villa du diocèse de -Tortone, appelée Casal; et, là aussi, le roi construisit une église en -l’honneur de saint Augustin. Il donna, en outre, la villa, avec toutes -ses dépendances, aux serviteurs de l’église, en possession perpétuelle. -Et comme il vit bien, d’après ces deux faits, que le saint désirait -avoir une église dans tous les endroits où son corps s’arrêtait, il -décida, une fois pour toutes, d’élever une église dans chacun de ces -endroits. C’est ainsi que, en grande pompe, le corps parvint à Pavie, où -il fut déposé dans l’église de Saint-Pierre, qu’on appelle communément -Ciel-d’Or. - -III. Un meunier qui avait une dévotion spéciale pour saint Augustin, fut -atteint d’un mauvais abcès à la jambe. Il invoqua le saint; et celui-ci, -lui étant apparu en rêve, lui frotta la jambe avec la main. Le -lendemain, le meunier se réveilla guéri. - -IV. Un enfant souffrait de la pierre, et les médecins allaient l’opérer, -lorsque sa mère, craignant les dangers de l’opération, pria saint -Augustin de lui venir en aide. Aussitôt l’enfant rendit la pierre avec -son urine, et recouvra la santé. - -V. Dans un monastère qui s’appelait l’Aumône, un moine, ayant été ravi -en esprit la veille de la fête de saint Augustin, vit descendre du ciel -une nuée brillante, sur laquelle était assis le saint docteur en habits -pontificaux, illuminant l’Eglise entière des deux rayons enflammés qui -sortaient de ses yeux. De son côté, saint Bernard vit un jour un beau -jeune homme debout dans une église, et dont la bouche était une fontaine -d’où jaillissait tant d’eau que l’église tout entière en était remplie. -Et saint Bernard comprit que c’était Augustin, dont la doctrine, -fontaine de vérité, arrosait toute l’Eglise. - -VI. Un pieux pèlerin donna une grosse somme au moine chargé de la garde -du corps de saint Augustin, pour obtenir de lui l’un des doigts du -saint. Mais le moine, ayant pris l’argent, enveloppa dans de la soie le -doigt d’un mort quelconque, et le donna au pèlerin en lui affirmant que -c’était bien le doigt d’Augustin. Or le pèlerin adorait pieusement cette -fausse relique, ne cessant point de la baiser ou de la serrer sur son -cœur; de telle sorte que Dieu, touché de sa ferveur, transforma la -fausse relique en un vrai doigt de saint Augustin. Et le pèlerin, revenu -chez lui, opéra tant de miracles avec sa relique que le bruit en arriva -jusqu’à Pavie. Le moine, alors, révéla comment il avait donné au pèlerin -le doigt d’un mort inconnu. Mais quand on ouvrit le cercueil, on vit -qu’un des doigts du saint manquait réellement. - -VII. Dans le monastère de Fontaine, en Bourgogne, vivait un moine nommé -Hugues qui, admirant avec passion saint Augustin, le priait souvent -d’obtenir pour lui qu’il mourût le jour de sa fête. Quinze jours avant -la fête du saint, ce moine fut pris de fièvre; la veille de la fête, on -le déposa à terre, presque mort. Et, soudain, un autre moine, qui priait -dans la chapelle, vit entrer en procession plusieurs hommes tout vêtus -de blanc, que suivait un évêque de figure vénérable. Le moine demanda -qui étaient ces hommes et où ils allaient. Et l’un d’eux lui répondit -que c’était saint Augustin qui venait, avec ses chanoines, assister à la -mort de son ami, pour emporter ensuite son âme au glorieux royaume. - -VIII. Du vivant d’Augustin, une femme, qui avait à souffrir de la part -de méchants, vint trouver le saint pour lui demander conseil. Elle le -trouva occupé à étudier; et il ne leva point les yeux sur elle, ni ne -répondit à ses paroles. En vain elle s’approcha de lui, et lui parla -dans l’oreille, craignant que, dans sa sainteté, il ne voulût point -regarder un visage de femme. Augustin ne lui répondit toujours pas, ne -parut pas l’entendre; et elle s’en alla toute triste. Mais le lendemain, -comme Augustin célébrait la messe, ladite femme fut ravie en esprit et -se vit transportée devant le tribunal de la Sainte Trinité, Augustin -était là aussi, la tête baissée. Et la femme entendit une voix qui lui -disait: «Lorsque tu es allée chez Augustin, il se trouvait ainsi en -présence de la Sainte Trinité, et voilà pourquoi il ne s’est pas même -aperçu de ta visite! Mais, à présent, si tu retournes chez lui, il -t’accueillera avec plaisir et te sera de bon conseil.» La femme retourna -donc chez Augustin, et tout se passa comme la voix l’avait dit. - -IX. On raconte aussi que certain homme de Dieu, ayant été ravi en -esprit, vit tous les saints dans leur gloire, à l’exception de saint -Augustin. Il demanda où était celui-ci. Et une voix lui répondit: «Il -est au plus haut des cieux, admis en présence de la Sainte Trinité!» - -X. Le marquis Malaspina, ayant jeté en prison certains habitants de -Pavie, les condamna au supplice de la soif, pour leur extorquer une -grosse rançon. Les uns buvaient leur urine, d’autres se préparaient à -rendre l’âme. Le plus jeune d’entre eux eut l’idée d’invoquer l’aide de -saint Augustin, pour qui il avait une dévotion spéciale. Et voilà que, à -minuit, saint Augustin apparut à ce jeune homme, le prit parla main, le -conduisit jusqu’au fleuve, et lui mit sur la langue une feuille de vigne -trempée dans l’eau; et le jeune homme en fut si rafraîchi que le plus -parfait nectar n’aurait plus eu pour lui la moindre saveur. - -XI. Un curé qui avait une grande dévotion pour saint Augustin, et qui, -depuis trois ans, était malade dans son lit, invoqua le saint la veille -de sa fête, en entendant sonner les vêpres. Et le saint lui apparut, -tout vêtu de blanc, l’appela trois fois par son nom, et lui dit: «Voici -celui que tu as si souvent appelé! lève-toi vite et célèbre-moi l’office -des vêpres!» Aussitôt le curé, guéri, se leva, entra dans l’église, à la -stupéfaction de tous, et y célébra pieusement l’office. - -XII. Un berger avait entre les deux épaules un ulcère qui le privait de -toutes ses forces. Il invoqua saint Augustin, qui lui apparut en rêve, -mit sa main sur l’ulcère, et le guérit entièrement. Le même homme, par -la suite, devint aveugle, et de nouveau invoqua l’aide de saint -Augustin. Celui-ci lui apparut à l’heure de midi, lui frotta les yeux, -et aussitôt lui rendit la vue. - -XIII. L’an du Seigneur 912, une troupe de quarante malades, venus -d’Allemagne et de France, se rendaient en pèlerinage à Rome, pour y -visiter les tombeaux des apôtres. Les uns étaient conduits sur des -sellettes, d’autres marchaient sur des béquilles, d’autres, privés de la -vue, se traînaient à la suite de leurs compagnons, d’autres encore -avaient les mains et les pieds paralysés. Ayant franchi les Alpes et -étant arrivés au village de Cana, à trois milles de Pavie, ils virent -venir au-devant d’eux saint Augustin, qui, sortant de l’église des -saints Come et Damien, les salua et leur demanda où ils allaient. Puis -il leur dit: «Allez à Pavie, dans l’église de Saint-Pierre, qu’on -appelle aussi le Ciel-d’Or; là, on aura pitié de vous!» Ils lui -demandèrent qui il était, et lui: «Je suis Augustin, jadis évêque -d’Hippone!» Et aussitôt il disparut. Les pèlerins, arrivés à Pavie, se -rendirent au monastère de Saint-Pierre; et là, ayant appris que le corps -de saint Augustin y était déposé, ils s’écrièrent, d’une voix unanime: -«Saint Augustin, viens à notre aide!» Moines et bourgeois, attirés par -leurs cris, affluaient pour les voir. Et soudain, sous l’effet de -tension de leurs nerfs, les pèlerins commencèrent à perdre leur sang, de -telle sorte que, depuis le seuil du monastère jusqu’au tombeau de saint -Augustin, le sol se trouva tout ensanglanté. Mais dès qu’ils furent -parvenus au tombeau du saint, tous recouvrèrent une santé parfaite. -Depuis ce jour, la renommée du saint ne cessa point de grandir; et une -foule de malades se pressaient autour de son tombeau; puis, ayant été -guéris, ils offraient des cadeaux à l’église, en gage de reconnaissance. -Et bientôt la masse de ces cadeaux fut telle qu’elle encombra la -chapelle tout entière ainsi que tout le porche, au point de rendre la -circulation difficile autour du tombeau. Forcés par la nécessité, les -moines firent transporter cette masse de cadeaux en un autre endroit. - - - - -CXXIII - -SAINTE THÉODORE[11] - -(28 août) - - [11] L’Eglise fête, en ce même jour, une autre sainte Théodore, vierge - et martyre, qui est, comme l’on sait, l’héroïne d’une des plus - belles tragédies de Corneille. - - -Théodore, femme d’illustre maison, demeurait à Alexandrie, sous le règne -de l’empereur Zénon. Elle était mariée à un homme riche et qui craignait -Dieu; mais le diable, jaloux de sa sainteté, excita dans l’âme d’un -autre citoyen d’Alexandrie le désir de la posséder, de telle sorte que -cet homme ne cessait point de l’importuner de ses instances et de ses -présents, qu’elle repoussait toujours dédaigneusement. Enfin cet homme -envoya vers elle une magicienne qui l’engagea à avoir pitié de lui et à -se livrer à lui. Et comme Théodore répondait que, vivant sous l’œil de -Dieu qui voyait toutes choses, jamais elle ne se résoudrait à commettre -un aussi grand péché, la magicienne lui dit: «Tout ce qui se fait dans -le jour, Dieu le voit et le sait; mais ce qui se fait le soir, après le -coucher du soleil, Dieu l’ignore!» Sur quoi la dame, trompée par ce -mensonge, se laissa toucher de pitié, et fit dire à l’homme qui l’aimait -qu’elle l’autorisait à venir la voir après le coucher du soleil. L’homme -n’eut garde d’y manquer: il vint le soir, entra dans le lit de Théodore, -et puis s’en alla. Mais Théodore, revenant à elle, pleurait amèrement et -se frappait au visage, disant: «Hélas! hélas! j’ai perdu mon âme, j’ai -détruit mon honneur!» Le mari, revenant à la maison, et trouvant sa -femme toute en larmes, sans savoir la cause de son chagrin, s’ingéniait -à la consoler: mais elle se refusait à toute consolation. - -Le lendemain matin, elle se rendit dans un couvent de nonnes, et demanda -à l’abbesse si Dieu avait pu connaître un grave péché qu’elle avait -commis la veille, après la tombée du soir. Et l’abbesse: «Rien n’est -caché à Dieu, qui voit et sait tout ce qui arrive, sans distinction -d’heure ni de lieu.» Alors la jeune femme, pleurant amèrement, dit: -«Donne-moi le livre du saint Evangile, pour que j’y cherche moi-même ma -destinée!» Elle ouvrit le livre et lut: «Ce que j’ai écrit, je l’ai -écrit!» - -Elle revint chez elle; et un jour, pendant que son mari était absent, -elle se coupa les cheveux, revêtit un vêtement d’homme, et se rendit -dans un couvent de moines, qui était à huit lieues d’Alexandrie. Là, -elle demanda à être admise parmi les moines, et sa demande lui fut -accordée. Interrogée sur son nom, elle dit qu’elle s’appelait Théodore. -Puis sous le nom de frère Théodore, elle remplit toutes les tâches les -plus dures du couvent, avec une humilité parfaite et à la satisfaction -de tous. - -Quelques années plus tard, l’abbé ordonna au frère Théodore d’atteler -deux bœufs et d’aller chercher de l’huile à Alexandrie. Or, le mari de -Théodore ne cessait point de pleurer et de se désoler, pensant que sa -femme s’en était allée avec un autre homme. Et voici qu’un ange lui -apparut, qui lui dit: «Demain matin, lève-toi de bonne heure et va sur -le chemin du martyre de l’apôtre Pierre; et la première personne que tu -rencontreras, ce sera ta femme Théodore!» En effet, Théodore, dès -qu’elle aperçut son mari, le reconnut, et se dit: «Hélas! mon cher mari, -combien je peine pour être rachetée du péché que j’ai commis envers -toi!» Mais, lorsqu’elle fut près de lui, elle se borna à le saluer, en -disant: «Grâces soient rendues à Notre-Seigneur!» Le mari, lui, ne la -reconnut pas sous son déguisement, et passa toute la journée et la nuit -à attendre sa femme sur le chemin. Et, le lendemain matin, une voix d’en -haut lui dit: «Le moine qui t’a salué hier matin, c’était ta femme!» - -Cependant, Théodore était parvenue à une telle sainteté, qu’elle faisait -de nombreux miracles. Elle obtint, notamment, de ressusciter, par ses -prières, un homme qu’une bête féroce avait mis en pièces; et la bête, -dès qu’elle l’eut maudite, mourut aussitôt. Mais le diable, jaloux de sa -sainteté, lui apparut et lui dit: «Prostituée et adultère, tu as -abandonnée ton mari, et tu es venue ici lutter contre moi. Sache donc -que, par mon pouvoir terrible, je saurai t’attaquer et te faire renier -ton crucifix!» Sur quoi Théodore fit le signe de la croix, et aussitôt -le démon s’évanouit. Mais un jour, comme elle revenait de la ville avec -son attelage, elle reçut l’hospitalité dans une maison où une jeune -fille s’approcha d’elle, et lui dit: «Viens dormir avec moi!» Le moine -s’y étant refusé, la fille alla trouver un autre homme qui demeurait -dans la maison. Et, lorsque plus tard, son ventre se trouva enflé, et -qu’on lui demanda de qui elle était enceinte, elle répondit: «Du moine -Théodore, qui a couché avec moi!» L’enfant fut donc remis à l’abbé du -monastère qui, après l’avoir placé sur les épaules de frère Théodore, -accabla celui-ci de reproches et le chassa du monastère. Et, pendant -sept années, la sainte vécut à la porte du monastère, nourrissant -l’enfant du lait du troupeau. - -Or le diable, jaloux d’une telle patience, prit la forme du mari de -Théodore, et, apparaissant devant elle, lui dit: «Que fais-tu là, chère -maîtresse, pendant que je languis de toi et ne parviens pas à me -consoler? Viens donc, ma lumière; et, si tu as couché avec un autre -homme, je te le pardonne!» Et elle, croyant que c’était vraiment son -mari, lui dit: «Jamais plus je n’habiterai avec toi, mon cher mari, -parce qu’un autre homme a couché avec moi, et que je veux faire -pénitence de ma faute à ton égard!» Puis elle se mit en prières, et -aussitôt le faux mari s’évanouit, de telle sorte qu’elle reconnut que -c’était le diable. Une autre fois, celui-ci, voulant l’effrayer, lança -sur elle des esprits déguisés en bêtes féroces; et il leur criait: -«Dévorez cette prostituée!» Mais elle se mit en prières et les bêtes -disparurent. - -Une autre fois, une armée passa près d’elle; et un chef la commandait -que tous adoraient; et ils dirent à Théodore: «Debout, et adore notre -prince!» Mais elle répondit: «Je n’adore que mon Dieu!» Dénoncée au -chef, celui-ci la fit rouer de coups; et puis, armée et chef, tout -s’évanouit, car tout cela n’était qu’une ruse du diable. Et maintes fois -encore elle fut ainsi tentée et persécutée, mais toujours sa prière lui -assura la victoire. - -Enfin, après sept années, l’abbé, admirant sa patience, lui pardonna et -l’autorisa à rentrer dans le monastère avec son enfant. Elle y vécut -deux ans de la façon la plus sainte. Puis, un jour, elle appela l’enfant -et s’enferma avec lui dans sa cellule. Ce qu’apprenant, l’abbé ordonna à -des moines d’aller écouter à la porte ce que disait le frère Théodore. -Et celui-ci, couvrant l’enfant de baisers, lui disait: «Mon fils chéri, -le terme de ma vie approche! Je te laisse à Dieu, qui sera ton père et -ton soutien. Mon enfant, ne te relâche pas de jeûner et de prier, et de -servir humblement tes frères!» Puis, ayant dit cela, Théodore rendit son -âme au Seigneur et s’endormit doucement en lui: mais l’enfant, à cette -vue, éclata en sanglots. Or la même nuit, l’abbé du monastère eut une -vision. Il vit de grandes noces qui se préparaient; et toute la troupe -des anges, des prophètes, des martyrs et des saints était là; et au -milieu d’eux se tenait une femme environnée de gloire, qui bientôt alla -s’asseoir sur le lit nuptial; et tous, debout, la saluaient. Et une voix -s’éleva, qui dit: «Cette femme est le frère Théodore, faussement accusé -d’avoir eu un enfant!» L’abbé, réveillé, courut avec ses frères à la -cellule du moine défunt; et, en découvrant celui-ci, ils virent que -c’était une femme; et l’abbé, ayant mandé le père de la jeune fille qui -l’avait dénoncé, lui dit: «L’amant de ta fille est mort!» Puis, relevant -le manteau du mort, il lui montra que c’était une femme. - -Le lendemain, l’abbé entendit une voix qui lui disait: «Lève-toi, monte -à cheval, et va à la ville; et, le premier homme que tu rencontreras, -prends-le en croupe et ramène-le ici!» L’abbé se mit donc en route: en -chemin, il rencontra un homme qui courait. Et cet homme, interrogé, lui -dit: «Ma femme vient de mourir; je cours la revoir!» Alors l’abbé prit -en croupe, sur son cheval, le mari de Théodore; et lorsqu’ils furent -arrivés auprès de la morte, ils pleurèrent beaucoup, et ils -l’ensevelirent solennellement. Après quoi le mari demanda à habiter la -cellule de sa femme, et y demeura tout le reste de ses jours. Quant à -l’enfant adopté par Théodore, il suivit si bien l’exemple de vertu que -lui avait donné sa mère nourricière que, à la mort de l’abbé, les -moines, d’une commune voix, l’appelèrent à les diriger. - - - - -CXXIV - -LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE - -(29 août) - - -I. La fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste se célèbre pour -quatre motifs, que nous expose l’_Office mitral_: 1º pour commémorer la -décollation du saint; 2º pour commémorer la combustion de ses os; 3º -pour commémorer la découverte de son chef; 4º pour commémorer la -translation d’un de ses doigts, et la dédicace de son église. - -1º Racontons d’abord la décollation du saint, d’après l’_Histoire -ecclésiastique_. Hérode Antipas, fils du grand Hérode, se rendant à -Rome, et s’étant arrêté en chemin chez son frère Philippe, s’entendit -secrètement avec Hérodiade, femme de Philippe, et qui, suivant Josèphe, -était sœur d’Hérode Agrippa: ils convinrent que, au retour d’Antipas, -celui-ci répudierait sa femme pour épouser Hérodiade. Ce qu’apprenant, -la femme d’Antipas, fille du roi de Damas Arétas, s’enfuit auprès de son -père sans attendre le retour de son mari. Et celui-ci, dès qu’il fut -revenu, épousa Hérodiade, s’aliénant ainsi, à la fois, le roi Arétas, -Hérode Agrippa et Philippe. - -Or saint Jean lui reprochait en termes très vifs d’avoir violé la Loi, -en épousant la femme de son frère, du vivant de celui-ci. Ce que voyant, -Hérode le fit jeter en prison, tant pour plaire à sa femme que pour -empêcher Jean de soulever le peuple contre lui. Cependant il n’osait le -tuer, par crainte du peuple. Mais comme sa femme et lui voulaient sa -mort, ils convinrent en secret que, dans une fête qui allait être donnée -pour l’anniversaire de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodiade -danserait devant lui, qu’en récompense ils l’autoriseraient à obtenir ce -qu’elle lui demanderait, que la jeune fille lui demanderait alors la -tête de saint Jean, et que lui, tout en affectant d’être désolé de son -serment se déclarerait ainsi forcé à le tenir. - -Donc, pendant le festin, la jeune fille arrive, danse devant tous, plaît -à tous; et le roi lui promet de lui offrir tout ce qu’elle lui -demandera; et elle, sur le conseil de sa mère, demande la tête de saint -Jean, que le roi lui accorde en feignant de déplorer son serment. Puis -le bourreau se rend dans la prison, coupe la tête de saint Jean, la -remet à la jeune fille, qui va la présenter à sa méchante mère. - -Dans un sermon prêché pour la fête de la Décollation de saint Jean, -saint Augustin, cite, à cette occasion, l’exemple que voici: «Un homme -plein de droiture et de bonne foi m’a raconté que, exaspéré de voir -qu’un de ses débiteurs niait sa dette, il l’avait provoqué à prêter -serment. Le débiteur jura, et l’honnête homme perdit son procès. Et, en -outre, la nuit suivante, ce créancier se vit, en rêve, conduit devant le -juge, qui lui dit: «Pourquoi as-tu provoqué ton débiteur à jurer, quand -tu savais qu’il ferait un faux serment?» Le créancier répondit: «Cet -homme niait sa dette!» Mais le juge: «Mieux valait perdre ta dette que -de tuer l’âme d’autrui en l’amenant à se parjurer!» Sur quoi, le juge le -fit battre de verges, et si fort que, le lendemain à son réveil, tout -son dos en portait les traces.» - -Quant à Hérode, il ne resta pas impuni. L’_Histoire scholastique_ -raconte en effet qu’Hérode Agrippa, désespéré de sa pauvreté, entra un -jour dans une tour pour s’y laisser mourir de faim. Ce qu’apprenant, sa -sœur Hérodiade supplia son mari, le tétrarque Hérode Antipas, de venir -en aide à son frère. Ainsi fut fait; mais comme, un jour, les deux -Hérode dînaient ensemble, le tétrarque, échauffé par le vin, se mit à -reprocher à Hérode Agrippa tous les bienfaits dont il l’avait comblé. -Sur quoi Hérode Agrippa, irrité, s’enfuit à Rome, où il s’acquit tant de -faveur auprès de Caligula, que celui-ci le nomma tétrarque de deux -provinces, et lui promit de le nommer roi de Judée. A cette nouvelle, -Hérodiade insista vivement auprès de son mari pour qu’il se rendît à -Rome, et sollicitât pour lui-même le titre de roi. Et Hérode, d’abord, -s’y refusait, préférant la tranquillité à un honneur périlleux; mais -enfin il se laissa convaincre, et se rendit à Rome. Aussitôt Agrippa -écrivit à Caligula que son beau-frère s’était allié avec le roi des -Parthes, et projetait de se soulever contre le joug romain: en preuve de -quoi il ajoutait qu’Antipas, dans ses places fortes, avait assez d’armes -pour équiper soixante-dix mille hommes: Caligula; au reçu de cette -lettre, demanda à Hérode si c’était vrai qu’il eût, dans ses places -fortes, une telle quantité d’armes. Et Hérode, qui ne soupçonnait rien, -avoua le fait: sur quoi Caligula, persuadé qu’Agrippa lui avait écrit la -vérité, condamna le tétrarque à l’exil, en laissant à Hérodiade la -permission de rentrer à Jérusalem. Mais Hérodiade se refusa à quitter -son mari, disant que, comme elle avait partagé sa prospérité, elle -voulait encore partager sa misère. Tous deux furent donc rélégués à -Lyon, où ils finirent leur vie misérablement. - -2º La combustion des os de saint Jean-Baptiste eut lieu le jour de la -fête de sa décollation, comme si Dieu avait accordé au saint la faveur -d’un second martyre. Les disciples de Jean avaient enseveli son corps à -Sébaste, en Palestine, entre les corps des prophètes Elisée et Abdias. -Et comme de nombreux miracles se produisaient en ce lieu, Julien -l’Apostat fit d’abord disperser au vent les os du saint; puis, les -miracles ne cessant point, ils les fit brûler, réduire en poudre et -disperser dans les champs. Mais pendant qu’on les recueillait pour les -brûler, des moines de Jérusalem se mêlèrent aux païens, et emportèrent -une grande partie des saints ossements. Ils les remirent à Philippe, -évêque de Jérusalem, qui les envoya plus tard à Athanase, évêque -d’Alexandrie. Et plus tard encore l’évêque d’Alexandrie, Théophile, les -installa dans un ancien temple de Sérapis, dont il fit une basilique en -l’honneur de saint Jean. Ajoutons qu’aujourd’hui ces reliques vénérables -se trouvent à Gênes, ainsi que l’ont solennellement confirmé les papes -Alexandre III et Innocent IV. - -Et, de même qu’Hérode, Julien, le second persécuteur de saint -Jean-Baptiste, ne resta pas impuni: nous avons raconté déjà ses -persécutions et son châtiment dans l’histoire de _Saint Julien_, dont la -fête vient après la Conversion de saint Paul. Mais l’_Histoire -tripartite_ nous donne encore, sur le règne et la mort de l’Apostat, -d’autres détails, qui méritent d’être signalés. - -A la mort de Constance, Julien, voulant plaire à tous, permit que chacun -suivît librement le culte qui lui convenait. Il chassa aussi, de sa -cour, les eunuques, les cuisiniers et les barbiers: les eunuques, parce -que sa femme était morte, et qu’il n’avait pas l’intention de se -remarier; les cuisiniers, parce qu’il mangeait de la façon la plus -simple et la plus frugale; les barbiers, parce que, disait-il, «un seul -suffit à faire beaucoup d’ouvrage». Il dicta également un grand nombre -de livres, où il déchirait tous les empereurs qui avaient régné avant -lui.--Un jour qu’il sacrifiait aux idoles, on lui montra, dans les -entrailles d’une victime, une croix entourée d’une couronne. Signe dont -les augures furent effrayés, car ils y lisaient l’unité, la victoire et -l’éternité de la croix. Mais Julien les consola, en leur disant que ce -signe signifiait que le dogme chrétien eût à être enfermé dans un cercle -étroit, d’où on devait bien se garder de le laisser sortir.--A -Constantinople, comme il sacrifiait à la déesse de la Fortune, le vieil -évêque de Chalcédoine, Maris, à qui l’âge avait fait perdre la vue, vint -lui reprocher son apostasie. Et Julien: «Tout de même, ton Galiléen n’a -pas pu te garder la vue!» Et Maris: «Il n’y a rien dont je remercie -autant mon Dieu que de m’avoir fermé les yeux, de façon à m’empêcher de -te voir dépouillé de la foi!» Et Julien s’en alla sans rien répondre.--A -Antioche, il fit jeter à terre les vases et vêtements sacrés, s’assit -au-dessus d’eux et les salit de sa fiente; et bientôt cette partie de -son corps se remplit de vers qui rongeaient ses boyaux; et jamais, tant -qu’il vécut, il ne put se guérir de cette maladie.--Plus terrible encore -fut le châtiment infligé à un de ses préfets, nommé Julien, qui avait -osé uriner dans un vase sacré. Celui-là vit tout à coup sa bouche -changée en orifice fécal.--Dans un sacrifice célébré en présence de -Julien, une goutte d’eau soi-disant consacrée tomba sur la tunique de -Valentinien, qui, en secret, était resté fidèle au Christ. Alors -Valentinien, indigné, frappa le prêtre du temple, lui reprochant de -l’avoir souillé: ce qui lui valut d’être exilé par Julien, mais aussi, -plus tard, d’être promu à l’empire.--Par haine des chrétiens, Julien fit -reconstruire à ses frais le temple des Juifs; mais, au moment où on le -construisait, un vent terrible dispersa tout le ciment, après quoi un -tremblement de terre acheva d’anéantir le reste du travail. Et, le -lendemain, le signe de la croix apparut dans le ciel, et l’on vit des -croix gravées sur les vêtements des Juifs.--Lorsque, dans son expédition -contre les Perses, Julien mit le siège devant Ctésiphon, le roi des -Perses lui offrit la moitié de son royaume s’il consentait à se retirer. -Mais Julien refusa dédaigneusement; car, croyant à la métempsycose, -d’après Pythagore et Platon, il s’imaginait avoir en lui l’âme -d’Alexandre. Et, soudain, une flèche, lui entrant dans le côté, mit fin -à sa vie. Quant à savoir qui lui lança cette flèche, c’est ce que, -jusqu’à présent, on ignore. Mais, qu’elle ait été lancée par un homme ou -un ange, ou encore par un démon,--comme l’affirme Calixte,--à coup sur -c’est sur l’ordre de Dieu qu’elle a châtié l’Apostat. - -3º C’est encore en ce jour qu’a été retrouvée, dit-on, la tête de saint -Jean. Celui-ci avait été décapité dans une place forte d’Arabie nommée -Machéron; mais Hérodiade avait emporté sa tête à Jérusalem, et l’avait -fait enterrer près de son palais, craignant que le prophète ne -ressuscitât si sa tête rejoignait son tronc. Or, sous le règne de -Marcien, qui commença de régner en l’an 353, saint Jean révéla -l’emplacement de son chef à deux moines qui étaient venus à Jérusalem. -Aussitôt les moines, courant à ce qui avait été le palais d’Hérode, -découvrirent la sainte relique, entourée d’un sac de peau, que l’on -avait fait, sans doute, avec le vêtement du Baptiste. Et comme ensuite -les moines emportaient leur trouvaille dans leur pays, un potier de la -ville d’Emèse, que la pauvreté avait chassé de chez lui, se joignit à -eux. Ce potier fut chargé de porter la besace qui contenait la tête de -saint Jean; et voici que, sur le conseil du saint, qui lui était apparu, -il faussa compagnie aux moines, emporta la tête du saint dans sa ville -natale, la cacha dans une grotte, et, grâce à son culte pour elle, -s’acquit une fortune considérable. En mourant, il révéla son secret à sa -sœur, mais avec défense de le révéler jamais à une autre personne qu’à -son héritier direct. Et, longtemps plus tard, le moine saint Marcel, qui -vivait dans cette grotte, vit en rêve une troupe d’anges, qui -chantaient: «Voici que vient saint Jean-Baptiste!» Puis il vit entrer le -saint, que les anges soutenaient des deux côtés, et qui bénissait tous -ceux qui l’approchaient. Et comme Marcel se prosternait, pour recevoir -sa bénédiction, saint Jean le releva, et lui donna le baiser de paix: -après quoi il lui dit qu’il venait de Sébaste pour demeurer en ce lieu. -Une autre nuit, Marcel, soudain réveillé, vit une étoile brillante, -fixée dans la porte de sa cellule. Il se leva et voulut la toucher: mais -elle se transporta dans un autre coin de sa cellule, jusqu’à ce qu’elle -s’arrêta au-dessus de l’endroit où était enfoui le chef de saint Jean. -Marcel creusa la terre, en cet endroit, et découvrit l’urne avec le -saint trésor. Et comme un des assistants refusait de croire au miracle, -sa main sécha dès qu’il toucha l’urne, et resta attachée à celle-ci. -Enfin, grâce aux prières de Marcel, cette main put se détacher, mais -elle resta sèche jusqu’au moment où, sur l’ordre de saint Jean, le chef -vénérable fut déposé dans l’église de la ville. Et, depuis ce temps, on -commença à célébrer, dans cette ville, la Décollation de saint -Jean-Baptiste, au jour anniversaire de l’invention de son chef. - -Plus tard encore, ce chef fut transporté à Constantinople. Comme on l’y -transportait, par ordre de l’empereur Valence, le char qui le conduisait -s’arrêta d’abord à Chalcédoine, sans que nulle force d’hommes ni de -bœufs pût l’entraîner plus loin. Mais par la suite, Théodose demanda à -la jeune fille qui gardait la relique, dans l’église de Chalcédoine, si -elle lui permettait d’essayer à nouveau de transporter la relique à -Constantinople. Et la jeune fille le permit, se figurant que, cette fois -encore, la sainte relique refuserait de sortir de la ville. Alors le -pieux empereur, enveloppant la relique dans sa pourpre impériale, la -transporta à Constantinople où il éleva en son honneur une église -magnifique. Plus tard encore, sous le règne de Pépin, la sainte tête fut -transportée en Gaule, à Poitiers, où, par ses mérites, plusieurs morts -ressuscitèrent. - -Notons ici en passant que, d’après une tradition, la jeune fille qui -avait dansé pour obtenir la tête de saint Jean, aurait reçu, elle aussi, -son châtiment, de même qu’Hérode, Hérodiade et Julien. Un jour qu’elle -patinait sur la glace, la glace se fendit, et elle fut noyée. Ou encore, -suivant d’autres, la terre s’ouvrit pour la dévorer. - -4º Enfin l’on raconte que le doigt dont saint Jean s’était servi pour -désigner le Seigneur ne put pas être brûlé avec le reste de ses os. -Retrouvé par les moines susdits, ce doigt fut ensuite transporté par -sainte Thècle au-delà des Alpes, et déposé par elle dans l’église de -Saint-Martin. Mais, d’après Jean Beleth, c’est en Normandie que ce doigt -aurait été porté par sainte Thècle, et une église consacrée en son -honneur, ce même jour. Et de là viendrait le choix de ce jour pour -commémorer la Décollation. - -II. Dans une ville de Gaule appelée aujourd’hui Saint-Jean-de-Maurienne, -une femme priait Dieu avec instance pour obtenir une relique de saint -Jean. Et comme ses prières ne lui servaient de rien, elle s’enhardit -jusqu’à faire le serment de ne rien avaler tant qu’elle n’aurait pas -obtenu ce qu’elle demandait. Après plusieurs jours de jeûne elle -aperçut, sur l’autel, un pouce d’une blancheur merveilleuse, et déjà -elle s’empressait d’aller prendre cette sainte relique, lorsque -survinrent trois évêques qui voulurent en avoir chacun leur part. Mais -aussitôt, trois gouttes de sang tombèrent, du doigt miraculeux, sur le -linge qu’ils tendaient au-dessous de lui. Et, laissant le doigt à la -femme, chacun des évêques prit pour lui une de ces gouttes, en -remerciant Dieu, du grand honneur qu’il daignait leur faire. - -III. La reine des Lombards, Theudeline, fit construire une riche église, -en l’honneur de saint Jean-Baptiste, à Monza, près de Milan. Et Paul, -l’historiographe des Lombards, raconte que les empereurs Constantin et -Constant, qui désiraient arracher l’Italie aux Lombards, firent demander -à un saint ermite quelle serait l’issue de la guerre. Et l’ermite -répondit: «Saint Jean ne cesse pas d’intercéder pour les Lombards, par -reconnaissance pour leur reine qui lui a élevé une église. Mais un temps -viendra où cette église sera délaissée, et alors l’empire des Lombards -prendra fin.» C’est en effet ce qui arriva, au temps de l’empereur -Charlemagne. - - - - -CXXV - -SAINT SAVINIEN, MARTYR, ET SAINTE SAVINE - -(29 août) - - -I. Savinien et Savine étaient les enfants d’un noble païen nommé Savin, -qui les avait eus de ses deux mariages successifs. Or, Savinien, ayant -lu le verset _Asperges me, Domine_, demanda ce que signifiaient ces -mots. Personne ne put les lui expliquer. Alors, se réfugiant dans sa -chambre, il se roulait dans la cendre sur un cilice, disant qu’il aimait -mieux mourir que de ne pas comprendre le sens de ces paroles. Sur quoi -un ange lui apparut et lui dit: «Ne te tue point à force de te torturer, -car tu as trouvé grâce devant Dieu; et quand tu auras reçu le baptême, -aussitôt, devenu pur comme la neige, tu comprendras ce que tu désires -comprendre!» Resté seul, Savinien, tout joyeux, refusa désormais de -vénérer les idoles, ce qui lui valut d’être fort grondé par son père. -Celui-ci lui disait souvent: «Si tu ne veux pas adorer nos dieux, mieux -vaut au moins que tu meures seul, plutôt que de nous entraîner tous dans -la mort avec toi!» Alors le jeune homme s’enfuit en secret, et se rendit -à la ville de Troyes. Là, étant arrivé au bord de la Seine, il pria Dieu -de lui permettre de recevoir le baptême dans l’eau de ce fleuve. Dieu le -lui permit, et, après son baptême, une voix d’en haut lui dit: «Tu as -trouvé, maintenant, ce que tu as si longtemps peiné à chercher!» Après -quoi Savinien ficha son bâton en terre, et, quand il eut prié, ce bâton, -au vu de tous, se couvrit de feuilles et de fleurs. Et onze cent huit -personnes, ayant vu ce miracle, se convertirent à la foi chrétienne. - -Ce qu’apprenant, l’empereur Aurélien envoya des soldats pour s’emparer -de lui: mais les soldats, l’ayant trouvé en prière, n’osèrent -l’approcher. L’empereur lui envoya d’autres soldats, qui, l’ayant -également trouvé en prière, prièrent d’abord avec lui; puis, s’étant -relevés ils le conduisirent devant l’empereur. Celui-ci, sur son refus -de sacrifier, lui fit lier les pieds et les mains et le fit frapper de -pointes de fer. Et Savinien: «Inflige-moi d’autres tourments encore, si -tu le peux!» L’empereur le fit placer sur un bûcher, au milieu de la -ville, et ordonna qu’on répandît de l’huile sur le bois, pour attiser le -feu. Mais voici que, levant les yeux sur lui, l’empereur le vit debout -en prière au plus fort des flammes. Il en fut si étonné qu’il tomba à la -renverse. Et il dit à Savinien: «Bête malfaisante, n’as-tu donc pas déjà -assez des âmes que tu as trompées, et veux-tu encore me tromper moi-même -par tes artifices magiques?» Et Savinien: «Bien d’autres âmes encore -seront converties par moi, et ton âme aussi, parmi elles!» Mais -l’empereur, entendant ces paroles, blasphéma le nom de Dieu. Le -lendemain, il fit attacher Savinien à un tronc d’arbre et ordonna qu’on -lui lançât des flèches: mais les flèches restaient suspendues en l’air, -sans que pas une l’atteignît. Le lendemain l’empereur vint le trouver et -lui dit: «Que ton Dieu vienne donc, à présent, et te délivre de ces -flèches!» Et aussitôt une des flèches, se détournant, vint s’enfoncer -dans l’œil de l’empereur qui, aussitôt, perdit la vue. Furieux, il fit -reconduire le saint en prison, et ordonna que, le lendemain, il eût la -tête tranchée. Mais Savinien pria Dieu qu’il lui permît de se -transporter à l’endroit ou il avait reçu le baptême; et aussitôt ses -chaînes se brisèrent, les portes de la prison s’ouvrirent, et le saint -put passer librement au milieu des soldats. Parvenu au fleuve, et voyant -que des soldats le poursuivaient, il marcha sur l’eau comme sur des -pierres, et atteignit ainsi l’endroit où il avait été baptisé. Puis, -quand les soldats eurent, à leur tour, franchi le fleuve, il leur dit: -«Après m’avoir frappé de votre hache, portez un peu de mon sang à -l’empereur, afin qu’il recouvre la vue et reconnaisse la puissance de -Dieu!» Décapité, il souleva sa tête dans ses mains, et la porta à -quarante-neuf pas de là. Et l’empereur, dès qu’il eut frotté ses yeux du -sang du saint martyr, recouvra aussitôt la vue; et il dit: «Vraiment bon -et grand est le Dieu des chrétiens!» Et certaine femme qui, depuis -quarante ans, avait perdu la vue, se fit conduire à l’endroit où gisait -le corps du saint, et, ayant prié, recouvra aussitôt la vue. Saint -Savinien souffrit le martyre en l’an 279, au mois de février. Mais nous -avons placé ici son histoire afin de la joindre à celle de sa sœur, à -qui s’adresse surtout la fête de ce jour. - -II. Cette sœur, appelée Savine, ne cessait point de pleurer son frère et -de supplier pour lui les idoles. Mais, un jour, un ange lui apparut en -rêve et lui dit: «Savine, ne pleure pas! Abandonne tout ce que tu -possèdes, et tu trouveras ton frère élevé à un grand honneur!» Quand -elle s’éveilla, Savine demanda à sa sœur de lait: «N’as-tu rien vu ni -entendu?» Et elle: «Maîtresse, j’ai entendu une voix qui te parlait, -mais je ne sais pas ce qu’elle te disait.» Et Savine: «Est-ce que tu ne -me dénonceras pas?» Et la sœur de lait: «Non certes, maîtresse! Tout ce -que tu feras sera bien, pourvu seulement que tu ne t’ôtes point la vie!» -Et, le lendemain, toutes deux s’enfuirent. Et comme son père ne -parvenait pas à la retrouver, il dit, levant les mains au ciel: «S’il y -a vraiment là-haut un Dieu puissant, qu’il détruise mes idoles, qui -n’ont pas su protéger mes enfants!» Alors Dieu, d’un coup de tonnerre, -brisa toutes les idoles: ce que voyant, un grand nombre de personnes se -convertirent à la foi chrétienne. - -Cependant Savine, venant à Rome, fut baptisée par le pape Eusèbe, guérit -deux aveugles et deux paralytiques, et demeura cinq ans dans la ville. -Mais un jour un ange lui apparut en rêve et lui dit: «Savine, n’as-tu -donc abandonné toutes tes richesses que pour venir ici vivre dans les -délices? Lève-toi, et va dans la ville de Troyes, pour y retrouver ton -frère!» Alors Savine dit à sa sœur de lait: «Nous devons nous en aller -d’ici!» Et elle: «Maîtresse où veux-tu aller? Ici tu es aimée de tous, -et tu veux aller chercher la mort dans des pays étrangers!» Mais Savine: -«Dieu aura soin de nous!» - -Puis, prenant un pain d’orge, elle se rendit à Ravenne, et entra dans la -maison d’un riche dont la fille était mourante. Et comme elle demandait -à la servante de ce riche qu’on lui accordât l’hospitalité, la servante -lui dit: «Comment pourrais-tu recevoir l’hospitalité ici, où la fille de -mes maîtres est en train de mourir, et où tous sont plongés dans la -désolation?» Mais Savine: «Je ferai en sorte qu’elle ne meure pas!» -Puis, entrant dans la maison, elle prit la main de la mourante, qui, -aussitôt, se releva guérie. On voulut retenir Savine, mais elle -poursuivit son chemin. Arrivée à un mille de Troyes, elle s’arrêta pour -prendre un peu de repos. Vint à passer un homme noble de la ville, nommé -Licérius, qui leur demanda: «D’où êtes-vous?» Et Savine: «Seigneur, je -suis étrangère, et je cherche mon frère Savinien, perdu pour moi depuis -longtemps!» Alors Licérius: «L’homme que tu cherches a été décapité pour -le Christ, il y a peu de temps, et c’est ici même qu’il est enseveli!» -Sur quoi Savine, se prosternant en prière, dit:» Mon Dieu, qui m’as -toujours gardée dans la chasteté, laisse-moi maintenant reposer dans ce -lieu! Je te recommande ma sœur de lait, qui a tout supporté pour moi. Et -fais en sorte que je puisse voir, dans ton royaume, mon frère, qu’il ne -m’a pas été donné de voir dans ce monde!» Puis, ayant ainsi prié, elle -rendit son âme au Seigneur. Ce que voyant, sa compagne se mit à pleurer, -car elle n’avait même pas les moyens nécessaires pour l’ensevelir. Mais -Licérius envoya chercher, en ville, des hommes pour ensevelir -l’étrangère; et ainsi Savine fut mise au tombeau. - -C’est le même jour aussi que l’Eglise célèbre la fête de sainte Sabine, -qui était femme d’un soldat nommé Valentin, et qui fut décapitée sous le -règne d’Adrien, pour avoir refusé de sacrifier aux idoles. - - - - -CXXVI - -SAINTS FÉLIX ET ADAUCT, MARTYRS - -(30 août) - - -Le prêtre Félix souffrit le martyre sous le règne de Dioclétien et de -Maximien, en compagnie, de son frère, qui, comme lui, s’appelait Félix -et était prêtre comme lui. Le frère aîné, ayant été conduit au temple de -Sérapis pour y sacrifier, souffla sur le visage de la statue, qui, -aussitôt, se renversa. Il renversa de la même façon, successivement, la -statue de Mercure et celle de Diane. Alors, après l’avoir torturé sur un -chevalet, on le conduisit devant un arbre sacrilège afin qu’il y -sacrifiât. Mais lui, s’étant mis à genoux et ayant prié, souffla sur -l’arbre qui, aussitôt, se déracina et tomba à terre, brisant l’autel. -Sur quoi le préfet le fit décapiter à l’endroit même, et ordonna que son -corps y fût laissé pour servir de pâture aux loups et aux chiens. Et, au -moment où on allait le mettre à mort, son frère; sortant de la foule, se -proclama chrétien. Tous deux furent donc décapités ensemble, après -s’être longuement embrassés. Et les chrétiens, ne connaissant pas le nom -du second martyr, l’appelèrent _Adauctus_ (ajouté), parce qu’il s’était -ajouté à saint Félix pour recevoir la couronne du martyre. Les deux -saints furent ensevelis dans la fosse qu’avait creusée l’arbre en se -déracinant. Et quand les païens voulurent les déterrer, le diable les en -empêcha en s’emparant d’eux. Leur martyre eut lieu l’an du Seigneur 287. - - - - -CXXVII - -SAINT LOUP, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(1er septembre) - - -Loup naquit à Orléans d’une famille royale. S’étant de bonne heure -distingué par ses vertus, il fut élu archevêque de Sens. Il donnait aux -pauvres tout ce qu’il avait; et comme, un jour, il en avait invité un -grand nombre à sa table, et que le vin manquait, il répondit au -sommelier qui venait le lui annoncer: «Je crois bien que Dieu, qui -nourrit les oiseaux, ne refusera pas de compléter notre charité!» Et, en -effet, un messager arriva au même instant, qui annonça que cent tonneaux -de vin attendaient à la porte. - -On reprochait beaucoup à l’évêque l’affection qu’il témoignait à une -jeune religieuse, fille de son prédécesseur. Alors, en présence de ceux -qui l’accusaient, il fit venir la jeune fille et l’embrassa, disant: -«Les paroles des hommes ne sauraient nuire à celui que ne souille pas sa -propre conscience!» - -Comme le roi des Francs Clotaire, étant entré en Bourgogne, avait -ordonné à son sénéchal d’assiéger la ville de Sens, saint Loup se rendit -à l’église de Saint-Etienne et se mit à faire sonner la cloche: ce -qu’entendant, les ennemis furent saisis d’une telle frayeur qu’ils -s’enfuirent, par crainte d’être tués sur place. Et quand le roi, étant -devenu maître de la Bourgogne, envoya à Sens un autre sénéchal, -celui-ci, furieux de ce que l’évêque ne fût pas venu au devant de lui -avec des présents, le calomnia si cruellement auprès de son maître que -celui-ci l’envoya en exil. Mais, dans l’exil comme sur son siège, le -saint brilla par sa science et par ses miracles. Et bientôt les -habitants de Sens, ayant mis à mort l’évêque par qui l’on avait remplacé -saint Loup, obtinrent du roi le rappel de celui-ci. Et quand le roi le -vit épuisé de privations, il se prosterna devant lui, lui demanda -pardon, et l’envoya à Sens après l’avoir comblé de présents. Et l’on -raconte que, comme il passait en bateau par Paris, la foule des -prisonniers virent s’ouvrir les portes de leurs cellules et tomber leurs -chaînes, de façon qu’ils purent se rendre librement au devant de lui. - -Un dimanche, pendant qu’il célébrait la messe, une pierre précieuse -tomba du ciel dans son calice: le roi la fit mettre plus tard parmi ses -reliques. - -Le roi Clotaire, apprenant que la cloche de Saint-Etienne de Sens avait -un son d’une douceur merveilleuse, fit transporter cette cloche à Paris, -pour pouvoir l’entendre à sa guise. Mais, cet ordre ayant déplu à saint -Loup, la cloche perdit toute sa douceur dès qu’elle sortit de Sens. Ce -que voyant, le roi la fit aussitôt restituer; et, lorsque la cloche fut -arrivée à sept milles, de Sens, elle sonna si fort que toute la ville -l’entendit: de telle sorte que saint Loup put aller à sa rencontre. - -Une nuit, tenté par le diable, il se fit apporter un verre d’eau froide; -puis comprenant les ruses de l’ennemi, il posa son oreiller sur le verre -et y tint le diable enfermé jusqu’au matin suivant. Une autre fois, -revenant chez lui de sa visite aux églises de la ville, il entendit des -prêtres parlant à voix haute et disant qu’ils voulaient forniquer avec -des femmes. Alors, il entra dans son oratoire et pria pour eux; et -aussitôt l’aiguillon de la tentation cessa de les tourmenter, et ils -vinrent humblement lui demander pardon. - -Enfin saint Loup s’éteignit en paix, en l’an du Seigneur 610. - - - - -CXXVIII - -SAINT GILLES, ABBÉ - -(1er septembre) - - -Gilles, athénien, était de famille noble, et avait étudié, dès -l’enfance, les lettres sacrées. Un jour, comme il se rendait à l’église, -un malade, couché sur une place, lui demanda l’aumône. Gilles lui donna -sa tunique; et dès que le malade la revêtit, il guérit. A la mort de ses -parents, Gilles abandonna au Christ tout son patrimoine. Il guérit un -jour, par sa prière, un homme qui venait d’être mordu par un serpent. Il -guérit aussi un possédé qui, se tenant dans l’église, troublait de ses -cris les autres chrétiens. Mais bientôt, craignant les dangers de la -faveur humaine, Gilles s’enfuit secrètement au bord de la mer. Il -aperçut là des matelots qui allaient périr dans une tempête: il pria et -aussitôt la tempête s’apaisa. En reconnaissance de quoi les matelots, -apprenant qu’il voulait aller à Rome, s’offrirent à l’y emmener -gratuitement avec eux. - -Mais en arrivant à Arles, Gilles s’y arrêta, et demeura deux ans avec -saint Césaire, évêque de cette ville, où il guérit une femme atteinte de -fièvre depuis trois ans. Puis, ayant soif du désert, il s’éloigna -secrètement d’Arles, et vécut longtemps en compagnie de l’ermite -Veredôme, dans un endroit où, en sa faveur, Dieu voulut bien faire -cesser la stérilité du sol. Mais, comme le bruit de ses miracles se -répandait partout, Gilles, craignant de nouveau les dangers de la -louange humaine, quitta son compagnon et s’enfonça encore dans le -désert, où il eut le bonheur de trouver une grotte auprès d’une source. -Il y eut pour nourricière une biche qui, à de certaines heures, venait -lui donner son lait. - -Or, un jour, les fils du roi, qui chassaient par là, virent cette biche -et la poursuivirent avec leurs chiens. Effrayée, elle se réfugia aux -pieds de saint Gilles. Et celui-ci, étonné de ses cris, sortit de sa -cellule et entendit les chasseurs. Il demanda alors à Dieu que fût -sauvée la bête qu’il lui avait donnée pour nourricière. Et en effet -aucun des chiens n’osait s’approcher de la biche. La nuit étant proche, -les chasseurs s’en revinrent chez eux. Et le lendemain, de nouveau, ils -durent rentrer chez eux sans avoir pris la biche. Ce qu’apprenant, le -roi se rendit sur les lieux avec l’évêque et une foule de chasseurs. Et -comme, de nouveau, les chiens refusaient d’approcher, un des chasseurs, -par accident, blessa d’une flèche le saint, qui demandait grâce pour la -biche. Après quoi les chasseurs se frayèrent un chemin jusqu’à la -grotte, aperçurent un vieillard en habit monacal avec une biche étendue -à ses pieds. Le roi et l’évêque s’avancèrent alors vers lui, lui -demandèrent qui il était, d’où il était venu, comment il avait pu -arriver à un endroit aussi sauvage, et enfin par qui il avait été -blessé. Puis, lui ayant demandé pardon de cette blessure dont ils -étaient cause, ils lui donnèrent des remèdes pour la guérir, en même -temps que de nombreux présents. Mais le saint ne voulut même pas jeter -les yeux sur les présents ni sur les remèdes. Bien plus, sachant que la -vertu devenait plus parfaite dans la maladie, il pria Dieu de ne plus -recouvrer la santé aussi longtemps qu’il vivrait. - -Le roi, cependant, lui fit de fréquentes visites, pour recevoir de lui -l’aliment spirituel. Et toujours il lui offrait des trésors, et toujours -le saint refusait de les accepter. Il conseilla enfin au roi d’employer -plutôt ces trésors à construire un monastère, où serait pratiquée dans -toute sa rigueur la discipline monastique. Et le roi suivit son conseil; -mais, quand le monastère fut construit, il insista par ses prières et -ses larmes pour forcer saint Gilles à en devenir l’abbé[12]. - - [12] A Saint-Gilles-du-Gard, entre Arles et Lunel, sur le petit Rhône. - -La renommée du saint parvint jusqu’au roi Charles, qui le manda près de -lui et le reçut avec déférence. Il lui demanda, entre autres choses, de -vouloir bien prier pour que lui fût remis un très grand péché qu’il -avait commis jadis, et qu’il n’osait avouer à personne, pas même au -saint. Et le dimanche suivant, pendant que Gilles, célébrant sa messe, -priait pour le roi, un ange lui apparut qui déposa sur l’autel une -feuille où était écrit que, grâce à ses prières, le péché du roi se -trouvait pardonné. Et l’on dit aussi que, sur cette feuille, une main -céleste avait ajouté que quiconque invoquerait saint Gilles pour la -rémission d’un péché, obtiendrait cette rémission, pourvu seulement -qu’il ne commît plus le même péché. Gilles porta la feuille au roi, qui -se repentit humblement. Puis le saint reprit le chemin de son monastère. -Et à Nîmes, en passant, il ressuscita le fils d’un des chefs de la -ville, qui venait de mourir. - -Peu de temps après, prévoyant que son monastère allait être saccagé par -les ennemis, il se rendit à Rome, et obtint du pape, pour son église, un -privilège, ainsi que deux portes en bois de cyprès où se trouvaient -sculptées les images des apôtres. Après quoi, ayant confié ces portes au -Tibre, et les ayant recommandées à la conduite divine, il retourna vers -son monastère; et, sur le chemin, à Tiberon, il guérit un paralytique. -Et quand il revint à son monastère, il trouva les portes qui -l’attendaient dans le port. Après avoir rendu grâces à Dieu, il les -dressa au seuil de son église, tant pour l’ornement de celle-ci que pour -qu’elles fussent le témoignage du pacte accordé au monastère par la -curie romaine. - -Enfin, comprenant par révélation que le jour de sa mort approchait, il -en informa ses frères et leur demanda de prier pour lui. Et quand il se -fut endormi dans le Seigneur, bien des personnes affirmèrent avoir -entendu des chœurs d’anges transportant son âme au ciel. Cette mort eut -lieu en l’an du Seigneur 700. - - - - -CXXIX - -LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE - -(8 septembre) - - -I. La glorieuse Vierge Marie était de la tribu de Juda, et de la race -royale de David. On sait que Matthieu et Luc, dans leurs évangiles, nous -retracent la généalogie, non pas de Marie, mais de Joseph, qui cependant -n’a eu aucune part à la conception du Christ: c’est, dit-on, pour se -conformer à la coutume des Ecritures, où n’est prise en considération -que la généalogie des hommes, non celle des femmes. Quoi qu’il en soit, -d’ailleurs, la sainte Vierge descendait certainement de la race de -David: car les mêmes évangélistes, qui admettent expressément la -conception toute divine de Jésus, attestent à plusieurs reprises que -Jésus était de la semence de David. - -Ce roi, en effet, eut, entre autres fils, Nathan et Salomon. De la race -de Nathan fut (suivant Jean de Damas), Lévi, qui engendra Melchi et -Panthar; Panthar engendra Barpanthar, qui engendra Joachim, qui fut père -de la Vierge Marie. Et il y eut un des descendants de Nathan qui épousa -une descendante de Salomon; et lorsque Héli, de la tribu de Nathan, -mourut sans enfants, son frère utérin Jacob, qui était de la tribu de -Salomon, épousa sa veuve et engendra d’elle Joseph. Celui-ci était donc, -par la nature, fils de Jacob et descendant de Salomon; mais, par la loi, -il était fils d’Héli et de la descendance de Nathan, car, dans les cas -de ce genre, la loi assignait les enfants au premier mari. - -D’autre part, l’_Histoire ecclésiastique_ et Bède, dans sa _Chronique_, -racontent qu’Hérode, pour faire croire à la postérité qu’il était noble -et descendait d’Israël, fit brûler toutes les généalogies des Juifs, qui -étaient conservées dans les archives secrètes du Temple. Mais il y eut -des Nazaréens, parents du Christ, qui reconstituèrent la généalogie de -leur divin parent, en partie d’après leurs traditions de famille, en -partie d’après des livres qu’ils avaient conservés. A eux nous devons de -savoir que la femme de Joachim, nommée Anne, eut une sœur, nommée -Ismérie, qui fut mère d’Elisabeth et d’Eliude. Elisabeth fut mère de -saint Jean-Baptiste; d’Eliude naquit Eminen, et d’Eminen naquit saint -Servais, dont le corps est conservé dans la ville de Maëstricht, qui -relève de l’évêché de Liège. Quant à Anne, la tradition rapporte qu’elle -a eu successivement trois maris: Joachim, Cléophas et Salomé. De Joachim -elle eut une fille, la Vierge Marie, qu’elle donna en mariage à Joseph. -Puis, après la mort de Joachim, elle épousa Cléophas, frère de Joseph, -de qui elle eut une autre fille, également appelée Marie, et donnée plus -tard en mariage à Alphée. Cette seconde Marie eut d’Alphée quatre fils, -Jacques le Mineur, Joseph le Juste, Simon et Jude. Enfin, de son -troisième mariage avec Salomé, Anne eut encore une fille, également -appelée Marie, et qui épousa Zébédée. Et c’est de cette troisième Marie -et de Zébédée que sont nés Jacques le Majeur et Jean l’Evangéliste. - -D’autre part, saint Jérôme nous dit, dans son _Prologue_, avoir lu dans -son enfance un petit livre où se trouvait racontée l’histoire de la -naissance de la sainte Vierge; et il nous transcrit cette histoire, mais -seulement de souvenir, et très longtemps après l’avoir lue. Donc, -suivant ce récit, Joachim, qui était Galiléen, et de la ville de -Nazareth, s’était marié avec sainte Anne, qui était de Bethléem, en -Judée. Tous deux vivaient sans reproche, accomplissant tous les -commandements du Seigneur; ils faisaient de tous leurs biens trois parts -égales, dont ils ne gardaient qu’une seule pour eux-mêmes et leur -famille, en donnant une au temple, l’autre aux pauvres et aux pèlerins. -Et comme, après vingt ans de mariage, ils n’avaient point d’enfant, ils -firent vœu que, si Dieu leur accordait un enfant, ils le voueraient au -service divin. Le jour de la fête de la Dédicace, Joachim, s’étant rendu -à Jérusalem, comme il faisait pour les trois grandes fêtes de l’année, -alla présenter son offrande au Temple avec ceux de sa tribu. Mais le -prêtre le repoussa avec indignation de l’autel, affirmant que c’était un -scandale qu’un homme infécond, incapable d’augmenter le peuple de Dieu, -présentât son offrande à un Dieu qui avait mis sur lui le signe de sa -malédiction. Sur quoi Joachim, tout confus, n’osa point retourner chez -lui, et s’en alla séjourner avec ses bergers. Mais, pendant qu’il se -trouvait là, un ange lui apparut un jour avec une grande lumière, et lui -dit: «Je suis envoyé vers toi par le Seigneur, pour t’annoncer que tes -prières ont été entendues, et que tes aumônes se sont élevées jusqu’au -trône divin. Dieu a vu ta honte, et entendu l’injuste reproche qu’on t’a -fait de ta stérilité. Car Dieu ne punit point la nature, mais seulement -le péché. Et souvent, quand il ferme une matrice, il le fait afin de -l’ouvrir ensuite plus miraculeusement, de manière qu’on sache que ce -n’est point de la luxure que naît l’enfant qui doit naître. Est-ce que -Sara, la mère de votre race, n’a pas supporté jusqu’à l’âge de -quatre-vingt-dix ans l’opprobre de la stérilité, avant de donner le jour -à Isaac, a qui fut renouvelée la promesse de la bénédiction de tout son -peuple? Est-ce que Rachel n’a pas été longtemps stérile avant d’enfanter -Joseph, qui commanda à toute l’Egypte? Qui fut plus fort que Samson, ou -plus saint que Samuel? Et cependant l’un et l’autre sont nés de mères -stériles. Sache donc que, de la même façon, Anne, ta femme, te donnera -une fille que tu appelleras Marie. Celle-ci, suivant ton vœu, sera -consacrée au Seigneur dès l’enfance; dès le ventre de sa mère elle sera -pleine du Saint-Esprit; et, afin que sa pureté ne puisse donner lieu à -aucun soupçon, elle ne sera pas élevée au dehors, mais toujours gardée à -l’intérieur du temple. Et, de même qu’elle sera née d’une mère stérile, -d’elle naîtra miraculeusement le Fils du Très-Haut, qui aura nom Jésus, -et qui apportera le salut à toutes les nations. Quant au signe qui te -prouvera la vérité de mes paroles, écoute! En arrivant à la Porte d’Or, -à Jérusalem, tu rencontreras ta femme Anne, qui, inquiète de ta longue -absence, se réjouira grandement de ta vue!» Cela dit, l’ange disparut; -mais il apparut ensuite à Anne, qui pleurait amèrement l’absence de son -mari; il lui annonça ce qu’il venait d’annoncer à Joachim, et lui -ordonna de se rendre à Jérusalem, devant la Porte d’Or, pour y -rencontrer son mari. Anne et Joachim se rencontrèrent donc, tous deux, -se réjouissant de leur vision et de la postérité qui leur était promise. -Et, ayant adoré le Seigneur, ils revinrent chez eux. - -C’est ainsi qu’Anne conçut et mit au monde une fille, qui fut appelée -Marie. Et lorsque furent achevées les trois années de l’allaitement, -l’enfant fut conduite au temple avec des offrandes. Le temple était -situé sur une montagne; et, pour parvenir à l’autel des holocaustes, qui -se trouvait à l’extérieur, on avait encore à monter quinze marches, -correspondant aux quinze psaumes graduels. Et voici que la petite fille -monta toutes ces marches sans l’aide de personne, comme si elle était -déjà dans la perfection de l’âge. Puis, quand elle eut accompli son -offrande, ses parents revinrent chez eux, la laissant avec les autres -vierges dans le temple; et là, tous les jours, elle croissait en -sainteté, visitée par les anges, et admise à la vision divine. Elle -s’était imposé pour règle de rester en prière depuis le matin jusqu’à la -troisième heure; jusqu’à la neuvième heure, ensuite, elle s’occupait à -tisser la laine; après quoi elle se remettait en prière, jusqu’au moment -où un ange venait lui apporter sa nourriture. - -Quand elle eut quatorze ans, le prêtre déclara que les vierges -instruites dans le temple et qui étaient parvenues à leur puberté -devaient retourner chez elles, pour être unies à des hommes en légitime -mariage. Les autres vierges obéirent à cet ordre. Seule, Marie dit -qu’elle ne pouvait y obéir, car ses parents l’avaient consacrée au -service de Dieu, et elle-même avait voué sa virginité au Seigneur. Ce -qui mit le prêtre en grand embarras, car il n’osait ni rompre un -vœu,--l’Ecriture ayant dit: «Faites des vœux et remplissez-les!»--ni -autoriser un acte contraire aux usages. Lors de la fête qui suivit, les -vieillards convoqués furent d’avis qu’en matière si douteuse on devait -s’en remettre à l’inspiration divine. Et, comme tous étaient en prière, -une voix sortit du fond du temple, disant que tous les hommes nubiles et -non mariés de la maison de David devaient s’approcher de l’autel, chacun -portant une baguette à la main; et la voix ajoutait que la Vierge Marie -aurait à épouser celui d’entre eux dont la baguette produirait des -feuilles. Or il y avait là un homme de la maison de David nommé Joseph, -qui, seul, ne se présenta point devant le prêtre, estimant inconvenant -de prétendre, à son âge, devenir le mari d’une vierge de quatorze ans. -De telle sorte que le miracle prédit par la voix divine n’eut point -lieu. Et le prêtre, de nouveau, interrogea le Seigneur, qui répondit que -celui-là seul n’avait pas apporté sa baguette qui était destiné à -devenir le mari de la vierge. Force fut donc à Joseph de se présenter à -l’autel; et aussitôt sa baguette produisit des feuilles, et l’on vit -descendre sur elle une colombe, du haut du ciel. Alors Joseph, se -trouvant ainsi fiancé, se rendit à Bethléem, sa patrie, afin de -s’occuper de préparer ses noces, tandis que Marie retournait à Nazareth, -dans la maison de ses parents, avec sept vierges de son âge que le -prêtre lui avait données pour compagnes. C’est vers ce temps-là que -l’ange Gabriel lui apparut, pendant qu’elle était en prière, et lui -annonça que d’elle naîtrait le Fils de Dieu. - -Le jour exact où devait être commémorée la nativité de la Vierge fut -très longtemps ignoré des fidèles. Mais un jour, suivant ce que rapporte -Jean Beleth, un saint homme, qui vivait dans la contemplation, s’aperçut -que tous les ans à la même date, le 6 septembre, il entendait une -merveilleuse musique d’anges, célébrant une fête. Il supplia le Ciel de -lui révéler quelle fête c’était qu’on célébrait au ciel ce jour-là; et -il obtint pour réponse que c’était le jour anniversaire de la naissance -de la glorieuse Vierge Marie: ce dont il fut chargé, en outre, de faire -part aux fils de la sainte Eglise, pour qu’ils s’unissent, dans la -célébration de la fête, avec les troupes célestes. La chose fut -rapportée au Souverain Pontife et aux autres chefs de l’Eglise qui, -ayant prié et jeûné, et consulté les témoignages de l’Ecriture et des -traditions, décrétèrent que, désormais, ce jour du 6 septembre serait -universellement consacré à la célébration de la naissance de la Vierge -Marie. - -Quant à l’octave de cette fête, elle n’a été instituée que plus tard, -par le pape Innocent IV, qui était d’origine génoise; et voici dans -quelles circonstances. Lorsque mourut Grégoire IX, les Romains -enfermèrent tous les cardinaux dans une salle pour les forcer à choisir -au plus vite un nouveau chef de l’Eglise. Mais comme les cardinaux ne -parvenaient pas à se mettre d’accord, ce qui leur valait d’être fort -molestés par les Romains, ils firent vœu à là Reine du Ciel que si, -grâce à elle, ils pouvaient enfin s’accorder, et sortir de leur conclave -sans être maltraités, ils décréteraient désormais que fût célébrée -l’octave de sa Nativité. Et, en effet, ils tombèrent d’accord pour élire -Célestin. Mais celui-ci vécut trop peu de temps pour réaliser le vœu des -membres du conclave; et ce fut son successeur, Innocent IV, qui le -réalisa. - -Notons, à ce propos, que les trois nativités célébrées par l’Eglise, -celles du Christ, de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, ont toutes les -trois des octaves, mais que, seule la nativité de la Vierge n’est point -précédée d’une vigile. En effet ces trois nativités désignent trois -naissances spirituelles: car avec Jean nous renaissons dans l’eau, avec -Marie dans la pénitence, et dans la gloire avec le Christ. Or notre -renaissance dans le baptême et notre renaissance dans la gloire doivent -être précédées de contrition, tandis que notre renaissance dans la -pénitence est en elle-même une contrition. - -II. Un très vaillant capitaine, et qui n’était pas moins dévot à la -Vierge se rendait un jour à un tournoi lorsqu’il rencontra, en chemin, -un monastère élevé en l’honneur de Notre Dame, et y entra pour entendre -la messe. Mais les messes se succédaient les unes aux autres, et le -capitaine, par égard pour la Vierge, tenait à n’en manquer aucune. Enfin -il put sortir, et courut à l’endroit du combat. Et voilà qu’il -rencontra, avant d’y arriver, des gens qui déjà en revenaient, et qui le -félicitèrent de la valeur qu’il y avait déployée. Cet éloge lui fut -confirmé par tous ceux qui avaient assisté au tournoi; et il y en eut -même qui vinrent lui rappeler qu’il les avait défaits. Sur quoi cet -homme, comprenant que la Reine des Cieux lui avait rendu sa politesse, -raconta ce qui lui était arrivé, et, retournant au monastère, s’engagea -depuis lors entièrement au service du Fils de la sainte Vierge. - -III. Une veuve avait un fils unique qu’elle aimait tendrement. Apprenant -que ce fils avait été pris par l’ennemi, enchaîné et mis en prison, elle -fondit en larmes, et, s’adressant à la Vierge, pour qui elle avait un -culte spécial, elle lui demanda avec insistance la libération de son -fils. Mais quand elle vit enfin que ses prières restaient sans effet, -elle se rendit dans une église où se trouvait sculptée une image de -Marie. Là, debout devant l’image, elle dit: «Vierge sainte, je t’ai -suppliée de délivrer mon fils, et tu n’as pas voulu venir au secours -d’une malheureuse mère; j’ai imploré ton patronage pour mon fils, et tu -me l’as refusé! Eh bien, de même, que mon fils m’a été enlevé, de même -je vais t’enlever le tien, et le garderai en otage!» Ce que disant, elle -s’approcha, prit la statue de l’enfant sur le sein de la Vierge, -l’emporta chez elle, l’entoura d’un linge sans tache, et l’enferma sous -clef dans un coffre, heureuse d’avoir un si bon otage du retour de son -fils. Or, la nuit suivante, la Vierge apparut au jeune homme, lui ouvrit -la porte de sa prison, et lui dit: «Dis à ta mère, mon enfant, qu’elle -me rende mon fils, maintenant que je lui ai rendu le sien!» Le jeune -homme vint donc retrouver sa mère, et lui raconta sa miraculeuse -délivrance. Et elle, ravie de joie, s’empressa d’aller rendre à la -Vierge l’enfant Jésus, en lui disant: «Je te remercie, dame céleste, de -ce que tu m’aies restitué mon fils, et je te restitue le tien en -échange!» - -IV. Il y avait un voleur qui commettait le plus de larcins qu’il -pouvait, mais qui avait une grande dévotion pour la Vierge Marie, et ne -cessait point de l’invoquer. Un jour, pris en flagrant délit, il fut -condamné à être pendu. Et on le pendit en effet: mais aussitôt la Vierge -Marie vint à son aide, et, pendant trois jours, le tint dans ses bras, -de telle sorte que sa pendaison ne lui fit aucun mal. Le troisième jour, -ceux qui l’avaient pendu, passant par hasard près de lui, furent surpris -de le trouver vivant et la mine joyeuse. Ils pensèrent que la corde -avait été mal attachée, et voulurent l’achever à coups d’épées; mais la -Vierge opposait sa main à leurs épées, et aucun de leurs coups -n’atteignait le voleur. Celui-ci leur raconta enfin l’assistance qu’il -avait reçue de la Vierge Marie, et eux, par amour pour Notre Dame, ils -le relâchèrent. Et le voleur se fit moine, et, tant qu’il vécut, resta -au service de la Mère de Dieu. - -V. Un clerc, très dévot à la Vierge Marie, ne trouvait de plaisir qu’à -chanter ses heures. Mais, ayant hérité de tous les biens de ses parents, -il fut contraint par ses amis à prendre femme, et à gouverner son -héritage. Il se mit donc en route pour célébrer ses noces; mais en -chemin, rencontrant une église, il y entra pour réciter les heures de la -Vierge. Et voici que la Vierge lui apparut, le visage sévère, et lui -dit: «Infidèle, pourquoi m’abandonnes-tu, moi ton amie et ta fiancée? -Pourquoi me préfères-tu une autre femme?» Le clerc, plein de contrition, -alla rejoindre ses compagnons, et, leur cachant ce qui lui était arrivé, -laissa célébrer ses noces. Mais, au milieu de la nuit, il s’enfuit de sa -maison, entra dans un monastère, et se voua tout entier au service de la -Vierge Marie. - -VI. Un bon prêtre de village ne célébrait jamais d’autre messe que celle -de la Vierge. Dénoncé à son évêque, et mandé devant lui, il lui avoua -qu’il ne savait pas d’autre messe que celle-là; sur quoi l’évêque le -blâma sévèrement, et le suspendit de son office. Mais la nuit suivante, -la Vierge apparut à l’évêque, le gronda à son tour, lui demanda pourquoi -il avait si mal traité son serviteur, et ajouta qu’il mourrait avant -trente jours, si le pauvre prêtre n’était pas restitué dans sa fonction. -Sur quoi l’évêque, épouvanté, fit revenir le prêtre, s’excusa devant -lui, lui rendit sa fonction et lui enjoignit de ne jamais célébrer -d’autre messe que celle de Marie. - -VII. Il y avait un clerc qui était frivole et débauché, mais qui, -cependant, aimait beaucoup la sainte Vierge, et récitait assidûment ses -heures. Une nuit, en rêve, il se vit transporté au tribunal de Dieu. Et -le Seigneur disait aux assistants: «Jugez vous-mêmes quelle peine mérite -cet homme, pour qui j’ai eu tant de patience, sans qu’il fît voir le -moindre signe d’amélioration!» Tous furent d’avis qu’il méritait d’être -damné. Seule la Vierge Marie se leva et dit à son Fils: «Mon Fils, -j’implore ta clémence pour cet homme! Permets-lui de vivre encore, par -égard pour moi, bien que, par ses propres mérites, il soit dû à la -mort!» Et le Seigneur: «Je consens, en ta faveur, à ajourner sa -sentence; mais c’est à la condition qu’il se corrigera!» Alors la -Vierge, se tournant vers le clerc, lui dit: «Va maintenant et cesse de -pécher, de peur que ne t’arrive plus de mal encore!» Et le clerc, se -réveillant, changea ses mœurs, entra en religion et finit sa vie dans -les bonnes œuvres. - -VIII. Il y avait en Sicile, l’an du Seigneur 537, un homme appelé -Théophile, vicaire d’un évêque, qui, sous les ordres de son chef, -administrait si sagement le diocèse que, lorsque l’évêque mourut, tout -le peuple l’élut par acclamation pour le remplacer. Mais lui, content de -son vicariat, préféra qu’on prît pour évêque un autre prêtre. Et -celui-ci, peu de temps après, le dépouilla de ses fonctions de vicaire: -ce dont il eut tant de dépit que, pour recouvrer ses fonctions, il alla -demander l’aide d’un sorcier juif. Le sorcier appela le diable, qui se -hâta d’accourir. Sur son ordre, Théophile renia le Christ et la Vierge, -écrivit son reniement avec son propre sang, scella l’écrit avec son -anneau, et le donna au diable, se vouant ainsi à son service. Le diable, -donc, le fit rentrer en grâce auprès de l’évêque et restituer dans sa -dignité. Mais alors Théophile, rentrant en lui-même, fut désolé de ce -qu’il avait fait, et supplia la Vierge glorieuse de lui venir en aide. -Marie lui apparut, lui fit de vifs reproches de son impiété, lui ordonna -de renoncer au diable, exigea qu’il proclamât sa foi dans le Christ et -dans toute la doctrine chrétienne, et finit par obtenir sa grâce de son -divin Fils, en signe de quoi, lui apparaissant une seconde fois, elle -lui posa sur la poitrine l’écrit qu’il avait donné au diable: afin de -lui prouver, par là, qu’il n’était plus esclave du démon, et que, grâce -à elle, il redevenait libre. Ce que voyant Théophile, transporté de -joie, raconta, devant l’évêque et le peuple tout entier, le miracle qui -venait de lui arriver, et, trois jours après, il s’endormit en paix dans -le Seigneur. - -IX. Un mari et sa femme, ayant marié leur fille unique, et ne pouvant se -résigner à se séparer d’elle, la gardaient dans leur maison, ainsi que -leur gendre. Et la mère de la jeune femme, par amour pour sa fille, -avait pour son gendre une affection très vive: ce qui fit dire aux -méchantes langues que ce n’était point par amour pour sa fille qu’elle -aimait son gendre, mais bien pour son propre compte. De telle sorte que -la femme, craignant que cette calomnie ne se répandît, promit à deux -paysans de leur donner à chacun vingt sous s’ils voulaient étrangler -secrètement le gendre. Et un jour, les ayant enfermés dans son cellier, -elle envoya son mari hors de la maison, fit également sortir sa fille, -et demanda à son gendre d’aller chercher