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-The Project Gutenberg eBook of Considerations politiques sur les
-coups d'estat, by Gabriel Naudé
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Considerations politiques sur les coups d'estat
-
-Author: Gabriel Naudé
-
-Release Date: January 28, 2023 [eBook #69887]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSIDERATIONS POLITIQUES SUR
-LES COUPS D'ESTAT ***
-
-
-
-
-
- CONSIDERATIONS
- POLITIQUES
- SUR LES
- COUPS D’ESTAT.
-
- Par Gabriel Naudé, Parisien.
-
-
- Sur la Copie de Rome.
- M DC LXVII.
-
-
-
-
-AU LECTEUR.
-
-
-Ce livre n’ayant esté composé que pour la satisfaction d’un particulier,
-on n’en fit imprimer que 12 exemplaires, qui n’ont paru que dans fort
-peu de Cabinets où ils ont toujours tenu le premier rang entre les
-pieces curieuses; mais comme le hazard m’en a donné une copie, j’ay cru
-que je n’obligerois pas peu le public en luy donnant un thresor qui
-n’estoit possedé que de fort peu de personnes; cela joint au merite de
-l’auteur & à celuy de l’ouvrage, à qui on faisoit tort de ne les pas
-faire connoistre, m’ont obligé à le mettre sous la presse, & à inserer à
-la fin de chaque page la traduction Françoise des citations Greques,
-Latines & Italiennes qui sont dans le corps du livre, afin de faire
-connoistre le merite de l’œuvre à plus de personnes, & donner au livre
-la seule perfection qui sembloit y manquer; ceux qui le liront
-admireront ce Traité & me sçauront bon gré de leur avoir fait part d’une
-piece si rare. Adieu.
-
-
-
-
-Ce livre n’a pas esté composé pour plaire à tout le monde, si l’Auteur
-en eust eu le dessein, il ne l’auroit pas écrit du stile de Montagne &
-de Charon, dont il sçait bien que beaucoup de personnes se rebuttent à
-cause du grand nombre des citations Latines. Mais comme il ne s’est mis
-à le faire que par obeïssance, il a esté obligé de coucher sur le papier
-les mêmes discours, & de rapporter les mêmes autoritez dont il s’estoit
-servy en parlant à son Eminence. Aussi n’est-ce pas pour rendre cet
-ouvrage public qu’il a esté mis sous la presse; elle n’a roulé que par
-le commandement, & pour la satisfaction de ce grand Prelat, qui n’a ses
-lectures agréables que dans la facilité des livres imprimez: Et qui pour
-cette cause a voulu faire tirer une _douzaine d’exemplaires_ de
-celuy-cy, au lieu des copies manuscrites qu’il en faudroit faire. Je
-sçay bien que ce nombre est trop petit pour permettre que ce livre soit
-veu d’autant de personnes que le Prince de Balzac & le Ministre de
-Sillion. Mais comme les choses qu’il traitte sont beaucoup plus
-importantes, il est aussi fort à propos qu’elles ne soient pas si
-communes. Et en un mot l’Auteur n’a eu autre but que la satisfaction de
-son Eminence, tant pour composer, que pour publier cet ouvrage.
-
-
-
-
-A l’Auteur.
-
-
- L’un s’émerveillera de vous voir en jeunesse
- Déja tout posseder, ce que l’antiquité,
- Se travaillant sans fin dans son infinité,
- A peine a sceu tirer des Tresors de sagesse.
-
- Un autre admirera l’heroïque hardiesse,
- Dont voulant rétablir icy la liberté,
- Vous combatés si bien contre la fausseté,
- Même dedans la place où elle est la Maitresse.
-
- Bref, dans vostre discours chacun admirera
- Une diversité des merveilles qu’il a;
- Mais voicy celle-là qu’entre autres j’ay trouvée:
-
- C’est que sçachant si bien le naturel des Grands,
- Leur maxime & leurs _COUPS_, vous soyez si long-temps
- Resté dans une vie innocente & privée.
-
-Jac. Bouchard, à Rome.
-
-
-
-
- A MONSEIGNEUR,
- L’EMINENTISSIME
- CARDINAL
- DE BAGNI,
- mon tres-bon & tres-honoré
- Maistre.
-
- [1]_Non equidem hoc studeo, bullatis ut mihi nugis
- Pagina turgescat dare pondus idonea sumo:
- Secreti loquimur, tibi nunc, hortante camœna,
- Excutienda damus præcordia._
-
-(Pers. Sat. 5.)
-
- [1] Je n’ay point essayé d’enfler mes ouvrages de sornettes boufies
- qui ne font que de la fumée. Je vous parle confidemment, & la muse
- me sollicite de vous découvrir le fond de mon ame.
-
-
-MONSEIGNEUR,
-
-Puis que vous estes maintenant à Rome, joüissant des honneurs qui
-servent de recompense à vos merites, & vivant dans le repos que les
-fonctions publiques heureusement exercées en sept Gouvernemens, une
-Vice-legation, & deux Nonciatures vous y ont acquis: je n’ay pas cru
-pouvoir mieux employer le loisir duquel vostre bien-veillance & vostre
-bonté extraordinaire m’y font pareillement joüir, qu’en vous entretenant
-des plus relevées Maximes de la Politique, & de ces grandes affaires
-d’Estat, en la conduite desquelles V. E. a tellement fait remarquer sa
-prudence, que les plus grands Genies qui gouvernent presentement toute
-l’Europe, en sont demeurez remplis d’étonnement, & n’ont jamais mieux
-reüssi aux deliberations & entreprises les plus difficiles, que lors
-qu’ils les ont maniées suivant les bons & genereux avis qu’il vous a
-pleu de leur en donner, _Adeò_
-
- [2]_Nil desperandum Teucro duce & auspice Teucro!_
-
-(Horat. l. 1. carm. Ode 7.)
-
- [2] Aussi ne faut-il point desesperer, puisque Teucer marche à la
- teste, il ne faut rien craindre aussi sous le bonheur de sa
- conduite.
-
-
-
-
-Chapitre I.
-
-Objections que l’on peut faire contre ce discours avec les Réponses
-necessaires.
-
-
-Mais à grand peine, MONSEIGNEUR, ay-je tracé les premieres lignes de ce
-Discours, que je me treuve renfermé entre deux puissantes difficultez,
-capables à mon avis d’empécher toute autre personne qui auroit moins de
-courage & d’affection que moy, de passer outre, & de glacer le sang des
-plus échauffez à la recherche de ces Resolutions, non moins perilleuses
-que extraordinaires. Car si le judicieux Poëte Horace (_Ode 1. lib. 2._)
-disoit ingenûment à son amy Pollio, qui vouloit écrire l’histoire des
-guerres civiles arrivées de son temps,
-
- [3]_Periculosæ plenum opus aleæ
- Tractas, & incedis per ignes
- Suppositos cineri doloso._
-
- [3] Vostre ouvrage est perilleux, & vous marchez sur des feux cachés
- sous une cendre trompeuse.
-
-Quel bon succés peut-on attendre de cette mienne entreprise beaucoup
-plus difficile & temeraire: veu que pour ne rien dire du danger qu’il y
-a de vouloir déchiffrer les actions des Princes, & faire voir à nud ce
-qu’ils s’efforcent tous les jours de voiler avec mille sortes
-d’artifices; il y en a encore deux autres de non moindre consequence;
-l’un desquels je puis en quelque façon apprehender pour ce qui regarde &
-touche vostre personne; comme aussi rencontrer l’autre en ce qui
-concerne la mienne.
-
-Et pour ce qui est du premier je dirois volontiers avec le Poëte qui a
-si bien traitté la Philosophie dans ses beaux vers, qu’il est maintenant
-le seul & unique soustien de sa secte:
-
- [4]_Illud in his rebus vereor, ne forte rearis,
- Impia te rationis inire elementa, viamque
- Indugredi sceleris._
-
-(Lucret. lib. 1.)
-
- [4] J’apprehende que de ce pas il ne vous viene en l’esprit que vous
- estes dans les elemens de l’impieté, & que vous entrez dans la voie
- du crime.
-
-Au moins devrois-je craindre à bon droit de blesser les oreilles de V.
-E., d’effaroucher ses yeux, & de troubler la douceur & facilité de sa
-nature, aussi-bien que le repos & l’intégrité de sa conscience, par le
-recit de tant de fourbes, de tromperies, violences & autres semblables
-actions injustes (comme elles semblent de premier abord) & tyranniques,
-qu’il me faudra cy-aprés deduire, expliquer & defendre.
-
-Que si Enée, l’un des plus resolus Capitaines de l’antiquité, fut
-tellement émeu de commiseration au seul recit qu’il luy falloit faire
-devant la Reyne de Carthage, du sac & des ruïnes de la Ville de Troye
-qu’il ne le put commencer que par ces paroles:
-
- [5]_Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit._
-
-(Virgil. Æn. 2.)
-
- [5] Bien que mon ame ait horreur de s’en souvenir, & qu’elle s’éloigne
- de tout son pouvoir de la seule pensée d’un deuil si sensible.
-
-Et si un certain Empereur qui n’a toutefois pû éviter le surnom de
-Cruel, dit un jour au Prevost, qui luy faisoit signer la condamnation de
-deux pauvres miserables: [6]_Utinam nescirem literas_: (Senec. lib. 2.
-de clem.) Ne pourriez-vous pas souhaitter avec plus de raison de n’avoir
-jamais veu ce discours; puis qu’il ne vous doit entretenir que de ce qui
-est le moins convenable à vostre grande humanité, candeur &
-bien-veillance? Et puis ne ferois-je pas beaucoup mieux de suivre le
-conseil de Salomon, [7]_coram Rege tuo noli videri sapiens_, & vivre
-dans la continuation des estudes esquelles j’ay esté nourri dés ma
-jeunesse, que de paroistre devant vous avec ces conceptions
-extravagantes, comme Diognotus fit avec les siennes devant Alexandre,
-pour se faire estimer un grand Ingenieur & Architecte? veu
-principalement que je puis apprehender d’avoir pareille issuë de ce
-raisonnement, qu’eut le Grammairien Phormion de celuy de l’art militaire
-qu’il fit devant Annibal, estimé le premier Capitaine de son temps?
-[8]_Omnes siquidem videmur nobis saperdæ, festivi, belli, quum simus
-copreæ._ (Varro.)
-
- [6] Pleût à Dieu que je n’eusse aucune connoissance des lettres.
-
- [7] Ne veuille pas faire le sage devant ton Roy.
-
- [8] Veu même qu’il nous semble à tous que nous sommes sages, plaisans
- & beaux, quoique nous ne soyons que des boufons.
-
-Et à la verité quand je viens à considerer le peu de moyens que j’ay
-pour me bien acquiter de cette entreprise, qui est la seconde
-difficulté, que j’ay presque envie de ne point passer outre & de m’en
-déporter entierement; afin de ne point encourir la censure que Phœbus
-donna en pareille rencontre à son fils dans le Poëte,
-
- [9]_Magna petis, Phaëton, & quæ non viribus ipsis
- Munera conveniunt._
-
-(Ovid. in Met.)
-
- [9] Tu demandes des choses grandes, Phaëton, & des dons qui ne sont
- pas proportionnés à tes forces.
-
-Aussi fit-il une cheute memorable pour s’estre approché trop prés du
-Soleil; & plusieurs qui n’avoient pas moins de temerité ont signalé leur
-perte par la trop grande hardiesse de leur entreprise. Et moy qui suis
-encore tout nouveau en ces exercices,
-
- [10]_Ense velut nudo parmaque inglorius alba._
-
-(Virgil. Æn. 9.)
-
- [10] Comme portant une épée à la main avec une rondache blanche, pour
- ne m’estre point encore signalé dans le peril.
-
-Oseray-je bien me mesler de ces sacrifices, plus cachez que ceux de la
-Déesse Eleusine, sans y estre initié? Avec quelle asseurance pourray-je
-entrer dans le fond de ces affaires, penetrer les cabinets des Grands,
-passer au sanctuaire où se forment tous ces hardis desseins, sans avoir
-eu l’addresse & la communication de ceux qui les conduisent? Certes je
-pardonnerois volontiers à celuy qui me voyant en cette resolution,
-jugeroit incontinent, que ce seroit violenter la nature, laquelle ne
-passe jamais si promptement d’une extremité à l’autre; ou pour en parler
-plus moderément, que ce seroit avec beaucoup plus de hardiesse que de
-raison, vouloir singler sur les plus hautes mers sans Boussole, &
-s’engager dans un labyrinthe de ruses, & de subtilitez infinies, sans
-avoir en main le filet de cette science pour s’en déveloper avec le
-succés d’une issuë favorable. Et ce d’autant plus volontiers qu’il n’en
-est pas icy, comme de ceux qui envisagent avec beaucoup moins de
-difficulté le Soleil, qu’ils sont plus éloignez de sa face; ou bien
-comme de ces peintres, dont ceux qui ont la veuë courte, font
-d’ordinaire les plus excellens Tableaux: mais plustost que cette
-Prudence Politique est semblable au Prothée, duquel il nous est
-impossible d’avoir aucune connoissance certaine, qu’aprés estre
-descendus [11]_in secreta senis_, & avoir contemplé d’un œil fixe &
-asseuré, tous ses divers mouvemens, figures & metamorphoses, au moyen
-desquelles
-
- [11] Dans les secrets de ce vieillard.
-
- [12]_Fit subito sus horridus, atraque Tigris,
- Squammosusque Draco, & fulva cervice Leæna._
-
-(Virgil. in Georg. IV.)
-
- [12] Tout d’un coup il vous presente l’horreur d’un sanglier, il se
- couvre de la peau noire d’un tygre, des écailles d’un dragon, & du
- poil roux d’une lionne.
-
-Toutefois comme le jeune Aristée ne fut point détourné par les grandes
-difficultez que luy proposoit Arethuse, d’entreprendre son voyage, &
-d’obtenir en suite toute sorte de contentement: Aussi les precedentes
-n’auront pas plus de force en mon endroit, & mille autres davantage ne
-me pourroient empescher, qu’aprés m’estre avisé du conseil que donne
-Pline le jeune, [13]_tutius per plana, sed humilius & depressius iter;
-frequentior currentibus quàm reptantibus lapsus; sed & his non
-labentibus nulla laus, illis nonnulla laus etiamsi labantur_, je ne
-fournisse entierement la carriere du dessein que je me suis proposé.
-
- [13] Les chemins unis sont bien plus assurez, mais aussy plus bas &
- plus ravalez; ceux qui courent tombent bien plus souvent que ceux
- qui marchent bellement; mais ceux-cy ne remportent aucune loüange
- quoi qu’ils ne tombent pas, au lieu que ceux-là en acquierent en
- quelque façon encore bien qu’ils tombent.
-
-C’est pourquoy, MONSEIGNEUR, pour répondre aux deux difficultez que je
-me suis faites cy-dessus; & à celle qui regarde V. E. premierement, il
-ne faut point apprehender que cette doctrine heurte tant soit peu vostre
-pieté, ou trouble aucunement le repos & l’integrité de vostre
-conscience, comme il semble de premier abord, que ces trois vers de
-Lucrece le veüillent persuader: le Soleil épand sa lumiere sur les
-choses les plus viles & abjectes sans en estre gasté ou noircy,
-
- [14]_Nec quia forte lutum radiis ferit, est ideo ipse
- Fœdus; non sordet lumen quum sordida tangit._
-
-(Paling. in Scorp.)
-
- [14] Bien que de ses rayons il puisse toucher de la bouë, il n’en est
- pas pour cela soüillé; la lumiere ne se soüille point quand elle
- touche des choses sales.
-
-Les Theologiens ne sont pas moins religieux pour sçavoir en quoy
-consistent les heresies; ny les Medecins moins preud’hommes, pour
-connoistre la force & la composition de tous les venins. Les habitudes
-de l’entendement sont distinguées de celles de la volonté, & les
-premieres appartiennent aux sciences, & sont toujours loüables, les
-secondes regardent les actions morales, qui peuvent estre bonnes ou
-mauvaises. Tritheme & Pererius ont monstré qu’il estoit expedient qu’il
-y eust des Magiciens, & que l’on sceust au vray le moyen d’invoquer les
-demons, pour convaincre par l’apparition d’iceux l’incredulité des
-Athées: Les soldats vont d’ordinaire aux exercices pour apprendre à bien
-manier la picque, & à tirer du mousquet; afin de pouvoir avec plus
-d’artifice & d’industrie, tuër les hommes & détruire leurs semblables:
-mais ils ne s’en servent neanmoins que contre les ennemis de leur
-Prince, ou de la patrie: Les meilleurs Chirurgiens n’estudient autre
-chose qu’à pouvoir dextrement couper bras & jambes, & ce pour le salut
-des malades,
-
- [15]_Truncantur & artus,
- Ut liceat reliquis securum degere membris._
-
-(Claud. 2. in Eutrop.)
-
- [15] On coupe certains membres, afin de garantir les autres par le
- retranchement de ceux-là.
-
-Pourquoy doncque sera-t-il defendu à un grand Politique, de sçavoir
-hausser ou baisser, produire ou resserrer, condamner ou absoudre, faire
-vivre ou mourir, ceux qu’il jugera expedient de traitter de la sorte,
-pour le bien & le repos de son Estat.
-
-Beaucoup tiennent que le Prince bien sage & avisé, doit non seulement
-commander selon les loix; mais encore aux loix même si la necessité le
-requiert. Pour garder justice aux choses grandes, dit Charon, il faut
-quelquefois s’en détourner aux choses petites, & pour faire droit en
-gros, il est permis de faire tort en détail.
-
-Que si l’on m’objecte qu’il n’est pas toutefois à propos de discourir de
-ces choses, & que c’est proprement mettre [16]_gladium ancipitem in manu
-stulti_, que de les enseigner; je répondray à cela, que les méchans
-peuvent abuser de tout ce qu’il y a de meilleur en ce monde, & faire
-comme les mouches bastardes & frelons, qui convertissent les plus belles
-fleurs en amertume: Les Heretiques trouvent les fondemens de leur
-impieté dans la Sainte Ecriture: Les Paracelsistes abusent du texte
-d’Hippocrate pour établir leurs songes: Les Avocats citent le Code & les
-Pandectes, pour defendre les plus coupables; & neanmoins l’on n’a jamais
-songé à supprimer ces Livres: l’épée peut aussi-tost offenser que
-defendre, le vin aussi-tost enyvrer que nourir, les remedes aussi-tost
-tuër que guerir; & personne toutefois n’a encore dit que leur usage ne
-fust tres-necessaire. C’est une loy commune à toutes les choses,
-qu’estant instituées à bonne fin, l’on en abuse bien souvent: la Nature
-ne produit pas les venins pour servir aux poisons, & à faire mourir les
-hommes, parce qu’en ce faisant elle se détruiroit elle-même: mais c’est
-nostre propre malice qui les convertit en cet usage, [17]_Terra quidem
-nobis malorum remedium genuit, nos illud vitæ fecimus venenum._ (Plin.
-lib. 18. cap. 1.)
-
- [16] Une épée à deux tranchans entre les mains d’un fol.
-
- [17] La terre nous a bien produit des remedes pour soulager nos maux;
- mais nous les avons convertis en poison pour nous oster la vie.
-
-Mais il faut encore passer outre, & dire que la malice & la depravation
-des hommes est si grande, & les moyens desquels ils se servent pour
-venir à bout de leurs desseins si hardis & dangereux, que de vouloir
-parler de la Politique suivant qu’elle se traitte & exerce aujourd’huy,
-sans rien dire de ces Coups d’Estat, c’est proprement ignorer la Pedie,
-& le moyen qu’enseigne Aristote dans ses Analytiques, pour parler de
-toutes choses à propos, & suivant les principes & demonstrations qui
-leur sont propres & essentielles, [18]_est enim pædiæ inscitia nescire,
-quorum oporteat quærere demonstrationem, quorum verò non oporteat_:
-comme il dit en sa Metaphysique. C’est pourquoy Lipse & Charon, bien
-qu’ils ne fussent pas des Timons & Mysantropes, ont voulu traitter de
-cette partie, pour ne point laisser leurs ouvrages imparfaits: Et le
-même Aristote qui n’avoit pas accoustumé de rien faire [19]ἀπαιδεύτως,
-lors qu’il a traitté de la Politique & des gouvernemens opposez à la
-Monarchie, Aristocratie & Democratie, qui sont la tyrannie, l’olygarchie
-& l’ochlocratie, il donne aussi-bien les preceptes de ces trois vicieux
-que des legitimes. En quoy il a esté suivi par Saint Thomas en ses
-Commentaires, où aprés avoir blasmé & dissuadé par toutes raisons
-possibles la domination tyrannique, il donne neanmoins les avis & les
-regles communes pour l’établir, au cas que quelqu’un soit si méchant que
-de le vouloir faire. Et qu’ainsi ne soit, voila ses propres mots tirez
-du Commentaire sur le cinquiéme des Politiques texte XI. [20]_Ad
-salvationem tyrannidis, expedit excellentes in potentia vel divitiis
-interficere, quia tales per potentiam quam habent possunt insurgere
-contra Tyrannum. Iterum expedit interficere sapientes, tales enim per
-sapientiam suam possunt invenire vias ad expellendam tyrannidem, nec
-scholas, nec alias congregationes, per quas contingit vacare circa
-sapientiam permittendum est, sapientes enim ad magna inclinantur, & ideò
-magnanimi sunt, & tales de facili insurgunt. Ad salvandam tyrannidem
-oportet quod Tyrannus procuret, ut subditi imponant sibi invicem crimina
-& turbent se ipsos, ut amicus amicum, & populus contra divites, &
-divites inter se dissentiant, sic enim minus poterunt insurgere propter
-eorum divisionem: oportet etiam subditos facere pauperes, sic enim minus
-poterunt insurgere contra Tyrannum. Procuranda sunt vectigalia, hoc est
-exactiones multæ, magnæ, sic enim cito poterunt depauperari subditi.
-Tyrannus debet procurare bella inter subditos, vel etiam extraneos, ita
-ut non possint vacare ad aliquid tractandum contra tyrannum. Regnum
-salvatur per amicos, tyrannus autem ad salvandam tyrannidem non debet
-confidere amicis._ Et au texte suivant qui est le XII, voila comme il
-enseigne l’hypocrisie & la simulation: [21]_Expedit tyranno ad salvandam
-tyrannidem, quod non appareat subditis sævus seu crudelis, nam si
-appareat sævus reddit se odiosum; ex hoc autem facilius insurgunt in
-eum: sed debet se reddere reverendum propter excellentiam alicujus boni
-excellentis, reverentia enim debetur bono excellenti; & si non habeat
-bonum illud excellens, debet simulare se habere illud. Tyrannus debet se
-reddere talem, ut videatur subditis ipsos excellere in aliquo bono
-excellenti, in quo ipsi deficiunt, ex quo eum revereantur. Si non habeat
-virtutes secundum veritatem, faciat ut opinentur ipsum habere eas._
-
- [18] Car c’est ignorer la pedie, que de ne sçavoir pas de quelles
- choses il faut ou ne faut pas chercher la demonstration.
-
- [19] Sans en estre bien informé.
-
- [20] Pour le maintien de la tyrannie, il faut faire mourir les plus
- puissans & les plus riches, parce que de telles gens se peuvent
- soulever contre le Tyran par le moyen de l’autorité qu’ils ont. Il
- est aussi necessaire de se defaire des grands esprits & des hommes
- sçavans, parce qu’ils peuvent trouver, par leur science, le moyen de
- ruïner la tyrannie; il ne faut pas même qu’il y ait des écoles, ni
- autres congregations par le moyen desquelles on puisse apprendre les
- sciences, car les gens sçavans ont de l’inclination pour les choses
- grandes, & sont par consequent courageux & magnanimes, & de tels
- hommes se soulevent facilement contre les Tyrans. Pour maintenir la
- tyrannie, il faut que le Tyran fasse en sorte que ses sujets
- s’accusent les uns les autres, & se troublent eux-mêmes, que l’ami
- persecute l’ami, & qu’il y ait de la dissension entre le menu peuple
- & les riches, & de la discorde entre les opulens. Car en ce faisant
- ils auront moins de moyen de se soulever à cause de leur division.
- Il faut aussi rendre pauvres les sujets, afin qu’il leur soit
- d’autant plus difficile de se soulever contre le Tyran. Il faut
- établir des subsides, c’est à dire des grandes exactions & en grand
- nombre, car c’est le moyen de rendre bientost pauvres les sujets. Le
- Tyran doit aussi susciter des guerres parmy ses sujets, & même parmy
- les étrangers, afin qu’ils ne puissent negotier aucune chose contre
- lui. Les Royaumes se maintienent par le moyen des amis, mais un
- Tyran ne se doit fier à personne pour se conserver en la tyrannie.
-
- [21] Il ne faut pas qu’un Tyran, pour se maintenir dans la tyrannie,
- paroisse à ses sujets estre cruel, car s’il leur paroît tel il se
- rend odieux, ce qui les peut plus facilement faire soulever contre
- lui: mais il se doit rendre venerable pour l’excellence de quelque
- eminente vertu, car on doit toute sorte de respect à la vertu; &
- s’il n’a pas cette qualité excellente il doit faire semblant qu’il
- la possede. Le Tyran se doit rendre tel, qu’il semble à ses sujets
- qu’il possede quelque eminente vertu qui leur manque, & pour
- laquelle ils lui portent respect. S’il n’a point de vertus en effet;
- qu’il fasse en sorte qu’ils croient qu’il en ait.
-
-Voila certes des preceptes bien estranges en la bouche d’un Saint, & qui
-ne different en rien de ceux de Machiavel & de Cardan, mais qui se
-peuvent toutefois sauver par ces deux raisons assez probables &
-legitimes. La premiere est, que ces maximes estant ainsi declarées &
-éventées, les sujets peuvent plus facilement reconnoistre quand les
-deportemens de leurs Princes tendent à établir une Domination
-Tyrannique; & consequemment y donner ordre: tout de même que les
-mariniers se peuvent plus facilement retirer à l’abry, lors qu’ils ont
-preveu l’orage & la tempeste, par les signes que les routiers &
-pilotages leur en fournissent. La seconde, parce qu’un Tyran qui veut
-sans conseil & avis establir sa domination,
-
- [22]_Cuncta ferit, dum cuncta timet grassatur in omnes,
- Ut se posse putent._
-
-(Claudian.)
-
- [22] Frape tout & n’épargne personne, & quand il craint le plus, c’est
- pour lors qu’il attaque tout le monde, afin qu’on croie qu’il est
- bien puissant.
-
-& ressemble quelquefois au loup, lequel estant entré dans la bergerie, &
-pouvant se rassasier & appaiser sa faim sur une seule brebis, ne laisse
-pourtant d’égorger toutes les autres; où au contraire s’il y procede
-avec jugement, & suivant les preceptes de ceux qui sont plus avisez &
-moins passionnez que luy, il se contentera peut-estre d’abatre comme
-Tarquin les testes des pavots plus élevez, ou comme Thrasibule &
-Periandre les esprits qui paroissent par dessus les autres; & ainsi le
-mal qui ne se peut éviter le rendra beaucoup plus doux & supportable.
-
-D’ailleurs il ne faut pas craindre que le narré de tous ces tragiques
-accidens puisse offenser les oreilles de V. E. ou troubler tant soit peu
-la douceur & facilité de vostre nature. L’entiere connoissance que vous
-vous estes acquise des affaires Politiques, la longue pratique &
-experience que vous avez de la Cour des plus grands Monarques, où ces
-Machiavellismes sont assez frequens, ne permettent pas que l’on vous
-prenne pour apprenty à les connoistre. Et puis, encore que la justice, &
-la clemence soient deux vertus bien sortables à un grand homme; il n’est
-pas toutefois à propos qu’il ait pareille inclination à la misericorde:
-Seneque en donne cette raison, en son traitté de la Clemence, (lib. 2.
-c. 5.) [23]_Quemadmodum_, dit-il, _Religio deos colit, superstitio
-violat, clementiam mansuetudinemque omnes boni præstabunt, misericordiam
-autem vitabunt; est enim vitium pusilli animi ad speciem alienorum
-malorum subsidentis_. Or ce seroit un crime de penser qu’il y eût rien
-en V. E. de vil, rempant & abject, d’autant que s’il est vray, comme dit
-le même, que [24]_nihil æque hominem quàm magnus animus decet_; avec
-combien plus de raison, cet esprit fort se doit-il rencontrer en V. E.
-pour accompagner dignement, & rehausser cette grande dignité qu’elle
-soustient, non seulement de Prince de l’Eglise, mais encore de principal
-conseiller de sa Sainteté, & quasi de tous les plus puissans Princes
-d’Europe; [25]_Magnam enim fortunam magnus animus decet, qui nisi se ad
-illam extulit, & altior stetit; illam quoque infra terram deducit_; au
-moins fait-il qu’elle en est administrée avec beaucoup moins d’autorité
-& de reputation. Ainsi voyons nous dans les histoires que le Roy
-Epiphanes, pour avoir méprisé sa dignité, & ne s’estre pas gouverné en
-Roy, fut surnommé l’Insensé: & que Ramire d’Arragon, qui n’avoit quitté
-toutes les façons de faire des Moines, en sortant du Convent pour
-prendre la Couronne, fut grandement mocqué & méprisé de tous ses
-Courtisans. Nostre temps même nous fournit les exemples d’un Roy de la
-grande Bretagne, lequel [26]_è stato schernito & besseggiato per haver
-voluto comporte libri & fare del letterato_; (Tassoni lib. 7. cap. 4.) &
-de Henry III, tant chanté & remarqué dans nos Histoires modernes, lequel
-pour avoir vescu parmy les Moines, & dans un excés de devotion mal
-reglée, abandonnant son Sceptre & le Gouvernement de son Estat, donna
-sujet au Pape Sixte V, de dire: _Ce bon Roy fait tout ce qu’il peut pour
-estre Moine, & moy j’ay fait tout ce que j’ay pû pour ne l’estre point._
-Et pour ce un des meilleurs avis que donna jamais Monsieur de Villeroy à
-Henry le Grand, qui avoit vescu en soldat & carrabin pendant les guerres
-qui se firent à son advenement à la Couronne, fut, lors qu’il luy dit,
-_qu’un Prince qui n’estoit pas jaloux des respects de sa Majesté, en
-permettoit l’offense & le mépris. Que les Roy ses predecesseurs dans les
-plus grandes confusions avoient toujours fait les Roys: qu’il estoit
-temps qu’il parlast, écrivist & commandast en Roy._ Mais à quoy bon
-chercher des exemples chez les Princes étrangers, puis que l’histoire de
-ceux qui ont gouverné la Ville où se treuve à present V. E. nous
-represente deux Souverains Pontifes, qui pour n’avoir accompagné cette
-grandeur de leur dignité supreme avec celle de l’esprit, servent encore
-de fables & de sujet de médisance, & de risée à la posterité: la grande
-pieté & religion qu’ils portoient empreinte sur leur face n’ayant pas eu
-le pouvoir d’empescher, que Masson ne dit du premier, qui fut Celestin
-cinquiéme, [27]_Vir fuit simplex, nec eruditus, & qui humana negotia ne
-capere quidem posset._ (in Episcop. Rom.) Et Paul Jove du second, en
-parlant d’une certaine sorte de poisson, qui estoit beaucoup encherie
-pendant son Pontificat: [28]_Merluceo plebeio admodum pisci, Hadrianus
-sextus sicuti in Republica administranda hebetis ingenii, vel depravati
-judicii, ita in esculentis insulsissimi gustus, supra mediocre pretium
-ridente toto foro Piscatorio jam fecerat._ (Libr. de piscib. Rom.) En
-quoy neanmoins il s’est monstré beaucoup plus retenu & moderé, que
-Pierre Martyr, non l’Heretique de Florence, mais le Protonotaire
-Apostolique natif d’une petite bourgade du Duché de Milan, lequel avoit
-dit en parlant de l’élection de ce même Pape: [29]_Cardinalibus hoc loco
-accidit quod in fabulis de Pardo ac Leone super Agno raptando scribitur;
-sortibus illis strenuè se dilacerantibus, quodcumque quadrupes iners
-aliud prædæ se dominum fecit._ De maniere qu’il faut éviter les grandes
-charges, ou les administrer avec une force & generosité d’esprit si
-relevée par dessus le commun, qu’elle soit capable de donner envie à la
-Fortune de la seconder, & favoriser en toutes ses entreprises: la Maxime
-estant tres-asseurée, que quiconque apporte ce principe & fondement,
-qu’il faut bien souvent avoir de la nature ([30]_bona enim mens, nec
-emitur, nec comparatur_, dit Seneque) à la conduite de son bonheur, il
-ne peut manquer d’estre le propre ouvrier & createur de sa fortune;
-[31]_Sapiens pol ipse fingit Fortunam sibi._ (Plaut. in Trinum.)
-Alexandre se propose-t-il, quoyque jeune & tres-mal fourny d’argent & de
-soldats, de subjuguer les Perses, & de passer jusques aux Indes, il en
-vient à bout. Cesar entreprend-il de gouverner seul cette grande
-Republique qui commandoit à toutes les autres, il en treuve le moyen.
-Deux Pastres Romulus & Tammerlan ont-ils volonté de fonder deux puissans
-Empires, ils l’executent; Mahomet se veut-il faire de Marchand Prophete,
-& de Prophete Souverain d’une troisiéme partie du Monde, il luy reüssit:
-Et quel pensez-vous, MONSEIGNEUR, avoir esté le principal ressort qui a
-causé tous ces merveilleux effets, nul autre en verité, sinon celuy que
-Juvenal nous enseigne de toujours mettre & placer entre les premiers de
-nos souhaits avec son [32]_fortem posse animum_. (Satyr. 10.) Or de
-vouloir maintenant specifier quelles sont les parties qui bastissent, &
-composent ce fort esprit, ce seroit vouloir enchasser un discours dans
-un autre, & faire comme Montaigne, qui suit plustost les caprices de sa
-phantaisie, que les titres de ses Essais. Il suffit pour le present de
-dire, que l’une des premieres & plus necessaires pieces, est de penser
-souvent à ce dire de Seneque: [33]_O quam contempta res est homo, nisi
-supra humana se erexerit_: (In proœm. nat. quæst.) C’est à dire, s’il
-n’envisage d’un œil ferme & asseuré, & quasi comme estant sur le dongeon
-de quelque haute tour, tout ce Monde, se le presentant comme un theatre
-assez mal ordonné, & remply de beaucoup de confusion, où les uns jouënt
-des comedies, les autres des tragedies, & où il luy est permis
-d’intervenir [34]_tanquam Deus aliquis ex machina_, toutes fois &
-quantes qu’il en aura la volonté, ou que les diverses occasions luy
-pourront persuader de ce faire. Que si par avanture, MONSEIGNEUR, il
-vous semble extraordinaire, & hors de saison de mon âge, & peut-estre
-aussi de la bien-seance de ma condition, que je me fasse si resolu en
-ces matieres fort chatoüilleuses & delicates d’elles-mêmes, & beaucoup
-plus encore en la bouche d’un jeune homme, lequel est appellé par
-Horace, (de Arte Poët.) [35]_Utilium tardus provisor_, & n’a pas
-accoustumé de s’adonner à des estudes si serieuses & importantes,
-
- [36]_Quæque decent longa decoctam ætate senectam._
-
- [23] Ainsy comme la religion revere les Dieux, & que la superstition
- les offense, tous les gens de bien embrasseront la clemence & la
- douceur; mais ils éviteront la compassion. Car c’est une marque d’un
- cœur bas, & d’un esprit foible, de se laisser toucher aux maux que
- l’on voit souffrir aux autres.
-
- [24] Qu’il n’y a rien qui soit si bienseant à un homme qu’un grand
- courage.
-
- [25] Car pour ménager une grande fortune il faut un grand esprit, &
- tel que s’il ne s’est élevé jusques à elle & ne s’est placé au
- dessus, il la renverse & la met plus bas que la terre.
-
- [26] A esté méprisé & moqué pour avoir voulu composer des livres, &
- faire l’homme de lettres.
-
- [27] Ce fut un homme simple, sans erudition, & qui ne pouvoit pas même
- comprendre les affaires humaines.
-
- [28] Adrien sixiéme qui avoit le goust insipide pour toutes sortes de
- viandes aussi-bien que l’esprit hebeté, & le jugement depravé pour
- l’administration de la Republique, avoit déja mis un prix excessif
- au Merlus, qui est un poisson assés commun, ce qui attira la risée
- de tout le marché aux poissons.
-
- [29] Il arriva en ce rencontre aux Cardinaux ce que la fable raconte
- du Leopard & du Lion sur l’enlevement d’un agneau; que pendant que
- ces deux genereux animaux se déchiroient en disputant vaillamment à
- qui auroit la proye, une autre beste à quatre pieds, des plus brutes
- & lâches, s’en rendit la maitresse.
-
- [30] Car on ne peut acheter l’esprit, ni l’acquerir par aucune autre
- voie.
-
- [31] En verité l’homme sage se fabrique sa fortune lui-même.
-
- [32] Demandés un fort esprit qui soit gueri des craintes de la mort.
-
- [33] O que l’homme est une chose méprisable, s’il ne s’éleve au dessus
- des choses humaines.
-
- [34] Comme quelque divinité qui sort d’une machine.
-
- [35] Negligent aux choses qui lui sont utiles.
-
- [36] Et qui convienent à la vieillesse consumée dans l’âge.
-
-Je puis premierement répondre à V. E. que l’âge auquel je me treuve,
-n’est aucunement disproportionné à la matiere & au sujet que je traitte.
-Le Poëte qui a le premier proféré ces deux beaux vers,
-
- [37]_Optima quæque dies miseris mortalibus ævi
- Prima fugit, subeunt morbi tristisque senectus._
-
-(Virgil. 3. Georg.)
-
- [37] Le meilleur de nos jours passe & fuit le premier: les maux
- marchent ensuite & la triste vieillesse.
-
-passeroit à un besoin pour garend & caution de mon dire, puis qu’il luy
-donne une si belle epithete; sur lequel Seneque voulant glosser à sa
-mode, [38]_Quare optima?_ dit-il, _quia juvenes possumus facilem animum,
-& adhuc tractabilem ad meliora convertere; quia hoc tempus idoneum est
-laboribus, idoneum agitandis per studia ingeniis_. (Epist. 108.) Et si
-beaucoup de personnes ont executé plusieurs belles entreprises,
-auparavant la fleur de leur âge; pourquoy me sera-t-il defendu de les
-suivre de loin, & de produire sinon des actions genereuses & relevées,
-au moins quelques fortes & hardies conceptions? Veu principalement que
-je me suis toujours efforcé d’acquerir certaines dispositions d’esprit,
-qui ne m’y doivent pas estre maintenant inutiles. Car il est vray que
-j’ay cultivé les Muses sans les trop caresser; & me suis assez plû aux
-estudes sans trop m’y engager: j’ay passé par la Philosophie
-Scholastique sans devenir Eristique, & par celle des plus vieux &
-modernes sans me partialiser,
-
- [39]_Nullius addictus jurare in verba magistri._
-
- [38] Pourquoy le meilleur? pource que nous pouvons beaucoup apprendre
- en nostre jeunesse, & faire tourner nostre ame encore facile &
- traitable du costé de la vertu; parce que ce temps-là est le plus
- propre à supporter la peine, à exercer l’esprit dans l’estude & le
- corps dans le travail.
-
- [39] Ne m’estant point obligé par serment, de suivre l’opinion d’aucun
- maistre.
-
-Seneque m’a plus servi qu’Aristote; Plutarque que Platon: Juvenal &
-Horace qu’Homere & Virgile: Montaigne & Charon que tous les precedens.
-Je n’ay pas eu la pratique du Monde, pour découvrir par effet les ruses
-& méchancetez qui s’y commettent, mais j’en ay toutefois veu une grande
-partie dans les Histoires, Satyres & Tragedies. Le Pedantisme a bien pû
-gagner quelque chose pendant sept ou huit ans que j’ay demeuré dans les
-Colleges, sur mon corps & façons de faire exterieures, mais je me puis
-vanter asseurément qu’il n’a rien empieté sur mon esprit. La Nature,
-Dieu mercy, ne luy a pas esté marastre, elle luy a donné une bonne base
-& fondement, la lecture de divers Auteurs l’a beaucoup aidé, mais celle
-du Livre de S. Anthoine luy a fourny ce qu’il a de meilleur. En suite de
-quoy je ne croy pas que V. E. puisse treuver mauvais qu’estant tout
-plein de zele & de bonne affection à son service, j’employe ces pensées
-qui me sont particulieres, pour honnestement le divertir: sans avoir
-dessein de rencontrer quelque Agamemnon, lequel me dise comme à ce jeune
-homme de Petrone qui venoit faire une longue declamation,
-[40]_Adolescens, quoniam sermonem habes non publici saporis, & quod
-rarissimum est amas bonam mentem, non fraudabere arte secreta_: (Init.
