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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 69872 ***
+
+ Au lecteur
+
+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+
+ La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
+
+
+
+
+ LE MONDE
+
+ DE LA MER
+
+
+
+
+Paris.--Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.
+
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIII.
+ P. Lackerbauer Chr. Lith. d'après C. Vogt. Imp. Becquet à Paris.
+
+ APOLÉMIE CONTOURNÉE.
+ MÉDUSE DE LA CÔTE DE NICE]
+
+
+
+
+ LE MONDE
+ DE LA MER
+
+ PAR
+
+ ALFRED FRÉDOL
+
+ ILLUSTRÉ
+
+ DE 22 PLANCHES TIRÉES EN COULEUR
+ DE 14 PLANCHES EN NOIR TIRÉES A PART
+ ET DE 320 VIGNETTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE et Cie
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
+
+ 1866
+
+ Droit de traduction réservé.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+PRÉFACE
+DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
+
+
+Le _Monde de la mer_ est l'œuvre posthume d'un savant dont la carrière
+a été consacrée aux plus sérieuses spéculations de la science.
+
+L'auteur s'est proposé, comme délassement à ses travaux, d'initier le
+plus grand nombre à la science qu'il cultivait avec amour et qui fut la
+grande passion de sa vie. Il a rassemblé, dans une histoire naturelle
+sans nomenclature barbare, sans prétention scientifique, sans anatomie
+repoussante, un nombre considérable de faits intéressants et d'aperçus
+nouveaux.
+
+Frappé d'admiration à la vue du tableau grandiose de l'Océan, touché du
+magique spectacle de la vie des eaux, l'auteur peint le monde de la
+mer dans son luxe et ses agitations.
+
+Il décrit les êtres avec originalité et poésie; il expose leurs
+développements et leurs métamorphoses, leurs ruses et leurs industries,
+leurs combats et leurs amours; il insiste sur les produits de la mer,
+sur l'abondance de ses fruits, sur l'utilité de sa culture; parfois il
+descend dans la description des organismes, et fait «admirer, et la
+magnificence de l'Exécution, et la simplicité du Dessin».
+
+La mort a surpris l'auteur alors que ce livre était presque terminé. Sa
+famille s'est fait un pieux devoir de le publier tel qu'il l'a laissé,
+et de respecter, à tous égards, ses dernières volontés. Le _Monde de
+la mer_ a paru sous le pseudonyme d'A. FRÉDOL, l'auteur du _Noyer de
+Maguelonne_, des _Jujubes de Montpellier_, etc.
+
+Des savants distingués, des amis, ont obligeamment contribué au _Monde
+de la mer_. MM. C. Vogt, de Genève; Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Coste,
+de Quatrefages, E. Blanchard, Deshayes, Lacaze-Duthiers; P. H. Gosse,
+d'Angleterre; Sabin Berthelot, des îles Canaries; Aug. Duméril, Gerbe,
+Lespés, Auzias-Turenne....., ont communiqué des notes curieuses ou
+importantes, et des dessins inédits d'animaux parfois inconnus.
+
+M. Gudin et M. Biard ont bien voulu permettre la reproduction de leurs
+tableaux de la _Mer calme_, de la _Mer agitée_ et de la _Chasse aux
+Morses_.
+
+Que ces savants et ces artistes reçoivent l'expression d'une gratitude
+que l'auteur eût été heureux de leur témoigner lui-même.
+
+ Paris, novembre 1864.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+AVERTISSEMENT
+DE LA DEUXIÈME ÉDITION.
+
+
+L'accueil fait au _Monde de la mer_ nous engage à publier aujourd'hui
+cette seconde édition, que nous avons cru devoir enrichir des conquêtes
+nouvelles de la science et des progrès récents de la culture des eaux.
+
+Un long séjour sur les bords de la mer, dans les laboratoires de
+Concarneau, nous a permis d'ajouter des observations nouvelles, et de
+donner, d'après nature, un plus grand nombre de dessins.
+
+L'ouvrage est en outre augmenté d'un aperçu du développement des êtres;
+on peut suivre dans une série de planches les phases successives de
+leur formation.
+
+Les savants et les amis qui s'étaient intéressés à la première édition
+du _Monde de la mer_ ont bien voulu continuer leur précieux concours.
+
+Nous devons surtout des remercîments à MM. Coste, Milne Edwards,
+Gratiolet, Lacaze-Duthiers, Charles Robin, Gerbe, Lespés, L.
+Hautefeuille, Sabin Berthelot, Balestrier, qui nous ont aidé de leur
+science et de leurs découvertes, et ont mis à notre disposition des
+dessins originaux.
+
+Puisse le lecteur retrouver dans ce tableau de la vie des eaux un peu
+du coloris du Modèle!
+
+ OLIVIER FRÉDOL.
+
+ Concarneau, septembre 1865.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE PREMIER
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
+
+ «Il nomma aussi l'amas des eaux, _mers_;
+ et Dieu vit que cela étoit bon.»
+
+ (_Genèse._)
+
+ Ἄριστον μὲν ὕδωρ
+
+ (PINDARE.)
+
+
+I
+
+Tout le monde sait que la mer couvre à peu près les deux tiers de la
+surface de la terre. Voici le calcul exact donné par les savants.
+La surface de la terre est évaluée à 5 098 857 myriamètres carrés.
+La partie occupée par les eaux est de 3 832 558 myriamètres carrés
+environ, et celle qui compose les continents et les îles, de 1 266 299.
+D'où il suit que la surface baignée est à la surface non baignée comme
+3,8 est à 1,2. Par conséquent, l'eau recouvre un peu plus des sept
+dixièmes ou un peu moins des trois quarts de la surface entière.
+
+A la surface du globe, l'eau est la généralité, la terre est
+l'exception. (Michelet.)
+
+Ce volume d'eau est divisé par les géographes en cinq grands océans: le
+_Glacial arctique_, l'_Atlantique_, l'_Indien_, le _Pacifique_ et le
+_Glacial antarctique_.
+
+L'océan Glacial arctique s'étend depuis le pôle jusqu'au cercle
+polaire; il est situé entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique.
+
+L'océan Atlantique commence au cercle polaire arctique et arrive
+jusqu'au cap Horn. Il est situé entre l'Amérique, l'Europe et
+l'Afrique. Il présente une longueur d'environ 9000 milles, sur une
+largeur moyenne de 2700. Il couvre une surface de 25 millions de milles
+carrés. Il est situé entre l'ancien et le nouveau monde. Au delà du
+cap des Tempêtes, il n'est plus séparé que par une ligne imaginaire
+des vastes mers du Sud, immenses plaines où prennent naissance les
+ondes qui sont la principale source des marées, et qui se propagent en
+grandes vagues à travers l'Atlantique. (Maury.)
+
+L'océan Indien est borné au nord par l'Asie, à l'ouest par l'Afrique,
+et à l'est par la presqu'île de Malacca, les îles de la Sonde et
+l'Australie.
+
+L'océan Pacifique, ou grand Océan, s'étend du nord au sud, depuis
+le cercle polaire arctique jusqu'au cercle polaire antarctique. Il
+est borné d'un côté par l'Asie, les îles de la Sonde et l'Australie,
+et de l'autre par l'Amérique. Cet océan contraste d'une manière
+frappante avec l'Atlantique. L'un a sa plus grande dimension nord et
+sud; l'autre, est et ouest. Les courants du premier sont larges et
+lents; ceux du second, étroits et rapides. Les marées de celui-ci sont
+très-basses; celles de celui-là, très-hautes. Si l'on représente le
+volume des eaux pluviales qui tombent dans le Pacifique par 1, celui
+que reçoit l'Atlantique sera représenté par un cinquième. L'océan
+Pacifique est la plus tranquille des mers; l'océan Atlantique est la
+plus orageuse.
+
+L'océan Glacial antarctique s'étend depuis le cercle polaire
+antarctique jusqu'au pôle austral.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. I.
+ P. Lackerbauer del. Desjardins et Picart. fac-simile sc.
+
+ MER CALME
+ Une vue de Gibraltar d'après Gudin.
+
+ _Imp. Geny-Gros 28, r. du Plâtre St. Jacques, Paris._]
+
+Il est remarquable qu'une moitié du globe soit entièrement couverte
+d'eau, tandis que l'autre contient moins d'eau que de terre. De plus,
+la distribution des mers et des terres est encore très-inégale, si, en
+faisant abstraction de la forme des bassins océaniques, on compare les
+hémisphères séparés par l'équateur, et les moitiés boréale et australe
+du globe.
+
+[Illustration]
+
+Les océans communiquent avec les continents et les îles par des
+_côtes_, lesquelles sont dites _escarpées_, quand un sol de roche
+s'étend et arrive brusquement jusqu'aux rivages, comme en Bretagne, en
+Norvége et en Écosse. Dans ce genre de côtes, certaines sont dentelées,
+c'est-à-dire ceintes de rochers, soit au-dessus, soit au-dessous de
+l'eau, formant souvent des labyrinthes d'îles. D'autres s'enfoncent
+tout d'un coup, laissent la mer libre, et produisent des _falaises_:
+telles sont les côtes de la Manche. Les côtes sont dites _basses_,
+quand elles sont formées par des terrains argileux et mous qui
+s'abaissent en pentes douces. On en distingue de deux sortes, celles
+par collines et celles par dunes.
+
+
+II
+
+Quelle est la profondeur de la mer? Il est bien difficile de répondre
+exactement à cette question, à cause des grandes difficultés qu'on
+rencontre dans les sondages, déterminées par les déviations des
+courants sous-marins.
+
+Laplace a trouvé, par des considérations astronomiques, que la
+profondeur moyenne de l'Océan ne peut pas dépasser 3000 mètres.
+Humboldt admet le même chiffre. Le docteur Young attribue à l'océan
+Atlantique une profondeur moyenne d'environ 1000 mètres, et à l'océan
+Pacifique une profondeur de 4000.
+
+Dupetit-Thouars, pendant son voyage scientifique sur la frégate _la
+Vénus_, a exécuté deux sondages très-remarquables. L'un, dans le grand
+Océan méridional, n'a pas donné de fond à 2411 brasses, c'est-à-dire à
+un peu moins de 4000 mètres; le second, dans le grand Océan équinoxial,
+a indiqué un fond à 3790.
+
+Dans la dernière expédition à la recherche d'un passage au pôle
+nord-ouest, le capitaine Ross n'a pu, par 76° et 77° de latitude nord,
+rencontrer le fond à une profondeur de 9143 mètres.
+
+Le lieutenant américain Walsh a trouvé, non loin des côtes des
+États-Unis, une profondeur de 10 424 mètres: c'est la plus grande que
+l'on connaisse; elle est supérieure à la hauteur des sommets les plus
+élevés de l'Inde et de l'Amérique.
+
+La profondeur de la Méditerranée n'est pas considérable. Entre
+Gibraltar et Ceuta, le capitaine Smith a compté 1740 mètres, et
+seulement de 915 à 293 dans les parties les plus resserrées du
+détroit. Près de Nice, Saussure a rencontré le fond à 990 mètres. On
+dit que ce fond est moins bas dans la mer Adriatique, et qu'il n'arrive
+qu'à 44 mètres entre les côtes de la Dalmatie et l'embouchure du Pô.
+
+La mer Baltique est une des mers les moins profondes du globe. Son
+maximum ne dépasse pas 200 mètres.
+
+Le fond de la mer paraît avoir des inégalités semblables à celles
+qu'on observe à la surface des continents. Il y a des montagnes et des
+vallées, des collines et des plaines.
+
+
+III
+
+Quelques auteurs ont calculé que toutes les eaux de la mer réunies
+formeraient une sphère de 50 à 60 lieues de diamètre, et, en supposant
+la surface du globe parfaitement unie, ces eaux la submergeraient
+d'environ 200 mètres.
+
+En admettant que la profondeur moyenne de la mer soit de 4000 mètres,
+on a calculé que l'Océan doit contenir à peu près deux milliards deux
+cent cinquante millions de milles cubes d'eau. On croit que si la mer
+était mise à sec, tous les fleuves de la terre devraient verser leurs
+eaux pendant 40 000 ans pour en combler de nouveau le bassin.
+
+
+IV
+
+Si nous imaginons le globe entier divisé en 1786 parties égales en
+poids, nous trouverons approximativement que le poids total des eaux de
+l'Océan est équivalent à une de ces parties. (J. Herschel.)
+
+Le poids spécifique de l'eau de la mer est un peu au-dessus de celui de
+l'eau douce. Tandis que celle-ci pèse un kilogramme par litre, ou 1000
+kilogrammes par mètre cube, l'eau de la mer pèse 1027.
+
+La mer Morte, ne recevant pas assez d'eau douce pour se maintenir
+au niveau des mers voisines, acquiert un degré de salure plus
+considérable, et pèse 1228 kilogrammes au lieu de 1027.
+
+Le poids spécifique de l'eau de la mer est à peu près celui du lait de
+femme.
+
+
+V
+
+A une grande distance du rivage, l'Océan paraît bleu et le plus souvent
+d'une belle couleur d'azur (_cœruleum mare_). Cette teinte s'adoucit
+insensiblement jusqu'à ce qu'elle se confonde avec le ciel. Tout près
+de la côte, elle devient d'un vert plus ou moins glauque et plus ou
+moins brillant. Il y a des jours où l'Océan se montre un peu livide, et
+d'autres jours où il est d'un vert assez pur. Mise dans un vase, l'eau
+de la mer paraît transparente et sans couleur. D'après Scoresby, les
+régions polaires sont d'une teinte bleu d'outremer. Suivant Costaz, la
+Méditerranée est bleu céleste. Suivant Tuckey, l'Atlantique équinoxial
+est d'un bleu vif.
+
+Plusieurs causes locales influent sur la couleur des eaux marines.
+L'eau semble blanche dans le golfe de Guinée, jaunâtre près du Japon,
+verdâtre à l'ouest des Canaries, et noire autour des îles Maldives. La
+Méditerranée, vers l'Archipel, devient quelquefois plus ou moins rouge.
+La mer _Vermeille_, près de la Californie, présente une teinte analogue.
+
+Les noms de _mer Blanche_ et de _mer Noire_ paraissent provenir
+seulement des glaces de la première de ces deux mers et des tempêtes de
+la seconde.
+
+Près des côtes où de fortes marées agitent un fond vaseux ou
+sablonneux, la teinte de la mer devient plus ou moins grisâtre; mais,
+quand dans les eaux les plus pures et les plus calmes, la couleur
+jaunâtre du fond se laisse voir à travers l'azur du liquide, il en
+résulte une teinte verte que les rayons du soleil nuancent quelquefois
+de reflets brillants, comme les feux de l'émeraude et du saphir.
+
+Quand on descend dans l'Océan, on voit s'évanouir peu à peu les teintes
+azurées. A l'éclat du jour succède une lumière douce et uniforme;
+bientôt, on entre dans un crépuscule rougeâtre et terne; les couleurs
+se fondent, s'assombrissent, et l'on arrive par degrés à une nuit
+profonde.
+
+
+VI
+
+La mer présente une salure particulière, légèrement âcre, mêlée à une
+amertume un peu nauséabonde. Elle a une odeur _sui generis_. Elle est
+faiblement visqueuse.
+
+On sait que l'eau pure est le produit de la combinaison de 1 volume
+d'oxygène et de 2 volumes d'hydrogène. Ce qui fait, en poids, 100
+oxygène et 12,50 hydrogène. L'eau de la mer est composée de même;
+mais on y trouve, en sus, d'autres éléments dont les chimistes nous
+ont révélé la présence. Sur 100 grammes d'eau de l'océan Atlantique,
+l'analyse a montré:
+
+ Grammes.
+ Eau 96,470
+ Chlorure de sodium 2,700
+ Chlorure de magnésium 0,360
+ Chlorure de potassium 0,070
+ Bromure de magnésium 0,002
+ Sulfate de magnésie 0,230
+ Sulfate de chaux 0,140
+ Carbonate de chaux 0,003
+ Résidu 0,025
+
+Outre ces substances, on a découvert encore, dans l'eau de la mer, en
+quantité minime il est vrai, de l'iode, du soufre, de la silice, de
+l'ammoniaque, du fer et du cuivre.
+
+En examinant, à Valparaiso, des feuilles de cuivre retirées de la
+carène d'un bâtiment depuis longtemps submergé, on y a constaté des
+traces d'argent déposées par la mer.
+
+Enfin, on trouve encore, en dissolution dans les eaux de l'Océan, une
+mucosité particulière, qui semble de nature végéto-animale, matière
+organique provenant de la décomposition successive des innombrables
+générations qui ont paru et disparu depuis l'origine du monde vivant.
+Cette matière a été parfaitement décrite par le comte Marsigli, qui la
+désigne tantôt sous le nom de _glu_, tantôt sous celui d'_onctuosité_.
+
+Les sels nombreux qui existent dans l'Océan ne peuvent ni se déposer
+dans son lit, ni être enlevés par les vapeurs pour être restitués
+au sol par les pluies. Des agents particuliers les retiennent, les
+transforment et les empêchent de s'accumuler. De cette manière, les
+eaux possèdent toujours le même degré de salure et d'amertume, et
+l'Océan d'aujourd'hui présente les mêmes caractères chimiques ou
+physiques que l'Océan d'autrefois.
+
+D'après les calculs du professeur Schafhäutl, de Munich, le total des
+sels contenus en dissolution dans la mer donnerait une masse de 4
+millions et demi de lieues cubes. Le sel commun en compose, à lui seul,
+dans cette masse, 3 051 342, ce qui fait un corps d'un tiers plus petit
+que l'Himalaya et cinq fois aussi considérable que les Alpes.
+
+La salure de la Méditerranée est plus forte que celle de l'Océan,
+probablement parce que cette mer perd, par l'évaporation, plus d'eau
+qu'elle n'en reçoit de ses fleuves. Par une raison contraire, la mer
+Noire et la mer Caspienne sont moins chargées de sel. La mer Morte
+renferme une quantité de sel si considérable, qu'un homme reste en
+suspension à sa surface comme un morceau de liége sur l'eau douce.
+
+La salure de la mer semble en général moindre vers les pôles que sous
+l'équateur. Cependant il y a des exceptions pour certains pays.
+
+Dans la mer d'Irlande, près du Cumberland, l'eau contient, en sel,
+le 40e de son poids; sur les côtes de la France, le 32e; dans la mer
+Baltique, le 30e; sur les côtes de Ténériffe, le 28e, et sur celles de
+l'Espagne, le 16e.
+
+En plusieurs endroits la mer est moins salée à la superficie qu'au fond.
+
+Dans le détroit de Constantinople, la proportion est de 72 à 62; dans
+la Méditerranée, de 32 à 29. On prétend qu'en augmentant de salure, à
+une certaine profondeur, la mer diminue d'amertume. A l'embouchure des
+grands fleuves, il est à peine besoin de le dire, la mer est toujours
+moins salée que sur les côtes qui ne reçoivent aucun cours d'eau douce.
+
+
+VII
+
+L'Océan est sans cesse agité. Son immense surface se soulève et
+s'abaisse, comme si elle était douée d'une douce respiration
+(Schleiden). Ses mouvements, faibles ou puissants, lents ou brusques,
+sont déterminés d'abord par des différences de température.
+
+La chaleur change le volume, et par suite le poids de l'eau, qui se
+dilate ou se resserre.
+
+A mesure qu'il se refroidit, le liquide devient plus lourd et descend
+dans les profondeurs, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à 4°,25, température
+qu'il conserve sous toutes les latitudes, à 1000 mètres de profondeur.
+(D'Urville.)
+
+Si l'eau continue à se refroidir et si elle arrive à zéro, elle devient
+plus légère qu'elle n'était à 4°,25, et elle remonte; de sorte que la
+congélation, par suite d'une admirable prévoyance de la nature, ne peut
+avoir lieu qu'à la surface.
+
+Tant que la température est au-dessus de 4°,25, l'eau chaude et légère
+se transporte à la surface, et l'eau froide descend dans le fond. A
+partir de 4°,25 et au-dessous, l'opposé a lieu: les couches froides
+montent, et les chaudes descendent à leur tour. Le premier phénomène
+se passe surtout sous les tropiques, et le second près des pôles;
+d'où résultent, d'une part, le refroidissement, et, de l'autre, la
+persistance d'une température moins basse dans les profondeurs des mers
+les plus chaudes ou les plus froides.
+
+De l'élévation des couches chaudes provient l'évaporation qui forme les
+nuages, et les pertes que les mers éprouvent, par cela même, sont sans
+cesse compensées par les courants d'eau froide venus des pôles.
+
+D'un autre côté, les pluies produites par les nuages condensés sont
+plus chaudes ou plus froides que les couches supérieures de la mer.
+Dans le premier cas, l'eau tombée reste à leur surface; dans le second,
+elle descend.
+
+Les eaux des fleuves agissent aussi par leur température, par leur
+légèreté spécifique et par leur impulsion.
+
+Les mouvements de l'air, les vents et les ouragans exercent encore une
+influence manifeste sur les agitations de l'eau.
+
+Enfin, les attractions combinées de la lune et du soleil entraînent,
+chaque jour, autour du globe, deux ondes immenses qui, vers les
+nouvelles et les pleines lunes, s'élèvent à leur plus grande hauteur,
+et baignent les parties du rivage ordinairement découvertes. Ces grands
+mouvements sont désignés sous le nom de _marées_. Durant une moitié de
+l'année, les plus hautes marées ont lieu pendant le jour, et durant
+l'autre moitié, pendant la nuit.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. II.
+ P. Lackerbauer del. Desjardins et Picart. fac-simile sc.
+
+ BRISANTS
+ d'après un tableau de Gudin.]
+
+Les marées, en plein Océan, ne s'élèvent qu'à une hauteur de 65
+centimètres à un mètre. Mais, à la rencontre des continents, qui leur
+font obstacle, elles envahissent le littoral avec la vitesse d'un
+torrent, et montent à une hauteur qui varie depuis 3 mètres jusqu'à
+20. Ces courants quotidiens balayent et purifient nos rivages, nos
+rades, nos ports, les embouchures de nos fleuves, répandent partout
+une fraîcheur vivifiante et salutaire. Soumis aux influences des corps
+célestes que des millions de lieues séparent de nous, ils n'en ont pas
+moins, dans leurs retours périodiques, toute la régularité mathématique
+du mouvement de ces corps. L'énorme volume d'eau qu'ils soulèvent, et
+qui renverserait les plus formidables barrières, s'arrête doucement au
+moment prévu, sans dépasser la limite qui lui est tracée. (Maury.)
+
+[Illustration: VAGUE CREUSE.]
+
+Parmi les beaux spectacles de la mer, il faut placer les _vagues_,
+avec leur marche incessante et régulière, leur mugissement continu et
+monotone, et leur écume impatiente et fugitive, qui monte, descend,
+remonte, et vient mourir sur le rivage. Quelquefois la lame est lancée
+dans les falaises; mais, à la marée basse, elle retourne dans son
+lit, en formant mille cascades, mille ruisseaux, mille petites veines
+sinueuses.
+
+Le volume et la puissance des vagues augmentent avec l'épaisseur de
+l'eau. On peut même, connaissant leur grandeur et leur vitesse, dans
+une région donnée, en déduire jusqu'à un certain point la profondeur de
+l'eau dans cette région. (Airy.)
+
+La hauteur des vagues ordinaires peut aller jusqu'à 11 mètres. Leur
+force vient à bout des roches les plus dures; elle use leurs débris
+et finit par les arrondir; elle ballotte les galets, les froisse, les
+polit, les atténue et les réduit en sable fin, qui s'accumule dans les
+abîmes de la mer ou se dépose sur ses rives.
+
+Les vagues les plus fortes heurtent les escarpements sous-marins et
+tendent à s'élancer en fusées; mais, arrêtés et déviés par les couches
+d'eau qui les couvrent, ces courants ascendants se changent en _flots
+de fond_, lesquels se meuvent avec une effrayante vitesse et déferlent
+contre la plage avec une puissance irrésistible. Pendant la tempête de
+1822, dans la baie de Biscaye, les vagues, parties des rochers d'Arta,
+avaient jusqu'à 400 mètres d'amplitude, et par conséquent parcouraient
+20 mètres par seconde. Elles marchaient donc deux fois plus vite qu'une
+locomotive faisant dix lieues à l'heure. (Quatrefages.)
+
+D'après le colonel Emy, les flots de fond agissent par une profondeur
+de 130 mètres, et peuvent élever, au-dessus du niveau de la mer,
+des colonnes d'eau de plus de 50 mètres de hauteur, de 2 à 3000
+mètres cubes de volume, et pesant de 2 à 3 millions de kilogrammes.
+Ces flots de fond jouent un rôle considérable dans la plupart des
+phénomènes de l'Océan. On les rencontre dans toutes les mers. Ce sont
+eux, et non les ondulations de la surface, qui poussent jusqu'au
+rivage les galets, les sables, les débris des coquillages et tous les
+objets submergés. Ce sont eux encore qui, sur les bancs sous-marins,
+produisent ces _brisants_ si redoutés des matelots, qui rendent
+quelquefois impraticables, même par les temps les plus calmes, la passe
+de certaines baies. (Emy).
+
+C'est par les flots de fond qu'on a expliqué le singulier phénomène
+qui a lieu à l'embouchure des grands fleuves, appelé la _barre_ par
+les mariniers de la Seine, _mascaret_ par ceux de la Dordogne, et
+_pororoca_ par les riverains de l'Amazone.
+
+A la terminaison de ce dernier fleuve, lors des grandes marées des
+pleines et des nouvelles lunes, la mer, au lieu d'employer six heures
+à monter, atteint sa plus grande hauteur en deux ou trois minutes.
+Un flot de 4 à 5 mètres d'élévation s'étend sur toute la largeur du
+fleuve. Il est bientôt suivi de deux ou trois autres semblables, et
+tous remontent le courant avec un bruit effroyable et une rapidité
+telle, qu'ils brisent tout ce qui résiste, déracinent les arbres, et
+emportent de vastes étendues de terrain. Le pororoca se fait sentir
+jusqu'à 200 lieues dans l'intérieur des terres. (Adalbert.)
+
+Un autre terrible tourbillon de la mer a été désigné sous le nom de
+_mäström_ ou _mälström_: c'est une espèce de trombe permanente et
+éternelle qui se fait remarquer dans les mers du Nord, entre Mosken et
+le cap sud de l'archipel de Lofoden, en Norvége. Lorsque les tempêtes
+de l'ouest poussent du large une mer houleuse, et que souffle une belle
+brise de terre, de grandes vagues, hautes comme des collines, accourent
+de tous les points de l'horizon, et se précipitent les unes sur les
+autres avec une fureur inouïe, pour disparaître comme englouties dans
+un abîme. Le mäström attire les vaisseaux à une grande distance, et dès
+qu'on sent l'influence de son courant, on est irrévocablement perdu.
+Il était très-redouté des anciens, qui le nommaient _nombril de la
+mer_[1].
+
+ [1] En temps calme, le mälström est un fort courant ordinaire où
+ les étrangers se promènent en bateau.
+
+Les tremblements de terre donnent quelquefois naissance à des vagues
+gigantesques. Le 23 décembre 1854, à neuf heures quarante-cinq minutes
+du matin, la frégate russe _Diana_, qui était à l'ancre dans la baie de
+Simoda, près de Yédo (Japon), ressentit les premières atteintes d'un
+tremblement de terre. Quelques minutes après, une vague immense pénétra
+dans la baie, le niveau de l'eau s'éleva subitement, et la ville parut
+engloutie. Une seconde vague suivit la première, et quand toutes deux
+se furent retirées, il ne restait plus une maison debout. La frégate
+elle-même, qui avait talonné plusieurs fois, finit par s'échouer sur
+le rivage. Or, le même jour, quelques heures plus tard, sur la côte de
+Californie, à plus de 8000 kilomètres du Japon, les échelles de marée
+conservèrent les marques de plusieurs vagues d'une hauteur excessive.
+Il est à croire que c'étaient les mêmes vagues qui avaient causé
+l'échouage de la _Diana_, lesquelles (on en a fait le calcul) devaient
+avoir une largeur de 412 kilomètres et une vitesse de 700 kilomètres à
+l'heure. (Maury.)
+
+Il existe dans les mers trois grands courants, qui prennent naissance,
+l'un dans le grand Océan, l'autre dans l'océan Atlantique, et le
+troisième dans la mer des Indes. Ces courants sont des espèces de
+fleuves marins immenses, qui déterminent des différences très-notables
+dans la température de beaucoup de régions.
+
+Le premier a reçu le nom de _courant de Humboldt_. Parti du pôle sud,
+il longe les côtes du Chili et du Pérou. Ce courant est froid.
+
+Le courant de l'océan Atlantique atteint l'extrémité australe de
+l'Afrique, où il se partage en deux. La partie méridionale se détache
+de la côte et la contourne à distance. La branche nord suit la côte
+occidentale de l'Afrique, du sud au nord. Dans la région équatoriale,
+elle change de direction, traverse l'océan Atlantique dans sa plus
+grande largeur, de l'est à l'ouest, et remonte la côte du Brésil, où
+elle se partage en deux. Ce courant est appelé _courant équinoxial_. Le
+courant nord suit les côtes du Brésil, de la Guyane, entre dans la mer
+des Antilles, se dirige vers la baie de Honduras, traverse le golfe du
+Mexique, et prend alors le nom de _Gulf-stream_. Il sort par le canal
+de Bahama, et court, en s'élargissant et avec une grande rapidité, au
+nord-est. Sa vitesse est plus grande que celle du Mississippi ou de
+l'Amazone. On dit qu'il fait cinq milles à l'heure. Il n'existe pas
+sur la terre un cours d'eau plus majestueux. Le Gulf-stream se jette
+dans l'océan Arctique. Ses dernières branches vont se perdre sur les
+côtes occidentales du Spitzberg. Ce courant est chaud. En longeant
+adroitement, avec sa barque, le bord de ce fleuve marin, un matelot
+pourrait tremper en même temps l'une de ses mains dans l'eau chaude et
+l'autre dans l'eau froide.
+
+On a vu le Gulf-stream amener jusque sur les côtes de l'Écosse les
+débris d'un vaisseau de guerre anglais, le _Tilbury_, qui fut détruit
+par un incendie dans le voisinage de la Jamaïque. (Schleiden.)
+
+Le courant de la mer des Indes se dirige à l'est, et rencontre la côte
+occidentale de la Nouvelle-Hollande. Une partie de ses eaux longe le
+sud de ce continent, et retombe dans le courant circulaire du grand
+Océan. L'autre partie remonte au nord, suit l'équateur, de l'est à
+l'ouest, descend au sud, en passant entre l'Afrique et Madagascar,
+contourne la pointe sud de l'Afrique, et va se jeter dans le courant de
+l'océan Atlantique.
+
+«L'eau, dans son mouvement, n'est pas seulement le principal, mais
+aussi le plus fort et le plus terrible des éléments.» (Pindare.)
+
+
+VIII
+
+La mer se congèle vers les pôles, et revêt alors un caractère tout
+particulier. Ce phénomène semble naître à mesure que la salure diminue
+et que le mouvement de rotation devient moins rapide. On rencontre
+déjà, vers le 40e degré de latitude, de gros morceaux de glace
+flottant sur la mer. Ces morceaux ont été détachés de quelque région
+plus septentrionale et entraînés par les courants qui vont du pôle
+à l'équateur. A 50°, il est assez ordinaire de voir les bords de la
+mer se couvrir de glace. A 60°, les golfes et les mers intérieures se
+gèlent souvent sur toute leur surface. A 70°, les glaçons flottants
+deviennent très-nombreux et très-gros. Ils forment quelquefois de
+véritables îles, lesquelles peuvent offrir jusqu'à une demi-lieue de
+diamètre. Enfin, vers le 80e degré, on trouve généralement des glaces
+fixes, c'est-à-dire accumulées, arrêtées et soudées.
+
+Les glaces polaires sont teintes des couleurs les plus vives: on dirait
+des blocs de pierres précieuses. On y trouve l'éclat du diamant et les
+nuances éblouissantes du saphir et de l'émeraude. Ces amas d'eau solide
+forment tantôt de vastes champs, tantôt des montagnes élevées.
+
+Les champs de glace composent souvent des bancs immenses. Ces champs
+sont quelquefois parfaitement unis, sans fissure, ni creux, ni
+monticules. Scoresby en a vu un flottant, sur lequel une voiture aurait
+pu parcourir trente-cinq lieues en ligne droite, sans le moindre
+empêchement. Cook en a trouvé un autre, étroit, qui joignait l'Asie à
+l'Amérique septentrionale.
+
+Lorsque ces masses immenses viennent à se rencontrer, il en résulte des
+chocs épouvantables dont le fracas est semblable à celui du tonnerre.
+
+[Illustration: ASPECT DES GLACES AU PÔLE.]
+
+Les montagnes de glace sont produites par les îles. Ces dernières,
+glissant les unes sur les autres, finissent par former des
+accumulations gigantesques qui s'élèvent jusqu'à 40 mètres. Ces
+masses flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de figure,
+pour ainsi dire, à chaque instant. Elles se heurtent, se poussent,
+se brisent ou se soudent. Les montagnes de glace ont communément
+une surface carrée taillée à pic du côté de l'Océan. De loin, elles
+représentent de gigantesques découpures blanches qui entament la
+voûte bleue du ciel. Vues de près, elles offrent une surface unie ou
+hérissée de mamelons. On dirait des pyramides de cristal ou de diamant,
+des colonnes élancées, des aiguilles pointues, ou bien des édifices
+bizarres et majestueux, avec des arcades, des frontons, des chapiteaux.
+Mais bientôt ces pyramides se fendent et s'écroulent, une colonne
+s'affaisse et s'arrondit, une aiguille se transforme en escalier, un
+édifice se change en champignon..... Spectacle toujours imposant, où
+l'inconstance des formes rivalise avec leur variété, et la grandeur des
+blocs avec leur bizarrerie.
+
+Scoresby s'est souvent amusé à plonger ses matelots dans la
+stupéfaction, en allumant sa pipe avec un glaçon taillé. Il
+dégrossissait le morceau à la hache, le raclait avec un couteau, et le
+polissait avec la chaleur de la main, en le soutenant avec un gant de
+laine. Un jour, il se procura de la sorte une lentille merveilleusement
+transparente, de 35 centimètres de diamètre.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE II
+
+LA VIE DANS LA MER.
+
+ «Que les eaux produisent en toute abondance des animaux qui aient
+ vie et qui se meuvent!»
+
+ (_Genèse._)
+
+
+I
+
+A l'aspect de la haute mer, libre de tout rivage, celui qui aime
+à créer en lui-même un monde à part où puisse s'exercer librement
+l'activité spontanée de son âme, celui-là se sent rempli de l'idée
+sublime de l'infini. Son regard cherche surtout l'horizon lointain. Il
+y voit le ciel et l'eau qui s'unissent en un contour vaporeux où les
+astres montent et descendent, paraissent et disparaissent tour à tour.
+Mais bientôt cette éternelle vicissitude de la nature réveille en lui
+le vague sentiment de tristesse qui est au fond de toutes les joies de
+notre cœur. (Humboldt.)
+
+Des émotions d'un autre genre, et tout aussi sérieuses, sont produites
+par la contemplation et par l'étude des innombrables êtres organisés
+qui peuplent l'Océan.
+
+En effet, cette immense masse d'eau qu'on appelle la _mer_ n'est pas un
+vaste désert liquide. La vie habite dans son sein, comme elle habite
+sur la terre. Elle y règne en souveraine, avec ses épanouissements, son
+luxe et ses agitations.
+
+La vie plaît à Dieu. C'est la plus belle, la plus brillante, la plus
+noble et la plus incompréhensible de ses manifestations.
+
+On l'a dit il y a bien longtemps, la vie est partout, et le monde
+n'est rien que par la vie. Les êtres qui en jouissent la transmettent
+fidèlement à d'autres êtres, leurs enfants et leurs successeurs, qui en
+seront comme eux les dépositaires ou les usufruitiers. Le merveilleux
+héritage traverse ainsi les années et les siècles, sans être dénaturé
+ni amoindri, et le globe possède toujours la même quantité de vie qui
+lui a été si libéralement distribuée.
+
+On sait ce que produit la vie, mais on ignore ce qu'elle est
+(Lamartine), et cette ignorance est peut-être l'aiguillon puissant qui
+excite notre curiosité et provoque nos études.
+
+Au sein de toute chose animée, il se livre un combat incessant et muet,
+entre la vie, qui assimile, et la mort, qui désagrége. La première est
+d'abord la plus puissante, elle maîtrise la matière. Cependant son
+règne est limité; elle s'affaiblit graduellement avec l'âge, et finit
+par s'éteindre avec le temps: alors les lois physiques et chimiques
+reprennent le dessus et détruisent l'organisation. Mais les éléments
+de cette dernière, d'abord inertes, sont bientôt ressaisis et remis en
+œuvre par une nouvelle vie. Ainsi, chaque plante, chaque animal se lie
+avec le passé et se confond avec l'avenir; car toute génération qui
+surgit n'est que le corollaire de celle qui expire et le prélude d'une
+autre qui va naître. La vie est le séminaire de la mort. La mort est la
+nourrice de la vie.
+
+
+II
+
+La vie ne s'est pas manifestée sur le globe au moment même où il a
+été formé. Elle a paru tard; elle n'est venue qu'après les autres
+phénomènes naturels. Pour la recevoir, il fallait un sol convenablement
+préparé et un ensemble déterminé de conditions physiques et chimiques.
+
+L'apparition et la diffusion des êtres vivants n'ont pas marché au
+hasard, elles ont suivi un ordre rigoureux. La connaissance des débris
+fossiles a jeté le plus grand jour sur ce développement régulier et
+progressif de l'organisation. L'évolution des êtres vivants a commencé
+par les plus rudimentaires. Les couches très-anciennes de la terre ne
+recèlent rien qui ait vécu; les traces des corps organisés n'existent
+que dans des terrains de formation relativement récente. Les végétaux
+se montrent les premiers, et, parmi ces végétaux, ce sont d'abord les
+plus inférieurs. Paraissent ensuite les animaux, et en première ligne
+ceux qui se rapprochent le plus du règne végétal, et qui appartiennent,
+par conséquent, aux tribus les moins parfaites. Ainsi, les combinaisons
+de la vie, d'abord simples, sont devenues de plus en plus compliquées,
+jusqu'au moment de la création de l'homme, cet admirable chef-d'œuvre
+de l'organisation.
+
+Si l'on met au printemps, dans une soucoupe exposée à l'air et à la
+lumière, une certaine quantité d'eau pure, on voit bientôt se produire
+des nuages légèrement jaunâtres ou verdâtres. Ces nuages, examinés au
+microscope, présentent des milliers de végétaux agglomérés. Bientôt
+naissent des animalcules qui nagent au milieu de ces nuages vivants et
+se nourrissent de leur substance; puis se forment d'autres animalcules
+qui poursuivent et dévorent les premiers.
+
+En résumé, la vie transforme la matière brute en matière organisée.
+Les végétaux apparaissent tout d'abord; puis viennent les animaux
+herbivores, puis les animaux carnassiers. La vie entretient la vie. La
+mort des uns alimente le développement des autres. Car tout s'enchaîne,
+tout s'entr'aide, tout se métamorphose dans le monde organisé comme
+dans le monde minéral, et il en résulte une harmonie générale toujours
+profonde, toujours la même et toujours digne de notre admiration. Dieu
+seul est permanent, tout le reste est transition.
+
+
+III
+
+Les eaux ont beaucoup plus d'habitants que les parties solides de la
+terre[2]. Sur une surface moins variée que celle des continents, la mer
+renferme dans son sein une exubérance de vie dont aucune autre région
+du globe ne pourrait donner l'idée (Humboldt).
+
+ [2] La vie est partout sur une plage:
+ La vie est partout dans nos lits.
+
+ (AUTRAN.)
+
+La vie s'épanouit au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest.
+Partout les mers sont peuplées; partout, au sein de l'abîme, s'agitent
+et s'ébattent des créatures qui se correspondent et s'harmonisent;
+partout le naturaliste trouve à s'instruire et le philosophe à méditer;
+et ces changements mêmes ne font qu'imprimer davantage dans notre
+âme un sentiment de reconnaissance pour l'Auteur de l'univers. (J.
+Franklin.)
+
+Oui, les rives de l'Océan et ses profondeurs, ses plaines et ses
+montagnes, ses vallées et ses précipices, même ses ruines, sont animés
+et embellis par d'innombrables êtres organisés. Ce sont d'abord des
+plantes solitaires ou sociales, dressées ou pendantes, étalées en
+prairies, groupées en oasis ou rassemblées en immenses forêts. Ces
+plantes protégent et nourrissent des millions d'animaux qui rampent,
+qui courent, qui nagent, qui volent, qui s'enfoncent dans le sable,
+s'attachent à des rochers, se logent dans des crevasses ou se
+construisent des abris; qui se recherchent ou se fuient, se poursuivent
+ou se battent, se caressent avec amour ou se dévorent sans pitié.
+
+Charles Darwin remarque, avec raison, que nos forêts terrestres
+n'entretiennent pas, à beaucoup près, autant d'animaux que celles de la
+mer.
+
+L'Océan, qui est pour l'homme l'_élément de l'asphyxie et de la mort_,
+est, pour des milliards d'animaux, un élément de vie et de santé. _Il y
+a de la joie dans ses flots; il y a du bonheur sur ses rives; il y a du
+bleu partout!_
+
+
+IV
+
+La mer influe sur ses nombreux habitants, végétaux ou animaux, par
+sa température, par sa densité, par sa salure, par son amertume, par
+l'agitation de ses flots et par la rapidité de ses courants.
+
+On a vu, dans le chapitre qui précède, que les eaux marines ne se
+congèlent qu'à la surface, et qu'à 1000 mètres de profondeur, il existe
+une température permanente, la même sous toutes les latitudes. D'un
+autre côté, on a reconnu que l'effet des agitations les plus puissantes
+et celui des ouragans les plus forts s'étendent tout au plus à 25
+mètres de profondeur (Bergmann). D'où il résulte que les végétaux et
+les animaux, en descendant plus ou moins, suivant le froid ou les
+mouvements qui les dérangent, peuvent toujours avoir un milieu qui leur
+convienne.
+
+Les hôtes de la mer se distinguent par une mollesse particulière.
+Certaines plantes pélagiques ne présentent qu'une faible, une
+très-faible consistance; un grand nombre se transforment, par
+l'ébullition dans l'eau, en une sorte de gelée. Les animaux marins
+offrent une chair plus ou moins flasque; beaucoup semblent n'être
+composés que d'un mucilage diaphane. Le squelette des espèces les plus
+parfaites est plus ou moins flexible et plus ou moins cartilagineux;
+il ressemble rarement, quant au poids et à la consistance, aux os
+des vertébrés terrestres. Cependant les coquilles et les coraux sont
+remarquables par leur solidité pierreuse. Parmi les corps organisés
+marins, se trouvent donc à la fois, et les plus mous, et les plus durs!
+
+La répartition des êtres organisés nourris par l'Océan est soumise à
+des lois fixes. On ne trouve pas, sur les côtes, les mêmes espèces
+qu'on rencontre éloignées des continents, ni à la surface celles qui se
+cachent dans les profondeurs.
+
+Quelle immense variété de tailles, de formes et de couleurs, depuis
+la végétation presque invisible qui sert de nourriture aux petits
+coquillages, jusqu'aux algues élancées, longues de 50 mètres, depuis
+l'infusoire microscopique jusqu'à la baleine gigantesque!
+
+On trouve dans la mer animée de l'unité et de la diversité, qui
+constituent le beau; de la grandeur et de la simplicité, qui forment le
+sublime; de la puissance et de l'immensité, qui commandent le respect.
+(Lacépède.)
+
+On a décrit et figuré bien des plantes et bien des animaux. Mais
+combien en reste-t-il encore à figurer et à décrire? Depuis plus de
+deux mille ans que les recherches se multiplient et se succèdent sans
+interruption, combien la science ne laisse-t-elle pas encore à désirer,
+même pour amener les connaissances déjà acquises au degré de perfection
+dont elles sont susceptibles! (Lamarck.)
+
+
+V
+
+Lorsque la marée se retire des bords de l'Océan, la mer abandonne
+sur la plage quelques-uns des êtres si nombreux qu'elle abrite dans
+son sein. Le naturaliste et l'amateur peuvent, dans les premiers
+moments, recueillir une foule de végétaux et d'animaux avec tous leurs
+caractères, toutes leurs couleurs et toutes leurs propriétés.
+
+Les populations riveraines y trouvent les éléments de leur nourriture,
+de leur commerce ou de leur industrie. Aussi s'empressent-elles
+d'accourir à la marée basse. Les villages et les hameaux les plus
+rapprochés y envoient tout leur contingent. Hommes et femmes, vieux
+et jeunes, chacun est propre à la récolte, suivant ses forces et son
+activité. On s'arme de bâtons, de perches et de pioches; on apporte
+des corbeilles, des paniers, des sacs, même des filets. On amène des
+brouettes et des chariots.
+
+[Illustration: FILETS DE PÊCHE.]
+
+Des pêcheurs ramassent les _Zostères_ rubanées, les _Ulves_
+membraneuses, les _Fucus_ rembrunis, et en font des chargements
+considérables. D'autres recueillent les petits coquillages disséminés
+sur la grève. Les jeunes garçons enlèvent adroitement sur les
+rochers, des _Rans_ ou _Buccins_, des _Vignettes_ ou _Turbos_, et des
+_Oreilles de mer_ ou _Ormiers_. Ils détachent aussi des _Bénicles_
+ou _Patelles_. Les jeunes filles font la chasse aux _Mactres_, aux
+_Cythérées_ et aux _Bucardes_. Des femmes entrent dans l'eau jusqu'à
+mi-jambes, et vont arracher des quantités considérables de _Modioles_
+et de _Moules_.
+
+On retourne les pierres, ou bien on sonde les crevasses avec un crochet
+attaché au bout d'une latte. On y surprend des _Poulpes_, des _Sèches_
+et des _Calmars_, quelquefois même des _Anguilles de mer_ ou _Congres_,
+qui s'y sont réfugiés.
+
+On explore les petites mares que la mer a formées en se retirant. On
+y plonge une pochette longuement emmanchée; on y promène un filet à
+mailles très-petites, et l'on s'empare ainsi des animaux qui s'y sont
+attardés, mollusques, crustacés ou poissons.
+
+Des hommes creusent le sable, et mettent à nu des _Oursins_, des
+_Donaces_ et des _Manches de couteau_.
+
+
+VI
+
+Dans la Méditerranée et dans les petites mers, la marée est nulle
+ou presque nulle, au grand détriment des populations du voisinage.
+Il existe, d'ailleurs, un grand nombre de végétaux et d'animaux,
+appartenant à la haute mer, que les flots ou les courants n'amènent
+presque jamais sur la plage. Il en est d'autres tellement fugaces ou si
+fortement collés à leurs rochers, qu'on ne peut bien les étudier que
+dans les endroits mêmes qu'ils habitent. Il faut aller les surprendre
+flottant à la surface des eaux ou retirés dans leurs mystérieux asiles.
+Voilà pourquoi les naturalistes sérieux doivent étudier beaucoup de
+productions vivantes de l'eau salée au sein même de la mer, et non sur
+les rivages.
+
+La plupart des explorateurs emploient dans ce but la drague, la sonde
+et d'autres engins propres à racler et à briser les rochers les plus
+durs.
+
+[Illustration: DRAGUEURS.]
+
+Dans son voyage sur les côtes de la Sicile, M. Milne Edwards a eu
+l'excellente idée de se servir de l'appareil inventé par le colonel
+Paulin, ancien commandant des pompiers de Paris. Cet appareil consiste
+en un casque métallique pourvu d'une visière de verre, et par
+conséquent transparente, qui se fixe au cou à l'aide d'un tablier de
+cuir maintenu par un collier rembourré. Ce casque est une véritable
+cloche à plongeur en miniature. Il communique avec une pompe foulante
+au moyen d'un tube flexible. Quatre hommes sont employés au service de
+cette pompe: deux la mettent en exercice, pendant que les deux autres
+se reposent. D'autres hommes tiennent l'extrémité d'une corde (qui
+passe dans une poulie attachée à une certaine élévation), laquelle
+permet de hisser rapidement le plongeur. Un observateur vigilant tient
+dans la main le petit cordon destiné aux signaux. L'immersion du
+plongeur est facilitée par de lourdes semelles de plomb, lesquelles
+favorisent en même temps la station verticale au fond de la mer. Il
+faut près de deux minutes pour retirer un homme de l'eau et pour le
+débarrasser de son casque. M. Milne Edwards se faisait descendre, avec
+cet appareil, jusqu'à 8 ou 9 mètres de profondeur. Ses recherches
+ont été couronnées du succès le plus complet. Dans ses excursions
+sous-marines, ce savant naturaliste a pu étudier sur place, dans leurs
+retraites les plus cachées et en apparence les moins accessibles,
+des animaux rayonnés, des mollusques, des crustacés, des annélides,
+surtout des larves et des œufs, et a contribué puissamment à faire
+connaître les développements, les fonctions et les mœurs d'un certain
+nombre d'habitants de la mer, que leur séjour et leur manière de vivre
+semblaient soustraire pour toujours à nos investigations.
+
+On a proposé, dans ces derniers temps, pour tous les travaux qui
+exigent un séjour plus ou moins long au sein des eaux, le bateau
+plongeur de MM. Lamiral et Payerne. Ce bateau est un réservoir d'air
+atmosphérique comprimé, qu'on descend à différentes profondeurs. Il
+fournit les éléments de la respiration, sans communication extérieure;
+il favorise le contact direct avec les objets submergés et permet
+facilement la locomotion sous l'eau.
+
+
+VII
+
+On peut encore étudier les êtres vivants abrités par la mer, en les
+conservant dans des vases convenables. C'est à M. Charles des Moulins
+(de Bordeaux) qu'on doit la possibilité de ces éducations à domicile
+(1830).
+
+Quand on place dans un bocal rempli d'eau douce, des mollusques, des
+crustacés ou des poissons, on voit, au bout de quelques jours, le
+liquide perdre sa transparence et sa pureté, et se corrompre peu à peu.
+Il faut nécessairement changer ce dernier de temps à autre, changement
+qui dérange, fait souffrir et même périr les animaux. L'eau nouvelle,
+d'ailleurs, n'offre pas toujours la même composition, ni la même
+aération, ni la même température que l'eau remplacée. M. Charles des
+Moulins a proposé de mettre dans le vase un certain nombre de plantes
+aquatiques, flottantes ou submergées, par exemple des lentilles d'eau,
+des volants d'eau, des potamogets. Ces plantes agissent sur le liquide
+en sens inverse des animaux qui l'habitent. On sait que les végétaux
+assimilent le carbone, en décomposant l'acide carbonique, produit de
+la respiration des animaux, et dégagent l'oxygène indispensable à ces
+derniers. De cette manière, on n'a plus besoin de changer le liquide,
+ni même de l'agiter, et l'on ne trouble pas ses habitants.
+
+M. Dujardin, en 1838, M. Thysme, en 1846, et M. Warrington, en 1849,
+ont eu l'heureuse idée de faire pour l'eau salée ce que M. Ch. des
+Moulins avait conseillé pour l'eau douce. Il va sans dire que les
+plantes dont ils se servent sont des ulves et des fucus. Enfin, M.
+Philippe Henri Gosse et M. Bowerbank ont imaginé des réservoirs sur une
+plus grande échelle, espèces de bassins transparents auxquels ils ont
+donné le nom d'_aquariums_.
+
+Les aquariums sont pour les populations aquatiques ce que les volières
+sont pour les oiseaux. Seulement, au lieu de cages de fer, ce sont des
+cages de verre, et au lieu d'air, c'est de l'eau. (Millet.)
+
+Les aquariums de cabinet affectent généralement une forme
+rectangulaire. Qu'on se représente des bassins dont le fond est une
+table d'ardoise ou une lame de zinc. Quatre colonnettes de fonte ou de
+fer soutiennent quatre glaces verticales, surmontées par un encadrement
+de métal. Ce sont des maisons de verre qui dévoilent, avec tous leurs
+secrets, les mouvements, les mœurs, les habitudes du monde aquatique.
+
+[Illustration: AQUARIUM.]
+
+Afin d'élever un plus grand nombre d'animaux, et pour imiter jusqu'à
+un certain point l'agitation des eaux et leur incessante aération,
+on a imaginé de renouveler le liquide petit à petit et d'une manière
+continue, à l'aide d'un appareil spécial. On fait arriver l'eau, soit
+en un filet plus ou moins grêle, soit seulement goutte à goutte. Le
+liquide s'échappe par un trop-plein.
+
+On a soin de placer, dans le réservoir, des pierres creuses, des
+tuyaux, pour offrir des abris aux animaux qui fuient la lumière. On
+peut aussi former des écrans, soit avec une planche ou une lame de
+carton, soit avec une pièce d'étoffe ou un verre dépoli. On ménage sur
+l'écran quelques petites ouvertures qui permettent d'observer sans
+être vu. De cette manière on ne dérange en aucune façon les fonctions
+des animaux, et l'on saisit tous les détails de leur vie intérieure.
+C'est en réalité la maison de verre des sages de l'antiquité (Millet).
+
+Il est bon d'appliquer un couvercle sur l'aquarium, pour arrêter les
+animaux qui pourraient en sortir, soit en sautant, soit en rampant, et
+pour empêcher la poussière de tomber sur l'eau, de s'y accumuler et de
+pénétrer dans sa masse.
+
+En 1853, M. Mitchell, secrétaire de la Société zoologique de Londres,
+construisit dans le jardin de Regent's Park un aquarium avec des
+dimensions qu'on n'avait pas encore employées. Le succès de ce petit
+musée vivant de la mer excita en Angleterre de véritables transports
+d'admiration (Rufz de Lavison).
+
+Le plus grand, le plus beau et le plus complet des aquariums établis
+jusqu'à ce jour, est celui du Jardin zoologique du bois de Boulogne, à
+Paris, inauguré le 3 octobre 1861.
+
+Qu'on se figure un bâtiment, solidement construit en pierre, de
+40 mètres de long sur 10 de large, offrant une rangée de quatorze
+réservoirs, d'ardoise d'Angers, alignés du côté du nord. Ces réservoirs
+sont à peu près cubiques, et offrent des devants de forte glace de
+Saint-Gobain, qui permettent de voir l'intérieur. Ils sont éclairés par
+le haut: il en résulte un demi-jour verdâtre, uniforme, mystérieux,
+qui donne une idée exacte des faibles clartés sous-marines. Chaque
+réservoir contient environ 900 litres d'eau; il est garni de rochers
+disposés un peu en amphithéâtre et d'une manière pittoresque. Sur ces
+rochers s'étalent ou s'élèvent diverses espèces de plantes aquatiques.
+Les réservoirs ont dans le fond une couche de galets, de gravier et de
+sable, pour donner à certains animaux des retraites suffisantes.
+
+Dix de ces réservoirs sont destinés aux animaux marins.
+
+La quantité d'eau employée est d'environ 22 700 litres. Cette eau n'est
+jamais changée, mais elle est sans cesse en mouvement, elle circule.
+Ce mouvement est produit de la manière suivante. On profite d'un
+courant d'eau amené par le grand tuyau de la concession qui alimente
+le bois de Boulogne. Cette eau, soumise à une forte pression, comprime
+une certaine masse d'air. Cet air, dès qu'on lui permet d'agir sur
+une partie de l'eau de mer contenue dans un cylindre fermé qui se
+trouve au-dessous du niveau de l'aquarium, la fait monter et entrer
+avec une grande force dans chaque réservoir, où elle s'introduit par
+un petit jet. L'eau de mer, pressée, absorbe beaucoup d'air, qu'elle
+entraîne avec elle dans les réservoirs. Un tuyau placé dans un coin de
+ces derniers reçoit le trop-plein du liquide, et le conduit dans un
+filtre de charbon très-serré, d'où il passe dans un grand réservoir
+souterrain, de fonte, doublé de gutta-percha. De là, l'eau revient
+au cylindre fermé, y subit encore la pression de l'air, et remonte
+de nouveau dans l'aquarium. Les cylindres étant sous terre, on y
+maintient facilement une température égale de 16 degrés centigrades
+environ: ce qui est à peu près la température uniforme de l'eau dans
+l'Océan. Pendant l'hiver, le bâtiment de l'aquarium est chauffé
+artificiellement. (Lloyd.)
+
+A l'aide d'une disposition très-simple, on peut, dans chaque réservoir,
+diminuer la quantité de l'eau, et imiter le flux et le reflux de la
+mer. On peut même, en baissant considérablement le liquide, exposer
+périodiquement certains animaux à l'air atmosphérique.
+
+Dans cette circulation et cette agitation de l'eau, sa masse tend à
+diminuer par l'évaporation. Les matières qu'elle contient restant dans
+le liquide, ce dernier finirait par devenir trop salé. Pour remédier
+à cet inconvénient, on y ajoute de l'eau pure. A l'aide d'un appareil
+spécial, on fait entrer de temps en temps, dans le grand réservoir,
+une certaine quantité d'eau pluviale qui vient du toit du bâtiment. Un
+hydromètre indique le moment où cette addition d'eau douce est devenue
+nécessaire.
+
+«_La lengua no basta para decir, ni la mano para escribir todas las
+maravillas del mar!_» (Christophe Colomb.)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE III
+
+LA PHOSPHORESCENCE DE LA MER.
+
+ Lumière sans feu, mais pas sans vie.
+
+
+I
+
+Les Infusoires sont une des principales causes de ce beau phénomène
+que présente la mer dans les pays chauds, surtout pendant l'été; nous
+voulons parler de la _phosphorescence_.
+
+Dès que le soleil a disparu de l'horizon, des essaims innombrables
+d'animalcules lumineux sont attirés à la surface du liquide par
+certaines circonstances météorologiques (Humboldt). Une nouvelle clarté
+surgit du sein des flots. On dirait que l'Océan essaye de rendre
+pendant la nuit les torrents de lumière qu'il a reçus pendant le jour.
+Mais cette lumière étrange n'éclaire pas uniformément le milieu dans
+lequel elle se produit; elle naît çà et là par une foule de points qui
+tout à coup s'allument et scintillent.
+
+Quand la mer est bien tranquille, on croit voir à sa surface des
+millions de vives étincelles qui flottent et se balancent, et, au
+milieu d'elles, de capricieux feux follets qui se poursuivent et se
+croisent. Ces soudaines apparitions se réunissent, se séparent, se
+rejoignent, et finissent par former une vaste nappe de phosphorescence
+bleuâtre ou blanchâtre, pâle et vacillante, au sein de laquelle
+se font distinguer encore, d'espace en espace, de petits soleils
+éblouissants qui conservent leur éclat.
+
+Quand la mer est très-agitée, les flots semblent s'embraser. Ils
+s'élèvent, roulent, bouillonnent, et se brisent en flocons d'écume
+qui brillent et disparaissent comme les bluettes d'un immense foyer.
+En déferlant sur les rochers du rivage, les vagues les ceignent d'une
+bordure lumineuse: le moindre écueil a son cercle de feu. (Quatrefages.)
+
+Rien n'est gracieux comme une troupe de Dauphins qui se jouent au
+milieu de la nuit, frappant, divisant, éparpillant, pulvérisant cette
+onde merveilleuse. (Humboldt.)
+
+Chaque coup de rame fait jaillir de l'Océan des jets de lumière: ici
+faibles, peu mobiles et presque contigus; là resplendissants, vagabonds
+et dispersés comme un semis de perles chatoyantes.
+
+Les roues des bateaux à vapeur agitent, soulèvent et précipitent des
+gerbes enflammées. Quand un vaisseau fend les ondes, il pousse devant
+lui deux vagues de phosphore liquide; il trace en même temps, derrière
+sa poupe, un long sillon de feu qui s'efface avec lenteur, comme la
+queue d'une comète!
+
+Quel beau sujet d'études pour les savants, et quelle admirable source
+d'inspirations pour les poëtes!
+
+Lorsque la _Vénus_ mit à l'ancre à Simon's-town, la mer exhalait une
+phosphorescence si abondante, que la chambre des naturalistes de
+l'expédition semblait éclairée par une torche.
+
+L'eau brillante, puisée dans un seau, présente en coulant l'aspect du
+plomb fondu (Quatrefages). Quand on y plonge la main, on la retire
+couverte de corpuscules lumineux et dégouttante de diamants vivants.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. III.
+ P. Lackerbauer del. Picart. fac-simile sc.
+
+ FLORE DE LA MER.
+
+ 1 Dictyota dichotoma. (_Greville._)
+ 2 Padina pavonia. (_Lamouroux._)
+ 3 Laminaria saccharina. _(Agardh._)
+ 4 Alaria esculenta. (_Greville._)
+ 5 Laminaria digitata. (_Agardh._)
+ 6 Macrocystis Humboldii. (_Agardh._)
+ 7 Lessonia fuscescens. (_Bory._)
+ 8 Lessonia ovata. (_Hook._)
+ 9 Macrocystis luxurians. (_Hook. fils et Harv._)
+
+ _Imp. Geny Gros r. du Plâtre 28, Paris._]
+
+Certains animalcules, doués d'une phosphorescence peu marquée, peuvent,
+lorsqu'ils sont très-nombreux, rendre les eaux tout à fait blanches.
+Ce phénomène est désigné par les marins hollandais sous le nom de _mer
+de lait_ ou _mer de neige_. Les bestioles dont il s'agit, offrent à
+peine un ou deux dixièmes de millimètre de longueur et l'épaisseur
+d'un cheveu. Ce sont des géants parmi les Infusoires! Elles adhèrent
+les unes aux autres par les extrémités, et forment de longues files
+quelquefois extrêmement nombreuses.
+
+En 1854, dans le golfe du Bengale, le capitaine Kingmann navigua
+pendant trente milles au milieu d'une énorme tache blanche: c'était une
+mer de lait.
+
+Dans la nuit du 20 au 21 août 1860, M. Trébuchet, commandant la frégate
+_la Capricieuse_, en rade d'Amboine, fut témoin d'un magnifique
+spectacle de même genre, qui dura jusqu'au lever du jour. L'Océan
+ressemblait à certaines plaines de terrain crayeux fortement éclairées
+par la lune.
+
+
+II
+
+La _Noctiluque miliaire_ est un des Infusoires pélagiens qui
+contribuent le plus à la phosphorescence de la mer (Rigaut, Suriray).
+Cet animalcule, oublié par Cuvier dans son _Règne animal_, a été
+rapproché par les naturalistes, tantôt des Anémones[3], et tantôt des
+Méduses[4] et des Foraminifères[5]. Dans 30 centimètres cubes d'eau, il
+peut en exister 25 000!...
+
+ [3] Voyez le chapitre XII.
+
+ [4] Voyez le chapitre XIII.
+
+ [5] Voyez le chapitre VI.
+
+[Illustration: NOCTILUQUE MILIAIRE
+
+(_Noctiluca miliaris_ Lamarck).]
+
+La Noctiluque paraît, au premier abord, comme un globule de gelée
+transparente[6]. Avec un grossissement un peu fort, on distingue sa
+forme sphérique plus ou moins régulière, un peu déprimée et légèrement
+ombiliquée en dessous. Au centre de l'ombilic se trouve la bouche,
+qui communique avec un œsophage en forme d'entonnoir. Il en sort un
+tentacule filiforme, très-grêle, mobile, qui naît dans cet endroit,
+comme la queue dans une pomme. Ce tentacule semble tubuleux. Blainville
+suppose qu'il est terminé par un suçoir: ce serait alors une espèce de
+trompe.
+
+ [6] Ce globule présente de 1/5e à 1/3 de millimètre de diamètre.
+
+Dans certaines contractions, le corps devient réniforme; dans d'autres,
+il perd son tentacule.
+
+La Noctiluque offre çà et là, dans son intérieur, des granules,
+probablement des germes, et des points lumineux. Ceux-ci paraissent et
+disparaissent avec rapidité: la moindre agitation détermine leur éclat.
+Ces points forment tout au plus la vingt-cinquième ou la trentième
+partie du grand diamètre du globule. Les Noctiluques émaillent la
+surface de l'eau comme de petites constellations tombées du firmament.
+
+
+III
+
+Les Infusoires, on le sait aujourd'hui, ne sont pas les seuls animaux
+producteurs de la phosphorescence. Cet état brillant de la mer est
+encore déterminé par des Méduses, des Astéries, des Mollusques, des
+Néréides, des Crustacés et même des Poissons[7]..... Ces animaux
+engendrent la lumière comme la Torpille engendre l'électricité. Ils
+multiplient et diversifient les effets du phénomène. La lumière qu'ils
+produisent passe tantôt au verdâtre, tantôt au rougeâtre. A certains
+moments, on croit voir, dans le sombre royaume, des disques rayonnants,
+des plumets étoilés, des franges flamboyantes. Plusieurs animaux
+paraissent de loin comme des masses métalliques rougies à blanc, ou
+comme des bouquets de feu lançant des étincelles. Il y a des festons
+de verres de couleur comparables aux guirlandes de nos illuminations
+publiques, et des météores incandescents, allongés ou globuleux, qui se
+poursuivent à travers les vagues, montent, descendent, s'atteignent,
+se groupent, se confondent, se disjoignent, décrivent mille courbes
+capricieuses, et s'éteignent pour se rallumer et se poursuivre de
+nouveau.
+
+ [7] Viviani a trouvé (seulement dans les parages de Gênes) quatorze
+ espèces d'animaux phosphoriques. MM. Van Beneden et de Quatrefages
+ en signalent une soixantaine.
+
+
+IV
+
+Spallanzani a fait un grand nombre d'expériences sur la lumière des
+Méduses[8], particulièrement sur celle de l'_Aurélie phosphorique_[9].
+Il a reconnu que cette remarquable propriété réside dans les grands
+bras ou tentacules, dans la zone musculaire du corps et dans la cavité
+de l'estomac. Le reste de l'animal ne brille que par réverbération.
+La source de la phosphorescence est due à la sécrétion d'un liquide
+visqueux qui suinte à la surface des organes. Si l'on mêle cette humeur
+à d'autres liquides, ceux-ci deviennent plus ou moins lumineux. Une
+seule Aurélie, pressée dans 850 grammes de lait de vache, rendit ce
+lait si brillant, qu'on put lire une lettre à un mètre de distance.
+
+ [8] Voyez le chapitre XIII.
+
+ [9] _Aurelia phosphorica_ Péron et Lesueur.
+
+Pline savait que les _Pholades dattes_[10], petits mollusques à deux
+valves dont nous parlerons bientôt, présentent aussi une clarté
+phosphorescente, qui se répand sur les lèvres des personnes qui mangent
+ces pauvres bêtes. Il nous apprend que cette même lueur brille sur
+les habits, lorsqu'ils sont mouillés par quelques gouttes du fluide
+phosphorescent échappé de l'animal.
+
+ [10] _Pholas dactylus_ Linné.
+
+Réaumur, après avoir manié quelque temps une Pholade, se lava les
+mains dans un vase d'eau. Ayant porté cette eau dans l'obscurité, elle
+répandit une lueur d'un blanc bleuâtre.
+
+M. Milne Edwards ayant mis dans l'alcool des Pholades vivantes, la
+matière lumineuse qui suinta du corps de ces mollusques descendit dans
+le fond du bocal, et y forma une couche d'un éclat aussi vif qu'au
+contact de l'air.
+
+
+V
+
+La plupart des animaux lumineux paraissent maîtres de leur
+phosphorescence, comme les Vers luisants de leur petit fanal; car
+plusieurs d'entre eux en augmentent ou en diminuent l'intensité,
+suivant les circonstances, et peuvent même l'éteindre tout à fait.
+C'est principalement à l'époque de la reproduction... ou des amours,
+que la merveilleuse clarté se manifeste avec toute sa splendeur et
+toute son animation, triomphe impatient d'une vie exubérante et
+généreuse qui veut s'épandre et se donner.
+
+
+VI
+
+Les plantes contribuent aussi au resplendissant météore de la mer.
+Meyen a décrit une _Oscillatoire_ qui donne des lueurs assez éclatantes.
+
+Tous les marins savent que, pendant les fortes chaleurs, quand on
+retire certaines Algues du sein de l'eau, qu'on les agite ou qu'on les
+frotte, elles deviennent plus ou moins phosphorescentes.
+
+[Illustration: PHOSPHORESCENCE.]
+
+Beaucoup de naturalistes et de physiciens admettent que ce magnifique
+phénomène peut résulter encore de diverses matières animales ou
+végétales tenues en suspension dans la mer, et surtout de la
+décomposition de ces matières.
+
+Les anciens l'attribuaient faussement à la salure de l'Océan ou à
+l'_Esprit salé_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE IV
+
+LES PLANTES DE LA MER.
+
+ _Plasén jardi, plus qu'autre jos lo cél._
+
+ (A. CRUSA, 1471.)
+
+
+I
+
+La flore de l'Océan mérite sous tous les rapports l'attention du
+botaniste, du philosophe et de l'artiste; car il existe, au milieu des
+eaux comme sur la terre, dans l'eau salée comme dans l'eau douce, des
+plantes curieuses, utiles et pittoresques.
+
+Ces plantes offrent une diversité de formes telle, qu'un paysage au
+fond de la mer n'est ni moins intéressant, ni moins varié que celui
+d'une contrée à laquelle le soleil a imprimé le cachet de la végétation
+si riche des tropiques. (Schleiden.)
+
+Cependant, disons-le tout d'abord, la vie végétale est moins largement
+représentée dans les mers que sur les continents (Humboldt). La masse
+des végétaux terrestres est incomparablement plus grande que celle
+des végétaux marins. Mais la nature a compensé cette différence au
+sein de l'Océan, ainsi que nous le montrerons ailleurs, en créant les
+_Polypiers_, c'est-à-dire des animalcules réunis en sociétés nombreuses
+plus ou moins arborisées, qui composent une flore d'un autre genre,
+plus compliquée, plus animée, plus étonnante: ce sont, pour ainsi dire,
+des animaux dans des plantes et des minéraux dans des animaux.
+
+La flore océanique appartient presque exclusivement à une seule classe
+de végétaux, celle des _Algues_.
+
+Linné n'a signalé qu'une cinquantaine de ces plantes; on en connaît
+aujourd'hui plus de 2000. Dans les eaux de l'Angleterre seulement, on
+compte 105 genres et 370 espèces!
+
+La flore marine est assez nombreuse et assez brillante dans la zone
+tempérée; elle diminue graduellement de richesse vers l'équateur et
+vers les pôles. (Schleiden.)
+
+
+II
+
+Les plantes de la mer ont souvent une taille tout à fait microscopique.
+Freycinet et Turrel, à bord de la corvette _la Créole_, ont observé,
+dans le voisinage de Tajo (île de Luçon), une étendue d'eau de 60
+millions de mètres carrés colorée en rouge écarlate. Cette teinte
+provenait de la présence d'une chétive plantule, dont il faut 40 000
+individus pour occuper l'espace d'un millimètre carré! Comme cette
+coloration s'étendait à une profondeur assez considérable, il serait
+impossible d'évaluer, même d'une manière approximative, le nombre de
+tous ces êtres vivants. (Schleiden.)
+
+La mer Rouge présente aussi, dans certaines circonstances, une
+coloration analogue qui lui a valu son nom. Cette coloration est due
+également à une Algue microscopique. «Le 10 décembre, dit M. Ehrenberg,
+je vis à Tor, près du mont Sinaï, toute la baie qui forme le port de
+cette ville, rouge de sang. La haute mer, en dehors de l'enceinte des
+coraux, conservait sa couleur ordinaire. De courtes vagues apportaient
+sur le rivage, pendant la chaleur du jour, une matière mucilagineuse
+pourpre, et la déposaient sur le sable; en sorte que, dans l'espace
+d'une demi-heure, toute la baie, à marée basse, fut entourée d'une
+ceinture rouge..... Je puisai de l'eau avec des verres, que j'emportai
+dans ma tente. Il fut facile de reconnaître que cette coloration
+était due à de petits flocons à peine visibles, souvent verdâtres,
+quelquefois d'un vert intense, mais pour la plupart d'un rouge foncé.
+Toutefois l'eau dans laquelle ils nageaient était parfaitement
+incolore. J'observai cette matière au microscope. Les flocons étaient
+formés de faisceaux de filaments. Ces faisceaux avaient rarement plus
+de 2 millimètres de longueur; ils étaient fusiformes et contenus dans
+une sorte de gaîne mucilagineuse. Durant le jour ils se maintenaient
+à la surface de l'eau, mais pendant la nuit ils gagnaient le fond
+du verre; quelque temps après, ils remontaient.» Cette Algue a été
+désignée sous le nom de _Trichodesmie rouge_[11].
+
+ [11] _Trichodesmium erythræum_ Ehrenberg.
+
+M. Évenot Dupont, avocat distingué de l'île Maurice, raconte, de son
+côté, que le 15 juillet 1843, il vit la même mer teinte en rouge
+aussi loin que l'œil pouvait s'étendre. Sa surface était partout
+couverte d'une matière fine d'un rouge de brique un peu orangé. La
+sciure du bois d'acajou produirait à peu près le même effet. M. Dupont
+fit recueillir, à l'aide d'un seau attaché au bout d'une corde, une
+certaine quantité de cette substance; puis, avec une cuiller, il en
+remplit un flacon. Le lendemain, elle était devenue d'un violet foncé,
+et l'eau avait pris une jolie teinte rose. Le contenu fut vidé sur
+un linge de coton; l'eau passa au travers, et la substance adhéra au
+tissu: en se séchant, elle devint verte.
+
+M. Montagne a étudié cette matière, et constaté que c'était une petite
+Algue du même genre que la précédente. Il l'a nommée _Trichodesmie
+d'Ehrenberg_[12]. Cette Algue est composée de filaments articulés et
+juxtaposés, variant entre un dixième et un vingtième de millimètre. Le
+microscope y fait découvrir des cellules régulièrement soudées bout à
+bout, fortement pressées et un peu quadrilatères.
+
+ [12] _Trichodesmium Ehrenbergii_ Montagne. Il en existe encore une
+ autre espèce, appelée par les savants _Trichodesmium Hindsii_.
+
+[Illustration: TRICHODESMIE D'EHRENBERG
+
+(_Trichodesmium Ehrenbergii_ Montagne).]
+
+D'autres plantes marines présentent au contraire une taille
+gigantesque. Humboldt a vu pêcher un Fucus qui avait plus de 500 mètres
+de longueur!
+
+
+III
+
+Les plantes de l'Océan ne ressemblent pas beaucoup à celles qui ornent
+nos bois et nos vallons. D'abord elles n'ont pas de racines.
+
+Celles qui flottent sont globuleuses ou ovoïdes, tubulées ou
+membraneuses, sans apparence aucune de corps radiculaire.
+
+Celles qui adhèrent sont fixées par une sorte d'empatement superficiel
+plus ou moins lobé ou divisé. La terre n'est pour rien dans leur
+développement, car leur point d'origine est toujours extérieur.
+Tout se passe dans l'eau; tout vient d'elle, et tout retourne à elle
+(Quatrefages).
+
+[Illustration: THALASSIOPHYLLUM PERFORÉ
+
+(_Thalassiophyllum clathrus_ Montagne).]
+
+Les plantes terrestres choisissent tel ou tel terrain; elles ne
+prospèrent bien que dans un sol déterminé. Les plantes marines
+sont indifférentes au rocher qui les supporte. Qu'il soit calcaire
+ou granitique, elles n'en profitent pas; aussi croissent-elles
+indistinctement partout, même sur des coraux ou des coquilles.
+
+[Illustrations:
+
+LAURENCIE PINNATIFIDE
+
+(_Laurencia pinnatifida_ Lamouroux).
+
+CLADOSTÈPHE VERTICILLÉE
+
+(_Cladostephus verticillatus_ Hooker).]
+
+Ces hydrophytes ne possèdent ni vraies tiges, ni vraies feuilles;
+elles se dilatent souvent en lames ou lamelles larges ou étroites,
+d'une seule ou de plusieurs pièces, qui tiennent lieu de ces organes.
+Elles ressemblent tantôt à des lanières onduleuses, tantôt à des
+filaments crispés; celles-ci épaisses et coriaces, celles-là minces
+et membraneuses. Il y en a qu'on prendrait pour de petits ballons
+transparents, pour des étoffes régulièrement gaufrées, pour des
+lambeaux de gelée tremblante, pour des rubans de corne blonde,
+pour des baudriers de peau tannée, ou pour des éventails de papier
+vert! Leur surface est tantôt lisse, polie, même luisante, tantôt
+couverte de papilles, de verrues ou de véritables poils. On y trouve
+un enduit visqueux, une poussière saline, une efflorescence sucrée,
+et quelquefois un dépôt crétacé. Leur couleur est olivâtre, fauve,
+jaunâtre, d'un brun plus ou moins obscur, d'un vert plus ou moins gai,
+d'un rose plus ou moins tendre, ou d'un carmin plus ou moins vif.
+
+[Illustration: CAULERPE A FEUILLES D'IF (1/4)
+
+(_Caulerpa taxifolia_ Agardh).]
+
+[Illustrations:
+
+PADINE PAON
+
+(_Padina pavonia_ Lamouroux).
+
+DELESSÉRIE ROUGE
+
+(_Delesseria sanguinea_ Lamouroux).]
+
+[Illustration: PLOCAMIE PLUMEUSE
+
+(_Plocamium plumosum_ Lamouroux).]
+
+Quelques auteurs les ont divisées d'après leurs teintes dominantes en
+trois grandes sections: les _brunes_ ou _noires_ (_Mélanospermées_),
+les _vertes_ (_Chlorospermées_), et les _rouges_ (_Rhodospermées_).
+Les premières sont de beaucoup les plus nombreuses. Elles s'enfoncent
+plus ou moins, et semblent occuper dans l'Océan trois régions plus ou
+moins distinctes; elles constituent la plus grande partie des forêts
+sous-marines. Les vertes sont superficielles et souvent flottantes. Les
+rouges se rencontrent habituellement à de faibles profondeurs et sur
+les rochers peu éloignés des rivages[13].
+
+ [13] Voyez la planche IV.
+
+
+IV
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. IV.
+ Riocreux pinx. Picart sc.
+
+ ALGUES MARINES
+
+ 1 Tetraspora gelatinosa (_Agardh_)
+ 2 Callithamnion corymbosum (_Lyngbye_)
+ 3 Plocamium vulgare (_Lamouroux_)
+ 4 Polysiphonia fibrata (_Harvey_)
+ 5 Rivularia nitida (_Agardh_)
+ 6 Delesseria hypoglossum (_Lamouroux_)
+ 7 Chondrus crispus (_Lyngbye_)
+ 8 Laminaria saccharina (_Lamouroux_)
+ 9 Chorda filum (_Stackhouse_)
+ 10 Laminaria digitata (_Lamouroux_)
+
+ _Imp. Geny-Gros r. Domat 28._]
+
+Si du fond de la mer un volcan soulève tout à coup au-dessus des
+flots un rocher inerte couvert de scories, la force organique est
+prête à faire naître la vie à sa surface (Humboldt). A peine l'air
+a-t-il touché la pierre nue, qu'il s'y forme de toutes petites plantes
+adhérentes qui la rongent et la détruisent peu à peu. Ce sont d'abord
+des taches jaunâtres ou grisâtres, puis bleuâtres ou verdâtres,
+simples ou doubles, bordées par des lignes saillantes ou traversées
+par des sillons entrecroisés. A mesure que ces taches vieillissent,
+leur couleur devient un peu plus foncée, et leur épaisseur un peu plus
+grande. Au bout d'un certain temps, elles se transforment
+en filets de velours. Mais bientôt ceux-ci se décomposent, et, du
+milieu de leurs dépouilles, surgissent d'autres plantules à taille
+un peu plus haute, à végétation moins chétive et à caractères plus
+tranchés.
+
+
+V
+
+Les plantes de l'Océan qui végètent à sa surface, sans adhérence,
+s'entrelacent souvent et forment des îles herbacées, lesquelles sont
+poussées par les courants et vont échouer vers quelque plage inconnue,
+ou bien sont dispersées par les orages.
+
+[Illustration: VAREC PORTE-BAIES (1/4)
+
+(_Sargassum bacciferum_ Agardh).]
+
+Au sud-est de Terre-Neuve, non loin des Açores, on rencontre un
+immense banc de plantes pélagiennes, composé du _Varec nageur_ ou
+_porte-baies_[14], l'un des plus répandus parmi les Fucus de l'Océan.
+On appelle ce banc, la _mer des Sargasses_ (_mar de Sargasso_).
+C'est cette masse gigantesque qui frappa si vivement l'imagination
+de Christophe Colomb, et qui est nommée par Oviédo, la _prairie des
+Varecs_ (_praderias de Yerva_). (Humboldt.)
+
+ [14] _Sargassum bacciferum_ Agardh.
+
+[Illustration: ULVE
+
+(_Ulva Linza_ Linné).]
+
+Ces lits d'herbes flottantes se rassemblent quelquefois autour des
+vaisseaux d'une manière très-serrée. Les premiers navigateurs les
+regardaient comme la limite de l'Océan navigable. On assure que Colomb
+employa trois mortelles semaines à franchir la prairie des Sargasses.
+
+Beaucoup d'autres Algues flottent aussi à la surface de la mer, tantôt
+réunies, tantôt en petit nombre, et composant d'étroites plates-bandes
+ou de petites oasis. Parmi ces plantes, nous devons citer surtout les
+_Laitues de mer_ (_Ulves_), avec leur ample et mince feuillage, d'un
+vert tendre ou d'un violet obscur. Une espèce ressemble à un long tube
+comprimé; une autre, à un fil mince tortueux.
+
+A ces Algues viennent s'entremêler différentes herbes marines, qui
+s'étaient développées dans les bas-fonds, que les vagues ont détachées,
+et dont les rameaux déliés ont été soulevés jusqu'à la surface par
+leurs cellules gonflées d'air (Humboldt). M. de Martius croit que
+beaucoup de ces Algues flottantes ont été arrachées par les Baleines.
+
+Une fois arrivés à la surface de la mer, les Fucus poussent des
+branches et des lobes dans toutes les directions, qui s'enlacent et
+s'entortillent de toutes les manières.
+
+Ces plantes de la surface de la mer ont une exubérance de végétation si
+fougueuse, si l'on peut parler ainsi, qu'elle dépasse le développement
+de l'_Anacharis du Canada_[15]. Cette plante d'eau douce, transportée
+accidentellement, il y a quelques années, dans les eaux de la Tamise,
+menace aujourd'hui d'encombrer ce fleuve et d'arrêter la navigation!
+
+ [15] _Anacharis canadensis_ G. Planchon.
+
+Un des caractères des prairies de Varecs, c'est la simplicité de leur
+composition. Dans une prairie terrestre, on observe un assez grand
+nombre d'espèces végétales; dans une prairie marine, on n'en compte que
+deux ou trois, et souvent même qu'une seule.
+
+Mais les prairies flottantes sont bien moins nombreuses et moins
+remarquables que les prairies sous-marines.
+
+On voit au fond de l'Océan de riches pelouses étalées sur le sol, à
+plantes serrées et comme confondues, semblables à des tapis de moquette.
+
+On y découvre des buissons et des bosquets, des jardins et des bois. Il
+existe un petit nombre de forêts vierges sur la terre; on en rencontre
+presque partout sous les ondes, car la végétation des mers est mieux
+défendue et mieux respectée que la végétation des continents. L'homme
+mutile, exploite, arrache, incendie les bois de l'Amérique, mais
+il n'aborde que très-timidement, avec beaucoup de précautions, et
+seulement pour quelques minutes, les bois de l'Océan.
+
+Les hydrophytes submergées confondent leurs feuillages d'une manière
+très-lâche ou très-compacte, et composent des berceaux arrondis, des
+galeries mystérieuses, ou des fourrés impénétrables... Il y a dans
+les harmonies végétales de la mer comme une splendide répétition des
+magnificences de la terre.
+
+Quelques-unes de ces plantes sous-marines sont à peine couvertes d'eau,
+d'autres se cachent plus ou moins profondément.
+
+Dans les parages des îles Canaries, Humboldt et Bonpland ont retiré
+d'une profondeur de 67 mètres une _Caulerpe à feuilles de Vigne_. Elle
+offrait une admirable couleur verte.
+
+Entre l'île de France et les îles Mascareignes, Bory de Saint-Vincent a
+recueilli une touffe de _Varec turbiné_[16] à une profondeur d'environ
+200 mètres.
+
+ [16] _Sargassum turbinatum_ Agardh.
+
+[Illustration: CALLITHAMNE GRANIFÈRE.
+
+(_Callithamnion graniferum_ Meneghini).]
+
+Les _Céramies_ se font remarquer, entre toutes les plantes de la mer,
+par la merveilleuse délicatesse de leur organisation, par l'élégance
+de leur branchage et par leurs belles teintes écarlates ou violettes.
+
+[Illustration: LAMINAIRES.]
+
+Les _Laminaires_ s'allongent comme d'immenses courroies, souvent
+frangées et plissées, qui flottent au gré des courants et se tordent
+aux vents des tempêtes.
+
+Les _Agares_ étalent leurs languettes onduleuses ou leurs larges
+éventails à bords crispés ou découpés.
+
+[Illustration: AGARE DE GMELIN (1/6)
+
+(_Agarum Gmelini_ Mertens).]
+
+Les _Alariées_ s'élancent dans le liquide avec leur support grêle
+et roide, surmonté d'une délicieuse collerette de rubans étroits et
+sinueux, du milieu de laquelle s'élève une lanière longue de plus de 15
+mètres, d'abord étroite, puis égale, puis graduellement rétrécie.
+
+Le _Varec porte-poire_[17] de la Terre de Feu compose de larges
+buissons ramifiés, dont chaque branche est terminée par un renflement
+creux, espèce de vessie natatoire gonflée d'air, qu'on serait tenté de
+prendre pour un fruit. Ce Fucus peut atteindre jusqu'à une hauteur de
+300 mètres (Cook, G. Forster); il dépasse, par conséquent, celle de nos
+arbres verts les plus élevés.
+
+ [17] _Macrocystis pyrifera_ Agardh.
+
+[Illustration: ALARIÉE (1/75)
+
+(_Alaria fistulosa_ Postels et Ruprecht).]
+
+Les _Néréocystées_ ont une fausse tige filiforme, flexueuse, haute de
+20 à 30 mètres, grossissant légèrement vers l'extrémité, où elle se
+dilate brusquement en une petite poire, de l'œil de laquelle s'échappe
+une touffe d'appendices dichotomes longs de 10 à 12 mètres, étroits et
+flexueux, composant un immense bouquet.
+
+[Illustration: NÉRÉOCYSTÉE (1/350)
+
+(_Nereocystis Lütkeana_ Postels et Ruprecht).]
+
+N'oublions pas de mentionner les _Acétabules_, organisations
+gracieuses, longtemps mal connues, regardées par Tournefort comme des
+Algues[18], et par Linné comme des Polypiers[19].
+
+ [18] C'est aussi l'opinion de Donati, de Cavolini, d'Agardh, de
+ Delile, de Link, de Kützing, de Zanardini, de Nägeli, de Woronine.
+
+ [19] C'était aussi l'opinion de Cuvier, de Lamarck, de Blainville.
+
+Ce sont de petits plateaux orbiculaires, minces, en forme de parasols
+très-déprimés, striés en rayons, et plus ou moins semblables au chapeau
+de certains champignons, par exemple celui de l'_Agaric androsacé_[20].
+
+ [20] _Agaricus androsaceus_ Linné.
+
+Au centre de l'ombelle, en dessous, se voit une tige très-grêle, longue
+et fistuleuse, qui sert de support. Les rayons sont creux, et leur tube
+communique avec la grande cavité du chapeau. Le végétal tout entier ne
+forme qu'_une seule cellule_. (Nägeli.)
+
+La peau de la plante contient de la chaux carbonatée, grenue, disposée
+par couches concentriques.
+
+[Illustration: ACÉTABULE MARINE
+
+(_Acetabulum mediterraneum_ Lamarck).]
+
+Delile a laissé parmi ses papiers une monographie inédite de ce bizarre
+végétal. M. Woronine vient de publier une excellente étude sur son
+organisation.
+
+«Les tiges grandissent par le sommet, et produisent plusieurs
+verticilles successifs de rameaux confervoïdes. Les inférieurs
+périssent, étant caducs, et leurs points d'attache s'oblitèrent. De
+nouveaux verticilles supérieurs continuent de croître. Il arrive
+un degré auquel il semble qu'une soudure de tubes verticillés
+forme un bouton circulaire, véritable disque ou plateau celluleux
+à compartiments rayonnants. Ce plateau, d'abord demi-transparent,
+s'élargit jusqu'à maturité. Les verticilles confervoïdes inférieurs
+subsistent quelquefois par fragments, ou laissent des traces
+annulaires, tandis qu'une houppe de ramifications flottantes s'allonge
+au milieu du plateau.» (Delile.)
+
+Quelquefois on rencontre deux chapeaux l'un au-dessus de l'autre.
+(Woronine.)
+
+
+VI
+
+Les plantes pélagiennes ne produisent ni calice, ni corolle; elles
+n'ont ni vraies étamines, ni vrais pistils: mais, par une merveilleuse
+compensation, ainsi qu'on le verra dans les chapitres suivants,
+beaucoup d'animaux de la mer sont organisés et quelquefois groupés
+comme de véritables fleurs!..... Bizarre élément, où le règne animal
+_fleurit_, et où le règne végétal _ne fleurit pas!_
+
+Pendant longtemps les botanistes ont ignoré le mode générateur des
+végétaux de l'Océan. Ils les rangeaient parmi les plantes _à noces
+cachées_ (_Cryptogames_). On sait aujourd'hui que les Algues se
+reproduisent par le moyen de corpuscules, les uns mâles, les autres
+femelles, souvent doués d'une mobilité singulière. Si les animaux
+marins ont emprunté aux végétaux terrestres la forme de leurs fleurs,
+les végétaux marins, à leur tour, ont pris aux animaux une partie de
+leur locomotion!
+
+En 1793, Girod-Chantrans signala, le premier, mais sans bien s'en
+rendre compte, une _sorte de mouvement spontané_ dans la matière
+granuleuse verte de certaines Algues. Il considérait mal à propos cette
+matière comme une _agglomération d'animalcules_ analogues à ceux des
+Polypiers[21].
+
+ [21] Voyez le chapitre VII.
+
+En 1817, Bory de Saint-Vincent découvrit d'une manière certaine, et
+démontra de la façon la plus évidente, la faculté locomotile des
+granulations dont il s'agit. Ses observations furent confirmées par
+Gaillon, à Paris, et par Agardh, à Stockholm. Les études plus récentes
+de MM. Derbès et Solier, et surtout de MM. Thuret et Pringsheim, ont
+jeté le plus grand jour sur la propagation des végétaux marins.
+
+Les Algues rouges se reproduisent par des spores de deux espèces. Les
+premières, ou _tétraspores_, se développent au nombre de quatre dans
+des cellules appartenant à des frondes spéciales; elles paraissent
+ressembler à des bulbilles, et portent en elles-mêmes la raison de leur
+germination. Les spores proprement dites naissent dans des capsules,
+ou _polyspores_; l'action des _anthéridies_ semble nécessaire à leur
+entier développement: ce sont de véritables graines.
+
+Les anthéridies sont de formes très-variables, et finissent par se
+diviser en nombreuses cellules. Ces cellules deviennent libres; elles
+ne germent pas, mais il est probable que leur action sur les polyspores
+est analogue à ce que nous offrent celles des Algues vertes.
+
+Le plus souvent chacun de ces organes appartient à une plante
+distincte, de telle sorte que l'espèce comprend trois formes
+d'individus; ce qui est encore plus compliqué que chez le Dattier, où
+il y a seulement des pieds mâles et des pieds femelles.
+
+Les Algues vertes se propagent principalement par des _zoospores_ et
+par des _spores_.
+
+Les _zoospores_ sont des corpuscules microscopiques d'environ un ou
+deux centièmes de millimètre de longueur, de forme ovoïde ou turbinée,
+et remplis aux deux tiers d'une matière verte (_chlorophylle_).
+L'extrémité antérieure, ou rostre, est atténuée en pointe et surmontée
+le plus souvent par deux ou quatre cils plus longs que le corpuscule
+tout entier. Dans certaines Algues (_Phéosporées_), les cils sont
+inégaux, le plus long dirigé en avant, le plus court traînant par
+derrière comme une sorte de gouvernail. Vers la naissance du rostre,
+on observe fréquemment un point rougeâtre, qui subsiste encore quelque
+temps après que la germination est commencée.
+
+[Illustration: ZOOSPORES.]
+
+Le _Myrionema_, parasite qui forme sur la surface des autres Algues
+de petites taches brunes ayant à peine quelques lignes de large, et
+l'_Haligenia_, dont la fronde étalée atteint jusqu'à douze pieds de
+diamètre, se reproduisent par des zoospores semblables, présentant la
+même petitesse et la même simplicité d'organisation. L'analogie nous
+conduit de même à supposer que les immenses _Lessonia_ arborescents de
+l'océan Austral se propagent aussi par des zoospores dont la longueur
+ne dépasse guère un centième de millimètre. (Thuret.)
+
+Certaines Algues jouissent dans toutes les parties de leur tissu de la
+faculté de produire des zoospores; dans d'autres espèces, au contraire,
+leur formation est plus ou moins localisée dans quelques parties de la
+fronde.
+
+Ces corpuscules semblent toujours produits par une sorte de coagulation
+de la matière contenue dans les cellules. Cette matière s'agglomère
+en masses plus ou moins nombreuses, d'abord confuses et mal limitées
+(fig. 1), plus tard nettement circonscrites (fig. 2), et constituant
+alors autant de zoospores distinctes (fig. 3).
+
+[Illustration: FORMATION ET ÉMISSION DES ZOOSPORES (1/330)
+
+(_Bryopsis hypnoides_ Lamarck).]
+
+L'émission des zoospores a presque toujours lieu avec une sorte de
+violence, déterminée par la pression exercée sur les parois de la
+cellule par le liquide mucilagineux qui en remplit la cavité. Ce
+liquide augmente peu à peu de volume par endosmose, et finit par en
+déterminer la rupture.
+
+Aussitôt libres (fig. Z), les zoospores s'agitent dans tous les sens,
+présentant presque toujours leur rostre en avant. Leurs mouvements sont
+vifs et capricieux; quelquefois elles reviennent subitement en arrière;
+souvent on les voit pirouetter sur leur grand axe. Si le vase qui les
+contient est placé dans le voisinage d'une fenêtre, elles se dirigent
+le plus souvent vers la lumière. (Thuret.)
+
+[Illustration: DÉVELOPPEMENT DE LA ZOOSPORE ET FORMATION DE LA JEUNE PLANTE
+(1/330)
+
+(_Haligenia bulbosa_ Decaisne).]
+
+Après s'être ainsi démenées pendant plusieurs heures ou plusieurs
+jours, suivant les espèces, les zoospores (fig. Z) se fixent par leur
+rostre au moyen d'une sécrétion mucilagineuse; leur corps s'arrondit;
+les cils, décomposés ou détachés, disparaissent; en même temps
+l'extrémité opposée grossit et s'allonge en un tube qui ne tarde pas
+à se cloisonner. Souvent même ce développement est si rapide, qu'il
+suffit de quelques jours pour voir se former une jeune fronde (fig.
+11). (Thuret.)
+
+La _spore_ est une petite masse ronde remplie d'une substance olivâtre,
+et qui reçoit, de corpuscules ciliés (_anthérozoïdes_), la propriété
+de reproduire un individu semblable à celui qui lui a donné naissance.
+Elle est contenue dans un sac (_sporange_) fixé par un court pédicule
+aux parois d'une cavité (_conceptacle_) qui s'ouvre à l'extérieur
+par un petit orifice (_ostiole_). Le sporange contient, suivant les
+espèces, une ou plusieurs spores.
+
+[Illustration: CONCEPTACLE RENFERMANT LES SPORANGES
+
+(_Fucus vesiculosus_ Linné).]
+
+[Illustration: INSERTION DU SPORANGE, ÉMISSION DE L'OCTOSPORE
+
+(_Fucus vesiculosus_ Linné).]
+
+Les anthérozoïdes consistent en des corpuscules microscopiques d'un
+ou deux centièmes de millimètre de longueur environ, renfermant un
+granule coloré qui semble faire saillie à la surface, et muni de deux
+cils locomoteurs très-ténus. Ils sont en grand nombre dans un petit
+sac ovoïde transparent (_anthéridie_) inséré par sa base sur des poils
+rameux et articulés. Ces poils naissent des parois d'un conceptacle,
+et convergent vers l'ostiole, comme pour guider les anthérozoïdes à la
+sortie de leur cavité.
+
+[Illustration: CONCEPTACLE RENFERMANT LES ANTHÉRIDIES
+
+(_Fucus vesiculosus_ Linné).]
+
+[Illustrations:
+
+ 1. INSERTION DES ANTHÉRIDIES.--2. ÉMISSION DES ANTHÉROZOÏDES
+
+(_Fucus vesiculosus_ Linné).]
+
+Les sporanges et les anthéridies peuvent être, selon les espèces,
+réunis dans un même conceptacle, ou séparés dans des individus
+différents et dans des conceptacles distincts.
+
+Voici, d'après les beaux travaux de M. Thuret, la suite des
+phénomènes auxquels donne lieu ce mode de reproduction dans le _Fucus
+vésiculeux_[22]:
+
+Les sporanges tirent leur origine des cellules de la cavité
+conceptaculaire. Quelques-unes d'entre ces cellules forment au-dessus
+des autres une petite protubérance qui se dédouble au moyen d'une
+cloison transversale: l'inférieure cesse de grossir, et forme dès lors
+le pédicule; la supérieure continue de s'accroître, se remplit d'une
+matière olivâtre et s'organise en sporange. Bientôt cette matière se
+segmente en huit parties qui constitueront autant de spores; leur
+réunion est l'_octospore_. Ce corps se présente sous la forme d'une
+masse opaque et brunâtre entourée de deux membranes transparentes.
+La membrane extérieure (_périspore_) appartient au sporange, et
+reste fixée au pédicule quand celui-ci crève. La membrane interne
+(_épispore_) reste adhérente à la masse commune, et retient les spores
+fortement serrées entre elles. Une fois sorties des sporanges, les
+octospores glissent jusqu'à l'orifice du conceptacle et se dispersent
+dans l'eau.
+
+ [22] Voyez les figures de la planche V, dont les éléments nous ont
+ été libéralement communiqués par M. Thuret.
+
+Bientôt elles augmentent de volume; en même temps la membrane
+enveloppante (épispore) commence à se dissoudre à la partie supérieure,
+et l'on s'aperçoit alors (fig. 1) que les spores sont encore revêtues
+d'une troisième membrane extrêmement délicate. La portion inférieure
+de l'épispore, qui ne s'est pas dissoute, se replie sur elle-même
+pour livrer passage aux spores (fig. 2), s'en sépare complétement et
+ne tient plus que par sa base à la membrane interne (fig. 3); enfin,
+cette dernière se brise et laisse échapper les spores (fig. 4). Tous
+ces phénomènes s'accomplissent en moins d'une heure. Les spores libres
+sont parfaitement rondes, d'un jaune olivâtre, absolument dépourvues
+de tégument; c'est à ce moment que l'action des anthérozoïdes (fig.
+A) devra intervenir pour féconder la spore dégagée de ses enveloppes.
+Il suffit pour cela que quelques anthéridies soient mélangées à l'eau
+qui contient les corps reproducteurs. Sous l'influence de l'humidité,
+les anthérozoïdes se dégagent de leur anthéridie (fig. _a_), entourent
+la spore, s'attachent à sa surface (fig. 5), et, au moyen de leurs
+cils locomoteurs, lui communiquent un mouvement de rotation très-vif.
+Peu à peu ce mouvement se ralentit, et au bout d'une demi-heure il
+a entièrement cessé. Quelques heures après, la spore se revêt d'une
+membrane; plus tard encore une cloison apparaît, qui la divise en
+deux cellules (fig. 6). En même temps (fig. 7) se montre un petit
+épaississement qui continue à s'allonger, et finit par se convertir en
+un filament transparent, dépourvu de matière verte, et ne renfermant
+que quelques grains jaunâtres à son extrémité. Bientôt plusieurs de ces
+radicules naissent à la base de la spore, et servent à fixer la jeune
+fronde (fig. 7, 8, 9, 10). Celle-ci, dont les cellules ont continué
+à se multiplier par la production de nouvelles cloisons dans les
+cellules déjà existantes, s'allonge peu à peu en une petite expansion
+de forme obovale et de couleur brune (fig. 11, 12). La jeune fronde est
+maintenant formée; elle présente déjà, en plus petit, il est vrai, les
+organes fondamentaux de la plante mère. Encore quelques jours, elle
+aura acquis son entier développement, et sera capable à son tour de
+reproduire des individus semblables à elle-même.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. V.
+ Riocreux del. d'après Mr. Thuret. Rapine. sc.
+
+ REPRODUCTION ET GERMINATION D'UNE ALGUE.
+ (Fucus vesiculosus Linné.)
+
+ 1. 2. 3. Formation des ovules.--4. Leur émission.--A. A. Anthérozoïdes.
+ _a._ Leur émission.--5. Union des Anthérozoïdes et de l'ovule.
+ 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Germination et Développement de la jeune plante.]
+
+
+VII
+
+Chaque marée, et surtout chaque ouragan accumule sur les côtes
+occidentales de l'Europe d'énormes monceaux de Varecs ou _Goëmons_.
+On les recueille et on les transporte dans les champs pour y servir
+d'engrais. Les pauvres gens les font sécher, c'est là leur combustible.
+D'autres fois on prépare avec ces plantes marines la _soude de
+Varec_, ou _soude naturelle_. Les Goëmons couvrent la plage et les
+rochers submergés. Ils forment sur le sable de longues traînées
+flexueuses indiquant la limite atteinte par la vague. Les principaux
+sont le _Vraigin_, ou _Varec à nœuds_[23], renflé d'espace en espace
+de vésicules pleines d'air; le _Craquet_, ou _Varec vésiculeux_,
+caractérisé aussi par de petites outres semblables à des pois; et le
+_Vraiplat_, ou _Varec dentelé_[24], dont les lanières ont les bords
+découpés en scie et la surface parsemée de petits enfoncements. On
+exploite aussi le _Varec à siliques_[25], qui porte des capsules
+allongées et comprimées, marquées de cloisons transversales, comme les
+fruits des choux et des navets.
+
+ [23] _Fucus nodosus_ Linné.
+
+ [24] _Fucus serratus_ Linné.
+
+ [25] _Fucus siliquosus_ Linné.
+
+[Illustration: VAREC VÉSICULEUX
+
+(_Fucus vesiculosus_ Linné).]
+
+Dans certaines baies il y a jusqu'à 30 000 personnes qui accourent
+sur la grève pour ramasser les Goëmons que la mer a jetés, ou pour
+couper ceux qui végètent sur les rochers. Comme dans cette sorte de
+récolte... ou de pillage, les plus riches, qui disposent de nombreux
+attelages et de beaucoup de bras, seraient toujours les mieux partagés,
+les prêtres catholiques du moyen âge avaient établi une coutume
+aussi ingénieuse que noble. C'était de n'admettre, le premier jour,
+à la récolte du Varec, que les habitants peu aisés de la paroisse.
+Ceux-ci empruntaient à leurs voisins des charrettes et des chevaux, et
+parvenaient ainsi à faire une bonne récolte. Dans le Finistère, où les
+mœurs antiques sont en partie conservées, cet usage se retrouve encore:
+le premier jour de la coupe du Goëmon s'y appelle le _jour du pauvre_.
+Le prêtre vient à la grève dès le matin, et si un riche se présente
+pour récolter:--«Laissez les pauvres gens ramasser leur pain», dit le
+recteur. Et le riche se retire. (_Mag. pittor._)
+
+Les ouvriers qui se livrent à la fabrication de la soude de Varec
+sont appelés _barilleurs_ ou _soudiers_, aux environs de Brest et de
+Cherbourg.
+
+Les barilleurs se rendent dans les lieux les plus favorables par
+groupes de six hommes, et construisent au centre de l'espace qu'ils
+veulent exploiter une sorte de cabane dans laquelle ils se retirent
+pour passer la nuit. Quand la mer est basse, les ouvriers se dispersent
+sur les rochers, arrachent les Varecs et en forment de grands tas.
+Ils transportent ceux-ci vers un endroit déterminé du rivage, soit
+en les faisant flotter, soit avec des civières, soit tout simplement
+sur leur dos. Ils les étalent sur la grève, au soleil. Quand la
+dessiccation est suffisante, ils les empilent dans des fours formés
+de quatre pierres plates disposées en rectangle, et y mettent le feu.
+La combustion s'opère lentement en répandant une fumée abondante des
+plus désagréables. Les Goëmons, constamment remués avec une barre de
+fer, développent une forte chaleur; les cendres subissent une sorte
+de vitrification, et se prennent en masse: c'est cette matière qui
+constitue la soude de Varec.
+
+Anciennement, dans les seules îles Orkneys, 20 000 hommes étaient
+occupés toute l'année à ramasser des Fucus et à les brûler.
+Aujourd'hui, dans ces mêmes îles, l'industrie de la soude a été
+remplacée par celle de l'iode, laquelle est bien loin de donner les
+mêmes avantages. (L. Wraxall.)
+
+Un autre produit de la mer, exploité sur les bords de l'Océan,
+c'est la _Zostère marine_[26], plante remarquable par ses longues
+feuilles rubanées, d'un vert sombre. Cette plante n'est pas une
+Algue; elle appartient à la famille des _Zostéracées_. Elle a des
+racines très-grêles qui l'attachent aux sables mouvants; elle possède
+de véritables fleurs, à la vérité bien petites et bien modestes. La
+Zostère est employée, dans beaucoup d'endroits, pour les matelas, les
+coussins, et surtout pour les emballages. En Hollande, à l'entrée du
+Zuyderzée, on s'en sert, sous le nom de _Wier_, pour la construction
+des digues. (De Candolle.)
+
+ [26] _Zostera marina_ Linné.
+
+On est vraiment saisi d'admiration, quand on réfléchit sur les énormes
+masses de végétaux marins que chaque marée ou chaque tempête rejette
+et accumule sur les plages tous les ans, tous les mois, même tous les
+jours, sans que jamais leur quantité paraisse s'amoindrir.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE V
+
+LES ANIMAUX INFUSOIRES.
+
+ «_Natura nusquàm magis quàm in minimis tota est._»
+
+ (PLINE.)
+
+
+I
+
+La Providence a distribué avec une grande profusion les espèces et les
+individus inférieurs de l'animalité. Dieu semble avoir voulu consoler
+(et même égayer) les abîmes de la mer en y répandant par millions et
+par milliards les représentants les plus mobiles de la vie.
+
+[Illustration: MICROSCOPE.]
+
+L'Océan est donc peuplé de légions innombrables d'infiniment petits...
+Ces infiniment petits échapperaient encore à nos regards, si nous ne
+possédions pas le _microscope_, ce sixième sens de l'homme, comme
+l'appelle M. Michelet.
+
+Le microscope! merveilleux instrument qui a fait pour l'organisation ce
+que le télescope a fait pour les étoiles[27]!
+
+ [27] «Le microscope précise les caractères des infiniment petits,
+ comme le télescope rapproche les infiniment grands.» (LEIBNITZ.)
+
+La connaissance des Infusoires est, sans contredit, une des plus belles
+conquêtes de l'optique. C'est un monde entièrement nouveau que nous a
+révélé la précieuse lunette, et l'une des sources les plus fécondes de
+notre admiration pour la puissance créatrice.
+
+«Il n'y a chose, en ce monde, tant soit elle estimée petite et
+lesgière, qui ne nous soit tesmoignage de la grandeur de nostre
+supernaturel et plus que nonpareil Ouvrier.» (Belon.)
+
+[Illustration: MICROSCOPE SOLAIRE.]
+
+Les animalcules infusoires sont tellement petits, qu'une gouttelette de
+liquide en contient plusieurs millions.
+
+Toutes les eaux en présentent, les douces comme les salées, les froides
+comme les chaudes. Les grands fleuves en charrient constamment des
+quantités énormes dans la mer.
+
+Le Gange en transporte, dans l'espace d'une année, une masse égale à
+six ou huit fois le volume de la plus grande pyramide d'Égypte. Parmi
+ces animalcules, on a compté soixante et onze espèces différentes.
+(Ehrenberg.)
+
+L'eau et la vase recueillies entre les îles Philippines et les îles
+Mariannes, à une profondeur de 6600 mètres, en ont donné cent seize
+espèces.
+
+[Illustration: INFUSOIRES DIVERS.]
+
+Près des deux pôles, là où de grands organismes ne pourraient pas
+exister, on rencontre encore des myriades d'Infusoires. Ceux qu'on a
+observés dans les mers du pôle austral, pendant le voyage du capitaine
+James Ross, offraient une richesse toute particulière d'organisations
+inconnues jusqu'ici et souvent d'une élégance remarquable. Dans les
+résidus de la fonte des glaces qui flottent en blocs arrondis, par 70°
+10´ de latitude, on a trouvé près de cinquante espèces différentes.
+(Ehrenberg.)
+
+A des profondeurs de la mer qui dépassent les hauteurs des plus
+puissantes montagnes, chaque couche d'eau est animée par des phalanges
+innombrables d'imperceptibles habitants. (Humboldt.)
+
+Les Infusoires sont donc à la fois les animaux les plus petits et les
+plus nombreux de la nature. Ces êtres microscopiques constituent, aussi
+bien que l'espèce humaine, un des rouages de la machine si compliquée
+de notre globe. Ils sont à leur rang et à leur échelon: ainsi l'a voulu
+la grande Pensée première! Supprimez ces microscopiques bestiolettes,
+et le monde sera incomplet! On l'a dit il y a longtemps, il n'est rien
+de si petit à la vue qui ne devienne grand par la réflexion!
+
+
+II
+
+Les Infusoires sont tous plus ou moins translucides. Ils n'ont pas
+assez de substance pour arriver à l'opacité!
+
+[Illustration: COTHURNIE
+
+(_Cothurnia pyxidiformis_ J. d'Udckem[28]).]
+
+ [28] Infusoire d'eau douce des environs de Lille, réduit d'après un
+ dessin communiqué par M. Lacaze-Duthiers.
+
+Leur corps est plus ou moins globuleux ou ovoïde, quelquefois façonné
+en navette ou courbé en croissant, enflé comme une ampoule, aplati
+comme un disque, aminci comme une feuille.... Certains ressemblent à
+un têtard, à un dé, à une clochette, à un sabot, à un bouton de rose, à
+une fleur, à une graine....
+
+[Illustration: MONADES.]
+
+Les _Monades_[29], ces petits des petits, semblent n'être que des
+molécules de substance absorbante, des atomes agités, des points qui se
+meuvent. Ces délicates créatures n'ont environ qu'un trois-millième de
+millimètre de grand diamètre!...
+
+ [29] _Monas termo_ Müller.
+
+
+III
+
+On a regardé d'abord les Infusoires comme privés de toute espèce
+d'organisation. On a cru qu'ils se nourrissaient par absorption,
+uniquement par absorption. Mais on a fini par découvrir que certaines
+espèces étaient assez compliquées. Il en est (_polygastriques_) qui
+n'ont pas moins de quatre estomacs (_vacuoles_) bien distincts. Les
+mammifères ruminants n'en présentent pas davantage. M. Ehrenberg
+assure avoir vu des Infusoires pourvus de deux cents estomacs!....
+L'appétit de ces animaux est-il en rapport avec ce luxe stomacal?
+
+[Illustration: INFUSOIRE GROSSI
+
+(_Paramecium bursaria_ Pritchard).]
+
+Pour étudier les organes de ces imperceptibles vies, il faut colorer
+avec du carmin ou de l'indigo le liquide dans lequel elles s'agitent.
+Puis, plaçant une goutte de cette liqueur colorée sur un morceau de
+verre, auprès d'une goutte d'eau pure, on fait communiquer les deux
+gouttes par un point, avec une aiguille. Les animalcules arrivent de
+la goutte colorée dans la goutte incolore, et viennent s'offrir à
+l'observateur avec les estomacs et le canal alimentaire remplis de
+carmin ou d'indigo.
+
+Les difficultés que présente l'examen des Infusoires et l'imagination
+des observateurs ont été pendant longtemps des obstacles sérieux à
+la connaissance de ces infiniment petits. Leuwenhoeck, si habile à
+se servir des microscopes qu'il fabriquait lui-même, apporta dans
+leur étude une préoccupation qui lui fit toujours supposer des faits
+au delà de ceux qu'il voyait réellement. Il s'extasiait devant la
+complexité et la perfection de ces êtres microscopiques, et voulait
+admettre, jusque dans leur filament caudal, des vaisseaux, des muscles
+et des nerfs (Dujardin). Joblot allait plus loin: il voyait, parmi
+eux, des cornemuses vivantes, des poules huppées, des poissons d'or et
+d'argent!.... On sait aujourd'hui que les Infusoires ne sont, ni aussi
+compliqués que l'ont écrit certains auteurs, ni aussi simples que l'ont
+voulu plusieurs autres. C'est au savant professeur Ehrenberg, et plus
+tard à MM. de Siebold, Claparède, Lachmann, Lieberkühn et Balbiani, que
+nous devons les travaux les plus complets et les plus intéressants que
+possède la science sur ces jolis petits nains de l'animalité.
+
+[Illustration: PARAMÉCIES.]
+
+Les Infusoires sont pourvus, en avant ou tout autour du corps, d'un
+certain nombre de cils plus ou moins fins, égaux ou inégaux, toujours
+en mouvement, lesquels produisent des tourbillons et des courants qui
+attirent dans la bouche de la plus petite bête (quand elle en a une)
+les parcelles organiques qui doivent la nourrir. Les cils dont il
+s'agit, servent non-seulement à l'alimentation de l'animalcule, mais
+encore à sa respiration et à ses mouvements.
+
+Les Infusoires ne possèdent pas de membres proprement dits.
+Quelques-uns ont une queue plus ou moins longue.
+
+Ces miniatures animales nagent comme des Poissons, rampent comme des
+Serpents, ou se tortillent comme des Lombrics. Les _Volvoces_[30]
+roulent et tournoient constamment sur eux-mêmes, semblables à des
+boules abandonnées sur un plan incliné.
+
+ [30] _Volvox globator_ Linné.
+
+[Illustration: VOLVOCES.]
+
+La plus petite bête qui remue, comme la plus petite fleur qui éclôt,
+éveille dans notre cœur un sentiment profond qui nous surprend et nous
+réjouit, nous émeut et nous fait rêver!....
+
+
+IV
+
+Les Infusoires se propagent de diverses manières. D'abord par division
+spontanée (_scissiparité_): ils se partagent en deux parties égales
+qui deviennent chacune exactement semblables à l'individu primitif; de
+telle sorte que, littéralement, le fils est la moitié de sa mère, et le
+petit-fils le quart de son aïeule. D'autres se perpétuent par émission
+de bourgeons (_gemmiparité_). Comme on le pense bien, ces sortes d'œufs
+doivent être d'une excessive petitesse.
+
+[Illustration: PROPAGATION D'UN INFUSOIRE PAR DIVISION SPONTANÉE.]
+
+Dans l'espace de quelques jours, on voit naître, dans un verre d'eau de
+mer, soit par division, soit par germes, plusieurs millions d'individus.
+
+Tout récemment on a découvert, chez plusieurs espèces, des individus
+mâles et des individus femelles[31].
+
+ [31] D'après M. Balbiani, les Infusoires seraient des
+ _hermaphrodites complets_ dans le genre des Limaçons. (Voyez le
+ chapitre XXIII et la planche V _bis_, communiquée par M. Gerbe.)
+
+Deux Infusoires se rencontrent dans leurs courses vagabondes, se
+réunissent, se greffent par leur partie antérieure (fig. 1), se
+fusionnent (fig. 2, 3, 4, 5), et ne forment plus qu'une masse homogène
+(fig. 6). Celle-ci s'entoure d'une enveloppe transparente, et laisse
+voir dans son intérieur quatre points nébuleux (fig. 7) qui s'étendent
+et se transforment en quatre corps oviformes (fig. 8). Bientôt
+l'enveloppe se déchire et laisse échapper les corps oviformes (fig.
+9), lesquels, comme certaines graines, attendront peut-être des années
+avant de trouver les circonstances nécessaires à leur développement.
+Alors la semence germe (fig. 10, 11), l'Infusoire se dessine (fig.
+12), grossit rapidement (fig. 13, 14), et, devenu adulte (fig. 15),
+reprend sa course capricieuse à la recherche de quelque autre Infusoire
+de son espèce, auquel il unira sa destinée.
+
+Il peut donc y avoir de l'amour et des caresses dans une goutte d'eau!
+O Jéhovah!
+
+
+V
+
+La vie est répandue dans la Nature avec une telle abondance, que
+de très-petits Infusoires s'établissent en parasites sur d'autres
+Infusoires _un peu plus grands_, et servent à leur tour de demeure et
+de pâture à d'autres animalcules _encore plus petits_. (Humboldt.)
+
+[Illustration: UN INFUSOIRE ET SES PARASITES.]
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. V bis.
+ P. Lackerbauer del. d'après Mr Gerbe. Lebrun. sc.
+
+ REPRODUCTION ET DÉVELOPPEMENT D'UN INFUSOIRE.
+ (Kolpoda cucullus. O. E. Müller.)
+
+ 1. 2. 3. 4. 5. Diverses phases de la fusion de deux individus.
+ --6.Fusion complète.--7. 8. Division de la masse commune en corps
+ oviformes.--9. Leur émission.--10. 11. Corps oviformes libres.
+ --12. 13. 14. Jeunes nés de ces corps; leur développement.
+ --15. Infusoire adulte.]
+
+Les parasites de la _Paramécie Aurélie_[32] sont tantôt sous la forme
+de massettes cylindriques, pourvues de quelques suçoirs assez courts
+et revêtues de cils natatoires; tantôt sphériques et dépouillées de
+leur revêtement ciliaire, mais conservant leurs suçoirs. Les premiers
+nagent librement dans l'eau et vont à la chasse des Paramécies. Les
+seconds attendent dans une immobilité complète qu'un Infusoire vienne
+les effleurer en passant: ils sont à l'affût. Ils s'attachent à leur
+victime et se laissent emporter par elle. Bientôt ils s'enfoncent dans
+sa chair, où ils se multiplient avec une telle rapidité, qu'il y en a
+quelquefois jusqu'à cinquante dans un seul individu.
+
+ [32] _Paramecium Aurelia_ Müller.
+
+
+VI
+
+Un des phénomènes les plus surprenants qu'on rencontre dans l'étude
+des Infusoires, c'est leur désorganisation par _diffluence_. Cette
+décomposition arrive entièrement ou partiellement. Müller a vu une
+_Kolpode pintade_[33] se résoudre en molécules jusqu'à la sixième
+partie du corps; puis le reste se mettre à nager, _comme si de rien
+n'était!_
+
+ [33] _Kolpoda meleagris_ Müller.
+
+Les Infusoires offrent encore un autre genre de décomposition. Si l'on
+approche de la goutte d'eau dans laquelle ils nagent une barbe de plume
+trempée dans de l'ammoniaque, l'animalcule s'arrête, mais continue à
+mouvoir rapidement ses cils. Tout à coup, sur un point de son contour,
+il se fait une échancrure qui s'agrandit peu à peu, jusqu'à ce que
+l'animal entier soit _dissous_. Si l'on ajoute une goutte d'eau
+pure, la décomposition est brusquement enrayée, et _ce qui reste_ de
+l'animalcule recommence à se mouvoir et à nager (Dujardin), toujours
+_comme si de rien n'était!_
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE VI
+
+LES FORAMINIFÈRES.
+
+ _Siès pichoto, ségur, maï qué dé souveni!_
+
+ (AUBANEL.)
+
+
+I
+
+Lorsqu'on examine au microscope le sable de la mer, on y distingue un
+grand nombre de corpuscules solides, réguliers, souvent géométriques.
+
+Beccaria paraît être le premier qui ait fait attention à ces petits
+grains, à peine visibles à cause de leur taille; il les découvrit dans
+le sable de Ravenne. On crut mal à propos, pendant longtemps, que ces
+productions microscopiques n'existaient que sur les bords de la mer
+Adriatique. On en recueillit plus tard en France, en Angleterre, en
+Allemagne, et enfin sur les rivages de toutes les mers.
+
+Des recherches d'une patience infinie, entreprises par Bianchi,
+Soldani, Walker, Fichtel et Moll, et surtout par Alcide d'Orbigny, ont
+fait connaître un grand nombre de ces petits corps.
+
+Ces granulations ne sont autre chose que la charpente solide ou la
+coquille d'une foule d'animalcules marins, lesquels constituent un
+ordre tout entier des plus curieux parmi les habitants de l'eau salée.
+La grève en est tellement remplie, dans certains endroits, qu'elles
+forment presque la moitié de sa composition. Bianchi en a trouvé 6000
+dans 30 grammes de sable de la mer Adriatique. D'Orbigny en a compté
+3 millions 840 000 dans une quantité semblable recueillie dans les
+Antilles. Par conséquent, un mètre cube de ce dernier sable en renferme
+un nombre qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer!
+
+Ces petites coquilles varient beaucoup dans leurs figures. Les
+micrographes y ont constaté plus de deux mille organisations
+différentes, symétriques ou non symétriques, souvent remarquables par
+leur bizarrerie et presque toujours par leur élégance. Il y en a de
+globulaires, de discoïdes, d'étoilées, de festonnées, de contournées en
+limaçon, d'allongées en massue, de façonnées en amphore..... Les unes
+ont une ouverture très-élargie, les autres un orifice très-étroit.
+
+Elles sont divisées généralement en plusieurs chambrettes
+(_polythalames_), lesquelles communiquent entre elles par de petits
+trous; elles offrent aussi des pores qui s'ouvrent à l'extérieur. De
+là le nom de _Foraminifères_, c'est-à-dire _porte-trous_, donné par
+d'Orbigny aux animalcules auxquels appartiennent ces dépouilles.
+
+On a mis à profit la forme générale de ces coquilles, le nombre et
+la disposition de leurs chambrettes, pour les grouper en familles.
