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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'inquiète adolescence - -Author: Louis Chadourne - -Release Date: January 23, 2023 [eBook #69863] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INQUIÈTE ADOLESCENCE *** - - - - - - - LOUIS CHADOURNE - - L’INQUIÈTE - ADOLESCENCE - - ROMAN - - - PARIS - ALBIN MICHEL, ÉDITEUR - 22, RUE HUYGHENS, 22 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - POÉSIE - - Commémoration d’Un Mort de Printemps (épuisé). - L’Amour et le Sablier (La Belle Édition). - - PROSE - - Le Maître du Navire, roman (Édition française illustrée) 6e mille. - - En préparation: - - Le Pot-au-Noir (scènes et figures des Tropiques). - Terre de Chanaan!, roman. - Le Conquérant du Dernier Jour, nouvelles. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - -20 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 20 - -50 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 50 - -100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS -DE 1 A 100 - - -Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays - -Copyright by Albin Michel 1920. - - - - -L’INQUIÈTE ADOLESCENCE - - - «Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur.» - - (_Écritures._) - - - - -A LORTAL. - - -Quelle étrange apparition que la tienne, ce soir d’octobre! - -Des années et des années ont passé. Un gouffre me sépare de cette petite -figure; et pourtant elle demeure, dans ma mémoire, nette, découpée sur -la grisaille automnale, parmi tant d’autres images à demi effacées. - -Adolescence! Lorsque ma songerie me ramène vers cette aube, il me semble -pénétrer dans une forêt encore privée de feuillage, mais où mille forces -vertes bourdonnent et s’éveillent. Les arbres sont noirs et nus, mais -ils s’étirent avec une langueur avide vers le premier carré d’azur; la -fièvre d’avril macère leurs fibres; l’écorce craque et s’ouvre sur la -tête grasse des bourgeons; le vent, tour à tour tiède et glacé, émeut -les futaies de soupirs, de plaintes, de sanglots, d’une vaste rumeur -d’attente et de désir. Et, brusquement, on est pris à la gorge par une -odeur étrange, une odeur écœurante et douce, une odeur secrète qui est -l’odeur même de l’amour. - -Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en éveil, je les -retrouve en vous, adolescentes années: cette fièvre qui me brassait le -sang, ces rêves d’aventures, ces tristesses, ces désespoirs, la -découverte des sons et des parfums, la découverte des nuits--et surtout, -à travers la poésie et l’amitié, à travers Dieu lui-même, cette quête -obscure de la volupté. - -Tout cela, je le retrouve, parvenu au seuil de l’âge mûr; et quand je me -penche sur cette sylve bruissante de ma jeunesse, c’est encore toi que -j’aperçois au détour des allées, ô mon compagnon, ô mon ami. - -Toi ou ton ombre! - - - - -I - - -Oui, quelle étrange apparition! - -Soir d’octobre, soir de rentrée. Des groupes peu bruyants se formaient -dans la grande cour déjà noyée d’ombre: des groupes d’anciens qui se -savaient chez eux, qui reprenaient leurs habitudes avec une désinvolture -un peu méprisante; les délurés qui avaient déjà choisi leur place à -l’étude, la meilleure, la plus proche du poêle ou la plus éloignée du -surveillant, celle où l’on peut faire griller des marrons et celle où -l’on peut, derrière le bon abri d’un atlas, lire les feuilletons -défendus: choisi leur place au dortoir, établi leur année; déjà -affranchis de la famille et des souvenirs de vacances. Ceux-là, -c’étaient les forts: leurs parents ne les accompagnaient plus. Sitôt la -porte du collège refermée, ils oubliaient la maison, les gâteries, la -table. A peine évoquaient-ils une vanité sportive: randonnée à -bicyclette, partie de canot. Mais la grande affaire, ce n’était plus le -passé; c’était le nouveau professeur, la nouvelle équipe de football, et -si le «pion» serait supportable ou s’il faudrait le «chahuter». Les -adaptés, ceux-là! Ceux qui ne s’embarrassent pas de mélancolie et de -remâcher la cendre des jours qui furent, qui ne thésaurisent pas le -passé: déjà des vainqueurs pour la vie, et sifflotant, les mains dans -les poches, le regard droit devant eux. - -D’autres s’étaient attardés dans les études à ranger leurs pupitres: -crayons de couleur, livres recouverts de papier bleu, les «auteurs -français» et les classiques latins et grecs, expurgés, dans leurs -couvertures de toile grise, marquées du monogramme sacré; les plaques de -chocolat au fond et parfois, une image pieuse ou une photographie de -famille. Ils organisaient lentement l’ilôt de solitude, le «home» -illusoire, qui les soustrairait à cette détresse: vivre en commun. Puis, -résignés, ils sortaient dans le crépuscule, longeaient le préau où -luisait du sable frais, rejoignaient les autres dans la cour, en -attendant que la cloche sonnât pour le premier repas du soir. - -De-ci, de-là, des nouveaux, inquiets et gauches; quelques-uns, les yeux -encore gonflés de larmes: d’autres affectant une hardiesse qui ne -trompait personne. Certains unissaient leurs timidités. De plus fins -politiques évitaient le risque de se compromettre par des liaisons trop -vite ébauchées et qu’il faudrait rompre dès le lendemain, lorsqu’ils -connaîtraient mieux ce petit monde aussi divisé que le grand. Les -nouveaux n’avaient pas encore l’uniforme: la veste courte de drap bleu à -boutons d’or et la casquette à visière basse portant les initiales S. J. -(Saint-Julien). On reconnaissait les fils de fermiers, les campagnards, -à leurs gros bas de laine, leurs souliers à clous, leurs bérets ou leurs -chapeaux de feutre. Les citadins ou les enfants de hobereaux avaient les -jambes nues et des cols blancs rabattus sur les vestons anglais. Ils -erraient d’un groupe à l’autre, cherchant à se concilier par leurs -sourires et leurs approbations la faveur des anciens qui parlaient fort -et toisaient les «bleus». - -J’avais déjà le cœur étreint par l’odeur des rentrées: fadeur du goudron -et de la peinture fraîche, suintant aux murs du corridor qui luit encore -d’un enduit mal sec, aux tables vernies des salles d’étude où l’encrier -de porcelaine s’arrondit, blanc comme un œil de nègre. Le monde où je -revenais vivre était propre et désespérant: ocre et bitume, ces teintes -sans couleur. Aux fenêtres, des vitres dépolies ou des grillages de fer. -Et les grandes portes, qui donnaient sur la cour, roulaient avec un -bruit de ferraille dont tremblaient les voûtes et qui me fendaient -l’âme: mon âme de captif. - -Un ciel délicat verdissait dans l’arc de la porte. Au-dessus du préau -qui fermait la cour, à l’autre extrémité, je vis les collines sombres et -les dernières lueurs des faubourgs. Une frise d’arbres menus incisait le -vitrail du crépuscule. La nuit montait de la terre; elle montait de ma -prison. Au premier son de cloche, elle étalerait son filet sur ma vie, -sur le collège, sur les jardins et aussi sur les maisons des villes où -il y a, autour des lampes, des enfants qui vivent dans la tendresse. - -Ces lampes sur la colline! Chaque soir, leur étoile tremblante et jaune -rouvrirait ainsi une plaie secrète. - -Une main se posa sur mon épaule. - ---Eh bien! ces vacances? - ---Finies, hélas! monsieur l’abbé. - ---Ne les regrettez pas. Vous rentrez avec de bonnes dispositions, -j’espère! Vous voici maintenant parmi les grands. Il faudra donner -l’exemple. - ---Vous êtes toujours surveillant des «moyens», monsieur l’abbé? - ---Mais non! Je vous suis. Je passe chez les «grands». Et j’en suis -heureux. Ainsi je ne vous perdrai pas de vue. Vous savez, Paul, tout -l’intérêt que je vous porte. Et vous arrivez à un âge dangereux, un âge -où il faut beaucoup travailler et surtout beaucoup prier, voyez-vous! -L’Ennemi est toujours vigilant. - -L’abbé Testard avait passé son bras, affectueusement, autour de mon cou. -Ma joue frôlait sa soutane qui était de drap fin et qui fleurait le -tabac, parfum quelque peu libertin pour la maison. C’était un homme de -trente ans, haut en couleur; un fils de paysan devenu prêtre, robuste, -carré d’épaules, le sang à vif aux joues et aux oreilles, le dos -puissant. Un visage déjà proche de l’empâtement, des yeux gris, noyés -sous un front médiocre. - ---J’espère que vous n’avez pas perdu vos habitudes de piété, ces -vacances. Avez-vous accompli régulièrement vos devoirs religieux?... -Oui... J’en étais sûr. D’ailleurs, je connais les sentiments de votre -famille. Allez! mon enfant. A tout à l’heure. - -Il se pencha sur moi. Je vis luire ses petits yeux. - ---Je viendrai, comme autrefois, causer avec vous, le soir. J’aurai soin -de votre âme. Je ne veux pas qu’on vous change... - -J’éprouvai une gêne inconnue, une sorte d’angoisse. La geôle pesait plus -lourdement. L’abbé me quitta avec une tape sur la joue. - -Je traversai la cour, grand rectangle planté de marronniers et qui -servait aux récréations du collège tout entier. Derrière moi le bâtiment -principal, études, dortoirs, réfectoire; à ma gauche, les classes, long -pavillon d’un seul étage, dont les portes élevées de quelques marches -s’ouvraient sur la cour; au fond, le préau des «grands» et à ma droite, -une haute terrasse où bougeaient des feuillages. La nuit tombait. De-ci -de-là, aux piliers du préau, des lampes électriques s’allumèrent. La -tristesse du lieu s’accrut de ces taches jaunes. L’ombre crépusculaire -qui patinait le crépi grisâtre des murailles, effaçait les lignes -sévères comme la discipline, élargissait la prison; cette ombre reculait -maintenant vers les collines, se réfugiait là-haut, sur la terrasse des -professeurs, asile convoité où il y avait une pelouse, des bosquets de -laurier et des tilleuls embaumant aux soirs de juin. - -J’étais fait maintenant aux rentrées. Je n’éprouvais plus cette frayeur -angoissée du premier soir où je me trouvai, au sortir des bras de ma -mère, et les joues encore mouillées de ses larmes, jeté dans cette meute -criarde de jeunes garçons inconnus. Je n’avais plus peur des -camarades, des taloches sournoises, des farces brutales. J’étais -habitué--l’apprentissage avait été dur--à l’hypocrisie, à la violence, -aux haines de ce monde d’enfants. Je ne redoutais plus de l’affronter. -J’avais appris à rendre les gifles. - -Armé, oui! Mais, désespéré. Devant moi s’ouvrait la série des jours -identiques et mornes: se lever avant l’aube, se vêtir à la lumière; la -prière marmonnée dans l’engourdissement du sommeil; les études sans feu; -les doigts bouffis d’engelures, l’hiver; les promenades trois par trois -dans la boue, sous la pluie; les camarades imbéciles ou cruels; le -règlement; la vie sans tendresse, sans fantaisie et surtout sans -solitude. Ma gorge se serrait. Les larmes... Mais je les avalais -bravement, comme un homme. Et n’ayant pas pleuré, je me mettais à haïr. - -Je marchais, les poings crispés dans mes poches. Quelques feuilles -mortes, les premières, se froissèrent sous mes pieds. - -Un poids s’abattit sur mes épaules. Je fléchis. Contre mon visage, un -visage ricanait. Des cheveux en désordre, un nez retroussé, des dents de -loup, pointues et blanches dans le hâle des joues. - ---Maclas! Robert! - ---Lui-même, mon vieux! Alors! Ça ne va pas. T’en as plein le dos, de la -boîte. Et moi donc! Ça me coûtait de rentrer. Pourtant, la maison, ça -n’est pas bien drôle, non plus! - ---Plus gai qu’ici, tout de même! - ---Oui, au fond. Il y a la campagne... J’ai chassé. - ---Sans permis! - ---Naturellement, imbécile. J’avais un vrai fusil, un Lefaucheux. - ---Blagueur! - ---Je te le jure. Et puis un bateau à moi, à fond plat. Je posais des -filets dans la Dordogne. C’est bon de se laisser descendre, si tu -savais! - -J’aime Robert Maclas. J’aime aussi son pays que je ne connais pas, et -dont il évoque pour moi les falaises roses hérissées de bastions en -ruines, la rivière aux lents détours transparents, les champs de tabac -vernissés, les maïs pâles. Il me parle des matins de septembre, des prés -noyés de brume, des vignes étincelantes de rosée. - -Pourtant Robert a été mon ennemi. Quand j’arrivai à Saint-Julien, -j’étais doux, timide et trop gras, à ma honte. Robert m’accueillit par -une danse du scalp, défit mon nœud Lavallière, m’installa de force sur -un char et me fit faire à une allure vertigineuse plusieurs tours que -terminèrent un arrêt brusque et ma chute au milieu d’éclats de rires. -J’allai pleurer dans un coin de la cour. A partir de ce jour commença -pour moi une série d’épreuves et d’humiliations. On ne saura jamais -combien une enfance peut