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diff --git a/69872-0.txt b/69872-0.txt new file mode 100644 index 0000000..fc7deab --- /dev/null +++ b/69872-0.txt @@ -0,0 +1,20934 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 69872 *** + + Au lecteur + + Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. + + + + + LE MONDE + + DE LA MER + + + + +Paris.--Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2. + + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIII. + P. Lackerbauer Chr. Lith. d'après C. Vogt. Imp. Becquet à Paris. + + APOLÉMIE CONTOURNÉE. + MÉDUSE DE LA CÔTE DE NICE] + + + + + LE MONDE + DE LA MER + + PAR + + ALFRED FRÉDOL + + ILLUSTRÉ + + DE 22 PLANCHES TIRÉES EN COULEUR + DE 14 PLANCHES EN NOIR TIRÉES A PART + ET DE 320 VIGNETTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE + + DEUXIÈME ÉDITION + + PARIS + + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE et Cie + BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77 + + 1866 + + Droit de traduction réservé. + + + + +[Illustration] + +PRÉFACE +DE LA PREMIÈRE ÉDITION. + + +Le _Monde de la mer_ est l'œuvre posthume d'un savant dont la carrière +a été consacrée aux plus sérieuses spéculations de la science. + +L'auteur s'est proposé, comme délassement à ses travaux, d'initier le +plus grand nombre à la science qu'il cultivait avec amour et qui fut la +grande passion de sa vie. Il a rassemblé, dans une histoire naturelle +sans nomenclature barbare, sans prétention scientifique, sans anatomie +repoussante, un nombre considérable de faits intéressants et d'aperçus +nouveaux. + +Frappé d'admiration à la vue du tableau grandiose de l'Océan, touché du +magique spectacle de la vie des eaux, l'auteur peint le monde de la +mer dans son luxe et ses agitations. + +Il décrit les êtres avec originalité et poésie; il expose leurs +développements et leurs métamorphoses, leurs ruses et leurs industries, +leurs combats et leurs amours; il insiste sur les produits de la mer, +sur l'abondance de ses fruits, sur l'utilité de sa culture; parfois il +descend dans la description des organismes, et fait «admirer, et la +magnificence de l'Exécution, et la simplicité du Dessin». + +La mort a surpris l'auteur alors que ce livre était presque terminé. Sa +famille s'est fait un pieux devoir de le publier tel qu'il l'a laissé, +et de respecter, à tous égards, ses dernières volontés. Le _Monde de +la mer_ a paru sous le pseudonyme d'A. FRÉDOL, l'auteur du _Noyer de +Maguelonne_, des _Jujubes de Montpellier_, etc. + +Des savants distingués, des amis, ont obligeamment contribué au _Monde +de la mer_. MM. C. Vogt, de Genève; Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Coste, +de Quatrefages, E. Blanchard, Deshayes, Lacaze-Duthiers; P. H. Gosse, +d'Angleterre; Sabin Berthelot, des îles Canaries; Aug. Duméril, Gerbe, +Lespés, Auzias-Turenne....., ont communiqué des notes curieuses ou +importantes, et des dessins inédits d'animaux parfois inconnus. + +M. Gudin et M. Biard ont bien voulu permettre la reproduction de leurs +tableaux de la _Mer calme_, de la _Mer agitée_ et de la _Chasse aux +Morses_. + +Que ces savants et ces artistes reçoivent l'expression d'une gratitude +que l'auteur eût été heureux de leur témoigner lui-même. + + Paris, novembre 1864. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +AVERTISSEMENT +DE LA DEUXIÈME ÉDITION. + + +L'accueil fait au _Monde de la mer_ nous engage à publier aujourd'hui +cette seconde édition, que nous avons cru devoir enrichir des conquêtes +nouvelles de la science et des progrès récents de la culture des eaux. + +Un long séjour sur les bords de la mer, dans les laboratoires de +Concarneau, nous a permis d'ajouter des observations nouvelles, et de +donner, d'après nature, un plus grand nombre de dessins. + +L'ouvrage est en outre augmenté d'un aperçu du développement des êtres; +on peut suivre dans une série de planches les phases successives de +leur formation. + +Les savants et les amis qui s'étaient intéressés à la première édition +du _Monde de la mer_ ont bien voulu continuer leur précieux concours. + +Nous devons surtout des remercîments à MM. Coste, Milne Edwards, +Gratiolet, Lacaze-Duthiers, Charles Robin, Gerbe, Lespés, L. +Hautefeuille, Sabin Berthelot, Balestrier, qui nous ont aidé de leur +science et de leurs découvertes, et ont mis à notre disposition des +dessins originaux. + +Puisse le lecteur retrouver dans ce tableau de la vie des eaux un peu +du coloris du Modèle! + + OLIVIER FRÉDOL. + + Concarneau, septembre 1865. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE PREMIER +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. + + «Il nomma aussi l'amas des eaux, _mers_; + et Dieu vit que cela étoit bon.» + + (_Genèse._) + + Ἄριστον μὲν ὕδωρ + + (PINDARE.) + + +I + +Tout le monde sait que la mer couvre à peu près les deux tiers de la +surface de la terre. Voici le calcul exact donné par les savants. +La surface de la terre est évaluée à 5 098 857 myriamètres carrés. +La partie occupée par les eaux est de 3 832 558 myriamètres carrés +environ, et celle qui compose les continents et les îles, de 1 266 299. +D'où il suit que la surface baignée est à la surface non baignée comme +3,8 est à 1,2. Par conséquent, l'eau recouvre un peu plus des sept +dixièmes ou un peu moins des trois quarts de la surface entière. + +A la surface du globe, l'eau est la généralité, la terre est +l'exception. (Michelet.) + +Ce volume d'eau est divisé par les géographes en cinq grands océans: le +_Glacial arctique_, l'_Atlantique_, l'_Indien_, le _Pacifique_ et le +_Glacial antarctique_. + +L'océan Glacial arctique s'étend depuis le pôle jusqu'au cercle +polaire; il est situé entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique. + +L'océan Atlantique commence au cercle polaire arctique et arrive +jusqu'au cap Horn. Il est situé entre l'Amérique, l'Europe et +l'Afrique. Il présente une longueur d'environ 9000 milles, sur une +largeur moyenne de 2700. Il couvre une surface de 25 millions de milles +carrés. Il est situé entre l'ancien et le nouveau monde. Au delà du +cap des Tempêtes, il n'est plus séparé que par une ligne imaginaire +des vastes mers du Sud, immenses plaines où prennent naissance les +ondes qui sont la principale source des marées, et qui se propagent en +grandes vagues à travers l'Atlantique. (Maury.) + +L'océan Indien est borné au nord par l'Asie, à l'ouest par l'Afrique, +et à l'est par la presqu'île de Malacca, les îles de la Sonde et +l'Australie. + +L'océan Pacifique, ou grand Océan, s'étend du nord au sud, depuis +le cercle polaire arctique jusqu'au cercle polaire antarctique. Il +est borné d'un côté par l'Asie, les îles de la Sonde et l'Australie, +et de l'autre par l'Amérique. Cet océan contraste d'une manière +frappante avec l'Atlantique. L'un a sa plus grande dimension nord et +sud; l'autre, est et ouest. Les courants du premier sont larges et +lents; ceux du second, étroits et rapides. Les marées de celui-ci sont +très-basses; celles de celui-là, très-hautes. Si l'on représente le +volume des eaux pluviales qui tombent dans le Pacifique par 1, celui +que reçoit l'Atlantique sera représenté par un cinquième. L'océan +Pacifique est la plus tranquille des mers; l'océan Atlantique est la +plus orageuse. + +L'océan Glacial antarctique s'étend depuis le cercle polaire +antarctique jusqu'au pôle austral. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. I. + P. Lackerbauer del. Desjardins et Picart. fac-simile sc. + + MER CALME + Une vue de Gibraltar d'après Gudin. + + _Imp. Geny-Gros 28, r. du Plâtre St. Jacques, Paris._] + +Il est remarquable qu'une moitié du globe soit entièrement couverte +d'eau, tandis que l'autre contient moins d'eau que de terre. De plus, +la distribution des mers et des terres est encore très-inégale, si, en +faisant abstraction de la forme des bassins océaniques, on compare les +hémisphères séparés par l'équateur, et les moitiés boréale et australe +du globe. + +[Illustration] + +Les océans communiquent avec les continents et les îles par des +_côtes_, lesquelles sont dites _escarpées_, quand un sol de roche +s'étend et arrive brusquement jusqu'aux rivages, comme en Bretagne, en +Norvége et en Écosse. Dans ce genre de côtes, certaines sont dentelées, +c'est-à-dire ceintes de rochers, soit au-dessus, soit au-dessous de +l'eau, formant souvent des labyrinthes d'îles. D'autres s'enfoncent +tout d'un coup, laissent la mer libre, et produisent des _falaises_: +telles sont les côtes de la Manche. Les côtes sont dites _basses_, +quand elles sont formées par des terrains argileux et mous qui +s'abaissent en pentes douces. On en distingue de deux sortes, celles +par collines et celles par dunes. + + +II + +Quelle est la profondeur de la mer? Il est bien difficile de répondre +exactement à cette question, à cause des grandes difficultés qu'on +rencontre dans les sondages, déterminées par les déviations des +courants sous-marins. + +Laplace a trouvé, par des considérations astronomiques, que la +profondeur moyenne de l'Océan ne peut pas dépasser 3000 mètres. +Humboldt admet le même chiffre. Le docteur Young attribue à l'océan +Atlantique une profondeur moyenne d'environ 1000 mètres, et à l'océan +Pacifique une profondeur de 4000. + +Dupetit-Thouars, pendant son voyage scientifique sur la frégate _la +Vénus_, a exécuté deux sondages très-remarquables. L'un, dans le grand +Océan méridional, n'a pas donné de fond à 2411 brasses, c'est-à-dire à +un peu moins de 4000 mètres; le second, dans le grand Océan équinoxial, +a indiqué un fond à 3790. + +Dans la dernière expédition à la recherche d'un passage au pôle +nord-ouest, le capitaine Ross n'a pu, par 76° et 77° de latitude nord, +rencontrer le fond à une profondeur de 9143 mètres. + +Le lieutenant américain Walsh a trouvé, non loin des côtes des +États-Unis, une profondeur de 10 424 mètres: c'est la plus grande que +l'on connaisse; elle est supérieure à la hauteur des sommets les plus +élevés de l'Inde et de l'Amérique. + +La profondeur de la Méditerranée n'est pas considérable. Entre +Gibraltar et Ceuta, le capitaine Smith a compté 1740 mètres, et +seulement de 915 à 293 dans les parties les plus resserrées du +détroit. Près de Nice, Saussure a rencontré le fond à 990 mètres. On +dit que ce fond est moins bas dans la mer Adriatique, et qu'il n'arrive +qu'à 44 mètres entre les côtes de la Dalmatie et l'embouchure du Pô. + +La mer Baltique est une des mers les moins profondes du globe. Son +maximum ne dépasse pas 200 mètres. + +Le fond de la mer paraît avoir des inégalités semblables à celles +qu'on observe à la surface des continents. Il y a des montagnes et des +vallées, des collines et des plaines. + + +III + +Quelques auteurs ont calculé que toutes les eaux de la mer réunies +formeraient une sphère de 50 à 60 lieues de diamètre, et, en supposant +la surface du globe parfaitement unie, ces eaux la submergeraient +d'environ 200 mètres. + +En admettant que la profondeur moyenne de la mer soit de 4000 mètres, +on a calculé que l'Océan doit contenir à peu près deux milliards deux +cent cinquante millions de milles cubes d'eau. On croit que si la mer +était mise à sec, tous les fleuves de la terre devraient verser leurs +eaux pendant 40 000 ans pour en combler de nouveau le bassin. + + +IV + +Si nous imaginons le globe entier divisé en 1786 parties égales en +poids, nous trouverons approximativement que le poids total des eaux de +l'Océan est équivalent à une de ces parties. (J. Herschel.) + +Le poids spécifique de l'eau de la mer est un peu au-dessus de celui de +l'eau douce. Tandis que celle-ci pèse un kilogramme par litre, ou 1000 +kilogrammes par mètre cube, l'eau de la mer pèse 1027. + +La mer Morte, ne recevant pas assez d'eau douce pour se maintenir +au niveau des mers voisines, acquiert un degré de salure plus +considérable, et pèse 1228 kilogrammes au lieu de 1027. + +Le poids spécifique de l'eau de la mer est à peu près celui du lait de +femme. + + +V + +A une grande distance du rivage, l'Océan paraît bleu et le plus souvent +d'une belle couleur d'azur (_cœruleum mare_). Cette teinte s'adoucit +insensiblement jusqu'à ce qu'elle se confonde avec le ciel. Tout près +de la côte, elle devient d'un vert plus ou moins glauque et plus ou +moins brillant. Il y a des jours où l'Océan se montre un peu livide, et +d'autres jours où il est d'un vert assez pur. Mise dans un vase, l'eau +de la mer paraît transparente et sans couleur. D'après Scoresby, les +régions polaires sont d'une teinte bleu d'outremer. Suivant Costaz, la +Méditerranée est bleu céleste. Suivant Tuckey, l'Atlantique équinoxial +est d'un bleu vif. + +Plusieurs causes locales influent sur la couleur des eaux marines. +L'eau semble blanche dans le golfe de Guinée, jaunâtre près du Japon, +verdâtre à l'ouest des Canaries, et noire autour des îles Maldives. La +Méditerranée, vers l'Archipel, devient quelquefois plus ou moins rouge. +La mer _Vermeille_, près de la Californie, présente une teinte analogue. + +Les noms de _mer Blanche_ et de _mer Noire_ paraissent provenir +seulement des glaces de la première de ces deux mers et des tempêtes de +la seconde. + +Près des côtes où de fortes marées agitent un fond vaseux ou +sablonneux, la teinte de la mer devient plus ou moins grisâtre; mais, +quand dans les eaux les plus pures et les plus calmes, la couleur +jaunâtre du fond se laisse voir à travers l'azur du liquide, il en +résulte une teinte verte que les rayons du soleil nuancent quelquefois +de reflets brillants, comme les feux de l'émeraude et du saphir. + +Quand on descend dans l'Océan, on voit s'évanouir peu à peu les teintes +azurées. A l'éclat du jour succède une lumière douce et uniforme; +bientôt, on entre dans un crépuscule rougeâtre et terne; les couleurs +se fondent, s'assombrissent, et l'on arrive par degrés à une nuit +profonde. + + +VI + +La mer présente une salure particulière, légèrement âcre, mêlée à une +amertume un peu nauséabonde. Elle a une odeur _sui generis_. Elle est +faiblement visqueuse. + +On sait que l'eau pure est le produit de la combinaison de 1 volume +d'oxygène et de 2 volumes d'hydrogène. Ce qui fait, en poids, 100 +oxygène et 12,50 hydrogène. L'eau de la mer est composée de même; +mais on y trouve, en sus, d'autres éléments dont les chimistes nous +ont révélé la présence. Sur 100 grammes d'eau de l'océan Atlantique, +l'analyse a montré: + + Grammes. + Eau 96,470 + Chlorure de sodium 2,700 + Chlorure de magnésium 0,360 + Chlorure de potassium 0,070 + Bromure de magnésium 0,002 + Sulfate de magnésie 0,230 + Sulfate de chaux 0,140 + Carbonate de chaux 0,003 + Résidu 0,025 + +Outre ces substances, on a découvert encore, dans l'eau de la mer, en +quantité minime il est vrai, de l'iode, du soufre, de la silice, de +l'ammoniaque, du fer et du cuivre. + +En examinant, à Valparaiso, des feuilles de cuivre retirées de la +carène d'un bâtiment depuis longtemps submergé, on y a constaté des +traces d'argent déposées par la mer. + +Enfin, on trouve encore, en dissolution dans les eaux de l'Océan, une +mucosité particulière, qui semble de nature végéto-animale, matière +organique provenant de la décomposition successive des innombrables +générations qui ont paru et disparu depuis l'origine du monde vivant. +Cette matière a été parfaitement décrite par le comte Marsigli, qui la +désigne tantôt sous le nom de _glu_, tantôt sous celui d'_onctuosité_. + +Les sels nombreux qui existent dans l'Océan ne peuvent ni se déposer +dans son lit, ni être enlevés par les vapeurs pour être restitués +au sol par les pluies. Des agents particuliers les retiennent, les +transforment et les empêchent de s'accumuler. De cette manière, les +eaux possèdent toujours le même degré de salure et d'amertume, et +l'Océan d'aujourd'hui présente les mêmes caractères chimiques ou +physiques que l'Océan d'autrefois. + +D'après les calculs du professeur Schafhäutl, de Munich, le total des +sels contenus en dissolution dans la mer donnerait une masse de 4 +millions et demi de lieues cubes. Le sel commun en compose, à lui seul, +dans cette masse, 3 051 342, ce qui fait un corps d'un tiers plus petit +que l'Himalaya et cinq fois aussi considérable que les Alpes. + +La salure de la Méditerranée est plus forte que celle de l'Océan, +probablement parce que cette mer perd, par l'évaporation, plus d'eau +qu'elle n'en reçoit de ses fleuves. Par une raison contraire, la mer +Noire et la mer Caspienne sont moins chargées de sel. La mer Morte +renferme une quantité de sel si considérable, qu'un homme reste en +suspension à sa surface comme un morceau de liége sur l'eau douce. + +La salure de la mer semble en général moindre vers les pôles que sous +l'équateur. Cependant il y a des exceptions pour certains pays. + +Dans la mer d'Irlande, près du Cumberland, l'eau contient, en sel, +le 40e de son poids; sur les côtes de la France, le 32e; dans la mer +Baltique, le 30e; sur les côtes de Ténériffe, le 28e, et sur celles de +l'Espagne, le 16e. + +En plusieurs endroits la mer est moins salée à la superficie qu'au fond. + +Dans le détroit de Constantinople, la proportion est de 72 à 62; dans +la Méditerranée, de 32 à 29. On prétend qu'en augmentant de salure, à +une certaine profondeur, la mer diminue d'amertume. A l'embouchure des +grands fleuves, il est à peine besoin de le dire, la mer est toujours +moins salée que sur les côtes qui ne reçoivent aucun cours d'eau douce. + + +VII + +L'Océan est sans cesse agité. Son immense surface se soulève et +s'abaisse, comme si elle était douée d'une douce respiration +(Schleiden). Ses mouvements, faibles ou puissants, lents ou brusques, +sont déterminés d'abord par des différences de température. + +La chaleur change le volume, et par suite le poids de l'eau, qui se +dilate ou se resserre. + +A mesure qu'il se refroidit, le liquide devient plus lourd et descend +dans les profondeurs, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à 4°,25, température +qu'il conserve sous toutes les latitudes, à 1000 mètres de profondeur. +(D'Urville.) + +Si l'eau continue à se refroidir et si elle arrive à zéro, elle devient +plus légère qu'elle n'était à 4°,25, et elle remonte; de sorte que la +congélation, par suite d'une admirable prévoyance de la nature, ne peut +avoir lieu qu'à la surface. + +Tant que la température est au-dessus de 4°,25, l'eau chaude et légère +se transporte à la surface, et l'eau froide descend dans le fond. A +partir de 4°,25 et au-dessous, l'opposé a lieu: les couches froides +montent, et les chaudes descendent à leur tour. Le premier phénomène +se passe surtout sous les tropiques, et le second près des pôles; +d'où résultent, d'une part, le refroidissement, et, de l'autre, la +persistance d'une température moins basse dans les profondeurs des mers +les plus chaudes ou les plus froides. + +De l'élévation des couches chaudes provient l'évaporation qui forme les +nuages, et les pertes que les mers éprouvent, par cela même, sont sans +cesse compensées par les courants d'eau froide venus des pôles. + +D'un autre côté, les pluies produites par les nuages condensés sont +plus chaudes ou plus froides que les couches supérieures de la mer. +Dans le premier cas, l'eau tombée reste à leur surface; dans le second, +elle descend. + +Les eaux des fleuves agissent aussi par leur température, par leur +légèreté spécifique et par leur impulsion. + +Les mouvements de l'air, les vents et les ouragans exercent encore une +influence manifeste sur les agitations de l'eau. + +Enfin, les attractions combinées de la lune et du soleil entraînent, +chaque jour, autour du globe, deux ondes immenses qui, vers les +nouvelles et les pleines lunes, s'élèvent à leur plus grande hauteur, +et baignent les parties du rivage ordinairement découvertes. Ces grands +mouvements sont désignés sous le nom de _marées_. Durant une moitié de +l'année, les plus hautes marées ont lieu pendant le jour, et durant +l'autre moitié, pendant la nuit. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. II. + P. Lackerbauer del. Desjardins et Picart. fac-simile sc. + + BRISANTS + d'après un tableau de Gudin.] + +Les marées, en plein Océan, ne s'élèvent qu'à une hauteur de 65 +centimètres à un mètre. Mais, à la rencontre des continents, qui leur +font obstacle, elles envahissent le littoral avec la vitesse d'un +torrent, et montent à une hauteur qui varie depuis 3 mètres jusqu'à +20. Ces courants quotidiens balayent et purifient nos rivages, nos +rades, nos ports, les embouchures de nos fleuves, répandent partout +une fraîcheur vivifiante et salutaire. Soumis aux influences des corps +célestes que des millions de lieues séparent de nous, ils n'en ont pas +moins, dans leurs retours périodiques, toute la régularité mathématique +du mouvement de ces corps. L'énorme volume d'eau qu'ils soulèvent, et +qui renverserait les plus formidables barrières, s'arrête doucement au +moment prévu, sans dépasser la limite qui lui est tracée. (Maury.) + +[Illustration: VAGUE CREUSE.] + +Parmi les beaux spectacles de la mer, il faut placer les _vagues_, +avec leur marche incessante et régulière, leur mugissement continu et +monotone, et leur écume impatiente et fugitive, qui monte, descend, +remonte, et vient mourir sur le rivage. Quelquefois la lame est lancée +dans les falaises; mais, à la marée basse, elle retourne dans son +lit, en formant mille cascades, mille ruisseaux, mille petites veines +sinueuses. + +Le volume et la puissance des vagues augmentent avec l'épaisseur de +l'eau. On peut même, connaissant leur grandeur et leur vitesse, dans +une région donnée, en déduire jusqu'à un certain point la profondeur de +l'eau dans cette région. (Airy.) + +La hauteur des vagues ordinaires peut aller jusqu'à 11 mètres. Leur +force vient à bout des roches les plus dures; elle use leurs débris +et finit par les arrondir; elle ballotte les galets, les froisse, les +polit, les atténue et les réduit en sable fin, qui s'accumule dans les +abîmes de la mer ou se dépose sur ses rives. + +Les vagues les plus fortes heurtent les escarpements sous-marins et +tendent à s'élancer en fusées; mais, arrêtés et déviés par les couches +d'eau qui les couvrent, ces courants ascendants se changent en _flots +de fond_, lesquels se meuvent avec une effrayante vitesse et déferlent +contre la plage avec une puissance irrésistible. Pendant la tempête de +1822, dans la baie de Biscaye, les vagues, parties des rochers d'Arta, +avaient jusqu'à 400 mètres d'amplitude, et par conséquent parcouraient +20 mètres par seconde. Elles marchaient donc deux fois plus vite qu'une +locomotive faisant dix lieues à l'heure. (Quatrefages.) + +D'après le colonel Emy, les flots de fond agissent par une profondeur +de 130 mètres, et peuvent élever, au-dessus du niveau de la mer, +des colonnes d'eau de plus de 50 mètres de hauteur, de 2 à 3000 +mètres cubes de volume, et pesant de 2 à 3 millions de kilogrammes. +Ces flots de fond jouent un rôle considérable dans la plupart des +phénomènes de l'Océan. On les rencontre dans toutes les mers. Ce sont +eux, et non les ondulations de la surface, qui poussent jusqu'au +rivage les galets, les sables, les débris des coquillages et tous les +objets submergés. Ce sont eux encore qui, sur les bancs sous-marins, +produisent ces _brisants_ si redoutés des matelots, qui rendent +quelquefois impraticables, même par les temps les plus calmes, la passe +de certaines baies. (Emy). + +C'est par les flots de fond qu'on a expliqué le singulier phénomène +qui a lieu à l'embouchure des grands fleuves, appelé la _barre_ par +les mariniers de la Seine, _mascaret_ par ceux de la Dordogne, et +_pororoca_ par les riverains de l'Amazone. + +A la terminaison de ce dernier fleuve, lors des grandes marées des +pleines et des nouvelles lunes, la mer, au lieu d'employer six heures +à monter, atteint sa plus grande hauteur en deux ou trois minutes. +Un flot de 4 à 5 mètres d'élévation s'étend sur toute la largeur du +fleuve. Il est bientôt suivi de deux ou trois autres semblables, et +tous remontent le courant avec un bruit effroyable et une rapidité +telle, qu'ils brisent tout ce qui résiste, déracinent les arbres, et +emportent de vastes étendues de terrain. Le pororoca se fait sentir +jusqu'à 200 lieues dans l'intérieur des terres. (Adalbert.) + +Un autre terrible tourbillon de la mer a été désigné sous le nom de +_mäström_ ou _mälström_: c'est une espèce de trombe permanente et +éternelle qui se fait remarquer dans les mers du Nord, entre Mosken et +le cap sud de l'archipel de Lofoden, en Norvége. Lorsque les tempêtes +de l'ouest poussent du large une mer houleuse, et que souffle une belle +brise de terre, de grandes vagues, hautes comme des collines, accourent +de tous les points de l'horizon, et se précipitent les unes sur les +autres avec une fureur inouïe, pour disparaître comme englouties dans +un abîme. Le mäström attire les vaisseaux à une grande distance, et dès +qu'on sent l'influence de son courant, on est irrévocablement perdu. +Il était très-redouté des anciens, qui le nommaient _nombril de la +mer_[1]. + + [1] En temps calme, le mälström est un fort courant ordinaire où + les étrangers se promènent en bateau. + +Les tremblements de terre donnent quelquefois naissance à des vagues +gigantesques. Le 23 décembre 1854, à neuf heures quarante-cinq minutes +du matin, la frégate russe _Diana_, qui était à l'ancre dans la baie de +Simoda, près de Yédo (Japon), ressentit les premières atteintes d'un +tremblement de terre. Quelques minutes après, une vague immense pénétra +dans la baie, le niveau de l'eau s'éleva subitement, et la ville parut +engloutie. Une seconde vague suivit la première, et quand toutes deux +se furent retirées, il ne restait plus une maison debout. La frégate +elle-même, qui avait talonné plusieurs fois, finit par s'échouer sur +le rivage. Or, le même jour, quelques heures plus tard, sur la côte de +Californie, à plus de 8000 kilomètres du Japon, les échelles de marée +conservèrent les marques de plusieurs vagues d'une hauteur excessive. +Il est à croire que c'étaient les mêmes vagues qui avaient causé +l'échouage de la _Diana_, lesquelles (on en a fait le calcul) devaient +avoir une largeur de 412 kilomètres et une vitesse de 700 kilomètres à +l'heure. (Maury.) + +Il existe dans les mers trois grands courants, qui prennent naissance, +l'un dans le grand Océan, l'autre dans l'océan Atlantique, et le +troisième dans la mer des Indes. Ces courants sont des espèces de +fleuves marins immenses, qui déterminent des différences très-notables +dans la température de beaucoup de régions. + +Le premier a reçu le nom de _courant de Humboldt_. Parti du pôle sud, +il longe les côtes du Chili et du Pérou. Ce courant est froid. + +Le courant de l'océan Atlantique atteint l'extrémité australe de +l'Afrique, où il se partage en deux. La partie méridionale se détache +de la côte et la contourne à distance. La branche nord suit la côte +occidentale de l'Afrique, du sud au nord. Dans la région équatoriale, +elle change de direction, traverse l'océan Atlantique dans sa plus +grande largeur, de l'est à l'ouest, et remonte la côte du Brésil, où +elle se partage en deux. Ce courant est appelé _courant équinoxial_. Le +courant nord suit les côtes du Brésil, de la Guyane, entre dans la mer +des Antilles, se dirige vers la baie de Honduras, traverse le golfe du +Mexique, et prend alors le nom de _Gulf-stream_. Il sort par le canal +de Bahama, et court, en s'élargissant et avec une grande rapidité, au +nord-est. Sa vitesse est plus grande que celle du Mississippi ou de +l'Amazone. On dit qu'il fait cinq milles à l'heure. Il n'existe pas +sur la terre un cours d'eau plus majestueux. Le Gulf-stream se jette +dans l'océan Arctique. Ses dernières branches vont se perdre sur les +côtes occidentales du Spitzberg. Ce courant est chaud. En longeant +adroitement, avec sa barque, le bord de ce fleuve marin, un matelot +pourrait tremper en même temps l'une de ses mains dans l'eau chaude et +l'autre dans l'eau froide. + +On a vu le Gulf-stream amener jusque sur les côtes de l'Écosse les +débris d'un vaisseau de guerre anglais, le _Tilbury_, qui fut détruit +par un incendie dans le voisinage de la Jamaïque. (Schleiden.) + +Le courant de la mer des Indes se dirige à l'est, et rencontre la côte +occidentale de la Nouvelle-Hollande. Une partie de ses eaux longe le +sud de ce continent, et retombe dans le courant circulaire du grand +Océan. L'autre partie remonte au nord, suit l'équateur, de l'est à +l'ouest, descend au sud, en passant entre l'Afrique et Madagascar, +contourne la pointe sud de l'Afrique, et va se jeter dans le courant de +l'océan Atlantique. + +«L'eau, dans son mouvement, n'est pas seulement le principal, mais +aussi le plus fort et le plus terrible des éléments.» (Pindare.) + + +VIII + +La mer se congèle vers les pôles, et revêt alors un caractère tout +particulier. Ce phénomène semble naître à mesure que la salure diminue +et que le mouvement de rotation devient moins rapide. On rencontre +déjà, vers le 40e degré de latitude, de gros morceaux de glace +flottant sur la mer. Ces morceaux ont été détachés de quelque région +plus septentrionale et entraînés par les courants qui vont du pôle +à l'équateur. A 50°, il est assez ordinaire de voir les bords de la +mer se couvrir de glace. A 60°, les golfes et les mers intérieures se +gèlent souvent sur toute leur surface. A 70°, les glaçons flottants +deviennent très-nombreux et très-gros. Ils forment quelquefois de +véritables îles, lesquelles peuvent offrir jusqu'à une demi-lieue de +diamètre. Enfin, vers le 80e degré, on trouve généralement des glaces +fixes, c'est-à-dire accumulées, arrêtées et soudées. + +Les glaces polaires sont teintes des couleurs les plus vives: on dirait +des blocs de pierres précieuses. On y trouve l'éclat du diamant et les +nuances éblouissantes du saphir et de l'émeraude. Ces amas d'eau solide +forment tantôt de vastes champs, tantôt des montagnes élevées. + +Les champs de glace composent souvent des bancs immenses. Ces champs +sont quelquefois parfaitement unis, sans fissure, ni creux, ni +monticules. Scoresby en a vu un flottant, sur lequel une voiture aurait +pu parcourir trente-cinq lieues en ligne droite, sans le moindre +empêchement. Cook en a trouvé un autre, étroit, qui joignait l'Asie à +l'Amérique septentrionale. + +Lorsque ces masses immenses viennent à se rencontrer, il en résulte des +chocs épouvantables dont le fracas est semblable à celui du tonnerre. + +[Illustration: ASPECT DES GLACES AU PÔLE.] + +Les montagnes de glace sont produites par les îles. Ces dernières, +glissant les unes sur les autres, finissent par former des +accumulations gigantesques qui s'élèvent jusqu'à 40 mètres. Ces +masses flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de figure, +pour ainsi dire, à chaque instant. Elles se heurtent, se poussent, +se brisent ou se soudent. Les montagnes de glace ont communément +une surface carrée taillée à pic du côté de l'Océan. De loin, elles +représentent de gigantesques découpures blanches qui entament la +voûte bleue du ciel. Vues de près, elles offrent une surface unie ou +hérissée de mamelons. On dirait des pyramides de cristal ou de diamant, +des colonnes élancées, des aiguilles pointues, ou bien des édifices +bizarres et majestueux, avec des arcades, des frontons, des chapiteaux. +Mais bientôt ces pyramides se fendent et s'écroulent, une colonne +s'affaisse et s'arrondit, une aiguille se transforme en escalier, un +édifice se change en champignon..... Spectacle toujours imposant, où +l'inconstance des formes rivalise avec leur variété, et la grandeur des +blocs avec leur bizarrerie. + +Scoresby s'est souvent amusé à plonger ses matelots dans la +stupéfaction, en allumant sa pipe avec un glaçon taillé. Il +dégrossissait le morceau à la hache, le raclait avec un couteau, et le +polissait avec la chaleur de la main, en le soutenant avec un gant de +laine. Un jour, il se procura de la sorte une lentille merveilleusement +transparente, de 35 centimètres de diamètre. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE II + +LA VIE DANS LA MER. + + «Que les eaux produisent en toute abondance des animaux qui aient + vie et qui se meuvent!» + + (_Genèse._) + + +I + +A l'aspect de la haute mer, libre de tout rivage, celui qui aime +à créer en lui-même un monde à part où puisse s'exercer librement +l'activité spontanée de son âme, celui-là se sent rempli de l'idée +sublime de l'infini. Son regard cherche surtout l'horizon lointain. Il +y voit le ciel et l'eau qui s'unissent en un contour vaporeux où les +astres montent et descendent, paraissent et disparaissent tour à tour. +Mais bientôt cette éternelle vicissitude de la nature réveille en lui +le vague sentiment de tristesse qui est au fond de toutes les joies de +notre cœur. (Humboldt.) + +Des émotions d'un autre genre, et tout aussi sérieuses, sont produites +par la contemplation et par l'étude des innombrables êtres organisés +qui peuplent l'Océan. + +En effet, cette immense masse d'eau qu'on appelle la _mer_ n'est pas un +vaste désert liquide. La vie habite dans son sein, comme elle habite +sur la terre. Elle y règne en souveraine, avec ses épanouissements, son +luxe et ses agitations. + +La vie plaît à Dieu. C'est la plus belle, la plus brillante, la plus +noble et la plus incompréhensible de ses manifestations. + +On l'a dit il y a bien longtemps, la vie est partout, et le monde +n'est rien que par la vie. Les êtres qui en jouissent la transmettent +fidèlement à d'autres êtres, leurs enfants et leurs successeurs, qui en +seront comme eux les dépositaires ou les usufruitiers. Le merveilleux +héritage traverse ainsi les années et les siècles, sans être dénaturé +ni amoindri, et le globe possède toujours la même quantité de vie qui +lui a été si libéralement distribuée. + +On sait ce que produit la vie, mais on ignore ce qu'elle est +(Lamartine), et cette ignorance est peut-être l'aiguillon puissant qui +excite notre curiosité et provoque nos études. + +Au sein de toute chose animée, il se livre un combat incessant et muet, +entre la vie, qui assimile, et la mort, qui désagrége. La première est +d'abord la plus puissante, elle maîtrise la matière. Cependant son +règne est limité; elle s'affaiblit graduellement avec l'âge, et finit +par s'éteindre avec le temps: alors les lois physiques et chimiques +reprennent le dessus et détruisent l'organisation. Mais les éléments +de cette dernière, d'abord inertes, sont bientôt ressaisis et remis en +œuvre par une nouvelle vie. Ainsi, chaque plante, chaque animal se lie +avec le passé et se confond avec l'avenir; car toute génération qui +surgit n'est que le corollaire de celle qui expire et le prélude d'une +autre qui va naître. La vie est le séminaire de la mort. La mort est la +nourrice de la vie. + + +II + +La vie ne s'est pas manifestée sur le globe au moment même où il a +été formé. Elle a paru tard; elle n'est venue qu'après les autres +phénomènes naturels. Pour la recevoir, il fallait un sol convenablement +préparé et un ensemble déterminé de conditions physiques et chimiques. + +L'apparition et la diffusion des êtres vivants n'ont pas marché au +hasard, elles ont suivi un ordre rigoureux. La connaissance des débris +fossiles a jeté le plus grand jour sur ce développement régulier et +progressif de l'organisation. L'évolution des êtres vivants a commencé +par les plus rudimentaires. Les couches très-anciennes de la terre ne +recèlent rien qui ait vécu; les traces des corps organisés n'existent +que dans des terrains de formation relativement récente. Les végétaux +se montrent les premiers, et, parmi ces végétaux, ce sont d'abord les +plus inférieurs. Paraissent ensuite les animaux, et en première ligne +ceux qui se rapprochent le plus du règne végétal, et qui appartiennent, +par conséquent, aux tribus les moins parfaites. Ainsi, les combinaisons +de la vie, d'abord simples, sont devenues de plus en plus compliquées, +jusqu'au moment de la création de l'homme, cet admirable chef-d'œuvre +de l'organisation. + +Si l'on met au printemps, dans une soucoupe exposée à l'air et à la +lumière, une certaine quantité d'eau pure, on voit bientôt se produire +des nuages légèrement jaunâtres ou verdâtres. Ces nuages, examinés au +microscope, présentent des milliers de végétaux agglomérés. Bientôt +naissent des animalcules qui nagent au milieu de ces nuages vivants et +se nourrissent de leur substance; puis se forment d'autres animalcules +qui poursuivent et dévorent les premiers. + +En résumé, la vie transforme la matière brute en matière organisée. +Les végétaux apparaissent tout d'abord; puis viennent les animaux +herbivores, puis les animaux carnassiers. La vie entretient la vie. La +mort des uns alimente le développement des autres. Car tout s'enchaîne, +tout s'entr'aide, tout se métamorphose dans le monde organisé comme +dans le monde minéral, et il en résulte une harmonie générale toujours +profonde, toujours la même et toujours digne de notre admiration. Dieu +seul est permanent, tout le reste est transition. + + +III + +Les eaux ont beaucoup plus d'habitants que les parties solides de la +terre[2]. Sur une surface moins variée que celle des continents, la mer +renferme dans son sein une exubérance de vie dont aucune autre région +du globe ne pourrait donner l'idée (Humboldt). + + [2] La vie est partout sur une plage: + La vie est partout dans nos lits. + + (AUTRAN.) + +La vie s'épanouit au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest. +Partout les mers sont peuplées; partout, au sein de l'abîme, s'agitent +et s'ébattent des créatures qui se correspondent et s'harmonisent; +partout le naturaliste trouve à s'instruire et le philosophe à méditer; +et ces changements mêmes ne font qu'imprimer davantage dans notre +âme un sentiment de reconnaissance pour l'Auteur de l'univers. (J. +Franklin.) + +Oui, les rives de l'Océan et ses profondeurs, ses plaines et ses +montagnes, ses vallées et ses précipices, même ses ruines, sont animés +et embellis par d'innombrables êtres organisés. Ce sont d'abord des +plantes solitaires ou sociales, dressées ou pendantes, étalées en +prairies, groupées en oasis ou rassemblées en immenses forêts. Ces +plantes protégent et nourrissent des millions d'animaux qui rampent, +qui courent, qui nagent, qui volent, qui s'enfoncent dans le sable, +s'attachent à des rochers, se logent dans des crevasses ou se +construisent des abris; qui se recherchent ou se fuient, se poursuivent +ou se battent, se caressent avec amour ou se dévorent sans pitié. + +Charles Darwin remarque, avec raison, que nos forêts terrestres +n'entretiennent pas, à beaucoup près, autant d'animaux que celles de la +mer. + +L'Océan, qui est pour l'homme l'_élément de l'asphyxie et de la mort_, +est, pour des milliards d'animaux, un élément de vie et de santé. _Il y +a de la joie dans ses flots; il y a du bonheur sur ses rives; il y a du +bleu partout!_ + + +IV + +La mer influe sur ses nombreux habitants, végétaux ou animaux, par +sa température, par sa densité, par sa salure, par son amertume, par +l'agitation de ses flots et par la rapidité de ses courants. + +On a vu, dans le chapitre qui précède, que les eaux marines ne se +congèlent qu'à la surface, et qu'à 1000 mètres de profondeur, il existe +une température permanente, la même sous toutes les latitudes. D'un +autre côté, on a reconnu que l'effet des agitations les plus puissantes +et celui des ouragans les plus forts s'étendent tout au plus à 25 +mètres de profondeur (Bergmann). D'où il résulte que les végétaux et +les animaux, en descendant plus ou moins, suivant le froid ou les +mouvements qui les dérangent, peuvent toujours avoir un milieu qui leur +convienne. + +Les hôtes de la mer se distinguent par une mollesse particulière. +Certaines plantes pélagiques ne présentent qu'une faible, une +très-faible consistance; un grand nombre se transforment, par +l'ébullition dans l'eau, en une sorte de gelée. Les animaux marins +offrent une chair plus ou moins flasque; beaucoup semblent n'être +composés que d'un mucilage diaphane. Le squelette des espèces les plus +parfaites est plus ou moins flexible et plus ou moins cartilagineux; +il ressemble rarement, quant au poids et à la consistance, aux os +des vertébrés terrestres. Cependant les coquilles et les coraux sont +remarquables par leur solidité pierreuse. Parmi les corps organisés +marins, se trouvent donc à la fois, et les plus mous, et les plus durs! + +La répartition des êtres organisés nourris par l'Océan est soumise à +des lois fixes. On ne trouve pas, sur les côtes, les mêmes espèces +qu'on rencontre éloignées des continents, ni à la surface celles qui se +cachent dans les profondeurs. + +Quelle immense variété de tailles, de formes et de couleurs, depuis +la végétation presque invisible qui sert de nourriture aux petits +coquillages, jusqu'aux algues élancées, longues de 50 mètres, depuis +l'infusoire microscopique jusqu'à la baleine gigantesque! + +On trouve dans la mer animée de l'unité et de la diversité, qui +constituent le beau; de la grandeur et de la simplicité, qui forment le +sublime; de la puissance et de l'immensité, qui commandent le respect. +(Lacépède.) + +On a décrit et figuré bien des plantes et bien des animaux. Mais +combien en reste-t-il encore à figurer et à décrire? Depuis plus de +deux mille ans que les recherches se multiplient et se succèdent sans +interruption, combien la science ne laisse-t-elle pas encore à désirer, +même pour amener les connaissances déjà acquises au degré de perfection +dont elles sont susceptibles! (Lamarck.) + + +V + +Lorsque la marée se retire des bords de l'Océan, la mer abandonne +sur la plage quelques-uns des êtres si nombreux qu'elle abrite dans +son sein. Le naturaliste et l'amateur peuvent, dans les premiers +moments, recueillir une foule de végétaux et d'animaux avec tous leurs +caractères, toutes leurs couleurs et toutes leurs propriétés. + +Les populations riveraines y trouvent les éléments de leur nourriture, +de leur commerce ou de leur industrie. Aussi s'empressent-elles +d'accourir à la marée basse. Les villages et les hameaux les plus +rapprochés y envoient tout leur contingent. Hommes et femmes, vieux +et jeunes, chacun est propre à la récolte, suivant ses forces et son +activité. On s'arme de bâtons, de perches et de pioches; on apporte +des corbeilles, des paniers, des sacs, même des filets. On amène des +brouettes et des chariots. + +[Illustration: FILETS DE PÊCHE.] + +Des pêcheurs ramassent les _Zostères_ rubanées, les _Ulves_ +membraneuses, les _Fucus_ rembrunis, et en font des chargements +considérables. D'autres recueillent les petits coquillages disséminés +sur la grève. Les jeunes garçons enlèvent adroitement sur les +rochers, des _Rans_ ou _Buccins_, des _Vignettes_ ou _Turbos_, et des +_Oreilles de mer_ ou _Ormiers_. Ils détachent aussi des _Bénicles_ +ou _Patelles_. Les jeunes filles font la chasse aux _Mactres_, aux +_Cythérées_ et aux _Bucardes_. Des femmes entrent dans l'eau jusqu'à +mi-jambes, et vont arracher des quantités considérables de _Modioles_ +et de _Moules_. + +On retourne les pierres, ou bien on sonde les crevasses avec un crochet +attaché au bout d'une latte. On y surprend des _Poulpes_, des _Sèches_ +et des _Calmars_, quelquefois même des _Anguilles de mer_ ou _Congres_, +qui s'y sont réfugiés. + +On explore les petites mares que la mer a formées en se retirant. On +y plonge une pochette longuement emmanchée; on y promène un filet à +mailles très-petites, et l'on s'empare ainsi des animaux qui s'y sont +attardés, mollusques, crustacés ou poissons. + +Des hommes creusent le sable, et mettent à nu des _Oursins_, des +_Donaces_ et des _Manches de couteau_. + + +VI + +Dans la Méditerranée et dans les petites mers, la marée est nulle +ou presque nulle, au grand détriment des populations du voisinage. +Il existe, d'ailleurs, un grand nombre de végétaux et d'animaux, +appartenant à la haute mer, que les flots ou les courants n'amènent +presque jamais sur la plage. Il en est d'autres tellement fugaces ou si +fortement collés à leurs rochers, qu'on ne peut bien les étudier que +dans les endroits mêmes qu'ils habitent. Il faut aller les surprendre +flottant à la surface des eaux ou retirés dans leurs mystérieux asiles. +Voilà pourquoi les naturalistes sérieux doivent étudier beaucoup de +productions vivantes de l'eau salée au sein même de la mer, et non sur +les rivages. + +La plupart des explorateurs emploient dans ce but la drague, la sonde +et d'autres engins propres à racler et à briser les rochers les plus +durs. + +[Illustration: DRAGUEURS.] + +Dans son voyage sur les côtes de la Sicile, M. Milne Edwards a eu +l'excellente idée de se servir de l'appareil inventé par le colonel +Paulin, ancien commandant des pompiers de Paris. Cet appareil consiste +en un casque métallique pourvu d'une visière de verre, et par +conséquent transparente, qui se fixe au cou à l'aide d'un tablier de +cuir maintenu par un collier rembourré. Ce casque est une véritable +cloche à plongeur en miniature. Il communique avec une pompe foulante +au moyen d'un tube flexible. Quatre hommes sont employés au service de +cette pompe: deux la mettent en exercice, pendant que les deux autres +se reposent. D'autres hommes tiennent l'extrémité d'une corde (qui +passe dans une poulie attachée à une certaine élévation), laquelle +permet de hisser rapidement le plongeur. Un observateur vigilant tient +dans la main le petit cordon destiné aux signaux. L'immersion du +plongeur est facilitée par de lourdes semelles de plomb, lesquelles +favorisent en même temps la station verticale au fond de la mer. Il +faut près de deux minutes pour retirer un homme de l'eau et pour le +débarrasser de son casque. M. Milne Edwards se faisait descendre, avec +cet appareil, jusqu'à 8 ou 9 mètres de profondeur. Ses recherches +ont été couronnées du succès le plus complet. Dans ses excursions +sous-marines, ce savant naturaliste a pu étudier sur place, dans leurs +retraites les plus cachées et en apparence les moins accessibles, +des animaux rayonnés, des mollusques, des crustacés, des annélides, +surtout des larves et des œufs, et a contribué puissamment à faire +connaître les développements, les fonctions et les mœurs d'un certain +nombre d'habitants de la mer, que leur séjour et leur manière de vivre +semblaient soustraire pour toujours à nos investigations. + +On a proposé, dans ces derniers temps, pour tous les travaux qui +exigent un séjour plus ou moins long au sein des eaux, le bateau +plongeur de MM. Lamiral et Payerne. Ce bateau est un réservoir d'air +atmosphérique comprimé, qu'on descend à différentes profondeurs. Il +fournit les éléments de la respiration, sans communication extérieure; +il favorise le contact direct avec les objets submergés et permet +facilement la locomotion sous l'eau. + + +VII + +On peut encore étudier les êtres vivants abrités par la mer, en les +conservant dans des vases convenables. C'est à M. Charles des Moulins +(de Bordeaux) qu'on doit la possibilité de ces éducations à domicile +(1830). + +Quand on place dans un bocal rempli d'eau douce, des mollusques, des +crustacés ou des poissons, on voit, au bout de quelques jours, le +liquide perdre sa transparence et sa pureté, et se corrompre peu à peu. +Il faut nécessairement changer ce dernier de temps à autre, changement +qui dérange, fait souffrir et même périr les animaux. L'eau nouvelle, +d'ailleurs, n'offre pas toujours la même composition, ni la même +aération, ni la même température que l'eau remplacée. M. Charles des +Moulins a proposé de mettre dans le vase un certain nombre de plantes +aquatiques, flottantes ou submergées, par exemple des lentilles d'eau, +des volants d'eau, des potamogets. Ces plantes agissent sur le liquide +en sens inverse des animaux qui l'habitent. On sait que les végétaux +assimilent le carbone, en décomposant l'acide carbonique, produit de +la respiration des animaux, et dégagent l'oxygène indispensable à ces +derniers. De cette manière, on n'a plus besoin de changer le liquide, +ni même de l'agiter, et l'on ne trouble pas ses habitants. + +M. Dujardin, en 1838, M. Thysme, en 1846, et M. Warrington, en 1849, +ont eu l'heureuse idée de faire pour l'eau salée ce que M. Ch. des +Moulins avait conseillé pour l'eau douce. Il va sans dire que les +plantes dont ils se servent sont des ulves et des fucus. Enfin, M. +Philippe Henri Gosse et M. Bowerbank ont imaginé des réservoirs sur une +plus grande échelle, espèces de bassins transparents auxquels ils ont +donné le nom d'_aquariums_. + +Les aquariums sont pour les populations aquatiques ce que les volières +sont pour les oiseaux. Seulement, au lieu de cages de fer, ce sont des +cages de verre, et au lieu d'air, c'est de l'eau. (Millet.) + +Les aquariums de cabinet affectent généralement une forme +rectangulaire. Qu'on se représente des bassins dont le fond est une +table d'ardoise ou une lame de zinc. Quatre colonnettes de fonte ou de +fer soutiennent quatre glaces verticales, surmontées par un encadrement +de métal. Ce sont des maisons de verre qui dévoilent, avec tous leurs +secrets, les mouvements, les mœurs, les habitudes du monde aquatique. + +[Illustration: AQUARIUM.] + +Afin d'élever un plus grand nombre d'animaux, et pour imiter jusqu'à +un certain point l'agitation des eaux et leur incessante aération, +on a imaginé de renouveler le liquide petit à petit et d'une manière +continue, à l'aide d'un appareil spécial. On fait arriver l'eau, soit +en un filet plus ou moins grêle, soit seulement goutte à goutte. Le +liquide s'échappe par un trop-plein. + +On a soin de placer, dans le réservoir, des pierres creuses, des +tuyaux, pour offrir des abris aux animaux qui fuient la lumière. On +peut aussi former des écrans, soit avec une planche ou une lame de +carton, soit avec une pièce d'étoffe ou un verre dépoli. On ménage sur +l'écran quelques petites ouvertures qui permettent d'observer sans +être vu. De cette manière on ne dérange en aucune façon les fonctions +des animaux, et l'on saisit tous les détails de leur vie intérieure. +C'est en réalité la maison de verre des sages de l'antiquité (Millet). + +Il est bon d'appliquer un couvercle sur l'aquarium, pour arrêter les +animaux qui pourraient en sortir, soit en sautant, soit en rampant, et +pour empêcher la poussière de tomber sur l'eau, de s'y accumuler et de +pénétrer dans sa masse. + +En 1853, M. Mitchell, secrétaire de la Société zoologique de Londres, +construisit dans le jardin de Regent's Park un aquarium avec des +dimensions qu'on n'avait pas encore employées. Le succès de ce petit +musée vivant de la mer excita en Angleterre de véritables transports +d'admiration (Rufz de Lavison). + +Le plus grand, le plus beau et le plus complet des aquariums établis +jusqu'à ce jour, est celui du Jardin zoologique du bois de Boulogne, à +Paris, inauguré le 3 octobre 1861. + +Qu'on se figure un bâtiment, solidement construit en pierre, de +40 mètres de long sur 10 de large, offrant une rangée de quatorze +réservoirs, d'ardoise d'Angers, alignés du côté du nord. Ces réservoirs +sont à peu près cubiques, et offrent des devants de forte glace de +Saint-Gobain, qui permettent de voir l'intérieur. Ils sont éclairés par +le haut: il en résulte un demi-jour verdâtre, uniforme, mystérieux, +qui donne une idée exacte des faibles clartés sous-marines. Chaque +réservoir contient environ 900 litres d'eau; il est garni de rochers +disposés un peu en amphithéâtre et d'une manière pittoresque. Sur ces +rochers s'étalent ou s'élèvent diverses espèces de plantes aquatiques. +Les réservoirs ont dans le fond une couche de galets, de gravier et de +sable, pour donner à certains animaux des retraites suffisantes. + +Dix de ces réservoirs sont destinés aux animaux marins. + +La quantité d'eau employée est d'environ 22 700 litres. Cette eau n'est +jamais changée, mais elle est sans cesse en mouvement, elle circule. +Ce mouvement est produit de la manière suivante. On profite d'un +courant d'eau amené par le grand tuyau de la concession qui alimente +le bois de Boulogne. Cette eau, soumise à une forte pression, comprime +une certaine masse d'air. Cet air, dès qu'on lui permet d'agir sur +une partie de l'eau de mer contenue dans un cylindre fermé qui se +trouve au-dessous du niveau de l'aquarium, la fait monter et entrer +avec une grande force dans chaque réservoir, où elle s'introduit par +un petit jet. L'eau de mer, pressée, absorbe beaucoup d'air, qu'elle +entraîne avec elle dans les réservoirs. Un tuyau placé dans un coin de +ces derniers reçoit le trop-plein du liquide, et le conduit dans un +filtre de charbon très-serré, d'où il passe dans un grand réservoir +souterrain, de fonte, doublé de gutta-percha. De là, l'eau revient +au cylindre fermé, y subit encore la pression de l'air, et remonte +de nouveau dans l'aquarium. Les cylindres étant sous terre, on y +maintient facilement une température égale de 16 degrés centigrades +environ: ce qui est à peu près la température uniforme de l'eau dans +l'Océan. Pendant l'hiver, le bâtiment de l'aquarium est chauffé +artificiellement. (Lloyd.) + +A l'aide d'une disposition très-simple, on peut, dans chaque réservoir, +diminuer la quantité de l'eau, et imiter le flux et le reflux de la +mer. On peut même, en baissant considérablement le liquide, exposer +périodiquement certains animaux à l'air atmosphérique. + +Dans cette circulation et cette agitation de l'eau, sa masse tend à +diminuer par l'évaporation. Les matières qu'elle contient restant dans +le liquide, ce dernier finirait par devenir trop salé. Pour remédier +à cet inconvénient, on y ajoute de l'eau pure. A l'aide d'un appareil +spécial, on fait entrer de temps en temps, dans le grand réservoir, +une certaine quantité d'eau pluviale qui vient du toit du bâtiment. Un +hydromètre indique le moment où cette addition d'eau douce est devenue +nécessaire. + +«_La lengua no basta para decir, ni la mano para escribir todas las +maravillas del mar!_» (Christophe Colomb.) + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE III + +LA PHOSPHORESCENCE DE LA MER. + + Lumière sans feu, mais pas sans vie. + + +I + +Les Infusoires sont une des principales causes de ce beau phénomène +que présente la mer dans les pays chauds, surtout pendant l'été; nous +voulons parler de la _phosphorescence_. + +Dès que le soleil a disparu de l'horizon, des essaims innombrables +d'animalcules lumineux sont attirés à la surface du liquide par +certaines circonstances météorologiques (Humboldt). Une nouvelle clarté +surgit du sein des flots. On dirait que l'Océan essaye de rendre +pendant la nuit les torrents de lumière qu'il a reçus pendant le jour. +Mais cette lumière étrange n'éclaire pas uniformément le milieu dans +lequel elle se produit; elle naît çà et là par une foule de points qui +tout à coup s'allument et scintillent. + +Quand la mer est bien tranquille, on croit voir à sa surface des +millions de vives étincelles qui flottent et se balancent, et, au +milieu d'elles, de capricieux feux follets qui se poursuivent et se +croisent. Ces soudaines apparitions se réunissent, se séparent, se +rejoignent, et finissent par former une vaste nappe de phosphorescence +bleuâtre ou blanchâtre, pâle et vacillante, au sein de laquelle +se font distinguer encore, d'espace en espace, de petits soleils +éblouissants qui conservent leur éclat. + +Quand la mer est très-agitée, les flots semblent s'embraser. Ils +s'élèvent, roulent, bouillonnent, et se brisent en flocons d'écume +qui brillent et disparaissent comme les bluettes d'un immense foyer. +En déferlant sur les rochers du rivage, les vagues les ceignent d'une +bordure lumineuse: le moindre écueil a son cercle de feu. (Quatrefages.) + +Rien n'est gracieux comme une troupe de Dauphins qui se jouent au +milieu de la nuit, frappant, divisant, éparpillant, pulvérisant cette +onde merveilleuse. (Humboldt.) + +Chaque coup de rame fait jaillir de l'Océan des jets de lumière: ici +faibles, peu mobiles et presque contigus; là resplendissants, vagabonds +et dispersés comme un semis de perles chatoyantes. + +Les roues des bateaux à vapeur agitent, soulèvent et précipitent des +gerbes enflammées. Quand un vaisseau fend les ondes, il pousse devant +lui deux vagues de phosphore liquide; il trace en même temps, derrière +sa poupe, un long sillon de feu qui s'efface avec lenteur, comme la +queue d'une comète! + +Quel beau sujet d'études pour les savants, et quelle admirable source +d'inspirations pour les poëtes! + +Lorsque la _Vénus_ mit à l'ancre à Simon's-town, la mer exhalait une +phosphorescence si abondante, que la chambre des naturalistes de +l'expédition semblait éclairée par une torche. + +L'eau brillante, puisée dans un seau, présente en coulant l'aspect du +plomb fondu (Quatrefages). Quand on y plonge la main, on la retire +couverte de corpuscules lumineux et dégouttante de diamants vivants. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. III. + P. Lackerbauer del. Picart. fac-simile sc. + + FLORE DE LA MER. + + 1 Dictyota dichotoma. (_Greville._) + 2 Padina pavonia. (_Lamouroux._) + 3 Laminaria saccharina. _(Agardh._) + 4 Alaria esculenta. (_Greville._) + 5 Laminaria digitata. (_Agardh._) + 6 Macrocystis Humboldii. (_Agardh._) + 7 Lessonia fuscescens. (_Bory._) + 8 Lessonia ovata. (_Hook._) + 9 Macrocystis luxurians. (_Hook. fils et Harv._) + + _Imp. Geny Gros r. du Plâtre 28, Paris._] + +Certains animalcules, doués d'une phosphorescence peu marquée, peuvent, +lorsqu'ils sont très-nombreux, rendre les eaux tout à fait blanches. +Ce phénomène est désigné par les marins hollandais sous le nom de _mer +de lait_ ou _mer de neige_. Les bestioles dont il s'agit, offrent à +peine un ou deux dixièmes de millimètre de longueur et l'épaisseur +d'un cheveu. Ce sont des géants parmi les Infusoires! Elles adhèrent +les unes aux autres par les extrémités, et forment de longues files +quelquefois extrêmement nombreuses. + +En 1854, dans le golfe du Bengale, le capitaine Kingmann navigua +pendant trente milles au milieu d'une énorme tache blanche: c'était une +mer de lait. + +Dans la nuit du 20 au 21 août 1860, M. Trébuchet, commandant la frégate +_la Capricieuse_, en rade d'Amboine, fut témoin d'un magnifique +spectacle de même genre, qui dura jusqu'au lever du jour. L'Océan +ressemblait à certaines plaines de terrain crayeux fortement éclairées +par la lune. + + +II + +La _Noctiluque miliaire_ est un des Infusoires pélagiens qui +contribuent le plus à la phosphorescence de la mer (Rigaut, Suriray). +Cet animalcule, oublié par Cuvier dans son _Règne animal_, a été +rapproché par les naturalistes, tantôt des Anémones[3], et tantôt des +Méduses[4] et des Foraminifères[5]. Dans 30 centimètres cubes d'eau, il +peut en exister 25 000!... + + [3] Voyez le chapitre XII. + + [4] Voyez le chapitre XIII. + + [5] Voyez le chapitre VI. + +[Illustration: NOCTILUQUE MILIAIRE + +(_Noctiluca miliaris_ Lamarck).] + +La Noctiluque paraît, au premier abord, comme un globule de gelée +transparente[6]. Avec un grossissement un peu fort, on distingue sa +forme sphérique plus ou moins régulière, un peu déprimée et légèrement +ombiliquée en dessous. Au centre de l'ombilic se trouve la bouche, +qui communique avec un œsophage en forme d'entonnoir. Il en sort un +tentacule filiforme, très-grêle, mobile, qui naît dans cet endroit, +comme la queue dans une pomme. Ce tentacule semble tubuleux. Blainville +suppose qu'il est terminé par un suçoir: ce serait alors une espèce de +trompe. + + [6] Ce globule présente de 1/5e à 1/3 de millimètre de diamètre. + +Dans certaines contractions, le corps devient réniforme; dans d'autres, +il perd son tentacule. + +La Noctiluque offre çà et là, dans son intérieur, des granules, +probablement des germes, et des points lumineux. Ceux-ci paraissent et +disparaissent avec rapidité: la moindre agitation détermine leur éclat. +Ces points forment tout au plus la vingt-cinquième ou la trentième +partie du grand diamètre du globule. Les Noctiluques émaillent la +surface de l'eau comme de petites constellations tombées du firmament. + + +III + +Les Infusoires, on le sait aujourd'hui, ne sont pas les seuls animaux +producteurs de la phosphorescence. Cet état brillant de la mer est +encore déterminé par des Méduses, des Astéries, des Mollusques, des +Néréides, des Crustacés et même des Poissons[7]..... Ces animaux +engendrent la lumière comme la Torpille engendre l'électricité. Ils +multiplient et diversifient les effets du phénomène. La lumière qu'ils +produisent passe tantôt au verdâtre, tantôt au rougeâtre. A certains +moments, on croit voir, dans le sombre royaume, des disques rayonnants, +des plumets étoilés, des franges flamboyantes. Plusieurs animaux +paraissent de loin comme des masses métalliques rougies à blanc, ou +comme des bouquets de feu lançant des étincelles. Il y a des festons +de verres de couleur comparables aux guirlandes de nos illuminations +publiques, et des météores incandescents, allongés ou globuleux, qui se +poursuivent à travers les vagues, montent, descendent, s'atteignent, +se groupent, se confondent, se disjoignent, décrivent mille courbes +capricieuses, et s'éteignent pour se rallumer et se poursuivre de +nouveau. + + [7] Viviani a trouvé (seulement dans les parages de Gênes) quatorze + espèces d'animaux phosphoriques. MM. Van Beneden et de Quatrefages + en signalent une soixantaine. + + +IV + +Spallanzani a fait un grand nombre d'expériences sur la lumière des +Méduses[8], particulièrement sur celle de l'_Aurélie phosphorique_[9]. +Il a reconnu que cette remarquable propriété réside dans les grands +bras ou tentacules, dans la zone musculaire du corps et dans la cavité +de l'estomac. Le reste de l'animal ne brille que par réverbération. +La source de la phosphorescence est due à la sécrétion d'un liquide +visqueux qui suinte à la surface des organes. Si l'on mêle cette humeur +à d'autres liquides, ceux-ci deviennent plus ou moins lumineux. Une +seule Aurélie, pressée dans 850 grammes de lait de vache, rendit ce +lait si brillant, qu'on put lire une lettre à un mètre de distance. + + [8] Voyez le chapitre XIII. + + [9] _Aurelia phosphorica_ Péron et Lesueur. + +Pline savait que les _Pholades dattes_[10], petits mollusques à deux +valves dont nous parlerons bientôt, présentent aussi une clarté +phosphorescente, qui se répand sur les lèvres des personnes qui mangent +ces pauvres bêtes. Il nous apprend que cette même lueur brille sur +les habits, lorsqu'ils sont mouillés par quelques gouttes du fluide +phosphorescent échappé de l'animal. + + [10] _Pholas dactylus_ Linné. + +Réaumur, après avoir manié quelque temps une Pholade, se lava les +mains dans un vase d'eau. Ayant porté cette eau dans l'obscurité, elle +répandit une lueur d'un blanc bleuâtre. + +M. Milne Edwards ayant mis dans l'alcool des Pholades vivantes, la +matière lumineuse qui suinta du corps de ces mollusques descendit dans +le fond du bocal, et y forma une couche d'un éclat aussi vif qu'au +contact de l'air. + + +V + +La plupart des animaux lumineux paraissent maîtres de leur +phosphorescence, comme les Vers luisants de leur petit fanal; car +plusieurs d'entre eux en augmentent ou en diminuent l'intensité, +suivant les circonstances, et peuvent même l'éteindre tout à fait. +C'est principalement à l'époque de la reproduction... ou des amours, +que la merveilleuse clarté se manifeste avec toute sa splendeur et +toute son animation, triomphe impatient d'une vie exubérante et +généreuse qui veut s'épandre et se donner. + + +VI + +Les plantes contribuent aussi au resplendissant météore de la mer. +Meyen a décrit une _Oscillatoire_ qui donne des lueurs assez éclatantes. + +Tous les marins savent que, pendant les fortes chaleurs, quand on +retire certaines Algues du sein de l'eau, qu'on les agite ou qu'on les +frotte, elles deviennent plus ou moins phosphorescentes. + +[Illustration: PHOSPHORESCENCE.] + +Beaucoup de naturalistes et de physiciens admettent que ce magnifique +phénomène peut résulter encore de diverses matières animales ou +végétales tenues en suspension dans la mer, et surtout de la +décomposition de ces matières. + +Les anciens l'attribuaient faussement à la salure de l'Océan ou à +l'_Esprit salé_. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE IV + +LES PLANTES DE LA MER. + + _Plasén jardi, plus qu'autre jos lo cél._ + + (A. CRUSA, 1471.) + + +I + +La flore de l'Océan mérite sous tous les rapports l'attention du +botaniste, du philosophe et de l'artiste; car il existe, au milieu des +eaux comme sur la terre, dans l'eau salée comme dans l'eau douce, des +plantes curieuses, utiles et pittoresques. + +Ces plantes offrent une diversité de formes telle, qu'un paysage au +fond de la mer n'est ni moins intéressant, ni moins varié que celui +d'une contrée à laquelle le soleil a imprimé le cachet de la végétation +si riche des tropiques. (Schleiden.) + +Cependant, disons-le tout d'abord, la vie végétale est moins largement +représentée dans les mers que sur les continents (Humboldt). La masse +des végétaux terrestres est incomparablement plus grande que celle +des végétaux marins. Mais la nature a compensé cette différence au +sein de l'Océan, ainsi que nous le montrerons ailleurs, en créant les +_Polypiers_, c'est-à-dire des animalcules réunis en sociétés nombreuses +plus ou moins arborisées, qui composent une flore d'un autre genre, +plus compliquée, plus animée, plus étonnante: ce sont, pour ainsi dire, +des animaux dans des plantes et des minéraux dans des animaux. + +La flore océanique appartient presque exclusivement à une seule classe +de végétaux, celle des _Algues_. + +Linné n'a signalé qu'une cinquantaine de ces plantes; on en connaît +aujourd'hui plus de 2000. Dans les eaux de l'Angleterre seulement, on +compte 105 genres et 370 espèces! + +La flore marine est assez nombreuse et assez brillante dans la zone +tempérée; elle diminue graduellement de richesse vers l'équateur et +vers les pôles. (Schleiden.) + + +II + +Les plantes de la mer ont souvent une taille tout à fait microscopique. +Freycinet et Turrel, à bord de la corvette _la Créole_, ont observé, +dans le voisinage de Tajo (île de Luçon), une étendue d'eau de 60 +millions de mètres carrés colorée en rouge écarlate. Cette teinte +provenait de la présence d'une chétive plantule, dont il faut 40 000 +individus pour occuper l'espace d'un millimètre carré! Comme cette +coloration s'étendait à une profondeur assez considérable, il serait +impossible d'évaluer, même d'une manière approximative, le nombre de +tous ces êtres vivants. (Schleiden.) + +La mer Rouge présente aussi, dans certaines circonstances, une +coloration analogue qui lui a valu son nom. Cette coloration est due +également à une Algue microscopique. «Le 10 décembre, dit M. Ehrenberg, +je vis à Tor, près du mont Sinaï, toute la baie qui forme le port de +cette ville, rouge de sang. La haute mer, en dehors de l'enceinte des +coraux, conservait sa couleur ordinaire. De courtes vagues apportaient +sur le rivage, pendant la chaleur du jour, une matière mucilagineuse +pourpre, et la déposaient sur le sable; en sorte que, dans l'espace +d'une demi-heure, toute la baie, à marée basse, fut entourée d'une +ceinture rouge..... Je puisai de l'eau avec des verres, que j'emportai +dans ma tente. Il fut facile de reconnaître que cette coloration +était due à de petits flocons à peine visibles, souvent verdâtres, +quelquefois d'un vert intense, mais pour la plupart d'un rouge foncé. +Toutefois l'eau dans laquelle ils nageaient était parfaitement +incolore. J'observai cette matière au microscope. Les flocons étaient +formés de faisceaux de filaments. Ces faisceaux avaient rarement plus +de 2 millimètres de longueur; ils étaient fusiformes et contenus dans +une sorte de gaîne mucilagineuse. Durant le jour ils se maintenaient +à la surface de l'eau, mais pendant la nuit ils gagnaient le fond +du verre; quelque temps après, ils remontaient.» Cette Algue a été +désignée sous le nom de _Trichodesmie rouge_[11]. + + [11] _Trichodesmium erythræum_ Ehrenberg. + +M. Évenot Dupont, avocat distingué de l'île Maurice, raconte, de son +côté, que le 15 juillet 1843, il vit la même mer teinte en rouge +aussi loin que l'œil pouvait s'étendre. Sa surface était partout +couverte d'une matière fine d'un rouge de brique un peu orangé. La +sciure du bois d'acajou produirait à peu près le même effet. M. Dupont +fit recueillir, à l'aide d'un seau attaché au bout d'une corde, une +certaine quantité de cette substance; puis, avec une cuiller, il en +remplit un flacon. Le lendemain, elle était devenue d'un violet foncé, +et l'eau avait pris une jolie teinte rose. Le contenu fut vidé sur +un linge de coton; l'eau passa au travers, et la substance adhéra au +tissu: en se séchant, elle devint verte. + +M. Montagne a étudié cette matière, et constaté que c'était une petite +Algue du même genre que la précédente. Il l'a nommée _Trichodesmie +d'Ehrenberg_[12]. Cette Algue est composée de filaments articulés et +juxtaposés, variant entre un dixième et un vingtième de millimètre. Le +microscope y fait découvrir des cellules régulièrement soudées bout à +bout, fortement pressées et un peu quadrilatères. + + [12] _Trichodesmium Ehrenbergii_ Montagne. Il en existe encore une + autre espèce, appelée par les savants _Trichodesmium Hindsii_. + +[Illustration: TRICHODESMIE D'EHRENBERG + +(_Trichodesmium Ehrenbergii_ Montagne).] + +D'autres plantes marines présentent au contraire une taille +gigantesque. Humboldt a vu pêcher un Fucus qui avait plus de 500 mètres +de longueur! + + +III + +Les plantes de l'Océan ne ressemblent pas beaucoup à celles qui ornent +nos bois et nos vallons. D'abord elles n'ont pas de racines. + +Celles qui flottent sont globuleuses ou ovoïdes, tubulées ou +membraneuses, sans apparence aucune de corps radiculaire. + +Celles qui adhèrent sont fixées par une sorte d'empatement superficiel +plus ou moins lobé ou divisé. La terre n'est pour rien dans leur +développement, car leur point d'origine est toujours extérieur. +Tout se passe dans l'eau; tout vient d'elle, et tout retourne à elle +(Quatrefages). + +[Illustration: THALASSIOPHYLLUM PERFORÉ + +(_Thalassiophyllum clathrus_ Montagne).] + +Les plantes terrestres choisissent tel ou tel terrain; elles ne +prospèrent bien que dans un sol déterminé. Les plantes marines +sont indifférentes au rocher qui les supporte. Qu'il soit calcaire +ou granitique, elles n'en profitent pas; aussi croissent-elles +indistinctement partout, même sur des coraux ou des coquilles. + +[Illustrations: + +LAURENCIE PINNATIFIDE + +(_Laurencia pinnatifida_ Lamouroux). + +CLADOSTÈPHE VERTICILLÉE + +(_Cladostephus verticillatus_ Hooker).] + +Ces hydrophytes ne possèdent ni vraies tiges, ni vraies feuilles; +elles se dilatent souvent en lames ou lamelles larges ou étroites, +d'une seule ou de plusieurs pièces, qui tiennent lieu de ces organes. +Elles ressemblent tantôt à des lanières onduleuses, tantôt à des +filaments crispés; celles-ci épaisses et coriaces, celles-là minces +et membraneuses. Il y en a qu'on prendrait pour de petits ballons +transparents, pour des étoffes régulièrement gaufrées, pour des +lambeaux de gelée tremblante, pour des rubans de corne blonde, +pour des baudriers de peau tannée, ou pour des éventails de papier +vert! Leur surface est tantôt lisse, polie, même luisante, tantôt +couverte de papilles, de verrues ou de véritables poils. On y trouve +un enduit visqueux, une poussière saline, une efflorescence sucrée, +et quelquefois un dépôt crétacé. Leur couleur est olivâtre, fauve, +jaunâtre, d'un brun plus ou moins obscur, d'un vert plus ou moins gai, +d'un rose plus ou moins tendre, ou d'un carmin plus ou moins vif. + +[Illustration: CAULERPE A FEUILLES D'IF (1/4) + +(_Caulerpa taxifolia_ Agardh).] + +[Illustrations: + +PADINE PAON + +(_Padina pavonia_ Lamouroux). + +DELESSÉRIE ROUGE + +(_Delesseria sanguinea_ Lamouroux).] + +[Illustration: PLOCAMIE PLUMEUSE + +(_Plocamium plumosum_ Lamouroux).] + +Quelques auteurs les ont divisées d'après leurs teintes dominantes en +trois grandes sections: les _brunes_ ou _noires_ (_Mélanospermées_), +les _vertes_ (_Chlorospermées_), et les _rouges_ (_Rhodospermées_). +Les premières sont de beaucoup les plus nombreuses. Elles s'enfoncent +plus ou moins, et semblent occuper dans l'Océan trois régions plus ou +moins distinctes; elles constituent la plus grande partie des forêts +sous-marines. Les vertes sont superficielles et souvent flottantes. Les +rouges se rencontrent habituellement à de faibles profondeurs et sur +les rochers peu éloignés des rivages[13]. + + [13] Voyez la planche IV. + + +IV + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. IV. + Riocreux pinx. Picart sc. + + ALGUES MARINES + + 1 Tetraspora gelatinosa (_Agardh_) + 2 Callithamnion corymbosum (_Lyngbye_) + 3 Plocamium vulgare (_Lamouroux_) + 4 Polysiphonia fibrata (_Harvey_) + 5 Rivularia nitida (_Agardh_) + 6 Delesseria hypoglossum (_Lamouroux_) + 7 Chondrus crispus (_Lyngbye_) + 8 Laminaria saccharina (_Lamouroux_) + 9 Chorda filum (_Stackhouse_) + 10 Laminaria digitata (_Lamouroux_) + + _Imp. Geny-Gros r. Domat 28._] + +Si du fond de la mer un volcan soulève tout à coup au-dessus des +flots un rocher inerte couvert de scories, la force organique est +prête à faire naître la vie à sa surface (Humboldt). A peine l'air +a-t-il touché la pierre nue, qu'il s'y forme de toutes petites plantes +adhérentes qui la rongent et la détruisent peu à peu. Ce sont d'abord +des taches jaunâtres ou grisâtres, puis bleuâtres ou verdâtres, +simples ou doubles, bordées par des lignes saillantes ou traversées +par des sillons entrecroisés. A mesure que ces taches vieillissent, +leur couleur devient un peu plus foncée, et leur épaisseur un peu plus +grande. Au bout d'un certain temps, elles se transforment +en filets de velours. Mais bientôt ceux-ci se décomposent, et, du +milieu de leurs dépouilles, surgissent d'autres plantules à taille +un peu plus haute, à végétation moins chétive et à caractères plus +tranchés. + + +V + +Les plantes de l'Océan qui végètent à sa surface, sans adhérence, +s'entrelacent souvent et forment des îles herbacées, lesquelles sont +poussées par les courants et vont échouer vers quelque plage inconnue, +ou bien sont dispersées par les orages. + +[Illustration: VAREC PORTE-BAIES (1/4) + +(_Sargassum bacciferum_ Agardh).] + +Au sud-est de Terre-Neuve, non loin des Açores, on rencontre un +immense banc de plantes pélagiennes, composé du _Varec nageur_ ou +_porte-baies_[14], l'un des plus répandus parmi les Fucus de l'Océan. +On appelle ce banc, la _mer des Sargasses_ (_mar de Sargasso_). +C'est cette masse gigantesque qui frappa si vivement l'imagination +de Christophe Colomb, et qui est nommée par Oviédo, la _prairie des +Varecs_ (_praderias de Yerva_). (Humboldt.) + + [14] _Sargassum bacciferum_ Agardh. + +[Illustration: ULVE + +(_Ulva Linza_ Linné).] + +Ces lits d'herbes flottantes se rassemblent quelquefois autour des +vaisseaux d'une manière très-serrée. Les premiers navigateurs les +regardaient comme la limite de l'Océan navigable. On assure que Colomb +employa trois mortelles semaines à franchir la prairie des Sargasses. + +Beaucoup d'autres Algues flottent aussi à la surface de la mer, tantôt +réunies, tantôt en petit nombre, et composant d'étroites plates-bandes +ou de petites oasis. Parmi ces plantes, nous devons citer surtout les +_Laitues de mer_ (_Ulves_), avec leur ample et mince feuillage, d'un +vert tendre ou d'un violet obscur. Une espèce ressemble à un long tube +comprimé; une autre, à un fil mince tortueux. + +A ces Algues viennent s'entremêler différentes herbes marines, qui +s'étaient développées dans les bas-fonds, que les vagues ont détachées, +et dont les rameaux déliés ont été soulevés jusqu'à la surface par +leurs cellules gonflées d'air (Humboldt). M. de Martius croit que +beaucoup de ces Algues flottantes ont été arrachées par les Baleines. + +Une fois arrivés à la surface de la mer, les Fucus poussent des +branches et des lobes dans toutes les directions, qui s'enlacent et +s'entortillent de toutes les manières. + +Ces plantes de la surface de la mer ont une exubérance de végétation si +fougueuse, si l'on peut parler ainsi, qu'elle dépasse le développement +de l'_Anacharis du Canada_[15]. Cette plante d'eau douce, transportée +accidentellement, il y a quelques années, dans les eaux de la Tamise, +menace aujourd'hui d'encombrer ce fleuve et d'arrêter la navigation! + + [15] _Anacharis canadensis_ G. Planchon. + +Un des caractères des prairies de Varecs, c'est la simplicité de leur +composition. Dans une prairie terrestre, on observe un assez grand +nombre d'espèces végétales; dans une prairie marine, on n'en compte que +deux ou trois, et souvent même qu'une seule. + +Mais les prairies flottantes sont bien moins nombreuses et moins +remarquables que les prairies sous-marines. + +On voit au fond de l'Océan de riches pelouses étalées sur le sol, à +plantes serrées et comme confondues, semblables à des tapis de moquette. + +On y découvre des buissons et des bosquets, des jardins et des bois. Il +existe un petit nombre de forêts vierges sur la terre; on en rencontre +presque partout sous les ondes, car la végétation des mers est mieux +défendue et mieux respectée que la végétation des continents. L'homme +mutile, exploite, arrache, incendie les bois de l'Amérique, mais +il n'aborde que très-timidement, avec beaucoup de précautions, et +seulement pour quelques minutes, les bois de l'Océan. + +Les hydrophytes submergées confondent leurs feuillages d'une manière +très-lâche ou très-compacte, et composent des berceaux arrondis, des +galeries mystérieuses, ou des fourrés impénétrables... Il y a dans +les harmonies végétales de la mer comme une splendide répétition des +magnificences de la terre. + +Quelques-unes de ces plantes sous-marines sont à peine couvertes d'eau, +d'autres se cachent plus ou moins profondément. + +Dans les parages des îles Canaries, Humboldt et Bonpland ont retiré +d'une profondeur de 67 mètres une _Caulerpe à feuilles de Vigne_. Elle +offrait une admirable couleur verte. + +Entre l'île de France et les îles Mascareignes, Bory de Saint-Vincent a +recueilli une touffe de _Varec turbiné_[16] à une profondeur d'environ +200 mètres. + + [16] _Sargassum turbinatum_ Agardh. + +[Illustration: CALLITHAMNE GRANIFÈRE. + +(_Callithamnion graniferum_ Meneghini).] + +Les _Céramies_ se font remarquer, entre toutes les plantes de la mer, +par la merveilleuse délicatesse de leur organisation, par l'élégance +de leur branchage et par leurs belles teintes écarlates ou violettes. + +[Illustration: LAMINAIRES.] + +Les _Laminaires_ s'allongent comme d'immenses courroies, souvent +frangées et plissées, qui flottent au gré des courants et se tordent +aux vents des tempêtes. + +Les _Agares_ étalent leurs languettes onduleuses ou leurs larges +éventails à bords crispés ou découpés. + +[Illustration: AGARE DE GMELIN (1/6) + +(_Agarum Gmelini_ Mertens).] + +Les _Alariées_ s'élancent dans le liquide avec leur support grêle +et roide, surmonté d'une délicieuse collerette de rubans étroits et +sinueux, du milieu de laquelle s'élève une lanière longue de plus de 15 +mètres, d'abord étroite, puis égale, puis graduellement rétrécie. + +Le _Varec porte-poire_[17] de la Terre de Feu compose de larges +buissons ramifiés, dont chaque branche est terminée par un renflement +creux, espèce de vessie natatoire gonflée d'air, qu'on serait tenté de +prendre pour un fruit. Ce Fucus peut atteindre jusqu'à une hauteur de +300 mètres (Cook, G. Forster); il dépasse, par conséquent, celle de nos +arbres verts les plus élevés. + + [17] _Macrocystis pyrifera_ Agardh. + +[Illustration: ALARIÉE (1/75) + +(_Alaria fistulosa_ Postels et Ruprecht).] + +Les _Néréocystées_ ont une fausse tige filiforme, flexueuse, haute de +20 à 30 mètres, grossissant légèrement vers l'extrémité, où elle se +dilate brusquement en une petite poire, de l'œil de laquelle s'échappe +une touffe d'appendices dichotomes longs de 10 à 12 mètres, étroits et +flexueux, composant un immense bouquet. + +[Illustration: NÉRÉOCYSTÉE (1/350) + +(_Nereocystis Lütkeana_ Postels et Ruprecht).] + +N'oublions pas de mentionner les _Acétabules_, organisations +gracieuses, longtemps mal connues, regardées par Tournefort comme des +Algues[18], et par Linné comme des Polypiers[19]. + + [18] C'est aussi l'opinion de Donati, de Cavolini, d'Agardh, de + Delile, de Link, de Kützing, de Zanardini, de Nägeli, de Woronine. + + [19] C'était aussi l'opinion de Cuvier, de Lamarck, de Blainville. + +Ce sont de petits plateaux orbiculaires, minces, en forme de parasols +très-déprimés, striés en rayons, et plus ou moins semblables au chapeau +de certains champignons, par exemple celui de l'_Agaric androsacé_[20]. + + [20] _Agaricus androsaceus_ Linné. + +Au centre de l'ombelle, en dessous, se voit une tige très-grêle, longue +et fistuleuse, qui sert de support. Les rayons sont creux, et leur tube +communique avec la grande cavité du chapeau. Le végétal tout entier ne +forme qu'_une seule cellule_. (Nägeli.) + +La peau de la plante contient de la chaux carbonatée, grenue, disposée +par couches concentriques. + +[Illustration: ACÉTABULE MARINE + +(_Acetabulum mediterraneum_ Lamarck).] + +Delile a laissé parmi ses papiers une monographie inédite de ce bizarre +végétal. M. Woronine vient de publier une excellente étude sur son +organisation. + +«Les tiges grandissent par le sommet, et produisent plusieurs +verticilles successifs de rameaux confervoïdes. Les inférieurs +périssent, étant caducs, et leurs points d'attache s'oblitèrent. De +nouveaux verticilles supérieurs continuent de croître. Il arrive +un degré auquel il semble qu'une soudure de tubes verticillés +forme un bouton circulaire, véritable disque ou plateau celluleux +à compartiments rayonnants. Ce plateau, d'abord demi-transparent, +s'élargit jusqu'à maturité. Les verticilles confervoïdes inférieurs +subsistent quelquefois par fragments, ou laissent des traces +annulaires, tandis qu'une houppe de ramifications flottantes s'allonge +au milieu du plateau.» (Delile.) + +Quelquefois on rencontre deux chapeaux l'un au-dessus de l'autre. +(Woronine.) + + +VI + +Les plantes pélagiennes ne produisent ni calice, ni corolle; elles +n'ont ni vraies étamines, ni vrais pistils: mais, par une merveilleuse +compensation, ainsi qu'on le verra dans les chapitres suivants, +beaucoup d'animaux de la mer sont organisés et quelquefois groupés +comme de véritables fleurs!..... Bizarre élément, où le règne animal +_fleurit_, et où le règne végétal _ne fleurit pas!_ + +Pendant longtemps les botanistes ont ignoré le mode générateur des +végétaux de l'Océan. Ils les rangeaient parmi les plantes _à noces +cachées_ (_Cryptogames_). On sait aujourd'hui que les Algues se +reproduisent par le moyen de corpuscules, les uns mâles, les autres +femelles, souvent doués d'une mobilité singulière. Si les animaux +marins ont emprunté aux végétaux terrestres la forme de leurs fleurs, +les végétaux marins, à leur tour, ont pris aux animaux une partie de +leur locomotion! + +En 1793, Girod-Chantrans signala, le premier, mais sans bien s'en +rendre compte, une _sorte de mouvement spontané_ dans la matière +granuleuse verte de certaines Algues. Il considérait mal à propos cette +matière comme une _agglomération d'animalcules_ analogues à ceux des +Polypiers[21]. + + [21] Voyez le chapitre VII. + +En 1817, Bory de Saint-Vincent découvrit d'une manière certaine, et +démontra de la façon la plus évidente, la faculté locomotile des +granulations dont il s'agit. Ses observations furent confirmées par +Gaillon, à Paris, et par Agardh, à Stockholm. Les études plus récentes +de MM. Derbès et Solier, et surtout de MM. Thuret et Pringsheim, ont +jeté le plus grand jour sur la propagation des végétaux marins. + +Les Algues rouges se reproduisent par des spores de deux espèces. Les +premières, ou _tétraspores_, se développent au nombre de quatre dans +des cellules appartenant à des frondes spéciales; elles paraissent +ressembler à des bulbilles, et portent en elles-mêmes la raison de leur +germination. Les spores proprement dites naissent dans des capsules, +ou _polyspores_; l'action des _anthéridies_ semble nécessaire à leur +entier développement: ce sont de véritables graines. + +Les anthéridies sont de formes très-variables, et finissent par se +diviser en nombreuses cellules. Ces cellules deviennent libres; elles +ne germent pas, mais il est probable que leur action sur les polyspores +est analogue à ce que nous offrent celles des Algues vertes. + +Le plus souvent chacun de ces organes appartient à une plante +distincte, de telle sorte que l'espèce comprend trois formes +d'individus; ce qui est encore plus compliqué que chez le Dattier, où +il y a seulement des pieds mâles et des pieds femelles. + +Les Algues vertes se propagent principalement par des _zoospores_ et +par des _spores_. + +Les _zoospores_ sont des corpuscules microscopiques d'environ un ou +deux centièmes de millimètre de longueur, de forme ovoïde ou turbinée, +et remplis aux deux tiers d'une matière verte (_chlorophylle_). +L'extrémité antérieure, ou rostre, est atténuée en pointe et surmontée +le plus souvent par deux ou quatre cils plus longs que le corpuscule +tout entier. Dans certaines Algues (_Phéosporées_), les cils sont +inégaux, le plus long dirigé en avant, le plus court traînant par +derrière comme une sorte de gouvernail. Vers la naissance du rostre, +on observe fréquemment un point rougeâtre, qui subsiste encore quelque +temps après que la germination est commencée. + +[Illustration: ZOOSPORES.] + +Le _Myrionema_, parasite qui forme sur la surface des autres Algues +de petites taches brunes ayant à peine quelques lignes de large, et +l'_Haligenia_, dont la fronde étalée atteint jusqu'à douze pieds de +diamètre, se reproduisent par des zoospores semblables, présentant la +même petitesse et la même simplicité d'organisation. L'analogie nous +conduit de même à supposer que les immenses _Lessonia_ arborescents de +l'océan Austral se propagent aussi par des zoospores dont la longueur +ne dépasse guère un centième de millimètre. (Thuret.) + +Certaines Algues jouissent dans toutes les parties de leur tissu de la +faculté de produire des zoospores; dans d'autres espèces, au contraire, +leur formation est plus ou moins localisée dans quelques parties de la +fronde. + +Ces corpuscules semblent toujours produits par une sorte de coagulation +de la matière contenue dans les cellules. Cette matière s'agglomère +en masses plus ou moins nombreuses, d'abord confuses et mal limitées +(fig. 1), plus tard nettement circonscrites (fig. 2), et constituant +alors autant de zoospores distinctes (fig. 3). + +[Illustration: FORMATION ET ÉMISSION DES ZOOSPORES (1/330) + +(_Bryopsis hypnoides_ Lamarck).] + +L'émission des zoospores a presque toujours lieu avec une sorte de +violence, déterminée par la pression exercée sur les parois de la +cellule par le liquide mucilagineux qui en remplit la cavité. Ce +liquide augmente peu à peu de volume par endosmose, et finit par en +déterminer la rupture. + +Aussitôt libres (fig. Z), les zoospores s'agitent dans tous les sens, +présentant presque toujours leur rostre en avant. Leurs mouvements sont +vifs et capricieux; quelquefois elles reviennent subitement en arrière; +souvent on les voit pirouetter sur leur grand axe. Si le vase qui les +contient est placé dans le voisinage d'une fenêtre, elles se dirigent +le plus souvent vers la lumière. (Thuret.) + +[Illustration: DÉVELOPPEMENT DE LA ZOOSPORE ET FORMATION DE LA JEUNE PLANTE +(1/330) + +(_Haligenia bulbosa_ Decaisne).] + +Après s'être ainsi démenées pendant plusieurs heures ou plusieurs +jours, suivant les espèces, les zoospores (fig. Z) se fixent par leur +rostre au moyen d'une sécrétion mucilagineuse; leur corps s'arrondit; +les cils, décomposés ou détachés, disparaissent; en même temps +l'extrémité opposée grossit et s'allonge en un tube qui ne tarde pas +à se cloisonner. Souvent même ce développement est si rapide, qu'il +suffit de quelques jours pour voir se former une jeune fronde (fig. +11). (Thuret.) + +La _spore_ est une petite masse ronde remplie d'une substance olivâtre, +et qui reçoit, de corpuscules ciliés (_anthérozoïdes_), la propriété +de reproduire un individu semblable à celui qui lui a donné naissance. +Elle est contenue dans un sac (_sporange_) fixé par un court pédicule +aux parois d'une cavité (_conceptacle_) qui s'ouvre à l'extérieur +par un petit orifice (_ostiole_). Le sporange contient, suivant les +espèces, une ou plusieurs spores. + +[Illustration: CONCEPTACLE RENFERMANT LES SPORANGES + +(_Fucus vesiculosus_ Linné).] + +[Illustration: INSERTION DU SPORANGE, ÉMISSION DE L'OCTOSPORE + +(_Fucus vesiculosus_ Linné).] + +Les anthérozoïdes consistent en des corpuscules microscopiques d'un +ou deux centièmes de millimètre de longueur environ, renfermant un +granule coloré qui semble faire saillie à la surface, et muni de deux +cils locomoteurs très-ténus. Ils sont en grand nombre dans un petit +sac ovoïde transparent (_anthéridie_) inséré par sa base sur des poils +rameux et articulés. Ces poils naissent des parois d'un conceptacle, +et convergent vers l'ostiole, comme pour guider les anthérozoïdes à la +sortie de leur cavité. + +[Illustration: CONCEPTACLE RENFERMANT LES ANTHÉRIDIES + +(_Fucus vesiculosus_ Linné).] + +[Illustrations: + + 1. INSERTION DES ANTHÉRIDIES.--2. ÉMISSION DES ANTHÉROZOÏDES + +(_Fucus vesiculosus_ Linné).] + +Les sporanges et les anthéridies peuvent être, selon les espèces, +réunis dans un même conceptacle, ou séparés dans des individus +différents et dans des conceptacles distincts. + +Voici, d'après les beaux travaux de M. Thuret, la suite des +phénomènes auxquels donne lieu ce mode de reproduction dans le _Fucus +vésiculeux_[22]: + +Les sporanges tirent leur origine des cellules de la cavité +conceptaculaire. Quelques-unes d'entre ces cellules forment au-dessus +des autres une petite protubérance qui se dédouble au moyen d'une +cloison transversale: l'inférieure cesse de grossir, et forme dès lors +le pédicule; la supérieure continue de s'accroître, se remplit d'une +matière olivâtre et s'organise en sporange. Bientôt cette matière se +segmente en huit parties qui constitueront autant de spores; leur +réunion est l'_octospore_. Ce corps se présente sous la forme d'une +masse opaque et brunâtre entourée de deux membranes transparentes. +La membrane extérieure (_périspore_) appartient au sporange, et +reste fixée au pédicule quand celui-ci crève. La membrane interne +(_épispore_) reste adhérente à la masse commune, et retient les spores +fortement serrées entre elles. Une fois sorties des sporanges, les +octospores glissent jusqu'à l'orifice du conceptacle et se dispersent +dans l'eau. + + [22] Voyez les figures de la planche V, dont les éléments nous ont + été libéralement communiqués par M. Thuret. + +Bientôt elles augmentent de volume; en même temps la membrane +enveloppante (épispore) commence à se dissoudre à la partie supérieure, +et l'on s'aperçoit alors (fig. 1) que les spores sont encore revêtues +d'une troisième membrane extrêmement délicate. La portion inférieure +de l'épispore, qui ne s'est pas dissoute, se replie sur elle-même +pour livrer passage aux spores (fig. 2), s'en sépare complétement et +ne tient plus que par sa base à la membrane interne (fig. 3); enfin, +cette dernière se brise et laisse échapper les spores (fig. 4). Tous +ces phénomènes s'accomplissent en moins d'une heure. Les spores libres +sont parfaitement rondes, d'un jaune olivâtre, absolument dépourvues +de tégument; c'est à ce moment que l'action des anthérozoïdes (fig. +A) devra intervenir pour féconder la spore dégagée de ses enveloppes. +Il suffit pour cela que quelques anthéridies soient mélangées à l'eau +qui contient les corps reproducteurs. Sous l'influence de l'humidité, +les anthérozoïdes se dégagent de leur anthéridie (fig. _a_), entourent +la spore, s'attachent à sa surface (fig. 5), et, au moyen de leurs +cils locomoteurs, lui communiquent un mouvement de rotation très-vif. +Peu à peu ce mouvement se ralentit, et au bout d'une demi-heure il +a entièrement cessé. Quelques heures après, la spore se revêt d'une +membrane; plus tard encore une cloison apparaît, qui la divise en +deux cellules (fig. 6). En même temps (fig. 7) se montre un petit +épaississement qui continue à s'allonger, et finit par se convertir en +un filament transparent, dépourvu de matière verte, et ne renfermant +que quelques grains jaunâtres à son extrémité. Bientôt plusieurs de ces +radicules naissent à la base de la spore, et servent à fixer la jeune +fronde (fig. 7, 8, 9, 10). Celle-ci, dont les cellules ont continué +à se multiplier par la production de nouvelles cloisons dans les +cellules déjà existantes, s'allonge peu à peu en une petite expansion +de forme obovale et de couleur brune (fig. 11, 12). La jeune fronde est +maintenant formée; elle présente déjà, en plus petit, il est vrai, les +organes fondamentaux de la plante mère. Encore quelques jours, elle +aura acquis son entier développement, et sera capable à son tour de +reproduire des individus semblables à elle-même. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. V. + Riocreux del. d'après Mr. Thuret. Rapine. sc. + + REPRODUCTION ET GERMINATION D'UNE ALGUE. + (Fucus vesiculosus Linné.) + + 1. 2. 3. Formation des ovules.--4. Leur émission.--A. A. Anthérozoïdes. + _a._ Leur émission.--5. Union des Anthérozoïdes et de l'ovule. + 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Germination et Développement de la jeune plante.] + + +VII + +Chaque marée, et surtout chaque ouragan accumule sur les côtes +occidentales de l'Europe d'énormes monceaux de Varecs ou _Goëmons_. +On les recueille et on les transporte dans les champs pour y servir +d'engrais. Les pauvres gens les font sécher, c'est là leur combustible. +D'autres fois on prépare avec ces plantes marines la _soude de +Varec_, ou _soude naturelle_. Les Goëmons couvrent la plage et les +rochers submergés. Ils forment sur le sable de longues traînées +flexueuses indiquant la limite atteinte par la vague. Les principaux +sont le _Vraigin_, ou _Varec à nœuds_[23], renflé d'espace en espace +de vésicules pleines d'air; le _Craquet_, ou _Varec vésiculeux_, +caractérisé aussi par de petites outres semblables à des pois; et le +_Vraiplat_, ou _Varec dentelé_[24], dont les lanières ont les bords +découpés en scie et la surface parsemée de petits enfoncements. On +exploite aussi le _Varec à siliques_[25], qui porte des capsules +allongées et comprimées, marquées de cloisons transversales, comme les +fruits des choux et des navets. + + [23] _Fucus nodosus_ Linné. + + [24] _Fucus serratus_ Linné. + + [25] _Fucus siliquosus_ Linné. + +[Illustration: VAREC VÉSICULEUX + +(_Fucus vesiculosus_ Linné).] + +Dans certaines baies il y a jusqu'à 30 000 personnes qui accourent +sur la grève pour ramasser les Goëmons que la mer a jetés, ou pour +couper ceux qui végètent sur les rochers. Comme dans cette sorte de +récolte... ou de pillage, les plus riches, qui disposent de nombreux +attelages et de beaucoup de bras, seraient toujours les mieux partagés, +les prêtres catholiques du moyen âge avaient établi une coutume +aussi ingénieuse que noble. C'était de n'admettre, le premier jour, +à la récolte du Varec, que les habitants peu aisés de la paroisse. +Ceux-ci empruntaient à leurs voisins des charrettes et des chevaux, et +parvenaient ainsi à faire une bonne récolte. Dans le Finistère, où les +mœurs antiques sont en partie conservées, cet usage se retrouve encore: +le premier jour de la coupe du Goëmon s'y appelle le _jour du pauvre_. +Le prêtre vient à la grève dès le matin, et si un riche se présente +pour récolter:--«Laissez les pauvres gens ramasser leur pain», dit le +recteur. Et le riche se retire. (_Mag. pittor._) + +Les ouvriers qui se livrent à la fabrication de la soude de Varec +sont appelés _barilleurs_ ou _soudiers_, aux environs de Brest et de +Cherbourg. + +Les barilleurs se rendent dans les lieux les plus favorables par +groupes de six hommes, et construisent au centre de l'espace qu'ils +veulent exploiter une sorte de cabane dans laquelle ils se retirent +pour passer la nuit. Quand la mer est basse, les ouvriers se dispersent +sur les rochers, arrachent les Varecs et en forment de grands tas. +Ils transportent ceux-ci vers un endroit déterminé du rivage, soit +en les faisant flotter, soit avec des civières, soit tout simplement +sur leur dos. Ils les étalent sur la grève, au soleil. Quand la +dessiccation est suffisante, ils les empilent dans des fours formés +de quatre pierres plates disposées en rectangle, et y mettent le feu. +La combustion s'opère lentement en répandant une fumée abondante des +plus désagréables. Les Goëmons, constamment remués avec une barre de +fer, développent une forte chaleur; les cendres subissent une sorte +de vitrification, et se prennent en masse: c'est cette matière qui +constitue la soude de Varec. + +Anciennement, dans les seules îles Orkneys, 20 000 hommes étaient +occupés toute l'année à ramasser des Fucus et à les brûler. +Aujourd'hui, dans ces mêmes îles, l'industrie de la soude a été +remplacée par celle de l'iode, laquelle est bien loin de donner les +mêmes avantages. (L. Wraxall.) + +Un autre produit de la mer, exploité sur les bords de l'Océan, +c'est la _Zostère marine_[26], plante remarquable par ses longues +feuilles rubanées, d'un vert sombre. Cette plante n'est pas une +Algue; elle appartient à la famille des _Zostéracées_. Elle a des +racines très-grêles qui l'attachent aux sables mouvants; elle possède +de véritables fleurs, à la vérité bien petites et bien modestes. La +Zostère est employée, dans beaucoup d'endroits, pour les matelas, les +coussins, et surtout pour les emballages. En Hollande, à l'entrée du +Zuyderzée, on s'en sert, sous le nom de _Wier_, pour la construction +des digues. (De Candolle.) + + [26] _Zostera marina_ Linné. + +On est vraiment saisi d'admiration, quand on réfléchit sur les énormes +masses de végétaux marins que chaque marée ou chaque tempête rejette +et accumule sur les plages tous les ans, tous les mois, même tous les +jours, sans que jamais leur quantité paraisse s'amoindrir. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE V + +LES ANIMAUX INFUSOIRES. + + «_Natura nusquàm magis quàm in minimis tota est._» + + (PLINE.) + + +I + +La Providence a distribué avec une grande profusion les espèces et les +individus inférieurs de l'animalité. Dieu semble avoir voulu consoler +(et même égayer) les abîmes de la mer en y répandant par millions et +par milliards les représentants les plus mobiles de la vie. + +[Illustration: MICROSCOPE.] + +L'Océan est donc peuplé de légions innombrables d'infiniment petits... +Ces infiniment petits échapperaient encore à nos regards, si nous ne +possédions pas le _microscope_, ce sixième sens de l'homme, comme +l'appelle M. Michelet. + +Le microscope! merveilleux instrument qui a fait pour l'organisation ce +que le télescope a fait pour les étoiles[27]! + + [27] «Le microscope précise les caractères des infiniment petits, + comme le télescope rapproche les infiniment grands.» (LEIBNITZ.) + +La connaissance des Infusoires est, sans contredit, une des plus belles +conquêtes de l'optique. C'est un monde entièrement nouveau que nous a +révélé la précieuse lunette, et l'une des sources les plus fécondes de +notre admiration pour la puissance créatrice. + +«Il n'y a chose, en ce monde, tant soit elle estimée petite et +lesgière, qui ne nous soit tesmoignage de la grandeur de nostre +supernaturel et plus que nonpareil Ouvrier.» (Belon.) + +[Illustration: MICROSCOPE SOLAIRE.] + +Les animalcules infusoires sont tellement petits, qu'une gouttelette de +liquide en contient plusieurs millions. + +Toutes les eaux en présentent, les douces comme les salées, les froides +comme les chaudes. Les grands fleuves en charrient constamment des +quantités énormes dans la mer. + +Le Gange en transporte, dans l'espace d'une année, une masse égale à +six ou huit fois le volume de la plus grande pyramide d'Égypte. Parmi +ces animalcules, on a compté soixante et onze espèces différentes. +(Ehrenberg.) + +L'eau et la vase recueillies entre les îles Philippines et les îles +Mariannes, à une profondeur de 6600 mètres, en ont donné cent seize +espèces. + +[Illustration: INFUSOIRES DIVERS.] + +Près des deux pôles, là où de grands organismes ne pourraient pas +exister, on rencontre encore des myriades d'Infusoires. Ceux qu'on a +observés dans les mers du pôle austral, pendant le voyage du capitaine +James Ross, offraient une richesse toute particulière d'organisations +inconnues jusqu'ici et souvent d'une élégance remarquable. Dans les +résidus de la fonte des glaces qui flottent en blocs arrondis, par 70° +10´ de latitude, on a trouvé près de cinquante espèces différentes. +(Ehrenberg.) + +A des profondeurs de la mer qui dépassent les hauteurs des plus +puissantes montagnes, chaque couche d'eau est animée par des phalanges +innombrables d'imperceptibles habitants. (Humboldt.) + +Les Infusoires sont donc à la fois les animaux les plus petits et les +plus nombreux de la nature. Ces êtres microscopiques constituent, aussi +bien que l'espèce humaine, un des rouages de la machine si compliquée +de notre globe. Ils sont à leur rang et à leur échelon: ainsi l'a voulu +la grande Pensée première! Supprimez ces microscopiques bestiolettes, +et le monde sera incomplet! On l'a dit il y a longtemps, il n'est rien +de si petit à la vue qui ne devienne grand par la réflexion! + + +II + +Les Infusoires sont tous plus ou moins translucides. Ils n'ont pas +assez de substance pour arriver à l'opacité! + +[Illustration: COTHURNIE + +(_Cothurnia pyxidiformis_ J. d'Udckem[28]).] + + [28] Infusoire d'eau douce des environs de Lille, réduit d'après un + dessin communiqué par M. Lacaze-Duthiers. + +Leur corps est plus ou moins globuleux ou ovoïde, quelquefois façonné +en navette ou courbé en croissant, enflé comme une ampoule, aplati +comme un disque, aminci comme une feuille.... Certains ressemblent à +un têtard, à un dé, à une clochette, à un sabot, à un bouton de rose, à +une fleur, à une graine.... + +[Illustration: MONADES.] + +Les _Monades_[29], ces petits des petits, semblent n'être que des +molécules de substance absorbante, des atomes agités, des points qui se +meuvent. Ces délicates créatures n'ont environ qu'un trois-millième de +millimètre de grand diamètre!... + + [29] _Monas termo_ Müller. + + +III + +On a regardé d'abord les Infusoires comme privés de toute espèce +d'organisation. On a cru qu'ils se nourrissaient par absorption, +uniquement par absorption. Mais on a fini par découvrir que certaines +espèces étaient assez compliquées. Il en est (_polygastriques_) qui +n'ont pas moins de quatre estomacs (_vacuoles_) bien distincts. Les +mammifères ruminants n'en présentent pas davantage. M. Ehrenberg +assure avoir vu des Infusoires pourvus de deux cents estomacs!.... +L'appétit de ces animaux est-il en rapport avec ce luxe stomacal? + +[Illustration: INFUSOIRE GROSSI + +(_Paramecium bursaria_ Pritchard).] + +Pour étudier les organes de ces imperceptibles vies, il faut colorer +avec du carmin ou de l'indigo le liquide dans lequel elles s'agitent. +Puis, plaçant une goutte de cette liqueur colorée sur un morceau de +verre, auprès d'une goutte d'eau pure, on fait communiquer les deux +gouttes par un point, avec une aiguille. Les animalcules arrivent de +la goutte colorée dans la goutte incolore, et viennent s'offrir à +l'observateur avec les estomacs et le canal alimentaire remplis de +carmin ou d'indigo. + +Les difficultés que présente l'examen des Infusoires et l'imagination +des observateurs ont été pendant longtemps des obstacles sérieux à +la connaissance de ces infiniment petits. Leuwenhoeck, si habile à +se servir des microscopes qu'il fabriquait lui-même, apporta dans +leur étude une préoccupation qui lui fit toujours supposer des faits +au delà de ceux qu'il voyait réellement. Il s'extasiait devant la +complexité et la perfection de ces êtres microscopiques, et voulait +admettre, jusque dans leur filament caudal, des vaisseaux, des muscles +et des nerfs (Dujardin). Joblot allait plus loin: il voyait, parmi +eux, des cornemuses vivantes, des poules huppées, des poissons d'or et +d'argent!.... On sait aujourd'hui que les Infusoires ne sont, ni aussi +compliqués que l'ont écrit certains auteurs, ni aussi simples que l'ont +voulu plusieurs autres. C'est au savant professeur Ehrenberg, et plus +tard à MM. de Siebold, Claparède, Lachmann, Lieberkühn et Balbiani, que +nous devons les travaux les plus complets et les plus intéressants que +possède la science sur ces jolis petits nains de l'animalité. + +[Illustration: PARAMÉCIES.] + +Les Infusoires sont pourvus, en avant ou tout autour du corps, d'un +certain nombre de cils plus ou moins fins, égaux ou inégaux, toujours +en mouvement, lesquels produisent des tourbillons et des courants qui +attirent dans la bouche de la plus petite bête (quand elle en a une) +les parcelles organiques qui doivent la nourrir. Les cils dont il +s'agit, servent non-seulement à l'alimentation de l'animalcule, mais +encore à sa respiration et à ses mouvements. + +Les Infusoires ne possèdent pas de membres proprement dits. +Quelques-uns ont une queue plus ou moins longue. + +Ces miniatures animales nagent comme des Poissons, rampent comme des +Serpents, ou se tortillent comme des Lombrics. Les _Volvoces_[30] +roulent et tournoient constamment sur eux-mêmes, semblables à des +boules abandonnées sur un plan incliné. + + [30] _Volvox globator_ Linné. + +[Illustration: VOLVOCES.] + +La plus petite bête qui remue, comme la plus petite fleur qui éclôt, +éveille dans notre cœur un sentiment profond qui nous surprend et nous +réjouit, nous émeut et nous fait rêver!.... + + +IV + +Les Infusoires se propagent de diverses manières. D'abord par division +spontanée (_scissiparité_): ils se partagent en deux parties égales +qui deviennent chacune exactement semblables à l'individu primitif; de +telle sorte que, littéralement, le fils est la moitié de sa mère, et le +petit-fils le quart de son aïeule. D'autres se perpétuent par émission +de bourgeons (_gemmiparité_). Comme on le pense bien, ces sortes d'œufs +doivent être d'une excessive petitesse. + +[Illustration: PROPAGATION D'UN INFUSOIRE PAR DIVISION SPONTANÉE.] + +Dans l'espace de quelques jours, on voit naître, dans un verre d'eau de +mer, soit par division, soit par germes, plusieurs millions d'individus. + +Tout récemment on a découvert, chez plusieurs espèces, des individus +mâles et des individus femelles[31]. + + [31] D'après M. Balbiani, les Infusoires seraient des + _hermaphrodites complets_ dans le genre des Limaçons. (Voyez le + chapitre XXIII et la planche V _bis_, communiquée par M. Gerbe.) + +Deux Infusoires se rencontrent dans leurs courses vagabondes, se +réunissent, se greffent par leur partie antérieure (fig. 1), se +fusionnent (fig. 2, 3, 4, 5), et ne forment plus qu'une masse homogène +(fig. 6). Celle-ci s'entoure d'une enveloppe transparente, et laisse +voir dans son intérieur quatre points nébuleux (fig. 7) qui s'étendent +et se transforment en quatre corps oviformes (fig. 8). Bientôt +l'enveloppe se déchire et laisse échapper les corps oviformes (fig. +9), lesquels, comme certaines graines, attendront peut-être des années +avant de trouver les circonstances nécessaires à leur développement. +Alors la semence germe (fig. 10, 11), l'Infusoire se dessine (fig. +12), grossit rapidement (fig. 13, 14), et, devenu adulte (fig. 15), +reprend sa course capricieuse à la recherche de quelque autre Infusoire +de son espèce, auquel il unira sa destinée. + +Il peut donc y avoir de l'amour et des caresses dans une goutte d'eau! +O Jéhovah! + + +V + +La vie est répandue dans la Nature avec une telle abondance, que +de très-petits Infusoires s'établissent en parasites sur d'autres +Infusoires _un peu plus grands_, et servent à leur tour de demeure et +de pâture à d'autres animalcules _encore plus petits_. (Humboldt.) + +[Illustration: UN INFUSOIRE ET SES PARASITES.] + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. V bis. + P. Lackerbauer del. d'après Mr Gerbe. Lebrun. sc. + + REPRODUCTION ET DÉVELOPPEMENT D'UN INFUSOIRE. + (Kolpoda cucullus. O. E. Müller.) + + 1. 2. 3. 4. 5. Diverses phases de la fusion de deux individus. + --6.Fusion complète.--7. 8. Division de la masse commune en corps + oviformes.--9. Leur émission.--10. 11. Corps oviformes libres. + --12. 13. 14. Jeunes nés de ces corps; leur développement. + --15. Infusoire adulte.] + +Les parasites de la _Paramécie Aurélie_[32] sont tantôt sous la forme +de massettes cylindriques, pourvues de quelques suçoirs assez courts +et revêtues de cils natatoires; tantôt sphériques et dépouillées de +leur revêtement ciliaire, mais conservant leurs suçoirs. Les premiers +nagent librement dans l'eau et vont à la chasse des Paramécies. Les +seconds attendent dans une immobilité complète qu'un Infusoire vienne +les effleurer en passant: ils sont à l'affût. Ils s'attachent à leur +victime et se laissent emporter par elle. Bientôt ils s'enfoncent dans +sa chair, où ils se multiplient avec une telle rapidité, qu'il y en a +quelquefois jusqu'à cinquante dans un seul individu. + + [32] _Paramecium Aurelia_ Müller. + + +VI + +Un des phénomènes les plus surprenants qu'on rencontre dans l'étude +des Infusoires, c'est leur désorganisation par _diffluence_. Cette +décomposition arrive entièrement ou partiellement. Müller a vu une +_Kolpode pintade_[33] se résoudre en molécules jusqu'à la sixième +partie du corps; puis le reste se mettre à nager, _comme si de rien +n'était!_ + + [33] _Kolpoda meleagris_ Müller. + +Les Infusoires offrent encore un autre genre de décomposition. Si l'on +approche de la goutte d'eau dans laquelle ils nagent une barbe de plume +trempée dans de l'ammoniaque, l'animalcule s'arrête, mais continue à +mouvoir rapidement ses cils. Tout à coup, sur un point de son contour, +il se fait une échancrure qui s'agrandit peu à peu, jusqu'à ce que +l'animal entier soit _dissous_. Si l'on ajoute une goutte d'eau +pure, la décomposition est brusquement enrayée, et _ce qui reste_ de +l'animalcule recommence à se mouvoir et à nager (Dujardin), toujours +_comme si de rien n'était!_ + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE VI + +LES FORAMINIFÈRES. + + _Siès pichoto, ségur, maï qué dé souveni!