-Satyr.) Et je n’estime pas aussi de manquer d’occasion pour faire valoir
-mon petit talent dans la vie contemplative, à laquelle j’ay voüé &
-destiné tout le reste de la mienne, sans me vouloir empescher &
-empestrer dans l’active, sinon autant que le service de V. E. à laquelle
-j’ay fait le premier vœu d’obeïr, m’y pourroit engager.
-
- [40] Jeune homme, parce que vos discours ont un agrément particulier,
- & que vous avez de la passion pour les bons esprits, ce qui est
- tres-rare, vous ne manquerés pas d’avoir de talens particuliers.
-
-Reste doncques maintenant à voir, si je n’outrepasse point les bornes de
-ma capacité, en voulant traitter de ces choses autant éloignées
-semble-t-il de ma connoissance, que le jour l’est de la nuit; qui est la
-derniere difficulté que je me suis proposé cy-dessus de resoudre. Et à
-cela je pourrois répondre brievement, que la difficulté seroit bientost
-vuidée, si l’on en vouloit passer par cet arrest de Seneque, [41]_Paucis
-ad bonam mentem opus est literis._ Mais pour en specifier quelque chose
-davantage, j’avoüe ingenûment que je n’ay point tant de presomption, &
-de bonne opinion de moy-même que de penser gagner le prix en cette
-course, où je suis encore tout nouveau. Neanmoins puis que suivant le
-dire du Poëte, (Horat. 1. Ep. 1.)
-
- [42]_Est aliquid prodire tenus, si non datur ultra_;
-
- [41] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.
-
- [42] C’est toujours faire quelque progrés, si on ne peut pas passer
- outre.
-
-je feray quelque petit effort, & marcheray jusques à ce que je sois las
-ou hors du droit chemin, alors je me reposeray, & attandray quelque
-nouvelle connoissance ou instruction pour passer plus outre. Le bon
-homme Aratus qui n’entendoit pas grand’chose en l’Astrologie, fit
-toutefois un beau Livre de ses Phenomenes; Celse qui n’estoit que pur
-Grammairien, a nonobstant composé un livre de grande importance en
-Medecine: Dioscoride estoit soldat, Macer Senateur, & tous deux ont fort
-bien écrit des plantes; Hippodamus même de simple architecte & masson
-devint grand Politique, & auteur d’une Republique mentionnée par
-Aristote. Aussi j’ay toujours esté de cette opinion, que quiconque a
-tant soit peu de naturel & d’acquis par les estudes, il peut inferer &
-deduire de cinq ou six bons principes, toutes sortes de conclusions,
-comme Pline dit, que les Peintres anciens faisoient leurs plus belles
-pieces par le meslange de quatre ou cinq sortes de couleurs seulement.
-On peut aussi ajouster, que les sciences semblent estre comme
-enchainées, & cadenacées les unes avec les autres, & avoir une telle
-correspondance, que qui en possede une, possede aussi toutes celles qui
-luy sont subalternes. Et de plus que le siecle où nous sommes, semble
-beaucoup favoriser ce dessein, puis que l’on peut à peu prés sçavoir &
-découvrir tous les plus grands secrets des Monarchies, les intrigues des
-cours, les cabales des factieux, les pretextes & motifs particuliers, &
-en un mot, [43]_quid Rex in aurem Reginæ dixerit, Quid Juno fabulata sit
-cum Jove_, (Plaut.) par le moyen de tant de relations, memoires,
-discours, instructions, libelles, manifestes, pasquins, & semblables
-pieces secrettes, qui sortent tous les jours en lumiere, & qui sont en
-effet capables de mieux & plus facilement former, dégourdir, & deniaiser
-les esprits, que toutes les actions qui se pratiquent ordinairement és
-Cours des Princes, dont nous ne pouvons qu’à grand’peine connoistre
-l’importance, faute d’avoir penetré dans leurs causes, & divers
-mouvemens. Bref pour finir en peu de mots ce qui concerne le particulier
-de ma personne,
-
- [44]_Quod Cato, quod Curius sanctissima nomina quondam
- Senserunt, non quid vulgus, plebsque inscia dicat,
- Mente agito, atque mihi propono exempla bonorum._
-
-(Paling. in Tauro.)
-
- [43] Ce que le Roy a dit en secret à la Reine, & les discours que
- Junon a tenus à Jupiter.
-
- [44] Je ne pense point à ce que pourra dire le vulgaire, & la populace
- ignorante, mais je medite sur les sentimens qu’ont eu jadis Caton &
- Curius, dont les noms sont en grande veneration, & me propose
- toujours l’exemple des gens de bien.
-
-Il est bien vray que ce dessein estant un des plus relevez que l’on
-puisse choisir en toute la Politique, il en sera d’autant plus
-difficile; mais aussi me fait-il esperer que la fin en sera plus
-glorieuse; pour moy je me suis toujours plû de dire avec Properce,
-
- [45]_Magnum inter ascendo, sed dat mihi gloria vires;
- Non juvat ex facili lecta corona jugo._
-
- [45] J’entreprens quelque chose de grand & qui surpasse ma portée,
- mais la gloire que j’espere y acquerir me donne des forces pour le
- faire; je n’aime point les couronnes qu’on remporte sans peine.
-
-Et au pire aller, aux choses grandes l’oser est honorable, aux
-perilleuses l’entreprise est hardie, aux hautes & relevées, la cheute
-glorieuse; aux grandes mers si la route n’est heureuse, le naufrage est
-celebre: J’ébauche, un autre achevera; j’ouvre la lyce, un autre
-touchera le but; je sonne la trompette, un autre gagnera le prix, il y a
-assez de personnes en ce monde qui ne peuvent marcher que sur les
-chemins tracez par ceux qui les ont precedé; le nombre des esprits, qui
-travaillent tous les jours à imiter les autres est assez grand, sans que
-je captive encore le mien sous cet esclavage: & puis que tous les
-Auteurs qui traittent de la Politique, ne mettent point de fin à leurs
-discours ordinaires de la Religion, Justice, Clemence, Liberalité, &
-autres semblables vertus du Prince, ou du Ministre, il vaut mieux que je
-m’écarte un peu, pour n’estre atteint de cette contagion, ny envelopé
-d’une telle foule; & que pour n’arriver des derniers, je passe par un
-nouveau chemin, qui ne soit point fréquenté par le [46]_servum pecus_
-d’Horace, ny entrecoupé de ces grands Fangears & Marais relentis, où il
-y a si long-temps que
-
- [47]_Veterem in limo Ranæ cecinere querelam._
-
- [46] Les esclaves, ou gens de basse condition.
-
- [47] Les grenouilles ont chanté leurs vieilles plaintes dans la bouë.
-
-Or entre tous les points de la Politique, je ne voy pas qu’il y en ait
-un moins agité & moins rebatu, ny pareillement plus digne de l’estre que
-celuy des secrets, ou pour mieux dire des Coups d’Estat, car ce qu’en a
-dit Clapmarius en son traitté [48]_de Arcanis Imperiorum_, ne peut
-fournir une exception valable, puis que n’ayant pas seulement conceu ce
-que signifioit le titre de son livre, il n’y a parlé que de ce que les
-autres Ecrivains avoient déja dit & repeté mille fois auparavant,
-touchant les regles generales de l’administration des Estats & Empires.
-Et d’autant que cette matiere est si nouvelle, & relevée par dessus les
-communs sentimens des Politiques, qu’elle n’a presque encore esté
-effleurée par aucun d’eux, comme l’a remarqué Bodin au sixiéme de sa
-Methode en ces mots: [49]_Multi multa graviter & copiosè de ferendis
-moribus, de sanandis populis, de Principe instituendo, de legibus
-stabiliendis, leviter tamen de statu, nihil de conversionibus
-Imperiorum, & iis quæ Aristoteles Principum σοφίσματα, seu κρύφια
-Tacitus Imperii Arcana vocat, ne attigerunt quidem:_ Je marcheray
-toujours la bride en main, & apporteray toute la precaution, modestie, &
-retenuë possible, pour assaisonner & temperer ces discours, desquels on
-peut encore mieux dire, que Platon ne faisoit de ceux de Theologie,
-οὑτοί γε οἱ λόγοι χαλεποί, [50]_difficiles & cum discrimine hi
-sermones_. (Libr. de Repub.) Cardan & Campanelle font passer pour un
-precepte d’importance, que pour bien traitter, ou presenter quelque
-sujet, il en faut concevoir une parfaite idée, & y transmuer, s’il est
-possible, tout son esprit, & toute son imagination; d’où l’on voit
-souvent arriver, que ceux des Comediens qui sont le mieux pourveus de
-cette faculté imaginative joüent aussi toujours mieux leurs personnages.
-L’on dit en France, que Dubartas auparavant que de faire cette belle
-description du Cheval où il a si bien rencontré, s’enfermoit quelquefois
-dans une chambre, & se mettant à quatre pattes souffloit, hennissoit,
-gambadoit, tiroit des ruades, alloit l’amble, le trot, le galot, à
-courbette, & taschoit par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le
-Cheval. Agrippa même avouë, que lors qu’il voulut composer sa
-declamation contre les sciences, il s’imagina d’estre comme un Chien qui
-abayoit à toutes sortes de personnes; & lors qu’il voulut écrire de la
-Pyrotechnie, ou des feux d’artifice, il se persuadoit d’estre changé en
-un Dragon, qui souffloit le feu, & le souphre par la gueule, les yeux,
-les oreilles & les narines. Pour moy lors que je traitteray ou écriray
-de quelque sujet absolument bon & profitable, je seray bien-aise de me
-servir de ces imaginations; mais en cette matiere qui est si panchante
-vers l’injustice, je ne m’imagineray jamais d’estre quelque Neron, ou
-Busiris, pour mieux treuver les moyens de perdre & d’exterminer le genre
-humain. Ce me sera assez de ne pas encourir le blasme & la censure, que
-Neron donnoit aux Politiques & Conseillers de son temps, [51]_quod
-tanquam in Platonis Republica, non tanquam in Romuli fæce sententiam
-dicerent_. Et si je sçavois que le peu que j’en diray pust causer
-quelque abus & desordre plus grand que celuy qui est aujourd’huy en
-pratique entre les Princes, je jetterois tout maintenant la plume & le
-papier dans le feu, & ferois vœu d’eternel silence, pour ne me point
-acquerir la loüange d’un homme fin & rusé dans les speculations
-Politiques, en perdant celle d’homme de bien, de laquelle seule je veux
-faire capital, & me vanter tout le reste de ma vie.
-
- [48] Des secrets des Empires.
-
- [49] Plusieurs ont traité au fond & fort amplement de l’établissement
- des mœurs, de la guerison des peuples, de l’institution des Princes,
- & de l’affermissement des loix; mais ils ont passé fort legerement
- sur les affaires d’Estat, & n’ont rien dit des revolutions des
- Empires, & de ce qu’Aristote appelle sophismes ou secrets des
- Princes; & Tacite, secrets de l’Empire.
-
- [50] Ces discours sont fort difficiles & dangereux.
-
- [51] Qu’ils donnoient leur avis ou opinoient comme s’ils estoient dans
- la Republique de Platon, & non parmy la populace abjecte & basse de
- Romulus.
-
-
-
-
-Chapitre II.
-
-Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de sortes.
-
-
-Mais pour ne pas demeurer toujours en ces prefaces, & parler enfin du
-sujet pour lequel elles sont faites, ce grand homme Juste Lipse traitant
-en ses Politiques de la prudence, il la definit en peu de mots, _un
-choix & triage des choses qui sont à fuïr, ou à desirer_; & aprés en
-avoir amplement discouru comme on la prend d’ordinaire dans les Ecoles,
-c’est à dire pour une vertu morale, qui n’a pour objet que la
-consideration du bien; il vient en suite à parler d’une autre prudence,
-laquelle il appelle meslée, parce qu’elle n’est pas si pure, si saine &
-entiere que la precedente; participant un peu des fraudes & des
-stratagemes qui s’exercent ordinairement dans les Cours des Princes, &
-au maniement des plus importantes affaires du Gouvernement: Aussi
-s’efforce-t-il de monstrer par son eloquence, que telle sorte de
-Prudence doit estre estimée honneste, & qu’elle peut estre pratiquée
-comme legitime, & permise. Aprés quoy il la definit assez
-judicieusement, [52]_Argutum consilium à virtute, aut legibus devium,
-Regni Regisque bono_; & de là passant à ses especes & differences, il en
-constitue trois principales: la premiere desquelles, que l’on peut
-appeller une fraude ou tromperie legere, fort petite, & de nulle
-consideration, comprend sous soy la défiance, & la dissimulation; la
-seconde qui retient encore quelque chose de la vertu, moins toutefois
-que la precedente, a pour ses parties, [53]_conciliationem &
-deceptionem_, c’est à dire le moyen de s’acquerir l’amitié & le service
-des uns, & de leurer, decevoir, & tromper les autres, par fausses
-promesses, mensonges, presens & autres biais, & moyens, s’il faut ainsi
-dire, de contrebande, & plutost necessaires que permis ou honnestes.
-Quant à la derniere, il dit qu’elle s’éloigne totalement de la vertu &
-des loix, se plongeant bien avant dans la malice, & que les deux bases,
-& fondemens plus asseurez sont la perfidie & l’injustice.
-
- [52] Un conseil fin & artificieux qui s’écarte un peu des loix & de la
- vertu, pour le bien du Roy & du Royaume.
-
- [53] La conciliation & la deception.
-
-Il me semble toutefois, que pour chercher particulierement la nature de
-ces secrets d’Estat, & enfoncer tout d’un coup la pointe de nostre
-discours jusques à ce qui leur est propre & essentiel, nous devons
-considerer la _Prudence_ comme une vertu morale & politique, laquelle
-n’a autre but que de rechercher les divers biais, & les meilleures &
-plus faciles inventions de traitter & faire reüssir les affaires que
-l’homme se propose. D’où il s’ensuit pareillement que comme ces affaires
-& divers moyens ne peuvent estre que de deux sortes, les uns faciles &
-ordinaires, les autres extraordinaires, fascheux & difficiles; aussi ne
-doit-on établir que deux sortes de prudence: la premiere ordinaire &
-facile, qui chemine suivant le train commun sans exceder les loix &
-coustumes du païs: la seconde extraordinaire, plus rigoureuse, severe &
-difficile. La premiere comprend toutes les parties de prudence,
-desquelles les Philosophes ont accoustumé de parler en leurs traittez
-moraux, & outre plus ces trois premieres mentionées cy-dessus, & que
-Juste Lipse attribue seulement à la prudence meslée & frauduleuse. Parce
-que, à dire vray, si on considere bien leur nature & la necessité qu’ont
-les Politiques de s’en servir, on ne peut à bon droit soupçonner
-qu’elles soient injustes, vicieuses ou deshonnestes. Ce que pour mieux
-comprendre, il faut sçavoir comme dit Charon, (Lib. 3. c. 2.) que la
-justice, vertu & probité du Souverain, chemine un peu autrement que
-celle des particuliers; elle a ses alleures plus larges & plus libres à
-cause de la grande, pesante & dangereuse charge qu’il porte, c’est
-pourquoy il luy convient marcher d’un pas qui peut sembler aux autres
-detraqué & déreglé, mais qui luy est necessaire, loyal, & legitime; il
-luy faut quelquefois esquiver & gauchir, mesler la prudence avec la
-justice, & comme l’on dit, [54]_cum vulpe junctum vulpinari_: C’est en
-quoy consiste la _pedie_ de bien gouverner. Les Agens, Nonces,
-Ambassadeurs, Legats sont envoyez, & pour épier les actions des Princes
-étrangers, & pour dissimuler, couvrir, & déguiser celles de leurs
-Maistres. Louys XI, le plus sage & avisé de nos Roys, tenoit pour Maxime
-principale de son Gouvernement, que [55]_qui nescit dissimulare nescit
-regnare_; & l’Empereur Tibere, [56]_nullam ex virtutibus suis magis quàm
-dissimulationem diligebat_. Ne voit-on pas que la plus grande vertu qui
-regne aujourd’huy en Cour, est de se défier de tout le monde, &
-dissimuler avec un chacun, puis que les simples & ouverts, ne sont en
-nulle façon propres à ce mestier de gouverner, & trahissent bien souvent
-eux & leur Estat. Or non seulement ces deux parties de se défier &
-dissimuler à propos, qui consistent en l’omission, sont necessaires aux
-Princes; mais il est encore souventefois requis de passer outre, & de
-venir à l’action & commission, comme par exemple de gagner quelque
-avantage, ou venir à bout de son dessein par moyens couverts,
-equivoques, & subtilitez; affiner par belles paroles, lettres,
-ambassades; faisant & obtenant par subtils moyens, ce que la difficulté
-du temps & des affaires empesche de pouvoir autrement obtenir; [57]_& si
-rectà portum tenere nequeas, idipsum mutata velificatione assequi_.
-(Cicero lib. 11. ad Lentul.) Il est pareillement besoin de faire &
-dresser des pratiques & intelligences secretes, attirer finement les
-cœurs & affections des Officiers, serviteurs, & confidens des autres
-Princes & Seigneurs étrangers, ou de ses propres sujets; ce que Ciceron
-appelle au premier des Offices, [58]_conciliare sibi animos hominum & ad
-usus suos adjungere_. A quoy faire doncques établir une prudence
-particuliere & meslée, de laquelle ces actions dépendent
-particulierement, comme fait Juste Lipse, puis qu’elles se peuvent
-rapporter à l’ordinaire, & que telles ruses sont tous les jours
-enseignées par les Politiques, inserées dans leurs raisonnemens,
-persuadées par les Ministres, & pratiquées sans aucun soupçon
-d’injustice, comme estant les principales regles & maximes pour bien
-policer & administrer les Estats & Empires. Aussi ne meritent-elles
-d’estre appellées secrets de Gouvernement, Coups d’Estat, & [59]_Arcana
-Imperiorum_, comme celles qui pour estre comprises sous cette derniere
-sorte de prudence extraordinaire, qui donne le branle aux affaires plus
-fascheuses & difficiles, meritent particulierement & privativement à
-toutes autres, d’estre appellées _Arcana Imperiorum_, puis que c’est le
-seul titre que non seulement moy, mais tous les bons Auteurs qui ont
-écrit auparavant moy leur ont donné.
-
- [54] Renarder, ou user de finesse, avec le renard.
-
- [55] Qui ne sçait pas dissimuler ne sçait pas aussi regner.
-
- [56] De toutes les vertus qu’il possedoit il n’y en avoit point qu’il
- aimast plus que la dissimulation.
-
- [57] Et si on ne peut aller tout droit au port, y arriver en louvoyant
- & en changeant de cours.
-
- [58] S’acquerir les cœurs des hommes, & les employer à son usage.
-
- [59] Secrets des Empires.
-
-Et en cela certainement nous pouvons remarquer la faute de beaucoup de
-Politiques, & principalement de Clapmarius, lequel voulant faire un gros
-Livre de _Arcanis Imperiorum_, & les reduire sous quelques preceptes
-generaux, il dit premierement, que les secrets d’Estat ne sont rien
-autre chose que les divers moyens, raisons & conseils desquels les
-Princes se servent pour maintenir leur Autorité, & l’estat du public,
-sans toutefois transgresser le droit commun, ou donner aucun soupçon de
-fraude & d’injustice. Ce qu’ayant presupposé comme bien étably &
-veritable, il les divise en deux sortes, & dit que les premiers se
-doivent appeller secrets d’Empire, ou de Republiques, lesquels à raison
-des trois sortes de Gouvernemens il subdivise encore en six autres
-manieres, d’autant, par exemple, que l’Estat Monarchique doit avoir de
-certains moyens & raisons particulieres pour se donner de garde d’estre
-commandé par plusieurs qui le reduiroient en Aristocratie; d’autres pour
-obvier au Gouvernement d’une populace & ne se changer en Democratiques:
-& ainsi ces deux derniers doivent faire en sorte de ne point devenir
-Monarchiques, ou de ne point tomber en quelque autre forme de
-Gouvernement qui leur soit opposé. Les seconds sont ceux qu’il nomme &
-qualifie du titre de secret de domination, lesquels ceux qui commandent
-sont obligez de pratiquer pour se conserver en leur autorité soit
-Monarchique, populaire ou Aristocratique. Ce qu’il confirme par une
-curieuse enumeration de tous ces moyens, suivant qu’il les a pû
-remarquer dedans Tite Live, Saluste, Amarcellin, & beaucoup d’Auteurs,
-lesquels semblent demeurer tous d’accord de la signification de ces
-mots, de la même façon que Clapmarius s’en est servy en tout son livre.
-Or cela me feroit aucunement redouter l’indignation de tous ces grands
-personnages, si je m’emancipois sans leur avoir demandé permission, de
-leur dire qu’usurpant ce mot de secrets d’Estat, selon qu’il a esté
-exposé cy-dessus, ils semblent s’éloigner de sa signification, & ne pas
-bien comprendre la nature de la chose; estant certain que ces dictions
-Latines, [60]_secretum & arcanum_, desquels ils se servent pour
-l’exprimer, ne doivent point estre attribuez aux preceptes & maximes
-d’une science, laquelle est commune, entenduë & pratiquée par un chacun:
-mais seulement à ce que pour quelque raison ne doit estre ny connu ny
-divulgué, parce que suivant que remarque le Poëte Marbodæus,
-
- [61]_Non secreta manent, quorum fit conscia turba._
-
-(Libr. de Gem.)
-
- [60] Secret & caché.
-
- [61] Les choses qu’on communique à plusieurs personnes, ne demeurent
- pas secretes.
-
- [62] Secret.
-
-Aussi apprenons nous des Grammairiens, que ce mot [62]_d’arcanum_, peut
-estre derivé ab [63]_arce_, soit comme est d’avis Festus Pompeius, que
-les Augures eussent coustume d’y faire un certain sacrifice, qu’ils
-vouloient éloigner de la connoissance du peuple, ou parce que toutes
-choses secretes & de consequence sont mieux gardées [64]_in arce_, qu’en
-autre lieu. Ceux qui le tirent [65]_ab arca_ semblent aussi ne se pas
-éloigner de la même opinion, & les bons Auteurs ne se sont jamais servis
-de ces deux mots qu’en pareille signification. Virgile,
-
- [66]_Longius & volvens fatorum arcana movebo._
-
-(Æneid. 1.)
-
- [63] Forteresse.
-
- [64] Dans une forteresse.
-
- [65] Coffre.
-
- [66] Et je vous raconteray plus au long le secret des fatalités.
-
-& en un autre lieu:
-
- [67]_Te colere, arcanos etiam tibi credere sensus._
-
- [67] T’honorer & te confier les plus secretes pensées & passions de
- mon cœur.
-
-Horace,
-
- [68]_Secretumque teges & vino tortus & irâ._
-
- [68] Le vin ni la colere ne te doivent pas faire reveler le secret
- qu’on t’aura confié.
-
-Et pour finir par celle de Lucain, n’a-t-il pas dit en parlant de la
-source du Nil, qui estoit totalement inconnuë aux Egyptiens mêmes,
-
- [69]_Arcanum natura caput non protulit ulli,
- Nec licuit populis parvum te Nile videre,
- Amovitque sinus, & Gentes maluit ortus
- Mirari quam nosse tuos._
-
- [69] La nature n’a découvert à personne ta source, ô Nil, & il n’y a
- point de peuple qui ait pû te voir en ton commencement: elle a
- éloigné tes replis, & a mieux aimé faire admirer ton origine aux
- nations, que de la leur faire connoître.
-
-Je remarqueray toutefois comme en passant, que l’on peut tirer un beau
-parallele entre ce fleuve du Nil & les secrets d’Estat. Car tout ainsi
-que les peuples plus voisins de sa source en tiroient mille commoditez
-sans avoir aucune connoissance de son origine; ainsi faut-il que les
-peuples admirent les heureux effets de ces Coups de Maistre sans
-pourtant rien connoistre de leurs causes & divers ressorts. Or aprés
-avoir monstré que ces Ecrivains ont corrompu les mots, nous pouvons
-encore dire qu’ils ont pareillement depravé la nature de la chose, veu
-qu’ils nous proposent des preceptes generaux & des maximes universelles,
-fondées sur la justice & droit de Souveraineté, & par consequent
-permises & pratiquées tous les jours, au veu & sceu de tout le monde;
-lesquels neanmoins ils estiment estre des secrets d’Estat. Aussi ne
-prenoient-ils pas garde qu’il y a une grande difference entre ceux-là, &
-ceux dont nous voulons parler; puis que un chacun est fait sçavant, &
-rendu capable des premiers, pour si peu d’estude qu’il veüille faire
-dans les Auteurs qui en ont traitté; où au contraire ceux dont il est
-maintenant question, naissent dans les plus retirez cabinets des
-Princes, & ne se traittent ny deliberent en plein Senat, ou au milieu
-d’une Cour de Parlement; mais entre deux ou trois des plus avisez & plus
-confidens Ministres qu’ait un Prince. Et en effet, nous voyons
-qu’Auguste, lors qu’il eut dessein, aprés avoir gagné la bataille
-Actiaque, & appaisé les guerres civiles & étrangeres, de quitter le
-titre d’Empereur, & de rendre la liberté à sa patrie; il n’en communiqua
-pas au Senat, quoy qu’il l’eust augmenté de six cens Senateurs; ny à son
-Conseil particulier, qui estoit composé de vingt personnes les plus
-doctes & judicieuses qu’il avoit pû choisir; mais il proposa & remit
-toute cette affaire au jugement de ses deux principaux Amis, Ministres,
-& Confidens, Mecenas & Agrippa, [70]_quibuscum Imperii arcana
-communicare solebat_, dit Dion. (Libr. 53.) Et si nous voulons remonter
-jusques à ce grand homme qui luy avoit resigné sa fortune entre les
-mains, Jules Cesar; nous trouverons dans Suetone [71]_in Julio_, qu’il
-n’avoit que Quintus Pædius, & Cornelius Balbus, avec lesquels il
-communiquoit τὰ μυσικάτατα, c’est à dire ce qu’il avoit de plus secret &
-caché dans l’ame. Les Lacedemoniens qui augmenterent beaucoup leur Estat
-aprés la Victoire de Lisandre, établirent bien un conseil de trente
-personnes pour gouverner les affaires de leur Republique, mais non
-contens de ce, ils choisirent douze des plus judicieux & avisez de leurs
-Citoyens, pour estre comme les Oracles qui devoient par leur réponse
-conclure les Coups d’Estat. Les Venitiens font aujourd’huy de même avec
-leurs six Procureurs de Saint Marc; & il n’y a aucun Souverain tant
-foible soit-il & de peu de consideration, qui soit si mal avisé, que de
-remettre au jugement du public ce qui à peine demeure assez secret dans
-l’oreille d’un Ministre ou Favori. C’est ce qui a fait dire à
-Cassiodore, [72]_Arduum nimis est Principis meruisse secretum_, (Libr.
-8. Epist. 10.) & en un autre lieu, où il parle d’un Conseiller secret de
-Theodoric, [73]_Tecum pacis certa, tecum belli dubia conferebat, & quod
-apud sapientes Reges singulare munus est, ille sollicitus ad omnia,
-tecum pectoris pandebat arcana._ (Lib. 8. Epist. 9.) Eust-il pas fait
-beau voir, que Charles IX eust deliberé de faire la Saint Barthelemy
-avec tous les Conseillers de son Parlement, & que Henry III eust conclu
-la mort de Messieurs de Guise au milieu de son Conseil? Je croy certes
-qu’ils y eussent aussi-bien reüssi, comme à vouloir prendre les lievres
-au son du tambour, ou les oiseaux avec des sonnettes. Et de plus je
-demanderois volontiers à ces Messieurs, si tant est qu’ils appellent les
-regles communes de regir & gouverner les Royaumes, [74]_Arcana
-Imperiorum_, quel nom ils pourront donner à ces secrets meslez d’un peu
-de severité, & sujets à la prudence extraordinaire, desquels nous venons
-maintenant de parler. Car de les appeller comme fait Clapmarius aprés
-Tacite, [75]_Flagitia Imperiorum_, c’est plustost remarquer ceux qui
-sont faits en consideration d’un bien particulier, & par quelque Tyran,
-que beaucoup d’autres qui se font pour l’interest public, & avec toute
-l’equité que l’on peut apporter en ces grandes entreprises, qui
-toutefois ne peuvent jamais estre si bien circonstanciées, qu’elles ne
-soient toujours accompagnées de quelque espece d’injustice, & sujettes
-par consequent au blasme & à la calomnie.
-
- [70] Auxquels il avoit accoustumé de communiquer les secrets de
- l’Empire.
-
- [71] Sur Julius.
-
- [72] C’est par trop difficile d’avoir merité d’estre introduit dans le
- secret du Prince.
-
- [73] Il conferoit avec toy des choses certaines de la paix & des
- douteuses de la guerre, &, ce qui est une faveur singuliere d’un Roy
- sage & prudent, comme il avoit soin de tout, il te reveloit les plus
- secretes pensées de son cœur.
-
- [74] Les secrets des Empires.
-
- [75] Fourberies des Empires.
-
-Ces mots estant ainsi expliquez, il nous faut passer à la nature de la
-chose qu’ils signifient: Or pour la bien penetrer & comprendre, il est
-besoin d’en tirer la recherche de plus haut, & monstrer comme en la
-Monastique ou gouvernement d’un seul, & en l’œconomie ou administration
-d’une famille, qui sont les deux pivots de la Politique, il y a de
-certaines ruses, détours, & stratagemes, desquels beaucoup se sont
-servis, & se servent encore tous les jours pour venir à bout de leurs
-pretensions. Charon en son livre de la Sagesse, Cardan en ses œuvres
-intitulées [76]_Proxeneta, de utilitate capienda ex adversis, & de
-sapientia_; Machiavel en ses discours sur T. Live, & en son Prince, en
-ont donné assez amplement les preceptes. Pour moy ce me sera assez d’en
-rapporter quelques exemples; aprés avoir toutefois observé qu’encore que
-Juste Lipse (Civil. doctr. lib. 4. c. 13.) ait dit du dernier, [77]_Ab
-illo facile obtinebimus, nec maculonem Italum tam districtè damnandum
-(qui misera qua non manu hodie vapulat), & esse quandam, ut vir sanctus
-ait, καλὴν καὶ ἐπαινετὴν πανουργίαν, honestam atque laudabilem
-calliditatem_, (Basil. in Proverb.) & que Gaspar Schioppius ait fait un
-petit livre en sa defense; on luy peut neanmoins sçavoir mauvais gré, de
-ce que
-
- [78]_Floribus Austrum
- Perditus, & liquidis immisit fontibus Apros._
-
-(Virg. Bucol. Ecl. 2.)
-
- [76] Le Courtier, ou moyenneur, du profit qu’on peut tirer des
- infortunes, & de la sagesse.
-
- [77] Nous obtiendrons facilement de luy, que ce broüillon d’Italien
- n’est pas tant à blâmer, quoy que les plus chetifs se mêlent de le
- condamner aujourd’huy; & qu’il y a de certaines ruses loüables &
- honnestes, comme dit le saint homme.
-
- [78] Il a malheureusement jetté un vent furieux dans les fleurs, & des
- sangliers dans les fontaines pour en troubler les clairs ruisseaux.
-
-Ayant le premier franchi le pas, rompu la glace, & profané, s’il faut
-ainsi dire, par ses écrits, ce dont les plus judicieux se servoient
-comme de moyens tres-cachez & puissans pour faire mieux reüssir leurs
-entreprises. Aussi ferois-je conscience d’ajouster quelque chose à ce
-qu’il en a dit, si les susnommez & beaucoup d’autres Politiques ne
-m’avoient devancé, & donné quand & quand sujet de dire en cette matiere,
-ce que Juvenal disoit de la Poësie.
-
- [79]_Stulta est clementia, cum tot ubique
- Vatibus occurras, perituræ parcere chartæ._
-
-(Satyr. 1.)
-
- [79] C’est une sotte clemence d’épargner le papier perissable, puisque
- tu te rencontres si souvent en tant de lieux parmy les poëtes.
-
-Or entre les secrets de la Monastique, je ne pense pas qu’il y en ait de
-plus relevez, eu égard à leur fin, que ceux qui ont esté pratiquez par
-certaines personnes, qui pour se distinguer du reste des hommes, ont
-voulu établir parmy eux quelque opinion de leur divinité. Ainsi voyons
-nous que Salmonée avoit fait élever un pont d’airain, sur lequel faisant
-rouler son carrosse attelé de puissans chevaux, & dardant d’un costé &
-d’autre des feux d’artifice, il s’imaginoit de bien contrefaire le
-foudre & les tonnerres de Jupiter, d’où le Poëte a pris occasion de
-dire,
-
- [80]_Vidi & crudeles dantem Salmonea pœnas,
- Dum flammas Jovis, & sonitus imitatur Olympi._
-
-(Virg. Æn. 6.)
-
- [80] J’y vis aussi Salmonée qui soufroit d’étranges peines pour avoir
- imité les flammes de Jupiter Olympien, & pour avoir contrefait le
- bruit de ses foudres.
-
-Psaphon, qui n’estoit pas moins ambitieux que le precedent, nourrissoit
-grande quantité de Pies, Merles, Jais, Perroquets & autres oiseaux
-semblables, & aprés leur avoir bien appris à prononcer ces paroles,
-_Psaphon est Dieu_, il les mettoit en liberté, afin que ceux qui
-entendoient tant & de si extraordinaires témoins de sa divinité, fussent
-plus facilement portez à la croire. Ainsi Heraclides le Pontique avoit
-commandé à un de ses plus affidez serviteurs, de cacher sous ses
-vestemens aprés qu’il seroit decedé, une grande Couleuvre, qu’il
-nourrissoit dés long-temps auparavant à ce dessein, afin que cet animal
-éveillé par le bruit que l’on feroit, portant son corps en terre,
-s’élançast au milieu des pleureurs, & donnast sujet à la populace de
-croire, que Heraclite avoit esté deïfié. Pour Empedocle il y proceda
-avec plus de courage & de generosité, comme il estoit bien-seant à un
-Philosophe; car estant assez âgé & comblé de gloire & d’honneur, il se
-precipita volontairement dans les souspiraux & volcans du mont Ætna en
-Sicile, pour faire croire son ravissement au Ciel, ne plus ne moins que
-Romulus établit l’opinion du sien, en se noyant dans les Marests des
-Chevres,
-
- [81]_Deus immortalis haberi
- Dum cupit Empedocles, ardentem frigidus Æthnam
- Insiluit._
-
-(Horat. de arte Poët.)
-
- [81] Empedocle, voulant qu’on le tinst pour un Dieu immortel, se jetta
- froidement dans les flammes du mont Ætna.
-
-Les Athées, qui trouvent à glosser sur tous les passages de la sainte
-Ecriture, tiennent que celuy-cy du Deuteronome, (cap. 34.) [82]_non
-cognovit homo sepulchrum ejus usque in præsentem Diem_, se doit entendre
-de la même sorte, & que Moyse s’ensevelit en quelque precipice ou
-abysme, pour estre puis aprés élevé dans les cieux par les Israëlites;
-au lieu qu’ils devroient plûtost croire, & demeurer d’accord avec les
-Chrestiens, qu’il cacha veritablement son corps, pour empescher les
-Juifs de l’idolatrer aprés sa mort, connoissant fort bien qu’ils
-estoient portez non moins de leur naturel, que par la hantise qu’ils
-avoient eu avec les Egyptiens, à adorer tous ceux desquels ils avoient
-receu quelque bien, ou de qui ils croyoient que la vertu estoit
-singuliere & extraordinaire. L’on peut faire encore le même jugement de
-ce que Diogenes Laërce rapporte de la Cuisse d’or de Pythagore, puis que
-Plutarque en la vie de Numa dit ouvertement que ce fut une feinte &
-stratageme de ce Philosophe, pour établir aussi-bien que les autres
-l’opinion de sa divinité. Mais ce que fit Hercules fut beaucoup plus
-ingenieux; car estant fort versé en Astrologie, témoin les Fables de sa
-vie qui luy font porter le Ciel avec Atlas, il choisit justement l’heure
-& le temps de l’apparition d’une grande Comete, pour se mettre sur le
-bucher ardant, où il vouloit finir ses jours, afin que ce nouveau feu du
-Ciel assistast comme témoin, & fist croire de luy ce que les Romains par
-aprés vouloient persuader de leurs Empereurs, au moyen de l’aigle qui
-s’envoloit du milieu des flammes, comme pour porter l’ame du defunct
-entre les bras de Jupiter. Beaucoup d’autres, qui estoient plus modestes
-& retenus en leurs desseins, se sont contentez de nous donner à
-connoistre le soin que les Dieux prenoient de leurs personnes, par la
-continuelle assistance de quelque Genie, ou particuliere divinité; comme
-firent entre les Anciens Socrate, Plotin, Porphyre, Brutus, Sylla, &
-Apollonius, pour ne rien dire de tous les Legislateurs; & parmy les
-modernes Pic de la Mirandole, Cecco d’Ascoli, Hermolaus, Savonarole,
-Niphus, Postel, Cardan, & Campanelle, qui se vantent tous d’en avoir eu
-& de leur avoir parlé, sans toutefois qu’on les puisse accuser d’avoir
-pratiqué les ceremonies Theurgiques, du livre faussement attribué à
-Virgile [83]_de videndo Genio_; ou les mentionnées par Arbatel dans je
-ne sçay quel fatras de semblables Livres, que l’on a grand tort de
-publier sous le nom d’Agrippa. Aussi pour moy j’aimerois beaucoup mieux
-établir la verité de ces Histoires, sur la merveilleuse force des
-contractions d’esprit fort bien expliquées par Marsile Ficin & Jordanus
-Brunus, desquels aussi Palingenius en trois ou quatre endroits de son
-Zodiaque ne semble pas se beaucoup éloigner. Si nous n’aimons encore
-mieux dire que tous ces Messieurs ont joüé de l’imposture, & ont voulu
-imiter les fables de Numa, Zamolxis, & Minos, ou plustost celles que les
-Rabins & Cabalistes (_Reuchlin. libr. de Cabala._) ont plaisamment
-forgées sur les Patriarches du Vieil Testament, & nous voulant faire
-croire de bonne foy, qu’Adam avoit esté gouverné par son Ange Raziel,
-Sem par Jophiel, Abraham par Frza-d-Kiel, Isaac par Raphaël, Jacob par
-Piel, & Moyse par Mittaron,
-
- [84]_Sed credat Judæus apella,
- Non ego._
-
- [82] L’homme n’a point connu son sepulchre jusques à ce jourd’huy.
-
- [83] Du moyen de voir les Genies.
-
- [84] Mais que le Juif circoncis le croye, & non pas moy.
-
-Quoy que c’en soit, on peut remarquer dans les Historiens, que ces ruses
-n’ont pas toujours esté inutiles, puis que Scipion les ayant
-judicieusement pratiquées il s’acquit la reputation d’un grand homme de
-bien parmy les Romains, & fut envoyé conquester les Espagnes n’ayant
-encore atteint l’âge de XXIV ans; Mais voyez aussi de quelle façon T.
-Live (Libr. 6.) en parle: [85]_Fuit Scipio non tantùm veris artibus
-mirabilis, sed arte quoque quadam adinventa in ostentationem composita,
-pleraque apud multitudinem, aut per nocturnas visas species, aut veluti
-divinitus mente monita agens._ Ainsi en ont fait beaucoup de Princes &
-particuliers, & quand leur esprit n’a pas esté capable de ces finesses &
-inventions si relevées, ils se sont contentez de donner par quelques
-autres, le plus de lustre & de splendeur à leurs actions qu’il leur a
-esté possible. C’est pourquoy Tacite a dit que Vespasien estoit,
-[86]_omnium quæ diceret atque ageret arte quadam ostentator_, (Annal.
-lib. 3.) & Corbulo nous est representé dans le même, [87]_super
-experientiam sapientiamque, etiam specie inanium validus_; & ce avec
-grande raison, puis que comme il dit en un autre endroit,
-[88]_Principibus omnia ad famam dirigenda_, veu que suivant la remarque
-de Cardan, [89]_Æstimatio & opinio rerum humanarum Reginæ sunt_. (Lib.
-3. de utilit.)
-
- [85] Scipion ne se faisoit pas seulement admirer par les veritables
- arts & sciences qu’il possedoit, mais aussi par un certain artifice
- qu’il avoit trouvé & dont il se servoit fort utilement à se faire
- paroistre; & faisoit plusieurs choses devant le peuple ou par le
- moyen des visions qu’il disoit avoir euës de nuit, ou comme s’il en
- avoit esté divinement averti & qu’on le luy eût inspiré du ciel.
-
- [86] Fort artificieux à donner du lustre à tout ce qu’il faisoit & à
- tout ce qu’il disoit.
-
- [87] Considerable par la belle apparence dont il sçavoit colorer même
- les choses vaines, outre l’experience & la sagesse qu’il avoit.
-
- [88] Les Princes doivent gouverner, & avoir soin de tout, pour leur
- propre renommée.
-
- [89] L’estime & l’opinion sont les Reines de toutes les choses
- humaines.