être amère. J’étais bafoué dans tous les jeux. -Je n’avais pour ami que Regol, un pauvre être au ban de la division. -Regol qui était sale, si sale et qui n’avait jamais de mouchoir, Regol -le Crasseux. Mes récréations, je les passais, appuyé contre un pilier du -préau, me promenant parfois avec mon sordide compagnon. Mais alors les -balles de caoutchouc, dont on se sert pour jouer au «chasseur» et qui -sont si dures, s’égaraient à dessein dans notre direction. Regol ne -pleurait plus depuis longtemps. Il était habitué à tous les mauvais -traitements, habitué à être le paria; il n’entendait plus les injures; -il ne sentait plus les coups. Il vivait en cynique, solitaire et -reniflant sa morve. Je pense qu’il s’abêtissait lentement. Pourtant il -avait des succès dans sa classe et tenait la corde en mathématiques. Les -surveillants ne s’occupaient pas de lui. Il ne se plaignait jamais, ni -au supérieur, ni à sa famille. Regol n’était peut-être pas malheureux. -Mais les opprimés ont toujours exercé sur moi une lamentable séduction. -Regol ne me repoussa pas; il ne m’aimait d’ailleurs point. Les camarades -nous huèrent. Ces premiers mois m’abreuvèrent d’amertume. A douze ans, -je pleurais sur moi-même, de pitié. Je voulais mourir. - -Un jour, Robert s’approcha de moi. Il était très fort, très souple et -conduisait les jeux en vrai sauvage, avec une cruauté joyeuse, dur pour -les faibles. En classe, par exemple, un cancre ou presque. C’était lui, -l’auteur de tous mes maux. Je le détestais. Il me demanda un service. -Nous avions des vers latins en composition. Il était incapable de venir -à bout d’un distique. Je lui fournis une bonne douzaine d’hexamètres et -de pentamètres. Il en fut touché. A la récréation du soir, il laissa le -ballon où il triomphait. - ---Merci, me dit-il brusquement. J’aurai une sortie grâce à toi! - -Je ne répondis pas. - ---Tu m’en veux! - -Il me prit la main et attachant sur moi son regard clair: - ---Je te demande pardon! - -Depuis ce jour, mes malheurs cessèrent. J’eus de nouveaux amis: Toupine, -Lupé, Prélussin. J’abandonnai Regol. Ma lâcheté lui fut indifférente. -Moi, je ne me la suis jamais pardonnée. L’année suivante, peu de temps -avant les vacances de Pâques, Regol est mort d’une méningite. Sa mère -est venue chercher le cadavre. Je la rencontrai dans le couloir de -l’infirmerie. C’était une dame au visage anguleux et jaune, sous une -capote noire, et ses yeux étaient si secs que je plaignais moins le -paria d’avoir quitté une pareille maman. - -Et voici Toupine! - -Toupine est un paysan. C’est le fils d’un meunier. Il est grand, un peu -voûté; son visage est couleur de farine. Il marche les bras ballants et -semble toujours porter un sac. Hérédité! Toupine coupe son pain en -petits carrés réguliers qu’il mange à la pointe de son couteau. - ---Et ton moulin? Toupine. - ---Il tourne. - -C’est un ami de la première heure. Il est lent d’esprit et de manières: -il rumine. Je le prends par le bras. - ---Tu sais, me confie-t-il, je t’ai rapporté des pommes et des noix -fraîches. J’ai aussi un pot de rillettes, tu verras! - -En attendant, il me glisse dans la main une poignée de sorbes suries. -Toupine est un grenier d’abondance. Son pupitre est bourré de noisettes -et il met des nèfles à pourrir dans sa table de nuit. Il est si avare -que je connais le prix de ses largesses. Il faut qu’il m’aime pour -décrocher ses doigts longs et maigres, des doigts de bossu. - -Mais, bientôt, je m’ennuie. J’ai sucé les sorbes. Rien à dire. Toupine, -lui, ne sent pas le besoin de parler. - -Sur le seuil, j’aperçois Lupé, Prélussin, quelques autres. Vindrac, le -«philosophe», s’est arrêté avec eux. Sa casquette est artistement -déformée; une mèche dépasse sur la tempe. Il raconte une histoire en -agitant des mains souples. L’ombre, autour de lui, fleure le salon de -coiffure. On chuchote. Des rires s’étouffent... - -Vindrac m’a fait un salut protecteur; puis il a couru rejoindre son -groupe: d’autres «philos». Ceux-là ne sont plus astreints à l’uniforme; -ils portent des cravates de foulard et des souliers jaunes. Une -aristocratie consciente de sa supériorité, bienveillante. L’un d’eux -fume. L’odeur du maryland parvient à nous dans une bouffée de vent qui -fait frissonner les marronniers gonflés d’ombre. - -Prélussin a été aux bains de mer. - ---Mon vieux, des femmes qui se baignaient en maillot, toutes nues, quoi! -Si tu les avais vues quand elles sortaient de l’eau. Figure-toi que -j’avais trouvé une cabine... - -Prélussin est jaune. De vilaines dents. Des yeux qui brûlent sous des -cils charbonneux. On est toujours un peu mal à l’aise auprès de lui. - -Lupé, tout frétillant, me fête comme un jeune chien. Me voici réchauffé, -presque gai. On s’anime. - ---On va avoir un tennis! - ---On ne s’embêtera pas, au cours de physique! - ---Un grand congé en novembre, à cause du nouvel évêque! - -Le collège nous a repris. - - * * * * * - -La cour s’était remplie. Tous les internes devaient rentrer avant sept -heures. Maintenant la nuit isolait le collège dont les portes se -fermeraient bientôt. C’était l’heure où, hier encore, je m’asseyais dans -la tiédeur de notre salle à manger, la table mise devant le premier feu -d’automne, dont les bûches gardent l’odeur des bois humides, le premier -feu qui marque la fin des vacances. Je revis la flamme, son reflet sur -le visage de ma mère, la vaisselle du buffet étincelant dans l’ombre. - -C’est alors que tu descendis de la terrasse où la nuit se mélangeait aux -arbres. Je ne me rappelle plus comment je t’ai abordé. Tu te nommais: - ---Lortal! Jacques Lortal! Je viens du lycée d’A... - -Du lycée! C’était très rare que l’on vînt du lycée chez nous. Les -lycéens, on les disait mal élevés. Nous les enviions secrètement. Ils -fumaient. On en voyait dans les cafés, quelques-uns avec des fleurs à la -boutonnière de leurs redingotes sombres. Ils lisaient des journaux et -des livres à couvertures coloriées. On leur prêtait des aventures. Je -connais aussi un lycéen... - -Pourtant, tu ne lui ressembles pas. Tu es doux. Un peu grave. Ton -vêtement gris est celui d’un homme, d’un homme correct, presque élégant. -Tu ne parles pas comme nous. Ta voix est nette, un peu basse. - -Tu précises. - ---Exactement, j’étais pensionnaire dans une institution libre qui nous -conduisait aux cours du lycée. - -Prélussin et Lupé, qui sont autour de nous, paraissent satisfaits de -cette explication. Ils n’oseraient d’ailleurs la moindre remarque. Ils -ont bien senti tout de suite la distance qu’il y a entre toi et -nous--gauches, intimidés par ta présence. - -Je voudrais te prendre à part, te conduire loin des camarades qui ne -peuvent pas te comprendre, des camarades qui ne savent que jouer aux -barres ou arrondir leurs thèmes latins. Tu n’es pas comme eux; tu n’es -pas comme moi, non plus. Et pourtant, depuis cinq minutes, je sens qu’il -y a entre nous comme un secret. Je m’empresse. Je t’explique le -règlement, les professeurs, la classe. Comme toutes ces choses te -laissent indifférent! Tu les connais d’avance. Je vois cela à tes yeux -distraits. Je t’ennuie. Mon zèle est une espèce de faute. J’en ai honte -et je me tais. - -Mais tu m’as souri. - -La cloche sonne. Au milieu de la cour, l’abbé Testard frappe dans ses -mains pour nous rassembler. La division se range sur deux files, en -silence. - -Le réfectoire est bruyant. On mange dans l’odeur du bouillon et de la -toile cirée, du bout des dents. On parle. Les autres jours on écoutera -le lecteur qui ânonnera, _recto tono_, l’_Histoire du Consulat et de -l’Empire_ par Amédée Gabour ou les _Mémoires du général baron de -Marbot_. - -Puis, en silence encore, la montée au dortoir. L’odeur du linge frais; -les trois longues rangées de lits aux couvre-pieds rouges. On va mal -dormir, cette première nuit. Le lit sera dur, les draps rêches. Et puis -il y a ceux qui ronflent, ceux qui grincent des dents et ceux qui -gémissent dans leur sommeil. Et toutes ces faces aux yeux clos tournées -vers les veilleuses. - -La prière. Chacun, à genoux, au pied de son lit. L’un de nous récite les -litanies de la Vierge: «Tour d’ivoire, Maison d’or, Arche d’alliance, -Étoile du matin.» Et l’oraison finale: «Seigneur, ayez pitié des -voyageurs, des malades et des agonisants!» - -Tandis que nous nous relevons, Lortal passe à côté de mon lit. -Délibérément, sans souci de l’abbé Testard qui le considère, étonné et -sévère, il me tend la main. - ---Bonne nuit! - -Le surveillant n’a pas osé reprendre Lortal. Pourtant, la règle du -silence au dortoir est inviolable. Dans l’orgueil de mon amitié -nouvelle, je lance à Testard un regard de bravade. - -Et je m’endors, heureux. - - - - -II - - -Le premier jour de l’année scolaire, le lever était un peu retardé. Il -faisait clair, lorsque passait dans le couloir le veilleur agitant son -aigre sonnette. La plupart des dormeurs étaient éveillés. Les deux -surveillants, dont les lits s’abritaient dans des cages de toile, -soufflaient dans leurs cuvettes. Les veilleuses pâlissaient. Devançant -le réveil, les plus énergiques s’affairaient à leurs valises; d’autres -s’étiraient en soupirant dans la tiédeur des draps. - -J’ouvris les yeux. Une angoisse me vint de cette salle commune, de ces -inconnus dont la vie désormais était accolée à la mienne, de ces corps -qui bougeaient dans l’aube. A l’idée de la vie qu’il fallait reprendre, -ma gorge se serrait. J’enfouis mon visage sous les couvertures. Mais il -n’était pas d’asile contre cette nécessité de se lever, de s’habiller, -de prendre le rang, entre ces murs sans chaleur. Hôpital ou caserne, -j’ai retrouvé plus tard ces horribles réveils. Ce premier contact avec -la vie m’a longtemps fait souhaiter la mort. - ---Debout, paresseux! me dit l’abbé Testard, en découvrant mon visage. - -Il ne semblait pas m’en vouloir de l’incident de la veille. Ses joues -étaient rasées de frais, un peu couperosées par l’eau froide. - -Des yeux je cherchai Lortal. Je le découvris, nouant sa cravate devant -un miroir à main. A la clarté du jour, il me parut de teint bistré. Ses -cheveux noirs ondulaient. Je suivais ses mouvements avec curiosité. Je -l’admirais. Peut-être sa mère était-elle créole! Il avait voyagé, sans -doute; traversé les mers, peut-être. Il ne pouvait être du même pays que -nous. Qu’y avait-il de commun entre lui et ces paysans rougeauds, ces -petits bourgeois suintant l’huile de foie de morue? - -Je m’habillai allégrement dans l’espoir de le rejoindre. - -Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et le supérieur de -Saint-Julien entra en coup de vent, à sa manière. De haute taille, -maigre, très droit, la soutane bien tendue sur le torse, l’abbé -Fourmeliès marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui par -quarante ans de rasoir, était modelée, un peu grossièrement peut-être, -de traits calmes et sévères. Les joues étaient creuses, le coin de la -bouche marqué de rides; les lèvres, minces. D’autres rides, très fines, -plissaient les tempes. Le front, très découvert, le haut du visage -étaient patinés d’une teinte gris-brun, sans éclat, pareille à la -couleur des chaumes au déclin de l’été. Cet homme était fait pour -dominer. Son regard était un coup de sonde aigu et prompt; le port de la -tête, souverain. Sa robuste apparence dissimulait un organisme délabré -par des pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus tard la -détresse physique tapie sous cette impassibilité un peu hautaine. Nous -ignorions tout de sa vie, de sa famille. J’appris un jour qu’il avait -une sœur et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je ne me le -représentais pas en dehors du collège et dépouillé de son rayonnement. -Il nous recevait, quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste -cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis des reliures se -mêlaient aux reflets de la table et des fauteuils de bois poli, aux jeux -de la flamme, l’hiver. Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et -un asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant le -seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait ou m’entretenait de -sa voix brève, aux sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur -qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans cette tiédeur. -J’enviais son recueillement, j’enviais sa lampe, ses beaux livres, cette -paix solitaire. Bientôt même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux -épicurien ami du travail et du silence. Combien je me trompais! - -L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner la tête. -J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il ne me remarquât point. Mais le -supérieur accordait rarement en public une marque d’attention -particulière à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa rapide tournée -et quelques minutes plus tard nous descendîmes à la chapelle où se -célébrait la messe du Saint-Esprit. - - * * * * * - -Le _Veni Creator Spiritus_ éclata dans l’embrasement des cierges. - -Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée des vitraux. La nef -vibrait de chants, de lumières, de parfums. Le collège se massait sur -les bas côtés; les petits sur les bancs de droite, les moyens et les -grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la cathédrale officiait, -assisté de deux diacres en dalmatique. Leurs ornements étincelaient dans -le nuage de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle, -s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade; les professeurs et -les surveillants, le long des murs, autour de nous. Le transept de -droite était réservé aux familles et aux personnes de la ville. Quelques -robes claires étoilaient la foule. Je distinguai ma mère et à ses côtés -une jeune femme dont un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement, -comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait d’un or plus chaud que -celui des ornements liturgiques, plus éclatant que l’ostensoir, au -sommet de l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai mon regard. -Le signal de s’agenouiller claqua. L’office commença. - -Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies solennelles il n’y -avait pas de place pour la prière intérieure. Un rythme nous emportait; -une âme sonore emplissait les voûtes, se substituait à la mienne. -J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à me fondre avec la -musique. De nos poitrines montait une vague de joie et de supplication. -Le _Sanctus, Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth_ déferla vers les vitraux -dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient. L’odeur des -aromates balancés dans le chœur était exquise et lourde à respirer. - -Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières, des larmes -emplissaient mes yeux. Ce fut comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une -chaleur bourdonnante, la joie de mon être naissant à un Paradis inconnu. -Était-ce le Paradis immatériel, aux pures et froides clartés, du Dieu -que nous invoquions? N’était-ce pas plutôt la première bouffée du Jardin -des Délices dont la porte s’entre-bâillait un instant à mon ignorante -ferveur, laissant filtrer, à travers les brumes de l’encens, le trouble -arome de ses fleurs et de ses fruits: des fleurs et des fruits de la -Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent plus que dans un -brouillard les gestes enflammés de l’officiant; ils n’ont pas vu le -calice élevé, le pain céleste rompu. Le vrillement de la clochette -courbe mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour qui passe -au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine de juin sur les vergers -frémissants et clos. - -Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se fait un grand vide -autour de mon cœur et les chants qui gonflent leur houle ne sont pour -moi que silence. Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec -une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste, se démène -ridiculement à l’harmonium et meut sur le clavier ses grands bras de -faucheux, comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure plus du -Paradis entr’ouvert. - -Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant l’office, -m’adresse en récompense un regard si protecteur que la chapelle est en -un instant vide de sa musique, de ses parfums et de mon âme. - - * * * * * - -A la récréation, je cherchai Lortal. Lupé, Prélussin et quelques autres -l’entouraient déjà. - ---C’était mieux qu’ici, votre ancienne boîte? demandait Prélussin. - -Je notai que, contre l’usage, personne ne le tutoyait. - -Lortal semblait d’un autre monde. Il portait des pantalons dont le pli -était exactement marqué, un faux-col blanc et une casquette anglaise. -Ses manières avaient une assurance indolente, une «morbidezza» pleine de -charme. - ---Un vrai pacha, dit quelqu’un. - -Le surnom lui resta. - ---Oh! répondit-il à la question de Prélussin, c’était tout autre chose -qu’ici, chez le père Sauvalet. Chacun avait sa chambre. On pouvait -fumer... à cause des Espagnols! - ---Les Espagnols? interrogea avidement Lupé. - -Le concierge m’apportait un billet de parloir: - ---Votre mère vous attend, monsieur. - -Je dus suivre le bonhomme, un peu dépité de laisser Lortal en proie aux -autres. Pour la première fois de ma vie de collégien, je regrettai de -quitter la cour. - -Dans le parloir, orné de fauteuils de zinc, de bancs verts et d’arbustes -en pots, ma mère causait avec une dame qui tenait par la main un jeune -garçon d’une dizaine d’années. A mon arrivée, la dame se retourna et je -reconnus la rousse de la chapelle. - ---Voici mon grand fils, chère amie, dit ma mère. - ---Déjà un homme? fit l’inconnue. En quelle classe entrez-vous, monsieur? - ---En rhétorique, madame. - -J’étais rouge, gêné d’être vu en uniforme par cette jeune femme. J’eus -honte de ma faiblesse et je la regardai bien en face, presque -effrontément, pour me punir. Sous le réseau de la voilette, ses yeux -étaient couleur d’algue. Les lèvres étaient si carminées que j’eus envie -de rire et qu’il me vint un peu de mépris pour une créature aussi -frivole. - ---Charles, dit-elle à son fils, voici ton grand camarade Paul Demurs. Il -te donnera de bons conseils. Tu l’écouteras. - -Puis, avec une inflexion de tendresse qui me toucha: - ---Puis-je vous confier mon fils, monsieur? Il entre au collège pour y -faire sa première communion. Il est un peu frêle et n’a jamais connu que -la vie de famille. Vous le protégerez. Il vous aimera bien. - -Le petit leva les yeux sur moi. Il avait un joli et pâle visage. Il me -tendit la main, serra la mienne avec force. J’étais assez fier de mon -rôle de protecteur. - ---Je vous promets, madame, dis-je, de veiller sur mon petit camarade. -Tout le monde lui voudra du bien. - -Elle sourit, rassurée. - ---Vous allez beaucoup travailler? - ---Beaucoup, fis-je avec pédanterie. Tout le monde sait ce que vaut le -baccalauréat. Un pont aux ânes! Mais il faut le passer! - -A peine achevais-je de débiter ma tirade que j’en sentis le ridicule. -Mon ton était plus agressif que désinvolte, comme il voulait paraître. -Écolier! Je n’étais qu’un écolier. Elle se moquerait de moi et elle -aurait raison. Elle ne verrait pas que, sous le vernis du collège, je -cachais un esprit mûr pour la beauté et un cœur passionnément avide -d’aimer. Elle ne devinerait pas que je savais par cœur _le Lac_, de -Lamartine, et _les Nuits_, de Musset, et que j’avais lu _Manon Lescaut_. -Elle ne se rappellerait que cette sotte veste bleue à boutons d’or et -mes propos de jeune cuistre. - ---Je vous félicite, dit-elle à ma mère. C’est un travailleur. Allons! je -vous laisse. Il faut que je conduise Charles à la lingerie. - -Je m’inclinai gravement. - -Elle ajouta, en souriant: - ---Au revoir! Je vous apporterai des gâteaux un dimanche. - ---Quelle est cette dame? demandai-je à ma mère. - ---Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin; elle m’a promis de -venir te voir. Tu seras gentil avec le petit! - -Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum dans ce parloir. Il traîne -autour de moi comme une chevelure, entre les arbustes en toile cirée. -Jouvelin! Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal--en -souvenir des _Orientales_. - -Nourmahal! votre image s’efface un peu, car, malgré mon courage, je ne -vous ai pas bien regardée. Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous -restez une odeur--l’odeur qui monte des mousselines tièdes en été, -lorsqu’on est près des jeunes filles. - - * * * * * - -Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants. Marion, ma bonne, -quand j’étais tout petit, je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de -cette vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des femmes qui vous -enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes: on les hume. Et je pense -aussi à la buée qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur croûte -brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable, la nuit, il venait un -souffle épais qui étouffait la lanterne: cela aussi sentait la bête -vivante. Mon enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai, les -bonnes odeurs de ma vie reviendront autour de moi, pour une dernière -fête: l’odeur de la miche chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur, -l’odeur de la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et des -seringas de mon jardin, l’odeur des villes que j’ai parcourues--chacune -a la sienne propre (Munich sent le caoutchouc brûlé; Florence, l’iris et -l’urine);--l’odeur des êtres que j’ai aimés: l’un d’eux sentait le petit -pain frais; l’odeur de Nourmahal; l’odeur de moi-même, de mon corps -adolescent, lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur étouffante -du dortoir, je respirais mon aisselle avec un plaisir mêlé de honte. -Oui, toutes ces bonnes odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés, -par milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai pas l’haleine -de la camarde dans l’ombre grésillante de cierges. - - * * * * * - ---Allons! me dit ma mère... Au revoir, mon cher petit. Travaille bien. -N’oublie pas ton gilet de flanelle. Envoie-nous de bonnes places et de -bonnes notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter. - -Ma mère essuie une larme. - -Des paroles bourdonnent en moi: - ---Pourquoi me laissez-vous? Vous ne comprenez pas que j’étouffe entre -ces murs, que mon cœur éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que -la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec sa voix. Vous -m’avez donné des maîtres. Ce n’est pas d’eux que j’avais besoin. Vous -qui pourriez m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi -m’abandonner! Tant pis! J’irai seul vers elle. Je lui demanderai tout ce -qui m’a été refusé; je lui demanderai de me rendre tout l’amour que je -porte en moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis si loin de -vous, par votre faute! - -Mais je ne dis rien. A quoi bon! _Ils_ ne comprendraient pas. - ---L’internat est une excellente école pour l’enfant, dit mon père. - ---Il n’y a pas d’éducation dans les établissements de l’État, dit ma -tante. - -La cloche sonne. - - * * * * * - -Voici l’étude: les plumes brillantes, le buvard frais, les crayons en -bois de rose, si tendres. Mon voisin est un nouveau. Il tourne à droite, -à gauche des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et doux. Il -semble un peu «fille». Je l’observe, tandis qu’il déploie une véritable -ingéniosité à perdre son temps sans en avoir l’air. De temps en temps il -coule un regard de côté vers moi et sourit. - -Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif pour décocher un -coup de règle dans les jambes du nouveau. - ---Comment t’appelles-tu? - -Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture allongée, assez -niaise. Saint-Alyre! Et il sourit. Il sourit toujours, avec des lèvres -si humbles, des yeux si lâches que j’ai envie de le battre. - -Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées comme un -voyageur. Il lit du bout des doigts. Il ne met pas ses pouces dans ses -oreilles, comme nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais -celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la lecture, et qui n’en -est pas dupe. Quant à l’ouvrage qu’il tient entre ses mains, c’est un -classique: je le reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il doit -y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal ne travaille pas; il -ne travaillera jamais. C’est un grand seigneur. J’ai honte de mes -manchettes de lustrine; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence; -honte de ma science et de mon effort devant tant de sagesse indolente. -D’ailleurs, que peut-on apprendre dans cette salle d’étude aux vitres -dépolies? Apprendre! il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne. -Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent sous le vent, -voilà qui vous apprend quelque chose. Le jardin des racines grecques -a-t-il quelque rapport avec le jardin des choses créées? Il me semble -que toute connaissance a un goût, un poids, une odeur comme une chair. -Il n’y a qu’à cueillir, à lever le bras dans la fraîcheur des feuilles. -L’Éden! N’était-ce pas le verger de l’esprit? Le bien et le mal -pendaient aux branches de l’arbre comme de gros fruits mûrs. L’arbre -n’était certainement pas un pommier, mais un arbre au beau nom, comme le -mancenillier, un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses branches -effilaient toutes les musiques du monde en éveil. Le serpent balançait -un triangle d’émail vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec -bienveillance, car il était beau comme un collier. Elle aussi avait -envie de mordre dans cette science, pulpe sucrée, lisse comme la peau de -ses bras, de sa nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes. -Ève! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une statue, neigeuse dans -le réseau des feuillages, couronnée d’un croissant roux qui fauchait -l’ombre autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation -difficile... - -J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons, S. J. Il s’ouvrit sur ce -vers: - - Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux. - -Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du Père: - - Mit Claude dans mon lit... - -Ève! L’impératrice! Le soir empourpre les vitres floconneuses. -Saint-Alyre ondule ses boucles avec son porte-plume. - - - - -III - - -L’année scolaire débutait par une retraite de trois jours. Nos maîtres, -pour chasser les souvenirs des vacances, nous imposaient la solitude et -la méditation. Il était interdit de recevoir des lettres ou des visites. -Une discipline spirituelle de tous les instants devait mater les écarts -de notre imagination. - -Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques et de prières, les -meilleurs d’entre nous s’exerçaient ainsi, dans le silence de l’étude ou -l’ombre de la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait -à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces fortes et logiques -méditations qu’ont enseignées les saints--austère gymnastique de -l’esprit--nous errions à la dérive selon les méandres d’une piété -rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait déjà nos fibres les -plus intimes. En revanche, nous apprenions à démêler l’écheveau de nos -naissantes passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes, à -reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes. La confession -nous révélait l’angoisse du scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon -des confidences secrètes. Nous nous interrogions comme des amants qui ne -sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous surveillions en nous les nuances si -changeantes de l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures -brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu demeure altéré de lui; -mais Dieu se dérobe et c’est le supplice de l’attente; et c’est la -sécheresse, l’ennui, le désespoir, tous les tourments de l’autre amour. - -Cet entraînement mystique affinait les âmes à l’extrême, en peu de -temps. Je revois quelques-uns de ces visages creusés d’extases précoces; -des yeux languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme sous une -caresse invisible; quelque chose enfin dans ces adolescents de trop -penché, de trop frêle et de trop ardent. Je les revois dans l’ombre de -la chapelle ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux que -rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions quelques-uns à -chercher l’île déserte. C’était Tissandier avec son nez mince, ses -cheveux filasse, si grand et si voûté pour son âge, qui demeurait -agenouillé, les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans apercevoir que son -livre d’heures était tourné à l’envers; Bos, courtaud, très brun, un -vrai Méridional qui avait toujours des prunelles de fiévreux; et aussi -Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait s’asseoir dans la -nef obscure, encore parfumée de l’encens matinal. Pourquoi? Parfois, -dans le silence, nous l’entendions croquer discrètement une noisette. -Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons du jour filtraient -à travers les vitraux, irisant une boucle, la blancheur d’une main. La -porte s’ouvrait. Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement du -ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche du cloître. - -Lorsque je me souviens de ces heures et de ces visages, je songe aux -plantes que les jardiniers forcent dans les serres, à des lis trop -blancs, à des fleurs maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un -coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera! - - * * * * * - -La retraite commença. - -J’aimais ces journées d’où toute occupation profane était bannie. Dans -la suite des mois scolaires--file interminable et grise--elles -s’ouvraient comme des sous-bois: tunnels de verdure où la lumière danse -entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait alors quelque douceur; -les camarades étaient moins brutaux; les maîtres, plus affectueux. -Pendant les études, le surveillant n’avait pas à punir: tous étaient -absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart de piété et de paresse. - -Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le Père Nicklaus. Deux -fois par jour pour tout le monde, trois fois pour les premiers -communiants, le Père montait en chaire. C’était un homme long et sec, au -visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait le nez mince et courbe. La -voix était belle. Il parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la -paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir, on n’allumait les -cierges que pour la bénédiction qui suivait. Le Père parlait alors dans -l’ombre; on distinguait seulement le reflet spectral du surplis, le -scintillement furtif des verres. Mais sa voix roulait sous les voûtes, -tour à tour suppliante, menaçante, câline, éclatant en brusques éclats -ou grondant comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse et de -nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux comédien du Seigneur! -Il connaissait tous les accents de l’amour et de l’indignation, les -inflexions les plus maternelles de la tendresse, les notes graves du -justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus rebelles, pénétrait -les esprits, amollissait les cœurs et, l’office terminé, jetait aux -pieds du Père, qui signait leur front d’un pouce jaune et froid, les -collégiens pantelants. - -Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son sermon ces paroles -farouches: - -_Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme un -sarment; il séchera et on le jettera au feu et il brûlera!_ - -Péché et damnation! Quels leviers pour peser sur ces âmes d’enfants et -d’adolescents! Le P. Nicklaus ne se faisait pas faute d’en user. - -Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos pas. Le péché était -partout, précédant le châtiment. Le Maudit avait tendu sur le monde et -ses splendeurs un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils -n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair. Le damné guettait -sa proie à toute heure. Malheur à qui ne veillait point! Si la mort le -surprenait, coupable, il roulait dans la géhenne où les supplices ne -cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait pour nous les peines -qui attendaient notre faiblesse: torrents de poix, cataractes de bitume, -citernes de plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent des grappes -de réprouvés. Et des comparaisons, des métaphores, toute une glose de -bourreaux, méticuleuse, subtile. Les flammes de l’enfer ne consument -pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la chair damnée; leur -ardeur est plus vive que celle du feu grégeois, qui ronge comme une -lèpre les corps où il s’attache; elles sont à la fois matérielles et -immatérielles et l’âme même du pécheur endure cette ardeur épouvantable. -Ceux que Dieu a rejetés brûlent et craquent comme des sarments. La soif -les tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne poseront leur -langue craquelée sur ces cristaux embués de fraîche vapeur qu’un atroce -mirage leur présente. Soif! Toujours soif! Recueillez-vous, mes enfants, -et imaginez ce que signifient ces mots: toujours soif. - -Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses torrides, des plaines -calcinées, nos pieds brûlés par le sable, sous les javelots de cuivre du -soleil, haletant vers d’illusoires palmes... - -Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais: - ---Mensonges! Mensonges! Comment la félicité de Dieu n’est-elle pas -troublée par ces cris d’angoisse! Comment Dieu n’entend-il pas les -damnés? Comment la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu? - -Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant à ces saints, à ces -tribus d’anges et d’archanges, aux favoris du Seigneur qui n’entendaient -pas la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine des -Ardents. - ---Mon Dieu! Mon Dieu! Cela n’est pas possible! Vous n’avez pas voulu que -la souffrance fût sans fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût -pour les uns, la douleur pour les autres et que les parts ne fussent -jamais changées! Que serait votre Ciel s’il y avait un Enfer! Vous ne -pourriez y demeurer, Seigneur! Vous iriez souffrir avec les maudits. - -Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité m’épouvante. Le P. -Nicklaus se plaît à donner le vertige à notre raison. Terrible jeu que -de révéler l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire -provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et mélodramatique que -celui du Père, mais il suffit à dresser devant nous un mur de ténèbres -dont l’ombre s’allongera sur nos jours et sur notre pensée, contre -lequel butera notre raison. La voici, tournoyante, affolée, la raison. -L’enfant s’aperçoit avec stupeur que son univers vacille. Le prêtre -profite du vertige. - -Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse comme une -épine: «Essayez de vous représenter, mes enfants, une sphère de diamant -aussi grande, mille fois plus grande que la terre. Imaginez qu’un oiseau -vienne chaque siècle effleurer d’un coup d’aile ce bloc inaltérable. -Essayez d’estimer les milliards et les milliards d’années nécessaires -pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau. Vous n’y -parviendrez pas. Mais à supposer que vous réussissiez à réaliser ce -fabuleux total, ces myriades de jours, de mois et d’ans ne seraient -rien, pas une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité.» - -Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant l’éternité pèse sur -moi, suspendue aux voûtes de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes -fronts que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous le ciel -d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier contact avec l’infini. -Un éclair illumine l’abîme trompeur qui est au delà du temps et de -l’espace. L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche sur les -bancs obscurs les élus, les sensibles que ce frisson marquera pour -toujours, en qui s’est plantée la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne -l’arracheront plus, cette lame! Et combien, des années et des années -plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête humaine, altérés encore -de la vieille soif de l’au-delà, reviendront à lui, proie docile: «Mon -Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point! Mon Père, -donnez-nous l’éternité!» - -Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une fresque embrasée. - -Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique a pris sa place à -l’harmonium. On chante une prose latine dont j’aime le rythme: - - _Procul recedant somnia - Et noctium phantasmata - Hostemque nostrum comprime - Ne polluantur corpora._ - -«Éloigne de nous, Seigneur, les songes et les fantômes des nuits et -repousse notre ennemi, afin que nos corps ne connaissent pas la -souillure.» - - - - -IV - - -Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite avec une gravité qui me -surprend. Les bras croisés, les yeux fixés sur le chœur, il chante ou -répond aux prières, si correctement pieux que, malgré moi, je murmure: -«Pharisien!». L’abbé Testard l’observe sans bienveillance. Il se méfie -de ce nouveau dont tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est -irréprochable, mais qui, sous son masque attentif, semble cacher mille -pensées étrangères. Cependant Lortal est fort bien en cour. Le Supérieur -l’a appelé pendant une récréation et s’est promené avec lui, un moment, -la main affectueusement posée sur son épaule. Fourmeliès ne prodigue pas -les manifestations d’amitié; il est avec nous réservé et distant. Aussi, -bien que Lortal soit ici depuis trois jours, la considération générale -l’entoure. Testard s’en inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé -m’entretenir de cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger. - -Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me prit le bras: - ---Dites-moi, commença-t-il,--il n’avait pas perdu l’habitude du -«vous»--on va nous distribuer les billets de confession. Qui dois-je -désigner? Je n’ai aucune idée de ces choses-là. - -Sa moue impertinente me charmait et me gênait tout ensemble. - ---L’abbé Testard? Non. Un peu gros, un peu paysan. Qu’en dites-vous? Et -puis il voudrait me faire moucharder, sans doute? - ---Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard avait été mon -confesseur). - ---Bah! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai envie d’aller voir le -jésuite. Ils sont toujours polis, doux comme des femmes. Et puis on peut -causer avec eux... Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne soit pas de -la maison. - ---Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant? - ---Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite; il vaut mieux s’adresser à -Dieu qu’à ses saints. - -J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait une importance que je -devinais à la façon dont Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut -un profond politique sous cette apparence d’ironie et de nonchalance. -Par cette manœuvre, il s’attirait à la fois le respect des surveillants -et la considération des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et -craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction; les timides, -comme moi, hésitaient à l’importuner de leurs vétilles de conscience. -Mais Lortal avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait pas de -passer, chaque semaine, le seuil du fameux cabinet. Il se mettait d’un -coup au-dessus du commun. Il assurait son indépendance. La qualité de -son intelligence et la multiplicité de ses occupations détournaient le -supérieur de la surveillance tatillonne que les maîtres subalternes -exerçaient sur nous. D’autre part je devinai que la sympathie de -Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon. - ---C’est un bon choix, approuvai-je. - ---Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu d’importance. -L’essentiel est d’avoir la paix. - ---Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous aussi astreints à -choisir un directeur, dans votre ancien collège? - -Il sourit. - ---Grâce à Dieu! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait guère de nous mener -à confesse. La messe, le dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois -par semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient seuls. Ils -pouvaient aussi fumer dans le jardin, car il n’y avait pas une cour -comme ici, mais un parc avec des arbres et des bancs. - ---Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols? - ---Des fils de famille! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père -Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais -su pourquoi. Des gaillards, vous savez! Si vous aviez vu Juan de -Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir--et quelle -coupe!--s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête! Tous -les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres, -couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si -recueillis, les bras croisés! Ils édifiaient tout le monde, les femmes -surtout! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet -le savait, mais bast! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle -cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui -connaissait son métier d’éducateur. - -Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle, -un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est -ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable. -Le sens même de ses mots importe peu; ce qui résonne si étrangement dans -mon cœur, c’est leur accent: je ne sais quoi qui fait plaisir et peine, -je ne sais quoi de coupable. - -Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès. - ---Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon -tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur -jeunesse. - -Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend: - ---Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami! Je sortais chez lui -deux fois par semaine. Il possédait à A... une maison, un peu en dehors -de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très -hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des -rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles -étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses -et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort -qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que -les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait -très peu--presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles -créatures... - ---Des créatures? - ---Oui. Des femmes, quoi! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon -oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa -maison la Folie de Los. Pauvre Folie! Elle est vendue, maintenant... - ---Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle? - ---Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait -fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des -bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur -l’épaule. Si tu l’avais entendue! - -Comme je voudrais l’avoir entendue! Et j’imagine le salon de la Folie, -les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la -nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal -l’avait-il embrassée? - -Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le -soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais _Manon Lescaut_ et _Paul et -Virginie_ pour lui donner des idées! Elle était belle et portait le -foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les -passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je -posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se -sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du -désir de la suivre. - -Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement -de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs -gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des -corps, juste assez pour me désespérer. - -Et puis j’étais jaloux de toutes--même des inconnues. L’idée qu’une -femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image -trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être -pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils -peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus? Pourtant il y avait autre -chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement. - -Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la -cousine Nelly? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige. -Comment concilier tout cela? - -Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au -crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais -approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si -humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien. - -Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa -point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce -mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie. - ---Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer -ici! - -Il ne répondit pas. - -Après quelques instants de silence: - ---Allez-vous voir le jésuite, décidément? questionna-t-il. - ---Demain, oui. Et vous? - ---Parbleu! s’exclama-t-il. Il faut bien faire comme tout le monde! - -Son rire frôlait le sacrilège. - -Une question m’étranglait. Je fus brave. - ---Lortal, dis-je, avez-vous la foi! - ---Drôle de question! répondit-il. La foi! Tout le monde a une foi! Me -prenez-vous pour un hypocrite? - ---Oh! non, protestai-je. Je vous ai demandé cela parce que vous me -semblez parfois tellement plus intelligent que moi, tellement plus -sûr... Je voudrais tant savoir! Moi, je cherche... je cherche... - ---Quoi donc? - ---Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon terrible... ne faire plus -qu’un avec cette chose... tout oublier pour elle... s’oublier -soi-même... - -Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble et surtout pour ne pas -entendre de sa bouche des paroles de désolation. - - - - -V - - -Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. Auprès de lui un -prie-Dieu pour les pénitents. Le parquet soigneusement ciré luisait sous -la lumière blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un crucifix, une -photographie de Léon XIII, un bénitier avec une branche de buis sèche. - -Le visage jaunissant du Père se détachait entre la soutane noire et le -mur blanchi à la chaux. Les yeux se fermaient à demi sous le lorgnon, -laissant filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra comme -une lame, dès mon entrée dans la pièce. Je me dirigeai vers le prie-Dieu -et me mis à genoux. Le Père posa sa main sur mon épaule. - -Dans cette chambre austère, il me semblait tout à coup être transporté à -des milliers de lieues du collège et du monde. J’avais soigneusement -préparé ma confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude -dans mon examen de conscience, je concevais quelque vanité d’exposer à -un homme aussi réputé que le P. Nicklaus les raffinements de mes états -d’âme et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me considérerait -certes pas comme un pénitent ordinaire. Les questions que je lui -poserais lui montreraient ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à -peine introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard qui -s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon cœur. Je n’osais le -soutenir, tant l’impression de ma nudité morale était pénible. Cet homme -connaissait mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout cela devait -lui paraître misérable, mesquin! Je m’humiliai, et, pour cacher ma -confusion, j’enfouis mon visage dans mes mains. - -Il les écarta doucement. - ---Mon enfant, me dit-il, avant que je vous écoute en confesseur, -voulez-vous que nous parlions en amis? - -Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, voix d’orateur -ou de comédien, si souple, si chaude. - -Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses lèvres minces, à -peine entr’ouvertes. - ---Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas? Je connais vos parents. Eh bien, -Paul, en quelle classe êtes-vous? - ---En première, mon Père. - ---Nous disions autrefois en rhétorique! Et vous suivez l’enseignement -classique: latin, grec? - ---Oui, mon Père. - -J’ajoute, déjà prêt aux confidences: - ---Je n’ai de goût que pour les lettres. - -Le Père sourit. Il s’en doutait. - ---Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne faut pas chercher dans -les livres une simple délectation de l’esprit. Le jeu de l’intelligence -est un jeu aussi vain et plus dangereux que les grossiers -divertissements de la multitude. Si Dieu vous a fait le don si précieux -de discerner et d’aimer la beauté dans les œuvres des hommes, n’en -mésusez pas. Souvenez-vous que Dieu est le Beau suprême et que tout ce -qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit plein de -cendre. - -Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le silence blanc. Une -boiserie craqua. - ---Vous aimez beaucoup la lecture? reprit-il. - ---Oui, mon Père. Passionnément! - ---Quel mot dans votre bouche, mon enfant! J’espère que vous le prononcez -sans en connaître encore le sens. - -Je balbutiai: - ---C’est-à-dire, mon Père... C’est mon plus grand plaisir, voilà... - ---Bien, bien... - -Son regard était d’une impénétrable douceur. - ---Et que lisez-vous de préférence? - ---Les poètes. - ---Virgile? Horace?... Non, on ne sait plus le latin aujourd’hui. Racine, -sans doute?... - ---Lamartine. - ---Lamartine! Oui, il a écrit _le Crucifix_. Il lui sera beaucoup -pardonné, car il a beaucoup aimé. Mais je redoute pour vous cette -influence, mon enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée -par des attachements impurs. Le plus grave, c’est que cette impureté s’y -dissimule sous les apparences les plus nobles, que la _passion_ (il -insista sur ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que l’amour -de la créature, amour coupable et désordonné, s’y exalte au point -d’égaler en ferveur les débordements de l’amour divin. Oui, confusion -bien dangereuse, pour vous... - -Sa voix traîne un peu sur le «vous». Il remit sur mon épaule la main -qu’il avait retirée tout à l’heure. - -J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa -robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une -résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le -personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce -confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû -traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres, -écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes! -Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un -pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous -enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à -jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir -s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde... -un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure. - ---Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques -instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre -cœur. Il est pur, ce cœur; il est vibrant et généreux; il s’ouvre à tous -les appels; il voudrait contenir le monde; il voudrait battre à se -rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous -n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en -vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à -l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos -mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route! - -Il a deviné cette force qui me travaille; il a exprimé l’indéfinissable -qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même -temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains, -docile, prêt à tous les aveux... - ---Avez-vous toujours été très pieux? - ---Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me -réfugiais toujours à la chapelle. - ---Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait. -Votre premier ami, n’est-ce pas? En avez-vous eu d’autres? Non. Rien que -des camarades? Vous ne vous confiez à personne... C’est de l’orgueil, -cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu -n’est-il plus une consolation pour vous? - -Je n’ose répondre. - ---Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble -parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans -les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur, -inquiétude, désespoir peut-être. L’_acedia_, disaient les Pères. - -Je baisse la tête. - ---Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de -Dieu--peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion -insinuante. - ---Et votre foi, votre foi d’enfant? La foi de votre première communion, -l’avez-vous gardée? Avez-vous des doutes? Votre raison vous tend-elle -des pièges? Avez-vous perdu la certitude du cœur? - ---Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je -ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais -l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne -désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne -m’était pas pénible. Aujourd’hui... - ---Parlez sans crainte. - ---Aujourd’hui,--pardonnez-moi si je blasphème,--la prière ne me -satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe -dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers -plein de secrets et qui m’attend... - ---Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez, -vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand -vous serez parmi les hommes! En attendant, l’esprit du monde s’empare de -vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près -du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages: -tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela: poussière et cendre! - -Il réfléchit; puis, plus près de moi: - ---Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force? -Si!--Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à -forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force -vous abandonne; vous tombez dans une morne langueur; un voile recouvre -le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues; vous -ne serez jamais heureux, jamais aimé... - ---Oh! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé... m’écriai-je, bouleversé -par une description aussi exacte. - -Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque -ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits: -les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux -sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la -lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes. - -Comme il est bon et douloureux de voir son âme mise à nu! - ---Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas découvert des choses -inconnues! N’avez-vous pas remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de -l’herbe, mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez pas -autrefois?--Oui, je ne me trompe pas.--Le visage caressé par la brise, -froissant une feuille, une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de -la terre passait en vous! - -Lointain, comme s’il se parlait à lui-même: - ---L’éveil! murmura-t-il... Ne vous venait-il pas alors des désirs -étranges? N’avez-vous jamais eu auprès de vous un ami? N’avez-vous pas -eu envie de prendre sa main? - ---Non, jamais, mon Père. - ---Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous préoccupe tant, celui que -vous cherchez dans vos poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence -des bois--la nature est si souvent complice de nos sens!--cet amour qui -vous paraît le but suprême de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas? le -sentiment si pur qui vous rapprochait de Dieu?--Oh! ne le niez pas! Ce -n’est plus le même! Il n’y a plus de place pour Dieu seul dans votre -cœur. - ---Mon Père, je vous jure... - ---Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est très fort. Il revêt -mille figures toutes plus séduisantes les unes que les autres. Il se -dissimule dans les créations les plus éclatantes de Dieu; il se cache -dans les fleurs et dans les vers des poètes; il nous tend une -perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles; il nous -empêche de dépasser les apparences terrestres. Ses poisons sont subtils -et se glissent dans les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché -est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. Le péché vous -parle par la bouche d’un ami; ses accents sont ceux de la tendresse et -de l’amitié. N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir de -l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes et vos -désespoirs: ce sont les mille voix du péché. - -Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son souffle sur mon -oreille. - ---Le péché prend la forme de la femme. Oh! certes, il est de pures -amours, de saintes affections. Dieu bénira votre union, si plus tard -vous êtes appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas venu d’y -songer. Cet amour, qui tout entier allait vers Dieu, vous l’avez -détourné vers ses créatures. Oh! je vous crois pur, mon enfant, pur -quant aux actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure? -N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants? Ce bien-être -sensuel, que vous m’avez avoué sentir par bouffées, ne vous a-t-il -jamais incité à imaginer d’autres plaisirs? Je le crains; je le crains. -Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès de femmes jeunes, -agréables. N’éprouviez-vous pas quelque trouble? Si. N’ayez pas honte, -mon enfant, toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve -humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, ce visage, ces -épaules? N’avez-vous pas frémi au contact d’une main? Et surtout -n’avez-vous pas songé qu’il était possible de trouver avec une femme -cette communion que vous ne trouviez plus avec Dieu? - -Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue. J’avoue mes curiosités, mes -désirs, mes rêves. J’avoue les livres lus en cachette, un portrait -d’actrice conservé dans mon portefeuille,--des choses plus graves: -comment, un soir, je suis resté dans un coin du salon, avec Nelly; elle -avait passé son bras autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa -peau sur ma nuque; j’aurais tant voulu que cette soirée n’eût pas de -fin! J’avoue le baiser pris à Léa, le plaisir que me cause le parfum de -Nourmahal. Voici mon Éden entr’ouvert; le jardin secret de mon -adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée sur mon épaule fait -courir en moi un fluide de confiance extraordinaire et mille troubles -secrets dont je ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse à -l’oreille de cet inconnu, avec une précision passionnée. - -Comme il m’écoute, le Père! Il m’interroge les yeux baissés. - ---Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras autour de votre cou. -Était-ce une marque d’affection coutumière? - ---Oui et non, mon Père. Ce soir-là pour la première fois, j’y ai fait -attention. - ---Croyez-vous qu’elle ait remarqué votre trouble? - ---Je ne sais. Je ne crois pas. Je demeurais immobile, presque -silencieux. J’étais si bien que je n’osais rien dire. Je n’avais jamais -rien éprouvé de semblable. Si, peut-être, en me baignant dans la -rivière, les soirs d’été... J’aurais voulu mourir. Et il me venait une -grande tristesse, mais plus douce qu’aucune joie. Je ne savais pas -pourquoi j’étais triste, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu être -autrement. - ---Elle ne vous parlait pas? - ---Non. Nous écoutions de la musique. - ---Est-elle beaucoup plus âgée que vous? - ---Cinq ans. - ---Et vous ne désiriez rien de précis; rester seulement auprès d’elle? - ---J’aurais voulu qu’elle me serrât très fort dans ses bras. - ---Vous n’avez pas essayé de l’embrasser... - ---Oh! non. - ---Loin d’elle, vous ne l’avez jamais imaginée dans des attitudes -voluptueuses? N’avez-vous pas songé à des rapprochements plus -étroits?... - -Il semble hésiter. - ---... physiques... des caresses?... Des baisers? Ne l’avez-vous pas -rêvée dévêtue? N’avez-vous pas péché en pensée, avec elle!... - -Un silence. La croix d’argent que le Père tient dans sa main tinte -contre un bouton de sa soutane. - -L’envoûtement a cessé. - -Quel est cet homme qui suit tous les mouvements de mon cœur, qui jouit -de mon trouble? Car il en jouit. Il jouit de mon adolescence; il -l’aspire entre ses lèvres minces; il la caresse de sa main maigre. Se -donne-t-il l’âcre plaisir de ressusciter sa jeunesse? - -Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite de mon abandon? - -Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu forcer. J’ai honte. - -Le Père a-t-il deviné ce sursaut? Il se redresse. Le voici dur, -triomphant de ma faiblesse, de la sienne peut-être: - ---Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme pour vous entraîner à -l’abîme. La femme est l’amorce du Malin. Outre ses séductions -naturelles, elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie, -de cette beauté que vous croyez spirituelle et qui n’est que le prestige -de vos sens. La femme rend captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture, -et le Sage l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera la tête. - -«Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous semblait se lever sur -le monde. Mon enfant, ce que ce rideau va vous découvrir n’est -qu’illusion, vains simulacres! Si vous vous approchez pour les -étreindre, vous n’embrasserez que cendre et que pourriture. - -«Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle l’amour. Cette soif, -vous ne l’apaiserez pas parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la -femme vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent vite. Je -souhaite que Dieu vous épargne cette agonie de voir mourir ce que l’on a -cru éternel. Cette communion que vous rêvez entre deux créatures! -Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le doute, l’inquiétude, le -remords. L’amour humain n’est qu’une haine déguisée. - -«Ce royaume de délices, dont la perspective vous émeut dans le secret de -votre cœur, vous en aurez vite parcouru tous les détours. Il ne vous -restera qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du plaisir: la -honte. Le plaisir charnel souillera votre corps et votre esprit. Vous -traînerez la volupté comme un boulet! - -«Et même, s’il vous arrivait de trouver en une créature l’apaisement de -votre cœur, songez que cette créature est périssable, que la mort la -ronge lentement, comme vous, comme moi; qu’elle vieillira, qu’elle se -défera fibre par fibre entre vos bras impuissants. Un jour, c’est un -squelette que vous presserez sur votre poitrine, une poignée d’ossements -que vous étreindrez. La mort! La mort partout! Et vous, avide -d’éternité... - -«Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous réserve à d’autres -délices. Vous avez entrevu la lumière. Vous ne pourrez plus vous en -passer. Rien ne rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini -vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare, cette chair vouée à -la corruption. Rejetez de vous l’ami dont les paroles sont erreur, la -femme dont le désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour sauver -votre âme: elle n’a pas de prix!» - - * * * * * - -Le jésuite s’acharne. Son regard a perdu toute douceur. Il prêche. Il -saccage l’Éden où s’est ébattue ma pensée et dont il ne reste, sous ses -coups, que ruine et corruption. Il étale un suaire sur ce monde rêvé. - -Sa parole s’adoucit. Il murmure, les mains jointes: - ---Récitez le _Confiteor_! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je suis sorti de la petite chambre, sans en emporter le repos, l’âme -plus lourde encore d’inquiétude. Cet homme a meurtri mon cœur. Les -souvenirs, les images que j’ai étalés devant lui, les vers des poètes -aimés, le parfum des femmes qui ont passé près de moi, les paroles de -Lortal, tout cela tourbillonne comme un nuage de fleurs d’amandier -balayé par une rafale. - -Dans le couloir, plusieurs élèves attendaient leur tour, agenouillés le -long des murs plâtreux. J’aperçus la nuque blonde de Charles Jouvelin. -Je m’approchai et je vis qu’il pleurait. - -Lortal m’a dit en riant: - ---Êtes-vous content de votre jésuite? Moi, enchanté. Nous avons bavardé -comme deux amis. - - - - -VI - - -Les jours s’écoulent maintenant, identiques, réglés par un horaire -minutieux. Les marronniers de la cour sont dépouillés de leurs dernières -feuilles et agitent leurs bras nus vers un ciel de plomb. Les heures -d’étude, de classe et de récréation se succèdent, monotones. On se lève -avant l’aube au son de la clochette; on s’habille lentement à la -lumière; puis on descend en rang dans les salles d’étude. Il fait froid: -il n’y a point de feu. On s’emmitoufle dans sa pèlerine, en attendant -que la chaleur des becs de gaz ait élevé la température. Quelques-uns -font du chocolat, en cachette, sous les pupitres, avec de petites lampes -à alcool. Le surveillant sommeille encore, le col de sa douillette -relevé. Peu à peu les vitres blêmissent... - -Ensuite, c’est la classe. Notre professeur, l’abbé Gerboux, a le front -et les joues couturés de petite vérole, un visage rond, des yeux en -boule sous ses verres. Il parle d’une voix sèche, désagréable, et manque -de souffle. C’est un maître médiocre. Il prépare les élèves de -Saint-Julien au baccalauréat, depuis quinze ans, enseignant à la fois, -selon la méthode des collèges religieux, le latin, le grec, la -littérature française, l’histoire et la géographie. Et quel -enseignement! Les tragédies classiques expurgées, les _Provinciales_ -raccourcies, le _Tartufe_ revu et corrigé par un chanoine, Voltaire -réduit à cinq cents vers de _Zaïre_ et quatre pages de _Zadig_, des -tronçons de Lamartine, de Hugo, de Musset. - -La pensée était châtrée, sournoisement. L’Union chrétienne des -librairies répandait par milliers, à l’usage des établissements bien -pensants, des textes dont je découvrais peu à peu le maquillage pudibond -ou dévot. Le jour où il m’advint de comparer la véritable scène V du -quatrième acte de _Tartufe_ avec la version du chanoine X..., je fus -pris d’un accès de rage. Ce fut ma première révolte. - -Je n’aimais pas l’abbé Gerboux qui, d’ailleurs, me rendait bien mon -antipathie. Gerboux présidait une congrégation formée par les élèves de -toutes les divisions qui se distinguaient par leur piété. Il avait cru -flairer en moi une proie facile et sollicité ma candidature à la -congrégation dont j’aurais rehaussé l’éclat, étant le premier de ma -classe. Mais ma répulsion était trop forte. Elle ne demeura pas -inaperçue de Gerboux. Dès lors il me poursuivit de son hostilité. Il -mêla d’abord un fiel douceâtre à ses prévenances, glissa à de vagues -menaces, puis ne dissimula plus qu’il me considérait comme une brebis -égarée. Il s’entretenait souvent à mon sujet avec Testard. Celui-ci -prenait encore ma défense. Mais une commune antipathie les unissait -contre Lortal. - -Ils soupçonnaient que cet étrange garçon,--plus mûr que nous -tous,--autour duquel se groupaient les élèves les plus intelligents et -aussi les plus indisciplinés, exerçait une influence sur l’esprit de la -division. A ce souci se joignait chez Testard un sentiment curieux chez -un prêtre,--et sans doute inconscient,--la jalousie. - -Le pouvoir de Lortal ne se faisait sentir sur aucun de ceux qui -l’entouraient: Lupé, Maclas, Saint-Alyre, avec plus de force que sur -moi. Testard s’en apercevait bien et de là son rapprochement avec -Gerboux en vue de nous séparer et d’isoler Lortal. - -En vérité, j’étais moi-même surpris du changement que j’observais en moi -et dont il me fallait reconnaître que mon ami était l’artisan, -indifférent sans doute, mais efficace. Toutes les contraintes que -j’avais acceptées jusqu’ici, toutes les vertus d’obéissance et -d’humilité que l’on nous prêchait sans répit, me devenaient de plus en -plus odieuses. La satisfaction du devoir accompli n’était plus qu’un -condiment bien fade à cette vie plus fade encore, enserrée entre ces -murs gris. Deux années me séparaient encore de l’autre vie, de la vraie, -de celle que j’espérais avec tant de ferveur, malgré les paroles -désabusées du P. Nicklaus. Deux années! Quelle interminable série de -jours à passer sous les yeux de l’abbé Testard! Moi qui m’étais jadis si -doucement plié à ce petit monde, souffrant, il est vrai, de ma solitude, -mais appliqué à mes besognes, engourdi par le rythme régulier des jours, -depuis que Lortal était là, l’appareil coutumier de l’existence -m’écœurait. - -Étrange situation que celle de mon ami. Lortal vivait de la même vie que -nous; il avait sa place à l’étude et au réfectoire comme nous; c’était -un élève comme nous, et même fort paresseux. Et pourtant, maîtres et -camarades avaient saisi l’élément subtil qui le séparait d’eux. Testard, -qui le détestait, n’osa jamais le punir. Gerboux se contentait de -tourner férocement vers lui ses prunelles en boule. L’abbé Mirepuy, le -professeur de philosophie, avait un penchant pour cet élève intelligent -qui travaillait si mal. Quant au supérieur Fourmeliès, il avait coutume, -en passant dans la cour ou au réfectoire, d’adresser cordialement la -parole à Lortal. - -Quand j’évoque maintenant la figure de Lortal, je songe à ces capitaines -d’aventure qui n’ont jamais manqué de matelots pour les plus lointaines -et les plus dangereuses traversées. Mon ami était de leur famille. Il -possédait le don de gagner le cœur des hommes, et l’art, même en les -tourmentant, de ne point les perdre. - -Car Lortal était cruel. Je n’ai jamais bien démêlé ce qu’il y avait de -volontaire et d’instinctif dans ce caractère. Lortal prenait-il plaisir -à faire souffrir ceux qui s’attachaient à lui? Obéissait-il à sa -fantaisie, ignorant ou insoucieux de la peine d’un ami? Je ne saurais, -même aujourd’hui, dans le recueillement du souvenir, me prononcer. -Toujours est-il que sa nature, pleine de sursauts imprévus, me réserva, -dès le début de notre amitié, bien des étonnements--souvent douloureux. - - * * * * * - -Deux fois par semaine, la division allait en promenade sous la conduite -de Testard. On marchait trois par trois, suivant le vieil adage -pédagogique: _nunquam duo, semper tres_. Le silence n’était rompu qu’à -la sortie de la ville. L’hiver, la promenade avait lieu au début de -l’après-midi; on suivait une route quelconque, sous la pluie fine, entre -des champs lépreux et des bois effeuillés, sans but, sans joie. L’été, -on partait à quatre et l’on ne revenait qu’à la nuit; on prenait des -sentiers à travers bois, et c’étaient de longues haltes, sous les -arbres, auprès des ruisseaux. Alors on pouvait emporter un livre et -lire, couché par terre, avec des fils d’herbe entre les pages, des ronds -de soleil et de grandes portées d’ombre. Mais, hiver ou été, la -traversée de la ville en troupeau me remplissait de honte. Et s’il -m’arrivait de croiser une personne de connaissance--cette année-là, je -redoutais Mme Jouvelin à l’égal de la mort,--je rougissais en soulevant -ma casquette. - -La grande affaire était de se placer pour la promenade. On choisissait -ses deux compagnons à l’avance. Certains trios demeuraient inséparables, -bien que cette fidélité fût suspecte. Ceux qui n’avaient pas trouvé de -compagnons au dernier moment étaient placés d’autorité. Il y avait -toujours des laissés-pour-compte errant lamentablement sur les flancs de -la colonne et que Testard groupait arbitrairement, non sans brutalité et -sans quelque mépris pour ces pauvres hères au rebut. J’avais depuis -longtemps pour compagnon Toupine dont j’appréciais la sagesse de -ruminant et le petit Saint-Alyre que j’aimais pour l’usage immodéré -qu’il faisait des romans en fascicules à 0 fr. 95. Saint-Alyre--il me -damait le pion en version latine--était ravitaillé par un externe de ces -publications aux illustrations pathétiques qui ont vulgarisé pour les -lecteurs d’omnibus la psychologie mondaine de M. Paul Hervieu ou les -raffinements sentimentaux de M. Michel Provins. Saint-Alyre vivait dans -un royaume idéal peuplé par les héroïnes adultères du roman -contemporain. Il rêvait de voilettes épaisses, de bouquets de Parme -oubliés sur les guéridons, de baisers en fiacre et d’équivoques -étreintes dans les parcs de châteaux, à l’heure des retours de chasse, -lorsque les derniers appels des cors courbent les cavaliers sous les -branches basses, dans les futaies ensanglantées de crépuscule. - -Mais je n’hésitai pas à sacrifier Toupine, lorsqu’il s’agit d’engager -Lortal à se placer avec Saint-Alyre et moi. Il accepta. Je crus sa -promesse définitive. Les promenades tant détestées m’apparurent alors -comme des heures délicieuses où l’amitié acquerrait tout son prix. -Hélas! la semaine suivante, quelle ne fut pas ma surprise de voir Lortal -flanqué de Lupé et de Salayrac, un rustre, courtaud et brun, pour qui -mon ami manifestait parfois une inexplicable prédilection. - ---Vous n’êtes que deux, dit ironiquement Testard en s’adressant à -Saint-Alyre et à moi. - -Et d’office il nous adjoignit Ciboule, un pauvre d’esprit, bègue par -comble d’infortune et que tout le monde moquait. - -A me voir ainsi abandonné, mon dépit fut des plus vifs. Mon étonnement -ne fut pas moindre à constater le plaisir que prenait Lortal à écouter -Salayrac. Le verbe haut, le cheveu dru, Salayrac était un cancre jovial, -merveilleusement doué pour tenir un jour son rang dans une assemblée -parlementaire. Il sacrait et jurait comme un bon diable et tapait dans -le dos de Lortal pour qui il ne partageait pas notre craintive -vénération. Fils d’un fermier, les repas de noces auxquels l’avait -conduit son père avaient meublé son esprit d’un folk-lore égrillard dont -s’ébaudissait Lortal. Les déportements des curés et de leurs servantes -en formaient le thème inépuisable. «Écoute une bonne rigolade!» -disait-il à Lortal en lui passant le bras autour de la taille. Et Lortal -riait aux éclats. J’en avais honte pour lui, car je méprisais Salayrac -et je l’enviais. - -Salayrac se vantait de connaître les femmes «et la manière de s’en -servir», ajoutait-il en clignant de l’œil. Son cynisme m’était odieux, -d’autant plus odieux que ces histoires de filles culbutées dans les -meules me laissaient quand même une espèce de fièvre. Oui, il fallait -bien l’avouer! J’enviais ce Don Juan pour gardeuses de vaches; je -l’enviais d’une envie secrète et basse, bien que sa grosse joie me fît -mal. Salayrac regardait les femmes dans les yeux