du vin dans le cellier, où, -aussitôt, les deux paysans se jetèrent sur lui et l’étranglèrent. Alors -la femme porta le mort dans le lit de sa fille, et l’y installa comme -s’il dormait. Le soir, lorsque son mari et sa fille revinrent, elle -ordonna à sa fille d’aller réveiller son mari, et de l’appeler à table. -La fille trouve son mari mort, accourt l’annoncer à ses parents: et -toute la famille de se lamenter, y compris la femme qui avait commis -l’homicide. Mais cette femme finit par se repentir sincèrement de son -crime, et alla se confesser de tout à un prêtre. Or, quelque temps -après, une querelle s’éleva entre cette femme et le prêtre qui, -publiquement, lui reprocha le meurtre de son gendre. Les parents du mort -apprennent la chose, font passer la femme en jugement; et elle est -condamnée à être brûlée. Alors, se voyant près de mourir, elle se -réfugie dans l’église de la Vierge, et s’y prosterne en prière, avec -force larmes. On la contraint à sortir de l’église, et on la jette sur -un grand bûcher allumé: mais elle s’y tient debout, saine et sauve, sans -ombre de mal. En vain les parents du mort apportent sur le bûcher de -nouveaux sarments allumés. Puis, voyant que le feu n’a pas de prise sur -elle, ils la transpercent de coups de lance. Mais le juge, témoin du -miracle, les force à s’éloigner. Et puis, examinant avec soin la -condamnée, il découvre que les coups de lance l’ont atteinte et blessée, -mais que le feu n’a laissé sur elle aucune trace. On la ramène dans sa -maison, on la ranime par des bains, et des stimulants. Mais Dieu, pour -l’empêcher d’être davantage en butte au soupçon des hommes, la fait -mourir trois jours après, repentante, et ne cessant point de célébrer -les louanges de la Vierge Marie. - - - - -CXXX - -SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS, MARTYRS - -(9 septembre) - - -Adrien subit le martyre sous le règne de l’empereur Maximien. Celui-ci, -se trouvant à Nicomédie, ordonna aux habitants de rechercher et de lui -amener tous les chrétiens. On vit alors le voisin dénoncer son voisin, -le parent dénoncer son parent, les uns y étant poussés par la peur du -châtiment, d’autres par le désir de la récompense promise. Trente-trois -chrétiens se trouvèrent ainsi arrêtés et conduits devant l’empereur. Et -celui-ci: «Ne savez-vous pas quelles peines j’ai édictées contre les -chrétiens!» Et eux: «Nous le savons, et nous nous moquons de tes ordres -stupides!» Alors l’empereur les fit frapper de nerfs de bœuf, leur fit -enfoncer des pierres dans la bouche, et les fit jeter en prison, -couverts de chaînes. Alors Adrien, qui commandait les soldats, admirant -la constance des martyrs, leur dit: «Je vous en prie, au nom de votre -Dieu, dites-moi quelle est la récompense que vous attendez pour tant de -tortures!» Et les saints lui dirent: «La récompense que Dieu accorde à -ceux qui l’aiment, jamais l’œil n’en a vu de semblable, ni l’oreille -n’en a entendu, ni le cœur n’en a rêvé.» Alors Adrien, s’avançant, dit à -l’empereur: «Inscris-moi avec eux, car, moi aussi, je suis chrétien!» Ce -qu’entendant, l’empereur le fit charger de chaînes et jeter en prison. - -Et Nathalie, femme d’Adrien, quand elle sut l’arrestation de son mari, -fondit en larmes et déchira ses vêtements. Mais quand elle apprit que -c’était pour la foi du Christ qu’Adrien avait été emprisonné, toute -joyeuse elle courut à la prison et se mit à baiser les chaînes de son -mari et des autres martyrs. Car elle était chrétienne; mais, par crainte -de la persécution, elle s’en était cachée. Et elle dit à son mari: -«Heureux es-tu, Adrien, mon seigneur, d’avoir trouvé des richesses bien -supérieures à celles que t’ont laissées tes parents, des richesses dont -seront privés, au jour du jugement, ceux-là même qui possèdent les plus -grands biens!» Elle l’exhorta ensuite à dédaigner toute gloire -terrestre, à n’écouter ni amis ni parents, et à avoir toujours le cœur -levé vers les choses du ciel. Et Adrien lui dit: «Va-t’en maintenant, ma -sœur! le jour de notre supplice, je te ferai venir, afin que tu assistes -à nos derniers moments.» Et Nathalie rentra dans sa maison, après avoir -recommandé aux autres saints d’instruire son mari et de l’encourager. - -Lorsque Adrien sut que le jour du dernier supplice était arrivé, il -obtint de ses gardiens, moyennant des présents, qu’ils lui permissent -d’aller jusque dans sa maison pour chercher sa femme, afin de tenir la -promesse qu’il lui avait faite. Et quelqu’un, en le voyant venir, le -devança, et courut dire à Nathalie: «Ton mari a été relâché, car le -voici qui vient!» Et elle, s’imaginant qu’Adrien avait eu peur du -martyre, pleurait amèrement. Dès qu’elle l’aperçut, elle se hâta de -fermer devant lui la porte de la maison en disant: «Que s’éloigne de moi -celui qui s’est éloigné de Dieu!» Et, se tournant vers lui: «Malheureux, -qui donc te forçait de commencer une œuvre que tu étais incapable -d’achever? Dis-moi pourquoi tu t’es enfui avant la bataille, comment tu -as succombé avant même qu’une seule flèche ait été lancée? Malheur à -moi! Que ferai-je, liée comme je le suis à ce renégat?» Et saint Adrien, -entendant tout cela, se réjouissait dans son cœur, admirant cette femme -jeune, belle et noble, avec qui il était marié depuis quatorze mois. -Mais quand il la vit trop affligée, il lui dit: «Ce n’est point pour -éviter le martyre que je suis venu ici, mais pour te chercher, suivant -ma promesse!» Et elle, refusant de le croire: «Voyez, comme ce traître -essaie de me séduire! Voyez comme ment ce nouveau Judas! Eloigne-toi de -moi, misérable! Et sache que je vais me tuer, pour n’avoir plus à vivre -avec toi!» Et comme elle refusait toujours de lui ouvrir, il lui dit: -«Ouvre-moi vite, car je vais devoir repartir, et tu ne me verras plus, -et tu regretteras, plus tard, de ne m’avoir pas revu avant mon départ!» -Ce qu’entendant, Nathalie lui ouvrit, et, quand ils se furent longuement -embrassés, ils allèrent ensemble à la prison, où Nathalie essuyait avec -des linges précieux les plaies béantes des martyrs. - -Quand l’empereur les fit comparaître devant lui, ils étaient tous encore -si accablés de leur supplice précédent qu’ils se trouvaient incapables -de marcher. On dut donc les porter comme des bêtes blessées; seul Adrien -s’avançait à pied derrière eux, les mains enchaînées. L’empereur l’ayant -fait étendre sur un chevalet, Nathalie s’approcha de lui et lui dit: -«Mon cher seigneur, n’aie garde de trembler en présence du supplice! -Quelques minutes de souffrance, et aussitôt après tu te réjouiras parmi -les anges!» Puis, voyant avec quel courage son mari recevait les coups, -elle courut vers les autres saints pour le leur annoncer. Cependant, -l’empereur défendait à Adrien de blasphémer ses dieux. Et lui: «Si je -souffre tous ces tourments pour blasphémer de faux dieux, combien donc -en souffriras-tu, toi, qui blasphèmes le seul Dieu véritable?» Et -Maximien: «Ce sont ces imposteurs qui t’ont enseigné de telles paroles!» -Mais Adrien: «Ne les appelle pas des imposteurs! car ils sont les -docteurs de la vie éternelle!» Et Nathalie, toute joyeuse, allait -rapporter aux autres saints les paroles de son mari. L’empereur fit -ensuite frapper Adrien par quatre hommes d’une force prodigieuse; et ils -le frappèrent si cruellement, que ses entrailles lui sortaient du corps. -Après quoi l’empereur le fit ramener en prison avec les autres -chrétiens. Nous devons ajouter ici qu’Adrien était un frêle et beau -jeune homme de vingt-huit ans. Et Nathalie, le voyant étendu à terre, -tout meurtri, lui soutenait la tête de ses mains et lui disait: «Heureux -es-tu, mon seigneur, d’avoir été admis au nombre des saints! Heureux -es-tu, lumière de ma vie, de pouvoir souffrir pour celui qui a souffert -pour toi! Souffre encore, mon doux ami, afin de mieux voir ensuite la -gloire céleste!» - -Or l’empereur apprenant que plusieurs femmes soignaient les saints dans -la prison, défendit désormais qu’on les laissât entrer. Mais Nathalie se -coupa les cheveux, revêtit des habits d’homme et revint prodiguer ses -soins aux prisonniers. Elle engagea aussi, par son exemple, d’autres -femmes à l’imiter. Et elle demanda à son mari, quand il serait dans sa -gloire, de prier pour elle, afin que Dieu la rappelât vite loin de ce -monde, mais en laissant intact son jeune corps. Cependant, l’empereur, -averti de ce qui se passait dans la prison, ordonna de tuer les martyrs -en leur brisant les membres. Et Nathalie, craignant que la vue du -supplice des autres n’effrayât son mari, demanda au bourreau de -commencer par lui. On lui coupa les pieds, on lui rompit les membres, et -Nathalie demanda, en outre, qu’on lui coupât une main, de façon à ce -qu’il ne restât pas en arrière des autres saints pour la souffrance. -Cela fait, Adrien rendit son âme à Dieu; et les autres chrétiens, -tendant tour à tour leurs pieds à la hache des bourreaux, moururent -comme lui. Et l’empereur fit brûler leurs corps; mais Nathalie cacha -dans son sein la main de son mari. Et quand elle vit jeter au feu le -corps d’Adrien, elle ne put résister au désir de s’élancer dans les -flammes pour le rejoindre. Mais aussitôt une pluie abondante se mit à -tomber qui éteignit la flamme; de telle sorte que les chrétiens purent -recueillir les corps des martyrs et les transporter à Constantinople, -d’où on les rapporta en grande pompe à Nicomédie lorsque fut restituée -la paix à l’Eglise. Ce martyre eut lieu l’an du Seigneur 280. - -Nathalie, après la mort de son mari, demeurait dans sa maison, -conservant pieusement la main du martyr; et toujours, pour se consoler, -elle gardait cette main sous son oreiller. Or un tribun, la voyant -belle, riche et noble, lui envoya des dames de la ville pour la demander -en mariage. Nathalie leur répondit: «Quel honneur pour moi de devenir la -femme d’un tel homme! Accordez-moi seulement trois jours de délai, pour -me préparer à ce mariage!» Elle disait cela pour pouvoir s’enfuir. Or, -la même nuit, un des martyrs lui apparut en rêve, et, la consolant -doucement, lui enjoignit de se rendre au lieu où étaient les corps des -martyrs. Dès son réveil, elle prit la main coupée d’Adrien, et -s’embarqua sur un vaisseau avec d’autres fidèles. Ce qu’apprenant, le -tribun la poursuivit sur mer avec une troupe de soldats; mais une -tempête se leva qui en noya un grand nombre et força les autres à -rentrer au port. - -Au milieu de la nuit, le diable, ayant pris la forme d’un marin, et -étant monté sur un bateau fantastique, apparut aux compagnons de -Nathalie et leur dit: «D’où venez-vous et où allez-vous?» Ils -répondirent: «Nous venons de Nicomédie et nous allons à Constantinople!» -Alors le diable: «En ce cas, vous faites fausse route, c’est à gauche -qu’est votre chemin!» Il leur disait cela pour les envoyer contre des -rochers, où ils n’auraient pas manqué de périr. Mais lorsqu’ils eurent -changé les voiles, Adrien se montra soudain devant eux, sur un autre -bateau, leur apprit que c’était le diable qui leur avait parlé, leur -ordonna de suivre la direction qu’ils suivaient précédemment, et, -navigant devant eux, il leur montra le chemin. Et Nathalie, en revoyant -son mari, fut saisie d’une joie immense. - -Le matin avant l’aube, le vaisseau aborda à Constantinople. Aussitôt -Nathalie se rendit à la maison où étaient les corps des martyrs, et -replaça la main d’Adrien avec le reste du corps. Puis elle pria; et -Adrien lui apparut en rêve, lui enjoignant de venir le retrouver dans la -paix éternelle. Réveillée, elle raconta son rêve aux assistants, leur -dit adieu et rendit l’âme. Et son corps fut placé près de ceux des -martyrs. - - - - -CXXXI - -SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE, MARTYRS - -(9 septembre) - - -Gorgon et Dorothée étaient, à Nicomédie, les chefs de la troupe qui -gardait le palais de Dioclétien. Mais, pour pouvoir suivre plus -librement leur maître divin, ils se démirent de leur fonction et se -proclamèrent chrétiens. Ce qu’entendant, l’empereur fut désolé à la -pensée de perdre d’aussi nobles et dévoués serviteurs. Mais comme ni les -menaces, ni les flatteries ne parvenaient à les émouvoir, il les fit -étendre sur le chevalet, fit déchirer leurs corps avec des fouets et des -griffes de fer, fit jeter du vinaigre et du sel dans leurs intestins -perforés; puis comme ils n’en éprouvaient aucun mal, il les fit mettre -sur un gril; et ils avaient l’impression d’être couchés sur un lit de -fleurs. Alors Dioclétien les fit pendre, et laissa leurs corps en pâture -aux chiens et aux loups. Mais les corps demeurèrent intacts jusqu’au -moment où les fidèles purent les recueillir. Ce martyre eut lieu en l’an -du Seigneur 280. - -Longtemps après, le corps de saint Gorgon fut transporté à Rome. Plus -tard encore, en l’an 763, l’évêque de Metz, neveu du roi Pépin, fit -transporter ce corps en Gaule et l’ensevelit au monastère de Gorgocie. - - - - -CXXXII - -SAINTS PROTHE ET HYACINTHE, MARTYRS - -(11 septembre) - - -Prothe et Hyacinthe étaient compagnons d’études d’Eugénie, fille d’un -noble romain nommé Philippe. Celui-ci, ayant été nommé par le Sénat -préfet d’Alexandrie, avait emmené avec lui dans cette ville sa femme -Claudie, ses fils Avit et Serge, et sa fille Eugénie, instruite -excellemment dans la connaissance des arts et des lettres. A quinze ans, -Eugénie fut demandée en mariage par Aquilin, fils du consul Aquilin. -Mais elle: «Ce n’est point d’après la naissance qu’on doit se choisir un -mari, mais d’après les mœurs et le caractère!» - -Un hasard fit tomber entre ses mains la doctrine de saint Paul, et -aussitôt son âme commença à devenir chrétienne. Les chrétiens avaient -alors l’autorisation de demeurer dans un village voisin d’Alexandrie. -Eugénie s’y rendit, comme en promenade, et elle entendit que les -chrétiens chantaient: «Tous les dieux des nations ne sont que des -idoles; un seul Dieu a créé le ciel et la terre.» Alors elle dit à ses -compagnons d’études Prothe et Hyacinthe: «Nous avons approfondi tous les -syllogismes des philosophes, les catégories d’Aristote, et les idées de -Platon, et les préceptes de Socrate. Mais voici que la phrase que -chantent ces chrétiens détruit tout ce qu’ont dit les poètes, les -orateurs et les philosophes. Une puissance usurpée a fait de moi votre -supérieure; mais à présent la sagesse fait de moi votre sœur. Donc, -soyez mes frères, et suivons le Christ!» Les deux esclaves y -consentirent, et Eugénie, ayant revêtu des habits masculins, se rendit -avec eux dans un monastère dont l’abbé était un saint homme nommé -Hélénus. Cet Hélénus, discutant un jour avec un hérétique, et ne -parvenant pas à le convaincre par ses arguments, fit allumer un grand -feu, et offrit à son adversaire d’y entrer avec lui, sous la condition -que celui des deux qui en sortirait indemne, serait considéré comme -professant la vérité. Puis il entra lui-même, le premier, dans la -flamme, et en sortit sans le moindre mal. Et l’hérétique, ayant refusé -d’y entrer à son tour, fut honteusement chassé par la foule. C’est donc -vers cet Hélénus que se rendit la jeune fille, et elle lui dit qu’elle -était un homme. Et lui: «Tu as bien raison de le dire, car, bien que tu -sois femme, tu agis en homme!» Après quoi il l’admit au nombre de ses -moines avec Prothe et Hyacinthe, et lui ordonna de prendre le nom de -frère Eugène. - -Cependant, le père et la mère d’Eugénie, ne la voyant pas revenir chez -eux, la firent rechercher partout sans pouvoir la trouver. Des devins, -consultés par eux, leur répondirent que la jeune fille avait été -transportée au ciel, où elle était devenue un astre. Aussi le père -fit-il exécuter une statue de sa fille, et enjoignit-il au peuple de -l’adorer. Et Eugénie, dans son monastère, vivait avec ses compagnons -dans la crainte de Dieu, de telle sorte que, à la mort de l’abbé, c’est -elle qui fut élue pour le remplacer. - -Il y avait alors à Alexandrie une femme riche et noble, appelée -Mélancie, que sainte Eugénie avait guérie de la fièvre quarte en -l’oignant d’huile au nom de Jésus. Cette femme, frappée de l’élégance et -de la beauté de celui qu’elle croyait être le Frère Eugène, se prit pour -lui d’un violent amour, et songea aux moyens d’entrer en relations -intimes avec lui. Elle imagina de feindre une maladie, et de prier le -Frère de venir la voir. Et, quand il fut venu, elle lui révéla combien -elle le désirait; après quoi, le suppliant de s’unir charnellement à -elle, elle se jeta à son cou et le couvrit de baisers. Indigné de cette -conduite, le Frère Eugène lui dit: «Tu mérites bien ton nom de Mélancie, -car tu es pleine de noirceur, et la digne fille du prince des ténèbres!» -Aussitôt la dame, furieuse de sa déception, et craignant en outre d’être -dénoncée, se résolut à dénoncer la première, et proclama que le Frère -Eugène avait voulu la violer. S’étant rendue chez le préfet Philippe, -elle lui dit: «Un jeune chrétien, venu chez moi sous prétexte de me -guérir, a eu l’impudence de se jeter sur moi pour me violer; et sans -l’aide de ma servante, qui se trouvait dans ma chambre, le monstre -aurait assouvi sur moi son ignoble désir.» Ce qu’entendant, le préfet, -irrité, fit saisir Eugénie et les autres serviteurs du Christ, et -déclara que tous seraient livrés aux bêtes. Quand Eugénie fut amenée -devant lui, il lui dit: «Apprends-nous donc, scélérat, si c’est votre -Christ qui vous a ordonné de violer les femmes de noble maison!» Alors -Eugénie, baissant la tête pour n’être pas reconnue, répondit: «Notre -Christ nous a enseigné la chasteté, et a promis la vie éternelle à ceux -dont les âmes et les corps seraient purs. Quant à cette Mélancie, nous -pourrions la convaincre de faux témoignage; mais mieux vaut que nous -souffrions nous-mêmes, car, pour faire la preuve de son mensonge, nous -devrions sacrifier le fruit de notre patience!» On fit alors venir la -servante de Mélancie; cette femme, stylée par sa maîtresse, répéta que -le Frère Eugène avait voulu violer celle-ci. Et Eugénie: «Puisque c’est -ainsi, puisque l’impudique ose accuser d’un tel crime les serviteurs du -Christ, je dévoilerai la vérité, non point par orgueil, mais pour la -gloire de Dieu!» Disant cela, elle coupa sa tunique de haut en bas, -jusqu’à la ceinture, et l’on vit qu’elle était une femme. Et elle dit au -préfet: «Je suis Eugénie, ta fille, Claudie est ma mère, Avit et Serge, -que je vois assis près de toi, sont mes frères, et les deux moines que -voici sont Prothe et Hyacinthe!» Aussitôt le père, reconnaissant sa -fille; se jeta dans ses bras en pleurant, et au même instant une flamme, -descendue des cieux, consuma Mélancie et tous ses faux témoins. - -C’est ainsi qu’Eugénie convertit son père, sa mère, ses frères, et toute -leur maison. Philippe, se démettant de ses fonctions, fut élu évêque par -les chrétiens, et souffrit le martyre pour la foi. Eugénie revint, avec -ses frères et sa mère, à Rome, où ils firent de nombreuses conversions. -Et un jour, par ordre de l’empereur, elle fut attachée à une grosse -pierre et jetée dans le Tibre; mais la pierre se détacha de son corps, -et on vit la jeune fille marcher saine et sauve sur les eaux. On la -plongea dans une fournaise ardente; la flamme s’éteignit aussitôt. On -l’enferma dans un cachot sans fenêtre; mais la cachot se remplit d’un -rayonnement de lumière. On la laissa dix jours sans nourriture; le -dixième jour, le Sauveur lui apparut, lui offrit un pain, et lui dit: -«Reçois cette nourriture de ma main! Je suis ton Sauveur, que tu as aimé -de toute ton âme! Et sache que, le jour anniversaire de ma naissance -terrestre, je t’appellerai près de moi!» Et en effet, le jour de Noël, -un bourreau trancha la tête de la sainte. Alors celle-ci apparut à sa -mère, et lui annonça que, le dimanche suivant, elles se retrouveraient -au ciel. Et en effet, le dimanche suivant, Claudie, pendant qu’elle se -tenait en prière, rendit son âme à Dieu. Quant à Prothe et Hyacinthe, -sur leur refus de sacrifier aux idoles, ils eurent la tête tranchée. -Cela se passait sous le règne de Valérien et de Gallien, en l’an du -Seigneur 256. - - - - -CXXXIII - -L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX - -(14 septembre) - - -I. La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix a été instituée en -souvenir d’un solennel hommage rendu à la croix du Seigneur. L’an 615, -Dieu permit que son peuple fût livré en proie à la cruauté des païens. -Cette année-là, le roi des Perses, Cosroës, conquérant du monde, vint à -Jérusalem, et y fut frappé de terreur devant le sépulcre du Christ; -mais, en s’en allant, il emporta avec lui la partie de la sainte croix -que sainte Hélène avait laissée à Jérusalem. Puis, rentré dans sa -capitale, il imagina de se faire passer pour dieu. Il se construisit une -tour d’or et d’argent toute semée de pierreries, et y plaça les images -du soleil, de la lune et des étoiles. Au sommet de la tour il -recueillait de l’eau, qui montait jusque-là par un conduit secret, et il -la faisait pleuvoir sur la ville comme une vraie pluie. Il y avait aussi -sous la tour, dans une caverne, des chevaux qui tournaient en traînant -des chars, de telle sorte qu’ils semblaient ébranler la tour, avec un -bruit imitant le tonnerre. Abandonnant à son fils le soin du royaume, -Cosroës se retira dans cette tour, s’assit dans un trône, comme s’il -était Dieu le Père, plaça à sa droite le bois de la croix pour -représenter le Fils, à gauche plaça le coq pour représenter le -Saint-Esprit, et ordonna qu’on lui rendît le culte divin. - -Alors l’empereur Héraclius réunit une nombreuse armée, et vint livrer -bataille au fils de Cosroës sur les bords du Danube. Et les deux princes -convinrent qu’ils lutteraient seuls sur un pont, de telle sorte que le -vainqueur pût obtenir l’empire sans aucun dommage pour l’une ni l’autre -armée. Et l’on décréta que quiconque voudrait aider son prince aurait -les jambes et les bras coupés, et serait jeté dans le fleuve. Mais -Héraclius se recommanda à Dieu et à la sainte croix. Aussi fut-il -vainqueur, après une longue lutte, et soumit-il à son empire l’armée -ennemie. Tout le peuple de Cosroës se convertit à la foi chrétienne et -reçut le baptême. Seul Cosroës ignorait l’issue de la guerre: car, afin -d’être adoré comme un dieu, il n’admettait aucun homme à lui parler -familièrement. Mais Héraclius parvint jusqu’à lui et, le trouvant assis -sur son trône doré, il lui dit: «Puisque tu as honoré en une certaine -mesure le bois de la sainte croix, je te laisserai la vie et le pouvoir -royal si tu consens à recevoir le baptême; si, au contraire, tu t’y -refuses, je te trancherai la tête!» Cosroës ayant refusé de se -convertir, Héraclius tira son épée et lui trancha la tête. Puis, quand -il l’eut fait ensevelir avec les honneurs dus à sa royauté, il fit -baptiser son jeune fils âgé de dix ans, le présenta lui-même sur les -fonts baptismaux, et lui transmit le royaume de son père. Il fit -seulement détruire la tour de Cosroës, et en distribua l’argent à son -armée, réservant l’or et les pierreries pour servir à la reconstruction -des églises que le tyran avait détruites. - -Il alla ensuite rapporter à Jérusalem la sainte croix. Et comme, sur son -cheval royal et avec ses ornements impériaux, il descendait du mont des -Oliviers, il arriva devant la porte par où était entré Notre-Seigneur, -la veille de sa passion. Or voici que les pierres de la porte se -rejoignirent de façon à former comme un mur. Et au-dessus de la porte -apparut un ange qui, tenant en main le signe de la croix, dit: «Lorsque -le Roi des Cieux est entré par cette porte, ce n’est pas avec un luxe -princier, mais en pauvre, et monté sur un petit âne: en quoi il vous a -laissé un exemple d’humilité que vous devez suivre!» Puis, cela dit, -l’ange disparut. Alors l’empereur, tout en larmes, se déchaussa, se -dépouilla de ses vêtements jusqu’à la chemise, et, prenant la croix du -Seigneur, il en frappa humblement la porte qui, se soulevant, le laissa -passer avec toute sa suite. Et une odeur délicieuse se dégagea du bois -sacré. Et l’empereur s’écria pieusement: «O croix plus splendide que -tous les astres, célèbre et chère, qui seule as mérité de porter l’âme -du monde, doux bois, clous précieux, sauvez la troupe qui se réunit -aujourd’hui pour vous louer, munie de votre signe!» Et aussitôt que la -croix fut restituée en son lieu, les anciens miracles se renouvelèrent. -Des morts ressuscitèrent, quatre paralytiques furent guéris, dix lépreux -furent purifiés, quinze aveugles recouvrèrent la vue, des démons -s’enfuirent des corps dont ils s’étaient emparés; et ainsi l’empereur, -après avoir reconstruit les églises et les avoir comblées de présents, -revint dans sa capitale. - -Cependant d’autres chroniques donnent un autre récit de cette exaltation -de la sainte croix. Elles prétendent que, comme Cosroës s’était emparé -de Jérusalem et qu’Héraclius voulait faire la paix avec lui, le roi des -Perses avait juré de ne pas accorder la paix aux Romains aussi longtemps -qu’ils n’auraient pas renié le crucifix pour adorer le soleil. Sur quoi -Héraclius, rempli d’un saint zèle, l’avait attaqué, battu et repoussé -jusqu’à Ctésiphon. Là Cosroës, atteint de dysenterie, avait voulu -couronner roi son fils Medase. Ce qu’apprenant, son fils aîné, Syroïs, -s’était allié avec Héraclius, avait jeté son père en prison et l’avait -enfin fait tuer à coups de flèches. Il avait ensuite rendu à Héraclius -le bois de la croix, ainsi que le patriarche Zacharie, que Cosroës avait -également emmené de Jérusalem. Et l’empereur s’était empressé de -rapporter la croix à Jérusalem, d’où il l’avait ensuite transportée à -Constantinople. - -II. A Constantinople, un Juif, étant entré dans l’église de -Sainte-Sophie, avait aperçu une image du Christ. Voyant qu’il était -seul, il tira son épée, visa l’image et frappa le Christ à la gorge: et -aussitôt un flot de sang jaillit, qui arrosa le visage et toute la tête -du Juif. Celui-ci, épouvanté, prit l’image, la jeta dans un puits, et -s’enfuit. Il fut rencontré par un chrétien, qui lui dit: «D’où viens-tu, -Juif? Tu as commis un meurtre!» Et comme le Juif niait, le chrétien lui -dit: «Certes, tu as commis un meurtre, car tu as encore la tête tout -arrosée de sang!» Et le Juif: «En vérité le Dieu des chrétiens est un -grand Dieu, et tout confirme sa foi! Ce n’est pas un homme que j’ai -frappé, mais l’image du Christ, et aussitôt le sang a jailli de sa -gorge!» Puis le Juif conduisit ce chrétien jusqu’au puits, d’où l’on -retira l’image sainte. Et, aujourd’hui encore, on voit la trace de la -blessure dans la gorge du Christ. - -III. Dans la ville de Berith, en Syrie, un chrétien, qui avait loué un -logement à l’année, avait fixé au mur une croix, devant laquelle il -faisait ses prières. Mais, au bout d’une année, il se loua un autre -logement et oublia d’emporter le crucifix. Le logement fut alors loué à -un Juif qui, un jour, invita à dîner un de ses concitoyens. Et voici -que, à table, l’invité aperçoit sur le mur le crucifix. Furieux, il -demande à son hôte comment il ose garder chez lui l’image du Nazaréen. -En vain l’hôte lui jure, par tous les serments de sa race, que jamais -encore il ne s’est aperçu de la présence du crucifix. L’invité feint de -se calmer, dit adieu à son hôte affectueusement, et s’en va le dénoncer -au chef des Juifs. Aussitôt tous les Juifs de la ville s’assemblent, -envahissent le logement, et, apercevant la croix, accablent d’injures et -de coups leur malheureux frère, qu’ils jettent, à demi mort, sur les -pierres du chemin. Après quoi ils foulent aux pieds l’image sainte, et -recommencent sur elle tous les sacrilèges de la passion du Seigneur. -Mais, au moment où ils lui percent le flanc d’un coup de lance, voici -que de l’eau et du sang en jaillissent si abondamment qu’un grand vase -s’en trouve rempli. Les Juifs, stupéfaits, emportent ce sang dans leur -synagogue; et tout malade qui l’applique sur son corps est aussitôt -guéri. Ce que voyant, les Juifs vont raconter toute l’histoire à -l’évêque du diocèse et reçoivent le baptême. L’évêque transvase le sang -miraculeux dans des ampoules de cristal; puis, mandant près de lui le -chrétien à qui appartenait le crucifix, il le questionne sur la -provenance de celui-ci. Et le chrétien lui répond: «Ce crucifix est -l’œuvre de Nicodème, qui, en mourant, l’a légué à Gamaliel, qui l’a -légué lui-même à Zachée, qui l’a légué à Jacques, qui l’a légué à Simon. -Après la destruction de Jérusalem, les fidèles l’ont emporté dans le -royaume d’Agrippa, et ainsi il est venu entre les mains de mes parents, -qui me l’ont légué par héritage.» Ce miracle eut lieu en l’an 750. C’est -en souvenir de lui que, le 3 décembre, l’Eglise institua la fête du -Souvenir de la Passion: ou encore, suivant d’autres, le 5 novembre. A -Rome, une église fut consacrée en l’honneur du Sauveur, où l’on conserve -aujourd’hui encore une ampoule de ce sang, et où une fête solennelle est -célébrée à son sujet. - -IV. Les infidèles eux-mêmes reconnaissent la vertu de la croix. D’après -saint Grégoire, au troisième livre de ses _Dialogues_, André, évêque de -Fondi, ayant permis à une religieuse de demeurer avec lui, le diable, -pour le tenter, lui imprima dans l’esprit l’image de cette femme, de -telle façon que, dans son lit, il était poursuivi de pensées lubriques. -Or, certain soir, un Juif, venant à Rome, et ne trouvant plus de place -dans les auberges, s’installa pour la nuit dans un temple d’Apollon. Et, -bien qu’il ne fût pas chrétien, il avait si peur d’être puni par les -Romains comme un sacrilège, que, par précaution, il eut l’idée de faire -le signe de la croix. Or voici que, s’éveillant au milieu de la nuit, il -vit toute la troupe des mauvais esprits réunis en conseil, autour d’un -chef qui interrogeait chacun d’eux sur le mal qu’il avait réussi à -faire. - -Saint Grégoire, pour abréger, ne nous dit rien de la discussion qui eut -lieu entre ces démons: mais nous pouvons nous en faire une idée d’après -un autre exemple, qui se trouve cité dans la vie des Pères. Nous y -lisons, en effet, qu’un homme, étant entré dans un temple d’idoles, vit -Satan assis et toutes ses milices debout devant lui. Et Satan dit -d’abord à l’un des mauvais esprits: «D’où viens-tu?» Et le démon: «J’ai -été dans telle province, j’y ai suscité des guerres, causé toute sorte -de troubles, et répandu beaucoup de sang. Voilà ce que j’ai à -t’annoncer!» Et Satan lui dit: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et -lui: «En trente jours.» Et Satan: «Pourquoi as-tu mis tant de temps?» Et -il dit à ses serviteurs: «Fouettez-le de verges, et ne craignez pas -d’appuyer!» Puis un autre diable vint et dit: «Seigneur, j’ai été sur la -mer, où j’ai soulevé de grandes tempêtes et fait périr une grande -quantité d’hommes.» Et Satan: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et -lui: «En vingt jours.» Satan le fit fouetter de la même façon en disant: -«Tu ne t’es pas fatigué, pour faire si peu de chose en tant de jours!» -Puis vint un troisième diable qui dit: «J’ai été dans une ville où il y -avait une noce. J’ai produit une rixe, où beaucoup de sang a été -répandu, et où le marié, notamment, est mort. Voilà ce que j’ai à -t’annoncer!» Et Satan: «En combien de temps as-tu fait cela?» Et le -diable: «En dix jours.» Et Satan: «Tu n’as pas honte d’avoir fait si peu -d’ouvrage en tant de jours!» Et il le fit fouetter comme les deux -précédents. Puis vint un quatrième diable qui dit: «Je suis allé dans le -désert, et pendant quarante ans j’ai peiné autour d’un certain moine; -mais je viens enfin de le précipiter dans un péché de chair!» A ces -mots, Satan se leva de son trône, alla vers ce diable, lui posa sur la -tête sa propre couronne et le fit asseoir près de lui, en disant: «Tu as -fait là une grande action, et il n’y a personne qui ait mieux employé -son temps!» - -C’est sans doute à un débat du même genre qu’aura assisté le Juif dont -parle saint Grégoire. Toujours est-il que, après que de nombreux diables -eurent rendu compte de leurs méfaits, l’un d’eux s’avança et révéla -quelle tentation charnelle il avait inspirée à l’évêque André, ajoutant -que, la veille, à l’heure des vêpres, il avait poussé si loin son œuvre -de tentation que l’évêque avait, par manière de caresse, posé sa main -sur le dos de la religieuse. Alors Satan l’exhorta à compléter son -œuvre, qui lui vaudrait une gloire merveilleuse parmi ses pairs. Puis il -lui dit d’aller voir quel était le téméraire qui avait osé venir se -coucher dans son temple. Le Juif, comme l’on pense, tremblait de tous -ses membres; mais le diable, s’étant approché de lui, découvrit qu’il -était muni du signe de la croix. Et il dit à ses compagnons: «C’est un -vase vide, en vérité, mais marqué du signe contre lequel nous ne pouvons -rien!» Aussitôt toute la foule des mauvais esprits disparut; et le Juif, -réveillé, alla trouver l’évêque, à qui il raconta sa vision. Aussitôt -André gémit profondément et renvoya de sa maison toutes les femmes qui -s’y trouvaient. Le Juif, de son côté, se fit baptiser. - -V. Saint Grégoire rapporte également dans ses _Dialogues_, qu’une -religieuse, étant entrée dans un jardin, aperçut une laitue qui la tenta -si fort qu’elle y mordit sans l’avoir bénie d’un signe de croix. -Aussitôt le diable pénétra en elle. Et comme saint Equice venait pour -l’exorciser, le diable s’écria: «Qu’ai-je fait de mal? J’étais -tranquillement assis, là, sur cette laitue, et voilà que cette -religieuse est venue et m’a mordu!» Mais, sur l’ordre du saint, il fut -bientôt forcé de déguerpir. - -VI. Enfin on lit, au livre XI de l’_Histoire ecclésiastique_, que -l’empereur Théodose fit effacer sur les murs d’Alexandrie les emblèmes -de Sérapis, et fit peindre, à leur place, le signe de la croix. Ce que -voyant, les païens et leurs prêtres se firent aussitôt baptiser, disant -qu’une ancienne tradition les avait avertis que leur religion perdrait -tout pouvoir le jour où viendrait chez eux le signe de la vie: car il y -avait dans leur langue une lettre, tenue pour sacrée, qui avait la forme -de la croix, et qui, d’après leur doctrine, était le symbole de la vie -future. - - - - -CXXXIV - -SAINTE EUPHÉMIE, VIERGE ET MARTYRE - -(16 septembre) - - -Euphémie, fille d’un sénateur, voyant les supplices infligés aux -chrétiens sous le règne de Dioclétien, se rendit auprès du juge Priscus -et confessa publiquement le Christ. Ce juge ordonnait que les chrétiens -fussent mis à mort l’un après l’autre, et que les survivants -assistassent au martyre de leurs compagnons, espérant par là les -épouvanter et les détourner de leur foi. Or Euphémie, à chaque nouvelle -exécution qui se faisait en sa présence, pleurait et se désolait comme -si elle-même avait été suppliciée; ce dont le juge se réjouissait, -pensant qu’elle consentirait à sacrifier aux idoles. Il lui demanda -enfin de quoi elle se plaignait. Et elle: «Etant de race noble, je me -plains de ce que tu me préfères des inconnus et des gens de rien, et de -ce que tu leur permettes d’arriver avant moi à la gloire promise!» Sur -quoi le juge, furieux de sa déception, la fit jeter en prison, mais sans -la charger de chaînes. Le lendemain, amenée de nouveau devant le juge, -elle se plaignit de nouveau de ce que, contrairement à la loi, elle -seule n’eût pas été chargée de chaînes. Le juge la fit remettre en -prison, après avoir ordonné qu’elle fût souffletée; et l’ayant suivie -dans la prison, il voulut assouvir sur elle sa concupiscence; mais, à la -prière de la vierge, la force divine paralysa le bras qu’il levait sur -elle. Et Priscus, croyant à un sortilège, envoya vers elle un de ses -fonctionnaires pour lui promettre toute sorte de faveurs si elle -consentait à devenir sa maîtresse. Mais l’envoyé trouva la prison -fermée, de telle sorte qu’il ne put ni l’ouvrir avec ses clés ni en -briser la porte à coups de hache. Et il fut possédé d’un démon, qui le -contraignit à se déchirer les chairs de ses propres mains. - -Le juge décida ensuite que la sainte eût à être placée sur une roue dont -les rayons étaient remplis de charbons ardents; et l’auteur de cette -roue s’entendit avec les bourreaux pour que, sur un signe de lui, la -flamme, sortant des rayons, consumât le corps d’Euphémie. Mais Dieu fit -en sorte que ce fût cet homme lui-même qui fut consumé tandis -qu’Euphémie, délivrée par un ange, apparut debout, saine et sauve, dans -les airs. Alors un certain Appellien dit au juge: «Le pouvoir de ces -chrétiens ne peut être vaincu que par le fer. Je te conseille donc de la -faire décapiter!» On éleva alors un échafaud; mais le premier homme qui -voulut étendre la main sur Euphémie, pour l’y faire monter, eut aussitôt -la main paralysée et fut emporté à demi mort. Un autre, nomme Sosthène, -arrivé près d’elle, se convertit tout de suite, lui demanda pardon et, -tirant son épée, déclara au juge qu’il se tuerait lui-même plutôt que de -toucher à celle que défendaient les anges. - -Désespérant de la tuer par ce moyen, le juge dit à son chancelier de -mander auprès d’elle les jeunes gens les plus vigoureux et les plus -ardents de la ville, afin qu’ils usassent de son corps jusqu’à la faire -mourir. Mais le premier qui entra dans la prison aperçut une troupe de -vierges resplendissantes qui priaient autour d’Euphémie; et aussitôt il -devint chrétien. Alors le juge la fit suspendre par les cheveux, puis, -devant l’inefficacité de ce nouveau supplice, la condamna à être privée -de nourriture et à être pressée comme une olive entre d’énormes pierres. -Elle resta ainsi pendant sept jours, nourrie par un ange; et, au bout de -sept jours, les quatre grosses pierres se trouvèrent réduites en une -fine cendre. - -Honteux d’être vaincu par une jeune fille, le juge la fit plonger dans -une fosse où se trouvaient trois bêtes d’une férocité effroyable. Mais -ces bêtes accoururent près d’elle pour la caresser, et, joignant leurs -queues, lui firent comme un trône où le juge la vit s’asseoir. Enfin un -bourreau, entrant dans la fosse, perça d’un glaive le côté de la sainte, -qui acheva ainsi les épreuves de son martyre. Pour le récompenser, le -juge le revêtit d’un manteau de soie et lui ceignit les reins d’une -ceinture dorée; mais, au moment où cet homme sortait de la fosse, un -lion s’élança sur lui et le dévora, ne laissant que le manteau, la -ceinture et quelques ossements. Quant au juge Priscus, il en vint à se -dévorer lui-même, et rendit son âme au démon. Sainte Euphémie fut -ensevelie à Chalcédoine, l’an du Seigneur 280; et, par ses mérites, tous -les Juifs et païens de Chalcédoine se convertirent au christianisme. - - - - -CXXXV - -SAINT LAMBERT, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(17 septembre) - - -Lambert était noble de naissance, mais il fut plus noble encore par la -sainteté de sa vie. Instruit dans les Ecritures dès son enfance, il -était si aimé de tous que, après la mort de son maître Théodard, il fut -élu, à sa place, évêque de Maëstricht. Le roi Childéric avait pour lui -une estime toute particulière, et le préférait à tous les autres -évêques, jusqu’à ce que, un jour, trompé par la malice croissante des -envieux, il le chassa de son siège, et nomma Féramond pour le remplacer. - -Lambert se réfugia alors dans un monastère où, pendant sept ans, il -donna l’exemple de la plus haute vertu. Mais une nuit, comme il se -levait pour prier, il fit par hasard un grand bruit sur le pavé. Et -l’abbé, entendant le bruit, dit: «Que celui qui a fait ce bruit aille -aussitôt à la croix!» Aussitôt Lambert, pieds nus, et couvert d’un -cilice, courut vers la croix qui était à la porte du monastère, et y -resta jusqu’au matin, dans la neige et la glace. Et quand, le lendemain, -l’abbé vit que c’était lui qui était allé à la croix, il l’envoya -chercher, et, avec tous les moines, lui demanda pardon. Et l’évêque les -accueillit avec une indulgence parfaite. Sept ans après, Féramond fut -enfin chassé de son siège, et saint Lambert y remonta, par ordre du roi -Pépin. Et comme deux méchants recommençaient à le tourmenter, ses amis -les tuèrent ainsi qu’ils le méritaient. Vers le même temps, Lambert fit -de vifs reproches à Pépin au sujet d’une courtisane qu’il gardait près -de lui. Alors le frère de cette courtisane, qui servait à la cour, -s’entendit avec Dodon, frère des deux hommes qui avaient été tués; et, -ayant assemblé une armée, ils assiégèrent la maison de l’évêque. -Celui-ci était en prière quand un de ses serviteurs vint lui annoncer -que la maison était assiégée. Le saint prit d’abord un poignard; mais -bientôt il se ravisa et jeta le poignard, préférant vaincre ses ennemis -par sa mort que de souiller de leur sang ses mains sacrées. Il engagea -ses compagnons à confesser leurs péchés et à attendre courageusement la -mort; puis il se remit en prière; et aussitôt les impies, forçant les -portes, s’élancèrent sur lui et le mirent à mort. Quand ils se furent -retirés, un des serviteurs de Lambert embarqua secrètement son corps sur -un bateau et le transporta dans l’église, où il fut enseveli en grande -pompe par les habitants, désolés de sa mort. Cette mort eut lieu en l’an -du Seigneur 620. - - - - -CXXXVI - -SAINT CORNEILLE, PAPE ET MARTYR - -(18 septembre) - - -Le pape Corneille, successeur de saint Fabien, fut relégué en exil avec -son clergé par l’empereur Décius. En exil, il reçut une lettre -d’encouragement de saint Cyprien, évêque de Carthage. Revenu à Rome, il -comparut devant Décius, qui, après l’avoir fait frapper de verges -plombées, ordonna qu’il fût conduit au temple de Mars, pour sacrifier -aux idoles, ou, en cas de refus, pour subir la peine capitale. Comme on -le conduisait, un soldat le pria de s’arrêter dans sa maison et de prier -pour sa femme Sallustie, qui, depuis cinq ans, était paralysée. -Corneille, par sa prière, guérit cette femme: sur quoi son mari et elle, -ainsi que vingt autres soldats, se convertirent à la foi chrétienne. Et -Décius les fit tous conduire au temple de Mars; et comme ils se -refusaient à sacrifier, tous subirent le martyre avec saint Corneille. -Ce martyre eut lieu en l’an 253. - -Trois ans plus tard, Cyprien, évêque de Carthage, fut envoyé en exil par -le proconsul Patron. Mais le proconsul Galère, successeur de Patron, le -rappela à Carthage et le condamna à la peine capitale. Et Cyprien, après -avoir remercié Dieu de cette condamnation, recommanda à ses amis de -donner quinze pièces d’or à son bourreau pour le récompenser. Puis, -fermant les yeux, il reçut le coup mortel, en l’an 256. - - - - -CXXXVII - -SAINT EUSTACHE, MARTYR - -(20 septembre) - - -Eustache s’appelait d’abord Placide. Il commandait les armées de -l’empereur Trajan. C’était un homme bon et miséricordieux, mais adonné -au culte des idoles. Il avait une femme, païenne comme lui, et comme lui -excellente; et deux fils, à qui il avait fait donner l’éducation la plus -raffinée. - -Et, comme il persistait dans les bonnes œuvres, Dieu le jugea digne -d’être admis à la voie de la vérité. Un jour, étant à la chasse, il -rencontra un troupeau de cerfs, parmi lesquels s’en trouvait un plus -grand et plus beau que les autres, et qui, dès qu’il aperçut les -chasseurs, se sépara de ses compagnons pour s’enfoncer dans le bois. -Aussitôt Placide se mit à le poursuivre; mais, après une longue course, -le cerf grimpa sur un rocher; et Placide, arrêté au pied du rocher, -songeait aux moyens de l’atteindre. Et comme il observait avec attention -le cerf, il vit briller entre ses cornes une grande croix avec l’image -de Notre-Seigneur. Et Dieu, parlant par la bouche du cerf, comme jadis -par celle de l’âne de Balaam, lui dit: «Placide, pourquoi me -persécutes-tu? C’est par faveur pour toi que je te suis apparu sous -cette forme; et je suis le Christ, que tu sers sans le connaître. Car -tes aumônes sont montées jusqu’à moi; et c’est, pour cela que je suis -venu, afin de te faire la chasse, par l’entremise de ce cerf à qui tu -fais la chasse!» Ce qu’entendant, Placide, effrayé, sauta de cheval et -se prosterna. Une heure après, se relevant, il dit: «Explique-moi qui tu -es, et je croirai en toi!» Et la voix: «Placide, je suis le Christ, qui -ai créé le ciel et la terre, qui ai séparé la lumière des ténèbres, qui -ai constitué les années et les jours, qui ai formé l’homme du limon de -la terre, qui me suis incarné pour le salut du genre humain, qui ai été -crucifié, enseveli, et qui suis ressuscité le troisième jour!» Ce -qu’entendant, Placide se prosterna de nouveau et dit: «Seigneur, je -crois en toi!» Et la voix: «Si tu crois, va trouver l’évêque, et -fais-toi baptiser!» Et Placide: «Seigneur, permets-tu que j’instruise de -tout cela ma femme et mes fils, pour que, eux aussi, ils croient en -toi?» Et la voix: «Instruis-les de tout cela, afin qu’ils se purifient -avec toi! Et demain, reviens à cette place; je t’apparaîtrai de nouveau -et je te révélerai ce qui doit arriver.» De retour chez lui, Placide, au -lit, raconta l’aventure à sa femme, qui lui dit: «Figure-toi, mon ami, -que j’ai vu, moi aussi, en rêve, la nuit passée, un crucifix, et qu’il -m’a annoncé que demain, avec mon mari et mes fils, je viendrais à lui! -Je sais maintenant que c’était Jésus-Christ.» Ils se rendirent donc -aussitôt auprès de l’évêque de Rome, qui les baptisa avec grande joie, -donnant à Placide le nom d’Eustache, à sa femme celui de Théospite, et -nommant ses fils Théospit et Agapet. - -Après cela Eustache repartit de nouveau en chasse, de nouveau se sépara -de son escorte, et, arrivé au pied du rocher, aperçut de nouveau sa -vision de la veille. Se prosternant, la face contre terre, il dit: -«Daigne, Seigneur, tenir la promesse que tu as faite à ton serviteur!» -Et la voix: «Heureux es-tu, Eustache, d’avoir reçu le signe de ma grâce! -Mais déjà le diable, furieux de ton abandon, arme contre toi. Sache donc -que tu auras beaucoup à souffrir, avant d’obtenir la couronne de la -victoire! Ne défaille pas, ne regrette pas ton ancienne gloire; car je -veux que tu apparaisses aux hommes comme un autre Job. Et quand tu seras -au comble de l’humiliation, je viendrai à toi et t’apporterai une gloire -nouvelle. Dis-moi seulement si tu te résignes à subir toutes ces -épreuves!» Et Eustache: «Seigneur, si c’est nécessaire, envoie-moi -toutes les épreuves, à la condition que tu daignes m’accorder la force -de les supporter!» Alors le Seigneur s’envola au ciel, et Eustache, -revenu chez lui, raconta à sa femme ce second miracle. - -Peu de jours après, la peste fit périr tous les domestiques d’Eustache, -puis ses chevaux et tout son bétail. Ce furent ensuite des voleurs qui, -voyant sa maison ainsi dévastée, y pénétrèrent la nuit, emportèrent tout -ce qu’il y avait, dans la maison, d’or, d’argent et d’objets de valeur: -si bien qu’Eustache fut encore trop heureux de pouvoir s’enfuir, nu, -avec sa femme et ses fils. Honteux de leur nudité, ils prenaient le -chemin de l’Egypte afin de s’y cacher. Arrivés au bord de la mer, ils -trouvèrent un bateau et y montèrent. Or le maître du bateau, frappé de -la beauté de la femme d’Eustache, éprouva le désir de la posséder. Et -comme les voyageurs n’avaient pas de quoi payer leur transport, cet -homme exigea que la jeune femme lui fût laissée en gage: ce à quoi -Eustache ne voulut point consentir. Alors le maître du bateau ordonna à -ses matelots de le jeter à la mer. Et Eustache, l’ayant appris, dut se -résigner à leur laisser sa femme. Tristement il s’en allait avec ses -deux enfants, et il gémissait, et il disait: «Malheur à moi et à vous, -car voici que votre mère se trouve livrée à un autre mari!» Il parvint -ainsi jusqu’à la rive d’un grand fleuve dont les eaux étaient si hautes -qu’il n’osait pas les traverser à la nage avec ses deux fils. Il laissa -donc l’un d’eux sur le bord, tandis qu’il transportait l’autre. Puis -ayant achevé cette première traversée, il déposa l’enfant sur l’autre -rive, et revint chercher celui qu’il avait laissé derrière lui. Mais, -comme il se trouvait au milieu du fleuve, il vit un loup qui, s’élançant -sur l’enfant qu’il allait chercher, le prenait entre ses dents et -l’emportait dans le bois. Désespéré, Eustache voulut du moins rejoindre -l’enfant à qui il avait fait déjà passer le fleuve. Mais, avant -d’atteindre au rivage, il vit qu’un lion accourait et lui enlevait son -second fils. Alors le pauvre homme se mit à gémir et à s’arracher les -cheveux; et, certes, il se serait noyé, si la Providence divine ne -l’avait retenu. - -Cependant des bergers, voyant un lion qui emportait un enfant, se mirent -à sa poursuite avec leurs chiens; et Dieu permit que le lion rejetât -l’enfant sans lui faire aucun mal. De même des laboureurs poursuivirent -le loup et parvinrent à retirer de sa gueule l’autre enfant. Mais -Eustache, qui ignorait tout cela, pleurait et disait: «Malheureux -suis-je, jadis si riche, maintenant dépouillé de tout! Seigneur, tu m’as -dit que j’aurais à être tenté comme Job: mais ma peine dépasse celle de -ce saint homme, qui avait du moins un fumier où s’étendre, et des amis -pour en avoir pitié, et une femme! A moi, hélas, on a tout pris!» Il se -rendit dans un village où, pendant quinze ans, il cultiva les champs -pour gagner de quoi vivre. Et ses fils, élevés dans d’autres villages, -grandissaient sans savoir qu’ils étaient frères l’un de l’autre. La -femme d’Eustache, elle aussi, vivait encore; et Dieu n’avait point -permis qu’elle fût possédée par l’homme à qui son mari avait dû la -laisser: ce misérable en effet, était mort avant d’avoir pu la toucher. - -Or l’empereur et le peuple de Rome avaient beaucoup à souffrir des -assauts des ennemis. Et l’empereur, se rappelant Placide, qui maintes -fois lui avait assuré la victoire, se désolait de sa fuite soudaine. Il -envoya donc des soldats dans les diverses parties du monde pour le -rechercher, promettant richesses et honneurs à ceux qui parviendraient à -découvrir sa retraite. Et deux de ces soldats, qui jadis avaient servi -sous les ordres de Placide, vinrent dans le village où vivait leur -ancien chef. Placide, qui travaillait dans son champ, les reconnut -aussitôt: et les souvenirs qu’ils évoquèrent en lui ravivèrent sa peine. -Et il s’écria: «Seigneur, de même que j’ai pu revoir ces hommes, mes -compagnons d’autrefois, ne pourrai-je pas revoir un jour ma chère femme? -car, pour mes fils, je sais qu’ils ont été dévorés par des bêtes -féroces!» Puis il vint au-devant des soldats, qui, sans le reconnaître, -lui demandèrent s’il ne savait rien d’un étranger nommé Placide, ayant -une femme et deux fils. Il répondit qu’il n’en savait rien; mais il les -pria d’être ses hôtes; et, leur cachant ses larmes, il les servait de -son mieux. Et eux, le considérant, se disaient: «Combien cet homme -ressemble à celui que nous cherchons!» Et l’un d’eux dit à l’autre: -«Voyons un peu s’il a sur la tête une cicatrice, comme Placide en avait -une, à la suite d’une blessure!» Ils découvrirent la cicatrice, et, -certains désormais d’avoir retrouvé l’homme qu’ils cherchaient, ils se -jetèrent dans ses bras et l’interrogèrent sur sa femme et sur ses fils. -Il leur répondit que ses fils étaient morts, et sa femme prisonnière. -Puis les soldats, après avoir raconté aux voisins, accourus en foule, la -vaillance et la gloire de leur ancien chef, revêtirent celui-ci d’un -manteau somptueux, et se mirent en route avec lui pour se rendre auprès -de l’empereur. Ils marchèrent pendant quinze jours. Et l’empereur, -apprenant l’arrivée de Placide, courut au-devant de lui, et le couvrit -de baisers. Et il le contraignit à reprendre son emploi de jadis, à la -tête de l’armée. - -Mais Eustache, dénombrant ses troupes, et les jugeant insuffisantes, -ordonna de faire une grande levée dans les villes et villages de -l’empire. Et, dans chacun des deux villages où étaient élevés ses deux -fils, ce furent eux qui se trouvèrent désignés, par le suffrage de tous, -comme les plus robustes et les plus vaillants. Ils furent conduits au -camp du général, qui, frappé de leur beauté et de leur vertu, se prit -d’affection pour eux et les attacha à sa personne. - -Ayant défait l’ennemi, Eustache s’arrêta pendant trois jours, avec son -armée, dans la ville où demeurait sa femme, qui y tenait une petite -auberge. Et Dieu voulut que les deux jeunes gens prissent logement chez -leur mère, qu’ils ne connaissaient point. Et là, assis à table, ils se -racontaient leurs souvenirs d’enfance. Et leur mère écoutait avidement -leurs paroles. Or l’aîné disait au plus jeune: «De mon enfance je ne me -rappelle rien, si ce n’est que mon père était général d’armée, que -j’avais une mère très belle, et un petit frère également très beau. Une -nuit, nous sommes sortis de notre maison, et plus tard nous avons laissé -sur un bateau, je ne sais pourquoi, notre mère; et j’ai vu ensuite, de -l’autre rive d’un fleuve, qu’un loup emportait mon frère; et moi-même, -quelques instants après, j’ai été emporté par un lion. Mais des bergers -m’ont sauvé et nourri.» Ce qu’entendant, le second soldat se mit à -pleurer et dit: «Par Dieu, je suis ton frère, car les laboureurs qui -m’ont élevé m’ont raconté qu’ils m’avaient tiré de la gueule d’un loup, -au bord du même fleuve!» Et, tout en larmes, ils se jetèrent aux bras -l’un de l’autre. Leur mère, cependant, qui avait entendu leur récit, se -rendit le lendemain chez le chef de l’armée et lui dit: «Je te prie, -Seigneur, de me faire ramener dans ma patrie, car je suis romaine et de -race noble!» Et, tandis qu’elle parlait, levant les yeux sur Eustache, -elle le reconnut. Elle se jeta à ses pieds et lui dit qui elle était. -Eustache, la reconnaissant de son côté, la couvrit de baisers, et -glorifia Dieu, consolateur des affligés. Puis sa femme lui dit: «Mon -ami, où sont nos fils?» Et lui: «Des bêtes les ont dévorés!» Et il lui -raconta comment ils les avait perdus. Et elle: «Rendons grâces à Dieu, -car, de même qu’il nous a permis de nous retrouver l’un l’autre, je -crois qu’il va nous permettre de retrouver nos enfants.» Sur quoi elle -lui répéta le récit des deux jeunes soldats. Et Eustache, les ayant -mandés, leur fit encore répéter leurs récits; et il reconnut ses fils; -et sa femme et lui, fondant en larmes, ne se fatiguaient point de les -embrasser. - -Mais, lorsque Eustache revint à Rome avec son armée victorieuse, Trajan -venait de mourir, et à sa place venait de monter sur le trône le méchant -Adrien. Celui-ci, cependant, fit l’accueil le plus empressé au vainqueur -des barbares, et offrit en son honneur un repas magnifique. Mais, le -lendemain, s’étant rendu au temple pour sacrifier aux idoles, il vit -qu’Eustache se refusait à tout sacrifice. Il lui en demanda la raison. -Et Eustache: «Je n’adore pas d’autre dieu que le Christ, et à lui seul -je puis sacrifier!» Alors, l’empereur, furieux, le fit exposer dans -l’arène avec sa femme et ses fils, et fit lâcher sur eux un lion féroce. -Mais le lion, s’étant approché d’eux, baissa la tête comme pour les -saluer, et s’éloigna humblement. L’empereur les fit ensuite plonger à -l’intérieur d’un bœuf d’airain rougi au feu, et pendant trois jours il -les y laissa. Le troisième jour, quand on les retira, ils étaient morts, -mais pas un cheveu, pas une partie de leur corps n’avait trace de -brûlure. Les chrétiens emportèrent leurs corps, et, plus tard, -construisirent un oratoire sur le lieu où ils les avaient ensevelis. Ce -martyre s’accomplit le douzième jour d’octobre, en l’an du Seigneur 120, -sous le règne d’Adrien. - - - - -CXXXVIII - -SAINT MATTHIEU, APÔTRE - -(21 septembre) - - -I. L’apôtre Matthieu, prêchant en Ethiopie, y trouva sur son chemin deux -mages nommés Zaroës et Arphaxal qui, par leurs sortilèges, parvenaient à -priver les hommes de l’usage de leur langue, ce qui leur avait donné une -telle vanité qu’ils se faisaient adorer comme des dieux. Or Matthieu, -étant arrivé dans la ville de Nadabar, et y ayant été accueilli par -l’eunuque de la reine Candace, qu’avait baptisé l’apôtre Philippe, -déroutait de telle sorte les artifices des deux mages que, tout ce que -ceux-ci faisaient pour le mal des hommes, il le faisait servir à leur -bien. On vint un jour lui dire que les mages s’avançaient, accompagnés -de deux dragons qui, vomissant du feu par la bouche et les naseaux, -semaient la mort sur leur passage. Aussitôt l’apôtre fit le signe de la -croix et alla à leur rencontre. Et, dès que les dragons l’aperçurent, -ils vinrent humblement s’étendre à ses pieds. Alors Matthieu dit aux -mages: «Où donc est votre pouvoir? Réveillez vos dragons, si vous le -pouvez!» Et quand la foule se fut rassemblée, il ordonna aux dragons de -s’en aller, au nom de Jésus; et ils s’éloignèrent sans faire aucun mal. -Matthieu se mit alors à exposer au peuple la gloire du paradis -terrestre, élevé tout près du ciel, plus haut que les plus hautes -montagnes. Il dit que, dans ce jardin, n’existaient ni ronces ni épines, -que les roses et les lys ne s’y fanaient jamais, que tout y gardait une -éternelle jeunesse, que les orgues des anges y jouaient jour et nuit, et -que les oiseaux y répondaient à l’appel qu’on leur faisait. Et il dit -que, de ce paradis terrestre, l’homme avait été chassé, mais que la -nativité du Christ lui avait ouvert la porte du paradis céleste. - -Or, pendant qu’il prêchait ainsi, un grand tumulte se produisit, et l’on -apprit que le fils du roi venait de mourir. Ne pouvant le ressusciter, -les mages avaient imaginé de persuader au roi qu’il avait été appelé à -faire partie des dieux, de telle sorte qu’on s’apprêtait à lui élever -une statue et un temple. Mais l’eunuque susdit, ayant fait mettre les -mages sous bonne garde, appela Matthieu, qui, ayant prié, ressuscita le -mort. Ce que voyant le roi, qui s’appelait Egippe, fit dire, dans toutes -les provinces de son royaume: «Venez voir un dieu qui se cache sous la -figure d’un homme!» La foule arriva donc de toutes parts, avec des -couronnes d’or et mille autres présents, prête à offrir des sacrifices -au nouveau dieu. Mais l’apôtre les réprimanda, en leur disant: «Hommes, -que faites-vous? Je ne suis pas un dieu, mais le serviteur de mon maître -Jésus-Christ!» Puis, sur son ordre, l’or et l’argent que la foule avait -apportés furent employés à la construction d’une grande église, qui se -trouva achevée en trente jours. Et l’apôtre y vécut trente-trois ans, et -il convertit toute l’Ethiopie. Le roi Egippe se fit baptiser avec sa -femme et toute sa maison. Et sa fille Euphigénie, s’étant vouée à Dieu, -fut placée par l’apôtre à la tête d’un couvent de plus de deux cents -vierges. - -Mais, plus tard, le roi Hirtacus, qui avait succédé à Egippe, désira -prendre pour femme la pieuse Euphigénie, et promit à l’apôtre la moitié -de son royaume si, par son entremise, elle consentait à ce mariage. -L’apôtre lui dit de se rendre à l’église, le dimanche suivant, comme -faisait son prédécesseur; ajoutant que là, en présence d’Euphigénie, il -apprendrait combien c’était chose bonne qu’un mariage suivant Dieu. Et -le roi s’empressa de se rendre à l’église, car il croyait que Matthieu -voulait engager Euphigénie à devenir sa femme. Et en effet Matthieu, en -présence de tout le peuple, commença par exposer les avantages d’une -sainte union; ce dont le roi se réjouit fort, pensant que l’objet de -l’apôtre était de convaincre Euphigénie. Mais alors Matthieu reprit, -poursuivant son discours: «Le mariage étant ainsi chose sacrée et -inviolable, un esclave qui voudrait posséder la femme de son roi -mériterait la mort. Et de même toi, Hirtacus, sachant qu’Euphigénie est -la femme du roi éternel, comment oses-tu songer à prendre la femme de -plus puissant que toi?» Ce qu’entendant, le roi, fou de rage, sortit de -l’église. L’apôtre, plein de constance et d’intrépidité, engagea le -peuple à la patience, et bénit Euphigénie, qui, épouvantée, s’était -prosternée à ses pieds. Quand la messe fut achevée, le roi envoya dans -l’église un bourreau qui, frappant par derrière, de son épée, l’apôtre -debout devant l’autel et les mains jointes, en prière, le tua sur place, -et lui assura ainsi la couronne du martyre. - -La foule, indignée, s’apprêtait à courir au palais du roi pour y mettre -le feu, lorsque les prêtres et les diacres la retinrent, l’engageant à -célébrer plutôt, joyeusement, le martyre de l’apôtre. Et le roi, voyant -que ni les entremetteuses ni les mages ne parvenaient à fléchir la -résolution d’Euphigénie, fit disposer un cercle de flammes autour de son -couvent, pour la faire périr avec les autres vierges. Mais saint -Matthieu, apparaissant à celles-ci, détourna le feu de leur maison, vers -le palais du roi, qui se trouva aussitôt consumé. Seuls le roi et son -fils unique échappèrent à l’incendie; et aussitôt le fils, confessant -les crimes de son père, courut au tombeau de l’apôtre, tandis que le -père, atteint d’une lèpre hideuse et incurable, se donna la mort de sa -propre main. Alors le peuple prit pour roi le frère d’Euphigénie, qui -régna soixante ans. Ce prince, et après lui son fils, étendirent encore -le culte du Christ, remplissant d’églises toute l’Ethiopie. Quant à -Zaroës et Arphaxal, dès le jour où Matthieu avait ressuscité le fils du -roi, ils s’étaient enfuis en Perse, où les apôtres Simon et Jude -devaient, à leur tour, déjouer victorieusement leurs sortilèges. - -II. Quatre choses sont particulièrement remarquables chez saint -Matthieu: 1º c’est d’abord la rapidité de son obéissance; car dès que le -Christ l’appela, aussitôt il abandonna son péage, sans s’occuper du -détriment qu’il causait à ses patrons, et s’attacha absolument au -Christ; 2º c’est ensuite sa largesse ou libéralité: car aussitôt il -prépara pour le Christ un grand repas dans sa maison; 3º c’est, en -troisième lieu, son humilité, qui s’est montrée de deux façons: car, -d’abord, lui seul, parmi les évangélistes, a ouvertement reconnu, qu’il -était publicain; et puis, quand les Pharisiens ont murmuré de ce que le -Christ s’asseyait à la table d’un pécheur, Matthieu ne leur a rien -répondu, tandis qu’il aurait pu leur rappeler qu’eux-mêmes étaient -infiniment plus pécheurs que lui; 4º enfin l’évangile de Matthieu -occupe, dans l’Eglise, une place privilégiée. Il y est, en effet, plus -souvent cité que les autres, de même que les Psaumes de David sont cités -plus souvent que le reste de l’Ancien Testament. - -Le manuscrit de ce vénérable évangile, écrit de la propre main de saint -Matthieu, fut retrouvé vers l’an 500, avec les reliques de saint -Barnabé. Celui-ci le portait toujours sur lui, et c’est en le mettant -sur la tête des malades qu’il les guérissait. - - - - -CXXXIX - -SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS - -(22 septembre) - - -I. Maurice était le chef de la sainte légion connue sous le nom de -Légion Thébaine. Cette légion s’appelait ainsi à cause de la ville de -Thèbes, patrie des légionnaires, ville d’une fertilité et d’une richesse -merveilleuses, et dont les habitants avaient la réputation d’être grands -de taille, courageux au combat, pleins de sagesse et d’intelligence. -Thèbes avait cent portes et était placée sur le fleuve Nil, qui -s’appelle, aussi Gyon, et qui a sa source dans le Paradis Terrestre. -C’est à Thèbes que prêcha saint Jacques, frère du Seigneur; et, grâce à -lui, les Thébains se trouvèrent parfaitement instruits dans la foi du -Christ. - -Or, en l’an 277, Dioclétien et Maximien, voulant extirper du monde -entier la foi du Christ, envoyèrent dans toutes les provinces où se -trouvaient des chrétiens une lettre déclarant que, si les chrétiens ne -se convertissaient pas au culte des idoles, des supplices terribles leur -seraient réservés. Mais les chrétiens, ayant reçu cette lettre, -congédièrent les messagers sans leur donner de réponse. Alors les deux -empereurs, furieux, mandèrent aux diverses provinces que tous les hommes -valides eussent à être armés et à venir à Rome pour faire partie des -troupes impériales. Sur quoi les Thébains, se conformant au principe -chrétien de rendre à César ce qui appartenait à César, organisèrent une -légion de six mille six cent soixante-six soldats, qu’ils envoyèrent aux -empereurs afin qu’ils assistassent ceux-ci dans les guerres, à la -condition de ne point prendre les armes contre les chrétiens. Cette -légion avait pour chef saint Maurice: ses porte-étendards s’appelaient -Candide, Innocent, Exupère, Victor et Constantin. - -Dioclétien confia la Légion Thébaine à son associé Maximien, qui se -rendait en Gaule avec une grande armée. Et, avant le départ, le saint -pape Marcelin exhorta les légionnaires à se laisser tuer plutôt que de -manquer à leur foi chrétienne. Or, lorsque l’armée eut traversé les -Alpes, l’empereur ordonna que toutes les légions sacrifiassent aux -idoles et jurassent, d’une seule voix, de combattre les rebelles, et -tout particulièrement les chrétiens. Ce qu’entendant, la Légion Thébaine -se sépara du reste de l’armée et alla s’établir à huit milles plus loin, -dans un endroit magnifique appelé Agaune, sur la rive du Rhône[13]. Et -quand Maximien lui enjoignit de venir sacrifier aux dieux avec le reste -de l’armée, les légionnaires répondirent qu’ils ne pouvaient le faire, -étant eux-mêmes chrétiens. L’empereur, furieux, s’écria: «Que ces -traîtres sachent donc que ce n’est pas seulement moi-même, mais encore -mes dieux que je vais venger d’eux!» Et il envoya vers la Légion -Thébaine une autre de ses légions, avec ordre de décapiter un sur dix -des légionnaires rebelles. Et les saints, tendant avec joie leurs cous, -se disputaient l’un à l’autre l’honneur de recevoir la mort. - - [13] Aujourd’hui Saint-Maurice-en-Valais. - -Alors saint Maurice, se levant parmi eux, leur parla ainsi: «Je vous -félicite d’être tous prêts à mourir pour le Christ! J’ai supporté que -vos compagnons fussent mis à mort parce que j’ai voulu suivre le -précepte du Seigneur, qui a dit à Pierre de remettre son épée au -fourreau. Mais maintenant que nous voici entourés des cadavres de nos -compagnons, et que nos manteaux sont rougis de leur sang, suivons-les à -notre tour dans le martyre!» Puis, avec l’assentiment de toute la -légion, il fit porter à l’empereur la réponse suivante: «Empereur, nous -sommes tes soldats, et nous avons pris les armes pour défendre la chose -publique. Nous ne sommes ni des traîtres ni des lâches, mais rien ne -nous fera abandonner la foi du Christ!» L’empereur, en entendant cette -réponse, ordonna que de nouveau la Légion fût décimée. Et ainsi fut -fait. Alors le porte-étendard Exupère, se dressant au milieu de ses -compagnons avec son étendard, dit: «Notre glorieux chef Maurice nous a -parlé de la gloire de nos compagnons défunts. Exupère, lui non plus, n’a -point pris les armes pour résister à de telles attaques. Que nos bras -droits jettent donc à terre ces armes terrestres, et ne soient plus -armés que de vertu chrétienne!» Après quoi, avec l’assentiment de tous, -il fit répondre à l’empereur: «Empereur, nous sommes tes soldats, mais -nous sommes les esclaves du Christ. A toi nous devons le service -militaire, à lui l’innocence de nos cœurs. De toi nous recevons le prix -de notre travail, de lui nous avons reçu le principe de notre vie. Et -nous sommes prêts à subir tous les tourments plutôt que de renier sa -foi!» Alors l’empereur ordonna à son armée de cerner toute la Légion, de -façon que pas un seul des légionnaires n’échappât à la mort. Ces soldats -du Christ furent donc entourés par les soldats du diable, égorgés, -foulés aux pieds des chevaux, et consacrés au Christ par un glorieux -martyre. Cela eut lieu en l’an du Seigneur 280. - -Cependant, Dieu permit que plusieurs des légionnaires s’échappassent, -qui, venant dans d’autres régions, y prêchèrent le nom du Christ. De ce -nombre furent Solutor, Adventor et Octave, qui se rendirent à Turin, -Alexandre, qui vint à Bergame, Segond, qui évangélisa Vintimille, et -aussi les bienheureux Constant, Victor Ours, et d’autres encore. - -Or, pendant que les bourreaux de la Légion, s’étant partagé le butin, -mangeaient ensemble, un vieillard nommé Victor passa par hasard près -d’eux. Invité à s’asseoir avec eux, il leur demanda comment ils avaient -le courage de manger parmi tant de cadavres. Et lorsqu’il apprit que -c’était pour la foi du Christ que leurs victimes étaient mortes, il -soupira profondément, déclarant qu’il aurait été bien heureux de périr -avec elles: sur quoi, les bourreaux, découvrant qu’il était chrétien, -l’égorgèrent aussitôt. - -Plus tard Maximien et Dioclétien se dépouillèrent tous deux, le même -jour, de la pourpre impériale, le premier à Milan, le second à -Nicomédie, laissant l’empire à trois jeunes gens, Constance, Maxime et -Galère. Mais comme Maximien voulait reprendre le pouvoir, il fut -poursuivi par son gendre Constance, et finit ses jours par la pendaison. - -Le corps de saint Innocent, un des légionnaires, était tombé dans les -eaux du Rhône; il en fut retiré et enseveli avec les autres corps, dans -l’église du lieu, par les évêques Domitien, de Genève, Gratus, d’Aoste, -et Protais. A la construction de cette église était employé un artisan -païen. Le dimanche, il travaillait seul, pendant que ses compagnons -célébraient le jour du Seigneur. Or la Légion sacrée lui apparut, et lui -reprocha de profaner, comme il faisait, le jour sacré, en s’occupant -d’un travail manuel au lieu de s’occuper des choses divines. Et aussitôt -cet artisan, convaincu, courut à l’église et demanda à devenir chrétien. - -II. Certaine femme avait confié son fils à l’abbé du monastère de -Saint-Maurice en Valais, où reposent les corps des saints martyrs. Le -jeune homme mourut au milieu de ses études; et sa mère, désespérée, le -pleurait jour et nuit. Alors saint Maurice lui apparut et lui dit: «Ne -pleure point ton fils comme s’il était mort, mais sache qu’il habite -avec nous. Que si tu en désires une preuve, demain et tous les jours de -ta vie lève-toi à temps pour assister aux matines: tu entendras la voix -de ton fils parmi les voix des moines qui chantent les psaumes!» Et en -effet, la mère, tous les matins, entendit la voix de son fils mêlée à -celle des moines. - -III. Le roi Gontran qui, ayant renoncé aux pompes du monde, distribuait -ses trésors aux pauvres et aux églises, envoya un prêtre à Saint-Maurice -pour demander quelques reliques des saints légionnaires. Mais comme le -prêtre revenait avec les reliques, une grande tempête s’éleva sur le lac -de Lausanne, où le bateau qui le portait faillit périr; mais il plaça -sur les flots la châsse qui contenait les reliques, et aussitôt un grand -calme succéda à la tempête. - -IV. L’an du Seigneur 963, des moines, qui venaient de Rome et avaient -obtenu du pape Jean les corps du pape saint Urbain et du martyr saint -Tiburce, visitèrent en passant l’église des saints martyrs. Ils -obtinrent de l’abbé et des moines d’emporter aussi le corps de saint -Maurice et la tête de saint Innocent, pour les placer à Auxerre, dans -l’église que saint Germain avait dédiée à ces deux saints. - -V. Pierre Damien raconte qu’il y avait en Bourgogne un clerc orgueilleux -et ambitieux qui s’était emparé par force d’une église de saint Maurice. -Et comme, un jour, à la fin de la messe, il entendait chanter que -«quiconque s’élève sera abaissé», le misérable s’écria: «C’est faux, -car, si je m’étais humilié devant mes ennemis, je ne posséderais pas -aujourd’hui une aussi riche église!» Mais aussitôt la foudre, pareille à -un glaive de feu, pénétra dans la bouche qui venait de prononcer ce -blasphème; et le mauvais clerc fut tué sur-le-champ. - - - - -CXL - -SAINTE JUSTINE, VIERGE ET MARTYRE - -(26 septembre) - - -Justine était fille d’un prêtre païen d’Antioche. Tous les jours, assise -à sa fenêtre, elle entendait lire l’Evangile par le diacre Proclus: et -c’est ainsi qu’elle se convertit à la foi chrétienne. Sa mère fit part -de la chose à son père, un soir, dans le lit où ils dormaient ensemble. -Et quand ils se furent endormis, le Christ leur apparut, entouré -d’anges, et leur dit: «Venez à moi, je vous donnerai le royaume des -cieux!» Réveillés, ils se firent baptiser avec leur fille. - -Sainte Justine eut beaucoup à souffrir d’un mage nommé Cyprien, qu’elle -finit par convertir à la foi du Christ. Ce Cyprien, qui avait été -consacré au diable dès l’âge de sept ans, pratiquait les arts magiques, -et savait, par exemple, changer les femmes en chevaux. S’étant pris -d’amour pour Justine, c’est à la magie qu’il eut recours pour parvenir à -la posséder, comme aussi pour la livrer à un certain Acladius, qui était -également amoureux de la jeune fille. Il appelle donc le diable, qui, -lui apparaissant, lui demande ce qu’il lui veut. Et Cyprien: «J’aime une -jeune fille de la secte des Galiléens. Peux-tu faire en sorte que je la -possède?» Et le diable: «Comment ne le pourrais-je pas, moi qui ai pu -chasser l’homme du paradis, forcer Caïn à tuer son frère, amener les -Juifs à tuer le Christ, et troubler et corrompre l’humanité entière? -Prends cet onguent et enduis-en la porte de sa maison; et moi, aussitôt, -j’allumerai dans son cœur un grand amour pour toi.» La nuit suivante, le -démon s’approche de Justine et s’efforce d’exciter son cœur à cet amour -criminel. Mais elle, sentant le danger, se recommande pieusement au -Seigneur et munit tout son corps du signe de la croix. A ce signe, le -diable, épouvanté, s’enfuit et revient près de Cyprien, à qui il avoue -son échec. Cyprien le renvoie, et appelle un diable plus puissant. Et -celui-ci: «Je sais ton désir, et j’ai vu l’échec de mon compagnon. Mais -moi, je ferai mieux que lui, et je réussirai où il a échoué!» Après quoi -il se rend chez Justine et s’efforce d’exciter son âme à l’amour de -Cyprien. Mais la sainte, de nouveau, repousse la tentation au moyen d’un -signe de croix. Alors Cyprien invoque le prince des diables et lui dit: -«Votre pouvoir est-il donc si petit qu’une jeune fille suffise à le -vaincre?» Le diable, piqué au jeu, prend la forme d’une jeune fille, et, -s’approchant de Justine, lui dit: «Je viens près de toi pour vivre avec -toi dans la chasteté; mais dis-moi d’abord, je te prie, quelle sera la -récompense de nos efforts!» Et Justine: «La récompense sera grande, et -la peine petite!» Alors le démon: «Mais Dieu n’a-t-il pas dit aux hommes -de croître et de multiplier et de remplir la terre? Je crains, chère -amie, qu’en persévérant dans la chasteté nous ne désobéissions à Dieu au -lieu de le satisfaire!» Et Justine, sous l’action du démon, commença à -douter, et son cœur s’enflamma de concupiscence, au point que déjà elle -voulait se lever pour aller se chercher un amant. Mais bientôt, revenant -à elle, et comprenant à qui elle avait affaire, elle se munit du signe -de la croix, et le diable s’évanouit sous son souffle, comme une cire -qui fond. Il prit alors la forme d’un beau jeune homme, s’approcha -d’elle dans le lit où elle était couchée, et voulut se jeter sur elle -pour l’embrasser. Mais Justine, devinant le malin esprit, le repoussa -d’un signe de croix. Alors le diable, avec la permission de Dieu, -l’accabla de fièvre, et répandit la peste dans la ville d’Antioche, et -fit proclamer, par des possédés, que toute la ville périrait si Justine -ne consentait pas à prendre un mari. Aussitôt la foule se pressa devant -la maison des parents de Justine, demandant que la jeune fille fût -livrée à un mari pour détourner le fléau. Mais Justine, après avoir -résisté pendant sept ans, pria pour eux et la peste disparut. - -Voyant enfin l’inutilité de toutes ses ruses, le diable revêtit la forme -de Justine, pour salir du moins la réputation de la sainte. Sous cette -forme, il vint trouver Cyprien et se jeta dans ses bras. Et Cyprien, -ravi de joie, s’écria: «Merci d’être venue, Justine, la plus belle des -femmes!» Mais le diable ne put supporter d’entendre nommer Justine, et -aussitôt s’évanouit en fumée. Et Cyprien, se voyant déçu, fut rempli de -tristesse. Longtemps il veilla devant la porte de la jeune fille, se -transformant tantôt en femme, tantôt en oiseau; mais, devant la jeune -fille, il n’était plus ni femme, ni oiseau, et reprenait aussitôt sa -forme naturelle. Et de même Acladius, qui s’était transformé par magie -en moineau, et voletait devant la fenêtre de Justine, reprit sa forme -première dès que la jeune fille l’aperçut. Et son épouvante fut extrême, -car il craignait de se tuer en tombant. Mais Justine eut pitié de lui, -et le fit descendre par une échelle, en l’avertissant de renoncer à ses -folies, s’il ne voulait pas s’exposer à être condamné comme magicien. - -Alors Cyprien invoqua une dernière fois le diable et lui dit: «Dis-moi, -je t’en prie, en quoi réside le pouvoir de cette jeune fille?» Et le -diable: «Je te le dirai, si tu consens à me jurer solennellement que -jamais tu ne t’éloigneras de moi.» Et Cyprien: «Je te le jure!» Alors le -diable: «C’est en faisant le signe de la croix que cette jeune fille -détruit tout mon pouvoir.» Et Cyprien: «Donc le crucifié a plus de -pouvoir que toi?» Et le diable: «Il a plus de pouvoir que tout le reste -du monde, et c’est lui qui livre au feu éternel tous ceux que nous -parvenons à séduire.» Alors Cyprien: «Ainsi, je dois, moi aussi, devenir -l’ami du crucifié, pour éviter ce châtiment?» Et le diable: «Tu m’as -juré solennellement de ne jamais t’éloigner de moi!» Mais Cyprien: «Je -te méprise avec tout ton vain pouvoir, et je renonce à toi et à tous tes -diables, et je me munis du signe de la croix!» Et aussitôt le diable -s’enfuit, tout confus. Alors Cyprien se rendit auprès de l’évêque. Et -celui-ci, croyant qu’il venait pour tromper les chrétiens, lui dit: «Que -ceux-là te suffisent, Cyprien, qui sont hors de l’Eglise: contre -l’Eglise, tu n’as pas de pouvoir!» Mais Cyprien lui raconta ce qui lui -était arrivé et lui demanda à être baptisé. Et, depuis lors, il se -distingua si éminemment, tant par la science que par la vertu, que, à la -mort de l’évêque, il fut lui-même ordonné évêque. Il fit entrer Justine -dans un monastère, où elle devint abbesse d’une foule de saintes jeunes -filles. Et souvent saint Cyprien écrivait des lettres aux martyrs pour -les encourager dans leur lutte. Or le seigneur de la région fit -comparaître devant lui Cyprien et Justine, et leur enjoignit de -sacrifier aux idoles. Et comme ils persistaient dans la foi du Christ, -il les fit plonger dans une chaudière pleine de cire, de poix, et de -graisse. Mais ils n’en éprouvèrent aucun mal, et s’y rafraîchirent comme -dans un bain d’eau froide. Alors le prêtre des idoles dit à ce préfet: -«Laisse-moi me mettre devant la chaudière, et aussitôt je vaincrai tout -le pouvoir de ces deux imposteurs!» Et quand il fut devant la chaudière, -il s’écria: «Grand est le Dieu Hercule, et grand Jupiter, le père des -dieux!» Et aussitôt jaillit une flamme qui le consuma. Alors Cyprien et -Justine furent extraits de la chaudière et décapités. Leurs corps -restèrent pendant sept jours livrés aux chiens; ils furent ensuite -transportés à Rome et reposent aujourd’hui, dit-on, à Plaisance. Leur -martyre eut lieu sous Dioclétien, le 6 octobre 280. - - - - -CXLI - -SAINTS COME ET DAMIEN, MARTYRS - -(27 septembre) - - -I. Come et Damien étaient frères. Ils naquirent dans la ville d’Egée, -d’une pieuse mère, nommée Théodote. Ayant appris la médecine, ils -reçurent de l’Esprit-Saint une telle faveur qu’ils purent guérir toutes -les maladies, non seulement des hommes, mais même des chevaux; et jamais -ils n’admettaient qu’on les payât de leurs soins. Or une dame, appelée -Palladie, qui avait déjà dépensé en frais de médecins tout ce qu’elle -avait, vint trouver les deux frères, qui la guérirent aussitôt. Elle -offrit alors à Damien un petit présent, que, d’abord, il refusa -d’accepter, mais que, cependant, il accepta enfin, non point par -cupidité, mais par égard pour le zèle et la bonne volonté de la pauvre -femme qui le lui offrait. Et Come, dès qu’il le sut, ordonna qu’après sa -mort ses restes fussent ensevelis à part de ceux de son frère. Mais, la -nuit suivante, le Seigneur lui apparut, et excusa Damien de -l’acceptation du présent. - -Entendant leur renommée, le proconsul Lysias les fit venir, et leur -demanda quels étaient leurs noms, leur patrie, leur fortune. A quoi les -saints répondirent: «Nos noms sont Come et Damien, et nous avons encore -trois autres frères qui s’appellent Antime, Léonce et Euprépie; notre -patrie est l’Arabie; et quant à la fortune, c’est chose que les -chrétiens ne connaissent pas.» Alors le proconsul fit aussi venir leurs -frères; puis, sur leur refus de sacrifier aux idoles, il leur fit percer -de clous les pieds et les mains. Comme ils se raillaient de ces -supplices, il les fit ensuite charger de chaînes et précipiter dans la -mer; mais aussitôt un ange les retira des flots, et ils se retrouvèrent -devant le proconsul. Et celui-ci: «Vous êtes de puissants sorciers, pour -faire de telles choses! Enseignez-moi donc vos sortilèges, au nom de mes -dieux!» Aussitôt deux démons s’emparèrent de lui et le frappèrent -durement au visage. Et lui, se tournant vers les deux saints: «Par -pitié, mes amis, priez pour moi votre Dieu!» Ils prièrent, et les démons -s’enfuirent. Alors Lysias: «Voyez-vous combien mes dieux sont irrités de -ce que j’aie eu la pensée de les abandonner! Aussi, désormais, ne vous -permettrai-je plus de les blasphémer!» Alors il les fit jeter dans un -grand feu; mais la flamme ne leur fit aucun mal, et brûla seulement un -grand nombre de païens, qui se tenaient à l’entour. - -Attachés sur un chevalet, un ange les préserve de toute souffrance, et -la fatigue des bourreaux met un terme au supplice. Alors le proconsul -fait conduire en prison les trois frères de Come et de Damien; et quant -à ceux-ci, il les fait mettre en croix et lapider. Mais les pierres -qu’on leur lance rejaillissent sur ceux qui les lancent, et en blessent -un grand nombre. Alors le proconsul, furieux, fait ramener les trois -autres frères, et ordonne que les deux saints, sur leur croix, soient -percés de flèches; mais les flèches, au lieu d’entrer dans leurs chairs, -se retournent contre ceux qui les lancent. Enfin le proconsul, confus de -sa défaite, les fait décapiter tous les cinq, au lever du jour. - -Les chrétiens, se rappelant la parole de Come, voulurent alors enterrer -Damien à part de ses frères; mais soudain on entendit un chameau qui, -prenant voix humaine, ordonna d’ensevelir ensemble les cinq martyrs. -Cela se passait sous le règne de Dioclétien. - -II. Un paysan s’était endormi dans son champ, après la moisson, -lorsqu’un serpent lui entra dans la bouche. Réveillé, le paysan revint -chez lui sans rien sentir; mais, vers le soir, il fut pris de -souffrances atroces. Il invoqua alors saints Come et Damien, se rendit -dans leur église; et, dès qu’il y fut arrivé, voici que le serpent lui -sortit de la bouche comme il y était entré. - -III. Un homme qui partait pour un long voyage recommanda sa femme aux -saints Come et Damien; après quoi il lui indiqua un signe qui, lorsqu’on -le ferait devant elle, signifierait qu’on vient de sa part et pour -l’appeler. Or le diable, l’ayant vu indiquer ce signe, va trouver la -femme, et lui dit qu’il vient la chercher de la part de son mari. Et -elle, hésitant: «Je reconnais bien le signe; mais je ne te croirai que -si tu me le jures, au nom des saints martyrs Come et Damien, à qui mon -mari m’a recommandée!» Le diable le lui jura, et elle le suivit. Mais -bientôt, quand ils arrivèrent dans un lieu écarté, elle s’aperçut que -son guide voulait la jeter à bas de son cheval, pour la tuer. Alors elle -s’écria: «Saints Come et Damien, secourez-moi, car c’est en me fiant à -vous que j’ai suivi cet homme!» Et aussitôt les deux saints accoururent -à son secours, avec une troupe toute vêtue de blanc, et forcèrent le -diable à s’enfuir honteusement. - -IV. Le pape Félix fit construire à Rome une grande église en l’honneur -des deux saints. Cette église avait pour gardien un homme qui avait une -jambe toute rongée par un cancer. Et voici que, dans son sommeil, le -pieux gardien vit saints Come et Damien lui apparaître avec des -onguents. Et l’un des deux saints dit à l’autre: «Où trouverons nous des -chairs fraîches, pour mettre à la place des chairs pourries que nous -allons couper?» L’autre saint répondit: «On a enterré aujourd’hui un -Maure dans le cimetière de Saint-Pierre aux Liens; prenons une de ses -jambes et donnons-la à notre serviteur!» Et les deux saints firent -ainsi; après quoi ils donnèrent au gardien la jambe du Maure, et -rapportèrent dans le tombeau de celui-ci la jambe du malade. Et -celui-ci, à son réveil, se voyant guéri, raconta à tous sa vision, et le -miracle qui l’avait suivie. On courut alors au tombeau du Maure: on -découvrit qu’une de ses jambes manquait, et que, à sa place, se trouvait -la jambe malade du gardien. - - - - -CXLII - -SAINT MICHEL, ARCHANGE - -(29 septembre) - - -Le nom de Michel signifie «pareil à un dieu». Saint Grégoire dit que, -chaque fois que Dieu veut faire un grand acte de résistance, c’est -l’archange saint Michel qu’il charge de le représenter. C’est lui, en -effet, comme dit Daniel, qui, au temps de l’Antéchrist, se lèvera pour -défendre les élus; c’est lui qui a lutté contre Satan et ses mauvais -anges, et qui les a chassés du ciel; c’est lui qui a arraché au diable -le corps de Moïse, que le diable voulait détruire pour se faire lui-même -adorer des Juifs; c’est lui qui recueille les âmes des saints et les -conduit au paradis; c’est lui qui fut jadis prince de la synagogue, et -dont Dieu fit ensuite le prince de son Eglise; c’est lui qui apporta aux -Egyptiens les sept plaies, qui partagea les eaux de la mer Rouge, qui -conduisit le peuple dans le désert jusqu’à la terre promise; c’est lui -qui, dans l’armée des anges, porte la bannière du Christ; c’est lui qui -tuera l’Antéchrist au mont des Oliviers; c’est à sa voix que les morts -ressusciteront; et c’est lui qui, au jour du jugement dernier, -présentera la croix, les clefs, la lance et la couronne d’épines. - -La fête de saint Michel a pour objet de célébrer son apparition, sa -victoire, sa dédication et son souvenir. - -1º Son apparition s’est manifestée en plusieurs circonstances. Il est -apparu, d’abord, sur le mont Gargan, qui se trouve en Pouille, auprès de -la ville de Manfrédonie. L’an du Seigneur 390, vivait dans cette ville -un homme, nommé Garganus, qui possédait un énorme troupeau de bœufs et -de moutons. Et comme ses troupeaux paissaient au flanc de la montagne, -un taureau, laissant ses compagnons, grimpa jusqu’au sommet de la -montagne. Garganus se mit à sa recherche, avec une foule de ses -serviteurs, et le trouva enfin, au sommet de la montagne, près de -l’entrée d’une caverne. Furieux, il lança contre lui une flèche -empoisonnée; mais celle-ci, comme repoussée par le vent, se retourna -vers lui et le frappa lui-même. Ce qu’apprenant, la ville entière fut -émue et vint demander à l’évêque l’explication du prodige. L’évêque -ordonna un jeûne de trois jours, au bout duquel saint Michel apparut, et -lui dit: «Sache que c’est par ma volonté que cet homme a été frappé de -sa flèche! Je suis l’archange Michel. J’ai résolu de me garder ce lieu; -et j’ai eu recours à ce signe pour faire connaître que j’en étais -l’habitant et le gardien.» Aussitôt l’évêque, avec toute la ville, se -rendit en procession sur la montagne. Et, personne n’osant entrer dans -la caverne, on pria l’archange devant le seuil. - -La seconde apparition eut lieu vers l’an du Seigneur 710, dans un lieu -appelé la Tombelaine, qui est au bord de la mer, à une distance de six -milles de la ville d’Avranches. Saint Michel apparut à l’évêque de cette -ville et lui ordonna de lui élever une église en cet endroit. Et comme -l’évêque doutait de l’endroit exact ou devait être construite l’église, -l’archange lui dit qu’elle devait s’élever à l’endroit où l’on -trouverait un taureau caché par des voleurs. Or il y avait, dans cet -endroit, deux roches qu’aucune force humaine ne pouvait soulever. Saint -Michel apparut à un habitant, lui ordonna de se rendre en ce lieu, et de -soulever les roches. Et l’homme les souleva aussi aisément que si elles -n’avaient eu aucun poids. Ainsi fut construite cette église; et l’on y -transporta, de l’église du mont Gargan, une partie du manteau que -l’archange avait déposé sur l’autel, et une partie du marbre sur lequel -s’étaient posés ses pieds. Et, comme on manquait d’eau en cet endroit, -l’archange dit de creuser un trou dans un rocher très dur; et -aujourd’hui encore l’eau en jaillit, avec une extrême abondance. Cette -apparition est célébrée en ce lieu, le 17 novembre, par une fête -solennelle. - -Le même lieu fut témoin d’un autre miracle mémorable. Il y a là une -montagne que la mer entoure de toutes parts; mais, le jour de la fête de -saint Michel, un passage s’y ouvre pour le peuple. Or, un jour qu’une -grande foule s’y pressait vers l’église, une femme s’y trouvait mêlée -qui était enceinte et près d’accoucher. Et voici que, tout à coup, les -vagues affluèrent d’un grand élan, et toute la foule épouvantée s’enfuit -sur le rivage, à l’exception de la femme enceinte qui, ne pouvant fuir, -fut prise par les flots. Mais l’archange saint Michel la garda de tout -mal. Au milieu des flots, elle enfanta un fils, qu’elle allaita de son -sein; puis la mer lui livra passage, et on la vit sortir avec son -enfant. - -La troisième apparition eut lieu à Rome, au temps du pape Grégoire. Ce -pape avait institué de grandes litanies, à cause de la peste qui -sévissait à Rome. Et un jour, comme il priait pour son peuple, il vit -d’abord, au-dessus d’une forteresse appelée autrefois le tombeau -d’Adrien, un grand ange qui essuyait un glaive tout sanglant et le -remettait au fourreau. Saint Grégoire reconnut l’archange Michel, et, -comprenant que sa prière avait été exaucée, il fit construire en cet -endroit une église en l’honneur des saints Anges. Et, aujourd’hui -encore, la forteresse porte le nom de Fort Saint-Ange. Le souvenir de -cette apparition se célèbre le 7 mai, en même temps que celui de -l’apparition du mont Gargan. - -La quatrième apparition est celle que nous raconte l’_Histoire -tripartite_. Il y a, près de Constantinople, un endroit où l’on -célébrait autrefois la déesse Vesta, mais où s’élève aujourd’hui une -église en l’honneur de saint Michel, et cet endroit porte le nom de -Michaëlium. Un homme, appelé Aquilin, y souffrait de la fièvre. Les -médecins lui donnèrent une potion; mais il la rendit, et ensuite il -rendait tout ce qu’il avalait. Se voyant sur le point de mourir, il se -fit transporter au lieu que j’ai dit; et là saint Michel, lui -apparaissant, lui dit de faire, avec du miel, du vin et du poivre un -breuvage où il tremperait tous ses aliments. Aquilin le fit, et fut -guéri, bien que ce fût chose contraire aux lois de la médecine de faire -prendre à un fiévreux des boissons chaudes. - -2º Non moins nombreuses sont les victoires de saint Michel. La première -est celle qu’il fit remporter aux habitants de la susdite ville de -Manfrédonie. En effet, peu de temps après l’apparition du mont Gargan, -les Napolitains, encore païens, se mirent en guerre contre les habitants -de Manfrédonie et ceux d’une ville voisine, Bénévent. Les Manfrédoniens, -sur le conseil de leur évêque, demandèrent un armistice de trois jours, -pendant lesquels ils jeûnèrent et invoquèrent l’assistance de leur -patron saint Michel. La troisième nuit, saint Michel apparut à l’évêque, -lui dit que ses prières étaient exaucées, promit la victoire à ses -concitoyens, et leur conseilla d’attaquer l’ennemi à quatre heures du -matin. Et à peine l’attaque était-elle commencée que le mont Gargan -mugit terriblement, les éclairs luirent en foule, suivis d’une obscurité -profonde; et six cents hommes de l’armée ennemie périrent, tant par le -fer des Manfrédoniens, que par les flèches de feu provenant d’un arc -invisible. Le reste des Napolitains, ayant reconnu la puissance de -l’archange, abjurèrent leur idolâtrie pour se convertir à la foi -chrétienne. - -En second lieu doit être citée la victoire que remporta saint Michel -quand il chassa du ciel le dragon, c’est-à-dire Lucifer, avec toute sa -suite. On sait, en effet, comment, Lucifer ayant aspiré à devenir l’égal -de Dieu, l’archange porte-enseigne des armées célestes le chassa du ciel -avec toute sa suite et les enferma, jusqu’au jour du jugement dernier, -dans les ténèbres infernales. Car les démons n’ont le droit d’habiter ni -dans le ciel, qui est la partie supérieure de l’air, ni sur la terre, où -leur séjour nous serait intolérable. Mais ils habitent un espace entre -le ciel et la terre: de façon que lorsqu’ils regardent en haut, ils -souffrent de la vue du ciel qu’ils ont perdu; et lorsqu’ils regardent en -bas, ils envient le sort des hommes, qui peuvent s’élever là d’où -eux-mêmes sont tombés. Mais souvent, avec la permission de Dieu, ils -descendent parmi nous pour nous éprouver, et volent autour de nous comme -des mouches. Et ils sont innombrables, et tout l’air que nous respirons -en est rempli comme de mouches. Mais, suivant l’opinion d’Origène leur -nombre diminue à chaque victoire que nous remportons sur eux: car un -démon qui a été vaincu par un saint homme ne peut plus, désormais, -tenter personne au moyen du vice sur lequel il a été vaincu. - -Une autre victoire est celle que saint Michel et ses compagnons -remportent tous les jours sur les démons, en nous défendant contre eux -et en nous délivrant de leurs tentations. Et c’est en trois façons que -les anges nous délivrent de la tentation des démons: 1º en refrénant le -pouvoir des démons; 2º en refrénant notre concupiscence; 3º en imprimant -dans notre esprit le souvenir de la passion du Seigneur. - -Quatrième victoire: celle que l’archange saint Michel remportera sur -l’Antéchrist quand il le tuera. Car on verra alors, comme le dit Daniel, -le prince Michel se lever et protéger les élus contre l’Antéchrist. -Puis, comme le dit la _Glosse de l’Apocalypse_, l’Antéchrist feindra -d’être mort, se cachera pendant deux jours, puis reparaîtra, se disant -ressuscité, et au moyen d’artifices magiques s’élèvera dans les airs. -Mais quand il sera parvenu sur le mont des Oliviers, à l’endroit d’où le -Seigneur est monté au ciel, Michel se dressera en face de lui et le -tuera. - -3º La fête de saint Michel est considérée comme une fête de dédication, -parce que saint Michel a révélé aux Manfrédoniens que le sommet du mont -Gargan lui appartenait et devait lui être dédié. Revenus de leur -victoire, les Manfrédoniens se demandèrent s’ils devaient entrer dans le -lieu que s’était réservé l’archange, pour le consacrer. L’évêque s’en -rapporta, sur ce point, au pape Pélage, qui lui conseilla de s’en -rapporter à saint Michel lui-même. De nouveau il y eut trois jours de -prières et de jeûnes. Le troisième jour, saint Michel apparut à l’évêque -et lui dit: «Vous n’avez pas besoin de consacrer l’église que je me suis -construite, car je l’ai consacrée moi-même!» Et il ordonna à l’évêque de -se rendre en ce lieu le lendemain et les jours suivants, avec la foule, -pour y prier, ajoutant qu’il se constituait le patron spécial de la -ville. Et, en signe de la susdite consécration, il leur dit qu’ils -trouveraient des traces de pas d’homme gravées sur le marbre. Le -lendemain, donc, l’évêque et tout le peuple entrèrent dans la caverne; -ils y trouvèrent une grande crypte avec trois autels, dont deux à -l’occident et un à l’orient, ce dernier entouré d’un manteau rouge. On y -célébra la messe, tous les assistants communièrent, et l’évêque établit -en ce lieu des prêtres et des clercs, pour y célébrer l’office divin. -Dans cette caverne se trouve une source d’eau transparente et douce, que -le peuple boit après la communion, et qui guérit diverses maladies. Et -c’est en apprenant tout cela que le Souverain Pontife a ordonné de fêter -ce jour, dans le monde entier, en souvenir de saint Michel. - -4º Enfin l’Eglise célèbre, ce jour-là, le souvenir de saint Michel et de -tous les anges. Nous devons, en effet, nous souvenir d’eux, et les louer -et les honorer, pour de nombreux motifs: ils sont nos gardiens, nos -assistants, nos frères et concitoyens, les porteurs de nos âmes au ciel, -les représentants de nos prières devant Dieu, et nos consolateurs dans -les tribulations. Ils sont, d’abord, nos gardiens: car tout homme a près -de lui deux anges, un mauvais pour l’éprouver, et un bon pour le garder. -Notre bon ange nous garde dès le sein de notre mère, c’est lui qui nous -empêche, sitôt nés, de mourir avant de recevoir le baptême; et, dans -l’âge adulte, il nous exhorte au bien, et nous défend contre -l’oppression du tentateur. En second lieu, les anges sont nos -assistants; car, comme le dit le livre des _Hébreux_, ils sont des -esprits chargés de missions. Et rien ne montre autant la bonté divine, -ainsi que l’amour de Dieu pour nous, que ce fait que Dieu charge ces -esprits sublimes, qui sont ses familiers, de venir nous aider dans notre -salut. En troisième lieu, les anges sont nos frères et nos concitoyens. -Car tous les élus sont répartis parmi la hiérarchie des anges, d’après -leurs mérites; les uns sont placés parmi les anges du degré supérieur, -d’autres parmi ceux du degré inférieur, d’autres parmi ceux du degré -moyen. Et seule la sainte Vierge est au-dessus d’eux tous. En quatrième -lieu, les anges sont les porteurs de nos âmes au ciel: ainsi, dans -l’Evangile de saint Luc, le mendiant Lazare est «porté par un ange dans -le sein d’Abraham». En cinquième lieu, ils sont les représentants de nos -prières devant Dieu: témoin l’ange disant à Tobie: «Pendant que tu -priais en pleurant et ensevelissais les morts, j’ai présenté ta prière -au Seigneur.» En sixième et dernier lieu, les anges sont nos -consolateurs dans les tribulations. Ils le sont de trois façons: 1º en -nous réconfortant et raffermissant; 2º en nous aidant à souffrir; 3º en -réfrigérant nos tribulations, comme l’a fait l’ange du Livre de Daniel -qui, étant descendu dans la fournaise auprès des trois jeunes gens, y -fit souffler, au milieu des flammes, une brise parfumée. - - - - -CXLIII - -SAINT FURSY, ÉVÊQUE - -(29 septembre) - - -L’évêque Fursy, après une longue vie pleine de vertus, rendit son âme à -Dieu. Il vit alors venir à lui trois anges, dont deux emportèrent son -âme, tandis que le troisième les précédait, armé d’un bouclier blanc, et -tenant en main un glaive de feu. Il vit aussi des démons qui, pour -l’empêcher d’avancer, lançaient sur lui des flèches enflammées; mais -l’ange qui le précédait parait ces flèches avec son bouclier, et -aussitôt les éteignait. Alors les démons dirent aux anges: «Cet homme a -souvent tenu des discours oiseux; il n’a pas le droit d’être admis dans -l’assemblée des bienheureux!» Et l’ange: «Si vous n’apportez point la -preuve qu’il ait eu de grandes vices, de ses menus défauts il ne sera -point puni!» Alors un des démons: «Si Dieu est juste, cet homme ne sera -point sauvé; car l’évangile dit que celui-là n’entrera pas au royaume -des cieux qui n’aura point su s’abaisser pour devenir pareil à un -enfant!» Et l’ange: «Cet homme a eu l’innocence dans le cœur; mais -l’habitude humaine l’a empêché d’en faire un plein usage.» Et le démon: -«De même que, par habitude, il a mal agi, le juge suprême doit le punir -par sa loi!» Et l’ange: «Que Dieu juge entre nous!» Il y eût alors un -combat, et l’ange terrassa ses adversaires. - -Puis un des diables dit: «Le serviteur qui, connaissant la volonté de -son maître, ne s’y conforme pas, doit être puni!» Et l’ange: «En quoi -donc cet homme ne s’est-il donc pas conformé à la volonté de son -maître?» Et le démon: «Il a reçu des dons des méchants!» Et l’ange: «Il -a cru que chacun d’eux avait fait pénitence!» Et le démon: «Il aurait -dû, d’abord, s’assurer de cette pénitence!» Et l’ange: «Que Dieu juge -entre nous!» De nouveau ils luttèrent, et l’ange resta victorieux. Alors -le démon, revenant à la charge: «Je croyais jusqu’ici que Dieu ne -mentait jamais. Or, il a promis de punir, dans l’éternité, toutes les -fautes non expiées sur la terre. Et l’homme que voici n’est point puni, -bien qu’il ait accepté un manteau d’un certain usurier. Où donc est la -justice de Dieu?» Et l’ange: «Tu ignores la profondeur des jugements de -Dieu!» Alors le diable frappa si cruellement Fursy que, par la suite, -celui-ci garda toujours le souvenir du coup. Puis, prenant en enfer un -des damnés, il le lança sur lui; et le damné, en tombant sur lui, lui -brûla une mâchoire et une épaule; et, dans ce damné, Fursy reconnut -l’usurier dont il avait accepté le manteau. Et l’ange dit au mort: -«C’est ta faute même qui te brûle: car, si tu n’avais pas accepté le don -de ce méchant, Dieu n’aurait point permis que tu fusses ainsi châtié!» - -Revenant à la charge, le démon dit: «L’homme, d’après l’évangile, doit -aimer son prochain comme lui-même.» Et l’ange: «Cet homme a toujours -fait le bien à son prochain!» Mais le diable: «Cela ne suffit pas si, en -outre, il n’a pas aimé son prochain autant que lui-même! Fursy n’a pas -rempli la parole de Dieu: il doit être damné!» De nouveau, ange et démon -luttèrent, et la victoire resta à l’ange. - -Alors le démon: «Si Dieu est juste, cet homme mérite d’être châtié; car -il a promis de renoncer au siècle, et, au contraire, il a aimé le -siècle!» Et l’ange: «S’il a aimé les choses du siècle, ce n’est pas pour -en jouir lui-même, mais pour les donner aux pauvres!» Et le diable: «De -quelque façon qu’il les ait aimées, il a agi contre le précepte divin!» -De nouveau il y eut une lutte, mais Dieu fit en sorte que les anges -restèrent victorieux, et que le mort se vit entouré d’une immense -clarté. - -Alors un des anges lui dit: «Retourne-toi et regarde le monde!» Fursy, -s’étant retourné, vit une vallée de ténèbres au-dessus de laquelle -brillaient quatre grands feux. Et l’ange lui dit: «Tu vois les quatre -feux qui brûlent le monde: le feu du mensonge, le feu de la cupidité, le -feu de la dissension, et le feu de l’impiété.» Puis Fursy vit que ces -quatre feux se fondaient en un seul, et se rapprochaient de lui. -Effrayé, il dit à l’ange: «Seigneur, le feu s’approche de moi!» Et -l’ange: «Comme tu ne l’as pas allumé, il ne te brûlera point; car ce feu -atteint les hommes d’après leurs mérites. Et, dans la mesure où le corps -a brûlé de désirs illicites, il brûlera du feu infernal!» - -Et, après tout cela, l’âme de Fursy rentra dans son corps, à la grande -surprise de ceux qui veillaient le cadavre. Et le vieil évêque vécut -encore quelque temps; après quoi il mourut, chargé de bonnes œuvres. - - - - -CXLIV - -SAINT JÉRÔME, DOCTEUR - -(30 septembre) - - -Jérôme, fils d’Eusèbe, de race noble, naquit dans la ville de Stridon, -aux confins de la Dalmatie et de la Pannonie. Dès sa jeunesse il vint à -Rome, et s’y instruisit pleinement dans les lettres grecques, latines et -hébraïques. Il eut pour professeur de grammaire Donat, et pour -professeur de rhétorique l’orateur Victorin: ce qui ne l’empêchait pas -d’étudier avec ardeur les Saintes Ecritures. Mais, un jour, comme il le -raconte lui-même dans une lettre, la simplicité du langage dans les -livres des Prophètes l’offusqua si fort qu’il ne voulut plus lire que -Cicéron et Platon. Or, vers le milieu du Carême, il fut pris d’une -fièvre subite qui faillit le tuer. Et comme déjà l’on préparait ses -funérailles, soudain il se vit conduit devant le tribunal de Dieu. -Interrogé sur sa condition, il répondit qu’il était chrétien. Mais le -juge: «Tu mens, tu n’es pas chrétien, mais cicéronien!» Après quoi il le -condamna à être battu. Et Jérôme de s’écrier: «Ayez pitié de moi, -Seigneur, ayez pitié de moi!» Et tous les assistants demandaient grâce -pour lui, en considération de sa jeunesse. Enfin il s’écria: «Seigneur, -si je lis jamais des livres profanes, c’est que je t’aurai renié!» Et -aussitôt il revint à lui, dans son lit; et il vit qu’il était tout en -larmes, et qu’il avait les épaules encore bleues des coups reçus par lui -au tribunal céleste. Aussi mit-il, depuis lors, autant de zèle à lire -les livres sacrés qu’il en avait mis, auparavant, à lire les livres -profanes. - -A l’âge de vingt-neuf ans, il fut ordonné prêtre et cardinal de l’Eglise -romaine, puis, à la mort du pape Libère, on fut unanime à le proclamer -digne du sacerdoce suprême. Mais, comme il avait réprimandé la débauche -de certains prêtres et moines, ceux-ci, indignés, lui tendirent toute -sorte de pièges. Un matin, à son réveil, il trouva sur son lit un -vêtement de femme, que des méchants avaient déposé là. Croyant que -c’était son propre vêtement, il le revêtit, et se rendit ainsi à -l’église, ce qui permit de dire qu’il avait eu une femme dans son lit. -Alors, ne voulant plus être exposé à de pareilles folies, il quitta Rome -et se rendit auprès de Grégoire de Nazianze, évêque de Constantinople, -qui acheva de l’instruire dans les lettres sacrées. - -Il alla ensuite au désert; et lui-même raconte, dans sa lettre à -Eustoche, tout ce qu’il y souffrait pour l’amour du Christ: «Dans cette -morne solitude brûlée du soleil, je me figurais assister aux délices de -Rome. Mes membres déformés n’étaient vêtus que d’un sac, ma peau était -noire comme celle d’un Ethiopien; et toujours des larmes, toujours des -gémissements; et quand, malgré ma résistance, le sommeil m’accablait, -j’étalais mes os sur le sol nu. Je ne te dis rien de ma nourriture et de -ma boisson. Mais sache que, vivant en compagnie des scorpions et des -bêtes féroces, souvent j’étais tourmenté de rêves lascifs où je croyais -assister à des danses de jeunes filles. Alors je me fouettais jour et -nuit, jusqu’à ce que le Seigneur m’eût rendu le calme.» - -Ayant ainsi fait pénitence pendant quatre ans, il alla demeurer dans la -ville de Bethléem, s’offrant comme un chien domestique à l’étable de son -maître. Il y fit transporter sa bibliothèque, qu’il avait formée avec -beaucoup de soin; et toute la journée, sans rien manger, il s’occupait -de lire et d’écrire. Il resta là pendant cinquante-cinq ans et six mois, -entouré de nombreux disciples qui l’aidaient à traduire et à commenter -les Saintes Ecritures. Et l’on dit aussi qu’il resta chaste toute sa -vie, bien que lui-même ait écrit dans une lettre à Pammaque: «Ma vertu -préférée est la virginité, encore que je ne puisse pas me vanter de la -posséder.» Enfin il arriva à un tel degré de faiblesse que, étendu sur -sa couche, il se soulevait à l’aide d’une corde attachée au plafond, -pour pouvoir assister aux offices de son monastère. - -Un soir, pendant que Jérôme était assis avec ses frères pour écouter la -lecture sainte, voici qu’un lion entra en boitant dans le monastère. -Aussitôt tous les frères s’enfuirent: seul Jérôme alla au-devant de lui -comme au-devant d’un hôte, et, le lion lui ayant montré sa patte -blessée, il appela des frères et leur ordonna de laver sa plaie et d’en -prendre soin. Ainsi fut fait; et le lion, guéri, habita parmi les frères -comme un animal domestique. Sur quoi Jérôme, comprenant que ce lion leur -avait été envoyé plus encore pour leur utilité que pour la guérison de -sa patte, pris conseil avec ses frères et ordonna au lion de conduire au -pâturage et de garder un âne qu’ils avaient, et qui leur servait à -porter du bois. Et ainsi fut fait. Le lion se comportait en berger -parfait, toujours prêt à protéger l’âne, et ne manquant jamais de le -ramener au monastère à l’heure des repas. Mais un jour, comme le lion -s’était endormi, des marchands avec des chameaux, qui passaient par là -virent un âne seul et s’empressèrent de le voler. Quand le lion, -éveillé, s’aperçut de l’absence de son compagnon, il le chercha partout -en rugissant; puis, n’ayant pu le retrouver, il revint tristement à la -porte du monastère, mais, par honte, n’osa pas entrer. Or les frères, -voyant qu’il arrivait en retard et sans l’âne, supposèrent que, forcé -par la faim, il l’avait mangé. Ils refusèrent donc de lui donner sa -ration, et lui dirent: «Va chercher le reste de l’âne, et fais-en ton -dîner!» Cependant comme ils hésitaient à croire qu’il se fût rendu -coupable d’un tel acte, ils allèrent au pâturage en quête de quelque -indice; mais, n’ayant rien trouvé, ils revinrent raconter la chose à -Jérôme. Alors, de l’avis de celui-ci, ils confièrent au lion le travail -de l’âne, et l’employèrent à porter leur bois: tâche dont la bête -s’acquittait avec une patience exemplaire. Mais un jour, sa tâche -achevée, le voilà qui se met à courir par les champs, et voilà qu’il -aperçoit de loin des marchands, avec des chameaux et un âne s’avançant à -leur tête pour les guider, suivant l’usage du pays. Aussitôt le lion, se -jetant sur la caravane avec un rugissement terrible, força les marchands -à prendre la fuite. Après quoi, frappant le sol de sa queue, il obligea -les chameaux à l’accompagner jusqu’au monastère, où Jérôme, dès qu’il -les vit, dit à ses frères: «Lavez les pieds à nos hôtes, servez-leur à -manger, et puis attendons la volonté de Dieu!» Et voici que le lion se -mit à courir joyeusement d’un frère à l’autre, se prosternant devant -chacun d’eux comme s’il leur demandait pardon de quelque faute. Et -Jérôme, prévoyant l’avenir, dit à ses frères: «Préparez-vous à -accueillir encore d’autres hôtes!» Et en effet, au même instant, on vint -lui annoncer que des étrangers étaient là, qui voulaient voir l’abbé. Et -tout de suite les marchands, se jetant à ses pieds, lui demandèrent -pardon de leur vol; et lui, les relevant avec bonté, leur dit de -reprendre ce qui leur appartenait, mais de respecter désormais le bien -d’autrui. Et les marchands, en témoignage de leur reconnaissance, le -forcèrent à accepter une mesure d’huile, lui promettant que, tous les -ans, eux et leurs héritiers donneraient aux frères une mesure pareille. - -Comme, jusqu’alors, on avait le droit de chanter dans les églises -n’importe quels chants, l’empereur Théodose demanda au pape Damase de -lui indiquer un savant docteur à qui il pût confier le soin de régler le -chant des offices. Et Damase, sachant l’érudition et la sagesse de -Jérôme, le choisit pour cette tâche difficile. C’est donc Jérôme qui -définit les chants qui convenaient aux différentes fêtes, et qui décida -qu’à la fin de tous les psaumes devrait être chanté le _Gloria Patri_. -C’est lui aussi qui répartit les épîtres et évangiles pour tous les -dimanches de l’année. Et son projet, envoyé par lui de Bethléem, fut -approuvé du pape et des cardinaux, qui le sanctionnèrent à perpétuité. - -Enfin, parvenu à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et six mois, il -rendit l’âme, et fut enterré à l’entrée de la grotte où avait été déposé -le corps du Seigneur. Sa mort eut lieu en l’an du Seigneur 398. - - - - -CXLV - -LA TRANSLATION DE SAINT RÉMY - -(1er octobre) - - -Rémy convertit au Christ le roi et toute la nation des Francs. Le roi -avait une femme nommée Clotilde qui, très fervente chrétienne, -s’efforçait en vain de convertir son mari à sa foi. Or, Clotilde, ayant -mis au monde un fils, obtint du roi, à force d’instances, de le faire -baptiser. Mais l’enfant, dès qu’il fut baptisé, mourut. Et le roi Clovis -lui dit: «Tu vois toi-même, maintenant, quel misérable dieu est ton -Christ, puisqu’il ne peut même pas garder en vie un enfant qui, lui -ayant été consacré, aurait, plus tard, imposé son culte à tout le -royaume!» Mais Clotilde: «Au contraire, je vois là une grande preuve -d’amour de la part de mon Dieu, qui, recueillant le premier fruit de mon -ventre, a daigné lui accorder son royaume infini, bien supérieur au -tien!» Plus tard, elle conçut de nouveau et, enfanta un autre fils -qu’elle parvint également à faire baptiser. Et, de nouveau, l’enfant -tomba malade au point qu’on désespérait de sa vie. Et Clovis dit à sa -femme: «Quand même tu enfanterais mille fils, ils périraient tous si tu -les baptisais!» Pourtant ce second enfant guérit; et ce fut lui qui, -dans la suite, succéda à Clovis. - -Celui-ci finit par se convertir à la foi chrétienne, ainsi que nous -l’avons raconté dans un chapitre précédent, qu’on trouvera tout de suite -après celui de l’Epiphanie. Après sa conversion, il dit à saint Rémy: -«Je vais faire ma sieste; et toi, tout le terrain que ta pourras -parcourir jusqu’à mon réveil, tu le prendras pour ton église!» Et ainsi -fut fait. Mais il y avait, sur ce terrain, un meunier qui ne voulut -point permettre à saint Rémy de traverser son moulin. Et le saint lui -dit: «Mon ami, tu consentiras bien à partager ce moulin avec nous?» Et -comme le meunier s’obstinait à n’y point consentir, soudain la roue du -moulin se mit à tourner en sens contraire. Sur quoi le meunier, -rappelant saint Rémy: «Serviteur de Dieu, reviens, et que le moulin vous -appartienne comme à moi!» Mais Rémy: «Non, il n’appartiendra plus ni à -toi ni à moi!» Et en effet, aussitôt la terre s’ouvrit et engloutit le -moulin. - -La fête qu’on célèbre en ce jour ne commémore point la mort de saint -Rémy, mais bien sa «translation» Car, comme on transportait le corps du -saint à l’église des saints Timothée et Appolinaire, voici qu’en passant -devant l’église de Saint-Christophe la châsse se mit tout à coup à peser -si lourd qu’aucune force humaine ne pouvait la soulever. Alors les -porteurs prièrent Dieu de leur faire voir par un signe s’il voulait que -le corps fût déposé dans cette église de Saint-Christophe, où se -trouvaient déjà conservées d’innombrables reliques de saints. Et -aussitôt la châsse se laissa soulever comme un fétu de paille; et on la -déposa solennellement dans cette église, où elle fit force miracles. - -Plus tard, on agrandit cette église, et l’on construisit une crypte, -derrière l’autel, pour recevoir le corps de saint Rémy. Mais, de -nouveau, la châsse qui contenait ce corps se trouva si lourde qu’on dut -renoncer à la transporter. Et voilà que, le lendemain matin, qui était -le premier jour d’octobre, on vit que la châsse de saint Rémy avait été -transportée par des anges dans la crypte. Et, plus tard encore, les -restes du saint furent transportés dans une autre crypte plus belle, où -ils reposent aujourd’hui dans une châsse d’argent. - - - - -CXLVI - -SAINT LÉGER, ÉVÊQUE ET MARTYR - -(2 octobre) - - -Léger mérita par ses vertus d’être élu évêque d’Autun. A la mort du roi -Clotaire, et comme on était en peine de choisir un nouveau roi, Léger, -inspiré de Dieu, et avec l’approbation des princes, mit sur le trône le -jeune Childéric, frère de Clotaire, merveilleusement doué pour la -royauté. Seul Ebroïn, ministre de Clotaire, aurait voulu élever au trône -un autre frère du roi défunt, nommé Thierry: et cela non point dans -l’intérêt du royaume, mais dans le sien propre, parce que, chassé du -pouvoir et détesté de tous, il redoutait la colère de Childéric et des -princes. Aussi cet Ebroïn, dès qu’il vit échouer ses efforts, -demanda-t-il au roi la permission d’entrer dans un monastère. Childéric -le lui permit, en même temps qu’il plaçait sous bonne garde son frère -Thierry, afin de prévenir ses mauvais desseins. Après quoi grâce aux -conseils de l’évêque tout le royaume jouit d’une paix admirable. Mais au -bout de quelque temps le roi, corrompu par de méchantes influences, se -prit d’une telle haine contre le saint évêque, qu’il cherchait le moyen -de le faire périr. Alors l’évêque, plein de douceur et embrassant comme -des amis ses pires ennemis, invita le roi à célébrer la fête de Pâques -dans sa cathédrale. Et, le matin de cette fête, il apprit que le roi -avait l’intention de l’assassiner. Il n’en reçut pas moins son meurtrier -à sa table; mais le soir venu, il se réfugia au monastère de Luxeuil, où -il servit avec charité Ebroïn lui-même, qui se cachait dans ce monastère -sous l’habit d’un moine. - -Peu de temps après, Childéric mourut, et Thierry monta sur le trône. -Alors Léger, touché des larmes et des prières de son peuple, et -contraint par l’ordre de son abbé, reprit possession de son siège -épiscopal, tandis qu’Ebroïn, de son côté, ayant jeté le froc, était -nommé sénéchal du nouveau roi. Or cet Ebroïn, qui auparavant déjà était -mauvais, devint pire encore depuis ce moment, et ne pensa qu’aux moyens -de se défaire de Léger. Il envoya des soldats pour s’emparer du saint; -et celui-ci, pendant qu’il sortait de sa ville en habit pontifical, fut -appréhendé, eut les yeux crevés, et fut jeté en prison où il resta deux -ans. Ebroïn le fit ensuite amener au palais du roi avec son frère Garin. -Et comme tous deux, bravant le ministre, répondaient sagement et -pacifiquement, Ebroïn fit lapider Garin, et ordonna que Léger fût -traîné, un jour entier, pieds nus sur des pierres très aiguës. Puis, -apprenant que l’évêque continuait à louer Dieu dans ses tourments, il -lui fit couper la langue et le fit ramener en prison. Mais le saint ne -perdit pas l’usage de la parole. Plus ardemment que jamais, au -contraire, il se livra à la prédication: il prédit même tous les détails -de sa mort, ainsi que celle d’Ebroïn. Et une immense lumière entourait -sa tête comme une couronne, ce dont tous les assistants furent -émerveillés. Alors Ebroïn ordonna à quatre bourreaux de lui trancher la -tête. Et comme ceux-ci conduisaient le saint au lieu du supplice, il -leur dit: «Mes chers frères, ne vous fatiguez pas à faire ce long -chemin, mais plutôt exécutez ici l’ordre de celui qui vous a envoyés!» -Alors trois d’entre eux furent si touchés que, tombant à ses pieds, ils -lui demandèrent pardon. Le quatrième, au contraire, eut le triste -courage d’exécuter sa mission: et, dès qu’il l’eut fait, un démon -s’empara de lui et le jeta dans le feu, où il périt misérablement. - -Deux ans après, Ebroïn, apprenant que le corps du saint s’illustrait par -de nombreux miracles, chargea un officier d’aller s’informer par -lui-même de ce qui en était. L’officier plein de morgue et d’arrogance, -foula aux pieds le tombeau, du saint, en s’écriant: «Que meurent tous -ceux qui croient qu’un mort peut faire des miracles!» Et voilà qu’un -démon s’empara de lui et le tua sur-le-champ. Ce qu’apprenant, Ebroïn -souffrit plus cruellement encore de l’envie; et, un jour, suivant la -prédiction du saint, il se tua lui-même en se perçant de son épée. Le -martyre de saint Léger eut lieu en l’an du Seigneur 680, sous le règne -de l’empereur Constantin IV. - - - - -CXLVII - -SAINT FRANÇOIS, CONFESSEUR[14] - -(4 octobre) - - [14] Ce chapitre ne figure pas dans les plus anciens manuscrits, ou - n’y figure qu’en appendice, parmi les _Legendæ a quibusdam aliis - superadditæ_. Son style et les défauts de sa composition - suffiraient, du reste, à le distinguer des chapitres «compilés» par - Jacques de Voragine. La rivalité des ordres dominicains et - franciscains aura, évidemment, empêché le vénérable Frère Prêcheur - d’admettre dans sa _Légende_ le Pauvre d’Assise. - - -François, serviteur et ami du Très-Haut, naquit dans la ville d’Assise, -et fut d’abord marchand. Jusqu’à vingt ans, il mena une vie dissipée; -mais Dieu, l’ayant touché de l’aiguillon de la maladie, le transforma -subitement en un tout autre homme. - -Etant allé à Rome en pèlerinage, il se dépouilla de ses vêtements, -revêtit ceux d’un mendiant, et s’assit parmi les pauvres devant l’église -de Saint-Pierre. Il serait resté avec eux si ses amis ne l’en avaient -empêché. Le diable, pour le détourner de ses saintes intentions, lui -montra un jour une femme d’Assise qui était bossue, et lui dit que, s’il -persistait dans son projet, il deviendrait pareil à cette femme. Mais le -Seigneur le réconforta en lui disant: «François, si tu veux me bien -connaître, fais ta douceur des choses amères, et méprise-toi toi-même!» -Rencontrant un lépreux, dont tous avaient horreur, il s’approcha de lui -et le baisa sur la bouche: et aussitôt le lépreux disparut. Alors -François se rendit à la léproserie, et, baisant les mains des habitants, -il leur distribua tout ce qu’il avait. - -Un jour qu’il était entré, pour prier, dans l’église de Saint-Damien, -l’image du Christ lui parla miraculeusement et lui dit: «François, va -réparer ma maison, car, comme tu vois, elle tombe en ruine!» Et, dès ce -moment, son âme se fondit de tendresse, et la compassion du Christ se -grava dans son cœur. Dans son désir de réparer l’église, il vendit tout -ce qu’il possédait. Et comme le prêtre à qui il offrait son argent -refusait de le prendre, par crainte de ses parents, il jeta cet argent -comme de la poussière. Puis, son père lui en ayant fait reproche, il se -dépouilla encore de ses vêtements et s’offrit, tout nu, au Seigneur. -Après quoi, pour détruire l’effet des malédictions de son père, il -demanda à un simple d’esprit de devenir son père et de le bénir. - -Un de ses frères, le voyant à peine vêtu, pendant l’hiver, et transi de -froid, dit à un passant: «Demande donc à François de te vendre pour -quelques sous de sa sueur!» Mais François, l’ayant entendu, répondit -gaîment: «Je ne puis, car je l’ai déjà vendue au Seigneur!» Une autre -fois, entendant lire les paroles que le Seigneur avait dites à ses -disciples sur leur mission, il résolut de devenir le serviteur des -pauvres, ôta la chaussure de ses pieds, revêtit un manteau grossier, et -se ceignit d’une corde. Traversant un bois, par un temps de neige, il -fut pris par des voleurs qui lui demandèrent qui il était. Et comme il -leur répondit qu’il était un héraut de Dieu, ils le renversèrent dans la -neige en lui disant: «Gis donc en paix, héraut de Dieu!» - -Cependant une grande foule d’hommes, nobles et manants, clercs et -laïques, rejetant la pompe du siècle, s’attachèrent à lui. Il leur -enseigna la perfection évangélique, qui consiste à vivre dans la -pauvreté et la simplicité. Il écrivit, en outre, pour eux, une règle -évangélique, que le pape Innocent confirma. Et, dès lors, il se mit à -semer avec une nouvelle ardeur la semence de la parole divine, -parcourant sans arrêt les villes et les villages. - -Il y avait alors un frère qui, à ne voir que les actes, faisait l’effet -d’un saint, mais qui avait cette singularité qu’il poussait la règle du -silence jusqu’à ne pas vouloir ouvrir la bouche pour se confesser. Et -comme les autres frères faisaient son éloge, François leur dit: «Mes -frères, ne louez pas trop, chez lui, une conduite qui n’est peut-être -pas exempte d’un peu de diablerie! Que ce frère consente à se confesser -au moins une fois par semaine! Et, s’il ne le fait pas, c’est donc que -sa soi-disant vertu n’est que pour nous tromper!» Mais le frère, invité -à se confesser, mit un doigt sur sa bouche, et hocha la tête en signe de -refus. Et le fait est que, peu de temps après, il se pervertit et finit -sa vie dans la dissipation. - -Un jour, comme François chevauchait sur un âne, en compagnie de frère -Léonard, qui était d’une famille noble d’Assise, celui-ci, qui marchait -à pied, se dit tout à coup: «Ce n’est point mes parents qui auraient -consenti à se laisser ainsi traiter par les siens!» Et aussitôt -François, descendant de son âne, dit à Léonard: «Ce n’est point chose -convenable que toi, qui es noble, tu ailles à pied tandis que je -chevauche!» Sur quoi Léonard, confus, se jeta à ses pieds et lui demanda -pardon. - -Une autre fois, une femme noble accourut au-devant de lui; et, toute -haletante de sa course, elle lui dit: «Prie pour moi, père, car mon mari -m’empêche de mener la vie que je voudrais, et s’oppose à ce que je serve -pieusement le Christ!» Et lui: «Va en paix, ma fille, et dis à ton mari, -de ma part, que le temps du salut est arrivé!» Elle redit la chose à son -mari; et celui-ci, aussitôt, changea, et s’engagea à la laisser vivre -dans la continence. - -Il aimait à ce point la pauvreté qu’il l’appelait sa maîtresse, et que, -quand il rencontrait un plus pauvre que lui, il se sentait tout honteux. -Un jour qu’un pauvre passait près de lui, il dit à son compagnon: «Otons -vite nos manteaux, donnons-les à cet homme, et, nous prosternant à ses -pieds, proclamons-nous coupables!» Une autre fois, il rencontra trois -femmes, exactement pareilles l’une à l’autre, qui le saluèrent en -disant: «Bienvenue soit Madame la Pauvreté!» Puis, elles disparurent, et -jamais on ne les revit. - -Etant venu à Arezzo et y ayant trouvé la guerre civile, il dit à frère -Sylvestre, son compagnon: «Va devant la porte de la ville, et, de la -part Dieu, ordonne aux démons de sortir de la ville!» Et à peine -Sylvestre eut-il obéi que les citoyens d’Arezzo se réconcilièrent.--Ce -même Sylvestre, pendant qu’il n’était encore que prêtre séculier, vit en -songe une croix d’or qui sortait de la bouche de François, et dont les -bras embrassaient toute la terre. Aussitôt il renonça au monde pour -imiter l’exemple de l’homme de Dieu. - -Pendant que François était en prière, trois fois le diable l’appela par -son nom. Et, chaque fois, François lui répondit; après quoi il ajouta: -«Il n’y a point de pécheur au monde qui ne puisse espérer de Dieu son -pardon s’il se convertit!» Alors le diable, voyant qu’il ne pouvait pas -le tenter de cette manière, lui envoya une cruelle tentation de la -chair. Et François, ayant enlevé son manteau, se frappait avec sa -ceinture en disant: «Hélas, mon frère âne, voilà comment il faut que tu -subisses le fouet!» Puis, comme la tentation persistait, il se roula -dans la neige; et, ayant fait sept petits tas de neige, il dit à son -corps: «Regarde, voici ta femme, voici tes deux fils et tes deux filles, -et voici ton serviteur et ta servante! Hâte-toi de les vêtir, car ils -meurent de froid! Et si tu trouves trop difficile de t’occuper d’eux, ne -t’occupe donc que de servir ton maître!» Aussitôt le diable, tout -confus, s’en alla; et François, glorifiant Dieu, rentra dans sa cellule. - -Un frère, compagnon du saint, ayant été ravi en extase, vit les trônes -du ciel, et, parmi eux, un trône plus haut et plus brillant que les -autres. Et une voix lui dit: «C’était le siège d’un des archanges -déchus; et maintenant nous le préparons pour l’humble François.» Alors, -s’éveillant, le frère demanda à François ce qu’il pensait de lui-même. -Et François: «Je m’apparais comme le plus grand des pécheurs.» Aussitôt -l’Esprit-Saint dit à l’oreille du frère: «Reconnais combien était vraie -ta vision; car ce siège, perdu par l’orgueil, sera gagné par -l’humilité!» - -Une autre fois, François lui-même, étant ravi en extase, vit au-dessus -de sa tête un séraphin crucifié, qui lui imprima si profondément les -signes de la crucifixion que ce fut comme si François avait été vraiment -crucifié. Et désormais le saint porta sur ses mains, ses pieds, et son -côté, les stigmates de la croix; mais, dans son humilité, il les cachait -avec tant de soin, que peu d’hommes les virent avant sa mort, où, au -contraire, tous purent les voir. Et la réalité de ces stigmates -s’attesta encore par de nombreux miracles, parmi lesquels nous nous -bornerons à citer les deux suivants: - -1º Dans la Pouille, un homme appelé Roger, étant devant une image de -saint François, se demanda si le miracle des stigmates était vrai, ou si -ce n’était pas une pieuse illusion, ou même une supercherie des frères. -Et aussitôt, il entendit comme le bruit d’une flèche, et il se sentit la -main gauche traversée, sous son gant; et en effet, quand il eut ôté le -gant, il vit que sa paume était grièvement blessée. Mais comme il se -repentait, et se jurait qu’il ne cesserait plus désormais de croire aux -stigmates de saint François, sa blessure disparut peu de temps après. - -2º Dans le royaume de Castille, un homme, qui se rendait en pèlerinage à -une église de saint François, tomba dans un piège préparé pour un autre -homme, et fut mortellement blessé. Or, au milieu de la nuit, comme la -cloche des frères sonnait pour les matines, la femme du mort se mit à -crier: «Mon mari, lève-toi, et va aux matines, car la cloche t’appelle!» -Et aussitôt le mort fit un signe de la main comme pour demander qu’on -retirât l’épée qui lui traversait la gorge; et une main invisible retira -cette épée et le mort se releva, entièrement guéri. Et il dit: «Saint -François, venu à mon secours, a apposé ses stigmates sur mes blessures, -et, par leur contact, les a miraculeusement guéries. Puis, comme il -voulait repartir, je lui ai fait signe de retirer l’épée que j’avais -dans la gorge, et qui m’empêchait de parler!» - -Saint François et saint Dominique, ces deux flambeaux du monde, se -rencontrèrent à Rome devant l’évêque d’Ostie, qui devint plus tard -souverain pontife. Et l’évêque leur dit: «Pourquoi ne ferions-nous pas -de vos frères des évêques et des prélats, puisqu’ils dépassent les -autres frères par le savoir comme par l’exemple?» Il y eut alors entre -les deux saints une longue lutte d’humilité, car chacun d’eux voulait -laisser à l’autre l’honneur de répondre le premier. Enfin l’humilité de -François l’emporta, car ce fut Dominique qui parla le premier; et -l’humilité de Dominique l’emporta elle aussi, car ce fut par obéissance -qu’il consentit à parler. Donc il dit: «Seigneur, mes frères sont élevés -déjà à un rang assez haut, par le seul fait de leur titre de frères; et -je ne saurais permettre, quant à moi, qu’ils acceptassent une autre -marque de dignité.» Puis François, à son tour, répondit: «Seigneur, mes -frères portent le nom de _mineurs_, précisément afin qu’ils n’aient pas -la présomption de se croira _majeurs_!» - -Avec sa simplicité de colombe, saint François exhortait toutes les -créatures à l’amour de Dieu. Il prêchait aux oiseaux, qui l’écoutaient, -se laissaient prendre par lui, ne s’envolaient qu’avec sa permission. A -la Portioncule, tout près de sa cellule, une cigale chantait; il étendit -la main vers elle et lui dit: «Ma sœur la cigale, viens ici!» Aussitôt -la cigale grimpa sur sa main. Et lui: «Chante, ma sœur la cigale, et -loue ton Créateur!» Il se refusait à souffler les lampes et les -chandelles, ne voulant point profaner la lumière en y touchant. Il ne -marchait qu’avec égard sur les pierres, en considération de l’esprit -qu’il voyait en elles; il retirait de la route les vermisseaux, par -crainte qu’ils ne fussent foulés aux pieds des passants; il faisait -apporter du miel et du vin aux abeilles dans les rigueurs de l’hiver. La -vue du soleil, de la lune et des étoiles, le remplissait d’une joie -ineffable; et il ne manquait jamais de les inviter à l’amour du -Créateur. Un jour, traversant les marais de la Vénétie, il trouva une -grande multitude d’oiseaux qui chantaient; et il dit à son compagnon: -«Voici nos sœurs les avettes qui louent leur Créateur! Allons au milieu -d’elles pour chanter nos heures!» Mais comme le chant des oiseaux -l’empêchait d’entendre sa voix et celle de son compagnon, il leur dit: -«Chères sœurs, chantez moins fort, jusqu’à ce que nous ayons fini notre -office!» Et les oiseaux obéirent; et, quand il eut achevé ses laudes, il -leur donna de nouveau la permission de chanter à leur aise. Une autre -fois, rencontrant sur la route une troupe d’oiseaux, il les salua -tendrement et leur dit: «Mes frères les oiseaux, vous avez bien des -raisons de louer votre créateur, qui vous a revêtus de plumes, vous a -donné des ailes pour voler, a fait pour vous la pureté de l’air, et -gouverne votre vie sans vous en imposer le souci!» Aussitôt les oiseaux -commencèrent à tendre le cou vers lui, et l’écoutèrent avec grande -attention. Et pas un seul ne s’envola avant qu’il eût achevé de parler. - -Il avait une grave maladie d’yeux, et l’aggravait encore par ses larmes. -Et comme ses frères l’engageaient à moins pleurer, pour épargner sa vue, -il leur dit: «Comment pourrais-je, par amour pour la lumière terrestre, -qui nous est commune avec les mouches, renoncer au spectacle de la -lumière éternelle?» - -Il préférait s’entendre blâmer que louer; et il avait demandé à un de -ses frères que, dès que le peuple faisait l’éloge de sa sainteté, ce -frère lui répétât dans l’oreille les pires injures. Et comme ce frère, -bien malgré lui, le traitait de rustre inutile et stupide, François tout -joyeux, lui disait: «Que Dieu te bénisse, car ce que tu dis là est bien -vrai, et voilà les choses que je mérite d’entendre!» Ce parfait -serviteur de Dieu préférait aussi servir que commander, obéir -qu’ordonner. Il s’était constitué un gardien, à la volonté duquel il se -soumettait aveuglément. Au frère qui l’accompagnait dans sa route, il -avait toujours soin de promettre obéissance; et c’était toujours lui qui -le servait. - -Un jour qu’il passait par la Pouille, il trouva, à terre, une bourse qui -paraissait gonflée de deniers. Son compagnon voulait la ramasser, pour -en distribuer le contenu aux pauvres, mais François lui dit: «Mon cher -fils, nous n’avons pas le droit de prendre le bien d’autrui!» Cependant, -comme le frère insistait, François lui permit de prendre la bourse et de -l’ouvrir; et ils virent qu’au lieu d’argent elle contenait une grosse -vipère. Sur quoi le saint dit: «L’argent, pour les serviteurs de Dieu, -n’est jamais autre chose qu’une vipère venimeuse.» - -Etant l’hôte d’un habitant d’Alexandrie, en Lombardie, cet homme lui -demanda que, pour observer le précepte de l’évangile, il consentît à -manger tout ce qu’on lui servirait. Le saint promit; et l’hôte lui fit -servir un magnifique chapon. Ce qu’apprenant, un impie se présenta -devant eux, pendant qu’ils mangeaient, et leur demanda l’aumône au nom -de Dieu. Saint François lui fit aussitôt donner une part du chapon; et -l’impie, au lieu de la manger, la garda avec soin; puis, le lendemain, -pendant que le saint prêchait, il montra le morceau en disant: «Tenez, -voici de quoi se nourrit cet homme, que vous honorez comme un saint! Car -c’est lui-même qui m’a donné, hier soir, ce reste de sa table!» Et il -montrait le morceau de chapon, mais la foule ne voyait qu’un morceau de -poisson, et l’on traitait de fou l’accusateur du saint. Et quand -celui-ci s’aperçut du miracle, tout honteux il demanda pardon; et -aussitôt la viande reprit sa forme première. - -François voulait qu’on traitât avec un respect tout particulier les -mains des prêtres, qui ont le pouvoir de transformer le pain en le corps -de Dieu. Et il disait souvent: «Si je rencontrais ensemble un grand -saint du ciel et un pauvre petit prêtre, je courrais d’abord baiser les -mains du prêtre, et je dirais au saint: «Attends-moi un instant, saint -Laurent, car les mains de cet homme produisent le Verbe vivant, et il -faut d’abord que je leur fasse ma révérence!» - -Innombrables sont les miracles qu’il opéra pendant sa vie. Le pain même -qu’on lui apportait à bénir guérissait les malades. Il changeait l’eau -en vin, et tout malade qui goûtait de ce vin recouvrait la santé. Et -quand, après une longue maladie, il sentit la mort s’approcher, il se -fit déposer sur la terre nue, bénit tous ses frères, et, en souvenir de -la Cène, partagea entre eux une bouchée de pain. Il invitait la mort -elle-même à louer Dieu avec lui, la saluant avec joie, et lui disant: -«Bienvenue est ma sœur la mort!» C’est ainsi qu’il s’endormit dans le -Seigneur. - -Un frère nommé Augustin, qui cultivait le jardin du couvent, tomba -malade et perdit la parole. Mais tout à coup il s’écria: «Attends-moi, -mon père, attends-moi! Je viens avec toi.» Et comme ses frères lui -demandaient ce qu’il voulait dire, il répondit: «Ne voyez-vous pas notre -père François, qui marche dans le ciel?» Et aussitôt, s’endormant dans -le Seigneur, il rejoignit son maître. - -Une femme, qui avait une piété spéciale pour saint François mourut, -pendant que le clergé célébrait ses obsèques, soudain elle se redressa -sur son lit, et dit à l’un des prêtres: «Mon père, je veux me confesser. -J’étais morte, et j’allais être condamnée à la prison éternelle, car -j’avais sur la conscience un péché dont je ne m’étais confessée à -personne. Mais saint François a daigné prier pour moi, et a obtenu que -je revinsse à la vie pour révéler mon péché et en recevoir mon pardon.» -Elle se confessa, reçut l’absolution et s’endormit dans le Seigneur. - -Un paysan de Vicera, à qui des frères franciscains demandaient une -charrue, leur répondit: «Plutôt que de vous donner ma charrue, -j’aimerais mieux vous écorcher, et votre saint François avec vous!» Peu -de temps après, le fils de cet homme tomba malade et mourut. Et son -père, se roulant à terre, invoquait saint François: «C’est moi qui ai -commis le péché, c’est moi que tu devais punir! Grand saint, rends à un -pieux suppliant ce que tu as enlevé à l’impie blasphémateur!» Et -aussitôt le fils, ressuscité, lui dit: «Quand je suis mort, saint -François m’a conduit par un chemin long et sombre jusque dans une belle -prairie; et puis il m’a dit: «Retourne maintenant chez ton père, mon -cher enfant, je ne veux pas te retenir plus longtemps!» - -Un pauvre demandait à un riche de lui prolonger le crédit d’une dette, -par amour pour saint François. A quoi le riche répondit; «Je -t’enfermerai dans un lieu où François lui-même ne pourra pas te venir en -aide.» Et il le fit jeter en prison. Mais, le soir même, saint François -apparut au prisonnier, brisa ses chaînes et le ramena dans sa maison. - -Un soldat, après avoir déprécié les miracles de saint François pendant -qu’il jouait aux dés, s’écria: «Si François est saint, que ces deux dés -amènent donc le total 18!» Aussitôt l’un des deux dés se trouva porter -12 au lieu de 6, et neuf fois de suite ce miracle se renouvela. Mais le -soldat, aggravant son ancienne folie d’une folie pire encore, s’écria: -«Si ce François est vraiment un saint, je veux que mon corps tombe -aujourd’hui percé d’une épée!» Et, dès que la partie fut finie, le neveu -de cet homme, s’étant pris de querelle avec lui, tira son épée et lui en -transperça le ventre, ce dont il mourut sur-le-champ. - -Un homme qu’une paralysie empêchait de se mouvoir invoquait saint -François, en disant: «Secours-moi, saint François, en souvenir de ma -dévotion et des services que je t’ai rendus; car autrefois je t’ai porté -sur mon âne, j’ai baisé tes pieds et tes mains; et voici que je meurs -dans de cruelles souffrances!» Aussitôt le saint, lui apparaissant, lui -toucha les jambes avec un bâton qui avait la forme du T grec. Et le -malade recouvra la santé, mais le signe du T grec resta à jamais gravé -sur sa peau. Or c’était de ce signe que saint François avait coutume de -signer ses lettres. - -Dans la ville de Pomereto, en Pouille, une mère, ayant perdu sa fille -unique, invoquait en pleurant l’aide de saint François. Celui-ci lui -apparut et lui dit: «Ne pleure pas, car la lumière de sa lampe, que tu -crois éteinte, va se rallumer sur mon intercession!» La mère, donc, ne -permit point qu’on emportât le corps de sa fille et bientôt, prenant -celle-ci dans ses bras, elle la releva saine et sauve. Une autre fois, à -Rome, l’intercession du saint rendit la vie à un petit garçon qui -s’était tué en tombant de la fenêtre d’un palais. A Suze, saint François -ressuscita de la même façon, pour répondre aux prières d’une mère, un -jeune homme qui était mort sous les décombres d’une maison, et qu’on se -préparait déjà à ensevelir. - -Le frère Jacques de Riéti, traversant un fleuve avec d’autres frères, se -noya au moment où ses compagnons descendaient déjà sur le rivage. Les -survivants invoquèrent l’aide de saint François, et le noyé lui-même, -déjà à demi mort, l’invoquait de son côté. Et voici que ses compagnons -le virent marcher sur les vagues comme sur du sable, et ramener jusqu’au -rivage le bateau submergé. Et ils virent même que ses vêtements étaient -secs, au point que pas une goutte d’eau ne les avait mouillés. - - - - -CLXVIII - -SAINTE PÉLAGIE, PÉCHERESSE - -(8 octobre) - - -Pélagie était une des femmes les plus nobles, les plus riches et les -plus belles de la ville d’Antioche. Ambitieuse et vaine, impudique de -corps et d’âme, elle se promenait orgueilleusement par la ville, de -telle sorte qu’on ne voyait rien sur elle que de l’or, de l’argent, et -des pierreries, et que, sur son passage, elle remplissait l’air de -parfums capiteux. Devant et derrière elle, marchait une troupe nombreuse -de jeunes hommes et de jeunes femmes, également vêtus de robes -éclatantes. Elle fut, un jour, rencontrée, en cet équipage, par un saint -homme nommé Néron, évêque d’Héliopolis, qui s’appelle aujourd’hui -Damiette. Et Néron, voyant qu’elle avait plus de souci de plaire au -monde que lui-même n’en avait de plaire à Dieu, se mit à pleurer. Puis, -se jetant sur le pavé, il frappait son visage contre terre, priant Dieu -de lui pardonner. Et il dit à ceux qui étaient avec lui: «En vérité je -vous le dis, Dieu produira cette femme contre nous au jour du jugement: -car elle met plus de soin à s’orner pour plaire à ses amants terrestres -que nous n’en mettons à orner nos âmes pour plaire à l’époux céleste!» -Après quoi il s’endormit, et eut un rêve. Il se vit célébrant la messe, -et autour de lui volait une colombe noire et puante. Il ordonna à ses -catéchumènes de la chasser, et la colombe disparut; mais après la messe -elle revint, et lui-même la plongea dans un vase d’eau, d’où elle sortit -toute blanche et toute parfumée; et elle s’envola si haut qu’on la -perdit de vue. Ayant fait ce rêve, Néron s’éveilla. Or, un jour qu’il -prêchait dans l’église en présence de Pélagie, celle-ci fut si touchée -qu’elle lui envoya le message suivant: «Au saint évêque, disciple du -Christ, Pélagie, disciple du diable! Si tu es vraiment le disciple du -Christ, qui, à ce que l’on dit, est descendu du ciel pour les pécheurs, -daigne m’accueillir, moi qui suis une pécheresse, mais qui me repens!» -L’évêque lui répondit: «Par grâce, ne tente pas mon humilité, car je -suis homme, et pécheur! Mais si vraiment tu désires être sauvée, viens -me voir non pas seul, mais parmi les fidèles!» Et elle vint vers lui, en -présence de la foule, et se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant: -«Je suis Pélagie, plage d’iniquité, toute ruisselante du flot de mes -péchés, je suis un abîme de perdition, je suis un piège d’âmes; mais à -présent j’ai horreur de tout cela!» L’évêque lui demanda son nom. Et -elle: «A ma naissance je fus appelée Pélagie, mais l’éclat de mes -vêtements m’a fait donner le surnom de Marguerite.» Alors l’évêque la -reçut avec bonté, lui imposa une pénitence, l’instruisit dans la crainte -de Dieu et la régénéra par le saint baptême. - -Or, une nuit, pendant que Pélagie dormait, le diable vint la réveiller -et lui dit: «Ma chère Marguerite, pourquoi m’as-tu abandonné, moi qui -t’ai toujours ornée de gloire et de