_ + + (AUBANEL.) + + +I + +Lorsqu'on examine au microscope le sable de la mer, on y distingue un +grand nombre de corpuscules solides, réguliers, souvent géométriques. + +Beccaria paraît être le premier qui ait fait attention à ces petits +grains, à peine visibles à cause de leur taille; il les découvrit dans +le sable de Ravenne. On crut mal à propos, pendant longtemps, que ces +productions microscopiques n'existaient que sur les bords de la mer +Adriatique. On en recueillit plus tard en France, en Angleterre, en +Allemagne, et enfin sur les rivages de toutes les mers. + +Des recherches d'une patience infinie, entreprises par Bianchi, +Soldani, Walker, Fichtel et Moll, et surtout par Alcide d'Orbigny, ont +fait connaître un grand nombre de ces petits corps. + +Ces granulations ne sont autre chose que la charpente solide ou la +coquille d'une foule d'animalcules marins, lesquels constituent un +ordre tout entier des plus curieux parmi les habitants de l'eau salée. +La grève en est tellement remplie, dans certains endroits, qu'elles +forment presque la moitié de sa composition. Bianchi en a trouvé 6000 +dans 30 grammes de sable de la mer Adriatique. D'Orbigny en a compté +3 millions 840 000 dans une quantité semblable recueillie dans les +Antilles. Par conséquent, un mètre cube de ce dernier sable en renferme +un nombre qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer! + +Ces petites coquilles varient beaucoup dans leurs figures. Les +micrographes y ont constaté plus de deux mille organisations +différentes, symétriques ou non symétriques, souvent remarquables par +leur bizarrerie et presque toujours par leur élégance. Il y en a de +globulaires, de discoïdes, d'étoilées, de festonnées, de contournées en +limaçon, d'allongées en massue, de façonnées en amphore..... Les unes +ont une ouverture très-élargie, les autres un orifice très-étroit. + +Elles sont divisées généralement en plusieurs chambrettes +(_polythalames_), lesquelles communiquent entre elles par de petits +trous; elles offrent aussi des pores qui s'ouvrent à l'extérieur. De +là le nom de _Foraminifères_, c'est-à-dire _porte-trous_, donné par +d'Orbigny aux animalcules auxquels appartiennent ces dépouilles. + +On a mis à profit la forme générale de ces coquilles, le nombre et +la disposition de leurs chambrettes, pour les grouper en familles. +La classification de d'Orbigny est assez heureuse et méritait d'être +adoptée, quoique ses dénominations ne brillent pas par l'euphonie. Ce +savant naturaliste (qui peut être regardé comme le grand historiographe +de ces infiniment petits) distingue cinq familles de Foraminifères, +lesquelles comprennent environ soixante genres. + +Les cellules sont quelquefois simples et comme enfilées sur un axe +droit ou peu courbé (_Stichostègues_), ou bien disposées en deux séries +alternatives (_Énallostègues_), ou bien encore rassemblées en petit +nombre et ramassées comme en peloton (_Agathistègues_). + +D'autres fois elles sont groupées en spirale (_Hélicostègues_), et dans +ce cas les tours de la spire s'enveloppent ou ne se recouvrent pas, ou +bien s'élèvent les uns au-dessus des autres. + +[Illustration: STICHOSTÈGUES.] + +Dans certaines espèces, les cavités ne sont plus simples comme dans les +familles précédentes, mais subdivisées par des cloisons transversales, +de manière que la coupe de la coquille représente une sorte de treillis +(_Entomostègues_). Que de géométrie, que de mécanique, que d'harmonie +dans les plus chétives des organisations! + +[Illustrations: ÉNALLOSTÈGUES. AGATHISTÈGUES.] + +La ressemblance de ces petits tests avec les coquilles polythalames des +Nautiles fit croire d'abord qu'ils étaient produits par des animaux +semblables ou analogues à ces derniers, mais extrêmement petits. C'est +pourquoi les naturalistes proposèrent de rapprocher les Foraminifères +des Mollusques céphalopodes[34]. Ils les regardèrent comme des Nautiles +microscopiques et dégradés. Mais la découverte de quelques espèces +vivantes, et un examen attentif de leurs caractères, apprirent bientôt +que ces animalcules constituaient une tribu beaucoup plus simple en +organisation que celle de ces derniers Mollusques. Dujardin les a +considérés comme des Infusoires[35]. D'autres ont conseillé de les +placer dans le voisinage des Méduses[36]. + + [34] Voyez le chapitre XXV. + + [35] Voyez le chapitre V. + + [36] Voyez le chapitre XIII. + +[Illustration: HÉLICOSTÈGUES.] + +[Illustration: ENTOMOSTÈGUES.] + +Cuvier se borne à dire, sur les habitants de ces coquilles, qu'ils ont +le corps oblong, couronné par des tentacules nombreux et rouges..... +Les observateurs modernes ont reconnu qu'ils sont formés d'une gelée +transparente qui remplit les chambrettes dont nous avons parlé, et que +les différentes parties de la petite bête communiquent entre elles par +les pores des cloisons. Les trous extérieurs de la coquille laissent +sortir des filaments capillaires (_pseudopodies_) très-longs, flexueux, +de forme indéterminée, incessamment variables, diaphanes, semblables +à du verre filé, lesquels s'étendent en rayonnant autour de l'animal. +Dans certaines espèces, on en compte seulement huit ou dix; dans +d'autres, il y en a un plus grand nombre. Ces filaments se meuvent en +divers sens et avec assez de vivacité. Ce sont à la fois des pieds et +des bras, mais d'une ténuité excessive. L'animal s'en sert pour ramper +et pour saisir sa proie. Ces fils paraissent avoir quelque chose de +venimeux. Le docteur Schultze (de Greifswalde) a remarqué à plusieurs +reprises que des Infusoires vivants étaient privés tout à coup et tout +à fait de leurs mouvements par le simple contact de ces bras. C'est +probablement ainsi que le Foraminifère réussit à pêcher ses petits +aliments..... + +[Illustrations: DISCORBINE. MILIOLE.] + +N'est-il pas digne de remarque que des êtres si petits soient, malgré +leur taille exiguë, des _carnassiers impitoyables!_ Ainsi, avec une +dose homœopathique de venin, la bestiole la plus faible et la plus +microscopique peut devenir un redoutable destructeur! + +Dujardin a constaté dans les _Milioles_, que lorsqu'un individu veut +grimper sur les parois d'un vase, il compose à l'instant, aux dépens +de sa substance, une sorte de pied _provisoire_, qui s'allonge et qui +fonctionne comme un membre permanent. Puis, le besoin satisfait, ce +pied temporaire _rentre dans la masse commune et se confond avec le +corps_. + +La volonté d'une fonction à remplir a donc le pouvoir de créer un +organe? Et dire que l'Homme, malgré la perfection de son intelligence, +n'a pas le privilége de faire naître un tout petit cheveu! Comme c'est +humiliant! + +Il paraît que les filaments de toutes les espèces peuvent aussi se +rétracter complétement, et se confondre avec le reste de la substance. +O Nature! que tes combinaisons sont admirables! + +Les Foraminifères n'ont pas d'estomac proprement dit, mais la +Nature leur a donné ce tissu particulier, glaireux et contractile, +essentiellement assimilateur (_sarcode_), que Dujardin a découvert chez +les animalcules infusoires. + + +II + +Les pseudopodies ne se rencontrent pas seulement dans les +Foraminifères; ces sortes de fils pêcheurs sont le caractère important +de toute une classe d'animalcules. Comme ces organes ressemblent au +chevelu des racines, on désigne ces animaux sous le nom collectif de +_Rhizopodes_ (pieds-racines). + +Les Rhizopodes comprennent, avec les _Foraminifères_, dont le test est +calcaire, des animaux dépourvus de toute espèce de coquille, comme les +_Amœbinées_, et d'autres dont le test est siliceux: ces derniers sont +les _Radiolaires_. + +[Illustration: PROTÉE + +(_Amiba divergens_ Bory de Saint-Vincent).] + +Les _Amœbinées_ sont des Infusoires à fils pêcheurs, des _Infusoires +rhizopodes_; elles peuvent être regardées comme des animaux non +encore asservis à un plan d'organisation nettement déterminé. +Ce sont des masses microscopiques informes, mais susceptibles +d'expansion et de contraction. Comme exemple, nous citerons les +_Amibes_[37]. Imaginez-vous une gouttelette de matière demi-solide, +demi-transparente, demi-gélatineuse, homogène, douée de mouvement +volontaire. Elle s'agite dans divers sens, se dilate ou se resserre, +adopte les figures les plus irrégulières et les plus inattendues. Quand +on place l'animalcule sur le porte-objet d'un microscope, il glisse +comme une gouttelette d'huile, se déforme et se reforme. Véritable +Protée, il est, suivant les moments, circulaire, oblong, échancré, +sinueux, lobé, étoilé et même tout à fait rameux..... + + [37] _Amiba divergens_ Bory de Saint-Vincent. + +La _Lieberkuhnia de Wagener_ est aussi une Amœbinée; elle présente un +nombre considérable de pseudopodies, qui roulent dans tous les sens, se +soudent ou se séparent, s'allongent ou se raccourcissent, paraissent ou +disparaissent. + +[Illustration: LIEBERKUHNIA DE WAGENER + +(_Lieberkuhnia Wageneri_ Claparède et Lachmann).] + +Les _Radiolaires_ flottent en abondance à la surface de la mer. Sous +le beau ciel de Messine, on les voit parcourir les eaux bleues, aussi +profondément que l'œil peut les distinguer, sous l'aspect d'une masse +de gelée molle, diaphane, incolore, en apparence immobile. Leur taille +varie d'une ligne à un point, rarement plus, souvent moins. Leur +forme est sphérique ou elliptique, ou cylindrique, parfois contournée +en couronne. Si l'on essaye de les saisir avec une pince, elles se +déchirent; si l'on tente de les pêcher au filet, elles restent collées +aux mailles: on les mutile quand on essaye de les détacher. On ne peut +les avoir intactes qu'en les recueillant avec un vase de verre où elles +puissent flotter librement. + +[Illustration: RADIOLAIRE MONOZOA + +(_Amphilonche heteracantha_ Haeckel).] + +[Illustration: RADIOLAIRE POLYZOA + +(_Sphærozoum ovodimare_ Haeckel).] + +Vues alors à la lumière, ces gelées ne tranchent sur l'eau par aucun +contour déterminé, et l'œil aperçoit à peine à leur surface quelques +points clairs ou sombres. Sous un fort grossissement, ces bestioles +montrent toute la délicatesse et la beauté de leur organisation. +On peut voir, dans le magnifique ouvrage de M. Haeckel, la variété +de forme, la bizarrerie des contours de ces légions innombrables +d'infiniment petits. + +M. Haeckel a distingué les Radiolaires qui vivent isolées, et qu'il +appelle _Monozoa_, de celles qui forment des associations, sortes de +colonies flottantes qui sont emportées par les courants: ces dernières +sont les _Polyzoa_. + +Les _Monozoa_ sont très-nombreux et forment vingt-neuf genres[38]. + + [38] Voyez planche VI, fig. 1, 2, 3, 4, 5, 7. + +Les _Polyzoa_ ne comprennent que quatre genres[39]. + + [39] Voyez planche VI, fig. 6. + + +III + +Les recherches de d'Orbigny, relativement à ces organisations +microscopiques, tendent à prouver que les débris des Foraminifères +constituent en grande partie les bancs sous-marins qui, par leur +accumulation, avec les Polypiers[40], interrompent les courses des +navigateurs, comblent les ports, ferment les baies et les détroits, et +donnent naissance à ces récifs et à ces îles qui s'élèvent dans les +régions chaudes de l'océan Pacifique. + + [40] Voyez le chapitre VIII. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VI. + D'après Haeckel. Lebrun sc. + + ANIMAUX RADIÉS + (Radiolaria Hel.) + + 1 Acanthostaurus purpurascens (_Hel._) + 2 Amphilonche anormala (_Hel._) + 3 Dyctiosoma trigonizon (_Hel._) + 4 Dorataspis polyancistra (_Hel._) + 5 Diploconus fasces (_Hel._) + 6 Sphærozoum italicum (_Hel._) + 7 Arachnocorys circumtexta (_Hel._) + + _Imp. Geny-Gros r. Domat 28 Paris._] + +Ces créatures, en apparence si frêles et si imparfaites, se retrouvent +sous toutes les latitudes et à toutes les profondeurs. Que sont en +comparaison les nécropoles des Éléphants et des Baleines? Ne +semble-t-il pas que plus l'animalcule est petit, plus sa dépouille +occupe de place dans l'univers? (Blerzy.) + + +IV + +Les coquilles des Foraminifères se rencontrent très-souvent, et plus +souvent qu'on ne le pense, à l'état fossile. Elles forment à elles +seules des chaînes entières de collines élevées et des bancs immenses +de pierre à bâtir. + +Le calcaire grossier des environs de Paris est, dans certains endroits, +tellement rempli de ces dépouilles, qu'un centimètre cube des carrières +de Gentilly, carrières par couches d'une grande épaisseur, en renferme +au moins 20 000; ce qui fait, par mètre cube, le chiffre énorme de 20 +000 000 000. + +Quand nous passons près d'une maison en démolition ou d'un édifice que +l'on construit, et que nous sommes enveloppés par un nuage de poussière +qui pénètre dans notre gosier, nous avalons souvent, sans nous en +douter, des centaines de ces infiniment petits. + +Comme tous les édifices de Paris et une grande partie des maisons +des départements voisins sont bâtis avec des pierres extraites des +carrières des environs, il est évident que, sans exagération, la +capitale de la France, et beaucoup de villages et de villes tout +autour, sont construits avec des carcasses de Foraminifères. + +La pierre dite de Laon est formée, assure-t-on, d'un amas considérable +de _Camérines_, charmante espèce de forme lenticulaire, à cellules +très-nombreuses disposées en spirale. Mais cette espèce n'est pas +microscopique. + +Les pyramides d'Égypte sont construites avec des pierres analogues et +fondées sur des rochers de même genre. + +Les Foraminifères ont donc sécrété une partie du sol sur lequel nous +marchons, des maisons qui nous abritent et des édifices que nous +léguons à la postérité. Chaque animalcule a fourni son grain solide, +chaque race a déposé sa couche imperceptible, et Dieu, qui préside à ce +mystérieux travail, a rassemblé ces grains et ces couches dans la durée +des siècles, et en a composé des masses imposantes! + +Les espèces qui vivent aujourd'hui préparent en silence, au sein de +l'Océan, des pierres de taille pour les constructions des générations +futures! + +«C'est sans raison que l'on mépriserait ces animaux, dont le grand +Ouvrier de la nature a pris soin de relever la petitesse en les douant +d'industrie et de force. Il a montré par là que la grandeur pouvait +se trouver dans les petites choses aussi bien que la force dans la +faiblesse. Apprenons donc à respecter le Créateur jusque dans les +ouvrages qui nous paraissent les plus vils.» (Tertullien.) + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE VII + +LES ÉPONGES. + + Heureux qui, satisfait de son humble fortune, + Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont placé. + + (RACINE.) + + +I + +Le sein de l'Océan est rempli de mystères. Parmi les associations +animales qu'il renferme et qu'il nourrit, une des moins connues est +peut-être celle qu'on désigne communément sous le nom d'_Éponge_. + +Cette association apparaît comme une masse de tissu léger, résistant, +élastique, lacuneux, de forme très-variée, et d'un fauve brun ou blond +tirant un peu sur le rougeâtre. + +Les opinions les plus diverses ont régné tour à tour dans la science +sur la nature des Éponges. Parmi les anciens, les uns les regardaient +comme des plantes, les autres comme des animaux; certains faisaient du +juste-milieu, ils les prenaient pour une espèce de nid feutré de nature +végétale, servant d'habitation à des Polypes. Ces animalcules n'étaient +pas attachés à leurs petites loges, ils pouvaient en sortir et y +rentrer à volonté. Les Polypes du Corail ne sont pas aussi heureux!... + +Pline, Dioscoride et leurs commentateurs ont prétendu que les Éponges +étaient sensibles, qu'elles adhéraient aux rochers par une _force +particulière_, et qu'elles fuyaient la main qui voulait les saisir... +Ils les ont même distinguées en mâles et en femelles. + +Les premiers naturalistes, pour le rappeler en passant, voyaient des +mâles et des femelles partout. L'Homme a toujours voulu trouver quelque +chose à sa ressemblance, même dans les corps organisés les plus obscurs. + +Érasme, critiquant les assertions de Pline, conclut qu'il faut _passer +l'éponge_ sur tout ce qu'il a écrit à ce sujet. + +Nieremberg, et plus tard Peyssonnel et Trembley, ont soutenu avec +raison l'animalité des Éponges. Leur manière de voir a été adoptée par +Linné, par Guettard, par Donati, par Ellis et par Lamouroux.... + +Les Éponges habitent dans presque toutes les mers, principalement dans +la Méditerranée, dans la mer Rouge, et dans le golfe du Mexique. Elles +aiment les eaux chaudes ou tempérées, et les lieux les moins exposés +aux vagues et aux courants. + +Ces colonies vivent dans les fonds marins de cinq à vingt-cinq brasses, +parmi les excavations et les anfractuosités des rochers, et sont +toujours adhérentes. Elles se développent non-seulement sur les corps +inorganiques, mais encore sur les végétaux et sur les animaux. + +Elles sont étalées, dressées ou pendantes, suivant les endroits où +elles croissent, suivant les corps qui les supportent et suivant leur +propre forme. + +C'est un caractère bien singulier que la fixation de certaines espèces +animales. Les personnes du monde s'imaginent que tous les animaux +jouissent de la faculté de se transporter d'un endroit dans un autre; +en un mot, qu'ils sont _locomotiles_, pour nous servir d'un mot +consacré par la science. Cependant il n'en est pas ainsi; il existe +des tribus entières et nombreuses qui sont adhérentes, qui vivent et +meurent attachées au même point. Tels sont les _Polypiers_, telles sont +les Éponges..... + +[Illustration: ÉPONGE SUR UNE ALGUE. + +(Pêchée par soixante brasses de profondeur.--Dessin de Riocreux.)] + +Il résulte de l'adhérence des corps organisés, qu'ils sont plus soumis +à la puissance des agents extérieurs et plus influencés par eux que +les animaux locomotiles, lesquels ne manquent pas de se soustraire à +ces mêmes agents par leurs fréquents changements de place, quelquefois +même par des migrations périodiques. De là de grandes différences dans +les fonctions, dans les mœurs, dans les caractères, entre les animaux +fixés et les animaux non fixés. + + +II + +On connaît plus de trois cents espèces d'Éponges. Il y en a de +pédiculées et de non pédiculées, de foliacées, de globuleuses, de +concaves, de fistuleuses, de digitées. Cette variété de formes nous +explique les noms plus ou moins singuliers qui leur ont été donnés par +les marins: la _Plume_, l'_Éventail_, la _Cloche_, la _Corbeille_, +le _Calice_, la _Lyre_, la _Trompette_, la _Quenouille_, la _Corne +d'élan_, le _Pied de lion_, la _Patte d'oie_, la _Queue de paon_, le +_Gant de Neptune_.... + +La Nature a mis autant de soin à organiser les plus humbles habitants +des eaux que les êtres qui appartiennent aux ordres les plus élevés de +la création. + +L'_Éponge usuelle_ est une masse irrégulièrement arrondie, souvent un +peu concave en dessus. Quand on examine à la loupe son tissu, on le +trouve composé de fibres fines, flexibles, entrelacées, formant un +grand nombre d'orifices, les uns très-petits (_pores_), et répandus en +grand nombre sur toute la surface de l'Éponge, les autres beaucoup plus +grands (_oscules_), et généralement situés à la partie supérieure. + +Dans l'intérieur, des conduits irréguliers de toutes les dimensions +s'abouchent les uns dans les autres, et font communiquer les pores et +les ostioles. + +Le tissu est comme feutré de corps durs, appelés _spicules_, calcaires +ou siliceux, effilés comme des navettes étroites, simples ou divisées +en deux ou trois branches. + +A l'état vivant, cette masse est recouverte d'une couche muqueuse, qui +coule gluante quand on retire le Polypier de l'eau. + +[Illustration: GANT DE NEPTUNE.] + +Pendant la vie de l'Éponge, on voit sortir de chaque cellule ou de +chaque Polype un torrent d'eau impétueux, sorte de fontaine vivante +qui semble ne s'arrêter jamais. Pauvres petites bêtes qui reçoivent +leur nourriture du flot qui les baigne, qui aspirent et expirent +l'onde amère toute leur vie, et qui ne savent pas ce qui se passe à 2 +millimètres de leur bouche! + +[Illustration: VARIÉTÉS DE SPICULES D'ÉPONGE.] + +[Illustration: FRAGMENT D'ÉPONGE USUELLE, TRÈS-GROSSI.] + +Dans les mois d'avril et de mai, ces animalcules engendrent des +germes arrondis jaunâtres ou blanchâtres, d'où naissent des embryons +ovoïdes, granuleux, munis vers le gros bout de petits cils vibratiles. +Ces embryons sont rejetés par le courant qui sort de l'estomac, et +forment des essaims de larves autour du Polypier. Ces larves nagent, +la partie la plus dilatée en avant, comme les larves du Corail, par +des mouvements doux et réguliers qui ressemblent à un glissement +onduleux. Quand elles sont restées quelque temps dans l'eau, elles +viennent ordinairement à la surface, mais elles sont souvent entraînées +par les courants. Pendant deux ou trois jours, elles semblent chercher +un endroit convenable pour se fixer. Une fois fixée, la larve perd les +cils vibratiles, s'étale, et prend la forme d'un disque gélatineux +très-aplati. + +Dans l'intérieur s'organisent des cellules contractiles et de nombreux +spicules. + +On ne sait pas exactement combien de temps les Éponges mettent à se +développer. On pense que, dès la troisième année, on peut revenir dans +les lieux précédemment épuisés. + + +III + +La pêche des Éponges est principalement exploitée par les Grecs et par +les Syriens, depuis Beyrouth jusqu'à Alexandrie. Les Grecs commencent à +pêcher en mai et finissent en août; les Syriens continuent jusqu'à la +fin de septembre. + +Les embarcations portent quatre ou cinq hommes. + +Chaque plongeur est armé d'un couteau à forte lame, ou bien d'un +trident à branches tranchantes, recourbées et garnies d'une poche faite +de filet. + +Les bateaux arrivent sur les côtes rocheuses habitées par les Éponges. +Lorsque la mer est très-calme, on aperçoit assez distinctement ces +Polypiers, et l'on commence à plonger ou à draguer. + +Ce dernier genre de récolte offre l'inconvénient de déchirer le tissu; +aussi les Éponges obtenues de cette manière se vendent-elles 30 pour +100 de moins que les Éponges dites _plongées_. (Lamiral.) + +Dans le golfe du Mexique, où ces Polypiers croissent à de faibles +profondeurs, les marins enfoncent dans l'eau une longue perche amarrée +près du bateau, se laissent glisser sur les Éponges et les arrachent +avec facilité. (Lamiral.) + +Après la pêche, on nettoie les Éponges, on les débarrasse de la matière +animale, des spicules et des corps étrangers qu'elles contiennent. + +Une fois préparé, le tissu prend une teinte roussâtre plus ou moins +dorée. Son élasticité, sa perméabilité et sa résistance à la macération +sont connues de tout le monde. Certaines espèces, habituellement +très-colorées, perdent leurs nuances en se séchant, et deviennent plus +ou moins blanches. + +M. Lamiral a publié un excellent mémoire sur les moyens d'acclimater et +de multiplier les Éponges dans les eaux françaises de la Méditerranée, +et sur la nécessité de réglementer leur pêche. Il insiste sur +l'introduction, dans nos parages, de l'Éponge fine de Syrie, appelée +_chimousse_. La Société zoologique d'acclimatation a résolu d'essayer +cette introduction; elle a donné (avril 1862) une mission spéciale à M. +Lamiral pour aller chercher dans l'Orient des Éponges _pleines d'œufs_. +Le succès n'a pas couronné cette première expérience. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE VIII + +LES POLYPES. + + Diviser, c'est donc multiplier. + + +I + +Les Polypes sont de grands personnages. Plusieurs peuvent atteindre +jusqu'à un centimètre de hauteur! + +[Illustration: POLYPES.] + +Ces animaux ne sont pas rares. Les savants ont beaucoup écrit sur leur +organisation et sur leurs mœurs. On en parle très-souvent; ils sont +presque populaires!... Toutes les fois que, dans une conversation +(ou dans un livre), on veut comparer un animal bien simple à notre +propre espèce, le nom de Polype se présente aussitôt. Dans combien +de circonstances n'avons-nous pas répété ce membre de phrase devenu +presque banal: _Depuis le Polype jusqu'à l'Homme?_ + +Eh bien! demandez à une personne quelconque ce que c'est qu'un Polype, +si c'est un animal marin ou fluviatile; s'il est écailleux ou velu, +s'il a une tête ou une queue? Vous verrez ce que l'on vous répondra... +La quasi-popularité de notre curieux animal se réduit le plus +habituellement à la connaissance de son nom. + +Rien n'est plus commun que le nom..... + +C'est pourquoi nous allons consacrer un chapitre spécial à l'étude du +Polype. + + +II + +Le Polype par excellence est le _Polype d'eau douce_, ou _Hydre +verte_[41]. Qu'on se représente un petit sac étroit, tubuleux, +diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme +un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de +l'ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes, +flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l'animal: le sac est son +corps, l'ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices +sont ses bras. + + [41] _Hydra viridis_ Linné. + +Si l'on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à +l'Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera comme +_imparfaite_. Et l'on aura bien tort! car un animal qui possède toutes +les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animal +_parfait_ dans son genre. La privation des organes qui sont absolument +nécessaires à un autre, n'est point en lui une imperfection. En effet, +la perfection d'un composé ne consiste pas dans l'abondance de ses +parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à +faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque +Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu'un quadrupède dans +la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité +qu'il y aurait d'extravagance à soutenir qu'il n'y a point d'Éléphant +achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires. + +[Illustration: POLYPE ISOLÉ.] + +En histoire naturelle, les savants emploient souvent l'adjectif +_imparfait_, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d'un +seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins +compliquée que telle autre. Nous suivrons l'exemple des savants. + +Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit. +Il s'attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides +submergés, par l'extrémité aveugle de son sac. Il s'y amarre comme à +une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement +bordée, qu'elle paraissait comme garnie d'une frange toujours +en mouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent +quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture, +et quoiqu'il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir +cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu'ils n'en pourraient +faire seuls dans tout un jour. D'autres Polypes vont encore plus vite: +ce sont ceux qui s'établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies +larves aquatiques, légères et très-vives, qui s'agitent et serpentent +dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.) + +Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point +d'appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces +organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et +recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu'à +trois cent cinquante mouvements par minute! + +Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype +et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l'entraîne dans sa +bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son +sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse du _caput +mortuum_ de son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de +même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la +constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture. + +Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l'on +jette un Ver au milieu d'eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps, +et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés +que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et +cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s'allongent, +se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d'embarras. +(Trembley.) + +Un Polype avale quelquefois un volume d'aliments trois ou quatre fois +plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac +jusqu'à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son +corps tubuleux offre alors autant de renflements qu'il y a d'insectes +avalés. + +Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l'eau. +Il n'en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein: +excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La +voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint +François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter +aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit +qu'_elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de +leur appétit!_.... + +On a prétendu que les animaux dont les dents sont _molles_ ont les +mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de +mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des +types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences! + +Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s'échapper, +ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses +bras _plongé dans sa cavité digestive_. Chose admirable! cette cavité +digère les Vers et respecte le bras. + +Quand on coupe la partie postérieure d'un Polype, et qu'on ouvre ainsi +le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir +des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais +ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par +l'ouverture qu'on a faite. Le Polype devient alors _insatiable_. C'est +le tonneau des Danaïdes; c'est le cheval de M. de Crac!... + +La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur +corps. Les Naïs les rendent rouges, les Pucerons, verts, et les +Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir +mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois! + +A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps +en temps des tubercules (_gemmes_), qui grossissent, s'allongent, se +creusent et se transforment en miniatures de Polypes, en _Polypules_, +lesquels se séparent et s'en vont dès qu'ils sont en état de pourvoir à +leurs besoins. + +[Illustration: UN POLYPE ET SES REJETONS + +(_Arbre généalogique vivant_).] + +Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer, +comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l'eau pendant l'hiver. + +Pendant qu'un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse +souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne +un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman +porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils! +Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte +d'_arbre généalogique vivant_, suivant l'heureuse expression de Charles +Bonnet. + + +III + +Si l'on divise un Polype en sept ou huit fragments, au bout de deux +jours chaque fragment deviendra un Polype tout entier. + +Rœsel assure avoir vu des bras coupés par petits morceaux donner +naissance à des Polypes complets! Un seul individu pourrait donc se +créer toute une famille _avec un bras!_ + +Et notez bien que, après l'opération, _il lui repousserait un autre +bras!!_ + +Si l'on hache un de ces animaux, chaque parcelle formera bientôt un +individu pareil à l'individu haché (Trembley). Une armée de Polypes +_taillée en pièces_ serait loin d'être anéantie!... + +Autre singularité: on peut retourner un Polype comme on retourne un +doigt de gant. L'animal continue de vivre (Trembley); mais alors sa +peau intérieure respire et sa peau extérieure digère. Respiration et +digestion _à l'envers_. + +Un Polype qu'on retourne porte souvent des petits naissants à la +surface de son corps. Après l'opération, ces petits se trouvent +enfermés dans l'estomac. Ceux qui ont déjà pris assez d'accroissement, +se développent et grandissent dans la cavité digestive; ils sortent +ensuite par la bouche: ils sont vomis. Ceux, au contraire, qui sont peu +avancés, _se retournent d'eux-mêmes_, et surgissent à l'extérieur du +sac maternel, à la surface duquel ils achèvent de pousser. (Trembley.) + +Un Polype retourné plusieurs fois ne cesse point de s'acquitter +de toutes ses fonctions. Il y a plus, le même individu peut être +successivement coupé, retourné, recoupé et _reretourné_, sans que son +économie en paraisse bien malade. (Trembley.) + +Il faut avouer cependant que cette pauvre bête n'_aime pas_ à demeurer +retournée. (Ce doit être un singulier _malaise_ que celui d'avoir +ses organes à l'envers!) Le Polype s'efforce de se remettre dans son +premier état; il se _déretourne_ en tout ou en partie. On l'empêche d'y +réussir en le transperçant près de la bouche avec une soie de sanglier. +Cette espèce de transpercement, naturellement peu agréable, ne porte en +définitive aucun obstacle bien sérieux aux fonctions de l'animal. + +Les premières expériences sur les Polypes surprirent grandement tous +les naturalistes. Ils ne connaissaient rien d'analogue dans le règne +animal. «Nous ne jugeons des choses que par comparaison, disait Charles +Bonnet; nous avions pris nos idées d'animalité chez les grands animaux, +et un animal qu'on coupe, qu'on retourne, qu'on recoupe, et qui se +_porte bien_, nous choque singulièrement. Combien de faits, encore +ignorés et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets que +nous croyons connaître! Nous en savons au moins assez pour que nous ne +devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe; +ce qui lui sied est d'observer, de se souvenir de son ignorance et de +s'attendre à tout.» + + +IV + +Il y a vraiment de quoi être confondu, quand on réfléchit sur tout ce +que présente l'histoire des Polypes! Personne ne regarde ce qui est +à ses pieds, et bien souvent il s'y passe de curieux phénomènes qui +renferment de grands enseignements! + +Les Polypes, on l'a vu plus haut, n'ont ni cœur, ni poumon, ni foie, ni +intestin. Ils manquent de tête et de cerveau. Six filaments très-grêles +et très-simples remplissent les fonctions de pieds, de bras, de lèvres +et de tous les organes des sens.... Et cependant ces animaux guettent +une proie, l'_aperçoivent_, la saisissent, la dévorent.... Ils ne se +trompent jamais sur sa nature et sur sa taille, et manquent rarement +leur coup. Ils se battent entre eux, se repoussent ou se recherchent. +Ils savent se sauver et se mettre à l'abri, quand un danger les +menace. Ils élèvent leurs petits (à leur manière).... Comment +peuvent-ils accomplir tous ces actes variés? La Providence leur a +donné une impulsion vitale particulière, appelée _instinct_, impulsion +indépendante de la prévoyance, de l'expérience, de l'éducation, et +peut-être même de la réflexion, qui leur tient lieu d'intelligence. +Le mot _instinct_ vient du verbe latin _instinguere_, qui veut dire +_pousser, exciter_.... L'instinct et l'intelligence sont deux +facultés qui se compensent, et dont l'une supplée à l'autre, comme, +à d'autres égards, la fécondité supplée à la force ou à la longévité +(Cuvier). L'instinct est l'intelligence des animaux inférieurs. + + +V + +Les Polypes de la mer ressemblent beaucoup aux Polypes des eaux douces. +L'animal est toujours composé d'un corps, d'une ouverture, d'une poche +et de plusieurs bras. Le corps peut être long ou court, quelquefois +étroit comme un tuyau de plume, d'autres fois arrondi comme une bourse, +plus rarement façonné en entonnoir. L'ouverture est plus ou moins +large, et sert toujours à l'entrée de l'aliment et à la sortie de +l'excrément. La poche tend à se compliquer; elle offre souvent un tube +distinct, entouré de canaux verticaux où viennent aboutir des organes +bizarres en forme d'intestins. Les bras sont en nombre variable. On en +trouve quelquefois jusqu'à douze; mais généralement il y en a huit. Ils +ressemblent à des cils, à des vrilles, à des rubans, à des pétales. +Leurs bords sont souvent granuleux ou barbelés. + +Avec cette organisation de l'Hydre verte et avec des modifications +très-légères, mais très-variées, la Nature a composé la plus grande +partie des animaux dits _imparfaits_ qui peuplent l'Océan. + +[Illustration] + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VII. + P. Lackerbauer del. d'après Mr Deshayes Lebrun fac-simile sc. + + ANTHOZOANTHE PARASITE. + (Polypier des côtes de l'Algérie)] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE IX + +LES POLYPIERS. + + «Le travail en commun centuple le produit.» + + (UN SAINT-SIMONIEN.) + + +I + +Les Polypes ne vivent pas toujours à l'état d'isolement, ils sont le +plus souvent agrégés..... L'arbre généalogique temporaire est devenu +permanent! La famille a reçu le nom de _Polypier_. + +Linné appelle ces associations _animaux composés_ (_animalia +composita_). + +[Illustration: POLYPIER HYDRAIRE + +(_Sertularia ramea_, d'après Dalyell).] + +Ces habitants d'une même agrégation vivent dans une harmonie parfaite. +Ils constituent un peuple de frères unis physiquement d'une manière +très-intime. Ils occupent la même maison; chacun y tient une cellule, +mais il lui est défendu d'en sortir tout à fait, et par conséquent +de visiter, de déranger ou de tourmenter son voisin. Attachés à leur +chambrette, ces demi-reclus attendent du hasard, ou, pour mieux dire, +de la Providence, des aliments qui ne manquent jamais; et ce qui +est mangé par chaque bouche profite à la communauté. Poussés par un +admirable instinct, les Polypes travaillent ensemble au même ouvrage: +_isolés, ils seraient faibles; réunis, ils deviennent forts_. Ils ont +une vie d'ensemble et des vies particulières. Mêmes besoins, mêmes +goûts, mêmes idées (et Dieu sait quelles idées!). Ils partagent leurs +peines et leurs jouissances, quelque bornées et quelque confuses +qu'elles soient; et, s'il est vrai que les chagrins s'adoucissent quand +ils sont épanchés, et que les plaisirs augmentent quand ils sont goûtés +en commun, les Polypes doivent être des animalcules fort heureux! + +[Illustration: POLYPIER ACTINIAIRE + +(_Gerardia Lamarckii_, d'après Lacaze-Duthiers).] + +Les Polypiers ont été mal connus pendant longtemps. Ce n'est qu'à +l'aide du microscope et par l'étude des individus vivants qu'on +est parvenu à connaître leur organisation et leur genre de vie, et +qu'on a mis un certain ordre dans la classification des espèces et de +leurs variétés. M. Lacaze-Duthiers a ainsi démontré que l'_Antipathes +glaberrima_ et le _Gorgonia tuberculata_ de Lamarck, le _Leiopathes +glaberrima_ de Gray et le _Leiopathes Lamarckii_ de J. Haime, n'étaient +qu'un seul et même Polypier, la _Gérardie de Lamarck_. + +On a reconnu aujourd'hui que, sous la dénomination générale de +Polypiers, étaient groupés des animaux distincts. Les uns étaient +construits sur le type de l'Hydre, les autres sur le type de l'Actinie; +d'autres, enfin, comme les _Plumulaires_, sur un plan d'organisation +totalement différent. Les premiers sont les _Polypiers Hydraires_; les +seconds, les _Polypiers Actiniaires_; les derniers appartiennent à +plusieurs classes d'animaux. + + +II + +Les _Polypiers Hydraires_ sont de faux Polypiers. Des travaux modernes +ont appris que ces arborisations sont, pour la plupart, une forme +dégradée et transitoire des Méduses. La Méduse fait le Polypier; le +Polypier fera la Méduse. + +Les Polypiers Hydraires sont très-abondants sur nos côtes. Ils +appartiennent au groupe des _Tubulaires_, des _Campanulaires_, des +_Sertulaires_... + +La _Tubulaire chalumeau_ est un Polypier des plus curieux. Ses tiges, +nombreuses, sont cornées, jaunes et marquées d'espace en espace de +nœuds inégaux; elles ressemblent à des brins de paille. Leur partie +inférieure est tortueuse et très-adhérente aux corps étrangers; +la partie supérieure est à peu près droite, ou mieux, légèrement +flexueuse. L'ensemble représente un végétal fleuri, sans feuilles ni +rameaux. + +Au sommet de chaque tige, se développe une double corolle écarlate de +quinze à trente-cinq pétales par rangée, les extérieurs étalés, les +intérieurs relevés en houppe. Un peu au-dessous paraissent les ovaires, +qui pendent, quand ils sont mûrs, comme des grappes orangées. Au bout +d'un certain temps, les corolles se flétrissent, tombent et meurent. +Un bouton les remplace, lequel produit un nouveau Polype; et ainsi +de suite. Cette succession détermine l'allongement des tiges, chaque +prétendue fleur élevant un peu le tube qu'elle termine, et chaque +addition ajoutant un nœud de plus à l'axe qu'elle allonge. + +[Illustration: TUBULAIRE CHALUMEAU + +(_Tubularia indivisa_, d'après Dalyell).] + +La _Tubulaire rameuse_ est une des productions animales les plus +singulières et les plus intéressantes. Parfois elle ressemble à +un vieil arbre ruiné par le temps; d'autres fois elle rappelle un +vigoureux arbrisseau en miniature, tout fleuri, élevant au-dessus d'une +tige brun foncé un grand nombre de branches et de rameaux touffus, +que terminent autant de petites Hydres d'un beau jaune ou d'un rouge +éclatant. + +[Illustration: CAMPANULAIRE + +(_Campanularia dichotoma_, d'après Dalyell).] + +Les _Campanulaires_ diffèrent davantage. Les bouts de leurs branches +par où sortent les Polypes sont élargis en forme de clochettes. + +L'espèce appelée _dichotome_ est une des plus délicates et des +plus élégantes. Elle offre une tige mince comme un fil de soie, +résistante, élastique et brune. Les Polypes sont assez nombreux. Sur +une arborisation haute de 20 centimètres, il en existe peut-être douze +cents. + +[Illustration: SERTULAIRE + +(_Sertularia [Plumularia] falcata_, d'après Dalyell).] + +Les _Sertulaires_ sont encore des Polypiers Hydraires. Ceux-ci ont une +tige cornée, tantôt simple, tantôt rameuse: on les prendrait pour de +petites plantes. Leur nom est dérivé du latin _sertum_ (bouquet). On +peut les comparer à des arbustes en miniature, à branches flexibles, +demi-transparentes et jaunâtres. + +[Illustration: SERTULAIRE ARGENTÉE + +(_Sertularia argentea_, d'après Dalyell).] + +Dans chaque Sertulaire, il y a sept, huit, douze, vingt petits +panaches, contenant chacun cinq cents animalcules, ce qui fait jusqu'à +dix mille Polypes par association. On assure que, dans un pied de +_Sertulaire argentée_, il existe au moins cent mille individus. + +Le _Sertularia falcata_ rappelle, par l'élégance de son port et la +délicatesse de ses rameaux, les plus belles Mimoses. Ce Polypier fait +partie aujourd'hui des _Polypiers Bryozoaires_. + +Les petites cellules qui logent les Polypes ne sont pas toujours +distribuées de la même manière. Il y en a tantôt des deux côtés, +tantôt d'un seul. Quelquefois elles se groupent comme de petits tuyaux +d'orgue; d'autres fois elles s'enroulent en spirale autour de la tige, +ou forment çà et là des anneaux horizontaux. + + +III + +Parmi les _Polypiers Actiniaires_, on a formé deux tribus d'après le +nombre des tentacules de leurs animaux. Tantôt ces tentacules sont au +nombre de six ou de ses multiples: ce sont les _Zoanthaires_; tantôt au +nombre de huit: ce sont les _Alcyonaires_. + +Les Zoanthaires comprennent les _Actinies_, les _Zoanthes_ proprement +dits, les _Antipathes_ et les _Madrépores_. + +On regarde comme intermédiaires entre les Polypiers et les _Anémones +de mer_, dont nous traiterons plus loin[42], des Zoophytes élégants, +désignés sous le nom de _Zoanthes_. Ces animaux sont réunis en nombre +souvent considérable sur une base commune. Cette base est tantôt +dilatée en large surface, tantôt vermiculée comme une racine rampante. + + [42] Voyez le chapitre XII. + +[Illustration: ZOANTHE DES MOLUQUES + +(_Zoantha thalassanthos_ Lesson).] + +Le _Zoanthe des Moluques_[43] compose de larges touffes gazonnantes +sur les rochers de Corail. Ses animalcules sont assez rapprochés, +et imitent, à faire illusion, un amas de fleurs épanouies. Ils sont +portés par de fausses racines d'un blanc pur enlacées les unes dans les +autres. Leur corps est fusiforme, rétréci et comme pédiculé à la base, +tronqué au sommet, d'un rouge brun marqué de stries longitudinales plus +colorées; sa consistance est ferme et parcheminée. De ce corps sort un +tube étroit, musculaire, contractile, rougeâtre, terminé par huit bras +allongés, d'un jaune pur au sommet et traversés par une nervure de la +même couleur. Sur les côtés de ces bras naissent des pinnules fines, +parallèles, d'une couleur marron clair, semblables aux barbes d'une +plume. + + [43] _Zoantha thalassanthos_ Lesson. + +Les bras de ce Zoanthe sont sans cesse en mouvement; ils forment +dans l'eau divers petits courants, dans l'oscillation desquels sont +précipités, comme dans un torrent, les animalcules dont le Polype se +nourrit. Au moindre mouvement, le Zoophyte replie ses bras. (Lesson.) + +[Illustration: ANTIPATHE + +(_Antipathes arborea_ Dana).] + +Les _Antipathes_ ont un polypier toujours fragile, et cassant, quand il +est desséché; les ramifications, toujours grêles, déliées, ressemblent +aux barbules délicates d'une plume. La couleur est noirâtre foncé, ou +plutôt bistre et terre de Sienne. Au microscope ou à une forte loupe, +les extrémités des branches apparaissent hérissées de petites pointes +(_spinules_), et le tronc est formé de couches ovales concentriques et +inégales: ce sont les zones de la croissance. Sa consistance est assez +ferme pour qu'il soit travaillé et converti en chapelets de perles et +autres bijoux, connus dans le commerce sous le nom de _Corail noir_. + +[Illustration: POLYPE GROSSI D'ANTIPATHE + +(_Antipathes arborea_ Dana).] + +[Illustration: COUPE GROSSIE D'UNE TIGE D'ANTIPATHE. + +(D'après une préparation de M. Potteau.)] + +L'écorce est molle, dépourvue de grains calcaires ou siliceux, et se +détruit après la mort. Elle reçoit des Polypes de forme allongée, et +le plus souvent de couleur jaune. + +[Illustration: ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES + +(_Antipathes subpinnita_, d'après Lacaze-Duthiers).] + +La Gérardie pêchée par M. Lacaze-Duthiers dans les eaux de l'Algérie +est un genre voisin très-curieux que ce savant naturaliste a fait +connaître dans une suite de beaux mémoires dont il a bien voulu nous +communiquer les dessins originaux. + +[Illustration: POLYPE DE LA GÉRARDIE.] + +La Gérardie vivante est couverte de fleurs jaunâtres ou orangées à +vingt-quatre pétales souvent très-allongés et pendants. + +[Illustration: COUPE D'UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.] + +L'intérieur du Polype présente autant de cloisons que de tentacules. +Le polypier est très-rameux et très-élancé quand il est adulte. Dans +le jeune âge, l'écorce se développe plus rapidement que le support; +aussi la Gérardie se greffe-t-elle à tous les corps à sa portée. +Malheur à la Gorgone qu'elle envahit, elle ne tarde pas à l'étouffer +sous sa végétation exubérante. De là, souvent, cet aspect gorgonien que +présentent les jeunes Polypiers. M. Lacaze-Duthiers a trouvé une de ces +colonies, qui s'était développée sur un œuf de Squale. + +[Illustration: MADRÉPORAIRES.] + +Les _Madréporaires_ sont très-nombreux; ils forment le groupe le plus +important des Polypiers Actiniaires. Tous sont pierreux: ce sont eux +surtout qui constituent les récifs et les îles à coraux. On connaît peu +leurs Polypes. + +Parmi les plus curieux, on doit citer les _Caryophyllies_, les +_Madrépores_ proprement dits, les _Astrées_, les _Méandrines_ et les +_Poritides_... + +Les _Caryophyllies_ présentent des cellules tubuleuses en partie +isolées les unes des autres, ce qui donne à la masse un aspect comme +rameux. Chaque branche est occupée par un Polype. + +[Illustration: CARYOPHYLLIE DE SMITH + +(_Caryophyllia Smithii_ Stokes et W. P. Broderip).] + +[Illustration: ASTRÉE + +(_Astræa pallida_ Dana).] + +Une des plus belles est la _Caryophyllie de Smith_[44], avec sa +robe jaunâtre, plus pâle à la base et au sommet, ornée de lignes +longitudinales d'un blanc léger! Son disque, d'abord brun, devient +blanc et puis vert; ses tentacules, à peu près triangulaires, sont +presque transparents. Ils ressemblent à des festons de dentelle +finement bordés d'un ourlet blanchâtre et terminés chacun par un pois +blanc. + + [44] Voyez figure 1, planche X. + +[Illustration: MÉANDRINE + +(_Meandrina cerebriformis_ Lamarck).] + +Les _Madrépores_ proprement dits sont des associations bizarres des +plus variées et des plus intéressantes. Qu'on se rappelle un gâteau de +cire sorti d'une ruche, avec des larves d'Abeilles dans chaque cellule; +qu'on suppose ce gâteau de pierre et non de cire, et chaque larve +remplacée par un Polype, et l'on aura le Madrépore désigné sous le nom +d'_Astrée_: c'est un des plus connus. + +Les _Méandrines_ diffèrent des Astrées par une surface creusée de +lignes allongées et tortueuses, sillonnées en travers. Leurs cellules +sont placées régulièrement dans les vallons. + +[Illustration: PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS + +(_Goniopora columna_ Dana).] + +Les _Poritides_ ont des branches qui s'élèvent peu, généralement +dichotomes, à lobes obtus. Leurs Polypes sont des miniatures +d'Anémones, portant autour de leur bouche douze tentacules radiés. +Leur polypier est pierreux, fixé, rameux ou lobé, à surface libre, +présentant un grand nombre d'étoiles régulières, superficielles +ou excavées, à bords imparfaits ou nuls. Ces étoiles sont +caractéristiques; on ne saurait les confondre avec celles d'une Astrée +ou d'un Madrépore. + +[Illustration: PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE + +(_Porites mordax_ Dana).] + +Les _Polypiers Alcyonaires_ réunissent les _Alcyonides_, les +_Tubiporides_, les _Gorgonides_ et les _Pennatulides_, dont nous +traiterons dans un chapitre spécial. + +[Illustration: ALCYONIDE + +(_Xenia elongata_ Dana).] + +Les _Alcyonides_ sont très-communs; on en trouve souvent sur les +coquilles de Saint-Jacques, sous la forme de masses charnues arrondies, +à lobes irréguliers et de couleur rouge: cette masse est toute une +colonie. Placée dans de l'eau de mer pure et fraîche, on ne tarde pas +à voir apparaître des points opalins ou jaunâtres, qui se gonflent peu +à peu, font saillie, et s'épanouissent en une corolle transparente et +animée. Chacun de ces Polypes a huit pétales dentelés; au centre, est +la bouche. Le corps du Polype est tubuleux: sa partie extérieure est +plus ou moins longue; sa partie intérieure traverse au dedans, jusqu'à +la base, la masse totale, qui n'est, d'ailleurs, que l'agglomération de +tous les individus de l'association réunis par un tissu commun, criblé +de spicules rouges et sillonné de vaisseaux. + +La _Bebryce tendre_[45] est un Alcyonide. Ce Polypier, incomplet comme +tous les Alcyons, ne possède qu'une écorce qui contient les Polypes. +L'axe qui lui sert de soutien est un support d'emprunt. + + [45] Voyez la planche VIII. + +[Illustration: TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE) + +(_Tubipora musica_ Linné.)] + +Parmi les _Tubiporides_, se trouve le _Corail musique_, de l'archipel +des Indes, caractérisé par ses tubes pierreux, simples, nombreux, +rapprochés, droits ou flexueux, parallèles et un peu rayonnants, d'un +beau rouge pourpre, unis ensemble de distance en distance par des lames +transversales. On a comparé leur ensemble à un amas de tuyaux d'orgue. + +Ses Polypes sont d'un vert d'herbe brillant (Péron); ils ont des +tentacules garnis de chaque côté de deux ou trois rangées de papilles +granuleuses charnues, au nombre de soixante à quatre-vingts (Lesson). + +[Illustration: GORGONIDE + +(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).] + +Les _Gorgonides_ ont une écorce tellement pénétrée de grains calcaires +ou siliceux (_spicules_), qu'elle forme une croûte en se desséchant. +Cette croûte est friable, et conserve souvent les couleurs plus ou +moins brillantes qui la caractérisent. Leurs cellules sont creusées +tantôt dans une surface plane, tantôt dans des mamelons saillants; +ceux-ci sont lisses, hérissés ou écailleux, quelquefois pendants les +uns sur les autres. + +C'est à ce groupe qu'appartiennent les _Isis_ et le _Corail_, dont +l'étude nous occupera dans le chapitre suivant, et toutes ces +arborisations noires, lisses et flexibles, que l'on observe sur nos +côtes. C'est encore à côté des Gorgonides que M. Deshayes a placé +le beau Polypier pêché à la Calle, l'_Anthozoanthe parasite_[46], +magnifique arbrisseau redressé et non pendant, avec des axes d'un brun +foncé, une écorce d'un rose vif, et des Polypes d'un jaune d'or. + + [46] Voyez la planche VII, communiquée par M. Deshayes. + + +IV + +Les Polypiers sont fixés aux corps solides. Quelquefois ils s'attachent +les uns aux autres, se greffent dans tous les sens ou s'enlacent dans +toutes les directions. + +Il y en a de blanchâtres, de tout à fait blancs, de jaunâtres, de +vert-pomme. Leurs nuances passent du brun olivâtre au bleu foncé, du +vermillon au violet, et du jaune pâle au gris de perle. + +Chaque tuyau ou cellule contient un individu. Les loges sont plus ou +moins profondes, suivant les espèces. Les animalcules sont composés +généralement d'une partie cachée plus ou moins tubuleuse, et d'une +partie étoilée plus ou moins apparente. Cette dernière présente de huit +à douze barbillons lisses ou granuleux, susceptibles de s'épanouir +comme les pétales d'une fleur. Quand ces appendices sont étalés, ils +atteignent souvent le double de la hauteur du corps; ils sont alors +presque transparents, excepté vers l'extrémité. + +Les Polypes étendent ou resserrent leurs barbillons, dilatent ou +contractent leur bouche, suivant les besoins; mais leur tube digestif +est soudé à leur cellule, et les axes qui portent les cellules sont +condamnés à l'immobilité. Singulière combinaison! des arbustes +moitié animés et croissant au fond de l'eau; des animalcules moitié +emprisonnés et rivés à leur prison; des estomacs dans une écorce, des +bras sur une branche, et le mouvement sur le repos! + +Les animalcules des Polypiers se reproduisent par de petites larves +vomies par l'animal et par des bourgeons développés dans leur écorce. + +[Illustration: POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE + +(_Sertularia pumila_ Linné).] + +Dans les Polypiers Hydraires, les œufs sont souvent contenus dans des +capsules cornées spéciales, qui se brisent lors de la maturation. Leurs +formes sont très-variées, suivant les espèces. + +Qu'on imagine un ellipsoïde transparent comme du cristal, dont les +parois sont décorées de rampes à créneaux disposées en spirale, +interrompues à chaque tour, et laissant voir par transparence cinq ou +six œufs ronds, d'un jaune safrané, et l'on aura la capsule ovigère +d'un _Polypier Bryozoaire_, la _Plumulaire plume_. + +[Illustration: POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES +A POLYPES, GROSSIS + +(_Plumularia pluma_ Linné).] + +Chez les Campanulaires, il existe des branches mâles et des branches +femelles: les unes chargées de loges dans lesquelles se développent les +œufs; les autres portant des capsules mâles surmontées chacune d'un +bouquet d'élégants tentacules. + +[Illustration: POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSE] + +Mais un des phénomènes les plus curieux que présente l'étude des +Polypiers Hydraires, est celui que les savants ont désigné sous le nom +de _génération médusipare_. A une certaine époque de l'année, apparaît, +chez les _Campanulaires_, les _Syncorines_, etc., une sorte de hernie +extérieure, au centre de laquelle tourbillonne le liquide nourricier. +C'est un bourgeon qui, peu à peu, se revêt d'un bourrelet de substance +transparente, grandit rapidement, et ne tarde pas à montrer des +traces d'organisation intérieure. On voit alors le liquide nourricier +circuler dans quatre canaux; quatre points noirs se dessinent au +sommet du bourgeon, à l'extrémité des quatre canaux: ce sont les +yeux. Insensiblement le bourgeon prend un aspect plus campanuliforme; +son extrémité se dilate, les yeux s'écartent, et dans leur voisinage +naissent quatre tentacules. Le réservoir central augmente de capacité, +se limite par une membrane distincte, et forme l'estomac. L'animal est +développé: c'est une vraie Méduse. Dans peu de temps, elle rompra son +pédicule par de violentes contractions, et prendra son essor vers la +haute mer. + +La jeune Méduse, aussitôt libre, atteint en peu de jours le double de +son volume. La déchirure de son pédicule se cicatrise, les tentacules +s'allongent; l'estomac acquiert une bouche. Quelques semaines encore, +et l'intestin de chacune de ces petites Méduses présentera un +contour onduleux, comme mamelonné: ce sont des œufs qui se forment, +grossissent, se développent, et se détacheront par un mécanisme +semblable (Desor). + + +V + +Les Polypes sont de petits ouvriers silencieux, actifs, infatigables, +qui sécrètent et organisent les gâteaux ou les axes qui les portent +et les logent. Éclatante industrie, qui sera sans cesse un objet +d'admiration! Population modeste, digne des plus grands éloges, +réservée dans ce qu'elle consomme, magnifique dans ce qu'elle produit! + +Les Polypes aiment les régions chaudes de l'Océan, et prospèrent mal +dans les pays froids. + +Les uns forment des pelouses de vie sous-marines qui tapissent les +rochers; les autres composent des stalactites animées, de grands +arbrisseaux, de petits arbres ou d'immenses forêts. Le câble électrique +qui relie la Sardaigne au fort Génois était incrusté d'un si grand +nombre de Polypiers et de _Bryozoaires_, que certaines parties retirées +de l'eau avaient le volume d'un baril. (Lacaze-Duthiers.) + +Les Polypiers occupent quelquefois des espaces immenses qui +grandissent sous les flots, s'élèvent en récifs, entourent les îles, +les joignent entre elles, les unissent aux continents, et comblent +ainsi la profondeur des mers. + +En 1702, un voyageur anglais, Strachan, observa que les Polypiers +étaient capables de former de grandes masses de rochers. En 1780, +Forster, savant compagnon du capitaine Cook, établit d'une manière +positive que la plupart des îles de la mer du Sud doivent leur +existence à la multiplication excessive et à l'agglomération compacte +des Polypiers. Cette manière de voir a été confirmée par un grand +nombre de marins, de zoologistes et de géologues. + +Ces Zoophytes sont réunis au fond de l'eau par masses innombrables. Ils +absorbent les sels calcaires contenus dans l'Océan, et en composent +leurs cellules et leurs axes; ils produisent ainsi des associations +souvent colossales. + +Leurs germes tombent autour d'eux, et donnent naissance à de nouveaux +gâteaux. Les derniers venus s'élancent tout autour des premiers +et au-dessus d'eux, et les étouffent; ceux-ci laissent après leur +mort leurs cellules de pierre greffées les unes sur les autres. Ces +couches de matière devenue inerte servent de fondement à de nouvelles +générations qui se superposent régulièrement comme les assises dans une +maçonnerie. Il résulte de ces agglomérations gigantesques des rochers +immenses qui atteignent jusqu'à deux ou trois cents lieues de longueur! + +Ces rochers s'élèvent peu à peu du fond de la mer, sans trouble, sans +effort, sans réaction. Au bout d'un certain temps, ils composent des +îles; ces îles forment de vastes terres. Il faut des siècles, il est +vrai, pour que ce travail s'accomplisse, mais le temps ne manque jamais +à la Nature! + +Les auteurs de ces constructions séculaires sont des animalcules +gélatineux, fragiles, chétifs, presque toujours microscopiques; mais +ils sont extrêmement nombreux... il y en a des milliards. Ils peuvent +donc produire, par l'entassement de leurs squelettes, des maçonneries +dont le genre humain tout entier, travaillât-il cent mille ans, +n'enfanterait qu'une bien faible partie! + +[Illustration: VUE GÉNÉRALE D'ÎLES A CORAUX. + +(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)] + +Une fois arrivés à la surface de l'eau, les Polypiers cessent de +croître, parce que leurs animalcules sont des êtres essentiellement +aquatiques. Enfants de la mer, ils doivent vivre dans la mer; ils +meurent à l'air et au soleil. Voilà pourquoi les couches les plus +élevées de ces gigantesques édifices sont toujours privées de vie. + +Les vagues qui se brisent contre ces îles ou ces rochers en détachent +des quartiers, les roulent, les ballottent et les réduisent en +poussière. Il en résulte d'abord un gravier blanchâtre parsemé de +quelques blocs arrondis, puis un sable plus ou moins fin et plus +ou moins grisâtre. Les flots apportent des restes de végétaux, de +Mollusques, de Crustacés, de Poissons..... Ces restes se décomposent +et se mêlent aux débris madréporiques: la terre végétale commence à +se former. C'est ainsi que la Providence a fait surgir de l'Océan des +espaces de terrain considérables. + +Le massif, monté au niveau de la mer, est bientôt envahi par la +végétation et embelli par l'animalité. Les vagues y abandonnent +quelques graines; celles-ci se développent. Les végétaux prennent pied +dans le terrain, et l'île est bientôt couverte de verdure. Des troncs +d'arbres arrachés par la mer sur les côtes voisines, et poussés par +les courants, abordent sur sa plage. Des Vers, des coquillages, des +Insectes et d'autres petits animaux apportés avec ces troncs se hâtent +de gagner la terre; ils y pullulent et en constituent la première +population. Les Tortues de mer accourent vers l'île naissante, et +viennent y déposer leurs œufs. Les Oiseaux, attirés de loin par la +verdure, arrivent pour s'y reposer et pour y construire leurs nids. +Enfin, les habitants des îles voisines, chassés par quelque coup de +vent ou séduits par la beauté du site et par l'abondance de ses fruits, +s'y rendent avec leurs pirogues, y bâtissent des cabanes, y fondent une +tribu; et l'industrie de l'Homme complète et vivifie l'industrie des +Polypiers! + +Les actions si puissantes des animalcules les plus petits et les +plus faibles sont empreintes, dans la Nature, d'un charme et d'une +philosophie que ne donneront jamais dans nos musées les formes les +plus élégantes de leurs cadavres soigneusement conservés et savamment +classés. + +Les Infusoires, les Foraminifères et les Polypes existent dans la mer +par milliards de milliards... C'est l'infini vivant! + +[Illustration] + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VIII. + P. Lackerbauer, d'après Mr. Lacaze du Thiers. Digeon fac-simile sc. + + CORAIL + Portion de Macciotta pêchée à 80 brasses de profondeur. + + 1 Corail rouge. (_C. rubrum, Lamarck_.) + 2 Bebryce tendre. (_B. mollis, Philippi_.) + 3 Gorgone délicate. (_G. subtilis, Valenciennes_.) + 4. 4'. 4''. Éponges. + 5 Balanophyllie d'Italie. (_B. Italica, Michelin_.) + 6 Flabellum. (_F. anthophyllum, Ehrenberg_.) + 7 Thécidie de la Méditerranée. (_T. Mediterranea, Defrance_.) + 8 Térébratule tête de serpent. (_T. caput serpentis, Lamarck_.)] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE X + +LE CORAIL. + + «CURALIUM _decus liquidi_.» + + (PRISCIEN.) + + +I + +Dans certaines régions de la mer, au milieu des rochers les plus +accidentés, s'étendent de petites forêts purpurines. Ces forêts +aquatiques sont composées par le _Corail rouge_, un des plus brillants +et des plus célèbres parmi les Polypiers. _Curalium decus liquidi!_ + +Pendant longtemps, le Corail a été pris pour une plante marine. Les +anciens Grecs appelaient cette prétendue plante, _fille de la mer_[47]. +Le comte Marsigli lui-même considérait cette curieuse production comme +faisant partie du règne végétal. + + [47] Κοράλλιον, de κόρη, fille, ἁλὸς, de la mer, d'où les Latins + ont fait _curalium_, puis _corallium_ ou _coralium_. + +Peyssonnel, chirurgien de la marine, reconnut le premier la véritable +nature de l'arbrisseau Corail. Il fit part de sa découverte au célèbre +Réaumur, qui hésita quelque temps à la transmettre à l'Académie royale +des sciences. Ce ne fut qu'en 1727 qu'il se décida à la communiquer à +l'illustre compagnie, mais sans l'adopter encore lui-même. + +Les observations de Peyssonnel furent contestées jusqu'au moment où +Trembley (de Genève) eût publié ses belles expériences sur le Polype +d'eau douce, et que les savants eussent constaté la grande ressemblance +qui existe entre la nature de ce curieux Invertébré et les animalcules +du Corail. + +Guettard (d'Etampes) et Bernard de Jussieu firent exprès un voyage sur +nos côtes pour vérifier les assertions de Peyssonnel. + +[Illustration: CORAIL ROUGE + +(_Corallium rubrum_ Lamarck).] + +Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, le Corail est une famille de +Polypes vivant ensemble et composant un _Polypier_. + +Ce Polypier habite surtout dans la Méditerranée et dans la mer Rouge. +Il se trouve à diverses profondeurs. Cependant il n'est jamais à moins +de 3 mètres, ni à plus de 300. + +Observé sur place, le Corail est mêlé avec d'autres Polypiers +et avec d'autres animaux marins. Il en résulte un assemblage +lâche ou compacte, quelquefois inextricable, qui a reçu le nom de +_macciotta_[48]. + + [48] La planche VIII représente une portion de _macciotta_ retirée + de quatre-vingts brasses de profondeur, dans les eaux de la Calle, + dessinée et coloriée par M. Lacaze-Duthiers (juillet 1862). + +Chaque pied de Corail ressemble à un joli sous-arbrisseau rouge, sans +feuilles, portant de délicates petites fleurs étoilées à rayons blancs. + +Les axes de ce sous-arbrisseau sont les parties communes à +l'association; les fleurettes sont les Polypes. + +[Illustration: SPICULES DE CORAIL. + +(D'après les dessins communiqués par M. Lacaze-Duthiers.)] + +Les arborisations dont il s'agit se dirigent ordinairement de haut en +bas, et non de bas en haut, comme celles des plantes. Elles forment +des buissons, des taillis, et, comme nous l'avons dit plus haut, de +véritables forêts. Ces axes offrent une écorce molle, comme réticulée, +pénétrée d'un suc laiteux, et creusée de petites cavités, qui sont les +loges des Polypes. De petits corps durs (_spicules_) sont contenus en +grand nombre dans son épaisseur. Au-dessous de l'écorce, se trouve +le Corail proprement dit, qui égale le marbre en dureté, et qui est +remarquable par sa surface striée, par sa belle couleur rouge, par +son extrême dureté et par le poli brillant dont il est susceptible. +Les anciens croyaient que sa substance était molle dans l'eau, et ne +prenait de la consistance qu'au contact de l'air[49]. + + [49] Sic et coralium, quo primum contigit auras + Tempore, durescit..... (OVIDE.) + +[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE DU CORAIL. + +(D'après les dessins communiqués de M. Lacaze-Duthiers.)] + +Les Polypes sont composés, comme ceux de la plupart des Polypiers, +d'une partie sacciforme enfermée dans la loge corticale, et d'une +partie extérieure cylindrique, entourée de huit petits barbillons qui +divergent comme les pétales d'un Œillet. Ces barbillons sont aplatis, +larges, pointus et garnis sur les bords de barbules courtes et creuses. +Quand ils sont épanouis, l'ensemble représente une charmante fleurette +blanchâtre et diaphane, à huit pétales découpés, placés sur un mamelon +rose, renflé parfois en forme d'urne. Le comte Marsigli avait très-bien +vu les Polypes du Corail. «_Ce sont des fleurs_, dit-il, _qui rentrent +dans leurs tubules dès que la plante est retirée de l'eau. Ces fleurs +adoptent en mourant une teinte jaune safranée._» + +[Illustration: UN POLYPE DU CORAIL ROUGE.] + +Le Corail est donc, comme on l'a dit avec justesse, animal (ou animaux) +en dehors et rocher en dedans. + +M. Lacaze-Duthiers a étudié tout récemment la reproduction du Corail. +Il est arrivé à des résultats extrêmement intéressants. Suivant ce +savant zoologiste, les individus de la colonie sont tantôt mâles, +tantôt femelles, tantôt hermaphrodites. Ordinairement les Polypes d'un +sexe l'emportent en nombre, dans une même branche, sur ceux d'un autre +sexe. Ainsi, tel rameau présente presque exclusivement des mâles, et +tel autre des femelles. Quant aux hermaphrodites, ils semblent les +moins nombreux. + +On trouve dans le règne végétal des plantes dites _polygames_, qui +offrent dans la distribution de leurs fleurs mâles, femelles ou +hermaphrodites, un arrangement analogue: l'_Épinard d'Espagne_ est dans +ce cas. Qui aurait pu soupçonner un rapport physiologique quelconque +entre le Corail et l'Épinard? + +Les œufs du Corail ont des pédicules longs et grêles; ils font saillie +à l'extérieur des lames minces qui se trouvent dans le sac digestif. +Ils sont sphériques, opaques et d'un blanc de lait. Ils se détachent +par la rupture de leur support, et tombent dans la cavité générale, +cavité qui sert tout à la fois d'estomac et de poche incubatrice, dans +l'intérieur de laquelle deux matières bien différentes peuvent, à côté +l'une de l'autre, la première se dissoudre et servir à l'entretien +de l'animal, la seconde se développer et produire un être nouveau! +(Lacaze-Duthiers.) + +Les œufs s'allongent et se revêtent de cils vibratiles. Dès qu'ils +sont pondus (ou, pour mieux dire, vomis), ils se creusent d'une cavité +qui s'ouvre au dehors par un pore destiné à devenir la bouche. Alors +ils prennent la forme d'un petit ver blanchâtre et demi-transparent; +ces larves nagent en tous sens avec une assez grande agilité, en se +détournant quand elles se rencontrent. Elles montent et descendent +dans les vases qui les contiennent, portant toujours en avant leur +grosse extrémité ou leur base, tandis que leur bouche est en arrière. +De là vient, lorsqu'elles trouvent des obstacles, qu'elles buttent +contre eux. Elles ont une tendance à s'accoler, puis à adhérer, et cela +d'autant plus, que leur genre de progression favorise leur contact en +les poussant contre les objets. Ainsi, ce sont les mouvements mêmes +qui semblent destinés à faire cesser cette période de liberté, en +facilitant l'adhérence de la partie du corps qui répondra plus tard à +la base du Polype. (Lacaze-Duthiers.) + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. IX. + Mesnel del. d'après les dessins de Mr Lacaze-Duthiers. Rapine. sc. + + DÉVELOPPEMENT DU CORAIL. + (Corallium rubrum, Lamarck.) + + 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Diverses phases de la larve libre. + --9. 10. 11. 12. 13. 14. 15. Fixation de la larve et développement + du Polypier. + + _Imp. Geny-Gros 28 r. Domat._] + +Arrive bientôt le moment où les larves vont se fixer. L'animal +abandonne sa forme de ver; il s'étale, pour ainsi dire, et perd +en hauteur ce qu'il gagne en largeur: il se raccourcit et devient +comme discoïde. L'extrémité la plus effilée, celle qui porte la +bouche, rentre dans le tissu, et, en s'enfonçant au milieu du disque, +elle s'entoure d'un bourrelet circulaire (Lacaze-Duthiers). Sur ce +bourrelet, naissent les rudiments des huit tentacules, qui se couvrent +bientôt de festons latéraux. + +Ce premier Polype fixé devient le fondateur d'une grande colonie +arborisée. Des gemmes ou bourgeons se forment sur ses axes, et +produisent, en se développant, tout un petit peuple de Coraux[50]. + + [50] Voyez la planche IX, dont les éléments nous ont été + communiqués par M. Lacaze-Duthiers. + +Chez les animaux adhérents, les larves sont mobiles. C'est une loi +générale! Les jeunes Polypes, au sortir de l'œuf, diffèrent presque en +tout de leurs parents. Ils doivent subir des métamorphoses pour arriver +à l'état parfait, mais des métamorphoses inverses, à certains égards, +de celles des Insectes. Chez ces derniers, la chrysalide, qui est +immobile, se change en Papillon qui vole. Chez les Coraux, la larve, +qui nage, se transforme en Polype qui adhère!... Il n'y a peut-être pas +dans la Nature une loi qui, renversée, ne devienne une autre loi. + + +II + +On a distingué des vrais Coraux les _Mélites_ et les _Isis_, dont les +ramifications sont articulées, et dont les Polypes possèdent six +tentacules au lieu de huit; ces tentacules sont entiers et non frangés. + +[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE D'ISIS. + +(D'après une préparation de M. Poteau.)] + +Dans le premier genre, les axes sont noueux d'espace en espace, et +recouverts d'un encroûtement adhérent et persistant; dans le second, +ils sont étranglés et revêtus d'un encroûtement libre et caduc. + +Le tissu des Mélites est pierreux et homogène, celui des Isis est +composé de deux substances distinctes; leurs étranglements sont cornés +et noirâtres, leurs articulations sont calcaires et striées. + +On emploie souvent, dans le commerce, la tige des Isis pour du Corail +blanc; la structure des deux espèces de tiges est si différente, qu'il +suffit d'une loupe pour les distinguer. Les deux figures ci-dessus +montrent la grossièreté de la fraude. + +[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE DU CORAIL ROUGE. + +(D'après une préparation de M. Poteau.)] + +Chaque Corail, vrai ou faux, est un atelier distinct de petits +travailleurs, habiles, toujours nombreux, toujours actifs; atelier +merveilleux où se fabriquent à la fois la matière première, corne ou +marbre, qui lui est indispensable, et les ouvrages élégants, tiges ou +branches, qui lui sont particuliers. + + +III + +D'après ce que l'on vient de voir sur la nature des Coraux, on peut +en conclure que ces Polypiers ressemblent plus à des plantes qu'à des +animaux. C'est à cause de cela qu'on les a souvent désignés sous le nom +de _Zoophytes_, c'est-à-dire _animaux-plantes_, dénomination appliquée +plus tard, par extension, à un grand nombre d'Invertébrés marins. + +Cette structure remarquable établit entre les deux règnes organiques +les rapports les plus curieux. Nous trouvons dans ces animaux, comme +dans les végétaux, une tige, des branches et des rameaux recouverts +d'une véritable écorce. Leurs axes sont cornés ou calcaires; dans les +végétaux, ils sont herbacés ou ligneux. Des deux côtés, le tissu est +plus ou moins solide, strié, cannelé, tordu et composé de couches +concentriques. De plus, l'écorce animale est spongieuse et plus ou +moins tendre, comme l'écorce végétale. + +Les gemmes représentent les bourgeons; les Polypes représentent les +fleurs. Les barbillons s'étalent en rosettes comme des pétales; ils +forment une corolle animée qui s'épanouit et se ferme alternativement. + +Dans le Polypier, de même que dans le végétal, les individus +élémentaires sont aux extrémités des axes ou sur les côtés, ou bien +tout à la fois terminaux et latéraux. + +Enfin, une dernière ressemblance se rencontre dans leur reproduction. +Le Corail et le végétal donnent des individus isolés, œufs ou graines, +qui se détachent de la collection, se développent et produisent une +colonie dont les membres demeurent adhérents, et par suite d'autres +Coraux et d'autres végétaux, c'est-à-dire d'autres êtres collectifs. +C'est la synthèse qui engendre l'analyse, et l'analyse qui reconstitue +la synthèse! + +Tout en _s'arborisant_, le Polype _se minéralise_. Ne dirait-on pas que +le règne animal, le règne par excellence, abandonne sa suprématie, et +cherche à se confondre avec les autres règnes? + + +IV + +On fait la pêche du Corail principalement à l'entrée de la mer +Adriatique, aux environs de Bone et de la Calle, et dans le détroit de +Bonifacio. Cette pêche donne naissance à une industrie considérable, +qu'il serait important d'encourager et de régulariser. + +Sur les côtes de la Sicile, la pêche est extrêmement simple. Trois ou +quatre pêcheurs, placés sur une barque, plongent dans la mer une sorte +de croix de bois horizontale, à branches égales, portant à chaque +extrémité un filet de forme conoïde, tissé avec de l'étoupe. Au centre +de l'appareil est ajustée en dessous une grosse pierre, qui l'entraîne +rapidement au fond de l'eau. La croix est attachée à une corde; on +la descend à une profondeur de 60 à 100 mètres. Un pêcheur élève et +abaisse alternativement cet appareil; en même temps les autres rament +lentement, de manière à balayer la surface d'un certain nombre de +rochers. Les mailles lâches des quatre filets promenés sur les Coraux +accrochent leurs branches, les cassent, ou arrachent les Polypiers +tout entiers. Quand on suppose que la prise est suffisante, on retire +l'appareil; on détache la récolte, et on la dépose dans le bateau. + +A la place de l'instrument que nous venons de décrire, on emploie +quelquefois un autre engin, composé d'un cercle de fer de 50 +centimètres de diamètre, qui forme l'ouverture d'une petite poche +destinée à recevoir les branches qu'on brise. A droite et à gauche sont +suspendus deux filets. Le cercle est situé à l'extrémité d'une grande +poutre, quelquefois plus longue que la barque. Cette poutre est portée +par deux cordes, et, tout près du cercle de fer, on a fixé une pierre. +On introduit cet instrument dans des cavités où le premier n'a pas pu +pénétrer. + +Dans d'autres localités, on se sert de bâtons garnis d'étoupes, que +l'on traîne au fond de la mer avec un boulet. Derrière se trouve un +filet à larges mailles, où tombe le Corail à mesure qu'il est détaché. + +Le Corail ainsi obtenu est toujours mêlé à d'autres Polypiers, à divers +animaux, et même à des plantes marines. + +Anciennement, on pêchait ce Zoophyte avec de grandes cloches dans +lesquelles un homme était placé. Par ce moyen, on obtenait le Corail +pur et non brisé. + +En 1857, M. Focillon a fait ressortir la possibilité d'employer le +_bateau plongeur_ de MM. Lamiral et Payerne pour la récolte du Corail, +et les avantages qu'offrirait l'application de cet appareil. + +Dans certains pays, les pêcheurs plongent à des profondeurs plus ou +moins considérables, et récoltent le Corail à la main. + +Malgré les efforts du gouvernement français, et malgré les bénéfices de +l'industrie coraillère, nos pêcheries dans le détroit de Bonifacio et +sur le littoral africain ne sont guère fréquentées que par des marins +étrangers. + +En 1852, les corailleurs qui exploitèrent le détroit de Bonifacio +étaient tous des Italiens. Le produit de la campagne ne donna qu'une +quarantaine de mille francs. + +En 1853, sur 211 bateaux pêcheurs qui se rendirent sur les côtes +d'Afrique, il n'y en avait que 19 français; la plupart étaient +napolitains. La même chose a lieu presque tous les ans. + +D'après les documents publiés par le ministère de la guerre, les côtes +de Bone et de la Calle ont fourni, en 1853, 35 800 kilogrammes de +Corail, lesquels, vendus en majeure partie aux fabricants de Naples, à +raison de 60 francs le kilogramme, ont représenté une valeur brute de 2 +148 000 francs. Beaucoup de bateaux, la plupart napolitains, dont les +frais ne dépassaient pas au maximum 8000 francs, ont emporté 4 à 500 +kilogrammes de Corail, et ont eu par conséquent un bénéfice de 16 à 22 +000 francs. + +Sur la côte ouest, la pêche a été exploitée, la même année, par des +corailleurs espagnols, qui avaient pris leurs patentes dans les ports +de Mers-el-Kébir, Tenez et Arzew. Chaque embarcation a recueilli en +moyenne de 350 à 400 kilogrammes de Corail. + + +V + +Les anciens regardaient le Corail comme une matière d'un grand prix, et +lui attribuaient des vertus merveilleuses. Les Gaulois en décoraient +leurs casques, leurs boucliers et leurs autres instruments de guerre. +Les Romains en portaient des fragments ou des grains comme amulettes et +comme ornements agréables aux dieux. Ils en fabriquaient des colliers +pour préserver leurs nouveau-nés des maladies contagieuses. Dans +beaucoup de circonstances, ils croyaient les préparations de Corail +excellentes pour conjurer les malheurs. + +Il n'y a pas longtemps que les médecins français considéraient le +Corail comme une des ressources de la thérapeutique. Lémery le croyait +propre à _réjouir le cœur_. Ce qui n'est pas aussi certain que sa vertu +pour nettoyer les dents, bien que cette dernière se réduise à une +simple action physique. + +Le Corail est plus estimé aujourd'hui comme ornement que comme remède. +On fabrique des bijoux recherchés non-seulement en Europe, mais aussi +en Afrique et en Asie, surtout au Japon. + +Le Corail des côtes de France, mieux choisi peut-être que celui des +autres pays, passe pour avoir la couleur la plus vive et la plus +éclatante. Celui d'Italie rivalise en beauté avec le nôtre; celui de +Barbarie est le plus gros et le moins brillant. + +Dans le commerce, on distingue cinq variétés de Corail, auxquelles on +donne des noms assez bizarres: 1º l'_écume de sang_, 2º la _fleur de +sang_, 3º le _premier sang_, 4º le _second sang_, 5º le _troisième +sang_. + +Le Corail _rose_ est très-rare et très-cher. Le Corail travaillé par +les Napolitains donne des bijoux quelquefois un peu grossiers. Celui +de Marseille, façonné par d'habiles artistes, produit des résultats +supérieurs. On a vu, à l'exposition de 1830, des ornements dont la +taille, le poli et le bon goût étaient à l'abri de toute critique. On y +remarquait particulièrement un jeu d'échecs, représentant l'armée des +Sarrasins et celle des croisés, qui valait 10 000 francs. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XI + +LA PLUME DE MER. + + Quantes fois, lorsque sur les ondes + Ce nouveau miracle flottoit..... + + (MALHERBE.) + + +I + +La contemplation des animaux qui habitent dans un milieu différent du +nôtre, et qui cependant accomplissent sans gêne les diverses phases +de la vie avec des mœurs particulières, avec leurs joies et leurs +souffrances, n'est-elle pas faite pour nous plonger dans une sorte de +ravissement! + +Tous les Zoophytes marins, sans exception, peuvent être le sujet de nos +études et de notre enthousiasme. Mais parmi ces animaux, un des plus +merveilleux est bien certainement la _Plume de mer_ ou _Pennatule_. + +Ce Polypier habite loin des rivages, il aime la haute mer; aussi +n'est-il pas adhérent, mais libre. Son organisation complexe ressemble +grossièrement à une plume. + +Cette agglomération animale offre un axe ou partie commune, et des +espèces de barbes sur lesquelles sont établis des Polypes. + +L'axe est composé de deux parties, une antérieure, qui porte les +barbes, et une postérieure, qui est nue. La première est plus ou +moins étroite et déprimée; la seconde ressemble à un cœur allongé. +Son extrémité est obtuse et percée d'un trou aveugle, que certains +naturalistes ont pris mal à propos pour une bouche. + +[Illustration: PLUME DE MER ÉPINEUSE + +(_Pennatula spinosa_ Deshayes).] + +Dans l'intérieur de l'axe, au milieu d'un tissu charnu et contractile, +se trouve une baguette dure, aplatie, grisâtre, de nature calcaire. +Cette baguette offre en dessus et en dessous deux rainures, une à +droite et l'autre à gauche. Elle est enfermée dans une membrane +très-mince. + +On observe encore, dans l'épaisseur de la Plume, trois cavités, dont +une moyenne et supérieure et deux latérales. La cavité moyenne, qui +est assez grande, diminue vers l'extrémité antérieure, où l'on voit un +véritable orifice. Des deux côtés de cette même cavité se trouvent des +brides formant des loges celluleuses qui semblent communiquer avec les +barbes. + +A certains moments, l'agrégation aspire de l'eau et se gonfle, puis +elle rejette le liquide et s'amoindrit. + +Les barbes sont plus grandes au milieu de la tige qu'à l'extrémité. +Leur ensemble forme des espèces d'ailerons aux deux côtés de +l'axe. Leur bord postérieur est subdivisé en lames qui présentent +inférieurement de petites aiguilles calcaires, dures, blanches et +cassantes. Ces lames soutiennent les Polypes. + +[Illustration: POLYPES DE LA PLUME DE MER ÉPINEUSE.] + +Ceux-ci sont rapprochés et alignés, implantés obliquement et répartis +avec inégalité. Ils ont la forme d'une bourse divisée en deux portions: +une de ces dernières offre la bouche bordée de huit tentacules; l'autre +comprend les organes de la digestion et les sacs des œufs. + +En définitive, ces Polypes, comme la plupart des animaux inférieurs, +ressemblent toujours plus ou moins à des fleurs vivantes, mais à des +fleurs vivantes qui frémissent d'une sensibilité encore bien incomplète +et qui jouissent d'une volonté encore bien limitée! + +Les Plumes de mer sont épineuses. On en connaît une d'un +rouge-cannelle[51], et une autre d'un gris sale[52]. Le soir, la +première devient phosphorescente, et balance mollement ses lueurs à la +surface de la mer. + + [51] _Pennatula phosphorea_ Linné. + + [52] _Pennatula grisea_ Esper. + +Ces Polypiers peuvent contracter la partie postérieure et renflée de +leur axe, de même que leurs ailerons. Ces derniers semblent leur +servir de nageoires ou de rames. Mais les Pennatules ne réussissent +qu'à produire des mouvements très-imparfaits. Les eaux les poussent +dans un sens ou dans un autre, et les courants ne tardent pas à les +entraîner. Flottant sans volonté, du moins apparente, au gré des vagues +et des vents, elles vont partout, et partout elles rencontrent ce qu'il +faut pour leur nourriture, ce qui convient à leur bien-être et ce qui +est nécessaire à leur reproduction! + +[Illustrations] + +D'après les observations récentes de M. Lacaze-Duthiers, ces Polypes +des Pennatules sont tous mâles ou tous femelles, exclusivement; +de manière que chaque communauté ne présente qu'un seul sexe. On +sait qu'il existe des végétaux organisés d'une manière analogue, +c'est-à-dire à fleurs mâles et à fleurs femelles séparées sur des pieds +différents (dioïques): par exemple, les Pistachiers, les Dattiers, les +Épinards..... + + +II + +L'_Ombellulaire_, qu'on ne rencontre que sur les côtes du Groenland, et +les _Virgulaires_ de Lamarck, sont des Pennatulides. + +[Illustrations: + +OMBELLULAIRE DU GROENLAND + +(_Umbellularia groenlandica_ Lamarck). + +VIRGULAIRE ADMIRABLE + +(_Virgularia mirabilis_ Lamarck).] + +La _Virgulaire admirable_ est un des plus beaux Polypiers de l'Océan. + +Deux séries d'ailes en demi-lune, obliquement horizontales, sont +placées avec symétrie autour d'un axe étroit et léger, qu'elles +embrassent alternativement. On dirait deux larges rubans enroulés en +sens inverse, de manière à produire deux rampes opposées. Ces ailes +sont un peu onduleuses, découpées et frangées sur le bord libre, et +d'un jaune assez brillant. Les dentelures de leurs franges servent de +logement à de jolis petits Polypes, qui montrent de temps en temps leur +bouche béante et leurs barbillons étalés. Ces Polypes sont blanchâtres +et demi-transparents. Quand ils épanouissent leurs rayons, ils ajoutent +à la marge de chaque aile une bordure d'étoiles argentées. + + +III + +Chez la plupart des Polypiers, les individus élémentaires, malgré +leur adhérence entre eux, possèdent une activité vitale propre, et, à +certains égards, indépendante. Ils ont des volontés _particulaires_ +qu'il leur serait difficile de réunir, de confondre en une volonté +générale. C'est probablement à cause de cette difficulté insurmontable, +que la Nature a rendu ces corporations fixées et sédentaires. Elle a +empêché leurs Polypes de prendre aucune détermination collective, et de +mouvoir leur ensemble comme un seul individu. + +Il n'en est pas ainsi chez les Plumes de mer; leur association +constitue un Polypier non adhérent. Ce Polypier se remue, obscurément à +la vérité, mais enfin il se remue. A quoi cela tient-il? A ce que les +parties communes qu'il présente, au lieu d'être cornées ou calcaires, +c'est-à-dire complétement inertes, sont charnues et contractiles, +c'est-à-dire manifestement animées. Par conséquent, les Polypes d'une +Plume de mer sont moins indépendants les uns des autres que les +Polypes d'un Corail. Ils ont un organe central irritable, peut-être +même sensible, qui appartient à tous, qui les relie plus intimement les +uns aux autres, et qui donne plus d'unité à leur ensemble. Le Corail +n'a pas de volonté, la Plume de mer en a une. + +Les Polypiers fluviatiles (ou _Polypes à panache_ de Trembley), +véritables miniatures des Polypiers marins, ne sont pas tous fixés. Il +en existe aussi de libres, tels que les _Cristatelles_. L'Auteur de la +Nature a placé çà et là, dans les bassins et les ruisseaux, de petites +créatures imperceptibles, analogues aux grands Zoophytes vagabonds que +les ondes nourrissent et ballottent dans l'immensité de l'Océan!... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XII + +LES ANÉMONES DE MER. + + ..... Living flowers, + Which like a bud comparted, + Their purple lips contracted; + And now in open blossoms spread, + Stretched like green anthers many a seeking head. + + (SOUTHEY.) + + +I + +Qu'on suppose un Polype bien grand et bien trapu, possédant, au lieu +de six modestes barbillons, un grand nombre de brillants appendices +disposés comme une riche collerette, et l'on aura une _Anémone de mer_. + +Le Polype d'eau douce semble l'ébauche de l'Anémone de mer. + +Ce nom d'_Anémone_ est admirablement choisi; car ce Polype perfectionné +ressemble beaucoup plus à une fleur qu'à une bête. On dirait, en effet, +une gracieuse Anémone ou une jolie corolle de Cactus. + +Les poëtes ont regardé ces fleurs vivantes comme les _Roses du monde +des Zoophytes_. + +On a donné encore à ces charmantes créatures le nom d'_Actinies_ +(Brown), pour indiquer leur conformation radiée ou étoilée. + +Les Anémones de mer sont des animaux charnus, plus ou moins coriaces, +ordinairement fixés par la _base_, offrant un corps ou _colonne_ en +forme de bourse, avec un aplatissement terminal ou _disque_ bordé de +_tentacules_, au centre duquel est percée la _bouche_. + +[Illustration: ANÉMONES DE MER.] + +La _base_ des Anémones est, en général, une surface plane, au moyen +de laquelle l'animal adhère aux corps solides sous-marins (rochers ou +plantes). Dans quelques espèces, elle se dilate plus ou moins, et peut +même produire comme deux ailerons demi-circulaires; dans d'autres, +au contraire, elle se rétrécit considérablement, au point de ne plus +pouvoir remplir sa fonction. L'animal n'adhère plus. + +La _colonne_ est raccourcie le plus souvent; mais, dans certains cas, +elle devient cylindrique et allongée comme une tige. Celle-ci est +lisse, verruqueuse ou sillonnée. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. X. + P. Lackerbauer del. Lebrun fac-simile sc. + + ANÉMONES DE MER + + 1 Caryophyllia Smithii (_Stokes et J. W. Brod._) + 2 Sagartia coccinea (_Gosse_) + 3 Phyllangia americana (_Gosse_) + 4 Edwarsia callimorpha (_Gosse_) + 5 Edwarsia carnea (_Gosse_) + 6 Sagartia viduata (_Gosse_) + 7 Sagartia rosæa (_Gosse_) + 8 _et_ 9 Sagartia Sphyrodeta (_Gosse_) + 10 Sagartia rosæa (_Gosse_) + 11 Ceriantus Lloydii (_Gosse_) + 12 Actinoloba dianthus (_Blainv._) + 13 Sagartia rosæa (_Gosse_) + 14 Sagartia venusta (_Gosse_) + 15 Gregoria fenestrata (_Gosse_) + 16 Balanophyllia regia (_Gosse_) + 17 Sagartia chrysosplenium (_Gosse_)] + +Le _disque_ varie en étendue. + +Les _tentacules_ sont des cônes creux disposés circulairement sur un +ou plusieurs rangs horizontaux et concentriques. Ils sont très-longs +ou très-courts, filiformes ou pétaloïdes, renflés ou aplatis, souvent +pointus, quelquefois ciliés ou frangés, d'autres fois ramifiés. Il y +en a qui ressemblent à de gros Vers cylindriques, demi-transparents et +demi-laiteux. + +[Illustration: ANÉMONE DE COUCH ANÉMONE ŒILLET + +(_Aiptasia Couchii_ Gosse). (_Actinoloba dianthus_ Blainville).] + +Charles Bonnet a compté dans une espèce cent cinquante tentacules, +alignés sur trois rangs. De ces jolis appendices s'élançaient de temps +en temps de petits jets d'eau. + +La _bouche_ est presque toujours très-large. Elle présente une lèvre +circulaire généralement épaisse, tantôt déprimée, tantôt élevée sur une +sorte de saillie. + +Linné n'a mentionné que cinq espèces d'Actinies. Rapp en a caractérisé +vingt-trois, et Lamarck vingt-cinq. Aujourd'hui on en connaît plus de +cent. + +Ces brillants Zoophytes sont blancs, gris, roses, rouges, pourpres, +fauves, jaunes, nankins, orangés, lilas, azurés, verts..... + +Regardez cette charmante espèce à barbillons violets finement +pointillés de blanc, et cette autre à tentacules rouges légèrement +maculés de gris. Examinez celle-ci qui les étale verts, terminés par +une pointe d'un blanc mat, et celle-là qui les agite d'un blanc de +lait, avec une belle écharpe rose!... + +Le corps, le disque et les tentacules n'ont pas toujours la même +couleur; ce qui contribue puissamment à varier la parure de ces +corolles animées. Voici une Anémone à corps fauve et à disque couleur +d'abricot, entouré de tentacules d'un blanc mat. En voilà une seconde +dont le centre est rouge, avec des tentacules gris, et une troisième où +il est vert, avec des tentacules fauves. + +Comme la Nature est féconde et diversifiée dans ses nombreuses +créations! Que de variations et de surprises avec le même thème! + + +II + +Les Anémones de mer se tiennent parmi les rochers, souvent dans des +crevasses ou des fentes. Il y en a qui logent leur corps dans quelque +vieille coquille abandonnée, épanouissant leur collerette autour de son +ouverture. + +Les individus laissés à découvert par les flots rapprochent leurs +tentacules et se dessèchent. Quand la mer revient, ils se gonflent, +s'ouvrent et rayonnent de nouveau. + +Quoique ces animaux soient très-adhérents, ils peuvent cependant se +mouvoir, mais ils le font avec lenteur, par des contractions et des +relâchements successifs. Quand ils changent de place, ils étendent par +une action imperceptible un des bords de leur base, et retirent le bord +opposé. Ils se traînent quelquefois à l'aide de leurs tentacules, qui +leur servent alors comme de pieds. + +Le professeur Forbes avait une Actinie qui se promenait sur les parois +d'un bocal, adhérant alternativement par sa base et par son disque, à +la manière des Sangsues (Rymer Jones). Il y a donc, dans la Nature, des +_fleurs qui se promènent!_ + +A l'approche de l'hiver, les Anémones de nos côtes détachent leur +bourse, se laissent emporter par les flots, et vont chercher une +température plus douce dans des eaux plus profondes. L'instinct de ces +délicieuses bêtes, si différentes des animaux terrestres, est plus +assuré, dans ses inspirations, que ne le sont souvent, dans leurs +conséquences, les _raisonnements_ suivis des Vertébrés supérieurs. La +connaissance de l'instinct chez les animaux est bien certainement une +des plus grandes et des plus nobles parties de l'histoire naturelle. +Cette partie devrait être étudiée beaucoup plus qu'on ne le fait +habituellement. + +Lorsqu'une vive lumière éclaire une Anémone, elle épanouit ses +tentacules comme un capitule de Pâquerette qui étale ses demi-fleurons. +Ces organes s'allongent et se raccourcissent, vont et viennent, se +balancent et se tordent autour de sa bouche dilatée. Touchez l'animal +avec le bout d'une baguette, ou bien agitez l'eau qui l'environne, et +soudain tout se rapproche, se ferme, se contracte et s'amoindrit. + +Pendant que l'Anémone étale sa brillante collerette, si un petit ver, +un jeune crustacé, un poisson nouvellement éclos, viennent s'y heurter +étourdiment, aussitôt, par un brusque mouvement, l'animal vorace pousse +l'imprudente victime vers sa gueule béante, et la précipite dans sa +bourse, c'est-à-dire dans son estomac... _et consummatum est!_ La vie +des Anémones est un affût continuel! + +Les tentacules filamenteux de certaines espèces semblent être de +véritables armes offensives. M. Gosse a surpris un de ces filaments +au moment où il s'attachait à un petit poisson. La pauvre bête fit +quelques efforts pour fuir, et ne tarda pas à succomber. M. Hollard a +vu de jeunes Maquereaux se coucher sur le flanc et mourir au simple +contact d'une Actinie. + +Quand on touche ces tentacules, dit M. Rymer Jones, ils occasionnent +une cuisson assez vive. Pendant plus d'une heure, la main demeure +rouge, enflammée et douloureuse. Si l'on mord un de ces organes, et +qu'on applique la langue sur la partie mordue, on éprouve une sensation +brûlante et corrosive. + +La propriété toxique des tentacules réside dans de petits organes +qui s'étendent sur toute leur peau, et consistent en des capsules +innombrables, visibles seulement au microscope, lesquelles contiennent +un gros fil entortillé. Au moindre contact, ces capsules semblent se +crever et lancer leur fil au dehors. Celui-ci s'attache aux corps +étrangers, comme certains fruits épineux (Rymer Jones). Ce fil est +ordinairement entouré d'une ou de plusieurs bandes en spirale, dont +chacune porte une série de petites barbes. L'appareil tout entier sert +à l'émission d'un fluide très-venimeux (Gosse). + +Les Anémones sont voraces et vigoureuses. Rien ne peut échapper à leur +gloutonnerie: tous les animaux qui s'approchent sont saisis, précipités +et dévorés. + +Malgré la puissance de leur bouche, ces estomacs insatiables ne +retiennent pas toujours la proie qu'ils ont avalée. Dans certaines +circonstances, celle-ci réussit à s'échapper; dans d'autres, elle est +adroitement enlevée par quelque maraudeur du voisinage, plus rusé et +plus actif que l'Anémone. + +On voit quelquefois, dans les aquariums, des Crevettes, qui ont senti +de loin la proie mangée, se précipiter sur le ravisseur, lui prendre +audacieusement sa nourriture et la dévorer à sa place, au grand +désappointement de celui-ci. Bien plus, lorsque le morceau savoureux a +été complétement englouti, la Crevette, redoublant d'efforts, réussit +à s'en emparer au milieu même de l'estomac. Elle fond en plein sur le +disque étendu de l'Anémone: avec ses petits pieds, elle l'empêche de +rapprocher ses tentacules; elle introduit en même temps ses pinces +dans la cavité digestive, et saisit l'aliment. L'Anémone essaye en +vain de contracter ses barbillons et de fermer sa bouche... Parfois le +conflit devient très-grave entre le Zoophyte sédentaire et le Crustacé +vagabond... Quand le premier est un peu robuste, l'agression est +repoussée, et la Crevette court le risque de former un supplément au +repas de l'Anémone..... + +Pendant leur digestion, les Actinies semblent dormir; elles entrent en +torpeur. Elles tiennent alors leurs tentacules appliqués les uns contre +les autres, formant un dôme pointu au-dessus de leur bouche. Ainsi +resserrées, elles figurent assez bien un bouton de plante radiée, par +exemple celui d'une Marguerite ou d'un Souci. + +La cavité viscérale de ces animaux paraît grande et régulièrement +divisée en loges rayonnantes. + +Il est remarquable que les papiers réactifs plongés dans cet organe, +soit chez l'animal à jeun, soit pendant sa digestion, ne donnent aucun +signe, ni d'acidité, ni d'alcalinité. (Hollard.) + +Comme les Polypes d'eau douce, les Anémones prennent souvent une +quantité de nourriture hors de proportion avec leur cavité stomacale. +En moins d'une heure elles peuvent vider la coquille d'une Moule +ou réduire un Crabe à ses parties dures, qu'elles ne tardent pas à +rejeter, en renversant leur poche digestive. (Hollard.) + +Le docteur Johnson rapporte qu'il trouva une _Anémone crassicorne_[53] +qui avait avalé une valve de Pèlerine géante, laquelle était entrée en +travers et divisait l'estomac en deux compartiments, l'un supérieur +et l'autre inférieur. Ce dernier ne communiquait plus avec la bouche; +le corps, fortement distendu, était devenu d'une minceur extrême. +Une nouvelle bouche, pourvue de deux rangées de tentacules, s'était +formée du côté de la base et desservait l'estomac inférieur. L'animal +mangeait ainsi par en haut et par en bas!... Un accident qui aurait été +funeste à un animal vertébré avait _doublé les jouissances de l'Anémone +crassicorne!_... + + [53] _Tealia crassicornis_ Gosse. + +Les Actinies supportent des jeûnes prolongés. Cela devait être chez +des organismes adhérents, qui sont forcés d'attendre patiemment la +nourriture, et par conséquent exposés à ce qu'elle n'arrive pas +toujours à point nommé. Quand nos bêtes ne mangent pas, leur corps +diminue graduellement de volume; il s'atrophie, et peut se réduire au +dixième de sa masse. Mais quand l'abondance revient, il _regrossit_ +avec rapidité, et reprend bientôt son premier embonpoint. On assure +qu'une Anémone peut vivre deux ans, même trois, sans nourriture. + +Quand on irrite l'_Anémone rousse_[54], elle lance avec force l'eau +contenue dans sa bourse stomacale. Cette singulière habitude, bien +connue des pêcheurs provençaux, lui a fait donner le sobriquet peu +honnête de _pissuso_. + + [54] _Actinia mesembrianthemum_ Ellis. + +Les Anémones ont les sens très-obtus. Elles ne paraissent pas se +douter du voisinage de leurs proies; elles ne les sentent pas à la plus +faible distance; elles ne font rien non plus pour éloigner d'elles un +danger. Chose étrange! si l'eau qui les baigne s'évapore, elles n'ont +jamais l'_idée_ de s'approcher d'une flaque voisine, quand bien même +leurs tentacules pourraient y atteindre sans changer de place (Rymer +Jones). Cependant on a vu plus haut que dans certaines circonstances, +conseillées par leur instinct, elles savent à propos se détacher de +leur rocher et se laisser emporter par le flot. + +L'abbé Dicquemare croit avoir reconnu qu'elles sentent les moindres +variations atmosphériques. Est-il vrai qu'elles montent et descendent +dans les bocaux, suivant le vent qui domine? (Hollard.) + +Les Actinies vivent longtemps en domesticité. Une Anémone rousse a été +conservée chez sir John Dalyell l'espace de vingt ans; elle devait +avoir au moins dix ans lorsqu'elle fut prise dans la mer. Une autre +est restée chez le même observateur treize ou quatorze ans. Ces deux +patriarches étaient pleins de vigueur à l'époque où l'on a parlé de +leur longévité, et semblaient devoir vivre encore de longues années. + + +III + +A certaines époques, on remarque, dans les tentacules des Anémones, +des germes et des embryons; les premiers en repos, les autres en +mouvement. Le meilleur moyen pour étudier ces corps, c'est de couper +les tentacules avec un instrument tranchant. + +Sir J. Dalyell, ayant opéré vers la fin d'octobre sur une Anémone +rousse, il tomba de la blessure deux corpuscules. Le premier resta +immobile; mais le second déploya une sorte de double mouvement +rotatoire, tournant sur lui-même avec beaucoup d'activité. L'un était +un œuf, et l'autre une larve. + +Ces animaux portent donc leurs œufs et leurs petits, non pas sur leurs +bras, mais _dans leurs bras!_ + +[Illustration: NAISSANCE D'ANÉMONES + +(_Actinia equina_ Linné).] + +Généralement, les larves passent des tentacules dans la cavité +stomacale, et sont ensuite rejetées par la bouche, en même temps que le +résidu de l'alimentation. Voilà une bouche qui cumule, en dehors de ses +fonctions habituelles, deux emplois bien singuliers! + +Les _Anémones pâquerettes_[55] du Jardin zoologique de Paris ont vomi +plusieurs fois de jolis petits embryons, lesquels se sont éparpillés +et fixés dans divers endroits de l'aquarium, et ont produit des +miniatures d'Anémones exactement semblables à leur mère. + + [55] _Sagartia bellis_ Gosse. + +Une Actinie qui avait pris un repas trop copieux, rendit, au bout de +vingt-quatre heures, une portion de ses aliments, au milieu de laquelle +se trouvèrent trente-huit jeunes individus (Dalyell). C'était un +accouchement dans une indigestion! + +Les animaux des classes inférieures ont en général, comme fondement de +leur organisation, _un sac avec une seule ouverture_. Cette ouverture +remplit (ainsi qu'on l'a vu) des usages très-divers; elle reçoit et +rejette, elle avale et vomit. Le _vomissement_, devenu nécessaire, +habituel, normal, ne doit plus être douloureux... Peut-être même +s'exécute-t-il avec quelque plaisir; car ce n'est plus une maladie, +c'est une fonction, et même une fonction multiple. Chez les Anémones, +il expulse l'excrément et pond les œufs; chez d'autres, il sert encore +à la respiration. Nos animaux-fleurs jouissent donc d'un vomissement +perfectionné et régularisé. + +Chez quelques espèces, les petits se forment et naissent à la base +de la bourse, en dehors. Par exemple, dans l'_Anémone déchirée_[56], +la partie inférieure du corps devient rugueuse, surtout pendant les +mois d'août et de septembre. On aperçoit bientôt, aux bords de cette +base, des espèces de bourgeons ou gemmes, lesquels se transforment en +embryons, et se séparent de la mère pour constituer autant de nouvelles +Actinies. (Dalyell.) + + [56] _Sagartia viduata_ Gosse (voy. planche X, fig. 6). + +M. Rymer Jones a vu une Anémone déchirée donner vingt petites larves +dans un mois, et soixante et dix dans une année. + +Parlons maintenant d'un autre mode reproducteur, bien plus +extraordinaire. Une _Anémone œillet_[57], de l'aquarium de M. J. +Hogg, adhérait si fortement à la paroi du réservoir, qu'au lieu de se +détacher sous l'influence d'efforts très-violents, elle se déchira +inférieurement, et laissa contre le verre six petits fragments du bord +extérieur de sa base. Ces morceaux, solidement collés, ne servirent, +pendant plusieurs jours, qu'à indiquer l'endroit où l'Anémone avait +vécu. Au bout d'une semaine, M. Hogg, essayant de les enlever avec +une baguette, découvrit, à sa grande surprise, que lesdits fragments +se contractaient lorsqu'ils étaient touchés. Peu de jours après, il +distingua une rangée de tentacules poussant sur la partie supérieure de +chacun d'eux. Bientôt il y eut autant d'Anémones parfaitement formées +qu'il y avait de petits morceaux!... + + [57] _Actinoloba dianthus_ Blainville (voy. planche X, fig. 12). + +De son côté, la mère s'était guérie de sa perte de substance, et se +trouvait aussi complète, aussi bien portante qu'avant la déchirure. +(Rymer Jones.) + + +IV + +Les Anémones jouissent, comme les Polypes d'eau douce, de l'admirable +faculté de reproduire les morceaux qu'on leur enlève. Si on leur ampute +les tentacules, ces organes repoussent avec rapidité, et l'on peut +répéter l'expérience, pour ainsi dire, à l'infini..... + +Si l'on coupe la bête transversalement par le milieu, la moitié +inférieure du corps produit une couronne de tentacules et se complète. +Quant à la moitié supérieure, elle continue à saisir des proies et +à les engloutir comme par le passé, sans faire attention que la +nourriture sort immédiatement par l'ouverture inférieure. Mais bientôt +l'Anémone se ravise, et apprend à retenir son repas; et voici ce qui +arrive. Tantôt cette seconde ouverture se resserre, se ferme, et il +s'organise une nouvelle base; tantôt il naît des tentacules à son +pourtour, et il se forme une seconde bouche, opposée à la première; en +sorte que l'animal saisit des proies et les avale par en haut et par +en bas. Plus tard, il s'opère un étranglement vers le milieu du corps, +d'abord faible, et graduellement plus fort. Il en résulte deux Anémones +attachées base à base ou dos à dos: _Ritta-Christina_-Anémone! A cet +étranglement succède une rupture, et l'on a des animaux parfaitement +indépendants. Ritta et Christina se sont émancipées. + +Si l'on divise un de ces Zoophytes dans le sens vertical, de manière à +partager sa bourse en deux parties égales, en peu de jours les bords se +soudent dans chaque demi-bête, et l'on obtient deux Anémones complètes, +mais un peu plus étroites que dans l'état habituel. + +Trembley a rendu célèbres les Polypes d'eau douce; l'abbé Dicquemare +a illustré les Anémones. Il a fait de nombreuses expériences sur ces +curieux animaux, plus remarquables encore par leur ténacité à la vie +que par la vivacité de leurs couleurs. Il les a mutilés de toutes les +manières; il a toujours vu les fragments isolés supporter vaillamment +les douleurs de la vivisection, et sortir tout à fait triomphants de +cette rude épreuve. + +«On m'accusera peut-être de cruauté, dit cet excellent homme; +mais je crois que, vu le résultat de mes expériences, ces animaux +auraient plutôt lieu de _se féliciter_ d'en avoir été l'objet. Car, +non-seulement j'augmentais la durée de leur vie, mais encore je les +_rajeunissais_.» + + +V + +Les Anémones sont bonnes à manger. + +En Provence, on recherche la _rousse_ et l'_Anthée_. Du temps de +Rondelet, la _crassicorne_ se vendait à Bordeaux à un bon prix. +L'abbé Dicquemare regarde cette dernière comme la meilleure pour la +table. Lorsqu'elle a bouilli dans l'eau de mer, elle devient ferme et +très-appétissante: elle a l'odeur de l'Écrevisse. Le même auteur assure +que l'_Œillet_ est aussi très-estimé. Plancus a conseillé de l'apprêter +à la manière des Huîtres. + + +VI + +Les _Lucernaires_, très-voisines des Anémones, en diffèrent par un +tissu plus mou et par leur partie supérieure dilatée comme un parasol +renversé. Leur corps est porté par un pédicule. Leurs tentacules sont +réunis en faisceaux; ils entourent quatre espèces de cornes qui partent +de la cavité digestive, et contiennent une matière grenue de couleur +rouge. + +Elles s'attachent aux Varecs et aux autres corps marins. + +La _Campanule_ est probablement la plus jolie espèce du genre. Son nom +de fleur lui convient à merveille. Figurez-vous une corolle en forme +de cloche, haute d'environ 25 millimètres, d'un brun foncé uniforme, +attachée par un pédicule mince et court. Sa gorge est fermée par une +lame transversale un peu concave, au milieu de laquelle s'ouvre une +petite bouche carrée, placée sur un mamelon. Les bords de la corolle +sont régulièrement découpés en huit lobes, portant chacun un bouquet +de tentacules microscopiques terminés par un bouton glandulaire d'un +rose vif. Quand on regarde cette charmante bestiole de côté, les +huit touffes de tentacules ressemblent aux étamines polyadelphes de +certaines Myrtacées (_Métaleuques_). + +[Illustration: DEUX LUCERNAIRES CAMPANULES SUR UNE ALGUE + +(_Lucernaria octoradiata_ Lamarck).] + +Nous aurions bien des choses à dire encore sur les Anémones et sur +les animaux qui leur ressemblent, et cependant, malgré la belle +monographie de M. P. H. Gosse, ces Zoophytes sont encore très-mal +connus. «L'histoire naturelle est un vaste pays dont nous connaissons à +peine les frontières, et cependant nous voulons en dresser la carte!» +(Ch. Bonnet.) L'Homme est toujours pressé, il ne sait pas attendre. +Ératosthène et Hipparque ont rédigé la géographie du globe avant +Christophe Colomb et Vasco de Gama. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XIII + +LES MÉDUSES. + + «Le Polypier fit la Méduse; la Méduse fait le Polypier.» + + (MICHELET.) + + +I + +[Illustration: MÉDUSE CROISÉE + +(_Rhizostoma cruciata_ Lesson).] + +Voyez ces cloches demi-transparentes qui flottent gracieusement dans +la mer! Ce sont des _Méduses_, organisations extraordinaires qui +constituent une grande classe d'animaux fragiles et vagabonds, désignés +par Cuvier sous le nom d'_Acalèphes_. Nous dirons plus loin pourquoi +ce nom. + +[Illustration: MÉDUSE DE GAUDICHAUD + +(_Chrysaora Gaudichaudii_ Lesson).] + +Les Méduses ressemblent à des calottes, à des ombrelles, ou mieux +peut-être à des Champignons élégants et délicats, dont le pédicule +serait remplacé par un corps également central, mais profondément +divisé en lobes divergents. Ces lobes sont sinueux, tordus, crispés, +frangés..... Au premier abord, on serait tenté de les prendre pour des +espèces de racines. + +Les bords de l'ombrelle sont entiers ou denticulés, quelquefois +découpés, souvent ciliés, ou bien pourvus de longs appendices +filiformes qui descendent verticalement dans l'eau. + +Tantôt l'animal est incolore et d'une limpidité presque égale à celle +du cristal; tantôt il paraît légèrement opalin, d'un bleu tendre ou +d'un rose affaibli. D'autres fois il présente les teintes les plus +vives et les reflets les plus brillants. + +[Illustration: MÉDUSE AUX BEAUX CHEVEUX + +(_Cyanæa euplocamia_ Lesson).] + +Dans certaines espèces, les parties centrales seulement sont colorées; +elles se montrent rouges ou jaunes, bleues ou violettes. Le reste est +sans couleur. + +Dans d'autres, la masse centrale semble vêtue d'un voile extrêmement +mince, diaphane et irisé, semblable à la lame légère et fugace d'une +bulle de savon, ou bien à la cloche transparente qui recouvre un +bouquet de fleurs artificielles. + +Les Acalèphes sont des animaux sans consistance, pénétrés de beaucoup +d'eau. On a de la peine à comprendre comment leur trame délicate +peut résister à l'agitation des flots et à la force des courants. La +vague les balance sans les meurtrir; la tempête les disperse sans les +tuer. Quand on retire de la mer ces favoris de la Nature et qu'on les +jette sur la plage, leur substance se dissout; l'animal se décompose, +il se réduit à presque rien. Si le soleil est bien ardent, cette +désorganisation s'opère en un clin d'œil. + +Les vagues, en se retirant, déposent souvent sur la grève des amas de +pauvres Méduses, qui s'y fondent comme des glaçons. + +On dit que certaines espèces très-grandes, du poids de 5 à 6 +kilogrammes, ne contiennent que 10 à 12 grammes de matière solide. + +M. Telfair vit, en 1819, sur le rivage de Bombay, une Méduse énorme +abandonnée; elle pesait plusieurs tonneaux. Trois jours après, +l'animal commençait à se putréfier. M. Telfair fit surveiller cette +décomposition par les pêcheurs du voisinage, afin de recueillir les os +ou les _cartilages_ de cette grosse bête, si par hasard elle en avait. +Mais elle se pourrit tout entière et ne laissa aucun reste. Il fallut +pourtant neuf mois pour qu'elle disparût complétement. + +Les Acalèphes de nos côtes sont loin d'avoir une taille aussi +monstrueuse; beaucoup peuvent passer pour de petits animaux. Un des +plus délicats est la _Turris négligée_[58], qu'on a décrite comme une +clochette de verre rouge ornée de quatre raies transversales et de +quatre appendices blancs disposés en croix. Aux bords de la clochette +règne une frange neigeuse du plus joli effet. + + [58] _Turris neglecta_ Lesson. + +Les Acalèphes sont quelquefois réunis en nombre considérable. Les +barques qui traversent l'étang de Thau rencontrent, à certaines époques +de l'année, des colonies nombreuses d'une espèce de la taille d'un +petit melon, presque transparente, blanchâtre comme de l'eau troublée +par un nuage d'anisette. On serait tenté de prendre ces animaux pour +une collection flottante de bonnets grecs de mousseline. + +[Illustration: LIZZIA DE KÖLLIKER (TRÈS-GROSSIE) + +(_Lizzia Kœllikeri_ Gegenbauer).] + +La _Lizzia de Kölliker_ est si petite, qu'on la distingue à peine dans +la transparence de l'eau. + +Sur les côtes du Groenland, on remarque souvent de grands espaces +colorés en brun foncé par la jolie _Méduse brune_ tachetée. Un +centimètre cube d'eau en contient, dit-on, plus de 3000, et un de +leurs bancs, qui présente une étendue insignifiante par rapport à +l'Océan, se compose au moins de 1600 milliards de ces animalcules +(Schleiden). Quelle source de réflexions philosophiques et de poétiques +rêveries! + +Les Méduses étant flottantes et légères, les courants et les autres +mouvements de la mer les entraînent souvent à de très-grandes distances +de leur pays natal. Les myriades d'individus que mangent les Baleines +sont transportés des côtes du Mexique jusqu'aux îles Hébrides, l'une +des principales stations de ces énormes Cétacés. + + +II + +Pendant longtemps, les Acalèphes ont été négligés par les naturalistes, +qui les prenaient, comme l'avait fait Réaumur, pour des _masses de +gelée_ ou pour une _eau gélatinée_. On ignorait que c'étaient de +véritables animaux. Constant Duméril eut l'idée d'injecter leurs +cavités avec du lait. Il vit ce liquide se distribuer dans des canaux +nombreux, d'une grande régularité. On découvrit bientôt les organes de +la digestion et ceux de la circulation..... M. Ehrenberg montra, dans +une espèce d'_Aurélie_, une complication des plus inattendues. Enfin, +la science réussit à pénétrer tout à fait dans les mystères de leur +structure intérieure..... + +Quoi qu'il en soit de ces études de plus en plus merveilleuses, les +gélatines vivantes dont il s'agit sont toujours des ébauches de la vie, +et, comme on l'a dit très-justement, elles fondent et refondent des +millions de fois avant que la Nature élabore avec leur substance une +portion quelconque d'un animal solidement constitué! + + +III + +Les Méduses se nourrissent de petits animaux marins, principalement +de Vers et de Mollusques. Leur bouche est placée au milieu de leur +pédicule; quelques-unes possèdent plusieurs bouches. + +Ces singulières bêtes sont très-gloutonnes et avalent leur proie +sans la mâcher, voire même sans la diviser. Quand celle-ci résiste, +l'Acalèphe tient bon, jusqu'à ce que la malheureuse victime soit +épuisée de fatigue. On a vu une Méduse ne pas lâcher un animal qu'elle +avait saisi par la tête, quoique celui-ci, par ses efforts énergiques, +lui eût _complétement tourné l'estomac à l'envers_. + +Des Méduses emprisonnées dans un vase avec des Crustacés ou des +Poissons de petite taille les dévorent fréquemment. Et cependant +ces derniers, plus compliqués en organisation, sont doués d'une +intelligence plus que suffisante pour apercevoir le danger. +Apparemment, dit M. Forbes, les Méduses trouvent des jouissances +_toutes démocratiques_ dans la destruction des animaux des _classes +élevées!