+La classification de d'Orbigny est assez heureuse et méritait d'être
+adoptée, quoique ses dénominations ne brillent pas par l'euphonie. Ce
+savant naturaliste (qui peut être regardé comme le grand historiographe
+de ces infiniment petits) distingue cinq familles de Foraminifères,
+lesquelles comprennent environ soixante genres.
+
+Les cellules sont quelquefois simples et comme enfilées sur un axe
+droit ou peu courbé (_Stichostègues_), ou bien disposées en deux séries
+alternatives (_Énallostègues_), ou bien encore rassemblées en petit
+nombre et ramassées comme en peloton (_Agathistègues_).
+
+D'autres fois elles sont groupées en spirale (_Hélicostègues_), et dans
+ce cas les tours de la spire s'enveloppent ou ne se recouvrent pas, ou
+bien s'élèvent les uns au-dessus des autres.
+
+[Illustration: STICHOSTÈGUES.]
+
+Dans certaines espèces, les cavités ne sont plus simples comme dans les
+familles précédentes, mais subdivisées par des cloisons transversales,
+de manière que la coupe de la coquille représente une sorte de treillis
+(_Entomostègues_). Que de géométrie, que de mécanique, que d'harmonie
+dans les plus chétives des organisations!
+
+[Illustrations: ÉNALLOSTÈGUES. AGATHISTÈGUES.]
+
+La ressemblance de ces petits tests avec les coquilles polythalames des
+Nautiles fit croire d'abord qu'ils étaient produits par des animaux
+semblables ou analogues à ces derniers, mais extrêmement petits. C'est
+pourquoi les naturalistes proposèrent de rapprocher les Foraminifères
+des Mollusques céphalopodes[34]. Ils les regardèrent comme des Nautiles
+microscopiques et dégradés. Mais la découverte de quelques espèces
+vivantes, et un examen attentif de leurs caractères, apprirent bientôt
+que ces animalcules constituaient une tribu beaucoup plus simple en
+organisation que celle de ces derniers Mollusques. Dujardin les a
+considérés comme des Infusoires[35]. D'autres ont conseillé de les
+placer dans le voisinage des Méduses[36].
+
+ [34] Voyez le chapitre XXV.
+
+ [35] Voyez le chapitre V.
+
+ [36] Voyez le chapitre XIII.
+
+[Illustration: HÉLICOSTÈGUES.]
+
+[Illustration: ENTOMOSTÈGUES.]
+
+Cuvier se borne à dire, sur les habitants de ces coquilles, qu'ils ont
+le corps oblong, couronné par des tentacules nombreux et rouges.....
+Les observateurs modernes ont reconnu qu'ils sont formés d'une gelée
+transparente qui remplit les chambrettes dont nous avons parlé, et que
+les différentes parties de la petite bête communiquent entre elles par
+les pores des cloisons. Les trous extérieurs de la coquille laissent
+sortir des filaments capillaires (_pseudopodies_) très-longs, flexueux,
+de forme indéterminée, incessamment variables, diaphanes, semblables
+à du verre filé, lesquels s'étendent en rayonnant autour de l'animal.
+Dans certaines espèces, on en compte seulement huit ou dix; dans
+d'autres, il y en a un plus grand nombre. Ces filaments se meuvent en
+divers sens et avec assez de vivacité. Ce sont à la fois des pieds et
+des bras, mais d'une ténuité excessive. L'animal s'en sert pour ramper
+et pour saisir sa proie. Ces fils paraissent avoir quelque chose de
+venimeux. Le docteur Schultze (de Greifswalde) a remarqué à plusieurs
+reprises que des Infusoires vivants étaient privés tout à coup et tout
+à fait de leurs mouvements par le simple contact de ces bras. C'est
+probablement ainsi que le Foraminifère réussit à pêcher ses petits
+aliments.....
+
+[Illustrations: DISCORBINE. MILIOLE.]
+
+N'est-il pas digne de remarque que des êtres si petits soient, malgré
+leur taille exiguë, des _carnassiers impitoyables!_ Ainsi, avec une
+dose homœopathique de venin, la bestiole la plus faible et la plus
+microscopique peut devenir un redoutable destructeur!
+
+Dujardin a constaté dans les _Milioles_, que lorsqu'un individu veut
+grimper sur les parois d'un vase, il compose à l'instant, aux dépens
+de sa substance, une sorte de pied _provisoire_, qui s'allonge et qui
+fonctionne comme un membre permanent. Puis, le besoin satisfait, ce
+pied temporaire _rentre dans la masse commune et se confond avec le
+corps_.
+
+La volonté d'une fonction à remplir a donc le pouvoir de créer un
+organe? Et dire que l'Homme, malgré la perfection de son intelligence,
+n'a pas le privilége de faire naître un tout petit cheveu! Comme c'est
+humiliant!
+
+Il paraît que les filaments de toutes les espèces peuvent aussi se
+rétracter complétement, et se confondre avec le reste de la substance.
+O Nature! que tes combinaisons sont admirables!
+
+Les Foraminifères n'ont pas d'estomac proprement dit, mais la
+Nature leur a donné ce tissu particulier, glaireux et contractile,
+essentiellement assimilateur (_sarcode_), que Dujardin a découvert chez
+les animalcules infusoires.
+
+
+II
+
+Les pseudopodies ne se rencontrent pas seulement dans les
+Foraminifères; ces sortes de fils pêcheurs sont le caractère important
+de toute une classe d'animalcules. Comme ces organes ressemblent au
+chevelu des racines, on désigne ces animaux sous le nom collectif de
+_Rhizopodes_ (pieds-racines).
+
+Les Rhizopodes comprennent, avec les _Foraminifères_, dont le test est
+calcaire, des animaux dépourvus de toute espèce de coquille, comme les
+_Amœbinées_, et d'autres dont le test est siliceux: ces derniers sont
+les _Radiolaires_.
+
+[Illustration: PROTÉE
+
+(_Amiba divergens_ Bory de Saint-Vincent).]
+
+Les _Amœbinées_ sont des Infusoires à fils pêcheurs, des _Infusoires
+rhizopodes_; elles peuvent être regardées comme des animaux non
+encore asservis à un plan d'organisation nettement déterminé.
+Ce sont des masses microscopiques informes, mais susceptibles
+d'expansion et de contraction. Comme exemple, nous citerons les
+_Amibes_[37]. Imaginez-vous une gouttelette de matière demi-solide,
+demi-transparente, demi-gélatineuse, homogène, douée de mouvement
+volontaire. Elle s'agite dans divers sens, se dilate ou se resserre,
+adopte les figures les plus irrégulières et les plus inattendues. Quand
+on place l'animalcule sur le porte-objet d'un microscope, il glisse
+comme une gouttelette d'huile, se déforme et se reforme. Véritable
+Protée, il est, suivant les moments, circulaire, oblong, échancré,
+sinueux, lobé, étoilé et même tout à fait rameux.....
+
+ [37] _Amiba divergens_ Bory de Saint-Vincent.
+
+La _Lieberkuhnia de Wagener_ est aussi une Amœbinée; elle présente un
+nombre considérable de pseudopodies, qui roulent dans tous les sens, se
+soudent ou se séparent, s'allongent ou se raccourcissent, paraissent ou
+disparaissent.
+
+[Illustration: LIEBERKUHNIA DE WAGENER
+
+(_Lieberkuhnia Wageneri_ Claparède et Lachmann).]
+
+Les _Radiolaires_ flottent en abondance à la surface de la mer. Sous
+le beau ciel de Messine, on les voit parcourir les eaux bleues, aussi
+profondément que l'œil peut les distinguer, sous l'aspect d'une masse
+de gelée molle, diaphane, incolore, en apparence immobile. Leur taille
+varie d'une ligne à un point, rarement plus, souvent moins. Leur
+forme est sphérique ou elliptique, ou cylindrique, parfois contournée
+en couronne. Si l'on essaye de les saisir avec une pince, elles se
+déchirent; si l'on tente de les pêcher au filet, elles restent collées
+aux mailles: on les mutile quand on essaye de les détacher. On ne peut
+les avoir intactes qu'en les recueillant avec un vase de verre où elles
+puissent flotter librement.
+
+[Illustration: RADIOLAIRE MONOZOA
+
+(_Amphilonche heteracantha_ Haeckel).]
+
+[Illustration: RADIOLAIRE POLYZOA
+
+(_Sphærozoum ovodimare_ Haeckel).]
+
+Vues alors à la lumière, ces gelées ne tranchent sur l'eau par aucun
+contour déterminé, et l'œil aperçoit à peine à leur surface quelques
+points clairs ou sombres. Sous un fort grossissement, ces bestioles
+montrent toute la délicatesse et la beauté de leur organisation.
+On peut voir, dans le magnifique ouvrage de M. Haeckel, la variété
+de forme, la bizarrerie des contours de ces légions innombrables
+d'infiniment petits.
+
+M. Haeckel a distingué les Radiolaires qui vivent isolées, et qu'il
+appelle _Monozoa_, de celles qui forment des associations, sortes de
+colonies flottantes qui sont emportées par les courants: ces dernières
+sont les _Polyzoa_.
+
+Les _Monozoa_ sont très-nombreux et forment vingt-neuf genres[38].
+
+ [38] Voyez planche VI, fig. 1, 2, 3, 4, 5, 7.
+
+Les _Polyzoa_ ne comprennent que quatre genres[39].
+
+ [39] Voyez planche VI, fig. 6.
+
+
+III
+
+Les recherches de d'Orbigny, relativement à ces organisations
+microscopiques, tendent à prouver que les débris des Foraminifères
+constituent en grande partie les bancs sous-marins qui, par leur
+accumulation, avec les Polypiers[40], interrompent les courses des
+navigateurs, comblent les ports, ferment les baies et les détroits, et
+donnent naissance à ces récifs et à ces îles qui s'élèvent dans les
+régions chaudes de l'océan Pacifique.
+
+ [40] Voyez le chapitre VIII.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VI.
+ D'après Haeckel. Lebrun sc.
+
+ ANIMAUX RADIÉS
+ (Radiolaria Hel.)
+
+ 1 Acanthostaurus purpurascens (_Hel._)
+ 2 Amphilonche anormala (_Hel._)
+ 3 Dyctiosoma trigonizon (_Hel._)
+ 4 Dorataspis polyancistra (_Hel._)
+ 5 Diploconus fasces (_Hel._)
+ 6 Sphærozoum italicum (_Hel._)
+ 7 Arachnocorys circumtexta (_Hel._)
+
+ _Imp. Geny-Gros r. Domat 28 Paris._]
+
+Ces créatures, en apparence si frêles et si imparfaites, se retrouvent
+sous toutes les latitudes et à toutes les profondeurs. Que sont en
+comparaison les nécropoles des Éléphants et des Baleines? Ne
+semble-t-il pas que plus l'animalcule est petit, plus sa dépouille
+occupe de place dans l'univers? (Blerzy.)
+
+
+IV
+
+Les coquilles des Foraminifères se rencontrent très-souvent, et plus
+souvent qu'on ne le pense, à l'état fossile. Elles forment à elles
+seules des chaînes entières de collines élevées et des bancs immenses
+de pierre à bâtir.
+
+Le calcaire grossier des environs de Paris est, dans certains endroits,
+tellement rempli de ces dépouilles, qu'un centimètre cube des carrières
+de Gentilly, carrières par couches d'une grande épaisseur, en renferme
+au moins 20 000; ce qui fait, par mètre cube, le chiffre énorme de 20
+000 000 000.
+
+Quand nous passons près d'une maison en démolition ou d'un édifice que
+l'on construit, et que nous sommes enveloppés par un nuage de poussière
+qui pénètre dans notre gosier, nous avalons souvent, sans nous en
+douter, des centaines de ces infiniment petits.
+
+Comme tous les édifices de Paris et une grande partie des maisons
+des départements voisins sont bâtis avec des pierres extraites des
+carrières des environs, il est évident que, sans exagération, la
+capitale de la France, et beaucoup de villages et de villes tout
+autour, sont construits avec des carcasses de Foraminifères.
+
+La pierre dite de Laon est formée, assure-t-on, d'un amas considérable
+de _Camérines_, charmante espèce de forme lenticulaire, à cellules
+très-nombreuses disposées en spirale. Mais cette espèce n'est pas
+microscopique.
+
+Les pyramides d'Égypte sont construites avec des pierres analogues et
+fondées sur des rochers de même genre.
+
+Les Foraminifères ont donc sécrété une partie du sol sur lequel nous
+marchons, des maisons qui nous abritent et des édifices que nous
+léguons à la postérité. Chaque animalcule a fourni son grain solide,
+chaque race a déposé sa couche imperceptible, et Dieu, qui préside à ce
+mystérieux travail, a rassemblé ces grains et ces couches dans la durée
+des siècles, et en a composé des masses imposantes!
+
+Les espèces qui vivent aujourd'hui préparent en silence, au sein de
+l'Océan, des pierres de taille pour les constructions des générations
+futures!
+
+«C'est sans raison que l'on mépriserait ces animaux, dont le grand
+Ouvrier de la nature a pris soin de relever la petitesse en les douant
+d'industrie et de force. Il a montré par là que la grandeur pouvait
+se trouver dans les petites choses aussi bien que la force dans la
+faiblesse. Apprenons donc à respecter le Créateur jusque dans les
+ouvrages qui nous paraissent les plus vils.» (Tertullien.)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE VII
+
+LES ÉPONGES.
+
+ Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
+ Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont placé.
+
+ (RACINE.)
+
+
+I
+
+Le sein de l'Océan est rempli de mystères. Parmi les associations
+animales qu'il renferme et qu'il nourrit, une des moins connues est
+peut-être celle qu'on désigne communément sous le nom d'_Éponge_.
+
+Cette association apparaît comme une masse de tissu léger, résistant,
+élastique, lacuneux, de forme très-variée, et d'un fauve brun ou blond
+tirant un peu sur le rougeâtre.
+
+Les opinions les plus diverses ont régné tour à tour dans la science
+sur la nature des Éponges. Parmi les anciens, les uns les regardaient
+comme des plantes, les autres comme des animaux; certains faisaient du
+juste-milieu, ils les prenaient pour une espèce de nid feutré de nature
+végétale, servant d'habitation à des Polypes. Ces animalcules n'étaient
+pas attachés à leurs petites loges, ils pouvaient en sortir et y
+rentrer à volonté. Les Polypes du Corail ne sont pas aussi heureux!...
+
+Pline, Dioscoride et leurs commentateurs ont prétendu que les Éponges
+étaient sensibles, qu'elles adhéraient aux rochers par une _force
+particulière_, et qu'elles fuyaient la main qui voulait les saisir...
+Ils les ont même distinguées en mâles et en femelles.
+
+Les premiers naturalistes, pour le rappeler en passant, voyaient des
+mâles et des femelles partout. L'Homme a toujours voulu trouver quelque
+chose à sa ressemblance, même dans les corps organisés les plus obscurs.
+
+Érasme, critiquant les assertions de Pline, conclut qu'il faut _passer
+l'éponge_ sur tout ce qu'il a écrit à ce sujet.
+
+Nieremberg, et plus tard Peyssonnel et Trembley, ont soutenu avec
+raison l'animalité des Éponges. Leur manière de voir a été adoptée par
+Linné, par Guettard, par Donati, par Ellis et par Lamouroux....
+
+Les Éponges habitent dans presque toutes les mers, principalement dans
+la Méditerranée, dans la mer Rouge, et dans le golfe du Mexique. Elles
+aiment les eaux chaudes ou tempérées, et les lieux les moins exposés
+aux vagues et aux courants.
+
+Ces colonies vivent dans les fonds marins de cinq à vingt-cinq brasses,
+parmi les excavations et les anfractuosités des rochers, et sont
+toujours adhérentes. Elles se développent non-seulement sur les corps
+inorganiques, mais encore sur les végétaux et sur les animaux.
+
+Elles sont étalées, dressées ou pendantes, suivant les endroits où
+elles croissent, suivant les corps qui les supportent et suivant leur
+propre forme.
+
+C'est un caractère bien singulier que la fixation de certaines espèces
+animales. Les personnes du monde s'imaginent que tous les animaux
+jouissent de la faculté de se transporter d'un endroit dans un autre;
+en un mot, qu'ils sont _locomotiles_, pour nous servir d'un mot
+consacré par la science. Cependant il n'en est pas ainsi; il existe
+des tribus entières et nombreuses qui sont adhérentes, qui vivent et
+meurent attachées au même point. Tels sont les _Polypiers_, telles sont
+les Éponges.....
+
+[Illustration: ÉPONGE SUR UNE ALGUE.
+
+(Pêchée par soixante brasses de profondeur.--Dessin de Riocreux.)]
+
+Il résulte de l'adhérence des corps organisés, qu'ils sont plus soumis
+à la puissance des agents extérieurs et plus influencés par eux que
+les animaux locomotiles, lesquels ne manquent pas de se soustraire à
+ces mêmes agents par leurs fréquents changements de place, quelquefois
+même par des migrations périodiques. De là de grandes différences dans
+les fonctions, dans les mœurs, dans les caractères, entre les animaux
+fixés et les animaux non fixés.
+
+
+II
+
+On connaît plus de trois cents espèces d'Éponges. Il y en a de
+pédiculées et de non pédiculées, de foliacées, de globuleuses, de
+concaves, de fistuleuses, de digitées. Cette variété de formes nous
+explique les noms plus ou moins singuliers qui leur ont été donnés par
+les marins: la _Plume_, l'_Éventail_, la _Cloche_, la _Corbeille_,
+le _Calice_, la _Lyre_, la _Trompette_, la _Quenouille_, la _Corne
+d'élan_, le _Pied de lion_, la _Patte d'oie_, la _Queue de paon_, le
+_Gant de Neptune_....
+
+La Nature a mis autant de soin à organiser les plus humbles habitants
+des eaux que les êtres qui appartiennent aux ordres les plus élevés de
+la création.
+
+L'_Éponge usuelle_ est une masse irrégulièrement arrondie, souvent un
+peu concave en dessus. Quand on examine à la loupe son tissu, on le
+trouve composé de fibres fines, flexibles, entrelacées, formant un
+grand nombre d'orifices, les uns très-petits (_pores_), et répandus en
+grand nombre sur toute la surface de l'Éponge, les autres beaucoup plus
+grands (_oscules_), et généralement situés à la partie supérieure.
+
+Dans l'intérieur, des conduits irréguliers de toutes les dimensions
+s'abouchent les uns dans les autres, et font communiquer les pores et
+les ostioles.
+
+Le tissu est comme feutré de corps durs, appelés _spicules_, calcaires
+ou siliceux, effilés comme des navettes étroites, simples ou divisées
+en deux ou trois branches.
+
+A l'état vivant, cette masse est recouverte d'une couche muqueuse, qui
+coule gluante quand on retire le Polypier de l'eau.
+
+[Illustration: GANT DE NEPTUNE.]
+
+Pendant la vie de l'Éponge, on voit sortir de chaque cellule ou de
+chaque Polype un torrent d'eau impétueux, sorte de fontaine vivante
+qui semble ne s'arrêter jamais. Pauvres petites bêtes qui reçoivent
+leur nourriture du flot qui les baigne, qui aspirent et expirent
+l'onde amère toute leur vie, et qui ne savent pas ce qui se passe à 2
+millimètres de leur bouche!
+
+[Illustration: VARIÉTÉS DE SPICULES D'ÉPONGE.]
+
+[Illustration: FRAGMENT D'ÉPONGE USUELLE, TRÈS-GROSSI.]
+
+Dans les mois d'avril et de mai, ces animalcules engendrent des
+germes arrondis jaunâtres ou blanchâtres, d'où naissent des embryons
+ovoïdes, granuleux, munis vers le gros bout de petits cils vibratiles.
+Ces embryons sont rejetés par le courant qui sort de l'estomac, et
+forment des essaims de larves autour du Polypier. Ces larves nagent,
+la partie la plus dilatée en avant, comme les larves du Corail, par
+des mouvements doux et réguliers qui ressemblent à un glissement
+onduleux. Quand elles sont restées quelque temps dans l'eau, elles
+viennent ordinairement à la surface, mais elles sont souvent entraînées
+par les courants. Pendant deux ou trois jours, elles semblent chercher
+un endroit convenable pour se fixer. Une fois fixée, la larve perd les
+cils vibratiles, s'étale, et prend la forme d'un disque gélatineux
+très-aplati.
+
+Dans l'intérieur s'organisent des cellules contractiles et de nombreux
+spicules.
+
+On ne sait pas exactement combien de temps les Éponges mettent à se
+développer. On pense que, dès la troisième année, on peut revenir dans
+les lieux précédemment épuisés.
+
+
+III
+
+La pêche des Éponges est principalement exploitée par les Grecs et par
+les Syriens, depuis Beyrouth jusqu'à Alexandrie. Les Grecs commencent à
+pêcher en mai et finissent en août; les Syriens continuent jusqu'à la
+fin de septembre.
+
+Les embarcations portent quatre ou cinq hommes.
+
+Chaque plongeur est armé d'un couteau à forte lame, ou bien d'un
+trident à branches tranchantes, recourbées et garnies d'une poche faite
+de filet.
+
+Les bateaux arrivent sur les côtes rocheuses habitées par les Éponges.
+Lorsque la mer est très-calme, on aperçoit assez distinctement ces
+Polypiers, et l'on commence à plonger ou à draguer.
+
+Ce dernier genre de récolte offre l'inconvénient de déchirer le tissu;
+aussi les Éponges obtenues de cette manière se vendent-elles 30 pour
+100 de moins que les Éponges dites _plongées_. (Lamiral.)
+
+Dans le golfe du Mexique, où ces Polypiers croissent à de faibles
+profondeurs, les marins enfoncent dans l'eau une longue perche amarrée
+près du bateau, se laissent glisser sur les Éponges et les arrachent
+avec facilité. (Lamiral.)
+
+Après la pêche, on nettoie les Éponges, on les débarrasse de la matière
+animale, des spicules et des corps étrangers qu'elles contiennent.
+
+Une fois préparé, le tissu prend une teinte roussâtre plus ou moins
+dorée. Son élasticité, sa perméabilité et sa résistance à la macération
+sont connues de tout le monde. Certaines espèces, habituellement
+très-colorées, perdent leurs nuances en se séchant, et deviennent plus
+ou moins blanches.
+
+M. Lamiral a publié un excellent mémoire sur les moyens d'acclimater et
+de multiplier les Éponges dans les eaux françaises de la Méditerranée,
+et sur la nécessité de réglementer leur pêche. Il insiste sur
+l'introduction, dans nos parages, de l'Éponge fine de Syrie, appelée
+_chimousse_. La Société zoologique d'acclimatation a résolu d'essayer
+cette introduction; elle a donné (avril 1862) une mission spéciale à M.
+Lamiral pour aller chercher dans l'Orient des Éponges _pleines d'œufs_.
+Le succès n'a pas couronné cette première expérience.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES POLYPES.
+
+ Diviser, c'est donc multiplier.
+
+
+I
+
+Les Polypes sont de grands personnages. Plusieurs peuvent atteindre
+jusqu'à un centimètre de hauteur!
+
+[Illustration: POLYPES.]
+
+Ces animaux ne sont pas rares. Les savants ont beaucoup écrit sur leur
+organisation et sur leurs mœurs. On en parle très-souvent; ils sont
+presque populaires!... Toutes les fois que, dans une conversation
+(ou dans un livre), on veut comparer un animal bien simple à notre
+propre espèce, le nom de Polype se présente aussitôt. Dans combien
+de circonstances n'avons-nous pas répété ce membre de phrase devenu
+presque banal: _Depuis le Polype jusqu'à l'Homme?_
+
+Eh bien! demandez à une personne quelconque ce que c'est qu'un Polype,
+si c'est un animal marin ou fluviatile; s'il est écailleux ou velu,
+s'il a une tête ou une queue? Vous verrez ce que l'on vous répondra...
+La quasi-popularité de notre curieux animal se réduit le plus
+habituellement à la connaissance de son nom.
+
+Rien n'est plus commun que le nom.....
+
+C'est pourquoi nous allons consacrer un chapitre spécial à l'étude du
+Polype.
+
+
+II
+
+Le Polype par excellence est le _Polype d'eau douce_, ou _Hydre
+verte_[41]. Qu'on se représente un petit sac étroit, tubuleux,
+diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme
+un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de
+l'ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes,
+flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l'animal: le sac est son
+corps, l'ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices
+sont ses bras.
+
+ [41] _Hydra viridis_ Linné.
+
+Si l'on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à
+l'Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera comme
+_imparfaite_. Et l'on aura bien tort! car un animal qui possède toutes
+les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animal
+_parfait_ dans son genre. La privation des organes qui sont absolument
+nécessaires à un autre, n'est point en lui une imperfection. En effet,
+la perfection d'un composé ne consiste pas dans l'abondance de ses
+parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à
+faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque
+Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu'un quadrupède dans
+la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité
+qu'il y aurait d'extravagance à soutenir qu'il n'y a point d'Éléphant
+achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires.
+
+[Illustration: POLYPE ISOLÉ.]
+
+En histoire naturelle, les savants emploient souvent l'adjectif
+_imparfait_, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d'un
+seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins
+compliquée que telle autre. Nous suivrons l'exemple des savants.
+
+Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit.
+Il s'attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides
+submergés, par l'extrémité aveugle de son sac. Il s'y amarre comme à
+une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement
+bordée, qu'elle paraissait comme garnie d'une frange toujours
+en mouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent
+quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture,
+et quoiqu'il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir
+cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu'ils n'en pourraient
+faire seuls dans tout un jour. D'autres Polypes vont encore plus vite:
+ce sont ceux qui s'établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies
+larves aquatiques, légères et très-vives, qui s'agitent et serpentent
+dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.)
+
+Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point
+d'appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces
+organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et
+recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu'à
+trois cent cinquante mouvements par minute!
+
+Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype
+et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l'entraîne dans sa
+bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son
+sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse du _caput
+mortuum_ de son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de
+même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la
+constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture.
+
+Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l'on
+jette un Ver au milieu d'eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps,
+et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés
+que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et
+cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s'allongent,
+se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d'embarras.
+(Trembley.)
+
+Un Polype avale quelquefois un volume d'aliments trois ou quatre fois
+plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac
+jusqu'à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son
+corps tubuleux offre alors autant de renflements qu'il y a d'insectes
+avalés.
+
+Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l'eau.
+Il n'en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein:
+excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La
+voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint
+François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter
+aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit
+qu'_elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de
+leur appétit!_....
+
+On a prétendu que les animaux dont les dents sont _molles_ ont les
+mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de
+mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des
+types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences!
+
+Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s'échapper,
+ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses
+bras _plongé dans sa cavité digestive_. Chose admirable! cette cavité
+digère les Vers et respecte le bras.
+
+Quand on coupe la partie postérieure d'un Polype, et qu'on ouvre ainsi
+le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir
+des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais
+ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par
+l'ouverture qu'on a faite. Le Polype devient alors _insatiable_. C'est
+le tonneau des Danaïdes; c'est le cheval de M. de Crac!...
+
+La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur
+corps. Les Naïs les rendent rouges, les Pucerons, verts, et les
+Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir
+mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois!
+
+A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps
+en temps des tubercules (_gemmes_), qui grossissent, s'allongent, se
+creusent et se transforment en miniatures de Polypes, en _Polypules_,
+lesquels se séparent et s'en vont dès qu'ils sont en état de pourvoir à
+leurs besoins.
+
+[Illustration: UN POLYPE ET SES REJETONS
+
+(_Arbre généalogique vivant_).]
+
+Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer,
+comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l'eau pendant l'hiver.
+
+Pendant qu'un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse
+souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne
+un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman
+porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils!
+Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte
+d'_arbre généalogique vivant_, suivant l'heureuse expression de Charles
+Bonnet.
+
+
+III
+
+Si l'on divise un Polype en sept ou huit fragments, au bout de deux
+jours chaque fragment deviendra un Polype tout entier.
+
+Rœsel assure avoir vu des bras coupés par petits morceaux donner
+naissance à des Polypes complets! Un seul individu pourrait donc se
+créer toute une famille _avec un bras!_
+
+Et notez bien que, après l'opération, _il lui repousserait un autre
+bras!!_
+
+Si l'on hache un de ces animaux, chaque parcelle formera bientôt un
+individu pareil à l'individu haché (Trembley). Une armée de Polypes
+_taillée en pièces_ serait loin d'être anéantie!...
+
+Autre singularité: on peut retourner un Polype comme on retourne un
+doigt de gant. L'animal continue de vivre (Trembley); mais alors sa
+peau intérieure respire et sa peau extérieure digère. Respiration et
+digestion _à l'envers_.
+
+Un Polype qu'on retourne porte souvent des petits naissants à la
+surface de son corps. Après l'opération, ces petits se trouvent
+enfermés dans l'estomac. Ceux qui ont déjà pris assez d'accroissement,
+se développent et grandissent dans la cavité digestive; ils sortent
+ensuite par la bouche: ils sont vomis. Ceux, au contraire, qui sont peu
+avancés, _se retournent d'eux-mêmes_, et surgissent à l'extérieur du
+sac maternel, à la surface duquel ils achèvent de pousser. (Trembley.)
+
+Un Polype retourné plusieurs fois ne cesse point de s'acquitter
+de toutes ses fonctions. Il y a plus, le même individu peut être
+successivement coupé, retourné, recoupé et _reretourné_, sans que son
+économie en paraisse bien malade. (Trembley.)
+
+Il faut avouer cependant que cette pauvre bête n'_aime pas_ à demeurer
+retournée. (Ce doit être un singulier _malaise_ que celui d'avoir
+ses organes à l'envers!) Le Polype s'efforce de se remettre dans son
+premier état; il se _déretourne_ en tout ou en partie. On l'empêche d'y
+réussir en le transperçant près de la bouche avec une soie de sanglier.
+Cette espèce de transpercement, naturellement peu agréable, ne porte en
+définitive aucun obstacle bien sérieux aux fonctions de l'animal.
+
+Les premières expériences sur les Polypes surprirent grandement tous
+les naturalistes. Ils ne connaissaient rien d'analogue dans le règne
+animal. «Nous ne jugeons des choses que par comparaison, disait Charles
+Bonnet; nous avions pris nos idées d'animalité chez les grands animaux,
+et un animal qu'on coupe, qu'on retourne, qu'on recoupe, et qui se
+_porte bien_, nous choque singulièrement. Combien de faits, encore
+ignorés et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets que
+nous croyons connaître! Nous en savons au moins assez pour que nous ne
+devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe;
+ce qui lui sied est d'observer, de se souvenir de son ignorance et de
+s'attendre à tout.»
+
+
+IV
+
+Il y a vraiment de quoi être confondu, quand on réfléchit sur tout ce
+que présente l'histoire des Polypes! Personne ne regarde ce qui est
+à ses pieds, et bien souvent il s'y passe de curieux phénomènes qui
+renferment de grands enseignements!
+
+Les Polypes, on l'a vu plus haut, n'ont ni cœur, ni poumon, ni foie, ni
+intestin. Ils manquent de tête et de cerveau. Six filaments très-grêles
+et très-simples remplissent les fonctions de pieds, de bras, de lèvres
+et de tous les organes des sens.... Et cependant ces animaux guettent
+une proie, l'_aperçoivent_, la saisissent, la dévorent.... Ils ne se
+trompent jamais sur sa nature et sur sa taille, et manquent rarement
+leur coup. Ils se battent entre eux, se repoussent ou se recherchent.
+Ils savent se sauver et se mettre à l'abri, quand un danger les
+menace. Ils élèvent leurs petits (à leur manière).... Comment
+peuvent-ils accomplir tous ces actes variés? La Providence leur a
+donné une impulsion vitale particulière, appelée _instinct_, impulsion
+indépendante de la prévoyance, de l'expérience, de l'éducation, et
+peut-être même de la réflexion, qui leur tient lieu d'intelligence.
+Le mot _instinct_ vient du verbe latin _instinguere_, qui veut dire
+_pousser, exciter_.... L'instinct et l'intelligence sont deux
+facultés qui se compensent, et dont l'une supplée à l'autre, comme,
+à d'autres égards, la fécondité supplée à la force ou à la longévité
+(Cuvier). L'instinct est l'intelligence des animaux inférieurs.
+
+
+V
+
+Les Polypes de la mer ressemblent beaucoup aux Polypes des eaux douces.
+L'animal est toujours composé d'un corps, d'une ouverture, d'une poche
+et de plusieurs bras. Le corps peut être long ou court, quelquefois
+étroit comme un tuyau de plume, d'autres fois arrondi comme une bourse,
+plus rarement façonné en entonnoir. L'ouverture est plus ou moins
+large, et sert toujours à l'entrée de l'aliment et à la sortie de
+l'excrément. La poche tend à se compliquer; elle offre souvent un tube
+distinct, entouré de canaux verticaux où viennent aboutir des organes
+bizarres en forme d'intestins. Les bras sont en nombre variable. On en
+trouve quelquefois jusqu'à douze; mais généralement il y en a huit. Ils
+ressemblent à des cils, à des vrilles, à des rubans, à des pétales.
+Leurs bords sont souvent granuleux ou barbelés.
+
+Avec cette organisation de l'Hydre verte et avec des modifications
+très-légères, mais très-variées, la Nature a composé la plus grande
+partie des animaux dits _imparfaits_ qui peuplent l'Océan.
+
+[Illustration]
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VII.
+ P. Lackerbauer del. d'après Mr Deshayes Lebrun fac-simile sc.
+
+ ANTHOZOANTHE PARASITE.
+ (Polypier des côtes de l'Algérie)]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE IX
+
+LES POLYPIERS.
+
+ «Le travail en commun centuple le produit.»
+
+ (UN SAINT-SIMONIEN.)
+
+
+I
+
+Les Polypes ne vivent pas toujours à l'état d'isolement, ils sont le
+plus souvent agrégés..... L'arbre généalogique temporaire est devenu
+permanent! La famille a reçu le nom de _Polypier_.
+
+Linné appelle ces associations _animaux composés_ (_animalia
+composita_).
+
+[Illustration: POLYPIER HYDRAIRE
+
+(_Sertularia ramea_, d'après Dalyell).]
+
+Ces habitants d'une même agrégation vivent dans une harmonie parfaite.
+Ils constituent un peuple de frères unis physiquement d'une manière
+très-intime. Ils occupent la même maison; chacun y tient une cellule,
+mais il lui est défendu d'en sortir tout à fait, et par conséquent
+de visiter, de déranger ou de tourmenter son voisin. Attachés à leur
+chambrette, ces demi-reclus attendent du hasard, ou, pour mieux dire,
+de la Providence, des aliments qui ne manquent jamais; et ce qui
+est mangé par chaque bouche profite à la communauté. Poussés par un
+admirable instinct, les Polypes travaillent ensemble au même ouvrage:
+_isolés, ils seraient faibles; réunis, ils deviennent forts_. Ils ont
+une vie d'ensemble et des vies particulières. Mêmes besoins, mêmes
+goûts, mêmes idées (et Dieu sait quelles idées!). Ils partagent leurs
+peines et leurs jouissances, quelque bornées et quelque confuses
+qu'elles soient; et, s'il est vrai que les chagrins s'adoucissent quand
+ils sont épanchés, et que les plaisirs augmentent quand ils sont goûtés
+en commun, les Polypes doivent être des animalcules fort heureux!
+
+[Illustration: POLYPIER ACTINIAIRE
+
+(_Gerardia Lamarckii_, d'après Lacaze-Duthiers).]
+
+Les Polypiers ont été mal connus pendant longtemps. Ce n'est qu'à
+l'aide du microscope et par l'étude des individus vivants qu'on
+est parvenu à connaître leur organisation et leur genre de vie, et
+qu'on a mis un certain ordre dans la classification des espèces et de
+leurs variétés. M. Lacaze-Duthiers a ainsi démontré que l'_Antipathes
+glaberrima_ et le _Gorgonia tuberculata_ de Lamarck, le _Leiopathes
+glaberrima_ de Gray et le _Leiopathes Lamarckii_ de J. Haime, n'étaient
+qu'un seul et même Polypier, la _Gérardie de Lamarck_.
+
+On a reconnu aujourd'hui que, sous la dénomination générale de
+Polypiers, étaient groupés des animaux distincts. Les uns étaient
+construits sur le type de l'Hydre, les autres sur le type de l'Actinie;
+d'autres, enfin, comme les _Plumulaires_, sur un plan d'organisation
+totalement différent. Les premiers sont les _Polypiers Hydraires_; les
+seconds, les _Polypiers Actiniaires_; les derniers appartiennent à
+plusieurs classes d'animaux.
+
+
+II
+
+Les _Polypiers Hydraires_ sont de faux Polypiers. Des travaux modernes
+ont appris que ces arborisations sont, pour la plupart, une forme
+dégradée et transitoire des Méduses. La Méduse fait le Polypier; le
+Polypier fera la Méduse.
+
+Les Polypiers Hydraires sont très-abondants sur nos côtes. Ils
+appartiennent au groupe des _Tubulaires_, des _Campanulaires_, des
+_Sertulaires_...
+
+La _Tubulaire chalumeau_ est un Polypier des plus curieux. Ses tiges,
+nombreuses, sont cornées, jaunes et marquées d'espace en espace de
+nœuds inégaux; elles ressemblent à des brins de paille. Leur partie
+inférieure est tortueuse et très-adhérente aux corps étrangers;
+la partie supérieure est à peu près droite, ou mieux, légèrement
+flexueuse. L'ensemble représente un végétal fleuri, sans feuilles ni
+rameaux.
+
+Au sommet de chaque tige, se développe une double corolle écarlate de
+quinze à trente-cinq pétales par rangée, les extérieurs étalés, les
+intérieurs relevés en houppe. Un peu au-dessous paraissent les ovaires,
+qui pendent, quand ils sont mûrs, comme des grappes orangées. Au bout
+d'un certain temps, les corolles se flétrissent, tombent et meurent.
+Un bouton les remplace, lequel produit un nouveau Polype; et ainsi
+de suite. Cette succession détermine l'allongement des tiges, chaque
+prétendue fleur élevant un peu le tube qu'elle termine, et chaque
+addition ajoutant un nœud de plus à l'axe qu'elle allonge.
+
+[Illustration: TUBULAIRE CHALUMEAU
+
+(_Tubularia indivisa_, d'après Dalyell).]
+
+La _Tubulaire rameuse_ est une des productions animales les plus
+singulières et les plus intéressantes. Parfois elle ressemble à
+un vieil arbre ruiné par le temps; d'autres fois elle rappelle un
+vigoureux arbrisseau en miniature, tout fleuri, élevant au-dessus d'une
+tige brun foncé un grand nombre de branches et de rameaux touffus,
+que terminent autant de petites Hydres d'un beau jaune ou d'un rouge
+éclatant.
+
+[Illustration: CAMPANULAIRE
+
+(_Campanularia dichotoma_, d'après Dalyell).]
+
+Les _Campanulaires_ diffèrent davantage. Les bouts de leurs branches
+par où sortent les Polypes sont élargis en forme de clochettes.
+
+L'espèce appelée _dichotome_ est une des plus délicates et des
+plus élégantes. Elle offre une tige mince comme un fil de soie,
+résistante, élastique et brune. Les Polypes sont assez nombreux. Sur
+une arborisation haute de 20 centimètres, il en existe peut-être douze
+cents.
+
+[Illustration: SERTULAIRE
+
+(_Sertularia [Plumularia] falcata_, d'après Dalyell).]
+
+Les _Sertulaires_ sont encore des Polypiers Hydraires. Ceux-ci ont une
+tige cornée, tantôt simple, tantôt rameuse: on les prendrait pour de
+petites plantes. Leur nom est dérivé du latin _sertum_ (bouquet). On
+peut les comparer à des arbustes en miniature, à branches flexibles,
+demi-transparentes et jaunâtres.
+
+[Illustration: SERTULAIRE ARGENTÉE
+
+(_Sertularia argentea_, d'après Dalyell).]
+
+Dans chaque Sertulaire, il y a sept, huit, douze, vingt petits
+panaches, contenant chacun cinq cents animalcules, ce qui fait jusqu'à
+dix mille Polypes par association. On assure que, dans un pied de
+_Sertulaire argentée_, il existe au moins cent mille individus.
+
+Le _Sertularia falcata_ rappelle, par l'élégance de son port et la
+délicatesse de ses rameaux, les plus belles Mimoses. Ce Polypier fait
+partie aujourd'hui des _Polypiers Bryozoaires_.
+
+Les petites cellules qui logent les Polypes ne sont pas toujours
+distribuées de la même manière. Il y en a tantôt des deux côtés,
+tantôt d'un seul. Quelquefois elles se groupent comme de petits tuyaux
+d'orgue; d'autres fois elles s'enroulent en spirale autour de la tige,
+ou forment çà et là des anneaux horizontaux.
+
+
+III
+
+Parmi les _Polypiers Actiniaires_, on a formé deux tribus d'après le
+nombre des tentacules de leurs animaux. Tantôt ces tentacules sont au
+nombre de six ou de ses multiples: ce sont les _Zoanthaires_; tantôt au
+nombre de huit: ce sont les _Alcyonaires_.
+
+Les Zoanthaires comprennent les _Actinies_, les _Zoanthes_ proprement
+dits, les _Antipathes_ et les _Madrépores_.
+
+On regarde comme intermédiaires entre les Polypiers et les _Anémones
+de mer_, dont nous traiterons plus loin[42], des Zoophytes élégants,
+désignés sous le nom de _Zoanthes_. Ces animaux sont réunis en nombre
+souvent considérable sur une base commune. Cette base est tantôt
+dilatée en large surface, tantôt vermiculée comme une racine rampante.
+
+ [42] Voyez le chapitre XII.
+
+[Illustration: ZOANTHE DES MOLUQUES
+
+(_Zoantha thalassanthos_ Lesson).]
+
+Le _Zoanthe des Moluques_[43] compose de larges touffes gazonnantes
+sur les rochers de Corail. Ses animalcules sont assez rapprochés,
+et imitent, à faire illusion, un amas de fleurs épanouies. Ils sont
+portés par de fausses racines d'un blanc pur enlacées les unes dans les
+autres. Leur corps est fusiforme, rétréci et comme pédiculé à la base,
+tronqué au sommet, d'un rouge brun marqué de stries longitudinales plus
+colorées; sa consistance est ferme et parcheminée. De ce corps sort un
+tube étroit, musculaire, contractile, rougeâtre, terminé par huit bras
+allongés, d'un jaune pur au sommet et traversés par une nervure de la
+même couleur. Sur les côtés de ces bras naissent des pinnules fines,
+parallèles, d'une couleur marron clair, semblables aux barbes d'une
+plume.
+
+ [43] _Zoantha thalassanthos_ Lesson.
+
+Les bras de ce Zoanthe sont sans cesse en mouvement; ils forment
+dans l'eau divers petits courants, dans l'oscillation desquels sont
+précipités, comme dans un torrent, les animalcules dont le Polype se
+nourrit. Au moindre mouvement, le Zoophyte replie ses bras. (Lesson.)
+
+[Illustration: ANTIPATHE
+
+(_Antipathes arborea_ Dana).]
+
+Les _Antipathes_ ont un polypier toujours fragile, et cassant, quand il
+est desséché; les ramifications, toujours grêles, déliées, ressemblent
+aux barbules délicates d'une plume. La couleur est noirâtre foncé, ou
+plutôt bistre et terre de Sienne. Au microscope ou à une forte loupe,
+les extrémités des branches apparaissent hérissées de petites pointes
+(_spinules_), et le tronc est formé de couches ovales concentriques et
+inégales: ce sont les zones de la croissance. Sa consistance est assez
+ferme pour qu'il soit travaillé et converti en chapelets de perles et
+autres bijoux, connus dans le commerce sous le nom de _Corail noir_.
+
+[Illustration: POLYPE GROSSI D'ANTIPATHE
+
+(_Antipathes arborea_ Dana).]
+
+[Illustration: COUPE GROSSIE D'UNE TIGE D'ANTIPATHE.
+
+(D'après une préparation de M. Potteau.)]
+
+L'écorce est molle, dépourvue de grains calcaires ou siliceux, et se
+détruit après la mort. Elle reçoit des Polypes de forme allongée, et
+le plus souvent de couleur jaune.
+
+[Illustration: ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES
+
+(_Antipathes subpinnita_, d'après Lacaze-Duthiers).]
+
+La Gérardie pêchée par M. Lacaze-Duthiers dans les eaux de l'Algérie
+est un genre voisin très-curieux que ce savant naturaliste a fait
+connaître dans une suite de beaux mémoires dont il a bien voulu nous
+communiquer les dessins originaux.
+
+[Illustration: POLYPE DE LA GÉRARDIE.]
+
+La Gérardie vivante est couverte de fleurs jaunâtres ou orangées à
+vingt-quatre pétales souvent très-allongés et pendants.
+
+[Illustration: COUPE D'UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.]
+
+L'intérieur du Polype présente autant de cloisons que de tentacules.
+Le polypier est très-rameux et très-élancé quand il est adulte. Dans
+le jeune âge, l'écorce se développe plus rapidement que le support;
+aussi la Gérardie se greffe-t-elle à tous les corps à sa portée.
+Malheur à la Gorgone qu'elle envahit, elle ne tarde pas à l'étouffer
+sous sa végétation exubérante. De là, souvent, cet aspect gorgonien que
+présentent les jeunes Polypiers. M. Lacaze-Duthiers a trouvé une de ces
+colonies, qui s'était développée sur un œuf de Squale.
+
+[Illustration: MADRÉPORAIRES.]
+
+Les _Madréporaires_ sont très-nombreux; ils forment le groupe le plus
+important des Polypiers Actiniaires. Tous sont pierreux: ce sont eux
+surtout qui constituent les récifs et les îles à coraux. On connaît peu
+leurs Polypes.
+
+Parmi les plus curieux, on doit citer les _Caryophyllies_, les
+_Madrépores_ proprement dits, les _Astrées_, les _Méandrines_ et les
+_Poritides_...
+
+Les _Caryophyllies_ présentent des cellules tubuleuses en partie
+isolées les unes des autres, ce qui donne à la masse un aspect comme
+rameux. Chaque branche est occupée par un Polype.
+
+[Illustration: CARYOPHYLLIE DE SMITH
+
+(_Caryophyllia Smithii_ Stokes et W. P. Broderip).]
+
+[Illustration: ASTRÉE
+
+(_Astræa pallida_ Dana).]
+
+Une des plus belles est la _Caryophyllie de Smith_[44], avec sa
+robe jaunâtre, plus pâle à la base et au sommet, ornée de lignes
+longitudinales d'un blanc léger! Son disque, d'abord brun, devient
+blanc et puis vert; ses tentacules, à peu près triangulaires, sont
+presque transparents. Ils ressemblent à des festons de dentelle
+finement bordés d'un ourlet blanchâtre et terminés chacun par un pois
+blanc.
+
+ [44] Voyez figure 1, planche X.
+
+[Illustration: MÉANDRINE
+
+(_Meandrina cerebriformis_ Lamarck).]
+
+Les _Madrépores_ proprement dits sont des associations bizarres des
+plus variées et des plus intéressantes. Qu'on se rappelle un gâteau de
+cire sorti d'une ruche, avec des larves d'Abeilles dans chaque cellule;
+qu'on suppose ce gâteau de pierre et non de cire, et chaque larve
+remplacée par un Polype, et l'on aura le Madrépore désigné sous le nom
+d'_Astrée_: c'est un des plus connus.
+
+Les _Méandrines_ diffèrent des Astrées par une surface creusée de
+lignes allongées et tortueuses, sillonnées en travers. Leurs cellules
+sont placées régulièrement dans les vallons.
+
+[Illustration: PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS
+
+(_Goniopora columna_ Dana).]
+
+Les _Poritides_ ont des branches qui s'élèvent peu, généralement
+dichotomes, à lobes obtus. Leurs Polypes sont des miniatures
+d'Anémones, portant autour de leur bouche douze tentacules radiés.
+Leur polypier est pierreux, fixé, rameux ou lobé, à surface libre,
+présentant un grand nombre d'étoiles régulières, superficielles
+ou excavées, à bords imparfaits ou nuls. Ces étoiles sont
+caractéristiques; on ne saurait les confondre avec celles d'une Astrée
+ou d'un Madrépore.
+
+[Illustration: PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE
+
+(_Porites mordax_ Dana).]
+
+Les _Polypiers Alcyonaires_ réunissent les _Alcyonides_, les
+_Tubiporides_, les _Gorgonides_ et les _Pennatulides_, dont nous
+traiterons dans un chapitre spécial.
+
+[Illustration: ALCYONIDE
+
+(_Xenia elongata_ Dana).]
+
+Les _Alcyonides_ sont très-communs; on en trouve souvent sur les
+coquilles de Saint-Jacques, sous la forme de masses charnues arrondies,
+à lobes irréguliers et de couleur rouge: cette masse est toute une
+colonie. Placée dans de l'eau de mer pure et fraîche, on ne tarde pas
+à voir apparaître des points opalins ou jaunâtres, qui se gonflent peu
+à peu, font saillie, et s'épanouissent en une corolle transparente et
+animée. Chacun de ces Polypes a huit pétales dentelés; au centre, est
+la bouche. Le corps du Polype est tubuleux: sa partie extérieure est
+plus ou moins longue; sa partie intérieure traverse au dedans, jusqu'à
+la base, la masse totale, qui n'est, d'ailleurs, que l'agglomération de
+tous les individus de l'association réunis par un tissu commun, criblé
+de spicules rouges et sillonné de vaisseaux.
+
+La _Bebryce tendre_[45] est un Alcyonide. Ce Polypier, incomplet comme
+tous les Alcyons, ne possède qu'une écorce qui contient les Polypes.
+L'axe qui lui sert de soutien est un support d'emprunt.
+
+ [45] Voyez la planche VIII.
+
+[Illustration: TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE)
+
+(_Tubipora musica_ Linné.)]
+
+Parmi les _Tubiporides_, se trouve le _Corail musique_, de l'archipel
+des Indes, caractérisé par ses tubes pierreux, simples, nombreux,
+rapprochés, droits ou flexueux, parallèles et un peu rayonnants, d'un
+beau rouge pourpre, unis ensemble de distance en distance par des lames
+transversales. On a comparé leur ensemble à un amas de tuyaux d'orgue.
+
+Ses Polypes sont d'un vert d'herbe brillant (Péron); ils ont des
+tentacules garnis de chaque côté de deux ou trois rangées de papilles
+granuleuses charnues, au nombre de soixante à quatre-vingts (Lesson).
+
+[Illustration: GORGONIDE
+
+(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).]
+
+Les _Gorgonides_ ont une écorce tellement pénétrée de grains calcaires
+ou siliceux (_spicules_), qu'elle forme une croûte en se desséchant.
+Cette croûte est friable, et conserve souvent les couleurs plus ou
+moins brillantes qui la caractérisent. Leurs cellules sont creusées
+tantôt dans une surface plane, tantôt dans des mamelons saillants;
+ceux-ci sont lisses, hérissés ou écailleux, quelquefois pendants les
+uns sur les autres.
+
+C'est à ce groupe qu'appartiennent les _Isis_ et le _Corail_, dont
+l'étude nous occupera dans le chapitre suivant, et toutes ces
+arborisations noires, lisses et flexibles, que l'on observe sur nos
+côtes. C'est encore à côté des Gorgonides que M. Deshayes a placé
+le beau Polypier pêché à la Calle, l'_Anthozoanthe parasite_[46],
+magnifique arbrisseau redressé et non pendant, avec des axes d'un brun
+foncé, une écorce d'un rose vif, et des Polypes d'un jaune d'or.
+
+ [46] Voyez la planche VII, communiquée par M. Deshayes.
+
+
+IV
+
+Les Polypiers sont fixés aux corps solides. Quelquefois ils s'attachent
+les uns aux autres, se greffent dans tous les sens ou s'enlacent dans
+toutes les directions.
+
+Il y en a de blanchâtres, de tout à fait blancs, de jaunâtres, de
+vert-pomme. Leurs nuances passent du brun olivâtre au bleu foncé, du
+vermillon au violet, et du jaune pâle au gris de perle.
+
+Chaque tuyau ou cellule contient un individu. Les loges sont plus ou
+moins profondes, suivant les espèces. Les animalcules sont composés
+généralement d'une partie cachée plus ou moins tubuleuse, et d'une
+partie étoilée plus ou moins apparente. Cette dernière présente de huit
+à douze barbillons lisses ou granuleux, susceptibles de s'épanouir
+comme les pétales d'une fleur. Quand ces appendices sont étalés, ils
+atteignent souvent le double de la hauteur du corps; ils sont alors
+presque transparents, excepté vers l'extrémité.
+
+Les Polypes étendent ou resserrent leurs barbillons, dilatent ou
+contractent leur bouche, suivant les besoins; mais leur tube digestif
+est soudé à leur cellule, et les axes qui portent les cellules sont
+condamnés à l'immobilité. Singulière combinaison! des arbustes
+moitié animés et croissant au fond de l'eau; des animalcules moitié
+emprisonnés et rivés à leur prison; des estomacs dans une écorce, des
+bras sur une branche, et le mouvement sur le repos!
+
+Les animalcules des Polypiers se reproduisent par de petites larves
+vomies par l'animal et par des bourgeons développés dans leur écorce.
+
+[Illustration: POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE
+
+(_Sertularia pumila_ Linné).]
+
+Dans les Polypiers Hydraires, les œufs sont souvent contenus dans des
+capsules cornées spéciales, qui se brisent lors de la maturation. Leurs
+formes sont très-variées, suivant les espèces.
+
+Qu'on imagine un ellipsoïde transparent comme du cristal, dont les
+parois sont décorées de rampes à créneaux disposées en spirale,
+interrompues à chaque tour, et laissant voir par transparence cinq ou
+six œufs ronds, d'un jaune safrané, et l'on aura la capsule ovigère
+d'un _Polypier Bryozoaire_, la _Plumulaire plume_.
+
+[Illustration: POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES
+A POLYPES, GROSSIS
+
+(_Plumularia pluma_ Linné).]
+
+Chez les Campanulaires, il existe des branches mâles et des branches
+femelles: les unes chargées de loges dans lesquelles se développent les
+œufs; les autres portant des capsules mâles surmontées chacune d'un
+bouquet d'élégants tentacules.
+
+[Illustration: POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSE]
+
+Mais un des phénomènes les plus curieux que présente l'étude des
+Polypiers Hydraires, est celui que les savants ont désigné sous le nom
+de _génération médusipare_. A une certaine époque de l'année, apparaît,
+chez les _Campanulaires_, les _Syncorines_, etc., une sorte de hernie
+extérieure, au centre de laquelle tourbillonne le liquide nourricier.
+C'est un bourgeon qui, peu à peu, se revêt d'un bourrelet de substance
+transparente, grandit rapidement, et ne tarde pas à montrer des
+traces d'organisation intérieure. On voit alors le liquide nourricier
+circuler dans quatre canaux; quatre points noirs se dessinent au
+sommet du bourgeon, à l'extrémité des quatre canaux: ce sont les
+yeux. Insensiblement le bourgeon prend un aspect plus campanuliforme;
+son extrémité se dilate, les yeux s'écartent, et dans leur voisinage
+naissent quatre tentacules. Le réservoir central augmente de capacité,
+se limite par une membrane distincte, et forme l'estomac. L'animal est
+développé: c'est une vraie Méduse. Dans peu de temps, elle rompra son
+pédicule par de violentes contractions, et prendra son essor vers la
+haute mer.
+
+La jeune Méduse, aussitôt libre, atteint en peu de jours le double de
+son volume. La déchirure de son pédicule se cicatrise, les tentacules
+s'allongent; l'estomac acquiert une bouche. Quelques semaines encore,
+et l'intestin de chacune de ces petites Méduses présentera un
+contour onduleux, comme mamelonné: ce sont des œufs qui se forment,
+grossissent, se développent, et se détacheront par un mécanisme
+semblable (Desor).
+
+
+V
+
+Les Polypes sont de petits ouvriers silencieux, actifs, infatigables,
+qui sécrètent et organisent les gâteaux ou les axes qui les portent
+et les logent. Éclatante industrie, qui sera sans cesse un objet
+d'admiration! Population modeste, digne des plus grands éloges,
+réservée dans ce qu'elle consomme, magnifique dans ce qu'elle produit!
+
+Les Polypes aiment les régions chaudes de l'Océan, et prospèrent mal
+dans les pays froids.
+
+Les uns forment des pelouses de vie sous-marines qui tapissent les
+rochers; les autres composent des stalactites animées, de grands
+arbrisseaux, de petits arbres ou d'immenses forêts. Le câble électrique
+qui relie la Sardaigne au fort Génois était incrusté d'un si grand
+nombre de Polypiers et de _Bryozoaires_, que certaines parties retirées
+de l'eau avaient le volume d'un baril. (Lacaze-Duthiers.)
+
+Les Polypiers occupent quelquefois des espaces immenses qui
+grandissent sous les flots, s'élèvent en récifs, entourent les îles,
+les joignent entre elles, les unissent aux continents, et comblent
+ainsi la profondeur des mers.
+
+En 1702, un voyageur anglais, Strachan, observa que les Polypiers
+étaient capables de former de grandes masses de rochers. En 1780,
+Forster, savant compagnon du capitaine Cook, établit d'une manière
+positive que la plupart des îles de la mer du Sud doivent leur
+existence à la multiplication excessive et à l'agglomération compacte
+des Polypiers. Cette manière de voir a été confirmée par un grand
+nombre de marins, de zoologistes et de géologues.
+
+Ces Zoophytes sont réunis au fond de l'eau par masses innombrables. Ils
+absorbent les sels calcaires contenus dans l'Océan, et en composent
+leurs cellules et leurs axes; ils produisent ainsi des associations
+souvent colossales.
+
+Leurs germes tombent autour d'eux, et donnent naissance à de nouveaux
+gâteaux. Les derniers venus s'élancent tout autour des premiers
+et au-dessus d'eux, et les étouffent; ceux-ci laissent après leur
+mort leurs cellules de pierre greffées les unes sur les autres. Ces
+couches de matière devenue inerte servent de fondement à de nouvelles
+générations qui se superposent régulièrement comme les assises dans une
+maçonnerie. Il résulte de ces agglomérations gigantesques des rochers
+immenses qui atteignent jusqu'à deux ou trois cents lieues de longueur!
+
+Ces rochers s'élèvent peu à peu du fond de la mer, sans trouble, sans
+effort, sans réaction. Au bout d'un certain temps, ils composent des
+îles; ces îles forment de vastes terres. Il faut des siècles, il est
+vrai, pour que ce travail s'accomplisse, mais le temps ne manque jamais
+à la Nature!
+
+Les auteurs de ces constructions séculaires sont des animalcules
+gélatineux, fragiles, chétifs, presque toujours microscopiques; mais
+ils sont extrêmement nombreux... il y en a des milliards. Ils peuvent
+donc produire, par l'entassement de leurs squelettes, des maçonneries
+dont le genre humain tout entier, travaillât-il cent mille ans,
+n'enfanterait qu'une bien faible partie!
+
+[Illustration: VUE GÉNÉRALE D'ÎLES A CORAUX.
+
+(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)]
+
+Une fois arrivés à la surface de l'eau, les Polypiers cessent de
+croître, parce que leurs animalcules sont des êtres essentiellement
+aquatiques. Enfants de la mer, ils doivent vivre dans la mer; ils
+meurent à l'air et au soleil. Voilà pourquoi les couches les plus
+élevées de ces gigantesques édifices sont toujours privées de vie.
+
+Les vagues qui se brisent contre ces îles ou ces rochers en détachent
+des quartiers, les roulent, les ballottent et les réduisent en
+poussière. Il en résulte d'abord un gravier blanchâtre parsemé de
+quelques blocs arrondis, puis un sable plus ou moins fin et plus
+ou moins grisâtre. Les flots apportent des restes de végétaux, de
+Mollusques, de Crustacés, de Poissons..... Ces restes se décomposent
+et se mêlent aux débris madréporiques: la terre végétale commence à
+se former. C'est ainsi que la Providence a fait surgir de l'Océan des
+espaces de terrain considérables.
+
+Le massif, monté au niveau de la mer, est bientôt envahi par la
+végétation et embelli par l'animalité. Les vagues y abandonnent
+quelques graines; celles-ci se développent. Les végétaux prennent pied
+dans le terrain, et l'île est bientôt couverte de verdure. Des troncs
+d'arbres arrachés par la mer sur les côtes voisines, et poussés par
+les courants, abordent sur sa plage. Des Vers, des coquillages, des
+Insectes et d'autres petits animaux apportés avec ces troncs se hâtent
+de gagner la terre; ils y pullulent et en constituent la première
+population. Les Tortues de mer accourent vers l'île naissante, et
+viennent y déposer leurs œufs. Les Oiseaux, attirés de loin par la
+verdure, arrivent pour s'y reposer et pour y construire leurs nids.
+Enfin, les habitants des îles voisines, chassés par quelque coup de
+vent ou séduits par la beauté du site et par l'abondance de ses fruits,
+s'y rendent avec leurs pirogues, y bâtissent des cabanes, y fondent une
+tribu; et l'industrie de l'Homme complète et vivifie l'industrie des
+Polypiers!
+
+Les actions si puissantes des animalcules les plus petits et les
+plus faibles sont empreintes, dans la Nature, d'un charme et d'une
+philosophie que ne donneront jamais dans nos musées les formes les
+plus élégantes de leurs cadavres soigneusement conservés et savamment
+classés.
+
+Les Infusoires, les Foraminifères et les Polypes existent dans la mer
+par milliards de milliards... C'est l'infini vivant!
+
+[Illustration]
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VIII.
+ P. Lackerbauer, d'après Mr. Lacaze du Thiers. Digeon fac-simile sc.
+
+ CORAIL
+ Portion de Macciotta pêchée à 80 brasses de profondeur.
+
+ 1 Corail rouge. (_C. rubrum, Lamarck_.)
+ 2 Bebryce tendre. (_B. mollis, Philippi_.)
+ 3 Gorgone délicate. (_G. subtilis, Valenciennes_.)
+ 4. 4'. 4''. Éponges.
+ 5 Balanophyllie d'Italie. (_B. Italica, Michelin_.)
+ 6 Flabellum. (_F. anthophyllum, Ehrenberg_.)
+ 7 Thécidie de la Méditerranée. (_T. Mediterranea, Defrance_.)
+ 8 Térébratule tête de serpent. (_T. caput serpentis, Lamarck_.)]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE X
+
+LE CORAIL.
+
+ «CURALIUM _decus liquidi_.»
+
+ (PRISCIEN.)
+
+
+I
+
+Dans certaines régions de la mer, au milieu des rochers les plus
+accidentés, s'étendent de petites forêts purpurines. Ces forêts
+aquatiques sont composées par le _Corail rouge_, un des plus brillants
+et des plus célèbres parmi les Polypiers. _Curalium decus liquidi!_
+
+Pendant longtemps, le Corail a été pris pour une plante marine. Les
+anciens Grecs appelaient cette prétendue plante, _fille de la mer_[47].
+Le comte Marsigli lui-même considérait cette curieuse production comme
+faisant partie du règne végétal.
+
+ [47] Κοράλλιον, de κόρη, fille, ἁλὸς, de la mer, d'où les Latins
+ ont fait _curalium_, puis _corallium_ ou _coralium_.
+
+Peyssonnel, chirurgien de la marine, reconnut le premier la véritable
+nature de l'arbrisseau Corail. Il fit part de sa découverte au célèbre
+Réaumur, qui hésita quelque temps à la transmettre à l'Académie royale
+des sciences. Ce ne fut qu'en 1727 qu'il se décida à la communiquer à
+l'illustre compagnie, mais sans l'adopter encore lui-même.
+
+Les observations de Peyssonnel furent contestées jusqu'au moment où
+Trembley (de Genève) eût publié ses belles expériences sur le Polype
+d'eau douce, et que les savants eussent constaté la grande ressemblance
+qui existe entre la nature de ce curieux Invertébré et les animalcules
+du Corail.
+
+Guettard (d'Etampes) et Bernard de Jussieu firent exprès un voyage sur
+nos côtes pour vérifier les assertions de Peyssonnel.
+
+[Illustration: CORAIL ROUGE
+
+(_Corallium rubrum_ Lamarck).]
+
+Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, le Corail est une famille de
+Polypes vivant ensemble et composant un _Polypier_.
+
+Ce Polypier habite surtout dans la Méditerranée et dans la mer Rouge.
+Il se trouve à diverses profondeurs. Cependant il n'est jamais à moins
+de 3 mètres, ni à plus de 300.
+
+Observé sur place, le Corail est mêlé avec d'autres Polypiers
+et avec d'autres animaux marins. Il en résulte un assemblage
+lâche ou compacte, quelquefois inextricable, qui a reçu le nom de
+_macciotta_[48].
+
+ [48] La planche VIII représente une portion de _macciotta_ retirée
+ de quatre-vingts brasses de profondeur, dans les eaux de la Calle,
+ dessinée et coloriée par M. Lacaze-Duthiers (juillet 1862).
+
+Chaque pied de Corail ressemble à un joli sous-arbrisseau rouge, sans
+feuilles, portant de délicates petites fleurs étoilées à rayons blancs.
+
+Les axes de ce sous-arbrisseau sont les parties communes à
+l'association; les fleurettes sont les Polypes.
+
+[Illustration: SPICULES DE CORAIL.
+
+(D'après les dessins communiqués par M. Lacaze-Duthiers.)]
+
+Les arborisations dont il s'agit se dirigent ordinairement de haut en
+bas, et non de bas en haut, comme celles des plantes. Elles forment
+des buissons, des taillis, et, comme nous l'avons dit plus haut, de
+véritables forêts. Ces axes offrent une écorce molle, comme réticulée,
+pénétrée d'un suc laiteux, et creusée de petites cavités, qui sont les
+loges des Polypes. De petits corps durs (_spicules_) sont contenus en
+grand nombre dans son épaisseur. Au-dessous de l'écorce, se trouve
+le Corail proprement dit, qui égale le marbre en dureté, et qui est
+remarquable par sa surface striée, par sa belle couleur rouge, par
+son extrême dureté et par le poli brillant dont il est susceptible.
+Les anciens croyaient que sa substance était molle dans l'eau, et ne
+prenait de la consistance qu'au contact de l'air[49].
+
+ [49] Sic et coralium, quo primum contigit auras
+ Tempore, durescit..... (OVIDE.)
+
+[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE DU CORAIL.
+
+(D'après les dessins communiqués de M. Lacaze-Duthiers.)]
+
+Les Polypes sont composés, comme ceux de la plupart des Polypiers,
+d'une partie sacciforme enfermée dans la loge corticale, et d'une
+partie extérieure cylindrique, entourée de huit petits barbillons qui
+divergent comme les pétales d'un Œillet. Ces barbillons sont aplatis,
+larges, pointus et garnis sur les bords de barbules courtes et creuses.
+Quand ils sont épanouis, l'ensemble représente une charmante fleurette
+blanchâtre et diaphane, à huit pétales découpés, placés sur un mamelon
+rose, renflé parfois en forme d'urne. Le comte Marsigli avait très-bien
+vu les Polypes du Corail. «_Ce sont des fleurs_, dit-il, _qui rentrent
+dans leurs tubules dès que la plante est retirée de l'eau. Ces fleurs
+adoptent en mourant une teinte jaune safranée._»
+
+[Illustration: UN POLYPE DU CORAIL ROUGE.]
+
+Le Corail est donc, comme on l'a dit avec justesse, animal (ou animaux)
+en dehors et rocher en dedans.
+
+M. Lacaze-Duthiers a étudié tout récemment la reproduction du Corail.
+Il est arrivé à des résultats extrêmement intéressants. Suivant ce
+savant zoologiste, les individus de la colonie sont tantôt mâles,
+tantôt femelles, tantôt hermaphrodites. Ordinairement les Polypes d'un
+sexe l'emportent en nombre, dans une même branche, sur ceux d'un autre
+sexe. Ainsi, tel rameau présente presque exclusivement des mâles, et
+tel autre des femelles. Quant aux hermaphrodites, ils semblent les
+moins nombreux.
+
+On trouve dans le règne végétal des plantes dites _polygames_, qui
+offrent dans la distribution de leurs fleurs mâles, femelles ou
+hermaphrodites, un arrangement analogue: l'_Épinard d'Espagne_ est dans
+ce cas. Qui aurait pu soupçonner un rapport physiologique quelconque
+entre le Corail et l'Épinard?
+
+Les œufs du Corail ont des pédicules longs et grêles; ils font saillie
+à l'extérieur des lames minces qui se trouvent dans le sac digestif.
+Ils sont sphériques, opaques et d'un blanc de lait. Ils se détachent
+par la rupture de leur support, et tombent dans la cavité générale,
+cavité qui sert tout à la fois d'estomac et de poche incubatrice, dans
+l'intérieur de laquelle deux matières bien différentes peuvent, à côté
+l'une de l'autre, la première se dissoudre et servir à l'entretien
+de l'animal, la seconde se développer et produire un être nouveau!
+(Lacaze-Duthiers.)
+
+Les œufs s'allongent et se revêtent de cils vibratiles. Dès qu'ils
+sont pondus (ou, pour mieux dire, vomis), ils se creusent d'une cavité
+qui s'ouvre au dehors par un pore destiné à devenir la bouche. Alors
+ils prennent la forme d'un petit ver blanchâtre et demi-transparent;
+ces larves nagent en tous sens avec une assez grande agilité, en se
+détournant quand elles se rencontrent. Elles montent et descendent
+dans les vases qui les contiennent, portant toujours en avant leur
+grosse extrémité ou leur base, tandis que leur bouche est en arrière.
+De là vient, lorsqu'elles trouvent des obstacles, qu'elles buttent
+contre eux. Elles ont une tendance à s'accoler, puis à adhérer, et cela
+d'autant plus, que leur genre de progression favorise leur contact en
+les poussant contre les objets. Ainsi, ce sont les mouvements mêmes
+qui semblent destinés à faire cesser cette période de liberté, en
+facilitant l'adhérence de la partie du corps qui répondra plus tard à
+la base du Polype. (Lacaze-Duthiers.)
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. IX.
+ Mesnel del. d'après les dessins de Mr Lacaze-Duthiers. Rapine. sc.
+
+ DÉVELOPPEMENT DU CORAIL.
+ (Corallium rubrum, Lamarck.)
+
+ 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Diverses phases de la larve libre.
+ --9. 10. 11. 12. 13. 14. 15. Fixation de la larve et développement
+ du Polypier.
+
+ _Imp. Geny-Gros 28 r. Domat._]
+
+Arrive bientôt le moment où les larves vont se fixer. L'animal
+abandonne sa forme de ver; il s'étale, pour ainsi dire, et perd
+en hauteur ce qu'il gagne en largeur: il se raccourcit et devient
+comme discoïde. L'extrémité la plus effilée, celle qui porte la
+bouche, rentre dans le tissu, et, en s'enfonçant au milieu du disque,
+elle s'entoure d'un bourrelet circulaire (Lacaze-Duthiers). Sur ce
+bourrelet, naissent les rudiments des huit tentacules, qui se couvrent
+bientôt de festons latéraux.
+
+Ce premier Polype fixé devient le fondateur d'une grande colonie
+arborisée. Des gemmes ou bourgeons se forment sur ses axes, et
+produisent, en se développant, tout un petit peuple de Coraux[50].
+
+ [50] Voyez la planche IX, dont les éléments nous ont été
+ communiqués par M. Lacaze-Duthiers.
+
+Chez les animaux adhérents, les larves sont mobiles. C'est une loi
+générale! Les jeunes Polypes, au sortir de l'œuf, diffèrent presque en
+tout de leurs parents. Ils doivent subir des métamorphoses pour arriver
+à l'état parfait, mais des métamorphoses inverses, à certains égards,
+de celles des Insectes. Chez ces derniers, la chrysalide, qui est
+immobile, se change en Papillon qui vole. Chez les Coraux, la larve,
+qui nage, se transforme en Polype qui adhère!... Il n'y a peut-être pas
+dans la Nature une loi qui, renversée, ne devienne une autre loi.
+
+
+II
+
+On a distingué des vrais Coraux les _Mélites_ et les _Isis_, dont les
+ramifications sont articulées, et dont les Polypes possèdent six
+tentacules au lieu de huit; ces tentacules sont entiers et non frangés.
+
+[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE D'ISIS.
+
+(D'après une préparation de M. Poteau.)]
+
+Dans le premier genre, les axes sont noueux d'espace en espace, et
+recouverts d'un encroûtement adhérent et persistant; dans le second,
+ils sont étranglés et revêtus d'un encroûtement libre et caduc.
+
+Le tissu des Mélites est pierreux et homogène, celui des Isis est
+composé de deux substances distinctes; leurs étranglements sont cornés
+et noirâtres, leurs articulations sont calcaires et striées.
+
+On emploie souvent, dans le commerce, la tige des Isis pour du Corail
+blanc; la structure des deux espèces de tiges est si différente, qu'il
+suffit d'une loupe pour les distinguer. Les deux figures ci-dessus
+montrent la grossièreté de la fraude.
+
+[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE DU CORAIL ROUGE.
+
+(D'après une préparation de M. Poteau.)]
+
+Chaque Corail, vrai ou faux, est un atelier distinct de petits
+travailleurs, habiles, toujours nombreux, toujours actifs; atelier
+merveilleux où se fabriquent à la fois la matière première, corne ou
+marbre, qui lui est indispensable, et les ouvrages élégants, tiges ou
+branches, qui lui sont particuliers.
+
+
+III
+
+D'après ce que l'on vient de voir sur la nature des Coraux, on peut
+en conclure que ces Polypiers ressemblent plus à des plantes qu'à des
+animaux. C'est à cause de cela qu'on les a souvent désignés sous le nom
+de _Zoophytes_, c'est-à-dire _animaux-plantes_, dénomination appliquée
+plus tard, par extension, à un grand nombre d'Invertébrés marins.
+
+Cette structure remarquable établit entre les deux règnes organiques
+les rapports les plus curieux. Nous trouvons dans ces animaux, comme
+dans les végétaux, une tige, des branches et des rameaux recouverts
+d'une véritable écorce. Leurs axes sont cornés ou calcaires; dans les
+végétaux, ils sont herbacés ou ligneux. Des deux côtés, le tissu est
+plus ou moins solide, strié, cannelé, tordu et composé de couches
+concentriques. De plus, l'écorce animale est spongieuse et plus ou
+moins tendre, comme l'écorce végétale.
+
+Les gemmes représentent les bourgeons; les Polypes représentent les
+fleurs. Les barbillons s'étalent en rosettes comme des pétales; ils
+forment une corolle animée qui s'épanouit et se ferme alternativement.
+
+Dans le Polypier, de même que dans le végétal, les individus
+élémentaires sont aux extrémités des axes ou sur les côtés, ou bien
+tout à la fois terminaux et latéraux.
+
+Enfin, une dernière ressemblance se rencontre dans leur reproduction.
+Le Corail et le végétal donnent des individus isolés, œufs ou graines,
+qui se détachent de la collection, se développent et produisent une
+colonie dont les membres demeurent adhérents, et par suite d'autres
+Coraux et d'autres végétaux, c'est-à-dire d'autres êtres collectifs.
+C'est la synthèse qui engendre l'analyse, et l'analyse qui reconstitue
+la synthèse!
+
+Tout en _s'arborisant_, le Polype _se minéralise_. Ne dirait-on pas que
+le règne animal, le règne par excellence, abandonne sa suprématie, et
+cherche à se confondre avec les autres règnes?
+
+
+IV
+
+On fait la pêche du Corail principalement à l'entrée de la mer
+Adriatique, aux environs de Bone et de la Calle, et dans le détroit de
+Bonifacio. Cette pêche donne naissance à une industrie considérable,
+qu'il serait important d'encourager et de régulariser.
+
+Sur les côtes de la Sicile, la pêche est extrêmement simple. Trois ou
+quatre pêcheurs, placés sur une barque, plongent dans la mer une sorte
+de croix de bois horizontale, à branches égales, portant à chaque
+extrémité un filet de forme conoïde, tissé avec de l'étoupe. Au centre
+de l'appareil est ajustée en dessous une grosse pierre, qui l'entraîne
+rapidement au fond de l'eau. La croix est attachée à une corde; on
+la descend à une profondeur de 60 à 100 mètres. Un pêcheur élève et
+abaisse alternativement cet appareil; en même temps les autres rament
+lentement, de manière à balayer la surface d'un certain nombre de
+rochers. Les mailles lâches des quatre filets promenés sur les Coraux
+accrochent leurs branches, les cassent, ou arrachent les Polypiers
+tout entiers. Quand on suppose que la prise est suffisante, on retire
+l'appareil; on détache la récolte, et on la dépose dans le bateau.
+
+A la place de l'instrument que nous venons de décrire, on emploie
+quelquefois un autre engin, composé d'un cercle de fer de 50
+centimètres de diamètre, qui forme l'ouverture d'une petite poche
+destinée à recevoir les branches qu'on brise. A droite et à gauche sont
+suspendus deux filets. Le cercle est situé à l'extrémité d'une grande
+poutre, quelquefois plus longue que la barque. Cette poutre est portée
+par deux cordes, et, tout près du cercle de fer, on a fixé une pierre.
+On introduit cet instrument dans des cavités où le premier n'a pas pu
+pénétrer.
+
+Dans d'autres localités, on se sert de bâtons garnis d'étoupes, que
+l'on traîne au fond de la mer avec un boulet. Derrière se trouve un
+filet à larges mailles, où tombe le Corail à mesure qu'il est détaché.
+
+Le Corail ainsi obtenu est toujours mêlé à d'autres Polypiers, à divers
+animaux, et même à des plantes marines.
+
+Anciennement, on pêchait ce Zoophyte avec de grandes cloches dans
+lesquelles un homme était placé. Par ce moyen, on obtenait le Corail
+pur et non brisé.
+
+En 1857, M. Focillon a fait ressortir la possibilité d'employer le
+_bateau plongeur_ de MM. Lamiral et Payerne pour la récolte du Corail,
+et les avantages qu'offrirait l'application de cet appareil.
+
+Dans certains pays, les pêcheurs plongent à des profondeurs plus ou
+moins considérables, et récoltent le Corail à la main.
+
+Malgré les efforts du gouvernement français, et malgré les bénéfices de
+l'industrie coraillère, nos pêcheries dans le détroit de Bonifacio et
+sur le littoral africain ne sont guère fréquentées que par des marins
+étrangers.
+
+En 1852, les corailleurs qui exploitèrent le détroit de Bonifacio
+étaient tous des Italiens. Le produit de la campagne ne donna qu'une
+quarantaine de mille francs.
+
+En 1853, sur 211 bateaux pêcheurs qui se rendirent sur les côtes
+d'Afrique, il n'y en avait que 19 français; la plupart étaient
+napolitains. La même chose a lieu presque tous les ans.
+
+D'après les documents publiés par le ministère de la guerre, les côtes
+de Bone et de la Calle ont fourni, en 1853, 35 800 kilogrammes de
+Corail, lesquels, vendus en majeure partie aux fabricants de Naples, à
+raison de 60 francs le kilogramme, ont représenté une valeur brute de 2
+148 000 francs. Beaucoup de bateaux, la plupart napolitains, dont les
+frais ne dépassaient pas au maximum 8000 francs, ont emporté 4 à 500
+kilogrammes de Corail, et ont eu par conséquent un bénéfice de 16 à 22
+000 francs.
+
+Sur la côte ouest, la pêche a été exploitée, la même année, par des
+corailleurs espagnols, qui avaient pris leurs patentes dans les ports
+de Mers-el-Kébir, Tenez et Arzew. Chaque embarcation a recueilli en
+moyenne de 350 à 400 kilogrammes de Corail.
+
+
+V
+
+Les anciens regardaient le Corail comme une matière d'un grand prix, et
+lui attribuaient des vertus merveilleuses. Les Gaulois en décoraient
+leurs casques, leurs boucliers et leurs autres instruments de guerre.
+Les Romains en portaient des fragments ou des grains comme amulettes et
+comme ornements agréables aux dieux. Ils en fabriquaient des colliers
+pour préserver leurs nouveau-nés des maladies contagieuses. Dans
+beaucoup de circonstances, ils croyaient les préparations de Corail
+excellentes pour conjurer les malheurs.
+
+Il n'y a pas longtemps que les médecins français considéraient le
+Corail comme une des ressources de la thérapeutique. Lémery le croyait
+propre à _réjouir le cœur_. Ce qui n'est pas aussi certain que sa vertu
+pour nettoyer les dents, bien que cette dernière se réduise à une
+simple action physique.
+
+Le Corail est plus estimé aujourd'hui comme ornement que comme remède.
+On fabrique des bijoux recherchés non-seulement en Europe, mais aussi
+en Afrique et en Asie, surtout au Japon.
+
+Le Corail des côtes de France, mieux choisi peut-être que celui des
+autres pays, passe pour avoir la couleur la plus vive et la plus
+éclatante. Celui d'Italie rivalise en beauté avec le nôtre; celui de
+Barbarie est le plus gros et le moins brillant.
+
+Dans le commerce, on distingue cinq variétés de Corail, auxquelles on
+donne des noms assez bizarres: 1º l'_écume de sang_, 2º la _fleur de
+sang_, 3º le _premier sang_, 4º le _second sang_, 5º le _troisième
+sang_.
+
+Le Corail _rose_ est très-rare et très-cher. Le Corail travaillé par
+les Napolitains donne des bijoux quelquefois un peu grossiers. Celui
+de Marseille, façonné par d'habiles artistes, produit des résultats
+supérieurs. On a vu, à l'exposition de 1830, des ornements dont la
+taille, le poli et le bon goût étaient à l'abri de toute critique. On y
+remarquait particulièrement un jeu d'échecs, représentant l'armée des
+Sarrasins et celle des croisés, qui valait 10 000 francs.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XI
+
+LA PLUME DE MER.
+
+ Quantes fois, lorsque sur les ondes
+ Ce nouveau miracle flottoit.....
+
+ (MALHERBE.)
+
+
+I
+
+La contemplation des animaux qui habitent dans un milieu différent du
+nôtre, et qui cependant accomplissent sans gêne les diverses phases
+de la vie avec des mœurs particulières, avec leurs joies et leurs
+souffrances, n'est-elle pas faite pour nous plonger dans une sorte de
+ravissement!
+
+Tous les Zoophytes marins, sans exception, peuvent être le sujet de nos
+études et de notre enthousiasme. Mais parmi ces animaux, un des plus
+merveilleux est bien certainement la _Plume de mer_ ou _Pennatule_.
+
+Ce Polypier habite loin des rivages, il aime la haute mer; aussi
+n'est-il pas adhérent, mais libre. Son organisation complexe ressemble
+grossièrement à une plume.
+
+Cette agglomération animale offre un axe ou partie commune, et des
+espèces de barbes sur lesquelles sont établis des Polypes.
+
+L'axe est composé de deux parties, une antérieure, qui porte les
+barbes, et une postérieure, qui est nue. La première est plus ou
+moins étroite et déprimée; la seconde ressemble à un cœur allongé.
+Son extrémité est obtuse et percée d'un trou aveugle, que certains
+naturalistes ont pris mal à propos pour une bouche.
+
+[Illustration: PLUME DE MER ÉPINEUSE
+
+(_Pennatula spinosa_ Deshayes).]
+
+Dans l'intérieur de l'axe, au milieu d'un tissu charnu et contractile,
+se trouve une baguette dure, aplatie, grisâtre, de nature calcaire.
+Cette baguette offre en dessus et en dessous deux rainures, une à
+droite et l'autre à gauche. Elle est enfermée dans une membrane
+très-mince.
+
+On observe encore, dans l'épaisseur de la Plume, trois cavités, dont
+une moyenne et supérieure et deux latérales. La cavité moyenne, qui
+est assez grande, diminue vers l'extrémité antérieure, où l'on voit un
+véritable orifice. Des deux côtés de cette même cavité se trouvent des
+brides formant des loges celluleuses qui semblent communiquer avec les
+barbes.
+
+A certains moments, l'agrégation aspire de l'eau et se gonfle, puis
+elle rejette le liquide et s'amoindrit.
+
+Les barbes sont plus grandes au milieu de la tige qu'à l'extrémité.
+Leur ensemble forme des espèces d'ailerons aux deux côtés de
+l'axe. Leur bord postérieur est subdivisé en lames qui présentent
+inférieurement de petites aiguilles calcaires, dures, blanches et
+cassantes. Ces lames soutiennent les Polypes.
+
+[Illustration: POLYPES DE LA PLUME DE MER ÉPINEUSE.]
+
+Ceux-ci sont rapprochés et alignés, implantés obliquement et répartis
+avec inégalité. Ils ont la forme d'une bourse divisée en deux portions:
+une de ces dernières offre la bouche bordée de huit tentacules; l'autre
+comprend les organes de la digestion et les sacs des œufs.
+
+En définitive, ces Polypes, comme la plupart des animaux inférieurs,
+ressemblent toujours plus ou moins à des fleurs vivantes, mais à des
+fleurs vivantes qui frémissent d'une sensibilité encore bien incomplète
+et qui jouissent d'une volonté encore bien limitée!
+
+Les Plumes de mer sont épineuses. On en connaît une d'un
+rouge-cannelle[51], et une autre d'un gris sale[52]. Le soir, la
+première devient phosphorescente, et balance mollement ses lueurs à la
+surface de la mer.
+
+ [51] _Pennatula phosphorea_ Linné.
+
+ [52] _Pennatula grisea_ Esper.
+
+Ces Polypiers peuvent contracter la partie postérieure et renflée de
+leur axe, de même que leurs ailerons. Ces derniers semblent leur
+servir de nageoires ou de rames. Mais les Pennatules ne réussissent
+qu'à produire des mouvements très-imparfaits. Les eaux les poussent
+dans un sens ou dans un autre, et les courants ne tardent pas à les
+entraîner. Flottant sans volonté, du moins apparente, au gré des vagues
+et des vents, elles vont partout, et partout elles rencontrent ce qu'il
+faut pour leur nourriture, ce qui convient à leur bien-être et ce qui
+est nécessaire à leur reproduction!
+
+[Illustrations]
+
+D'après les observations récentes de M. Lacaze-Duthiers, ces Polypes
+des Pennatules sont tous mâles ou tous femelles, exclusivement;
+de manière que chaque communauté ne présente qu'un seul sexe. On
+sait qu'il existe des végétaux organisés d'une manière analogue,
+c'est-à-dire à fleurs mâles et à fleurs femelles séparées sur des pieds
+différents (dioïques): par exemple, les Pistachiers, les Dattiers, les
+Épinards.....
+
+
+II
+
+L'_Ombellulaire_, qu'on ne rencontre que sur les côtes du Groenland, et
+les _Virgulaires_ de Lamarck, sont des Pennatulides.
+
+[Illustrations:
+
+OMBELLULAIRE DU GROENLAND
+
+(_Umbellularia groenlandica_ Lamarck).
+
+VIRGULAIRE ADMIRABLE
+
+(_Virgularia mirabilis_ Lamarck).]
+
+La _Virgulaire admirable_ est un des plus beaux Polypiers de l'Océan.
+
+Deux séries d'ailes en demi-lune, obliquement horizontales, sont
+placées avec symétrie autour d'un axe étroit et léger, qu'elles
+embrassent alternativement. On dirait deux larges rubans enroulés en
+sens inverse, de manière à produire deux rampes opposées. Ces ailes
+sont un peu onduleuses, découpées et frangées sur le bord libre, et
+d'un jaune assez brillant. Les dentelures de leurs franges servent de
+logement à de jolis petits Polypes, qui montrent de temps en temps leur
+bouche béante et leurs barbillons étalés. Ces Polypes sont blanchâtres
+et demi-transparents. Quand ils épanouissent leurs rayons, ils ajoutent
+à la marge de chaque aile une bordure d'étoiles argentées.
+
+
+III
+
+Chez la plupart des Polypiers, les individus élémentaires, malgré
+leur adhérence entre eux, possèdent une activité vitale propre, et, à
+certains égards, indépendante. Ils ont des volontés _particulaires_
+qu'il leur serait difficile de réunir, de confondre en une volonté
+générale. C'est probablement à cause de cette difficulté insurmontable,
+que la Nature a rendu ces corporations fixées et sédentaires. Elle a
+empêché leurs Polypes de prendre aucune détermination collective, et de
+mouvoir leur ensemble comme un seul individu.
+
+Il n'en est pas ainsi chez les Plumes de mer; leur association
+constitue un Polypier non adhérent. Ce Polypier se remue, obscurément à
+la vérité, mais enfin il se remue. A quoi cela tient-il? A ce que les
+parties communes qu'il présente, au lieu d'être cornées ou calcaires,
+c'est-à-dire complétement inertes, sont charnues et contractiles,
+c'est-à-dire manifestement animées. Par conséquent, les Polypes d'une
+Plume de mer sont moins indépendants les uns des autres que les
+Polypes d'un Corail. Ils ont un organe central irritable, peut-être
+même sensible, qui appartient à tous, qui les relie plus intimement les
+uns aux autres, et qui donne plus d'unité à leur ensemble. Le Corail
+n'a pas de volonté, la Plume de mer en a une.
+
+Les Polypiers fluviatiles (ou _Polypes à panache_ de Trembley),
+véritables miniatures des Polypiers marins, ne sont pas tous fixés. Il
+en existe aussi de libres, tels que les _Cristatelles_. L'Auteur de la
+Nature a placé çà et là, dans les bassins et les ruisseaux, de petites
+créatures imperceptibles, analogues aux grands Zoophytes vagabonds que
+les ondes nourrissent et ballottent dans l'immensité de l'Océan!...
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XII
+
+LES ANÉMONES DE MER.
+
+ ..... Living flowers,
+ Which like a bud comparted,
+ Their purple lips contracted;
+ And now in open blossoms spread,
+ Stretched like green anthers many a seeking head.
+
+ (SOUTHEY.)
+
+
+I
+
+Qu'on suppose un Polype bien grand et bien trapu, possédant, au lieu
+de six modestes barbillons, un grand nombre de brillants appendices
+disposés comme une riche collerette, et l'on aura une _Anémone de mer_.
+
+Le Polype d'eau douce semble l'ébauche de l'Anémone de mer.
+
+Ce nom d'_Anémone_ est admirablement choisi; car ce Polype perfectionné
+ressemble beaucoup plus à une fleur qu'à une bête. On dirait, en effet,
+une gracieuse Anémone ou une jolie corolle de Cactus.
+
+Les poëtes ont regardé ces fleurs vivantes comme les _Roses du monde
+des Zoophytes_.
+
+On a donné encore à ces charmantes créatures le nom d'_Actinies_
+(Brown), pour indiquer leur conformation radiée ou étoilée.
+
+Les Anémones de mer sont des animaux charnus, plus ou moins coriaces,
+ordinairement fixés par la _base_, offrant un corps ou _colonne_ en
+forme de bourse, avec un aplatissement terminal ou _disque_ bordé de
+_tentacules_, au centre duquel est percée la _bouche_.
+
+[Illustration: ANÉMONES DE MER.]
+
+La _base_ des Anémones est, en général, une surface plane, au moyen
+de laquelle l'animal adhère aux corps solides sous-marins (rochers ou
+plantes). Dans quelques espèces, elle se dilate plus ou moins, et peut
+même produire comme deux ailerons demi-circulaires; dans d'autres,
+au contraire, elle se rétrécit considérablement, au point de ne plus
+pouvoir remplir sa fonction. L'animal n'adhère plus.
+
+La _colonne_ est raccourcie le plus souvent; mais, dans certains cas,
+elle devient cylindrique et allongée comme une tige. Celle-ci est
+lisse, verruqueuse ou sillonnée.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. X.
+ P. Lackerbauer del. Lebrun fac-simile sc.
+
+ ANÉMONES DE MER
+
+ 1 Caryophyllia Smithii (_Stokes et J. W. Brod._)
+ 2 Sagartia coccinea (_Gosse_)
+ 3 Phyllangia americana (_Gosse_)
+ 4 Edwarsia callimorpha (_Gosse_)
+ 5 Edwarsia carnea (_Gosse_)
+ 6 Sagartia viduata (_Gosse_)
+ 7 Sagartia rosæa (_Gosse_)
+ 8 _et_ 9 Sagartia Sphyrodeta (_Gosse_)
+ 10 Sagartia rosæa (_Gosse_)
+ 11 Ceriantus Lloydii (_Gosse_)
+ 12 Actinoloba dianthus (_Blainv._)
+ 13 Sagartia rosæa (_Gosse_)
+ 14 Sagartia venusta (_Gosse_)
+ 15 Gregoria fenestrata (_Gosse_)
+ 16 Balanophyllia regia (_Gosse_)
+ 17 Sagartia chrysosplenium (_Gosse_)]
+
+Le _disque_ varie en étendue.
+
+Les _tentacules_ sont des cônes creux disposés circulairement sur un
+ou plusieurs rangs horizontaux et concentriques. Ils sont très-longs
+ou très-courts, filiformes ou pétaloïdes, renflés ou aplatis, souvent
+pointus, quelquefois ciliés ou frangés, d'autres fois ramifiés. Il y
+en a qui ressemblent à de gros Vers cylindriques, demi-transparents et
+demi-laiteux.
+
+[Illustration: ANÉMONE DE COUCH ANÉMONE ŒILLET
+
+(_Aiptasia Couchii_ Gosse). (_Actinoloba dianthus_ Blainville).]
+
+Charles Bonnet a compté dans une espèce cent cinquante tentacules,
+alignés sur trois rangs. De ces jolis appendices s'élançaient de temps
+en temps de petits jets d'eau.
+
+La _bouche_ est presque toujours très-large. Elle présente une lèvre
+circulaire généralement épaisse, tantôt déprimée, tantôt élevée sur une
+sorte de saillie.
+
+Linné n'a mentionné que cinq espèces d'Actinies. Rapp en a caractérisé
+vingt-trois, et Lamarck vingt-cinq. Aujourd'hui on en connaît plus de
+cent.
+
+Ces brillants Zoophytes sont blancs, gris, roses, rouges, pourpres,
+fauves, jaunes, nankins, orangés, lilas, azurés, verts.....
+
+Regardez cette charmante espèce à barbillons violets finement
+pointillés de blanc, et cette autre à tentacules rouges légèrement
+maculés de gris. Examinez celle-ci qui les étale verts, terminés par
+une pointe d'un blanc mat, et celle-là qui les agite d'un blanc de
+lait, avec une belle écharpe rose!...
+
+Le corps, le disque et les tentacules n'ont pas toujours la même
+couleur; ce qui contribue puissamment à varier la parure de ces
+corolles animées. Voici une Anémone à corps fauve et à disque couleur
+d'abricot, entouré de tentacules d'un blanc mat. En voilà une seconde
+dont le centre est rouge, avec des tentacules gris, et une troisième où
+il est vert, avec des tentacules fauves.
+
+Comme la Nature est féconde et diversifiée dans ses nombreuses
+créations! Que de variations et de surprises avec le même thème!
+
+
+II
+
+Les Anémones de mer se tiennent parmi les rochers, souvent dans des
+crevasses ou des fentes. Il y en a qui logent leur corps dans quelque
+vieille coquille abandonnée, épanouissant leur collerette autour de son
+ouverture.
+
+Les individus laissés à découvert par les flots rapprochent leurs
+tentacules et se dessèchent. Quand la mer revient, ils se gonflent,
+s'ouvrent et rayonnent de nouveau.
+
+Quoique ces animaux soient très-adhérents, ils peuvent cependant se
+mouvoir, mais ils le font avec lenteur, par des contractions et des
+relâchements successifs. Quand ils changent de place, ils étendent par
+une action imperceptible un des bords de leur base, et retirent le bord
+opposé. Ils se traînent quelquefois à l'aide de leurs tentacules, qui
+leur servent alors comme de pieds.
+
+Le professeur Forbes avait une Actinie qui se promenait sur les parois
+d'un bocal, adhérant alternativement par sa base et par son disque, à
+la manière des Sangsues (Rymer Jones). Il y a donc, dans la Nature, des
+_fleurs qui se promènent!_
+
+A l'approche de l'hiver, les Anémones de nos côtes détachent leur
+bourse, se laissent emporter par les flots, et vont chercher une
+température plus douce dans des eaux plus profondes. L'instinct de ces
+délicieuses bêtes, si différentes des animaux terrestres, est plus
+assuré, dans ses inspirations, que ne le sont souvent, dans leurs
+conséquences, les _raisonnements_ suivis des Vertébrés supérieurs. La
+connaissance de l'instinct chez les animaux est bien certainement une
+des plus grandes et des plus nobles parties de l'histoire naturelle.
+Cette partie devrait être étudiée beaucoup plus qu'on ne le fait
+habituellement.
+
+Lorsqu'une vive lumière éclaire une Anémone, elle épanouit ses
+tentacules comme un capitule de Pâquerette qui étale ses demi-fleurons.
+Ces organes s'allongent et se raccourcissent, vont et viennent, se
+balancent et se tordent autour de sa bouche dilatée. Touchez l'animal
+avec le bout d'une baguette, ou bien agitez l'eau qui l'environne, et
+soudain tout se rapproche, se ferme, se contracte et s'amoindrit.
+
+Pendant que l'Anémone étale sa brillante collerette, si un petit ver,
+un jeune crustacé, un poisson nouvellement éclos, viennent s'y heurter
+étourdiment, aussitôt, par un brusque mouvement, l'animal vorace pousse
+l'imprudente victime vers sa gueule béante, et la précipite dans sa
+bourse, c'est-à-dire dans son estomac... _et consummatum est!_ La vie
+des Anémones est un affût continuel!
+
+Les tentacules filamenteux de certaines espèces semblent être de
+véritables armes offensives. M. Gosse a surpris un de ces filaments
+au moment où il s'attachait à un petit poisson. La pauvre bête fit
+quelques efforts pour fuir, et ne tarda pas à succomber. M. Hollard a
+vu de jeunes Maquereaux se coucher sur le flanc et mourir au simple
+contact d'une Actinie.
+
+Quand on touche ces tentacules, dit M. Rymer Jones, ils occasionnent
+une cuisson assez vive. Pendant plus d'une heure, la main demeure
+rouge, enflammée et douloureuse. Si l'on mord un de ces organes, et
+qu'on applique la langue sur la partie mordue, on éprouve une sensation
+brûlante et corrosive.
+
+La propriété toxique des tentacules réside dans de petits organes
+qui s'étendent sur toute leur peau, et consistent en des capsules
+innombrables, visibles seulement au microscope, lesquelles contiennent
+un gros fil entortillé. Au moindre contact, ces capsules semblent se
+crever et lancer leur fil au dehors. Celui-ci s'attache aux corps
+étrangers, comme certains fruits épineux (Rymer Jones). Ce fil est
+ordinairement entouré d'une ou de plusieurs bandes en spirale, dont
+chacune porte une série de petites barbes. L'appareil tout entier sert
+à l'émission d'un fluide très-venimeux (Gosse).
+
+Les Anémones sont voraces et vigoureuses. Rien ne peut échapper à leur
+gloutonnerie: tous les animaux qui s'approchent sont saisis, précipités
+et dévorés.
+
+Malgré la puissance de leur bouche, ces estomacs insatiables ne
+retiennent pas toujours la proie qu'ils ont avalée. Dans certaines
+circonstances, celle-ci réussit à s'échapper; dans d'autres, elle est
+adroitement enlevée par quelque maraudeur du voisinage, plus rusé et
+plus actif que l'Anémone.
+
+On voit quelquefois, dans les aquariums, des Crevettes, qui ont senti
+de loin la proie mangée, se précipiter sur le ravisseur, lui prendre
+audacieusement sa nourriture et la dévorer à sa place, au grand
+désappointement de celui-ci. Bien plus, lorsque le morceau savoureux a
+été complétement englouti, la Crevette, redoublant d'efforts, réussit
+à s'en emparer au milieu même de l'estomac. Elle fond en plein sur le
+disque étendu de l'Anémone: avec ses petits pieds, elle l'empêche de
+rapprocher ses tentacules; elle introduit en même temps ses pinces
+dans la cavité digestive, et saisit l'aliment. L'Anémone essaye en
+vain de contracter ses barbillons et de fermer sa bouche... Parfois le
+conflit devient très-grave entre le Zoophyte sédentaire et le Crustacé
+vagabond... Quand le premier est un peu robuste, l'agression est
+repoussée, et la Crevette court le risque de former un supplément au
+repas de l'Anémone.....
+
+Pendant leur digestion, les Actinies semblent dormir; elles entrent en
+torpeur. Elles tiennent alors leurs tentacules appliqués les uns contre
+les autres, formant un dôme pointu au-dessus de leur bouche. Ainsi
+resserrées, elles figurent assez bien un bouton de plante radiée, par
+exemple celui d'une Marguerite ou d'un Souci.
+
+La cavité viscérale de ces animaux paraît grande et régulièrement
+divisée en loges rayonnantes.
+
+Il est remarquable que les papiers réactifs plongés dans cet organe,
+soit chez l'animal à jeun, soit pendant sa digestion, ne donnent aucun
+signe, ni d'acidité, ni d'alcalinité. (Hollard.)
+
+Comme les Polypes d'eau douce, les Anémones prennent souvent une
+quantité de nourriture hors de proportion avec leur cavité stomacale.
+En moins d'une heure elles peuvent vider la coquille d'une Moule
+ou réduire un Crabe à ses parties dures, qu'elles ne tardent pas à
+rejeter, en renversant leur poche digestive. (Hollard.)
+
+Le docteur Johnson rapporte qu'il trouva une _Anémone crassicorne_[53]
+qui avait avalé une valve de Pèlerine géante, laquelle était entrée en
+travers et divisait l'estomac en deux compartiments, l'un supérieur
+et l'autre inférieur. Ce dernier ne communiquait plus avec la bouche;
+le corps, fortement distendu, était devenu d'une minceur extrême.
+Une nouvelle bouche, pourvue de deux rangées de tentacules, s'était
+formée du côté de la base et desservait l'estomac inférieur. L'animal
+mangeait ainsi par en haut et par en bas!... Un accident qui aurait été
+funeste à un animal vertébré avait _doublé les jouissances de l'Anémone
+crassicorne!_...
+
+ [53] _Tealia crassicornis_ Gosse.
+
+Les Actinies supportent des jeûnes prolongés. Cela devait être chez
+des organismes adhérents, qui sont forcés d'attendre patiemment la
+nourriture, et par conséquent exposés à ce qu'elle n'arrive pas
+toujours à point nommé. Quand nos bêtes ne mangent pas, leur corps
+diminue graduellement de volume; il s'atrophie, et peut se réduire au
+dixième de sa masse. Mais quand l'abondance revient, il _regrossit_
+avec rapidité, et reprend bientôt son premier embonpoint. On assure
+qu'une Anémone peut vivre deux ans, même trois, sans nourriture.
+
+Quand on irrite l'_Anémone rousse_[54], elle lance avec force l'eau
+contenue dans sa bourse stomacale. Cette singulière habitude, bien
+connue des pêcheurs provençaux, lui a fait donner le sobriquet peu
+honnête de _pissuso_.
+
+ [54] _Actinia mesembrianthemum_ Ellis.
+
+Les Anémones ont les sens très-obtus. Elles ne paraissent pas se
+douter du voisinage de leurs proies; elles ne les sentent pas à la plus
+faible distance; elles ne font rien non plus pour éloigner d'elles un
+danger. Chose étrange! si l'eau qui les baigne s'évapore, elles n'ont
+jamais l'_idée_ de s'approcher d'une flaque voisine, quand bien même
+leurs tentacules pourraient y atteindre sans changer de place (Rymer
+Jones). Cependant on a vu plus haut que dans certaines circonstances,
+conseillées par leur instinct, elles savent à propos se détacher de
+leur rocher et se laisser emporter par le flot.
+
+L'abbé Dicquemare croit avoir reconnu qu'elles sentent les moindres
+variations atmosphériques. Est-il vrai qu'elles montent et descendent
+dans les bocaux, suivant le vent qui domine? (Hollard.)
+
+Les Actinies vivent longtemps en domesticité. Une Anémone rousse a été
+conservée chez sir John Dalyell l'espace de vingt ans; elle devait
+avoir au moins dix ans lorsqu'elle fut prise dans la mer. Une autre
+est restée chez le même observateur treize ou quatorze ans. Ces deux
+patriarches étaient pleins de vigueur à l'époque où l'on a parlé de
+leur longévité, et semblaient devoir vivre encore de longues années.
+
+
+III
+
+A certaines époques, on remarque, dans les tentacules des Anémones,
+des germes et des embryons; les premiers en repos, les autres en
+mouvement. Le meilleur moyen pour étudier ces corps, c'est de couper
+les tentacules avec un instrument tranchant.
+
+Sir J. Dalyell, ayant opéré vers la fin d'octobre sur une Anémone
+rousse, il tomba de la blessure deux corpuscules. Le premier resta
+immobile; mais le second déploya une sorte de double mouvement
+rotatoire, tournant sur lui-même avec beaucoup d'activité. L'un était
+un œuf, et l'autre une larve.
+
+Ces animaux portent donc leurs œufs et leurs petits, non pas sur leurs
+bras, mais _dans leurs bras!_
+
+[Illustration: NAISSANCE D'ANÉMONES
+
+(_Actinia equina_ Linné).]
+
+Généralement, les larves passent des tentacules dans la cavité
+stomacale, et sont ensuite rejetées par la bouche, en même temps que le
+résidu de l'alimentation. Voilà une bouche qui cumule, en dehors de ses
+fonctions habituelles, deux emplois bien singuliers!
+
+Les _Anémones pâquerettes_[55] du Jardin zoologique de Paris ont vomi
+plusieurs fois de jolis petits embryons, lesquels se sont éparpillés
+et fixés dans divers endroits de l'aquarium, et ont produit des
+miniatures d'Anémones exactement semblables à leur mère.
+
+ [55] _Sagartia bellis_ Gosse.
+
+Une Actinie qui avait pris un repas trop copieux, rendit, au bout de
+vingt-quatre heures, une portion de ses aliments, au milieu de laquelle
+se trouvèrent trente-huit jeunes individus (Dalyell). C'était un
+accouchement dans une indigestion!
+
+Les animaux des classes inférieures ont en général, comme fondement de
+leur organisation, _un sac avec une seule ouverture_. Cette ouverture
+remplit (ainsi qu'on l'a vu) des usages très-divers; elle reçoit et
+rejette, elle avale et vomit. Le _vomissement_, devenu nécessaire,
+habituel, normal, ne doit plus être douloureux... Peut-être même
+s'exécute-t-il avec quelque plaisir; car ce n'est plus une maladie,
+c'est une fonction, et même une fonction multiple. Chez les Anémones,
+il expulse l'excrément et pond les œufs; chez d'autres, il sert encore
+à la respiration. Nos animaux-fleurs jouissent donc d'un vomissement
+perfectionné et régularisé.
+
+Chez quelques espèces, les petits se forment et naissent à la base
+de la bourse, en dehors. Par exemple, dans l'_Anémone déchirée_[56],
+la partie inférieure du corps devient rugueuse, surtout pendant les
+mois d'août et de septembre. On aperçoit bientôt, aux bords de cette
+base, des espèces de bourgeons ou gemmes, lesquels se transforment en
+embryons, et se séparent de la mère pour constituer autant de nouvelles
+Actinies. (Dalyell.)
+
+ [56] _Sagartia viduata_ Gosse (voy. planche X, fig. 6).
+
+M. Rymer Jones a vu une Anémone déchirée donner vingt petites larves
+dans un mois, et soixante et dix dans une année.
+
+Parlons maintenant d'un autre mode reproducteur, bien plus
+extraordinaire. Une _Anémone œillet_[57], de l'aquarium de M. J.
+Hogg, adhérait si fortement à la paroi du réservoir, qu'au lieu de se
+détacher sous l'influence d'efforts très-violents, elle se déchira
+inférieurement, et laissa contre le verre six petits fragments du bord
+extérieur de sa base. Ces morceaux, solidement collés, ne servirent,
+pendant plusieurs jours, qu'à indiquer l'endroit où l'Anémone avait
+vécu. Au bout d'une semaine, M. Hogg, essayant de les enlever avec
+une baguette, découvrit, à sa grande surprise, que lesdits fragments
+se contractaient lorsqu'ils étaient touchés. Peu de jours après, il
+distingua une rangée de tentacules poussant sur la partie supérieure de
+chacun d'eux. Bientôt il y eut autant d'Anémones parfaitement formées
+qu'il y avait de petits morceaux!...
+
+ [57] _Actinoloba dianthus_ Blainville (voy. planche X, fig. 12).
+
+De son côté, la mère s'était guérie de sa perte de substance, et se
+trouvait aussi complète, aussi bien portante qu'avant la déchirure.
+(Rymer Jones.)
+
+
+IV
+
+Les Anémones jouissent, comme les Polypes d'eau douce, de l'admirable
+faculté de reproduire les morceaux qu'on leur enlève. Si on leur ampute
+les tentacules, ces organes repoussent avec rapidité, et l'on peut
+répéter l'expérience, pour ainsi dire, à l'infini.....
+
+Si l'on coupe la bête transversalement par le milieu, la moitié
+inférieure du corps produit une couronne de tentacules et se complète.
+Quant à la moitié supérieure, elle continue à saisir des proies et
+à les engloutir comme par le passé, sans faire attention que la
+nourriture sort immédiatement par l'ouverture inférieure. Mais bientôt
+l'Anémone se ravise, et apprend à retenir son repas; et voici ce qui
+arrive. Tantôt cette seconde ouverture se resserre, se ferme, et il
+s'organise une nouvelle base; tantôt il naît des tentacules à son
+pourtour, et il se forme une seconde bouche, opposée à la première; en
+sorte que l'animal saisit des proies et les avale par en haut et par
+en bas. Plus tard, il s'opère un étranglement vers le milieu du corps,
+d'abord faible, et graduellement plus fort. Il en résulte deux Anémones
+attachées base à base ou dos à dos: _Ritta-Christina_-Anémone! A cet
+étranglement succède une rupture, et l'on a des animaux parfaitement
+indépendants. Ritta et Christina se sont émancipées.
+
+Si l'on divise un de ces Zoophytes dans le sens vertical, de manière à
+partager sa bourse en deux parties égales, en peu de jours les bords se
+soudent dans chaque demi-bête, et l'on obtient deux Anémones complètes,
+mais un peu plus étroites que dans l'état habituel.
+
+Trembley a rendu célèbres les Polypes d'eau douce; l'abbé Dicquemare
+a illustré les Anémones. Il a fait de nombreuses expériences sur ces
+curieux animaux, plus remarquables encore par leur ténacité à la vie
+que par la vivacité de leurs couleurs. Il les a mutilés de toutes les
+manières; il a toujours vu les fragments isolés supporter vaillamment
+les douleurs de la vivisection, et sortir tout à fait triomphants de
+cette rude épreuve.
+
+«On m'accusera peut-être de cruauté, dit cet excellent homme;
+mais je crois que, vu le résultat de mes expériences, ces animaux
+auraient plutôt lieu de _se féliciter_ d'en avoir été l'objet. Car,
+non-seulement j'augmentais la durée de leur vie, mais encore je les
+_rajeunissais_.»
+
+
+V
+
+Les Anémones sont bonnes à manger.
+
+En Provence, on recherche la _rousse_ et l'_Anthée_. Du temps de
+Rondelet, la _crassicorne_ se vendait à Bordeaux à un bon prix.
+L'abbé Dicquemare regarde cette dernière comme la meilleure pour la
+table. Lorsqu'elle a bouilli dans l'eau de mer, elle devient ferme et
+très-appétissante: elle a l'odeur de l'Écrevisse. Le même auteur assure
+que l'_Œillet_ est aussi très-estimé. Plancus a conseillé de l'apprêter
+à la manière des Huîtres.
+
+
+VI
+
+Les _Lucernaires_, très-voisines des Anémones, en diffèrent par un
+tissu plus mou et par leur partie supérieure dilatée comme un parasol
+renversé. Leur corps est porté par un pédicule. Leurs tentacules sont
+réunis en faisceaux; ils entourent quatre espèces de cornes qui partent
+de la cavité digestive, et contiennent une matière grenue de couleur
+rouge.
+
+Elles s'attachent aux Varecs et aux autres corps marins.
+
+La _Campanule_ est probablement la plus jolie espèce du genre. Son nom
+de fleur lui convient à merveille. Figurez-vous une corolle en forme
+de cloche, haute d'environ 25 millimètres, d'un brun foncé uniforme,
+attachée par un pédicule mince et court. Sa gorge est fermée par une
+lame transversale un peu concave, au milieu de laquelle s'ouvre une
+petite bouche carrée, placée sur un mamelon. Les bords de la corolle
+sont régulièrement découpés en huit lobes, portant chacun un bouquet
+de tentacules microscopiques terminés par un bouton glandulaire d'un
+rose vif. Quand on regarde cette charmante bestiole de côté, les
+huit touffes de tentacules ressemblent aux étamines polyadelphes de
+certaines Myrtacées (_Métaleuques_).
+
+[Illustration: DEUX LUCERNAIRES CAMPANULES SUR UNE ALGUE
+
+(_Lucernaria octoradiata_ Lamarck).]
+
+Nous aurions bien des choses à dire encore sur les Anémones et sur
+les animaux qui leur ressemblent, et cependant, malgré la belle
+monographie de M. P. H. Gosse, ces Zoophytes sont encore très-mal
+connus. «L'histoire naturelle est un vaste pays dont nous connaissons à
+peine les frontières, et cependant nous voulons en dresser la carte!»
+(Ch. Bonnet.) L'Homme est toujours pressé, il ne sait pas attendre.
+Ératosthène et Hipparque ont rédigé la géographie du globe avant
+Christophe Colomb et Vasco de Gama.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES MÉDUSES.
+
+ «Le Polypier fit la Méduse; la Méduse fait le Polypier.»
+
+ (MICHELET.)
+
+
+I
+
+[Illustration: MÉDUSE CROISÉE
+
+(_Rhizostoma cruciata_ Lesson).]
+
+Voyez ces cloches demi-transparentes qui flottent gracieusement dans
+la mer! Ce sont des _Méduses_, organisations extraordinaires qui
+constituent une grande classe d'animaux fragiles et vagabonds, désignés
+par Cuvier sous le nom d'_Acalèphes_. Nous dirons plus loin pourquoi
+ce nom.
+
+[Illustration: MÉDUSE DE GAUDICHAUD
+
+(_Chrysaora Gaudichaudii_ Lesson).]
+
+Les Méduses ressemblent à des calottes, à des ombrelles, ou mieux
+peut-être à des Champignons élégants et délicats, dont le pédicule
+serait remplacé par un corps également central, mais profondément
+divisé en lobes divergents. Ces lobes sont sinueux, tordus, crispés,
+frangés..... Au premier abord, on serait tenté de les prendre pour des
+espèces de racines.
+
+Les bords de l'ombrelle sont entiers ou denticulés, quelquefois
+découpés, souvent ciliés, ou bien pourvus de longs appendices
+filiformes qui descendent verticalement dans l'eau.
+
+Tantôt l'animal est incolore et d'une limpidité presque égale à celle
+du cristal; tantôt il paraît légèrement opalin, d'un bleu tendre ou
+d'un rose affaibli. D'autres fois il présente les teintes les plus
+vives et les reflets les plus brillants.
+
+[Illustration: MÉDUSE AUX BEAUX CHEVEUX
+
+(_Cyanæa euplocamia_ Lesson).]
+
+Dans certaines espèces, les parties centrales seulement sont colorées;
+elles se montrent rouges ou jaunes, bleues ou violettes. Le reste est
+sans couleur.
+
+Dans d'autres, la masse centrale semble vêtue d'un voile extrêmement
+mince, diaphane et irisé, semblable à la lame légère et fugace d'une
+bulle de savon, ou bien à la cloche transparente qui recouvre un
+bouquet de fleurs artificielles.
+
+Les Acalèphes sont des animaux sans consistance, pénétrés de beaucoup
+d'eau. On a de la peine à comprendre comment leur trame délicate
+peut résister à l'agitation des flots et à la force des courants. La
+vague les balance sans les meurtrir; la tempête les disperse sans les
+tuer. Quand on retire de la mer ces favoris de la Nature et qu'on les
+jette sur la plage, leur substance se dissout; l'animal se décompose,
+il se réduit à presque rien. Si le soleil est bien ardent, cette
+désorganisation s'opère en un clin d'œil.
+
+Les vagues, en se retirant, déposent souvent sur la grève des amas de
+pauvres Méduses, qui s'y fondent comme des glaçons.
+
+On dit que certaines espèces très-grandes, du poids de 5 à 6
+kilogrammes, ne contiennent que 10 à 12 grammes de matière solide.
+
+M. Telfair vit, en 1819, sur le rivage de Bombay, une Méduse énorme
+abandonnée; elle pesait plusieurs tonneaux. Trois jours après,
+l'animal commençait à se putréfier. M. Telfair fit surveiller cette
+décomposition par les pêcheurs du voisinage, afin de recueillir les os
+ou les _cartilages_ de cette grosse bête, si par hasard elle en avait.
+Mais elle se pourrit tout entière et ne laissa aucun reste. Il fallut
+pourtant neuf mois pour qu'elle disparût complétement.
+
+Les Acalèphes de nos côtes sont loin d'avoir une taille aussi
+monstrueuse; beaucoup peuvent passer pour de petits animaux. Un des
+plus délicats est la _Turris négligée_[58], qu'on a décrite comme une
+clochette de verre rouge ornée de quatre raies transversales et de
+quatre appendices blancs disposés en croix. Aux bords de la clochette
+règne une frange neigeuse du plus joli effet.
+
+ [58] _Turris neglecta_ Lesson.
+
+Les Acalèphes sont quelquefois réunis en nombre considérable. Les
+barques qui traversent l'étang de Thau rencontrent, à certaines époques
+de l'année, des colonies nombreuses d'une espèce de la taille d'un
+petit melon, presque transparente, blanchâtre comme de l'eau troublée
+par un nuage d'anisette. On serait tenté de prendre ces animaux pour
+une collection flottante de bonnets grecs de mousseline.
+
+[Illustration: LIZZIA DE KÖLLIKER (TRÈS-GROSSIE)
+
+(_Lizzia Kœllikeri_ Gegenbauer).]
+
+La _Lizzia de Kölliker_ est si petite, qu'on la distingue à peine dans
+la transparence de l'eau.
+
+Sur les côtes du Groenland, on remarque souvent de grands espaces
+colorés en brun foncé par la jolie _Méduse brune_ tachetée. Un
+centimètre cube d'eau en contient, dit-on, plus de 3000, et un de
+leurs bancs, qui présente une étendue insignifiante par rapport à
+l'Océan, se compose au moins de 1600 milliards de ces animalcules
+(Schleiden). Quelle source de réflexions philosophiques et de poétiques
+rêveries!
+
+Les Méduses étant flottantes et légères, les courants et les autres
+mouvements de la mer les entraînent souvent à de très-grandes distances
+de leur pays natal. Les myriades d'individus que mangent les Baleines
+sont transportés des côtes du Mexique jusqu'aux îles Hébrides, l'une
+des principales stations de ces énormes Cétacés.
+
+
+II
+
+Pendant longtemps, les Acalèphes ont été négligés par les naturalistes,
+qui les prenaient, comme l'avait fait Réaumur, pour des _masses de
+gelée_ ou pour une _eau gélatinée_. On ignorait que c'étaient de
+véritables animaux. Constant Duméril eut l'idée d'injecter leurs
+cavités avec du lait. Il vit ce liquide se distribuer dans des canaux
+nombreux, d'une grande régularité. On découvrit bientôt les organes de
+la digestion et ceux de la circulation..... M. Ehrenberg montra, dans
+une espèce d'_Aurélie_, une complication des plus inattendues. Enfin,
+la science réussit à pénétrer tout à fait dans les mystères de leur
+structure intérieure.....
+
+Quoi qu'il en soit de ces études de plus en plus merveilleuses, les
+gélatines vivantes dont il s'agit sont toujours des ébauches de la vie,
+et, comme on l'a dit très-justement, elles fondent et refondent des
+millions de fois avant que la Nature élabore avec leur substance une
+portion quelconque d'un animal solidement constitué!
+
+
+III
+
+Les Méduses se nourrissent de petits animaux marins, principalement
+de Vers et de Mollusques. Leur bouche est placée au milieu de leur
+pédicule; quelques-unes possèdent plusieurs bouches.
+
+Ces singulières bêtes sont très-gloutonnes et avalent leur proie
+sans la mâcher, voire même sans la diviser. Quand celle-ci résiste,
+l'Acalèphe tient bon, jusqu'à ce que la malheureuse victime soit
+épuisée de fatigue. On a vu une Méduse ne pas lâcher un animal qu'elle
+avait saisi par la tête, quoique celui-ci, par ses efforts énergiques,
+lui eût _complétement tourné l'estomac à l'envers_.
+
+Des Méduses emprisonnées dans un vase avec des Crustacés ou des
+Poissons de petite taille les dévorent fréquemment. Et cependant
+ces derniers, plus compliqués en organisation, sont doués d'une
+intelligence plus que suffisante pour apercevoir le danger.
+Apparemment, dit M. Forbes, les Méduses trouvent des jouissances
+_toutes démocratiques_ dans la destruction des animaux des _classes
+élevées!_ O rivalité des castes et des conditions! Il y a donc partout
+de la démocratie et de l'aristocratie!
+
+
+IV
+
+Le corps des Méduses se dilate et se contracte alternativement. Ce
+double mouvement est un des principaux éléments de leur progression.
+Il avait été observé par les anciens, et comparé par eux à ceux de la
+poitrine humaine pendant la respiration. C'est pourquoi ils appelaient
+nos animaux, _Poumons de mer_.
+
+Quand les Méduses voyagent, leur partie convexe est toujours en avant,
+de manière que la petite calotte devient un peu oblique. Si, pendant
+qu'elles naviguent, on les touche, même légèrement, elles replient
+leurs tentacules, contractent leur ombrelle, et s'enfoncent dans la mer.
+
+Une étude attentive des parties marginales des Acalèphes a fait
+découvrir, chez un certain nombre, des organes visuels et auditifs. M.