richesse?» Pélagie fit le signe de -la croix, souffla sur le diable et le mit en fuite. Le lendemain, elle -rassembla tout ce qu’elle possédait et le distribua aux pauvres. Après -quoi, sans prévenir personne, elle s’enfuit à Jérusalem. Là, prenant -l’habit d’un ermite, elle s’installa dans une cellule, sur le mont des -Oliviers. Et elle servait Dieu dans l’abstinence, et bientôt elle devint -célèbre dans toute la région, sous le nom de frère Pélage. Or, un diacre -de l’évêque Néron étant venu à Jérusalem pour visiter les lieux saints, -l’évêque de Jérusalem lui parla d’un saint ermite nommé Pelage, et -l’engagea à aller le voir. Et Pélagie aussitôt le reconnut, tandis que -lui ne la reconnaissait point, amaigrie et changée comme elle l’était. -Et elle lui dit: «L’évêque Néron vit-il encore?» Et lui: «Oui.» Et elle: -«Qu’il prie le Seigneur pour moi, car c’est vraiment un apôtre du -Christ!» Le lendemain, le diacre revint la voir; mais, comme il frappait -à sa porte sans obtenir de réponse, il ouvrit la fenêtre de la cellule, -et vit que le frère Pelage était mort. Il courut annoncer la chose à -l’évêque, qui vint, avec son clergé et ses moines, pour ensevelir le -saint ermite. Et voilà qu’en retirant de la cellule le cadavre du -défunt, on découvrit que celui-ci était une femme! Sainte Pélagie mourut -le 8 octobre de l’an du Seigneur 290. - - - - -CXLIX - -SAINTE MARGUERITE, VIERGE - -(8 octobre) - - -Marguerite était une vierge très belle, très noble et très riche. Elle -fut élevée par ses parents dans un tel amour des bonnes mœurs et de la -pudeur qu’elle s’efforçait, autant que possible, de se dérober aux -regards des hommes. Elle fut enfin demandée en mariage par un jeune -noble; et, comme les deux familles consentaient à cette union, le jour -des noces fut décidé. Mais, ce jour-là, pendant que toute la noblesse de -la ville célébrait joyeusement la fête nuptiale, la jeune fiancée, -prosternée à terre et toute en larmes, songea avec épouvante à l’ordure -qu’étaient toutes les joies de cette vie en comparaison de la perte de -sa virginité. Aussi se refusa-t-elle aux caresses de son mari; et, quand -celui-ci se fut endormi, elle coupa ses cheveux, prit un vêtement -d’homme, et s’enfuit. Après avoir longtemps marché, elle se réfugia dans -un monastère où elle devint moine sous le nom de Frère Pélage. Et telle -fut la sainteté de ses mœurs que, sur l’ordre de son abbé, et malgré sa -résistance, elle dut se résigner à devenir le supérieur d’un couvent de -nonnes. Alors le diable, jaloux d’elle, chercha un moyen de la perdre. -Il poussa une des religieuses à commettre le péché de chair; et quand la -coupable se trouva forcée d’avouer sa grossesse, religieuses et moines, -consternés, furent unanimes à considérer comme son séducteur le Frère -Pélage, celui-ci étant le seul homme qui vécût auprès d’elle. Marguerite -fut donc chassée ignominieusement du monastère et enfermée dans une -grotte, où on lui apportait, de temps à autre, un pain d’orge et une -cruche d’eau. Mais elle, supportant cette épreuve avec patience, ne -cessait point de rendre grâces à Dieu. Enfin, lorsqu’elle se sentit sur -le point de mourir, elle écrivit à l’abbé et aux moines: «De naissance -noble, je portais dans le siècle le nom de Marguerite; mais j’ai pris le -nom de Pélage parce que j’ai traversé la plage des tentations. Je -demande maintenant que mes saintes sœurs m’ensevelissent, afin que les -femmes reconnaissent une vierge en celle que les calomniateurs ont fait -passer pour un débauché!» Au reçu de cette lettre, les religieuses -coururent à la grotte de l’ermite; elles reconnurent que le Frère Pélage -était une femme, une pure vierge; et elle fut ensevelie avec honneur -dans le couvent de femmes qu’elle avait dirigé; et religieuses et moines -firent pénitence de l’injuste traitement qu’elle avait subi. - - - - -CL - -SAINTE THAÏS, COURTISANE - -(8 octobre) - - -La courtisane Thaïs était si belle que beaucoup d’hommes, ayant vendu -tous leurs biens par amour pour elle, s’étaient vus réduits à l’extrême -misère, et que le seuil de sa maison était arrosé du sang de ses amants, -poussés par leur jalousie à s’entretuer. Ce qu’apprenant, le solitaire -Paphnuce se procura une pièce d’argent, revêtit un habit séculier, et se -rendit dans la ville d’Egypte où demeurait la courtisane: après quoi il -remit à celle-ci sa pièce d’argent, comme afin de pouvoir pécher avec -elle. Et Thaïs, ayant reçu la pièce d’argent, lui dit: «Entrons dans ma -chambre!» Paphnuce entra dans cette chambre, où il y avait un lit tout -couvert d’étoffes de prix. Mais comme la courtisane l’invitait à monter -sur ce lit, il lui dit: «Si tu as une autre chambre, plus retirée, -allons plutôt là!» Elle le conduisit dans plusieurs autres chambres; -mais toujours il disait qu’il avait peur d’être vu. Alors Thaïs: «J’ai -dans ma maison une chambre où personne ne peut entrer; mais si c’est -Dieu que tu crains, il n’y a pas de lieu au monde où tu puisses te -dérober à ses regards!» Et Paphnuce: «Tu sais donc que Dieu existe?» -Elle répondit qu’elle le savait, qu’elle connaissait aussi la vie future -et le châtiment des pécheurs. Alors Paphnuce: «Si tu connais tout cela, -pourquoi as-tu causé la perte de tant d’âmes? Tu auras à rendre compte à -Dieu de toutes ces âmes, en même temps que de la tienne: et sûrement tu -seras damnée!» Ce qu’entendant, Thaïs se jeta aux pieds du solitaire, -fondit en larmes, et s’écria: «Mais je sais aussi qu’on peut se -repentir, mon père, et j’ai confiance dans ta prière pour m’obtenir la -remise de mes péchés! Accorde-moi seulement trois heures de délai, et, -après cela, j’irai où tu m’ordonneras d’aller, et je ferai ce que tu -m’ordonneras de faire!» Elle profita de ce délai pour recueillir tous -les richesses qu’elle avait gagnées par ses péchés, et, les transportant -sur la grande place, en présence de la foule, elle y mit le feu, et elle -disait: «Venez tous, vous qui avez péché avec moi, et voyez ce que je -fais de vos présents!» Puis, quand elle eut tout brûlé (et il y avait là -des objets dont l’ensemble valait 400 livres d’or) elle rejoignit -Paphnuce, qui la conduisit dans un couvent de femmes. Il l’enferma dans -une étroite cellule, en mura la porte, et ne laissa qu’une petite -fenêtre par où l’on devait, tous les jours, lui apporter un peu de pain -et d’eau. Et comme ensuite il se retirait, elle lui dit: «Que -m’ordonnes-tu, mon père, au sujet de l’endroit où je devrai uriner et -déposer mes excréments?» Et Paphnuce: «Tu feras tout cela dans ta -cellule, ainsi que tu le mérites!» Elle lui demanda ensuite comment elle -devait prier. Et lui: «Tu n’es pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni -de lever les mains au ciel, car tes mains et les lèvres sont pleines -d’impureté. Tu te borneras donc à te prosterner du côté de l’Orient, et -à répéter toujours cette phrase: «Toi qui m’as créée, aie pitié de moi!» - -Après que Thaïs fut ainsi restée enfermée pendant trois ans, Paphnuce -eut pitié d’elle et vint trouver saint Antoine, pour lui demander si -Dieu n’avait pas encore remis les péchés de la pénitente. Antoine réunit -alors ses disciples, et leur enjoignit de rester en oraison, chacun de -son côté, jusqu’à ce que Dieu révélât à l’un d’eux l’objet de la visite -du solitaire Paphnuce. Et comme les disciples étaient en oraison, l’un -d’eux, Paul, vit au ciel un grand lit couvert d’étoffes précieuses, et -gardé par trois vierges au visage rayonnant. Ces trois vierges étaient -la peur des châtiments futurs, la honte des péchés commis et la passion -de la justice de Dieu. Et comme Paul disait à ces trois vierges que ce -lit était sans doute réservé à Antoine, une voix d’en haut lui répondit: -«Non, ce lit n’est point pour ton père Antoine, mais pour la courtisane -Thaïs!» Le lendemain, Paul s’empressa de raconter sa vision; et -Paphnuce, découvrant ainsi la volonté du ciel, s’empressa d’aller au -monastère pour ouvrir la cellule de la pénitente. Mais celle-ci le -suppliait de la laisser enfermée. Et il lui dit: «Sors de là, car Dieu -t’a remis tes péchés. Il te les a remis non seulement à cause de la -pénitence, mais parce que tu as toujours gardé sa crainte au fond de ton -âme!» Elle vécut encore quinze jours, et s’endormit en paix. - -Un autre solitaire nommé Ephrem, voulut convertir de la même façon une -autre courtisane. Comme celle-ci essayait impudemment de l’inciter au -péché, il lui dit: «Suis-moi!» Après quoi il la conduisit dans un lieu -où se trouvait une grande foule, et il lui dit: «Couche-toi, pour que je -m’unisse à toi!» Et elle: «Comment pourrais-je faire cela, quand toute -cette foule me regarde?» Et Ephrem: «Si tu rougis d’être vue par des -hommes, ne devrais-tu pas rougir bien plus encore devant ton Créateur, -dont le regard pénètre jusqu’au plus profond des ténèbres?» Alors la -courtisane, toute confuse, s’enfuit. - - - - -CLI - -SAINTS DENIS, RUSTIQUE ET ÉLEUTHÈRE, MARTYRS - -(9 octobre) - - -I. Denis l’Aréopagite fut converti à la foi du Christ par l’apôtre saint -Paul. Son surnom d’Aréopagite lui venait du nom d’un faubourg d’Athènes -où il demeurait, et qui s’appelait Aréopage, c’est-à-dire faubourg de -Mars, parce qu’on y voyait un temple du dieu Mars. Dans ce faubourg, qui -était la demeure favorite des savants, Denis se livrait à l’étude de la -philosophie; et on l’appelait aussi le Théosophe, c’est-à-dire l’homme -versé dans la science de Dieu. Et il avait avec lui un compagnon -d’études nommé Apollophane. Or, le jour de la passion du Christ, la -ville d’Athènes, de même que le monde entier, fut soudain remplie d’une -épaisse ténèbre; et les savants d’Athènes ne parvenaient pas à découvrir -la cause naturelle de ce fait étrange, tout à fait différent des -éclipses ordinaires. Ajoutons, à ce propos, que de nombreux témoignages -attestent l’universalité de la soudaine ténèbre qui suivit la mort du -Seigneur. Elle fut constatée en Grèce comme à Rome, et dans l’Asie -Mineure. Et l’on raconte que Denis, en présence de ce phénomène, aurait -dit à ses compatriotes: «Cette nuit nouvelle présage le prochain -avènement d’une lumière nouvelle, dont le monde entier sera illuminé.» -Sur quoi les Athéniens élevèrent un autel où ils mirent cette -inscription: _Au Dieu inconnu_. - -Et lorsque saint Paul vint à Athènes, il vit cet autel et s’écria: «Ce -Dieu que vous adorez sans le connaître, je suis venu vous le révéler!» -Puis, s’adressant à Denis comme au plus savant des philosophes, il lui -demanda qui était ce Dieu inconnu. Et Denis: «C’est le seul vrai Dieu, -mais il se cache à nous et nous est inconnu.» Et saint Paul: «Ce Dieu -est celui que je viens vous révéler, celui qui a créé le ciel et la -terre, et qui a revêtu la forme humaine, et a subi la mort, et est -ressuscité le troisième jour.» Et, comme Denis continuait a discuter -avec Paul, un aveugle vint à passer près d’eux. Alors Denis dit à Paul: -«Si, au nom de ton Dieu, tu dis à cet aveugle de recouvrer la vue, et -s’il la recouvre, je me convertirai aussitôt à ta foi. Mais afin que tu -ne puisses pas employer de formule magique, je te dicterai moi-même la -formule que tu devras employer pour guérir cet aveugle au nom de ton -maître Jésus!» Alors Paul, pour écarter tout soupçon, dit à Denis de -prononcer lui-même les paroles qu’il voulait lui dicter, et qui étaient -celles-ci: «Au nom de Jésus-Christ, né d’une vierge, puis crucifié, puis -ressuscité des morts et monté au ciel, recouvre la vue!» Et dès que -Denis eut prononcé ces paroles, aussitôt l’aveugle fut guéri de sa -cécité. Alors Denis reçut le baptême, avec sa femme Damaris, et toute sa -maison. Saint Paul l’instruisit ensuite, pendant trois ans, des vérités -de la la foi; et il finit par l’ordonner évêque d’Athènes. Et Denis, par -l’ardeur de sa prédication, convertit à la foi chrétienne sa ville -natale, ainsi que la plus grande partie de la région environnante. - -Il nous donne à entendre lui-même, dans ses livres, que c’est à lui que -saint Paul a révélé ce qu’il a vu lorsque, dans son ravissement, il a -été transporté au troisième ciel. Et le fait est que Denis nous a -décrit, avec une clarté et une abondance parfaites, la hiérarchie des -anges, leurs ordres, dispositions et offices. Il nous parle de tout cela -comme si, au lieu de l’avoir appris d’une autre bouche, lui-même avait -été ravi au troisième ciel. Et il eut aussi le don de prophétie, ainsi -que nous le voyons par la lettre qu’il écrivit à l’évangéliste Jean, -exilé dans l’île de Pathmos. Il lui disait, dans cette lettre: -«Réjouis-toi, frère bien-aimé, car tu seras délivré de ton exil de -Pathmos, et tu retourneras sur la terre d’Asie, et tu y laisseras à ceux -qui viendront après toi le souvenir de la façon dont tu auras imité -l’exemple du Christ!» Et il nous apprend aussi, dans son livre sur les -noms divins, qu’il fut un de ceux qui assistèrent au dernier sommeil de -la sainte Vierge. - -Lorsqu’il apprit que saint Pierre et saint Paul étaient tenus en prison -à Rome, sous Néron, il nomma un autre évêque à sa place et se mit en -route pour aller voir les deux saints. Et lorsque ceux-ci eurent rendu -leurs âmes à Dieu, le pape Clément envoya Denis en France, lui donnant -pour compagnons Rustique et Eleuthère. - -Denis se rendit alors à Paris où il fit de nombreuses conversions, éleva -plusieurs églises et ordonna bon nombre de prêtres. Et telle était la -grâce céleste qui brillait en lui que, souvent, comme le peuple -s’élançait vers lui pour l’attaquer, à l’instigation des prêtres des -idoles, les assaillants sentaient toute leur fureur s’évanouir dès -qu’ils se trouvaient en présence de lui. Les uns se prosternaient à ses -pieds; les autres, effrayés, prenaient la fuite. Mais le diable, furieux -de voir son culte diminuer de jour en jour; inspira à l’empereur -Domitien la pensée inhumaine d’ordonner que quiconque découvrirait un -chrétien serait tenu de le faire sacrifier aux idoles, sous peine d’être -lui-même sévèrement puni. Et un préfet nommé Fescennius fut envoyé de -Rome contre les chrétiens de Paris. Ce préfet, ayant trouvé Denis occupé -à prêcher devant le peuple, ordonna de l’arrêter, de le garrotter avec -une grosse corde et de l’amener à son prétoire, en compagnie des deux -saints Rustique et Eleuthère. - -Pendant que les trois saints, en présence du préfet, proclamaient -courageusement leur foi, arriva certaine dame noble qui affirma que son -mari avait été séduit par les trois imposteurs. Le préfet manda aussitôt -ce mari, qui, persévérant dans sa foi, fut mis à mort sur-le-champ. -Quant aux trois saints, ils furent flagellés par douze soldats, chargés -de chaînes et jetés en prison. Le lendemain, Denis fut étendu, nu, sur -un gril enflammé. Et lui, au milieu de ses souffrances, rendait grâce à -Dieu. Il fut ensuite donné en pâture à des bêtes féroces, dont on avait -excité la faim par un jeûne prolongé. Mais, au moment où ces animaux -s’élançaient sur lui, il fit sur eux le signe de la croix; et eux, tout -de suite, l’entourèrent doucement, comme des agneaux. Le préfet le fit -alors mettre en croix, puis, après l’avoir longtemps torturé, le fit -reconduire en prison avec d’autres chrétiens. Et là, pendant que Denis -célébrait la messe, Jésus lui apparut, entouré d’une immense lumière, et -lui dit, en lui offrant un pain: «Prends ceci, mon fils, en témoignage -de la reconnaissance qui t’est due!» Le lendemain, après d’autres -supplices, les trois saints eurent la tête tranchée à coups de hache, -devant l’idole du dieu Mercure. Mais aussitôt le corps de saint Denis se -redressa, prit dans ses mains sa tête coupée, et, sous la conduite d’un -ange, marcha pendant deux milles, depuis la colline de Montmartre, -c’est-à-dire mont des martyrs, jusqu’au lieu où reposent aujourd’hui ses -restes par le fait de son propre choix et de la providence divine. - -Et aussitôt s’éleva dans ce lieu une musique d’anges si harmonieuse que, -parmi la foule de ceux qui l’entendirent, la femme du préfet Lisbius, -nommée Laertia, se proclama chrétienne, ce qui lui valut d’être -décapitée, et de recevoir ainsi le baptême du sang. Le fils de cette -femme, nommé Vibius, après avoir servi à Rome sous trois empereurs, se -fit baptiser en revenant à Paris et adopta la vie religieuse. - -Les infidèles, craignant que les chrétiens n’ensevelissent les corps des -saints Rustique et Eleuthère, enjoignirent qu’ils fussent jetés dans la -Seine. Mais une femme noble invita à sa table les porteurs des deux -corps; puis, pendant qu’ils mangeaient, elle leur déroba les corps et -les fit ensevelir secrètement dans son champ, où ils restèrent jusqu’à -ce que, la persécution ayant cessé, on pût les réunir au corps de saint -Denis. Les trois saints subirent le martyre sous le règne de Domitien, -en l’an du Seigneur 96. Saint Denis était alors âgé de quatre-vingt-dix -ans. - -II. Sous le règne de Louis, fils de Charlemagne, des envoyés de -l’empereur de Constantinople, Michel, apportèrent à la cour de France, -entre autres présents, une traduction latine du livre de saint Denis sur -la _Hiérarchie_; et, la nuit suivante, dix-neuf malades se trouvèrent -guéris dans l’église du saint. - -III. Un jour que l’évêque d’Arles, saint Rieul, célébrait la messe dans -sa cathédrale, il joignit aux noms des apôtres ceux «des bienheureux -martyrs Denis, Rustique et Eleuthère». Après quoi lui-même et les -assistants furent très étonnés de ce qu’il avait dit, car personne ne -connaissait encore le martyre des trois saints. Et voilà que trois -colombes descendirent sur la croix de l’autel, qui portaient écrits sur -leurs poitrines, en lettres de sang, les noms des trois saints. Et ainsi -tous comprirent que les âmes des saints s’étaient enfuies de leurs -corps. - -IV. En l’an du Seigneur 644, le roi de France Dagobert, qui avait dès -l’enfance une grande vénération pour saint Denis, mourut. Et un saint -homme vit alors, dans un rêve, que l’âme du roi était emportée au ciel -pour être jugée, et que bon nombre de saints lui reprochaient les maux -causés par lui à leurs églises. Et comme déjà les mauvais anges -s’apprêtaient à mener l’âme en enfer, survint saint Denis, qui intercéda -pour elle et obtint sa libération. On ajoute même que l’âme de Dagobert -serait alors rentrée dans son corps afin de pouvoir faire pénitence. Au -contraire le roi Clovis, ayant ouvert irrespectueusement le cercueil du -saint, et lui ayant brisé un os du bras, ne tarda pas à mourir dans un -accès de démence. - -V. Enfin nous devons signaler que Hincmar, évêque de Reims, et aussi -Jean Scot, dans leurs lettres à Charlemagne, attestent tous deux que -saint Denis, l’apôtre des Gaules, était bien le même homme que Denis -l’Aréopagite: c’est donc à tort que d’aucuns l’ont nié, se fondant sur -une prétendue contradiction des dates. - - - - -CLII - -SAINT CALIXTE, PAPE ET MARTYR - -(14 octobre) - - -Le pape Calixte souffrit le martyre en l’an du Seigneur 222, sous -l’empereur Alexandre. Cette année-là, la partie la plus élevée de Rome -fut détruite par un incendie, et la main gauche d’une grande statue de -Jupiter fut trouvée fondue. Alors tous les prêtres païens vinrent -demander à l’empereur Alexandre qu’il ordonnât des sacrifices pour -apaiser la colère des dieux. Et pendant qu’on célébrait ces sacrifices, -le matin du jour de la semaine consacrée à Jupiter, la foudre, tombant -soudain, tua quatre des prêtres, et l’autel de Jupiter fut brûlé, et le -soleil s’obscurcit à tel point que le peuple, effrayé, s’enfuit hors de -la ville. Sur quoi le consul Palmace demanda à l’empereur la destruction -complète des chrétiens, qu’il rendait responsables de ces calamités. Et, -l’empereur ayant agréé sa demande, il se mit en route avec des soldats -vers le quartier du Transtévère où Calixte se tenait caché avec son -clergé. Mais, en route, tous les soldats de son escorte perdirent -soudain la vue. L’empereur ordonna alors que, le jour de Mercure, un -sacrifice fût offert à ce dieu, pour obtenir de lui une réponse au sujet -de tout ce qui se passait. Et, pendant le sacrifice, une des vierges du -temple de Mercure, nommée Julienne, s’écria soudain: «Le Dieu de Calixte -est le seul vrai Dieu, et c’est lui qui est indigné de nos pollutions!» -Ce qu’entendant, Palmace se rendit auprès de Calixte qui s’était réfugié -dans la ville de Ravenne, et se fit baptiser avec sa femme et toute sa -maison. Et comme il persévérait dans les jeûnes et les prières, un -soldat, nommé Simplice, vint le trouver, et lui promit de se convertir à -sa foi s’il réussissait à guérir sa femme, frappée de paralysie. Palmace -pria donc pour elle; et voici qu’elle-même accourut vers lui, en disant: -«Baptise-moi au nom du Christ, qui m’a guérie!» Et Calixte la baptisa, -ainsi que son mari et d’autres païens. Ce qu’apprenant, l’empereur fit -trancher la tête à tous ceux que Calixte avait baptisés, et laissa -pendant cinq jours Calixte lui-même sans nourriture ni boisson. Puis, -voyant que tout cela restait inutile, il le fit fouetter pendant -plusieurs jours; et il le fit enfin jeter dans un puits avec une pierre -attachée au cou. Le prêtre Astère retira du puits le corps du saint, et -lui donna une sépulture chrétienne. - - - - -CLIII - -SAINT LÉONARD, ABBÉ - -(15 octobre) - - -I. Léonard vivait vers l’an 500. Fils d’un des premiers fonctionnaires -de la cour de France, il fut baptisé par saint Remi, archevêque de -Reims, et instruit par lui des vérités de la foi. Et telle fut sa faveur -auprès de son souverain qu’il obtint la permission de mettre en liberté -tous les prisonniers qu’il voulait délivrer. Longtemps le roi le garda -près de lui, jusqu’à ce qu’enfin la voix du peuple le contraignit à lui -offrir un évêché. Mais Léonard refusa cet honneur, et, aspirant à la -solitude, il se rendit à Orléans avec un autre chrétien nommé Liphard. -Ils vécurent là pendant quelque temps de la vie cénobitique; mais -ensuite Liphard resta seul sur la rive de la Loire, et Léonard, conduit -par l’Esprit-Saint, se rendit en Aquitaine pour y prêcher le Christ. Il -prêchait dans les villes et les villages, et opérait de nombreux -miracles; mais, de préférence, il habitait dans une forêt voisine de -Limoges, où se trouvait une des chasses favorites du roi. Or, un jour, -comme le roi était venu chasser dans la forêt, et que la reine, par -amour pour lui, l’y avait suivi, celle-ci éprouva soudain les douleurs -de l’enfantement. Le roi et toute la cour s’affligeaient fort du danger -où ils la voyaient; et Léonard, qui passait parla, entendit leurs -gémissements. Emu de pitié, il aborda le roi, qui, en apprenant qu’il -était disciple de saint Remi, s’empressa de le conduire auprès de la -reine, afin qu’il priât pour elle et pour l’enfant qui allait naître. -Léonard se mit en prière, et obtint aussitôt ce qu’il demandait à Dieu. -Alors le roi lui offrit de nombreux présents; mais le saint les refusa, -l’engageant plutôt à les donner aux pauvres. Du moins le roi voulut lui -donner la forêt où se trouvait son ermitage. Mais lui: «Non, je n’aurais -que faire de toute la forêt; mais donne-moi seulement l’espace que -pourra parcourir mon petit âne durant la nuit!» Ce à quoi le roi -consentit volontiers. Et Léonard, dans l’espace ainsi obtenu, -construisit un monastère, où il vécut dans l’abstinence en compagnie de -deux moines. Et il appela ce lieu Nobliac, pour rappeler la grande -noblesse du roi qui le lui avait donné. Et comme l’eau manquait à une -lieue alentour, Léonard fit creuser un puits, pria, et le puits se -remplit d’eau. Et il brilla par tant de miracles que tout prisonnier qui -invoquait son nom se trouvait aussitôt délivré, en souvenir de quoi il -offrait au saint les chaînes de ses mains et de ses pieds. Et plusieurs -de ces prisonniers restèrent avec lui pour servir le Seigneur. Il y eut -aussi sept familles nobles qui, vendant tous leurs biens, et en -distribuant le profit aux pauvres, vinrent demeurer près de lui dans la -forêt. Enfin saint Léonard rendit son âme à Dieu le quinzième jour -d’octobre; et, après sa mort, une voix d’en haut révéla au clergé de son -église que, à cause de l’affluence de la foule, son corps eût à être -transporté dans une église nouvelle. Le clergé et le peuple passèrent -alors trois jours dans le jeûne et la prière; après quoi, regardant -autour d’eux, ils virent toute la région couverte de neige, à -l’exception d’un seul endroit qui était resté vert. Et ils comprirent -que c’était là que saint Léonard voulait être enseveli. Ils l’y -transportèrent donc; et l’énorme quantité de chaînes qu’on voit, -aujourd’hui encore, suspendues en ex-voto autour de sa tombe, suffisent -à prouver combien il a opéré de miracles en faveur des prisonniers. - -II. Le vicomte de Limoges, pour effrayer les méchants, avait fait -sceller au pied de la plus haute tour de son palais une lourde chaîne -qu’il faisait attacher au cou des criminels; et ceux-ci, exposés aux -intempéries de l’air, souffraient là un supplice pire que mille morts. -Or un serviteur de saint Léonard se trouva un jour attaché à cette -chaîne sans avoir fait aucun mal; dans sa détresse, il pria saint -Léonard de le délivrer, lui rappelant combien d’autres prisonniers il -avait déjà délivrés. Et aussitôt le saint lui apparut, tout vêtu de -blanc, et lui dit: «Ne crains rien, mais prends cette chaîne, et -suis-moi jusqu’à mon église!» Devant la porte de l’église, le saint -disparut; et le prisonnier, après avoir raconté à tous sa miraculeuse -aventure, suspendit la grosse chaîne au-dessus du tombeau. - -III. Un homme vivait, auprès du monastère de saint Léonard, qui -entretenait pour le saint une dévotion toute particulière. Cet homme fut -pris par un tyran. Et le tyran se disait: «Léonard délivre tous les -prisonniers: tous mes efforts seront vains pour l’empêcher de délivrer -aussi celui-là. Mais je sais ce que je vais faire! Sous ma tour je ferai -creuser une fosse, où je jetterai mon prisonnier avec des chaînes aux -pieds; et à l’entrée de la fosse j’élèverai une arche de bois que je -remplirai de soldats armés. Car Léonard a beau briser toutes les -chaînes, jamais encore je n’ai entendu qu’il pénétrât sous terre.» Le -tyran fit donc comme il avait dit; et comme le prisonnier invoquait -saint Léonard, celui-ci, la nuit, vint à son aide. Il commença d’abord -par retourner l’arche de bois où étaient les soldats, écrasant ceux-ci -sous son poids. Puis, descendant au fond de la fosse avec une grande -lumière, il prit la main de son serviteur et lui dit: «Dors-tu, ou es-tu -éveillé? Je suis Léonard que tu as appelé!» Et le prisonnier: «Seigneur, -secours-moi!» Aussitôt le saint, brisant ses chaînes, le prit sur ses -épaules et l’emporta hors de la tour; après quoi il le ramena jusque -dans sa maison, s’entretenant avec lui comme un ami avec son ami. - -IV. Un pèlerin, qui revenait du tombeau de saint Léonard, fut pris par -des brigands, en Auvergne, et enfermé dans un caveau. En vain il -suppliait les brigands de le remettre en liberté, au nom de saint -Léonard. Ils répondaient toujours qu’ils ne le relâcheraient point avant -qu’il se fût racheté par une forte rançon. Alors le prisonnier: «Que -saint Léonard, mon patron, décide donc entre vous et moi!» Et, la nuit -suivante, le saint apparut au chef de la troupe et lui ordonna de -relâcher le pèlerin. Mais le chef, quand il s’éveilla, n’attacha point -d’importance à son rêve; et il fit de même la nuit suivante, où le saint -lui apparut de nouveau. La troisième nuit, saint Léonard vint chercher -le prisonnier et l’emmena hors de la forteresse; et, dès l’instant -d’après, la grosse tour de celle-ci s’écroula, écrasant tous les -brigands, à l’exception du chef qui, les membres brisés, comprit enfin -combien il avait eu tort de dédaigner les avertissements de saint -Léonard. - -V. Un soldat, emprisonné en Bretagne, invoqua saint Léonard: aussitôt -celui-ci, au vu et à la stupeur de tous, entra dans la prison, brisa les -chaînes de l’homme qui l’invoquait, les lui mit dans les mains, et -l’entraîna au dehors, sans que personne osât lui résister. - -VI. Il y a eu encore un autre saint Léonard, également moine et plein de -vertu, dont le corps repose aujourd’hui dans la ville de Corbigny. -Celui-là, étant abbé de son monastère, s’humiliait au point d’apparaître -comme le dernier des moines. Son exemple entraînait tant de vocations -que des envieux le dénoncèrent au roi Clotaire, disant à celui-ci que, -s’il n’y mettait bon ordre, Léonard finirait par dépeupler son royaume. -Le roi, trop crédule, envoya à Corbigny une troupe pour chasser Léonard -de son monastère. Mais à peine ces soldats eurent-ils vu et entendu le -saint que, touchés, ils demandèrent à devenir ses disciples. Alors le -roi, pénitent, vint demander pardon au saint, et priva de leurs honneurs -ceux qui l’avaient dénoncé; mais Léonard, intercédant pour eux, obtint -leur grâce. Il obtint aussi de Dieu, comme l’autre saint Léonard, la -permission de faire tomber les chaînes de ceux qui invoqueraient son -nom. Et un jour qu’il était en prière, un grand serpent sortit de terre -à ses pieds, et rampa le long de son corps. Mais Léonard n’en acheva pas -moins sa prière; après quoi il s’écria: «Je sais que, depuis la -création, tu tourmentes les hommes autant que cela t’est possible. Mais -si, maintenant, Dieu m’a livré à toi, inflige-moi la punition que j’ai -méritée!» Et aussitôt le serpent, sortant par son capuchon, s’étendit -mort à ses pieds. - -Un jour de l’année du Seigneur 570, saint Léonard, après avoir tranché -une querelle entre deux évêques, annonça qu’il mourrait le jour suivant; -et en effet c’est ce jour-là qu’il rendit son âme à Dieu. - - - - -CLIV - -SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE - -(18 octobre) - - -I. Luc, Syrien, était d’Antioche, et avait d’abord étudié la médecine. -Certains auteurs veulent qu’il ait fait partie des soixante-douze -disciples du Seigneur; mais on peut admettre avec plus de vraisemblance -l’opinion de saint Jérôme, qui nous dit que saint Luc fut disciple des -apôtres, et non du Seigneur lui-même. Il fut si parfait dans sa vie -qu’il reçut une quadruple ordination, quant à Dieu, quant au prochain, -quant à lui-même et quant à son office. Et, en signe de cette quadruple -ordination, des auteurs le décrivent comme ayant quatre faces, la face -d’un homme, celle d’un lion, celle d’un bœuf et celle d’un aigle. Chacun -des évangélistes, d’ailleurs, a eu ainsi quatre faces, qui lui ont -permis d’écrire de l’humanité du Christ, de sa passion, de sa -résurrection et de sa divinité. Mais l’usage est, plus communément, de -désigner chacun des quatre évangélistes par une seule de ces faces. -Suivant saint Jérôme, Matthieu a pour attribut l’homme, parce qu’il -insiste surtout sur l’humanité du Christ; Luc a pour attribut le bœuf, -parce qu’il traite surtout du sacerdoce du Christ; Jean a pour attribut -l’aigle, parce que, volant plus haut que les autres, il nous parle -surtout de la divinité du Christ; et Marc a pour attribut le lion parce -que son évangile nous témoigne surtout de la résurrection. Car on dit -que les lionceaux, quand ils naissent, gisent pendant trois jours comme -des cadavres, et puis sont réveillés par le rugissement de leur mère. - -Si maintenant on veut savoir les raisons de la quadruple ordination de -saint Luc, on les apprend en étudiant la vie de ce saint. - -1º Il fut d’abord ordonné quant à Dieu. Cette ordination, suivant saint -Bernard, se fait par l’affection, la cogitation et l’intention. Or saint -Luc fut saint par l’affection, car saint Jérôme dit de lui: «Il mourut -en Bithynie, plein de l’Esprit-Saint.» Il fut ensuite pur dans la -cogitation; nous savons qu’il resta vierge de corps et d’âme. Et son -intention fut droite, car, dans tout ce qu’il faisait, il ne cherchait -que la gloire du Seigneur. - -2º Saint Luc fut ordonné quant au prochain. Il donna, en effet, au -prochain tout ce qu’il put en subsides, car il accompagna saint Paul -dans toutes ses épreuves, et, ne le quittant jamais, l’aida dans sa -prédication. Il donna aussi au prochain tout ce qu’il put en conseils, -car il rédigea, à l’usage de tous, ce qu’il savait de la doctrine -évangélique et apostolique. Et l’on peut dire aussi qu’il donna au -prochain tout ce qu’il put en service; car d’excellents auteurs, et -notamment saint Grégoire, affirment qu’il fut, avec Cléophas, un des -deux disciples d’Emmaüs; bien que saint Ambroise donne à ce second -disciple un autre nom. - -3º Saint Luc fut ordonné quant à lui-même. D’abord il vécut sobrement: -car saint Jérôme dit qu’il n’eut jamais de femme ni de fils. Il vécut -aussi modestement: car, dans son évangile, il cita le nom de Cléophas et -omit de citer le sien. - -4º Saint Luc fut ordonné quant à son office, qui était d’écrire -l’évangile. On croit, en effet, qu’il recourut tout particulièrement à -la sainte Vierge comme à l’arche de son Testament, et que c’est d’elle -qu’il apprit bien des choses, notamment sur des sujets qu’elle seule -pouvait connaître: tels l’Annonciation, la Nativité et autres sujets -dont il est seul à parler. Et l’on sait aussi que saint Paul approuvait -tout particulièrement l’évangile de saint Luc, à tel point que saint -Jérôme a pu dire: «Toutes les fois que saint Paul parle de l’Evangile, -c’est de l’Evangile de saint Luc qu’il veut parler.» - -II. On lit dans l’Histoire d’Antioche que les chrétiens de cette ville, -après s’être souillés par beaucoup de vices, furent assiégés par une -armée turque qui les fit cruellement souffrir de faim et de privations. -Mais lorsque, se repentant, ils se convertirent pleinement au Seigneur, -certain religieux, qui priait, la nuit, dans l’église de Sainte-Marie à -Tripoli, vit apparaître un homme tout vêtu de blanc et rayonnant de -lumière. Et cet homme, interrogé, dit qu’il était saint Luc, et qu’il -venait d’Antioche, où le Seigneur avait convoqué les milices du ciel, -ainsi que les apôtres et les martyrs, pour venir en aide aux chrétiens -assiégés. Et, en effet, ceux-ci, miraculeusement stimulés, mirent en -déroute l’armée des Turcs. - - - - -CLV - -LES ONZE MILLE VIERGES, MARTYRES - -(21 octobre) - - -I. Il y avait en Bretagne un roi très chrétien, nommé Nothus ou Maurus, -qui mit au monde une fille nommée Ursule. Et celle-ci était si bonne, si -sage, et si belle, que sa renommée s’étendait partout. Or le roi -d’Angleterre, souverain très puissant et qui avait soumis à son empire -de nombreuses nations, forma le projet de marier son fils unique avec -cette princesse, dont tout le monde vantait l’esprit et le corps. Le -jeune homme, de son côté, était très enflammé à l’idée de ce mariage. -Une ambassade fut donc envoyée auprès du père d’Ursule; et le roi -d’Angleterre promit aux ambassadeurs de les récompenser s’ils ramenaient -la jeune fille, mais, au contraire, les menaça de les châtier s’ils -revenaient sans elle. Alors le père d’Ursule prit peur: car, d’une part, -il redoutait la rancune d’un souverain plus puissant que lui, et, -d’autre part, il ne pouvait admettre que sa fille devînt la femme d’un -païen, ce à quoi Ursule, d’ailleurs, n’aurait jamais consenti. Alors -celle-ci, inspirée d’en haut, fit proposer au jeune prince de lui -envoyer dix vierges, et de donner pour compagnes mille vierges à chacune -de ces dix-là ainsi qu’à elle-même: ajoutant qu’en compagnie de ces onze -mille vierges elle demandait à rester pendant un espace de trois ans, -pour se rendre avec elles à Rome, sur une flotte, et y obtenir la -consécration de sa virginité. Le jeune prince, de son côté, aurait à -recevoir le baptême, et à s’instruire, pendant ces trois ans, des -vérités de la foi: après quoi Ursule consentirait à devenir sa femme. Et -l’on entend bien que, si elle imposait de telles conditions, c’était -dans l’espoir de décourager le jeune prince, tout en gardant à son père -la faveur du roi anglais. - -Mais le jeune homme admit très volontiers les conditions d’Ursule, et se -fit baptiser, et pressa son père d’exécuter tout ce qu’Ursule avait -demandé. Alors des vierges arrivèrent de toutes parts dans la capitale -du roi Maurus, et de toutes parts la foule afflua pour être témoin d’un -aussi grand spectacle. De nombreux évêques voulurent aussi se joindre au -pèlerinage des onze mille vierges: parmi eux se trouvait, notamment, -l’évêque de Bâle, Pantulus, qui se rendit avec elles jusqu’à Rome, et, -au retour, partagea leur martyre. On voyait là aussi sainte Gérasine, -reine de Sicile qui, ayant épousé un tyran cruel, l’avait transformé en -un doux agneau. Elle était sœur de l’évêque Matrisius et de Daria, la -mère de sainte Ursule. Dès que le père de celle-ci lui eut révélé par -lettre le secret du voyage, elle se mit aussitôt en route pour la -Bretagne avec ses quatre filles Babille, Julienne, Victoire et Dorée. Et -son petit garçon Adrien, par amour pour ses sœurs, voulut se joindre -aussi à l’expédition. C’est sur le conseil de Gérasine que les onze -mille vierges furent réparties en groupes, d’après les divers royaumes -dont elles provenaient. Et c’est encore sainte Gérasine qui se chargea -de commander à tous ces groupes, et elle subit le martyre en leur -compagnie. - -Enfin tout se trouva prêt pour le départ. Et, pendant que sainte Ursule -s’occupait de convertir les onze mille vierges, la reine Gérasine -instruisait les chevaliers de l’escorte, leur faisant prêter le serment -d’un nouvel ordre de chevalerie. Puis on se mit en route; et, dans -l’espace d’une seule journée, sous un vent favorable, la sainte caravane -arriva dans un port des Gaules nommé Tiel, puis à Cologne, où un ange -apparut à Ursule pour lui annoncer que ses compagnes et elle -reviendraient à Cologne et y recevraient la couronne du martyre. De là, -poursuivant leur chemin vers Rome, les vierges arrivèrent à Bâle: elles -y laissèrent leurs vaisseaux et poursuivirent leur voyage à pied. - -Elles furent reçues à Rome avec grand honneur par le pape Cyriaque, qui, -étant né lui-même en Bretagne, se trouvait avoir de nombreux parents -dans le pèlerinage. Et, la même nuit, une vision révéla à Cyriaque qu’il -recevrait les palmes du martyre en compagnie des onze mille vierges. -Aussi, sans rien révéler de cette vision, s’empressa-t-il de baptiser -celles des vierges qui n’avaient pas encore reçu le baptême. Puis, quand -il jugea le moment venu, il déclara à son clergé réuni qu’il se -démettait de toutes ses fonctions et dignités, pour se joindre à la -troupe des onze mille vierges. En vain tous les prêtres, et surtout les -cardinaux, l’accusèrent d’être en délire, et lui firent honte -d’abandonner son pontificat pour suivre un troupeau de femmes. Sans les -écouter, il ordonna en son lieu un saint homme nommé Amet, qui gouverna -l’Eglise après lui. Et comme il renonçait à son pontificat, -contrairement à la volonté de son clergé, celui-ci le raya de la liste -des papes. Et, dès ce jour, le saint chœur des onze mille vierges perdit -toute sa faveur auprès de la curie romaine. - -Or deux chefs de l’armée romaine, Maxime et Africain, hommes impies et -méchants, voyant cette grande multitude de vierges, et toute la foule -qui se pressait pour grossir leur pèlerinage, craignirent que ce -pèlerinage ne donnât trop d’extension à la religion chrétienne. Ils -envoyèrent donc secrètement des exprès à Jules, chef des Huns, pour -l’engager à attendre à Cologne, avec son armée, le retour des onze mille -vierges, et pour les massacrer. - -Cependant, les vierges se mirent en route pour leur retour, en compagnie -du pape Cyriaque, du cardinal Vincent et de Jacques, archevêque -d’Antioche, qui était, lui aussi, originaire de Bretagne. Jacques, qui -était venu à Rome pour voir le pape, allait déjà repartir pour Antioche -lorsque, apprenant le prochain départ des vierges, il prit le parti -d’aller avec elles au-devant du martyre. Et de même fit encore Maurice, -évêque de Modène, qui était l’oncle de Babille et de Julienne; de même -firent Follau, évêque de Lucques, et Sulpice, évêque de Ravenne. - -Cependant le fiancé de sainte Ursule, qui s’appelait Ethéré, était -devenu roi de son pays, à la mort de son père, et avait converti sa mère -à la foi du Christ. Un jour, une vision d’en haut lui apprit qu’Ursule -venait de quitter Rome; et une voix lui ordonna d’aller aussitôt à sa -rencontre, pour souffrir avec elle le martyre dans la ville de Cologne. -Il se mit aussitôt en route avec sa mère, sa petite sœur Florentine et -l’évêque Clément. Vinrent aussi se joindre au pèlerinage Marcule, évêque -de Grèce et sa nièce Constance, fille de Dorothée, roi de -Constantinople. Cette Constance avait été fiancée à un fils de roi; -mais, son fiancé étant mort avant le mariage, elle s’était consacrée au -Seigneur. - -Lorsque toute cette troupe arriva à Cologne, elle trouva la ville -investie par les Huns. Et ces barbares, avec de grands cris, se jetèrent -sur les pieuses vierges, qu’ils massacrèrent toutes, comme des loups -s’élançant sur un troupeau d’agneaux. Seule, Ursule restait encore -vivante. Et le prince des Huns, émerveillé de sa beauté, lui offrit de -l’épouser, pour la consoler de la mort de ses compagnes. Mais, comme la -sainte repoussait avec horreur sa proposition, furieux de se voir -dédaigné, il la transperça d’une flèche et acheva son martyre. - -Il y eut cependant encore une autre vierge, nommée Cordule, qui d’abord, -épouvantée, se cacha au fond d’un bateau et y resta toute la nuit. Mais, -le lendemain, elle courut d’elle-même au-devant de la mort. Et, comme -l’Eglise omettait ensuite de la mentionner dans la célébration de la -fête des onze mille vierges--car on croyait qu’elle avait échappé au -supplice de ses compagnes--elle apparut un jour à une recluse et lui -révéla qu’elle avait, elle aussi, obtenu la couronne du martyre. - -La tradition veut que ce martyre ait eu lieu en l’an du Seigneur 238. -Mais la vraisemblance des dates contredit cette affirmation. Car, en -238, ni la Sicile, ni Constantinople n’avaient des rois, tandis que l’on -cite parmi les martyrs de Cologne, la reine de Sicile et la fille du roi -de Constantinople. Plus vraisemblablement, le martyre des onze mille -vierges aura eu lieu à l’époque des invasions des Huns et des Goths, et, -par exemple, sous le règne de l’empereur Marcien, qui régnait en l’an -452. - -II. Certain abbé reçut de l’abbesse de Cologne le corps d’une des -vierges, moyennant la promesse de le placer dans un cercueil d’argent. -Mais comme, durant toute une année, le corps restait placé dans son -cercueil de bois, les moines virent un matin la vierge en personne -descendre de l’autel, s’incliner pieusement, puis se retirer en passant -au milieu du chœur. Alors l’abbé, allant au cercueil, le trouva vide. Il -courut à Cologne, fit part de la chose à l’abbesse; et en effet le corps -de la martyre se retrouva à la place d’où on l’avait pris. Mais en vain -l’abbé demanda pardon et promit que, si on lui donnait de nouveau une -des saintes reliques, il s’empresserait de lui faire faire un cercueil -de prix. Il ne put rien obtenir. - -III. Un religieux qui avait pour les onze mille vierges une dévotion -particulière, vit un jour apparaître devant lui une belle jeune femme, -qui lui demanda s’il la connaissait. Et comme il déclarait ne la point -connaître, elle lui dit: «Je suis une des vierges que tu aimes à -invoquer. Et, pour te récompenser de ta piété, nous avons obtenu de -t’assister à l’heure de ta mort, pourvu seulement que, d’ici là, tu aies -récité, onze mille fois l’oraison dominicale!» Puis la vision disparut, -et le religieux s’empressa de réciter onze mille fois la sainte prière. -Après quoi, sentant l’heure de sa mort approcher, il fit appeler son -abbé et demanda à recevoir l’extrême-onction. Mais au moment où on la -lui administrait, il s’écria soudain qu’on eût à s’écarter, pour faire -place aux saintes martyres qui accouraient près de lui. Interrogé par -son abbé, il lui raconta alors la promesse qu’il avait obtenue; et tous, -aussitôt, sortirent de sa cellule. Et quand ils y revinrent, ils virent -que l’âme de leur frère s’était envolée. - - - - -CLVI - -SAINT CRISANT ET SAINTE DARIA, MARTYRS - -(25 octobre) - - -Crisant était fils d’un noble de Narbonne nommé Solime. Celui-ci, ne -pouvant détourner son fils de la foi du Christ, le fit enfermer dans une -chambre en compagnie de cinq jeunes filles chargées de le séduire par -leurs caresses. Mais Crisant pria Dieu de le rendre vainqueur de la bête -féroce qu’est la concupiscence; et aussitôt les cinq jeunes filles -furent envahies d’un sommeil profond, dont elles ne pouvaient s’éveiller -que hors la chambre. Alors une prêtresse de Diane, nommée Daria, vierge -pleine de sagesse et de beauté, s’offrit à ramener Crisant au culte des -idoles. Elle se rendit chez lui, et, comme le jeune homme lui reprochait -la pompe de ses vêtements, elle répondit qu’elle ne s’était point vêtue -ainsi pour l’amour de cette pompe, mais dans l’espoir de mieux servir la -cause des dieux. Crisant lui reprocha ensuite de prendre pour des dieux -des êtres que ceux-là même qui les ont inventés représentent comme -chargés de vices et d’impudicité. Et comme Daria lui répondait que, sous -les noms de ces dieux, c’étaient les divers éléments qu’adoraient les -philosophes, le jeune homme lui dit: «Si l’un vénère la terre comme une -déesse tandis qu’un autre la cultive pour avoir du blé, c’est celui-là -que la déesse récompense le plus; et de même pour la mer et les autres -éléments!» Puis Crisant convertit Daria, et le jeune couple, feignant -d’être uni par le lien du mariage charnel, tandis qu’il ne l’était que -par des liens spirituels, opéra autour de lui de nombreuses conversions -entre lesquelles on cite notamment celles du tribun Claude, de sa femme, -de ses enfants et d’autres officiers. - -Le préfet Numérien fit alors jeter Crisant dans une prison infecte, mais -la puanteur de cette prison se changea en un parfum merveilleux. Daria, -de son côté, fut placée dans un lupanar; mais aussitôt un lion, -s’enfuyant de l’amphithéâtre, vint garder la porte de ce mauvais lieu. -Arrive un homme envoyé par le préfet pour corrompre la vierge: le lion -s’empare de lui, et, d’un signe de tête, demande à Daria ce qu’il doit -en faire. Daria répond qu’elle est prête à recevoir l’envoyé; et -aussitôt celui-ci, converti, s’en va proclamer, par toute la ville, la -sainteté de la jeune femme. Arrivent ensuite des chasseurs, chargés de -s’emparer du lion; mais c’est le fauve qui s’empare d’eux et les dépose -aux pieds de la vierge, qui les convertit. Enfin le préfet ordonne -d’allumer un grand feu devant l’entrée de la maison, de façon que Daria -et le lion périssent brûlés. Et Daria, voyant l’effroi du lion, lui -permet de s’enfuir où bon lui semblera. - -Mille autres supplices furent encore infligés à Crisant et à Daria, sans -que les deux martyrs en eussent aucun mal. Enfin tous deux, par ordre du -préfet, se virent jetés dans une fosse, et écrasés sous les pierres. Ils -moururent sous l’épiscopat de Carus de Narbonne, qui monta sur son siège -en l’an du Seigneur 211. - - - - -CLVII - -SAINTS SIMON ET JUDE, APÔTRES - -(28 octobre) - - -I. Simon et Jude, appelé aussi Thadée, originaires de Cana, étaient -frères de Jacques le Mineur et fils de Marie Cléophas, femme d’Alphée. - -Après l’ascension du Seigneur, Jude fut envoyé par Thomas auprès du roi -d’Edesse Abgare, qui avait écrit à Notre-Seigneur Jésus la lettre -suivante: «Abgare, roi, fils d’Euchassie, au bon Jésus qui s’est montré -dans le pays de Jérusalem, salut! J’ai entendu parler de toi, des -guérisons que tu fais sans drogues et sans herbes, et que tu rends la -vue aux aveugles, la marche aux paralytiques, la pureté aux lépreux et -la vie aux morts: et j’ai conclu de tout cela que, pour accomplir tant -de merveilles, tu devais être ou bien Dieu lui-même descendu des cieux, -ou bien le fils de Dieu. Je t’écris donc pour que tu daignes prendre la -peine de venir jusque chez moi, pour me guérir d’une maladie qui me -tourmente depuis longtemps. J’ai appris aussi que les Juifs murmuraient -contre toi et voulaient te tendre des pièges. Viens chez moi, je t’en -prie! J’ai à moi une ville qui, en vérité, est petite, mais honnête, et -qui nous suffira bien à tous deux!» Et le Seigneur Jésus répondit en ces -termes: «Heureux es-tu, toi qui as cru en moi sans m’avoir vu! car il -est écrit de moi que ceux qui me verront ne croiront pas, et que ceux -qui ne me verront pas croiront. Quant à ce que tu me demandes de venir -auprès de toi, il faut d’abord que j’accomplisse ce pour quoi je suis -envoyé et qu’ensuite je retourne auprès de Celui qui m’a envoyé. Mais, -dès que je serai remonté au ciel, je t’enverrai un de mes disciples, -pour te guérir et te donner la vraie vie!» Alors Abgare, comprenant -qu’il devait renoncer à voir le Christ en personne, chargea du moins un -peintre d’aller faire son portrait. Mais lorsque ce peintre arriva -devant le Christ, il trouva le visage de celui-ci rayonnant d’un tel -éclat qu’il ne parvint pas à en discerner clairement les traits, ni, par -suite, à les dessiner. Ce que voyant, le Seigneur appuya sa sainte face -sur le manteau du peintre et y grava ainsi son image à l’intention du -bon roi Abgare. Et Jean de Damas, qui nous raconte tout cela d’après une -vieille chronique, nous décrit aussi ce portrait du Seigneur. Il nous -affirme qu’on y voit l’image d’un homme avec de grands yeux, d’épais -sourcils, un visage allongé, et des épaules un peu voûtées, ce qui est -signe de maturité. Quant à la lettre du Christ, tel était son pouvoir -que, dans la ville d’Edesse, aucun hérétique ni païen ne pouvait vivre, -et qu’aucun tyran ne pouvait opprimer les habitants. Mais lorsque -Edesse, plus tard, fut prise et profanée par les Sarrasins, elle perdit -le privilège de cette sainte lettre. - -Lors donc que Jude Thadée vint auprès d’Abgare, pour accomplir la -promesse faite par Jésus, le roi découvrit aussitôt sur son visage un -rayonnement de splendeur divine. Emerveillé et épouvanté, il dit: «Tu es -vraiment le disciple de Jésus, fils de Dieu, qui m’a promis de m’envoyer -l’un de ses disciples pour me guérir et pour me donner la vraie vie!» Et -Thadée: «Si tu crois dans le Fils de Dieu, tous les désirs de ton cœur -seront réalisés!» Et Abgare: «Certes, je crois en lui; et bien -volontiers j’égorgerais les méchants Juifs qui l’ont crucifié!» Or le -roi Abgare était lépreux; mais Thadée prit la lettre du Seigneur, lui en -frotta le visage, et aussitôt sa lèpre disparut. - -II. Jude prêcha ensuite en Mésopotamie et dans le Pont, et Simon en -Egypte. Puis ils se rendirent en Perse, et y trouvèrent deux mages -Zaroës et Arphaxal, que saint Matthieu avait chassés de l’Ethiopie. En -ce temps-là Baradac, général babylonien, qui s’apprêtait à partir en -guerre contre les Indiens, consulta ses dieux sur l’issue de sa -campagne. Et il obtint pour réponse que ses dieux ne pourraient lui -répondre aussi longtemps que les deux apôtres chrétiens seraient dans le -pays. Baradac fit alors rechercher les deux apôtres, leur demanda qui -ils étaient et pourquoi ils étaient venus. Et ils répondirent: «De -nation, nous sommes Hébreux, de condition, serviteurs du Christ; et nous -sommes venus ici pour ton salut et celui des tiens.» Et Baradac: «Je -vous écouterai plus à loisir quand je serai revenu vainqueur de mon -expédition.» Et les apôtres: «Mieux vaudrait pour toi connaître dès -maintenant celui qui, seul, peut te donner la victoire!» Et Baradac: «Si -vous êtes plus puissants que nos dieux, prédites-moi quelle sera l’issue -de ma campagne!» Et les apôtres: «Pour que tu reconnaisses combien tes -dieux sont menteurs, demande-leur d’abord de répondre à ta question!» -Alors les devins, consultés, prédirent une grande guerre, et une grande -fuite de peuples après la bataille. Sur quoi les apôtres se mirent à -rire. Et Baradac: «Comment! Je tremble d’effroi, et vous riez?» Et les -apôtres: «Sois sans crainte, car la paix est entrée ici avec nous. -Demain, à la troisième heure, des envoyés viendront te trouver ici de la -part des Indiens, pour te demander la paix et se soumettre à ton -pouvoir.» Alors ce fut au tour des prêtres de railler, et ils dirent à -Baradac: «Ces gens-là veulent te tromper afin que, pendant que tu seras -sans défiance, l’ennemi se jette sur toi!» Et les apôtres: «Nous ne -t’avons pas dit d’attendre un mois, mais seulement un jour! Dès demain, -tu auras la paix et la victoire!» Alors Baradac les fit tenir sous bonne -garde les uns et les autres. Le lendemain, tout arriva comme les apôtres -l’avaient prédit; et comme Baradac voulait châtier les devins de leur -mensonge, les apôtres l’en empêchèrent, disant qu’ils n’étaient pas -envoyés pour tuer les vivants, mais pour vivifier les morts. Baradac en -fut très surpris, comme aussi de l’insistance qu’ils mettaient à refuser -ses présents. Il les conduisit donc à son roi, et lui dit: «Sire, voici -des dieux cachés sous la figure humaine!» Mais les mages, jaloux des -apôtres, les accusèrent d’être des méchants, qui méditaient la fin du -royaume. Alors Baradac: «Si vous l’osez, discutez avec ces deux hommes!» -Et les mages: «Nous ne voulons pas discuter avec eux; mais fais venir -ici les hommes les plus éloquents de la ville; et, s’ils peuvent parler, -nous reconnaîtrons notre ignorance.» Et, en effet, amenés devant eux, -les plus habiles avocats devinrent aussitôt muets et incapables même de -s’exprimer par gestes. Et les mages dirent au roi: «Pour te prouver -notre pouvoir, nous allons leur permettre de parler, mais nous leur -défendrons de marcher; puis nous leur permettrons de marcher, mais nous -les empêcherons de voir, même avec les yeux ouverts.» Et tout cela -arriva comme ils l’avaient dit. Alors Baradac mena les avocats en -présence des apôtres. Et en voyant ceux-ci tout vêtus de haillons, les -avocats les méprisèrent au fond de leur cœur. Mais Simon leur dit: -«C’est chose fréquente que des écrins d’or et de diamant ne contiennent -que des matières viles, tandis que de viles caisses de bois enferment -des bijoux faits de pierres précieuses. Mais si vous promettez de -renoncer au culte des idoles et d’adorer le Dieu invisible, nous ferons -sur vous le signe de la croix, et vous pourrez confondre les mages!» -Ainsi fut fait; et lorsque les avocats revinrent auprès des mages, -ceux-ci n’eurent plus aucun pouvoir sur eux. Alors la foule se mit à les -insulter, et fit amener des serpents pour les étouffer. Mais les deux -apôtres, appelés par le roi, prirent les serpents dans leurs manteaux et -les lancèrent sur les mages, en disant: «Au nom du Seigneur, vous ne -mourrez pas, mais, déchirés par les serpents, vous remplirez l’air de -vos cris de douleur!» Aussitôt les serpents se mirent à dévorer leurs -chairs, et les mages hurlaient comme des loups; et le roi et la foule -priaient les apôtres d’ordonner aux serpents de les mettre à mort. Mais -les apôtres: «Nous avons été envoyés pour ressusciter les morts, et non -pour tuer les vivants!» Après quoi, ayant prié Dieu, ils ordonnèrent aux -serpents de reprendre, dans le corps des mages, tout le venin qu’ils y -avaient déposé, puis de s’enfuir aux lieux d’où ils étaient venus. Les -serpents obéirent; et, pendant cette seconde épreuve, la douleur des -mages fut plus vive encore. Et les apôtres leur dirent: «Vous souffrirez -ainsi pendant trois jours, afin de vous guérir de votre malice!» Mais, -le troisième jour, venant à eux, les apôtres leur dirent: -«Notre-Seigneur ne veut pas qu’on le serve par force, donc levez-vous, -soyez délivrés de vos souffrances, et allez-vous-en, avec plein pouvoir -de faire ce que vous voudrez!» Et les mages s’en allèrent guéris, mais -sans renoncer à leur malice; et ils soulevèrent contre les apôtres la -Babylonie tout entière. - -Plus tard, la fille d’un des principaux de la ville, ayant mis au monde -un enfant, accusa un saint diacre de l’avoir violée. Les parents -voulaient tuer le diacre; mais les apôtres, survenant, demandèrent quand -l’enfant était né. Et les parents: «Hier, à la première heure!» Et les -apôtres: «Amenez ici cet enfant, et amenez en même temps le diacre que -vous accusez!» Cela fait, les apôtres dirent à l’enfant: «Enfant, au nom -de Jésus, dis-nous si c’est bien cet homme-là qui t’a procréé!» Et -l’enfant: «Cet homme-là est chaste et saint, et n’a jamais souillé sa -chair!» Sur quoi les parents de la jeune fille pressèrent les apôtres de -faire dire à l’enfant quel était le vrai coupable. Mais les apôtres: -«Notre tâche est de faire absoudre les innocents, non de perdre les -coupables!» - -Vers le même temps, deux tigres féroces, qu’on avait enfermés dans des -caveaux, s’échappèrent, dévorant tous ceux qu’ils rencontraient. Alors -les apôtres vinrent au-devant d’eux et, ayant invoqué le nom du -Seigneur, les rendirent doux comme des agneaux. Ils voulurent ensuite -s’en aller de la ville, mais, à la demande des habitants, ils y -restèrent encore pendant un an et trois mois; et, durant ce temps, plus -de soixante mille personnes furent baptisées, y compris le roi et les -principaux seigneurs. - -Cependant, les deux mages susdits s’étaient rendus dans une ville nommée -Suamir, où il y avait soixante-dix prêtres des idoles; et ils excitèrent -ces prêtres contre les apôtres. Lors donc que ceux-ci, après avoir -parcouru toute la province, arrivèrent dans cette ville, les prêtres et -le peuple s’emparèrent d’eux et les conduisirent au temple du soleil. -Sur quoi un ange apparut aux deux saints et leur dit: «Choisissez l’une -de ces deux alternatives: ou bien la mort immédiate de ces méchants, ou -votre martyre!» Et les apôtres: «Ce que nous demandons, c’est que Dieu -convertisse ces hommes, et nous accorde, à nous, la palme du martyre!» -Puis, au milieu d’un grand silence, ils dirent à la foule: «Afin que -vous sachiez que ces idoles sont pleines de démons, nous ordonnons à -ceux-ci d’en sortir, et de briser, chacun, sa statue!» Aussitôt, des -statues sortirent des Ethiopiens, noirs et nus, qui, après les avoir -brisées, s’enfuirent avec des cris terribles. Ce que voyant, les prêtres -se jetèrent sur les apôtres et les égorgèrent. Et aussitôt, dans un ciel -d’une sérénité parfaite, des coups de foudre jaillirent qui fendirent en -deux le temple et réduisirent les mages à l’état de charbons. Et le roi -fit transporter les corps des apôtres dans sa capitale, où il éleva en -leur honneur une église magnifique. - -D’autre part, Isidore, dans son livre sur la mort des apôtres, Eusèbe -dans son _Histoire ecclésiastique_, Bède dans ses commentaires des -_Actes des Apôtres_ et Jean Beleth dans sa _Somme_, affirment que saint -Simon souffrit le supplice de la croix. Suivant eux, le saint, après -avoir prêché en Egypte, revint à Jérusalem, où les apôtres l’élurent, -d’une voix unanime, pour remplacer Jacques le Mineur sur le siège -épiscopal. Il gouverna donc l’Eglise de Jérusalem pendant nombre -d’années et ressuscita trente morts. Il avait atteint l’âge de cent -vingt ans, lorsque, sous le règne de Trajan, il fut pris et mis en croix -par le consul Atticus. Mais ces mêmes écrivains admettent que ce saint -Simon peut avoir été un autre Simon, fils de Cléophas et neveu de saint -Joseph. - - - - -CLVIII - -SAINT QUENTIN, MARTYR - -(31 octobre) - - -Quentin était de famille noble et citoyen romain. Il était venu dans la -ville d’Amiens et y opérait de nombreux miracles, lorsque, par ordre de -Maximien, le préfet de la ville s’empara de lui, et le jeta en prison -après l’avoir fait rouer de coups. Mais un ange délivra le prisonnier, -qui s’empressa de retourner sur la grand’place pour y prêcher au peuple. -Arrêté de nouveau, étendu sur un chevalet où ses veines se rompirent, -cruellement frappé de nerfs de bœuf, brûlé avec de l’huile, de la poix -et de la graisse bouillantes, il supportait tout, et raillait le préfet. -Celui-ci, furieux, lui fit jeter au visage de la chaux, du vinaigre et -de la moutarde. Puis, voyant que cela même ne l’émouvait point, il le -fit transporter en un lieu du Vermandois; et là, après lui avoir fait -enfoncer deux grands clous dans la tête, et dix autres sous les ongles -et dans la chair, il ordonna enfin de le décapiter. - -Le corps du saint, jeté dans une rivière, y resta caché pendant -cinquante-cinq ans. Il fut retrouvé par une dame noble de Rome, dans les -conditions que voici. Cette dame qui était aveugle et très pieuse, fut -avertie la nuit par un ange d’avoir à se rendre au camp de Vermandois, -pour y retrouver le corps de saint Quentin et l’ensevelir. Elle se -rendit donc au lieu dit, avec une nombreuse escorte, et, arrivée là, se -mit en prière. Et aussitôt le corps de saint Quentin flotta, intact et -parfumé, à la surface des eaux. La dame, qui en récompense de ses soins, -avait recouvré la vue, s’occupa d’ensevelir le saint, ordonna de bâtir -une église sur son tombeau, et, cela fait, s’en retourna à Rome. - - - - -CLIX - -LA TOUSSAINT - -(1er novembre) - - -La fête de la Toussaint a été instituée pour quatre objets: en premier -lieu, pour commémorer la consécration d’un certain temple; en second -lieu pour suppléer à des omissions; en troisième lieu pour expier nos -négligences; en quatrième lieu pour nous faciliter l’accomplissement de -nos vœux. - -1º Voici d’abord l’histoire de la consécration du temple. Les Romains, -devenus maîtres du monde, avaient construit un temple énorme, au milieu -duquel ils avaient placé leur idole; et tout à l’entour étaient les -idoles de toutes les provinces conquises, la face tournée vers l’idole -des Romains. Et l’on raconte que, lorsque l’une des provinces se -révoltait, son idole, par un artifice diabolique, tournait le dos à -celle des Romains; sur quoi Rome envoyait dans cette province une -nombreuse armée. Mais bientôt ce temple ne suffit pas aux Romains, qui -construisirent pour chaque dieu un temple particulier. Et comme tous les -dieux ne pouvaient pas avoir un temple à eux dans la ville, les Romains, -pour mieux étaler leur folie, construisirent en l’honneur de tous les -dieux un temple plus admirable encore que les autres, et l’appelèrent le -Panthéon, ce qui signifie le temple de tous les dieux. Pour tromper le -peuple, les prêtres des idoles lui racontèrent que la déesse Cybèle, -qu’ils appelaient la mère de tous les dieux, leur était apparue; et -cette déesse leur aurait dit que, si Rome voulait remporter la victoire -sur toutes les nations, on eût à élever, à tous les dieux ses fils, un -temple magnifique. Ce temple fut construit sur une base circulaire, afin -de symboliser l’éternité des dieux; mais lorsqu’on eût élevé les murs à -une certaine hauteur, on vit qu’ils ne pouvaient pas tenir à cause de la -largeur du diamètre. Alors, on imagina de remplir l’intérieur de terre, -pour faire tenir les murs; et à cette terre on mêla quelques pièces -d’argent. Puis, quand le temple fut achevé, on déclara que tous ceux qui -emporteraient de la terre pour le déblayer auraient le droit de -s’approprier tout ce qu’ils trouveraient dans la terre: sur quoi le -peuple se précipita en foule dans le temple, avec l’espoir de -s’approprier les pièces d’argent mêlées à la terre, et le temple ne -tarda pas à être déblayé. On dit aussi que, au sommet du temple, les -Romains placèrent une coupole de bronze doré où étaient sculptées toutes -les provinces; mais cette coupole, plus tard, tomba, laissant un vide -dans le toit du temple. Or, sous le règne de l’empereur Phocas, lorsque -depuis longtemps déjà Rome était devenue chrétienne, le pape Boniface, -quatrième successeur de saint Grégoire, obtint de l’empereur le susdit -temple, le débarrassa de toutes ses idoles, et, le 3 mai de l’année 605, -le consacra à la Vierge Marie et à tous les martyrs: d’où il reçut le -nom de Sainte-Marie aux Martyrs, mais le peuple l’appelle plus -couramment Sainte-Marie la Ronde. Plus tard encore, un pape nommé -Grégoire transporta au 1er novembre la date de la fête anniversaire de -cette consécration: car à cette fête les fidèles venaient en foule, pour -rendre hommage aux saints martyrs, et le pape jugea meilleur que la fête -fut célébrée à un moment de l’année où, les vendanges et les moissons -étant faites, les pèlerins pouvaient plus facilement trouver à se -nourrir. En même temps, ce pape décréta qu’on célébrerait, ce jour-là, -dans l’Eglise tout entière, non seulement l’anniversaire de cette -consécration, mais la mémoire de tous les saints. Et ainsi ce temple, -qui avait été construit pour toutes les idoles, se trouve aujourd’hui -consacré à tous les saints. - -2º La fête de la Toussaint a été instituée pour suppléer à des -omissions: car il y a beaucoup de saints que nous oublions, et qui non -seulement n’ont pas de fête propre, mais qui ne se trouvent même pas -commémorés dans nos prières. C’est, en effet, chose impossible que nous -célébrions séparément la fête de tous les saints, tant à cause de leur -innombrable quantité que de notre faiblesse et du manque de temps. Dans -l’épître qu’il a mise en préface à son calendrier, saint Jérôme dit: «A -l’exception du 1er janvier, il n’y a pas, dans toute l’année, un seul -jour où l’on ne puisse trouver inscrite la mémoire d’au moins cinq mille -martyrs. Et c’est pour cela que l’Eglise, dans sa sagesse, ne pouvant -pas accorder à chacun des saints un jour de fête spécial, a décrété que, -du moins, une fois par an, tous les saints seraient fêtés ensemble en -grande solennité.» - -3º La fête de la Toussaint a été instituée pour expier des négligences. -Car bien que nous ne célébrions la fête que de peu de saints, encore -négligeons-nous souvent ceux-là même, par ignorance ou par paresse. Et -c’est de ce péché que nous pouvons nous délivrer en célébrant d’une -façon générale tous les saints, le jour de la Toussaint. - -Notons, à ce propos, que les saints du Nouveau Testament que nous fêtons -en ce jour, comme dans tout le cours de l’année, se répartissent en -quatre catégories: les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les -vierges. La première catégorie est celle des apôtres, qui dépassent tous -les autres saints en dignité, en pouvoir, en sainteté et en efficacité. -La seconde catégorie est celle des martyrs, dont l’excellence se -manifeste en ce qu’ils ont souffert des maux très variés, avec une -constance invariable et une extrême utilité pour le salut des hommes. La -troisième catégorie est celle des confesseurs, qui ont proclamé Dieu de -trois façons: par le cœur, la bouche, et les œuvres. Enfin, la quatrième -catégorie est celle des vierges, dont la dignité et l’excellence se -manifestent en ce que: 1º elles sont les épouses du Roi éternel; 2º -elles sont comparables aux anges; 3º elles jouissent au Ciel de nombreux -privilèges (étant admises à porter la couronne de l’auréole, à chanter -les cantiques, à marcher derrière l’Agneau, etc.); 4º elles sont -supérieures aux femmes mariées. Car, comme le dit saint Augustin, «la -fécondité la plus riche et la plus heureuse, pour une femme, est celle -qui consiste non à s’alourdir le ventre mais à s’agrandir l’âme», -attendu que «la fécondité du ventre ne remplit, que la terre, tandis que -la fécondité de l’âme remplit le ciel». Gilbert dit que, «si l’état de -mariage est bon, la virginité est meilleure». Et saint Jérôme écrit, -dans sa lettre à Pammaque: «Entre l’état de mariage et la virginité, la -différence est la même qu’entre l’état de non-péché et l’état de bonnes -œuvres; ou encore, d’une façon plus simple, qu’entre le bien et le -mieux.» - -4º Enfin la fête de la Toussaint a été instituée pour nous faciliter -l’obtention de nos vœux. De même que nous honorons en ce jour tous les -saints, de même nous leur demandons d’intercéder, tous ensemble, pour -nous, de façon à nous faire avoir plus facilement la miséricorde de -Dieu. Les saints peuvent, en effet, intercéder pour nous par leurs -mérites et par leur affection: par leurs mérites, en ce que le surplus -de leurs bonnes œuvres s’emploie à compenser nos fautes; par leur -affection, en ce qu’ils demandent à Dieu que nos vœux se réalisent, -chose qu’ils ne font, cependant, que quand ils savent que cela ne -contrarie pas la volonté de Dieu. - -Et que, dans ce jour, tous les saints se joignent pour intercéder en -notre faveur, c’est ce que prouve une vision qui eut lieu l’année qui -suivit l’institution de cette fête. Le jour de la Toussaint de cette -année-là, le gardien de l’église de Saint-Pierre, après avoir pieusement -fait le tour de tous les autels et imploré les suffrages de tous les -saints, s’assoupit un moment devant l’autel de saint Pierre. Il fut -alors ravi en extase et vit le Roi des Rois assis sur son trône, avec -tous les anges autour de lui. Puis vint la Vierge des Vierges, avec un -diadème de feu autour de la tête, et suivie de la foule innombrable des -vierges. Dès qu’elle entra, le Roi se leva et la fit asseoir sur un -trône, près de lui. Puis vint un homme vêtu de poils de chameau, et -suivi d’une multitude de vieillards vénérables; puis un autre homme, en -habits de pontife, suivi d’un groupe d’hommes habillés de la même façon. -Derrière eux s’avança une foule innombrable de soldats, que suivait à -son tour une foule infinie d’hommes de toutes les nations. Tous, -parvenus devant le Roi des Rois, s’agenouillèrent devant lui et se -mirent à l’adorer. L’homme en habits pontificaux entonna les matines; et -ainsi commença le service divin. Et l’ange qui avait conduit le susdit -gardien lui expliqua ensuite le sens de cette vision. Il lui dit que la -Vierge assise sur le trône était la mère de Dieu, que l’homme vêtu de -poils de chameau était saint Jean-Baptiste, ayant derrière lui les -patriarches et les prophètes; que l’homme en habits pontificaux était -saint Pierre, suivi des apôtres; que les soldats étaient les martyrs, et -que la foule était formée des saints confesseurs. Et l’ange dit au -gardien que tous ces saints étaient venus en présence du Roi des Rois -pour le remercier de l’honneur que lui rendaient, en ce jour, les -hommes, et pour prier pour le monde entier. Puis l’ange conduisit le -gardien dans un autre lieu, où il lui montra des personnes des deux -sexes, dont les unes étaient vêtues d’or, ou assises à des tables -somptueuses, tandis que d’autres, nues et misérables, mendiaient du -secours. Et l’ange dit au gardien: «Ce lieu est le Purgatoire. Les Ames -que tu vois dans l’abondance sont celles qu’assistent copieusement les -suffrages de leurs amis; les âmes de ces mendiants sont celles de -personnes qui n’ont point d’amis, au ciel ni sur la terre, pour -s’occuper d’elles.» Et l’ange ordonna au gardien de rapporter tout cela -au souverain pontife, afin que, après la fête de la Toussaint, il -instituât la fête des Ames, c’est-à-dire une fête où, du moins, des -suffrages communs s’élèveraient au Ciel en faveur de ceux qui n’avaient -personne pour adresser en leur faveur des suffrages particuliers. - - - - -CLX - -LE JOUR DES AMES - -(2 novembre) - - -L’Eglise a institué, en ce jour, la commémoration des fidèles défunts, -afin d’accorder un bénéfice général de prières à ceux, parmi ces -défunts, qui n’en possèdent point de particuliers. Cette fête a été -instituée à la suite de la vision racontée au chapitre précédent. Pierre -Damien raconte aussi que saint Odilon, abbé de Cluny, apprenant que l’on -entendait souvent sortir de l’Etna les hurlements des démons, et les -voix plaintives d’âmes défuntes qui demandaient à être arrachées de -leurs mains par des aumônes et des prières, décida que, dans les -monastères de son ordre, la fête de la Toussaint serait suivie de la -commémoration des âmes défuntes; et cette décision fut ensuite approuvée -par l’Eglise entière. - -Trois questions sont à considérer, à propos de cette fête: 1º quelles -sont les âmes qui vont au purgatoire? 