_ O rivalité des castes et des conditions! Il y a donc partout +de la démocratie et de l'aristocratie! + + +IV + +Le corps des Méduses se dilate et se contracte alternativement. Ce +double mouvement est un des principaux éléments de leur progression. +Il avait été observé par les anciens, et comparé par eux à ceux de la +poitrine humaine pendant la respiration. C'est pourquoi ils appelaient +nos animaux, _Poumons de mer_. + +Quand les Méduses voyagent, leur partie convexe est toujours en avant, +de manière que la petite calotte devient un peu oblique. Si, pendant +qu'elles naviguent, on les touche, même légèrement, elles replient +leurs tentacules, contractent leur ombrelle, et s'enfoncent dans la mer. + +Une étude attentive des parties marginales des Acalèphes a fait +découvrir, chez un certain nombre, des organes visuels et auditifs. M. +Kölliker avait constaté l'existence des premiers dans une _Océanie_. M. +Gegenbauer les a retrouvés dans plusieurs autres genres (_Rhizostomes_, +_Pélagies_); il a reconnu en même temps la présence des seconds. Les +yeux consistent en de petites masses hémisphériques, celluleuses, +colorées, dans lesquelles sont enfoncés à moitié de petits cristallins +globuleux, dont la partie libre est parfaitement à nu. + +Les appareils auditifs se trouvent accolés à ces organes; ce sont de +petites vésicules remplies de liquide. Il existe donc des yeux sans +paupières et sans cornée, et des oreilles sans ouverture et sans +pavillon!... + + +V + +Mais c'est la reproduction de ces êtres fugitifs, parfaitement étudiée +de nos jours, qui a présenté de merveilleux phénomènes. + +A une époque de l'année, les Méduses sont chargées d'œufs ornés des +couleurs les plus vives, suspendus en larges festons à leurs corps +flottants. Ces œufs sont très-petits. + +Dans certaines espèces, ils se développent greffés au corps de la +Méduse, et ne se détachent qu'après leur complet développement. + +Dans d'autres, les larves qu'ils produisent ne ressemblent nullement à +leur mère. Elles sont allongées, vermiformes, un peu élargies à leur +extrémité: on dirait des Sangsues microscopiques. Elles possèdent des +cils vibratiles à peine perceptibles, qui exécutent des mouvements +assez vifs. Au bout d'un certain temps, elles se transforment en +Polypes pourvus de huit tentacules. + +[Illustration: NAISSANCE DE MÉDUSES + +(D'après un dessin de M. Lacaze-Duthiers).] + +Cette sorte d'animal préparatoire, créature vraiment surprenante, jouit +de la faculté de se reproduire par des tubercules ou bourgeons, qui +naissent à la surface de son corps, et aussi par des filaments qui en +surgissent çà et là. Un seul individu peut devenir ainsi la source +d'une nombreuse colonie. + +Ce Polype subit une transformation des plus remarquables. Sa structure +se complique; son corps s'articule, et paraît composé d'une douzaine de +disques empilés les uns sur les autres, comme les rondelles d'une pile +de Volta. + +[Illustration: LARVES DE MÉDUSES.] + +Le disque supérieur est bombé; il se sépare de la colonne après +des efforts convulsifs: il devient libre. Il en résulte une Méduse +excessivement petite, assez semblable à une étoile[59]. + + [59] Voyez la planche XI. + +Tous les disques, c'est-à-dire tous les individus, s'isolent les uns +après les autres et de la même manière. + +Ainsi, des Zoophytes sexués se propagent suivant les lois ordinaires; +mais ils engendrent des enfants qui ne leur ressemblent pas, et qui +sont neutres, c'est-à-dire non sexués (_agames_). Ceux-ci produisent, +par bourgeonnement et par fissiparité, des individus semblables à eux. +Ils peuvent donner aussi des individus sexués; mais, avant l'apparition +de ceux-ci, l'animal, qui était simple, se transforme en animal +composé, et c'est de la désagrégation des éléments de ce dernier que +naissent des individus pourvus de sexe, c'est-à-dire les animaux les +plus complets. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XI. + Mesnel del. d'après Sars et Ehrenberg. Rapine sc. + + DÉVELOPPEMENT D'UNE MÉDUSE. + (Cyanea capillata et Aurelia aurita.) + + 1. 2. 3. Larve libre.--4. 5. 6. 7. Phases diverses de la larve fixée. + 8. 9. 10. Division en disques superposés 11. Séparation des disques. + 12. 13. 14. Développement du disque et formation de la jeune Méduse.] + +Ces deux modes de propagation si différents (la _sexuelle_ et la _non +sexuelle_) se succèdent d'une manière régulière. Ils constituent +ainsi une combinaison qui a reçu le nom de _génération alternante_, +génération dans laquelle, ainsi que nous venons de le dire, les enfants +ne ressemblent jamais à leur mère, mais bien à leur grand'mère. + +On appelle _nourrices_ (dénomination assez mal choisie) les individus +neutres qui produisent les individus sexués. + +Ces transformations successives qui ont lieu dans le même animal +paraissent, au premier abord, bien extraordinaires. Cependant il +se passe autour de nous, et chaque jour, des phénomènes analogues +auxquels nous n'accordons qu'une assez mince attention, probablement +parce qu'ils sont très-communs et que nous y sommes très-habitués. Par +exemple, les Papillons les plus brillants et les plus vagabonds pondent +des œufs immobiles, arrondis et sans aucune espèce d'élégance. Ces +œufs produisent des chenilles destinées à ramper avec peine, vêtues le +plus souvent avec simplicité. Ces chenilles, à leur tour, se changent +en chrysalides condamnées à un repos léthargique, ovoïdes, couleur de +corne, et ressemblant à des momies. Enfin, celles-ci se transforment +en riches, légers et pétulants Papillons. Supposons ces insectes +excessivement rares et cachés dans les profondeurs de l'Océan, n'est-il +pas vrai qu'il aurait fallu beaucoup de temps pour reconnaître que +l'œuf, la chenille, la chrysalide et le Papillon ne sont qu'un même +animal? Si cet insecte avait une organisation moins compliquée, il est +probable que sa chenille ou sa chrysalide (et peut-être même son œuf!) +pourraient se reproduire gemmiparement ou fissiparement, c'est-à-dire +par bourgeons et par scissions, et nous aurions des phénomènes +exactement semblables à ceux qui se présentent dans l'évolution d'une +Méduse. + +Tous les médecins savent aujourd'hui que les _Ténias_, vers parasites +rubanés et articulés, ont des larves (_Cysticerques_) très-différentes +de l'état parfait, qui possèdent la faculté de produire d'autres +larves. Chose étonnante! ces curieux animaux sont simples à une époque +de leur vie, composés à une seconde époque, et redeviennent simples à +une troisième. + +Nous ne saurions trop le répéter, tout change et rechange dans la +Nature. Dieu seul ne change pas! + +Ce qui est digne de remarque chez les Papillons, c'est cette alternance +de vitalité exaltée et de vitalité latente, de mouvement et de repos, +qu'on observe dans la succession de leurs métamorphoses. L'œuf est +immobile, la chenille rampe, la chrysalide dort, et le Papillon +s'élance dans les airs. Chaque temps d'évolution est précédé par un +temps d'arrêt. C'est là une des grandes lois de la physiologie. Voyez +le modeste Ver à soie: toutes les fois qu'il se dispose à changer de +vêtement, il demeure quelque temps dans une sorte de torpeur. Il se +prépare, par un simulacre de la mort, aux mouvements d'une nouvelle vie. + +«La tendance aux métamorphoses, dans le règne animal, considérée +dans son ensemble, devient de plus en plus prononcée, à mesure qu'on +s'éloigne davantage des types les plus élevés de l'organisation.» +(Quatrefages.) + + +VI + +Quelques Méduses donnent naissance, quand on les touche, à une +sensation brûlante qui rappelle celle des Orties. De là les noms +d'_Orties de mer_ et d'_Acalèphes_ sous lesquels on a désigné ces +animaux. + +Une des plus redoutables, parmi ces espèces remarquables, c'est la +_Méduse chevelue_[60], la terreur des baigneurs et des baigneuses. +L'animal représente une jolie ombrelle brune, découpée et festonnée, +avec un gros pédicule et des bras nombreux, longs et rubanés, qui +forment après elle une chevelure flottante, d'autant plus dangereuse +qu'elle est presque diaphane. Quand on s'embarrasse imprudemment au +milieu de ces filaments empoisonnés, on sent bientôt des douleurs +aiguës insupportables. La Méduse, en fuyant, abandonne souvent ses +cheveux, qui se détachent. Ces derniers, quoique isolés, agissent +toujours, comme si l'animal était présent et comme s'il voulait se +venger de leur séparation. + + [60] _Cyanæa capillata_ Eschscholtz. + +Les organes _urticants_ des Méduses sont des coques très-petites +disséminées dans leur peau, sur laquelle elles forment des saillies +plus ou moins tuberculeuses. On les observe surtout à l'extrémité ou le +long des tentacules. Ces coques sont dures, diaphanes et doublées d'une +membrane mince et flexible. Au fond de leur cavité se trouve un fil +long et ténu, enroulé sur lui-même pendant le repos. Ce fil peut sortir +de la bourse, et l'on voit alors à sa base une ou plusieurs pointes +aiguës en forme de dards. Ces poignards microscopiques, probablement +creusés d'un petit canal, sont portés par une glande qui sécrète une +sorte de venin. C'est avec ces petits appareils que les Méduses, dont +le tissu est si faible, si délicat, et l'intelligence si obtuse, si +bornée, peuvent se défendre et même attaquer. La sensation brûlante +qu'elles déterminent, quand on a l'imprudence de les toucher, est +si forte, qu'elle peut produire l'effet d'un vésicatoire, et donner +naissance à une affection qui dure quelques jours. + +La _Méduse d'Aldrovande_[61], qui vit dans la Méditerranée, et la +_Méduse de Cuvier_[62], qui se trouve dans la Manche, sécrètent une +bave qui offre des propriétés assez irritantes. On assure qu'une seule +goutte suffit pour déterminer une inflammation de la conjonctive et +même des paupières. Cette bave fait naître sur la main de très-petites +élevures, accompagnées d'une vive démangeaison. + + [61] _Rhizostoma Aldrovandi_ Péron. + + [62] _Rhizostoma Cuvierii_ Péron. + + +VII + +C'est dans la classe des Acalèphes que les naturalistes ont placé les +_Béroés_ et les _Vélelles_. + +[Illustration: BÉROÉ + +(_Beroe pileus_ Gmelin).] + +Les Béroés ont un corps ovoïde ou globuleux, garni de côtes plus +ou moins saillantes ornées de dentelles et hérissées de filaments. +Ces côtes forment quelquefois des sortes d'ailes. Certains Béroés +ressemblent à de petits barils sans fond; leurs couleurs sont +éclatantes: on dirait des émaux vivants. + +L'espèce des côtes de l'Irlande, appelée _pomiforme_[63], est une +petite sphère du plus pur cristal, nuancée des couleurs de l'iris. +Quand elle mange, on distingue sa proie à travers son tissu. Ses côtes +sont frangées; on y remarque des cils diaphanes très-mobiles, à l'aide +desquels le délicieux ballon glisse et avance dans les eaux, comme +un petit météore. Les mouvements des cils ont lieu avec alternance, +c'est-à-dire que ceux d'une rangée s'agitent avec vivacité pendant +que ceux de la rangée voisine se reposent, et que ces derniers, à +leur tour, se mettent en mouvement quand les premiers sont en repos. +Ce Béroé semble capricieux dans ses évolutions: quelquefois il monte +à la surface de la mer, lentement, comme une bulle qui s'élève, et +redescend avec la même lenteur; d'autres fois il opère une ascension +d'une excessive rapidité et une descente comme la chute d'une pierre. +D'autres fois encore, sans s'élever ni descendre, il pirouette sur son +axe vertical, et décrit une suite de cercles transversaux, comme un +gracieux valseur. (Rymer Jones.) + + [63] _Cydippe pomiformia_ Patterson. + +Cette jolie espèce possède deux tentacules six fois plus longs que +son corps, très-fins, très-délicats, composés d'un axe capillaire +flexueux, donnant des branches latérales courtes et arborisées. Ces +tentacules descendent en divergeant de la partie inférieure du corps; +ils sont très-onduleux et ressemblent à des fils d'Araignée. On assure +que leur surface est couverte de vésicules microscopiques étroites +et piquantes, qui servent probablement à étourdir ou à tuer la proie +(Strethill Wright). L'organe le plus faible a toujours quelque moyen +de perfection; il peut même devenir, comme on voit, un instrument +très-dangereux. + +On connaît un Béroé phosphorescent[64]. Quand il tourbillonne, il +produit l'effet d'un petit corps lumineux en forme de colonne torse, +qui change constamment de place en tournant sur lui-même. + + [64] On a signalé plusieurs autres Acalèphes avec une propriété + analogue, par exemple la _Dianæa cyanella_ de Lamarck, et + l'_Oceania phosphorica_ de Péron et Lesueur. + +[Illustration: VÉLELLE + +(_Velella limbosa_ Lamarck).] + +Les _Vélelles_ ont un cartilage intérieur, ovale et transparent, qui +soutient la substance gélatineuse de leur corps. Celui-ci est une +ombrelle d'un bleu foncé, garnie en dessous de nombreux suçoirs. Une +crête verticale, en forme de voile, est implantée sur son cartilage et +croise obliquement son dos. + +Les Vélelles flottent souvent en grand nombre à la surface des vagues, +maintenues à fleur d'eau par l'air qui les leste et poussées par le +zéphyr qui frappe sur leur voile. + + +VIII + +On a nommé _Hydrostatiques_ ou _Hydroméduses_, les animaux de la même +classe, essentiellement nageurs, qui possèdent une ou plusieurs vessies +ordinairement remplies d'air, ou bien des cloches natatoires de forme +variée. Ces élégants animaux flottent souvent sur les ondes, au milieu +des plus grandes agitations de la mer, comme de faibles nacelles +surprises par la tempête; mais ils sont insubmersibles, et, quoi qu'il +arrive, ils restent toujours à la surface. + +[Illustration: HYDROMÉDUSE + +(_Vogtia_).] + +Ces autres Acalèphes présentent généralement des tentacules grêles ou +_fils pêcheurs_, plus ou moins longs, souvent nombreux et de la plus +grande délicatesse. + +Leurs vessies ou leurs cloches les soutiennent dans la mer; leurs +tentacules les dirigent dans leur marche, et leurs fils pêcheurs leur +servent à la fois d'organes de défense, d'organes de préhension et +d'organes de succion. + +Les Hydroméduses sont des animaux _composés_, des sortes de Polypiers +voyageurs. Leurs colonies forment des franges, des guirlandes, des +grappes d'une légèreté remarquable. Ces colonies peuvent offrir trois +sortes d'animalcules élémentaires: des individus nourriciers stériles, +des individus prolifères sans bouche, et des individus à la fois +nourriciers et fertiles. Les premiers ne manquent à aucun genre; les +seconds et les troisièmes n'existent pas toujours. On rencontre encore, +chez les Hydroméduses, des bourgeons reproducteurs, soit isolés, soit +agglomérés. (C. Vogt.) + +Ces curieux animaux présentent, ou bien une grande ampoule qui domine +toute leur organisation, ou bien des cloches natatoires égales ou +inégales, simplement rapprochées ou diversement emboîtées. + +Les organes natatoires sont passifs dans les _Physalies_. + +Voyez, sur la mer calme, cette grande vessie oblongue, relevée en +dessus d'une crête saillante, oblique et ridée, qui ressemble à une +petite voile de pourpre et d'azur tendue sur une nacelle de nacre. Ce +brillant Zoophyte est désigné par les marins sous les noms de _Vessie +de mer_, de _petite Galère_, de _Vaisseau de guerre portugais_..... +Les savants l'appellent _Physalie pélagique_[65]. En dessous de la +vessie, naissent un grand nombre de tentacules charnus, cylindriques, +tordus, rayés, qui descendent perpendiculairement comme des sondes de +soie bleue. Ceux du milieu portent des groupes de petits filaments; les +latéraux se divisent en deux branches grêles, souvent très-inégales. +Ces longs filaments sont semés de gouttelettes chatoyantes ou de perles +étoilées couleur indigo, qui dessinent des bordures, des zigzags ou des +spirales d'une élégance peu commune. + + [65] _Physalia pelagica_ Lamarck. + +[Illustration: PHYSALIE + +(_Physalia antarctica_ Lesson).] + +«Les Galères, dit Lesson, cheminent parées des plus riches couleurs. La +partie vésiculeuse et la crête, remplies d'air, sont d'un blanc nacré +argentin, auquel s'unissent les teintes les mieux fondues de bleu, +de violet et de pourpre. Un carmin vif colore les _bouillonnements_ +du biseau de la crête, et le bleu d'outremer le plus suave teint les +divers tentacules.» + +Gardez-vous de toucher à ce petit vaisseau vivant: une cuisson plus +brûlante que celle de la piqûre des Orties punirait la main téméraire +qui oserait le saisir. Cette sensation est produite par un liquide +corrosif bleu, de consistance légèrement sirupeuse (Lesson). Le mal +dure assez longtemps. Il entraîne quelquefois une tendance syncopale +(Dutertre, Leblond). Mais, en général, il ne s'étend pas au delà de la +main. + +«La Vessie de mer, dit le père Feuillée, m'occasionna, en la touchant, +des douleurs si vives, que j'en eus des convulsions.» + +Le père Dutertre, étant aux Antilles, dans une petite embarcation, vit +un jour une Galère; il essaya de la saisir: «Je ne l'eus pas plutôt +prise, que toutes ses fibres m'engluèrent la main, et à peine en +eus-je senti la fraischeur (car elles sont froides au toucher), qu'il +me sembla avoir plongé mon bras, jusqu'à l'épaule, dans une chaudière +d'huile bouillante, et cela avec de si estranges douleurs, que quelque +violence que je pusse faire pour me contenir, de peur qu'on ne se +moquast de moy, je ne pus m'empescher de crier par plusieurs fois à +pleine teste: Miséricorde, mon Dieu! je brusle! je brusle!...» + +Leblond, dans son _Voyage aux Antilles_, donne une figure de la +Physalie pélagique, et dit: «Un jour, je me baignais avec quelques amis +dans une grande anse, devant mon habitation. Pendant qu'on pêchait de +la Sardine pour le déjeuner, je m'amusais à plonger à la manière des +Caraïbes, dans la lame près de se déployer... Cette prouesse faillit +me coûter la vie. Une Galère (il y en avait plusieurs d'échouées +sur le sable) se fixa sur mon épaule gauche, au moment où la mer me +rapportait à terre; je la détachai promptement, mais plusieurs de ses +filaments restèrent collés à ma peau, jusqu'au bras. Bientôt je sentis +à l'aisselle une douleur si vive, que, près de m'évanouir, je saisis +un flacon d'huile qui était là, et j'en avalai la moitié pendant qu'on +me frottait avec l'autre; mais la douleur s'étendant au cœur, j'eus un +évanouissement. Revenu à moi, je me sentis assez bien pour retourner à +la maison, où deux heures de repos me rétablirent, à la cuisson près, +qui se dissipa dans la nuit.» + +Meyen, pendant le premier voyage de la _Princesse-Louise_ autour du +monde, remarqua une magnifique Physalie qui passait près du navire. Un +jeune matelot, hardi et courageux, sauta nu dans la mer pour s'emparer +de l'animal, nagea vers lui et le saisit. Celui-ci entoura son +ravisseur avec ses nombreux filaments (ils avaient près d'un mètre de +longueur); le jeune homme, épouvanté et sentant une douleur brûlante, +cria au secours... Il eut à peine la force d'atteindre le vaisseau et +de se faire hisser à bord; mais la douleur et l'inflammation furent si +violentes, qu'une fièvre cérébrale se déclara, et l'on fut très-inquiet +sur sa santé. + +Les organes natatoires sont actifs dans les _Diphyes_ de Cuvier, les +_Physophores_ de Forskäl, les _Apolémies_ de Lesson. + +Chez les Diphyes, deux cloches inégales ou deux individus différents +sont toujours ensemble, mais bien autrement unis que Philémon et +Baucis. Un des individus s'emboîte dans une cavité de l'autre. +L'emboîtant produit une sorte de chapelet qui traverse un demi-canal de +l'emboîté! + +Ces animaux sont gélatineux, pyramidaux, ovoïdes, quelquefois en forme +de Campanule ou de sabot. On peut les séparer sans mutilation, et les +conserver vivants. Mais quand un individu est isolé, on reconnaît sans +peine qu'il s'ennuie, qu'il souffre, qu'il dépérit..... Il lui manque +quelque chose! + +[Illustration: DIPHYE + +(_Diphyes Bory_ Guoy et Gaimard).] + +Quelques auteurs regardent chaque paire d'individus comme un mâle et +une femelle, comme deux époux étroitement unis. Singulière destinée +qu'une vie d'embrassements continus, sans trêve ni repos! L'amour n'est +qu'un épisode dans la vie des trois quarts des animaux; c'est la vie +entière dans les Diphyes. + +[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XII. + P. Lackerbauer Chr Lith d'après C. Vogt. Imp. Becquet à Paris. + + GALÉOLAIRE ORANGÉE. + MÉDUSE DE LA CÔTE DE NICE + + 1 Colonie mâle + 2 Colonie femelle] + +Si l'on fait naître entre les deux cloches d'une Diphye un long +filament capillaire, plus ou moins transparent, avec de nombreuses +branches unilatérales parallèles, descendant verticalement dans l'eau +et portant de petits corps piriformes colorés, on aura la _Galéolaire +orangée_[66], merveilleuse colonie hydrostatique découverte par M. +Vogt aux environs de Nice. Ici les deux cloches n'ont pas de sexe; on +les considère comme des vessies natatoires communes aux individus, et +destinées à les soutenir dans l'eau. Ceux-ci sont les corps piriformes +dont nous venons de parler. Il y en a de mâles et de femelles, les +premiers orangés, et les seconds jaunâtres; ils ne vivent pas ensemble, +ils forment des associations unisexuées. Il est probable que plusieurs +Diphyes sont des animaux mutilés, c'est-à-dire privés de leurs +filaments, et par conséquent incomplets. + + [66] _Galeolaria aurantiaca_ C. Vogt (voy. planche XII, exécutée + d'après ce savant auteur). + +[Illustration: PHYSOPHORE + +(_Physophora hydrostatica_ Forskål).] + +Les _Physophores_, ou _Porte-vessies_, ont des cloches nombreuses. + +[Illustration: PHYSOPHORE DISTIQUE + +(_Physophora disticha_ Lesson).] + +La _Physophore distique_ est une des espèces les plus délicates et les +plus jolies de ce groupe. A l'extrémité supérieure d'un axe grêle et +flexueux s'élève une petite vessie oblongue et transparente, mamelonnée +en dessus. A droite et à gauche de cet axe naissent trois appendices +opposés, d'un jaune de soufre, trilobés, c'est-à-dire composés d'une +sorte de clochette courte, pourvue de chaque côté d'une ampoule ovoïde. +En dessous, l'axe supporte une trentaine de tentacules composant un +bouquet renversé, cylindriques, atténués à leur naissance et à leur +terminaison, par conséquent légèrement fusiformes, demi-transparents, +d'un rose pourpre, plus pâle vers l'extrémité inférieure, se terminant +chacun par un petit suçoir. Ils sont traversés par un filament +capillaire d'un pourpre vif, tordu en zigzag. Cette association +est-elle complète? N'avait-elle pas des filaments capillaires, comme la +Galéolaire dont nous venons de parler? + +Dans les _Apolémies_, les cloches sont encore plus nombreuses. + +La _contournée_[67] réunit la forme la plus gracieuse à une délicatesse +de tissu et une transparence étonnantes (Vogt). Elle ressemble, en +nageant, à un plumet formé de petites floques très-déliées, d'une +couleur rouge ardente. Cette charmante espèce a été décrite avec une +rare exactitude par MM. Milne Edwards et C. Vogt. Ce dernier savant en +a publié une excellente figure que nous reproduisons. + + [67] _Apolemia contorta_ C. Vogt (voy. planche XIII). + +Les cloches natatoires de cette espèce composent une masse ayant +la forme d'un œuf allongé, coupé par le milieu, au sommet duquel +s'élève une vésicule aérienne très-petite, portée par un col court. +Dans cette masse, on compte une douzaine de séries verticales de +cloches de cristal, emboîtées mutuellement par les bords et attachées +symétriquement à un axe commun, tordu en spirale. Chacune d'elles +présente une tache jaune. L'axe commun est un ruban rose garni dans +toute sa longueur d'aspérités creuses. Les longs filaments capillaires +qui en naissent sont onduleux, transparents et à peine visibles à l'œil +nu; ils portent de petits corps oblongs, suspendus comme des boucles +d'oreilles. + +Les individus nourriciers sont très-petits et remarquables au premier +coup d'œil par la teinte pourpre de leur cavité digestive. Ils sont +fixés sur le tronc commun, à des distances assez égales, et presque +toujours en quinconce, au moyen de pédicules allongés. + +La partie antérieure de l'animalcule est armée de capsules urticantes. +Sur sa partie moyenne existent douze bourrelets longitudinaux (cellules +biliaires) qu'on est tenté de prendre pour des ovules. A la base de la +tige naît le fil pêcheur, qui est extrêmement délié et garni d'une +multitude de vrilles urticantes rouges attachées à des fils secondaires +dépendant du fil pêcheur. Les organes urticants sont de deux sortes: de +petits _sabres_ serrés verticalement les uns contre les autres, et des +_fèves_, un peu plus grandes, posées sur les bords du cordon rouge. La +vrille se termine par un fil incolore tordu en spirale et couvert de +_lentilles_ urticantes. (C. Vogt.) + +Les individus reproducteurs sont placés entre les individus +nourriciers. On les a comparés à des boyaux allongés et dilatables; +ils n'ont pas de bouche et sont toujours disposés par paire sur un +pédoncule bifide. A leur base se voit souvent un fil pêcheur rabougri, +court, hérissé sur toute sa surface de capsules urticantes. (C. Vogt.) + +Quelle complication, quelle variété et quel développement dans ces +petits appareils d'attaque et de défense! Mais aussi les élégantes +Apolémies, si légères et si fragiles, n'ont guère plus de consistance +qu'un amas de bulles de savon. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XIV + +LES ÉTOILES DE MER. + + _Vos etz l'Estèla dé la mar._ + + (R. STAIREM, 1468.) + + +I + +Que de formes variées dans les populations aquatiques! _Nature se plaît +en diversité_[68], disait avec raison un ancien roi de France. Voici +des animaux dont la charpente paraît dessinée par quelque géomètre: on +les appelle _Étoiles de mer_ ou _Astéries_. + + [68] «_Ludens polymorpha natura._» (LINNÉ.) + +[Illustration: ÉTOILES DE MER.] + +Leur ressemblance avec la figure bien connue que nous nommons +_étoile_ a frappé depuis longtemps tous les naturalistes et tous les +amateurs. Cependant l'organisation de nos bêtes marines est loin +d'être rigoureusement régulière; car la puissance créatrice, dans la +construction des animaux, emploie bien rarement les lignes parfaitement +droites: elle préfère les cercles ou les arcs, elle ondule! + +[Illustration: ASTÉRIE VIOLETTE + +(_Uraster violaceus_ Müller).] + +Les Étoiles de mer sont des animaux sans vertèbres, le plus souvent +déprimés, pentagonaux, à branches à peu près égales entre elles +et disposées comme des rayons. Ces rayons sont plus ou moins +triangulaires. L'animal en offre habituellement cinq: il a cinq +branches, comme une croix d'honneur. + +Les Étoiles de mer jonchent le sol des forêts sous-marines. + +Les sondages récemment faits par le capitaine Mac Clintock, pour +explorer le trajet du télégraphe nord-atlantique, ont fait découvrir, +à une profondeur de plus de 500 mètres, des Astéries vivantes, qui +appartiennent à des espèces dont on a retrouvé les traces dans les +couches de terrain les plus anciennes, et qui prospèrent, sous cette +énorme pression, dans une région presque inaccessible à la lumière du +soleil. + +Il n'existe rien dans les eaux douces qui ressemble aux Astéries. Ce +sont par conséquent des animaux essentiellement marins. + +Certaines espèces sont extrêmement nombreuses, à tel point qu'on en +charge des tombereaux pour les transporter dans les champs et pour en +fumer les terres. + +Edward Forbes a observé, dans les _Luidies_, une singulière faculté. +L'animal peut se détruire en quelque sorte de lui-même, en détachant et +abandonnant d'abord ses bras, qui se rompent, et en se divisant ensuite +par morceaux. Ne pouvant pas se défendre tout entier, il se tue en +détail. C'est un suicide partiel! + + +II + +Les Étoiles de mer offrent les couleurs les plus variées: il y en a +d'un gris jaunâtre, d'un jaune orangé, d'un rouge grenat, d'un violet +enfumé, d'un roux obscur..... + +Leur corps est soutenu par une enveloppe calcaire composée de pièces +juxtaposées réunies par des fibres tendineuses, et armé de tubercules +et de piquants. + +M. Gaudry a évalué à plus de 11 000 les pièces solides qui se trouvent +dans l'_Étoile de mer rougeâtre_[69], une des espèces les plus communes +de l'Europe. + + [69] _Asteracanthion rubens_ Müller et Troschel. + +Les Astéries ont la bouche au centre de la surface inférieure. De cette +bouche partent autant de gouttières ou sillons qu'il y a d'appendices +brachiaux. Ces gouttières donnent passage aux organes du mouvement. + +[Illustration: ASTÉRIE VUE EN DESSUS ET EN DESSOUS + +(_Astropecten spinulosus_ Müller et Troschel).] + +Ceux-ci forment une double ou quadruple rangée. Ils consistent en des +cylindres charnus, grêles, tubuleux, terminés, dans le plus grand +nombre, par une petite vésicule globuleuse remplie d'un liquide +aqueux. Ils sont très-extensibles. Quand les pieds sortent, la vessie +contractée pousse l'eau dans le tube, qui se roidit. Quand les pieds +rentrent, leur peau musculaire renvoie leur contenu dans la vessie. +L'Étoile s'accroche aux corps étrangers au moyen de ces organes, +et réussit à exécuter les faibles mouvements qui constituent sa +progression. + +Malgré ce prodigieux attirail de jambes, l'animal ne va guère plus vite +que beaucoup d'habitants de l'eau salée qui n'en ont qu'une seule ou +qui n'en possèdent pas. + +[Illustration: ASTÉRIE ÉQUESTRE + +(_Goniaster equestris_ Gmelin).] + +Si l'on renverse une Astérie sur le dos, elle reste d'abord immobile, +les pieds enfermés. Bientôt elle fait sortir ces derniers, semblables +à autant de petits Vers; elle les porte en avant et en arrière, comme +pour reconnaître le terrain; elle les incline vers le fond du vase, et +les fixe les uns après les autres. Quand il y en a un nombre suffisant +d'attachés, l'animal se retourne. + +On croit que ces organes jouent en même temps un rôle important dans la +respiration. Par moments, même pendant le repos, ils sont traversés par +des courants intérieurs de corpuscules. + +La bouche des Astéries se rend presque immédiatement dans l'estomac. +Celui-ci forme un grand sac qui envoie un long prolongement dans +l'intérieur de chaque bras. Ces prolongements sont des espèces +d'intestins... _Des intestins dans des bras!_ + +Ces animaux sont très-voraces: ils engloutissent leur proie vivante +d'un seul morceau. Quand la victime est trop grosse pour la bouche, +l'estomac se porte au-devant d'elle. + +Chez la plupart des animaux, les lèvres sont les pourvoyeuses de la +cavité digestive. Ici cette dernière se passe des lèvres, elle se +pourvoit toute seule! + +Les Étoiles de mer peuvent manger jusqu'à des Huîtres. Est-ce bien +vrai? Leur bouche est étroite et non dilatable, et une Huître est +un morceau assez volumineux! Voici comment procèdent les Astéries, +suivant M. Rymer Jones. Elles saisissent l'Huître entre leurs rayons, +et la maintiennent sous leur bouche au moyen de leurs suçoirs; elles +retournent leur estomac, qui enveloppe de ses replis le malheureux +mollusque, et distille peut-être sur son corps un liquide stupéfiant +(?). Bientôt la pauvre victime écarte les volets de sa coquille, livre +ses organes à merci, et devient la proie du ravisseur étoilé. + +Les Astéries jouent un rôle important dans la police et l'hygiène de +la mer. Elles aiment les viandes mortes de toute nature, et déploient +une activité merveilleuse à rechercher, à dévorer, à faire disparaître +les diverses matières animales corrompues. Cet important travail +de propreté et de salubrité est accompli sur une immense échelle, +silencieusement, tranquillement et continuellement... Gloire à Dieu! + +C'est M. Ehrenberg qui a découvert les yeux des Astéries. Ils sont +placés à l'extrémité inférieure, au bout de chaque bras. (L'œil dans +la main, comme Figaro!) Ce sont des globules d'un rouge vif, entourés +d'un rempart de cils épineux. Pour s'en servir, l'animal est obligé de +les ramener en dessous en relevant son rayon. Du reste, ces organes +doivent être bien imparfaits, puisque, malgré les recherches les plus +minutieuses, on n'a pu y trouver un cristallin (Valentin). Cependant +Edward Forbes raconte avec beaucoup d'esprit l'histoire d'une Étoile +de mer de la Méditerranée, la _Luidie ciliaire_[70], qui, après lui +avoir échappé, en sacrifiant ses bras, ouvrait et fermait sa paupière +épineuse, et _le regardait avec un air moqueur!_ + + [70] _Luidia ciliaris_ Dujardin. + + +III + +Le frai des Étoiles de mer passe pour un poison violent. + +Leurs œufs sont en nombre très-considérable. La mère les porte dans une +cavité formée par la courbure du corps et des rayons. Ils sont logés de +manière que l'animal est obligé de fermer sa cavité digestive et de se +passer de nourriture pendant tout le temps de sa gestation. On a vu une +Astérie rester ainsi onze jours sans aliments. Les femelles de presque +tous les animaux mangent double, quand elles sont dans une situation +intéressante! + +Les œufs sont jaunâtres ou rougeâtres; ils produisent des petits +ovoïdes et sans rayons, mais pourvus de cils vibratiles qui leur +donnent l'aspect des Infusoires. Ils nagent avec vivacité. + +Au bout de quelques jours, des appendices bourgeonnent sur la partie +antérieure du corps, et forment comme quatre petits bras, à l'aide +desquels la larve se fixe sur sa mère. Ce ne sont encore que des +membres provisoires. Le corps s'aplatit ensuite graduellement, et se +transforme en un disque d'abord arrondi, sur une des faces duquel, vers +le milieu, surgissent, sous forme de protubérances globulaires, les +rudiments des suçoirs. Il y en a dix rangées concentriques. Enfin, le +corps devient pentagonal et plus ou moins semblable à une étoile. Les +rayons sortent des angles, et l'animal est complet. + +[Illustration: ASTÉRIE EN PLEINE REPRODUCTION DE SES RAYONS + +Dessinée d'après le vivant (Concarneau).] + +Les Étoiles de mer jouissent à un haut degré du phénomène vital de +la _rédintégration_; elles reproduisent avec une facilité étonnante +des parties qui leur ont été enlevées. Les individus qui perdent par +accident un ou plusieurs bras, les remplacent plus tard par des bras +exactement semblables. Ces nouveaux membres en voie de développement +sont d'abord très-petits, d'où il résulte nécessairement une aberration +dans la figure étoilée de l'Astérie. + +Il existe une espèce de l'océan Indien[71], qui offre souvent quatre +bras, sur cinq, nouvellement reproduits, et par conséquent plus petits +que le cinquième. L'_étoile_ a pris l'aspect d'une _comète_. + + [71] _Ophidiaster miliaris_ Müller et Troschel. + +Sir John Dalyell recueillit, le 10 juin, un rayon isolé d'une Astérie. +Ce rayon ne donnait aucun signe de reproduction. Mais, le 15, parurent +les rudiments de quatre nouveaux rayons, indiqués par de petites +proéminences. Vers le soir, un de ces rudiments avait grossi du double; +les autres se trouvaient moins avancés. Un orifice, c'est-à-dire une +bouche, commençait à se former au centre du nouveau groupe. Le travail +reproducteur fut alors en pleine activité, et, trois jours plus tard, +l'animal possédait cinq rayons, dont quatre lilliputiens, comparés +au rayon primitif. Au bout d'un mois, ce dernier tomba par morceaux, +laissant l'Étoile nouvelle composée de quatre petites branches +symétriques. Le vieux rayon était remplacé par un jeune animal complet. +(Rymer Jones.) + + +IV + +Les Astéries sont tourmentées par des parasites. Il n'est peut-être pas +d'animal, marin ou non marin, qui ne serve de retraite et de nourriture +à un autre animal ou à plusieurs autres animaux. Vivre aux dépens +d'autrui, est une des grandes lois de la physiologie. Généralement, les +parasites appartiennent à un groupe moins élevé en organisation que +la victime qu'ils exploitent. Le contraire arrive rarement. En voici +un exemple: c'est un petit Poisson qui passe sa vie dans la cavité +intestinale d'une Astérie. Ce petit poisson s'appelle _Oxybate de +Brandes_[72]; l'Astérie se nomme _Culcite discoïde_[73]. Un Vertébré +vivant dans un Invertébré[74]! + + [72] _Oxybates Brandesii_ Bleker. + + [73] _Culcita discoidea_ Agassiz. + + [74] Un autre petit Poisson, le _Fierasfer Fontanesii_ de Risso, + habite en parasite dans le gros intestin de l'_Holothurie royale_ + de Cuvier. + + +V + +Certaines Étoiles de mer ont un corps en forme de petit disque plus ou +moins rond, d'où partent des rayons soutenus par une série d'osselets: +ce sont les _Ophiures_, ainsi appelées à cause de la ressemblance +grossière qui existe entre leurs bras et la queue d'un Serpent. Ces +bras sont allongés, grêles, flexibles, onduleux, quelquefois garnis sur +les côtés d'épines ou de soies. + +Chez plusieurs espèces, dites _Astrophytes_, ils se bifurquent vers +leur origine, puis se subdivisent en deux ou trois rameaux qui émettent +des ramuscules plus ou moins nombreux, très-fins et très-contournés. +Dans un individu, on a compté 81 920 ramifications. + +Les rayons élégants des Ophiures s'agitent et se tordent suivant les +besoins; ils saisissent les proies qui sont à leur portée, et les +dirigent vers la bouche, placée toujours au-dessous et au centre de +l'Étoile. + +Chez les Astrophytes, l'ensemble des bras forme comme un filet pour +prendre les victimes, et même comme un panier pour les tenir en réserve. + +La cavité viscérale est absolument limitée au centre de la bête, et ne +se prolonge pas dans les bras, comme chez les Astéries. + +Quand on met une Ophiure dans une eau malpropre, ses rayons tombent +les uns après les autres, morceau par morceau, jusqu'à ce qu'il ne +reste plus que le disque. Figurez-vous une roue réduite à son moyeu. +Cependant l'animal vit encore et mange toujours avec avidité. (Rymer +Jones.) + +[Illustration: ASTROPHYTE VERRUQUEUX + +(_Astrophyton verrucosum_ Müller et Troschel).] + +Vers le commencement d'avril, les bords du disque se gonflent; l'espace +intermédiaire entre les rayons est envahi par le frai. Les œufs sont +ovoïdes et d'un rouge brillant. + +Vers les mois d'août et de septembre, paraissent les petits. Au moment +de leur naissance, ils sont presque microscopiques, transparents et +légèrement verdâtres; ils présentent une forme très-bizarre. On les +a comparés au _chevalet d'un peintre_. La partie supérieure du corps +semble conoïde; la partie inférieure est divisée en huit prolongements +de diverses dimensions, disposés en deux groupes divergents. Ces +prolongements offrent des cils, et sont légèrement orangés vers leur +extrémité. Chacun est soutenu par un petit support calcaire intérieur. +Ces larves singulières ont été décrites sous le nom de _Pluteus +paradoxus_. + +[Illustration: LARVE GROSSIE D'ÉCHINODERME + +(_Pluteus paradoxus_ J. Müller).] + + +VI + +En terminant ce chapitre, nous devons dire un mot de la _Tête de +Méduse_[75], l'une des productions les plus extraordinaires de la mer. + + [75] _Pentacrinus caput Medusæ_ Müller. + +Cet animal est très-rare. Il a été pêché plusieurs fois, à de grandes +profondeurs, dans la mer des Antilles. On l'a désigné d'abord sous le +nom de _Palmier marin_. + +Son corps est pédiculé et revêtu d'un test calcaire (_calice_) +semblable à une fleur. Cette enveloppe a des plaques polygonales et des +rayons élégants. + +La Tête de Méduse est une Astérie adhérente (nous allions dire une +étoile fixe!), et par conséquent imparfaite. + +[Illustration: PENTACRINE D'EUROPE + +(_Pentacrinus europæus_ Thompson).] + +Elle n'a pas de bouche, et son appareil digestif paraît +très-rudimentaire. Son pédicule est grêle, anguleux et articulé; il +permet à l'animal de se balancer dans tous les sens, et semble jouir +d'une sorte de sensibilité. + +Entre les animaux qui ne changent pas de place et les animaux qui se +meuvent, il faut mettre, comme intermédiaires, les animaux fixés qui se +balancent. Toujours des transitions! + +En 1823, M. Thompson a découvert une seconde espèce de Tête de Méduse, +dans les mers d'Europe. + +La _Pentacrine d'Europe_ est très-petite. Ses rayons sont profondément +divisés en deux parties; l'animal semble en avoir dix. Ils sont ornés +de cils tentaculaires disposés avec régularité. Le pédicule de cette +espèce est grêle comme un fil. + +Que d'organisations encore inconnues renfermées dans les profondeurs de +l'Océan! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XV + +LES OURSINS. + + _Atra magis pisces et ECHINOS æquora celent._ + + (HORACE.) + + +I + +Les Astéries ressemblent à des étoiles, les _Oursins_ ressemblent à +des melons. Tous appartiennent pourtant à la même classe: ce sont des +_Échinodermes_. + +Les Oursins sont vêtus d'une tunique calcaire souvent globuleuse +ou ovoïde, quelquefois déprimée, composée de plaques (_assules_) +hexagonales ou polygonales soudées intimement entre elles, formant +vingt rangées symétriques distribuées par paires. Les rangées les plus +larges portent des piquants mobiles (_baguettes_), qui sont à la fois +des organes de protection et des organes de mouvement; les autres sont +percées de pores en séries longitudinales régulières comme les allées +d'un jardin (_ambulacres_), lesquels donnent issue à des filaments +(_tentacules_) dont l'animal se sert pour respirer et pour marcher. + +Dans l'_Oursin comestible_[76], la coquille est composée d'au moins +10 000 pièces distinctes, admirablement assemblées et si solidement +unies, que l'ensemble paraît former un seul corps. + + [76] _Sphærechinus esculentus_ Desor. + +[Illustration: OURSIN MAMELONÉ + +(_Echinus mamillatus_ Lamarck).] + +Les piquants sont souvent très-nombreux; ils recouvrent et protégent +l'enveloppe. De là le nom de _Hérissons de mer_ qu'on a souvent donné +à ces animaux. Les mots _Oursin_, _Echinus_, _Échinoderme_, indiquent +aussi cette armure épineuse. Dans une espèce, on a compté jusqu'à +2000 piquants; dans l'Oursin comestible, il y en a au moins 3000. Ces +appendices cachent tout à fait la tunique calcaire qui les porte, +comme les perles nombreuses qui couvraient le fameux habit du duc de +Saint-Simon. L'étoffe était de soie, mais _on ne la voyait pas!_ + +Les piquants des Oursins offrent à la base une petite tête lisse, +séparée par un étranglement. La face inférieure de cette tête est +creusée d'une facette concave qui s'articule avec un tubercule de la +coque. Chaque piquant est mis en mouvement par un appareil spécial. + +Ces épines présentent une structure poreuse. Elles sont souvent +sillonnées longitudinalement ou formées de lamelles rayonnantes partant +de leur axe, toutes criblées de trous et réunies entre elles par des +prolongements transverses; de telle sorte qu'on ne voit à l'extérieur +que les bords de ces lames revêtus d'une membrane garnie de cils +vibratiles. + +Les dimensions et les formes des piquants sont extrêmement variables. +Des Oursins ont des épines trois ou quatre fois plus longues que le +diamètre de leur enveloppe testacée; tandis que d'autres en ont de +trois ou quatre fois plus courtes. Dans quelques-uns, ces organes sont +réduits à de petites soies couchées sur la coque protectrice. + +Les appendices dont il s'agit paraissent ordinairement subulés et +pointus, ou cylindriques et obtus. Certaines espèces en offrent +d'aplatis, même de tranchants sur les bords. + +Dans les Oursins fossiles, on trouve des piquants tantôt creusés +en entonnoir, tantôt dilatés en olive. On donnait autrefois à ces +derniers, très-communs dans le terrain jurassique, le nom de _pierres +judaïques_. + +Chez une espèce[77] qui vit à la Nouvelle-Hollande, M. Hupé a trouvé +un Mollusque gastéropode du genre _Stylifer_, enfermé dans un de ses +piquants, creusé et profondément modifié, quant à sa forme et quant à +sa structure, par la présence de ce petit parasite! + + [77] _Leiocidaris imperialis_ Desor. + +De tous les tableaux que nous offre la Nature, il en est peu qui aient +plus de charmes que ceux dans lesquels nous voyons les créatures +se donner les unes aux autres abri, nourriture et protection..... +volontairement ou involontairement. L'instinct du _Stylifer_ n'est-il +pas merveilleux? La Nature protége un animal en hérissant son corps +d'une armure de poignards. Arrive un autre animal qui _se met en sûreté +dans un de ces poignards!_ + +[Illustration: OURSIN GRIMPANT CONTRE LA PAROI D'UN AQUARIUM. + +(Dessiné d'après le vivant, à Concarneau.)] + +Quand les piquants sont tombés, les Oursins de nos côtes prennent la +physionomie de petits fruits globuleux ornés de côtes et de tubercules +symétriquement distribués. Leur forme arrondie, et plus encore leur +substance calcaire, leur ont fait donner, dans certaines localités, le +nom d'_œufs de mer_. + +Les espèces déprimées ou tout à fait aplaties ressemblent beaucoup plus +à des galettes qu'à des œufs. + +Les filaments tentaculaires des Oursins sont tubuleux, très-extensibles +et terminés par une petite ampoule. Ils peuvent se gonfler et se +roidir; ils dépassent alors la longueur des piquants, et vont se fixer +aux corps étrangers. + +Ces organes sont très-nombreux dans l'Oursin ordinaire, il y en a au +moins 1400, et dans l'Oursin melon environ 4300. (Caillaud.) + +Les Oursins se meuvent avec leurs filaments et leurs épines. Edward +Forbes en a vu _grimper_ sur les parois verticales d'un vase très-lisse. + +Pour comprendre la manière dont ces animaux se servent de leurs +organes, supposons un individu au repos. Tous ses piquants sont +immobiles et tous ses filaments retirés dans la coque. Quelques-uns de +ces derniers commencent à sortir, ils s'allongent et tâtent le terrain +tout autour; d'autres les suivent. L'animal les fixe solidement. S'il +veut changer de place, les filaments antérieurs se contractent, pendant +que ceux de derrière lâchent prise, et la coquille est portée en avant. +L'Oursin marche ainsi avec aisance, et même avec rapidité. Pendant sa +progression, les suçoirs ne sont que très-faiblement aidés par les +piquants; ceux-ci ne servent que de points d'appui sur lesquels roule +l'animal. + +Les Oursins peuvent voyager sur le dos comme sur le ventre. Quelle que +soit leur posture, il y a toujours un certain nombre de piquants qui +les portent et de suçoirs qui les fixent. Dans certaines circonstances, +l'animal marche en tournant sur lui-même, comme une roue en mouvement. + + +II + +La bouche des Oursins est située au-dessous du corps, ordinairement +vers le milieu. + +Autour de cet orifice existent des tentacules charnus, palmés, peu ou +point rétractiles. Ce sont les organes de la préhension alimentaire. + +[Illustration: APPAREIL BUCCAL GROSSI D'UN OURSIN + +(_Lanterne d'Aristote_).] + +Le système digestif présente un appareil osseux très-compliqué, +de forme bizarre, connu depuis longtemps sous le nom de _lanterne +d'Aristote_. Cet appareil se compose de cinq sortes de parties: les +_dents_, les _plumules_, les _pyramides_, les _faux_, les _compas_. Les +dents sont au nombre de cinq; elles ont une base prolongée et dilatée +qui constitue la plumule; elles sont contenues dans une gouttière +résultant de l'assemblage des pyramides. Celles-ci, au nombre de dix, +sont réunies par deux; leur partie inférieure est consolidée par +les cinq faux et par les cinq compas. Ce qui fait que, en résumé, +l'appareil dentaire présente trente pièces[78]. Il faut beaucoup de +bonne volonté pour lui trouver le moindre rapport avec une lanterne! + + [78] D'après M. Caillaud, il existe quarante pièces dans l'appareil + de l'_Oursin livide_, réduites à vingt par soudure. + +Les dents sont longues, aiguës, arquées et très-dures. Leur tranchant +est parfaitement organisé pour couper les substances les plus +résistantes. Cependant, malgré sa dureté pierreuse, il serait bien vite +limé par le travail; mais la Nature y a sagement pourvu. Les dents +croissent par la base, à mesure qu'elles s'usent par la pointe, comme +les incisives des Lièvres et des Souris; de telle sorte qu'elles se +maintiennent toujours aiguisées et toujours en bon état. + +Les Oursins mangent des Varecs, des Vers, des Mollusques et même des +Poissons. + +M. Rymer Jones a vu un individu s'emparer d'un Crabe vivant, lequel +parut comme paralysé et ne tenta aucune résistance. + +Un autre Oursin enlaça une _Galatée striée_[79] avec ses appendices +buccaux; mais cette dernière, heureusement pour elle, ouvrit une de ses +pinces, coupa les appendices, et se délivra de la fatale étreinte. + + [79] _Galatea strigosa_ Latreille. + + +III + +Plusieurs Oursins, ne se trouvant pas suffisamment protégés et par leur +coque calcaire et par leurs piquants pointus, se taillent une demeure +dans les roches les plus dures, dans le grès et le granit: cette +demeure semble faite avec un emporte-pièce. L'animal s'y loge et s'y +retranche merveilleusement. Il en défend l'entrée avec une partie de +ses épines. + +[Illustration: OURSINS DANS LE ROC.] + +Des observations très-suivies et très-intéressantes ont été publiées +par MM. Caillaud, Robert et Lory, sur la propriété perforante des +Oursins. Les jeunes individus, alors qu'ils sont à peine gros comme des +pois, creusent des trous en rapport avec leur taille. Ils se fixent +d'abord au corps solide à l'aide de leurs filaments tentaculaires, +entament ce corps avec leurs fortes dents et le rongent peu à peu. Ils +enlèvent au fur et à mesure, avec leurs épines, les détritus qu'ils ont +ainsi détachés. + +Pauvres petits piqueurs de pierres! passer une partie de leur vie à +travailler le granit avec les dents! + +Lorsqu'un Oursin s'est aventuré un peu trop vers le rivage, et que la +marée l'abandonne sur la côte, il s'enterre dans le sable, qu'il creuse +avec ses appendices épineux. Sa cachette est reconnaissable au trou en +entonnoir qui reste béant au-dessus. Les pêcheurs prétendent prévoir +les orages d'après la profondeur plus ou moins grande où se tient le +Hérisson de mer (Rymer Jones). + + +IV + +Linné n'a mentionné que dix-sept espèces d'Oursins. Gmelin en a signalé +cent sept. Aujourd'hui, on en connaît plusieurs centaines, et ce petit +groupe d'animaux (_Echinus_) est devenu le type d'une classe tout +entière (_Échinodermes_). + +Dans beaucoup de pays, on mange les Oursins crus. Les ovaires de la +plupart des espèces sont d'un rouge orangé et d'un goût agréable. + +On estime en Provence le _comestible_, le _granuleux_[80] et le +_livide_[81]. Cette dernière espèce est recherchée à Naples et sur les +côtes de la Manche. On sert sur les tables, en Corse et en Algérie, +l'_Oursin melon_[82]. + + [80] _Toxopneustes granularis_ Agassiz. + + [81] _Toxopneustes lividus_ Agassiz. + + [82] _Echinus melo_ Lamarck. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XVI + +LES HOLOTHURIES. + + Pourquoi des animaux faits comme des _cornichons?_--Et pourquoi des + _cornichons?_ + + +I + +Les savants comprennent dans la même famille que les Oursins de +modestes animaux appelés _Holothuries_, ou plus vulgairement, +_Cornichons de mer_. + +[Illustration: HOLOTHURIE TUBULEUSE. + +(_Holothuria tubulosa_ Gmelin).] + +Ces animaux sont allongés, tantôt cylindriques, tantôt pentagonaux, +droits ou arqués, quelquefois sans forme déterminée. Plusieurs +ressemblent à de gros Vers disgracieux..... + +Leur longueur varie de quelques centimètres à un mètre. Les plus petits +sont les moins rares. + +Les Cornichons de mer ont une peau coriace, opaque ou transparente, +souvent raboteuse ou granuleuse, farcie (c'est bien le mot) de +parties calcaires. A travers cette enveloppe, sortent habituellement +des filaments (_pieds tentaculaires_), creux, extensibles, épars ou +symétriques, terminés, comme les pieds des Oursins, par une ventouse en +miniature. + +[Illustration: HOLOTHURIE ÉLÉGANTE + +(_Holothuria elegans_ O. F. Müller).] + +La bouche est placée à l'un des bouts du cylindre. On voit autour des +appendices lobés, pinnés ou ramifiés. Cette bouche offre en dedans un +anneau osseux, de dix à douze pièces calcaires. C'est un rudiment de la +_lanterne d'Aristote_. A l'extrémité postérieure, se trouve un autre +orifice par où jaillit de temps en temps un courant d'eau semblable à +une petite fontaine. + +Les Holothuries habitent généralement à de grandes profondeurs. Leurs +mouvements sont assez bornés. Elles exécutent une sorte de reptation +au moyen des ondulations plus ou moins fortes de leur corps, ou bien à +l'aide des contractions plus ou moins nombreuses de leurs pieds. + + Toujours baisent la terre et rampent tristement..... + +Leurs pieds sont tantôt vers le milieu du ventre, dans un endroit qui +forme comme un disque (sur lequel rampe l'animal à la manière des +Limaces); tantôt disposés en séries nombreuses tout le long du corps. +Chez l'_Holothurie frondeuse_[83], des mers du Nord, ils forment cinq +rangées longitudinales. + + [83] _Cucumaria frondosa_ Blainville. + +Certaines espèces sont armées de petits organes en forme d'hameçons ou +d'ancres, qui leur permettent de s'amarrer aux roches sous-marines. +Lorsque ces crochets agissent sur la peau des mains, ils peuvent causer +une sensation cuisante de brûlure. + +Une Holothurie de la baie de Matavaï, dans l'île d'Otaïti[84], +décrite par Lesson, longue d'un mètre et très-contractile (au point +de se réduire à 33 centimètres), est lubrifiée par un liquide âcre +et corrosif qui fait naître un prurit intolérable sur les doigts, +lorsqu'on la touche sans précaution. Aussi les naturels de la mer du +Sud témoignent-ils la plus grande répugnance à sa vue. (Lesson.) + + [84] _Holothuria (Intestinaria) oceanica_ Lesson. + +Beaucoup de Cornichons de mer, quand on les irrite, rejettent +volontairement et brusquement leurs viscères, et ne tardent pas à +périr. Ce phénomène est bien une des choses les plus étonnantes et les +plus inexplicables qui existent dans les mœurs des animaux! + +«Il est bon de comprendre clairement, dit le père Malebranche, qu'il +est des choses qui sont absolument incompréhensibles.» + +Le docteur Johnston raconte qu'il avait oublié une pauvre Holothurie, +pendant deux ou trois jours, dans de l'eau non renouvelée. L'infortunée +devint triste et malade (on le serait à moins). Bientôt elle vomit +tout à la fois ses tentacules, son appareil buccal, son tube digestif +et une partie de ses ovaires..... Ces organes tombèrent çà et là au +fond du vase. L'effort musculaire avait été sans doute bien terrible, +pour déterminer un pareil effet, et cependant la vie de la malheureuse +n'était pas éteinte; car sa peau vide se contractait au moindre +attouchement, et prouvait, par ses contorsions, qu'elle n'avait presque +rien perdu de son irritabilité. + +Mais ce qui est plus extraordinaire encore que ce vomissement et +cette contraction, c'est que l'animal, privé de ses anciens viscères, +en _reproduisit de nouveaux_ au bout de trois ou quatre mois, et +recommença, _tout joyeux_, son train de vie habituel. (J. Dalyell.) + +La division spontanée de certaines Holothuries, qui se partagent en +deux morceaux, n'est pas moins digne de remarque que le rejet et +la restauration de leurs organes. L'individu demeure quelque temps +stationnaire; chacune de ses extrémités s'élargit et s'aplatit. En +même temps, sa partie moyenne devient graduellement étroite, et +finit par se réduire à un fil très-mince. Ce fil se rompt. On a +alors deux demi-Holothuries de grosseur égale ou inégale. Plus tard, +chaque portion se complète, et il en résulte deux animaux exactement +semblables au premier. (Rymer Jones.) + + +II + +Les Chinois mangent les Holothuries, ils estiment surtout le _Trépang_. +Cet animal est chez eux l'objet d'un commerce considérable. Des +milliers de jonques malaises sont équipées, tous les ans, pour la pêche +de ce Zoophyte, et même des navires anglais et anglo-américains se +livrent à la vente de cette denrée. + +La récolte du Trépang exige beaucoup de patience et d'adresse. Le +pêcheur malais se tient penché sur le bord de son embarcation, ayant +dans les mains une longue perche formée de plusieurs bambous attachés +bout à bout, et terminée par un crochet acéré. Sous le beau ciel de ce +pays, son œil exercé aperçoit à une profondeur souvent considérable +l'Holothurie qui rampe sur les fonds de sable ou de roche. Alors le +Malais descend doucement le harpon, et, d'un coup prompt et sûr, il +accroche l'animal. + +[Illustration: PÊCHE MALAISE DU TRÉPANG + +(_Trepang edulis_ Jäger).] + +On fait ensuite dégorger les Trépangs dans de la chaux de corail, et on +les dessèche à la fumée (Lesson). La plus grande partie est expédiée en +Chine. La tonne se vend jusqu'à 1800 francs. + +Coupés en filaments, on en fait des potages qui rappellent, par leur +délicatesse, la soupe à la Tortue. + +La pêche a dépouillé les localités où ces animaux étaient autrefois +très-abondants. Il serait à désirer qu'elle fût soumise à une +réglementation. + +Aux îles Mariannes, on recherche le _Guam_[85], et à Naples, la +tubuleuse. + + [85] _Mulleria guamensis_ Jäger. + + +III + +Il est des animaux analogues aux Holothuries qui méritent notre +attention: ce sont les _Synaptes_. + +[Illustration: SPICULES DES TENTACULES DE SYNAPTE.] + +Ces animaux sont dépourvus de pieds tentaculaires; leur peau est +transparente et laisse voir leur intérieur. Le microscope montre +dans leur tissu des spicules nombreux qui occupent une disposition +particulière dans les tentacules. + +Les Synaptes vivent dans le sable tourbeux; elles se nourrissent des +matières organiques qu'elles y rencontrent. + +L'une des espèces les plus curieuses est la _Synapte de Duvernoy_[86], +découverte aux îles de Chausey par M. de Quatrefages. + + [86] _Synapta Duvernæa_ Quatrefages (voy. planche XIV). + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIV. + P. Lackerbauer del. Lebrun fac-simile sc. + + HOLOTHURIE DES ÎLES DE CHAUSEY + Fucus vesiculosus (_Lin_) Delesseria Bonnemaisonii (_Agardh_). + + _Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._] + +Figurez-vous un cylindre de cristal, d'un rose tendre un peu lilas, +ayant quelquefois jusqu'à cinquante centimètres de longueur, parcouru +dans toute son étendue par cinq petites bandelettes de soie blanche +opaque, et surmonté d'une fleur vivante à douze pétales étroits et +pinnatifides, d'un blanc mat, garnis de petites ventouses qui se +recourbent gracieusement en arrière. Au milieu de ces tissus dont +la délicatesse semble défier les produits les plus raffinés de notre +industrie, placez un intestin de la gaze la plus ténue, gorgé d'un bout +à l'autre de corpuscules de granit dont l'œil distingue parfaitement +les pointes vives et les arêtes tranchantes. Les parois du corps ont à +peine un demi-millimètre d'épaisseur, et cependant on peut y compter +sept couches plus ou moins distinctes, une peau, des muscles, des +membranes..... L'animal est protégé par une espèce de mosaïque composée +de petits boucliers calcaires, hérissés de doubles hameçons dont les +pointes sont dentelées comme des flèches de Caraïbe. (Quatrefages.) + +Lorsque l'on conserve pendant quelque temps les Synaptes vivantes +dans un vase d'eau de mer, on les voit se morceler d'elles-mêmes. Il +se forme un étranglement dans une partie du corps, et la séparation +s'opère brusquement. On dirait que l'animal, sentant qu'il ne peut +se nourrir tout entier, supprime successivement les parties dont +l'entretien coûterait trop à l'ensemble, à peu près comme on chasse les +bouches inutiles d'une ville assiégée. Singulier moyen de combattre +la famine, et qu'il emploie jusqu'au dernier moment! Car, au bout +de quelques jours, il ne reste souvent qu'un petit ballon sphérique +couronné de tentacules. La Synapte, pour conserver la vie à sa tête, +s'est à peu près retranché tout le corps! (Quatrefages.) + +Que de merveilles dans la vie et dans les mœurs des animaux de l'Océan! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XVII + +LES BRYOZOAIRES. + + «_Sigillatim mortales, cunctim perpetui._» + + (APULÉE.) + + +I + +Les plantes marines sont quelquefois recouvertes d'une matière +abondante, veloutée, parasite, qui ressemble à un tapis de mousse. +Cette matière, étudiée au microscope, paraît comme une agrégation +d'animalcules à cellules charnues, cornées ou calcaires, le plus +souvent transparentes. Ces animalcules sont des _Bryozoaires_ ou +_Animaux-mousse_. + +Chaque cellule loge une bestiole délicate, laquelle, à certains +moments, fait sortir de nombreux petits bras; les étale, les agite, les +balance, pour guetter, attirer et saisir sa proie. Cette proie doit +être bien mignonne! + +Au moindre danger, au plus léger frôlement, les Bryozoaires se +contractent et se retirent dans leur logette d'écaille ou de cristal. + +Cette cellule n'est pas inerte comme celle de la plupart des Polypiers; +elle jouit de la faculté de se mouvoir, surtout quand elle est bien +éclairée. Lorsqu'on l'excite, elle s'incline vivement, comme un +rameau de Sensitive qu'on touche avec le doigt. Elle tombe sur une de +ses voisines; celle-ci se précipite sur une autre, celle-là sur une +quatrième, et, au bout d'une seconde, toute la communauté est mise en +mouvement. Mais bientôt la tranquillité se rétablit, et les bras, qui +s'étaient repliés et retirés, reparaissent et s'étalent de nouveau. +(Rymer Jones.) + +[Illustration: LAGONCULE RAMPANTE + +(_Laguncula repens_ Farre).] + +Les Animaux-mousse ont été bien étudiés par MM. Ehrenberg et J. W. +Thompson, qui ont fait connaître les différences qui les éloignent des +Polypiers ordinaires. + +On les regarde comme des Mollusques dégradés[87]. + + [87] Voyez les chapitres suivants. + +La petite loge de chaque animalcule est formée par une sorte de +couvercle membraneux, qui se retourne comme le doigt d'un gant toutes +les fois que le Mollusque veut sortir. Cette loge est plutôt une boîte +qu'une maison. + +Quand le Bryozoaire se déploie, un cercle de soies microscopiques, +d'une ténuité excessive, se montre tout d'abord, s'élevant au-dessus du +sommet de la cellule. Il est suivi de son support, lequel est plus ou +moins flexible. Les tentacules passent ensuite entre les soies, et les +poussent de côté. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XV. + Mesnel del d'après Mr. Olivier Frédol + + ANIMAUX MOUSSE + (Flustra cormata)] + +Ces tentacules sont armés, sur le dos, d'une douzaine d'appendices +semblables à des cheveux très-fins, attachés presque à angle droit. +Ils ont de plus, de chaque côté, un nombre très-considérable de cils +vibratiles. + +Les cils vibratiles jouent un rôle très-important chez la plupart des +animaux microscopiques. Il n'est peut-être pas d'organes plus répandus +et plus simples, chargés de fonctions aussi utiles et aussi variées..... + +Au moment où les tentacules paraissent à l'extérieur, la tunique de +l'animalcule se déroule peu à peu. + +Bientôt, le Bryozoaire étale ses jolis petits bras. Les appendices et +les cils de ces derniers commencent leurs rapides vibrations. L'œil, +trompé par la vivacité et par la régularité des mouvements qu'ils +exécutent, croit voir des chapelets de gouttelettes de rosée balancés, +tordus, noués et dénoués! + +Les corpuscules qui flottent autour de l'animal sont violemment agités, +comme s'ils étaient sous l'influence de quelque tourbillon. Malheur, +dans ce moment, aux infortunés Infusoires que le hasard amène dans ce +cercle fatal! (Rymer Jones.) + +Dans plusieurs espèces, les observateurs ont découvert un organe +particulier, le _vibracule_, sur lequel nous arrêterons quelques +moments notre attention. C'est un filament creux, situé à l'angle +supérieur et extérieur de chaque cellule, rempli d'une substance comme +fibreuse et contractile, qui lui permet d'exécuter des mouvements +très-remarquables. Ces mouvements ont lieu à des intervalles réguliers, +ordinairement très-courts. D'abord, le filament se porte vers le bas, +frémit, oscille et semble balayer; puis il revient sur lui-même, et +descend dans la direction opposée, où il répète le même jeu, avec le +même ordre et dans le même temps. Ces fonctions sont-elles, comme +on l'a dit, indépendantes, jusqu'à un certain point, de la volonté +du Bryozoaire? Quel est leur but? On pense que cet organe sert à +nettoyer et surtout à fortifier l'entrée de la cellule. Il s'agite +encore quelque temps après qu'on a mutilé ou tué le petit animal. La +pauvre bestiole malade ou morte est encore défendue par son vibracule +protecteur! + + +II + +D'après ce qui précède, on voit que les animalcules des Bryozoaires +sont plus compliqués que ceux des Polypiers. L'étude de leur anatomie +confirme pleinement cette conclusion. Ainsi leur appareil digestif +n'est pas réduit à un simple sac avec un seul orifice. Il présente une +bouche, un pharynx, un œsophage, un gésier, un estomac membraneux, et +des intestins avec une ouverture spéciale..... On a décrit des espèces +dans lesquelles le gésier semble pourvu d'un certain nombre de dents +intérieures, formant un merveilleux pavé, un moulin vivant, destiné à +broyer la nourriture avant son entrée dans le second estomac. + +L'organisme de la plus petite bête révèle à nos yeux étonnés une +combinaison savante, un art admirable qui dépasse infiniment tout ce +que l'industrie humaine pourrait offrir de plus parfait! + + +III + +Les savants s'accordent aujourd'hui à placer parmi les Bryozoaires +un certain nombre de faux Polypiers, dont les animalcules étaient +restés pendant longtemps mal étudiés et mal connus: par exemple, les +_Flustres_ et les _Eschares_. + +Les Flustres[88] ont de petites loges plus ou moins cornées, groupées +symétriquement comme les alvéoles des Abeilles. Tantôt elles composent +des croûtes qui recouvrent les Algues et les autres corps marins, +tantôt elles forment des feuilles minces ou des tiges rubanées. Dans +certaines espèces, il n'existe de cellules que d'un seul côté; dans +d'autres, il y en a sur les deux. Leurs orifices sont extrêmement +petits et défendus par des épines microscopiques. + + [88] Voyez planche XV. + +[Illustration: FLUSTRE FOLIACÉE + +(_Flustra foliacea_ Linné).] + +Leurs tentacules sont couverts de cils vibratiles (toujours des cils +vibratiles!) disposés en séries droites, qui produisent, dans leurs +mouvements, l'effet d'une rangée de perles animées qui rouleraient de +la base à la pointe de l'organe. + +Les Eschares forment des expansions comme foliacées. L'entrée de leurs +cellules possède aussi son épine protectrice. + +Les expansions représentent encore des ruches microscopiques, dont les +citoyens jouissent à la fois d'une existence commune et d'une existence +indépendante. Comme chez les Polypiers, chacun mange pour le compte de +l'association et pour son propre compte. Travail et nutrition pour la +république; travail et nutrition pour soi! + +Très-probablement il règne, entre tous les habitants d'un même groupe, +des sentiments de fraternité d'une nature particulière, dont nous +n'avons aucune idée. Puisque ce qui est digéré par un membre de la +famille profite jusqu'à un certain point à tous les autres, ne doit-il +pas y avoir entre tous les divers individus, surtout entre les plus +rapprochés, un lien physiologique plus ou moins étroit, lequel entraîne +peut-être... un lien moral plus ou moins fort? Et, s'il en était +ainsi, les animalcules d'une Flustre ou d'une Eschare ne devraient pas +connaître le sentiment de l'égoïsme?..... + +Que de combinaisons organiques et que de vitalités étranges sous le +brillant azur de l'Océan! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XVIII + +LES MOLLUSQUES AGRÉGÉS. + + ..... S'attachent l'un à l'autre + Par un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer. + + (CORNEILLE.) + + +I + +Comme leur nom l'indique, les _Mollusques_ sont des animaux +essentiellement mous ou _mollasses_, comme disait Cuvier. Ils offrent +pour caractère constant de n'être jamais articulés. + +Leur chair est froide, humide, visqueuse, souvent grisâtre. Leur peau +présente généralement un repli plus ou moins ample, souple, qui cède et +qui résiste, désigné sous le nom de _manteau_. + +Quelques-uns sont _nus_, c'est-à-dire sans organe solide de défense, du +moins apparent, semblables aux Limaces de nos jardins. Ils ont alors, +ou une peau épaisse et coriace, un véritable cuir protecteur, ou une +enveloppe mince et délicate, dans laquelle s'épanouit au-dessus du cœur +et du poumon une lame cornée ou crétacée (_Limacelle_), plus ou moins +épaisse et plus ou moins dure, sorte de bouclier rudimentaire destiné +à garantir les viscères les plus nobles. + +Mais ordinairement ces animaux sont protégés, contre les flots +et contre leurs ennemis, par une véritable cuirasse calcaire +(_coquille_), double ou simple, dans laquelle ils s'enferment plus ou +moins complétement, quand un danger les menace. On les appelle alors +_testacés_, ou plus vulgairement, _coquillages_. + +Chez les Vertébrés, ce sont les parties molles qui recouvrent la +charpente calcaire. Chez les Mollusques, c'est la charpente calcaire +qui recouvre les parties molles. L'idée de considérer le test comme un +_squelette extérieur_ est loin d'être nouvelle. Charles Bonnet disait, +il y a longtemps: «_On pourrait regarder la coquille comme l'os de +l'animal qui l'occupe._» + +Pour les gens du monde, la distinction des Mollusques en nus et en +testacés est une distinction parfaite. Pour les naturalistes, l'absence +ou la présence de la coquille est un caractère à peu près sans valeur. +En effet, on trouve dans la mer toutes les nuances intermédiaires +possibles entre les Mollusques nus et les Mollusques testacés. La +nature ne passe jamais brusquement d'une forme à une autre. + +Il existe des Mollusques, de vrais Mollusques, avec une demi-coquille, +d'autres avec un quart de coquille, d'autres avec un cinquième, un +dixième, un vingtième de coquille..... + +On a même constaté que beaucoup d'espèces, tout à fait nues, sont +couvertes, dans la première période de leur vie, par une coquille +parfaitement caractérisée, quelquefois même pourvue d'un couvercle, qui +disparaît pendant leur accroissement. (Sars.) + +Pour quiconque aime à surprendre les secrets de l'organisme, l'étude +de la formation et du développement de la coquille est une source +très-féconde d'instruction. + +Les Mollusques sont _Agrégés_ ou _solitaires_. Nous parlerons d'abord +des premiers, dont la constitution est la plus simple, et qui sont les +plus rapprochés des Polypiers et des Bryozoaires. + +Les Mollusques Agrégés sont _agglomérés_, comme les grappes de certains +fruits, ou _enchaînés_, comme les grains d'un chapelet. + + +II + +Les Mollusques agglomérés présentent des associations assez curieuses. +Les principaux sont peut-être les _Ascidies_ dites _sociales_, masses +de gelée translucide, tantôt d'une teinte uniforme, verte, brune, +rouge, violacée, souvent très-pâle; tantôt, au contraire, multicolores +et splendidement pointillées, rayées ou panachées. + +[Illustration: ASCIDIES SOCIALES + +(_Perophora Listeri_ Wiegmann).] + +Les Mollusques agglomérés sont attachés aux rochers, étalés à leur +surface, comme des plaques de Lichens, ou suspendus à leurs arêtes, +comme des groupes de glaçons. Les Varecs à larges feuilles abandonnés +sur le sable après une tempête paraissent presque toujours couverts +de ces animaux bizarres, protégés par leur manteau glaireux. Ces +ensembles figurent quelquefois une pléiade de gracieuses étoiles, un +bouquet, une rosette. Leurs individus élémentaires sont allongés ou +arrondis, et souvent anguleux ou découpés. + +Lorsqu'on introduit une de ces masses dans un aquarium, elle a l'air +aussi apathique qu'une Éponge, et ne donne d'autre signe de vie +apparent qu'un léger resserrement au pourtour des orifices. Mais, en +l'examinant de près, on découvre qu'elle n'est pas aussi inanimée qu'on +l'avait d'abord supposé, et que, par les mêmes ouvertures, entrent et +sortent des courants d'eau extrêmement rapides, faisant parfois l'effet +de tourbillons. (Rymer Jones.) + +Les larves de ces animaux multiples sont isolées et libres. Alternance +continuelle d'esclavage et de liberté! + +A une époque de leur vie, ces larves se fixent. Quand l'animal a perdu +la faculté de se mouvoir et qu'il a suffisamment grandi, on voit naître +à la surface de son corps un certain nombre de petits tubercules qui +s'allongent, se creusent et forment autant de nouveaux individus. +Ceux-ci restent adhérents au corps de la mère, laquelle devient le +fondateur d'une nouvelle colonie. + +Il existe une très-grande diversité dans l'arrangement des membres de +chaque association. Mais tous ces arrangements, quels qu'ils soient, +présentent toujours un ordre rigoureux et une régularité géométrique. + +Les habitants de ces brillantes compagnies sont plus ou moins +nombreux, suivant les espèces; ils reçoivent en famille les mêmes +rayons du soleil, les mêmes caresses de la vague, les mêmes coups +de la tempête!... Tous remplissent leurs devoirs particuliers avec +exactitude et zèle, sans trouble et sans humeur. L'accord le plus +parfait règne entre eux, comme entre les animalcules des Polypiers et +des Bryozoaires. Admirables communautés, dont les citoyens sont plus +intimes et plus _unis_ que beaucoup d'autres! N'est-ce pas là le beau +idéal de l'association républicaine? _E pluribus unum._ + + +III + +Un des genres les plus intéressants, parmi ces animaux, a été désigné +sous le nom de _Botrylle_. + +[Illustration: BOTRYLLE DORÉ + +(_Botryllus gemmeus_ Savigny).] + +Les individus de chaque corporation sont au nombre de dix, de quinze, +de vingt, ovoïdes, oblongs ou piriformes, et disposés comme les rayons +symétriques d'une roue. + +Quand on irrite une des branches de l'ensemble, un seul Mollusque se +contracte. Quand on tourmente le centre, ils se contractent tous. +(Cuvier.) + +Les orifices buccaux se trouvent aux extrémités extérieures des rayons; +mais les terminaisons intestinales aboutissent à une cavité commune, +qui est au moyeu de la roue. + +Voilà donc des animaux qui mangent séparément et qui remplissent +ensemble une singulière fonction! Ce genre d'union et de communauté +nous rappelle ce qui se passait dans _Ritta-Christina_. Mais, chez +nos Mollusques, au lieu de deux individus soudés, nous en avons une +quinzaine! + +On peut considérer l'étoile entière comme une seule bête à plusieurs +bouches! Mais alors il y a, chez elle, luxe d'organes pour la fonction +intelligente, qui cherche et qui choisit, et parcimonie pour la +fonction stupide, qui ne cherche pas et qui ne choisit pas! + +Chez les _Pyrosomes_, la colonie n'est plus adhérente. Elle constitue +une masse brillamment colorée, cylindrique, creuse, ouverte à une +extrémité, fermée à l'autre. Cette masse flotte et se balance sur les +eaux comme la Plume de mer. + +L'espèce surnommée _atlantique_[89] varie singulièrement dans ses +nuances. Elle passe avec rapidité du rouge vif à l'aurore, à l'orangé, +au verdâtre, au bleu d'azur, d'une manière vraiment admirable +(Lamarck). Elle est, de plus, phosphorescente. + + [89] _Pyrosoma atlantica_ Lamarck. + +Le nom de _Pyrosome_ signifie littéralement _corps de feu_. Humboldt a +vu une troupe de ces splendides Mollusques côtoyer son vaisseau comme +une bande de globes enflammés vivants, projetant des cercles de lumière +de cinquante centimètres de diamètre, qui lui faisaient apercevoir à +une profondeur de cinq mètres, et pendant plusieurs semaines, des Thons +et d'autres poissons qui suivaient le navire. + +Bibra, dans son voyage au Brésil, prit une fois sept ou huit Pyrosomes +atlantiques et les porta dans sa cabine. A l'aide de leur lumière, il +put lire, à l'un de ses amis, la description qu'il en avait faite sur +son carnet[90]. + + [90] Voyez le chapitre III. + + +IV + +Les _Salpes_ ou _Biphores_ offrent un groupement qui ressemble beaucoup +moins à celui des Polypiers. Ces animaux ne sont plus agglomérés, mais +disposés en séries. Ils font le passage des Mollusques que nous venons +d'étudier aux Mollusques _solitaires_. + +[Illustration: CHAÎNES DE SALPES PHOSPHORESCENTES ENTRAÎNÉES PAR +LES COURANTS.] + +On trouve les Salpes réunies en longues files transparentes, d'une +grande délicatesse de tissu: cordons composés d'individus placés côte à +côte et greffés transversalement; rubans dans lesquels chaque bestiole +est greffée bout à bout avec ses sœurs; doubles chaînes parallèles de +créatures sociales, tantôt alternes, tantôt opposées..... Merveilleuse +symétrie qui ne déroge jamais aux lois qui la régissent! Chapelets +vivants dont chaque perle est un individu! + +Ces sociétés voyageuses occupent jusqu'à 30 ou 40 milles d'étendue..... + +Leurs Mollusques élémentaires ont un corps oblong, à peu près +cylindrique; irrégulier, contractile, souvent irisé, quelquefois +phosphorescent, ouvert à chaque extrémité; d'une transparence +cristalline, avec une teinte rosée ou rougeâtre à l'intérieur. + +Les colonnes de Salpes glissent dans les eaux tranquilles par des +ondulations régulières. Les petites nageuses de chaque file se +contractent et se dilatent simultanément. Elles manœuvrent de concert +comme une compagnie de soldats bien disciplinés; chaque série ne semble +offrir qu'un seul individu qui flotte en serpentant. Les matelots ont +donné à la chaîne le nom de _Serpent de mer_. (Rymer Jones.) + +Ces animaux nagent habituellement le dos en bas: ils font la _planche_. +Ils se meuvent surtout en aspirant une certaine quantité d'eau par +l'ouverture postérieure (qui est munie d'une valvule) et en la rejetant +par l'orifice antérieur. En sorte que leur corps est toujours poussé en +arrière, et qu'il chemine à reculons (Cuvier). Bizarre locomotion, qui +ne ressemble en rien à celle des autres animaux! + +Lorsqu'on retire de l'eau ces chaînes animées, leurs anneaux se +séparent, et leurs individus se désagrégent. La compagnie est +licenciée. Les Salpes perdent la faculté d'adhérer ensemble; les +soldats ne peuvent plus s'aligner..... + +On rencontre quelquefois, dans la mer, des Salpes _solitaires_. On +serait tenté de les regarder comme d'un genre différent, si de +récentes découvertes n'avaient prouvé que ce sont les mères ou les +filles des Salpes enchaînées. On a constaté, en effet, que ces petites +Salpes solitaires s'unissent ensemble en longs rubans à une époque de +leur vie, et que ceux-ci engendrent des Salpes isolées. En un mot, les +Salpes enchaînées ne produisent pas des Salpes enchaînées, mais des +Salpes solitaires, et celles-ci, à leur tour, donnent naissance non +à des individus distincts comme elles, mais à des Salpes enchaînées. +Par conséquent, une Salpe n'est pas organisée comme sa mère, ni comme +sa fille, mais elle ressemble à sa sœur, à sa grand'mère et à sa +petite-fille. (Chamisso, Krohn, Milne Edwards.) + +[Illustration: SALPE SOLITAIRE + +(_Salpa democratica_ Forskål).] + +Que de recherches ne faut-il pas, que de patience et que de temps, pour +arracher à la nature un admirable secret, que l'on apprend souvent en +trois minutes! + +Malgré leur organisation si limitée et leurs fonctions si réduites, +les Salpes vivent et se reproduisent aussi certainement et aussi +heureusement que les autres animaux. Elles s'élancent après leur +proie ou l'attendent à l'affût. Elles ont des appétits, des +instincts, peut-être même des caprices..... Véritables sybarites, +elles passent leur vie à manger et à dormir; elles se promènent +toujours en compagnie, sans trouble et sans fatigue; elles sont +balancées constamment, doucement et mollement..... Ces associations +enrégimentées ne révèlent-elles pas tout un monde nouveau de conditions +particulières, de phénomènes collectifs et de sentiments confondus? + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XIX + +LES MOLLUSQUES ACÉPHALES. + + Mais de cervelle point! + + (LA FONTAINE.) + + +Les Mollusques solitaires sont les vrais Mollusques. Il en existe un +très-grand nombre. On peut les ranger tous sous deux types généraux. +Les uns _sans tête_, c'est-à-dire à structure plus ou moins simple: on +les appelle _Acéphales_. Les autres pourvus d'une tête, c'est-à-dire à +structure plus ou moins compliquée: on les nomme _Céphalés_. + +Occupons-nous d'abord des Acéphales. + +Ces Mollusques sont tantôt nus, et tantôt enfermés dans une coquille +(_testacés_). + + +I + +Les Acéphales nus rampent sur les rochers, sur les Fucus et sur les +animaux. Il y en a qui flottent en peuplades innombrables à la surface +de la mer. Quelques-uns, collés contre les corps solides, ne paraissent +avoir aucun mode de progression bien caractérisé. + +Parmi ces Mollusques, mentionnons d'abord les _Ascidies solitaires_. +Pauvres Ascidies! Figurez-vous des animaux en forme de sac irrégulier, +qui adhèrent par une extrémité à quelque pierre ou à quelque coquille, +et qui sont condamnés à vivre, à se reproduire et à mourir, sans +changer de position. On en pêche fréquemment, à Cette, une espèce bien +connue, de très-vilaine forme, et qu'on appelle _Bichus_[91]. On la +dépouille de sa peau coriace, épaisse, ridée, d'un gris brunâtre; on +isole ses viscères, qui sont d'un jaune pâle, et on les mange. Ils ont +un goût d'abord salé, puis douceâtre, puis un peu piquant et comme +poivré. + + [91] Cette Ascidie se vend, au marché, 2 centimes et demi la pièce + (15 mars 1863). + +Ces Mollusques présentent deux orifices, à marge quelquefois ciliée, +par lesquels, à la moindre pression, ils projettent avec beaucoup de +force une certaine quantité d'eau[92]. + + [92] «_Ascidiæ exspuunt aquam tanquam e siphone._» (LINNÉ.) + +Les Ascidies n'ont pas de mains, ni de lèvres pour saisir leur proie. +Leur bouche est placée très-défavorablement; elle se trouve au fond +du sac, et non à l'une de ses extrémités. Mais la nature n'a pas +oublié qu'un animal, avant tout, doit se nourrir. La surface interne +de la poche viscérale est couverte d'une multitude de cils vibratiles +très-serrés, qui produisent dans l'eau de forts courants, tous +dirigés vers l'orifice buccal. Vus au microscope, les cils dont il +s'agit, font l'effet de roues ovales délicatement dentelées, tournant +continuellement de gauche à droite. Ce mouvement engendre de toutes +petites vagues; celles-ci entraînent les substances alimentaires +vivantes ou inanimées, qui entrent dans le sac avec l'eau de la +respiration, et les conduisent jusqu'à la bouche. Ainsi, chez ces +curieux animaux (comme du reste chez beaucoup d'autres), manger et +respirer sont deux fonctions qui se confondent! La Providence est +économe d'organes, quand il faut! + +Quelques auteurs attribuent des yeux aux Ascidies. Ils regardent comme +tels six ou huit taches rouges (dans les organisations inférieures, les +yeux sont souvent rouges) disposées en cercle autour des orifices de la +peau. Il est difficile de comprendre à quoi serviraient des yeux chez +des animaux privés de la faculté de se mouvoir et dont la structure +est si dégradée. Mais qui sait, dit un savant naturaliste, de quelles +_nonchalantes jouissances_ les Ascidies peuvent être susceptibles? +(Rymer Jones.) + +Les larves des Ascidies ne sont pas adhérentes comme leur mère. Elles +se transportent librement d'un endroit dans un autre; elles nagent. +Leur corps est rougeâtre. Elles ont une grosse tête presque opaque, +avec une tache noire antérieure, et une petite queue aplatie qui +constitue leur principal instrument de natation. Elles ressemblent à un +têtard de Grenouille ou de Crapaud. + +A l'époque où ces larves doivent se fixer, voici ce qui arrive. Elles +appuient leur tête contre un corps solide, et restent là, la queue en +l'air. Représentez-vous des baladins qui feraient l'_homme droit_. En +même temps, leur face s'élargit et semble se creuser. L'animal sort +alors de son calme habituel; il témoigne, par de violentes commotions, +que ce n'est pas volontairement qu'il est retenu. L'amour de la liberté +semble plus fort chez lui que le besoin de la transformation. Il fait +tous ses efforts pour se dégager. Les vibrations de sa queue deviennent +si rapides, qu'on ne peut presque plus la distinguer. Hélas! la pauvre +bête est collée, solidement collée et pour toujours collée! Enfin cette +agitation s'apaise. Une matière sort des bords de la tête, s'étale sur +le corps solide, et la larve demeure irrévocablement fixée. La queue +disparaît; elle n'était plus bonne à rien. Une tunique résistante +s'organise autour de l'animal, et, sur les marges de la partie +adhérente, surgissent de nombreuses saillies radiculaires qui assurent +sa fixation (J. Dalyell.) + +L'Ascidie adulte et immobile se rappelle-t-elle les courses vagabondes +de son premier âge? Le Papillon se souvient-il du ramper de la chenille? + +L'_Ascidie laineuse_[93], contrairement aux habitudes de ses +congénères, est libre. Ici l'adulte a conservé les prérogatives de +l'enfant. Cette espèce habite dans les eaux profondes, parmi le sable. +Son sac est arrondi et d'un brun rougeâtre, avec l'intérieur des +orifices écarlate. On ignore si l'extrémité inférieure du Mollusque +est ou non enfoncée dans le sol; mais, en captivité, l'Ascidie reste +couchée horizontalement, sans faire le moindre effort pour descendre +plus bas ou pour changer de position. (Rymer Jones.) + + [93] _Ascidia ampulla_ Bruguière. + + +II + +Les Acéphales testacés sont plus nombreux que les Acéphales nus. + +On les appelle _bivalves_, parce qu'ils possèdent une coquille à deux +battants (_valves_). Ils sont abrités dans cette double carapace comme +un livre dans sa couverture. + +Quoiqu'ils manquent de tête, ils se nourrissent, ils sentent et ils se +reproduisent. Ils ont des amitiés et des inimitiés, peut-être même des +passions..... Toutefois ces dernières ne doivent pas être bien vives; +car la plupart de ces animaux ont de la peine à changer de place, même +à faire le moindre mouvement. Plusieurs demeurent fixés au rocher +qui les a vus naître. Or, les sentiments tumultueux ne sont guère +compatibles avec l'immobilité..... + +Les bivalves sont répandus dans toutes les mers. On trouve partout des +_Vénus_, des _Tellines_ et des _Arches_. Quelques espèces semblent +cantonnées dans certaines régions: les _Pandores_ n'appartiennent +qu'aux mers du Nord; les _Cames_ ne prospèrent, au contraire, que dans +la zone australe. Les _Tridacnes_ n'ont été encore trouvées que dans +les eaux situées entre l'Inde et l'Australie..... + +Les bivalves habitent dans le sable ou dans la vase, sur des rochers et +au milieu des plantes aquatiques. Ils peuvent vivre à de très-grandes +profondeurs. La sonde a retiré, de 2800 mètres, une _Huître_ et une +_Pèlerine_ pleines de vie et de santé (A. Edwards). + +Les bivalves ont une coquille ovoïde, globuleuse, trigone, en forme de +cœur, allongée comme une gousse ou aplatie comme une feuille. Cette +coquille est une sorte d'étui à charnières, composé de battants égaux +ou inégaux. Parfois l'un de ces battants est bombé et l'autre plat. +Leur partie antérieure ressemble à la postérieure, ou en diffère d'une +manière plus ou moins tranchée. + +Les deux valves peuvent offrir plusieurs pièces accessoires; de là le +nom de _multivalves_ que les anciens avaient donné aux coquilles ainsi +organisées. + +Les bivalves, un peu locomotiles, changent de place à l'aide d'un pied +charnu extensible, qui ressemble moins à un véritable pied qu'à une +grosse langue. Cet organe varie beaucoup quant à sa forme. C'est tour +à tour une hache, une ventouse, une perche, une alène, un doigt, une +sorte de fouet, une espèce de ressort. Ce pied est simple, fourchu ou +frangé. Chez quelques espèces, son tissu paraît spongieux et capable de +recevoir une quantité d'eau considérable. Alors l'organe se gonfle, +s'allonge et se roidit. Puis, expulsant brusquement tout le liquide +qu'il contient, il redevient petit et flasque, et peut rentrer dans la +coquille. + +[Illustration: TELLINE ÉLÉGANTE + +(_Tellina pulcherrima_ Sowerby).] + +Les Mollusques se servent de leur pied très-habilement. Ils l'étendent, +le fixent par l'extrémité, le contractent sur son point d'appui, et se +portent en avant. Réaumur a comparé la progression de ces animaux à +celle d'un homme placé sur le ventre, qui allonge un bras, saisit un +objet solide et entraîne son corps vers cet objet. Il y a cette seule +différence que, chez le Mollusque, le membre se contracte tout entier. + +[Illustration: MODIOLE LITHOPHAGE + +(_Modiola lithophaga_ Lamarck).] + +Dans quelques cas rares, le bivalve agit exactement en sens inverse: il +appuie fortement son pied contre le sable, le roidit, et fait reculer +son corps, à peu près comme le batelier qui dirige sa nacelle en +pressant avec sa rame contre le fond de la rivière. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVI. + P. Lackerbauer del. d'après Mr. Deshayes Lebrun fac-simile sc. + + LIMA TENERA + (Côtes de l'Algérie) + + _Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._] + +Certains Acéphales exécutent de petits bonds et même de véritables +sauts, mais c'est par un autre mécanisme: c'est en ouvrant et +fermant leurs valves à plusieurs reprises et brusquement. Les +_Pèlerines_ s'élancent quelquefois à travers les ondes pour éviter un +danger. Les _Limes_[94] voltigent dans l'eau _comme les papillons dans +l'air_, avec la même légèreté et la même étourderie. Leur locomotion +est favorisée par une centaine de tentacules allongés, grêles, +cylindriques, très-contractiles et très-mobiles, placés sur les bords +du manteau, et composés de nombreux petits articles qui rentrent, au +besoin, les uns dans les autres. (Deshayes.) + + [94] Voyez la planche XVI, de la _Lima tenera_, que nous devons à + l'obligeance de M. Deshayes. + + +III + +Les _Manches de couteau_, ou _Solens_, s'enfoncent verticalement et +profondément dans le sable. Leurs places sont indiquées par des trous +qui correspondent au siphon de l'animal. Quand le Mollusque est alarmé, +il rejette hors de son trou une certaine quantité de liquide, qu'il +lance comme un petit jet d'eau. Ces Mollusques s'enterrent avec leur +énorme pied conique, qu'ils allongent outre mesure; ils en font une +dague naturelle qui s'aplatit, se fait pointue et perfore admirablement +le terrain, puis qui redevient cylindrique, se renfle à l'extrémité et +tire le coquillage de haut en bas. Il faut très-peu de temps pour qu'un +Manche de couteau ait pénétré à une profondeur de 50 centimètres. + +Les _Dattes de mer_, les _Pétricoles_, les _Saxicaves_ et les +_Pholades_ se pratiquent une résidence dans le bois et dans les +pierres. Leur cellule semble faite avec un emporte-pièce. Les +Mollusques y sont logés étroitement, comme dans un étui, à pli de +corps. + +[Illustration: PHOLADE DANS LA PIERRE + +(_Pholas dactylus_ Linné).] + +Comment ces animaux parviennent-ils à creuser les matières les plus +dures? Aldrovande croyait qu'ils naissaient dans le sein même de la +roche, pendant qu'elle était encore molle. Réaumur pensait qu'ils +y entraient à cette même époque. Mais comment naissaient-ils ou +s'introduisaient-ils dans le bois? D'autres ont supposé que le courant +d'eau déterminé par leur respiration entamait à la longue les solides, +comme la goutte d'eau use le granit. Mais la loge d'une Pholade est +creusée en quelques mois! Suivant quelques-uns, le pied et le bord du +manteau, pénétrés de particules siliceuses, frottent le roc comme du +papier de verre, et râpent peu à peu le calcaire ou le silex. Suivant +d'autres, le Mollusque est pourvu d'un liquide dissolvant qui attaque +la substance dans laquelle il veut entrer. Enfin, un grand nombre +soutiennent que l'animal perfore par un mouvement rotatoire de sa +coquille, laquelle agit comme une sorte de tarière. Ces deux dernières +opinions paraissent les seules vraies. Les bivalves qui se logent +dans les calcaires tendres y entrent, les uns à l'aide d'une sécrétion +acide, les autres par un moyen mécanique. Les bivalves qui creusent +le gneiss, le grès, le bois, se servent du moyen mécanique seulement +(Caillaud). Tous ces Mollusques pénètrent de plus en plus profondément, +et rendent leur demeure de plus en plus spacieuse à mesure qu'ils +grossissent. + +[Illustration: MODIOLES LITHOPHAGES DANS LE ROCHER.] + +La perforation des bivalves est en définitive un combat entre un corps +dur et un corps mou, singulier combat dans lequel le corps mou a le +dessus. Pourquoi triomphe-t-il? Parce que la vie domine et dominera +toujours la matière. Le corps mou est animé, et le corps dur est inerte! + +Il est des bivalves qui produisent une soie résistante, brune ou dorée, +dont ils forment des câbles (_byssus_) qui les amarrent solidement +aux rochers. Chez les _Moules_, le byssus est court et rude; chez les +_Pinnes_, il est long et soyeux. On a essayé de filer et de tisser ce +dernier. Les habitants de Tarente en font des gants et des bas. On en +fabrique aussi des draps d'un brun fauve assez brillant, recherchés +pour leur finesse et leur moelleux. On en a vu de très-beaux, à Paris, +à l'exposition de l'an IX et à celle de 1855. M. J. Cloquet a offert, +l'année dernière, à la Société zoologique d'acclimatation, une paire de +mitaines faites de byssus de Pinne. + +Chez quelques espèces, le byssus sert au Mollusque, non-seulement +à s'attacher aux divers corps, mais encore à réunir ensemble de +petites pierres, des morceaux de corail, des fragments de coquilles +et d'autres matières solides, dont l'ensemble compose un manteau +raboteux, dans lequel elles attendent leur proie, patiemment et à +l'abri (Draparnaud). En construisant cette enveloppe, le Mollusque, +par un artifice singulier, file et tisse la matière de son byssus, +la tapisse intérieurement d'une couche plus fine et plus unie, et la +renforce extérieurement avec les petits corps durs dont il vient d'être +question, qu'il associe avec adresse et maçonne avec solidité. Son +travail est donc en même temps, celui du tisserand, celui du tapissier +et celui du maçon! + +Ainsi vêtus d'un habillement calcaire ou d'un manteau feutré, enfoncés +dans une roche ou attachés par un câble, les bivalves, animaux +très-mous et très-délicats, peuvent vivre sans avaries et sans trouble, +au milieu d'un élément toujours agité, quelquefois turbulent, souvent +terrible!... + + +IV + +Les plus petits bivalves ont à peine un demi-millimètre de longueur. + +L'espèce la plus grande, la _Tridacne gigantesque_[95], peut dépasser +un mètre. On l'appelle vulgairement _Bénitier_, parce qu'on se sert +de ses valves, dans les églises, comme réservoirs d'eau bénite. +Il en existe un bel échantillon à Montpellier, dans l'église de +Sainte-Eulalie. Il y en a deux autres encore plus grands, à Paris, dans +l'église de Saint-Sulpice. Ces derniers avaient été envoyés en présent +à François Ier, par la république de Venise. Le curé Languet se les fit +donner par Louis XIV. On dit que l'animal de ce bivalve, isolé, peut +atteindre le poids de 15 kilogrammes, et que chaque valve peut dépasser +celui de 300! + + [95] _Tridacna gigas_ Lamarck. + +Le manteau des Acéphales est une sorte de tunique membraneuse +très-grande, à deux pans, épaissie et même frangée sur les bords. Ce +manteau les protége, et il est lui-même protégé par les deux volets de +la coquille. + +L'animal possède quelquefois des yeux et des oreilles; mais, comme il +n'a pas de tête pour les porter, ses yeux sont placés à la marge du +manteau, et ses oreilles dans le ventre!..... + +Les _Tellines_, les _Pinnes_, les _Arches_, les _Pétoncles_, ont des +organes oculaires assez distincts, mais très-petits. Ces animaux sont, +du reste, très-myopes, et le grand jour les éblouit..... + +Les oreilles sont de petites ampoules qui contiennent un caillou +microscopique suspendu dans une goutte d'eau..... + +Lorsque l'on compare entre eux les organes des diverses espèces +animales, on reconnaît bientôt qu'ils passent de l'état le plus simple +à l'état le plus compliqué par des nuances infinies. Mais les parties +de ces mêmes organes n'arrivent pas toutes à la même perfection d'un +pas égal. Il en est même qui s'arrêtent en route, pendant que d'autres +accomplissent leur évolution. + +Ce qui a lieu entre les éléments d'un même organe s'effectue de la +même manière entre les organes d'un même appareil ou entre les +appareils d'un même organisme[96]. Il semble même exister une harmonie +compensatrice qui préside à ces inégalités de développement, souvent si +prononcées, accordant à certaines parties ce qu'elle refuse à d'autres, +de telle sorte que le budget de la nature se maintient toujours dans un +équilibre parfait. (Gœthe.) + + [96] Voyez le chapitre XXX. + + +V + +C'est parmi les Mollusques Acéphales que se trouvent les redoutables +animaux marins connus sous le nom de _Tarets_. + +Ces Vandales d'un nouveau genre attaquent tous les bois submergés, +à peu près comme les larves de certains insectes attaquent les bois +exposés à l'air. En quelques mois, en quelques semaines, des planches +épaisses, des poutres de sapin, des madriers de chêne, sont vermoulus +de manière à n'offrir aucune résistance et à céder au moindre choc. On +a vu des navires s'ouvrir en pleine mer sous les pieds des marins, que +rien n'avait avertis du danger. + +Linné appelait les Tarets, la _calamité des navires_ (_calamitas +navium_). + +Dans le commencement du siècle dernier, la moitié de la Hollande +faillit périr sous les flots, parce que les pilotis de toutes ses +grandes digues avaient été minés par les Tarets. Il en coûta des +millions pour résister aux désordres produits par un chétif animal! + +Les Tarets ont le corps allongé, vermiforme, mou, demi-transparent, +d'un blanc légèrement grisâtre, terminé à une extrémité par une partie +arrondie, improprement appelée _tête_, et à l'autre par une sorte de +queue bifurquée. + +[Illustration: TARET COMMUN + +(_Teredo navalis_ Linné).] + +Ils peuvent atteindre jusqu'à 35 centimètres de longueur. + +Ils sont enfouis dans un long étui creusé aux dépens du bois, la partie +céphalique au fond et la queue bifide en haut. + +Les parois de l'étui sont revêtues d'un enduit mucoso-calcaire +blanchâtre, très-fin, qui en rend les murs à la fois plus unis et plus +solides. + +La partie arrondie ou céphalique du Mollusque offre deux petites +valves très-minces et très-fragiles, semblables à deux demi-coques de +noisette. Ces valves sont immobiles et ne protégent qu'une très-faible +portion de l'animal. + +Les Tarets forment en quelque sorte le passage entre les Acéphales nus +et les Acéphales bivalves. + +Leur manteau constitue une espèce de fourreau charnu; il se divise en +deux tubes que le Mollusque allonge et raccourcit à volonté. L'un de +ces tubes sert à introduire l'eau aérée, qui va baigner les organes +de la respiration et apporter jusque dans la bouche les molécules +organiques dont le bivalve se nourrit. L'autre rejette au dehors cette +eau épuisée, ainsi que les résidus de la digestion qu'elle entraîne en +passant. + +Les organes du Taret, au lieu d'être placés _à côté_ les uns des +autres, sont disposés les uns _derrière_ les autres, à cause de la +forme étroite et allongée de l'animal. + +Quand on réfléchit à la _mollesse_ des Tarets, on a peine à comprendre +comment ils peuvent entamer et détruire les bois les plus durs. + +La larve de ce Mollusque est pourvue d'une couronne de cils natatoires. +Elle nage avec facilité, monte et descend, cherchant le bois dans +lequel elle doit pénétrer. Quand elle a rencontré une pièce à sa +convenance, elle se promène quelque temps à sa surface, à la manière +des chenilles arpenteuses. Elle y exerce une pression en se mouvant +de droite à gauche et de gauche à droite, et pratique d'abord un tout +petit godet dans lequel elle loge la moitié de son corps. Le jeune +Taret se recouvre alors d'une couche de substance muqueuse qui se +condense, brunit un peu, et offre au centre un et quelquefois deux +petits trous pour le passage des siphons. Cette première couche, +qui le lendemain, et surtout le troisième jour, devient calcaire, +est l'origine du tube de l'animal. On ne peut voir ce qui se passe +au-dessous, à cause de son opacité. Mais en sacrifiant et en détachant +du bois quelques jeunes individus, on reconnaît que l'animal sécrète +avec une très-grande promptitude une nouvelle coquille blanche, tout à +fait semblable à celle de l'adulte, parsemée, comme cette dernière, de +stries à dentelures très-fines. + +L'apparition de la nouvelle coquille coïncide si exactement avec la +térébration du bois et la formation rapide d'un trou relativement +profond, qu'on doit la considérer évidemment comme l'instrument +principal de la perforation. + +Le jeune Taret mange les molécules du bois râpé. (L. Laurent.) + +On protége les bois contre les ravages des Tarets en enfonçant dans +leur tissu des clous à grosse tête. Ces clous se rouillent par l'action +de l'eau salée, et le bois se trouve bientôt couvert d'une épaisse +cuirasse d'oxyde de fer. Les Tarets éprouvent une forte antipathie +contre la rouille et respectent le bois qui en est imprégné. On +pourrait encore empoisonner le tissu ligneux avec le procédé bien connu +du docteur Boucherie. On garantit les navires en les doublant de cuivre. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XX + +L'HUITRE. + + «_Mensarum palma et gloria!_» + + (PLINE.) + + +I + +Les sociétés protectrices des animaux accordent des récompenses aux +personnes sensibles qui ont entouré de soins affectueux la vieillesse +des chiens et des chevaux; elles recommandent les bons traitements et +la douceur envers tous les quadrupèdes, voire même envers les oiseaux, +et blâment sévèrement les hommes endurcis qui les frappent, les +blessent, les torturent[97]. Dans leur excès de zèle, elles voudraient +même décider l'autorité à défendre aux professeurs, dans les écoles +vétérinaires et dans les facultés, de faire des opérations et des +expériences sur les animaux vivants. + + [97] «Malheur à l'homme qui ne sait pas compatir aux souffrances + des animaux, les alléger dans leurs peines, leur accorder des soins + qui assurent leur force et la durée de leurs services! Malheur à + celui qui les traite avec violence!» (BUFFON.) + +On sait que le _fidèle ami de l'homme_ était déjà, du temps de Linné, +une des principales victimes des expérimentateurs (_anatomicorum +victima!