+Kölliker avait constaté l'existence des premiers dans une _Océanie_. M.
+Gegenbauer les a retrouvés dans plusieurs autres genres (_Rhizostomes_,
+_Pélagies_); il a reconnu en même temps la présence des seconds. Les
+yeux consistent en de petites masses hémisphériques, celluleuses,
+colorées, dans lesquelles sont enfoncés à moitié de petits cristallins
+globuleux, dont la partie libre est parfaitement à nu.
+
+Les appareils auditifs se trouvent accolés à ces organes; ce sont de
+petites vésicules remplies de liquide. Il existe donc des yeux sans
+paupières et sans cornée, et des oreilles sans ouverture et sans
+pavillon!...
+
+
+V
+
+Mais c'est la reproduction de ces êtres fugitifs, parfaitement étudiée
+de nos jours, qui a présenté de merveilleux phénomènes.
+
+A une époque de l'année, les Méduses sont chargées d'œufs ornés des
+couleurs les plus vives, suspendus en larges festons à leurs corps
+flottants. Ces œufs sont très-petits.
+
+Dans certaines espèces, ils se développent greffés au corps de la
+Méduse, et ne se détachent qu'après leur complet développement.
+
+Dans d'autres, les larves qu'ils produisent ne ressemblent nullement à
+leur mère. Elles sont allongées, vermiformes, un peu élargies à leur
+extrémité: on dirait des Sangsues microscopiques. Elles possèdent des
+cils vibratiles à peine perceptibles, qui exécutent des mouvements
+assez vifs. Au bout d'un certain temps, elles se transforment en
+Polypes pourvus de huit tentacules.
+
+[Illustration: NAISSANCE DE MÉDUSES
+
+(D'après un dessin de M. Lacaze-Duthiers).]
+
+Cette sorte d'animal préparatoire, créature vraiment surprenante, jouit
+de la faculté de se reproduire par des tubercules ou bourgeons, qui
+naissent à la surface de son corps, et aussi par des filaments qui en
+surgissent çà et là. Un seul individu peut devenir ainsi la source
+d'une nombreuse colonie.
+
+Ce Polype subit une transformation des plus remarquables. Sa structure
+se complique; son corps s'articule, et paraît composé d'une douzaine de
+disques empilés les uns sur les autres, comme les rondelles d'une pile
+de Volta.
+
+[Illustration: LARVES DE MÉDUSES.]
+
+Le disque supérieur est bombé; il se sépare de la colonne après
+des efforts convulsifs: il devient libre. Il en résulte une Méduse
+excessivement petite, assez semblable à une étoile[59].
+
+ [59] Voyez la planche XI.
+
+Tous les disques, c'est-à-dire tous les individus, s'isolent les uns
+après les autres et de la même manière.
+
+Ainsi, des Zoophytes sexués se propagent suivant les lois ordinaires;
+mais ils engendrent des enfants qui ne leur ressemblent pas, et qui
+sont neutres, c'est-à-dire non sexués (_agames_). Ceux-ci produisent,
+par bourgeonnement et par fissiparité, des individus semblables à eux.
+Ils peuvent donner aussi des individus sexués; mais, avant l'apparition
+de ceux-ci, l'animal, qui était simple, se transforme en animal
+composé, et c'est de la désagrégation des éléments de ce dernier que
+naissent des individus pourvus de sexe, c'est-à-dire les animaux les
+plus complets.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XI.
+ Mesnel del. d'après Sars et Ehrenberg. Rapine sc.
+
+ DÉVELOPPEMENT D'UNE MÉDUSE.
+ (Cyanea capillata et Aurelia aurita.)
+
+ 1. 2. 3. Larve libre.--4. 5. 6. 7. Phases diverses de la larve fixée.
+ 8. 9. 10. Division en disques superposés 11. Séparation des disques.
+ 12. 13. 14. Développement du disque et formation de la jeune Méduse.]
+
+Ces deux modes de propagation si différents (la _sexuelle_ et la _non
+sexuelle_) se succèdent d'une manière régulière. Ils constituent
+ainsi une combinaison qui a reçu le nom de _génération alternante_,
+génération dans laquelle, ainsi que nous venons de le dire, les enfants
+ne ressemblent jamais à leur mère, mais bien à leur grand'mère.
+
+On appelle _nourrices_ (dénomination assez mal choisie) les individus
+neutres qui produisent les individus sexués.
+
+Ces transformations successives qui ont lieu dans le même animal
+paraissent, au premier abord, bien extraordinaires. Cependant il
+se passe autour de nous, et chaque jour, des phénomènes analogues
+auxquels nous n'accordons qu'une assez mince attention, probablement
+parce qu'ils sont très-communs et que nous y sommes très-habitués. Par
+exemple, les Papillons les plus brillants et les plus vagabonds pondent
+des œufs immobiles, arrondis et sans aucune espèce d'élégance. Ces
+œufs produisent des chenilles destinées à ramper avec peine, vêtues le
+plus souvent avec simplicité. Ces chenilles, à leur tour, se changent
+en chrysalides condamnées à un repos léthargique, ovoïdes, couleur de
+corne, et ressemblant à des momies. Enfin, celles-ci se transforment
+en riches, légers et pétulants Papillons. Supposons ces insectes
+excessivement rares et cachés dans les profondeurs de l'Océan, n'est-il
+pas vrai qu'il aurait fallu beaucoup de temps pour reconnaître que
+l'œuf, la chenille, la chrysalide et le Papillon ne sont qu'un même
+animal? Si cet insecte avait une organisation moins compliquée, il est
+probable que sa chenille ou sa chrysalide (et peut-être même son œuf!)
+pourraient se reproduire gemmiparement ou fissiparement, c'est-à-dire
+par bourgeons et par scissions, et nous aurions des phénomènes
+exactement semblables à ceux qui se présentent dans l'évolution d'une
+Méduse.
+
+Tous les médecins savent aujourd'hui que les _Ténias_, vers parasites
+rubanés et articulés, ont des larves (_Cysticerques_) très-différentes
+de l'état parfait, qui possèdent la faculté de produire d'autres
+larves. Chose étonnante! ces curieux animaux sont simples à une époque
+de leur vie, composés à une seconde époque, et redeviennent simples à
+une troisième.
+
+Nous ne saurions trop le répéter, tout change et rechange dans la
+Nature. Dieu seul ne change pas!
+
+Ce qui est digne de remarque chez les Papillons, c'est cette alternance
+de vitalité exaltée et de vitalité latente, de mouvement et de repos,
+qu'on observe dans la succession de leurs métamorphoses. L'œuf est
+immobile, la chenille rampe, la chrysalide dort, et le Papillon
+s'élance dans les airs. Chaque temps d'évolution est précédé par un
+temps d'arrêt. C'est là une des grandes lois de la physiologie. Voyez
+le modeste Ver à soie: toutes les fois qu'il se dispose à changer de
+vêtement, il demeure quelque temps dans une sorte de torpeur. Il se
+prépare, par un simulacre de la mort, aux mouvements d'une nouvelle vie.
+
+«La tendance aux métamorphoses, dans le règne animal, considérée
+dans son ensemble, devient de plus en plus prononcée, à mesure qu'on
+s'éloigne davantage des types les plus élevés de l'organisation.»
+(Quatrefages.)
+
+
+VI
+
+Quelques Méduses donnent naissance, quand on les touche, à une
+sensation brûlante qui rappelle celle des Orties. De là les noms
+d'_Orties de mer_ et d'_Acalèphes_ sous lesquels on a désigné ces
+animaux.
+
+Une des plus redoutables, parmi ces espèces remarquables, c'est la
+_Méduse chevelue_[60], la terreur des baigneurs et des baigneuses.
+L'animal représente une jolie ombrelle brune, découpée et festonnée,
+avec un gros pédicule et des bras nombreux, longs et rubanés, qui
+forment après elle une chevelure flottante, d'autant plus dangereuse
+qu'elle est presque diaphane. Quand on s'embarrasse imprudemment au
+milieu de ces filaments empoisonnés, on sent bientôt des douleurs
+aiguës insupportables. La Méduse, en fuyant, abandonne souvent ses
+cheveux, qui se détachent. Ces derniers, quoique isolés, agissent
+toujours, comme si l'animal était présent et comme s'il voulait se
+venger de leur séparation.
+
+ [60] _Cyanæa capillata_ Eschscholtz.
+
+Les organes _urticants_ des Méduses sont des coques très-petites
+disséminées dans leur peau, sur laquelle elles forment des saillies
+plus ou moins tuberculeuses. On les observe surtout à l'extrémité ou le
+long des tentacules. Ces coques sont dures, diaphanes et doublées d'une
+membrane mince et flexible. Au fond de leur cavité se trouve un fil
+long et ténu, enroulé sur lui-même pendant le repos. Ce fil peut sortir
+de la bourse, et l'on voit alors à sa base une ou plusieurs pointes
+aiguës en forme de dards. Ces poignards microscopiques, probablement
+creusés d'un petit canal, sont portés par une glande qui sécrète une
+sorte de venin. C'est avec ces petits appareils que les Méduses, dont
+le tissu est si faible, si délicat, et l'intelligence si obtuse, si
+bornée, peuvent se défendre et même attaquer. La sensation brûlante
+qu'elles déterminent, quand on a l'imprudence de les toucher, est
+si forte, qu'elle peut produire l'effet d'un vésicatoire, et donner
+naissance à une affection qui dure quelques jours.
+
+La _Méduse d'Aldrovande_[61], qui vit dans la Méditerranée, et la
+_Méduse de Cuvier_[62], qui se trouve dans la Manche, sécrètent une
+bave qui offre des propriétés assez irritantes. On assure qu'une seule
+goutte suffit pour déterminer une inflammation de la conjonctive et
+même des paupières. Cette bave fait naître sur la main de très-petites
+élevures, accompagnées d'une vive démangeaison.
+
+ [61] _Rhizostoma Aldrovandi_ Péron.
+
+ [62] _Rhizostoma Cuvierii_ Péron.
+
+
+VII
+
+C'est dans la classe des Acalèphes que les naturalistes ont placé les
+_Béroés_ et les _Vélelles_.
+
+[Illustration: BÉROÉ
+
+(_Beroe pileus_ Gmelin).]
+
+Les Béroés ont un corps ovoïde ou globuleux, garni de côtes plus
+ou moins saillantes ornées de dentelles et hérissées de filaments.
+Ces côtes forment quelquefois des sortes d'ailes. Certains Béroés
+ressemblent à de petits barils sans fond; leurs couleurs sont
+éclatantes: on dirait des émaux vivants.
+
+L'espèce des côtes de l'Irlande, appelée _pomiforme_[63], est une
+petite sphère du plus pur cristal, nuancée des couleurs de l'iris.
+Quand elle mange, on distingue sa proie à travers son tissu. Ses côtes
+sont frangées; on y remarque des cils diaphanes très-mobiles, à l'aide
+desquels le délicieux ballon glisse et avance dans les eaux, comme
+un petit météore. Les mouvements des cils ont lieu avec alternance,
+c'est-à-dire que ceux d'une rangée s'agitent avec vivacité pendant
+que ceux de la rangée voisine se reposent, et que ces derniers, à
+leur tour, se mettent en mouvement quand les premiers sont en repos.
+Ce Béroé semble capricieux dans ses évolutions: quelquefois il monte
+à la surface de la mer, lentement, comme une bulle qui s'élève, et
+redescend avec la même lenteur; d'autres fois il opère une ascension
+d'une excessive rapidité et une descente comme la chute d'une pierre.
+D'autres fois encore, sans s'élever ni descendre, il pirouette sur son
+axe vertical, et décrit une suite de cercles transversaux, comme un
+gracieux valseur. (Rymer Jones.)
+
+ [63] _Cydippe pomiformia_ Patterson.
+
+Cette jolie espèce possède deux tentacules six fois plus longs que
+son corps, très-fins, très-délicats, composés d'un axe capillaire
+flexueux, donnant des branches latérales courtes et arborisées. Ces
+tentacules descendent en divergeant de la partie inférieure du corps;
+ils sont très-onduleux et ressemblent à des fils d'Araignée. On assure
+que leur surface est couverte de vésicules microscopiques étroites
+et piquantes, qui servent probablement à étourdir ou à tuer la proie
+(Strethill Wright). L'organe le plus faible a toujours quelque moyen
+de perfection; il peut même devenir, comme on voit, un instrument
+très-dangereux.
+
+On connaît un Béroé phosphorescent[64]. Quand il tourbillonne, il
+produit l'effet d'un petit corps lumineux en forme de colonne torse,
+qui change constamment de place en tournant sur lui-même.
+
+ [64] On a signalé plusieurs autres Acalèphes avec une propriété
+ analogue, par exemple la _Dianæa cyanella_ de Lamarck, et
+ l'_Oceania phosphorica_ de Péron et Lesueur.
+
+[Illustration: VÉLELLE
+
+(_Velella limbosa_ Lamarck).]
+
+Les _Vélelles_ ont un cartilage intérieur, ovale et transparent, qui
+soutient la substance gélatineuse de leur corps. Celui-ci est une
+ombrelle d'un bleu foncé, garnie en dessous de nombreux suçoirs. Une
+crête verticale, en forme de voile, est implantée sur son cartilage et
+croise obliquement son dos.
+
+Les Vélelles flottent souvent en grand nombre à la surface des vagues,
+maintenues à fleur d'eau par l'air qui les leste et poussées par le
+zéphyr qui frappe sur leur voile.
+
+
+VIII
+
+On a nommé _Hydrostatiques_ ou _Hydroméduses_, les animaux de la même
+classe, essentiellement nageurs, qui possèdent une ou plusieurs vessies
+ordinairement remplies d'air, ou bien des cloches natatoires de forme
+variée. Ces élégants animaux flottent souvent sur les ondes, au milieu
+des plus grandes agitations de la mer, comme de faibles nacelles
+surprises par la tempête; mais ils sont insubmersibles, et, quoi qu'il
+arrive, ils restent toujours à la surface.
+
+[Illustration: HYDROMÉDUSE
+
+(_Vogtia_).]
+
+Ces autres Acalèphes présentent généralement des tentacules grêles ou
+_fils pêcheurs_, plus ou moins longs, souvent nombreux et de la plus
+grande délicatesse.
+
+Leurs vessies ou leurs cloches les soutiennent dans la mer; leurs
+tentacules les dirigent dans leur marche, et leurs fils pêcheurs leur
+servent à la fois d'organes de défense, d'organes de préhension et
+d'organes de succion.
+
+Les Hydroméduses sont des animaux _composés_, des sortes de Polypiers
+voyageurs. Leurs colonies forment des franges, des guirlandes, des
+grappes d'une légèreté remarquable. Ces colonies peuvent offrir trois
+sortes d'animalcules élémentaires: des individus nourriciers stériles,
+des individus prolifères sans bouche, et des individus à la fois
+nourriciers et fertiles. Les premiers ne manquent à aucun genre; les
+seconds et les troisièmes n'existent pas toujours. On rencontre encore,
+chez les Hydroméduses, des bourgeons reproducteurs, soit isolés, soit
+agglomérés. (C. Vogt.)
+
+Ces curieux animaux présentent, ou bien une grande ampoule qui domine
+toute leur organisation, ou bien des cloches natatoires égales ou
+inégales, simplement rapprochées ou diversement emboîtées.
+
+Les organes natatoires sont passifs dans les _Physalies_.
+
+Voyez, sur la mer calme, cette grande vessie oblongue, relevée en
+dessus d'une crête saillante, oblique et ridée, qui ressemble à une
+petite voile de pourpre et d'azur tendue sur une nacelle de nacre. Ce
+brillant Zoophyte est désigné par les marins sous les noms de _Vessie
+de mer_, de _petite Galère_, de _Vaisseau de guerre portugais_.....
+Les savants l'appellent _Physalie pélagique_[65]. En dessous de la
+vessie, naissent un grand nombre de tentacules charnus, cylindriques,
+tordus, rayés, qui descendent perpendiculairement comme des sondes de
+soie bleue. Ceux du milieu portent des groupes de petits filaments; les
+latéraux se divisent en deux branches grêles, souvent très-inégales.
+Ces longs filaments sont semés de gouttelettes chatoyantes ou de perles
+étoilées couleur indigo, qui dessinent des bordures, des zigzags ou des
+spirales d'une élégance peu commune.
+
+ [65] _Physalia pelagica_ Lamarck.
+
+[Illustration: PHYSALIE
+
+(_Physalia antarctica_ Lesson).]
+
+«Les Galères, dit Lesson, cheminent parées des plus riches couleurs. La
+partie vésiculeuse et la crête, remplies d'air, sont d'un blanc nacré
+argentin, auquel s'unissent les teintes les mieux fondues de bleu,
+de violet et de pourpre. Un carmin vif colore les _bouillonnements_
+du biseau de la crête, et le bleu d'outremer le plus suave teint les
+divers tentacules.»
+
+Gardez-vous de toucher à ce petit vaisseau vivant: une cuisson plus
+brûlante que celle de la piqûre des Orties punirait la main téméraire
+qui oserait le saisir. Cette sensation est produite par un liquide
+corrosif bleu, de consistance légèrement sirupeuse (Lesson). Le mal
+dure assez longtemps. Il entraîne quelquefois une tendance syncopale
+(Dutertre, Leblond). Mais, en général, il ne s'étend pas au delà de la
+main.
+
+«La Vessie de mer, dit le père Feuillée, m'occasionna, en la touchant,
+des douleurs si vives, que j'en eus des convulsions.»
+
+Le père Dutertre, étant aux Antilles, dans une petite embarcation, vit
+un jour une Galère; il essaya de la saisir: «Je ne l'eus pas plutôt
+prise, que toutes ses fibres m'engluèrent la main, et à peine en
+eus-je senti la fraischeur (car elles sont froides au toucher), qu'il
+me sembla avoir plongé mon bras, jusqu'à l'épaule, dans une chaudière
+d'huile bouillante, et cela avec de si estranges douleurs, que quelque
+violence que je pusse faire pour me contenir, de peur qu'on ne se
+moquast de moy, je ne pus m'empescher de crier par plusieurs fois à
+pleine teste: Miséricorde, mon Dieu! je brusle! je brusle!...»
+
+Leblond, dans son _Voyage aux Antilles_, donne une figure de la
+Physalie pélagique, et dit: «Un jour, je me baignais avec quelques amis
+dans une grande anse, devant mon habitation. Pendant qu'on pêchait de
+la Sardine pour le déjeuner, je m'amusais à plonger à la manière des
+Caraïbes, dans la lame près de se déployer... Cette prouesse faillit
+me coûter la vie. Une Galère (il y en avait plusieurs d'échouées
+sur le sable) se fixa sur mon épaule gauche, au moment où la mer me
+rapportait à terre; je la détachai promptement, mais plusieurs de ses
+filaments restèrent collés à ma peau, jusqu'au bras. Bientôt je sentis
+à l'aisselle une douleur si vive, que, près de m'évanouir, je saisis
+un flacon d'huile qui était là, et j'en avalai la moitié pendant qu'on
+me frottait avec l'autre; mais la douleur s'étendant au cœur, j'eus un
+évanouissement. Revenu à moi, je me sentis assez bien pour retourner à
+la maison, où deux heures de repos me rétablirent, à la cuisson près,
+qui se dissipa dans la nuit.»
+
+Meyen, pendant le premier voyage de la _Princesse-Louise_ autour du
+monde, remarqua une magnifique Physalie qui passait près du navire. Un
+jeune matelot, hardi et courageux, sauta nu dans la mer pour s'emparer
+de l'animal, nagea vers lui et le saisit. Celui-ci entoura son
+ravisseur avec ses nombreux filaments (ils avaient près d'un mètre de
+longueur); le jeune homme, épouvanté et sentant une douleur brûlante,
+cria au secours... Il eut à peine la force d'atteindre le vaisseau et
+de se faire hisser à bord; mais la douleur et l'inflammation furent si
+violentes, qu'une fièvre cérébrale se déclara, et l'on fut très-inquiet
+sur sa santé.
+
+Les organes natatoires sont actifs dans les _Diphyes_ de Cuvier, les
+_Physophores_ de Forskäl, les _Apolémies_ de Lesson.
+
+Chez les Diphyes, deux cloches inégales ou deux individus différents
+sont toujours ensemble, mais bien autrement unis que Philémon et
+Baucis. Un des individus s'emboîte dans une cavité de l'autre.
+L'emboîtant produit une sorte de chapelet qui traverse un demi-canal de
+l'emboîté!
+
+Ces animaux sont gélatineux, pyramidaux, ovoïdes, quelquefois en forme
+de Campanule ou de sabot. On peut les séparer sans mutilation, et les
+conserver vivants. Mais quand un individu est isolé, on reconnaît sans
+peine qu'il s'ennuie, qu'il souffre, qu'il dépérit..... Il lui manque
+quelque chose!
+
+[Illustration: DIPHYE
+
+(_Diphyes Bory_ Guoy et Gaimard).]
+
+Quelques auteurs regardent chaque paire d'individus comme un mâle et
+une femelle, comme deux époux étroitement unis. Singulière destinée
+qu'une vie d'embrassements continus, sans trêve ni repos! L'amour n'est
+qu'un épisode dans la vie des trois quarts des animaux; c'est la vie
+entière dans les Diphyes.
+
+[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XII.
+ P. Lackerbauer Chr Lith d'après C. Vogt. Imp. Becquet à Paris.
+
+ GALÉOLAIRE ORANGÉE.
+ MÉDUSE DE LA CÔTE DE NICE
+
+ 1 Colonie mâle
+ 2 Colonie femelle]
+
+Si l'on fait naître entre les deux cloches d'une Diphye un long
+filament capillaire, plus ou moins transparent, avec de nombreuses
+branches unilatérales parallèles, descendant verticalement dans l'eau
+et portant de petits corps piriformes colorés, on aura la _Galéolaire
+orangée_[66], merveilleuse colonie hydrostatique découverte par M.
+Vogt aux environs de Nice. Ici les deux cloches n'ont pas de sexe; on
+les considère comme des vessies natatoires communes aux individus, et
+destinées à les soutenir dans l'eau. Ceux-ci sont les corps piriformes
+dont nous venons de parler. Il y en a de mâles et de femelles, les
+premiers orangés, et les seconds jaunâtres; ils ne vivent pas ensemble,
+ils forment des associations unisexuées. Il est probable que plusieurs
+Diphyes sont des animaux mutilés, c'est-à-dire privés de leurs
+filaments, et par conséquent incomplets.
+
+ [66] _Galeolaria aurantiaca_ C. Vogt (voy. planche XII, exécutée
+ d'après ce savant auteur).
+
+[Illustration: PHYSOPHORE
+
+(_Physophora hydrostatica_ Forskål).]
+
+Les _Physophores_, ou _Porte-vessies_, ont des cloches nombreuses.
+
+[Illustration: PHYSOPHORE DISTIQUE
+
+(_Physophora disticha_ Lesson).]
+
+La _Physophore distique_ est une des espèces les plus délicates et les
+plus jolies de ce groupe. A l'extrémité supérieure d'un axe grêle et
+flexueux s'élève une petite vessie oblongue et transparente, mamelonnée
+en dessus. A droite et à gauche de cet axe naissent trois appendices
+opposés, d'un jaune de soufre, trilobés, c'est-à-dire composés d'une
+sorte de clochette courte, pourvue de chaque côté d'une ampoule ovoïde.
+En dessous, l'axe supporte une trentaine de tentacules composant un
+bouquet renversé, cylindriques, atténués à leur naissance et à leur
+terminaison, par conséquent légèrement fusiformes, demi-transparents,
+d'un rose pourpre, plus pâle vers l'extrémité inférieure, se terminant
+chacun par un petit suçoir. Ils sont traversés par un filament
+capillaire d'un pourpre vif, tordu en zigzag. Cette association
+est-elle complète? N'avait-elle pas des filaments capillaires, comme la
+Galéolaire dont nous venons de parler?
+
+Dans les _Apolémies_, les cloches sont encore plus nombreuses.
+
+La _contournée_[67] réunit la forme la plus gracieuse à une délicatesse
+de tissu et une transparence étonnantes (Vogt). Elle ressemble, en
+nageant, à un plumet formé de petites floques très-déliées, d'une
+couleur rouge ardente. Cette charmante espèce a été décrite avec une
+rare exactitude par MM. Milne Edwards et C. Vogt. Ce dernier savant en
+a publié une excellente figure que nous reproduisons.
+
+ [67] _Apolemia contorta_ C. Vogt (voy. planche XIII).
+
+Les cloches natatoires de cette espèce composent une masse ayant
+la forme d'un œuf allongé, coupé par le milieu, au sommet duquel
+s'élève une vésicule aérienne très-petite, portée par un col court.
+Dans cette masse, on compte une douzaine de séries verticales de
+cloches de cristal, emboîtées mutuellement par les bords et attachées
+symétriquement à un axe commun, tordu en spirale. Chacune d'elles
+présente une tache jaune. L'axe commun est un ruban rose garni dans
+toute sa longueur d'aspérités creuses. Les longs filaments capillaires
+qui en naissent sont onduleux, transparents et à peine visibles à l'œil
+nu; ils portent de petits corps oblongs, suspendus comme des boucles
+d'oreilles.
+
+Les individus nourriciers sont très-petits et remarquables au premier
+coup d'œil par la teinte pourpre de leur cavité digestive. Ils sont
+fixés sur le tronc commun, à des distances assez égales, et presque
+toujours en quinconce, au moyen de pédicules allongés.
+
+La partie antérieure de l'animalcule est armée de capsules urticantes.
+Sur sa partie moyenne existent douze bourrelets longitudinaux (cellules
+biliaires) qu'on est tenté de prendre pour des ovules. A la base de la
+tige naît le fil pêcheur, qui est extrêmement délié et garni d'une
+multitude de vrilles urticantes rouges attachées à des fils secondaires
+dépendant du fil pêcheur. Les organes urticants sont de deux sortes: de
+petits _sabres_ serrés verticalement les uns contre les autres, et des
+_fèves_, un peu plus grandes, posées sur les bords du cordon rouge. La
+vrille se termine par un fil incolore tordu en spirale et couvert de
+_lentilles_ urticantes. (C. Vogt.)
+
+Les individus reproducteurs sont placés entre les individus
+nourriciers. On les a comparés à des boyaux allongés et dilatables;
+ils n'ont pas de bouche et sont toujours disposés par paire sur un
+pédoncule bifide. A leur base se voit souvent un fil pêcheur rabougri,
+court, hérissé sur toute sa surface de capsules urticantes. (C. Vogt.)
+
+Quelle complication, quelle variété et quel développement dans ces
+petits appareils d'attaque et de défense! Mais aussi les élégantes
+Apolémies, si légères et si fragiles, n'ont guère plus de consistance
+qu'un amas de bulles de savon.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XIV
+
+LES ÉTOILES DE MER.
+
+ _Vos etz l'Estèla dé la mar._
+
+ (R. STAIREM, 1468.)
+
+
+I
+
+Que de formes variées dans les populations aquatiques! _Nature se plaît
+en diversité_[68], disait avec raison un ancien roi de France. Voici
+des animaux dont la charpente paraît dessinée par quelque géomètre: on
+les appelle _Étoiles de mer_ ou _Astéries_.
+
+ [68] «_Ludens polymorpha natura._» (LINNÉ.)
+
+[Illustration: ÉTOILES DE MER.]
+
+Leur ressemblance avec la figure bien connue que nous nommons
+_étoile_ a frappé depuis longtemps tous les naturalistes et tous les
+amateurs. Cependant l'organisation de nos bêtes marines est loin
+d'être rigoureusement régulière; car la puissance créatrice, dans la
+construction des animaux, emploie bien rarement les lignes parfaitement
+droites: elle préfère les cercles ou les arcs, elle ondule!
+
+[Illustration: ASTÉRIE VIOLETTE
+
+(_Uraster violaceus_ Müller).]
+
+Les Étoiles de mer sont des animaux sans vertèbres, le plus souvent
+déprimés, pentagonaux, à branches à peu près égales entre elles
+et disposées comme des rayons. Ces rayons sont plus ou moins
+triangulaires. L'animal en offre habituellement cinq: il a cinq
+branches, comme une croix d'honneur.
+
+Les Étoiles de mer jonchent le sol des forêts sous-marines.
+
+Les sondages récemment faits par le capitaine Mac Clintock, pour
+explorer le trajet du télégraphe nord-atlantique, ont fait découvrir,
+à une profondeur de plus de 500 mètres, des Astéries vivantes, qui
+appartiennent à des espèces dont on a retrouvé les traces dans les
+couches de terrain les plus anciennes, et qui prospèrent, sous cette
+énorme pression, dans une région presque inaccessible à la lumière du
+soleil.
+
+Il n'existe rien dans les eaux douces qui ressemble aux Astéries. Ce
+sont par conséquent des animaux essentiellement marins.
+
+Certaines espèces sont extrêmement nombreuses, à tel point qu'on en
+charge des tombereaux pour les transporter dans les champs et pour en
+fumer les terres.
+
+Edward Forbes a observé, dans les _Luidies_, une singulière faculté.
+L'animal peut se détruire en quelque sorte de lui-même, en détachant et
+abandonnant d'abord ses bras, qui se rompent, et en se divisant ensuite
+par morceaux. Ne pouvant pas se défendre tout entier, il se tue en
+détail. C'est un suicide partiel!
+
+
+II
+
+Les Étoiles de mer offrent les couleurs les plus variées: il y en a
+d'un gris jaunâtre, d'un jaune orangé, d'un rouge grenat, d'un violet
+enfumé, d'un roux obscur.....
+
+Leur corps est soutenu par une enveloppe calcaire composée de pièces
+juxtaposées réunies par des fibres tendineuses, et armé de tubercules
+et de piquants.
+
+M. Gaudry a évalué à plus de 11 000 les pièces solides qui se trouvent
+dans l'_Étoile de mer rougeâtre_[69], une des espèces les plus communes
+de l'Europe.
+
+ [69] _Asteracanthion rubens_ Müller et Troschel.
+
+Les Astéries ont la bouche au centre de la surface inférieure. De cette
+bouche partent autant de gouttières ou sillons qu'il y a d'appendices
+brachiaux. Ces gouttières donnent passage aux organes du mouvement.
+
+[Illustration: ASTÉRIE VUE EN DESSUS ET EN DESSOUS
+
+(_Astropecten spinulosus_ Müller et Troschel).]
+
+Ceux-ci forment une double ou quadruple rangée. Ils consistent en des
+cylindres charnus, grêles, tubuleux, terminés, dans le plus grand
+nombre, par une petite vésicule globuleuse remplie d'un liquide
+aqueux. Ils sont très-extensibles. Quand les pieds sortent, la vessie
+contractée pousse l'eau dans le tube, qui se roidit. Quand les pieds
+rentrent, leur peau musculaire renvoie leur contenu dans la vessie.
+L'Étoile s'accroche aux corps étrangers au moyen de ces organes,
+et réussit à exécuter les faibles mouvements qui constituent sa
+progression.
+
+Malgré ce prodigieux attirail de jambes, l'animal ne va guère plus vite
+que beaucoup d'habitants de l'eau salée qui n'en ont qu'une seule ou
+qui n'en possèdent pas.
+
+[Illustration: ASTÉRIE ÉQUESTRE
+
+(_Goniaster equestris_ Gmelin).]
+
+Si l'on renverse une Astérie sur le dos, elle reste d'abord immobile,
+les pieds enfermés. Bientôt elle fait sortir ces derniers, semblables
+à autant de petits Vers; elle les porte en avant et en arrière, comme
+pour reconnaître le terrain; elle les incline vers le fond du vase, et
+les fixe les uns après les autres. Quand il y en a un nombre suffisant
+d'attachés, l'animal se retourne.
+
+On croit que ces organes jouent en même temps un rôle important dans la
+respiration. Par moments, même pendant le repos, ils sont traversés par
+des courants intérieurs de corpuscules.
+
+La bouche des Astéries se rend presque immédiatement dans l'estomac.
+Celui-ci forme un grand sac qui envoie un long prolongement dans
+l'intérieur de chaque bras. Ces prolongements sont des espèces
+d'intestins... _Des intestins dans des bras!_
+
+Ces animaux sont très-voraces: ils engloutissent leur proie vivante
+d'un seul morceau. Quand la victime est trop grosse pour la bouche,
+l'estomac se porte au-devant d'elle.
+
+Chez la plupart des animaux, les lèvres sont les pourvoyeuses de la
+cavité digestive. Ici cette dernière se passe des lèvres, elle se
+pourvoit toute seule!
+
+Les Étoiles de mer peuvent manger jusqu'à des Huîtres. Est-ce bien
+vrai? Leur bouche est étroite et non dilatable, et une Huître est
+un morceau assez volumineux! Voici comment procèdent les Astéries,
+suivant M. Rymer Jones. Elles saisissent l'Huître entre leurs rayons,
+et la maintiennent sous leur bouche au moyen de leurs suçoirs; elles
+retournent leur estomac, qui enveloppe de ses replis le malheureux
+mollusque, et distille peut-être sur son corps un liquide stupéfiant
+(?). Bientôt la pauvre victime écarte les volets de sa coquille, livre
+ses organes à merci, et devient la proie du ravisseur étoilé.
+
+Les Astéries jouent un rôle important dans la police et l'hygiène de
+la mer. Elles aiment les viandes mortes de toute nature, et déploient
+une activité merveilleuse à rechercher, à dévorer, à faire disparaître
+les diverses matières animales corrompues. Cet important travail
+de propreté et de salubrité est accompli sur une immense échelle,
+silencieusement, tranquillement et continuellement... Gloire à Dieu!
+
+C'est M. Ehrenberg qui a découvert les yeux des Astéries. Ils sont
+placés à l'extrémité inférieure, au bout de chaque bras. (L'œil dans
+la main, comme Figaro!) Ce sont des globules d'un rouge vif, entourés
+d'un rempart de cils épineux. Pour s'en servir, l'animal est obligé de
+les ramener en dessous en relevant son rayon. Du reste, ces organes
+doivent être bien imparfaits, puisque, malgré les recherches les plus
+minutieuses, on n'a pu y trouver un cristallin (Valentin). Cependant
+Edward Forbes raconte avec beaucoup d'esprit l'histoire d'une Étoile
+de mer de la Méditerranée, la _Luidie ciliaire_[70], qui, après lui
+avoir échappé, en sacrifiant ses bras, ouvrait et fermait sa paupière
+épineuse, et _le regardait avec un air moqueur!_
+
+ [70] _Luidia ciliaris_ Dujardin.
+
+
+III
+
+Le frai des Étoiles de mer passe pour un poison violent.
+
+Leurs œufs sont en nombre très-considérable. La mère les porte dans une
+cavité formée par la courbure du corps et des rayons. Ils sont logés de
+manière que l'animal est obligé de fermer sa cavité digestive et de se
+passer de nourriture pendant tout le temps de sa gestation. On a vu une
+Astérie rester ainsi onze jours sans aliments. Les femelles de presque
+tous les animaux mangent double, quand elles sont dans une situation
+intéressante!
+
+Les œufs sont jaunâtres ou rougeâtres; ils produisent des petits
+ovoïdes et sans rayons, mais pourvus de cils vibratiles qui leur
+donnent l'aspect des Infusoires. Ils nagent avec vivacité.
+
+Au bout de quelques jours, des appendices bourgeonnent sur la partie
+antérieure du corps, et forment comme quatre petits bras, à l'aide
+desquels la larve se fixe sur sa mère. Ce ne sont encore que des
+membres provisoires. Le corps s'aplatit ensuite graduellement, et se
+transforme en un disque d'abord arrondi, sur une des faces duquel, vers
+le milieu, surgissent, sous forme de protubérances globulaires, les
+rudiments des suçoirs. Il y en a dix rangées concentriques. Enfin, le
+corps devient pentagonal et plus ou moins semblable à une étoile. Les
+rayons sortent des angles, et l'animal est complet.
+
+[Illustration: ASTÉRIE EN PLEINE REPRODUCTION DE SES RAYONS
+
+Dessinée d'après le vivant (Concarneau).]
+
+Les Étoiles de mer jouissent à un haut degré du phénomène vital de
+la _rédintégration_; elles reproduisent avec une facilité étonnante
+des parties qui leur ont été enlevées. Les individus qui perdent par
+accident un ou plusieurs bras, les remplacent plus tard par des bras
+exactement semblables. Ces nouveaux membres en voie de développement
+sont d'abord très-petits, d'où il résulte nécessairement une aberration
+dans la figure étoilée de l'Astérie.
+
+Il existe une espèce de l'océan Indien[71], qui offre souvent quatre
+bras, sur cinq, nouvellement reproduits, et par conséquent plus petits
+que le cinquième. L'_étoile_ a pris l'aspect d'une _comète_.
+
+ [71] _Ophidiaster miliaris_ Müller et Troschel.
+
+Sir John Dalyell recueillit, le 10 juin, un rayon isolé d'une Astérie.
+Ce rayon ne donnait aucun signe de reproduction. Mais, le 15, parurent
+les rudiments de quatre nouveaux rayons, indiqués par de petites
+proéminences. Vers le soir, un de ces rudiments avait grossi du double;
+les autres se trouvaient moins avancés. Un orifice, c'est-à-dire une
+bouche, commençait à se former au centre du nouveau groupe. Le travail
+reproducteur fut alors en pleine activité, et, trois jours plus tard,
+l'animal possédait cinq rayons, dont quatre lilliputiens, comparés
+au rayon primitif. Au bout d'un mois, ce dernier tomba par morceaux,
+laissant l'Étoile nouvelle composée de quatre petites branches
+symétriques. Le vieux rayon était remplacé par un jeune animal complet.
+(Rymer Jones.)
+
+
+IV
+
+Les Astéries sont tourmentées par des parasites. Il n'est peut-être pas
+d'animal, marin ou non marin, qui ne serve de retraite et de nourriture
+à un autre animal ou à plusieurs autres animaux. Vivre aux dépens
+d'autrui, est une des grandes lois de la physiologie. Généralement, les
+parasites appartiennent à un groupe moins élevé en organisation que
+la victime qu'ils exploitent. Le contraire arrive rarement. En voici
+un exemple: c'est un petit Poisson qui passe sa vie dans la cavité
+intestinale d'une Astérie. Ce petit poisson s'appelle _Oxybate de
+Brandes_[72]; l'Astérie se nomme _Culcite discoïde_[73]. Un Vertébré
+vivant dans un Invertébré[74]!
+
+ [72] _Oxybates Brandesii_ Bleker.
+
+ [73] _Culcita discoidea_ Agassiz.
+
+ [74] Un autre petit Poisson, le _Fierasfer Fontanesii_ de Risso,
+ habite en parasite dans le gros intestin de l'_Holothurie royale_
+ de Cuvier.
+
+
+V
+
+Certaines Étoiles de mer ont un corps en forme de petit disque plus ou
+moins rond, d'où partent des rayons soutenus par une série d'osselets:
+ce sont les _Ophiures_, ainsi appelées à cause de la ressemblance
+grossière qui existe entre leurs bras et la queue d'un Serpent. Ces
+bras sont allongés, grêles, flexibles, onduleux, quelquefois garnis sur
+les côtés d'épines ou de soies.
+
+Chez plusieurs espèces, dites _Astrophytes_, ils se bifurquent vers
+leur origine, puis se subdivisent en deux ou trois rameaux qui émettent
+des ramuscules plus ou moins nombreux, très-fins et très-contournés.
+Dans un individu, on a compté 81 920 ramifications.
+
+Les rayons élégants des Ophiures s'agitent et se tordent suivant les
+besoins; ils saisissent les proies qui sont à leur portée, et les
+dirigent vers la bouche, placée toujours au-dessous et au centre de
+l'Étoile.
+
+Chez les Astrophytes, l'ensemble des bras forme comme un filet pour
+prendre les victimes, et même comme un panier pour les tenir en réserve.
+
+La cavité viscérale est absolument limitée au centre de la bête, et ne
+se prolonge pas dans les bras, comme chez les Astéries.
+
+Quand on met une Ophiure dans une eau malpropre, ses rayons tombent
+les uns après les autres, morceau par morceau, jusqu'à ce qu'il ne
+reste plus que le disque. Figurez-vous une roue réduite à son moyeu.
+Cependant l'animal vit encore et mange toujours avec avidité. (Rymer
+Jones.)
+
+[Illustration: ASTROPHYTE VERRUQUEUX
+
+(_Astrophyton verrucosum_ Müller et Troschel).]
+
+Vers le commencement d'avril, les bords du disque se gonflent; l'espace
+intermédiaire entre les rayons est envahi par le frai. Les œufs sont
+ovoïdes et d'un rouge brillant.
+
+Vers les mois d'août et de septembre, paraissent les petits. Au moment
+de leur naissance, ils sont presque microscopiques, transparents et
+légèrement verdâtres; ils présentent une forme très-bizarre. On les
+a comparés au _chevalet d'un peintre_. La partie supérieure du corps
+semble conoïde; la partie inférieure est divisée en huit prolongements
+de diverses dimensions, disposés en deux groupes divergents. Ces
+prolongements offrent des cils, et sont légèrement orangés vers leur
+extrémité. Chacun est soutenu par un petit support calcaire intérieur.
+Ces larves singulières ont été décrites sous le nom de _Pluteus
+paradoxus_.
+
+[Illustration: LARVE GROSSIE D'ÉCHINODERME
+
+(_Pluteus paradoxus_ J. Müller).]
+
+
+VI
+
+En terminant ce chapitre, nous devons dire un mot de la _Tête de
+Méduse_[75], l'une des productions les plus extraordinaires de la mer.
+
+ [75] _Pentacrinus caput Medusæ_ Müller.
+
+Cet animal est très-rare. Il a été pêché plusieurs fois, à de grandes
+profondeurs, dans la mer des Antilles. On l'a désigné d'abord sous le
+nom de _Palmier marin_.
+
+Son corps est pédiculé et revêtu d'un test calcaire (_calice_)
+semblable à une fleur. Cette enveloppe a des plaques polygonales et des
+rayons élégants.
+
+La Tête de Méduse est une Astérie adhérente (nous allions dire une
+étoile fixe!), et par conséquent imparfaite.
+
+[Illustration: PENTACRINE D'EUROPE
+
+(_Pentacrinus europæus_ Thompson).]
+
+Elle n'a pas de bouche, et son appareil digestif paraît
+très-rudimentaire. Son pédicule est grêle, anguleux et articulé; il
+permet à l'animal de se balancer dans tous les sens, et semble jouir
+d'une sorte de sensibilité.
+
+Entre les animaux qui ne changent pas de place et les animaux qui se
+meuvent, il faut mettre, comme intermédiaires, les animaux fixés qui se
+balancent. Toujours des transitions!
+
+En 1823, M. Thompson a découvert une seconde espèce de Tête de Méduse,
+dans les mers d'Europe.
+
+La _Pentacrine d'Europe_ est très-petite. Ses rayons sont profondément
+divisés en deux parties; l'animal semble en avoir dix. Ils sont ornés
+de cils tentaculaires disposés avec régularité. Le pédicule de cette
+espèce est grêle comme un fil.
+
+Que d'organisations encore inconnues renfermées dans les profondeurs de
+l'Océan!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XV
+
+LES OURSINS.
+
+ _Atra magis pisces et ECHINOS æquora celent._
+
+ (HORACE.)
+
+
+I
+
+Les Astéries ressemblent à des étoiles, les _Oursins_ ressemblent à
+des melons. Tous appartiennent pourtant à la même classe: ce sont des
+_Échinodermes_.
+
+Les Oursins sont vêtus d'une tunique calcaire souvent globuleuse
+ou ovoïde, quelquefois déprimée, composée de plaques (_assules_)
+hexagonales ou polygonales soudées intimement entre elles, formant
+vingt rangées symétriques distribuées par paires. Les rangées les plus
+larges portent des piquants mobiles (_baguettes_), qui sont à la fois
+des organes de protection et des organes de mouvement; les autres sont
+percées de pores en séries longitudinales régulières comme les allées
+d'un jardin (_ambulacres_), lesquels donnent issue à des filaments
+(_tentacules_) dont l'animal se sert pour respirer et pour marcher.
+
+Dans l'_Oursin comestible_[76], la coquille est composée d'au moins
+10 000 pièces distinctes, admirablement assemblées et si solidement
+unies, que l'ensemble paraît former un seul corps.
+
+ [76] _Sphærechinus esculentus_ Desor.
+
+[Illustration: OURSIN MAMELONÉ
+
+(_Echinus mamillatus_ Lamarck).]
+
+Les piquants sont souvent très-nombreux; ils recouvrent et protégent
+l'enveloppe. De là le nom de _Hérissons de mer_ qu'on a souvent donné
+à ces animaux. Les mots _Oursin_, _Echinus_, _Échinoderme_, indiquent
+aussi cette armure épineuse. Dans une espèce, on a compté jusqu'à
+2000 piquants; dans l'Oursin comestible, il y en a au moins 3000. Ces
+appendices cachent tout à fait la tunique calcaire qui les porte,
+comme les perles nombreuses qui couvraient le fameux habit du duc de
+Saint-Simon. L'étoffe était de soie, mais _on ne la voyait pas!_
+
+Les piquants des Oursins offrent à la base une petite tête lisse,
+séparée par un étranglement. La face inférieure de cette tête est
+creusée d'une facette concave qui s'articule avec un tubercule de la
+coque. Chaque piquant est mis en mouvement par un appareil spécial.
+
+Ces épines présentent une structure poreuse. Elles sont souvent
+sillonnées longitudinalement ou formées de lamelles rayonnantes partant
+de leur axe, toutes criblées de trous et réunies entre elles par des
+prolongements transverses; de telle sorte qu'on ne voit à l'extérieur
+que les bords de ces lames revêtus d'une membrane garnie de cils
+vibratiles.
+
+Les dimensions et les formes des piquants sont extrêmement variables.
+Des Oursins ont des épines trois ou quatre fois plus longues que le
+diamètre de leur enveloppe testacée; tandis que d'autres en ont de
+trois ou quatre fois plus courtes. Dans quelques-uns, ces organes sont
+réduits à de petites soies couchées sur la coque protectrice.
+
+Les appendices dont il s'agit paraissent ordinairement subulés et
+pointus, ou cylindriques et obtus. Certaines espèces en offrent
+d'aplatis, même de tranchants sur les bords.
+
+Dans les Oursins fossiles, on trouve des piquants tantôt creusés
+en entonnoir, tantôt dilatés en olive. On donnait autrefois à ces
+derniers, très-communs dans le terrain jurassique, le nom de _pierres
+judaïques_.
+
+Chez une espèce[77] qui vit à la Nouvelle-Hollande, M. Hupé a trouvé
+un Mollusque gastéropode du genre _Stylifer_, enfermé dans un de ses
+piquants, creusé et profondément modifié, quant à sa forme et quant à
+sa structure, par la présence de ce petit parasite!
+
+ [77] _Leiocidaris imperialis_ Desor.
+
+De tous les tableaux que nous offre la Nature, il en est peu qui aient
+plus de charmes que ceux dans lesquels nous voyons les créatures
+se donner les unes aux autres abri, nourriture et protection.....
+volontairement ou involontairement. L'instinct du _Stylifer_ n'est-il
+pas merveilleux? La Nature protége un animal en hérissant son corps
+d'une armure de poignards. Arrive un autre animal qui _se met en sûreté
+dans un de ces poignards!_
+
+[Illustration: OURSIN GRIMPANT CONTRE LA PAROI D'UN AQUARIUM.
+
+(Dessiné d'après le vivant, à Concarneau.)]
+
+Quand les piquants sont tombés, les Oursins de nos côtes prennent la
+physionomie de petits fruits globuleux ornés de côtes et de tubercules
+symétriquement distribués. Leur forme arrondie, et plus encore leur
+substance calcaire, leur ont fait donner, dans certaines localités, le
+nom d'_œufs de mer_.
+
+Les espèces déprimées ou tout à fait aplaties ressemblent beaucoup plus
+à des galettes qu'à des œufs.
+
+Les filaments tentaculaires des Oursins sont tubuleux, très-extensibles
+et terminés par une petite ampoule. Ils peuvent se gonfler et se
+roidir; ils dépassent alors la longueur des piquants, et vont se fixer
+aux corps étrangers.
+
+Ces organes sont très-nombreux dans l'Oursin ordinaire, il y en a au
+moins 1400, et dans l'Oursin melon environ 4300. (Caillaud.)
+
+Les Oursins se meuvent avec leurs filaments et leurs épines. Edward
+Forbes en a vu _grimper_ sur les parois verticales d'un vase très-lisse.
+
+Pour comprendre la manière dont ces animaux se servent de leurs
+organes, supposons un individu au repos. Tous ses piquants sont
+immobiles et tous ses filaments retirés dans la coque. Quelques-uns de
+ces derniers commencent à sortir, ils s'allongent et tâtent le terrain
+tout autour; d'autres les suivent. L'animal les fixe solidement. S'il
+veut changer de place, les filaments antérieurs se contractent, pendant
+que ceux de derrière lâchent prise, et la coquille est portée en avant.
+L'Oursin marche ainsi avec aisance, et même avec rapidité. Pendant sa
+progression, les suçoirs ne sont que très-faiblement aidés par les
+piquants; ceux-ci ne servent que de points d'appui sur lesquels roule
+l'animal.
+
+Les Oursins peuvent voyager sur le dos comme sur le ventre. Quelle que
+soit leur posture, il y a toujours un certain nombre de piquants qui
+les portent et de suçoirs qui les fixent. Dans certaines circonstances,
+l'animal marche en tournant sur lui-même, comme une roue en mouvement.
+
+
+II
+
+La bouche des Oursins est située au-dessous du corps, ordinairement
+vers le milieu.
+
+Autour de cet orifice existent des tentacules charnus, palmés, peu ou
+point rétractiles. Ce sont les organes de la préhension alimentaire.
+
+[Illustration: APPAREIL BUCCAL GROSSI D'UN OURSIN
+
+(_Lanterne d'Aristote_).]
+
+Le système digestif présente un appareil osseux très-compliqué,
+de forme bizarre, connu depuis longtemps sous le nom de _lanterne
+d'Aristote_. Cet appareil se compose de cinq sortes de parties: les
+_dents_, les _plumules_, les _pyramides_, les _faux_, les _compas_. Les
+dents sont au nombre de cinq; elles ont une base prolongée et dilatée
+qui constitue la plumule; elles sont contenues dans une gouttière
+résultant de l'assemblage des pyramides. Celles-ci, au nombre de dix,
+sont réunies par deux; leur partie inférieure est consolidée par
+les cinq faux et par les cinq compas. Ce qui fait que, en résumé,
+l'appareil dentaire présente trente pièces[78]. Il faut beaucoup de
+bonne volonté pour lui trouver le moindre rapport avec une lanterne!
+
+ [78] D'après M. Caillaud, il existe quarante pièces dans l'appareil
+ de l'_Oursin livide_, réduites à vingt par soudure.
+
+Les dents sont longues, aiguës, arquées et très-dures. Leur tranchant
+est parfaitement organisé pour couper les substances les plus
+résistantes. Cependant, malgré sa dureté pierreuse, il serait bien vite
+limé par le travail; mais la Nature y a sagement pourvu. Les dents
+croissent par la base, à mesure qu'elles s'usent par la pointe, comme
+les incisives des Lièvres et des Souris; de telle sorte qu'elles se
+maintiennent toujours aiguisées et toujours en bon état.
+
+Les Oursins mangent des Varecs, des Vers, des Mollusques et même des
+Poissons.
+
+M. Rymer Jones a vu un individu s'emparer d'un Crabe vivant, lequel
+parut comme paralysé et ne tenta aucune résistance.
+
+Un autre Oursin enlaça une _Galatée striée_[79] avec ses appendices
+buccaux; mais cette dernière, heureusement pour elle, ouvrit une de ses
+pinces, coupa les appendices, et se délivra de la fatale étreinte.
+
+ [79] _Galatea strigosa_ Latreille.
+
+
+III
+
+Plusieurs Oursins, ne se trouvant pas suffisamment protégés et par leur
+coque calcaire et par leurs piquants pointus, se taillent une demeure
+dans les roches les plus dures, dans le grès et le granit: cette
+demeure semble faite avec un emporte-pièce. L'animal s'y loge et s'y
+retranche merveilleusement. Il en défend l'entrée avec une partie de
+ses épines.
+
+[Illustration: OURSINS DANS LE ROC.]
+
+Des observations très-suivies et très-intéressantes ont été publiées
+par MM. Caillaud, Robert et Lory, sur la propriété perforante des
+Oursins. Les jeunes individus, alors qu'ils sont à peine gros comme des
+pois, creusent des trous en rapport avec leur taille. Ils se fixent
+d'abord au corps solide à l'aide de leurs filaments tentaculaires,
+entament ce corps avec leurs fortes dents et le rongent peu à peu. Ils
+enlèvent au fur et à mesure, avec leurs épines, les détritus qu'ils ont
+ainsi détachés.
+
+Pauvres petits piqueurs de pierres! passer une partie de leur vie à
+travailler le granit avec les dents!
+
+Lorsqu'un Oursin s'est aventuré un peu trop vers le rivage, et que la
+marée l'abandonne sur la côte, il s'enterre dans le sable, qu'il creuse
+avec ses appendices épineux. Sa cachette est reconnaissable au trou en
+entonnoir qui reste béant au-dessus. Les pêcheurs prétendent prévoir
+les orages d'après la profondeur plus ou moins grande où se tient le
+Hérisson de mer (Rymer Jones).
+
+
+IV
+
+Linné n'a mentionné que dix-sept espèces d'Oursins. Gmelin en a signalé
+cent sept. Aujourd'hui, on en connaît plusieurs centaines, et ce petit
+groupe d'animaux (_Echinus_) est devenu le type d'une classe tout
+entière (_Échinodermes_).
+
+Dans beaucoup de pays, on mange les Oursins crus. Les ovaires de la
+plupart des espèces sont d'un rouge orangé et d'un goût agréable.
+
+On estime en Provence le _comestible_, le _granuleux_[80] et le
+_livide_[81]. Cette dernière espèce est recherchée à Naples et sur les
+côtes de la Manche. On sert sur les tables, en Corse et en Algérie,
+l'_Oursin melon_[82].
+
+ [80] _Toxopneustes granularis_ Agassiz.
+
+ [81] _Toxopneustes lividus_ Agassiz.
+
+ [82] _Echinus melo_ Lamarck.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XVI
+
+LES HOLOTHURIES.
+
+ Pourquoi des animaux faits comme des _cornichons?_--Et pourquoi des
+ _cornichons?_
+
+
+I
+
+Les savants comprennent dans la même famille que les Oursins de
+modestes animaux appelés _Holothuries_, ou plus vulgairement,
+_Cornichons de mer_.
+
+[Illustration: HOLOTHURIE TUBULEUSE.
+
+(_Holothuria tubulosa_ Gmelin).]
+
+Ces animaux sont allongés, tantôt cylindriques, tantôt pentagonaux,
+droits ou arqués, quelquefois sans forme déterminée. Plusieurs
+ressemblent à de gros Vers disgracieux.....
+
+Leur longueur varie de quelques centimètres à un mètre. Les plus petits
+sont les moins rares.
+
+Les Cornichons de mer ont une peau coriace, opaque ou transparente,
+souvent raboteuse ou granuleuse, farcie (c'est bien le mot) de
+parties calcaires. A travers cette enveloppe, sortent habituellement
+des filaments (_pieds tentaculaires_), creux, extensibles, épars ou
+symétriques, terminés, comme les pieds des Oursins, par une ventouse en
+miniature.
+
+[Illustration: HOLOTHURIE ÉLÉGANTE
+
+(_Holothuria elegans_ O. F. Müller).]
+
+La bouche est placée à l'un des bouts du cylindre. On voit autour des
+appendices lobés, pinnés ou ramifiés. Cette bouche offre en dedans un
+anneau osseux, de dix à douze pièces calcaires. C'est un rudiment de la
+_lanterne d'Aristote_. A l'extrémité postérieure, se trouve un autre
+orifice par où jaillit de temps en temps un courant d'eau semblable à
+une petite fontaine.
+
+Les Holothuries habitent généralement à de grandes profondeurs. Leurs
+mouvements sont assez bornés. Elles exécutent une sorte de reptation
+au moyen des ondulations plus ou moins fortes de leur corps, ou bien à
+l'aide des contractions plus ou moins nombreuses de leurs pieds.
+
+ Toujours baisent la terre et rampent tristement.....
+
+Leurs pieds sont tantôt vers le milieu du ventre, dans un endroit qui
+forme comme un disque (sur lequel rampe l'animal à la manière des
+Limaces); tantôt disposés en séries nombreuses tout le long du corps.
+Chez l'_Holothurie frondeuse_[83], des mers du Nord, ils forment cinq
+rangées longitudinales.
+
+ [83] _Cucumaria frondosa_ Blainville.
+
+Certaines espèces sont armées de petits organes en forme d'hameçons ou
+d'ancres, qui leur permettent de s'amarrer aux roches sous-marines.
+Lorsque ces crochets agissent sur la peau des mains, ils peuvent causer
+une sensation cuisante de brûlure.
+
+Une Holothurie de la baie de Matavaï, dans l'île d'Otaïti[84],
+décrite par Lesson, longue d'un mètre et très-contractile (au point
+de se réduire à 33 centimètres), est lubrifiée par un liquide âcre
+et corrosif qui fait naître un prurit intolérable sur les doigts,
+lorsqu'on la touche sans précaution. Aussi les naturels de la mer du
+Sud témoignent-ils la plus grande répugnance à sa vue. (Lesson.)
+
+ [84] _Holothuria (Intestinaria) oceanica_ Lesson.
+
+Beaucoup de Cornichons de mer, quand on les irrite, rejettent
+volontairement et brusquement leurs viscères, et ne tardent pas à
+périr. Ce phénomène est bien une des choses les plus étonnantes et les
+plus inexplicables qui existent dans les mœurs des animaux!
+
+«Il est bon de comprendre clairement, dit le père Malebranche, qu'il
+est des choses qui sont absolument incompréhensibles.»
+
+Le docteur Johnston raconte qu'il avait oublié une pauvre Holothurie,
+pendant deux ou trois jours, dans de l'eau non renouvelée. L'infortunée
+devint triste et malade (on le serait à moins). Bientôt elle vomit
+tout à la fois ses tentacules, son appareil buccal, son tube digestif
+et une partie de ses ovaires..... Ces organes tombèrent çà et là au
+fond du vase. L'effort musculaire avait été sans doute bien terrible,
+pour déterminer un pareil effet, et cependant la vie de la malheureuse
+n'était pas éteinte; car sa peau vide se contractait au moindre
+attouchement, et prouvait, par ses contorsions, qu'elle n'avait presque
+rien perdu de son irritabilité.
+
+Mais ce qui est plus extraordinaire encore que ce vomissement et
+cette contraction, c'est que l'animal, privé de ses anciens viscères,
+en _reproduisit de nouveaux_ au bout de trois ou quatre mois, et
+recommença, _tout joyeux_, son train de vie habituel. (J. Dalyell.)
+
+La division spontanée de certaines Holothuries, qui se partagent en
+deux morceaux, n'est pas moins digne de remarque que le rejet et
+la restauration de leurs organes. L'individu demeure quelque temps
+stationnaire; chacune de ses extrémités s'élargit et s'aplatit. En
+même temps, sa partie moyenne devient graduellement étroite, et
+finit par se réduire à un fil très-mince. Ce fil se rompt. On a
+alors deux demi-Holothuries de grosseur égale ou inégale. Plus tard,
+chaque portion se complète, et il en résulte deux animaux exactement
+semblables au premier. (Rymer Jones.)
+
+
+II
+
+Les Chinois mangent les Holothuries, ils estiment surtout le _Trépang_.
+Cet animal est chez eux l'objet d'un commerce considérable. Des
+milliers de jonques malaises sont équipées, tous les ans, pour la pêche
+de ce Zoophyte, et même des navires anglais et anglo-américains se
+livrent à la vente de cette denrée.
+
+La récolte du Trépang exige beaucoup de patience et d'adresse. Le
+pêcheur malais se tient penché sur le bord de son embarcation, ayant
+dans les mains une longue perche formée de plusieurs bambous attachés
+bout à bout, et terminée par un crochet acéré. Sous le beau ciel de ce
+pays, son œil exercé aperçoit à une profondeur souvent considérable
+l'Holothurie qui rampe sur les fonds de sable ou de roche. Alors le
+Malais descend doucement le harpon, et, d'un coup prompt et sûr, il
+accroche l'animal.
+
+[Illustration: PÊCHE MALAISE DU TRÉPANG
+
+(_Trepang edulis_ Jäger).]
+
+On fait ensuite dégorger les Trépangs dans de la chaux de corail, et on
+les dessèche à la fumée (Lesson). La plus grande partie est expédiée en
+Chine. La tonne se vend jusqu'à 1800 francs.
+
+Coupés en filaments, on en fait des potages qui rappellent, par leur
+délicatesse, la soupe à la Tortue.
+
+La pêche a dépouillé les localités où ces animaux étaient autrefois
+très-abondants. Il serait à désirer qu'elle fût soumise à une
+réglementation.
+
+Aux îles Mariannes, on recherche le _Guam_[85], et à Naples, la
+tubuleuse.
+
+ [85] _Mulleria guamensis_ Jäger.
+
+
+III
+
+Il est des animaux analogues aux Holothuries qui méritent notre
+attention: ce sont les _Synaptes_.
+
+[Illustration: SPICULES DES TENTACULES DE SYNAPTE.]
+
+Ces animaux sont dépourvus de pieds tentaculaires; leur peau est
+transparente et laisse voir leur intérieur. Le microscope montre
+dans leur tissu des spicules nombreux qui occupent une disposition
+particulière dans les tentacules.
+
+Les Synaptes vivent dans le sable tourbeux; elles se nourrissent des
+matières organiques qu'elles y rencontrent.
+
+L'une des espèces les plus curieuses est la _Synapte de Duvernoy_[86],
+découverte aux îles de Chausey par M. de Quatrefages.
+
+ [86] _Synapta Duvernæa_ Quatrefages (voy. planche XIV).
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIV.
+ P. Lackerbauer del. Lebrun fac-simile sc.
+
+ HOLOTHURIE DES ÎLES DE CHAUSEY
+ Fucus vesiculosus (_Lin_) Delesseria Bonnemaisonii (_Agardh_).
+
+ _Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]
+
+Figurez-vous un cylindre de cristal, d'un rose tendre un peu lilas,
+ayant quelquefois jusqu'à cinquante centimètres de longueur, parcouru
+dans toute son étendue par cinq petites bandelettes de soie blanche
+opaque, et surmonté d'une fleur vivante à douze pétales étroits et
+pinnatifides, d'un blanc mat, garnis de petites ventouses qui se
+recourbent gracieusement en arrière. Au milieu de ces tissus dont
+la délicatesse semble défier les produits les plus raffinés de notre
+industrie, placez un intestin de la gaze la plus ténue, gorgé d'un bout
+à l'autre de corpuscules de granit dont l'œil distingue parfaitement
+les pointes vives et les arêtes tranchantes. Les parois du corps ont à
+peine un demi-millimètre d'épaisseur, et cependant on peut y compter
+sept couches plus ou moins distinctes, une peau, des muscles, des
+membranes..... L'animal est protégé par une espèce de mosaïque composée
+de petits boucliers calcaires, hérissés de doubles hameçons dont les
+pointes sont dentelées comme des flèches de Caraïbe. (Quatrefages.)
+
+Lorsque l'on conserve pendant quelque temps les Synaptes vivantes
+dans un vase d'eau de mer, on les voit se morceler d'elles-mêmes. Il
+se forme un étranglement dans une partie du corps, et la séparation
+s'opère brusquement. On dirait que l'animal, sentant qu'il ne peut
+se nourrir tout entier, supprime successivement les parties dont
+l'entretien coûterait trop à l'ensemble, à peu près comme on chasse les
+bouches inutiles d'une ville assiégée. Singulier moyen de combattre
+la famine, et qu'il emploie jusqu'au dernier moment! Car, au bout
+de quelques jours, il ne reste souvent qu'un petit ballon sphérique
+couronné de tentacules. La Synapte, pour conserver la vie à sa tête,
+s'est à peu près retranché tout le corps! (Quatrefages.)
+
+Que de merveilles dans la vie et dans les mœurs des animaux de l'Océan!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XVII
+
+LES BRYOZOAIRES.
+
+ «_Sigillatim mortales, cunctim perpetui._»
+
+ (APULÉE.)
+
+
+I
+
+Les plantes marines sont quelquefois recouvertes d'une matière
+abondante, veloutée, parasite, qui ressemble à un tapis de mousse.
+Cette matière, étudiée au microscope, paraît comme une agrégation
+d'animalcules à cellules charnues, cornées ou calcaires, le plus
+souvent transparentes. Ces animalcules sont des _Bryozoaires_ ou
+_Animaux-mousse_.
+
+Chaque cellule loge une bestiole délicate, laquelle, à certains
+moments, fait sortir de nombreux petits bras; les étale, les agite, les
+balance, pour guetter, attirer et saisir sa proie. Cette proie doit
+être bien mignonne!
+
+Au moindre danger, au plus léger frôlement, les Bryozoaires se
+contractent et se retirent dans leur logette d'écaille ou de cristal.
+
+Cette cellule n'est pas inerte comme celle de la plupart des Polypiers;
+elle jouit de la faculté de se mouvoir, surtout quand elle est bien
+éclairée. Lorsqu'on l'excite, elle s'incline vivement, comme un
+rameau de Sensitive qu'on touche avec le doigt. Elle tombe sur une de
+ses voisines; celle-ci se précipite sur une autre, celle-là sur une
+quatrième, et, au bout d'une seconde, toute la communauté est mise en
+mouvement. Mais bientôt la tranquillité se rétablit, et les bras, qui
+s'étaient repliés et retirés, reparaissent et s'étalent de nouveau.
+(Rymer Jones.)
+
+[Illustration: LAGONCULE RAMPANTE
+
+(_Laguncula repens_ Farre).]
+
+Les Animaux-mousse ont été bien étudiés par MM. Ehrenberg et J. W.
+Thompson, qui ont fait connaître les différences qui les éloignent des
+Polypiers ordinaires.
+
+On les regarde comme des Mollusques dégradés[87].
+
+ [87] Voyez les chapitres suivants.
+
+La petite loge de chaque animalcule est formée par une sorte de
+couvercle membraneux, qui se retourne comme le doigt d'un gant toutes
+les fois que le Mollusque veut sortir. Cette loge est plutôt une boîte
+qu'une maison.
+
+Quand le Bryozoaire se déploie, un cercle de soies microscopiques,
+d'une ténuité excessive, se montre tout d'abord, s'élevant au-dessus du
+sommet de la cellule. Il est suivi de son support, lequel est plus ou
+moins flexible. Les tentacules passent ensuite entre les soies, et les
+poussent de côté.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XV.
+ Mesnel del d'après Mr. Olivier Frédol
+
+ ANIMAUX MOUSSE
+ (Flustra cormata)]
+
+Ces tentacules sont armés, sur le dos, d'une douzaine d'appendices
+semblables à des cheveux très-fins, attachés presque à angle droit.
+Ils ont de plus, de chaque côté, un nombre très-considérable de cils
+vibratiles.
+
+Les cils vibratiles jouent un rôle très-important chez la plupart des
+animaux microscopiques. Il n'est peut-être pas d'organes plus répandus
+et plus simples, chargés de fonctions aussi utiles et aussi variées.....
+
+Au moment où les tentacules paraissent à l'extérieur, la tunique de
+l'animalcule se déroule peu à peu.
+
+Bientôt, le Bryozoaire étale ses jolis petits bras. Les appendices et
+les cils de ces derniers commencent leurs rapides vibrations. L'œil,
+trompé par la vivacité et par la régularité des mouvements qu'ils
+exécutent, croit voir des chapelets de gouttelettes de rosée balancés,
+tordus, noués et dénoués!
+
+Les corpuscules qui flottent autour de l'animal sont violemment agités,
+comme s'ils étaient sous l'influence de quelque tourbillon. Malheur,
+dans ce moment, aux infortunés Infusoires que le hasard amène dans ce
+cercle fatal! (Rymer Jones.)
+
+Dans plusieurs espèces, les observateurs ont découvert un organe
+particulier, le _vibracule_, sur lequel nous arrêterons quelques
+moments notre attention. C'est un filament creux, situé à l'angle
+supérieur et extérieur de chaque cellule, rempli d'une substance comme
+fibreuse et contractile, qui lui permet d'exécuter des mouvements
+très-remarquables. Ces mouvements ont lieu à des intervalles réguliers,
+ordinairement très-courts. D'abord, le filament se porte vers le bas,
+frémit, oscille et semble balayer; puis il revient sur lui-même, et
+descend dans la direction opposée, où il répète le même jeu, avec le
+même ordre et dans le même temps. Ces fonctions sont-elles, comme
+on l'a dit, indépendantes, jusqu'à un certain point, de la volonté
+du Bryozoaire? Quel est leur but? On pense que cet organe sert à
+nettoyer et surtout à fortifier l'entrée de la cellule. Il s'agite
+encore quelque temps après qu'on a mutilé ou tué le petit animal. La
+pauvre bestiole malade ou morte est encore défendue par son vibracule
+protecteur!
+
+
+II
+
+D'après ce qui précède, on voit que les animalcules des Bryozoaires
+sont plus compliqués que ceux des Polypiers. L'étude de leur anatomie
+confirme pleinement cette conclusion. Ainsi leur appareil digestif
+n'est pas réduit à un simple sac avec un seul orifice. Il présente une
+bouche, un pharynx, un œsophage, un gésier, un estomac membraneux, et
+des intestins avec une ouverture spéciale..... On a décrit des espèces
+dans lesquelles le gésier semble pourvu d'un certain nombre de dents
+intérieures, formant un merveilleux pavé, un moulin vivant, destiné à
+broyer la nourriture avant son entrée dans le second estomac.
+
+L'organisme de la plus petite bête révèle à nos yeux étonnés une
+combinaison savante, un art admirable qui dépasse infiniment tout ce
+que l'industrie humaine pourrait offrir de plus parfait!
+
+
+III
+
+Les savants s'accordent aujourd'hui à placer parmi les Bryozoaires
+un certain nombre de faux Polypiers, dont les animalcules étaient
+restés pendant longtemps mal étudiés et mal connus: par exemple, les
+_Flustres_ et les _Eschares_.
+
+Les Flustres[88] ont de petites loges plus ou moins cornées, groupées
+symétriquement comme les alvéoles des Abeilles. Tantôt elles composent
+des croûtes qui recouvrent les Algues et les autres corps marins,
+tantôt elles forment des feuilles minces ou des tiges rubanées. Dans
+certaines espèces, il n'existe de cellules que d'un seul côté; dans
+d'autres, il y en a sur les deux. Leurs orifices sont extrêmement
+petits et défendus par des épines microscopiques.
+
+ [88] Voyez planche XV.
+
+[Illustration: FLUSTRE FOLIACÉE
+
+(_Flustra foliacea_ Linné).]
+
+Leurs tentacules sont couverts de cils vibratiles (toujours des cils
+vibratiles!) disposés en séries droites, qui produisent, dans leurs
+mouvements, l'effet d'une rangée de perles animées qui rouleraient de
+la base à la pointe de l'organe.
+
+Les Eschares forment des expansions comme foliacées. L'entrée de leurs
+cellules possède aussi son épine protectrice.
+
+Les expansions représentent encore des ruches microscopiques, dont les
+citoyens jouissent à la fois d'une existence commune et d'une existence
+indépendante. Comme chez les Polypiers, chacun mange pour le compte de
+l'association et pour son propre compte. Travail et nutrition pour la
+république; travail et nutrition pour soi!
+
+Très-probablement il règne, entre tous les habitants d'un même groupe,
+des sentiments de fraternité d'une nature particulière, dont nous
+n'avons aucune idée. Puisque ce qui est digéré par un membre de la
+famille profite jusqu'à un certain point à tous les autres, ne doit-il
+pas y avoir entre tous les divers individus, surtout entre les plus
+rapprochés, un lien physiologique plus ou moins étroit, lequel entraîne
+peut-être... un lien moral plus ou moins fort? Et, s'il en était
+ainsi, les animalcules d'une Flustre ou d'une Eschare ne devraient pas
+connaître le sentiment de l'égoïsme?.....
+
+Que de combinaisons organiques et que de vitalités étranges sous le
+brillant azur de l'Océan!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LES MOLLUSQUES AGRÉGÉS.
+
+ ..... S'attachent l'un à l'autre
+ Par un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
+
+ (CORNEILLE.)
+
+
+I
+
+Comme leur nom l'indique, les _Mollusques_ sont des animaux
+essentiellement mous ou _mollasses_, comme disait Cuvier. Ils offrent
+pour caractère constant de n'être jamais articulés.
+
+Leur chair est froide, humide, visqueuse, souvent grisâtre. Leur peau
+présente généralement un repli plus ou moins ample, souple, qui cède et
+qui résiste, désigné sous le nom de _manteau_.
+
+Quelques-uns sont _nus_, c'est-à-dire sans organe solide de défense, du
+moins apparent, semblables aux Limaces de nos jardins. Ils ont alors,
+ou une peau épaisse et coriace, un véritable cuir protecteur, ou une
+enveloppe mince et délicate, dans laquelle s'épanouit au-dessus du cœur
+et du poumon une lame cornée ou crétacée (_Limacelle_), plus ou moins
+épaisse et plus ou moins dure, sorte de bouclier rudimentaire destiné
+à garantir les viscères les plus nobles.
+
+Mais ordinairement ces animaux sont protégés, contre les flots
+et contre leurs ennemis, par une véritable cuirasse calcaire
+(_coquille_), double ou simple, dans laquelle ils s'enferment plus ou
+moins complétement, quand un danger les menace. On les appelle alors
+_testacés_, ou plus vulgairement, _coquillages_.
+
+Chez les Vertébrés, ce sont les parties molles qui recouvrent la
+charpente calcaire. Chez les Mollusques, c'est la charpente calcaire
+qui recouvre les parties molles. L'idée de considérer le test comme un
+_squelette extérieur_ est loin d'être nouvelle. Charles Bonnet disait,
+il y a longtemps: «_On pourrait regarder la coquille comme l'os de
+l'animal qui l'occupe._»
+
+Pour les gens du monde, la distinction des Mollusques en nus et en
+testacés est une distinction parfaite. Pour les naturalistes, l'absence
+ou la présence de la coquille est un caractère à peu près sans valeur.
+En effet, on trouve dans la mer toutes les nuances intermédiaires
+possibles entre les Mollusques nus et les Mollusques testacés. La
+nature ne passe jamais brusquement d'une forme à une autre.
+
+Il existe des Mollusques, de vrais Mollusques, avec une demi-coquille,
+d'autres avec un quart de coquille, d'autres avec un cinquième, un
+dixième, un vingtième de coquille.....
+
+On a même constaté que beaucoup d'espèces, tout à fait nues, sont
+couvertes, dans la première période de leur vie, par une coquille
+parfaitement caractérisée, quelquefois même pourvue d'un couvercle, qui
+disparaît pendant leur accroissement. (Sars.)
+
+Pour quiconque aime à surprendre les secrets de l'organisme, l'étude
+de la formation et du développement de la coquille est une source
+très-féconde d'instruction.
+
+Les Mollusques sont _Agrégés_ ou _solitaires_. Nous parlerons d'abord
+des premiers, dont la constitution est la plus simple, et qui sont les
+plus rapprochés des Polypiers et des Bryozoaires.
+
+Les Mollusques Agrégés sont _agglomérés_, comme les grappes de certains
+fruits, ou _enchaînés_, comme les grains d'un chapelet.
+
+
+II
+
+Les Mollusques agglomérés présentent des associations assez curieuses.
+Les principaux sont peut-être les _Ascidies_ dites _sociales_, masses
+de gelée translucide, tantôt d'une teinte uniforme, verte, brune,
+rouge, violacée, souvent très-pâle; tantôt, au contraire, multicolores
+et splendidement pointillées, rayées ou panachées.
+
+[Illustration: ASCIDIES SOCIALES
+
+(_Perophora Listeri_ Wiegmann).]
+
+Les Mollusques agglomérés sont attachés aux rochers, étalés à leur
+surface, comme des plaques de Lichens, ou suspendus à leurs arêtes,
+comme des groupes de glaçons. Les Varecs à larges feuilles abandonnés
+sur le sable après une tempête paraissent presque toujours couverts
+de ces animaux bizarres, protégés par leur manteau glaireux. Ces
+ensembles figurent quelquefois une pléiade de gracieuses étoiles, un
+bouquet, une rosette. Leurs individus élémentaires sont allongés ou
+arrondis, et souvent anguleux ou découpés.
+
+Lorsqu'on introduit une de ces masses dans un aquarium, elle a l'air
+aussi apathique qu'une Éponge, et ne donne d'autre signe de vie
+apparent qu'un léger resserrement au pourtour des orifices. Mais, en
+l'examinant de près, on découvre qu'elle n'est pas aussi inanimée qu'on
+l'avait d'abord supposé, et que, par les mêmes ouvertures, entrent et
+sortent des courants d'eau extrêmement rapides, faisant parfois l'effet
+de tourbillons. (Rymer Jones.)
+
+Les larves de ces animaux multiples sont isolées et libres. Alternance
+continuelle d'esclavage et de liberté!
+
+A une époque de leur vie, ces larves se fixent. Quand l'animal a perdu
+la faculté de se mouvoir et qu'il a suffisamment grandi, on voit naître
+à la surface de son corps un certain nombre de petits tubercules qui
+s'allongent, se creusent et forment autant de nouveaux individus.
+Ceux-ci restent adhérents au corps de la mère, laquelle devient le
+fondateur d'une nouvelle colonie.
+
+Il existe une très-grande diversité dans l'arrangement des membres de
+chaque association. Mais tous ces arrangements, quels qu'ils soient,
+présentent toujours un ordre rigoureux et une régularité géométrique.
+
+Les habitants de ces brillantes compagnies sont plus ou moins
+nombreux, suivant les espèces; ils reçoivent en famille les mêmes
+rayons du soleil, les mêmes caresses de la vague, les mêmes coups
+de la tempête!... Tous remplissent leurs devoirs particuliers avec
+exactitude et zèle, sans trouble et sans humeur. L'accord le plus
+parfait règne entre eux, comme entre les animalcules des Polypiers et
+des Bryozoaires. Admirables communautés, dont les citoyens sont plus
+intimes et plus _unis_ que beaucoup d'autres! N'est-ce pas là le beau
+idéal de l'association républicaine? _E pluribus unum._
+
+
+III
+
+Un des genres les plus intéressants, parmi ces animaux, a été désigné
+sous le nom de _Botrylle_.
+
+[Illustration: BOTRYLLE DORÉ
+
+(_Botryllus gemmeus_ Savigny).]
+
+Les individus de chaque corporation sont au nombre de dix, de quinze,
+de vingt, ovoïdes, oblongs ou piriformes, et disposés comme les rayons
+symétriques d'une roue.
+
+Quand on irrite une des branches de l'ensemble, un seul Mollusque se
+contracte. Quand on tourmente le centre, ils se contractent tous.
+(Cuvier.)
+
+Les orifices buccaux se trouvent aux extrémités extérieures des rayons;
+mais les terminaisons intestinales aboutissent à une cavité commune,
+qui est au moyeu de la roue.
+
+Voilà donc des animaux qui mangent séparément et qui remplissent
+ensemble une singulière fonction! Ce genre d'union et de communauté
+nous rappelle ce qui se passait dans _Ritta-Christina_. Mais, chez
+nos Mollusques, au lieu de deux individus soudés, nous en avons une
+quinzaine!
+
+On peut considérer l'étoile entière comme une seule bête à plusieurs
+bouches! Mais alors il y a, chez elle, luxe d'organes pour la fonction
+intelligente, qui cherche et qui choisit, et parcimonie pour la
+fonction stupide, qui ne cherche pas et qui ne choisit pas!
+
+Chez les _Pyrosomes_, la colonie n'est plus adhérente. Elle constitue
+une masse brillamment colorée, cylindrique, creuse, ouverte à une
+extrémité, fermée à l'autre. Cette masse flotte et se balance sur les
+eaux comme la Plume de mer.
+
+L'espèce surnommée _atlantique_[89] varie singulièrement dans ses
+nuances. Elle passe avec rapidité du rouge vif à l'aurore, à l'orangé,
+au verdâtre, au bleu d'azur, d'une manière vraiment admirable
+(Lamarck). Elle est, de plus, phosphorescente.
+
+ [89] _Pyrosoma atlantica_ Lamarck.
+
+Le nom de _Pyrosome_ signifie littéralement _corps de feu_. Humboldt a
+vu une troupe de ces splendides Mollusques côtoyer son vaisseau comme
+une bande de globes enflammés vivants, projetant des cercles de lumière
+de cinquante centimètres de diamètre, qui lui faisaient apercevoir à
+une profondeur de cinq mètres, et pendant plusieurs semaines, des Thons
+et d'autres poissons qui suivaient le navire.
+
+Bibra, dans son voyage au Brésil, prit une fois sept ou huit Pyrosomes
+atlantiques et les porta dans sa cabine. A l'aide de leur lumière, il
+put lire, à l'un de ses amis, la description qu'il en avait faite sur
+son carnet[90].
+
+ [90] Voyez le chapitre III.
+
+
+IV
+
+Les _Salpes_ ou _Biphores_ offrent un groupement qui ressemble beaucoup
+moins à celui des Polypiers. Ces animaux ne sont plus agglomérés, mais
+disposés en séries. Ils font le passage des Mollusques que nous venons
+d'étudier aux Mollusques _solitaires_.
+
+[Illustration: CHAÎNES DE SALPES PHOSPHORESCENTES ENTRAÎNÉES PAR
+LES COURANTS.]
+
+On trouve les Salpes réunies en longues files transparentes, d'une
+grande délicatesse de tissu: cordons composés d'individus placés côte à
+côte et greffés transversalement; rubans dans lesquels chaque bestiole
+est greffée bout à bout avec ses sœurs; doubles chaînes parallèles de
+créatures sociales, tantôt alternes, tantôt opposées..... Merveilleuse
+symétrie qui ne déroge jamais aux lois qui la régissent! Chapelets
+vivants dont chaque perle est un individu!
+
+Ces sociétés voyageuses occupent jusqu'à 30 ou 40 milles d'étendue.....
+
+Leurs Mollusques élémentaires ont un corps oblong, à peu près
+cylindrique; irrégulier, contractile, souvent irisé, quelquefois
+phosphorescent, ouvert à chaque extrémité; d'une transparence
+cristalline, avec une teinte rosée ou rougeâtre à l'intérieur.
+
+Les colonnes de Salpes glissent dans les eaux tranquilles par des
+ondulations régulières. Les petites nageuses de chaque file se
+contractent et se dilatent simultanément. Elles manœuvrent de concert
+comme une compagnie de soldats bien disciplinés; chaque série ne semble
+offrir qu'un seul individu qui flotte en serpentant. Les matelots ont
+donné à la chaîne le nom de _Serpent de mer_. (Rymer Jones.)
+
+Ces animaux nagent habituellement le dos en bas: ils font la _planche_.
+Ils se meuvent surtout en aspirant une certaine quantité d'eau par
+l'ouverture postérieure (qui est munie d'une valvule) et en la rejetant
+par l'orifice antérieur. En sorte que leur corps est toujours poussé en
+arrière, et qu'il chemine à reculons (Cuvier). Bizarre locomotion, qui
+ne ressemble en rien à celle des autres animaux!
+
+Lorsqu'on retire de l'eau ces chaînes animées, leurs anneaux se
+séparent, et leurs individus se désagrégent. La compagnie est
+licenciée. Les Salpes perdent la faculté d'adhérer ensemble; les
+soldats ne peuvent plus s'aligner.....
+
+On rencontre quelquefois, dans la mer, des Salpes _solitaires_. On
+serait tenté de les regarder comme d'un genre différent, si de
+récentes découvertes n'avaient prouvé que ce sont les mères ou les
+filles des Salpes enchaînées. On a constaté, en effet, que ces petites
+Salpes solitaires s'unissent ensemble en longs rubans à une époque de
+leur vie, et que ceux-ci engendrent des Salpes isolées. En un mot, les
+Salpes enchaînées ne produisent pas des Salpes enchaînées, mais des
+Salpes solitaires, et celles-ci, à leur tour, donnent naissance non
+à des individus distincts comme elles, mais à des Salpes enchaînées.
+Par conséquent, une Salpe n'est pas organisée comme sa mère, ni comme
+sa fille, mais elle ressemble à sa sœur, à sa grand'mère et à sa
+petite-fille. (Chamisso, Krohn, Milne Edwards.)
+
+[Illustration: SALPE SOLITAIRE
+
+(_Salpa democratica_ Forskål).]
+
+Que de recherches ne faut-il pas, que de patience et que de temps, pour
+arracher à la nature un admirable secret, que l'on apprend souvent en
+trois minutes!
+
+Malgré leur organisation si limitée et leurs fonctions si réduites,
+les Salpes vivent et se reproduisent aussi certainement et aussi
+heureusement que les autres animaux. Elles s'élancent après leur
+proie ou l'attendent à l'affût. Elles ont des appétits, des
+instincts, peut-être même des caprices..... Véritables sybarites,
+elles passent leur vie à manger et à dormir; elles se promènent
+toujours en compagnie, sans trouble et sans fatigue; elles sont
+balancées constamment, doucement et mollement..... Ces associations
+enrégimentées ne révèlent-elles pas tout un monde nouveau de conditions
+particulières, de phénomènes collectifs et de sentiments confondus?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES MOLLUSQUES ACÉPHALES.
+
+ Mais de cervelle point!
+
+ (LA FONTAINE.)
+
+
+Les Mollusques solitaires sont les vrais Mollusques. Il en existe un
+très-grand nombre. On peut les ranger tous sous deux types généraux.
+Les uns _sans tête_, c'est-à-dire à structure plus ou moins simple: on
+les appelle _Acéphales_. Les autres pourvus d'une tête, c'est-à-dire à
+structure plus ou moins compliquée: on les nomme _Céphalés_.
+
+Occupons-nous d'abord des Acéphales.
+
+Ces Mollusques sont tantôt nus, et tantôt enfermés dans une coquille
+(_testacés_).
+
+
+I
+
+Les Acéphales nus rampent sur les rochers, sur les Fucus et sur les
+animaux. Il y en a qui flottent en peuplades innombrables à la surface
+de la mer. Quelques-uns, collés contre les corps solides, ne paraissent
+avoir aucun mode de progression bien caractérisé.
+
+Parmi ces Mollusques, mentionnons d'abord les _Ascidies solitaires_.
+Pauvres Ascidies! Figurez-vous des animaux en forme de sac irrégulier,
+qui adhèrent par une extrémité à quelque pierre ou à quelque coquille,
+et qui sont condamnés à vivre, à se reproduire et à mourir, sans
+changer de position. On en pêche fréquemment, à Cette, une espèce bien
+connue, de très-vilaine forme, et qu'on appelle _Bichus_[91]. On la
+dépouille de sa peau coriace, épaisse, ridée, d'un gris brunâtre; on
+isole ses viscères, qui sont d'un jaune pâle, et on les mange. Ils ont
+un goût d'abord salé, puis douceâtre, puis un peu piquant et comme
+poivré.
+
+ [91] Cette Ascidie se vend, au marché, 2 centimes et demi la pièce
+ (15 mars 1863).
+
+Ces Mollusques présentent deux orifices, à marge quelquefois ciliée,
+par lesquels, à la moindre pression, ils projettent avec beaucoup de
+force une certaine quantité d'eau[92].
+
+ [92] «_Ascidiæ exspuunt aquam tanquam e siphone._» (LINNÉ.)
+
+Les Ascidies n'ont pas de mains, ni de lèvres pour saisir leur proie.
+Leur bouche est placée très-défavorablement; elle se trouve au fond
+du sac, et non à l'une de ses extrémités. Mais la nature n'a pas
+oublié qu'un animal, avant tout, doit se nourrir. La surface interne
+de la poche viscérale est couverte d'une multitude de cils vibratiles
+très-serrés, qui produisent dans l'eau de forts courants, tous
+dirigés vers l'orifice buccal. Vus au microscope, les cils dont il
+s'agit, font l'effet de roues ovales délicatement dentelées, tournant
+continuellement de gauche à droite. Ce mouvement engendre de toutes
+petites vagues; celles-ci entraînent les substances alimentaires
+vivantes ou inanimées, qui entrent dans le sac avec l'eau de la
+respiration, et les conduisent jusqu'à la bouche. Ainsi, chez ces
+curieux animaux (comme du reste chez beaucoup d'autres), manger et
+respirer sont deux fonctions qui se confondent! La Providence est
+économe d'organes, quand il faut!
+
+Quelques auteurs attribuent des yeux aux Ascidies. Ils regardent comme
+tels six ou huit taches rouges (dans les organisations inférieures, les
+yeux sont souvent rouges) disposées en cercle autour des orifices de la
+peau. Il est difficile de comprendre à quoi serviraient des yeux chez
+des animaux privés de la faculté de se mouvoir et dont la structure
+est si dégradée. Mais qui sait, dit un savant naturaliste, de quelles
+_nonchalantes jouissances_ les Ascidies peuvent être susceptibles?
+(Rymer Jones.)
+
+Les larves des Ascidies ne sont pas adhérentes comme leur mère. Elles
+se transportent librement d'un endroit dans un autre; elles nagent.
+Leur corps est rougeâtre. Elles ont une grosse tête presque opaque,
+avec une tache noire antérieure, et une petite queue aplatie qui
+constitue leur principal instrument de natation. Elles ressemblent à un
+têtard de Grenouille ou de Crapaud.
+
+A l'époque où ces larves doivent se fixer, voici ce qui arrive. Elles
+appuient leur tête contre un corps solide, et restent là, la queue en
+l'air. Représentez-vous des baladins qui feraient l'_homme droit_. En
+même temps, leur face s'élargit et semble se creuser. L'animal sort
+alors de son calme habituel; il témoigne, par de violentes commotions,
+que ce n'est pas volontairement qu'il est retenu. L'amour de la liberté
+semble plus fort chez lui que le besoin de la transformation. Il fait
+tous ses efforts pour se dégager. Les vibrations de sa queue deviennent
+si rapides, qu'on ne peut presque plus la distinguer. Hélas! la pauvre
+bête est collée, solidement collée et pour toujours collée! Enfin cette
+agitation s'apaise. Une matière sort des bords de la tête, s'étale sur
+le corps solide, et la larve demeure irrévocablement fixée. La queue
+disparaît; elle n'était plus bonne à rien. Une tunique résistante
+s'organise autour de l'animal, et, sur les marges de la partie
+adhérente, surgissent de nombreuses saillies radiculaires qui assurent
+sa fixation (J. Dalyell.)
+
+L'Ascidie adulte et immobile se rappelle-t-elle les courses vagabondes
+de son premier âge? Le Papillon se souvient-il du ramper de la chenille?
+
+L'_Ascidie laineuse_[93], contrairement aux habitudes de ses
+congénères, est libre. Ici l'adulte a conservé les prérogatives de
+l'enfant. Cette espèce habite dans les eaux profondes, parmi le sable.
+Son sac est arrondi et d'un brun rougeâtre, avec l'intérieur des
+orifices écarlate. On ignore si l'extrémité inférieure du Mollusque
+est ou non enfoncée dans le sol; mais, en captivité, l'Ascidie reste
+couchée horizontalement, sans faire le moindre effort pour descendre
+plus bas ou pour changer de position. (Rymer Jones.)
+
+ [93] _Ascidia ampulla_ Bruguière.
+
+
+II
+
+Les Acéphales testacés sont plus nombreux que les Acéphales nus.
+
+On les appelle _bivalves_, parce qu'ils possèdent une coquille à deux
+battants (_valves_). Ils sont abrités dans cette double carapace comme
+un livre dans sa couverture.
+
+Quoiqu'ils manquent de tête, ils se nourrissent, ils sentent et ils se
+reproduisent. Ils ont des amitiés et des inimitiés, peut-être même des
+passions..... Toutefois ces dernières ne doivent pas être bien vives;
+car la plupart de ces animaux ont de la peine à changer de place, même
+à faire le moindre mouvement. Plusieurs demeurent fixés au rocher
+qui les a vus naître. Or, les sentiments tumultueux ne sont guère
+compatibles avec l'immobilité.....
+
+Les bivalves sont répandus dans toutes les mers. On trouve partout des
+_Vénus_, des _Tellines_ et des _Arches_. Quelques espèces semblent
+cantonnées dans certaines régions: les _Pandores_ n'appartiennent
+qu'aux mers du Nord; les _Cames_ ne prospèrent, au contraire, que dans
+la zone australe. Les _Tridacnes_ n'ont été encore trouvées que dans
+les eaux situées entre l'Inde et l'Australie.....
+
+Les bivalves habitent dans le sable ou dans la vase, sur des rochers et
+au milieu des plantes aquatiques. Ils peuvent vivre à de très-grandes
+profondeurs. La sonde a retiré, de 2800 mètres, une _Huître_ et une
+_Pèlerine_ pleines de vie et de santé (A. Edwards).
+
+Les bivalves ont une coquille ovoïde, globuleuse, trigone, en forme de
+cœur, allongée comme une gousse ou aplatie comme une feuille. Cette
+coquille est une sorte d'étui à charnières, composé de battants égaux
+ou inégaux. Parfois l'un de ces battants est bombé et l'autre plat.
+Leur partie antérieure ressemble à la postérieure, ou en diffère d'une
+manière plus ou moins tranchée.
+
+Les deux valves peuvent offrir plusieurs pièces accessoires; de là le
+nom de _multivalves_ que les anciens avaient donné aux coquilles ainsi
+organisées.
+
+Les bivalves, un peu locomotiles, changent de place à l'aide d'un pied
+charnu extensible, qui ressemble moins à un véritable pied qu'à une
+grosse langue. Cet organe varie beaucoup quant à sa forme. C'est tour
+à tour une hache, une ventouse, une perche, une alène, un doigt, une
+sorte de fouet, une espèce de ressort. Ce pied est simple, fourchu ou
+frangé. Chez quelques espèces, son tissu paraît spongieux et capable de
+recevoir une quantité d'eau considérable. Alors l'organe se gonfle,
+s'allonge et se roidit. Puis, expulsant brusquement tout le liquide
+qu'il contient, il redevient petit et flasque, et peut rentrer dans la
+coquille.
+
+[Illustration: TELLINE ÉLÉGANTE
+
+(_Tellina pulcherrima_ Sowerby).]
+
+Les Mollusques se servent de leur pied très-habilement. Ils l'étendent,
+le fixent par l'extrémité, le contractent sur son point d'appui, et se
+portent en avant. Réaumur a comparé la progression de ces animaux à
+celle d'un homme placé sur le ventre, qui allonge un bras, saisit un
+objet solide et entraîne son corps vers cet objet. Il y a cette seule
+différence que, chez le Mollusque, le membre se contracte tout entier.
+
+[Illustration: MODIOLE LITHOPHAGE
+
+(_Modiola lithophaga_ Lamarck).]
+
+Dans quelques cas rares, le bivalve agit exactement en sens inverse: il
+appuie fortement son pied contre le sable, le roidit, et fait reculer
+son corps, à peu près comme le batelier qui dirige sa nacelle en
+pressant avec sa rame contre le fond de la rivière.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVI.
+ P. Lackerbauer del. d'après Mr. Deshayes Lebrun fac-simile sc.
+
+ LIMA TENERA
+ (Côtes de l'Algérie)
+
+ _Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]
+
+Certains Acéphales exécutent de petits bonds et même de véritables
+sauts, mais c'est par un autre mécanisme: c'est en ouvrant et
+fermant leurs valves à plusieurs reprises et brusquement. Les
+_Pèlerines_ s'élancent quelquefois à travers les ondes pour éviter un
+danger. Les _Limes_[94] voltigent dans l'eau _comme les papillons dans
+l'air_, avec la même légèreté et la même étourderie. Leur locomotion
+est favorisée par une centaine de tentacules allongés, grêles,
+cylindriques, très-contractiles et très-mobiles, placés sur les bords
+du manteau, et composés de nombreux petits articles qui rentrent, au
+besoin, les uns dans les autres. (Deshayes.)
+
+ [94] Voyez la planche XVI, de la _Lima tenera_, que nous devons à
+ l'obligeance de M. Deshayes.
+
+
+III
+
+Les _Manches de couteau_, ou _Solens_, s'enfoncent verticalement et
+profondément dans le sable. Leurs places sont indiquées par des trous
+qui correspondent au siphon de l'animal. Quand le Mollusque est alarmé,
+il rejette hors de son trou une certaine quantité de liquide, qu'il
+lance comme un petit jet d'eau. Ces Mollusques s'enterrent avec leur
+énorme pied conique, qu'ils allongent outre mesure; ils en font une
+dague naturelle qui s'aplatit, se fait pointue et perfore admirablement
+le terrain, puis qui redevient cylindrique, se renfle à l'extrémité et
+tire le coquillage de haut en bas. Il faut très-peu de temps pour qu'un
+Manche de couteau ait pénétré à une profondeur de 50 centimètres.
+
+Les _Dattes de mer_, les _Pétricoles_, les _Saxicaves_ et les
+_Pholades_ se pratiquent une résidence dans le bois et dans les
+pierres. Leur cellule semble faite avec un emporte-pièce. Les
+Mollusques y sont logés étroitement, comme dans un étui, à pli de
+corps.
+
+[Illustration: PHOLADE DANS LA PIERRE
+
+(_Pholas dactylus_ Linné).]
+
+Comment ces animaux parviennent-ils à creuser les matières les plus
+dures? Aldrovande croyait qu'ils naissaient dans le sein même de la
+roche, pendant qu'elle était encore molle. Réaumur pensait qu'ils
+y entraient à cette même époque. Mais comment naissaient-ils ou
+s'introduisaient-ils dans le bois? D'autres ont supposé que le courant
+d'eau déterminé par leur respiration entamait à la longue les solides,
+comme la goutte d'eau use le granit. Mais la loge d'une Pholade est
+creusée en quelques mois! Suivant quelques-uns, le pied et le bord du
+manteau, pénétrés de particules siliceuses, frottent le roc comme du
+papier de verre, et râpent peu à peu le calcaire ou le silex. Suivant
+d'autres, le Mollusque est pourvu d'un liquide dissolvant qui attaque
+la substance dans laquelle il veut entrer. Enfin, un grand nombre
+soutiennent que l'animal perfore par un mouvement rotatoire de sa
+coquille, laquelle agit comme une sorte de tarière. Ces deux dernières
+opinions paraissent les seules vraies. Les bivalves qui se logent
+dans les calcaires tendres y entrent, les uns à l'aide d'une sécrétion
+acide, les autres par un moyen mécanique. Les bivalves qui creusent
+le gneiss, le grès, le bois, se servent du moyen mécanique seulement
+(Caillaud). Tous ces Mollusques pénètrent de plus en plus profondément,
+et rendent leur demeure de plus en plus spacieuse à mesure qu'ils
+grossissent.
+
+[Illustration: MODIOLES LITHOPHAGES DANS LE ROCHER.]
+
+La perforation des bivalves est en définitive un combat entre un corps
+dur et un corps mou, singulier combat dans lequel le corps mou a le
+dessus. Pourquoi triomphe-t-il? Parce que la vie domine et dominera
+toujours la matière. Le corps mou est animé, et le corps dur est inerte!
+
+Il est des bivalves qui produisent une soie résistante, brune ou dorée,
+dont ils forment des câbles (_byssus_) qui les amarrent solidement
+aux rochers. Chez les _Moules_, le byssus est court et rude; chez les
+_Pinnes_, il est long et soyeux. On a essayé de filer et de tisser ce
+dernier. Les habitants de Tarente en font des gants et des bas. On en
+fabrique aussi des draps d'un brun fauve assez brillant, recherchés
+pour leur finesse et leur moelleux. On en a vu de très-beaux, à Paris,
+à l'exposition de l'an IX et à celle de 1855. M. J. Cloquet a offert,
+l'année dernière, à la Société zoologique d'acclimatation, une paire de
+mitaines faites de byssus de Pinne.
+
+Chez quelques espèces, le byssus sert au Mollusque, non-seulement
+à s'attacher aux divers corps, mais encore à réunir ensemble de
+petites pierres, des morceaux de corail, des fragments de coquilles
+et d'autres matières solides, dont l'ensemble compose un manteau
+raboteux, dans lequel elles attendent leur proie, patiemment et à
+l'abri (Draparnaud). En construisant cette enveloppe, le Mollusque,
+par un artifice singulier, file et tisse la matière de son byssus,
+la tapisse intérieurement d'une couche plus fine et plus unie, et la
+renforce extérieurement avec les petits corps durs dont il vient d'être
+question, qu'il associe avec adresse et maçonne avec solidité. Son
+travail est donc en même temps, celui du tisserand, celui du tapissier
+et celui du maçon!
+
+Ainsi vêtus d'un habillement calcaire ou d'un manteau feutré, enfoncés
+dans une roche ou attachés par un câble, les bivalves, animaux
+très-mous et très-délicats, peuvent vivre sans avaries et sans trouble,
+au milieu d'un élément toujours agité, quelquefois turbulent, souvent
+terrible!...
+
+
+IV
+
+Les plus petits bivalves ont à peine un demi-millimètre de longueur.
+
+L'espèce la plus grande, la _Tridacne gigantesque_[95], peut dépasser
+un mètre. On l'appelle vulgairement _Bénitier_, parce qu'on se sert
+de ses valves, dans les églises, comme réservoirs d'eau bénite.
+Il en existe un bel échantillon à Montpellier, dans l'église de
+Sainte-Eulalie. Il y en a deux autres encore plus grands, à Paris, dans
+l'église de Saint-Sulpice. Ces derniers avaient été envoyés en présent
+à François Ier, par la république de Venise. Le curé Languet se les fit
+donner par Louis XIV. On dit que l'animal de ce bivalve, isolé, peut
+atteindre le poids de 15 kilogrammes, et que chaque valve peut dépasser
+celui de 300!
+
+ [95] _Tridacna gigas_ Lamarck.
+
+Le manteau des Acéphales est une sorte de tunique membraneuse
+très-grande, à deux pans, épaissie et même frangée sur les bords. Ce
+manteau les protége, et il est lui-même protégé par les deux volets de
+la coquille.
+
+L'animal possède quelquefois des yeux et des oreilles; mais, comme il
+n'a pas de tête pour les porter, ses yeux sont placés à la marge du
+manteau, et ses oreilles dans le ventre!.....
+
+Les _Tellines_, les _Pinnes_, les _Arches_, les _Pétoncles_, ont des
+organes oculaires assez distincts, mais très-petits. Ces animaux sont,
+du reste, très-myopes, et le grand jour les éblouit.....
+
+Les oreilles sont de petites ampoules qui contiennent un caillou
+microscopique suspendu dans une goutte d'eau.....
+
+Lorsque l'on compare entre eux les organes des diverses espèces
+animales, on reconnaît bientôt qu'ils passent de l'état le plus simple
+à l'état le plus compliqué par des nuances infinies. Mais les parties
+de ces mêmes organes n'arrivent pas toutes à la même perfection d'un
+pas égal. Il en est même qui s'arrêtent en route, pendant que d'autres
+accomplissent leur évolution.
+
+Ce qui a lieu entre les éléments d'un même organe s'effectue de la
+même manière entre les organes d'un même appareil ou entre les
+appareils d'un même organisme[96]. Il semble même exister une harmonie
+compensatrice qui préside à ces inégalités de développement, souvent si
+prononcées, accordant à certaines parties ce qu'elle refuse à d'autres,
+de telle sorte que le budget de la nature se maintient toujours dans un
+équilibre parfait. (Gœthe.)
+
+ [96] Voyez le chapitre XXX.
+
+
+V
+
+C'est parmi les Mollusques Acéphales que se trouvent les redoutables
+animaux marins connus sous le nom de _Tarets_.
+
+Ces Vandales d'un nouveau genre attaquent tous les bois submergés,
+à peu près comme les larves de certains insectes attaquent les bois
+exposés à l'air. En quelques mois, en quelques semaines, des planches
+épaisses, des poutres de sapin, des madriers de chêne, sont vermoulus
+de manière à n'offrir aucune résistance et à céder au moindre choc. On
+a vu des navires s'ouvrir en pleine mer sous les pieds des marins, que
+rien n'avait avertis du danger.
+
+Linné appelait les Tarets, la _calamité des navires_ (_calamitas
+navium_).
+
+Dans le commencement du siècle dernier, la moitié de la Hollande
+faillit périr sous les flots, parce que les pilotis de toutes ses
+grandes digues avaient été minés par les Tarets. Il en coûta des
+millions pour résister aux désordres produits par un chétif animal!
+
+Les Tarets ont le corps allongé, vermiforme, mou, demi-transparent,
+d'un blanc légèrement grisâtre, terminé à une extrémité par une partie
+arrondie, improprement appelée _tête_, et à l'autre par une sorte de
+queue bifurquée.
+
+[Illustration: TARET COMMUN
+
+(_Teredo navalis_ Linné).]
+
+Ils peuvent atteindre jusqu'à 35 centimètres de longueur.
+
+Ils sont enfouis dans un long étui creusé aux dépens du bois, la partie
+céphalique au fond et la queue bifide en haut.
+
+Les parois de l'étui sont revêtues d'un enduit mucoso-calcaire
+blanchâtre, très-fin, qui en rend les murs à la fois plus unis et plus
+solides.
+
+La partie arrondie ou céphalique du Mollusque offre deux petites
+valves très-minces et très-fragiles, semblables à deux demi-coques de
+noisette. Ces valves sont immobiles et ne protégent qu'une très-faible
+portion de l'animal.
+
+Les Tarets forment en quelque sorte le passage entre les Acéphales nus
+et les Acéphales bivalves.
+
+Leur manteau constitue une espèce de fourreau charnu; il se divise en
+deux tubes que le Mollusque allonge et raccourcit à volonté. L'un de
+ces tubes sert à introduire l'eau aérée, qui va baigner les organes
+de la respiration et apporter jusque dans la bouche les molécules
+organiques dont le bivalve se nourrit. L'autre rejette au dehors cette
+eau épuisée, ainsi que les résidus de la digestion qu'elle entraîne en
+passant.
+
+Les organes du Taret, au lieu d'être placés _à côté_ les uns des
+autres, sont disposés les uns _derrière_ les autres, à cause de la
+forme étroite et allongée de l'animal.
+
+Quand on réfléchit à la _mollesse_ des Tarets, on a peine à comprendre
+comment ils peuvent entamer et détruire les bois les plus durs.
+
+La larve de ce Mollusque est pourvue d'une couronne de cils natatoires.
+Elle nage avec facilité, monte et descend, cherchant le bois dans
+lequel elle doit pénétrer. Quand elle a rencontré une pièce à sa
+convenance, elle se promène quelque temps à sa surface, à la manière
+des chenilles arpenteuses. Elle y exerce une pression en se mouvant
+de droite à gauche et de gauche à droite, et pratique d'abord un tout
+petit godet dans lequel elle loge la moitié de son corps. Le jeune
+Taret se recouvre alors d'une couche de substance muqueuse qui se
+condense, brunit un peu, et offre au centre un et quelquefois deux
+petits trous pour le passage des siphons. Cette première couche,
+qui le lendemain, et surtout le troisième jour, devient calcaire,
+est l'origine du tube de l'animal. On ne peut voir ce qui se passe
+au-dessous, à cause de son opacité. Mais en sacrifiant et en détachant
+du bois quelques jeunes individus, on reconnaît que l'animal sécrète
+avec une très-grande promptitude une nouvelle coquille blanche, tout à
+fait semblable à celle de l'adulte, parsemée, comme cette dernière, de
+stries à dentelures très-fines.
+
+L'apparition de la nouvelle coquille coïncide si exactement avec la
+térébration du bois et la formation rapide d'un trou relativement
+profond, qu'on doit la considérer évidemment comme l'instrument
+principal de la perforation.
+
+Le jeune Taret mange les molécules du bois râpé. (L. Laurent.)
+
+On protége les bois contre les ravages des Tarets en enfonçant dans
+leur tissu des clous à grosse tête. Ces clous se rouillent par l'action
+de l'eau salée, et le bois se trouve bientôt couvert d'une épaisse
+cuirasse d'oxyde de fer. Les Tarets éprouvent une forte antipathie
+contre la rouille et respectent le bois qui en est imprégné. On
+pourrait encore empoisonner le tissu ligneux avec le procédé bien connu
+du docteur Boucherie. On garantit les navires en les doublant de cuivre.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XX
+
+L'HUITRE.
+
+ «_Mensarum palma et gloria!_»
+
+ (PLINE.)
+
+
+I
+
+Les sociétés protectrices des animaux accordent des récompenses aux
+personnes sensibles qui ont entouré de soins affectueux la vieillesse
+des chiens et des chevaux; elles recommandent les bons traitements et
+la douceur envers tous les quadrupèdes, voire même envers les oiseaux,
+et blâment sévèrement les hommes endurcis qui les frappent, les
+blessent, les torturent[97]. Dans leur excès de zèle, elles voudraient
+même décider l'autorité à défendre aux professeurs, dans les écoles
+vétérinaires et dans les facultés, de faire des opérations et des
+expériences sur les animaux vivants.
+
+ [97] «Malheur à l'homme qui ne sait pas compatir aux souffrances
+ des animaux, les alléger dans leurs peines, leur accorder des soins
+ qui assurent leur force et la durée de leurs services! Malheur à
+ celui qui les traite avec violence!» (BUFFON.)
+
+On sait que le _fidèle ami de l'homme_ était déjà, du temps de Linné,
+une des principales victimes des expérimentateurs (_anatomicorum
+victima!_).
+
+D'un autre côté, la loi Gramont punit les charretiers et les cochers
+qui traitent leurs solipèdes un peu trop brutalement.
+
+Eh bien! les sociétés protectrices et la loi Gramont n'ont jamais rien
+dit sur la conduite barbare des hommes..... envers les pauvres Huîtres!
+
+Essayons de combler cette lacune.
+
+On commence par pêcher les Huîtres, c'est-à-dire par les tirer de
+leur élément. On les place ensuite dans des parcs d'eau plus ou
+moins saumâtre, malpropre, remplie d'une vilaine matière verte, qui
+s'introduit peu à peu dans leur appareil respiratoire, l'imprègne,
+l'obstrue et le colore. L'Huître se gonfle, engraisse, et arrive
+bientôt à un état d'obésité voisine de la maladie.
+
+Quand la misérable n'en peut plus et que son séjour dans un pareil
+milieu l'a rendue d'un vert livide, on la pêche une seconde fois.
+Hélas! elle ne doit plus revoir ni la mer, ni son parc, ni son
+rocher natal! Elle n'aura d'autre eau à sa disposition que la petite
+quantité de liquide retenue entre ses deux coquilles, quantité à peine
+suffisante pour l'empêcher d'être asphyxiée.
+
+Bientôt les Huîtres sont enfermées dans une bourriche étroite et
+obscure (prison ignoble, sans porte ni fenêtre!). On oublie que ce sont
+des animaux; on les empile comme une marchandise inerte, on les entasse
+comme des pavés...
+
+La bourriche est emportée et secouée par un chemin de fer. Elle
+s'arrête devant un restaurant.
+
+Nous voici au moment le plus critique pour les malheureuses bêtes. Une
+femme sans pitié les saisit l'une après l'autre; avec un gros couteau
+ébréché, elle ampute brutalement la partie de leur corps adhérente à
+la coquille plate, et détache violemment cette coquille, après avoir
+rompu la charnière[98].
+
+ [98] Les anciens ouvraient les Huîtres sur la table même. Sénèque
+ le dit très-expressément.
+
+Cette cruelle opération terminée, l'animal est exposé aux courants
+d'air, sans aucune précaution. On l'apporte tout souffrant sur une
+table. Là un gastronome impitoyable jette du poivre pulvérisé ou du jus
+de citron (c'est-à-dire des acides citrique et malique) sur le corps de
+l'infortunée et sur la blessure encore saignante. Eheu! Puis avec un
+petit couteau d'argent, _qui ne coupe jamais_, on incise une seconde
+fois la reine des Mollusques, ou, pour mieux dire, on la scie, on la
+déchire, on l'arrache de son battant concave. On la saisit avec deux
+crocs pointus qu'on enfonce dans son foie et dans son estomac, et on la
+précipite dans la bouche. Les dents la pressent, l'écrasent, la broient
+toute vivante et toute palpitante, réduisant à une masse informe ses
+organes d'abord meurtris, puis triturés, imbibés de son sang, de sa
+graisse et de sa bile!!!
+
+On dira peut-être que les Huîtres n'ont ni tête, ni jambes, ni bras;
+qu'elles sont sans yeux, sans oreilles et sans nez; qu'elles ne bougent
+pas, qu'elles ne crient pas!.....
+
+D'accord! parfaitement d'accord! mais tous ces caractères négatifs ne
+les empêchent pas d'_être sensibles_. Deux célèbres Allemands, MM.
+Brandt et Ratzeburg, ont montré qu'elles possèdent un système nerveux
+assez développé. Or, si elles sont sensibles, elles peuvent souffrir.
+Ce qu'il fallait démontrer[99]!
+
+ [99] «L'animal a-t-il des nerfs pour être impassible? Qu'on ne
+ suppose pas cette impertinente contradiction dans la nature.»
+ (VOLTAIRE.)
+
+Hâtons-nous toutefois de tranquilliser les pêcheurs, les éducateurs,
+les vendeurs, les ouvreuses et les consommateurs! On excuse
+l'indifférence des sociétés protectrices et le mutisme de la loi
+Gramont, par l'énorme différence qui existe entre ces Mollusques
+imparfaits et les animaux supérieurs, différence si grande, que leur
+physionomie ne rappelle pas l'idée que les gens du monde se font
+d'un animal. Ce sont des citoyens d'un autre élément que le nôtre,
+vivant dans un milieu où nous ne vivons pas, offrant une structure
+dégradée, une vitalité obscure, des mouvements indécis et des mœurs
+insaisissables..... On peut donc les voir mutiler, les mutiler
+soi-même, les mâcher et les avaler sans émotion et sans remords!
+
+Un savant des bords de la mer se fit un jour apporter une douzaine
+d'Huîtres. Il voulait étudier leur organisation. Il les tourna, les
+retourna, examina leurs diverses parties en dehors et en dedans, les
+dessina et les décrivit. Après son travail, ces intéressants Mollusques
+n'avaient rien perdu de leurs excellentes qualités, et leur étude ne
+_porta aucun préjudice à la consommation_.
+
+Cette histoire nous paraît apocryphe; parce que généralement, quand
+on a disséqué une bête, bien ou mal, on n'est guère tenté de la
+manger. Il y a plus: les zoologistes, qui connaissent _ex professo_
+l'organisation des Huîtres, cherchent ordinairement à ne pas penser à
+leurs dissections passées, ou à s'étourdir sur leur savoir, quand ils
+veulent savourer sans répugnance ces très-estimables animaux.
+
+C'est pourquoi nous avons hésité quelque temps à placer dans cet
+ouvrage un exposé plus ou moins anatomique de ce qu'on a écrit sur les
+organes de nos illustres et malheureux bivalves.....
+
+Du reste, nous supplions le lecteur, s'il est au moment de déjeuner
+avec des Huîtres, de ne pas lire les détails que nous allons donner.
+Nous ne voulons dégoûter personne.
+
+
+II
+
+Supposons devant nos yeux une Huître bien grasse, bien fraîche, bien
+ouverte, bien épanouie dans son battant concave.
+
+Nous voyons d'abord un animal très-aplati, compacte, mou,
+demi-transparent, grisâtre ou gris verdâtre. Sa figure ressemble
+grossièrement à celle d'un ovale dont on aurait tronqué le petit bout.
+La partie tronquée répond à la charnière des battants et représente
+le sommet du coquillage. La ligne courbe qui naît à gauche forme sa
+partie antérieure; celle qui naît à droite, et qui est moins arrondie,
+représente sa région postérieure ou son dos, et le gros bout de l'ovale
+représente sa partie inférieure. Au sommet de l'animal, on aperçoit
+un corps semblable à un petit coussin irrégulièrement quadrilatère et
+légèrement renflé.
+
+L'Huître est revêtue d'un _manteau_ très-ample, mince, lisse,
+contractile, plié sur lui-même, offrant deux lobes séparés dans la
+plus grande partie de sa circonférence, c'est-à-dire en avant, au gros
+bout de l'ovale, et en arrière, vers la partie inférieure. Ce manteau
+peut être comparé à une sorte de capuchon fortement comprimé, dont le
+sommet serait tourné vers la charnière. Les bords de cette tunique
+sont légèrement épaissis; on y remarque une multitude de petits corps
+ciliés, disposés sur un rang du côté intérieur, qui est comme frangé,
+et sur trois ou quatre rangs du côté extérieur, qui est comme plissé
+et festonné. Ces corps paraissent doués d'une sensibilité assez vive.
+L'animal peut les allonger et les raccourcir à volonté.
+
+Si l'on écarte les lobes du manteau en avant, on observe à
+l'endroit de leur réunion, dans l'intérieur du repli, quatre pièces
+irrégulièrement triangulaires, plates, appliquées les unes contre
+les autres. Ce sont les parties de l'animal chargées de choisir
+sa nourriture et de l'introduire dans la bouche. On les appelle
+_tentacules_ ou _palpes labiaux_. La _bouche_ est située au milieu;
+elle paraît grande et dilatable; elle s'ouvre immédiatement dans
+l'_estomac_. Celui-ci a la forme d'une poche cylindrique; il est caché
+dans l'intérieur du coussinet quadrilatère. De la partie postérieure de
+l'estomac part un _intestin_ grêle, sinueux, qui se dirige obliquement
+vers le côté antérieur, descend un peu, puis remonte, passe derrière
+la cavité stomacale, se boucle en haut d'arrière en avant, descend
+vers le dos, et se termine à sa partie moyenne par un canal flottant,
+dont l'extrémité est à peu près en forme d'entonnoir. Là on trouve
+l'ouverture par où sont expulsés les excréments.
+
+L'estomac et l'intestin sont entourés de tous côtés et pressés par une
+matière épaisse, noirâtre, abondante, pénétrée d'une liqueur d'un jaune
+foncé. Cette matière n'est autre chose que le _foie_; la liqueur jaune,
+c'est la _bile_.
+
+Ainsi, en résumant, on peut dire que les Huîtres ont l'estomac et
+l'intestin dans le foie, l'ouverture de la bouche sur l'estomac et
+l'ouverture de l'intestin dans le dos.
+
+Depuis longtemps, les gastronomes ont constaté que le coussinet
+quadrilatère était, dans nos coquillages, la partie la plus savoureuse
+et la plus excitante. Aussi, aux environs de Cette, où les Huîtres
+sont fort grandes, certains amateurs, très-distingués, adoptent
+et proclament le principe de diviser transversalement le corps du
+Mollusque et de manger seulement le coussinet. L'histoire naturelle a
+expliqué cette petite découverte de la gastronomie. Elle a reconnu que
+c'est la bile sécrétée par le foie et contenue dans sa substance, qui
+active, qui effrite chez nous la surface gustative de la langue et du
+palais, et qui vient encore en aide aux fonctions de l'estomac.
+
+Au-dessous du foie paraît le _cœur_ (car les Huîtres ont un
+cœur), composé de deux cavités distinctes, une _oreillette_ et un
+_ventricule_: la première presque carrée, à parois épaisses et d'un
+brun noir; la seconde en forme de petite poire, à parois minces et
+comme grise. Les deux angles antérieurs de l'oreillette reçoivent
+chacun un gros _vaisseau_, dans lequel s'ouvrent trois autres conduits
+formés par la réunion de plusieurs veines déliées. La pointe du
+ventricule donne naissance à un _canal_ qui se sépare, à sa sortie, en
+trois branches divergentes: l'une qui se dirige vers la bouche et les
+tentacules; la seconde, qui se rend au foie; la troisième, qui fournit
+aux parties inférieures et postérieures du Mollusque.
+
+Le cœur entoure étroitement, embrasse, si l'on veut, la partie
+terminale de l'intestin, le _rectum_; de telle sorte que celui-ci
+semble passer sans façon au milieu du noble organe, pour arriver plus
+vite à sa porte de sortie. Quand le cœur se contracte, il pousse le
+sang, mais il pousse aussi bien autre chose!... O bizarrerie des
+bizarreries!
+
+Le _sang_ est incolore. Il arrive vivifié dans la cavité de
+l'oreillette. Celle-ci se contracte et le verse dans le ventricule.
+Cette poche se contracte à son tour, le précipite dans le gros vaisseau
+qui en naît, et le répand dans tout le corps.
+
+Les Huîtres respirent au sein de l'eau. La nature leur a donné des
+organes pour séparer de ce liquide la petite quantité d'air qui s'y
+trouve mêlée. C'est l'oxygène de cet air qui vivifie le sang et qui le
+renouvelle. Les parties respiratoires sont deux paires de feuillets,
+ou _branchies_, courbes comme des arcs, formés d'une double série de
+canaux très-fins et très-serrés, attachés transversalement et disposés
+avec beaucoup de symétrie: on dirait les dents d'un joli peigne. Ils
+sont cachés sous les bords libres du manteau. Ils naissent près des
+tentacules, et se terminent vers le milieu de la partie postérieure.
+Les externes sont plus courts que les internes.
+
+Les Huîtres, étant sans tête, ne devaient pas offrir de _cerveau_. Il
+est remplacé par un petit corps blanchâtre, bilobé, situé près de la
+bouche. De ce corps naissent deux _nerfs_ déliés qui embrassent le foie
+et l'estomac, et vont aboutir à un autre renflement, de même nature et
+de même forme, placé au-dessous de ces organes.
+
+Le premier renflement fournit des nerfs à la bouche et aux tentacules;
+le second en donne aux feuillets de la respiration.
+
+Les Huîtres n'ont point d'organes pour voir, ni pour entendre, ni pour
+flairer. Le toucher réside, chez elles, dans les quatre tentacules
+de la bouche. Le goût a son siége autour de ce dernier orifice, et
+peut-être à la surface interne des tentacules intérieurs. Il semble
+fort obscur.