-
-L’on pourroit encore faire beaucoup plus de remarques sur ce qui touche
-le gouvernement particulier des hommes; mais parce que cette matiere
-n’est pas moins triviale que de peu de consequence, je m’en remettray à
-ce qu’en a dit Cardan au livre cité un peu auparavant; & passeray aux
-secrets de l’œconomie, ou reglement & administration des familles, entre
-lesquels je me contenteray de remarquer seulement & pour exemple,
-quelques-uns de ceux qui ont esté pratiquez pour reprimer, & comme parer
-aux mauvais tours que joüent les femmes à leurs maris,
-
- [90]_Dum avidæ affectant implere voraginis antrum._
-
- [90] Quand elles veulent remplir le trou de leur goufre insatiable.
-
-A propos de quoy il me souvient d’en avoir leu un dans les contes
-facetieux de Bouchet, ou de Chaudiere, qui passera maintenant pour
-serieux, comme estant beaucoup plus propre à corriger ces humeurs
-gaillardes, que celuy de la Mule qui fut huit jours sans boire, dont
-parle Cardan en son livre [91]_de sapientia_. Certain Medecin,
-disent-ils, ayant eu avis que sa femme pour quelquefois se desennuyer
-
- [92]_Intrabat calidum veteri Centone lupanar_,
-
-(Juvenal.)
-
- [91] De la sagesse.
-
- [92] Elle entroit dans le lieu infame qui fumoit de l’ardeur des
- impudiques débauches sur les vieux tapis de diverses couleurs.
-
-& qu’elle avoit même pris heure au lendemain pour luy joüer à fausse
-compagnie, il ne s’en émeut point, & n’en fit aucun semblant; mais sur
-la minuit, & lors que sa femme ne songeoit à rien moins, il se réveille
-en sursaut feignant que les voleurs estoient dedans sa chambre, met la
-main à ses armes, tire deux ou trois coups de pistolet, crie au meurtre,
-à l’aide, frappe de son épée sur les tables & chenets, bref il fait tout
-ce qu’il peut pour mettre la terreur & l’épouvante en sa maison; le
-matin tout estant appaisé il ne manque de taster le poux à sa femme,
-lequel il feint de trouver grandement alteré & oppressé à cause de la
-peur qu’elle avoit euë, & pour ce il luy fait tirer dix ou douze onces
-de sang, & cette evacuation ayant amené une petite émotion, il commence
-de s’épouvanter comme si c’eust esté quelque grosse fievre, fait
-redoubler sept ou huit bonnes saignées, par aprés vient à la raser,
-ventouser, & purger magistralement; ce qu’il reïtera si souvent, qu’il
-la fit demeurer plus de six mois au lict, sans avoir esté malade,
-pendant lequel temps il eut tout loisir de rompre ses pratiques &
-connoissances, de luy diminuer son enbonpoint vermeil & attrayant, & sur
-tout de tellement refroidir, matter, & adoucir la ferveur, & les humeurs
-picquantes & acrimonieuses de son temperament, qu’il assoupit en elle ce
-feu plus inextinguible que celuy de la pierre Asbestos,
-
- [93]_Qui nulla moritur, nullaque extingitur arte._
-
-(Trigault.)
-
- [93] Qu’on ne peut éteindre ny faire mourir par aucun artifice.
-
-Mais le secret que pratiquerent les peuples de la Chine, pour remedier
-au même desordre qui s’estoit glissé dans leurs familles, fut beaucoup
-plus gentil & industrieux. Car ils ordonnerent & établirent pour une des
-premieres Loix du Royaume, que toute la bonne grace des femmes, ne
-dépendroit doresnavant que de la petitesse de leurs pieds; & que
-celles-là seroient jugées les plus belles, qui les auroient plus petits
-& mignons: ce qui ne fut pas plûtost publié, que toutes les Meres sans
-regarder à la consequence, commencerent de resserrer, estressir, & si
-bien envelopper les pieds de leurs filles qu’elles ne pouvoient plus
-sortir de la maison ny se soustenir droites, que sur les bras de deux ou
-trois servantes. Ainsi cette figure artificielle ayant passé en
-conformation naturelle, aussi-bien que celle des Macrocephales dont
-parle Hippocrates, les Chinois ont insensiblement arresté & fixé le
-Mercure que leurs femmes avoient dans les pieds, les faisant ressembler
-à la Tortuë nommée par les Poëtes,
-
- [94]_Tardigrada, & domi porta,
- Sub pedibus Veneris Cous quam finxit Apelles._
-
- [94] Marchant lentement & portant sa maison, laquelle Apelles natif de
- l’isle de Coos a peinte & placée sous les pieds de Venus.
-
-Ils ont empesché par ce moyen, qu’elles n’allassent plus à la promenade
-des bons hommes, & à leurs passe-temps accoustumez: De même que les
-Dames Venitiennes sont forcées de garder la maison plus souvent qu’elles
-ne voudroient, par l’usage & les incommoditez nompareilles de leurs
-grands patins. Mais l’histoire rapportée par Mocquet est bien plus
-étrange, & sent beaucoup mieux son Coup d’Estat; car il dit avoir
-appris, & veu mêmement pratiquer entre les Caribes, peuples barbares &
-farouches, qu’arrivant la mort du mary pour quelque cause que ce soit,
-la femme est contrainte sous peine de demeurer infame, abandonnée, &
-mocquée de tous ses amis & parents, de se faire aussi mourir, &
-d’allumer un grand feu au milieu duquel elle se precipite avec autant de
-pompe & de réjoüissance, comme si elle estoit au jour de ses nopces; de
-quoy ledit Mocquet s’étonnant fort, & en demandant la cause, on luy
-répondit que cela avoit esté sagement étably, pour remedier à la grande
-malice & lubricité des femmes de ce païs, qui avoient accoustumé devant
-la publication de cette loy, d’empoisonner leurs maris, lors qu’elles en
-estoient lasses ou qu’elles avoient envie d’en épouser quelque autre
-plus robuste & gaillard,
-
- [95]_Quique suo melius nervum tendebat Ulysse._
-
- [95] Et qui fût plus vigoureux que son Ulysse.
-
-Or si ce remede estoit bien proportionné à la nature de ceux qui
-l’avoient ordonné; celuy que pratiqua Denys Tyran de Syracuse pour
-empescher les assemblées & banquets qui se faisoient de nuit, n’estoit
-pas aussi trop éloigné de la sienne: car sans témoigner qu’elles luy
-dépleussent, ou monstrer qu’il craignist qu’on ne les fist à dessein de
-conspirer contre son Estat, il se contenta d’introduire peu à peu
-l’impunité pour toutes les voleries & larcins qui se commettoient de
-nuit, les tournant plûtost en risée, & donnant la hardiesse par cette
-tolerance à tous les mauvais garçons de ladite Ville, de si mal traitter
-ceux qu’ils rencontroient la nuit par les ruës, que personne ne pouvoit
-sortir de sa maison aprés le Soleil couché qu’il ne se mist au hazard
-d’estre dévalisé, ou de perdre la vie par cette sorte de voleurs. Venons
-maintenant à quelques autres moins serieux & par consequent aussi moins
-fascheux & dangereux, en ce qui estoit de leur pratique; Les Republiques
-de Grece voulant par regle de Police faire manger le poisson frais & à
-bon marché à leurs sujets, ils n’eurent point recours à quelque tariffe
-particuliere, de laquelle peut-estre que les ἰχθυοπώλαι, ou poissonniers
-(comme nous les appellons) auroient eu raison de se plaindre; mais en se
-servant de l’avis que le Poëte Comique Alexis dit leur avoir esté
-proposé par Aristonique, ils defendirent sous grieve peine ausdits
-Marchands de poisson, de se pouvoir seoir dans le marché ny en vendant
-leurs marchandises, [96]_ut ii standi tædio lassitudineque confecti,
-quàm recentissimos venderent_. Ainsi les Romains defendoient aux
-Prestres de Jupiter de jamais monter à Cheval, _ne_, comme dit Festus
-Pompeius, [97]_si longius urbe discederent, sacra negligerentur_; & pour
-moy j’ose dire, que si l’on vouloit remedier à la grande confusion
-qu’apporte le nombre excessif des carosses dans la Ville de Paris, il ne
-faudroit que confisquer ceux que l’on trouveroit par les ruës avec moins
-de cinq personnes dedans, puis qu’au moyen de cette ordonnance, ceux qui
-y vont tous les jours seuls, prendroient la housse, & les autres qui ne
-pourroient augmenter leur famille de trois ou quatre personnes, se
-resoudroient facilement de la diminuer de trois ou quatre bouches
-inutiles telles que seroient pour lors celles d’un cocher & de deux
-chevaux.
-
- [96] Afin que lassés & ennuyés de se tenir debout ils les vendissent
- tout fraix.
-
- [97] De peur qu’ils ne s’éloignassent par trop de la ville, & qu’ainsy
- le service divin fust negligé ou discontinué.
-
-Il seroit facile d’augmenter le nombre de semblables exemples & secrets
-d’œconomie; si les precedens ne pouvoient facilement nous faire juger
-des autres, & nous tracer le chemin pour passer de ce second degré au
-troisiéme, qui est celuy de la Politique & du Gouvernement des peuples,
-sous l’administration d’un seul, ou de plusieurs. Or est-il qu’en ce qui
-regarde celui-cy, pour ne rien laisser à dire de tout ce qui peut servir
-à son éclaircissement, nous pouvons remarquer trois choses, c’est à
-sçavoir la science generale de l’établissement & conservation des Estats
-& Empires pour la premiere; laquelle science ne comprend pas seulement
-la traditive de Platon & d’Aristote, mais encore tout ce que Ciceron en
-son Livre des loix, Xenophon en son Prince, Plutarque en ses preceptes,
-Isocrate, Synesius, & les autres Auteurs ont jugé devoir estre entendu &
-pratiqué par ceux qui gouvernent: Aussi est-il vray qu’elle consiste en
-certaines regles approuvées & receuës universellement d’un chacun, comme
-par exemple que les choses n’arrivent pas fortuïtement ny
-necessairement, qu’il y a un Dieu premier Auteur de toutes choses, qui
-en a le soin, & qui a étably la recompense du Paradis pour les bons, &
-les peines des enfers pour les méchans: Que les uns doivent commander, &
-les autres obeïr: Qu’il est du devoir d’un homme de bien de defendre
-l’honneur de son Dieu, de son Roy, & de sa patrie envers tous & contre
-tous: Que la principale force du Prince gist en l’amour & union de ses
-sujets: Qu’il a droit de faire des levées d’argent sur eux pour subvenir
-aux necessitez de la guerre, & de l’estat de sa Maison: & ainsi des
-autres que Marnix, Ammirato, Paruta, Remigio, Fiorentino, Zinaro,
-Malvezzi & Botero ont fort bien expliquées dans leurs discours &
-raisonnemens Politiques.
-
-La seconde est proprement ce que les François appellent, _Maximes
-d’Estat_, & les Italiens, [98]_Ragion di stato_, quoyque Botero ait
-compris sous ce terme toutes les trois differences que nous voulons
-établir, disant, que la [99]_Ragione di stato, è notitia di mezzi atti à
-fundare, conservare, e ampliare un Dominio_, en quoy il n’a pas si bien
-rencontré à mon jugement, que ceux qui la definissent, [100]_excessum
-juris communis propter bonum commune_, d’autant que cette derniere
-definition estant plus speciale, particuliere & determinée, l’on peut au
-moyen d’icelle distinguer, entre ces premieres regles de la fondation
-des Empires, lesquelles sont établies sur les loix & conformes à la
-raison; & ces secondes que Clapmarius appelle mal à propos, [101]_Arcana
-Imperiorum_, & nous avec plus de raison, _Maximes d’Estat_; puis
-qu’elles ne peuvent estre legitimes par le droit des Gens, civil ou
-naturel; mais seulement par la consideration du bien, & de l’utilité
-publique, qui passe assez souvent par dessus celles du particulier.
-Ainsi voyons nous que l’Empereur Claudius ne pouvant par les loix de sa
-patrie prendre à femme sa niepce charnelle Julia Agrippina fille de
-Germanicus son frere, il eut recours aux loix d’Estat, pour fonder son
-evidente contradiction aux loix ordinaires & l’épousa, [102]_ne fœmina
-expertæ fœcunditatis_, dit Tacite, _integra juventa, claritudinem
-Cæsarum in aliam domum transferret_. (Libr. 12.) C’est à dire, de
-crainte que cette femme venant à se marier en quelque grande maison, le
-sang des Cesars ne s’étendist en d’autres familles, & ne produisist une
-multitude de Princes & Princesses, qui auroient eu avec le temps quelque
-pretension à l’Empire, & en suite occasion de troubler le repos public.
-Tibere pour cette même raison ne vouloit donner un mary à Agrippina
-veuve de Germanicus, & mere de celle dont nous venons de parler, bien
-qu’elle luy en demandast un avec pleurs & remonstrances, appuyées sur
-des raisons si puissantes & legitimes, qu’on ne pouvoit luy refuser sans
-commettre une injustice, laquelle neanmoins estoit legitimée par la loy
-de l’Estat, puis que Tibere n’ignoroit point [103]_quantum ex Republica
-peteretur_, (Tac. lib. 4. Annal.) c’est à dire de quelle consequence ce
-mariage estoit, & que les enfans qui en proviendroient, estant
-arriere-neveux d’Auguste la Republique Romaine tomberoit quelque jour en
-des grands troubles & partialitez, à cause des divers pretendans à la
-succession de l’Empire. Aucune loy ne permet pareillement, que nous
-procurions du mal & du desavantage, à celuy qui ne nous en a jamais
-fait; & neanmoins cette maxime d’Estat rapportée par Tite Live, (Lib. 2.
-dec. 5.) [104]_id agendum ne omnium rerum jus ac potestas ad unum
-populum perveniat_, nous oblige de donner secours à nos Voisins contre
-ceux qui ne nous ont jamais offensé, de crainte que leur ruine ne serve
-d’un échelon pour haster la nostre, & que tous nos compagnons, estant
-devorez par ces nouveaux Cyclopes, nous n’en attendions autre grace que
-celle qui fut donnée à Ulysse, d’estre reservé pour satisfaire à leur
-derniere faim. C’est le pretexte duquel se servirent les Etoliens pour
-obtenir secours du Roy Antiochus, & Demetrius Roy des Illyriens pour
-exciter Philippes Roy de Macedoine & pere de Perseus à prendre les armes
-contre les Romains. C’est encore la raison pourquoy ce grand homme
-d’Estat Cosme de Medicis, n’eut rien tant à cœur, que d’empescher Milan
-de tomber sous l’autorité des Venitiens, lors que la race des Vicomtes &
-Ducs de Milan fut éteinte: & Henry le Grand ayant sceu que le Duc de
-Savoye avoit failly à surprendre Geneve, il dit tout haut, que si son
-coup eust reüssi, il l’auroit assiegé dedans dés le lendemain. Mais
-neanmoins quand le Roy d’Espagne a voulu envahir les Estats du même Duc,
-la France en vertu de la susdite Maxime, est allée puissamment au
-secours: Et c’est elle aussi qui a fourny d’excuse legitime aux
-alliances d’Alexandre Sixiéme & de François Premier avec le Grand
-Seigneur; de pretexte aux traittez secrets de l’Espagnol avec les
-Huguenots de France; & de passeport à tant de troupes que nous avons
-fait glisser de temps en temps non moins en la Valteline qu’en Hollande,
-bien qu’en apparence contre les regles sinon de la religion, au moins de
-la pieté commune & de nostre conscience. Bref sans cette consideration
-l’on n’auroit pas rompu tant de ligues dans Guicciardin; Charles V
-n’auroit pas abandonné les Venitiens au Turc; Charles VIII n’eust pas
-esté si promptement chassé d’Italie; Paul V n’eust pas joüy si
-facilement du Duché de Ferrare; ny le Pape qui siege à present de celuy
-d’Urbin: Tant de Princes ne desireroient pas la restitution du
-Palatinat, ny tant de prosperité au Roy de Suede, ny que Casal demeurast
-au Duc de Mantouë, si ce n’estoit pour borner en vertu de cette maxime,
-l’ambition demesurée de certains peuples, qui voudroient pratiquer sur
-les Princes voisins, ce que les riches Bourgeois pratiquent sur les
-pauvres,
-
- [105]_O si angulus ille
- Parvulus accedat qui nunc denormat agellum._
-
-(Horat. 2. lib. serm.)
-
- [98] Raison d’Estat.
-
- [99] Raison d’Estat est la connoissance ou science des moyens propres
- à poser les fondemens d’une Seigneurie, à la conserver & à
- l’agrandir.
-
- [100] Excés du droit commun à cause du bien public.
-
- [101] Secrets des Empires.
-
- [102] Afin que cette femme dont la fecondité estoit reconnuë, & qui
- estoit en la fleur de son âge, ne portast en une autre maison
- l’illustre tige des Cesars.
-
- [103] Combien il y alloit de l’interest de la Republique.
-
- [104] Il faut faire cela afin que toute l’autorité ne viene point
- entre les mains d’un seul peuple.
-
- [105] O, si nous pouvions faire approcher ce petit coin, qui defigure
- maintenant nostre terre, & la rend inégale.
-
-Ajoustons encore que le droit de guerre ne permet point, que ceux-là
-soient en aucune façon outragez, qui mettent les armes bas pour implorer
-la misericorde du vainqueur; & neanmoins lors que la quantité des
-prisonniers est si grande qu’on ne les peut facilement garder, nourrir &
-mettre en lieu de seureté, ou que ceux de leur party ne les veulent
-racheter, il est permis de les mettre tous bas par Maxime, d’autant
-qu’ils pourroient affamer une armée, la tenir en défiance, favoriser les
-entreprises de leurs compagnons, & causer mille autres difficultez. Et
-pour cette raison Alde Manuce (Discorso 3.) a creu, de pouvoir
-legitimement excuser Hannibal, de ce que en partant d’Italie il fit tuer
-au temple de la Deesse Junon tous les captifs Romains qui ne le
-voulurent pas suivre; encore qu’eu égard à cette action & à quelques
-autres, Valere Maxime ait dit de luy, [106]_Hannibal cujus majore ex
-parte virtus sævitia constabat_. On peut encore rapporter à semblables
-maximes, les façons de faire, ou coustumes particulieres de certains
-peuples en ce qui est de leur gouvernement; comme par exemple celle de
-nostre Loy Salique, si religieusement observée touchant la succession
-des Masles à la Couronne & l’exclusion des femmes, au moyen de laquelle
-le Royaume fut preservé pendant la Ligue de l’invasion des Espagnols:
-les bons & fideles François ayant protesté de nullité contre toutes les
-poursuites étrangeres, & donné congé à ces beaux Corrivaux par le texte
-formel de la Loy,
-
- [107]_Francorum Regni successor masculus esto._
-
- [106] Hannibal dont la vertu consistoit pour la plus grande partie en
- cruauté.
-
- [107] Que le successeur du Royaume de France soit mâle.
-
-De même nature est aux Chinois la loy qui defend sur peine de mort
-l’entrée de leur Païs aux étrangers; au Grand Turc la coustume de faire
-mourir tous ses parens; au Roy d’Ormus de les aveugler; à l’Ethiopien de
-les enfermer sur le plus haut coupeau d’une montagne inaccessible;
-l’Ostracisme aux Atheniens; la Matze aux peuples de Valaiz en Allemagne;
-le Conseil des Discoles aux Luquois; le Lac Orfane à Venise;
-l’Inquisition en Espagne & en Italie, & autres semblables loix & façons
-de faire particulieres à chaque nation, qui n’ont toutes pour fondement
-autre droit que celuy de l’Estat, & neanmoins sont tres-religieusement
-observées, comme estant du tout necessaires à la manutention &
-conservation des Estats qui les pratiquent.
-
-Finalement la derniere chose que nous avons dit cy-dessus devoir estre
-considerée en la Politique, est celle des Coups d’Estat, qui peuvent
-marcher sous la même definition que nous avons déja donnée aux Maximes &
-à la raison d’Estat, [108]_ut sint excessus juris communis propter bonum
-commune_, ou pour m’étendre un peu davantage en François, _des actions
-hardies & extraordinaires que les Princes sont contraints d’executer aux
-affaires difficiles & comme desesperées, contre le droit commun, sans
-garder même aucun ordre ny forme de justice, hazardant l’interest du
-particulier, pour le bien du public_. Mais pour les mieux distinguer des
-Maximes, nous pouvons encore ajouster, qu’en ce qui se fait par Maximes,
-les causes, raisons, manifestes, declarations, & toutes les formes &
-façons de legitimer une action, precedent les effets & les operations,
-où au contraire és Coups d’Estat on void plustost tomber le tonnerre
-qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées, [109]_ante ferit quam
-flamma micet_, les matines s’y disent auparavant qu’on les sonne,
-l’execution precede la sentence; tout s’y fait à la Judaique; l’on y est
-pris [110]_de Gallico_ sur le vert & sans y songer; tel reçoit le coup
-qui le pensoit donner, tel y meurt qui pensoit bien estre en seureté,
-tel en patit qui n’y songeoit pas, tout s’y fait de nuit, à l’obscur, &
-parmy les brouillars & tenebres, la Deesse Laverne y preside, la
-premiere grace qu’on luy demande est,
-
- [111]_Da fallere, da sanctum justumque videri,
- Noctem peccatis, & fraudibus objice nubem._
-
-(Horat.)
-
- [108] Qu’elles sont un excés du droit commun, à cause du bien public.
-
- [109] Il frape avant que d’éclater.
-
- [110] Selon le proverbe François.
-
- [111] Fai qu’on se trompe & que je paroisse juste & saint, couvre mes
- pechés d’une nuit & mes fraudes d’une nuée.
-
-Ils ont toutefois cela de bon que la même justice & equité s’y rencontre
-que nous avons dit estre dans les Maximes & raisons d’Estat; mais en
-celles-là il est permis de les publier avant le coup, & la principale
-regle de ceux-cy est de les tenir cachées jusques à la fin. Et qu’ainsi
-ne soit les executions notables du Comte de S. Paul sous Louys XI, du
-Maréchal de Biron sous Henry IV, du Comte d’Essex sous Isabelle Reyne
-d’Angleterre, du Marquis d’Ancre sous le Roy à present regnant, des deux
-freres sous Henry III, de Majon sous Guillaume premier Roy de Sicile, de
-David Riccio sous Marie Stuart Reine d’Escosse, de Spurius Melius
-Chevalier Romain sous Ahala Servilius Colonel de la Cavallerie Romaine,
-& de Seianus & Plautian sous divers Empereurs ont esté toutes aussi
-legitimes & necessaires les unes que les autres, & toutefois les trois
-premieres doivent estre rapportées aux Maximes & raisons d’Estat, parce
-que le procés fut instruit auparavant l’execution; & toutes les autres
-aux secrets & Coups d’Estat, parce que le Procés ne fut fait qu’en suite
-de l’execution. Nous y pouvons aussi apporter cette difference, que
-quand bien les formalitez auroient precedé l’execution, si neanmoins la
-religion y est grandement profanée, comme lors que les Venitiens disent,
-[112]_somo Venetiani, dopo Chrestiani_; qu’un Prince Chrestien appelle
-le Turc à son secours; que Henry VIII fit revolter son Royaume contre le
-saint Siege; que le Duc de Saxe fomenta l’Heresie de Luther, que Charles
-de Bourbon prit Rome & fut cause de la prison du Pape & de la mort de
-trois Cardinaux: ou que l’affaire est du tout extraordinaire & de
-tres-grande consequence pour le bien & le mal qui en peut arriver; alors
-on se peut encore servir du terme de Coup d’Estat, comme on pourra juger
-par le denombrement suivant de quelques-uns, qui ont esté pratiquez, non
-par des Turcs infideles ou Canibales; mais par des Princes Chrestiens,
-tels qu’ont esté pour ne point flater ny épargner nostre Nation, les
-Roys de France, entre lesquels Clovis premier Roy Chrestien, en commit
-de si étranges, & de si éloignez de toute sorte de justice, que je ne
-sçay pas quelle pensée a eu le bon homme Savaron, de faire un livre de
-sa sainteté: Charles VII se contenta de pratiquer celuy de Jeanne la
-Pucelle; Louys XI viola la foy donnée au Connestable, trompoit un
-chacun, sous le voile de Religion, & se servoit du Prevost l’Hermite
-pour faire mourir beaucoup de personnes sans aucune forme de procés;
-François I fut cause de la descente du Turc en Italie, & ne voulut
-observer le traitté fait à Madrit; Charles IX fit faire cette memorable
-execution de la Saint Barthelemy, & fit assassiner secretement
-Lignerolles & Bussy; Henry III se défit de Messieurs de Guise; Henry IV
-fit la Ligue offensive & defensive avec les Hollandois, pour ne rien
-dire de sa conversion à la Foy Catholique; & Louys le Juste, duquel
-toutes les actions sont des miracles, & les Coups d’Estat des effets de
-sa justice, en a pratiqué deux notables en la mort du Marquis d’Ancre, &
-au secours des Valtelins. Pour les Venitiens s’il est vray qu’ils
-tiennent la maxime rapportée cy-dessus, il faut avoüer qu’ils demeurent
-plongez dans un continuel Machiavelisme, afin de passer sous silence
-beaucoup d’autres qu’ils commettent tous les jours: Les Florentins en se
-réjoüissant de la captivité de S. Louys en la terre Sainte, ne commirent
-pas un secret d’Estat; mais une action tres-blasmable & honteuse,
-[113]_e nota_, dit le Villani, _che quando questa novella venne in
-Firenze signoreggiando, Gibellini ne fecero festa à grandi fallo_. Entre
-les Papes on peut remarquer la prison de Celestin, le poison d’Alexandre
-sixiéme, l’assassinat intenté & non parfait du fra Paulo, comme preuves
-tres-certaines, qu’ils ne dépoüillent pas toute leur humanité lors de
-l’élection. Charles d’Anjou Roy de Sicile fit decapiter Conradin &
-Frederic d’Austriche: Pierre d’Arragon autorisa les Vespres Sicilienes.
-Alphonse Roy de Naples, & Alexandre sixiéme eurent recours à Bajazet
-contre les forces de nostre Charles VIII: Henry VIII fit revolter
-l’Angleterre contre le saint Siege; Charles V ne tint conte d’infeoder
-le Milanois au Duc d’Orleans, comme il avoit promis lors qu’il passa par
-la France; le même pouvant ruiner les Protestans, il s’en servit pour
-nous faire la guerre, & les appella ses bandes noires; il détourna ce
-que l’Allemagne avoit contribué pour la guerre du Turc à ruiner François
-premier, sa haine contre le Roy d’Angleterre à cause de sa tante fit
-roidir Rome contre Henry VIII, & donna occasion par ce moyen au schisme
-qui en survint, aprés lequel il se ligua avec luy, & le fit armer contre
-le Royaume de France: son Lieutenant Charles de Bourbon prit Rome, & y
-établit une telle persecution contre les Ecclesiastiques, [114]_che non
-vi era Huomo che havesse ardire, di andar per la via in habito di
-chierico, ò di frate_: (Il dialogo di Charonte.) Bref il se fit de son
-temps, & par son commandement un tel carnage d’hommes aux Indes, & païs
-nouvellement découverts, qu’il ne s’en est jamais fait un pareil.
-Philippes second ne voulut jamais permettre que le Pape se meslast de
-l’affaire de Portugal; & fit pendre tous les soldats François, qui
-allerent au secours de Dom Antonio; & qui ne sçait par quels moyens il
-traversa la reduction à l’Eglise de Henry IV & sa reconciliation avec le
-saint Siege, il le peut apprendre du Cardinal d’Ossat, qui a fort bien
-enregistré dans ses lettres tous les artifices qui furent lors pratiquez
-contre nostre Monarchie. Or ces exemples tirez de l’Histoire de dix ou
-douze Princes seulement, estant en si grand nombre, je croy qu’ils
-pourront aussi servir de preuve tres-veritable, pour monstrer, qu’encore
-que les écrits de Machiavel soient defendus, sa doctrine toutefois ne
-laisse pas d’estre pratiquée, par ceux même qui en autorisent la censure
-& la defense.
-
- [112] Nous sommes Venitiens, & puis Chrestiens.
-
- [113] Et remarquez que quand cette nouvelle vint à Florence, les
- Gibellins en firent une grande réjoüissance, mais mal à propos.
-
- [114] Qu’il n’y avoit homme qui osast entreprendre d’aller par la ruë
- en habit de Clerc ou de religieux.
-
-Mais d’autant qu’aprés avoir amplement discouru sur la definition des
-Coups d’Estat, il est aussi fort à propos de considerer quelle division
-l’on en peut faire; il semble que la premiere & plus legitime est, de
-les diviser en secrets d’Estat justes & injustes, c’est à dire en Royaux
-& Tyranniques; & que l’on peut rapporter aux premiers la mort de
-Plautian, de Seianus, du Mareschal d’Ancre, comme aux seconds celle de
-Remus & de Conradin.
-
-Mais outre cette division, que je croy devoir estre suivie comme la
-principale, on peut encore les diviser en ceux qui concernent le bien
-public, & les autres qui ne regardent que l’interest particulier de ceux
-qui les entreprennent. Hannibal voulant pratiquer les premiers, commanda
-qu’on fist mourir ce prisonnier Romain, lequel en sa presence avoit
-combatu & surmonté un Elephant, [115]_dicens eum indignum vita qui cogi
-potuerat cum bestiis decertare_; bien qu’il soit plus vray-semblable,
-comme a judicieusement remarqué Sarisberiensis, [116]_eum noluisse
-captivum inauditi triumphi gloria illustrari, & infamari bestias, quarum
-virtute terrorem orbi incusserat_. (Polycrat. cap. 2. lib. 1.) Et les
-Eliens, peuples de la Grece, ayant fait venir le sculpteur Phidias de la
-Ville d’Athenes, pour leur faire la statuë d’un Jupiter Olympien, comme
-ils virent que cette statuë estoit merveilleusement bien faite, & que,
-s’ils laissoient retourner Phidias à Athenes où il estoit rappellé, il y
-en pourroit faire quelque autre qui terniroit la gloire de celle-là; ils
-l’accuserent de sacrilege, & luy ayant coupé les deux mains le
-renvoyerent en tel estat; [117]_nec puduit illos Jovem debere
-sacrilegio_, dit Seneque: & le pauvre Phidias, [118]_talem fecit Jovem,
-ut hoc ejus opus Elii ultimum esse vellent_. Quant à ceux des
-particuliers ils ont esté pratiquez par tous les Legislateurs & nouveaux
-Prophetes, comme nous dirons cy-aprés.
-
- [115] Disant que celuy qu’on avoit pû contraindre ou obliger à se
- battre contre une beste estoit indigne de vivre.
-
- [116] Qu’il ne voulut pas qu’un prisonnier fust honoré de la gloire
- d’un triomphe inouï, & que les bestes, par la vertu desquelles il
- avoit donné de la terreur à tout le monde, fussent ainsy diffamées.
-
- [117] Et ils n’eurent pas honte de devoir Jupiter à un sacrilege.
-
- [118] Fit un tel Jupiter que les Eliens voulurent que ce fust son
- dernier ouvrage.
-
-De plus on peut aussi les diviser en fortuits ou casuels, comme lors que
-Colomb persuada à certains habitans du nouveau monde, qu’il leur
-osteroit la Lune (qui se devoit bien-tost eclipser) s’ils ne luy
-fournissoient des vivres en abondance; & en ceux qui sont premeditez, &
-que l’on entreprend aprés une meure deliberation, pour le bien evident
-que l’on juge en pouvoir avenir, tels que sont presque tous ceux
-desquels nous avons parlé.
-
-Il y en a pareillement de simples qui se terminent par un seul coup,
-comme la mort de Seianus, & de composez qui pour lors sont ou suivis, ou
-precedez de quelques autres. Precedez, comme la saint Barthelemy de la
-mort de Lignerolle, des nopces du Roy de Navarre, & de la blessure de
-l’Admiral; Suivis, comme l’execution du Mareschal d’Ancre, de celle de
-Travail, de sa femme la Marquise, & de l’exil de la Reine Mere.
-
-De plus il y en a qui se font par les Princes, quand la necessité & la
-conjoncture des affaires le requierent ainsi, comme sont ceux desquels
-nous pretendons de parler seulement en ce discours; & d’autres qui
-s’executent par leurs ministres, lesquels se servent bien souvent de
-l’Autorité de leurs Maistres pour conclure beaucoup d’affaires, soit
-pour leur utilité particuliere ou celle du public, sans neanmoins que le
-Prince en puisse connoistre les premiers ressorts ou mouvemens; ainsi
-voyons nous que l’avancement de Postel sous François I, fut un petit
-Coup d’Estat du Chancelier Poyet; que le mauvais rapport, que l’on fit
-du Philosophe Bigot au même Roy, en fut un de Castellan Evesque de
-Mascon; & de nos jours la mort de Reboul, la prison de l’Abbé du Bois,
-le Chapeau rouge de Monsieur le Cardinal d’Ossat, ont esté attribuez à
-Monsieur de Villeroy; ne plus ne moins que celuy de du Perron à Monsieur
-de Sully, & l’execution de Travail à Monsieur de Luynes. Mais parce
-qu’il seroit trop long & peut-estre ennuyeux, de rapporter icy toutes
-les divisions que l’on peut faire sur cette matiere, & que d’ailleurs
-elles sont presque inutiles & superfluës, je me contenteray des
-precedentes, & laisseray la liberté à un chacun d’en introduire &
-inventer telles autres que bon luy semblera.
-
-
-
-
-Chapitre III.
-
-Avec quelles precautions & en quelles occasions on doit pratiquer les
-Coups d’Estat.
-
-
-Je viens maintenant à ce qui est de plus essentiel à ce discours, & puis
-que les bons & sages Medecins n’ordonnent jamais les remedes dangereux &
-violens, sans prescrire quand & quand toutes les precautions moyennant
-lesquelles on s’en peut legitimement servir; il faut aussi que je fasse
-le même en cette occasion, & je le feray d’autant plus volontiers, que
-ces Coups d’Estat sont comme un glaive duquel on peut user & abuser,
-comme la lance de Telephe qui peut blesser & guerir, comme cette Diane
-d’Ephese qui avoit deux faces, l’une triste & l’autre joyeuse; bref
-comme ces medailles de l’invention des Heretiques, qui portent la face
-d’un Pape & d’un diable sous mêmes contours & lineamens; ou bien comme
-ces tableaux qui representent la mort & la vie, suivant qu’on les
-regarde d’un costé ou d’autre; joint que c’est le propre de quelque
-Timon seulement, de dresser des gibets pour occasioner les hommes de s’y
-pendre; & que pour moy je defere trop à la nature, & aux regles de
-l’humanité qu’elle nous prescrit, pour rapporter ces histoires afin
-qu’on les pratique mal à propos,
-
- [119]_Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem:
- Extat adhuc nemo saucius ore meo._
-
- [119] Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere.
- Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.
-
-C’est pourquoy voulant prescrire les regles que l’on doit observer pour
-s’en servir avec honneur, justice, utilité, & bien-seance, j’auray
-recours à celles qu’en donne Charon (lib. 3. cap. 2.) & mettray pour la
-premiere, que ce soit à la defensive & non à l’offensive, à se
-conserver, & non à s’agrandir, à se preserver des tromperies,
-méchancetez, & entreprises ou surprises dommageables, & non à en faire.
-Le monde est plein d’artifices & de malices: [120]_Per fraudem & dolum
-Regna evertuntur_, dit Aristote, _tu servari per eadem nefas esse vis_,
-ajouste Lipse; il est permis de joüer à fin contre fin, & auprés du
-Renard, contrefaire le Renard: Les loix nous pardonnent les delits que
-la force nous oblige de commettre: [121]_Insitum est unicuique
-animanti_, dit Saluste, _ut se vitamque tueatur_; & au rapport de
-Ciceron (3. de offic.) [122]_communis utilitatis derelictio contra
-naturam est_, & pour lors il est besoin de biaiser quelquefois, de
-s’accommoder au temps & aux personnes, de mesler le fiel avec le miel,
-d’appliquer le cautere où les corrosifs ne font rien, le fer, où le
-cautere n’a point de puissance, & bien souvent le feu où le fer manque.
-
- [120] On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des
- finesses; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les
- mêmes moyens.
-
- [121] C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent &
- leur vie aussi.
-
- [122] L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.
-
-La seconde, que ce soit pour la necessité, ou evidente & importante
-utilité publique de l’Estat, ou du Prince, à laquelle il faut courir;
-c’est une obligation necessaire & indispensable, c’est toujours estre en
-son devoir que de procurer le bien public, [123]_semper officio
-fungitur_, dit Ciceron (ibid.) _utilitati hominum consulens &
-societati_. Cette loy si commune & qui devroit estre la principale regle
-de toutes les actions des Princes, [124]_Salus populi suprema lex esto_,
-les absout de beaucoup de petites circonstances & formalitez, ausquelles
-la justice les oblige: Aussi sont-ils maistres des loix pour les
-allonger ou accourcir, confirmer ou abolir, non pas suivant ce que bon
-leur semble; mais selon ce que la raison & l’utilité publique le
-permettent: l’honneur du Prince, l’amour de la patrie, le salut du
-peuple equipollent bien à quelques petites fautes & injustices; & nous
-appliquerons encore le dire du Prophete, si toutefois il se peut faire
-sans rien profaner: [125]_Expedit ut unus Homo moriatur pro populo, ne
-tota gens pereat._
-
- [123] Celuy qui pourvoit au bien & à la societé des hommes fait
- toujours son devoir.
-
- [124] Que la conservation du peuple soit la souveraine loy.
-
- [125] Il est necessaire qu’un homme meure pour le peuple, afin que
- toute la nation ne perisse pas.
-
-La troisiéme, que l’on marche plûtost en ces affaires au petit pas qu’au
-galop, puisque
-
- [126]_Nulla unquam de morte hominis cunctatio longa est._
-
-(Claudien.)
-
-& que l’on n’en fasse pas mestier & marchandise, crainte que le trop
-frequent usage n’attire aprés soy l’injustice. L’experience nous
-apprend, que tout ce qui est émerveillable & extraordinaire, ne se
-monstre pas tous les jours: les Cometes n’apparoissent que de siecles en
-siecles: les monstres, les deluges, les incendies du Vesuve, les
-tremblemens de terre, n’arrivent que fort rarement, & cette rareté donne
-un lustre & une couleur à beaucoup de choses, qui le perdent soudain que
-l’on en use trop frequemment,
-
- [127]_Vilia sunt nobis, quæcunque prioribus annis
- Vidimus, & sordet quicquid spectavimus olim._
-
- [126] Il n’y a jamais de retardement qui soit long quand il est
- question de faire mourir un homme.
-
- [127] Nous méprisons tout ce que nous avons veu les années passées, &
- estimons comme de la bouë tout ce que nous ayons déja veu.
-
-J’ajouste que si le Prince se tient dans la retenuë de ces pratiques, il
-ne pourra facilement en estre blasmé, ny ne passera à cette occasion
-pour tyran, perfide, ou barbare, d’autant que l’on ne doit proprement
-donner ces qualitez, qu’à ceux qui en ont contracté les habitudes, & ces
-habitudes dépendent d’un grand nombre d’actions souventefois repetées,
-[128]_habitus est actus multoties repetitus_, tout ainsi que la ligne
-est une suite de points, la superficie une multiplication de lignes,
-l’induction un amas de plusieurs preuves, & le syllogisme un entre-las
-de diverses propositions.
-
- [128] L’habitude est un acte reïteré par plusieurs fois.
-
-La quatriéme, que l’on choisisse toujours les moyens les plus doux &
-faciles, & que l’on prenne garde au precepte que donne Claudien à
-l’Empereur Honorius,
-
- [129]_Metii satiabere pœnis?
- Triste rigor nimius._
-
-(de 4. Consul.)
-
- [129] Te contenteras-tu de la punition de Metius? C’est une chose
- triste que la trop grande rigueur.
-
-Il n’appartient qu’à des tyrans de dire, [130]_sentiat se mori_, & qu’à
-des diables de se plaire aux tourmens des hommes; il ne faut pas imiter
-en ces actions les chevaux des Courses Olympiques, lesquels on ne
-pouvoit plus retenir lors qu’une fois ils avoient pris carriere, il y
-faut proceder en juge, & non comme partie; en Medecin, & non pas en
-bourreau; en homme retenu, prudent, sage, & discret, & non pas en
-colere, vindicatif & abandonné à des passions extraordinaires &
-violentes: cette belle vertu de Clemence,
-
- [131]_Quæ docet ut pœnis hominum, vel sanguine pasci,
- Turpe ferumque putes._
-
- [130] Qu’il se sente mourir.
-
- [131] Qui enseigne à estimer sale & cruël, de se repaitre des tourmens
- & du sang des humains.