_). + +D'un autre côté, la loi Gramont punit les charretiers et les cochers +qui traitent leurs solipèdes un peu trop brutalement. + +Eh bien! les sociétés protectrices et la loi Gramont n'ont jamais rien +dit sur la conduite barbare des hommes..... envers les pauvres Huîtres! + +Essayons de combler cette lacune. + +On commence par pêcher les Huîtres, c'est-à-dire par les tirer de +leur élément. On les place ensuite dans des parcs d'eau plus ou +moins saumâtre, malpropre, remplie d'une vilaine matière verte, qui +s'introduit peu à peu dans leur appareil respiratoire, l'imprègne, +l'obstrue et le colore. L'Huître se gonfle, engraisse, et arrive +bientôt à un état d'obésité voisine de la maladie. + +Quand la misérable n'en peut plus et que son séjour dans un pareil +milieu l'a rendue d'un vert livide, on la pêche une seconde fois. +Hélas! elle ne doit plus revoir ni la mer, ni son parc, ni son +rocher natal! Elle n'aura d'autre eau à sa disposition que la petite +quantité de liquide retenue entre ses deux coquilles, quantité à peine +suffisante pour l'empêcher d'être asphyxiée. + +Bientôt les Huîtres sont enfermées dans une bourriche étroite et +obscure (prison ignoble, sans porte ni fenêtre!). On oublie que ce sont +des animaux; on les empile comme une marchandise inerte, on les entasse +comme des pavés... + +La bourriche est emportée et secouée par un chemin de fer. Elle +s'arrête devant un restaurant. + +Nous voici au moment le plus critique pour les malheureuses bêtes. Une +femme sans pitié les saisit l'une après l'autre; avec un gros couteau +ébréché, elle ampute brutalement la partie de leur corps adhérente à +la coquille plate, et détache violemment cette coquille, après avoir +rompu la charnière[98]. + + [98] Les anciens ouvraient les Huîtres sur la table même. Sénèque + le dit très-expressément. + +Cette cruelle opération terminée, l'animal est exposé aux courants +d'air, sans aucune précaution. On l'apporte tout souffrant sur une +table. Là un gastronome impitoyable jette du poivre pulvérisé ou du jus +de citron (c'est-à-dire des acides citrique et malique) sur le corps de +l'infortunée et sur la blessure encore saignante. Eheu! Puis avec un +petit couteau d'argent, _qui ne coupe jamais_, on incise une seconde +fois la reine des Mollusques, ou, pour mieux dire, on la scie, on la +déchire, on l'arrache de son battant concave. On la saisit avec deux +crocs pointus qu'on enfonce dans son foie et dans son estomac, et on la +précipite dans la bouche. Les dents la pressent, l'écrasent, la broient +toute vivante et toute palpitante, réduisant à une masse informe ses +organes d'abord meurtris, puis triturés, imbibés de son sang, de sa +graisse et de sa bile!!! + +On dira peut-être que les Huîtres n'ont ni tête, ni jambes, ni bras; +qu'elles sont sans yeux, sans oreilles et sans nez; qu'elles ne bougent +pas, qu'elles ne crient pas!..... + +D'accord! parfaitement d'accord! mais tous ces caractères négatifs ne +les empêchent pas d'_être sensibles_. Deux célèbres Allemands, MM. +Brandt et Ratzeburg, ont montré qu'elles possèdent un système nerveux +assez développé. Or, si elles sont sensibles, elles peuvent souffrir. +Ce qu'il fallait démontrer[99]! + + [99] «L'animal a-t-il des nerfs pour être impassible? Qu'on ne + suppose pas cette impertinente contradiction dans la nature.» + (VOLTAIRE.) + +Hâtons-nous toutefois de tranquilliser les pêcheurs, les éducateurs, +les vendeurs, les ouvreuses et les consommateurs! On excuse +l'indifférence des sociétés protectrices et le mutisme de la loi +Gramont, par l'énorme différence qui existe entre ces Mollusques +imparfaits et les animaux supérieurs, différence si grande, que leur +physionomie ne rappelle pas l'idée que les gens du monde se font +d'un animal. Ce sont des citoyens d'un autre élément que le nôtre, +vivant dans un milieu où nous ne vivons pas, offrant une structure +dégradée, une vitalité obscure, des mouvements indécis et des mœurs +insaisissables..... On peut donc les voir mutiler, les mutiler +soi-même, les mâcher et les avaler sans émotion et sans remords! + +Un savant des bords de la mer se fit un jour apporter une douzaine +d'Huîtres. Il voulait étudier leur organisation. Il les tourna, les +retourna, examina leurs diverses parties en dehors et en dedans, les +dessina et les décrivit. Après son travail, ces intéressants Mollusques +n'avaient rien perdu de leurs excellentes qualités, et leur étude ne +_porta aucun préjudice à la consommation_. + +Cette histoire nous paraît apocryphe; parce que généralement, quand +on a disséqué une bête, bien ou mal, on n'est guère tenté de la +manger. Il y a plus: les zoologistes, qui connaissent _ex professo_ +l'organisation des Huîtres, cherchent ordinairement à ne pas penser à +leurs dissections passées, ou à s'étourdir sur leur savoir, quand ils +veulent savourer sans répugnance ces très-estimables animaux. + +C'est pourquoi nous avons hésité quelque temps à placer dans cet +ouvrage un exposé plus ou moins anatomique de ce qu'on a écrit sur les +organes de nos illustres et malheureux bivalves..... + +Du reste, nous supplions le lecteur, s'il est au moment de déjeuner +avec des Huîtres, de ne pas lire les détails que nous allons donner. +Nous ne voulons dégoûter personne. + + +II + +Supposons devant nos yeux une Huître bien grasse, bien fraîche, bien +ouverte, bien épanouie dans son battant concave. + +Nous voyons d'abord un animal très-aplati, compacte, mou, +demi-transparent, grisâtre ou gris verdâtre. Sa figure ressemble +grossièrement à celle d'un ovale dont on aurait tronqué le petit bout. +La partie tronquée répond à la charnière des battants et représente +le sommet du coquillage. La ligne courbe qui naît à gauche forme sa +partie antérieure; celle qui naît à droite, et qui est moins arrondie, +représente sa région postérieure ou son dos, et le gros bout de l'ovale +représente sa partie inférieure. Au sommet de l'animal, on aperçoit +un corps semblable à un petit coussin irrégulièrement quadrilatère et +légèrement renflé. + +L'Huître est revêtue d'un _manteau_ très-ample, mince, lisse, +contractile, plié sur lui-même, offrant deux lobes séparés dans la +plus grande partie de sa circonférence, c'est-à-dire en avant, au gros +bout de l'ovale, et en arrière, vers la partie inférieure. Ce manteau +peut être comparé à une sorte de capuchon fortement comprimé, dont le +sommet serait tourné vers la charnière. Les bords de cette tunique +sont légèrement épaissis; on y remarque une multitude de petits corps +ciliés, disposés sur un rang du côté intérieur, qui est comme frangé, +et sur trois ou quatre rangs du côté extérieur, qui est comme plissé +et festonné. Ces corps paraissent doués d'une sensibilité assez vive. +L'animal peut les allonger et les raccourcir à volonté. + +Si l'on écarte les lobes du manteau en avant, on observe à +l'endroit de leur réunion, dans l'intérieur du repli, quatre pièces +irrégulièrement triangulaires, plates, appliquées les unes contre +les autres. Ce sont les parties de l'animal chargées de choisir +sa nourriture et de l'introduire dans la bouche. On les appelle +_tentacules_ ou _palpes labiaux_. La _bouche_ est située au milieu; +elle paraît grande et dilatable; elle s'ouvre immédiatement dans +l'_estomac_. Celui-ci a la forme d'une poche cylindrique; il est caché +dans l'intérieur du coussinet quadrilatère. De la partie postérieure de +l'estomac part un _intestin_ grêle, sinueux, qui se dirige obliquement +vers le côté antérieur, descend un peu, puis remonte, passe derrière +la cavité stomacale, se boucle en haut d'arrière en avant, descend +vers le dos, et se termine à sa partie moyenne par un canal flottant, +dont l'extrémité est à peu près en forme d'entonnoir. Là on trouve +l'ouverture par où sont expulsés les excréments. + +L'estomac et l'intestin sont entourés de tous côtés et pressés par une +matière épaisse, noirâtre, abondante, pénétrée d'une liqueur d'un jaune +foncé. Cette matière n'est autre chose que le _foie_; la liqueur jaune, +c'est la _bile_. + +Ainsi, en résumant, on peut dire que les Huîtres ont l'estomac et +l'intestin dans le foie, l'ouverture de la bouche sur l'estomac et +l'ouverture de l'intestin dans le dos. + +Depuis longtemps, les gastronomes ont constaté que le coussinet +quadrilatère était, dans nos coquillages, la partie la plus savoureuse +et la plus excitante. Aussi, aux environs de Cette, où les Huîtres +sont fort grandes, certains amateurs, très-distingués, adoptent +et proclament le principe de diviser transversalement le corps du +Mollusque et de manger seulement le coussinet. L'histoire naturelle a +expliqué cette petite découverte de la gastronomie. Elle a reconnu que +c'est la bile sécrétée par le foie et contenue dans sa substance, qui +active, qui effrite chez nous la surface gustative de la langue et du +palais, et qui vient encore en aide aux fonctions de l'estomac. + +Au-dessous du foie paraît le _cœur_ (car les Huîtres ont un +cœur), composé de deux cavités distinctes, une _oreillette_ et un +_ventricule_: la première presque carrée, à parois épaisses et d'un +brun noir; la seconde en forme de petite poire, à parois minces et +comme grise. Les deux angles antérieurs de l'oreillette reçoivent +chacun un gros _vaisseau_, dans lequel s'ouvrent trois autres conduits +formés par la réunion de plusieurs veines déliées. La pointe du +ventricule donne naissance à un _canal_ qui se sépare, à sa sortie, en +trois branches divergentes: l'une qui se dirige vers la bouche et les +tentacules; la seconde, qui se rend au foie; la troisième, qui fournit +aux parties inférieures et postérieures du Mollusque. + +Le cœur entoure étroitement, embrasse, si l'on veut, la partie +terminale de l'intestin, le _rectum_; de telle sorte que celui-ci +semble passer sans façon au milieu du noble organe, pour arriver plus +vite à sa porte de sortie. Quand le cœur se contracte, il pousse le +sang, mais il pousse aussi bien autre chose!... O bizarrerie des +bizarreries! + +Le _sang_ est incolore. Il arrive vivifié dans la cavité de +l'oreillette. Celle-ci se contracte et le verse dans le ventricule. +Cette poche se contracte à son tour, le précipite dans le gros vaisseau +qui en naît, et le répand dans tout le corps. + +Les Huîtres respirent au sein de l'eau. La nature leur a donné des +organes pour séparer de ce liquide la petite quantité d'air qui s'y +trouve mêlée. C'est l'oxygène de cet air qui vivifie le sang et qui le +renouvelle. Les parties respiratoires sont deux paires de feuillets, +ou _branchies_, courbes comme des arcs, formés d'une double série de +canaux très-fins et très-serrés, attachés transversalement et disposés +avec beaucoup de symétrie: on dirait les dents d'un joli peigne. Ils +sont cachés sous les bords libres du manteau. Ils naissent près des +tentacules, et se terminent vers le milieu de la partie postérieure. +Les externes sont plus courts que les internes. + +Les Huîtres, étant sans tête, ne devaient pas offrir de _cerveau_. Il +est remplacé par un petit corps blanchâtre, bilobé, situé près de la +bouche. De ce corps naissent deux _nerfs_ déliés qui embrassent le foie +et l'estomac, et vont aboutir à un autre renflement, de même nature et +de même forme, placé au-dessous de ces organes. + +Le premier renflement fournit des nerfs à la bouche et aux tentacules; +le second en donne aux feuillets de la respiration. + +Les Huîtres n'ont point d'organes pour voir, ni pour entendre, ni pour +flairer. Le toucher réside, chez elles, dans les quatre tentacules +de la bouche. Le goût a son siége autour de ce dernier orifice, et +peut-être à la surface interne des tentacules intérieurs. Il semble +fort obscur. + +Les Huîtres sont peut-être, de tous les coquillages, ceux dont les +facultés paraissent le plus bornées. En les rendant à peu près +immobiles dans leur station, en les emprisonnant à perpétuité dans +leur coquille, et en leur refusant des sexes séparés, ainsi qu'on le +verra plus loin, la Providence ne pouvait guère leur donner des besoins +et des désirs bien nombreux, bien variés et surtout bien ardents; +elle en fait des animaux presque apathiques, vivant et digérant dans +une douce quiétude voisine de l'indifférence. Toutefois, comme ces +Mollusques sont essentiellement sociaux et composent ordinairement des +agglomérations extrêmement considérables, il ne serait pas impossible +que, malgré leur faible intelligence, il n'y ait chez les Huîtres des +sympathies et des répulsions..... nous n'osons pas dire des rivalités +et des tracasseries! + +[Illustration: GROUPE D'HUÎTRES.] + +Il n'existe, chez nos bivalves, qu'un appareil très-simple et +très-imparfait pour la locomotion. Il ne faut pas s'étonner si ces +coquillages demeurent à peu près toute leur vie sur le rocher où +ils ont pris naissance. L'organe des mouvements est immédiatement +au-dessous du cœur. C'est un corps charnu, épais, moitié grisâtre, +moitié blanc, qui traverse le manteau des deux côtés et va s'attacher +vers le milieu des valves. L'écaillère coupe en travers ce corps +charnu, quand elle veut ouvrir une Huître et la dépouiller d'un +battant. Nous incisons ce muscle une seconde fois, quand nous voulons +manger le malheureux Mollusque. + +C'est en contractant fortement le corps dont il s'agit, que l'Huître se +tient hermétiquement enfermée dans son habitation. Lorsqu'elle relâche +son muscle, un _ligament élastique_, placé à la charnière, agit sur +les volets et les écarte l'un de l'autre. On assure qu'en ouvrant et +en fermant plusieurs fois et brusquement ces deux battants, l'animal +réussit à changer sa position, et parvient même à se traîner un peu sur +son rocher; mais je n'ose y croire. + +Voltaire écrivait en 1767: «Je suis toujours embarrassé de savoir +comment les Huîtres font l'amour[100].» + + [100] Voyez le chapitre XXIII, § 6. + +Les Huîtres possèdent les deux sexes. Elles remplissent donc à la +fois les rôles paternel et maternel. Ce qui paraîtra tout aussi +singulier, c'est que les organes de la fécondité n'apparaissent, chez +nos Mollusques, comme les fleurs dans les végétaux, qu'à l'époque +déterminée où leur fonction doit s'accomplir. Passé ce temps, ils se +flétrissent et disparaissent. + +Les _œufs_ sont logés entre les lobes du manteau et entre les feuillets +respiratoires. Leur nombre est très-considérable. Suivant Baster, un +seul individu peut en porter 100 000. Suivant Poli, il en produirait +jusqu'à 1 million 200 000, et suivant Leuwenhoeck, jusqu'à 10 millions. +D'après les naturalistes modernes, le nombre est d'environ 2 millions. +Ce qui paraît très-raisonnable. + +Ces œufs sont jaunâtres. + +Ils éclosent dans le sein du Mollusque, qui met au monde ses petits en +respirant. + +Les jeunes Huîtres forment un nuage blanchâtre vivant, plus ou moins +épais, qui trouble un moment la transparence du liquide, s'éloigne du +foyer dont il émane, et que les mouvements de l'eau dispersent. (Coste.) + +Ces larves sont pourvues d'un appareil transitoire de natation qui leur +permet de se répandre au loin, et d'aller à la recherche d'un corps +solide où elles puissent s'attacher. Cet appareil se compose d'une +sorte de bourrelet sinueux, couvert de cils nombreux et serrés; il sort +des valves et y rentre à volonté. Il est muni de muscles puissants +destinés à le mouvoir (Davaine). + +A l'aide de cet appareil, les jeunes Huîtres peuvent _nager_ avec +facilité. Quand elles ont quitté leur mère, elles flottent autour de +celle-ci. On assure que dans les commencements, au moindre danger, +elles se réfugient entre les valves maternelles. + +[Illustration: JEUNES HUÎTRES AVEC LEURS CILS NATATOIRES.] + +Bientôt les larves se fixent à quelque corps résistant. Elles s'y +accroissent, y prospèrent et arrivent à l'état adulte. Il faut environ +trois ans pour que le Mollusque ait acquis une taille ordinaire. +(Coste.) + + +III + +Les Huîtres aiment à vivre sur les côtes, à une faible profondeur et +dans une eau peu agitée. Elles se développent quelquefois en masses +considérables. C'est ce qu'on appelle _bancs d'Huîtres_. + +Il est de ces bancs qui ont plusieurs kilomètres d'étendue et qui +semblent inépuisables. On en découvrit un, en 1819, près d'une des îles +de la Zélande, qui alimenta les Pays-Bas pendant un an en si grande +abondance, que le prix de ces Mollusques était tombé à un franc le +cent. Mais, comme ce banc était placé presque au niveau de la basse +mer, l'hiver étant rigoureux, il fut entièrement détruit. (Deshayes.) + +Les espèces d'Huîtres qu'on mange en France sont: + +Sur les côtes de l'Océan, l'_Huître commune_[101] et le +_Pied-de-cheval_[102]. + + [101] _Ostrea edulis_ Linné. + + [102] _Ostrea hippopus_ Linné. + +Sur les côtes de la Méditerranée, l'_Huître rosacée_[103] et le +_Pelocestiou_[104]. + + [103] _Ostrea rosacea_ Favanne. + + [104] _Ostrea lacteola_ Moquin. + +Et en Corse, l'_Huître lamelleuse_[105]. + + [105] _Ostrea lamellosa_ Brocchi. + +On trouve encore dans la Méditerranée, l'_Huître en crête_[106] et +l'_Huître plissée_[107]. Mais ces dernières sont petites et peu +recherchées. + + [106] _Ostrea cristata_ Born. + + [107] _Ostrea plicata_ Chemnitz. + +Dans les ports de mer, on distingue ces Mollusques suivant les endroits +de la mer où ils ont été récoltés. Il y a les Huîtres arrachées des +lits profonds (ce sont les moins estimées), celles des bancs rapprochés +de la côte et celles des parcs artificiels. + +L'Huître commune présente en France deux variétés principales, qui +diffèrent par la taille et par la délicatesse. Ce sont l'Huître de +_Cancale_ et l'Huître d'_Ostende_. Quand la première a séjourné quelque +temps dans un parc, et qu'elle a pris une couleur verdâtre, on la +désigne sous le nom d'Huître de _Marennes_. Nous parlerons tout à +l'heure de la nature et de la source de sa coloration. + + +IV + +L'Huître ordinaire est _la palme et la gloire de la table_. «Elle peut +être considérée comme l'aliment digestible par excellence; c'est la +base de toutes les substances capables de nourrir et de guérir sans +effort l'estomac; c'est le premier degré de l'échelle des plaisirs de +la table réservés par la Providence aux estomacs délicats, aux malades +et aux convalescents[108]. + + [108] Adolphe Pasquier, Sainte-Marie. + +«L'expérience, d'ailleurs, a si bien démontré ces vérités +gastronomiques, qu'il n'est pas de festin, de repas digne des +connaisseurs, où l'Huître ne figure honorablement et en première ligne. +C'est elle, en effet, qui ouvre les voies, qui les excite doucement, +qui semble commander à l'estomac à se préparer aux sublimes fonctions +de la digestion; en un mot, l'Huître est la clef de ce paradis qu'on +nomme l'appétit. + +«Il n'est point de substance alimentaire, sans même en excepter +le pain, qui ne produise des indigestions dans une circonstance +donnée; les Huîtres, jamais! C'est un hommage qui leur est dû. On +peut en manger aujourd'hui, demain, toujours, en manger à profusion, +l'indigestion n'est point à redouter.» (Reveillé-Parise.) + +On a vu des personnes engloutir sans inconvénient des quantités énormes +de ces Mollusques. On assure que le docteur Gastaldi (il fut frappé +d'apoplexie à table, devant un pâté de foie gras) avalait impunément +trente à quarante douzaines d'Huîtres. Tout un banc y aurait passé[109]. + + [109] Vitellius, disent les historiens, en mangeait quatre fois par + jour, et douze cents à chaque repas. Ce qui fait _quatre mille huit + cents!_ Est-ce possible! + +Montaigne a dit: «Être sujet à la colique ou se priver de manger des +Huîtres, ce sont deux maux pour un; puisqu'il faut choisir entre les +deux, hasardons quelque chose à la suite du plaisir.» + +D'après M. Payen, seize douzaines d'Huîtres représentent les 315 +grammes de substance azotée sèche nécessaires à la nourriture +journalière d'un homme de moyenne taille. Par conséquent, pour +alimenter cent personnes pendant un jour, uniquement avec ces +Mollusques, il en faudrait _dix-neuf mille deux cents!_ + + +V + +On pêche les Huîtres de différentes manières. Autour de Minorque, des +plongeurs intrépides, armés d'un marteau attaché à leur main droite, +descendent jusqu'à douze brasses de profondeur, et chargent leur +bras gauche d'un certain nombre de bivalves. Deux marins s'associent +d'ordinaire pour cette récolte. Ils plongent alternativement et +remplissent souvent leur bateau. + +Sur les côtes de France et sur les côtes d'Angleterre, la pêche dont +il s'agit s'effectue avec la drague. Chaque embarcation est montée par +deux hommes et pourvue de deux engins pesant 9 kilogrammes en moyenne. +Ces dragues sont attachées au bout d'une corde. On les descend dans la +mer; elles sillonnent les fonds, raclent, détachent et ramassent les +Huîtres qui s'y trouvent. + +On divise les bancs naturels en plusieurs zones qu'on exploite +successivement et qu'on laisse reposer pendant un temps déterminé, de +manière que les zones puissent se repeupler facilement et régulièrement. + +Sur la côte de Campêche, au Mexique, les Huîtres s'établissent entre +les racines submergées des Mangliers, et s'y développent en quantités +considérables. Les Indiens coupent les branches radicales de ces +arbres, sans en détacher les grappes de bivalves, et portent au marché +de véritables _régimes_ d'Huîtres. (Jourdanet.) + + +VI + +A différentes époques on a eu l'idée de _cultiver_ les Huîtres. Sergius +Orata, suivant Pline, est le premier qui imagina de les parquer +dans les environs de Baies, au temps de l'orateur L. Crassus, avant +la guerre des Marses. Ce fut le même Sergius qui fit la réputation +des Huîtres du lac Lucrin, en leur attribuant le premier une saveur +exquise. Alors, comme aujourd'hui, remarque Reveillé-Parise, les +industriels spéculaient sur les faiblesses et sur la gourmandise +humaines..... + +Sergius avait réellement créé une industrie, dont les pratiques sont +encore suivies à quelques milles du lieu où il l'avait exercée, ainsi +que M. Coste l'a démontré tout récemment. Pour exprimer le degré de +perfection où Sergius avait porté cette industrie, ses contemporains +disaient de lui, par allusion aux bancs suspendus dont il était +l'inventeur, que si on l'empêchait d'élever des Huîtres dans le lac +Lucrin, il saurait _en faire pousser sur les toits_. + +Qu'est devenu ce fameux lac? Hélas! il n'existe plus; tout a disparu. +Le président des Brosses, ce spirituel et malin voyageur, gourmand +achevé, voulut voir ce lac célèbre. Voici ce qu'il en dit: «Ce n'est +plus qu'un mauvais margouillis bourbeux. Ces Huîtres précieuses du +grand-père de Catilina, qui adoucissent à nos yeux l'horreur des +forfaits de son petit-fils, sont métamorphosées en malheureuses +anguilles qui sautent dans la vase. Une vilaine montagne de cendres, de +charbon et de pierres ponces, qui, en 1538, s'avisa de sortir de terre, +tout en une nuit, comme un champignon, a réduit ce pauvre lac dans le +triste état que je vous raconte.» + +Rondelet parle d'un pêcheur qui connaissait l'art de _semer_ les +Huîtres. + +On sait aujourd'hui que le terrible Achéron des poëtes, le lac Fusaro +des Napolitains, est une grande, une très-grande _huîtrière_, où +l'industrie aide la nature dans la multiplication de ses produits. + +[Illustration: BANC D'HUÎTRES ARTIFICIEL ENTOURÉ DE SES PIEUX.] + +Son pourtour est occupé par des fragments de rochers en forme de blocs +arrondis. Sur ces blocs on apporte des Huîtres de Tarente, et l'on +transforme chacun d'eux en un petit banc artificiel; on place, tout +autour, des pieux enfoncés et rapprochés. Ces pieux s'élèvent un peu +au-dessus de la surface de l'eau, afin qu'on puisse facilement les +saisir avec la main et les ôter, quand cela devient utile. D'autres +pieux, disposés par rangées, sont unis ensemble avec des cordes, d'où +pendent d'autres cordes portant des paquets de fascines plongées +dans l'eau. Ces dernières ont pour but de recueillir la _poussière_ +(larves microscopiques) répandue, chaque année, dans la mer. A une +époque déterminée, on enlève les fascines et l'on récolte les Huîtres. +(Coste.) + +Dans le siècle dernier, le marquis de Pombal, ayant fait jeter quelques +cargaisons d'Huîtres sur les côtes de son pays, qui n'en produisait +pas, ces Mollusques s'y multiplièrent tellement, qu'ils y sont +aujourd'hui très-communs. + +[Illustration: FASCINES SUSPENDUES POUR RECEVOIR LES JEUNES HUITRES.] + +Vers la même époque, en Angleterre, un propriétaire, M. de Carnarvon, +ayant disséminé une certaine quantité de ces Mollusques dans le détroit +de Menai, ils s'y propagèrent rapidement, et furent pour lui, pendant +longtemps, une source considérable de revenu. Excité par cet exemple, +le gouvernement anglais fit porter des chargements d'Huîtres sur divers +points des côtes de l'Angleterre, où elles prospérèrent également. + +La création des bancs artificiels d'Huîtres a multiplié et régularisé +la production de ces Mollusques. Sur les côtes des comtés d'Essex et de +Kent, l'_ostréiculture_ est pratiquée avec méthode. Ce qui se fait dans +le lac Fusaro a servi d'exemple dans beaucoup de pays. + +En France, l'ostréiculture n'a pas été négligée. Mais c'est surtout +depuis quelques années que, grâce à l'impulsion donnée par M. Coste, +cette industrie produit des résultats de plus en plus satisfaisants. + +Sur toutes nos côtes, des industriels se sont mis à l'œuvre. La marine +a fourni ses navires et ses matelots, et des huîtrières artificielles +ont surgi sur un grand nombre de points. + +Les premières tentatives sérieuses ont été faites dans la baie de +Saint-Brieuc, pendant les mois de mars et d'avril 1858, à la suite d'un +rapport de M. Coste à Sa Majesté l'Empereur. On opéra, à de grandes +profondeurs, une sorte de semis d'Huîtres près de pondre (environ +3 millions), autour et au-dessus desquelles furent déposés, comme +collecteurs des nourrissons qu'elles allaient émettre, des fascines, +des tuiles, des fragments de poteries, des valves de coquillages... Au +bout de huit mois, on vérifia le degré de développement de l'huîtrière. +La drague, promenée pendant quelques minutes, amena chaque fois plus de +_deux mille_ Huîtres comestibles; et trois fascines prises au hasard +en contenaient près de 20 000 du diamètre de 3 à 5 centimètres. Deux +de ces fascines, exposées à Binic et à Portrieux, ont excité pendant +plusieurs jours l'étonnement de toutes les populations du littoral. Ces +fascines ressemblaient à des branches très-rameuses dont chaque feuille +était un coquillage vivant. + +Des savants distingués, parmi lesquels on doit citer M. Van Beneden, +professeur à Louvain, et M. Eschricht, professeur à Copenhague, envoyés +par leurs gouvernements respectifs, sont venus étudier le procédé +d'ostréiculture mis en usage dans nos mers, pour en faire l'application +sur les côtes de la Belgique et du Danemark. + +M. Coste a montré, de plus, que l'industrie huîtrière pouvait être +fixée sur les terrains à marée basse. Par suite de ses conseils, le +bassin d'Arcachon est aujourd'hui transformé en un vaste champ de +production qui s'accroît chaque jour, et fait présager des récoltes +très-abondantes. + +Déjà cent douze capitalistes, associés à cent douze marins, y +exploitent une surface de 400 hectares de terrains émergents. Pour +donner l'exemple, l'État y a organisé deux fermes modèles, destinées +à faire l'essai des divers appareils propres à fixer la semence et à +favoriser la récolte. + +Des toits collecteurs formés par des tuiles adossées ou imbriquées, +des planchers mobiles, les uns servant de couvert à des fascines, les +autres ayant une de leurs faces enduite d'une couche de mastic hérissée +de Bucardes, y sont alignés sur des chemins d'exploitation, comme les +maisons d'une rue. En dehors des appareils, de vastes surfaces de +terrain ont été recouvertes de coquilles d'Huîtres et de Bucardes, +afin de recevoir les très-jeunes individus non fixés. Ces divers corps +étrangers sont tellement chargés de petites Huîtres, que sur une tuile +on en a compté jusqu'à 1 000. + +Ce genre d'éducation à marée basse permet de voir régulièrement l'état +des coquillages, et de soigner l'huîtrière comme on soigne les fruits +dans un espalier, si l'on veut permettre cette comparaison. + +Dans le rapport (octobre 1865) de M. Chaumel, commandant le garde-pêche +d'Arcachon, on trouve les chiffres suivants pour le parc de 4 hectares +de Lahillon, établi sur une plage détestable. + +Les frais du parc, tout garni, installé et entretenu, ont été de 28 500 +francs, ainsi répartis: + +Défrichement, 2 800 francs; achat d'outils, 200 francs; achat +d'Huîtres, 20 000 francs; achat de ponton, 1 000 francs; gardiennage, +2 600 francs; corvées, 1500 francs; achat de tuiles, 400 francs. + +[Illustration: HUITRES D'ENVIRON DIX-HUIT MOIS SUR UNE TUILE RECOUVERTE +DE CIMENT + +(BAIE DE LA FORÊT).] + +Aujourd'hui, la population actuelle du parc est évaluée à 1 259 248 +jeunes Huîtres fixées aux tuiles, 2 680 000 jeunes Huîtres attachées +aux Huîtres mères, 1 246 000 jeunes Huîtres collées aux coquillages +et aux pieux collecteurs: soit un total de 5 185 248. Leur valeur en +argent peut être estimée, au plus bas, à 200 000 francs. Si l'on tient +compte des pertes probables, le bénéfice sera au moins de 100 000 +francs. + +Dans l'île de Ré, sur une longueur de près de quatre lieues, plusieurs +milliers d'hommes venus de l'intérieur des terres ont pris possession +d'une immense et stérile vasière, et l'ont transformée, depuis +deux ans seulement, en un riche domaine. Quinze cents parcs y sont +dans ce moment en pleine activité, et deux mille autres en voie de +construction. Ces établissements formeront bientôt une ceinture autour +de l'île. L'industrie a réussi à écouler les vasières en pratiquant +des empierrements composés de fragments de rochers. Les Huîtres se +développent avec une facilité étonnante au milieu de ces fragments. +Les agents de l'administration ont pu en compter, en moyenne, 600 par +mètre carré, la plupart ayant déjà une taille marchande. Or, la surface +en exploitation étant aujourd'hui de 630 000 mètres carrés, il en +résulte que le nombre d'élèves fixés sur cette plage, jadis inculte et +dépeuplée, est déjà de 378 millions; ce qui représente une valeur de 6 +à 8 millions de francs. + +L'Océan n'a pas été le seul théâtre des essais de M. Coste. Près de +500 000 Huîtres ont été portées dans la rade de Toulon et dans l'étang +de Thau. Un fragment de clayonnage pris au milieu de l'huîtrière +artificielle de Toulon, au bout de huit mois, a été trouvé très-riche +en coquillages. + +La culture des _fruits_ de la mer est une branche d'industrie +extrêmement féconde, que tous les gouvernements devraient encourager. + + +VII + +A l'exemple des Romains, on dépose les Huîtres dans de grands +réservoirs pour les faire grossir et _verdir_. Cela s'appelle _parquer_ +les Huîtres. + +A Marennes, ces réservoirs portent le nom de _claires_. Ce sont comme +autant de champs inondés, çà et là, sur les deux rives de l'anse de la +Seudre. Ces claires diffèrent des viviers et des parcs en ce qu'elles +ne sont pas submergées à chaque marée (Coste). Il faut deux ans de +séjour pour qu'une Huître âgée de six à huit mois atteigne la grandeur +et la _perfection_ convenables. Mais la plupart de celles qu'on livre +à la consommation sont loin d'offrir les qualités requises. Placées +adultes dans les réservoirs, elles verdissent en quelques jours. +(Coste.) + +On sait que la coloration des _Huîtres vertes_ n'est pas générale. Elle +se montre particulièrement sur les quatre feuillets respiratoires. On +en trouve aussi des traces à la face interne de la première paire de +palpes labiaux, à la face externe de la seconde, et dans une partie du +tube digestif. + +On a cru pendant longtemps que la _viridité_ des Huîtres était due au +sol même des réservoirs, ou bien à la décomposition des Ulves et des +autres hydrophytes, ou bien encore à une maladie du foie, à une sorte +de jaunisse (plutôt _verdisse_) qui teindrait en vert le parenchyme +de l'appareil respiratoire. Gaillon a prétendu qu'elle venait d'une +espèce d'animalcule infusoire en forme de navette, qui pénétrait +dans la substance du Mollusque. Bory de Saint-Vincent a prouvé que +l'infusoire en question n'était pas normalement vert, mais coloré, dans +certaines circonstances, comme l'Huître, et par la même cause. Suivant +ce naturaliste, la source de la viridité est une substance moléculaire +(_matière verte_ de Priestley) qui se développe dans toutes les eaux +par l'effet de la lumière. Suivant M. Valenciennes, cette couleur est +formée par une production animale distincte de toutes les substances +organiques déjà étudiées. M. Berthelot a analysé cette matière, et a +reconnu qu'elle présente en effet des caractères particuliers. Elle ne +ressemble ni à l'élément colorant de la bile, ni à celui du sang, ni à +la plupart des matières colorantes organiques. + +Les molécules vertes dont il s'agit, pénètrent dans les branchies par +l'effet du mouvement respiratoire, s'y arrêtent, les gorgent, les +obstruent et les colorent. En même temps, le pauvre animal, gêné dans +une de ses fonctions essentielles, s'infiltre, se dilate, et subit une +sorte d'anasarque qui rend son tissu..... plus tendre et plus délicat! + + +VIII + +En 1828, nos bancs d'Huîtres ne fournissaient que 52 millions +d'individus. Déjà, en 1847, le petit port de Granville, seulement, +occupait depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril, soixante et +douze bateaux qui ne faisaient pas autre chose que pêcher des Huîtres. + +Vers 1840, la vente des Huîtres d'Arcachon n'atteignait guère qu'un +millier de francs. En 1861, la pêche libre, faite en dehors des parcs +réservés, a valu aux marins 280 000 francs. (Mouls.) + +Le prix des Huîtres était, à Paris, il y a cent cinquante ans, de 1 +franc 50 centimes le mille. Il s'élevait, au commencement de ce siècle, +de 12 à 14 francs. Il a été porté plus tard à 20, à 25 et à 30. Il est +aujourd'hui à 40 francs. + +En 1861, on a vendu à Paris 55 131 100 Huîtres au prix moyen de 4 +francs 2 centimes le cent; ce qui donne un prix total de 2 216 270 +francs. + +Pendant la saison de 1848 à 1849, on a vendu à Londres 130 000 +bourriches d'Huîtres. A cent Huîtres par bourriche, cela fait 13 +millions d'individus. + +Un journal racontait, en 1845, qu'à Varsovie, un général s'était fait +une belle réputation d'amphitryon, principalement par les Huîtres. Il +en servait à ses convives des quantités considérables. Chacune lui +revenait à 75 centimes; ce qui faisait 75 francs le cent et 750 francs +le mille. On n'est pas plus magnifique! + +N'oublions pas de dire, en terminant ce chapitre, que, pendant son +dernier voyage en Zélande, le roi des Pays-Bas a été reçu, dans un +village de la côte, sous un arc de triomphe construit en _coquilles +d'Huîtres_... et sans odeur! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXI + +LA MOULE. + + _Ecce inter virides jactatur Mytilus algas._ + + (ANTHOLOGIE.) + + +I + +La _Moule_[110] n'a pas le goût exquis ni la réputation de l'Huître. +Cette dernière passe, avec raison, pour le coquillage par excellence. +C'est le bivalve de l'aristocratie (_nobilissimus cibus_). + + [110] _Mytilus edulis_ Linné. + +Toutefois ne disons pas trop de mal de la modeste Moule. Son abondance +et son prix la rendent accessible aux classes peu aisées; elle peut +donc être regardée, après la Clovisse, comme le bivalve de la pauvreté +(_vilissimus cibus_). + +La Moule se fait distinguer, entre tous les coquillages, par le bleu +violet de ses battants et par le jaune roux de ses viscères. L'Huître +n'a pas cette parure, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur. Elle ne +brille pas par sa livrée, quoiqu'elle écrase sa rivale par d'autres +qualités, sans doute plus solides. + +La Moule est encore caractérisée par sa figure, par son pied et par son +byssus. + +1º Sa figure deltoïde n'est pas sans élégance. Ses valves sont égales +entre elles, bombées et à peu près triangulaires. Un des côtés de +l'angle aigu forme la charnière, où l'on observe un ligament étroit et +allongé. La partie antérieure du Mollusque est logée dans l'angle aigu. + +2º Le prétendu pied de notre Mollusque est organisé comme un petit +doigt. Il peut atteindre jusqu'à 5 centimètres de longueur; il est +creusé d'un sillon longitudinal. C'est un organe de tact bien plus +qu'un instrument de reptation. A ce point de vue, la Moule est plus +favorisée que l'Huître, et si elle a _plus de tact_, elle est plus +intelligente..... + +Cette différence nous explique peut-être pourquoi l'on dit +proverbialement: _Bête comme une Huître_, tandis qu'on n'a jamais dit: +_Bête comme une Moule!_ (Reveillé-Parise.) + +3º Le byssus est un assemblage de petits câbles divergents qui amarrent +le bivalve d'une manière si solide, qu'il peut _braver l'effort de la +tempête_. On a plus de peine à le détacher qu'à le casser. + +La glande qui sécrète le byssus se trouve près de la base du pied. Il +en sort une matière d'abord demi-liquide qui remplit le sillon de cet +organe, sillon qui se convertit en canal, dans lequel le fil se moule +et s'organise. + +Quand le Mollusque veut fixer son byssus, il allonge le pied, le porte +à droite et à gauche, tâte les objets, appuie sa pointe contre le +corps qu'il a choisi, dépose l'extrémité du fil, et, retirant le pied +brusquement, il laisse cette extrémité adhérente. Le bivalve répète +plusieurs fois ce petit manége, et chaque fois il attache un nouveau +fil. Il en fixe ainsi quatre ou cinq par vingt-quatre heures, chacun +long de plusieurs centimètres et terminé par un empatement. Son +ancrage est complet quand il en a produit un faisceau. Le byssus de +certaines Moules présente jusqu'à _cent cinquante petits câbles_: nos +vaisseaux ne sont pas amarrés aussi solidement! + +Quand la Moule a tendu un premier cordage, elle le met à l'épreuve pour +s'assurer s'il est bien attaché. Elle le tire fortement, comme pour le +rompre. S'il résiste à cet effort, elle travaille à la production et à +la fixation du second fil, qu'elle essaye comme le premier. Décidément +la Moule a plus d'esprit que l'Huître! + +A l'aide de son byssus, notre bivalve se suspend à différentes +hauteurs; il touche rarement le sol. Voilà pourquoi sa coquille est +toujours bien unie et bien proprette. On ne peut pas en dire autant +du test de son orgueilleuse rivale, dont les battants, grisâtres et +raboteux, retiennent le plus souvent, dans les intervalles de leurs +feuillets, de la terre, de la boue et toute sorte d'ordures étrangères. +Évidemment, l'habit ne fait pas toujours le moine! + +Les Moules sont, comme les Huîtres, des Mollusques sociables. On les +trouve nombreuses presque partout. Elles aiment le mélange des eaux +douces et des eaux salées: il est peu de rochers, à l'embouchure des +fleuves, où l'on n'en rencontre quelque florissante colonie. Elles +s'attachent tantôt aux branches des Polypiers et aux racines des +arbres, tantôt aux bois submergés, aux piquets du rivage et à la carène +des bateaux..... + + +II + +On mange la Moule tantôt crue, tantôt cuite. Mais la saveur de ce +coquillage ne plaît pas à tout le monde; cependant nous avons connu +des gourmets qui l'avaient en grande estime. Louis XVIII aimait +passionnément les Moules: chaque semaine, on lui en faisait venir de la +Rochelle. Le monarque, dans un jour de belle humeur, enseigna, dit-on, +à M. de Talleyrand la recette d'une sauce au poivre de Cayenne, qui +plaçait désormais ce bivalve au rang des mets du premier ordre. + +Toutefois nous devons convenir que la Moule est moins appétissante que +l'Huître, moins excitante et surtout moins légère. + +N'oublions pas une recommandation gastronomique qui n'est pas sans +importance. On doit manger les Moules pendant tous les mois sans +_r_, tandis que les amateurs ne prisent les Huîtres que dans les +mois dont le nom contient cette lettre. + +Un pharmacien d'Orléans a publié un mémoire sur l'emploi de la Moule +dans les affections des voies respiratoires (?)..... + +Hélas! on adresse à notre coquillage le grave reproche d'être malsain, +même nuisible à certaines époques de l'année, et malheureusement ces +époques ne sont pas exactement connues. La Moule occasionne alors +des nausées, des coliques, un saisissement à la gorge, une éruption +cutanée, une sorte d'empoisonnement..... Les médecins sont embarrassés +pour expliquer ce genre d'action. Au moyen âge, on croyait que les +_phases de la lune_ et la _malice des sorciers_ y étaient pour quelque +chose. Aujourd'hui, on est plus raisonnable, mais est-on mieux +renseigné? On accuse tour à tour: la présence des pyrites cuivreuses +dans les parages habités par la Moule; le séjour de ce bivalve contre +la coque des navires tapissée de vert-de-gris; une maladie qui lui +serait particulière; la fermentation ou la décomposition de son tissu; +certains petits Crabes logés entre ses valves; enfin, le frai des +Étoiles de mer (Lamouroux) et celui des Méduses (Durandeau). Ces deux +dernières causes semblent être les plus habituelles. + + +III + +De bonne heure on a eu l'idée d'élever les Moules. Il existe une +_mytiliculture_ comme il existe une _ostréiculture_. + +L'éducation de nos bivalves a lieu sur une très-grande échelle dans +diverses localités, particulièrement à Esnandes, à Marsilly et à +Charron, dans la baie de l'Aiguillon, près de la Rochelle. + +[Illustration: PIEUX COLLECTEURS DU FRAI.] + +Les premiers parcs furent établis, en 1235, par un patron de barque +irlandais, nommé Patrice Walton, jeté sur nos côtes à la suite d'un +naufrage. La nécessité lui suggéra l'idée de tirer parti de ces plages +abandonnées, et il fonda la _mytiliculture_. + +Les descendants de Walton habitent encore à Esnandes, entourés de +l'estime publique. Ils continuent avec succès l'industrie créée par +leur aïeul. + +On pratique des parcs artificiels, formés de pieux et de palissades +réunis par un clayonnage grossier haut de 2 mètres et tapissé de Fucus. +Ces palissades avancent dans l'Océan quelquefois jusqu'à une lieue; +elles dessinent un triangle dont la base est tournée vers le rivage +et la pointe vers la mer. A cette pointe, on pratique un passage +étroit. Le triangle dont il s'agit est le champ où l'on sème, où l'on +éclaircit, où l'on _repique_, où l'on _plante_, où l'on _récolte_ les +Moules. (Quatrefages.) + +[Illustration: CLAYONNAGE CHARGÉ DE MOULES.] + +Ces parcs sont désignés sous le nom de _bouchots_; on appelle +_boucholeurs_ les pêcheurs qui les exploitent. + +La plupart des boucholeurs possèdent plusieurs bouchots, comme certains +propriétaires plusieurs fermes. Quelques-uns, les plus pauvres, n'ont +pour tout patrimoine que la moitié, le tiers, le quart, ou même le +cinquième de l'un de ces établissements, qu'ils soignent en commun avec +leurs associés, et dont ils partagent les charges et les bénéfices. +(Coste.) + +On récolte les Moules toute l'année, excepté pendant les grandes +chaleurs et à l'époque du frai. On attend que la marée soit basse, mais +alors le bouchot n'est plus qu'une vasière. Pour ne pas s'enfoncer +dans le sol, qui est très-mou, le boucholeur fait usage d'une sorte de +nacelle, moitié bateau, moitié patin, nommée _acon_ ou _pousse-pied_. +Cet instrument ingénieux est long de 2 mètres et large de 50 +centimètres. Il se compose de quatre planches minces. Celle du fond, +de bois de noyer, se relève en avant et s'appelle _sol_ ou _semelle_; +les trois autres, de sapin, forment les flancs et l'arrière, lequel est +coupé carrément. + +[Illustration: BOUCHOLEUR DANS SON ACON.] + +Quand il veut se servir de l'acon, le boucholeur se met à cheval sur +l'un des bords, tient ployée sous lui une jambe, se penche en avant, +et s'appuie sur les deux mains, qui étreignent les deux côtés de la +nacelle. Il pousse avec l'autre jambe enfoncée dans la vase, et glisse +avec rapidité sur la surface du bouchot. Le pêcheur peut prendre une +personne avec lui dans son acon. + +C'est de la sorte que les boucholeurs se rendent à leurs bouchots, +qu'une longue habitude leur permet de distinguer de ceux de leurs +voisins, même pendant les nuits les plus obscures, malgré tous les +détours de l'immense labyrinthe que forment sur la vasière les six +mille palissades qui la recouvrent aujourd'hui. (Coste.) + +D'Orbigny père a publié en 1847, sur la mytiliculture, un mémoire +très-intéressant. A cette époque, les bouchots étaient disposés sur +quatre rangs au plus. En 1852, M. de Quatrefages a vu sept rangs de +bouchots. Au lieu de simples pieux, on employait des poutres énormes, +et l'ensemble formait une immense estacade continue de 4 kilomètres de +large sur 10 de long. + +Il résulte, des recherches faites par d'Orbigny, que, antérieurement +à 1834, trois cent quarante bouchots, ayant coûté 700 000 francs en +nombre rond, et exigeant annuellement près de 400 000 francs de frais +d'entretien, y compris l'intérêt du capital engagé, donnaient 124 000 +francs de revenu net, et entraînaient un mouvement de charrettes, de +chevaux ou de barques, représentant un solde annuel de plus de 500 000 +francs. Mais tout grandit vite de nos jours. Au lieu de trois cent +quarante bouchots, il y en a maintenant plus de cinq cents, formés par +mille palissades. Chaque bouchot représentant en moyenne une longueur +de 450 mètres, il s'ensuit que l'ensemble compose un clayonnage de 225 +000 mètres de long. (Coste.) + +La mytiliculture est donc une des branches les plus fécondes de la +culture de la mer! + +On devrait élever une statue au batelier Walton!..... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXII + +LA NACRE ET LES PERLES. + + Ainsi la nacre industrieuse + Jette la perle précieuse. + + (A. CHÉNIER.) + + +I + +La nacre et les perles sont produites principalement par un coquillage +bivalve que les conchyliologistes désignent sous le nom de _Pintadine +mère aux perles_. + +[Illustration: PINTADINE MÈRE AUX PERLES + +(_Meleagrina margaritifera_ Lamarck).] + +Ce bivalve est amarré au fond de la mer par un byssus très-fort, de +couleur brune. + +Les battants de sa coquille sont irrégulièrement arrondis. Pendant +leur jeunesse, ils paraissent en dehors légèrement feuilletés et ornés +de bandes verdâtres et blanchâtres, qui partent du sommet en rayonnant +et en se divisant en deux ou trois branches peu écartées. Dans leur +vieillesse, leur surface devient rude et noirâtre. + +Les plus belles coquilles sont âgées de huit à dix ans. Leur taille +peut atteindre alors jusqu'à 15 centimètres de diamètre, et une +épaisseur de 27 millimètres. + + +II + +On appelle _nacre_, la substance très-dure et très-brillante qui forme +la partie interne de ces valves. Cette matière est blanche, soyeuse, un +peu azurée et plus ou moins irisée. + +La plupart des bivalves peuvent fournir de la nacre. Il y en a même qui +en donnent de bleuâtre, de bleue et de violette. + +L'_Oreille de mer Iris_[111] offre une nacre d'un beau vert d'émeraude +chatoyant, avec quelques reflets d'un violet pourpre. Certains _Turbos_ +présentent leur bouche brillante comme l'argent[112] ou éclatante comme +l'or[113]. Mais ce sont les Pintadines qui donnent la nacre la plus +blanche, la plus uniforme et surtout la plus épaisse. + + [111] _Haliotis Iris_ Gmelin. + + [112] _Turbo argyrostomus_ Linné. + + [113] _Turbo chrysostomus_ Linné. + +Cette production doit à un jeu de lumière son aspect brillant et irisé. + +Les marchands usent avec un instrument, ou dissolvent avec un acide +toute la partie extérieure des coquilles bivalves ou univalves, et +mettent à nu la couche nacrée. Tantôt ils dénudent cette dernière en +entier, tantôt ils la font paraître par portions et par dessins. + + +III + +Les _perles_, ces _gouttes de rosée solidifiée_, suivant les Orientaux, +sont des sécrétions maladives de l'organe de la nacre. La matière, au +lieu de se déposer sur les valves par couches très-minces, se condense, +soit contre ces mêmes valves, soit dans l'intérieur des organes, et +forme des corps plus ou moins arrondis. Les perles déposées sur les +valves sont généralement adhérentes; celles qui naissent dans le +manteau ou dans le corps sont toujours libres. Généralement, on trouve +dans leur centre un petit corps étranger, qui a servi de noyau à la +concrétion. Ce corps peut être un ovule stérile du Mollusque, un œuf +de poisson, un animalcule arrondi, un grain de sable..... La matière +solide est disposée tout autour, par couches minces et concentriques. + +Les Chinois et les Indiens ont mis à profit cette observation pour +faire produire à divers bivalves, soit des perles, soit des camées +artificiels. Ils introduisent dans le manteau du Mollusque, ou bien +ils appliquent à la face interne d'une valve des fragments arrondis +de verre ou de métal. Dans un cas, ils obtiennent des perles libres, +et dans l'autre des perles adhérentes. Voici contre une valve un +chapelet tout entier, et sur une autre, une douzaine de jolis camées +représentant des Chinois assis. Dans le chapelet sont des grains de +quartz attachés par un fil, et dans les camées, des plaques d'étain +représentant des figurines. + +Une seule Pintadine contient quelquefois plusieurs perles. On en cite +une qui en renfermait cent cinquante. Cela est-il bien exact? + +[Illustration: PERLES ET CAMÉES CHINOIS ARTIFICIELS. + +(_Symphynota bialata_, Lea).] + +Les perles sont d'abord très-petites. Elles s'accroissent par couches +annuelles. Leur éclat et leur nuance varient comme ceux de la nacre qui +les produit: tantôt elles sont diaphanes, soyeuses, lustrées et plus +ou moins chatoyantes; tantôt mates, sales, obscures et plus ou moins +enfumées. + + +IV + +Les plus importantes pêcheries de Pintadines sont dans le golfe du +Bengale, à Ceylan, et dans la mer des Indes. Avant 1795, ces pêcheries +appartenaient aux Hollandais. Pendant la guerre des Indes, les Anglais +s'en emparèrent, et la possession leur en fut définitivement cédée en +1802, avec celle de Ceylan, par suite du traité d'Amiens. + +Avant le commencement de la pêche, le gouvernement ordonne une +inspection des côtes. Il fait quelquefois la récolte à ses risques +et périls. D'autres fois il s'adresse à des entrepreneurs. La saison +de la pêche, en 1804, fut cédée à un capitaliste pour une somme de 3 +millions. Afin de ne pas dépeupler toutes les zones à la fois, on ne +va, tous les ans, que dans une partie du golfe. + +La pêche des Pintadines, dans le golfe de Manaar, à Ceylan, commence en +février ou en mars, et dure une trentaine de jours. Elle occupe plus de +deux cent cinquante bateaux, qui arrivent des différentes parties de la +côte. + +Ces bateaux partent de dix heures du soir à minuit. Un coup de canon +leur donne le signal. Dès que le jour arrive, les plongeurs se mettent +à l'œuvre. Chaque barque est montée par _vingt hommes et un nègre_; +les rameurs sont au nombre de dix. Les plongeurs se partagent en deux +groupes de cinq hommes, qui travaillent et se reposent alternativement. +Ils descendent jusqu'à la profondeur de 12 mètres, en se servant, pour +accélérer leur descente, d'une grosse pierre pyramidale portée par une +corde, dont l'autre extrémité vient s'amarrer au bateau. + +D'après certains voyageurs, on fait souvent, avec les avirons et +d'autres pièces de bois, une espèce d'échafaudage à jour, qui dépasse +les deux côtés du bateau, et auquel on suspend la pierre à plonger. +Celle-ci a la forme d'un pain de sucre et pèse 25 kilogrammes. La corde +qui la soutient porte, à la partie inférieure, un étrier pour recevoir +le pied du plongeur. + +Au moment de descendre dans l'eau, chaque homme met son pied droit +dans cet étrier, ou bien passe entre les doigts de ce pied la corde à +laquelle la pierre est attachée. Il place entre ceux du pied gauche +le filet qui doit recevoir les Pintadines; puis, saisissant de la main +droite une corde d'appel convenablement disposée, et se bouchant les +narines de la main gauche, il plonge, se tenant droit ou accroupi sur +les talons. + +Chaque homme n'a pour vêtement qu'un morceau de calicot qui lui +enveloppe les reins. Aussitôt arrivé au fond, il retire son pied de +l'étrier ou ses doigts de la corde. On remonte sur-le-champ la pierre, +qu'on accroche de nouveau à l'aviron. Alors le plongeur se jette la +face contre terre, et ramasse tout ce qu'il peut atteindre. Il met les +Pintadines dans son filet. Quand il veut remonter, il secoue fortement +la corde d'appel, et on le retire le plus tôt possible. + +Il y a toujours, pour une pierre à plonger, deux pêcheurs qui +descendent alternativement; l'un se repose et se rafraîchit pendant que +l'autre travaille. + +Le temps qu'un habile plongeur peut demeurer sous l'eau excède rarement +trente secondes. Lorsque les circonstances sont favorables, chaque +individu peut faire quinze à vingt descentes. Souvent il ne plonge +guère que trois ou quatre fois. Ce travail est pénible. Les plongeurs, +revenus dans la barque, rendent quelquefois par la bouche, le nez et +les oreilles, de l'eau teintée de sang: aussi deviennent-ils rarement +vieux. + +On pêche habituellement jusqu'à midi. Un second coup de canon donne +le signal de la retraite. Les propriétaires attendent leurs canots et +surveillent leur déchargement, lequel doit avoir lieu avant la nuit. + +En 1797, le produit de la pêche, à Ceylan, fut de 3 600 000 francs, +et, en 1798, de 4 800 000 francs. A partir de 1802, la pêcherie était +affermée pour la somme de 3 millions; mais, depuis une quinzaine +d'années, les bancs de Pintadines sont moins productifs. (Lamiral.) + +Les indigènes des côtes du golfe du Bengale, ceux des mers de la Chine, +du Japon et de l'archipel Indien, se livrent aussi à la pêche des +Pintadines. Le produit de cette industrie est estimé, dans ce pays, à +une vingtaine de millions. + +Des pêcheries analogues ont lieu sur les côtes opposées à la Perse, sur +celles de l'Arabie, jusqu'à Mascate et la mer Rouge. + +Dans ces pays, la pêche ne se fait qu'en juillet et août, la mer +n'étant pas assez calme dans les autres mois de l'année. Arrivés sur +les bancs de Pintadines, les pêcheurs rangent leurs barques à quelque +distance les unes des autres, et jettent l'ancre à une profondeur de 5 +à 6 mètres. Les plongeurs se passent alors sous les aisselles une corde +dont l'extrémité communique avec une sonnette placée dans la barque. +Ils mettent du coton dans leurs oreilles et pincent leurs narines avec +une petite pièce de bois ou de corne. Ils ferment hermétiquement la +bouche, attachent une grosse pierre à leurs pieds, et se laissent aller +au fond de l'eau. Ils ramassent indistinctement tous les coquillages +qui sont à leur portée, et les jettent dans un sac suspendu au-dessus +des hanches. Dès qu'ils ont besoin de reprendre haleine, ils tirent la +sonnette, et aussitôt on les aide à remonter. + +Sur les bancs de l'île de Bahrein, la pêche des perles produit +seule environ 6 millions de francs, et, si l'on y ajoute les +approvisionnements fournis par les autres pêcheries du voisinage, +la somme totale donnée par ces côtes arabes peut s'élever jusqu'à 9 +millions. (Wilson.) + +Dans les mers du sud de l'Amérique, il existe aussi des pêcheries de +même genre. Avant la conquête du Mexique et du Pérou, les pêcheries +étaient situées entre Acapulco et le golfe de Tehuantepec. Mais, après +cette époque, d'autres exploitations furent établies auprès des îles +de Cubagua, de Marguerite et de Panama. Les résultats en devinrent si +productifs, que des villes populeuses ne tardèrent pas à s'élever dans +ces divers lieux. (Lamiral.) + +Sous le règne de Charles-Quint, l'Amérique envoyait des perles à +l'Espagne pour une valeur annuelle de plus de 4 millions de francs. +Aujourd'hui, l'importance des pêcheries américaines n'est plus évaluée +qu'à 1 500 000 francs. + +Les plongeurs des côtes dont il vient d'être question descendent tout +nus dans la mer. Ils y demeurent vingt-cinq à trente secondes, pendant +lesquelles ils arrachent seulement deux ou trois Pintadines. Ils +plongent ainsi douze à quinze fois de suite: ce qui donne, en moyenne, +de trente à quarante Pintadines par plongeur. + + +V + +Les Pintadines, apportées sur le rivage, sont étalées sur des nattes de +sparterie. Les Mollusques meurent et ne tardent pas à se putréfier: il +faut dix jours pour qu'ils se corrompent. Quand ils sont dans un état +convenable de décomposition, on les jette dans de grands réservoirs +remplis d'eau de mer; puis on les ouvre, on les lave, et on les livre +aux _rogueurs_. + +Les valves fournissent la nacre, et le parenchyme les perles. + +On nettoie les valves et on les entasse dans des caisses ou des +tonneaux. En enlevant leur surface extérieure, on obtient des plaques +de nacre plus ou moins épaisses, suivant l'âge du Mollusque. + +On distingue, dans le commerce, trois sortes de nacres: la _franche +argentée_, la _bâtarde blanche_, la _bâtarde noire_. + +La première se vend par caisses de 125 à 140 kilogrammes. On l'apporte +des Indes, de la Chine et du Pérou. Les navires marchands français, +hollandais, anglais et américains importent dans nos ports des +coquilles _en vrac_, c'est-à-dire à fond de cale, pour servir de lest. + +La seconde nacre est livrée en _cafas_ de 125 kilogrammes, ou par +tonneaux. Elle est d'un blanc jaunâtre et quelquefois verdâtre ou +rougeâtre, et plus ou moins irisée. + +La troisième est une variété d'un blanc bleuâtre tirant sur le noir, +avec des reflets rouges, bleus et verts. (Lamiral.) + + +VI + +Les perles forment la partie la plus importante de cette industrie. + +Quand elles sont adhérentes aux valves, on les détache avec des +tenailles. Mais, habituellement, les rogueurs les cherchent au milieu +du parenchyme de l'animal. Puis on fait bouillir ce même parenchyme, +et on le tamise pour obtenir les plus petites, ou bien les grosses +oubliées dans la première opération. + +Quelques mois après qu'on a jeté le Mollusque putréfié, on voit encore +de misérables Indiens remuer ces masses corrompues, pour y chercher les +petites perles qui ont pu échapper à la sagacité des industriels. + +On nomme _baroques_ les perles adhérentes à la coquille: leur forme +est plus ou moins irrégulière; elles se vendent au poids. On appelle +_vierges_ ou _parangons_ les perles isolées, formées dans le tissu +de l'animal: elles sont globuleuses, ovoïdes ou piriformes; elles se +vendent à la pièce. + +On nettoie les perles recueillies. On les travaille avec de la poudre +de nacre, afin de leur donner de la rondeur et du poli. Enfin, on +les fait passer dans divers cribles de cuivre pour les séparer en +catégories. + +Ces cribles, au nombre de onze, sont faits de manière à pouvoir +s'enchâsser les uns dans les autres; chacun est percé d'un nombre de +trous qui détermine la grosseur des perles et leur donne leur numéro +commercial. Ainsi, le crible nº 20 est percé de vingt trous, et les +cribles nos 30, 50, 80, 100, 200, 600, 800, 1000, sont percés d'un +nombre de trous égal à ces chiffres. Les perles qui restent au fond +des cribles nos 20 à 80 sont comprises sous la dénomination de classe +_mell_, ou perles du premier ordre. Celles qui traversent les cribles +nos 100 à 800 sont de la classe _vadivoo_, ou perles du second ordre. +Enfin, celles qui passent au travers du crible nº 1000 appartiennent +à la classe nommée _tool_, ou _semence de perles_, qui sont celles du +troisième ordre. (Lamiral.) + +On enfile avec de la soie blanche ou bleue les perles moyennes et les +petites; on réunit les rangs par un nœud de ruban bleu ou par une +houppe de soie rouge, et on les expédie ainsi par masses de plusieurs +rangs, suivant le choix des perles. + +Les très-petites perles, dites _semence_, se vendent à la mesure de +capacité ou au poids. + +En Amérique, on ouvre les bivalves l'un après l'autre, avec un couteau, +et l'on cherche les perles en écrasant le Mollusque entre les doigts. +On n'attend pas que son parenchyme ait été ramolli par la putréfaction, +et on ne le fait pas bouillir. Ce travail est plus long et moins +sûr que le procédé des Indes orientales décrit plus haut; mais les +Américains prétendent que leur manière d'opérer conserve mieux aux +perles leur fraîcheur et leur _orient_. + + +VII + +Divers auteurs ont donné la mesure ou le prix de plusieurs perles +célèbres. + +Une perle de Panama, en forme de poire et grosse comme un œuf de +pigeon, fut présentée, en 1579, à Philippe II, roi d'Espagne. Elle +était estimée 100 000 francs. + +Une dame de Madrid possédait, en 1605, une perle américaine du prix de +31 000 ducats. + +Le pape Léon X acheta une perle à un joaillier vénitien pour la somme +de 350 000 francs. + +Une autre perle donnée par la république de Venise à Soliman, empereur +des Turcs, valait 400 000 francs. + +Jules César offrit à Servilia une perle évaluée à un million de +sesterces, environ 1 200 000 francs de notre monnaie. + +On ne connaît pas au juste le volume ni la valeur des deux fameuses +perles de Cléopâtre: l'une que cette reine eut le singulier caprice +de faire dissoudre dans du vinaigre et de boire (Dieu nous préserve +d'une pareille boisson!); l'autre qui fut partagée en deux parties +et suspendue aux oreilles de la Vénus du Capitole. Quelques auteurs +pensent que la première de ces perles valait 1 500 000 francs. + +Il y a deux siècles, une perle fut achetée à Califa par le voyageur +Tavernier, et vendue au schah de Perse pour le prix énorme de 2 700 000 +francs. + +Un prince de Mascate a possédé une perle extrêmement belle, non à +cause de sa grosseur, car elle ne pesait que 12 carats 1/16e, mais +parce qu'elle était si claire et si transparente, qu'on voyait le jour +à travers. On lui en offrit 2000 tomans, environ 100 000 francs. Il +refusa de la céder. + +On trouve dans le musée Zozima, à Moscou, une perle presque aussi +diaphane. On l'appelle _pellegrina_. Elle pèse près de 28 carats; sa +forme est globuleuse. + +On dit que la perle de la couronne de Rodolphe II pesait 30 carats, et +qu'elle était grosse comme une poire. Ce volume est plus que douteux. + +Le schah de Perse actuel possède un long chapelet dont chaque perle est +à peu près de la grosseur d'une noisette. Ce joyau est inappréciable. + +En 1855, à l'Exposition universelle de Paris, la reine d'Angleterre +nous a fait voir de magnifiques trésors de perles fines, et l'Empereur +des Français en a montré une collection de 408, chacune pesant 16 +grammes, d'une forme parfaite et d'une belle eau. Elles valent ensemble +plus de 500 000 francs. + +Les Romains estimaient beaucoup les perles fines; ils ont transmis +leur passion aux Orientaux. Ceux-ci attachent une idée de grandeur et +de puissance à la possession des perles les plus grosses et les plus +éclatantes. + + +VIII + +Les Pintadines ne sont pas les seuls bivalves de la mer qui puissent +donner des perles. Presque tous les Mollusques sont sujets à la maladie +qui façonne la nacre en tubérosités arrondies ou ovoïdes. + +M. Lamiral a vu une perle de la grosseur d'un œuf de poule Bantam, +parfaitement sphérique et blanche comme du lait, provenant du _grand +Bénitier_. + +[Illustration: PINNE DE LA MÉDITERRANÉE + +(_Pinna nobilis_ Linné).] + +La _Pinne marine_ produit des perles roses. L'_Oreille de mer Iris_ en +donne de vertes. D'autres bivalves en fournissent de bleues, de grises, +de jaunes et même de noires. Ces dernières sont très-peu communes. + +Il y en avait un collier dans le trésor de l'empereur de la Chine. +Est-ce le même dont on a fait présent à une auguste souveraine? + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXIII + +LES MOLLUSQUES CÉPHALÉS. + + _Ame tout aquéu poble eïmable é banaru._ + + (C. REYBAUD.) + + +Les Mollusques sans tête (Acéphales) nous conduisent naturellement à +ceux qui en ont une, les _Mollusques Céphalés_. + +Nous trouvons encore, parmi ces derniers, des espèces nues et des +espèces testacées. + + +I + +Les Céphalés nus[114] varient assez dans leurs formes. Les plus communs +sont ovoïdes, plus ou moins allongés, bombés en dessus, plans en +dessous, avec une tête antérieure plus ou moins caractérisée, portant +plusieurs organes sensitifs, entre autres deux yeux bombés et humides, +et presque toujours des cornes ou tentacules, des barbillons ou des +panaches. + + [114] Voyez les planches XVII, XVIII et XIX.--Les dessins de ces + deux planches nous ont été communiqués par M. Deshayes et par M. de + Quatrefages. + +Un trait distinctif, assez général chez ces animaux, bien prononcé, +surtout chez ceux qui jouissent de la faculté de marcher (ou, pour +mieux dire, de ramper), c'est la présence d'une dilatation charnue +abdominale, sorte de disque énorme, formé d'un entrelacement +inextricable de fibres musculaires, avec lequel le Mollusque exécute +une série de petites ondulations successives qui ont été comparées +à des _vagues en miniature_. A cause de ce _pied-ventre_, Cuvier a +désigné ces individus sous le nom de _Gastéropodes_. + +Signalons tout d'abord les _Aplysies_[115], ou _Lièvres de mer_, petits +Mollusques qui ressemblent, jusqu'à un certain point, aux quadrupèdes +dont on leur a donné le nom. + + [115] _Aplysia_ Linné. + +Ils vivent parmi les plantes marines. Ils ont un cou plus ou moins +long et deux prolongements supérieurs creusés comme des oreilles de +Quadrupède. + +Leurs dents ne sont pas dans la bouche, mais dans l'estomac. Ce dernier +est Quadruple; il se compose d'un jabot énorme, membraneux, d'un +gésier musculeux, d'une autre poche accessoire, et d'une quatrième +en forme de sac aveugle (Cuvier). Le gésier est armé de plusieurs +saillies cartilagineuses, pyramidales, à base rhomboïde, dont les +faces irrégulières se réunissent en un sommet partagé en deux ou trois +pointes émoussées. Il y en a douze grandes placées en quinconce sur +trois rangs, et sept ou huit petites disposées en ligne sur le bord +supérieur. Les hauteurs de ces pyramides sont telles, que leurs pointes +se touchent au milieu du gésier, et qu'il reste entre elles très-peu +d'espace pour le passage des aliments, qu'elles doivent par conséquent +triturer avec force (Cuvier). Dans le troisième estomac, il existe une +armure tout aussi singulière: ce sont de petits crochets arqués et +pointus, dirigés vers le gésier. Cuvier ne peut leur attribuer d'autre +destination que d'arrêter au passage les aliments qui n'auraient pas été +suffisamment broyés. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVII. + P. Lackerbauer pt. d'après Mr. Deshayes Pierre fac-simile sc. + + MOLLUSQUES NUS. + + 1 Doris tunicata. (_Desh._) + 2 Doris floridella. (_Desh._) + 3 Doris albescens. (_Schultz._) + 4 Goniodoris cœlestis. (_Desh._) + 5 Goniodoris elegans. (_Cautraine._) + 6 Doto Forbesi. (_Desh._) + 7 Eolis Alderiana. (_Desh._) + 8 Custiphorus vesiculosus. (_Desh._) + 9 Dolabrifera ornata. (_Desh._)] + +En général, chez les Mollusques, par une merveilleuse compensation, la +puissance de l'estomac est toujours en raison inverse de l'insuffisance +des dents. Cet organe est d'autant plus faible, que la mâchoire est +mieux garnie, et d'autant plus énergique, que l'appareil dentaire est +plus imparfait. Dans certaines circonstances, comme chez le Lièvre +de mer, l'estomac a reçu, en supplément d'organisation, des pièces +solides, plus ou moins semblables aux dents, qui lui permettent de +fonctionner à la fois et comme estomac et comme bouche. + +Les Aplysies exhalent une odeur désagréable[116]; elles sécrètent une +humeur limpide particulière, fort âcre dans certaines espèces, qui +peut faire enfler les mains de ceux qui les touchent imprudemment. +Des bords de leur manteau suinte en abondance une autre liqueur d'un +pourpre obscur, dont l'animal colore autour de lui l'eau de mer, quand +il aperçoit quelque danger. + + [116] «_Fœtidissima ad nauseam usque._» (LINNÉ.) + +Ces Mollusques sont doux et timides. + +Les Lièvres de mer étaient regardés par les anciens comme des animaux +malfaisants. On leur attribuait une influence magique, par exemple +celle d'agir sur le cœur du beau sexe et sur ses déterminations. +Apulée fut accusé de sorcellerie pour avoir acheté des Aplysies à des +pêcheurs. Il venait d'épouser une jeune et riche veuve; son principal +crime était son mariage, et son principal accusateur le fils de cette +veuve! + +Les Aplysies ont des organes respiratoires frangés cachés sous leur +manteau. + +Chez les _Tritonies_, Céphalés peu différents des Lièvres de mer, ces +derniers organes sont à découvert. Ils ressemblent à de petits arbustes. + +Le long de nos côtes, nous avons une grande espèce de ce genre, couleur +de cuivre, décrite par Cuvier[117]. Dans les eaux de la Sicile, nous +en rencontrons une autre encore plus jolie, découverte par M. de +Quatrefages. Qu'on se représente une sorte de petite Limace allongée, +portant sur ses flancs une rangée de buissons animés, d'une excessive +délicatesse. Sa tête est ornée, en avant, d'un voile étoilé de la plus +fine gaze, et surmontée de deux grandes cornes transparentes comme du +verre, à l'extrémité desquelles s'épanouit un bouquet de branchages +roses entremêlés de fleurs violettes. + + [117] _Tritonia Hombergii_ Cuvier. + +Tout près des Tritonies viennent se ranger les _Scyllées_. + +Une d'elles, bien connue, la _Scyllée pélagique_[118], est commune +parmi les Varecs de toutes les mers. Son corps est comprimé; le +Mollusque embrasse avec son pied étroit, creusé d'un sillon, les tiges +des plantes aquatiques. Il a sur le dos plusieurs séries d'organes +respiratoires qui s'élèvent comme deux paires de crêtes membraneuses, +donnant naissance, à leur face interne, à des pinceaux de filaments. +Ses tentacules sont terminés par un creux, d'où sort une petite pointe +à surface inégale. La bouche possède une sorte de trompe. Enfin, son +estomac présente un anneau charnu, armé de lames cornées, tranchantes +comme des couteaux. (Cuvier.) + + [118] _Scyllæa pelagica_ Linné. + +Forster a décrit, sous le nom de _Glauque_ (_Glaucus_), un genre de +Gastéropodes peu différent des Scyllées. Ce sont de charmants petits +Mollusques nageurs, à corps allongé, gélatineux, rétréci d'avant +en arrière, et terminé par une queue grêle et pointue, comme une +queue de Salamandre (Cuvier). Leur couleur est d'un gris de perle +passant au bleu céleste, avec le dos nacré, traversé par deux bandes +longitudinales d'un bleu foncé brillant, et le ventre taché de brun. +Leur tête est petite; elle agite en avant quatre tentacules courts, +coniques, disposés par paires. De chaque côté du corps s'étalent trois +ou quatre appendices (_nageoires branchiales_) opposés, semblables +à de grands éventails ovalaires ou arrondis, d'un gris bleu plus ou +moins pur, avec une zone plus foncée. Chaque éventail est composé d'une +palette horizontale, bordée de digitations longues, flexueuses et +pointues. Les éventails antérieurs sont les plus grands et pourvus d'un +pédicule. Les autres diminuent graduellement de taille et manquent de +support. + +L'animal se tient habituellement renversé sur le dos. Quoique +paresseux, il nage avec vitesse; il est aussi distingué dans ses +mouvements que recherché dans sa parure. + +Cuvier a nommé _Éolides_[119] d'autres Gastéropodes nus, d'une +physionomie tout aussi remarquable. Il les signale comme de petites +Limaces sans cuirasse ni manteau. Leur tête porte quatre tentacules, +et leur bouche deux petits barbillons. Leurs organes respiratoires +consistent en lamelles ou filaments groupés par paquets, toujours des +deux côtés du dos. Chez le _Dendronote arborescent_, les branchies sont +au nombre de six ou sept paires; chacune porte quatre ou cinq branches +principales, divisées et subdivisées en un grand nombre de ramuscules. + + [119] Voyez fig. =7= et 7, planche XVII, et les figures de la + planche XVIII. + +Quand ces Mollusques se reposent, leurs branchies affaissées +s'entrecroisent, et leurs grands tentacules sont tordus comme les +cornes d'un Bélier. Quand ils marchent, ils redressent ces derniers +appendices et les brandissent fièrement au-dessus de leur petite tête. + +[Illustration: DENDRONOTE ARBORESCENT + +(_Dendronotus arborescens_ Alder et Hancock).] + +Les Éolides sont des créatures vives, irritables, querelleuses: elles +se disputent les proies avec acharnement; elles se mordent et se +mutilent. Leurs organes saillants, tentacules ou branchies, se trouvent +souvent, après le combat, dans un état déplorable. Il est vrai que tout +cela peut _repousser_. M. Rymer Jones a vu un tentacule tout entier +refait à neuf au bout de deux semaines. + +Nous avons sous les yeux une petite Éolide qui rampe tranquillement +sur les parois d'un bocal. Elle a 4 centimètres de longueur, et un +corps demi-transparent, légèrement azuré. Sa tête est à peine renflée +et sa queue assez pointue. Son dos paraît jaunâtre et chatoyant. Ses +cornes antérieures sont grêles et flexueuses; les postérieures, un peu +moins longues et légèrement écartées, droites et roides. Les branchies +forment quatre touffes rapprochées de lobes lancéolés-linéaires, un peu +aigus, d'un rose vif, passant au pourpre à la partie inférieure, et +devenant couleur de chair pâle vers le sommet. Leur pointe est incolore +et transparente. + +Il serait difficile de rendre une vilaine Loche plus élégante et plus +gracieuse. + +Pour terminer dignement ce paragraphe, nous décrirons, d'après M. de +Quatrefages, la délicieuse _Amphorine d'Albert_[120], découverte par M. +Camille Dareste, près de Bréhat, parmi les Goëmons. + + [120] _Amphorina Alberti_ Quatrefages (voy. fig. =5= et 5, + planche XIX). Cette espèce serait, d'après Alder et Hancock, un jeune + de l'_Eolis Ferrani_. + +L'animal est allongé, avec une tête plus grosse et surtout plus haute +que le corps, et la queue très-effilée et très-pointue. Il possède +quatre cornes inégales, disposées comme celles des Colimaçons; il +a deux yeux petits, violets, placés non pas au bout des grandes +cornes, mais à leur base et en arrière. Les appendices branchiaux, au +nombre de douze et sur deux rangs, ne ressemblent en rien à ceux des +autres Céphalés. Ils sont alternativement fusiformes et ovoïdes, les +uns petits, les autres grands; les premiers semblables à des urnes +lacrymales, et les seconds à des amphores! + +Ce Mollusque paraît légèrement rugueux et d'un beau blanc mat. La +partie moyenne de ses cornes est d'un jaune d'or. Un cercle de la même +couleur se trouve vers l'extrémité supérieure des branchies, et donne +à leur sommet l'apparence d'un couvercle qui fermerait une ouverture +à rebord coloré. Sur la ligne médiane du dos, il existe une série de +taches jaunes. L'Amphorine est un vrai bijou de la nature. + + +II + +Les Céphalés testacés possèdent une coquille d'une seule pièce. +C'est pourquoi on les a nommés _univalves_. Cette coquille présente +quelquefois une porte appelée _opercule_. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVIII. + P Lackerbauer del. d'après Mr. Olivier Frédol. Rapine sc. + + DÉVELOPPEMENT D'UN MOLLUSQUE NU. + (Fionia nobilis. Alder et Hancock.) + + 1. Œuf fraîchement pondu.--2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. Diverses + phases de son développement. 12. Éclosion du jeune.--13.14.15.16. + Quatre positions différentes du jeune pendant une révolution. 17. + Fionie en pleine ponte.--_a._ Paquet d'œufs enroulé.--_b._ Paquet + d'œufs déroulé.] + +Chez les _Nérites_, la porte se meut sur un petit gond. + +La coquille des Céphalés est habituellement _tordue en spirale_. +«_Quelle est la loi de cette organisation?_» nous demandait un jour un +jeune bachelier de la plus haute espérance. Voici notre réponse: + +«Quand l'œuf des Mollusques univalves vient d'être pondu, il contient +un germe punctiforme à peu près microscopique[121]. Ce germe n'est +autre chose, suivant les savants, que le _vitellus_, c'est-à-dire le +_jaune_ (il ne mérite pas ce dernier nom, attendu qu'il est gris). +Tout autour se trouve une certaine quantité de _blanc_ ou _albumen_, +incolore et transparent. Au bout de quelques jours, le jaune se +transforme en _embryon_. Celui-ci se met à tourner lentement sur +lui-même; il fait la cabriole. Puis, il change de place et chemine le +long de la paroi de son enveloppe protectrice, décrivant une ellipse. +Ce double mouvement a été comparé avec raison _à celui des corps +planétaires_. Il est produit par un certain nombre de cils vibratiles +extrêmement petits, inégalement placés, qui revêtent l'animal dans les +premiers temps de son existence. Ces cils absorbent l'air et la matière +nutritive nécessaires au Mollusque; ils servent à sa respiration et à +sa nutrition à une époque où les organes spéciaux de ces deux fonctions +n'existent pas encore. Mais, pour remplir ces deux rôles, il est +indispensable qu'ils s'agitent. En s'agitant, ils déterminent des +courants réguliers, et, par suite, le double mouvement de rotation qui +vient d'être décrit. + + [121] Voyez les figures de la planche XVIII. + +»Quand le Mollusque grossit, les cils s'oblitèrent et disparaissent peu +à peu. Ce qui fait que les mouvements se ralentissent insensiblement. +Au moment de la naissance, il n'existe de cils que sur l'appareil +respiratoire, autour de cet appareil et sur les tentacules. De +générales, leurs fonctions sont devenues locales. + +»A l'époque où les mouvements rotatoires sont dans leur plus grande +activité, l'embryon se développe et s'allonge, et, comme il est +très-mou, _il se tord forcément en tire-bouchon_. L'animal, tournant +sur lui-même un peu obliquement, sa torsion devait offrir le même +caractère. Remarquez que le pied, la tête et la queue, c'est-à-dire +les parties les _plus fermes_, ne sont jamais en spirale, tandis que +le _tortillon_, qui offre toujours, même chez les individus adultes et +chez les espèces les plus volumineuses, un tissu _plus ou moins mou_, +se trouve l'organe contourné par excellence. + +»La coquille, qui s'organise un peu plus tard, se moule sur l'embryon, +et _adopte la forme spirale qu'il a lui-même revêtue_.» + +Les coquilles spirales peuvent être considérées comme des tubes +calcaires qui vont en s'élargissant du sommet à la base, et qui sont +plus ou moins enroulés sur eux-mêmes, d'après différents modes. + +L'axe réel ou idéal sur lequel le tube opère sa révolution a reçu le +nom de _columelle_. Quand cette columelle est creuse, son ouverture +inférieure s'appelle _ombilic_. + +La spire des univalves tourne le plus souvent de droite à gauche; elle +est _dextre_. Charles Bonnet en a fait la remarque il y a longtemps: +«Il existe, dit-il, un plus grand nombre de coquilles dont les tours +de spirale montent de droite à gauche que de celles dont les tours +montent en sens contraire.»--_Pourquoi cette direction dominante?_ +(C'est encore une question de notre bachelier.) + +«Le soleil tourne sur lui-même de droite à gauche. Il en est de même +des mouvements de rotation et de translation de la terre, des autres +planètes de ce monde, de la lune et des autres satellites..... _La +dextrosité est une loi de la nature!_» + +L'homme se sert plus habituellement de ses membres droits que de +ses membres gauches. La déviation vertébrale des rachitiques est +très-souvent tournée du côté droit! Nos escaliers, nos tire-bouchons, +nos vis, nos serrures, les roues de nos charrettes, les aiguilles de +nos cadrans, les ressorts de nos pendules, les fils de nos bobines..... +_sont généralement dextres comme nos Colimaçons!_ + +Il existe cependant des coquilles spirales, à la vérité en petit +nombre, qui tournent normalement de gauche à droite, c'est-à-dire qui +sont _sénestres_. Elles n'avaient pas échappé à l'attention de Charles +Bonnet: ce sont des exceptions. + +Quelquefois les Testacés dextres deviennent sénestres _par monstruosité_. +Ils sont alors très-recherchés par les _collectionneurs_. On sait, pour +le dire en passant, que l'homme, dont le foie est à droite et le cœur à +gauche, présente dans certains cas, par exception, la situation de ces +organes renversée (_situs inversus_), c'est-à-dire le foie à gauche et +le cœur à droite. C'est une anomalie analogue à celle de ces derniers +Mollusques. + +D'autres fois les Testacés sénestres deviennent dextres. Ce sont des +_retours à l'ordre habituel_. + +Plusieurs coquillages ne sont pas tordus en spirale. Par exemple, les +_Patelles_, qui ressemblent à d'énormes Cochenilles ou à de larges +éteignoirs. Mais ces espèces, dans leur jeune âge, offraient une +torsion manifeste; elles avaient deux tours, trois tours..... Elles +rentrent, par conséquent, dans la règle générale. + + +III + +Certains univalves vivent à la surface de la mer, et flottent +nécessairement et gracieusement, quelle que soit l'agitation de l'eau. + +[Illustration: JANTHINE COMMUNE + +(_Janthina communis_ Lamarck).] + +Le charmant petit coquillage appelé _Janthine_, protégé par une tunique +mince, fragile, d'un violet tendre, se suspend à une masse spongieuse, +sorte de tissu hydrostatique composé de petites vessies cartilagineuses +semblables à de l'écume de savon consolidée[122]. Ce singulier +parachute l'empêche de couler à fond. + + [122] «_Spuma cartilaginea._» (FABIUS COLUMNA.) + +A la plus légère alarme, la Janthine répand une liqueur d'un rouge +sombre, devient plus lourde que la vague, et descend dans la mer. Bosc +pense qu'elle vide alors ses vessies, mais cela n'est pas certain. + +D'autres Mollusques déploient une sorte de voile produit par le bord +dilaté de leur manteau ou par quelque appendice développé en forme de +nageoire. Ils voyagent de la sorte, à la surface des flots, entraînés +par la lame ou poussés par le vent. + +Mais la plupart des espèces ont besoin d'être plus ou moins submergées, +quelquefois même à des profondeurs considérables. Les _Littorines_ +ne s'éloignent pas des côtes. On a pêché des _Fuseaux_ qui vivaient +au-dessous de 2800 mètres. + +Les Mollusques testacés habitent, soit parmi les plantes, soit parmi +les rochers. Les uns restent collés à la surface des corps solides (on +assure que les _Patelles_ opposent à l'isolement une résistance de 75 +kilogrammes); les autres s'enfoncent dans la vase et s'y creusent des +retraites..... + +La _Natice mille points_[123] coupe le sable avec son pied dilaté en +avant et tranchant comme une pelle; elle chemine ainsi horizontalement +dans l'épaisseur du sol (Deshayes). Son manteau, qui est très-ample, se +replie sur sa coquille, protége les cornes, les yeux et l'orifice de la +respiration contre les frottements entre deux terres, et rend en même +temps la marche plus glissante. + + [123] _Natica millepuncta_ Lamarck. + +Les univalves marins offrent dans leurs coquilles une immense variété +de formes et de couleurs. + +Ceux-ci sont enroulés en toupie, en vis, en escalier. Ceux-là sont +façonnés en tonne, en bouton, en cadran. Quelques-uns représentent un +casque, un turban, une mitre, un bonnet chinois. Certains rappellent +une harpe, une olive, un radis, une tarière, une feuille de chicorée, +une aile de chauve-souris, un pied de pélican, un casse-tête de +sauvage..... Leur surface est lisse, polie, luisante, ou bien mate, +rugueuse, et même treillissée. On y voit des plis, des côtes, des +lames, des varices élevées, des saillies épineuses et des tubes droits +ou infléchis..... + +[Illustration: OLIVE DU PÉROU + +(_Oliva peruviana_ Lamarck).] + +[Illustration: PTÉROCÈRE ORANGÉ + +(_Pterocera aurantia_ Lamarck).] + +Tous ces coquillages, ou presque tous, sont recouverts d'un _drap +marin_, sorte de vêtement épidermique corné, brunâtre, qui masque +leur éclat et protége leurs couleurs. Celles-ci paraissent fauves, +brunes, blanches, jaunes, dorées, roses, rouges, bleues, violettes, +vertes[124]..... Les brunes sont les plus nombreuses et les vertes les +plus rares. Il y a des univalves mouchetés ou tigrés, ou marbrés ou +rayés. Quelques-uns présentent les dessins les plus bizarres ou les +hiéroglyphes les plus inattendus. D'autres, une broderie fantastique, +un air noté, une carte de géographie, le zigzag de la foudre, les +sinuosités d'une rivière ou les ramifications d'un arbrisseau. +Plusieurs sont peints somptueusement et comme drapés de pourpre et +d'or. La belle parure et la grande rareté de certaines espèces de +_Cônes_ ou de _Porcelaines_ leur donnent un prix très-élevé. Les +amateurs les payent 500, 600 et même 800 francs. On cite un _Cône +cedonulli_ qui fut acheté, au commencement du XVIIIe siècle, plus de +cinquante louis. La _Scalaire précieuse_[125] s'est vendue jusqu'à 2000 +francs. La _Porcelaine orange_[126] a été estimée pendant longtemps à +un très-haut prix. Les chefs de tribu, dans la Nouvelle-Hollande, la +portent encore à leur cou, comme un symbole de leur dignité. + + [124] Sæpè ego digestos volui numerare colores, + Nec potui; numero copia major erat. + (OVIDE.) + + [125] _Scalaria pretiosa_ Lamarck. + + [126] _Cypræa aurora_ Solander. + +[Illustration: CÔNE DAMIER + +(_Conus marmoreus_ Linné).] + +[Illustration: PORCELAINE CERVINE + +(_Cypræa cervina_ Lamarck).] + +Les savants ont créé, pour les coquillages, une nomenclature régulière, +avec des mots souvent prétentieux, généralement tirés du grec ou +du latin. Les amateurs et les marchands ne prennent pas autant de +peine. Ils choisissent des noms quelquefois bizarres, il est vrai, +qui rappellent la forme ou la couleur plus ou moins frappante de +chaque espèce; ils ont même transporté dans la conchyliologie les +grades ou les dignités de certaines professions. Il y a des Cônes +appelés _ambassadeurs_, _gouverneurs_, _commandants_, _capitaines_, +_soldats_..... Il y en a de nommés _vicaires_, _évêques_, +_archevêques_, _cardinaux_.... + + +IV + +Les Mollusques univalves ont une mâchoire supérieure ou deux mâchoires +latérales, ou bien trois mâchoires: une en haut et deux sur les côtés. +Ces mâchoires sont cornées, dures, tranchantes, et plus ou moins +courbées en arc, avec des côtes saillantes, verticales, en avant, et +des denticules pointues, ou des crénelures émoussées sur les bords. + +Ces animaux offrent une langue cartilagineuse, recouverte d'une +membrane sèche, striée, guillochée, garnie de papilles ou de crochets. +Cette langue est presque toujours en mouvement; elle lèche, lape, +frotte, lime avec beaucoup de force. Le plus souvent elle fait +antagonisme à la mâchoire d'en haut, et semble fonctionner comme une +mâchoire inférieure. + +La membrane de la langue est reçue, en arrière de la bouche, dans +une poche en forme de talon recourbé (Cuvier), où elle s'enroule sur +elle-même (Saint-Simon). + +Dans le _Vignot commun_[127], elle paraît comme un filament blanc +de 5 centimètres de longueur, d'une substance délicate, résistante, +diaphane, hérissée de denticules épineuses, qui ont la texture et +l'éclat du verre. Ces denticules sont disposées régulièrement sur trois +lignes; celles qui constituent la rangée médiane sont à trois pointes, +tandis que celles des rangées latérales offrent une dent trifide +alternant avec une dent plus grosse, ayant la forme d'une moitié de +bateau. Toutes se dressent en courbes concaves, et se dirigent dans +le même sens (Gosse). Comparées à cet organe, nos râpes et nos limes +paraissent de grossiers outils. + + [127] _Littorina vulgaris_ Sowerby. + +Le ruban lingual est quelquefois très-long. Chez le _Turbo +rugueux_[128], la membrane déroulée présente une étendue qui égale au +moins trois fois la longueur de son corps! Quel prodigieux organe! Quel +singulier Mollusque! un animal _trois fois plus court que sa langue!_ + + [128] _Turbo rugosus_ Linné. + +A mesure que la partie antérieure de la membrane dont il s'agit s'use +par l'exercice et perd ses denticules ou ses crochets, le ruban est +poussé en avant par un mécanisme spécial, à peu près comme la lame de +fer dans le rabot du menuisier. De telle sorte que la partie agissante +est toujours neuve et dans les meilleures conditions pour fonctionner. + +Les univalves dépourvus de mâchoire sont en même temps privés de +langue. Ils ont alors une trompe musculeuse et mobile. Cette trompe est +tantôt charnue, plus ou moins extensible et sans pièces solides; tantôt +coriace, avec des denticules ou des saillies capables d'entamer les +corps les plus résistants. + +Chez la _Pourpre teinture_[129], cet organe se retourne comme le doigt +d'un gant. Son extrémité offre des espèces de lèvres qui peuvent être +séparées ou rapprochées suivant le besoin. En dedans existent des +crochets aigus, supportés par deux longs leviers cartilagineux. Ces +crochets sont alternativement élevés et abaissés. Par la répétition de +ces mouvements, le Mollusque entame et perfore les coquilles les plus +dures, comme s'il avait une lime au bout de son museau. M. Rymer Jones +a vu, dans l'espace d'une après-midi, une Pourpre teinture percer la +coquille d'un Pétoncle et en dévorer l'animal. + + [129] _Purpura lapillus_ Lamarck. + +La nourriture des univalves varie suivant leur organisation. Les uns +sont herbivores, les autres carnassiers, un certain nombre polyphages. + +Les petites espèces mangent des végétaux microscopiques ou des +animalcules, des graines ou des œufs.... + +Le Vignot commun, dont nous venons de parler, consomme ces infiniment +petites plantules qu'engendrent les milliards de spores impalpables +tenues en suspension dans la mer. + +Ces plantules et ces spores sont déposées sur les parois des aquariums, +où elles se développent avec rapidité. Elles ne tarderaient pas à les +recouvrir d'une couche opaque de verdure. Mais on a soin de placer +dans ces réservoirs un certain nombre de nos petits Gastéropodes, +lesquels arrêtent cette intempérance végétale, et entretiennent +très-efficacement, à coups de langue, la propreté et la transparence du +cristal. (Gosse.) + + +V + +Les Céphalés possèdent un cerveau nettement caractérisé; mais le noble +organe n'est pas placé dans leur tête, il est _au-dessus du cou_, et +fait partie du collier nerveux qui entoure le commencement du tube +digestif. Ce collier est ordinairement lâche et mobile; il avance ou +recule, suivant les mouvements: d'où il résulte que le cerveau, au gré +de l'animal, peut être porté d'arrière en avant, ou d'avant en arrière, +entrer dans la tête et se réfugier dans le corps! Habituellement, il +repose sur la nuque. Ce qui explique, pour le dire en passant, pourquoi +un Escargot _ne meurt pas nécessairement quand on lui a coupé la tête_. + +Le cerveau est blanchâtre, jaunâtre, jaune orangé, rougeâtre et même +noirâtre. + +Les Mollusques univalves ont des organes pour voir, pour entendre et +pour odorer. + +[Illustration: NÉRITE POLIE + +(_Nerita polita_ Linné).] + +Leurs yeux sont placés sur un mamelon, à la base externe ou interne des +tentacules. Ils sont simples, myopes, et fonctionnent très-mal au grand +jour. + +Les organes auditifs sont à la base du cou, en dedans. On n'y voit +ni pavillon saillant, ni orifice extérieur. Ce sont des poches +membraneuses et transparentes remplies d'un liquide assez limpide, +qui tient en suspension de très-petites pierres (_otolithes_) douées +d'un mouvement ou frémissement particulier. Dans quelques espèces, +les poches ont à peine un vingtième de millimètre de diamètre, et +contiennent de cinquante à soixante pierres. + +Le sens de l'odorat réside à la surface des tentacules. Ceux-ci, au +nombre de deux, représentent chacun un _demi-nez_. + +Chez l'homme, les cavités nasales se trouvent à l'entrée du canal +respiratoire; l'arrivée de l'air amène nécessairement les molécules +odorantes dans leur intérieur. Chez les univalves, où les demi-nez sont +éloignés de l'orifice de la respiration et doués d'une assez grande +mobilité, _c'est l'organe qui va au-devant des molécules odorantes_. + +Les tentacules sont recouverts d'un duvet microscopique, à poils +très-courts, _toujours en mouvement_, qui détermine des courants +rapides et continus autour de ces organes. + + +VI + +La plupart des Céphalés sont _androgynes_, c'est-à-dire à la fois mâle +et femelle. + +«--Je voudrais bien savoir, nous disait dernièrement une jeune et +jolie dame très-avide d'instruction, si les Mollusques _à deux sexes_ +connaissent l'amour? + +»--Madame, les _Limaçons_ et les _Limaces_ ont été créés tout exprès +pour vous donner une réponse affirmative. + +»Épiez ces animaux, d'apparence si apathique, un soir d'été, après +une légère pluie, dans une allée de votre jardin ou sur le bord de +quelque haie. Vous les verrez s'approcher lentement, se saluer, +tourner l'un autour de l'autre; s'approcher davantage, tendre le cou, +dresser la tête, se flairer respectueusement; se palper, d'abord avec +hésitation, puis avec assurance, puis avec familiarité; se baiser la +tête, le front, le mufle, les bords de la bouche.....; se lécher bien +délicatement, se chatouiller avec tendresse; retirer précipitamment les +cornes, comme si le frôlement était trop vif; les allonger de nouveau; +enfin les incliner doucement et les laisser pendantes, comme si le +plaisir les fatiguait!.....» + +«Un jour, M. Bouchard-Chantereaux fut témoin d'un mouvement de colère +très-prononcé, chez une _Limace agreste_[130] qui avait des prétentions +fort amoureuses, et qui, en rencontrant une autre très-froide et +très-réservée, lui fit pendant une demi-heure les caresses et les +agaceries habituelles, sans être payée le moins du monde de retour. +Fatiguée de ses avances, elle agita la tête brusquement, mordit au +mufle la belle indifférente, et s'éloigna avec dédain. Cette Limace +pensait, avec raison, que l'amour n'exclut pas la dignité!» + + [130] _Limax agrestis_ Linné. + +«Les Céphalés de la mer sont organisés comme les Céphalés de la terre, +et soumis aux mêmes lois. Ils ont les mœurs des Limaçons et des +Limaces; _ils aiment!_» + +Les Mollusques à deux sexes, pourvus d'une tête, peuvent donc éprouver +et manifester _ce je ne sais quoi dont les effets sont incroyables_ +(suivant la juste remarque de Pascal); et, si l'amour n'est pas chez +eux aussi profond, aussi exquis, aussi durable que chez les Vertébrés +supérieurs, comme ces animaux sont à la fois mâle et femelle, ils le +sentent nécessairement de _deux manières différentes_, ce qui produit +un ravissant cumul! «_Aimer longtemps, infatigablement, toujours_, dit +M. Michelet, _c'est ce qui rend les faibles forts_.» S'il en est ainsi, +_aimer double_ doit être l'_énergie de l'énergie!_ + +Les Mollusques Acéphales, notons-le en passant, ne sont pas favorisés, +sans doute, comme leurs frères les Céphalés. Car, malgré l'opinion +généralement admise, le véritable amour _vient de la tête et non du +cœur_, parce que c'est dans la tête que se trouve le cerveau. Voilà +pourquoi cette admirable sympathie ne paraît guère manifeste que chez +les animaux qui _possèdent une tête_. + +Toutefois notre proposition n'est rigoureusement exacte que pour les +animaux chez lesquels le centre sensitif est logé dans ladite tête (les +_intra-Vertébrés_); elle ne l'est plus pour ceux où il réside _sur +le cou_ (les _extra-Vertébrés_). Les Limaces et les Limaçons sentent +l'amour _avec la nuque!_ + +Cette noble affection ne se montre donc suffisamment développée, +chez les Mollusques, que dans les espèces céphalées, c'est-à-dire +les plus parfaites, ou, si vous l'aimez mieux, les plus sensibles et +les plus locomotiles. Elle offre certainement, chez elles, quelque +chose de délicat, peut-être même d'idéal. Mais les pauvres Acéphales +ne comprennent pas les tendres sentiments. Est-ce un malheur pour +eux? Nous ne le pensons pas; car l'Auteur de toutes choses a donné +généreusement à chaque bête tous les sentiments, toutes les sympathies, +tous les plaisirs dont elle avait besoin!..... + +La tendresse sexuelle n'existe pas probablement dans l'_Huître_ et +dans la _Moule_; si elle s'y trouve, elle y est à coup sûr bien +indéterminée, bien obscure et encore moins _morale_, s'il est permis de +parler ainsi, que dans la Limace et dans le Limaçon. + +Linné allait beaucoup trop loin, quand il se laissait entraîner par +son imagination souvent si poétique. Il voyait l'amour _jusque dans +les fleurs_. Il a publié un mémoire très-remarquable sur le _mariage +des plantes_ (_Sponsalia plantarum_), accompagné d'une gravure qui +représente deux _Mercuriales_ (mâle et femelle) dont la fécondation est +_favorisée par le zéphyr_. Il a inscrit ces mots, très-significatifs, +au-dessus des deux figures: «_L'amour unit les plantes_» (_Amor unit +plantas_). Linné savait très-bien que la plupart des fleurs sont +bisexuées (comme les Limaçons). Il avait vu et voyait tous les jours, +dans un _Œillet_ par exemple, les étamines, ou les mâles, entourer +les pistils, ou les femelles, se précipiter sur leurs stigmates, +les presser, les embrasser, les couvrir de pollen; mais l'immortel +naturaliste abusait étrangement de l'analogie, quand il croyait trouver +dans la physiologie de cette fleur le sentiment presque divin qui +enflamme et ennoblit les animaux supérieurs, voire même les Limaçons et +les Limaces!..... Mais revenons à nos Mollusques de la mer. + +Les Céphalés de l'Océan pondent des œufs isolés ou agglomérés, +sessiles ou pédiculés. Quand ces derniers sont en nombre considérable, +ils forment des sphères, des rosettes, des étoiles, des coupes, +des entonnoirs, des cylindres, des paquets, des grappes, des +guirlandes..... Voyez le gracieux ruban des œufs de la _Bullée_ autour +d'une branche de Varec[131]. + + [131] Voyez le dessin communiqué par M. de Quatrefages, planche XII, + fig. 7. + +Les œufs sont blancs, jaunes, oranges, rouges, roses, d'un fauve clair, +ou d'un brun foncé. Plusieurs sont entourés d'une substance gélatineuse +(_nidamentum_) plus ou moins transparente, ou enfermés dans une capsule +(_oothèque_) plus ou moins membraneuse. + +Certains Mollusques portent leurs œufs collés au dos de leur coquille +et disposés en quinconce. La _Janthine_ suspend les siens, enfermés +dans des espèces d'ampoules, à ses vessies natatoires. Ces ampoules, +qui ressemblent à des graines de courge, en contiennent plus d'un +million. (Quoy.) + + +VII + +On regarde comme très-voisine des Céphalés une petite tribu de +Mollusques qui nagent dans la haute mer à l'aide de deux larges +ailes ou nageoires membraneuses situées à droite et à gauche de leur +tête. Ces expansions sont à la fois des organes de mouvement et des +organes de respiration. Les animaux qui les possèdent ont été nommés +_Ptéropodes_ (_pieds-ailes_). + +On a comparé ces Mollusques à des Papillons qui auraient les +ailes étendues. Cette comparaison, il faut l'avouer, n'est pas +très-rigoureuse. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIX. + P. Lackerbauer pt. d'après Mr. de Quatrefages Pierre fac-simile sc. + + MOLLUSQUES NUS. + + 1 Phanérobranche doriforme. (.........._Q_) + 2 Phanérobranche à chevrons. (......_Q_) + 3 Polycère. (..........) + 4 Polycère. (..........) + 5 Amphorine d'Albert. (_A. Alberti_.........._Q_) + 6 Polycère. (..........) + 7 Œufs de Bulla cornea. + + _Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._] + +Un des plus connus parmi les Ptéropodes, c'est la _Clio boréale_, jolie +petite créature qui se trouve par millions dans les mers du Nord. Les +Baleines en consomment des quantités prodigieuses. C'est pourquoi +les matelots anglais appellent ces bestioles, _pâture de la Baleine_. + +[Illustration: CLIO BORÉALE + +(_Clio borealis_ Linné).] + +Les voyageurs racontent que ces petits Papillons marins donnent en +quelque sorte la vie aux lugubres régions qu'ils habitent, par leur +nombre et par leurs évolutions. Les Clios nagent joyeusement, et +semblent danser ou gambader en dépit de tout. Par les temps calmes, +elles s'élèvent à la surface du liquide; mais à peine ont-elles touché +l'air, qu'elles replongent aussitôt. Quelquefois elles jettent leurs +ailes ou nageoires autour des hydrophytes et semblent les embrasser +étroitement. + +Ces gracieuses vagabondes sont bleues, violettes ou purpurines. + +Leur tête fournit une nouvelle preuve de la sagesse qui a présidé à +leur organisation. Autour de la bouche naissent six tentacules, dont +chacun est couvert d'environ 3000 taches rouges, que l'on voit, au +microscope, comme des cylindres transparents. Ces cylindres contiennent +environ vingt petits suçoirs qui ont la faculté de se projeter au +dehors, et de saisir leur mince proie. Il y a donc 360 000 de ces +suçoirs sur la tête d'une Clio. Peut-être n'existe-t-il pas, dans toute +la nature, un appareil semblable à celui-là pour opérer la préhension! +(J. Franklin.) + +Les plus chétifs des organes des plus chétifs animaux, examinés de +près, excitent d'abord notre étonnement et presque aussitôt notre +enthousiasme. On ne saurait trop le répéter, il n'y a rien de négligé +dans la nature! + +[Illustrations: + +HYALE TRIDENTÉE + +(_Hyalæa tridentata_ Lamarck). + +HYALE BORDÉE + +(_Hyalæa limbata_ d'Orbigny).] + +Un autre Ptéropode tout aussi mignon et tout aussi remarquable que la +Clio, c'est l'_Hyale tridentée_. Cette espèce manque de tentacules, +mais elle a une coquille. Ses nageoires sont très-grandes, jaunâtres, +avec une tache d'un beau violet à la base. + +Sa coquille est plane en dessus, bombée en dessous et fendue +latéralement. La partie supérieure est plus longue que l'inférieure, +et la ligne transverse qui les unit présente trois saillies en forme +de dents. Cette coquille est demi-transparente et d'un jaune d'ambre. +Quand l'animal nage, il fait sortir les deux expansions de son manteau +par les fentes latérales de son test. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXIV + +LA POURPRE DES ANCIENS. + + «_COLORES dicti sunt quòd CALORE ignis vel solis perficiantur._» + + (SAINT ISIDORE.) + + +I + +La pourpre des anciens était une couleur très-belle et très-estimée. +Cette couleur fut, dans l'antiquité, l'apanage des seigneurs et des +rois. Son nom désignait la puissance ou la royauté. Les grands étaient +appelés _purpurati_, parce qu'ils avaient le droit de porter un habit +pourpre. La matière dont il s'agit se vendait, en Asie, au poids de +l'argent. + +Aujourd'hui, la pourpre est à peu près abandonnée. Les personnes du +monde ignorent même généralement la signification exacte que les +anciens attribuaient à ce mot, signification un peu différente de celle +que nous lui donnons aujourd'hui. Car on n'appelait pas _pourpre_ une +teinte rouge, glacée de vermillon, mais une sorte de violet. Dans +le principe, c'était même un violet foncé; plus tard, à l'aide de +certaines manipulations, on rendit la nuance plus ou moins rouge. + +On nommait pourpre _dibaphe_ celle des étoffes teintes deux fois. Cette +nuance avait beaucoup de réputation. + + +II + +M. Lacaze-Duthiers rapporte que, lorsqu'il faisait des recherches à +Port-Mahon, en 1858, son pêcheur Alonzo, en l'attendant dans sa barque, +employait souvent ses loisirs à marquer son linge et ses vêtements: +il y dessinait tant bien que mal quelque croix ou quelque petit ange +gardien. Il se servait d'une baguette de bois qu'il trempait dans +les mucosités du manteau déchiré d'un coquillage nommé dans le pays, +_Cor de fel_. Ce coquillage était la _Pourpre bouche de sang_ des +conchyliologistes. + +[Illustration: POURPRE BOUCHE DE SANG + +(_Purpura hæmastoma_ Lamarck).] + +Avec sa baguette, le pêcheur traçait des traits jaunâtres. + +«Il n'y paraîtra guère? lui dit M. Lacaze-Duthiers. + +»--Cela deviendra _colorado_, répondit Alonzo, quand _le soleil l'aura +frappé_.» + +M. Lacaze-Duthiers pria le pêcheur de faire sous ses yeux, sur le tissu +de ses vêtements, quelques-uns des traits ou dessins qu'il savait +exécuter. Alonzo obéit. M. Lacaze-Duthiers continua ses explorations. +Mais bientôt, c'est-à-dire au bout de deux minutes, il fut poursuivi +par une odeur horriblement fétide. Il vit en même temps les parties +marquées sur son linge prendre une couleur violette d'une vivacité +remarquable. + + +III + +Les coquillages qui fournissaient la pourpre aux Grecs et aux Romains +étaient des Gastéropodes. Ces coquillages appartenaient au genre +_Pourpre_ (_Purpura_) et au genre _Rocher_ (_Murex_). + +Parmi les Pourpres, on doit citer la _bouche de sang_, dont nous venons +de parler, et la _teinture_[132]. + + [132] _Purpura lapillus_ Lamarck. + +Il est probable que la plupart des espèces du même groupe, sinon +toutes, peuvent donner cette admirable couleur. + +Parmi les Rochers, nous signalerons le _fascié_[133], le +_hérisson_[134] et la _petite Massue_ ou _droite épine_. + + [133] _Murex trunculus_ Linné. + + [134] _Murex erinaceus_ Linné. + +[Illustration: PETITE MASSUE + +(_Murex brandaris_ Linné).] + +On a découvert à Pompéi des tas de coquilles de la première espèce, +près de la boutique de plusieurs teinturiers. + +Lesson croyait que la _Janthine commune_ donnait aussi la pourpre des +anciens. + +Quand on laisse mourir les Mollusques producteurs de la pourpre, +non-seulement la partie qui renferme cette matière se colore en violet, +mais encore les tissus environnants. + +Les directeurs des musées ont remarqué que les individus conservés dans +l'alcool, ou dans tout autre liquide, communiquent la même teinte au +milieu dans lequel ils sont plongés. + +[Illustration: JANTHINE COMMUNE + +(_Janthina communis_ Lamarck).] + +Jusqu'à ces derniers temps, l'organe purpurifère n'a pas été connu. +Quelques naturalistes avaient cru que c'était l'estomac ou le foie, ou +le rein, et avaient regardé la pourpre comme le suc gastrique, la bile +ou l'urine de l'animal. D'autres, mieux avisés, avaient émis l'idée que +la pourpre était produite par un organe spécial. Mais où se trouve cet +organe? Quelles sont ses connexions? Quelle est sa forme? Évidemment, +on ne l'avait jamais observé, puisque, dans les divers ouvrages de +malacologie, on parle d'une veine, d'un réservoir, d'un sac, d'une +poche..... C'est à M. Lacaze-Duthiers que la science est redevable de +la découverte de cette glande. Il l'a étudiée dans plusieurs espèces, +et l'a décrite avec soin. + +L'organe purpurifère se trouve à la face inférieure du manteau, entre +l'intestin et l'appareil respiratoire, plus près de ce dernier que du +premier. Il a la forme d'une bandelette. Sa couleur est blanchâtre et +souvent d'un jaune léger. Cet organe ne varie pas beaucoup dans les +divers Mollusques. + + +IV + +La matière de la pourpre est blanche ou faiblement jaune, parfois +un peu grisâtre. Soumise à l'action de la lumière, elle devient +d'abord jaune-citron, puis jaune verdâtre, puis verte, puis violette. +Cette dernière teinte se fonce de plus en plus. Ces transformations +successives sont accompagnées d'une odeur très-vive et très-pénétrante, +qu'on a comparée tantôt à celle de la poudre qui vient de prendre +feu, ou à celle de l'oignon brûlé, tantôt à celle de l'essence d'ail +ou à celle de l'asa fœtida. Cette odeur se conserve longtemps, et se +manifeste surtout lorsqu'on humecte le tissu, même un an après sa +coloration. + +La teinte de la pourpre perd un peu de sa vivacité par le lavage; +ensuite elle persiste. C'est pourquoi l'idée de s'en servir pour +marquer le linge est une excellente idée. + +En recueillant cette matière, M. Lacaze-Duthiers en a répandu plusieurs +fois sur l'ongle de son pouce. Cet ongle s'est bientôt coloré, et il +est resté violet pendant plus de cinq semaines. + +La substance purpurigène, quand elle n'est pas encore violette, est +soluble dans l'eau. Elle devient parfaitement insoluble quand elle a +pris cette couleur. + +Cette sécrétion, sous l'influence du soleil, est donc insoluble et +inaltérable. + +Réaumur pensait que l'apparition de la couleur pourpre au bout d'un +certain temps était due à l'action de l'air. Un renouvellement de ce +fluide était absolument nécessaire, suivant ce célèbre physicien, pour +produire la modification dont il s'agit. + +Duhamel a mieux étudié le phénomène. Il a constaté qu'il résultait de +l'action des rayons lumineux; mais, au lieu d'y voir une propriété +_photogénique_ de la matière sécrétée, il a cru que le soleil +déterminait la pourpre comme il produit sur les pêches, les pommes +d'api et quantité d'autres fruits, une belle couleur rouge. Il a +confondu l'action des rayons solaires sur une substance qui n'est plus +soumise à la force vitale, avec son influence sur un tissu régi par +cette force. + +M. Lacaze-Duthiers fait observer avec beaucoup de justesse, que, sous +les climats brûlants et le ciel toujours si lumineux de l'Italie et de +la Grèce, la pourpre ne devait pas se faner comme les autres couleurs, +surtout comme celles tirées du règne végétal. La Cochenille, dont parle +Pline, qui fournissait l'écarlate, ne devait point résister à l'action +du soleil. La pourpre, au contraire, qui s'est développée directement +sous l'influence de la lumière même, ne peut s'altérer comme les autres +couleurs. Évidemment, tout ce qu'aurait pu faire le soleil, et les +anciens étaient souvent exposés à ses rayons dans leurs cérémonies +publiques, c'eût été de renforcer le ton des étoffes, et l'on doit voir +là certainement une des raisons de cette estime de la pourpre entre +toutes les couleurs. + + +V + +La pourpre est donc une substance tout à fait photogénique. + +M. Lacaze-Duthiers a fait des expériences importantes sur la +_sensibilité_ de ce produit et sur les avantages qu'on pourrait en +retirer. + +Il conseille de recueillir la matière purpurigène avec une brosse plate +dont on a raccourci les poils. On frotte doucement, et plusieurs fois, +l'organe sécréteur. La brosse est bientôt chargée d'une substance +visqueuse et filante. «Alors on n'a qu'à barbouiller les tissus que +l'on veut imprégner, en répétant fréquemment sur eux un mouvement +de moulinet ou de va-et-vient; on arrive ainsi à étendre en couche +uniforme la mucosité recueillie, qui fait d'abord un peu de bave ou de +mousse, mais qui bientôt ne forme plus qu'un liquide, quoique épais, +où toutes les bulles d'air disparaissent progressivement. Pour que le +tissu se trouve imprégné à peu près uniformément, on charge le pinceau +une seconde, une troisième, une quatrième fois, en ayant soin de bien +fondre les limites des différents points sur lesquels on apporte +successivement de la nouvelle matière.» (Lacaze-Duthiers.) + +Il faut un certain temps d'exposition au soleil pour obtenir la +coloration de la matière. Ce temps varie suivant la vivacité des rayons +lumineux. Dans le midi de l'Espagne, la teinte violette se développe +après deux ou trois minutes. Dans d'autres circonstances, une image se +dessine au bout de quatre ou cinq. Avec un ciel nuageux, un portrait +n'a été fini qu'au bout de trois quarts d'heure. La lumière diffuse, +très-faible, demande encore plus de temps. + +On doit avoir soin d'humecter la matière avec quelques gouttes d'eau de +mer. + +La Pourpre bouche de sang donne un violet léger, quand la substance +est peu abondante, et un pourpre plus ou moins foncé, quand elle est +considérable. + +La Pourpre teinture produit un violet des plus beaux, quelquefois avec +des reflets bleuâtres des plus remarquables. + +Le Rocher fascié fournit une teinte bleuâtre. Les dessins obtenus à +Mahon étaient, les uns d'un violet bleuâtre, avec des parties tout à +fait bleues, les autres d'un violet foncé. + +Le Rocher hérisson des côtes de Pornic et de la Rochelle offre +constamment du violet. Toutefois, sans savoir pourquoi, M. +Lacaze-Duthiers a obtenu des teintes plus vineuses, plus bleuâtres ou +plus rosées, en opérant dans des conditions qui paraissaient exactement +les mêmes. + +La petite Massue présente un violet parfois clair et rosé, extrêmement +délicat. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXV + +LES CÉPHALOPODES. + + _Monstrum horrendum, informe, ingens._.... + + (VIRGILE.) + + +I + +Qu'on se figure un sac épais et coriace, ovoïde ou cylindrique, lisse, +visqueux, offrant à une extrémité une grosse tête arrondie, avec des +yeux latéraux énormes, aplatis, et vers le sommet, une bouche, ou, +pour mieux dire, un bec de corne, dur et tranchant comme celui d'un +Perroquet; qu'on ajoute autour de ce bec huit ou dix bras vigoureux, +dont deux souvent très-longs et comme pédiculés, et l'on aura l'idée de +ces Mollusques bizarres et redoutables désignés par Cuvier sous le nom +de _Céphalopodes_[135]. + + [135] Voyez la planche XX. + +On les distingue en trois groupes principaux: 1º les _Sèches_, dont le +sac est bordé d'une nageoire dans toute sa longueur; 2º les _Calmars_, +qui ont deux nageoires distinctes vers l'extrémité du corps; 3º les +_Poulpes_, qui n'en possèdent nulle part. Cette division a été indiquée +par Aristote. Ce grand naturaliste paraît avoir connu l'histoire de +ces animaux, et même leur anatomie, à un degré vraiment étonnant. +(Cuvier.) + +Les Céphalopodes occupent le premier rang parmi les Mollusques. Ce sont +les princes de cet embranchement. + +[Illustrations: + +CALMAR VULGAIRE + +(_Loligo vulgaris_ Lamarck). + +CALMARET VERMICULAIRE + +(_Loligopsis vermicularis_ Ruppel).] + +Ces animaux pullulent dans l'Océan et dans la Méditerranée. Les uns +ne s'éloignent pas des côtes, les autres se réfugient dans les eaux +les plus profondes. Tous se nourrissent de coquillages, de crabes, de +poissons..... + +Ils sont rusés. Ils se blottissent dans des trous, étendant leurs +membres au dehors. Ils guettent leur proie comme des voleurs de grand +chemin. Ils la flagellent, l'enlacent, l'étouffent avec leurs bras, la +déchirent avec leur bec, et la dévorent sans pitié. + +Ils détruisent souvent pour le seul plaisir de détruire. Alcide +d'Orbigny a vu un de ces animaux, de petite taille, laissé par la +marée au milieu d'une troupe de petits Poissons, désappointés comme +lui, en faire un massacre épouvantable sans les manger, et cela _par +délassement_. + +C'est ainsi que s'entretient le cercle continuel des destructions et +des renouvellements, qui sont une des conditions de l'harmonie générale +de l'univers..... + +Les Céphalopodes expulsent le résidu de leur digestion par un orifice +situé en avant du cou, _près de la bouche_. Singulière place! Leurs +organes respiratoires se trouvent dans le sac, et ressemblent à des +feuilles de Fougère. Curieuse organisation! + +Ils ont _trois cœurs_, ou, pour mieux dire, un cœur divisé en trois +parties. (Cuvier.) + +Les Céphalopodes sont nocturnes et crépusculaires. Ils se cramponnent +aux rochers pendant les tempêtes, avec leurs bras les plus longs, qui +fonctionnent comme deux ancres, les autres restant libres et prêts à +saisir quelque victime. + +Ces bras sont armés de deux ou trois rangées de ventouses ou suçoirs, +petites coupes circulaires avec une ouverture au centre, laquelle +conduit à une cavité. + +A cet orifice s'adapte une sorte de piston. Ces ventouses s'appliquent +et adhèrent avec une force surprenante au corps glissant des Poissons, +des Mollusques et des autres habitants de la mer. On a calculé que, +dans une Sèche, il y a neuf cents de ces ventouses. + +Quelquefois les suçoirs des extrémités présentent, au centre de chaque +coupe, une griffe acérée et recourbée. On comprend, d'après cette +organisation, que la victime la plus lisse et la plus visqueuse ne +puisse pas échapper au vorace destructeur. + +Dans le _Cirroteuthis de Müller_, les bras sont réunis par une +expansion membraneuse, couleur lilas clair, en forme de cloche +légèrement lobée, semblable à la corolle d'un Solanum ou d'un +Convolvulus. + +Les Céphalopodes marchent la tête en bas et le corps presque vertical. +Les bras leur servent alors de pieds. + +[Illustration: CIRROTEUTHIS DE MULLER + +(_Cirroteuthis Mülleri_ Eschricht).] + +Une espèce de l'océan Pacifique peut faire des bonds considérables. On +a vu un de ces Mollusques s'élancer hors de l'eau, et tomber sur le +pont d'un navire, où il fut pris (J. Franklin). James Ross rapporte +qu'un certain nombre de Sèches bondirent sur son vaisseau, élevé de +16 pieds anglais. On en recueillit plus de cinquante. Quelques-unes +passèrent par-dessus le pont et retombèrent dans la mer. + +Dans l'intérieur des Céphalopodes se trouve une poche qui renferme une +liqueur noire comme de l'encre, brune comme du bistre, ou d'un violet +foncé. Cette poche communique avec l'extérieur, au moyen d'un petit +canal. Lorsqu'ils sont poursuivis ou menacés, ils lâchent une partie +de leur liqueur, qui trouble l'eau, et ils profitent du brouillard +artificiel qu'elle a produit pour se sauver au plus vite. + +Un écrivain anglais compare le stratagème de nos Mollusques à la +vieille tactique de certains hommes politiques ou théologiens, qui, +pour échapper aux raisons qu'on leur oppose, ne trouvent rien de mieux +que de _répandre du noir_ dans la discussion. «L'obscurité devient +leur force et leur triomphe. Ils troublent la vue des esprits faibles +ou peureux, se dérobent à l'examen, et passent pour invulnérables à +travers les siècles, comme les Céphalopodes à travers les eaux noircies +de l'Océan.» (J. Franklin.) + +[Illustration: SÈCHE ÉLÉGANTE + +(_Sepia elegans_ Blainville).] + +Avec l'encre des Sèches, pour le rappeler en passant, on prépare la +_sépia de Rome_, employée dans la peinture à l'aquarelle. Les beaux +dessins qui accompagnent une partie des mémoires de l'illustre Cuvier +sur l'anatomie des Mollusques ont été exécutés avec l'humeur fournie +par plusieurs des individus qu'il disséquait (Duvernoy). + +On a prétendu pendant longtemps que les Chinois composaient l'_encre de +Chine_ avec la liqueur d'un Céphalopode voisin de nos Sèches (Bosc). +Il paraît presque certain que cette encre est préparée surtout avec du +noir de fumée. + +Dans le dos des Sèches existe ce corps plat, léger et friable, appelé +_os de Sèche_, dont se servent les orfévres et qu'on donne à becqueter +aux Canaris. Dans celui des Calmars, on trouve, à la place de ce corps, +une lame cartilagineuse, demi-transparente, qui ressemble à une plume. + +[Illustrations: OS DE CALMAR. OS DE SÈCHE.] + +Les Céphalopodes ont un regard fixe singulièrement désagréable. Leur +iris est doré. L'ouverture de leur pupille représente un rectangle +allongé. Leurs yeux brillent la nuit, comme ceux des chats. (Cuvier.) + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XX. + + POULPE.--SÈCHE LANÇANT SON NOIR.--CALMAR. + Dessinés sur les croquis d'après nature d'Olivier Frédol (aquarium de + Concarneau).] + +Ces animaux sont ovipares. Ils pondent des œufs agglomérés en grappes +rameuses, que les pêcheurs désignent sous le nom de _raisins de mer_. +Ces œufs sont ovoïdes, lisses, un peu mous et transparents. Au moment +de la ponte, ils sont recouverts d'une matière gluante qui, en se +durcissant, les attache à l'herbier par une sorte de boucle, et leur +forme une enveloppe protectrice d'un brun obscur. La marée les apporte +souvent sur le rivage. M. Lacaze-Duthiers en a vu que la sonde avait +retirés de plus de 1600 mètres de profondeur. + +[Illustration: ŒUFS DE CÉPHALOPODE (RAISINS DE MER).] + +Plusieurs Sèches jouissent de la merveilleuse faculté de changer de +couleur. Elles passent du blanc purpurin au gris livide, et du gris +livide au brun rougeâtre. Leurs teintes disparaissent et reparaissent +tour à tour, se mélangent, se confondent ou se séparent de la manière +la plus fantastique. Quand l'animal est effrayé ou irrité, ses taches +grandissent ou se déplacent avec une rapidité bien supérieure aux +changements du Caméléon. Quelques naturalistes supposent que ces +curieuses transformations ont pour but d'épouvanter les ennemis. + +Quand on entre dans les bas-fonds habités par de grands Céphalopodes, +par exemple par des Poulpes, il faut se méfier de leur voisinage. Avec +leurs bras gluants, ces vilains Mollusques enlacent les membres des +nageurs d'une manière si serrée, qu'on a souvent beaucoup de peine à +s'en débarrasser. + +[Illustration: ŒUF DE SÈCHE. + +(_Son enveloppe déchirée et sa boucle._) (_Dépourvu de son enveloppe._)] + +Le docteur J. Franklin a vu des Sèches se cramponner ainsi fort +indiscrètement aux jambes des baigneurs..... et des baigneuses. Il +se souviendra toujours de la frayeur d'une jeune femme qu'une de +ces méchantes bêtes avait saisie un peu plus haut que la jambe..... +L'animal ne lâcha prise que lorsqu'on lui eut versé quelques gouttes de +vinaigre sur le dos. Il trouva le procédé extrêmement désagréable. + + +II + +A diverses époques, on a parlé de Calmars ou de Poulpes gigantesques, +hors de proportion avec les espèces les plus grosses de nos côtes. + +Des naturalistes ou des marins ont signalé des individus d'une taille +tellement grande, qu'ils n'ont pas craint de les comparer à des +Baleines. + +Pline parle d'un monstre qui avait l'habitude d'aborder à Castria, sur +la côte d'Espagne, pour dévaster les étangs. Il en dévorait tous les +poissons. Cet animal pesait 350 kilogrammes. Ses bras gluants étaient +longs de 10 mètres. Sa tête était grosse comme un tonneau; elle offrait +la capacité de quinze amphores, et fut envoyée au proconsul L. Lucullus. + +Olaüs Magnus raconte les hauts faits d'un Céphalopode colossal, qui +avait au moins _un mille de longueur_, et dont l'apparition au sein des +eaux ressemblait plus à une île qu'à un animal[136] (_similiorem insulæ +quàm bestiæ_). Ce terrible Mollusque avait été nommé _Kraken_. + + [136] Des pêcheurs de la Manche affirment encore avoir rencontré + dans la haute mer des Calmars _grands comme des îles_. + (Lacaze-Duthiers.) + +L'évêque de Nidaros découvrit un de ces animaux gigantesques, qui +dormait tranquillement au soleil, et le prit pour un immense rocher. +Il fit dresser un autel sur son dos, et y célébra la messe. Le Kraken +demeura immobile tout le temps de la cérémonie. Mais à peine l'évêque +eut-il regagné le rivage, que le monstre replongea dans la mer. +(Bartholin.) + +Les excréments de cette affreuse bête répandaient un parfum si suave, +que les Poissons d'alentour accouraient en toute hâte pour s'en +repaître. Alors l'impitoyable Gargantua ouvrait son effroyable gueule, +_semblable à un golfe ou à un détroit_ (_instar sinûs aut freti_), et +engloutissait tous les malheureux petits ou grands qui se trouvaient à +sa portée. (Bartholin.) + +Pontoppidan, évêque de Bergen, regarde comme très-authentique +l'histoire de ce fameux Kraken. Il assure qu'un régiment pourrait +manœuvrer à l'aise sur son dos! + +Linné, dans la première édition de son _Système de la nature_, admet +l'existence de ce monstre imaginaire, et le désigne sous le nom de +_Sepia microcosmus_. Plus tard, mieux instruit, il l'effaça de la liste +des animaux vivants. + +Sonnini n'a pas suivi l'exemple du grand naturaliste suédois. Il a +_représenté_, dans ses _Suites à Buffon_, ce géant des Céphalopodes +étreignant dans ses bras démesurés un vaisseau de haut bord, et +cherchant à l'engloutir. Inutile de dire que son dessin n'est pas +_d'après nature!