2º par qui sont-elles châtiées? 3º -en quel lieu vont-elles? - -1º Trois sortes d’âmes vont en purgatoire: d’abord celles qui meurent -sans avoir accompli la pénitence qui leur a été imposée; en second lieu -celles à qui le prêtre, par ignorance ou par négligence, n’a pas imposé -une pénitence suffisante; en troisième lieu celles qui emportent avec -elles, en mourant, «le bois, le foin et la stipule», c’est-à-dire qui, -tout en adorant Dieu, restent attachées aux biens de la terre. - -2º Sur la question de savoir par qui sont châtiées les âmes du -purgatoire, on est d’accord pour affirmer que leur purgation et punition -se fait par de mauvais anges, et non par de bons anges. Et l’on doit -croire, au contraire, que les bons anges visitent souvent leurs frères -et concitoyens dans le purgatoire, les consolent et les exhortent à -souffrir avec patience. - -3º Enfin, touchant le lieu du purgatoire, bon nombre de savants estiment -qu’il se trouve dans le voisinage de l’enfer, bien que d’autres -prétendent qu’il est situé dans l’air, et dans la zone torride. Nous -savons, d’autre part, que la toute-puissance divine peut assigner aux -diverses âmes des demeures différentes, et cela pour cinq causes: 1º -pour l’allégement de leur punition; 2º pour leur plus prompte -libération; 3º pour notre instruction; 4º pour l’expiation d’une faute -commise dans un certain lieu; 5º en raison de la prière d’un saint. -Chacune de ces causes peut être illustrée par un exemple. - -Première cause: allégement de la punition. Saint Grégoire rapporte que -plusieurs saints ont connu, par révélation, que des âmes étaient -simplement punies par le séjour dans les ténèbres. - -Seconde cause: plus prompte libération. Cela signifie que certaines âmes -sont placées en des lieux d’où elles puissent révéler aux vivants leur -misérable condition, et obtenir d’eux des prières pour être plus vite -tirées de peine. C’est ainsi que des pêcheurs du diocèse de saint -Théobald prirent en automne un grand morceau de glace, prise qui leur -fut plus agréable que celle d’un poisson, parce que leur évêque -souffrait de douleurs dans les pieds, et n’avait point de glace pour se -rafraîchir les membres malades. Mais un jour l’évêque entendit sortir du -glaçon une voix humaine qui lui dit: «Je suis une âme condamnée à -séjourner dans ce glaçon pour mes péchés; et je pourrais être délivrée -si tu disais pour moi trente messes pendant trente jours de suite!» Mais -comme l’évêque avait déjà dit la moitié des trente messes, et se -préparait à en dire une nouvelle, le diable souleva un grand conflit -entre les habitants de la ville: l’évêque, mandé pour apaiser la -discorde, se dépouilla de ses ornements sacrés, et ne dit point la messe -ce jour-là. Il eût donc à recommencer le lendemain une nouvelle -trentaine, et déjà il avait dit vingt messes lorsqu’une immense armée -assiégea la ville, et l’obligea cette fois encore, à passer la journée -loin de son église. Il recommença, le lendemain, une nouvelle trentaine; -et déjà il s’apprêtait pour la dernière messe lorsqu’on vint lui -annoncer que sa maison était en feu. Mais, comme on voulait qu’il -interrompît sa messe, il s’écria: «Si même la ville entière brûlait, je -dirais ma messe jusqu’au bout!» Et à peine l’eut-il dite que la glace -fondit, et que le feu s’évanouit comme un brouillard, sans laisser aucun -dommage. - -Troisième cause: notre instruction. Des âmes peuvent être placées en un -lieu d’où elles nous avertissent de la grandeur des peines que nous -vaudront nos péchés. C’est de quoi nous avons un exemple dans un fait -arrivé à Paris, et qui nous est raconté par le Chantre Parisien. Maître -Silo avait demandé à un docteur de ses amis, qui était malade, de -revenir, après sa mort, pour lui faire part de l’état où il se trouvait. -Quelques jours après, le docteur défunt lui apparut tout vêtu d’une -chape de parchemin où étaient inscrits des sophismes; et, à l’intérieur, -cette chape était garnie de charbons ardents. Et il dit à son ancien -compagnon: «Cette chape pèse plus lourdement à mon corps que si je -portais une tour sur mes épaules! Elle m’a été imposée en punition de la -gloire que m’avaient value mes sophismes.» Et comme maître Silo estimait -que c’était là une punition assez facile à supporter, le défunt lui dit -de lui toucher la main, et, de sa main, fit tomber sur lui une goutte de -sueur: cette goutte perfora la main de maître Silo plus cruellement que -n’aurait fait une flèche, et il y sentit une douleur épouvantable. Alors -le défunt lui dit: «Voilà ce que je sens dans tout mon corps!» Sur quoi -maître Silo, effrayé de l’énormité d’une telle peine, résolut de -renoncer au siècle et d’entrer en religion, ce qu’il fit après avoir -d’abord composé, à l’usage de ses collègues et élèves, le distique -suivant: - - Linquo choas ranis, cra corvis, vanaque vanis. - Ad logicam pergo quæ mortis non timet ergo[15]. - - [15] J’abandonne le coassement aux grenouilles, le croassement aux - corbeaux et les vanités aux vains; et je vais vers la seule logique - qui ne redoute point les _ergo_ de la mort! - -Quatrième cause: l’expiation d’une faute. Saint Augustin dit en effet -que certaines âmes subissent leur peine dans le lieu même où elles ont -commis leur faute, et c’est ce que prouve un exemple raconté par saint -Grégoire dans son quatrième dialogue. Un prêtre trouvait toujours, -lorsqu’il entrait dans son bain, un homme inconnu qui le servait avec de -grands égards. Et comme un jour, pour le récompenser, il lui offrait du -pain bénit, l’inconnu lui répondit tristement: «Hélas, mon Père, je ne -puis toucher à ce pain consacré! J’étais autrefois le maître de ce lieu, -et j’y suis retenu aujourd’hui, après ma mort, en punition de mes -fautes. Mais je te prie d’offrir à Dieu ce pain pour mes péchés; et, le -jour où tu ne me trouveras plus ici, tu sauras que tes prières auront -été exaucées.» Le prêtre offrit pour lui la sainte hostie pendant une -semaine; après quoi, quand il revint au bain, il ne le trouva plus. - -Cinquième cause: la prière d’un saint. C’est ainsi que, dans le chapitre -consacré à la fête de saint Patrice, nous avons raconté comment ce saint -a obtenu, pour certains morts, d’avoir leur purgatoire en un certain -lieu sous la terre. - -On peut se demander, ensuite, quels sont les suffrages qui peuvent aider -les âmes du purgatoire. Parmi ceux qui sont les plus utiles à ces âmes, -figurent la prière des amis, les aumônes, l’immolation de la sainte -hostie et l’observation des jeûnes. - -L’utilité des prières des amis nous est prouvée par l’exemple de -Paschase, tel que nous le raconte saint Grégoire dans ses _Dialogues_. -Ce Paschase était un homme plein de vertu et de sainteté; mais comme on -avait élu deux souverains pontifes, et qu’ensuite l’Eglise s’était -décidée à reconnaître l’un d’entre eux, Paschase s’était obstiné, -jusqu’à sa mort, à lui préférer l’autre. Quand il mourut, un possédé fut -guéri en touchant sa dalmatique, posée sur son cercueil. Mais, longtemps -après, l’évêque de Capoue, Germain, étant entré au bain pour cause de -santé, aperçut le susdit Paschase qui le servait humblement. Effrayé, il -se demanda ce que pouvait faire là un si saint homme. Et Paschase lui -dit qu’il portait le châtiment d’avoir soutenu la mauvaise cause dans la -rivalité des deux papes. Et il ajouta: «Prie Dieu pour moi; et le jour -où tu ne me retrouveras plus ici, c’est que ta prière aura été exaucée!» -Germain pria donc pour lui; et, quelques jours après, en revenant au -bain, il ne le vit plus.--Autre exemple: Pierre de Cluny raconte qu’un -prêtre, qui célébrait tous les jours une messe pour les morts, fut -dénoncé à son évêque, et suspendu de son office. Or, un jour que -l’évêque traversait le cimetière pour célébrer les matines, les morts se -soulevèrent contre lui en disant: «Cet évêque, non content de ne point -dire de messe pour nous, nous a encore enlevé notre prêtre. Mais, s’il -ne répare point le mal qu’il a fait, la mort l’attend!» Aussi l’évêque -s’empressa-t-il de lever la suspension du prêtre, et de dire lui-même, -désormais, des messes pour les morts. - -Combien sont agréables aux morts les prières des vivants, c’est ce que -nous prouve un exemple cité par le Chantre Parisien. Un homme avait -coutume, en traversant le cimetière, de réciter un psaume pour les -morts. Et comme, un jour, ses ennemis le poursuivaient dans le -cimetière, les morts se soulevèrent, le protégèrent et mirent en fuite -ses ennemis épouvantés. - -Voici maintenant, d’après saint Grégoire, un exemple qui prouve combien -les aumônes sont précieuses pour la libération des âmes défuntes. Un -soldat, qui était mort et revenu à la vie, raconta qu’il avait vu un -pont sous lequel coulait un fleuve noir et fétide. Au delà du pont -s’étendait une belle prairie, parée de fleurs parfumées, et où se -promenaient, par groupes, des hommes vêtus de blanc. Mais tout pécheur -qui s’aventurait sur le pont tombait dans l’horrible fleuve, et seuls -les justes s’avançaient d’un pas sûr jusque dans la prairie. Et le -soldat vit, dans ce fleuve, un homme nommé Pierre, qui était couché sur -le dos, ayant sur soi un énorme poids de fer. Et on lui dit que cet -homme souffrait cette peine parce que, de son vivant, quand il avait à -châtier un coupable, il le faisait par cruauté plus que par obéissance. -Un autre homme, nommé Etienne, était déjà tombé dans le fleuve, lorsque -des hommes vêtus de blanc le prirent par les bras et le hissèrent jusque -dans la prairie. Et l’on dit au soldat que ces hommes représentaient les -aumônes d’Etienne luttant contre les vices de sa chair. - -Combien l’immolation de l’hostie peut servir aux défunts, c’est ce que -nous prouvent de nombreux exemples. Saint Grégoire raconte, dans ses -_Dialogues_, qu’un de ses moines, nommé Juste, étant sur le point de -mourir, avait avoué qu’il possédait secrètement trois pièces d’or. Saint -Grégoire ordonna de placer ces trois pièces dans son cercueil, en -disant: «Que ton argent t’accompagne dans la perdition!» Mais en même -temps il demanda aux frères d’immoler l’hostie pour le mort pendant -trente jours. Au bout des trente jours, le mort apparut à un de ses -frères. Et comme celui-ci lui demandait en quel état il se trouvait: -«J’ai été, jusqu’ici, en fort mauvais état; mais, ce matin, j’ai été -admis à la communion et ma peine a cessé!» - -L’immolation de l’hostie peut même servir pour les vivants. Un homme, -dont tous les compagnons avaient été écrasés sous une roche, dans une -mine d’argent, restait vivant, mais se trouvait enfermé dans la mine, -faute d’issue. Sa femme, le croyant mort, faisait dire tous les jours -une messe pour lui, où elle assistait elle-même. Mais pendant trois -jours le diable, l’arrêtant sur son chemin, lui dit: «Inutile d’aller -plus loin, car la messe est déjà dite!» De telle sorte que, pendant ces -trois jours, la femme ne fit point célébrer de messe pour son mari, et -ne put pas non plus offrir sur l’autel le pain, la cruche de vin et le -cierge qu’elle offrait tous les jours. Or, peu de temps après, un homme -qui travaillait dans la mine entendit une voix qui semblait venir -d’au-dessous de lui, et qui lui disait: «Ne frappe pas aussi fort, car -voici une grosse pierre qui menace de tomber sur moi!» Alors le mineur -cessa de creuser en cet endroit, et, sur le côté, se fraya un chemin -jusqu’à un endroit où il trouva, vivant et en parfaite santé, celui que -l’on croyait mort. Et comme on lui demandait comment il avait pu vivre -là si longtemps, il dit que, tous les jours, excepté pendant trois -jours, une main invisible lui avait apporté du pain, une cruche de vin -et un cierge allumé. Ce qu’entendant sa femme, ravie de bonheur, comprit -que c’était de son offrande que son mari avait vécu. Ce miracle, que -nous raconte Pierre de Cluny, a eu lieu dans un village appelé -Ferrières, du diocèse de Grenoble. Et pareillement saint Grégoire -raconte l’histoire d’un marin qui allait périr en mer lorsqu’une messe, -dite pour lui par un prêtre, lui permit de sortir des flots. Et comme on -lui demandait de quoi il avait pu vivre, sur son épave, il dit qu’un -inconnu lui avait apporté un pain: or, c’était à l’heure même où le -prêtre immolait l’hostie pour lui. - -Les jeûnes et autres pénitences, de la part des parents et amis des -morts, peuvent également être d’un grand prix pour abréger aux âmes la -durée de leur peine. Une veuve se désespérait de sa pauvreté, lorsque le -diable lui apparut et lui promit de la rendre riche, si elle consentait -à faire ce qu’il voudrait. La femme y consentit; et le diable lui -ordonna quatre choses: 1º de contraindre à la fornication des hommes -d’église qui demeuraient chez elle; 2º d’accueillir chez soi des -pauvres, mais pour les renvoyer ensuite nus, au milieu de la nuit; 3º -d’empêcher les prières à l’église, en parlant très haut; et 4º de ne -souffler mot de tout cela à âme qui vive. Or, comme cette, femme allait -mourir, et que son fils l’engageait à se confesser, elle lui avoua ce -qu’elle avait fait, et lui dit que, tel étant son cas, aucune confession -ne pourrait la sauver. Mais comme le fils insistait en pleurant, et -promettait de faire pour elle autant de pénitence qu’il faudrait, elle -finit par consentir à ce qu’il allât chercher un prêtre. Mais, avant que -le prêtre ne fût arrivé, les démons se jetèrent sur elle, lui causant -une frayeur si forte, qu’elle en mourut. Son fils n’en confessa pas -moins au prêtre le péché de sa mère; et celle-ci, après qu’il eût fait -pénitence pendant sept ans, lui apparut, pour le remercier de l’avoir -délivrée. - -Mais nous devons ajouter que ces suffrages, pour avoir de la valeur, -doivent provenir de personnes étant elles-mêmes vertueuses: car les -suffrages des méchants ne servent de rien aux âmes des défunts. Un -soldat était couché avec sa femme dans son lit; et, comme la lune -envoyait ses rayons dans la chambre, le soldat s’étonnait de ce que les -créatures raisonnables refusassent d’obéir à la loi divine, tandis que -les êtres sans raison y obéissaient: après quoi il se mit à parler des -péchés d’un de ses camarades, qui était mort. Mais au même instant le -mort entra dans la chambre et lui dit: «Mon ami, ne pense mal de -personne; et, si j’ai péché envers toi, pardonne-le-moi!» Le soldat lui -ayant demandé en quel état il se trouvait, il répondit: «Je suis torturé -de mille façons, en punition surtout d’avoir violé un cimetière et d’y -avoir blessé quelqu’un pour lui dérober sa cape. C’est cette cape que je -suis condamné à porter sur mon dos; et une montagne n’y pèserait pas -davantage!» Il demanda à son camarade de faire dire des prières pour -lui. Mais comme son camarade lui proposait de les faire dire par tel et -tel prêtre, le mort, sans rien répondre, secouait la tête en signe de -refus. Enfin le vivant lui demanda s’il voulait qu’un certain ermite -priât pour lui. Et le mort: «Oh! plût à Dieu que celui-là consentît à -prier pour moi!» Et il dit encore à son compagnon, avant de disparaître: -«Je te préviens que, dans deux ans d’aujourd’hui, tu mourras à ton -tour!» De telle sorte que le soldat put changer de vie, et s’endormir -dans le Seigneur. - -Quand nous disons que les suffrages offerts par les méchants ne peuvent -servir aux morts, on entend bien que nous voulons parler des prières, -jeûnes, etc., mais non des sacrements, tels que la célébration de la -messe, dont le plus mauvais prêtre ne saurait empêcher le caractère -sacré. Et les mourants doivent, à ce propos, se garder de commettre à -des méchants le soin de veiller, après leur mort, sur le salut de leurs -âmes, afin que ne leur arrive point l’aventure qui arriva à certain -soldat partant pour combattre les Maures avec Charlemagne. Ce soldat -avait demandé à un de ses parents, au cas où il mourrait, de vendre son -cheval et d’en distribuer le prix aux pauvres. Après quoi le soldat -mourut: mais son parent, trouvant le cheval à son goût, le garda pour -lui. Or, peu de temps après, le mort lui apparut et lui dit: «Infidèle -parent, tu m’as fait souffrir pendant huit jours les peines du -purgatoire, en ne donnant pas aux pauvres le prix de mon cheval; mais tu -en seras puni, car, aujourd’hui même, les diables vont emporter ton âme -en enfer!» Et, au même instant, on entendit dans l’air une grande -clameur, comme des cris de lions, d’ours et de loups; et l’âme du -mauvais parent fut emportée en enfer. - - - - -CLXI - -LES QUATRE COURONNÉS, MARTYRS - -(8 novembre) - - -Les quatre couronnés s’appelaient Sévère, Sévérien, Carpophore et -Victorin. Par l’ordre de Dioclétien, ils furent battus de verges -plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît. On fut pendant très longtemps -sans trouver les noms de ces quatre martyrs; et l’Eglise, faute de -connaître leurs noms, décida de célébrer leur fête le même jour que -celle de cinq autres martyrs, Claude, Castor, Symphorien, Nicostrate et -Simplice, qui subirent le martyre deux ans plus tard. Ces cinq martyrs -étaient sculpteurs; et comme ils se refusaient à sculpter une idole pour -Dioclétien, ils furent enfermés vivants dans des tonneaux plombés, et -précipités dans la mer, en l’an du Seigneur 287. C’est donc le jour de -la fête de ces cinq martyrs que le pape Melchiade ordonna que fussent -commémorés, sous le nom des Quatre Couronnés, les quatre autres martyrs -dont on ignorait les noms. Et bien que, par la suite, une révélation -divine eût permis de connaître les noms de ces saints, l’usage se -conserva de les désigner sous le nom collectif des Quatre Couronnés. - - - - -CLXII - -SAINT THÉODORE, MARTYR - -(9 novembre) - - -Théodore souffrit le martyre dans la ville des Marmanites, sous le règne -des empereurs Dioclétien et Maximien. Comme le préfet de la ville lui -disait que, s’il sacrifiait aux idoles, il serait restitué dans son -ancienne dignité militaire, il répondit: «Je sers maintenant dans -l’armée de mon Dieu et de son fils, Jésus-Christ!» Et le préfet: «Ainsi -ton Dieu a un fils?» Et Théodore: «Oui.» Et le préfet: «Pouvons-nous le -connaître?» Et Théodore: «Plût au ciel que vous le connussiez et -vinssiez à lui!» Ayant reçu l’ordre de sacrifier aux idoles, Théodore -entra, de nuit, dans le temple de Mars, et y mit le feu. Dénoncé par -quelqu’un qui l’avait vu faire, il fut jeté en prison pour y mourir de -faim. Mais le Seigneur lui apparut et lui dit: «Aie confiance, mon -serviteur Théodore, car je suis avec toi!» Puis une troupe d’anges, -vêtus de blanc, entra dans la cellule et se mit à chanter des psaumes -avec le prisonnier. Ce que voyant, les gardiens s’enfuirent, épouvantés. - -Le lendemain Théodore fut de nouveau invité à sacrifier aux idoles. Et -il dit: «Vous pouvez brûler mes chairs et me prodiguer tous les -supplices; tant que respireront mes narines je ne renierai point mon -Dieu!» Il fut alors pendu à un poteau, et on lui déchira les chairs si -cruellement que ses côtes furent mises à nu. Alors le préfet: «Théodore, -veux-tu être avec nous ou avec ton Christ?» Et lui: «C’est avec mon -Christ que j’ai été, et suis, et serai!» Le préfet le fit brûler sur un -bûcher, où il rendit l’âme; mais son corps resta intact, et une odeur -délicieuse s’en exhalait, et l’on entendit une voix qui disait: «Viens, -mon aimé, entre dans la joie de ton Seigneur!» Et bon nombre -d’assistants virent le ciel s’ouvrir. Ce martyre eut lieu en l’an du -Seigneur 287. - - - - -CLXIII - -SAINT MARTIN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(11 novembre) - - -I. Martin était originaire de la Pannonie; mais il fut élevé à Pavie, en -Italie, et servit ensuite les empereurs Constantin et Julien, avec son -père, qui était tribun des soldats. Cependant, ce n’est pas de son plein -gré qu’il entra dans l’armée: car, inspiré d’en haut dès son enfance, à -l’âge de douze ans il s’était enfui dans une église, pour demander à -devenir catéchumène; et il se serait fait ermite, si la faiblesse de sa -santé ne l’en eût empêché. Mais lorsque les empereurs résolurent que les -fils des vétérans eussent à servir avec leurs pères, force fut au jeune -Martin de s’enrôler. Il avait alors quinze ans. Et, du moins, ne -voulut-il avoir qu’un seul serviteur, que d’ailleurs lui-même se -plaisait à servir, lui brossant ses vêtements et lui ôtant sa chaussure. -Un jour d’hiver, comme il passait sous une des portes d’Amiens, il -rencontra un pauvre qui était tout nu. Aussitôt, coupant en deux, avec -son épée, le manteau dont il était recouvert, il en donna à ce pauvre -une des deux moitiés. Et, la nuit suivante, il vit le Christ lui-même -vêtu de cette moitié de manteau; et il entendit que Notre-Seigneur -disait aux anges qui l’entouraient: «Ce manteau, Martin me l’a donné -quand il n’était encore que catéchumène!» Le saint jeune homme, au -reste, ne tira de cette vision aucune vanité, mais y vit seulement une -nouvelle preuve de la bonté de Dieu. A dix-huit ans, il se fit baptiser. -Il aurait voulu se consacrer tout entier au Seigneur; mais son tribun -lui demanda de servir deux années encore, lui promettant de le laisser, -ensuite, libre de se retirer. Or, au bout de ces deux ans, et comme les -barbares envahissaient la Gaule, l’empereur Julien distribua de l’argent -entre les soldats chargés de les repousser. Mais Martin refusa d’en -prendre sa part, disant: «Je suis soldat du Christ et n’ai pas le droit -de combattre!» Julien, indigné, lui dit que ce n’était pas par piété, -mais par peur qu’il renonçait au service, devant la guerre imminente. Et -l’intrépide jeune homme lui répondit: «Puisque tu mets ma conduite sur -le compte de la lâcheté, je me présenterai demain sans armes en face de -l’ennemi, et je braverai ses coups avec le signe de la croix en guise de -casque et de bouclier.» Julien donna l’ordre qu’on le mît en demeure de -faire comme il avait dit. Mais le lendemain, dès le matin, l’ennemi -annonça qu’il se rendait avec tous ses biens: et ainsi la victoire fut -obtenue sans perte de sang, par le seul mérite du saint. - -Au sortir de l’armée, Martin se rendit auprès de saint Hilaire, évêque -de Poitiers, qui l’ordonna son coadjuteur. Mais une nuit, en rêve, le -Seigneur l’avertit d’avoir à aller visiter ses parents, qui étaient -restés païens. Il se mit en route, prévoyant avec raison qu’il aurait à -traverser toutes sortes d’épreuves. Au passage des Alpes, il fut attaqué -par des voleurs, qui, après lui avoir lié les mains derrière le dos, le -laissèrent à la garde de l’un d’eux. Et comme, avant de le laisser, ils -lui demandaient s’il avait peur, il répondit que jamais au contraire il -n’avait été plus rassuré, car il savait que la miséricorde divine se -faisait voir le plus volontiers dans les tentations. Resté seul avec le -voleur, il lui prêcha l’évangile, et le convertit: de telle sorte que -cet homme, après l’avoir reconduit sur la grand’route, mena depuis lors -une vie honorable. A Milan, ensuite, c’est le diable lui-même qui, -prenant forme humaine, aborda Martin et lui demanda où il allait. Et -Martin: «Je vais où mon maître m’appelle!» Et le diable: «Où que tu -ailles, tu trouveras le diable contre toi!» Mais Martin lui répondit: -«Avec l’aide du Créateur je ne crains rien de la créature!» Enfin, -arrivé à Pavie, Martin convertit sa mère: son père, au contraire, -persévéra dans l’idolâtrie. - -Peu de temps après, l’hérésie arienne s’étant répandue à Pavie, et -Martin se trouvant à peu près seul à y résister, on le chassa de la -ville, non sans l’avoir battu. Il revint à Milan et y fonda un -monastère; mais, de là encore, les ariens le bannirent. En compagnie -d’un seul prêtre, il se réfugia dans l’île Gallinaria. Pendant qu’il y -était, il absorba un jour, par erreur, de la graine d’ellébore; et déjà -le poison allait le faire mourir, lorsque, par la force de sa prière, il -vainquit à la fois le danger et la douleur. Enfin, ayant appris que -saint Hilaire était revenu d’exil, il alla le rejoindre, et fonda un -monastère près de Poitiers[16]. Là, un jour, il apprit qu’un catéchumène -venait de mourir sans avoir reçu le baptême. Il se rendit dans la -cellule du défunt, pria sur son corps et le rappela à la vie. Et ce -catéchumène rapporta que, au moment où on l’entraînait déjà en enfer, -deux anges avaient murmuré à l’oreille de son juge que c’était là le -pécheur pour qui priait saint Martin. Et le saint rendit également la -vie à un homme qui s’était pendu, ce qui permit à cet homme de faire -pénitence. - - [16] A Ligugé. - -L’évêque de Tours étant mort, la ville désigna Martin pour lui succéder. -En vain quelques évêques s’opposèrent à cette élection, sous prétexte -que Martin était négligé dans ses vêtements et d’humble figure. Il n’en -fut pas moins promu à l’évêché, malgré ses ennemis, et aussi malgré lui. -Et comme il ne pouvait supporter le tumulte de la ville, il fonda, à -deux milles de Tours, un monastère[17], où il vécut dans l’abstinence, -en compagnie de quatre-vingts disciples. Aucun d’eux ne buvait de vin, -sauf en cas de maladie; et le bien-être même, dans ce monastère, était -tenu pour un péché. - - [17] Marmoutier (ou le Monastère de Martin). - -Voyant qu’on invoquait comme un martyr un homme dont il ne pouvait -découvrir ni la vie ni les mérites, Martin se mit un jour en prière sur -la tombe du soi-disant martyr, et demanda à Dieu de vouloir bien lui -faire savoir ce qui en était. Alors, se retournant, il vit une ombre -noire qui, interrogée par lui, répondit que, loin d’être l’ombre d’un -saint, elle était celle d’un voleur, et frappée en châtiment de ses -crimes. Sur quoi Martin fit détruire l’autel consacré à ce prétendu -saint. - -Sévère et Gallus, disciples de saint Martin, racontent que ce saint -aborda un jour l’empereur Valentinien avec une requête, et que -l’empereur fit fermer devant lui les portes de son palais, sachant que -celui-ci venait demander des choses qu’on ne pouvait lui accorder. Mais -Martin, ayant été ainsi repoussé trois fois de suite, se vêtit d’un -cilice, se couvrit de cendres, et pendant une semaine s’abstint de -manger et de boire. Puis, averti par un ange, il se rendit au palais, et -pénétra librement jusqu’à l’empereur. Celui-ci, furieux de voir qu’il -avait pu entrer, refusa de se lever pour l’accueillir; mais le feu prit -à son trône, et si rapidement qu’il en eut la partie postérieure du -corps brûlée: de telle sorte que force lui fut bien de se lever. Alors, -reconnaissant la puissance divine, il se jeta dans les bras du saint et -lui accorda d’avance tout ce qu’il venait demander. - -Les mêmes auteurs nous racontent comment le saint ressuscita un mort. -Une mère l’ayant prié de ressusciter son jeune fils, qui venait de -mourir, le saint s’agenouilla, en présence d’une foule innombrable de -païens, et aussitôt l’enfant revint à la vie: sur quoi tous les païens -reçurent la foi. - -Telle était la sainteté de Martin que tout lui obéissait, même les -éléments, les arbres, et les bêtes. Un jour qu’il avait mis le feu à un -temple païen, et que le vent avait porté la flamme sur une maison -voisine, il monta sur le toit de cette maison, se plaça au milieu de la -flamme; et l’on vit celle-ci se retourner contre le vent pour épargner -la maison. Une autre fois, dans un naufrage, un marchand non encore -converti s’écria: «Dieu de Martin, sauve-nous!» et aussitôt le calme -succéda à la tempête. Une autre fois, comme Martin voulait abattre un -pin consacré au diable, en présence d’une foule de paysans, un de -ceux-ci lui dit: «Si tu as vraiment confiance en ton Dieu, laisse-nous -abattre cet arbre et le faire tomber sur toi!» Et au moment où l’arbre -était sur le point de tomber, Martin fit le signe de la croix, et -l’arbre, retombant de l’autre côté, faillit écraser les paysans qui se -trouvaient là, et qui, devant ce miracle, se convertirent à la foi. Un -autre jour, voyant des chiens qui poursuivaient un lièvre, il leur -ordonna de renoncer à leur poursuite: aussitôt les chiens s’arrêtèrent, -et vinrent se ranger près du saint, comme s’ils étaient tenus à la -laisse. Un autre jour, sur son ordre, un serpent qui traversait un -fleuve rebroussa chemin et retourna d’où il était venu. Et saint Martin, -gémissant, s’écria: «Les serpents m’écoutent, et les hommes ne veulent -pas m’écouter!» - -Parmi les vertus du saint, on doit citer, d’abord, l’humilité. Etant à -Paris, il alla au-devant d’un lépreux qui faisait horreur à tous, -l’embrassa, le bénit et lui rendit la santé. Jamais il ne voulut -s’asseoir dans sa cathèdre: il s’asseyait sur un petit siège rustique du -genre des trépieds. En second lieu, il brilla par sa dignité: car il fut -égal aux apôtres par les grâces qu’il reçut du Saint-Esprit. Un jour, -comme il était seul dans sa cellule, et que ses disciples, Sévère et -Gallus, l’attendaient devant la porte, ceux-ci entendirent soudain -plusieurs voix féminines qui s’entretenaient avec lui. Ils lui -demandèrent ensuite ce qui en était. Et lui: «Je veux bien vous le dire, -mais à la condition que vous ne le répétiez à personne. Sachez donc que -les saintes Agnès, Thècle, et Marie ont daigné me faire visite!» Et il -avoua que souvent il recevait la visite de ces saintes, ainsi que celle -des apôtres Pierre et Paul. En troisième lieu, il brilla par sa justice. -Ayant été un jour invité à dîner par l’empereur Maxime, et ayant tenu, -le premier, la coupe en main, il ne passa pas ensuite celle-ci à -l’empereur, comme on s’y attendait, mais à un de ses prêtres, qu’il -estimait le plus digne de cet honneur. En quatrième lieu, il brillait -par la patience. Durant son épiscopat, il se laissait impunément -injurier par ses clercs, et sans cesser, pour cela, de leur témoigner sa -faveur. Jamais personne ne le vit se fâcher, ni s’affliger, ni railler. -Un jour, comme il s’avançait sur son âne, vêtu d’un manteau noir, et -que, à sa vue, les chevaux d’une compagnie de soldats s’étaient -effrayés, les soldats se jetèrent sur lui et le battirent cruellement. -Mais plus ils le frappaient, moins il paraissait se soucier de leurs -coups. Puis, quand ils voulurent remonter sur leurs chevaux, ces bêtes -refusèrent de bouger, malgré tous les coups de fouet: si bien que les -soldats, revenant vers Martin, lui demandèrent pardon de leurs péchés; -et, sur l’ordre du saint, les chevaux consentirent à se remettre en -route. Martin brillait aussi par l’assiduité dans la prière. Même quand -il lisait ou travaillait, il ne cessait point de prier. Et il brillait -aussi par l’austérité. Son disciple Sévère raconte, dans sa lettre à -Eusèbe, que Martin, étant un jour venu dans une ville de son diocèse, y -trouva, préparé à son intention, un lit moelleux; et lui, ayant horreur -de ce luxe, se coucha sur le sol, sans autre vêtement qu’un cilice, -ainsi qu’il faisait tous les jours. Or, vers minuit, la paille qu’il -avait rejetée prit feu; et Martin, s’éveillant, se trouva entouré par -les flammes. Il fit alors le signe de la croix; et quand les moines, -effrayés, accoururent s’attendant à le trouver brûlé, ils virent avec -surprise que l’incendie ne lui avait fait aucun mal. Le saint brillait -aussi par sa compassion à l’égard des pécheurs: il excusait les pires -crimes dès qu’il voyait qu’on s’en repentait. Et comme le diable le lui -reprochait, il répondit: «Si toi-même, malheureux, tu renonçais à -tourmenter les hommes, j’aurais encore assez de confiance en ton -repentir pour te promettre la miséricorde de Notre-Seigneur!» Il -brillait aussi par sa bonté pour les pauvres. Un jour qu’il se rendait à -son église pour y célébrer une fête, un pauvre le suivit, qui était tout -nu. Martin recommanda à son archidiacre de lui donner des vêtements; et, -comme l’archidiacre ne se pressait point de le faire, Martin, entré dans -sa sacristie, donna au pauvre sa propre tunique, en lui recommandant de -s’éloigner au plus vite. Puis, lorsque l’archidiacre vint l’avertir -qu’il eût à célébrer sa messe, il répondit qu’il ne pouvait la célébrer, -aussi longtemps que le pauvre n’aurait pas eu un vêtement. Alors -l’archidiacre se rendit au marché, et y acheta, pour quelque sous, une -méchante tunique, qu’il vint jeter au pieds de saint Martin: car il -ignorait que celui-ci avait besoin d’un vêtement pour lui-même, ayant -donné le sien au pauvre. Et le saint revêtit cette misérable tunique, -qui lui descendait à peine jusqu’aux genoux, et dont les manches lui -venaient aux coudes; et c’est dans ce costume qu’il célébra sa messe. -Et, pendant qu’il la célébrait, les assistants virent qu’un globe de feu -apparaissait au-dessus de sa tête. Une autre fois, rencontrant une femme -qui s’était coupé les cheveux, il dit en plaisantant à ses disciples: -«Voilà une personne qui a suivi le précepte de l’évangile! Elle avait -deux tuniques, et elle s’est séparée de l’une d’elles. Imitez son -exemple!» Il brillait aussi par sa puissance à chasser les démons. -Voyant un jour une vache qui était possédée, et qui causait de grands -dommages, il la força de s’arrêter, en levant le doigt. Puis, lorsqu’il -aperçut le démon assis sur son dos, il lui cria: «Eloigne-toi de là, et -cesse de tourmenter cette bête innocente!» Aussitôt le démon s’enfuit et -la vache, après s’être agenouillée devant le saint, rejoignit son -troupeau. Il brillait aussi par son habileté à reconnaître les démons. -Il les découvrait sous tous leurs déguisements, qu’ils prissent la forme -de Jupiter, ou celle de Mercure, ou celle de Vénus ou de Minerve. Un -jour le diable lui apparut sous la forme d’un roi, vêtu de pourpre, le -diadème au front, et tout couvert d’or et de pierreries, avec un visage -tranquille et souriant. Et il lui dit, après un long silence: «Martin, -reconnais celui que tu adores! Je suis le Christ! Et, étant descendu sur -la terre, c’est à toi, le premier, que j’ai voulu apparaître!» Et comme -Martin ne répondait toujours pas: «Martin, pourquoi hésites-tu à croire, -puisque tu me vois? Je suis le Christ!» Alors le grand saint répondit: -«Mon Seigneur Jésus, pour revenir sur la terre, ne se vêtirait point de -pourpre, et ne mettrait pas un diadème sur son front!» Sur quoi le démon -disparut, remplissant de puanteur la cellule du saint. - -Saint Martin connut et révéla longtemps d’avance le moment de sa mort. -Un jour qu’il s’était rendu dans le diocèse de Candes, pour y apaiser -une discorde, il sentit que les forces de son corps l’abandonnaient, et -annonça à ses disciples que son heure approchait. Alors, les disciples, -tout en larmes: «Père, pourquoi nous abandonnes-tu dans la désolation? -Car voici que les loups ravisseurs envahissent ton troupeau!» Alors, -touché de leurs larmes et de leurs prières, il pria ainsi: «Seigneur, si -je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne refuse point de poursuivre -ma tâche; que ta volonté soit faite!» Mais il était fort en peine de -savoir ce qu’il préférait, ne pouvant se résigner, ni à abandonner son -troupeau, ni à retarder le moment de sa comparution devant le Christ. Et -comme il souffrait de la fièvre, et que ses disciples le priaient de -laisser mettre un peu de paille sur sa couche, il répondit: «Non, mes -enfants, un chrétien ne doit mourir que sur des cendres!» Il se tenait -étendu sur le dos, les yeux et les bras levés vers le ciel; et comme ses -prêtres l’engageaient à alléger la fatigue de son corps en se couchant -sur le côté: «Mes frères, laissez-moi regarder plutôt le ciel que la -terre!» Puis, voyant que le diable le regardait: «Que fais-tu là, -méchante bête? tu ne peux plus rien contre moi, car je vois déjà Abraham -qui m’ouvre les bras!» Et, ce disant, il rendit l’âme; et son visage -resplendit comme s’il était déjà revêtu de la gloire suprême; et les -assistants entendirent le chœur des anges l’accompagnant au ciel. Il -mourut à l’âge de quatre-vingt-un ans, vers l’an du Seigneur 395, sous -le règne des empereurs Honorius et Arcade. - -A ses obsèques se réunirent les habitants du Poitou et ceux de la -Touraine; et une grande altercation s’éleva entre eux. Les Poitevins -disaient: «Il est moine de chez nous, c’est à nous que revient son -corps!» Et les Tourangeaux: «Dieu vous l’a enlevé pour nous le donner!» -La nuit, pendant que les Poitevins dorment, les Tourangeaux s’emparent -du corps, le jettent, par la fenêtre, dans un bateau, et l’emportent, le -long de la Loire, jusqu’à la ville de Tours. - -II. Le matin de la mort du saint, saint Séverin, évêque de Cologne, -visitant son église à son ordinaire, entendit chanter les anges dans le -ciel. Il appela son archidiacre et lui demanda s’il n’entendait rien. Le -diacre eut beau tendre le col, dresser les oreilles, et se hausser sur -le bout des pieds en s’appuyant sur un bâton: il dut avouer qu’il -n’entendait rien. Cependant, l’évêque ayant prié pour lui, il commença à -entendre des voix dans le ciel. Et saint Séverin lui dit: «C’est mon -maître Martin qui vient de quitter le monde, et que les anges emportent -au ciel!» Et, en effet, l’archidiacre, quelques jours après, apprit qu’à -cette même heure saint Martin était mort. Et, quelques jours plus tard, -à Milan, saint Ambroise s’endormit au milieu de sa messe, entre la -prophétie et l’épître. Personne n’osant l’éveiller, deux ou trois heures -se passèrent ainsi. Enfin ses diacres se décidèrent à le tirer de son -sommeil, en lui disant que le peuple s’impatientait. Et lui: «Mon frère -Martin vient de mourir, et j’ai assisté à ses obsèques; mais, en -m’éveillant comme vous l’avez fait, vous m’avez empêché d’être présent -aux dernières réponses!» - -III. Maître Jean Beleth affirme que les rois de France ont coutume, dans -les batailles, de porter la chape de saint Martin. - -IV. Soixante-quatre ans après la mort du saint, saint Perpet, ayant bâti -en son honneur une grande église, voulut y transporter son corps. Mais -en vain son clergé et lui veillèrent et jeûnèrent pendant trois jours: -le cercueil ne se laissait point soulever. Et comme déjà ils allaient -renoncer, un beau vieillard leur apparut, qui leur dit: -«Qu’attendez-vous? Ne voyez-vous pas que Martin lui-même est prêt à vous -aider?» Puis il leur prêta un coup de main, et le cercueil fut soulevé -sans aucune difficulté. Cette translation eut lieu au mois de juillet. - -V. Il y avait alors, à Tours, deux compagnons, dont l’un était aveugle -et l’autre paralytique. L’aveugle portait le paralytique, et le -paralytique guidait l’aveugle; et, vivant ainsi, ils tiraient un gros -profit de la mendicité. Quand ils apprirent qu’on portait le corps de -saint Martin en procession à l’église nouvelle pour l’y déposer, ils -craignirent que la procession ne passât dans la rue où ils se tenaient, -et que saint Martin ne s’avisât de les guérir: car ils se disaient que, -guéris, ils perdraient leur gagne-pain. Ils imaginèrent donc de s’enfuir -de chez eux, et se réfugièrent dans une rue où, certainement, la -procession ne devait point passer. Et, pendant qu’ils fuyaient, ils -rencontrèrent le corps de saint Martin, qui les guérit tous les deux. -Tant il est vrai que Dieu accorde ses bienfaits à ceux-là même qui ne -les demandent pas! - - - - -CLXIV - -SAINT BRICE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR - -(13 novembre) - - -Brice était diacre de saint Martin, et, suivant l’exemple de maints -autres, il ne se faisait pas faute de railler son vénérable évêque. Un -pauvre lui ayant un jour demandé où était Martin, Brice lui répondit: -«Si c’est ce fou que tu cherches, regarde, car le voici qui, comme un -insensé, considère le ciel!» Le pauvre alla donc trouver Martin, et -obtint de lui ce qu’il demandait. Après quoi le saint, appelant Brice, -lui dit: «Ainsi, Brice, je te fais l’effet d’être un fou?» Et comme le -diacre, honteux, voulait nier, Martin lui dit: «Ne voyais-tu pas que mon -oreille était tout près de ta bouche, tout à l’heure, quand tu parlais -de moi? Eh bien, écoute ce que je vais te dire! J’ai obtenu du Seigneur -de t’avoir pour successeur dans l’épiscopat; mais je dois t’avertir que -tu auras à traverser bien des épreuves!» Et Brice continuait de railler, -disant: «Me trompais-je en affirmant que ce vieillard était fou?» - -Or, à la mort de saint Martin, Brice fut élu évêque de Tours. Et, dès ce -moment, bien qu’il gardât encore son ancien orgueil, il s’adonna tout -entier à la prière. Quant à sa chasteté, jamais il ne l’avait entamée, -ni ne devait l’entamer. Cependant, la trentième année de son épiscopat, -une religieuse qui lui lavait ses vêtements, fut séduite et enfanta un -fils. Sur quoi le peuple s’amassa avec des pierres devant la porte de -l’évêque, disant: «Trop longtemps, par piété pour saint Martin, nous -avons fermé les yeux sur ta luxure; mais dorénavant nous renonçons à -baiser tes mains, souillées de vices!» Alors l’évêque, indigné: «Qu’on -m’amène ici l’enfant de cette femme!» Ainsi fut fait; et à cet enfant, -qui était âgé de trente jours, Brice dit: «Au nom du Fils de Dieu, je te -somme de dire si c’est moi qui t’ai engendré!» Et l’enfant: «Non, ce -n’est pas toi!» Mais le peuple ne voulut voir dans tout cela qu’un -artifice magique. Alors Brice, au vu de tous, prit dans son manteau des -charbons ardents, et les porta jusqu’au tombeau de saint Martin; puis il -rouvrit son manteau, et l’on vit que les charbons l’avaient laissé -intact. Et Brice dit: «De même que mon manteau est resté intact sous les -charbons ardents, de même mon corps est pur du commerce de la femme!» - -Mais le peuple continuait à ne pas le croire. Accablé d’outrages et -d’injures, chassé de son siège épiscopal, Brice se rendit auprès du pape -et y resta sept ans, faisant pénitence de ses péchés à l’égard de saint -Martin. Le peuple de Tours envoya à Rome Justinien, afin qu’il se -défendît, en présence de Brice, d’avoir accepté de se substituer à lui -dans l’épiscopat. Mais ce Justinien mourut en arrivant à Verceil; et le -peuple de Tours élut à sa place un certain Germain. Cependant Brice, -après sept années d’exil, reprit le chemin de Tours, avec l’autorisation -du pape; et comme il était arrivé déjà à un mille de Tours, il apprit -d’en haut que Germain venait de mourir. Ce qu’apprenant, Brice dit à ses -compagnons: «Levez-vous, car nous avons à ensevelir l’évêque de Tours!» -Et, en effet, pendant que Brice entrait par l’une des portes de la -ville, d’une autre porte sortaient les restes mortels de Germain. Et -saint Brice, après l’avoir enseveli, reprit possession de son siège, où, -pendant sept années encore, il donna l’exemple de toutes les vertus. Il -mourut en paix dans la quarante-huitième année de son épiscopat. - - - - -CLXV - -SAINTE ELISABETH, VEUVE[18] - -(20 novembre) - - [18] Ce chapitre, qui manque dans la plupart des manuscrits anciens, - n’est certainement pas de Jacques de Voragine. - - -1º Elisabeth, fille d’un illustre roi de Hongrie, anoblit encore par sa -foi et ses vertus la race très noble dont elle était sortie. Elevée, -pour ainsi dire, au-dessus de la nature humaine, toute petite encore -elle dédaignait les jeux enfantins, ne s’occupant qu’à avancer toujours -dans la vénération de Dieu. A cinq ans, elle avait tant de plaisir à -prier dans l’église que ses compagnes ou ses servantes ne parvenaient -pas à l’en faire sortir. Même en jouant, on la voyait toujours courir du -côté d’une chapelle, afin de pouvoir plus facilement y entrer. Et quand -elle y était entrée, elle fléchissait les genoux, ou s’étendait à plat -sur les dalles, ou, sans savoir lire, prenait en main un psautier, de -peur que quelqu’un ne vînt la déranger. Et dans ses jeux d’enfants, -c’était en Dieu qu’elle mettait toutes ses espérances. De tout ce -qu’elle gagnait ou qu’on lui donnait, elle réservait la dixième partie -pour des petites filles pauvres, à qui elle recommandait, en même temps, -de saluer souvent d’une prière la Vierge Marie. - -A mesure qu’elle grandissait en âge, elle grandissait plus encore en -dévotion. Elle s’était choisi pour patronne la sainte Vierge, et avait -prié saint Jean l’Evangéliste de se constituer le gardien de sa -chasteté. Pour saint Pierre, aussi, elle avait une telle dévotion -qu’elle ne refusait rien de ce qu’on lui demandait au nom de ce saint. - -Craignant que les succès du monde ne lui devinssent trop agréables, elle -s’ingéniait à s’en ôter toujours une partie. Quand elle gagnait à -quelque jeu, elle s’arrêtait de jouer en se disant: «Je renonce au reste -pour l’amour de Dieu!» Dans les danses, après avoir fait un tour avec -ses compagnes, elle leur disait: «Que cet unique tour nous suffise! -Renonçons aux autres pour l’amour de Dieu!» Le luxe dans les vêtements -lui était odieux. Elle s’était interdit, notamment, de mettre des gants, -le dimanche, avant l’heure de midi. Elle s’était imposé un nombre -déterminé de prières; et lorsque les servantes la mettaient au lit avant -qu’elle eût achevé de les réciter, elle se tenait éveillée pour aller -jusqu’au bout. Et toujours elle s’astreignait à tout cela par des vœux -solennels, de façon que personne, par persuasion, ne pût ensuite l’en -détourner. Quant aux offices religieux, elle les suivait avec tant de -révérence que, pendant la lecture de l’évangile et la consécration de -l’hostie, elle ôtait ses manchettes et se dépouillait de tous ses -ornements. - -Ainsi elle vécut, sagement et innocemment, toute sa vie de jeune fille, -jusqu’au jour où, sur l’ordre de son père, elle fut forcée d’entrer dans -la vie de mariage. Elle se soumit, bien contre son gré, à l’union -conjugale, non point pour y trouver du plaisir, mais pour ne point -paraître dédaigner les ordres de son père, comme aussi pour procréer des -fils au service de Dieu. Fidèle à la couche nuptiale, toujours elle -resta chaste d’intention. Et elle fit vœu devant maître Conrad, que, si -elle survivait à son mari, elle observerait une continence perpétuelle. -Elle épousa le landgrave de Thuringe; mais, tout en changeant de -condition de vie, elle ne changea point de disposition intérieure. -Jamais elle ne cessa de montrer sa dévotion et son humilité devant Dieu; -son austérité et son abstinence à l’égard de soi-même; sa largesse et sa -compassion envers les pauvres. Sa ferveur pour la prière était si grande -qu’elle devançait à l’église ses servantes même, comme si elle eût -voulu, par des prières secrètes, obtenir de Dieu quelque grâce spéciale. -La nuit, souvent elle se relevait pour prier, malgré la défense que, par -sollicitude pour sa santé, lui en faisait son mari. Elle s’était -entendue avec une de ses servantes pour que celle-ci, les nuits où elle -tarderait à se réveiller, la tirât de son sommeil en lui donnant un coup -sur les pieds. Et une nuit, la servante, au lieu de frapper sur les -pieds de sa maîtresse, frappa sur ceux du mari, qui, soudain réveillé, -comprit toute la chose, mais, sagement, feignit de ne s’être aperçu de -rien. Toujours aussi Elisabeth pleurait en priant; mais ces douces -larmes n’altéraient son visage que pour lui donner une expression d’une -joie céleste. - -Modèle d’humilité, elle s’attachait à ne pas dédaigner même les choses -les plus viles et les plus repoussantes. Ayant rencontré un mendiant -dont tout le visage n’était qu’une plaie ignoble et infecte, elle le -recueillit sur son sein, lui coupa les cheveux et lui lava la tête, en -présence de ses servantes qui se moquaient du pauvre homme. Aux -Rogations, elle suivait la procession pieds nus, en robe de laine; et, à -chaque station, on la voyait prendre place parmi les mendiantes. -Lorsqu’elle se rendait à l’église pour ses relevailles, jamais elle ne -s’ornait comme les autres femmes; mais, à l’exemple de la Vierge -immaculée, elle se rendait à l’autel en portant elle-même le nouveau-né -dans ses langes; et humblement elle offrait un agneau et un cierge. -Après quoi, rentrée au palais, elle donnait à une pauvre femme la robe -qui lui avait servi pour la cérémonie. C’est également par humilité que, -avec le consentement de son mari, et réserve faite des droits conjugaux, -elle prêta vœu d’obéissance à maître Conrad, le tenant pour son -supérieur en science et en religion. Et un jour, comme Conrad l’appelait -à une prédication, une visite survint qui l’empêcha d’obéir: ce dont le -savant homme fut si irrité qu’il refusa de lui pardonner sa -désobéissance jusqu’au moment où, l’ayant fait mettre en chemise, il -l’eût vu battre de verges en compagnie de celles de ses servantes qui -l’avaient encouragée à désobéir. - -Elle s’imposait une abstinence si rigoureuse qu’elle macérait son corps -par les veilles, les jeûnes et les disciplines. Dès que son mari était -absent, elle passait les nuits en prière. Et telle était sa tempérance -dans le boire et le manger que, souvent, à la table somptueuse de son -mari, elle se contentait de pain sec. Elle finit même par s’abstenir -tout à fait, sur l’ordre de maître Conrad, de toucher à aucun des mets -que mangeait son mari. Ce qui ne l’empêchait point de s’asseoir à table, -de servir les convives et de les égayer par son urbanité, tout en -cachant avec soin sa propre abstinence. Et son mari supportait tout cela -avec patience, affirmant qu’il suivrait lui-même volontiers l’exemple de -sa femme s’il ne craignait de mettre en émoi toute sa famille. - -Mais autant elle aimait les privations pour soi, autant elle était -généreuse pour les pauvres. Elle subvenait à leurs besoins avec tant de -largesse que tous l’appelaient la mère des pauvres. Elle habillait de -ses propres mains ceux qui étaient nus, elle ensevelissait les mendiants -et les pèlerins, elle présentait les enfants aux fonts baptismaux, après -leur avoir elle-même cousu leurs langes. Un jour, elle donna à une -mendiante une robe si belle que la pauvre femme, dans l’excès de sa -joie, s’évanouit et tomba inanimée. Ce que voyant, Elisabeth se repentit -amèrement; mais elle pria pour la morte, et aussitôt celle-ci se releva -guérie. Souvent aussi elle filait la laine avec ses servantes, et, de la -laine filée par elle, faisait faire des vêtements. Elle nourrissait les -affamés. Pendant que le landgrave son mari s’était rendu à la cour de -l’empereur Frédéric, qui était alors à Crémone, elle fit recueillir tout -le grain des granges royales et l’employa à nourrir, tous les jours, les -pauvres qu’elle convoqua de toutes parts. Quand l’argent lui manquait, -elle vendait ses ornements, ou ceux de ses servantes, pour en offrir le -produit aux pauvres. De la même façon, elle désaltérait ceux qui avaient -soif. Un jour qu’elle distribuait de la cervoise aux pauvres, on -s’aperçut que la liqueur ne diminuait pas dans le vase, malgré la grande -quantité qui s’en trouvait versée. Elle-même, encore, recevait les -pauvres et les pèlerins. Elle fit construire une grande maison au pied -du château, afin d’y recueillir les malades; et tous les jours, malgré -la difficulté des descentes et des montées, elle s’y rendait en -personne, prodiguant aux malades les cadeaux, les soins et les saintes -paroles. Dans la même maison elle faisait élever et nourrir des enfants -pauvres; et à ces enfants elle se montrait toujours si douce et si -humble que tous l’appelaient leur mère, et que, dès qu’elle entrait, ils -l’entouraient tous comme leur mère. Un jour qu’elle était allée acheter -pour eux de petits vases et de petits anneaux de verre, ainsi qu’une -foule d’autres jouets fragiles, elle laissa tomber sur les pierres -toutes ses emplettes; mais pas un seul des objets de verre ne se brisa. -En un mot, il n’y a pas une seule des sept œuvres de miséricorde qu’elle -ne remplît avec un zèle et une ferveur admirables. - -Une part d’éloges revient aussi au mari d’Elisabeth qui, malgré les -innombrables affaires temporelles qui l’occupaient, restait fidèle au -service de Dieu, et, faute de pouvoir se livrer lui-même aux œuvres de -miséricorde, laissait du moins à sa femme toute liberté de s’y livrer. -C’est pour répondre au vœu de sa femme qu’il partit pour la croisade, de -façon à employer ses armes pour la défense de la foi. Et pendant qu’il -était en Terre Sainte, ce pieux et bon prince rendit son âme au -Seigneur. Aussitôt Elisabeth embrassa avec ardeur l’état de veuve, -renouvelant le vœu de chasteté qu’elle avait fait jadis en prévision -d’un veuvage possible. - -Cependant, quand la mort de son mari fut connue en Thuringe, des parents -du landgrave la chassèrent de son château comme dissipatrice et -prodigue. Et elle dut se réfugier, à la nuit tombante, dans une étable à -porcs, qui dépendait de la maison d’un cabaretier. Et, le lendemain -matin, s’étant rendue au couvent des Frères Mineurs, elle pria ceux-ci -de chanter le _Te Deum laudamus_, pour remercier Dieu des épreuves qu’Il -lui envoyait. On lui enjoignit alors d’aller demeurer avec ses enfants -dans la maison d’un de ses ennemis, où on lui avait assigné pour -domicile un endroit des plus restreints. Fort mal reçue par l’hôte et -l’hôtesse, elle ne tarda point à repartir, après avoir dit adieu aux -murs de sa chambre en ajoutant: «J’eusse préféré dire adieu aux hommes à -qui appartiennent ces murs, s’ils m’avaient traitée avec plus de bonté!» -Après quoi elle revint à sa première retraite, confiant ses enfants à -diverses personnes. Et comme, un jour, marchant dans un sentier d’une -boue profonde, elle posait les pieds sur des pierres, une vieille femme -qu’elle avait comblée de bienfaits voulut marcher sur les mêmes pierres, -et refusa de lui livrer passage: si bien que la sainte tomba. Mais, -s’étant relevée, elle fut tout heureuse d’avoir à secouer la boue dont -elle était couverte. - -Quelque temps après, une abbesse, sa marraine, prenant en pitié son -extrême misère, la conduisit auprès de son oncle l’évêque de Bamberg, -qui la reçut fort bien, mais la retint chez lui avec l’intention de la -marier en secondes noces. Ce qu’apprenant, les servantes qui -l’accompagnaient fondirent en larmes; mais la sainte les réconforta en -disant: «J’ai confiance dans le Seigneur, pour l’amour duquel j’ai fait -vœu de chasteté. Il saura bien m’encourager dans ma résolution, éloigner -de moi toute violence, et dissoudre les mauvais projets des hommes. Ou -que si mon oncle, malgré mes refus, s’obstinait à vouloir me remarier, -j’aurais toujours la ressource de me couper le nez de mes propres mains, -ce qui suffirait bien pour que personne ne s’avisât plus de me prendre -pour femme!» Et, en effet, comme son oncle l’avait fait conduire dans un -château d’où il lui défendait de sortir, voici que, sur l’ordre de Dieu, -les restes de son mari furent ramenés de Terre Sainte. Et force fut à -l’évêque de la laisser partir, pour aller à la rencontre de ces chères -reliques. - -Alors Elisabeth revêtit l’habit religieux, et, se vouant à la pauvreté, -forma le projet d’aller mendier de porte en porte; mais maître Conrad le -lui défendit. Elle ne porta plus désormais qu’un humble manteau gris; et -comme les manches de sa tunique s’étaient déchirées, elle les rapiéça -avec une étoffe d’une autre couleur. Ce qu’apprenant, son père, le roi -de Hongrie, lui envoya un de ses officiers, pour qu’il la ramenât dans -sa patrie. Et l’officier, la voyant ainsi vêtue et assise à son rouet -avec des servantes, fut rempli à la fois de honte et de respect. Et il -s’écria que jamais encore fille de roi n’avait porté une robe si -grossière. Mais en vain il insista pour la ramener en Hongrie. La sainte -préféra rester, pauvre, parmi ses pauvres. - -Pour achever de faire disparaître tout obstacle entre Dieu et elle, elle -pria Dieu d’arracher même de son cœur la tendresse qu’elle avait pour -ses enfants. Et une voix d’en haut lui répondit que sa prière était -exaucée. Sur quoi elle dit à ses compagnes: «Le Seigneur a entendu ma -voix, car non seulement tous les biens temporels m’apparaissent comme du -fumier, mais voici que de mes fils même je ne me soucie plus que dans la -mesure où je me soucie du reste des hommes!» De son côté, maître Conrad, -pour l’éprouver et la mortifier, la séparait des personnes qu’elle -aimait le mieux. C’est ainsi qu’il lui enjoignit de ne plus voir deux -servantes qu’elle connaissait depuis l’enfance, et qu’elle aimait plus -que toutes les autres. Et la sainte obéit, après bien des larmes versées -de part et d’autre. Elle était prompte à l’obéissance. Un jour qu’elle -était entrée dans un couvent de religieuses sans en avoir obtenu -l’autorisation de maître Conrad, celui-ci la fit battre si durement, -que, trois semaines après, son corps conservait les traces des coups. - -Dans son humilité, elle n’admettait point que ses servantes lui -donnassent le nom de maîtresse, ni lui parlassent autrement qu’on parle -à un inférieur. Elle lavait elle-même tous les ustensiles de cuisine, -s’ingéniant à les cacher afin que ses servantes ne pussent les laver -pour elle. Et elle leur disait que, si elle avait pu connaître une -manière de vivre plus méprisable encore, c’est avec joie qu’elle -l’aurait adoptée. - -Ces humbles tâches ne l’empêchaient point de se livrer assidûment à la -contemplation; et souvent elle avait des visions célestes. Souvent aussi -sa prière était si fervente qu’elle enflammait d’autres personnes. -Appelant un jour à elle un jeune homme luxueusement vêtu, elle lui dit: -«Tu parais avoir une vie bien dissolue, tandis que tu devrais t’occuper -de servir ton créateur. Veux-tu que je prie Dieu pour toi?» Et lui: «Je -le veux, et je t’en supplie vivement!» Elle se mit donc en prière et le -jeune homme pria avec elle. Trois fois le jeune homme lui demanda de -cesser de prier, car il se sentait envahi d’une flamme qui le consumait. -Mais elle pria jusqu’au bout; et, quand elle eut fini, le jeune homme, -illuminé de la grâce divine, revint à lui, et entra aussitôt dans -l’ordre des Frères Mineurs. - -Son nouveau genre de vie, au reste, ne la refroidit point dans son zèle -pour les œuvres de miséricorde. Ayant reçu en dot une somme de deux -mille marcs, elle en distribua une partie aux pauvres, et, avec le -reste, fit construire à Marbourg un grand hôpital. Aussi tous -l’accusaient-ils de dissipation et de prodigalité. Couramment on la -traitait de folle; et, comme elle recevait avec joie toutes les injures, -on lui disait que, pour montrer tant de joie, elle avait bien vite -oublié le souvenir de son mari. - -Et elle, après avoir construit son hôpital, ne pensa plus qu’à devenir -l’humble servante des pauvres. Elle-même les baignait, les couvrait dans -leur lit, et disait en souriant à ses compagnes: «Que Dieu est bon de -nous permettre ainsi de le baigner et de le couvrir!» Une nuit, ayant à -soigner un enfant borgne et rempli de vermine, elle le porta sept fois -de suite aux latrines, et lava ses linges affreusement souillés. Une -autre fois, elle lava et mit au lit une femme atteinte d’une lèpre -hideuse; elle essuya et banda ses ulcères, coupa ses ongles et, -agenouillée devant elle, la déchaussa pour oindre les plaies de ses -pieds. Et lorsque le soin des pauvres lui laissait quelques instants, -elle filait de la laine qu’on lui envoyait d’un monastère; après quoi -elle distribuait aux pauvres l’argent ainsi gagné. S’occupant elle-même -d’administrer la répartition de ses dons, elle décréta un jour que toute -femme qui viendrait la solliciter sans un besoin réel serait punie de la -perte de ses cheveux. Or voilà qu’une jeune fille nommée Radegonde, et -qui avait une chevelure d’une beauté merveilleuse, vint à l’hôpital de -sainte Elisabeth en solliciteuse, non pas en vérité pour recevoir -l’aumône, mais pour voir sa sœur qui était malade. Ayant ainsi -contrevenu à la loi, elle fut aussitôt condamnée à perdre ses cheveux: -ce dont elle ne se fit pas faute de pleurer et de se lamenter. Et comme -quelques-uns des assistants affirmaient qu’elle était innocente, -Elisabeth dit: «En tout cas, n’ayant plus ses cheveux, elle mettra moins -d’ardeur à la danse, et fera voir moins de vanité!» Interrogeant ensuite -la jeune fille, elle apprit que celle-ci serait depuis longtemps déjà -entrée dans un couvent si elle n’en avait été empêchée par son amour -passionné pour sa chevelure. Sur quoi Elisabeth lui dit: «Je suis plus -heureuse de t’avoir fait couper tes cheveux que je ne le serais -d’apprendre l’élection de mon fils à l’empire!» Aussitôt la jeune fille -prit l’habit religieux, et vint demeurer à l’hôpital avec sainte -Elisabeth. - -Une pauvre femme ayant mis au monde une fille, sainte Elisabeth tint -l’enfant sur les fonts baptismaux, l’appela de son nom, lui donna les -manches de fourrure d’une de ses suivantes, pour lui servir de -couverture, et donna à la mère ses propres sandales. Mais, trois -semaines après, la femme, abandonnant son enfant, s’enfuit avec son -mari. Sainte Elisabeth, dès qu’elle l’apprit, se mit en prière; et -aussitôt la femme et le mari, empêchés d’avancer dans leur fuite, durent -revenir sur leurs pas, et se jeter au pieds de sainte Elisabeth. Et -celle-ci, après les avoir grondés justement de leur ingratitude, leur -rendit l’enfant à nourrir et les pourvut du nécessaire. - -Ainsi approcha le temps où le Seigneur s’apprêta à rappeler à lui sa -chère servante, pour l’admettre à la contemplation du royaume des anges. -Alitée avec la fièvre, et la face tournée contre le mur, les assistantes -entendirent une douce mélodie sortir de ses lèvres. Et comme une de ses -compagnes l’interrogeait, elle répondit: «Un petit oiseau, s’étant posé -entre moi et le mur, chantait, avec tant de douceur, que je n’ai pu -m’empêcher de chanter avec lui.» Jusqu’aux plus cruels moments de sa -maladie, jamais elle ne perdit sa gaîté, et jamais elle ne se relâcha de -prier. La veille de sa mort, elle dit: «Voici qu’approche minuit, -l’heure où le Christ a voulu naître et reposer dans une étable!» Et -lorsque déjà l’heure de sa mort fut toute proche, elle dit: «Voici venir -l’instant où Dieu a appelé ses amis aux noces célestes!» Et elle -s’endormit dans le Seigneur, en l’an de grâce 1226. - -Pendant les quatre jours qui précédèrent son inhumation, aucune mauvaise -odeur ne se dégagea de son corps, mais, au contraire, un parfum s’en -exhala qui réconfortait tous les cœurs. Et, le jour de ses obsèques, on -vit sur l’église une foule d’oiseaux que personne jamais n’avait vus -auparavant, et qui paraissaient célébrer les funérailles de la sainte, -tant leurs chants étaient doux, mesurés et savants. Et il y eut là une -abondante clameur des pauvres, une extrême piété du peuple. Les uns -s’arrachaient les cheveux de désespoir, d’autres s’efforçaient de -dérober une parcelle du linceul de la sainte, afin de la garder comme la -plus belle relique. Et l’on découvrit, peu de temps après, que le -monument où l’on avait déposé le corps de sainte Elisabeth s’était -miraculeusement rempli d’une huile parfumée. - - - - -CLXVI - -SAINTE CÉCILE, VIERGE ET MARTYRE - -(22 novembre) - - -Cécile, jeune fille romaine, de race noble, et nourrie dès le berceau -dans la foi du Christ, portait toujours un évangile caché dans sa -poitrine, priait nuit et jour, et demandait au Seigneur de lui conserver -sa virginité. Elle fut cependant fiancée à un jeune homme nommé -Valérien. Le jour de ses noces, elle revêtit ses chairs d’un cilice, -par-dessous les robes dorées; et, pendant que les orgues jouaient, elle, -s’adressant à Dieu seul, chantait: «Permets, Seigneur, que mon cœur et -mon corps restent immaculés!» Vint enfin la nuit, et Cécile se trouva -seule avec son fiancé dans le silence de sa chambre. Et elle lui dit: -«Doux jeune homme bien-aimé, j’ai un mystère à te révéler, à la -condition seulement que tu me jures de ne point me trahir!» Puis, -Valérien le lui ayant juré, elle lui dit: «Sache donc que j’ai pour -amant un ange de Dieu, et que mon amant est jaloux de mon corps. S’il -apprenait que, même légèrement, tu m’aies touché d’un amour impur, -aussitôt il te frapperait et te ferait perdre la fleur de ta belle -jeunesse. Mais si, au contraire, il apprend que tu m’aimes d’un amour -pur, il t’aimera autant que moi et te montrera sa gloire!» Alors -Valérien, inspiré de Dieu, dit: «Si tu veux que je te croie, fais-moi -voir cet amant! Et si c’est en vérité un ange, je ferai ce que tu me -demandes. Mais si ton amant est un homme, je le tuerai avec toi!» Et -Cécile: «Pour que tu voies mon amant, il faut que tu croies dans le vrai -Dieu, et que tu promettes de te faire baptiser. Va à trois milles d’ici, -dans la voie Apienne! Tu y trouveras des pauvres, à qui tu diras que -Cécile t’envoie vers eux pour qu’ils te conduisent auprès du saint -vieillard Urbain. Et quand tu seras en présence de ce vieillard, -répète-lui mes paroles! Il te purifiera; et, à ton retour ici, tu verras -l’ange!» Valérien se mit en route, et alla trouver l’évêque saint -Urbain, qui se cachait parmi les tombeaux des martyrs. Et quand il lui -eut répété les paroles de Cécile, le vieillard, levant les mains au -ciel, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, bon pasteur, recueille le fruit -de la semence que tu as semée en Cécile! Car voici que, ayant reçu pour -mari un lion farouche, ta servante te l’as envoyé comme un doux agneau!» -Aussitôt apparut un vieillard tout vêtu de blanc, qui tenait un livre -écrit en lettres d’or. A sa vue, Valérien, épouvanté, se jeta sur le -sol; mais le vieillard le releva et lut dans son livre: «Un seul Dieu, -une seule foi, un seul baptême!» Puis il dit à Valérien: «Crois-tu à -tout cela, ou bien doutes-tu encore?» Et Valérien de s’écrier: «Il n’y a -rien sous le ciel à quoi je croie davantage!» Aussitôt le vieillard -disparut. Valérien reçut le baptême des mains de saint Urbain; et, quand -il revint auprès de Cécile, il la trouva s’entretenant avec un ange, -dans sa chambre. Et cet ange tenait en main deux couronnes de roses et -de lis, dont il donna l’une à Cécile et l’autre à Valérien, en disant: -«Gardez ces couronnes avec un cœur pur et un corps immaculé, car je vous -les ai apportées du paradis de Dieu! Jamais elles ne se faneront ni ne -perdront leur parfum; mais ceux-là seuls pourront les voir qui aimeront -la chasteté. Quant à toi, Valérien, puisque tu as suivi le sage conseil -de Cécile, demande ce que tu veux, et tu l’obtiendras!» Et Valérien: «Il -n’y a rien dans cette vie qui ne me soit plus précieux que l’affection -de mon frère unique. Je désirerais donc, que comme moi, il reconnût la -vérité!» Et l’ange: «Ta demande plaît à Dieu. Sache que tous deux, ton -frère et toi, vous irez au Seigneur avec la palme du martyre!» - -Là-dessus entra dans la chambre le frère de Valérien, Tiburce. Et, -frappé du parfum des fleurs, il dit: «Je me demande d’où peut venir, en -cette saison, ce parfum de roses et de lis. Sans compter que, si même -j’avais les mains pleines de ces fleurs, je ne me sentirais pas imprégné -de leur parfum aussi profondément!» Et Valérien: «C’est que nous avons -des couronnes faites de ces fleurs, et dont l’éclat n’est pas moins -merveilleux que le parfum. Mais tes yeux ne peuvent les voir; ils le -pourront, seulement, si tu consens à partager notre foi.» Et Tiburce: -«Est-ce que je rêve, ou bien me parles-tu vraiment?» Et Valérien: «C’est -jusqu’à présent que nous avons rêvé; et désormais nous nous sommes -éveillés à la vérité.» Et Tiburce: «Comment sais-tu cela?» Et Valérien: -«C’est un ange qui me l’a appris; et tu pourrais le voir, comme nous, -si, après avoir renoncé aux idoles, tu te faisais purifier.» Après quoi -Cécile lui démontra avec tant d’évidence l’inanité des idoles, que -Tiburce s’écria: «Celui qui ne croit pas à cela est une bête brute!» -Alors Cécile, lui baisant la poitrine, dit: «Je reconnais en toi mon -frère, et c’est Dieu qui a fait de toi mon frère, comme de ton frère il -a fait mon mari. Va donc avec Valérien pour te faire purifier, afin qu’à -ton retour tu puisses contempler le visage de l’ange!» Et elle demanda à -Valérien de conduire son frère auprès de l’évêque Urbain. Alors Tiburce: -«Serait-ce le même Urbain qui se cache quelque part, après avoir été -tant de fois condamné? Mais, si on le découvre, on le brûlera, et nous -serons brûlés avec lui; et, pendant que nous chercherons au ciel une -divinité cachée, nous trouverons sur la terre les angoisses du -supplice!» Et Cécile: «Si la vie d’ici-bas était notre seule vie, nous -aurions raison de redouter de la perdre. Mais il y a une autre vie, -meilleure, et qui ne se perdra point. C’est celle que nous a annoncée le -Fils de Dieu.» Puis elle lui raconta l’avènement du Christ et sa -passion. Si bien que Tiburce dit à son frère: «Par pitié, conduis-moi -vite vers cet homme de Dieu, pour que je reçoive ma purification!» Et -dès qu’il fut baptisé, il put, lui aussi, voir l’ange, et obtenir de lui -ce qu’il désirait. - -Ainsi convertis, Valérien et Tiburce passaient leur temps à distribuer -des aumônes et à ensevelir les corps des martyrs. Ce qu’apprenant, le -préfet Almaque leur demanda pourquoi ils ensevelissaient des hommes -justement condamnés pour leurs crimes. Et Tiburce: «Plût à Dieu que nous -fussions dignes d’être les esclaves de ceux que tu appelles des -criminels! Car ils ont su dédaigner ce qui paraît exister et n’existe -pas; et ils ont trouvé ce qui paraît ne pas exister et qui existe!» Et -Almaque: «De quoi parles-tu là?» Et Tiburce: «Ce qui paraît exister et -qui n’existe pas, c’est tout ce qui est dans ce monde; et c’est cela qui -conduit l’homme, lui aussi, à ne pas exister. Et ce qui paraît ne pas -exister et qui existe, c’est le salut des justes.» Le préfet lui -répondit qu’il déraisonnait. Puis, s’adressant à Valérien: «Puisque ton -frère a le cerveau dérangé, toi, du moins, essaie de me répondre -raisonnablement! Dis-moi ce qui vous porte à dédaigner les plaisirs de -la vie et à rechercher les souffrances.» Valérien répondit que, l’hiver, -il avait vu des oisifs se moquant du pénible travail des laboureurs; -mais, l’été venu, et la saison des moissons, ceux-là se réjouissaient -dont on s’était moqué, tandis que les railleurs se mettaient à pleurer. -«Et de même, nous aussi, nous supportons la fatigue et les injures; mais -plus tard nous recevrons la gloire et la récompense éternelles. Et vous, -qui éprouvez ici-bas une joie partagée, vous trouverez dans l’avenir le -deuil éternel!» Et le préfet: «Ainsi nous, princes glorieux, nous -n’aurions à attendre qu’un deuil éternel, tandis que vous, misérables, -vous posséderiez une joie sans fin?» Et Valérien: «Vous n’êtes que de -pauvres hommes, et non pas des princes. Nés comme nous, vous aurez -seulement à rendre à Dieu des comptes plus forts.» Alors le préfet: «A -quoi bon tous ces bavardages? Sacrifiez aux dieux, et vous vous en irez -librement!» Et comme les deux saints se refusaient à sacrifier, le -préfet les confia à la garde de Maxime, qui allait, lui aussi, devenir -un saint. Et Maxime leur dit: «O fleur pourprée de la jeunesse, ô couple -charmant et tendre, d’où vient que vous couriez ainsi à la mort comme à -un festin?» Valérien lui répondit que, s’il