-
-est toujours plus estimée que la rigueur & severité; la masse
-d’Hercules, disent les Poëtes, luy avoit esté donnée pour vaincre les
-Geans, punir les tyrans, & exterminer les monstres, & neanmoins elle
-estoit faite de la fourche d’un olivier, en symbole de paix & de
-tranquillité; l’on peut souventefois remedier à un grand arbre qui s’en
-va mourant, en taillant seulement quelques-unes de ses branches; & une
-simple seignée faite à propos, rompt bien souvent le cours à de grandes
-maladies; bref il faut imiter les bons Chirurgiens qui commencent
-toujours par les operations les plus faciles à supporter; & les Juifs
-qui donnoient certains breuvages aux condamnez à mort pour leur oster
-les sentimens, & la douleur du supplice; la seule teste de Seianus
-devoit contenter Tibere; Hannibal pouvoit bien rendre tous ses captifs
-inutiles à la guerre sans les tuer; le Sac de Rome eut esté moins
-odieux, si l’on eust porté plus de respect aux temples & à leurs
-ministres; & le Marquis d’Ancre n’eut pas esté moins justement puny,
-quand on ne l’eust point traisné & dechiré. [132]_Illos crudeles
-vocabo_, dit Seneque (de clem. cap. 4.) _qui puniendi causam habent,
-modum non habent._
-
- [132] J’appelleray ceux-là cruëls qui ont des raisons de punir, mais
- qui ne peuvent suivre de regles, & qui n’ont point de moderation.
-
-La cinquiéme, que pour justifier ces actions, & diminuer le blâme
-qu’elles ont accoustumé d’apporter quand & soy, lors que les Princes se
-trouvent reduits & necessitez de les prattiquer, ils ne les fassent qu’à
-regret, & en souspirant, comme le pere qui fait cauteriser ou couper un
-membre à son enfant pour luy sauver la vie, ou luy arracher une dent
-pour avoir du repos; c’est ce que le Poëte Claudien n’oublie pas en la
-description qu’il fait d’un bon Prince:
-
- [133]_Sit piger ad pœnas Princeps, ad præmia velox,
- Quique dolet quoties cogitur esse ferox._
-
- [133] Que le Prince soit lent au chastiment & prompt aux recompenses;
- & qu’il ait du regret quand il est contraint à estre severe &
- rigoureux.
-
-Il faut doncques retarder, ou au moins ne precipiter ces executions, les
-mascher & ruminer souvent dans son esprit, s’imaginer tous les moyens
-possibles pour les gauchir & éviter si faire se peut, si non pour les
-adoucir & faciliter; & en un mot ne s’y point resoudre, qu’avec autant
-de difficulté que feroit un homme attaqué sur mer par la tempeste, à
-sacrifier tout son bien à la fureur de cet Element, ou un malade à se
-voir couper la jambe.
-
-Aussi n’est-ce pas mon intention de finir icy le nombre de ces
-precautions par quelqu’une, que l’on puisse croire estre la derniere de
-celles qu’il y faut observer: l’ajouste qui voudra à ses écrits, pour
-moy je ne la mettray jamais aux miens, n’estimant pas raisonnable, de
-prescrire des fins & des limites à la clemence & humanité; qu’elle
-étende ses bornes si loing qu’elle voudra, elles me sembleront toujours
-trop courtes & resserrées. Quand on n’a point peur que son cheval
-bronche on luy peut lascher la bride asseurément; lors que le vent est
-bon on peut deployer toutes les voiles; on ne doit borner les vertus que
-par les vices qui leur sont contraires, & tant qu’elles s’en éloignent
-assez pour n’y point tomber, on n’a que faire de les retenir. Il est
-bien vray qu’elles n’ont pas leur carriere si franche au sujet que nous
-traitons maintenant, comme en beaucoup d’autres, mais aussi sera-ce
-assez que le Prince qui ne peut estre du tout bon, le soit à demy, & que
-celuy qui par une raison superieure ne peut estre du tout juste, ne soit
-pas aussi du tout cruel, injuste & meschant. Mais quand bien nous
-n’aurions que ces cinq regles & precautions, je croy, qu’elles sont
-suffisantes de faire juger à ceux qui auront tant soit peu d’esprit &
-d’inclination au bien, ce qui sera de la raison, & encore que je ne les
-eusse point specifiées, la discretion toutefois & le jugement des hommes
-sages ne permettent pas qu’ils les puissent ignorer, veu que
-
- [134]_Quid faciat, quid non, homini prudentia monstrat._
-
-(Paling. in Virgine.)
-
- [134] La Prudence montre à l’homme ce qu’il doit ou ce qu’il ne doit
- pas faire.
-
-Aussi est-ce bien mon intention que de toutes les Histoires que j’ay
-rapportées cy-dessus & que je cotteray encore dans la suite de ce
-discours, celles-là passent seulement pour legitimes, lesquelles estant
-appliquées à ces cinq regles ou à celles de la prudence en general, se
-rencontreront conformes à ce qui sera du droit & de la raison.
-
-Mais toutes les maximes & precautions susdites ne servant que pour nous
-rendre mieux instruits & disposez à l’execution de ces Coups d’Estat, il
-faut maintenant voir en quelles rencontres & occasions on les peut
-pratiquer. Charon sans faire semblant de rien en propose 4 ou 5 dans son
-livre de la sagesse (l. 3. c. 2.) mais brievement [135]_à la sfugita_, &
-faisant comme les Scythes qui décochent leurs meilleures fléches lors
-qu’ils semblent fuïr le plus fort. Je les étendray davantage par raisons
-& exemples, & y en ajouteray beaucoup d’autres, qui serviront comme de
-titres, ausquels on pourra rapporter celles qui se rencontreront aprés
-dans les Auteurs & Historiens.
-
- [135] A la dérobée.
-
-Or entre ces occasions il n’y a point de doute qu’on doit faire marcher
-les premieres, quoy qu’elles soient à mon avis les plus injustes, celles
-qui se rencontrent en l’établissement & nouvelle erection ou changement
-des Royaumes & Principautez: Et pour parler premierement de l’erection,
-si nous considerons quels ont esté les commencemens de toutes les
-Monarchies, nous trouverons toujours qu’elles ont commencé par
-quelques-unes de ces inventions & supercheries, en faisant marcher la
-Religion & les miracles en teste d’une longue suite de barbaries & de
-cruautez. C’est Tite Live (l. 4. decad. 1.) qui en a le premier fait la
-remarque: [136]_Datur_, dit-il, _hæc venia antiquitati, ut miscendo
-humana divinis, primordia urbium augustiora faciat_. Ce que nous
-montrerons cy-aprés estre tres-veritable, mais pour cette heure, il nous
-faut demeurer dans le general, & commencer nostre preuve par
-l’établissement des quatre premieres & plus grandes Monarchies du monde.
-Cette tant renommée Reyne Semiramis qui fonda l’Empire des Assyriens,
-fut assez industrieuse pour persuader à ses peuples, qu’ayant esté
-exposée en son enfance, les oiseaux avoient eu le soin de la nourrir,
-luy apportant la becquée comme ils ont coustume de faire à leurs petits:
-& voulant encore confirmer cette fable par les dernieres actions de sa
-vie, elle ordonna qu’on feroit courir le bruit aprés sa mort qu’elle
-avoit esté convertie en pigeon, & qu’elle s’estoit envolée, avec une
-grande quantité d’oiseaux qui l’estoient venu querir jusques dans sa
-chambre. Elle eut encore la resolution de feindre & changer son sexe, &
-de femme qu’elle estoit devenir masle, joüant le personnage de son fils
-Ninus, & le contrefaisant en toutes ses actions: & pour mieux venir à
-bout de cette entreprise, elle s’avisa d’introduire une nouvelle sorte
-de vestemens parmy le peuple, qui estoient grandement favorables à
-couvrir & cacher ce qui pouvoit le plus facilement la faire reconnoistre
-pour femme. [137]_Brachia enim ac crura velamentis, caput tiara tegit, &
-ne novo habitu aliquid occultare videretur, eodem ornatu populum vestiri
-jubet, quem morem vestis exinde gens universa tenet_, & par ce moyen,
-[138]_primis initiis sexum mentita, puer credita est_. (Just. initio.)
-Cyrus qui établit la Monarchie des Perses, voulut aussi s’autoriser par
-la vigne que son grand pere Astyages avoit veu naistre [139]_ex
-naturalibus filiæ, cujus palmite omnis Asia obumbrabatur_; & du songe
-que luy-même eut lors qu’il prit les armes, & qu’il choisit un esclave
-pour compagnon de toutes ses entreprises; mais il faisoit encore mieux
-valoir l’opinion qu’une chienne l’avoit nourry & alaité dans les bois,
-où il avoit esté exposé par Harpago, jusques à ce qu’un Pasteur l’ayant
-rencontré fortuitement, il le porta à sa femme, & le fit soigneusement
-nourrir dans sa maison. Pour Alexandre & Romulus, comme leurs desseins
-estoient plus relevez, aussi jugerent-ils qu’il estoit necessaire de
-prattiquer davantage & de beaucoup plus puissans stratagemes. C’est
-pourquoy encore qu’ils commençassent aussi-bien que les precedens par
-celuy de leur origine, ils le porterent toutefois le plus haut qu’il se
-pouvoit faire, d’où Sidonius a eu occasion de dire,
-
- [140]_Magnus Alexander, nec non Romanus habentur
- Concepti serpente Deo._
-
- [136] On permet à l’Antiquité qu’en mélant des choses humaines parmy
- les divines, elle rende plus augustes les commencemens des villes.
-
- [137] Car elle couvrit ses bras & ses jambes d’une robe, & la teste
- d’un turban; & afin qu’elle ne semblast pas cacher quelque chose
- sous ce nouvel habit, elle ordonna que tout son peuple en prist de
- semblables, laquelle mode ce peuple garde encore.
-
- [138] Au commencement s’estant travestie elle fut prise pour un
- garçon.
-
- [139] De sa fille, dont l’ombre des sarmens couvroit toute l’Asie.
-
- [140] Le grand Alexandre & le Romain sont estimés avoir esté conceus
- d’un serpent & d’un Dieu.
-
-Car pour Alexandre il fit croire que Jupiter avoit accoustumé de venir
-voir & de se réjouïr avec sa mere Olympias sous la figure d’un serpent,
-& que lors qu’il vint au monde, la Déesse Diane assista si assiduement
-aux couches de ladite Olympias, qu’elle ne songea pas à secourir le
-temple qu’elle avoit en Ephese, lequel dans cet intervalle fut
-entierement consommé, par un fortuït embrasement. Quoy plus, afin de
-mieux établir l’opinion de sa divinité dans la croyance de ses sujets,
-il disposa les Prestres de Jupiter Ammon en Egypte, [141]_ut
-ingredientem templum statim ut Ammonis filium salutarent_; (Justin. l.
-11.) & pour mieux joüer encore son personnage, [142]_Rogat num omnes
-patris sui interfectores sit ultus, respondent patrem ejus, nec posse
-interfici, nec mori_; il en vint même aux effets, commandant à Parmenion
-de démolir tous les temples, & d’abolir les honneurs que les peuples de
-l’Orient rendoient à Jason, [143]_ne cujusquam nomen in Oriente
-venerabilius quam Alexandri esset_. Ajoustons à cela que certains
-captifs luy ayant donné la connoissance du remede dont on se pouvoit
-servir contre les fléches empoisonnées des Indiens, il fit croire
-auparavant que de le publier, que Dieu le luy avoit revelé en songe.
-Mais cette insatiable cupidité l’ayant conduit jusques à se faire
-adorer, il reconnut enfin par les remonstrances de Callisthenes, par
-l’obstination des Lacedemoniens, & par les blessures qu’il recevoit tous
-les jours en combatant, que toutes ses forces ne seroient jamais
-suffisantes pour pouvoir établir cette nouvelle Apotheose, & qu’il faut
-une plus grande fortune pour gagner une petite place dans le ciel, que
-pour dompter icy bas & dominer toute la terre. Que si l’on veut ajouster
-à ces histoires celles de la mort de son Pere Philippe, de laquelle il
-fut consentant avec sa mere Olympias, & celle aussi de Clytus, qu’il tua
-de sa propre main, parce qu’il s’estoit acquis trop d’autorité entre les
-soldats, l’on trouvera qu’Alexandre pratiquoit en secret ce que Cesar a
-fait depuis tout ouvertement, [144]_si violandum est jus, regnandi
-causa_. Quant à Romulus, il se mit en credit par les histoires du Dieu
-Mars, qui pratiquoit familierement avec sa mere Rhea; par celle de la
-Louve qui le nourrit; par la tromperie des Vautours, la mort de son
-frere, l’Asile qu’il établit à Rome, le ravissement des Sabines, le
-meurtre de Tatius qu’il laissa impuny, & finalement par la mort en se
-noyant dans des marests, pour faire croire que son corps avoit esté
-enlevé dans les cieux, puis qu’on ne le pouvoit trouver en terre. Or si
-l’on ajouste à ces Coups d’Estat de Romulus, ceux que Numa Pompilius son
-successeur prattiqua au moyen de sa nymphe Egerie, & des superstitions
-qu’il établit pendant son Regne, il sera facile en suite de juger,
-
- [145]_Quibus auspiciis illa inclita Roma
- Imperium Terris animos æquavit Olympo._
-
-(Virgil.)
-
- [141] Que dés qu’il entreroit au temple ils le salüassent comme le
- fils de Jupiter Ammon.
-
- [142] Il demanda s’il ne s’estoit pas vengé de tous les meurtriers de
- son pere, & ils répondirent que son pere ne pouvoit ni estre tué ni
- mourir.
-
- [143] Afin qu’il n’y eût point de nom en Orient plus venerable que
- celuy d’Alexandre.
-
- [144] S’il faut violer le droit, c’est pour regner.
-
- [145] Par quelle fortune cette fameuse Rome, a maistrisé toute la
- terre, & a porté son ambition aussi haut que l’Olympe.
-
-Il est encore à propos de remarquer, que tout ainsi que cette domination
-Monarchique ne s’estoit pû établir sans beaucoup de ruses & de
-tromperies, il n’en fallut aussi gueres moins pour la détruire, lors que
-les Tarquins estant chassez de Rome à cause du violement de Lucresse, on
-changea l’Estat d’un Royaume en celuy d’une Republique. Car nous y
-pouvons premierement remarquer la folie simulée de Junius Brutus, sa
-cheute feinte, son baston de sureau presenté à l’oracle, & en suite
-l’execution qu’il fit faire de ses deux fils, tant parce qu’ils estoient
-amys des Tarquins, & accusez de les avoir voulu remettre dans la ville,
-qu’aussi parce que l’education qu’ils avoient receuë durant l’Estat
-Monarchique, estoit directement contraire à celuy qu’il vouloit établir:
-& pour couronner toutes ces actions par quelque grand Coup d’Estat, &
-par un vray [146]_arcanum Imperii_, il fit chasser de Rome Tarquinius
-Collatinus, quoy qu’il fust mary de Lucresse, qu’il eust esté son
-compagnon au Consulat, & qu’il n’eust pas moins contribué que luy à la
-ruine des Tarquins: car quoy qu’il prist pour pretexte que le nom des
-Tarquins estoit devenu si odieux aux Romains, qu’ils ne pouvoient pas
-même le souffrir en la personne de leurs amis; son principal but
-neanmoins estoit de ne laisser aucun reste de ceux qu’il avoit poussez
-jusques à la derniere extremité, & aussi de ne partager la gloire de
-cette action avec une personne dont luy-même avoüoit & publioit le
-merite: [147]_Meminimus, fatemur, ejecisti Reges, absolve beneficium
-tuum, aufer hinc regium nomen_. (ap. Liv. l. 2.) Que si nous voulions
-examiner toutes les autres Monarchies & tous les Estats qui sont
-inferieurs à ces quatre, nous pourrions emplir un gros volume de
-semblables histoires. C’est pourquoy ce sera assez pour la derniere
-preuve de nostre maxime, d’examiner ce que pratiqua Mahomet, à
-l’établissement non moins de sa Religion, que de l’Empire lequel est
-aujourd’huy le plus puissant du monde. Certes comme tous les grands
-esprits (_Postellus & alii_) ont toujours eu l’industrie de prendre
-avantage des plus signalées disgraces qui leur sont arrivées, cettuy-cy
-pareillement voulut faire de même; de façon que voyant qu’il estoit fort
-sujet à tomber du haut mal, il s’avisa de faire croire à ses amis que
-les plus violens paroxismes de son epilepsie, estoient autant d’extases
-& de signes de l’esprit de Dieu qui descendoit en luy; il leur persuada
-aussi qu’un pigeon blanc qui venoit manger des grains de bled dans son
-oreille, estoit l’Ange Gabriel qui luy venoit annoncer de la part du
-même Dieu ce qu’il avoit à faire: En suite de cela il se servit du Moine
-Sergius pour composer un Alcoran, qu’il feignoit luy estre dicté de la
-propre bouche de Dieu; finalement il attira un fameux Astrologue pour
-disposer les peuples par les predictions qu’il faisoit du changement
-d’Estat qui devoit arriver, & de la nouvelle loy qu’un grand Prophete
-devoit établir, à recevoir plus facilement la sienne lors qu’il
-viendroit à la publier. Mais s’estant une fois apperceu que son
-Secretaire Abdala Ben-salon, contre lequel il s’estoit picqué à tort,
-commençoit à découvrir & publier telles impostures, il l’égorgea un soir
-dans sa maison, & fit mettre le feu aux quatre coins, avec intention de
-persuader le lendemain au peuple que cela estoit arrivé par le feu du
-Ciel, & pour chastier ledit Secretaire qui s’estoit efforcé de changer &
-corrompre quelques passages de l’Alcoran. Ce n’estoit pas toutefois à
-cette finesse que devoient aboutir toutes les autres, il en falloit
-encore une qui achevast le mystere, & ce fut qu’il persuada au plus
-fidelle de ses domestiques, de descendre au fond d’un puits qui estoit
-proche d’un grand chemin, afin de crier lors qu’il passeroit en
-compagnie d’une grande multitude de peuple qui le suivoit ordinairement,
-_Mahomet est le bien-aymé de Dieu, Mahomet est le bien-aymé de Dieu_: &
-cela estant arrivé de la façon qu’il avoit proposé, il remercia soudain
-la divine bonté d’un témoignage si remarquable, & pria tout le peuple
-qui le suivoit de combler à l’heure même ce puits, & de bastir au dessus
-une petite Mosquée pour marque d’un tel miracle. Et par cette invention
-ce pauvre domestique fut incontinent assommé, & ensevely sous une gresle
-de cailloux, qui luy osterent bien le moyen de jamais découvrir la
-fausseté de ce miracle,
-
- [148]_Excepit sed terra sonum, calamique loquaces._
-
-(Petron. in Epigram.)
-
- [146] Secret d’Empire.
-
- [147] Il nous en souvient, nous le confessons, tu as chassé les Roys,
- paracheve cette bonne action, & oste d’icy le nom royal.
-
- [148] Mais la terre & les plumes babillardes en receurent le son.
-
-La seconde occasion que l’on peut avoir de pratiquer ces coups fourrez,
-est la conservation, ou rétablissement, & restauration des Estats &
-Principautez, lors que par quelque malheur ou par la seule longueur du
-temps, qui mine & consomme toutes choses, ils commencent à pancher vers
-leur ruine, & à menacer d’une prochaine cheute, si bien-tost l’on n’y
-donne ordre. Et certes d’autant plus que toutes les choses ayment leur
-conservation, & sont obligées de maintenir autant qu’il est possible les
-principes de leur estre, ou au moins de leur bien estre; je me persuade
-aussi qu’il est alors permis, voire même necessaire que ce qui a servy à
-les établir, serve aussi à les maintenir. J’ajouste encore que si
-l’opinion d’Ovide est veritable,
-
- [149]_Non minor est virtus quàm quærere parta tueri:
- Casus inest illic, hic erit artis opus,_
-
- [149] Il n’y a pas moins de vertu à conserver qu’à aquerir du bien: en
- celui-cy il y a de la fortune, mais celui-là est une œuvre de
- l’industrie.
-
-on doit raisonnablement conclure, que ces Coups d’Estat sont plus
-necessaires pour la conservation & manutention des Monarchies, que pour
-leur établissement; au moins seront-ils plus justes, puis que auparavant
-qu’un Estat soit formé & dressé, il n’y a nulle necessité de l’établir;
-tant s’en faut, c’est le plus souvent un coup de hazard, ou l’effet de
-la puissance & ambition de quelque particulier; mais au contraire quand
-il est étably & policé, l’on est en suite obligé de le maintenir. Or
-puis qu’il ne seroit pas à propos de ressembler à ces vagabonds &
-Cingaristes,
-
- [150]_Quos aliena juvant, propriis habitare molestum._
-
- [150] Qui se plaisant chés autruy, ne sçauroient demeurer dans leur
- propre maison.
-
-aprés avoir tiré tant de preuves & d’exemples des Histoires étrangeres,
-il ne sera pas comme je croy hors de propos de feüilleter un peu la
-nostre, puis qu’elle peut nous en fournir d’aussi remarquables que
-celles des Grecs & des Romains. Et à la verité quand je considere ce que
-fit Clovis nostre premier Roy Chrestien, il faut avoüer que je n’ay
-encore rien veu de semblable en toute l’antiquité. Car la Gaule se
-trouvant divisée lorsqu’il vint à la Couronne en quatre diverses
-nations, dont le Visigoth possedoit la Gascogne, le Bourguignon estoit
-Maistre du Lionnois, les Romains commandoient à Soissons & à toutes ses
-appartenances, & les François qui pour lors estoient encore presque tous
-Payens, gouvernoient le demeurant: Il luy prit envie de reünir &
-rassembler ces quatre pieces separées sous son Empire, comme Esculape
-fit les membres d’Hippolyte. Et pour ce faire, considerant que la
-Religion Payenne commençoit insensiblement à vieillir, & à se diminuer,
-aprés avoir gagné la bataille de Tolbiac sur un Prince Allemand, il prit
-resolution de se faire Chrestien, & de se concilier par ce moyen la
-bienveillance non seulement de la Reyne Clothilde sa femme, mais encore
-de beaucoup de Prelats, & de tout le commun peuple de la France. Surquoy
-je dois remarquer comme en passant, qu’encore qu’il me seroit plus seant
-de rapporter les premiers motifs d’un changement si remarquable à
-quelque sainte inspiration, octroyée au Roy Clovis par les prieres de la
-bonne Reyne Clothilde, & que je ferois mieux d’interpreter toutes ces
-choses douteuses en bien; il faut neanmoins que je me range icy du costé
-des Politiques, qui seuls ont le privilege de les interpreter en mal, ou
-au moins d’y remarquer quelque ruse & stratageme, afin de demeurer
-toujours du costé des plus fins, & d’aiguiser l’esprit de ceux qu’ils
-instruisent par le recit de ces actions remarquables & judicieuses à la
-verité, mais qui ne sont fondées le plus souvent que sur de vaines
-conjectures, & sur des soupçons qui ne donnent & ne peuvent en aucune
-façon prejudicier à la verité de l’Histoire. Continuant doncques à
-parler de cette conversion de Clovis suivant les sentiments de Pasquier,
-& de quelques autres Politiques, nous dirons que l’Escu descendu du
-Ciel, les miracles du Sacre, & l’Auriflamb, dont Paul Emile ne dit mot,
-furent de petits Coups d’Estat pour autoriser le changement de Religion,
-duquel il se vouloit servir comme d’une puissante machine pour ruiner
-tous les petits Princes qui estoient ses voisins. Et en effet il
-commença par le Romain, contre lequel la haine commune des nations
-étrangeres combatoit, puis par le Visigoth & Bourguignon, sous ombre
-qu’ils estoient Arriens, & ensuite il entreprit les Princes Ragnacaire,
-Cacarie, Sigebert & son fils, descendans de Clodion, qui occupoient
-encore quelques petits échantillons de la France; & il les fit tous
-frauduleusement assassiner, sans autre pretexte que pour eviter le
-ressentiment qu’ils pourroient avoir un jour du tort que leur avoit fait
-Merové son ayeul. Et aprés cela je laisse à juger comme j’ay déja fait
-cy-dessus, quelle raison a pû avoir Monsieur Savaron de faire un livre
-afin de prouver & établir la sainteté de Clovis. Pour moy je croy que la
-meilleure preuve qu’il nous en pouvoit donner, estoit de luy faire dire
-comme fit un certain Poëte à Scipion,
-
- [151]_Si fas cædendo cælestia scandere cuiquam,
- Mi soli Cæli maxima porta patet._
-
- [151] Si par des meurtres on peut monter au ciel, la porte n’en est
- ouverte qu’à moy seul.
-
-Neanmoins comme la sagesse des hommes n’est que pure folie devant Dieu,
-il arriva que ses successeurs se laissant conduire par les Maires du
-Palais comme des bufles par le nez, le Royaume aprés avoir changé de
-diverses mains, aboutit finalement à Pepin rejetton de la famille de
-Clodion, comme il est fort bien expliqué par Pasquier; & ainsi Clovis
-augmenta à la verité, & unit le Royaume de France, mais il ne put
-toutefois le conserver long-temps à sa maison, ny à ceux qui en sont
-descendus. La France doncques ayant esté reünie de la sorte par Clovis,
-& un peu aprés baucoup augmentée par Charlemagne, elle se conserva
-long-temps en un estat assez florissant, jusques à ce que les Anglois
-sortant de leur nid, ils y apporterent la guerre, & la continuerent si
-obstinément, qu’en estant presque devenus maistres, il fut necessaire
-sous Charles VII, d’avoir recours à quelque Coup d’Estat pour les en
-chasser: ce fut doncques à celuy de Jeanne la Pucelle, lequel est avoüé
-pour tel par Juste Lipse en ses Politiques, & par quelques autres
-Historiens étrangers, mais particulierement par deux des nostres,
-sçavoir du Bellay Langey en son art militaire, & par du Haillan en son
-Histoire, pour ne citer icy beaucoup d’autres Ecrivains de moindre
-consideration. Or ce Coup d’Estat ayant si heureusement reüssi que
-chacun sçait, & la Pucelle n’ayant esté brulée qu’en effigie, nos
-affaires commencerent un peu aprés à s’empirer, tant par les guerres
-precedentes, que par celles qui vinrent ensuite, & la France devint
-comme ces corps cachectiques & mal sains qui ne respirent que par
-industrie, & ne se soustiennent que par la vertu des remedes: car elle
-ne s’est depuis ce temps là maintenuë que par le moyen des stratagemes
-pratiquez par Louïs XI, François I, Charles IX, & par ceux encore qui
-leur ont succedé, desquels je ne diray rien presentement, puis que
-toutes nos Histoires en sont pleines, & qu’il y aura lieu cy-aprés de
-rapporter ceux qui me sembleront les plus remarquables.
-
-La troisiéme raison qui peut legitimer ces Coups d’Estat, est lors qu’il
-s’agit d’affoiblir ou casser certains droits, privileges, franchises &
-exemptions dont joüissent quelques sujets au prejudice & diminution de
-l’autorité du Prince; comme lors que Charles V, voulant ruiner le droit
-de l’élection, & asseurer l’Empire à sa famille, se servit pour cet
-effet des predications de Luther, & luy donna tout loisir d’établir sa
-doctrine, afin que sa predication prenant pied en Allemagne, la division
-se glissast parmy les Princes Electeurs, & qu’il eust le moyen de les
-ruiner plus facilement, lors qu’il les voudroit entreprendre. C’est ce
-que Monsieur le Duc de Nevers a si bien remarqué dans le Discours qu’il
-fit imprimer en l’an 1590, sur la condition des affaires de l’Estat,
-dedié au Pape Sixte cinquiéme, que je ne puis moins faire que de
-rapporter icy les propres termes dont il s’est servy. _Le pretexte de la
-Religion_, dit-il, _n’est pas une chose nouvelle, & beaucoup de grands
-Princes s’en sont servis pour cuider parvenir à leur but. Je veux cotter
-la guerre que Charles V fit contre les Princes Protestans de la secte de
-Luther, car il ne l’eust jamais entrepris, s’il n’eust eu intention de
-rendre hereditaire à la Maison d’Austriche la Couronne Imperiale;
-partant il s’attaqua aux Princes Electeurs de l’Empire pour les ruiner &
-abolir cette élection. Car si le zele de l’honneur de Dieu, & le desir
-de soustenir la sainte Religion Catholique eust dominé son esprit, il
-n’eust retardé depuis l’an 1519, qu’il fut éleu Empereur, jusques en
-l’année 1549, à prendre les armes pour éteindre, comme il luy eust esté
-lors fort aisé à faire, l’heresie que Luther commença d’allumer dés l’an
-1526 en Allemagne, sans attendre qu’elle eust embrasé la plus grande
-region de l’Europe: mais parce qu’il estimoit que telle nouveauté luy
-pourroit apporter commodité plus que dommage; tant à l’endroit du Pape
-que des Princes de Germanie, à cause de la division que cette heresie
-engendroit parmy eux, specialement entre les Princes seculiers & les
-autres, voire aussi parmy les simples laics, il la laissa augmenter
-jusques à ce qu’elle eust produit l’effet qu’il avoit projetté; & lors
-il suscita le Pape Paul troisiéme pour faire la guerre aux Protestans
-sous pretexte de Religion, mais en intention de les exterminer & rendre
-l’Empire hereditaire à sa Maison._ Cela fut aussi remarqué par François
-premier en son Apologie de l’an 1537. _L’Empereur sous couleur de la
-Religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre, & se
-faire le chemin à la Monarchie_: C’estoit à la verité une grande ruse
-conceuë de longue-main, avec beaucoup de jugement & de prudence. Mais
-Philippe second en pratiqua une autre, de laquelle l’effet fut bien plus
-prompt & asseuré, quoy qu’en chose de moindre consequence, puis qu’elle
-n’avoit autre but que d’abolir les privileges octroyez autrefois au
-Royaume d’Arragon, qui estoient en effet si avantageux, & si
-courageusement maintenus par ce peuple, que les Roys d’Espagne ne se
-pouvoient pas vanter de leur commander absolument: voyant doncques qu’il
-se presentoit une belle occasion de les ruiner, sur ce que Antonio Perez
-son Secretaire d’Estat & leur compatriote, aprés avoir rompu les prisons
-de Castille s’estoit retiré en Arragon, pour asseurer sa vie sous la
-faveur des Privileges octroyez à ce Royaume: il jugea que c’estoit un
-beau pretexte pour se tirer une telle épine du pied: c’est pourquoy
-ayant sous main pratiqué les Jesuites afin qu’ils excitassent le peuple
-à prendre les armes, & à defendre les privileges & libertez du païs, luy
-de son costé met ensemble une grosse armée, & fait mine de vouloir
-combattre celle des Arragonois; sur ces entrefaites les Jesuites
-commencent à joüer leur jeu, & à chanter la palinodie, remonstrant au
-peuple que veritablement le Roy avoit la raison de son costé, que ses
-forces estoient trop puissantes, les leurs trop foibles pour attendre le
-hazard de quelque rencontre, aprés laquelle il n’y auroit point de
-pardon; bref ils font si bien que la peur & l’étonnement se glissent
-dans le cœur des Arragonois, leur armée se dissipe, chacun s’étonne,
-s’enfuit, se cache, & cependant l’armée du Roy d’Espagne passe outre,
-entre dedans Sarragosse, y bastit une Citadelle, demolit les maisons
-principales, fait mourir les uns, bannit les autres; & n’oublie rien
-pour ruiner & dompter entierement cette Province, laquelle est
-maintenant plus sujette & soumise au Roy d’Espagne qu’aucune autre.
-
-Au contraire lors qu’il faut établir quelque loy notable, quelque
-reglement ou arrest de consequence, il est bon de se servir des mêmes
-moyens, & d’avoir recours à ces maximes; & qu’ainsi ne soit nous en
-avons tant d’exemples pratiquez par les Romains, & autres peuples
-estimez des plus sages, qu’il n’est pas même bien-seant d’en douter: Y
-a-t-il rien de plus cruël que de decimer toute une legion, pour la fuite
-ou lascheté de quelques soldats particuliers? & neanmoins cette loy fut
-établie & soigneusement observée par les Romains, afin de tenir tous les
-soldats en leur devoir par la terreur de ces supplices. Et les mêmes
-Romains, voulant empescher les attentats que les esclaves domestiques
-pouvoient faire sur la vie de leurs Maistres, ils ordonnerent, que lors
-qu’un tel delit auroit esté commis en quelque maison, tous les esclaves
-qui s’y rencontreroient seroient égorgez aux funerailles de leur
-Maistre; & cette loy fut si religieusement observée, que Pedanius
-Prefect de la ville ayant esté tué par un de ses esclaves, il y en eut
-400 de compte fait qui furent executez, nonobstant les intercessions que
-fit pour eux tout le peuple de Rome, & nonobstant même l’avis de
-quelques Senateurs, ausquels Cassius s’opposa ouvertement, & avec tant
-de raisons, que l’opinion contraire, quoy que jugée totalement
-inhumaine, fut suivie, comme il est rapporté par Tacite. (_l. 4.
-Annal._) Aussi est-ce le precepte de Ciceron, (_1. Officior._) que
-[152]_ita probanda est mansuetudo atque clementia, ut Reipublicæ causa
-adhibeatur severitas, sine qua administrari civitas non potest_. Les
-Perses avoient anciennement étably cette loy pour asseurer la vie de
-leur Prince, que quiconque entreprenoit sur elle, n’estoit pas seulement
-puny en sa personne, mais en celle de tous ses parens, que l’on faisoit
-mourir du même supplice, comme on le remarque particulierement de
-Bessus; & Fernand Pinto dit avoir esté en un Royaume, où il vit
-pratiquer la même coustume, sur plus de cinquante ou soixante personnes,
-qui estoient toutes parentes d’un jeune Page, lequel en l’âge de dix ou
-douze ans avoit bien eu la hardiesse de tuër son Roy. Le grand Tamerlan
-ayant sceu qu’un soldat de son armée avoit beu une chopine de laict sans
-l’avoir voulu payer, il le fit éventrer en presence de tous ses
-compagnons, afin de les tenir par cet exemple si extraordinaire, dans
-l’obeïssance de ses commandemens. Les crimes de fausse monoye &
-d’heresie n’estoient pas plus griefs il y a cent ans qu’à cette heure, &
-neanmoins en ce temps-là, les Faux Monoyeurs estoient bouillis tout vifs
-dans de l’huile, & les Heretiques brulez, le tout non à autre fin, que
-pour imprimer la terreur de ces supplices, és esprits de ceux que la
-simple defense du Prince n’estoit pas suffisante de retenir en leur
-devoir, [153]_& sic multorum saluti potiùs quàm libidini consulendum_.
-(Salust. ad Cæsar.)
-
- [152] Il faut user de douceur & de clemence en la temperant de quelque
- severité pour le bien public, sans laquelle on ne sçauroit gouverner
- une ville.
-
- [153] Et ainsy il faut plustost pourvoir au salut de plusieurs, qu’à
- leur appetit particulier.
-
-Une autre occasion de demeurer roide en l’execution de ces maximes, est
-lors qu’il est necessaire de ruiner quelque puissance, laquelle pour
-estre trop grande, nombreuse, ou étenduë en divers lieux, on ne peut pas
-facilement abatre par les voyes ordinaires,
-
- [154]_Cùm illam
- Defendat numerus, junctæque umbone phalanges._
-
- [154] Parce qu’elle est defenduë par des troupes nombreuses & par des
- regimens armés.
-
-Et quoy qu’il fut grandement à desirer que l’on pust en venir toujours
-aussi facilement à bout, que les Roys d’Espagne ont fait des Morisques &
-Marans, qu’ils chasserent par deux fois de leurs Royaumes, jusques au
-nombre de plus de deux cens quarante mille familles, & ce en vertu d’un
-simple Edict & Commandement: Neanmoins parce que toutes les affaires ne
-sont pas semblables en leurs circonstances, ny les maladies accompagnées
-de mêmes symptomes ou accidens; aussi faut-il bien souvent changer de
-remedes, & en pratiquer quelquefois de plus violens les uns que les
-autres,
-
- [155]_Ulcera possessis altè suffusa medullis,
- Non leviore manu, ferro curantur & igne;
- Ad vivum penetrant flammæ, quo funditus humor
- Defluat, & vacuis corrupto sanguine venis
- Arescat fons ille mali._
-
-(Claudian. 3. in Eutrop.)
-
- [155] On guerit par le fer & le feu, & non par quelque remede doux,
- les ulceres qui se sont attachés au plus profond des mouëlles; les
- flammes penetrant jusques au vif, font entierement evacuer l’humeur
- peccante, & tarir ensuite la cause du mal, ayant tiré tout ce qu’il
- y avoit de mauvais sang dans les veines.
-
-La main basse que Mithridates fit faire en un seul jour sur quarante
-mille Citoyens Romains épandus en divers endroits de l’Asie, estoit un
-des Coups d’Estat dont je pretens parler. Comme aussi les Vespres
-Sicilienes, autorisées par Pierre Roy d’Arragon, & subtilement tramées
-par Prochyte grand Seigneur du païs, lequel déguisé en Cordelier noüa si
-bien la partie, qu’un jour de Pasques ou de Pentecoste de l’an M CC
-LXXXII, lors qu’on sonnoit le premier coup des vespres, les Siciliens
-massacrerent tous les François qui estoient dans leur Isle, sans même
-pardonner aux femmes ny aux petits enfans. Pareille histoire se passa
-encore il n’y a pas vingt ans dans l’Isle de Magna, où les habitans de
-la ville de Corme, se delivrerent par un semblable moyen, & en une seule
-nuit d’une armée de trente mille hommes, qui y avoit esté envoyée par
-Arcomat Lieutenant du Roy de Perse. Mais puis que nous avons dans nostre
-Histoire de France l’exemple de la Saint Barthelemy, qui est un des plus
-signalez que l’on puisse trouver en aucune autre, il nous y faut
-particulierement arrester, pour la considerer suivant toutes ses
-principales circonstances. Elle fut doncques entreprise par la Reyne
-Catherine de Medicis, offensée de la mort du Capitaine Charry; par
-Monsieur de Guise, qui vouloit venger l’assassinat de son Pere, commis
-par Poltrot à la sollicitation de l’Amiral & des Protestans; & par le
-Roy Charles & le Duc d’Anjou; le premier se voulant vanger de la
-retraite que lesdits Protestans luy firent faire plus viste qu’il ne
-vouloit de Meaux à Paris, & tous deux pensant de pouvoir par ce moyen
-ruiner les Huguenots, qui avoient esté cause de tous les troubles &
-massacres survenus pendant l’espace de trente ou quarante ans en ce
-Royaume. L’affaire fut concertée fort long-temps, & avec une telle
-resolution de la tenir secrete, que Lignerolles Gentilhomme du Duc
-d’Anjou, ayant témoigné au Roy, encore bien que couvertement, d’en
-sçavoir quelque chose, il fut incontinent aprés dépesché, par un duel
-que le Roy même sous main luy suscita. Le lieu choisi pour y attirer
-tous les plus riches & autorisez d’entre les Huguenots fut Paris.
-L’occasion fut prise sur la réjoüissance des noces entre le Roy de
-Navarre, qui estoit de la Religion, & la Reyne Marguerite. La blessure
-de l’Amiral causée par le Duc de Guise son ancien ennemy, fut le
-commencement de la tragedie: les moyens de l’executer en faisant venir
-douze cens Arquebusiers, & les compagnies des Suisses à Paris furent
-mêmement approuvez par l’Amiral, sur la croyance qu’il eut que c’estoit
-pour le defendre contre la Maison de Lorraine: bref tout fut si bien
-disposé, que l’on ne manque en chose quelconque sinon en l’execution, à
-laquelle si on eust procedé rigoureusement il faut avoüer que c’eust
-esté le plus hardy Coup d’Estat, & le plus subtilement conduit, que l’on
-ait jamais pratiqué en France ou en autre lieu. Certes pour moy, encore
-que la Saint Barthelemy soit à cette heure également condamnée par les
-Protestans & par les Catholiques, & que Monsieur de Thou nous ait
-rapporté l’opinion que son pere & luy en avoient par ces vers de Stace,
-
- [156]_Occidat illa dies ævo, neu postera credant
- Sæcula; nos certè taceamus, & obruta multa
- Nocte, tegi propriæ patiamur crimina gentis._
-
- [156] Qu’il ne se parle jamais plus de ce jour, & que les siecles
- avenir ne croyent point qu’il ait esté; & pour nous gardons le
- silence & couvrons les crimes de nostre propre nation, les
- ensevelissant dans des profondes tenebres.