_ + +Pernetti parle d'un monstre du même genre et de la même taille, qui +réussit à faire sombrer un autre vaisseau. + +L'existence du Kraken est regardée comme une fable. La science la +repousse comme les récits exagérés, analogues, de Pline et d'Élien. +Nous ne sommes plus au temps où l'on croyait à des animaux marins +tellement volumineux, qu'il leur eût été _impossible de passer par le +détroit de Gibraltar!_ + +Cependant il est bien reconnu aujourd'hui qu'il se trouve, dans la +Méditerranée et dans l'Océan, des Céphalopodes réellement énormes, non +pas, toutefois, de la grandeur d'un vaisseau, d'une Baleine, d'une +île....., ou plus larges qu'un détroit....., mais d'une taille assez +extraordinaire pour mériter le nom de gigantesques. + +Aristote parle d'un grand Calmar (Τεῦθος) de la Méditerranée, long de +cinq coudées (3m,10). + +Le fameux plongeur Piscinola, qui descendit dans le détroit de Messine, +à la prière de l'empereur Frédéric II, y vit avec effroi d'énormes +Poulpes attachés aux rochers, et dont les membres, de plusieurs aunes +de long, étaient plus que suffisants pour étouffer un homme. Ce +témoignage n'a pas assez fixé l'attention des naturalistes de notre âge. + +Nous en dirons autant de l'_ex-voto_ suspendu dans une église de +Saint-Malo, lequel représente une embarcation arrêtée, sur la +côte d'Angole, par les longs bras d'un Céphalopode colossal. C'est +très-probablement ce fait, exagéré par l'imagination de Sonnini, qui a +servi de modèle ou de prétexte à la figure dont nous avons parlé. + +Les naturalistes modernes ont signalé, dans nos mers, des Céphalopodes +d'une assez belle taille. M. Verany parle d'un Calmar qui avait 1m,655 +de longueur, et qui pesait 12 kilogrammes. On a pêché près de Nice +un autre individu qui pesait 15 kilogrammes. On possède au musée de +Trieste le corps d'un animal analogue, trouvé en Dalmatie, sur les +bords de la mer. + +Un Calmar de très-grande taille (1m,820) a été pris non loin de +Cette, il y a une vingtaine d'années; il fait partie en ce moment +des collections de la Faculté des sciences de Montpellier[137]. (P. +Gervais.) + + [137] C'est probablement l'_Ommastrephes pteropus_ Steenstrup. + +Le voyageur Péron a rencontré près de la terre de Van-Diemen une Sèche +_aussi grosse qu'un baril_, roulant pesamment sur les vagues, dont les +bras avaient jusqu'à 2m,33 de longueur et une vingtaine de centimètres +de diamètre à leur base. Ces bras se tordaient comme de hideux Serpents. + +Quoy et Gaimard ont recueilli dans l'océan Atlantique, près de +l'équateur, pendant un temps parfaitement calme, les débris d'un énorme +Mollusque de la même famille, dont ils ont évalué le poids à plus de 50 +kilogrammes. Il n'y avait que la moitié du corps, sans les bras. + +Rang a découvert dans les mêmes eaux un Céphalopode, de couleur rouge, +dont le corps offrait le volume d'un tonneau. + +Pennant donne les mesures d'une Sèche dont le corps avait 12 pieds +anglais de diamètre; ses bras en présentaient 54. + +Swediaur rapporte que des baleiniers ont retiré de la gueule d'un +Cachalot des fragments d'une autre Sèche qui avaient 25 pieds de +longueur. + +On conserve au Collége des chirurgiens de Londres une mandibule de +Céphalopode, qui paraît venir des mers du Nord. Elle est plus grande +que la main. + +M. Steenstrup (de Copenhague) a publié des observations +très-intéressantes sur un Céphalopode gigantesque[138] rejeté en 1853 +sur le rivage du Jutland. Le corps de cet animal, dépecé par les +pêcheurs, fournit la charge de plusieurs brouettes. Son arrière-bouche +était grande comme la tête d'un enfant. + + [138] _Architeuthis dux_ Steenstrup. + +Le même naturaliste a fait connaître un autre Mollusque colossal[139], +qu'on suppose rapporté de Saint-Thomas. Il a montré à M. le professeur +Auguste Duméril un tronçon de bras d'une autre espèce, de la grosseur +de la cuisse. + + [139] _Dosidicus Eschrichtii_ Steenstrup. + +Enfin, M. Harting a décrit et figuré diverses parties plus ou moins +volumineuses d'un individu du même groupe, qui se trouvent dans le +musée d'Utrecht. + +Toutes ces observations s'appliquent évidemment à plusieurs espèces de +Céphalopodes voisines des Sèches, des Calmars ou des Poulpes, dont la +taille dépasse de beaucoup celle de tous les Invertébrés connus. (M. +Edwards.) + + +III + +Quoi qu'il en soit, voici un exemple authentique d'un de ces énormes +animaux, observé _entier et vivant_, à quarante lieues N. E. de +Ténériffe, par l'aviso à vapeur _l'Alecton_. + +L'histoire de cette découverte est extraite du rapport officiel du +commandant Bouyer, lieutenant de vaisseau, et d'une relation de M. +Sabin Berthelot, consul de France aux îles Canaries. + +Le 30 novembre 1861, l'aviso à vapeur _l'Alecton_, se rendant à +Cayenne, rencontra, entre Madère et les îles Canaries, un Céphalopode +monstrueux qui nageait à la surface de l'eau. Cet animal mesurait 5 à 6 +mètres de longueur, sans compter les huit bras formidables couverts de +ventouses qui couronnaient sa tête. Ses yeux, à fleur de tête, avaient +un développement prodigieux, une teinte glauque et une effrayante +fixité. Sa bouche, en bec de perroquet, pouvait offrir 50 centimètres +d'ouverture. Son corps, fusiforme, mais très-renflé vers le milieu, +présentait une énorme masse, dont le poids a été estimé à plus de 2000 +kilogrammes. Ses nageoires, situées à l'extrémité postérieure, étaient +arrondies en deux lobes charnus d'un très-grand volume. + +Ce fut à deux heures de l'après-midi que l'équipage de l'_Alecton_ +aperçut ce terrible Céphalopode. + +«Commandant! la vigie signale un débris flottant par bâbord devant. + +--C'est rougeâtre, on dirait un bout de mât. + +--C'est un paquet d'herbes. + +--C'est une barrique. + +--C'est un animal, on voit les pattes.» + +Cependant l'_Alecton_ approchait du grand Mollusque de toute la vitesse +de sa machine. Le commandant fit stopper, et, malgré les dimensions +de l'animal, il manœuvra pour s'en emparer. Malheureusement, une +forte houle prenait l'_Alecton_ en travers, lui imprimait des roulis +désordonnés et gênait ses évolutions; tandis que, de son côté, +le Mollusque, quoique toujours à fleur d'eau, se déplaçait avec +intelligence, et semblait vouloir éviter le navire. + +En toute hâte on chargea des fusils; on prépara des harpons et l'on +disposa des nœuds coulants. Mais, aux premières balles qu'il reçut, le +monstre plongea et passa sous le navire. Il ne tarda pas à reparaître +à l'autre bord. Attaqué avec les harpons et blessé par de nouvelles +décharges, il disparut deux ou trois fois, et chaque fois il se +montrait, quelques instants après, à fleur d'eau. Il agitait ses longs +bras dans tous les sens. Mais le navire le suivait toujours, ou bien +arrêtait sa marche, selon les mouvements de l'animal. Cette chasse dura +plus de trois heures..... + +Le commandant de l'_Alecton_ voulait en finir, à tout prix, avec cet +ennemi d'un nouveau genre. Néanmoins il n'osa pas risquer la vie de ses +marins en faisant armer une embarcation. Il pensa, avec raison, que le +monstre aurait pu la faire chavirer, en la saisissant avec un de ses +formidables bras. Les harpons qu'on lançait s'enfonçaient dans un tissu +mollasse, sans consistance, et en sortaient sans succès. Plusieurs +balles (au moins une vingtaine) avaient traversé inutilement divers +endroits de son corps. Cependant il en reçut une qui parut le blesser +grièvement; car il vomit une grande quantité d'écume et de sang mêlés à +des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de musc. Ce fut +dans cet instant qu'on parvint à le saisir avec un harpon et avec un +nœud coulant. Mais la corde glissa le long du corps élastique, et ne +s'arrêta que vers l'extrémité, à l'endroit des deux nageoires. + +On tenta de le hisser à bord. Déjà la plus grande partie du Mollusque +se trouvait hors de l'eau, quand un violent mouvement fit déraper +le harpon. L'énorme poids de la masse agit sur le nœud coulant, qui +pénétra dans les chairs, les déchira, et sépara la partie postérieure +du reste de l'animal. Alors le monstre, dégagé de cette étreinte, +retomba lourdement dans la mer, et disparut. + +Le morceau détaché pesait une vingtaine de kilogrammes. On l'a porté à +Sainte-Croix de Ténériffe. + +Il est probable que ce Mollusque colossal était malade ou épuisé par +une lutte récente, soit avec un Céphalopode de sa taille, soit avec +quelque autre monstre de la mer. On expliquerait ainsi pourquoi il +avait quitté les profondeurs de l'Océan et les rochers qui lui servent +de repaire, pourquoi il présentait une sorte de lenteur et, pour +ainsi dire, de gêne dans ses mouvements, et pourquoi enfin il n'a pas +obscurci les flots avec son encre. A en juger par sa taille, il aurait +dû lâcher au moins un baril de liqueur noire, s'il avait été bien +portant et qu'il n'eût pas épuisé ce moyen de défense dans un récent +combat. + +M. Berthelot a interrogé de vieux pêcheurs canariens, qui lui +ont assuré avoir vu plusieurs fois, vers la haute mer, de grands +Céphalopodes rougeâtres, de 2 mètres et plus de longueur, dont ils +n'avaient pas osé s'emparer. Aujourd'hui, ce n'est pas sans une +certaine émotion qu'ils ont appris l'existence, dans leurs parages, +d'un voisin aussi redoutable, quoique + + ..... Il _ait_ perdu la queue à la bataille. + +Très-probablement ce monstre n'est pas le seul de son espèce, ni +peut-être de sa taille, aux environs de Ténériffe. + +Ce Mollusque est-il un Calmar ou un Céphalopode voisin des Calmars, +ainsi que plusieurs journaux ont paru le décider? Si nous en jugeons +par la figure que M. S. Berthelot a bien voulu nous communiquer +(cette figure a été dessinée, pendant la lutte, par un des officiers +de l'_Alecton_), l'animal possède deux nageoires terminales, comme +les Calmars; mais il a huit bras égaux entre eux, comme les Poulpes. +On sait que les Calmars, comme les Sèches, ont dix bras, dont deux +très-longs. Est-ce une espèce intermédiaire entre les Calmars et les +Poulpes? Faut-il admettre, avec MM. Crosse et Fischer, que le Mollusque +avait probablement perdu ses grands bras dans quelque lutte antérieure? + +Les deux savants malacologistes que nous venons de citer, proposent de +désigner le nouveau monstre sous le nom de _Calmar de Bouyer_[140]. + + [140] _Loligo Bouyeri_ Crosse et Fischer. + + +IV + +De même que les autres Mollusques, les Céphalopodes sont tantôt nus, +tantôt pourvus d'une coquille. Les premiers sont plus nombreux que les +seconds. C'est l'inverse, comme on l'a déjà vu, chez les Acéphales et +les Céphalés. + +Les Céphalopodes testacés sont l'_Argonaute_ et le _Nautile_. + +L'_Argonaute papyracé_[141] est un mollusque bien connu des anciens, de +Pline, par exemple. + + [141] _Argonauta Argo_ Linné. + +L'animal se fait remarquer par ses huit tentacules, assez grands, +couverts de deux rangées de suçoirs, dont six étroits, amincis vers +l'extrémité et pointus, et deux terminés par une large dilatation +membraneuse. + +Sa coquille est mince, fragile, roulée en spirale et cannelée +onduleusement et symétriquement. Son dernier tour est si grand, +proportionnellement, qu'elle a l'air d'une élégante chaloupe dont la +spire serait la poupe. (Cuvier.) + +Comme le corps de l'Argonaute ne pénètre pas jusqu'au fond de la spire +de la coquille, et qu'il n'y adhère point, plusieurs auteurs ont +pensé que cette enveloppe n'est pas produite par l'animal, mais qu'il +l'habite en parasite après en avoir tué le propriétaire (Rafinesque). +Cependant, comme on a toujours trouvé le Mollusque dans la même +coquille et jamais dans une autre, et qu'enfin on a constaté déjà dans +l'œuf le rudiment de cette même enveloppe (Poli), il faut rejeter cette +opinion. + +L'Argonaute se sert de sa coquille comme d'un bateau léger, employant +ses tentacules étroits, comme des rames qui frappent l'eau de chaque +côté, et, d'après Pline, relevant ses tentacules dilatés, comme des +voiles. Cette coquille serait un navire dont le matelot se trouverait à +la fois le gouvernail, le mât, les rames et la voile (Ch. Bonnet). On +a peut-être un peu poétisé l'industrie nautique de ce joli navigateur. +Cependant il est très-vrai que, pendant les temps calmes, on voit des +troupes d'Argonautes flotter et se promener à la surface de la mer. + +Au moindre danger, ces Mollusques plient leurs voiles, rentrent leurs +bras, contractent leur corps, et descendent dans la mer. + +Le _Nautile commun_ est peut-être plus curieux que l'Argonaute papyracé. + +Celui-ci ressemble davantage aux Céphalopodes sans coquille. Il a, +comme ces derniers, un sac viscéral, des yeux énormes et un bec de +perroquet. Mais sa tête, au lieu de porter de grands tentacules, +est entourée de plusieurs cercles de petits bras nombreux, fins, +contractiles et privés de suçoirs. (Rumph.) + +La coquille du Nautile est grande, épaisse, ornée en dehors de bandes +et de flammes d'un fauve rougeâtre. Son intérieur paraît nacré d'une +manière assez brillante. Cette coquille est contournée en spirale. +Les tours croissent très-rapidement, de telle sorte que les derniers +enveloppent les premiers. Mais ce qui la distingue essentiellement, +c'est sa distribution en chambres symétriques, séparées par des +cloisons transversales et concaves. Vers le milieu de ces dernières, +se trouve un trou assez petit, répondant à un entonnoir étroit, lequel +produit un siphon qui va d'une chambre dans une autre. + +[Illustration: COQUILLE DU NAUTILE COMMUN + +(_Nautilus Pompilius_ Linné).] + +L'animal demeure principalement dans la dernière chambre, qui est la +plus spacieuse et la seule largement ouverte. Une sorte de cordon, qui +paraît à la fois un tube et un ligament, naît de sa région dorsale, +parcourt tous les siphons, et relie ensemble les différentes parties de +son corps logées dans les diverses chambres. + +Ce Céphalopode _polythalame_ représente jusqu'à un certain point, dans +nos mers actuelles, ces coquilles si nombreuses de l'ancien monde, +connues sous le nom de _Cornes d'Ammon_ (_Ammonites_). + +On sait que ces fossiles sont divisés aussi en plusieurs chambres; +mais leur dernière loge est relativement petite, et non très-vaste. +Leurs cloisons sont anguleuses, tantôt ondulées, tantôt déchiquetées. +Certaines ressemblent à des feuilles d'Acanthe. Il existe des Cornes +d'Ammon depuis la taille d'une lentille jusqu'à celle d'une roue de +carrosse. (Cuvier.) + +Quelques naturalistes ont cru que ces dépouilles étaient des coquilles +_intérieures_. On trouve encore, aujourd'hui vivant, un petit +Céphalopode testacé, appelé _Cornet de postillon_[142], qui renferme +dans la partie postérieure de son corps une coquille blanche, qu'on ne +saurait mieux comparer qu'à un cône très-allongé, tordu sur lui-même +dans un seul plan, et divisé transversalement en une série de cellules +par des lames très-concaves. + + [142] _Spirula Peronii_ Lamarck. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXVI + +L'UNITÉ DE COMPOSITION. + + «L'unité dans la variété.» + + (LEIBNITZ.) + + +I + +Les Céphalopodes sont remarquables surtout par la situation de leurs +membres au-dessus de la tête. Leur nom signifie littéralement _pieds en +tête_. On appelle _Octopodes_ ceux qui ont huit membres, et _Décapodes_ +ceux qui en ont dix. Cette bizarre structure, et le singulier mode de +progression qui en est la conséquence, ont frappé tous les naturalistes. + +L'étude approfondie des anomalies _apparentes_ de la nature conduit +souvent à reconnaître, dans ses prétendues déviations, une confirmation +nouvelle de la sagesse de ses lois. + +Il y a trente ans, deux ingénieux observateurs, MM. Laurencet et +Meyranx, examinant la manière dont sont placés relativement les +viscères des Céphalopodes, eurent la pensée de ramener cette classe +au type général des Vertébrés. Ils considérèrent ces Mollusques comme +des Vertébrés dont le tronc serait replié sur lui-même en arrière, à +peu près dans la région de l'ombilic, de manière que la nuque touchât +le bassin et que les mains fussent rapprochées des pieds. Cette +disposition est exactement celle que prennent les baladins, sur nos +places publiques, lorsqu'ils renversent leurs épaules pour marcher à la +fois sur les mains et sur les pieds. + +Geoffroy Saint-Hilaire, saisissant avidement cette nouvelle vue, +annonça, dans un rapport circonstancié, qu'elle établissait, entre les +Céphalopodes et les animaux supérieurs, une ressemblance jusqu'alors +méconnue, et fournissait en même temps une nouvelle preuve en faveur de +la grande loi qu'il avait appelée _unité de composition organique_. + +Cette interprétation détruisait l'opinion émise par Cuvier dans la +plupart de ses ouvrages, sur la grande différence qui sépare les +Mollusques des Vertébrés. L'illustre anatomiste réclama avec force, +peut-être même avec aigreur, contre les assertions et les conclusions +de son savant confrère. + +De là cette discussion solennelle qui éclata entre les deux grands +naturalistes devant l'Académie des sciences, le 15 février 1830, +discussion qui fixa un moment l'attention de l'Europe tout entière. + +Il s'agissait, en définitive, de savoir si la philosophie zoologique, +telle que l'a conçue Aristote, telle que l'ont continuée les +découvertes de vingt-deux siècles, telle enfin que Cuvier l'avait +illustrée par d'admirables dissections, si cette philosophie était +insuffisante, et devait céder la place aux doctrines récemment +introduites dans l'anatomie comparée, en Allemagne et en France, +par plusieurs naturalistes éminents, et en particulier par Geoffroy +Saint-Hilaire. + +Quand les discussions scientifiques, disait un éminent critique de +l'époque, ne roulent que sur des travaux de détail, elles demeurent +enfermées dans l'enceinte des Académies. Mais quand elles portent +sur les hautes généralités de toute une science; quand de leur choc +doit résulter une de ces révolutions qui comptent dans l'histoire du +progrès; quand elles sont engagées et soutenues par des hommes dont le +nom est européen, alors la curiosité publique s'éveille et s'y attache. +Toutes les sciences sont, par contre-coup, mises en cause, et ont un +intérêt majeur à leur résultat. + +La controverse élevée entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier offrit +tous ces caractères. + +Les questions en litige étaient telles, qu'indépendamment de leur +valeur vraiment scientifique, elles devaient saisir l'imagination +de tout homme qui pense, et s'emparer fortement de toutes les +intelligences pour lesquelles le spectacle de la nature animée est une +source féconde d'émotions. + +Tous les journaux scientifiques de l'époque, et même les grandes +feuilles quotidiennes, ouvrirent leurs colonnes à l'important débat qui +agitait l'Académie. + +Un des écrivains les plus puissants et les plus aimés de l'Allemagne, +l'illustre Gœthe[143], entreprit de résumer et de commenter la célèbre +discussion. Il annonça que les sciences naturelles allaient recevoir +une nouvelle direction, et que l'esprit humain était sur le point de +faire un très-grand pas..... + + [143] Il avait alors quatre-vingt-trois ans. + +La sensation profonde que produisit l'aurore de cette transformation +scientifique durait encore le lendemain de cette autre révolution +(juillet 1830) qui venait de renverser une ancienne dynastie. On +raconte qu'un voyageur récemment arrivé de France s'étant présenté +devant Gœthe, celui-ci lui dit aussitôt: «Eh bien! que pensez-vous de +ce grand événement? le volcan a fait éruption!--C'est une terrible +catastrophe, répondit le visiteur; mais que pouvait-on attendre d'un +pareil ministère, si ce n'est que tout cela finirait par l'expulsion de +la famille royale!--_Il s'agit bien de ces gens-là! je vous parle du +débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire!_...» (Sorel.) + + +II + +Geoffroy Saint-Hilaire posait en principe que la nature a formé tous +les êtres vivants d'après un plan unique, le même dans son essence, +mais varié dans ses applications. Les formes nombreuses que présentent +les espèces d'une même classe d'animaux dérivent les unes des autres. +Il a suffi à la puissance créatrice de changer quelques-unes des +proportions des organes, pour en étendre ou pour en restreindre les +fonctions, ou pour leur en donner de nouvelles. Les différences +viennent d'une autre complication ou d'une autre modification. + +«Toutes les parties essentielles semblent indiquer, comme disait +Buffon, qu'en créant les animaux, l'Être suprême n'a voulu employer +qu'une idée, et la varier en même temps de toutes les manières +possibles, afin que l'homme pût admirer à la fois, et la magnificence +de l'exécution, et la simplicité du dessin.» + +Avec le fil conducteur de la nouvelle méthode, on peut suivre et +reconnaître une partie quelconque de l'organisation à travers ses mille +usages et ses mille transformations, et expliquer facilement pourquoi +elle est libre dans tel animal, soudée dans tel autre, largement +développée dans celui-ci et tout à fait atrophiée dans celui-là[144]. + + [144] M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a résumé les doctrines + philosophiques de son illustre père dans un ouvrage remarquable, où + l'élégance et la variété du style s'allient heureusement avec la + justesse et la profondeur des appréciations. La mort prématurée de + ce digne fils a été une perte irréparable pour la science et pour + l'amitié. + +[Illustration: ÉTIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE.] + +Cuvier s'efforçait de démontrer que si, par unité de composition, on +entend _identité_, on dit une chose contraire au plus simple témoignage +des sens. Si, par là, on entend _ressemblance_, _analogie_, on énonce +une proposition vraie dans certaines limites, mais aussi vieille dans +son principe que la zoologie elle-même, et à laquelle les découvertes +les plus récentes n'ont fait qu'ajouter, dans certains cas, des traits +plus ou moins importants, sans rien altérer dans sa nature. + +Geoffroy répondait que l'unité de composition n'était, ni une parfaite +identité, ni une simple analogie, mais quelque chose entre-deux; +qu'elle s'appliquait aux connexions et non aux formes, aux ensembles et +non aux détails; qu'elle s'attachait surtout aux éléments organiques, +et présidait au plan général de l'organisme, et non à ses arrangements +partiels. + +Cuvier n'avait-il pas été forcé d'admettre quatre types distincts dans +le règne animal? or, les animaux de chacun de ces types, tous les +Vertébrés par exemple, offraient-ils entre eux des identités ou des +analogies? + +[Illustration: CUVIER.] + +A la vérité, le grand zoologiste déclarait que la nature a laissé entre +ces divers plans des _hiatus_ manifestes, et que les Céphalopodes, par +exemple, diffèrent notablement de tous les autres animaux, _et ne sont +le passage de rien_. + +Dans ses belles _Recherches sur les ossements fossiles_, Cuvier, +antiquaire d'une nouvelle espèce, n'avait-il pas abandonné plusieurs +fois sa méthode rigoureuse d'analyse, et n'était-il pas arrivé +hardiment, par la synthèse philosophique, à des résultats inattendus, +féconds, admirables, qui plaidaient éloquemment en faveur de la +doctrine de son illustre antagoniste? + + +III + +Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cette mémorable discussion. +Les prédictions de Gœthe se sont réalisées. + +«L'esprit, disait ce profond penseur, gouvernera la matière. On +apercevra les grandes maximes de la création; on pénétrera dans +l'atelier mystérieux de Dieu! Que sont d'ailleurs nos relations +avec la nature, si nous nous occupons simplement des individualités +matérielles, et si nous ne sentons pas le souffle primordial qui donne +à chaque partie sa direction, et qui ordonne et sanctionne chaque +déviation au moyen d'une loi inhérente?» + +[Illustration: GŒTHE.] + +L'unité de composition et les lois secondaires qui en dérivent se +sont introduites peu à peu dans les idées, dans les livres et dans +l'enseignement; elles ont produit les résultats les plus féconds et +préparé l'heureuse transformation de la science. La nouvelle doctrine +n'est autre chose, comme le disait Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, que +la confirmation du principe de Leibnitz, qui définissait l'univers: +_L'unité dans la variété_. L'histoire naturelle ainsi comprise est la +première des philosophies (Villemain). + +Les deux grands hommes qui ont exercé une influence si diverse sur +les progrès modernes de la zoologie avaient travaillé ensemble dans +leur jeunesse et publié plusieurs mémoires en commun; mais bientôt la +divergence de leurs vues les conduisit à désunir leurs efforts. + +Esprit positif, froid et mesuré, Cuvier appliquait principalement +son génie à l'observation rigoureuse des faits et aux conséquences +immédiates résultant de cette observation. Il proclamait la suprême +autorité de l'analyse, et redoutait les conclusions prématurées de la +synthèse. Il était finaliste exagéré, et par cela même partisan de +l'invariabilité absolue des espèces; il ne s'attachait qu'à trouver des +caractères distinctifs. Il n'admettait d'autres lois dans les organes +que des lois de coexistence et d'harmonie. Enfin, il voyait dans les +classifications l'idéal auquel doit tendre l'histoire naturelle, et, +dans cet idéal une fois réalisé, la science tout entière. + +Penseur enthousiaste et hardi, Geoffroy Saint-Hilaire donnait une +très-grande importance aux rapprochements de la synthèse, et croyait +que la science devait être désormais dirigée par le flambeau de la +philosophie; il proclamait la variété limitée des espèces, sous +l'influence des milieux ambiants; il admettait des harmonies acquises +et non originelles, contingentes et non nécessaires; il embrassait +tous les êtres organisés dans une même loi, et n'accordait aux +classifications qu'une valeur très-secondaire. + +En résumé, Cuvier défendait la doctrine des différences, et +représentait l'école analytique; Geoffroy soutenait la doctrine des +ressemblances, et personnifiait l'école synthétique. L'un était +l'historien de la nature, l'autre voulait en être l'interprète! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXVII + +LES ANNÉLIDES. + + ..... Tout ce grand mouvement, + Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment. + + (DELILLE.) + + +I + +Voici un groupe d'animaux vermiformes confondus pendant longtemps avec +les Vers, à cause de leur physionomie. + +Au premier abord, vous allez croire qu'ils sont fort laids et peu +intéressants.--Fi donc! des animaux qui ressemblent à des vers! + +Mais, comme le dit Aristote, la nature ne renferme rien de bas, ni de +méprisable. Tout y est sublime, tout y est digne de notre admiration. +Vous le verrez bientôt. Les Annélides sont peut-être, parmi les bêtes +de la mer, celles qui présentent les formes les plus gracieuses, les +appendices les plus élégants et les couleurs les plus brillantes[145]. + + [145] Voyez la planche XXI. + +Cuvier, un des premiers, étudia ces animaux d'une manière sérieuse. +Il les désigna sous le nom de _Vers à sang rouge_, parce qu'il avait +remarqué dans beaucoup d'entre eux le fluide sanguin d'une teinte plus +ou moins semblable à celle qu'il présente chez les animaux supérieurs. +Mais, depuis l'illustre zoologiste, on a reconnu dans ces groupes des +espèces à sang jaune, et d'autres à sang violet, à sang bleuâtre, et +même à sang vert. Il y en a aussi dont le sang est sans couleur. + +Lamarck a proposé, pour ces animaux, le nom d'_Annélides_ (pourquoi +pas _Annelides_? disait Constant Duméril), aujourd'hui généralement +adopté. Ce nom est tiré de la structure particulière du corps, +formé comme d'une suite d'_anneaux_. Ces anneaux sont au nombre de +vingt, de trente, de soixante, de quatre-vingts..... Dans _l'Eunice +sanguine_[146], il y en a au moins trois cents. Dans la _Phyllodoce +lamelleuse_[147], on en compte jusqu'à neuf cents (l'animal offre à +peine 8 décimètres de longueur). + + [146] _Eunice sanguinea_ Savigny. + + [147] _Phyllodoce laminosa_ Audouin et M. Edwards. + +Ces anneaux sont des rides minces ou épaisses, aplaties ou saillantes, +séparées par des étranglements. Chacun ressemble à celui qui le précède +et à celui qui le suit. Ceux de la tête, ou partie céphalique, et ceux +de la queue, sont ordinairement un peu modifiés. + +Les zoologistes ont donné aux Annélides les désignations les plus +euphoniques, empruntées à la mythologie: _Amphitrite_, _Aphrodite_, +_Polynoé_, _Euphrosine_, _Alciope_, _Néréis_..... Il y a quelque chose +de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un +nom à tous les êtres, une pensée à tous les noms, une affection et des +souvenirs à toutes les pensées. (Nodier.) + +Le corps des Annélides est nu, ou bien protégé par un vêtement solide. + +Les espèces nues sont celles qui ressemblent le plus à des Vers ou à +des larves. Quelques-unes se creusent, dans la terre ou dans la vase, +des galeries étroites, dans lesquelles elles se logent. D'autres +s'établissent par centaines, par milliers, dans des mottes de sable, +qui ressemblent alors à des gâteaux de ruche à miel. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXI. + P. Lackerbauer del. d'après Mr. de Quatrefages. Picart fac-simile sc. + + ANNÉLIDES. + + 1 Térébelle Emmaline. (_T. Emmalina. Q._) + 2 Eunice magnifique. (_E. magnifica. Q._) + 3 Hésione de Schmarda. (_H. Schmardæ. Q._) + 4 Hétéronéreïde vagabonde. (_H. vagans. Q._) + 5 Hermelles alvéolaires dans leurs tubes. (_H. alveolata. Sav._) + 6 Vermilies sociales groupées. (_V. socialis. Q._) + 7 Sabelle perforante. (_S. terebrans. Q._) + 8 Serpule fasciculaire. (_S. fascicularis. Lamarck._) + 9 Serpule triangulaire. (_S. triangularis. Q._)] + +Les espèces à vêtement solide possèdent un étui calcaire épais, droit +ou flexueux, dans lequel elles peuvent se retirer entièrement, comme +dans une coquille. + +Cuvier fait remarquer que les Annélides nues ont les organes +respiratoires sur la partie moyenne du corps, le long des côtés, et +que les Annélides à vêtement solide offrent ces mêmes organes attachés +à la tête ou à la partie antérieure. Ce grand naturaliste nomme les +premières _Dorsibranches_, et les secondes _Tubicoles_[148]. + + [148] Voyez la planche XXII. + +Le corps des Annélides est plus ou moins cylindrique, souvent déprimé. +Il s'amincit en avant et en arrière. Il est susceptible de contraction +et d'extension. + +Ces animaux ont des yeux en nombre variable: chez plusieurs, on en +compte jusqu'à soixante. M. Ehrenberg a fait connaître une curieuse +espèce qui en porte deux à la tête et deux à la queue. Deux yeux à la +queue! On en a décrit une autre, véritable petit Argus, qui a plusieurs +yeux sur la tête, deux sur chaque anneau du corps et quatre sur la +queue. Quelle richesse d'organes visuels! + +Fourier n'a donc rien imaginé! L'idée d'un œil au bout d'une queue est, +en définitive, une assez pauvre idée. Voyez la nature! Elle en a mis +deux dans une bête, et quatre dans une autre! + +Plusieurs Annélides possèdent le long du corps deux ou plusieurs +rangées de soies courtes ou allongées, molles ou roides. D'autres +sont entourées de mille petits filaments gracieusement mobiles, +qui deviennent, suivant le besoin, des mains, des pieds ou des +nageoires..... + +Les _Cirratules_ offrent de longs appendices capillaires qui s'agitent +de toutes parts autour d'elles, et qu'elles étendent au loin comme +autant de cordages animés. Ce sont à la fois des bras et des +branchies, et le sang qui les remplit et les abandonne tour à tour, +leur communique une belle teinte d'un rouge cramoisi, ou laisse après +lui une couleur d'un jaune d'ambre. Voyez comme elles allongent leur +mufle pointu, surmonté d'un double œil en fer à cheval, comme elles se +ramassent pour échapper à l'éclat inaccoutumé de la lumière qui les +frappe! Les voilà qui forment un peloton plus inextricable cent fois +que le nœud tranché par Alexandre. Mais, ici, le câble est vivant; les +replis glissent les uns dans les autres, se dénouant et se renouant +sans cesse, et toujours renvoyant à votre œil de lumineux reflets. +(Quatrefages.) + +Les Annélides sont des animaux très-timides, un rien les effraye. +Cependant elles sont destinées à vivre de rapine. Les unes se tiennent +en embuscade, et attendent au passage les pauvres petites bêtes +imprudentes qui s'aventurent dans leurs eaux, les enlacent avec leurs +bras ou les saisissent avec leur trompe. Les autres perforent les +coquilles les plus dures et dévorent les Mollusques les mieux abrités. + +D'un autre côté, ces animaux sont en butte aux attaques d'un grand +nombre d'ennemis; ils avaient donc besoin d'être armés d'une manière +convenable. La Providence y a sagement et largement pourvu. + +Il n'est peut-être pas d'arme blanche, dit un savant naturaliste, +inventée par le génie meurtrier de l'homme, dont on ne puisse trouver +le modèle dans la tribu des Annélides. Voilà des lames recourbées, +dont la pointe présente un double tranchant prolongé, tantôt sur le +bord concave, comme dans le yatagan des Arabes, tantôt sur le côté +convexe, comme dans le cimeterre oriental. En voici qui rappellent +la latte de nos cuirassiers, le sabre-poignard de nos artilleurs, +ou le sabre-baïonnette des chasseurs de Vincennes. Et puis ce sont +des harpons, des hameçons, des lames tranchantes de toute forme, +légèrement soudées à l'extrémité d'une tige aiguë. Ces pièces mobiles +sont destinées à rester dans le corps de l'ennemi, tandis que le +manche qui les supporte deviendra une longue pique tout aussi acérée +qu'auparavant. Voici encore des poignards droits ou ondulés, des crocs +tranchants, des flèches barbelées à rebours, pour mieux déchirer la +plaie, et qu'une gaîne protectrice entoure soigneusement, de peur que +leurs fines dentelures ne viennent à s'émousser par le frottement ou +à se briser dans quelque choc imprévu. Enfin, si l'ennemi méprise ces +premières blessures et ces armes qui l'atteignent de loin, voilà que +de chaque pied va sortir un épieu plus court, mais aussi plus fort, +plus solide, et que des muscles particuliers mettent en jeu, dès qu'il +s'agit de combattre tout à fait corps à corps..... (Quatrefages.) + + +II + +En tête des Annélides dorsibranches, on peut placer les _Néréides_, +avec leurs tentacules en nombre pair attachés aux côtés de l'extrémité +céphalique. Leurs branchies forment de petites lames. Chacun de leurs +membres offre deux tubercules, deux faisceaux de soies et deux cirres. +Lorsque tous ces organes s'unissent pour frapper la vague de concert, +l'animal glisse à travers l'eau avec une aisance et une grâce au-dessus +de toute expression. + +Les Annélides dorsibranches présentent souvent des couleurs éclatantes. +Une des plus riches par sa robe est la _Nephthys perle_[149], dont le +corps est d'un jaune d'orpiment ou d'un rouge orangé, avec une ligne +longitudinale plus sombre, courant le long du dos. Toute sa surface est +chatoyante. Ses mâchoires sont noires et ses yeux bleus. + + [149] _Nephthys margaritacea_ Sars. + +Une espèce voisine, l'_Eunice géante_[150] de la mer des Antilles, +peut être regardée comme la plus grande Annélide connue; elle atteint +jusqu'à un mètre et demi de longueur. Elle possède plus de quatre +cent cinquante articulations. Elle est ornée de teintes irisées +resplendissantes, qui rappellent les magnificences du soleil des +tropiques. Sa tête est émaillée des plus vives couleurs. Il en sort une +trompe énorme, rose, armée de trois paires de mâchoires. Autour de la +bouche se font remarquer cinq tentacules. Les organes respiratoires, +placés sur les deux flancs, paraissent comme des panaches vermillon, +surtout lorsqu'ils sont remplis de sang. On peut suivre ce fluide +jusque dans le grand vaisseau qui parcourt la région dorsale. L'animal +possède dix-sept cents organes locomoteurs en forme de larges palettes, +d'où sortent des faisceaux de dards qui lui servent de rames, et qui +se meuvent tous à la fois avec une rapidité si grande, que l'œil ne +peut pas les distinguer dans leur évolution. Quand l'Annélide ondule, +qu'elle se tord en spirale, contractant et relâchant alternativement +ses anneaux, elle projette par moments des éclats de lumière où +brillent tour à tour les sept couleurs de l'arc-en-ciel. + + [150] _Eunice gigantea_ Cuvier. + +Dans l'_Eunice sanguine_, dont nous avons déjà parlé, on compte deux +cent quatre-vingts estomacs, trois cents cerveaux (ganglions) et trente +mille muscles!..... + +Regardez cette autre Annélide du même groupe, c'est peut-être la plus +belle des espèces qui vivent sur nos côtes. On l'appelle _Chenille +de mer_ (_Aphrodite hérissée_[151]). Elle est ovoïde, assez pointue +aux extrémités et déprimée. Elle a le dos légèrement convexe et le +ventre plat. Il règne en dessus deux rangées longitudinales de larges +écailles membraneuses, quelquefois boursouflées, mal à propos désignées +sous le nom d'_élytres_. Ces écailles sont recouvertes par une +fourrure épaisse, brune, semblable à de l'étoupe, qui prend naissance +principalement sur les côtés. Ce manteau de feutre est perméable à +l'eau. Des parties latérales naissent des groupes de fortes épines, qui +percent en partie la fourrure, et des faisceaux de soies flexueuses, +brillantes de tout l'éclat de l'or, et changeantes en toutes les +teintes de l'iris (Cuvier). En effet, on y remarque le jaune, l'orangé, +le bleu, le pourpre, l'écarlate, et surtout le vert doré. Ces nuances +ont des reflets métalliques, et se jouent de mille manières, produisant +les effets les plus merveilleux. L'Aphrodite hérissée ne le cède en +beauté ni au plumage des Colibris, ni à ce que les pierres précieuses +ont de plus vif. (Cuvier.) + + [151] _Aphrodite aculeata_ Baster. + +L'animal offre sur les côtés quarante tubercules, d'où sortent des +cônes charnus et des aiguilles de trois grosseurs différentes. Il a +deux petits tentacules. Son œsophage est très-épais, musculeux et +susceptible d'être renversé en dehors. Il peut alors servir de trompe. +Ses organes respiratoires, au nombre d'une quinzaine, sont placés sur +le dos et protégés par les fausses élytres dont nous avons parlé; ils +ont la forme de petites crêtes charnues. Pendant qu'ils fonctionnent, +les écailles s'élèvent et s'abaissent alternativement. + +Les soies de l'Aphrodite sont aussi remarquables par leur structure +que par leur éclat. On peut les regarder comme des harpons dont la +pointe serait armée d'une double rangée de fortes barbes; de sorte +que, lorsque l'Annélide hérisse ses piquants, l'ennemi le plus +courageux hésite à attaquer ce petit Porc-Épic si bien défendu. Ces +soies rentrent au besoin dans l'intérieur du corps. Chacune possède +un fourreau particulier, lisse, corné, composé de deux lames, entre +lesquelles l'instrument est rétracté sans blesser ni même irriter les +chairs de l'animal. (Rymer Jones.) + +L'Aphrodite est timide et paresseuse. Elle se remue à peine, au moins +pendant le jour; elle reste habituellement dans la même position, +blottie sous une pierre ou sous quelque coquille. L'extrémité +postérieure de son corps est recourbée, et il sort constamment de +l'orifice qui s'y trouve un courant d'eau si rapide, qu'il détermine +tout autour un petit tourbillon. + +Cependant ces Annélides peuvent nager avec facilité. Elles sortent +ordinairement la nuit pour aller chercher leur proie. Elles sont +très-voraces et n'épargnent même pas leur propre espèce. + +M. Rymer Jones rapporte que deux individus, de taille inégale et +probablement d'âge différent, avaient été mis dans un aquarium. Après +avoir vécu en paix pendant deux ou trois jours, le plus grand essaya +de manger son compagnon. Il en avait déjà introduit la moitié dans sa +grande et robuste trompe œsophagienne. La victime faisait des efforts +désespérés pour se dégager. L'agresseur, après l'avoir retenue pendant +quelque temps, fut enfin obligé de rendre gorge. Mais le malheureux +patient avait eu, dans le combat, quelques écailles arrachées et les +reins cassés. Le lendemain, il n'en restait plus que la moitié, l'autre +avait été dévorée. Le vainqueur dardait çà et là sa trompe affamée, +pour saisir le reste de la pauvre bête qui gisait immobile dans un coin +de l'aquarium..... + + +III + +Les Annélides dorsibranches sont _errantes_; les tubicoles sont +_sédentaires_. + +Celles-ci se font remarquer surtout par l'élégance de leurs organes +respiratoires, disposés en aigrettes, en couronnes, en éventails ou en +panaches..... + +L'entrée de leur habitation est ordinairement petite. C'est cependant +la seule issue par laquelle nos recluses peuvent jeter un regard sur le +monde de la mer, battre l'eau avec leurs branchies, et pourvoir à leurs +besoins. + +Parmi ces Annélides, citons d'abord les _Hermelles_[152]. + + [152] Voyez la figure 5 de la planche XXI. + +Il en existe une dans les eaux de la Méditerranée, longue de 5 +centimètres, et logée dans un étui de sable. Elle montre de temps en +temps sa tête bifurquée, portant une double couronne de soies fortes, +aiguës et dentelées, d'un beau jaune d'or. Ces couronnes forment les +deux battants d'une porte solide. Ce sont de véritables herses qui +ferment hermétiquement l'entrée de l'habitation, lorsque l'Annélide +effrayée disparaît comme un éclair dans sa maison de terre. + +La moindre brise qui agite le liquide, ou qui _fait rider la face de +l'eau_, suffit pour déterminer le timide animal à se blottir dans sa +fortification. + +Des bords de la fente céphalique sortent, au nombre de cinquante à +soixante, des filaments déliés, d'un violet tendre, sans cesse agités +comme de petits Serpents. Ces espèces de bras s'allongent ou se +raccourcissent alternativement, saisissent la proie au passage et +l'amènent dans la bouche. Ce sont eux encore qui ont ramassé un à +un, et mis en place, les grains de quartz ou de calcaire qui entrent +dans la composition du logement tubulé. Ces grains solides sont +reliés ensemble par une sorte de mucosité qui joue le rôle de mortier +hydraulique. + +Sur les côtés du corps, on aperçoit des mamelons d'où sortent des +faisceaux de lances aiguës et tranchantes, ou de larges éventails +dentelés comme des scies en demi-cercle. Ce sont là les pieds de +l'Hermelle. Enfin, sur le dos se trouvent des cirres recourbés en +forme de faux, et dont la couleur varie du rouge sombre au vert-pré. +(Quatrefages.) + +Lorsqu'on drague sur les côtes de la mer, dans une eau profonde, +on ramène souvent de vieilles coquilles et des tessons de poterie +auxquels sont attachées des masses de tubes calcaires, d'un blanc sale, +allongés, vermiculés, contournés, entrelacés en tous sens. Ces tubes +sont les demeures des _Serpules_[153], petits habitants de l'eau salée, +dont la brillante parure contraste singulièrement avec la modeste +cellule. Ces Annélides vivent dans leur étui comme les Teignes dans +leur fourreau. La coupe de cet étui est tantôt ronde, tantôt anguleuse, +suivant les espèces. (Cuvier.) + + [153] Voyez les figures 6, 8 et 9 de la planche XXI. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXII. + + ANNÉLIDE TUBICOLE + (SABELLE UNISPIRALE). + + Dessin de Lackerbauer, d'après nature (aquarium de Concarneau).] + +Pour bien voir les Serpules dans un aquarium, il faut user de grandes +précautions; car le moindre mouvement suffit pour les faire rentrer +dans leur tube. + +On aperçoit d'abord à l'ouverture une espèce de bouton écarlate, en +forme de cône renversé, porté par une longue tige flexible: c'est +un tentacule destiné à fermer l'entrée du tuyau, quand l'animal +s'y retire tout à fait. Que dites-vous d'une massue servant de porte +cochère? L'Annélide possède un autre tentacule à l'état de rudiment. +Le bouton est richement nuancé de vermillon et d'orange parfois strié +de blanc pur. Son extrémité aplatie est divisée par des sillons qui +rayonnent du centre à la circonférence, où ils sont armés de dents +microscopiques. + +Dans quelques espèces, cette sorte d'opercule se trouve tout à fait +plat. Sa surface est tantôt lisse, tantôt hérissée de pointes. Dans la +_Serpule géante_[154], on y remarque deux petites cornes rameuses comme +des bois de cerf. Dans la _Serpule étoilée_[155], l'opercule est formé +de trois plaques enfilées; ce qui fait que l'animal ferme sa maison +avec trois portes successives. + + [154] _Serpula gigantea_ Pallas. + + [155] _Serpula stellata_ Grube. + +Quand l'Annélide sort de son fourreau, elle épanouit peu à peu un +splendide panache disposé en entonnoir. Ce panache est composé de +filaments d'un beau rouge ou d'un bleu clair, ou variés de jaune et de +violet. Il paraît toujours en mouvement, mais le mouvement est doux +et onduleux. Il est tapissé de petits cils vibratiles. Dans plusieurs +espèces, l'appareil se roule en spirale au moment où il s'enferme dans +le tube. + +A proprement parler, les Serpules n'ont pas de tête distincte. La +partie antérieure de leur corps représente une sorte de manteau, +au-dessous duquel s'ouvre l'estomac. Leur poitrine est composée de +sept segments qui offrent chacun, sur les côtés, une paire de pieds +en forme de tubercules, traversés au sommet par un faisceau de +soies fines, élastiques et dures qui peuvent sortir de l'organe ou +y rentrer à volonté. On compte, par pinceau, vingt à trente de ces +poils, lesquels, au microscope, offrent l'apparence d'un tuyau jaune, +transparent et de consistance cornée, se dilatant à son extrémité en +nœud armé de quatre pointes. Trois de ces pointes sont ténues; la +quatrième se prolonge en lame acérée, très-élastique. Lorsque l'animal +veut sortir, il pousse au dehors des pieds les pinceaux du premier +segment, dont les pointes pénètrent dans la fine membrane qui tapisse +l'intérieur du tube et leur fournit un point d'appui. Les segments +postérieurs se contractent, les pinceaux de la dernière paire de pieds +s'épanouissent à leur tour et s'arc-boutent de la même manière, tandis +que ceux de la première paire rentrent dans le fourreau et permettent +au corps de s'allonger. S'agit-il de revenir sur ses pas, la nature y +a pourvu par un appareil préhenseur encore plus délicat. Chaque pied +est pourvu sur le dos d'une ligne jaunâtre, perpendiculaire à l'axe du +corps, ligne imperceptible à l'œil nu, mais qui, sous un grossissement +de 300 diamètres, présente l'aspect d'un ruban musculaire érectile, +garni sur toute sa longueur de plaques triangulaires parallèles, +découpées en sept dents, dont six se recourbent dans un sens, et dont +la septième se dirige en sens opposé, en faisant face aux autres. Il +existe cent trente-six plaques par ruban; et, comme il y a autant +de rubans que de pieds, c'est-à-dire quatorze, on peut évaluer à +dix-neuf cents le nombre total de ces petites pièces préhensiles, +toutes mues par un muscle distinct. Chaque plaque étant armée de sept +dents, l'Annélide dispose donc de treize mille trois cents crochets +susceptibles de s'implanter à volonté dans la membrane de son tube. Il +n'est pas étonnant qu'avec tant de muscles faisant agir ces myriades de +griffes, elle puisse s'enfermer et se cacher avec une telle rapidité. +Quel merveilleux appareil moteur prodigué à un si misérable ver! +(Gosse.) + +En réalité, tous les mouvements des Serpules se réduisent à élever la +partie antérieure ou supérieure de leur corps à une petite distance +au-dessus de leur résidence calcaire. L'animal, ainsi qu'on vient de le +voir, grimpe dans son tuyau, à l'aide de ses crochets, comme un _petit +ramoneur dans une cheminée_. (Rymer Jones.) + +Une autre Annélide, pourvue de même d'un vêtement calcaire, mais +de taille extrêmement petite, habite sur les fucus et les autres +hydrophytes, sur les coquillages et sur les rochers. Celle-ci a été +nommée _Spirorbe nautiloïde_[156]. Elle sécrète un tuyau plus régulier +que celui de la Serpule, enroulé sur lui-même comme la coquille de +plusieurs mollusques fluviatiles désignés sous le nom de _Planorbes_. +Cette jolie petite bête est grosse comme une tête d'épingle; elle +adhère fortement aux corps solides par l'un des côtés plats de sa +coquille. Elle fait sortir de temps en temps une couronne de six +tentacules plumeux et frémissants, au milieu desquels s'ouvre sa +bouche. Elle épanouit sa couronne et la tourne dans tous les sens avec +une harmonie et une grâce parfaites. + + [156] _Spirorbis nautiloides_ Lamarck. + +Ce pauvre animal est sans tête, sans yeux et même sans mâchoire. Il +ferme hermétiquement sa maisonnette avec un septième tentacule terminé +par une massue, à peu près comme celui de la Serpule. + +Les _Térébelles_[157] sont aussi des Annélides tubicoles. Elles se font +distinguer par leurs nombreux appendices filiformes, susceptibles d'une +grande extension, placés autour de la bouche, et par leurs trois paires +d'organes respiratoires en forme d'arbuscules et non pas en éventail. + + [157] Voyez figure 1, planche XXI. + +Les tentacules de ces Annélides ressemblent, au premier abord, à +des fils charnus, cylindriques, d'une extrême flexibilité. Mais en +y regardant plus attentivement, on reconnaît qu'ils sont aplatis +et rubanés, et qu'ils offrent une rainure longitudinale pouvant se +transformer en pli et saisir alors les corps étrangers qui sont à leur +portée. + +Dans une espèce, la rainure dont il s'agit est bordée, de chaque côté, +par une série de denticules. + +Les organes respiratoires des Térébelles sont fort beaux. Ils offrent, +dans leurs divisions, une grande profusion d'angles, de courbures et de +pointes. Leurs couleurs sont très-variées et très-brillantes. + +Le tube protecteur de ces animaux est composé de vase, d'argile, de +grains de sable et de fragments de coquilles agglutinés. Il a une forme +cylindrique. On remarque, à son orifice, des bords prolongés en petites +branches de même nature, qui servent à loger les tentacules. + +Si l'on met dans un aquarium une Térébelle privée de son fourreau, on +verra l'Annélide étendre ses fils tentaculaires, balayer le sable, et +l'accumuler dans un coin pour en construire une nouvelle habitation. Le +petit architecte développe une grande activité dans la mise en œuvre de +ces matériaux. Quand le tube est en partie formé, il s'y enferme et y +demeure caché tout le long du jour. Vers midi, l'animal manifeste une +certaine inquiétude, laquelle augmente au fur et à mesure que le soir +approche. Aussitôt que le soleil est couché, les tentacules sortent +de la maisonnette, et se mettent à l'ouvrage. Chacun saisit un grain +de sable et le transporte au sommet du tube commencé. Quand un de ces +bras, maladroit ou fatigué, laisse échapper sa petite charge, il la +cherche jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée, et ne l'abandonne plus jusqu'à +ce qu'il l'ait portée à sa destination. + +Dans certaines espèces, les tentacules semblent s'être divisé le +travail: les uns sont occupés au choix des matériaux, les autres au +transport; certains les alignent et les agglutinent; quelques-uns +ramassent soigneusement les débris qui tombent du chantier. + +[Illustration: TÉRÉBELLE COQUILLIÈRE + +(_Terebella conchilega_ Gmelin).] + +Le travail de construction se continue pendant plusieurs heures, sans +relâche, par un véritable procédé de fourmi; il semble marcher avec +lenteur. Cependant, le lendemain, on est étonné des progrès qu'a +faits le petit édifice. Durant la nuit la tour s'est allongée, et, au +milieu des parois nues, on aperçoit maintenant des particules de sable +régulièrement et solidement unies ensemble, qui en constituent le +revêtement extérieur. L'architecte, satisfait, se repose alors de ses +travaux et au milieu de ses travaux. Mais ce repos ne dure que jusqu'au +soir. (Rymer Jones.) + +L'intérieur du tube est tapissé d'une mince couche de matière +semblable à de la soie, laquelle réunit et fortifie les éléments de la +maçonnerie, et décore en même temps d'une jolie tenture les murs de la +chambrette. Cette matière provient d'une humeur gluante sécrétée par la +peau de l'Annélide, humeur précieuse qui sert à la fois de ciment et +d'ornement. + +Quand on arrache brusquement une Térébelle de son tube, on la blesse +quelquefois; on entame ses anneaux ou l'on mutile ses tentacules. +L'animal paraît peu affecté de ces accidents. Un bras de moins n'est +pas un grand malheur pour notre infatigable architecte. Il recommence +une nouvelle maison, comme s'il ne lui était rien arrivé! + +La _Térébelle tisserand_[158] ne se borne pas à construire une +maisonnette tubuleuse avec du sable et de la vase; elle fabrique aussi +une sorte de toile d'araignée, une manière de filet pour entourer ses +œufs. Cette toile est très-mince, un peu irrégulière, et composée de +fils si fins et si transparents, qu'ils sont presque invisibles. C'est +un travail fort compliqué, où se trouvent au moins cinquante fils de la +longueur du petit tisserand. + + [158] _Terebella textrix_ Dalyell. + +M. de Quatrefages a désigné sous le nom de _Térébelle Emmaline_[159] +une nouvelle espèce ravissante, dont il a bien voulu nous communiquer +un dessin. + + [159] _Terebella Emmalina_ Quatrefages (voy. la figure 1 de la + planche XXI). + +Le corps de cette espèce est allongé, déprimé et comme rubané; il +s'amincit fortement en arrière. En dessus, il offre une belle teinte +bleu d'azur, qui passe bientôt au vert gai, puis au lilas clair, +et enfin au jaune d'ocre. Le dessous est plus ou moins doré. Les +articulations, à peine sensibles à la partie antérieure, deviennent +de plus en plus marquées dans la région caudale. On prendrait cette +dernière pour un rameau de Salicorne. Ses bords sont garnis d'une +rangée de petits pieds en forme de mamelons; les quinze premières +paires pourpres et terminées par un pinceau de poils ou de crochets; +les autres, jaunâtres et sans armure. + +Les six branchies forment en avant et en dessus, à gauche et à +droite, deux rangées latérales de panaches d'un beau rouge vermillon, +semblables à des arbustes de Corail en miniature. La paire antérieure +est la plus grande; la postérieure, la plus petite. + +Sur le front naissent de soixante à quatre-vingts tentacules ou cirres +trois fois au moins plus longs que l'Annélide, presque aussi minces +que des fils d'araignée, demi-transparents et jaunâtres. Les uns sont +droits, les autres flexueux, quelques-uns tordus en spirale. Tous +creusés d'un canal central, en communication avec la cavité abdominale. + +Ils divergent, et forment autour de la Térébelle un appareil capillaire +de la plus grande délicatesse. Ce n'est pas un réseau, car tous les +cirres sont distincts. C'est presque un nuage, tant ils sont légers +et diaphanes! C'est une sorte de soleil filamenteux et contractile +qui rappelle l'aigrette soyeuse et tremblante qui couronne les fruits +de certaines composées. Ces tentacules servent en même temps à la +préhension des aliments et à la locomotion de l'Annélide. Ce sont +encore, malgré leur ténuité, des organes d'attaque et de défense; +car leur surface est garnie de vésicules urticantes en forme de +petites bouteilles à col court, dont l'orifice laisse passer un dard +microscopique très-pointu, traversé probablement par un canal qui +communique avec une glande venimeuse placée au fond de la bouteille. + +Si l'on ajoute, en avant de la partie céphalique d'une Térébelle, des +pailles de couleur dorée, disposées sur plusieurs rangs en peignes ou +en couronnes, on aura une _Amphitrite_. + +Celle qu'on désigne sous le nom d'_éventail_[160] est bien certainement +une des plus jolies Annélides de nos mers. + + [160] _Amphitrite ventilabrum_ Gmelin. + +Son tube ressemble à un fourreau de cuir. Il est étroit et s'élargit +graduellement de bas en haut. + +L'Annélide étant mise dans de l'eau fraîche, on voit, après quelques +moments de repos, s'échapper de son tube plusieurs petites bulles +d'air. Bientôt sortent graduellement les pointes d'un pinceau bigarré, +qui s'élève peu à peu, jusqu'à ce qu'il forme un merveilleux panache, +composé d'une multitude de filaments plumeux d'un carmin vif. Ce +panache s'étale et prend la forme de deux éventails demi-verticaux, +arrondis, concaves, disposés de manière à produire un immense +entonnoir. Chaque filament est grêle, pointu et garni sur les côtés +de barbes extrêmement fines, arrangées avec une grande symétrie. Ils +sont serrés inférieurement et divergent plus ou moins vers la moitié +supérieure. Cette dernière moitié est presque toujours d'un rouge +pourpre. La base de l'entonnoir plumeux paraît d'un jaune doré, avec +cinq ou six petites zones transversales et parallèles de ponctuations +purpurines. + +On remarque au milieu deux antennes triangulaires, pointues, brunes et +vertes, et au-dessous deux espèces de lobes charnus qu'on a comparés +à deux truelles. Entre ces lobes surgit un organe qui ressemble à une +languette. + +Le reste du corps est grêle, comme festonné, et peint en jaune, en +vert, en rouge et même en brun. + +Au plus léger choc, toutes ces brillantes parties s'affaissent, se +resserrent et disparaissent. On ne voit plus qu'un vilain fourreau. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXVIII + +LES SANGSUES DE MER. + + «Tu rassasies chaque créature vivante suivant son goût et son + désir!» + + (DAVID.) + + +I + +Il existe des Sangsues dans l'Océan comme il en existe dans les marais. +Il y a des parasites partout. Mais les suceuses de sang qui vivent dans +l'eau salée diffèrent notablement de celles qui serpentent dans l'eau +douce. + +Et d'abord, au lieu d'une peau mince et délicate, elles ont une +enveloppe épaisse et coriace. Elles sont vêtues plus solidement, plus +confortablement que les Sangsues ordinaires, sans doute pour mieux +résister à la température froide, aux sels pénétrants et aux agitations +incessantes du grand milieu qu'elles habitent. + +Par suite de l'épaisseur et de la rigidité de leur habillement, +ces Annélides n'ont pas les mouvements faciles et gracieux qui +caractérisent nos sémillantes Sangsues médicinales. Elles ne peuvent +pas se contracter en olive (Rondelet), et leur corps, plus ou moins +roide, reste toujours plus ou moins étendu. En second lieu, leur +ventouse de devant est en forme d'écuelle et non en bec de flûte; elle +ressemble, à s'y méprendre, à celle de derrière; elle est seulement +plus petite. + +Quelle singulière organisation qu'une bête cylindrique, avec une +écuelle en guise de tête et une écuelle en guise de queue! + +Les Sangsues de mer ont été appelées _Albiones_ et _Branchellions_. +(Ces noms sont bien jolis pour des Sangsues!) + + +[Illustration: + + _P. L._ _F. L._ + +ALBIONE ÉPINEUSE + +(_Albione muricata_ Savigny).] + + +[Illustration: + + _P. L._ _F. L._ + +BRANCHELLION DE LA TORPILLE + +(_Branchellion Torpedinis_ Savigny).] + +Les premières, nommées aussi _Pontobdelles_ ou _Ponbdelles_, ont un +corps généralement hérissé de verrues plus ou moins épineuses; elles +manquent de branchies et respirent par la peau. + +Les secondes ont un corps non verruqueux; mais les deux tiers +postérieurs de l'animal sont garnis sur les côtés de branchies +extérieures, demi-circulaires, onduleuses, semblables à de petites +feuilles transversales superposées. Ces branchies composent ainsi deux +franges élégantes. + +Les Albiones se trouvent principalement sur les Raies, et les +Branchellions sur les Torpilles. + +Les Sangsues de mer adhèrent fortement à ces poissons au moyen +de leurs ventouses. Elles ont l'instinct de choisir la racine des +nageoires, les bords des yeux, l'orifice des branchies; c'est-à-dire +les endroits où la peau est à la fois le plus riche en vaisseaux +sanguins, le plus mince et le plus vulnérable. + +Ces animaux ne sont pas pourvus, comme les Sangsues médicinales, de +trois mâchoires cartilagineuses, robustes, armées d'une soixantaine de +dents pointues, en forme de chevrons. On n'y découvre que trois petits +tubercules, sans aucune dureté. Comment ces parasites parviennent-ils +à diviser les téguments des Raies et des Torpilles? Leur bouche est +organisée tout à fait comme une vraie ventouse; elle s'applique contre +la peau d'une manière très-solide, et la déchire par une très-forte +aspiration. Cette enveloppe est rompue, déchirée et non sciée; ce qui +fait que la blessure doit être irrégulière et non trifide. + +Les verrues épineuses, et peut-être aussi les branchies foliacées, +empêchent ces Annélides de glisser sur l'enveloppe rugueuse des +Poissons, surtout quand ces derniers s'agitent brusquement. Pendant +le jour, elles demeurent immobiles. Le soir, elles sortent de leur +apathie, sucent les Raies et les Torpilles, ou bien voyagent sur leur +corps. + + +II + +Les Albiones et les Branchellions aiment le sang rouge. Chacun son +goût! Voilà pourquoi ces animaux dédaignent les Mollusques et attaquent +les Poissons. Ils préfèrent les Poissons cartilagineux et plats à tous +les autres: probablement parce que ces derniers n'ont pas la peau +revêtue de fortes écailles protectrices; peut-être aussi parce qu'ils +se tiennent dans les endroits vaseux, presque toujours au fond ou près +du fond, circonstance favorable aux évolutions, aux mœurs et à la ponte +de nos sanguinaires Annélides. + +Les animaux parasites, qui se nourrissent exclusivement de sang, +enlèvent presque toujours ce fluide à d'autres animaux doués d'une +structure plus compliquée que la leur, ou, comme disent les savants, +d'un _organisme plus parfait_. Or, dans une bête quelconque, le sang +peut être regardé comme la quintessence de son alimentation. Par +conséquent, une très-petite quantité de ce fluide devrait suffire +à un animal _très-dégradé_. Pourquoi donc toutes les Sangsues en +prennent-elles aussi abondamment? + +Personne n'ignore que le Ver à soie mange, dans un repas, une quantité +de feuilles plus pesante que son corps (Tyson). On conçoit cette +voracité, les feuilles du mûrier étant peu nourrissantes et l'animal +devant grandir avec rapidité! Mais le sang de l'homme ou du poisson est +un liquide très-nutritif pour des Sangsues, et les Sangsues grossissent +lentement! Cette habitude de gloutonnerie tiendrait-elle à ce que nos +bêtes sanguivores supportent de longs jeûnes, de très-longs jeûnes, et +à ce que chaque repas doit représenter chez elles un certain nombre de +repas? + +Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de +sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids +de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance +de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et +des autres. Les premières possèdent onze paires d'estomacs énormes, +d'autant plus vastes, qu'ils sont plus postérieurs, et dont la dernière +est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies. +Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales. +Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues +d'une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines +sont habillées d'un cuir épais très-résistant. + +Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l'homme. Les +Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas +que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l'inverse qui a lieu?... +Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il +s'en présente et s'en présentera souvent de semblables. «Tous ces +mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et +restent cachés dans la majesté de la nature[161].» + + [161] «_Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita._» + (PLINE.) + + +III + +La quantité de sang que font perdre les Sangsues de mer est, en +définitive, peu considérable relativement à la corpulence de l'animal +sucé. Le plus souvent, ce dernier ne semble pas s'apercevoir de la +voracité de son parasite. Il est à peine affaibli, il n'est jamais +épuisé. On serait même tenté d'admettre qu'à certaines époques, les +très-petites saignées qu'on lui pratique le rendent plus leste, plus +dispos et lui donnent plus d'appétit! + + _O bonne, ô sainte, ô divine saignée!_ + + (J. DU BELLAY.) + +On l'a dit avec raison, les parasites s'attaquent moins à l'organisme +qu'à ses produits surabondants. (Van Beneden.) + +Ce qui constitue surtout le _parasitisme_ (qu'on nous passe ce mot), +c'est le fait remarquable, que l'individu vivant aux dépens d'un +autre individu ne fait pas périr ce dernier; à moins de circonstances +particulières, lesquelles, par bonheur, se rencontrent rarement. S'il +n'en était pas ainsi, l'espèce du parasite, ou celle de l'animal qui le +nourrit, devrait nécessairement disparaître, conséquence contraire aux +lois essentiellement harmoniques qui régissent l'univers. + + +IV + +Comme les Sangsues ordinaires, les Albiones et les Branchellions sont +à la fois mâle et femelle (_androgynes_). Dans leurs amours, chaque +Annélide est en même temps poursuivante et poursuivie, fécondante +et fécondée, et par conséquent père et mère; double devoir qu'elle +accomplit sans se donner plus de peine ou de souci que n'en prennent +les autres animaux qui sont réduits à un seul rôle! + + _Toutes choses se meuuent en leur fin._ + + (RABELAIS.) + +Les Albiones se reproduisent par des capsules rarement solitaires, +le plus souvent réunies par groupes de vingt, trente, quarante et +même de cinquante. Elles les attachent à l'extérieur ou à l'intérieur +de quelque vieille coquille. Chaque capsule est un sphéroïde de 5 +millimètres de diamètre, porté par un pédicule très-court, dilaté à sa +base en un épatement arrondi qui le fixe solidement au corps étranger. +Ce sphéroïde est lisse et creusé, au sommet, d'un petit ombilic; il +paraît d'abord blanchâtre ou couleur de chair; il brunit peu à peu. Au +bout de quatre ou cinq jours, le blanchâtre primitif est devenu brun +olivâtre. + +[Illustration: ŒUFS D'ALBIONE SUR UNE COQUILLE.] + +Cette capsule globuleuse ne ressemble en rien aux _cocons_ ovoïdes des +Sangsues médicinales, ni aux bourses coriaces, plus ou moins aplaties, +des animaux voisins. + +Au lieu de plusieurs œufs, les capsules dont il s'agit n'en contiennent +qu'un seul. La petite Albione éclôt par l'ombilic; elle naît du +sphéroïde par en haut. Chez les Sangsues médicinales, les enfants +sortent du cocon par les deux bouts. + +Comment se reproduisent les Branchellions? Les savants n'en savent +rien..... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXIX + +LES ZOONITES. + + «_Natura non facit saltus._» + + (LINNÉ.) + + +I + +L'étude des Annélides, si ardemment poursuivie depuis le commencement +de ce siècle, a déjà rendu de très-grands services à l'anatomie et à la +physiologie comparées. + +Ces animaux, avec leurs _articles_ placés bout à bout, présentent une +organisation des plus curieuses. On trouve généralement, dans ces +articles, les _mêmes organes_ régulièrement répétés et symétriquement +associés. + +Tout le monde connaît la _Sangsue médicinale_[162]. Cet animal est +regardé comme un des types de la classe des Annélides, bien qu'il en +soit un des moins brillants. + + [162] _Hirudo medicinalis_ Linné. + +Cette Sangsue offre un corps vermiforme, atténué antérieurement, +composé d'environ quatre-vingt-quinze articles. En avant et en arrière, +se trouvent deux ventouses: l'une, dite _orale_, taillée en bec de +flûte; l'autre, dite _anale_, en forme de soupape. + +Si vous examinez la région dorsale d'une Sangsue, vous y observerez +six bandes longitudinales parallèles, roussâtres, ornées de taches d'un +brun foncé, de forme triangulaire ou carrée. _Ces taches se répètent +régulièrement de cinq en cinq anneaux._ + +Dans la _Sangsue dragon_, les bandes sont interrompues et les taches +isolées; ce qui rend la disposition symétrique de ces dernières encore +plus apparente. + +[Illustration: SANGSUE DRAGON + +(_Hirudo troctina_ Johnson).] + +Essuyez une Sangsue, et saupoudrez-la avec de la farine ou de la craie +pulvérisée, elle prendra alors une couleur grisâtre; si ensuite vous la +distendez et la fixez par le dos, sur une planche, vous distinguerez +bientôt, à la partie inférieure du corps, sur les côtés, de petites +taches produites par certaines portions de farine ou de craie délayées +dans de la mucosité sortie de deux séries d'appareils sécrétoires que +l'animal possède dans ses flancs. _Une paire de ces petites taches se +fait remarquer de cinq en cinq anneaux._ + +Disséquons maintenant l'animal, et nous serons surpris de voir le +rapport qui existe entre la symétrie des parties extérieures et la +symétrie des organes intérieurs. Ainsi, pour le système nerveux, la +Sangsue nous présente, _de cinq en cinq anneaux_, à la même distance +que les taches dorsales ou que les glandes mucipares, un ganglion +nerveux bilobé. + +[Illustration: PORTION DE SANGSUE MÉDICINALE + +(_anneaux médians_).] + +L'estomac se compose de onze paires de poches correspondant chacune à +un ganglion, et disposées par conséquent _de cinq en cinq anneaux_. + +Sur les parties latérales, on remarque de petits canaux allongés, +intestiniformes, qui communiquent avec une ampoule membraneuse. Ces +appareils sécrètent une partie de la mucosité destinée à lubrifier la +Sangsue. Il y en a dix-sept paires, que nous trouvons encore _à chaque +distance de cinq anneaux_. + +Le système vasculaire nous offre le même genre de répétition. +Il se compose d'un vaisseau dorsal, d'un vaisseau abdominal, et +de deux vaisseaux latéraux. Ces derniers fournissent tous, _à un +même intervalle de cinq anneaux_, une branche transversale avec un +renflement qui n'est autre chose qu'un petit cœur. (Gratiolet.) + +Dans l'enveloppe coriace (_dermato-squelette_), nous retrouvons, _de +cinq en cinq anneaux_, le même groupe de faisceaux musculaires. + +Enfin, si nous considérons l'appareil reproducteur, nous découvrons +encore une répétition des parties et une symétrie du même genre. + +Ainsi, la Sangsue nous offre, par _chaque fragment de cinq anneaux_, +un système nerveux, un système stomacal, des systèmes glandulaire, +vasculaire, musculaire et reproducteur; en un mot, un _organisme +complet_, c'est-à-dire _tout ce qui est nécessaire pour constituer un +individu_. On pourrait la comparer à une série d'animaux symétriquement +alignés et soudés! + +La Sangsue n'est donc pas un être _simple_, mais un être _multiple_. +Nous en dirons autant du _Ver de terre_, du _Mille-pieds_, du +_Ténia_..... + +Tous les zoologistes ont constaté depuis longtemps, que certains êtres +jouissant de l'animalité, les Polypiers, par exemple, diffèrent des +animaux ordinaires en ce que, au lieu d'être isolés, ils sont groupés +ensemble et vivent en société[163]. + + [163] Voyez les chapitres VIII, IX, X, XI, XVII et XVIII. + +Il y a donc, dans la nature, des animaux isolés, ou _unitaires_, et des +animaux composés, ou _associés_. + +Eh bien! entre ces deux sortes d'animaux viennent se ranger, comme +intermédiaires, d'autres animaux qui ne présentent, ni l'_unité +parfaite_ des premiers, ni la _multiplicité manifeste_ des seconds. +_La nature ne fait pas de sauts!_..... + +La Sangsue médicinale est un de ces êtres _juste-milieu_ les mieux +caractérisés. + +Les autres Annélides possèdent une organisation identique ou analogue. + +On a désigné (1826) ces organismes individuels sous le nom de +_zoonites_. + +Les zoonites n'embrassent pas nécessairement un intervalle de cinq +anneaux. Il y en a de quatre, de trois, de deux et même d'un seul. + +Ces organismes sont sur une seule ligne (_unisériés_) chez les +Annélides et chez tous les animaux dits _Articulés_ ou _Annelés_; mais, +chez d'autres espèces, pour le dire en passant, les zoonites sont +_multisériés_, c'est-à-dire disposés tantôt suivant deux dimensions, +comme chez les _Étoiles de mer_[164], tantôt dans tous les sens, comme +chez les _Pyrosomes_[165]. Ces derniers font le passage vers les +animaux associés. + + [164] Voyez le chapitre XIV. + + [165] Voyez le chapitre XVIII. + +On ne doit plus s'étonner de l'erreur dans laquelle sont tombés +certains auteurs, en comparant la Sangsue aux Vertébrés. C'est une +_portion_ de Sangsue seulement, un zoonite, qu'il fallait leur comparer. + +On s'est souvent demandé pourquoi un quadrupède auquel on coupe la +tête mourait presque instantanément, tandis qu'une Sangsue, après une +semblable mutilation, vit encore _plus d'une année_. Ce fait est facile +à expliquer. Le quadrupède n'a qu'un seul centre sensitif, un cerveau, +contenu dans la tête. Si vous le retranchez, l'animal doit périr. Chez +la Sangsue, il y a plusieurs centres de vie, et vous ne faites mourir +que l'organisme sur lequel vous agissez. + + +II + +De nombreuses objections ont été élevées contre la _théorie des +zoonites_. + +«Nous reconnaissons volontiers, dans une Sangsue, a-t-on dit, des +ressemblances assez fortes entre les _organismes de la partie moyenne_; +mais nous ne pouvons admettre que l'on compare à ces mêmes organismes +_ceux des extrémités_, qui présentent en avant une ventouse en bec de +flûte, les yeux et la bouche, et, en arrière, une ventouse en forme +de soucoupe et l'ouverture anale. La théorie de la multiplicité des +organes est donc insoutenable.» + +On a répondu à cela: + +1º La ventouse orale et la ventouse anale ont des rapports tellement +sensibles, qu'on les a désignées l'une et l'autre sous le même nom, le +nom de _ventouse_. + +D'un autre côté, ces deux ventouses se ressemblent si fort, chez les +_Sangsues de mer_, qu'un savant zoologiste, Baster, a pris la première +pour la postérieure, et celle-ci pour celle de la bouche! + +2º Dans un Papillon, on distingue une tête, un corselet et un abdomen, +trois parties bien différentes. Or, avant d'être Papillon, l'animal +avait été chrysalide; avant d'être chrysalide, il avait été chenille! +Eh bien! sous cette dernière forme, il existait sans doute, _en germe_ +ou _en puissance_, une tête, un corselet et un abdomen; mais ces +parties offraient alors _une même organisation_. Dans l'animal adulte, +elles ne se ressemblent plus. + +3º Les _Planaires_, petits animaux aquatiques, d'eau douce et d'eau +salée, voisins des Sangsues, présentent, à la partie moyenne du ventre, +une poche munie d'une petite trompe. Voilà tout leur système digestif. +C'est avec cette trompe que l'animal saisit sa proie et l'introduit +dans son estomac. Quand l'aliment est digéré, il rejette les parties +excrémentitielles avec le même organe. + +Si, à l'aide d'un instrument tranchant, on coupe transversalement +une Planaire en deux parties, on formera deux êtres nouveaux. Mais +l'estomac étant unique, suivant l'endroit où l'on aura opéré la +division, il se trouvera dans l'une ou dans l'autre des deux moitiés. +Si vous coupez en avant de la poche digestive, cette poche sera dans +la queue; si vous coupez en arrière, elle sera dans la tête. Au bout +de quelque temps, apparaît sur le milieu de chaque fragment un point +blanchâtre qui s'étend, se creuse et donne naissance à un nouvel +appareil. L'estomac ancien, quelle que soit la place qu'il occupe, se +flétrit et disparaît. (Il y a un moment où les Planaires possèdent deux +estomacs, un normal, dans la situation ordinaire, et un autre plus ou +moins atrophié, dans la queue ou dans la tête!) Nous pouvons donc, +suivant le lieu où nous porterons le scalpel, faire naître l'estomac _à +l'endroit que nous voudrons!_ Que résulte-t-il de là? Que chez certains +Invertébrés, il est permis de _considérer comme identiques des parties +ou des organes qui, au premier abord, ne se ressemblent pas_. + + +III + +On a recueilli, depuis quelques années, un grand nombre de faits +physiologiques qui prouvent que la Sangsue n'a pas seulement une vie +générale, _une vie d'association_, si l'on peut parler ainsi, mais +aussi des vies particulières, des _vies de zoonites_. + +Pour l'harmonie générale, la nature a pourvu cette Annélide de Cordons +nerveux de communication qui relient entre eux les organismes +particuliers. Le premier zoonite, qui offre le centre sensitif le plus +développé et qui porte les organes des sens, peut être regardé comme +le chef des organismes, le régulateur de l'association, le pilote du +vaisseau. Si l'on détruit ce zoonite, les autres continuent de vivre, +mais d'une vie obscure et confuse. L'animal ne peut plus pourvoir à sa +nourriture, ni à ses principaux besoins. + +Voici quelques expériences qui montrent manifestement que les vies des +zoonites sont, jusqu'à un certain point, indépendantes les unes des +autres. + +1º Si l'on mouille avec de l'eau salée ou avec un acide affaibli les +premiers zoonites d'une Sangsue pleine de sang, les estomacs qui leur +correspondent se dégorgent, les autres conservent le sang qui les +remplit. + +2º Si l'on plonge partiellement une Sangsue dans un acide concentré ou +dans l'alcool, on ne détruit que la vitalité de la portion plongée. + +3º Si l'on coupe en deux une Sangsue aux trois quarts gorgée et encore +attachée à la peau, la moitié antérieure continue de sucer, et l'on +voit le sang couler par son extrémité ouverte. + +4º Si, d'une manière quelconque, on fait périr un zoonite de la région +moyenne, les parties antérieure et postérieure ne cessent pas de vivre. +Seulement, d'un animal _multiple_, on en a fait deux. + +5º Si l'on coupe ou si on lie, en avant et en arrière d'un ganglion, +les cordons qui l'unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce +ganglion conserve sa sensibilité, mais on a donné naissance à un animal +_isolé_, placé entre deux animaux _multiples_. Les piqûres qu'on fait +éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul. + +6º Enfin, quand on coupe ou qu'on lie le cordon médullaire d'une +Sangsue, dans la partie moyenne du corps, on produit et l'on isole +deux animaux _multiples_. Il se crée à l'instant _deux volontés_ bien +distinctes, et les phénomènes sensitifs et locomotifs qui se passent +dans la moitié antérieure n'ont rien de commun avec ceux de l'autre +moitié. + +Le docteur Vernière a conservé pendant plus de deux mois une Sangsue +soumise à cette opération. Rien n'était plus singulier, dit-il, que le +conflit des deux volontés entre les deux _demi-Sangsues_, lorsque la +ventouse de chacune se trouvait fixée aux parois du vase. On voyait +s'engager une lutte dans laquelle chaque moitié se montrait tour à +tour contractée ou tiraillée, suivant qu'elle était ou plus forte ou +plus faible. Ce combat durait jusqu'à ce que l'une des deux, moins +solidement attachée ou moins robuste, vînt à céder; alors la moitié +victorieuse la traînait à sa suite. Mais, à son état de contraction et +d'immobilité, il était aisé de voir que c'était à contre-cœur, s'il est +permis de le dire, que la moitié vaincue se sentait forcée d'obéir à sa +compagne. + +7º Si l'on coupe une Sangsue de manière à isoler plusieurs fragments, +chacun vivra, même pendant un temps considérable. + +On a conservé des tronçons, sans nourriture, pendant quatre, six et +onze mois. Carena et Rossi assurent en avoir gardé deux ans. + +Ces tronçons présentaient, du reste, des signes notables +d'amaigrissement: ils ne mangeaient pas. Tout porte à croire que, si +par un procédé quelconque on avait pu les nourrir, en introduisant, par +exemple, de temps à autre, quelques gouttes de sang dans leur cavité +digestive, leur vie se serait prolongée plus longtemps encore. + +Qui sait même si, dans ce cas, il n'y aurait pas reproduction des +organes amputés? + +«La théorie, a dit un penseur profond, est le seul chemin qui conduise +à Dieu, à travers la nature. Il ne suffit pas de voir la création, +il faut voir derrière elle le Créateur. Linné, avant de commencer son +immortel inventaire des trésors de notre globe, se demande quel est +le but suprême de l'histoire naturelle, et se répond solennellement +que c'est _la glorification du Créateur_. Cette belle pensée est aussi +forte par sa droiture que par sa piété. Plus nous nous séparons des +effets par la vertu du perfectionnement de la science, pour remonter +vers les principes, plus nous nous rapprochons de la cause première, +et plus sa gloire éclate et nous encourage. Il n'y a, en histoire +naturelle, que les points de vue pris dans les lois générales qui +aillent vers l'infini. Les quitte-t-on pour descendre vers les détails, +ces détails ne trouvent plus d'appui que dans la réalité la plus +vulgaire, et la science, humiliée, perd son auréole.» (J. Reynaud.) + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXX + +LES CIRRIPÈDES. + + «Les méthodes les plus parfaites sont des espèces de filets + scientifiques dont, malgré toutes nos précautions, il s'échappe + toujours quelque chose.» + + (MONTBEILLARD.) + + +I + +La mer est bien plus riche que les continents en productions +singulières, disait Charles Bonnet. Que de bizarres animaux elle fait +et défait à chaque instant! + +Parmi ses habitants les plus extraordinaires, il faut ranger les +_Anatifes_. + +Ces animaux ont une physionomie _sui generis_. Ils sont enfermés dans +une sorte de mitre calcaire comprimée, composée de cinq pièces, deux de +chaque côté, et la cinquième sur le bord dorsal. Cette mitre est portée +par un pédicule très-gros, qui la fixe à quelque corps solide; pédicule +ridé transversalement, tubuleux, flexible, opaque et brunâtre vers le +haut, demi-transparent et couleur de chair à sa partie inférieure. + +La fixation d'un animal est un indice d'infériorité organique: car la +faculté de se mouvoir volontairement constitue un des grands attributs +de la sensibilité. Dès qu'un être vivant est capable d'éprouver des +sympathies et des antipathies, il faut nécessairement qu'il puisse +se porter vers les objets qui lui conviennent et s'éloigner de ceux +qui lui déplaisent. Un arbre, qui est insensible, ne se meut pas. Un +oiseau, qui sent, est locomotile. Aussi, pour le dire en passant, +l'invention des Hamadryades de la Fable était une combinaison tout à +fait déraisonnable, nous allions dire absurde. La Providence ne pouvait +pas créer des êtres animés sensibles comme des femmes et enracinés +comme des arbres: c'eût été le comble de la barbarie (de Candolle). + +[Illustration: ANATIFES LISSES + +(_Anatifa lævis_ Lamarck).] + +D'après ce qui précède, il est permis de conclure que plus un animal +est sensible, plus il est locomotile; ou bien, en retournant la +proposition, moins il est locomotile, moins il est sensible, ou, ce qui +revient au même, moins compliqué en organisation. + +Les Anatifes ne possèdent pas la faculté de se mouvoir. On pourrait +donc décider à priori que ce sont des animaux à structure dégradée. +Cependant, parmi les Invertébrés fixés, on les regarde comme les plus +élevés par la structure. + +Les Anatifes forment une classe désignée sous les noms de _Cirripèdes_ +ou _Cirropodes_, comme on voudra. + +Les naturalistes ont été longtemps en désaccord sur les affinités +naturelles de cette classe. Les uns la mettaient parmi les Mollusques, +les autres parmi les Articulés. On la place aujourd'hui avec ces +derniers, et l'on regarde les Cirripèdes comme intermédiaires entre +les Crustacés et les Annélides, ou comme des Crustacés dégradés et +sédentaires. (Thompson, Burmeister.) + +La Nature s'est toujours jouée et se jouera toujours de nos +classifications! + +Le pédicule des Cirripèdes peut cependant se mouvoir dans un certain +rayon, et porter l'animal en haut, en bas, à droite et à gauche. Ces +mouvements sont lents, imparfaits, mais très-certainement volontaires. + +Les Anatifes s'attachent aux rochers, aux troncs d'arbres baignés +par la mer, aux débris des navires naufragés. On les rencontre assez +souvent sur les fragments de bois à moitié pourris, apportés par les +marées. + +Les pièces calcaires qui protégent les organes s'écartent de temps à +autre, et l'Anatife fait sortir des bras ou pieds, appelés _cirres_; +d'où les noms de _Cirripèdes_ et de _Cirropodes_. Ces bras sont +ordinairement au nombre de douze et disposés longitudinalement sur deux +rangs, six de chaque côté. Ils sont formés de petites articulations +garnies de cils, et semblent plumeux. Dans l'état de repos, ils +s'enroulent comme de jeunes feuilles de Fougère ou comme la crosse d'un +évêque. Quand l'animal veut s'en servir, il les déploie et les allonge. + + +II + +Le nom d'_Anatife_ vient de _Anas_ (canard), et _fero_ (je porte, je +produis), parce que l'on a cru pendant longtemps, sur les côtes de +l'Écosse, que cette curieuse bête était une sorte d'_œuf pédiculé_, qui +donnait, au bout d'un certain temps, un oiseau palmipède, de la famille +des Canards! Des pêcheurs ont même assuré avoir entendu les cris confus +du jeune poussin encore enfermé dans la mitre testacée. D'autres ont +raconté avec détail comment l'oiseau prenait naissance. Il montre +d'abord les pattes, puis le corps, et puis le bec; il éclôt à reculons +et tout nu. Il tombe dans la mer, où il revêt bientôt son plumage, et +devient alors, ou une _Bernache_, ou une _Macreuse_..... + +Quelle est la source de cette croyance populaire? On suppose qu'elle +vient de la grossière ressemblance qui existe entre les cirres +d'apparence plumeuse de l'Anatife et les ailes d'un oiseau! + + +III + +Les Cirripèdes se nourrissent de bestioles microscopiques. Ils +les attirent et les saisissent par un mécanisme très-simple et +très-élégant. Les cirres, placés vers l'orifice de la coquille, sont +presque toujours en action; ils sortent et rentrent alternativement, +et battent l'eau avec rapidité et symétrie. Lorsque ces organes sont +tout à fait étendus, leurs tiges flexibles et plumeuses constituent +douze jolis appareils collecteurs, qui attirent, balayent, rassemblent +et poussent dans la bouche les animalcules et les autres parcelles +nutritives qui sont à leur portée. + +La bouche de l'Anatife est placée, non pas à l'entrée de la coquille, +comme les bras, mais dans le fond. Elle présente deux mâchoires +latérales. + + +IV + +Nos pauvres Cirripèdes, fixés par un pédicule, sans tête et sans +jambes, semblent, au premier abord, bien déshérités par la Providence. +Mais, quand on les examine de près et avec un peu d'attention, on y +découvre des instincts qui surprennent, des actes qui confondent et des +combinaisons merveilleuses qui redoublent nos sentiments d'admiration +pour la puissance créatrice. + +Comme les Anatifes ne changent pas de place, il ne devait pas y avoir, +chez eux, de mâles et de femelles séparés. Car, s'il y en avait eu, +comment ces malheureuses bêtes auraient-elles pu aller les unes vers +les autres, se poursuivre, s'atteindre et se choisir? L'amour suppose +toujours le mouvement. Voyez comme, aux époques fortunées, tous les +animaux de la Nature, dans l'eau comme dans l'air, deviennent agités et +remuants! + +On comprend pourquoi, chez nos immobiles Cirripèdes, les deux sexes +se trouvent associés dans le même individu, comme ils le sont dans la +plupart des fleurs, dans une Rose, par exemple. + +Autre merveille! Les nouveau-nés ne ressemblent en aucune manière à +leurs parents. Au sortir de l'œuf, _ils n'ont pas de pédicule et nagent +librement_. Ils se meuvent même avec beaucoup d'activité. Et, comme +pour se transporter d'un endroit dans un autre, il faut pouvoir se +diriger, la Nature leur a octroyé, avec des nageoires très-mobiles, un +œil très-gros, placé au milieu du front. + +[Illustration: CIRRIPÈDE JEUNE ET LIBRE + +(_Larve du Chthamalus stellatus_ Darwin).] + +Ces nageoires et cet œil n'existent plus chez l'adulte. La locomotion +et la vision devenaient inutiles dans un animal adhérent. + +[Illustration: CIRRIPÈDE ADULTE ET ADHÉRENT + +(_Balanus tintinnabulum_ Darwin).] + +Voilà donc une bête dont la larve est, à certains égards, _plus +compliquée en organisation que l'animal PARFAIT!_ + +Si les pauvres Anatifes, esclaves de leur pédicule, avaient des +yeux, ils verraient leurs jeunes larves nager autour d'eux, bondir +et folâtrer..... Que penseraient-ils de cette émancipation si +extraordinaire et si complète? Probablement ce que pense une Poule +éplorée, enchaînée au rivage, quand sa couvée de Canards se précipite +dans une pièce d'eau? Heureusement, les Anatifes ne jouissent pas du +sens de la vue..... Mais leurs petits, qui ont un œil, que pensent-ils, +les vagabonds! de l'immobilité de leur maman? + +Un phénomène analogue se rencontre chez d'autres Invertébrés, par +exemple chez plusieurs animalcules infusoires. M. Ehrenberg a trouvé, +dans les jeunes _Eudorines_, un œil rouge qui manque chez la mère. Les +petits sont ici plus clairvoyants que les parents! + +Dans la société des hommes, la loi commune protége toujours les +mineurs, c'est-à-dire les plus faibles et les moins expérimentés. Dans +l'économie de la Nature, la sagesse infinie défend les larves encore +plus efficacement. Elle leur donne les moyens de résister elles-mêmes +à tous les agents de destruction, animés ou inanimés, dont elles +sont entourées. Dans son immense bonté, la Providence est pleine de +tendresse et de sollicitude pour ses moindres enfants. + +Plusieurs savants zoologistes, partant de l'idée que l'Homme +représente l'organisme le plus parfait de la Nature, ont considéré les +animaux comme des embryons plus ou moins avancés, arrêtés dans leur +développement, et jetés avant terme dans ce monde. Suivant eux, la +limite d'évolution pour une espèce n'est que le premier, le second, +le troisième degré pour une autre espèce....., et l'animal le plus +compliqué a passé, pour arriver à la combinaison de ses organes, par +une série de variations fœtales qui correspondent aux états définitifs +de plusieurs autres animaux moins heureusement organisés. + +Cette théorie est séduisante, au premier abord. Mais l'exemple des +larves qui ont des nageoires et des yeux et qui les perdent en devenant +adultes, démontre que, dans la formation des organismes, il y a autre +chose que des développements successifs arrêtés à différents degrés. + +On peut ajouter que les diverses parties qui entrent dans la +composition d'un animal donné ne présentent pas, généralement, entre +elles, une complication correspondante. Tel organisme qui se trouve +au-dessus d'un autre par son appareil respiratoire, est quelquefois +au-dessous par son appareil locomoteur; tandis que tel autre, qui +ressemble à ce dernier par ces deux ordres d'organes, peut en +différer essentiellement par son système nerveux ou par son système +digestif..... On rencontre d'ailleurs, dans des espèces plus ou moins +simples, des instruments qui n'existent pas même à l'état de rudiment, +dans des espèces plus ou moins compliquées!..... + +L'harmonie générale des animaux obéit à des lois plus nombreuses et +plus difficiles à formuler que celles qui président à l'embryogénie de +tel ou tel individu..... + +Tout ce qui précède fait voir que la théorie ancienne, reproduite +de nos jours, d'une série linéaire continue des êtres organisés, ou +d'une _chaîne animale_, est une hypothèse inadmissible. La Nature a +lié les organismes par un réseau plutôt que par une chaîne. Une carte +géographique suffirait à peine pour indiquer les rapports multipliés +qui unissent, soit les familles entre elles, soit les genres dans une +même famille, soit les espèces dans un même genre. + +Mais ne nous perdons pas dans des divagations étrangères au sujet de +nos études, et hâtons-nous de revenir aux Anatifes. + +Les larves _cyclopes_ de nos animaux ont un corps à peu près +triangulaire, couvert d'un large bouclier. Elles présentent en avant +deux petites cornes divergentes, et en arrière une queue double. Elles +possèdent, sur les côtés, six nageoires inégales: les deux antérieures +très-grandes et très-simples, les quatre autres très-courtes et +bifides. Ces larves grossissent lentement. A une époque déterminée, +elles perdent non-seulement leurs nageoires et leur œil, mais encore +leurs antennes et leur queue..... Elles se transforment en Anatifes; +elles sont alors fixées, pédiculées et mitrées. C'est une autre +organisation. + +«Chaque animal a ses beautés naturelles. Plus l'Homme les considère, +plus elles excitent son admiration, et plus elles le portent à +glorifier l'Auteur de la nature.» (Saint Augustin.) + + +V + +Les autres Cirripèdes diffèrent plus ou moins des Anatifes. La plupart +n'ont pas de pédicules. La mitre, ou le corps qui la représente, est +adhérente sans intermédiaire; quelquefois elle s'enfonce profondément +dans le tissu. + +Le nombre de pièces qui composent la coquille peut être au-dessus ou +au-dessous de cinq. + +Les _Glands de mer_, ou _Balanes_, ont un tube calcaire court, à +plusieurs pans, dont l'ouverture est fermée plus ou moins par deux ou +quatre battants mobiles. + +Ces animaux s'attachent à la carapace des Tortues de mer, ou se +greffent à la peau des Cétacés. Ils varient suivant les monstres +marins sur lesquels ils sont placés. Chaque espèce de Baleine a ses +parasites propres, lesquels sont tantôt des _Coronules_, tantôt des +_Tubicinelles_. + +Les Coronules forment des taches circulaires, hexagonales, qui maculent +le dos de ces gigantesques animaux. + +[Illustration: CORONULE DE LA BALEINE + +(_Coronula diadema_ Lamarck).] + +Sur un petit lambeau de 40 centimètres de long et de 10 de large, +détaché de la lèvre d'une Baleine, conservé dans le musée de l'École +supérieure de pharmacie de Paris, nous avons compté quarante-cinq +Coronules, la plupart adultes, symétriquement arrangées comme les +pierres d'un pavé. + +[Illustration: TUBICINELLE DE LA BALEINE + +(_Tubicinella Balænarum_ Lamarck).] + +Les Tubicinelles sont moins déprimées et plus étroites que les +Coronules: elles pénètrent à un décimètre et plus dans l'épaisseur de +la peau; elles vivent dans le lard. Vous figurez-vous exactement ce que +doit être une habitation, une prison, toute une existence dans le lard +d'une Baleine? + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXI + +LES ROTIFÈRES. + + «Et quand leurs _roues_ marchoient, ils marchoient; et quand elles + s'arrêtoient, ils s'arrêtoient: car l'esprit de ces animaux étoit + dans leurs _roues_.» + + (ÉZÉCHIEL.) + + +I + +Les _Rotifères_, ou _Porte-roues_, ainsi nommés parce qu'ils semblent +avoir deux roues au devant de la bouche, sont des animalcules +aquatiques, diaphanes, jaunâtres ou rosés, considérés d'abord comme des +Infusoires, et plus tard comme des Annelés. + +[Illustration: FURCULAIRES.] + +On les a comparés aux Crustacés microscopiques. + +Ces animaux ont le corps oblong ou ovoïde, contractile, protégé par un +petit fourreau solide et transparent. + +Dans les espèces dites _univalves_, ce fourreau est d'une seule pièce. +C'est une sorte de bouclier, de verre mince, qui couvre seulement +le dessus de l'animal, ou bien une manière de capsule qui enveloppe +tout son corps. Cette singulière carapace est ovalaire, fusiforme, +cylindrique ou quadrangulaire, quelquefois dentée en avant, d'autres +fois bilobée en arrière. + +[Illustration: BRACHIONS.] + +Dans les espèces dites _bivalves_, la tunique est de deux pièces, +jointes ensemble dans toute la longueur du dos. C'est un paletot-sac +qui se ferme par derrière ou par dessus. + +L'organe singulier, plus ou moins dilaté, _rotiforme_ (adjectif +peut-être trop savant!), qui caractérise surtout nos animalcules, +paraît toujours bordé de cils. Il offre souvent une échancrure +dans sa partie moyenne, laquelle lui donne la figure d'un 8 couché +horizontalement. On croit alors voir deux roues indépendantes, +accolées (Dutrochet). Comme les cils des bords sont vibratiles, et +qu'ils décrivent avec une rapidité extrême des cercles dans la même +direction, les expansions qui les portent prennent l'apparence de deux +roues d'engrenage tournant en sens contraire, de dehors en dedans +(Dujardin). Dutrochet supposait mal à propos l'existence d'une bordure +membraneuse, plissée régulièrement, comme une collerette, et agitée +d'un mouvement ondulatoire continu. + +Les cils vibratiles précipitent vers la bouche les corpuscules tenus +en suspension dans l'eau; ils mettent le Rotifère en rapport constant +avec l'air dissous dans le liquide, et contribuent en même temps à sa +progression. + +La puissance créatrice sait tirer le plus grand parti possible de ses +moindres combinaisons. Elle fait souvent beaucoup avec très-peu. Elle +remplit trois ou quatre fonctions avec un cil! + +Plusieurs Rotifères sont sans queue (_Anurées_). Certains en ont une +toute petite, d'autres une longue; et celle-ci est tantôt simple +(_Siliquelles_), tantôt bifurquée (_Furculaires_), quelquefois à trois +branches et à trois pointes (_Ézéchiélines_). Dans les _Ptérodines_, +cet organe se termine par une fossette en forme de ventouse. Lorsqu'on +voit ces animaux pour la première fois, on croit aborder le domaine du +fantastique. + +Quand les Rotifères nagent, la queue leur sert de gouvernail. En même +temps les lobes ciliés paraissent se mouvoir comme les roues d'un +bateau à vapeur. + +Plusieurs de ces petites créatures portent sur le front une sorte +de prolongement en forme de corne ou de trompe, dont on ignore la +fonction. Est-ce une arme offensive ou défensive? + +La bouche est très-ample et très-contractile. Elle a la forme d'un +entonnoir ou d'une cloche. Elle offre deux mâchoires latérales; ce sont +de simples tiges cornées et coudées, terminées par une ou plusieurs +dents; ou bien des arcs tendus, dans lesquels les dents sont disposées +comme le seraient des flèches prêtes à partir. (Ehrenberg.) + +Leur système digestif est assez compliqué. On y trouve un estomac +très-long ou très-large, garni souvent d'appendices latéraux, et un +gros intestin dilaté en forme de vessie..... + +Les Rotifères ont un cœur toujours en action. On le voit, à travers la +carapace, se contracter et se dilater alternativement. Son existence +est liée avec une circulation évidente, et, à ce point de vue, les +Rotifères sont plus favorisés que les Insectes. + +Les anciens naturalistes croyaient que les animaux étaient d'autant +plus simples en organisation, qu'ils étaient plus petits. Le microscope +a singulièrement modifié leur opinion à cet égard. + +Nos animalcules porte-roues n'offrent généralement qu'un seul œil +arrondi et mobile, rouge ou rougeâtre, situé au milieu du front +(_Brachions_). Un petit nombre d'espèces, mieux douées, en possèdent +deux, trois et même quatre. D'autres n'en ont pas (_Lapadelles_). + +Ce qui est digne de remarque, c'est que cet organe est quelquefois +placé sur la nuque et même sur le dos (Ehrenberg, Nitzsch); de manière +que l'animal voit plutôt au-dessus de lui ou en arrière de lui qu'au +devant de lui. Pourquoi cette organisation? + +M. Ehrenberg assure avoir constaté dans certaines espèces la présence +d'un système nerveux. Un système nerveux dans des _bestiolettes_ qu'un +grain de sable peut couvrir! + +Les Rotifères sont ovipares. Ils portent leurs œufs suspendus à +l'origine de la queue, comme la plupart des Crustacés. + + +II + +Spallanzani a donné beaucoup d'importance aux Porte-roues. Il a +découvert que ces animaux peuvent être desséchés, aplatis, collés à une +feuille de papier; rester ainsi, pendant un an ou deux, immobiles et +dans un état complet de léthargie ou de mort apparente, et puis revenir +à la vie. Il suffit de les mouiller pour les _ressusciter!_ + +Au contact de l'eau, la petite carcasse se gonfle, remue la queue, +tord le ventre, se décolle, agite les cils de sa roue, et se met à +nager!..... Heureux Rotifère! + +Blainville et Bory de Saint-Vincent ont refusé de croire à l'admirable +faculté dont il s'agit. On a protesté, de tous côtés, contre le +scepticisme de nos deux savants naturalistes. L'exactitude du sévère +Spallanzani pouvait-elle être en défaut? M. Schultze a publié des +expériences décisives qui ont confirmé les résultats obtenus par +l'illustre physiologiste italien. Il est bien démontré aujourd'hui +que cette merveilleuse propriété existe. Mais, pour réussir dans les +opérations d'engourdissement et de réveil, il faut dessécher les +petites bêtes graduellement, bien graduellement; ne pas trop les +comprimer; ne pas les exposer à une température trop élevée, surtout +pendant qu'elles sont encore humides; ne pas les garder trop longtemps +endormies, et les ranimer avec lenteur et précaution. M. Doyère a fait +connaître les conditions de ce remarquable _désengourdissement_. + +C'est sur le _Rotifère commun_[166] qu'on observe le curieux, +l'incompréhensible phénomène dont nous venons de parler. Cet animalcule +habite dans l'eau douce, ou, pour mieux dire, au milieu de la mousse +humide, sur les murs et sur les toits. Il est long de trois quarts de +millimètre; il a des roues sept ou huit fois plus petites que son corps. + + [166] _Rotifer redivivus_ Cuvier. + +Les Rotifères de la mer périssent sans retour par la dessiccation. +Pourquoi la vie est-elle moins tenace dans l'eau salée que dans l'eau +douce? + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXII + +LES CRUSTACÉS. + + _C'est li Loups famillieux qui tout tue et dévore; + Quanque tient devant eulx tout mort, riens n'assavore._ + + (GIRART DE ROSSILLON, 1316.) + + +Les Crustacés sont les Insectes de la mer; mais ils ont plus de taille, +plus de force et plus de voracité que les Insectes ordinaires. Au lieu +d'une tunique coriace, ils sont revêtus d'une armure calcaire plus ou +moins épaisse et plus ou moins dure, souvent hérissée de poils roides, +de tubercules épineux, même de pointes acérées. + +Partout où dans l'Insecte nous trouvons la corne, dans le Crustacé nous +rencontrons la pierre. C'est à peu près la même construction, seulement +le Constructeur a changé ses matériaux. + +Les Crustacés ont presque tous d'énormes pinces crochues et dentelées, +dont ils se servent comme de puissantes tenailles ou comme d'engins de +guerre redoutables. On les a comparés à ces lourds chevaliers du moyen +âge, audacieux et cruels, bardés d'acier de pied en cap. Visière et +corselet, brassards et cuissards, rien n'y manque..... + +[Illustration: CRABE EN PLEINE MUE.] + +Ces chevaliers marins vivent sur la plage, au milieu des rochers, à une +faible distance du rivage; ou bien au sein de la mer, à des profondeurs +considérables. Quelques-uns se cachent dans le sable; d'autres se +tapissent sous les pierres. Certains, comme le _Crabe commun_ ou _Crabe +enragé_[167], aiment l'air du rivage presque autant que l'eau salée, et +se tiennent presque toujours sur le bord humide des falaises. + + [167] _Carcinus mænas_ Leach. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIII. + P. Lackerbauer pinxt. Digeon fac-simile. sc. + + CRUSTACÉS + + 1 Crevette. (_Palemon serratus. Leach._) + 2 Crabe tourteau. (_Platycarcinus pagurus. M. Edwards._) + 3 Araignée de mer longue patte. (_Leptopus longipes._) + 4 Homard commun. (_Homarus vulgaris. M. Edwards._) + + _Imp. Lamoureux r. Lacépède. 38. Paris._] + +La solidité de leur carapace calcaire l'empêche de s'étendre; ils ne +peuvent grandir qu'à condition de muer. A une époque déterminée, la +Nature dépouille le guerrier de sa cuirasse. La bête mue; la croûte +calcaire tombe, et laisse à découvert une tunique mince, pâle et +délicate. Dans cet état, le Crustacé ne mérite plus son nom. Sa peau +est devenue presque aussi vulnérable que celle d'un Mollusque. Mais il +a l'instinct de sa faiblesse: il se retire prudemment à l'écart; il se +cache honteusement dans quelque trou obscur, jusqu'à ce qu'une autre +vestiture résistante, appropriée à sa nouvelle taille, lui ait rendu, +et son armure de combat, et sa dignité de Crustacé. Malheur à lui si, +pendant sa période de faiblesse, il est rencontré par un de ses anciens +opprimés. Il est à sa merci, et paye alors chèrement, comme on dit, ses +cruautés d'autrefois. + +[Illustration: SQUILLE MANTE + +(_Squilla mantis_ Rondelet).] + +Les Crustacés n'ont pas, comme les animaux supérieurs, une _colonne +vertébrale_, c'est-à-dire un axe calcaire intérieur, à la fois dur +et mobile, portant des appendices de même nature, avec lesquels il +forme une charpente solide ou _squelette_. Mais ils possèdent, ainsi +qu'on vient de le voir, une enveloppe pierreuse. L'élément osseux ne +s'est point condensé dans le corps, il s'est accumulé à la périphérie. +Leur peau tient donc la place du squelette. Geoffroy Saint-Hilaire +disait que les Crustacés vivent, non pas en dehors de leur colonne +osseuse, comme les Mammifères, mais en dedans, comme les Mollusques, et +qu'ils sont _logés dans leurs vertèbres_. Il existe donc des animaux +à squelette intérieur, à _véritable squelette_, et des animaux à +squelette tégumentaire ou _dermato-squelette_. + +Les Crustacés ont une armure sombre, bronzée ou gris de fer, comme les +métaux forgés pour les combats. Quelques-uns sont rouges ou rougeâtres, +comme le sang de leurs victimes; quelques autres, d'un jaune terreux ou +d'un bleu livide, comme la chair qui se corrompt. + +Leur croûte calcaire est épaisse et résistante, surtout dans la région +dorsale. Leurs membres ont aussi une dureté très-remarquable. + +Cependant, chez les petites espèces, on observe souvent un test +fort mince et d'une transparence cristalline, qui permet de suivre +au travers les actes de leur digestion et les mouvements de leur +circulation. + +Plusieurs Crustacés tout à fait microscopiques contribuent parfois à +colorer les eaux de la mer en rouge pourpre ou violacé. Telles sont la +_Grimotée d'Urville_[168] et la _Grimotée sociale_[169]..... + + [168] _Grimotea Durvillei_ Milne Edwards. + + [169] _Grimotea gregaria_ Leach. + +Chez les _Araignées de mer_, où le cou n'existe pas, la tête est fondue +dans la poitrine (_céphalothorax_), mais le ventre reste distinct. +Le milieu du corps présente un resserrement, une taille quelquefois +étroite et gracieuse. Chez les Crustacés, il n'y a plus ni cou ni +taille. La tête, la poitrine et le ventre ne forment plus qu'une seule +masse, souvent courte, trapue, athlétique et difficile à entamer. + +Plusieurs de ces animaux possèdent une queue puissante, composée d'un +certain nombre de palettes ciliées, avec laquelle ils battent l'eau +à reculons, et dont ils se servent habilement pour étourdir leurs +ennemis. N'oublions pas de dire que la partie appelée _queue_, par les +gens du monde, est la _queue plus le ventre_[170]. + + [170] Ce qu'on mange dans une _Écrevisse_ n'est pas sa queue, mais + son _dos_, ou, si l'on veut, son _râble_. + +En leur qualité d'animaux aquatiques, les Crustacés respirent par des +_branchies_. Chez les grosses espèces, ces branchies sont des lamelles +ou des filaments dont les supports sont parcourus par deux canaux: +l'un qui amène le sang dans l'économie; l'autre qui le dirige vers +le cœur. Ces organes sont enfermés dans le corps. Chez les petites +espèces, les branchies paraissent souvent extérieures et pendent dans +l'eau comme des franges. Quelquefois ces mêmes organes servent en même +temps à respirer et à nager. Ce sont des _branchies-pattes_ ou des +_nageoires-branchies_. D'autres fois l'animal ne possède pas d'appareil +spécial pour la respiration. + +[Illustration: ARAIGNÉE DE MER + +(_Pisa tetraodon_ Leach).] + +Presque tous les Crustacés sont robustes, hardis et destructeurs. Ils +forment dans la mer une horde de brigands nocturnes, ou de maraudeurs +impitoyables, qui ne reculent devant aucun guet-apens. Ils se battent +à outrance, non-seulement avec leurs ennemis, mais souvent entre +eux, pour une proie ou pour une femelle, quelquefois uniquement pour +le plaisir de se battre. Les misérables! Ils luttent audacieusement +avec leurs pinces vigoureuses. D'ordinaire la carapace résiste aux +coups les plus terribles; mais les pattes, la queue, et surtout les +antennes, subissent les plus affreuses mutilations. Heureusement, fort +heureusement pour les vaincus, que les membres emportés _repoussent_ +après quelques semaines de repos! C'est pour cela qu'on rencontre +maintes fois des Crustacés avec des serres de grosseur très-inégale; +la plus petite est celle qui renaît pour remplacer une perte éprouvée +dans un combat. La Nature n'a pas voulu que les Crustacés restassent +longtemps invalides. Ils reviennent bientôt sur le champ de bataille, +tout à fait remis de leurs blessures. On a vu des _Homards_[171] qui, +dans une rencontre malheureuse, avaient perdu une jambe malade et +débile, reparaître au bout de quelques mois avec une jambe complète, +vigoureuse et d'un excellent service. + + [171] _Homarus vulgaris_ Milne Edwards (voy. planche XXIII, fig. 4). + +O Nature! comme tu remplis notre âme d'étonnement et de respect! + +Dans les ports d'Espagne, quand on a pris une espèce de Crabe appelée +_Boccace_ (singulier nom pour un Crustacé!), on se contente de lui +couper les grosses pinces, regardées comme un excellent manger. On +jette ensuite dans la mer le pauvre animal mutilé, pour le repêcher +plus tard, quand il aura _refait_ des pinces toutes neuves. + +Les Crustacés sont carnivores. Ils mangent avec avidité les autres +animaux, soit vivants, soit morts, soit frais, soit corrompus. Peu +leur importent la qualité et l'état de la victime! + +Il est amusant de voir l'adresse et la gravité avec lesquelles le Crabe +commun, lorsqu'il s'est emparé d'une malheureuse Moule, tient une valve +soulevée avec une pince et détache l'animal avec l'autre, rapidement +et proprement, portant chaque morceau à la bouche, comme on le fait +avec la main, jusqu'à ce que la coquille soit entièrement vidée! (Rymer +Jones.) + +Ce Crustacé ne mord pas directement sur sa proie comme l'Écrevisse. Il +est aussi goulu, mais mieux appris. + +M. Charles Lespés a surpris, sur la plage de Royan, une troupe de +Crabes au moment de leur repas. Ce jour-là ils dînaient en commun, +_et Dieu sait la joie_, comme dit le bon la Fontaine. Ils étaient en +rang, tous tournés du même côté, et presque debout sur leurs huit +pattes. Ils saisissaient à terre de petits objets et les portaient à +la bouche prestement et régulièrement. Chaque main avait son tour. +Quand la droite arrivait à l'orifice buccal, la gauche prenait à terre; +quand celle-ci à son tour donnait l'aliment, la première ramassait. +Il n'y avait pas de temps perdu. Figurez-vous une troupe de zouaves +disciplinés, mangeant avec ordre à la gamelle. Ce Crustacé, vous le +voyez, a le bonheur d'être ambidextre. + +Les _Corophies à longues cornes_[172], si remarquables par la gracilité +de leur corps, savent très-bien couper le byssus des Moules, pour faire +tomber ces bivalves dans la vase et les avoir à leur portée. + + [172] _Corophium longicorne_ Latreille. + +Est-il vrai que d'autres Crustacés, grands mangeurs d'Huîtres, ont +assez de ruse ou d'instinct (comme on voudra) pour attaquer ces +Mollusques sans s'exposer au danger de leurs battants? Quand le +bivalve entr'ouvre sa coquille, espèce de trappe vivante, pour jouir +d'un rayon de soleil ou pour prendre son repas, le malin Crustacé y +glisse au plus vite une petite pierre. Cela fait, il dévore à son aise +le pauvre coquillage, qui ne peut plus se barricader[173]. + + [173] L'oiseau appelé _Huîtrier_ (_Hæmatopus ostralegus_ Linné) + procède ainsi sur nos plages. Mais il possède un bec comprimé, en + forme de couteau, merveilleusement disposé pour s'introduire dans + la maison du bivalve. + +[Illustration: COROPHIE A LONGUES CORNES + +(_Corophium longicorne_ Latreille).] + +Les Corophies, dont il vient d'être question, sont extrêmement +nombreuses sur les bords de l'Océan, surtout à la fin de l'été et +dans l'automne. Elles font la guerre, sans relâche, aux Vers marins. +On les voit par myriades s'agiter en tous sens, battre la vase avec +leurs longues antennes et la pétrir pour y trouver quelque proie. +Rencontrent-elles une Néréide ou une Arénicole, souvent cent fois plus +grosse que leur corps, elles se réunissent en troupe pour l'attaquer et +pour la dévorer. + +Les Corophies rendent cependant d'immenses services aux éducateurs +de Moules des environs de la Rochelle. Pendant l'hiver, la vase des +bouchots où l'on élève ces bivalves est délayée et très-inégalement +amoncelée. Lorsque la saison devient chaude, les parties les plus +élevées s'égouttent, se durcissent et rendent la récolte des +Mollusques tout à fait impraticable. Il faudrait niveler ces plaines +de vase en partie desséchée et en partie demi-liquide, ce qui serait +très-difficile et très-coûteux. Eh bien! les Corophies, toutes seules, +se chargent de ce soin. Elles démolissent et aplanissent plusieurs +lieues carrées couvertes de rugosités et de sillons. Elles délayent la +vase, qui est emportée hors des bouchots à chaque marée, et la surface +de la vasière se trouve aussi unie et aussi praticable qu'à la fin de +l'automne précédent. Il faudrait des milliers d'hommes et peut-être +tout le cours de l'été pour obtenir ce résultat, exécuté en quelques +semaines par un chétif animal. + +Nous avons dit que les Crustacés ne se respectaient guère entre eux. +Souvent, dans une même espèce, les gros dévorent les petits. _Rara +concordia fratrum!