+
+Les Huîtres sont peut-être, de tous les coquillages, ceux dont les
+facultés paraissent le plus bornées. En les rendant à peu près
+immobiles dans leur station, en les emprisonnant à perpétuité dans
+leur coquille, et en leur refusant des sexes séparés, ainsi qu'on le
+verra plus loin, la Providence ne pouvait guère leur donner des besoins
+et des désirs bien nombreux, bien variés et surtout bien ardents;
+elle en fait des animaux presque apathiques, vivant et digérant dans
+une douce quiétude voisine de l'indifférence. Toutefois, comme ces
+Mollusques sont essentiellement sociaux et composent ordinairement des
+agglomérations extrêmement considérables, il ne serait pas impossible
+que, malgré leur faible intelligence, il n'y ait chez les Huîtres des
+sympathies et des répulsions..... nous n'osons pas dire des rivalités
+et des tracasseries!
+
+[Illustration: GROUPE D'HUÎTRES.]
+
+Il n'existe, chez nos bivalves, qu'un appareil très-simple et
+très-imparfait pour la locomotion. Il ne faut pas s'étonner si ces
+coquillages demeurent à peu près toute leur vie sur le rocher où
+ils ont pris naissance. L'organe des mouvements est immédiatement
+au-dessous du cœur. C'est un corps charnu, épais, moitié grisâtre,
+moitié blanc, qui traverse le manteau des deux côtés et va s'attacher
+vers le milieu des valves. L'écaillère coupe en travers ce corps
+charnu, quand elle veut ouvrir une Huître et la dépouiller d'un
+battant. Nous incisons ce muscle une seconde fois, quand nous voulons
+manger le malheureux Mollusque.
+
+C'est en contractant fortement le corps dont il s'agit, que l'Huître se
+tient hermétiquement enfermée dans son habitation. Lorsqu'elle relâche
+son muscle, un _ligament élastique_, placé à la charnière, agit sur
+les volets et les écarte l'un de l'autre. On assure qu'en ouvrant et
+en fermant plusieurs fois et brusquement ces deux battants, l'animal
+réussit à changer sa position, et parvient même à se traîner un peu sur
+son rocher; mais je n'ose y croire.
+
+Voltaire écrivait en 1767: «Je suis toujours embarrassé de savoir
+comment les Huîtres font l'amour[100].»
+
+ [100] Voyez le chapitre XXIII, § 6.
+
+Les Huîtres possèdent les deux sexes. Elles remplissent donc à la
+fois les rôles paternel et maternel. Ce qui paraîtra tout aussi
+singulier, c'est que les organes de la fécondité n'apparaissent, chez
+nos Mollusques, comme les fleurs dans les végétaux, qu'à l'époque
+déterminée où leur fonction doit s'accomplir. Passé ce temps, ils se
+flétrissent et disparaissent.
+
+Les _œufs_ sont logés entre les lobes du manteau et entre les feuillets
+respiratoires. Leur nombre est très-considérable. Suivant Baster, un
+seul individu peut en porter 100 000. Suivant Poli, il en produirait
+jusqu'à 1 million 200 000, et suivant Leuwenhoeck, jusqu'à 10 millions.
+D'après les naturalistes modernes, le nombre est d'environ 2 millions.
+Ce qui paraît très-raisonnable.
+
+Ces œufs sont jaunâtres.
+
+Ils éclosent dans le sein du Mollusque, qui met au monde ses petits en
+respirant.
+
+Les jeunes Huîtres forment un nuage blanchâtre vivant, plus ou moins
+épais, qui trouble un moment la transparence du liquide, s'éloigne du
+foyer dont il émane, et que les mouvements de l'eau dispersent. (Coste.)
+
+Ces larves sont pourvues d'un appareil transitoire de natation qui leur
+permet de se répandre au loin, et d'aller à la recherche d'un corps
+solide où elles puissent s'attacher. Cet appareil se compose d'une
+sorte de bourrelet sinueux, couvert de cils nombreux et serrés; il sort
+des valves et y rentre à volonté. Il est muni de muscles puissants
+destinés à le mouvoir (Davaine).
+
+A l'aide de cet appareil, les jeunes Huîtres peuvent _nager_ avec
+facilité. Quand elles ont quitté leur mère, elles flottent autour de
+celle-ci. On assure que dans les commencements, au moindre danger,
+elles se réfugient entre les valves maternelles.
+
+[Illustration: JEUNES HUÎTRES AVEC LEURS CILS NATATOIRES.]
+
+Bientôt les larves se fixent à quelque corps résistant. Elles s'y
+accroissent, y prospèrent et arrivent à l'état adulte. Il faut environ
+trois ans pour que le Mollusque ait acquis une taille ordinaire.
+(Coste.)
+
+
+III
+
+Les Huîtres aiment à vivre sur les côtes, à une faible profondeur et
+dans une eau peu agitée. Elles se développent quelquefois en masses
+considérables. C'est ce qu'on appelle _bancs d'Huîtres_.
+
+Il est de ces bancs qui ont plusieurs kilomètres d'étendue et qui
+semblent inépuisables. On en découvrit un, en 1819, près d'une des îles
+de la Zélande, qui alimenta les Pays-Bas pendant un an en si grande
+abondance, que le prix de ces Mollusques était tombé à un franc le
+cent. Mais, comme ce banc était placé presque au niveau de la basse
+mer, l'hiver étant rigoureux, il fut entièrement détruit. (Deshayes.)
+
+Les espèces d'Huîtres qu'on mange en France sont:
+
+Sur les côtes de l'Océan, l'_Huître commune_[101] et le
+_Pied-de-cheval_[102].
+
+ [101] _Ostrea edulis_ Linné.
+
+ [102] _Ostrea hippopus_ Linné.
+
+Sur les côtes de la Méditerranée, l'_Huître rosacée_[103] et le
+_Pelocestiou_[104].
+
+ [103] _Ostrea rosacea_ Favanne.
+
+ [104] _Ostrea lacteola_ Moquin.
+
+Et en Corse, l'_Huître lamelleuse_[105].
+
+ [105] _Ostrea lamellosa_ Brocchi.
+
+On trouve encore dans la Méditerranée, l'_Huître en crête_[106] et
+l'_Huître plissée_[107]. Mais ces dernières sont petites et peu
+recherchées.
+
+ [106] _Ostrea cristata_ Born.
+
+ [107] _Ostrea plicata_ Chemnitz.
+
+Dans les ports de mer, on distingue ces Mollusques suivant les endroits
+de la mer où ils ont été récoltés. Il y a les Huîtres arrachées des
+lits profonds (ce sont les moins estimées), celles des bancs rapprochés
+de la côte et celles des parcs artificiels.
+
+L'Huître commune présente en France deux variétés principales, qui
+diffèrent par la taille et par la délicatesse. Ce sont l'Huître de
+_Cancale_ et l'Huître d'_Ostende_. Quand la première a séjourné quelque
+temps dans un parc, et qu'elle a pris une couleur verdâtre, on la
+désigne sous le nom d'Huître de _Marennes_. Nous parlerons tout à
+l'heure de la nature et de la source de sa coloration.
+
+
+IV
+
+L'Huître ordinaire est _la palme et la gloire de la table_. «Elle peut
+être considérée comme l'aliment digestible par excellence; c'est la
+base de toutes les substances capables de nourrir et de guérir sans
+effort l'estomac; c'est le premier degré de l'échelle des plaisirs de
+la table réservés par la Providence aux estomacs délicats, aux malades
+et aux convalescents[108].
+
+ [108] Adolphe Pasquier, Sainte-Marie.
+
+«L'expérience, d'ailleurs, a si bien démontré ces vérités
+gastronomiques, qu'il n'est pas de festin, de repas digne des
+connaisseurs, où l'Huître ne figure honorablement et en première ligne.
+C'est elle, en effet, qui ouvre les voies, qui les excite doucement,
+qui semble commander à l'estomac à se préparer aux sublimes fonctions
+de la digestion; en un mot, l'Huître est la clef de ce paradis qu'on
+nomme l'appétit.
+
+«Il n'est point de substance alimentaire, sans même en excepter
+le pain, qui ne produise des indigestions dans une circonstance
+donnée; les Huîtres, jamais! C'est un hommage qui leur est dû. On
+peut en manger aujourd'hui, demain, toujours, en manger à profusion,
+l'indigestion n'est point à redouter.» (Reveillé-Parise.)
+
+On a vu des personnes engloutir sans inconvénient des quantités énormes
+de ces Mollusques. On assure que le docteur Gastaldi (il fut frappé
+d'apoplexie à table, devant un pâté de foie gras) avalait impunément
+trente à quarante douzaines d'Huîtres. Tout un banc y aurait passé[109].
+
+ [109] Vitellius, disent les historiens, en mangeait quatre fois par
+ jour, et douze cents à chaque repas. Ce qui fait _quatre mille huit
+ cents!_ Est-ce possible!
+
+Montaigne a dit: «Être sujet à la colique ou se priver de manger des
+Huîtres, ce sont deux maux pour un; puisqu'il faut choisir entre les
+deux, hasardons quelque chose à la suite du plaisir.»
+
+D'après M. Payen, seize douzaines d'Huîtres représentent les 315
+grammes de substance azotée sèche nécessaires à la nourriture
+journalière d'un homme de moyenne taille. Par conséquent, pour
+alimenter cent personnes pendant un jour, uniquement avec ces
+Mollusques, il en faudrait _dix-neuf mille deux cents!_
+
+
+V
+
+On pêche les Huîtres de différentes manières. Autour de Minorque, des
+plongeurs intrépides, armés d'un marteau attaché à leur main droite,
+descendent jusqu'à douze brasses de profondeur, et chargent leur
+bras gauche d'un certain nombre de bivalves. Deux marins s'associent
+d'ordinaire pour cette récolte. Ils plongent alternativement et
+remplissent souvent leur bateau.
+
+Sur les côtes de France et sur les côtes d'Angleterre, la pêche dont
+il s'agit s'effectue avec la drague. Chaque embarcation est montée par
+deux hommes et pourvue de deux engins pesant 9 kilogrammes en moyenne.
+Ces dragues sont attachées au bout d'une corde. On les descend dans la
+mer; elles sillonnent les fonds, raclent, détachent et ramassent les
+Huîtres qui s'y trouvent.
+
+On divise les bancs naturels en plusieurs zones qu'on exploite
+successivement et qu'on laisse reposer pendant un temps déterminé, de
+manière que les zones puissent se repeupler facilement et régulièrement.
+
+Sur la côte de Campêche, au Mexique, les Huîtres s'établissent entre
+les racines submergées des Mangliers, et s'y développent en quantités
+considérables. Les Indiens coupent les branches radicales de ces
+arbres, sans en détacher les grappes de bivalves, et portent au marché
+de véritables _régimes_ d'Huîtres. (Jourdanet.)
+
+
+VI
+
+A différentes époques on a eu l'idée de _cultiver_ les Huîtres. Sergius
+Orata, suivant Pline, est le premier qui imagina de les parquer
+dans les environs de Baies, au temps de l'orateur L. Crassus, avant
+la guerre des Marses. Ce fut le même Sergius qui fit la réputation
+des Huîtres du lac Lucrin, en leur attribuant le premier une saveur
+exquise. Alors, comme aujourd'hui, remarque Reveillé-Parise, les
+industriels spéculaient sur les faiblesses et sur la gourmandise
+humaines.....
+
+Sergius avait réellement créé une industrie, dont les pratiques sont
+encore suivies à quelques milles du lieu où il l'avait exercée, ainsi
+que M. Coste l'a démontré tout récemment. Pour exprimer le degré de
+perfection où Sergius avait porté cette industrie, ses contemporains
+disaient de lui, par allusion aux bancs suspendus dont il était
+l'inventeur, que si on l'empêchait d'élever des Huîtres dans le lac
+Lucrin, il saurait _en faire pousser sur les toits_.
+
+Qu'est devenu ce fameux lac? Hélas! il n'existe plus; tout a disparu.
+Le président des Brosses, ce spirituel et malin voyageur, gourmand
+achevé, voulut voir ce lac célèbre. Voici ce qu'il en dit: «Ce n'est
+plus qu'un mauvais margouillis bourbeux. Ces Huîtres précieuses du
+grand-père de Catilina, qui adoucissent à nos yeux l'horreur des
+forfaits de son petit-fils, sont métamorphosées en malheureuses
+anguilles qui sautent dans la vase. Une vilaine montagne de cendres, de
+charbon et de pierres ponces, qui, en 1538, s'avisa de sortir de terre,
+tout en une nuit, comme un champignon, a réduit ce pauvre lac dans le
+triste état que je vous raconte.»
+
+Rondelet parle d'un pêcheur qui connaissait l'art de _semer_ les
+Huîtres.
+
+On sait aujourd'hui que le terrible Achéron des poëtes, le lac Fusaro
+des Napolitains, est une grande, une très-grande _huîtrière_, où
+l'industrie aide la nature dans la multiplication de ses produits.
+
+[Illustration: BANC D'HUÎTRES ARTIFICIEL ENTOURÉ DE SES PIEUX.]
+
+Son pourtour est occupé par des fragments de rochers en forme de blocs
+arrondis. Sur ces blocs on apporte des Huîtres de Tarente, et l'on
+transforme chacun d'eux en un petit banc artificiel; on place, tout
+autour, des pieux enfoncés et rapprochés. Ces pieux s'élèvent un peu
+au-dessus de la surface de l'eau, afin qu'on puisse facilement les
+saisir avec la main et les ôter, quand cela devient utile. D'autres
+pieux, disposés par rangées, sont unis ensemble avec des cordes, d'où
+pendent d'autres cordes portant des paquets de fascines plongées
+dans l'eau. Ces dernières ont pour but de recueillir la _poussière_
+(larves microscopiques) répandue, chaque année, dans la mer. A une
+époque déterminée, on enlève les fascines et l'on récolte les Huîtres.
+(Coste.)
+
+Dans le siècle dernier, le marquis de Pombal, ayant fait jeter quelques
+cargaisons d'Huîtres sur les côtes de son pays, qui n'en produisait
+pas, ces Mollusques s'y multiplièrent tellement, qu'ils y sont
+aujourd'hui très-communs.
+
+[Illustration: FASCINES SUSPENDUES POUR RECEVOIR LES JEUNES HUITRES.]
+
+Vers la même époque, en Angleterre, un propriétaire, M. de Carnarvon,
+ayant disséminé une certaine quantité de ces Mollusques dans le détroit
+de Menai, ils s'y propagèrent rapidement, et furent pour lui, pendant
+longtemps, une source considérable de revenu. Excité par cet exemple,
+le gouvernement anglais fit porter des chargements d'Huîtres sur divers
+points des côtes de l'Angleterre, où elles prospérèrent également.
+
+La création des bancs artificiels d'Huîtres a multiplié et régularisé
+la production de ces Mollusques. Sur les côtes des comtés d'Essex et de
+Kent, l'_ostréiculture_ est pratiquée avec méthode. Ce qui se fait dans
+le lac Fusaro a servi d'exemple dans beaucoup de pays.
+
+En France, l'ostréiculture n'a pas été négligée. Mais c'est surtout
+depuis quelques années que, grâce à l'impulsion donnée par M. Coste,
+cette industrie produit des résultats de plus en plus satisfaisants.
+
+Sur toutes nos côtes, des industriels se sont mis à l'œuvre. La marine
+a fourni ses navires et ses matelots, et des huîtrières artificielles
+ont surgi sur un grand nombre de points.
+
+Les premières tentatives sérieuses ont été faites dans la baie de
+Saint-Brieuc, pendant les mois de mars et d'avril 1858, à la suite d'un
+rapport de M. Coste à Sa Majesté l'Empereur. On opéra, à de grandes
+profondeurs, une sorte de semis d'Huîtres près de pondre (environ
+3 millions), autour et au-dessus desquelles furent déposés, comme
+collecteurs des nourrissons qu'elles allaient émettre, des fascines,
+des tuiles, des fragments de poteries, des valves de coquillages... Au
+bout de huit mois, on vérifia le degré de développement de l'huîtrière.
+La drague, promenée pendant quelques minutes, amena chaque fois plus de
+_deux mille_ Huîtres comestibles; et trois fascines prises au hasard
+en contenaient près de 20 000 du diamètre de 3 à 5 centimètres. Deux
+de ces fascines, exposées à Binic et à Portrieux, ont excité pendant
+plusieurs jours l'étonnement de toutes les populations du littoral. Ces
+fascines ressemblaient à des branches très-rameuses dont chaque feuille
+était un coquillage vivant.
+
+Des savants distingués, parmi lesquels on doit citer M. Van Beneden,
+professeur à Louvain, et M. Eschricht, professeur à Copenhague, envoyés
+par leurs gouvernements respectifs, sont venus étudier le procédé
+d'ostréiculture mis en usage dans nos mers, pour en faire l'application
+sur les côtes de la Belgique et du Danemark.
+
+M. Coste a montré, de plus, que l'industrie huîtrière pouvait être
+fixée sur les terrains à marée basse. Par suite de ses conseils, le
+bassin d'Arcachon est aujourd'hui transformé en un vaste champ de
+production qui s'accroît chaque jour, et fait présager des récoltes
+très-abondantes.
+
+Déjà cent douze capitalistes, associés à cent douze marins, y
+exploitent une surface de 400 hectares de terrains émergents. Pour
+donner l'exemple, l'État y a organisé deux fermes modèles, destinées
+à faire l'essai des divers appareils propres à fixer la semence et à
+favoriser la récolte.
+
+Des toits collecteurs formés par des tuiles adossées ou imbriquées,
+des planchers mobiles, les uns servant de couvert à des fascines, les
+autres ayant une de leurs faces enduite d'une couche de mastic hérissée
+de Bucardes, y sont alignés sur des chemins d'exploitation, comme les
+maisons d'une rue. En dehors des appareils, de vastes surfaces de
+terrain ont été recouvertes de coquilles d'Huîtres et de Bucardes,
+afin de recevoir les très-jeunes individus non fixés. Ces divers corps
+étrangers sont tellement chargés de petites Huîtres, que sur une tuile
+on en a compté jusqu'à 1 000.
+
+Ce genre d'éducation à marée basse permet de voir régulièrement l'état
+des coquillages, et de soigner l'huîtrière comme on soigne les fruits
+dans un espalier, si l'on veut permettre cette comparaison.
+
+Dans le rapport (octobre 1865) de M. Chaumel, commandant le garde-pêche
+d'Arcachon, on trouve les chiffres suivants pour le parc de 4 hectares
+de Lahillon, établi sur une plage détestable.
+
+Les frais du parc, tout garni, installé et entretenu, ont été de 28 500
+francs, ainsi répartis:
+
+Défrichement, 2 800 francs; achat d'outils, 200 francs; achat
+d'Huîtres, 20 000 francs; achat de ponton, 1 000 francs; gardiennage,
+2 600 francs; corvées, 1500 francs; achat de tuiles, 400 francs.
+
+[Illustration: HUITRES D'ENVIRON DIX-HUIT MOIS SUR UNE TUILE RECOUVERTE
+DE CIMENT
+
+(BAIE DE LA FORÊT).]
+
+Aujourd'hui, la population actuelle du parc est évaluée à 1 259 248
+jeunes Huîtres fixées aux tuiles, 2 680 000 jeunes Huîtres attachées
+aux Huîtres mères, 1 246 000 jeunes Huîtres collées aux coquillages
+et aux pieux collecteurs: soit un total de 5 185 248. Leur valeur en
+argent peut être estimée, au plus bas, à 200 000 francs. Si l'on tient
+compte des pertes probables, le bénéfice sera au moins de 100 000
+francs.
+
+Dans l'île de Ré, sur une longueur de près de quatre lieues, plusieurs
+milliers d'hommes venus de l'intérieur des terres ont pris possession
+d'une immense et stérile vasière, et l'ont transformée, depuis
+deux ans seulement, en un riche domaine. Quinze cents parcs y sont
+dans ce moment en pleine activité, et deux mille autres en voie de
+construction. Ces établissements formeront bientôt une ceinture autour
+de l'île. L'industrie a réussi à écouler les vasières en pratiquant
+des empierrements composés de fragments de rochers. Les Huîtres se
+développent avec une facilité étonnante au milieu de ces fragments.
+Les agents de l'administration ont pu en compter, en moyenne, 600 par
+mètre carré, la plupart ayant déjà une taille marchande. Or, la surface
+en exploitation étant aujourd'hui de 630 000 mètres carrés, il en
+résulte que le nombre d'élèves fixés sur cette plage, jadis inculte et
+dépeuplée, est déjà de 378 millions; ce qui représente une valeur de 6
+à 8 millions de francs.
+
+L'Océan n'a pas été le seul théâtre des essais de M. Coste. Près de
+500 000 Huîtres ont été portées dans la rade de Toulon et dans l'étang
+de Thau. Un fragment de clayonnage pris au milieu de l'huîtrière
+artificielle de Toulon, au bout de huit mois, a été trouvé très-riche
+en coquillages.
+
+La culture des _fruits_ de la mer est une branche d'industrie
+extrêmement féconde, que tous les gouvernements devraient encourager.
+
+
+VII
+
+A l'exemple des Romains, on dépose les Huîtres dans de grands
+réservoirs pour les faire grossir et _verdir_. Cela s'appelle _parquer_
+les Huîtres.
+
+A Marennes, ces réservoirs portent le nom de _claires_. Ce sont comme
+autant de champs inondés, çà et là, sur les deux rives de l'anse de la
+Seudre. Ces claires diffèrent des viviers et des parcs en ce qu'elles
+ne sont pas submergées à chaque marée (Coste). Il faut deux ans de
+séjour pour qu'une Huître âgée de six à huit mois atteigne la grandeur
+et la _perfection_ convenables. Mais la plupart de celles qu'on livre
+à la consommation sont loin d'offrir les qualités requises. Placées
+adultes dans les réservoirs, elles verdissent en quelques jours.
+(Coste.)
+
+On sait que la coloration des _Huîtres vertes_ n'est pas générale. Elle
+se montre particulièrement sur les quatre feuillets respiratoires. On
+en trouve aussi des traces à la face interne de la première paire de
+palpes labiaux, à la face externe de la seconde, et dans une partie du
+tube digestif.
+
+On a cru pendant longtemps que la _viridité_ des Huîtres était due au
+sol même des réservoirs, ou bien à la décomposition des Ulves et des
+autres hydrophytes, ou bien encore à une maladie du foie, à une sorte
+de jaunisse (plutôt _verdisse_) qui teindrait en vert le parenchyme
+de l'appareil respiratoire. Gaillon a prétendu qu'elle venait d'une
+espèce d'animalcule infusoire en forme de navette, qui pénétrait
+dans la substance du Mollusque. Bory de Saint-Vincent a prouvé que
+l'infusoire en question n'était pas normalement vert, mais coloré, dans
+certaines circonstances, comme l'Huître, et par la même cause. Suivant
+ce naturaliste, la source de la viridité est une substance moléculaire
+(_matière verte_ de Priestley) qui se développe dans toutes les eaux
+par l'effet de la lumière. Suivant M. Valenciennes, cette couleur est
+formée par une production animale distincte de toutes les substances
+organiques déjà étudiées. M. Berthelot a analysé cette matière, et a
+reconnu qu'elle présente en effet des caractères particuliers. Elle ne
+ressemble ni à l'élément colorant de la bile, ni à celui du sang, ni à
+la plupart des matières colorantes organiques.
+
+Les molécules vertes dont il s'agit, pénètrent dans les branchies par
+l'effet du mouvement respiratoire, s'y arrêtent, les gorgent, les
+obstruent et les colorent. En même temps, le pauvre animal, gêné dans
+une de ses fonctions essentielles, s'infiltre, se dilate, et subit une
+sorte d'anasarque qui rend son tissu..... plus tendre et plus délicat!
+
+
+VIII
+
+En 1828, nos bancs d'Huîtres ne fournissaient que 52 millions
+d'individus. Déjà, en 1847, le petit port de Granville, seulement,
+occupait depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril, soixante et
+douze bateaux qui ne faisaient pas autre chose que pêcher des Huîtres.
+
+Vers 1840, la vente des Huîtres d'Arcachon n'atteignait guère qu'un
+millier de francs. En 1861, la pêche libre, faite en dehors des parcs
+réservés, a valu aux marins 280 000 francs. (Mouls.)
+
+Le prix des Huîtres était, à Paris, il y a cent cinquante ans, de 1
+franc 50 centimes le mille. Il s'élevait, au commencement de ce siècle,
+de 12 à 14 francs. Il a été porté plus tard à 20, à 25 et à 30. Il est
+aujourd'hui à 40 francs.
+
+En 1861, on a vendu à Paris 55 131 100 Huîtres au prix moyen de 4
+francs 2 centimes le cent; ce qui donne un prix total de 2 216 270
+francs.
+
+Pendant la saison de 1848 à 1849, on a vendu à Londres 130 000
+bourriches d'Huîtres. A cent Huîtres par bourriche, cela fait 13
+millions d'individus.
+
+Un journal racontait, en 1845, qu'à Varsovie, un général s'était fait
+une belle réputation d'amphitryon, principalement par les Huîtres. Il
+en servait à ses convives des quantités considérables. Chacune lui
+revenait à 75 centimes; ce qui faisait 75 francs le cent et 750 francs
+le mille. On n'est pas plus magnifique!
+
+N'oublions pas de dire, en terminant ce chapitre, que, pendant son
+dernier voyage en Zélande, le roi des Pays-Bas a été reçu, dans un
+village de la côte, sous un arc de triomphe construit en _coquilles
+d'Huîtres_... et sans odeur!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXI
+
+LA MOULE.
+
+ _Ecce inter virides jactatur Mytilus algas._
+
+ (ANTHOLOGIE.)
+
+
+I
+
+La _Moule_[110] n'a pas le goût exquis ni la réputation de l'Huître.
+Cette dernière passe, avec raison, pour le coquillage par excellence.
+C'est le bivalve de l'aristocratie (_nobilissimus cibus_).
+
+ [110] _Mytilus edulis_ Linné.
+
+Toutefois ne disons pas trop de mal de la modeste Moule. Son abondance
+et son prix la rendent accessible aux classes peu aisées; elle peut
+donc être regardée, après la Clovisse, comme le bivalve de la pauvreté
+(_vilissimus cibus_).
+
+La Moule se fait distinguer, entre tous les coquillages, par le bleu
+violet de ses battants et par le jaune roux de ses viscères. L'Huître
+n'a pas cette parure, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur. Elle ne
+brille pas par sa livrée, quoiqu'elle écrase sa rivale par d'autres
+qualités, sans doute plus solides.
+
+La Moule est encore caractérisée par sa figure, par son pied et par son
+byssus.
+
+1º Sa figure deltoïde n'est pas sans élégance. Ses valves sont égales
+entre elles, bombées et à peu près triangulaires. Un des côtés de
+l'angle aigu forme la charnière, où l'on observe un ligament étroit et
+allongé. La partie antérieure du Mollusque est logée dans l'angle aigu.
+
+2º Le prétendu pied de notre Mollusque est organisé comme un petit
+doigt. Il peut atteindre jusqu'à 5 centimètres de longueur; il est
+creusé d'un sillon longitudinal. C'est un organe de tact bien plus
+qu'un instrument de reptation. A ce point de vue, la Moule est plus
+favorisée que l'Huître, et si elle a _plus de tact_, elle est plus
+intelligente.....
+
+Cette différence nous explique peut-être pourquoi l'on dit
+proverbialement: _Bête comme une Huître_, tandis qu'on n'a jamais dit:
+_Bête comme une Moule!_ (Reveillé-Parise.)
+
+3º Le byssus est un assemblage de petits câbles divergents qui amarrent
+le bivalve d'une manière si solide, qu'il peut _braver l'effort de la
+tempête_. On a plus de peine à le détacher qu'à le casser.
+
+La glande qui sécrète le byssus se trouve près de la base du pied. Il
+en sort une matière d'abord demi-liquide qui remplit le sillon de cet
+organe, sillon qui se convertit en canal, dans lequel le fil se moule
+et s'organise.
+
+Quand le Mollusque veut fixer son byssus, il allonge le pied, le porte
+à droite et à gauche, tâte les objets, appuie sa pointe contre le
+corps qu'il a choisi, dépose l'extrémité du fil, et, retirant le pied
+brusquement, il laisse cette extrémité adhérente. Le bivalve répète
+plusieurs fois ce petit manége, et chaque fois il attache un nouveau
+fil. Il en fixe ainsi quatre ou cinq par vingt-quatre heures, chacun
+long de plusieurs centimètres et terminé par un empatement. Son
+ancrage est complet quand il en a produit un faisceau. Le byssus de
+certaines Moules présente jusqu'à _cent cinquante petits câbles_: nos
+vaisseaux ne sont pas amarrés aussi solidement!
+
+Quand la Moule a tendu un premier cordage, elle le met à l'épreuve pour
+s'assurer s'il est bien attaché. Elle le tire fortement, comme pour le
+rompre. S'il résiste à cet effort, elle travaille à la production et à
+la fixation du second fil, qu'elle essaye comme le premier. Décidément
+la Moule a plus d'esprit que l'Huître!
+
+A l'aide de son byssus, notre bivalve se suspend à différentes
+hauteurs; il touche rarement le sol. Voilà pourquoi sa coquille est
+toujours bien unie et bien proprette. On ne peut pas en dire autant
+du test de son orgueilleuse rivale, dont les battants, grisâtres et
+raboteux, retiennent le plus souvent, dans les intervalles de leurs
+feuillets, de la terre, de la boue et toute sorte d'ordures étrangères.
+Évidemment, l'habit ne fait pas toujours le moine!
+
+Les Moules sont, comme les Huîtres, des Mollusques sociables. On les
+trouve nombreuses presque partout. Elles aiment le mélange des eaux
+douces et des eaux salées: il est peu de rochers, à l'embouchure des
+fleuves, où l'on n'en rencontre quelque florissante colonie. Elles
+s'attachent tantôt aux branches des Polypiers et aux racines des
+arbres, tantôt aux bois submergés, aux piquets du rivage et à la carène
+des bateaux.....
+
+
+II
+
+On mange la Moule tantôt crue, tantôt cuite. Mais la saveur de ce
+coquillage ne plaît pas à tout le monde; cependant nous avons connu
+des gourmets qui l'avaient en grande estime. Louis XVIII aimait
+passionnément les Moules: chaque semaine, on lui en faisait venir de la
+Rochelle. Le monarque, dans un jour de belle humeur, enseigna, dit-on,
+à M. de Talleyrand la recette d'une sauce au poivre de Cayenne, qui
+plaçait désormais ce bivalve au rang des mets du premier ordre.
+
+Toutefois nous devons convenir que la Moule est moins appétissante que
+l'Huître, moins excitante et surtout moins légère.
+
+N'oublions pas une recommandation gastronomique qui n'est pas sans
+importance. On doit manger les Moules pendant tous les mois sans
+_r_, tandis que les amateurs ne prisent les Huîtres que dans les
+mois dont le nom contient cette lettre.
+
+Un pharmacien d'Orléans a publié un mémoire sur l'emploi de la Moule
+dans les affections des voies respiratoires (?).....
+
+Hélas! on adresse à notre coquillage le grave reproche d'être malsain,
+même nuisible à certaines époques de l'année, et malheureusement ces
+époques ne sont pas exactement connues. La Moule occasionne alors
+des nausées, des coliques, un saisissement à la gorge, une éruption
+cutanée, une sorte d'empoisonnement..... Les médecins sont embarrassés
+pour expliquer ce genre d'action. Au moyen âge, on croyait que les
+_phases de la lune_ et la _malice des sorciers_ y étaient pour quelque
+chose. Aujourd'hui, on est plus raisonnable, mais est-on mieux
+renseigné? On accuse tour à tour: la présence des pyrites cuivreuses
+dans les parages habités par la Moule; le séjour de ce bivalve contre
+la coque des navires tapissée de vert-de-gris; une maladie qui lui
+serait particulière; la fermentation ou la décomposition de son tissu;
+certains petits Crabes logés entre ses valves; enfin, le frai des
+Étoiles de mer (Lamouroux) et celui des Méduses (Durandeau). Ces deux
+dernières causes semblent être les plus habituelles.
+
+
+III
+
+De bonne heure on a eu l'idée d'élever les Moules. Il existe une
+_mytiliculture_ comme il existe une _ostréiculture_.
+
+L'éducation de nos bivalves a lieu sur une très-grande échelle dans
+diverses localités, particulièrement à Esnandes, à Marsilly et à
+Charron, dans la baie de l'Aiguillon, près de la Rochelle.
+
+[Illustration: PIEUX COLLECTEURS DU FRAI.]
+
+Les premiers parcs furent établis, en 1235, par un patron de barque
+irlandais, nommé Patrice Walton, jeté sur nos côtes à la suite d'un
+naufrage. La nécessité lui suggéra l'idée de tirer parti de ces plages
+abandonnées, et il fonda la _mytiliculture_.
+
+Les descendants de Walton habitent encore à Esnandes, entourés de
+l'estime publique. Ils continuent avec succès l'industrie créée par
+leur aïeul.
+
+On pratique des parcs artificiels, formés de pieux et de palissades
+réunis par un clayonnage grossier haut de 2 mètres et tapissé de Fucus.
+Ces palissades avancent dans l'Océan quelquefois jusqu'à une lieue;
+elles dessinent un triangle dont la base est tournée vers le rivage
+et la pointe vers la mer. A cette pointe, on pratique un passage
+étroit. Le triangle dont il s'agit est le champ où l'on sème, où l'on
+éclaircit, où l'on _repique_, où l'on _plante_, où l'on _récolte_ les
+Moules. (Quatrefages.)
+
+[Illustration: CLAYONNAGE CHARGÉ DE MOULES.]
+
+Ces parcs sont désignés sous le nom de _bouchots_; on appelle
+_boucholeurs_ les pêcheurs qui les exploitent.
+
+La plupart des boucholeurs possèdent plusieurs bouchots, comme certains
+propriétaires plusieurs fermes. Quelques-uns, les plus pauvres, n'ont
+pour tout patrimoine que la moitié, le tiers, le quart, ou même le
+cinquième de l'un de ces établissements, qu'ils soignent en commun avec
+leurs associés, et dont ils partagent les charges et les bénéfices.
+(Coste.)
+
+On récolte les Moules toute l'année, excepté pendant les grandes
+chaleurs et à l'époque du frai. On attend que la marée soit basse, mais
+alors le bouchot n'est plus qu'une vasière. Pour ne pas s'enfoncer
+dans le sol, qui est très-mou, le boucholeur fait usage d'une sorte de
+nacelle, moitié bateau, moitié patin, nommée _acon_ ou _pousse-pied_.
+Cet instrument ingénieux est long de 2 mètres et large de 50
+centimètres. Il se compose de quatre planches minces. Celle du fond,
+de bois de noyer, se relève en avant et s'appelle _sol_ ou _semelle_;
+les trois autres, de sapin, forment les flancs et l'arrière, lequel est
+coupé carrément.
+
+[Illustration: BOUCHOLEUR DANS SON ACON.]
+
+Quand il veut se servir de l'acon, le boucholeur se met à cheval sur
+l'un des bords, tient ployée sous lui une jambe, se penche en avant,
+et s'appuie sur les deux mains, qui étreignent les deux côtés de la
+nacelle. Il pousse avec l'autre jambe enfoncée dans la vase, et glisse
+avec rapidité sur la surface du bouchot. Le pêcheur peut prendre une
+personne avec lui dans son acon.
+
+C'est de la sorte que les boucholeurs se rendent à leurs bouchots,
+qu'une longue habitude leur permet de distinguer de ceux de leurs
+voisins, même pendant les nuits les plus obscures, malgré tous les
+détours de l'immense labyrinthe que forment sur la vasière les six
+mille palissades qui la recouvrent aujourd'hui. (Coste.)
+
+D'Orbigny père a publié en 1847, sur la mytiliculture, un mémoire
+très-intéressant. A cette époque, les bouchots étaient disposés sur
+quatre rangs au plus. En 1852, M. de Quatrefages a vu sept rangs de
+bouchots. Au lieu de simples pieux, on employait des poutres énormes,
+et l'ensemble formait une immense estacade continue de 4 kilomètres de
+large sur 10 de long.
+
+Il résulte, des recherches faites par d'Orbigny, que, antérieurement
+à 1834, trois cent quarante bouchots, ayant coûté 700 000 francs en
+nombre rond, et exigeant annuellement près de 400 000 francs de frais
+d'entretien, y compris l'intérêt du capital engagé, donnaient 124 000
+francs de revenu net, et entraînaient un mouvement de charrettes, de
+chevaux ou de barques, représentant un solde annuel de plus de 500 000
+francs. Mais tout grandit vite de nos jours. Au lieu de trois cent
+quarante bouchots, il y en a maintenant plus de cinq cents, formés par
+mille palissades. Chaque bouchot représentant en moyenne une longueur
+de 450 mètres, il s'ensuit que l'ensemble compose un clayonnage de 225
+000 mètres de long. (Coste.)
+
+La mytiliculture est donc une des branches les plus fécondes de la
+culture de la mer!
+
+On devrait élever une statue au batelier Walton!.....
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXII
+
+LA NACRE ET LES PERLES.
+
+ Ainsi la nacre industrieuse
+ Jette la perle précieuse.
+
+ (A. CHÉNIER.)
+
+
+I
+
+La nacre et les perles sont produites principalement par un coquillage
+bivalve que les conchyliologistes désignent sous le nom de _Pintadine
+mère aux perles_.
+
+[Illustration: PINTADINE MÈRE AUX PERLES
+
+(_Meleagrina margaritifera_ Lamarck).]
+
+Ce bivalve est amarré au fond de la mer par un byssus très-fort, de
+couleur brune.
+
+Les battants de sa coquille sont irrégulièrement arrondis. Pendant
+leur jeunesse, ils paraissent en dehors légèrement feuilletés et ornés
+de bandes verdâtres et blanchâtres, qui partent du sommet en rayonnant
+et en se divisant en deux ou trois branches peu écartées. Dans leur
+vieillesse, leur surface devient rude et noirâtre.
+
+Les plus belles coquilles sont âgées de huit à dix ans. Leur taille
+peut atteindre alors jusqu'à 15 centimètres de diamètre, et une
+épaisseur de 27 millimètres.
+
+
+II
+
+On appelle _nacre_, la substance très-dure et très-brillante qui forme
+la partie interne de ces valves. Cette matière est blanche, soyeuse, un
+peu azurée et plus ou moins irisée.
+
+La plupart des bivalves peuvent fournir de la nacre. Il y en a même qui
+en donnent de bleuâtre, de bleue et de violette.
+
+L'_Oreille de mer Iris_[111] offre une nacre d'un beau vert d'émeraude
+chatoyant, avec quelques reflets d'un violet pourpre. Certains _Turbos_
+présentent leur bouche brillante comme l'argent[112] ou éclatante comme
+l'or[113]. Mais ce sont les Pintadines qui donnent la nacre la plus
+blanche, la plus uniforme et surtout la plus épaisse.
+
+ [111] _Haliotis Iris_ Gmelin.
+
+ [112] _Turbo argyrostomus_ Linné.
+
+ [113] _Turbo chrysostomus_ Linné.
+
+Cette production doit à un jeu de lumière son aspect brillant et irisé.
+
+Les marchands usent avec un instrument, ou dissolvent avec un acide
+toute la partie extérieure des coquilles bivalves ou univalves, et
+mettent à nu la couche nacrée. Tantôt ils dénudent cette dernière en
+entier, tantôt ils la font paraître par portions et par dessins.
+
+
+III
+
+Les _perles_, ces _gouttes de rosée solidifiée_, suivant les Orientaux,
+sont des sécrétions maladives de l'organe de la nacre. La matière, au
+lieu de se déposer sur les valves par couches très-minces, se condense,
+soit contre ces mêmes valves, soit dans l'intérieur des organes, et
+forme des corps plus ou moins arrondis. Les perles déposées sur les
+valves sont généralement adhérentes; celles qui naissent dans le
+manteau ou dans le corps sont toujours libres. Généralement, on trouve
+dans leur centre un petit corps étranger, qui a servi de noyau à la
+concrétion. Ce corps peut être un ovule stérile du Mollusque, un œuf
+de poisson, un animalcule arrondi, un grain de sable..... La matière
+solide est disposée tout autour, par couches minces et concentriques.
+
+Les Chinois et les Indiens ont mis à profit cette observation pour
+faire produire à divers bivalves, soit des perles, soit des camées
+artificiels. Ils introduisent dans le manteau du Mollusque, ou bien
+ils appliquent à la face interne d'une valve des fragments arrondis
+de verre ou de métal. Dans un cas, ils obtiennent des perles libres,
+et dans l'autre des perles adhérentes. Voici contre une valve un
+chapelet tout entier, et sur une autre, une douzaine de jolis camées
+représentant des Chinois assis. Dans le chapelet sont des grains de
+quartz attachés par un fil, et dans les camées, des plaques d'étain
+représentant des figurines.
+
+Une seule Pintadine contient quelquefois plusieurs perles. On en cite
+une qui en renfermait cent cinquante. Cela est-il bien exact?
+
+[Illustration: PERLES ET CAMÉES CHINOIS ARTIFICIELS.
+
+(_Symphynota bialata_, Lea).]
+
+Les perles sont d'abord très-petites. Elles s'accroissent par couches
+annuelles. Leur éclat et leur nuance varient comme ceux de la nacre qui
+les produit: tantôt elles sont diaphanes, soyeuses, lustrées et plus
+ou moins chatoyantes; tantôt mates, sales, obscures et plus ou moins
+enfumées.
+
+
+IV
+
+Les plus importantes pêcheries de Pintadines sont dans le golfe du
+Bengale, à Ceylan, et dans la mer des Indes. Avant 1795, ces pêcheries
+appartenaient aux Hollandais. Pendant la guerre des Indes, les Anglais
+s'en emparèrent, et la possession leur en fut définitivement cédée en
+1802, avec celle de Ceylan, par suite du traité d'Amiens.
+
+Avant le commencement de la pêche, le gouvernement ordonne une
+inspection des côtes. Il fait quelquefois la récolte à ses risques
+et périls. D'autres fois il s'adresse à des entrepreneurs. La saison
+de la pêche, en 1804, fut cédée à un capitaliste pour une somme de 3
+millions. Afin de ne pas dépeupler toutes les zones à la fois, on ne
+va, tous les ans, que dans une partie du golfe.
+
+La pêche des Pintadines, dans le golfe de Manaar, à Ceylan, commence en
+février ou en mars, et dure une trentaine de jours. Elle occupe plus de
+deux cent cinquante bateaux, qui arrivent des différentes parties de la
+côte.
+
+Ces bateaux partent de dix heures du soir à minuit. Un coup de canon
+leur donne le signal. Dès que le jour arrive, les plongeurs se mettent
+à l'œuvre. Chaque barque est montée par _vingt hommes et un nègre_;
+les rameurs sont au nombre de dix. Les plongeurs se partagent en deux
+groupes de cinq hommes, qui travaillent et se reposent alternativement.
+Ils descendent jusqu'à la profondeur de 12 mètres, en se servant, pour
+accélérer leur descente, d'une grosse pierre pyramidale portée par une
+corde, dont l'autre extrémité vient s'amarrer au bateau.
+
+D'après certains voyageurs, on fait souvent, avec les avirons et
+d'autres pièces de bois, une espèce d'échafaudage à jour, qui dépasse
+les deux côtés du bateau, et auquel on suspend la pierre à plonger.
+Celle-ci a la forme d'un pain de sucre et pèse 25 kilogrammes. La corde
+qui la soutient porte, à la partie inférieure, un étrier pour recevoir
+le pied du plongeur.
+
+Au moment de descendre dans l'eau, chaque homme met son pied droit
+dans cet étrier, ou bien passe entre les doigts de ce pied la corde à
+laquelle la pierre est attachée. Il place entre ceux du pied gauche
+le filet qui doit recevoir les Pintadines; puis, saisissant de la main
+droite une corde d'appel convenablement disposée, et se bouchant les
+narines de la main gauche, il plonge, se tenant droit ou accroupi sur
+les talons.
+
+Chaque homme n'a pour vêtement qu'un morceau de calicot qui lui
+enveloppe les reins. Aussitôt arrivé au fond, il retire son pied de
+l'étrier ou ses doigts de la corde. On remonte sur-le-champ la pierre,
+qu'on accroche de nouveau à l'aviron. Alors le plongeur se jette la
+face contre terre, et ramasse tout ce qu'il peut atteindre. Il met les
+Pintadines dans son filet. Quand il veut remonter, il secoue fortement
+la corde d'appel, et on le retire le plus tôt possible.
+
+Il y a toujours, pour une pierre à plonger, deux pêcheurs qui
+descendent alternativement; l'un se repose et se rafraîchit pendant que
+l'autre travaille.
+
+Le temps qu'un habile plongeur peut demeurer sous l'eau excède rarement
+trente secondes. Lorsque les circonstances sont favorables, chaque
+individu peut faire quinze à vingt descentes. Souvent il ne plonge
+guère que trois ou quatre fois. Ce travail est pénible. Les plongeurs,
+revenus dans la barque, rendent quelquefois par la bouche, le nez et
+les oreilles, de l'eau teintée de sang: aussi deviennent-ils rarement
+vieux.
+
+On pêche habituellement jusqu'à midi. Un second coup de canon donne
+le signal de la retraite. Les propriétaires attendent leurs canots et
+surveillent leur déchargement, lequel doit avoir lieu avant la nuit.
+
+En 1797, le produit de la pêche, à Ceylan, fut de 3 600 000 francs,
+et, en 1798, de 4 800 000 francs. A partir de 1802, la pêcherie était
+affermée pour la somme de 3 millions; mais, depuis une quinzaine
+d'années, les bancs de Pintadines sont moins productifs. (Lamiral.)
+
+Les indigènes des côtes du golfe du Bengale, ceux des mers de la Chine,
+du Japon et de l'archipel Indien, se livrent aussi à la pêche des
+Pintadines. Le produit de cette industrie est estimé, dans ce pays, à
+une vingtaine de millions.
+
+Des pêcheries analogues ont lieu sur les côtes opposées à la Perse, sur
+celles de l'Arabie, jusqu'à Mascate et la mer Rouge.
+
+Dans ces pays, la pêche ne se fait qu'en juillet et août, la mer
+n'étant pas assez calme dans les autres mois de l'année. Arrivés sur
+les bancs de Pintadines, les pêcheurs rangent leurs barques à quelque
+distance les unes des autres, et jettent l'ancre à une profondeur de 5
+à 6 mètres. Les plongeurs se passent alors sous les aisselles une corde
+dont l'extrémité communique avec une sonnette placée dans la barque.
+Ils mettent du coton dans leurs oreilles et pincent leurs narines avec
+une petite pièce de bois ou de corne. Ils ferment hermétiquement la
+bouche, attachent une grosse pierre à leurs pieds, et se laissent aller
+au fond de l'eau. Ils ramassent indistinctement tous les coquillages
+qui sont à leur portée, et les jettent dans un sac suspendu au-dessus
+des hanches. Dès qu'ils ont besoin de reprendre haleine, ils tirent la
+sonnette, et aussitôt on les aide à remonter.
+
+Sur les bancs de l'île de Bahrein, la pêche des perles produit
+seule environ 6 millions de francs, et, si l'on y ajoute les
+approvisionnements fournis par les autres pêcheries du voisinage,
+la somme totale donnée par ces côtes arabes peut s'élever jusqu'à 9
+millions. (Wilson.)
+
+Dans les mers du sud de l'Amérique, il existe aussi des pêcheries de
+même genre. Avant la conquête du Mexique et du Pérou, les pêcheries
+étaient situées entre Acapulco et le golfe de Tehuantepec. Mais, après
+cette époque, d'autres exploitations furent établies auprès des îles
+de Cubagua, de Marguerite et de Panama. Les résultats en devinrent si
+productifs, que des villes populeuses ne tardèrent pas à s'élever dans
+ces divers lieux. (Lamiral.)
+
+Sous le règne de Charles-Quint, l'Amérique envoyait des perles à
+l'Espagne pour une valeur annuelle de plus de 4 millions de francs.
+Aujourd'hui, l'importance des pêcheries américaines n'est plus évaluée
+qu'à 1 500 000 francs.
+
+Les plongeurs des côtes dont il vient d'être question descendent tout
+nus dans la mer. Ils y demeurent vingt-cinq à trente secondes, pendant
+lesquelles ils arrachent seulement deux ou trois Pintadines. Ils
+plongent ainsi douze à quinze fois de suite: ce qui donne, en moyenne,
+de trente à quarante Pintadines par plongeur.
+
+
+V
+
+Les Pintadines, apportées sur le rivage, sont étalées sur des nattes de
+sparterie. Les Mollusques meurent et ne tardent pas à se putréfier: il
+faut dix jours pour qu'ils se corrompent. Quand ils sont dans un état
+convenable de décomposition, on les jette dans de grands réservoirs
+remplis d'eau de mer; puis on les ouvre, on les lave, et on les livre
+aux _rogueurs_.
+
+Les valves fournissent la nacre, et le parenchyme les perles.
+
+On nettoie les valves et on les entasse dans des caisses ou des
+tonneaux. En enlevant leur surface extérieure, on obtient des plaques
+de nacre plus ou moins épaisses, suivant l'âge du Mollusque.
+
+On distingue, dans le commerce, trois sortes de nacres: la _franche
+argentée_, la _bâtarde blanche_, la _bâtarde noire_.
+
+La première se vend par caisses de 125 à 140 kilogrammes. On l'apporte
+des Indes, de la Chine et du Pérou. Les navires marchands français,
+hollandais, anglais et américains importent dans nos ports des
+coquilles _en vrac_, c'est-à-dire à fond de cale, pour servir de lest.
+
+La seconde nacre est livrée en _cafas_ de 125 kilogrammes, ou par
+tonneaux. Elle est d'un blanc jaunâtre et quelquefois verdâtre ou
+rougeâtre, et plus ou moins irisée.
+
+La troisième est une variété d'un blanc bleuâtre tirant sur le noir,
+avec des reflets rouges, bleus et verts. (Lamiral.)
+
+
+VI
+
+Les perles forment la partie la plus importante de cette industrie.
+
+Quand elles sont adhérentes aux valves, on les détache avec des
+tenailles. Mais, habituellement, les rogueurs les cherchent au milieu
+du parenchyme de l'animal. Puis on fait bouillir ce même parenchyme,
+et on le tamise pour obtenir les plus petites, ou bien les grosses
+oubliées dans la première opération.
+
+Quelques mois après qu'on a jeté le Mollusque putréfié, on voit encore
+de misérables Indiens remuer ces masses corrompues, pour y chercher les
+petites perles qui ont pu échapper à la sagacité des industriels.
+
+On nomme _baroques_ les perles adhérentes à la coquille: leur forme
+est plus ou moins irrégulière; elles se vendent au poids. On appelle
+_vierges_ ou _parangons_ les perles isolées, formées dans le tissu
+de l'animal: elles sont globuleuses, ovoïdes ou piriformes; elles se
+vendent à la pièce.
+
+On nettoie les perles recueillies. On les travaille avec de la poudre
+de nacre, afin de leur donner de la rondeur et du poli. Enfin, on
+les fait passer dans divers cribles de cuivre pour les séparer en
+catégories.
+
+Ces cribles, au nombre de onze, sont faits de manière à pouvoir
+s'enchâsser les uns dans les autres; chacun est percé d'un nombre de
+trous qui détermine la grosseur des perles et leur donne leur numéro
+commercial. Ainsi, le crible nº 20 est percé de vingt trous, et les
+cribles nos 30, 50, 80, 100, 200, 600, 800, 1000, sont percés d'un
+nombre de trous égal à ces chiffres. Les perles qui restent au fond
+des cribles nos 20 à 80 sont comprises sous la dénomination de classe
+_mell_, ou perles du premier ordre. Celles qui traversent les cribles
+nos 100 à 800 sont de la classe _vadivoo_, ou perles du second ordre.
+Enfin, celles qui passent au travers du crible nº 1000 appartiennent
+à la classe nommée _tool_, ou _semence de perles_, qui sont celles du
+troisième ordre. (Lamiral.)
+
+On enfile avec de la soie blanche ou bleue les perles moyennes et les
+petites; on réunit les rangs par un nœud de ruban bleu ou par une
+houppe de soie rouge, et on les expédie ainsi par masses de plusieurs
+rangs, suivant le choix des perles.
+
+Les très-petites perles, dites _semence_, se vendent à la mesure de
+capacité ou au poids.
+
+En Amérique, on ouvre les bivalves l'un après l'autre, avec un couteau,
+et l'on cherche les perles en écrasant le Mollusque entre les doigts.
+On n'attend pas que son parenchyme ait été ramolli par la putréfaction,
+et on ne le fait pas bouillir. Ce travail est plus long et moins
+sûr que le procédé des Indes orientales décrit plus haut; mais les
+Américains prétendent que leur manière d'opérer conserve mieux aux
+perles leur fraîcheur et leur _orient_.
+
+
+VII
+
+Divers auteurs ont donné la mesure ou le prix de plusieurs perles
+célèbres.
+
+Une perle de Panama, en forme de poire et grosse comme un œuf de
+pigeon, fut présentée, en 1579, à Philippe II, roi d'Espagne. Elle
+était estimée 100 000 francs.
+
+Une dame de Madrid possédait, en 1605, une perle américaine du prix de
+31 000 ducats.
+
+Le pape Léon X acheta une perle à un joaillier vénitien pour la somme
+de 350 000 francs.
+
+Une autre perle donnée par la république de Venise à Soliman, empereur
+des Turcs, valait 400 000 francs.
+
+Jules César offrit à Servilia une perle évaluée à un million de
+sesterces, environ 1 200 000 francs de notre monnaie.
+
+On ne connaît pas au juste le volume ni la valeur des deux fameuses
+perles de Cléopâtre: l'une que cette reine eut le singulier caprice
+de faire dissoudre dans du vinaigre et de boire (Dieu nous préserve
+d'une pareille boisson!); l'autre qui fut partagée en deux parties
+et suspendue aux oreilles de la Vénus du Capitole. Quelques auteurs
+pensent que la première de ces perles valait 1 500 000 francs.
+
+Il y a deux siècles, une perle fut achetée à Califa par le voyageur
+Tavernier, et vendue au schah de Perse pour le prix énorme de 2 700 000
+francs.
+
+Un prince de Mascate a possédé une perle extrêmement belle, non à
+cause de sa grosseur, car elle ne pesait que 12 carats 1/16e, mais
+parce qu'elle était si claire et si transparente, qu'on voyait le jour
+à travers. On lui en offrit 2000 tomans, environ 100 000 francs. Il
+refusa de la céder.
+
+On trouve dans le musée Zozima, à Moscou, une perle presque aussi
+diaphane. On l'appelle _pellegrina_. Elle pèse près de 28 carats; sa
+forme est globuleuse.
+
+On dit que la perle de la couronne de Rodolphe II pesait 30 carats, et
+qu'elle était grosse comme une poire. Ce volume est plus que douteux.
+
+Le schah de Perse actuel possède un long chapelet dont chaque perle est
+à peu près de la grosseur d'une noisette. Ce joyau est inappréciable.
+
+En 1855, à l'Exposition universelle de Paris, la reine d'Angleterre
+nous a fait voir de magnifiques trésors de perles fines, et l'Empereur
+des Français en a montré une collection de 408, chacune pesant 16
+grammes, d'une forme parfaite et d'une belle eau. Elles valent ensemble
+plus de 500 000 francs.
+
+Les Romains estimaient beaucoup les perles fines; ils ont transmis
+leur passion aux Orientaux. Ceux-ci attachent une idée de grandeur et
+de puissance à la possession des perles les plus grosses et les plus
+éclatantes.
+
+
+VIII
+
+Les Pintadines ne sont pas les seuls bivalves de la mer qui puissent
+donner des perles. Presque tous les Mollusques sont sujets à la maladie
+qui façonne la nacre en tubérosités arrondies ou ovoïdes.
+
+M. Lamiral a vu une perle de la grosseur d'un œuf de poule Bantam,
+parfaitement sphérique et blanche comme du lait, provenant du _grand
+Bénitier_.
+
+[Illustration: PINNE DE LA MÉDITERRANÉE
+
+(_Pinna nobilis_ Linné).]
+
+La _Pinne marine_ produit des perles roses. L'_Oreille de mer Iris_ en
+donne de vertes. D'autres bivalves en fournissent de bleues, de grises,
+de jaunes et même de noires. Ces dernières sont très-peu communes.
+
+Il y en avait un collier dans le trésor de l'empereur de la Chine.
+Est-ce le même dont on a fait présent à une auguste souveraine?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LES MOLLUSQUES CÉPHALÉS.
+
+ _Ame tout aquéu poble eïmable é banaru._
+
+ (C. REYBAUD.)
+
+
+Les Mollusques sans tête (Acéphales) nous conduisent naturellement à
+ceux qui en ont une, les _Mollusques Céphalés_.
+
+Nous trouvons encore, parmi ces derniers, des espèces nues et des
+espèces testacées.
+
+
+I
+
+Les Céphalés nus[114] varient assez dans leurs formes. Les plus communs
+sont ovoïdes, plus ou moins allongés, bombés en dessus, plans en
+dessous, avec une tête antérieure plus ou moins caractérisée, portant
+plusieurs organes sensitifs, entre autres deux yeux bombés et humides,
+et presque toujours des cornes ou tentacules, des barbillons ou des
+panaches.
+
+ [114] Voyez les planches XVII, XVIII et XIX.--Les dessins de ces
+ deux planches nous ont été communiqués par M. Deshayes et par M. de
+ Quatrefages.
+
+Un trait distinctif, assez général chez ces animaux, bien prononcé,
+surtout chez ceux qui jouissent de la faculté de marcher (ou, pour
+mieux dire, de ramper), c'est la présence d'une dilatation charnue
+abdominale, sorte de disque énorme, formé d'un entrelacement
+inextricable de fibres musculaires, avec lequel le Mollusque exécute
+une série de petites ondulations successives qui ont été comparées
+à des _vagues en miniature_. A cause de ce _pied-ventre_, Cuvier a
+désigné ces individus sous le nom de _Gastéropodes_.
+
+Signalons tout d'abord les _Aplysies_[115], ou _Lièvres de mer_, petits
+Mollusques qui ressemblent, jusqu'à un certain point, aux quadrupèdes
+dont on leur a donné le nom.
+
+ [115] _Aplysia_ Linné.
+
+Ils vivent parmi les plantes marines. Ils ont un cou plus ou moins
+long et deux prolongements supérieurs creusés comme des oreilles de
+Quadrupède.
+
+Leurs dents ne sont pas dans la bouche, mais dans l'estomac. Ce dernier
+est Quadruple; il se compose d'un jabot énorme, membraneux, d'un
+gésier musculeux, d'une autre poche accessoire, et d'une quatrième
+en forme de sac aveugle (Cuvier). Le gésier est armé de plusieurs
+saillies cartilagineuses, pyramidales, à base rhomboïde, dont les
+faces irrégulières se réunissent en un sommet partagé en deux ou trois
+pointes émoussées. Il y en a douze grandes placées en quinconce sur
+trois rangs, et sept ou huit petites disposées en ligne sur le bord
+supérieur. Les hauteurs de ces pyramides sont telles, que leurs pointes
+se touchent au milieu du gésier, et qu'il reste entre elles très-peu
+d'espace pour le passage des aliments, qu'elles doivent par conséquent
+triturer avec force (Cuvier). Dans le troisième estomac, il existe une
+armure tout aussi singulière: ce sont de petits crochets arqués et
+pointus, dirigés vers le gésier. Cuvier ne peut leur attribuer d'autre
+destination que d'arrêter au passage les aliments qui n'auraient pas été
+suffisamment broyés.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVII.
+ P. Lackerbauer pt. d'après Mr. Deshayes Pierre fac-simile sc.
+
+ MOLLUSQUES NUS.
+
+ 1 Doris tunicata. (_Desh._)
+ 2 Doris floridella. (_Desh._)
+ 3 Doris albescens. (_Schultz._)
+ 4 Goniodoris cœlestis. (_Desh._)
+ 5 Goniodoris elegans. (_Cautraine._)
+ 6 Doto Forbesi. (_Desh._)
+ 7 Eolis Alderiana. (_Desh._)
+ 8 Custiphorus vesiculosus. (_Desh._)
+ 9 Dolabrifera ornata. (_Desh._)]
+
+En général, chez les Mollusques, par une merveilleuse compensation, la
+puissance de l'estomac est toujours en raison inverse de l'insuffisance
+des dents. Cet organe est d'autant plus faible, que la mâchoire est
+mieux garnie, et d'autant plus énergique, que l'appareil dentaire est
+plus imparfait. Dans certaines circonstances, comme chez le Lièvre
+de mer, l'estomac a reçu, en supplément d'organisation, des pièces
+solides, plus ou moins semblables aux dents, qui lui permettent de
+fonctionner à la fois et comme estomac et comme bouche.
+
+Les Aplysies exhalent une odeur désagréable[116]; elles sécrètent une
+humeur limpide particulière, fort âcre dans certaines espèces, qui
+peut faire enfler les mains de ceux qui les touchent imprudemment.
+Des bords de leur manteau suinte en abondance une autre liqueur d'un
+pourpre obscur, dont l'animal colore autour de lui l'eau de mer, quand
+il aperçoit quelque danger.
+
+ [116] «_Fœtidissima ad nauseam usque._» (LINNÉ.)
+
+Ces Mollusques sont doux et timides.
+
+Les Lièvres de mer étaient regardés par les anciens comme des animaux
+malfaisants. On leur attribuait une influence magique, par exemple
+celle d'agir sur le cœur du beau sexe et sur ses déterminations.
+Apulée fut accusé de sorcellerie pour avoir acheté des Aplysies à des
+pêcheurs. Il venait d'épouser une jeune et riche veuve; son principal
+crime était son mariage, et son principal accusateur le fils de cette
+veuve!
+
+Les Aplysies ont des organes respiratoires frangés cachés sous leur
+manteau.
+
+Chez les _Tritonies_, Céphalés peu différents des Lièvres de mer, ces
+derniers organes sont à découvert. Ils ressemblent à de petits arbustes.
+
+Le long de nos côtes, nous avons une grande espèce de ce genre, couleur
+de cuivre, décrite par Cuvier[117]. Dans les eaux de la Sicile, nous
+en rencontrons une autre encore plus jolie, découverte par M. de
+Quatrefages. Qu'on se représente une sorte de petite Limace allongée,
+portant sur ses flancs une rangée de buissons animés, d'une excessive
+délicatesse. Sa tête est ornée, en avant, d'un voile étoilé de la plus
+fine gaze, et surmontée de deux grandes cornes transparentes comme du
+verre, à l'extrémité desquelles s'épanouit un bouquet de branchages
+roses entremêlés de fleurs violettes.
+
+ [117] _Tritonia Hombergii_ Cuvier.
+
+Tout près des Tritonies viennent se ranger les _Scyllées_.
+
+Une d'elles, bien connue, la _Scyllée pélagique_[118], est commune
+parmi les Varecs de toutes les mers. Son corps est comprimé; le
+Mollusque embrasse avec son pied étroit, creusé d'un sillon, les tiges
+des plantes aquatiques. Il a sur le dos plusieurs séries d'organes
+respiratoires qui s'élèvent comme deux paires de crêtes membraneuses,
+donnant naissance, à leur face interne, à des pinceaux de filaments.
+Ses tentacules sont terminés par un creux, d'où sort une petite pointe
+à surface inégale. La bouche possède une sorte de trompe. Enfin, son
+estomac présente un anneau charnu, armé de lames cornées, tranchantes
+comme des couteaux. (Cuvier.)
+
+ [118] _Scyllæa pelagica_ Linné.
+
+Forster a décrit, sous le nom de _Glauque_ (_Glaucus_), un genre de
+Gastéropodes peu différent des Scyllées. Ce sont de charmants petits
+Mollusques nageurs, à corps allongé, gélatineux, rétréci d'avant
+en arrière, et terminé par une queue grêle et pointue, comme une
+queue de Salamandre (Cuvier). Leur couleur est d'un gris de perle
+passant au bleu céleste, avec le dos nacré, traversé par deux bandes
+longitudinales d'un bleu foncé brillant, et le ventre taché de brun.
+Leur tête est petite; elle agite en avant quatre tentacules courts,
+coniques, disposés par paires. De chaque côté du corps s'étalent trois
+ou quatre appendices (_nageoires branchiales_) opposés, semblables
+à de grands éventails ovalaires ou arrondis, d'un gris bleu plus ou
+moins pur, avec une zone plus foncée. Chaque éventail est composé d'une
+palette horizontale, bordée de digitations longues, flexueuses et
+pointues. Les éventails antérieurs sont les plus grands et pourvus d'un
+pédicule. Les autres diminuent graduellement de taille et manquent de
+support.
+
+L'animal se tient habituellement renversé sur le dos. Quoique
+paresseux, il nage avec vitesse; il est aussi distingué dans ses
+mouvements que recherché dans sa parure.
+
+Cuvier a nommé _Éolides_[119] d'autres Gastéropodes nus, d'une
+physionomie tout aussi remarquable. Il les signale comme de petites
+Limaces sans cuirasse ni manteau. Leur tête porte quatre tentacules,
+et leur bouche deux petits barbillons. Leurs organes respiratoires
+consistent en lamelles ou filaments groupés par paquets, toujours des
+deux côtés du dos. Chez le _Dendronote arborescent_, les branchies sont
+au nombre de six ou sept paires; chacune porte quatre ou cinq branches
+principales, divisées et subdivisées en un grand nombre de ramuscules.
+
+ [119] Voyez fig. =7= et 7, planche XVII, et les figures de la
+ planche XVIII.
+
+Quand ces Mollusques se reposent, leurs branchies affaissées
+s'entrecroisent, et leurs grands tentacules sont tordus comme les
+cornes d'un Bélier. Quand ils marchent, ils redressent ces derniers
+appendices et les brandissent fièrement au-dessus de leur petite tête.
+
+[Illustration: DENDRONOTE ARBORESCENT
+
+(_Dendronotus arborescens_ Alder et Hancock).]
+
+Les Éolides sont des créatures vives, irritables, querelleuses: elles
+se disputent les proies avec acharnement; elles se mordent et se
+mutilent. Leurs organes saillants, tentacules ou branchies, se trouvent
+souvent, après le combat, dans un état déplorable. Il est vrai que tout
+cela peut _repousser_. M. Rymer Jones a vu un tentacule tout entier
+refait à neuf au bout de deux semaines.
+
+Nous avons sous les yeux une petite Éolide qui rampe tranquillement
+sur les parois d'un bocal. Elle a 4 centimètres de longueur, et un
+corps demi-transparent, légèrement azuré. Sa tête est à peine renflée
+et sa queue assez pointue. Son dos paraît jaunâtre et chatoyant. Ses
+cornes antérieures sont grêles et flexueuses; les postérieures, un peu
+moins longues et légèrement écartées, droites et roides. Les branchies
+forment quatre touffes rapprochées de lobes lancéolés-linéaires, un peu
+aigus, d'un rose vif, passant au pourpre à la partie inférieure, et
+devenant couleur de chair pâle vers le sommet. Leur pointe est incolore
+et transparente.
+
+Il serait difficile de rendre une vilaine Loche plus élégante et plus
+gracieuse.
+
+Pour terminer dignement ce paragraphe, nous décrirons, d'après M. de
+Quatrefages, la délicieuse _Amphorine d'Albert_[120], découverte par M.
+Camille Dareste, près de Bréhat, parmi les Goëmons.
+
+ [120] _Amphorina Alberti_ Quatrefages (voy. fig. =5= et 5,
+ planche XIX). Cette espèce serait, d'après Alder et Hancock, un jeune
+ de l'_Eolis Ferrani_.
+
+L'animal est allongé, avec une tête plus grosse et surtout plus haute
+que le corps, et la queue très-effilée et très-pointue. Il possède
+quatre cornes inégales, disposées comme celles des Colimaçons; il
+a deux yeux petits, violets, placés non pas au bout des grandes
+cornes, mais à leur base et en arrière. Les appendices branchiaux, au
+nombre de douze et sur deux rangs, ne ressemblent en rien à ceux des
+autres Céphalés. Ils sont alternativement fusiformes et ovoïdes, les
+uns petits, les autres grands; les premiers semblables à des urnes
+lacrymales, et les seconds à des amphores!
+
+Ce Mollusque paraît légèrement rugueux et d'un beau blanc mat. La
+partie moyenne de ses cornes est d'un jaune d'or. Un cercle de la même
+couleur se trouve vers l'extrémité supérieure des branchies, et donne
+à leur sommet l'apparence d'un couvercle qui fermerait une ouverture
+à rebord coloré. Sur la ligne médiane du dos, il existe une série de
+taches jaunes. L'Amphorine est un vrai bijou de la nature.
+
+
+II
+
+Les Céphalés testacés possèdent une coquille d'une seule pièce.
+C'est pourquoi on les a nommés _univalves_. Cette coquille présente
+quelquefois une porte appelée _opercule_.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVIII.
+ P Lackerbauer del. d'après Mr. Olivier Frédol. Rapine sc.
+
+ DÉVELOPPEMENT D'UN MOLLUSQUE NU.
+ (Fionia nobilis. Alder et Hancock.)
+
+ 1. Œuf fraîchement pondu.--2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. Diverses
+ phases de son développement. 12. Éclosion du jeune.--13.14.15.16.
+ Quatre positions différentes du jeune pendant une révolution. 17.
+ Fionie en pleine ponte.--_a._ Paquet d'œufs enroulé.--_b._ Paquet
+ d'œufs déroulé.]
+
+Chez les _Nérites_, la porte se meut sur un petit gond.
+
+La coquille des Céphalés est habituellement _tordue en spirale_.
+«_Quelle est la loi de cette organisation?_» nous demandait un jour un
+jeune bachelier de la plus haute espérance. Voici notre réponse:
+
+«Quand l'œuf des Mollusques univalves vient d'être pondu, il contient
+un germe punctiforme à peu près microscopique[121]. Ce germe n'est
+autre chose, suivant les savants, que le _vitellus_, c'est-à-dire le
+_jaune_ (il ne mérite pas ce dernier nom, attendu qu'il est gris).
+Tout autour se trouve une certaine quantité de _blanc_ ou _albumen_,
+incolore et transparent. Au bout de quelques jours, le jaune se
+transforme en _embryon_. Celui-ci se met à tourner lentement sur
+lui-même; il fait la cabriole. Puis, il change de place et chemine le
+long de la paroi de son enveloppe protectrice, décrivant une ellipse.
+Ce double mouvement a été comparé avec raison _à celui des corps
+planétaires_. Il est produit par un certain nombre de cils vibratiles
+extrêmement petits, inégalement placés, qui revêtent l'animal dans les
+premiers temps de son existence. Ces cils absorbent l'air et la matière
+nutritive nécessaires au Mollusque; ils servent à sa respiration et à
+sa nutrition à une époque où les organes spéciaux de ces deux fonctions
+n'existent pas encore. Mais, pour remplir ces deux rôles, il est
+indispensable qu'ils s'agitent. En s'agitant, ils déterminent des
+courants réguliers, et, par suite, le double mouvement de rotation qui
+vient d'être décrit.
+
+ [121] Voyez les figures de la planche XVIII.
+
+»Quand le Mollusque grossit, les cils s'oblitèrent et disparaissent peu
+à peu. Ce qui fait que les mouvements se ralentissent insensiblement.
+Au moment de la naissance, il n'existe de cils que sur l'appareil
+respiratoire, autour de cet appareil et sur les tentacules. De
+générales, leurs fonctions sont devenues locales.
+
+»A l'époque où les mouvements rotatoires sont dans leur plus grande
+activité, l'embryon se développe et s'allonge, et, comme il est
+très-mou, _il se tord forcément en tire-bouchon_. L'animal, tournant
+sur lui-même un peu obliquement, sa torsion devait offrir le même
+caractère. Remarquez que le pied, la tête et la queue, c'est-à-dire
+les parties les _plus fermes_, ne sont jamais en spirale, tandis que
+le _tortillon_, qui offre toujours, même chez les individus adultes et
+chez les espèces les plus volumineuses, un tissu _plus ou moins mou_,
+se trouve l'organe contourné par excellence.
+
+»La coquille, qui s'organise un peu plus tard, se moule sur l'embryon,
+et _adopte la forme spirale qu'il a lui-même revêtue_.»
+
+Les coquilles spirales peuvent être considérées comme des tubes
+calcaires qui vont en s'élargissant du sommet à la base, et qui sont
+plus ou moins enroulés sur eux-mêmes, d'après différents modes.
+
+L'axe réel ou idéal sur lequel le tube opère sa révolution a reçu le
+nom de _columelle_. Quand cette columelle est creuse, son ouverture
+inférieure s'appelle _ombilic_.
+
+La spire des univalves tourne le plus souvent de droite à gauche; elle
+est _dextre_. Charles Bonnet en a fait la remarque il y a longtemps:
+«Il existe, dit-il, un plus grand nombre de coquilles dont les tours
+de spirale montent de droite à gauche que de celles dont les tours
+montent en sens contraire.»--_Pourquoi cette direction dominante?_
+(C'est encore une question de notre bachelier.)
+
+«Le soleil tourne sur lui-même de droite à gauche. Il en est de même
+des mouvements de rotation et de translation de la terre, des autres
+planètes de ce monde, de la lune et des autres satellites..... _La
+dextrosité est une loi de la nature!_»
+
+L'homme se sert plus habituellement de ses membres droits que de
+ses membres gauches. La déviation vertébrale des rachitiques est
+très-souvent tournée du côté droit! Nos escaliers, nos tire-bouchons,
+nos vis, nos serrures, les roues de nos charrettes, les aiguilles de
+nos cadrans, les ressorts de nos pendules, les fils de nos bobines.....
+_sont généralement dextres comme nos Colimaçons!_
+
+Il existe cependant des coquilles spirales, à la vérité en petit
+nombre, qui tournent normalement de gauche à droite, c'est-à-dire qui
+sont _sénestres_. Elles n'avaient pas échappé à l'attention de Charles
+Bonnet: ce sont des exceptions.
+
+Quelquefois les Testacés dextres deviennent sénestres _par monstruosité_.
+Ils sont alors très-recherchés par les _collectionneurs_. On sait, pour
+le dire en passant, que l'homme, dont le foie est à droite et le cœur à
+gauche, présente dans certains cas, par exception, la situation de ces
+organes renversée (_situs inversus_), c'est-à-dire le foie à gauche et
+le cœur à droite. C'est une anomalie analogue à celle de ces derniers
+Mollusques.
+
+D'autres fois les Testacés sénestres deviennent dextres. Ce sont des
+_retours à l'ordre habituel_.
+
+Plusieurs coquillages ne sont pas tordus en spirale. Par exemple, les
+_Patelles_, qui ressemblent à d'énormes Cochenilles ou à de larges
+éteignoirs. Mais ces espèces, dans leur jeune âge, offraient une
+torsion manifeste; elles avaient deux tours, trois tours..... Elles
+rentrent, par conséquent, dans la règle générale.
+
+
+III
+
+Certains univalves vivent à la surface de la mer, et flottent
+nécessairement et gracieusement, quelle que soit l'agitation de l'eau.
+
+[Illustration: JANTHINE COMMUNE
+
+(_Janthina communis_ Lamarck).]
+
+Le charmant petit coquillage appelé _Janthine_, protégé par une tunique
+mince, fragile, d'un violet tendre, se suspend à une masse spongieuse,
+sorte de tissu hydrostatique composé de petites vessies cartilagineuses
+semblables à de l'écume de savon consolidée[122]. Ce singulier
+parachute l'empêche de couler à fond.
+
+ [122] «_Spuma cartilaginea._» (FABIUS COLUMNA.)
+
+A la plus légère alarme, la Janthine répand une liqueur d'un rouge
+sombre, devient plus lourde que la vague, et descend dans la mer. Bosc
+pense qu'elle vide alors ses vessies, mais cela n'est pas certain.
+
+D'autres Mollusques déploient une sorte de voile produit par le bord
+dilaté de leur manteau ou par quelque appendice développé en forme de
+nageoire. Ils voyagent de la sorte, à la surface des flots, entraînés
+par la lame ou poussés par le vent.
+
+Mais la plupart des espèces ont besoin d'être plus ou moins submergées,
+quelquefois même à des profondeurs considérables. Les _Littorines_
+ne s'éloignent pas des côtes. On a pêché des _Fuseaux_ qui vivaient
+au-dessous de 2800 mètres.
+
+Les Mollusques testacés habitent, soit parmi les plantes, soit parmi
+les rochers. Les uns restent collés à la surface des corps solides (on
+assure que les _Patelles_ opposent à l'isolement une résistance de 75
+kilogrammes); les autres s'enfoncent dans la vase et s'y creusent des
+retraites.....
+
+La _Natice mille points_[123] coupe le sable avec son pied dilaté en
+avant et tranchant comme une pelle; elle chemine ainsi horizontalement
+dans l'épaisseur du sol (Deshayes). Son manteau, qui est très-ample, se
+replie sur sa coquille, protége les cornes, les yeux et l'orifice de la
+respiration contre les frottements entre deux terres, et rend en même
+temps la marche plus glissante.
+
+ [123] _Natica millepuncta_ Lamarck.
+
+Les univalves marins offrent dans leurs coquilles une immense variété
+de formes et de couleurs.
+
+Ceux-ci sont enroulés en toupie, en vis, en escalier. Ceux-là sont
+façonnés en tonne, en bouton, en cadran. Quelques-uns représentent un
+casque, un turban, une mitre, un bonnet chinois. Certains rappellent
+une harpe, une olive, un radis, une tarière, une feuille de chicorée,
+une aile de chauve-souris, un pied de pélican, un casse-tête de
+sauvage..... Leur surface est lisse, polie, luisante, ou bien mate,
+rugueuse, et même treillissée. On y voit des plis, des côtes, des
+lames, des varices élevées, des saillies épineuses et des tubes droits
+ou infléchis.....
+
+[Illustration: OLIVE DU PÉROU
+
+(_Oliva peruviana_ Lamarck).]
+
+[Illustration: PTÉROCÈRE ORANGÉ
+
+(_Pterocera aurantia_ Lamarck).]
+
+Tous ces coquillages, ou presque tous, sont recouverts d'un _drap
+marin_, sorte de vêtement épidermique corné, brunâtre, qui masque
+leur éclat et protége leurs couleurs. Celles-ci paraissent fauves,
+brunes, blanches, jaunes, dorées, roses, rouges, bleues, violettes,
+vertes[124]..... Les brunes sont les plus nombreuses et les vertes les
+plus rares. Il y a des univalves mouchetés ou tigrés, ou marbrés ou
+rayés. Quelques-uns présentent les dessins les plus bizarres ou les
+hiéroglyphes les plus inattendus. D'autres, une broderie fantastique,
+un air noté, une carte de géographie, le zigzag de la foudre, les
+sinuosités d'une rivière ou les ramifications d'un arbrisseau.
+Plusieurs sont peints somptueusement et comme drapés de pourpre et
+d'or. La belle parure et la grande rareté de certaines espèces de
+_Cônes_ ou de _Porcelaines_ leur donnent un prix très-élevé. Les
+amateurs les payent 500, 600 et même 800 francs. On cite un _Cône
+cedonulli_ qui fut acheté, au commencement du XVIIIe siècle, plus de
+cinquante louis. La _Scalaire précieuse_[125] s'est vendue jusqu'à 2000
+francs. La _Porcelaine orange_[126] a été estimée pendant longtemps à
+un très-haut prix. Les chefs de tribu, dans la Nouvelle-Hollande, la
+portent encore à leur cou, comme un symbole de leur dignité.
+
+ [124] Sæpè ego digestos volui numerare colores,
+ Nec potui; numero copia major erat.
+ (OVIDE.)
+
+ [125] _Scalaria pretiosa_ Lamarck.
+
+ [126] _Cypræa aurora_ Solander.
+
+[Illustration: CÔNE DAMIER
+
+(_Conus marmoreus_ Linné).]
+
+[Illustration: PORCELAINE CERVINE
+
+(_Cypræa cervina_ Lamarck).]
+
+Les savants ont créé, pour les coquillages, une nomenclature régulière,
+avec des mots souvent prétentieux, généralement tirés du grec ou
+du latin. Les amateurs et les marchands ne prennent pas autant de
+peine. Ils choisissent des noms quelquefois bizarres, il est vrai,
+qui rappellent la forme ou la couleur plus ou moins frappante de
+chaque espèce; ils ont même transporté dans la conchyliologie les
+grades ou les dignités de certaines professions. Il y a des Cônes
+appelés _ambassadeurs_, _gouverneurs_, _commandants_, _capitaines_,
+_soldats_..... Il y en a de nommés _vicaires_, _évêques_,
+_archevêques_, _cardinaux_....
+
+
+IV
+
+Les Mollusques univalves ont une mâchoire supérieure ou deux mâchoires
+latérales, ou bien trois mâchoires: une en haut et deux sur les côtés.
+Ces mâchoires sont cornées, dures, tranchantes, et plus ou moins
+courbées en arc, avec des côtes saillantes, verticales, en avant, et
+des denticules pointues, ou des crénelures émoussées sur les bords.
+
+Ces animaux offrent une langue cartilagineuse, recouverte d'une
+membrane sèche, striée, guillochée, garnie de papilles ou de crochets.
+Cette langue est presque toujours en mouvement; elle lèche, lape,
+frotte, lime avec beaucoup de force. Le plus souvent elle fait
+antagonisme à la mâchoire d'en haut, et semble fonctionner comme une
+mâchoire inférieure.
+
+La membrane de la langue est reçue, en arrière de la bouche, dans
+une poche en forme de talon recourbé (Cuvier), où elle s'enroule sur
+elle-même (Saint-Simon).
+
+Dans le _Vignot commun_[127], elle paraît comme un filament blanc
+de 5 centimètres de longueur, d'une substance délicate, résistante,
+diaphane, hérissée de denticules épineuses, qui ont la texture et
+l'éclat du verre. Ces denticules sont disposées régulièrement sur trois
+lignes; celles qui constituent la rangée médiane sont à trois pointes,
+tandis que celles des rangées latérales offrent une dent trifide
+alternant avec une dent plus grosse, ayant la forme d'une moitié de
+bateau. Toutes se dressent en courbes concaves, et se dirigent dans
+le même sens (Gosse). Comparées à cet organe, nos râpes et nos limes
+paraissent de grossiers outils.
+
+ [127] _Littorina vulgaris_ Sowerby.
+
+Le ruban lingual est quelquefois très-long. Chez le _Turbo
+rugueux_[128], la membrane déroulée présente une étendue qui égale au
+moins trois fois la longueur de son corps! Quel prodigieux organe! Quel
+singulier Mollusque! un animal _trois fois plus court que sa langue!_
+
+ [128] _Turbo rugosus_ Linné.
+
+A mesure que la partie antérieure de la membrane dont il s'agit s'use
+par l'exercice et perd ses denticules ou ses crochets, le ruban est
+poussé en avant par un mécanisme spécial, à peu près comme la lame de
+fer dans le rabot du menuisier. De telle sorte que la partie agissante
+est toujours neuve et dans les meilleures conditions pour fonctionner.
+
+Les univalves dépourvus de mâchoire sont en même temps privés de
+langue. Ils ont alors une trompe musculeuse et mobile. Cette trompe est
+tantôt charnue, plus ou moins extensible et sans pièces solides; tantôt
+coriace, avec des denticules ou des saillies capables d'entamer les
+corps les plus résistants.
+
+Chez la _Pourpre teinture_[129], cet organe se retourne comme le doigt
+d'un gant. Son extrémité offre des espèces de lèvres qui peuvent être
+séparées ou rapprochées suivant le besoin. En dedans existent des
+crochets aigus, supportés par deux longs leviers cartilagineux. Ces
+crochets sont alternativement élevés et abaissés. Par la répétition de
+ces mouvements, le Mollusque entame et perfore les coquilles les plus
+dures, comme s'il avait une lime au bout de son museau. M. Rymer Jones
+a vu, dans l'espace d'une après-midi, une Pourpre teinture percer la
+coquille d'un Pétoncle et en dévorer l'animal.
+
+ [129] _Purpura lapillus_ Lamarck.
+
+La nourriture des univalves varie suivant leur organisation. Les uns
+sont herbivores, les autres carnassiers, un certain nombre polyphages.
+
+Les petites espèces mangent des végétaux microscopiques ou des
+animalcules, des graines ou des œufs....
+
+Le Vignot commun, dont nous venons de parler, consomme ces infiniment
+petites plantules qu'engendrent les milliards de spores impalpables
+tenues en suspension dans la mer.
+
+Ces plantules et ces spores sont déposées sur les parois des aquariums,
+où elles se développent avec rapidité. Elles ne tarderaient pas à les
+recouvrir d'une couche opaque de verdure. Mais on a soin de placer
+dans ces réservoirs un certain nombre de nos petits Gastéropodes,
+lesquels arrêtent cette intempérance végétale, et entretiennent
+très-efficacement, à coups de langue, la propreté et la transparence du
+cristal. (Gosse.)
+
+
+V
+
+Les Céphalés possèdent un cerveau nettement caractérisé; mais le noble
+organe n'est pas placé dans leur tête, il est _au-dessus du cou_, et
+fait partie du collier nerveux qui entoure le commencement du tube
+digestif. Ce collier est ordinairement lâche et mobile; il avance ou
+recule, suivant les mouvements: d'où il résulte que le cerveau, au gré
+de l'animal, peut être porté d'arrière en avant, ou d'avant en arrière,
+entrer dans la tête et se réfugier dans le corps! Habituellement, il
+repose sur la nuque. Ce qui explique, pour le dire en passant, pourquoi
+un Escargot _ne meurt pas nécessairement quand on lui a coupé la tête_.
+
+Le cerveau est blanchâtre, jaunâtre, jaune orangé, rougeâtre et même
+noirâtre.
+
+Les Mollusques univalves ont des organes pour voir, pour entendre et
+pour odorer.
+
+[Illustration: NÉRITE POLIE
+
+(_Nerita polita_ Linné).]
+
+Leurs yeux sont placés sur un mamelon, à la base externe ou interne des
+tentacules. Ils sont simples, myopes, et fonctionnent très-mal au grand
+jour.
+
+Les organes auditifs sont à la base du cou, en dedans. On n'y voit
+ni pavillon saillant, ni orifice extérieur. Ce sont des poches
+membraneuses et transparentes remplies d'un liquide assez limpide,
+qui tient en suspension de très-petites pierres (_otolithes_) douées
+d'un mouvement ou frémissement particulier. Dans quelques espèces,
+les poches ont à peine un vingtième de millimètre de diamètre, et
+contiennent de cinquante à soixante pierres.
+
+Le sens de l'odorat réside à la surface des tentacules. Ceux-ci, au
+nombre de deux, représentent chacun un _demi-nez_.
+
+Chez l'homme, les cavités nasales se trouvent à l'entrée du canal
+respiratoire; l'arrivée de l'air amène nécessairement les molécules
+odorantes dans leur intérieur. Chez les univalves, où les demi-nez sont
+éloignés de l'orifice de la respiration et doués d'une assez grande
+mobilité, _c'est l'organe qui va au-devant des molécules odorantes_.
+
+Les tentacules sont recouverts d'un duvet microscopique, à poils
+très-courts, _toujours en mouvement_, qui détermine des courants
+rapides et continus autour de ces organes.
+
+
+VI
+
+La plupart des Céphalés sont _androgynes_, c'est-à-dire à la fois mâle
+et femelle.
+
+«--Je voudrais bien savoir, nous disait dernièrement une jeune et
+jolie dame très-avide d'instruction, si les Mollusques _à deux sexes_
+connaissent l'amour?
+
+»--Madame, les _Limaçons_ et les _Limaces_ ont été créés tout exprès
+pour vous donner une réponse affirmative.
+
+»Épiez ces animaux, d'apparence si apathique, un soir d'été, après
+une légère pluie, dans une allée de votre jardin ou sur le bord de
+quelque haie. Vous les verrez s'approcher lentement, se saluer,
+tourner l'un autour de l'autre; s'approcher davantage, tendre le cou,
+dresser la tête, se flairer respectueusement; se palper, d'abord avec
+hésitation, puis avec assurance, puis avec familiarité; se baiser la
+tête, le front, le mufle, les bords de la bouche.....; se lécher bien
+délicatement, se chatouiller avec tendresse; retirer précipitamment les
+cornes, comme si le frôlement était trop vif; les allonger de nouveau;
+enfin les incliner doucement et les laisser pendantes, comme si le
+plaisir les fatiguait!.....»
+
+«Un jour, M. Bouchard-Chantereaux fut témoin d'un mouvement de colère
+très-prononcé, chez une _Limace agreste_[130] qui avait des prétentions
+fort amoureuses, et qui, en rencontrant une autre très-froide et
+très-réservée, lui fit pendant une demi-heure les caresses et les
+agaceries habituelles, sans être payée le moins du monde de retour.
+Fatiguée de ses avances, elle agita la tête brusquement, mordit au
+mufle la belle indifférente, et s'éloigna avec dédain. Cette Limace
+pensait, avec raison, que l'amour n'exclut pas la dignité!»
+
+ [130] _Limax agrestis_ Linné.
+
+«Les Céphalés de la mer sont organisés comme les Céphalés de la terre,
+et soumis aux mêmes lois. Ils ont les mœurs des Limaçons et des
+Limaces; _ils aiment!_»
+
+Les Mollusques à deux sexes, pourvus d'une tête, peuvent donc éprouver
+et manifester _ce je ne sais quoi dont les effets sont incroyables_
+(suivant la juste remarque de Pascal); et, si l'amour n'est pas chez
+eux aussi profond, aussi exquis, aussi durable que chez les Vertébrés
+supérieurs, comme ces animaux sont à la fois mâle et femelle, ils le
+sentent nécessairement de _deux manières différentes_, ce qui produit
+un ravissant cumul! «_Aimer longtemps, infatigablement, toujours_, dit
+M. Michelet, _c'est ce qui rend les faibles forts_.» S'il en est ainsi,
+_aimer double_ doit être l'_énergie de l'énergie!_
+
+Les Mollusques Acéphales, notons-le en passant, ne sont pas favorisés,
+sans doute, comme leurs frères les Céphalés. Car, malgré l'opinion
+généralement admise, le véritable amour _vient de la tête et non du
+cœur_, parce que c'est dans la tête que se trouve le cerveau. Voilà
+pourquoi cette admirable sympathie ne paraît guère manifeste que chez
+les animaux qui _possèdent une tête_.
+
+Toutefois notre proposition n'est rigoureusement exacte que pour les
+animaux chez lesquels le centre sensitif est logé dans ladite tête (les
+_intra-Vertébrés_); elle ne l'est plus pour ceux où il réside _sur
+le cou_ (les _extra-Vertébrés_). Les Limaces et les Limaçons sentent
+l'amour _avec la nuque!_
+
+Cette noble affection ne se montre donc suffisamment développée,
+chez les Mollusques, que dans les espèces céphalées, c'est-à-dire
+les plus parfaites, ou, si vous l'aimez mieux, les plus sensibles et
+les plus locomotiles. Elle offre certainement, chez elles, quelque
+chose de délicat, peut-être même d'idéal. Mais les pauvres Acéphales
+ne comprennent pas les tendres sentiments. Est-ce un malheur pour
+eux? Nous ne le pensons pas; car l'Auteur de toutes choses a donné
+généreusement à chaque bête tous les sentiments, toutes les sympathies,
+tous les plaisirs dont elle avait besoin!.....
+
+La tendresse sexuelle n'existe pas probablement dans l'_Huître_ et
+dans la _Moule_; si elle s'y trouve, elle y est à coup sûr bien
+indéterminée, bien obscure et encore moins _morale_, s'il est permis de
+parler ainsi, que dans la Limace et dans le Limaçon.
+
+Linné allait beaucoup trop loin, quand il se laissait entraîner par
+son imagination souvent si poétique. Il voyait l'amour _jusque dans
+les fleurs_. Il a publié un mémoire très-remarquable sur le _mariage
+des plantes_ (_Sponsalia plantarum_), accompagné d'une gravure qui
+représente deux _Mercuriales_ (mâle et femelle) dont la fécondation est
+_favorisée par le zéphyr_. Il a inscrit ces mots, très-significatifs,
+au-dessus des deux figures: «_L'amour unit les plantes_» (_Amor unit
+plantas_). Linné savait très-bien que la plupart des fleurs sont
+bisexuées (comme les Limaçons). Il avait vu et voyait tous les jours,
+dans un _Œillet_ par exemple, les étamines, ou les mâles, entourer
+les pistils, ou les femelles, se précipiter sur leurs stigmates,
+les presser, les embrasser, les couvrir de pollen; mais l'immortel
+naturaliste abusait étrangement de l'analogie, quand il croyait trouver
+dans la physiologie de cette fleur le sentiment presque divin qui
+enflamme et ennoblit les animaux supérieurs, voire même les Limaçons et
+les Limaces!..... Mais revenons à nos Mollusques de la mer.
+
+Les Céphalés de l'Océan pondent des œufs isolés ou agglomérés,
+sessiles ou pédiculés. Quand ces derniers sont en nombre considérable,
+ils forment des sphères, des rosettes, des étoiles, des coupes,
+des entonnoirs, des cylindres, des paquets, des grappes, des
+guirlandes..... Voyez le gracieux ruban des œufs de la _Bullée_ autour
+d'une branche de Varec[131].
+
+ [131] Voyez le dessin communiqué par M. de Quatrefages, planche XII,
+ fig. 7.
+
+Les œufs sont blancs, jaunes, oranges, rouges, roses, d'un fauve clair,
+ou d'un brun foncé. Plusieurs sont entourés d'une substance gélatineuse
+(_nidamentum_) plus ou moins transparente, ou enfermés dans une capsule
+(_oothèque_) plus ou moins membraneuse.
+
+Certains Mollusques portent leurs œufs collés au dos de leur coquille
+et disposés en quinconce. La _Janthine_ suspend les siens, enfermés
+dans des espèces d'ampoules, à ses vessies natatoires. Ces ampoules,
+qui ressemblent à des graines de courge, en contiennent plus d'un
+million. (Quoy.)
+
+
+VII
+
+On regarde comme très-voisine des Céphalés une petite tribu de
+Mollusques qui nagent dans la haute mer à l'aide de deux larges
+ailes ou nageoires membraneuses situées à droite et à gauche de leur
+tête. Ces expansions sont à la fois des organes de mouvement et des
+organes de respiration. Les animaux qui les possèdent ont été nommés
+_Ptéropodes_ (_pieds-ailes_).
+
+On a comparé ces Mollusques à des Papillons qui auraient les
+ailes étendues. Cette comparaison, il faut l'avouer, n'est pas
+très-rigoureuse.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIX.
+ P. Lackerbauer pt. d'après Mr. de Quatrefages Pierre fac-simile sc.
+
+ MOLLUSQUES NUS.
+
+ 1 Phanérobranche doriforme. (.........._Q_)
+ 2 Phanérobranche à chevrons. (......_Q_)
+ 3 Polycère. (..........)
+ 4 Polycère. (..........)
+ 5 Amphorine d'Albert. (_A. Alberti_.........._Q_)
+ 6 Polycère. (..........)
+ 7 Œufs de Bulla cornea.
+
+ _Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]
+
+Un des plus connus parmi les Ptéropodes, c'est la _Clio boréale_, jolie
+petite créature qui se trouve par millions dans les mers du Nord. Les
+Baleines en consomment des quantités prodigieuses. C'est pourquoi
+les matelots anglais appellent ces bestioles, _pâture de la Baleine_.
+
+[Illustration: CLIO BORÉALE
+
+(_Clio borealis_ Linné).]
+
+Les voyageurs racontent que ces petits Papillons marins donnent en
+quelque sorte la vie aux lugubres régions qu'ils habitent, par leur
+nombre et par leurs évolutions. Les Clios nagent joyeusement, et
+semblent danser ou gambader en dépit de tout. Par les temps calmes,
+elles s'élèvent à la surface du liquide; mais à peine ont-elles touché
+l'air, qu'elles replongent aussitôt. Quelquefois elles jettent leurs
+ailes ou nageoires autour des hydrophytes et semblent les embrasser
+étroitement.
+
+Ces gracieuses vagabondes sont bleues, violettes ou purpurines.
+
+Leur tête fournit une nouvelle preuve de la sagesse qui a présidé à
+leur organisation. Autour de la bouche naissent six tentacules, dont
+chacun est couvert d'environ 3000 taches rouges, que l'on voit, au
+microscope, comme des cylindres transparents. Ces cylindres contiennent
+environ vingt petits suçoirs qui ont la faculté de se projeter au
+dehors, et de saisir leur mince proie. Il y a donc 360 000 de ces
+suçoirs sur la tête d'une Clio. Peut-être n'existe-t-il pas, dans toute
+la nature, un appareil semblable à celui-là pour opérer la préhension!
+(J. Franklin.)
+
+Les plus chétifs des organes des plus chétifs animaux, examinés de
+près, excitent d'abord notre étonnement et presque aussitôt notre
+enthousiasme. On ne saurait trop le répéter, il n'y a rien de négligé
+dans la nature!
+
+[Illustrations:
+
+HYALE TRIDENTÉE
+
+(_Hyalæa tridentata_ Lamarck).
+
+HYALE BORDÉE
+
+(_Hyalæa limbata_ d'Orbigny).]
+
+Un autre Ptéropode tout aussi mignon et tout aussi remarquable que la
+Clio, c'est l'_Hyale tridentée_. Cette espèce manque de tentacules,
+mais elle a une coquille. Ses nageoires sont très-grandes, jaunâtres,
+avec une tache d'un beau violet à la base.
+
+Sa coquille est plane en dessus, bombée en dessous et fendue
+latéralement. La partie supérieure est plus longue que l'inférieure,
+et la ligne transverse qui les unit présente trois saillies en forme
+de dents. Cette coquille est demi-transparente et d'un jaune d'ambre.
+Quand l'animal nage, il fait sortir les deux expansions de son manteau
+par les fentes latérales de son test.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXIV
+
+LA POURPRE DES ANCIENS.
+
+ «_COLORES dicti sunt quòd CALORE ignis vel solis perficiantur._»
+
+ (SAINT ISIDORE.)
+
+
+I
+
+La pourpre des anciens était une couleur très-belle et très-estimée.
+Cette couleur fut, dans l'antiquité, l'apanage des seigneurs et des
+rois. Son nom désignait la puissance ou la royauté. Les grands étaient
+appelés _purpurati_, parce qu'ils avaient le droit de porter un habit
+pourpre. La matière dont il s'agit se vendait, en Asie, au poids de
+l'argent.
+
+Aujourd'hui, la pourpre est à peu près abandonnée. Les personnes du
+monde ignorent même généralement la signification exacte que les
+anciens attribuaient à ce mot, signification un peu différente de celle
+que nous lui donnons aujourd'hui. Car on n'appelait pas _pourpre_ une
+teinte rouge, glacée de vermillon, mais une sorte de violet. Dans
+le principe, c'était même un violet foncé; plus tard, à l'aide de
+certaines manipulations, on rendit la nuance plus ou moins rouge.
+
+On nommait pourpre _dibaphe_ celle des étoffes teintes deux fois. Cette
+nuance avait beaucoup de réputation.
+
+
+II
+
+M. Lacaze-Duthiers rapporte que, lorsqu'il faisait des recherches à
+Port-Mahon, en 1858, son pêcheur Alonzo, en l'attendant dans sa barque,
+employait souvent ses loisirs à marquer son linge et ses vêtements:
+il y dessinait tant bien que mal quelque croix ou quelque petit ange
+gardien. Il se servait d'une baguette de bois qu'il trempait dans
+les mucosités du manteau déchiré d'un coquillage nommé dans le pays,
+_Cor de fel_. Ce coquillage était la _Pourpre bouche de sang_ des
+conchyliologistes.
+
+[Illustration: POURPRE BOUCHE DE SANG
+
+(_Purpura hæmastoma_ Lamarck).]
+
+Avec sa baguette, le pêcheur traçait des traits jaunâtres.
+
+«Il n'y paraîtra guère? lui dit M. Lacaze-Duthiers.
+
+»--Cela deviendra _colorado_, répondit Alonzo, quand _le soleil l'aura
+frappé_.»
+
+M. Lacaze-Duthiers pria le pêcheur de faire sous ses yeux, sur le tissu
+de ses vêtements, quelques-uns des traits ou dessins qu'il savait
+exécuter. Alonzo obéit. M. Lacaze-Duthiers continua ses explorations.
+Mais bientôt, c'est-à-dire au bout de deux minutes, il fut poursuivi
+par une odeur horriblement fétide. Il vit en même temps les parties
+marquées sur son linge prendre une couleur violette d'une vivacité
+remarquable.
+
+
+III
+
+Les coquillages qui fournissaient la pourpre aux Grecs et aux Romains
+étaient des Gastéropodes. Ces coquillages appartenaient au genre
+_Pourpre_ (_Purpura_) et au genre _Rocher_ (_Murex_).
+
+Parmi les Pourpres, on doit citer la _bouche de sang_, dont nous venons
+de parler, et la _teinture_[132].
+
+ [132] _Purpura lapillus_ Lamarck.
+
+Il est probable que la plupart des espèces du même groupe, sinon
+toutes, peuvent donner cette admirable couleur.
+
+Parmi les Rochers, nous signalerons le _fascié_[133], le
+_hérisson_[134] et la _petite Massue_ ou _droite épine_.
+
+ [133] _Murex trunculus_ Linné.
+
+ [134] _Murex erinaceus_ Linné.
+
+[Illustration: PETITE MASSUE
+
+(_Murex brandaris_ Linné).]
+
+On a découvert à Pompéi des tas de coquilles de la première espèce,
+près de la boutique de plusieurs teinturiers.
+
+Lesson croyait que la _Janthine commune_ donnait aussi la pourpre des
+anciens.
+
+Quand on laisse mourir les Mollusques producteurs de la pourpre,
+non-seulement la partie qui renferme cette matière se colore en violet,
+mais encore les tissus environnants.
+
+Les directeurs des musées ont remarqué que les individus conservés dans
+l'alcool, ou dans tout autre liquide, communiquent la même teinte au
+milieu dans lequel ils sont plongés.
+
+[Illustration: JANTHINE COMMUNE
+
+(_Janthina communis_ Lamarck).]
+
+Jusqu'à ces derniers temps, l'organe purpurifère n'a pas été connu.
+Quelques naturalistes avaient cru que c'était l'estomac ou le foie, ou
+le rein, et avaient regardé la pourpre comme le suc gastrique, la bile
+ou l'urine de l'animal. D'autres, mieux avisés, avaient émis l'idée que
+la pourpre était produite par un organe spécial. Mais où se trouve cet
+organe? Quelles sont ses connexions? Quelle est sa forme? Évidemment,
+on ne l'avait jamais observé, puisque, dans les divers ouvrages de
+malacologie, on parle d'une veine, d'un réservoir, d'un sac, d'une
+poche..... C'est à M. Lacaze-Duthiers que la science est redevable de
+la découverte de cette glande. Il l'a étudiée dans plusieurs espèces,
+et l'a décrite avec soin.
+
+L'organe purpurifère se trouve à la face inférieure du manteau, entre
+l'intestin et l'appareil respiratoire, plus près de ce dernier que du
+premier. Il a la forme d'une bandelette. Sa couleur est blanchâtre et
+souvent d'un jaune léger. Cet organe ne varie pas beaucoup dans les
+divers Mollusques.
+
+
+IV
+
+La matière de la pourpre est blanche ou faiblement jaune, parfois
+un peu grisâtre. Soumise à l'action de la lumière, elle devient
+d'abord jaune-citron, puis jaune verdâtre, puis verte, puis violette.
+Cette dernière teinte se fonce de plus en plus. Ces transformations
+successives sont accompagnées d'une odeur très-vive et très-pénétrante,
+qu'on a comparée tantôt à celle de la poudre qui vient de prendre
+feu, ou à celle de l'oignon brûlé, tantôt à celle de l'essence d'ail
+ou à celle de l'asa fœtida. Cette odeur se conserve longtemps, et se
+manifeste surtout lorsqu'on humecte le tissu, même un an après sa
+coloration.
+
+La teinte de la pourpre perd un peu de sa vivacité par le lavage;
+ensuite elle persiste. C'est pourquoi l'idée de s'en servir pour
+marquer le linge est une excellente idée.
+
+En recueillant cette matière, M. Lacaze-Duthiers en a répandu plusieurs
+fois sur l'ongle de son pouce. Cet ongle s'est bientôt coloré, et il
+est resté violet pendant plus de cinq semaines.
+
+La substance purpurigène, quand elle n'est pas encore violette, est
+soluble dans l'eau. Elle devient parfaitement insoluble quand elle a
+pris cette couleur.
+
+Cette sécrétion, sous l'influence du soleil, est donc insoluble et
+inaltérable.
+
+Réaumur pensait que l'apparition de la couleur pourpre au bout d'un
+certain temps était due à l'action de l'air. Un renouvellement de ce
+fluide était absolument nécessaire, suivant ce célèbre physicien, pour
+produire la modification dont il s'agit.
+
+Duhamel a mieux étudié le phénomène. Il a constaté qu'il résultait de
+l'action des rayons lumineux; mais, au lieu d'y voir une propriété
+_photogénique_ de la matière sécrétée, il a cru que le soleil
+déterminait la pourpre comme il produit sur les pêches, les pommes
+d'api et quantité d'autres fruits, une belle couleur rouge. Il a
+confondu l'action des rayons solaires sur une substance qui n'est plus
+soumise à la force vitale, avec son influence sur un tissu régi par
+cette force.
+
+M. Lacaze-Duthiers fait observer avec beaucoup de justesse, que, sous
+les climats brûlants et le ciel toujours si lumineux de l'Italie et de
+la Grèce, la pourpre ne devait pas se faner comme les autres couleurs,
+surtout comme celles tirées du règne végétal. La Cochenille, dont parle
+Pline, qui fournissait l'écarlate, ne devait point résister à l'action
+du soleil. La pourpre, au contraire, qui s'est développée directement
+sous l'influence de la lumière même, ne peut s'altérer comme les autres
+couleurs. Évidemment, tout ce qu'aurait pu faire le soleil, et les
+anciens étaient souvent exposés à ses rayons dans leurs cérémonies
+publiques, c'eût été de renforcer le ton des étoffes, et l'on doit voir
+là certainement une des raisons de cette estime de la pourpre entre
+toutes les couleurs.
+
+
+V
+
+La pourpre est donc une substance tout à fait photogénique.
+
+M. Lacaze-Duthiers a fait des expériences importantes sur la
+_sensibilité_ de ce produit et sur les avantages qu'on pourrait en
+retirer.
+
+Il conseille de recueillir la matière purpurigène avec une brosse plate
+dont on a raccourci les poils. On frotte doucement, et plusieurs fois,
+l'organe sécréteur. La brosse est bientôt chargée d'une substance
+visqueuse et filante. «Alors on n'a qu'à barbouiller les tissus que
+l'on veut imprégner, en répétant fréquemment sur eux un mouvement
+de moulinet ou de va-et-vient; on arrive ainsi à étendre en couche
+uniforme la mucosité recueillie, qui fait d'abord un peu de bave ou de
+mousse, mais qui bientôt ne forme plus qu'un liquide, quoique épais,
+où toutes les bulles d'air disparaissent progressivement. Pour que le
+tissu se trouve imprégné à peu près uniformément, on charge le pinceau
+une seconde, une troisième, une quatrième fois, en ayant soin de bien
+fondre les limites des différents points sur lesquels on apporte
+successivement de la nouvelle matière.» (Lacaze-Duthiers.)
+
+Il faut un certain temps d'exposition au soleil pour obtenir la
+coloration de la matière. Ce temps varie suivant la vivacité des rayons
+lumineux. Dans le midi de l'Espagne, la teinte violette se développe
+après deux ou trois minutes. Dans d'autres circonstances, une image se
+dessine au bout de quatre ou cinq. Avec un ciel nuageux, un portrait
+n'a été fini qu'au bout de trois quarts d'heure. La lumière diffuse,
+très-faible, demande encore plus de temps.
+
+On doit avoir soin d'humecter la matière avec quelques gouttes d'eau de
+mer.
+
+La Pourpre bouche de sang donne un violet léger, quand la substance
+est peu abondante, et un pourpre plus ou moins foncé, quand elle est
+considérable.
+
+La Pourpre teinture produit un violet des plus beaux, quelquefois avec
+des reflets bleuâtres des plus remarquables.
+
+Le Rocher fascié fournit une teinte bleuâtre. Les dessins obtenus à
+Mahon étaient, les uns d'un violet bleuâtre, avec des parties tout à
+fait bleues, les autres d'un violet foncé.
+
+Le Rocher hérisson des côtes de Pornic et de la Rochelle offre
+constamment du violet. Toutefois, sans savoir pourquoi, M.
+Lacaze-Duthiers a obtenu des teintes plus vineuses, plus bleuâtres ou
+plus rosées, en opérant dans des conditions qui paraissaient exactement
+les mêmes.
+
+La petite Massue présente un violet parfois clair et rosé, extrêmement
+délicat.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXV
+
+LES CÉPHALOPODES.
+
+ _Monstrum horrendum, informe, ingens._....
+
+ (VIRGILE.)
+
+
+I
+
+Qu'on se figure un sac épais et coriace, ovoïde ou cylindrique, lisse,
+visqueux, offrant à une extrémité une grosse tête arrondie, avec des
+yeux latéraux énormes, aplatis, et vers le sommet, une bouche, ou,
+pour mieux dire, un bec de corne, dur et tranchant comme celui d'un
+Perroquet; qu'on ajoute autour de ce bec huit ou dix bras vigoureux,
+dont deux souvent très-longs et comme pédiculés, et l'on aura l'idée de
+ces Mollusques bizarres et redoutables désignés par Cuvier sous le nom
+de _Céphalopodes_[135].
+
+ [135] Voyez la planche XX.
+
+On les distingue en trois groupes principaux: 1º les _Sèches_, dont le
+sac est bordé d'une nageoire dans toute sa longueur; 2º les _Calmars_,
+qui ont deux nageoires distinctes vers l'extrémité du corps; 3º les
+_Poulpes_, qui n'en possèdent nulle part. Cette division a été indiquée
+par Aristote. Ce grand naturaliste paraît avoir connu l'histoire de
+ces animaux, et même leur anatomie, à un degré vraiment étonnant.
+(Cuvier.)
+
+Les Céphalopodes occupent le premier rang parmi les Mollusques. Ce sont
+les princes de cet embranchement.
+
+[Illustrations:
+
+CALMAR VULGAIRE
+
+(_Loligo vulgaris_ Lamarck).
+
+CALMARET VERMICULAIRE
+
+(_Loligopsis vermicularis_ Ruppel).]
+
+Ces animaux pullulent dans l'Océan et dans la Méditerranée. Les uns
+ne s'éloignent pas des côtes, les autres se réfugient dans les eaux
+les plus profondes. Tous se nourrissent de coquillages, de crabes, de
+poissons.....
+
+Ils sont rusés. Ils se blottissent dans des trous, étendant leurs
+membres au dehors. Ils guettent leur proie comme des voleurs de grand
+chemin. Ils la flagellent, l'enlacent, l'étouffent avec leurs bras, la
+déchirent avec leur bec, et la dévorent sans pitié.
+
+Ils détruisent souvent pour le seul plaisir de détruire. Alcide
+d'Orbigny a vu un de ces animaux, de petite taille, laissé par la
+marée au milieu d'une troupe de petits Poissons, désappointés comme
+lui, en faire un massacre épouvantable sans les manger, et cela _par
+délassement_.
+
+C'est ainsi que s'entretient le cercle continuel des destructions et
+des renouvellements, qui sont une des conditions de l'harmonie générale
+de l'univers.....
+
+Les Céphalopodes expulsent le résidu de leur digestion par un orifice
+situé en avant du cou, _près de la bouche_. Singulière place! Leurs
+organes respiratoires se trouvent dans le sac, et ressemblent à des
+feuilles de Fougère. Curieuse organisation!
+
+Ils ont _trois cœurs_, ou, pour mieux dire, un cœur divisé en trois
+parties. (Cuvier.)
+
+Les Céphalopodes sont nocturnes et crépusculaires. Ils se cramponnent
+aux rochers pendant les tempêtes, avec leurs bras les plus longs, qui
+fonctionnent comme deux ancres, les autres restant libres et prêts à
+saisir quelque victime.
+
+Ces bras sont armés de deux ou trois rangées de ventouses ou suçoirs,
+petites coupes circulaires avec une ouverture au centre, laquelle
+conduit à une cavité.
+
+A cet orifice s'adapte une sorte de piston. Ces ventouses s'appliquent
+et adhèrent avec une force surprenante au corps glissant des Poissons,
+des Mollusques et des autres habitants de la mer. On a calculé que,
+dans une Sèche, il y a neuf cents de ces ventouses.
+
+Quelquefois les suçoirs des extrémités présentent, au centre de chaque
+coupe, une griffe acérée et recourbée. On comprend, d'après cette
+organisation, que la victime la plus lisse et la plus visqueuse ne
+puisse pas échapper au vorace destructeur.
+
+Dans le _Cirroteuthis de Müller_, les bras sont réunis par une
+expansion membraneuse, couleur lilas clair, en forme de cloche
+légèrement lobée, semblable à la corolle d'un Solanum ou d'un
+Convolvulus.
+
+Les Céphalopodes marchent la tête en bas et le corps presque vertical.
+Les bras leur servent alors de pieds.
+
+[Illustration: CIRROTEUTHIS DE MULLER
+
+(_Cirroteuthis Mülleri_ Eschricht).]
+
+Une espèce de l'océan Pacifique peut faire des bonds considérables. On
+a vu un de ces Mollusques s'élancer hors de l'eau, et tomber sur le
+pont d'un navire, où il fut pris (J. Franklin). James Ross rapporte
+qu'un certain nombre de Sèches bondirent sur son vaisseau, élevé de
+16 pieds anglais. On en recueillit plus de cinquante. Quelques-unes
+passèrent par-dessus le pont et retombèrent dans la mer.
+
+Dans l'intérieur des Céphalopodes se trouve une poche qui renferme une
+liqueur noire comme de l'encre, brune comme du bistre, ou d'un violet
+foncé. Cette poche communique avec l'extérieur, au moyen d'un petit
+canal. Lorsqu'ils sont poursuivis ou menacés, ils lâchent une partie
+de leur liqueur, qui trouble l'eau, et ils profitent du brouillard
+artificiel qu'elle a produit pour se sauver au plus vite.
+
+Un écrivain anglais compare le stratagème de nos Mollusques à la
+vieille tactique de certains hommes politiques ou théologiens, qui,
+pour échapper aux raisons qu'on leur oppose, ne trouvent rien de mieux
+que de _répandre du noir_ dans la discussion. «L'obscurité devient
+leur force et leur triomphe. Ils troublent la vue des esprits faibles
+ou peureux, se dérobent à l'examen, et passent pour invulnérables à
+travers les siècles, comme les Céphalopodes à travers les eaux noircies
+de l'Océan.» (J. Franklin.)
+
+[Illustration: SÈCHE ÉLÉGANTE
+
+(_Sepia elegans_ Blainville).]
+
+Avec l'encre des Sèches, pour le rappeler en passant, on prépare la
+_sépia de Rome_, employée dans la peinture à l'aquarelle. Les beaux
+dessins qui accompagnent une partie des mémoires de l'illustre Cuvier
+sur l'anatomie des Mollusques ont été exécutés avec l'humeur fournie
+par plusieurs des individus qu'il disséquait (Duvernoy).
+
+On a prétendu pendant longtemps que les Chinois composaient l'_encre de
+Chine_ avec la liqueur d'un Céphalopode voisin de nos Sèches (Bosc).
+Il paraît presque certain que cette encre est préparée surtout avec du
+noir de fumée.
+
+Dans le dos des Sèches existe ce corps plat, léger et friable, appelé
+_os de Sèche_, dont se servent les orfévres et qu'on donne à becqueter
+aux Canaris. Dans celui des Calmars, on trouve, à la place de ce corps,
+une lame cartilagineuse, demi-transparente, qui ressemble à une plume.
+
+[Illustrations: OS DE CALMAR. OS DE SÈCHE.]
+
+Les Céphalopodes ont un regard fixe singulièrement désagréable. Leur
+iris est doré. L'ouverture de leur pupille représente un rectangle
+allongé. Leurs yeux brillent la nuit, comme ceux des chats. (Cuvier.)
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XX.
+
+ POULPE.--SÈCHE LANÇANT SON NOIR.--CALMAR.
+ Dessinés sur les croquis d'après nature d'Olivier Frédol (aquarium de
+ Concarneau).]
+
+Ces animaux sont ovipares. Ils pondent des œufs agglomérés en grappes
+rameuses, que les pêcheurs désignent sous le nom de _raisins de mer_.
+Ces œufs sont ovoïdes, lisses, un peu mous et transparents. Au moment
+de la ponte, ils sont recouverts d'une matière gluante qui, en se
+durcissant, les attache à l'herbier par une sorte de boucle, et leur
+forme une enveloppe protectrice d'un brun obscur. La marée les apporte
+souvent sur le rivage. M. Lacaze-Duthiers en a vu que la sonde avait
+retirés de plus de 1600 mètres de profondeur.
+
+[Illustration: ŒUFS DE CÉPHALOPODE (RAISINS DE MER).]
+
+Plusieurs Sèches jouissent de la merveilleuse faculté de changer de
+couleur. Elles passent du blanc purpurin au gris livide, et du gris
+livide au brun rougeâtre. Leurs teintes disparaissent et reparaissent
+tour à tour, se mélangent, se confondent ou se séparent de la manière
+la plus fantastique. Quand l'animal est effrayé ou irrité, ses taches
+grandissent ou se déplacent avec une rapidité bien supérieure aux
+changements du Caméléon. Quelques naturalistes supposent que ces
+curieuses transformations ont pour but d'épouvanter les ennemis.
+
+Quand on entre dans les bas-fonds habités par de grands Céphalopodes,
+par exemple par des Poulpes, il faut se méfier de leur voisinage. Avec
+leurs bras gluants, ces vilains Mollusques enlacent les membres des
+nageurs d'une manière si serrée, qu'on a souvent beaucoup de peine à
+s'en débarrasser.
+
+[Illustration: ŒUF DE SÈCHE.
+
+(_Son enveloppe déchirée et sa boucle._) (_Dépourvu de son enveloppe._)]
+
+Le docteur J. Franklin a vu des Sèches se cramponner ainsi fort
+indiscrètement aux jambes des baigneurs..... et des baigneuses. Il
+se souviendra toujours de la frayeur d'une jeune femme qu'une de
+ces méchantes bêtes avait saisie un peu plus haut que la jambe.....
+L'animal ne lâcha prise que lorsqu'on lui eut versé quelques gouttes de
+vinaigre sur le dos. Il trouva le procédé extrêmement désagréable.
+
+
+II
+
+A diverses époques, on a parlé de Calmars ou de Poulpes gigantesques,
+hors de proportion avec les espèces les plus grosses de nos côtes.
+
+Des naturalistes ou des marins ont signalé des individus d'une taille
+tellement grande, qu'ils n'ont pas craint de les comparer à des
+Baleines.
+
+Pline parle d'un monstre qui avait l'habitude d'aborder à Castria, sur
+la côte d'Espagne, pour dévaster les étangs. Il en dévorait tous les
+poissons. Cet animal pesait 350 kilogrammes. Ses bras gluants étaient
+longs de 10 mètres. Sa tête était grosse comme un tonneau; elle offrait
+la capacité de quinze amphores, et fut envoyée au proconsul L. Lucullus.
+
+Olaüs Magnus raconte les hauts faits d'un Céphalopode colossal, qui
+avait au moins _un mille de longueur_, et dont l'apparition au sein des
+eaux ressemblait plus à une île qu'à un animal[136] (_similiorem insulæ
+quàm bestiæ_). Ce terrible Mollusque avait été nommé _Kraken_.
+
+ [136] Des pêcheurs de la Manche affirment encore avoir rencontré
+ dans la haute mer des Calmars _grands comme des îles_.
+ (Lacaze-Duthiers.)
+
+L'évêque de Nidaros découvrit un de ces animaux gigantesques, qui
+dormait tranquillement au soleil, et le prit pour un immense rocher.
+Il fit dresser un autel sur son dos, et y célébra la messe. Le Kraken
+demeura immobile tout le temps de la cérémonie. Mais à peine l'évêque
+eut-il regagné le rivage, que le monstre replongea dans la mer.
+(Bartholin.)
+
+Les excréments de cette affreuse bête répandaient un parfum si suave,
+que les Poissons d'alentour accouraient en toute hâte pour s'en
+repaître. Alors l'impitoyable Gargantua ouvrait son effroyable gueule,
+_semblable à un golfe ou à un détroit_ (_instar sinûs aut freti_), et
+engloutissait tous les malheureux petits ou grands qui se trouvaient à
+sa portée. (Bartholin.)
+
+Pontoppidan, évêque de Bergen, regarde comme très-authentique
+l'histoire de ce fameux Kraken. Il assure qu'un régiment pourrait
+manœuvrer à l'aise sur son dos!
+
+Linné, dans la première édition de son _Système de la nature_, admet
+l'existence de ce monstre imaginaire, et le désigne sous le nom de
+_Sepia microcosmus_. Plus tard, mieux instruit, il l'effaça de la liste
+des animaux vivants.
+
+Sonnini n'a pas suivi l'exemple du grand naturaliste suédois. Il a
+_représenté_, dans ses _Suites à Buffon_, ce géant des Céphalopodes
+étreignant dans ses bras démesurés un vaisseau de haut bord, et
+cherchant à l'engloutir. Inutile de dire que son dessin n'est pas
+_d'après nature!_
+
+Pernetti parle d'un monstre du même genre et de la même taille, qui
+réussit à faire sombrer un autre vaisseau.
+
+L'existence du Kraken est regardée comme une fable. La science la
+repousse comme les récits exagérés, analogues, de Pline et d'Élien.