-
-Je ne craindray point toutefois de dire que ce fut une action
-tres-juste, & tres-remarquable, & dont la cause estoit plus que
-legitime, quoy que les effets en ayent esté bien dangereux &
-extraordinaires. C’est une grande lascheté ce me semble à tant
-d’Historiens François d’avoir abandonné la cause du Roy Charles IX, & de
-n’avoir monstré le juste sujet qu’il avoit eu de se défaire de l’Amiral
-& de ses complices: on luy avoit fait son procés quelques années
-auparavant, & ce fameux arrest estoit intervenu en suite, qui fut
-traduit en huit langues, & intimé ou signifié, si l’on peut ainsi dire,
-à toutes ses troupes; on avoit donné un second arrest en explication du
-premier, & tous les Protestans avoient esté si souvent declarez
-criminels de leze Majesté, qu’il y avoit un grand sujet de loüer cette
-action, comme le seul remede aux guerres qui ont esté depuis ce
-temps-là, & qui suivront peut-estre jusques à la fin de nostre
-Monarchie, si l’on n’eust point manqué à l’axiome de Cardan, qui dit:
-[157]_Nunquam tentabis, ut non perficias._ (in Proxen.) Il falloit
-imiter les Chirurgiens experts, qui pendant que la veine est ouverte,
-tirent du sang jusques aux defaillances, pour nettoyer les corps
-cacochymes de leurs mauvaises humeurs. Ce n’est rien de bien partir si
-l’on ne fournit la carriere: le prix est au bout de la lice, & la fin
-regle toujours le commencement. On me pourra toutefois objecter qu’il y
-a trois circonstances à cette action qui la rendent extremement odieuse
-à la posterité. La premiere que le procedé n’en a pas esté legitime, la
-seconde que l’effusion de sang y a esté trop grande, & la derniere que
-beaucoup d’innocens ont esté envelopez avec les coupables. Mais pour y
-satisfaire je répondray à ce qui est de la premiere, qu’il faut entendre
-là-dessus nos Theologiens lors qu’ils traittent [158]_de fide Hæreticis
-servanda_, & cependant je diray de mon chef, que les Huguenots nous
-l’ayant rompuë plusieurs fois, & s’estant efforcez de surprendre le Roy
-Charles, à Meaux & ailleurs, on pouvoit bien leur rendre la pareille; &
-puis ne lisons nous pas dans Platon (_5. de Rep._) que ceux qui
-commandent, c’est à dire les Souverains, peuvent quelquefois fourber &
-mentir quand il en doit arriver un bien notable à leurs sujets? Or
-pouvoit-il arriver un plus grand bien à la France, que celuy de la ruine
-totale des Protestans? Certes ils nous la baillerent si belle par leur
-peu de jugement, que c’eust presque esté une pareille faute à nous de
-les manquer, comme à l’Amiral de s’estre venu enfermer avec toute la
-fleur de son party, dans la plus grande ville & la plus ennemie qu’il
-pust avoir, sans se défier de la Reyne mere, à laquelle il avoit tué
-Charry, de ceux de Lorraine desquels il avoit fait assassiner le Pere, &
-du Roy qu’il avoit fait galloper depuis Meaux jusques à Paris. Ne
-sçavoit-il pas que sa Religion estant haïe aux personnes mêmement les
-plus douces & traitables, elle ne pouvoit estre qu’abominée & detestée
-en la sienne, & en celle de tant de coupejarets desquels il estoit
-ordinairement accompagné? D’ailleurs le bruit qu’on fit courir en même
-temps qu’ils avoient entrepris de nous traitter comme on les traitta
-incontinent aprés leur dessein découvert, ne pouvoit-il pas estre
-veritable? beaucoup le tiennent pour tres-asseuré, & pour moy j’estime
-qu’excepté les Politiques, chacun le peut tenir pour constant. Quant à
-ce qui est de l’effusion de sang qu’on dit y avoir esté prodigieuse,
-elle n’égaloit pas celle des journées de Coutras, de Saint Denys, de
-Moncontour, ny tant d’autres tuëries, desquelles ils avoient esté cause.
-Et quiconque lira dans les Histoires, que les habitans de Cesarée
-tuërent quatre-vingts mille Juifs en un jour; qu’il en mourut un million
-deux cens quarante mille en sept ans dans la Judée; que Cesar se vante
-dans Pline d’avoir fait mourir un million cent nonante & deux mille
-hommes en ses guerres étrangeres; & Pompée encore davantage; que Quintus
-Fabius envoya des Colonies en l’autre monde, de 100000 Gaulois, Caius
-Marius de 200000 Cimbres, Charles Martel de 300000 Theutons; que 2000
-Chevaliers Romains, & 300 Senateurs, furent immolez à la passion du
-Triumvirat, quatre legions entieres à celle de Sylla, 40000 Romains à
-celle de Mithridate; que Sempronius Gracchus ruina 300 villes en
-Espagne, & les Espagnols toutes celles du Nouveau monde, avec plus de 7
-ou 8 millions d’habitans: Qui considerera, dis-je, toutes ces sanglantes
-tragedies, une bonne partie desquelles se trouve enregistrée dans le
-traitté de la Constance de Juste Lipse, il aura assez de quoy s’étonner
-parmy tant de barbaries, & de croire aussi que celle de la Saint
-Barthelemy n’a pas esté des plus grandes, quoy qu’elle fust une des plus
-justes & necessaires. Pour la troisiéme difficulté elle semble assez
-considerable, veu que beaucoup de Catholiques furent enveloppez dans la
-même tempeste, & servirent de curée à la vengeance de leurs ennemis;
-mais il ne faut que la maxime de Crassus dans Tacite (_Annal. 14._) pour
-luy fournir en deux mots de réponse, [159]_habet aliquid ex iniquo omne
-magnum exemplum, quod contra singulos utilitate publica rependit_. D’où
-vient doncques que cette action, puis qu’elle estoit si legitime &
-raisonnable, a neanmoins esté & est encore tellement blâmée & décriée;
-pour moy, j’en attribue la premiere cause à ce qu’elle n’a esté faite
-qu’à demy, car les Huguenots qui sont restez, auroient mauvaise grace de
-l’approuver, & beaucoup de Catholiques qui voient bien qu’elle n’a de
-rien servy, ne se peuvent empescher de dire, qu’on se pouvoit bien
-passer de l’entreprendre, puis que l’on ne la vouloit pas achever; où au
-contraire si l’on eust fait main basse sur tous les Heretiques, il n’en
-resteroit maintenant aucun au moins en France pour la blâmer, & les
-Catholiques pareillement n’auroient pas sujet de le faire, voyant le
-grand repos & le grand bien qu’elle leur auroit apporté. La seconde
-raison est, que suivant le dire du Poëte,
-
- [160]_Segnius irritant animos demissa per aures,
- Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus._
-
- [157] Il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever.
-
- [158] De la foy qu’on doit tenir aux heretiques.
-
- [159] Tout grand exemple a quelque chose d’injuste, qui est recompensé
- envers les particuliers par l’utilité publique qu’il procure.
-
- [160] Ce qu’on dit doucement à l’oreille irrite bien plus lentement
- les esprits, que ce qu’on voit d’un œil fidelle.
-
-Aussi voyons nous qu’on ne parle pas en si mauvais termes de cette
-execution en Italie & aux autres Royaumes étrangers, comme l’on fait en
-France, où elle a esté faite, au milieu de Paris, & en presence d’un
-million de personnes; & qu’ainsi ne soit les Polonois, qui en receurent
-l’histoire & le narré particulier, de la part même des plus seditieux &
-depitez Ministres, pendant que l’Evêque de Valence briguoit leurs
-suffrages pour l’élection de Henry III, ne firent pas grande difficulté
-de les luy accorder, parce qu’ils sçavoient bien, qu’il ne faut pas
-juger du naturel d’un Prince, sur le seul pied de quelque action
-extraordinaire & violente, à laquelle il aura esté forcé par de
-tres-justes & puissantes raisons d’Estat. J’ajouste que cette action
-n’est pas encore beaucoup éloignée de nostre memoire; Que la pluspart de
-nos Histoires ont esté faites depuis ce temps-là par des Huguenots, &
-enfin que nous en avons la description si ample, & si particuliere dans
-les Memoires de Charles IX, l’Histoire de Beze, les Martyrologes, &
-beaucoup d’autres livres composez à dessein par les Protestans, pour
-condamner cette action, que rien n’y estant oublié de tout ce qui la
-peut rendre blâmable & odieuse, il ne se peut pas faire aussi, que ceux
-qui entendent la deposition de ces témoins corrompus, ne soient de leur
-opinion; quoy que tous ceux qui la dépoüillent de ces petites
-circonstances, & qui en veulent juger sans passion, soient d’un
-sentiment contraire. Au reste personne ne peut nier, qu’il ne soit mort
-tant de factieux, & de personnes de commandement à la journée de la
-Saint Barthelemy, que depuis ce temps-là les Huguenots n’ont pû faire
-des armées d’eux-mêmes; & que ce coup n’ait rompu toutes les
-intelligences, toutes les cabales & menées qu’ils avoient tant au dedans
-qu’au dehors du Royaume, & qu’enfin ce n’ait esté peu de chose de tous
-leurs plus grands efforts, lors qu’ils n’ont point esté soustenus par
-les broüilleries & seditions des Catholiques. Il est vray aussi comme
-quelques Politiques ont remarqué, que la même journée a esté cause d’un
-mal, duquel on ne se pouvoit jamais douter, car toutes les villes qui
-firent la Saint Barthelemy, & qui tuerent les Huguenots pour obeïr au
-Roy, & chercher les moyens de mettre le Royaume en paix, ont esté les
-premieres à commencer la ligue, sur ce qu’elles craignoient, & non sans
-raison, que le Roy de Navarre, qui estoit Huguenot, venant à la
-Couronne, il n’en voulust faire quelque ressentiment; & par ce moyen
-l’on peut dire que la Saint Barthelemy, pour n’avoir pas esté executée
-comme il falloit, non seulement n’appaisa pas la guerre au sujet de
-laquelle elle avoit esté faite, mais en excita une autre encore plus
-dangereuse.
-
-De plus lors qu’il est question d’autoriser un homme, & l’affaire dont
-il se mesle, de mettre en credit quelque Prince, de gagner quelqu’un, ou
-de le porter & encourager à quelque resolution importante; je croy que
-pour venir plus facilement à bout de ces choses on peut y mesler les
-stratagemes & les ruses d’Estat. Ainsi voyons nous que tous les Anciens
-Legislateurs voulant autoriser, affermir, & bien fonder les loix qu’ils
-donnoient à leurs peuples, ils n’ont point eu de meilleur moyen de le
-faire, qu’en publiant & faisant croire avec toute l’industrie possible
-qu’ils les avoient receües de quelque Divinité, Zoroastre d’Oromasis,
-Trismegiste de Mercure, Zamolxis de Vesta, Charondas de Saturne, Minos
-de Jupiter, Lycurgue d’Apollon, Draco & Solon de Minerve, Numa de la
-Nymphe Egerie, Mahomet de l’Ange Gabriel; & Moyse, qui a esté le plus
-sage de tous, nous décrit en l’Exode comme il receut la sienne
-immediatement de Dieu. En consideration de quoy combien que le Regne des
-Juifs soit entierement ruïné & aboly, [161]_mansit tamen_, dit
-Campanella (in aphorism. Polit.) _religio Mosaïca cum superstitione in
-Hebræis & Mahumetanis, & cum reformatione præclarissima in Christianis_.
-C’est comme je croy, ce qui a donné sujet à Cardan de conseiller aux
-Princes, qui pour estre peu avantagez de naissance ou dépourveus
-d’argent, de Partisans, de forces militaires, & de soldats, ne peuvent
-gouverner leurs Estats avec assez de splendeur & d’autorité, de
-s’appuyer de la Religion, comme firent autrefois & fort heureusement
-David, Numa, & Vespasien. Philippe II Roy d’Espagne ayant esté un des
-plus sages Princes de son temps, s’avisa aussi d’une fort belle ruse
-pour autoriser de bonne heure son fils parmy les peuples à qui il devoit
-un jour commander. Car il fit un Edict qui estoit grandement
-prejudiciable à ses sujets, faisant courir le bruit qu’il le vouloit
-publier & verifier de jour à autre, de quoy le peuple commence à
-murmurer & à se plaindre; luy neanmoins persiste en sa resolution,
-laquelle est pareillement suivie des plaintes redoublées de son peuple:
-enfin le bruit en vient aux oreilles de l’Infant, qui promet d’assister
-le peuple, & d’empescher par tous moyens possibles que cet Edict ne soit
-publié, menaçant à cet effet ceux qui voudroient entreprendre de
-l’executer, & n’oubliant rien de ce qui pouvoit découvrir l’affection
-qu’il avoit à delivrer le peuple de cette oppression: de maniere que le
-Roy Philippe venant à rachever son jeu, & à ne plus parler de l’Edict,
-chacun s’imagina que l’opposition du jeune Prince avoit esté la seule
-cause de le faire supprimer; & par cette invention son Pere luy fit
-gagner un empire dans le cœur & dans l’affection des Espagnols, qui
-estoit beaucoup plus asseuré, que celuy qu’il avoit sur les Espagnes:
-[162]_longe enim valentior est amor ad obtinendum quod velis, quàm
-timor_, dit Pline le jeune. (_8. epist._) Bref si nous prenons garde aux
-moyens que l’on pratiqua pour convertir Henry IV à la Religion
-Catholique, & pour l’y confirmer, nous trouverons que ç’a esté une
-action conduite avec beaucoup d’esprit & d’industrie. Car encore que
-nous la devions tenir pour tres-veritable & asseurée, comme en effet
-tant de témoignages qu’il en a rendus tout le temps de sa vie, ne
-permettent pas à personne de pouvoir douter qu’elle ne fust telle. Si
-toutefois nous voulons nous donner cette liberté de la considerer en
-Politique, nous pouvons facilement y remarquer trois choses, sçavoir les
-motifs de sa conversion, qui ne furent autres que l’obstinée resistance
-de Monsieur du Maine, lequel pour cette occasion est qualifié dans les
-memoires de Tavanes, _seul auteur aprés Dieu de la conversion de Henry
-IV_, & la verité est qu’il n’avoit tenu qu’à luy de traiter
-tres-avantageusement, lors que sa Majesté n’estoit encore convertie:
-Mais soit que Dieu eust fortifié son zele, ou que les esperances
-mondaines l’eussent charmé, il se reduisit comme dit l’Italien _al
-verde_, & ne faisant rien pour soy, il fit beaucoup pour la France. On
-met aussi entre les motifs de cette conversion le conseil donné au Roy
-par Monsieur de Sully, l’un des principaux & des mieux sensez Huguenots
-de son armée, _que la Couronne de France valoit bien la peine d’entendre
-une Messe_. Pour ce qui est des circonstances de la conversion, il s’y
-en passa deux fort remarquables; la premiere que le Roy fut instruit &
-catechisé non par quelque Theologien bigot ou superstitieux qui luy eust
-peut-estre rendu l’entrée de nos Eglises semblable à ces portiques &
-vestibules, de qui le Poëte a dit,
-
- [163]_Centauri in foribus stabulant, scyllæque biformes._
-
- [161] Toutefois la religion Mosaïque est restée avec superstition
- parmy les Juifs & les Mahometans, & avec une tres-belle reformation
- parmy les Chrestiens.
-
- [162] Car l’amour est infiniment plus puissant que la crainte, pour
- nous faire obtenir quelque chose.
-
- [163] Il y a des Centaures aux Portes, & des Scylles à deux formes.
-
-Mais par René Benoist Docteur en Theologie, & Curé de la paroisse de S.
-Eustache, lequel, si l’on en peut juger suivant le commun bruit, & ce
-qui se passa à l’article de sa mort, n’estoit ny Catholique trop zelé,
-ny Huguenot obstiné. D’où vient que maniant dextrement la conscience du
-Roy, & de la même sorte qu’il avoit fait celle de ses Paroissiens,
-pendant l’espace de 25 ou 30 ans, il luy fit seulement comprendre les
-principaux Mysteres, ne luy exaggerant point beaucoup de petites
-ceremonies & traditions, & conduit plûtost cette conversion en homme
-avisé & en Politique, que non pas en scrupuleux & superstitieux
-Theologien. La seconde chose notable fut l’Histoire de la possedée
-Marthe Brossier, laquelle à dire vray n’estoit qu’une pure feinte,
-entreprise par quelques zelez Catholiques, & appuyée par un bon
-Cardinal, afin que le Diable duquel on feignoit qu’elle fust possedée
-venant à estre chassé par la vertu du S. Sacrement, le Roy eust occasion
-de croire la presence réelle en l’Eucharistie, de laquelle presence ou
-pour mieux dire transsubstantiation, on ne tenoit pas qu’il fust
-entierement persuadé. Mais luy qui ne se laissoit pas facilement
-surprendre, voulut qu’auparavant que d’en venir aux exorcismes, les
-Medecins & Chirurgiens fussent appellez pour en dire leur avis, lequel
-ayant esté conceu en ces termes rapportez par Monsieur Marescot, dans le
-petit livret qu’il a composé sur cette Histoire: [164]_Naturalia multa,
-ficta plurima, à dæmone nulla._ Cette pauvre possedée, aprés avoir
-découvert l’ignorance & la bestise de tous les bigots de Paris, fut
-menacée du fouët, si elle n’en sortoit bien-tost. C’est pourquoy certain
-Abbé la mena à Rome, d’où Monsieur le Cardinal d’Ossat la fit si
-promptement chasser, qu’elle n’eust pas le loisir d’y surprendre
-personne. La derniere chose que l’on peut remarquer en cette conversion,
-est ce qui se passa en suite. Sur quoy le Politique qui doit faire son
-profit & tirer instruction des moindres syllabes & remarques des
-Historiens, pourra faire reflexion sur ce que répondit un païsan au même
-Roy Henry IV, que la poche sent toujours le hareng, comme il
-l’interrogeoit sans se faire connoistre de ce que l’on disoit parmy le
-peuple de sa conversion: Et aussi que le Mareschal de Biron estant
-fasché du refus qu’on luy avoit fait du Gouvernement de Bourg en Bresse,
-dit à quelqu’un de ses amys, que s’il avoit esté Huguenot on ne luy
-auroit pas refusé; c’est de Cayet (Hist. sept.) que je tiens ces deux
-remarques, lesquelles neanmoins, excepté le Politique, personne ne doit
-estimer vraysemblables, puis qu’elles sont démenties par beaucoup
-d’autres, qui leur sont directement opposées.
-
- [164] Beaucoup de choses naturelles, quantité de feintes, & aucune de
- la part du Demon.
-
-Finalement la loy des contraires qui se doivent traitter sous même genre
-nous oblige de ranger encore icy les occasions qui se peuvent presenter,
-de borner ou ruiner la trop grande puissance de celuy qui en voudroit
-abuser au prejudice de l’Estat, ou qui par le grand nombre de ses
-partisans, & la cabale de ses correspondances, s’est rendu redoutable au
-Souverain; voire même s’il faut le dépécher secretement, sans passer par
-toutes les formalitez d’une justice reglée, on le peut faire, pourveu
-neanmoins qu’il soit coupable, & qu’il ait merité une mort publique,
-s’il eust esté possible de le chastier de telle sorte. La raison sur
-laquelle Charron fait rouler cette maxime, est que en cela il n’y a rien
-que la forme violée, & que le Prince estant maistre des formalitez, il
-s’en peut aussi dispenser suivant qu’il le juge à propos. Chez les
-Romains, lors que quelqu’un s’efforçoit d’obtenir un office sans le
-consentement du peuple, ou qu’il donnoit le moindre soupçon d’aspirer à
-la Royauté, on le punissoit de mort _lege Valeria_, c’est à dire le
-plutost que l’on pouvoit, & sans forme de justice, à laquelle on
-songeoit seulement aprés l’execution. Le fameux Juris Consulte Ulpian
-passe encore plus outre quand il dit, que [165]_si forte latro
-manifestus, vel seditio prærupta, factioque cruenta, vel alia justa
-causa moram non recipiant, non pœnæ festinatione, sed præveniendi
-periculi causa punire permittit, deinde scribere_: telles furent les
-executions de Parmenion & Philotas par Alexandre; de Plautian & de
-Seianus chez les Romains, de Guillaume Mason en Sicile, de Messieurs de
-Guise & du Mareschal d’Ancre sous le regne de deux de nos Roys, & du
-Colonel des Lansquenets dans Pavie, auquel Antonio de Leve fit donner un
-boüillon alteré, parce qu’il y fomentoit le trouble & la sedition. Or
-quoy que ces actions ne puissent estre legitimées, que par une necessité
-extraordinaire & absolüe, & qu’il y ait de l’injustice & de la barbarie
-à les pratiquer trop souvent; les Espagnols neanmoins ont trouvé moyen
-de les accommoder à leurs consciences, & de surmonter beaucoup de
-difficultez en les prattiquant. Car ils donnent des juges cachez &
-secrets à celuy qu’ils estiment criminel d’Estat, ils instruisent son
-procés, le condamnent, & cherchent aprés de faire mettre leur sentence
-en execution par tous moyens possibles. Antoine Rincon Espagnol & par
-consequent sujet de Charles V, ne pouvant demeurer en seureté à son païs
-se retire vers François I, & est envoyé par luy à Constantinople, pour
-traitter d’une alliance avec Soliman: l’Empereur qui prevoyoit bien le
-dommage que luy pouvoit apporter cette Ambassade, fait tuer Rincon &
-Cesar Fregose son Collegue, comme ils descendoient sur le Po pour aller
-à Venise, par l’entremise d’Alfonse d’Avalos son Lieutenant au Milanois;
-de quoy tant s’en faut que ledit Empereur s’estimast coupable, que même
-un de nos Evêques a bien voulu plaider pour son innocence, [166]_Rinco
-exul Hispanus, & Francisci apud Solymannum legatione functus, non
-injuria fortasse, Fregosus præter jus cæsus videbatur._ (Belcar. lib.
-22.) André Doria ayant quitté le party du Roy de France, & pris celuy de
-l’Empereur, sous la faveur duquel il tenoit la ville de Genes comme en
-esclavage, Louys Fieschy Citoyen de la même ville, entreprend avec
-l’assistance de Henry II, & de Pierre Louys Farnese Duc de Parme & de
-Plaisance, de la mettre en liberté: il tuë d’abord Jannetin Doria & se
-noie par hazard, lors que l’entreprise estoit à peine commencée: Que
-fait l’Empereur Charles V? sur cet incident il fait resoudre en son
-Conseil secret, que Pierre Louys est criminel de leze Majesté, & envoye
-les ordres en même temps à Doria de le faire assassiner, & à Gonzague
-Gouverneur de Milan de se saisir de la ville de Plaisance; ce qui fut
-ponctuellement executé suivant le projet qu’il en avoit donné: & quoy
-qu’il ait fait le possible pour témoigner qu’il n’avoit eu aucune part
-en cette execution, tous les Historiens neanmoins écrivent le contraire,
-& le distique rapporté par Noël des Comptes nous apprend assez ce que
-l’on en croyoit dés ce temps-là:
-
- [167]_Cæsaris injussu cecidit Farnesius Heros,
- Sed data sunt jussu præmia sicariis._
-
- [165] Si par fortune un larron manifeste, ou une sedition dangereuse,
- & une faction sanglante, ou quelque autre juste cause, ne demandent
- aucun retardement, il est permis de punir, non pas pour haster la
- punition, mais pour prevenir le danger; & puis écrire ou faire les
- formalités du procés.
-
- [166] Il sembloit que Rincon banni d’Espagne, & Ambassadeur de
- François vers Soliman, n’avoit pas esté tué à tort, ni Fregose tout
- à fait contre le droit.
-
- [167] Le Heros Farnese fut assassiné sans que l’Empereur l’eût
- commandé, mais les meurtriers furent recompensez par son ordre.
-
-Quoy plus, le Cardinal George de Hongrie ne fut-il pas sententié de la
-même façon, & executé encore avec plus d’inhumanité par Ferdinand
-d’Austriche, sur la crainte qu’il eut que ledit Cardinal ne recherchast
-l’assistance du Turc, pour commander toujours dans la Transilvanie? Et
-n’avons nous pas veu depuis quatre ans seulement, que le Walstein a esté
-assassiné dans Egra, par les secretes menées du Comte d’Ognate, qui
-estoit pour lors Ambassadeur du Roy d’Espagne auprés de l’Empereur? &
-que le Bourgmestre la Ruelle a esté traitté de la même sorte dans la
-ville de Liege par le Comte de Warfuzée, suivant les Ordres que le
-Marquis d’Aytone Gouverneur des armes du Païs-bas luy en avoit donnez,
-avec des formalitez si precises, que celles de le faire mourir _bien
-confessé & resigné à la volonté de Dieu_, n’y estoient pas oubliées,
-pour valider davantage cette action, & la rendre semblable à une
-sentence criminelle legitimement rendue & executée? Bref cette maniere
-de justice est tellement en usage dans les Maisons d’Austriche &
-d’Espagne, que le pere même ne voulut pas en exempter son propre fils,
-lors qu’il jugea qu’il estoit moins expedient pour le bien de son
-Royaume de le laisser vivre, que de le faire mourir. [168]_Cætera enim
-maleficia tunc persequare cum facta sunt, hoc nisi provideris ne
-accidat, ubi evenit, frustra judicia explores_, comme disoit fort bien
-Caton en discourant de la conjuration de Catilina dans Saluste. Et
-pleust à Dieu que ce grand Empereur Charles V, qui avoit tant fait
-d’autres Coups d’Estat, ne fust point demeuré court en celuy qu’il
-falloit pratiquer sur la personne de Luther, lors qu’il comparut à la
-Conference d’Ausbourg! nous ne serions pas maintenant contraints de dire
-avec le Poëte Lucian,
-
- [169]_Heu quantum terræ potuit Pelagique parari,
- Hoc quem civiles fuderunt sanguine dextræ._
-
- [168] Poursuivez la punition des autres crimes quand on les a commis,
- mais pour celuy-cy, si vous ne le prevenez avant sa naissance, quand
- il est arrivé en vain recherchez-vous d’en faire justice.
-
- [169] Helas! quelle grande étendue de terre & de mer auroit-on pû
- acquerir par ce sang que les guerres civiles ont fait verser.
-
-Et nous n’aurions pas éprouvé combien ce vers de Lucrece estoit
-veritable,
-
- [170]_Religio peperit scelerata atque impia facta._
-
- [170] La religion a produit des actions méchantes & impies.
-
-Car pour ne rien dire de l’Allemagne, & des autres païs étrangers, l’on
-a verifié (_Bodin & autres_) que depuis les premiers tumultes excitez
-par les Calvinistes jusques au regne de Henry IV, les pretendus Reformez
-nous ont livré cinq batailles tres-cruelles & sanglantes, & ont esté
-cause de la mort d’un million de personnes, des surprises de 300 villes,
-d’une dépense de 150 millions pour le seul payement de la gendarmerie, &
-que neuf villes, 400 villages, 20000 eglises, 2000 Monasteres, & 10000
-Maisons ont esté tout à fait bruslées ou razées. A quoy si l’on joint ce
-qui s’est passé dans les dernieres guerres contre le Roy d’à present, je
-m’asseure que l’on pourra bastir un spectacle d’horreur, capable
-d’émouvoir à compassion les cœurs les plus inhumains, & de tirer encore
-cette exclamation de la bouche des plus retenus,
-
- [171]_Tantum religio potuit suadere malorum
- Horribili super aspectu mortalibus instans!_
-
- [171] La religion a-t-elle pû conseiller tant de maux, qui servent
- maintenant d’un triste spectacle aux mortels!
-
-Or d’autant que personne n’a encore fait de reflexion sur cette Histoire
-de Luther, je diray en passant que l’on fit trois grandes fautes, à mon
-avis, lors qu’il commença de publier ses heresies: la premiere d’avoir
-permis qu’il passast de la correction des mœurs à celle de la doctrine,
-puisque la plus commune est toujours la meilleure, qu’il est
-tres-dangereux d’y rien changer & peu utile, que ce n’est pas à un
-particulier de le faire, & enfin qu’un Royaume Chrestien bien policé ne
-doit jamais recevoir d’autres nouveautez en la religion, que celles que
-les Papes ou Conciles ont accoustumé d’y introduire de temps en temps
-pour s’accommoder au besoin que l’Eglise en peut avoir, laquelle Eglise
-doit estre la seule regle de la sainte Ecriture & de nostre foy, comme
-les Conciles le sont de l’Eglise, & entre les Conciles celuy-là qui a
-esté celebré le dernier doit estre preferé à tous les precedens. La
-seconde fut, que Luther estant venu de bonne foy à Ausbourg pour
-conferer & s’accorder, s’il estoit possible, avec les Catholiques, le
-Cardinal Cayetan devoit accepter les offres qu’il fit de ne plus rien
-dire, ny écrire en la matiere dont il s’agissoit, pourveu que
-reciproquement on imposast silence à Ecchius, Cochleus, Sylvester
-Prierias, & autres ses adversaires: & non pas le presser de se dédire en
-public, & de chanter la palinodie de tout ce qu’il avoit dit & presché,
-avec tant d’ardeur & de vehemence. Aprés quoy la troisiéme faute fut de
-n’avoir pas eu recours à un Coup d’Estat lors que l’on vit qu’il prenoit
-le frain aux dents, & qu’il regimboit à bon escient contre le zele
-indiscret du Legat. Car il luy falloit jetter quelque os en bouche, ou
-luy cadenasser la langue en mettant dessus un Aigle, puisque les Bœufs &
-les Syrenes, que l’on employoit à même fin au temps passé, ne sont plus
-en usage, c’est à dire qu’il le falloit gagner par quelque bon benefice
-ou pension, comme l’on a fait du depuis beaucoup des plus doctes &
-autorisez Ministres. Ferrier avoit bien entrepris il n’y a pas trente
-ans, d’aller soûtenir dans la ville de Rome que le Pape estoit
-l’Antichrist; & toutefois la Reine Mere n’eut pas grande peine à luy
-faire quitter son party, pour se ranger au nostre: Et Monsieur le
-Cardinal de Richelieu fut-il jamais venu à bout de tant de glorieuses
-entreprises contre les Huguenots, s’il ne se fust servy bien à propos
-des finances du Roy, pour gagner tous leurs meilleurs Capitaines? tant
-ce dire d’Horace est veritable:
-
- [172]_Aurum per medios ire satellites
- Et perrumpere amat saxa, potentius
- Ictu fulmineo._
-
-(Ode 16. l. 3.)
-
- [172] L’or passe au travers des gardes & brise les rochers avec un
- plus violent effort que le tonnerre.
-
-Que si l’on ne pouvoit venir à bout de Luther par ce moyen-là, il
-falloit en pratiquer un autre, & faire en sorte de le mettre en lieu de
-seureté, comme l’on a fait depuis peu l’Abbé du Bois & le Benedictin
-Barnese; ou passer outre, & l’expedier sourdement, comme l’on dit que
-Catherine de Medicis, fit un signalé Magicien; ou publiquement & par
-forme de justice, comme les Peres du Concile de Constance avoient fait
-Jean Huz & Hierôme de Prague: quoy qu’à dire vray les premiers moyens
-estoient plus à propos, puis qu’ils estoient les plus doux, faciles &
-couverts, & qu’ils pouvoient plus asseurément produire l’effet que l’on
-en esperoit; ce que ne pouvoient pas faire les derniers, qui eussent
-peut-estre aigry l’esprit du Duc de Saxe, & confirmé davantage les
-Sectateurs de Luther en leurs fausses opinions; ce que disoit un ancien
-des Chrestiens, [173]_Sanguis Martyrum semen Christianorum_, se pouvant
-aussi dire de tous ceux qui ont une fois commencé à maintenir des
-opinions qu’ils se persuadent estre veritables. Et en effet Henry II,
-pensant étouffer par ce genre de supplice, non l’heresie, mais les
-occasions que pourroient avoir un jour les Princes étrangers de le
-traverser par le moyen des Calvinistes, comme il avoit broüillé &
-traversé l’Empereur en assistant les Lutheriens d’Allemagne, il se
-trompa de telle sorte que le nombre des Heretiques croissant tous les
-jours davantage, ils broüillerent enfin la France sous Charles neuf de
-la façon que chacun sçait; & Henry troisiéme ne pouvant moins faire que
-de s’appuyer de leurs forces, cela échauffa tellement la melancolie & le
-zele indiscret du Jacobin, qu’il n’apprehenda point de perdre sa vie
-pour luy oster la sienne. Le docte Mathematicien Regiomontanus ayant
-esté appellé d’Allemagne à Rome pour servir à la reformation du
-Calendrier, il y mourut lors qu’il estoit au plus fort de son travail, &
-si l’on en veut croire ses amis, & la plus grande part des Heretiques,
-ce fut par un Coup d’Estat de Gregoire XIII, qui aima mieux joüer du
-gobelet, que de voir son dessein & le travail des plus habiles
-Astronomes de l’Italie non seulement retardé, mais entierement renversé
-par les oppositions d’un si docte personnage: Mais il est tres-certain,
-que la mort de Regiomontanus ne doit aucunement flestrir l’innocence
-d’un si bon & si genereux Pape, puis que ce fut plustost un crime des
-enfans de George Trapezonze, lesquels faschez de sa mort, & croyant que
-Regiomontanus en estoit cause, pour avoir trop librement remarqué une
-infinité de fautes dans la traduction Latine de l’Almageste de Ptolomée
-faite par ledit Trapezonze, ils se resolurent enfin de luy rendre la
-pareille & de le traitter plutost à la Grecque qu’à la Romaine. Si les
-Venitiens eussent esté aussi innocens de la mort de leur Citoyen
-Lauredan, que le Pape de celle de Regiomontanus, Bodin (_l. 6._)
-n’auroit pas remarqué dans sa methode qu’il ne vescut guere, aprés avoir
-appaisé par sa seule presence, une furieuse sedition des gens de la
-Marine, acharnez contre la populace, aprés que tous les Magistrats & les
-forces même de la ville assemblées, n’y avoient pû donner ordre.
-Peut-estre craignoient-ils qu’ayant reconnu quel estoit son pouvoir, &
-quel empire il avoit sur les sujets de la Republique, il ne luy prist
-envie de se rendre maistre absolu de leur Estat; Peut-estre aussi le
-firent-ils par jalousie & emulation, comme Aristote dit que les
-Argonautes ne voulurent point d’Hercule en leur compagnie, crainte que
-toute la gloire d’une si belle entreprise ne fust attribuée à sa seule
-valeur & vertu:
-
- [174]_Urit in fulgore suo qui prægravat artes
- Infra se positas._
-
-(Horat. Ep. l. 2. ep. 1.)
-
- [173] Le sang des Martyrs est la semence des Chrestiens.
-
- [174] Car celuy de qui la valeur ternit la gloire de toutes autres
- entreprises que des sienes, attire l’envie par l’éclat de ses
- glorieuses actions.
-
-Et le même ajouste que les Ephesiens bannirent leur Prince Hermodorus,
-parce qu’il estoit trop homme de bien. C’est la raison qui fit établir
-l’Ostracisme à Athenes, & qui obligea Scipion & Hannibal à faire mourir
-deux braves soldats leurs prisonniers. Mais si le stratageme estoit vray
-duquel on dit que les Venitiens se servirent il n’y a pas long-temps,
-lors qu’ils firent courir le bruit que le Duc d’Ossone vouloit
-entreprendre sur leur ville, je croy que ç’a esté un des plus judicieux
-dont nous ayons encore parlé; aussi leur estoit-il tres-important de le
-faire, pour obliger l’Ambassadeur d’un des plus grands Princes de
-l’Europe, à quitter ses prattiques qui n’alloient à rien moins qu’à la
-ruine de leur Estat, & le forcer en suite à une honneste retraite. C’est
-ainsi qu’il faut reserver ces grands remedes pour les maladies
-perilleuses, & pour s’en servir comme Horace dit qu’il faut faire des
-Dieux, que l’on introduit aux tragedies, pour achever & finir ce dont
-les hommes ne peuvent plus venir à bout.
-
- [175]_Nec Deus intersit nisi dignus vindice nodus
- Adfuerit._
-
-(De arte poëtica ad Pis.)
-
- [175] Il ne faut point qu’un Dieu s’entre-mêle dans l’action, si
- quelque incident n’y met un nœud qui ne se puisse défaire par un
- autre moyen.
-
-Ou comme les Mariniers font de l’ancre double, qu’ils ne jettent en mer
-qu’aprés avoir perdu toute autre asseurance. Et à la verité si un
-Conseiller ou Ministre proposoit, à toutes les difficultez qui se
-presentent, d’en sortir par quelqu’un de ces expediens, il ne le
-faudroit pas tenir pour moins sot & méchant, que seroit le Chirurgien
-qui voudroit guerir chaque blessure en brûlant ou coupant le membre qui
-l’auroit receuë, [176]_extremis siquidem malis extrema remedia adhibenda
-sunt_. J’ajouste que si le même Conseiller abuse de ces remedes pour
-appuyer ses interests, ou donner plus de champ à ses passions, outre
-qu’il trahit le service de son Maistre, il se rend encore coupable
-devant Dieu, & devant les hommes, du mal qu’il entreprend de faire; & le
-Souverain même, quand il en use autrement que le bien du public ou le
-sien, qui n’en est pas separé, le requiert, il fait plûtost ce qui est
-de la passion & de l’ambition d’un Tyran, que l’office d’un Roy. Ainsi
-voyons nous que la Reyne Catherine de Medicis, [177]_quam exitio patriæ
-natam Mathematici dixerant_, ne pouvant souffrir d’estre mariée à un
-fils de Roy sans estre Reyne, employa l’artifice d’un Montecuculi pour
-se delivrer du seul obstacle qu’elle en avoit, en la personne de l’aisné
-de son mary. [178]_Adfinitatem enim nuper cum Clemente contractam, tanto
-sceleri causam dedisse postea compertum, quamvis inscio marito; verùm
-illo mortuo, cum frater proximus esset ut in regnum paternum succederet,
-omissa indagandæ rei cura est, & suppressa veritas_, comme a fort bien
-remarqué Monsieur de Thou dans l’original de son Histoire. Elle
-entreprit en suite la protection des Huguenots par lettres & avis
-secrets, pour contrecarrer la puissance du Connestable & de Monsieur de
-Guise, à l’assassinat duquel arrivé devant Orleans, les memoires de
-Tavanes disent qu’elle se vanta d’avoir eu part, comme elle eut encore
-du depuis à celuy de l’Amiral; sans toutefois qu’elle eust d’autres
-motifs pour joüer toutes ces sanglantes tragedies, que le seul desir de
-contenter son ambition, de regner sous le nom de ses enfans, & de
-maintenir l’inimitié entre ceux, de qui l’autorité portoit trop
-d’ombrage à la sienne.
-
- [176] Car il ne faut employer les extrêmes remedes qu’aux extrêmes
- maladies.
-
- [177] Dont les Mathematiciens avoient dit qu’elle estoit née pour la
- ruine de la patrie.
-
- [178] Car on remarqua puis aprés que l’alliance qui avoit esté
- contractée peu de temps auparavant avec Clement, avoit fourni
- l’occasion d’une si grande méchanceté, quoi qu’à l’insceu de son
- mary: mais quand il fut mort, son frere estant le plus proche qui
- pût succeder au royaume du pere, on negligea d’en faire la
- recherche, & la verité fut par ce moyen supprimée.
-
-
-
-
-Chapitre IV.
-
-De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre des Coups
-d’Estat.
-
-
-Ce n’est pas assez d’avoir monstré les occasions que l’on peut avoir
-d’entreprendre ces stratagemes, si nous ne passons plus outre, & que
-nous ne declarions aussi de quelles notions & persuasions il faut estre
-persuadé, pour les executer avec hardiesse, & en venir à bout
-heureusement. Et bien que ce titre semble plûtost appartenir aux
-qualitez & conditions du Ministre qui les peut conseiller, je ne lairray
-toutefois de coucher icy les principales, puis que ce sont des maximes
-tres-certaines, universelles & infaillibles, que non seulement les
-conseillers, mais les Princes & toutes personnes de bon sens & de
-jugement doivent suivre & observer en toutes les affaires qui leur
-peuvent survenir; & au defaut desquelles les raisonnemens que l’on fait
-en matiere d’Estat, sont bien souvent cornus, estropiez, & plus
-semblables à des contes de vieilles, & de gens grossiers & mechaniques,
-qu’à des discours de personnes sages & experimentées aux affaires du
-monde.
-
-Boëce ce grand Conseiller d’Estat du Roy Theodoric, nous fournira la
-premiere, qu’il exprime en ces termes au livre de la consolation:
-[179]_Constat æterna positumque lege est, in mundo constans genitum esse
-nihil_; à quoy s’accorde pareillement Saint Hierôme lors qu’il dit en
-ses epistres, [180]_omnia orta occidunt & aucta senescunt_: Les Poëtes
-aussi ont esté de ce même sentiment.
-
- [181]_Immortale nihil mundi compage tenetur,
- Non Urbes, non Regna hominum, non aurea Roma._
-
- [179] C’est un axiome fondé sur une loy eternelle, qu’il n’y a rien
- d’engendré au monde qui ne soit sujet à quelque changement.
-
- [180] Il n’y a rien qui prenne naissance qui ne meure & tout ce qui
- prend accroissement vieillit.
-
- [181] Il n’y a rien d’immortel dans le monde, non pas même les villes,
- ny les royaumes des humains, ny Rome qui estoit si opulente.