_ + +Un jour, M. Rymer Jones avait introduit dans un aquarium six _Crabes +tourteaux_[174] de différentes tailles. Un d'eux s'aventura vers +le milieu du réservoir, et fut bientôt accosté par un autre un peu +plus gros, qui, le prenant avec ses pinces _comme il aurait pris un +biscuit_, se mit à briser sa carapace et à se frayer un chemin jusqu'à +sa chair. Il y enfonça ses doigts crochus avec aisance et volupté, +paraissant s'inquiéter fort peu des yeux affamés et jaloux d'un autre +compagnon, plus fort et tout aussi cruel, qui s'avançait vers lui, +contemplant avec délices ce spectacle abominable. Mais, comme l'a +dit Horace (et il n'a pas été le premier à le dire), _personne n'est +heureux de tout point dans ce bas monde_[175]. Notre féroce Tourteau +continuait paisiblement son repas, lorsque le voisin le saisit +exactement comme il avait saisi son frère, le brise et le déchire avec +le même sans-façon, pénétrant jusqu'au milieu de ses entrailles avec la +même sauvagerie..... Et pendant ce temps, la victime, chose singulière! +ne se dérangea pas un seul instant; elle continua de dépecer et de +manger le premier Crabe, jusqu'à ce qu'elle fût elle-même entièrement +déchirée par son bourreau, présentant un exemple remarquable +d'insensibilité, pendant qu'on lui infligeait cruellement la loi du +talion! + + [174] _Platycarcinus pagurus_ Milne Edwards (voy. planche XXIII, + fig. 2). + + [175] Nihil est ab omni parte beatum. (HORACE.) + +Manger les autres et être mangé soi-même, est une des grandes lois de +la Nature! + +«Toutes les espèces de la mer, dit Buffon, sont presque également +voraces; elles vivent sur elles-mêmes ou sur les autres, et +s'entre-dévorent perpétuellement sans jamais se détruire, parce que +la fécondité y est aussi grande que la déprédation, et que presque +toute la nourriture, toute la consommation tourne au profit de la +reproduction.» + +Le lendemain matin de ce tragique spectacle, il ne restait en vie que +deux des six Tourteaux du jour précédent, les plus gros et les plus +robustes; chacun, blotti dans un angle de l'aquarium, regardait son +rival avec une mine concentrée, malicieuse et défiante. M. Rymer Jones +ne voulut pas troubler cette _féroce méditation_[176]. + + [176] Multa tamen lætus tristia pontus habet. (OVIDE.) + +Dans une autre circonstance, quatre petits Crabes communs se trouvaient +dans un même réservoir. Un d'eux devint aussitôt la proie d'un de ses +frères affamés. Peu d'instants après, un second fut saisi par les +pinces du plus gros. On l'en arracha très-difficilement: l'infortuné y +laissa plusieurs de ses membres. On le transporta, par pitié, dans un +autre aquarium. A peine en sûreté, il se mit à manger quelques morceaux +de Moule avec autant de plaisir et de sang-froid que s'il ne lui était +rien arrivé; et cependant il avait subi une effroyable mutilation, +puisque, de ses dix pattes, il en avait perdu sept! Il ne lui restait +que les deux pinces et la patte droite de derrière. Eheu!..... + +Quatre-vingt-quatorze jours après ce _désagrément_, le Crabe changea de +carapace, et alors les dix pattes se _trouvèrent au complet_. Toutefois +nous devons avouer que les sept nouvelles étaient plus petites que les +précédentes, quoique du reste aussi parfaites. (Dalyell.) + +L'animal resta probablement un peu boiteux tout le temps de sa +convalescence!..... + +Quoique essentiellement carnassiers, les Crustacés mangent quelquefois +des végétaux marins, surtout dans les temps de famine. Plusieurs +néanmoins semblent préférer les fruits aux matières animales. Tel est +le Crabe, si commun dans les îles de la Polynésie, qui se nourrit +presque exclusivement de noix de coco. Ce Crabe a des pinces épaisses +et fortes; les autres pattes sont relativement étroites et faibles. Au +premier abord, il semble impossible qu'il puisse entamer une grosse +noix de coco, entourée d'une couche épaisse de filasse et protégée +par un noyau très-dur. Mais M. Liesk l'a vu très-souvent faire cette +opération. Le Crabe commence par arracher le tissu fibre par fibre à +l'extrémité où se trouvent les fossettes du fruit. (Il ne se trompe +jamais d'extrémité.) Quand cela est fini, il frappe avec ses grosses +pinces sur l'une de ces dernières, jusqu'à ce qu'il ait fait une +ouverture. Puis, à l'aide de ses pinces étroites, et tournant sur +lui-même, il extrait la substance blanche de la noix. Cette adroite +manœuvre est un exemple bien curieux de l'instinct des Crustacés. + +Les Crustacés ont des yeux de deux sortes, des yeux simples et des +yeux composés: les premiers, sessiles et immobiles, peu saillants et +très-bombés; les seconds, portés par une courte tige calcaire et formés +d'une quantité considérable de petits yeux symétriquement agglomérés. +La réunion de toutes les cornées microscopiques d'un œil composé +ressemble à une calotte chagrinée ou taillée à facettes. On dit que +dans un œil de Homard se trouvent 2500 petits yeux[177]. + + [177] Ce nombre est sans doute considérable, mais il l'est bien + davantage dans certains Insectes. On a compté 4000 petits yeux dans + la _Mouche domestique_, 7000 dans le _Taon_ du Bœuf, 8000 dans le + _Hanneton_, 11 300 dans le _Cossus gâte-bois_, 25 000 dans une + _Mordelle_, et 34 650 dans un _Papillon_. (Blanchard.) + +Les yeux simples sont myopes; les yeux composés sont presbytes. Ainsi +un Homard peut voir de près ou de loin, _ad libitum_, bien entendu sans +avoir recours à nos instruments d'optique! + +Les Crustacés paraissent jouir d'un odorat subtil: ils arrivent de +très-loin vers une proie. Si l'on met un petit Poisson mort sous une +pierre, on verra bientôt cette dernière entourée d'une multitude +d'affamés. On sait avec quelle rapidité affluent vers un morceau de +viande, même fraîche, les Écrevisses qui peuplent nos ruisseaux. Si, +comme le pensent beaucoup de naturalistes, l'organe de l'odorat réside +dans les antennes, la longueur souvent excessive de ces organes chez +les Crustacés expliquerait très-bien le développement de ce sens. + +Beaucoup de Crustacés ne savent pas nager; ils marchent plus ou moins +rapidement au fond de l'eau ou hors de l'eau. Il y en a qui courent +obliquement, et qui se servent de leurs pattes aussi habilement dans +le recul que dans la progression. On dit que le _Cavalier_[178] des +côtes de Syrie doit son nom à la rapidité avec laquelle il parcourt de +grandes distances. Est-il vrai qu'il va plus vite qu'un cheval? + + [178] _Ocypode cursor_ Fabricius. + +Les Crustacés qui nagent s'élancent par bonds et par saccades, ou bien +glissent mollement et régulièrement, soutenus et poussés par deux +rangées de rames parallèles qui se meuvent avec régularité, comme les +rames des galères. + +La _Porcellane large pince_[179] est un mauvais nageur. Elle se +contente d'agiter son abdomen, lequel l'aide à descendre obliquement +et à reculons jusqu'au fond de l'eau. Elle se fixe sous la première +pierre venue et s'y tient blottie pendant des mois entiers. Ses longues +antennes, sans cesse en mouvement, l'avertissent de la nature des +objets qui s'approchent. Ses pattes-mâchoires sont alternativement et +sans relâche projetées en avant et ramenées ensuite vers la bouche. +Ces pattes ressemblent à des faucilles. Elles sont formées de cinq +articulations bordées intérieurement de soies courbes parallèles, +lesquelles, à chaque déploiement de pattes, s'étalent comme les +branches d'un éventail, et se rapprochent quand le membre se replie. +Examinée au microscope, chaque soie paraît garnie elle-même d'un rang +de poils plus courts, implantés perpendiculairement à sa longueur. Dans +le mouvement de rétraction, les poils de chaque soie, s'entrecroisant +avec ceux qui garnissent les soies latérales, forment un véritable +treillis qui doit enfermer et entraîner les animalcules flottants +à leur portée; tandis que, au déploiement, les soies s'écartent et +laissent s'échapper tout ce que rejette le Crustacé, lequel peut ainsi +se procurer sa nourriture sans changer de place. (Gosse.) + + [179] _Porcellana platycheles_ Latreille. + +Les _Chevrettes_ ou _Crevettes_[180] offrent, à l'extrémité de la +première paire de pattes, un appendice semblable à un râteau, composé +de poils très-courts placés sur le membre à peu près à angle droit. +L'animal emploie ce râteau à rassembler les plus petites épluchures, +qu'une paire de secondes pattes porte délicatement à sa bouche. Après +quoi le râteau devient une brosse dont la Chevrette se sert pour le +nettoyage des fausses pattes de son ventre et des lobes de sa queue. +Quand il travaille à sa toilette, notre petit Crustacé prend une +position grotesque. Son corps s'élève sur les quatre dernières paires +de membres; le ventre et la queue se recourbent en avant, de manière +que la partie postérieure de la Chevrette se trouve rapprochée des +organes du brossage. (Rymer Jones.) + + [180] On désigne sous ces noms deux Crustacés, le _Palæmon + serratus_ de Leach (voy. planche XXIII, fig. 1) et le _Crangon + vulgaris_ de Fabricius. + +[Illustration: CRANGON COMMUN + +(_Crangon vulgaris_ Fabricius).] + +Les Crustacés ont les sexes séparés. Les mâles ressemblent plus ou +moins aux femelles. Cependant, chez certaines espèces parasites +des Poissons, on rencontre, entre les deux sexes, des différences +très-notables, non-seulement dans la forme, mais surtout dans la +taille. Le mâle est cinquante fois, cent fois, _même mille fois_ plus +petit que sa femelle! Évidemment, dans ce ménage, c'est l'époux qui +doit être dirigé et maîtrisé par l'épouse! Cette dernière loge presque +toujours son mari... dans une ride de son dos! + +Les fausses pattes des Crustacés sont employées par les femelles à +soutenir les œufs qu'elles transportent avec elles. + +On a compté dans une Chevrette 6807 œufs, et dans un Crabe 21 699. Dans +d'autres espèces, on en a trouvé 25 000, 30 000 et jusqu'à 100 000. +Trois ou quatre de ces derniers Crustacés seraient suffisants pour +engendrer en six mois une famille égale en nombre à la population du +Portugal! + +Les œufs des Crustacés sont petits, globuleux ou ovoïdes, jaunâtres ou +rougeâtres. Ceux des Chevrettes paraissent d'un roux brun; ceux des +Langoustes, d'un jaune d'or. + +Les œufs de quelques espèces se conservent desséchés pendant un grand +nombre d'années, et ne se développent que lorsque les circonstances +favorables se présentent. + +Quand les œufs sont près d'éclore, ils sont plus gros et plus +transparents. A travers leur mince enveloppe, on distingue parfaitement +les yeux de l'embryon. Celui-ci ne communique pas avec le jaune par le +ventre, comme l'embryon de la Poule, mais _par le dos_ (Hérold), comme +celui du Ver à soie. + +[Illustration: ZOÉ + +(_Larve du Crabe commun_).] + +Les petits ne ressemblent pas beaucoup aux parents. Ils ont souvent +un aspect assez étrange, à tel point que les naturalistes les avaient +d'abord pris pour des animaux particuliers, et en avaient fait un genre +distinct, sous le nom de _Zoé_ (Thompson). Tous sont plus ou moins +arrondis, avec une longue pointe dirigée en avant, arquée comme le +bec d'un Ibis, et une autre partant de la nuque, proéminente comme +une épine de Groseillier; un ventre singulièrement grêle, une queue +fourchue plus ou moins ramifiée, et de longues pattes articulées, +pourvues chacune d'un long appendice dont l'extrémité digitée est +garnie de cils vibratiles propres à la natation. Ces larves ne +possèdent pas de pinces; elles nagent avec une très-grande rapidité. On +sait que l'animal adulte n'est pas organisé pour la natation. «Rien, en +un mot, dit M. de Quatrefages, ne rappelle, chez eux, ce Crabe à corps +aplati, verdâtre, qui fuit sans trop de hâte devant le promeneur, et +semble, dans sa marche oblique et saccadée, lui adresser le geste bien +connu des gamins de Paris!» + +A chaque pas, dans l'étude de la Nature, _on est terrassé de surprise_, +comme dit M. Michelet. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXIII + +LES HOMARDS, LES LANGOUSTES, LES CHEVRETTES. + + Géants et nains parmi les Écrevisses. + + +Sur les côtes de l'Océan et de la Méditerranée, certains Crustacés sont +l'objet d'une industrie et d'un commerce assez importants. Nous voulons +parler des _Homards_, des _Langoustes_ et des _Chevrettes_. + +Les Homards et les Langoustes peuvent être regardés comme les chefs de +file ou les grands seigneurs de la gent crustacée: ce sont d'énormes +Écrevisses marines. Les premiers ont des pinces très-grandes et le dos +lisse; les secondes, des pinces petites et le dos épineux. + +Tibère César fit déchirer le visage d'un pauvre pêcheur avec la +cuirasse raboteuse d'une Langouste. + +La saison des amours commence en septembre pour les Langoustes, et en +octobre pour les Homards. (Vous représentez-vous un Homard amoureux?) +Elle se prolonge jusqu'au mois de janvier. C'est M. Coste qui nous le +dit. Par conséquent, les Langoustes sont plus longtemps amoureuses que +les Homards!... Heureuses Langoustes! + +Les femelles des deux espèces pondent des œufs en nombre +très-considérable. Les Langoustes sont beaucoup plus fécondes que les +Homards (cela devait être!). Les Homards produisent 20 000 œufs; les +Langoustes en donnent 100 000 et 120 000. (Gerbe.) + +[Illustration: LANGOUSTE GRAINÉE.] + +Ces œufs sont réunis en paquets et appliqués contre la face ventrale de +la queue. Ils sont englués, collés et retenus par une humeur visqueuse +particulière. + +Les femelles chargées d'œufs sont dites _grainées_. + +Suivant qu'elles fléchissent ou qu'elles redressent la queue, elles +peuvent tenir leur _portée_ dans l'obscurité ou la présenter à la +lumière. Tantôt elles laissent leurs œufs immobiles ou simplement +immergés; tantôt elles leur font subir des lavages successifs, en +agitant doucement les fausses pattes qui les protégent à droite et à +gauche. (Coste.) + +L'évolution des germes dure six mois. Au moment de l'éclosion, les +femelles _couveuses_ étendent la queue. Elles impriment aux œufs de +légères oscillations, pour semer les larves prêtes à déchirer leur +coque, et se délivrent en un ou deux jours de leur portée entière. +(Coste.) + +Aussitôt nés, les jeunes Crustacés s'éloignent de leur mère, et +montent à la surface de l'eau, pour gagner la haute mer. Ils nagent +en tourbillonnant. Mais cette vie pélagienne n'est pas de longue +durée; ils la quittent à la quatrième mue, qui survient le trentième +ou le quarantième jour, et leur fait perdre les organes transitoires +qui servaient à la natation. Alors, ne pouvant plus se soutenir à la +surface de la mer, ils tombent au fond, pour y séjourner désormais, +et, à partir de ce moment, la marche devient leur mode habituel de +locomotion. (Coste.) + +Voilà donc des animaux qui courent ou nagent (ce qui revient au même) +avant de savoir marcher! L'observation donne souvent les démentis les +plus formels aux généralisations les plus accréditées. + +A mesure qu'ils grandissent, les jeunes Crustacés se rapprochent des +rivages qu'ils avaient momentanément abandonnés. Ils reviennent vers +les lieux habités par leurs parents. + +Les formes des larves diffèrent tellement de celles des adultes, qu'il +serait bien difficile, si l'on n'avait assisté à leur éclosion, de +les rapporter à l'espèce dont elles proviennent. C'est à tel point, +que les naturalistes avaient considéré les embryons des Langoustes +comme des animaux parfaits, et en avaient constitué un genre distinct, +sous le nom de _Phyllosome_, jusqu'au moment où M. Gerbe est venu les +éclairer[181]. + + [181] Ceci nous rappelle que Linné a décrit comme une Cochenille + (_Coccus aquaticus_) la capsule ovigère... d'une espèce de Sangsue + (_Nephelis octoculata_ Savigny). Ce grand homme connut plus tard la + vérité, et s'empressa de confesser loyalement sa méprise. «_J'ai + vu_, dit-il, _et j'ai été stupéfait_» (_Vidi et obstupui_). + +[Illustrations: Vue en dessous. Vue en dessus. + +LARVES DE LANGOUSTE (PHYLLOSOMES). + +(D'après les dessins inédits communiqués par M. Gerbe.)] + +Les embryons des Homards et des Langoustes portent aux pieds des +panaches caducs, sortes de rames vibratiles à l'aide desquelles ils se +tiennent en suspension permanente et se meuvent avec facilité, jusqu'au +moment de la quatrième mue. + +Les Homards n'atteignent la taille adulte et ne sont aptes à se +reproduire qu'à la fin de leur cinquième année. + +D'après les observations de M. Coste, chaque jeune animal perd et +refait sa carapace huit à dix fois la première année, de cinq à sept la +seconde, trois ou quatre fois la troisième année, et deux ou trois la +quatrième. D'où il résulte que les plus petits Homards servis sur nos +tables ont changé en moyenne _vingt et une fois_ de vêtement calcaire, +et en sont à leur vingt-deuxième habit! + +[Illustration: JEUNES HOMARDS 1/6. + +(Troisième mue.)] + +La taille réglementaire d'un Homard a été fixée à 20 centimètres. Tout +individu plus court, vendu au marché, est un Homard de contrebande. + +Les habitants de Blainville vont s'établir tous les ans à Chausey, pour +la pêche des Homards. + +On prend ces Crustacés avec des espèces de paniers en forme de cônes +tronqués, dont le sommet offre une ouverture disposée de telle sorte +que l'animal, une fois entré, ne peut plus sortir. Que de traquenards +dans l'industrie! + +Le nombre de Homards que chaque famille de pêcheur capture dans une +saison peut être évalué à mille ou douze cents. Chausey expédie donc +annuellement de huit à neuf mille de ces Crustacés, dont le produit, +payé à Coutances, est de 10 000 à 12 000 francs. Chaque maître pêcheur +retire à peine 1300 à 1400 francs de cette campagne, qui dure près de +neuf mois. (Quatrefages.) + +En Norvége, on prend beaucoup de Homards. On les expédie en Angleterre, +à bord de navires dont la cale est divisée en grands compartiments qui +communiquent avec la mer. Chaque compartiment peut contenir sept à huit +mille individus[182]. + + [182] L'Angleterre en reçoit annuellement pour une somme de 500 000 + francs. On en a vu arriver jusqu'à 30 000 par jour. + +[Illustration: ENGINS DE PÊCHE.] + +On peut garder les Homards pendant quelque temps, avec la plus grande +facilité. Jadis on les enfermait dans de grandes caisses de bois +percées de trous. Aujourd'hui, on les met dans de véritables bassins. +M. Richard Scowell possède à Hamble, près de Southampton, un réservoir +de briques revêtues d'une couche de ciment, dont l'eau se renouvelle au +moyen d'écluses et de conduites, et dans lequel 50 000 Homards peuvent +tenir à l'aise et vivre en bonne santé pendant cinq à six semaines. + +Quand les réservoirs sont bien installés, il suffit de quelques mètres +cubes d'eau pour conserver un grand nombre de Crustacés. Dans les +viviers-parcs de Concarneau, creusés dans le roc de la falaise, et +recevant, avec les marées, l'eau fraîche de la pleine mer, nous avons +vu plus de 12 000 Langoustes, sans compter un nombre considérable de +Homards, entassés dans un espace de moins de 400 mètres carrés. Par les +fortes chaleurs du mois d'août, ces animaux se portaient bien et la +mortalité était insignifiante. De temps en temps on leur distribuait +les poissons de rebut que laissaient à bon compte les pêcheurs de +Sardine de la localité. + +Pour empêcher ces animaux de s'entre-détruire, on paralyse les +mouvements de leurs pinces au moyen d'une cheville de bois enfoncée +dans une de leurs articulations. + +Les Langoustes sont les Homards de la Méditerranée; elles passent pour +un manger plus délicat et moins indigeste. + +Elles sont abondantes, surtout dans le détroit de Bonifacio. + +Les Chevrettes sont très-recherchées dans certaines villes. On en fait +une assez grande consommation à Paris. + +Ces jolis petits Crustacés ressemblent assez aux Écrevisses. Si, comme +ces dernières, ils avaient de fortes pinces, ce seraient des miniatures +d'Écrevisses. + +La pêche des Chevrettes est très-simple. Il suffit d'entrer dans l'eau +jusqu'au-dessus du genou, muni d'un filet appelé _truble_ ou _havenau_, +en forme de grande poche, dont le bord est tendu par un demi-cercle +de bois et une corde qui fait le diamètre. Un bâton est attaché par +l'un de ses bouts au milieu de la corde. Le milieu du demi-cercle y +est aussi fixé solidement, et le pêcheur s'en sert pour ratisser les +herbiers avec la corde tendue, en tenant l'autre bout du manche appuyé +contre la poitrine[183]. + + [183] Voyez la planche XXIV. + +On ne peut exploiter de cette manière que des côtes très-basses, en +suivant le mouvement des eaux et par un temps très-calme. Pour rendre +la pêche plus fructueuse et mettre à contribution une plus grande +étendue de mer, deux pêcheurs prennent un bateau, et disposent trois ou +quatre filets de manière qu'ils parcourent le fond comme des trubles de +grande dimension. En les jetant et en les retirant de temps en temps, +ils font une ample récolte de nos petits Crustacés. + +Mais, en général, ce genre de pêche est confié aux femmes et aux +enfants. + +A Chausey, la récolte des Chevrettes est abandonnée aux femmes, qui, +au nombre de dix environ, se livrent à cette modeste industrie. +Armées de leurs _bouquetouts_, elles parcourent les anfractuosités de +l'archipel, fouillent sous les roches et dans les mares, et peuvent, +avec de l'activité, en recueillir deux kilogrammes par jour. Mais +cette pêche n'est possible que lorsque les marées sont assez fortes. +Le produit total de la campagne ne peut guère être évalué au delà de +200 à 300 kilogrammes par personne. C'est donc environ 2500 kilogrammes +de Chevrettes que l'on retire tous les ans de Chausey, et dont la plus +grande partie s'envoie à Paris. Ce petit commerce rapporte environ 800 +francs par personne, à peu près 8000 francs en tout. (Quatrefages.) + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIV. + + PÊCHE DE LA CHEVRETTE A MARÉE BASSE. + Dessin de Riou, d'après la photographie du commandant + L. Hautefeuille.] + +Pendant l'hiver, les Chevrettes se retirent dans de plus grands fonds, +où il n'est plus possible de les atteindre avec les havenaux. On se +sert alors de casiers de filets, de forme assez semblable à ceux qu'on +emploie pour la pêche du Homard. Dans ces derniers temps, le commandant +L. Hautefeuille a eu l'heureuse idée de remplacer les filets que l'on +devait changer tous les mois, par de la toile métallique galvanisée, +dont la durée est de deux à trois ans. Cet excellent engin est déjà +très-répandu. + + +Les Chevrettes se conservent parfaitement, dans des parcs d'une +contenance restreinte, pourvu que l'eau de mer soit suffisamment +renouvelée. Elles y grossissent même, si on leur donne une nourriture +appropriée. L'expérience en a été faite dans les viviers de Concarneau, +sur plus de 1500 kilogrammes, représentant une valeur de près de 3000 +francs. + +A la Rochelle, on a des bassins particuliers pour faire reproduire les +Chevrettes. + +Les Chevrettes rougissent par la cuisson, mais ne prennent jamais une +teinte aussi foncée que les Homards et les Langoustes. Elles sont +plutôt d'un rose très-vif que d'un rouge très-brillant. Une variété +pêchée dans la Garonne, au-dessus du bec d'Ambez, ne rougit pas; elle +blanchit au contraire, si elle a toujours vécu dans l'eau douce. Mais, +après avoir passé quelques jours dans l'eau salée, l'anomalie commence +à disparaître. + +Les autres Crustacés sont loin d'être recherchés comme les Homards, les +Langoustes et les Chevrettes. + +Cependant, à Venise, on vend, dit-on, chaque année, pour près de +500 000 francs de Crabes ordinaires. Ce chiffre nous paraît bien élevé: +à un centime la pièce, il représenterait cinquante millions d'individus. + +Dans d'autres pays, on mange les _Tourteaux_[184], les _Étrilles_[185], +les _Squinado_[186], les _Salicoques_[187], les _Caramotes_[188], les +_Nika_[189].... + + [184] _Platycarcinus pagurus_ Linné. + + [185] _Portunus puber_ Fabricius. + + [186] _Maia squinado_ Lamarck. + + [187] _Palæmon squilla_ Leach. + + [188] _Pæneus caramote_ Latreille. + + [189] _Nika edulis_ Risso. + +L'utilité alimentaire des Crustacés et des autres habitants de la mer +est reconnue par tout le monde. Aussi nous comprenons parfaitement +(et nous approuvons même) la classification peu savante, mais +essentiellement pratique, proposée par le comte Marsigli, pour les +animaux de la Méditerranée: _Animaux que l'on mange_; _Animaux que l'on +ne mange pas_[190]. + + [190] Le nombre des Homards et des Crabes consommés à Londres est + évalué à deux millions et demi. On porte au même chiffre ceux qu'on + mange dans le reste de l'Angleterre. Somme totale, cinq millions! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXIV + +LE BERNARD L'ERMITE. + + Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu. + + (BOILEAU.) + + +I + +Le _Bernard l'ermite_, ou _Soldat_, est un Crustacé très-bizarre et +très-curieux, qui vit sur les bords de la mer. Il mérite bien un +chapitre spécial. + +Il diffère des Crustacés proprement dits en ce que, au lieu d'avoir le +corps protégé par une armure calcaire plus ou moins épaisse et plus +ou moins solide, il n'offre de cuirasse qu'en avant, c'est-à-dire +à la tête et à la poitrine; tout le reste n'est revêtu que d'une +peau molle et peu résistante. La partie vulnérable du Bernard est un +morceau friand pour ses voraces compatriotes. Mais notre malin Crustacé +connaît parfaitement la misérable faiblesse de son train postérieur. +La prudence lui fait chercher quelque coquille vide, d'une taille en +rapport avec la sienne. Quand il n'en trouve pas, il attaque un testacé +vivant, le tue sans pitié, le mange sans remords, et s'empare de son +logement, sans autre forme de procès. Une fois maître de la coquille, +il s'y introduit à reculons; il s'y installe et s'y retranche comme +dans un petit fort. + +[Illustration: BERNARD L'ERMITE + +(_Pagurus Bernhardus_ Fabr.)] + +Aux heures des repas (et à celles des amours), le Bernard montre la +tête et les pattes, surtout les grosses pinces. Il agite au-devant +de lui ses deux cornes, qui sont _longuettes et menues_, suivant +les expressions d'Ambroise Paré. Quand il marche, il accroche avec +ses tenailles les corps qui l'avoisinent, et entraîne avec lui son +habitation, comme l'Escargot la sienne. Mais les parties de son corps +mal défendues restent toujours enfermées et protégées. + +Voyez, à la marée basse, les Bernards disséminés sur les grèves +rocailleuses. On croit apercevoir un grand nombre de coquillages +de diverses grandeurs, qui se meuvent dans toutes les directions, +avec des allures différentes de celles qui appartiennent à leur race +essentiellement lente et mesurée. Si on les touche, ils s'arrêtent +brusquement. On découvre bientôt que chaque maisonnette sert de +résidence non pas à un Mollusque, mais à un Crustacé. + +Le Bernard vit seul dans sa petite citadelle, comme un cénobite dans +sa cellule ou une sentinelle dans sa guérite. Il serait bien difficile +qu'il en fût autrement. C'est pourquoi on l'a surnommé l'_ermite_ ou le +_soldat_. + +Quand notre Crustacé grossit et que son habitation d'emprunt devient +gênante, il se met en quête d'un autre coquillage un peu plus grand et +mieux approprié à sa taille, et il change de maison. + +Le Bernard profite souvent, avons-nous dit, des coquilles vides +abandonnées. Quand la marée se retire, il n'en manque pas. Il faut +le voir, alors, chercher, tourner, retourner, et surtout essayer son +nouveau domicile. Il fait glisser lestement son abdomen, qui est +gros et contourné, tantôt dans une coquille, tantôt dans une autre, +regardant avec méfiance autour de lui, et revenant bien vite à son +ancien logis, si le nouveau ne lui paraît pas confortable. Il en essaye +souvent un grand nombre, comme on essaye des vêtements neufs, avant +d'en avoir rencontré un qui lui convienne. + +Dans ses déménagements successifs, le petit sybarite, tout en se +donnant un ermitage de plus en plus spacieux, ne manque pas de suivre +son goût et son caprice, dans la couleur et dans l'architecture de sa +nouvelle habitation. + + L'ennui naquit un jour de l'uniformité! + +Le rusé compère choisit une maisonnette tantôt grise ou jaune, tantôt +rouge ou brune, globuleuse ou cylindrique, en forme de tourelle ou +de tonneau, souvent armée de dentelures, de créneaux, de lames +tranchantes ou de prolongements pointus. + +Cependant notre Diogène Crustacé préfère les coquilles en spirale un +peu allongée: par exemple, les Cérites, les Buccins et les Rochers..... + +[Illustration: HABITATION D'UN BERNARD L'ERMITE[191].] + +Le Bernard est timide. Au moindre bruit, il se retire dans son gîte, +et s'y tapit sans mouvement. Il rentre la plus petite de ses pinces et +ferme la porte avec la plus grosse. Celle-ci offre souvent des poils, +des tubercules ou des dents. Notre prudent cénobite se cramponne si +fortement au fond de sa retraite, qu'on le mettrait en pièces plutôt +que de l'en arracher. Sa queue est transformée en une sorte d'appareil +d'adhérence (_haftorgan_) à l'aide duquel elle le fixe solidement à sa +nouvelle habitation. + + [191] Pêché à la drague par trente brasses de profondeur, au sud + des îles de Glenans. + +Ce Crustacé est robuste et vorace. Il mange avec délices les Poissons +morts et les débris de Mollusques et de Vers. Il attaque aussi les +animaux vivants. + +Quand on introduit un Bernard dans un aquarium, il l'a bientôt +bouleversé et dévasté, avec ses courses désordonnées et avec sa +rapacité insatiable. + +On réussit quelquefois à conserver en bonne harmonie plusieurs +individus dans le même réservoir, mais cela tient plutôt à +l'impossibilité où ils se trouvent de s'attaquer entre eux, étant +bien barricadés et bien rusés, qu'à la douceur de leur caractère ou à +l'amour de leur prochain. + +En effet, ces animaux sont très-querelleurs. Deux Bernards ne peuvent +guère se rencontrer sans manifester des sentiments hostiles. Chacun +étend ses longues pinces et semble tâter l'autre, comme font les +Araignées quand elles cherchent à saisir une mouche du côté le plus +vulnérable. En général, ils se contentent de ces preuves de hardiesse +mutuelle, et chaque agresseur, trouvant l'ennemi parfaitement fortifié, +s'empresse de battre prudemment en retraite. Souvent il y a une +véritable passe d'armes: les bras s'écartent, les pinces s'ouvrent et +s'agitent d'une manière menaçante; les deux adversaires se culbutent et +roulent l'un sur l'autre, mais plus effrayés que meurtris[192]. + + [192] Voyez la planche XXV. + +M. Gosse a vu, une fois, la lutte se terminer par un dénoûment +tragique. Un Bernard s'approcha d'un confrère agréablement logé dans +une coquille plus grande que la sienne, le saisit par la tête avec +ses puissantes tenailles, l'arracha de son asile avec la rapidité de +l'éclair, et s'y logea non moins promptement, laissant le malheureux +dépossédé se débattre sur le sable, dans les convulsions de l'agonie. + +Nos combats, dit Charles Bonnet, n'ont presque jamais lieu pour un +objet aussi important! Il s'agissait d'une maison! + + +II + +Une jolie espèce d'Anémone de mer, l'_Anémone parasite_, aime à vivre +avec le Bernard. Il est des sympathies tout à fait inexplicables! Dans +les aquariums, cette Anémone se fixe presque toujours sur la coquille +qui sert de demeure au Crustacé, et l'on peut dire que là où s'établit +le Bernard, s'établit aussi l'Anémone. + +Ces deux animaux vivent ensemble en parfaite intelligence. Les +observations de M. Gosse nous ont appris qu'il y a entre eux une +entente cordiale et réciprocité d'affection. Ce savant observateur +vit un jour un Bernard qui venait de changer d'habitation, détacher +délicatement de sa vieille demeure sa chère compagne l'Anémone, la +transporter avec précaution et la placer confortablement sur la +nouvelle coquille, et puis, avec ses larges pinces, donner à sa +bien-aimée plusieurs _petites tapes_ pour qu'elle se fixât plus +promptement. + +M. A. Lloyd a été témoin plusieurs fois du même phénomène, dans son +établissement de Portland-road. Il a même vu un Crustacé renoncer à +changer de domicile, parce qu'il n'avait pu décider son Anémone, qui +était souffrante, à déménager avec lui. + +Une autre espèce de Bernard a pour compagne l'_Anémone manteau_. On +assure que lorsque le Crabe vient à mourir, son amie inconsolable ne +tarde pas à succomber. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXV. + + COMBATS DE BERNARDS L'ERMITE. + Dessinés d'après nature (aquarium de Concarneau).] + +On connaît aussi une Annélide, la _Néréide à deux lignes_, qui +forme avec notre Crustacé une association encore plus intime. Elle +s'introduit dans la coquille même qu'il habite et partage son logis. +Les pêcheurs de Weymouth, qui connaissent cette particularité, ne +manquent pas de briser cette coquille pour en retirer le Ver marin, +dont ils font un excellent appât. + + +III + +Nous avons rencontré un Bernard, qui probablement n'avait pas trouvé de +coquille à sa convenance, blotti dans une vieille Éponge. + +Nous en avons découvert un autre installé dans un morceau de pierre +ponce. + +Au Jardin zoologique d'acclimatation, il existait, en juillet 1861, +un Bernard qui avait introduit son abdomen dans une Anémone de mer +_vivante_. Il la traînait avec lui, bon gré mal gré, partout où il +lui plaisait. L'Anémone, quand elle n'était pas trop secouée, étalait +paisiblement les rayons de sa collerette, et semblait presque habituée +à l'occupation de sa poche digestive. Cependant elle ne mangeait pas! +Les déjections du Bernard lui servaient-elles d'aliment? Comment +l'estomac de l'Anémone n'exerçait-il aucune action dissolvante sur la +queue et sur le ventre du Bernard? Toujours des faits qui embarrassent +la science! + + +IV + +Un petit animal de la famille de notre Crustacé choisit une pierre +plate et la couche sur son dos, comme un abri solide. Il la retient +avec ses deux pattes de derrière. + +La _Dromie globuleuse_ se couvre et se protége avec une valve de +coquille. Elle la porte sur elle comme un bouclier. + +M. Spencer Bate avait mis dans un verre quelques _Puces de mer_, +avec une petite Ulve verte. Au bout d'une heure ou deux, il vit avec +surprise que l'une de ces petites créatures avait enroulé autour d'elle +la plante marine, et s'en était fait une sorte de tube protecteur, dans +lequel elle vivait commodément et paisiblement, n'en sortant que la +tête et les antennes. Lorsqu'on la tourmentait, elle se retirait bien +vite au centre de sa maisonnette, s'y retournait, et sortait alors la +tête par l'autre extrémité. + +L'_Amphithoé rougeâtre_[193] cherche sous les pierres, dans les +crevasses des rochers ou entre les tiges des Fucus, des endroits bien +abrités, et là elle se construit un _petit nid_, composé d'une matière +soyeuse et de corpuscules étrangers étroitement unis et mastiqués. +Examiné au microscope, ce nid présente une grande quantité de fils +très-fins entrelacés et comme tissus d'une manière très-serrée. Çà et +là on remarque quelques soies plus fortes, doubles, tordues en spirale. +(Spencer Bate.) + + [193] _Amphithoe rubricata_ Leach. + + +V + +Le _Pinnothère_[194], joli Crustacé d'un rose vif, de la taille d'un +pois, se fait le commensal de quelque grosse Huître. Il entre et vit +dans la maison du bivalve exactement comme chez lui. + + [194] _Pinnotheres veterum_ Bosc. + +Pline croyait que ce petit Crabe reconnaissait, en hôte généreux, +l'hospitalité qu'on lui accorde (à la vérité un peu forcément). +L'Huître, disait-il, est aveugle et pourrait être surprise par quelque +méchant animal. Le Pinnothère, qui a des yeux très-gros et un esprit +très-attentif, pince le manteau de sa patronne, toutes les fois qu'un +danger la menace. Il oblige ainsi cette dernière à rapprocher ses deux +battants et à fermer sa maison[195]. + + [195] Ostrea in conchis tuta fuêre suis. (OVIDE.) + +[Illustration: PINNOTHÈRE DES ANCIENS + +(_Pinnotheres veterum_ Bosc).] + +Plutarque apprécie différemment les services que le Pinnothère rend +aux bivalves. Voici son opinion, exprimée par Montaigne: «Dans la +coquille de la Nacre se trouve le Pinnothère, luy servant d'huissier +et de portier, assis à l'ouverture de cette coquille qu'il tient +continuellement entrebaillée, jusqu'à ce qu'il y voye entrer quelque +petit poisson propre à leur prinse. Car, alors, il entre dans la +Nacre, et luy va pinceant la chair vifve, et la contraint de fermer sa +coquille. Lors, eulx deux, ensemble, mangent la proye enfermée dans +leur fort.» + +Il est vraiment dommage que ces histoires, tant celle de Pline que +celle de Plutarque, soient des histoires faites à plaisir. Il n'y a +de vrai que la présence du Pinnothère dans les bivalves, présence +déterminée par l'instinct de sa conservation. + +Ce petit Crustacé est timide et paresseux; pour se mettre en sûreté, il +se loge dans les Huîtres, dans les Pinnes[196], dans les Moules et dans +les Modioles..... + + [196] Le nom de _Pinnothère_ ou _Pinnotère_ signifie littéralement + «pourvoyeur de la Pinne» (_venator Pinnæ_) ou «gardien de la Pinne» + (_custos Pinnæ_). + +Suivant M. W. Thompson, sur dix-huit Moules des côtes de l'Irlande, +on a trouvé quatorze Pinnothères femelles. Il n'est pas rare de +rencontrer, dans le même bivalve, deux femelles et même trois, un mâle +et plusieurs petits. Le Pinnothère, comme on voit, n'est pas égoïste; +quand il a découvert une belle et bonne Moule, il ne la prend pas pour +lui seul, il s'y établit en famille. + +Il n'y a rien d'isolé dans la création. L'animal le plus humble a des +rapports intimes, non-seulement avec la mer, avec les nuages, avec +l'air, avec le soleil..... mais encore avec les plantes et avec les +autres animaux. L'harmonie est la grande loi de la Nature. (Channing.) + +Mais qui peut se vanter, dans l'Océan, de n'avoir pas d'ennemi? Le +pauvre Pinnothère, quand il change de coquille, s'il ne prend pas bien +ses précautions, est bientôt appréhendé au corps par quelque Crustacé +plus gros et plus robuste, qui le dépèce et le dévore en un clin +d'œil..... + + +VI + +Le Bernard et les Crustacés, qui ont besoin d'un abri, terminent nos +études sur les Animaux sans vertèbres. + +Dans les chapitres suivants, nous traiterons des Vertébrés. + +Nous marchons du simple au composé. + +En zoologie, le mot _composé_ peut être pris dans trois sens +différents. Il exprime d'abord la réunion en communauté d'un certain +nombre d'individus élémentaires, plus ou moins distincts les uns des +autres; secondement, la fusion plus ou moins complète de plusieurs +organismes particuliers ou zoonites; troisièmement, la complication +plus ou moins grande des individus isolés. + +Les Polypiers sont des réunions d'individus distincts. + +Les Crustacés sont des associations de zoonites adhérents. + +Les Poissons sont des individus isolés compliqués. + +Les Coraux ont une organisation _arborisée_. Leurs animalcules sont +associés, comme les fleurs dans une plante. + +Les Anémones, les Étoiles, les Oursins....., possèdent une organisation +_rayonnée_. Dans un grand nombre, cette structure est à peu près +rigoureuse. Leurs parties répétées sont arrangées autour d'un point +ou d'un axe commun, dont elles divergent presque géométriquement. +Quelquefois l'ensemble présente en même temps comme une moitié droite +et une moitié gauche (Dujardin). C'est un passage entre la symétrie +_rayonnée_ et la symétrie _bilatérale_. + +Les Annélides, les Crustacés et les autres animaux dits _Annelés_, +possèdent une organisation _unisériée_. Mais comme chaque zoonite se +trouve composé de deux moitiés semblables latéralement accolées, il en +résulte que l'ensemble est plutôt _bisérié_ qu'_unisérié_; en d'autres +termes, que ces animaux ont à la fois, et la structure _sériée_, et la +structure _bilatérale_. + +Enfin, les Vertébrés, qu'on a nommés aussi _unitaires_, ne présentent +plus, dans leur organisme, ni disposition _rayonnée_, ni groupement +sérié; mais ils offrent deux moitiés semblables: une à droite, l'autre +à gauche. Leur symétrie est simplement _bilatérale_. + +L'arrangement _rayonné_ est celui des animaux les plus simples. +L'arrangement _bilatéral_ est celui des animaux les plus parfaits. + +Dans le règne végétal, pour le dire en passant, les fleurs offrent +aussi, dans la disposition de leurs parties similaires, tantôt le +plan _rayonné_, tantôt le plan _bilatéral_. Il suffit, pour s'en +convaincre, de jeter les yeux sur une _Renoncule_ ou sur un _Œillet_, +et sur une _Linaire_ ou sur une _Sauge_. Les botanistes, nous en +ignorons la raison, appellent _régulier_ ce premier mode d'arrangement, +et _irrégulier_ le second. Dans leurs classifications, ils regardent +les plantes à fleurs régulières comme plus parfaites que les plantes +à fleurs irrégulières. On vient de voir que les fleurs dites +_irrégulières_ ne diffèrent des autres que par une symétrie différente. +Si les caractères avaient la même importance dans les deux règnes, les +fleurs à symétrie _bilatérale_ seraient plus élevées en organisation +que les fleurs à symétrie _rayonnée_. + +Les botanistes et les zoologistes devraient de temps en temps, sortir +de leurs études exclusives, regarder un peu ce qui se fait de bon chez +le voisin, et se mettre d'accord avec lui. La science y gagnerait. + +Lecteur, veuillez pardonner les considérations générales qui terminent +ce chapitre. Nous venons d'aborder, sans nous en douter, un des sujets +les plus importants de la zoologie. Ce n'était peut-être pas la place +dans un livre qui n'est pas savant et dont l'auteur ne cherche pas à le +paraître..... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXV + +LES POISSONS. + + Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux. + + (RACINE.) + + +I + +Les Poissons sont les habitants de l'eau par excellence. Ils naissent +dans l'eau, vivent dans l'eau et meurent dans l'eau. Quand on les +retire de ce milieu, ils succombent à une sorte d'asphyxie. Les +Poissons sont les principaux hôtes de l'Océan, c'est-à-dire, les plus +nombreux, les plus variés, les plus vifs et les plus brillants..... + +Dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous avons rappelé que les +sept dixièmes de la surface de la terre sont baignés par les mers. +On serait tenté de croire, disait un homme d'esprit, frappé de cette +immense étendue d'eau, que _notre globe a été créé surtout pour les +Poissons!_ + +Les Poissons sont en quelque sorte le lien qui unit les Animaux +vertébrés aux Animaux sans vertèbres. Ils ont une organisation plus +compliquée que toutes les bêtes, petites ou grandes, dont nous avons +parlé jusqu'à présent. + +Pline n'a signalé que 94 espèces de Poissons; Linné en a caractérisé +tant bien que mal 478; les savants d'aujourd'hui en connaissent plus +de 13 000, parmi lesquelles le dixième tout au plus appartient à l'eau +douce..... + +Les Poissons ne sont pas dispersés çà et là au hasard. Au milieu des +mers, comme sur la terre, la distribution des animaux est soumise à +des lois. Poussée par son instinct, chaque race choisit les eaux les +plus favorables à son organisation. Beaucoup de Poissons occupent +des localités déterminées, et ne peuvent point impunément changer +d'habitation. Les uns sont répandus dans de vastes espaces, les +autres cantonnés, pour ainsi dire, dans des localités restreintes. Il +y en a qui vivent tout à fait à la surface des eaux, par exemple le +_Chauffe-soleil_[197] des Antilles. D'autres, au contraire, ne quittent +pas les profondeurs. Au nombre de ces derniers, citons le _Chien de +mer_, nommé _Hexanche_[198] à cause des six fentes respiratoires qu'il +a sur les côtés; le _Malarmat cuirassé_[199], qui ne sort de ses abîmes +qu'à l'époque de la ponte; le _Télescope_[200], si remarquable par +la grosseur de ses yeux, et le _Grenadier_[201], si singulier par la +carène de ses écailles. Ce dernier, suivant Risso, vit toute l'année à +1 200 mètres de profondeur. + + [197] _Glysiphodon saxatile_ Cuvier et Valenciennes. + + [198] _Hexanchus griseus_ Rafinesque. + + [199] _Peristedion cataphractes_ Lacépède. + + [200] _Pomatomus telescopus_ Risso. + + [201] _Macropus rupestris_ Bloch. + +Quelques espèces ne quittent que rarement la vase: par exemple, la +_Clavelade_[202], la _Pastenague_[203] et la _Baudroie_[204]. + + [202] _Raja clavata_ Linné. + + [203] _Raja pastinaca_ Linné. + + [204] _Lophius piscatorius_ Linné, vulgairement _Grenouille_ ou + _Diable de mer_ (_Rana piscatrix_). + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVI. + P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc. + + POISSONS VOLANTS, DORADES, ALBATROS.] + +Presque tous les Poissons marins réclament l'eau salée; c'est pourquoi +ils se tiennent éloignés de l'embouchure des grands fleuves. Il en est, +au contraire, qui cherchent de préférence les endroits où il se fait +un mélange habituel d'eau douce et d'eau de mer. Le _Muge_[205], la +_Daurade_[206], le _Flet_[207], offrent de remarquables exemples de cette +nécessité d'un séjour dans un milieu saumâtre. + + [205] _Mugil cephalus_ Linné, vulgairement _Mulet de mer_. + + [206] _Chrysophrys aurata_ Cuvier. + + [207] _Pleuronectes flesus_ Linné, vulgairement _Picaud_. + +Certains Poissons vivent à peu près isolés; d'autres se réunissent en +troupes innombrables. + +Il y en a qui semblent obéir, chaque année, comme les Pigeons et les +Grues, à un instinct d'émigration. Ils se rassemblent par millions, et +forment dans la mer des colonnes épaisses et serrées, longues souvent +de plusieurs lieues. + + +II + +Les Poissons ont une forme allongée, amincie en avant et en arrière, +renflée vers le centre, et plus ou moins comprimée. Ils sont +admirablement taillés pour l'élément auquel ils appartiennent. Beaucoup +ressemblent à des navettes glissantes ou à des fuseaux effilés. + +[Illustration: SCORPÈNE DE L'ILE DE FRANCE + +(_Scorpæna nesogallica_ Cuvier, Valenciennes).] + +Chez les animaux supérieurs, à organisme très-complexe, la Nature a +fort peu modulé les nuances de leur structure intérieure. Il existe une +parenté bien étroite entre tous les membres de la nombreuse classe des +Poissons; leur anatomie varie à peine, quoique leur physionomie soit +souvent très-différente! + +Que ces animaux habitent les profondeurs de la mer, les rochers du +rivage ou l'embouchure des cours d'eau; qu'ils soient écailleux ou +chagrinés, osseux ou cartilagineux, leur composition organique reste +la même ou à peu près la même, dans ses éléments essentiels. Ils +ont tous un fond constant, à travers des milliers de broderies. Ils +sont semblables et néanmoins divers. Toujours l'unité et toujours le +changement! + +[Illustration: LE MARTEAU MAILLET + +(_Zygæna tudes_ [_Cestracion_ Klein] Valenciennes).] + +Cependant, dans la classe des Poissons, comme dans les groupes les +plus naturels, on rencontre quelques espèces de forme bizarre, +exceptionnelle, et pour ainsi dire anomale. Celui-ci est ventru comme +une outre, ou comprimé comme une lame; celui-là ressemble à un marteau. +En voici un qui paraît plus haut que long, avec la bouche au milieu du +ventre et des nageoires en croissant. En voilà un autre qui s'allonge +en spatule, avec la tête à peine distincte de la queue, et des ouïes +percées comme les trous d'un flageolet!... + +[Illustration: LE COFFRE TRIANGULAIRE + +(_Ostracion triqueter_ Linné).] + +Les Poissons sont couverts d'écailles minces, dures et serrées, nacrées +ou colorées, aplaties, carénées ou ciselées, toujours disposées avec +symétrie et le plus généralement comme les tuiles sur un toit. Ces +écailles, quelquefois très-petites, semblent ne pas exister dans +l'_Anguille_[208]. + + [208] _Muræna anguilla_ Linné. + +[Illustration: MONOCENTRE DU JAPON + +(_Monocentris japonicus_ Bloch, Schneider).] + +La peau des Poissons est toujours lubrifiée par un enduit visqueux. +Leur tissu est pénétré d'une graisse huileuse qui l'empêche d'être +altéré par l'eau salée. + +Ces animaux présentent les couleurs les plus brillantes et les costumes +les plus élégants. Ils ne le cèdent en rien, pour la beauté de la +parure, ni aux Papillons, ni aux Oiseaux, ni aux coquillages si variés +de l'Océan. + +[Illustration: ROUGET + +(_Mullus barbatus_ Linné).] + +Les _Rougets_ sont vêtus de pourpre. La _Coquette_[209] est tachetée +de vermillon et de violet. La _Jarretière_[210] ressemble à un serpent +argenté, qui nage par ondulations, réfléchissant des teintes de rose et +d'azur. Les _Zées_ sont décorés d'une riche et somptueuse broderie. Les +_Scares_, les _Maquereaux_, les _Daurades_, étincellent de l'éclat de +l'émeraude, du rubis, de la topaze et du saphir..... + + [209] _Holacanthus tricolor_ Lacépède. + + [210] _Lepidopus argyreus_ Cuvier. + +Toutes ces couleurs sont souvent distribuées en banderoles flexueuses +ou en taches ocellées. + +La plupart des teintes, même les plus vives, paraissent extrêmement +fugaces: elles s'affaiblissent quand l'animal devient malade ou vieux; +elles se ternissent quand il n'est plus dans son élément; elles se +transforment dans l'hiver; elles s'évanouissent au moment de la mort... +Les Romains prenaient plaisir à contempler les changements de couleur +qu'éprouve le Rouget pendant son agonie (Sénèque). + +On assure que certaines espèces phosphorescentes ont été vues +distinctement à 7 mètres de profondeur, pendant une mer calme. (Borda.) + +Bennet a fait connaître un _Requin_ remarquable par la phosphorescence +d'un vert brillant qui régnait sur toute la partie inférieure de son +corps. Un individu porté dans une chambre la remplit de lumière. Le +poisson avait un aspect horrible; sa lumière était permanente, mais +elle ne paraissait augmenter ni par le mouvement, ni par le frottement. +Quand le Requin mourut (ce qui arriva trois heures après sa sortie de +l'eau), la lumière du ventre disparut la première, celle des autres +parties s'éteignit graduellement; les mâchoires et les nageoires +restèrent les dernières phosphorescentes. La seule partie de la surface +inférieure du monstre qui ne brilla pas, fut la bande noire de la gorge. + +La petitesse des nageoires dans cette espèce est cause qu'elle ne nage +pas facilement. + +Comme elle vit de rapine et qu'elle est nocturne, Bennet conjecture +qu'avec sa phosphorescence elle fait venir sa proie, comme le pêcheur +avec une torche attire le poisson. + + +III + +Les Poissons se nourrissent de plantes marines succulentes, de vers, de +coquillages et de petits crustacés. Certains mangent d'autres Poissons, +et même se dévorent entre eux. Les gros engloutissent les petits, sans +respecter leur propre espèce, ni même leur famille! En général, ces +animaux sont très-voraces; ils avalent les morceaux sans les mâcher, le +plus souvent même sans les couper. + +[Illustration: SCORPION DE MER OU CHABOT. + +(_Cottus bubalis_ Euphrasen.)] + +Nous avons vu un Chabot qui avait avalé un jeune Rouget une fois et +demie plus long que lui. + +John Barrow rapporte qu'un _Chien de mer_ harponné près de l'île de +Java avait dans son estomac un grand nombre d'ossements, fragments +d'une grosse Tortue; une tête de Vache buffle et un Veau. + +Brünnich, étudiant à Marseille les Poissons de la Méditerranée, trouva, +dans un autre Chien de mer, deux Thons et un matelot tout habillé. + +Dans un troisième individu des mêmes parages, l'estomac contenait un +soldat avec son sabre. + +Müller assure que dans un de ces animaux, du poids de 750 kilogrammes, +pris aux environs des îles Sainte-Marguerite, le tube digestif +renfermait un _Cheval tout entier!_ Ce fait est-il bien authentique? + +Au combat naval du 12 avril 1782, le feu ayant pris au vaisseau +français _le César_, plusieurs matelots qui s'étaient jetés à la +mer furent déchirés et dévorés par des Requins rangés entre les +deux flottes. Ces monstres marins se disputaient leur proie avec +acharnement, sans être effrayés par les bordées d'artillerie qui +tonnaient des deux côtés. (Ch. Douglas.) + +Le père Labat affirme, de _la façon la plus formelle_, que les Requins +_préfèrent la chair des noirs à celle des blancs_, et cela parce +qu'elle est plus savoureuse et _plus parfumée_. Il ajoute que les +_Anglais sont plus prisés_ des Requins _que les Français_. + +Les Poissons ont des dents non-seulement sur les bords des mâchoires, +mais quelquefois encore sur le palais, dans le gosier et même sur la +langue. + +Chez les Mammifères, dit Cuvier, il n'y a que trois os qui puissent +porter les dents; chez les Poissons, il y en a huit. + +Les dents sont coniques et pointues, ou bien comprimées et tranchantes, +ou bien encore déprimées et arrondies. + +Celles de la _Raie_ représentent de petites plaques d'ivoire serrées +les unes contre les autres, et disposées comme le carrelage d'un pavé. +Celles de quelques autres Poissons sont arquées ou recourbées, et +ressemblent moins à des dents qu'à des crochets. + +Les plus terribles, parmi ces organes, sont peut-être ceux des +_Loups de mer_. Ces dents sont triangulaires, aiguës, tranchantes +et quelquefois _garnies de denticules sur les bords_. Le poisson en +possède généralement six rangées. Steller était présent lorsqu'on +prit un Loup de mer sur la côte du Kamtchatka. L'animal saisit avec +la gueule un levier avec lequel on le frappait, et le brisa comme un +morceau de verre. Schœnfeld assure que ce monstre laisse l'empreinte de +ses dents sur les ancres des navires. + +Existe-t-il réellement, dans la mer du Sud, des Poissons à dents +acérées, qui broutent le Corail comme un mouton broute l'herbe? + +On connaît des Poissons dont les dents nombreuses sont si fines et si +rapprochées, qu'en promenant les doigts dessus, on croit toucher du +velours. + +Les organes respiratoires ou branchies des Poissons offrent une +organisation peu variée. Ce sont généralement des filaments ou petits +tubes attachés en séries parallèles à des espèces d'arcs osseux, +comme les brins d'une frange. Chez les _Aiguilles de mer_[211] et +les _Chevaux chenilles_[212], au lieu d'être disposés en peigne, ces +organes sont groupés en touffes arrondies. + + [211] _Syngnathus acus._ + + [212] _Hippocampus._ + +Les orifices des branchies sont les _ouïes_, fermées par les +_opercules_. + +Les mouvements habituels de la bouche et des opercules ont donné lieu +à l'opinion vulgaire que le Poisson _boit constamment de l'eau_. De là +le proverbe: _Altéré comme un Poisson_; proverbe absurde, attendu que, +lorsque cet animal prend du liquide, il ne boit pas, il respire. (J. +Franklin.) + +Les branchies offrent l'admirable propriété de s'emparer d'une quantité +d'oxygène d'autant plus considérable, qu'elles fonctionnent à une plus +grande profondeur. (Biot et Delaroche.) + + +IV + +Les Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d'entre eux +produisent des sons bien caractérisés. Le _Coin-coin_[213] fait +entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la +voix peu harmonieuse du Canard. La _Vieille_[214] jette un cri plaintif +quand on s'empare d'elle. Les _Thons_[215] vagissent comme des enfants, +quand on les tire de l'eau. Le _Tambour_[216] fait, en nageant, un +bruit étrange qui ressemble au roulement d'une baguette sur une peau +d'âne bien tendue. Ce n'est qu'à l'époque du frai que ce Poisson se +fait entendre; le reste de l'année, il est muet: la basane est détendue. + + [213] _Pristipoma anas_ Valenciennes. + + [214] _Balistes vetula_ Linné. + + [215] _Scomber thynnus_ Linné. + + [216] _Pogonias chromis_ Linné. + +On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou, +située au nord de la province d'Esmeraldas, dans la république de +l'Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches +bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, mais _une +sorte de chant_. + +M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucher du soleil, +quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint +frapper son oreille. Notre voyageur crut d'abord au voisinage de +quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et +ne vit rien; il questionna un rameur. + +«Monsieur, répondit celui-ci, c'est un Poisson qui chante. + +--Comment, un Poisson qui chante! + +--Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l'appellent +_Sirène_, les autres _Musico_ (musicien).» + +M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène. +Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier +concert. + +Ce chant est sonore; il ressemble, à s'y méprendre, aux sons moyens des +orgues d'église entendus d'une certaine distance. + +Les Poissons chantent sans sortir de l'eau, comme la _sirène_ de M. +Cagniard-Latour..... C'est vers le coucher du soleil qu'ils commencent +à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence +des auditeurs n'intimide nullement ces musiciens d'une nouvelle +espèce[217]. (Thoron.) + + [217] Les Nègres croient que ces petits Poissons, quand on les + mange, rendent _amoureux_, au point qu'on aime toujours sans + pouvoir jamais guérir. + +Nous ne dirons plus: _Muet comme un Poisson!_ + +Les Poissons possèdent des espèces de rames appelées _nageoires_, qui +leur servent à se soutenir dans l'eau et à nager. Le plus grand nombre +en ont deux paires: deux devant (_pectorales_), qui sont les bras, et +deux plus ou moins en arrière (_abdominales_), qui sont les jambes. +Quand on redresse l'animal sur sa queue, la seconde paire se trouve +placée, le plus généralement, à une certaine distance au-dessous de +la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux +antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière. +Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales +sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des +autres, quand l'animal est dans sa position habituelle, ou sur le même +niveau, quand il est vertical. + +[Illustration: AMPHACANTHE CERCLÉ + +(_Amphacanthus doliatus_ Cuvier et Valenciennes).] + +Les autres nageoires sont ordinairement impaires: la _caudale_ +(c'est-à-dire la queue); l'_anale_ (simple ou double), à la racine de +cette dernière, en dessous; et la _dorsale_ (simple, double ou triple), +sur le bord supérieur. + +Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six +impaires. + +Ces organes ont des _rayons_ plus ou moins nombreux, tantôt durs, +tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds. + +Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et +reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s'élancer et +s'arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d'air, +remontent perpendiculairement du sein des plantes submergées. Les +autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu'aux régions +les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse; +ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des +navettes d'or et d'argent ou comme des paillons d'acier poli. Tous +s'avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons, +s'éparpillent, se réunissent de nouveau, s'égarent, disparaissent, +et la trace de feu qu'ils ont laissée scintille encore à nos yeux +émerveillés. + +L'agitation et l'inconstance de la mer semblent s'empreindre, sur les +êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité +et la vivacité de leurs allures. Que d'harmonies ravissantes dans le +sein de l'Océan! + +Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d'autres, au +contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu des +_Bonites_[218] et des _Orbes_[219] amenés par le Gulf-stream dans la +Manche, sur la côte du Devonshire. + + [218] _Thynnus vagans_ Lesson. + + [219] _Diodon._ + +La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée, +échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée, +c'est-à-dire verticale. + +Chez l'_Hippocampe_, cette nageoire est grêle et susceptible de +s'enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de +certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à +saisir tous les corps qu'elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes +se rencontrent étourdiment, ils s'entrelacent souvent l'un l'autre. + +[Illustration: GRONDIN + +(_Trigla gurnardus_ Linné).] + +Certains Poissons, comme le _Grondin_, ont des nageoires +très-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même +faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des +Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux +sont les _Exocets_[220], le _Trigle_[221] et la _Rascasse_[222]..... +Ces poissons s'élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent +une étendue d'environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs +nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l'animal retombe +dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu'ils sont poursuivis +par une Daurade ou par un Dauphin, ils ont beau s'élancer hors du +milieu qu'ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux +et manque rarement son coup. Danger dans l'eau, danger dans l'air, +danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle +destinée[223]. + + [220] _Exocetus volitans_ Linné, _E. evolans_ Linné, _E. exiliens_ + Linné. + + [221] _Dactylopterus volitans_ Lacépède. + + [222] _Pteroïs volitans_ Cuvier. + + [223] Voyez la planche XXVI. + +[Illustration: POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.] + +Les _Trigles milans_[224] offrent l'intérieur de la bouche lumineux. +Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus +de la mer, on croit voir un groupe d'étoiles filantes[225]. + + [224] _Trigla lucerna_ Linné. + + [225] Voyez le chapitre V. + +On trouve au Malabar un petit poisson appelé _Sennal_, qui se donne +le plaisir de sortir de l'eau, non pas en volant, mais en rampant et +grimpant le long d'une tige de Palmier. On en a vu s'élever jusqu'à +deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une +certaine quantité d'eau, et l'animal peut vivre quelque temps dans +l'air. + +[Illustration: SENNAL + +(_Anabas scandens_ Cuvier).] + +Le _Hassar_[226], de l'Amérique méridionale, quand son marais se +dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait +de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec +ses écailles et ses nageoires. On dit qu'il résiste plusieurs heures +au soleil le plus chaud. S'il trouve tous les marais desséchés, il +s'enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui +jusqu'au retour de l'eau. + + [226] _Doras costata_ Lacépède. + + +V + +Les Poissons ne manquent pas d'intelligence. + +Le _Rémore_, que les marins français nomment _Sucet_, porte sur la tête +un disque ovale, à bords épais et contractiles et à fond plat, garni de +plusieurs rangées de lames transversales, quelquefois denticulées. A +l'aide de cette espèce de ventouse, l'animal se fixe aux corps solides +sous-marins. Il s'attache quelquefois au ventre du Requin, et se met +ainsi sous la protection de ce monstre, qui l'emporte avec lui et +malgré lui. + +Le Rémore voyage de la sorte rapidement, sans danger et sans fatigue. + +[Illustration: LE RÉMORE OU SUCET + +(_Echeneis remora_ Linné).] + +Les anciens croyaient que ce bizarre poisson pouvait _arrêter dans +sa course_ le plus grand vaisseau[227]. Les rames, les voiles, les +flots soulevés par la tempête, rien n'était capable de vaincre la +puissance de notre petit animal. Le navire restait toujours à la place +où il l'avait fixé. A la bataille d'Actium, le vaisseau d'Antoine fut +retenu par cet invisible obstacle, et c'est ainsi qu'Auguste obtint la +victoire et l'empire. Pline rapporte très-sérieusement cette histoire, +généralement admise de son temps. + + [227] Le Rémore, fichant son débile museau + Contre le moitte bord du tempeste vaisseau, + L'arreste tout d'un coup au milieu d'une flotte. + + (DU BARTAS.) + +«Que les vents soufflent tant qu'ils voudront, s'écrie le naturaliste +romain, que les tempêtes exercent leur rage, le petit poisson commande +à leur furie et met des bornes à leur puissance[228].» + + [228] Dy nous en quel endroit, ô Rémore, tu caches + L'ancre qui tout d'un coup bride les mouvemens + D'un vaisseau combattu de tous les élémens? + + (IDEM.) + +Cette fable ridicule n'était pas la seule, du reste, dont le Rémore +était l'objet. L'innocente bête passait encore pour _entraver le cours +de la justice_, pour _éteindre les feux de l'amour_, et pour _protéger +les femmes dans une situation intéressante_..... + +Les _Raies_ et les _Pastenagues_ se tiennent en embuscade pour saisir +les faibles animaux qui nagent sans méfiance au-dessus de leur retraite. + +Le _Filou_[229] demeure immobile au fond de l'eau; quand il voit +un jeune poisson à sa portée, il allonge brusquement le museau, et +s'empare aussitôt de l'imprudent. + + [229] _Epibulus insidiator_ Cuvier. + +La _Baudroie_ possède des appendices flexibles, terminés par deux lobes +charnus qu'elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans +sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât. +Rondelet rapporte qu'une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques +saisit avec les dents la patte d'un jeune Renard, et le retint +prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes +aquatiques? + +Les _Rascasses_ poursuivent avec audace et déchirent avec acharnement +les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands +qu'elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits! + +Le _Soufflet_[230] de l'Inde, dont le museau est long et tubuleux, +quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent +dans ses eaux, s'en approche doucement; puis, avec une dextérité +surprenante, il lance une goutte d'eau, qui frappe le diptère et le +précipite dans la mer. + + [230] _Chelmon longirostris_ Cuvier. + +L'_Archer_[231] de Java fait la chasse aux insectes de la même manière, +avec la même adresse et le même succès. + + [231] _Toxotes jaculator_ Cuvier. + +La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs +ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de +crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires, +et percent vivement la main qui les saisit; d'autres ont le corps +tout couvert d'aiguillons, ils s'arrondissent en boule et prennent +l'apparence d'un Hérisson contracté. + +Ces derniers sont appelés _Orbes épineux_[232]. Le père Dutertre +raconte d'une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles: + +«La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On +luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon +d'acier, couvert d'un morceau de cancre de mer, duquel il s'approche +tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l'ameçon, il entre en +deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste +quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte +à l'encontre et le frappe de sa queuë, comme s'il n'en avoit aucune +envie: et s'il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant +cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement +dessus, avalle l'ameçon et l'appas, et se met en estat de fuyr. Mais, +se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre +en une telle rage et furie, qu'il dresse et herisse toutes ses armes, +s'enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d'Inde +qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour +offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s'il +faut ainsi dire, qu'il enrage de bon cœur et creve de despit, les +spectateurs s'eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences +ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait +ses pointes, soufle tout son vent dehors, et devient flasque comme un +gand moüillé: en sorte qu'il semble, qu'au lieu du poisson armé qui +menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon +moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute +son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d'avoir +sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il +entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene +estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes, +qu'il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si +bien qu'on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu +loin du rivage, où il expire un peu de temps après.» + + [232] Ou _Diodons_. + +Dans l'_Espadon_[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme +d'épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale, +puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus +grands animaux marins. Les coups qu'il porte sous l'eau, contre les +navires, sont assez forts pour en _percer_ les bordages. On possède, +au Musée royal de Londres, un fragment de carène _traversé_ par l'épée +d'un Espadon. + + [233] _Xiphias gladius_ Cuvier. + +La _Scie_[234] offre en avant du museau, non plus un glaive, mais, +comme son nom l'indique, une véritable scie. C'est une lame longue +(quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur +les deux bords d'épines osseuses un peu écartées, très-fortes et +très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et +ressemblent à des dents, mais elles n'en ont pas la texture. (Les +vraies dents de l'animal se trouvent sur ses mâchoires; elles +ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, le +monstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des +Cachalots... Quelles affreuses blessures! + + [234] _Pristis antiquorum_ Latham. + +Le _Chirurgien_[235] et le _Docteur_[236] présentent aussi une arme +dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve +à la queue et non à la bouche; elle est petite. C'est une sorte de +_lancette_. + + [235] _Acanthurus chirurgus_ Bloch. + + [236] _Acanthurus cœruleus_ Bloch. + +Enfin, plusieurs espèces sont armées d'un appareil admirable, avec +lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et +frapper avec la rapidité de l'éclair. Nous voulons parler des Poissons +électriques, dont le plus connu est la _Torpille_[237], poissons qui +semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l'eau, une étincelle +du majestueux météore qui éclate dans les airs. + + [237] _Torpedo Galvanii_ Risso. + + +VI + +La Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la +reproduction de l'espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le +grand but ne manque jamais d'être atteint. + +A l'époque de la reproduction, les femelles s'approchent du rivage et +des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs. +Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent. + +Pour que le vœu de la Nature s'accomplisse, il n'est pas nécessaire +que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la +plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne +se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les +tendres sentiments! A quoi leur servirait l'affection sexuelle? Sous ce +rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238]. + + [238] Voyez le chapitre XXIII, § 6. + +Chez les _Épinoches_[239], les choses se passent un peu différemment. +Quoique ces poissons appartiennent à l'eau douce, nous devons dire +quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d'amour, +construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales +artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu'il est prêt, +l'Épinoche appelle une femelle, l'encourage à le suivre. Si elle +oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l'entraîne +violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille +pendant qu'elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il +entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse +et _reglisse_ par-dessus en _frétillant_; les quitte pour réparer le +dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près +de pondre, et répète le même manége jusqu'à ce que le berceau soit +suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse +qu'une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre +contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid, +le museau à l'entrée, il agite l'eau sans cesse avec ses nageoires. Il +paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait. + + [239] _Gasterosteus aculeatus_ Linné. + +Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien +longtemps, que les _Gobies_ et les _Hippocampes_ ont aussi l'habitude +de construire des nids pour recevoir leurs œufs. + +Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées. +Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils +ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière. +Les plus célèbres sont les _Esturgeons_[240], qui abandonnent la mer, +et particulièrement la mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent +en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du +Danube; les _Aloses_[241], si recherchées pour la table quand on les +prend à l'époque de l'émigration, et si peu estimées au contraire au +moment de leur retour; et les _Saumons_, qui remontent les fleuves et +les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant, +à l'aide d'une force musculaire excessive, des obstacles en apparence +insurmontables. + + [240] _Acipenser_ Linné. + + [241] _Clupea alosa_ Linné. + +[Illustration: PÉGASE VOLANT + +(_Pegasus volans_ Linné, Gmelin).] + +Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à +leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux, +après être retournés à la mer. (A. Duméril.) + +Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons +aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre +à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en +reprit quelques-uns. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVII. + P. Lackerbauer Chr. Lit. d'après Mr Gerbe. Imp. Becquet à Paris. + + DÉVELOPPEMENT D'UN POISSON. + + (SALMO SALAR. Linné.) + + 1. Apparition de la tache embryonnaire. 2. Premiers linéaments de + l'embryon. 3. Embryon plus développé; apparition du cœur. 4. Embryon + complètement formé. 5. Embryon prêt à éclore. 6 Embryon éclos.] + +Les Poissons sont d'une fécondité excessive. Leur multiplicité +dépasserait tout ce qu'on peut imaginer, si mille causes de destruction +ne s'y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur +éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent, +le soleil les dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs, +produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont +dévorés; des quantités considérables d'adultes servent de nourriture +à d'autres Poissons, à des Oiseaux, à d'autres animaux marins et à +l'Homme lui-même..... + +On a trouvé par le calcul: + + Chez un _Rouget_[242]............................... 81 586 œufs. + Chez une _Sole_[243]................................ 100 362 + Chez un _Maquereau_[244]............................ 546 681 + Chez une _Carpe_[245] de 45 centim............ 600 000 à 700 000 + Chez un _Esturgeon_ pris à Neuilly.................. 1 467 856 + Chez une _Plie_[246] de 30 centimètres.............. 6 000 000 + Chez un _Turbot_[247] de 50 centimètres............. 9 000 000 + Chez un _Muge à grosses lèvres_[248]................ 13 000 000 + + [242] _Mullus barbatus_ Linné. + + [243] _Solea vulgaris_ Cuvier. + + [244] _Scomber scombrus_ Linné. + + [245] _Cyprinus carpio_ Linné. + + [246] _Platessa vulgaris_ Cuvier. + + [247] _Rhombus maximus_ Cuvier. + + [248] _Mugil chelo_ Cuvier. + +Après la ponte[249], l'œuf devient plus transparent, et l'on voit +apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu +d'un amas de gouttelettes d'huile, une petite tache circulaire +blanchâtre. Chez les Poissons d'été, une heure ou deux suffisent +pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis +qu'il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe +s'affaisser, diminuer d'épaisseur, mais en même temps s'agrandir et +se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus, +envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de +l'œuf. En même temps l'embryon se manifeste sous la forme d'une ligne +blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l'œuf. Plus tard, +les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe, +et les yeux apparaissent comme des points noirâtres. Enfin, les œufs +ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d'incubation dans la +Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois +chez la Truite et le Saumon. + + [249] Voyez planche XXVII. + +La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les +Salmonidés portent, au sortir de l'œuf, une énorme vésicule, qui les +rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs +ennemis; ils se retirent à l'abri de la vive lumière, et se nourrissent +des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la +cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le +jeune Poisson est semblable à ses parents. + +Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu +d'exceptions à cette règle. + +On cite comme exemple du contraire le _Hassar_[250], dont nous avons +déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu'on a comparé au nid +de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de +manière que sa partie supérieure arrive jusqu'à la surface de l'eau. +L'orifice est petit: il a juste ce qu'il faut pour laisser passer une +femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu'à +la sortie des petits. + + [250] _Doras costata_ Lacépède. + +Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid; +on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses +piquants et sort à l'instant de la couchette; il se précipite dans le +panier. (R. Schomburgk.) + +Le père poisson, qui montre quelquefois tant d'affection pour les œufs +à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent, +il n'est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes +œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses +propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité! + +On assure cependant que l'Épinoche mâle, après avoir courageusement +protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui +viennent d'éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins, +les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur +apporte progressivement une nourriture convenable. + +On dit aussi que l'_Aiguille de mer_ mâle[251] présente sous la queue +deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant. +Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont +ainsi soumis à une sorte d'incubation. Au mois de juin, les petits +éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes +les fois qu'un danger les menace, ils retournent chercher un refuge +dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la +Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit +poisson, c'est le mâle qui est la mère. + + [251] _Syngnathus acus_ Linné, vulgairement _Poisson tube_. + +Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que le _Requin_ ne le cède en +_bonté paternelle_ à aucune créature vivante. L'illustre historien dit +que le père et la mère se disputent le soin d'alimenter leurs tendres +nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu'ils les reçoivent dans +leur _gueule protectrice_, quand il survient quelque ennemi. + +Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et +gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins. + + +VII + +La mer est une abondante source de productions pour les population des +côtes. Elles puisent dans son sein les éléments de leurs richesses. La +ligne ou la drague, le filet flottant ou le chalut[252], tout est bon +pour retirer du sombre abîme le coquillage ou le poisson qui peut être +de quelque utilité ou de quelque agrément. + + [252] Voyez la planche XXVIII. + +Les gouvernements ont dû mettre un frein à cette sorte de pillage, et +protéger les populations contre elles-mêmes. Mais en même temps qu'on +réglait les moissons marines, on a cherché à les multiplier par la +pisciculture. + +Cet art a une origine très-ancienne. Les Chinois le pratiquent depuis +un temps immémorial; les Romains le faisaient servir à leur amusement +et au luxe de leur table. + +On retenait prisonniers dans des piscines les poissons qu'amenait la +marée montante, ou que les pêcheurs rapportaient de leurs courses. On +les élevait, on les engraissait comme les bestiaux de nos étables. On +obtenait ainsi des élèves excellents et très-recherchés. + +Cette sorte de parcage est pratiqué de nos jours sur des points +nombreux de la côte où la montée du poisson est abondante. L'industrie +du lac Comacchio est l'une des plus considérables. + +Au milieu du XVIIe siècle, une découverte vint transformer la +pisciculture. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXVIII. + + PÊCHE DE NUIT: AVISO LE SYLPHE RELEVANT LE CHALUT. + Dessin de Riou, d'après le commandant L. Hautefeuille.] + +On savait que les Truites et les Saumons, quand vient l'époque de la +ponte, remontent les ruisseaux qui roulent une eau limpide sur un +fond de gravier; y choisissent une place où ils s'arrêtent; écartent +les pierres avec leur tête et leur queue, les rangent de manière à +former des espèces de digues qui puissent faire obstacle à la rapidité +du courant, et dans les interstices desquelles leur progéniture se +trouve à l'abri. C'est là, en effet, que la femelle dépose ses œufs. +Les uns s'arrêtent sous un caillou, les autres sous un coquillage ou +tout autre abri, jusqu'à ce que toutes les anfractuosités du lit +qui a été préparé pour eux en soient garnies. Dans cette position, le +choc continuel de l'eau ne peut les emporter, mais il les conserve +dans un état de propreté indispensable à leur développement ultérieur. +On savait encore qu'au moment où la femelle vient de pondre, le mâle +verse sa laitance sur les œufs, et que cette laitance, entraînée +par le liquide qui lui sert de véhicule, passe sur eux comme un +nuage bienfaisant, les imprègne, leur communique la propriété de se +développer, et se dissipe après avoir troublé la transparence de l'eau. +(Coste.) + +Le savant naturaliste Jacobi eut l'idée d'imiter dans un ruisseau +artificiel ce que tous les jours il voyait se passer normalement dans +la nature; il alla plus loin: il comprit toute la portée industrielle +de sa découverte, et démontra, par des essais d'une précision et d'un +bon sens pratique admirable, l'excellence des résultats. + +C'est dans le Hanovre, près de Nortlem, que ces premiers essais furent +tentés. Ils devinrent la source d'un commerce important. L'Angleterre +accorda une récompense publique à leur auteur. + +Dans ces dernières années, à l'occasion d'une réclamation de priorité +à l'Académie des sciences, on apprit que, dans une des vallées les +plus reculées de la chaîne des Vosges, un pêcheur de la Bresse, doué +d'un remarquable esprit d'observation, et voulant porter remède au +dépérissement de son industrie, avait passé plusieurs années de sa +vie à refaire laborieusement la série des procédés de la fécondation +artificielle. La nouvelle de cette application faite pour la première +fois en France avec plein succès eut un grand retentissement. + +On se demanda si l'on n'était pas en droit d'espérer le repeuplement +des rivières et des lacs, et si l'on ne pourrait point étendre la main +sur les champs inexplorés de la mer. + +Un savant que sa position et ses travaux d'embryogénie comparée +appelaient, tous les ans, à exposer dans ses cours les principes sur +lesquels repose la nouvelle méthode, concourut puissamment à son +organisation naissante, en lui accordant un bienveillant patronage et +mettant à son service les laboratoires du Collége de France. C'est dans +ces laboratoires que furent construits et perfectionnés les modèles de +tous les appareils de pisciculture envoyés par les différents pays à la +dernière exposition de Londres (Coumes). + +[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE L'ÉTABLISSEMENT D'HUNINGUE.] + +M. Coste fit ressortir de quelle utilité serait pour les populations +l'ensemencement des eaux, et éleva la question à la hauteur d'un +intérêt public (Coumes). + +Sur sa proposition, fut décrétée la création de l'établissement +d'Huningue pour la pisciculture d'eau douce, et des viviers +laboratoires de Concarneau pour l'étude des animaux marins. + +L'établissement d'Huningue est un vaste appareil d'éclosion. Des +bâtiments considérables contiennent les auges d'incubation, et les +bassins pour recevoir les jeunes nouvellement éclos. Des réservoirs +extérieurs sont destinés à la stabulation de l'alevin et à son +acclimatement aux intempéries de l'atmosphère. + +[Illustration: BASSINS POUR LES ESSAIS D'ÉLEVAGE A L'EXTÉRIEUR +(HUNINGUE).] + +Cet établissement distribue un grand nombre d'œufs et de jeunes dans +les lacs et les rivières de la France et des pays voisins. Son utilité +est si générale, que sa construction a été suivie de constructions +semblables à l'étranger. + +Les viviers de Concarneau sont des laboratoires où la science et la +pratique se prêtent un mutuel appui dans l'étude des animaux marins. + +[Illustration: VUE GÉNÉRALE DES VIVIERS DE CONCARNEAU.] + +Des bassins sont réservés pour les animaux en expérience; d'autres, +plus spacieux, servent au parcage des Crevettes, des Langoustes +et des Homards, qui donnent lieu à un commerce considérable. Des +aquariums nombreux contiennent une grande variété d'animaux. On voit se +développer, dans cette maison transparente, les moindres particularités +de la vie marine; Lucine elle-même n'a plus de mystère. + +[Illustration: ŒUFS DE CHAT DE MER PONDUS EN CAPTIVITÉ (CONCARNEAU). + +(_Squalus catulus_ Linné).] + +On y est témoin de la voracité des Vieilles et des Turbots, des Poulpes +et des Sèches. On y voit la délicate opération de la mue des Homards +et des Langoustes; l'accouplement des Aplysies, l'incubation des Plies +toutes rondes de frai; la ponte pénible du Chat de mer, qui attache +ses dix-huit œufs, par leurs longs filaments contournés en vrille, +aux Goëmons et aux rochers, où ils seront retenus tout le temps que +durera le travail embryonnaire. Enfin, on assiste à l'accouchement +laborieux des Syngnathes et de l'Hippocampe. Rien de plus curieux que +de voir cette pauvre bête fixée par l'enroulement de sa queue à une +branche de Gorgone, tantôt noire, tantôt verte, tantôt pâle de douleur, +donner successivement naissance, par intervalles irréguliers, à plus +de cent cinquante petits, qui, aussitôt nés, se mettent à nager dans +toutes les directions, emportés par leur caprice ou leur étourderie, +indifférents aux souffrances de leur mère; tandis que le mâle, tournant +autour de sa femelle, la caressant, l'entourant de sa queue, imite ses +attitudes et ses changements de couleur, comme pour lui témoigner sa +sympathie pour tant de souffrances. + +Sous la haute direction et la puissante activité de l'inspecteur +général des pêches, s'accumulent des matériaux considérables pour +l'histoire des animaux et pour le progrès de la pisciculture marine. +(L. Soubeiran.) + +Ce n'est que par l'observation et l'expérience que l'on peut connaître +les mœurs et les habitudes des Poissons, et que la science, mieux +informée, fournira les données nécessaires pour concilier les intérêts +de la reproduction des eaux avec ceux de la libre pratique, les +exigences de l'industrie avec les besoins permanents du repeuplement. + +On ne verra plus détruire par _centaines de millions_ (Coste) ces +tourbillons de jeunes poissons de toute espèce, qui surgissent sur les +plages vers le mois d'avril. Ces générations nouvelles descendront +dans les vallées sous-marines pour aller s'y transformer en troupeaux +de grande taille, ou seront retenues dans des viviers-parcs, où on +les contraindra suivant qu'on les nourrira en liberté ou en prison +cellulaire, à grandir soit en longueur, soit en épaisseur, comme le +Bœuf et le Mouton que l'art façonne dans nos étables, comme le Turbot +que l'on voit engraisser dans les viviers-laboratoires de Concarneau. +(Coste.) + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXVI + +LE HARENG. + + «Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder + de deviner le nombre de ces légions?» + + (MICHELET.) + + +I + +«Moïse était un pêcheur à la ligne. Jésus-Christ a choisi la plupart +de ses apôtres parmi de simples pêcheurs, et n'a jamais blâmé leur +occupation; tandis qu'il a condamné celle des scribes et des changeurs +d'argent. Après sa résurrection, quand il revit plusieurs de ses +disciples, il les retrouva pêchant, et se garda bien de les gronder.» +(J. Walton.) + +La pêche est donc une industrie fort ancienne et fort honorable. + +Si Moïse revenait sur la terre, il trouverait le nombre des pêcheurs +à la ligne prodigieusement augmenté et leur art singulièrement +perfectionné. Mais il verrait, en même temps, d'autres genres de pêche +plus ingénieux, plus rapides et surtout plus lucratifs..... + +On assure que les pêcheurs d'Angleterre retirent annuellement, de +l'Océan, une richesse de plus de 60 millions. Nous n'avons pas de peine +à le croire. En 1857, la seule ville de Paris a consommé pour 9 169 547 +francs de marée! + + +II + +Parmi les bienfaits alimentaires les plus précieux que nous devons à +l'eau salée, on doit ranger les _Harengs_. + +Tout le monde connaît ces poissons. Il n'est personne qui n'en ait vu, +sinon vivants et dans la mer, du moins desséchés et dans des tonnes, à +l'état de momies dorées, enfumées, entassées, symétrisées. + +[Illustration: TÊTE DE HARENG + +(_Clupea harengus_ Linné).] + +Les Harengs sont des Poissons sociaux et voyageurs, qui se réunissent +en bandes nombreuses et serrées, lesquelles présentent jusqu'à 30 +kilomètres de longueur et 5 ou 6 de largeur!..... Qui pourrait calculer +le nombre immense des individus qui composent ces effrayantes masses! +Elles émigrent du pôle boréal vers les côtes de la Norvége, de la +Hollande et de l'Angleterre..... Philippe de Maizières écrivait à +Charles VI: «Les Harengs font leur passage de la mer du Nord dans la +Baltique de septembre en octobre, et tant y en passe, qu'on pourroit +_les tailler avec l'espée_.» + +Les Harengs glissent rapidement à travers les flots. La lumière, +décomposée dans leurs écailles, semble se transformer en rubans de +nacre ou en navettes de métal, qui contrastent avec l'azur de leur +habitation; et leurs lueurs phosphorescentes scintillent, ondulent et +dansent sur les flots, comme le dit si bien M. Michelet. + +Le poids de ces poissons atteint bien rarement deux cents grammes. Ils +ont le dos d'un bleu verdâtre, et le reste du corps d'un blanc argenté. +Leur mâchoire inférieure est un peu plus courte que la supérieure. +L'une et l'autre sont garnies de jolies petites dents; on observe même, +sur leur langue, des papilles pointues, assez fortes pour retenir une +proie. Ils aiment à lever la tête au-dessus de l'eau, comme pour humer +l'air. Les mille mouvements d'une colonne de Harengs imitent le bruit +d'une pluie qui tombe à grosses gouttes. (J. Franklin.) + +Quelques centaines de Cétacés et plusieurs milliers d'Oiseaux de mer +accompagnent ces pauvres bêtes et les détruisent par millions. On +assure que, dans le voisinage des Hébrides, les seuls Fous dévorent +annuellement plus de cent millions de Harengs. Un autre poisson, appelé +Sey[253], poursuit nos voyageurs à outrance, se jette au milieu de +leurs colonnes, et les disperse, au grand préjudice des pêcheurs. + + [253] _Merlangus virens_ Cuvier. + +La mer, comme la terre, est un théâtre éternel de naissances et de +destructions. Tout s'y reproduit pour s'y détruire, et s'y détruit pour +s'y reconstituer! (Virey.) + +«Les Harengs vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle +destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; +ils vont, ils voguent toujours. Il ne faut pas s'en étonner: c'est +qu'en naviguant, ils aiment. Plus on en tue, plus ils produisent et +multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans +l'électricité commune, flottent livrées uniquement à la grande œuvre +du bonheur. Le tout va à l'impulsion du flot, et du flot électrique. +Prenez dans la masse, au hasard, vous en trouverez de féconds, vous en +trouverez qui le furent, et d'autres qui voudraient l'être. Dans ce +monde qui ne connaît pas l'union fixe, le plaisir est une aventure, +l'amour une navigation. Sur toute la route ils épanchent des torrents +de fécondité.» (Michelet.) + +On a trouvé dans un Hareng 20 000 œufs; dans un autre, 36 000; dans un +troisième, 70 000!..... + +Aussi, malgré les pertes annuelles, si considérables, si effroyables +que leur font éprouver les autres hôtes de la mer... et les filets des +pêcheurs, on ne s'est jamais aperçu que leur nombre diminuât. Cette +fécondité a bien de quoi calmer les inquiétudes des économistes alarmés +sur le sort des générations futures. + + +III + +En Norvége, à la côte méridionale et occidentale de l'île de Karnsa, +l'avant-garde des Harengs d'hiver se présente vers les premiers jours +de janvier. Ces Harengs sont bientôt suivis de phalanges nombreuses et +compactes. + +Divers auteurs ont prétendu que les migrations régulières des Harengs +sont soumises à une discipline rigoureuse, et que leurs nombreuses +évolutions étaient dirigées par un ou plusieurs chefs, qu'on a nommés +_Harengs royaux_ ou _rois_. Les Hollandais respectent beaucoup ces +prétendus chefs. Ils les épargnent avec soin, quand ils les trouvent +dans leurs filets, et les rejettent dans la mer, afin de ne pas +détruire les guides de la nation Hareng. Les ichthyologistes n'ont pas +confirmé cette discipline; ils ont reconnu seulement que les divers +mouvements des bandes voyageuses sont gouvernés par les saisons. + +L'arrivée annuelle de ces poissons dans les diverses régions de l'Océan +est ordinairement assez régulière. Cependant elle éprouve, de temps à +autre, des vicissitudes qui influent non-seulement sur l'époque de la +visite, mais encore sur la quantité de visiteurs. + +On a eu l'idée tout récemment de mettre à profit le télégraphe +électrique qui longe la Scandinavie, pour annoncer aux pêcheurs +l'avant-garde et le corps d'armée de ces malheureux et bienfaisants +poissons. + +Le document le plus ancien, relatif à la pêche du Hareng, est daté de +709. Il existe dans les chroniques du monastère d'Evesham. + +Les Français s'occupaient déjà de cette pêche dès le XIe siècle: on +connaît une charte authentique de 1030. Il paraît qu'à cette époque, +des vaisseaux sortis de Dieppe allaient prendre ce précieux poisson +dans la mer du Nord. Mais ces premiers industriels ne furent pas imités +par leurs compatriotes. + +Dans le XIIe siècle, la pêche du Hareng commença en Hollande; elle y +prit une grande faveur, à tel point que, dans le siècle suivant, les +Hollandais allaient pêcher jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne. +Ils consacraient au moins deux mille bâtiments à cette exploitation. + +Les Anglais suivirent bientôt cet exemple lucratif, et donnèrent à +cette industrie un développement considérable. Les Français, de leur +côté, ne voulurent pas rester en arrière. Les Danois, les Suédois et +les Norvégiens arrivèrent à leur tour. + +Parmi ces peuples, les Anglais, les Hollandais et peut-être les +Norvégiens, semblent avoir aujourd'hui le monopole de l'exportation. +Les pêcheries françaises, danoises et suédoises n'excèdent guère la +consommation de leurs pays respectifs. + +La quantité de Harengs récoltée chaque année par nos voisins +d'outre-Manche est véritablement énorme. Dans le petit port de Yarmouth +seulement, on équipe quatre cents navires de 40 à 70 tonnes, dont les +plus grands sont montés par douze hommes. Le revenu est d'environ 17 +500 000 francs. En 1857, trois de ces navires, appartenant au même +propriétaire, apportèrent 3 762 000 poissons. + +Depuis le commencement de ce siècle, les pêcheurs de l'Écosse ont +commencé à rivaliser de zèle avec ceux de l'Angleterre. En 1826, les +pêcheries écossaises employaient déjà 40 633 bateaux, 44 695 pêcheurs +et 74 041 saleurs. + +En 1603, la valeur des Harengs exportés par la Hollande s'élevait à +près de 50 millions. Leur pêche occupait 2000 bateaux et 37 000 marins. +Trois ans plus tard, nous trouvons que les Provinces-Unies envoyaient +3000 barques à la mer; que 9000 navires transportaient les Harengs dans +les autres pays, et que le commerce de ce précieux poisson employait +environ 200 000 personnes. + +Bloch rapporte que, de son temps, les Hollandais salaient jusqu'à 624 +millions de ces animaux. Suivant un dicton des Pays-Bas, _Amsterdam est +fondée sur des têtes de Hareng_. + +Quoique aujourd'hui très-active, la pêche hollandaise est loin de la +splendeur qu'elle avait il y a deux siècles. En 1858, elle a employé +quatre-vingt-quinze navires; en 1859, quatre-vingt-dix-sept, et en +1860, quatre-vingt-douze. En 1858, la Hollande a importé 16 940 tonnes +de 1 000 pièces; en 1859, 23 198, et en 1860, 27 230. Cette dernière +année, la pêche a rapporté 1 191 179 francs, soit 12 749 francs par +navire. + +Le Hareng, dit Lacépède, est une des productions dont l'emploi décide +de la destinée des empires. Aussi, dans le nord de l'Europe, la pêche +de ce poisson est-elle appelée la _grande pêche_, tandis que celle de +la Baleine est appelée la _petite_. + +Quelquefois, chez les peuples où la pêche du Hareng n'est pas +habituellement l'objet d'un grand mouvement industriel, il se fait, par +exception, des prises extraordinaires. + +Cuvier et Valenciennes assurent qu'un pêcheur de Dieppe rapporta, dans +une seule nuit, 280 000 Harengs, et qu'il en avait rejeté un nombre +égal à la mer. Total, 560 000 individus. + +En 1781, la ville de Gothembourg, en Suède, exporta 136 649 barils de +Harengs, contenant chacun 1 200 poissons. Ce qui donne un chiffre de +163 978 800 Harengs. + +[Illustration: UNE PÊCHE AU HARENG.] + +«Les Harengs, dit Duhamel, entrent parfois en si grande quantité dans +la Manche, qu'ils ressemblent aux flots d'une mer agitée: c'est ce que +les pêcheurs nomment des _lits_ ou _bouillons de Harengs_. Quand les +filets donnent dans ces bouillons, il arrive qu'ils sont tellement +chargés de poisson, qu'ils se rompent et coulent bas.» + +Les bâtiments équipés pour la pêche du Hareng sont du port d'une +soixantaine de tonneaux. On les charge de petits bateaux, de filets, de +sel et de _caques_. + +Comme on pêche pendant la nuit, pour prévenir toute espèce de +collision, et peut-être aussi pour attirer le poisson, chaque +embarcation porte un ou deux petits fanaux. Au banc de Yarmouth, où +plusieurs milliers de bateaux sillonnent la mer à la fois, toutes ces +lumières qui se meuvent et s'entrecroisent, produisent une scène +véritablement féerique. (L. Wraxall.) + +Les filets présentent jusqu'à 220 mètres de longueur, et la grandeur +des mailles est telle, que le Hareng y est retenu par les ouïes et les +nageoires pectorales, lorsque sa tête s'y engage. + +Le pauvre poisson s'embarrasse dans l'immense mur perpendiculaire qu'on +lui oppose, et reste suspendu, sans pouvoir avancer ni reculer, jusqu'à +ce que le pêcheur vienne le détacher et le prendre. + +Les caques sont de bois de chêne. Les autres qualités de bois, +particulièrement les résineux, communiquent au poisson une odeur et une +saveur désagréables. + +Les Harengs pêchés sont divisés en trois catégories: les _vierges_, +c'est-à-dire ceux qui n'ont pas encore frayé; les _pleins_, ceux qui +portent de la laite ou des œufs (_laités_ ou _œuvés_); les _vides_, +ceux qui viennent de se débarrasser de leur laite ou de leurs œufs. Ces +derniers sont les moins estimés. + +On fait une première salaison à bord des navires, ou bien sur la côte, +si elle n'est pas trop éloignée. Plus tard, on les remanie et les sale +de nouveau. Enfin, avant de les expédier, les négociants les changent +ordinairement de sel, quelquefois même de caque. + +Les _Harengs saurs_ sont embrochés, suspendus et exposés à la fumée et +à l'air chaud. + +Les Norvégiens accourent, de toute la partie méridionale de leur pays, +vers les parages fréquentés par les Harengs. Ils préparent des filets +de 25 à 30 mètres de longueur sur 7 à 8 de largeur. Chaque bateau porte +de quarante à soixante filets. + +Lorsque le Hareng pénètre dans l'intérieur des baies, on le barre avec +de grands filets de 250 à 300 mètres de longueur, sur une largeur de +33 à 40. On se sert ensuite de filets plus petits pour l'amener à terre. + +Dès qu'il est pêché, le Hareng se vend, soit aux petits navires des +environs, qui le transportent frais à Bergen et dans le voisinage, soit +aux saleurs, qui ont des magasins dans tous les parages où se fait la +pêche. (Baars.) + +La mi-janvier passée, d'autres masses de Harengs se jettent sur les +côtes de Bremanger, de Batalden et de Kinn, à environ dix ou douze +lieues au nord de Bergen, où les attendent d'autres milliers de +pêcheurs. Ici la pêche se fait presque exclusivement à l'aide de +filets ordinaires, les localités se prêtant moins au barrage que les +parages du sud. A mesure que la saison avance, les masses de Harengs se +dirigent un peu vers le sud-est, et, après avoir frayé vers le milieu +de mars, elles quittent la côte. (Baars.) + +Au mois de février et au commencement de mars, on prend aussi beaucoup +de Harengs entre Bremanger et Aalsund. + +Le produit de la pêche, au nord de Bergen, se sale sur les lieux mêmes, +où se trouvent de grands magasins, ou bien il est transporté dans +les environs par de petits navires. On l'évalue à 500 000 ou 600 000 +barils. Chaque baril contient de 450 à 500 poissons. Ce qui fait, par +conséquent, jusqu'à 300 millions d'individus. On assure qu'en 1860, le +chiffre fut encore plus élevé. Ce sont les Harengs d'hiver. + +Cette pêche terminée, les avant-coureurs des Harengs d'été commencent +à se montrer dans les environs de Bergen. Ceux-ci sont d'abord petits +et maigres; mais au fur et à mesure que la saison avance, on les voit +grossir et devenir de meilleure qualité: à la mi-juin, on en trouve de +très-beaux. + +La pêche commence à se faire en grand vers le milieu du mois de +juillet; elle dure jusqu'au mois de septembre. + +Elle s'opère avec de grands filets à barres. Vers la fin, cependant, on +emploie quelques filets ordinaires. + +Cette pêche donne au moins 40 000 barils, ce qui fait jusqu'à 20 +millions d'individus. La moitié environ de ces Harengs est consommée +dans le pays. + +La pêche norvégienne a donné en 1862, dans la saison dite du +_printemps_, 659 000 tonnes de Harengs, c'est-à-dire 764 440 +hectolitres, dont il faut retrancher 25 pour 100 pour la consommation +intérieure. Il reste donc, comme objet de commerce avec l'étranger, 494 +250 tonnes ou 573 330 hectolitres, représentant sur place une valeur +_minimum_ de 8 551 675 francs, et _maximum_ de 11 274 600 francs. + +Les Harengs fournissent une huile qui peut remplacer l'huile de +Baleine. Pour préparer cette huile, on fait bouillir le poisson dans +l'eau douce pendant cinq ou six heures, en ayant soin de remuer +constamment. Lorsque le Hareng est réduit en bouillie, on laisse +refroidir la masse, puis on recueille l'huile qui surnage. On la +clarifie par le filtrage ou par de simples décantations successives, et +on la met dans des barils. (La Morinière.) + +Le résidu qui reste au fond des chaudières est appelé _tangrum_. Les +Suédois le regardent comme un excellent engrais. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXVII + +LA SARDINE. + + «_Est enim divitiarum fructus in copia._» + + (CICÉRON.) + + +I + +La _Sardine_[254] est une très-proche parente du Hareng. + + [254] _Clupea sardina_ Cuvier. + +On prétend qu'elle doit son nom à l'île de Sardaigne. Est-ce bien vrai? +Ne serait-ce pas plutôt cette belle île qui doit son nom à la Sardine? + +Quoi qu'il en soit, ce délicieux habitant de l'eau salée jouissait déjà +d'une haute réputation avant que l'Homme ait inventé le moyen de le +_confire_. Épicharme en parle dans ses vers comme d'une des friandises +servies à Hébé _pour son déjeuner de mariage!_ (J. Franklin.) + +La Sardine est un joli petit poisson qui a la tête pointue, les yeux +gros et les opercules ciselés. Quand on le retire de la mer, son dos +paraît bleu, diapré de teintes plus obscures; ses côtes sont argentines +et moirées de vert brillant ou de bleu tendre. Mais il faut la voir, +cette élégante nageuse, s'ébattre librement, par un beau soleil de +juillet, dans la transparence d'une mer calme et limpide. + +On est émerveillé de la grâce et de la perfection de ses formes, de +la souplesse et de l'agilité de ses mouvements, de l'éclat et de la +variété de ses couleurs. Son riche corsage de nacre semble refléter +l'azur et l'émeraude..... + +La fécondité de ce poisson paraît miraculeuse. C'est surtout aux +Sardines, dit un auteur moderne, que semblent s'adresser les promesses +de la Bible: «Je multiplierai ta race, qui deviendra aussi nombreuse +que les grains de sable de la mer et que les étoiles du firmament.» +Si la bénédiction se mesure à la fécondité, comme le croyaient les +Israélites, ces poissons doivent être spécialement bénis entre tous les +animaux..... + +Les Sardines habitent l'océan Atlantique boréal, la Baltique et la +Méditerranée. Elles se trouvent dans la profondeur des baies, à l'abri +des rivages. Elles aiment le remous des courants et les endroits où la +mer est peu agitée. + +Comme les Harengs, les Sardines se rassemblent par colonnes compactes, +souvent très-longues et très-larges. + +Leurs légions émaillées arrivent en Bretagne vers le mois de mai. Leur +présence est indiquée par les bouillonnements de la surface de la mer +et par la teinte de l'eau, tantôt bleuâtre, tantôt blanchâtre, ces +animaux présentant alternativement au soleil leur dos d'azur ou leur +ventre d'argent. + +Ces brillants poissons arrivent au printemps dans la Méditerranée. Ils +en sortent avant l'hiver (S. Berthelot). + + +II + +On pêche les Sardines avec des seines et avec d'autres filets +traînants. Les seines sont tirées à terre ou relevées à la mer. + +Dans la Méditerranée, on a le _sardinal_, filet à petites mailles +et d'une seule nappe, qui flotte entre deux eaux, verticalement, en +décrivant des courbes à une certaine distance du rivage. On le tend +pendant la nuit. L'une de ses extrémités est attachée au bateau, qui +dérive avec lui au gré des courants. (S. Berthelot.) + +En Bretagne, on emploie aussi des filets flottants. La grandeur de la +maille est calculée de telle sorte que le poisson puisse passer la tête. + +Pendant la saison des Sardines, il y a, sur les côtes de Bretagne, deux +mille à deux mille cinq cents embarcations occupées à cette pêche. +Chaque barque ou _pesqueresse_ porte quatre ou cinq hommes: le patron, +deux ou trois matelots et un mousse; elle a cinq ou six filets, de la +rogue et des paniers. + +Les embarcations partent de grand matin. Elles se rendent à trois ou +quatre lieues de la côte: elles doivent être sur le lieu de pêche au +lever du soleil. Alors on amène les voiles et les mâts, et tandis que +les matelots rament lentement, on laisse couler à la mer un filet, qui +descend verticalement dans l'eau, soutenu par les liéges qui flottent à +la surface. Le patron, debout à l'arrière, jette la rogue par poignées, +tantôt d'un côté du filet, tantôt de l'autre, jusqu'à ce que le poisson +soit monté des profondeurs. Aussitôt, prenant une écuelle d'eau, il la +lance brusquement et bruyamment pour effaroucher et rabattre le poisson +sur le filet. La Sardine s'effraye, fuit précipitamment, et engage +sa tête dans les mailles, où elle reste prisonnière par les ouïes. +Le patron reconnaît que les filets sont chargés de poisson lorsque +les liéges entrent dans l'eau. Alors on les hale à bord les uns après +les autres; on en retire les Sardines, que l'on dépose au fond du +bateau[255]. + + [255] Voyez planche XXIX. + +Lorsque les Sardines sont abondantes, on peut en prendre jusqu'à un +tonneau d'un seul coup de filet. Quand la pêche est bonne, chaque +embarcation revient avec 25 000 à 30 000 individus. On assure en avoir +vu qui en portaient jusqu'à trente-cinq milliers. + +Cette pêche dure cinq ou six mois, pendant lesquels on ne compte guère +que cent journées de travail. Elle produit 7500 millions de Sardines, +lesquelles, vendues fraîches, procurent 7 500 000 francs. Le tiers est +la part de l'équipage, ce qui fait, par journée de travail, 2 francs 22 +centimes pour le pêcheur et 1 franc 11 centimes pour le mousse. + +Le 5 octobre 1767, dans la baie de Saint-Yves en Cornouailles, on a +pêché 7000 barriques de Sardines. Chacune en renfermait environ 35 000; +total, 245 millions. (Borlase.) + +Les Basques se servent, pour prendre les Sardines, d'un filet fermé +comme un sac avec des anneaux de corne. + +Les Anglais emploient une grande seine, manœuvrée à contre-courant par +trois ou quatre chaloupes montées chacune par six marins. Ils ramènent +quelquefois, d'un seul coup de filet, jusqu'à 40 tonneaux de poisson. + + +III + +On prépare les Sardines de plusieurs manières. Elles sont salées: _en +vert_, quand on les saupoudre seulement de sel blanc; _en grenier_, +lorsqu'on en forme des tas avec du sel entre chaque couche; _en +malestan_, quand on les lave dans de l'eau de mer, qu'on les met en +barils par couches saupoudrées de sel, puis, qu'au bout d'un séjour +d'un mois, et après les avoir lavées de nouveau dans de la saumure +et déposées symétriquement dans de nouvelles barriques, on les presse +jusqu'à ce que leur huile et la saumure se soient écoulées. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXIX. + + PÊCHE A LA SARDINE, CÔTES DE BRETAGNE. + Dessin de Riou, d'après la photographie du commandant + L. Hautefeuille.] + +On les dit _anchoisées_, lorsqu'on les met en barils, avec du sel mêlé +d'ocre rouge pulvérisée. + +On les _saurit_, après les avoir salées, en les suspendant pendant sept +ou huit jours dans un lieu où l'on allume un feu de copeaux de chêne. + +On a réussi à confire les Sardines dans l'huile. Dès qu'elles arrivent +de la pêche par paniers de cent à deux cents, des femmes leur tranchent +la tête, et du même coup leur enlèvent les entrailles; puis elles +jettent les poissons dans de la saumure, où ils restent une heure ou +deux, suivant leur grosseur et leur fraîcheur. On les lave ensuite +à grande eau, on les étale sur des claies d'osier ou de fil de fer +galvanisé. Pour les faire sécher, on les plonge dans de l'huile en +ébullition, où on les laisse cuire quelques minutes. Quand ils sont +refroidis, on les met dans de petites boîtes de fer-blanc qu'on remplit +d'huile, et dont on soude le couvercle. Enfin, on passe le tout à l'eau +bouillante pour bien assurer la conservation (Balestrier). C'est ce +qu'on appelle _Sardines en boîtes_. Il faut que l'huile soit _vierge_, +c'est-à-dire de première qualité. Cette huile se fige totalement en +hiver, et ressemble à des flocons de neige safranée. + +On conserve aussi les Sardines dans du beurre fondu (_Sardines en +daube_). + +Suivant Marco Polo, les habitants de certaines contrées de l'Arabie en +font une espèce de gâteau, en les séchant au soleil et en les réduisant +en poudre. + +Dans d'autres parties de l'Orient, les nègres les font bouillir avec +des herbes et du poivre. + +Dans beaucoup de pays, les Sardines sont employées comme assaisonnement. + +Ce poisson a une chair très-délicate, mais on n'apprécie bien son goût +exquis qu'en le mangeant au moment où il vient d'être pêché. Lorsqu'il +est bien frais, sa peau s'enlève facilement par la cuisson, et ses +flancs se détachent en entier comme deux _filets_ aplatis. + +Les Sardines salées et fumées excitent l'appétit, mais les estomacs +débiles s'en accommodent avec peine. + + +IV + +Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans parler de l'_Anchois_, petit +poisson du même genre, si délicat et si précieux dans la science +culinaire. + +[Illustration: ANCHOIS ORDINAIRE + +(_Clupea encrasicholus_ Linné).] + +L'Anchois est le compagnon de la Sardine. On le trouve commun dans la +Méditerranée et rare dans l'Océan. + +Les Anchois de la Provence jouissent d'une excellente réputation. + +On pêche habituellement les Anchois à Antibes, à Fréjus et à +Saint-Tropez. Les femmes de ce pays ont une habileté très-remarquable +pour enlever avec l'ongle, et d'un seul coup, les ouïes, le foie et +les entrailles. On sale ensuite les Anchois. On les met dans des +miniatures de barils, et on les apporte à la foire de Beaucaire, d'où +ils se répandent dans le monde entier. + + +V + +M. Sabin Berthelot pense que ces myriades de très-petits poissons, +presque imperceptibles, à chair molle, gélatineuse et transparente, qui +pullulent au printemps dans les environs d'Antibes et de Nice, sont +peut-être le fretin des Sardines et des Anchois (?). + +Les pêcheurs et les cuisiniers du pays les appellent _Nonnats_ ou +_Non-nats_ (pas encore nés). + +Risso en parle dans son _Ichthyologie_; il y découvre trois espèces, +ni plus ni moins! Trop zélé Risso! Il a décrit plus d'un animal auquel +la Nature n'avait jamais songé!..... Voici le signalement qu'il +donne à l'une de ces trois miniatures de poissons: «_Museau pointu; +tête rougeâtre, aplatie; prunelles d'un noir de jais. Un manteau +blanc s'étend sur tout son corps, et n'est relevé que par six taches +rondes d'un noir d'ébène, qui descendent jusqu'à_...» (Le reste est +trop _shocking!