+Nous ne sommes plus au temps où l'on croyait à des animaux marins
+tellement volumineux, qu'il leur eût été _impossible de passer par le
+détroit de Gibraltar!_
+
+Cependant il est bien reconnu aujourd'hui qu'il se trouve, dans la
+Méditerranée et dans l'Océan, des Céphalopodes réellement énormes, non
+pas, toutefois, de la grandeur d'un vaisseau, d'une Baleine, d'une
+île....., ou plus larges qu'un détroit....., mais d'une taille assez
+extraordinaire pour mériter le nom de gigantesques.
+
+Aristote parle d'un grand Calmar (Τεῦθος) de la Méditerranée, long de
+cinq coudées (3m,10).
+
+Le fameux plongeur Piscinola, qui descendit dans le détroit de Messine,
+à la prière de l'empereur Frédéric II, y vit avec effroi d'énormes
+Poulpes attachés aux rochers, et dont les membres, de plusieurs aunes
+de long, étaient plus que suffisants pour étouffer un homme. Ce
+témoignage n'a pas assez fixé l'attention des naturalistes de notre âge.
+
+Nous en dirons autant de l'_ex-voto_ suspendu dans une église de
+Saint-Malo, lequel représente une embarcation arrêtée, sur la
+côte d'Angole, par les longs bras d'un Céphalopode colossal. C'est
+très-probablement ce fait, exagéré par l'imagination de Sonnini, qui a
+servi de modèle ou de prétexte à la figure dont nous avons parlé.
+
+Les naturalistes modernes ont signalé, dans nos mers, des Céphalopodes
+d'une assez belle taille. M. Verany parle d'un Calmar qui avait 1m,655
+de longueur, et qui pesait 12 kilogrammes. On a pêché près de Nice
+un autre individu qui pesait 15 kilogrammes. On possède au musée de
+Trieste le corps d'un animal analogue, trouvé en Dalmatie, sur les
+bords de la mer.
+
+Un Calmar de très-grande taille (1m,820) a été pris non loin de
+Cette, il y a une vingtaine d'années; il fait partie en ce moment
+des collections de la Faculté des sciences de Montpellier[137]. (P.
+Gervais.)
+
+ [137] C'est probablement l'_Ommastrephes pteropus_ Steenstrup.
+
+Le voyageur Péron a rencontré près de la terre de Van-Diemen une Sèche
+_aussi grosse qu'un baril_, roulant pesamment sur les vagues, dont les
+bras avaient jusqu'à 2m,33 de longueur et une vingtaine de centimètres
+de diamètre à leur base. Ces bras se tordaient comme de hideux Serpents.
+
+Quoy et Gaimard ont recueilli dans l'océan Atlantique, près de
+l'équateur, pendant un temps parfaitement calme, les débris d'un énorme
+Mollusque de la même famille, dont ils ont évalué le poids à plus de 50
+kilogrammes. Il n'y avait que la moitié du corps, sans les bras.
+
+Rang a découvert dans les mêmes eaux un Céphalopode, de couleur rouge,
+dont le corps offrait le volume d'un tonneau.
+
+Pennant donne les mesures d'une Sèche dont le corps avait 12 pieds
+anglais de diamètre; ses bras en présentaient 54.
+
+Swediaur rapporte que des baleiniers ont retiré de la gueule d'un
+Cachalot des fragments d'une autre Sèche qui avaient 25 pieds de
+longueur.
+
+On conserve au Collége des chirurgiens de Londres une mandibule de
+Céphalopode, qui paraît venir des mers du Nord. Elle est plus grande
+que la main.
+
+M. Steenstrup (de Copenhague) a publié des observations
+très-intéressantes sur un Céphalopode gigantesque[138] rejeté en 1853
+sur le rivage du Jutland. Le corps de cet animal, dépecé par les
+pêcheurs, fournit la charge de plusieurs brouettes. Son arrière-bouche
+était grande comme la tête d'un enfant.
+
+ [138] _Architeuthis dux_ Steenstrup.
+
+Le même naturaliste a fait connaître un autre Mollusque colossal[139],
+qu'on suppose rapporté de Saint-Thomas. Il a montré à M. le professeur
+Auguste Duméril un tronçon de bras d'une autre espèce, de la grosseur
+de la cuisse.
+
+ [139] _Dosidicus Eschrichtii_ Steenstrup.
+
+Enfin, M. Harting a décrit et figuré diverses parties plus ou moins
+volumineuses d'un individu du même groupe, qui se trouvent dans le
+musée d'Utrecht.
+
+Toutes ces observations s'appliquent évidemment à plusieurs espèces de
+Céphalopodes voisines des Sèches, des Calmars ou des Poulpes, dont la
+taille dépasse de beaucoup celle de tous les Invertébrés connus. (M.
+Edwards.)
+
+
+III
+
+Quoi qu'il en soit, voici un exemple authentique d'un de ces énormes
+animaux, observé _entier et vivant_, à quarante lieues N. E. de
+Ténériffe, par l'aviso à vapeur _l'Alecton_.
+
+L'histoire de cette découverte est extraite du rapport officiel du
+commandant Bouyer, lieutenant de vaisseau, et d'une relation de M.
+Sabin Berthelot, consul de France aux îles Canaries.
+
+Le 30 novembre 1861, l'aviso à vapeur _l'Alecton_, se rendant à
+Cayenne, rencontra, entre Madère et les îles Canaries, un Céphalopode
+monstrueux qui nageait à la surface de l'eau. Cet animal mesurait 5 à 6
+mètres de longueur, sans compter les huit bras formidables couverts de
+ventouses qui couronnaient sa tête. Ses yeux, à fleur de tête, avaient
+un développement prodigieux, une teinte glauque et une effrayante
+fixité. Sa bouche, en bec de perroquet, pouvait offrir 50 centimètres
+d'ouverture. Son corps, fusiforme, mais très-renflé vers le milieu,
+présentait une énorme masse, dont le poids a été estimé à plus de 2000
+kilogrammes. Ses nageoires, situées à l'extrémité postérieure, étaient
+arrondies en deux lobes charnus d'un très-grand volume.
+
+Ce fut à deux heures de l'après-midi que l'équipage de l'_Alecton_
+aperçut ce terrible Céphalopode.
+
+«Commandant! la vigie signale un débris flottant par bâbord devant.
+
+--C'est rougeâtre, on dirait un bout de mât.
+
+--C'est un paquet d'herbes.
+
+--C'est une barrique.
+
+--C'est un animal, on voit les pattes.»
+
+Cependant l'_Alecton_ approchait du grand Mollusque de toute la vitesse
+de sa machine. Le commandant fit stopper, et, malgré les dimensions
+de l'animal, il manœuvra pour s'en emparer. Malheureusement, une
+forte houle prenait l'_Alecton_ en travers, lui imprimait des roulis
+désordonnés et gênait ses évolutions; tandis que, de son côté,
+le Mollusque, quoique toujours à fleur d'eau, se déplaçait avec
+intelligence, et semblait vouloir éviter le navire.
+
+En toute hâte on chargea des fusils; on prépara des harpons et l'on
+disposa des nœuds coulants. Mais, aux premières balles qu'il reçut, le
+monstre plongea et passa sous le navire. Il ne tarda pas à reparaître
+à l'autre bord. Attaqué avec les harpons et blessé par de nouvelles
+décharges, il disparut deux ou trois fois, et chaque fois il se
+montrait, quelques instants après, à fleur d'eau. Il agitait ses longs
+bras dans tous les sens. Mais le navire le suivait toujours, ou bien
+arrêtait sa marche, selon les mouvements de l'animal. Cette chasse dura
+plus de trois heures.....
+
+Le commandant de l'_Alecton_ voulait en finir, à tout prix, avec cet
+ennemi d'un nouveau genre. Néanmoins il n'osa pas risquer la vie de ses
+marins en faisant armer une embarcation. Il pensa, avec raison, que le
+monstre aurait pu la faire chavirer, en la saisissant avec un de ses
+formidables bras. Les harpons qu'on lançait s'enfonçaient dans un tissu
+mollasse, sans consistance, et en sortaient sans succès. Plusieurs
+balles (au moins une vingtaine) avaient traversé inutilement divers
+endroits de son corps. Cependant il en reçut une qui parut le blesser
+grièvement; car il vomit une grande quantité d'écume et de sang mêlés à
+des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de musc. Ce fut
+dans cet instant qu'on parvint à le saisir avec un harpon et avec un
+nœud coulant. Mais la corde glissa le long du corps élastique, et ne
+s'arrêta que vers l'extrémité, à l'endroit des deux nageoires.
+
+On tenta de le hisser à bord. Déjà la plus grande partie du Mollusque
+se trouvait hors de l'eau, quand un violent mouvement fit déraper
+le harpon. L'énorme poids de la masse agit sur le nœud coulant, qui
+pénétra dans les chairs, les déchira, et sépara la partie postérieure
+du reste de l'animal. Alors le monstre, dégagé de cette étreinte,
+retomba lourdement dans la mer, et disparut.
+
+Le morceau détaché pesait une vingtaine de kilogrammes. On l'a porté à
+Sainte-Croix de Ténériffe.
+
+Il est probable que ce Mollusque colossal était malade ou épuisé par
+une lutte récente, soit avec un Céphalopode de sa taille, soit avec
+quelque autre monstre de la mer. On expliquerait ainsi pourquoi il
+avait quitté les profondeurs de l'Océan et les rochers qui lui servent
+de repaire, pourquoi il présentait une sorte de lenteur et, pour
+ainsi dire, de gêne dans ses mouvements, et pourquoi enfin il n'a pas
+obscurci les flots avec son encre. A en juger par sa taille, il aurait
+dû lâcher au moins un baril de liqueur noire, s'il avait été bien
+portant et qu'il n'eût pas épuisé ce moyen de défense dans un récent
+combat.
+
+M. Berthelot a interrogé de vieux pêcheurs canariens, qui lui
+ont assuré avoir vu plusieurs fois, vers la haute mer, de grands
+Céphalopodes rougeâtres, de 2 mètres et plus de longueur, dont ils
+n'avaient pas osé s'emparer. Aujourd'hui, ce n'est pas sans une
+certaine émotion qu'ils ont appris l'existence, dans leurs parages,
+d'un voisin aussi redoutable, quoique
+
+ ..... Il _ait_ perdu la queue à la bataille.
+
+Très-probablement ce monstre n'est pas le seul de son espèce, ni
+peut-être de sa taille, aux environs de Ténériffe.
+
+Ce Mollusque est-il un Calmar ou un Céphalopode voisin des Calmars,
+ainsi que plusieurs journaux ont paru le décider? Si nous en jugeons
+par la figure que M. S. Berthelot a bien voulu nous communiquer
+(cette figure a été dessinée, pendant la lutte, par un des officiers
+de l'_Alecton_), l'animal possède deux nageoires terminales, comme
+les Calmars; mais il a huit bras égaux entre eux, comme les Poulpes.
+On sait que les Calmars, comme les Sèches, ont dix bras, dont deux
+très-longs. Est-ce une espèce intermédiaire entre les Calmars et les
+Poulpes? Faut-il admettre, avec MM. Crosse et Fischer, que le Mollusque
+avait probablement perdu ses grands bras dans quelque lutte antérieure?
+
+Les deux savants malacologistes que nous venons de citer, proposent de
+désigner le nouveau monstre sous le nom de _Calmar de Bouyer_[140].
+
+ [140] _Loligo Bouyeri_ Crosse et Fischer.
+
+
+IV
+
+De même que les autres Mollusques, les Céphalopodes sont tantôt nus,
+tantôt pourvus d'une coquille. Les premiers sont plus nombreux que les
+seconds. C'est l'inverse, comme on l'a déjà vu, chez les Acéphales et
+les Céphalés.
+
+Les Céphalopodes testacés sont l'_Argonaute_ et le _Nautile_.
+
+L'_Argonaute papyracé_[141] est un mollusque bien connu des anciens, de
+Pline, par exemple.
+
+ [141] _Argonauta Argo_ Linné.
+
+L'animal se fait remarquer par ses huit tentacules, assez grands,
+couverts de deux rangées de suçoirs, dont six étroits, amincis vers
+l'extrémité et pointus, et deux terminés par une large dilatation
+membraneuse.
+
+Sa coquille est mince, fragile, roulée en spirale et cannelée
+onduleusement et symétriquement. Son dernier tour est si grand,
+proportionnellement, qu'elle a l'air d'une élégante chaloupe dont la
+spire serait la poupe. (Cuvier.)
+
+Comme le corps de l'Argonaute ne pénètre pas jusqu'au fond de la spire
+de la coquille, et qu'il n'y adhère point, plusieurs auteurs ont
+pensé que cette enveloppe n'est pas produite par l'animal, mais qu'il
+l'habite en parasite après en avoir tué le propriétaire (Rafinesque).
+Cependant, comme on a toujours trouvé le Mollusque dans la même
+coquille et jamais dans une autre, et qu'enfin on a constaté déjà dans
+l'œuf le rudiment de cette même enveloppe (Poli), il faut rejeter cette
+opinion.
+
+L'Argonaute se sert de sa coquille comme d'un bateau léger, employant
+ses tentacules étroits, comme des rames qui frappent l'eau de chaque
+côté, et, d'après Pline, relevant ses tentacules dilatés, comme des
+voiles. Cette coquille serait un navire dont le matelot se trouverait à
+la fois le gouvernail, le mât, les rames et la voile (Ch. Bonnet). On
+a peut-être un peu poétisé l'industrie nautique de ce joli navigateur.
+Cependant il est très-vrai que, pendant les temps calmes, on voit des
+troupes d'Argonautes flotter et se promener à la surface de la mer.
+
+Au moindre danger, ces Mollusques plient leurs voiles, rentrent leurs
+bras, contractent leur corps, et descendent dans la mer.
+
+Le _Nautile commun_ est peut-être plus curieux que l'Argonaute papyracé.
+
+Celui-ci ressemble davantage aux Céphalopodes sans coquille. Il a,
+comme ces derniers, un sac viscéral, des yeux énormes et un bec de
+perroquet. Mais sa tête, au lieu de porter de grands tentacules,
+est entourée de plusieurs cercles de petits bras nombreux, fins,
+contractiles et privés de suçoirs. (Rumph.)
+
+La coquille du Nautile est grande, épaisse, ornée en dehors de bandes
+et de flammes d'un fauve rougeâtre. Son intérieur paraît nacré d'une
+manière assez brillante. Cette coquille est contournée en spirale.
+Les tours croissent très-rapidement, de telle sorte que les derniers
+enveloppent les premiers. Mais ce qui la distingue essentiellement,
+c'est sa distribution en chambres symétriques, séparées par des
+cloisons transversales et concaves. Vers le milieu de ces dernières,
+se trouve un trou assez petit, répondant à un entonnoir étroit, lequel
+produit un siphon qui va d'une chambre dans une autre.
+
+[Illustration: COQUILLE DU NAUTILE COMMUN
+
+(_Nautilus Pompilius_ Linné).]
+
+L'animal demeure principalement dans la dernière chambre, qui est la
+plus spacieuse et la seule largement ouverte. Une sorte de cordon, qui
+paraît à la fois un tube et un ligament, naît de sa région dorsale,
+parcourt tous les siphons, et relie ensemble les différentes parties de
+son corps logées dans les diverses chambres.
+
+Ce Céphalopode _polythalame_ représente jusqu'à un certain point, dans
+nos mers actuelles, ces coquilles si nombreuses de l'ancien monde,
+connues sous le nom de _Cornes d'Ammon_ (_Ammonites_).
+
+On sait que ces fossiles sont divisés aussi en plusieurs chambres;
+mais leur dernière loge est relativement petite, et non très-vaste.
+Leurs cloisons sont anguleuses, tantôt ondulées, tantôt déchiquetées.
+Certaines ressemblent à des feuilles d'Acanthe. Il existe des Cornes
+d'Ammon depuis la taille d'une lentille jusqu'à celle d'une roue de
+carrosse. (Cuvier.)
+
+Quelques naturalistes ont cru que ces dépouilles étaient des coquilles
+_intérieures_. On trouve encore, aujourd'hui vivant, un petit
+Céphalopode testacé, appelé _Cornet de postillon_[142], qui renferme
+dans la partie postérieure de son corps une coquille blanche, qu'on ne
+saurait mieux comparer qu'à un cône très-allongé, tordu sur lui-même
+dans un seul plan, et divisé transversalement en une série de cellules
+par des lames très-concaves.
+
+ [142] _Spirula Peronii_ Lamarck.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXVI
+
+L'UNITÉ DE COMPOSITION.
+
+ «L'unité dans la variété.»
+
+ (LEIBNITZ.)
+
+
+I
+
+Les Céphalopodes sont remarquables surtout par la situation de leurs
+membres au-dessus de la tête. Leur nom signifie littéralement _pieds en
+tête_. On appelle _Octopodes_ ceux qui ont huit membres, et _Décapodes_
+ceux qui en ont dix. Cette bizarre structure, et le singulier mode de
+progression qui en est la conséquence, ont frappé tous les naturalistes.
+
+L'étude approfondie des anomalies _apparentes_ de la nature conduit
+souvent à reconnaître, dans ses prétendues déviations, une confirmation
+nouvelle de la sagesse de ses lois.
+
+Il y a trente ans, deux ingénieux observateurs, MM. Laurencet et
+Meyranx, examinant la manière dont sont placés relativement les
+viscères des Céphalopodes, eurent la pensée de ramener cette classe
+au type général des Vertébrés. Ils considérèrent ces Mollusques comme
+des Vertébrés dont le tronc serait replié sur lui-même en arrière, à
+peu près dans la région de l'ombilic, de manière que la nuque touchât
+le bassin et que les mains fussent rapprochées des pieds. Cette
+disposition est exactement celle que prennent les baladins, sur nos
+places publiques, lorsqu'ils renversent leurs épaules pour marcher à la
+fois sur les mains et sur les pieds.
+
+Geoffroy Saint-Hilaire, saisissant avidement cette nouvelle vue,
+annonça, dans un rapport circonstancié, qu'elle établissait, entre les
+Céphalopodes et les animaux supérieurs, une ressemblance jusqu'alors
+méconnue, et fournissait en même temps une nouvelle preuve en faveur de
+la grande loi qu'il avait appelée _unité de composition organique_.
+
+Cette interprétation détruisait l'opinion émise par Cuvier dans la
+plupart de ses ouvrages, sur la grande différence qui sépare les
+Mollusques des Vertébrés. L'illustre anatomiste réclama avec force,
+peut-être même avec aigreur, contre les assertions et les conclusions
+de son savant confrère.
+
+De là cette discussion solennelle qui éclata entre les deux grands
+naturalistes devant l'Académie des sciences, le 15 février 1830,
+discussion qui fixa un moment l'attention de l'Europe tout entière.
+
+Il s'agissait, en définitive, de savoir si la philosophie zoologique,
+telle que l'a conçue Aristote, telle que l'ont continuée les
+découvertes de vingt-deux siècles, telle enfin que Cuvier l'avait
+illustrée par d'admirables dissections, si cette philosophie était
+insuffisante, et devait céder la place aux doctrines récemment
+introduites dans l'anatomie comparée, en Allemagne et en France,
+par plusieurs naturalistes éminents, et en particulier par Geoffroy
+Saint-Hilaire.
+
+Quand les discussions scientifiques, disait un éminent critique de
+l'époque, ne roulent que sur des travaux de détail, elles demeurent
+enfermées dans l'enceinte des Académies. Mais quand elles portent
+sur les hautes généralités de toute une science; quand de leur choc
+doit résulter une de ces révolutions qui comptent dans l'histoire du
+progrès; quand elles sont engagées et soutenues par des hommes dont le
+nom est européen, alors la curiosité publique s'éveille et s'y attache.
+Toutes les sciences sont, par contre-coup, mises en cause, et ont un
+intérêt majeur à leur résultat.
+
+La controverse élevée entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier offrit
+tous ces caractères.
+
+Les questions en litige étaient telles, qu'indépendamment de leur
+valeur vraiment scientifique, elles devaient saisir l'imagination
+de tout homme qui pense, et s'emparer fortement de toutes les
+intelligences pour lesquelles le spectacle de la nature animée est une
+source féconde d'émotions.
+
+Tous les journaux scientifiques de l'époque, et même les grandes
+feuilles quotidiennes, ouvrirent leurs colonnes à l'important débat qui
+agitait l'Académie.
+
+Un des écrivains les plus puissants et les plus aimés de l'Allemagne,
+l'illustre Gœthe[143], entreprit de résumer et de commenter la célèbre
+discussion. Il annonça que les sciences naturelles allaient recevoir
+une nouvelle direction, et que l'esprit humain était sur le point de
+faire un très-grand pas.....
+
+ [143] Il avait alors quatre-vingt-trois ans.
+
+La sensation profonde que produisit l'aurore de cette transformation
+scientifique durait encore le lendemain de cette autre révolution
+(juillet 1830) qui venait de renverser une ancienne dynastie. On
+raconte qu'un voyageur récemment arrivé de France s'étant présenté
+devant Gœthe, celui-ci lui dit aussitôt: «Eh bien! que pensez-vous de
+ce grand événement? le volcan a fait éruption!--C'est une terrible
+catastrophe, répondit le visiteur; mais que pouvait-on attendre d'un
+pareil ministère, si ce n'est que tout cela finirait par l'expulsion de
+la famille royale!--_Il s'agit bien de ces gens-là! je vous parle du
+débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire!_...» (Sorel.)
+
+
+II
+
+Geoffroy Saint-Hilaire posait en principe que la nature a formé tous
+les êtres vivants d'après un plan unique, le même dans son essence,
+mais varié dans ses applications. Les formes nombreuses que présentent
+les espèces d'une même classe d'animaux dérivent les unes des autres.
+Il a suffi à la puissance créatrice de changer quelques-unes des
+proportions des organes, pour en étendre ou pour en restreindre les
+fonctions, ou pour leur en donner de nouvelles. Les différences
+viennent d'une autre complication ou d'une autre modification.
+
+«Toutes les parties essentielles semblent indiquer, comme disait
+Buffon, qu'en créant les animaux, l'Être suprême n'a voulu employer
+qu'une idée, et la varier en même temps de toutes les manières
+possibles, afin que l'homme pût admirer à la fois, et la magnificence
+de l'exécution, et la simplicité du dessin.»
+
+Avec le fil conducteur de la nouvelle méthode, on peut suivre et
+reconnaître une partie quelconque de l'organisation à travers ses mille
+usages et ses mille transformations, et expliquer facilement pourquoi
+elle est libre dans tel animal, soudée dans tel autre, largement
+développée dans celui-ci et tout à fait atrophiée dans celui-là[144].
+
+ [144] M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a résumé les doctrines
+ philosophiques de son illustre père dans un ouvrage remarquable, où
+ l'élégance et la variété du style s'allient heureusement avec la
+ justesse et la profondeur des appréciations. La mort prématurée de
+ ce digne fils a été une perte irréparable pour la science et pour
+ l'amitié.
+
+[Illustration: ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE.]
+
+Cuvier s'efforçait de démontrer que si, par unité de composition, on
+entend _identité_, on dit une chose contraire au plus simple témoignage
+des sens. Si, par là, on entend _ressemblance_, _analogie_, on énonce
+une proposition vraie dans certaines limites, mais aussi vieille dans
+son principe que la zoologie elle-même, et à laquelle les découvertes
+les plus récentes n'ont fait qu'ajouter, dans certains cas, des traits
+plus ou moins importants, sans rien altérer dans sa nature.
+
+Geoffroy répondait que l'unité de composition n'était, ni une parfaite
+identité, ni une simple analogie, mais quelque chose entre-deux;
+qu'elle s'appliquait aux connexions et non aux formes, aux ensembles et
+non aux détails; qu'elle s'attachait surtout aux éléments organiques,
+et présidait au plan général de l'organisme, et non à ses arrangements
+partiels.
+
+Cuvier n'avait-il pas été forcé d'admettre quatre types distincts dans
+le règne animal? or, les animaux de chacun de ces types, tous les
+Vertébrés par exemple, offraient-ils entre eux des identités ou des
+analogies?
+
+[Illustration: CUVIER.]
+
+A la vérité, le grand zoologiste déclarait que la nature a laissé entre
+ces divers plans des _hiatus_ manifestes, et que les Céphalopodes, par
+exemple, diffèrent notablement de tous les autres animaux, _et ne sont
+le passage de rien_.
+
+Dans ses belles _Recherches sur les ossements fossiles_, Cuvier,
+antiquaire d'une nouvelle espèce, n'avait-il pas abandonné plusieurs
+fois sa méthode rigoureuse d'analyse, et n'était-il pas arrivé
+hardiment, par la synthèse philosophique, à des résultats inattendus,
+féconds, admirables, qui plaidaient éloquemment en faveur de la
+doctrine de son illustre antagoniste?
+
+
+III
+
+Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cette mémorable discussion.
+Les prédictions de Gœthe se sont réalisées.
+
+«L'esprit, disait ce profond penseur, gouvernera la matière. On
+apercevra les grandes maximes de la création; on pénétrera dans
+l'atelier mystérieux de Dieu! Que sont d'ailleurs nos relations
+avec la nature, si nous nous occupons simplement des individualités
+matérielles, et si nous ne sentons pas le souffle primordial qui donne
+à chaque partie sa direction, et qui ordonne et sanctionne chaque
+déviation au moyen d'une loi inhérente?»
+
+[Illustration: GŒTHE.]
+
+L'unité de composition et les lois secondaires qui en dérivent se
+sont introduites peu à peu dans les idées, dans les livres et dans
+l'enseignement; elles ont produit les résultats les plus féconds et
+préparé l'heureuse transformation de la science. La nouvelle doctrine
+n'est autre chose, comme le disait Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, que
+la confirmation du principe de Leibnitz, qui définissait l'univers:
+_L'unité dans la variété_. L'histoire naturelle ainsi comprise est la
+première des philosophies (Villemain).
+
+Les deux grands hommes qui ont exercé une influence si diverse sur
+les progrès modernes de la zoologie avaient travaillé ensemble dans
+leur jeunesse et publié plusieurs mémoires en commun; mais bientôt la
+divergence de leurs vues les conduisit à désunir leurs efforts.
+
+Esprit positif, froid et mesuré, Cuvier appliquait principalement
+son génie à l'observation rigoureuse des faits et aux conséquences
+immédiates résultant de cette observation. Il proclamait la suprême
+autorité de l'analyse, et redoutait les conclusions prématurées de la
+synthèse. Il était finaliste exagéré, et par cela même partisan de
+l'invariabilité absolue des espèces; il ne s'attachait qu'à trouver des
+caractères distinctifs. Il n'admettait d'autres lois dans les organes
+que des lois de coexistence et d'harmonie. Enfin, il voyait dans les
+classifications l'idéal auquel doit tendre l'histoire naturelle, et,
+dans cet idéal une fois réalisé, la science tout entière.
+
+Penseur enthousiaste et hardi, Geoffroy Saint-Hilaire donnait une
+très-grande importance aux rapprochements de la synthèse, et croyait
+que la science devait être désormais dirigée par le flambeau de la
+philosophie; il proclamait la variété limitée des espèces, sous
+l'influence des milieux ambiants; il admettait des harmonies acquises
+et non originelles, contingentes et non nécessaires; il embrassait
+tous les êtres organisés dans une même loi, et n'accordait aux
+classifications qu'une valeur très-secondaire.
+
+En résumé, Cuvier défendait la doctrine des différences, et
+représentait l'école analytique; Geoffroy soutenait la doctrine des
+ressemblances, et personnifiait l'école synthétique. L'un était
+l'historien de la nature, l'autre voulait en être l'interprète!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LES ANNÉLIDES.
+
+ ..... Tout ce grand mouvement,
+ Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment.
+
+ (DELILLE.)
+
+
+I
+
+Voici un groupe d'animaux vermiformes confondus pendant longtemps avec
+les Vers, à cause de leur physionomie.
+
+Au premier abord, vous allez croire qu'ils sont fort laids et peu
+intéressants.--Fi donc! des animaux qui ressemblent à des vers!
+
+Mais, comme le dit Aristote, la nature ne renferme rien de bas, ni de
+méprisable. Tout y est sublime, tout y est digne de notre admiration.
+Vous le verrez bientôt. Les Annélides sont peut-être, parmi les bêtes
+de la mer, celles qui présentent les formes les plus gracieuses, les
+appendices les plus élégants et les couleurs les plus brillantes[145].
+
+ [145] Voyez la planche XXI.
+
+Cuvier, un des premiers, étudia ces animaux d'une manière sérieuse.
+Il les désigna sous le nom de _Vers à sang rouge_, parce qu'il avait
+remarqué dans beaucoup d'entre eux le fluide sanguin d'une teinte plus
+ou moins semblable à celle qu'il présente chez les animaux supérieurs.
+Mais, depuis l'illustre zoologiste, on a reconnu dans ces groupes des
+espèces à sang jaune, et d'autres à sang violet, à sang bleuâtre, et
+même à sang vert. Il y en a aussi dont le sang est sans couleur.
+
+Lamarck a proposé, pour ces animaux, le nom d'_Annélides_ (pourquoi
+pas _Annelides_? disait Constant Duméril), aujourd'hui généralement
+adopté. Ce nom est tiré de la structure particulière du corps,
+formé comme d'une suite d'_anneaux_. Ces anneaux sont au nombre de
+vingt, de trente, de soixante, de quatre-vingts..... Dans _l'Eunice
+sanguine_[146], il y en a au moins trois cents. Dans la _Phyllodoce
+lamelleuse_[147], on en compte jusqu'à neuf cents (l'animal offre à
+peine 8 décimètres de longueur).
+
+ [146] _Eunice sanguinea_ Savigny.
+
+ [147] _Phyllodoce laminosa_ Audouin et M. Edwards.
+
+Ces anneaux sont des rides minces ou épaisses, aplaties ou saillantes,
+séparées par des étranglements. Chacun ressemble à celui qui le précède
+et à celui qui le suit. Ceux de la tête, ou partie céphalique, et ceux
+de la queue, sont ordinairement un peu modifiés.
+
+Les zoologistes ont donné aux Annélides les désignations les plus
+euphoniques, empruntées à la mythologie: _Amphitrite_, _Aphrodite_,
+_Polynoé_, _Euphrosine_, _Alciope_, _Néréis_..... Il y a quelque chose
+de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un
+nom à tous les êtres, une pensée à tous les noms, une affection et des
+souvenirs à toutes les pensées. (Nodier.)
+
+Le corps des Annélides est nu, ou bien protégé par un vêtement solide.
+
+Les espèces nues sont celles qui ressemblent le plus à des Vers ou à
+des larves. Quelques-unes se creusent, dans la terre ou dans la vase,
+des galeries étroites, dans lesquelles elles se logent. D'autres
+s'établissent par centaines, par milliers, dans des mottes de sable,
+qui ressemblent alors à des gâteaux de ruche à miel.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXI.
+ P. Lackerbauer del. d'après Mr. de Quatrefages. Picart fac-simile sc.
+
+ ANNÉLIDES.
+
+ 1 Térébelle Emmaline. (_T. Emmalina. Q._)
+ 2 Eunice magnifique. (_E. magnifica. Q._)
+ 3 Hésione de Schmarda. (_H. Schmardæ. Q._)
+ 4 Hétéronéreïde vagabonde. (_H. vagans. Q._)
+ 5 Hermelles alvéolaires dans leurs tubes. (_H. alveolata. Sav._)
+ 6 Vermilies sociales groupées. (_V. socialis. Q._)
+ 7 Sabelle perforante. (_S. terebrans. Q._)
+ 8 Serpule fasciculaire. (_S. fascicularis. Lamarck._)
+ 9 Serpule triangulaire. (_S. triangularis. Q._)]
+
+Les espèces à vêtement solide possèdent un étui calcaire épais, droit
+ou flexueux, dans lequel elles peuvent se retirer entièrement, comme
+dans une coquille.
+
+Cuvier fait remarquer que les Annélides nues ont les organes
+respiratoires sur la partie moyenne du corps, le long des côtés, et
+que les Annélides à vêtement solide offrent ces mêmes organes attachés
+à la tête ou à la partie antérieure. Ce grand naturaliste nomme les
+premières _Dorsibranches_, et les secondes _Tubicoles_[148].
+
+ [148] Voyez la planche XXII.
+
+Le corps des Annélides est plus ou moins cylindrique, souvent déprimé.
+Il s'amincit en avant et en arrière. Il est susceptible de contraction
+et d'extension.
+
+Ces animaux ont des yeux en nombre variable: chez plusieurs, on en
+compte jusqu'à soixante. M. Ehrenberg a fait connaître une curieuse
+espèce qui en porte deux à la tête et deux à la queue. Deux yeux à la
+queue! On en a décrit une autre, véritable petit Argus, qui a plusieurs
+yeux sur la tête, deux sur chaque anneau du corps et quatre sur la
+queue. Quelle richesse d'organes visuels!
+
+Fourier n'a donc rien imaginé! L'idée d'un œil au bout d'une queue est,
+en définitive, une assez pauvre idée. Voyez la nature! Elle en a mis
+deux dans une bête, et quatre dans une autre!
+
+Plusieurs Annélides possèdent le long du corps deux ou plusieurs
+rangées de soies courtes ou allongées, molles ou roides. D'autres
+sont entourées de mille petits filaments gracieusement mobiles,
+qui deviennent, suivant le besoin, des mains, des pieds ou des
+nageoires.....
+
+Les _Cirratules_ offrent de longs appendices capillaires qui s'agitent
+de toutes parts autour d'elles, et qu'elles étendent au loin comme
+autant de cordages animés. Ce sont à la fois des bras et des
+branchies, et le sang qui les remplit et les abandonne tour à tour,
+leur communique une belle teinte d'un rouge cramoisi, ou laisse après
+lui une couleur d'un jaune d'ambre. Voyez comme elles allongent leur
+mufle pointu, surmonté d'un double œil en fer à cheval, comme elles se
+ramassent pour échapper à l'éclat inaccoutumé de la lumière qui les
+frappe! Les voilà qui forment un peloton plus inextricable cent fois
+que le nœud tranché par Alexandre. Mais, ici, le câble est vivant; les
+replis glissent les uns dans les autres, se dénouant et se renouant
+sans cesse, et toujours renvoyant à votre œil de lumineux reflets.
+(Quatrefages.)
+
+Les Annélides sont des animaux très-timides, un rien les effraye.
+Cependant elles sont destinées à vivre de rapine. Les unes se tiennent
+en embuscade, et attendent au passage les pauvres petites bêtes
+imprudentes qui s'aventurent dans leurs eaux, les enlacent avec leurs
+bras ou les saisissent avec leur trompe. Les autres perforent les
+coquilles les plus dures et dévorent les Mollusques les mieux abrités.
+
+D'un autre côté, ces animaux sont en butte aux attaques d'un grand
+nombre d'ennemis; ils avaient donc besoin d'être armés d'une manière
+convenable. La Providence y a sagement et largement pourvu.
+
+Il n'est peut-être pas d'arme blanche, dit un savant naturaliste,
+inventée par le génie meurtrier de l'homme, dont on ne puisse trouver
+le modèle dans la tribu des Annélides. Voilà des lames recourbées,
+dont la pointe présente un double tranchant prolongé, tantôt sur le
+bord concave, comme dans le yatagan des Arabes, tantôt sur le côté
+convexe, comme dans le cimeterre oriental. En voici qui rappellent
+la latte de nos cuirassiers, le sabre-poignard de nos artilleurs,
+ou le sabre-baïonnette des chasseurs de Vincennes. Et puis ce sont
+des harpons, des hameçons, des lames tranchantes de toute forme,
+légèrement soudées à l'extrémité d'une tige aiguë. Ces pièces mobiles
+sont destinées à rester dans le corps de l'ennemi, tandis que le
+manche qui les supporte deviendra une longue pique tout aussi acérée
+qu'auparavant. Voici encore des poignards droits ou ondulés, des crocs
+tranchants, des flèches barbelées à rebours, pour mieux déchirer la
+plaie, et qu'une gaîne protectrice entoure soigneusement, de peur que
+leurs fines dentelures ne viennent à s'émousser par le frottement ou
+à se briser dans quelque choc imprévu. Enfin, si l'ennemi méprise ces
+premières blessures et ces armes qui l'atteignent de loin, voilà que
+de chaque pied va sortir un épieu plus court, mais aussi plus fort,
+plus solide, et que des muscles particuliers mettent en jeu, dès qu'il
+s'agit de combattre tout à fait corps à corps..... (Quatrefages.)
+
+
+II
+
+En tête des Annélides dorsibranches, on peut placer les _Néréides_,
+avec leurs tentacules en nombre pair attachés aux côtés de l'extrémité
+céphalique. Leurs branchies forment de petites lames. Chacun de leurs
+membres offre deux tubercules, deux faisceaux de soies et deux cirres.
+Lorsque tous ces organes s'unissent pour frapper la vague de concert,
+l'animal glisse à travers l'eau avec une aisance et une grâce au-dessus
+de toute expression.
+
+Les Annélides dorsibranches présentent souvent des couleurs éclatantes.
+Une des plus riches par sa robe est la _Nephthys perle_[149], dont le
+corps est d'un jaune d'orpiment ou d'un rouge orangé, avec une ligne
+longitudinale plus sombre, courant le long du dos. Toute sa surface est
+chatoyante. Ses mâchoires sont noires et ses yeux bleus.
+
+ [149] _Nephthys margaritacea_ Sars.
+
+Une espèce voisine, l'_Eunice géante_[150] de la mer des Antilles,
+peut être regardée comme la plus grande Annélide connue; elle atteint
+jusqu'à un mètre et demi de longueur. Elle possède plus de quatre
+cent cinquante articulations. Elle est ornée de teintes irisées
+resplendissantes, qui rappellent les magnificences du soleil des
+tropiques. Sa tête est émaillée des plus vives couleurs. Il en sort une
+trompe énorme, rose, armée de trois paires de mâchoires. Autour de la
+bouche se font remarquer cinq tentacules. Les organes respiratoires,
+placés sur les deux flancs, paraissent comme des panaches vermillon,
+surtout lorsqu'ils sont remplis de sang. On peut suivre ce fluide
+jusque dans le grand vaisseau qui parcourt la région dorsale. L'animal
+possède dix-sept cents organes locomoteurs en forme de larges palettes,
+d'où sortent des faisceaux de dards qui lui servent de rames, et qui
+se meuvent tous à la fois avec une rapidité si grande, que l'œil ne
+peut pas les distinguer dans leur évolution. Quand l'Annélide ondule,
+qu'elle se tord en spirale, contractant et relâchant alternativement
+ses anneaux, elle projette par moments des éclats de lumière où
+brillent tour à tour les sept couleurs de l'arc-en-ciel.
+
+ [150] _Eunice gigantea_ Cuvier.
+
+Dans l'_Eunice sanguine_, dont nous avons déjà parlé, on compte deux
+cent quatre-vingts estomacs, trois cents cerveaux (ganglions) et trente
+mille muscles!.....
+
+Regardez cette autre Annélide du même groupe, c'est peut-être la plus
+belle des espèces qui vivent sur nos côtes. On l'appelle _Chenille
+de mer_ (_Aphrodite hérissée_[151]). Elle est ovoïde, assez pointue
+aux extrémités et déprimée. Elle a le dos légèrement convexe et le
+ventre plat. Il règne en dessus deux rangées longitudinales de larges
+écailles membraneuses, quelquefois boursouflées, mal à propos désignées
+sous le nom d'_élytres_. Ces écailles sont recouvertes par une
+fourrure épaisse, brune, semblable à de l'étoupe, qui prend naissance
+principalement sur les côtés. Ce manteau de feutre est perméable à
+l'eau. Des parties latérales naissent des groupes de fortes épines, qui
+percent en partie la fourrure, et des faisceaux de soies flexueuses,
+brillantes de tout l'éclat de l'or, et changeantes en toutes les
+teintes de l'iris (Cuvier). En effet, on y remarque le jaune, l'orangé,
+le bleu, le pourpre, l'écarlate, et surtout le vert doré. Ces nuances
+ont des reflets métalliques, et se jouent de mille manières, produisant
+les effets les plus merveilleux. L'Aphrodite hérissée ne le cède en
+beauté ni au plumage des Colibris, ni à ce que les pierres précieuses
+ont de plus vif. (Cuvier.)
+
+ [151] _Aphrodite aculeata_ Baster.
+
+L'animal offre sur les côtés quarante tubercules, d'où sortent des
+cônes charnus et des aiguilles de trois grosseurs différentes. Il a
+deux petits tentacules. Son œsophage est très-épais, musculeux et
+susceptible d'être renversé en dehors. Il peut alors servir de trompe.
+Ses organes respiratoires, au nombre d'une quinzaine, sont placés sur
+le dos et protégés par les fausses élytres dont nous avons parlé; ils
+ont la forme de petites crêtes charnues. Pendant qu'ils fonctionnent,
+les écailles s'élèvent et s'abaissent alternativement.
+
+Les soies de l'Aphrodite sont aussi remarquables par leur structure
+que par leur éclat. On peut les regarder comme des harpons dont la
+pointe serait armée d'une double rangée de fortes barbes; de sorte
+que, lorsque l'Annélide hérisse ses piquants, l'ennemi le plus
+courageux hésite à attaquer ce petit Porc-Épic si bien défendu. Ces
+soies rentrent au besoin dans l'intérieur du corps. Chacune possède
+un fourreau particulier, lisse, corné, composé de deux lames, entre
+lesquelles l'instrument est rétracté sans blesser ni même irriter les
+chairs de l'animal. (Rymer Jones.)
+
+L'Aphrodite est timide et paresseuse. Elle se remue à peine, au moins
+pendant le jour; elle reste habituellement dans la même position,
+blottie sous une pierre ou sous quelque coquille. L'extrémité
+postérieure de son corps est recourbée, et il sort constamment de
+l'orifice qui s'y trouve un courant d'eau si rapide, qu'il détermine
+tout autour un petit tourbillon.
+
+Cependant ces Annélides peuvent nager avec facilité. Elles sortent
+ordinairement la nuit pour aller chercher leur proie. Elles sont
+très-voraces et n'épargnent même pas leur propre espèce.
+
+M. Rymer Jones rapporte que deux individus, de taille inégale et
+probablement d'âge différent, avaient été mis dans un aquarium. Après
+avoir vécu en paix pendant deux ou trois jours, le plus grand essaya
+de manger son compagnon. Il en avait déjà introduit la moitié dans sa
+grande et robuste trompe œsophagienne. La victime faisait des efforts
+désespérés pour se dégager. L'agresseur, après l'avoir retenue pendant
+quelque temps, fut enfin obligé de rendre gorge. Mais le malheureux
+patient avait eu, dans le combat, quelques écailles arrachées et les
+reins cassés. Le lendemain, il n'en restait plus que la moitié, l'autre
+avait été dévorée. Le vainqueur dardait çà et là sa trompe affamée,
+pour saisir le reste de la pauvre bête qui gisait immobile dans un coin
+de l'aquarium.....
+
+
+III
+
+Les Annélides dorsibranches sont _errantes_; les tubicoles sont
+_sédentaires_.
+
+Celles-ci se font remarquer surtout par l'élégance de leurs organes
+respiratoires, disposés en aigrettes, en couronnes, en éventails ou en
+panaches.....
+
+L'entrée de leur habitation est ordinairement petite. C'est cependant
+la seule issue par laquelle nos recluses peuvent jeter un regard sur le
+monde de la mer, battre l'eau avec leurs branchies, et pourvoir à leurs
+besoins.
+
+Parmi ces Annélides, citons d'abord les _Hermelles_[152].
+
+ [152] Voyez la figure 5 de la planche XXI.
+
+Il en existe une dans les eaux de la Méditerranée, longue de 5
+centimètres, et logée dans un étui de sable. Elle montre de temps en
+temps sa tête bifurquée, portant une double couronne de soies fortes,
+aiguës et dentelées, d'un beau jaune d'or. Ces couronnes forment les
+deux battants d'une porte solide. Ce sont de véritables herses qui
+ferment hermétiquement l'entrée de l'habitation, lorsque l'Annélide
+effrayée disparaît comme un éclair dans sa maison de terre.
+
+La moindre brise qui agite le liquide, ou qui _fait rider la face de
+l'eau_, suffit pour déterminer le timide animal à se blottir dans sa
+fortification.
+
+Des bords de la fente céphalique sortent, au nombre de cinquante à
+soixante, des filaments déliés, d'un violet tendre, sans cesse agités
+comme de petits Serpents. Ces espèces de bras s'allongent ou se
+raccourcissent alternativement, saisissent la proie au passage et
+l'amènent dans la bouche. Ce sont eux encore qui ont ramassé un à
+un, et mis en place, les grains de quartz ou de calcaire qui entrent
+dans la composition du logement tubulé. Ces grains solides sont
+reliés ensemble par une sorte de mucosité qui joue le rôle de mortier
+hydraulique.
+
+Sur les côtés du corps, on aperçoit des mamelons d'où sortent des
+faisceaux de lances aiguës et tranchantes, ou de larges éventails
+dentelés comme des scies en demi-cercle. Ce sont là les pieds de
+l'Hermelle. Enfin, sur le dos se trouvent des cirres recourbés en
+forme de faux, et dont la couleur varie du rouge sombre au vert-pré.
+(Quatrefages.)
+
+Lorsqu'on drague sur les côtes de la mer, dans une eau profonde,
+on ramène souvent de vieilles coquilles et des tessons de poterie
+auxquels sont attachées des masses de tubes calcaires, d'un blanc sale,
+allongés, vermiculés, contournés, entrelacés en tous sens. Ces tubes
+sont les demeures des _Serpules_[153], petits habitants de l'eau salée,
+dont la brillante parure contraste singulièrement avec la modeste
+cellule. Ces Annélides vivent dans leur étui comme les Teignes dans
+leur fourreau. La coupe de cet étui est tantôt ronde, tantôt anguleuse,
+suivant les espèces. (Cuvier.)
+
+ [153] Voyez les figures 6, 8 et 9 de la planche XXI.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXII.
+
+ ANNÉLIDE TUBICOLE
+ (SABELLE UNISPIRALE).
+
+ Dessin de Lackerbauer, d'après nature (aquarium de Concarneau).]
+
+Pour bien voir les Serpules dans un aquarium, il faut user de grandes
+précautions; car le moindre mouvement suffit pour les faire rentrer
+dans leur tube.
+
+On aperçoit d'abord à l'ouverture une espèce de bouton écarlate, en
+forme de cône renversé, porté par une longue tige flexible: c'est
+un tentacule destiné à fermer l'entrée du tuyau, quand l'animal
+s'y retire tout à fait. Que dites-vous d'une massue servant de porte
+cochère? L'Annélide possède un autre tentacule à l'état de rudiment.
+Le bouton est richement nuancé de vermillon et d'orange parfois strié
+de blanc pur. Son extrémité aplatie est divisée par des sillons qui
+rayonnent du centre à la circonférence, où ils sont armés de dents
+microscopiques.
+
+Dans quelques espèces, cette sorte d'opercule se trouve tout à fait
+plat. Sa surface est tantôt lisse, tantôt hérissée de pointes. Dans la
+_Serpule géante_[154], on y remarque deux petites cornes rameuses comme
+des bois de cerf. Dans la _Serpule étoilée_[155], l'opercule est formé
+de trois plaques enfilées; ce qui fait que l'animal ferme sa maison
+avec trois portes successives.
+
+ [154] _Serpula gigantea_ Pallas.
+
+ [155] _Serpula stellata_ Grube.
+
+Quand l'Annélide sort de son fourreau, elle épanouit peu à peu un
+splendide panache disposé en entonnoir. Ce panache est composé de
+filaments d'un beau rouge ou d'un bleu clair, ou variés de jaune et de
+violet. Il paraît toujours en mouvement, mais le mouvement est doux
+et onduleux. Il est tapissé de petits cils vibratiles. Dans plusieurs
+espèces, l'appareil se roule en spirale au moment où il s'enferme dans
+le tube.
+
+A proprement parler, les Serpules n'ont pas de tête distincte. La
+partie antérieure de leur corps représente une sorte de manteau,
+au-dessous duquel s'ouvre l'estomac. Leur poitrine est composée de
+sept segments qui offrent chacun, sur les côtés, une paire de pieds
+en forme de tubercules, traversés au sommet par un faisceau de
+soies fines, élastiques et dures qui peuvent sortir de l'organe ou
+y rentrer à volonté. On compte, par pinceau, vingt à trente de ces
+poils, lesquels, au microscope, offrent l'apparence d'un tuyau jaune,
+transparent et de consistance cornée, se dilatant à son extrémité en
+nœud armé de quatre pointes. Trois de ces pointes sont ténues; la
+quatrième se prolonge en lame acérée, très-élastique. Lorsque l'animal
+veut sortir, il pousse au dehors des pieds les pinceaux du premier
+segment, dont les pointes pénètrent dans la fine membrane qui tapisse
+l'intérieur du tube et leur fournit un point d'appui. Les segments
+postérieurs se contractent, les pinceaux de la dernière paire de pieds
+s'épanouissent à leur tour et s'arc-boutent de la même manière, tandis
+que ceux de la première paire rentrent dans le fourreau et permettent
+au corps de s'allonger. S'agit-il de revenir sur ses pas, la nature y
+a pourvu par un appareil préhenseur encore plus délicat. Chaque pied
+est pourvu sur le dos d'une ligne jaunâtre, perpendiculaire à l'axe du
+corps, ligne imperceptible à l'œil nu, mais qui, sous un grossissement
+de 300 diamètres, présente l'aspect d'un ruban musculaire érectile,
+garni sur toute sa longueur de plaques triangulaires parallèles,
+découpées en sept dents, dont six se recourbent dans un sens, et dont
+la septième se dirige en sens opposé, en faisant face aux autres. Il
+existe cent trente-six plaques par ruban; et, comme il y a autant
+de rubans que de pieds, c'est-à-dire quatorze, on peut évaluer à
+dix-neuf cents le nombre total de ces petites pièces préhensiles,
+toutes mues par un muscle distinct. Chaque plaque étant armée de sept
+dents, l'Annélide dispose donc de treize mille trois cents crochets
+susceptibles de s'implanter à volonté dans la membrane de son tube. Il
+n'est pas étonnant qu'avec tant de muscles faisant agir ces myriades de
+griffes, elle puisse s'enfermer et se cacher avec une telle rapidité.
+Quel merveilleux appareil moteur prodigué à un si misérable ver!
+(Gosse.)
+
+En réalité, tous les mouvements des Serpules se réduisent à élever la
+partie antérieure ou supérieure de leur corps à une petite distance
+au-dessus de leur résidence calcaire. L'animal, ainsi qu'on vient de le
+voir, grimpe dans son tuyau, à l'aide de ses crochets, comme un _petit
+ramoneur dans une cheminée_. (Rymer Jones.)
+
+Une autre Annélide, pourvue de même d'un vêtement calcaire, mais
+de taille extrêmement petite, habite sur les fucus et les autres
+hydrophytes, sur les coquillages et sur les rochers. Celle-ci a été
+nommée _Spirorbe nautiloïde_[156]. Elle sécrète un tuyau plus régulier
+que celui de la Serpule, enroulé sur lui-même comme la coquille de
+plusieurs mollusques fluviatiles désignés sous le nom de _Planorbes_.
+Cette jolie petite bête est grosse comme une tête d'épingle; elle
+adhère fortement aux corps solides par l'un des côtés plats de sa
+coquille. Elle fait sortir de temps en temps une couronne de six
+tentacules plumeux et frémissants, au milieu desquels s'ouvre sa
+bouche. Elle épanouit sa couronne et la tourne dans tous les sens avec
+une harmonie et une grâce parfaites.
+
+ [156] _Spirorbis nautiloides_ Lamarck.
+
+Ce pauvre animal est sans tête, sans yeux et même sans mâchoire. Il
+ferme hermétiquement sa maisonnette avec un septième tentacule terminé
+par une massue, à peu près comme celui de la Serpule.
+
+Les _Térébelles_[157] sont aussi des Annélides tubicoles. Elles se font
+distinguer par leurs nombreux appendices filiformes, susceptibles d'une
+grande extension, placés autour de la bouche, et par leurs trois paires
+d'organes respiratoires en forme d'arbuscules et non pas en éventail.
+
+ [157] Voyez figure 1, planche XXI.
+
+Les tentacules de ces Annélides ressemblent, au premier abord, à
+des fils charnus, cylindriques, d'une extrême flexibilité. Mais en
+y regardant plus attentivement, on reconnaît qu'ils sont aplatis
+et rubanés, et qu'ils offrent une rainure longitudinale pouvant se
+transformer en pli et saisir alors les corps étrangers qui sont à leur
+portée.
+
+Dans une espèce, la rainure dont il s'agit est bordée, de chaque côté,
+par une série de denticules.
+
+Les organes respiratoires des Térébelles sont fort beaux. Ils offrent,
+dans leurs divisions, une grande profusion d'angles, de courbures et de
+pointes. Leurs couleurs sont très-variées et très-brillantes.
+
+Le tube protecteur de ces animaux est composé de vase, d'argile, de
+grains de sable et de fragments de coquilles agglutinés. Il a une forme
+cylindrique. On remarque, à son orifice, des bords prolongés en petites
+branches de même nature, qui servent à loger les tentacules.
+
+Si l'on met dans un aquarium une Térébelle privée de son fourreau, on
+verra l'Annélide étendre ses fils tentaculaires, balayer le sable, et
+l'accumuler dans un coin pour en construire une nouvelle habitation. Le
+petit architecte développe une grande activité dans la mise en œuvre de
+ces matériaux. Quand le tube est en partie formé, il s'y enferme et y
+demeure caché tout le long du jour. Vers midi, l'animal manifeste une
+certaine inquiétude, laquelle augmente au fur et à mesure que le soir
+approche. Aussitôt que le soleil est couché, les tentacules sortent
+de la maisonnette, et se mettent à l'ouvrage. Chacun saisit un grain
+de sable et le transporte au sommet du tube commencé. Quand un de ces
+bras, maladroit ou fatigué, laisse échapper sa petite charge, il la
+cherche jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée, et ne l'abandonne plus jusqu'à
+ce qu'il l'ait portée à sa destination.
+
+Dans certaines espèces, les tentacules semblent s'être divisé le
+travail: les uns sont occupés au choix des matériaux, les autres au
+transport; certains les alignent et les agglutinent; quelques-uns
+ramassent soigneusement les débris qui tombent du chantier.
+
+[Illustration: TÉRÉBELLE COQUILLIÈRE
+
+(_Terebella conchilega_ Gmelin).]
+
+Le travail de construction se continue pendant plusieurs heures, sans
+relâche, par un véritable procédé de fourmi; il semble marcher avec
+lenteur. Cependant, le lendemain, on est étonné des progrès qu'a
+faits le petit édifice. Durant la nuit la tour s'est allongée, et, au
+milieu des parois nues, on aperçoit maintenant des particules de sable
+régulièrement et solidement unies ensemble, qui en constituent le
+revêtement extérieur. L'architecte, satisfait, se repose alors de ses
+travaux et au milieu de ses travaux. Mais ce repos ne dure que jusqu'au
+soir. (Rymer Jones.)
+
+L'intérieur du tube est tapissé d'une mince couche de matière
+semblable à de la soie, laquelle réunit et fortifie les éléments de la
+maçonnerie, et décore en même temps d'une jolie tenture les murs de la
+chambrette. Cette matière provient d'une humeur gluante sécrétée par la
+peau de l'Annélide, humeur précieuse qui sert à la fois de ciment et
+d'ornement.
+
+Quand on arrache brusquement une Térébelle de son tube, on la blesse
+quelquefois; on entame ses anneaux ou l'on mutile ses tentacules.
+L'animal paraît peu affecté de ces accidents. Un bras de moins n'est
+pas un grand malheur pour notre infatigable architecte. Il recommence
+une nouvelle maison, comme s'il ne lui était rien arrivé!
+
+La _Térébelle tisserand_[158] ne se borne pas à construire une
+maisonnette tubuleuse avec du sable et de la vase; elle fabrique aussi
+une sorte de toile d'araignée, une manière de filet pour entourer ses
+œufs. Cette toile est très-mince, un peu irrégulière, et composée de
+fils si fins et si transparents, qu'ils sont presque invisibles. C'est
+un travail fort compliqué, où se trouvent au moins cinquante fils de la
+longueur du petit tisserand.
+
+ [158] _Terebella textrix_ Dalyell.
+
+M. de Quatrefages a désigné sous le nom de _Térébelle Emmaline_[159]
+une nouvelle espèce ravissante, dont il a bien voulu nous communiquer
+un dessin.
+
+ [159] _Terebella Emmalina_ Quatrefages (voy. la figure 1 de la
+ planche XXI).
+
+Le corps de cette espèce est allongé, déprimé et comme rubané; il
+s'amincit fortement en arrière. En dessus, il offre une belle teinte
+bleu d'azur, qui passe bientôt au vert gai, puis au lilas clair,
+et enfin au jaune d'ocre. Le dessous est plus ou moins doré. Les
+articulations, à peine sensibles à la partie antérieure, deviennent
+de plus en plus marquées dans la région caudale. On prendrait cette
+dernière pour un rameau de Salicorne. Ses bords sont garnis d'une
+rangée de petits pieds en forme de mamelons; les quinze premières
+paires pourpres et terminées par un pinceau de poils ou de crochets;
+les autres, jaunâtres et sans armure.
+
+Les six branchies forment en avant et en dessus, à gauche et à
+droite, deux rangées latérales de panaches d'un beau rouge vermillon,
+semblables à des arbustes de Corail en miniature. La paire antérieure
+est la plus grande; la postérieure, la plus petite.
+
+Sur le front naissent de soixante à quatre-vingts tentacules ou cirres
+trois fois au moins plus longs que l'Annélide, presque aussi minces
+que des fils d'araignée, demi-transparents et jaunâtres. Les uns sont
+droits, les autres flexueux, quelques-uns tordus en spirale. Tous
+creusés d'un canal central, en communication avec la cavité abdominale.
+
+Ils divergent, et forment autour de la Térébelle un appareil capillaire
+de la plus grande délicatesse. Ce n'est pas un réseau, car tous les
+cirres sont distincts. C'est presque un nuage, tant ils sont légers
+et diaphanes! C'est une sorte de soleil filamenteux et contractile
+qui rappelle l'aigrette soyeuse et tremblante qui couronne les fruits
+de certaines composées. Ces tentacules servent en même temps à la
+préhension des aliments et à la locomotion de l'Annélide. Ce sont
+encore, malgré leur ténuité, des organes d'attaque et de défense;
+car leur surface est garnie de vésicules urticantes en forme de
+petites bouteilles à col court, dont l'orifice laisse passer un dard
+microscopique très-pointu, traversé probablement par un canal qui
+communique avec une glande venimeuse placée au fond de la bouteille.
+
+Si l'on ajoute, en avant de la partie céphalique d'une Térébelle, des
+pailles de couleur dorée, disposées sur plusieurs rangs en peignes ou
+en couronnes, on aura une _Amphitrite_.
+
+Celle qu'on désigne sous le nom d'_éventail_[160] est bien certainement
+une des plus jolies Annélides de nos mers.
+
+ [160] _Amphitrite ventilabrum_ Gmelin.
+
+Son tube ressemble à un fourreau de cuir. Il est étroit et s'élargit
+graduellement de bas en haut.
+
+L'Annélide étant mise dans de l'eau fraîche, on voit, après quelques
+moments de repos, s'échapper de son tube plusieurs petites bulles
+d'air. Bientôt sortent graduellement les pointes d'un pinceau bigarré,
+qui s'élève peu à peu, jusqu'à ce qu'il forme un merveilleux panache,
+composé d'une multitude de filaments plumeux d'un carmin vif. Ce
+panache s'étale et prend la forme de deux éventails demi-verticaux,
+arrondis, concaves, disposés de manière à produire un immense
+entonnoir. Chaque filament est grêle, pointu et garni sur les côtés
+de barbes extrêmement fines, arrangées avec une grande symétrie. Ils
+sont serrés inférieurement et divergent plus ou moins vers la moitié
+supérieure. Cette dernière moitié est presque toujours d'un rouge
+pourpre. La base de l'entonnoir plumeux paraît d'un jaune doré, avec
+cinq ou six petites zones transversales et parallèles de ponctuations
+purpurines.
+
+On remarque au milieu deux antennes triangulaires, pointues, brunes et
+vertes, et au-dessous deux espèces de lobes charnus qu'on a comparés
+à deux truelles. Entre ces lobes surgit un organe qui ressemble à une
+languette.
+
+Le reste du corps est grêle, comme festonné, et peint en jaune, en
+vert, en rouge et même en brun.
+
+Au plus léger choc, toutes ces brillantes parties s'affaissent, se
+resserrent et disparaissent. On ne voit plus qu'un vilain fourreau.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+LES SANGSUES DE MER.
+
+ «Tu rassasies chaque créature vivante suivant son goût et son
+ désir!»
+
+ (DAVID.)
+
+
+I
+
+Il existe des Sangsues dans l'Océan comme il en existe dans les marais.
+Il y a des parasites partout. Mais les suceuses de sang qui vivent dans
+l'eau salée diffèrent notablement de celles qui serpentent dans l'eau
+douce.
+
+Et d'abord, au lieu d'une peau mince et délicate, elles ont une
+enveloppe épaisse et coriace. Elles sont vêtues plus solidement, plus
+confortablement que les Sangsues ordinaires, sans doute pour mieux
+résister à la température froide, aux sels pénétrants et aux agitations
+incessantes du grand milieu qu'elles habitent.
+
+Par suite de l'épaisseur et de la rigidité de leur habillement,
+ces Annélides n'ont pas les mouvements faciles et gracieux qui
+caractérisent nos sémillantes Sangsues médicinales. Elles ne peuvent
+pas se contracter en olive (Rondelet), et leur corps, plus ou moins
+roide, reste toujours plus ou moins étendu. En second lieu, leur
+ventouse de devant est en forme d'écuelle et non en bec de flûte; elle
+ressemble, à s'y méprendre, à celle de derrière; elle est seulement
+plus petite.
+
+Quelle singulière organisation qu'une bête cylindrique, avec une
+écuelle en guise de tête et une écuelle en guise de queue!
+
+Les Sangsues de mer ont été appelées _Albiones_ et _Branchellions_.
+(Ces noms sont bien jolis pour des Sangsues!)
+
+
+[Illustration:
+
+ _P. L._ _F. L._
+
+ALBIONE ÉPINEUSE
+
+(_Albione muricata_ Savigny).]
+
+
+[Illustration:
+
+ _P. L._ _F. L._
+
+BRANCHELLION DE LA TORPILLE
+
+(_Branchellion Torpedinis_ Savigny).]
+
+Les premières, nommées aussi _Pontobdelles_ ou _Ponbdelles_, ont un
+corps généralement hérissé de verrues plus ou moins épineuses; elles
+manquent de branchies et respirent par la peau.
+
+Les secondes ont un corps non verruqueux; mais les deux tiers
+postérieurs de l'animal sont garnis sur les côtés de branchies
+extérieures, demi-circulaires, onduleuses, semblables à de petites
+feuilles transversales superposées. Ces branchies composent ainsi deux
+franges élégantes.
+
+Les Albiones se trouvent principalement sur les Raies, et les
+Branchellions sur les Torpilles.
+
+Les Sangsues de mer adhèrent fortement à ces poissons au moyen
+de leurs ventouses. Elles ont l'instinct de choisir la racine des
+nageoires, les bords des yeux, l'orifice des branchies; c'est-à-dire
+les endroits où la peau est à la fois le plus riche en vaisseaux
+sanguins, le plus mince et le plus vulnérable.
+
+Ces animaux ne sont pas pourvus, comme les Sangsues médicinales, de
+trois mâchoires cartilagineuses, robustes, armées d'une soixantaine de
+dents pointues, en forme de chevrons. On n'y découvre que trois petits
+tubercules, sans aucune dureté. Comment ces parasites parviennent-ils
+à diviser les téguments des Raies et des Torpilles? Leur bouche est
+organisée tout à fait comme une vraie ventouse; elle s'applique contre
+la peau d'une manière très-solide, et la déchire par une très-forte
+aspiration. Cette enveloppe est rompue, déchirée et non sciée; ce qui
+fait que la blessure doit être irrégulière et non trifide.
+
+Les verrues épineuses, et peut-être aussi les branchies foliacées,
+empêchent ces Annélides de glisser sur l'enveloppe rugueuse des
+Poissons, surtout quand ces derniers s'agitent brusquement. Pendant
+le jour, elles demeurent immobiles. Le soir, elles sortent de leur
+apathie, sucent les Raies et les Torpilles, ou bien voyagent sur leur
+corps.
+
+
+II
+
+Les Albiones et les Branchellions aiment le sang rouge. Chacun son
+goût! Voilà pourquoi ces animaux dédaignent les Mollusques et attaquent
+les Poissons. Ils préfèrent les Poissons cartilagineux et plats à tous
+les autres: probablement parce que ces derniers n'ont pas la peau
+revêtue de fortes écailles protectrices; peut-être aussi parce qu'ils
+se tiennent dans les endroits vaseux, presque toujours au fond ou près
+du fond, circonstance favorable aux évolutions, aux mœurs et à la ponte
+de nos sanguinaires Annélides.
+
+Les animaux parasites, qui se nourrissent exclusivement de sang,
+enlèvent presque toujours ce fluide à d'autres animaux doués d'une
+structure plus compliquée que la leur, ou, comme disent les savants,
+d'un _organisme plus parfait_. Or, dans une bête quelconque, le sang
+peut être regardé comme la quintessence de son alimentation. Par
+conséquent, une très-petite quantité de ce fluide devrait suffire
+à un animal _très-dégradé_. Pourquoi donc toutes les Sangsues en
+prennent-elles aussi abondamment?
+
+Personne n'ignore que le Ver à soie mange, dans un repas, une quantité
+de feuilles plus pesante que son corps (Tyson). On conçoit cette
+voracité, les feuilles du mûrier étant peu nourrissantes et l'animal
+devant grandir avec rapidité! Mais le sang de l'homme ou du poisson est
+un liquide très-nutritif pour des Sangsues, et les Sangsues grossissent
+lentement! Cette habitude de gloutonnerie tiendrait-elle à ce que nos
+bêtes sanguivores supportent de longs jeûnes, de très-longs jeûnes, et
+à ce que chaque repas doit représenter chez elles un certain nombre de
+repas?
+
+Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de
+sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids
+de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance
+de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et
+des autres. Les premières possèdent onze paires d'estomacs énormes,
+d'autant plus vastes, qu'ils sont plus postérieurs, et dont la dernière
+est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies.
+Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales.
+Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues
+d'une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines
+sont habillées d'un cuir épais très-résistant.
+
+Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l'homme. Les
+Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas
+que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l'inverse qui a lieu?...
+Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il
+s'en présente et s'en présentera souvent de semblables. «Tous ces
+mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et
+restent cachés dans la majesté de la nature[161].»
+
+ [161] «_Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita._»
+ (PLINE.)
+
+
+III
+
+La quantité de sang que font perdre les Sangsues de mer est, en
+définitive, peu considérable relativement à la corpulence de l'animal
+sucé. Le plus souvent, ce dernier ne semble pas s'apercevoir de la
+voracité de son parasite. Il est à peine affaibli, il n'est jamais
+épuisé. On serait même tenté d'admettre qu'à certaines époques, les
+très-petites saignées qu'on lui pratique le rendent plus leste, plus
+dispos et lui donnent plus d'appétit!
+
+ _O bonne, ô sainte, ô divine saignée!_
+
+ (J. DU BELLAY.)
+
+On l'a dit avec raison, les parasites s'attaquent moins à l'organisme
+qu'à ses produits surabondants. (Van Beneden.)
+
+Ce qui constitue surtout le _parasitisme_ (qu'on nous passe ce mot),
+c'est le fait remarquable, que l'individu vivant aux dépens d'un
+autre individu ne fait pas périr ce dernier; à moins de circonstances
+particulières, lesquelles, par bonheur, se rencontrent rarement. S'il
+n'en était pas ainsi, l'espèce du parasite, ou celle de l'animal qui le
+nourrit, devrait nécessairement disparaître, conséquence contraire aux
+lois essentiellement harmoniques qui régissent l'univers.
+
+
+IV
+
+Comme les Sangsues ordinaires, les Albiones et les Branchellions sont
+à la fois mâle et femelle (_androgynes_). Dans leurs amours, chaque
+Annélide est en même temps poursuivante et poursuivie, fécondante
+et fécondée, et par conséquent père et mère; double devoir qu'elle
+accomplit sans se donner plus de peine ou de souci que n'en prennent
+les autres animaux qui sont réduits à un seul rôle!
+
+ _Toutes choses se meuuent en leur fin._
+
+ (RABELAIS.)
+
+Les Albiones se reproduisent par des capsules rarement solitaires,
+le plus souvent réunies par groupes de vingt, trente, quarante et
+même de cinquante. Elles les attachent à l'extérieur ou à l'intérieur
+de quelque vieille coquille. Chaque capsule est un sphéroïde de 5
+millimètres de diamètre, porté par un pédicule très-court, dilaté à sa
+base en un épatement arrondi qui le fixe solidement au corps étranger.
+Ce sphéroïde est lisse et creusé, au sommet, d'un petit ombilic; il
+paraît d'abord blanchâtre ou couleur de chair; il brunit peu à peu. Au
+bout de quatre ou cinq jours, le blanchâtre primitif est devenu brun
+olivâtre.
+
+[Illustration: ŒUFS D'ALBIONE SUR UNE COQUILLE.]
+
+Cette capsule globuleuse ne ressemble en rien aux _cocons_ ovoïdes des
+Sangsues médicinales, ni aux bourses coriaces, plus ou moins aplaties,
+des animaux voisins.
+
+Au lieu de plusieurs œufs, les capsules dont il s'agit n'en contiennent
+qu'un seul. La petite Albione éclôt par l'ombilic; elle naît du
+sphéroïde par en haut. Chez les Sangsues médicinales, les enfants
+sortent du cocon par les deux bouts.
+
+Comment se reproduisent les Branchellions? Les savants n'en savent
+rien.....
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LES ZOONITES.
+
+ «_Natura non facit saltus._»
+
+ (LINNÉ.)
+
+
+I
+
+L'étude des Annélides, si ardemment poursuivie depuis le commencement
+de ce siècle, a déjà rendu de très-grands services à l'anatomie et à la
+physiologie comparées.
+
+Ces animaux, avec leurs _articles_ placés bout à bout, présentent une
+organisation des plus curieuses. On trouve généralement, dans ces
+articles, les _mêmes organes_ régulièrement répétés et symétriquement
+associés.
+
+Tout le monde connaît la _Sangsue médicinale_[162]. Cet animal est
+regardé comme un des types de la classe des Annélides, bien qu'il en
+soit un des moins brillants.
+
+ [162] _Hirudo medicinalis_ Linné.
+
+Cette Sangsue offre un corps vermiforme, atténué antérieurement,
+composé d'environ quatre-vingt-quinze articles. En avant et en arrière,
+se trouvent deux ventouses: l'une, dite _orale_, taillée en bec de
+flûte; l'autre, dite _anale_, en forme de soupape.
+
+Si vous examinez la région dorsale d'une Sangsue, vous y observerez
+six bandes longitudinales parallèles, roussâtres, ornées de taches d'un
+brun foncé, de forme triangulaire ou carrée. _Ces taches se répètent
+régulièrement de cinq en cinq anneaux._
+
+Dans la _Sangsue dragon_, les bandes sont interrompues et les taches
+isolées; ce qui rend la disposition symétrique de ces dernières encore
+plus apparente.
+
+[Illustration: SANGSUE DRAGON
+
+(_Hirudo troctina_ Johnson).]
+
+Essuyez une Sangsue, et saupoudrez-la avec de la farine ou de la craie
+pulvérisée, elle prendra alors une couleur grisâtre; si ensuite vous la
+distendez et la fixez par le dos, sur une planche, vous distinguerez
+bientôt, à la partie inférieure du corps, sur les côtés, de petites
+taches produites par certaines portions de farine ou de craie délayées
+dans de la mucosité sortie de deux séries d'appareils sécrétoires que
+l'animal possède dans ses flancs. _Une paire de ces petites taches se
+fait remarquer de cinq en cinq anneaux._
+
+Disséquons maintenant l'animal, et nous serons surpris de voir le
+rapport qui existe entre la symétrie des parties extérieures et la
+symétrie des organes intérieurs. Ainsi, pour le système nerveux, la
+Sangsue nous présente, _de cinq en cinq anneaux_, à la même distance
+que les taches dorsales ou que les glandes mucipares, un ganglion
+nerveux bilobé.
+
+[Illustration: PORTION DE SANGSUE MÉDICINALE
+
+(_anneaux médians_).]
+
+L'estomac se compose de onze paires de poches correspondant chacune à
+un ganglion, et disposées par conséquent _de cinq en cinq anneaux_.
+
+Sur les parties latérales, on remarque de petits canaux allongés,
+intestiniformes, qui communiquent avec une ampoule membraneuse. Ces
+appareils sécrètent une partie de la mucosité destinée à lubrifier la
+Sangsue. Il y en a dix-sept paires, que nous trouvons encore _à chaque
+distance de cinq anneaux_.
+
+Le système vasculaire nous offre le même genre de répétition.
+Il se compose d'un vaisseau dorsal, d'un vaisseau abdominal, et
+de deux vaisseaux latéraux. Ces derniers fournissent tous, _à un
+même intervalle de cinq anneaux_, une branche transversale avec un
+renflement qui n'est autre chose qu'un petit cœur. (Gratiolet.)
+
+Dans l'enveloppe coriace (_dermato-squelette_), nous retrouvons, _de
+cinq en cinq anneaux_, le même groupe de faisceaux musculaires.
+
+Enfin, si nous considérons l'appareil reproducteur, nous découvrons
+encore une répétition des parties et une symétrie du même genre.
+
+Ainsi, la Sangsue nous offre, par _chaque fragment de cinq anneaux_,
+un système nerveux, un système stomacal, des systèmes glandulaire,
+vasculaire, musculaire et reproducteur; en un mot, un _organisme
+complet_, c'est-à-dire _tout ce qui est nécessaire pour constituer un
+individu_. On pourrait la comparer à une série d'animaux symétriquement
+alignés et soudés!
+
+La Sangsue n'est donc pas un être _simple_, mais un être _multiple_.
+Nous en dirons autant du _Ver de terre_, du _Mille-pieds_, du
+_Ténia_.....
+
+Tous les zoologistes ont constaté depuis longtemps, que certains êtres
+jouissant de l'animalité, les Polypiers, par exemple, diffèrent des
+animaux ordinaires en ce que, au lieu d'être isolés, ils sont groupés
+ensemble et vivent en société[163].
+
+ [163] Voyez les chapitres VIII, IX, X, XI, XVII et XVIII.
+
+Il y a donc, dans la nature, des animaux isolés, ou _unitaires_, et des
+animaux composés, ou _associés_.
+
+Eh bien! entre ces deux sortes d'animaux viennent se ranger, comme
+intermédiaires, d'autres animaux qui ne présentent, ni l'_unité
+parfaite_ des premiers, ni la _multiplicité manifeste_ des seconds.
+_La nature ne fait pas de sauts!_.....
+
+La Sangsue médicinale est un de ces êtres _juste-milieu_ les mieux
+caractérisés.
+
+Les autres Annélides possèdent une organisation identique ou analogue.
+
+On a désigné (1826) ces organismes individuels sous le nom de
+_zoonites_.
+
+Les zoonites n'embrassent pas nécessairement un intervalle de cinq
+anneaux. Il y en a de quatre, de trois, de deux et même d'un seul.
+
+Ces organismes sont sur une seule ligne (_unisériés_) chez les
+Annélides et chez tous les animaux dits _Articulés_ ou _Annelés_; mais,
+chez d'autres espèces, pour le dire en passant, les zoonites sont
+_multisériés_, c'est-à-dire disposés tantôt suivant deux dimensions,
+comme chez les _Étoiles de mer_[164], tantôt dans tous les sens, comme
+chez les _Pyrosomes_[165]. Ces derniers font le passage vers les
+animaux associés.
+
+ [164] Voyez le chapitre XIV.
+
+ [165] Voyez le chapitre XVIII.
+
+On ne doit plus s'étonner de l'erreur dans laquelle sont tombés
+certains auteurs, en comparant la Sangsue aux Vertébrés. C'est une
+_portion_ de Sangsue seulement, un zoonite, qu'il fallait leur comparer.
+
+On s'est souvent demandé pourquoi un quadrupède auquel on coupe la
+tête mourait presque instantanément, tandis qu'une Sangsue, après une
+semblable mutilation, vit encore _plus d'une année_. Ce fait est facile
+à expliquer. Le quadrupède n'a qu'un seul centre sensitif, un cerveau,
+contenu dans la tête. Si vous le retranchez, l'animal doit périr. Chez
+la Sangsue, il y a plusieurs centres de vie, et vous ne faites mourir
+que l'organisme sur lequel vous agissez.
+
+
+II
+
+De nombreuses objections ont été élevées contre la _théorie des
+zoonites_.
+
+«Nous reconnaissons volontiers, dans une Sangsue, a-t-on dit, des
+ressemblances assez fortes entre les _organismes de la partie moyenne_;
+mais nous ne pouvons admettre que l'on compare à ces mêmes organismes
+_ceux des extrémités_, qui présentent en avant une ventouse en bec de
+flûte, les yeux et la bouche, et, en arrière, une ventouse en forme
+de soucoupe et l'ouverture anale. La théorie de la multiplicité des
+organes est donc insoutenable.»
+
+On a répondu à cela:
+
+1º La ventouse orale et la ventouse anale ont des rapports tellement
+sensibles, qu'on les a désignées l'une et l'autre sous le même nom, le
+nom de _ventouse_.
+
+D'un autre côté, ces deux ventouses se ressemblent si fort, chez les
+_Sangsues de mer_, qu'un savant zoologiste, Baster, a pris la première
+pour la postérieure, et celle-ci pour celle de la bouche!
+
+2º Dans un Papillon, on distingue une tête, un corselet et un abdomen,
+trois parties bien différentes. Or, avant d'être Papillon, l'animal
+avait été chrysalide; avant d'être chrysalide, il avait été chenille!
+Eh bien! sous cette dernière forme, il existait sans doute, _en germe_
+ou _en puissance_, une tête, un corselet et un abdomen; mais ces
+parties offraient alors _une même organisation_. Dans l'animal adulte,
+elles ne se ressemblent plus.
+
+3º Les _Planaires_, petits animaux aquatiques, d'eau douce et d'eau
+salée, voisins des Sangsues, présentent, à la partie moyenne du ventre,
+une poche munie d'une petite trompe. Voilà tout leur système digestif.
+C'est avec cette trompe que l'animal saisit sa proie et l'introduit
+dans son estomac. Quand l'aliment est digéré, il rejette les parties
+excrémentitielles avec le même organe.
+
+Si, à l'aide d'un instrument tranchant, on coupe transversalement
+une Planaire en deux parties, on formera deux êtres nouveaux. Mais
+l'estomac étant unique, suivant l'endroit où l'on aura opéré la
+division, il se trouvera dans l'une ou dans l'autre des deux moitiés.
+Si vous coupez en avant de la poche digestive, cette poche sera dans
+la queue; si vous coupez en arrière, elle sera dans la tête. Au bout
+de quelque temps, apparaît sur le milieu de chaque fragment un point
+blanchâtre qui s'étend, se creuse et donne naissance à un nouvel
+appareil. L'estomac ancien, quelle que soit la place qu'il occupe, se
+flétrit et disparaît. (Il y a un moment où les Planaires possèdent deux
+estomacs, un normal, dans la situation ordinaire, et un autre plus ou
+moins atrophié, dans la queue ou dans la tête!) Nous pouvons donc,
+suivant le lieu où nous porterons le scalpel, faire naître l'estomac _à
+l'endroit que nous voudrons!_ Que résulte-t-il de là? Que chez certains
+Invertébrés, il est permis de _considérer comme identiques des parties
+ou des organes qui, au premier abord, ne se ressemblent pas_.
+
+
+III
+
+On a recueilli, depuis quelques années, un grand nombre de faits
+physiologiques qui prouvent que la Sangsue n'a pas seulement une vie
+générale, _une vie d'association_, si l'on peut parler ainsi, mais
+aussi des vies particulières, des _vies de zoonites_.
+
+Pour l'harmonie générale, la nature a pourvu cette Annélide de Cordons
+nerveux de communication qui relient entre eux les organismes
+particuliers. Le premier zoonite, qui offre le centre sensitif le plus
+développé et qui porte les organes des sens, peut être regardé comme
+le chef des organismes, le régulateur de l'association, le pilote du
+vaisseau. Si l'on détruit ce zoonite, les autres continuent de vivre,
+mais d'une vie obscure et confuse. L'animal ne peut plus pourvoir à sa
+nourriture, ni à ses principaux besoins.
+
+Voici quelques expériences qui montrent manifestement que les vies des
+zoonites sont, jusqu'à un certain point, indépendantes les unes des
+autres.
+
+1º Si l'on mouille avec de l'eau salée ou avec un acide affaibli les
+premiers zoonites d'une Sangsue pleine de sang, les estomacs qui leur
+correspondent se dégorgent, les autres conservent le sang qui les
+remplit.
+
+2º Si l'on plonge partiellement une Sangsue dans un acide concentré ou
+dans l'alcool, on ne détruit que la vitalité de la portion plongée.
+
+3º Si l'on coupe en deux une Sangsue aux trois quarts gorgée et encore
+attachée à la peau, la moitié antérieure continue de sucer, et l'on
+voit le sang couler par son extrémité ouverte.
+
+4º Si, d'une manière quelconque, on fait périr un zoonite de la région
+moyenne, les parties antérieure et postérieure ne cessent pas de vivre.
+Seulement, d'un animal _multiple_, on en a fait deux.
+
+5º Si l'on coupe ou si on lie, en avant et en arrière d'un ganglion,
+les cordons qui l'unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce
+ganglion conserve sa sensibilité, mais on a donné naissance à un animal
+_isolé_, placé entre deux animaux _multiples_. Les piqûres qu'on fait
+éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul.
+
+6º Enfin, quand on coupe ou qu'on lie le cordon médullaire d'une
+Sangsue, dans la partie moyenne du corps, on produit et l'on isole
+deux animaux _multiples_. Il se crée à l'instant _deux volontés_ bien
+distinctes, et les phénomènes sensitifs et locomotifs qui se passent
+dans la moitié antérieure n'ont rien de commun avec ceux de l'autre
+moitié.
+
+Le docteur Vernière a conservé pendant plus de deux mois une Sangsue
+soumise à cette opération. Rien n'était plus singulier, dit-il, que le
+conflit des deux volontés entre les deux _demi-Sangsues_, lorsque la
+ventouse de chacune se trouvait fixée aux parois du vase. On voyait
+s'engager une lutte dans laquelle chaque moitié se montrait tour à
+tour contractée ou tiraillée, suivant qu'elle était ou plus forte ou
+plus faible. Ce combat durait jusqu'à ce que l'une des deux, moins
+solidement attachée ou moins robuste, vînt à céder; alors la moitié
+victorieuse la traînait à sa suite. Mais, à son état de contraction et
+d'immobilité, il était aisé de voir que c'était à contre-cœur, s'il est
+permis de le dire, que la moitié vaincue se sentait forcée d'obéir à sa
+compagne.
+
+7º Si l'on coupe une Sangsue de manière à isoler plusieurs fragments,
+chacun vivra, même pendant un temps considérable.
+
+On a conservé des tronçons, sans nourriture, pendant quatre, six et
+onze mois. Carena et Rossi assurent en avoir gardé deux ans.
+
+Ces tronçons présentaient, du reste, des signes notables
+d'amaigrissement: ils ne mangeaient pas. Tout porte à croire que, si
+par un procédé quelconque on avait pu les nourrir, en introduisant, par
+exemple, de temps à autre, quelques gouttes de sang dans leur cavité
+digestive, leur vie se serait prolongée plus longtemps encore.
+
+Qui sait même si, dans ce cas, il n'y aurait pas reproduction des
+organes amputés?
+
+«La théorie, a dit un penseur profond, est le seul chemin qui conduise
+à Dieu, à travers la nature. Il ne suffit pas de voir la création,
+il faut voir derrière elle le Créateur. Linné, avant de commencer son
+immortel inventaire des trésors de notre globe, se demande quel est
+le but suprême de l'histoire naturelle, et se répond solennellement
+que c'est _la glorification du Créateur_. Cette belle pensée est aussi
+forte par sa droiture que par sa piété. Plus nous nous séparons des
+effets par la vertu du perfectionnement de la science, pour remonter
+vers les principes, plus nous nous rapprochons de la cause première,
+et plus sa gloire éclate et nous encourage. Il n'y a, en histoire
+naturelle, que les points de vue pris dans les lois générales qui
+aillent vers l'infini. Les quitte-t-on pour descendre vers les détails,
+ces détails ne trouvent plus d'appui que dans la réalité la plus
+vulgaire, et la science, humiliée, perd son auréole.» (J. Reynaud.)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXX
+
+LES CIRRIPÈDES.
+
+ «Les méthodes les plus parfaites sont des espèces de filets
+ scientifiques dont, malgré toutes nos précautions, il s'échappe
+ toujours quelque chose.»
+
+ (MONTBEILLARD.)
+
+
+I
+
+La mer est bien plus riche que les continents en productions
+singulières, disait Charles Bonnet. Que de bizarres animaux elle fait
+et défait à chaque instant!
+
+Parmi ses habitants les plus extraordinaires, il faut ranger les
+_Anatifes_.
+
+Ces animaux ont une physionomie _sui generis_. Ils sont enfermés dans
+une sorte de mitre calcaire comprimée, composée de cinq pièces, deux de
+chaque côté, et la cinquième sur le bord dorsal. Cette mitre est portée
+par un pédicule très-gros, qui la fixe à quelque corps solide; pédicule
+ridé transversalement, tubuleux, flexible, opaque et brunâtre vers le
+haut, demi-transparent et couleur de chair à sa partie inférieure.
+
+La fixation d'un animal est un indice d'infériorité organique: car la
+faculté de se mouvoir volontairement constitue un des grands attributs
+de la sensibilité. Dès qu'un être vivant est capable d'éprouver des
+sympathies et des antipathies, il faut nécessairement qu'il puisse
+se porter vers les objets qui lui conviennent et s'éloigner de ceux
+qui lui déplaisent. Un arbre, qui est insensible, ne se meut pas. Un
+oiseau, qui sent, est locomotile. Aussi, pour le dire en passant,
+l'invention des Hamadryades de la Fable était une combinaison tout à
+fait déraisonnable, nous allions dire absurde. La Providence ne pouvait
+pas créer des êtres animés sensibles comme des femmes et enracinés
+comme des arbres: c'eût été le comble de la barbarie (de Candolle).
+
+[Illustration: ANATIFES LISSES
+
+(_Anatifa lævis_ Lamarck).]
+
+D'après ce qui précède, il est permis de conclure que plus un animal
+est sensible, plus il est locomotile; ou bien, en retournant la
+proposition, moins il est locomotile, moins il est sensible, ou, ce qui
+revient au même, moins compliqué en organisation.
+
+Les Anatifes ne possèdent pas la faculté de se mouvoir. On pourrait
+donc décider à priori que ce sont des animaux à structure dégradée.
+Cependant, parmi les Invertébrés fixés, on les regarde comme les plus
+élevés par la structure.
+
+Les Anatifes forment une classe désignée sous les noms de _Cirripèdes_
+ou _Cirropodes_, comme on voudra.
+
+Les naturalistes ont été longtemps en désaccord sur les affinités
+naturelles de cette classe. Les uns la mettaient parmi les Mollusques,
+les autres parmi les Articulés. On la place aujourd'hui avec ces
+derniers, et l'on regarde les Cirripèdes comme intermédiaires entre
+les Crustacés et les Annélides, ou comme des Crustacés dégradés et
+sédentaires. (Thompson, Burmeister.)
+
+La Nature s'est toujours jouée et se jouera toujours de nos
+classifications!
+
+Le pédicule des Cirripèdes peut cependant se mouvoir dans un certain
+rayon, et porter l'animal en haut, en bas, à droite et à gauche. Ces
+mouvements sont lents, imparfaits, mais très-certainement volontaires.
+
+Les Anatifes s'attachent aux rochers, aux troncs d'arbres baignés
+par la mer, aux débris des navires naufragés. On les rencontre assez
+souvent sur les fragments de bois à moitié pourris, apportés par les
+marées.
+
+Les pièces calcaires qui protégent les organes s'écartent de temps à
+autre, et l'Anatife fait sortir des bras ou pieds, appelés _cirres_;
+d'où les noms de _Cirripèdes_ et de _Cirropodes_. Ces bras sont
+ordinairement au nombre de douze et disposés longitudinalement sur deux
+rangs, six de chaque côté. Ils sont formés de petites articulations
+garnies de cils, et semblent plumeux. Dans l'état de repos, ils
+s'enroulent comme de jeunes feuilles de Fougère ou comme la crosse d'un
+évêque. Quand l'animal veut s'en servir, il les déploie et les allonge.
+
+
+II
+
+Le nom d'_Anatife_ vient de _Anas_ (canard), et _fero_ (je porte, je
+produis), parce que l'on a cru pendant longtemps, sur les côtes de
+l'Écosse, que cette curieuse bête était une sorte d'_œuf pédiculé_, qui
+donnait, au bout d'un certain temps, un oiseau palmipède, de la famille
+des Canards! Des pêcheurs ont même assuré avoir entendu les cris confus
+du jeune poussin encore enfermé dans la mitre testacée. D'autres ont
+raconté avec détail comment l'oiseau prenait naissance. Il montre
+d'abord les pattes, puis le corps, et puis le bec; il éclôt à reculons
+et tout nu. Il tombe dans la mer, où il revêt bientôt son plumage, et
+devient alors, ou une _Bernache_, ou une _Macreuse_.....
+
+Quelle est la source de cette croyance populaire? On suppose qu'elle
+vient de la grossière ressemblance qui existe entre les cirres
+d'apparence plumeuse de l'Anatife et les ailes d'un oiseau!
+
+
+III
+
+Les Cirripèdes se nourrissent de bestioles microscopiques. Ils
+les attirent et les saisissent par un mécanisme très-simple et
+très-élégant. Les cirres, placés vers l'orifice de la coquille, sont
+presque toujours en action; ils sortent et rentrent alternativement,
+et battent l'eau avec rapidité et symétrie. Lorsque ces organes sont
+tout à fait étendus, leurs tiges flexibles et plumeuses constituent
+douze jolis appareils collecteurs, qui attirent, balayent, rassemblent
+et poussent dans la bouche les animalcules et les autres parcelles
+nutritives qui sont à leur portée.
+
+La bouche de l'Anatife est placée, non pas à l'entrée de la coquille,
+comme les bras, mais dans le fond. Elle présente deux mâchoires
+latérales.
+
+
+IV
+
+Nos pauvres Cirripèdes, fixés par un pédicule, sans tête et sans
+jambes, semblent, au premier abord, bien déshérités par la Providence.
+Mais, quand on les examine de près et avec un peu d'attention, on y
+découvre des instincts qui surprennent, des actes qui confondent et des
+combinaisons merveilleuses qui redoublent nos sentiments d'admiration
+pour la puissance créatrice.
+
+Comme les Anatifes ne changent pas de place, il ne devait pas y avoir,
+chez eux, de mâles et de femelles séparés. Car, s'il y en avait eu,
+comment ces malheureuses bêtes auraient-elles pu aller les unes vers
+les autres, se poursuivre, s'atteindre et se choisir? L'amour suppose
+toujours le mouvement. Voyez comme, aux époques fortunées, tous les
+animaux de la Nature, dans l'eau comme dans l'air, deviennent agités et
+remuants!
+
+On comprend pourquoi, chez nos immobiles Cirripèdes, les deux sexes
+se trouvent associés dans le même individu, comme ils le sont dans la
+plupart des fleurs, dans une Rose, par exemple.
+
+Autre merveille! Les nouveau-nés ne ressemblent en aucune manière à
+leurs parents. Au sortir de l'œuf, _ils n'ont pas de pédicule et nagent
+librement_. Ils se meuvent même avec beaucoup d'activité. Et, comme
+pour se transporter d'un endroit dans un autre, il faut pouvoir se
+diriger, la Nature leur a octroyé, avec des nageoires très-mobiles, un
+œil très-gros, placé au milieu du front.
+
+[Illustration: CIRRIPÈDE JEUNE ET LIBRE
+
+(_Larve du Chthamalus stellatus_ Darwin).]
+
+Ces nageoires et cet œil n'existent plus chez l'adulte. La locomotion
+et la vision devenaient inutiles dans un animal adhérent.
+
+[Illustration: CIRRIPÈDE ADULTE ET ADHÉRENT
+
+(_Balanus tintinnabulum_ Darwin).]
+
+Voilà donc une bête dont la larve est, à certains égards, _plus
+compliquée en organisation que l'animal PARFAIT!_
+
+Si les pauvres Anatifes, esclaves de leur pédicule, avaient des
+yeux, ils verraient leurs jeunes larves nager autour d'eux, bondir
+et folâtrer..... Que penseraient-ils de cette émancipation si
+extraordinaire et si complète? Probablement ce que pense une Poule
+éplorée, enchaînée au rivage, quand sa couvée de Canards se précipite
+dans une pièce d'eau? Heureusement, les Anatifes ne jouissent pas du
+sens de la vue..... Mais leurs petits, qui ont un œil, que pensent-ils,
+les vagabonds! de l'immobilité de leur maman?
+
+Un phénomène analogue se rencontre chez d'autres Invertébrés, par
+exemple chez plusieurs animalcules infusoires. M. Ehrenberg a trouvé,
+dans les jeunes _Eudorines_, un œil rouge qui manque chez la mère. Les
+petits sont ici plus clairvoyants que les parents!
+
+Dans la société des hommes, la loi commune protége toujours les
+mineurs, c'est-à-dire les plus faibles et les moins expérimentés. Dans
+l'économie de la Nature, la sagesse infinie défend les larves encore
+plus efficacement. Elle leur donne les moyens de résister elles-mêmes
+à tous les agents de destruction, animés ou inanimés, dont elles
+sont entourées. Dans son immense bonté, la Providence est pleine de
+tendresse et de sollicitude pour ses moindres enfants.
+
+Plusieurs savants zoologistes, partant de l'idée que l'Homme
+représente l'organisme le plus parfait de la Nature, ont considéré les
+animaux comme des embryons plus ou moins avancés, arrêtés dans leur
+développement, et jetés avant terme dans ce monde. Suivant eux, la
+limite d'évolution pour une espèce n'est que le premier, le second,
+le troisième degré pour une autre espèce....., et l'animal le plus
+compliqué a passé, pour arriver à la combinaison de ses organes, par
+une série de variations fœtales qui correspondent aux états définitifs
+de plusieurs autres animaux moins heureusement organisés.
+
+Cette théorie est séduisante, au premier abord. Mais l'exemple des
+larves qui ont des nageoires et des yeux et qui les perdent en devenant
+adultes, démontre que, dans la formation des organismes, il y a autre
+chose que des développements successifs arrêtés à différents degrés.
+
+On peut ajouter que les diverses parties qui entrent dans la
+composition d'un animal donné ne présentent pas, généralement, entre
+elles, une complication correspondante. Tel organisme qui se trouve
+au-dessus d'un autre par son appareil respiratoire, est quelquefois
+au-dessous par son appareil locomoteur; tandis que tel autre, qui
+ressemble à ce dernier par ces deux ordres d'organes, peut en
+différer essentiellement par son système nerveux ou par son système
+digestif..... On rencontre d'ailleurs, dans des espèces plus ou moins
+simples, des instruments qui n'existent pas même à l'état de rudiment,
+dans des espèces plus ou moins compliquées!.....
+
+L'harmonie générale des animaux obéit à des lois plus nombreuses et
+plus difficiles à formuler que celles qui président à l'embryogénie de
+tel ou tel individu.....
+
+Tout ce qui précède fait voir que la théorie ancienne, reproduite
+de nos jours, d'une série linéaire continue des êtres organisés, ou
+d'une _chaîne animale_, est une hypothèse inadmissible. La Nature a
+lié les organismes par un réseau plutôt que par une chaîne. Une carte
+géographique suffirait à peine pour indiquer les rapports multipliés
+qui unissent, soit les familles entre elles, soit les genres dans une
+même famille, soit les espèces dans un même genre.
+
+Mais ne nous perdons pas dans des divagations étrangères au sujet de
+nos études, et hâtons-nous de revenir aux Anatifes.
+
+Les larves _cyclopes_ de nos animaux ont un corps à peu près
+triangulaire, couvert d'un large bouclier. Elles présentent en avant
+deux petites cornes divergentes, et en arrière une queue double. Elles
+possèdent, sur les côtés, six nageoires inégales: les deux antérieures
+très-grandes et très-simples, les quatre autres très-courtes et
+bifides. Ces larves grossissent lentement. A une époque déterminée,
+elles perdent non-seulement leurs nageoires et leur œil, mais encore
+leurs antennes et leur queue..... Elles se transforment en Anatifes;
+elles sont alors fixées, pédiculées et mitrées. C'est une autre
+organisation.
+
+«Chaque animal a ses beautés naturelles. Plus l'Homme les considère,
+plus elles excitent son admiration, et plus elles le portent à
+glorifier l'Auteur de la nature.» (Saint Augustin.)
+
+
+V
+
+Les autres Cirripèdes diffèrent plus ou moins des Anatifes. La plupart
+n'ont pas de pédicules. La mitre, ou le corps qui la représente, est
+adhérente sans intermédiaire; quelquefois elle s'enfonce profondément
+dans le tissu.
+
+Le nombre de pièces qui composent la coquille peut être au-dessus ou
+au-dessous de cinq.
+
+Les _Glands de mer_, ou _Balanes_, ont un tube calcaire court, à
+plusieurs pans, dont l'ouverture est fermée plus ou moins par deux ou
+quatre battants mobiles.
+
+Ces animaux s'attachent à la carapace des Tortues de mer, ou se
+greffent à la peau des Cétacés. Ils varient suivant les monstres
+marins sur lesquels ils sont placés. Chaque espèce de Baleine a ses
+parasites propres, lesquels sont tantôt des _Coronules_, tantôt des
+_Tubicinelles_.
+
+Les Coronules forment des taches circulaires, hexagonales, qui maculent
+le dos de ces gigantesques animaux.
+
+[Illustration: CORONULE DE LA BALEINE
+
+(_Coronula diadema_ Lamarck).]
+
+Sur un petit lambeau de 40 centimètres de long et de 10 de large,
+détaché de la lèvre d'une Baleine, conservé dans le musée de l'École
+supérieure de pharmacie de Paris, nous avons compté quarante-cinq
+Coronules, la plupart adultes, symétriquement arrangées comme les
+pierres d'un pavé.
+
+[Illustration: TUBICINELLE DE LA BALEINE
+
+(_Tubicinella Balænarum_ Lamarck).]
+
+Les Tubicinelles sont moins déprimées et plus étroites que les
+Coronules: elles pénètrent à un décimètre et plus dans l'épaisseur de
+la peau; elles vivent dans le lard. Vous figurez-vous exactement ce que
+doit être une habitation, une prison, toute une existence dans le lard
+d'une Baleine?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXI
+
+LES ROTIFÈRES.
+
+ «Et quand leurs _roues_ marchoient, ils marchoient; et quand elles
+ s'arrêtoient, ils s'arrêtoient: car l'esprit de ces animaux étoit
+ dans leurs _roues_.»
+
+ (ÉZÉCHIEL.)
+
+
+I
+
+Les _Rotifères_, ou _Porte-roues_, ainsi nommés parce qu'ils semblent
+avoir deux roues au devant de la bouche, sont des animalcules
+aquatiques, diaphanes, jaunâtres ou rosés, considérés d'abord comme des
+Infusoires, et plus tard comme des Annelés.
+
+[Illustration: FURCULAIRES.]
+
+On les a comparés aux Crustacés microscopiques.
+
+Ces animaux ont le corps oblong ou ovoïde, contractile, protégé par un
+petit fourreau solide et transparent.
+
+Dans les espèces dites _univalves_, ce fourreau est d'une seule pièce.
+C'est une sorte de bouclier, de verre mince, qui couvre seulement
+le dessus de l'animal, ou bien une manière de capsule qui enveloppe
+tout son corps. Cette singulière carapace est ovalaire, fusiforme,
+cylindrique ou quadrangulaire, quelquefois dentée en avant, d'autres
+fois bilobée en arrière.
+
+[Illustration: BRACHIONS.]
+
+Dans les espèces dites _bivalves_, la tunique est de deux pièces,
+jointes ensemble dans toute la longueur du dos. C'est un paletot-sac
+qui se ferme par derrière ou par dessus.
+
+L'organe singulier, plus ou moins dilaté, _rotiforme_ (adjectif
+peut-être trop savant!), qui caractérise surtout nos animalcules,
+paraît toujours bordé de cils. Il offre souvent une échancrure
+dans sa partie moyenne, laquelle lui donne la figure d'un 8 couché
+horizontalement. On croit alors voir deux roues indépendantes,
+accolées (Dutrochet). Comme les cils des bords sont vibratiles, et
+qu'ils décrivent avec une rapidité extrême des cercles dans la même
+direction, les expansions qui les portent prennent l'apparence de deux
+roues d'engrenage tournant en sens contraire, de dehors en dedans
+(Dujardin). Dutrochet supposait mal à propos l'existence d'une bordure
+membraneuse, plissée régulièrement, comme une collerette, et agitée
+d'un mouvement ondulatoire continu.
+
+Les cils vibratiles précipitent vers la bouche les corpuscules tenus
+en suspension dans l'eau; ils mettent le Rotifère en rapport constant
+avec l'air dissous dans le liquide, et contribuent en même temps à sa
+progression.
+
+La puissance créatrice sait tirer le plus grand parti possible de ses
+moindres combinaisons. Elle fait souvent beaucoup avec très-peu. Elle
+remplit trois ou quatre fonctions avec un cil!
+
+Plusieurs Rotifères sont sans queue (_Anurées_). Certains en ont une
+toute petite, d'autres une longue; et celle-ci est tantôt simple
+(_Siliquelles_), tantôt bifurquée (_Furculaires_), quelquefois à trois
+branches et à trois pointes (_Ézéchiélines_). Dans les _Ptérodines_,
+cet organe se termine par une fossette en forme de ventouse. Lorsqu'on
+voit ces animaux pour la première fois, on croit aborder le domaine du
+fantastique.
+
+Quand les Rotifères nagent, la queue leur sert de gouvernail. En même
+temps les lobes ciliés paraissent se mouvoir comme les roues d'un
+bateau à vapeur.
+
+Plusieurs de ces petites créatures portent sur le front une sorte
+de prolongement en forme de corne ou de trompe, dont on ignore la
+fonction. Est-ce une arme offensive ou défensive?
+
+La bouche est très-ample et très-contractile. Elle a la forme d'un
+entonnoir ou d'une cloche. Elle offre deux mâchoires latérales; ce sont
+de simples tiges cornées et coudées, terminées par une ou plusieurs
+dents; ou bien des arcs tendus, dans lesquels les dents sont disposées
+comme le seraient des flèches prêtes à partir. (Ehrenberg.)
+
+Leur système digestif est assez compliqué. On y trouve un estomac
+très-long ou très-large, garni souvent d'appendices latéraux, et un
+gros intestin dilaté en forme de vessie.....
+
+Les Rotifères ont un cœur toujours en action. On le voit, à travers la
+carapace, se contracter et se dilater alternativement. Son existence
+est liée avec une circulation évidente, et, à ce point de vue, les
+Rotifères sont plus favorisés que les Insectes.
+
+Les anciens naturalistes croyaient que les animaux étaient d'autant
+plus simples en organisation, qu'ils étaient plus petits. Le microscope
+a singulièrement modifié leur opinion à cet égard.
+
+Nos animalcules porte-roues n'offrent généralement qu'un seul œil
+arrondi et mobile, rouge ou rougeâtre, situé au milieu du front
+(_Brachions_). Un petit nombre d'espèces, mieux douées, en possèdent
+deux, trois et même quatre. D'autres n'en ont pas (_Lapadelles_).
+
+Ce qui est digne de remarque, c'est que cet organe est quelquefois
+placé sur la nuque et même sur le dos (Ehrenberg, Nitzsch); de manière
+que l'animal voit plutôt au-dessus de lui ou en arrière de lui qu'au
+devant de lui. Pourquoi cette organisation?
+
+M. Ehrenberg assure avoir constaté dans certaines espèces la présence
+d'un système nerveux. Un système nerveux dans des _bestiolettes_ qu'un
+grain de sable peut couvrir!
+
+Les Rotifères sont ovipares. Ils portent leurs œufs suspendus à
+l'origine de la queue, comme la plupart des Crustacés.
+
+
+II
+
+Spallanzani a donné beaucoup d'importance aux Porte-roues. Il a
+découvert que ces animaux peuvent être desséchés, aplatis, collés à une
+feuille de papier; rester ainsi, pendant un an ou deux, immobiles et
+dans un état complet de léthargie ou de mort apparente, et puis revenir
+à la vie. Il suffit de les mouiller pour les _ressusciter!_
+
+Au contact de l'eau, la petite carcasse se gonfle, remue la queue,
+tord le ventre, se décolle, agite les cils de sa roue, et se met à
+nager!..... Heureux Rotifère!
+
+Blainville et Bory de Saint-Vincent ont refusé de croire à l'admirable
+faculté dont il s'agit. On a protesté, de tous côtés, contre le
+scepticisme de nos deux savants naturalistes. L'exactitude du sévère
+Spallanzani pouvait-elle être en défaut? M. Schultze a publié des
+expériences décisives qui ont confirmé les résultats obtenus par
+l'illustre physiologiste italien. Il est bien démontré aujourd'hui
+que cette merveilleuse propriété existe. Mais, pour réussir dans les
+opérations d'engourdissement et de réveil, il faut dessécher les
+petites bêtes graduellement, bien graduellement; ne pas trop les
+comprimer; ne pas les exposer à une température trop élevée, surtout
+pendant qu'elles sont encore humides; ne pas les garder trop longtemps
+endormies, et les ranimer avec lenteur et précaution. M. Doyère a fait
+connaître les conditions de ce remarquable _désengourdissement_.
+
+C'est sur le _Rotifère commun_[166] qu'on observe le curieux,
+l'incompréhensible phénomène dont nous venons de parler. Cet animalcule
+habite dans l'eau douce, ou, pour mieux dire, au milieu de la mousse
+humide, sur les murs et sur les toits. Il est long de trois quarts de
+millimètre; il a des roues sept ou huit fois plus petites que son corps.
+
+ [166] _Rotifer redivivus_ Cuvier.
+
+Les Rotifères de la mer périssent sans retour par la dessiccation.
+Pourquoi la vie est-elle moins tenace dans l'eau salée que dans l'eau
+douce?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXII
+
+LES CRUSTACÉS.
+
+ _C'est li Loups famillieux qui tout tue et dévore;
+ Quanque tient devant eulx tout mort, riens n'assavore._
+
+ (GIRART DE ROSSILLON, 1316.)
+
+
+Les Crustacés sont les Insectes de la mer; mais ils ont plus de taille,
+plus de force et plus de voracité que les Insectes ordinaires. Au lieu
+d'une tunique coriace, ils sont revêtus d'une armure calcaire plus ou
+moins épaisse et plus ou moins dure, souvent hérissée de poils roides,
+de tubercules épineux, même de pointes acérées.
+
+Partout où dans l'Insecte nous trouvons la corne, dans le Crustacé nous
+rencontrons la pierre. C'est à peu près la même construction, seulement
+le Constructeur a changé ses matériaux.
+
+Les Crustacés ont presque tous d'énormes pinces crochues et dentelées,
+dont ils se servent comme de puissantes tenailles ou comme d'engins de
+guerre redoutables. On les a comparés à ces lourds chevaliers du moyen
+âge, audacieux et cruels, bardés d'acier de pied en cap. Visière et
+corselet, brassards et cuissards, rien n'y manque.....
+
+[Illustration: CRABE EN PLEINE MUE.]
+
+Ces chevaliers marins vivent sur la plage, au milieu des rochers, à une
+faible distance du rivage; ou bien au sein de la mer, à des profondeurs
+considérables. Quelques-uns se cachent dans le sable; d'autres se
+tapissent sous les pierres. Certains, comme le _Crabe commun_ ou _Crabe
+enragé_[167], aiment l'air du rivage presque autant que l'eau salée, et
+se tiennent presque toujours sur le bord humide des falaises.
+
+ [167] _Carcinus mænas_ Leach.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIII.
+ P. Lackerbauer pinxt. Digeon fac-simile. sc.
+
+ CRUSTACÉS
+
+ 1 Crevette. (_Palemon serratus. Leach._)
+ 2 Crabe tourteau. (_Platycarcinus pagurus. M. Edwards._)
+ 3 Araignée de mer longue patte. (_Leptopus longipes._)
+ 4 Homard commun. (_Homarus vulgaris. M. Edwards._)
+
+ _Imp. Lamoureux r. Lacépède. 38. Paris._]
+
+La solidité de leur carapace calcaire l'empêche de s'étendre; ils ne
+peuvent grandir qu'à condition de muer. A une époque déterminée, la
+Nature dépouille le guerrier de sa cuirasse. La bête mue; la croûte
+calcaire tombe, et laisse à découvert une tunique mince, pâle et
+délicate. Dans cet état, le Crustacé ne mérite plus son nom. Sa peau
+est devenue presque aussi vulnérable que celle d'un Mollusque. Mais il
+a l'instinct de sa faiblesse: il se retire prudemment à l'écart; il se
+cache honteusement dans quelque trou obscur, jusqu'à ce qu'une autre
+vestiture résistante, appropriée à sa nouvelle taille, lui ait rendu,
+et son armure de combat, et sa dignité de Crustacé. Malheur à lui si,
+pendant sa période de faiblesse, il est rencontré par un de ses anciens
+opprimés. Il est à sa merci, et paye alors chèrement, comme on dit, ses
+cruautés d'autrefois.
+
+[Illustration: SQUILLE MANTE
+
+(_Squilla mantis_ Rondelet).]
+
+Les Crustacés n'ont pas, comme les animaux supérieurs, une _colonne
+vertébrale_, c'est-à-dire un axe calcaire intérieur, à la fois dur
+et mobile, portant des appendices de même nature, avec lesquels il
+forme une charpente solide ou _squelette_. Mais ils possèdent, ainsi
+qu'on vient de le voir, une enveloppe pierreuse. L'élément osseux ne
+s'est point condensé dans le corps, il s'est accumulé à la périphérie.
+Leur peau tient donc la place du squelette. Geoffroy Saint-Hilaire
+disait que les Crustacés vivent, non pas en dehors de leur colonne
+osseuse, comme les Mammifères, mais en dedans, comme les Mollusques, et
+qu'ils sont _logés dans leurs vertèbres_. Il existe donc des animaux
+à squelette intérieur, à _véritable squelette_, et des animaux à
+squelette tégumentaire ou _dermato-squelette_.
+
+Les Crustacés ont une armure sombre, bronzée ou gris de fer, comme les
+métaux forgés pour les combats. Quelques-uns sont rouges ou rougeâtres,
+comme le sang de leurs victimes; quelques autres, d'un jaune terreux ou
+d'un bleu livide, comme la chair qui se corrompt.
+
+Leur croûte calcaire est épaisse et résistante, surtout dans la région
+dorsale. Leurs membres ont aussi une dureté très-remarquable.
+
+Cependant, chez les petites espèces, on observe souvent un test
+fort mince et d'une transparence cristalline, qui permet de suivre
+au travers les actes de leur digestion et les mouvements de leur
+circulation.
+
+Plusieurs Crustacés tout à fait microscopiques contribuent parfois à
+colorer les eaux de la mer en rouge pourpre ou violacé. Telles sont la
+_Grimotée d'Urville_[168] et la _Grimotée sociale_[169].....
+
+ [168] _Grimotea Durvillei_ Milne Edwards.
+
+ [169] _Grimotea gregaria_ Leach.
+
+Chez les _Araignées de mer_, où le cou n'existe pas, la tête est fondue
+dans la poitrine (_céphalothorax_), mais le ventre reste distinct.
+Le milieu du corps présente un resserrement, une taille quelquefois
+étroite et gracieuse. Chez les Crustacés, il n'y a plus ni cou ni
+taille. La tête, la poitrine et le ventre ne forment plus qu'une seule
+masse, souvent courte, trapue, athlétique et difficile à entamer.
+
+Plusieurs de ces animaux possèdent une queue puissante, composée d'un
+certain nombre de palettes ciliées, avec laquelle ils battent l'eau
+à reculons, et dont ils se servent habilement pour étourdir leurs
+ennemis. N'oublions pas de dire que la partie appelée _queue_, par les
+gens du monde, est la _queue plus le ventre_[170].
+
+ [170] Ce qu'on mange dans une _Écrevisse_ n'est pas sa queue, mais
+ son _dos_, ou, si l'on veut, son _râble_.
+
+En leur qualité d'animaux aquatiques, les Crustacés respirent par des
+_branchies_. Chez les grosses espèces, ces branchies sont des lamelles
+ou des filaments dont les supports sont parcourus par deux canaux:
+l'un qui amène le sang dans l'économie; l'autre qui le dirige vers
+le cœur. Ces organes sont enfermés dans le corps. Chez les petites
+espèces, les branchies paraissent souvent extérieures et pendent dans
+l'eau comme des franges. Quelquefois ces mêmes organes servent en même
+temps à respirer et à nager. Ce sont des _branchies-pattes_ ou des
+_nageoires-branchies_. D'autres fois l'animal ne possède pas d'appareil
+spécial pour la respiration.
+
+[Illustration: ARAIGNÉE DE MER
+
+(_Pisa tetraodon_ Leach).]
+
+Presque tous les Crustacés sont robustes, hardis et destructeurs. Ils
+forment dans la mer une horde de brigands nocturnes, ou de maraudeurs
+impitoyables, qui ne reculent devant aucun guet-apens. Ils se battent
+à outrance, non-seulement avec leurs ennemis, mais souvent entre
+eux, pour une proie ou pour une femelle, quelquefois uniquement pour
+le plaisir de se battre. Les misérables! Ils luttent audacieusement
+avec leurs pinces vigoureuses. D'ordinaire la carapace résiste aux
+coups les plus terribles; mais les pattes, la queue, et surtout les
+antennes, subissent les plus affreuses mutilations. Heureusement, fort
+heureusement pour les vaincus, que les membres emportés _repoussent_
+après quelques semaines de repos! C'est pour cela qu'on rencontre
+maintes fois des Crustacés avec des serres de grosseur très-inégale;
+la plus petite est celle qui renaît pour remplacer une perte éprouvée
+dans un combat. La Nature n'a pas voulu que les Crustacés restassent
+longtemps invalides. Ils reviennent bientôt sur le champ de bataille,
+tout à fait remis de leurs blessures. On a vu des _Homards_[171] qui,
+dans une rencontre malheureuse, avaient perdu une jambe malade et
+débile, reparaître au bout de quelques mois avec une jambe complète,
+vigoureuse et d'un excellent service.
+
+ [171] _Homarus vulgaris_ Milne Edwards (voy. planche XXIII, fig. 4).
+
+O Nature! comme tu remplis notre âme d'étonnement et de respect!
+
+Dans les ports d'Espagne, quand on a pris une espèce de Crabe appelée
+_Boccace_ (singulier nom pour un Crustacé!), on se contente de lui
+couper les grosses pinces, regardées comme un excellent manger. On
+jette ensuite dans la mer le pauvre animal mutilé, pour le repêcher
+plus tard, quand il aura _refait_ des pinces toutes neuves.
+
+Les Crustacés sont carnivores. Ils mangent avec avidité les autres
+animaux, soit vivants, soit morts, soit frais, soit corrompus. Peu
+leur importent la qualité et l'état de la victime!
+
+Il est amusant de voir l'adresse et la gravité avec lesquelles le Crabe
+commun, lorsqu'il s'est emparé d'une malheureuse Moule, tient une valve
+soulevée avec une pince et détache l'animal avec l'autre, rapidement
+et proprement, portant chaque morceau à la bouche, comme on le fait
+avec la main, jusqu'à ce que la coquille soit entièrement vidée! (Rymer
+Jones.)
+
+Ce Crustacé ne mord pas directement sur sa proie comme l'Écrevisse. Il
+est aussi goulu, mais mieux appris.
+
+M. Charles Lespés a surpris, sur la plage de Royan, une troupe de
+Crabes au moment de leur repas. Ce jour-là ils dînaient en commun,
+_et Dieu sait la joie_, comme dit le bon la Fontaine. Ils étaient en
+rang, tous tournés du même côté, et presque debout sur leurs huit
+pattes. Ils saisissaient à terre de petits objets et les portaient à
+la bouche prestement et régulièrement. Chaque main avait son tour.
+Quand la droite arrivait à l'orifice buccal, la gauche prenait à terre;
+quand celle-ci à son tour donnait l'aliment, la première ramassait.
+Il n'y avait pas de temps perdu. Figurez-vous une troupe de zouaves
+disciplinés, mangeant avec ordre à la gamelle. Ce Crustacé, vous le
+voyez, a le bonheur d'être ambidextre.
+
+Les _Corophies à longues cornes_[172], si remarquables par la gracilité
+de leur corps, savent très-bien couper le byssus des Moules, pour faire
+tomber ces bivalves dans la vase et les avoir à leur portée.
+
+ [172] _Corophium longicorne_ Latreille.
+
+Est-il vrai que d'autres Crustacés, grands mangeurs d'Huîtres, ont
+assez de ruse ou d'instinct (comme on voudra) pour attaquer ces
+Mollusques sans s'exposer au danger de leurs battants? Quand le
+bivalve entr'ouvre sa coquille, espèce de trappe vivante, pour jouir
+d'un rayon de soleil ou pour prendre son repas, le malin Crustacé y
+glisse au plus vite une petite pierre. Cela fait, il dévore à son aise
+le pauvre coquillage, qui ne peut plus se barricader[173].
+
+ [173] L'oiseau appelé _Huîtrier_ (_Hæmatopus ostralegus_ Linné)
+ procède ainsi sur nos plages. Mais il possède un bec comprimé, en
+ forme de couteau, merveilleusement disposé pour s'introduire dans
+ la maison du bivalve.
+
+[Illustration: COROPHIE A LONGUES CORNES
+
+(_Corophium longicorne_ Latreille).]
+
+Les Corophies, dont il vient d'être question, sont extrêmement
+nombreuses sur les bords de l'Océan, surtout à la fin de l'été et
+dans l'automne. Elles font la guerre, sans relâche, aux Vers marins.
+On les voit par myriades s'agiter en tous sens, battre la vase avec
+leurs longues antennes et la pétrir pour y trouver quelque proie.
+Rencontrent-elles une Néréide ou une Arénicole, souvent cent fois plus
+grosse que leur corps, elles se réunissent en troupe pour l'attaquer et
+pour la dévorer.
+
+Les Corophies rendent cependant d'immenses services aux éducateurs
+de Moules des environs de la Rochelle. Pendant l'hiver, la vase des
+bouchots où l'on élève ces bivalves est délayée et très-inégalement
+amoncelée. Lorsque la saison devient chaude, les parties les plus
+élevées s'égouttent, se durcissent et rendent la récolte des
+Mollusques tout à fait impraticable. Il faudrait niveler ces plaines
+de vase en partie desséchée et en partie demi-liquide, ce qui serait
+très-difficile et très-coûteux. Eh bien! les Corophies, toutes seules,
+se chargent de ce soin. Elles démolissent et aplanissent plusieurs
+lieues carrées couvertes de rugosités et de sillons. Elles délayent la
+vase, qui est emportée hors des bouchots à chaque marée, et la surface
+de la vasière se trouve aussi unie et aussi praticable qu'à la fin de
+l'automne précédent. Il faudrait des milliers d'hommes et peut-être
+tout le cours de l'été pour obtenir ce résultat, exécuté en quelques
+semaines par un chétif animal.
+
+Nous avons dit que les Crustacés ne se respectaient guère entre eux.
+Souvent, dans une même espèce, les gros dévorent les petits. _Rara
+concordia fratrum!_
+
+Un jour, M. Rymer Jones avait introduit dans un aquarium six _Crabes
+tourteaux_[174] de différentes tailles. Un d'eux s'aventura vers
+le milieu du réservoir, et fut bientôt accosté par un autre un peu
+plus gros, qui, le prenant avec ses pinces _comme il aurait pris un
+biscuit_, se mit à briser sa carapace et à se frayer un chemin jusqu'à
+sa chair. Il y enfonça ses doigts crochus avec aisance et volupté,
+paraissant s'inquiéter fort peu des yeux affamés et jaloux d'un autre
+compagnon, plus fort et tout aussi cruel, qui s'avançait vers lui,
+contemplant avec délices ce spectacle abominable. Mais, comme l'a
+dit Horace (et il n'a pas été le premier à le dire), _personne n'est
+heureux de tout point dans ce bas monde_[175]. Notre féroce Tourteau
+continuait paisiblement son repas, lorsque le voisin le saisit
+exactement comme il avait saisi son frère, le brise et le déchire avec
+le même sans-façon, pénétrant jusqu'au milieu de ses entrailles avec la
+même sauvagerie..... Et pendant ce temps, la victime, chose singulière!
+ne se dérangea pas un seul instant; elle continua de dépecer et de
+manger le premier Crabe, jusqu'à ce qu'elle fût elle-même entièrement
+déchirée par son bourreau, présentant un exemple remarquable
+d'insensibilité, pendant qu'on lui infligeait cruellement la loi du
+talion!
+
+ [174] _Platycarcinus pagurus_ Milne Edwards (voy. planche XXIII,
+ fig. 2).
+
+ [175] Nihil est ab omni parte beatum. (HORACE.)
+
+Manger les autres et être mangé soi-même, est une des grandes lois de
+la Nature!
+
+«Toutes les espèces de la mer, dit Buffon, sont presque également
+voraces; elles vivent sur elles-mêmes ou sur les autres, et
+s'entre-dévorent perpétuellement sans jamais se détruire, parce que
+la fécondité y est aussi grande que la déprédation, et que presque
+toute la nourriture, toute la consommation tourne au profit de la
+reproduction.»