-
-Et tous ceux-là generalement ne s’en éloignent gueres, qui considerent
-avec attention, comme ce grand cercle de l’univers depuis qu’il a une
-fois commencé son cours, n’a point cessé d’emporter & faire rouler quant
-& soy les Monarchies, les Religions, les sectes, les villes, les hommes,
-les bestes, arbres, pierres, & generalement tout ce qui se trouve
-compris & enfermé dans cette grande machine; les cieux même ne sont pas
-exempts des changemens ny de corruption. Le premier Empire des
-Assyriens, celuy des Perses, qui le suivit, ont aussi cessé des
-premiers; le Grec & le Romain ne l’ont pas fait plus longue. Ces
-puissantes familles de Ptolomée, d’Attalus, de Seleucides ne servent
-plus que de fables,
-
- [182]_Miramur periisse homines, monimenta fatiscunt;
- Mors etiam saxis nominibusque venit._
-
-(Rutil. in Itiner.)
-
- [182] Nous nous étonnons de la mort des hommes; les sepulcres
- s’ouvrent, car la mort vient attaquer les rochers & les noms.
-
-Cette Isle de Crete où il y avoit cent villes, cette ville de Thebes, où
-il y avoit cent portes, cette Troye bastie par les mains des Dieux,
-cette Rome qui triompha de tout le monde, où sont-elles maintenant?
-[183]_Jam seges est ubi Troia fuit._ Il ne faut doncques pas croupir en
-l’erreur de ces foibles esprits, qui s’imaginent que Rome sera toujours
-le siege des saints Peres, & Paris celuy des Roys de France.
-[184]_Byzantium illud vides quod sibi placet duplicis imperii sede?
-Venetias istas quæ superbiunt mille annorum firmitate? Veniet illis sua
-dies, & tu Antvverpia, ocelle urbium, aliquando non eris_, disoit
-judicieusement Lipse. De maniere que cette maxime estant tres-veritable,
-un bon esprit ne desesperera jamais de pouvoir surmonter toutes les
-difficultez, qui empescheroient peut-estre quelque autre d’executer ou
-d’entreprendre ces affaires d’importance. Comme par exemple, s’il est
-question qu’un Ministre, soit pour le service de Dieu, ou pour celuy de
-son Maistre, songe aux moyens de ruiner quelque Republique ou Empire,
-cette maxime generale luy fera croire de premier abord, qu’une telle
-entreprise n’est pas impossible, puis qu’il n’y en a pas une qui jouïsse
-du privilege de pouvoir toujours durer & subsister. Et si au contraire,
-il est question d’en établir quelque autre, il se servira encore du même
-axiome pour se resoudre à l’entreprendre, & il se persuadera d’en
-pouvoir venir aussi facilement à bout, comme ont fait les Suisses, les
-Lucquois, les Hollandois, & ceux de Geneve, non dans les siecles dont
-nous n’avons plus de memoire, mais dans les deux derniers, & quasi de
-fraische date. Aussi en est-il de même des Estats, que des hommes, il en
-meurt & naist bien souvent, les uns sont étouffez en leurs principes,
-les autres passent un peu plus outre, & prennent force & consistance aux
-dépens de leurs voisins, beaucoup parviennent même jusques en
-vieillesse; mais enfin les forces viennent à leur manquer, ils font
-place aux autres, & quittent la partie pour ne la pouvoir plus defendre:
-
- [185]_Sic omnia verti
- Cernimus, atque alias assumere pondera gentes,
- Concidere has._
-
- [183] Il croist maintenant du bled là où estoit autrefois Troye.
-
- [184] Vois-tu cette Constantinople qui se flate du siege d’un double
- empire? & Venise qui se glorifie d’une fermeté de mille ans? Leur
- jour viendra; & toy Anvers, qui es l’œillet de toutes les villes, le
- temps viendra que tu ne seras plus.
-
- [185] Ainsi voyons nous bouleverser toutes choses; ces nations
- s’affoiblir, & d’autres s’acquerir du pouvoir.
-
-Et alors les premieres maladies les émeuvent, les secondes les
-ébranlent, les troisiémes les emportent; Gracchus, Sertorius, Spartacus
-donnerent le premier Coup à la Romaine; Sylla, Marius, Pompée, Jules
-Cæsar la porterent sur le panchant, à deux doigts de sa ruine, & Auguste
-aprés les furies du Triumvirat l’ensevelit, [186]_Urgentibus scilicet
-Imperii Romani fatis_: & de la plus celebre Republique du monde il en
-fit le plus grand Empire, tout ainsi que des plus grands Empires qui
-sont aujourd’huy, il s’en fera quelque jour des fameuses Republiques.
-Mais il faut encore observer que ces changemens, ces revolutions des
-Estats, cette mort des Empires, ne se fait pas sans entraisner avec soy
-les Loix, la Religion & les Sectes: s’il n’est toutefois plus veritable
-de dire, que ces trois principes internes des Estats venant à vieillir &
-se corrompre, la religion par les heresies ou atheismes; la justice par
-la venalité des offices, la faveur des grands, l’autorité des
-Souverains; & les Sectes par la liberté qu’un chacun prend d’introduire
-de nouveaux dogmes, ou de rétablir les anciens, ils font aussi tomber &
-perir tout ce qui estoit basty dessus, & disposent les affaires à
-quelque revolte ou changement memorable. Certes si l’on considere bien
-maintenant, quel est l’Estat de l’Europe, il ne sera pas aussi difficile
-de juger qu’elle doit bien-tost servir de Theatre où se joüeront
-beaucoup de semblables tragedies, puis que la pluspart des Estats
-qu’elle contient ne sont pas beaucoup éloignez de l’âge qui a fait perir
-tous les autres, & que tant de longues & fascheuses guerres ont fait
-naistre, & ont augmenté les causes mentionnées cy-dessus, qui peuvent
-ruiner la justice; comme le trop grand nombre de Colleges, seminaires,
-étudians, joints à la facilité d’imprimer & transporter les livres, ont
-déja bien ébranlé les Sectes & la Religion. Et en effet c’est une chose
-hors de doute, qu’il s’est fait plus de nouveaux systemes dedans
-l’Astronomie, que plus de nouveautez se sont introduites dans la
-Philosophie, Medecine & Theologie, que le nombre des Athées s’est plus
-fait paroistre depuis l’année 1452, qu’aprés la prise de Constantinople
-tous les Grecs, & les sciences avec eux se refugierent en Europe, &
-particulierement en France & en Italie, qu’il ne s’en estoit fait
-pendant les mille années precedentes. Pour moy je défie les mieux versez
-en nostre Histoire de France, de m’y monstrer que quelqu’un ait esté
-accusé d’Atheïsme, auparavant le Regne de François I, surnommé le
-Restaurateur des lettres, & peut-estre encore seroit-on bien empesché de
-me montrer le même dans l’Histoire d’Italie, auparavant les caresses que
-Cosme & Laurens de Medicis firent aux hommes lettrez; ce fut de même
-sous le siecle d’Auguste que le Poëte Horace (_lib. 1. Ode XXXIV._)
-disoit de soy-même:
-
- [187]_Parcus Deorum cultor, & infrequens,
- Insanientis dum sapientiæ
- Consultus erro._
-
- [186] Les fatalités de l’Empire Romain estant enfin arrivées.
-
- [187] L’estude que j’ay faite d’une sagesse insensée, m’avoit rendu si
- peu soigneux d’honorer les Dieux, que je les adorois rarement.
-
-Que Lucrece pensoit bien se concilier la bienveillance de ses lecteurs,
-en leur disant qu’il les vouloit delivrer des gesnes & des peines que
-leur donnoit la religion,
-
- [188]_Dum relligionum animos vinclis exsolvere pergo._
-
- [188] Pendant que je continue à rompre les liens dont la religion a
- embarrassé vos esprits.
-
-Et que S. Paul disoit aux Romains, [189]_tunc veni cum Deus non erat in
-vobis_. Ce fut enfin sous les Rois Almansor & Miramolin, plus studieux &
-lettrez que n’avoient esté tous leurs Predecesseurs, que les Aladinistes
-ou libertins, eurent grande vogue parmy les Arabes: en suite de quoy
-nous pouvons bien dire avec Seneque, [190]_ut rerum omnium sic literarum
-intemperantia laboramus_.
-
- [189] Je suis venu à vous, en un temps qu’il n’y avoit point de Dieu
- parmy vous.
-
- [190] Nous sommes aussi-bien travaillez de l’intemperance des lettres
- que de celle de toutes autres choses.
-
-La seconde opinion de laquelle on doit estre persuadé pour bien reüssir
-aux Coups d’Estat, est de croire qu’il ne faut pas remüer tout le monde
-pour occasionner les changemens des plus grands Empires, ils arrivent
-bien souvent sans qu’on y pense, ou au moins sans que l’on fasse de si
-grands preparatifs. Et comme Archimede remuoit les plus pesans fardeaux,
-avec trois ou quatre bastons industrieusement joints ensemble, aussi
-peut-on quelquefois remüer, voire même ruiner ou faire naistre des
-grandes affaires, par des moyens qui sont presque de nulle
-consideration. C’est de quoy Ciceron (_Philip. 5._) nous avertit lors
-qu’il dit, [191]_quis nesciat, minimis fieri momentis maximas temporum
-inclinationes_; le monde suivant la doctrine de Moyse a esté fait de
-rien, & en celle d’Epicure il n’a esté composé que du concours de divers
-atomes: Et ces grands fleuves qui roulent avec impetuosité presque d’un
-bout de la terre à l’autre, sont d’ordinaire si petits vers leurs
-sources qu’un enfant les peut facilement traverser,
-
- [192]_Flumina quanta vides parvis è fontibus orta?_
-
- [191] Qui est-ce qui ignore que dans un moment il peut arriver de
- grands changemens aux temps.
-
- [192] Quelles grandes rivieres ne voit on pas qui prenent leur
- naissance de fort petites fontaines?
-
-Il en est de même aux affaires Politiques, une petite flammeche negligée
-excite bien souvent un grand feu,
-
- [193]_Dum neglecta solent incendia sumere vires._
-
- [193] Lors que les embrasemens ont coustume de se renforcer à mesure
- qu’on les neglige.
-
-Et comme il ne fallut qu’une petite pierre arrachée de la montagne, pour
-ruiner la grande statue, ou plutost le grand colosse de Nabuchodonosor;
-de même une petite chose peut facilement renverser de grandes
-Monarchies. Qui eust jamais creu que le ravissement de Helene, le
-violement de Lucrece par Tarquin, & celuy de la fille du Comte Julien
-par le Roy Roderic, eussent produit des effets si notables tant en
-Grece, qu’Italie & Espagne? Mais qui eust jamais pensé que les Etoles &
-Arcades se fussent acharnez à la guerre pour une hure de Sanglier; ceux
-de Carthage & de Bisague pour le fust d’un brigantin; le Duc de
-Bourgogne & les Suisses pour un chariot de peaux de Mouton; les Frisons
-& les Romains du temps de Drusus pour des cuirs de Bœuf; & les Pictes &
-Escossois pour quelques Chiens perdus? Ou que du temps de Justinian
-toutes les villes de l’Empire eussent pû se diviser & concevoir une
-haine mortelle les unes contre les autres, pour le differend des
-couleurs qui se portoient aux jeux & recreations publiques? La nature
-même semble avoir agreable cette façon de proceder, lors qu’elle produit
-les grands & spacieux Cedres d’un petit germe; & les Elephans & Balenes,
-d’un atome s’il faut ainsi dire de semence. C’est en quoy elle s’efforce
-d’imiter son Createur, qui a coustume de tirer la grandeur de ses
-actions, de la foiblesse de leurs principes, & de les mener d’un
-commencement debile au progrez d’une perfection accomplie. Et en effet
-lors qu’il voulut delivrer son peuple de la captivité de Pharaon, il
-n’envoya pas quelque Roy, ou quelque Prince, accompagné d’une puissante
-armée, mais il se servit d’un simple homme [194]_impeditioris &
-tardioris linguæ, qui pascebat oves Jethro soceri sui_; (Exod. 3. & 4.)
-lors qu’il voulut chastier & épouvanter les Egyptiens, il ne se servit
-pas du foudre ny du tonnerre, [195]_sed immisit tantum ranas, cyniphes &
-locustas & omne genus muscarum_; lors qu’il fallut delivrer les
-Philistins, ce fut par les mains de Saül qu’il fit couronner Roy de son
-peuple, au même temps qu’il ne pensoit qu’à chercher [196]_asinas patris
-sui Cis_; (1 Reg. 11.) ainsi pour combattre Goliath, il choisit David
-[197]_dum ambulabat post gregem patris sui_; (c. 17.) & pour delivrer
-Bethulie de la persecution d’Holofernes, il n’employa point de puissans
-& courageux soldats, [198]_sed manus fœminæ dejecit eum_. (Judith. 9.)
-Mais puis que ces actions sont autant de miracles, & que nous ne pouvons
-pas les tirer en consequence, faisons un peu de reflexion sur la
-grandeur de l’Empire du Turc, & sur les merveilleux progrez que font
-tous les jours les Lutheriens & Calvinistes, & je m’asseure que l’on
-sera contraint d’admirer comme le dépit de deux Moines qui n’avoient
-pour toutes armes que la langue & la plume, ont pû estre cause de si
-grandes revolutions, & de changemens en la Police & en la Religion si
-extraordinaires. Aprés quoy il faut avoüer que les Ambassadeurs des
-Scythes avoient bonne raison de remonstrer à Alexandre, que [199]_fortis
-Leo aliquando minimarum avium pabulum est, ferrum rubigo consumit, &
-nihil est cui periculum non immineat ab invalido_. C’est doncques le
-devoir du bon Politique, de considerer toutes les moindres circonstances
-qui se rencontrent aux affaires serieuses & difficiles, pour s’en
-servir, en les augmentant, & en faisant quelquefois d’une Mouche un
-Elefant, d’une petite égratignure une grande playe, & d’une étincelle un
-grand feu; ou bien en diminuant toutes ces choses suivant qu’il en sera
-besoin pour favoriser ses intentions. Et à ce propos il me souvient d’un
-accident peu remarqué qui se passa aux Estats tenus à Paris l’an 1615,
-lequel neanmoins estoit capable de ruiner la France, & de luy faire
-changer sa façon de Gouvernement, si l’on n’y eust promptement remedié;
-car la Noblesse ayant inseré dans son cahier de remonstrances un article
-pour faire comprendre le bien qui pouvoit revenir à la France de la
-cassation du droit annuel, ou pour estre mieux entendu de la Polette, le
-Tiers Estat qui se croyoit grandement lesé par cette proposition, en
-coucha un autre dans le sien, par lequel le Roy estoit supplié, de
-retrancher les pensions qu’il donnoit à beaucoup de Gentilshommes qui ne
-luy rendoient aucun service; là-dessus chaque partie commence à
-s’alterer, & chacun de son costé envoye des deputez pour faire entendre
-ses raisons; ils se rencontrent, & en viennent aux injures, les deputez
-de la Noblesse appellant ceux du Tiers Estat des Rustres, & les menaçant
-de les traitter à coups d’éperon; ceux-cy répondent qu’ils n’avoient pas
-la hardiesse de le faire, & que s’ils y avoient seulement songé, il y
-avoit 100000 hommes dans Paris, qui en tireroient la raison sur le
-champ: cependant quelques Magistrats & Ecclesiastiques qui estoient
-presens à ces discours, jugeant bien des dangereuses consequences qui en
-pouvoient arriver, vont à bride abbatue au Louvre, avertissent le Roy de
-ce qui se passe, le prient & conjurent d’y remedier promptement, & font
-en sorte que Sa Majesté, les Reynes & tous les Princes y interposant
-leur autorité, defenses furent faites sur peine de la vie, de plus
-parler de ces deux articles, ny de plus tenir aucun discours de tout ce
-qui s’estoit passé à leur sujet; & bien nous prit de ce qu’on y apporta
-si promptement remede: car si les deputez de la Noblesse eussent passé
-des paroles aux effets, ceux du Tiers Estat se fussent peut-estre
-rencontrez si violents, obstinez & vindicatifs, & le peuple de Paris en
-telle verve & disposition, que toute la Noblesse qui y estoit, eust
-couru grande risque d’estre sacagée, & peut-estre qu’en suite on eust
-fait le même par toutes les autres villes du Royaume, qui suivent
-d’ordinaire l’exemple de la Capitale.
-
- [194] Qui n’avoit pas la langue bien pendue & avoit peine à parler, &
- qui paissoit les brebis de son beaupere Jethro.
-
- [195] Mais leur envoya des grenoüilles, des sauterelles, des mouches à
- chien, & toutes autres sortes de mouches.
-
- [196] Les ânesses de Cis son pere.
-
- [197] Lors qu’il alloit aprés le troupeau de son pere.
-
- [198] Mais il fut abbatu par la main d’une femme.
-
- [199] Quelquefois le Lion courageux sert de pasture aux plus petits
- oiseaux, que la roüillure consume le fer, & qu’il n’y a rien qui ne
- coure risque d’estre endommagé de la plus foible chose.
-
-Or parce que si cet accident fust arrivé, c’eust esté par le moyen de la
-populace, laquelle sans juger & connoistre ce qui estoit de la raison,
-se fust jettée à l’impourveu & à l’étourdie, sur ceux qu’on luy auroit
-mis les premiers en butte de sa fureur; il n’est pas hors de propos
-d’avertir & de mettre pour une troisiéme persuasion, que les meilleurs
-Coups d’Estat se faisant par son moyen on doit aussi particulierement
-connoistre, quel est son naturel, & avec combien de hardiesse &
-d’asseurance on s’en peut servir, & la tourner & disposer à ses
-desseins. Ceux qui en ont fait la plus entiere & la plus particuliere
-description, la representent à bon droit comme une beste à plusieurs
-testes, vagabonde, errante, folle, étourdie, sans conduite, sans esprit,
-ny jugement. Et en effet si l’on prend garde à sa raison, Palingenius
-dit, que
-
- [200]_Judicium vulgi insulsum, imbecillaque mens est._
-
-(in Piscib.)
-
- [200] Le jugement du commun peuple est toujours sot, & son entendement
- foible.
-
-Si à ses passions, le même ajouste,
-
- [201]_Quod furit atque ferit sævissima bellua vulgus._
-
-(in Sagitt.)
-
- [201] Que la populace est une tres-cruelle beste, & qu’elle devient
- furieuse & frape le plus souvent.
-
-Si à ses mœurs & façons de faire, [202]_Hi vulgi mores, odisse
-præsentia, ventura cupere, præterita celebrare._ Si à toutes ses autres
-qualitez, Saluste nous la represente, [203]_ingenio mobili, seditiosam,
-discordiosam, cupidam rerum novarum, quieti & otio adversam_. Mais moy
-je passe plus outre, & dis qu’elle est inferieure aux bestes, pire que
-les bestes, & plus sotte cent fois que les bestes mêmes; car les bestes
-n’ayant point l’usage de la raison, elles se laissent conduire à
-l’instinct que la Nature leur donne pour regle de leur vie, actions,
-passions & façons de faire, dont elles ne se departent jamais, sinon
-lors que la méchanceté des hommes les en fait sortir. Là où le peuple
-(j’entens par ce mot le vulgaire ramassé, la tourbe & lie populaire,
-gens sous quelque couvert que ce soit de basse, servile, & mechanique
-condition) estant doüé de la raison; il en abuse en mille sortes, &
-devient par son moyen le Theatre où les Orateurs, les Predicateurs, les
-faux Prophetes, les imposteurs, les rusez politiques, les mutins, les
-seditieux, les dépitez, les superstitieux, les ambitieux, bref tous ceux
-qui ont quelque nouveau dessein, representent leurs plus furieuses &
-sanglantes tragedies. Aussi sçavons nous que cette populace est comparée
-à une mer sujette à toutes sortes de vents & de tempestes: au Cameleon
-qui peut recevoir toutes sortes de couleurs excepté la blanche; & à la
-sentine & cloaque dans laquelle coulent toutes les ordures de la maison.
-Ses plus belles parties sont d’estre inconstante & variable, approuver &
-improuver quelque chose en même temps, courir toujours d’un contraire à
-l’autre, croire de leger, se mutiner promptement, toujours gronder &
-murmurer: bref tout ce qu’elle pense n’est que vanité, tout ce qu’elle
-dit est faux & absurde, ce qu’elle improuve est bon, ce qu’elle approuve
-mauvais, ce qu’elle louë infame, & tout ce qu’elle fait & entreprend
-n’est que pure folie. Aussi est-ce ce qui a fait dire à Seneque, (_de
-vita B. cap. 2._) [204]_Non tam bene cum rebus humanis geritur ut
-meliora pluribus placeant: argumentum pessimi est turba._ Et le même ne
-donne autre avis pour connoistre les bonnes opinions & comme parle le
-Poëte Satyrique, [205]_quid solidum crepet_, sinon de ne pas suivre
-celle du peuple, [206]_Sanabimur si modo separemur à cœtu._ Que Postel
-luy persuade que Jesus-Christ n’a sauvé que les hommes, & que sa mere
-Jeanne doit sauver les femmes, il le croira soudain. Que David George se
-dise fils de Dieu, il l’adorera. Qu’un tailleur enthousiaste & fanatique
-contrefasse le Roy dans Munster, & dise que Dieu l’a destiné pour
-chastier toutes les Puissances de la terre, il luy obeïra & le
-respectera comme le plus grand Monarque du monde. Que le Pere Domptius
-luy annonce la venuë de l’Antechrist, qu’il est âgé de dix ans, qu’il a
-des cornes, il témoignera de s’en effrayer. Que des imposteurs &
-Charlatans se qualifient freres de la Rose-Croix, il courra aprés eux.
-Qu’on luy rapporte que Paris doit bien-tost abismer, il s’enfuira. Que
-tout le monde doit estre submergé, il bastira des Arches & des basteaux
-de bonne heure pour n’estre pas surpris. Que la mer se doit secher & que
-des chariots pourront aller de Genes à Jerusalem, il se preparera pour
-faire le voyage. Qu’on luy conte les fables de Melusine, du sabat des
-sorcieres, des loups garoux, des lutins, des fées, des Paredres, il les
-admirera. Que la matrice tourmente quelque pauvre fille, il dira qu’elle
-est possedée, ou croira à quelque Prestre ignorant ou méchant, qui la
-fait passer pour telle. Que quelque Alchimiste, Magicien, Astrologue,
-Lulliste, Cabaliste, commencent un peu à la cajoller, il les prendra
-pour les plus sçavans, & pour les plus honnestes gens du monde. Qu’un
-Pierre l’Hermite vienne prescher la croisade, il fera des reliques du
-poil de son mulet. Qu’on luy dise en riant qu’une Canne ou un Oison sont
-inspirées du S. Esprit, il le croira serieusement. Que la peste ou la
-tempeste ruine une province, il en accusera soudain des graisseurs ou
-Magiciens. Bref si on le trompe & befle aujourd’huy, il se lairra encore
-surprendre demain, ne faisant jamais profit des rencontres passez, pour
-se gouverner dans les presentes ou futures; & en ces choses consistent
-les principaux signes de sa grande foiblesse & imbecillité. Pour ce qui
-est de son inconstance, nous en avons un bel exemple dans les Actes des
-Apostres en ce que les habitans de Lystrie & de Derben, n’eurent pas
-plutost apperceu S. Paul & S. Barnabé, que [207]_levaverunt vocem suam
-Lycaonicè dicentes; Dii similes facti hominibus descendunt ad nos; &
-vocabant Barnabam Jovem, Paulum quoque Mercurium_; & neanmoins
-incontinent aprés voila que [208]_lapidantes Paulum, traxerunt eum extra
-civitatem, existimantes mortuum esse_. Les Romains adorent le matin
-Seianus, & le soir
-
- [209]_Ducitur unco
- Spectandus._
-
-(Juven. Sat. 10.)
-
- [202] Voicy les mœurs du menu peuple, haïr les choses presentes,
- desirer les futures, & celebrer celles qui sont passées.
-
- [203] D’un naturel inconstant, seditieuse, querelleuse, convoiteuse de
- choses nouvelles, & ennemie du repos & de la tranquillité.
-
- [204] Les choses humaines n’ont pas tant de bonne fortune, que les
- plus saines & les meilleures soient agreables au plus grand nombre:
- La foule est ordinairement une marque du peu de prix que valent les
- choses.
-
- [205] Qu’est-ce qu’il y a de solide.
-
- [206] Nous serons gueris pourveu que nous nous separions de la foule.
-
- [207] Ils éleverent leur voix & dirent en langue Lycaonienne: Les
- Dieux sont descendus vers nous sous la forme d’hommes: Et ils
- appeloient Barnabé Jupiter & Paul Mercure.
-
- [208] Ayant lapidé Paul, ils le traisnerent hors de la ville croyant
- qu’il fust mort.
-
- [209] Il est traîné avec un croc pour servir de spectacle au peuple.
-
-Les Parisiens en font de même du Marquis d’Ancre, & aprés avoir déchiré
-la robe du Pere à Jesus Maria, pour en conserver les pieces comme
-reliques, ils le befflent, & s’en mocquent deux jours aprés. Que s’il
-entre en colere, ce sera comme le jeune homme de Horace, lequel
-
- [210]_Iram
- Colligit & ponit temerè, & mutatur in horas._
-
-(ad Pison.)
-
- [210] Se courrouce & s’appaise facilement, & change à toute heure.
-
-S’il rencontre quelque homme d’autorité lors qu’il est en sa plus
-boüillante mutinerie & sedition, il s’enfuira & abandonnera tout; s’il
-se presente quelque gueux temeraire, ou hardy qui luy remette, comme on
-dit communément, le cœur au ventre, & le feu aux étoupes, il reviendra
-plus furieux qu’auparavant; bref nous luy pouvons particulierement
-attribüer ce que disoit Seneque (_de vita B. cap. 28._) de tous les
-hommes, [211]_fluctuat, aliud ex alio comprehendit, petita relinquit,
-relicta repetit, alternæ inter cupiditatem suam, & pœnitentiam vices
-sunt_. Or d’autant que la force gist toujours de son costé, & que c’est
-luy qui donne le plus grand branle à tout ce qui se fait
-d’extraordinaire dans l’Estat, il faut que les Princes ou leurs
-Ministres s’estudient à le manier & persuader par belles paroles, le
-seduire & tromper par les apparences, le gagner & tourner à ses desseins
-par des predicateurs & miracles sous pretexte de sainteté, ou par le
-moyen des bonnes plumes, en leur faisant faire des livrets clandestins,
-des manifestes, apologies & declarations artistement composées pour le
-mener par le nez, & luy faire approuver ou condamner sur l’etiquete du
-sac tout ce qu’il contient.
-
- [211] Il est toujours en doute, il fait toujours de nouveaux desseins,
- il quitte ce qu’il avoit demandé, & il redemande aussi-tost ce qu’il
- vient de quitter: le desir & le repentir commandent chez luy tour à
- tour, & possedent l’un aprés l’autre la domination de son ame.
-
-Mais comme il n’y a jamais eu que deux moyens capables de maintenir les
-hommes en leur devoir, sçavoir la rigueur des supplices établis par les
-anciens legislateurs pour reprimer les crimes, dont les juges pouvoient
-avoir connoissance; & la crainte des Dieux & de leur foudre, pour
-empescher ceux dont par faute de témoins ils ne pouvoient estre
-suffisamment informez, conformément à ce que dit le Poëte Palingenius:
-(_in Libra._)
-
- [212]_Semiferum vulgus frænandum est relligione
- Pœnarumque metu, nam fallax atque malignum
- Illius ingenium est semper, nec sponte movetur
- Ad rectum._
-
- [212] C’est par la religion & par la crainte des supplices, qu’il faut
- brider la populace à demy sauvage, car son esprit est toujours
- trompeur & malin, & de soi-même ne se porte point à ce qui est
- droit.
-
-Aussi les mêmes Legislateurs ont bien reconnu, qu’il n’y avoit rien qui
-dominast avec plus de violence les esprits des peuples que ce dernier,
-lequel venant à se trouver en butte de quelque action, il porte soudain
-toute la poursuite que l’on en peut faire à l’extremité; la prudence se
-change en passion, la colere, s’il y en a tant soit peu, se tourne en
-rage, toute la conduite s’en va en confusion, les biens mêmes & la vie
-ne se mettent pas en consideration, s’il les faut perdre pour defendre
-la divinité de quelque dent de singe, d’un bœuf, d’un chat, d’un oignon,
-ou de quelque autre idole encore plus ridicule, [213]_nulla siquidem res
-efficacius multitudinem movet quàm superstitio_. (Q. Curt. l. 4.) Et en
-effet ç’a toujours esté le premier masque que l’on a donné à toutes les
-ruses & tromperies pratiques aux trois differences de vie, ausquelles
-nous avons déja dit, que l’on pouvoit rapporter les Coups d’Estat. Car
-pour ce qui est de la Monastique, nous avons l’exemple dans S. Hierôme
-(_epist. 13. lib. 2._) de ces vieux moines de la Thebaïde, qui
-[214]_dæmonum contra se pugnantium portenta fingunt, ut apud imperitos &
-vulgi homines miracula sui faciant & lucra sectentur_. A quoy nous
-pouvons rapporter la tromperie que firent les prestres du Dieu Canopus,
-pour le rendre superieur au feu qui estoit le Dieu des Perses;
-l’invention du Chevalier Romain Monde, pour jouïr de la belle Pauline
-sous le nom d’Esculape, les visions supposées des Jacobins de Berne, &
-les fausses apparitions des Cordeliers d’Orleans, qui sont toutes trop
-communes & triviales pour en faire icy un plus long recit. Que si l’on
-doute qu’il ne se commette un pareil abus dans l’œconomie, il ne faut
-que lire ce que Rabby Moses écrit des Prestres de l’Idole Thamuz ou
-Adonis, qui pour augmenter leurs offrandes, le faisoient bien souvent
-pleurer sur les iniquitez du peuple, mais avec des larmes de plomb
-fondu, au moyen d’un feu qu’ils allumoient derriere son image; & certes
-il n’y aura plus d’occasion d’en douter, aprés avoir leu dans le dernier
-Chapitre de Daniel, comme en couvrant de cendres le pavé de la Chapelle
-de l’Idole Bel, il découvrit que les Prestres avec leurs femmes & enfans
-venoient enlever de nuict par des conduits sousterrains, tout ce que le
-pauvre peuple abusé croyoit estre mangé par ce Dieu qu’ils adoroient
-sous la figure d’un dragon. Finalement pour ce qui est de la Politique,
-il faut un peu s’y étendre davantage, puis que c’est nostre principal
-dessein, & montrer en quelle façon les Princes ou leurs Ministres,
-[215]_quibus quæstui sunt capti superstitione animi_, (Livius l. 4.) ont
-bien sceu ménager la Religion, & s’en servir comme du plus facile & plus
-asseuré moyen, qu’ils eussent pour venir à bout de leurs entreprises
-plus relevées. Je trouve doncques qu’ils en ont usé en cinq façons
-principales, sous lesquelles par aprés on en peut rapporter beaucoup
-d’autres petites. La premiere & la plus commune & ordinaire est celle de
-tous les Legislateurs & Politiques, qui ont persuadé à leurs peuples,
-d’avoir la communication des dieux, pour venir plus facilement à bout de
-ce qu’ils avoient la volonté d’executer: comme nous voyons qu’outre ces
-anciens que nous avons rapportez cy-dessus, Scipion voulut faire croire
-qu’il n’entreprenoit rien sans le Conseil de Jupiter Capitolin, Sylla
-que toutes ses actions estoient favorisées par Apollon de Delphe, duquel
-il portoit toujours une petite image; & Sertorius que sa biche luy
-apportoit les nouvelles de tout ce qui estoit conclu dans le concile des
-Dieux. Mais pour venir aux Histoires qui nous sont plus voisines, il est
-certain que par de semblables moyens Jacques Bussularius domina quelque
-temps à Pavie, Jean de Vicence à Boulogne, & Hierôme Savanarole à
-Florence, duquel nous avons cette remarque dans Machiavel: (sur T. Liv.)
-_Le peuple de Florence n’est pas beste, auquel neanmoins F. Hierôme
-Savanarole a bien fait croire qu’il parloit à Dieu._ Il n’y a pas plus
-de soixante ans que Guillaume Postel en voulut faire de même en France,
-& depuis peu encore Campanelle en la haute Calabre: mais ils n’en purent
-venir à bout, non plus que les precedens, pour n’avoir pas eu la force
-en main; car comme dit Machiavel, cette condition est necessaire à tous
-ceux qui veulent établir quelque nouvelle Religion. Et en effet ce fut
-par son moyen que le Sophi Ismaël, ayant par l’avis de Treschel Cuselbas
-introduit une nouvelle secte en la religion de Mahomet, il usurpa en
-suite l’Empire de Perse, & il arriva presque en même temps, que
-l’Hermite Schacoculis, aprés avoir bien joüé son personnage l’espace de
-sept ans dans un desert, leva enfin le masque, & s’estant declaré
-autheur d’une nouvelle secte, il s’empara de plusieurs villes, defit le
-Bascha d’Anatolie, avec Corcut fils de Bajazet, & eut bien passé plus
-outre, s’il n’eust irrité par le sac d’une caravane le Sophi de Perse,
-qui le fit tailler en pieces par ses soldats. Lipse met encore avec
-ceux-cy un certain Calender, qui par une devotion simulée ébranla toute
-la Natolie, & tint les Turcs en cervelle, jusques à ce qu’il fust défait
-en une bataille rangée; & un Ismaël Africain qui prit cette voye pour
-ravir le sceptre à son maistre le Roy de Maroc.
-
- [213] Il n’y a rien qui fasse agir plus efficacement la populace, que
- la superstition.
-
- [214] Feignent des monstres & Demons qui se batent contre eux, pour
- persuader leurs miracles aux idiots & au menu peuple, & pour aquerir
- du bien.
-
- [215] Qui font leur profit des esprits adonnés à la bigoterie.
-
-La seconde invention de laquelle ont usé les Politiques pour se
-prevaloir de la religion parmy les peuples, a esté de feindre des
-miracles, controuver des songes, inventer des visions, & produire des
-monstres & des prodiges:
-
- [216]_Quæ vitæ rationem vertere possent,
- Fortunasque omnes magno turbare timore._
-
- [216] Qui pussent changer la façon de vivre, & troubler toutes les
- fortunes par une grande crainte.
-
-Ainsy voyons nous qu’Alexandre ayant esté avisé par quelque Medecin d’un
-remede souverain contre les flesches empoisonnées de ses ennemis, il fit
-croire que Jupiter le luy avoit revelé en songe: & Vespasian attitroit
-des personnes qui feignoient d’estre aveugles & boiteuses, afin qu’il
-les guerist en les touchant; c’est aussi pour cette raison que Clovis
-accompagna sa conversion de tant de miracles; que Charles Sept augmenta
-le credit de Jeanne la Pucelle, & l’Empereur d’apresent celuy du Pere à
-Jesus Maria; sous esperance peut-estre de gagner encore quelque bataille
-non moindre que celle de Prague.
-
-La troisiéme a pour fondement les faux bruits, revelations, &
-propheties, que l’on fait courir à dessein pour épouvanter le peuple,
-l’étonner, l’ébranler, ou bien pour le confirmer, enhardir & encourager,
-suivant que les occasions de faire l’un ou l’autre se presentent. Et à
-ce propos Postel remarque, que Mahomet entretenoit un fameux Astrologue,
-qui ne faisoit autre chose que prescher une grande revolution, & un
-grand changement qui se devoit faire, tant en la religion, qu’en
-l’Empire, avec une longue suite de toutes sortes de prosperitez, afin de
-frayer par cette invention le chemin au même Mahomet, & preparer les
-peuples à recevoir plus volontiers la religion qu’il vouloit introduire,
-& par même moyen intimider ceux qui ne la voudroient pas approuver, par
-le soupçon qu’ils pouvoient avoir de combattre contre l’ordre des
-destinées, en s’opposant à ce nouveau favory du Ciel, celuy-là estant
-toujours le plus avantagé,
-
- [217]_Cui militat æther
- Et conjurati veniunt ad classica venti._
-
- [217] Pour qui le ciel combat, & les vents d’un commun accord vienent
- au son de ses trompettes.
-
-Ce fut par le moyen de ces folles creances que Ferdinand Cortez occupa
-le Royaume de Mexique, où il fut receu comme s’il eust esté le
-Topilchin, que tous les devins avoient predit devoir bien-tost arriver.
-Et François Pizarre dans celuy du Perou, où il entra avec le general
-applaudissement de tous les peuples, qui le prenoient pour celuy que le
-Viracoca devoit envoyer pour delivrer leur Roy de la captivité.
-Charlemagne même penetra bien avant dans l’Espagne au moyen d’une
-vieille idole, qui comme les devins avoient preveu laissa tomber une
-grosse clef qu’elle tenoit en la main; & les Alarbes ou Sarasins venant
-sous la conduite du Comte Julian, à inonder le même Royaume d’Espagne,
-on ne tint presque conte de les repousser, parce qu’on avoit veu quelque
-temps auparavant leurs faces depeintes sur une toile qui fut trouvée
-dans un vieil Chasteau proche la ville de Tolede, où l’on croyoit
-qu’elle avoit esté enfermée par quelque grand Prophete. Et j’ose bien
-dire avec beaucoup d’Historiens, que sans ces belles predictions,
-Mahomet II n’auroit pas si facilement pris la ville de Constantinople.
-Mais veut-on un exemple plus remarquable, que celuy qui arriva en l’an M
-DC XIII, au sujet d’Ascosta Cité principale de l’Isle de Magna, laquelle
-estant revoltée contre le Sophi, elle fut prise sans beaucoup de
-difficulté par son Lieutenant Arcomat, & ce en vertu d’une certaine
-prophetie receuë par tradition entre les citoyens, qui disoit que si
-cette ville ne se rendoit à Arcomat, elle seroit Arcomatée, c’est à dire
-que si elle ne se rendoit à _Dissipe_ elle seroit dissipée, encore que
-si elle eust voulu se defendre, elle n’eust peut-estre pas esté prise,
-veu qu’au rapport de Garcias _ab Horto_ Medecin Portugais, qui y avoit
-esté trente ou quarante ans auparavant, elle contenoit cinq lieuës de
-tour, cinquante mille feux, & rendoit au Sophi quinze millions six cens
-mille escus chaque année de revenu asseuré. C’est doncques un grand
-chemin ouvert aux Politiques pour tromper & seduire la sotte populace,
-que de se servir de ces predictions pour luy faire craindre ou esperer,
-recevoir ou refuser tout ce que bon luy semblera.
-
-Mais celuy d’avoir des Predicateurs & de se servir d’hommes bien-disans
-est encore beaucoup plus court & plus asseuré, n’y ayant rien de quoy
-l’on ne puisse facilement venir à bout par ce stratageme. La force de
-l’eloquence & d’un parler fardé & industrieux, coule avec tel plaisir
-dans les oreilles, qu’il faut estre sourd, ou plus fin que Ulysses, pour
-n’en estre pas charmé; Aussi est-il vray, que tout ce que les Poëtes ont
-écrit des douze labeurs d’Hercules, trouve sa mythologie dans les
-differents effets de l’eloquence, par le moyen de laquelle ce grand
-homme venoit à bout de toutes sortes de difficultez; c’est pourquoy les
-anciens Gaulois eurent bonne raison de le representer avec beaucoup de
-petites chaisnes d’or qui sortoient de sa bouche, & s’alloient attacher
-aux oreilles d’une grande multitude de personnes qu’il trainoit ainsi
-enchainée aprés soy. Ce fut encore par ce moyen que
-
- [218]_Sylvestres homines sacer interpresque deorum,
- Cædibus & victu fœdo deterruit Orpheus,
- Dictus ob hoc lenire Tygres, rabidosque Leones._
-
-(Horat. de Art. poët.)
-
- [218] Le divin Orphée interprete des Dieux a retiré du meurtre & de la
- barbarie les hommes sauvages; ce qui luy a donné le bruit d’avoir
- trouvé l’invention d’adoucir les Tygres & les Lyons furieux.