_) Il nomme cette espèce _Stolephorus Risso_. Et pour +qu'on ne suppose pas qu'il s'est dédié ledit poisson à lui-même, par +amour-propre (le public est si malin!), notre prudent naturaliste +s'empresse d'ajouter sentimentalement: «_Je l'ai consacré comme un +monument de la piété filiale aux mânes de mon père... La teinte de son +corps est l'image de sa candeur, comme celle des taches noires est +celle de mes regrets!_...» + +Quoi qu'il en soit, les Nonnats se plaisent dans les fonds sablonneux, +à l'embouchure des rivières, et pénètrent même dans les étangs salés +en communication avec la mer. A Nice, ils habitent de préférence les +fonds de galets, et s'introduisent dans les vides que ces pierres +roulées laissent entre elles. + +La pêche de ces petits poissons est souvent si abondante, qu'ils ne se +vendent que 30 centimes le demi-kilogramme. On en fait d'excellentes +fritures et de délicieux ragoûts au lait (S. Berthelot). + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXVIII + +LA MORUE. + + _Mar cuajado de peces._ + + (VIERA.) + + +I + +Les Harengs et les Sardines peuvent être classés parmi les petits +habitants de la mer, mais ils compensent l'exiguïté de leur taille par +la richesse de leur nombre et par l'étendue de leurs phalanges. + +[Illustration: MORUE + +(_Morrhua vulgaris_ H. Cloquet).] + +Les _Morues_ sont à la fois de gros poissons et des poissons nombreux. + +Elles fréquentent principalement les mers du Nord. Chaque année, +vers le milieu de janvier, on voit arriver des masses considérables +de Morues qui viennent du grand Océan et pénètrent à l'entrée de +l'archipel de Lofoden. Ces pauvres bêtes accourent pour frayer, et ne +prévoient guère le sort cruel qui les attend. + +D'un autre côté, un nombre vraiment incalculable de ces poissons se +rassemble périodiquement sur la montagne sous-marine américaine, +appelée _banc de Terre-Neuve_. Les Morues occupent, assure-t-on, un +espace long de deux cents lieues et large de soixante. + +Les Morues sont en forme de fuseau; leur corps est arqué comme les +bâtiments bons marcheurs. Les habitants des villes, qui n'ont jamais +vu ces poissons que chez les marchands de comestibles, les croient +_aplatis comme des Soles_. Ils ignorent qu'avant de les sécher, on leur +coupe la tête, on les ouvre et on les _étale_. Les Morues vivantes +ont la peau d'un gris jaunâtre, le dos tacheté de brun et le ventre +blanchâtre. Elles offrent une ligne longitudinale claire de chaque +côté. Leur longueur moyenne est de 80 centimètres, et leur poids de 12 +kilogrammes. + +De leur mâchoire inférieure descend un petit barbillon. + +Ce poisson est vorace. Il se nourrit surtout de Harengs. + +La Morue appartient à la famille des Gadoïdes, tribu gloutonne s'il en +fut, qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n'en mange que mieux, et +qui n'est, pour ainsi dire, qu'estomac. (Michelet.) + +La fécondité de ce poisson a toujours été citée comme exemple. +Leuwenhoeck a calculé qu'une seule femelle peut porter environ 9 384 +000 œufs. Un autre observateur en a compté 11 millions..... + +Supposez, dans le banc de Terre-Neuve seulement, cent millions de +Morues femelles, et calculez le nombre effrayant de germes qu'elles +produiront, même en n'admettant qu'une ponte par individu! O +intarissable et merveilleuse puissance créatrice!.... Le chanoine +canarien Viera pourrait bien dire, dans son style si expressif et +si poétique, en parlant de la fécondité des Morues, que _la mer est +caillée de poissons_[256]. + + [256] _Mar cuajado de peces_ (Viera).--_Cuajar_ (_coagulare_) + signifie littéralement «épaissir, figer, cailler». + +On a réussi à élever des Morues dans des étangs en communication avec +la mer. Le docteur Jonathan Franklin rapporte qu'il a visité, il y +a quelques années, un de ces étangs, sur la côte ouest de l'Écosse. +Les Morues s'approchaient familièrement pour happer des Moules qu'on +leur présentait débarrassées de leur coquille. Elles se poussaient, se +bousculaient les unes les autres, comme font les volailles dans une +basse-cour, à la vue de la fermière qui leur apporte à manger. Elles +venaient prendre les Moules jusque dans la main. La femme du gardien +mit un de ces poissons, des plus grands, sur ses genoux, le caressa, le +flatta, disant: _Pauvre ami! pauvre ami!_ absolument comme si c'eût été +un enfant. Elle lui ouvrit la bouche, et y introduisit une Moule, que +le poisson avala en donnant des signes qu'il la trouvait bonne. Puis, +elle le remit dans l'eau. + + +II + +La pêche de la Morue forme la source principale des richesses de +Granville, Saint-Malo, Saint-Brieuc, dans les départements de la +Manche, de l'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord. + +Les Anglais et les Américains se livrent à cette lucrative industrie +avec la même ardeur que les Français. + +C'est principalement sur le banc de Terre-Neuve qu'on va chercher ce +précieux poisson. + +La Morue y arrive au printemps. + +La quantité des poissons qui s'y rassemblent est vraiment +phénoménale. Il y a plus de trois siècles que toutes les nations du +monde s'y donnent rendez-vous, y viennent prendre des chargements +considérables, et l'on n'y a pas encore constaté de diminution sensible. + +En 1578, la France avait, sur le banc de Terre-Neuve, 150 navires; +l'Espagne, 125; le Portugal, 50, et l'Angleterre, 40. + +Pendant la moitié du XVIIIe siècle, la pêche fut exploitée par les +Français, les Anglais et les Américains. + +Le relevé de neuf années, commençant avec 1823 et finissant avec 1831, +nous a appris que la France avait envoyé à Terre-Neuve 341 navires +jaugeant 36 680 tonneaux, montés par 7085 matelots. Ces navires ont +exporté 25 718 466 kilogrammes de poisson, dont 8 974 238 salé, 16 744 +228 de Morue _verte_, et 1 217 008 d'huile. En estimant à 20 francs le +quintal métrique de poisson, et à 100 francs celui de l'huile, nous +trouvons un chiffre de 6 360 746 francs par année moyenne. + +On assure que l'Angleterre emploie annuellement près de 2000 navires et +environ 30 000 marins à la pêche de la Morue. + +On dit que les Américains mettent en mouvement, pour la même industrie, +3000 navires et 45 000 marins. + +On a calculé que les navires anglais et américains rapportent chacun, +en moyenne, 40 000 poissons. + +La Hollande n'est pas en arrière des autres nations. Elle a exporté, +en 1856, 1 172 203 kilogrammes de ce poisson préparé de différentes +manières; en 1857, 1 297 666 kilogrammes; en 1858, 1 702 431, et en +1859, 1 507 788. + +Sur les côtes de la Norvége, depuis la frontière de la Russie jusqu'au +cap Lindesness, la pêche de la Morue forme la source d'une industrie et +d'un commerce extrêmement considérables. Elle dure environ trois mois. +On évalue à plus de 20 millions le nombre de Morues qu'elle procure à +la consommation. + +Dans ce pays, cette pêche occupe plus de 20 000 pêcheurs, montés sur +au moins 5000 bateaux. Elle se fait à une distance de deux lieues +norvégiennes (15 au degré) de la terre, dans une profondeur de 100 à +160 mètres. + +D'après le rapport officiel fait au roi de Suède par l'inspecteur en +chef de la pêche à Lofoden, on a mis en mer, en 1856, 4623 bateaux, et +en 1860, 5675. Cette dernière année, on a employé 3453 appareils de +profondeur, 7775 pêcheurs à la ligne, et 13 038 pêcheurs au filet. + +Suivant le même rapport, on a salé, cette même année, à l'est de +Lofoden, 10 080 000 Morues _fendues_, et à l'ouest, 2 640 000. On +estime les _poissons ronds_, c'est-à-dire les Morues non fendues, à 9 +000 000. Si l'on ajoute à ces chiffres les Morues consommées pendant la +pêche, on arrivera au total de 24 millions. + +Les œufs obtenus en 1860 ont rempli 16 000 tonneaux, et l'huile, 40 000. + +Les côtes de l'Islande sont aussi très-riches en Morues. + +La France a fourni pour la pêche de ce poisson: en 1860, 210 bâtiments +et 3275 hommes; en 1861, 222 bâtiments et 3602 hommes, et en 1862, 232 +bâtiments et 3741 hommes. Le port de Dunkerque seul a donné, cette +dernière année, 134 navires et 2157 marins. + + +III + +On prend les Morues, soit avec des filets, soit avec des lignes. + +Le filet employé à Terre-Neuve est une seine, grand filet rectangulaire +garni de plomb au bord inférieur et de liége au bord supérieur. On en +fixe une extrémité près de la côte, et, avec un bateau, on va porter +l'autre extrémité en pleine mer, ayant soin de décrire une courbe, +laquelle enferme le poisson dans un enclos circulaire. En tirant sur +les deux extrémités, des hommes entraînent tout le poisson. Un seul +coup en donne quelquefois la charge de plusieurs bateaux. On conçoit +que ce genre de pêche ne peut se pratiquer que le long d'une côte. + +En Norvége, chaque bateau porte ordinairement soixante filets de 40 +mètres de longueur sur 7 mètres de profondeur. Ces filets sont mis à la +mer le soir, et n'en sont retirés que le matin. On en dispose à la fois +vingt à trente, noués les uns aux autres. Sur le halin ou haussière, et +à 2 mètres l'une de l'autre, sont fixées des pierres qui tiennent les +filets en place. En outre, des bouées, formées de sphères de verre, de +liége ou de bois, maintiennent la partie supérieure des filets à une +distance déterminée de la surface de la mer. A chaque bout, se trouve +un petit baril portant le nom du propriétaire. (Baars.) + +Tout le monde connaît l'organisation des lignes. On les tend le jour et +la nuit, par dix ou douze à la fois. + +Chaque bateau norvégien en porte une vingtaine, armées chacune de deux +cents hameçons. + +On se sert, pour appât, de Harengs salés, et quand ils manquent, de +rogues de Morue, ou même de petits morceaux de ce poisson. + +A Terre-Neuve, chaque pêcheur est muni de deux lignes, qu'il tient +à droite et à gauche du bateau. Il arrive souvent que pendant qu'il +en retire une, un poisson mord à l'autre, et ainsi de suite. On a vu +des pêcheurs habiles prendre chacun jusqu'à quatre cents Morues dans +un jour, ce qui est un terrible travail pour leurs bras. Ces lignes +sont appelées _lignes de main_. On nomme _lignes de fond_, celles qui +consistent en cordes très-fortes, sur lesquelles on fixe un certain +nombre de lignes partielles armées chacune d'un hameçon. A l'une des +extrémités de la corde est attachée une petite ancre à plusieurs pattes +(_grappin_), qui l'entraîne au fond de l'eau, et l'on fixe une autre +ancre à l'autre bout. Chacune de ces ancres tient à un petit câble +(_orin_) amarré à une bouée de liége. On peut disposer ainsi deux à +trois mille hameçons. + + +IV + +Dès que les pêcheurs sont revenus à terre, ils enlèvent aux Morues la +rogue, le foie, la tête et les entrailles. + +Les rogues sont salées dans des barils percés de trous, par où s'écoule +la saumure. + +Les foies sont mis dans des barils de chêne. Ils se liquéfient en se +décomposant. On soumet leur résidu à l'action du feu et on le comprime. +Les premières huiles sont dites _blanches_ ou _blondes_, et les +dernières _brunes_ ou _noires_. Ce sont les premières surtout dont on +se sert en médecine. Les dernières sont employées principalement par +les corroyeurs. Depuis quelques années, on prépare l'huile de Morue en +plaçant les foies _frais_, coupés par morceaux, dans de grandes cornues +hors du contact de l'air, et en les faisant distiller au bain-marie. + +La tête et les entrailles sont séchées, pour être vendues plus tard à +la grande fabrique de _guano de poisson_ établie à Lofoden. + +Les corps des Morues sont suspendus et abandonnés à l'action des vents +secs, qui les transforment en _stockfisch_. + +[Illustration: PRÉPARATION DES MORUES A TERRE-NEUVE.] + +D'autres fois, après avoir fendu l'animal et enlevé presque toute +l'arête, on le lave, on le sale; on le met en presse, on retire les +parties liquides, puis on le sèche au soleil. C'est là ce qui constitue +le _klipfisch_. + +La préparation de l'huile de foie et celle du klipfisch ont lieu +ordinairement après la pêche, lorsque les bateaux sont rentrés. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XXXIX + +LE THON. + + Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer? + + +I + +Le _Thon_ est encore plus grand que la Morue. C'est un des princes de +la nombreuse classe des Poissons. Il pèse habituellement de 25 à 100 +kilogrammes. + +[Illustration: THON + +(_Scomber thynnus_ Linné).] + +Le Thon est très-commun dans la Méditerranée. Son dos est d'un bleu +noir, et son ventre d'un blanc argenté; ses rayons dorsaux sont dorés, +et ses nageoires anales présentent de six à huit zigzags irisés. + +Son corps, robuste, lisse et fusiforme, semble moulé pour la course. +Les rayons épineux de ses nageoires, principalement ceux de la dorsale +et de l'anale, dénotent, à première vue, leur action puissante dans +les fonctions qu'ils ont à remplir. Le grand aileron du centre de la +nageoire du dos est armé d'un premier rayon qui, au besoin, peut servir +de défense; une rangée d'autres petits ailerons, très-courts et lobés à +leur extrémité, s'étend jusqu'à la naissance de la queue, et ces mêmes +organes se montrent aussi vers la nageoire anale, non moins robuste que +celle du dos. Tout ce système de natation est en parfaite harmonie: +pectorales vigoureuses, caudale des plus fourchues. (S. Berthelot.) + +Comme presque toutes les espèces de sa famille, le Thon a l'habitude +de s'élancer hors de l'eau d'une manière particulière, en sautant par +bonds rapides. Quand ces animaux sont réunis en troupe, ils nagent +généralement en formant une sorte de triangle. + +Ces poissons ne manquent ni d'instinct, ni d'une certaine sagacité. +Ce sont des touristes enragés, comme les Harengs et les Morues. +Les anciens, qui avaient remarqué la régularité de leurs marches +et de leurs contre-marches, les regardaient comme _très-habiles en +stratégie_; ils assuraient même qu'ils étaient _bons géomètres_. +Montaigne a répété et commenté cette singulière assertion. Évidemment, +l'auteur des _Essais_ connaissait mieux le cœur de l'Homme que +l'intelligence des Poissons. + + +II + +On pêche le Thon de plusieurs manières différentes. + +Les Basques emploient le _grand couple_, et les Provençaux la +_courantille_. + +On appelle _grand couple_, un ensemble de lignes gigantesques, qui +portent des centaines d'appâts traînés par des barques montées par huit +ou dix hommes. + +La _courantille_ est une espèce de seine, de 500 à 700 mètres de +longueur, que l'on promène sur un espace de deux à trois lieues. + +[Illustration: PÊCHE AU THON.] + +Un certain nombre de bateaux dirigés par un chef se disposent en +demi-cercle, et réunissent leurs filets de manière à former une sorte +de clôture. Ils entourent les Thons et les serrent pêle-mêle les uns +contre les autres. On les entraîne peu à peu vers le rivage. Lorsqu'on +s'approche de la terre, les pêcheurs jettent un large filet terminé par +une poche longue et conique. Les Thons se précipitent dans cette poche. +On tue les plus gros à coups de perche et de crochet, et l'on saisit +vivants les plus petits. + + +III + +Mais la plus curieuse des pêches qu'on ait imaginée est bien +certainement celle à la _madrague_[257], si connue des Marseillais. + +La madrague est un véritable parc, avec des allées de chasse +aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui s'ouvrent +les unes dans les autres. Ces chambres conduisent toutes à une chambre +principale, appelée _chambre de mort_ ou _corpou_, située à l'extrémité +de la construction. + + [257] Appelée _tonnara_ en Italie, et _pig's catcher_ en Amérique. + +Les murs de ce parc ont quelquefois plusieurs lieues de développement. +Aussi, pour transporter une madrague, faut-il souvent un navire ou un +bateau à vapeur. + +A l'aide de pierres attachées à la partie inférieure de ces filets et +de bouées fixées à leur bord supérieur, on les fait plonger dans la +mer et on les maintient verticaux. On amarre solidement l'édifice avec +des ancres, de manière qu'il puisse résister pendant toute la belle +saison aux plus violents orages. Ce filet gigantesque est plus perfide +et plus meurtrier que la toile d'araignée la plus savante. On le tend +ordinairement à l'entrée de quelque baie. + +«Le Thon arrive sans défiance, jouant à fleur d'eau; il va devant lui, +sans quitter la paroi, qu'il côtoie, soit parce qu'il espère en voir +bientôt la fin, soit parce que cela lui plaît de heurter son museau sur +cette surface résistante où il trouve probablement de petits poissons +qui lui servent de pâture; soit encore parce que c'est le propre des +Poissons en général, voire même de tous les animaux, d'avancer coûte +que coûte, tant qu'ils peuvent, sans réfléchir à leur retraite.» (E. +Carrey.) + +Le Thon suit, suit toujours les allées de l'engin destructeur. +Quelquefois les pêcheurs le poursuivent et le poussent de chambre en +chambre. Le poisson passe des unes dans les autres, par des portes +qui se referment derrière lui. Il arrive ainsi jusqu'à la chambre de +mort. Celle-ci forme une prison spacieuse, où les captifs peuvent +vivre plusieurs jours, même plusieurs semaines. Là le Thon est pris +sans salut possible, à moins de sauter par-dessus les bords; ce qu'il +pourrait facilement exécuter, mais l'idée ne lui en vient jamais. + +Ce filet-vivier possède un plancher mobile, formé par un petit filet +horizontal, attaché à des cordages disposés de manière que, à un +instant donné, on peut exhausser le plancher et le rapprocher de la +surface de la mer. + +Lorsqu'on a réussi à rassembler dans la chambre de mort un certain +nombre de poissons, on élève peu à peu le plancher dont il vient d'être +question. Généralement, on y travaille toute la nuit. On rend ainsi +de moins en moins profonde l'enceinte où sont accumulés ces pauvres +animaux. + +Bientôt on voit les Thons s'agiter, nager, bondir dans tous les sens, +passer les uns sur les autres, se précipiter contre les murailles des +filets, les éviter, y revenir et s'en éloigner encore. + +Au milieu de la chambre de mort se trouve une petite yole qui porte le +chef principal de la pêche. + +A mesure que le plancher s'élève et que les Thons deviennent apparents, +la yole court sur eux, les effraye, les poursuit, et les oblige à +s'élancer vers les bords du parc. + +Là se trouvent tout autour un certain nombre d'embarcations montées par +des pêcheurs expérimentés, qui harponnent les poissons, ou les tuent +toutes les fois qu'ils s'approchent. Ils les manquent rarement. + +Le massacre est bientôt général. + +Les Thons, harponnés et retirés de l'eau, se tordent avec force, +donnent de vigoureux coups de queue et vagissent comme des enfants. + +Les blessés fuient l'ennemi et plongent au plus vite, mais ils +rencontrent l'inévitable plancher qui les arrête. Ils vont, ils +viennent, effarés, épouvantés et désorientés, rougissant la mer de leur +sang. Ils ne tardent pas à se heurter contre un autre filet et contre +une autre embarcation. On leur jette un nouveau harpon, plus adroit ou +plus heureux que le premier, et, cette fois, les malheureuses bêtes, +solidement accrochées et promptement hissées, sont jetées au milieu des +morts et des mourants, que les pêcheurs acharnés entassent dans leurs +barques. + +Quand les Thons sont très-nombreux et qu'on peut les approcher, les +pêcheurs leur plongent hardiment la main dans la gueule, et passent une +corde dans une ouïe; ils tendent cette corde à un camarade, qui hale la +victime sur le pont du bateau. + +Il faut souvent deux ou trois hommes pour enlever un Thon ainsi saisi +et enfilé. + +Lorsque, par hasard, un d'eux se débat trop vivement aux mains de ses +bourreaux, un pêcheur lui arrache brutalement, avec le doigt, quelque +chose au fond de la bouche. Aussitôt le sang coule à flots, par jets, +et presque en même temps la victime, épuisée, se laisse hisser sans +mouvement. + +En 1861, dans la baie de Porto-Ferrajo, on a pris à la madrague +cent soixante Thons gros et petits, depuis des Thons bébés d'un +kilogramme environ jusqu'à des Thons vieillards de 120 et même de +150 kilogrammes..... En estimant chaque poisson, en moyenne, à 25 +kilogrammes, cette pêche a donné environ 4000 kilogrammes de Thon! (E. +Carrey.) + +Lorsque Louis XIII visita sa bonne ville de Marseille, on organisa +en son honneur une grande pêche à la madrague. Ce massacre officiel +enchanta tellement le monarque, peu sensible et peu facile à divertir, +comme chacun sait, qu'on l'entendit dire plusieurs fois que c'était _la +plus agréable journée de son voyage_. Heureux roi!... et pauvres Thons!! + +Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer? + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XL + +LES TORTUES DE MER. + + «_Esse et in piscatu voluptatem maxime + Testitudinum._» + + (PLINE.) + + +I + +Les Reptiles sont rares dans la mer; mais ceux, en petit nombre, +qu'elle nourrit, se font remarquer par leur organisation, par leurs +mœurs et par leur utilité. Nous voulons parler des _Tortues_. Aristote +désignait ces animaux sous le nom de _Thalassites_. + +Comme les Tortues terrestres, les Tortues marines sont revêtues d'une +cuirasse osseuse et écailleuse très-dure et très-solide, fortifiée par +huit paires de côtes. + +Cette cuirasse forme en dessus une _carapace_ plus ou moins bombée, et +en dessous, un _plastron_ plus ou moins aplati. + +La carapace et le plastron composent une sorte de boîte protectrice, +dans laquelle le reptile tient son corps à l'abri, et retire, au +besoin, son cou et sa queue. Chez les Tortues de terre, dont la tête +et les pattes sont proportionnellement moins grandes, l'animal peut +encore les rentrer et les loger dans son armure[258]. + + [258] Tutam ad omnes ictus video esse. + + (PHÈDRE.) + +Si l'on n'avait jamais vu de Tortue, soit de terre, soit de mer, +et qu'on rencontrât pour la première fois une de ces bizarres +organisations, ne serait-on pas bien étonné? + +[Illustration: TORTUES.] + +Un montagnard du centre de la France trouva un jour, à la fête de son +village, un marchand algérien qui étalait devant lui une cinquantaine +de Tortues communes. + +«Et combien vendez-vous ces drôles de petites bêtes? + +--Trente sous, monsir, sans marchander. + +--Trente sous! c'est bien cher pour une espèce de grenouille!..... Et +combien en voulez-vous _sans la boîte_?» + + +II + +On connaît trois espèces principales de Tortues de mer: la _Caouane_, +la _franche_ et le _Caret_. + +La _Tortue caouane_ est assez commune dans la Méditerranée, la mer +Rouge, l'archipel de Madagascar et les Maldives. + +[Illustration: TORTUE CAOUANE + +(_Chelonia caouanca_ Schweigger).] + +C'est la reine des Tortues de mer. Il y en a une très-belle dans les +galeries du Muséum d'histoire naturelle, rapportée de Rio-Janeiro par +Delalande. Cette espèce peut arriver à environ 126 centimètres de grand +diamètre et dépasser le poids de 200 kilogrammes. + +Sa carapace est couverte de plaques cornées, grandes, minces, +transparentes, et d'un brun moucheté de blanc et de jaune vif. + +La _Tortue franche_ ou _Midas_[259] se trouve dans l'océan Atlantique. +On la rencontre quelquefois à Madère et aux îles Canaries. + + [259] _Chelonia Midas_ Schweigger; vulgairement aussi, _Tortue + verte_, _Tortue commune_. + +Elle a de 150 à 160 centimètres de grand diamètre; elle pèse +généralement une centaine de kilogrammes. + +Sa carapace offre des places marron glacées de verdâtre, veinées +longitudinalement de nuances plus claires. Son plastron est d'un +jaune-serin verdâtre. + +Pline assure qu'il en existe dans la mer des Indes, qui sont si +grandes, que leur carapace sert de nacelle aux habitants des îles de +la mer Rouge, et qu'une seule suffit _pour couvrir une maison_. La +véracité du naturaliste romain est quelquefois un peu suspecte..... + +Quelques voyageurs prétendent qu'on rencontre, aux Antilles, des +Tortues de mer sur le dos desquelles quatorze hommes peuvent se tenir +debout à la fois (?). + +Dampierre cite un individu très-grand dont la dépouille formait un +petit bateau. Un enfant de neuf à dix ans, le fils du capitaine Rocky, +s'y embarqua pour aller, à un quart de mille de distance, gagner le +navire de son père. + +En 1752, la mer jeta dans le port de Dieppe une Tortue franche qui +avait 2 mètres de long et 130 centimètres de large, et qui pesait 450 +kilogrammes. + +En 1754, on en prit une autre dans le pertuis d'Antioche, à la hauteur +de l'île de Ré, qui offrait à peu près le même poids. Elle mesurait 2 +mètres 60 centimètres depuis le museau jusqu'à la queue. La carapace +seule avait plus d'un mètre et demi de longueur. Quand on lui coupa la +tête, elle répandit huit litres de sang. On en retira 50 kilogrammes +de graisse. Son foie se trouva, dit-on, assez volumineux pour donner à +dîner à plus de cent personnes (?). + +La _Tortue caret_ se trouve dans l'océan des Indes et dans l'Océan +américain. + +Cette espèce a 73 centimètres de grand diamètre. Elle est, par +conséquent, moins grosse que la précédente. + +Sa carapace est marbrée de brun sur un fond fauve et jaune. + +[Illustration: TORTUE CARET + +(_Chelonia imbricata_ Schweigger).] + +Dans ces trois Tortues, la carapace est écailleuse; mais il en existe +une quatrième, qui ne présente autour de cette armure qu'une simple +peau coriace, avec trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement: +c'est le _Luth_[260], espèce assez rare, qui habite la Méditerranée et +l'océan Atlantique. + + [260] _Sphargis coriacea_ Gray. + +Elle offre environ 2 mètres de longueur. + +Rondelet parle d'un Luth long de cinq coudées, qui avait été pêché à +Frontignan. + +Amoreux en a décrit un autre pris dans le port de Cette. + +Delafond en signale un troisième, capturé à l'embouchure de la Loire en +1726. + +Borlase en a figuré un quatrième, harponné sur les côtes de +Cornouailles en 1756. + + +III + +Les Tortues de mer ont des mâchoires sans dents. Leurs gencives sont +cornées, dures, à bords tranchants comme le bec d'un oiseau de proie. +Elles coupent les Zostères, les Ulves, les Varecs, dont ces animaux +font leur principale nourriture. + +La Caouane est simplement herbivore, tandis que la Tortue franche mange +non-seulement des matières végétales, mais encore des Zoophytes et des +Sèches. + +[Illustration: TÊTE DE TORTUE DE MER.] + +Les Tortues de mer passent pour des animaux lourds, timides et assez +doux. Leurs membres sont transformés en rames aplaties, légèrement +courbées d'avant en arrière. Les antérieurs dépassent du tiers les +postérieurs. + +Les Tortues marines nagent et plongent avec la plus grande facilité; +elles peuvent rester longtemps sous l'eau. L'orifice externe de +leur canal nasal est surmonté d'une masse charnue, dans l'épaisseur +de laquelle on distingue le jeu d'une soupape que l'animal soulève +lorsqu'il est dans l'air, et qu'il ferme hermétiquement lorsqu'il +s'enfonce dans l'eau (Duméril). Leur marche est assez pénible. Le +missionnaire Labat s'est fait plus d'une fois porter par cette lourde +et un peu cahotante voiture. + +Dans les parages tranquilles, on aperçoit de temps en temps, à la +surface de la mer, à sept ou huit cents lieues de terre, des Tortues +qui flottent dans une immobilité absolue. Elles dorment. + +Ces reptiles n'ont pas d'armes pour se défendre, mais leur carapace les +protége jusqu'à un certain point. Ils ont, du reste, la vie très-dure. +On en a vu, la tête coupée et le cœur arraché, remuer encore les +nageoires, et donner des signes de souffrance. + +Les Tortues de mer sont ovipares. A l'époque de la ponte, les femelles +se rendent à terre après le coucher du soleil, pour déposer leurs +œufs. Elles creusent un trou sur le rivage, écartant très-habilement +le sable avec leurs pieds postérieurs, qui fonctionnent alors comme +de larges pelles. Ce trou peut avoir une soixantaine de centimètres +de profondeur. Le prince Maximilien de Neuwied rapporte avoir vu une +Tortue franche, sur la côte du Brésil, qui creusait ainsi la grève. On +s'approcha doucement; elle ne se dérangea pas. Il fallut quatre hommes +pour la soulever. Bientôt elle se mit à pondre. Un soldat recueillit +une centaine d'œufs dans l'espace de dix minutes. Cette espèce peut, du +reste, en déposer jusqu'à cent cinquante. + +On dit que les Luths en produisent de deux cents à deux cent soixante. + +Après avoir pondu, la mère recouvre ses œufs avec le sable amoncelé +derrière elle, et nivelle si parfaitement la surface du sol, que peu de +personnes reconnaîtraient qu'on a remué quelque chose en cet endroit. +Cette opération terminée, l'animal retourne à la mer. + +Les œufs sont arrondis, un peu déprimés et revêtus d'une coque coriace. +La chaleur du soleil suffit pour les faire éclore. + +Les jeunes Tortues naissent au bout de trois semaines. Au sortir de +l'œuf, elles sont grosses comme de petites Grenouilles, presque +aussi molles, et blanchâtres. Elles se dirigent aussitôt vers la mer. +Les vagues les reçoivent quelquefois avec de rudes caresses, et les +rejettent de leur sein. + +Pendant son séjour aux Florides, plusieurs pêcheurs assurèrent au +célèbre naturaliste Audubon, que toute Tortue prise à la place même où +elle dépose ses œufs, et transportée à une distance de plus de cent +milles, si on lui rend ensuite la liberté, regagne le lieu où elle a +coutume de pondre, soit immédiatement, soit dans la saison suivante. + + +IV + +On emploie différents procédés pour prendre les Tortues. + +Dans certains parages, on profite de l'époque où les femelles se +rendent à terre pendant la nuit pour déposer leurs œufs. On va les +chercher principalement dans les îles désertes. On reconnaît leur +passage aux traces qu'elles laissent sur le sable. On les guette, on +leur coupe la retraite, et on les renverse sur le dos, soit avec les +mains, soit avec des leviers. Ces animaux, ainsi retournés, cherchent +quelque point d'appui; ils ne peuvent se redresser, et on les retrouve, +le lendemain, à la même place et dans la même situation. + +Il existe entre Vera-Cruz et Tampico un petit îlot désert, grand tout +au plus comme la place de la Concorde, appelé _isla de los Lobos_ (île +des Loups), on ne sait pourquoi, attendu que, bien certainement, jamais +Loup, ni carnassier semblable au Loup, n'y a posé le pied. + +Les Tortues ont pris cet îlot en affection; elles y trouvent un +asile paisible, entouré de grands récifs et bien défendu contre leurs +ennemis, et, de plus, des plages de sable en pente douce, excellentes +pour leurs œufs. + +En 1862, vers dix heures du soir, l'équipage d'un navire français +surprit dans l'île de los Lobos, à la faveur de la nuit, une énorme +Tortue femelle qui rampait sur le rivage. Elle avait une tête grosse +comme celle d'un enfant et un bec quatre fois plus grand que celui d'un +perroquet. Elle paraissait chercher un endroit pour pondre. Six hommes +s'attachèrent à sa carapace et firent de vains efforts pour la retenir; +ils ralentissaient sa marche, mais ils ne l'arrêtaient pas: elle les +entraînait vers la mer. D'autres matelots arrivèrent à temps, et l'on +réussit à la renverser sur le dos. + +Dans cet état, on lui amarra un petit mât entre les nageoires, et on +l'emporta au vaisseau. Le monstre pesait 130 kilogrammes. Il fournit à +manger à tout l'équipage. Il avait trois cent quarante-sept œufs dans +le corps. (De Jonquières.) + +Les Carets, qui ont le dos plus bombé que les Tortues franches et les +mouvements plus vifs, pourraient se _déretourner_. A cause de cela, on +les charge d'une pierre, ou bien on les tue sur place. + +Une seconde manière de prendre ces reptiles consiste à tendre, le soir, +un grand filet de cordes à mailles lâches, appelé _folle_, qui leur +barre le passage lorsqu'elles se rendent à terre pour y pondre. Elles +engagent la tête ou les nageoires dans les mailles, et s'entortillent +de telle sorte, qu'elles ne peuvent plus venir respirer à la surface de +l'eau, et qu'elles finissent par se noyer. Il faut avoir la précaution +de teindre ce filet: quand il est grisâtre ou blanchâtre, les Tortues +s'en défient et rebroussent chemin. + +Certains pêcheurs font la chasse aux Tortues lorsqu'elles viennent en +pleine mer, à la surface de l'eau, pour respirer. Ils leur lancent +un harpon, espèce de javelot à pointe triangulaire comme celle d'une +flèche acérée et tranchante, portant un anneau auquel une corde est +attachée. On se sert aussi d'une _varre_, autre harpon à pointe sans +crochet. Il faut de l'adresse pour faire pénétrer cet instrument. +Quand il est entré dans l'écaille de la Tortue, c'est comme un clou +enfoncé dans une planche, et qui ne peut en être arraché sans de grands +efforts. Dès que l'animal se sent blessé, il plonge et entraîne le +trait avec lui. On lâche d'abord une certaine longueur de corde, puis +on attire la Tortue sur le bord de l'embarcation. + +Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles et exercés profitent +du moment où les Tortues sont endormies à la surface de la mer, +s'en approchent doucement, et lorsqu'ils sont à portée, ils percent +l'animal. Si la Tortue n'est pas très-grande, ils la saisissent sans la +harponner. + +Les Tortues sont souvent d'une force extraordinaire, à cause de leur +taille, et peuvent entraîner le canot à une grande distance et même le +faire chavirer. + +Plusieurs auteurs ont rapporté un fait curieux qui s'est passé à la +Martinique, en 1696. Un Indien esclave, étant seul à pêcher dans un +petit canot, aperçut une Tortue qui dormait sur l'eau. Il s'en approche +doucement, et lui passe autour d'une patte un nœud coulant, ayant +d'avance fixé l'autre bout de la corde à l'avant du canot. La Tortue +s'éveille, et se met à fuir, comme si elle ne traînait rien après +elle. L'Indien ne s'épouvante pas de se voir emporté avec tant de +vitesse. Il se tenait à l'arrière, et gouvernait avec sa pagaie pour +parer les lames, espérant que la Tortue se lasserait enfin ou qu'elle +étoufferait. Mais il eut le malheur de chavirer, et de perdre dans +cet accident sa pagaie, son couteau, ses lignes et ses instruments de +pêche. Quoiqu'il fût habile nageur et marin expérimenté, il ne parvint +qu'avec beaucoup de peine à retrouver son canot. Comme il ne pouvait +plus gouverner, le même accident lui arriva neuf ou dix fois, et à +chacune, pendant qu'il travaillait, la Tortue se reposait, reprenait +des forces, et recommençait ensuite une nouvelle course aussi rapide +que la première. Elle le traîna ainsi _un jour et deux nuits_, sans +qu'il lui fût possible de détacher ou de couper la corde. La bête se +lassa enfin, et le bonheur voulut qu'elle échouât sur un haut-fond, où +l'Indien acheva de la tuer, étant lui-même demi-mort de faim, de soif +et de fatigue. + +Sur les côtes de Cuba et de Mozambique, les pêcheurs se servent, pour +prendre les Tortues de mer, de certains poissons vivants, dressés, pour +ainsi dire, à cette chasse. Ces poissons, voisins du Rémore, sont plus +grands et plus longs. On les appelle _Poissons pêcheurs_ ou _Sucets_. +Les Espagnols les nomment _Revés_ (_reversi_), parce que, au premier +abord, on est tenté de prendre leur dos pour leur ventre. + +Ces poissons portent au sommet de la tête une plaque ovale, à rebords +charnus, offrant intérieurement une vingtaine de lamelles parallèles, +formant deux séries garnies sur leur bord de petits crochets qui +ressemblent aux pointes d'une carde. Les pêcheurs tiennent plusieurs +Sucets dans des baquets pleins d'eau, et chaque nacelle a son baquet +particulier. Quand on voit de loin quelque Tortue endormie, on s'en +approche sans bruit, puis on jette à la mer un de ces poissons. +Aussitôt que celui-ci aperçoit le reptile, il se précipite sous lui, et +s'y cramponne fortement avec sa dilatation céphalique. + +Le Revé, dit Colomb, se laisserait mettre en pièces plutôt que de +lâcher le corps auquel il adhère. + +Ce poisson étant attaché à une longue corde tressée avec de l'écorce de +palmier, au moyen d'un anneau dont sa queue est garnie, les pêcheurs +tirent cette corde et amènent dans leur barque et le poisson et la +Tortue. + +Quand cette dernière est prise, on détache le Sucet en lui imprimant un +mouvement d'arrière en avant, lequel fait renverser à l'instant tous +les crochets. + +En général, la pêche des Tortues de mer est faite sans discernement et +sans frein; d'où il résulte comme conséquence inévitable, qu'au bout +d'un temps peu éloigné, ces précieux animaux deviendront rares. + +Il existe, il est vrai, dans plusieurs pays, des parcs à Tortues, +donnant lieu à un commerce considérable. Ces parcs sont approvisionnés +par la pêche vulgaire, mais on ne s'y occupe guère de la multiplication +de l'espèce. On assure cependant que, dans l'île de l'Ascension, on +respecte les œufs et l'on protége les jeunes sujets jusqu'à ce que leur +carapace ait assez de dureté pour défendre suffisamment l'animal. + +M. Salles, capitaine au long cours, a proposé de multiplier les Tortues +de mer dans la Méditerranée. La Société zoologique d'acclimatation +s'est empressée d'approuver et d'encourager les conclusions de son +mémoire. Le succès est d'autant plus certain, qu'il s'agit non pas +d'introduire une nouvelle espèce dans les localités qui en étaient +privées jusqu'à ce jour, mais seulement de repeupler des régions +aujourd'hui très-appauvries et où les Tortues se trouvaient autrefois +en nombre considérable. + + +V + +Les Tortues de mer constituent un mets abondant, sain et nutritif. +On peut faire cuire la chair dans sa propre carapace. Cette +casserole naturelle est un moyen expéditif dont se servent les +sauvages. + +Les Anglais aiment beaucoup la chair de la Tortue franche; ils la +trouvent supérieure à celle du Bœuf. La graisse de cette Tortue est +d'un vert assez foncé, et si abondante, qu'il n'est pas rare d'en +extraire jusqu'à vingt-huit litres d'un seul individu. + +On sait que _la soupe à la Tortue_ jouit d'une certaine réputation chez +nos voisins d'outre-Manche. C'est l'amiral Anson qui apporta en 1752 la +première Tortue qui fut mangée à Londres. + +La chair du Caret passe pour très-médiocre, mais les œufs sont fort +délicats. Les paquebots apportent régulièrement en Angleterre des +quantités considérables de Tortues de mer. Malheureusement, le prix +de plus en plus élevé de ces animaux ne permet pas de les servir sur +toutes les tables. C'est pour cela sans doute que, dans la fameuse +soupe à la Tortue, on substitue souvent à la chair du précieux animal +de petits cubes de tête de veau! + +Les Tortues de mer fournissent à l'industrie les matériaux d'une foule +de jolis petits meubles. + +Carvilius Pollio, d'après Pline, homme extravagant, mais inventif, +paraît être le premier qui tailla et façonna les plaques des Tortues. +Il en orna des armoires et des bois de lit. + +Les patriciens, sous le règne d'Auguste, en décoraient les portes et +les colonnes de leurs palais. + +Les Romains faisaient venir les plaques de l'Égypte. Lorsque Jules +César s'empara d'Alexandrie, il trouva dans les magasins une si grande +quantité d'écailles, qu'il s'en servit pour embellir son entrée +triomphale. + +L'écaille des Tortues est douce au toucher et _riante à l'œil_, comme +disent les marchands, mais en même temps assez fragile. + +Le Caret est l'espèce dont les plaques sont les plus estimées. + +On distingue dans le commerce quatre variétés de cette écaille. La +meilleure est celle qui vient des mers de la Chine et des Philippines. +Ces plaques sont noires, avec des jaspures d'un jaune clair, bien +transparentes et parfaitement détachées. Le Caret des îles Seychelles +(qui arrive par Bourbon) a des plaques plus épaisses, d'une couleur +vineuse, avec des taches d'un jaune moins clair, moins transparent et +moins tranché. Le Caret de l'Inde, appelé souvent _écaille d'Egypte_, +parce qu'il est expédié par la voie d'Alexandrie, offre une teinte +brune nuancée de rouge, avec des taches d'un rouge brun et d'un +jaune-citron. + +Les plaques de la Caouane sont les moins recherchées: elles se +rapprochent de l'apparence de la corne. Elles sont de couleur brun +noirâtre ou brun rougeâtre, avec de grandes taches transparentes d'un +blanc sale, et de plus petites opaques ou d'un blanc mat. + +La Tortue franche a des plaques minces, flexibles, élastiques, +transparentes, d'un jaune pâle, marquetées de jaune rougeâtre et de +noir. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLI + +LES OISEAUX DE MER. + + Voulez-vous aimer, vous aimez. + Un lieu vous déplaît-il, vous allez dans un autre. + + (DESHOULIÈRES.) + + +I + +Les Oiseaux sont fils de l'air, comme les Poissons fils de l'eau. Mais, +parmi eux, une tribu considérable réclame ces deux éléments. + +Ceux-ci, dits _aquatiques_, habitent en familles nombreuses au milieu +de la mer et sur ses rives, sur les lacs et sur les fleuves. + +Les Oiseaux qui fréquentent, soit exclusivement, soit ordinairement, +l'eau salée, sont appelés _marins_ ou _pélagiens_. Ils composent, +suivant Charles Bonaparte, la quatorzième partie de tous les Oiseaux du +globe[261]. + + [261] Le nombre de toutes les espèces du globe est de 9400. + +Les Oiseaux aquatiques offrent généralement des pattes avec les +doigts réunis par des membranes, ce qui les a fait nommer _Palmés_ ou +_Palmipèdes_. Cette structure existe chez presque toutes les espèces +marines. + +Les pieds palmés forment comme deux petites rames légères, admirables +pour naviguer. + +Ordinairement, les membranes unissent seulement les trois doigts +antérieurs, celui de derrière restant libre; d'où il résulte une +palette triangulaire à trois nervures (_Canards_, _Pétrels_). Mais, +dans quelques espèces (_Cormorans_, _Pélicans_), les doigts de devant +et le postérieur sont tous unis. Ils composent ainsi une rame beaucoup +plus grande que celle des Palmipèdes proprement dits; laquelle n'est +plus triangulaire, mais en forme de trapèze. + +[Illustration: PATTES D'OISEAUX PALMIPÈDES.] + +Les rames des Oiseaux sont d'autant plus commodes, qu'il n'est pas +besoin, comme pour les rames ordinaires, de les sortir de l'eau à +chaque coup; il suffit que les doigts se rapprochent pour que la patte +puisse, presque sans effort, être ramenée en avant. Là les doigts +s'écartent de nouveau, la membrane s'étend, et la palette se reforme +pour frapper le liquide une seconde fois. + + +II + +Les Oiseaux marins pourraient être rangés géographiquement en quatre +groupes: + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXX. + P. Lackerbauer inv. et pinx. Lebrun et Desjardins fac-simile sc. + + GOËLANDS ARGENTÉS. + + Imp. Geny Gros. du Plâtre Jacques, 28.] + +1º Les _Voiliers_ (ou _Longipennes_), tels que les _Albatros_ et +les _Pétrels_, qui fréquentent la haute mer. On les rencontre à des +distances inouïes de toute terre; ils s'approchent rarement du rivage. + +2º Les _Maritimes ordinaires_, tels que les _Mouettes_ et les Fous, qui +s'avancent assez loin du rivage, mais qui reviennent, chaque soir, vers +les îles ou vers la terre ferme. + +3º Les _Riverains_, tels que les _Canards_ et les _Harles_, qui +s'écartent très-peu des côtes, et semblent même préférer à la mer les +étangs, les marais et les embouchures des cours d'eau. + +4º Les _Nageurs_, tels que les _Pingouins_ et les _Manchots_, qui se +tiennent aussi à une faible distance du rivage. Ceux-ci sont privés +de la faculté de voler, mais ils nagent et plongent d'une manière +merveilleuse. + + +III + +Nous ne connaissons pas d'Oiseaux qui représentent mieux la grande +tribu des Palmipèdes que les _Goëlands_. + +Parmi ceux-ci, on pourrait regarder comme type principal le _Goëland +argenté_[262], si commun dans les mers du Nord. + + [262] _Larus argentatus_ Brünnich (voy. la planche XVIII). + +Ce bel Oiseau est de la taille d'une Corneille, mais il a des ailes +plus longues et plus effilées. Son corps paraît bien pris, ni trop +massif, ni trop élancé. Il porte un manteau uniforme, d'un cendré +clair, légèrement bleuâtre. Les extrémités de ses ailes sont de velours +noir, avec des pointes d'un blanc de neige. Sa tête présente des yeux +d'un jaune pâle (ce qui ne les empêche pas d'être expressifs), et +un bec robuste couleur d'ocre, avec une tache de corail à l'angle +inférieur. Les pieds sont couleur de chair un peu grisâtre. + +[Illustration: GOËLAND A MANTEAU GRIS + +(_Larus argentatus_ Brünnich).] + +Ce Goëland est défiant et farouche, cependant on l'apprivoise avec +facilité. Il tient la tête haute, un peu ramenée en arrière, et la +gorge légèrement renflée, ce qui lui donne un air d'importance, +moins caractérisé, toutefois, que celui des Canards. Tantôt il se +couche doucement et paresseusement sur le sable, au soleil, les yeux +demi-fermés ou fixés sur la mer, dans la situation d'une Poule sur +ses œufs, ou bien les ailes à moitié ouvertes, écartées, pendantes, +comme une Perdrix sur ses poussins; tantôt il se redresse sur un +pied, cachant l'autre dans son duvet, et demeure des heures entières +immobile, muet, méditatif, semblable à un Échassier à pattes courtes +qui digère son repas. + +Quand le Goëland argenté marche, il a de l'assurance et de la dignité; +mais il ne se dandine pas. Il court assez vite. Lorsqu'il nage, il fend +l'eau avec lenteur. Il plonge rarement et péniblement: on voit qu'il +n'a pas l'habitude d'aller chercher sa proie au fond de l'eau. + +Son vol est ferme et soutenu; il le dirige en ligne droite par des +battements d'ailes énergiques et fréquents, avec des balancements +légers et onduleux qui ajoutent à sa grâce sans rien ôter à sa rapidité. + + +IV + +Les Oiseaux palmipèdes aiment en général les grands balancements de +la mer et le fracas des tempêtes. Ils semblent plus rares dans les +beaux temps ou plus difficiles à approcher. On dirait que l'agitation +des vagues est nécessaire pour leur fournir plus aisément les +Mollusques et les Poissons qui font leur nourriture, et que, dans les +grandes perturbations de l'atmosphère, ils ont un plaisir instinctif +particulier à lutter contre les ouragans et à se jouer des flots en +courroux. (Lesson.) + +Les ailes blanches des Mouettes et des Hirondelles de mer, quand ces +oiseaux se jouent au milieu d'une tourmente, produisent un admirable +contraste avec les nuages noirs qui obscurcissent l'horizon. + +[Illustration: ALBATROS MOUTON + +(_Diomedea exulans_ Linné).] + +Les Oiseaux marins varient beaucoup pour la taille. Le plus grand est +l'_Albatros_, surnommé _Mouton du Cap_ ou _Vaisseau de guerre_, qui +offre une envergure de 4 mètres environ. Le plus petit est l'_Oiseau de +tempête_, qui atteint à peine la taille du Moineau. L'Albatros est le +géant des Palmipèdes, l'Oiseau de tempête en est le nain. + +[Illustration: OISEAU DE TEMPÊTE + +(_Thalassidroma pelagica_ Temminck).] + +Les Oiseaux grands voiliers ont un corps élancé, des ailes effilées +et une longue queue. Ils sont organisés pour le vol de longue haleine. +Mais les nageurs présentent un corps trapu, des ailes réduites à des +moignons et une queue rudimentaire. Tous portent un plumage serré, +garni de duvet et enduit d'une humeur huileuse qui le protége contre +l'eau. + + +V + +Les Palmipèdes se nourrissent de substances végétales, de Mollusques et +de Poissons. + +Nos pêcheurs se réjouissent à la vue du _Stercoraire parasite_[263]; il +leur décèle les grandes colonnes de Harengs, qu'il accompagne ou qu'il +poursuit. + + [263] _Lestris parasitica_ Boje. + +Les Goëlands et les Pétrels se précipitent sur les Cachalots et sur les +Dauphins échoués, et leur arrachent des lambeaux de chair huileuse. + +Les Albatros, ces vautours de l'Océan, sentent une Baleine morte d'une +distance vraiment considérable. + +Les Canards ont le bec garni sur les bords de cannelures parallèles, +admirablement disposées pour permettre à l'oiseau, lorsqu'il barbote, +de cribler les matières dont il veut faire son repas. Ce bec est aplati +comme une pelle, avec une mandibule inférieure en forme de cuiller. Il +semble frapper l'eau. + +[Illustration: TÊTE DE HARLE + +(_Mergus serrator_ Linné).] + +Les _Harles_, intrépides pêcheurs, cousins germains des Canards, +présentent à la marge de leurs mandibules des dentelures très-pointues, +à l'aide desquelles ils retiennent solidement les pauvres poissons. Ces +dentelures sont dirigées d'avant en arrière, de manière que la proie ne +peut pas s'échapper de la pince vivante qui la retient, mais peut être +dirigée facilement vers le gosier. + +Les Goëlands ont l'extrémité du bec courbée en crochet. Ils frappent +et harponnent avec cette arme toujours aiguisée les animaux marins les +plus glissants. Ils s'élancent le plus souvent entre deux vagues avec +la rapidité d'une flèche, et reparaissent au bout d'un instant, tenant +au bec quelque animal. + +Les _Hirondelles de mer fuligineuses_[264] ne plongent jamais la tête +en bas et verticalement, comme les autres piscivores, mais passent +au-dessus des animaux marins en décrivant une courbe et les enlevant +avec dextérité. On les voit planer dans le sillage de quelque Marsouin, +tandis que ce dernier poursuit sa proie, et à l'instant où, faisant +jaillir les ondes, le Cétacé amène à la surface le fretin épouvanté, +l'oiseau se précipite dans l'eau bouillonnante et emporte en passant un +ou deux petits poissons. (Audubon.) + + [264] _Haliplana fuliginosa_ Wagler. + +Le _Bec-en-ciseaux_ possède des mandibules comprimées et tranchantes, +disposées comme les branches d'une paire de ciseaux. L'oiseau rase la +surface de la mer, et coupe en deux la proie qu'il peut atteindre. + +[Illustration: TÊTE DE BEC-EN-CISEAUX + +(_Rhynchops nigra_ Linné).] + +Les _Pélicans_ offrent au-dessous du bec un sac de peau singulièrement +extensible. Ils le remplissent de poissons, qu'ils apportent à leurs +petits. + +M. Nordmann raconte, dans sa _Faune de la mer Noire_, que les +Pélicans, très-nombreux dans l'Orient, font souvent des pêches en +commun sur les lacs qui avoisinent cette mer. + +[Illustration: PELICAN BLANC + +(_Pelecanus onocrotalus_ Linné).] + +«C'est ordinairement, dit-il, dans les heures de la matinée ou le +soir que ces oiseaux se réunissent dans ce but, procédant d'après un +plan systématique qui est apparemment le résultat d'une espèce de +convention. Après avoir choisi un endroit convenable, une baie où l'eau +soit basse et le fond lisse, ils se placent tout autour, en formant un +grand croissant ou un fer à cheval. La distance d'un oiseau à un autre +semble être mesurée; elle équivaut à son envergure (3 à 4 mètres). En +battant fréquemment la surface de l'eau avec leurs ailes déployées et +en plongeant de temps en temps avec la moitié du corps, le cou tendu +en avant, les Pélicans s'approchent lentement du rivage, jusqu'à ce +que les poissons réunis de la sorte se trouvent enfermés dans un espace +étroit. Alors commence le repas commun. + +»Outre les quarante-neuf Pélicans dont la compagnie se composait ce +jour-là, il s'était rassemblé sur les tas d'ulves, de conferves et +de coquilles rejetées par les vagues et amoncelées sur le rivage, +des centaines de Mouettes, d'Hirondelles de mer, de Choucas, qui se +préparaient à happer les poissons chassés hors de l'eau et à partager +entre eux les restes du repas. Enfin, plusieurs Grèbes, de la petite +et de la moyenne espèce, nageant dans l'espace circonscrit par le +demi-cercle, tant que cet espace fut encore assez grand, prirent, eux +aussi, leur part du festin, en plongeant fréquemment après les poissons +effrayés et étourdis. + +»Quand tous furent rassasiés, la compagnie entière se rassembla sur +le rivage pour attendre le commencement de la digestion. Les Pélicans +lustraient leur plumage, recourbaient le cou pour le laisser reposer +sur le dos, et faisaient ainsi, à côté des petites et frêles Mouettes, +l'effet de colosses informes. Leur troupe se composait d'oiseaux de +différents âges; il y en avait de tout blancs, de bigarrés et de gris. +De temps en temps quelqu'un de ces oiseaux vidait sa poche bien garnie, +en étendait le contenu devant lui, et se plaisait à le contempler. Les +poissons qui se débattaient encore avaient bientôt la tête écrasée d'un +coup de bec.» + +Les _Cormorans_ ont une gibecière du même genre que celle des Pélicans, +mais beaucoup moins développée. Les Chinois élèvent ces animaux et les +emploient comme pêcheurs. Ils leur passent au cou un anneau étroit +pour les empêcher d'avaler les proies qu'ils ont saisies. Mais quand +l'oiseau a travaillé quelque temps pour son maître, celui-ci enlève le +collier, et permet au Cormoran de pêcher pour son propre compte. + +Certains Oiseaux de mer, qui ne possèdent ni bec tranchant, ni +gibecière gutturale, et qui se nourrissent de coquillages operculés et +solidement barricadés, ont l'instinct de les porter dans les hauteurs +de l'atmosphère, et de les laisser tomber sur un rocher pour briser +leur enveloppe. + +Les _Pétrels_, qui ne mangent guère que des poissons, sont tellement +huileux, que les habitants des îles Feroë tuent ces oiseaux, leur +passent une mèche à travers le corps, l'allument, et se servent du +Palmipède comme d'une lampe. + +Du reste, beaucoup d'Oiseaux piscivores sont chargés d'une graisse peu +consistante, qu'ils doivent à leur genre de nourriture. A cause de +cette circonstance, certains d'entre eux ont été nommés _Pingouins_, +mot dérivé du latin _pinguis_ (gras, huileux). + +Sur les côtes de la Patagonie, où les _Manchots_ sont abondants, on +prend ces oiseaux, on les écorche, et l'on fait de l'huile avec leur +peau. Cette enveloppe, doublée d'une couche de graisse plus ou moins +forte, est soumise à l'action d'une presse, qui ne laisse d'autre +résidu que le derme et le duvet. On retire un demi-litre d'huile de +chaque animal. Il faut 2000 Manchots pour remplir un tonneau. + +Quand on saisit un _Fulmar_[265], il vomit une huile couleur d'ambre, +qui est regardée par les habitants de Saint-Kilda comme un bon remède +dans plusieurs maladies extérieures, surtout dans le rhumatisme. +On brûle aussi cette huile. La meilleure est produite par les vieux +oiseaux. + + [265] _Procellaria glacialis_ Linné. + +On surprend les Fulmars pendant la nuit. On leur presse le bec, et on +leur fait rendre environ deux cuillerées d'huile. (L. Wraxall.) + +Ce sont les Oiseaux marins qui produisent cette matière précieuse +appelée _guano_, ou, pour mieux dire, _huanu_, si recherchée par les +agriculteurs. + +Le guano[266] est un amas d'excréments déposés au sein de la mer, sur +des rochers ou sur des îles. On a calculé qu'un Palmipède de taille +moyenne en fournit à peu près 25 grammes par jour. Or, sur certains +rochers, on trouve des couches de guano offrant jusqu'à 30 mètres +d'épaisseur. Il a donc fallu des centaines d'années et des milliers +d'oiseaux pour former ces dépôts. (Boussingault.) + + [266] Le guano n'étant que du poisson digéré, il est évident que + le poisson naturel doit constituer aussi un engrais d'une grande + valeur. Dans les localités maritimes où l'on se livre aux grandes + pêches du Hareng, de la Sardine, de la Morue, on utilise les + poissons avariés ou les débris inutiles, pour composer un fumier + appelé _engrais-poisson_, lequel remplacera peut-être, un jour, le + guano, dont les couches sont loin d'être inépuisables. + + A cet effet, on fait cuire le poisson; on le presse, on le + dessèche, on le réduit en poudre. Cet engrais étant à un point de + décomposition moins avancé que le guano, agit moins rapidement que + ce dernier. Il en a toutefois les principales propriétés. + +L'île de Cincha, près du Pérou, à 100 milles au sud de Calao, est un +des endroits les plus riches en guano. Les couches supérieures de cette +matière sont d'un brun grisâtre, et les couches intérieures couleur de +rouille. La dureté du guano est d'autant plus grande, qu'il est situé +plus profondément. + +Les Oiseaux producteurs du guano sont surtout le _Fou varié_[267], le +_Goëland modeste_[268], l'_Anhinga_[269], le _Bec-en-ciseaux_, le +_Pélican thagus_, le _Cormoran de Gaimard_[270], et le _Cormoran de +Bougainville_[271]. + + [267] _Dysporus variegatus_ Ch. Bonaparte. + + [268] _Blasipus Bridgesii_ Ch. Bonaparte. + + [269] _Plotus anhinga_ Linné. + + [270] _Stictocarbo Gaimardi_ Ch. Bonaparte. + + [271] _Hypoleucus Bougainvillei_ Lesson. + + +VI + +La voix des Oiseaux marins n'est jamais douce et harmonieuse comme +celle de plusieurs oiseaux terrestres. Elle est nasillarde et +retentissante, et tient souvent du rauque ou du lugubre. Cependant les +Goëlands et les Mouettes jettent des cris aigus qui dominent le bruit +de la tempête. Certains Canards rendent une clangueur perçante comme +celle du clairon. + +[Illustration: CANARD MACREUSE + +(_Anas nigra_ Linné).] + +Quelques Palmipèdes, dont la trachée est grande et recourbée, imitent +plus exactement le son de la trompette. + +Il y a des Oiseaux pélagiens qui semblent pleurer comme de petits +enfants, ou ricaner comme de vieilles femmes. + +Les Grecs avaient désigné le _Pélican_[272] sous le nom d'_Onocrotale_ +(cri de l'âne), parce que cet oiseau semble braire. + + [272] _Pelecanus onocrotalus_ Linné. + +[Illustration: PINGOUIN COMMUN + +(_Alca torda_ Linné).] + +Les _Pingouins_ ont un croassement tout aussi grave et tout aussi +désagréable. Lesson dit que, dans l'île de Falkland, le soir, au +coucher du soleil, tous les Pingouins poussaient ensemble, à gorge +déployée, un immense cri, qui retentissait au loin comme les clameurs +d'une armée en révolte. + +Un observateur très-original, habitant d'un port de mer, a étudié +pendant huit ans la langue du _Pierre-garin_[273]. Il en a composé +le dictionnaire, prenant pour modèle le travail de Dupont de Nemours +sur la langue du Corbeau. Il a distingué cinquante mots exprimant +chacun, suivant lui, une idée particulière: _Ici... là... en avant... +en arrière... à droite... à gauche... plus vite... plus lentement... +halte... garde à vous... nourriture... danger... Je t'aime... moi +de même... méchant... marions-nous... quel bonheur... un nid... +nos œufs... couvons... nos petits... Maman... papa... j'ai faim... +Tais-toi..._ + + [273] _Sterna hirundo_ Linné. + +Voici le commencement de ce dictionnaire: _Kia, kié, kii, kioi, kioui. +Djia, djié, djii, djioi, djioui. Tsia, tsié, tsii, tsioi, tsioui...._ + + +VII + +Les Oiseaux pélagiens ont souvent des pattes courtes, attachées plus ou +moins en arrière; ils marchent avec mauvaise grâce et en se balançant; +plusieurs semblent boiteux. + +Les Nageurs se tiennent redressés sur leurs pattes de derrière et +presque verticaux. Les _Manchots_, vus de loin sur la plage, semblent +assis sur leur croupion: on dirait des enfants de chœur en camail +(Pernetty). D'autres se traînent péniblement sur le sable, rampant +presque à plat ventre. Ils se servent quelquefois de leurs ailerons en +guise de pattes, ce qui les convertit momentanément en quadrupèdes. + +Quelques espèces aiment à s'arrêter sur les vagues. Le _Pétrel damier_, +ainsi nommé à cause de son dos bigarré de blanc et de noir, se repose +habituellement dans le sillage des navires, où le remous lui apporte +de nombreux petits mollusques. Le nom de _Pétrel_, qui signifie _petit +Pierre_, fait allusion au miracle de saint Pierre marchant sur les +eaux. + +Les Palmipèdes savent nager avec autant d'élégance que de facilité. + +[Illustration: MANCHOT DE PATAGONIE + +(_Aptenodytes patagonica_ Gmelin).] + +Les Canards et les Harles se balancent avec grâce à la surface des +eaux, et se jouent avec tranquillité au milieu des flots les plus +rapides. Ces oiseaux ont le corps taillé comme la carène d'un navire; +leurs pattes, comme on l'a vu plus haut, servent de rames, et leurs +ailes demi-déployées représentent les voiles de ce petit vaisseau +vivant. + +Les espèces privées de la faculté de voler sont les plus habiles dans +l'art de nager et de plonger. Leurs ailes, plus ou moins courtes, +fonctionnent comme des nageoires, de manière que l'oiseau possède +quatre rames, deux en avant et deux en arrière, exactement comme un +poisson. + +Suivant leurs besoins, ces oiseaux s'élèvent ou s'enfoncent dans le +liquide. Ils voguent généralement la tête en l'air. Les Pingouins +s'élancent par bonds, à la manière des Bonites. + +[Illustration: PÉTREL DAMIER + +(_Procellaria capensis_ Latham).] + +Mais le vol constitue la fonction principale des Oiseaux. L'atmosphère +est pour eux ce que l'Océan est pour les Poissons. La natation et le +vol, dit Lacépède, ne sont, pour ainsi dire, que le même acte exécuté +dans des fluides différents. L'Oiseau nage dans l'atmosphère et le +Poisson vole dans l'eau (Virey). + +Ce sont surtout les Longipennes et les Maritimes ordinaires qui +excellent à voler. + +Les _Hirondelles de mer_, agiles et vagabondes, légères comme le +vent, savent planer, cingler, plonger dans l'air, selon la proie qui +les attire, l'ennemi qui les poursuit ou la gaieté qui les emporte +(Buffon). Rivales des Hirondelles domestiques, elles parcourent +comme elles les régions de l'atmosphère, et dans tous les sens, comme +pour en jouir dans tous les détails. Toujours maîtresses de leur vol, +elles semblent décrire au milieu des airs un dédale mobile et fugitif, +dont les routes se croisent, s'entrelacent, se heurtent, se roulent, +montent, descendent, se perdent et reparaissent pour se croiser et se +rebrouiller de nouveau. (Montbeillard.) + +[Illustration: HIRONDELLE DE MER + +(_Sterna hirundo_ Linné).] + +Les _Frégates_[274] sont peut-être, de tous les oiseaux, ceux dont le +vol est le plus puissant et le plus fier. Elles se tiennent dans les +régions les plus élevées de l'atmosphère; elles se précipitent comme +une flèche et se balancent comme une nacelle, tantôt résistant à la +puissance du vent le plus violent, et tantôt se laissant emporter par +la plus légère brise. + + [274] _Tachypetes aquila_ Vieillot. + +Elles pêchent mal, mais elles remplacent la maladresse par l'audace. +Elles suivent et persécutent les Mouettes qui ont pris quelque animal, +leur font rendre gorge, et saisissent prestement la proie dans sa +chute, avant qu'elle soit arrivée à l'eau. + +Audubon observa un jour une Frégate qui venait d'enlever un assez gros +poisson à une Hirondelle de mer. L'oiseau emportait sa victime en +travers du bec. Il la jeta en l'air, pour l'avaler la tête la première. +Il la reprit comme elle tombait, mais par la queue. Il la lâcha une +seconde fois, et la rattrapa encore par la queue. Le poids de la tête +en était la cause. La Frégate recommença une troisième fois. Le poisson +fut enfin reçu comme il fallait, la tête en bas, et avalé sur-le-champ. + +Les Albatros ou les Frégates qui ont saisi dans l'air un malheureux +Poisson volant, regagnent aussitôt les hautes régions de l'atmosphère. +Mais, souvent, plusieurs maraudeurs de leur espèce, qui les guettaient, +les suivent au milieu des nuages, s'en approchent, les harcèlent. C'est +à qui leur ravira leur proie. L'un d'eux s'en empare; un autre l'a déjà +reprise, mais la bande entière est à ses trousses. L'infortuné poisson, +ballotté de bec en bec, meurtri, mourant, finit par tomber et par +disparaître sous les flots. Cruel désappointement pour tous ces ventres +affamés! (Audubon.) + +Le _Stercoraire parasite_, vrai forban de l'air, fait aussi la chasse +aux espèces plus petites et plus faibles que lui, leur donne des coups +de bec, les force à vomir une partie de leur repas, et se précipite sur +cette proie dégoûtante. + +Le vol des _Phaétons_, ou _Pailles-en-queue_, est calme, paisible et +composé de battements d'ailes fréquents, parfois interrompus par des +sortes de chutes ou des mouvements brusques. (Lesson.) + +Ces oiseaux défient la furie des orages; au milieu des tempêtes les +plus horribles, ils conservent leur sang-froid. Tranquilles et +contents, ils s'élèvent avec la lame, et redescendent avec elle dans +l'abîme. + +Les Phaétons voyagent à plus de cinq cents lieues en mer, et peuvent +regagner, chaque soir, les îles ou les récifs qui leur servent de +refuge. Du reste, ils s'arrêtent à peine le temps nécessaire pour +dormir. Ils semblent faits pour voler, voler, toujours voler..... + +[Illustration: STERCORAIRE PARASITE EN CHASSE.] + +Les Oiseaux de mer sont en général pour les navigateurs les indices +de la terre. Les vieux matelots interprètent leur apparition et se +trompent rarement. Le Pétrel damier leur annonce le voisinage du cap +de Bonne-Espérance; le Paille-en-queue leur apprend qu'ils sont sous +les tropiques; les Frégates, les Mouettes et les Hirondelles de mer +leur prédisent, par la direction et la hauteur de leur vol, le beau +temps, l'agitation des flots ou l'arrivée de la tempête. + +[Illustration: PAILLE-EN-QUEUE PHAÉTON + +(_Phaeton phœnicurus_ Latham).] + +Le livre de la Nature est une source féconde d'instruction! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLII + +LES NIDS ET LES ŒUFS. + + «Le Passereau a bien trouvé sa maison, et l'Hirondelle son nid, où + elle a mis ses petits.» + + (DAVID.) + + +I + +Dans la saison des amours, les Oiseaux marins abandonnent les vagues et +les eaux, et gagnent les rives et les grèves. + +Beaucoup d'espèces se rassemblent en grandes troupes sur des rochers +stériles ou dans des îles désertes. Faber croit que ces oiseaux +obéissent à un instinct particulier de sociabilité. Boje pense qu'ils +sont attirés par l'abondance de la nourriture. Ces deux raisons peuvent +être également conformes à la vérité. Mais, probablement aussi, il +en existe d'autres: par exemple, la disposition des récifs, dont les +cavités et les saillies présentent d'excellents abris; l'absence +des animaux carnassiers, l'éloignement de l'Homme; en deux mots, la +solitude et la tranquillité. + +Graba fait observer que les Palmipèdes choisissent toujours, pour +nicher, les rochers tournés à l'ouest et au nord-ouest, et qu'ils +dédaignent les autres expositions. + +Parmi les îles les plus fréquentées par les Oiseaux nicheurs, il faut +placer en première ligne le petit archipel des Feroë, entre l'Islande +et les îles Shetland. Cet archipel est formé par vingt-cinq grands +rochers à Oiseaux (_Vögelberg_). + +Ces écueils ont été souvent décrits. Il y en a un, surtout, qui mérite +une attention particulière. + + +Qu'on imagine un rocher noir, composé d'assises horizontales, s'élevant +verticalement à 400 ou 500 mètres au-dessus de la mer, qui mugit et +brise à ses pieds. L'eau s'élance souvent, pendant les tempêtes, à +plus de 30 mètres de hauteur, et retombe en cascade le long de la +paroi verticale. Mais, par un temps calme, elle ondule doucement, +en se jouant autour des écueils. Ces escarpements présentent alors +l'aspect le plus singulier: des milliers d'Oiseaux sont rangés sur les +corniches, à côté les uns des autres; les femelles sur leurs nids, +les mâles près d'elles ou volant à une faible distance. Une salle +de spectacle, un cirque, un amphithéâtre remplis de spectateurs, ne +donnent qu'une faible idée du nombre prodigieux d'animaux qui sont +ainsi placés avec symétrie, la tête tournée vers la mer. L'arrivée de +l'Homme ne les trouble nullement, et le bruit d'un coup de fusil ne +fait envoler que les mâles, les femelles restent sur leurs œufs. Elles +ne les quittent même que lorsqu'on s'approche d'elles, et la plupart se +laissent prendre sur leur couvée. + + +Les différentes espèces d'Oiseaux établies sur ces rochers ne sont pas +éparpillées au hasard. Chacune semble avoir son campement particulier. + +Sur la plage, on trouve le _Goëland à manteau noir_[275] et le +_Perroquet de mer_[276]. + + [275] _Larus marinus_ Linné. + + [276] Vulgairement, _Macareux moine_. + +[Illustration: PERROQUET DE MER (MACAREUX) + +(_Mormon fratercula_ Temminck).] + +Au second rang, dans les endroits couverts de plantes, paraît la +_Mouette argentée_[277]. + + [277] _Larus argentatus_ Brünnich. + +Au-dessus, sur les rochers les plus découverts, sommeillent les +stupides _Cormorans_[278]. + + [278] _Phalacrocorax carbo_ Ch. Bonaparte. + +Non loin de là, sur les falaises baignées par la mer, s'entassent les +élégantes _Mouettes à trois doigts_[279] et les _Guillemots à miroir +blanc_[280]. + + [279] _Larus tridactylus_ Latham. + + [280] _Uria grylle_ Latham. + +Tout à côté, parmi les Varecs amoncelés, se redressent les _Guillemots +à capuchon_[281] et les ineptes _Pingouins_[282]. + + [281] _Uria troile_ Latham. + + [282] _Alca torda_ Linné. + +Tous ces oiseaux vivent en bonne intelligence. Souvent des femelles +d'espèces différentes sont assises, côte à côte, sur leurs œufs, et +l'on croirait, en voyant les mouvements de leur tête et les claquements +de leur bec, qu'elles sont engagées dans une conversation animée, pour +faire diversion aux ennuis d'une incubation un peu trop longue. + +On peut indiquer encore, comme rendez-vous général des Oiseaux marins, +les îles Hébrides, et particulièrement celle de Saint-Kilda. + +Cette dernière offre cinq milles environ de tour. Elle sort presque +perpendiculairement du sein des flots, et forme à son extrémité +orientale, qui s'élève à plus de 440 mètres, le promontoire le plus +haut des îles Britanniques. + +En approchant de l'île de Saint-Kilda, on aperçoit un spectacle presque +impossible à décrire. Les rocs sont cachés par des myriades d'Oiseaux +aquatiques occupés à couver. + +D'énormes essaims de _Fous_[283] blanchissent les sommets sur +lesquels ils reposent. Ces plateaux ou ces pics semblent de loin +couverts de neige. Les _Mouettes à trois doigts_ et les _Mouettes à +pieds bleus_[284] ont envahi chaque crête un peu élevée. Plus bas, +les _Fulmars_[285], les _Puffins_[286] et les Guillemots ont pris +possession de tous les talus, de toutes les pentes, de tous les +endroits où il existe un peu d'herbe. Au bord de la mer, à l'entrée des +excavations, perchent des Cormorans, droits et immobiles, comme des +sentinelles avancées. (L. Wraxall.) + + [283] _Sula alba_ Meyer. + + [284] _Larus canus_ Linné. + + [285] _Procellaria glacialis_ Linné. + + [286] _Procellaria puffinus_ Linné. + +Tout autour, au sein des eaux, des milliers de nageurs de toute espèce +plongent, barbotent, se poursuivent, se becquètent ou se battent. +D'autres remplissent l'air de leurs cris rauques ou aigus, allant de la +mer à leurs nids ou de leurs nids à la mer; appelant leurs femelles, +tournoyant au-dessus d'elles, caressant leurs petits, jouant avec +leurs frères, et manifestant, d'une manière bruyante et naïve, leurs +craintes, leurs besoins, leur joie ou leur bonheur..... + +Lorsqu'un fragment de rocher se détache et roule du haut de l'île dans +les flots, il devient le signal d'un tumulte extraordinaire. La frayeur +s'empare de toute la colonie. Le bloc écrase de malheureux Fulmars +accroupis sur leur couchette, et entraîne, en bondissant au milieu d'un +fracas épouvantable, les herbes et le sable, les œufs et les poussins. +Des nuées d'oiseaux épouvantés s'enfuient sur son passage. Mais bientôt +ils reviennent à leurs nids, et tout reprend le calme habituel. (L. +Wraxall.) + +En Hollande, d'innombrables troupes de Mouettes et d'Hirondelles de mer +nichent, toutes les années, dans l'île d'_Eierland_ (pays des œufs), et +dans les autres îles septentrionales du Texel. Il en est de même dans +celles du Slesvig et du Jutland. + +Dans la saison de la ponte, les Palmipèdes arrivent par milliers. +Beaucoup d'Échassiers se mêlent à leurs troupes. + +Les œufs sont pondus par des Goëlands, des Mouettes, des Hirondelles +de mer, des Guillemots, des Pingouins, des Canards, et aussi par des +Huîtriers, des Pluviers, des Barges, des Vanneaux..... + + +II + +Les Oiseaux marins placent leur nid, soit dans un simple enfoncement, +derrière deux ou trois galets, soit parmi les herbes, entre les joncs +ou sous quelque arbrisseau, soit encore dans les creux des rochers. + +La Mouette tridactyle a l'instinct de s'établir dans les lieux les plus +inaccessibles; aussi est-elle rarement troublée par les ramasseurs +d'œufs. + +Les Pingouins et les Manchots se creusent dans le sable un trou +horizontal. Les Macareux s'emparent des terriers des lapins; ils +aiment à nicher en société et à couver les uns près des autres. +L'endroit qu'ils ont choisi est quelquefois tellement miné, qu'en +posant le pied dessus, on s'enfonce jusqu'au genou. Les _Tadornes_[287] +ont aussi l'habitude de nicher dans des souterrains. Les anciens +donnaient à ces oiseaux le nom d'_Oies-renards_. + + [287] _Anas tadorna_ Linné. + +Naumann a vu, dans la petite île de Sylt, un très-grand nombre de +Tadornes réunis par groupes dans des excavations artificielles. Il +a compté jusqu'à treize nids dans un espace quadrangulaire, avec +une entrée commune. Au-dessus de chaque nid était un trou couvert +d'une touffe de gazon. Quand on soulevait cette touffe, on voyait un +Tadorne accroupi. Chaque habitant du village possédait plusieurs de +ces souterrains, d'où il retirait par jour, pendant trois semaines, de +vingt à trente œufs. Il en laissait six à chaque nid pour l'incubation. + +Dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, les Albatros se réunissent +en colonies pour nicher. Ils partagent le terrain en carrés réguliers, +un pour chaque nid. Ces carrés communiquent par des chemins. L'ensemble +est défendu par une chaussée de pierres. + +Les Cormorans nichent tantôt au milieu des joncs et des roseaux, tantôt +sur les troncs des vieux saules ou sur des arbres élevés, tantôt encore +sur des rochers, toujours dans le voisinage de la mer. Ils construisent +de grands nids informes, composés de rameaux et de bûchettes +grossièrement assemblés. On trouve souvent plusieurs de ces nids sur le +même arbre. + +[Illustration: CORMORAN ORDINAIRE + +(_Phalacrocorax carbo_ Cuvier).] + +Au commencement de ce siècle, les Cormorans étaient assez rares sur les +bords de la mer Baltique. Vers 1810, plusieurs couples vinrent nicher +dans la proximité de l'île de Fionie, parmi les rochers du rivage et +dans les forêts. Leur nombre augmenta peu à peu. Au printemps de 1812, +quatre paires de ces oiseaux se rendirent dans la terre de Neudorf, +près de la ville de Leutjenbourg, et s'établirent dans un bois voisin +de la mer, sur de grands hêtres qui, depuis plusieurs années, servaient +de retraite à une multitude de Hérons et de Freux. Ils expulsèrent de +leurs nids ces derniers oiseaux, firent deux pontes, l'une en mai et +l'autre en juillet, et quittèrent la contrée en automne. Leur nombre +s'élevait alors à une trentaine. Pendant le printemps de 1813 et les +années suivantes, ils revinrent régulièrement. Bientôt on calcula qu'il +y avait 7000 couples de nicheurs. Au mois de juin 1815, on voyait +des cinquantaines de nids sur certains arbres, et les innombrables +vols des Cormorans, mêlés avec les Hérons, remplissaient l'air de +leurs cris sauvages. L'âcreté de leurs ordures brûlait la feuille +des arbres, et les débris des poissons corrompus dont ils jonchaient +le sol empoisonnaient au loin l'atmosphère. D'après les ordres du +gouvernement, on leur fit la chasse. Il y eut des jours où l'on en tua +jusqu'à cinq cents. Ce ne fut que l'année suivante que l'on parvint à +les éloigner de la contrée. (Boje.) + +Dans certaines îles, les nids des Oiseaux marins sont si rapprochés, +qu'on ne saurait faire un pas sans écraser des œufs, et qu'il arrive +souvent à une mère de pondre dans la couchette d'une autre mère. +(Schinz.) + +C'est ainsi que Naumann a trouvé un œuf d'_Hirondelle de mer à longue +queue_[288] dans le nid d'un _Huîtrier_[289], et ailleurs, un œuf de +ce dernier oiseau dans le nid d'un Goëland. Cependant chaque couveuse +reconnaît ses propres œufs et ne s'y trompe jamais. Ce que nous +croirions impossible, si l'instinct des animaux ne nous avait pas +habitués à des miracles. + + [288] _Sterna Dougalli_ Montagu. + + [289] _Hæmatopus ostralegus_ Linné. + + +III + +La plupart des œufs, chez les Oiseaux marins, ont un gros et un petit +bout, et ressemblent, à cet égard, aux œufs de la Poule. Ceux des +Cormorans sont plus allongés et paraissent avoir deux petits bouts. +Ceux de quelques Manchots sont tout à fait ronds. + +Les œufs des Cormorans sont assez petits relativement à la taille de +l'oiseau. Ceux des Guillemots sont au contraire assez grands. Celui du +Guillemot à capuchon est plus gros que l'œuf de l'Oie; l'oiseau est un +peu plus petit que le Pigeon ramier. + +Le _Pingouin brachyptère_, ou _grand Pingouin_, est l'oiseau d'Europe +qui donne l'œuf le plus volumineux. Cet œuf, très-recherché par les +amateurs, devient chaque jour plus rare. On le paye aujourd'hui de 500 +à 800 francs. + +[Illustration: GRAND PINGOUIN + +(_Pinguinus impennis_ Ch. Bonaparte).] + +Les Pétrels ont les œufs blancs; ceux des Harles sont jaunâtres, et +ceux des Canards verdâtres. Les Goëlands et les Mouettes en pondent +d'olivâtres, avec des marbrures brunes généralement plus nombreuses et +plus fortes vers le gros bout. + +Le grand Pingouin, dont nous venons de parler, donne un œuf d'un blanc +isabelle, avec des raies et des taches peu nombreuses, qui rappellent, +dit Temminck, les formes singulières des caractères chinois. + +Le _Guillemot bridé_[290] produit un œuf plus remarquable encore par +les traits ou les zigzags nombreux qui décorent sa coquille. + + [290] _Uria rhingvia_ Brünnich. + +Les Plongeons sont les oiseaux connus qui offrent les œufs les plus +foncés en couleur. Ces œufs sont couleur chocolat plus ou moins +olivâtre, avec des taches noirâtres plus ou moins irrégulières. + +[Illustration: PLONGEON IMBRIM + +(_Colymbus glacialis_ Linné).] + +Les œufs des Cormorans et des Fous sont revêtus d'un enduit crétacé, +blanc, qu'on enlève facilement avec l'ongle. Cet enduit est tellement +friable sur l'œuf du _Flamant_[291], que si l'on promène sa coque sur +la manche d'un habit noir, on la blanchit comme si on l'avait frottée +avec un morceau de plâtre. + + [291] _Phœnicopterus ruber_ Linné. + + +IV + +Quand le nid d'un Oiseau est préparé, la jeune mère doit être bien +surprise, après les douleurs de l'enfantement, de trouver sur sa +couchette, au lieu d'un poussin délicat qui lui ressemble, un sphéroïde +inanimé, qui _ne dit rien_; elle a mis au monde une espèce de boule, +blanche comme de la craie, quelquefois d'un bleu clair de turquoise, +ou d'un rouge vineux d'acajou, pointillée, maculée, veinée comme du +marbre ou de l'agate!..... Un œuf n'est pas un Oiseau, pas plus qu'une +graine n'est un arbre; c'est quelque chose d'antérieur, quelque chose +qui contient les rudiments d'un animal, mais qui n'est pas encore un +animal, quelque chose qui ressemble plus à une production minérale qu'à +un germe organisé. + +L'instinct de la mère vient en aide à son inexpérience. Elle s'attache +à ce corps inerte avec une passion que nous ne comprenons pas et +que nous ne pouvons pas comprendre. Est-ce de l'amour maternel? +Certainement non! C'est un sentiment voisin, très-voisin, préliminaire, +si l'on veut; mais à coup sûr bien différent. L'amour maternel n'existe +pas encore; il ne viendra que plus tard, il viendra quand les petits +seront éclos.... + +Cet attachement pour les œufs pousse les Oiseaux à s'accroupir sur ces +bizarres produits et à les échauffer..... Ils _pressent ces cailloux +contre leur cœur_ (Michelet). + +Les parents qui couvent pour la première fois savent-ils quels seront +les résultats de leur incubation? L'instinct est encore ici leur +directeur et leur mobile. Aussi voit-on souvent des femelles et même +des mâles (ce qui est plus étonnant), quand ils couvent, oublier le +boire et le manger. Tant est grand l'_amour de l'œuf_. + +Pendant que la femelle de l'Hirondelle de mer fuligineuse couve, son +mâle arrive de temps en temps et vient se reposer près du nid. Là il +dégorge quelque petit poisson à portée de sa compagne. Il regarde +ensuite cette dernière. Les deux époux se font plusieurs inclinations +de tête, souvent singulières, par lesquelles très-probablement ils +se témoignent l'un à l'autre leur tendre affection et leur doux +contentement. (Audubon.) + + +V + +Le développement de l'œuf n'est plus un mystère. Si l'on brise +délicatement la coque d'un certain nombre d'œufs aux différentes +époques de l'incubation, on peut assister aux diverses phases de +l'évolution du nouvel être. + +Au moment de l'incubation, on voit sous la coquille protectrice une +membrane extérieure enveloppant une épaisse couche d'albumine. Au +milieu est suspendu par les _chalazes_ le jaune ou _vitellus_. A la +partie supérieure du jaune se trouve le germe; il est blanchâtre et +composé de deux feuillets: le supérieur deviendra les organes de la vie +animale; l'inférieur produira ceux de la vie végétative; une couche +intermédiaire formera le cœur et les principaux vaisseaux. + +Plus tard, le centre du germe est divisé par une ligne médiane +transparente en deux moitiés latérales symétriques. Ce sont là les +premiers linéaments de l'embryon. Puis les contours du crâne se +dessinent, les vertèbres s'accusent; les légers battements du cœur +apparaissent; le sang, d'abord clair et transparent, se colore; et la +respiration, devenue insuffisante dans le réseau vasculaire du jaune, +passe dans un poumon transitoire qui se déploie sous la coque. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXI. + Mesnel pinxt. et lith. Imp. Becquet à Paris. + + DÉVELOPPEMENT D'UN OISEAU. + (CHARADRIUS PLUVIALIS. Linné.) + + 1. Œuf fraîchement pondu. 2. Influence de l'incubation. 3. Apparition + de l'embryon. 4 et 5. Développement de l'organe de la respiration + transitoire (_Allantoïde_.) 6. Terme du développement. 7. Éclosion; + jeune nouvellement éclos.] + +L'animal croît alors rapidement. Les tiges des plumes germent en +grand nombre; les écailles des pieds et les ongles se montrent. L'œil +est grand et complet; le squelette prend, par l'ossification, de la +consistance et de la solidité. Le corps tout entier se porte alors de +l'axe transversal de l'œuf dans son axe longitudinal, la tête repliée +contre la poitrine et cachée sous l'aile. + +L'oiseau, ainsi constitué, déchire la membrane de la coque, pénètre +dans la chambre à air; et, plus à l'aise dans sa prison, il attaque +la coquille à l'aide du petit corps dur transitoirement placé sur +l'extrémité du bec, la brise, et naît enfin au monde extérieur[292]. + + [292] Voyez la planche XXXI. + + +VI + +Les Oiseaux marins défendent avec courage leurs œufs et leurs petits. + +Lorsque le capitaine Ross découvrit l'île de la Possession, il y trouva +une quantité prodigieuse de Pingouins: on en voyait jusqu'au sommet +des collines. Ces oiseaux s'avancèrent vers le rivage en colonnes +serrées, et attaquèrent hardiment, à coups de bec, les Anglais qui +voulaient occuper leur pays au nom de Victoria. Honneur au courage et +au patriotisme des Pingouins! + +La femelle du _Canard sauvage_, quand elle se rend à son nid, s'abat +au moins à cent pas de l'endroit où il se trouve. Une fois à terre, +elle se dirige vers sa couchette obliquement et tortueusement, ayant +toujours l'œil aux aguets, pour observer s'il n'y a point d'ennemi qui +la regarde. + +Que de jouissances réservées à ceux qui étudient la Nature! + +On assure que le petit _Pluvier à collier_[293], lorsqu'un chien ou +un enfant s'approchent de son nid, n'attend pas leur arrivée, mais +s'avance résolûment; puis, tout à coup, prend son vol avec un grand +cri, comme s'il était surpris sur ses œufs. (Il en est souvent éloigné +d'une trentaine de pas.) Alors il volète, il laisse tomber une aile, il +court, il traîne une patte, il fait le boiteux, jusqu'à ce qu'il ait +conduit le chien ou l'enfant à une grande distance de sa couvée, et +détourne ainsi le danger. + + [293] _Charadrius minor_ Meyer.--Ce n'est pas un Palmipède, mais un + Échassier. + + +VII + +La récolte des œufs forme, dans beaucoup de pays, une branche +d'industrie considérable. + +Les pauvres habitants des îles Feroë se nourrissent de ceux de presque +tous les Palmipèdes qui fréquentent leurs parages. Ils mangent aussi +les poussins, et même les parents, quand ils peuvent les saisir. + +Au péril de leur vie, ils se suspendent à une corde, ou bien ils +grimpent aux parois verticales des rochers, en marchant le long des +étroites corniches sur lesquelles couvent ces oiseaux. Là le moindre +faux pas est une mort inévitable, et, chaque année, plusieurs Feroëens +sont les victimes de cette chasse périlleuse. + +Une poursuite sans danger est celle qui se fait en canot. Le chasseur +s'arme d'un filet conique, qui rappelle celui avec lequel on prend +les papillons; mais il est tissu d'un fil de laine, et par conséquent +plus fort. Comme ces oiseaux ne sont nullement sauvages, on s'approche +d'eux, on abat le filet sur leur tête, qui s'engage dans les mailles, +et l'on s'en empare facilement. De cette manière, on se rend maître +des oiseaux qui volent à la surface de la mer ou qui pêchent sur les +rochers à fleur d'eau. + +Mais le plus grand nombre se trouve sur les escarpements des falaises. +Pour les atteindre, quatre chasseurs se réunissent. L'un, armé d'une +perche terminée par une petite planche horizontale, pousse l'autre +jusqu'à ce qu'il soit au niveau d'une corniche; celui-ci, à son tour, +hisse son camarade avec une corde. Là ils saisissent les oiseaux sur +leurs œufs ou les attrapent au vol avec le filet. Ils les tuent à +mesure, et les jettent à leurs camarades qui maintiennent la barque +au-dessous du rocher. Ils voyagent ainsi de corniche en corniche, +et l'on a vu des chasseurs prendre en quelques heures des centaines +d'oiseaux. + +Enfin, la méthode la plus profitable, mais la plus dangereuse de +toutes, est la suivante. Les chasseurs sont munis d'une corde épaisse +de 6 centimètres et longue de 200 à 400 mètres, laquelle porte une +espèce de siége. On place une poutre sur le bord du rocher, afin que le +câble ne se coupe pas en raguant sur la pierre. Six hommes descendent +le preneur d'oiseaux (_fuglemand_). Celui-ci tient à la main une +cordelette avec laquelle il peut faire à ses compagnons certains signes +convenus. Il faut une habileté toute particulière pour empêcher le +câble de se tordre, sans quoi le malheureux tourne sur lui-même, et se +brise contre les rochers. Arrivé à une corniche, le _fuglemand_ quitte +la corde, l'amarre à une saillie de rocher, et tue le plus grand nombre +d'oiseaux possible, en les prenant à la main ou en les attrapant avec +son filet. Aperçoit-il une caverne ou une corniche qu'il ne puisse +atteindre, et où perchent beaucoup de Palmipèdes, alors il s'assoit +de nouveau sur la planchette, et imprime à la corde des mouvements +d'oscillation qui atteignent quelquefois 30 mètres, et le lancent à la +partie du rocher qu'il veut explorer. (_Mag. pittor._) + +On assure que sur un seul petit écueil des îles Feroë, on prend +annuellement jusqu'à 2400 Perroquets de mer. + +Les gardiens des îles du Texel sont exclusivement en possession de +tous les œufs. Mais, pour jouir de ce privilége, ils payent une somme +considérable au gouvernement. + +[Illustration: VÖGELBERG.] + +On prétend que les œufs du seul Goëland argenté, recueillis +journellement, s'élèvent à trois ou quatre cents, et souvent même +jusqu'à huit cents! Passé la Saint-Jean, on n'enlève plus les œufs, et +on laisse ces oiseaux couver en paix ceux qu'ils pondent après cette +époque. (Schinz.) + +Naumann rapporte que, chaque année, on retire de la petite île de +Sylt 50 000 œufs de grandes Mouettes, et tout autant d'espèces moins +grosses et d'Hirondelles de mer. Parmi les premiers, il y en a au moins +10 000 qui appartiennent au Goëland argenté. Trois hommes sont occupés +à recueillir ces œufs depuis huit heures du matin jusqu'à l'entrée de +la nuit. Ils reçoivent en payement les œufs des petites espèces. + +Le Fulmar est pour les habitants de Saint-Kilda une des productions les +plus précieuses de leur île. + +Les dénicheurs risquent leur vie pour atteindre ces oiseaux. Ils sont +ordinairement par deux. L'un, solidement attaché sous les bras avec +une grosse corde, est descendu par l'autre sur quelque roche escarpée +bien peuplée de Fulmars. Il fait sa provision d'œufs, de petits et de +couveuses; puis, il est hissé par son compagnon. L'habileté de ces +hommes est très-grande; la moindre surface leur suffit pour se tenir. +On les voit, déjà chargés de butin, se traîner sur les genoux et sur +les mains, et marcher sur les saillies les plus étroites et les moins +avancées. La force de celui qui tient la corde est telle, que si le +dénicheur fait un faux pas et tombe dans l'espace, il supporte le choc +et sauve le malheureux. (L. Wraxall.) + +On dit que dans les Hébrides on tue annuellement plus de 20 000 Fous. + +On a calculé que dans le Groenland on consomme, dans le même espace de +temps, 200 000 œufs d'Oiseaux aquatiques. + +Audubon a vu des chercheurs d'œufs espagnols, venus de la Havane +dans l'_île aux Oiseaux_ (golfe du Mexique), emporter une cargaison +d'environ huit tonnes d'œufs de deux espèces d'Hirondelles de mer. Il +leur demanda quel pouvait en être le nombre; ils répondirent qu'ils ne +les comptaient jamais, même en les vendant, et qu'ils les donnaient à +raison de 75 _cents_ par gallon. En un seul marché, ils se faisaient +quelquefois 200 dollars, et il ne leur fallait qu'une semaine pour +aller et revenir compléter un nouveau chargement. D'autres chercheurs, +qui arrivent de la Clef de l'ouest, vendent leurs œufs 12 cents et demi +la douzaine. + + +VIII + +Disons, en terminant, quelques mots sur le fameux _Canard eider_[294]. + + [294] _Anas mollissima_ Linné. + +Cette remarquable espèce a près de deux fois la taille du Canard +ordinaire. Son cou est comparativement court; ses jambes sont un peu +hautes. + +Ce Canard pond principalement en Islande. Il est protégé par les lois. +Tout homme qui se permet de le tuer à l'époque de sa reproduction, est +condamné à une amende qui s'élève jusqu'à 30 dollars. On sauvegarde +ainsi une des industries les plus lucratives que puissent fournir les +Oiseaux de mer: nous voulons parler de l'exploitation et de la vente de +ce moelleux duvet connu sous le nom d'_édredon_. + +Mackensie rapporte, dans son _Voyage en Islande_, que lorsque son +bateau approcha de cette île, il traversa de véritables troupeaux de ce +précieux Canard. Les Eiders ne prenaient pas la peine de se déranger +sur son passage: ils semblaient comprendre qu'ils étaient protégés par +le gouvernement! Entre le rivage et la maison du bailli, le terrain +était littéralement couvert d'oiseaux, si serrés, que les visiteurs +étaient obligés de marcher avec beaucoup de précaution pour ne pas +les blesser. On voyait des Eiders occupés à couver, sur les murs des +jardins, sur les toits des maisons, dans leur intérieur, et _même dans +l'église_. Quand on les approchait, ils ne changeaient pas de place; +ils se laissaient toucher, et frappaient légèrement avec le bec la main +des étrangers. + +Les nids des Eiders sont arrondis et peu profonds; ils sont construits +avec des bûchettes sèches entrelacées avec soin, de la mousse et des +plantes marines. L'oiseau y dépose cinq ou six œufs, rarement sept ou +huit. Audubon en a compté une fois jusqu'à dix. Ces œufs sont plus gros +que ceux du Canard ordinaire, lisses et d'un gris olivâtre clair. Ils +passent pour un mets très-délicat. + +Chaque nid est tapissé de _duvet_, que l'oiseau arrache de sa poitrine. +Les œufs y sont profondément enfoncés. Autour de la couchette on voit +une quantité de plumes suffisante pour couvrir les œufs, quand la mère, +à marée basse, va chercher sa nourriture. + +«On ne peut contempler, sans être attendri, cette bonté divine qui +donne l'industrie au faible et la prévoyance à l'insouciant!» + +On enlève le duvet à deux époques différentes. Mais la pauvre femelle +est quelquefois obligée de fournir à une troisième récolte. Elle se +plume et se replume, pour tenir son nid convenablement chaud. + +Lorsqu'elle a épuisé sa provision de duvet brunâtre, le mâle arrive et +lui vient en aide. Il sacrifie, à son tour, son édredon blanc de neige +et rosé. + +Chaque nid peut fournir environ 125 grammes de beau duvet. + + +IX + +Quand on réfléchit aux rassemblements considérables d'Oiseaux marins +qui habitent et qui nichent sur les côtes de toutes les îles de +l'Europe septentrionale, on est vraiment pénétré d'admiration. Les +grèves les plus arides, les rochers les plus escarpés, les crevasses +les plus inaccessibles, tout est envahi et souvent encombré par des +nids et par des couveurs. + +Souvent chaque femelle ne pond qu'un œuf, et cet œuf est placé dans un +endroit tel, qu'on a peine à comprendre comment l'incubation peut avoir +lieu. + +Les Aigles de mer, les Faucons, les Mouettes, sucent les œufs ou +emportent les petits. + +Le _Stercoraire parasite_[295] nourrit sa couvée avec de jeunes Fous, +des Pingouins et des Fulmars qu'il arrache à leurs parents. + + [295] _Lestris parasitica_ Boje. + +Les grands Poissons happent aussi plus d'un pauvre oiseau, gros ou +petit..... + +Des centaines d'individus meurent de froid pendant l'hiver. + +Des nichées entières sont surprises par les marées, ou balayées par les +ouragans. + +Et combien en périt-il sacrifiés pour nos besoins et pour nos plaisirs? +(L. Wraxall.) + +Malgré ces causes de pertes, le nombre des Oiseaux marins se maintient +constamment le même, et les déserts de l'Océan sont toujours animés par +leur présence et embellis par leurs amours!... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLIII + +LES CÉTACÉS. + + «Ce sont des quadrupèdes _estropiés_.» + + (UN VIEIL AUTEUR.) + + +I + +Chez les animaux très-simples en structure, le tissu est homogène, et +remplit toutes les fonctions par toutes ses parties. A la vérité, ces +fonctions se trouvent singulièrement bornées et réduites généralement +au nécessaire ou à l'indispensable. + +A mesure que les animaux se compliquent, des organes plus ou moins +distincts apparaissent, et les fonctions se _localisent_. Chaque partie +est alors chargée d'un rôle spécial. + +La _division du travail_ est, sans contredit, une des lois les plus +importantes et les plus curieuses de la Nature. (Milne Edwards.) + +Cette division est d'autant plus grande, que l'animal est plus +_parfait_. Quand elle augmente, les organes et les fonctions deviennent +plus nombreux. + +Chez les animaux les plus voisins de l'Homme, l'instrument de chaque +fonction est tantôt simple, tantôt double; mais, dans le premier +cas, formé de moitiés semblables, cohérentes. Voilà le maximum de la +perfection organique. + +Les organes essentiels d'un Vertébré (cerveau, cœur) sont ceux qui, par +soudure, acquièrent l'unité. + +Les autres organes (oreilles, mains) conservent la dualité. + +Chez les Annelés, presque tous les organes sont multiples. Certaines +espèces ont 10 mâchoires, d'autres 60 tentacules, d'autres 200 dents; +celles-ci 300 pattes, celles-là 3000, 15 000, 30 000 petits yeux!..... + +Le plus souvent, ce sont les organismes tout entiers (zoonites) qui se +répètent. On en compte une vingtaine dans une Sangsue; il y en a au +moins 2000 dans un Ténia[296]. Cependant l'animal s'éloigne beaucoup +d'un Vertébré, et par sa constitution, et par son intelligence. + + [296] Voyez le chapitre XXIX. + +Il est autrement compliqué; car sa complication résulte, non de la +perfection de ses organes, mais du nombre de ses organismes. Chaque +zoonite, pris séparément, diffère notablement de l'admirable ensemble +d'un Mammifère ou d'un Oiseau, et la réunion de ces zoonites, quoique +formant un tout supérieur à celui d'un zoonite isolé, se trouve encore +bien au-dessous de l'organisme d'un Vertébré quelconque. + +Chez les animaux les plus inférieurs, ce ne sont plus les organes ou +les organismes qui se répètent, mais les individus eux-mêmes tout +entiers. Ils s'associent et forment un être collectif, un animal +composé. + +Dans la _division du travail_, il y a donc quatre modes à considérer: + +1º Plusieurs individus pour une association. + +2º Plusieurs ensembles d'organes (zoonites) pour un individu. + +3º Plusieurs instruments pour une même fonction. + +4º Des instruments spéciaux (doubles) pour des fonctions spéciales. + +Une notion même légère des grandes choses a son prix (Leibnitz); c'est +pourquoi on nous pardonnera le caractère un peu sérieux (nous allions +dire un peu savant) de cette introduction. Arrivons maintenant aux +Mammifères. + + +II + +Les Mammifères, ou, comme on les appelait anciennement, les +_Quadrupèdes vivipares_, sont les Vertébrés les plus rapprochés de +l'Homme. Ceux qui vivent dans la mer constituent trois sections +d'animaux assez différentes, et par leur structure, et par leurs mœurs: + +1º Les Mammifères dont les membres antérieurs, plus ou moins +incomplets, sont transformés en rames ou nageoires, et qui manquent de +membres postérieurs: on les appelle _Cétacés_. + +2º Ceux qui ont quatre membres tous convertis en rames ou nageoires: ce +sont les _Phoques_ et les _Morses_. + +3º Ceux qui ont quatre membres plus ou moins semblables à ceux des +Quadrupèdes ordinaires: ce sont les _Loutres de mer_ et les _Ours +blancs_. + +Les premiers et les seconds peuvent être regardés comme les _Mammifères +marins_ proprement dits. + +Les Cétacés sont les moins _parfaits_ en organisation. + + +III + +Les Cétacés sont des Mammifères marins essentiellement aquatiques. +La plupart ne viennent jamais à terre. En général, ils se tiennent +toujours dans l'eau; mais comme ils respirent par des poumons, ils sont +forcés de monter à sa surface pour prendre de l'air. + +Lorsque, par suite de quelque gros temps, les grandes espèces se sont +échouées, il leur est ordinairement impossible de se remettre à flot. + +La tête des Cétacés se joint à leur tronc par un cou si court et si +gros, qu'on n'aperçoit en cet endroit aucun rétrécissement. Leur +tronc se termine par une queue épaisse et charnue. Cette queue est +déprimée ou horizontale, et non verticale ou comprimée, comme celle des +Poissons. A cause de cette structure, on leur avait donné anciennement +le nom de _Plagiures_ (_Pisces plagiuri_). Ils frappent l'eau de haut +en bas et non de droite à gauche. + +Un vieux marin, qui avait toujours une histoire prête, disait un jour à +un jeune novice, à propos d'un Marsouin[297] qu'on venait de harponner: +«Vois-tu, mon petit, le Marsouin, c'est comme le Dauphin[298], deux +cousins germains qui naviguent depuis le commencement du monde. Dans +le principe, ils avaient la queue _en travers_; aussi filaient-ils si +vite, si vite, qu'ils dépassaient les chevaux du père Tropique. Ça le +vexa, le bonhomme. C'est pourquoi il leur tordit la queue pour leur +ralentir le pas!» (S. Berthelot.) + + [297] Voyez le chapitre XLV. + + [298] Ibidem. + +Les Cétacés ont au-dessus de la tête un ou deux orifices appelés +_évents_, qui communiquent avec le fond de la bouche, au moyen desquels +l'animal expulse, sous forme de jet de vapeur, l'air humide qu'il +a pris pendant sa respiration. Cet appareil leur a valu le nom de +_Souffleurs_. + +Les meilleurs plongeurs que l'on connaisse ne peuvent rester sous l'eau +qu'un petit nombre de minutes. Les Cétacés demeurent submergés des +demi-heures entières, sans paraître souffrir le moins du monde. Un de +nos plus savants anatomistes, le professeur Breschet, a découvert, en +disséquant un de ces animaux qu'il possédait, le long de la colonne +vertébrale, un réseau considérable de grosses veines, lequel n'existe +pas chez les autres Mammifères. Ce réseau lui a paru destiné à servir +de refuge au sang durant le temps que l'amphibie reste plongé sous +l'eau. Il forme comme un réservoir où se rend le trop-plein de la tête +et des organes importants. Aussitôt que le Cétacé retourne à l'air, +et que le jeu de la respiration se rétablit, le sang s'échappe de ce +réseau et se précipite dans les poumons. + +Les Cétacés vivent par troupes souvent nombreuses. Il en existe une +centaine d'espèces. + +Les uns sont carnassiers, les autres herbivores. Ces derniers sortent +parfois sur le rivage, y rampent à l'aide de leurs nageoires, et y +_paissent_ comme des Ruminants. Ils font ainsi exception à la règle +générale. + +Plusieurs espèces, quand elles allaitent leur petit, dressent leur +corps verticalement, et tiennent toute sa partie supérieure hors de +l'eau. Elles embrassent leur nourrisson avec les nageoires, comme +une femme tient son enfant avec ses bras. En apercevant de loin ces +femelles dans cette posture et dans cette occupation, on a pu leur +trouver une certaine ressemblance avec l'espèce humaine, et de là les +noms de _Femmes marines_, de _Nymphes marines_, de _Sirènes_..... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLIV + +LES CACHALOTS. + + Grosse tête et petit cerveau. + + +I + +Les _Cachalots_ sont des Cétacés de grande taille, caractérisés par la +grosseur de leurs dents inférieures. Un Cachalot ordinaire mesure 25 +mètres; sa tête plus de 10 mètres (L. Hautefeuille). + +Plusieurs zoologistes pensent qu'il en existe au moins dix espèces; +d'autres n'en reconnaissent que trois; quelques-uns n'en admettent +qu'une seule. Les grandes bêtes ne sont guère mieux connues que les +petites. + +Le _Cachalot grosse tête_, appelé aussi et plus pompeusement, +_macrocéphale_[299], se rencontre dans presque toutes les mers. + + [299] _Physeter macrocephalus_ Linné (_Sperma ceti Whale_ des + Anglais, _Pottfisch_ des Allemands). + +Anderson en a mesuré un qui avait à peu près 70 pieds anglais de +longueur. + +Cet animal est d'un noir bleuâtre, plus foncé sur le dos. Sa mâchoire +d'en haut est sans dents, ou n'en offre que de rudimentaires cachées +sous les gencives. La mâchoire d'en bas est plus courte d'un mètre et +plus étroite; elle semble hors de proportion avec cette dernière. Nous +parlerons tout à l'heure des grosses dents qu'elle présente. + +L'évent est unique. Les yeux sont placés sur des éminences. + +La nageoire dorsale est réduite à une saillie calleuse. La queue est +bilobée. + +L'ensemble de l'animal est épais, lourd et disgracieux. Dans sa +physionomie sans élégance, il y a moins du Poisson que du Têtard. + +Le Cachalot grosse tête nage ordinairement à fleur d'eau, montrant le +dos et l'éminence charnue qui entoure l'évent. Il vient donner l'essor +aux humides bouffées de son organe, comme un bourgeois hollandais vient +fumer sa pipe au soleil (Melville). Sa progression n'est pas rapide. +Dans les bas-fonds, on le voit quelquefois dresser verticalement hors +de la mer toute la partie supérieure de son corps. + +Quand les Cachalots voyagent, le plus grand et le plus fort marche +toujours à la tête de la phalange. C'est lui qui donne ordinairement le +signal du combat. + +En 1741, un individu énorme échoua vers l'embouchure de l'Adour, près +de Bayonne. + +En 1769, un autre fut jeté sur la côte, à peu de distance de +Saint-Valery, dans la baie de la Somme. + +En 1784, trente-deux Cachalots échouèrent dans la baie d'Audierne, sur +le rivage de la commune de Primelin, en basse Bretagne. + +Le squelette conservé dans une des cours du Muséum de Paris a été +acheté à Londres en 1821. + +[Illustration: CACHALOT GROSSE TÊTE + +(_Physeter macrocephalus_ Linné).] + +Tout récemment (novembre 1862) un petit Cachalot a été trouvé par les +douaniers dans les récifs du Darmon (Var). Sa longueur est de 12m,70, +et sa circonférence de 8 mètres. Sa gueule, ouverte, peut recevoir un +homme debout et l'avaler sans lui faire subir la moindre pression. On +estime son poids à 40 000 kilogrammes. Il a été acheté par M. Bienvenu, +ex-maître de port, pour la somme de cinquante francs. Le squelette a +été vendu pour le musée de Draguignan. + + +II + +La pêche des Cachalots est l'objet d'une industrie considérable. + +Nous devons au commandant L. Hautefeuille quelques détails sur cette +pêche intéressante et lucrative. + +Chaque capitaine possède à son bord deux hommes en observation au +sommet des mâts, et quatre ou cinq canots aigus aux deux extrémités +(_baleinières_). Aussitôt qu'un malheureux Cachalot a été signalé, les +canots sont détachés, chacun monté par quatre rameurs intrépides, par +un officier qui dirige l'embarcation à l'aide d'un aviron de queue, et +par un harponneur expérimenté, ordinairement vieux loup de mer, doué de +sang-froid, d'un coup d'œil juste et d'un poignet vigoureux. + +Dès que l'animal se sent harponné, il s'élance rapidement vers le +fond de la mer. Après quelques minutes, il reparaît à la surface pour +respirer. La colonne d'air et d'eau jetée par son évent est parfois +ensanglantée. Il replonge, mais auparavant un second et même un +troisième harpon ont été lancés d'une autre chaloupe. + +Quelquefois les pêcheurs emploient un harpon particulier, renfermé +dans un appareil semblable à un grand tromblon de cuivre. Au moyen +d'un puissant ressort, cet instrument part comme une flèche, et va +s'implanter dans la peau du Cétacé. Récemment encore on a imaginé un +troisième et plus terrible moyen de destruction: c'est une sorte de +pétard qui éclate quand il a pénétré dans les chairs. Tous ces nouveaux +systèmes sont généralement peu employés. + +Cependant l'animal, épuisé, remonte à la surface, où ses apparitions +deviennent plus fréquentes. C'est à peine s'il peut plonger encore à +quelques brasses et retarder sa mort de quelques instants. + +A ce moment, les chaloupes, réunies en cercle, le cernent et l'achèvent +à coups de lance: mais, souvent, il arrive que le Cachalot se défend +et vend chèrement sa vie. Malheur alors à l'imprudent canot qui s'est +un peu trop avancé! D'un coup de sa queue puissante, le monstre balaye +tout ce qui se trouve à sa portée. + +Le Cachalot mort ou mourant, les embarcations le traînent à la +remorque. Le navire aborde l'animal et le retient fixé à l'avant par la +queue. + +L'équipage dîne joyeusement. Il procède ensuite au dépècement, +opération toujours accompagnée de rasades de genièvre et de chansons. + +D'abord on enlève tout autour du corps de larges bandes de graisse +destinées à la cuisson dans de grandes cuves de cuivre. On épuise +l'huile et la graisse dans le corps, surtout dans la tête, où on la +recueille quelquefois avec des seaux. + +L'huile de la région céphalique est la plus épaisse, et elle forme à +elle seule le tiers au moins de la masse totale. + +Lorsque le corps est entièrement épuisé, on le sépare de son chef, et +l'on abandonne la carcasse aux Oiseaux et aux Requins. + +La tête seule est hissée sur le pont, où l'on achève de la dépouiller. +Cette opération est possible sur des individus de taille moyenne. + +Le dépècement, la cuisson et la préparation demandent quarante-huit +heures, et occupent de vingt à trente hommes. + +Une fois épurée, l'huile est mise dans des tonnes. + +Un Cachalot peut fournir, suivant sa taille, de quatre-vingts à cent +cinquante tonnes d'huile. Un individu long de 18 mètres, et pesant 60 +000 kilogrammes, en rend de quatre-vingt-quinze à cent barils. Rarement +on en trouve qui en donnent davantage. + +La pêche d'un trois mâts est d'environ cinquante individus. Il peut les +avoir pêchés dans l'espace variable d'un à trois ans. + +Cette pêche est faite de nos jours principalement par les Américains, +quelques Anglais, et peu de Français et de Portugais. (L. Hautefeuille.) + + +III + +Les Cachalots fournissent à l'industrie et aux arts, non-seulement de +l'huile, mais encore de l'ivoire, du blanc de baleine et de l'ambre +gris. + +L'ivoire se retire de leurs dents. Il est d'assez mauvaise qualité. + +[Illustration: DENT DE CACHALOT.] + +La mâchoire inférieure porte de chaque côté de vingt à vingt-cinq +grosses dents[300]. Ces dents sont cylindriques et coniques au +sommet, à peine recourbées d'avant en arrière, légèrement comprimées +inférieurement et un peu pointues. Nous en avons une sous les yeux qui +présente 20 centimètres de hauteur: nous en avons vu une autre qui +pesait plus d'un kilogramme. + + [300] «_Dentes 46 inferioris maxillæ._» (LINNÉ.) + +Le blanc de baleine se trouve au milieu des grandes cavités de la +partie supérieure du crâne, au-dessus du cerveau. Ce dernier est petit, +relativement au volume de la tête. Camper a trouvé que, sur une tête de +6 mètres de longueur, la cavité crânienne n'avait que 32 centimètres. + +Pendant la vie de l'animal, le blanc de baleine est dissous dans +un liquide huileux. Il se fige après la mort. On l'obtient pur en +l'exprimant dans un sac de laine. On le fait bouillir ensuite dans une +lessive alcaline, pour le débarrasser de la partie huileuse restante. +On le lave et on le fond. + +Dans un Cachalot des Moluques, long de 19 mètres et demi, M. Quoy +a calculé qu'il y avait vingt-quatre barils de blanc de baleine, +contenant chacun 125 kilogrammes. Par conséquent, cet animal en a +fourni 3000 kilogrammes. + +Cette matière est solide, blanche, brillante, comme nacrée, un peu +transparente et très-douce au toucher. Elle se casse facilement et par +écailles. + +C'est un des éléments de la pommade anglaise, le _cold-cream_, +recommandée pour adoucir la peau. + +L'ambre gris n'est autre chose qu'une sorte de calcul intestinal, ou +plutôt une partie des aliments des Cachalots, très-incomplétement et +très-imparfaitement digérés. + +Cette matière, si recherchée dans la parfumerie et si estimée par +beaucoup de belles dames, cette matière présente, comme on voit, +une nature très-peu noble et une source très-peu respectable. +L'inconvenance de son origine n'en rend que plus étonnante la suavité +de son odeur! + +L'ambre, qui se forme dans le corps du Cachalot, est rendu..... avec +les excréments. + +Plusieurs zoologistes pensent que tous les Cachalots rejettent +normalement cette substance. D'autres supposent qu'elle est le résultat +de certaines maladies, et par conséquent un produit accidentel. + +On trouve l'ambre gris, tantôt flottant sur la mer ou déposé sur la +plage, parmi les déjections des Cétacés, tantôt dans les intestins +mêmes de ces animaux. + +C'est sur les côtes du Japon, des îles Moluques, de l'Inde, de +Madagascar et du Brésil, qu'on récolte habituellement cette substance. + +La nourriture prise par les Cachalots semble influer sur la production +de l'ambre. Il paraît que ce sont les Poulpes musqués, nommés +_Élédones_, les Sèches et plusieurs autres Mollusques, même des +Poissons odorants, mal digérés et accumulés, qui donnent naissance à +cette matière. On sait que, parmi les animaux marins, il en est un +certain nombre qui exhalent une odeur de musc plus ou moins forte. + +Lorsque les pêcheurs américains découvrent des morceaux d'ambre gris +dans un parage, ils en concluent aussitôt qu'il doit être fréquenté par +quelque Cachalot. + +L'ambre gris est une matière solide, assez dure, grasse, cireuse, plus +légère que l'eau. Sa couleur est d'un gris noirâtre un peu cendré, +quelquefois jaunâtre ou brunâtre, souvent masquée par une efflorescence +blanche qui se forme à sa surface et qui pénètre même un peu dans son +intérieur. Cette matière offre une odeur douce, suave, susceptible +d'une grande expansion. + +L'ambre gris est en masses irrégulières, composées tantôt de couches +concentriques, comme superposées, tantôt de petits grains inégaux +plus ou moins arrondis. On trouve quelquefois, dans son intérieur, +des débris de mollusques et de poissons, tels que des mandibules, des +écailles, des arêtes. + +Ces masses pèsent habituellement de 50 à 500 grammes. On en trouve, +cependant, de 5 à 10 kilogrammes. Le Cachalot échoué en 1741, près +de Bayonne, avait dans ses intestins un morceau d'ambre du poids de +5kil.,30. Un baleinier en retira 20 kilogrammes des entrailles d'un +individu, et 52 de celles d'un autre. La Compagnie des Indes en avait +une masse, en 1695, du poids de 73 kilogrammes. Valmont de Bomare en +vit un bloc, en 1721, de 100 kilogrammes. On a parlé d'un autre de 293 +kilogrammes, ce qui paraît bien extraordinaire. + +On prétend que les Renards sont très-friands de l'ambre gris, qu'ils +viennent chercher sur les côtes de la mer. Ils le mangent et le +rendent tel qu'ils l'ont avalé, quant à son parfum, mais altéré dans +sa couleur. C'est au résultat de ce goût qu'on attribue l'existence +de quelques morceaux d'ambre blanchâtre, qu'on trouve à une certaine +distance de l'Océan, dans les Landes aquitaniques, et que les habitants +du pays appellent ambre _renardé_ (Bory)?. Cette seconde qualité +de matière parfumée aurait donc traversé le tube digestif de deux +Mammifères différents, et aurait toujours conservé son excellente odeur. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLV + +LES DAUPHINS. + + «_Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum est DELPHINUS, + ocyor volucre, ocyor telo._» + + (PLINE.) + + +I + +Les _Dauphins_ sont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il +y en a cependant d'une taille colossale. + +On les rencontre dans toutes les mers. + +Le plus commun est le _Delphis_[301], que les pêcheurs nomment _Oie de +mer_ et _Bec-d'Oie_, à cause de son museau effilé et pointu, structure +qui le distingue du _Marsouin_[302], autre espèce à museau court et +tronqué. + + [301] _Delphinus delphis_ Linné. + + [302] _Delphinus phocæna_ Linné. + +Le _Delphis_ offre dans son palais un double sillon recouvert par la +peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire. + +Sur une tête qui fait partie du musée de l'École de pharmacie de Paris, +nous avons compté 104 dents à la mâchoire supérieure (52 de chaque +côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout, +202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues +et légèrement courbées. + +Les Dauphins ne manquent pas d'intelligence. Mais les écrivains grecs +et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes +aptitudes. Ils ont prétendu qu'ils étaient sensibles à la musique et +qu'ils pouvaient rendre à l'Homme des services signalés..... + +Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de +Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et +qu'on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion +de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin. + +On a été jusqu'à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur +leur dos. On a parlé d'un individu très-apprivoisé, qui, n'ayant plus +revu l'enfant qu'il affectionnait, mourut bientôt de chagrin! + +Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu'un oiseau qui +traverse les airs (_ocyor volucre_). Avant-coureurs d'un vent frais, +ils accourent du bout de l'horizon, et bondissent sur la lame comme +pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée +comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes +suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en +sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille, +disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces +troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d'un plus +grand nombre. Cependant on en a vu formées d'une vingtaine. Les +Dauphins chassent en meute dans l'eau, comme les Loups sur la terre. +(Audubon.) + +Les Dauphins sont _l'amour et l'orgueil des ondes_, suivant les belles +expressions d'Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une +sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection +prétendue pour l'espèce humaine. Du moment que l'un d'eux est pris, +tous ceux de la troupe s'approchent et l'entourent, jusqu'à ce qu'on +l'ait enlevé sur le pont. Alors ils s'éloignent ensemble, et aucun +ne veut plus mordre, quelque chose qu'on lui jette. Cependant cela +n'a lieu que lorsqu'il s'agit de gros individus rusés et méfiants, +qui se tiennent à part des jeunes, comme on l'observe dans plusieurs +espèces d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de +jeunes, ils resteront tous sous l'avant du vaisseau, et continueront de +mordre, l'un après l'autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce +qu'est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés +(Audubon). + +La plus grande espèce connue est l'_Orque_ ou _Épaulard_[303]. + + [303] _Delphinus orca_ Linné. + +On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre +dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu'il peut atteindre +jusqu'à 10 mètres. + +Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près +d'Ostende. + +Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc. +Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie +supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues. + +Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages. +Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose +poursuivre la Baleine. + +Une troupe d'Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu'à ce +qu'il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier). +Rien n'est intéressant comme d'entendre les récits des pêcheurs du +Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces +dangereux animaux. + +Le 1er août 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du +Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur +Eschricht, à Copenhague, lequel s'est rendu sur les lieux. Ce savant +zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s'était +nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomac _treize +Marsouins_ et _quinze Phoques!_ + + +II + +La pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les +plus fructueuses des habitants des îles Feroë. + +L'espèce principale qu'on rencontre autour de ces îles est l'_Épaulard +à tête ronde_[304], remarquable par la saillie excessive de son front, +qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses, +conduites par un grand individu. + + [304] _Delphinus globiceps_ Cuvier. + +Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés +sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze +dans la baie de Scapay, à Pomona, l'une des Orcades. L'année précédente +on en avait poussé jusqu'à trois cent dix sur le rivage de Shetland. +Scoresby en a vu jusqu'à mille réunis en une seule troupe. (Des +Moulins.) + +«Dès qu'un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence +d'une bande de Dauphins, il la signale aussitôt aux habitants de la +côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la +montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique +annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée +flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur +nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées +l'endroit où se trouvent les Dauphins. + +»A l'instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents, +ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur +préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A +Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement +dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont +tout effarés à travers la ville, en criant: _Gryndabud! Gryndabud!_ +(Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes +s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C'est à qui ira le plus +vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame +avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le _landfogde_ +accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur +chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du +mât la banderole danoise. + +»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se +rangent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux, +en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans +cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent +jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là le cercle se +resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés +d'un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l'autre par +la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer..... + +»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent, +égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge; +et ceux des Dauphins qui pourraient encore s'échapper, perdent dans +la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les +autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines. + +»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Le +_sysselmand_ apprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque +sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à +titre de dîme, une part pour le roi, pour l'Église, pour les prêtres, +une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une +quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et +tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir +le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont +souffert quelque avarie dans l'expédition ont une part supplémentaire. +Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où +la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui +est le plus grand propriétaire du pays. + +»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire +la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui +forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la +graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la +contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer, +afin de ne pas infecter la côte. + +»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile, +qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à +peu près la même valeur.» (_Mag. pittor._) + +Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes +Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme +de l'or bruni à travers la lumière et semblables en éclat aux météores +de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement +avec l'hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes, +appelé _pique_. + +Quand il a senti l'hameçon, le Dauphin se débat violemment et s'élance +avec impétuosité jusqu'au bout de la ligne. Alors, se trouvant soudain +arrêté, il saute souvent tout droit hors de l'eau, et parvient +quelquefois à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur +expérimenté le laisse d'abord faire ses évolutions; bientôt l'animal +s'apaise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le +tirer tout de suite, mais rarement elles réussissent; car ses brusques +secousses, lorsqu'il se sent hors de son élément, suffisent en général +pour le dégager. (Audubon.) + + +III + +Les Dauphins nous rappellent naturellement le _Narwal_, ou _Licorne de +mer_[305], grosse espèce des mers arctiques, agile et audacieuse, armée +d'un instrument de combat très-puissant et très-redoutable. + + [305] _Monodon monoceros_ Linné. + +Le Narwal est long de 6 à 9 mètres. Il porte au devant de la gueule +une sorte de grande hallebarde, de longue épée d'ivoire, horizontale, +étroite, pointue, cannelée, comme tordue en spirale. Cette énorme dent +sort d'un alvéole commun à la partie extérieure de l'os maxillaire et +à l'os incisif de l'un des côtés. Elle dépasse quelquefois de 2 mètres +l'extrémité du museau. + +C'est cette défense qu'on appelait autrefois _corne de Licorne_. + +On en conserve deux dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, +dont la plus grande offre 2m,25 de longueur et une circonférence, à la +base, de 48 centimètres. Ces deux dents faisaient anciennement partie +du trésor de l'abbaye de Saint-Denis. Dans quel but des cornes de +Licorne étaient-elles conservées par des abbés? + +[Illustration: NARWAL + +(_Monodon monoceros_ Linné).] + +La dent correspondante, c'est-à-dire celle de l'autre côté, est +habituellement très-peu développée, et reste cachée dans l'os de la +mâchoire. + +Le Narwal est un Cétacé d'un blanc grisâtre, avec des taches blanches +qui semblent pénétrer dans la peau. + +Dans l'estomac d'un individu, on a trouvé un bras de Sèche et des +morceaux de Carrelet. + +Pendant son voyage au Groenland, Scoresby rencontra un jour un grand +nombre de Narwals qui nageaient près du vaisseau, en bandes de quinze à +vingt. La plus grande partie étaient des mâles. Ils paraissaient fort +gais, élevaient leurs défenses au-dessus de l'eau, et les croisaient +comme pour faire des armes. Ils produisaient un bruit tout à fait +extraordinaire et qui ressemblait au _glouglou_ que fait l'eau dans la +gorge..... La plupart suivaient le navire et semblaient attirés par la +curiosité. Comme l'eau était transparente, on put très-nettement les +voir descendre jusqu'à la quille, et s'amuser avec le gouvernail..... + +Il n'est guère possible de reconnaître le Narwal dans le passage où +Pline a décrit la Licorne. Il donne à cet animal la tête du Cerf, les +pieds de l'Éléphant et la queue du Sanglier. Ce qui ne l'empêche pas, +dit-il, de ressembler à un Cheval. Sa corne est noire et naît au milieu +du front!! + + +IV + +On mange les différentes espèces de Dauphins. Que ne mange-t-on pas? +Les plus petites passent pour les plus délicates. Les Saxons et les +Anglais, au moyen âge, estimaient beaucoup la chair des Marsouins. + +En 1426, on acheta plusieurs de ces animaux pour la table de Henri III. +L'évêque de Swinfield, qui vivait à cette époque, s'en régalait toutes +les fois qu'il en trouvait l'occasion. + +On servit des Marsouins dans un somptueux banquet offert à Richard II, +à Durham-House. On dit qu'à l'installation solennelle de l'archevêque +Nevill, quatre Cétacés de cette espèce figurèrent honorablement. + +En 1491, les baillis d'Yarmouth firent présent à lord Oxford d'un +beau Marsouin, qu'ils accompagnèrent d'une adresse dans laquelle ils +disaient qu'ils lui envoyaient ce présent parce qu'ils pensaient que +rien ne pouvait être plus agréable à Sa Seigneurie. (Révoil.) + +On servit, au repas de noce de Henri V, plusieurs plats de haut goût, +préparés avec la chair de ce Dauphin. Au festin du couronnement de +Henri VII, parurent encore des Marsouins; il y en avait de rôtis, de +bouillis, en pâtés et en puddings. + +La reine Élisabeth elle-même, qui avait le goût très-raffiné, aimait la +chair de Marsouin. + +On vendit de ces animaux sur les marchés d'Angleterre jusqu'en 1575, +époque où ils cessèrent d'être recherchés. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLVI + +LA BALEINE. + + «_Maximum omnium animalium._» + + (LINNÉ.) + + +I + +Les _Baleines_ sont les plus grands animaux de la mer, et en même temps +les plus grands animaux connus. + +La _Baleine franche_[306], ou _Nordcaper_, a fixé de très-bonne heure +l'attention des marins et des naturalistes. + + [306] _Balæna mysticetus_ Linné. + +On a fait observer que cette bête gigantesque devait être +nécessairement aquatique. Si elle avait été terrestre, quelles jambes +auraient pu la soutenir? Si elle avait été aérienne, quelles ailes +auraient pu la soulever? La Providence a donc bien fait de placer les +Baleines dans l'eau. Elle leur a donné en même temps la forme d'un +poisson, pour s'y mouvoir avec plus de facilité. + +Les dimensions de la Baleine sont telles qu'on peut saisir sans peine +leur rapport avec les plus grandes mesures terrestres. Des auteurs ont +prétendu que des individus très-âgés ont offert une longueur égale à +la cent millième partie du quart du méridien (?). + +Lacépède affirme qu'une Baleine dressée contre une des tours de +Notre-Dame la dépasserait d'un tiers (?). + +[Illustration: BALEINE DU GROENLAND + +(_Balæna mysticetus_ Linné).] + +En réduisant les exagérations des marins..... ou des naturalistes, +on peut dire que les plus grosses Baleines présentent de 25 à 30 et +peut-être 35 mètres de longueur. Tout récemment (avril 1863), la plage +de Dunkerque a été visitée par un de ces énormes Cétacés, jeté à la +côte par un violent coup de vent de sud-est. Il avait 30 mètres de +longueur et 20 mètres de circonférence. L'agonie du pauvre Léviathan +a duré près de deux heures après son échouement; dans ses derniers +débats, il faisait voler le sable à 100 mètres de la plage. Puis, +un effroyable sifflement annonça que la nature était enfin vaincue. +(_Mémorial d'Amiens._) + +Les auteurs prétendent que le poids de cet animal peut atteindre 250 +000 kilogrammes (?). Une Baleine de 20 mètres, mesurée par Scoresby, +n'en pesait que 70 000. + +Le corps de la Baleine franche est un cylindre colossal et irrégulier, +dont le petit diamètre égale à peu près la troisième partie du plus +grand. + +Ce corps «_n'ha ny poil, ny escailles, mais est couvert d'un cuir uny, +noir, dur et espez, soubz lequel y a du lard environ l'espesseur d'un +grand pied._» (Belon.) + +La peau de ce géant de la mer offre cependant quelques poils, surtout +chez les jeunes sujets. + +Sa tête égale en grosseur presque le tiers du volume total; elle a une +forme arquée. On voit de loin cette tête colossale s'élever au-dessus +de la mer, comme un monticule d'un brun noir. + + +II + +Sa gueule est d'une grandeur prodigieuse, d'une capacité si grande, que +dans celle d'un individu de 24 mètres de longueur, pris en 1726 au cap +Hourdel, dans la baie de la Somme, deux hommes pouvaient entrer sans se +baisser. (Duhamel.) + +Sa mâchoire supérieure porte environ sept cents lames verticales, de +nature cornée, à bords frangés, qui pendent des deux côtés. Ces lames, +connues dans la science sous le nom de _fanons_, et dans le commerce +sous celui de _baleines_, sont longues de 4 à 5 mètres. + +Sa langue est monstrueuse. On assure qu'elle atteint jusqu'à 8 mètres +de longueur et jusqu'à 4 de largeur. Elle fournit à elle seule cinq +ou six barils d'huile. A proprement parler, ce n'est plus une vraie +langue, mais un gros matelas épais, mou, tout rembourré de graisse, +étalé sur le plancher buccal. Ce matelas est collé dans toute son +étendue, et par conséquent _immobile_. On a de la peine à concevoir une +langue qui ne peut pas sortir de la bouche! + +La Baleine se nourrit de Méduses, de Mollusques et d'autres petits +animaux marins. Ces pauvres bêtes sont entraînées avec la masse d'eau +qui les contient. Le monstre nage à la surface de la mer, la gueule +ouverte. Il n'a qu'à fermer les mâchoires pour retenir des populations +entières. L'eau, tamisée à travers les filets des fanons (véritable +forêt de fibres rapprochées), y laisse les malheureux petits animaux. +Chaque repas en détruit plusieurs milliers. + +Les gros mangent les petits. C'est la Nature qui le veut. Et, +quelquefois, comme dans le cas actuel, les très-gros mangent les +très-petits. Car les bestioles englouties par le colosse des colosses +n'ont guère, en moyenne, que 2 ou 3 centimètres de longueur..... Mais +le nombre des individus avalés compense, et bien au delà, l'exiguïté +de leur taille. On a vu ailleurs que ces petits habitants de l'eau +salée se multiplient par millions. Si leur destruction ne portait pas +remède à leur fécondité, il arriverait qu'en fort peu de générations, +ils encombreraient l'Océan et finiraient par le corrompre ou par le +solidifier! + +Quelle étrange chose que de voir le Gargantua de l'animalité poursuivre +de chétives bestioles gluantes et transparentes, presque sans forme et +sans consistance, et souvent à peine perceptibles! + +On assure cependant que la Baleine mange de temps à autre quelques +poissons, même des poissons assez gros. Dans l'estomac d'une Baleine on +a trouvé un Thon tout entier (Breschet). + +Les Baleines vivent comme les Poissons et respirent comme les +Quadrupèdes. On dit que le souffle de ces animaux exhale une odeur +insupportable, putride et presque cadavéreuse. Est-il vrai qu'on les +entend _ronfler_ de loin[307]? Ce doit être un bien épouvantable +ronflement! + + [307] «_Balænæ stertere audiuntur._» (PLINE.) + +Il existe, dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, une +tranche verticale du plus grand vaisseau d'une Baleine (l'_aorte_). +_Un enfant pourrait passer au travers de cet anneau_, lequel offre un +diamètre de 36 centimètres et dont les parois ont une épaisseur de 4 +centimètres. + +Quelle énorme colonne de sang indiquée par cet anneau! + + +III + +Le poids du cerveau d'une Baleine représente à peine la vingt-cinq +millième partie du poids total du Cétacé. + +Quoique doué d'une force prodigieuse, cet animal est très-timide. Quand +on le poursuit, il cherche habituellement à fuir et non à se défendre. + +Il a des ennemis qui le tourmentent et dont il ne sait pas toujours se +défendre ou s'éloigner. Les Espadons le percent, les Scies lui font +d'affreuses déchirures; les Marsouins lui arrachent de gros morceaux de +chair. + +Le diamètre de l'œil d'une Baleine égale la cent quatre-vingt-douzième +partie de sa longueur totale. Le professeur Carus compare le volume +entier du globe oculaire à une orange, et le docteur Gros, à la tête +d'un enfant nouveau-né. + +La pupille est transversalement ovale, comme celle des Ruminants. + +Quoique ces immenses Mammifères-Poissons manquent de pieds, ils nagent +cependant avec une extrême vitesse. Ils se jouent avec les montagnes +d'eau soulevées par les tempêtes. Ils se servent admirablement de +leurs deux bras, qui forment deux nageoires gigantesques, et surtout +de leur queue colossale, composée de deux lobes d'une étendue et d'une +force prodigieuses. Aussi, lorsque les baleiniers veulent ralentir la +course d'un individu harponné, c'est à cette dernière partie qu'ils +adressent leurs coups. Avec une pelle triangulaire bien tranchante, ils +pratiquent quelquefois plus de cinquante vigoureuses entailles à la +naissance de la queue, et diminuent de moitié la puissance de l'animal +fuyant. + +Quand une Baleine frappe l'eau avec sa queue, elle produit un +clapotement. + +On dit qu'une Baleine parcourt, en moyenne, dix milles par heure; +mais lorsqu'elle est blessée ou poursuivie, elle s'élance bien plus +rapidement. Quelquefois elle s'élève au-dessus de l'eau et se laisse +retomber. Elle produit alors une tempête en miniature, qui se fait +sentir assez loin. + + +IV + +Les Baleines sont sensibles à l'amour. Le mâle accompagne presque +toujours sa femelle. + +En 1723, on rencontra deux époux Baleines qui traversaient l'Océan. +C'était peut-être un voyage de noces! On les attaqua, on les blessa. Un +des deux ayant cessé de vivre, l'autre se jeta sur son corps bien-aimé +avec d'effroyables mugissements (Duhamel). + +A l'embouchure de l'Elbe, la même année, huit femelles échouèrent. Près +de leurs cadavres on vit bientôt arriver leurs huit mâles. + +Le mâle suit toujours la femelle blessée et reste avec elle. La +femelle ne montre, ni la même tendresse, ni la même sollicitude (L. +Hautefeuille). + +Comme tous les Mammifères, les Baleines nourrissent leur petit avec +leur lait. Combien donnent-elles de litres de la précieuse nourriture à +chaque tetée? + +La mère témoigne pour son nourrisson d'un attachement très-ardent et +très-courageux. + +Quand un Baleineau a été harponné, on peut être certain que la mère ne +tardera pas à venir à son secours. Elle le joint à la surface de l'eau +quand il y monte pour respirer; elle semble l'exciter à fuir; souvent +elle passe sous lui, le charge sur son dos et l'emporte, tandis que le +petit, glissant et parfois chavirant sous l'action de la lame, cherche +à se maintenir avec ses deux nageoires. Il est très-rare qu'elle +l'abandonne, tant qu'il est vivant. + +«Dans ces moments, on peut la blesser facilement; car elle oublie +entièrement le soin de sa propre sûreté, pour ne s'occuper que de la +conservation de son petit. Elle se lance au milieu des ennemis, méprise +les périls; même après avoir été frappée plusieurs fois, elle reste +auprès de son nourrisson, si elle ne peut pas l'entraîner avec elle. +Dans son angoisse maternelle, elle court çà et là, bat la mer avec +violence, et l'irrégularité de ses mouvements est un indice certain de +la vivacité de sa douleur.» (Scoresby.) + + +V + +On appelle _fausses Baleines_, ou _Rorquals_, les espèces qui portent +une nageoire sur le dos et de larges rides sous le ventre. Leur corps +est moins massif que celui de la Baleine; ils nagent avec plus de +rapidité, et quand ils plongent, ils restent plus longtemps sous l'eau. +Aussi les pêcheurs leur donnent-ils rarement la chasse. + +Les Rorquals sont encore plus grands que les Baleines. Scoresby parle +d'un individu qui avait 120 pieds anglais de longueur! + +Ces animaux sont les vrais géants de la création! + +En 1828, la mer jeta sur la plage de Saint-Cyprien, dans les +Pyrénées-Orientales, un très-beau Rorqual, qui a été décrit par M. +Companyo. + + +VI + +Parmi les grandes pêches qui ont lieu dans les différentes mers, celle +de la Baleine, ou du Rorqual, est, sans contredit, la plus renommée, la +plus difficile et la plus périlleuse[308]. + + [308] Voyez planche XXXII. + +On prenait autrefois de grands Cétacés dans les régions tempérées de +l'Europe, soit dans l'Océan, soit dans la Méditerranée. + +Divers actes nous apprennent que, jusqu'au XIIe siècle, ces animaux, +assez nombreux dans le golfe de Gascogne, y étaient l'objet d'une pêche +régulière. Aujourd'hui, ces énormes Mammifères sont devenus de plus +en plus rares, et leur apparition dans ces mêmes eaux est considérée +comme un véritable phénomène. + +Cuvier croyait que la Baleine du golfe de Gascogne était la même que la +Baleine du cercle polaire. Le professeur Eschricht, de Copenhague, nous +a appris que ce sont deux espèces différentes. + +Les premiers baleiniers paraissent donc avoir été des Basques. Vinrent +ensuite les Asturiens, puis les Anglais, et puis les Hollandais. + +Le théâtre des pêches, transporté du Midi dans le Nord, a bien souvent +changé de parages. + +Anciennement, la côte orientale du Groenland passait pour une des +meilleures stations. Dans ce moment, cette partie de la mer est +complétement déserte. Depuis quelque temps, les Esquimaux ne comptent +presque plus sur ce colosse de la mer, qui n'apparaît qu'aux environs +de Holsteinborg, et encore très-rarement. + +Les pêcheurs anglais en ont entièrement dépeuplé la baie de Baffin. + +Il y a trente ans, cent navires, appartenant à diverses nations, +se livraient à la pêche de la Baleine dans le détroit de Davis. +Aujourd'hui, il en vient tout au plus cinq ou six, et encore +n'arrivent-ils qu'avec l'espoir d'un butin fort problématique (Ch. +Edmond). + +La pêche est descendue successivement des Açores au Brésil, du Brésil +aux côtes sud d'Afrique, de là au Chili et à la Terre de Feu, puis à la +Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Zélande. Elle se fait, de nos jours, +dans les mers du Japon et sur les côtes du Kamtchatka. + +Les bâtiments employés à la pêche de la Baleine sont en général du port +de 350 à 450 tonneaux, et portent de trente à quarante-cinq hommes +d'équipage. Chaque canot, ou baleinière, est pourvu d'un harponneur +placé à l'avant, d'un chef qui tient l'aviron de queue, et de quatre +rameurs. Il a quatre harpons et deux lances. + +Le harpon est long d'environ un mètre. Sa tige est de fer. Son +extrémité antérieure porte une dilatation deltoïde, pointue, à deux +branches divergentes aiguës, offrant intérieurement comme un petit +crochet. Du côté opposé est une douille également de fer, dans laquelle +entre le manche qui sert à lancer l'instrument. Ce manche est une +sorte de bâton d'environ un mètre et demi. Au-dessus de la douille se +trouve fixée une boucle de chanvre natté, qui reçoit l'extrémité de la +_ligne_. On appelle ainsi une corde longue de 300 brasses et épaisse de +2 centimètres. + +La lance est une tige de fer longue de 3 à 4 mètres, y compris la +hampe, qui en offre à peu près 2 et demi. Elle présente à son extrémité +une dilatation ovalaire ou elliptique, aplatie, à bords très-tranchants. + +[Illustration: BALEINE HARPONNÉE.] + +Lorsque le bâtiment est arrivé dans les parages fréquentés par les +Baleines, deux matelots se mettent en vigie au haut du grand mât et +du mât de misaine. Aussitôt que l'un aperçoit un de ces animaux, il +donne le signal. On met les canots à la mer; on s'approche doucement +de la Baleine, sans l'effrayer. Le canot qui, le premier, se trouve à +distance convenable, commence l'attaque. L'homme placé à l'avant lance +son harpon. Il le fait avec adresse et avec toute la force dont il est +capable. Le géant des ondes, se sentant blessé, donne d'ordinaire un +violent coup de queue, et plonge en même temps. Il déroule et entraîne +la ligne qui porte le harpon. La baleinière est entraînée à la remorque +avec une vitesse effrayante; elle creuse un profond sillon, et soulève +devant elle deux grosses lames qui cachent l'horizon aux yeux des +matelots. + +Les canots ont soin de ne pas se tenir dans la direction de la partie +postérieure du Cétacé. Ce voisinage, on le comprend, serait fatal à +l'embarcation. Quand la Baleine plonge, sa queue s'élève, se balance +quelques instants dans l'air et retombe à plat. Son poids seul peut +écraser un canot. Qu'on suppose maintenant le monstre blessé et irrité, +et l'on verra combien ses chocs peuvent être redoutables. + +La ligne est emportée avec une si grande force et une telle rapidité, +qu'elle enflammerait les bords du canot, si l'on n'avait pas le soin de +les mouiller de temps en temps. + +Si, par malheur, cette corde est arrêtée par un nœud ou par tout autre +obstacle, l'embarcation est presque toujours submergée. + +Au bout d'un certain temps, dix à quinze minutes, la Baleine reparaît à +la surface de la mer, quelquefois à une grande distance de l'endroit où +elle avait plongé. + +Au moment de son apparition, il peut arriver aux canots un accident +terrible, quoique très-rare. C'est le cas où ils sont pris par-dessous +et chavirés. + +«Dans l'année 1802, dit Scoresby, le capitaine Lyons, faisant la pêche +sur les côtes du Labrador, aperçut assez près de son bâtiment une +grande Baleine. Il envoya aussitôt quatre canots à sa poursuite. Deux +de ces canots abordèrent l'animal en même temps, et plantèrent leur +harpon. La Baleine frappée plongea, mais revint bientôt à la surface, +et, ressortant dans la direction du troisième canot, qui avait cherché +à prendre l'avance, elle le lança en l'air comme une bombe. Le canot +fut porté à plus de 5 mètres, et, s'étant retourné par l'effet du choc, +il retomba la quille en haut. Les hommes s'accrochèrent à un autre +canot qui était à portée; un seul fut noyé.» + +Quand la Baleine est revenue sur l'eau, on la frappe avec un second et +même un troisième harpon. Puis on l'attaque à coups de lance. + +Dès que le monstre a cessé de vivre, on le traîne vers le bâtiment, on +l'amarre le long du bord, et l'on procède au dépeçage. + +On enlève d'abord les parties grasses de la tête, les lippes, la gorge +avec la langue, l'os de la mâchoire supérieure et les fanons; puis on +trace une bande de lard d'environ 1m,50 de largeur, que l'on détache et +que l'on hisse au moyen de palans, en déroulant la Baleine[309]. (On +peut se représenter l'opération en pelant une poire en spirale, du gros +bout vers la queue.) + + [309] Voyez la planche XXXII. + +Lorsque la bande est hissée jusqu'au haut, on fait, à l'aide d'un +couteau à deux mains, une incision longitudinale dans la bande; on +y introduit l'estrope du second palan que l'on fixe au moyen d'un +morceau de bois en travers. On coupe alors la bande un peu au-dessus +de l'incision, et l'on continue à hisser. Le morceau ainsi obtenu est +descendu dans l'entrepont, où il sera coupé en petits morceaux pour +être fondu. + +Pour dépecer la bande de lard, deux officiers baleiniers se placent +en dehors du navire, sur de petits échafauds. Celui qui se trouve sur +l'avant trace la bande sur le corps de la Baleine; celui de l'arrière +aide au décollement des chairs. (L. Hautefeuille.) + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXII. + + PÊCHE ET DÉPÈCEMENT DE LA BALEINE. + Dessin de Morel-Fatio, d'après des documents inédits.] + + +Puis, on abandonne sa chair aux Oiseaux aquatiques, aux Phoques et aux +Ours. + +La pêche de la Baleine peut offrir des dangers encore plus grands que +ceux qui viennent d'être signalés. + +On rapporte qu'un navire américain, l'_Essex_, se trouvant, le 13 +novembre 1820, dans la mer du Sud, aperçut un certain nombre de +Baleines, vers lesquelles il se dirigea. Arrivé au milieu de ces +animaux, il mit, suivant la coutume, les canots à la mer. La petite +flottille s'avançait rapidement, et le navire la suivait de près. +Tout à coup la plus grosse Baleine se détacha du groupe (qui semblait +former une famille), et, dédaignant les embarcations, s'élança droit +sur le vaisseau, qu'elle prit sans doute, et non sans raison, pour +le chef de ses ennemis. Du premier choc, elle fracassa une partie de +la fausse quille, et elle s'efforça ensuite de saisir le navire en +divers endroits avec ses gigantesques mâchoires. Elle ne put y réussir; +elle s'éloigna d'environ 200 mètres, et revint frapper de toute sa +force contre la proue du bâtiment. Le navire recula avec une vitesse +de quatre nœuds par seconde. Il en résulta une vague très-haute. La +mer entra dans l'_Essex_ par les fenêtres de l'arrière, en remplit la +coque, et le fit coucher de côté. Vainement les canots arrivèrent pour +sauver le navire, il n'était plus temps. Tout ce qu'on put faire, fut, +en enfonçant le pont, d'extraire une petite quantité de pain et d'eau, +que l'on déposa dans les embarcations (?). + + +VII + +Dans les mers du Nord, la prise d'une Baleine est une bonne fortune. + +Quand les Esquimaux aperçoivent un de ces monstres, ils revêtent à +l'instant leurs plus beaux habits. C'est peut-être la seule occasion +où hommes et femmes se nettoient et fassent toilette! On assure qu'ils +prennent garde surtout de ne pas mettre un vêtement qui ait été en +contact avec un cadavre humain. S'ils négligeaient cette précaution, +la Baleine prendrait la fuite aussitôt, quand même elle aurait dans le +corps plusieurs harpons. Cette assertion est-elle bien exacte? + +Quoi qu'il en soit, les dispositions convenables une fois prises, toute +une flottille s'élance à la mer. On harponne l'animal, on le crible à +coups de javelots, on l'épuise, on le tue..... + +La Baleine est ensuite traînée jusqu'à la côte, et dépecée, le corps +étant moitié dans l'eau. + +Les gens qui ont assisté en simples spectateurs à la lutte participent +au partage tout aussi bien que ceux qui y ont pris part. Hommes, +femmes, enfants, tous se précipitent sur le Cétacé. C'est à qui +pratiquera la plus profonde entaille, à qui emportera le plus +gros morceau. Pendant quelques jours, la Baleine devient ainsi un +garde-manger général, où chacun vient prendre sa pitance quotidienne. +(Ch. Edmond.) + + +VIII + +Linné dit que l'huile fournie par une seule Baleine est souvent si +abondante, qu'elle peut suffire à la _charge d'un vaisseau_. Cette +quantité est évaluée à 12 tonneaux. + +La pêche de ce précieux Cétacé dans les mers polaires a donné: en +1859, 2078 barils d'huile; en 1860, 1909, et en 1861, 1710. Sur ces +derniers 1710 barils, 1013 appartenaient aux navires de Dundee, et 697 +seulement aux autres ports. (_Revue marit._) + +En 1861, une transformation s'est opérée dans le matériel des armements +pour la pêche de la Baleine. Les bâtiments à hélice ont été substitués +aux bâtiments à voiles, et les résultats de la deuxième saison ont été +assez encourageants pour engager les armateurs à persévérer dans leurs +tentatives. Par suite même de ces succès, un grand nombre de navires à +voiles, surtout à Peterhead, ont été vendus, et l'on semble reconnaître +aujourd'hui que la question est résolue, et que l'avenir appartient +désormais aux navires pourvus d'un moteur à hélice. (_Revue marit._) + +On voit que les mers polaires ne sont pas inaccessibles aux progrès. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLVII + +LES PHOQUES. + + _Era gros coma un azer, et era pélos coma un azer._ + + (PETIT THALAMUS DE MONTPELLIER, 1383.) + + +I + +Les _Phoques_ sont moins marins que les Baleines. + +Ils viennent de temps en temps à terre. + +Ils possèdent quatre nageoires, et ont le corps velu, _pélos_..... Ils +s'éloignent moins des Quadrupèdes..... + +Par leurs formes et par leurs habitudes, les Phoques ont donné +naissance aux fables des Tritons et des hommes marins. Celle qui fait +garder par Protée les troupeaux de Neptune repose plus particulièrement +sur l'observation imparfaite de ces Mammifères pisciformes, dont les +bandes nombreuses se jouent gaiement à la surface des vagues, viennent +ramper sur les plages désertes, ou s'arrêter sur les roches à fleur +d'eau pour y recevoir l'action bienfaisante des rayons du soleil (P. +Gervais). + +Le _Phoque commun_[310] est assez abondant sur nos côtes. On en trouve +beaucoup dans la mer Adriatique, dans les eaux de l'Archipel et dans +certains parages de l'Afrique. On en rencontre aussi dans l'Océan. Il +en vient exclusivement des troupes assez nombreuses dans la baie de la +Somme. Les pêcheurs ont donné à cet animal les noms de _Loup marin_ et +de _Veau marin_. + + [310] _Phoca vitulina_ Linné. + +Le Phoque a le corps allongé, vêtu d'une fourrure serrée et soyeuse. Sa +tête ressemble à celle d'un Chien auquel on aurait coupé les oreilles. +Il a de fortes moustaches, comme un Chat, et deux beaux yeux vert de +mer, veloutés et limpides comme les yeux d'un enfant. + +Sa vue est perçante et son ouïe fine. Ses narines sont munies d'une +sorte de petite porte (_valvule_), que l'animal ouvre et ferme à +volonté, et qui empêche l'eau de pénétrer dans son nez. + +Deux paires de nageoires fort longues lui tiennent lieu de mains et de +pieds. Celles de derrière, unies à la queue, forment, à droite et à +gauche de cette dernière, comme deux grandes oreillettes. + +Le régime du Phoque est principalement animal; il consiste en +Mollusques nus, en Crabes et en Poissons. Ce gracieux Mammifère mange +aussi des végétaux, surtout des fruits. Il s'accoutume parfaitement au +pain mouillé. + + +II + +Le Phoque est timide et sauvage. Il a une physionomie très-douce et un +regard très-expressif. + +Il ne manque pas d'intelligence, et il est susceptible +d'apprivoisement, même d'une certaine éducation. On montre de temps en +temps, dans les ménageries, de malheureux Phoques emprisonnés dans une +cuve, mal nourris, chétifs, malades, dont on vante les hautes qualités; +qualités qui se réduisent, le plus souvent, à reconnaître la voix du +cornac, et à venir prendre familièrement un poisson ou un morceau de +pain qu'on leur présente. + +Le cri de ce Mammifère est doux et flûté, et rappelle certains mots +usités dans toutes les langues, en particulier les syllabes _pa-pa_, +_ma-ma_. D'où les charlatans s'empressent de conclure que ces animaux +peuvent apprendre à parler... Ne croyez pas que les Phoques soient +capables, comme on l'a dit, de prononcer les mots _gâteau_, _café_, +_manger_, _merci_, et encore moins les phrases: _Vive le roi_, _Bonjour +monsieur_, _Je suis Français_.... + +En les tenant dans une quantité d'eau suffisante pour leur permettre +de nager, et en les nourrissant avec du poisson frais, on peut les +conserver pendant plusieurs années. + +Quelques naturalistes modernes ont pensé qu'il ne serait pas impossible +à l'Homme d'assujettir complétement à sa puissance ces fugitifs +habitants de la mer. On peut s'étonner, dit Frédéric Cuvier, que les +peuples pêcheurs n'aient pas dressé les Phoques à la pêche, comme +les peuples chasseurs ont dressé le Chien à la chasse. M. Babinet a +insisté, tout récemment, sur les services nombreux que ces Mammifères +pourraient nous rendre, si nous les élevions auprès de nous. Il +voudrait en voir jusque dans nos _eaux douces!_ + +Il existe, depuis plusieurs années, deux Phoques au Jardin zoologique +d'Amsterdam. Ils vivent dans un grand parc d'eau salée. On assure +qu'ils s'y sont reproduits par deux fois. Non-seulement ils distinguent +la voix des gardiens qui les soignent, mais encore ils saisissent au +loin le bruit des pas du directeur. Ils jettent de petits cris dès +qu'ils l'entendent, et se précipitent au-devant de lui. + +Un vieillard, accompagné d'une petite fille et d'un griffon de la +Havane gros comme le poing, venait souvent visiter nos deux Phoques et +leur apporter des friandises. Ceux-ci sortaient de l'eau, rampaient +devant le chien et la petite fille, leurs amis, et venaient s'ébattre +sur le sable avec eux. On se roulait, on se faisait des niches, on +partageait fraternellement les fruits ou les gâteaux que contenait le +panier de la petite fille..... Or, un jour, au milieu de ces jeux, +le chien manque son élan, passe par-dessus la tête d'un Phoque, et +tombe dans le bassin. Le pauvre roquet se démène un instant, et +disparaît..... Aussitôt les deux Phoques jettent un cri, rampent au +plus vite jusqu'à l'eau et s'y précipitent. En un clin d'œil le mâle +reparaît, tenant délicatement dans sa gueule le griffon sans mouvement. +Il le dépose aux pieds de la petite fille. (H. Berthoud.) + +Le Phoque nage très-bien et plonge encore mieux. Il peut retenir sa +respiration pendant un temps assez long. Il montre dans ses évolutions +une prestesse et une élégance remarquables. + +Il vient de temps en temps se coucher et se reposer sur le sable du +rivage, ayant soin de ne pas s'éloigner de plus de 5 à 6 mètres. A la +moindre alerte, il se précipite dans l'eau et regagne la haute mer. + +Son allure, sur terre, est lente et disgracieuse; il se traîne plutôt +qu'il ne marche. Il avance au moyen de sauts petits et fréquents, +produits par les contractions de tout son corps, ses nageoires +antérieures appliquées contre les flancs. + + +III + +Chaque Phoque se retire avec sa famille sur un quartier de rocher, +qui devient comme son domicile et sa propriété exclusive. L'intrusion +d'un étranger amène aussitôt un combat terrible. Ordinairement chaque +famille vit à une certaine distance des familles voisines. + +Le mâle rassemble d'ordinaire un sérail de femelles, pour lesquelles il +a beaucoup d'affection et dont il défend l'approche aux autres mâles. +Il en a jusqu'à cinquante. + +A l'époque des amours, les mâles se battent entre eux avec fureur. + +Lorsqu'ils sont vieux, leurs femelles les abandonnent sans pitié. + +Quand les femelles vont faire leurs petits, le mâle les conduit sur le +rivage, à une place tapissée de plantes marines. Les mères y déposent +leurs nourrissons, pour lesquels elles montrent un attachement très-vif. + +Les petits aiment à jouer et à folâtrer les uns avec les autres. Quand +ils ont atteint l'âge de cinq ou six mois, le père, les jugeant assez +forts pour vivre par eux-mêmes, les chasse et les force à s'établir +ailleurs. + + +IV + +Les Phoques de la Somme sont l'objet d'une chasse remplie d'attraits +pour les amateurs, laquelle donne lieu à une branche d'industrie +maritime qui n'est pas sans importance. M. Ch. de Rylé a publié des +détails fort intéressants sur cette chasse. + +La saison la plus favorable est le mois de juin, époque où les +femelles viennent de mettre bas, et sont accompagnées de leurs +petits. Ces derniers, moins rusés que leurs parents, se laissent plus +aisément surprendre. Les Phoques adultes, de leur côté, se résignent +difficilement à abandonner leurs nourrissons. On a donc plus de chance +de les tirer à belle portée. + +Il y a deux manières de chasser les Phoques, sur terre, et dans l'eau. + +Pour les tirer sur terre, il faut profiter du moment où ces animaux se +trouvent à une certaine distance du rivage: ce qui n'est pas facile. +Les chasseurs se placent dans un canot et suivent les courants. +Ils tirent sur les individus qu'ils surprennent sur les rives. Ils +emploient des armes à longue portée et de grande précision. Car +l'animal, épouvanté à la vue de l'embarcation qui s'avance, cherche à +fuir rapidement, et il faut quelquefois le tirer à 200 ou 300 mètres de +distance. + +D'autres fois, le chasseur débarque sans bruit, laissant au matelot qui +l'accompagne la garde du canot. Il se traîne sur le sable, en rampant +comme le sauvage qui veut surprendre un ennemi. Il parcourt souvent, de +cette manière, un kilomètre et plus, poussant sa carabine devant lui. +Il s'arrête par intervalles, pour donner à la proie qu'il ambitionne +le temps de se rassurer, si elle paraît inquiète, et dissimule en un +mot sa présence, autant que possible, jusqu'au moment où, jugeant le +Phoque à portée, il fait feu. M. de Rylé a bien décrit les ruses et la +patience qu'il faut avoir dans cette circonstance. + +La chasse dans l'eau est plus simple, mais moins certaine. On tire le +Phoque au moment où il se montre à la surface de la mer. Il faut savoir +que l'animal sort seulement la tête, la laisse voir tout au plus une +minute, et plonge immédiatement. Quand on est assez adroit pour le +toucher, on court risque de le perdre. Si le Phoque n'est que blessé, +il regagne la pleine mer; s'il est tué roide, il coule au fond de +l'eau, et ce n'est pas sans peine qu'on réussit à le pêcher. + + +V + +On a distingué dans les Phoques deux groupes différents: + +Les _Otaries_, qui présentent une oreille externe et des incisives +de forme particulière: on rencontre ces espèces dans l'océan +Pacifique[311]; + +Les _Phoques_ proprement dits, qui sont dépourvus d'oreille externe, +et dont les incisives sont pointues. Dans le Groenland, il en existe +plusieurs espèces différentes du Phoque commun: ce sont le _Phoque +de Gmelin_ ou _capuchonné_[312], celui de _Müller_[313], et celui de +_Schreber_[314]. + + [311] Voyez la planche XXXIII, dessinée d'après un vélin du Muséum + d'histoire naturelle, et libéralement communiquée par M. Milne + Edwards. + + [312] _Phoca cristata_ Gmelin. + + [313] _Phoca groenlandica_ Müller. + + [314] _Phoca hispida_ Schreber. + +La chasse de ces animaux se fait en pleine mer et avec le harpon. + +Ce harpon est long de 2 mètres, et terminé par une pointe de fer +mobile, encastrée dans un os, retenue par une courroie et pouvant se +détacher au moment où elle pénètre dans la chair de l'animal. Une +vessie qui flotte au bout de la ligne indique l'endroit où le Phoque +blessé a plongé sous l'eau. Le harpon glisse sur une navette de bois +excessivement polie: ce qui lui donne plus de force et lui fait suivre +plus sûrement la direction voulue. + +Les autres projectiles sont confectionnés de la même manière, et on les +lance par le même procédé. + +Aussitôt que le Phoque, forcé de venir à la surface de l'eau pour +respirer, a révélé sa présence, l'Esquimau cherche à le surprendre, en +se tenant sous le vent et en tournant le dos au soleil, afin de n'être +ni vu ni entendu. Il se penche sur son kayack, de façon que la vague +dérobe le plus possible sa figure. Arrivé à une trentaine de mètres, il +prend la pagaie de la main gauche, ajuste son harpon sur la navette et +le lance avec vigueur. Si le coup a porté juste, le fer se détache de +la lance et dévide la ligne roulée en spirale sur l'avant du kayack. La +vessie qui termine la ligne est jetée instantanément dans l'eau. + +Le Phoque, atteint, plonge avec une extrême rapidité. Nous avons déjà +signalé, chez les Cachalots et les Baleines, ce besoin impérieux de +s'enfoncer dans l'eau, que manifestent tous les Mammifères marins qui +ont été frappés. + +Le pêcheur donne ensuite un tour de pagaie, et ramasse son harpon qui +flotte. + +Il arrive, parfois, que le Phoque entraîne avec lui la vessie; mais, +forcé de respirer, il reparaît bientôt à la surface de la mer, et il +n'y a pas à craindre qu'on ne le retrouve plus. + +L'Esquimau _pousse au monstre_, et lui fait avec sa lance de profondes +blessures. Il l'achève enfin à coups de javelots. Quand l'animal est +mort, il bouche ses plaies avec de petits tampons de bois, empêchant +ainsi la déperdition du sang. Il le gonfle ensuite, en soufflant entre +la chair et la peau, et l'amarre à la gauche de son kayack. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIII. + + OTARIES SUR LA PLAGE. + Vélin du Muséum, peint par Bocourt, d'après M. Milne Edwards.] + +Cette chasse n'est pas sans danger. Quelquefois la ligne, en se +dévidant, s'enroule autour du bras ou du cou du pêcheur. D'autres +fois, dans les ébats de l'agonie, le Phoque se jette du côté opposé du +kayack, l'entraîne, le renverse, et l'homme est bientôt noyé. Ou bien +encore, quand la chasse est finie, le Phoque, qui n'est pas mort, se +jette furieux sur l'Esquimau, et le mord aux bras et au visage. + +Cet animal est surtout terrible quand il défend son petit. Il se +précipite alors sur le kayack et en arrache des lambeaux. La vague +remplit l'embarcation, et le pêcheur, sans aucune chance de salut, est +submergé avec elle. + +[Illustration: PHOQUE + +(_Phoca vitulina_ Linné).] + +La pêche au Phoque se fait, en hiver, dans le même pays, d'une façon +bien différente. On a remarqué que cet animal se pratique alors dans la +glace des ouvertures par lesquelles il vient respirer l'air. L'Esquimau +le guette, et quand la victime a fait son apparition, il se glisse sur +le ventre en imitant son cri. Le Phoque le prend pour un frère, le +laisse approcher, et ne reconnaît son erreur que lorsqu'il a reçu le +coup mortel. (Ch. Edmond.) + + +VI + +La peau des Phoques est assez estimée. Les Esquimaux l'emploient dans +la construction de leurs bateaux, de leurs kayacks et de leurs tentes. +Ils en font aussi des courroies, des vêtements et des chaussures. + +On retire de ces animaux une huile recherchée pour les chariots et pour +l'éclairage....., et même pour _fabriquer l'huile de foie de morue_. + +Les Esquimaux mangent la chair des Phoques. Ils préparent avec leur +sang un potage épais et substantiel. Ils composent avec ses intestins +une sorte de fil. Ils confectionnent avec sa vessie les rideaux de +leurs tentes, leurs chemises et les petits ballons attachés à leurs +instruments de pêche. Ils façonnent avec leurs os la pointe de presque +tous leurs instruments..... + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLVIII + +LE MORSE. + + «_Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis._» + + (SAINT AUGUSTIN.) + + +I + +Existe-t-il dans la mer un _Cheval marin_, une _Vache marine_, un +_Éléphant marin_? + +En aucune manière. Mais on y trouve un Mammifère de forte taille, le +_Morse_[315], auquel on a donné mal à propos chacun de ces trois noms. + + [315] _Trichechus rosmarus_ Linné (voy. la planche XXXIV). + +Le Morse vit dans les régions arctiques, au milieu des glaces. On le +rencontre surtout dans le détroit de Beering. + +Le Morse est plus gros et plus laid que le Phoque. + +On en trouve qui ont jusqu'à 7 mètres de longueur. On peut donc le +regarder comme une des grandes bêtes de la mer. + +Sa peau est épaisse, rugueuse, garnie de poils ras, peu nombreux et de +couleur fauve roussâtre. Elle recouvre une forte couche de graisse. + +Les yeux du Morse sont petits. Sa lèvre est hérissée de quelques poils +jaunes, demi-transparents, épais comme des pailles. + +De son museau, court et large, sortent deux grosses dents d'ivoire, +allongées, un peu verdâtres, qui forment des défenses très-dures et +très-fortes. Ces dents sont recourbées en arrière, comme les deux fers +d'une pioche. + +A cause de ces défenses, les marins appellent quelquefois le Morse, la +_bête à grandes dents_. + +L'animal emploie ces énormes crochets, soit à se cramponner aux corps +solides, soit à détacher les herbes de la mer, soit encore à racler +le sol submergé pour mettre à nu les petits animaux dont il fait sa +nourriture. + +Le Morse possède aussi des dents molaires; et, chose digne de remarque, +celles d'en haut s'emboîtent dans celles d'en bas, _comme un pilon dans +son mortier_. (F. CUVIER.) + +Notre Mammifère, comme on le voit, n'offre rien qui permette de +l'assimiler sérieusement au Cheval, à la Vache ou bien à l'Éléphant. + +Quand le temps est beau, on voit quelquefois des centaines de Morses +qui se jouent, en faisant retentir l'air de leurs mugissements, +lesquels ressemblent aux beuglements du taureau; d'autres sont +paresseusement couchés au soleil. Quand ils dorment, il y a toujours +une sentinelle vigilante, l'œil ouvert, le cou tendu, qui avertit la +troupe s'il survient quelque danger. + +On a élevé plusieurs fois des Morses dans le nord de l'Europe. On leur +donnait de la bouillie d'avoine ou de millet. + +Il y a plusieurs années, on a réussi à en conduire un jusqu'à Londres; +mais il n'y a vécu que quelques jours. On le nourrissait avec des +Crabes; ce qui lui convenait mieux que l'avoine ou le millet. + +On a montré, pendant quelque temps, en Angleterre, un autre individu +âgé de trois mois. Il se mettait en colère toutes les fois qu'on +voulait le toucher; il entrait même en fureur. La seule chose que +l'éducation avait pu obtenir de lui, était de suivre son maître en +grondant, quand celui-ci lui offrait à manger. (E. Worst.) + +On s'accorde à dire que le Morse a moins d'intelligence et de douceur +que le Phoque. Cependant il n'est pas féroce, il n'attaque pas l'Homme, +mais il se défend avec un indomptable courage. Quand on le poursuit +au large, il faut prendre beaucoup de précautions; car il arrive +souvent que toute une troupe de Morses se jette audacieusement sur les +embarcations, les entoure et cherche à les submerger. + + +II + +Le capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat, +contre des Morses. C'était en 1818, dans les parages du Spitzberg. + +L'équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se +dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt +équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais +le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu'il +dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d'intercepter +leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s'annonçait +avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils +s'élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère, +saisissant les bords des embarcations avec leurs longues dents ou +les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse +pour l'équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un +individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut +sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups. +Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les +lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa +rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient +si vives et si réitérées, que les matelots n'avaient pas le temps de +charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres +avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya +ses balles dans les entrailles. L'animal tomba sur le dos, au milieu +de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l'instant même le champ de +bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent +à la surface de l'eau avec leurs formidables dents. Probablement +ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l'empêcher de +suffoquer. (Buchanan.) + +On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg, +un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s'en emparèrent +et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus +trouver leur nourrisson, poursuivirent l'embarcation, et l'un d'eux, +l'ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu'un +des pêcheurs glissa dans la mer. L'autre Morse se jeta sur lui avec +acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le +malheureux. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXIV. + + Lackerbauer d'après Biard. C. Pierre et Picart fac-simile sc. + + CHASSE AUX MORSES + + _Imp. Geny Gros r. Domat, 28._] + +Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe +attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant +qu'elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour +se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra +étroitement son nourrisson sous sa nageoire gauche, et se dirigea, +malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois +lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son +petit. Mais, celui-ci, à l'instant même, s'en revint vers l'embarcation +avec une telle rage, qu'il l'eût certainement fait chavirer, s'il en +avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers +sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle, +redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les +dents, et l'entraîna dans l'eau jusqu'à ce qu'elle fût hors d'atteinte. +(Buchanan.) + +[Illustration: MORSE ET SES PETITS + +(_Trichechus rosmarus_ Linné).] + + +III + +La chasse au Morse est facile et productive. + +Généralement, ces pauvres bêtes se laissent tuer sans montrer beaucoup +de ruse à fuir les assaillants. Un bateau pêcheur en prend d'ordinaire +deux à trois cents par saison. En 1608, l'équipage de Welden en tua +plus de mille sur les côtes de l'île Cherry. Au rapport de Gmelin, les +Anglais en prirent, en 1705 et 1706, sept à huit cents dans six heures; +en 1708, neuf cents dans sept heures, et en 1710, huit cents dans une +semaine. On assure que, chaque année, dans les mers du Nord, on en +détruit près de trois à quatre mille. + +Quand un Morse, surpris à terre, se sent blessé, il entre dans une +colère effrayante. Il brise les armes du chasseur imprudent, ou bien +les lui arrache. S'il ne peut pas atteindre l'ennemi, il frappe le sol +de côté et d'autre avec ses défenses. Poussé à bout et comme enragé, il +met sa tête entre ses nageoires, et, profitant de la pente du rivage, +il se laisse rouler dans la mer. Si on l'attaque dans l'eau, il se +défend avec fureur. + + +IV + +Comme les Phoques, les Morses fournissent une certaine quantité d'huile. + +On tire parti de leur peau pour faire des soupentes. Cette peau était +anciennement précieuse pour la navigation: on la coupait en lanières +que l'on tordait, et l'on obtenait ainsi des câbles d'une très-grande +résistance. + +Les dents de Morse sont préférables à l'ivoire, parce qu'elles sont +plus dures et moins sujettes à jaunir. Malheureusement, elles n'ont +pas le volume des défenses de l'Éléphant; cependant on en trouve +qui offrent plus de 80 centimètres de longueur, et près de 33 de +circonférence à leur sortie de l'alvéole. L'ivoire des Morses est +compacte, susceptible d'un beau poli, mais sans stries. De petits +grains ronds, placés pêle-mêle comme les cailloux dans un poudingue, +forment la partie moyenne de la défense (Cuvier). + +Ces dents sont utilisées de différentes manières. Les prisonniers +russes, en Sibérie, les travaillent très-adroitement, à peu près comme +les forçats de Toulon cisèlent les noix de coco. Ils en fabriquent des +coffrets, des boîtes, des étuis, des chaînes et d'autres petits bijoux +élégants, vrais chefs-d'œuvre d'art et de patience. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE XLIX + +LA LOUTRE DE MER. + + «Vestus d'habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....» + + (SAINT-GELAIS.) + + +I + +Les Mammifères marins, nous l'avons dit dans les chapitres précédents, +ne sont pas organisés comme les Mammifères terrestres. Leur corps est +plus ou moins pisciforme, et leurs membres ressemblent plus ou moins à +des nageoires. + +Voici maintenant un petit quadrupède qui diffère à peine, par sa +structure, de ceux qui vivent sur la terre, et qui est néanmoins un +animal exclusivement marin. C'est peut-être le seul qui existe (?)..... + +Tout le monde connaît la _Loutre ordinaire_[316], petit Mammifère +carnassier à pieds palmés et onguiculés, et à queue longue presque +arrondie. + + [316] _Lutra vulgaris_ Erxleben. + +La _Loutre de mer_, ou _Enhydre_, présente une taille un peu plus +grande. Elle peut atteindre jusqu'à un mètre et demi de longueur. + +Sa tête est médiocre, arrondie, et ressemble un peu à celle du Chat. +Elle porte des oreilles courtes, des yeux presque circulaires et +noirs, et des moustaches blanches, longues et pendantes. Sa queue est +proportionnellement moins développée que dans la Loutre ordinaire. +Ses pattes sont plus petites et plus adaptées à la vie aquatique. Les +postérieures ressemblent moins à des pieds qu'à des nageoires. + +[Illustration: LOUTRE DE MER + +(_Enhydris marina_ Fleming).] + +Cependant ces organes diffèrent notablement des nageoires des Morses +et des Phoques; et, quoique leurs doigts, réunis par des membranes, +composent de véritables palettes destinées à frapper l'eau, l'animal, +en définitive, est plutôt organisé comme un Mammifère terrestre que +comme un Mammifère marin. + +Ce petit quadrupède habite dans une grande partie de l'océan Pacifique +boréal, entre le 50e et le 56e degré de latitude nord. On le rencontre +jusque dans les parages du Japon. + +On le voit souvent couché sur des îles flottantes de Néréocystés, se +réchauffant aux rayons du soleil, ou guettant quelque proie. C'est +pourquoi, dans certains pays, les végétaux dont il s'agit sont désignés +sous le nom de _Choux aux Loutres_. + +Ce Mammifère se nourrit de Poissons, de Crustacés, de coquillages, et, +au besoin, de plantes marines. + +Il plonge comme les Morses et les Phoques, mais il ne reste pas aussi +longtemps sous l'eau. + +[Illustration: LOUTRE FEMELLE ET SON PETIT.] + +Il est d'un brun marron en dessus, et d'un brunâtre argenté en dessous. + +La Loutre de mer vit par couples. La femelle ne met bas qu'un seul +petit. Elle s'en sépare rarement et s'occupe de son éducation avec +beaucoup de tendresse. Souvent on voit à côté de la mère, non-seulement +le nourrisson de l'année, mais encore celui de l'année précédente. +Elle joue avec eux sur la glace ou dans les flots. Elle les jette dans +la mer, et leur apprend à nager et à plonger. Quand elle dort à la +surface de l'eau, le ventre en l'air, et qu'elle s'abandonne au gré +des vagues, elle tient son petit au-dessus d'elle, entre ses pattes +de devant. Steller a représenté une mère dans cette position. Les +chasseurs surprennent souvent ces pauvres bêtes ainsi endormies, et +réussissent presque toujours à les tuer. + +Quand on enlève ses petits à une Loutre de mer, elle pousse des +cris plaintifs; elle suit même le ravisseur de loin, appelant ses +nourrissons d'une manière suppliante: ceux-ci lui répondent par des +vagissements. + +Steller découvrit une fois une Loutre couchée sur la glace; son +petit dormait entre ses pattes. Notre savant naturaliste s'approcha +doucement. La mère, vigilante, ouvrit les yeux, reconnut le danger, +éveilla son nourrisson et l'excita à fuir. Mais l'innocent préférait le +sommeil. La Loutre le saisit vigoureusement, et l'entraîna malgré lui +vers la mer. + + +II + +Le pelage de cet animal est très-serré, très-moelleux et très-lustré. +On le recherche comme fourrure précieuse, et l'on a bien raison, car +c'est une des plus belles qui existent. + +On appelle _bobry_ les mâles adultes, _matka_ les femelles, _koschloki_ +les petits d'un an, et _medwieki_ les petits de quelques mois. + +Les navires russes ou les navires américains qui chassent les Loutres +de mer, ou qui en font le commerce, les vendent principalement en +Chine, où leurs peaux sont employées comme ornement et comme signe +distinctif par les hauts fonctionnaires. On en apporte rarement +en Europe. Cependant beaucoup de seigneurs russes estiment cette +remarquable fourrure presque autant que les mandarins chinois. + +Suivant leur degré de conservation et la finesse ou le lustre de leur +poil, ces peaux valent, en Chine, de 800 à 1500 francs pièce. Mais on +constate d'année en année que le nombre des Loutres diminue dans les +parages où on les prenait autrefois assez facilement; aussi leur prix +tend-il considérablement à augmenter (P. Gervais). + +On assure que, dans ces derniers temps, plusieurs fourrures ont été +vendues, à Saint-Pétersbourg, jusqu'à 2000 francs (Nordmann). + +Du temps de Steller, l'équipage d'un seul navire pouvait tuer +jusqu'à 800 individus dans une seule campagne. Aujourd'hui, les +pêcheurs d'Enhydres ne sont pas aussi favorisés. Ils ont beaucoup de +peine à s'en procurer quelques couples. Dans beaucoup de parages, +et particulièrement sur les côtes du Japon, les Loutres de mer ne +paraissent plus en quelque sorte qu'accidentellement. + +Il faudrait réglementer la chasse de ce précieux Mammifère et le +ménager un peu, pour empêcher que, dans un avenir peu éloigné, son +espèce n'ait complétement disparu. + +La Loutre de mer présente un intérêt historique: c'est, en grande +partie, en la poursuivant, que les Russes sont arrivés d'abord jusqu'au +Kamtchatka, et plus tard jusqu'en Amérique. + +L'Enhydre est rare dans les musées, on en comprend la raison. Le +cabinet de Munich possède un squelette de cet animal, qui lui a été +donné par le duc de Leuchtenberg. Le Muséum d'histoire naturelle de +Paris s'est enrichi, en 1853, de deux squelettes, un mâle et une +femelle, qui lui ont été envoyés par le professeur Nordmann. + + +III + +Les Loutres mâles ont des mamelles..... à la vérité très-imparfaites. +Il en est de même, du reste, chez tous les Mammifères. Nous nous sommes +bien souvent demandé le _cui bono_ de ces mamelles. + +Les organes des animaux ont généralement des _fonctions déterminées_. +L'aile sert au vol, l'œil à la vue, l'oreille à l'audition..... + +Dans certaines circonstances, des arrêts ou des excès de développement +modifient la constitution des parties, et l'ensemble peut remplir un +usage différent. C'est ainsi que l'aile du Manchot devient nageoire, +tandis que la nageoire de l'Exocet devient aile..... + +Habituellement, l'organe modifié conserve l'ancien usage, en même temps +qu'il s'applique au nouveau. Le nez du Tapir et celui de l'Éléphant +sont toujours affectés à l'olfaction, quoiqu'ils soient devenus +_boutoir_ et _trompe_, c'est-à-dire appendice pour creuser et membre +pour saisir..... + +Mais quand l'arrêt de développement est arrivé de trop bonne heure, +l'organe n'apparaît plus que comme un _rudiment_. Dans cet état, _à +quoi sert-il? Peut-il servir à quelque chose?_ + +Quelles sont les fonctions des yeux _atrophiés_ ou couverts par la peau +chez la Taupe? Quelles sont celles des _tubercules oculaires_ chez les +Sangsues, ou des _points oculiformes_ chez les Planariés? + +Pourquoi existe-t-il des mamelles _rabougries_ chez le mâle de la +Loutre de mer, et chez ceux des autres quadrupèdes? + +Étienne Geoffroy Saint-Hilaire regardait ces développements incomplets +comme des éléments du plan primitif de l'organisme, et par conséquent +comme des indices de la symétrie générale conservés dans les symétries +particulières. + +Plusieurs éminents zoologistes ont voulu voir, dans ces rudiments, +des _tendances de la Nature_ vers un but déterminé, c'est-à-dire des +ébauches abandonnées ou des efforts non réussis. + +Cette explication est-elle préférable à celle de Geoffroy Saint-Hilaire? + +La nature active, en d'autres termes la puissance créatrice ne +ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de +la peine, et qui n'aboutit pas toujours. Dieu n'a jamais eu besoin +de tentatives ni d'efforts, même pour ses combinaisons les plus +transcendantes ou pour ses organismes les plus ingénieux! Il a toujours +fait ce qu'il a voulu et dans le temps qu'il a voulu, appareils +très-compliqués ou très-simples, ensembles d'organes, portions +d'organes, et, si l'on veut, _semblants_ d'organes!..... + +Le mot _tendance_ renferme cependant une idée philosophique; il serait +parfait si les animaux étaient la création des hommes. Comment faut-il +le remplacer, les animaux étant la création de Dieu? + +A quoi servent donc les mamelles chez les mâles?--Nous l'ignorons +complétement, et nous avouons franchement notre ignorance. + +Dieu seul pourrait nous l'apprendre, car _Dieu sait beaucoup de +choses_, comme disait Abd-el-Kader! + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +CHAPITRE L + +L'OURS BLANC. + + Il couche sur la neige, et soupe quand il tue. + + (A. DE MUSSET.) + + +I + +On l'a déjà vu, les mers du Nord ne sont pas déshéritées de la vie; +elles ont aussi leurs habitants, même leurs populations insouciantes et +joyeuses, sur les amas de neige ou sur les bancs de glace, au milieu +des eaux les plus froides ou des brouillards les plus épais. + +L'_Ours blanc_ ou _polaire_[317] est comme le souverain de ces +populations. Il règne en despote cruel sur les animaux du pôle +arctique. Il habite toutes les mers; il fréquente toutes les côtes. Il +aime le froid comme les autres aiment le chaud. + + [317] _Thalarctos maritimus_ Gray. + +Il y en avait anciennement un très-grand nombre dans l'île Cherry, +appelée d'abord _Beeren eiland_, c'est-à-dire _île des Ours_. + +L'Ours blanc est un véritable quadrupède terrestre. Mais il diffère +de son homonyme l'Ours des Alpes, par sa taille plus grande et plus +élancée, par ses membres plus élevés, pourvus de pieds plus robustes, +par son cou plus long, et par sa tête plus étroite et plus fixe. + +Il peut acquérir de grandes dimensions. Certains individus n'ont pas +moins de 2 mètres de longueur (P. Gervais). + +En 1596, le voyageur Guillaume Barentz en tua deux dont il conserva les +peaux. L'une était longue de 3 mètres et demi, et l'autre d'environ 4 +mètres. + +On assure que les plus gros individus pèsent quelquefois jusqu'à 500 +kilogrammes. + +L'Ours polaire est vêtu d'une fourrure blanche très-légèrement +jaunâtre, à tissu soyeux et serré. Les pêcheurs norvégiens l'appellent +pittoresquement le _gros homme en pelisse_. On conçoit comment, avec +cet excellent habit, il peut résister aux grands abaissements de +température, si communs dans son pays. + +Ses yeux offrent une teinte foncée. Il a le bout du museau, l'intérieur +de la gueule et les ongles noirs. + +L'Ours blanc se nourrit de Phoques, de Poissons et de plusieurs +autres animaux marins. On dit qu'il attaque les jeunes Baleines. Il +mange aussi des substances végétales, surtout pendant l'été. Il peut +supporter de très-longues abstinences. + +Il suit les Phoques à la piste. Pour les saisir, il s'accroupit sur +les pattes de devant, avance peu à peu et sans secousse avec celles +de derrière, confondu par sa couleur avec la neige et les glaçons, et +c'est seulement à quelques mètres qu'il s'élance sur l'animal qu'il +veut saisir. + + [Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXXV. + Lackerbauer del. C. Pierre et Picart fac-simile sc. + + OURS BLANCS] + +Quand le dégel commence, il se forme, dans les régions septentrionales, +des ruisseaux qui glissent silencieusement sur la neige, comme des +rubans argentés posés sur du velours blanc. Nos féroces quadrupèdes +viennent se désaltérer dans ces petits ruisseaux. + +L'Ours blanc a les doigts unis à leur origine par de fortes membranes. +C'est encore un caractère qui le distingue de l'Ours brun. Du reste, +comme ce dernier, il marche sur la plante des pieds, et peut au besoin +se tenir debout sur ses membres postérieurs. + +Il nage rapidement et plonge avec facilité. Mais il ne passe pas toute +l'année au sein de la mer; pendant la belle saison, il vient à terre, +et se rend dans les bois. Il court sur le terrain comme les quadrupèdes +ordinaires. Il peut faire jusqu'à trois milles par heure. Pendant +l'hiver, quand les neiges recouvrent le sol, il retourne à l'Océan, +accompagné de ses petits. Lorsque le froid augmente, on voit les Ours +blancs rôder sur la glace, grimper sur les blocs, et plonger dans +l'eau qui n'est pas encore gelée. Ils se réunissent, à cette époque, +en nombre plus ou moins considérable. Ce sont, du reste, les seuls +Mammifères du même groupe chez lesquels on observe des dispositions +pour la sociabilité (P. Gervais). Ce qui est d'autant plus remarquable, +qu'ils sont extrêmement cruels, et que les animaux d'un naturel +semblable vivent généralement plus ou moins isolés. + +Quelques Ours blancs, placés sur des glaçons flottants comme sur des +radeaux, se laissent entraîner et emporter d'un pays dans un autre. +C'est ainsi qu'on a vu des individus en quelque sorte échoués sur +les côtes de l'Islande et de la Norvége. On assure même que d'autres +ont traversé, accidentellement, le détroit de Beering, et qu'on en a +rencontré jusque dans l'archipel du Japon (Siebold). + +Parfois, emportés vers la haute mer par les glaces, ils ne peuvent plus +regagner la terre, ni quitter leur îlot; alors ils meurent de faim, ou +se dévorent les uns les autres. + +Cet animal est plus terrible que l'Ours des Alpes. La force de sa +mâchoire est telle, qu'on l'a vu couper en deux une lame de fer de 10 +millimètres d'épaisseur. (Scoresby.) + +[Illustration: TÊTE D'OURS BLANC + +(_Thalarctos maritimus_ Gray).] + +Lorsqu'un Ours blanc débarque dans une île peu habitée, il en attaque +les troupeaux et leurs propriétaires avec fureur. Il égorge et dévore +tous les malheureux qui tombent sous ses griffes. Il dévaste même les +cimetières: les cadavres conservés par le froid lui fournissent une +nourriture abondante. + + Rien n'est sûr en son passage, + Ce qu'il trouve, il le ravage. + + (MALHERBE.) + +A l'apparition d'un Ours en Islande, les insulaires alarmés se +rassemblent pour combattre le redoutable carnassier et pour sauver +le bétail. Ce sont les côtes du Groenland qui sont le plus exposées +aux invasions de ces déprédateurs. Le capitaine Scoresby en vit dans +ces parages un si grand nombre, qu'il compare leurs réunions à des +troupeaux de moutons. + + +II + +Il y a quelques années, trois jeunes chasseurs passant ensemble l'hiver +au Labrador laissèrent leur cabane pour aller visiter des piéges tendus +dans la forêt. A leur retour, ils furent étonnés de trouver leur +porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d'abord que quelque +voisin, mauvais plaisant, avait voulu leur jouer un tour pendant leur +absence. Tout avait été bouleversé: le poêle et son tuyau étaient par +terre, l'armoire vidée, la provision de lard pillée; le sac de farine +avait disparu; il manquait encore une tasse de fer-blanc, un paletot +et une paire de bottes..... Il y avait eu vol avec effraction. Nos +trois jeunes gens se mettent en quête du voleur ou des voleurs..... +On cherche, et l'on découvre que tout le dégât avait été causé par +deux Ours blancs. A peu de distance de la cabane était le sac vidé +et déchiré; un peu plus loin gisait la tasse, portant l'empreinte de +fortes dents... Quant au paletot, à la paire de bottes, les gaillards +les avaient emportés! (Ferland.) + + +III + +En général, les Ours blancs n'attaquent pas l'Homme, à moins qu'ils +ne soient affamés; ils évitent même ordinairement sa rencontre. +Mais, lorsqu'on les provoque et qu'on les met dans la nécessité de +se défendre, le combat n'est pas sans danger pour les assaillants. A +cause de cela, les Ours sont très-redoutés par les petites embarcations +qui cherchent à leur donner la chasse. On assure, toutefois, que +ces animaux sont moins courageux qu'on ne serait tenté de le croire, +et qu'ils désertent vite le champ de bataille lorsqu'ils se sentent +blessés. + +Un baleinier se trouvait bloqué par les glaces dans le détroit de +Davis, sur les côtes du Labrador. Un Ours blanc s'approcha du navire à +la distance de quelques mètres. Un matelot fut tenté de s'en emparer +tout seul, pendant que ses compagnons étaient encore à table. Il +descendit sur la glace, armé d'une pique; il courut sur l'animal. +Celui-ci ne recula point, désarma son faible adversaire, le saisit par +le milieu du dos avec les dents, et l'entraîna si rapidement, qu'il fut +impossible de lui porter secours. + +Un autre baleinier arrêté sur les côtes du Groenland était amarré +à un bloc de glace. Il découvrit au loin un Ours énorme occupé à +guetter des Phoques. Un matelot, dont le courage était exalté par une +forte dose de rhum, forma le projet d'aller attaquer le redoutable +animal. Aucune remontrance ne put calmer son ardeur belliqueuse. Il +part sans autre arme qu'un harpon, traverse les neiges, et, après +une course d'une demi-heure, harassé et commençant à reprendre son +sang-froid, il se trouve devant l'ennemi, lequel, à sa grande surprise, +n'est nullement intimidé, et l'attend de pied ferme. L'effet du rhum +s'affaiblissait, et l'Ours était si grand, et son regard annonçait +tant d'assurance!..... Le matelot fut sur le point de renoncer à +l'offensive. Il s'arrête, préparant son arme. L'Ours ne bougeait point. +Le marin essaye de se donner du courage, excité surtout par la crainte +des railleries dont ses camarades ne manqueraient pas de l'accabler. +Mais, tandis qu'il songeait aux moyens de commencer le combat, +l'Ours, moins préoccupé que son adversaire, se met en mouvement, et +semble vouloir attaquer le premier. Cette fois, la valeur du matelot +s'évanouit, et la honte d'une retraite ne peut le retenir: il prend la +fuite. L'Ours le poursuit. Accoutumé aux courses sur la neige et sur +la glace, l'animal gagnait continuellement du terrain sur l'imprudent +matelot, et la terreur de celui-ci était au comble. L'arme qu'il +portait encore n'était qu'un poids inutile, un embarras de plus; il +la jette afin de courir plus lestement. L'Ours aperçoit cet objet, le +flaire, le soumet à l'épreuve de ses pattes et de ses dents, et, en +perdant ainsi quelques minutes, il donne au fuyard un répit dont il +profite de son mieux. Enfin, l'Ours abandonne le harpon et reprend sa +course. Le matelot, se sentant près d'être atteint, cherche encore +quelque autre moyen de distraire et d'arrêter son terrible ennemi, +il lui jette une de ses mitaines. Ce fut assez pour occuper pendant +quelques minutes l'insouciant et curieux animal, et ce retard vint très +à propos, car les forces du pauvre matelot étaient presque épuisées. +L'Ours ayant laissé l'objet de sa distraction pour continuer sa +poursuite, le fugitif fit le sacrifice de son autre mitaine; il en vint +ensuite à son chapeau. + +L'équipage, qui assistait de loin à cette comédie, vit enfin qu'elle +devenait trop sérieuse, que l'irritation du carnassier se montrait de +plus en plus menaçante, et que le malheureux matelot allait succomber. +Une troupe vint arrêter l'impétuosité de la poursuite et protéger le +pauvre fuyard aussi tremblant qu'épuisé de fatigue. A l'aspect de +ses nouveaux et nombreux adversaires, l'Ours fit d'abord mine de se +battre; mais, ayant été blessé, il reconnut habilement qu'une honorable +retraite était le seul parti convenable. Il mit bientôt entre les +poursuivants et lui un espace de neiges et de glaces raboteuses que les +matelots n'osèrent pas franchir. (_Mag. pittor._) + + +IV + +Au mois de septembre 1596, un vaisseau hollandais commandé par +Guillaume Barentz, arrivé au delà de la Nouvelle-Zemble, fut surpris +pendant la nuit dans un port de glaces, et tellement enfermé de toutes +parts, qu'aucun effort humain n'aurait pu le dégager. Barentz fut donc +réduit à la triste perspective d'hiverner dans cette région d'horreur. + +Le vaisseau, assiégé et tourmenté par les mouvements des glaçons, +craquait en plusieurs endroits. On prit la résolution de traîner le +canot à terre, et l'on y transporta le biscuit, le vin, les armes, de +la poudre et du plomb. On dressa une tente près du canot; plus tard, on +construisit une hutte..... Le 15 septembre, pendant qu'on travaillait, +un matelot vit venir trois Ours d'inégale grosseur. Le plus petit +demeura derrière un gros glaçon; les autres continuèrent d'avancer. +L'un d'eux plongea la tête dans un cuvier où l'on avait mis de la +viande à tremper. L'équipage tira, et l'animal tomba mort. L'autre Ours +s'arrêta, comme ébahi, regarda fièrement son compagnon, le flaira, et, +comme s'il eût reconnu le péril, il retourna sur ses traces. D'après +l'ordre de Barentz, on ouvrit l'Ours mort, on lui ôta les entrailles, +et on le plaça sur ses quatre jambes, pour le laisser geler dans cette +posture, et le porter en Hollande, si l'on parvenait à dégager le +vaisseau. + +Le 23, on eut le malheur de perdre le charpentier; il fut enterré dans +une fente de la montagne: on n'avait pu ouvrir la terre pour y creuser +une fosse..... + +L'équipage ne consistait plus qu'en seize hommes. + +Le 27, il gela si fort, que si quelqu'un mettait un clou dans sa +bouche, comme il arrive souvent pendant le travail, il ne pouvait le +tirer sans emporter la peau..... + +Le 25 octobre, comme on était occupé à transporter les agrès sur +des traîneaux, Barentz vit derrière le vaisseau trois Ours qui +s'avançaient. Il fit de grands cris, auxquels se joignirent ceux des +matelots qui étaient avec lui. Mais les trois animaux n'en furent pas +effrayés. Alors on résolut de se défendre. On trouva heureusement +deux hallebardes; Barentz en prit une, et Girard de Veer l'autre. Les +matelots coururent au vaisseau; mais, en passant sur la glace, un +d'entre eux tomba dans une crevasse. Cet accident fit trembler pour +lui; on ne douta point qu'il ne fût le premier dévoré. Cependant les +Ours suivaient ceux qui couraient vers le vaisseau. D'un autre côté, +Barentz et de Veer en firent le tour pour entrer par derrière. Le +matelot tombé se releva de sa chute, et eut le bonheur de rejoindre +l'équipage. Tout le monde était dans le navire. + +Les Ours, furieux, cherchaient à monter sur le pont. On les arrêta +d'abord avec des pièces de bois et divers ustensiles qu'on se hâta de +leur lancer à la tête, et sur lesquels ils se précipitaient chaque +fois, comme les chiens après les pierres qu'on leur jette. Il n'y avait +point à bord d'autres armes que les deux hallebardes dont il vient +d'être question. On voulut allumer du feu, brûler quelques poignées +de poudre. Mais, dans la confusion, rien de ce qu'on entreprenait ne +pouvait s'exécuter. + +Cependant, les Ours revenant à l'assaut avec la même furie, on +commençait à manquer d'ustensiles et de bois pour les amuser. Les +Hollandais ne durent leur salut qu'au plus heureux des hasards. +Barentz, réduit à l'extrémité, agissant par désespoir plutôt que par +prudence, lança sa hallebarde contre le plus grand de ces animaux. +L'Ours fut atteint sur le museau et si fortement blessé, qu'il jeta un +grand cri et fit retraite tout de suite. + +Les deux autres le suivirent, quoique d'un pas assez lent..... + +Les Ours ne reparurent qu'avec le retour du soleil. + +Le 6 avril, il en descendit un jusqu'à la porte de la hutte. Elle était +ouverte. On se hâta de la fermer et de la soutenir. L'Ours s'en alla. + +Cependant il revint deux heures après, et monta sur la hutte, où il fit +un bruit effroyable. Il essaya de renverser la cheminée. On le crut +plus d'une fois maître de ce passage. Il déchira la voile dont elle +était entourée. Enfin, il ne s'éloigna qu'après avoir fait un ravage +extraordinaire. + +Le mois suivant, pendant qu'on mettait la chaloupe en état de partir, +parut un Ours énorme. Les pauvres marins rentrèrent aussitôt dans la +hutte, et les plus habiles tireurs se distribuèrent les trois portes, +attendant l'animal de pied ferme; un autre monta sur la cheminée avec +son fusil. L'Ours marcha fièrement sur la hutte. Un coup de mousquet le +renversa; on acheva aisément de le tuer. On trouva dans son ventre des +morceaux entiers de Chien marin, avec la peau et le poil. + +Le 30, les matelots, travaillant au radoub du vaisseau, furent surpris +par un Ours, qui vint hardiment à eux. Tous prirent la fuite vers la +hutte. L'animal les suivit, mais une salve de trois coups de fusil, qui +portèrent tous, l'étendit mort sur la neige. Cette victoire coûta cher +aux pauvres marins; car, ayant dépecé la terrible bête, et en ayant +fait cuire le foie, qu'ils mangèrent avec plaisir, ils en furent tous +malades. Trois, entre autres, parurent comme morts pendant quelques +heures. (G. de Veer.) + +Dans le voyage au Spitzberg de Manby, le capitaine Lewis, accompagné +de cinq hommes, voulut attaquer un Ours blanc. A quarante pas environ +de l'animal, quatre matelots firent feu en même temps et blessèrent +le quadrupède. L'Ours, furieux, courut sur les assaillants, la gueule +ouverte. Comme il s'en approchait avec des hurlements épouvantables, +le matelot et le capitaine, qui n'avaient pas tiré, firent feu et lui +brisèrent l'épaule. + +Avant qu'on eût eu le temps de recharger, l'Ours était tout près des +chasseurs. Ceux-ci se sauvèrent vers le rivage. L'animal courait +toujours, quoique boiteux. Il était sur le point de les atteindre, +quand deux d'entre eux se jetèrent dans le bateau; les autres se +cachèrent derrière des blocs de glace, et firent feu aussitôt qu'ils +purent. Les nouvelles blessures de l'animal ne firent qu'augmenter sa +rage. Enfin, il s'approcha de si près, que les marins sautèrent dans +la mer, d'un roc perpendiculaire assez élevé. L'Ours sauta après eux, +et il avait presque saisi un de ces pauvres matelots, lorsque, fort +heureusement, les forces lui manquèrent, et il rendit le dernier soupir. + +Quand on eut porté son corps sur le rivage, on constata qu'il avait +reçu huit balles. + + +V + +Le cri de l'Ours blanc ressemble plutôt, assure-t-on, à l'aboiement +d'un chien enroué qu'au murmure grave des autres espèces. (Boitard.) + +Ce quadrupède a de l'intelligence et de la sagacité. + +Un Phoque reposait sur la glace, près d'un trou qui devait assurer sa +fuite, en cas de péril. Un Ours, qui l'épiait, s'approche en silence et +à couvert, aussi près qu'il peut. Il plonge alors dans la mer, gagne +sous les flots le trou de la retraite, s'élance par ce trou, et saisit +le malheureux Phoque. + +Le capitaine d'un vaisseau baleinier voulait avoir une peau d'Ours +blanc bien entière, et, par conséquent, il fallait prendre l'animal +sans le tuer avec une arme à feu. Il imagina d'étendre sur la neige une +corde avec un nœud coulant dans lequel il mit un appât. Un Ours qui +rôdait sur les glaces des environs fut attiré; il saisit l'insidieuse +pâture, serra la corde, et l'une de ses pattes s'y trouva prise. Il +parvint à se dégager à l'aide de l'autre patte, et emporta la provision +pour la manger en lieu sûr. + +On rétablit le piége. L'Ours revint, et, conservant le souvenir de ce +qui lui était arrivé, il écarta prudemment la corde et saisit la proie. + +Dans une troisième épreuve, la corde fut recouverte de neige et +parfaitement cachée. On ne fut pas plus heureux. + +Pour dernière tentative, on plaça l'appât au fond d'un trou assez +profond, pour que l'Ours ne pût le prendre qu'en y plongeant la tête. +On arrangea le nœud coulant autour de l'ouverture, toujours masquée +par de la neige. Le succès semblait certain. Vain espoir! L'animal +méfiant commença par enlever délicatement la neige, découvrit la corde, +l'écarta prudemment, enleva l'appât, et disparut. (_Mag. pittor._) + +Scoresby prétend que, lorsqu'un Ours frappé réussit à fuir, il se +retire derrière quelque éminence, et là, en sûreté, comme s'il avait +connaissance de l'effet styptique du froid, il applique de la neige sur +sa blessure avec la patte. + + +VI + +La femelle met bas au mois de mars. Elle fait habituellement un ou deux +petits, rarement trois. + +Les jeunes Ours blancs sont proportionnellement d'une petitesse +remarquable. + +L'attachement des femelles pour leurs petits leur inspire quelquefois +un courage bien digne d'admiration. + +Voici ce qui a été observé par la frégate sur laquelle le fameux Nelson +commença sa carrière navale. Cette frégate se trouvait en 1773 dans +les régions polaires. A l'aube du jour, on signala, du haut des hunes, +trois Ours blancs qui marchaient sur la glace avec une grande vitesse, +et qui se dirigeaient vers le vaisseau. On reconnut que c'était une +femelle accompagnée de deux Oursons déjà presque aussi forts que leur +mère. Tous les trois coururent vers un foyer où l'on avait jeté les +restes d'un Morse. Ils en tirèrent les chairs que le feu n'avait pas +encore consumées. La mère fit la distribution, donnant à ses petits la +plus grosse part. + +Les chasseurs embusqués saisirent ce moment pour faire feu sur les deux +Oursons, qui restèrent sur la place. Ils tirèrent ensuite sur la mère, +qu'ils atteignirent aussi, mais qui ne fut point abattue. Son désespoir +eût ému les cœurs les moins accessibles à la compassion. Sans faire +attention aux blessures dont elle était couverte, ni au sang qu'elle +répandait, elle ne s'occupait que de ses deux petits, les appelait par +des cris lamentables, plaçait devant eux la part de nourriture qu'elle +s'était réservée et la leur dépeçait. Comme ils restaient immobiles, +ses gémissements devinrent encore plus touchants. Elle essaya de +relever les pauvres créatures, et, reconnaissant l'impuissance de +ses efforts, elle s'écarta de quelques pas et renouvela ses appels. +Retournant auprès des deux morts, elle lécha leurs blessures, et ne les +quitta que lorsqu'elle fut bien convaincue qu'ils avaient perdu la vie. + +Alors des hurlements épouvantables dirigés vers le vaisseau accusèrent +les meurtriers, qui leur répondirent par une nouvelle décharge. La +malheureuse mère vint expirer auprès de ses petits, léchant leurs +blessures jusqu'au dernier moment. + + +VII + +Les Ours blancs s'habituent facilement à nos ménageries. + +Comme ils souffrent presque toujours de la chaleur, on leur jette +de temps en temps un seau d'eau fraîche sur le corps. On a soin +d'entretenir près d'eux un bassin d'eau froide, dans lequel ils vont se +mouiller le museau, se désaltérer ou se plonger. + +Ceux du Jardin des plantes de Paris attirent constamment, devant leur +fosse, un nombre considérable de curieux. + +Ces animaux ont souvent une apparence haletante, comme les chiens dans +l'été, lorsqu'ils viennent de courir. Ils exécutent avec leur tête, +leur cou et leur train de devant une sorte de balancement continuel qui +captive d'abord l'attention par sa singularité, mais qui la fatigue +bientôt par sa monotonie. + +Dans la servitude, ces Ours ne se montrent susceptibles d'aucune +éducation et d'aucun attachement. Ils conservent toujours leur +sauvagerie brutale et stupide. (Boitard.) + +Il paraît que cette espèce était connue des anciens. Cuvier pense que +c'est un Ours blanc que Ptolémée Philadelphe fit venir à Alexandrie, et +dont parlent Callixène le Rhodien et Athénée. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + TABLE DES CHAPITRES + + + Préface V + + Avertissement IX + + CHAPITRE Ier Considérations générales. 1 + + CHAPITRE II La Vie dans la mer. 19 + + CHAPITRE III La Phosphorescence de la mer. 35 + + CHAPITRE IV Les Plantes de la mer. 43 + + CHAPITRE V Les Animaux infusoires. 73 + + CHAPITRE VI Les Foraminifères. 85 + + CHAPITRE VII Les Éponges. 97 + + CHAPITRE VIII Les Polypes. 105 + + CHAPITRE IX Les Polypiers. 115 + + CHAPITRE X Le Corail. 145 + + CHAPITRE XI La Plume de mer. 159 + + CHAPITRE XII Les Anémones de mer. 167 + + CHAPITRE XIII Les Méduses. 183 + + CHAPITRE XIV Les Étoiles de mer. 209 + + CHAPITRE XV Les Oursins. 223 + + CHAPITRE XVI Les Holothuries. 233 + + CHAPITRE XVII Les Bryozoaires. 241 + + CHAPITRE XVIII Les Mollusques Agrégés. 247 + + CHAPITRE XIX Les Mollusques Acéphales. 257 + + CHAPITRE XX L'Huître. 273 + + CHAPITRE XXI La Moule. 297 + + CHAPITRE XXII La Nacre et les perles. 305 + + CHAPITRE XXIII Les Mollusques Céphalés. 319 + + CHAPITRE XXIV La Pourpre des anciens. 343 + + CHAPITRE XXV Les Céphalopodes. 351 + + CHAPITRE XXVI L'Unité de composition. 371 + + CHAPITRE XXVII Les Annélides. 379 + + CHAPITRE XXVIII Les Sangsues de mer. 397 + + CHAPITRE XXIX Les Zoonites. 405 + + CHAPITRE XXX Les Cirripèdes. 415 + + CHAPITRE XXXI Les Rotifères. 425 + + CHAPITRE XXXII Les Crustacés. 431 + + CHAPITRE XXXIII Les Homards, les Langoustes, les + Chevrettes. 447 + + CHAPITRE XXXIV Le Bernard l'ermite. 457 + + CHAPITRE XXXV Les Poissons. 469 + + CHAPITRE XXXVI Le Hareng. 503 + + CHAPITRE XXXVII La Sardine. 513 + + CHAPITRE XXXVIII La Morue. 521 + + CHAPITRE XXXIX Le Thon. 529 + + CHAPITRE XL Les Tortues de mer. 537 + + CHAPITRE XLI Les Oiseaux de mer. 551 + + CHAPITRE XLII Les Nids et les œufs. 573 + + CHAPITRE XLIII Les Cétacés. 593 + + CHAPITRE XLIV Les Cachalots. 599 + + CHAPITRE XLV Les Dauphins. 609 + + CHAPITRE XLVI La Baleine. 619 + + CHAPITRE XLVII Les Phoques. 635 + + CHAPITRE XLVIII Le Morse. 645 + + CHAPITRE XLIX La Loutre de mer. 653 + + CHAPITRE L L'Ours blanc. 661 + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + TABLE DES PLANCHES + + + PLANCHE Ire Mer calme 2 + + PLANCHE II Brisants 10 + + PLANCHE III Flore de la mer 36 + + PLANCHE IV Algues marines 50 + + PLANCHE V Développement des Algues 68 + + PLANCHE V _bis_ Développement d'un Infusoire 82 + + PLANCHE VI Radiolaires 94 + + PLANCHE VII Anthozoanthe parasite 115 + + PLANCHE VIII Corail 144 + + PLANCHE IX Développement du Corail 150 + + PLANCHE X Anémones de mer 168 + + PLANCHE XI Développement de la Méduse 192 + + PLANCHE XII Galéolaire orangée 204 + + PLANCHE XIII Apolémie contournée Frontispice + + PLANCHE XIV Synapte de Duvernoy 238 + + PLANCHE XV Animaux-mousse 242 + + PLANCHE XVI Lima tenera 262 + + PLANCHE XVII Mollusques nus 320 + + PLANCHE XVIII Développement d'un Mollusque 326 + + PLANCHE XIX Mollusques nus 340 + + PLANCHE XX Céphalopodes 356 + + PLANCHE XXI Annélides 380 + + PLANCHE XXII Sabelle unispirale 388 + + PLANCHE XXIII Crustacés 432 + + PLANCHE XXIV Pêche à la chevrette 454 + + PLANCHE XXV Combats de Bernards l'ermite 462 + + PLANCHE XXVI Poissons volants 470 + + PLANCHE XXVII Développement d'un poisson 492 + + PLANCHE XXVIII Pêche de nuit (aviso _le Sylphe_ + relevant le chalut) 496 + + PLANCHE XXIX Pêche à la Sardine 516 + + PLANCHE XXX Goëlands argentés 552 + + PLANCHE XXXI Développement d'un oiseau 584 + + PLANCHE XXXII Pêche à la Baleine 630 + + PLANCHE XXXIII Otaries sur la plage 642 + + PLANCHE XXXIV Morses 648 + + PLANCHE XXXV Ours blancs 662 + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + TABLE DES FIGURES + INTERCALÉES DANS LE TEXTE. + + + Acétabule marine. 59 + + Acon ou pousse-pied. 303 + + Agare de Gmelin. 56 + + Agathistègues. 87 + + Alariée. 57 + + Albatros. 556 + + Albione épineuse. 398 + + -- (ses œufs). 402 + + Alcyonide. 134 + + Amibe protée. 91 + + Amphacanthe cerclé. 481 + + Anatifes lisses. 416 + + Anchois ordinaire. 518 + + Anémones de mer. 168 + + -- (leur naissance). 176 + + -- de Couch. 169 + + -- œillet. 169 + + Anthéridies, leur insertion et leur émission. 66 + + Antipathe. 125 + + -- (coupe grossie d'une tige). 126 + + -- grossi pour montrer les spinules. 127 + + -- (polype grossi). 126 + + Aquarium. 30 + + Araignée de mer. 435 + + Ascidies sociales. 249 + + Aspect des glaces au pôle. 17 + + Astérie vue en dessous et en dessus. 212 + + Astérie équestre. 213 + + -- en pleine reproduction. 216 + + -- violette. 210 + + Astrée. 130 + + Astrophyte verruqueux. 219 + + Baleine du Groenland. 620 + + Baleine harponnée. 628 + + Bec-en-ciseaux (tête). 559 + + Bernard l'ermite. 458 + + -- (une habitation de). 460 + + Béroé globuleux. 196 + + Botrylle doré. 251 + + Brachions. 426 + + Branchellion de la Torpille. 398 + + Cachalot grosse tête. 601 + + -- (dent de). 604 + + Callithamne granifère. 55 + + Calmar commun. 352 + + -- (os de). 356 + + Calmaret vermiculaire. 352 + + Campanulaire dichotome. 120 + + Caryophyllie de Smith. 130 + + Caulerpe à feuilles d'If. 49 + + Céphalopode (œufs). 357 + + Chabot. 476 + + Chat de mer (ses œufs). 501 + + Cirripède adulte. 420 + + -- jeune. 420 + + Cirroteuthis de Müller. 354 + + Cladostèphe verticillée. 48 + + Clio boréale. 341 + + Coffre triangulaire. 473 + + Concarneau (vue générale). 500 + + Conceptacles à sporanges. 65 + + -- à anthéridies. 66 + + Cône damier. 332 + + Corail musique. 135 + + -- rouge. 146 + + -- (son polype). 149 + + -- (coupe du polypier). 153 + + -- (décortication de la tige). 148 + + Cormorans ordinaires. 579 + + Coronule de la Baleine. 424 + + Corophie à longues cornes. 438 + + Cothurnie d'eau douce. 76 + + Coupe d'Isis. 152 + + Crabe en pleine mue. 432 + + -- commun. 445 + + Delessérie rouge. 49 + + Dendronote arborescent. 324 + + Diphye. 204 + + Discorbine. 89 + + Dragueurs. 27 + + Echinoderme (larve). 220 + + Énallostègues. 87 + + Engins de pêche. 452 + + Entomostègues. 88 + + Éponge gant de Neptune. 101 + + -- sur une Algue. 99 + + -- usuelle, très-grossie. 102 + + Étoiles de mer. 209 + + Filets de pêche. 25 + + Flustre foliacée. 245 + + Furculaires. 425 + + Geoffroy Saint-Hilaire (Étienne). 375 + + Gérardie (polype de la). 128 + + -- (coupe d'un polype). 128 + + Goëland à manteau gris. 554 + + Gœthe. 377 + + Gorgonide. 136 + + Grondin. 483 + + Hareng (tête). 504 + + Hélicostègues. 88 + + Hirondelle de mer Pierre-garin. 569 + + Holothurie élégante. 234 + + -- tubuleuse. 233 + + -- (pêche malaise). 237 + + Homards (jeunes). 451 + + Huîtres. 281 + + -- banc artificiel. 288 + + -- jeunes. 283 + + -- jeunes dans les fascines. 289 + + Huningue (vue générale). 498 + + -- (bassin d'élevage). 499 + + Hyale bordée . 342 + + -- tridentée. 342 + + Hydroméduse. 199 + + Iles à coraux. 143 + + Infusoires divers. 75 + + -- (leur propagation). 81 + + -- (leurs parasites). 82 + + -- grossis. 78 + + Janthine commune. 329-346 + + Lagoncule rampante. 242 + + Laminaires. 55 + + Langouste grainée. 448 + + -- (larves). 450 + + Laurencie pinnatifide. 48 + + Lieberkuhnia de Wagener. 92 + + Lizzia de Kolliker. 187 + + Loutre de mer. 654 + + -- femelle et son petit. 655 + + Lucernaire campanule. 181 + + Macareux moine. 575 + + Macreuse. 564 + + Madréporaires. 129 + + Manchot de Patagonie. 567 + + Marteau maillet. 472 + + Méandrine. 131 + + Méduse croisée. 183 + + -- de Gaudichaud. 184 + + -- aux beaux cheveux. 185 + + -- (leur naissance). 191 + + -- (larves). 192 + + Microscope. 73 + + -- solaire. 74 + + Miliole. 89 + + Modiole lithophage. 262 + + -- lithophages dans le rocher. 265 + + Monades. 77 + + Monocentre du Japon. 473 + + Morse et ses petits. 649 + + Morue. 521 + + -- (préparation à Terre-Neuve). 528 + + Moules (clayonnage chargé de). 302 + + -- (pieux collecteurs du frai). 301 + + Narwal. 616 + + Nautile commun (coquille). 368 + + Néréocystée. 58 + + Nérite polie. 336 + + Noctiluque miliaire. 37 + + Octospore, son émission. 66 + + Oiseau de tempête. 557 + + Olive du Pérou. 331 + + Ombellulaire du Groenland. 163 + + Ours blanc (tête). 664 + + Oursin livide. 230 + + -- (appareil buccal). 228 + + -- dans le rocher. 230 + + -- grimpant contre les parois d'un aquarium. 226 + + -- mamelonné. 224 + + Padine paon. 49 + + Paille-en-queue phaéton. 572 + + Palmipède (pattes). 552 + + Paramécies. 79 + + Pégase volant. 492 + + Pélican blanc. 560 + + Pentacrine d'Europe. 221 + + Perles et camées chinois artificiels. 308 + + Perroquet de mer (Macareux). 575 + + Petite Massue. 345 + + Pétrel damier. 568 + + Pholade dans la pierre. 264 + + Phoque. 643 + + Phosphorescence (allégorie). 41 + + Physalie de l'océan Atlantique austral. 201 + + Physophore hydrostatique. 205 + + Pingouin commun. 565 + + -- brachyptère. 581 + + Pinne de la Méditerranée. 317 + + Pinnothère des anciens. 465 + + Pintadine mère perle. 305 + + Plocamie plumeuse. 50 + + Plongeon imbrim. 582 + + Plume de mer épineuse. 160 + + -- (ses polypes). 161 + + Plumes de mer (allégories). 162 + + Polypes. 105 + + -- groupés. 110 + + -- isolé. 107 + + Polypier Actiniaire. 117 + + -- Bryozoaire. 139 + + -- Hydraire. 116, 140 + + Porcelaine cervine. 332 + + Poritide. 132, 133 + + Pourpre bouche de sang. 344 + + Ptérocère orangé. 331 + + Radiolaire monozoa. 93 + + -- polyzoa. 93 + + Rémore ou Sucet. 486 + + Rouget. 474 + + Salpe solitaire. 255 + + Salpes phosphorescentes (chaînes de). 253 + + Sangsue dragon. 406 + + -- médicinale (anatomie). 407 + + Scorpène de l'île de France. 471 + + Sèche élégante. 355 + + -- (œufs de). 357, 358 + + -- (os de). 356 + + Sennal. 485 + + -- sur un Palmier. 484 + + Sertulaire. 121, 138 + + -- argentée. 122 + + Spicules du Corail. 147 + + -- de Synapte. 238 + + Squille mante. 433 + + Stercoraire parasite. 571 + + Stichostègues. 87 + + Taret commun. 269 + + Telline élégante. 262 + + Térébelle coquillière. 393 + + Thalassiophyllum perforé. 47 + + Thon. 529 + + Thon (pêche du). 531 + + Tortues de mer. 538 + + Tortue caouane. 539 + + -- caret. 541 + + -- de mer (tête). 542 + + Trichodesmie d'Ehrenberg. 46 + + Tubicinelle de la Baleine. 424 + + Tubulaire chalumeau. 119 + + Tuile recouverte d'Huîtres. 292 + + Ulve. 52 + + Vagues creuses. 11 + + Varec vésiculeux. 69 + + -- porte-baies. 51 + + Vélelle. 198 + + Virgulaire admirable. 163 + + Vögelberg. 588 + + Volvoces. 80 + + Zoanthe des Moluques . 124 + + Zoé. 445 + + Zoospores. 62 + + -- (leur émission). 63 + + -- (leur développement). 64 + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + + TABLE ALPHABÉTIQUE + + + A + + Acétabule, 59. + + Actinies, 123. + + Agare de Gmelin, 56. + + Agaric androsacé, 59. + + Aiguille de mer, 478, 495. + + Alariée, 57. + + Albatros, 556. + + Albione épineuse, 398. + + Alcyonaires, 123. + + Alcyonide, 134. + + Algues, 44. + + Alose, 492. + + Amphacanthe cerclé, 481. + + Amphithoé rougeâtre, 464. + + Amphorine d'Albert, pl. XIX, fig. 5, 340. + + Anacharis du Canada, 53. + + Anatifes, 415. + + -- lisses, 416. + + Anchois, 518. + + Anémones de mer, 168. + + -- Anthée, 180. + + -- crassicorne, 174, 180. + + Anémone de Couch, 169. + + -- déchirée, 177. + + -- equina, 176. + + -- œillet, 169, 178, 180. + + -- pâquerette, 176. + + -- parasite, 462. + + -- rousse, 174, 180. + + Anguille, 473. + + Anhinga, 563. + + Animaux-mousse, 241. + + Annélides, 379. + + -- dorsibranches, 381, 383. + + -- tubicoles, 381, 387. + + Anthéridie, 61, 66. + + Anthérozoïdes, 64, 66. + + Anthozoanthe parasite, 137. + + Antipathes, 123, 125. + + Aphrodite hérissée, 385. + + Aplysie, 320. + + Aquarium, 28. + + Araignée de mer, 434. + + Archer, 487. + + Arches, 261, 267. + + Argonaute papyracé, 366. + + Ascidies sociales, 249. + + -- laineuse, 260. + + -- solitaire, 258. + + Asteria rubens, 211. + + Astérie, 39, 210. + + Astrées, 130. + + Astropecten spinulosus, 212. + + Astrophytes, 218. + + Aurélie phosphorique, 39. + + + B + + Balanes, 423. + + Baleine, 619. + + -- du Groenland, 620. + + -- fausse, 626. + + -- franche, 619. + + Baudroie, 470, 487. + + Bebryce tendre, 135. + + Bec-en-ciseaux, 559, 564. + + Bénitier, 267. + + -- (grand), 317. + + Bernard l'ermite, 457. + + Biphores, 253. + + Bonite, 482. + + Botrylle doré, 251. + + Brachions, 426. + + Branchellions, 398. + + Bryopsis, 63. + + Bryozoaires, 241. + + Bullée, 340. + + + C + + Cachalot, 599. + + -- grosse tête, 599. + + -- macrocéphale, 599. + + Callithamne granifère, 55. + + Calmars, 351, 352. + + -- de Bouyer, 366. + + -- (os de), 356. + + Calmaret vermiculaire, 352. + + Camées chinois, 308. + + Cames, 261. + + Campanulaire, 118, 120, 140. + + -- dichotome, 120. + + Canard eider, 590. + + -- macreuse, 564. + + -- sauvage, 585. + + Carpe, 493. + + Caryophyllie de Smith, 130. + + Caulerpe à feuilles de Vigne, 54. + + -- à feuilles d'If, 49. + + Céphalopodes, 351. + + -- (œufs de), 357. + + Cétacés, 593. + + Chabot, 476. + + Chat de mer, 501. + + Chauffe-soleil, 470. + + Chenille de mer, 385. + + Cheval marin, 645. + + Chevaux chenilles, 478. + + Chevrettes, 443, 447. + + Chien de mer, 470, 477. + + Cirratules, 382. + + Cirripèdes, 415. + + -- (jeunes), 420. + + -- (adultes), 420. + + Cirroteuthis de Müller, 353, 354. + + Cladostèphe verticillée, 48. + + Clavelade, 470. + + Clio boréale, 340. + + Coffre triangulaire, 473. + + Coin-coin, 479. + + Concarneau, 500. + + Conceptacle, 64, 65, 66. + + Cône damier, 332. + + -- cedonulli, 332. + + Coquette, 474. + + Corail, 145, 147. + + -- musique, 135. + + -- (spicules), 147. + + Cormorans, 575, 579. + + -- de Bougainville, 564. + + -- de Gaimard, 564. + + Cornes d'Ammon, 369. + + Cornet de postillon, 369. + + Coronules, 423. + + -- de la Baleine, 424. + + Corophie à longues cornes, 437. + + Cothurnie, 76. + + Crabe Boccace, 436. + + -- caramote, 455. + + -- commun, 432. + + -- étrille, 455. + + -- nika, 455. + + -- squinado, 455. + + -- tourteau, 439, 455. + + Crustacés, 431. + + Culcite discoïde, 218. + + + D + + Dattes de mer, 263. + + Dauphin, 609. + + Daurade, 470, 474. + + Delessérie rouge, 49. + + Dendronote arborescent, 323, 324. + + Dromie globuleuse, 463. + + + E + + Échinodermes, 224. + + -- (larves), 220. + + Éléphant marin, 645. + + Éolides, 323. + + Eolis Ferrani, 325. + + Épaulard, 611. + + -- à tête ronde, 612. + + Épinoche, 491. + + Épispore, 67. + + Eschares, 244. + + Espadon, 489. + + Esturgeon, 491, 493. + + Étoiles de mer, 210. + + -- équestre, 213. + + -- rougeâtre, 211. + + -- violette, 210. + + Eunice géante, 384. + + -- sanguine, 380, 384. + + Exocet, 483. + + + F + + Filou, 487. + + Flamant, 582. + + Flet, 470. + + Flustre, 244. + + -- foliacée, 245. + + Fou, 563. + + -- varié, 563. + + Frégate, 569. + + Fucus vésiculeux, 65, 66, 67. + + Fulmar, 562, 576, 589. + + Furculaires, 425. + + Fuseau, 330. + + + G + + Galatée striée, 229. + + Gastéropodes, 320. + + Gérardie, 127, 128. + + -- de Lamarck, 117. + + Gland de mer, 423. + + Glauque, 322. + + Gobies, 491. + + Goëlands, 553. + + -- argenté, 553, 555, 588. + + -- à manteau noir, 575. + + -- modeste, 563. + + Goëmons, 69. + + Gorgonides, 136. + + -- (spicules), 136. + + Grenadier, 470. + + Grimotée d'Urville, 434. + + -- sociale, 434. + + Grondin, 483. + + Guillemot à capuchon, 575. + + -- à miroir blanc, 575. + + -- bridé, 582. + + + H + + Haligenia, 62, 64. + + Hareng, 503. + + Harle, 558. + + Hassar, 485, 494. + + Hérisson de mer, 230. + + Hermelles, 387. + + Hexanche, 470. + + Hippocampe, 482, 491. + + Hirondelle de mer, 568, 580. + + -- à longue queue, 580. + + -- fuligineuse, 559. + + -- Pierre-garin, 565. + + Holothurie, 233. + + -- élégante, 234. + + -- frondeuse, 235. + + -- guam, 237. + + -- trépang, 236. + + -- tubuleuse, 233. + + -- (pêche), 237. + + -- (spicules), 238. + + Homards, 436, 447. + + -- jeunes, 451. + + Huître, 261, 273. + + -- commune, 284. + + -- de Cancale, 284. + + -- de Marennes, 284. + + -- d'Ostende, 284. + + -- en crête, 284. + + -- jeunes, 283. + + -- lamelleuse, 284. + + -- pelocestiou, 284. + + -- pied-de-cheval, 284. + + -- plissée, 284. + + -- rosacée, 284. + + -- verte, 294. + + Huîtrier, 438, 580. + + Huningue, 498. + + Hyale bordée, 342. + + -- tridentée, 342. + + Hydre verte, 106. + + + I + + Infusoires, 73. + + Iles à coraux, 143. + + Isis, 137, 151. + + + J + + Janthine, 329. + + -- commune, 329, 346. + + Jarretière, 474. + + + L + + Lagoncule rampante, 242. + + Laitue de mer, 53. + + Laminaires, 55. + + Laminaria digitata, 36. + + -- saccharina, 36. + + Langouste, 447. + + -- jeune, 450. + + Lanterne d'Aristote, 227. + + Lapadelles, 428. + + Laurencie pinnatifide, 48. + + Lessonia, 62. + + Lessonia fuscescens, pl. III, fig. 7, 36. + + -- ovata, pl. III, fig. 8, 36. + + Licorne de mer, 615. + + Lièvre de mer, 320. + + Limace, 322. + + -- agreste, 337. + + Lime, 263. + + Littorine, 330. + + Lizzia de Kölliker, 187. + + Loup de mer, 478. + + -- marin, 636. + + Loutre de mer, 653. + + -- enhydre, 654. + + Lucernaire campanule, 181. + + Luidies, 211. + + -- ciliaire, 215. + + + M + + Macareux moine, 575, 577. + + Macrocystis Humboldtii, pl. III, fig. 6, 36. + + -- luxurians, pl. III, fig. 9, 36. + + Madrépores, 129. + + Malarmat cuirassé, 470. + + Manches de couteau, 263. + + Manchot, 562, 566. + + -- de Patagonie, 567. + + Maquereau, 474, 493. + + Marsouin, 609. + + Marteau maillet, 472. + + Méandrines, 131. + + Méduses, 39, 183. + + -- aux beaux cheveux, 185. + + -- brune tachetée, 187. + + -- croisée, 183. + + -- de Gaudichaud, 184. + + -- (larves), 192. + + Mélite, 151. + + Mer de lait, 37. + + -- de neige, 37. + + Modiole, 265. + + -- lithophage, 262. + + Mollusques, 39. + + -- Acéphales, 257. + + Mollusques Agrégés, 247. + + Monade, 77. + + Monocentre du Japon, 473. + + Morse, 645. + + Morue, 521. + + Mouette argentée, 575. + + -- à pieds bleus, 576. + + -- à trois doigts, 575, 576. + + Moules, 265, 297. + + Muge, 470. + + -- à grosses lèvres, 493. + + Myrionema, 62. + + Mytiliculture, 301. + + + N + + Nacre, 305. + + Narwal, 615, 616. + + Natice mille points, 330. + + Nautile, 366. + + -- commun, 367. + + Nephthys, 384. + + Néréides, 39. + + -- à deux lignes, 463. + + Néréocystées, 57. + + Nérites, 326. + + -- polie, 336. + + Noctiluque miliaire, 37. + + Nonnats, 519. + + Nordcaper, 620. + + + O + + Océanie, 190. + + Octospore, 65, 67. + + Œufs de Bulla cornea, pl. XIX, fig. 7, 340. + + Oie de mer, 609. + + Oiseaux de mer, 551. + + -- (développement), pl. XXXI, 584. + + Oiseaux de tempête, 556. + + -- maritimes ordinaires, 553. + + -- nageurs, 553. + + -- riverains, 553. + + -- voiliers, 553. + + Olive du Pérou, 331. + + Ombellulaire, 163. + + Ophidiaster miliaris, 217. + + Ophiures, 218. + + Orbe, 482. + + -- arbre épineux, 488. + + Oreille de mer iris, 306, 317. + + Orque, 611. + + Oscillatoire, 41. + + Ostiole, 65. + + Ostréiculture, 289, 290. + + Otaries, pl. XXXIII, 642. + + Ours blanc, 661, pl. XXXV, 662. + + -- polaire, 661. + + Oursin, 223. + + -- comestible, 223, 231. + + -- granuleux, 231. + + -- livide, 226, 231. + + -- mamelonné, 224. + + -- melon, 231. + + Oxybate de Brandes, 218. + + + P + + Padine paon, 49. + + Paille-en-queue, 570, 572. + + Patelle, 328, 330. + + Palmier marin, 220. + + Palmipèdes, 551. + + Pandore, 261. + + Paramécie, 79. + + Pastenague, 470, 487. + + Pégase volant, 492. + + Pèlerines, 263. + + Pélican, 559, 565. + + Pélican blanc, 560. + + -- thagus, 564. + + Pennatule épineuse, 160. + + -- (ses polypes), 161. + + Pentacrine d'Europe, 221. + + Périspore, 67. + + Perles, 305, 307. + + -- chinoises, 308. + + Perroquet de mer, 575. + + Pétoncle, 267. + + Pétrel, 553, 562. + + -- damier, 566, 568. + + Pétricole, 263. + + Phaéton, 570. + + Phanérobranche à chevrons, pl. XIX, fig. 2, 340. + + -- doriforme, pl. XIX, fig. 1, 340. + + Phéosporées, 62. + + Pholade, 263, 264. + + -- datte, 40. + + Phoque, 635. + + -- capuchonné, 641. + + -- commun, 636. + + -- de Gmelin, 641. + + -- de Müller, 641. + + -- de Schreber, 641. + + -- otarie, 641. + + Phosphorescence, 36. + + Phyllangia americana, pl. X, fig. 3, 168. + + Phyllodoce lamelleuse, 380. + + Phyllosome, 450. + + Pingouin, 562, 565, 575. + + -- commun, 565. + + -- brachyptère, 581. + + -- (grand), 581. + + Pinne, 265, 267. + + -- marine, 317. + + Pinnothère, 464. + + Pisciculture, 495. + + Plagiure, 596. + + Planaire, 410. + + Planorbe, 391. + + Plie, 493. + + Plocamie plumeuse, 50. + + Plongeon imbrim, 582. + + Plume de mer, 159. + + Pluvier à collier, 585. + + Poissons, 469. + + -- (développement), pl. XXVII, 492. + + Poisson chirurgien, 490. + + -- docteur, 490. + + -- volants, pl. XXVI, 470. + + Polycère, pl. XIX, fig. 3, 340. + + -- pl. XIX, fig. 4, 340. + + -- pl. XIX, fig. 6, 340. + + Polypes, 107. + + -- d'eau douce, 106. + + -- de la mer, 113. + + Polypiers, 43, 115. + + -- Actiniaires, 118, 123. + + -- Alcyonaires, 134. + + -- Hydraires, 118. + + Pontobdelle, 398. + + Porcelaine, 332. + + -- cervine, 332. + + -- orange, 332. + + Porcellane large pince, 443. + + Poritide, 132. + + Porpite, 191. + + Poulpe, 351. + + Pourpre, 343. + + -- bouche de sang, 344, 349. + + -- teinture, 334, 345, 349. + + Ptérocère orangée, 331. + + Ptéropodes, 340. + + Puffin, 576. + + Pyrosome, 252. + + + R + + Raie, 478, 487. + + Rascasse, 483, 487. + + Rémore, 485. + + Requin, 475, 495. + + Revés, 547. + + Rocher, 345. + + -- droite épine, 345. + + -- fascié, 345, 350. + + -- hérisson, 345, 350. + + -- petite massue, 345, 350. + + Rorqual, 626. + + Rotifères, 425. + + -- commun, 429. + + Rouget, 474, 493. + + + S + + Sabelle fasciculaire, pl. XXI, fig. 8, 386. + + -- perforante, pl. XXI, fig. 7, 386. + + -- triangulaire, pl. XXI, fig. 9, 386. + + -- unispirale, pl. XXII, 388. + + Sagartia coccinea, pl. X, fig. 2, 168. + + -- chrysosplenium, pl. X, fig. 17, 168. + + -- rosea, pl. X, fig. 7, 10 et 13, 168. + + -- sphyrodeta, pl. X, fig. 8 et 9, 168. + + -- venusta, pl. X, fig. 14, 168. + + -- viduata, pl. X, fig. 6, 168. + + Salicoques, 455. + + Salpe, 253. + + Sangsues de mer, 397. + + -- (anatomie), 407. + + -- dragon, 406. + + Sardine, 513. + + -- (pêche de la), pl. XXIX, 518. + + Sargasses, 52. + + Saumon, 492. + + Saxicave, 263. + + Scalaire précieuse, 332. + + Scie, 489. + + Scorpène de l'île de France, 471. + + Scyllée, 322. + + Scyllée pélagique, 322. + + Sèches, 351. + + -- élégante, 355. + + -- (œufs), 358. + + -- (os), 356. + + Sennal, 483. + + -- sur un palmier, 484. + + Serpules, 388. + + -- étoilée, 389. + + -- géante, 389. + + Sertulaires, 121. + + -- argentée, 123. + + Sertularia falcata, 123. + + Sertularia pumila, 138. + + Sey, 505. + + Sole, 493. + + Solen, 263. + + Soufflet, 487. + + Souffleur, 596. + + Sphærozoum ovodimare, 93. + + -- italicum, pl. VI, fig. 6, 94. + + Spirorbe nautiloïde, 391. + + Sporanges, 64. + + Spores, 61, 64. + + Stercoraire parasite, 558, 570, 592. + + Stolephorus Risso, 519. + + Stylifère, 225. + + Sucet, 486, 547, 548. + + Synapte de Duvernoy, 238. + + Syncorines, 140. + + + T + + Tadorne, 578. + + Ténia, 408. + + Tambour, 479. + + Taret, 268. + + -- commun, 269. + + Télescope, 470. + + Telline, 261, 267. + + -- élégante, 262. + + Térébelles, 391. + + -- Amphitrite, 395. + + -- Amphitrite éventail, 396. + + -- coquillière, 393. + + -- Emmaline, 394, pl. XXI, fig. 1, 386. + + -- tisserand, 394. + + Térébratule tête de serpent, pl. VIII, fig. 8, 144. + + Tête de Méduse, 220. + + Tétraspore, 61. + + Thalassiophyllum, 47. + + Thécidie de la Méditerranée, pl. VIII, fig. 7, 144. + + Thon, 479, 529. + + Torpille, 490. + + Tortue de mer, 537. + + -- Caouane, 539. + + -- caret, 539. + + -- franche, 539. + + -- Midas, 539. + + Trichodesmie rouge, 45. + + -- d'Ehrenberg, 45. + + Tridacne, 261. + + -- gigantesque, 266. + + Trigle, 483. + + -- milan, 484. + + Tritonie, 321. + + Tubicinelles, 423. + + -- de la Baleine, 424. + + Tubiporides, 135. + + Tubulaires, 118, 119. + + -- chalumeau, 118. + + -- rameuse, 119. + + Turbo rugueux, 334. + + Turbot, 306, 493, 502. + + Turris négligée, 186. + + + U + + Ulve, 52. + + Unité de composition, 372. + + + V + + Vache marine, 645. + + Varec à siliques, 70. + + -- dentelé, 70. + + -- porte-baies, 51. + + -- porte-poire, 56. + + -- turbiné, 54. + + Veau marin, 636. + + Vénus, 261. + + Vermilies sociales, pl. XXI, fig. 6, 386. + + Vieille, 479. + + Vignot commun, 333, 335. + + Virgulaire, 163. + + Volvoce, 80. + + + Z + + Zées, 474. + + Zoanthaires, 123. + + Zoanthes, 123. + + -- des Moluques, 123. + + Zoé, 445. + + Zoonites, 405. + + Zoospores, 61, 62, 63. + + Zostéracées, 71. + + Zostères marines, 71. + +[Illustration] + + +Paris.--Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2 + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 69872 *** |