+
+Le lendemain matin de ce tragique spectacle, il ne restait en vie que
+deux des six Tourteaux du jour précédent, les plus gros et les plus
+robustes; chacun, blotti dans un angle de l'aquarium, regardait son
+rival avec une mine concentrée, malicieuse et défiante. M. Rymer Jones
+ne voulut pas troubler cette _féroce méditation_[176].
+
+ [176] Multa tamen lætus tristia pontus habet. (OVIDE.)
+
+Dans une autre circonstance, quatre petits Crabes communs se trouvaient
+dans un même réservoir. Un d'eux devint aussitôt la proie d'un de ses
+frères affamés. Peu d'instants après, un second fut saisi par les
+pinces du plus gros. On l'en arracha très-difficilement: l'infortuné y
+laissa plusieurs de ses membres. On le transporta, par pitié, dans un
+autre aquarium. A peine en sûreté, il se mit à manger quelques morceaux
+de Moule avec autant de plaisir et de sang-froid que s'il ne lui était
+rien arrivé; et cependant il avait subi une effroyable mutilation,
+puisque, de ses dix pattes, il en avait perdu sept! Il ne lui restait
+que les deux pinces et la patte droite de derrière. Eheu!.....
+
+Quatre-vingt-quatorze jours après ce _désagrément_, le Crabe changea de
+carapace, et alors les dix pattes se _trouvèrent au complet_. Toutefois
+nous devons avouer que les sept nouvelles étaient plus petites que les
+précédentes, quoique du reste aussi parfaites. (Dalyell.)
+
+L'animal resta probablement un peu boiteux tout le temps de sa
+convalescence!.....
+
+Quoique essentiellement carnassiers, les Crustacés mangent quelquefois
+des végétaux marins, surtout dans les temps de famine. Plusieurs
+néanmoins semblent préférer les fruits aux matières animales. Tel est
+le Crabe, si commun dans les îles de la Polynésie, qui se nourrit
+presque exclusivement de noix de coco. Ce Crabe a des pinces épaisses
+et fortes; les autres pattes sont relativement étroites et faibles. Au
+premier abord, il semble impossible qu'il puisse entamer une grosse
+noix de coco, entourée d'une couche épaisse de filasse et protégée
+par un noyau très-dur. Mais M. Liesk l'a vu très-souvent faire cette
+opération. Le Crabe commence par arracher le tissu fibre par fibre à
+l'extrémité où se trouvent les fossettes du fruit. (Il ne se trompe
+jamais d'extrémité.) Quand cela est fini, il frappe avec ses grosses
+pinces sur l'une de ces dernières, jusqu'à ce qu'il ait fait une
+ouverture. Puis, à l'aide de ses pinces étroites, et tournant sur
+lui-même, il extrait la substance blanche de la noix. Cette adroite
+manœuvre est un exemple bien curieux de l'instinct des Crustacés.
+
+Les Crustacés ont des yeux de deux sortes, des yeux simples et des
+yeux composés: les premiers, sessiles et immobiles, peu saillants et
+très-bombés; les seconds, portés par une courte tige calcaire et formés
+d'une quantité considérable de petits yeux symétriquement agglomérés.
+La réunion de toutes les cornées microscopiques d'un œil composé
+ressemble à une calotte chagrinée ou taillée à facettes. On dit que
+dans un œil de Homard se trouvent 2500 petits yeux[177].
+
+ [177] Ce nombre est sans doute considérable, mais il l'est bien
+ davantage dans certains Insectes. On a compté 4000 petits yeux dans
+ la _Mouche domestique_, 7000 dans le _Taon_ du Bœuf, 8000 dans le
+ _Hanneton_, 11 300 dans le _Cossus gâte-bois_, 25 000 dans une
+ _Mordelle_, et 34 650 dans un _Papillon_. (Blanchard.)
+
+Les yeux simples sont myopes; les yeux composés sont presbytes. Ainsi
+un Homard peut voir de près ou de loin, _ad libitum_, bien entendu sans
+avoir recours à nos instruments d'optique!
+
+Les Crustacés paraissent jouir d'un odorat subtil: ils arrivent de
+très-loin vers une proie. Si l'on met un petit Poisson mort sous une
+pierre, on verra bientôt cette dernière entourée d'une multitude
+d'affamés. On sait avec quelle rapidité affluent vers un morceau de
+viande, même fraîche, les Écrevisses qui peuplent nos ruisseaux. Si,
+comme le pensent beaucoup de naturalistes, l'organe de l'odorat réside
+dans les antennes, la longueur souvent excessive de ces organes chez
+les Crustacés expliquerait très-bien le développement de ce sens.
+
+Beaucoup de Crustacés ne savent pas nager; ils marchent plus ou moins
+rapidement au fond de l'eau ou hors de l'eau. Il y en a qui courent
+obliquement, et qui se servent de leurs pattes aussi habilement dans
+le recul que dans la progression. On dit que le _Cavalier_[178] des
+côtes de Syrie doit son nom à la rapidité avec laquelle il parcourt de
+grandes distances. Est-il vrai qu'il va plus vite qu'un cheval?
+
+ [178] _Ocypode cursor_ Fabricius.
+
+Les Crustacés qui nagent s'élancent par bonds et par saccades, ou bien
+glissent mollement et régulièrement, soutenus et poussés par deux
+rangées de rames parallèles qui se meuvent avec régularité, comme les
+rames des galères.
+
+La _Porcellane large pince_[179] est un mauvais nageur. Elle se
+contente d'agiter son abdomen, lequel l'aide à descendre obliquement
+et à reculons jusqu'au fond de l'eau. Elle se fixe sous la première
+pierre venue et s'y tient blottie pendant des mois entiers. Ses longues
+antennes, sans cesse en mouvement, l'avertissent de la nature des
+objets qui s'approchent. Ses pattes-mâchoires sont alternativement et
+sans relâche projetées en avant et ramenées ensuite vers la bouche.
+Ces pattes ressemblent à des faucilles. Elles sont formées de cinq
+articulations bordées intérieurement de soies courbes parallèles,
+lesquelles, à chaque déploiement de pattes, s'étalent comme les
+branches d'un éventail, et se rapprochent quand le membre se replie.
+Examinée au microscope, chaque soie paraît garnie elle-même d'un rang
+de poils plus courts, implantés perpendiculairement à sa longueur. Dans
+le mouvement de rétraction, les poils de chaque soie, s'entrecroisant
+avec ceux qui garnissent les soies latérales, forment un véritable
+treillis qui doit enfermer et entraîner les animalcules flottants
+à leur portée; tandis que, au déploiement, les soies s'écartent et
+laissent s'échapper tout ce que rejette le Crustacé, lequel peut ainsi
+se procurer sa nourriture sans changer de place. (Gosse.)
+
+ [179] _Porcellana platycheles_ Latreille.
+
+Les _Chevrettes_ ou _Crevettes_[180] offrent, à l'extrémité de la
+première paire de pattes, un appendice semblable à un râteau, composé
+de poils très-courts placés sur le membre à peu près à angle droit.
+L'animal emploie ce râteau à rassembler les plus petites épluchures,
+qu'une paire de secondes pattes porte délicatement à sa bouche. Après
+quoi le râteau devient une brosse dont la Chevrette se sert pour le
+nettoyage des fausses pattes de son ventre et des lobes de sa queue.
+Quand il travaille à sa toilette, notre petit Crustacé prend une
+position grotesque. Son corps s'élève sur les quatre dernières paires
+de membres; le ventre et la queue se recourbent en avant, de manière
+que la partie postérieure de la Chevrette se trouve rapprochée des
+organes du brossage. (Rymer Jones.)
+
+ [180] On désigne sous ces noms deux Crustacés, le _Palæmon
+ serratus_ de Leach (voy. planche XXIII, fig. 1) et le _Crangon
+ vulgaris_ de Fabricius.
+
+[Illustration: CRANGON COMMUN
+
+(_Crangon vulgaris_ Fabricius).]
+
+Les Crustacés ont les sexes séparés. Les mâles ressemblent plus ou
+moins aux femelles. Cependant, chez certaines espèces parasites
+des Poissons, on rencontre, entre les deux sexes, des différences
+très-notables, non-seulement dans la forme, mais surtout dans la
+taille. Le mâle est cinquante fois, cent fois, _même mille fois_ plus
+petit que sa femelle! Évidemment, dans ce ménage, c'est l'époux qui
+doit être dirigé et maîtrisé par l'épouse! Cette dernière loge presque
+toujours son mari... dans une ride de son dos!
+
+Les fausses pattes des Crustacés sont employées par les femelles à
+soutenir les œufs qu'elles transportent avec elles.
+
+On a compté dans une Chevrette 6807 œufs, et dans un Crabe 21 699. Dans
+d'autres espèces, on en a trouvé 25 000, 30 000 et jusqu'à 100 000.
+Trois ou quatre de ces derniers Crustacés seraient suffisants pour
+engendrer en six mois une famille égale en nombre à la population du
+Portugal!
+
+Les œufs des Crustacés sont petits, globuleux ou ovoïdes, jaunâtres ou
+rougeâtres. Ceux des Chevrettes paraissent d'un roux brun; ceux des
+Langoustes, d'un jaune d'or.
+
+Les œufs de quelques espèces se conservent desséchés pendant un grand
+nombre d'années, et ne se développent que lorsque les circonstances
+favorables se présentent.
+
+Quand les œufs sont près d'éclore, ils sont plus gros et plus
+transparents. A travers leur mince enveloppe, on distingue parfaitement
+les yeux de l'embryon. Celui-ci ne communique pas avec le jaune par le
+ventre, comme l'embryon de la Poule, mais _par le dos_ (Hérold), comme
+celui du Ver à soie.
+
+[Illustration: ZOÉ
+
+(_Larve du Crabe commun_).]
+
+Les petits ne ressemblent pas beaucoup aux parents. Ils ont souvent
+un aspect assez étrange, à tel point que les naturalistes les avaient
+d'abord pris pour des animaux particuliers, et en avaient fait un genre
+distinct, sous le nom de _Zoé_ (Thompson). Tous sont plus ou moins
+arrondis, avec une longue pointe dirigée en avant, arquée comme le
+bec d'un Ibis, et une autre partant de la nuque, proéminente comme
+une épine de Groseillier; un ventre singulièrement grêle, une queue
+fourchue plus ou moins ramifiée, et de longues pattes articulées,
+pourvues chacune d'un long appendice dont l'extrémité digitée est
+garnie de cils vibratiles propres à la natation. Ces larves ne
+possèdent pas de pinces; elles nagent avec une très-grande rapidité. On
+sait que l'animal adulte n'est pas organisé pour la natation. «Rien, en
+un mot, dit M. de Quatrefages, ne rappelle, chez eux, ce Crabe à corps
+aplati, verdâtre, qui fuit sans trop de hâte devant le promeneur, et
+semble, dans sa marche oblique et saccadée, lui adresser le geste bien
+connu des gamins de Paris!»
+
+A chaque pas, dans l'étude de la Nature, _on est terrassé de surprise_,
+comme dit M. Michelet.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+LES HOMARDS, LES LANGOUSTES, LES CHEVRETTES.
+
+ Géants et nains parmi les Écrevisses.
+
+
+Sur les côtes de l'Océan et de la Méditerranée, certains Crustacés sont
+l'objet d'une industrie et d'un commerce assez importants. Nous voulons
+parler des _Homards_, des _Langoustes_ et des _Chevrettes_.
+
+Les Homards et les Langoustes peuvent être regardés comme les chefs de
+file ou les grands seigneurs de la gent crustacée: ce sont d'énormes
+Écrevisses marines. Les premiers ont des pinces très-grandes et le dos
+lisse; les secondes, des pinces petites et le dos épineux.
+
+Tibère César fit déchirer le visage d'un pauvre pêcheur avec la
+cuirasse raboteuse d'une Langouste.
+
+La saison des amours commence en septembre pour les Langoustes, et en
+octobre pour les Homards. (Vous représentez-vous un Homard amoureux?)
+Elle se prolonge jusqu'au mois de janvier. C'est M. Coste qui nous le
+dit. Par conséquent, les Langoustes sont plus longtemps amoureuses que
+les Homards!... Heureuses Langoustes!
+
+Les femelles des deux espèces pondent des œufs en nombre
+très-considérable. Les Langoustes sont beaucoup plus fécondes que les
+Homards (cela devait être!). Les Homards produisent 20 000 œufs; les
+Langoustes en donnent 100 000 et 120 000. (Gerbe.)
+
+[Illustration: LANGOUSTE GRAINÉE.]
+
+Ces œufs sont réunis en paquets et appliqués contre la face ventrale de
+la queue. Ils sont englués, collés et retenus par une humeur visqueuse
+particulière.
+
+Les femelles chargées d'œufs sont dites _grainées_.
+
+Suivant qu'elles fléchissent ou qu'elles redressent la queue, elles
+peuvent tenir leur _portée_ dans l'obscurité ou la présenter à la
+lumière. Tantôt elles laissent leurs œufs immobiles ou simplement
+immergés; tantôt elles leur font subir des lavages successifs, en
+agitant doucement les fausses pattes qui les protégent à droite et à
+gauche. (Coste.)
+
+L'évolution des germes dure six mois. Au moment de l'éclosion, les
+femelles _couveuses_ étendent la queue. Elles impriment aux œufs de
+légères oscillations, pour semer les larves prêtes à déchirer leur
+coque, et se délivrent en un ou deux jours de leur portée entière.
+(Coste.)
+
+Aussitôt nés, les jeunes Crustacés s'éloignent de leur mère, et
+montent à la surface de l'eau, pour gagner la haute mer. Ils nagent
+en tourbillonnant. Mais cette vie pélagienne n'est pas de longue
+durée; ils la quittent à la quatrième mue, qui survient le trentième
+ou le quarantième jour, et leur fait perdre les organes transitoires
+qui servaient à la natation. Alors, ne pouvant plus se soutenir à la
+surface de la mer, ils tombent au fond, pour y séjourner désormais,
+et, à partir de ce moment, la marche devient leur mode habituel de
+locomotion. (Coste.)
+
+Voilà donc des animaux qui courent ou nagent (ce qui revient au même)
+avant de savoir marcher! L'observation donne souvent les démentis les
+plus formels aux généralisations les plus accréditées.
+
+A mesure qu'ils grandissent, les jeunes Crustacés se rapprochent des
+rivages qu'ils avaient momentanément abandonnés. Ils reviennent vers
+les lieux habités par leurs parents.
+
+Les formes des larves diffèrent tellement de celles des adultes, qu'il
+serait bien difficile, si l'on n'avait assisté à leur éclosion, de
+les rapporter à l'espèce dont elles proviennent. C'est à tel point,
+que les naturalistes avaient considéré les embryons des Langoustes
+comme des animaux parfaits, et en avaient constitué un genre distinct,
+sous le nom de _Phyllosome_, jusqu'au moment où M. Gerbe est venu les
+éclairer[181].
+
+ [181] Ceci nous rappelle que Linné a décrit comme une Cochenille
+ (_Coccus aquaticus_) la capsule ovigère... d'une espèce de Sangsue
+ (_Nephelis octoculata_ Savigny). Ce grand homme connut plus tard la
+ vérité, et s'empressa de confesser loyalement sa méprise. «_J'ai
+ vu_, dit-il, _et j'ai été stupéfait_» (_Vidi et obstupui_).
+
+[Illustrations: Vue en dessous. Vue en dessus.
+
+LARVES DE LANGOUSTE (PHYLLOSOMES).
+
+(D'après les dessins inédits communiqués par M. Gerbe.)]
+
+Les embryons des Homards et des Langoustes portent aux pieds des
+panaches caducs, sortes de rames vibratiles à l'aide desquelles ils se
+tiennent en suspension permanente et se meuvent avec facilité, jusqu'au
+moment de la quatrième mue.
+
+Les Homards n'atteignent la taille adulte et ne sont aptes à se
+reproduire qu'à la fin de leur cinquième année.
+
+D'après les observations de M. Coste, chaque jeune animal perd et
+refait sa carapace huit à dix fois la première année, de cinq à sept la
+seconde, trois ou quatre fois la troisième année, et deux ou trois la
+quatrième. D'où il résulte que les plus petits Homards servis sur nos
+tables ont changé en moyenne _vingt et une fois_ de vêtement calcaire,
+et en sont à leur vingt-deuxième habit!
+
+[Illustration: JEUNES HOMARDS 1/6.
+
+(Troisième mue.)]
+
+La taille réglementaire d'un Homard a été fixée à 20 centimètres. Tout
+individu plus court, vendu au marché, est un Homard de contrebande.
+
+Les habitants de Blainville vont s'établir tous les ans à Chausey, pour
+la pêche des Homards.
+
+On prend ces Crustacés avec des espèces de paniers en forme de cônes
+tronqués, dont le sommet offre une ouverture disposée de telle sorte
+que l'animal, une fois entré, ne peut plus sortir. Que de traquenards
+dans l'industrie!
+
+Le nombre de Homards que chaque famille de pêcheur capture dans une
+saison peut être évalué à mille ou douze cents. Chausey expédie donc
+annuellement de huit à neuf mille de ces Crustacés, dont le produit,
+payé à Coutances, est de 10 000 à 12 000 francs. Chaque maître pêcheur
+retire à peine 1300 à 1400 francs de cette campagne, qui dure près de
+neuf mois. (Quatrefages.)
+
+En Norvége, on prend beaucoup de Homards. On les expédie en Angleterre,
+à bord de navires dont la cale est divisée en grands compartiments qui
+communiquent avec la mer. Chaque compartiment peut contenir sept à huit
+mille individus[182].
+
+ [182] L'Angleterre en reçoit annuellement pour une somme de 500 000
+ francs. On en a vu arriver jusqu'à 30 000 par jour.
+
+[Illustration: ENGINS DE PÊCHE.]
+
+On peut garder les Homards pendant quelque temps, avec la plus grande
+facilité. Jadis on les enfermait dans de grandes caisses de bois
+percées de trous. Aujourd'hui, on les met dans de véritables bassins.
+M. Richard Scowell possède à Hamble, près de Southampton, un réservoir
+de briques revêtues d'une couche de ciment, dont l'eau se renouvelle au
+moyen d'écluses et de conduites, et dans lequel 50 000 Homards peuvent
+tenir à l'aise et vivre en bonne santé pendant cinq à six semaines.
+
+Quand les réservoirs sont bien installés, il suffit de quelques mètres
+cubes d'eau pour conserver un grand nombre de Crustacés. Dans les
+viviers-parcs de Concarneau, creusés dans le roc de la falaise, et
+recevant, avec les marées, l'eau fraîche de la pleine mer, nous avons
+vu plus de 12 000 Langoustes, sans compter un nombre considérable de
+Homards, entassés dans un espace de moins de 400 mètres carrés. Par les
+fortes chaleurs du mois d'août, ces animaux se portaient bien et la
+mortalité était insignifiante. De temps en temps on leur distribuait
+les poissons de rebut que laissaient à bon compte les pêcheurs de
+Sardine de la localité.
+
+Pour empêcher ces animaux de s'entre-détruire, on paralyse les
+mouvements de leurs pinces au moyen d'une cheville de bois enfoncée
+dans une de leurs articulations.
+
+Les Langoustes sont les Homards de la Méditerranée; elles passent pour
+un manger plus délicat et moins indigeste.
+
+Elles sont abondantes, surtout dans le détroit de Bonifacio.
+
+Les Chevrettes sont très-recherchées dans certaines villes. On en fait
+une assez grande consommation à Paris.
+
+Ces jolis petits Crustacés ressemblent assez aux Écrevisses. Si, comme
+ces dernières, ils avaient de fortes pinces, ce seraient des miniatures
+d'Écrevisses.
+
+La pêche des Chevrettes est très-simple. Il suffit d'entrer dans l'eau
+jusqu'au-dessus du genou, muni d'un filet appelé _truble_ ou _havenau_,
+en forme de grande poche, dont le bord est tendu par un demi-cercle
+de bois et une corde qui fait le diamètre. Un bâton est attaché par
+l'un de ses bouts au milieu de la corde. Le milieu du demi-cercle y
+est aussi fixé solidement, et le pêcheur s'en sert pour ratisser les
+herbiers avec la corde tendue, en tenant l'autre bout du manche appuyé
+contre la poitrine[183].
+
+ [183] Voyez la planche XXIV.
+
+On ne peut exploiter de cette manière que des côtes très-basses, en
+suivant le mouvement des eaux et par un temps très-calme. Pour rendre
+la pêche plus fructueuse et mettre à contribution une plus grande
+étendue de mer, deux pêcheurs prennent un bateau, et disposent trois ou
+quatre filets de manière qu'ils parcourent le fond comme des trubles de
+grande dimension. En les jetant et en les retirant de temps en temps,
+ils font une ample récolte de nos petits Crustacés.
+
+Mais, en général, ce genre de pêche est confié aux femmes et aux
+enfants.
+
+A Chausey, la récolte des Chevrettes est abandonnée aux femmes, qui,
+au nombre de dix environ, se livrent à cette modeste industrie.
+Armées de leurs _bouquetouts_, elles parcourent les anfractuosités de
+l'archipel, fouillent sous les roches et dans les mares, et peuvent,
+avec de l'activité, en recueillir deux kilogrammes par jour. Mais
+cette pêche n'est possible que lorsque les marées sont assez fortes.
+Le produit total de la campagne ne peut guère être évalué au delà de
+200 à 300 kilogrammes par personne. C'est donc environ 2500 kilogrammes
+de Chevrettes que l'on retire tous les ans de Chausey, et dont la plus
+grande partie s'envoie à Paris. Ce petit commerce rapporte environ 800
+francs par personne, à peu près 8000 francs en tout. (Quatrefages.)
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIV.
+
+ PÊCHE DE LA CHEVRETTE A MARÉE BASSE.
+ Dessin de Riou, d'après la photographie du commandant
+ L. Hautefeuille.]
+
+Pendant l'hiver, les Chevrettes se retirent dans de plus grands fonds,
+où il n'est plus possible de les atteindre avec les havenaux. On se
+sert alors de casiers de filets, de forme assez semblable à ceux qu'on
+emploie pour la pêche du Homard. Dans ces derniers temps, le commandant
+L. Hautefeuille a eu l'heureuse idée de remplacer les filets que l'on
+devait changer tous les mois, par de la toile métallique galvanisée,
+dont la durée est de deux à trois ans. Cet excellent engin est déjà
+très-répandu.
+
+
+Les Chevrettes se conservent parfaitement, dans des parcs d'une
+contenance restreinte, pourvu que l'eau de mer soit suffisamment
+renouvelée. Elles y grossissent même, si on leur donne une nourriture
+appropriée. L'expérience en a été faite dans les viviers de Concarneau,
+sur plus de 1500 kilogrammes, représentant une valeur de près de 3000
+francs.
+
+A la Rochelle, on a des bassins particuliers pour faire reproduire les
+Chevrettes.
+
+Les Chevrettes rougissent par la cuisson, mais ne prennent jamais une
+teinte aussi foncée que les Homards et les Langoustes. Elles sont
+plutôt d'un rose très-vif que d'un rouge très-brillant. Une variété
+pêchée dans la Garonne, au-dessus du bec d'Ambez, ne rougit pas; elle
+blanchit au contraire, si elle a toujours vécu dans l'eau douce. Mais,
+après avoir passé quelques jours dans l'eau salée, l'anomalie commence
+à disparaître.
+
+Les autres Crustacés sont loin d'être recherchés comme les Homards, les
+Langoustes et les Chevrettes.
+
+Cependant, à Venise, on vend, dit-on, chaque année, pour près de
+500 000 francs de Crabes ordinaires. Ce chiffre nous paraît bien élevé:
+à un centime la pièce, il représenterait cinquante millions d'individus.
+
+Dans d'autres pays, on mange les _Tourteaux_[184], les _Étrilles_[185],
+les _Squinado_[186], les _Salicoques_[187], les _Caramotes_[188], les
+_Nika_[189]....
+
+ [184] _Platycarcinus pagurus_ Linné.
+
+ [185] _Portunus puber_ Fabricius.
+
+ [186] _Maia squinado_ Lamarck.
+
+ [187] _Palæmon squilla_ Leach.
+
+ [188] _Pæneus caramote_ Latreille.
+
+ [189] _Nika edulis_ Risso.
+
+L'utilité alimentaire des Crustacés et des autres habitants de la mer
+est reconnue par tout le monde. Aussi nous comprenons parfaitement
+(et nous approuvons même) la classification peu savante, mais
+essentiellement pratique, proposée par le comte Marsigli, pour les
+animaux de la Méditerranée: _Animaux que l'on mange_; _Animaux que l'on
+ne mange pas_[190].
+
+ [190] Le nombre des Homards et des Crabes consommés à Londres est
+ évalué à deux millions et demi. On porte au même chiffre ceux qu'on
+ mange dans le reste de l'Angleterre. Somme totale, cinq millions!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+LE BERNARD L'ERMITE.
+
+ Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu.
+
+ (BOILEAU.)
+
+
+I
+
+Le _Bernard l'ermite_, ou _Soldat_, est un Crustacé très-bizarre et
+très-curieux, qui vit sur les bords de la mer. Il mérite bien un
+chapitre spécial.
+
+Il diffère des Crustacés proprement dits en ce que, au lieu d'avoir le
+corps protégé par une armure calcaire plus ou moins épaisse et plus
+ou moins solide, il n'offre de cuirasse qu'en avant, c'est-à-dire
+à la tête et à la poitrine; tout le reste n'est revêtu que d'une
+peau molle et peu résistante. La partie vulnérable du Bernard est un
+morceau friand pour ses voraces compatriotes. Mais notre malin Crustacé
+connaît parfaitement la misérable faiblesse de son train postérieur.
+La prudence lui fait chercher quelque coquille vide, d'une taille en
+rapport avec la sienne. Quand il n'en trouve pas, il attaque un testacé
+vivant, le tue sans pitié, le mange sans remords, et s'empare de son
+logement, sans autre forme de procès. Une fois maître de la coquille,
+il s'y introduit à reculons; il s'y installe et s'y retranche comme
+dans un petit fort.
+
+[Illustration: BERNARD L'ERMITE
+
+(_Pagurus Bernhardus_ Fabr.)]
+
+Aux heures des repas (et à celles des amours), le Bernard montre la
+tête et les pattes, surtout les grosses pinces. Il agite au-devant
+de lui ses deux cornes, qui sont _longuettes et menues_, suivant
+les expressions d'Ambroise Paré. Quand il marche, il accroche avec
+ses tenailles les corps qui l'avoisinent, et entraîne avec lui son
+habitation, comme l'Escargot la sienne. Mais les parties de son corps
+mal défendues restent toujours enfermées et protégées.
+
+Voyez, à la marée basse, les Bernards disséminés sur les grèves
+rocailleuses. On croit apercevoir un grand nombre de coquillages
+de diverses grandeurs, qui se meuvent dans toutes les directions,
+avec des allures différentes de celles qui appartiennent à leur race
+essentiellement lente et mesurée. Si on les touche, ils s'arrêtent
+brusquement. On découvre bientôt que chaque maisonnette sert de
+résidence non pas à un Mollusque, mais à un Crustacé.
+
+Le Bernard vit seul dans sa petite citadelle, comme un cénobite dans
+sa cellule ou une sentinelle dans sa guérite. Il serait bien difficile
+qu'il en fût autrement. C'est pourquoi on l'a surnommé l'_ermite_ ou le
+_soldat_.
+
+Quand notre Crustacé grossit et que son habitation d'emprunt devient
+gênante, il se met en quête d'un autre coquillage un peu plus grand et
+mieux approprié à sa taille, et il change de maison.
+
+Le Bernard profite souvent, avons-nous dit, des coquilles vides
+abandonnées. Quand la marée se retire, il n'en manque pas. Il faut
+le voir, alors, chercher, tourner, retourner, et surtout essayer son
+nouveau domicile. Il fait glisser lestement son abdomen, qui est
+gros et contourné, tantôt dans une coquille, tantôt dans une autre,
+regardant avec méfiance autour de lui, et revenant bien vite à son
+ancien logis, si le nouveau ne lui paraît pas confortable. Il en essaye
+souvent un grand nombre, comme on essaye des vêtements neufs, avant
+d'en avoir rencontré un qui lui convienne.
+
+Dans ses déménagements successifs, le petit sybarite, tout en se
+donnant un ermitage de plus en plus spacieux, ne manque pas de suivre
+son goût et son caprice, dans la couleur et dans l'architecture de sa
+nouvelle habitation.
+
+ L'ennui naquit un jour de l'uniformité!
+
+Le rusé compère choisit une maisonnette tantôt grise ou jaune, tantôt
+rouge ou brune, globuleuse ou cylindrique, en forme de tourelle ou
+de tonneau, souvent armée de dentelures, de créneaux, de lames
+tranchantes ou de prolongements pointus.
+
+Cependant notre Diogène Crustacé préfère les coquilles en spirale un
+peu allongée: par exemple, les Cérites, les Buccins et les Rochers.....
+
+[Illustration: HABITATION D'UN BERNARD L'ERMITE[191].]
+
+Le Bernard est timide. Au moindre bruit, il se retire dans son gîte,
+et s'y tapit sans mouvement. Il rentre la plus petite de ses pinces et
+ferme la porte avec la plus grosse. Celle-ci offre souvent des poils,
+des tubercules ou des dents. Notre prudent cénobite se cramponne si
+fortement au fond de sa retraite, qu'on le mettrait en pièces plutôt
+que de l'en arracher. Sa queue est transformée en une sorte d'appareil
+d'adhérence (_haftorgan_) à l'aide duquel elle le fixe solidement à sa
+nouvelle habitation.
+
+ [191] Pêché à la drague par trente brasses de profondeur, au sud
+ des îles de Glenans.
+
+Ce Crustacé est robuste et vorace. Il mange avec délices les Poissons
+morts et les débris de Mollusques et de Vers. Il attaque aussi les
+animaux vivants.
+
+Quand on introduit un Bernard dans un aquarium, il l'a bientôt
+bouleversé et dévasté, avec ses courses désordonnées et avec sa
+rapacité insatiable.
+
+On réussit quelquefois à conserver en bonne harmonie plusieurs
+individus dans le même réservoir, mais cela tient plutôt à
+l'impossibilité où ils se trouvent de s'attaquer entre eux, étant
+bien barricadés et bien rusés, qu'à la douceur de leur caractère ou à
+l'amour de leur prochain.
+
+En effet, ces animaux sont très-querelleurs. Deux Bernards ne peuvent
+guère se rencontrer sans manifester des sentiments hostiles. Chacun
+étend ses longues pinces et semble tâter l'autre, comme font les
+Araignées quand elles cherchent à saisir une mouche du côté le plus
+vulnérable. En général, ils se contentent de ces preuves de hardiesse
+mutuelle, et chaque agresseur, trouvant l'ennemi parfaitement fortifié,
+s'empresse de battre prudemment en retraite. Souvent il y a une
+véritable passe d'armes: les bras s'écartent, les pinces s'ouvrent et
+s'agitent d'une manière menaçante; les deux adversaires se culbutent et
+roulent l'un sur l'autre, mais plus effrayés que meurtris[192].
+
+ [192] Voyez la planche XXV.
+
+M. Gosse a vu, une fois, la lutte se terminer par un dénoûment
+tragique. Un Bernard s'approcha d'un confrère agréablement logé dans
+une coquille plus grande que la sienne, le saisit par la tête avec
+ses puissantes tenailles, l'arracha de son asile avec la rapidité de
+l'éclair, et s'y logea non moins promptement, laissant le malheureux
+dépossédé se débattre sur le sable, dans les convulsions de l'agonie.
+
+Nos combats, dit Charles Bonnet, n'ont presque jamais lieu pour un
+objet aussi important! Il s'agissait d'une maison!
+
+
+II
+
+Une jolie espèce d'Anémone de mer, l'_Anémone parasite_, aime à vivre
+avec le Bernard. Il est des sympathies tout à fait inexplicables! Dans
+les aquariums, cette Anémone se fixe presque toujours sur la coquille
+qui sert de demeure au Crustacé, et l'on peut dire que là où s'établit
+le Bernard, s'établit aussi l'Anémone.
+
+Ces deux animaux vivent ensemble en parfaite intelligence. Les
+observations de M. Gosse nous ont appris qu'il y a entre eux une
+entente cordiale et réciprocité d'affection. Ce savant observateur
+vit un jour un Bernard qui venait de changer d'habitation, détacher
+délicatement de sa vieille demeure sa chère compagne l'Anémone, la
+transporter avec précaution et la placer confortablement sur la
+nouvelle coquille, et puis, avec ses larges pinces, donner à sa
+bien-aimée plusieurs _petites tapes_ pour qu'elle se fixât plus
+promptement.
+
+M. A. Lloyd a été témoin plusieurs fois du même phénomène, dans son
+établissement de Portland-road. Il a même vu un Crustacé renoncer à
+changer de domicile, parce qu'il n'avait pu décider son Anémone, qui
+était souffrante, à déménager avec lui.
+
+Une autre espèce de Bernard a pour compagne l'_Anémone manteau_. On
+assure que lorsque le Crabe vient à mourir, son amie inconsolable ne
+tarde pas à succomber.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXV.
+
+ COMBATS DE BERNARDS L'ERMITE.
+ Dessinés d'après nature (aquarium de Concarneau).]
+
+On connaît aussi une Annélide, la _Néréide à deux lignes_, qui
+forme avec notre Crustacé une association encore plus intime. Elle
+s'introduit dans la coquille même qu'il habite et partage son logis.
+Les pêcheurs de Weymouth, qui connaissent cette particularité, ne
+manquent pas de briser cette coquille pour en retirer le Ver marin,
+dont ils font un excellent appât.
+
+
+III
+
+Nous avons rencontré un Bernard, qui probablement n'avait pas trouvé de
+coquille à sa convenance, blotti dans une vieille Éponge.
+
+Nous en avons découvert un autre installé dans un morceau de pierre
+ponce.
+
+Au Jardin zoologique d'acclimatation, il existait, en juillet 1861,
+un Bernard qui avait introduit son abdomen dans une Anémone de mer
+_vivante_. Il la traînait avec lui, bon gré mal gré, partout où il
+lui plaisait. L'Anémone, quand elle n'était pas trop secouée, étalait
+paisiblement les rayons de sa collerette, et semblait presque habituée
+à l'occupation de sa poche digestive. Cependant elle ne mangeait pas!
+Les déjections du Bernard lui servaient-elles d'aliment? Comment
+l'estomac de l'Anémone n'exerçait-il aucune action dissolvante sur la
+queue et sur le ventre du Bernard? Toujours des faits qui embarrassent
+la science!
+
+
+IV
+
+Un petit animal de la famille de notre Crustacé choisit une pierre
+plate et la couche sur son dos, comme un abri solide. Il la retient
+avec ses deux pattes de derrière.
+
+La _Dromie globuleuse_ se couvre et se protége avec une valve de
+coquille. Elle la porte sur elle comme un bouclier.
+
+M. Spencer Bate avait mis dans un verre quelques _Puces de mer_,
+avec une petite Ulve verte. Au bout d'une heure ou deux, il vit avec
+surprise que l'une de ces petites créatures avait enroulé autour d'elle
+la plante marine, et s'en était fait une sorte de tube protecteur, dans
+lequel elle vivait commodément et paisiblement, n'en sortant que la
+tête et les antennes. Lorsqu'on la tourmentait, elle se retirait bien
+vite au centre de sa maisonnette, s'y retournait, et sortait alors la
+tête par l'autre extrémité.
+
+L'_Amphithoé rougeâtre_[193] cherche sous les pierres, dans les
+crevasses des rochers ou entre les tiges des Fucus, des endroits bien
+abrités, et là elle se construit un _petit nid_, composé d'une matière
+soyeuse et de corpuscules étrangers étroitement unis et mastiqués.
+Examiné au microscope, ce nid présente une grande quantité de fils
+très-fins entrelacés et comme tissus d'une manière très-serrée. Çà et
+là on remarque quelques soies plus fortes, doubles, tordues en spirale.
+(Spencer Bate.)
+
+ [193] _Amphithoe rubricata_ Leach.
+
+
+V
+
+Le _Pinnothère_[194], joli Crustacé d'un rose vif, de la taille d'un
+pois, se fait le commensal de quelque grosse Huître. Il entre et vit
+dans la maison du bivalve exactement comme chez lui.
+
+ [194] _Pinnotheres veterum_ Bosc.
+
+Pline croyait que ce petit Crabe reconnaissait, en hôte généreux,
+l'hospitalité qu'on lui accorde (à la vérité un peu forcément).
+L'Huître, disait-il, est aveugle et pourrait être surprise par quelque
+méchant animal. Le Pinnothère, qui a des yeux très-gros et un esprit
+très-attentif, pince le manteau de sa patronne, toutes les fois qu'un
+danger la menace. Il oblige ainsi cette dernière à rapprocher ses deux
+battants et à fermer sa maison[195].
+
+ [195] Ostrea in conchis tuta fuêre suis. (OVIDE.)
+
+[Illustration: PINNOTHÈRE DES ANCIENS
+
+(_Pinnotheres veterum_ Bosc).]
+
+Plutarque apprécie différemment les services que le Pinnothère rend
+aux bivalves. Voici son opinion, exprimée par Montaigne: «Dans la
+coquille de la Nacre se trouve le Pinnothère, luy servant d'huissier
+et de portier, assis à l'ouverture de cette coquille qu'il tient
+continuellement entrebaillée, jusqu'à ce qu'il y voye entrer quelque
+petit poisson propre à leur prinse. Car, alors, il entre dans la
+Nacre, et luy va pinceant la chair vifve, et la contraint de fermer sa
+coquille. Lors, eulx deux, ensemble, mangent la proye enfermée dans
+leur fort.»
+
+Il est vraiment dommage que ces histoires, tant celle de Pline que
+celle de Plutarque, soient des histoires faites à plaisir. Il n'y a
+de vrai que la présence du Pinnothère dans les bivalves, présence
+déterminée par l'instinct de sa conservation.
+
+Ce petit Crustacé est timide et paresseux; pour se mettre en sûreté, il
+se loge dans les Huîtres, dans les Pinnes[196], dans les Moules et dans
+les Modioles.....
+
+ [196] Le nom de _Pinnothère_ ou _Pinnotère_ signifie littéralement
+ «pourvoyeur de la Pinne» (_venator Pinnæ_) ou «gardien de la Pinne»
+ (_custos Pinnæ_).
+
+Suivant M. W. Thompson, sur dix-huit Moules des côtes de l'Irlande,
+on a trouvé quatorze Pinnothères femelles. Il n'est pas rare de
+rencontrer, dans le même bivalve, deux femelles et même trois, un mâle
+et plusieurs petits. Le Pinnothère, comme on voit, n'est pas égoïste;
+quand il a découvert une belle et bonne Moule, il ne la prend pas pour
+lui seul, il s'y établit en famille.
+
+Il n'y a rien d'isolé dans la création. L'animal le plus humble a des
+rapports intimes, non-seulement avec la mer, avec les nuages, avec
+l'air, avec le soleil..... mais encore avec les plantes et avec les
+autres animaux. L'harmonie est la grande loi de la Nature. (Channing.)
+
+Mais qui peut se vanter, dans l'Océan, de n'avoir pas d'ennemi? Le
+pauvre Pinnothère, quand il change de coquille, s'il ne prend pas bien
+ses précautions, est bientôt appréhendé au corps par quelque Crustacé
+plus gros et plus robuste, qui le dépèce et le dévore en un clin
+d'œil.....
+
+
+VI
+
+Le Bernard et les Crustacés, qui ont besoin d'un abri, terminent nos
+études sur les Animaux sans vertèbres.
+
+Dans les chapitres suivants, nous traiterons des Vertébrés.
+
+Nous marchons du simple au composé.
+
+En zoologie, le mot _composé_ peut être pris dans trois sens
+différents. Il exprime d'abord la réunion en communauté d'un certain
+nombre d'individus élémentaires, plus ou moins distincts les uns des
+autres; secondement, la fusion plus ou moins complète de plusieurs
+organismes particuliers ou zoonites; troisièmement, la complication
+plus ou moins grande des individus isolés.
+
+Les Polypiers sont des réunions d'individus distincts.
+
+Les Crustacés sont des associations de zoonites adhérents.
+
+Les Poissons sont des individus isolés compliqués.
+
+Les Coraux ont une organisation _arborisée_. Leurs animalcules sont
+associés, comme les fleurs dans une plante.
+
+Les Anémones, les Étoiles, les Oursins....., possèdent une organisation
+_rayonnée_. Dans un grand nombre, cette structure est à peu près
+rigoureuse. Leurs parties répétées sont arrangées autour d'un point
+ou d'un axe commun, dont elles divergent presque géométriquement.
+Quelquefois l'ensemble présente en même temps comme une moitié droite
+et une moitié gauche (Dujardin). C'est un passage entre la symétrie
+_rayonnée_ et la symétrie _bilatérale_.
+
+Les Annélides, les Crustacés et les autres animaux dits _Annelés_,
+possèdent une organisation _unisériée_. Mais comme chaque zoonite se
+trouve composé de deux moitiés semblables latéralement accolées, il en
+résulte que l'ensemble est plutôt _bisérié_ qu'_unisérié_; en d'autres
+termes, que ces animaux ont à la fois, et la structure _sériée_, et la
+structure _bilatérale_.
+
+Enfin, les Vertébrés, qu'on a nommés aussi _unitaires_, ne présentent
+plus, dans leur organisme, ni disposition _rayonnée_, ni groupement
+sérié; mais ils offrent deux moitiés semblables: une à droite, l'autre
+à gauche. Leur symétrie est simplement _bilatérale_.
+
+L'arrangement _rayonné_ est celui des animaux les plus simples.
+L'arrangement _bilatéral_ est celui des animaux les plus parfaits.
+
+Dans le règne végétal, pour le dire en passant, les fleurs offrent
+aussi, dans la disposition de leurs parties similaires, tantôt le
+plan _rayonné_, tantôt le plan _bilatéral_. Il suffit, pour s'en
+convaincre, de jeter les yeux sur une _Renoncule_ ou sur un _Œillet_,
+et sur une _Linaire_ ou sur une _Sauge_. Les botanistes, nous en
+ignorons la raison, appellent _régulier_ ce premier mode d'arrangement,
+et _irrégulier_ le second. Dans leurs classifications, ils regardent
+les plantes à fleurs régulières comme plus parfaites que les plantes
+à fleurs irrégulières. On vient de voir que les fleurs dites
+_irrégulières_ ne diffèrent des autres que par une symétrie différente.
+Si les caractères avaient la même importance dans les deux règnes, les
+fleurs à symétrie _bilatérale_ seraient plus élevées en organisation
+que les fleurs à symétrie _rayonnée_.
+
+Les botanistes et les zoologistes devraient de temps en temps, sortir
+de leurs études exclusives, regarder un peu ce qui se fait de bon chez
+le voisin, et se mettre d'accord avec lui. La science y gagnerait.
+
+Lecteur, veuillez pardonner les considérations générales qui terminent
+ce chapitre. Nous venons d'aborder, sans nous en douter, un des sujets
+les plus importants de la zoologie. Ce n'était peut-être pas la place
+dans un livre qui n'est pas savant et dont l'auteur ne cherche pas à le
+paraître.....
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXV
+
+LES POISSONS.
+
+ Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux.
+
+ (RACINE.)
+
+
+I
+
+Les Poissons sont les habitants de l'eau par excellence. Ils naissent
+dans l'eau, vivent dans l'eau et meurent dans l'eau. Quand on les
+retire de ce milieu, ils succombent à une sorte d'asphyxie. Les
+Poissons sont les principaux hôtes de l'Océan, c'est-à-dire, les plus
+nombreux, les plus variés, les plus vifs et les plus brillants.....
+
+Dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous avons rappelé que les
+sept dixièmes de la surface de la terre sont baignés par les mers.
+On serait tenté de croire, disait un homme d'esprit, frappé de cette
+immense étendue d'eau, que _notre globe a été créé surtout pour les
+Poissons!_
+
+Les Poissons sont en quelque sorte le lien qui unit les Animaux
+vertébrés aux Animaux sans vertèbres. Ils ont une organisation plus
+compliquée que toutes les bêtes, petites ou grandes, dont nous avons
+parlé jusqu'à présent.
+
+Pline n'a signalé que 94 espèces de Poissons; Linné en a caractérisé
+tant bien que mal 478; les savants d'aujourd'hui en connaissent plus
+de 13 000, parmi lesquelles le dixième tout au plus appartient à l'eau
+douce.....
+
+Les Poissons ne sont pas dispersés çà et là au hasard. Au milieu des
+mers, comme sur la terre, la distribution des animaux est soumise à
+des lois. Poussée par son instinct, chaque race choisit les eaux les
+plus favorables à son organisation. Beaucoup de Poissons occupent
+des localités déterminées, et ne peuvent point impunément changer
+d'habitation. Les uns sont répandus dans de vastes espaces, les
+autres cantonnés, pour ainsi dire, dans des localités restreintes. Il
+y en a qui vivent tout à fait à la surface des eaux, par exemple le
+_Chauffe-soleil_[197] des Antilles. D'autres, au contraire, ne quittent
+pas les profondeurs. Au nombre de ces derniers, citons le _Chien de
+mer_, nommé _Hexanche_[198] à cause des six fentes respiratoires qu'il
+a sur les côtés; le _Malarmat cuirassé_[199], qui ne sort de ses abîmes
+qu'à l'époque de la ponte; le _Télescope_[200], si remarquable par
+la grosseur de ses yeux, et le _Grenadier_[201], si singulier par la
+carène de ses écailles. Ce dernier, suivant Risso, vit toute l'année à
+1 200 mètres de profondeur.
+
+ [197] _Glysiphodon saxatile_ Cuvier et Valenciennes.
+
+ [198] _Hexanchus griseus_ Rafinesque.
+
+ [199] _Peristedion cataphractes_ Lacépède.
+
+ [200] _Pomatomus telescopus_ Risso.
+
+ [201] _Macropus rupestris_ Bloch.
+
+Quelques espèces ne quittent que rarement la vase: par exemple, la
+_Clavelade_[202], la _Pastenague_[203] et la _Baudroie_[204].
+
+ [202] _Raja clavata_ Linné.
+
+ [203] _Raja pastinaca_ Linné.
+
+ [204] _Lophius piscatorius_ Linné, vulgairement _Grenouille_ ou
+ _Diable de mer_ (_Rana piscatrix_).
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVI.
+ P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc.
+
+ POISSONS VOLANTS, DORADES, ALBATROS.]
+
+Presque tous les Poissons marins réclament l'eau salée; c'est pourquoi
+ils se tiennent éloignés de l'embouchure des grands fleuves. Il en est,
+au contraire, qui cherchent de préférence les endroits où il se fait
+un mélange habituel d'eau douce et d'eau de mer. Le _Muge_[205], la
+_Daurade_[206], le _Flet_[207], offrent de remarquables exemples de cette
+nécessité d'un séjour dans un milieu saumâtre.
+
+ [205] _Mugil cephalus_ Linné, vulgairement _Mulet de mer_.
+
+ [206] _Chrysophrys aurata_ Cuvier.
+
+ [207] _Pleuronectes flesus_ Linné, vulgairement _Picaud_.
+
+Certains Poissons vivent à peu près isolés; d'autres se réunissent en
+troupes innombrables.
+
+Il y en a qui semblent obéir, chaque année, comme les Pigeons et les
+Grues, à un instinct d'émigration. Ils se rassemblent par millions, et
+forment dans la mer des colonnes épaisses et serrées, longues souvent
+de plusieurs lieues.
+
+
+II
+
+Les Poissons ont une forme allongée, amincie en avant et en arrière,
+renflée vers le centre, et plus ou moins comprimée. Ils sont
+admirablement taillés pour l'élément auquel ils appartiennent. Beaucoup
+ressemblent à des navettes glissantes ou à des fuseaux effilés.
+
+[Illustration: SCORPÈNE DE L'ILE DE FRANCE
+
+(_Scorpæna nesogallica_ Cuvier, Valenciennes).]
+
+Chez les animaux supérieurs, à organisme très-complexe, la Nature a
+fort peu modulé les nuances de leur structure intérieure. Il existe une
+parenté bien étroite entre tous les membres de la nombreuse classe des
+Poissons; leur anatomie varie à peine, quoique leur physionomie soit
+souvent très-différente!
+
+Que ces animaux habitent les profondeurs de la mer, les rochers du
+rivage ou l'embouchure des cours d'eau; qu'ils soient écailleux ou
+chagrinés, osseux ou cartilagineux, leur composition organique reste
+la même ou à peu près la même, dans ses éléments essentiels. Ils
+ont tous un fond constant, à travers des milliers de broderies. Ils
+sont semblables et néanmoins divers. Toujours l'unité et toujours le
+changement!
+
+[Illustration: LE MARTEAU MAILLET
+
+(_Zygæna tudes_ [_Cestracion_ Klein] Valenciennes).]
+
+Cependant, dans la classe des Poissons, comme dans les groupes les
+plus naturels, on rencontre quelques espèces de forme bizarre,
+exceptionnelle, et pour ainsi dire anomale. Celui-ci est ventru comme
+une outre, ou comprimé comme une lame; celui-là ressemble à un marteau.
+En voici un qui paraît plus haut que long, avec la bouche au milieu du
+ventre et des nageoires en croissant. En voilà un autre qui s'allonge
+en spatule, avec la tête à peine distincte de la queue, et des ouïes
+percées comme les trous d'un flageolet!...
+
+[Illustration: LE COFFRE TRIANGULAIRE
+
+(_Ostracion triqueter_ Linné).]
+
+Les Poissons sont couverts d'écailles minces, dures et serrées, nacrées
+ou colorées, aplaties, carénées ou ciselées, toujours disposées avec
+symétrie et le plus généralement comme les tuiles sur un toit. Ces
+écailles, quelquefois très-petites, semblent ne pas exister dans
+l'_Anguille_[208].
+
+ [208] _Muræna anguilla_ Linné.
+
+[Illustration: MONOCENTRE DU JAPON
+
+(_Monocentris japonicus_ Bloch, Schneider).]
+
+La peau des Poissons est toujours lubrifiée par un enduit visqueux.
+Leur tissu est pénétré d'une graisse huileuse qui l'empêche d'être
+altéré par l'eau salée.
+
+Ces animaux présentent les couleurs les plus brillantes et les costumes
+les plus élégants. Ils ne le cèdent en rien, pour la beauté de la
+parure, ni aux Papillons, ni aux Oiseaux, ni aux coquillages si variés
+de l'Océan.
+
+[Illustration: ROUGET
+
+(_Mullus barbatus_ Linné).]
+
+Les _Rougets_ sont vêtus de pourpre. La _Coquette_[209] est tachetée
+de vermillon et de violet. La _Jarretière_[210] ressemble à un serpent
+argenté, qui nage par ondulations, réfléchissant des teintes de rose et
+d'azur. Les _Zées_ sont décorés d'une riche et somptueuse broderie. Les
+_Scares_, les _Maquereaux_, les _Daurades_, étincellent de l'éclat de
+l'émeraude, du rubis, de la topaze et du saphir.....
+
+ [209] _Holacanthus tricolor_ Lacépède.
+
+ [210] _Lepidopus argyreus_ Cuvier.
+
+Toutes ces couleurs sont souvent distribuées en banderoles flexueuses
+ou en taches ocellées.
+
+La plupart des teintes, même les plus vives, paraissent extrêmement
+fugaces: elles s'affaiblissent quand l'animal devient malade ou vieux;
+elles se ternissent quand il n'est plus dans son élément; elles se
+transforment dans l'hiver; elles s'évanouissent au moment de la mort...
+Les Romains prenaient plaisir à contempler les changements de couleur
+qu'éprouve le Rouget pendant son agonie (Sénèque).
+
+On assure que certaines espèces phosphorescentes ont été vues
+distinctement à 7 mètres de profondeur, pendant une mer calme. (Borda.)
+
+Bennet a fait connaître un _Requin_ remarquable par la phosphorescence
+d'un vert brillant qui régnait sur toute la partie inférieure de son
+corps. Un individu porté dans une chambre la remplit de lumière. Le
+poisson avait un aspect horrible; sa lumière était permanente, mais
+elle ne paraissait augmenter ni par le mouvement, ni par le frottement.
+Quand le Requin mourut (ce qui arriva trois heures après sa sortie de
+l'eau), la lumière du ventre disparut la première, celle des autres
+parties s'éteignit graduellement; les mâchoires et les nageoires
+restèrent les dernières phosphorescentes. La seule partie de la surface
+inférieure du monstre qui ne brilla pas, fut la bande noire de la gorge.
+
+La petitesse des nageoires dans cette espèce est cause qu'elle ne nage
+pas facilement.
+
+Comme elle vit de rapine et qu'elle est nocturne, Bennet conjecture
+qu'avec sa phosphorescence elle fait venir sa proie, comme le pêcheur
+avec une torche attire le poisson.
+
+
+III
+
+Les Poissons se nourrissent de plantes marines succulentes, de vers, de
+coquillages et de petits crustacés. Certains mangent d'autres Poissons,
+et même se dévorent entre eux. Les gros engloutissent les petits, sans
+respecter leur propre espèce, ni même leur famille! En général, ces
+animaux sont très-voraces; ils avalent les morceaux sans les mâcher, le
+plus souvent même sans les couper.
+
+[Illustration: SCORPION DE MER OU CHABOT.
+
+(_Cottus bubalis_ Euphrasen.)]
+
+Nous avons vu un Chabot qui avait avalé un jeune Rouget une fois et
+demie plus long que lui.
+
+John Barrow rapporte qu'un _Chien de mer_ harponné près de l'île de
+Java avait dans son estomac un grand nombre d'ossements, fragments
+d'une grosse Tortue; une tête de Vache buffle et un Veau.
+
+Brünnich, étudiant à Marseille les Poissons de la Méditerranée, trouva,
+dans un autre Chien de mer, deux Thons et un matelot tout habillé.
+
+Dans un troisième individu des mêmes parages, l'estomac contenait un
+soldat avec son sabre.
+
+Müller assure que dans un de ces animaux, du poids de 750 kilogrammes,
+pris aux environs des îles Sainte-Marguerite, le tube digestif
+renfermait un _Cheval tout entier!_ Ce fait est-il bien authentique?
+
+Au combat naval du 12 avril 1782, le feu ayant pris au vaisseau
+français _le César_, plusieurs matelots qui s'étaient jetés à la
+mer furent déchirés et dévorés par des Requins rangés entre les
+deux flottes. Ces monstres marins se disputaient leur proie avec
+acharnement, sans être effrayés par les bordées d'artillerie qui
+tonnaient des deux côtés. (Ch. Douglas.)
+
+Le père Labat affirme, de _la façon la plus formelle_, que les Requins
+_préfèrent la chair des noirs à celle des blancs_, et cela parce
+qu'elle est plus savoureuse et _plus parfumée_. Il ajoute que les
+_Anglais sont plus prisés_ des Requins _que les Français_.
+
+Les Poissons ont des dents non-seulement sur les bords des mâchoires,
+mais quelquefois encore sur le palais, dans le gosier et même sur la
+langue.
+
+Chez les Mammifères, dit Cuvier, il n'y a que trois os qui puissent
+porter les dents; chez les Poissons, il y en a huit.
+
+Les dents sont coniques et pointues, ou bien comprimées et tranchantes,
+ou bien encore déprimées et arrondies.
+
+Celles de la _Raie_ représentent de petites plaques d'ivoire serrées
+les unes contre les autres, et disposées comme le carrelage d'un pavé.
+Celles de quelques autres Poissons sont arquées ou recourbées, et
+ressemblent moins à des dents qu'à des crochets.
+
+Les plus terribles, parmi ces organes, sont peut-être ceux des
+_Loups de mer_. Ces dents sont triangulaires, aiguës, tranchantes
+et quelquefois _garnies de denticules sur les bords_. Le poisson en
+possède généralement six rangées. Steller était présent lorsqu'on
+prit un Loup de mer sur la côte du Kamtchatka. L'animal saisit avec
+la gueule un levier avec lequel on le frappait, et le brisa comme un
+morceau de verre. Schœnfeld assure que ce monstre laisse l'empreinte de
+ses dents sur les ancres des navires.
+
+Existe-t-il réellement, dans la mer du Sud, des Poissons à dents
+acérées, qui broutent le Corail comme un mouton broute l'herbe?
+
+On connaît des Poissons dont les dents nombreuses sont si fines et si
+rapprochées, qu'en promenant les doigts dessus, on croit toucher du
+velours.
+
+Les organes respiratoires ou branchies des Poissons offrent une
+organisation peu variée. Ce sont généralement des filaments ou petits
+tubes attachés en séries parallèles à des espèces d'arcs osseux,
+comme les brins d'une frange. Chez les _Aiguilles de mer_[211] et
+les _Chevaux chenilles_[212], au lieu d'être disposés en peigne, ces
+organes sont groupés en touffes arrondies.
+
+ [211] _Syngnathus acus._
+
+ [212] _Hippocampus._
+
+Les orifices des branchies sont les _ouïes_, fermées par les
+_opercules_.
+
+Les mouvements habituels de la bouche et des opercules ont donné lieu
+à l'opinion vulgaire que le Poisson _boit constamment de l'eau_. De là
+le proverbe: _Altéré comme un Poisson_; proverbe absurde, attendu que,
+lorsque cet animal prend du liquide, il ne boit pas, il respire. (J.
+Franklin.)
+
+Les branchies offrent l'admirable propriété de s'emparer d'une quantité
+d'oxygène d'autant plus considérable, qu'elles fonctionnent à une plus
+grande profondeur. (Biot et Delaroche.)
+
+
+IV
+
+Les Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d'entre eux
+produisent des sons bien caractérisés. Le _Coin-coin_[213] fait
+entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la
+voix peu harmonieuse du Canard. La _Vieille_[214] jette un cri plaintif
+quand on s'empare d'elle. Les _Thons_[215] vagissent comme des enfants,
+quand on les tire de l'eau. Le _Tambour_[216] fait, en nageant, un
+bruit étrange qui ressemble au roulement d'une baguette sur une peau
+d'âne bien tendue. Ce n'est qu'à l'époque du frai que ce Poisson se
+fait entendre; le reste de l'année, il est muet: la basane est détendue.
+
+ [213] _Pristipoma anas_ Valenciennes.
+
+ [214] _Balistes vetula_ Linné.
+
+ [215] _Scomber thynnus_ Linné.
+
+ [216] _Pogonias chromis_ Linné.
+
+On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou,
+située au nord de la province d'Esmeraldas, dans la république de
+l'Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches
+bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, mais _une
+sorte de chant_.
+
+M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucher du soleil,
+quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint
+frapper son oreille. Notre voyageur crut d'abord au voisinage de
+quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et
+ne vit rien; il questionna un rameur.
+
+«Monsieur, répondit celui-ci, c'est un Poisson qui chante.
+
+--Comment, un Poisson qui chante!
+
+--Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l'appellent
+_Sirène_, les autres _Musico_ (musicien).»
+
+M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène.
+Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier
+concert.
+
+Ce chant est sonore; il ressemble, à s'y méprendre, aux sons moyens des
+orgues d'église entendus d'une certaine distance.
+
+Les Poissons chantent sans sortir de l'eau, comme la _sirène_ de M.
+Cagniard-Latour..... C'est vers le coucher du soleil qu'ils commencent
+à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence
+des auditeurs n'intimide nullement ces musiciens d'une nouvelle
+espèce[217]. (Thoron.)
+
+ [217] Les Nègres croient que ces petits Poissons, quand on les
+ mange, rendent _amoureux_, au point qu'on aime toujours sans
+ pouvoir jamais guérir.
+
+Nous ne dirons plus: _Muet comme un Poisson!_
+
+Les Poissons possèdent des espèces de rames appelées _nageoires_, qui
+leur servent à se soutenir dans l'eau et à nager. Le plus grand nombre
+en ont deux paires: deux devant (_pectorales_), qui sont les bras, et
+deux plus ou moins en arrière (_abdominales_), qui sont les jambes.
+Quand on redresse l'animal sur sa queue, la seconde paire se trouve
+placée, le plus généralement, à une certaine distance au-dessous de
+la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux
+antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière.
+Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales
+sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des
+autres, quand l'animal est dans sa position habituelle, ou sur le même
+niveau, quand il est vertical.
+
+[Illustration: AMPHACANTHE CERCLÉ
+
+(_Amphacanthus doliatus_ Cuvier et Valenciennes).]
+
+Les autres nageoires sont ordinairement impaires: la _caudale_
+(c'est-à-dire la queue); l'_anale_ (simple ou double), à la racine de
+cette dernière, en dessous; et la _dorsale_ (simple, double ou triple),
+sur le bord supérieur.
+
+Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six
+impaires.
+
+Ces organes ont des _rayons_ plus ou moins nombreux, tantôt durs,
+tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds.
+
+Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et
+reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s'élancer et
+s'arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d'air,
+remontent perpendiculairement du sein des plantes submergées. Les
+autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu'aux régions
+les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse;
+ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des
+navettes d'or et d'argent ou comme des paillons d'acier poli. Tous
+s'avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons,
+s'éparpillent, se réunissent de nouveau, s'égarent, disparaissent,
+et la trace de feu qu'ils ont laissée scintille encore à nos yeux
+émerveillés.
+
+L'agitation et l'inconstance de la mer semblent s'empreindre, sur les
+êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité
+et la vivacité de leurs allures. Que d'harmonies ravissantes dans le
+sein de l'Océan!
+
+Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d'autres, au
+contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu des
+_Bonites_[218] et des _Orbes_[219] amenés par le Gulf-stream dans la
+Manche, sur la côte du Devonshire.
+
+ [218] _Thynnus vagans_ Lesson.
+
+ [219] _Diodon._
+
+La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée,
+échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée,
+c'est-à-dire verticale.
+
+Chez l'_Hippocampe_, cette nageoire est grêle et susceptible de
+s'enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de
+certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à
+saisir tous les corps qu'elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes
+se rencontrent étourdiment, ils s'entrelacent souvent l'un l'autre.
+
+[Illustration: GRONDIN
+
+(_Trigla gurnardus_ Linné).]
+
+Certains Poissons, comme le _Grondin_, ont des nageoires
+très-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même
+faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des
+Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux
+sont les _Exocets_[220], le _Trigle_[221] et la _Rascasse_[222].....
+Ces poissons s'élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent
+une étendue d'environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs
+nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l'animal retombe
+dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu'ils sont poursuivis
+par une Daurade ou par un Dauphin, ils ont beau s'élancer hors du
+milieu qu'ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux
+et manque rarement son coup. Danger dans l'eau, danger dans l'air,
+danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle
+destinée[223].
+
+ [220] _Exocetus volitans_ Linné, _E. evolans_ Linné, _E. exiliens_
+ Linné.
+
+ [221] _Dactylopterus volitans_ Lacépède.
+
+ [222] _Pteroïs volitans_ Cuvier.
+
+ [223] Voyez la planche XXVI.
+
+[Illustration: POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.]
+
+Les _Trigles milans_[224] offrent l'intérieur de la bouche lumineux.
+Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus
+de la mer, on croit voir un groupe d'étoiles filantes[225].
+
+ [224] _Trigla lucerna_ Linné.
+
+ [225] Voyez le chapitre V.
+
+On trouve au Malabar un petit poisson appelé _Sennal_, qui se donne
+le plaisir de sortir de l'eau, non pas en volant, mais en rampant et
+grimpant le long d'une tige de Palmier. On en a vu s'élever jusqu'à
+deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une
+certaine quantité d'eau, et l'animal peut vivre quelque temps dans
+l'air.
+
+[Illustration: SENNAL
+
+(_Anabas scandens_ Cuvier).]
+
+Le _Hassar_[226], de l'Amérique méridionale, quand son marais se
+dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait
+de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec
+ses écailles et ses nageoires. On dit qu'il résiste plusieurs heures
+au soleil le plus chaud. S'il trouve tous les marais desséchés, il
+s'enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui
+jusqu'au retour de l'eau.
+
+ [226] _Doras costata_ Lacépède.
+
+
+V
+
+Les Poissons ne manquent pas d'intelligence.
+
+Le _Rémore_, que les marins français nomment _Sucet_, porte sur la tête
+un disque ovale, à bords épais et contractiles et à fond plat, garni de
+plusieurs rangées de lames transversales, quelquefois denticulées. A
+l'aide de cette espèce de ventouse, l'animal se fixe aux corps solides
+sous-marins. Il s'attache quelquefois au ventre du Requin, et se met
+ainsi sous la protection de ce monstre, qui l'emporte avec lui et
+malgré lui.
+
+Le Rémore voyage de la sorte rapidement, sans danger et sans fatigue.
+
+[Illustration: LE RÉMORE OU SUCET
+
+(_Echeneis remora_ Linné).]
+
+Les anciens croyaient que ce bizarre poisson pouvait _arrêter dans
+sa course_ le plus grand vaisseau[227]. Les rames, les voiles, les
+flots soulevés par la tempête, rien n'était capable de vaincre la
+puissance de notre petit animal. Le navire restait toujours à la place
+où il l'avait fixé. A la bataille d'Actium, le vaisseau d'Antoine fut
+retenu par cet invisible obstacle, et c'est ainsi qu'Auguste obtint la
+victoire et l'empire. Pline rapporte très-sérieusement cette histoire,
+généralement admise de son temps.
+
+ [227] Le Rémore, fichant son débile museau
+ Contre le moitte bord du tempeste vaisseau,
+ L'arreste tout d'un coup au milieu d'une flotte.
+
+ (DU BARTAS.)
+
+«Que les vents soufflent tant qu'ils voudront, s'écrie le naturaliste
+romain, que les tempêtes exercent leur rage, le petit poisson commande
+à leur furie et met des bornes à leur puissance[228].»
+
+ [228] Dy nous en quel endroit, ô Rémore, tu caches
+ L'ancre qui tout d'un coup bride les mouvemens
+ D'un vaisseau combattu de tous les élémens?
+
+ (IDEM.)
+
+Cette fable ridicule n'était pas la seule, du reste, dont le Rémore
+était l'objet. L'innocente bête passait encore pour _entraver le cours
+de la justice_, pour _éteindre les feux de l'amour_, et pour _protéger
+les femmes dans une situation intéressante_.....
+
+Les _Raies_ et les _Pastenagues_ se tiennent en embuscade pour saisir
+les faibles animaux qui nagent sans méfiance au-dessus de leur retraite.
+
+Le _Filou_[229] demeure immobile au fond de l'eau; quand il voit
+un jeune poisson à sa portée, il allonge brusquement le museau, et
+s'empare aussitôt de l'imprudent.
+
+ [229] _Epibulus insidiator_ Cuvier.
+
+La _Baudroie_ possède des appendices flexibles, terminés par deux lobes
+charnus qu'elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans
+sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât.
+Rondelet rapporte qu'une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques
+saisit avec les dents la patte d'un jeune Renard, et le retint
+prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes
+aquatiques?
+
+Les _Rascasses_ poursuivent avec audace et déchirent avec acharnement
+les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands
+qu'elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits!
+
+Le _Soufflet_[230] de l'Inde, dont le museau est long et tubuleux,
+quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent
+dans ses eaux, s'en approche doucement; puis, avec une dextérité
+surprenante, il lance une goutte d'eau, qui frappe le diptère et le
+précipite dans la mer.
+
+ [230] _Chelmon longirostris_ Cuvier.
+
+L'_Archer_[231] de Java fait la chasse aux insectes de la même manière,
+avec la même adresse et le même succès.
+
+ [231] _Toxotes jaculator_ Cuvier.
+
+La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs
+ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de
+crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires,
+et percent vivement la main qui les saisit; d'autres ont le corps
+tout couvert d'aiguillons, ils s'arrondissent en boule et prennent
+l'apparence d'un Hérisson contracté.
+
+Ces derniers sont appelés _Orbes épineux_[232]. Le père Dutertre
+raconte d'une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles:
+
+«La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On
+luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon
+d'acier, couvert d'un morceau de cancre de mer, duquel il s'approche
+tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l'ameçon, il entre en
+deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste
+quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte
+à l'encontre et le frappe de sa queuë, comme s'il n'en avoit aucune
+envie: et s'il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant
+cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement
+dessus, avalle l'ameçon et l'appas, et se met en estat de fuyr. Mais,
+se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre
+en une telle rage et furie, qu'il dresse et herisse toutes ses armes,
+s'enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d'Inde
+qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour
+offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s'il
+faut ainsi dire, qu'il enrage de bon cœur et creve de despit, les
+spectateurs s'eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences
+ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait
+ses pointes, soufle tout son vent dehors, et devient flasque comme un
+gand moüillé: en sorte qu'il semble, qu'au lieu du poisson armé qui
+menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon
+moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute
+son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d'avoir
+sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il
+entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene
+estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes,
+qu'il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si
+bien qu'on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu
+loin du rivage, où il expire un peu de temps après.»
+
+ [232] Ou _Diodons_.
+
+Dans l'_Espadon_[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme
+d'épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale,
+puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus
+grands animaux marins. Les coups qu'il porte sous l'eau, contre les
+navires, sont assez forts pour en _percer_ les bordages. On possède,
+au Musée royal de Londres, un fragment de carène _traversé_ par l'épée
+d'un Espadon.
+
+ [233] _Xiphias gladius_ Cuvier.
+
+La _Scie_[234] offre en avant du museau, non plus un glaive, mais,
+comme son nom l'indique, une véritable scie. C'est une lame longue
+(quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur
+les deux bords d'épines osseuses un peu écartées, très-fortes et
+très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et
+ressemblent à des dents, mais elles n'en ont pas la texture. (Les
+vraies dents de l'animal se trouvent sur ses mâchoires; elles
+ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, le
+monstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des
+Cachalots... Quelles affreuses blessures!
+
+ [234] _Pristis antiquorum_ Latham.
+
+Le _Chirurgien_[235] et le _Docteur_[236] présentent aussi une arme
+dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve
+à la queue et non à la bouche; elle est petite. C'est une sorte de
+_lancette_.
+
+ [235] _Acanthurus chirurgus_ Bloch.
+
+ [236] _Acanthurus cœruleus_ Bloch.
+
+Enfin, plusieurs espèces sont armées d'un appareil admirable, avec
+lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et
+frapper avec la rapidité de l'éclair. Nous voulons parler des Poissons
+électriques, dont le plus connu est la _Torpille_[237], poissons qui
+semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l'eau, une étincelle
+du majestueux météore qui éclate dans les airs.
+
+ [237] _Torpedo Galvanii_ Risso.
+
+
+VI
+
+La Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la
+reproduction de l'espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le
+grand but ne manque jamais d'être atteint.
+
+A l'époque de la reproduction, les femelles s'approchent du rivage et
+des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs.
+Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent.
+
+Pour que le vœu de la Nature s'accomplisse, il n'est pas nécessaire
+que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la
+plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne
+se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les
+tendres sentiments! A quoi leur servirait l'affection sexuelle? Sous ce
+rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238].
+
+ [238] Voyez le chapitre XXIII, § 6.
+
+Chez les _Épinoches_[239], les choses se passent un peu différemment.
+Quoique ces poissons appartiennent à l'eau douce, nous devons dire
+quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d'amour,
+construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales
+artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu'il est prêt,
+l'Épinoche appelle une femelle, l'encourage à le suivre. Si elle
+oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l'entraîne
+violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille
+pendant qu'elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il
+entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse
+et _reglisse_ par-dessus en _frétillant_; les quitte pour réparer le
+dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près
+de pondre, et répète le même manége jusqu'à ce que le berceau soit
+suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse
+qu'une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre
+contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid,
+le museau à l'entrée, il agite l'eau sans cesse avec ses nageoires. Il
+paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait.
+
+ [239] _Gasterosteus aculeatus_ Linné.
+
+Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien
+longtemps, que les _Gobies_ et les _Hippocampes_ ont aussi l'habitude
+de construire des nids pour recevoir leurs œufs.
+
+Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées.
+Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils
+ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière.
+Les plus célèbres sont les _Esturgeons_[240], qui abandonnent la mer,
+et particulièrement la mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent
+en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du
+Danube; les _Aloses_[241], si recherchées pour la table quand on les
+prend à l'époque de l'émigration, et si peu estimées au contraire au
+moment de leur retour; et les _Saumons_, qui remontent les fleuves et
+les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant,
+à l'aide d'une force musculaire excessive, des obstacles en apparence
+insurmontables.
+
+ [240] _Acipenser_ Linné.
+
+ [241] _Clupea alosa_ Linné.
+
+[Illustration: PÉGASE VOLANT
+
+(_Pegasus volans_ Linné, Gmelin).]
+
+Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à
+leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux,
+après être retournés à la mer. (A. Duméril.)
+
+Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons
+aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre
+à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en
+reprit quelques-uns.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVII.
+ P. Lackerbauer Chr. Lit. d'après Mr Gerbe. Imp. Becquet à Paris.
+
+ DÉVELOPPEMENT D'UN POISSON.
+
+ (SALMO SALAR. Linné.)
+
+ 1. Apparition de la tache embryonnaire. 2. Premiers linéaments de
+ l'embryon. 3. Embryon plus développé; apparition du cœur. 4. Embryon
+ complètement formé. 5. Embryon prêt à éclore. 6 Embryon éclos.]
+
+Les Poissons sont d'une fécondité excessive. Leur multiplicité
+dépasserait tout ce qu'on peut imaginer, si mille causes de destruction
+ne s'y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur
+éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent,
+le soleil les dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs,
+produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont
+dévorés; des quantités considérables d'adultes servent de nourriture
+à d'autres Poissons, à des Oiseaux, à d'autres animaux marins et à
+l'Homme lui-même.....
+
+On a trouvé par le calcul:
+
+ Chez un _Rouget_[242]............................... 81 586 œufs.
+ Chez une _Sole_[243]................................ 100 362
+ Chez un _Maquereau_[244]............................ 546 681
+ Chez une _Carpe_[245] de 45 centim............ 600 000 à 700 000
+ Chez un _Esturgeon_ pris à Neuilly.................. 1 467 856
+ Chez une _Plie_[246] de 30 centimètres.............. 6 000 000
+ Chez un _Turbot_[247] de 50 centimètres............. 9 000 000
+ Chez un _Muge à grosses lèvres_[248]................ 13 000 000
+
+ [242] _Mullus barbatus_ Linné.
+
+ [243] _Solea vulgaris_ Cuvier.
+
+ [244] _Scomber scombrus_ Linné.
+
+ [245] _Cyprinus carpio_ Linné.
+
+ [246] _Platessa vulgaris_ Cuvier.
+
+ [247] _Rhombus maximus_ Cuvier.
+
+ [248] _Mugil chelo_ Cuvier.
+
+Après la ponte[249], l'œuf devient plus transparent, et l'on voit
+apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu
+d'un amas de gouttelettes d'huile, une petite tache circulaire
+blanchâtre. Chez les Poissons d'été, une heure ou deux suffisent
+pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis
+qu'il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe
+s'affaisser, diminuer d'épaisseur, mais en même temps s'agrandir et
+se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus,
+envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de
+l'œuf. En même temps l'embryon se manifeste sous la forme d'une ligne
+blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l'œuf. Plus tard,
+les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe,
+et les yeux apparaissent comme des points noirâtres. Enfin, les œufs
+ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d'incubation dans la
+Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois
+chez la Truite et le Saumon.
+
+ [249] Voyez planche XXVII.
+
+La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les
+Salmonidés portent, au sortir de l'œuf, une énorme vésicule, qui les
+rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs
+ennemis; ils se retirent à l'abri de la vive lumière, et se nourrissent
+des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la
+cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le
+jeune Poisson est semblable à ses parents.
+
+Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu
+d'exceptions à cette règle.
+
+On cite comme exemple du contraire le _Hassar_[250], dont nous avons
+déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu'on a comparé au nid
+de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de
+manière que sa partie supérieure arrive jusqu'à la surface de l'eau.
+L'orifice est petit: il a juste ce qu'il faut pour laisser passer une
+femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu'à
+la sortie des petits.
+
+ [250] _Doras costata_ Lacépède.
+
+Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid;
+on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses
+piquants et sort à l'instant de la couchette; il se précipite dans le
+panier. (R. Schomburgk.)
+
+Le père poisson, qui montre quelquefois tant d'affection pour les œufs
+à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent,
+il n'est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes
+œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses
+propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité!
+
+On assure cependant que l'Épinoche mâle, après avoir courageusement
+protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui
+viennent d'éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins,
+les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur
+apporte progressivement une nourriture convenable.
+
+On dit aussi que l'_Aiguille de mer_ mâle[251] présente sous la queue
+deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant.
+Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont
+ainsi soumis à une sorte d'incubation. Au mois de juin, les petits
+éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes
+les fois qu'un danger les menace, ils retournent chercher un refuge
+dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la
+Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit
+poisson, c'est le mâle qui est la mère.
+
+ [251] _Syngnathus acus_ Linné, vulgairement _Poisson tube_.
+
+Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que le _Requin_ ne le cède en
+_bonté paternelle_ à aucune créature vivante. L'illustre historien dit
+que le père et la mère se disputent le soin d'alimenter leurs tendres
+nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu'ils les reçoivent dans
+leur _gueule protectrice_, quand il survient quelque ennemi.
+
+Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et
+gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins.
+
+
+VII
+
+La mer est une abondante source de productions pour les population des
+côtes. Elles puisent dans son sein les éléments de leurs richesses. La
+ligne ou la drague, le filet flottant ou le chalut[252], tout est bon
+pour retirer du sombre abîme le coquillage ou le poisson qui peut être
+de quelque utilité ou de quelque agrément.
+
+ [252] Voyez la planche XXVIII.
+
+Les gouvernements ont dû mettre un frein à cette sorte de pillage, et
+protéger les populations contre elles-mêmes. Mais en même temps qu'on
+réglait les moissons marines, on a cherché à les multiplier par la
+pisciculture.
+
+Cet art a une origine très-ancienne. Les Chinois le pratiquent depuis
+un temps immémorial; les Romains le faisaient servir à leur amusement
+et au luxe de leur table.
+
+On retenait prisonniers dans des piscines les poissons qu'amenait la
+marée montante, ou que les pêcheurs rapportaient de leurs courses. On
+les élevait, on les engraissait comme les bestiaux de nos étables. On
+obtenait ainsi des élèves excellents et très-recherchés.
+
+Cette sorte de parcage est pratiqué de nos jours sur des points
+nombreux de la côte où la montée du poisson est abondante. L'industrie
+du lac Comacchio est l'une des plus considérables.
+
+Au milieu du XVIIe siècle, une découverte vint transformer la
+pisciculture.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVIII.
+
+ PÊCHE DE NUIT: AVISO LE SYLPHE RELEVANT LE CHALUT.
+ Dessin de Riou, d'après le commandant L. Hautefeuille.]
+
+On savait que les Truites et les Saumons, quand vient l'époque de la
+ponte, remontent les ruisseaux qui roulent une eau limpide sur un
+fond de gravier; y choisissent une place où ils s'arrêtent; écartent
+les pierres avec leur tête et leur queue, les rangent de manière à
+former des espèces de digues qui puissent faire obstacle à la rapidité
+du courant, et dans les interstices desquelles leur progéniture se
+trouve à l'abri. C'est là, en effet, que la femelle dépose ses œufs.
+Les uns s'arrêtent sous un caillou, les autres sous un coquillage ou
+tout autre abri, jusqu'à ce que toutes les anfractuosités du lit
+qui a été préparé pour eux en soient garnies. Dans cette position, le
+choc continuel de l'eau ne peut les emporter, mais il les conserve
+dans un état de propreté indispensable à leur développement ultérieur.
+On savait encore qu'au moment où la femelle vient de pondre, le mâle
+verse sa laitance sur les œufs, et que cette laitance, entraînée
+par le liquide qui lui sert de véhicule, passe sur eux comme un
+nuage bienfaisant, les imprègne, leur communique la propriété de se
+développer, et se dissipe après avoir troublé la transparence de l'eau.
+(Coste.)
+
+Le savant naturaliste Jacobi eut l'idée d'imiter dans un ruisseau
+artificiel ce que tous les jours il voyait se passer normalement dans
+la nature; il alla plus loin: il comprit toute la portée industrielle
+de sa découverte, et démontra, par des essais d'une précision et d'un
+bon sens pratique admirable, l'excellence des résultats.
+
+C'est dans le Hanovre, près de Nortlem, que ces premiers essais furent
+tentés. Ils devinrent la source d'un commerce important. L'Angleterre
+accorda une récompense publique à leur auteur.
+
+Dans ces dernières années, à l'occasion d'une réclamation de priorité
+à l'Académie des sciences, on apprit que, dans une des vallées les
+plus reculées de la chaîne des Vosges, un pêcheur de la Bresse, doué
+d'un remarquable esprit d'observation, et voulant porter remède au
+dépérissement de son industrie, avait passé plusieurs années de sa
+vie à refaire laborieusement la série des procédés de la fécondation
+artificielle. La nouvelle de cette application faite pour la première
+fois en France avec plein succès eut un grand retentissement.
+
+On se demanda si l'on n'était pas en droit d'espérer le repeuplement
+des rivières et des lacs, et si l'on ne pourrait point étendre la main
+sur les champs inexplorés de la mer.
+
+Un savant que sa position et ses travaux d'embryogénie comparée
+appelaient, tous les ans, à exposer dans ses cours les principes sur
+lesquels repose la nouvelle méthode, concourut puissamment à son
+organisation naissante, en lui accordant un bienveillant patronage et
+mettant à son service les laboratoires du Collége de France. C'est dans
+ces laboratoires que furent construits et perfectionnés les modèles de
+tous les appareils de pisciculture envoyés par les différents pays à la
+dernière exposition de Londres (Coumes).
+
+[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE L'ÉTABLISSEMENT D'HUNINGUE.]
+
+M. Coste fit ressortir de quelle utilité serait pour les populations
+l'ensemencement des eaux, et éleva la question à la hauteur d'un
+intérêt public (Coumes).
+
+Sur sa proposition, fut décrétée la création de l'établissement
+d'Huningue pour la pisciculture d'eau douce, et des viviers
+laboratoires de Concarneau pour l'étude des animaux marins.
+
+L'établissement d'Huningue est un vaste appareil d'éclosion. Des
+bâtiments considérables contiennent les auges d'incubation, et les
+bassins pour recevoir les jeunes nouvellement éclos. Des réservoirs
+extérieurs sont destinés à la stabulation de l'alevin et à son
+acclimatement aux intempéries de l'atmosphère.
+
+[Illustration: BASSINS POUR LES ESSAIS D'ÉLEVAGE A L'EXTÉRIEUR
+(HUNINGUE).]
+
+Cet établissement distribue un grand nombre d'œufs et de jeunes dans
+les lacs et les rivières de la France et des pays voisins. Son utilité
+est si générale, que sa construction a été suivie de constructions
+semblables à l'étranger.
+
+Les viviers de Concarneau sont des laboratoires où la science et la
+pratique se prêtent un mutuel appui dans l'étude des animaux marins.
+
+[Illustration: VUE GÉNÉRALE DES VIVIERS DE CONCARNEAU.]
+
+Des bassins sont réservés pour les animaux en expérience; d'autres,
+plus spacieux, servent au parcage des Crevettes, des Langoustes
+et des Homards, qui donnent lieu à un commerce considérable. Des
+aquariums nombreux contiennent une grande variété d'animaux. On voit se
+développer, dans cette maison transparente, les moindres particularités
+de la vie marine; Lucine elle-même n'a plus de mystère.
+
+[Illustration: ŒUFS DE CHAT DE MER PONDUS EN CAPTIVITÉ (CONCARNEAU).
+
+(_Squalus catulus_ Linné).]
+
+On y est témoin de la voracité des Vieilles et des Turbots, des Poulpes
+et des Sèches. On y voit la délicate opération de la mue des Homards
+et des Langoustes; l'accouplement des Aplysies, l'incubation des Plies
+toutes rondes de frai; la ponte pénible du Chat de mer, qui attache
+ses dix-huit œufs, par leurs longs filaments contournés en vrille,
+aux Goëmons et aux rochers, où ils seront retenus tout le temps que
+durera le travail embryonnaire. Enfin, on assiste à l'accouchement
+laborieux des Syngnathes et de l'Hippocampe. Rien de plus curieux que
+de voir cette pauvre bête fixée par l'enroulement de sa queue à une
+branche de Gorgone, tantôt noire, tantôt verte, tantôt pâle de douleur,
+donner successivement naissance, par intervalles irréguliers, à plus
+de cent cinquante petits, qui, aussitôt nés, se mettent à nager dans
+toutes les directions, emportés par leur caprice ou leur étourderie,
+indifférents aux souffrances de leur mère; tandis que le mâle, tournant
+autour de sa femelle, la caressant, l'entourant de sa queue, imite ses
+attitudes et ses changements de couleur, comme pour lui témoigner sa
+sympathie pour tant de souffrances.
+
+Sous la haute direction et la puissante activité de l'inspecteur
+général des pêches, s'accumulent des matériaux considérables pour
+l'histoire des animaux et pour le progrès de la pisciculture marine.
+(L. Soubeiran.)
+
+Ce n'est que par l'observation et l'expérience que l'on peut connaître
+les mœurs et les habitudes des Poissons, et que la science, mieux
+informée, fournira les données nécessaires pour concilier les intérêts
+de la reproduction des eaux avec ceux de la libre pratique, les
+exigences de l'industrie avec les besoins permanents du repeuplement.
+
+On ne verra plus détruire par _centaines de millions_ (Coste) ces
+tourbillons de jeunes poissons de toute espèce, qui surgissent sur les
+plages vers le mois d'avril. Ces générations nouvelles descendront
+dans les vallées sous-marines pour aller s'y transformer en troupeaux
+de grande taille, ou seront retenues dans des viviers-parcs, où on
+les contraindra suivant qu'on les nourrira en liberté ou en prison
+cellulaire, à grandir soit en longueur, soit en épaisseur, comme le
+Bœuf et le Mouton que l'art façonne dans nos étables, comme le Turbot
+que l'on voit engraisser dans les viviers-laboratoires de Concarneau.
+(Coste.)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+LE HARENG.
+
+ «Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder
+ de deviner le nombre de ces légions?»
+
+ (MICHELET.)
+
+
+I
+
+«Moïse était un pêcheur à la ligne. Jésus-Christ a choisi la plupart
+de ses apôtres parmi de simples pêcheurs, et n'a jamais blâmé leur
+occupation; tandis qu'il a condamné celle des scribes et des changeurs
+d'argent. Après sa résurrection, quand il revit plusieurs de ses
+disciples, il les retrouva pêchant, et se garda bien de les gronder.»
+(J. Walton.)
+
+La pêche est donc une industrie fort ancienne et fort honorable.
+
+Si Moïse revenait sur la terre, il trouverait le nombre des pêcheurs
+à la ligne prodigieusement augmenté et leur art singulièrement
+perfectionné. Mais il verrait, en même temps, d'autres genres de pêche
+plus ingénieux, plus rapides et surtout plus lucratifs.....
+
+On assure que les pêcheurs d'Angleterre retirent annuellement, de
+l'Océan, une richesse de plus de 60 millions. Nous n'avons pas de peine
+à le croire. En 1857, la seule ville de Paris a consommé pour 9 169 547
+francs de marée!
+
+
+II
+
+Parmi les bienfaits alimentaires les plus précieux que nous devons à
+l'eau salée, on doit ranger les _Harengs_.
+
+Tout le monde connaît ces poissons. Il n'est personne qui n'en ait vu,
+sinon vivants et dans la mer, du moins desséchés et dans des tonnes, à
+l'état de momies dorées, enfumées, entassées, symétrisées.
+
+[Illustration: TÊTE DE HARENG
+
+(_Clupea harengus_ Linné).]
+
+Les Harengs sont des Poissons sociaux et voyageurs, qui se réunissent
+en bandes nombreuses et serrées, lesquelles présentent jusqu'à 30
+kilomètres de longueur et 5 ou 6 de largeur!..... Qui pourrait calculer
+le nombre immense des individus qui composent ces effrayantes masses!
+Elles émigrent du pôle boréal vers les côtes de la Norvége, de la
+Hollande et de l'Angleterre..... Philippe de Maizières écrivait à
+Charles VI: «Les Harengs font leur passage de la mer du Nord dans la
+Baltique de septembre en octobre, et tant y en passe, qu'on pourroit
+_les tailler avec l'espée_.»
+
+Les Harengs glissent rapidement à travers les flots. La lumière,
+décomposée dans leurs écailles, semble se transformer en rubans de
+nacre ou en navettes de métal, qui contrastent avec l'azur de leur
+habitation; et leurs lueurs phosphorescentes scintillent, ondulent et
+dansent sur les flots, comme le dit si bien M. Michelet.
+
+Le poids de ces poissons atteint bien rarement deux cents grammes. Ils
+ont le dos d'un bleu verdâtre, et le reste du corps d'un blanc argenté.
+Leur mâchoire inférieure est un peu plus courte que la supérieure.
+L'une et l'autre sont garnies de jolies petites dents; on observe même,
+sur leur langue, des papilles pointues, assez fortes pour retenir une
+proie. Ils aiment à lever la tête au-dessus de l'eau, comme pour humer
+l'air. Les mille mouvements d'une colonne de Harengs imitent le bruit
+d'une pluie qui tombe à grosses gouttes. (J. Franklin.)
+
+Quelques centaines de Cétacés et plusieurs milliers d'Oiseaux de mer
+accompagnent ces pauvres bêtes et les détruisent par millions. On
+assure que, dans le voisinage des Hébrides, les seuls Fous dévorent
+annuellement plus de cent millions de Harengs. Un autre poisson, appelé
+Sey[253], poursuit nos voyageurs à outrance, se jette au milieu de
+leurs colonnes, et les disperse, au grand préjudice des pêcheurs.
+
+ [253] _Merlangus virens_ Cuvier.
+
+La mer, comme la terre, est un théâtre éternel de naissances et de
+destructions. Tout s'y reproduit pour s'y détruire, et s'y détruit pour
+s'y reconstituer! (Virey.)
+
+«Les Harengs vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle
+destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux;
+ils vont, ils voguent toujours. Il ne faut pas s'en étonner: c'est
+qu'en naviguant, ils aiment. Plus on en tue, plus ils produisent et
+multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans
+l'électricité commune, flottent livrées uniquement à la grande œuvre
+du bonheur. Le tout va à l'impulsion du flot, et du flot électrique.
+Prenez dans la masse, au hasard, vous en trouverez de féconds, vous en
+trouverez qui le furent, et d'autres qui voudraient l'être. Dans ce
+monde qui ne connaît pas l'union fixe, le plaisir est une aventure,
+l'amour une navigation. Sur toute la route ils épanchent des torrents
+de fécondité.» (Michelet.)
+
+On a trouvé dans un Hareng 20 000 œufs; dans un autre, 36 000; dans un
+troisième, 70 000!.....
+
+Aussi, malgré les pertes annuelles, si considérables, si effroyables
+que leur font éprouver les autres hôtes de la mer... et les filets des
+pêcheurs, on ne s'est jamais aperçu que leur nombre diminuât. Cette
+fécondité a bien de quoi calmer les inquiétudes des économistes alarmés
+sur le sort des générations futures.
+
+
+III
+
+En Norvége, à la côte méridionale et occidentale de l'île de Karnsa,
+l'avant-garde des Harengs d'hiver se présente vers les premiers jours
+de janvier. Ces Harengs sont bientôt suivis de phalanges nombreuses et
+compactes.
+
+Divers auteurs ont prétendu que les migrations régulières des Harengs
+sont soumises à une discipline rigoureuse, et que leurs nombreuses
+évolutions étaient dirigées par un ou plusieurs chefs, qu'on a nommés
+_Harengs royaux_ ou _rois_. Les Hollandais respectent beaucoup ces
+prétendus chefs. Ils les épargnent avec soin, quand ils les trouvent
+dans leurs filets, et les rejettent dans la mer, afin de ne pas
+détruire les guides de la nation Hareng. Les ichthyologistes n'ont pas
+confirmé cette discipline; ils ont reconnu seulement que les divers
+mouvements des bandes voyageuses sont gouvernés par les saisons.
+
+L'arrivée annuelle de ces poissons dans les diverses régions de l'Océan
+est ordinairement assez régulière. Cependant elle éprouve, de temps à
+autre, des vicissitudes qui influent non-seulement sur l'époque de la
+visite, mais encore sur la quantité de visiteurs.
+
+On a eu l'idée tout récemment de mettre à profit le télégraphe
+électrique qui longe la Scandinavie, pour annoncer aux pêcheurs
+l'avant-garde et le corps d'armée de ces malheureux et bienfaisants
+poissons.
+
+Le document le plus ancien, relatif à la pêche du Hareng, est daté de
+709. Il existe dans les chroniques du monastère d'Evesham.
+
+Les Français s'occupaient déjà de cette pêche dès le XIe siècle: on
+connaît une charte authentique de 1030. Il paraît qu'à cette époque,
+des vaisseaux sortis de Dieppe allaient prendre ce précieux poisson
+dans la mer du Nord. Mais ces premiers industriels ne furent pas imités
+par leurs compatriotes.
+
+Dans le XIIe siècle, la pêche du Hareng commença en Hollande; elle y
+prit une grande faveur, à tel point que, dans le siècle suivant, les
+Hollandais allaient pêcher jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne.
+Ils consacraient au moins deux mille bâtiments à cette exploitation.
+
+Les Anglais suivirent bientôt cet exemple lucratif, et donnèrent à
+cette industrie un développement considérable. Les Français, de leur
+côté, ne voulurent pas rester en arrière. Les Danois, les Suédois et
+les Norvégiens arrivèrent à leur tour.
+
+Parmi ces peuples, les Anglais, les Hollandais et peut-être les
+Norvégiens, semblent avoir aujourd'hui le monopole de l'exportation.
+Les pêcheries françaises, danoises et suédoises n'excèdent guère la
+consommation de leurs pays respectifs.
+
+La quantité de Harengs récoltée chaque année par nos voisins
+d'outre-Manche est véritablement énorme. Dans le petit port de Yarmouth
+seulement, on équipe quatre cents navires de 40 à 70 tonnes, dont les
+plus grands sont montés par douze hommes. Le revenu est d'environ 17
+500 000 francs. En 1857, trois de ces navires, appartenant au même
+propriétaire, apportèrent 3 762 000 poissons.
+
+Depuis le commencement de ce siècle, les pêcheurs de l'Écosse ont
+commencé à rivaliser de zèle avec ceux de l'Angleterre. En 1826, les
+pêcheries écossaises employaient déjà 40 633 bateaux, 44 695 pêcheurs
+et 74 041 saleurs.
+
+En 1603, la valeur des Harengs exportés par la Hollande s'élevait à
+près de 50 millions. Leur pêche occupait 2000 bateaux et 37 000 marins.
+Trois ans plus tard, nous trouvons que les Provinces-Unies envoyaient
+3000 barques à la mer; que 9000 navires transportaient les Harengs dans
+les autres pays, et que le commerce de ce précieux poisson employait
+environ 200 000 personnes.
+
+Bloch rapporte que, de son temps, les Hollandais salaient jusqu'à 624
+millions de ces animaux. Suivant un dicton des Pays-Bas, _Amsterdam est
+fondée sur des têtes de Hareng_.
+
+Quoique aujourd'hui très-active, la pêche hollandaise est loin de la
+splendeur qu'elle avait il y a deux siècles. En 1858, elle a employé
+quatre-vingt-quinze navires; en 1859, quatre-vingt-dix-sept, et en
+1860, quatre-vingt-douze. En 1858, la Hollande a importé 16 940 tonnes
+de 1 000 pièces; en 1859, 23 198, et en 1860, 27 230. Cette dernière
+année, la pêche a rapporté 1 191 179 francs, soit 12 749 francs par
+navire.
+
+Le Hareng, dit Lacépède, est une des productions dont l'emploi décide
+de la destinée des empires. Aussi, dans le nord de l'Europe, la pêche
+de ce poisson est-elle appelée la _grande pêche_, tandis que celle de
+la Baleine est appelée la _petite_.
+
+Quelquefois, chez les peuples où la pêche du Hareng n'est pas
+habituellement l'objet d'un grand mouvement industriel, il se fait, par
+exception, des prises extraordinaires.
+
+Cuvier et Valenciennes assurent qu'un pêcheur de Dieppe rapporta, dans
+une seule nuit, 280 000 Harengs, et qu'il en avait rejeté un nombre
+égal à la mer. Total, 560 000 individus.
+
+En 1781, la ville de Gothembourg, en Suède, exporta 136 649 barils de
+Harengs, contenant chacun 1 200 poissons. Ce qui donne un chiffre de
+163 978 800 Harengs.
+
+[Illustration: UNE PÊCHE AU HARENG.]
+
+«Les Harengs, dit Duhamel, entrent parfois en si grande quantité dans
+la Manche, qu'ils ressemblent aux flots d'une mer agitée: c'est ce que
+les pêcheurs nomment des _lits_ ou _bouillons de Harengs_. Quand les
+filets donnent dans ces bouillons, il arrive qu'ils sont tellement
+chargés de poisson, qu'ils se rompent et coulent bas.»
+
+Les bâtiments équipés pour la pêche du Hareng sont du port d'une
+soixantaine de tonneaux. On les charge de petits bateaux, de filets, de
+sel et de _caques_.
+
+Comme on pêche pendant la nuit, pour prévenir toute espèce de
+collision, et peut-être aussi pour attirer le poisson, chaque
+embarcation porte un ou deux petits fanaux. Au banc de Yarmouth, où
+plusieurs milliers de bateaux sillonnent la mer à la fois, toutes ces
+lumières qui se meuvent et s'entrecroisent, produisent une scène
+véritablement féerique. (L. Wraxall.)
+
+Les filets présentent jusqu'à 220 mètres de longueur, et la grandeur
+des mailles est telle, que le Hareng y est retenu par les ouïes et les
+nageoires pectorales, lorsque sa tête s'y engage.
+
+Le pauvre poisson s'embarrasse dans l'immense mur perpendiculaire qu'on
+lui oppose, et reste suspendu, sans pouvoir avancer ni reculer, jusqu'à
+ce que le pêcheur vienne le détacher et le prendre.
+
+Les caques sont de bois de chêne. Les autres qualités de bois,
+particulièrement les résineux, communiquent au poisson une odeur et une
+saveur désagréables.
+
+Les Harengs pêchés sont divisés en trois catégories: les _vierges_,
+c'est-à-dire ceux qui n'ont pas encore frayé; les _pleins_, ceux qui
+portent de la laite ou des œufs (_laités_ ou _œuvés_); les _vides_,
+ceux qui viennent de se débarrasser de leur laite ou de leurs œufs. Ces
+derniers sont les moins estimés.
+
+On fait une première salaison à bord des navires, ou bien sur la côte,
+si elle n'est pas trop éloignée. Plus tard, on les remanie et les sale
+de nouveau. Enfin, avant de les expédier, les négociants les changent
+ordinairement de sel, quelquefois même de caque.
+
+Les _Harengs saurs_ sont embrochés, suspendus et exposés à la fumée et
+à l'air chaud.
+
+Les Norvégiens accourent, de toute la partie méridionale de leur pays,
+vers les parages fréquentés par les Harengs. Ils préparent des filets
+de 25 à 30 mètres de longueur sur 7 à 8 de largeur. Chaque bateau porte
+de quarante à soixante filets.
+
+Lorsque le Hareng pénètre dans l'intérieur des baies, on le barre avec
+de grands filets de 250 à 300 mètres de longueur, sur une largeur de
+33 à 40. On se sert ensuite de filets plus petits pour l'amener à terre.
+
+Dès qu'il est pêché, le Hareng se vend, soit aux petits navires des
+environs, qui le transportent frais à Bergen et dans le voisinage, soit
+aux saleurs, qui ont des magasins dans tous les parages où se fait la
+pêche. (Baars.)
+
+La mi-janvier passée, d'autres masses de Harengs se jettent sur les
+côtes de Bremanger, de Batalden et de Kinn, à environ dix ou douze
+lieues au nord de Bergen, où les attendent d'autres milliers de
+pêcheurs. Ici la pêche se fait presque exclusivement à l'aide de
+filets ordinaires, les localités se prêtant moins au barrage que les
+parages du sud. A mesure que la saison avance, les masses de Harengs se
+dirigent un peu vers le sud-est, et, après avoir frayé vers le milieu
+de mars, elles quittent la côte. (Baars.)
+
+Au mois de février et au commencement de mars, on prend aussi beaucoup
+de Harengs entre Bremanger et Aalsund.
+
+Le produit de la pêche, au nord de Bergen, se sale sur les lieux mêmes,
+où se trouvent de grands magasins, ou bien il est transporté dans
+les environs par de petits navires. On l'évalue à 500 000 ou 600 000
+barils. Chaque baril contient de 450 à 500 poissons. Ce qui fait, par
+conséquent, jusqu'à 300 millions d'individus. On assure qu'en 1860, le
+chiffre fut encore plus élevé. Ce sont les Harengs d'hiver.
+
+Cette pêche terminée, les avant-coureurs des Harengs d'été commencent
+à se montrer dans les environs de Bergen. Ceux-ci sont d'abord petits
+et maigres; mais au fur et à mesure que la saison avance, on les voit
+grossir et devenir de meilleure qualité: à la mi-juin, on en trouve de
+très-beaux.
+
+La pêche commence à se faire en grand vers le milieu du mois de
+juillet; elle dure jusqu'au mois de septembre.
+
+Elle s'opère avec de grands filets à barres. Vers la fin, cependant, on
+emploie quelques filets ordinaires.
+
+Cette pêche donne au moins 40 000 barils, ce qui fait jusqu'à 20
+millions d'individus. La moitié environ de ces Harengs est consommée
+dans le pays.
+
+La pêche norvégienne a donné en 1862, dans la saison dite du
+_printemps_, 659 000 tonnes de Harengs, c'est-à-dire 764 440
+hectolitres, dont il faut retrancher 25 pour 100 pour la consommation
+intérieure. Il reste donc, comme objet de commerce avec l'étranger, 494
+250 tonnes ou 573 330 hectolitres, représentant sur place une valeur
+_minimum_ de 8 551 675 francs, et _maximum_ de 11 274 600 francs.
+
+Les Harengs fournissent une huile qui peut remplacer l'huile de
+Baleine. Pour préparer cette huile, on fait bouillir le poisson dans
+l'eau douce pendant cinq ou six heures, en ayant soin de remuer
+constamment. Lorsque le Hareng est réduit en bouillie, on laisse
+refroidir la masse, puis on recueille l'huile qui surnage. On la
+clarifie par le filtrage ou par de simples décantations successives, et
+on la met dans des barils. (La Morinière.)
+
+Le résidu qui reste au fond des chaudières est appelé _tangrum_. Les
+Suédois le regardent comme un excellent engrais.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+LA SARDINE.
+
+ «_Est enim divitiarum fructus in copia._»
+
+ (CICÉRON.)
+
+
+I
+
+La _Sardine_[254] est une très-proche parente du Hareng.
+
+ [254] _Clupea sardina_ Cuvier.
+
+On prétend qu'elle doit son nom à l'île de Sardaigne. Est-ce bien vrai?
+Ne serait-ce pas plutôt cette belle île qui doit son nom à la Sardine?
+
+Quoi qu'il en soit, ce délicieux habitant de l'eau salée jouissait déjà
+d'une haute réputation avant que l'Homme ait inventé le moyen de le
+_confire_. Épicharme en parle dans ses vers comme d'une des friandises
+servies à Hébé _pour son déjeuner de mariage!_ (J. Franklin.)
+
+La Sardine est un joli petit poisson qui a la tête pointue, les yeux
+gros et les opercules ciselés. Quand on le retire de la mer, son dos
+paraît bleu, diapré de teintes plus obscures; ses côtes sont argentines
+et moirées de vert brillant ou de bleu tendre. Mais il faut la voir,
+cette élégante nageuse, s'ébattre librement, par un beau soleil de
+juillet, dans la transparence d'une mer calme et limpide.
+
+On est émerveillé de la grâce et de la perfection de ses formes, de
+la souplesse et de l'agilité de ses mouvements, de l'éclat et de la
+variété de ses couleurs. Son riche corsage de nacre semble refléter
+l'azur et l'émeraude.....
+
+La fécondité de ce poisson paraît miraculeuse. C'est surtout aux
+Sardines, dit un auteur moderne, que semblent s'adresser les promesses
+de la Bible: «Je multiplierai ta race, qui deviendra aussi nombreuse
+que les grains de sable de la mer et que les étoiles du firmament.»
+Si la bénédiction se mesure à la fécondité, comme le croyaient les
+Israélites, ces poissons doivent être spécialement bénis entre tous les
+animaux.....
+
+Les Sardines habitent l'océan Atlantique boréal, la Baltique et la
+Méditerranée. Elles se trouvent dans la profondeur des baies, à l'abri
+des rivages. Elles aiment le remous des courants et les endroits où la
+mer est peu agitée.
+
+Comme les Harengs, les Sardines se rassemblent par colonnes compactes,
+souvent très-longues et très-larges.
+
+Leurs légions émaillées arrivent en Bretagne vers le mois de mai. Leur
+présence est indiquée par les bouillonnements de la surface de la mer
+et par la teinte de l'eau, tantôt bleuâtre, tantôt blanchâtre, ces
+animaux présentant alternativement au soleil leur dos d'azur ou leur
+ventre d'argent.
+
+Ces brillants poissons arrivent au printemps dans la Méditerranée. Ils
+en sortent avant l'hiver (S. Berthelot).
+
+
+II
+
+On pêche les Sardines avec des seines et avec d'autres filets
+traînants. Les seines sont tirées à terre ou relevées à la mer.
+
+Dans la Méditerranée, on a le _sardinal_, filet à petites mailles
+et d'une seule nappe, qui flotte entre deux eaux, verticalement, en
+décrivant des courbes à une certaine distance du rivage. On le tend
+pendant la nuit. L'une de ses extrémités est attachée au bateau, qui
+dérive avec lui au gré des courants. (S. Berthelot.)
+
+En Bretagne, on emploie aussi des filets flottants. La grandeur de la
+maille est calculée de telle sorte que le poisson puisse passer la tête.
+
+Pendant la saison des Sardines, il y a, sur les côtes de Bretagne, deux
+mille à deux mille cinq cents embarcations occupées à cette pêche.
+Chaque barque ou _pesqueresse_ porte quatre ou cinq hommes: le patron,
+deux ou trois matelots et un mousse; elle a cinq ou six filets, de la
+rogue et des paniers.
+
+Les embarcations partent de grand matin. Elles se rendent à trois ou
+quatre lieues de la côte: elles doivent être sur le lieu de pêche au
+lever du soleil. Alors on amène les voiles et les mâts, et tandis que
+les matelots rament lentement, on laisse couler à la mer un filet, qui
+descend verticalement dans l'eau, soutenu par les liéges qui flottent à
+la surface. Le patron, debout à l'arrière, jette la rogue par poignées,
+tantôt d'un côté du filet, tantôt de l'autre, jusqu'à ce que le poisson
+soit monté des profondeurs. Aussitôt, prenant une écuelle d'eau, il la
+lance brusquement et bruyamment pour effaroucher et rabattre le poisson
+sur le filet. La Sardine s'effraye, fuit précipitamment, et engage
+sa tête dans les mailles, où elle reste prisonnière par les ouïes.
+Le patron reconnaît que les filets sont chargés de poisson lorsque
+les liéges entrent dans l'eau. Alors on les hale à bord les uns après
+les autres; on en retire les Sardines, que l'on dépose au fond du
+bateau[255].
+
+ [255] Voyez planche XXIX.
+
+Lorsque les Sardines sont abondantes, on peut en prendre jusqu'à un
+tonneau d'un seul coup de filet. Quand la pêche est bonne, chaque
+embarcation revient avec 25 000 à 30 000 individus. On assure en avoir
+vu qui en portaient jusqu'à trente-cinq milliers.
+
+Cette pêche dure cinq ou six mois, pendant lesquels on ne compte guère
+que cent journées de travail. Elle produit 7500 millions de Sardines,
+lesquelles, vendues fraîches, procurent 7 500 000 francs. Le tiers est
+la part de l'équipage, ce qui fait, par journée de travail, 2 francs 22
+centimes pour le pêcheur et 1 franc 11 centimes pour le mousse.
+
+Le 5 octobre 1767, dans la baie de Saint-Yves en Cornouailles, on a
+pêché 7000 barriques de Sardines. Chacune en renfermait environ 35 000;
+total, 245 millions. (Borlase.)
+
+Les Basques se servent, pour prendre les Sardines, d'un filet fermé
+comme un sac avec des anneaux de corne.
+
+Les Anglais emploient une grande seine, manœuvrée à contre-courant par
+trois ou quatre chaloupes montées chacune par six marins. Ils ramènent
+quelquefois, d'un seul coup de filet, jusqu'à 40 tonneaux de poisson.
+
+
+III
+
+On prépare les Sardines de plusieurs manières. Elles sont salées: _en
+vert_, quand on les saupoudre seulement de sel blanc; _en grenier_,
+lorsqu'on en forme des tas avec du sel entre chaque couche; _en
+malestan_, quand on les lave dans de l'eau de mer, qu'on les met en
+barils par couches saupoudrées de sel, puis, qu'au bout d'un séjour
+d'un mois, et après les avoir lavées de nouveau dans de la saumure
+et déposées symétriquement dans de nouvelles barriques, on les presse
+jusqu'à ce que leur huile et la saumure se soient écoulées.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIX.
+
+ PÊCHE A LA SARDINE, CÔTES DE BRETAGNE.
+ Dessin de Riou, d'après la photographie du commandant
+ L. Hautefeuille.]
+
+On les dit _anchoisées_, lorsqu'on les met en barils, avec du sel mêlé
+d'ocre rouge pulvérisée.
+
+On les _saurit_, après les avoir salées, en les suspendant pendant sept
+ou huit jours dans un lieu où l'on allume un feu de copeaux de chêne.
+
+On a réussi à confire les Sardines dans l'huile. Dès qu'elles arrivent
+de la pêche par paniers de cent à deux cents, des femmes leur tranchent
+la tête, et du même coup leur enlèvent les entrailles; puis elles
+jettent les poissons dans de la saumure, où ils restent une heure ou
+deux, suivant leur grosseur et leur fraîcheur. On les lave ensuite
+à grande eau, on les étale sur des claies d'osier ou de fil de fer
+galvanisé. Pour les faire sécher, on les plonge dans de l'huile en
+ébullition, où on les laisse cuire quelques minutes. Quand ils sont
+refroidis, on les met dans de petites boîtes de fer-blanc qu'on remplit
+d'huile, et dont on soude le couvercle. Enfin, on passe le tout à l'eau
+bouillante pour bien assurer la conservation (Balestrier). C'est ce
+qu'on appelle _Sardines en boîtes_. Il faut que l'huile soit _vierge_,
+c'est-à-dire de première qualité. Cette huile se fige totalement en
+hiver, et ressemble à des flocons de neige safranée.
+
+On conserve aussi les Sardines dans du beurre fondu (_Sardines en
+daube_).
+
+Suivant Marco Polo, les habitants de certaines contrées de l'Arabie en
+font une espèce de gâteau, en les séchant au soleil et en les réduisant
+en poudre.
+
+Dans d'autres parties de l'Orient, les nègres les font bouillir avec
+des herbes et du poivre.
+
+Dans beaucoup de pays, les Sardines sont employées comme assaisonnement.
+
+Ce poisson a une chair très-délicate, mais on n'apprécie bien son goût
+exquis qu'en le mangeant au moment où il vient d'être pêché. Lorsqu'il
+est bien frais, sa peau s'enlève facilement par la cuisson, et ses
+flancs se détachent en entier comme deux _filets_ aplatis.
+
+Les Sardines salées et fumées excitent l'appétit, mais les estomacs
+débiles s'en accommodent avec peine.
+
+
+IV
+
+Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans parler de l'_Anchois_, petit
+poisson du même genre, si délicat et si précieux dans la science
+culinaire.
+
+[Illustration: ANCHOIS ORDINAIRE
+
+(_Clupea encrasicholus_ Linné).]
+
+L'Anchois est le compagnon de la Sardine. On le trouve commun dans la
+Méditerranée et rare dans l'Océan.
+
+Les Anchois de la Provence jouissent d'une excellente réputation.
+
+On pêche habituellement les Anchois à Antibes, à Fréjus et à
+Saint-Tropez. Les femmes de ce pays ont une habileté très-remarquable
+pour enlever avec l'ongle, et d'un seul coup, les ouïes, le foie et
+les entrailles. On sale ensuite les Anchois. On les met dans des
+miniatures de barils, et on les apporte à la foire de Beaucaire, d'où
+ils se répandent dans le monde entier.
+
+
+V
+
+M. Sabin Berthelot pense que ces myriades de très-petits poissons,
+presque imperceptibles, à chair molle, gélatineuse et transparente, qui
+pullulent au printemps dans les environs d'Antibes et de Nice, sont
+peut-être le fretin des Sardines et des Anchois (?).
+
+Les pêcheurs et les cuisiniers du pays les appellent _Nonnats_ ou
+_Non-nats_ (pas encore nés).
+
+Risso en parle dans son _Ichthyologie_; il y découvre trois espèces,
+ni plus ni moins! Trop zélé Risso! Il a décrit plus d'un animal auquel
+la Nature n'avait jamais songé!..... Voici le signalement qu'il
+donne à l'une de ces trois miniatures de poissons: «_Museau pointu;
+tête rougeâtre, aplatie; prunelles d'un noir de jais. Un manteau
+blanc s'étend sur tout son corps, et n'est relevé que par six taches
+rondes d'un noir d'ébène, qui descendent jusqu'à_...» (Le reste est
+trop _shocking!_) Il nomme cette espèce _Stolephorus Risso_. Et pour
+qu'on ne suppose pas qu'il s'est dédié ledit poisson à lui-même, par
+amour-propre (le public est si malin!), notre prudent naturaliste
+s'empresse d'ajouter sentimentalement: «_Je l'ai consacré comme un
+monument de la piété filiale aux mânes de mon père... La teinte de son
+corps est l'image de sa candeur, comme celle des taches noires est
+celle de mes regrets!_...»
+
+Quoi qu'il en soit, les Nonnats se plaisent dans les fonds sablonneux,
+à l'embouchure des rivières, et pénètrent même dans les étangs salés
+en communication avec la mer. A Nice, ils habitent de préférence les
+fonds de galets, et s'introduisent dans les vides que ces pierres
+roulées laissent entre elles.
+
+La pêche de ces petits poissons est souvent si abondante, qu'ils ne se
+vendent que 30 centimes le demi-kilogramme. On en fait d'excellentes
+fritures et de délicieux ragoûts au lait (S. Berthelot).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+LA MORUE.
+
+ _Mar cuajado de peces._
+
+ (VIERA.)
+
+
+I
+
+Les Harengs et les Sardines peuvent être classés parmi les petits
+habitants de la mer, mais ils compensent l'exiguïté de leur taille par
+la richesse de leur nombre et par l'étendue de leurs phalanges.
+
+[Illustration: MORUE
+
+(_Morrhua vulgaris_ H. Cloquet).]
+
+Les _Morues_ sont à la fois de gros poissons et des poissons nombreux.
+
+Elles fréquentent principalement les mers du Nord. Chaque année,
+vers le milieu de janvier, on voit arriver des masses considérables
+de Morues qui viennent du grand Océan et pénètrent à l'entrée de
+l'archipel de Lofoden. Ces pauvres bêtes accourent pour frayer, et ne
+prévoient guère le sort cruel qui les attend.
+
+D'un autre côté, un nombre vraiment incalculable de ces poissons se
+rassemble périodiquement sur la montagne sous-marine américaine,
+appelée _banc de Terre-Neuve_. Les Morues occupent, assure-t-on, un
+espace long de deux cents lieues et large de soixante.
+
+Les Morues sont en forme de fuseau; leur corps est arqué comme les
+bâtiments bons marcheurs. Les habitants des villes, qui n'ont jamais
+vu ces poissons que chez les marchands de comestibles, les croient
+_aplatis comme des Soles_. Ils ignorent qu'avant de les sécher, on leur
+coupe la tête, on les ouvre et on les _étale_. Les Morues vivantes
+ont la peau d'un gris jaunâtre, le dos tacheté de brun et le ventre
+blanchâtre. Elles offrent une ligne longitudinale claire de chaque
+côté. Leur longueur moyenne est de 80 centimètres, et leur poids de 12
+kilogrammes.
+
+De leur mâchoire inférieure descend un petit barbillon.
+
+Ce poisson est vorace. Il se nourrit surtout de Harengs.
+
+La Morue appartient à la famille des Gadoïdes, tribu gloutonne s'il en
+fut, qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n'en mange que mieux, et
+qui n'est, pour ainsi dire, qu'estomac. (Michelet.)
+
+La fécondité de ce poisson a toujours été citée comme exemple.
+Leuwenhoeck a calculé qu'une seule femelle peut porter environ 9 384
+000 œufs. Un autre observateur en a compté 11 millions.....
+
+Supposez, dans le banc de Terre-Neuve seulement, cent millions de
+Morues femelles, et calculez le nombre effrayant de germes qu'elles
+produiront, même en n'admettant qu'une ponte par individu! O
+intarissable et merveilleuse puissance créatrice!.... Le chanoine
+canarien Viera pourrait bien dire, dans son style si expressif et
+si poétique, en parlant de la fécondité des Morues, que _la mer est
+caillée de poissons_[256].
+
+ [256] _Mar cuajado de peces_ (Viera).--_Cuajar_ (_coagulare_)
+ signifie littéralement «épaissir, figer, cailler».
+
+On a réussi à élever des Morues dans des étangs en communication avec
+la mer. Le docteur Jonathan Franklin rapporte qu'il a visité, il y
+a quelques années, un de ces étangs, sur la côte ouest de l'Écosse.
+Les Morues s'approchaient familièrement pour happer des Moules qu'on
+leur présentait débarrassées de leur coquille. Elles se poussaient, se
+bousculaient les unes les autres, comme font les volailles dans une
+basse-cour, à la vue de la fermière qui leur apporte à manger. Elles
+venaient prendre les Moules jusque dans la main. La femme du gardien
+mit un de ces poissons, des plus grands, sur ses genoux, le caressa, le
+flatta, disant: _Pauvre ami! pauvre ami!_ absolument comme si c'eût été
+un enfant. Elle lui ouvrit la bouche, et y introduisit une Moule, que
+le poisson avala en donnant des signes qu'il la trouvait bonne. Puis,
+elle le remit dans l'eau.
+
+
+II
+
+La pêche de la Morue forme la source principale des richesses de
+Granville, Saint-Malo, Saint-Brieuc, dans les départements de la
+Manche, de l'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord.
+
+Les Anglais et les Américains se livrent à cette lucrative industrie
+avec la même ardeur que les Français.
+
+C'est principalement sur le banc de Terre-Neuve qu'on va chercher ce
+précieux poisson.
+
+La Morue y arrive au printemps.
+
+La quantité des poissons qui s'y rassemblent est vraiment
+phénoménale. Il y a plus de trois siècles que toutes les nations du
+monde s'y donnent rendez-vous, y viennent prendre des chargements
+considérables, et l'on n'y a pas encore constaté de diminution sensible.
+
+En 1578, la France avait, sur le banc de Terre-Neuve, 150 navires;
+l'Espagne, 125; le Portugal, 50, et l'Angleterre, 40.
+
+Pendant la moitié du XVIIIe siècle, la pêche fut exploitée par les
+Français, les Anglais et les Américains.
+
+Le relevé de neuf années, commençant avec 1823 et finissant avec 1831,
+nous a appris que la France avait envoyé à Terre-Neuve 341 navires
+jaugeant 36 680 tonneaux, montés par 7085 matelots. Ces navires ont
+exporté 25 718 466 kilogrammes de poisson, dont 8 974 238 salé, 16 744
+228 de Morue _verte_, et 1 217 008 d'huile. En estimant à 20 francs le
+quintal métrique de poisson, et à 100 francs celui de l'huile, nous
+trouvons un chiffre de 6 360 746 francs par année moyenne.
+
+On assure que l'Angleterre emploie annuellement près de 2000 navires et
+environ 30 000 marins à la pêche de la Morue.
+
+On dit que les Américains mettent en mouvement, pour la même industrie,
+3000 navires et 45 000 marins.
+
+On a calculé que les navires anglais et américains rapportent chacun,
+en moyenne, 40 000 poissons.
+
+La Hollande n'est pas en arrière des autres nations. Elle a exporté,
+en 1856, 1 172 203 kilogrammes de ce poisson préparé de différentes
+manières; en 1857, 1 297 666 kilogrammes; en 1858, 1 702 431, et en
+1859, 1 507 788.
+
+Sur les côtes de la Norvége, depuis la frontière de la Russie jusqu'au
+cap Lindesness, la pêche de la Morue forme la source d'une industrie et
+d'un commerce extrêmement considérables. Elle dure environ trois mois.
+On évalue à plus de 20 millions le nombre de Morues qu'elle procure à
+la consommation.
+
+Dans ce pays, cette pêche occupe plus de 20 000 pêcheurs, montés sur
+au moins 5000 bateaux. Elle se fait à une distance de deux lieues
+norvégiennes (15 au degré) de la terre, dans une profondeur de 100 à
+160 mètres.
+
+D'après le rapport officiel fait au roi de Suède par l'inspecteur en
+chef de la pêche à Lofoden, on a mis en mer, en 1856, 4623 bateaux, et
+en 1860, 5675. Cette dernière année, on a employé 3453 appareils de
+profondeur, 7775 pêcheurs à la ligne, et 13 038 pêcheurs au filet.
+
+Suivant le même rapport, on a salé, cette même année, à l'est de
+Lofoden, 10 080 000 Morues _fendues_, et à l'ouest, 2 640 000. On
+estime les _poissons ronds_, c'est-à-dire les Morues non fendues, à 9
+000 000. Si l'on ajoute à ces chiffres les Morues consommées pendant la
+pêche, on arrivera au total de 24 millions.
+
+Les œufs obtenus en 1860 ont rempli 16 000 tonneaux, et l'huile, 40 000.
+
+Les côtes de l'Islande sont aussi très-riches en Morues.