-
-Et par la même raison Philippe Roy de Macedoine, l’un des grands
-Politiques qui ait jamais esté, & qui sçavoit fort bien que [219]_omnia
-summa ratione gesta etiam fortuna sequitur_, (T. Liv.) ne se soucioit
-point de combattre ouvertement & à main forte contre les Atheniens, veu
-qu’il luy estoit plus facile de les surmonter par l’eloquence de
-Demosthenes, & par les resolutions prejudiciables qu’il faisoit passer
-au Senat. Pericles s’aidoit pareillement du beau parler d’Ephialte, pour
-rendre le même Estat des Atheniens du tout populaire; & c’est pour cette
-raison que l’on disoit anciennement, que les Orateurs avoient le même
-pouvoir sur la populace que les vents ont sur la mer. Aprés quoy s’il
-faut aussi parler de nostre France, ne sçait-on pas que cette fameuse
-Croisade entreprise avec tant de zele par Godefroy de Boüillon, fut
-persuadée & concluë par les harangues & predications d’un simple homme
-surnommé Pierre l’Hermite, comme la seconde par celles de Saint Bernard;
-Quoy plus y eut-il jamais un meurtre plus meschant, & plus abominable
-que celuy de Louys Duc d’Orleans fait l’an 1407, par le Duc de
-Bourgogne? Neanmoins il se trouva Maistre Jean Petit Theologien & grand
-Predicateur, qui le sceut si bien pallier, couvrir & déguiser par les
-sermons qu’il fit à Paris dans le parvis de Nostre-Dame, que tous ceux
-qui vouloient par aprés soustenir le party de la Maison d’Orleans
-estoient tenus par le peuple pour mutins & rebelles; ce qui les
-contraignit d’user du même artifice que leur ennemy, & de se mettre sous
-la protection de ce grand homme de bien Jean Gerson, qui entreprit leur
-defense, & fit declarer au Concile de Constance la proposition tenuë par
-Petit, pour heretique & erronée. Mais comme ce Jean Petit avoit esté
-cause d’un grand mal sous Charles VI, il y eut un frere Richard
-Cordelier sous Charles VII, qui fut aussi cause d’un grand bien; car en
-dix predications de six heures chacune qu’il fit dans Paris, il fit
-jetter dans des feux allumez tout exprés aux carrefours, tout ce qu’il y
-avoit de tables, tabliers, cartes, billes, billards, dez, & autres jeux
-de sort ou de chance, qui portent & violentent les hommes à jurer &
-blasphemer: mais ce bon homme ne fut pas si-tost sorti de Paris qu’on
-commença à le mépriser & à le gausser ouvertement, & le peuple retourna
-avec plus d’application qu’auparavant, à ses divertissemens ordinaires:
-ne plus ne moins que les metamorphoses étranges, & les conversions, s’il
-faut ainsi dire, miraculeuses que faisoit, il n’y a pas vingt ans, le
-Pere Capucin _Giacinto da Casale_ par toutes les villes d’Italie où il
-preschoit, ne duroient qu’autant de temps que ledit Pere y demeuroit
-pour y exercer les fonctions de cette charge. Que si nous descendons au
-regne de François Premier, nous y verrons cette grande & furieuse
-bataille de Marignan, donnée avec tant d’obstination & d’animosité par
-les Suisses, qu’ils combattirent deux jours entiers, & se firent presque
-tous étendre sur la place, sans neanmoins en avoir eu d’autre sujet plus
-pressant que la Harangue que leur fit le Cardinal de Sion nommé dans
-Paul Jove (_in elog._) [220]_Sedunensis Antistes_; car aprés l’avoir
-entendu haranguer, ils se resolurent de combattre, livrerent la
-bataille, & contesterent la victoire jusques à la derniere goutte de
-leur sang. Nous y verrons aussi comme Monluc Evêque de Valance, fut
-envoyé vers les Venitiens pour legitimer par ses belles paroles, le
-secours que son Maistre faisoit venir de Turquie pour se defendre contre
-l’Empereur Charles V, & lors que la S. Barthelemy fut faite, le même
-Monluc & Pibrac, travaillerent si bien de la plume & de la langue, que
-cette grande execution ne put détourner, comme nous l’avons déja
-remarqué, les Polonois, quoy que instruits particulierement de tout ce
-qui s’y estoit passé par les Calvinistes, de choisir Henry III pour leur
-Roy, au prejudice de tant d’autres Princes qui n’avoient rien épargné
-pour venir à bout de leurs pretentions. Ne fut-ce pas aussi une chose
-remarquable, que le premier siege de la Rochelle, fut mieux soustenu par
-les continuelles predications de quarante Ministres qui s’y estoient
-refugiez, que par tous les Capitaines & Soldats dont elle estoit assez
-bien fournie? Et du temps que les Parisiens mangeoient les Chiens & les
-Rats pour n’obeïr pas à un Roy heretique, n’estoit-ce pas Boucher, Rose,
-Wincestre, & beaucoup d’autres Curez qui les entretenoient en cette
-resolution? Certes il est tres-constant que si le Ministre Chamier
-n’eust esté emporté d’un coup de canon sur les bastions de Montauban,
-cette ville n’auroit peut-estre pas donné moins de peine à prendre que
-la Rochelle. Et lors que Campanelle eut dessein de se faire Roy de la
-haute Calabre, il choisit tres à propos pour compagnon de son
-entreprise, un frere Denys Pontius, qui s’estoit acquis la reputation du
-plus eloquent, & du plus persuasif homme qui fust de son temps. Aussi
-voyons nous dans l’ancien Testament que Dieu voulant delivrer son peuple
-par le moyen de Moyse, qui n’estoit bon qu’à commander, à cause qu’il
-estoit begue & homme de fort peu de paroles, il luy enjoignit de se
-servir de l’eloquence de son frere Aaron. [221]_Aaron frater tuus
-levites, scio quod eloquens sit, loquere ad eum, & pone verba mea in ore
-ejus_, (Exodi cap. 4.) & un peu aprés il repete encore, [222]_ecce
-constitui te Deum Pharaonis, & Aaron frater tuus erit Propheta tuus, tu
-loqueris ei omnia quæ mandabo tibi, & ille loquetur ad Pharaonem_. (cap.
-7.) C’est ce que les Payens vrais Singes de nos Mysteres, ont depuis
-voulu representer par leur Pallas Deesse des sciences & de l’eloquence,
-laquelle neanmoins estoit armée de la lance, bouclier, & bourguignote,
-pour monstrer que les armes ne sçauroient beaucoup avancer sans
-l’eloquence, ny l’eloquence sans les armes. Or d’autant que cette
-liaison & assemblage de deux si differentes qualitez, ne se peut que
-fort rarement trouver en une même personne, comme a fort bien monstré
-Virgile par l’exemple de Drances,
-
- [223]_Cui lingua melior, sed frigida bello
- Dextra._
-
- [219] La fortune accompagne tout ce qu’on fait avec un grand
- raisonnement.
-
- [220] Prelat de Sion.
-
- [221] Je sçay que ton frere Aaron le Levite est eloquent, parle à luy,
- & luy mets mes paroles en sa bouche.
-
- [222] Voicy, je t’ay établi Dieu sur Pharaon, & ton frere Aaron sera
- ton Prophete; tu luy diras tout ce que je t’ordonneray, & il le dira
- lui-même à Pharaon.
-
- [223] Qui a la langue bonne, mais ses mains sont froides au combat.
-
-Cela a esté cause, que les plus grands Capitaines ont toujours observé
-pour suppléer à ce defaut, d’avoir à leur suite, ou de se joindre
-d’affection avec quelqu’un assez puissant, pour seconder par l’effort de
-sa langue celuy de leur épée: Ninus par exemple se servit de Zoroastre,
-Agamemnon de Nestor, Diomedes d’Ulysse, Pyrrhus de Cynée, Trajan de
-Pline le Jeune, Theodoric de Cassiodore; & le même se peut ainsi dire de
-tous les grands guerriers qui n’ont pas moins que les precedens caressé
-cette [224]_Venus verticordia_, & n’ont pareillement ignoré, que
-
- [225]_Cultus habet sermo & sapiens mirabile robur,
- Imperat affectus varios, animumque gubernat._
-
- [224] Venus qui change & tourne les cœurs où elle veut.
-
- [225] Un discours sage & bien poli a une merveilleuse force, il
- gouverne l’esprit, & commande sur des passions diverses.
-
-Pour moy je tiens le discours si puissant, que je n’ay rien trouvé
-jusques à cette heure, qui soit exempt de son empire, c’est luy qui
-persuade, & qui fait croire les plus fabuleuses religions, qui suscite
-les guerres les plus iniques, qui donne voile & couleur aux actions les
-plus noires, qui calme & appaise les seditions les plus violentes, qui
-excite la rage & la fureur aux ames les plus paisibles; bref c’est luy
-qui plante & abat les heresies, qui fait revolter l’Angleterre &
-convertir le Japon,
-
- [226]_Limus ut hic durescit, & hæc ut cera liquescit
- Uno eodemque igne._
-
-(Virg. Ecl. 4.)
-
- [226] Tout ainsi qu’un même feu endurcit la bouë & fait fondre la
- cire.
-
-Et si un Prince avoit douze hommes de telle trempe à sa devotion, je
-l’estimerois plus fort, & croirois qu’il se feroit mieux obeïr en son
-Royaume, que s’il y avoit deux puissantes armées. Mais d’autant que l’on
-se peut servir de l’eloquence en deux façons pour parler ou pour écrire;
-il faut encore remarquer que cette seconde partie n’est pas de moindre
-consequence que la premiere, & j’ose dire qu’elle la surpasse en quelque
-façon; car un homme qui parle ne peut estre entendu qu’en un lieu & de 3
-ou 4000 hommes tout au plus,
-
- [227]_Gaude quod videant oculi te mille loquentem._
-
- [227] Réjouï-toi de ce qu’il y a mille yeux qui te voient parler.
-
-Là où celuy qui escrit peut declarer ses conceptions en tous lieux, & à
-toutes personnes. J’ajouste que beaucoup de bonnes raisons échapent
-souvent aux oreilles par la precipitation de la langue, qui ne peuvent
-si facilement tromper les yeux quand ils repassent plusieurs fois sur
-une même chose. Et ce que les armes ne peuvent bien souvent obtenir sur
-les hommes, ceux-cy le gagnent par une simple declaration ou manifeste.
-C’est pourquoy François I, & Charles cinq ne se faisoient pas moins la
-guerre avec leurs lettres & apologies, qu’avec les lances & les épées: &
-nous avons veu de nostre temps, que la querelle du Pape & des Venitiens;
-le debat sur le serment de fidelité en Angleterre; la faveur du Marquis
-d’Ancre & Messieurs de Luyne en France, la guerre du Palatin en
-Allemagne, & des Valtelins en Suisse, ont produit une infinité de
-libelles autant prejudiciables aux uns que favorables aux autres. Ceux
-qui ont veu les merveilleux effets qu’ont produit la Cassandre & l’Ombre
-de Henry le Grand contre le Marquis d’Ancre, le Contadin Provençal &
-l’Hermite du mont Valerien, contre Messieurs de Luyne; le Mot à
-l’oreille & la voix publique, contre le Marquis de la Vieuville,
-[228]l’_Admonitio_ même, & le _Mysteria Politica_ de Jansenius, contre
-les bons desseins de nostre Roy. Ceux-là dis-je ne peuvent pas douter
-combien de semblables écrits ont de force. Et Dieu veüille que ceux n’en
-ayent pas tant contre l’estat present de la France qui sont
-journellement envoyez de Bruxelles, ou qu’il se trouve des personnes
-assez capables & affectionnées, pour defendre vigoureusement les
-interests du Roy contre les mutinez, comme le Pere Paul l’Hermite a
-courageusement defendu la cause des Venitiens; & Pibrac & Monluc celle
-de Charles IX & de Henry III, contre les plus furieuses médisances de
-tous les Calvinistes.
-
- [228] L’advertissement & les Mysteres Politiques.
-
-Mais aprés avoir amplement discouru de tous ces moyens pour accommoder
-la Religion aux choses Politiques, il ne faut pas oublier celuy qui a
-toujours esté le plus en usage, & plus subtilement pratiqué, qui est
-d’entreprendre sous le pretexte de Religion ce qu’aucun autre ne
-pourroit rendre valable & legitime. Et en effet le proverbe communément
-usurpé par les Juifs, [229]_in nomine Domini committitur omne malum_, ne
-se trouve pas moins veritable, que le reproche que fit le Pape Leon à
-l’Empereur Theodose, [230]_privatæ causæ pietatis aguntur obtentu, &
-cupiditatum quisque suarum religionem habet velut pedissequam_. De quoy
-puis que les exemples sont si communs que tous les livres ne sont pleins
-d’autre chose, je me contenteray, aprés avoir assez parlé de nos
-François, de m’arrester icy sur les Espagnols & de suivre ponctuellement
-ce que Mariana le plus fidele de leurs Historiens en a remarqué. Il dit
-doncques en parlant des premiers Goths, qui occuperent les Espagnes, &
-des guerres qu’ils faisoient pour se chasser les uns les autres, qu’ils
-se servoient de la Religion comme d’un pretexte pour regner, & son
-refrain ordinaire est, [231]_optimum fore judicavit religionis
-prætextum_, (l. 6. c. 5.) en parlant du Roy Josenand qui se fit assister
-des Bourguignons Arriens pour chasser le Roy Suintila; & lors qu’il est
-question des Roys de Chintila, [232]_cum species religionis
-obtenderetur_; (c. 6.) comme aussi décrivant en quelle façon Ervigius
-avoit chassé le Roy Wamba, [233]_optimum visum est religionis speciem
-obtendere_; (c. 7.) & quand deux freres de la Maison d’Arragon
-[234]_violento imperiosi Pontificis mandato_ (c’estoit Boniface VIII)
-s’armerent l’un contre l’autre, ce bon Pere remarque fort à propos,
-qu’il n’y avoit rien de plus inhumain, que de violer ainsi les loix de
-la nature, [235]_sed tanti fides religioque fuere_; (lib. 51. c. 1.) &
-le même encore parlant de la Navarre, que Ferdinand [236]_immensa
-imperandi ambitione_, osta à sa propre Niepce, il ajouste pour excuse,
-[237]_sed species religionis prætexta facto est, & Pontificis jussa_.
-(lib. 25. cap. ult.) Mais parce que ce ne seroit jamais fait de vouloir
-alleguer tous les endroits où ce brave auteur a fait de semblables
-remarques, j’attesteray tout son livre entier qui n’est plein d’autre
-chose; & passant à Charles V, je produiray contre luy ce que disoit
-François I, en son apologie de l’an 1537. _Charles veut empieter sur les
-Estats sous couleur de Religion._ Et en parlant de la guerre
-d’Allemagne, _l’Empereur sous couleur de religion armé de la ligue des
-Catholiques, veut opprimer l’autre & se faire le chemin à la Monarchie_,
-Ce qui fut aussi fort bien remarqué par Monsieur de Nevers au passage
-que nous avons allegué cy-dessus. Finalement lors que le feu Roy Jacques
-fut appellé à la Couronne d’Angleterre, le Roy d’Espagne se hasta de
-noüer une étroitte alliance avec luy, le Connestable de Castille y fut
-envoyé, la relation en a esté imprimée, & Rovida Senateur de Milan
-appelle cette alliance une œuvre tres-sainte, reconnoist le Roy
-d’Angleterre pour un tres-saint Prince Chrestien, luy offre de la part
-du Roy son Maistre toutes ses forces par mer & par terre, & proteste que
-le Roy d’Espagne le fait [238]_divinâ admonitione, divinâ voluntate,
-divinâ ope, non nisi magno Dei beneficio_. Puis doncques que le naturel
-de la plûpart des Princes est de traitter de la religion en Charlatans,
-& de s’en servir comme d’une drogue, pour entretenir le credit & la
-reputation de leur theatre, on ne doit pas, ce me semble, blâmer un
-Politique, si pour venir à bout de quelque affaire importante, il a
-recours à la même industrie, bien qu’il soit plus honneste de dire le
-contraire, & que pour en parler sainement,
-
- [239]_Non sunt hæc dicenda palam, prodendaque vulgo,
- Quippe hominum plerique mali, plerique scelesti._
-
-(Palingen. in Libra.)
-
- [229] Sous le nom de Dieu on commet toute sorte de mal.
-
- [230] On traite des affaires privées sous le pretexte de la religion,
- qu’un chacun rend chambriere de ses convoitises.
-
- [231] Il jugea que le pretexte de la religion seroit tres-bon.
-
- [232] Lors qu’on faisoit parade de la religion.
-
- [233] Il fut trouvé fort bon, de faire parade de la religion.
-
- [234] Par un ordre violent qu’un Pape imperieux donna.
-
- [235] Mais la foy & la religion eurent tant de force.
-
- [236] Par l’immense ambition qu’il avoit de commander à tous.
-
- [237] Mais il se couvrit du pretexte de la religion, & des ordres du
- Pape.
-
- [238] Par un avertissement divin, par la volonté divine, par
- l’assistance divine, & comme par une grande grace de Dieu.
-
- [239] On ne doit point découvrir ny reveler de telles choses au menu
- peuple, veu que parmy les hommes il y en a tant de méchants & de
- scelerats.
-
-Toutes ces maximes neanmoins demeureroient sans lustre, & sans éclat, si
-elles n’estoient rehaussées, & comme animées d’une autre, qui nous
-enseigne de les prendre par le bon biais, & de bien choisir l’heure & le
-temps favorable pour les mettre en execution,
-
- [240]_Data tempore prosunt,
- Et data non apto tempore multa nocent._
-
- [240] Les choses qu’on applique opportunément, profitent & reüssissent
- bien; mais il y en a beaucoup qui sont fort nuisibles, quand elles
- ne sont pas appliquées en un temps propre.
-
-Et encore n’est-ce pas assez d’avoir acquis cette prudence ordinaire &
-commune à beaucoup de Politiques, si nous ne passons à une autre encore
-plus rafinée, & qui est seulement propre aux plus rusez & experimentez
-Ministres, pour se prevaloir des occasions fortuites, & tirer profit &
-avantage de ce qui auroit esté negligé de quelque autre, ou qui
-peut-estre luy auroit porté prejudice. Telle fut l’occasion de cette
-grande eclipse qui arriva sous l’Empereur Tibere, lors que toutes les
-legions de Hongrie estoient si fierement revoltées, qu’il n’y avoit
-quasi aucune apparence de les pouvoir appaiser; car un autre moins avisé
-que Drusus eust negligé cette occasion, & n’eust jamais pensé d’en
-pouvoir tirer quelque avantage; mais luy voyant que les mutins avoient
-conceu une grande frayeur de cette obscurité, parce qu’ils n’en
-sçavoient pas la cause, il prit l’occasion aux cheveux, & les intimida
-de telle sorte, qu’il vint à bout par cet accident de ce à quoy tous les
-autres Chefs, & luy-même auparavant desesperoient de pouvoir donner
-ordre. Tel fut aussi le stratageme duquel le Roy Tullus couvrit
-ingenieusement la retraitte de Metius Suffetius, voire même en tira un
-avantage nompareil, faisant courir le bruit & passer parole d’escadron
-en escadron, qu’il l’avoit envoyé pour surprendre ses ennemis, & leur
-oster tout moyen de retraite: En suite de quoy je m’étonne bien fort,
-comme T. Live & Corneille Tacite, qui rapportent ces deux Histoires, se
-sont contentez d’en tirer des conclusions particulieres, & que le
-premier ait seulement dit, [241]_Stratagema est, quæ in certamine à
-transfugis nostris perfide fiunt, ea dicere fieri nostro jussu_; &
-l’autre, [242]_In commoto populo sedando, convertenda in sapientiam &
-occasionem mitigationis, quæ casus obtulit, & quæ populos ille pavet aut
-observat etiam superstitiosè_, veu qu’il falloit tout d’un coup en tirer
-cette regle generale, [243]_quæ casus obtulit in sapientiam vertenda_,
-puis que non seulement aux trahisons, & aux mutineries, mais en toutes
-autres sortes d’affaires & de rencontres, [244]_mos est hominibus_,
-comme dit Cassiodore, _occasiones repentinas ad artes ducere_. Ainsi
-lisons nous que Christophle Colomb, aprés avoir supputé le temps auquel
-une grande eclipse devoit arriver, il menaça certains habitans du
-nouveau Monde, de convertir la Lune en sang, & de la leur oster
-entierement, s’ils ne luy fournissoient les rafraischissemens dont il
-avoit besoin, & qui luy furent incontinent envoyez, dés aussi-tost que
-l’eclipse commença de paroistre. J’ay remarqué cy-dessus que Ferdinand
-Cortez fit croire aux habitans de Mexique, qu’il estoit le Dieu
-Tophilchin, pour entrer plus facilement dans leur Royaume; & que
-François Pizarre se servant du même stratageme en la conqueste du Perou,
-se faisoit nommer le Viracoca. Ce fut encore par ce moyen que Mahomet
-changea son epilepsie en extase, & que Charles V se servit de l’heresie
-de Luther, pour diviser & affoiblir les Princes d’Allemagne, qui
-pouvoient en demeurant unis controller l’autorité qu’il vouloit avoir
-dans l’Empire, & empescher le projet qu’il avoit dressé d’une Monarchie
-universelle. Disons encore que le même Empereur, n’ayant plus l’esprit &
-le jugement assez fort pour gouverner un Estat si grand qu’estoit le
-sien, & voyant d’ailleurs que la fortune naissante de Henry II, mettoit
-des bornes à la sienne, se mocquoit de son [245]_plus ultra_, & faisoit
-dire aux Pasquinades,
-
- [246]_Siste pedem Metis, hæc tibi meta datur._
-
- [241] C’est un stratageme, que de dire, que ce que nos transfuges font
- perfidement pendant le combat, se fait par nostre ordre.
-
- [242] Pour appaiser l’émotion d’un peuple, il faut tourner en sagesse
- & en occasion de l’addoucir les choses que le cas fortuit presente,
- & celles dont ce peuple s’épouvante, ou qu’il observe avec
- superstition.
-
- [243] Il faut tourner en sagesse les choses que le cas fortuit
- presente.
-
- [244] Les hommes ont accoutumé de mettre en œuvre & se servir
- artificieusement des rencontres impreveües.
-
- [245] Plus outre.
-
- [246] Arreste toi à Mets, car c’est là la borne qui t’est donnée.
-
-Il couvrit toutes ces disgraces, du voile de Pieté & de Religion,
-s’enfermant dans un cloistre, où il eut pareillement la commodité de
-faire penitence du peché secret, qu’il avoit commis en la naissance d’un
-fils bastard, qui luy estoit aussi neveu. Ainsi Philippe II, prit sujet
-de casser tous les Privileges extraordinaires des Arragonois, sur la
-protection qu’ils voulurent donner à Antonio Perez; & je trouve entre
-nos Roys de France que Philippe premier augmenta beaucoup son Royaume, &
-le delivra s’il faut ainsi dire de la Tutele des Maires du Palais,
-pendant que tous les Princes de la France, & son Frere même estoient
-occupez à combattre les Sarrasins, sous la conduite de Godefroy de
-Boüillon; & pendant la troisiéme Croisade, on pourroit dire que Philippe
-Auguste abandonna le Roy Richard d’Angleterre, pour s’en revenir en
-France broüiller les affaires des Anglois, parce qu’en matiere d’Estat,
-[247]_quædam nisi fallacia vires assumpserint, fidem propositi non
-inveniunt, laudemque occulto magis tramite quàm via recta petunt_. (Val.
-Max. l. 7. cap. 3.)
-
- [247] Il y a de certaines choses qui ne rencontrent pas la croyance
- qu’on s’est proposée, si elles n’ont pris des forces par le moyen de
- quelque tromperie, & qui cherchent plustost la loüange par quelques
- sentiers cachez que par des voyes droites.
-
-
-
-
-Chapitre V.
-
-Quelles conditions sont requises au Ministre avec qui l’on peut
-concerter les Coups d’Estat.
-
-
-L’on me pourra objecter icy que je ne devrois traitter des conditions du
-Ministre, qu’aprés avoir parlé de celles du Prince, puis que c’est luy
-qui donne le premier branle & mouvement à tout ce qui est fait dans son
-Conseil, comme le premier mobile entraine tous les Cieux avec soy, & le
-Soleil communique sa lumiere à tous les Astres & Planetes: Mais à cela
-je puis répondre, que les Souverains nous sont donnez ou par succession
-ou par élection; or de ces deux moyens le premier suit la nature, à
-laquelle nous obeïssons ponctuellement, sans restriction ou
-consideration d’aucune circonstance voire même,
-
- [248]_Dum pecudes auro, dum murice vestit Asellos._
-
- [248] Quand il revest d’or les brebis, & les ânes de pourpre.
-
-Et le second dépend des brigues, monopoles, & cabales de ceux qui se
-trouvent les plus riches, & les plus puissans d’amis, de faveurs, &
-d’argent, pour satisfaire à leur ambition; de maniere que ce seroit
-parler en vray pedant, de proposer ou de penser seulement, que les
-considerations de la vertu & des merites, puissent avoir lieu parmy un
-tel desordre. Mais pour ce qui est des Ministres, on en peut philosopher
-d’autre façon, parce qu’ils dependent absolument du choix que le Prince
-en peut faire; luy estant permis, voire même bien-seant & honorable, de
-trier soigneusement d’entre tous ses amis ou domestiques, celuy qu’il
-jugera estre le mieux conditionné pour le serieux employ où il le veut
-mettre, [249]_Sapientissimum enim dicunt eum esse cui quod opus sit
-veniat in mentem, proximè accedere, illum qui alterius bene inventis
-obtemperet._ (Cicero pro Cluentio.) J’ajouste encore qu’outre l’honneur
-que le Prince reçoit d’une telle election, il en retire une commodité
-tres-grande, & si considerable, que s’il ne se veut negliger &
-abandonner luy-même, il est presque necessité de proceder à cette
-election, Velleius Paterculus ayant remarqué fort à propos, que
-[250]_magna negotia magnis adjutoribus egent_, (lib. 2.) & Tacite, que
-[251]_gravissimi Principis labores queis orbem terræ capessit, egent
-adminiculis_. (12. Annal.) Joint que comme dit fort bien Euripides,
-σοφὸς τύραννος τῶν σοφῶν συνουσίᾳ, [252]_princeps fit sapiens sapientum
-commercio_. Et en effet les Histoires nous apprennent, que ceux-là ont
-toujours esté estimez les plus sages entre les Princes, qui n’ont rien
-fait de leurs testes, ny sans avis de quelque fidele & asseuré Ministre;
-d’où vient qu’Alexandre avoit toujours auprés de soy Clitus & Ephestion:
-qu’Auguste ne faisoit rien sans l’avis de Mecenas & d’Agrippa; que Neron
-fut le meilleur des Empereurs pendant qu’il suivit le conseil de Burrus
-& de Seneque; & pour venir à ce qui est plus de nostre connoissance,
-Charles V & Philippes II, ont eu les Sieurs de Chevres, & Ruy de Gomez
-pour confidents, tout ainsi que les intimes Conseillers de Charles VII,
-furent en divers temps le Comte de Dunois, Louvet President de Provence,
-Tannegui du Chastel, & un Comte de Dammartin. Pour ce qui est de son
-fils Louys XI, comme il estoit d’un esprit défiant, variable, & toujours
-trouble, aussi changea-t-il plusieurs fois de serviteurs secrets &
-affidez, mais neanmoins il en avoit toujours quelqu’un à qui il se
-communiquoit plus librement qu’aux autres, témoin le Cardinal Ballue,
-Philippes de Comines, & son Medecin Cottier. Charles VIII en fit de même
-du Cardinal Brissonet, & son successeur Louys XII, du Cardinal d’Amboise
-qui le possedoit entierement. Le Roy François I avoit plus de fiance à
-l’Amiral d’Annebaut qu’à nul autre, & Henry II, au Connestable de
-Montmorency. Bref nous voyons dans la suite de nos Annales, que les deux
-freres de Lorraine furent l’appuy de François II, le Cardinal Birague de
-Charles IX, Monsieur d’Espernon de Henry III, Messieurs de Sully,
-Villeroy, & Sillery de Henry IV, & Monseigneur le Cardinal de Richelieu
-de nostre Roy Louys le Juste & le Triomphant.
-
- [249] Car on appelle le plus sage celuy, à qui vient en la pensée tout
- ce dont il a besoin, & que celui-là en approche de bien prés qui
- obeït aux bonnes inventions qu’un autre a trouvées.
-
- [250] Les grandes affaires ont besoin de grandes aides.
-
- [251] La plus grande peine qu’un Prince puisse prendre à gouverner le
- monde, a besoin d’assistance.
-
- [252] Le Prince se rend sage par le commerce qu’il a avec les sages.
-
-Mais cette maxime estant établie comme tres-certaine & veritable, que
-les Princes doivent avoir quelque Conseiller secret & affidé, les
-Politiques se trouvent bien en peine à se resoudre, s’ils se doivent
-contenter d’un seul, ou en avoir plusieurs en égal & pareil degré de
-confidence. Car si l’on veut agir par raisons & par exemples, Xenophon
-nous avertira d’un costé, que πολλοὶ βασιλέως ὀφθαλμοὶ καὶ πολλοὰ ὤτα,
-[253]_multi debent esse Regis oculi, & multæ aures_, (l. 28. pæd.) & le
-Triumvirat qui a si heureusement gouverné la France sous Henry IV, fera
-foy de son dire, quand bien nous n’aurions pas l’exemple d’Auguste & des
-anciens. D’ailleurs aussi nous sçavons qu’entre plusieurs [254]_non voto
-vivitur uno_, & qu’en matiere d’affaires il n’y a rien de plus
-prejudiciable, ny de plus fascheux que la diversité d’opinions; que la
-haine, l’ambition, la vaine gloire ou passions semblables font bien
-souvent proposer & autoriser, ce qui est directement contraire à la
-raison, & Tacite remarque fort à propos, que [255]_cæde Messalinæ
-convulsa est Principis domus, orto apud libertos certamine_: de sorte
-que tout ainsi que le grand nombre de Medecins tuë souvent les malades,
-le trop grand nombre de Conseillers ruine aussi presque toujours les
-affaires. C’est pourquoy il me semble à propos pour accorder ces deux
-opinions si differentes, d’user de quelque distinction, & de dire, que
-si le Prince se juge assez fort, autorisé, judicieux, & capable pour
-estre au dessus de ses Conseillers & Confidens, il est bon d’en avoir
-trois ou quatre, parce que aprés qu’ils auront opiné sur quelque
-incident, il en pourra tirer diverses ouvertures ou moyens, & choisir
-celuy qu’il estimera plus expedient d’executer: Mais s’il est d’un
-esprit foible, peu entendu & incapable de choisir le meilleur avis & le
-faire suivre, il est sans doute plus expedient, qu’il ne se confie qu’à
-un seul qu’il choisira pour le plus judicieux & mieux conditionné de
-tous les autres; parce que s’il se commet à plusieurs, il peut arriver
-que chacun d’eux aura ses interests particuliers differents, ses
-intentions diverses, ses desseins tout à fait dissemblables, sur quoy le
-Prince n’estant pas en estat de les regler, & de leur servir de chef,
-les brigues & les partis se formeront dans son Conseil, l’ambition s’y
-coulera, & la jalousie qui la suit d’aussi prés comme elle fait l’amour,
-la raison n’y fera rien, & la passion y fera tout, le secret en sera
-banny, & cependant le pauvre Prince sera inquieté d’une étrange façon,
-il ne sçaura à quoy se resoudre, ny de quel costé se tourner, il servira
-de fable à son peuple, & de joüet à la passion de ses Ministres. C’est
-ce qui a esté tres-judicieusement remarqué par Tacite à propos de
-l’Empereur Galba, [256]_quippe hiantes in magna fortuna amicorum
-cupiditates, ipsa Galbæ facilitas intendebat; cum apud infirmum &
-credulum minori metu, & majori præmio peccaretur_. Autant en arriva-t-il
-à l’Empereur Claudius, & de nostre temps à Charles VIII, en ce qui
-concernoit les affaires de Pise & Siene. Guicciardin fait la même
-remarque de Clement VII, & les Politiques Italiens ont pris sujet d’en
-former cet Axiome, [257]_Ogni volta che un Principe sarà in mano di più,
-quando non habbia consiglio e prudenza da se, sarà preda da tutti_; où
-au contraire s’il ne se fie qu’à un seul Ministre bien conditionné &
-entretenu suivant les devoirs reciproques de maistre à serviteur, toutes
-choses en iront beaucoup mieux pour le Prince, son credit luy sera
-conservé, son autorité maintenuë, sa personne aimée, ses commandemens
-executez, & tout son Estat en recevra des fruits pareils à ceux que
-reçoit maintenant la France du sage gouvernement de Monseigneur le
-Cardinal de Richelieu.
-
- [253] Le Roy doit avoir plusieurs yeux, & plusieurs oreilles.
-
- [254] On n’est pas toujours d’un même sentiment.
-
- [255] Par la mort de Messalina la maison du Prince fut toute
- bouleversée, à cause de la contestation qui survint entre ses
- affranchis.
-
- [256] Car la trop grande facilité de Galba augmentoit la convoitise de
- ses amis, qui baailloient aprés une grande fortune; veu même que les
- fautes que l’on commettoit auprés d’un esprit foible & credule comme
- le sien, estoient suivies de moins d’apprehension, & de plus de
- recompense.
-
- [257] Toutes les fois qu’un Prince se met entre les mains de
- plusieurs, s’il n’a du conseil & de la prudence de soy-même, il sera
- la proye de tous.
-
-Cela donc estant resolu qu’un Prince doit avoir quelque Ministre ou
-Conseiller secret, fidele, & confident, il faut maintenant voir de
-quelle façon il le peut choisir, & quelles qualitez il doit rechercher
-en sa personne; ou pour mieux dire, de quelle condition il le doit
-prendre, tant pour ce qui est du corps & des accidens qui le suivent,
-que de l’esprit. Aprés quoy nous ajousterons aussi ce que doit
-contribuer le Prince à la satisfaction de son Ministre, & mettrons fin à
-ce present discours.
-
-Or pour ce qui est du premier point qui nous doit principalement
-monstrer de quelle qualité, office ou sorte de personnes on peut prendre
-un Ministre, je m’y trouve aussi empesché que l’estoit Vegece pour
-resoudre de quel lieu & de quelle condition de personnes on pouvoit
-choisir un bon soldat. Car comme toutes les affaires ne sont pas
-semblables, aussi toutes sortes de personnes ne sont pas toujours bonnes
-à toutes sortes de negociations, non plus que tout bois n’estoit
-anciennement propre à faire la statue de Mercure. Je diray neanmoins
-pour vuider ce different, qu’il faut distinguer entre le Ministre de
-Conseil, & le Ministre d’execution, car encore que l’on leur puisse
-donner à tous deux cet avertissement rapporté par T. Live, (_lib. 24._)
-[258]_magis nullius interest quàm tua, T. Ofacili, non imponi cervicibus
-tuis onus, sub quo concidas_; il faut neanmoins pour les considerer tous
-deux en particulier, y apporter aussi des conditions differentes, & dire
-pour ce qui est du dernier, qu’on ne peut manquer de le tirer d’entre
-les plus nobles & illustres familles, afin qu’il exerce la charge & le
-commandement qu’on luy donnera, avec plus d’éclat, de grandeur &
-d’autorité. Il faut aussi prendre garde qu’il ait l’inclination & la
-suffisance proportionnée à l’employ auquel il est destiné,
-
- [259]_Nec enim loricam poscit Achillis Thersites._
-
- [258] Il t’importe plus qu’à aucun autre, Titus Ofacilius, de ne te
- charger pas d’un fardeau dont tu puisses estre accablé.
-
- [259] Car un Thersite ne demande pas la cuirasse d’Achilles.
-
-Et comme un Appius ne duisoit aucunement aux affaires populaires, Cleon
-n’entendoit pas la conduite d’une armée, Philopœmen ne sçavoit nullement
-commander sur mer, Pericles n’estoit bon que pour gouverner, Diomedes
-que pour combattre, Ulysse que pour conseiller; il faut de même tirer
-avantage de ces diverses inclinations, afin d’appeller à chaque vacation
-celuy qui pour y avoir du naturel, la peut exercer avec honneur &
-satisfaction; autrement ce seroit faire tort à ceux qui sont nez pour
-commander, de les assujettir aux autres, qui ne sont faits que pour
-obeïr; à ceux qui ne sont pas hardis & belliqueux, de leur donner la
-conduite d’une armée; & d’employer aux Ambassades ceux qui ne sçavent ny
-parler ny haranguer; estant beaucoup plus à propos, comme nous avertit
-un Ancien, [260]_quemque cuique functioni pro indole admovere_: mais
-pour ce qui est du choix d’un Ministre secret, je croy qu’on en peut
-discourir d’autre façon, & pour resoudre le doute proposé cy-dessus si
-on le doit tirer d’entre les familles illustres de l’Estat, ou des
-personnes de mediocre condition; il me semble qu’on le peut faire de
-toutes les deux sortes indifferemment, parce que [261]_dum nullum
-fastidiretur genus in quo eniteret virtus, crevit imperium Romanum_. (T.
-Livius lib. 4.) Il y a toutefois ces difficultez du costé des nobles &
-grands Seigneurs, qu’ils sont enviez des autres, que bien souvent au
-lieu d’obeïr ils veulent commander, qu’ils conseillent plutost le Prince
-suivant leur interest particulier, que le bien de l’Estat, qu’ils
-veulent avancer leurs creatures, & ruiner ceux qui sont contraires à
-leur cabale; qu’ils veulent bien souvent entreprendre sur l’autorité de
-leur Maistre, comme firent les Maires du Palais en France, qu’ils
-broüillent le Royaume pour se rendre necessaires, qu’ils ne sont jamais
-contens de ce qu’on leur donne, comme estant toujours au dessous de ce
-qu’ils pensent avoir merité, soit pour leurs services ou pour la
-grandeur de leur maison; bref il me semble qu’en cette occasion, où l’on
-n’a que faire de la noblesse & dignité des personnes, mais plutost de
-leur avis, conseil, & jugement, un Marquis, un Duc, un Prince, ne
-peuvent pas mieux rencontrer que les hommes de mediocre condition, &
-peuvent causer beaucoup plus de mal; où au contraire ceux-cy peuvent
-faire autant de bien, ne coustent pas tant, se rendent plus sujets, plus
-faciles & traitables, & sont beaucoup moins à craindre. Et à la verité
-Seneque avoit raison de dire, [262]_nulli præclusa est virtus, omnes
-admittit, nec censum, nec sexum eligit_. (in epistol.) A propos de quoy
-Tacite remarque que les Allemans prenoient même conseil de leurs femmes,
-[263]_nec consilia earum aspernabantur, nec responsa negligebant_. (de
-morib. Germ.) Ce que Plutarque confirme aussi des Lacedemoniens, &
-beaucoup d’Historiens, des Empereurs Auguste & Justinien; & Cecilius
-disoit fort bien dans les Tusculanes de Ciceron, [264]_sæpe etiam sub
-sordido pallio latet sapientia_. Ce sont les occasions, l’employ, & les
-affaires qui la découvrent, & qui la font briller & éclatter. Si l’on
-n’eust employé Matthieu Paumier Florentin, à l’ambassade de laquelle il
-s’acquita si dignement, envers le Roy Alphonse, on auroit toujours creu
-qu’il n’estoit bon qu’à battre le mortier pour faire des medecines &
-clysteres; si le Cardinal d’Ossat ne se fust rencontré dans les affaires
-de la Cour de Rome, on se fust toujours persuadé qu’il n’estoit propre
-qu’à pedanter dans les Colleges de Paris & à defendre Ramus contre
-Charpentier. Et le semblable peut-on dire encore des Cardinaux Balue,
-Ximenes, & du Perron, [265]_quorum nobilitas sola fuit atque unica
-virtus_. L’on dit que de toutes tailles bons Levriers, & pourquoy non de
-toutes sortes de conditions de bons esprits: Cardan estoit Medecin,
-Bodin Advocat, Charon Theologien, Montagne Gentilhomme, la Nouë Soldat,
-& le Pere Paul Moine: enfin
-
- [266]_Sæpe etiam est olitor verba opportuna locutus._
-
- [260] D’employer chacun à la fonction dont son genie est plus capable.
-
- [261] L’empire Romain s’est toujours augmenté, pendant qu’on n’a point
- dedaigné ceux où l’on voyoit éclater la vertu, de quelle condition
- qu’ils fussent.
-
- [262] La vertu n’est inaccessible à personne; elle reçoit un chacun, &
- ne fait choix, ny de condition ny de sexe.
-
- [263] Ils ne méprisoient pas leurs conseils, & ne negligeoient pas
- leurs réponses.
-
- [264] Et souvent aussi il y a de la sagesse cachée sous un vilain
- manteau.
-
- [265] Qui n’avoient point d’autre noblesse que leur seule vertu.
-
-C’est pourquoy je n’exclus personne de cette charge, non les étrangers,
-parce que Tibere [267]_subinde res suas quibusdam ignotis mandabat_,
-(Tacit. 4. Annal.) & que Charles V se servit de Granvelle, François I de
-Trivulse, Henry II de Strozzi, & Charles IX du Cardinal de Birague. Non
-les jeunes, parce que [268]_cani indices ætatis non sapientiæ_, & que
-Ciceron nous avertit, [269]_ab eximia virtute progressum ætatis
-expectari non oportere_, (Philip. 5.) témoin les exemples de Josephe,
-David, Ephestion, & Papyrius. Non les vieux, puis que Moyse par le
-conseil de son beau-pere Jethro, en choisit LXX pour gouverner avec luy
-le peuple d’Israël; & que Louys XI pensa estre accablé par la guerre du
-bien public, pour n’avoir pas voulu croire aux vieux Conseillers, que
-son Pere luy avoit laissez. Non les ignorans, puis que, comme dit
-Seneque, [270]_paucis ad bonam mentem opus est literis_, & que suivant
-l’opinion de Thucydides les esprits grossiers sont plus propres à
-gouverner des peuples, que ceux qui sont plus subtils & épurez; les
-grands esprits ayant cela de propre qu’ils sont plus portez à innover
-qu’à negotier, _novandis quàm gerendis rebus aptiora_, (Curt. l. 4.) à
-dépendre qu’à conserver, à poursuivre leur pointe avec obstination qu’à
-ceder ou s’accommoder à la necessité des affaires, & à traitter enfin
-avec des Anges ou intelligences, qu’avec des hommes, [271]_quod enim
-celeriter arripiunt, id quum tardè percipi vident discruciantur_. (Cic.