voulait partager leur foi, -il pourrait, après leur mort, contempler la gloire de leurs âmes. Et -Maxime: «Je veux que la foudre m’anéantisse, si, quand j’aurai vu ce que -vous me promettez, je ne proclame pas que votre Dieu est le seul vrai -Dieu!» Sur quoi Maxime et toute sa famille et tous les gardiens se -convertirent, et reçurent le baptême des mains d’Urbain, qui vint en -secret dans la prison. - -Le lendemain, à l’aurore, Cécile s’écria: «Allez, soldats du Christ, -rejetez l’œuvre des ténèbres, et revêtez les armes de lumière!» On -conduisit les martyrs à quatre milles de Rome, devant une statue de -Jupiter. Et comme ils se refusaient à sacrifier, ils eurent la tête -tranchée. Et Maxime affirma sous serment qu’il avait vu des anges -briller autour d’eux et emporter leurs âmes vers le ciel, pareilles à -des vierges qu’on porte dans leur lit. Ce qu’entendant, Almaque ordonna -que Maxime fût frappé de verges plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît. -Cécile recueillit son corps et l’ensevelit à côté de ceux des deux -saints. - -Après cela, Almaque s’enquit des biens laissés par ceux-ci. Et, -découvrant que la femme de Valérien était chrétienne, il lui ordonna de -sacrifier aux idoles, sous peine de mort. Les soldats qui la -conduisaient l’engageaient à se soumettre, désolés de voir une jeune -femme si belle et si noble se livrer à la mort. Et elle leur dit: «Chers -amis, ce n’est point là perdre sa jeunesse, mais faire un échange; c’est -donner de la boue et recevoir de l’or, c’est donner une cabane et -recevoir un palais. Si quelqu’un vous offrait une livre pour un sou, ne -vous hâteriez-vous pas d’accepter son offre? Or Dieu rend au centuple -tout ce qu’on lui donne. Croyez-vous à tout ce que je vous dis?» Et eux: -«Nous croyons que ton maître le Christ est le vrai Dieu, puisqu’il -possède une servante telle que toi!» Et l’évêque Urbain les baptisa, au -nombre de plus de quatre cents. - -Puis Cécile comparut devant Almaque et répondit à ses questions en -proclamant sa foi. Alors Almaque: «Laisse maintenant tes folies, et -sacrifie aux dieux!» Et Cécile: «C’est toi qui me parais atteint de -folie: car, là où tu vois des dieux, nous ne voyons que des pierres. -Etends la main, et constate du moins par le toucher ce que tes yeux ne -parviennent pas à voir!» Almaque, furieux, la fit ramener dans sa -maison, où, jour et nuit, il ordonna qu’elle fût plongée dans un bain -d’eau bouillante. Mais elle y resta comme en un lieu frais, et sans que -même une goutte de sueur parût sur elle. Ce qu’apprenant, Almaque -ordonna qu’elle eût la tête tranchée dans son bain. Le bourreau la -frappa de trois coups de hache; et comme elle vivait toujours, et que la -loi défendait de frapper les condamnés de plus de trois coups, la sainte -fut laissée encore respirante. Elle survécut trois jours à son supplice. -Elle distribua aux pauvres tous ses biens, et recommanda à l’évêque -Urbain tous les fidèles qu’elle avait convertis, en disant: «J’ai -demandé au ciel ces trois jours de délai pour te faire une dernière fois -mes recommandations, et pour te prier de consacrer une église sur -l’emplacement de cette maison où je meurs.» Puis elle rendit l’âme, et -saint Urbain, après l’avoir ensevelie, transforma sa maison en église, -comme elle l’avait demandé. Elle mourut à l’âge de vingt-trois ans, en -l’an du Seigneur 200, sous l’empereur Alexandre. Mais d’autres -historiens veulent que son martyre ait eu lieu vingt ans plus tard, sous -le règne de Marc-Aurèle. - - - - -CLXVII - -SAINT CLÉMENT, PAPE ET MARTYR - -(23 novembre) - - -I. L’évêque Clément était romain et de famille noble. Son père -s’appelait Faustinien, sa mère Macidienne; il avait deux frères, dont -l’un s’appelait Faust, l’autre Faustin. Or Macidienne était si belle que -le frère de son mari se prit pour elle d’un amour passionné. Et comme il -la pressait vivement, et qu’elle ne voulait ni se livrer ni le dénoncer, -de peur de susciter l’inimitié entre les deux frères, elle forma le -projet de s’éloigner de Rome pour quelque temps, de façon que son -absence éteignît l’amour coupable qu’enflammait sa présence. Pour -obtenir de son mari le consentement de son départ, elle imagina de lui -raconter qu’une voix lui avait dit, en rêve, de quitter Rome aussitôt, -avec ses deux jumeaux Faust et Faustin, faute de quoi ils périraient -tous. Le mari, épouvanté, envoya sa femme et ses deux enfants à Athènes, -gardant près lui, pour le consoler, son plus jeune fils Clément, âgé de -cinq ans. Et le bateau qui portait Macidienne fit naufrage, durant la -nuit. Macidienne, rejetée par les flots, se réfugia sur un rocher, d’où -elle se serait certainement précipitée à la mer, dans l’excès de sa -douleur, si elle n’avait pas conservé du moins l’espoir de retrouver les -cadavres de ses fils, qu’elle croyait noyés. En vain des femmes, qui -demeuraient dans ces régions, s’efforçaient de la consoler en lui -racontant leurs propres infortunes. Une de ces femmes, cependant, finit -par la décider à demeurer chez elle, en lui disant qu’elle avait, -elle-même, perdu dans un naufrage son mari, encore tout jeune, et que -jamais elle n’avait consenti à se remarier. Mais bientôt Macidienne -sentit faiblir ses mains, que, dans son désespoir, elle avait longtemps -déchirées avec ses dents. Et comme la femme qui l’avait recueillie était -tombée malade et ne pouvait plus se lever, la mère de Clément se trouva -contrainte de mendier pour avoir de quoi se nourrir ainsi que son -hôtesse. - -Un an après son départ de Rome, son mari envoya des serviteurs à Athènes -pour s’informer de ce qu’étaient devenus sa femme et ses fils. Les -envoyés ne revinrent pas. D’autres serviteurs, qu’il envoya ensuite, -revinrent, mais pour annoncer qu’ils n’avaient pu découvrir aucune trace -de Macidienne et de ses enfants. Alors Faustinien, laissant Clément à la -garde de tuteurs, partit lui-même pour Athènes; et il ne revint pas. -Ainsi Clément se trouva orphelin, sans aucune nouvelle de ses parents ni -de ses frères. - -Il s’adonna tout entier à l’étude, et atteignit jusqu’aux plus profonds -secrets de la philosophie. Il désirait surtout se renseigner sur -l’immortalité de l’âme; et lorsqu’un des maîtres qu’il consultait lui -affirmait que son âme était immortelle, il en éprouvait une grande joie; -mais lorsqu’un autre philosophe lui disait que l’âme était mortelle, il -recommençait à se désoler. En ce temps-là vint à Rome saint Barnabé, -pour prêcher la doctrine du Christ; et tous les philosophes le -raillaient comme un insensé. Clément, qui d’abord le raillait de même -que ses confrères, lui posa un jour, par moquerie, la question suivante: -«D’où vient que le moucheron, qui est tout petit, possède six pattes et -des ailes, tandis que l’éléphant, qui est énorme, ne possède point -d’ailes et seulement quatre pattes?» Alors Barnabé: «Malheureux, je ne -serais pas en peine de répondre à ta question, si tu me la posais -seulement par amour de la vérité. Mais c’est chose absurde, en ce -moment, de rien vous dire au sujet des créatures, puisque vous ne voulez -pas connaître l’auteur de toutes les créatures! Ignorant le Créateur, ce -n’est que justice que vous erriez sur les créatures!» Et ces paroles -s’enfoncèrent si profondément dans le cœur du jeune philosophe, qu’il -s’attacha à Barnabé et s’instruisit près de lui dans la foi du Christ. -Après quoi il se rendit en Judée auprès de saint Pierre qui acheva de -l’instruire, et lui démontra avec évidence l’immortalité de l’âme. - -En ce temps-là, deux disciples de Simon le Magicien, Aquila et Nicétas, -reconnaissant les mensonges de leur maître, rejoignirent saint Pierre et -devinrent ses disciples. Et un jour que Pierre s’était rendu avec ses -disciples dans l’île où demeurait Macidienne, la mère de Clément, ils -aperçurent, sur le seuil d’un temple, qui était la principale curiosité -de cette île, une femme qui mendiait. Ils lui reprochèrent de ne pas se -servir de ses mains pour gagner sa vie en travaillant. Et la femme: -«Seigneur, je n’ai en vérité que les apparences de mes mains, car j’ai -tout à fait perdu la force de m’en servir; et je regrette de n’avoir -point jadis suivi mon instinct qui me poussait à me précipiter dans la -mer, plutôt que de poursuivre une vie misérable.» Et Pierre: «Que dis-tu -là? Ignores-tu donc que les âmes de ceux qui se tuent sont sévèrement -punies?» Et elle: «Ah, si j’avais la certitude que les âmes vivent après -la mort, je me tuerais aussitôt avec joie, pour pouvoir au moins un -instant revoir mes deux fils chéris!» Et comme Pierre lui demandait la -cause d’un tel désespoir, elle lui raconta toutes ses aventures. Et -Pierre: «J’ai un disciple nommé Clément qui m’a raconté une histoire -toute pareille à la tienne, touchant sa mère et ses frères!» Ce -qu’entendant, la femme s’évanouit de stupeur. Puis elle dit, revenant à -elle: «C’est moi qui suis la mère de ce jeune homme!» Et, se jetant aux -pieds de saint Pierre, elle le supplia de la conduire de suite en -présence de son fils. Et Pierre: «Ton fils est ici, dans notre bateau; -mais quand tu le verras, efforce-toi de ne rien dire jusqu’à ce que nous -ayons quitté le rivage de l’île!» Et quand Clément vit revenir saint -Pierre tenant par la main une vieille femme, il ne put s’empêcher -d’abord de rire de ce spectacle. Mais bientôt Macidienne, assise près de -son fils, ne put se contenir davantage et se jeta dans ses bras. Et lui, -la croyant folle, la repoussait avec indignation. Alors Pierre: «Que -fais-tu, mon fils Clément? Ne repousse point ta mère!» Et Clément -reconnut sa mère, et tout en larmes, la couvrit de baisers. Saint Pierre -se fit ensuite conduire chez la vieille hôtesse de Macidienne, qui -gisait paralysée; aussitôt il la guérit. Puis Macidienne interrogea -Clément sur son son père. Et lui: «Il s’est mis en route pour te -chercher et n’est jamais revenu!» En réponse, Macidienne soupira; mais -la grande joie d’avoir retrouvé son fils la consolait presque de tous -ses chagrins. - -Survinrent alors Nicétas et Aquila. Et comme ils demandaient quelle -était la femme qu’ils voyaient, Clément leur dit: «C’est ma mère, que -Dieu m’a rendue par l’entremise de Pierre!» Pierre leur raconta alors -toute l’histoire. Et aussitôt Nicétas et Aquila se levèrent tout -troublés. Et ils dirent: «Dieu puissant, rêvons-nous ou cela est-il -réel?» Et, reconnaissant la réalité de ce qu’ils voyaient et -entendaient, ils s’écrièrent: «C’est nous qui sommes ce Faust et ce -Faustin, que notre mère croit noyés!» Et ils se jetèrent au cou de -Macidienne, grandement surprise. Et celle-ci, dès qu’elle reconnut ses -deux fils, faillit mourir de joie. Puis, revenant à elle: «De grâce, mes -chers enfants, racontez-moi comment vous êtes encore en vie?» Et eux: -«Après le naufrage, comme nous naviguions sur une planche, des pirates -nous trouvèrent, qui nous emmenèrent, et finirent par nous vendre à une -honnête veuve nommée Justine. Cette femme nous traita comme ses fils, et -nous instruisit dans les arts libéraux. Nous nous attachâmes ensuite à -l’un de nos condisciples, Simon le Magicien. Mais ayant reconnu sa -fausseté, nous l’abandonnâmes, et, par l’entremise de Zachée, nous -devînmes disciples de Pierre.» - -Le jour suivant, saint Pierre se retira, pour prier, dans un lieu -écarté, en compagnie de ses trois disciples. Là, un pauvre vieillard -d’aspect vénérable les aborda, et leur dit: «J’ai pitié de vous, mes -frères, en voyant à quelles erreurs vous entraîne votre piété! Car il -n’existe ni Dieu, ni Providence, mais tout se trouve engendré par le -simple hasard, ainsi que je l’ai constaté clairement par mon propre -exemple.» Et Clément, considérant ce vieillard, se sentait troublé, et -avait l’impression de l’avoir déjà vu quelque part ailleurs. Sur l’ordre -de Pierre, les trois disciples discutèrent longtemps avec l’inconnu pour -lui démontrer la réalité de la Providence. Et comme, à plusieurs -reprises, par respect pour son âge, ils l’avaient appelé «père», Aquila -dit tout à coup: «Pourquoi donnons-nous à cet homme un titre que nous -n’avons le droit de donner à personne sur terre?» Puis, se tournant vers -le vieillard, il lui dit: «Mon père, ne te fâche point de ce que je -viens de dire, car notre loi nous défend de donner le nom de père à -aucun être humain!» Là-dessus, tous les assistants se mirent à rire. Et -comme Aquila en demandait le motif, Clément lui dit: «Ne vois-tu pas que -tu fais toi-même ce que tu nous reproches, et que tu dis «père» à ce -vieillard?» Mais Aquila affirma qu’il ne se souvenait plus d’avoir -employé ce mot. Et quand le débat sur la Providence fut épuisé, le -vieillard dit: «Je serais tout prêt à admettre la réalité d’une -Providence, si je n’avais eu dans ma vie la preuve manifeste du hasard -aveugle qui dirige les choses. Sachez donc que ma femme, née sous la -constellation de Vénus et de Saturne, se trouvait par là prédestinée à -commettre l’adultère, à s’éprendre d’un esclave et à être noyée. Or, -c’est ce qui lui est arrivé. S’étant éprise d’un esclave, et craignant -le danger et la honte, elle s’est enfuie avec lui et a péri en mer. Et -mon frère m’a raconté qu’elle s’était d’abord éprise de lui, mais que, -sur son refus de la satisfaire, elle avait retourné vers un de nos -esclaves la concupiscence où la condamnait sa destinée.» Après quoi le -vieillard leur dit comment sa femme, sous prétexte d’un rêve qu’elle -aurait eu, avait quitté Rome avec ses deux fils pour se rendre à -Athènes. Les trois disciples, à ces mots, reconnurent leur père et -voulurent se jeter dans ses bras; mais Pierre leur dit d’attendre qu’il -le leur eût permis. Et il dit au vieillard: «Si je te fais voir -aujourd’hui ta femme avec tes trois fils, et si je te prouve qu’elle t’a -toujours été fidèle, admettras-tu le néant de ta soi-disant -prédestination?» Et le vieillard: «Ce que tu me proposes là est aussi -impossible qu’il est impossible d’échapper à sa destinée!» Et Pierre: -«Sache donc que voici ton fils Clément et tes deux jumeaux Faust et -Faustin!» Ce qu’entendant, le vieillard tomba évanoui. A peine avait-il -repris les sens que sa femme s’approcha, criant: «Où est mon cher mari -et maître?» Et le vieillard s’élança au-devant d’elle, et l’embrassa en -pleurant. Et Pierre lui raconta en détail l’histoire de sa femme et de -ses enfants. - -Pendant que Faustinien vivait ainsi avec toute sa famille, on vint lui -annoncer que deux de ses amis étaient les hôtes de Simon le Magicien. -Faustinien, enchanté, s’empressa de leur faire visite, et, pendant qu’il -était là, on vint annoncer qu’un ministre de l’empereur était arrivé à -Antioche avec mission de rechercher et de mettre à mort tous les -magiciens. Alors Simon, par un sortilège, imprima sa propre ressemblance -sur le visage de Faustinien. Il fit cela par haine des fils de -Faustinien, qui l’avaient abandonné, et afin que Faustinien fût arrêté -et tué à sa place. Et lui-même, après cela, s’enfuit vers une autre -région. Or, quand Faustinien revint auprès de ses fils, ceux-ci furent -effrayés de voir un homme qui, avec la voix de leur père, avait le -visage de Simon. Seul, saint Pierre voyait le visage de Faustinien tel -qu’il était en réalité; et il s’étonnait fort de l’effroi que le -vieillard paraissait inspirer aux siens. Puis, lorsqu’il eut enfin -compris ce qui s’était passé, il dit à Faustinien: «Naguère, pendant que -j’étais à Antioche, Simon, par ses calomnies, a excité le peuple contre -moi au point qu’on voulait me déchirer à coups de dents. Donc, puisque -tu as maintenant le visage de Simon, va à Antioche, rétracte en présence -du peuple tout ce que le vrai Simon a dit de moi; et ensuite je viendrai -moi-même à Antioche pour te rendre ton visage naturel!» - -Tout cela se trouve raconté dans l’_Itinéraire_ de Clément; mais ce -livre est apocryphe et ne doit pas être cru à la lettre. Nous ne -saurions croire, notamment, que saint Pierre ait pu ordonner à -Faustinien de se faire passer pour Simon, car c’est là un mensonge que -Dieu ne saurait approuver. Gardons-nous donc de prendre tout ce récit -pour entièrement authentique! - -Faustinien--toujours d’après notre livre--se rendit à Antioche, convoqua -le peuple, et dit: «Moi, Simon, je proclame et avoue m’être trompé dans -tout ce que je vous ai dit de Pierre, qui n’est ni un imposteur, ni un -magicien, mais un apôtre envoyé pour le salut des hommes!» Et, quand il -eut excité dans le peuple l’amour de Pierre, celui-ci vint à son tour, -et, ayant prié, effaça entièrement de son visage la ressemblance de -Simon. Ce qu’apprenant, Simon lui-même accourut et dit au peuple: «Je -m’étonne que, après la façon dont je vous ai engagés à vous défier des -impostures de Pierre, vous ayez non seulement écouté cet homme, mais que -vous lui ayez fait l’accueil le plus empressé!» Sur qui la foule, se -retournant contre lui avec colère, l’accabla de reproches, et le chassa -honteusement de la ville. Voilà ce que nous raconte Clément lui-même, ou -du moins l’auteur de l’ouvrage qui lui est attribué. - -II. Plus tard, saint Pierre, étant venu à Rome, et voyant approcher -l’heure de sa passion, ordonna Clément évêque à sa place. Mais, à la -mort du prince des apôtres, le sage Clément se démit de ses fonctions en -faveur de Lin, puis de Clet: car il craignait que cet exemple ne -perpétuât dans l’Eglise, l’usage, pour les papes, d’élire eux-mêmes leur -successeur, ce qui aurait rendu héréditaire la possession du -Saint-Siège. D’autres auteurs, cependant, croient que Lin et Clet n’ont -jamais été proprement des papes, mais seulement des coadjuteurs de saint -Pierre, et que c’est à ce titre qu’ils figurent dans le catalogue des -pontifes. Le fait est que, après eux, Clément fut élu pape et contraint -à accepter cet honneur. Et tel était l’éclat de ses mœurs que les Juifs -et les païens l’aimaient presque autant que le troupeau des chrétiens. -Il avait fait dresser la liste complète de tous les pauvres des diverses -provinces, et il veillait à ce que ceux qu’il avait baptisés ne fussent -jamais exposés au déshonneur de la mendicité. - -Il avait consacré au Seigneur la vierge Domicille, nièce de l’empereur -Domitien. Et la vertueuse Théodore, femme d’un ami de l’empereur nommé -Sisinnius, convertie par lui, avait fait vœu de ne plus se départir -désormais de la chasteté. Or Sisinnius, par jalousie, et voulant savoir -ce que sa femme allait faire dans l’église des chrétiens, la suivit -secrètement dans cette église. Aussitôt, il devint aveugle et sourd; et -il dit à ses esclaves: «Conduisez-moi vite hors d’ici!» Mais les -esclaves, le tenant par la main, tournaient en tous sens, dans l’église, -sans pouvoir en sortir. Ce que voyant, Théodore voulut d’abord se -cacher, par crainte que son mari ne la reconnût; mais quand elle comprit -que Sisinnius était devenu aveugle et sourd, et ne pouvait sortir de -l’église, elle pria Dieu; puis elle dit aux esclaves: «Allez maintenant, -et ramenez votre maître dans sa maison!» Après quoi elle raconta à saint -Clément ce qui venait d’arriver. Sur sa demande, le saint se rendit dans -sa maison, pria, et aussitôt le mari recouvra l’ouïe et la vue. Mais -alors celui-ci, rouvrant les yeux, et apercevant l’évêque debout près de -sa femme, fut pris de fureur, soupçonnant quelque artifice magique, et -ordonna à ses serviteurs de s’emparer de Clément, de le lier et de -l’emporter en prison. Mais les serviteurs, au lieu de lier le saint, -entouraient de leurs liens une colonne de pierre; et Sisinnius, lui -aussi, croyait que c’était Clément qu’on liait devant lui. Cependant, -Clément, devenu invisible pour Sisinnius et ses serviteurs, put se -retirer librement, après avoir recommandé à Théodore de prier pour la -conversion de son mari. Et pendant qu’elle priait, saint Pierre lui -apparut et lui dit: «Par toi ton mari sera sauvé, afin que -s’accomplissent ces mots de mon frère Paul: _le mari infidèle sera sauvé -par la femme fidèle_!» Ayant dit cela, saint Pierre disparut; et au même -instant Sisinnius manda sa femme pour la prier de faire venir près de -lui l’évêque Clément. Celui-ci vint, l’instruisit dans la foi et le -baptisa avec trois cent treize personnes de sa maison. Et Sisinnius, à -son tour, convertit au Christ une foule de nobles et d’amis de -l’empereur Nerva. - -Alors le prince des prêtres païens, à force d’argent, provoqua une -grande sédition du peuple contre saint Clément. Le préfet Mamertin -écrivit aussitôt à l’empereur Trajan, qui répondit que Clément, s’il -refusait de sacrifier aux idoles, eût à être exilé au delà des mers dans -les déserts de la Chersonèse. Et Mamertin, qui avait eu l’occasion de -connaître la sainteté de l’évêque, lui dit en pleurant: «Puisse le Dieu -que tu sers te secourir en cette circonstance!» Il lui donna un bateau -qu’il approvisionna de tout le nécessaire; et bon nombre de clercs et de -laïcs le suivirent dans son exil. Arrivé en Chersonèse, Clément y trouva -déjà plus de deux mille chrétiens, condamnés à tailler le marbre pour -les statues des dieux païens. Et comme ils allaient au-devant de lui -avec des pleurs et des larmes, il les consolait en disant: «Je n’ai -point mérité l’honneur que me fait le Seigneur en me choisissant pour -être le chef de martyrs tels que vous!» Et comme ils lui disaient qu’ils -étaient forcés d’aller chercher de l’eau à six milles de là, Clément -répondit: «Prions tous Notre-Seigneur Jésus-Christ pour que, de même -qu’il a fait jaillir l’eau du roc dans le désert du Sinaï, il donne en -ce lieu à ses confesseurs une source d’eau fraîche!» Alors, ayant prié, -Clément vit un agneau qui, de sa patte levée, semblait lui désigner -quelque chose. Aussitôt, reconnaissant la présence du Christ, il marcha -au lieu désigné, et dit: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, -frappez le sol en ce lieu!» Mais comme personne ne voyait l’agneau, -personne ne put frapper le sol à l’endroit où il se trouvait. Seul -Clément, prenant une baguette, donna un léger coup sous le pied de -l’agneau; et aussitôt une source jaillit, qui ne tarda pas à devenir un -fleuve. Le bruit du miracle se répandit dans la région, si bien qu’en un -seul jour plus de cinq cents personnes reçurent le baptême, et que, dans -l’espace d’une année, soixante-quinze églises furent construites dans la -province. - -Trois ans après, l’empereur Trajan, informé de ces miracles, envoya en -Chersonèse un de ses officiers. Mais celui-ci, voyant que le peuple tout -entier était prêt à mourir, recula devant un si grand nombre -d’exécutions, et se contenta de faire précipiter dans la mer saint -Clément, avec une ancre attachée à son cou. Et il disait: «Désormais, du -moins, ces gens-là ne pourront plus l’adorer comme un Dieu!» Or, comme -toute la foule se tenait sur le rivage, deux des disciples de Clément, -Corneille et Phébus, prièrent Dieu de leur montrer le corps de son -martyr. Aussitôt la mer se retira à trois milles du rivage; et tous, -marchant à pieds secs dans son lit, parvinrent jusqu’à une grotte de -marbre où ils virent le corps de saint Clément, avec l’ancre auprès de -lui. Et une voix du ciel leur défendit d’emporter le corps loin de ce -lieu. - -III. Depuis lors, tous les ans, à l’anniversaire du martyre de saint -Clément, la mer se retirait de la même façon pendant une semaine, -permettant aux fidèles d’atteindre, à pieds secs, le tombeau du saint. -Et, à l’une de ces fêtes, une femme vint là avec son petit garçon. Or -voici qu’après les cérémonies de la fête, et comme l’enfant s’était -endormi, on entendit un bruit soudain de flots qui approchaient; et la -femme, épouvantée, s’enfuit avec la foule en oubliant son enfant. -Arrivée sur la plage, la pauvre femme se désolait, élevant jusqu’au ciel -des cris lamentables. Et longtemps elle espéra, du moins, que les flots -lui rapporteraient le cadavre de son fils. Enfin, voyant son espérance -déçue, elle s’en retourna dans sa maison et y passa une année dans les -larmes. Mais, l’année suivante, étant revenue au tombeau de saint -Clément et ayant prié le saint, elle aperçut son fils couché à l’endroit -où elle l’avait laissé. Elle crut qu’il était mort, et s’approcha pour -emporter son cadavre. Grandes furent sa surprise et sa joie lorsqu’elle -découvrit que l’enfant n’était qu’endormi. Elle le réveilla, le couvrit -de baisers et lui demanda ce qu’il avait fait, pendant toute cette -année. Mais l’enfant, très surpris, répondit qu’il croyait n’avoir dormi -que quelques instants. - -IV. Léon, évêque d’Ostie, raconte que, sous le règne de l’empereur -Michel, un prêtre, surnommé le Philosophe, vint en Chersonèse pour -interroger les habitants sur les actes de saint Clément et de ses -compagnons. Mais les habitants, qui étaient presque tous des nouveaux -venus, dans la région, ne purent lui fournir aucun renseignement. Le -fait est que, en raison de la corruption de ces habitants, le miracle du -retrait de la mer avait depuis longtemps cessé; sans compter que, -pendant que ce miracle durait encore, les barbares avaient détruit le -temple où reposait le cercueil de saint Clément. Alors le Philosophe se -rendit dans une petite ville nommée Géorgie; puis, en compagnie de -l’évêque, du clergé et du peuple, il se mit en quête des saintes -reliques. Et pendant qu’on fouillait le sol du rivage, en priant et en -chantant des hymnes, Dieu permit qu’on découvrît le corps, ainsi que -l’ancre, que les flots avaient portés jusque-là. Le Philosophe conduisit -ensuite le corps de saint Clément à Rome, et le déposa dans l’église qui -porte aujourd’hui le nom du saint. Et ce corps continue à opérer -d’innombrables miracles. Cependant, à en croire une autre chronique, le -corps de saint Clément aurait été retrouvé et rapporté à Rome par le -bienheureux Cyrille, évêque des Moraves. - - - - -CLXVIII - -SAINT CHRYSOGONE, MARTYR - -(24 novembre) - - -Chrysogone fut jeté, par ordre de Dioclétien, dans une prison où sainte -Anastasie le nourrissait de ses aumônes. Et lorsque Anastasie se trouva -à son tour emprisonnée par son mari, elle écrivit à son maître -Chrysogone la lettre suivante: «Anastasie au saint confesseur du Christ -Chrysogone. Mariée à un homme sacrilège, j’ai feint une maladie pour me -dérober à sa couche; et, jour et nuit, je reste prosternée devant -Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Et mon mari, non content de dépenser mon -patrimoine avec des idolâtres, me tient si étroitement enfermée que je -m’attends à mourir d’un instant à l’autre. Et bien que cette mort n’ait -rien que de glorieux, je souffre de voir que les richesses que j’avais -consacrées à Dieu et aux pauvres se trouvent ainsi gaspillées par ces -êtres indignes. Adieu, saint homme, ne m’oublie pas!» Et Chrysogone lui -répondit: «Garde-toi de te laisser troubler par l’adversité! Bientôt -Jésus t’appellera à lui, et, comme après les ténèbres de la nuit, tu -verras la lumière éclatante de Dieu; et à l’hiver succédera pour toi un -doux été doré. Adieu et prie pour moi!» - -Cependant, le mari de sainte Anastasie, pour achever de se délivrer -d’elle, ne lui faisait plus donner, dans sa prison, qu’un quartier de -pain. La sainte écrivit alors à Chrysogone: «La fin de mon corps -approche. Puisse mon âme être accueillie par Celui pour l’amour de qui -je supporte tout ce que te racontera la vieille femme qui te remettra -cette lettre!» Et Chrysogone lui répondit: «Les bonheurs et les malheurs -de ce monde aboutissent à une seule et même fin. C’est sur une seule et -même mer que naviguent les misérables bateaux que sont nos corps. Mais -certains de ces bateaux, attachés par de fortes chaînes, traversent sans -danger les plus cruelles tempêtes, tandis que d’autres, plus fragiles, -échouent et se brisent même en pleine bonace. Toi donc, servante du -Christ, arme-toi de la croix et prépare-toi à l’œuvre de Dieu!» - -Lorsque Dioclétien vint à Aquilée, pour mettre à mort les chrétiens, il -fit venir devant lui saint Chrysogone et lui dit: «Si tu veux sacrifier -aux dieux, je te nommerai préfet de ce pays et j’élèverai ta famille au -rang consulaire!» Mais Chrysogone répondit: «Je n’adore qu’un seul Dieu, -qui est dans le ciel, et je méprise tes dignités comme de la boue!» Sur -l’ordre de l’empereur, il eut la tête tranchée. Cela se passait en l’an -du Seigneur 287. Le prêtre Zèle ensevelit pieusement les deux tronçons -de son corps. - - - - -CLXIX - -SAINTE CATHERINE, VIERGE ET MARTYRE - -(25 novembre) - - -I. Catherine, fille du roi Coste, fut instruite dès son enfance dans -tous les arts libéraux. Lorsque l’empereur Maxence convoqua à Alexandrie -tous les habitants de la province, riches et pauvres, pour sacrifier aux -idoles, Catherine, qui avait alors dix-huit ans, et qui était restée -seule dans son palais avec de nombreux serviteurs, entendit un jour un -grand bruit mêlé de chants et de gémissements. Elle demanda d’où cela -provenait; et quand elle le sut, prenant avec elle quelques serviteurs -et se munissant du signe de la croix, elle se rendit sur la place, où -elle vit de nombreux chrétiens qui, par peur de la mort, se laissaient -conduire aux temples pour y sacrifier. Blessée de cette vue jusqu’au -fond de son cœur elle aborda audacieusement l’empereur et lui dit: «Je -viens te saluer, empereur, à la fois par déférence pour ta dignité et -parce que je veux t’engager à t’éloigner du culte de tes dieux pour -reconnaître le seul vrai créateur!» Puis, debout devant la porte d’un -temple, elle se mit à discuter avec Maxence, conformément aux diverses -modes du syllogisme, par allégorie et par métaphore. Après quoi, -revenant au langage commun, elle dit: «Je me suis adressée jusqu’ici au -savant, en toi. Mais à présent, dis-moi comment tu as pu rassembler -cette foule pour célébrer la sottise des idoles!» Et comme elle -démontrait savamment la vérité de l’incarnation, l’empereur, stupéfait, -ne sut d’abord que lui répondre. Enfin il lui dit: «O femme, laisse-moi -achever le sacrifice, et ensuite je te répondrai!» Et il la fit conduire -dans son palais, où il ordonna qu’elle fût soigneusement gardée: car il -avait été très frappé de sa science et de sa beauté. Catherine était en -effet d’une beauté merveilleuse, que personne ne pouvait voir sans en -être ravi. - -Après la fête, l’empereur se rendit au palais et dit à Catherine: «J’ai -entendu ton éloquence et admiré ta sagesse; mais, absorbé comme je -l’étais par la cérémonie, je n’ai pas pu pleinement comprendre tout ce -que tu disais. Dis-moi donc à présent qui tu es!» Et elle: «Je suis -Catherine, fille du roi Coste. Née dans la pourpre, et élevée dès -l’enfance dans les arts libéraux, j’ai dédaigné tout cela pour me -réfugier auprès de mon Seigneur Jésus-Christ. Et quant aux dieux que tu -adores, ils ne sauraient secourir ni toi, ni personne!» Et l’empereur: -«Je le vois, tu cherches à nous décevoir par ta pernicieuse éloquence, -en t’efforçant d’argumenter à la manière des philosophes!» Et, -comprenant qu’il ne parviendrait pas à lui répondre lui-même, il manda -en grande hâte, à Alexandrie, tous les grammairiens et rhéteurs du -temps, leur promettant de grandes récompenses s’ils parvenaient à -réfuter la jeune fille. Il en vint ainsi plus de cinquante, tous fameux -dans les sciences de ce monde. Et comme ils demandaient pourquoi on les -avait fait venir de régions si lointaines, l’empereur répondit: «C’est -que nous avons ici une jeune fille d’une sagesse et d’un esprit -incomparables, qui réfute tous les savants, et prétend que tous nos -dieux ne sont que des démons. Réfutez-la, et je vous renverrai chez vous -chargés d’honneurs et de présents!» Alors un des orateurs s’écria: «O -étrange projet, de rassembler tous les savants des quatre coins du monde -pour tenir tête à une jeune fille que le moindre de nos clients -réduirait au silence!» Et l’empereur: «Je pouvais en vérité la -contraindre à sacrifier aux dieux, ou la châtier en cas de refus; mais -j’ai jugé meilleur qu’elle fût confondue par vos arguments.» Alors les -orateurs: «Qu’on amène donc en notre présence cette jeune fille, afin -qu’elle avoue sa témérité, et reconnaisse n’avoir même jamais vu de -vrais savants!» - -Mais Catherine, en apprenant le combat qui se préparait pour elle, se -recommanda au Seigneur; et un ange descendit vers elle pour l’engager à -la fermeté, lui affirmant que, non seulement elle ne serait pas vaincue -par ses adversaires, mais que même elle les convertirait et leur -procurerait la palme du martyre. Amenée en présence des orateurs, elle -dit à Maxence: «De quel droit opposes-tu cinquante orateurs à une seule -jeune fille? et pourquoi promets-tu de les récompenser, en cas de -victoire, tandis que tu me forces à lutter sans espoir de récompense? -Mais j’aurai ma récompense dans mon Seigneur Jésus-Christ, espoir et -couronne de ceux qui luttent pour lui!» Les orateurs lui dirent alors -que c’était chose impossible qu’un Dieu devînt homme et connût la -souffrance. Mais elle répondit en leur montrant que les païens eux-mêmes -avaient prédit l’incarnation du Christ. La Sibylle n’avait-elle pas dit: -«Heureux le Dieu qui pend sur une croix de bois!» Et Catherine continua -de discuter ainsi avec les orateurs, les réfutant par des raisons -évidentes, jusqu’à ce que, stupéfaits, ils ne surent plus que lui dire. -Alors l’empereur, furieux, leur reprocha de se laisser vaincre -honteusement par une jeune fille. Et l’un de ces orateurs, qui était le -plus savant, et parlait au nom de ses confrères, dit: «Tu sais, -empereur, que personne jamais n’a pu nous résister; mais c’est l’esprit -même de Dieu qui parle en cette jeune fille; et elle nous a remplis -d’une telle admiration que nous n’osons plus dire un seul mot contre ce -Christ qui nous apparaît désormais comme le seul vrai Dieu!» Ce -qu’entendant, l’empereur, exaspéré, les fit tous brûler au milieu de la -ville; et Catherine, en même temps qu’elle les réconfortait, achevait de -les instruire des vérités de la foi. Et, comme ils se plaignaient -d’avoir à mourir sans être baptisés, elle leur répondit: «Soyez sans -crainte, car l’effusion de votre sang vous tiendra lieu de baptême!» -Alors, s’étant munis du signe de la croix, ils furent précipités dans -les flammes; et ils rendirent leurs âmes de telle façon que ni leurs -cheveux, ni leurs vêtements, ne furent touchés par le feu. - -Pendant que les chrétiens s’occupaient de les ensevelir, Maxence dit à -Catherine: «Noble jeune fille, aie pitié de ta jeunesse, et je te ferai -impératrice dans mon palais, et le peuple entier adorera ton image, au -milieu de la ville!» Mais elle: «Cesse de dire des choses dont la pensée -même est un crime. J’ai pris le Christ pour fiancé, lui seul est ma -gloire et mon amour; et ni caresses ni tourments ne pourront me -détourner de lui!» L’empereur la fit alors dépouiller de ses vêtements; -il la fit frapper de griffes de fer, puis, l’ayant jetée dans une -obscure prison, il ordonna que pendant dix jours on la laissât sans -nourriture. - -Là-dessus, l’empereur se vit forcé de se rendre dans une autre province. -Or sa femme, qui avait pour amant un officier nommé Porphyre, vint, la -nuit, dans la prison de Catherine. Et, y étant entrée, elle vit la -cellule remplie d’une clarté immense, et elle vit que les anges -pansaient les plaies de la prisonnière. Et celle-ci, s’étant mise à lui -décrire les joies éternelles, la convertit et lui prédit la couronne du -martyre. Ce qu’apprenant, Porphyre alla se jeter, lui aussi, aux pieds -de Catherine, et il reçut la foi du Christ avec deux cents de ses -hommes. - -Quand l’empereur revint, douze jours après son départ, il se fit amener -la jeune fille, qu’il s’attendait à voir anéantie par ce jeûne prolongé. -La voyant au contraire resplendissante de vie, il soupçonna que -quelqu’un l’avait nourrie, dans sa prison, et décréta que ses gardiens -fussent mis à la torture. Mais Catherine: «Aucun être humain ne m’a -nourrie, mais bien le Christ par l’entremise de ses anges.» Alors -l’empereur, plus frappé que jamais de sa beauté, lui proposa, une fois -de plus, de l’élever au trône avec lui. Et comme elle s’y refusait, il -lui dit: «Choisis entre deux choses, ou bien de sacrifier aux idoles, et -de vivre, ou bien de mourir dans des tourments effroyables!» Et elle: -«Quelques tourments que tu puisses imaginer, n’hésite pas à me les -infliger, car j’ai soif d’offrir ma chair et mon sang à Jésus, qui a -offert pour moi sa chair et son sang! Lui seul est mon Dieu, mon maître, -mon mari et mon amant!» Alors un préfet conseilla à l’empereur de faire -préparer quatre roues garnies de pointes de fer, et de s’en servir pour -déchirer les chairs de Catherine, de façon à épouvanter, par un tel -exemple, les autres chrétiens. Et l’on décida que, de ces quatre roues, -où l’on attacha la sainte, deux seraient poussées dans un sens et deux -dans un autre, pour que les membres de Catherine fussent arrachés et -broyés en morceaux. Mais la sainte pria Dieu que, pour la gloire de son -nom et pour la conversion des assistants, il anéantît cette affreuse -machine. Et voici qu’un ange secoua si fortement la masse énorme des -quatre roues, que quatre mille païens périrent écrasés. - -En ce moment l’impératrice, qui avait assisté à la scène du haut du -palais, s’enhardit à descendre, et reprocha à son mari tant de cruauté. -Le roi lui fit arracher les mamelles, puis trancher la tête. Et -l’impératrice, allant au martyre demanda à Catherine de prier pour elle. -Et Catherine: «Sois sans crainte, princesse aimée de Dieu, car ta -royauté passagère va se changer aujourd’hui en une royauté éternelle, et -en échange d’un mari mortel tu en acquerras un immortel!» Sur quoi, -l’impératrice, raffermie, encouragea ses bourreaux à exécuter leur -mission. Ils la conduisirent donc hors de la ville, lui arrachèrent les -mamelles avec des pointes de fer et lui coupèrent la tête. Et Porphyre, -recueillant ses restes, les ensevelit. - -I. Le lendemain, Maxence envoya au supplice les bourreaux de sa femme, -qu’il soupçonnait d’avoir dérobé le corps de celle-ci. Mais Porphyre, -s’élançant au milieu de la foule, s’écria: «C’est moi qui ai enseveli la -servante du Christ, ayant reçu comme elle la foi chrétienne!» Maxence, -fou de douleur, poussa un rugissement terrible et s’écria: «Malheureux -que je suis! voici maintenant que Porphyre lui-même s’est laissé -séduire, mon seul confident, le seul en qui j’avais confiance!» Et comme -il le dénonçait à ses soldats, ceux-ci répondirent: «Nous aussi, nous -sommes chrétiens et prêts à mourir!» Sur quoi, l’empereur, ivre de rage, -les fit tous décapiter ainsi que Porphyre, et ordonna que leurs restes -fussent jetés aux chiens. - -Puis, se tournant vers Catherine: «Bien que, par tes sortilèges, tu aies -causé la mort de l’impératrice, je t’offre encore, cependant, de devenir -la première dans mon palais!» Et comme, de nouveau, elle repoussait son -offre avec indignation, il la condamna à être décapitée. Or, pendant -qu’on la menait au supplice, elle dit, les yeux levés au ciel: «Espoir -et salut des croyants, honneur et gloire des vierges, Jésus, mon bon -maître, exauce ma prière! Fais en sorte que toute personne qui -m’invoquera, soit à l’heure de la mort ou dans le danger, se trouve -secourue en souvenir de ma passion!» Et une voix, du haut du ciel, lui -répondit: «Viens, ma chère fiancée, les portes du ciel sont ouvertes -devant toi. Et à ceux qui célébreront pieusement ton martyre je promets -le secours qu’ils demanderont!» Après quoi la sainte eut la tête -tranchée, et de son corps jaillit du lait au lieu de sang. Et des anges, -recueillant ses restes, les transportèrent de ce lieu sur le mont Sinaï, -où ils ne l’ensevelirent que vingt jours après. Aujourd’hui encore, une -huile miraculeuse découle de ses os, qui guérit aussitôt les membres -affaiblis. Sainte Catherine fut martyrisée vers l’an du Seigneur 310. -Quant à la façon dont Maxence fut puni de ce crime et des autres qu’il -avait commis, nous l’avons racontée déjà en traitant de l’Invention de -la Sainte Croix[19]. - - [19] La légende du _Mariage mystique_ de sainte Catherine apparaît, - pour la première fois, dans une traduction anglaise de la _Légende - dorée_ par le frère Jean de Bungay, datée de 1438. Et c’est - également vers cette date que certains peintres du Nord (à Cologne, - à Bruges) ont commencé à introduire le _Mariage mystique_ dans leur - représentation des actes de sainte Catherine. - -III. Un moine de Rouen s’était rendu au mont Sinaï, et, pendant sept -ans, avait pieusement prié sainte Catherine. Au bout de ce temps, il -demanda à la sainte la grâce de posséder un fragment de ses reliques; et -aussitôt de la main de la sainte se détacha un doigt, que le moine -emporta joyeusement dans son monastère.--Un autre moine, après avoir eu -longtemps une dévotion spéciale pour sainte Catherine, avait peu à peu -négligé d’invoquer la sainte. Or un jour, étant en prière, il vit passer -devant lui une troupe de vierges dont l’une, en l’approchant, se -détourna et se couvrit le visage. Et comme il demandait à ses compagnes -qui elle était, une d’elles lui répondit: «C’est Catherine, que jadis tu -connaissais bien! Mais comme maintenant tu parais ne plus la connaître, -elle s’est voilé le visage en t’apercevant, pour passer près de toi -comme une inconnue!» - -IV. Certains auteurs se demandent si, au lieu de Maxence, ce n’est pas -plutôt Maximin qui a présidé au martyre de sainte Catherine. Il y avait -alors trois empereurs: 1º Constantin, qui avait succédé à son père; 2º -Maxence, fils de Maximilien, élu à Rome par les soldats; 3º Maximin, -proclamé César en Orient. Et, suivant les chroniques, Maxence -persécutait les chrétiens à Rome, pendant que Maximin les persécutait en -Orient. On suppose donc qu’il y aura eu, dans le premier récit du -martyre de sainte Catherine, une faute d’écriture, et que c’est Maximin -qu’on doit lire au lieu de Maxence. - - - - -CLXX - -SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT, ABBÉS - -(27 novembre) - - -Barlaam, dont l’histoire nous est racontée par Jean de Damas, convertit -à la foi chrétienne le roi Josaphat. - -En un temps où l’Inde entière était pleine de chrétiens, surgit un roi -puissant nommé Avennir, qui persécuta cruellement les chrétiens et -surtout les moines. Or l’ami et principal officier de ce roi, touché de -la grâce divine, s’enfuit de la cour pour entrer dans un ordre -monastique. Le roi, irrité, le fit rechercher par tout le désert; et, -quand on l’eut trouvé, il le fit comparaître devant lui. Et, voyant vêtu -d’un manteau grossier cet homme naguère élégant et riche, il lui dit: -«Insensé, quelle folie t’a pris de changer ton honneur en infamie?» Et -le religieux: «Si tu veux connaître mes motifs, chasse d’abord loin de -toi tes ennemies!» Le roi lui demanda qui étaient ces ennemies. Et lui: -«Ce sont la colère et la concupiscence, car ce sont elles qui -t’empêchent de voir la vérité.» Et le roi: «Parle, maintenant!» Et lui: -«Les insensés, ce sont ceux qui dédaignent comme n’existant point les -choses qui existent, et qui poursuivent comme des réalités les choses -qui n’existent pas.» Après quoi il lui expliqua longuement le mystère de -l’incarnation et les vérités de la foi. Et le roi lui dit: «Si tu ne -m’avais pas fait promettre, tout à l’heure, de bannir d’ici la colère -pendant que je t’écouterais, je t’enverrais maintenant au bûcher! -Lève-toi et fuis loin de mes yeux, et malheur à toi si je te retrouve -jamais!» Et l’homme de Dieu s’en alla tout triste, car il avait bien -espéré subir le martyre. - -Le roi Avennir n’avait pas d’enfant. Il eut enfin un fils, qui était -d’une beauté merveilleuse, et qui fut appelé Josaphat. En l’honneur de -sa naissance, le roi fit célébrer de grands sacrifices; et il réunit -soixante astrologues, qu’il interrogea sur les destinées futures de -l’enfant. Tous répondirent qu’il serait grand en puissance et en -richesse; mais le plus sage d’entre eux ajouta: «O roi, l’enfant qui -t’est né sera en effet tout cela, mais dans un autre royaume que le -tien! car, si je ne me trompe, il sera un des princes de cette religion -chrétienne que tu persécutes!» Ce qu’entendant, le roi, effrayé, fit -construire à l’écart un magnifique palais, qu’il donna pour demeure à -son fils; et il lui donna pour compagnons de beaux jeunes gens, en leur -recommandant de ne jamais parler à Josaphat ni de la vieillesse, ni de -la maladie, ni de la pauvreté, ni de rien d’attristant: de telle sorte -que l’esprit de l’enfant, tout occupé de choses gaies, n’eût jamais -l’occasion de penser à l’avenir. Si l’un des compagnons de Josaphat -était malade, il aurait aussitôt à être remplacé par un autre bien -portant. Mais surtout, défense était faite de jamais mentionner le nom -ou la doctrine du Christ. - -Il y avait alors auprès du roi un haut fonctionnaire qui était chrétien, -mais en secret. Cet homme, chassant un jour avec le roi, aperçut à terre -un mendiant qu’une bête féroce avait blessé au pied. Et le mendiant le -pria de le recueillir chez lui, ajoutant qu’il pourrait lui rendre -service. Alors le ministre: «Je consens volontiers à te recueillir chez -moi, mais je ne vois guère comment tu pourrais m’être utile!» Et le -mendiant: «C’est que je suis médecin des paroles. Si quelqu’un souffre -d’une parole qu’il a dite ou entendue, je sais des remèdes pour le -guérir.» Le ministre, sans prendre au sérieux les mots du mendiant, -l’emmena chez lui et le soigna, par charité chrétienne. Or des hommes -jaloux et méchants, pour nuire à ce ministre, l’accusèrent auprès du -prince non seulement d’être chrétien, mais de flatter le peuple pour -s’emparer du pouvoir. Et ils dirent au roi: «Si tu veux en avoir la -preuve, reçois-le en particulier, et dis-lui que, sentant l’approche de -la mort, tu as l’intention de renoncer au trône pour te faire moine! Tu -verras bien ce qu’il te répondra.» Le roi suivit leur conseil; et le -ministre, ne soupçonnant point la ruse, loua fort l’intention -qu’exprimait son maître. Ce dont le roi fut rempli de fureur, car il y -voyait la preuve de la trahison du ministre. Mais il se contint et ne -répondit rien. Sur quoi le ministre, tout confus de cet accueil, alla -raconter la chose au mendiant qu’il avait recueilli. Et celui-ci, en -véritable «médecin des paroles», lui dit: «Le roi te soupçonne de -vouloir le détrôner. Lève-toi vite, coupe tes cheveux, revêts un cilice, -et va chez le roi. Et quand il te demandera ce que cela signifie, tu lui -répondras que tu es prêt à le suivre dans son monastère, voulant -partager ses privations comme tu as partagé sa prospérité!» Le ministre -fit ainsi, et le roi, après avoir puni les dénonciateurs, l’éleva encore -à de plus hautes dignités. - -Cependant, le prince Josaphat était parvenu à l’âge adulte. Etonné de ce -que son père le tînt enfermé, il interrogeait là-dessus son serviteur -favori, ajoutant que cette défense de sortir lui ôtait le goût de manger -et de boire. Le roi, informé de cela, lui fit donner des chevaux et lui -permit de sortir dans la campagne, à la condition qu’une escorte le -précédât pour écarter de ses yeux tout spectacle attristant. Or -Josaphat, dans une de ses promenades, rencontra un lépreux et un -aveugle. Stupéfait, il demanda ce que c’était. Et ses compagnons: «Ce -sont là des maux qui arrivent aux hommes!» Et lui: «A tous les hommes?» -Et, sur leur réponse négative, il reprit: «Sait-on du moins à l’avance -quels hommes doivent être atteints de ces maux?» Et ses compagnons: «Qui -pourrait connaître l’avenir des hommes?» Sur quoi Josaphat rentra chez -lui plein d’anxiété. - -Une autre fois, il rencontra un homme brisé par la vieillesse. L’homme -avait un visage rugueux, un dos voûté, une bouche sans dents, une parole -balbutiante. Etonné, Josaphat demanda ce que c’était. Et quand on lui -eût répondu que c’était l’âge qui avait mis l’homme en cet état, il -demanda: «Et quelle sera sa fin?» On lui répondit: «La mort!» Et lui: -«Est-ce que tous doivent mourir, ou seulement quelques-uns?» On lui -répondit: «Tous!» Et Josaphat: «A quel âge?» Et eux: «On peut vivre -jusqu’à quatre-vingts ou cent ans, et puis on meurt.» Et le jeune homme, -roulant dans son cœur toutes ces pensées nouvelles, se désolait en -secret, bien que, devant son père, il continuât de feindre la gaîté. - -Or, un saint moine nommé Barlaam vivait alors dans le désert de Sennaar. -Instruit par l’Esprit-Saint de ce qui arrivait au fils du roi, il prit -l’habit d’un marchand, se rendit à la capitale, et, abordant le -précepteur du prince, il lui dit: «Je suis marchand, et j’ai à vendre -une pierre merveilleuse qui ouvre les yeux aux aveugles et les oreilles -aux sourds, rend la parole aux muets et la raison aux fous. Conduis-moi -près du jeune prince, pour que je la lui montre!» Et le précepteur: «Je -me connais en pierres. Montre-moi celle dont tu parles, et, si elle est -telle que tu le dis, le fils du roi te l’achètera!» Mais Barlaam: «Ma -pierre a encore cette propriété que seuls peuvent la voir ceux qui sont -chastes et que n’a point corrompus le péché. Avec les yeux que tu as, tu -ne pourrais pas la voir, tandis qu’on m’a dit que le fils du roi était -chaste et ignorait le mal.» Le précepteur le conduisit alors devant -Josaphat, qui l’accueillit avec déférence. Et Barlaam: «Prince, tu as -bien fait de me recevoir, sans dédaigner mon humble figure! Tu as fait -comme un roi qui, quand il voyageait dans son carrosse doré et -rencontrait des mendiants en haillons, descendait de son carrosse et -leur baisait les pieds. Les ministres de ce roi, n’osant le blâmer -ouvertement, dirent à son frère comment il se conduisait; et le frère, -lui aussi, en fut scandalisé. Or c’était l’usage que, lorsqu’un homme -était condamné à mort, le crieur du roi venait sonner de la trompe -devant sa maison. Un soir, donc, le roi envoya son crieur sonner de la -trompe devant la maison de son frère. Ce qu’entendant, celui-ci se crut -condamné à mort. Il ne put dormir de toute la nuit, fit son testament, -s’habilla tout de noir et vint en pleurant au palais du roi avec sa -femme et ses enfants. Et le roi lui dit: «Sot que tu es! Tu t’es effrayé -en entendant le messager de ton frère, envers qui tu sais que tu n’es -point coupable; et tu me blâmes de m’émouvoir à la vue des messagers de -Dieu, contre qui j’ai si souvent péché!» Après cela le roi prit quatre -coffres. Dans deux d’entre eux, qu’il fit garnir d’or à l’extérieur, il -mit à l’intérieur des ossements en putréfaction. Dans les deux autres, -qu’il fit garnir de poix à l’extérieur, il mit à l’intérieur des -diamants et des perles. Puis, convoquant les ministres qui s’étaient -plaints de lui à son frère, il leur demanda quels étaient les plus -précieux des quatre coffres. Ils désignèrent aussitôt ceux qui étaient -couverts d’or, dédaignant les deux autres. Alors le roi fit ouvrir les -deux coffres dorés, et une puanteur infecte s’en exhala. Et le roi: «Ces -coffres sont l’image de ceux qui, somptueusement vêtus, ont dans leur -cœur le vice et l’impureté.» Puis il fit ouvrir les deux autres coffres, -et on y vit luire l’éclat des pierreries. Et il dit: «Ceci est l’image -des pauvres que vous m’avez blâmé d’honorer: car, sous leurs haillons -misérables, ils rayonnent de l’éclat de toutes les vertus.» - -Puis Barlaam expliqua longuement à Josaphat l’incarnation, la passion et -la résurrection du Christ. Il lui parla aussi du jugement dernier et de -la rétribution des bons et des méchants. Et, pour lui faire entendre -l’erreur des idolâtres, il lui raconta la parabole suivante: Un archer, -ayant pris un rossignol, voulait le tuer. Mais, l’oiseau: «Homme, quel -profit auras-tu de ma mort? Pour ton ventre même je ne ferai qu’une -bouchée! Tandis que, si tu veux me rendre le vol, je te donnerai trois -conseils excellents à suivre.» L’archer, étonné, promit à l’oiseau de le -remettre en liberté en échange des trois conseils. Et le rossignol lui -dit: «1º n’essaie jamais d’atteindre des choses qui sont hors -d’atteinte; 2º ne t’afflige jamais d’une perte irréparable; 3º ne crois -jamais des choses incroyables. Retiens ces trois conseils, et tu t’en -trouveras bien!» L’archer, suivant sa promesse, lâcha le rossignol. Et -celui-ci, volant dans les airs, lui dit: «Malheur à toi, homme, car tu -as fait une sottise, et tu as perdu un grand trésor! Sache donc que j’ai -dans mon ventre un diamant deux fois plus gros qu’un œuf d’autruche!» Ce -qu’entendant, l’archer fut désolé d’avoir remis en liberté le rossignol; -et, pour le reprendre, il lui disait: «Viens dans ma maison, tu y verras -bien des choses curieuses, et je te ferai un beau cadeau!» Et le -rossignol: «Maintenant je reconnais, sans erreur possible, que tu es un -sot, car de mes trois conseils tu ne tires aucun profit. Tu t’affliges -de m’avoir perdu, tandis que tu ne saurais me ravoir; tu t’efforces de -m’atteindre, tandis que c’est chose impossible; et tu crois que je puis -avoir dans le ventre un diamant dix fois plus gros que mon corps tout -entier!» Et Barlaam ajouta: «Non moins stupides sont ceux qui croient -aux idoles et invoquent l’appui de statues qu’ils ont eux-mêmes -fabriquées!» - -Puis Barlaam exposa au jeune prince le mensonge et la vanité des -plaisirs du monde. Et, à l’appui de ses arguments, il lui raconta les -apologues suivants. Il lui dit, d’abord, que ceux qui désirent les -plaisirs corporels au détriment de leur âme ressemblent à un homme qui, -fuyant devant une licorne, tomba dans un précipice. En tombant, il -s’accrocha des deux mains à un arbuste et enfonça ses pieds dans une -boue glissante. Il vit alors que deux rats, un blanc et un noir, -rongeaient les racines de l’arbuste et étaient déjà sur le point de le -détacher. Au fond de l’abîme, il vit un dragon terrible qui ouvrait la -bouche pour le dévorer; et, dans la boue où s’étaient enfoncés ses -pieds, il vit quatre vipères qui levaient la tête. Mais soudain il -aperçut une goutte de miel qui découlait d’une branche de l’arbuste. Et -aussitôt, oubliant tous les dangers qui l’entouraient, il se laissa -aller à la douceur de manger ce miel. Et Barlaam dit à Josaphat: «La -licorne, c’est la mort, que l’homme s’efforce de fuir. L’abîme, c’est -notre monde de misère. L’arbuste c’est notre vie, dont les racines sont -rongées jour et nuit, et dont l’écroulement est sans cesse plus proche. -Les quatre vipères sont les quatre éléments, dont le désordre amène la -dissolution du corps. Le dragon, c’est le diable. Et la goutte de miel, -ce sont les plaisirs décevants dont la poursuite nous détourne de la vue -de notre destinée.» - -Autre exemple. Ceux qui aiment le monde sont pareils à un homme qui -avait trois amis, dont il l’aimait l’un plus que lui-même, le second -autant que lui-même, le troisième moins que lui-même. Cet homme, étant -en danger de mort, courut invoquer l’aide du premier ami. Et celui-ci: -«Malheureux, je ne puis rien pour toi! J’ai d’autres amis avec qui je -dois me réjouir. Tout ce que je puis faire pour toi, c’est de te donner -ces deux cilices, pour te couvrir en cas de besoin.» L’homme alla -trouver son second ami, qui lui dit: «Je n’ai que faire de souffrir avec -toi, étant moi-même accablé de souci. Je puis seulement, si tu veux, te -faire un pas de conduite jusqu’à la porte du tribunal.» Alors l’homme, -désespéré, aller trouver son troisième ami, et lui dit, la mine basse: -«J’ose à peine te parler, car je ne t’ai pas aimé comme je le devais. -Mais, dans l’embarras où je me trouve, et sans autres amis, je me suis -dit que peut-être tu ne refuserais pas de me secourir.» Et l’ami, avec -un bon sourire, lui répondit: «Certes, tu es pour moi un ami très cher, -et je n’oublie pas le service que tu m’as rendu! Viens, je vais aller -avec toi au tribunal, pour t’empêcher d’être livré à tes ennemis!» Et -Barlaam ajouta: «Le premier de ces amis est la possession des richesses, -pour qui l’homme s’expose à mille dangers, et de qui, à l’heure de la -mort, il ne tire aucun profit, si ce n’est des linceuls pour -l’ensevelir. Le second ami, ce sont la femme, les fils, les parents, qui -nous font un pas de conduite jusqu’à notre tombeau, et puis s’en -retournent aussitôt à leurs affaires. Le troisième ami, c’est la foi, -l’espérance, la charité et l’aumône, et toutes les bonnes œuvres, qui, -lorsque nous mourons, nous accompagnent au tribunal de Dieu et nous -délivrent de nos ennemis les démons.» - -Barlaam dit encore ceci: «Dans une grande ville, on avait l’habitude -d’élire pour prince, tous les ans, un homme étranger et inconnu, à qui -on laissait plein pouvoir de faire ce qu’il voulait; mais au bout de -l’année, tandis que cet homme ne songeait qu’à sa jouissance, se croyant -destiné à régner toujours, voilà que tous les citoyens s’insurgeaient -contre lui, le traînaient nu par les rues de la ville, et le reléguaient -dans une île déserte où il mourait de faim et de froid. Or il y eut un -de ces princes improvisés qui, ayant appris la coutume de ses sujets, -prit la précaution de déposer dans l’île de grands trésors, de telle -sorte que, quand il y fut à son tour relégué, il ne manqua de rien. -Cette ville est le monde; ses citoyens sont les princes des ténèbres; et -à l’improviste la mort survient, qui nous relègue dans le feu de -l’enfer. Et notre provision de richesses pour l’autre vie ne peut se -faire que par l’entremise des pauvres.» - -Quand Barlaam eut ainsi achevé d’instruire le fils du roi, celui-ci -voulut tout abandonner pour le suivre. Mais Barlaam lui répondit, que, -s’il faisait cela, il serait pareil à certain jeune homme qui, après -avoir refusé de se marier avec une jeune fille riche et noble, s’enfuit -dans un lieu où il trouva une autre jeune fille, très pauvre, -travaillant et priant auprès de son vieux père. Et il lui dit: «Femme, -que fais-tu là? Manquant de tout, tu rends grâces à Dieu comme si tu en -avais reçu de grands biens!» Et la jeune fille: «Les choses extérieures -ne sont pas à nous, mais seulement celles qui sont au dedans de nous. Or -Dieu m’a accordé de grands biens: car il m’a faite à son image, il m’a -appelée à sa gloire et m’a ouvert la porte de son royaume.» Le jeune -homme, la voyant aussi sage que belle, la demanda en mariage à son père. -Et celui-ci: «Tu ne peux pas épouser ma fille, car tu es fils de gens -nobles et riches, et je ne suis qu’un pauvre homme!» Et comme le jeune -homme insistait, le vieillard lui dit: «Je ne puis te la donner en -mariage, car tu la conduirais dans la maison de ton père, et elle est -mon unique enfant.» Et le jeune homme: «Je resterai près de vous et me -conformerai en tout à votre manière de vivre!» Puis, dépouillant ses -vêtements précieux, il endossa un manteau de bure pareil à celui du -vieillard, se fixa près de lui et épousa la jeune fille. Et après que le -vieillard eut éprouvé sa constance, il le conduisit enfin dans la -chambre nuptiale; et, là, il lui montra un trésor comme il n’en avait -jamais vu, et le lui donna tout entier. - -A cela le jeune prince Josaphat répondit: «Je comprends l’allusion que -contient ton récit. Mais dis-moi, père, quel âge tu as et où tu -demeures, car je ne veux pas me séparer de toi.» Et Barlaam: «Il y a -quarante-cinq ans que je demeure au désert de Sennaar.» Alors Josaphat: -«Mais tu as l’air d’avoir plus de soixante-dix ans!» Et Barlaam: «Oui, -tel est mon âge, si l’on compte mes années depuis ma naissance. Mais je -n’admets pas que l’on compte, dans la mesure de ma vie, le temps que -j’ai dépensé aux vanités du monde: car pendant ce temps-là j’étais mort, -et des années de mort ne doivent pas compter dans la vie.» Et comme -Josaphat insistait pour le suivre au désert, Barlaam lui dit: «Si tu le -fais, je ne pourrai jouir de ta société, et je serai cause de -persécution pour mes frères! Reste plutôt ici; et quand tu jugeras le -temps opportun, tu viendras me rejoindre!» Puis, ayant baptisé le -prince, il l’embrassa une dernière fois et s’en retourna au désert. - -Quand le roi apprit que son fils était devenu chrétien, il en éprouva -une vive douleur. Alors un de ses amis, nommé Arachis, pour le consoler, -lui dit: «Je connais un ermite qui est de notre religion et qui -ressemble tout à fait à Barlaam. Que cet homme, se faisant passer pour -Barlaam, défende d’abord la foi chrétienne; puis qu’il se laisse réfuter -et renie son christianisme; et ton fils le reniera, lui aussi!» Le roi -feignit donc d’organiser une grande expédition pour rechercher Barlaam, -et fit savoir à son fils qu’il l’avait retrouvé. Ce qu’apprenant, -Josaphat se désola d’abord de la capture de son maître; mais bientôt -Dieu lui révéla que ce n’était pas le vrai Barlaam. Alors le roi, venant -chez son fils, lui dit: «Mon enfant, tu m’as causé une grande tristesse, -tu as déshonoré mes cheveux blancs et tu m’as ôté la lumière de mes -yeux! Pourquoi, mon cher fils, as-tu abandonné le culte de mes dieux?» -Et Josaphat; «Mon père, pourquoi t’affliger de ce que j’aie été admis à -participer d’un grand bien? Quel père a jamais paru triste de la -prospérité de son fils?» Sur quoi le roi, furieux, se plaignit à Arachis -de l’endurcissement de Josaphat. Arachis lui conseilla de ne pas lui -parler aussi sévèrement, ajoutant qu’avec de douces flatteries on en -viendrait mieux à bout. Aussi, le lendemain, le roi dit-il à son fils, -en le couvrant de baisers: «Mon fils chéri, honore et respecte ton vieux -père! Ne sais-tu pas le bien que c’est d’obéir à son père et de le -rendre heureux? Ne sais-tu pas que tous ceux qui y ont manqué ont péri -misérablement?» Et Josaphat: «Il y a un temps pour aimer et un temps -pour obéir, un temps de paix et un temps de guerre. Mais, à ceux qui -nous détournent de Dieu, nous ne devons jamais obéir, fussent-ils même -nos parents!» Alors le roi, voyant sa constance: «Puisque rien ne peut -te fléchir, viens, et nous croirons tous deux aux mêmes vérités. -Barlaam, qui t’a converti, est ici prisonnier. Convoque tous les -chrétiens, et que les hommes de ma religion et ceux de la tienne -discutent librement! Si ce sont les chrétiens qui l’emportent, nous -croirons à leur Dieu; et si ce sont les hommes de notre religion, tu -renonceras à ton christianisme!» Josaphat consentit à cette proposition -et fut mis en présence du faux Barlaam. - -Aussitôt il lui dit: «Tu sais, Barlaam, comment tu m’as instruit! Si -donc tu défends la foi que tu m’as enseignée, je resterai ton disciple -jusqu’à la fin de mes jours. Mais si, au contraire, tu te laisses -vaincre, j’arracherai moi-même ton cœur et ta langue et les donnerai aux -chiens, pour que désormais personne ne s’avise plus d’induire en erreur -un fils de roi!» Ce qu’entendant le faux Barlaam, dont le vrai nom était -Nachor, trembla et se troubla cruellement, car il se voyait pris à son -propre piège. Il réfléchit que le plus prudent était d’être de l’avis du -fils du roi. Or un rhéteur se leva et lui dit: «Es-tu Barlaam, qui as -induit en erreur le fils du roi?» Et lui: «Je suis Barlaam, qui n’ai pas -induit en erreur le fils du roi, mais au contraire qui l’ai délivré de -l’erreur!» Et le rhéteur: «Alors que les plus sages et les plus savants -des hommes ont adoré nos dieux, comment oses-tu t’insurger contre eux?» -Et le faux Barlaam: «Les Chaldéens, les Grecs et les Egyptiens ont -commis l’erreur de prendre pour des dieux de simples créatures. Les -Chaldéens ont adoré les éléments, créés pour l’utilité de l’homme. Les -Grecs ont adoré des hommes criminels, tels que Saturne, qui dévorait ses -fils et s’était coupé ses parties génitales; tels que Jupiter, qui, pour -commettre l’adultère, aimait à prendre des formes d’animaux; tels encore -que Vénus, qui trompait son mari avec Adonis. Les Egyptiens ont adoré -des bêtes, le bœuf, le mouton, le porc, et d’autres encore. Seuls les -chrétiens adorent le fils du vrai Dieu qui est descendu des cieux pour -sauver les hommes.» Et Nachor continua de défendre la foi chrétienne, en -sorte que les rhéteurs, stupéfaits, ne surent que répondre. Et Josaphat -se réjouissait fort de voir que le Seigneur faisait défendre la vérité -par la bouche d’un ennemi. Mais le roi, au contraire, était furieux. Il -s’empressa de lever la séance, sous prétexte d’ajourner le débat au -lendemain. Et Josaphat lui dit: «Si tu ne veux pas qu’on doute de ta -justice, permets à mon maître de passer la nuit avec moi, pour que nous -convenions ensemble de nos réponses pour demain! Et toi, de la même -façon, entends-toi avec tes rhéteurs!» Le roi et Nachor y consentirent, -espérant toujours l’induire en erreur. Mais lorsque Nachor se rendit au -palais de Josaphat, celui-ci lui dit: «Ne crois pas que j’ignore qui tu -es! Je sais que tu n’es pas Barlaam, mais l’astrologue Nachor.» Puis il -lui exposa si bien les voies du salut qu’il le convertit. Et, le -lendemain, Nachor s’en alla au désert, où, ayant reçu le baptême, il se -fit ermite. - -Cependant, un mage nommé Théodas, instruit de tout cela, vint trouver le -roi et lui dit qu’il connaissait un moyen de détourner Josaphat de son -christianisme. Et le roi: «Si tu parviens à cela, je t’élèverai une -statue d’or et ordonnerai qu’on t’offre des sacrifices comme à un dieu!» -Alors Théodas: «Eloigne de ton fils tous ses compagnons, et introduis -dans son palais des femmes belles et ornées, pour qu’elles le servent et -passent tout leur temps avec lui! Moi, je lui enverrai un de mes -esprits, qui l’enflammera de concupiscence. Car rien n’a autant de -pouvoir pour séduire les jeunes gens qu’un visage de femme! Certain roi -venait de voir naître un fils lorsque les médecins lui dirent que si, -pendant dix ans, l’enfant apercevait une seule fois le soleil ou la -lune, il perdrait l’usage de ses yeux. Alors ce roi fit enfermer son -fils, jusqu’à l’âge de dix ans, dans une grotte souterraine. Les dix ans -écoulés, il ordonna qu’on étalât devant son fils toutes les choses du -monde, afin qu’il apprît à les connaître ainsi que leurs noms. L’enfant -apprit à connaître, de cette façon, les noms de l’or et de l’argent, des -pierres précieuses, des chevaux, et de tout le reste. Mais quand il -demanda quel était le nom des femmes, le ministre du roi lui répondit en -plaisantant qu’on les appelait _des diables à séduire les hommes_. Et -lorsque ensuite le roi demanda à son fils ce qu’il aimait le mieux, de -toutes les choses qu’il avait vues, l’enfant répondit que c’était, à -beaucoup près, _les diables à séduire les hommes_.» - -Aussitôt le roi, congédiant tous les compagnons de son fils, les -remplaça par de belles jeunes filles, qui ne cessaient point de -l’exciter à la luxure. Et le malin esprit envoyé par le mage pénétra -dans le cœur du jeune homme et y alluma un grand feu. De telle sorte -que, brûlé tout ensemble au dehors et au dedans, le malheureux Josaphat -souffrait cruellement. Mais il se recommandait à Dieu; et Dieu finit par -éloigner de lui toute tentation. - -Alors le roi envoya à son fils une jeune princesse d’une beauté -merveilleuse. Et comme Josaphat lui prêchait le Christ, elle répondit: -«Si tu veux me détourner du culte des idoles, marie-toi avec moi! Car -les chrétiens eux-mêmes approuvent le mariage; puisque leurs -patriarches, leurs prophètes et leur apôtre Pierre étaient mariés.» Mais -Josaphat: «Chère amie, ce sont là de vaines paroles. Les chrétiens -peuvent, en effet, se marier, mais non pas ceux qui ont promis au Christ -de garder leur virginité!» Et elle: «Soit! mais si tu veux sauver mon -âme, accorde-moi du moins une petite grâce! Accouple-toi avec moi cette -nuit seulement, et je te promets que, demain matin, je me ferai -chrétienne!» Elle parlait avec tant d’instance, et était si belle, -qu’elle commença à ébranler sérieusement la tour de son âme. Ce que -voyant, Satan dit à ses compagnons: «Voyez comme cette jeune fille -ébranle l’âme que nous n’avons pu toucher! Profitons de l’occasion pour -nous précipiter dans cette âme!» Alors le pauvre jeune homme, se voyant -si tenté--car il l’était et par sa concupiscence et par son désir de -sauver la jeune fille,--se mit à pleurer et tomba en prière. Et, pendant -sa prière, il s’endormit et eut un rêve. Il se vit amené dans un pré -fleuri où les feuilles des arbres, sous une brise légère, murmuraient -doucement et exhalaient un parfum merveilleux. Il y avait là des fruits -d’un goût incomparable, des eaux d’une limpidité ravissante, des sièges -et des lits ornés d’or et de pierreries. Et une voix lui dit que c’était -là le séjour des bienheureux. Il demanda la permission d’y rester, mais -la voix lui répondit: «Tu pourras y revenir un jour, si tu sais résister -à tes mauvais désirs.» Puis il vit, dans son rêve, un lieu sinistre et -fétide, et la voix lui dit que c’était le séjour des damnés. Et, -lorsqu’il s’éveilla, la beauté de la jeune fille lui parut exhaler la -même puanteur. - -Les malins esprits s’en retournèrent auprès de Théodas, et lui dirent: -«Tant qu’il n’avait pas fait le signe de la croix, nous pouvions -pénétrer en lui et le troubler vivement. Mais dès qu’il eut fait ce -signe, nous dûmes nous enfuir.» Alors Théodas se rendit lui-même auprès -de Josaphat, espérant le séduire par de belles paroles. Mais ce fut lui -qui fut pris par celui qu’il voulait prendre. Converti par Josaphat, il -reçut le baptême, et mena, depuis lors, une vie exemplaire. - -Le roi, désespéré, abandonna à son fils la moitié de son royaume. Et -Josaphat, malgré son extrême impatience de se réfugier au désert, jugea -utile, dans l’intérêt de la foi, d’accepter pour quelque temps le -royaume qui lui était offert. Il construisit de nombreuses églises, -dressa partout des croix, et convertit tous ses sujets. Son père -lui-même finit par se laisser convaincre par la prédication de son fils. -Il crut en Jésus-Christ, reçut le baptême, laissa le royaume entier à -Josaphat, et acheva sa vie dans la pénitence. - -Après cela, Josaphat voulut, à son tour, se retirer dans le désert; mais -longtemps les prières de son peuple le retinrent. Un jour enfin, il -s’enfuit, donna à un pauvre ses habits royaux, et, en échange, revêtit -ses haillons. Ainsi il erra dans le désert pendant deux ans, sans -pouvoir trouver Barlaam. Enfin, apercevant un caveau, il frappa à la -porte et dit: «Père, bénis-moi!» Et Barlaam, entendant sa voix, sortit -du caveau. Ils s’embrassèrent longuement, heureux de se revoir. Josaphat -raconta à Barlaam tout ce qui lui était arrivé; et, ensemble, ils en -rendirent grâces à Dieu. Et Josaphat vécut là de nombreuses années, dans -la vertu et les privations. Quant à Barlaam, lorsqu’il eut accompli sa -destinée, il mourut en paix à l’âge de quatre-vingts ans, l’an du -Seigneur 400. Josaphat, lui, renonça à son royaume dans la -vingt-cinquième année de son âge; il vécut ensuite au désert pendant -trente-cinq ans, et puis s’endormit, à son tour, dans le Seigneur[20]. - - [20] C’est l’histoire de saint Josaphat qui a fait affirmer à Max - Müller,--et à bien d’autres, après lui,--que «Boudha était devenu un - saint de l’Eglise catholique». En effet, au dire de ces savants, le - nom de «Josaphat» ne peut être qu’une déformation de «Bodhisattva»; - et il y a, dans le fameux _Lalila Vistara_, une légende qui rappelle - ce que Jean de Damas et Jacques de Voragine nous racontent de - l’enfance du fils du roi Avennir. Quant à l’esprit profondément - chrétien qui anime tout le récit de la _Légende Dorée_, sous la - délicieuse couleur orientale dont il est revêtu, c’est apparemment - chose sans importance, ou, en tout cas, incapable de prévaloir - contre l’identité manifeste des deux noms de «Josaphat» et de - «Bodhisattva»! - - - - -CLXXI - -SAINT JACQUES L’INTERCIS, MARTYR - -(27 novembre) - - -Le martyr Jacques, surnommé l’Intercis[21], noble de naissance, mais -plus noble encore par sa foi, était originaire de la ville d’Elape, dans -le pays des Perses. Né de parents chrétiens, et marié à une femme -chrétienne, il vivait dans la familiarité du roi des Perses, qui finit -même par le décider à sacrifier aux idoles. Ce qu’entendant, la mère et -la femme de Jacques lui écrivirent aussitôt: «En obéissant à un mortel, -tu as abandonné Celui de qui dépend la vie, tu as changé la vérité en -mensonge; en cédant à un mortel, tu as renié le juge des vivants et des -morts. Sache donc que, désormais, nous te serons étrangères, et que -jamais plus tu ne nous reverras!» Et Jacques, ayant lu cette lettre, -s’écria en pleurant: «Si ma mère et ma femme me sont devenues -étrangères, combien plus étranger doit m’être devenu mon Dieu!» Et comme -il se repentait amèrement de sa faute, on fit savoir au roi que Jacques -était de nouveau chrétien. Alors le roi le fit comparaître et lui dit: -«Réponds-moi, es-tu Nazaréen?» Et Jacques: «Oui!» Et lui: «Donc tu es -mage!» Et Jacques: «Dieu me préserve d’être mage!» Et comme le roi le -menaçait de nombreux supplices, Jacques répondit: «Tes menaces ne -sauraient me troubler, car tes paroles me traversent plus vite les -oreilles que le vent ne met de temps à passer sur un rocher!» Et le roi: -«Sois prudent, ne t’expose pas à une mort cruelle!» Et Jacques: «Ce -n’est point là une mort, mais plutôt un sommeil, d’où l’on ne tarde pas -à se réveiller pour la résurrection!» Et le roi: «Ne crois pas les -Nazaréens qui prétendent que la mort n’est qu’un sommeil, car les plus -grands empereurs la redoutent!» Et Jacques: «Quant à nous, nous ne -craignons point la mort, car elle n’est pour nous que l’entrée de la -vie!» Alors le roi, sur le conseil de ses amis, décida que, pour -l’exemple, Jacques serait mutilé membre à membre. Et comme plusieurs -témoins, émus de pitié, pleuraient sur le saint, celui-ci leur dit: «Ne -pleurez pas sur moi, mais sur vous-mêmes, car moi, je vais à la vie, et -vous, au supplice éternel!» - - [21] Ce surnom, qui signifie «le coupé en morceaux» est une allusion - au martyre du saint. - -Alors les bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite, et Jacques -s’écria: «Seigneur Jésus, reçois ce rameau de l’arbre de la miséricorde; -car le vigneron coupe le sarment de sa vigne afin qu’elle germe mieux et -soit couronnée de fruits!» Et le bourreau: «Si tu consens à céder, je -puis encore te faire grâce et guérir ta main!» Et, comme Jacques s’y -refusait, il lui coupa un second doigt. Et Jacques dit: «Reçois ces deux -rameaux que tu as plantés!» Au troisième doigt coupé, il dit: «Délivré -d’une triple tentation, je bénis le Père, le Fils et le Saint-Esprit!» -Au quatrième doigt, Jacques dit: «Protecteur des fils d’Israël, quatre -fois béni, reçois de ton serviteur ce quatrième hommage!» Enfin, au -cinquième doigt: «Maintenant ma joie est complète!» - -Alors les bourreaux lui dirent: «Aie maintenant pitié de ton âme! Et ne -t’afflige pas d’avoir perdu une main, car il y a bien des hommes qui -n’ont qu’une main, et qui abondent en honneurs et richesses!» Et -Jacques: «Quand les bergers tondent leurs brebis, se contentent-ils de -couper la laine du côté droit, en laissant tout entière celle du côté -gauche?» On lui coupa le petit doigt de la main gauche. Et lui: -«Seigneur, étant le plus grand, tu as voulu devenir, pour nous, le plus -petit! Reprends le corps que tu as racheté de ton propre sang!» Au -septième doigt, il dit: «Sept fois par jour j’ai loué le Seigneur!» Au -huitième: «C’est le huitième jour que Jésus a été circoncis. Permets à -l’âme de ton serviteur, Seigneur, d’être, elle aussi, purifiée par les -rites sacrés!» Au neuvième doigt, il dit: «C’est à la neuvième heure que -le Christ a expiré sur la croix. Aussi, Seigneur, suis-je heureux de te -proclamer et de te remercier, dans la douleur de l’amputation de mon -neuvième doigt.» Enfin, au dixième doigt, il dit: «La dixième lettre de -l’alphabet, _iota_, est la lettre par laquelle commence le nom de -Jésus-Christ!» Alors quelques-uns des assistants dirent: «O toi que nous -avons aimé, feins tout au moins de renier ton Dieu pour obtenir la vie -sauve! On t’a, en vérité, coupé les mains; mais nous connaissons des -médecins très habiles qui sauront te guérir de ta souffrance.» Et -Jacques: «Loin de moi une aussi honteuse dissimulation! Celui qui -regarde en arrière pendant qu’il conduit la charrue ne saurait être -propre au royaume de Dieu.» Sur quoi les bourreaux, furieux, lui -coupèrent tour à tour les dix doigts de ses pieds. Et à chaque doigt -coupé il glorifiait Dieu d’une façon nouvelle. On lui coupa ensuite le -pied droit, puis le pied gauche, puis le bras droit et le bras gauche, -puis la jambe droite jusqu’à la cuisse. Et le saint, se tordant sous la -douleur, s’écria: «Seigneur Jésus-Christ, aide-moi, car voici que -s’emparent de moi les gémissements de la mort!» Et il dit aux bourreaux: -«Le Seigneur me revêtira d’une chair nouvelle, que vos blessures ne -sauront atteindre!» Et déjà les bourreaux commençaient à se fatiguer, -ayant travaillé sur lui de la première jusqu’à la neuvième heure. Ils -lui coupèrent cependant encore la jambe gauche, jusqu’à la cuisse. Et -saint Jacques s’écria: «Dieu des vivants et des morts, écoute-moi, qui -suis à demi vivant et à demi mort! Je n’ai plus de doigts ni de mains à -tendre vers toi, plus de genoux à fléchir devant toi! Je suis comme une -maison qui s’effondre, ayant perdu toutes les colonnes, qui la -soutenaient. Ecoute-moi, Seigneur Jésus, et tire mon âme de sa prison!» -A peine eut-il dit cela qu’un des bourreaux s’approcha et lui trancha la -tête. Il mourut le jour du 27 novembre. - - - - -CLXXII - -SAINT SATURNIN, SAINTE PERPÉTUE, SAINTE FÉLICITÉ ET LEURS COMPAGNONS, -MARTYRS - -(23 et 29 novembre)[22] - - [22] La fête de saint Saturnin de Toulouse est célébrée le 29 - novembre; celle de sainte Félicité et de ses compagnons, le 23 du - même mois. - - -I. Saturnin, ordonné prêtre par les disciples des apôtres, fut désigné -pour aller occuper l’évêché de Toulouse. Et comme, dès qu’il fut entré -dans la ville, tous les démons cessèrent de répondre aux questions qu’on -leur faisait, un des païens dit que, si l’on ne tuait pas Saturnin, on -n’obtiendrait plus jamais rien des dieux. On s’empara donc de Saturnin; -et celui-ci, sur son refus de sacrifier, fut attaché au pied d’un -taureau furieux, qu’on précipita ensuite le long des marches du -Capitole. Le saint eut la tête brisée, la cervelle écrasée; et ainsi, il -reçut heureusement la couronne du martyre. Deux femmes recueillirent son -corps, et, par peur des païens, le cachèrent dans un puits, d’où les -successeurs de saint Saturnin le transportèrent, plus tard, dans un lieu -consacré. - -II. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre à Rome, en l’an -286, sous Maximien. Le préfet de la ville, après l’avoir longtemps tenu -en prison, le fit attacher sur un chevalet, où il fut roué de coups. On -lui brûla ensuite les côtes, et l’on finit par le décapiter. - -III. Il y eut un autre Saturnin qui souffrit le martyre en Afrique avec -son frère Satire, un compagnon nommé Révocat, la sœur de celui-ci, -nommée Félicité, et une femme noble nommée Perpétue. Ayant refusé de -sacrifier aux idoles, ils furent tous jetés en prison. Ce que voyant, le -père de Perpétue courut à la prison, et dit: «Ma fille, qu’as-tu fait? -Tu as déshonoré ta famille! car jamais encore personne de ta race n’a -été emprisonné!» Et quand il apprit que sa fille était chrétienne, il -s’élança sur elle pour lui crever les yeux. Or, cette nuit-là, Perpétue -eut un rêve qu’elle raconta en ces termes à ses compagnons: «J’ai vu une -échelle d’or qui s’élevait jusqu’au ciel, si étroite qu’on ne pouvait y -grimper qu’un à un, et encore à la condition d’être petit de taille. Car -à droite et à gauche, sur les portants, étaient fixés des couteaux et -des glaives très aigus, de telle sorte que ceux qui grimpaient ne -pouvaient regarder ni derrière eux ni autour d’eux, mais étaient forcés -d’avoir toujours les yeux levés au ciel. Sous l’échelle se tenait un -immense et terrible dragon, essayant d’effrayer tous ceux qui voulaient -grimper. Et j’ai vu Satire grimper sur l’échelle, parvenir jusqu’en -haut, puis se retourner, et nous faire signe de le suivre sans crainte.» -Ce qu’entendant, tous les prisonniers rendirent grâce à Dieu, car ils -comprirent qu’ils avaient été élus pour le martyre. Amenés devant le -juge, ils refusèrent de sacrifier: sur quoi le juge fit séparer les -trois hommes des deux femmes, et dit à Félicité: «As-tu un mari?» Et -elle: «Oui, mais je le dédaigne!» Et lui: «Aie pitié de toi, jeune -femme, et consens à vivre, d’autant plus que tu portes un enfant dans -ton ventre!» Mais elle: «Fais de moi ce que tu voudras, jamais tu ne -m’amèneras à ta volonté!» Cependant, les parents et le mari de Perpétue -avaient amené à celle-ci son petit garçon encore à la mamelle. Et le -père de la sainte dit à sa fille: «Mon doux enfant, aie pitié de moi, de -ta pauvre mère, et de ton mari, qui ne pourra pas vivre sans toi!» Mais -Perpétue ne se laissait point toucher. Alors son père lui jeta au cou -son petit garçon. Mais elle, repoussant l’enfant, dit aux siens: -«Eloignez-vous de moi, ennemis de Dieu, car je ne vous connais plus!» -Après quoi le préfet, voyant la constance des martyrs, les renvoya en -prison. Et comme les saints s’affligeaient sur Félicité, qui était alors -enceinte de huit mois, Dieu fit alors en sorte qu’elle éprouva soudain -les douleurs de l’enfantement, et mit au monde un fils vivant. Et les -gardiens lui disaient: «Si tu souffres si cruellement dès à présent, que -sera-ce quand tu comparaîtras devant le juge?» Mais Félicité: «Ici, je -souffre pour moi; là-bas Dieu souffrira pour moi!» On les fit ensuite -sortir de prison, les mains liées derrière le dos, et on les conduisit -dans l’amphithéâtre. Satire et Perpétue furent dévorés par des lions, -Révocat et Félicité par des léopards; et Saturnin eut la tête tranchée. -Cela se passait vers l’an 256, sous les empereurs Valérien et Gallien. - - - - -CLXXIII[23] - -SAINT PASTEUR, ABBÉ - - [23] Les cinq chapitres qui suivent forment, en appendice à la - _Légende des Saints_, une sorte de manuel de la vie monastique. - - -Saint Pasteur demeura de longues années au désert, avec ses frères, et -se distingua par sa sainteté. Sa mère désirait beaucoup revoir ses fils; -et comme ils s’y refusaient, elle se rendit un jour au devant d’eux -pendant qu’ils allaient à la ruche. Mais aussitôt ils s’enfuirent dans -leurs cellules, dont ils barricadèrent les portes. Et elle, debout -devant la porte de la cellule de Pasteur, pleurait et gémissait. -Pasteur, à travers la porte, lui dit: «Vieille femme, qu’as-tu à crier -ainsi?» Mais elle, entendant sa voix redoublait ses cris, disant: «Je -veux vous voir, mes chers fils! Est-ce donc mal, que je vous revoie? Ne -suis-je pas votre mère, qui vous ai allaités?» Et son fils: «Veux-tu -nous voir dans ce monde-ci ou dans l’autre?» Et elle: «Si je ne peux pas -dans celui-ci, que du moins je le puisse dans l’autre, mes enfants!» Et -Pasteur: «Si tu te résignes chrétiennement à ne pas nous voir dans ce -monde-ci, tu nous verras certainement dans l’autre!» Sur quoi la vieille -s’en alla toute réconfortée. - -Le juge de la province voulait, lui aussi, voir Pasteur, qui refusait de -se laisser voir. Ce juge fit alors jeter en prison le neveu de l’ermite, -en disant: «Si Pasteur vient intercéder pour lui, je le relâcherai!» La -mère de l’enfant vint pleurer devant la porte de Pasteur. Et comme -celui-ci ne lui répondait pas, elle lui dit: «Si même tu as des -entrailles de fer, insensibles à toute compassion, qu’au moins la voix -du sang te parle en faveur de mon fils!» Mais son frère se borna à lui -faire répondre: «Pasteur n’a jamais eu de fils!» La mère du prisonnier -revint toute en larmes auprès du juge, qui lui dit: «Qu’au moins ton -frère dise un mot pour ton fils et je le remettrai en liberté!» Mais -Pasteur se borna à lui répondre: «Examine la cause suivant ta loi; et, -s’il est digne de mort, mets-le à mort; s’il est innocent, fais-en ce -qui te plaira!» Pasteur disait à ses frères: «Pour être libre de ce -monde, le moine n’a qu’à détester deux choses.» Et comme un de ses -frères lui demandait ce que c’était, il répondit: «La jouissance -charnelle et la vaine gloire. Si tu veux trouver le repos dans ce monde -et dans l’autre, dis-toi toujours: qui suis-je? Et ne juge personne!» Un -frère d’un couvent ayant commis une faute, l’abbé, sur le conseil d’un -ermite, le chassa. Or, comme ce frère s’enfuyait, désespéré, Pasteur -l’appela, le consola, et lui demanda d’aller chercher l’ermite qui -l’avait dénoncé. Et à cet ermite il dit: «Il y avait deux hommes, dont -chacun venait de perdre son fils. Et voici que l’un des deux abandonna -son propre mort pour aller pleurer le mort de l’autre!» L’ermite comprit -la parabole, et se repentit. Une autre fois, un frère dit à Pasteur -qu’il voulait s’en aller, parce qu’on lui avait rapporté, d’un de ses -frères, des choses qui l’avaient scandalisé. Pasteur lui répondit de ne -pas croire ces choses, qui n’étaient pas vraies. Et le frère: «Pardon, -elles sont vraies, car c’est le frère Fidèle qui me les a rapportées!» -Et Pasteur: «Celui qui te les a rapportées ne saurait être Fidèle; car, -s’il était fidèle, il ne songerait pas à dénoncer ses frères!» Et le -frère: «Mais je l’ai vu aussi de mes propres yeux!» Et Pasteur: «Sais-tu -ce que c’est qu’une paille et qu’une poutre? Eh bien, mets-toi dans -l’esprit que tes péchés à toi sont comme une poutre, et ceux de ton -frère comme un fétu de paille!» - -Un frère qui avait commis un grand péché voulut faire pénitence pendant -trois ans. Mais d’abord il demanda à Pasteur si c’était beaucoup. Et -Pasteur: «C’est beaucoup!» Le frère demanda si un an de pénitence serait -suffisant. Et Pasteur: «C’est beaucoup!» On en vint à proposer quarante -jours; mais Pasteur dit encore: «C’est beaucoup!» Et il ajouta: -«J’estime que si un homme se repent de tout son cœur, et se promet de ne -pas recommencer son péché, Dieu se contente parfaitement d’une pénitence -même de trois jours.» - -Un frère lui demanda ce qu’il devait faire d’un héritage qui venait de -lui échoir. Pasteur lui dit de revenir trois jours après. Et, trois -jours après, il lui dit: «Si tu donnes ton argent à l’Eglise, on le -dépensera en repas; si tu le donnes à tes parents, tu n’en auras point -de récompense; si tu le donnes aux pauvres, tu seras certain de l’avoir -bien placé. Mais au reste fais ce que tu voudras, car je ne me sens pas -le droit de rien décider!» Voilà ce que nous apprend sur saint Pasteur -la _Vie des Pères du Désert_. - - - - -CLXXIV - -SAINT JEAN, ABBÉ - - -Jean, abbé, s’entretenant avec un autre solitaire, Episius, qui depuis -quarante ans vivait au désert, lui demanda quel profit il en avait -retiré. Episius répondit: «Depuis que je suis au désert, jamais le -soleil ne m’a vu mangeant!» Et Jean: «Ni moi en colère!» De la même -façon, comme l’évêque Epiphane nourrissait de viande le solitaire -Hilarion, celui-ci lui dit: «Pardonne-moi, car depuis que j’ai revêtu -cet habit, je n’ai point mangé de nourriture animale.» Et l’évêque: -«Moi, depuis que j’ai revêtu cet habit, jamais j’ai permis que quelqu’un -allât dormir qui avait dans son cœur un grief contre moi; et, moi-même, -jamais je ne me suis endormi en ayant au cœur un grief contre -quelqu’un.» Et Hilarion: «Pardonne-moi, car tu es meilleur que moi!» - -Jean résolut un jour de ne rien faire pour lui-même, à la façon des -anges, afin de se consacrer plus entièrement à Dieu. Il se dépouilla -donc de son froc, sortit de sa cellule, et, pendant une semaine, resta -étendu dans le désert. Mais au bout de cette semaine, mourant de faim et -tout dévoré des morsures des mouches et des guêpes, il alla frapper à la -porte d’un de ses frères. Et celui-ci: «Qui es-tu?» Et lui: «Je suis -Jean!» Mais le frère: «C’est impossible! Jean est devenu un ange, et -n’est plus parmi les hommes!» Et Jean: «Je t’assure que c’est moi!» Mais -le frère lui refusa de lui ouvrir la porte et le laissa en peine -jusqu’au lendemain. Puis, lui ouvrant enfin la porte, il lui dit: «Si tu -n’es qu’un homme, tu as besoin de travailler pour te nourrir et pour -vivre!» Et Jean: «Pardonne-moi, frère, car j’ai péché!» - -Jean étant sur le point de mourir, ses frères lui demandèrent de leur -laisser quelques bonnes paroles, en guise d’héritage. Mais il gémit et -dit: «Jamais je n’ai fait ma propre volonté, et jamais je n’ai rien -enseigné qu’en le faisant moi-même!» Tout cela est extrait de la _Vie -des Pères_. - - - - -CLXXV - -SAINT MOÏSE, ABBÉ - - -Le solitaire Moïse dit à un de ses frères, qui lui demandait de -l’instruire: «Enferme-toi dans ta cellule, et elle t’enseignera tout!» - -Un vieillard malade voulait se rendre en Egypte pour ne pas être trop à -charge aux frères. Moïse lui dit: «Ne t’en va pas, car tu commettrais le -péché de chair!» Et le vieillard: «Comment peux-tu me dire cela, à moi -qui ne suis plus qu’un cadavre?» Il partit donc, et une jeune fille le -soigna par dévouement; et quand il fut convalescent, il la viola. -Lorsqu’elle eut enfanté un fils, le vieillard prit l’enfant dans ses -langes, et, le jour d’une grande fête, entra dans l’église où les frères -étaient rassemblés. Et il leur dit: «Vous voyez cet enfant? C’est le -fils de la désobéissance! Prenez bien garde à vous, mes frères, et priez -pour moi!» Après quoi il revint s’enfermer dans sa cellule. - -Un des frères ayant péché, on envoya chercher Moïse, qui arriva en -portant sur son dos un sac plein de sable. Et comme on lui demandait ce -que cela signifiait: «Ce sont mes péchés qui courent derrière moi, mais, -comme je ne les vois pas, voici que je viens juger les péchés d’autrui!» -Les frères comprirent et pardonnèrent au coupable. On raconte une chose -analogue du solitaire Prieur, qui, ayant à juger un de ses frères, fit -porter derrière lui un grand sac de sable et, devant lui, un sac plus -petit. Et il dit: «Le grand sac, ce sont mes péchés mais comme ils sont -derrière moi, je ne les vois pas et ne m’en afflige pas; le petit sac, -ce sont les péchés de mon frère; et comme ils sont devant moi, je suis -tout prêt à les juger avec sévérité.» - -Moïse fut ordonné prêtre, et l’évêque lui dit, en le revêtant du -superhuméral: «Te voilà tout blanc!» Et lui: «Seigneur, que ne puis-je -l’être plutôt au dedans!» Puis l’évêque, voulant l’éprouver, dit à son -clergé de le repousser au moment où il approcherait de l’autel, et -d’écouter ensuite ce qu’il dirait. On fit ainsi, et on entendit qu’il -disait: «Voilà qui est bien fait pour toi! car, n’étant pas un homme, -pourquoi as-tu eu la présomption d’aller parmi les hommes?» Tout cela -est extrait de la _Vie des Pères._ - - - - -CLXXVI - -SAINT ARSÈNE, ABBÉ - - -Arsène, étant encore à Rome, dans le palais de ses parents, priait Dieu -de le diriger dans les voies du salut. Il entendit une voix qui lui dit: -«Fuis les hommes et tu sera sauvé!» Il adopta donc la vie monacale; et -dès qu’il l’eut fait; la voix lui dit: «Retraite, silence, repos!» - -Au sujet de ce «repos» que doivent rechercher les serviteurs du Christ, -on lit dans la _Vie des Pères_, l’histoire suivante. Trois frères -s’étant fait moines, l’un choisit pour tâche de ramener la paix parmi -les gens en discorde, le second, de soigner les malades, le troisième, -de se reposer dans la solitude. Sur quoi le premier se mit en devoir -d’apaiser les querelles; mais il ne put plaire à tous; et, désespérant -de son œuvre, il se rendit chez son frère. Il le trouva non moins abattu -que lui-même. Et c’est dans cet état qu’ils se rendirent tous deux -auprès du troisième frère. Quand ils lui eurent raconté leurs déboires, -l’ermite versa de l’eau dans un bassin et leur dit: «Regardez-vous dans -cette eau quand elle est troublée!» Puis il leur dit: «Regardez-vous -maintenant dans la même eau devenue tranquille!» Cette fois; ils virent -leur visage reflété dans l’eau. Et leur frère leur dit: «De la même -façon, ceux qui vivent au milieu des hommes se trouvent hors d’état de -voir leurs propres péchés; mais, dès qu’ils se reposent, ils peuvent -voir leurs péchés.» - -Une vieille dame noble et pieuse vint voir le solitaire Arsène, et, par -l’entremise de l’archevêque Théophile, lui fit demander de la recevoir. -Comme Arsène s’y refusait, elle se rendit jusqu’à sa cellule, l’aperçut -debout devant la porte, et se prosterna à ses pieds. Et Arsène, après -l’avoir relevée, avec indignation: «Malheureuse femme, pourquoi as-tu -entrepris ce voyage? Tu vas maintenant revenir à Rome; tu y raconteras à -toutes les femmes que tu as vu le solitaire Arsène, et toutes voudront -venir pour me voir aussi!» Et la dame: «Si Dieu me permet de revenir à -Rome; je ferais en sorte qu’aucune femme ne vienne ici: mais je te -supplie de prier pour moi et de ne pas m’oublier!» Mais lui: «Je vais -prier Dieu qu’il efface ton souvenir de mon cœur!» Ce qu’entendant la -dame, confuse, s’en retourna en ville, et, à force de s’affliger, fut -prise de fièvre. L’archevêque, venu près d’elle pour la consoler; lui -dit: «Ne sais-tu donc pas que tu es une femme, et que c’est par les -femmes que l’ennemi attaque le plus volontiers les saints? Voilà -pourquoi Arsène t’a dit ce qu’il t’a dit! Mais, quant à ton âme, tu peux -être certaine qu’il priera pour elle!» Et la vieille dame, ainsi -consolée, recouvra la santé. - -La _Vie des Pères_ raconte, à ce même propos, l’histoire d’un moine qui, -ayant à porter sa vieille mère pour traverser un fleuve, commença par -s’envelopper les mains dans son manteau. Et sa mère: «Pourquoi -couvres-tu tes mains, mon enfant?» Et lui: «Le corps de toute femme est -fait de feu! J’ai peur que, en te touchant, l’image des autres femmes ne -me revienne à l’esprit!» - -Arsène passa toute sa vie assis dans sa cellule, ayant dans son sein un -linge pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux. Il veillait -toute la nuit. Et, le matin, tombant de fatigue, il disait au sommeil: -«Viens, mauvais serviteur!» et il s’endormait pour un peu de temps. Il -disait: «Une heure de bon sommeil doit suffire au moine!» - -Le père d’Arsène, qui était un riche sénateur, laissa à son fils, en -mourant, toute sa fortune. Alors un certain Magistrien vint lui apporter -le testament paternel; et lui, le prenant en main, voulait le déchirer. -Magistrien le supplia de n’en rien faire, disant que, s’il le faisait, -on lui trancherait la tête. Et Arsène: «Je suis mort avant mon père. -Comment donc peut-il faire de moi son héritier?» Et il rendit le -testament sans vouloir le lire. - -Un jour, une voix lui dit: «Viens, je te montrerai les œuvres des -hommes!» Puis, l’ayant conduit en un certain lieu, l’ange lui montra -d’abord un Ethiopien s’occupant à faire un fagot de bois si lourd qu’il -ne pouvait l’emporter. L’ange lui fit voir ensuite un homme qui puisait -de l’eau dans un lac pour la verser dans une citerne creuse, d’où l’eau, -tout de suite, retournait dans le lac. Il lui montra aussi deux hommes -qui portaient une longue poutre; mais quand ils voulurent entrer dans le -temple, ils ne le purent, à cause de la façon dont ils portaient la -poutre. Et l’ange dit: «Ceux-ci, ce sont ceux qui subissent le joug de -Dieu avec orgueil, non avec humilité; et, pour ce motif, ils ne peuvent -entrer dans le royaume de Dieu. L’homme qui fait les fagots est le -pécheur que sa pénitence n’empêche pas de pécher de nouveau, et qui -ajoute ainsi l’iniquité à l’iniquité. L’homme qui verse de l’eau dans la -citerne sans fond est l’homme qui, en mêlant les bonnes et les mauvaises -actions, perd le bénéfice de ses bonnes actions.» Tout cela est extrait -de la _Vie des Pères_. - - - - -CLXXVII - -AGATHON, ABBÉ - - -Le solitaire Agathon garda, pendant trois ans, une pierre dans sa -bouche, afin de s’accoutumer au silence. Un autre frère, entrant au -milieu d’une assemblée, se dit: «Tu n’es qu’un âne. Fais donc comme -l’âne, qui brait et ne parle pas, reçoit l’injure et ne réponds rien!» -Un autre frère, chassé de table, ne répondit rien. Plus tard, interrogé -sur le motif de sa conduite, il répondit: «J’ai voulu ressembler au -chien, qui, quand on le chasse, s’en va!» - -Interrogé sur la plus difficile de toutes les vertus, Agathon répondit: -«C’est de prier Dieu; car, dans les autres travaux, on peut toujours se -reposer; tandis que l’homme qui prie doit toujours lutter.» Et il disait -à ses frères: «Vous devez toujours vivre entre vous comme au premier -instant où vous vous rencontrez, et ne point vous faire de confidences. -Car il n’y a point de pire passion que la confidence, et c’est elle qui -engendre toutes les passions. Un homme irrité, même s’il ressuscitait -les morts, ne plairait encore ni à Dieu ni aux hommes. Deux frères -avaient vécu longtemps ensemble sans que rien pût jamais les irriter -l’un contre l’autre. Un jour, l’un d’eux dit à l’autre: «Essayons de -nous quereller, comme font les autres hommes!» Et l’autre: «Mais je ne -sais pas comment on fait pour se quereller.» Et son frère: «Tiens, je -pose là cette cruche, je dis qu’elle est à moi, tu réponds qu’elle est à -toi, et voilà une querelle!» Ils mettent donc la cruche au milieu de la -cellule. Et l’un dit à l’autre: «Ceci est à moi!» L’autre répond: «Mais -non, c’est à moi!» Et son frère: «Eh bien oui, c’est à toi! tu peux le -prendre!» Et ainsi ils se séparèrent sans être parvenus à se quereller. - -Avant de mourir, Agathon resta immobile pendant trois jours, les yeux -ouverts. Ses frères lui demandèrent ce qu’il faisait. Et lui: «J’attends -le jugement de Dieu!» Et eux: «En as-tu peur?» Et lui: «Je me suis -efforcé autant que j’ai pu d’obéir aux ordres de Dieu. Mais je suis -homme, et je ne sais pas si mes œuvres plairont au Seigneur!» Et eux: -«Tes œuvres ne sont-elles donc pas suivant Dieu?» Et lui: «Je ne saurai -cela que quand je comparaîtrai devant Lui. Car la justice de Dieu ne -peut pas être la même que celle des hommes.» Et comme ses frères -voulaient continuer à l’interroger, il leur dit: «Par pitié, ne me dites -plus rien, car je suis occupé!» Et, cela dit, il rendit l’âme -joyeusement. Tout cela est extrait de la _Vie des Pères_. - - - - -CLXXVIII - -SAINT PÉLAGE, PAPE[24] - - [24] C’est ici que Jacques de Voragine a placé son _Histoire - lombarde_, qui n’est en somme, comme l’on va voir, qu’une chronique - des principaux événements politiques et religieux, depuis le Ve - jusqu’au XIIIe siècle. - - -Pélage fut un pape d’une grande sainteté, qui mourut plein de bonnes -œuvres, après avoir gouverné l’Eglise de la façon la plus louable. Nous -devons ajouter que ce Pélage n’est pas celui qui fut pape immédiatement -avant saint Grégoire. A saint Pélage succéda Jean III, à Jean III -Benoît, à Benoît un autre Pélage, qui eut pour successeur saint -Grégoire. - -C’est sous le pontificat de saint Pélage que les Lombards sont arrivés -en Italie; et comme leur histoire est généralement peu connue, j’ai -décidé de la résumer ici, d’après l’_Histoire lombarde_ de -l’historiographe Paul, et diverses chroniques. - - -Les Lombards. - -I. Les Lombards étaient un grand peuple germanique qui, sorti de l’île -de Scandinavie, sur le rivage septentrional de l’Europe, parvint enfin, -après de nombreux combats et voyages, en Pannonie, où il s’installa à -demeure, n’osant pas s’avancer plus loin vers le sud. On les appela -d’abord les Vinules, puis les Lombards, à cause des longues barbes -qu’ils avaient coutume de porter. Or, pendant qu’ils étaient encore en -Germanie, leur roi Agilmud trouva, dans une piscine, sept enfants -jumeaux que leur mère, une femme galante, avait jetés là pour les faire -mourir. Le roi, surpris, retournait ces enfants avec sa lance, lorsque -l’un d’eux saisit la lance dans sa main. Ce que voyant, le roi le fit -élever, lui donna le nom de Lamission, et lui prédit un grand avenir. En -effet, ce Lamission se distingua si fort qu’à la mort d’Agilmud ce fut -lui que les Lombards élurent pour roi. - -Vers le même temps, c’est-à-dire vers l’an 490, un évêque arien, ayant à -baptiser un homme appelé Barbe, lui dit: «Je te baptise au nom du Père, -par le Fils, dans le Saint-Esprit»; ce par quoi il voulait signifier que -le Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père. Mais aussitôt -toute l’eau disparut de la piscine qui servait au baptême, et Barbe se -convertit à la foi véritable.--Vers le même temps encore fleurirent deux -frères utérins, saints Médard et Gildart, qui naquirent le même jour, -furent consacrés évêques le même jour, moururent le même jour et furent -béatifiés le même jour.--Et il y a encore un autre miracle que nous -devons raconter ici. L’an 450, pendant que l’hérésie arienne pullulait -en Gaule, l’unité de substance des trois personnes de la Trinité fut -démontrée aux hommes par un symbole visible. Sigebert raconte en effet -que l’évêque de Bazas, célébrant sa messe, vit tomber sur l’autel trois -gouttes transparentes, d’égale grandeur, qui, se réunissant, formèrent -un unique diamant d’une beauté merveilleuse. L’évêque plaça ce diamant -au milieu d’une croix d’or: aussitôt toutes les autres pierres de la -croix se détachèrent et tombèrent. Ce diamant paraissait obscur aux -impies tandis qu’il s’illuminait pour les yeux des justes; il donnait la -santé aux malades et renforçait la piété de ceux qui adoraient la croix. - -Dans la suite, les Lombards eurent un autre roi nommé Alboin, qui défit -et tua le roi des Gépides: ce qui lui valut d’être ensuite attaqué par -le fils de ce roi, qu’il défit et tua pareillement. Après quoi, il prit -pour femme la fille de ce roi, nommée Rosemonde; et, en même temps, du -crâne du roi vaincu il se fit faire une coupe, ornée d’argent; et il -s’en servait pour boire. - -L’empire romain était alors gouverné par Justin le Petit, avec l’aide -d’un eunuque nommé Narsès, homme de sens et de valeur, qui avait -repoussé l’invasion des Goths, et rendu la paix à toute l’Italie. Mais -les grands honneurs dont il jouissait lui attirèrent l’envie des -Romains: faussement accusé auprès de l’empereur, il perdit ses dignités; -et l’impératrice Sophie, pour achever de l’humilier, le condamna à -dévider et à filer la laine avec ses servantes. A quoi Narsès se résigna -en disant qu’il tisserait pour l’impératrice une toile dont, aussi -longtemps qu’elle vivrait, elle ne pourrait sortir. - -Et en effet ce Narsès, s’étant retiré à Naples, manda aux Lombards -d’abandonner leur misérable Pannonie pour venir prendre possession du -sol fertile de l’Italie. Ce qu’entendant, Alboin se mit en route avec -ses Lombards, et pénétra en Italie, l’an du Seigneur 568. Ils -s’emparaient de toutes les villes qu’ils trouvaient sur leur passage, -mettant à mort tous les habitants: car Alboin s’était juré de tuer tous -les chrétiens. Mais quand ils voulurent entrer à Pavie, après un siège -de trois ans, le cheval du roi s’agenouilla devant la porte de la ville, -et, pressé de coups d’éperon, refusa de se relever. Alors un chrétien -expliqua au roi la cause du miracle; et c’est ainsi qu’Alboin renonça à -son serment. Les Lombards pénétrèrent ensuite à Milan. En peu de temps, -ils subjuguèrent presque toute l’Italie, à l’exception de Rome et de la -Romagne. - -Se trouvant à Vérone, dans un grand festin, Alboin versa à boire à sa -femme dans le crâne du roi Gépide, en lui disant: «Bois avec ton père!» -Ce qui remplit Rosemonde de haine contre son mari. Or, il y avait un -chef lombard qui avait pour concubine une servante de la reine. -Rosemonde, une nuit, prit place dans le lit de sa servante, y reçut le -chef, puis, après s’être donnée à lui, lui dit: «Sais-tu qui je suis?» -Il répondit en nommant sa concubine. Mais elle: «Pas du tout! Je suis -Rosemonde; et tu viens de perpétrer un crime qui, si tu ne tues pas -Alboin, te vaudra certainement d’être tué par lui! Donc, je veux que tu -me venges de mon mari, qui, ayant tué mon père, m’a fait boire dans son -crâne en guise de coupe!» Le chef se refusa à tuer lui-même Alboin, mais -promit de trouver quelqu’un pour accomplir le crime. Alors la reine -enleva de la chambre du roi toutes les armes qui s’y trouvaient, et lia -fortement le glaive qu’Alboin mettait toujours à la tête de son lit, de -manière que le roi ne pût le tirer du fourreau. Lorsque le meurtrier -pénétra dans la chambre, le roi, qui l’avait vu venir, sauta hors de son -lit, et, ne parvenant pas à tirer son glaive, saisit un escabeau et se -défendit vaillamment. Mais le meurtrier, mieux armé que lui, eut enfin -sur lui le dessus, et le tua. Puis, emportant tous les trésors du -palais, il s’enfuit avec Rosemonde à Ravenne. Mais là, Rosemonde, ayant -vu un jeune et beau préfet, et l’ayant désiré pour mari, versa du poison -dans le verre de son complice; et lui, après en avoir bu, fut étonné -d’un goût amer, et ordonna à Rosemonde de boire le reste. Rosemonde, le -couteau sur la gorge, dut boire le breuvage empoisonné; et c’est ainsi -que tous deux périrent. - -Enfin un roi lombard, nommé Adaloth, se fit baptiser et reçut la foi du -Christ. Plus tard, une reine lombarde nommée Théodelinde, personne -pieuse et sage, fit construire un bel oratoire à Monza. Elle convertit à -sa foi son mari Agisulphe, qui fut duc de Turin avant de devenir roi des -Lombards. Et c’est sur le conseil de Théodelinde que ce roi fit -définitivement la paix avec l’Empire et l’Eglise romaine. Cette paix fut -conclue le jour des saints Gervais et Protais; et c’est pourquoi saint -Grégoire fit chanter à l’office de la messe, le jour de ces saints: -_Loquetur Dominus pacem_, etc. Saint Grégoire était d’ailleurs l’ami de -la reine Théodelinde, à qui il dédia ses _Dialogues_. Et la paix, -conclue le jour des saints Gervais et Protais, fut confirmée le jour de -Saint-Jean-Baptiste par la conversion générale des Lombards. En souvenir -de quoi Théodelinde fit construire à Monza le susdit oratoire, dédié à -saint Jean, qu’une vision avait, en outre, révélé à un saint homme comme -le patron et le défenseur des Lombards. - -Grégoire, à sa mort, eut pour successeur Savin, qui eut pour successeur -Boniface III, à qui succéda Boniface IV. C’est à la prière de ce dernier -que l’empereur Phocas, en l’an 660, donna à l’Eglise chrétienne le -Panthéon de Rome. Et c’est sur les prières de Boniface III qu’il -consentit à reconnaître la chaire de Rome comme la tête de toutes les -Eglises, titre que revendiquait, jusqu’alors, l’église de -Constantinople. - - -Mahomet. - -II. C’est sous le pontificat de Boniface IV, après la mort de Phocas et -sous le règne d’Héraclius, vers l’an du Seigneur 610, que le mage et -faux prophète Mahomet commença à induire en erreur les Ismaëlites ou -descendants d’Agar, c’est-à-dire les Sarrasins. Et voici, d’après une -histoire de cet imposteur, comment il s’y prit. Un clerc fameux, dépité -de ne pouvoir obtenir de la curie romaine un honneur qu’il désirait -obtenir, se réfugia outre-mer, où il fit de nombreuses dupes. -Rencontrant Mahomet, il lui déclara qu’il le mettrait à la tête de son -peuple. Et, d’abord, il accoutuma une colombe à venir manger des grains -qu’il introduisait dans l’oreille du jeune Sarrasin: de telle sorte que -la colombe, dès qu’elle apercevait Mahomet, accourait sur son épaule et -mettait son bec dans son oreille. Alors le clerc susdit, ayant convoqué -le peuple, lui dit que celui-là devrait être son chef que lui -désignerait l’Esprit-Saint, descendant sur lui sous la forme d’une -colombe. Puis il lâcha la colombe, qui vint se placer sur l’épaule de -Mahomet et lui becqueta dans l’oreille. Le peuple crut que c’était le -Saint-Esprit qui descendait sur lui, pour lui dicter à l’oreille la -parole de Dieu. Ainsi Mahomet trompa les Sarrasins, qui, le prenant pour -chef, envahirent le royaume de la Perse et tout l’empire d’Orient -jusqu’à Alexandrie. - -Voilà ce que raconte une chronique populaire; mais plus vraisemblable -est une autre version, que nous allons rapporter maintenant. D’après -celle-ci, Mahomet, inventant lui-même des lois, feignait de les recevoir -de l’Esprit-Saint, sous la forme d’une colombe. Dans ces lois, il -introduisit bon nombre de choses empruntées à l’Ancien et au Nouveau -Testament. Car, dans sa première jeunesse, il avait été marchand, avait -parcouru avec ses chameaux l’Egypte et la Palestine, et s’était souvent -entretenu avec des Juifs et des chrétiens. De là vient que les -Sarrasins, de même que les Juifs, pratiquent la circoncision; et -s’abstiennent de la viande du porc: Mahomet leur ayant fait croire que -le porc avait été créé, après le déluge, de la fiente du chameau. Avec -les chrétiens, les Sarrasins croient en un seul Dieu tout-puissant, -créateur de toutes choses. Mêlant ainsi le vrai au faux, Mahomet affirme -que Moïse a été un grand prophète, et le Christ un prophète plus grand -encore, né d’une vierge et par la seule vertu de Dieu. Il dit aussi, -dans son _Alcoran_, que le Christ, dans son enfance, a créé des oiseaux -avec le limon de la terre. Mais il dit ensuite que ce n’est point le -Christ lui-même qui à subi la passion et est ressuscité: d’après lui, -c’est un autre homme qui aurait subi la passion, à la place du Christ. - -Une femme noble nommée Cadicha, qui était à la tête d’une province -appelée Corocanie, voyant cet homme admis dans la familiarité des Juifs -et des Sarrasins, crut que la majesté divine était en lui. Et, comme -elle était veuve, elle le prit pour mari, ce qui le rendit maître de -toute la province. Et lui, par ses artifices, il fit croire non -seulement à cette femme, mais aux Juifs et aux Sarrasins, qu’il était le -Messie promis par la Loi. Mais, dans la suite, Mahomet eut de fréquents -accès d’épilepsie. Et comme Cadicha s’en affligeait, car cette maladie -était considérée comme un signe d’impureté, il imagina de lui dire que -ses accès étaient causés par l’émotion qu’il ressentait des fréquentes -visites de l’archange Gabriel. - -Ailleurs encore on lit que le maître de Mahomet fut un moine appelé -Serge, qui fut chassé par ses frères pour avoir partagé l’hérésie des -Nestoriens, ou, suivant d’autres, celle des Jacobites: secte qui prêche -la circoncision, et prétend que le Christ a été non un Dieu, mais un -homme juste et saint, conçu du Saint-Esprit, et né d’une vierge, toutes -choses que croient également les Mahométans. Ce serait donc ce Serge qui -aurait instruit Mahomet dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Car -jusque-là le jeune homme, avec toute la race des Arabes, adorait Vénus; -et aujourd’hui encore, le jour sacré, pour les Sarrasins, est le -vendredi, de même que pour les Juifs le samedi ou sabbat, et pour les -chrétiens le dimanche, ou jour du Seigneur. - -Enrichi de la fortune de sa femme Cadicha, Mahomet prit une telle -ambition qu’il rêva de devenir maître de l’Arabie entière. Mais comme il -voyait qu’il ne pourrait pas dominer les Arabes par la violence, il -résolut de se faire passer pour prophète, de manière à les subjuguer par -une apparente sainteté. Tenant dans un lieu secret le susdit Serge, il -lui demandait conseil sur toutes choses, et disait ensuite au peuple que -c’était l’archange Gabriel qui le conseillait. Ainsi tout le peuple se -laissa séduire et l’accepta pour chef. On dit aussi que Serge, qui avait -été moine, voulut que les Sarrasins revêtissent l’habit monacal, ou du -moins la cagoule sans le capuchon, et que, à l’imitation des moines, ils -fissent, à heure fixe, de nombreuses génuflexions et prières, mais en se -tournant vers le midi, pour se distinguer des Juifs, qui se tournaient -vers l’occident, et des chrétiens, qui se tournaient vers l’orient. Et, -en effet, ce sont des pratiques que les Sarrasins observent encore -aujourd’hui. Nombreuses sont les lois que Mahomet, à l’instigation de -Serge, prit dans la loi mosaïque. C’est ainsi que les Sarrasins font de -fréquentes ablutions; avant de prier, ils doivent se purifier en se -lavant les mains, les bras, le visage, la bouche et tous les membres de -leurs corps. Dans leurs prières, ils adorent Dieu, qui n’a point d’égal, -et Mahomet, son prophète. Ils jeûnent pendant un mois entier de l’année; -et, pendant ce jeûne, ils ne peuvent manger que la nuit. Aussi longtemps -qu’il fait assez clair pour qu’on distingue le blanc du noir, ils ne -peuvent ni manger, ni boire, ni se souiller en s’unissant à la femme. Ce -n’est que depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube du jour suivant -qu’ils peuvent manger, boire et se servir de leurs femmes légitimes. Une -fois par an, ils doivent se rendre en pèlerinage à la Mecque, où se -trouve une maison appelée la Maison de Dieu, qu’ils disent avoir été -construite par Adam, et où ils croient qu’ont prié tous les prophètes, -depuis Abraham et Ismaël jusqu’à Mahomet. Ils doivent faire le tour de -cette maison, vêtus de robes sans couture, et jeter des pierres à -l’intérieur, pour lapider le diable. Toutes les viandes leur sont -permises, sauf le porc, le sang et les animaux qui ne sont point tués de -la main des hommes. Chacun d’eux a le droit d’avoir à la fois quatre -femmes, et de répudier ses femmes trois fois. Ils peuvent, en outre, -avoir, en aussi grande quantité qu’ils veulent, des captives et -concubines, qu’ils ont le droit de revendre à volonté, à moins qu’elles -n’aient enfanté de leurs œuvres. Ils ont également le droit de prendre -des femmes dans leur propre famille, pour fortifier leur race. L’homme -surpris avec une femme adultère est lapidé avec elle; l’homme surpris en -fornication avec une femme ne lui appartenant pas est frappé de -quatre-vingts coups de verges. Seul Mahomet prétendit que, par la voix -de l’ange Gabriel, Dieu lui avait permis d’approcher les femmes des -autres, afin d’engendrer des sages et des prophètes. Un jour, cependant, -un de ses esclaves, qui avait une femme très belle, l’ayant trouvée avec -Mahomet, la répudia. Et Mahomet la prit chez lui avec ses autres femmes; -mais, craignant les murmures du peuple, il raconta qu’une charte lui -avait été donnée du ciel, d’après laquelle la femme répudiée par son -mari appartenait à celui qui l’avait recueillie: loi que les Sarrasins -observent encore aujourd’hui. Quand l’un d’entre eux est accusé en -justice, il n’a qu’à affirmer, sous serment, son innocence pour être -acquitté. Les voleurs sont d’abord battus de verges; à la seconde -récidive on leur coupe une main; à la troisième, un pied. Enfin, l’usage -du vin est absolument interdit. A ceux qui obéissent à tous les -commandements de sa loi, Mahomet promet le paradis, c’est-à-dire un -jardin de délices tout arrosé de cours d’eau, où ils auront des demeures -éternelles, un ciel toujours pur et doux, des mets excellents, des -vêtements de soie, et où ils pourront s’accoupler en mille façons -voluptueuses avec des vierges d’une beauté surnaturelle. Des anges s’y -promèneront à toute heure, leur offrant du lait et du vin dans des vases -d’or et d’argent. Ses élus y verront aussi trois fleuves, l’un de lait, -l’autre de miel et l’autre de vin. Et ils y verront des anges si grands -qu’ils auront besoin d’une journée entière pour mesurer l’espace compris -entre leurs deux yeux. Ceux qui ne croient pas en Mahomet seront au -contraire condamnés à un enfer sans fin. Mais de quelques péchés qu’un -homme soit chargé, si, dans l’instant de sa mort, il croit à Mahomet, -celui-ci obtiendra de Dieu son salut à l’heure du jugement. - -Les Sarrasins croient encore bien d’autres choses au sujet de leur faux -prophète: par exemple que Dieu, en créant le ciel et la terre, avait -devant les yeux le nom de Mahomet, et que, si Mahomet n’avait pas dû -naître, Dieu n’aurait créé ni le ciel ni la terre. On raconte aussi que -Mahomet a pris la lune dans son sein, l’a partagée en deux, puis -reformée entière. On raconte que, des ennemis voulant lui faire avaler -du poison dans de la viande d’agneau, l’agneau lui aurait dit: -«Garde-toi de me manger, car j’ai en moi du poison!» Ce qui n’empêcha -pas Mahomet de mourir empoisonné. - - -Charlemagne. - -III. Mais il est temps que notre plume revienne à l’histoire des -Lombards. Ceux-ci, donc, bien qu’ils eussent reçu la foi du Christ, -causaient cependant de nombreux ennuis à l’empire romain. Mais plus -tard, Pépin, le maire du palais du roi des Francs, étant mort, son fils -Charles Martel lui succéda, qui, après de nombreuses victoires, laissa -sa charge à ses deux fils Charles et Pépin. Mais Charles, renonçant au -monde, entra au monastère du Mont Cassin, tandis que son frère Pépin, -sans avoir le titre de roi, gérait vaillamment le royaume des Francs. Le -roi véritable, Childéric, au contraire, était paresseux et inutile, de -telle sorte que Pépin demanda au pape Zacharie si, se contentant d’avoir -le nom de roi, cet incapable devait continuer à régner. A quoi le pape -répondit que celui-là devait être roi qui savait bien gérer le royaume. -Ce qu’entendant les Francs enfermèrent Childéric dans un monastère et -firent roi Pépin, en l’an du Seigneur 750. - -Or, peu de temps après, Astolphe, roi des Lombards, dépouilla l’Eglise -romaine de ses possessions; et le pape Etienne, qui avait succédé à -Zacharie, réclama contre eux l’aide du roi Pépin. Celui-ci vint en -Italie avec une nombreuse armée, assiégea le roi Astolphe, et obtint de -lui quarante otages, comme gage de sa promesse de ne plus inquiéter -l’Eglise romaine et de lui rendre tout ce qu’il lui avait enlevé. Mais -dès que Pépin se fut retiré, Astolphe tint pour nulles toutes ses -promesses: ce dont il ne tarda pas à être puni, car, peu après, au -moment où il partait pour la chasse, il mourut subitement. Il eut pour -successeur Desiderius. - -C’est vers le même temps que le roi des Goths, Théodoric, qui gouvernait -l’Italie par ordre de l’empereur, et qui était infecté de l’hérésie -arienne, exila le philosophe Boëce, qui, avec son gendre Symmaque, avait -illustré la république et défendu l’autorité du Sénat romain. Exilé à -Pavie, Boëce y écrivit son livre de la _Consolation_. Il fut ensuite mis -à mort par ordre de Théodoric. Sa femme, nommée Elpès, passe pour être -l’auteur de l’hymne des apôtres Pierre et Paul, qui commence ainsi: -_Felix per omnes festum mundi cardines_. Elle composa aussi sa propre -épitaphe, ainsi conçue: - - Elpes dicta fui, Siciliæ regionis alumna, - Quam procul a patria conjugis egit amor; - Porticibus sacris jam nunc peregrina quiesco, - Judicis oberni testificata thronum. - -Le roi Théodoric mourut subitement. Saint Grégoire raconte qu’un saint -ermite le vit enfoncer, nu, dans la chaudière de Vulcain, par le pape -Jean et Symmaque, qu’il avait mis à mort. - -En l’an du Seigneur 687, florissait en Angleterre le vénérable Bède, -prêtre et moine, qui a sa place parmi les saints, mais que l’Eglise -appelle d’ordinaire le «Vénérable», et non le «saint». On raconte, en -effet, qu’un jour, dans sa vieillesse, sa vue s’étant obscurcie, il se -faisait conduire par un guide, au bras duquel il allait par villes et -villages, prêchant la parole de Dieu. Or un jour, comme il traversait -une vallée déserte jonchée de grosses pierres, le guide, par moquerie, -dit à Bède qu’il y avait là une foule nombreuse, qui attendait en -silence sa prédication. Le vieillard se mit donc à prêcher; et au moment -où il terminait son discours par les mots _Per omnia secula seculorum_, -toutes les pierres lui répondirent à haute voix, _Amen, venerabilis -pater_! On raconte aussi que, après sa mort, un prêtre s’occupait à -écrire un distique latin qu’il voulait faire graver sur son tombeau. Il -avait déjà écrit le premier vers: _Hac sunt in fossa_, et il avait -d’abord songé à mettre au second vers: _Bedæ sancti ossa_. Mais ce -second vers n’allait pas bien pour la mesure: de sorte que le prêtre se -coucha, se réservant de réfléchir jusqu’au lendemain. En voici que, le -lendemain, en arrivant au tombeau, il trouva le distique complété ainsi -de la main des anges: - - Hac sunt in fossa - Bedæ venerabilis ossa. - -Et l’on raconte encore que le vénérable Bède, au jour de l’Ascension, se -fit transporter à l’autel, où il récita jusqu’au bout l’antienne _O Rex -gloriæ, Domine virtutum_; après quoi il s’endormit dans le Seigneur, et -un parfum sortit de lui, si doux, que tous se croyaient transportés en -paradis. Son corps est conservé, avec de grands honneurs, dans la ville -de Gênes. - -Vers le même temps, à savoir en l’an 700, Racord, roi des Frisons, au -moment de recevoir le baptême, et comme il avait déjà un de ses pieds -dans la piscine, demanda tout à coup si c’était au ciel ou en enfer que -se trouvaient la plupart de ses ancêtres; puis, apprenant que c’était en -enfer, il retira le pied qu’il avait mis dans l’eau, et dit: «Mieux vaut -aller avec le plus grand nombre qu’avec le plus petit!» Mais on raconte -qu’il n’agit ainsi que sur la promesse fallacieuse du démon, qui lui -avait dit que, trois jours après, il lui donnerait des biens -incomparables; et, le quatrième jour, ce Racord mourut, d’une mort -subite, pour l’éternité.--La même année, on raconte qu’en Campanie du -blé, de l’orge et des légumes tombèrent du ciel sous forme de pluie. - -En l’an 740, comme on transportait le corps de saint Benoît du Mont -Cassin au monastère de Fleury-sur-Loire, et le corps de sa sœur sainte -Scolastique au Mans, un moine du Mont Cassin s’opposa à cette -translation; mais les miracles de Dieu et la résistance des Francs -eurent raison de sa défense.--La même année, il y eut un grand -tremblement de terre, qui détruisit certaines villes, et en transporta -d’autres à une distance de plus de six milles, avec tous leurs murs et -tous leurs habitants. La même année encore fut faite la translation à -Rome de sainte Pétronille, fille de l’apôtre saint Pierre, sur le -tombeau de marbre de laquelle ce grand saint avait écrit lui-même: «A -Pétronille dorée, ma bien chère fille!» Et c’est encore vers ce temps -que les Tyriens ravagèrent l’Arménie. Ces barbares, ayant été atteints -d’une peste, reçurent des chrétiens le conseil de se tondre la tête en -forme de croix. Et ils ont gardé jusqu’à nos jours cette pratique, en -souvenir de la guérison ainsi obtenue. - -A la mort du glorieux Pépin, son fils Charlemagne monta sur le trône. Le -pape Adrien lui envoya des légats pour lui demander secours contre le -roi des Lombards Desiderius, qui, à l’exemple de son père Astolphe, -vexait, en toute manière, l’Eglise romaine. Sur quoi Charles, ayant -rassemblé une grande armée, entra en Italie par le mont Cenis, mit le -siège devant Pavie, s’empara de Desiderius et de toute sa famille, les -exila en Gaule, et rendit à l’Eglise tous les droits que les Lombards -lui avaient enlevés. Il avait dans son armée deux vaillants soldats du -Christ, Amicus et Amélius, qui furent tués à Mortara, dans la bataille -où Charlemagne défit les Lombards. Et ainsi se termina le règne de ces -Lombards, qui désormais n’eurent plus de chefs que ceux que leur -désignaient les empereurs. - -Charles se rendit ensuite à Rome, où le pape, dans un synode de cent -cinquante-quatre évêques, lui conféra le droit d’élire les souverains -pontifes et d’investir, avant leur consécration, les archevêques et -évêques des diverses provinces. C’est aussi à Rome que le pape sacra -rois les fils de Charlemagne, Pépin, roi d’Italie, et Louis, roi -d’Aquitaine. Mais Pépin, convaincu d’avoir conspiré contre son père, fut -tonsuré et fait moine. - -En l’an 780, sous le règne de l’impératrice Irène et de son fils -Constantin, un homme découvrit, sous un mur en Thrace, un coffre de -pierre où se trouvait le cadavre d’un homme avec cette inscription: «Le -Christ naîtra de la Vierge Marie. Et c’est sous les empereurs Constantin -et Irène que tu me reverras, ô soleil!» - -A la mort d’Adrien, Léon fut élu pape, homme infiniment vénérable, mais -à qui les proches d’Adrien firent crever les yeux et couper la langue -par la populace, pendant qu’il célébrait les litanies. Mais Dieu lui -rendit miraculeusement la vue et la parole; après quoi Charlemagne le -réinstalla dans son siège et châtia les coupables. - -Alors les Romains, sur le conseil du pape, l’an du Seigneur 784, d’un -accord unanime, se séparèrent de l’empire de Constantinople et -proclamèrent empereur Charlemagne, qui reçut la couronne impériale des -mains du pape Léon. Car, bien que depuis Constantin le siège de l’empire -fût transporté à Constantinople, les empereurs continuèrent à garder le -titre d’empereurs romains jusqu’au jour où ce titre fut décerné au roi -des Francs. Et, depuis ce temps, il y eut deux empires, l’un appelé Grec -ou d’Orient, l’autre romain. - -C’est au temps de Charlemagne, et à son instigation, que l’office -ambrosien fut solennellement remplacé par l’office grégorien. Saint -Ambroise, persécuté par l’impératrice Justine et les siens, et s’étant -réfugié dans son église avec la foule des catholiques, avait fait -chanter, à la manière orientale, des hymnes et des psaumes, pour -empêcher les fidèles de sentir le poids de leur réclusion. Et son -institution fut ensuite adoptée dans toutes les églises: mais saint -Grégoire, plus tard, y fit nombre de changements, d’additions et de -suppressions. D’ailleurs, c’est par une longue suite de modifications -que les Pères ont constitué l’office divin. Par exemple, on a commencé -la messe de trois manières différentes: on la commençait d’abord par des -leçons, comme cela se fait encore au samedi saint; plus tard le pape -Célestin remplaça les leçons par des psaumes; et saint Grégoire ne garda -qu’un verset du psaume de l’_Introït_, qui, avant lui, se chantait tout -entier. Les psaumes, autrefois, étaient chantés par tous les fidèles, -formant une couronne autour de l’autel: de là vient le nom de _chœur_ -donné à la partie de l’église qui entoure l’autel. Plus tard Flavien et -Théodore firent chanter les psaumes alternativement, ayant appris cet -usage de saint Ignace, à qui Dieu lui-même l’avait révélé. Ensuite saint -Jérôme ajouta, au chant des psaumes, l’épître et l’évangile. Saint -Ambroise, Gélase et saint Grégoire ajoutèrent d’autres chants et -d’autres prières: c’est d’eux que vient l’usage de chanter les graduels, -les traits et l’Alleluia. Dans le _Gloria in excelsis_, les mots -_Laudamus te_ et suivants furent ajoutés, d’après les uns, par saint -Hilaire, d’après d’autres par le pape Symmaque ou encore par le pape -Télesphore. Notker, abbé de Saint-Gall, composa le premier des séquences -pour être chantées à la place des neumes de l’Alleluia; et le pape -Nicolas permit de chanter ces séquences à la messe. Germain de Trèves -composa le _Rex omnipotens_, le _Sancti spiritus adsit_, l’_Ave maria_, -et l’Antienne _Alma Redemptoris Mater_. L’évêque Pierre de Compostelle -composa le _Salve Regina_. Et Sigebert affirme, d’autre part, que c’est -au roi de France Robert que nous devons la séquence: _Sancti spiritus_. - -Charlemagne, au dire de l’archevêque Turpin, était beau, mais d’aspect -farouche. Sa taille avait huit pieds de longueur, son visage une palme -et demie, sa barbe une palme, et son front un pied. Il était si fort, -qu’il tranchait d’un seul coup d’épée un cavalier armé et son cheval, -redressait à la fois quatre fers à cheval et levait de terre, d’une -seule main, jusqu’à la hauteur de sa tête, un soldat en armes. Il -mangeait un lièvre entier ou deux poules, ou une oie, mais était si -sobre pour sa boisson, faite de vin coupé d’eau, qu’il buvait rarement -plus de trois fois par repas. Il construisit de nombreux monastères et -mourut saintement, faisant du Christ son héritier. - -Il eut pour successeur à l’empire, en l’an 815, son fils Louis le -Débonnaire, sous le règne duquel les évêques et prêtres renoncèrent à -porter des ceintures brodées d’or, des manteaux précieux et autres -ornements séculiers. L’évêque d’Orléans Théodule, faussement accusé -auprès de Louis, fut emprisonné par lui à Angers. Mais un jour que -l’empereur, à la fête des Rameaux, suivait une procession qui passait -devant la prison, Théodule chanta, par la fenêtre, les beaux vers qu’il -venait de composer: _Gloria, laus et honor tibi sit_, etc.; et -l’empereur en fut si charmé qu’il remit l’évêque en liberté et lui -rendit son siège.--A ce même empereur Louis, les envoyés de l’empereur -grec Michel apportèrent, entre autres présents, la traduction latine des -livres de saint Denis sur la _hiérarchie_; le livre fut déposé dans -l’église du saint, et, la même nuit, dix-neuf malades y furent guéris. - -A la mort de Louis, l’empire échut à Lothaire: mais les frères de -celui-ci, Charles et Louis, lui firent la guerre, et il y eut en France -un carnage sans pareil. Enfin, par traité, Charles régna sur la France, -Louis sur l’Allemagne et Lothaire sur l’Italie, ainsi que sur cette -partie de la France qui s’est appelée depuis Lotharingie ou Lorraine. Ce -même Lothaire, plus tard, transmit l’empire à son fils Louis et revêtit -l’habit monacal. - -Le pape d’alors était Serge, un Romain qui avait pour premier nom, à ce -que l’on dit, Bouche de Porc. C’est depuis ce temps que les papes eurent -à changer de nom en montant sur le trône apostolique: d’abord parce que -le Seigneur a changé les noms de ses apôtres; en second lieu pour -signifier qu’un pape doit changer de vie et devenir parfait; en -troisième lieu pour empêcher qu’un homme occupant une fonction si belle -soit forcé de porter un vilain nom. - -C’est sous le règne de l’empereur Louis qu’à Brescia, en Italie, on vit -pleuvoir du sang pendant trois jours et trois nuits. Vers le même temps -d’innombrables sauterelles envahirent la Gaule, ayant six paires -d’ailes, six pieds et deux dents dures comme des pierres. Elles -traversèrent tout le royaume, détruisant partout la végétation, jusqu’à -ce qu’enfin une tempête les noya dans la mer de Bretagne; mais leurs -cadavres, rejetés sur le rivage, amenèrent, en pourrissant, une peste -qui fit mourir le tiers de la population. - - -Les empereurs allemands. - -IV. En l’an 938, l’empire échut à Othon Ier. Celui-ci, un jour de -Pâques, avait fait préparer un grand repas pour les princes, ses -vassaux. Et le petit garçon d’un de ces princes, ayant pris un plat sur -la table, fut renversé à terre, d’un coup de bâton, par l’officier qui -portait les plats. Le précepteur de l’enfant tua aussitôt cet officier; -et, comme l’empereur voulait le condamner sans jugement, cet homme le -renversa lui-même et voulut l’étrangler. Mais Othon, arraché de ses -mains, pardonna au précepteur, disant que lui-même avait été coupable de -n’avoir pas respecté le caractère sacré de la fête. - -A Othon Ier succéda Othon II. Celui-ci, apprenant que les Italiens -violaient souvent la paix, vint à Rome, et y offrit un grand banquet, -sur les marches de l’église, à tous les princes et prélats de la ville. -Et, pendant qu’ils mangeaient, l’empereur les fit tous charger de -chaînes; puis, leur reprochant amèrement la violation de la paix, il fit -trancher la tête à ceux qui étaient coupables, et permit aux autres -d’achever leur repas. - -Il eut pour successeur, en l’an 984, Othon III, surnommé Merveille du -Monde. Ce prince avait une femme qui voulait se prostituer à un certain -comte. Et comme celui-ci se refusait à un tel crime, elle le noircit -auprès de l’empereur, qui le fit décapiter sans jugement. Mais le comte, -avant de subir sa peine, pria sa femme de prouver son innocence, après -sa mort, par l’épreuve du fer rouge. Un jour donc, la veuve se présente -devant l’empereur avec la tête de son mari et lui demande de quel -châtiment est digne celui qui a mis à mort un innocent. L’empereur lui -répond qu’un tel homme est digne de la mort. Et la veuve: «C’est toi qui -es cet homme: car, à la suggestion de ta femme, tu as fait périr mon -mari innocent; et je m’offre à le confirmer par l’épreuve du fer rouge!» -Ce que voyant, l’empereur, stupéfait, se remit entre les mains de cette -femme, pour être puni. Mais le pape intervint, et obtint de la veuve, -successivement, quatre délais, dont l’un était de dix jours, l’autre de -huit, l’autre de sept et l’autre de six. Alors l’empereur, ayant examiné -la cause et reconnu la vérité, ordonna que sa femme fût brûlée vive, et -céda à la veuve, pour racheter sa faute, quatre châteaux. Ces châteaux -se voient encore aujourd’hui dans le diocèse de Luna, et ne portent -d’autres noms que les chiffres Dix, Huit, Sept et Six. - -L’empire échut ensuite à saint Henri, prince de Bavière. Ce prince maria -sa sœur, nommée Galla, au roi de Hongrie Etienne, encore païen, et qu’il -convertit ainsi que tout son peuple. Et Etienne acquit une telle piété -qu’il mérita de devenir saint lui aussi, et de faire de nombreux -miracles. Quant à l’empereur Henri et à sa femme Cunégonde, ils vécurent -ensemble dans la chasteté et s’endormirent en Dieu. - -A saint Henri succéda Conrad, qui avait épousé la nièce du saint. Il -emprisonna bon nombre d’évêques italiens, et incendia un faubourg de -Milan, ville dont l’évêque s’était évadé de sa prison. Mais, le jour de -la Pentecôte, comme l’empereur assistait à la messe dans une petite -église voisine de Milan, cette église fut soudain secouée de coups de -foudre et d’éclairs si violents que bon nombre d’assistants moururent de -frayeur. Et l’évêque Bruno, qui célébrait la messe, et le secrétaire de -l’empereur, et d’autres encore dirent qu’ils avaient vu, pendant la -messe, saint Ambroise debout devant Conrad, et le menaçant. - -Sous le règne de ce Conrad, en l’an 1025, un certain comte Léopold, -craignant la colère du roi, s’était réfugié dans une île, où il habitait -une cabane avec sa femme, qui était enceinte. Or l’empereur, comme il -chassait dans cette île, fut surpris par la nuit, et dut demander -l’hospitalité dans la cabane. La même nuit, la femme de Léopold mit au -jour un fils; et une voix dit à Conrad que l’enfant qui venait de naître -serait son gendre. Le lendemain, Conrad ordonna à deux de ses hommes -d’enlever par force cet enfant, de le tuer, et de lui apporter son cœur. -Mais les deux hommes, touchés de pitié à la vue du bel enfant, le -posèrent sur un arbre, et apportèrent à l’empereur le cœur d’un lièvre. -Et un prince qui passait par là entendit les vagissements de l’enfant, -le recueillit, et, n’ayant point d’enfant de sa femme, il le fit passer -pour son propre fils. Et cet enfant, nommé Henri, était si beau, si -sage, et si plaisant en toute manière, que Conrad, l’ayant vu, désira le -garder près de lui. Mais bientôt un doute lui vint, et il crut -reconnaître dans ce jeune homme l’enfant dont il avait jadis ordonné la -mort. Pour se débarrasser de lui, il le chargea de porter à -l’impératrice une lettre où il avait écrit ceci: «Dès que cette lettre -te parviendra, ne manque pas de faire mourir le jeune homme qui te -l’aura apportée!» Mais Henri s’arrêta, en chemin, dans un ermitage, et -s’y endormit de fatigue. L’ermite, voyant la lettre impériale, dont le -sceau s’était ouvert, eut la curiosité de la lire: et, l’ayant lue, et -ayant eu horreur du crime projeté, il y substitua ces mots: «Donne notre -fille en mariage au porteur de cette lettre!» Aussitôt l’impératrice, -voyant cette lettre revêtue du sceau impérial, fit célébrer, à -Aix-la-Chapelle, les noces de sa fille avec le jeune Henri. Ce -qu’apprenant, l’empereur comprit l’inutilité de lutter davantage contre -la volonté de Dieu, et décida que son gendre régnerait après lui. A -l’endroit où naquit Henri s’élève aujourd’hui encore le célèbre -monastère d’Ursanie. Et Henri, devenu empereur, éloigna de sa cour tous -les jongleurs, pour donner aux pauvres tout l’argent qu’on leur donnait. - -Sous son règne un grand schisme se fit dans l’Eglise, et trois papes -furent élus en même temps. Après quoi ils vendirent, tous trois, leur -titre à un prêtre nommé Gratien qui, lorsque l’empereur Henri marcha sur -Rome pour faire cesser le schisme, alla au devant de lui et lui offrit -une couronne d’or, espérant ainsi se le rendre favorable. Mais Henri, -ayant convoqué le synode, convainquit ce Gratien de simonie, le déposa, -et fit procéder à l’élection d’un nouveau pape: encore que, d’après -d’autres auteurs, ce serait Gratien lui-même qui, reconnaissant son -erreur, aurait demandé à Henri d’être déposé. - -A cet Henri succéda un autre Henri. Sous son règne, Bruno fut élu pape, -qui prit le nom de Léon, et qui composa les hymnes d’un grand nombre de -saints. Comme il se rendait à Rome, pour prendre possession de son -siège, il entendit chanter par les anges l’introït _Dicit Dominus, ego -cogito_, etc. C’est aussi à ce moment que l’Eglise fut troublée par -l’hérésie de Bérenger, qui prétendait que le corps et le sang du Christ -ne se trouvaient point réellement dans l’hostie, mais y étaient -seulement figurés: hérésie qui fut remarquablement réfutée par Lanfranc -de Pavie, prieur du Bec, qui fut le maître de saint Anselme de -Cantorbery. - -Puis régna Henri IV, sous le règne de qui fleurit Lanfranc. Et c’est -alors que, attiré par l’enseignement de ce docteur, vint à lui le -Bourguignon Anselme, qui devait ensuite lui succéder dans le prieuré du -Bec. Sous le même règne, Jérusalem, qui avait été prise par les -Sarrazins, fut reconquise par les fidèles. C’est aussi le temps où les -restes de saint Nicolas furent transportés à Bari. Du couvent de Molesme -sortirent vingt et un moines, avec leur abbé saint Robert, pour aller -fonder un ordre nouveau dans la solitude de Cîteaux. Le prieur de Cluny -Hildebrand fut élu pape sous le nom de Grégoire. Hildebrand, tandis -qu’il n’était encore que légat à Lyon, convainquit miraculeusement de -simonie l’archevêque d’Embrun. Cet archevêque corrompait tous ses -accusateurs et l’on ne parvenait pas à le convaincre. Mais Hildebrand -lui ordonna de dire: «Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit!» Et -l’archevêque disait bien: «Gloire au Père, et au Fils», mais en vain il -s’efforçait d’ajouter: «Et au Saint-Esprit»: car il avait péché contre -le Saint-Esprit. Alors il reconnut son péché, fut déposé, et put de -nouveau nommer à haute voix le Saint-Esprit. Ce miracle nous est raconté -par Bonizzi, dans le livre qu’il a dédié à la comtesse Mathilde. En l’an -1107, Henri IV mourut à Spire, et y fut enseveli avec les empereurs -précédents: et l’on grava ce vers, sur son tombeau: - - Filius hîc, pater hîc, avus hîc, proavus jacet istic. - -A Henri IV succéda Henri V, qui s’empara du pape et des cardinaux, et ne -les remit en liberté qu’en échange du droit d’investir les évêques et -les abbés. C’est sous son règne que saint Bernard, avec ses frères, -entra au monastère de Cîteaux. Dans la paroisse de Liège, une truie -enfanta un pourceau qui avait un visage d’homme; ailleurs naquit un -poulet avec quatre pattes. - -A Henri V succéda Lothaire. Sous son règne naquit en Espagne un monstre -qui avait deux corps et deux visages, à moitié homme, à moitié chien. - -Sous Conrad, qui fut fait empereur en 1138, mourut le savant et pieux -docteur Hugues de Saint-Victor. Dans sa dernière maladie, ne pouvant -plus prendre aucune nourriture, il demandait cependant à recevoir -l’hostie sainte. Les frères, pour le calmer, lui apportèrent une hostie -non consacrée. Mais lui: «Mes frères, pourquoi voulez-vous me tromper? -Ce n’est point mon Seigneur que vous m’avez apporté là!» Alors ils lui -apportèrent une hostie consacrée. Et lui, voyant qu’il ne pouvait pas -l’avaler, leva les mains au ciel, et dit: «Que le Fils remonte vers le -Père, et que l’âme remonte à Dieu qui l’a faite!» Ce disant, il rendit -l’âme, et l’hostie disparut miraculeusement.--Sous le même règne, -Eugène, abbé du monastère de Saint-Anastase, est élu pape. Renvoyé de -Rome, où les sénateurs ont nommé un autre pape, il vient en Gaule, et -envoie devant lui saint Bernard, qui prêche les voies de Dieu et fait de -nombreux miracles.--C’est aussi le temps où fleurit Gilbert de la -Porrée. - -En l’an 1154, l’empire échoit à Frédéric, neveu de Conrad. C’est le -temps où fleurit maître Pierre Lombard, évêque de Paris, qui compile -excellemment la _Glosse_ du psautier et des Epîtres de saint -Paul.--Trois lunes apparaissent au ciel, puis trois soleils, et au -milieu le signe de la croix.--Contre le pape canonique Alexandre deux -autres cardinaux se font nommer papes, et allèguent la faveur de -l’empereur. Et ce schisme dure dix-huit ans, pendant lesquels l’armée -allemande de Frédéric attaque les Romains à Monte Porto, et les massacre -en si grand nombre, depuis l’heure de none jusqu’à l’heure des vêpres, -que jamais il n’y eut autant de Romains tués à la fois, bien que, jadis, -Annibal ait pu remplir trois coffres avec les bagues prises par lui aux -doigts des patriciens massacrés. Beaucoup des victimes de Frédéric sont -enterrées dans l’église des saints Etienne et Laurent. - -Frédéric, pendant qu’il visite la Terre Sainte et se baigne dans un -fleuve, est tué, ou, suivant d’autres, se noie, en l’an 1190. Il a pour -successeur son fils Henri. Sous son règne ont lieu des pluies si -terribles, avec tant de tonnerres, d’éclairs, et de tempêtes, que de -mémoire d’homme, on en n’a point connu de pareilles. Des pierres grosses -comme des œufs se mêlent à la pluie, détruisent les arbres, les vignes, -les moissons, et tuent nombre d’hommes. Et l’on voit aussi voler dans -les airs des corbeaux et autres oiseaux qui, portant dans leur bec des -charbons allumés, incendient les maisons. - -Henri VI s’était montré si tyrannique à l’égard de l’Eglise que, à sa -mort, le pape Innocent III s’opposa à ce que son frère Philippe fût élu -empereur, et fit couronner roi d’Allemagne, à Aix-la-Chapelle, Othon, -prince de Saxe. C’est alors que des chevaliers français, qui voyageaient -outre-mer après la délivrance de la Terre Sainte, s’emparèrent de -Constantinople. C’est aussi de ce moment que date la création de l’ordre -des Frères Prêcheurs, et de tous les autres frères. Et Innocent III -envoya aussi des ambassadeurs à Philippe, roi de France, pour le sommer -d’envahir le territoire des Albigeois et de détruire l’hérésie. Sur quoi -Philippe, s’étant emparé des hérétiques, les fit tous brûler. - -Enfin Innocent couronna Othon empereur, et lui fit jurer de respecter -les droits de l’Eglise; mais Othon, sitôt élu, rompit son serment, et -fit confisquer les biens de tous ceux qui se rendraient en pèlerinage à -Rome: sur quoi le pape l’excommunia et le déposa de l’empire. C’est -alors que vécut sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie et femme du -landgrave de Thuringe: entre autres miracles innombrables, on dit -qu’elle ressuscita seize morts, rendit la vue à un aveugle-né, et que, -aujourd’hui encore, une huile découle de ses saintes reliques. - -Après la déposition d’Othon, Frédéric, fils d’Henri, fut élu empereur et -couronné par le pape Honorius. Ce prince édicta d’abord des lois -excellentes pour la liberté de l’Eglise et contre les hérétiques. Mais -plus tard, enivré à son tour par l’excès de gloire et de fortune, il se -montra tyrannique à l’égard de l’Eglise, emprisonna deux cardinaux, fit -saisir des prélats que le pape Grégoire IX convoquait pour un concile, -et se vit excommunié par ce pontife. Puis Grégoire, accablé de -tribulations, mourut, et Innocent IV, Génois d’origine, réunit à Lyon un -concile qui déposa Frédéric. Et, depuis sa déposition et sa mort, le -siège impérial a été vacant; il l’est encore à l’heure où nous écrivons -ceci. - - - - -CLXXIX - -LA DÉDICACE DE L’ÉGLISE[25] - - [25] La _Dédicace de l’Eglise_ était, autrefois, le dernier office du - _Bréviaire_, dont la _Légende Dorée_ n’est qu’une façon d’adaptation - à l’usage du peuple. - - -I. La dédicace des églises est comptée par l’Eglise au nombre des -grandes fêtes. Nous avons à considérer, par rapport à cette fête, trois -questions: 1º pourquoi doit-on «dédier» ou consacrer une église? 