+
+La France a fourni pour la pêche de ce poisson: en 1860, 210 bâtiments
+et 3275 hommes; en 1861, 222 bâtiments et 3602 hommes, et en 1862, 232
+bâtiments et 3741 hommes. Le port de Dunkerque seul a donné, cette
+dernière année, 134 navires et 2157 marins.
+
+
+III
+
+On prend les Morues, soit avec des filets, soit avec des lignes.
+
+Le filet employé à Terre-Neuve est une seine, grand filet rectangulaire
+garni de plomb au bord inférieur et de liége au bord supérieur. On en
+fixe une extrémité près de la côte, et, avec un bateau, on va porter
+l'autre extrémité en pleine mer, ayant soin de décrire une courbe,
+laquelle enferme le poisson dans un enclos circulaire. En tirant sur
+les deux extrémités, des hommes entraînent tout le poisson. Un seul
+coup en donne quelquefois la charge de plusieurs bateaux. On conçoit
+que ce genre de pêche ne peut se pratiquer que le long d'une côte.
+
+En Norvége, chaque bateau porte ordinairement soixante filets de 40
+mètres de longueur sur 7 mètres de profondeur. Ces filets sont mis à la
+mer le soir, et n'en sont retirés que le matin. On en dispose à la fois
+vingt à trente, noués les uns aux autres. Sur le halin ou haussière, et
+à 2 mètres l'une de l'autre, sont fixées des pierres qui tiennent les
+filets en place. En outre, des bouées, formées de sphères de verre, de
+liége ou de bois, maintiennent la partie supérieure des filets à une
+distance déterminée de la surface de la mer. A chaque bout, se trouve
+un petit baril portant le nom du propriétaire. (Baars.)
+
+Tout le monde connaît l'organisation des lignes. On les tend le jour et
+la nuit, par dix ou douze à la fois.
+
+Chaque bateau norvégien en porte une vingtaine, armées chacune de deux
+cents hameçons.
+
+On se sert, pour appât, de Harengs salés, et quand ils manquent, de
+rogues de Morue, ou même de petits morceaux de ce poisson.
+
+A Terre-Neuve, chaque pêcheur est muni de deux lignes, qu'il tient
+à droite et à gauche du bateau. Il arrive souvent que pendant qu'il
+en retire une, un poisson mord à l'autre, et ainsi de suite. On a vu
+des pêcheurs habiles prendre chacun jusqu'à quatre cents Morues dans
+un jour, ce qui est un terrible travail pour leurs bras. Ces lignes
+sont appelées _lignes de main_. On nomme _lignes de fond_, celles qui
+consistent en cordes très-fortes, sur lesquelles on fixe un certain
+nombre de lignes partielles armées chacune d'un hameçon. A l'une des
+extrémités de la corde est attachée une petite ancre à plusieurs pattes
+(_grappin_), qui l'entraîne au fond de l'eau, et l'on fixe une autre
+ancre à l'autre bout. Chacune de ces ancres tient à un petit câble
+(_orin_) amarré à une bouée de liége. On peut disposer ainsi deux à
+trois mille hameçons.
+
+
+IV
+
+Dès que les pêcheurs sont revenus à terre, ils enlèvent aux Morues la
+rogue, le foie, la tête et les entrailles.
+
+Les rogues sont salées dans des barils percés de trous, par où s'écoule
+la saumure.
+
+Les foies sont mis dans des barils de chêne. Ils se liquéfient en se
+décomposant. On soumet leur résidu à l'action du feu et on le comprime.
+Les premières huiles sont dites _blanches_ ou _blondes_, et les
+dernières _brunes_ ou _noires_. Ce sont les premières surtout dont on
+se sert en médecine. Les dernières sont employées principalement par
+les corroyeurs. Depuis quelques années, on prépare l'huile de Morue en
+plaçant les foies _frais_, coupés par morceaux, dans de grandes cornues
+hors du contact de l'air, et en les faisant distiller au bain-marie.
+
+La tête et les entrailles sont séchées, pour être vendues plus tard à
+la grande fabrique de _guano de poisson_ établie à Lofoden.
+
+Les corps des Morues sont suspendus et abandonnés à l'action des vents
+secs, qui les transforment en _stockfisch_.
+
+[Illustration: PRÉPARATION DES MORUES A TERRE-NEUVE.]
+
+D'autres fois, après avoir fendu l'animal et enlevé presque toute
+l'arête, on le lave, on le sale; on le met en presse, on retire les
+parties liquides, puis on le sèche au soleil. C'est là ce qui constitue
+le _klipfisch_.
+
+La préparation de l'huile de foie et celle du klipfisch ont lieu
+ordinairement après la pêche, lorsque les bateaux sont rentrés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+LE THON.
+
+ Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?
+
+
+I
+
+Le _Thon_ est encore plus grand que la Morue. C'est un des princes de
+la nombreuse classe des Poissons. Il pèse habituellement de 25 à 100
+kilogrammes.
+
+[Illustration: THON
+
+(_Scomber thynnus_ Linné).]
+
+Le Thon est très-commun dans la Méditerranée. Son dos est d'un bleu
+noir, et son ventre d'un blanc argenté; ses rayons dorsaux sont dorés,
+et ses nageoires anales présentent de six à huit zigzags irisés.
+
+Son corps, robuste, lisse et fusiforme, semble moulé pour la course.
+Les rayons épineux de ses nageoires, principalement ceux de la dorsale
+et de l'anale, dénotent, à première vue, leur action puissante dans
+les fonctions qu'ils ont à remplir. Le grand aileron du centre de la
+nageoire du dos est armé d'un premier rayon qui, au besoin, peut servir
+de défense; une rangée d'autres petits ailerons, très-courts et lobés à
+leur extrémité, s'étend jusqu'à la naissance de la queue, et ces mêmes
+organes se montrent aussi vers la nageoire anale, non moins robuste que
+celle du dos. Tout ce système de natation est en parfaite harmonie:
+pectorales vigoureuses, caudale des plus fourchues. (S. Berthelot.)
+
+Comme presque toutes les espèces de sa famille, le Thon a l'habitude
+de s'élancer hors de l'eau d'une manière particulière, en sautant par
+bonds rapides. Quand ces animaux sont réunis en troupe, ils nagent
+généralement en formant une sorte de triangle.
+
+Ces poissons ne manquent ni d'instinct, ni d'une certaine sagacité.
+Ce sont des touristes enragés, comme les Harengs et les Morues.
+Les anciens, qui avaient remarqué la régularité de leurs marches
+et de leurs contre-marches, les regardaient comme _très-habiles en
+stratégie_; ils assuraient même qu'ils étaient _bons géomètres_.
+Montaigne a répété et commenté cette singulière assertion. Évidemment,
+l'auteur des _Essais_ connaissait mieux le cœur de l'Homme que
+l'intelligence des Poissons.
+
+
+II
+
+On pêche le Thon de plusieurs manières différentes.
+
+Les Basques emploient le _grand couple_, et les Provençaux la
+_courantille_.
+
+On appelle _grand couple_, un ensemble de lignes gigantesques, qui
+portent des centaines d'appâts traînés par des barques montées par huit
+ou dix hommes.
+
+La _courantille_ est une espèce de seine, de 500 à 700 mètres de
+longueur, que l'on promène sur un espace de deux à trois lieues.
+
+[Illustration: PÊCHE AU THON.]
+
+Un certain nombre de bateaux dirigés par un chef se disposent en
+demi-cercle, et réunissent leurs filets de manière à former une sorte
+de clôture. Ils entourent les Thons et les serrent pêle-mêle les uns
+contre les autres. On les entraîne peu à peu vers le rivage. Lorsqu'on
+s'approche de la terre, les pêcheurs jettent un large filet terminé par
+une poche longue et conique. Les Thons se précipitent dans cette poche.
+On tue les plus gros à coups de perche et de crochet, et l'on saisit
+vivants les plus petits.
+
+
+III
+
+Mais la plus curieuse des pêches qu'on ait imaginée est bien
+certainement celle à la _madrague_[257], si connue des Marseillais.
+
+La madrague est un véritable parc, avec des allées de chasse
+aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui s'ouvrent
+les unes dans les autres. Ces chambres conduisent toutes à une chambre
+principale, appelée _chambre de mort_ ou _corpou_, située à l'extrémité
+de la construction.
+
+ [257] Appelée _tonnara_ en Italie, et _pig's catcher_ en Amérique.
+
+Les murs de ce parc ont quelquefois plusieurs lieues de développement.
+Aussi, pour transporter une madrague, faut-il souvent un navire ou un
+bateau à vapeur.
+
+A l'aide de pierres attachées à la partie inférieure de ces filets et
+de bouées fixées à leur bord supérieur, on les fait plonger dans la
+mer et on les maintient verticaux. On amarre solidement l'édifice avec
+des ancres, de manière qu'il puisse résister pendant toute la belle
+saison aux plus violents orages. Ce filet gigantesque est plus perfide
+et plus meurtrier que la toile d'araignée la plus savante. On le tend
+ordinairement à l'entrée de quelque baie.
+
+«Le Thon arrive sans défiance, jouant à fleur d'eau; il va devant lui,
+sans quitter la paroi, qu'il côtoie, soit parce qu'il espère en voir
+bientôt la fin, soit parce que cela lui plaît de heurter son museau sur
+cette surface résistante où il trouve probablement de petits poissons
+qui lui servent de pâture; soit encore parce que c'est le propre des
+Poissons en général, voire même de tous les animaux, d'avancer coûte
+que coûte, tant qu'ils peuvent, sans réfléchir à leur retraite.» (E.
+Carrey.)
+
+Le Thon suit, suit toujours les allées de l'engin destructeur.
+Quelquefois les pêcheurs le poursuivent et le poussent de chambre en
+chambre. Le poisson passe des unes dans les autres, par des portes
+qui se referment derrière lui. Il arrive ainsi jusqu'à la chambre de
+mort. Celle-ci forme une prison spacieuse, où les captifs peuvent
+vivre plusieurs jours, même plusieurs semaines. Là le Thon est pris
+sans salut possible, à moins de sauter par-dessus les bords; ce qu'il
+pourrait facilement exécuter, mais l'idée ne lui en vient jamais.
+
+Ce filet-vivier possède un plancher mobile, formé par un petit filet
+horizontal, attaché à des cordages disposés de manière que, à un
+instant donné, on peut exhausser le plancher et le rapprocher de la
+surface de la mer.
+
+Lorsqu'on a réussi à rassembler dans la chambre de mort un certain
+nombre de poissons, on élève peu à peu le plancher dont il vient d'être
+question. Généralement, on y travaille toute la nuit. On rend ainsi
+de moins en moins profonde l'enceinte où sont accumulés ces pauvres
+animaux.
+
+Bientôt on voit les Thons s'agiter, nager, bondir dans tous les sens,
+passer les uns sur les autres, se précipiter contre les murailles des
+filets, les éviter, y revenir et s'en éloigner encore.
+
+Au milieu de la chambre de mort se trouve une petite yole qui porte le
+chef principal de la pêche.
+
+A mesure que le plancher s'élève et que les Thons deviennent apparents,
+la yole court sur eux, les effraye, les poursuit, et les oblige à
+s'élancer vers les bords du parc.
+
+Là se trouvent tout autour un certain nombre d'embarcations montées par
+des pêcheurs expérimentés, qui harponnent les poissons, ou les tuent
+toutes les fois qu'ils s'approchent. Ils les manquent rarement.
+
+Le massacre est bientôt général.
+
+Les Thons, harponnés et retirés de l'eau, se tordent avec force,
+donnent de vigoureux coups de queue et vagissent comme des enfants.
+
+Les blessés fuient l'ennemi et plongent au plus vite, mais ils
+rencontrent l'inévitable plancher qui les arrête. Ils vont, ils
+viennent, effarés, épouvantés et désorientés, rougissant la mer de leur
+sang. Ils ne tardent pas à se heurter contre un autre filet et contre
+une autre embarcation. On leur jette un nouveau harpon, plus adroit ou
+plus heureux que le premier, et, cette fois, les malheureuses bêtes,
+solidement accrochées et promptement hissées, sont jetées au milieu des
+morts et des mourants, que les pêcheurs acharnés entassent dans leurs
+barques.
+
+Quand les Thons sont très-nombreux et qu'on peut les approcher, les
+pêcheurs leur plongent hardiment la main dans la gueule, et passent une
+corde dans une ouïe; ils tendent cette corde à un camarade, qui hale la
+victime sur le pont du bateau.
+
+Il faut souvent deux ou trois hommes pour enlever un Thon ainsi saisi
+et enfilé.
+
+Lorsque, par hasard, un d'eux se débat trop vivement aux mains de ses
+bourreaux, un pêcheur lui arrache brutalement, avec le doigt, quelque
+chose au fond de la bouche. Aussitôt le sang coule à flots, par jets,
+et presque en même temps la victime, épuisée, se laisse hisser sans
+mouvement.
+
+En 1861, dans la baie de Porto-Ferrajo, on a pris à la madrague
+cent soixante Thons gros et petits, depuis des Thons bébés d'un
+kilogramme environ jusqu'à des Thons vieillards de 120 et même de
+150 kilogrammes..... En estimant chaque poisson, en moyenne, à 25
+kilogrammes, cette pêche a donné environ 4000 kilogrammes de Thon! (E.
+Carrey.)
+
+Lorsque Louis XIII visita sa bonne ville de Marseille, on organisa
+en son honneur une grande pêche à la madrague. Ce massacre officiel
+enchanta tellement le monarque, peu sensible et peu facile à divertir,
+comme chacun sait, qu'on l'entendit dire plusieurs fois que c'était _la
+plus agréable journée de son voyage_. Heureux roi!... et pauvres Thons!!
+
+Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XL
+
+LES TORTUES DE MER.
+
+ «_Esse et in piscatu voluptatem maxime
+ Testitudinum._»
+
+ (PLINE.)
+
+
+I
+
+Les Reptiles sont rares dans la mer; mais ceux, en petit nombre,
+qu'elle nourrit, se font remarquer par leur organisation, par leurs
+mœurs et par leur utilité. Nous voulons parler des _Tortues_. Aristote
+désignait ces animaux sous le nom de _Thalassites_.
+
+Comme les Tortues terrestres, les Tortues marines sont revêtues d'une
+cuirasse osseuse et écailleuse très-dure et très-solide, fortifiée par
+huit paires de côtes.
+
+Cette cuirasse forme en dessus une _carapace_ plus ou moins bombée, et
+en dessous, un _plastron_ plus ou moins aplati.
+
+La carapace et le plastron composent une sorte de boîte protectrice,
+dans laquelle le reptile tient son corps à l'abri, et retire, au
+besoin, son cou et sa queue. Chez les Tortues de terre, dont la tête
+et les pattes sont proportionnellement moins grandes, l'animal peut
+encore les rentrer et les loger dans son armure[258].
+
+ [258] Tutam ad omnes ictus video esse.
+
+ (PHÈDRE.)
+
+Si l'on n'avait jamais vu de Tortue, soit de terre, soit de mer,
+et qu'on rencontrât pour la première fois une de ces bizarres
+organisations, ne serait-on pas bien étonné?
+
+[Illustration: TORTUES.]
+
+Un montagnard du centre de la France trouva un jour, à la fête de son
+village, un marchand algérien qui étalait devant lui une cinquantaine
+de Tortues communes.
+
+«Et combien vendez-vous ces drôles de petites bêtes?
+
+--Trente sous, monsir, sans marchander.
+
+--Trente sous! c'est bien cher pour une espèce de grenouille!..... Et
+combien en voulez-vous _sans la boîte_?»
+
+
+II
+
+On connaît trois espèces principales de Tortues de mer: la _Caouane_,
+la _franche_ et le _Caret_.
+
+La _Tortue caouane_ est assez commune dans la Méditerranée, la mer
+Rouge, l'archipel de Madagascar et les Maldives.
+
+[Illustration: TORTUE CAOUANE
+
+(_Chelonia caouanca_ Schweigger).]
+
+C'est la reine des Tortues de mer. Il y en a une très-belle dans les
+galeries du Muséum d'histoire naturelle, rapportée de Rio-Janeiro par
+Delalande. Cette espèce peut arriver à environ 126 centimètres de grand
+diamètre et dépasser le poids de 200 kilogrammes.
+
+Sa carapace est couverte de plaques cornées, grandes, minces,
+transparentes, et d'un brun moucheté de blanc et de jaune vif.
+
+La _Tortue franche_ ou _Midas_[259] se trouve dans l'océan Atlantique.
+On la rencontre quelquefois à Madère et aux îles Canaries.
+
+ [259] _Chelonia Midas_ Schweigger; vulgairement aussi, _Tortue
+ verte_, _Tortue commune_.
+
+Elle a de 150 à 160 centimètres de grand diamètre; elle pèse
+généralement une centaine de kilogrammes.
+
+Sa carapace offre des places marron glacées de verdâtre, veinées
+longitudinalement de nuances plus claires. Son plastron est d'un
+jaune-serin verdâtre.
+
+Pline assure qu'il en existe dans la mer des Indes, qui sont si
+grandes, que leur carapace sert de nacelle aux habitants des îles de
+la mer Rouge, et qu'une seule suffit _pour couvrir une maison_. La
+véracité du naturaliste romain est quelquefois un peu suspecte.....
+
+Quelques voyageurs prétendent qu'on rencontre, aux Antilles, des
+Tortues de mer sur le dos desquelles quatorze hommes peuvent se tenir
+debout à la fois (?).
+
+Dampierre cite un individu très-grand dont la dépouille formait un
+petit bateau. Un enfant de neuf à dix ans, le fils du capitaine Rocky,
+s'y embarqua pour aller, à un quart de mille de distance, gagner le
+navire de son père.
+
+En 1752, la mer jeta dans le port de Dieppe une Tortue franche qui
+avait 2 mètres de long et 130 centimètres de large, et qui pesait 450
+kilogrammes.
+
+En 1754, on en prit une autre dans le pertuis d'Antioche, à la hauteur
+de l'île de Ré, qui offrait à peu près le même poids. Elle mesurait 2
+mètres 60 centimètres depuis le museau jusqu'à la queue. La carapace
+seule avait plus d'un mètre et demi de longueur. Quand on lui coupa la
+tête, elle répandit huit litres de sang. On en retira 50 kilogrammes
+de graisse. Son foie se trouva, dit-on, assez volumineux pour donner à
+dîner à plus de cent personnes (?).
+
+La _Tortue caret_ se trouve dans l'océan des Indes et dans l'Océan
+américain.
+
+Cette espèce a 73 centimètres de grand diamètre. Elle est, par
+conséquent, moins grosse que la précédente.
+
+Sa carapace est marbrée de brun sur un fond fauve et jaune.
+
+[Illustration: TORTUE CARET
+
+(_Chelonia imbricata_ Schweigger).]
+
+Dans ces trois Tortues, la carapace est écailleuse; mais il en existe
+une quatrième, qui ne présente autour de cette armure qu'une simple
+peau coriace, avec trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement:
+c'est le _Luth_[260], espèce assez rare, qui habite la Méditerranée et
+l'océan Atlantique.
+
+ [260] _Sphargis coriacea_ Gray.
+
+Elle offre environ 2 mètres de longueur.
+
+Rondelet parle d'un Luth long de cinq coudées, qui avait été pêché à
+Frontignan.
+
+Amoreux en a décrit un autre pris dans le port de Cette.
+
+Delafond en signale un troisième, capturé à l'embouchure de la Loire en
+1726.
+
+Borlase en a figuré un quatrième, harponné sur les côtes de
+Cornouailles en 1756.
+
+
+III
+
+Les Tortues de mer ont des mâchoires sans dents. Leurs gencives sont
+cornées, dures, à bords tranchants comme le bec d'un oiseau de proie.
+Elles coupent les Zostères, les Ulves, les Varecs, dont ces animaux
+font leur principale nourriture.
+
+La Caouane est simplement herbivore, tandis que la Tortue franche mange
+non-seulement des matières végétales, mais encore des Zoophytes et des
+Sèches.
+
+[Illustration: TÊTE DE TORTUE DE MER.]
+
+Les Tortues de mer passent pour des animaux lourds, timides et assez
+doux. Leurs membres sont transformés en rames aplaties, légèrement
+courbées d'avant en arrière. Les antérieurs dépassent du tiers les
+postérieurs.
+
+Les Tortues marines nagent et plongent avec la plus grande facilité;
+elles peuvent rester longtemps sous l'eau. L'orifice externe de
+leur canal nasal est surmonté d'une masse charnue, dans l'épaisseur
+de laquelle on distingue le jeu d'une soupape que l'animal soulève
+lorsqu'il est dans l'air, et qu'il ferme hermétiquement lorsqu'il
+s'enfonce dans l'eau (Duméril). Leur marche est assez pénible. Le
+missionnaire Labat s'est fait plus d'une fois porter par cette lourde
+et un peu cahotante voiture.
+
+Dans les parages tranquilles, on aperçoit de temps en temps, à la
+surface de la mer, à sept ou huit cents lieues de terre, des Tortues
+qui flottent dans une immobilité absolue. Elles dorment.
+
+Ces reptiles n'ont pas d'armes pour se défendre, mais leur carapace les
+protége jusqu'à un certain point. Ils ont, du reste, la vie très-dure.
+On en a vu, la tête coupée et le cœur arraché, remuer encore les
+nageoires, et donner des signes de souffrance.
+
+Les Tortues de mer sont ovipares. A l'époque de la ponte, les femelles
+se rendent à terre après le coucher du soleil, pour déposer leurs
+œufs. Elles creusent un trou sur le rivage, écartant très-habilement
+le sable avec leurs pieds postérieurs, qui fonctionnent alors comme
+de larges pelles. Ce trou peut avoir une soixantaine de centimètres
+de profondeur. Le prince Maximilien de Neuwied rapporte avoir vu une
+Tortue franche, sur la côte du Brésil, qui creusait ainsi la grève. On
+s'approcha doucement; elle ne se dérangea pas. Il fallut quatre hommes
+pour la soulever. Bientôt elle se mit à pondre. Un soldat recueillit
+une centaine d'œufs dans l'espace de dix minutes. Cette espèce peut, du
+reste, en déposer jusqu'à cent cinquante.
+
+On dit que les Luths en produisent de deux cents à deux cent soixante.
+
+Après avoir pondu, la mère recouvre ses œufs avec le sable amoncelé
+derrière elle, et nivelle si parfaitement la surface du sol, que peu de
+personnes reconnaîtraient qu'on a remué quelque chose en cet endroit.
+Cette opération terminée, l'animal retourne à la mer.
+
+Les œufs sont arrondis, un peu déprimés et revêtus d'une coque coriace.
+La chaleur du soleil suffit pour les faire éclore.
+
+Les jeunes Tortues naissent au bout de trois semaines. Au sortir de
+l'œuf, elles sont grosses comme de petites Grenouilles, presque
+aussi molles, et blanchâtres. Elles se dirigent aussitôt vers la mer.
+Les vagues les reçoivent quelquefois avec de rudes caresses, et les
+rejettent de leur sein.
+
+Pendant son séjour aux Florides, plusieurs pêcheurs assurèrent au
+célèbre naturaliste Audubon, que toute Tortue prise à la place même où
+elle dépose ses œufs, et transportée à une distance de plus de cent
+milles, si on lui rend ensuite la liberté, regagne le lieu où elle a
+coutume de pondre, soit immédiatement, soit dans la saison suivante.
+
+
+IV
+
+On emploie différents procédés pour prendre les Tortues.
+
+Dans certains parages, on profite de l'époque où les femelles se
+rendent à terre pendant la nuit pour déposer leurs œufs. On va les
+chercher principalement dans les îles désertes. On reconnaît leur
+passage aux traces qu'elles laissent sur le sable. On les guette, on
+leur coupe la retraite, et on les renverse sur le dos, soit avec les
+mains, soit avec des leviers. Ces animaux, ainsi retournés, cherchent
+quelque point d'appui; ils ne peuvent se redresser, et on les retrouve,
+le lendemain, à la même place et dans la même situation.
+
+Il existe entre Vera-Cruz et Tampico un petit îlot désert, grand tout
+au plus comme la place de la Concorde, appelé _isla de los Lobos_ (île
+des Loups), on ne sait pourquoi, attendu que, bien certainement, jamais
+Loup, ni carnassier semblable au Loup, n'y a posé le pied.
+
+Les Tortues ont pris cet îlot en affection; elles y trouvent un
+asile paisible, entouré de grands récifs et bien défendu contre leurs
+ennemis, et, de plus, des plages de sable en pente douce, excellentes
+pour leurs œufs.
+
+En 1862, vers dix heures du soir, l'équipage d'un navire français
+surprit dans l'île de los Lobos, à la faveur de la nuit, une énorme
+Tortue femelle qui rampait sur le rivage. Elle avait une tête grosse
+comme celle d'un enfant et un bec quatre fois plus grand que celui d'un
+perroquet. Elle paraissait chercher un endroit pour pondre. Six hommes
+s'attachèrent à sa carapace et firent de vains efforts pour la retenir;
+ils ralentissaient sa marche, mais ils ne l'arrêtaient pas: elle les
+entraînait vers la mer. D'autres matelots arrivèrent à temps, et l'on
+réussit à la renverser sur le dos.
+
+Dans cet état, on lui amarra un petit mât entre les nageoires, et on
+l'emporta au vaisseau. Le monstre pesait 130 kilogrammes. Il fournit à
+manger à tout l'équipage. Il avait trois cent quarante-sept œufs dans
+le corps. (De Jonquières.)
+
+Les Carets, qui ont le dos plus bombé que les Tortues franches et les
+mouvements plus vifs, pourraient se _déretourner_. A cause de cela, on
+les charge d'une pierre, ou bien on les tue sur place.
+
+Une seconde manière de prendre ces reptiles consiste à tendre, le soir,
+un grand filet de cordes à mailles lâches, appelé _folle_, qui leur
+barre le passage lorsqu'elles se rendent à terre pour y pondre. Elles
+engagent la tête ou les nageoires dans les mailles, et s'entortillent
+de telle sorte, qu'elles ne peuvent plus venir respirer à la surface de
+l'eau, et qu'elles finissent par se noyer. Il faut avoir la précaution
+de teindre ce filet: quand il est grisâtre ou blanchâtre, les Tortues
+s'en défient et rebroussent chemin.
+
+Certains pêcheurs font la chasse aux Tortues lorsqu'elles viennent en
+pleine mer, à la surface de l'eau, pour respirer. Ils leur lancent
+un harpon, espèce de javelot à pointe triangulaire comme celle d'une
+flèche acérée et tranchante, portant un anneau auquel une corde est
+attachée. On se sert aussi d'une _varre_, autre harpon à pointe sans
+crochet. Il faut de l'adresse pour faire pénétrer cet instrument.
+Quand il est entré dans l'écaille de la Tortue, c'est comme un clou
+enfoncé dans une planche, et qui ne peut en être arraché sans de grands
+efforts. Dès que l'animal se sent blessé, il plonge et entraîne le
+trait avec lui. On lâche d'abord une certaine longueur de corde, puis
+on attire la Tortue sur le bord de l'embarcation.
+
+Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles et exercés profitent
+du moment où les Tortues sont endormies à la surface de la mer,
+s'en approchent doucement, et lorsqu'ils sont à portée, ils percent
+l'animal. Si la Tortue n'est pas très-grande, ils la saisissent sans la
+harponner.
+
+Les Tortues sont souvent d'une force extraordinaire, à cause de leur
+taille, et peuvent entraîner le canot à une grande distance et même le
+faire chavirer.
+
+Plusieurs auteurs ont rapporté un fait curieux qui s'est passé à la
+Martinique, en 1696. Un Indien esclave, étant seul à pêcher dans un
+petit canot, aperçut une Tortue qui dormait sur l'eau. Il s'en approche
+doucement, et lui passe autour d'une patte un nœud coulant, ayant
+d'avance fixé l'autre bout de la corde à l'avant du canot. La Tortue
+s'éveille, et se met à fuir, comme si elle ne traînait rien après
+elle. L'Indien ne s'épouvante pas de se voir emporté avec tant de
+vitesse. Il se tenait à l'arrière, et gouvernait avec sa pagaie pour
+parer les lames, espérant que la Tortue se lasserait enfin ou qu'elle
+étoufferait. Mais il eut le malheur de chavirer, et de perdre dans
+cet accident sa pagaie, son couteau, ses lignes et ses instruments de
+pêche. Quoiqu'il fût habile nageur et marin expérimenté, il ne parvint
+qu'avec beaucoup de peine à retrouver son canot. Comme il ne pouvait
+plus gouverner, le même accident lui arriva neuf ou dix fois, et à
+chacune, pendant qu'il travaillait, la Tortue se reposait, reprenait
+des forces, et recommençait ensuite une nouvelle course aussi rapide
+que la première. Elle le traîna ainsi _un jour et deux nuits_, sans
+qu'il lui fût possible de détacher ou de couper la corde. La bête se
+lassa enfin, et le bonheur voulut qu'elle échouât sur un haut-fond, où
+l'Indien acheva de la tuer, étant lui-même demi-mort de faim, de soif
+et de fatigue.
+
+Sur les côtes de Cuba et de Mozambique, les pêcheurs se servent, pour
+prendre les Tortues de mer, de certains poissons vivants, dressés, pour
+ainsi dire, à cette chasse. Ces poissons, voisins du Rémore, sont plus
+grands et plus longs. On les appelle _Poissons pêcheurs_ ou _Sucets_.
+Les Espagnols les nomment _Revés_ (_reversi_), parce que, au premier
+abord, on est tenté de prendre leur dos pour leur ventre.
+
+Ces poissons portent au sommet de la tête une plaque ovale, à rebords
+charnus, offrant intérieurement une vingtaine de lamelles parallèles,
+formant deux séries garnies sur leur bord de petits crochets qui
+ressemblent aux pointes d'une carde. Les pêcheurs tiennent plusieurs
+Sucets dans des baquets pleins d'eau, et chaque nacelle a son baquet
+particulier. Quand on voit de loin quelque Tortue endormie, on s'en
+approche sans bruit, puis on jette à la mer un de ces poissons.
+Aussitôt que celui-ci aperçoit le reptile, il se précipite sous lui, et
+s'y cramponne fortement avec sa dilatation céphalique.
+
+Le Revé, dit Colomb, se laisserait mettre en pièces plutôt que de
+lâcher le corps auquel il adhère.
+
+Ce poisson étant attaché à une longue corde tressée avec de l'écorce de
+palmier, au moyen d'un anneau dont sa queue est garnie, les pêcheurs
+tirent cette corde et amènent dans leur barque et le poisson et la
+Tortue.
+
+Quand cette dernière est prise, on détache le Sucet en lui imprimant un
+mouvement d'arrière en avant, lequel fait renverser à l'instant tous
+les crochets.
+
+En général, la pêche des Tortues de mer est faite sans discernement et
+sans frein; d'où il résulte comme conséquence inévitable, qu'au bout
+d'un temps peu éloigné, ces précieux animaux deviendront rares.
+
+Il existe, il est vrai, dans plusieurs pays, des parcs à Tortues,
+donnant lieu à un commerce considérable. Ces parcs sont approvisionnés
+par la pêche vulgaire, mais on ne s'y occupe guère de la multiplication
+de l'espèce. On assure cependant que, dans l'île de l'Ascension, on
+respecte les œufs et l'on protége les jeunes sujets jusqu'à ce que leur
+carapace ait assez de dureté pour défendre suffisamment l'animal.
+
+M. Salles, capitaine au long cours, a proposé de multiplier les Tortues
+de mer dans la Méditerranée. La Société zoologique d'acclimatation
+s'est empressée d'approuver et d'encourager les conclusions de son
+mémoire. Le succès est d'autant plus certain, qu'il s'agit non pas
+d'introduire une nouvelle espèce dans les localités qui en étaient
+privées jusqu'à ce jour, mais seulement de repeupler des régions
+aujourd'hui très-appauvries et où les Tortues se trouvaient autrefois
+en nombre considérable.
+
+
+V
+
+Les Tortues de mer constituent un mets abondant, sain et nutritif.
+On peut faire cuire la chair dans sa propre carapace. Cette
+casserole naturelle est un moyen expéditif dont se servent les
+sauvages.
+
+Les Anglais aiment beaucoup la chair de la Tortue franche; ils la
+trouvent supérieure à celle du Bœuf. La graisse de cette Tortue est
+d'un vert assez foncé, et si abondante, qu'il n'est pas rare d'en
+extraire jusqu'à vingt-huit litres d'un seul individu.
+
+On sait que _la soupe à la Tortue_ jouit d'une certaine réputation chez
+nos voisins d'outre-Manche. C'est l'amiral Anson qui apporta en 1752 la
+première Tortue qui fut mangée à Londres.
+
+La chair du Caret passe pour très-médiocre, mais les œufs sont fort
+délicats. Les paquebots apportent régulièrement en Angleterre des
+quantités considérables de Tortues de mer. Malheureusement, le prix
+de plus en plus élevé de ces animaux ne permet pas de les servir sur
+toutes les tables. C'est pour cela sans doute que, dans la fameuse
+soupe à la Tortue, on substitue souvent à la chair du précieux animal
+de petits cubes de tête de veau!
+
+Les Tortues de mer fournissent à l'industrie les matériaux d'une foule
+de jolis petits meubles.
+
+Carvilius Pollio, d'après Pline, homme extravagant, mais inventif,
+paraît être le premier qui tailla et façonna les plaques des Tortues.
+Il en orna des armoires et des bois de lit.
+
+Les patriciens, sous le règne d'Auguste, en décoraient les portes et
+les colonnes de leurs palais.
+
+Les Romains faisaient venir les plaques de l'Égypte. Lorsque Jules
+César s'empara d'Alexandrie, il trouva dans les magasins une si grande
+quantité d'écailles, qu'il s'en servit pour embellir son entrée
+triomphale.
+
+L'écaille des Tortues est douce au toucher et _riante à l'œil_, comme
+disent les marchands, mais en même temps assez fragile.
+
+Le Caret est l'espèce dont les plaques sont les plus estimées.
+
+On distingue dans le commerce quatre variétés de cette écaille. La
+meilleure est celle qui vient des mers de la Chine et des Philippines.
+Ces plaques sont noires, avec des jaspures d'un jaune clair, bien
+transparentes et parfaitement détachées. Le Caret des îles Seychelles
+(qui arrive par Bourbon) a des plaques plus épaisses, d'une couleur
+vineuse, avec des taches d'un jaune moins clair, moins transparent et
+moins tranché. Le Caret de l'Inde, appelé souvent _écaille d'Egypte_,
+parce qu'il est expédié par la voie d'Alexandrie, offre une teinte
+brune nuancée de rouge, avec des taches d'un rouge brun et d'un
+jaune-citron.
+
+Les plaques de la Caouane sont les moins recherchées: elles se
+rapprochent de l'apparence de la corne. Elles sont de couleur brun
+noirâtre ou brun rougeâtre, avec de grandes taches transparentes d'un
+blanc sale, et de plus petites opaques ou d'un blanc mat.
+
+La Tortue franche a des plaques minces, flexibles, élastiques,
+transparentes, d'un jaune pâle, marquetées de jaune rougeâtre et de
+noir.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLI
+
+LES OISEAUX DE MER.
+
+ Voulez-vous aimer, vous aimez.
+ Un lieu vous déplaît-il, vous allez dans un autre.
+
+ (DESHOULIÈRES.)
+
+
+I
+
+Les Oiseaux sont fils de l'air, comme les Poissons fils de l'eau. Mais,
+parmi eux, une tribu considérable réclame ces deux éléments.
+
+Ceux-ci, dits _aquatiques_, habitent en familles nombreuses au milieu
+de la mer et sur ses rives, sur les lacs et sur les fleuves.
+
+Les Oiseaux qui fréquentent, soit exclusivement, soit ordinairement,
+l'eau salée, sont appelés _marins_ ou _pélagiens_. Ils composent,
+suivant Charles Bonaparte, la quatorzième partie de tous les Oiseaux du
+globe[261].
+
+ [261] Le nombre de toutes les espèces du globe est de 9400.
+
+Les Oiseaux aquatiques offrent généralement des pattes avec les
+doigts réunis par des membranes, ce qui les a fait nommer _Palmés_ ou
+_Palmipèdes_. Cette structure existe chez presque toutes les espèces
+marines.
+
+Les pieds palmés forment comme deux petites rames légères, admirables
+pour naviguer.
+
+Ordinairement, les membranes unissent seulement les trois doigts
+antérieurs, celui de derrière restant libre; d'où il résulte une
+palette triangulaire à trois nervures (_Canards_, _Pétrels_). Mais,
+dans quelques espèces (_Cormorans_, _Pélicans_), les doigts de devant
+et le postérieur sont tous unis. Ils composent ainsi une rame beaucoup
+plus grande que celle des Palmipèdes proprement dits; laquelle n'est
+plus triangulaire, mais en forme de trapèze.
+
+[Illustration: PATTES D'OISEAUX PALMIPÈDES.]
+
+Les rames des Oiseaux sont d'autant plus commodes, qu'il n'est pas
+besoin, comme pour les rames ordinaires, de les sortir de l'eau à
+chaque coup; il suffit que les doigts se rapprochent pour que la patte
+puisse, presque sans effort, être ramenée en avant. Là les doigts
+s'écartent de nouveau, la membrane s'étend, et la palette se reforme
+pour frapper le liquide une seconde fois.
+
+
+II
+
+Les Oiseaux marins pourraient être rangés géographiquement en quatre
+groupes:
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXX.
+ P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc.
+
+ GOËLANDS ARGENTÉS.
+
+ Imp. Geny Gros. du Plâtre Jacques, 28.]
+
+1º Les _Voiliers_ (ou _Longipennes_), tels que les _Albatros_ et
+les _Pétrels_, qui fréquentent la haute mer. On les rencontre à des
+distances inouïes de toute terre; ils s'approchent rarement du rivage.
+
+2º Les _Maritimes ordinaires_, tels que les _Mouettes_ et les Fous, qui
+s'avancent assez loin du rivage, mais qui reviennent, chaque soir, vers
+les îles ou vers la terre ferme.
+
+3º Les _Riverains_, tels que les _Canards_ et les _Harles_, qui
+s'écartent très-peu des côtes, et semblent même préférer à la mer les
+étangs, les marais et les embouchures des cours d'eau.
+
+4º Les _Nageurs_, tels que les _Pingouins_ et les _Manchots_, qui se
+tiennent aussi à une faible distance du rivage. Ceux-ci sont privés
+de la faculté de voler, mais ils nagent et plongent d'une manière
+merveilleuse.
+
+
+III
+
+Nous ne connaissons pas d'Oiseaux qui représentent mieux la grande
+tribu des Palmipèdes que les _Goëlands_.
+
+Parmi ceux-ci, on pourrait regarder comme type principal le _Goëland
+argenté_[262], si commun dans les mers du Nord.
+
+ [262] _Larus argentatus_ Brünnich (voy. la planche XVIII).
+
+Ce bel Oiseau est de la taille d'une Corneille, mais il a des ailes
+plus longues et plus effilées. Son corps paraît bien pris, ni trop
+massif, ni trop élancé. Il porte un manteau uniforme, d'un cendré
+clair, légèrement bleuâtre. Les extrémités de ses ailes sont de velours
+noir, avec des pointes d'un blanc de neige. Sa tête présente des yeux
+d'un jaune pâle (ce qui ne les empêche pas d'être expressifs), et
+un bec robuste couleur d'ocre, avec une tache de corail à l'angle
+inférieur. Les pieds sont couleur de chair un peu grisâtre.
+
+[Illustration: GOËLAND A MANTEAU GRIS
+
+(_Larus argentatus_ Brünnich).]
+
+Ce Goëland est défiant et farouche, cependant on l'apprivoise avec
+facilité. Il tient la tête haute, un peu ramenée en arrière, et la
+gorge légèrement renflée, ce qui lui donne un air d'importance,
+moins caractérisé, toutefois, que celui des Canards. Tantôt il se
+couche doucement et paresseusement sur le sable, au soleil, les yeux
+demi-fermés ou fixés sur la mer, dans la situation d'une Poule sur
+ses œufs, ou bien les ailes à moitié ouvertes, écartées, pendantes,
+comme une Perdrix sur ses poussins; tantôt il se redresse sur un
+pied, cachant l'autre dans son duvet, et demeure des heures entières
+immobile, muet, méditatif, semblable à un Échassier à pattes courtes
+qui digère son repas.
+
+Quand le Goëland argenté marche, il a de l'assurance et de la dignité;
+mais il ne se dandine pas. Il court assez vite. Lorsqu'il nage, il fend
+l'eau avec lenteur. Il plonge rarement et péniblement: on voit qu'il
+n'a pas l'habitude d'aller chercher sa proie au fond de l'eau.
+
+Son vol est ferme et soutenu; il le dirige en ligne droite par des
+battements d'ailes énergiques et fréquents, avec des balancements
+légers et onduleux qui ajoutent à sa grâce sans rien ôter à sa rapidité.
+
+
+IV
+
+Les Oiseaux palmipèdes aiment en général les grands balancements de
+la mer et le fracas des tempêtes. Ils semblent plus rares dans les
+beaux temps ou plus difficiles à approcher. On dirait que l'agitation
+des vagues est nécessaire pour leur fournir plus aisément les
+Mollusques et les Poissons qui font leur nourriture, et que, dans les
+grandes perturbations de l'atmosphère, ils ont un plaisir instinctif
+particulier à lutter contre les ouragans et à se jouer des flots en
+courroux. (Lesson.)
+
+Les ailes blanches des Mouettes et des Hirondelles de mer, quand ces
+oiseaux se jouent au milieu d'une tourmente, produisent un admirable
+contraste avec les nuages noirs qui obscurcissent l'horizon.
+
+[Illustration: ALBATROS MOUTON
+
+(_Diomedea exulans_ Linné).]
+
+Les Oiseaux marins varient beaucoup pour la taille. Le plus grand est
+l'_Albatros_, surnommé _Mouton du Cap_ ou _Vaisseau de guerre_, qui
+offre une envergure de 4 mètres environ. Le plus petit est l'_Oiseau de
+tempête_, qui atteint à peine la taille du Moineau. L'Albatros est le
+géant des Palmipèdes, l'Oiseau de tempête en est le nain.
+
+[Illustration: OISEAU DE TEMPÊTE
+
+(_Thalassidroma pelagica_ Temminck).]
+
+Les Oiseaux grands voiliers ont un corps élancé, des ailes effilées
+et une longue queue. Ils sont organisés pour le vol de longue haleine.
+Mais les nageurs présentent un corps trapu, des ailes réduites à des
+moignons et une queue rudimentaire. Tous portent un plumage serré,
+garni de duvet et enduit d'une humeur huileuse qui le protége contre
+l'eau.
+
+
+V
+
+Les Palmipèdes se nourrissent de substances végétales, de Mollusques et
+de Poissons.
+
+Nos pêcheurs se réjouissent à la vue du _Stercoraire parasite_[263]; il
+leur décèle les grandes colonnes de Harengs, qu'il accompagne ou qu'il
+poursuit.
+
+ [263] _Lestris parasitica_ Boje.
+
+Les Goëlands et les Pétrels se précipitent sur les Cachalots et sur les
+Dauphins échoués, et leur arrachent des lambeaux de chair huileuse.
+
+Les Albatros, ces vautours de l'Océan, sentent une Baleine morte d'une
+distance vraiment considérable.
+
+Les Canards ont le bec garni sur les bords de cannelures parallèles,
+admirablement disposées pour permettre à l'oiseau, lorsqu'il barbote,
+de cribler les matières dont il veut faire son repas. Ce bec est aplati
+comme une pelle, avec une mandibule inférieure en forme de cuiller. Il
+semble frapper l'eau.
+
+[Illustration: TÊTE DE HARLE
+
+(_Mergus serrator_ Linné).]
+
+Les _Harles_, intrépides pêcheurs, cousins germains des Canards,
+présentent à la marge de leurs mandibules des dentelures très-pointues,
+à l'aide desquelles ils retiennent solidement les pauvres poissons. Ces
+dentelures sont dirigées d'avant en arrière, de manière que la proie ne
+peut pas s'échapper de la pince vivante qui la retient, mais peut être
+dirigée facilement vers le gosier.
+
+Les Goëlands ont l'extrémité du bec courbée en crochet. Ils frappent
+et harponnent avec cette arme toujours aiguisée les animaux marins les
+plus glissants. Ils s'élancent le plus souvent entre deux vagues avec
+la rapidité d'une flèche, et reparaissent au bout d'un instant, tenant
+au bec quelque animal.
+
+Les _Hirondelles de mer fuligineuses_[264] ne plongent jamais la tête
+en bas et verticalement, comme les autres piscivores, mais passent
+au-dessus des animaux marins en décrivant une courbe et les enlevant
+avec dextérité. On les voit planer dans le sillage de quelque Marsouin,
+tandis que ce dernier poursuit sa proie, et à l'instant où, faisant
+jaillir les ondes, le Cétacé amène à la surface le fretin épouvanté,
+l'oiseau se précipite dans l'eau bouillonnante et emporte en passant un
+ou deux petits poissons. (Audubon.)
+
+ [264] _Haliplana fuliginosa_ Wagler.
+
+Le _Bec-en-ciseaux_ possède des mandibules comprimées et tranchantes,
+disposées comme les branches d'une paire de ciseaux. L'oiseau rase la
+surface de la mer, et coupe en deux la proie qu'il peut atteindre.
+
+[Illustration: TÊTE DE BEC-EN-CISEAUX
+
+(_Rhynchops nigra_ Linné).]
+
+Les _Pélicans_ offrent au-dessous du bec un sac de peau singulièrement
+extensible. Ils le remplissent de poissons, qu'ils apportent à leurs
+petits.
+
+M. Nordmann raconte, dans sa _Faune de la mer Noire_, que les
+Pélicans, très-nombreux dans l'Orient, font souvent des pêches en
+commun sur les lacs qui avoisinent cette mer.
+
+[Illustration: PELICAN BLANC
+
+(_Pelecanus onocrotalus_ Linné).]
+
+«C'est ordinairement, dit-il, dans les heures de la matinée ou le
+soir que ces oiseaux se réunissent dans ce but, procédant d'après un
+plan systématique qui est apparemment le résultat d'une espèce de
+convention. Après avoir choisi un endroit convenable, une baie où l'eau
+soit basse et le fond lisse, ils se placent tout autour, en formant un
+grand croissant ou un fer à cheval. La distance d'un oiseau à un autre
+semble être mesurée; elle équivaut à son envergure (3 à 4 mètres). En
+battant fréquemment la surface de l'eau avec leurs ailes déployées et
+en plongeant de temps en temps avec la moitié du corps, le cou tendu
+en avant, les Pélicans s'approchent lentement du rivage, jusqu'à ce
+que les poissons réunis de la sorte se trouvent enfermés dans un espace
+étroit. Alors commence le repas commun.
+
+»Outre les quarante-neuf Pélicans dont la compagnie se composait ce
+jour-là, il s'était rassemblé sur les tas d'ulves, de conferves et
+de coquilles rejetées par les vagues et amoncelées sur le rivage,
+des centaines de Mouettes, d'Hirondelles de mer, de Choucas, qui se
+préparaient à happer les poissons chassés hors de l'eau et à partager
+entre eux les restes du repas. Enfin, plusieurs Grèbes, de la petite
+et de la moyenne espèce, nageant dans l'espace circonscrit par le
+demi-cercle, tant que cet espace fut encore assez grand, prirent, eux
+aussi, leur part du festin, en plongeant fréquemment après les poissons
+effrayés et étourdis.
+
+»Quand tous furent rassasiés, la compagnie entière se rassembla sur
+le rivage pour attendre le commencement de la digestion. Les Pélicans
+lustraient leur plumage, recourbaient le cou pour le laisser reposer
+sur le dos, et faisaient ainsi, à côté des petites et frêles Mouettes,
+l'effet de colosses informes. Leur troupe se composait d'oiseaux de
+différents âges; il y en avait de tout blancs, de bigarrés et de gris.
+De temps en temps quelqu'un de ces oiseaux vidait sa poche bien garnie,
+en étendait le contenu devant lui, et se plaisait à le contempler. Les
+poissons qui se débattaient encore avaient bientôt la tête écrasée d'un
+coup de bec.»
+
+Les _Cormorans_ ont une gibecière du même genre que celle des Pélicans,
+mais beaucoup moins développée. Les Chinois élèvent ces animaux et les
+emploient comme pêcheurs. Ils leur passent au cou un anneau étroit
+pour les empêcher d'avaler les proies qu'ils ont saisies. Mais quand
+l'oiseau a travaillé quelque temps pour son maître, celui-ci enlève le
+collier, et permet au Cormoran de pêcher pour son propre compte.
+
+Certains Oiseaux de mer, qui ne possèdent ni bec tranchant, ni
+gibecière gutturale, et qui se nourrissent de coquillages operculés et
+solidement barricadés, ont l'instinct de les porter dans les hauteurs
+de l'atmosphère, et de les laisser tomber sur un rocher pour briser
+leur enveloppe.
+
+Les _Pétrels_, qui ne mangent guère que des poissons, sont tellement
+huileux, que les habitants des îles Feroë tuent ces oiseaux, leur
+passent une mèche à travers le corps, l'allument, et se servent du
+Palmipède comme d'une lampe.
+
+Du reste, beaucoup d'Oiseaux piscivores sont chargés d'une graisse peu
+consistante, qu'ils doivent à leur genre de nourriture. A cause de
+cette circonstance, certains d'entre eux ont été nommés _Pingouins_,
+mot dérivé du latin _pinguis_ (gras, huileux).
+
+Sur les côtes de la Patagonie, où les _Manchots_ sont abondants, on
+prend ces oiseaux, on les écorche, et l'on fait de l'huile avec leur
+peau. Cette enveloppe, doublée d'une couche de graisse plus ou moins
+forte, est soumise à l'action d'une presse, qui ne laisse d'autre
+résidu que le derme et le duvet. On retire un demi-litre d'huile de
+chaque animal. Il faut 2000 Manchots pour remplir un tonneau.
+
+Quand on saisit un _Fulmar_[265], il vomit une huile couleur d'ambre,
+qui est regardée par les habitants de Saint-Kilda comme un bon remède
+dans plusieurs maladies extérieures, surtout dans le rhumatisme.
+On brûle aussi cette huile. La meilleure est produite par les vieux
+oiseaux.
+
+ [265] _Procellaria glacialis_ Linné.
+
+On surprend les Fulmars pendant la nuit. On leur presse le bec, et on
+leur fait rendre environ deux cuillerées d'huile. (L. Wraxall.)
+
+Ce sont les Oiseaux marins qui produisent cette matière précieuse
+appelée _guano_, ou, pour mieux dire, _huanu_, si recherchée par les
+agriculteurs.
+
+Le guano[266] est un amas d'excréments déposés au sein de la mer, sur
+des rochers ou sur des îles. On a calculé qu'un Palmipède de taille
+moyenne en fournit à peu près 25 grammes par jour. Or, sur certains
+rochers, on trouve des couches de guano offrant jusqu'à 30 mètres
+d'épaisseur. Il a donc fallu des centaines d'années et des milliers
+d'oiseaux pour former ces dépôts. (Boussingault.)
+
+ [266] Le guano n'étant que du poisson digéré, il est évident que
+ le poisson naturel doit constituer aussi un engrais d'une grande
+ valeur. Dans les localités maritimes où l'on se livre aux grandes
+ pêches du Hareng, de la Sardine, de la Morue, on utilise les
+ poissons avariés ou les débris inutiles, pour composer un fumier
+ appelé _engrais-poisson_, lequel remplacera peut-être, un jour, le
+ guano, dont les couches sont loin d'être inépuisables.
+
+ A cet effet, on fait cuire le poisson; on le presse, on le
+ dessèche, on le réduit en poudre. Cet engrais étant à un point de
+ décomposition moins avancé que le guano, agit moins rapidement que
+ ce dernier. Il en a toutefois les principales propriétés.
+
+L'île de Cincha, près du Pérou, à 100 milles au sud de Calao, est un
+des endroits les plus riches en guano. Les couches supérieures de cette
+matière sont d'un brun grisâtre, et les couches intérieures couleur de
+rouille. La dureté du guano est d'autant plus grande, qu'il est situé
+plus profondément.
+
+Les Oiseaux producteurs du guano sont surtout le _Fou varié_[267], le
+_Goëland modeste_[268], l'_Anhinga_[269], le _Bec-en-ciseaux_, le
+_Pélican thagus_, le _Cormoran de Gaimard_[270], et le _Cormoran de
+Bougainville_[271].
+
+ [267] _Dysporus variegatus_ Ch. Bonaparte.
+
+ [268] _Blasipus Bridgesii_ Ch. Bonaparte.
+
+ [269] _Plotus anhinga_ Linné.
+
+ [270] _Stictocarbo Gaimardi_ Ch. Bonaparte.
+
+ [271] _Hypoleucus Bougainvillei_ Lesson.
+
+
+VI
+
+La voix des Oiseaux marins n'est jamais douce et harmonieuse comme
+celle de plusieurs oiseaux terrestres. Elle est nasillarde et
+retentissante, et tient souvent du rauque ou du lugubre. Cependant les
+Goëlands et les Mouettes jettent des cris aigus qui dominent le bruit
+de la tempête. Certains Canards rendent une clangueur perçante comme
+celle du clairon.
+
+[Illustration: CANARD MACREUSE
+
+(_Anas nigra_ Linné).]
+
+Quelques Palmipèdes, dont la trachée est grande et recourbée, imitent
+plus exactement le son de la trompette.
+
+Il y a des Oiseaux pélagiens qui semblent pleurer comme de petits
+enfants, ou ricaner comme de vieilles femmes.
+
+Les Grecs avaient désigné le _Pélican_[272] sous le nom d'_Onocrotale_
+(cri de l'âne), parce que cet oiseau semble braire.
+
+ [272] _Pelecanus onocrotalus_ Linné.
+
+[Illustration: PINGOUIN COMMUN
+
+(_Alca torda_ Linné).]
+
+Les _Pingouins_ ont un croassement tout aussi grave et tout aussi
+désagréable. Lesson dit que, dans l'île de Falkland, le soir, au
+coucher du soleil, tous les Pingouins poussaient ensemble, à gorge
+déployée, un immense cri, qui retentissait au loin comme les clameurs
+d'une armée en révolte.
+
+Un observateur très-original, habitant d'un port de mer, a étudié
+pendant huit ans la langue du _Pierre-garin_[273]. Il en a composé
+le dictionnaire, prenant pour modèle le travail de Dupont de Nemours
+sur la langue du Corbeau. Il a distingué cinquante mots exprimant
+chacun, suivant lui, une idée particulière: _Ici... là... en avant...
+en arrière... à droite... à gauche... plus vite... plus lentement...
+halte... garde à vous... nourriture... danger... Je t'aime... moi
+de même... méchant... marions-nous... quel bonheur... un nid...
+nos œufs... couvons... nos petits... Maman... papa... j'ai faim...
+Tais-toi..._
+
+ [273] _Sterna hirundo_ Linné.
+
+Voici le commencement de ce dictionnaire: _Kia, kié, kii, kioi, kioui.
+Djia, djié, djii, djioi, djioui. Tsia, tsié, tsii, tsioi, tsioui...._
+
+
+VII
+
+Les Oiseaux pélagiens ont souvent des pattes courtes, attachées plus ou
+moins en arrière; ils marchent avec mauvaise grâce et en se balançant;
+plusieurs semblent boiteux.
+
+Les Nageurs se tiennent redressés sur leurs pattes de derrière et
+presque verticaux. Les _Manchots_, vus de loin sur la plage, semblent
+assis sur leur croupion: on dirait des enfants de chœur en camail
+(Pernetty). D'autres se traînent péniblement sur le sable, rampant
+presque à plat ventre. Ils se servent quelquefois de leurs ailerons en
+guise de pattes, ce qui les convertit momentanément en quadrupèdes.
+
+Quelques espèces aiment à s'arrêter sur les vagues. Le _Pétrel damier_,
+ainsi nommé à cause de son dos bigarré de blanc et de noir, se repose
+habituellement dans le sillage des navires, où le remous lui apporte
+de nombreux petits mollusques. Le nom de _Pétrel_, qui signifie _petit
+Pierre_, fait allusion au miracle de saint Pierre marchant sur les
+eaux.
+
+Les Palmipèdes savent nager avec autant d'élégance que de facilité.
+
+[Illustration: MANCHOT DE PATAGONIE
+
+(_Aptenodytes patagonica_ Gmelin).]
+
+Les Canards et les Harles se balancent avec grâce à la surface des
+eaux, et se jouent avec tranquillité au milieu des flots les plus
+rapides. Ces oiseaux ont le corps taillé comme la carène d'un navire;
+leurs pattes, comme on l'a vu plus haut, servent de rames, et leurs
+ailes demi-déployées représentent les voiles de ce petit vaisseau
+vivant.
+
+Les espèces privées de la faculté de voler sont les plus habiles dans
+l'art de nager et de plonger. Leurs ailes, plus ou moins courtes,
+fonctionnent comme des nageoires, de manière que l'oiseau possède
+quatre rames, deux en avant et deux en arrière, exactement comme un
+poisson.
+
+Suivant leurs besoins, ces oiseaux s'élèvent ou s'enfoncent dans le
+liquide. Ils voguent généralement la tête en l'air. Les Pingouins
+s'élancent par bonds, à la manière des Bonites.
+
+[Illustration: PÉTREL DAMIER
+
+(_Procellaria capensis_ Latham).]
+
+Mais le vol constitue la fonction principale des Oiseaux. L'atmosphère
+est pour eux ce que l'Océan est pour les Poissons. La natation et le
+vol, dit Lacépède, ne sont, pour ainsi dire, que le même acte exécuté
+dans des fluides différents. L'Oiseau nage dans l'atmosphère et le
+Poisson vole dans l'eau (Virey).
+
+Ce sont surtout les Longipennes et les Maritimes ordinaires qui
+excellent à voler.
+
+Les _Hirondelles de mer_, agiles et vagabondes, légères comme le
+vent, savent planer, cingler, plonger dans l'air, selon la proie qui
+les attire, l'ennemi qui les poursuit ou la gaieté qui les emporte
+(Buffon). Rivales des Hirondelles domestiques, elles parcourent
+comme elles les régions de l'atmosphère, et dans tous les sens, comme
+pour en jouir dans tous les détails. Toujours maîtresses de leur vol,
+elles semblent décrire au milieu des airs un dédale mobile et fugitif,
+dont les routes se croisent, s'entrelacent, se heurtent, se roulent,
+montent, descendent, se perdent et reparaissent pour se croiser et se
+rebrouiller de nouveau. (Montbeillard.)
+
+[Illustration: HIRONDELLE DE MER
+
+(_Sterna hirundo_ Linné).]
+
+Les _Frégates_[274] sont peut-être, de tous les oiseaux, ceux dont le
+vol est le plus puissant et le plus fier. Elles se tiennent dans les
+régions les plus élevées de l'atmosphère; elles se précipitent comme
+une flèche et se balancent comme une nacelle, tantôt résistant à la
+puissance du vent le plus violent, et tantôt se laissant emporter par
+la plus légère brise.
+
+ [274] _Tachypetes aquila_ Vieillot.
+
+Elles pêchent mal, mais elles remplacent la maladresse par l'audace.
+Elles suivent et persécutent les Mouettes qui ont pris quelque animal,
+leur font rendre gorge, et saisissent prestement la proie dans sa
+chute, avant qu'elle soit arrivée à l'eau.
+
+Audubon observa un jour une Frégate qui venait d'enlever un assez gros
+poisson à une Hirondelle de mer. L'oiseau emportait sa victime en
+travers du bec. Il la jeta en l'air, pour l'avaler la tête la première.
+Il la reprit comme elle tombait, mais par la queue. Il la lâcha une
+seconde fois, et la rattrapa encore par la queue. Le poids de la tête
+en était la cause. La Frégate recommença une troisième fois. Le poisson
+fut enfin reçu comme il fallait, la tête en bas, et avalé sur-le-champ.
+
+Les Albatros ou les Frégates qui ont saisi dans l'air un malheureux
+Poisson volant, regagnent aussitôt les hautes régions de l'atmosphère.
+Mais, souvent, plusieurs maraudeurs de leur espèce, qui les guettaient,
+les suivent au milieu des nuages, s'en approchent, les harcèlent. C'est
+à qui leur ravira leur proie. L'un d'eux s'en empare; un autre l'a déjà
+reprise, mais la bande entière est à ses trousses. L'infortuné poisson,
+ballotté de bec en bec, meurtri, mourant, finit par tomber et par
+disparaître sous les flots. Cruel désappointement pour tous ces ventres
+affamés! (Audubon.)
+
+Le _Stercoraire parasite_, vrai forban de l'air, fait aussi la chasse
+aux espèces plus petites et plus faibles que lui, leur donne des coups
+de bec, les force à vomir une partie de leur repas, et se précipite sur
+cette proie dégoûtante.
+
+Le vol des _Phaétons_, ou _Pailles-en-queue_, est calme, paisible et
+composé de battements d'ailes fréquents, parfois interrompus par des
+sortes de chutes ou des mouvements brusques. (Lesson.)
+
+Ces oiseaux défient la furie des orages; au milieu des tempêtes les
+plus horribles, ils conservent leur sang-froid. Tranquilles et
+contents, ils s'élèvent avec la lame, et redescendent avec elle dans
+l'abîme.
+
+Les Phaétons voyagent à plus de cinq cents lieues en mer, et peuvent
+regagner, chaque soir, les îles ou les récifs qui leur servent de
+refuge. Du reste, ils s'arrêtent à peine le temps nécessaire pour
+dormir. Ils semblent faits pour voler, voler, toujours voler.....
+
+[Illustration: STERCORAIRE PARASITE EN CHASSE.]
+
+Les Oiseaux de mer sont en général pour les navigateurs les indices
+de la terre. Les vieux matelots interprètent leur apparition et se
+trompent rarement. Le Pétrel damier leur annonce le voisinage du cap
+de Bonne-Espérance; le Paille-en-queue leur apprend qu'ils sont sous
+les tropiques; les Frégates, les Mouettes et les Hirondelles de mer
+leur prédisent, par la direction et la hauteur de leur vol, le beau
+temps, l'agitation des flots ou l'arrivée de la tempête.
+
+[Illustration: PAILLE-EN-QUEUE PHAÉTON
+
+(_Phaeton phœnicurus_ Latham).]
+
+Le livre de la Nature est une source féconde d'instruction!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLII
+
+LES NIDS ET LES ŒUFS.
+
+ «Le Passereau a bien trouvé sa maison, et l'Hirondelle son nid, où
+ elle a mis ses petits.»
+
+ (DAVID.)
+
+
+I
+
+Dans la saison des amours, les Oiseaux marins abandonnent les vagues et
+les eaux, et gagnent les rives et les grèves.
+
+Beaucoup d'espèces se rassemblent en grandes troupes sur des rochers
+stériles ou dans des îles désertes. Faber croit que ces oiseaux
+obéissent à un instinct particulier de sociabilité. Boje pense qu'ils
+sont attirés par l'abondance de la nourriture. Ces deux raisons peuvent
+être également conformes à la vérité. Mais, probablement aussi, il
+en existe d'autres: par exemple, la disposition des récifs, dont les
+cavités et les saillies présentent d'excellents abris; l'absence
+des animaux carnassiers, l'éloignement de l'Homme; en deux mots, la
+solitude et la tranquillité.
+
+Graba fait observer que les Palmipèdes choisissent toujours, pour
+nicher, les rochers tournés à l'ouest et au nord-ouest, et qu'ils
+dédaignent les autres expositions.
+
+Parmi les îles les plus fréquentées par les Oiseaux nicheurs, il faut
+placer en première ligne le petit archipel des Feroë, entre l'Islande
+et les îles Shetland. Cet archipel est formé par vingt-cinq grands
+rochers à Oiseaux (_Vögelberg_).
+
+Ces écueils ont été souvent décrits. Il y en a un, surtout, qui mérite
+une attention particulière.
+
+
+Qu'on imagine un rocher noir, composé d'assises horizontales, s'élevant
+verticalement à 400 ou 500 mètres au-dessus de la mer, qui mugit et
+brise à ses pieds. L'eau s'élance souvent, pendant les tempêtes, à
+plus de 30 mètres de hauteur, et retombe en cascade le long de la
+paroi verticale. Mais, par un temps calme, elle ondule doucement,
+en se jouant autour des écueils. Ces escarpements présentent alors
+l'aspect le plus singulier: des milliers d'Oiseaux sont rangés sur les
+corniches, à côté les uns des autres; les femelles sur leurs nids,
+les mâles près d'elles ou volant à une faible distance. Une salle
+de spectacle, un cirque, un amphithéâtre remplis de spectateurs, ne
+donnent qu'une faible idée du nombre prodigieux d'animaux qui sont
+ainsi placés avec symétrie, la tête tournée vers la mer. L'arrivée de
+l'Homme ne les trouble nullement, et le bruit d'un coup de fusil ne
+fait envoler que les mâles, les femelles restent sur leurs œufs. Elles
+ne les quittent même que lorsqu'on s'approche d'elles, et la plupart se
+laissent prendre sur leur couvée.
+
+
+Les différentes espèces d'Oiseaux établies sur ces rochers ne sont pas
+éparpillées au hasard. Chacune semble avoir son campement particulier.
+
+Sur la plage, on trouve le _Goëland à manteau noir_[275] et le
+_Perroquet de mer_[276].
+
+ [275] _Larus marinus_ Linné.
+
+ [276] Vulgairement, _Macareux moine_.
+
+[Illustration: PERROQUET DE MER (MACAREUX)
+
+(_Mormon fratercula_ Temminck).]
+
+Au second rang, dans les endroits couverts de plantes, paraît la
+_Mouette argentée_[277].
+
+ [277] _Larus argentatus_ Brünnich.
+
+Au-dessus, sur les rochers les plus découverts, sommeillent les
+stupides _Cormorans_[278].
+
+ [278] _Phalacrocorax carbo_ Ch. Bonaparte.
+
+Non loin de là, sur les falaises baignées par la mer, s'entassent les
+élégantes _Mouettes à trois doigts_[279] et les _Guillemots à miroir
+blanc_[280].
+
+ [279] _Larus tridactylus_ Latham.
+
+ [280] _Uria grylle_ Latham.
+
+Tout à côté, parmi les Varecs amoncelés, se redressent les _Guillemots
+à capuchon_[281] et les ineptes _Pingouins_[282].
+
+ [281] _Uria troile_ Latham.
+
+ [282] _Alca torda_ Linné.
+
+Tous ces oiseaux vivent en bonne intelligence. Souvent des femelles
+d'espèces différentes sont assises, côte à côte, sur leurs œufs, et
+l'on croirait, en voyant les mouvements de leur tête et les claquements
+de leur bec, qu'elles sont engagées dans une conversation animée, pour
+faire diversion aux ennuis d'une incubation un peu trop longue.
+
+On peut indiquer encore, comme rendez-vous général des Oiseaux marins,
+les îles Hébrides, et particulièrement celle de Saint-Kilda.
+
+Cette dernière offre cinq milles environ de tour. Elle sort presque
+perpendiculairement du sein des flots, et forme à son extrémité
+orientale, qui s'élève à plus de 440 mètres, le promontoire le plus
+haut des îles Britanniques.
+
+En approchant de l'île de Saint-Kilda, on aperçoit un spectacle presque
+impossible à décrire. Les rocs sont cachés par des myriades d'Oiseaux
+aquatiques occupés à couver.
+
+D'énormes essaims de _Fous_[283] blanchissent les sommets sur
+lesquels ils reposent. Ces plateaux ou ces pics semblent de loin
+couverts de neige. Les _Mouettes à trois doigts_ et les _Mouettes à
+pieds bleus_[284] ont envahi chaque crête un peu élevée. Plus bas,
+les _Fulmars_[285], les _Puffins_[286] et les Guillemots ont pris
+possession de tous les talus, de toutes les pentes, de tous les
+endroits où il existe un peu d'herbe. Au bord de la mer, à l'entrée des
+excavations, perchent des Cormorans, droits et immobiles, comme des
+sentinelles avancées. (L. Wraxall.)
+
+ [283] _Sula alba_ Meyer.
+
+ [284] _Larus canus_ Linné.
+
+ [285] _Procellaria glacialis_ Linné.
+
+ [286] _Procellaria puffinus_ Linné.
+
+Tout autour, au sein des eaux, des milliers de nageurs de toute espèce
+plongent, barbotent, se poursuivent, se becquètent ou se battent.
+D'autres remplissent l'air de leurs cris rauques ou aigus, allant de la
+mer à leurs nids ou de leurs nids à la mer; appelant leurs femelles,
+tournoyant au-dessus d'elles, caressant leurs petits, jouant avec
+leurs frères, et manifestant, d'une manière bruyante et naïve, leurs
+craintes, leurs besoins, leur joie ou leur bonheur.....
+
+Lorsqu'un fragment de rocher se détache et roule du haut de l'île dans
+les flots, il devient le signal d'un tumulte extraordinaire. La frayeur
+s'empare de toute la colonie. Le bloc écrase de malheureux Fulmars
+accroupis sur leur couchette, et entraîne, en bondissant au milieu d'un
+fracas épouvantable, les herbes et le sable, les œufs et les poussins.
+Des nuées d'oiseaux épouvantés s'enfuient sur son passage. Mais bientôt
+ils reviennent à leurs nids, et tout reprend le calme habituel. (L.
+Wraxall.)
+
+En Hollande, d'innombrables troupes de Mouettes et d'Hirondelles de mer
+nichent, toutes les années, dans l'île d'_Eierland_ (pays des œufs), et
+dans les autres îles septentrionales du Texel. Il en est de même dans
+celles du Slesvig et du Jutland.
+
+Dans la saison de la ponte, les Palmipèdes arrivent par milliers.
+Beaucoup d'Échassiers se mêlent à leurs troupes.
+
+Les œufs sont pondus par des Goëlands, des Mouettes, des Hirondelles
+de mer, des Guillemots, des Pingouins, des Canards, et aussi par des
+Huîtriers, des Pluviers, des Barges, des Vanneaux.....
+
+
+II
+
+Les Oiseaux marins placent leur nid, soit dans un simple enfoncement,
+derrière deux ou trois galets, soit parmi les herbes, entre les joncs
+ou sous quelque arbrisseau, soit encore dans les creux des rochers.
+
+La Mouette tridactyle a l'instinct de s'établir dans les lieux les plus
+inaccessibles; aussi est-elle rarement troublée par les ramasseurs
+d'œufs.
+
+Les Pingouins et les Manchots se creusent dans le sable un trou
+horizontal. Les Macareux s'emparent des terriers des lapins; ils
+aiment à nicher en société et à couver les uns près des autres.
+L'endroit qu'ils ont choisi est quelquefois tellement miné, qu'en
+posant le pied dessus, on s'enfonce jusqu'au genou. Les _Tadornes_[287]
+ont aussi l'habitude de nicher dans des souterrains. Les anciens
+donnaient à ces oiseaux le nom d'_Oies-renards_.
+
+ [287] _Anas tadorna_ Linné.
+
+Naumann a vu, dans la petite île de Sylt, un très-grand nombre de
+Tadornes réunis par groupes dans des excavations artificielles. Il
+a compté jusqu'à treize nids dans un espace quadrangulaire, avec
+une entrée commune. Au-dessus de chaque nid était un trou couvert
+d'une touffe de gazon. Quand on soulevait cette touffe, on voyait un
+Tadorne accroupi. Chaque habitant du village possédait plusieurs de
+ces souterrains, d'où il retirait par jour, pendant trois semaines, de
+vingt à trente œufs. Il en laissait six à chaque nid pour l'incubation.
+
+Dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, les Albatros se réunissent
+en colonies pour nicher. Ils partagent le terrain en carrés réguliers,
+un pour chaque nid. Ces carrés communiquent par des chemins. L'ensemble
+est défendu par une chaussée de pierres.
+
+Les Cormorans nichent tantôt au milieu des joncs et des roseaux, tantôt
+sur les troncs des vieux saules ou sur des arbres élevés, tantôt encore
+sur des rochers, toujours dans le voisinage de la mer. Ils construisent
+de grands nids informes, composés de rameaux et de bûchettes
+grossièrement assemblés. On trouve souvent plusieurs de ces nids sur le
+même arbre.
+
+[Illustration: CORMORAN ORDINAIRE
+
+(_Phalacrocorax carbo_ Cuvier).]
+
+Au commencement de ce siècle, les Cormorans étaient assez rares sur les
+bords de la mer Baltique. Vers 1810, plusieurs couples vinrent nicher
+dans la proximité de l'île de Fionie, parmi les rochers du rivage et
+dans les forêts. Leur nombre augmenta peu à peu. Au printemps de 1812,
+quatre paires de ces oiseaux se rendirent dans la terre de Neudorf,
+près de la ville de Leutjenbourg, et s'établirent dans un bois voisin
+de la mer, sur de grands hêtres qui, depuis plusieurs années, servaient
+de retraite à une multitude de Hérons et de Freux. Ils expulsèrent de
+leurs nids ces derniers oiseaux, firent deux pontes, l'une en mai et
+l'autre en juillet, et quittèrent la contrée en automne. Leur nombre
+s'élevait alors à une trentaine. Pendant le printemps de 1813 et les
+années suivantes, ils revinrent régulièrement. Bientôt on calcula qu'il
+y avait 7000 couples de nicheurs. Au mois de juin 1815, on voyait
+des cinquantaines de nids sur certains arbres, et les innombrables
+vols des Cormorans, mêlés avec les Hérons, remplissaient l'air de
+leurs cris sauvages. L'âcreté de leurs ordures brûlait la feuille
+des arbres, et les débris des poissons corrompus dont ils jonchaient
+le sol empoisonnaient au loin l'atmosphère. D'après les ordres du
+gouvernement, on leur fit la chasse. Il y eut des jours où l'on en tua
+jusqu'à cinq cents. Ce ne fut que l'année suivante que l'on parvint à
+les éloigner de la contrée. (Boje.)
+
+Dans certaines îles, les nids des Oiseaux marins sont si rapprochés,
+qu'on ne saurait faire un pas sans écraser des œufs, et qu'il arrive
+souvent à une mère de pondre dans la couchette d'une autre mère.
+(Schinz.)
+
+C'est ainsi que Naumann a trouvé un œuf d'_Hirondelle de mer à longue
+queue_[288] dans le nid d'un _Huîtrier_[289], et ailleurs, un œuf de
+ce dernier oiseau dans le nid d'un Goëland. Cependant chaque couveuse
+reconnaît ses propres œufs et ne s'y trompe jamais. Ce que nous
+croirions impossible, si l'instinct des animaux ne nous avait pas
+habitués à des miracles.
+
+ [288] _Sterna Dougalli_ Montagu.
+
+ [289] _Hæmatopus ostralegus_ Linné.
+
+
+III
+
+La plupart des œufs, chez les Oiseaux marins, ont un gros et un petit
+bout, et ressemblent, à cet égard, aux œufs de la Poule. Ceux des
+Cormorans sont plus allongés et paraissent avoir deux petits bouts.
+Ceux de quelques Manchots sont tout à fait ronds.
+
+Les œufs des Cormorans sont assez petits relativement à la taille de
+l'oiseau. Ceux des Guillemots sont au contraire assez grands. Celui du
+Guillemot à capuchon est plus gros que l'œuf de l'Oie; l'oiseau est un
+peu plus petit que le Pigeon ramier.
+
+Le _Pingouin brachyptère_, ou _grand Pingouin_, est l'oiseau d'Europe
+qui donne l'œuf le plus volumineux. Cet œuf, très-recherché par les
+amateurs, devient chaque jour plus rare. On le paye aujourd'hui de 500
+à 800 francs.
+
+[Illustration: GRAND PINGOUIN
+
+(_Pinguinus impennis_ Ch. Bonaparte).]
+
+Les Pétrels ont les œufs blancs; ceux des Harles sont jaunâtres, et
+ceux des Canards verdâtres. Les Goëlands et les Mouettes en pondent
+d'olivâtres, avec des marbrures brunes généralement plus nombreuses et
+plus fortes vers le gros bout.
+
+Le grand Pingouin, dont nous venons de parler, donne un œuf d'un blanc
+isabelle, avec des raies et des taches peu nombreuses, qui rappellent,
+dit Temminck, les formes singulières des caractères chinois.
+
+Le _Guillemot bridé_[290] produit un œuf plus remarquable encore par
+les traits ou les zigzags nombreux qui décorent sa coquille.
+
+ [290] _Uria rhingvia_ Brünnich.
+
+Les Plongeons sont les oiseaux connus qui offrent les œufs les plus
+foncés en couleur. Ces œufs sont couleur chocolat plus ou moins
+olivâtre, avec des taches noirâtres plus ou moins irrégulières.
+
+[Illustration: PLONGEON IMBRIM
+
+(_Colymbus glacialis_ Linné).]
+
+Les œufs des Cormorans et des Fous sont revêtus d'un enduit crétacé,
+blanc, qu'on enlève facilement avec l'ongle. Cet enduit est tellement
+friable sur l'œuf du _Flamant_[291], que si l'on promène sa coque sur
+la manche d'un habit noir, on la blanchit comme si on l'avait frottée
+avec un morceau de plâtre.
+
+ [291] _Phœnicopterus ruber_ Linné.
+
+
+IV
+
+Quand le nid d'un Oiseau est préparé, la jeune mère doit être bien
+surprise, après les douleurs de l'enfantement, de trouver sur sa
+couchette, au lieu d'un poussin délicat qui lui ressemble, un sphéroïde
+inanimé, qui _ne dit rien_; elle a mis au monde une espèce de boule,
+blanche comme de la craie, quelquefois d'un bleu clair de turquoise,
+ou d'un rouge vineux d'acajou, pointillée, maculée, veinée comme du
+marbre ou de l'agate!..... Un œuf n'est pas un Oiseau, pas plus qu'une
+graine n'est un arbre; c'est quelque chose d'antérieur, quelque chose
+qui contient les rudiments d'un animal, mais qui n'est pas encore un
+animal, quelque chose qui ressemble plus à une production minérale qu'à
+un germe organisé.
+
+L'instinct de la mère vient en aide à son inexpérience. Elle s'attache
+à ce corps inerte avec une passion que nous ne comprenons pas et
+que nous ne pouvons pas comprendre. Est-ce de l'amour maternel?
+Certainement non! C'est un sentiment voisin, très-voisin, préliminaire,
+si l'on veut; mais à coup sûr bien différent. L'amour maternel n'existe
+pas encore; il ne viendra que plus tard, il viendra quand les petits
+seront éclos....
+
+Cet attachement pour les œufs pousse les Oiseaux à s'accroupir sur ces
+bizarres produits et à les échauffer..... Ils _pressent ces cailloux
+contre leur cœur_ (Michelet).
+
+Les parents qui couvent pour la première fois savent-ils quels seront
+les résultats de leur incubation? L'instinct est encore ici leur
+directeur et leur mobile. Aussi voit-on souvent des femelles et même
+des mâles (ce qui est plus étonnant), quand ils couvent, oublier le
+boire et le manger. Tant est grand l'_amour de l'œuf_.
+
+Pendant que la femelle de l'Hirondelle de mer fuligineuse couve, son
+mâle arrive de temps en temps et vient se reposer près du nid. Là il
+dégorge quelque petit poisson à portée de sa compagne. Il regarde
+ensuite cette dernière. Les deux époux se font plusieurs inclinations
+de tête, souvent singulières, par lesquelles très-probablement ils
+se témoignent l'un à l'autre leur tendre affection et leur doux
+contentement. (Audubon.)
+
+
+V
+
+Le développement de l'œuf n'est plus un mystère. Si l'on brise
+délicatement la coque d'un certain nombre d'œufs aux différentes
+époques de l'incubation, on peut assister aux diverses phases de
+l'évolution du nouvel être.
+
+Au moment de l'incubation, on voit sous la coquille protectrice une
+membrane extérieure enveloppant une épaisse couche d'albumine. Au
+milieu est suspendu par les _chalazes_ le jaune ou _vitellus_. A la
+partie supérieure du jaune se trouve le germe; il est blanchâtre et
+composé de deux feuillets: le supérieur deviendra les organes de la vie
+animale; l'inférieur produira ceux de la vie végétative; une couche
+intermédiaire formera le cœur et les principaux vaisseaux.
+
+Plus tard, le centre du germe est divisé par une ligne médiane
+transparente en deux moitiés latérales symétriques. Ce sont là les
+premiers linéaments de l'embryon. Puis les contours du crâne se
+dessinent, les vertèbres s'accusent; les légers battements du cœur
+apparaissent; le sang, d'abord clair et transparent, se colore; et la
+respiration, devenue insuffisante dans le réseau vasculaire du jaune,
+passe dans un poumon transitoire qui se déploie sous la coque.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXI.
+ Mesnel pinxt. et lith. Imp. Becquet à Paris.
+
+ DÉVELOPPEMENT D'UN OISEAU.
+ (CHARADRIUS PLUVIALIS. Linné.)
+
+ 1. Œuf fraîchement pondu. 2. Influence de l'incubation. 3. Apparition
+ de l'embryon. 4 et 5. Développement de l'organe de la respiration
+ transitoire (_Allantoïde_.) 6. Terme du développement. 7. Éclosion;
+ jeune nouvellement éclos.]
+
+L'animal croît alors rapidement. Les tiges des plumes germent en
+grand nombre; les écailles des pieds et les ongles se montrent. L'œil
+est grand et complet; le squelette prend, par l'ossification, de la
+consistance et de la solidité. Le corps tout entier se porte alors de
+l'axe transversal de l'œuf dans son axe longitudinal, la tête repliée
+contre la poitrine et cachée sous l'aile.
+
+L'oiseau, ainsi constitué, déchire la membrane de la coque, pénètre
+dans la chambre à air; et, plus à l'aise dans sa prison, il attaque
+la coquille à l'aide du petit corps dur transitoirement placé sur
+l'extrémité du bec, la brise, et naît enfin au monde extérieur[292].
+
+ [292] Voyez la planche XXXI.
+
+
+VI
+
+Les Oiseaux marins défendent avec courage leurs œufs et leurs petits.
+
+Lorsque le capitaine Ross découvrit l'île de la Possession, il y trouva
+une quantité prodigieuse de Pingouins: on en voyait jusqu'au sommet
+des collines. Ces oiseaux s'avancèrent vers le rivage en colonnes
+serrées, et attaquèrent hardiment, à coups de bec, les Anglais qui
+voulaient occuper leur pays au nom de Victoria. Honneur au courage et
+au patriotisme des Pingouins!
+
+La femelle du _Canard sauvage_, quand elle se rend à son nid, s'abat
+au moins à cent pas de l'endroit où il se trouve. Une fois à terre,
+elle se dirige vers sa couchette obliquement et tortueusement, ayant
+toujours l'œil aux aguets, pour observer s'il n'y a point d'ennemi qui
+la regarde.
+
+Que de jouissances réservées à ceux qui étudient la Nature!
+
+On assure que le petit _Pluvier à collier_[293], lorsqu'un chien ou
+un enfant s'approchent de son nid, n'attend pas leur arrivée, mais
+s'avance résolûment; puis, tout à coup, prend son vol avec un grand
+cri, comme s'il était surpris sur ses œufs. (Il en est souvent éloigné
+d'une trentaine de pas.) Alors il volète, il laisse tomber une aile, il
+court, il traîne une patte, il fait le boiteux, jusqu'à ce qu'il ait
+conduit le chien ou l'enfant à une grande distance de sa couvée, et
+détourne ainsi le danger.
+
+ [293] _Charadrius minor_ Meyer.--Ce n'est pas un Palmipède, mais un
+ Échassier.
+
+
+VII
+
+La récolte des œufs forme, dans beaucoup de pays, une branche
+d'industrie considérable.
+
+Les pauvres habitants des îles Feroë se nourrissent de ceux de presque
+tous les Palmipèdes qui fréquentent leurs parages. Ils mangent aussi
+les poussins, et même les parents, quand ils peuvent les saisir.
+
+Au péril de leur vie, ils se suspendent à une corde, ou bien ils
+grimpent aux parois verticales des rochers, en marchant le long des
+étroites corniches sur lesquelles couvent ces oiseaux. Là le moindre
+faux pas est une mort inévitable, et, chaque année, plusieurs Feroëens
+sont les victimes de cette chasse périlleuse.
+
+Une poursuite sans danger est celle qui se fait en canot. Le chasseur
+s'arme d'un filet conique, qui rappelle celui avec lequel on prend
+les papillons; mais il est tissu d'un fil de laine, et par conséquent
+plus fort. Comme ces oiseaux ne sont nullement sauvages, on s'approche
+d'eux, on abat le filet sur leur tête, qui s'engage dans les mailles,
+et l'on s'en empare facilement. De cette manière, on se rend maître
+des oiseaux qui volent à la surface de la mer ou qui pêchent sur les
+rochers à fleur d'eau.
+
+Mais le plus grand nombre se trouve sur les escarpements des falaises.
+Pour les atteindre, quatre chasseurs se réunissent. L'un, armé d'une
+perche terminée par une petite planche horizontale, pousse l'autre
+jusqu'à ce qu'il soit au niveau d'une corniche; celui-ci, à son tour,
+hisse son camarade avec une corde. Là ils saisissent les oiseaux sur
+leurs œufs ou les attrapent au vol avec le filet. Ils les tuent à
+mesure, et les jettent à leurs camarades qui maintiennent la barque
+au-dessous du rocher. Ils voyagent ainsi de corniche en corniche,
+et l'on a vu des chasseurs prendre en quelques heures des centaines
+d'oiseaux.
+
+Enfin, la méthode la plus profitable, mais la plus dangereuse de
+toutes, est la suivante. Les chasseurs sont munis d'une corde épaisse
+de 6 centimètres et longue de 200 à 400 mètres, laquelle porte une
+espèce de siége. On place une poutre sur le bord du rocher, afin que le
+câble ne se coupe pas en raguant sur la pierre. Six hommes descendent
+le preneur d'oiseaux (_fuglemand_). Celui-ci tient à la main une
+cordelette avec laquelle il peut faire à ses compagnons certains signes
+convenus. Il faut une habileté toute particulière pour empêcher le
+câble de se tordre, sans quoi le malheureux tourne sur lui-même, et se
+brise contre les rochers. Arrivé à une corniche, le _fuglemand_ quitte
+la corde, l'amarre à une saillie de rocher, et tue le plus grand nombre
+d'oiseaux possible, en les prenant à la main ou en les attrapant avec
+son filet. Aperçoit-il une caverne ou une corniche qu'il ne puisse
+atteindre, et où perchent beaucoup de Palmipèdes, alors il s'assoit
+de nouveau sur la planchette, et imprime à la corde des mouvements
+d'oscillation qui atteignent quelquefois 30 mètres, et le lancent à la
+partie du rocher qu'il veut explorer. (_Mag. pittor._)
+
+On assure que sur un seul petit écueil des îles Feroë, on prend
+annuellement jusqu'à 2400 Perroquets de mer.
+
+Les gardiens des îles du Texel sont exclusivement en possession de
+tous les œufs. Mais, pour jouir de ce privilége, ils payent une somme
+considérable au gouvernement.
+
+[Illustration: VÖGELBERG.]
+
+On prétend que les œufs du seul Goëland argenté, recueillis
+journellement, s'élèvent à trois ou quatre cents, et souvent même
+jusqu'à huit cents! Passé la Saint-Jean, on n'enlève plus les œufs, et
+on laisse ces oiseaux couver en paix ceux qu'ils pondent après cette
+époque. (Schinz.)
+
+Naumann rapporte que, chaque année, on retire de la petite île de
+Sylt 50 000 œufs de grandes Mouettes, et tout autant d'espèces moins
+grosses et d'Hirondelles de mer. Parmi les premiers, il y en a au moins
+10 000 qui appartiennent au Goëland argenté. Trois hommes sont occupés
+à recueillir ces œufs depuis huit heures du matin jusqu'à l'entrée de
+la nuit. Ils reçoivent en payement les œufs des petites espèces.
+
+Le Fulmar est pour les habitants de Saint-Kilda une des productions les
+plus précieuses de leur île.
+
+Les dénicheurs risquent leur vie pour atteindre ces oiseaux. Ils sont
+ordinairement par deux. L'un, solidement attaché sous les bras avec
+une grosse corde, est descendu par l'autre sur quelque roche escarpée
+bien peuplée de Fulmars. Il fait sa provision d'œufs, de petits et de
+couveuses; puis, il est hissé par son compagnon. L'habileté de ces
+hommes est très-grande; la moindre surface leur suffit pour se tenir.
+On les voit, déjà chargés de butin, se traîner sur les genoux et sur
+les mains, et marcher sur les saillies les plus étroites et les moins
+avancées. La force de celui qui tient la corde est telle, que si le
+dénicheur fait un faux pas et tombe dans l'espace, il supporte le choc
+et sauve le malheureux. (L. Wraxall.)
+
+On dit que dans les Hébrides on tue annuellement plus de 20 000 Fous.
+
+On a calculé que dans le Groenland on consomme, dans le même espace de
+temps, 200 000 œufs d'Oiseaux aquatiques.
+
+Audubon a vu des chercheurs d'œufs espagnols, venus de la Havane
+dans l'_île aux Oiseaux_ (golfe du Mexique), emporter une cargaison
+d'environ huit tonnes d'œufs de deux espèces d'Hirondelles de mer. Il
+leur demanda quel pouvait en être le nombre; ils répondirent qu'ils ne
+les comptaient jamais, même en les vendant, et qu'ils les donnaient à
+raison de 75 _cents_ par gallon. En un seul marché, ils se faisaient
+quelquefois 200 dollars, et il ne leur fallait qu'une semaine pour
+aller et revenir compléter un nouveau chargement. D'autres chercheurs,
+qui arrivent de la Clef de l'ouest, vendent leurs œufs 12 cents et demi
+la douzaine.
+
+
+VIII
+
+Disons, en terminant, quelques mots sur le fameux _Canard eider_[294].
+
+ [294] _Anas mollissima_ Linné.
+
+Cette remarquable espèce a près de deux fois la taille du Canard
+ordinaire. Son cou est comparativement court; ses jambes sont un peu
+hautes.
+
+Ce Canard pond principalement en Islande. Il est protégé par les lois.
+Tout homme qui se permet de le tuer à l'époque de sa reproduction, est
+condamné à une amende qui s'élève jusqu'à 30 dollars. On sauvegarde
+ainsi une des industries les plus lucratives que puissent fournir les
+Oiseaux de mer: nous voulons parler de l'exploitation et de la vente de
+ce moelleux duvet connu sous le nom d'_édredon_.
+
+Mackensie rapporte, dans son _Voyage en Islande_, que lorsque son
+bateau approcha de cette île, il traversa de véritables troupeaux de ce
+précieux Canard. Les Eiders ne prenaient pas la peine de se déranger
+sur son passage: ils semblaient comprendre qu'ils étaient protégés par
+le gouvernement! Entre le rivage et la maison du bailli, le terrain
+était littéralement couvert d'oiseaux, si serrés, que les visiteurs
+étaient obligés de marcher avec beaucoup de précaution pour ne pas
+les blesser. On voyait des Eiders occupés à couver, sur les murs des
+jardins, sur les toits des maisons, dans leur intérieur, et _même dans
+l'église_. Quand on les approchait, ils ne changeaient pas de place;
+ils se laissaient toucher, et frappaient légèrement avec le bec la main
+des étrangers.
+
+Les nids des Eiders sont arrondis et peu profonds; ils sont construits
+avec des bûchettes sèches entrelacées avec soin, de la mousse et des
+plantes marines. L'oiseau y dépose cinq ou six œufs, rarement sept ou
+huit. Audubon en a compté une fois jusqu'à dix. Ces œufs sont plus gros
+que ceux du Canard ordinaire, lisses et d'un gris olivâtre clair. Ils
+passent pour un mets très-délicat.
+
+Chaque nid est tapissé de _duvet_, que l'oiseau arrache de sa poitrine.
+Les œufs y sont profondément enfoncés. Autour de la couchette on voit
+une quantité de plumes suffisante pour couvrir les œufs, quand la mère,
+à marée basse, va chercher sa nourriture.
+
+«On ne peut contempler, sans être attendri, cette bonté divine qui
+donne l'industrie au faible et la prévoyance à l'insouciant!»
+
+On enlève le duvet à deux époques différentes. Mais la pauvre femelle
+est quelquefois obligée de fournir à une troisième récolte. Elle se
+plume et se replume, pour tenir son nid convenablement chaud.
+
+Lorsqu'elle a épuisé sa provision de duvet brunâtre, le mâle arrive et
+lui vient en aide. Il sacrifie, à son tour, son édredon blanc de neige
+et rosé.
+
+Chaque nid peut fournir environ 125 grammes de beau duvet.
+
+
+IX
+
+Quand on réfléchit aux rassemblements considérables d'Oiseaux marins
+qui habitent et qui nichent sur les côtes de toutes les îles de
+l'Europe septentrionale, on est vraiment pénétré d'admiration. Les
+grèves les plus arides, les rochers les plus escarpés, les crevasses
+les plus inaccessibles, tout est envahi et souvent encombré par des
+nids et par des couveurs.
+
+Souvent chaque femelle ne pond qu'un œuf, et cet œuf est placé dans un
+endroit tel, qu'on a peine à comprendre comment l'incubation peut avoir
+lieu.
+
+Les Aigles de mer, les Faucons, les Mouettes, sucent les œufs ou
+emportent les petits.
+
+Le _Stercoraire parasite_[295] nourrit sa couvée avec de jeunes Fous,
+des Pingouins et des Fulmars qu'il arrache à leurs parents.
+
+ [295] _Lestris parasitica_ Boje.
+
+Les grands Poissons happent aussi plus d'un pauvre oiseau, gros ou
+petit.....
+
+Des centaines d'individus meurent de froid pendant l'hiver.
+
+Des nichées entières sont surprises par les marées, ou balayées par les
+ouragans.
+
+Et combien en périt-il sacrifiés pour nos besoins et pour nos plaisirs?
+(L. Wraxall.)
+
+Malgré ces causes de pertes, le nombre des Oiseaux marins se maintient
+constamment le même, et les déserts de l'Océan sont toujours animés par
+leur présence et embellis par leurs amours!...
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLIII
+
+LES CÉTACÉS.
+
+ «Ce sont des quadrupèdes _estropiés_.»
+
+ (UN VIEIL AUTEUR.)
+
+
+I
+
+Chez les animaux très-simples en structure, le tissu est homogène, et
+remplit toutes les fonctions par toutes ses parties. A la vérité, ces
+fonctions se trouvent singulièrement bornées et réduites généralement
+au nécessaire ou à l'indispensable.
+
+A mesure que les animaux se compliquent, des organes plus ou moins
+distincts apparaissent, et les fonctions se _localisent_. Chaque partie
+est alors chargée d'un rôle spécial.
+
+La _division du travail_ est, sans contredit, une des lois les plus
+importantes et les plus curieuses de la Nature. (Milne Edwards.)
+
+Cette division est d'autant plus grande, que l'animal est plus
+_parfait_. Quand elle augmente, les organes et les fonctions deviennent
+plus nombreux.
+
+Chez les animaux les plus voisins de l'Homme, l'instrument de chaque
+fonction est tantôt simple, tantôt double; mais, dans le premier
+cas, formé de moitiés semblables, cohérentes. Voilà le maximum de la
+perfection organique.
+
+Les organes essentiels d'un Vertébré (cerveau, cœur) sont ceux qui, par
+soudure, acquièrent l'unité.
+
+Les autres organes (oreilles, mains) conservent la dualité.
+
+Chez les Annelés, presque tous les organes sont multiples. Certaines
+espèces ont 10 mâchoires, d'autres 60 tentacules, d'autres 200 dents;
+celles-ci 300 pattes, celles-là 3000, 15 000, 30 000 petits yeux!.....
+
+Le plus souvent, ce sont les organismes tout entiers (zoonites) qui se
+répètent. On en compte une vingtaine dans une Sangsue; il y en a au
+moins 2000 dans un Ténia[296]. Cependant l'animal s'éloigne beaucoup
+d'un Vertébré, et par sa constitution, et par son intelligence.
+
+ [296] Voyez le chapitre XXIX.
+
+Il est autrement compliqué; car sa complication résulte, non de la
+perfection de ses organes, mais du nombre de ses organismes. Chaque
+zoonite, pris séparément, diffère notablement de l'admirable ensemble
+d'un Mammifère ou d'un Oiseau, et la réunion de ces zoonites, quoique
+formant un tout supérieur à celui d'un zoonite isolé, se trouve encore
+bien au-dessous de l'organisme d'un Vertébré quelconque.
+
+Chez les animaux les plus inférieurs, ce ne sont plus les organes ou
+les organismes qui se répètent, mais les individus eux-mêmes tout
+entiers. Ils s'associent et forment un être collectif, un animal
+composé.
+
+Dans la _division du travail_, il y a donc quatre modes à considérer:
+
+1º Plusieurs individus pour une association.
+
+2º Plusieurs ensembles d'organes (zoonites) pour un individu.
+
+3º Plusieurs instruments pour une même fonction.
+
+4º Des instruments spéciaux (doubles) pour des fonctions spéciales.
+
+Une notion même légère des grandes choses a son prix (Leibnitz); c'est
+pourquoi on nous pardonnera le caractère un peu sérieux (nous allions
+dire un peu savant) de cette introduction. Arrivons maintenant aux
+Mammifères.
+
+
+II
+
+Les Mammifères, ou, comme on les appelait anciennement, les
+_Quadrupèdes vivipares_, sont les Vertébrés les plus rapprochés de
+l'Homme. Ceux qui vivent dans la mer constituent trois sections
+d'animaux assez différentes, et par leur structure, et par leurs mœurs:
+
+1º Les Mammifères dont les membres antérieurs, plus ou moins
+incomplets, sont transformés en rames ou nageoires, et qui manquent de
+membres postérieurs: on les appelle _Cétacés_.
+
+2º Ceux qui ont quatre membres tous convertis en rames ou nageoires: ce
+sont les _Phoques_ et les _Morses_.
+
+3º Ceux qui ont quatre membres plus ou moins semblables à ceux des
+Quadrupèdes ordinaires: ce sont les _Loutres de mer_ et les _Ours
+blancs_.
+
+Les premiers et les seconds peuvent être regardés comme les _Mammifères
+marins_ proprement dits.
+
+Les Cétacés sont les moins _parfaits_ en organisation.
+
+
+III
+
+Les Cétacés sont des Mammifères marins essentiellement aquatiques.
+La plupart ne viennent jamais à terre. En général, ils se tiennent
+toujours dans l'eau; mais comme ils respirent par des poumons, ils sont
+forcés de monter à sa surface pour prendre de l'air.
+
+Lorsque, par suite de quelque gros temps, les grandes espèces se sont
+échouées, il leur est ordinairement impossible de se remettre à flot.
+
+La tête des Cétacés se joint à leur tronc par un cou si court et si
+gros, qu'on n'aperçoit en cet endroit aucun rétrécissement. Leur
+tronc se termine par une queue épaisse et charnue. Cette queue est
+déprimée ou horizontale, et non verticale ou comprimée, comme celle des
+Poissons. A cause de cette structure, on leur avait donné anciennement
+le nom de _Plagiures_ (_Pisces plagiuri_). Ils frappent l'eau de haut
+en bas et non de droite à gauche.
+
+Un vieux marin, qui avait toujours une histoire prête, disait un jour à
+un jeune novice, à propos d'un Marsouin[297] qu'on venait de harponner:
+«Vois-tu, mon petit, le Marsouin, c'est comme le Dauphin[298], deux
+cousins germains qui naviguent depuis le commencement du monde. Dans
+le principe, ils avaient la queue _en travers_; aussi filaient-ils si
+vite, si vite, qu'ils dépassaient les chevaux du père Tropique. Ça le
+vexa, le bonhomme. C'est pourquoi il leur tordit la queue pour leur
+ralentir le pas!» (S. Berthelot.)
+
+ [297] Voyez le chapitre XLV.
+
+ [298] Ibidem.
+
+Les Cétacés ont au-dessus de la tête un ou deux orifices appelés
+_évents_, qui communiquent avec le fond de la bouche, au moyen desquels
+l'animal expulse, sous forme de jet de vapeur, l'air humide qu'il
+a pris pendant sa respiration. Cet appareil leur a valu le nom de
+_Souffleurs_.
+
+Les meilleurs plongeurs que l'on connaisse ne peuvent rester sous l'eau
+qu'un petit nombre de minutes. Les Cétacés demeurent submergés des
+demi-heures entières, sans paraître souffrir le moins du monde. Un de
+nos plus savants anatomistes, le professeur Breschet, a découvert, en
+disséquant un de ces animaux qu'il possédait, le long de la colonne
+vertébrale, un réseau considérable de grosses veines, lequel n'existe
+pas chez les autres Mammifères. Ce réseau lui a paru destiné à servir
+de refuge au sang durant le temps que l'amphibie reste plongé sous
+l'eau. Il forme comme un réservoir où se rend le trop-plein de la tête
+et des organes importants. Aussitôt que le Cétacé retourne à l'air,
+et que le jeu de la respiration se rétablit, le sang s'échappe de ce
+réseau et se précipite dans les poumons.
+
+Les Cétacés vivent par troupes souvent nombreuses. Il en existe une
+centaine d'espèces.
+
+Les uns sont carnassiers, les autres herbivores. Ces derniers sortent
+parfois sur le rivage, y rampent à l'aide de leurs nageoires, et y
+_paissent_ comme des Ruminants. Ils font ainsi exception à la règle
+générale.
+
+Plusieurs espèces, quand elles allaitent leur petit, dressent leur
+corps verticalement, et tiennent toute sa partie supérieure hors de
+l'eau. Elles embrassent leur nourrisson avec les nageoires, comme
+une femme tient son enfant avec ses bras. En apercevant de loin ces
+femelles dans cette posture et dans cette occupation, on a pu leur
+trouver une certaine ressemblance avec l'espèce humaine, et de là les
+noms de _Femmes marines_, de _Nymphes marines_, de _Sirènes_.....
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLIV
+
+LES CACHALOTS.
+
+ Grosse tête et petit cerveau.
+
+
+I
+
+Les _Cachalots_ sont des Cétacés de grande taille, caractérisés par la
+grosseur de leurs dents inférieures. Un Cachalot ordinaire mesure 25
+mètres; sa tête plus de 10 mètres (L. Hautefeuille).
+
+Plusieurs zoologistes pensent qu'il en existe au moins dix espèces;
+d'autres n'en reconnaissent que trois; quelques-uns n'en admettent
+qu'une seule. Les grandes bêtes ne sont guère mieux connues que les
+petites.
+
+Le _Cachalot grosse tête_, appelé aussi et plus pompeusement,
+_macrocéphale_[299], se rencontre dans presque toutes les mers.
+
+ [299] _Physeter macrocephalus_ Linné (_Sperma ceti Whale_ des
+ Anglais, _Pottfisch_ des Allemands).
+
+Anderson en a mesuré un qui avait à peu près 70 pieds anglais de
+longueur.
+
+Cet animal est d'un noir bleuâtre, plus foncé sur le dos. Sa mâchoire
+d'en haut est sans dents, ou n'en offre que de rudimentaires cachées
+sous les gencives. La mâchoire d'en bas est plus courte d'un mètre et
+plus étroite; elle semble hors de proportion avec cette dernière. Nous
+parlerons tout à l'heure des grosses dents qu'elle présente.
+
+L'évent est unique. Les yeux sont placés sur des éminences.
+
+La nageoire dorsale est réduite à une saillie calleuse. La queue est
+bilobée.
+
+L'ensemble de l'animal est épais, lourd et disgracieux. Dans sa
+physionomie sans élégance, il y a moins du Poisson que du Têtard.
+
+Le Cachalot grosse tête nage ordinairement à fleur d'eau, montrant le
+dos et l'éminence charnue qui entoure l'évent. Il vient donner l'essor
+aux humides bouffées de son organe, comme un bourgeois hollandais vient
+fumer sa pipe au soleil (Melville). Sa progression n'est pas rapide.
+Dans les bas-fonds, on le voit quelquefois dresser verticalement hors
+de la mer toute la partie supérieure de son corps.
+
+Quand les Cachalots voyagent, le plus grand et le plus fort marche
+toujours à la tête de la phalange. C'est lui qui donne ordinairement le
+signal du combat.
+
+En 1741, un individu énorme échoua vers l'embouchure de l'Adour, près
+de Bayonne.
+
+En 1769, un autre fut jeté sur la côte, à peu de distance de
+Saint-Valery, dans la baie de la Somme.
+
+En 1784, trente-deux Cachalots échouèrent dans la baie d'Audierne, sur
+le rivage de la commune de Primelin, en basse Bretagne.
+
+Le squelette conservé dans une des cours du Muséum de Paris a été
+acheté à Londres en 1821.
+
+[Illustration: CACHALOT GROSSE TÊTE
+
+(_Physeter macrocephalus_ Linné).]
+
+Tout récemment (novembre 1862) un petit Cachalot a été trouvé par les
+douaniers dans les récifs du Darmon (Var). Sa longueur est de 12m,70,
+et sa circonférence de 8 mètres. Sa gueule, ouverte, peut recevoir un
+homme debout et l'avaler sans lui faire subir la moindre pression. On
+estime son poids à 40 000 kilogrammes. Il a été acheté par M. Bienvenu,
+ex-maître de port, pour la somme de cinquante francs. Le squelette a
+été vendu pour le musée de Draguignan.
+
+
+II
+
+La pêche des Cachalots est l'objet d'une industrie considérable.
+
+Nous devons au commandant L. Hautefeuille quelques détails sur cette
+pêche intéressante et lucrative.
+
+Chaque capitaine possède à son bord deux hommes en observation au
+sommet des mâts, et quatre ou cinq canots aigus aux deux extrémités
+(_baleinières_). Aussitôt qu'un malheureux Cachalot a été signalé, les
+canots sont détachés, chacun monté par quatre rameurs intrépides, par
+un officier qui dirige l'embarcation à l'aide d'un aviron de queue, et
+par un harponneur expérimenté, ordinairement vieux loup de mer, doué de
+sang-froid, d'un coup d'œil juste et d'un poignet vigoureux.
+
+Dès que l'animal se sent harponné, il s'élance rapidement vers le
+fond de la mer. Après quelques minutes, il reparaît à la surface pour
+respirer. La colonne d'air et d'eau jetée par son évent est parfois
+ensanglantée. Il replonge, mais auparavant un second et même un
+troisième harpon ont été lancés d'une autre chaloupe.
+
+Quelquefois les pêcheurs emploient un harpon particulier, renfermé
+dans un appareil semblable à un grand tromblon de cuivre. Au moyen
+d'un puissant ressort, cet instrument part comme une flèche, et va
+s'implanter dans la peau du Cétacé. Récemment encore on a imaginé un
+troisième et plus terrible moyen de destruction: c'est une sorte de
+pétard qui éclate quand il a pénétré dans les chairs. Tous ces nouveaux
+systèmes sont généralement peu employés.
+
+Cependant l'animal, épuisé, remonte à la surface, où ses apparitions
+deviennent plus fréquentes. C'est à peine s'il peut plonger encore à
+quelques brasses et retarder sa mort de quelques instants.
+
+A ce moment, les chaloupes, réunies en cercle, le cernent et l'achèvent
+à coups de lance: mais, souvent, il arrive que le Cachalot se défend
+et vend chèrement sa vie. Malheur alors à l'imprudent canot qui s'est
+un peu trop avancé! D'un coup de sa queue puissante, le monstre balaye
+tout ce qui se trouve à sa portée.
+
+Le Cachalot mort ou mourant, les embarcations le traînent à la
+remorque. Le navire aborde l'animal et le retient fixé à l'avant par la
+queue.
+
+L'équipage dîne joyeusement. Il procède ensuite au dépècement,
+opération toujours accompagnée de rasades de genièvre et de chansons.
+
+D'abord on enlève tout autour du corps de larges bandes de graisse
+destinées à la cuisson dans de grandes cuves de cuivre. On épuise
+l'huile et la graisse dans le corps, surtout dans la tête, où on la
+recueille quelquefois avec des seaux.
+
+L'huile de la région céphalique est la plus épaisse, et elle forme à
+elle seule le tiers au moins de la masse totale.
+
+Lorsque le corps est entièrement épuisé, on le sépare de son chef, et
+l'on abandonne la carcasse aux Oiseaux et aux Requins.
+
+La tête seule est hissée sur le pont, où l'on achève de la dépouiller.
+Cette opération est possible sur des individus de taille moyenne.
+
+Le dépècement, la cuisson et la préparation demandent quarante-huit
+heures, et occupent de vingt à trente hommes.
+
+Une fois épurée, l'huile est mise dans des tonnes.
+
+Un Cachalot peut fournir, suivant sa taille, de quatre-vingts à cent
+cinquante tonnes d'huile. Un individu long de 18 mètres, et pesant 60
+000 kilogrammes, en rend de quatre-vingt-quinze à cent barils. Rarement
+on en trouve qui en donnent davantage.
+
+La pêche d'un trois mâts est d'environ cinquante individus. Il peut les
+avoir pêchés dans l'espace variable d'un à trois ans.
+
+Cette pêche est faite de nos jours principalement par les Américains,
+quelques Anglais, et peu de Français et de Portugais. (L. Hautefeuille.)
+
+
+III
+
+Les Cachalots fournissent à l'industrie et aux arts, non-seulement de
+l'huile, mais encore de l'ivoire, du blanc de baleine et de l'ambre
+gris.
+
+L'ivoire se retire de leurs dents. Il est d'assez mauvaise qualité.
+
+[Illustration: DENT DE CACHALOT.]
+
+La mâchoire inférieure porte de chaque côté de vingt à vingt-cinq
+grosses dents[300]. Ces dents sont cylindriques et coniques au
+sommet, à peine recourbées d'avant en arrière, légèrement comprimées
+inférieurement et un peu pointues. Nous en avons une sous les yeux qui
+présente 20 centimètres de hauteur: nous en avons vu une autre qui
+pesait plus d'un kilogramme.
+
+ [300] «_Dentes 46 inferioris maxillæ._» (LINNÉ.)
+
+Le blanc de baleine se trouve au milieu des grandes cavités de la
+partie supérieure du crâne, au-dessus du cerveau. Ce dernier est petit,
+relativement au volume de la tête. Camper a trouvé que, sur une tête de
+6 mètres de longueur, la cavité crânienne n'avait que 32 centimètres.
+
+Pendant la vie de l'animal, le blanc de baleine est dissous dans
+un liquide huileux. Il se fige après la mort. On l'obtient pur en
+l'exprimant dans un sac de laine. On le fait bouillir ensuite dans une
+lessive alcaline, pour le débarrasser de la partie huileuse restante.
+On le lave et on le fond.
+
+Dans un Cachalot des Moluques, long de 19 mètres et demi, M. Quoy
+a calculé qu'il y avait vingt-quatre barils de blanc de baleine,
+contenant chacun 125 kilogrammes. Par conséquent, cet animal en a
+fourni 3000 kilogrammes.
+
+Cette matière est solide, blanche, brillante, comme nacrée, un peu
+transparente et très-douce au toucher. Elle se casse facilement et par
+écailles.
+
+C'est un des éléments de la pommade anglaise, le _cold-cream_,
+recommandée pour adoucir la peau.
+
+L'ambre gris n'est autre chose qu'une sorte de calcul intestinal, ou
+plutôt une partie des aliments des Cachalots, très-incomplétement et
+très-imparfaitement digérés.
+
+Cette matière, si recherchée dans la parfumerie et si estimée par
+beaucoup de belles dames, cette matière présente, comme on voit,
+une nature très-peu noble et une source très-peu respectable.
+L'inconvenance de son origine n'en rend que plus étonnante la suavité
+de son odeur!
+
+L'ambre, qui se forme dans le corps du Cachalot, est rendu..... avec
+les excréments.
+
+Plusieurs zoologistes pensent que tous les Cachalots rejettent
+normalement cette substance. D'autres supposent qu'elle est le résultat
+de certaines maladies, et par conséquent un produit accidentel.
+
+On trouve l'ambre gris, tantôt flottant sur la mer ou déposé sur la
+plage, parmi les déjections des Cétacés, tantôt dans les intestins
+mêmes de ces animaux.
+
+C'est sur les côtes du Japon, des îles Moluques, de l'Inde, de
+Madagascar et du Brésil, qu'on récolte habituellement cette substance.
+
+La nourriture prise par les Cachalots semble influer sur la production
+de l'ambre. Il paraît que ce sont les Poulpes musqués, nommés
+_Élédones_, les Sèches et plusieurs autres Mollusques, même des
+Poissons odorants, mal digérés et accumulés, qui donnent naissance à
+cette matière. On sait que, parmi les animaux marins, il en est un
+certain nombre qui exhalent une odeur de musc plus ou moins forte.
+
+Lorsque les pêcheurs américains découvrent des morceaux d'ambre gris
+dans un parage, ils en concluent aussitôt qu'il doit être fréquenté par
+quelque Cachalot.
+
+L'ambre gris est une matière solide, assez dure, grasse, cireuse, plus
+légère que l'eau. Sa couleur est d'un gris noirâtre un peu cendré,
+quelquefois jaunâtre ou brunâtre, souvent masquée par une efflorescence
+blanche qui se forme à sa surface et qui pénètre même un peu dans son
+intérieur. Cette matière offre une odeur douce, suave, susceptible
+d'une grande expansion.
+
+L'ambre gris est en masses irrégulières, composées tantôt de couches
+concentriques, comme superposées, tantôt de petits grains inégaux
+plus ou moins arrondis. On trouve quelquefois, dans son intérieur,
+des débris de mollusques et de poissons, tels que des mandibules, des
+écailles, des arêtes.
+
+Ces masses pèsent habituellement de 50 à 500 grammes. On en trouve,
+cependant, de 5 à 10 kilogrammes. Le Cachalot échoué en 1741, près
+de Bayonne, avait dans ses intestins un morceau d'ambre du poids de
+5kil.,30. Un baleinier en retira 20 kilogrammes des entrailles d'un
+individu, et 52 de celles d'un autre. La Compagnie des Indes en avait
+une masse, en 1695, du poids de 73 kilogrammes. Valmont de Bomare en
+vit un bloc, en 1721, de 100 kilogrammes. On a parlé d'un autre de 293
+kilogrammes, ce qui paraît bien extraordinaire.
+
+On prétend que les Renards sont très-friands de l'ambre gris, qu'ils
+viennent chercher sur les côtes de la mer. Ils le mangent et le
+rendent tel qu'ils l'ont avalé, quant à son parfum, mais altéré dans
+sa couleur. C'est au résultat de ce goût qu'on attribue l'existence
+de quelques morceaux d'ambre blanchâtre, qu'on trouve à une certaine
+distance de l'Océan, dans les Landes aquitaniques, et que les habitants
+du pays appellent ambre _renardé_ (Bory)?. Cette seconde qualité
+de matière parfumée aurait donc traversé le tube digestif de deux
+Mammifères différents, et aurait toujours conservé son excellente odeur.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLV
+
+LES DAUPHINS.
+
+ «_Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum est DELPHINUS,
+ ocyor volucre, ocyor telo._»
+
+ (PLINE.)
+
+
+I
+
+Les _Dauphins_ sont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il
+y en a cependant d'une taille colossale.
+
+On les rencontre dans toutes les mers.
+
+Le plus commun est le _Delphis_[301], que les pêcheurs nomment _Oie de
+mer_ et _Bec-d'Oie_, à cause de son museau effilé et pointu, structure
+qui le distingue du _Marsouin_[302], autre espèce à museau court et
+tronqué.
+
+ [301] _Delphinus delphis_ Linné.
+
+ [302] _Delphinus phocæna_ Linné.
+
+Le _Delphis_ offre dans son palais un double sillon recouvert par la
+peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire.
+
+Sur une tête qui fait partie du musée de l'École de pharmacie de Paris,
+nous avons compté 104 dents à la mâchoire supérieure (52 de chaque
+côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout,
+202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues
+et légèrement courbées.
+
+Les Dauphins ne manquent pas d'intelligence. Mais les écrivains grecs
+et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes
+aptitudes. Ils ont prétendu qu'ils étaient sensibles à la musique et
+qu'ils pouvaient rendre à l'Homme des services signalés.....
+
+Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de
+Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et
+qu'on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion
+de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin.
+
+On a été jusqu'à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur
+leur dos. On a parlé d'un individu très-apprivoisé, qui, n'ayant plus
+revu l'enfant qu'il affectionnait, mourut bientôt de chagrin!
+
+Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu'un oiseau qui
+traverse les airs (_ocyor volucre_). Avant-coureurs d'un vent frais,
+ils accourent du bout de l'horizon, et bondissent sur la lame comme
+pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée
+comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes
+suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en
+sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille,
+disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces
+troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d'un plus
+grand nombre. Cependant on en a vu formées d'une vingtaine. Les
+Dauphins chassent en meute dans l'eau, comme les Loups sur la terre.
+(Audubon.)
+
+Les Dauphins sont _l'amour et l'orgueil des ondes_, suivant les belles
+expressions d'Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une
+sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection
+prétendue pour l'espèce humaine. Du moment que l'un d'eux est pris,
+tous ceux de la troupe s'approchent et l'entourent, jusqu'à ce qu'on
+l'ait enlevé sur le pont. Alors ils s'éloignent ensemble, et aucun
+ne veut plus mordre, quelque chose qu'on lui jette. Cependant cela
+n'a lieu que lorsqu'il s'agit de gros individus rusés et méfiants,
+qui se tiennent à part des jeunes, comme on l'observe dans plusieurs
+espèces d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de
+jeunes, ils resteront tous sous l'avant du vaisseau, et continueront de
+mordre, l'un après l'autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce
+qu'est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés
+(Audubon).
+
+La plus grande espèce connue est l'_Orque_ ou _Épaulard_[303].
+
+ [303] _Delphinus orca_ Linné.
+
+On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre
+dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu'il peut atteindre
+jusqu'à 10 mètres.
+
+Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près
+d'Ostende.
+
+Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc.
+Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie
+supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues.
+
+Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages.
+Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose
+poursuivre la Baleine.
+
+Une troupe d'Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu'à ce
+qu'il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier).
+Rien n'est intéressant comme d'entendre les récits des pêcheurs du
+Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces
+dangereux animaux.
+
+Le 1er août 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du
+Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur
+Eschricht, à Copenhague, lequel s'est rendu sur les lieux. Ce savant
+zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s'était
+nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomac _treize
+Marsouins_ et _quinze Phoques!_
+
+
+II
+
+La pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les
+plus fructueuses des habitants des îles Feroë.
+
+L'espèce principale qu'on rencontre autour de ces îles est l'_Épaulard
+à tête ronde_[304], remarquable par la saillie excessive de son front,
+qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses,
+conduites par un grand individu.
+
+ [304] _Delphinus globiceps_ Cuvier.
+
+Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés
+sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze
+dans la baie de Scapay, à Pomona, l'une des Orcades. L'année précédente
+on en avait poussé jusqu'à trois cent dix sur le rivage de Shetland.
+Scoresby en a vu jusqu'à mille réunis en une seule troupe. (Des
+Moulins.)
+
+«Dès qu'un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence
+d'une bande de Dauphins, il la signale aussitôt aux habitants de la
+côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la
+montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique
+annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée
+flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur
+nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées
+l'endroit où se trouvent les Dauphins.
+
+»A l'instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents,
+ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur
+préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A
+Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement
+dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont
+tout effarés à travers la ville, en criant: _Gryndabud! Gryndabud!_
+(Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes
+s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C'est à qui ira le plus
+vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame
+avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le _landfogde_
+accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur
+chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du
+mât la banderole danoise.
+
+»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se
+rangent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux,
+en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans
+cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent
+jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là le cercle se
+resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés
+d'un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l'autre par
+la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer.....
+
+»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent,
+égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge;
+et ceux des Dauphins qui pourraient encore s'échapper, perdent dans
+la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les
+autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines.
+
+»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Le
+_sysselmand_ apprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque
+sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à
+titre de dîme, une part pour le roi, pour l'Église, pour les prêtres,
+une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une
+quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et
+tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir
+le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont
+souffert quelque avarie dans l'expédition ont une part supplémentaire.
+Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où
+la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui
+est le plus grand propriétaire du pays.
+
+»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire
+la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui
+forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la
+graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la
+contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer,
+afin de ne pas infecter la côte.
+
+»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile,
+qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à
+peu près la même valeur.» (_Mag. pittor._)
+
+Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes
+Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme
+de l'or bruni à travers la lumière et semblables en éclat aux météores
+de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement
+avec l'hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes,
+appelé _pique_.
+
+Quand il a senti l'hameçon, le Dauphin se débat violemment et s'élance
+avec impétuosité jusqu'au bout de la ligne. Alors, se trouvant soudain
+arrêté, il saute souvent tout droit hors de l'eau, et parvient
+quelquefois à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur
+expérimenté le laisse d'abord faire ses évolutions; bientôt l'animal
+s'apaise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le
+tirer tout de suite, mais rarement elles réussissent; car ses brusques
+secousses, lorsqu'il se sent hors de son élément, suffisent en général
+pour le dégager. (Audubon.)
+
+
+III
+
+Les Dauphins nous rappellent naturellement le _Narwal_, ou _Licorne de
+mer_[305], grosse espèce des mers arctiques, agile et audacieuse, armée
+d'un instrument de combat très-puissant et très-redoutable.
+
+ [305] _Monodon monoceros_ Linné.
+
+Le Narwal est long de 6 à 9 mètres. Il porte au devant de la gueule
+une sorte de grande hallebarde, de longue épée d'ivoire, horizontale,
+étroite, pointue, cannelée, comme tordue en spirale. Cette énorme dent
+sort d'un alvéole commun à la partie extérieure de l'os maxillaire et
+à l'os incisif de l'un des côtés. Elle dépasse quelquefois de 2 mètres
+l'extrémité du museau.
+
+C'est cette défense qu'on appelait autrefois _corne de Licorne_.
+
+On en conserve deux dans le musée de la Faculté de médecine de Paris,
+dont la plus grande offre 2m,25 de longueur et une circonférence, à la
+base, de 48 centimètres. Ces deux dents faisaient anciennement partie
+du trésor de l'abbaye de Saint-Denis. Dans quel but des cornes de
+Licorne étaient-elles conservées par des abbés?