-pro Roscio.) Non les lettrez, veu que [272]_Imperator Alexander
-consiliis togæ & militiæ literatos adhibebat, & maxime eos qui historiam
-norant_, (Lamprid. in eo.) joint que le Cardinal de Richelieu a esté
-tiré du fond de sa Bibliotheque pour gouverner la France. Non les
-Philosophes, à cause de Xenophon, Seneque & Plutarque. Non les Medecins,
-puis que Oribase par ses bons conseils & avis éleva Julien à l’Empire,
-que Apollophanes estoit chef du Conseil d’Antiochus, qu’Estienne fut
-envoyé par l’Empereur Justinien à Cosroës, que Jacques Cottier & Olivier
-le Dain furent des principaux Conseillers de Louys XI, le Pere de
-Monsieur le Chancelier de l’Hospital de Charles de Bourbon, & Monsieur
-Miron du Roy Henry III. Non les Moines à cause du Pere Paul de Venise,
-ny pour finir, telles autres sortes de personnes que ce soit, pourveu
-qu’elles ayent les conditions que nous expliquerons cy-aprés;
-[273]_magna enim ingenia sæpe in occulto latent_, comme disoit Plaute,
-(_in Capt._) & la Prudence & Sagesse ne fait point choix de personnes,
-elle habite aussi-bien dans le tonneau de Diogenes, aux écoles, sous un
-froc, & sous des méchans haillons, que parmy les delices & somptuositez
-d’un Palais. Tant s’en faut, [274]_nescio quomodo factum est, ut semper
-bonæ mentis soror sit paupertas_.
-
- [266] Un jardinier même a dit souvent de bonnes choses.
-
- [267] Commettoit quelquefois l’administration de ses affaires à des
- gens inconnus.
-
- [268] Les cheveux blancs sont les marques de l’âge, & non de la
- sagesse.
-
- [269] Qu’il ne faut pas attendre le progrés de l’âge d’une
- extraordinaire vertu.
-
- [270] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.
-
- [271] Car ils enragent de voir aller lentement ce qu’ils ont entrepris
- avec precipitation.
-
- [272] L’Empereur Alexandre employoit aux conseils de la robe & de la
- guerre des hommes lettrez, & particulierement ceux qui sçavoient
- l’histoire.
-
- [273] Car il arrive souvent que les grands esprits demeurent cachez.
-
- [274] Je ne sçay comment il est arrivé que la pauvreté soit toujours
- la sœur & la compagne du bon esprit.
-
-Or les conditions que le Ministre doit apporter & contribuer du sien au
-service de son Prince, ne se peuvent expliquer qu’assez difficilement.
-C’est ce qui a fait suer tant d’écrivains, ce qui a ouvert la carriere à
-tant de discours, & ce qui a produit tant de livres sur l’idée,
-l’exemple & la parfaite description du bon Conseiller, du fidele
-Ministre, du prudent Politique, & de l’homme d’Estat, quoy que tous ces
-auteurs ayent plutost ressemblé aux Archers de Diogenes, qui sembloyent
-tirer au plus loing du but, qu’à Ciceron en son livre de l’Orateur, ou à
-Xenophon en son Prince. Pour moy qui n’ay pas entrepris comme eux de
-publier un gros livre de toutes les vertus, sous ombre de trois ou
-quatre qui sont necessaires à un Ministre, je diray premierement: Que je
-le veux estre tel en effect qu’il sera en predicament, connu du Prince,
-& choisi de luy-même par la seule consideration de ses merites, sans
-autre recommendation que de sa propre vertu, [275]_virtute enim ambire
-oportet non favitoribus_. Beaucoup qui viennent sur le theatre du monde
-pour entrer aux honneurs & confidences, y paroissent bien souvent
-revestus d’ornemens empruntez, de faveurs, d’amis, d’argent, de
-sollicitations & poursuites ambitieuses, ils s’y presentent comme la
-Corneille d’Esope couverts des plumes d’autruy, & font parade de ce qui
-n’est pas à eux, pour obtenir ce qu’ils ne meritent pas; mais leur
-nudité paroist toujours à travers de ces habits, qu’ils n’ont que par
-emprunt, & qui les expose aussitost à la honte sur le propre Theatre de
-la gloire. Il faut doncques qu’un homme qui se veut maintenir en credit
-& en reputation jusques à la fin, entre & penetre dans le credit & la
-bonne opinion de son Maistre, orné comme l’estoit Hippias Eleus de
-vestemens faits de sa main, de sçavoir, de prudence, de vertu, de
-merite, de courage, bref de choses qui soient de son propre creu: il
-faut que comme le Soleil il produise du dedans la lumiere qu’il éclaire
-au dehors, de peur qu’il ne ressemble à la Lune, qui n’ayant ce qui la
-fait luire que par emprunt, monstre bien-tost sa defaillance. Mais parce
-que ce n’est rien de parler des merites en general, si l’on ne determine
-en particulier, quelles sont les vertus qui les composent; je croy qu’on
-les peut toutes rapporter à trois principales, sçavoir la Force, la
-Justice, & la Prudence. Sur lesquelles je me veux un peu étendre, pour
-les expliquer d’une façon moins triviale & commune que celle des écoles.
-
- [275] Car il faut aspirer aux charges par la vertu & non pas par le
- moyen des fauteurs.
-
-Par la force j’entens certaine trempe & disposition d’esprit toujours
-égale en soy, ferme, stable, heroïque, capable de tout voir, tout oüir,
-& tout faire, sans se troubler, se perdre, s’étonner; laquelle vertu se
-peut facilement acquerir en faisant des continuelles reflexions sur la
-condition de nostre nature foible, debile, & sujette à toutes sortes de
-maladies & d’infirmitez, sur la vanité des pompes & honneurs de ce
-monde; sur la foiblesse & imbecillité de nostre esprit; sur les
-changemens & revolutions des affaires; sur les diverses faces &
-metaschematismes du Ciel & de la terre; sur la diversité des opinions,
-des sectes, des religions, sur le peu de durée de toutes choses; bref
-sur les grands avantages qu’il y a de fuïr le vice & de suivre la vertu.
-Aussi est-ce à peu prés comme l’a décrite Juvenal par ces beaux vers de
-sa X. Satyre.
-
- [276]_Fortem posce animum, mortis terrore vacantem,
- Qui spatium vitæ extremum inter munera ponat
- Naturæ, qui ferre queat quoscunque dolores,
- Nesciat irasci, cupiat nihil, & potiores
- Herculis ærumnas ducat sævosque labores
- Et Venere, & plumis, & cœnis Sardanapali._
-
- [276] Demandez un esprit qui soit gueri des craintes de la mort, qui
- mette au rang des presens de la Nature le dernier terme de la vie,
- qui puisse endurer toutes sortes de fatigues, qui ne se fasche
- point, qui ne desire rien, & qui estime davantage les peines
- d’Hercule, & ses longs travaux, que les delices, les festins, & les
- plumes (_licts_) de Sardanapale.
-
-Monsieur le Chancelier de l’Hospital qui estoit pourveu de cette force
-d’esprit autant qu’aucun autre de ceux qui l’ont precedé ou suivy, la
-décrivoit encore plus brievement, quoy qu’en termes beaucoup plus
-hardis, desquels même il avoit composé sa devise, [277]_si fractus
-illabatur orbis impavidum ferient ruinæ_. Arriere doncques de ce
-Ministere tant d’esprits foibles & effeminez, tant d’ames coüardes &
-pusillanimes, qui s’épouvantent des premieres difficultez, qui fuyent à
-la moindre resistance, & qui perdent l’esprit lors qu’on leur parle de
-quelque grande resolution. Je veux un esprit d’Epictete, de Socrates,
-d’Epicure, de Seneque, de Brutus, de Caton, & pour me servir d’exemples
-plus familiers, du Pere Paul, du Cardinal d’Ossat, du President Janin,
-de V. Eminence, de Ferrier, & de quelques autres de pareille marque. Je
-veux qu’il ait les bonnes maximes de Philosophie dans la teste non pas
-sur les levres; qu’il connoisse la nature en son tout & non pas en
-quelque partie; qu’il vive dans le monde comme s’il en estoit dehors, &
-au dessous du Ciel comme s’il estoit au dessus, afin qu’il ne puisse pas
-seulement comme les Gaulois apprehender la ruine de cette grande
-machine, je veux qu’il s’imagine de bonne heure que la Cour est le lieu
-du monde où il se dit & fait plus de sottises, où les amitiés sont plus
-capricieuses & interessées, les hommes plus masquez, les maistres moins
-affectionnez à leurs serviteurs, & la fortune plus folle & aveugle; afin
-qu’il s’accoustume aussi de bonne heure à ne se point scandaliser de
-toutes ces extravagances. Je veux enfin qu’il puisse regarder
-[278]_oculo irretorto_ ceux qui seront plus riches, & moins dignes de
-l’estre que luy, qu’il se picque d’une pauvreté genereuse, d’une
-obstination au bien, d’une liberté Philosophique mais pourtant civile,
-qu’il ne soit au monde que par accident, à la Cour que par emprunt, & au
-service d’un Maistre que pour s’en acquiter honnestement. Or quiconque
-aura cette premiere, universelle, & generale disposition, qui conduit
-l’homme à une apathie, franchise, & bonté naturelle, il aura par même
-moyen la fidelité, [279]_optimum enim quemque fidelissimum puto_, disoit
-fort bien Pline en parlant à l’Empereur Trajan; & cette fidelité ne sera
-pas commune, bridée de certaines circonstances, & assujettie à diverses
-considerations de nos interests particuliers, des personnes, de la fin
-des affaires, & de mille autres, mais une fidelité telle que doit avoir
-un galand homme, pour servir celuy à qui il la promettra envers tous &
-contre tous, sans exception de lieu, de temps, ny de personnes. C’est
-ainsi que C. Blosius servoit son amy Tiberius Gracchus, (_Valer. Max.
-lib. 4. cap. 7._) & le Pere du Chancelier de l’Hospital son maistre
-Charles de Bourbon, duquel se trouvant Medecin & Confident lors de sa
-disgrace & persecution, il ne l’abandonna jamais, le suivant en habit
-déguisé, participant à toutes ses infortunes, le secondant en tous ses
-desseins contre le Roy, contre l’Empereur & contre Rome, les Cardinaux &
-le Pape même. Action que son fils ce grand Chancelier de France a
-tellement estimée, qu’il l’a bien voulu placer comme la plus remarquable
-de sa famille, en teste de son Testament. Il faut doncques qu’un
-affectionné Ministre soit premierement & principalement garny de
-fidelité, & que lors qu’il sera besoin de la témoigner, il dise
-librement,
-
- [280]_Huic ego nec rerum metas nec tempora pono,
- Obsequium sine fine dedi._
-
- [277] Si le monde se bouleversoit, ses ruïnes me fraperoient, sans que
- j’en fusse épouventé.
-
- [278] D’un œuil droit & non de travers.
-
- [279] Car j’estime que le plus homme de bien est aussi le plus
- fidelle.
-
- [280] Je ne mets point icy de bornes, & n’y limite point de temps,
- j’ay témoigné une obeïssance sans fin.
-
-Il faut aussi qu’il soit dégagé d’ambition, d’avarice, de convoitise &
-de tout autre desir, que de bien servir son Maistre dans l’estat d’une
-fortune mediocre, honneste, & capable de le delivrer luy & ses plus
-proches parens, d’envie & de necessité. Car s’il commence une fois à
-aller au plus à se vouloir avancer dans les charges & dignitez, il ne se
-pourra pas faire qu’il ne prefere son bien propre à celuy de son
-Maistre, & qu’il ne se serve premier que luy; & cela estant, c’est
-ouvrir la porte à l’infidelité, perfidie & trahison, il n’y aura plus de
-secret qu’il ne découvre, plus de conseil qu’il n’évente, plus de
-resolution qu’il ne declare, plus d’ennemy qu’il ne courtise, bref
-
- [281]_Publica privatis postponet commoda rebus._
-
- [281] Il preferera son profit particulier au bien public.
-
-S’il desire la grandeur de son Maistre ce ne sera que pour avancer la
-sienne, à laquelle s’il ne peut parvenir en le servant avec fidelité, il
-ne fera point de doute de le deservir, de le vendre & livrer à ses
-ennemis pour satisfaire à son ambition, ou à son avarice demesurée,
-
- [282]_Namque ubi avaritia est habitant ferme omnia ibidem
- Flagitia, impietas, perjuria, furta, rapinæ,
- Fraudes atque doli, insidiæque & proditiones._
-
-(Paling. in Sagit.)
-
- [282] Car là où est l’avarice, tous les autres vices y habitent aussi,
- l’impieté, le parjure, le vol, la rapine, les fraudes & tromperies,
- les embusches & les trahisons.
-
-C’est ce que pratiqua autrefois Stilico, quand pour s’acquerir l’amitié
-d’Alaric Roy des Gots, & s’appuyer de son secours pour se saisir de
-l’Empire d’Orient, il fit une paix honteuse avec luy & obligea
-l’Empereur de luy payer tribut sous le nom de pension; & Pierre des
-Vignes Chancelier de Frederic II, fut à bon droit privé de la veuë, pour
-avoir noüé une intelligence trop secrete avec le Pape Alexandre III,
-ennemy capital de son Maistre. Ce fut encore pour la même cause que le
-Cardinal Balue demeura XII ans resserré dans la Tour des Loches sous le
-Regne de Louys XI, & que le Cardinal du Prat décheut de sa faveur, & fut
-long-temps en prison pendant celuy de François I. Cette même force &
-disposition d’esprit defend aussi à nostre Ministre d’estre trop credule
-ou superstitieux, & bigot: Car bien que [283]_credulitas error sit magis
-quam culpa, & quidem in optimi cujusque mentem facillimè obrepat_, (Cic.
-l. 1. ep. 23.) c’est toutefois le propre d’un homme judicieux & bien
-sensé, de ne rien croire [284]_nisi quod in oculos incurret_; (Senec. de
-Ira.) au moins Palingenius est d’avis qu’il faut ainsi faire, crainte
-d’estre trompé, parce que
-
- [285]_Qui facilis credit facilis quoque fallitur idem._
-
- [283] La credulité soit plutost une erreur qu’une faute, & qu’elle
- s’empare facilement des meilleurs naturels.
-
- [284] Que ce qu’il void de ses yeux.
-
- [285] Qui croit facilement se laisse aussi facilement tromper.
-
-Et comme nous avons dit cy-dessus, qu’il y avoit quatre ou cinq moyens
-d’attraper ou tromper les trop credules & superstitieux, aussi faut-il
-que celuy qui se mesle de les pratiquer, ne soit pas si sot que de s’y
-laisser prendre par d’autres qui s’en voudroient servir contre luy-même.
-Joint qu’à un Ministre qui aura l’esprit assez bas pour le ravaler &
-soumettre à la creance de tant de fables, impostures, faux miracles,
-tromperies, & charlataneries qui se font ordinairement, ne pourra pas
-donner grande esperance de bien reüssir en beaucoup d’affaires où il
-faut gaillardement enjamber par dessus toutes ces folies. Les souplesses
-d’Estat, les artifices des Courtisans, les menées & pratiques de
-quelques avisez Politiques, trompent aisément un homme plongé dans des
-devotions excessives & superstitieuses. La prediction d’un devin, le
-croassement d’un corbeau, la rencontre d’un maure, un faux bruit,
-quelque vau de ville, tromperie, ou superstition, luy feront perdre
-l’escrime, l’étonneront, & le reduiront à prendre quelque party honteux
-& deshonneste; A quoy s’il est tant soit peu porté de sa nature, la
-superstition sœur germaine de cette grande credulité, l’y plongera tout
-à fait, & luy ostera si peu de jugement qui luy pouvoit rester.
-[286]_Occentus soricis auditus Fabio Maximo dictaturam, C. Flaminio
-magisterium equitum deponendi causam præbuit._ (Val. Max. l. 1. cap.
-10.) Elle luy ravira le repos du corps, & la fermeté, constance, &
-resolution de l’esprit; [287]_superstitione enim qui est imbutus
-quiescere nunquam potest_: (Cicero de fin. l. 1.) elle l’assujettira à
-mille terreurs paniques, & luy fera craindre & redouter,
-
- [288]_Nihilo metuenda magis, quàm
- Quæ pueri in tenebris pavitant, finguntque futura._
-
- [286] Le chant d’une souris fut cause que Fabius Maximus se démit de
- la Dictature, & Caius Flaminius de la charge de Colonel de la
- Cavalerie.
-
- [287] Car quiconque est imbu de superstition, il luy est impossible de
- reposer.
-
- [288] Des choses qui ne sont non plus à craindre que celles dont les
- enfans ont peur dans les tenebres, & qu’ils s’imaginent devoir
- arriver.
-
-Elle luy fera commettre plus de pechez qu’il n’en est defendu aux dix
-commandemens, & se frottant les yeux avec de l’eau benite, ou touchant
-la chape d’un Prestre, il pensera effacer toutes les mauvaises actions
-de sa vie: [289]_sic errore quodam mentis famulatur impietati_;
-(Paschas. de virtut.) elle luy fera trouver des scrupules où il n’y en a
-point, & auparavant que de conclure une affaire, il en voudra parler
-cent fois à un confesseur. Il luy revelera le conseil de son Prince, le
-soumettra à sa censure, l’examinera suivant toutes les regles des
-Casuistes, & à la fin [290]_ea quæ Dei sunt audacter excludet, ut sua
-tantùm admittat_; bref elle le rendra sot, impertinent, stupide,
-méchant, incapable de rien voir, de rien faire, de rien juger ou
-examiner à propos, & capable seulement de causer la perte & la ruine
-totale de quiconque se servira de luy, & la sienne propre, puis que
-[291]_superstitione quisquis illaqueatus est, non potest effugere
-proximas miserias, ipsa sibi superstitio supplicium est, dum quæ non
-sunt mala hæc fingit esse talia, & quæ sunt mediocria mala, hæc maxima
-facit ac lethalia_. Il ne faut point tant de mysteres & de ceremonies
-pour estre homme de bien, Lycurgue fut estimé tel quoy qu’il eust
-retranché beaucoup de choses superflues & inutiles à la Religion. Le
-vieux Caton passoit pour le plus vertueux de Rome, encore qu’il se fust
-mocqué de celuy qui prenoit pour mauvais augure que les souris eussent
-rongé ses chausses, & qu’il luy eust dit, [292]_non esse illud monstrum
-quod arrosæ sint à soricibus caligæ, sed verè monstrum habendum fuisse
-si sorices à caligis roderentur_. (D. August. de Doct. Christian.)
-Luculle ne fut estimé impie pour avoir combatu Triganes un jour que le
-Calendrier Romain marquoit pour malheureux; ny Claudius pour avoir
-méprisé les auspices des poulets; non plus que Lucius Æmilius Paulus
-pour avoir le premier commencé d’abatre & ruiner les Temples d’Isis & de
-Serapis. D’où l’on peut conjecturer que la superstition est le vray
-caractere d’une ame foible, rampante, effeminée, populaire, & de
-laquelle tout esprit fort, tout homme resolu, tout bon Ministre doit
-dire, comme faisoit Varron de quelque autre chose qui ne valoit pas
-mieux,
-
- [293]_Apage in directum à domo nostra istam insanitatem._
-
-(in Eumenidib.)
-
- [289] Et ainsi par l’erreur de l’entendement on se rend esclave de
- l’impieté.
-
- [290] Il rejettera hardiment les choses qui sont de Dieu pour admettre
- les sienes propres.
-
- [291] Quiconque est enlassé dans la superstition, il ne peut pas
- éviter les miseres qui luy panchent sur la teste; sa superstition
- luy est un supplice, lors qu’il s’imagine mauvaises des choses qui
- ne le sont pas; & qu’il fait grands & mortels les maux qui ne sont
- que mediocres.
-
- [292] Que ce n’estoit pas un prodige que les souris eussent rongé des
- chausses, mais que c’en seroit veritablement un si des chausses
- rongeoient des souris.
-
- [293] Chassons de nostre maison cette folie.
-
-La seconde vertu qui doit servir de base & de fondement aux merites & à
-la bonne renommée de nostre Conseiller, c’est la Justice; de laquelle si
-nous voulions expliquer toutes les parties, il la faudroit comparer à
-une grosse tige qui produit trois branches, dont l’une monte à Dieu,
-l’autre s’étend vers soy-même, & la tierce vers le prochain; & chacune
-desdites branches produit encore divers petits rameaux que je
-n’expliqueray point en particulier, m’estant assez de prendre les choses
-en gros, & non en détail. C’est pourquoy je mettray le principal
-fondement de cette justice à estre homme de bien, à vivre suivant les
-loix de Dieu & de la Nature, noblement, philosophiquement, avec une
-integrité sans fard, une vertu sans art, une religion sans crainte, sans
-scrupule, & une ferme resolution de bien faire, sans autre respect &
-consideration, que de ce qu’il faut ainsi vivre, pour vivre en homme de
-bien & d’honneur,
-
- [294]_Oderunt peccare boni virtutis amore._
-
- [294] Les gens de bien haïssent le vice pour l’amour de la vertu.
-
-Mais d’autant que cette justice naturelle, universelle, noble &
-philosophique, est quelquefois hors d’usage & incommode dans la pratique
-du monde, où [295]_veri juris germanæque justitiæ solidam & expressam
-effigiem nullam tenemus, umbris & imaginibus utimur_. Il faudra bien
-souvent se servir de l’artificielle, particuliere, politique, faite &
-rapportée au besoin & à la necessité des Polices & Estats, puis qu’elle
-est assez lâche & assez molle pour s’accommoder comme la regle Lesbienne
-à la foiblesse humaine & populaire, & aux divers temps, personnes,
-affaires & accidens: Toutes lesquelles considerations nous obligent bien
-souvent à plusieurs choses que la justice naturelle rejetteroit &
-condamneroit absolument. Mais quoy, il faut vivre comme les autres, &
-parmy tant de corruptions, celuy qui en a le moins doit passer pour le
-meilleur, [296]_beatus qui minimis urgetur_; entre tant de vices on en
-peut bien quelquefois legitimer un; & parmy tant de bonnes actions en
-déguiser quelqu’une. C’est doncques une maxime, que comme entre les
-lances celles-là sont estimées les meilleures, qui sont les plus
-souples, aussi entre les Ministres, on doit priser davantage ceux qui
-sçavent le mieux plier, & s’accommoder aux diverses occurrences, pour
-venir à bout de leurs desseins, imitant ainsi le Dieu Vertumnus qui
-disoit dans Properce:
-
- [297]_Opportuna mea est cunctis natura figuris,
- In quamcunque voles verte decorus ero._
-
- [295] Nous n’avons aucune solide & expresse effigie du vray droit, &
- de la veritable justice, nous nous servons seulement de leurs
- ombres.
-
- [296] Bienheureux est celuy qui est travaillé des plus petites.
-
- [297] Ma nature est propre à prendre toutes sortes de figures, donnez
- moy celle que vous voudrez, je seray beau sous chacune.
-
-Qu’il se souvienne seulement d’observer toujours ces deux preceptes, le
-premier de conjoindre & assembler autant qu’il luy sera possible
-l’utilité & l’honnesteté, l’envisageant toujours & la costoyant le plus
-prés qu’il luy sera possible: l’autre de ne servir jamais d’instrument à
-la passion de son Maistre, & de ne rien proposer ny conclure, qu’il ne
-juge luy-même estre necessaire pour la conservation de l’Estat, le bien
-du peuple, ou le salut du Prince, demeurant à couvert pour ce qui sera
-du reste sous ce bon avis de Plutarque, _Que bien souvent pour faire la
-justice il ne faut pas tout ce qui est juste_. (Livre de la curiosité.)
-
-Enfin la troisiéme & derniere partie qui doit composer & perfectionner
-nostre Ministre, est la Prudence, Vertu si necessaire à un homme de
-cette qualité, qu’il ne peut en aucune façon s’en passer, veu que comme
-nous enseigne Aristote, [298]_prudentia & scientia civilis iidem sunt
-animi habitus_, (l. 6. Eth. c. 8.) & qu’au reste elle est si puissante
-qu’elle seule domine & gouverne les trois temps de nostre vie, [299]_dum
-præsentia ordinat, futura prævidet, præterita recordatur_: si
-universelle qu’elle comprend sous soy toutes les autres vertus,
-circonstances, & observations que nous pouvons faire icy de la science,
-modestie, experience, conduitte, retenuë, discretion, & particulierement
-de ce que les Italiens appellent _Segretezza_ par un terme qui leur est
-propre. Juvenal (_Sat. X._) ayant fort bien dit que
-
- [300]_Nullum numen abest si sit prudentia_:
-
- [298] La prudence & la science civile sont les mêmes habitudes d’un
- esprit.
-
- [299] Lors qu’elle ordonne pour le present, prevoit l’avenir & se
- souvient du passé.
-
- [300] La fortune ne manque jamais là où il y a de la prudence.
-
-Neanmoins comme plusieurs choses sont requises pour former l’or, qui est
-le Roy des Metaux, la preparation de la matiere, la disposition de la
-Terre, la chaleur du Soleil, la longueur du temps; aussi pour former
-cette Prudence, la Reyne des vertus politiques, l’or des Royaumes, le
-thresor des Estats, il faut de grandes aides, & des avantages
-tres-heureux; la force de l’esprit, la solidité du jugement, la pointe
-de la raison, la docilité pour apprendre, l’instruction receuë des
-grands personnages, l’estude des sciences, la connoissance de
-l’histoire, l’heureuse memoire des choses passées, sont les dispositions
-pour y parvenir: la saine consultation, la connoissance & consideration
-des circonstances, la prevoyance des effets, la precaution contre les
-empeschemens, la prompte expedition, sont les belles actions qu’elle
-produit; & enfin le repos des peuples, le salut des Estats, le bien
-commun des hommes, sont les fruits divins que l’on en recueille. Mais
-encore n’est-ce rien dire, si nous n’ajoustons quels sont les lignes,
-par lesquels on peut juger du progrez que quelqu’un aura fait en
-l’acquisition de ce thresor, & s’il est veritablement assez sage &
-prudent pour seconder un Prince en l’administration de son Estat. Or
-entre plusieurs que l’on en peut donner, je proposeray ceux-cy comme les
-plus ordinaires & communs, sçavoir tenir secret ce qu’il n’est à propos
-de dire, & parler par necessité plutost que par ambition, ne croire trop
-promptement ny à toutes sortes de personnes, estre plus prompt à donner
-ce qui est à soy qu’à demander ce qui appartient à autruy, examiner bien
-les choses auparavant que d’en juger, ne médire de personne, excuser les
-fautes, & defendre la renommée d’un chacun, ne mépriser personne, non
-pas même les moindres: Honorer les hommes selon leurs merites &
-qualitez, donner plus de loüange à ses compagnons qu’à soy-même, servir
-& entretenir ses amis, demeurer ferme & constant parmy leurs adversitez,
-ne changer de dessein & de resolution sans quelque grand sujet,
-deliberer à loisir & executer gayement & avec diligence, ne
-s’émerveiller de ce qui est extraordinaire, ny se mocquer de personne,
-mais sur tout épargner les pauvres & ses amys, n’envier la loüange à
-ceux qui la meritent, non pas même à ses ennemis, ne parler sans
-sçavoir, ne donner conseil qu’à ceux qui le demandent, ne faire
-l’entendu en ce qui n’est pas de sa profession, & ne parler de ce qui en
-est qu’avec modestie & sans jactance & affectation, comme faisoit Piso,
-duquel Vell. Paterc. a dit, [301]_quæ agenda sunt agit sine ulla
-ostentatione agendi_; avoir plus d’effets que de paroles, plus de
-patience que de violence, desirer plutost le bien que le mal à ses
-ennemis, plutost perdre que plaider, n’estre cause d’aucun trouble ny
-remuement, finalement aymer Dieu, servir son prochain, & ne souhaitter
-la mort ny la craindre. Or ce qui m’a fait recueillir tous ces signes si
-particulierement, c’est parce que le choix d’un Ministre est de si
-grande importance, que les Princes ont grand interest de ne s’y pas
-tromper, & encore qu’il ne faille pas esperer de les pouvoir tous
-rencontrer en un homme, on ne peut toutefois manquer de preferer celuy
-qui en aura le plus. Et quand le Prince l’aura trouvé, ce sera à faire à
-luy de le bien maintenir & choier comme un precieux thresor, parce que
-si la naissance ne luy a donné des couronnes, les couronnes toutefois ne
-se peuvent passer de luy: si la fortune ne l’a fait Roy, sa suffisance
-le rend l’oracle des Roys, & tout ce qu’il dira des loix, ses simples
-paroles passeront pour raisons, ses actions pour exemples, & toute sa
-vie pour miracle.
-
- [301] Il fait ce qu’il faut faire sans aucune ostentation de ses
- actions.
-
-Aprés avoir expliqué ce qui est du devoir du Ministre envers le Prince,
-il nous reste à considerer, comme en passant neanmoins, ce que le Prince
-doit contribuer de son costé, pour bien traitter avec son Ministre, &
-parce qu’en matiere de regles & preceptes, j’ay toujours estimé avec
-Horace, que les plus courts sont les meilleurs,
-
- [302]_Quicquid præcipies esto brevis_;
-
- [302] Sois succinct dans tous les preceptes que tu donneras.
-
-Je reduiray tous ceux qui me semblent les plus necessaires en cette
-occasion à trois principaux, dont le premier sera de le traitter en amy,
-non pas en serviteur, de parler & conferer avec luy à cœur ouvert, de ne
-luy rien celer de tout ce qu’il sçaura, de luy ouvrir une entiere
-confidence, & de traitter avec luy comme il feroit avec soy-même, sans
-avoir honte de luy declarer sa foiblesse, ignorance, imbecillité ou tel
-autre defaut qu’il pourra avoir; Ny aussi son dépit, ses fascheries,
-coleres, mécontentemens, & semblables passions, qui le pourront
-tourmenter. Et si je n’ay assez d’autorité pour établir cette maxime,
-qu’on defere au moins quelque chose à l’avis de Seneque, [303]_Cogita_,
-dit-il, _an tibi in amicitiam aliquis recipiendus sit, quum placuerit id
-fieri, toto illum pectore admitte, tam audacter cum illo loquere quàm
-tecum_. C’est ce qu’il avoit encore dit auparavant en beaucoup moins de
-paroles, [304]_tu omnia cum amico delibera, sed de illo prius_. Que si
-l’autorité d’un si grand homme a besoin d’estre appuyée & soustenue par
-quelques raisons, T. Live nous en fournira une tres-puissante & valable,
-[305]_vult sibi quisque credi, & habita fides ipsam fidem obligat_: les
-experimentez Chymistes tiennent que pour faire de l’or on ne se doit
-servir que de l’or même,
-
- [306]_Nec aliunde quæras auri primordia, in auro
- Semina sunt auri, quamvis abstrusa recedant
- Longius, & multo nobis quærenda labore._
-
-(Augurel.)
-
- [303] Pense s’il te faut recevoir quelcun en ton amitié, & quand tu
- l’auras voulu faire, admets l’y de tout ton cœur, & luy parle aussi
- hardiment qu’à toi-même.
-
- [304] Delibere de toutes choses avec ton amy; mais delibere
- premierement d’en avoir un tel qu’il faut.
-
- [305] Un chacun veut qu’on se fie à luy, & la confiance que nous avons
- en quelcun l’oblige à se confier en nous & à nous estre fidelle.
-
- [306] Ne cherche point ailleurs l’origine de l’or; l’or contient les
- semences de l’or, quoi qu’elles nous soient fort cachées, ce qui
- fait que nous sommes obligés à travailler beaucoup pour les
- chercher.
-
-Les Lapidaires épreuvent tous les jours, qu’il se faut servir du diamant
-pour en tailler & preparer un autre; les Oiseleurs que pour faire bonne
-chasse il se faut servir de ces oiseaux que Varro appelle, [307]_illices
-& traditores generis sui_: Les Philosophes moraux, que l’amour ne se
-peut acquerir que par une amitié & affection reciproque.
-
- [307] Traitres de ceux de leur espece, & servant à les faire prendre.
-
- _Veux-tu mon fils que t’apprenne en peu d’heure
- Le beau secret du breuvage amoureux;
- Aime les tiens, tu seras aimé d’eux;
- Il n’y a point de recepte meilleure._
-
-Comment doncques un Prince pourra-t-il trouver de la confidence en
-quelque amy, s’il ne luy en communique auparavant de son costé, s’il ne
-luy monstre ce qui sera de son devoir en s’acquittant du sien propre:
-[308]_Si vis me flere_, disoit Horace, _dolendum est prius tibi_.
-[309]_Cur te habebo ut Consulem, si me non habeas ut Senatorem_,
-repliquoit un autre? Il faut tout ou rien, & jouïr d’une entiere
-confidence, ou n’en avoir point; declarer aujourd’huy une affaire, en
-taire demain une autre, en entamer quelqu’une, & ne la pas achever,
-garder toujours quelque [310]_retentum_, & ne pas tout dire, sont des
-marques de défiance, d’inquietude & d’irresolution, qui font perdre au
-Ministre la visée pour ce qui est du conseil, & l’affection pour ce qui
-concerne le service.
-
- [308] Si tu veux que je pleure, il faut que tu t’affliges auparavant.
-
- [309] Pourquoy te traiteray-je comme un Consul, si tu ne me traites
- pas comme un Senateur.
-
- [310] Chose de retenu.
-
-La seconde chose que le Prince doit observer envers son Ministre, est
-qu’il le tienne comme amy, & non pas comme flateur, qu’il luy permette
-de parler & d’opiner librement, d’expliquer & fortifier son opinion,
-sans le contraindre ou luy sçavoir mauvais gré de ne point condescendre
-à la sienne, [311]_meliora enim vulnera diligentis, quàm oscula
-blandientis_, & puis que comme disoit un brave Conseiller à son Maistre,
-[312]_non potes me simul amico & adulatore uti_. Si un Prince veut estre
-flatté, il a assez de Gentilshommes & Courtisans qui ne cherchent que
-l’occasion de le faire, sans y employer celuy qui doit estre sa bouche
-de verité. Et celuy-là ne peut jamais bien reüssir, [313]_cujus aures
-ita formatæ sunt, ut aspera quæ utilia, & nihil nisi jucundum non
-læsurum accipiant_. (Tacit. 3. hist.)
-
- [311] Car les blessures d’un amy sont meilleures que les baisers d’un
- flateur.
-
- [312] Tu ne peux pas te servir de moy comme amy & flateur tout
- ensemble.
-
- [313] Dont les oreilles sont formées, à trouver rudes les choses qui
- sont utiles, & à n’écouter rien que de plaisant, & qui ne peut
- blesser.
-
-Finalement comme ceux qui demeurent quelque temps au Soleil sont
-échauffez par sa chaleur; aussi faut-il que celuy qu’un Prince ou
-Souverain approche de sa personne, ressente les effets de son pouvoir, &
-de l’amitié qu’il luy porte par la recompense deüe à ses services; &
-quoy que la plus honorable & glorieuse qu’il luy puisse donner, soit de
-les agréer, & de s’en declarer satisfait, [314]_beneficium siquidem est
-reddere bonitatis verba_, (Senec.) & suivant même l’opinion commune,
-
- [315]_Principibus placuisse viris non ultima laus est._
-
- [314] Veu que c’est un bienfait, ou une recompense, que de parler en
- bons termes des services qu’on a reçus.
-
- [315] On ne remporte pas peu de loüange d’avoir plu aux Princes.
-
-Il faut neanmoins passer outre, & pratiquer à son occasion cette belle
-vertu de la liberalité, en luy subministrant les choses necessaires pour
-vivre honnestement dans un estat mediocre, & autant éloigné de
-l’ambition que de la necessité. Philippes II disoit à Ruy Gomes son
-Confident serviteur, _faites mes affaires & je feray les vostres_: Il
-faut que tous les Princes en disent autant à leurs Ministres, s’ils en
-veulent estre servis avec affection & fidelité, [316]_liberalitas enim
-commune quoddam vinculum est, quo beneficus & beneficio devinctus
-astringuntur_. Et j’estime qu’il seroit encore meilleur de les mettre
-promptement en repos de ce costé-là, afin que n’ayant plus à la teste
-cet horrible monstre de pauvreté, ils apportent un esprit entierement
-libre & dégagé de toutes passions au maniement des affaires, qui seroit
-le premier fruit de cette liberalité, comme le second d’acquerir
-beaucoup d’honneur & de recommandation à celuy qui l’auroit pratiquée,
-d’autant que, selon la remarque d’Aristote, entre tous les Princes
-vertueux, [317]_ii fere diliguntur maximè, qui fama & laude valent
-liberalitatis_; & le dernier de rendre les personnes entierement liées
-au service de ceux qui leur font du bien, veu que, suivant le dire d’un
-Ancien, qui a le premier inventé les bienfaits, il a voulu forger des
-seps & des menottes, pour enchaisner les hommes, les captiver & traisner
-aprés soy.
-
- [316] Car la liberalité est un certain lien qui lie le bienfaiteur &
- celuy qui reçoit le bienfait.
-
- [317] On aime particulierement ceux qui ont le renom & la loüange
- d’estre les plus liberaux.
-
-Voila, MONSEIGNEUR, tout ce que j’avois à dire en cette matiere, de
-laquelle je n’eusse jamais voulu entreprendre de traitter, si V.
-Eminence ne me l’eust commandé, & que sa grande bonté & facilité ne
-m’eussent fait esperer une excuse favorable, de toutes les fautes que je
-puis y avoir commises. Je sçay qu’elle desiroit d’autres forces que les
-miennes, une plume plus diserte & eloquente, une erudition plus grande,
-un jugement plus fort, un esprit plus universel: Mais nous aurions peu
-de statues de Jupiter s’il n’eust esté permis qu’à Phidias de les faire,
-& Rome seroit maintenant sans peintures & tableaux, si d’autres n’y
-avoient travaillé que Michel Ange, & Raphael d’Urbin: les bons ouvriers
-ne se rencontrent pas si souvent, que l’on se puisse passer des mauvais,
-ny les grands Politiques, que l’on ne se divertisse quelquefois dans les
-écrits des moindres, sous le titre desquels s’il plaist à V. Eminence de
-recouvrir le present discours, elle m’obligera de songer à quelque autre
-de plus longue haleine; & j’ose bien me promettre sous la continuation
-de vostre faveur & bienveillance, que
-
- [318]_Illa dies olim veniet (modo stamina
- Longa trahat Lachesis) quum te & tua facta canemus
- Uberius, nomenque tuum Gangetica tellus,
- Et Tartessiaci resonabunt littora ponti.
- Ibit Hyperboreas passim tua fama per urbes,
- Et per me extremis Libyæ nosceris in oris,
- Tunc ego majori Musarum percitus œstro,
- Omnibus ostendam, quanto tenearis amore
- Justitiæ, sit quanta tibi pietasque fidesque,
- Quantum consilio valeas & fortibus ausis,
- Quàm sis munificus, quàm clemens, denique per me
- Ingenium, moresque tuos mirabitur orbis.
- At nunc ista tibi quæ tradimus accipe læto
- Interea vultu, & præsentibus annue cœptis._
-
- [318] Le temps viendra un jour (pourveu que la Parque fasse nostre
- fusée longue) que nous publierons plus amplement les belles actions
- de vostre personne; & que vostre nom retentira dans la terre du
- Gange, & sur les costes de la mer d’Espagne. Vostre nom ira jusques
- aux villes du Nord, & je vous feray connoistre dans les extremités
- de la Libye. Alors poussé d’une plus grande veine poëtique, je feray
- voir à tout le monde combien vous estes amateur de la justice,
- combien grande est la foy & la pieté dont vous estes orné; combien
- vous estes puissant en conseil, & en courageuses entreprises;
- combien vous estes liberal, & clement, & enfin je feray que toute la
- terre admirera vostre esprit & vos mœurs. Mais cependant recevés ce
- que je vous offre maintenant, & daignés prendre en bonne part &
- favoriser la presente entreprise.
-
-
-
-
-TABLE
-
-des Chapitres.
-
-
- Objections que l’on peut faire contre ce discours, avec les
- réponses necessaires. Chap. I. pag. 3
-
- Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de
- sortes. Chap. II. 50
-
- Avec quelles precautions, & en quelles occasions on doit
- prattiquer les Coups d’Estat. Chap. III. 118
-
- De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre
- des Coups d’Estat. Chap. IV. 213
-
- Quelles conditions sont requises au Ministre avec qui l’on
- peut concerter les Coups d’Estat. Chap. V. 283
-
-
-FIN.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSIDERATIONS POLITIQUES SUR
-LES COUPS D'ESTAT ***
-
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