2º -comment se fait cette consécration? 3º par qui et comment une église -est-elle profanée? - -1º Il y a, dans une église, deux choses que l’on doit consacrer, à -savoir l’autel et le temple lui-même. L’autel est consacré pour trois -motifs: 1º Pour devenir digne de recevoir le sacrement du Seigneur, -c’est-à-dire le corps et le sang du Christ, que nous immolons en -souvenir de sa passion, ainsi qu’il nous l’a lui-même ordonné. Et c’est -encore pour nous rappeler cette passion et ce sacrement qu’on place sur -l’autel, et dans toute l’église, l’image du crucifix et d’autres images, -afin qu’elles soient comme les livres des fidèles laïcs. 2º Pour devenir -digne de servir de lieu à l’invocation du nom du Seigneur. Cette -invocation, quand elle se fait sur l’autel, s’appelle proprement -_missa_, messe, en raison de la mission céleste du Christ dans l’hostie. -Et nous devons noter, à ce propos, que la messe se chante en trois -langues, en grec, en hébreu, et en latin, en souvenir de la triple -inscription mise sur la croix, et aussi pour signifier que toutes les -langues doivent célébrer Dieu. Latins sont l’évangile, l’épître, -l’oraison et le chant; grecs sont les mots _Kyrie eleison_, _Christe -eleison_, qui se chantent neuf fois en souvenir des neuf ordres des -anges; enfin hébreux sont les mots _alleluia_, _amen_, _sabaoth_, et -_hosanna_. 3º Pour devenir digne de servir de lieu au chant religieux. -Ce chant lui-même est de trois sortes: les psaumes, les leçons, et les -chants proprement dits. - -Quant au temple où se trouve l’autel, l’Eglise le consacre pour cinq -motifs: 1º pour en chasser le diable et son pouvoir. Saint Grégoire -rapporte dans un de ses _Dialogues_ que, lorsque les reliques de saint -Sébastien et de sainte Agathe furent déposées dans une église qui avait -servi de temple à l’hérésie arienne, la foule vit un porc courir, çà et -là, se frayant un chemin vers la porte; et dès qu’il eut atteint la -porte il disparut. La nuit suivante, on entendit, dans le toit de cette -église, un bruit effroyable, comme si quelqu’un courait çà et là, -cherchant à s’enfuir. Ce tapage se reproduisit encore les deux nuits -suivantes, et avec tant de force qu’on crut bien que l’église allait -s’écrouler. Mais la quatrième nuit, on ne l’entendit plus, et désormais -l’église se trouva purifiée. 2º Pour que ceux qui se réfugient dans -l’église puissent être sauvés. Et c’est en symbole de ce salut spirituel -que certaines églises, lors de leur consécration, reçoivent des princes -le privilège du droit d’asile, c’est-à-dire la permission de mettre à -l’abri des poursuites ceux qui viennent s’y réfugier. 3º Pour que les -prières faites dans l’église soient exaucées. Notons, ici, que les -prières, dans l’église, s’adressent du côté de l’orient, parce que nous -considérons l’orient comme le lieu de l’Eden, notre première patrie, et -parce que c’est du côté de l’orient que les apôtres ont vu le Christ -monter au ciel. 4º Pour que nous puissions célébrer, dans le temple, les -louanges de Dieu. Ces louanges se célèbrent dans les sept heures -canoniques, à savoir: matines, prime, tierce, sexte, none, vêpres, et -complies. Car, bien que nous soyons tenus de louer Dieu à toute heure, -l’Eglise, en considération de notre faiblesse, nous a permis de louer -spécialement Dieu à ces sept moments privilégiés, dont chacun correspond -à un souvenir sacré. C’est en effet, à minuit, heure des matines, qu’est -né le Christ, qu’il a été pris par les Juifs, et qu’il est descendu aux -enfers. Prime est l’heure où le Christ lui-même avait coutume de se -rendre au temple et c’est aussi l’heure où il apparut aux saintes -femmes, après sa résurrection. Tierce est l’heure où le Christ, attaché -à une colonne qui montre encore les traces de son sang, a été flagellé -par ordre de Pilate, et c’est aussi l’heure où l’Esprit-Saint a été -envoyé aux apôtres. Sexte est l’heure où le Christ a été attaché à la -croix avec des clous, et où la terre entière s’est couverte de ténèbres. -None est l’heure où le Christ a rendu son âme, où l’on a percé son -flanc, et où il est monté au ciel. Vêpres est l’heure où il a institué -le sacrement de l’Eucharistie, où il a lavé les pieds des disciples, où -il a été mis au tombeau, et où il est apparu aux disciples d’Emmaüs. -Complies est l’heure où il a sué des gouttes de sang, et où, ressuscité, -il est venu annoncer la paix à ses disciples. Enfin, 5º, l’Eglise doit -être consacrée pour que puissent y être administrés les sacrements -ecclésiastiques. - -2º--Voyons maintenant de quelle manière se fait la consécration de -l’autel, et celle du temple entier. Pour consacrer l’autel, on figure -d’abord, aux quatre coins, quatre croix avec de l’eau bénite; puis on -fait sept fois le tour de l’autel; puis on l’asperge sept fois d’eau -bénite mêlée d’hysope; puis on y brûle de l’encens; puis on l’oint avec -le saint chrême; enfin on le recouvre d’une nappe immaculée. Ces six -opérations symbolisent les vertus que doivent posséder ceux qui -approchent de l’autel. 1º Ils doivent avoir les quatre sortes d’amour -sanctionnées par la croix du Christ, c’est-à-dire l’amour de Dieu, -l’amour de soi-même, l’amour des amis, et l’amour des ennemis. Et les -quatre croix signifient aussi le salut des quatre parties du monde par -la croix. 2º Les sept tours de l’autel symbolisent la vigilance que le -Seigneur exige de ses prêtres. Et ils peuvent rappeler aussi les sept -chemins de Jésus-Christ, à savoir: du ciel dans le sein de la Vierge, de -ce sein à la crèche, de la crèche dans le monde, du monde sur la croix, -de la croix dans le tombeau, du tombeau aux enfers, et des enfers au -ciel. 3º Les sept aspersions d’eau bénite symbolisent les sept fois que -le Christ a versé son sang, à savoir: dans la circoncision, au Jardin -des Oliviers, dans la flagellation, dans le couronnement d’épines, dans -le percement de ses mains, dans le percement de ses pieds, et dans le -percement de son flanc. 4º La fumée de l’encens symbolise la prière, qui -doit s’élever au ciel avec ferveur et dévotion. 5º L’onction du saint -chrême signifie que le prêtre doit avoir la conscience pure et le parfum -de la bonne réputation. 6º Enfin les nappes immaculées symbolisent la -pureté des bonnes œuvres, qui cachent la nudité de l’âme et l’ornent de -beauté. - -Quant à la consécration du temple tout entier, elle comprend également -plusieurs parties. D’abord l’évêque fait trois fois le tour de l’église, -et, chaque fois qu’il passe devant la porte, il frappe celle-ci de son -bâton pastoral, en disant: _Aperite portas principes vestras_, etc. Puis -on asperge d’eau bénite l’intérieur et l’extérieur du temple; on fait -aussi, sur le pavé, une croix de cendres et de sable, et on y écrit, en -travers, l’alphabet grec et l’alphabet latin; sur les murs, on peint des -croix qu’on oint de saint chrême, et devant lesquelles on allume des -cierges. Et voici maintenant la signification de ces diverses -cérémonies: 1º Le triple tour de l’Eglise signifie que celle-ci est -consacrée en l’honneur de la Sainte Trinité. Ou bien encore il désigne -le triple état des âmes sauvées par l’Eglise, à savoir l’état de -virginité, l’état de continence, et l’état de mariage. Cette distinction -des trois états se retrouve, suivant Richard de Saint-Victor, dans la -disposition matérielle de l’église: car le sanctuaire correspond à -l’état de virginité, le chœur, à l’état de continence, et la nef à -l’état de mariage. 2º La triple percussion à la porte symbolise le droit -qu’a le Christ de pénétrer dans l’église, à savoir, en sa qualité de -créateur, de rédempteur et de glorificateur. 3º La triple récitation de -la formule _aperite portas_ désigne la triple puissance du Seigneur, à -savoir: dans le ciel, dans le monde, et dans l’enfer. 4º L’aspersion -d’eau bénite a pour objet, d’abord, l’expulsion du démon, que l’eau -bénite a pour vertu propre de chasser. Cette aspersion a aussi pour -objet la purification de l’église, qui, comme toutes choses terrestres, -est corrompue et souillée. Et cette aspersion a enfin pour objet de -relever l’église de toute malédiction, et d’y substituer la bénédiction -de Dieu. 5º L’inscription des deux alphabets représente la conjonction -du peuple juif et du peuple des gentils, et aussi la conjonction des -deux testaments, lesquelles, toutes deux, ont été consommées par la -croix du Christ. 6º La peinture des croix sur les murs a pour objet -d’effrayer les démons, et de marquer le triomphe du Christ, dont la -croix est l’étendard. 7º Enfin les cierges allumés devant ces croix, au -nombre de douze, symbolisent les douze apôtres, qui ont illuminé le -monde par la foi du Christ. - -3º Quant à la question de savoir par qui une église est profanée, nous -devons nous rappeler que le Temple même de Dieu a été profané par trois -hommes: Jéroboam, Nabuzardam, et Antiochus. 1º Jéroboam a profané le -temple par avarice, afin que le royaume n’échût pas à Roboam. Et, de -même, l’église de Dieu se trouve profanée par l’avarice des clercs. -Saint Bernard a dit: «Citez-moi donc un prélat qui ne mette pas plus de -vigilance à vider la bourse de ses sujets qu’à extirper les vices!» Et -l’église est encore profanée lorsqu’elle est construite avec un argent -acquis par l’avarice, c’est-à-dire mal gagné. Un usurier, ayant fait -construire une église, invita l’évêque à venir la consacrer. Mais -l’évêque, en y entrant, aperçut le diable assis dans la cathèdre en -habit épiscopal. Ce que voyant, l’évêque s’enfuit avec ses clercs, -l’église ayant déjà été consacrée par le diable; et aussitôt le diable -détruisit cette église avec un grand fracas; 2º Quant à Nabuzardam, dont -le livre des _Rois_ nous apprend qu’il incendia le temple de Dieu, -c’était un chef cuisinier. Et, de même, l’église est profanée lorsque -ceux qui doivent la servir sont adonnés à la gourmandise ou à la luxure, -et, suivant la parole de l’apôtre «ont fait de leur ventre leur dieu». -3º Le roi Antiochus, qui souilla et profana le Temple de Dieu, était le -plus orgueilleux des hommes, et le plus ambitieux. Et, de même, les -églises sont souvent profanées par l’orgueil et l’ambition du clergé. - -Profané trois fois, le Temple a été aussi consacré trois fois: par -Moïse, par Salomon, et par Juda Macchabée; ce qui nous indique que, à la -dédicace de l’église, doivent concourir l’humilité de Moïse, la sagesse -de Salomon, et le zèle de Juda Macchabée pour la défense de la foi. - -II. Voilà ce que nous avons eu à dire de la consécration de l’église; -mais nous devons ajouter qu’il y a une autre église qui doit être non -moins solennellement consacrée à Dieu: c’est, à savoir, l’église -spirituelle, que forme l’assemblée de tous les fidèles. Elle a pour -pierres d’angle la foi, l’espérance, la charité, et les bonnes œuvres; -choses qui, comme le dit saint Grégoire, sont toujours égales, car nous -espérons dans la mesure où nous croyons, nous aimons dans la mesure où -nous croyons et espérons; et nos œuvres sont en proportion de notre foi, -de notre espérance, et de notre charité. L’autel de cette église est -notre cœur, sur lequel autel nous devons offrir à Dieu trois choses: la -flamme de la dilection, l’encens de l’oraison, et le sacrifice de la -pénitence. - -Et, de même que l’église matérielle, ce temple spirituel doit être -consacré solennellement. D’abord son prêtre, le Christ, en fait trois -fois le tour, en nous rappelant les péchés de notre bouche, de notre -cœur, et de nos œuvres. Et il frappe trois fois à la porte fermée de -notre cœur, par ses bienfaits, par ses conseils, et par ses épreuves. Et -l’église spirituelle doit être aussi arrosée trois fois d’eau, à -l’intérieur, et à l’extérieur; et cela par les larmes intérieures et -extérieures, que nous devons verser en considérant: 1º que nous avons -vécu dans le péché; 2º que nous sommes misérables; 3º que nous sommes -privés de la gloire des justes. Quant à l’alphabet écrit dans notre -cœur, il consiste en trois choses qui se trouvent gravées en nous: 1º la -règle de nos actions; 2º le témoignage des bienfaits de Dieu; 3º -l’accusation de nos propres péchés. Et nous devons enfin peindre des -croix dans nos âmes, c’est-à-dire assumer les macérations de la -pénitence; et devant ces croix nous devons allumer des cierges, et nous -devons les oindre d’huile sainte, ce qui signifie que nous devons, non -seulement les supporter avec patience, mais encore avec zèle et avec -plaisir. - -Et celui qui aura procédé à cette consécration de lui-même, celui-là -sera vraiment un temple dédié au Seigneur. Celui-là sera vraiment digne -que le Christ habite en lui sous la forme de la Grâce divine, en -attendant que lui-même soit admis à habiter dans la Gloire du Christ. Ce -que daigne nous accorder le Dieu qui vit et règne dans les siècles des -siècles! Ainsi soit-il! - - -FIN - - - - -INDEX ALPHABÉTIQUE[26] - - [26] Les chiffres en caractères gras signifient que les noms auxquels - ils se rapportent font l’objet d’un chapitre spécial. - - (Note du transcripteur: ces chiffres ont été notés entre signes - égale dans la transcription, comme ceci: =379=.) - - Il a été, naturellement, impossible d’introduire dans cet index des - noms comme Dieu, Jésus ou comme le Diable, Satan, etc., qui se - trouvent répétés presque à toutes les pages. - - - -Abbanès, 31 et suiv. - -Abdias, prophète, 478. - -Abdon (saint), =379=. - -Abgar, roi d’Edesse, 37, 596 et suiv. - -Abias, grand prêtre, 304. - -Abiathar, grand-prêtre, 354. - -Abiathar, docteur, 68. - -Abibas, fils de s. Gamaliel, 395 et suiv. - -Abonde (saint), 428. - -Abraham, 550, 626, 697. - -Achace (saint), 457. - -Achaïe, 10, - -Achillée (saint), =272= et suiv. - -Acladius, 538, 540. - -Adaloth, 693. - -Adam, XXII, 1, 37, 121, 205, 206, 259, 260, 437, 697. - -Adéodat, fils de saint Augustin, 462. - -Adonis, 673. - -Adriatique (mer), 265. - -Adrien (saint), martyr, =503= et suiv. - -Adrien (saint), compagnon de sainte Ursule, 591. - -Adrien, pape, 178, 701. - -Adrien, empereur, 264, 285, 529, 530, 546. - -Adventor (saint), 536. - -Africain, père de saint Nazaire, 370. - -Africain, 592. - -Afrique, 159, 170, 680. - -Agapet (saint), 525 et suiv. - -Agapète, Irène, et Thionie, (saintes), 43. - -Agapite (saint), 225. - -Agar, 694. - -Agarenien, 26. - -Agathe (sainte), XXVIII, 27, 30, =146= et suiv., 712. - -Agathon (saint), =689= et suiv. - -Agaune, 534. - -Agilmude, 691. - -Agisulphe, 693. - -Aglaé (sainte), 275 et suiv. - -Aglaé, mère de saint Alexis, 330 et suiv. - -Agnès (sainte), =97= et suiv., 307, 424, 425, 623. - -Agontius, 322. - -Agrippa, préfet, 314 et suiv. - -Aix-en-Provence, 343, 345, 375. - -Aix-la-Chapelle, 72, 707, 710. - -Alassio, 79. - -Albain, messager de Pilate, 255. - -Albane, 457. - -Albenga, III, 209. - -Albert (le frère), 346. - -Albigeois, 711. - -Alboin, 691, 692 et suiv. - -Aleth, mère de saint Bernard, 440. - -Alexandre (saint), fils de sainte Félicité, 329. - -Alexandre (saint), ermite, 210. - -Alexandre (saint), légion thébaine, 536. - -Alexandre, (saint), pape, 388, 390 et suiv. - -Alexandre III, pape, 62, 479, 710. - -Alexandre IV, pape, XII. - -Alexandre, évêque, 414. - -Alexandre le Grand, 480. - -Alexandre, empereur, 36, 280, 281, 298, 582. - -Alexandre, fils d’Hérode, 58 et suiv. - -Alexandre, préfet, 298 et suiv. - -Alexandre, sénateur, 396. - -Alexandrie (sainte), 231. - -Alexandrie, 21, 105 et suiv., 126 et suiv., 152 et suiv., 169, 213, 233 -et suiv., 309, 385, 391, 472 et suiv., 509 et suiv., 518, 656 et suiv., -694. - -Alexandrie (Italie), 568. - -Alexis (saint), =330= et suiv. - -Alipe, 461 et suiv. - -Allemagne, 704, 710. - -Almaque, préfet, 280, 641 et suiv. - -Alpes, 481, 534, 628. - -Alphée, 250, 494, 596. - -Amand (saint), =151= et suiv. - -Amator (saint), 210 et suiv., 380. - -Ambroise (saint), 104, 123, =216= et suiv., 230, 235, 262, 264, 279, -302, 305, 370, 373, 377, 460 et suiv., 589, 626, 702, 703. - -Ambroise, père de saint Ambroise, 216. - -Amerius, 73. - -Amet (saint), pape, 592. - -Amicus et Aurélius (saints), 701. - -Amiens, XVI, 602, 619. - -Aminée, 280. - -Amphiloque, évêque, 289. - -Ananias, 254, 312. - -Anastase (saint), 87, 169. - -Anastasie (sainte), =43= et suiv., 655 et suiv. - -André (saint), =7= et suiv., 459. - -André, évêque, 516. - -André, 177 et suiv. - -Angelico, (le bienheureux fra) V, XXIV. - -Angers, 704. - -Angleterre, 56, 61, 62, 169, 590, 699. - -Aniane, évêque, 234. - -Annas, 68. - -Anne (sainte), 58, 136, 137, 494 et suiv. - -Anne, grand-prêtre, 205. - -Annibal, 710. - -Anolin, geôlier, 281. - -Anolin, préfet, 373. - -Anselme (saint), 708. - -Antime (saint), 542. - -Antioche, VI, XXV, 8, 125, 142 et suiv., 157 et suiv., 169, 194, 232, -288 et suiv., 480, 538, 539, 571, 588, 589, 590, 650. - -Antiochus, 716. - -Antipater, père d’Hérode, 57. - -Antipater, fils d’Hérode, 58, 60, 369. - -Antoine (saint), XIV, XX, XXVIII, 83 et suiv., =87= et suiv., 461, 576. - -Antoine (Marc-), 391. - -Antoine II, empereur, 338. - -Antonin, empereur, 329. - -Anture, mère de saint Jean Chrysostome, 125. - -Aoste, 536. - -Aphrodise, 146, 147. - -Apia, 79 et suiv. - -Apilion, 22. - -Apollinaire (saint), 452. - -Apollinaire (saint), =347= et suiv. - -Apolline (sainte), XIII, =152= et suiv. - -Apollon, 39, 188, 194, 348, 351, 516. - -Apollophane, 577. - -Apostelle, 248. - -Appellius, 73. - -Apronien (saint), 418. - -Apulée, disciple de s. Pierre, 319. - -Aquila, 646 et suiv. (V. _Faustin_). - -Aquilée, 233, 656. - -Aquilin, consul, 509. - -Aquilin, 547. - -Aquiline (sainte), 364 et suiv. - -Aquitaine, 79, 449, 450, 584, 702. - -Arabie, 542. - -Arachis, 671 et suiv. - -Arcade, empereur, 125, 134, 332, 626. - -Archélaüs, fils d’Hérode, 58 et suiv. - -Archémius, geôlier, 283 et suiv. - -Aréopage, 577. - -Aretas, roi, 476. - -Arezzo, XIX, 415, 416, 564. - -Argos, 18. - -Arimathie, 205, 258. - -Aristobule, fils d’Hérode, 58 et suiv. - -Aristodème, 53, 54. - -Aristote, 509. - -Arius, 79, 242, 385. - -Arles, 376, 490, 492, 581. - -Arménie, femme de Carpasius, 281. - -Arménie, 701. - -Aroël, 68. - -Arphaxal, 530, 532, 598. - -Arras, 150. - -Arsène (saint), =686= et suiv. - -Arthémie, fille de Dioclétien, 418 et suiv. - -Asie, 7, 50, 53, 159, 249, 578, 579. - -Aspasius, 99. - -Asserbus, 244. - -Assise, 561 et suiv. - -Astaroth, 454 et suiv. - -Astase (comte), 301 et suiv. - -Astère (saint), 583. - -Asti, 207 et suiv. - -Astyage, 456. - -Astolphe, 699. - -Athanase (saint), 385, 387, 479. - -Athènes, 225, 577, 578, 645, 649. - -Atticus, 602. - -Attila, 311, 381. - -Atus, 199. - -Auguste (César-Octave), 38, 40, 57 et suiv., 74, 391 et suiv. - -Augustin (saint), XI, XII, XXIII, 3, 14, 31, 41, 42, 47 et suiv., 72, -104, 170, 216, 224, 303, 312, 396, 398, 401, =459= et suiv., 477, 606, -611. - -Augustin (frère), 569. - -Augustin, prêtre, 169. - -Aurélien, empereur, 484 et suiv. - -Aurélien, consul, 272 et suiv. - -Autun, 380, 383, 452, 559. - -Auvergne, 115, 586. - -Auxerre, 210 et suiv., 380, 537. - -Avennir, 663 et suiv. - -Avignon, 376. - -Avit, 509, 511. - -Avranches, 546. - - -Babille (sainte), 591. - -Babylone, 121, 431, 466. - -Babylonie, 379, 418, 690. - -Bactriane, 37. - -Baillet, XXIII. - -Balaam, 74, 524. - -Balachius, 90. - -Balbine (sainte), 390 et suiv. - -Baldak, idole, 456. - -Bâle, 591, 592. - -Bamberg, 634. - -Balthazar, 73. - -Baradac, 598 et suiv. - -Barbe, 691. - -Barcelone, 360. - -Bari, 24, 708. - -Barlaam (saint), =663= et suiv. - -Barnabé (saint), =287= et suiv., 327, 533, 646. - -Barpanthar, 493. - -Barsabas, 463. - -Barthélemy (saint), =453= et suiv. - -Bartolomméo (Fra), V. - -Basile (saint), X, 119, =289= et suiv. - -Bavière, 706. - -Bazas, 691. - -Béatrice (sainte), 374 et suiv. - -Bec (le Prieuré du), 708. - -Bède (le vénérable saint), 160, 164, 202, 356, 391, 493, 602, 609 et -suiv. - -Beleth (maître Jean), XVI, 118, 160, 352, 388, 482, 497, 602, 627. - -Belzébuth, 156, 183. - -Benedetto (Fra), V. - -Bénévent, 458, 547. - -Benjamin, 68. - -Benoît (saint), =184= et suiv., 701. - -Benoît, pape, 690. - -Benoît, 248. - -Bérenger, hérétique, 708. - -Bergame, 536. - -Bérith, ville, 515. - -Bérith, idole, 454. - -Bernard (saint), XXVI, 4, 42, 76, 135, 146, =440= et suiv., 469, 588, -709, 710, 716. - -Bernard, 356. - -Béthanie, 68, 278, 338. - -Bethléem, 38, 58, 59, 75, 164, 195, 494, 497, 554, 557. - -Bithynie, 589. - -Blaise (saint), 65, =139= et suiv. - -Bodhisattva, 676. - -Boëce, 699. - -Bollandus, XX, XXI, XXVIII. - -Bologne, 401 et suiv. - -Bolsène, 352. - -Boniface (saint), =275= et suiv. - -Boniface III, pape, 694. - -Boniface IV, 604, 694. - -Bonizzi, 709. - -Bormida (la), 208. - -Boudha, 676. - -Bourges, 438. - -Bourgogne, 440, 489, 537. - -Bouts (Thierry), XIX. - -Brescia, 705. - -Bretagne, 590 et suiv., 705. - -Bretagne (Grande-), 167, 263, 382, 586. - -Brice (saint), =627= et suiv. - -Brione, 424. - -Brison, eunuque, 128. - -Bruges, XVIII, 662. - -Bruno, évêque (Léon IX), 706 et suiv. - -Bruxelles, XIX. - - -Cadicha, 695 et suiv. - -Caïn, 538. - -Caïphe, 205, 252. - -Caïus Caligula, 388 et suiv., 478. - -Calabre, 457. - -Calahorra, 399. - -Calixte (saint), pape, 124, 280, 356 et suiv., =582= et suiv. - -Calixte, ami de Julien l’Apostat, 480. - -Calocerus (saint), 207 et suiv. - -Calvaire (mont du), 198. - -Campanie, 191, 271, 701. - -Cana, 73, 596. - -Cana, près Pavie, 471. - -Candace, 530. - -Candes, 625. - -Candide (saint), 534. - -Cantorbery, 61. - -Capoue, 193, 397. - -Cappadoce, 139, 226, 229. - -Carcassonne, 410. - -Carin, fils de saint Siméon, 205, 207. - -Carisius, 35 et suiv. - -Carpaccio, XIX. - -Carpasius, 281, 419. - -Carpe (saint), 203 et suiv. - -Carpophore (saint), 616. - -Carthage, 459, 460, 523. - -Carus, évêque de Narbonne, 596. - -Casal, 468. - -Casa Mariæ, 408. - -Cassien (saint), 54, 384. - -Cassin (mont), 188, 698, 701. - -Cassiodore, 58. - -Castille, 565. - -Castor (saint), 617. - -Catane, 30, 146, 150. - -Catherine (sainte), XXII, =656= et suiv. - -Caxton, XIII. - -Cécile (sainte), 224, 280 et suiv., =639= et suiv. - -Cedon (saint), 339. - -Célestin, pape, 498, 703. - -Célestin, père de s. Bernard, 440. - -Célion (mont), 366 et suiv. - -Celse (saint), =370= et suiv. - -Celse, 301. - -Cenis (mont), 701. - -Cérasius, 370, 373. - -Césaire (saint), 273, 490. - -César (Jules), 38. - -Césarée, 31, 48, 119, 180, 250, 261, 324, 389. - -Chalcédoine, 269, 311, 479, 482, 521. - -Chaldée, 76. - -Chalé, 457. - -Chantre parisien (le), 611, 614. - -Charité (sainte), 284. - -Charlemagne, 72, 178, 345, 483, 582, 616, 701 et suiv. - -Charles-Martel, roi, 492, 698. - -Charles le Chauve, 704. - -Charles II, roi de Naples, VII. - -Chartres, 119, 435. - -Chartreuse (Grande-), 446, 447. - -Chersonèse, 652. - -Childéric, roi, 521, 559, 698 et suiv. - -Christine (sainte), =349= et suiv. - -Christophe (saint), XXIV, =361= et suiv. - -Chromace, 94. - -Chrysogone (saint), 43, =655= et suiv. - -Chrysostome (Voir _Jean_). - -Chusi, 68. - -Chypre, 129, 287, 288. - -Ciborée, 161 et suiv. - -Cicéron, 553. - -Cilicie, 298, 331. - -Ciline, 77. - -Cîteaux, 196, 402, 409, 443, 708, 709. - -Civita-Vecchia, 352. - -Clairvaux, 443, 447. - -Classe, 347. - -Claude (saint), 617. - -Claude, empereur, 314. - -Claude II, 153, 154, 428. - -Claude, tribun, 596. - -Claudie, 509 et suiv. - -Clément (saint), pape, 54, 272, 312, 313, 315, 579, =644= et suiv. - -Clément (saint), évêque, 593. - -Cléopâtre, 391. - -Cléophas, frère de s. Joseph, 251, 494. - -Cléophas, disciple de Jésus, 589. - -Clet (saint), 314, 651. - -Clotaire, roi, 489, 559, 587. - -Clotilde (sainte), 557. - -Clovis, 77, 378, 557, 582. - -Cluny, 41, 608, 708. - -Cocavilla, 274. - -Coël, roi, 263. - -Cogoleto, II. - -Cologne, XVIII, 76, 393, 592 et suiv., 626, 662. - -Colomb (Christophe), II. - -Colone, 457. - -Côme (saint), =541= et suiv. - -Côme, ville, 245, 246. - -Compostelle, 354 et suiv. - -Concorde (sainte), 427 et suiv. - -Concordien (saint), 210 et suiv. - -Conrad le Teuton, 408 et suiv. - -Conrad Ier, empereur, 706 et suiv. - -Conrad II, 709, 710. - -Conrad (maître), 631 et suiv. - -Constance (sainte), martyre, 593. - -Constance, empereur, 374, 385 et suiv., 536. - -Constance, fille de Constantin, 100, 307 et suiv., 479. - -Constant (saint), 536. - -Constant, empereur, 483. - -Constantin (saint), 366 et suiv. - -Constantin (saint), légion thébaine, 534. - -Constantin, père de Constantin le Grand, 262. - -Constantin le Grand, 23, 66 et suiv., 76, 99 et suiv., 261 et suiv., -299, 308 et suiv., 370, 385, 461, 483, 618, 662, 702. - -Constantin II, 81, 91, 702. - -Constantin IV, 561. - -Constantinople, 76, 107, 125 et suiv., 169, 269, 369, 396 et suiv., 479, -482, 507, 547, 694, 702, 710. - -Constantinople (église Sainte-Sophie à), 266, 284, 515. - -Corbigny, 587. - -Cordoue, 379. - -Cordule, 593. - -Corneille (saint), pape, 274, 312, 321, =523=. - -Corneille, disciple de saint Clément, 653. - -Corneille (Pierre), 472. - -Corneille, philosophe, 461. - -Cornélius, 372. - -Corocanie, 694. - -Cosroës, 512 et suiv. - -Coste, roi, 656. - -Couronnés (les Quatre), saints, 616. - -Craton, 51, 68. - -Crémone, 634. - -Crescence (sainte), 297. - -Crescence, 169. - -Crisant (saint), =595= et suiv. - -Crispin, 115. - -Ctésiphon, 480, 515. - -Cumanes, 133. - -Cunégonde (sainte), 425, 706. - -Cybèle, 604. - -Cyprien (saint), d’Antioche, 538 et suiv. - -Cyprien (saint), 523. - -Cyr (saint), =298= et suiv., 448. - -Cyriaque (saint), =417= et suiv. - -Cyriaque (saint), Judas, 265 et suiv. - -Cyriaque (saint), pape, 592. - -Cyrille (saint), évêque des Moraves, 655. - -Cyrille (sainte), 428. - -Cyrin (saint), de Carthage, 65. - - -Dacie, 307. - -Dacien, préfet de Rome, XX, 229 et suiv. - -Dacien, préfet de Valence, 101 et suiv. - -Dagnus, 363 et suiv. - -Dagobert, 151, 581, 582. - -Dalmatie, 553. - -Damaris (sainte), 578. - -Damas, 324, 476. - -Damascène (Jean de Damas), 173, 269, 493, 597, 663. - -Damascus, 73. - -Damase, pape, 91, 125, 556. - -Damien (saint), =541= et suiv. - -Damiette, 571. - -Dan, 161. - -Daniel, 544. - -Danube, 261, 513. - -Daria (sainte), martyre, =595=. - -Daria (sainte), mère de sainte Ursule, 591. - -David, 38, 206, 219, 278, 304, 493, 497, 533. - -Décius, empereur, 92, 149, 152, 225, 366 et suiv., 420 et suiv., 428, -429, 523. - -Décius (Gallien), 83. - -Démophile, 203. - -Démosthène, préfet, 290. - -Démosthène, patricien, 349. - -Denis (saint), l’Aréopagite, 63, 143, 203, 319, 323, 328, 432, =577= et -suiv., 704. - -Denis (saint), un des Sept Dormants, 366 et suiv. - -Denis, pape, 428. - -Denis, évêque, 385, 386. - -Denis, oncle de saint Pancrace, 274. - -Denis, 32. - -Desiderius, roi lombard, 699, 701. - -Diane, 21, 53, 487, 595. - -Didon, 464. - -Dieudonné, 26. - -Dioclétien, 30, 92, 95, 103, 229, 239, 274 et suiv., 284, 286, 297, 352, -418 et suiv., 487, 508, 519, 534, 541, 543, 616, 655. - -Dioscore, 129 et suiv. - -Dismas, 198. - -Divin, 153. - -Doeth, 68. - -Dodon, 522. - -Domicille (sainte), 272 et suiv., 651. - -Dominique (saint), XV, =399= et suiv., 565, 566. - -Domitien, évêque, 536. - -Domitien, empereur, 50, 270, 272, 579, 651. - -Donat (saint), 337, =415= et suiv. - -Donat, grammairien, 553. - -Dorée (sainte), 591. - -Doria, VII, IX. - -Dormants (les Sept), saints, =366= et suiv. - -Dorothée (saint), 289, 457. - -Dorothée (saint), compagnon de saint Gorgon, 508. - -Dorothée, roi de Constantinople, 593. - -Dorothée, 284. - -Drusienne (sainte), 50, 52. - - -Ebionites, 249. - -Ebroïn, 439, 559 et suiv. - -Ecosse, 181. - -Edesse, 36, 330, 331, 596, 598. - -Edmond (saint), 56. - -Egée, ville, 541. - -Egée, 11 et suiv. - -Egippe, 531. - -Egypte, 58, 87, 127, 128, 135, 213, 391, 461, 495, 526, 575, 598, 602, -685, 695. - -Elape (Perse), 677. - -Eléazar, 387. - -Eleuthère (saint), =577= et suiv. - -Elie, 206, 304. - -Elisabeth (sainte), mère de saint Jean-Baptiste, 305, 494. - -Elisabeth (sainte) de Hongrie, XXVII, =629= et suiv., 711. - -Elisée, 478. - -Eliude, 494. - -Elius, 351. - -Elpès, 699. - -Elymas, 288. - -Embrun, 710. - -Emérantienne (sainte), 99. - -Emèse, 481. - -Emilie, 216. - -Eminen, 494. - -Emmaüs, 122, 204, 589. - -Enée, 312. - -Engade, 40. - -Enoch, 206, 207. - -Ephèse, 50 et suiv., 250, 270, 324, 366 et suiv., 431. - -Ephrem (saint), 289, 290, 294. - -Ephrem, abbé, 577. - -Epimaque (saint), 271. - -Epiphane (saint), évêque, 129 et suiv., 430, 684. - -Epiphane, père de saint Nicolas, 18. - -Episius, 684. - -Equice (saint), 518. - -Erasme, XIX. - -Esclavonie, 378. - -Espagne, 352, 399. - -Espérance (sainte), 284. - -Ethéré (saint), 593. - -Ethiopie, 8, 118, 530 et suiv., 598. - -Etienne (saint), martyr, =45= et suiv., 113, 114, 265, =394= et suiv. - -Etienne de Hongrie (saint), 706. - -Etienne (saint), pape, =393= et suiv. - -Etienne, évêque, 169. - -Etienne, juge, 424. - -Etienne, clerc, 346 et suiv. - -Eucharie, 338, 375. - -Euchassie, 597. - -Eudoxie, mère de Théodose, 131. - -Eudoxie, fille de Théodose, 134, 392, 397 et suiv. - -Eugène (saint), 178. - -Eugène, pape, 709. - -Eugénie (sainte), 509 et suiv. - -Euloge, patriarche, 169. - -Euloge, préfet, 155. - -Euphémie (sainte), =519= et suiv. - -Euphémien, père de saint Alexis, 330 et suiv. - -Euphigénie, 531 et suiv. - -Euphrosine (sainte), sœur de lait de sainte Domicille, 273. - -Euphrosine, 415. - -Euprépie (sainte), 542. - -Europe, 159. - -Eusèbe (saint), évêque de Verceil, 79, 202, 288, =384= et suiv. - -Eusèbe, de Césarée, 65, 258, 261, 602. - -Eusèbe, pape, 261, 486. - -Eusèbe, père de saint Jérôme, 553. - -Eustache (saint), =524= et suiv. - -Eustache, 415. - -Eustochius, 435, 554. - -Eustorge (saint), 76. - -Euthice (saint), 273. - -Euthicie, 27. - -Eutrope, 125 et suiv. - -Eutychès, 311. - -Evadracien, 417. - -Eve, 437. - -Evode, 462. - -Exupère (saint), 534, 535. - - -Fabien (saint), pape, =91= et suiv., 523. - -Fabien, évêque, 311. - -Fabien, préfet, 95. - -Fantaste, 43. - -Faust, 644 et suiv. - -Faustin (saint), 208. - -Faustin, 644 et suiv. - -Faustinien, 644 et suiv. - -Februa, 136. - -Félicien (saint), =286=. - -Félicissime (saint), 225. - -Félicité (sainte), =329=. - -Félicité (sainte), =679= et suiv. - -Félicula (sainte), 282. - -Félix, (saint), évêque, =81= et suiv. - -Félix (saint), pape, =374=, 544. - -Félix et Adauct (saints), =487= et suiv. - -Félix (saint), fils de sainte Félicité, 329. - -Félix, père de saint Dominique, 399. - -Féramond, 521 et suiv. - -Ferréol (saint), 115. - -Ferrières-en-Dauphiné, 614. - -Fescennius, 580. - -Fiesque, VII. - -Fiesque (Obezzon de), VI. - -Flaccus, 282. - -Flavien, pape, 703. - -Fleury-sur-Loire, 701. - -Florence (sainte), 298. - -Florence, ville, 360. - -Florent, prêtre, 187 et suiv. - -Florentine (sainte), 593. - -Foi (sainte), 284. - -Follau (saint), 593. - -Fondi, 516. - -Fontaine, 440, 469. - -Fortunat (saint), 96, 281, 424. - -Fortunat, 463. - -Fossa Nova, 406. - -Foulques, évêque de Toulouse, 401. - -Fradin, XXVII. - -France, 62, 77, 79, 200, 471, 579, 581, 583, 627, 704. - -Francesca (Piero della), XIX. - -François (saint), XV, XXIV, XXVII, 402, 403, =561= et suiv. - -Frédéric Barberousse, empereur, 458, 633, 710. - -Frédéric II, empereur, XII, 711. - -Frisons, 700. - -Front (saint), 313, 377 et suiv. - -Fulbert, 119. - -Fulgence, 75. - -Fursy (saint), =551= et suiv. - - -Gabriel (saint), archange, 195, 304, 497, 697. - -Gade, 33. - -Gaïmas, 126, 127. - -Galatie, 255, 376. - -Galère, empereur, 536. - -Galère, proconsul, 523. - -Galgalat, 73. - -Galice, 354, 356, 359. - -Galla, fille de Symmaque, 322, 323. - -Galla, reine de Hongrie, 706. - -Galla, Goth, 190, 191. - -Gallican (saint), 307, 308. - -Gallien, empereur, 394, 429, 512, 681. - -Gallinaria, île, 79, 620. - -Gallus, 621. - -Gallus, 308. - -Gamaliel (saint), 47, 205, 394, 516. - -Gargan (saint), 545 et suiv. - -Garganus, 545. - -Garibaldi, IV. - -Garin, 560. - -Gascogne, 152. - -Gaspard, 73. - -Gaule, 77, 80, 151, 371, 380, 384, 420, 482, 534, 619, 691, 701, 705. - -Gélase, pape, 289, 703. - -Genebald, 77, 78. - -Gênes, II, III et suiv. 373, 446, 468, 479, 700. - -Genève, 371, 536. - -Génésareth, 7, 338. - -Georges (saint), XX, XXI, XXV, =226= et suiv. - -Georges, prêtre, 313. - -Géorgie, 654. - -Gépides, 691. - -Gérard, frère de saint Bernard, 442. - -Gérasine (sainte), 591. - -Gergovie, 508. - -Germain-l’Auxerrois (saint), 210, 211, =380= et suiv., 537. - -Germain (saint), évêque de Capoue, 193, 612. - -Germain de Trèves, 703. - -Germain, évêque de Tours, 629. - -Germanie, 691. - -Gervais (saint), 248, =301= et suiv., 370, 371, 373, 693. - -Gesmas, 198. - -Gilbert de la Porrée, 606, 710. - -Gildart (saint), 691. - -Gilles (saint), =490= et suiv. - -Girard, duc de Bourgogne, 345. - -Godolias, 68. - -Golgotha, 204. - -Gondofer, roi, 31. - -Gontran, 537. - -Gordien (saint), =271= et suiv. - -Gordien, père de saint Grégoire, 165. - -Gorgon et Dorothée (saints), =508=. - -Goths, 417, 466, 692. - -Gratien, prêtre, 708. - -Gratus, évêque, 536. - -Grèce, 7, 8, 18, 578. - -Grégoire (saint), VI, 6, 74, 96, 137, =165= et suiv., 184, 267, 279, -303, 310, 322 et suiv., 329, 415, 423, 516 et suiv., 544, 546, 547, 589, -604, 609, 612, 613, 614, 690, 693, 694, 699, 702, 712, 716. - -Grégoire de Nazianze (saint), 554. - -Grégoire de Tours (saint), 115, 231, 260, 265, 274, 328, 423, 453. - -Grégoire (saint), martyr, 457. - -Grégoire II, pape, 605. - -Grégoire VII (Voir _Hildebrand_). - -Grégoire IX, 498, 711. - -Grégorien (chant), 702 et suiv. - -Grenoble, 614. - -Grimaldi, VII. - -Guale, évêque, 411. - -Guido, frère de saint Bernard, 443. - -Guilfroy, 246. - -Guillaume d’Auxerre, 305. - - -Haimon, 92, 324. - -Hébreux, 4. - -Hégésippe, 251, 253, 345. - -Hélène (sainte), 39, 68, 76, 261 et suiv., 512. - -Helenus (saint), abbé, 509, 510. - -Héli, 493. - -Hélinaud, 55. - -Henri (saint) empereur, 425, 708. - -Henri II, 707, 708. - -Henri III, 708. - -Henri IV, 708. - -Henri V, 76, 709. - -Henri VI, 710. - -Héraclius, empereur, 152, 513 et suiv. - -Héraclius II, 694. - -Héraclius, préfet, 453. - -Héraclius (saint), 291, 292. - -Hercule, 541. - -Hermagoras (saint), 233. - -Hermès, préfet, 390. - -Hermogène, 352 et suiv. - -Hermopolis, 58. - -Hérode d’Ascalon, 57 et suiv., 74 et suiv., 476, 493. - -Hérode Antipas, 57, 58, 60, 200, 476 et suiv., 482. - -Hérode Agrippa, 57, 60, 312, 354, 588, 389, 392, 477, 478. - -Hérodiade, 133, 476 et suiv., 482, 483. - -Hiérapolis, 132, 233, 249. - -Hilaire (saint), évêque, 78, =79= et suiv., 324, 619, 620, 703. - -Hilaire (saint), moine, 415, 417. - -Hilarion, solitaire, 684. - -Hildebrand, 708. - -Hincmar, 76, 582. - -Hippolyte (saint), 421 et suiv., =426= et suiv. - -Hippone, 47, 48, 303, 398, 462 et suiv. - -Hirtacus, 531 et suiv. - -Hongrie, 629, 635, 711. - -Honoré (saint), 221. - -Honorius (saint), 462. - -Honorius, empereur, 125, 332, 394, 401, 626. - -Hubert de Besançon, 356, 359. - -Hugues de Cluny, (saint), 41, 42, 357. - -Hugues de Saint-Victor, 357, 709. - -Humbert, roi, 97. - -Hyacinthe (saint), =509= et suiv. - - -Icone, 287, 298, 324. - -Ignace (saint), =142= et suiv.,251, 703. - -Inde, 31, 32, 34, 453, 663. - -Innocent (saint), 534, 536. - -Innocent Ier, pape, 332, 401. - -Innocent III, 39, 40, 710, 711. - -Innocent IV, 242, 245, 246, 479, 498, 711. - -Innocent, préfet, 170. - -Innocents (les saints), 49, 59 et suiv., 202, 387. - -Irène, impératrice, 702. - -Irénée (saint), 428. - -Islande, 181 et suiv., 450. - -Isaïe, 1, 205, 462. - -Iscarioth (île), 161. - -Isidore (saint), 18, 37, 50, 249, 602. - -Isidore, prêtre, 126, 129. - -Ismaël, 697. - -Ismérie, 494. - -Issachar, 161. - -Italie, VI, 97, 221, 233, 311, 324, 349, 371, 385, 417, 483, 690 et -suiv., 699, 704, 705. - - -Jacob, 493. - -Jacobites, 695. - -Jacques le Majeur (saint), 251, 271, =352= et suiv., 494. - -Jacques le Mineur (saint), 7, 57, 199, 204, =250= et suiv. - -Jacques l’Intercis (saint), =676= et suiv. - -Jacques (saint), archevêque d’Antioche, 592. - -Jacques de Riéti, frère, 571. - -Jaïre, 312. - -Janus, 72. - -Janvier (saint), 224, 271, 329. - -Jean-Baptiste (saint), 51, 71, 73, 188, 194, 205, =304= et suiv., 395, -=476= et suiv., 494, 498, 607, 693 et suiv. - -Jean l’Evangéliste (saint), III, 7, 49, =50= et suiv., 73, 142, 143, -175, 251, =270= et suiv., 278, 279, 306, 346, 430 et suiv., 494, 579, -588, 630. - -Jean l’Aumônier (saint), X, =105= et suiv. - -Jean (saint), martyr, =307= et suiv. - -Jean Chrysostome (saint), 6, 37, 59, 74, 75, =125= et suiv., 312. - -Jean (saint) Dormant, =366= et suiv. - -Jean (saint), abbé, 170, =684=. - -Jean III, pape, 690, 699. - -Jean XIII, pape, 392. - -Jean, évêque de Jérusalem, 394, 396. - -Jean, évêque de Constantinople, 169. - -Jean le Diacre, 18, 165, 174, 179. - -Jean, prêtre, 169. - -Jean de Damas (Voir _Damascène_). - -Jean-Marc, disciple de saint Barnabé, 287 et suiv. - -Jean de Bungay, 662. - -Jeanne, mère de saint Nicolas, 18. - -Jeanne, mère de saint Dominique, 399. - -Jéroboam, 716. - -Jérôme (saint), 4, 5, 49, 55, 81, 83, 161, 224, 250, 251, 252, 258, 262, -313, 323, 323, 435, =553= et suiv., 588, 605, 606, 703. - -Jérusalem, 12, 47, 58, 73, 74, 107, 122, 161, 162, 170, 198, 200, 213, -232, 251 et suiv., 260 et suiv., 277, 288, 313, 324, 338, 341, 342, 389, -392, 394, 396, 466, 478 et suiv., 495, 496, 512, 514, 516, 572, 573, -602, 708. - -Jésus, fils d’Ananias, 254. - -Joachim (saint), 493 et suiv. - -Job, 7, 525, 527. - -Jonapata, 256. - -Jonas, 68. - -Josaphat (saint), =663= et suiv. - -Josaphat (vallée de), 5, 432, 433. - -Joséas, 354. - -Joseph (saint), 38, 40, 58, 137, 195, 251, 493 et suiv. - -Joseph, fils de Jacob, 494. - -Joseph le Juste (Barsabas), 163, 494. - -Joseph d’Arimathie, 204, 205, 258. - -Joseph, médecin, 295. - -Josèphe, 253 et suiv., 345, 389, 476. - -Joué-lès-Tours, 115. - -Jourdain, 212, 214, 262. - -Jovinien, empereur, 387. - -Jovinien, 252. - -Jubal, 68. - -Juda, 493. - -Juda Macchabée, 716. - -Judas (Voir _s. Cyriaque_). - -Judas Iscarioth, 160 et suiv., 199, 250, 424. - -Jude (saint), apôtre, 494, 532, =596= et suiv. - -Judée, 39, 47, 57, 58, 74, 164, 165, 255, 352, 389, 430, 431, 478, 494. - -Jules (saint), 115 et suiv. - -Jules, roi des Huns, 592. - -Julien (saint), évêque du Mans, =114=. - -Julien (saint) d’Auvergne, =115=. - -Julien (saint), martyr, =115= et suiv. - -Julien l’Hospitalier (saint), =116= et suiv. - -Julien l’Apostat, 118 et suiv., 265 et suiv., 271, 308 et suiv., 478 et -suiv., 618, 619. - -Julien II, empereur, 387, 415, 479. - -Julien Gallion, 320. - -Julien, pape, 385. - -Julien, préfet, 480. - -Julien, juge, 351, 352, - -Julienne (sainte), martyre, =155= et suiv. - -Julienne (sainte) compagne de sainte Ursule, 591. - -Julienne, vierge, 583. - -Julienne, 396. - -Julite (sainte), =298= et suiv. - -Junien (saint), 210. - -Jupiter, 147, 297, 310, 347, 417, 541, 582, 625, 643, 673, 683. - -Just, 283. - -Juste, mère de saint Sylvestre, 65. - -Justin l’Ancien, empereur, 194. - -Justin (saint), 423, 426 et suiv. - -Justin le Petit, empereur, 692. - -Justine (sainte), =538= et suiv. - -Justine, 648. - -Justine, impératrice, 217 et suiv., 702. - -Justinien, évêque de Tours, 629. - - -Lambert (saint), =521= et suiv. - -Laërtia (sainte), 580. - -Lamission, 691. - -Lamon, moine, 132. - -Lanfranc, 708. - -Laodicée, 330, 331. - -Laon, 78. - -Large (saint), 418. - -Larron (saint), 78. - -Latran, 401. - -Launoi (J. de), XIX et suiv. - -Laurent (saint), 138, 225, 397 et suiv., =419= et suiv., 426 et suiv., -568. - -Lausanne, 202, 447, 537. - -Lazare (saint), 198, 206, 338 et suiv., 369, 375 et suiv. - -Lazare (le pauvre), 550. - -Léger (saint), =559= et suiv. - -Léon (saint), pape, 279, =310= et suiv. - -Léon, pape, 80 et suiv. - -Léon III, pape, 702. - -Léon IX, pape (Voir _Bruno_). - -Léon, évêque d’Ostie, 654. - -Léon, empereur, 235, 268. - -Léonard (saint), de Limoges, =583= et suiv. - -Léonard (saint), de Corbigny, 587. - -Léonard (frère), 563. - -Léonce (saint), 542. - -Léonce, 81. - -Léopold, 706. - -Leucius, fils de saint Siméon, 205 et suiv. - -Lévi, 232, 493. - -Liban (mont), 259, 432. - -Libère, pape, 81, 374, 386, 554. - -Libye, 226. - -Licérius, 486 et suiv. - -Liège, 494, 709. - -Ligugé, 620. - -Ligurie, 216. - -Limoges, 584 et suiv. - -Lin (saint), pape, 314 et suiv., 323, 371, 651. - -Liphart (saint), 584. - -Lisbius, préfet, 580. - -Loire, 584. - -Lombardie, VI, 244, 568. - -Lombards, 690 et suiv. - -Longin (saint), XXIV, =180=. - -Lorraine, 704. - -Lothaire, empereur, 704. - -Louis (saint), XV. - -Louis le Débonnaire, 581, 702. - -Louis II, empereur, 704, 705. - -Louis, roi d’Aquitaine, 702. - -Loup (saint), 381, =488= et suiv. - -Louve (reine), 355 et suiv. - -Luc (saint), 4, 168, 279, 327, 328, 377, 493, 550, =588= et suiv. - -Lucain, 320. - -Lucie (sainte), =27= et suiv., 394. - -Lucien (saint), 457. - -Lucien, prêtre, 394 et suiv. - -Lucillus, 421. - -Lucine (sainte), 96, 281, 375. - -Lucques, 593. - -Lucrèce, préfet, 374 et suiv. - -Luna, 706. - -Luitprand, roi, 468. - -Lunel, 492. - -Luxeuil, 559. - -Luxurius, 273. - -Lycie, 363. - -Lycopolis, 386. - -Lyon, XXVII, 202, 357, 359, 478, 708, 711. - -Lysias, 542. - -Lystre, 324. - - -Macaire (saint), abbé, =85= et suiv. - -Macaire (saint), évêque, 264, 265. - -Macédoine, 165. - -Macédonius, 219. - -Machabées (les saints), =387= et suiv. - -Machéron, 480. - -Macidienne, 644 et suiv. - -Macrobe, 59. - -Maëstricht, 151, 494, 521. - -Magdala, 338. - -Mages (rois), 37, =73= et suiv. - -Magistrien, 688. - -Maguelone, 247. - -Mahomet, 694 et suiv. - -Malachie (saint), 450, 451. - -Malaspina (marquis), 470. - -Malchus (saint), 366 et suiv. - -Mamert (saint), 115, 268. - -Mamertin (saint), =210= et suiv. - -Mamertin, 652. - -Manfredonie, 545, 547. - -Manin, V. - -Mans (le), 124, 701. - -Mantoue, 238. - -Marbourg, 637. - -Marc (saint), l’évangéliste, 8, =232= et suiv., 267, 588. - -Marc et Marcellin (saints), 92, 94 et suiv. - -Marc, empereur, 338. - -Marc (Voir _Jean_). - -Marcel (saint), pape, =87=, 239, 282, 317, 319, 417. - -Marcel (saint), moine, 481. - -Marcelin (saint), pape, =239= et suiv., 534. - -Marcellin, prêtre, 283 et suiv. - -Marcien (saint), 207 et suiv. - -Marcien, empereur, 481, 594. - -Marcule (saint), 593. - -Marguerite (sainte), martyre, =334= et suiv. - -Marguerite (sainte), vierge, =573= et suiv. - -Marie (la bienheureuse Vierge), 38, 40, 58, 63, 76, =134= et suiv., 142, -168, =195= et suiv., 205, 213, 228, 247, 251, 305, 311, 331, 358, 385, -393, 401, 402, 405, 411, 424, 425, =430= et suiv., 493 et suiv., 550, -579, 589, 604, 607, 630, 702. - -Marie Cléophas (sainte), 251, 596. - -Marie-Madeleine (sainte), 204, =338= et suiv., 375, 377. - -Marie l’Egyptienne (sainte), =212= et suiv. - -Marie, femme d’Alphée, 494. - -Marie, femme de Zébédée, 494. - -Marin (saint), moine, 211. - -Marine (sainte), =299= et suiv. - -Maris, évêque, 479. - -Marmanites, 617. - -Marmoutiers, XI, 621. - -Maron (saint), 273. - -Mars, 136, 225, 248, 249, 394, 617. - -Marseille, 339 et suiv., 375. - -Marthe (sainte), 338, 339, =375= et suiv. - -Martial (saint), fils de sainte Félicité, 329. - -Martial, 47, 48. - -Martial, 313. - -Martien (saint), 366 et suiv. - -Martille (sainte), 339, 378. - -Martin (saint), XXIV, 368, =618= et suiv., 627 et suiv. - -Martin, 151, 426. - -Martinien, 318. - -Materne (saint), 313. - -Mathias (saint), =160= et suiv., 199. - -Mathilde (comtesse), 709. - -Matthieu (saint), 8, 9, 61, 123, 279, 288, 493, =530= et suiv., 588, -598. - -Martisius (saint), 591. - -Maur (saint), 186 et suiv. - -Maurice (saint), =533= et suiv. - -Maurice (saint), évêque, 593. - -Maurice, empereur, 162. - -Maurus, 590. - -Maxence, évêque de Milan, 385. - -Maxence, empereur, 262, 656 et suiv. - -Maxime (saint), martyr, 642. - -Maxime (saint), évêque, 81, 82. - -Maxime, empereur, 536, 623. - -Maxime, 592. - -Maximien (saint), 366 et suiv. - -Maximien, empereur, 30, 87, 88, 92, 104, 229, 239, 417, 419, 487, 503, -505, 534 et suiv., 602, 617, 680. - -Maximilla, 15. - -Maximin (saint), 339 et suiv., 375, 376. - -Maximin, 662. - -Mayence, 450. - -Mazzini, V. - -Mecque (la), 697. - -Médard (saint), 691. - -Méduse, 515. - -Méla, 320. - -Mélancie, 510, 511. - -Melchi, 493. - -Melchiade, pape, 65, 121, 194, 195, 617. - -Melchior, 73. - -Melitus (saint), 169. - -Mello, 277. - -Memling, XIX. - -Mercure (saint), 119. - -Mercure, 487, 580, 583, 625. - -Mésopotamie, 598. - -Messine, 452. - -Méthode, 18, 37. - -Metz, 508. - -Michaelium, 547. - -Michel (saint), archange, 206, 259, 351, 434, =544= et suiv. - -Michel, empereur, 581, 654, 704. - -Migdomie, 34 et suiv. - -Milan, 76, 92, 208, 216 et suiv., 241 et suiv., 289, 301, 303, 371, 373, -385, 386, 424, 446, 448, 460, 536, 620, 626, 692, 707. - -Milas, 456. - -Milet, 50, 259, 392. - -Minerve, 625. - -Mitylène, 324. - -Modène, 356. - -Modeste (saint), =296= et suiv. - -Moïse, 1, 72, 388, 392, 544, 695, 716. - -Moïse (saint), abbé, =685= et suiv. - -Molesme, 708. - -Monique (sainte), 459 et suiv. - -Monte-Porto, 710. - -Montfort (comte de), 399. - -Montmartre, 580. - -Montpellier, 247. - -Mont-Saint-Michel, 356, 545 et suiv. - -Monza, 483, 693 et suiv. - -Moraves, 655. - -Mortara, 701. - -Muller (Max), 673. - -Muratori, VIII, IX, X. - -Murillo, XIX. - -Myre, 19, 24. - - -Naboth, 222. - -Nabor (saint), 302. - -Nabuzardam, 716. - -Nachor, 672 et suiv. - -Nadabar, 530. - -Naples, 692. - -Narbonne, 92, 595, 596. - -Narsès, 692. - -Nathalie (sainte), 504 et suiv. - -Nazaire (saint), 301, =370= et suiv. - -Nazareth, 38, 195, 494, 497. - -Nébrode, 462. - -Népotien, 22. - -Nestorien, 695. - -Nérée (saint), =272= et suiv. - -Néron (saint), 571 et suiv. - -Néron, 234, 240, 253, 255, 301, 314 et suiv., 371 et suiv., 392, 452, -579. - -Nerva, empereur, 652. - -Nestorius, 311. - -Nicée (sainte), 364, 365. - -Nicée, 10, 11, 20, 385. - -Nicétas (Faustinien), 647 et suiv. - -Nicodème (saint), 47, 198, 204 et suiv., 282, 395 et suiv., 516. - -Nicolas (saint), =18= et suiv., 179, 708. - -Nicolas I, pape, 703. - -Nicolas IV, pape, VI. - -Nicolas, d’Irlande, 182 et suiv. - -Nicolas, de Bologne, 413. - -Nicolas, 9, 10. - -Nicomédie, 155, 503, 507, 508, 536. - -Nicostrate (saint), 617. - -Nicostrate, 93. - -Nil, 533. - -Nîmes, 492. - -Nivard, 443. - -Nobliac, 584. - -Noie, 81, 216. - -Normandie, 27. - -Nothus, 590. - -Notker, 703. - -Numérien, 596. - -Nursie, 184. - - -Octave (voir _Auguste_). - -Octave (saint), 536. - -Odilon, abbé de Cluny, 608. - -Œside, 185. - -Œthée, 395. - -Oliviers (mont des), 204, 278, 543, 549, 572, 714. - -Ollodius (saint), 211. - -Olybrius, 334 et suiv. - -Omer (saint), 151. - -Opiso, 247. - -Origène, 128, 129, 130, 280, 419, 548. - -Orléans, 405, 488, 584, 704. - -Orose, 49, 271. - -Osma, 399, 401. - -Ostie, VI, 325, 457, 462, 566, 654. - -Othon Ier, 705. - -Othon II, 392, 705. - -Othon III, XIX, 705. - -Othon IV, 711. - -Ours (saint), 536. - -Ours, 22. - - -Palerme, 413. - -Palestine, 229, 272, 386, 478, 695. - -Palladie, 542. - -Palmace, 582 et suiv. - -Palmaroli (îles), 45. - -Pammaque, 556, 606. - -Pampelune, 358. - -Pancrace (saint), =274= et suiv. - -Pannonie, 553, 618, 690. - -Panthar, 493. - -Pantulus (saint), évêque de Bâle, 591. - -Paphnuce (saint), 575 et suiv. - -Paphos, 288. - -Papias, 233. - -Papin, 457. - -Paris, 405, 489, 579, 580, 610, 622, 710. - -Parme (ch. B. de), VI. - -Parthenins, 421. - -Paschase, 28 et suiv. - -Paschase, 612. - -Pasteur (saint), =682= et suiv. - -Patmos, 50, 270, 271, 579. - -Patras, 11, 15, 18. - -Patrice (saint), =181= et suiv., 611. - -Patrice, père de saint Augustin, 459. - -Patrocle, 324 et suiv. - -Patron, 523. - -Paul (saint), apôtre, 3, 4, 6, 67, 143, 157 et suiv., 195, 252, 262, -287, 288, 302, 315 et suiv., =324= et suiv., 395, 401, 426, 479, 509, -577, 578, 579, 589, 623, 710. - -Paul (saint), ermite, =83= et suiv. - -Paul (saint), martyr, =307= et suiv. - -Paul, historiographe, 165, 306, 307, 483, 690. - -Paul, moine, 576. - -Paul et Palladie, 48, 49. - -Paule (sainte), XIII. - -Paulin (saint), évêque, 216, 386. - -Paulin, prêtre, 100. - -Paulin, officier de Néron, 318. - -Paulin, juge, 248. - -Pavie, 97, 448, 468 et suiv., 618, 692, 701, 708. - -Pélage (saint), pape, 168, 392, 397 et suiv., 549, =690= et suiv. - -Pélage (frère) (Voir sainte Pélagie). - -Pélage II, pape, 690. - -Pélagie (sainte), pécheresse, =571= et suiv. - -Pélagie (sainte), 32. - -Pèlerin (saint), 210. - -Pentapole, 234. - -Pépin, 508, 522, 698, 701, 702. - -Périgueux, 377 et suiv. - -Perpétue (sainte), 370. - -Perpétue (sainte), 679 et suiv. - -Perse, 75, 118, 418, 532, 598. - -Pétronie, 48. - -Pétronille (sainte), 273, =282=, 701. - -Phébus, 653. - -Philet, 352, 353. - -Philippe (saint), apôtre, =248= et suiv., 530. - -Philippe (saint), diacre, 250. - -Philippe (saint), père de sainte Eugénie, 509 et suiv. - -Philippe (saint), fils de sainte Félicité, 329. - -Philippe, évêque, 479. - -Philippe, chrétien sous Néron, 302. - -Philippe, fils d’Hérode, 58, 60, 476. - -Philippe, empereur, 92, 419, 420. - -Philippe-Auguste, 711. - -Philippe, frère d’Henri VI, 710. - -Philippes, 324. - -Philon le Juif, 233. - -Phocas, empereur, 113, 172, 176, 604, 694. - -Phrygie, 250, 274. - -Pierre (saint), apôtre, 57, 67, 68, 148, 151, =157= et suiv., 167, 171, -176, 232, 233, 239, 240, 262, 272 et suiv., 282, 301, =312= et suiv., -324 et suiv., 340, 341, 347, 370 et suiv., =388= et suiv., 395, 401, -433, 434, 473, 535, 579, 623, 630, 647 et suiv., 701. - -Pierre l’Exorciste (saint), =283= et suiv. - -Pierre (saint), diacre, 176 et suiv. - -Pierre le Nouveau (saint), =241= et suiv. - -Pierre Damien, 233, 537, 608. - -Pierre de Cluny, 42, 612. - -Pierre de Compostelle, 703. - -Pierre Lombard, 710. - -Pierre, bouvier, 429. - -Pierre, 613. - -Pilate (Ponce-), 162, 180, 199 et suiv., 254, 264, 270 et suiv., 713. - -Pinci, 82. - -Pise, VII. - -Pistole, 360. - -Placide (saint), 187. - -Placide (saint Eustache), 524 et suiv. - -Placidie, 383. - -Plaisance, 371, 541. - -Platon, 480, 509, 553. - -Plautille, 327. - -Pline le Jeune, 145. - -Pluton, 136. - -Pô (le), 208. - -Poitiers, 78, 79, 482, 619, 620. - -Poitou, 626. - -Polème, 455 et suiv. - -Polycarpe (saint), 94. - -Pomereto, 570. - -Ponce (saint), 419. - -Pont (Asie), 598. - -Pont (île), 200, 277. - -Pontien, 461. - -Pontigny, 62. - -Porphyre (saint), 659 et suiv. - -Porphyre, 427, 428. - -Pouille, 238, 403, 545, 565, 567, 570. - -Poussin, XIX. - -Prato, 360. - -Praxède (sainte), =337= et suiv. - -Prieur (saint), solitaire, 686. - -Prime (saint), =286=. - -Priscus, juge, 519 et suiv. - -Procès, 318. - -Proclus, diacre, 538. - -Projet (saint), 424. - -Proserpine, 136. - -Protais (saint), 240, =301= et suiv., 370. - -Protais, évêque, 536. - -Prothe (saint), =509= et suiv. - -Provence, 237. - -Prudence, 101, 104. - -Prudentienne, 337. - -Publius, préfet, 329. - -Publius, 43. - -Pyla, 199. - -Pythagore, 480. - - -Quentin (saint), =602= et suiv. - -Quintien, 146 et suiv. - -Quirin, tribun, 390, 391. - - -Rachel, mère de Simon le Magicien, 313. - -Rachel, 495. - -Racord, 700, 701. - -Rahab, 253. - -Raon, frère, 412. - -Ravenne, 240, 347, 348, 383, 384, 486, 583, 593, 693. - -Raymond (saint), 408. - -Reginald de Saint-Aignan, 405, 406. - -Rénier, frère, 403. - -Reims, 76, 77, 558, 583. - -Remi, 61, 73, 74, 378. - -Remi (saint), III, =76= et suiv., 583. - -Renarde, 78. - -Révocat (saint), 680. - -Rhin, 76. - -Rhône, 202, 376, 492, 334, 536. - -Richard de Saint-Victor, 715. - -Rieul (saint), 581. - -Robert (saint), 708. - -Robert, roi de France, 703. - -Roboam, 716. - -Rocharith, 307. - -Romain (saint), 185. - -Romain, soldat, 422. - -Rome, VI, XX, 11, 30, 39, 43, 50, 58, 59, 62, 65 et suiv., 72, 87, 97, -118, 143, 144, =151=, 158, 164 et suiv., 170 et suiv., 173, 176, 178, -185, =194=, 199, 201, 216, 217, 220, 232, 239, 252, 256, 265, 267, 270, -274, 275, 289, 307, 314, 315, 317, 318, 321 et suiv., 331, 332, 340, -347, 371, 379, 380, 388, 390 et suiv., 401, 405, 408, 419, 424, 452, -458, 466, 476, 478, 486, 490, 492, 508, 511, 516, 534, 537, 541, 544, -546, 553, 554, 561, 565, 570, 578, 579, 580, 582, 591, 592, 593, 603, -604, 629, 643, 646, 654, 655, 662, 680, 686, 687, 701, 702, 708, 709. - -Rome, Capitole, 317. - -Rome, Champ de Mars, 96. - -Rome, Eglise Ara-Cœli, 40. - -Rome, Eglise Sainte-Agnès, 424. - -Rome, Eglise Saint-Boniface, 334. - -Rome, Eglise Saint-Jean-de-Latran, 176. - -Rome, Eglise Saint-Laurent-hors-les-Murs, 203, 710. - -Rome, Eglise Sainte-Marie-ad-Passus, 318. - -Rome, Eglise Sainte-Marie-la-Neuve, 39. - -Rome, Eglise Sainte-Marie-la-Ronde, 605, 694. - -Rome, Eglise Sainte-Marie-Majeure, 164, 168, 172, 310. - -Rome, Eglise Saint-Pierre, 173, 176, 178, 401, 561, 607. - -Rome, Eglise Saint-Pierre aux Liens, 97, 388, 391 et suiv., 397, 544. - -Rome, Fort Saint-Ange, 169, 267, 547. - -Rome, Panthéon (Voir _Sainte-Marie-la-Ronde_). - -Rome, Porte Latine, 270. - -Rome, Transtévère, 583. - -Romulus, 39. - -Rosemonde, 692 et suiv. - -Rouen, 662. - -Ruben, 161. - -Rubens, XIX. - -Rufin, 367. - -Rufin, préfet, 223. - -Rusticana, 170. - -Rustique (saint), =577= et suiv. - - -Saba (reine de), 260. - -Sabine (sainte), 487. - -Sabine, 423. - -Saint-Denis, 580. - -Saint-Gall, 439, 703. - -Saint-Gilles (Gard), 492. - -Saint-Jean-de-Maurienne, 483. - -Saint-Maurice-en-Valais, 534 et suiv. - -Salamine, 288. - -Sallustie (sainte), 523. - -Salomé, mari de sainte Anne, 494. - -Salomé, 60, 61. - -Salomon, 260, 336, 493, 716. - -Samarie, 47, 352. - -Samos, XXIV, 363. - -Samson, 246, 495. - -Samuel, 495. - -Sanctulus, 424. - -Saphir, 312. - -Sapricius, 207 et suiv. - -Sarah, 495. - -Sarathin, 73. - -Sardaigne, 468. - -Sarrazins, 360, 400, 457, 458, 468. - -Satire (saint), 680 et suiv. - -Saturne, 649, 673. - -Saturnin (saint), 417 et suiv. - -Saturnin (saint), de Toulouse, =679= et suiv. - -Satyre (saint), 415. - -Savin (saint), d’Auxerre, 210. - -Savin, 483. - -Savin, pape, 694. - -Savine (sainte), =483= et suiv. - -Savinien (saint), =483= et suiv. - -Savone, II, III, VII. - -Saxe, 710. - -Scandinavie, 690. - -Scholastique, (sainte), 193, 701. - -Scot (Jean), 582. - -Scythie, 8, 248. - -Sébaste, 139, 478. - -Sébastien (saint), =92= et suiv., 712. - -Second (saint), =207= et suiv. - -Second, 125. - -Segond, 536. - -Seine, 581. - -Selenne, 395. - -Sénèque, 320. - -Sennaar, 666. - -Sennen (saint), =379=. - -Sens, 62, 488, 489. - -Sérapion (saint), abbé, X, 129. - -Sérapion (saint), =366= et suiv. - -Sérapis, 479, 487, 518. - -Serena, 417. - -Serge, pape, 136, 704. - -Serge, frère de sainte Eugénie, 509, 511. - -Serge, moine, 695 et suiv. - -Servais (saint), 494. - -Seth, 205, 259 et suiv. - -Sévère (saint), martyr, 616. - -Sévère (Sulpice), 621, 623. - -Séverien (saint), martyr, 616. - -Séverien, évêque, 128 et suiv. - -Séverin (saint), 626. - -Sibylle, 39 et suiv., 658. - -Sicée, 130. - -Sicile, 27, 146, 166, 296, 413, 457, 501, 591, 594. - -Sienne, XVIII. - -Sigebert, 691. - -Silène, ville, 226. - -Siléon, 68. - -Silo (maître), 610, 611. - -Silon, 412. - -Siméon (saint), 58, 136 et suiv., 205. - -Simon (saint), apôtre, 7, 204, 494, 516, 532, 596 et suiv. - -Simon (saint), fils de Cléophas, 602. - -Simon le Lépreux, 114, 338. - -Simon, père de saint Cyriaque, 263. - -Simon le Magicien, 159, 313 et suiv., 646, 649, 650. - -Simon, pharisien, 339. - -Simon, père de Judas, 161. - -Simplice (saint), =374= et suiv. - -Simplice (saint), martyr, 617. - -Simplice (saint), martyr, 583. - -Simplicien (saint), 221, 245, 461. - -Simplicius, 276. - -Sinaï (mont), 170, 653, 662. - -Sintice, 34. - -Sion (mont), 270, 430. - -Sisinnius (saint), 417 et suiv., 651 et suiv. - -Sixte (s.), =225= et suiv., 419, 428. - -Smaragde (saint), 418. - -Socrate, 509. - -Solime, 595. - -Solutor (saint), 536. - -Sophie (sainte), =284= et suiv. - -Sophie, impératrice, 692. - -Sosthène (saint), 520. - -Spinola, VII, IX. - -Stridon, 553. - -Suamir, 601. - -Sulpice (saint), évêque de Ravenne, 593. - -Sulpice, évêque, 278. - -Suze, 570. - -Sylvain (saint), 329. - -Sylvestre (saint), =65= et suiv., 121, 194 et suiv., 261 et suiv., 322. - -Sylvestre (frère), 564. - -Sylvie, mère de saint Grégoire, 165. - -Symmaque, pape, 703. - -Symmaque, consul, 322. - -Symmaque, gendre de Boëce, 699. - -Symmaque, préfet, 460. - -Symphorien (saint), =452= et suiv. - -Symphorien (saint), 617. - -Syracuse, 27, 30. - -Syrie, 143, 330, 375, 515. - -Syroïs, 515. - -Syrus, 338, 375. - - -Tabite, 312. - -Tanaro, 208. - -Tarascon, 376, 378. - -Tarquin, 65. - -Tarquin, préfet, 195. - -Tarse, 275, 298, 331. - -Taurus, juge, 349. - -Télesphore, pape, 122, 703. - -Térentien, 310. - -Thabor (mont), 204. - -Thadée (Voir _Saint Jude_, apôtre). - -Thaïs (sainte), =575= et suiv. - -Thara, 68. - -Thébaïde, 58. - -Thècle (sainte), 482, 623. - -Thèbes, 533, 534. - -Théobald (saint), 609 et suiv. - -Théodard, 521. - -Théodas, 673 et suiv. - -Théodelinde, 483, 693. - -Théodore (sainte), 472 et suiv. - -Théodore (sainte), martyre, =472=. - -Théodore (sainte), femme de Sisinnius, 651 et suiv. - -Théodore (sainte), Romaine, 45. - -Théodore (saint), martyr, =617= et suiv. - -Théodore (saint), abbé et docteur, 457. - -Théodore, pape, 703. - -Théodore l’Ancien, empereur, 104. - -Théodore, chrétien, 367. - -Théodore, sœur de lait de sainte Domicille, 273. - -Théodoric, évêque de Metz, 392. - -Théodoric, roi des Goths, 699. - -Théodose, empereur, 115, 129, 134, 218, 223, 224, 262, 367 et suiv., -391, 392, 416, 417, 482, 518, 556. - -Théodose, père de sainte Marguerite, 334. - -Théodule, évêque d’Orléans, 704. - -Théophile, évêque d’Alexandrie, 126, 127, 129, 131, 132, 479. - -Théophile, vicaire, 501, 502. - -Théophile, préfet d’Antioche, 157 et suiv. - -Théone (sainte), 195. - -Théosèbe, 85. - -Théospit (saint), 525 et suiv. - -Théospite (sainte), 525 et suiv. - -Théotine, 130. - -Théotiste, 85. - -Thessalonique, 218, 223, 324. - -Thierry, 559. - -Thomas (saint), apôtre, =31= et suiv., 204, 433, 455, 596. - -Thomas (saint), évêque de Cantorbery, =61=. - -Thomas d’Aquin (saint), V, XII. - -Thrace, 127, 307, 702. - -Thuringe, 631, 634, 711. - -Tiburce, 641 et suiv. - -Tiel, 592. - -Timothée, =452=. - -Tombelaine, 545. - -Tortone, 207 et suiv., 468. - -Totila, 189. - -Toulouse, 357, 399, 401 et suiv., 679. - -Touraine, 626. - -Tours, XI, XVIII, 621 et suiv., 628 et suiv. - -Trajan, 143 et suiv., 173, 174, 524, 529, 602, 652, 653. - -Tranquillin (saint), 94, 95. - -Trèves, 165, 263, 372. - -Triphonie, 428. - -Tripoli, 590. - -Troie, 321. - -Troyes, 381, 484, 486. - -Turin, 536, 693. - -Turpin, archevêque, 703. - -Tyr, 349, 352. - -Tyriens, 701. - -Tyrus, père de Pilate, 199. - - -Urbain (saint), =280= et suiv., 537, 639 et suiv. - -Urbain, père de sainte Christine, 349 et suiv. - -Urcisin (saint), 240. - -Ursanie, 707. - -Ursule (sainte) et les onze mille Vierges, XIX, XX, =590= et suiv. - - -Valence (Espagne), 101, 399. - -Valens, empereur, 290, 387, 482. - -Valentin (saint), =153= et suiv. - -Valentinien, empereur, 134, 216, 222, 383, 392, 480, 621. - -Valère (saint), 101. - -Valère, évêque, 463. - -Valérie (sainte), 240 et suiv., 301. - -Valérien (saint), 224, 281, 639 et suiv. - -Valérien, empereur, 285, 394, 428, 512, 681. - -Valérien, préfet, 296 et suiv., 421. - -Vandales, 77, 466. - -Varage, I et suiv. - -Vast (saint), =150= et suiv. - -Vendôme, 414. - -Venise, 235 et suiv. - -Vénus, 147, 264, 452, 625, 649, 673, 696. - -Verceil, 79, 221, 387, 629. - -Veredôme, 490. - -Vermandois, 603. - -Vérone, 241, 420, 692. - -Véronique (sainte), 200 et suiv. - -Vespasien, empereur, 254 et suiv., 349. - -Vesta, 98, 547. - -Vétulana, 271. - -Vézelay, 345, 346, 359. - -Vibius, 581. - -Vicera, 569. - -Victoire (sainte), légion thébaine, 534, 536. - -Victor (saint), 534. - -Victorin (saint), martyr, 617. - -Victorin (saint), 273. - -Victorin, orateur, 553. - -Vienne (Dauphiné), 115, 202, 268. - -Vincent (saint), martyr, =101= et suiv., 138. - -Vincent (saint), cardinal, 592. - -Vincent de Beauvais, 424. - -Vintimille, III, 536. - -Vit (saint), =296= et suiv. - -Vital (saint), martyr, 329. - -Vital (saint), père de saint Gervais, =240= et suiv., 301. - -Vital (saint), abbé, 108 et suiv. - -Viterbe, 353. - -Vivès, XIX et suiv. - -Vivien (saint), 210. - -Voltri, II. - -Volusien, 200, 201. - -Voragine (Jacques de), I et suiv., 152, 301, 629, 690. - - -Zacharie (saint), 93, 304 et suiv. - -Zacharie, pape, 698, 699. - -Zacharie, patriarche, 515. - -Zachée, 263, 516, 648. - -Zambri, 68, 69. - -Zaroës, 530, 598. - -Zébédée, 251, 352, 494. - -Zèle, prêtre, 656. - -Zénon, 289, 472. - -Zénophile, 68. - -Zoé (sainte), 93, 95. - -Zosime (saint), abbé, 212 et suiv. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - Introduction I - Prologue.--Division de l’année 1 - I.--L’Avent 3 - II.--Saint André, apôtre (30 novembre) 7 - III.--Saint Nicolas, évêque et confesseur (6 décembre) 18 - IV.--Sainte Lucie, vierge et martyre (13 décembre) 27 - V.--Saint Thomas, apôtre (21 décembre) 31 - VI.--La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ - (25 décembre) 37 - VII.--Sainte Anastasie, martyre (25 décembre) 43 - VIII.--Saint Etienne, premier martyr (26 décembre) 45 - IX.--Saint Jean, apôtre et évangéliste (27 décembre) 50 - X.--Les saints Innocents (28 décembre) 57 - XI.--Saint Thomas de Cantorbery, évêque et martyr - (29 décembre) 61 - XII.--Saint Sylvestre, pape (31 décembre) 65 - XIII.--La Circoncision de Notre-Seigneur Jésus-Christ - (1er janvier) 71 - XIV.--L’Epiphanie (6 janvier) 73 - XV.--Saint Remi, évêque et confesseur (14 janvier) 76 - XVI.--Saint Hilaire, évêque et confesseur (14 janvier) 79 - XVII.--Saint Félix, prêtre et confesseur (14 janvier) 81 - XVIII.--Saint Paul, ermite (15 janvier) 83 - XIX.--Saint Macaire, ermite (15 janvier) 85 - XX.--Saint Marcel (16 janvier) 87 - XXI.--Saint Antoine, ermite (17 janvier) 87 - XXII.--Saint Fabien, pape et martyr (20 janvier) 91 - XXIII.--Saint Sébastien, martyr (20 janvier) 92 - XXIV.--Sainte Agnès, vierge et martyre (21 janvier) 97 - XXV.--Saint Vincent, martyr (22 janvier) 101 - XXVI.--Saint Jean l’Aumônier, confesseur (23 janvier) 105 - XXVII.--La Conversion de saint Paul (25 janvier) 113 - XXVIII.--Saint Julien, évêque et confesseur (26 janvier) 114 - XXIX.--La Septuagésime 120 - XXX.--La Sexagésime 121 - XXXI.--La Quinquagésime 122 - XXXII.--La Quadragésime 123 - XXXIII.--Le Jeûne des Quatre-Temps 124 - XXXIV.--Saint Jean Chrysostome, évêque et confesseur - (27 janvier) 125 - XXXV.--La Purification de la Bienheureuse Vierge Marie - (2 février) 134 - XXXVI.--Saint Blaise, évêque et martyr (3 février) 139 - XXXVII.--Saint Ignace, évêque et martyr (4 février) 142 - XXXVIII.--Sainte Agathe, vierge et martyre (5 février) 146 - XXXIX.--Saint Vast, évêque et confesseur (6 février) 150 - XL.--Saint Amand, évêque et confesseur (6 février) 151 - XLI.--Sainte Apolline, vierge et martyre (9 février) 152 - XLII.--Saint Valentin, prêtre et martyr (14 février) 153 - XLIII.--Sainte Julienne, vierge et martyre (16 février) 155 - XLIV.--La Chaire de saint Pierre à Antioche (22 février) 157 - XLV.--Saint Mathias, apôtre (24 février) 160 - XLVI.--Saint Grégoire, pape (12 mars) 165 - XLVII.--Saint Longin, martyr (15 mars) 180 - XLVIII.--Saint Patrice, évêque et confesseur (17 mars) 181 - XLIX.--Saint Benoît, abbé (21 mars) 184 - L.--Saint Timothée, prêtre et martyr (24 mars) 194 - LI.--L’Annonciation (25 mars) 195 - LII.--La Passion de Notre-Seigneur 198 - LIII.--La Résurrection de Notre-Seigneur 202 - LIV.--Saint Second, martyr (30 mars) 207 - LV.--Saint Mamertin, abbé (30 mars) 210 - LVI.--Sainte Marie l’Egyptienne, pécheresse (2 avril) 212 - LVII.--Saint Ambroise, évêque et docteur (4 avril) 216 - LVIII.--Saint Sixte, pape et martyr (6 avril) 225 - LIX.--Saint Georges, martyr (23 avril) 226 - LX.--Saint Marc, évangéliste (25 avril) 232 - LXI.--Saint Marcelin, pape (26 avril) 239 - LXII.--Saint Vital, martyr (28 avril) 240 - LXIII.--Saint Pierre le Nouveau, martyr (29 avril) 241 - LXIV.--Saint Philippe, apôtre (1er mai) 248 - LXV.--Saint Jacques le Mineur, apôtre (1er mai) 250 - LXVI.--L’invention de la sainte Croix (3 mai) 259 - LXVII.--Les Rogations 267 - LXVIII.--Saint Jean Porte-Latine (6 mai) 270 - LXIX.--Saint Gordien, martyr (10 mai) 271 - LXX.--Saints Nérée et Achillée, martyrs (12 mai) 272 - LXXI.--Saint Pancrace, martyr (12 mai) 274 - LXXII.--Saint Boniface, martyr (14 mai) 275 - LXXIII.--L’ascension de Notre-Seigneur 277 - LXXIV.--La Pentecôte 278 - LXXV.--Saint Urbain, pape et martyr (25 mai) 280 - LXXVI.--Sainte Pétronille, vierge (31 mai) 282 - LXXVII.--Saint Pierre l’Exorciste, martyr (2 juin) 283 - LXXVIII.--Sainte Sophie et ses trois filles, martyres (4 juin) 284 - LXXIX.--Saints Prime et Félicien, martyrs (9 juin) 286 - LXXX.--Saint Barnabé, apôtre (11 juin) 287 - LXXXI.--Saint Basile, évêque et docteur (14 juin) 289 - LXXXII.--Saints Vit et Modeste, martyrs (15 juin) 296 - LXXXIII.--Saint Cyr et sa mère sainte Julite, martyrs (15 juin) 298 - LXXXIV.--Sainte Marine, vierge (18 juin) 299 - LXXXV.--Saints Gervais et Protais, martyrs (19 juin) 301 - LXXXVI.--La Nativité de saint Jean-Baptiste (24 juin) 304 - LXXXVII.--Saints Jean et Paul, martyrs (26 juin) 307 - LXXXVIII.--Saint Léon, pape (28 juin) 310 - LXXXIX.--Saint Pierre, apôtre (29 juin) 312 - XC.--Saint Paul, apôtre (30 juin) 324 - XCI.--Les sept fils de sainte Félicité, martyrs - (10 juillet) 329 - XCII.--Saint Alexis, confesseur (17 juillet) 330 - XCIII.--Sainte Marguerite, vierge et martyre (20 juillet) 334 - XCIV.--Sainte Praxède, vierge (21 juillet) 337 - XCV.--Sainte Marie-Madeleine, pécheresse (22 juillet) 338 - XCVI.--Saint Apollinaire, martyr (23 juillet) 347 - XCVII.--Sainte Christine, vierge et martyre (24 juillet) 349 - XCVIII.--Saint Jacques le Majeur, apôtre (25 juillet) 352 - XCIX.--Saint Christophe, martyr (28 juillet) 361 - C.--Les Sept Dormants (28 juillet) 366 - CI.--Saint Nazaire et Celse, martyrs (28 juillet) 370 - CII.--Saint Félix, pape et martyr (29 juillet) 374 - CIII.--Saints Simplice et Faustin, martyrs (29 juillet) 374 - CIV.--Sainte Marthe, vierge (29 juillet) 375 - CV.--Saints Abdon et Sennen, martyrs (30 juillet) 379 - CVI.--Saint Germain, évêque et confesseur (31 juillet) 380 - CVII.--Saint Eusèbe, évêque et martyr (1er août) 384 - CVIII.--Les saints Machabées (1er août) 387 - CIX.--Saint Pierre aux Liens (1er août) 388 - CX.--Saint Etienne, pape et martyr (2 août) 393 - CXI.--L’Invention de saint Etienne, premier martyr - (3 août) 394 - CXII.--Saint Dominique, confesseur (4 août) 399 - CXIII.--Saint Donat, évêque et martyr (7 août) 415 - CXIV.--Saint Cyriaque et ses compagnons, martyrs (8 août) 417 - CXV.--Saint Laurent, martyr (10 août) 419 - CXVI.--Saint Hippolyte, martyr (13 août) 426 - CXVII.--L’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - (15 août) 430 - CXVIII.--Saint Bernard, docteur (21 août) 440 - CXIX.--Saint Timothée, martyr (22 août) 452 - CXX.--Saint Symphorien, martyr (22 août) 452 - CXXI.--Saint Barthélémy, apôtre (24 août) 453 - CXXII.--Saint Augustin, docteur (28 août) 459 - CXXIII.--Sainte Théodore (28 août) 472 - CXXIV.--La Décollation de saint Jean-baptiste (29 août) 476 - CXXV.--Saint Savinien, martyr, et sainte Savine (29 août) 483 - CXXVI.--Saints Félix et Adauct, martyrs (30 août) 487 - CXXVII.--Saint Loup, évêque et confesseur (1er septembre) 488 - CXXVIII.--Saint Gilles, abbé (1er septembre) 490 - CXXIX.--La Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie - (8 septembre) 493 - CXXX.--Saint Adrien et ses compagnons, martyrs (9 septembre) 503 - CXXXI.--Saint Gorgon et saint Dorothée, martyrs (9 septembre) 508 - CXXXII.--Saints Prothe et Hyacinthe, martyrs (11 septembre) 509 - CXXXIII.--L’exaltation de la sainte Croix (14 septembre) 512 - CXXXIV.--Sainte Euphémie, vierge et martyre (16 septembre) 519 - CXXXV.--Saint Lambert, évêque et martyr (17 septembre) 521 - CXXXVI.--Saint Corneille, pape et martyr (18 septembre) 523 - CXXXVII.--Saint Eustache, martyr (20 septembre) 524 - CXXXVIII.--Saint Matthieu, apôtre (21 septembre) 530 - CXXXIX.--Saint Maurice et ses compagnons, martyrs - (22 septembre) 533 - CXL.--Sainte Justine, vierge et martyre (26 septembre) 538 - CXLI.--Saints Come et Damien, martyrs (27 septembre) 541 - CXLII.--Saint Michel archange (29 septembre) 544 - CXLIII.--Saint Fursy, évêque (29 septembre) 551 - CXLIV.--Saint Jérôme, docteur (30 septembre) 553 - CXLV.--La Translation de saint Remi (1er octobre) 557 - CXLVI.--Saint Léger, évêque et martyr (2 octobre) 559 - CXLVII.--Saint François, confesseur (4 octobre) 561 - CXLVIII.--Sainte Pélagie, pécheresse (8 octobre) 571 - CXLIX.--Sainte Marguerite, vierge (8 octobre) 573 - CL.--Sainte Thaïs, courtisane (8 octobre) 575 - CLI.--Saints Denis, Rustique et Eleuthère, martyrs - (9 octobre) 577 - CLII.--Saint Calixte, pape et martyr (14 octobre) 582 - CLIII.--Saint Léonard, abbé (15 octobre) 583 - CLIV.--Saint Luc, évangéliste (18 octobre) 588 - CLV.--Les Onze Mille Vierges, martyres (21 octobre) 590 - CLVI.--Saint Crisant et sainte Daria, martyrs (25 octobre) 595 - CLVII.--Saints Simon et Jude, apôtres (28 octobre) 596 - CLVIII.--Saint Quentin, martyr (31 octobre) 602 - CLIX.--La Toussaint (1er novembre) 603 - CLX.--Le Jour des Ames (2 novembre) 608 - CLXI.--Les Quatre Couronnés, martyrs (8 novembre) 616 - CLXII.--Saint Théodore, martyr (9 novembre) 617 - CLXIII.--Saint Martin, évêque et confesseur (11 novembre) 618 - CLXIV.--Saint Brice, évêque et confesseur (13 novembre) 627 - CLXV.--Sainte Elisabeth, veuve (20 novembre) 629 - CLXVI.--Sainte Cécile, vierge et martyre (22 novembre) 639 - CLXVII.--Saint Clément, pape et martyr (23 novembre) 644 - CLXVIII.--Saint Chrysogone, martyr (24 novembre) 655 - CLXIX.--Sainte Catherine, vierge et martyre (25 novembre) 656 - CLXX.--Saints Barlaam et Josaphat, abbés (27 novembre) 663 - CLXXI.--Saint Jacques l’Intercis, martyr (27 novembre) 676 - CLXXII.--Saint Saturnin, sainte Perpétue, sainte Félicité et - leurs compagnons, martyrs (23 et 29 novembre) 679 - CLXXIII.--Saint Pasteur, abbé 682 - CLXXIV.--Saint Jean, abbé 684 - CLXXV.--Saint Moïse, abbé 685 - CLXXVI.--Saint Arsène, abbé 686 - CLXXVII.--Agathon, abbé 689 - CLXXVIII.--Saint Pélage, pape 690 - CLXXIX.--La Dédicace de l’Eglise 711 - Index alphabétique 719 - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LÉGENDE DORÉE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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