+
+[Illustration: NARWAL
+
+(_Monodon monoceros_ Linné).]
+
+La dent correspondante, c'est-à-dire celle de l'autre côté, est
+habituellement très-peu développée, et reste cachée dans l'os de la
+mâchoire.
+
+Le Narwal est un Cétacé d'un blanc grisâtre, avec des taches blanches
+qui semblent pénétrer dans la peau.
+
+Dans l'estomac d'un individu, on a trouvé un bras de Sèche et des
+morceaux de Carrelet.
+
+Pendant son voyage au Groenland, Scoresby rencontra un jour un grand
+nombre de Narwals qui nageaient près du vaisseau, en bandes de quinze à
+vingt. La plus grande partie étaient des mâles. Ils paraissaient fort
+gais, élevaient leurs défenses au-dessus de l'eau, et les croisaient
+comme pour faire des armes. Ils produisaient un bruit tout à fait
+extraordinaire et qui ressemblait au _glouglou_ que fait l'eau dans la
+gorge..... La plupart suivaient le navire et semblaient attirés par la
+curiosité. Comme l'eau était transparente, on put très-nettement les
+voir descendre jusqu'à la quille, et s'amuser avec le gouvernail.....
+
+Il n'est guère possible de reconnaître le Narwal dans le passage où
+Pline a décrit la Licorne. Il donne à cet animal la tête du Cerf, les
+pieds de l'Éléphant et la queue du Sanglier. Ce qui ne l'empêche pas,
+dit-il, de ressembler à un Cheval. Sa corne est noire et naît au milieu
+du front!!
+
+
+IV
+
+On mange les différentes espèces de Dauphins. Que ne mange-t-on pas?
+Les plus petites passent pour les plus délicates. Les Saxons et les
+Anglais, au moyen âge, estimaient beaucoup la chair des Marsouins.
+
+En 1426, on acheta plusieurs de ces animaux pour la table de Henri III.
+L'évêque de Swinfield, qui vivait à cette époque, s'en régalait toutes
+les fois qu'il en trouvait l'occasion.
+
+On servit des Marsouins dans un somptueux banquet offert à Richard II,
+à Durham-House. On dit qu'à l'installation solennelle de l'archevêque
+Nevill, quatre Cétacés de cette espèce figurèrent honorablement.
+
+En 1491, les baillis d'Yarmouth firent présent à lord Oxford d'un
+beau Marsouin, qu'ils accompagnèrent d'une adresse dans laquelle ils
+disaient qu'ils lui envoyaient ce présent parce qu'ils pensaient que
+rien ne pouvait être plus agréable à Sa Seigneurie. (Révoil.)
+
+On servit, au repas de noce de Henri V, plusieurs plats de haut goût,
+préparés avec la chair de ce Dauphin. Au festin du couronnement de
+Henri VII, parurent encore des Marsouins; il y en avait de rôtis, de
+bouillis, en pâtés et en puddings.
+
+La reine Élisabeth elle-même, qui avait le goût très-raffiné, aimait la
+chair de Marsouin.
+
+On vendit de ces animaux sur les marchés d'Angleterre jusqu'en 1575,
+époque où ils cessèrent d'être recherchés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLVI
+
+LA BALEINE.
+
+ «_Maximum omnium animalium._»
+
+ (LINNÉ.)
+
+
+I
+
+Les _Baleines_ sont les plus grands animaux de la mer, et en même temps
+les plus grands animaux connus.
+
+La _Baleine franche_[306], ou _Nordcaper_, a fixé de très-bonne heure
+l'attention des marins et des naturalistes.
+
+ [306] _Balæna mysticetus_ Linné.
+
+On a fait observer que cette bête gigantesque devait être
+nécessairement aquatique. Si elle avait été terrestre, quelles jambes
+auraient pu la soutenir? Si elle avait été aérienne, quelles ailes
+auraient pu la soulever? La Providence a donc bien fait de placer les
+Baleines dans l'eau. Elle leur a donné en même temps la forme d'un
+poisson, pour s'y mouvoir avec plus de facilité.
+
+Les dimensions de la Baleine sont telles qu'on peut saisir sans peine
+leur rapport avec les plus grandes mesures terrestres. Des auteurs ont
+prétendu que des individus très-âgés ont offert une longueur égale à
+la cent millième partie du quart du méridien (?).
+
+Lacépède affirme qu'une Baleine dressée contre une des tours de
+Notre-Dame la dépasserait d'un tiers (?).
+
+[Illustration: BALEINE DU GROENLAND
+
+(_Balæna mysticetus_ Linné).]
+
+En réduisant les exagérations des marins..... ou des naturalistes,
+on peut dire que les plus grosses Baleines présentent de 25 à 30 et
+peut-être 35 mètres de longueur. Tout récemment (avril 1863), la plage
+de Dunkerque a été visitée par un de ces énormes Cétacés, jeté à la
+côte par un violent coup de vent de sud-est. Il avait 30 mètres de
+longueur et 20 mètres de circonférence. L'agonie du pauvre Léviathan
+a duré près de deux heures après son échouement; dans ses derniers
+débats, il faisait voler le sable à 100 mètres de la plage. Puis,
+un effroyable sifflement annonça que la nature était enfin vaincue.
+(_Mémorial d'Amiens._)
+
+Les auteurs prétendent que le poids de cet animal peut atteindre 250
+000 kilogrammes (?). Une Baleine de 20 mètres, mesurée par Scoresby,
+n'en pesait que 70 000.
+
+Le corps de la Baleine franche est un cylindre colossal et irrégulier,
+dont le petit diamètre égale à peu près la troisième partie du plus
+grand.
+
+Ce corps «_n'ha ny poil, ny escailles, mais est couvert d'un cuir uny,
+noir, dur et espez, soubz lequel y a du lard environ l'espesseur d'un
+grand pied._» (Belon.)
+
+La peau de ce géant de la mer offre cependant quelques poils, surtout
+chez les jeunes sujets.
+
+Sa tête égale en grosseur presque le tiers du volume total; elle a une
+forme arquée. On voit de loin cette tête colossale s'élever au-dessus
+de la mer, comme un monticule d'un brun noir.
+
+
+II
+
+Sa gueule est d'une grandeur prodigieuse, d'une capacité si grande, que
+dans celle d'un individu de 24 mètres de longueur, pris en 1726 au cap
+Hourdel, dans la baie de la Somme, deux hommes pouvaient entrer sans se
+baisser. (Duhamel.)
+
+Sa mâchoire supérieure porte environ sept cents lames verticales, de
+nature cornée, à bords frangés, qui pendent des deux côtés. Ces lames,
+connues dans la science sous le nom de _fanons_, et dans le commerce
+sous celui de _baleines_, sont longues de 4 à 5 mètres.
+
+Sa langue est monstrueuse. On assure qu'elle atteint jusqu'à 8 mètres
+de longueur et jusqu'à 4 de largeur. Elle fournit à elle seule cinq
+ou six barils d'huile. A proprement parler, ce n'est plus une vraie
+langue, mais un gros matelas épais, mou, tout rembourré de graisse,
+étalé sur le plancher buccal. Ce matelas est collé dans toute son
+étendue, et par conséquent _immobile_. On a de la peine à concevoir une
+langue qui ne peut pas sortir de la bouche!
+
+La Baleine se nourrit de Méduses, de Mollusques et d'autres petits
+animaux marins. Ces pauvres bêtes sont entraînées avec la masse d'eau
+qui les contient. Le monstre nage à la surface de la mer, la gueule
+ouverte. Il n'a qu'à fermer les mâchoires pour retenir des populations
+entières. L'eau, tamisée à travers les filets des fanons (véritable
+forêt de fibres rapprochées), y laisse les malheureux petits animaux.
+Chaque repas en détruit plusieurs milliers.
+
+Les gros mangent les petits. C'est la Nature qui le veut. Et,
+quelquefois, comme dans le cas actuel, les très-gros mangent les
+très-petits. Car les bestioles englouties par le colosse des colosses
+n'ont guère, en moyenne, que 2 ou 3 centimètres de longueur..... Mais
+le nombre des individus avalés compense, et bien au delà, l'exiguïté
+de leur taille. On a vu ailleurs que ces petits habitants de l'eau
+salée se multiplient par millions. Si leur destruction ne portait pas
+remède à leur fécondité, il arriverait qu'en fort peu de générations,
+ils encombreraient l'Océan et finiraient par le corrompre ou par le
+solidifier!
+
+Quelle étrange chose que de voir le Gargantua de l'animalité poursuivre
+de chétives bestioles gluantes et transparentes, presque sans forme et
+sans consistance, et souvent à peine perceptibles!
+
+On assure cependant que la Baleine mange de temps à autre quelques
+poissons, même des poissons assez gros. Dans l'estomac d'une Baleine on
+a trouvé un Thon tout entier (Breschet).
+
+Les Baleines vivent comme les Poissons et respirent comme les
+Quadrupèdes. On dit que le souffle de ces animaux exhale une odeur
+insupportable, putride et presque cadavéreuse. Est-il vrai qu'on les
+entend _ronfler_ de loin[307]? Ce doit être un bien épouvantable
+ronflement!
+
+ [307] «_Balænæ stertere audiuntur._» (PLINE.)
+
+Il existe, dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, une
+tranche verticale du plus grand vaisseau d'une Baleine (l'_aorte_).
+_Un enfant pourrait passer au travers de cet anneau_, lequel offre un
+diamètre de 36 centimètres et dont les parois ont une épaisseur de 4
+centimètres.
+
+Quelle énorme colonne de sang indiquée par cet anneau!
+
+
+III
+
+Le poids du cerveau d'une Baleine représente à peine la vingt-cinq
+millième partie du poids total du Cétacé.
+
+Quoique doué d'une force prodigieuse, cet animal est très-timide. Quand
+on le poursuit, il cherche habituellement à fuir et non à se défendre.
+
+Il a des ennemis qui le tourmentent et dont il ne sait pas toujours se
+défendre ou s'éloigner. Les Espadons le percent, les Scies lui font
+d'affreuses déchirures; les Marsouins lui arrachent de gros morceaux de
+chair.
+
+Le diamètre de l'œil d'une Baleine égale la cent quatre-vingt-douzième
+partie de sa longueur totale. Le professeur Carus compare le volume
+entier du globe oculaire à une orange, et le docteur Gros, à la tête
+d'un enfant nouveau-né.
+
+La pupille est transversalement ovale, comme celle des Ruminants.
+
+Quoique ces immenses Mammifères-Poissons manquent de pieds, ils nagent
+cependant avec une extrême vitesse. Ils se jouent avec les montagnes
+d'eau soulevées par les tempêtes. Ils se servent admirablement de
+leurs deux bras, qui forment deux nageoires gigantesques, et surtout
+de leur queue colossale, composée de deux lobes d'une étendue et d'une
+force prodigieuses. Aussi, lorsque les baleiniers veulent ralentir la
+course d'un individu harponné, c'est à cette dernière partie qu'ils
+adressent leurs coups. Avec une pelle triangulaire bien tranchante, ils
+pratiquent quelquefois plus de cinquante vigoureuses entailles à la
+naissance de la queue, et diminuent de moitié la puissance de l'animal
+fuyant.
+
+Quand une Baleine frappe l'eau avec sa queue, elle produit un
+clapotement.
+
+On dit qu'une Baleine parcourt, en moyenne, dix milles par heure;
+mais lorsqu'elle est blessée ou poursuivie, elle s'élance bien plus
+rapidement. Quelquefois elle s'élève au-dessus de l'eau et se laisse
+retomber. Elle produit alors une tempête en miniature, qui se fait
+sentir assez loin.
+
+
+IV
+
+Les Baleines sont sensibles à l'amour. Le mâle accompagne presque
+toujours sa femelle.
+
+En 1723, on rencontra deux époux Baleines qui traversaient l'Océan.
+C'était peut-être un voyage de noces! On les attaqua, on les blessa. Un
+des deux ayant cessé de vivre, l'autre se jeta sur son corps bien-aimé
+avec d'effroyables mugissements (Duhamel).
+
+A l'embouchure de l'Elbe, la même année, huit femelles échouèrent. Près
+de leurs cadavres on vit bientôt arriver leurs huit mâles.
+
+Le mâle suit toujours la femelle blessée et reste avec elle. La
+femelle ne montre, ni la même tendresse, ni la même sollicitude (L.
+Hautefeuille).
+
+Comme tous les Mammifères, les Baleines nourrissent leur petit avec
+leur lait. Combien donnent-elles de litres de la précieuse nourriture à
+chaque tetée?
+
+La mère témoigne pour son nourrisson d'un attachement très-ardent et
+très-courageux.
+
+Quand un Baleineau a été harponné, on peut être certain que la mère ne
+tardera pas à venir à son secours. Elle le joint à la surface de l'eau
+quand il y monte pour respirer; elle semble l'exciter à fuir; souvent
+elle passe sous lui, le charge sur son dos et l'emporte, tandis que le
+petit, glissant et parfois chavirant sous l'action de la lame, cherche
+à se maintenir avec ses deux nageoires. Il est très-rare qu'elle
+l'abandonne, tant qu'il est vivant.
+
+«Dans ces moments, on peut la blesser facilement; car elle oublie
+entièrement le soin de sa propre sûreté, pour ne s'occuper que de la
+conservation de son petit. Elle se lance au milieu des ennemis, méprise
+les périls; même après avoir été frappée plusieurs fois, elle reste
+auprès de son nourrisson, si elle ne peut pas l'entraîner avec elle.
+Dans son angoisse maternelle, elle court çà et là, bat la mer avec
+violence, et l'irrégularité de ses mouvements est un indice certain de
+la vivacité de sa douleur.» (Scoresby.)
+
+
+V
+
+On appelle _fausses Baleines_, ou _Rorquals_, les espèces qui portent
+une nageoire sur le dos et de larges rides sous le ventre. Leur corps
+est moins massif que celui de la Baleine; ils nagent avec plus de
+rapidité, et quand ils plongent, ils restent plus longtemps sous l'eau.
+Aussi les pêcheurs leur donnent-ils rarement la chasse.
+
+Les Rorquals sont encore plus grands que les Baleines. Scoresby parle
+d'un individu qui avait 120 pieds anglais de longueur!
+
+Ces animaux sont les vrais géants de la création!
+
+En 1828, la mer jeta sur la plage de Saint-Cyprien, dans les
+Pyrénées-Orientales, un très-beau Rorqual, qui a été décrit par M.
+Companyo.
+
+
+VI
+
+Parmi les grandes pêches qui ont lieu dans les différentes mers, celle
+de la Baleine, ou du Rorqual, est, sans contredit, la plus renommée, la
+plus difficile et la plus périlleuse[308].
+
+ [308] Voyez planche XXXII.
+
+On prenait autrefois de grands Cétacés dans les régions tempérées de
+l'Europe, soit dans l'Océan, soit dans la Méditerranée.
+
+Divers actes nous apprennent que, jusqu'au XIIe siècle, ces animaux,
+assez nombreux dans le golfe de Gascogne, y étaient l'objet d'une pêche
+régulière. Aujourd'hui, ces énormes Mammifères sont devenus de plus
+en plus rares, et leur apparition dans ces mêmes eaux est considérée
+comme un véritable phénomène.
+
+Cuvier croyait que la Baleine du golfe de Gascogne était la même que la
+Baleine du cercle polaire. Le professeur Eschricht, de Copenhague, nous
+a appris que ce sont deux espèces différentes.
+
+Les premiers baleiniers paraissent donc avoir été des Basques. Vinrent
+ensuite les Asturiens, puis les Anglais, et puis les Hollandais.
+
+Le théâtre des pêches, transporté du Midi dans le Nord, a bien souvent
+changé de parages.
+
+Anciennement, la côte orientale du Groenland passait pour une des
+meilleures stations. Dans ce moment, cette partie de la mer est
+complétement déserte. Depuis quelque temps, les Esquimaux ne comptent
+presque plus sur ce colosse de la mer, qui n'apparaît qu'aux environs
+de Holsteinborg, et encore très-rarement.
+
+Les pêcheurs anglais en ont entièrement dépeuplé la baie de Baffin.
+
+Il y a trente ans, cent navires, appartenant à diverses nations,
+se livraient à la pêche de la Baleine dans le détroit de Davis.
+Aujourd'hui, il en vient tout au plus cinq ou six, et encore
+n'arrivent-ils qu'avec l'espoir d'un butin fort problématique (Ch.
+Edmond).
+
+La pêche est descendue successivement des Açores au Brésil, du Brésil
+aux côtes sud d'Afrique, de là au Chili et à la Terre de Feu, puis à la
+Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Zélande. Elle se fait, de nos jours,
+dans les mers du Japon et sur les côtes du Kamtchatka.
+
+Les bâtiments employés à la pêche de la Baleine sont en général du port
+de 350 à 450 tonneaux, et portent de trente à quarante-cinq hommes
+d'équipage. Chaque canot, ou baleinière, est pourvu d'un harponneur
+placé à l'avant, d'un chef qui tient l'aviron de queue, et de quatre
+rameurs. Il a quatre harpons et deux lances.
+
+Le harpon est long d'environ un mètre. Sa tige est de fer. Son
+extrémité antérieure porte une dilatation deltoïde, pointue, à deux
+branches divergentes aiguës, offrant intérieurement comme un petit
+crochet. Du côté opposé est une douille également de fer, dans laquelle
+entre le manche qui sert à lancer l'instrument. Ce manche est une
+sorte de bâton d'environ un mètre et demi. Au-dessus de la douille se
+trouve fixée une boucle de chanvre natté, qui reçoit l'extrémité de la
+_ligne_. On appelle ainsi une corde longue de 300 brasses et épaisse de
+2 centimètres.
+
+La lance est une tige de fer longue de 3 à 4 mètres, y compris la
+hampe, qui en offre à peu près 2 et demi. Elle présente à son extrémité
+une dilatation ovalaire ou elliptique, aplatie, à bords très-tranchants.
+
+[Illustration: BALEINE HARPONNÉE.]
+
+Lorsque le bâtiment est arrivé dans les parages fréquentés par les
+Baleines, deux matelots se mettent en vigie au haut du grand mât et
+du mât de misaine. Aussitôt que l'un aperçoit un de ces animaux, il
+donne le signal. On met les canots à la mer; on s'approche doucement
+de la Baleine, sans l'effrayer. Le canot qui, le premier, se trouve à
+distance convenable, commence l'attaque. L'homme placé à l'avant lance
+son harpon. Il le fait avec adresse et avec toute la force dont il est
+capable. Le géant des ondes, se sentant blessé, donne d'ordinaire un
+violent coup de queue, et plonge en même temps. Il déroule et entraîne
+la ligne qui porte le harpon. La baleinière est entraînée à la remorque
+avec une vitesse effrayante; elle creuse un profond sillon, et soulève
+devant elle deux grosses lames qui cachent l'horizon aux yeux des
+matelots.
+
+Les canots ont soin de ne pas se tenir dans la direction de la partie
+postérieure du Cétacé. Ce voisinage, on le comprend, serait fatal à
+l'embarcation. Quand la Baleine plonge, sa queue s'élève, se balance
+quelques instants dans l'air et retombe à plat. Son poids seul peut
+écraser un canot. Qu'on suppose maintenant le monstre blessé et irrité,
+et l'on verra combien ses chocs peuvent être redoutables.
+
+La ligne est emportée avec une si grande force et une telle rapidité,
+qu'elle enflammerait les bords du canot, si l'on n'avait pas le soin de
+les mouiller de temps en temps.
+
+Si, par malheur, cette corde est arrêtée par un nœud ou par tout autre
+obstacle, l'embarcation est presque toujours submergée.
+
+Au bout d'un certain temps, dix à quinze minutes, la Baleine reparaît à
+la surface de la mer, quelquefois à une grande distance de l'endroit où
+elle avait plongé.
+
+Au moment de son apparition, il peut arriver aux canots un accident
+terrible, quoique très-rare. C'est le cas où ils sont pris par-dessous
+et chavirés.
+
+«Dans l'année 1802, dit Scoresby, le capitaine Lyons, faisant la pêche
+sur les côtes du Labrador, aperçut assez près de son bâtiment une
+grande Baleine. Il envoya aussitôt quatre canots à sa poursuite. Deux
+de ces canots abordèrent l'animal en même temps, et plantèrent leur
+harpon. La Baleine frappée plongea, mais revint bientôt à la surface,
+et, ressortant dans la direction du troisième canot, qui avait cherché
+à prendre l'avance, elle le lança en l'air comme une bombe. Le canot
+fut porté à plus de 5 mètres, et, s'étant retourné par l'effet du choc,
+il retomba la quille en haut. Les hommes s'accrochèrent à un autre
+canot qui était à portée; un seul fut noyé.»
+
+Quand la Baleine est revenue sur l'eau, on la frappe avec un second et
+même un troisième harpon. Puis on l'attaque à coups de lance.
+
+Dès que le monstre a cessé de vivre, on le traîne vers le bâtiment, on
+l'amarre le long du bord, et l'on procède au dépeçage.
+
+On enlève d'abord les parties grasses de la tête, les lippes, la gorge
+avec la langue, l'os de la mâchoire supérieure et les fanons; puis on
+trace une bande de lard d'environ 1m,50 de largeur, que l'on détache et
+que l'on hisse au moyen de palans, en déroulant la Baleine[309]. (On
+peut se représenter l'opération en pelant une poire en spirale, du gros
+bout vers la queue.)
+
+ [309] Voyez la planche XXXII.
+
+Lorsque la bande est hissée jusqu'au haut, on fait, à l'aide d'un
+couteau à deux mains, une incision longitudinale dans la bande; on
+y introduit l'estrope du second palan que l'on fixe au moyen d'un
+morceau de bois en travers. On coupe alors la bande un peu au-dessus
+de l'incision, et l'on continue à hisser. Le morceau ainsi obtenu est
+descendu dans l'entrepont, où il sera coupé en petits morceaux pour
+être fondu.
+
+Pour dépecer la bande de lard, deux officiers baleiniers se placent
+en dehors du navire, sur de petits échafauds. Celui qui se trouve sur
+l'avant trace la bande sur le corps de la Baleine; celui de l'arrière
+aide au décollement des chairs. (L. Hautefeuille.)
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXII.
+
+ PÊCHE ET DÉPÈCEMENT DE LA BALEINE.
+ Dessin de Morel-Fatio, d'après des documents inédits.]
+
+
+Puis, on abandonne sa chair aux Oiseaux aquatiques, aux Phoques et aux
+Ours.
+
+La pêche de la Baleine peut offrir des dangers encore plus grands que
+ceux qui viennent d'être signalés.
+
+On rapporte qu'un navire américain, l'_Essex_, se trouvant, le 13
+novembre 1820, dans la mer du Sud, aperçut un certain nombre de
+Baleines, vers lesquelles il se dirigea. Arrivé au milieu de ces
+animaux, il mit, suivant la coutume, les canots à la mer. La petite
+flottille s'avançait rapidement, et le navire la suivait de près.
+Tout à coup la plus grosse Baleine se détacha du groupe (qui semblait
+former une famille), et, dédaignant les embarcations, s'élança droit
+sur le vaisseau, qu'elle prit sans doute, et non sans raison, pour
+le chef de ses ennemis. Du premier choc, elle fracassa une partie de
+la fausse quille, et elle s'efforça ensuite de saisir le navire en
+divers endroits avec ses gigantesques mâchoires. Elle ne put y réussir;
+elle s'éloigna d'environ 200 mètres, et revint frapper de toute sa
+force contre la proue du bâtiment. Le navire recula avec une vitesse
+de quatre nœuds par seconde. Il en résulta une vague très-haute. La
+mer entra dans l'_Essex_ par les fenêtres de l'arrière, en remplit la
+coque, et le fit coucher de côté. Vainement les canots arrivèrent pour
+sauver le navire, il n'était plus temps. Tout ce qu'on put faire, fut,
+en enfonçant le pont, d'extraire une petite quantité de pain et d'eau,
+que l'on déposa dans les embarcations (?).
+
+
+VII
+
+Dans les mers du Nord, la prise d'une Baleine est une bonne fortune.
+
+Quand les Esquimaux aperçoivent un de ces monstres, ils revêtent à
+l'instant leurs plus beaux habits. C'est peut-être la seule occasion
+où hommes et femmes se nettoient et fassent toilette! On assure qu'ils
+prennent garde surtout de ne pas mettre un vêtement qui ait été en
+contact avec un cadavre humain. S'ils négligeaient cette précaution,
+la Baleine prendrait la fuite aussitôt, quand même elle aurait dans le
+corps plusieurs harpons. Cette assertion est-elle bien exacte?
+
+Quoi qu'il en soit, les dispositions convenables une fois prises, toute
+une flottille s'élance à la mer. On harponne l'animal, on le crible à
+coups de javelots, on l'épuise, on le tue.....
+
+La Baleine est ensuite traînée jusqu'à la côte, et dépecée, le corps
+étant moitié dans l'eau.
+
+Les gens qui ont assisté en simples spectateurs à la lutte participent
+au partage tout aussi bien que ceux qui y ont pris part. Hommes,
+femmes, enfants, tous se précipitent sur le Cétacé. C'est à qui
+pratiquera la plus profonde entaille, à qui emportera le plus
+gros morceau. Pendant quelques jours, la Baleine devient ainsi un
+garde-manger général, où chacun vient prendre sa pitance quotidienne.
+(Ch. Edmond.)
+
+
+VIII
+
+Linné dit que l'huile fournie par une seule Baleine est souvent si
+abondante, qu'elle peut suffire à la _charge d'un vaisseau_. Cette
+quantité est évaluée à 12 tonneaux.
+
+La pêche de ce précieux Cétacé dans les mers polaires a donné: en
+1859, 2078 barils d'huile; en 1860, 1909, et en 1861, 1710. Sur ces
+derniers 1710 barils, 1013 appartenaient aux navires de Dundee, et 697
+seulement aux autres ports. (_Revue marit._)
+
+En 1861, une transformation s'est opérée dans le matériel des armements
+pour la pêche de la Baleine. Les bâtiments à hélice ont été substitués
+aux bâtiments à voiles, et les résultats de la deuxième saison ont été
+assez encourageants pour engager les armateurs à persévérer dans leurs
+tentatives. Par suite même de ces succès, un grand nombre de navires à
+voiles, surtout à Peterhead, ont été vendus, et l'on semble reconnaître
+aujourd'hui que la question est résolue, et que l'avenir appartient
+désormais aux navires pourvus d'un moteur à hélice. (_Revue marit._)
+
+On voit que les mers polaires ne sont pas inaccessibles aux progrès.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLVII
+
+LES PHOQUES.
+
+ _Era gros coma un azer, et era pélos coma un azer._
+
+ (PETIT THALAMUS DE MONTPELLIER, 1383.)
+
+
+I
+
+Les _Phoques_ sont moins marins que les Baleines.
+
+Ils viennent de temps en temps à terre.
+
+Ils possèdent quatre nageoires, et ont le corps velu, _pélos_..... Ils
+s'éloignent moins des Quadrupèdes.....
+
+Par leurs formes et par leurs habitudes, les Phoques ont donné
+naissance aux fables des Tritons et des hommes marins. Celle qui fait
+garder par Protée les troupeaux de Neptune repose plus particulièrement
+sur l'observation imparfaite de ces Mammifères pisciformes, dont les
+bandes nombreuses se jouent gaiement à la surface des vagues, viennent
+ramper sur les plages désertes, ou s'arrêter sur les roches à fleur
+d'eau pour y recevoir l'action bienfaisante des rayons du soleil (P.
+Gervais).
+
+Le _Phoque commun_[310] est assez abondant sur nos côtes. On en trouve
+beaucoup dans la mer Adriatique, dans les eaux de l'Archipel et dans
+certains parages de l'Afrique. On en rencontre aussi dans l'Océan. Il
+en vient exclusivement des troupes assez nombreuses dans la baie de la
+Somme. Les pêcheurs ont donné à cet animal les noms de _Loup marin_ et
+de _Veau marin_.
+
+ [310] _Phoca vitulina_ Linné.
+
+Le Phoque a le corps allongé, vêtu d'une fourrure serrée et soyeuse. Sa
+tête ressemble à celle d'un Chien auquel on aurait coupé les oreilles.
+Il a de fortes moustaches, comme un Chat, et deux beaux yeux vert de
+mer, veloutés et limpides comme les yeux d'un enfant.
+
+Sa vue est perçante et son ouïe fine. Ses narines sont munies d'une
+sorte de petite porte (_valvule_), que l'animal ouvre et ferme à
+volonté, et qui empêche l'eau de pénétrer dans son nez.
+
+Deux paires de nageoires fort longues lui tiennent lieu de mains et de
+pieds. Celles de derrière, unies à la queue, forment, à droite et à
+gauche de cette dernière, comme deux grandes oreillettes.
+
+Le régime du Phoque est principalement animal; il consiste en
+Mollusques nus, en Crabes et en Poissons. Ce gracieux Mammifère mange
+aussi des végétaux, surtout des fruits. Il s'accoutume parfaitement au
+pain mouillé.
+
+
+II
+
+Le Phoque est timide et sauvage. Il a une physionomie très-douce et un
+regard très-expressif.
+
+Il ne manque pas d'intelligence, et il est susceptible
+d'apprivoisement, même d'une certaine éducation. On montre de temps en
+temps, dans les ménageries, de malheureux Phoques emprisonnés dans une
+cuve, mal nourris, chétifs, malades, dont on vante les hautes qualités;
+qualités qui se réduisent, le plus souvent, à reconnaître la voix du
+cornac, et à venir prendre familièrement un poisson ou un morceau de
+pain qu'on leur présente.
+
+Le cri de ce Mammifère est doux et flûté, et rappelle certains mots
+usités dans toutes les langues, en particulier les syllabes _pa-pa_,
+_ma-ma_. D'où les charlatans s'empressent de conclure que ces animaux
+peuvent apprendre à parler... Ne croyez pas que les Phoques soient
+capables, comme on l'a dit, de prononcer les mots _gâteau_, _café_,
+_manger_, _merci_, et encore moins les phrases: _Vive le roi_, _Bonjour
+monsieur_, _Je suis Français_....
+
+En les tenant dans une quantité d'eau suffisante pour leur permettre
+de nager, et en les nourrissant avec du poisson frais, on peut les
+conserver pendant plusieurs années.
+
+Quelques naturalistes modernes ont pensé qu'il ne serait pas impossible
+à l'Homme d'assujettir complétement à sa puissance ces fugitifs
+habitants de la mer. On peut s'étonner, dit Frédéric Cuvier, que les
+peuples pêcheurs n'aient pas dressé les Phoques à la pêche, comme
+les peuples chasseurs ont dressé le Chien à la chasse. M. Babinet a
+insisté, tout récemment, sur les services nombreux que ces Mammifères
+pourraient nous rendre, si nous les élevions auprès de nous. Il
+voudrait en voir jusque dans nos _eaux douces!_
+
+Il existe, depuis plusieurs années, deux Phoques au Jardin zoologique
+d'Amsterdam. Ils vivent dans un grand parc d'eau salée. On assure
+qu'ils s'y sont reproduits par deux fois. Non-seulement ils distinguent
+la voix des gardiens qui les soignent, mais encore ils saisissent au
+loin le bruit des pas du directeur. Ils jettent de petits cris dès
+qu'ils l'entendent, et se précipitent au-devant de lui.
+
+Un vieillard, accompagné d'une petite fille et d'un griffon de la
+Havane gros comme le poing, venait souvent visiter nos deux Phoques et
+leur apporter des friandises. Ceux-ci sortaient de l'eau, rampaient
+devant le chien et la petite fille, leurs amis, et venaient s'ébattre
+sur le sable avec eux. On se roulait, on se faisait des niches, on
+partageait fraternellement les fruits ou les gâteaux que contenait le
+panier de la petite fille..... Or, un jour, au milieu de ces jeux,
+le chien manque son élan, passe par-dessus la tête d'un Phoque, et
+tombe dans le bassin. Le pauvre roquet se démène un instant, et
+disparaît..... Aussitôt les deux Phoques jettent un cri, rampent au
+plus vite jusqu'à l'eau et s'y précipitent. En un clin d'œil le mâle
+reparaît, tenant délicatement dans sa gueule le griffon sans mouvement.
+Il le dépose aux pieds de la petite fille. (H. Berthoud.)
+
+Le Phoque nage très-bien et plonge encore mieux. Il peut retenir sa
+respiration pendant un temps assez long. Il montre dans ses évolutions
+une prestesse et une élégance remarquables.
+
+Il vient de temps en temps se coucher et se reposer sur le sable du
+rivage, ayant soin de ne pas s'éloigner de plus de 5 à 6 mètres. A la
+moindre alerte, il se précipite dans l'eau et regagne la haute mer.
+
+Son allure, sur terre, est lente et disgracieuse; il se traîne plutôt
+qu'il ne marche. Il avance au moyen de sauts petits et fréquents,
+produits par les contractions de tout son corps, ses nageoires
+antérieures appliquées contre les flancs.
+
+
+III
+
+Chaque Phoque se retire avec sa famille sur un quartier de rocher,
+qui devient comme son domicile et sa propriété exclusive. L'intrusion
+d'un étranger amène aussitôt un combat terrible. Ordinairement chaque
+famille vit à une certaine distance des familles voisines.
+
+Le mâle rassemble d'ordinaire un sérail de femelles, pour lesquelles il
+a beaucoup d'affection et dont il défend l'approche aux autres mâles.
+Il en a jusqu'à cinquante.
+
+A l'époque des amours, les mâles se battent entre eux avec fureur.
+
+Lorsqu'ils sont vieux, leurs femelles les abandonnent sans pitié.
+
+Quand les femelles vont faire leurs petits, le mâle les conduit sur le
+rivage, à une place tapissée de plantes marines. Les mères y déposent
+leurs nourrissons, pour lesquels elles montrent un attachement très-vif.
+
+Les petits aiment à jouer et à folâtrer les uns avec les autres. Quand
+ils ont atteint l'âge de cinq ou six mois, le père, les jugeant assez
+forts pour vivre par eux-mêmes, les chasse et les force à s'établir
+ailleurs.
+
+
+IV
+
+Les Phoques de la Somme sont l'objet d'une chasse remplie d'attraits
+pour les amateurs, laquelle donne lieu à une branche d'industrie
+maritime qui n'est pas sans importance. M. Ch. de Rylé a publié des
+détails fort intéressants sur cette chasse.
+
+La saison la plus favorable est le mois de juin, époque où les
+femelles viennent de mettre bas, et sont accompagnées de leurs
+petits. Ces derniers, moins rusés que leurs parents, se laissent plus
+aisément surprendre. Les Phoques adultes, de leur côté, se résignent
+difficilement à abandonner leurs nourrissons. On a donc plus de chance
+de les tirer à belle portée.
+
+Il y a deux manières de chasser les Phoques, sur terre, et dans l'eau.
+
+Pour les tirer sur terre, il faut profiter du moment où ces animaux se
+trouvent à une certaine distance du rivage: ce qui n'est pas facile.
+Les chasseurs se placent dans un canot et suivent les courants.
+Ils tirent sur les individus qu'ils surprennent sur les rives. Ils
+emploient des armes à longue portée et de grande précision. Car
+l'animal, épouvanté à la vue de l'embarcation qui s'avance, cherche à
+fuir rapidement, et il faut quelquefois le tirer à 200 ou 300 mètres de
+distance.
+
+D'autres fois, le chasseur débarque sans bruit, laissant au matelot qui
+l'accompagne la garde du canot. Il se traîne sur le sable, en rampant
+comme le sauvage qui veut surprendre un ennemi. Il parcourt souvent, de
+cette manière, un kilomètre et plus, poussant sa carabine devant lui.
+Il s'arrête par intervalles, pour donner à la proie qu'il ambitionne
+le temps de se rassurer, si elle paraît inquiète, et dissimule en un
+mot sa présence, autant que possible, jusqu'au moment où, jugeant le
+Phoque à portée, il fait feu. M. de Rylé a bien décrit les ruses et la
+patience qu'il faut avoir dans cette circonstance.
+
+La chasse dans l'eau est plus simple, mais moins certaine. On tire le
+Phoque au moment où il se montre à la surface de la mer. Il faut savoir
+que l'animal sort seulement la tête, la laisse voir tout au plus une
+minute, et plonge immédiatement. Quand on est assez adroit pour le
+toucher, on court risque de le perdre. Si le Phoque n'est que blessé,
+il regagne la pleine mer; s'il est tué roide, il coule au fond de
+l'eau, et ce n'est pas sans peine qu'on réussit à le pêcher.
+
+
+V
+
+On a distingué dans les Phoques deux groupes différents:
+
+Les _Otaries_, qui présentent une oreille externe et des incisives
+de forme particulière: on rencontre ces espèces dans l'océan
+Pacifique[311];
+
+Les _Phoques_ proprement dits, qui sont dépourvus d'oreille externe,
+et dont les incisives sont pointues. Dans le Groenland, il en existe
+plusieurs espèces différentes du Phoque commun: ce sont le _Phoque
+de Gmelin_ ou _capuchonné_[312], celui de _Müller_[313], et celui de
+_Schreber_[314].
+
+ [311] Voyez la planche XXXIII, dessinée d'après un vélin du Muséum
+ d'histoire naturelle, et libéralement communiquée par M. Milne
+ Edwards.
+
+ [312] _Phoca cristata_ Gmelin.
+
+ [313] _Phoca groenlandica_ Müller.
+
+ [314] _Phoca hispida_ Schreber.
+
+La chasse de ces animaux se fait en pleine mer et avec le harpon.
+
+Ce harpon est long de 2 mètres, et terminé par une pointe de fer
+mobile, encastrée dans un os, retenue par une courroie et pouvant se
+détacher au moment où elle pénètre dans la chair de l'animal. Une
+vessie qui flotte au bout de la ligne indique l'endroit où le Phoque
+blessé a plongé sous l'eau. Le harpon glisse sur une navette de bois
+excessivement polie: ce qui lui donne plus de force et lui fait suivre
+plus sûrement la direction voulue.
+
+Les autres projectiles sont confectionnés de la même manière, et on les
+lance par le même procédé.
+
+Aussitôt que le Phoque, forcé de venir à la surface de l'eau pour
+respirer, a révélé sa présence, l'Esquimau cherche à le surprendre, en
+se tenant sous le vent et en tournant le dos au soleil, afin de n'être
+ni vu ni entendu. Il se penche sur son kayack, de façon que la vague
+dérobe le plus possible sa figure. Arrivé à une trentaine de mètres, il
+prend la pagaie de la main gauche, ajuste son harpon sur la navette et
+le lance avec vigueur. Si le coup a porté juste, le fer se détache de
+la lance et dévide la ligne roulée en spirale sur l'avant du kayack. La
+vessie qui termine la ligne est jetée instantanément dans l'eau.
+
+Le Phoque, atteint, plonge avec une extrême rapidité. Nous avons déjà
+signalé, chez les Cachalots et les Baleines, ce besoin impérieux de
+s'enfoncer dans l'eau, que manifestent tous les Mammifères marins qui
+ont été frappés.
+
+Le pêcheur donne ensuite un tour de pagaie, et ramasse son harpon qui
+flotte.
+
+Il arrive, parfois, que le Phoque entraîne avec lui la vessie; mais,
+forcé de respirer, il reparaît bientôt à la surface de la mer, et il
+n'y a pas à craindre qu'on ne le retrouve plus.
+
+L'Esquimau _pousse au monstre_, et lui fait avec sa lance de profondes
+blessures. Il l'achève enfin à coups de javelots. Quand l'animal est
+mort, il bouche ses plaies avec de petits tampons de bois, empêchant
+ainsi la déperdition du sang. Il le gonfle ensuite, en soufflant entre
+la chair et la peau, et l'amarre à la gauche de son kayack.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIII.
+
+ OTARIES SUR LA PLAGE.
+ Vélin du Muséum, peint par Bocourt, d'après M. Milne Edwards.]
+
+Cette chasse n'est pas sans danger. Quelquefois la ligne, en se
+dévidant, s'enroule autour du bras ou du cou du pêcheur. D'autres
+fois, dans les ébats de l'agonie, le Phoque se jette du côté opposé du
+kayack, l'entraîne, le renverse, et l'homme est bientôt noyé. Ou bien
+encore, quand la chasse est finie, le Phoque, qui n'est pas mort, se
+jette furieux sur l'Esquimau, et le mord aux bras et au visage.
+
+Cet animal est surtout terrible quand il défend son petit. Il se
+précipite alors sur le kayack et en arrache des lambeaux. La vague
+remplit l'embarcation, et le pêcheur, sans aucune chance de salut, est
+submergé avec elle.
+
+[Illustration: PHOQUE
+
+(_Phoca vitulina_ Linné).]
+
+La pêche au Phoque se fait, en hiver, dans le même pays, d'une façon
+bien différente. On a remarqué que cet animal se pratique alors dans la
+glace des ouvertures par lesquelles il vient respirer l'air. L'Esquimau
+le guette, et quand la victime a fait son apparition, il se glisse sur
+le ventre en imitant son cri. Le Phoque le prend pour un frère, le
+laisse approcher, et ne reconnaît son erreur que lorsqu'il a reçu le
+coup mortel. (Ch. Edmond.)
+
+
+VI
+
+La peau des Phoques est assez estimée. Les Esquimaux l'emploient dans
+la construction de leurs bateaux, de leurs kayacks et de leurs tentes.
+Ils en font aussi des courroies, des vêtements et des chaussures.
+
+On retire de ces animaux une huile recherchée pour les chariots et pour
+l'éclairage....., et même pour _fabriquer l'huile de foie de morue_.
+
+Les Esquimaux mangent la chair des Phoques. Ils préparent avec leur
+sang un potage épais et substantiel. Ils composent avec ses intestins
+une sorte de fil. Ils confectionnent avec sa vessie les rideaux de
+leurs tentes, leurs chemises et les petits ballons attachés à leurs
+instruments de pêche. Ils façonnent avec leurs os la pointe de presque
+tous leurs instruments.....
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLVIII
+
+LE MORSE.
+
+ «_Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis._»
+
+ (SAINT AUGUSTIN.)
+
+
+I
+
+Existe-t-il dans la mer un _Cheval marin_, une _Vache marine_, un
+_Éléphant marin_?
+
+En aucune manière. Mais on y trouve un Mammifère de forte taille, le
+_Morse_[315], auquel on a donné mal à propos chacun de ces trois noms.
+
+ [315] _Trichechus rosmarus_ Linné (voy. la planche XXXIV).
+
+Le Morse vit dans les régions arctiques, au milieu des glaces. On le
+rencontre surtout dans le détroit de Beering.
+
+Le Morse est plus gros et plus laid que le Phoque.
+
+On en trouve qui ont jusqu'à 7 mètres de longueur. On peut donc le
+regarder comme une des grandes bêtes de la mer.
+
+Sa peau est épaisse, rugueuse, garnie de poils ras, peu nombreux et de
+couleur fauve roussâtre. Elle recouvre une forte couche de graisse.
+
+Les yeux du Morse sont petits. Sa lèvre est hérissée de quelques poils
+jaunes, demi-transparents, épais comme des pailles.
+
+De son museau, court et large, sortent deux grosses dents d'ivoire,
+allongées, un peu verdâtres, qui forment des défenses très-dures et
+très-fortes. Ces dents sont recourbées en arrière, comme les deux fers
+d'une pioche.
+
+A cause de ces défenses, les marins appellent quelquefois le Morse, la
+_bête à grandes dents_.
+
+L'animal emploie ces énormes crochets, soit à se cramponner aux corps
+solides, soit à détacher les herbes de la mer, soit encore à racler
+le sol submergé pour mettre à nu les petits animaux dont il fait sa
+nourriture.
+
+Le Morse possède aussi des dents molaires; et, chose digne de remarque,
+celles d'en haut s'emboîtent dans celles d'en bas, _comme un pilon dans
+son mortier_. (F. CUVIER.)
+
+Notre Mammifère, comme on le voit, n'offre rien qui permette de
+l'assimiler sérieusement au Cheval, à la Vache ou bien à l'Éléphant.
+
+Quand le temps est beau, on voit quelquefois des centaines de Morses
+qui se jouent, en faisant retentir l'air de leurs mugissements,
+lesquels ressemblent aux beuglements du taureau; d'autres sont
+paresseusement couchés au soleil. Quand ils dorment, il y a toujours
+une sentinelle vigilante, l'œil ouvert, le cou tendu, qui avertit la
+troupe s'il survient quelque danger.
+
+On a élevé plusieurs fois des Morses dans le nord de l'Europe. On leur
+donnait de la bouillie d'avoine ou de millet.
+
+Il y a plusieurs années, on a réussi à en conduire un jusqu'à Londres;
+mais il n'y a vécu que quelques jours. On le nourrissait avec des
+Crabes; ce qui lui convenait mieux que l'avoine ou le millet.
+
+On a montré, pendant quelque temps, en Angleterre, un autre individu
+âgé de trois mois. Il se mettait en colère toutes les fois qu'on
+voulait le toucher; il entrait même en fureur. La seule chose que
+l'éducation avait pu obtenir de lui, était de suivre son maître en
+grondant, quand celui-ci lui offrait à manger. (E. Worst.)
+
+On s'accorde à dire que le Morse a moins d'intelligence et de douceur
+que le Phoque. Cependant il n'est pas féroce, il n'attaque pas l'Homme,
+mais il se défend avec un indomptable courage. Quand on le poursuit
+au large, il faut prendre beaucoup de précautions; car il arrive
+souvent que toute une troupe de Morses se jette audacieusement sur les
+embarcations, les entoure et cherche à les submerger.
+
+
+II
+
+Le capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat,
+contre des Morses. C'était en 1818, dans les parages du Spitzberg.
+
+L'équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se
+dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt
+équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais
+le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu'il
+dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d'intercepter
+leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s'annonçait
+avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils
+s'élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère,
+saisissant les bords des embarcations avec leurs longues dents ou
+les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse
+pour l'équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un
+individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut
+sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups.
+Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les
+lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa
+rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient
+si vives et si réitérées, que les matelots n'avaient pas le temps de
+charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres
+avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya
+ses balles dans les entrailles. L'animal tomba sur le dos, au milieu
+de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l'instant même le champ de
+bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent
+à la surface de l'eau avec leurs formidables dents. Probablement
+ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l'empêcher de
+suffoquer. (Buchanan.)
+
+On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg,
+un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s'en emparèrent
+et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus
+trouver leur nourrisson, poursuivirent l'embarcation, et l'un d'eux,
+l'ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu'un
+des pêcheurs glissa dans la mer. L'autre Morse se jeta sur lui avec
+acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le
+malheureux.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIV.
+
+ Lackerbauer d'après Biard. C. Pierre et Picart fac-simile sc.
+
+ CHASSE AUX MORSES
+
+ _Imp. Geny Gros r. Domat, 28._]
+
+Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe
+attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant
+qu'elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour
+se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra
+étroitement son nourrisson sous sa nageoire gauche, et se dirigea,
+malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois
+lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son
+petit. Mais, celui-ci, à l'instant même, s'en revint vers l'embarcation
+avec une telle rage, qu'il l'eût certainement fait chavirer, s'il en
+avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers
+sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle,
+redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les
+dents, et l'entraîna dans l'eau jusqu'à ce qu'elle fût hors d'atteinte.
+(Buchanan.)
+
+[Illustration: MORSE ET SES PETITS
+
+(_Trichechus rosmarus_ Linné).]
+
+
+III
+
+La chasse au Morse est facile et productive.
+
+Généralement, ces pauvres bêtes se laissent tuer sans montrer beaucoup
+de ruse à fuir les assaillants. Un bateau pêcheur en prend d'ordinaire
+deux à trois cents par saison. En 1608, l'équipage de Welden en tua
+plus de mille sur les côtes de l'île Cherry. Au rapport de Gmelin, les
+Anglais en prirent, en 1705 et 1706, sept à huit cents dans six heures;
+en 1708, neuf cents dans sept heures, et en 1710, huit cents dans une
+semaine. On assure que, chaque année, dans les mers du Nord, on en
+détruit près de trois à quatre mille.
+
+Quand un Morse, surpris à terre, se sent blessé, il entre dans une
+colère effrayante. Il brise les armes du chasseur imprudent, ou bien
+les lui arrache. S'il ne peut pas atteindre l'ennemi, il frappe le sol
+de côté et d'autre avec ses défenses. Poussé à bout et comme enragé, il
+met sa tête entre ses nageoires, et, profitant de la pente du rivage,
+il se laisse rouler dans la mer. Si on l'attaque dans l'eau, il se
+défend avec fureur.
+
+
+IV
+
+Comme les Phoques, les Morses fournissent une certaine quantité d'huile.
+
+On tire parti de leur peau pour faire des soupentes. Cette peau était
+anciennement précieuse pour la navigation: on la coupait en lanières
+que l'on tordait, et l'on obtenait ainsi des câbles d'une très-grande
+résistance.
+
+Les dents de Morse sont préférables à l'ivoire, parce qu'elles sont
+plus dures et moins sujettes à jaunir. Malheureusement, elles n'ont
+pas le volume des défenses de l'Éléphant; cependant on en trouve
+qui offrent plus de 80 centimètres de longueur, et près de 33 de
+circonférence à leur sortie de l'alvéole. L'ivoire des Morses est
+compacte, susceptible d'un beau poli, mais sans stries. De petits
+grains ronds, placés pêle-mêle comme les cailloux dans un poudingue,
+forment la partie moyenne de la défense (Cuvier).
+
+Ces dents sont utilisées de différentes manières. Les prisonniers
+russes, en Sibérie, les travaillent très-adroitement, à peu près comme
+les forçats de Toulon cisèlent les noix de coco. Ils en fabriquent des
+coffrets, des boîtes, des étuis, des chaînes et d'autres petits bijoux
+élégants, vrais chefs-d'œuvre d'art et de patience.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE XLIX
+
+LA LOUTRE DE MER.
+
+ «Vestus d'habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»
+
+ (SAINT-GELAIS.)
+
+
+I
+
+Les Mammifères marins, nous l'avons dit dans les chapitres précédents,
+ne sont pas organisés comme les Mammifères terrestres. Leur corps est
+plus ou moins pisciforme, et leurs membres ressemblent plus ou moins à
+des nageoires.
+
+Voici maintenant un petit quadrupède qui diffère à peine, par sa
+structure, de ceux qui vivent sur la terre, et qui est néanmoins un
+animal exclusivement marin. C'est peut-être le seul qui existe (?).....
+
+Tout le monde connaît la _Loutre ordinaire_[316], petit Mammifère
+carnassier à pieds palmés et onguiculés, et à queue longue presque
+arrondie.
+
+ [316] _Lutra vulgaris_ Erxleben.
+
+La _Loutre de mer_, ou _Enhydre_, présente une taille un peu plus
+grande. Elle peut atteindre jusqu'à un mètre et demi de longueur.
+
+Sa tête est médiocre, arrondie, et ressemble un peu à celle du Chat.
+Elle porte des oreilles courtes, des yeux presque circulaires et
+noirs, et des moustaches blanches, longues et pendantes. Sa queue est
+proportionnellement moins développée que dans la Loutre ordinaire.
+Ses pattes sont plus petites et plus adaptées à la vie aquatique. Les
+postérieures ressemblent moins à des pieds qu'à des nageoires.
+
+[Illustration: LOUTRE DE MER
+
+(_Enhydris marina_ Fleming).]
+
+Cependant ces organes diffèrent notablement des nageoires des Morses
+et des Phoques; et, quoique leurs doigts, réunis par des membranes,
+composent de véritables palettes destinées à frapper l'eau, l'animal,
+en définitive, est plutôt organisé comme un Mammifère terrestre que
+comme un Mammifère marin.
+
+Ce petit quadrupède habite dans une grande partie de l'océan Pacifique
+boréal, entre le 50e et le 56e degré de latitude nord. On le rencontre
+jusque dans les parages du Japon.
+
+On le voit souvent couché sur des îles flottantes de Néréocystés, se
+réchauffant aux rayons du soleil, ou guettant quelque proie. C'est
+pourquoi, dans certains pays, les végétaux dont il s'agit sont désignés
+sous le nom de _Choux aux Loutres_.
+
+Ce Mammifère se nourrit de Poissons, de Crustacés, de coquillages, et,
+au besoin, de plantes marines.
+
+Il plonge comme les Morses et les Phoques, mais il ne reste pas aussi
+longtemps sous l'eau.
+
+[Illustration: LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.]
+
+Il est d'un brun marron en dessus, et d'un brunâtre argenté en dessous.
+
+La Loutre de mer vit par couples. La femelle ne met bas qu'un seul
+petit. Elle s'en sépare rarement et s'occupe de son éducation avec
+beaucoup de tendresse. Souvent on voit à côté de la mère, non-seulement
+le nourrisson de l'année, mais encore celui de l'année précédente.
+Elle joue avec eux sur la glace ou dans les flots. Elle les jette dans
+la mer, et leur apprend à nager et à plonger. Quand elle dort à la
+surface de l'eau, le ventre en l'air, et qu'elle s'abandonne au gré
+des vagues, elle tient son petit au-dessus d'elle, entre ses pattes
+de devant. Steller a représenté une mère dans cette position. Les
+chasseurs surprennent souvent ces pauvres bêtes ainsi endormies, et
+réussissent presque toujours à les tuer.
+
+Quand on enlève ses petits à une Loutre de mer, elle pousse des
+cris plaintifs; elle suit même le ravisseur de loin, appelant ses
+nourrissons d'une manière suppliante: ceux-ci lui répondent par des
+vagissements.
+
+Steller découvrit une fois une Loutre couchée sur la glace; son
+petit dormait entre ses pattes. Notre savant naturaliste s'approcha
+doucement. La mère, vigilante, ouvrit les yeux, reconnut le danger,
+éveilla son nourrisson et l'excita à fuir. Mais l'innocent préférait le
+sommeil. La Loutre le saisit vigoureusement, et l'entraîna malgré lui
+vers la mer.
+
+
+II
+
+Le pelage de cet animal est très-serré, très-moelleux et très-lustré.
+On le recherche comme fourrure précieuse, et l'on a bien raison, car
+c'est une des plus belles qui existent.
+
+On appelle _bobry_ les mâles adultes, _matka_ les femelles, _koschloki_
+les petits d'un an, et _medwieki_ les petits de quelques mois.
+
+Les navires russes ou les navires américains qui chassent les Loutres
+de mer, ou qui en font le commerce, les vendent principalement en
+Chine, où leurs peaux sont employées comme ornement et comme signe
+distinctif par les hauts fonctionnaires. On en apporte rarement
+en Europe. Cependant beaucoup de seigneurs russes estiment cette
+remarquable fourrure presque autant que les mandarins chinois.
+
+Suivant leur degré de conservation et la finesse ou le lustre de leur
+poil, ces peaux valent, en Chine, de 800 à 1500 francs pièce. Mais on
+constate d'année en année que le nombre des Loutres diminue dans les
+parages où on les prenait autrefois assez facilement; aussi leur prix
+tend-il considérablement à augmenter (P. Gervais).
+
+On assure que, dans ces derniers temps, plusieurs fourrures ont été
+vendues, à Saint-Pétersbourg, jusqu'à 2000 francs (Nordmann).
+
+Du temps de Steller, l'équipage d'un seul navire pouvait tuer
+jusqu'à 800 individus dans une seule campagne. Aujourd'hui, les
+pêcheurs d'Enhydres ne sont pas aussi favorisés. Ils ont beaucoup de
+peine à s'en procurer quelques couples. Dans beaucoup de parages,
+et particulièrement sur les côtes du Japon, les Loutres de mer ne
+paraissent plus en quelque sorte qu'accidentellement.
+
+Il faudrait réglementer la chasse de ce précieux Mammifère et le
+ménager un peu, pour empêcher que, dans un avenir peu éloigné, son
+espèce n'ait complétement disparu.
+
+La Loutre de mer présente un intérêt historique: c'est, en grande
+partie, en la poursuivant, que les Russes sont arrivés d'abord jusqu'au
+Kamtchatka, et plus tard jusqu'en Amérique.
+
+L'Enhydre est rare dans les musées, on en comprend la raison. Le
+cabinet de Munich possède un squelette de cet animal, qui lui a été
+donné par le duc de Leuchtenberg. Le Muséum d'histoire naturelle de
+Paris s'est enrichi, en 1853, de deux squelettes, un mâle et une
+femelle, qui lui ont été envoyés par le professeur Nordmann.
+
+
+III
+
+Les Loutres mâles ont des mamelles..... à la vérité très-imparfaites.
+Il en est de même, du reste, chez tous les Mammifères. Nous nous sommes
+bien souvent demandé le _cui bono_ de ces mamelles.
+
+Les organes des animaux ont généralement des _fonctions déterminées_.
+L'aile sert au vol, l'œil à la vue, l'oreille à l'audition.....
+
+Dans certaines circonstances, des arrêts ou des excès de développement
+modifient la constitution des parties, et l'ensemble peut remplir un
+usage différent. C'est ainsi que l'aile du Manchot devient nageoire,
+tandis que la nageoire de l'Exocet devient aile.....
+
+Habituellement, l'organe modifié conserve l'ancien usage, en même temps
+qu'il s'applique au nouveau. Le nez du Tapir et celui de l'Éléphant
+sont toujours affectés à l'olfaction, quoiqu'ils soient devenus
+_boutoir_ et _trompe_, c'est-à-dire appendice pour creuser et membre
+pour saisir.....
+
+Mais quand l'arrêt de développement est arrivé de trop bonne heure,
+l'organe n'apparaît plus que comme un _rudiment_. Dans cet état, _à
+quoi sert-il? Peut-il servir à quelque chose?_
+
+Quelles sont les fonctions des yeux _atrophiés_ ou couverts par la peau
+chez la Taupe? Quelles sont celles des _tubercules oculaires_ chez les
+Sangsues, ou des _points oculiformes_ chez les Planariés?
+
+Pourquoi existe-t-il des mamelles _rabougries_ chez le mâle de la
+Loutre de mer, et chez ceux des autres quadrupèdes?
+
+Étienne Geoffroy Saint-Hilaire regardait ces développements incomplets
+comme des éléments du plan primitif de l'organisme, et par conséquent
+comme des indices de la symétrie générale conservés dans les symétries
+particulières.
+
+Plusieurs éminents zoologistes ont voulu voir, dans ces rudiments,
+des _tendances de la Nature_ vers un but déterminé, c'est-à-dire des
+ébauches abandonnées ou des efforts non réussis.
+
+Cette explication est-elle préférable à celle de Geoffroy Saint-Hilaire?
+
+La nature active, en d'autres termes la puissance créatrice ne
+ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de
+la peine, et qui n'aboutit pas toujours. Dieu n'a jamais eu besoin
+de tentatives ni d'efforts, même pour ses combinaisons les plus
+transcendantes ou pour ses organismes les plus ingénieux! Il a toujours
+fait ce qu'il a voulu et dans le temps qu'il a voulu, appareils
+très-compliqués ou très-simples, ensembles d'organes, portions
+d'organes, et, si l'on veut, _semblants_ d'organes!.....
+
+Le mot _tendance_ renferme cependant une idée philosophique; il serait
+parfait si les animaux étaient la création des hommes. Comment faut-il
+le remplacer, les animaux étant la création de Dieu?
+
+A quoi servent donc les mamelles chez les mâles?--Nous l'ignorons
+complétement, et nous avouons franchement notre ignorance.
+
+Dieu seul pourrait nous l'apprendre, car _Dieu sait beaucoup de
+choses_, comme disait Abd-el-Kader!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+CHAPITRE L
+
+L'OURS BLANC.
+
+ Il couche sur la neige, et soupe quand il tue.
+
+ (A. DE MUSSET.)
+
+
+I
+
+On l'a déjà vu, les mers du Nord ne sont pas déshéritées de la vie;
+elles ont aussi leurs habitants, même leurs populations insouciantes et
+joyeuses, sur les amas de neige ou sur les bancs de glace, au milieu
+des eaux les plus froides ou des brouillards les plus épais.
+
+L'_Ours blanc_ ou _polaire_[317] est comme le souverain de ces
+populations. Il règne en despote cruel sur les animaux du pôle
+arctique. Il habite toutes les mers; il fréquente toutes les côtes. Il
+aime le froid comme les autres aiment le chaud.
+
+ [317] _Thalarctos maritimus_ Gray.
+
+Il y en avait anciennement un très-grand nombre dans l'île Cherry,
+appelée d'abord _Beeren eiland_, c'est-à-dire _île des Ours_.
+
+L'Ours blanc est un véritable quadrupède terrestre. Mais il diffère
+de son homonyme l'Ours des Alpes, par sa taille plus grande et plus
+élancée, par ses membres plus élevés, pourvus de pieds plus robustes,
+par son cou plus long, et par sa tête plus étroite et plus fixe.
+
+Il peut acquérir de grandes dimensions. Certains individus n'ont pas
+moins de 2 mètres de longueur (P. Gervais).
+
+En 1596, le voyageur Guillaume Barentz en tua deux dont il conserva les
+peaux. L'une était longue de 3 mètres et demi, et l'autre d'environ 4
+mètres.
+
+On assure que les plus gros individus pèsent quelquefois jusqu'à 500
+kilogrammes.
+
+L'Ours polaire est vêtu d'une fourrure blanche très-légèrement
+jaunâtre, à tissu soyeux et serré. Les pêcheurs norvégiens l'appellent
+pittoresquement le _gros homme en pelisse_. On conçoit comment, avec
+cet excellent habit, il peut résister aux grands abaissements de
+température, si communs dans son pays.
+
+Ses yeux offrent une teinte foncée. Il a le bout du museau, l'intérieur
+de la gueule et les ongles noirs.
+
+L'Ours blanc se nourrit de Phoques, de Poissons et de plusieurs
+autres animaux marins. On dit qu'il attaque les jeunes Baleines. Il
+mange aussi des substances végétales, surtout pendant l'été. Il peut
+supporter de très-longues abstinences.
+
+Il suit les Phoques à la piste. Pour les saisir, il s'accroupit sur
+les pattes de devant, avance peu à peu et sans secousse avec celles
+de derrière, confondu par sa couleur avec la neige et les glaçons, et
+c'est seulement à quelques mètres qu'il s'élance sur l'animal qu'il
+veut saisir.
+
+ [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXV.
+ Lackerbauer del. C. Pierre et Picart fac-simile sc.
+
+ OURS BLANCS]
+
+Quand le dégel commence, il se forme, dans les régions septentrionales,
+des ruisseaux qui glissent silencieusement sur la neige, comme des
+rubans argentés posés sur du velours blanc. Nos féroces quadrupèdes
+viennent se désaltérer dans ces petits ruisseaux.
+
+L'Ours blanc a les doigts unis à leur origine par de fortes membranes.
+C'est encore un caractère qui le distingue de l'Ours brun. Du reste,
+comme ce dernier, il marche sur la plante des pieds, et peut au besoin
+se tenir debout sur ses membres postérieurs.
+
+Il nage rapidement et plonge avec facilité. Mais il ne passe pas toute
+l'année au sein de la mer; pendant la belle saison, il vient à terre,
+et se rend dans les bois. Il court sur le terrain comme les quadrupèdes
+ordinaires. Il peut faire jusqu'à trois milles par heure. Pendant
+l'hiver, quand les neiges recouvrent le sol, il retourne à l'Océan,
+accompagné de ses petits. Lorsque le froid augmente, on voit les Ours
+blancs rôder sur la glace, grimper sur les blocs, et plonger dans
+l'eau qui n'est pas encore gelée. Ils se réunissent, à cette époque,
+en nombre plus ou moins considérable. Ce sont, du reste, les seuls
+Mammifères du même groupe chez lesquels on observe des dispositions
+pour la sociabilité (P. Gervais). Ce qui est d'autant plus remarquable,
+qu'ils sont extrêmement cruels, et que les animaux d'un naturel
+semblable vivent généralement plus ou moins isolés.
+
+Quelques Ours blancs, placés sur des glaçons flottants comme sur des
+radeaux, se laissent entraîner et emporter d'un pays dans un autre.
+C'est ainsi qu'on a vu des individus en quelque sorte échoués sur
+les côtes de l'Islande et de la Norvége. On assure même que d'autres
+ont traversé, accidentellement, le détroit de Beering, et qu'on en a
+rencontré jusque dans l'archipel du Japon (Siebold).
+
+Parfois, emportés vers la haute mer par les glaces, ils ne peuvent plus
+regagner la terre, ni quitter leur îlot; alors ils meurent de faim, ou
+se dévorent les uns les autres.
+
+Cet animal est plus terrible que l'Ours des Alpes. La force de sa
+mâchoire est telle, qu'on l'a vu couper en deux une lame de fer de 10
+millimètres d'épaisseur. (Scoresby.)
+
+[Illustration: TÊTE D'OURS BLANC
+
+(_Thalarctos maritimus_ Gray).]
+
+Lorsqu'un Ours blanc débarque dans une île peu habitée, il en attaque
+les troupeaux et leurs propriétaires avec fureur. Il égorge et dévore
+tous les malheureux qui tombent sous ses griffes. Il dévaste même les
+cimetières: les cadavres conservés par le froid lui fournissent une
+nourriture abondante.
+
+ Rien n'est sûr en son passage,
+ Ce qu'il trouve, il le ravage.
+
+ (MALHERBE.)
+
+A l'apparition d'un Ours en Islande, les insulaires alarmés se
+rassemblent pour combattre le redoutable carnassier et pour sauver
+le bétail. Ce sont les côtes du Groenland qui sont le plus exposées
+aux invasions de ces déprédateurs. Le capitaine Scoresby en vit dans
+ces parages un si grand nombre, qu'il compare leurs réunions à des
+troupeaux de moutons.
+
+
+II
+
+Il y a quelques années, trois jeunes chasseurs passant ensemble l'hiver
+au Labrador laissèrent leur cabane pour aller visiter des piéges tendus
+dans la forêt. A leur retour, ils furent étonnés de trouver leur
+porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d'abord que quelque
+voisin, mauvais plaisant, avait voulu leur jouer un tour pendant leur
+absence. Tout avait été bouleversé: le poêle et son tuyau étaient par
+terre, l'armoire vidée, la provision de lard pillée; le sac de farine
+avait disparu; il manquait encore une tasse de fer-blanc, un paletot
+et une paire de bottes..... Il y avait eu vol avec effraction. Nos
+trois jeunes gens se mettent en quête du voleur ou des voleurs.....
+On cherche, et l'on découvre que tout le dégât avait été causé par
+deux Ours blancs. A peu de distance de la cabane était le sac vidé
+et déchiré; un peu plus loin gisait la tasse, portant l'empreinte de
+fortes dents... Quant au paletot, à la paire de bottes, les gaillards
+les avaient emportés! (Ferland.)
+
+
+III
+
+En général, les Ours blancs n'attaquent pas l'Homme, à moins qu'ils
+ne soient affamés; ils évitent même ordinairement sa rencontre.
+Mais, lorsqu'on les provoque et qu'on les met dans la nécessité de
+se défendre, le combat n'est pas sans danger pour les assaillants. A
+cause de cela, les Ours sont très-redoutés par les petites embarcations
+qui cherchent à leur donner la chasse. On assure, toutefois, que
+ces animaux sont moins courageux qu'on ne serait tenté de le croire,
+et qu'ils désertent vite le champ de bataille lorsqu'ils se sentent
+blessés.
+
+Un baleinier se trouvait bloqué par les glaces dans le détroit de
+Davis, sur les côtes du Labrador. Un Ours blanc s'approcha du navire à
+la distance de quelques mètres. Un matelot fut tenté de s'en emparer
+tout seul, pendant que ses compagnons étaient encore à table. Il
+descendit sur la glace, armé d'une pique; il courut sur l'animal.
+Celui-ci ne recula point, désarma son faible adversaire, le saisit par
+le milieu du dos avec les dents, et l'entraîna si rapidement, qu'il fut
+impossible de lui porter secours.
+
+Un autre baleinier arrêté sur les côtes du Groenland était amarré
+à un bloc de glace. Il découvrit au loin un Ours énorme occupé à
+guetter des Phoques. Un matelot, dont le courage était exalté par une
+forte dose de rhum, forma le projet d'aller attaquer le redoutable
+animal. Aucune remontrance ne put calmer son ardeur belliqueuse. Il
+part sans autre arme qu'un harpon, traverse les neiges, et, après
+une course d'une demi-heure, harassé et commençant à reprendre son
+sang-froid, il se trouve devant l'ennemi, lequel, à sa grande surprise,
+n'est nullement intimidé, et l'attend de pied ferme. L'effet du rhum
+s'affaiblissait, et l'Ours était si grand, et son regard annonçait
+tant d'assurance!..... Le matelot fut sur le point de renoncer à
+l'offensive. Il s'arrête, préparant son arme. L'Ours ne bougeait point.
+Le marin essaye de se donner du courage, excité surtout par la crainte
+des railleries dont ses camarades ne manqueraient pas de l'accabler.
+Mais, tandis qu'il songeait aux moyens de commencer le combat,
+l'Ours, moins préoccupé que son adversaire, se met en mouvement, et
+semble vouloir attaquer le premier. Cette fois, la valeur du matelot
+s'évanouit, et la honte d'une retraite ne peut le retenir: il prend la
+fuite. L'Ours le poursuit. Accoutumé aux courses sur la neige et sur
+la glace, l'animal gagnait continuellement du terrain sur l'imprudent
+matelot, et la terreur de celui-ci était au comble. L'arme qu'il
+portait encore n'était qu'un poids inutile, un embarras de plus; il
+la jette afin de courir plus lestement. L'Ours aperçoit cet objet, le
+flaire, le soumet à l'épreuve de ses pattes et de ses dents, et, en
+perdant ainsi quelques minutes, il donne au fuyard un répit dont il
+profite de son mieux. Enfin, l'Ours abandonne le harpon et reprend sa
+course. Le matelot, se sentant près d'être atteint, cherche encore
+quelque autre moyen de distraire et d'arrêter son terrible ennemi,
+il lui jette une de ses mitaines. Ce fut assez pour occuper pendant
+quelques minutes l'insouciant et curieux animal, et ce retard vint très
+à propos, car les forces du pauvre matelot étaient presque épuisées.
+L'Ours ayant laissé l'objet de sa distraction pour continuer sa
+poursuite, le fugitif fit le sacrifice de son autre mitaine; il en vint
+ensuite à son chapeau.
+
+L'équipage, qui assistait de loin à cette comédie, vit enfin qu'elle
+devenait trop sérieuse, que l'irritation du carnassier se montrait de
+plus en plus menaçante, et que le malheureux matelot allait succomber.
+Une troupe vint arrêter l'impétuosité de la poursuite et protéger le
+pauvre fuyard aussi tremblant qu'épuisé de fatigue. A l'aspect de
+ses nouveaux et nombreux adversaires, l'Ours fit d'abord mine de se
+battre; mais, ayant été blessé, il reconnut habilement qu'une honorable
+retraite était le seul parti convenable. Il mit bientôt entre les
+poursuivants et lui un espace de neiges et de glaces raboteuses que les
+matelots n'osèrent pas franchir. (_Mag. pittor._)
+
+
+IV
+
+Au mois de septembre 1596, un vaisseau hollandais commandé par
+Guillaume Barentz, arrivé au delà de la Nouvelle-Zemble, fut surpris
+pendant la nuit dans un port de glaces, et tellement enfermé de toutes
+parts, qu'aucun effort humain n'aurait pu le dégager. Barentz fut donc
+réduit à la triste perspective d'hiverner dans cette région d'horreur.
+
+Le vaisseau, assiégé et tourmenté par les mouvements des glaçons,
+craquait en plusieurs endroits. On prit la résolution de traîner le
+canot à terre, et l'on y transporta le biscuit, le vin, les armes, de
+la poudre et du plomb. On dressa une tente près du canot; plus tard, on
+construisit une hutte..... Le 15 septembre, pendant qu'on travaillait,
+un matelot vit venir trois Ours d'inégale grosseur. Le plus petit
+demeura derrière un gros glaçon; les autres continuèrent d'avancer.
+L'un d'eux plongea la tête dans un cuvier où l'on avait mis de la
+viande à tremper. L'équipage tira, et l'animal tomba mort. L'autre Ours
+s'arrêta, comme ébahi, regarda fièrement son compagnon, le flaira, et,
+comme s'il eût reconnu le péril, il retourna sur ses traces. D'après
+l'ordre de Barentz, on ouvrit l'Ours mort, on lui ôta les entrailles,
+et on le plaça sur ses quatre jambes, pour le laisser geler dans cette
+posture, et le porter en Hollande, si l'on parvenait à dégager le
+vaisseau.
+
+Le 23, on eut le malheur de perdre le charpentier; il fut enterré dans
+une fente de la montagne: on n'avait pu ouvrir la terre pour y creuser
+une fosse.....
+
+L'équipage ne consistait plus qu'en seize hommes.
+
+Le 27, il gela si fort, que si quelqu'un mettait un clou dans sa
+bouche, comme il arrive souvent pendant le travail, il ne pouvait le
+tirer sans emporter la peau.....
+
+Le 25 octobre, comme on était occupé à transporter les agrès sur
+des traîneaux, Barentz vit derrière le vaisseau trois Ours qui
+s'avançaient. Il fit de grands cris, auxquels se joignirent ceux des
+matelots qui étaient avec lui. Mais les trois animaux n'en furent pas
+effrayés. Alors on résolut de se défendre. On trouva heureusement
+deux hallebardes; Barentz en prit une, et Girard de Veer l'autre. Les
+matelots coururent au vaisseau; mais, en passant sur la glace, un
+d'entre eux tomba dans une crevasse. Cet accident fit trembler pour
+lui; on ne douta point qu'il ne fût le premier dévoré. Cependant les
+Ours suivaient ceux qui couraient vers le vaisseau. D'un autre côté,
+Barentz et de Veer en firent le tour pour entrer par derrière. Le
+matelot tombé se releva de sa chute, et eut le bonheur de rejoindre
+l'équipage. Tout le monde était dans le navire.
+
+Les Ours, furieux, cherchaient à monter sur le pont. On les arrêta
+d'abord avec des pièces de bois et divers ustensiles qu'on se hâta de
+leur lancer à la tête, et sur lesquels ils se précipitaient chaque
+fois, comme les chiens après les pierres qu'on leur jette. Il n'y avait
+point à bord d'autres armes que les deux hallebardes dont il vient
+d'être question. On voulut allumer du feu, brûler quelques poignées
+de poudre. Mais, dans la confusion, rien de ce qu'on entreprenait ne
+pouvait s'exécuter.
+
+Cependant, les Ours revenant à l'assaut avec la même furie, on
+commençait à manquer d'ustensiles et de bois pour les amuser. Les
+Hollandais ne durent leur salut qu'au plus heureux des hasards.
+Barentz, réduit à l'extrémité, agissant par désespoir plutôt que par
+prudence, lança sa hallebarde contre le plus grand de ces animaux.
+L'Ours fut atteint sur le museau et si fortement blessé, qu'il jeta un
+grand cri et fit retraite tout de suite.
+
+Les deux autres le suivirent, quoique d'un pas assez lent.....
+
+Les Ours ne reparurent qu'avec le retour du soleil.
+
+Le 6 avril, il en descendit un jusqu'à la porte de la hutte. Elle était
+ouverte. On se hâta de la fermer et de la soutenir. L'Ours s'en alla.
+
+Cependant il revint deux heures après, et monta sur la hutte, où il fit
+un bruit effroyable. Il essaya de renverser la cheminée. On le crut
+plus d'une fois maître de ce passage. Il déchira la voile dont elle
+était entourée. Enfin, il ne s'éloigna qu'après avoir fait un ravage
+extraordinaire.
+
+Le mois suivant, pendant qu'on mettait la chaloupe en état de partir,
+parut un Ours énorme. Les pauvres marins rentrèrent aussitôt dans la
+hutte, et les plus habiles tireurs se distribuèrent les trois portes,
+attendant l'animal de pied ferme; un autre monta sur la cheminée avec
+son fusil. L'Ours marcha fièrement sur la hutte. Un coup de mousquet le
+renversa; on acheva aisément de le tuer. On trouva dans son ventre des
+morceaux entiers de Chien marin, avec la peau et le poil.
+
+Le 30, les matelots, travaillant au radoub du vaisseau, furent surpris
+par un Ours, qui vint hardiment à eux. Tous prirent la fuite vers la
+hutte. L'animal les suivit, mais une salve de trois coups de fusil, qui
+portèrent tous, l'étendit mort sur la neige. Cette victoire coûta cher
+aux pauvres marins; car, ayant dépecé la terrible bête, et en ayant
+fait cuire le foie, qu'ils mangèrent avec plaisir, ils en furent tous
+malades. Trois, entre autres, parurent comme morts pendant quelques
+heures. (G. de Veer.)
+
+Dans le voyage au Spitzberg de Manby, le capitaine Lewis, accompagné
+de cinq hommes, voulut attaquer un Ours blanc. A quarante pas environ
+de l'animal, quatre matelots firent feu en même temps et blessèrent
+le quadrupède. L'Ours, furieux, courut sur les assaillants, la gueule
+ouverte. Comme il s'en approchait avec des hurlements épouvantables,
+le matelot et le capitaine, qui n'avaient pas tiré, firent feu et lui
+brisèrent l'épaule.
+
+Avant qu'on eût eu le temps de recharger, l'Ours était tout près des
+chasseurs. Ceux-ci se sauvèrent vers le rivage. L'animal courait
+toujours, quoique boiteux. Il était sur le point de les atteindre,
+quand deux d'entre eux se jetèrent dans le bateau; les autres se
+cachèrent derrière des blocs de glace, et firent feu aussitôt qu'ils
+purent. Les nouvelles blessures de l'animal ne firent qu'augmenter sa
+rage. Enfin, il s'approcha de si près, que les marins sautèrent dans
+la mer, d'un roc perpendiculaire assez élevé. L'Ours sauta après eux,
+et il avait presque saisi un de ces pauvres matelots, lorsque, fort
+heureusement, les forces lui manquèrent, et il rendit le dernier soupir.
+
+Quand on eut porté son corps sur le rivage, on constata qu'il avait
+reçu huit balles.
+
+
+V
+
+Le cri de l'Ours blanc ressemble plutôt, assure-t-on, à l'aboiement
+d'un chien enroué qu'au murmure grave des autres espèces. (Boitard.)
+
+Ce quadrupède a de l'intelligence et de la sagacité.
+
+Un Phoque reposait sur la glace, près d'un trou qui devait assurer sa
+fuite, en cas de péril. Un Ours, qui l'épiait, s'approche en silence et
+à couvert, aussi près qu'il peut. Il plonge alors dans la mer, gagne
+sous les flots le trou de la retraite, s'élance par ce trou, et saisit
+le malheureux Phoque.
+
+Le capitaine d'un vaisseau baleinier voulait avoir une peau d'Ours
+blanc bien entière, et, par conséquent, il fallait prendre l'animal
+sans le tuer avec une arme à feu. Il imagina d'étendre sur la neige une
+corde avec un nœud coulant dans lequel il mit un appât. Un Ours qui
+rôdait sur les glaces des environs fut attiré; il saisit l'insidieuse
+pâture, serra la corde, et l'une de ses pattes s'y trouva prise. Il
+parvint à se dégager à l'aide de l'autre patte, et emporta la provision
+pour la manger en lieu sûr.
+
+On rétablit le piége. L'Ours revint, et, conservant le souvenir de ce
+qui lui était arrivé, il écarta prudemment la corde et saisit la proie.
+
+Dans une troisième épreuve, la corde fut recouverte de neige et
+parfaitement cachée. On ne fut pas plus heureux.
+
+Pour dernière tentative, on plaça l'appât au fond d'un trou assez
+profond, pour que l'Ours ne pût le prendre qu'en y plongeant la tête.
+On arrangea le nœud coulant autour de l'ouverture, toujours masquée
+par de la neige. Le succès semblait certain. Vain espoir! L'animal
+méfiant commença par enlever délicatement la neige, découvrit la corde,
+l'écarta prudemment, enleva l'appât, et disparut. (_Mag. pittor._)
+
+Scoresby prétend que, lorsqu'un Ours frappé réussit à fuir, il se
+retire derrière quelque éminence, et là, en sûreté, comme s'il avait
+connaissance de l'effet styptique du froid, il applique de la neige sur
+sa blessure avec la patte.
+
+
+VI
+
+La femelle met bas au mois de mars. Elle fait habituellement un ou deux
+petits, rarement trois.
+
+Les jeunes Ours blancs sont proportionnellement d'une petitesse
+remarquable.
+
+L'attachement des femelles pour leurs petits leur inspire quelquefois
+un courage bien digne d'admiration.
+
+Voici ce qui a été observé par la frégate sur laquelle le fameux Nelson
+commença sa carrière navale. Cette frégate se trouvait en 1773 dans
+les régions polaires. A l'aube du jour, on signala, du haut des hunes,
+trois Ours blancs qui marchaient sur la glace avec une grande vitesse,
+et qui se dirigeaient vers le vaisseau. On reconnut que c'était une
+femelle accompagnée de deux Oursons déjà presque aussi forts que leur
+mère. Tous les trois coururent vers un foyer où l'on avait jeté les
+restes d'un Morse. Ils en tirèrent les chairs que le feu n'avait pas
+encore consumées. La mère fit la distribution, donnant à ses petits la
+plus grosse part.
+
+Les chasseurs embusqués saisirent ce moment pour faire feu sur les deux
+Oursons, qui restèrent sur la place. Ils tirèrent ensuite sur la mère,
+qu'ils atteignirent aussi, mais qui ne fut point abattue. Son désespoir
+eût ému les cœurs les moins accessibles à la compassion. Sans faire
+attention aux blessures dont elle était couverte, ni au sang qu'elle
+répandait, elle ne s'occupait que de ses deux petits, les appelait par
+des cris lamentables, plaçait devant eux la part de nourriture qu'elle
+s'était réservée et la leur dépeçait. Comme ils restaient immobiles,
+ses gémissements devinrent encore plus touchants. Elle essaya de
+relever les pauvres créatures, et, reconnaissant l'impuissance de
+ses efforts, elle s'écarta de quelques pas et renouvela ses appels.
+Retournant auprès des deux morts, elle lécha leurs blessures, et ne les
+quitta que lorsqu'elle fut bien convaincue qu'ils avaient perdu la vie.
+
+Alors des hurlements épouvantables dirigés vers le vaisseau accusèrent
+les meurtriers, qui leur répondirent par une nouvelle décharge. La
+malheureuse mère vint expirer auprès de ses petits, léchant leurs
+blessures jusqu'au dernier moment.
+
+
+VII
+
+Les Ours blancs s'habituent facilement à nos ménageries.
+
+Comme ils souffrent presque toujours de la chaleur, on leur jette
+de temps en temps un seau d'eau fraîche sur le corps. On a soin
+d'entretenir près d'eux un bassin d'eau froide, dans lequel ils vont se
+mouiller le museau, se désaltérer ou se plonger.
+
+Ceux du Jardin des plantes de Paris attirent constamment, devant leur
+fosse, un nombre considérable de curieux.
+
+Ces animaux ont souvent une apparence haletante, comme les chiens dans
+l'été, lorsqu'ils viennent de courir. Ils exécutent avec leur tête,
+leur cou et leur train de devant une sorte de balancement continuel qui
+captive d'abord l'attention par sa singularité, mais qui la fatigue
+bientôt par sa monotonie.
+
+Dans la servitude, ces Ours ne se montrent susceptibles d'aucune
+éducation et d'aucun attachement. Ils conservent toujours leur
+sauvagerie brutale et stupide. (Boitard.)
+
+Il paraît que cette espèce était connue des anciens. Cuvier pense que
+c'est un Ours blanc que Ptolémée Philadelphe fit venir à Alexandrie, et
+dont parlent Callixène le Rhodien et Athénée.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ Préface V
+
+ Avertissement IX
+
+ CHAPITRE Ier Considérations générales. 1
+
+ CHAPITRE II La Vie dans la mer. 19
+
+ CHAPITRE III La Phosphorescence de la mer. 35
+
+ CHAPITRE IV Les Plantes de la mer. 43
+
+ CHAPITRE V Les Animaux infusoires. 73
+
+ CHAPITRE VI Les Foraminifères. 85
+
+ CHAPITRE VII Les Éponges. 97
+
+ CHAPITRE VIII Les Polypes. 105
+
+ CHAPITRE IX Les Polypiers. 115
+
+ CHAPITRE X Le Corail. 145
+
+ CHAPITRE XI La Plume de mer. 159
+
+ CHAPITRE XII Les Anémones de mer. 167
+
+ CHAPITRE XIII Les Méduses. 183
+
+ CHAPITRE XIV Les Étoiles de mer. 209
+
+ CHAPITRE XV Les Oursins. 223
+
+ CHAPITRE XVI Les Holothuries. 233
+
+ CHAPITRE XVII Les Bryozoaires. 241
+
+ CHAPITRE XVIII Les Mollusques Agrégés. 247
+
+ CHAPITRE XIX Les Mollusques Acéphales. 257
+
+ CHAPITRE XX L'Huître. 273
+
+ CHAPITRE XXI La Moule. 297
+
+ CHAPITRE XXII La Nacre et les perles. 305
+
+ CHAPITRE XXIII Les Mollusques Céphalés. 319
+
+ CHAPITRE XXIV La Pourpre des anciens. 343
+
+ CHAPITRE XXV Les Céphalopodes. 351
+
+ CHAPITRE XXVI L'Unité de composition. 371
+
+ CHAPITRE XXVII Les Annélides. 379
+
+ CHAPITRE XXVIII Les Sangsues de mer. 397
+
+ CHAPITRE XXIX Les Zoonites. 405
+
+ CHAPITRE XXX Les Cirripèdes. 415
+
+ CHAPITRE XXXI Les Rotifères. 425
+
+ CHAPITRE XXXII Les Crustacés. 431
+
+ CHAPITRE XXXIII Les Homards, les Langoustes, les
+ Chevrettes. 447
+
+ CHAPITRE XXXIV Le Bernard l'ermite. 457
+
+ CHAPITRE XXXV Les Poissons. 469
+
+ CHAPITRE XXXVI Le Hareng. 503
+
+ CHAPITRE XXXVII La Sardine. 513
+
+ CHAPITRE XXXVIII La Morue. 521
+
+ CHAPITRE XXXIX Le Thon. 529
+
+ CHAPITRE XL Les Tortues de mer. 537
+
+ CHAPITRE XLI Les Oiseaux de mer. 551
+
+ CHAPITRE XLII Les Nids et les œufs. 573
+
+ CHAPITRE XLIII Les Cétacés. 593
+
+ CHAPITRE XLIV Les Cachalots. 599
+
+ CHAPITRE XLV Les Dauphins. 609
+
+ CHAPITRE XLVI La Baleine. 619
+
+ CHAPITRE XLVII Les Phoques. 635
+
+ CHAPITRE XLVIII Le Morse. 645
+
+ CHAPITRE XLIX La Loutre de mer. 653
+
+ CHAPITRE L L'Ours blanc. 661
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ TABLE DES PLANCHES
+
+
+ PLANCHE Ire Mer calme 2
+
+ PLANCHE II Brisants 10
+
+ PLANCHE III Flore de la mer 36
+
+ PLANCHE IV Algues marines 50
+
+ PLANCHE V Développement des Algues 68
+
+ PLANCHE V _bis_ Développement d'un Infusoire 82
+
+ PLANCHE VI Radiolaires 94
+
+ PLANCHE VII Anthozoanthe parasite 115
+
+ PLANCHE VIII Corail 144
+
+ PLANCHE IX Développement du Corail 150
+
+ PLANCHE X Anémones de mer 168
+
+ PLANCHE XI Développement de la Méduse 192
+
+ PLANCHE XII Galéolaire orangée 204
+
+ PLANCHE XIII Apolémie contournée Frontispice
+
+ PLANCHE XIV Synapte de Duvernoy 238
+
+ PLANCHE XV Animaux-mousse 242
+
+ PLANCHE XVI Lima tenera 262
+
+ PLANCHE XVII Mollusques nus 320
+
+ PLANCHE XVIII Développement d'un Mollusque 326
+
+ PLANCHE XIX Mollusques nus 340
+
+ PLANCHE XX Céphalopodes 356
+
+ PLANCHE XXI Annélides 380
+
+ PLANCHE XXII Sabelle unispirale 388
+
+ PLANCHE XXIII Crustacés 432
+
+ PLANCHE XXIV Pêche à la chevrette 454
+
+ PLANCHE XXV Combats de Bernards l'ermite 462
+
+ PLANCHE XXVI Poissons volants 470
+
+ PLANCHE XXVII Développement d'un poisson 492
+
+ PLANCHE XXVIII Pêche de nuit (aviso _le Sylphe_
+ relevant le chalut) 496
+
+ PLANCHE XXIX Pêche à la Sardine 516
+
+ PLANCHE XXX Goëlands argentés 552
+
+ PLANCHE XXXI Développement d'un oiseau 584
+
+ PLANCHE XXXII Pêche à la Baleine 630
+
+ PLANCHE XXXIII Otaries sur la plage 642
+
+ PLANCHE XXXIV Morses 648
+
+ PLANCHE XXXV Ours blancs 662
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ TABLE DES FIGURES
+ INTERCALÉES DANS LE TEXTE.
+
+
+ Acétabule marine. 59
+
+ Acon ou pousse-pied. 303
+
+ Agare de Gmelin. 56
+
+ Agathistègues. 87
+
+ Alariée. 57
+
+ Albatros. 556
+
+ Albione épineuse. 398
+
+ -- (ses œufs). 402
+
+ Alcyonide. 134
+
+ Amibe protée. 91
+
+ Amphacanthe cerclé. 481
+
+ Anatifes lisses. 416
+
+ Anchois ordinaire. 518
+
+ Anémones de mer. 168
+
+ -- (leur naissance). 176
+
+ -- de Couch. 169
+
+ -- œillet. 169
+
+ Anthéridies, leur insertion et leur émission. 66
+
+ Antipathe. 125
+
+ -- (coupe grossie d'une tige). 126
+
+ -- grossi pour montrer les spinules. 127
+
+ -- (polype grossi). 126
+
+ Aquarium. 30
+
+ Araignée de mer. 435
+
+ Ascidies sociales. 249
+
+ Aspect des glaces au pôle. 17
+
+ Astérie vue en dessous et en dessus. 212
+
+ Astérie équestre. 213
+
+ -- en pleine reproduction. 216
+
+ -- violette. 210
+
+ Astrée. 130
+
+ Astrophyte verruqueux. 219
+
+ Baleine du Groenland. 620
+
+ Baleine harponnée. 628
+
+ Bec-en-ciseaux (tête). 559
+
+ Bernard l'ermite. 458
+
+ -- (une habitation de). 460
+
+ Béroé globuleux. 196
+
+ Botrylle doré. 251
+
+ Brachions. 426
+
+ Branchellion de la Torpille. 398
+
+ Cachalot grosse tête. 601
+
+ -- (dent de). 604
+
+ Callithamne granifère. 55
+
+ Calmar commun. 352
+
+ -- (os de). 356
+
+ Calmaret vermiculaire. 352
+
+ Campanulaire dichotome. 120
+
+ Caryophyllie de Smith. 130
+
+ Caulerpe à feuilles d'If. 49
+
+ Céphalopode (œufs). 357
+
+ Chabot. 476
+
+ Chat de mer (ses œufs). 501
+
+ Cirripède adulte. 420
+
+ -- jeune. 420
+
+ Cirroteuthis de Müller. 354
+
+ Cladostèphe verticillée. 48
+
+ Clio boréale. 341
+
+ Coffre triangulaire. 473
+
+ Concarneau (vue générale). 500
+
+ Conceptacles à sporanges. 65
+
+ -- à anthéridies. 66
+
+ Cône damier. 332
+
+ Corail musique. 135
+
+ -- rouge. 146
+
+ -- (son polype). 149
+
+ -- (coupe du polypier). 153
+
+ -- (décortication de la tige). 148
+
+ Cormorans ordinaires. 579
+
+ Coronule de la Baleine. 424
+
+ Corophie à longues cornes. 438
+
+ Cothurnie d'eau douce. 76
+
+ Coupe d'Isis. 152
+
+ Crabe en pleine mue. 432
+
+ -- commun. 445
+
+ Delessérie rouge. 49
+
+ Dendronote arborescent. 324
+
+ Diphye. 204
+
+ Discorbine. 89
+
+ Dragueurs. 27
+
+ Echinoderme (larve). 220
+
+ Énallostègues. 87
+
+ Engins de pêche. 452
+
+ Entomostègues. 88
+
+ Éponge gant de Neptune. 101
+
+ -- sur une Algue. 99
+
+ -- usuelle, très-grossie. 102
+
+ Étoiles de mer. 209
+
+ Filets de pêche. 25
+
+ Flustre foliacée. 245
+
+ Furculaires. 425
+
+ Geoffroy Saint-Hilaire (Étienne). 375
+
+ Gérardie (polype de la). 128
+
+ -- (coupe d'un polype). 128
+
+ Goëland à manteau gris. 554
+
+ Gœthe. 377
+
+ Gorgonide. 136
+
+ Grondin. 483
+
+ Hareng (tête). 504
+
+ Hélicostègues. 88
+
+ Hirondelle de mer Pierre-garin. 569
+
+ Holothurie élégante. 234
+
+ -- tubuleuse. 233
+
+ -- (pêche malaise). 237
+
+ Homards (jeunes). 451
+
+ Huîtres. 281
+
+ -- banc artificiel. 288
+
+ -- jeunes. 283
+
+ -- jeunes dans les fascines. 289
+
+ Huningue (vue générale). 498
+
+ -- (bassin d'élevage). 499
+
+ Hyale bordée . 342
+
+ -- tridentée. 342
+
+ Hydroméduse. 199
+
+ Iles à coraux. 143
+
+ Infusoires divers. 75
+
+ -- (leur propagation). 81
+
+ -- (leurs parasites). 82
+
+ -- grossis. 78
+
+ Janthine commune. 329-346
+
+ Lagoncule rampante. 242
+
+ Laminaires. 55
+
+ Langouste grainée. 448
+
+ -- (larves). 450
+
+ Laurencie pinnatifide. 48
+
+ Lieberkuhnia de Wagener. 92
+
+ Lizzia de Kolliker. 187
+
+ Loutre de mer. 654
+
+ -- femelle et son petit. 655
+
+ Lucernaire campanule. 181
+
+ Macareux moine. 575
+
+ Macreuse. 564
+
+ Madréporaires. 129
+
+ Manchot de Patagonie. 567
+
+ Marteau maillet. 472
+
+ Méandrine. 131
+
+ Méduse croisée. 183
+
+ -- de Gaudichaud. 184
+
+ -- aux beaux cheveux. 185
+
+ -- (leur naissance). 191
+
+ -- (larves). 192
+
+ Microscope. 73
+
+ -- solaire. 74
+
+ Miliole. 89
+
+ Modiole lithophage. 262
+
+ -- lithophages dans le rocher. 265
+
+ Monades. 77
+
+ Monocentre du Japon. 473
+
+ Morse et ses petits. 649
+
+ Morue. 521
+
+ -- (préparation à Terre-Neuve). 528
+
+ Moules (clayonnage chargé de). 302
+
+ -- (pieux collecteurs du frai). 301
+
+ Narwal. 616
+
+ Nautile commun (coquille). 368
+
+ Néréocystée. 58
+
+ Nérite polie. 336
+
+ Noctiluque miliaire. 37
+
+ Octospore, son émission. 66
+
+ Oiseau de tempête. 557
+
+ Olive du Pérou. 331
+
+ Ombellulaire du Groenland. 163
+
+ Ours blanc (tête). 664
+
+ Oursin livide. 230
+
+ -- (appareil buccal). 228
+
+ -- dans le rocher. 230
+
+ -- grimpant contre les parois d'un aquarium. 226
+
+ -- mamelonné. 224
+
+ Padine paon. 49
+
+ Paille-en-queue phaéton. 572
+
+ Palmipède (pattes). 552
+
+ Paramécies. 79
+
+ Pégase volant. 492
+
+ Pélican blanc. 560
+
+ Pentacrine d'Europe. 221
+
+ Perles et camées chinois artificiels. 308
+
+ Perroquet de mer (Macareux). 575
+
+ Petite Massue. 345
+
+ Pétrel damier. 568
+
+ Pholade dans la pierre. 264
+
+ Phoque. 643
+
+ Phosphorescence (allégorie). 41
+
+ Physalie de l'océan Atlantique austral. 201
+
+ Physophore hydrostatique. 205
+
+ Pingouin commun. 565
+
+ -- brachyptère. 581
+
+ Pinne de la Méditerranée. 317
+
+ Pinnothère des anciens. 465
+
+ Pintadine mère perle. 305
+
+ Plocamie plumeuse. 50
+
+ Plongeon imbrim. 582
+
+ Plume de mer épineuse. 160
+
+ -- (ses polypes). 161
+
+ Plumes de mer (allégories). 162
+
+ Polypes. 105
+
+ -- groupés. 110
+
+ -- isolé. 107
+
+ Polypier Actiniaire. 117
+
+ -- Bryozoaire. 139
+
+ -- Hydraire. 116, 140
+
+ Porcelaine cervine. 332
+
+ Poritide. 132, 133
+
+ Pourpre bouche de sang. 344
+
+ Ptérocère orangé. 331
+
+ Radiolaire monozoa. 93
+
+ -- polyzoa. 93
+
+ Rémore ou Sucet. 486
+
+ Rouget. 474
+
+ Salpe solitaire. 255
+
+ Salpes phosphorescentes (chaînes de). 253
+
+ Sangsue dragon. 406
+
+ -- médicinale (anatomie). 407
+
+ Scorpène de l'île de France. 471
+
+ Sèche élégante. 355
+
+ -- (œufs de). 357, 358
+
+ -- (os de). 356
+
+ Sennal. 485
+
+ -- sur un Palmier. 484
+
+ Sertulaire. 121, 138
+
+ -- argentée. 122
+
+ Spicules du Corail. 147
+
+ -- de Synapte. 238
+
+ Squille mante. 433
+
+ Stercoraire parasite. 571
+
+ Stichostègues. 87
+
+ Taret commun. 269
+
+ Telline élégante. 262
+
+ Térébelle coquillière. 393
+
+ Thalassiophyllum perforé. 47
+
+ Thon. 529
+
+ Thon (pêche du). 531
+
+ Tortues de mer. 538
+
+ Tortue caouane. 539
+
+ -- caret. 541
+
+ -- de mer (tête). 542
+
+ Trichodesmie d'Ehrenberg. 46
+
+ Tubicinelle de la Baleine. 424
+
+ Tubulaire chalumeau. 119
+
+ Tuile recouverte d'Huîtres. 292
+
+ Ulve. 52
+
+ Vagues creuses. 11
+
+ Varec vésiculeux. 69
+
+ -- porte-baies. 51
+
+ Vélelle. 198
+
+ Virgulaire admirable. 163
+
+ Vögelberg. 588
+
+ Volvoces. 80
+
+ Zoanthe des Moluques . 124
+
+ Zoé. 445
+
+ Zoospores. 62
+
+ -- (leur émission). 63
+
+ -- (leur développement). 64
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ TABLE ALPHABÉTIQUE
+
+
+ A
+
+ Acétabule, 59.
+
+ Actinies, 123.
+
+ Agare de Gmelin, 56.
+
+ Agaric androsacé, 59.
+
+ Aiguille de mer, 478, 495.
+
+ Alariée, 57.
+
+ Albatros, 556.
+
+ Albione épineuse, 398.
+
+ Alcyonaires, 123.
+
+ Alcyonide, 134.
+
+ Algues, 44.
+
+ Alose, 492.
+
+ Amphacanthe cerclé, 481.
+
+ Amphithoé rougeâtre, 464.
+
+ Amphorine d'Albert, pl. XIX, fig. 5, 340.
+
+ Anacharis du Canada, 53.
+
+ Anatifes, 415.
+
+ -- lisses, 416.
+
+ Anchois, 518.
+
+ Anémones de mer, 168.
+
+ -- Anthée, 180.
+
+ -- crassicorne, 174, 180.
+
+ Anémone de Couch, 169.
+
+ -- déchirée, 177.
+
+ -- equina, 176.
+
+ -- œillet, 169, 178, 180.
+
+ -- pâquerette, 176.
+
+ -- parasite, 462.
+
+ -- rousse, 174, 180.
+
+ Anguille, 473.
+
+ Anhinga, 563.
+
+ Animaux-mousse, 241.
+
+ Annélides, 379.
+
+ -- dorsibranches, 381, 383.
+
+ -- tubicoles, 381, 387.
+
+ Anthéridie, 61, 66.
+
+ Anthérozoïdes, 64, 66.
+
+ Anthozoanthe parasite, 137.
+
+ Antipathes, 123, 125.
+
+ Aphrodite hérissée, 385.
+
+ Aplysie, 320.
+
+ Aquarium, 28.
+
+ Araignée de mer, 434.
+
+ Archer, 487.
+
+ Arches, 261, 267.
+
+ Argonaute papyracé, 366.
+
+ Ascidies sociales, 249.
+
+ -- laineuse, 260.
+
+ -- solitaire, 258.
+
+ Asteria rubens, 211.
+
+ Astérie, 39, 210.
+
+ Astrées, 130.
+
+ Astropecten spinulosus, 212.
+
+ Astrophytes, 218.
+
+ Aurélie phosphorique, 39.
+
+
+ B
+
+ Balanes, 423.
+
+ Baleine, 619.
+
+ -- du Groenland, 620.
+
+ -- fausse, 626.
+
+ -- franche, 619.
+
+ Baudroie, 470, 487.
+
+ Bebryce tendre, 135.
+
+ Bec-en-ciseaux, 559, 564.
+
+ Bénitier, 267.
+
+ -- (grand), 317.
+
+ Bernard l'ermite, 457.
+
+ Biphores, 253.
+
+ Bonite, 482.
+
+ Botrylle doré, 251.
+
+ Brachions, 426.
+
+ Branchellions, 398.
+
+ Bryopsis, 63.
+
+ Bryozoaires, 241.
+
+ Bullée, 340.
+
+
+ C
+
+ Cachalot, 599.
+
+ -- grosse tête, 599.
+
+ -- macrocéphale, 599.
+
+ Callithamne granifère, 55.
+
+ Calmars, 351, 352.
+
+ -- de Bouyer, 366.
+
+ -- (os de), 356.
+
+ Calmaret vermiculaire, 352.
+
+ Camées chinois, 308.
+
+ Cames, 261.
+
+ Campanulaire, 118, 120, 140.
+
+ -- dichotome, 120.
+
+ Canard eider, 590.
+
+ -- macreuse, 564.
+
+ -- sauvage, 585.
+
+ Carpe, 493.
+
+ Caryophyllie de Smith, 130.
+
+ Caulerpe à feuilles de Vigne, 54.
+
+ -- à feuilles d'If, 49.
+
+ Céphalopodes, 351.
+
+ -- (œufs de), 357.
+
+ Cétacés, 593.
+
+ Chabot, 476.
+
+ Chat de mer, 501.
+
+ Chauffe-soleil, 470.
+
+ Chenille de mer, 385.
+
+ Cheval marin, 645.
+
+ Chevaux chenilles, 478.
+
+ Chevrettes, 443, 447.
+
+ Chien de mer, 470, 477.
+
+ Cirratules, 382.
+
+ Cirripèdes, 415.
+
+ -- (jeunes), 420.
+
+ -- (adultes), 420.
+
+ Cirroteuthis de Müller, 353, 354.
+
+ Cladostèphe verticillée, 48.
+
+ Clavelade, 470.
+
+ Clio boréale, 340.
+
+ Coffre triangulaire, 473.
+
+ Coin-coin, 479.
+
+ Concarneau, 500.
+
+ Conceptacle, 64, 65, 66.
+
+ Cône damier, 332.
+
+ -- cedonulli, 332.
+
+ Coquette, 474.
+
+ Corail, 145, 147.
+
+ -- musique, 135.
+
+ -- (spicules), 147.
+
+ Cormorans, 575, 579.
+
+ -- de Bougainville, 564.
+
+ -- de Gaimard, 564.
+
+ Cornes d'Ammon, 369.
+
+ Cornet de postillon, 369.
+
+ Coronules, 423.
+
+ -- de la Baleine, 424.
+
+ Corophie à longues cornes, 437.
+
+ Cothurnie, 76.
+
+ Crabe Boccace, 436.
+
+ -- caramote, 455.
+
+ -- commun, 432.
+
+ -- étrille, 455.
+
+ -- nika, 455.
+
+ -- squinado, 455.
+
+ -- tourteau, 439, 455.
+
+ Crustacés, 431.
+
+ Culcite discoïde, 218.
+
+
+ D
+
+ Dattes de mer, 263.
+
+ Dauphin, 609.
+
+ Daurade, 470, 474.
+
+ Delessérie rouge, 49.
+
+ Dendronote arborescent, 323, 324.
+
+ Dromie globuleuse, 463.
+
+
+ E
+
+ Échinodermes, 224.
+
+ -- (larves), 220.
+
+ Éléphant marin, 645.
+
+ Éolides, 323.
+
+ Eolis Ferrani, 325.
+
+ Épaulard, 611.
+
+ -- à tête ronde, 612.
+
+ Épinoche, 491.
+
+ Épispore, 67.
+
+ Eschares, 244.
+
+ Espadon, 489.
+
+ Esturgeon, 491, 493.
+
+ Étoiles de mer, 210.
+
+ -- équestre, 213.
+
+ -- rougeâtre, 211.
+
+ -- violette, 210.
+
+ Eunice géante, 384.
+
+ -- sanguine, 380, 384.
+
+ Exocet, 483.
+
+
+ F
+
+ Filou, 487.
+
+ Flamant, 582.
+
+ Flet, 470.
+
+ Flustre, 244.
+
+ -- foliacée, 245.
+
+ Fou, 563.
+
+ -- varié, 563.
+
+ Frégate, 569.
+
+ Fucus vésiculeux, 65, 66, 67.
+
+ Fulmar, 562, 576, 589.
+
+ Furculaires, 425.
+
+ Fuseau, 330.
+
+
+ G
+
+ Galatée striée, 229.
+
+ Gastéropodes, 320.
+
+ Gérardie, 127, 128.
+
+ -- de Lamarck, 117.
+
+ Gland de mer, 423.
+
+ Glauque, 322.
+
+ Gobies, 491.
+
+ Goëlands, 553.
+
+ -- argenté, 553, 555, 588.
+
+ -- à manteau noir, 575.
+
+ -- modeste, 563.
+
+ Goëmons, 69.
+
+ Gorgonides, 136.
+
+ -- (spicules), 136.
+
+ Grenadier, 470.
+
+ Grimotée d'Urville, 434.
+
+ -- sociale, 434.
+
+ Grondin, 483.
+
+ Guillemot à capuchon, 575.
+
+ -- à miroir blanc, 575.
+
+ -- bridé, 582.
+
+
+ H
+
+ Haligenia, 62, 64.
+
+ Hareng, 503.
+
+ Harle, 558.
+
+ Hassar, 485, 494.
+
+ Hérisson de mer, 230.
+
+ Hermelles, 387.
+
+ Hexanche, 470.
+
+ Hippocampe, 482, 491.
+
+ Hirondelle de mer, 568, 580.
+
+ -- à longue queue, 580.
+
+ -- fuligineuse, 559.
+
+ -- Pierre-garin, 565.
+
+ Holothurie, 233.
+
+ -- élégante, 234.
+
+ -- frondeuse, 235.
+
+ -- guam, 237.
+
+ -- trépang, 236.
+
+ -- tubuleuse, 233.
+
+ -- (pêche), 237.
+
+ -- (spicules), 238.
+
+ Homards, 436, 447.
+
+ -- jeunes, 451.
+
+ Huître, 261, 273.
+
+ -- commune, 284.
+
+ -- de Cancale, 284.
+
+ -- de Marennes, 284.
+
+ -- d'Ostende, 284.
+
+ -- en crête, 284.
+
+ -- jeunes, 283.
+
+ -- lamelleuse, 284.
+
+ -- pelocestiou, 284.
+
+ -- pied-de-cheval, 284.
+
+ -- plissée, 284.
+
+ -- rosacée, 284.
+
+ -- verte, 294.
+
+ Huîtrier, 438, 580.
+
+ Huningue, 498.
+
+ Hyale bordée, 342.
+
+ -- tridentée, 342.
+
+ Hydre verte, 106.
+
+
+ I
+
+ Infusoires, 73.
+
+ Iles à coraux, 143.
+
+ Isis, 137, 151.
+
+
+ J
+
+ Janthine, 329.
+
+ -- commune, 329, 346.
+
+ Jarretière, 474.
+
+
+ L
+
+ Lagoncule rampante, 242.
+
+ Laitue de mer, 53.
+
+ Laminaires, 55.
+
+ Laminaria digitata, 36.
+
+ -- saccharina, 36.
+
+ Langouste, 447.
+
+ -- jeune, 450.
+
+ Lanterne d'Aristote, 227.
+
+ Lapadelles, 428.
+
+ Laurencie pinnatifide, 48.
+
+ Lessonia, 62.
+
+ Lessonia fuscescens, pl. III, fig. 7, 36.
+
+ -- ovata, pl. III, fig. 8, 36.
+
+ Licorne de mer, 615.
+
+ Lièvre de mer, 320.
+
+ Limace, 322.
+
+ -- agreste, 337.
+
+ Lime, 263.
+
+ Littorine, 330.
+
+ Lizzia de Kölliker, 187.
+
+ Loup de mer, 478.
+
+ -- marin, 636.
+
+ Loutre de mer, 653.
+
+ -- enhydre, 654.
+
+ Lucernaire campanule, 181.
+
+ Luidies, 211.
+
+ -- ciliaire, 215.
+
+
+ M
+
+ Macareux moine, 575, 577.
+
+ Macrocystis Humboldtii, pl. III, fig. 6, 36.
+
+ -- luxurians, pl. III, fig. 9, 36.
+
+ Madrépores, 129.
+
+ Malarmat cuirassé, 470.
+
+ Manches de couteau, 263.
+
+ Manchot, 562, 566.
+
+ -- de Patagonie, 567.
+
+ Maquereau, 474, 493.
+
+ Marsouin, 609.
+
+ Marteau maillet, 472.
+
+ Méandrines, 131.
+
+ Méduses, 39, 183.
+
+ -- aux beaux cheveux, 185.
+
+ -- brune tachetée, 187.
+
+ -- croisée, 183.
+
+ -- de Gaudichaud, 184.
+
+ -- (larves), 192.
+
+ Mélite, 151.
+
+ Mer de lait, 37.
+
+ -- de neige, 37.
+
+ Modiole, 265.
+
+ -- lithophage, 262.
+
+ Mollusques, 39.
+
+ -- Acéphales, 257.
+
+ Mollusques Agrégés, 247.
+
+ Monade, 77.
+
+ Monocentre du Japon, 473.
+
+ Morse, 645.
+
+ Morue, 521.
+
+ Mouette argentée, 575.
+
+ -- à pieds bleus, 576.
+
+ -- à trois doigts, 575, 576.
+
+ Moules, 265, 297.
+
+ Muge, 470.
+
+ -- à grosses lèvres, 493.
+
+ Myrionema, 62.
+
+ Mytiliculture, 301.
+
+
+ N
+
+ Nacre, 305.
+
+ Narwal, 615, 616.
+
+ Natice mille points, 330.
+
+ Nautile, 366.
+
+ -- commun, 367.
+
+ Nephthys, 384.
+
+ Néréides, 39.
+
+ -- à deux lignes, 463.
+
+ Néréocystées, 57.
+
+ Nérites, 326.
+
+ -- polie, 336.
+
+ Noctiluque miliaire, 37.
+
+ Nonnats, 519.
+
+ Nordcaper, 620.
+
+
+ O
+
+ Océanie, 190.
+
+ Octospore, 65, 67.
+
+ Œufs de Bulla cornea, pl. XIX, fig. 7, 340.
+
+ Oie de mer, 609.
+
+ Oiseaux de mer, 551.
+
+ -- (développement), pl. XXXI, 584.
+
+ Oiseaux de tempête, 556.
+
+ -- maritimes ordinaires, 553.
+
+ -- nageurs, 553.
+
+ -- riverains, 553.
+
+ -- voiliers, 553.
+
+ Olive du Pérou, 331.
+
+ Ombellulaire, 163.
+
+ Ophidiaster miliaris, 217.
+
+ Ophiures, 218.
+
+ Orbe, 482.
+
+ -- arbre épineux, 488.
+
+ Oreille de mer iris, 306, 317.
+
+ Orque, 611.
+
+ Oscillatoire, 41.
+
+ Ostiole, 65.
+
+ Ostréiculture, 289, 290.
+
+ Otaries, pl. XXXIII, 642.
+
+ Ours blanc, 661, pl. XXXV, 662.
+
+ -- polaire, 661.
+
+ Oursin, 223.
+
+ -- comestible, 223, 231.
+
+ -- granuleux, 231.
+
+ -- livide, 226, 231.
+
+ -- mamelonné, 224.
+
+ -- melon, 231.
+
+ Oxybate de Brandes, 218.
+
+
+ P
+
+ Padine paon, 49.
+
+ Paille-en-queue, 570, 572.
+
+ Patelle, 328, 330.
+
+ Palmier marin, 220.
+
+ Palmipèdes, 551.
+
+ Pandore, 261.
+
+ Paramécie, 79.
+
+ Pastenague, 470, 487.
+
+ Pégase volant, 492.
+
+ Pèlerines, 263.
+
+ Pélican, 559, 565.
+
+ Pélican blanc, 560.
+
+ -- thagus, 564.
+
+ Pennatule épineuse, 160.
+
+ -- (ses polypes), 161.
+
+ Pentacrine d'Europe, 221.
+
+ Périspore, 67.
+
+ Perles, 305, 307.
+
+ -- chinoises, 308.
+
+ Perroquet de mer, 575.
+
+ Pétoncle, 267.
+
+ Pétrel, 553, 562.
+
+ -- damier, 566, 568.
+
+ Pétricole, 263.
+
+ Phaéton, 570.
+
+ Phanérobranche à chevrons, pl. XIX, fig. 2, 340.
+
+ -- doriforme, pl. XIX, fig. 1, 340.
+
+ Phéosporées, 62.
+
+ Pholade, 263, 264.
+
+ -- datte, 40.
+
+ Phoque, 635.
+
+ -- capuchonné, 641.
+
+ -- commun, 636.
+
+ -- de Gmelin, 641.
+
+ -- de Müller, 641.
+
+ -- de Schreber, 641.
+
+ -- otarie, 641.
+
+ Phosphorescence, 36.
+
+ Phyllangia americana, pl. X, fig. 3, 168.
+
+ Phyllodoce lamelleuse, 380.
+
+ Phyllosome, 450.
+
+ Pingouin, 562, 565, 575.
+
+ -- commun, 565.
+
+ -- brachyptère, 581.
+
+ -- (grand), 581.
+
+ Pinne, 265, 267.
+
+ -- marine, 317.
+
+ Pinnothère, 464.
+
+ Pisciculture, 495.
+
+ Plagiure, 596.
+
+ Planaire, 410.
+
+ Planorbe, 391.
+
+ Plie, 493.
+
+ Plocamie plumeuse, 50.
+
+ Plongeon imbrim, 582.
+
+ Plume de mer, 159.
+
+ Pluvier à collier, 585.
+
+ Poissons, 469.
+
+ -- (développement), pl. XXVII, 492.
+
+ Poisson chirurgien, 490.
+
+ -- docteur, 490.
+
+ -- volants, pl. XXVI, 470.
+
+ Polycère, pl. XIX, fig. 3, 340.
+
+ -- pl. XIX, fig. 4, 340.
+
+ -- pl. XIX, fig. 6, 340.
+
+ Polypes, 107.
+
+ -- d'eau douce, 106.
+
+ -- de la mer, 113.
+
+ Polypiers, 43, 115.
+
+ -- Actiniaires, 118, 123.
+
+ -- Alcyonaires, 134.
+
+ -- Hydraires, 118.
+
+ Pontobdelle, 398.
+
+ Porcelaine, 332.
+
+ -- cervine, 332.
+
+ -- orange, 332.
+
+ Porcellane large pince, 443.
+
+ Poritide, 132.
+
+ Porpite, 191.
+
+ Poulpe, 351.
+
+ Pourpre, 343.
+
+ -- bouche de sang, 344, 349.
+
+ -- teinture, 334, 345, 349.
+
+ Ptérocère orangée, 331.
+
+ Ptéropodes, 340.
+
+ Puffin, 576.
+
+ Pyrosome, 252.
+
+
+ R
+
+ Raie, 478, 487.
+
+ Rascasse, 483, 487.
+
+ Rémore, 485.
+
+ Requin, 475, 495.
+
+ Revés, 547.
+
+ Rocher, 345.
+
+ -- droite épine, 345.
+
+ -- fascié, 345, 350.
+
+ -- hérisson, 345, 350.
+
+ -- petite massue, 345, 350.
+
+ Rorqual, 626.
+
+ Rotifères, 425.
+
+ -- commun, 429.
+
+ Rouget, 474, 493.
+
+
+ S
+
+ Sabelle fasciculaire, pl. XXI, fig. 8, 386.
+
+ -- perforante, pl. XXI, fig. 7, 386.
+
+ -- triangulaire, pl. XXI, fig. 9, 386.
+
+ -- unispirale, pl. XXII, 388.
+
+ Sagartia coccinea, pl. X, fig. 2, 168.
+
+ -- chrysosplenium, pl. X, fig. 17, 168.
+
+ -- rosea, pl. X, fig. 7, 10 et 13, 168.
+
+ -- sphyrodeta, pl. X, fig. 8 et 9, 168.
+
+ -- venusta, pl. X, fig. 14, 168.
+
+ -- viduata, pl. X, fig. 6, 168.
+
+ Salicoques, 455.
+
+ Salpe, 253.
+
+ Sangsues de mer, 397.
+
+ -- (anatomie), 407.
+
+ -- dragon, 406.
+
+ Sardine, 513.
+
+ -- (pêche de la), pl. XXIX, 518.
+
+ Sargasses, 52.
+
+ Saumon, 492.
+
+ Saxicave, 263.
+
+ Scalaire précieuse, 332.
+
+ Scie, 489.
+
+ Scorpène de l'île de France, 471.
+
+ Scyllée, 322.
+
+ Scyllée pélagique, 322.
+
+ Sèches, 351.
+
+ -- élégante, 355.
+
+ -- (œufs), 358.
+
+ -- (os), 356.
+
+ Sennal, 483.
+
+ -- sur un palmier, 484.
+
+ Serpules, 388.
+
+ -- étoilée, 389.
+
+ -- géante, 389.
+
+ Sertulaires, 121.
+
+ -- argentée, 123.
+
+ Sertularia falcata, 123.
+
+ Sertularia pumila, 138.
+
+ Sey, 505.
+
+ Sole, 493.
+
+ Solen, 263.
+
+ Soufflet, 487.
+
+ Souffleur, 596.
+
+ Sphærozoum ovodimare, 93.
+
+ -- italicum, pl. VI, fig. 6, 94.
+
+ Spirorbe nautiloïde, 391.
+
+ Sporanges, 64.
+
+ Spores, 61, 64.
+
+ Stercoraire parasite, 558, 570, 592.
+
+ Stolephorus Risso, 519.
+
+ Stylifère, 225.
+
+ Sucet, 486, 547, 548.
+
+ Synapte de Duvernoy, 238.
+
+ Syncorines, 140.
+
+
+ T
+
+ Tadorne, 578.
+
+ Ténia, 408.
+
+ Tambour, 479.
+
+ Taret, 268.
+
+ -- commun, 269.
+
+ Télescope, 470.
+
+ Telline, 261, 267.
+
+ -- élégante, 262.
+
+ Térébelles, 391.
+
+ -- Amphitrite, 395.
+
+ -- Amphitrite éventail, 396.
+
+ -- coquillière, 393.
+
+ -- Emmaline, 394, pl. XXI, fig. 1, 386.
+
+ -- tisserand, 394.
+
+ Térébratule tête de serpent, pl. VIII, fig. 8, 144.
+
+ Tête de Méduse, 220.
+
+ Tétraspore, 61.
+
+ Thalassiophyllum, 47.
+
+ Thécidie de la Méditerranée, pl. VIII, fig. 7, 144.
+
+ Thon, 479, 529.
+
+ Torpille, 490.
+
+ Tortue de mer, 537.
+
+ -- Caouane, 539.
+
+ -- caret, 539.
+
+ -- franche, 539.
+
+ -- Midas, 539.
+
+ Trichodesmie rouge, 45.
+
+ -- d'Ehrenberg, 45.
+
+ Tridacne, 261.
+
+ -- gigantesque, 266.
+
+ Trigle, 483.
+
+ -- milan, 484.
+
+ Tritonie, 321.
+
+ Tubicinelles, 423.
+
+ -- de la Baleine, 424.
+
+ Tubiporides, 135.
+
+ Tubulaires, 118, 119.
+
+ -- chalumeau, 118.
+
+ -- rameuse, 119.
+
+ Turbo rugueux, 334.
+
+ Turbot, 306, 493, 502.
+
+ Turris négligée, 186.
+
+
+ U
+
+ Ulve, 52.
+
+ Unité de composition, 372.
+
+
+ V
+
+ Vache marine, 645.
+
+ Varec à siliques, 70.
+
+ -- dentelé, 70.
+
+ -- porte-baies, 51.
+
+ -- porte-poire, 56.
+
+ -- turbiné, 54.
+
+ Veau marin, 636.
+
+ Vénus, 261.
+
+ Vermilies sociales, pl. XXI, fig. 6, 386.
+
+ Vieille, 479.
+
+ Vignot commun, 333, 335.
+
+ Virgulaire, 163.
+
+ Volvoce, 80.
+
+
+ Z
+
+ Zées, 474.
+
+ Zoanthaires, 123.
+
+ Zoanthes, 123.
+
+ -- des Moluques, 123.
+
+ Zoé, 445.
+
+ Zoonites, 405.
+
+ Zoospores, 61, 62, 63.
+
+ Zostéracées, 71.
+
+ Zostères marines, 71.
+
+[Illustration]
+
+
+Paris.--Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 69872 ***