et faisait claquer sa -langue; il envoyait des baisers aux blanchisseuses dans le dos de -Testard. Salayrac avait eu des maîtresses, les soirs de vendange ou de -fenaison; cela se sentait à sa désinvolture, à son insolence, à cette -façon de souiller l’amour... l’amour que mon ignorance revêtait d’une -pureté indécise. Je détestais Salayrac parce qu’avec son rire et ses -gaudrioles il me semblait insulter toutes les femmes et que j’en -subissais l’outrage dans mon cœur. Comment Lortal, si délicat, Lortal -qui avait connu dans le jardin de la «Folie» des femmes si belles et, je -pensais, si pures, pouvait-il se plaire en compagnie de ce coq de -village? - -Je n’osais le lui demander. Pas une fois ce jour-là il ne se tourna vers -moi. Le monde me parut voilé d’une taie grise. Eh! quoi! c’était donc -cela l’amitié. Tout lui portait ombrage; un sourire la blessait à mort; -une plaisanterie la tuait. Le P. Nicklaus n’avait-il pas raison? En -dehors de Dieu, vanité et amertume. - -En vain Saint-Alyre, enflammé, me contait-il la course funèbre de Julia -de Trécœur. Mon esprit était bien loin d’Octave Feuillet. Un ciel -d’hiver pesait sur la campagne. Nos pas sonnaient sur la route infinie. -Nous fîmes une courte halte, et, quand nous regagnâmes la ville, le -soleil élargissait une tache pourpre dans la brume. Les lampes des -faubourgs s’allumèrent. Chaque fenêtre cachait un cœur souffrant; une -humble douleur palpitait derrière chaque vitre... - - * * * * * - -L’étude du soir. J’ouvre mes livres, mes cahiers reliés d’une belle -toile cirée et froide. J’aime ces pages blanches où l’on met son devoir -«au propre». Ce steppe neigeux, éclatant sous la lampe, les mots que je -trace le parcourent comme des caravanes. Les petits signes noirs -chevauchent à travers l’étendue vierge. La plume mord bien sur la -feuille. Je m’applique. Gerboux sera obligé de reconnaître ma -supériorité. Peut-être lira-t-il ma composition en classe. Lortal verra -que j’ai du style, que _j’écris bien_. - -L’étude du soir est si longue qu’au début elle ne paraît pas devoir -finir. Travail et rêve se confondent. Il m’arrive de ne plus entendre le -bruit des dictionnaires feuilletés, de ne plus rien voir que cette page -lumineuse où court ma plume. La nuit accole aux vitres son mufle bleu. -Le gaz chante. Les heures s’abolissent. - -Comme l’étude touche à sa fin, mon voisin me pousse le coude et me -glisse, sous la table, une enveloppe. Je l’ouvre. - -C’est un petit paysage en trois ou quatre couleurs, au crayon. Une -route,--la route suivie en promenade--quelques arbres tordus sur le -couchant, un trait pourpre d’horizon. C’est tout. - -J’ai conservé ce dessin. Je le reprends quelquefois et la même émotion -se dégage de ces lignes puériles. Ce soir-là, je ne pus détacher mes -yeux de cette image. Il naissait d’elle un bonheur calme, un apaisement. -Ce carré de papier me parut une île baignée de soleil, mouvante de -feuillages. Il suffisait à me faire oublier l’étude, le devoir, la -réalité. Ce que je découvrais dans ce médiocre chef-d’œuvre, c’était, -sinon la beauté, du moins le rêve, et les œuvres des maîtres ne m’ont -pas mieux ouvert plus tard le séjour des bienheureux. - -Le dessin était signé J. L. dans un coin. Mais Lortal ne m’en parla -jamais. - - - - -VII - - ---Lortal, au parloir! cria Testard. - -L’abbé s’avançait vers nous, un billet de visite à la main. Lortal le -prit, jeta un coup d’œil indifférent et s’éloigna. - -C’était la première fois que mon ami recevait une visite. - ---Vous ne savez plus que devenir maintenant, me dit Testard, quand vous -n’avez plus votre Lortal. Si cela ne dépendait que de vous, vous ne vous -sépareriez jamais. - ---C’est bien possible, répondis-je ironiquement. Y voyez-vous un -inconvénient? - ---J’en vois plusieurs et des plus graves. Je suis résolu à faire cesser -une intimité qui devient scandaleuse. S’il le faut, je préviendrai M. le -Supérieur. - ---Ne vous gênez pas! - ---Vous me bravez, mon petit. Vous avez tort. Car c’est moi, croyez-le -bien, qui aurai le dernier mot. Je ne veux plus de cet exemple dans la -division; je ne veux pas de ces _a parte_, de ces conversations dont je -suis malheureusement en droit de supposer qu’elles ne sont pas celles de -jeunes gens chrétiens. - ---Soupçon gratuit! - ---Plût au ciel que vous fussiez aussi innocent que vous voulez en avoir -l’air. Mais vous me comprenez fort bien. - -Et, changeant brusquement de ton: - ---Voyons, Paul! Ne vous souvenez-vous plus de vos premières années dans -ce collège? Pour vous, j’ai été tout de suite un ami, jamais un maître. -Sans moi, la vie vous aurait été difficile. Vous n’avez pas réussi à -vous faire aimer de vos camarades. Ils vous ont toujours jugé trop fier, -trop intelligent pour eux. Car, intelligent, vous l’êtes et vous ne -l’êtes même que trop! Comment m’avez-vous récompensé de mes bontés? - ---Vous eussiez voulu faire de moi un mouchard, sans doute? - -Une poussée de haine me soulève. Les joues couperosées de cet homme, sa -voix cauteleuse m’écœurent au point que je ne songe plus à mes paroles. - ---Mon enfant, vous m’insultez. Je vous pardonne, car vous n’êtes pas -maître de vous. Je ne sais quel esprit malin vous possède. Comme vous -avez changé! Qu’est devenu l’enfant docile, pieux, aimant?... - ---Aimant! Mais je ne vous ai jamais aimé, jamais! - -Et je martèle ce mot avec rage. - -L’abbé Testard fait un grand effort sur lui-même. Il sourit. - ---J’ai cru à votre affection. La mienne ne tendait qu’à faire de vous -l’enfant préféré du Seigneur! - ---Et c’est pour cela que vous veniez, chaque soir, me parler au dortoir, -pour me faire insulter, le lendemain, par mes camarades. - -Testard devient écarlate. Il va lever la main sur moi. - ---Petit misérable! Votre âme est plus corrompue encore que je ne le -croyais. Quel venin faut-il que l’on ait versé en vous? Comme j’avais -raison de redouter pour vous la société de certains êtres qui -contaminent tout ce qu’ils touchent! Ah! je ne me trompais pas. Mais il -faut couper le mal dans sa racine et je n’hésiterai pas. - ---Le mal? dis-je exaspéré. Mais quel mal? Parlez franchement! - ---Vous ne comprenez que trop! Oui, c’est un mal que cette amitié -exclusive, que ces interminables causeries dans la cour, en promenade. -De quoi parlez-vous? De quoi parlez-vous? Avouez-le. Vous n’osez pas, -évidemment! Mais je le sais. Je flaire le péché où il se trouve. Et je -le déracinerai, soyez-en sûr, quoi qu’il en coûte. Vous étiez pur, mon -enfant, autrefois. Je crains que vous ne le soyez plus. Hélas! cela se -devine. La pureté se lit sur le visage, dans les yeux. Vous avez perdu -votre rire, votre gaîté, votre ferveur. Prenez garde! Vous perdrez aussi -cette intelligence dont vous êtes si fier. Le mal dégrade tout, même -l’esprit. Quand le ver est dans le fruit, il n’y a plus d’espoir... à -moins de trancher à vif--tout de suite. - ---Paul, ajoute-t-il avec une rauque tendresse, Paul, renoncez à l’ami -qui vous éloigne de Dieu! - -Il se penchait sur moi. Je me rejetai en arrière. - ---Jamais! m’écriai-je. Je ne comprends rien à ce que vous dites. Vous -voyez le mal partout, surtout où il n’est pas. Vous accusez nos -conversations. Écoutez un peu celles des autres! S’il y a un type propre -ici, c’est Lortal. Mais vous ne pouvez pas le comprendre. C’est mon ami. -Il le restera. Vous n’avez rien à voir avec mes affections. Je ne suis -plus un gamin. Je suis libre de me lier avec qui me plaît! - -Je trouvais dans mon amitié attaquée une énergie supérieure. Lortal eût -été fier de moi! Testard ne devait plus reconnaître dans ce révolté -l’élève timide qu’il avait jadis devant lui. - ---Oui, repris-je, vous ne voyez que le mal. Vous finirez par me faire -prendre Dieu en horreur! - ---Vous blasphémez maintenant! C’est complet! - -Il me saisit le bras qu’il serra violemment. - ---Alors, c’est la guerre entre nous, fit-il, les dents serrées, le -visage cramoisi. Vous la voulez! Vous l’aurez! - ---Lâchez-moi! éclatai-je, blême de colère. Lâchez-moi! La guerre si vous -voulez! Je m’en fiche! - -Il desserra son étreinte et je m’éloignai, le cœur palpitant de révolte. -Notre colloque avait été observé par mes camarades et sa violence ne -leur avait pas échappé. - -Je demeurai seul, à arpenter le préau, tout frémissant de mon amitié -menacée. Quelles raisons avaient pu provoquer la sortie de Testard? - -Ces raisons m’apparaissaient peu à peu. - -Dès mon arrivée au collège, Testard m’avait entouré d’une affection -assez exclusive et qui portait à jaser. Il avait pris l’habitude--en -dépit du règlement fort rigoureux sur ce chapitre--de venir me parler le -soir, au dortoir. Tandis que les souffles des dormeurs s’égalisaient, il -se penchait au-dessus de mon lit, embuant mon front d’une haleine encore -chargée de vin. Je n’aimais guère ces causeries. Cependant je n’osais -pas toujours feindre de dormir, lorsque j’entendais ses pas feutrés par -le linoléum. Parfois un voisin mal endormi percevait notre chuchotement, -distinguait la forme noire de l’abbé. Et, le lendemain, les sarcasmes -les plus humiliants ne m’étaient pas épargnés. - -Les années précédentes, Testard m’inquiétait; mais je profitais assez -bassement de sa faveur. Un surveillant qui vous veut du bien peut -accorder mille riens qui rendent supportable la vie du collège. Testard -ne me refusait aucune autorisation, fermait les yeux sur les libertés -que je prenais avec le règlement. J’étais assez subtil pour exercer sur -lui une sorte de chantage. Quel plaisir éprouvait cet homme, si fruste -en apparence, dans la compagnie presque clandestine d’un enfant, d’un -tout jeune homme? Quel agrément trouvait-il à me chuchoter, dans -l’ombre, des tirades d’une fade dévotion, empreintes d’une chaleur que -je ne soupçonnais pas équivoque? Je ne m’étais jamais occupé de -l’éclaircir. Je connaissais mon pouvoir. Si Testard ne m’avait pas donné -pleine satisfaction dans le jour, je tirais ma couverture jusqu’aux yeux -et j’affectais le plus profond sommeil. L’abbé se penchait, considérait -quelques instants le dormeur et s’éloignait après m’avoir effleuré le -front d’un geste qui pouvait être une bénédiction. - -Cette protection me paraissait maintenant tout à fait déplacée. Depuis -que Lortal était mon ami, Testard m’était odieux. Sa vulgarité avait -éclaté. Je le jugeais brutal et borné. Les derniers vestiges de -reconnaissance s’effaçaient, laissant la place à une antipathie d’autant -plus vive que l’attachement de cet homme m’avait servi. «Ingrat!» me -reprochais-je par instants, mais je trouvais une sorte de plaisir dans -l’acharnement de mon ingratitude. Je devenais frondeur. Je le bravais. -Il fut un peu lent à s’en apercevoir; mais le jour où il tenta de me -confisquer les _Émaux et Camées_ qu’il estimait devoir être expurgés, il -reçut comme une gifle l’éclat de rire insultant dont je gratifiai son -geste. Ce fut si net qu’une onde rouge courut sur sa large nuque et -qu’il me regarda une seconde avec une tristesse étonnée. Sans doute me -serais-je attendri et lui aurais-je pardonné sa balourdise, si je -n’avais aperçu Lortal tourné vers moi et souriant. - -Un sentiment violent donne de la clairvoyance aux plus obtus. Testard -comprit. Il fut jaloux. - -Cet homme, qui jadis me parut seulement frénétique et ridicule, c’est -sous un autre angle que je le vois aujourd’hui--presque tragique. - -L’abbé Testard, qui assommerait un bœuf, entré à dix ans au petit -séminaire, observe rigoureusement les préceptes. Où ira cette force qui -lui met le sang aux oreilles, le feu aux moelles, cette force montée de -la terre dont il est si proche? Nulle part. Elle l’étouffe. Quelle -agonie, les soirs de mai, lorsque les feuillages gonflés de sève bougent -sous sa fenêtre, lorsque la brise tiède, alourdie de pollens, dessèche -sa gorge, lorsque l’immense nuit, porteuse de parfums et de songes, -assiège sa solitude! Il ferme sa fenêtre aux ténèbres perfides, ouvre un -livre. Il ne peut lire. Il se jette sur son prie-Dieu, appelle le -Seigneur; mais le Seigneur ne vient pas. Testard n’est pas un mystique. -Il ne sait pas s’entretenir avec Dieu qui lui est un maître dur, non un -confident. Testard ne songe pas aux femmes, car il a grandi dans -l’horreur du péché de luxure. Il ne transige pas avec la chair. Et -pourtant il lui faut aimer! - -Ses supérieurs font de Testard un surveillant dans un collège. Jardin -d’adolescences! Quoi de plus digne d’être aimé que cette jeunesse! Et -quel amour plus pur que celui de ces âmes en éclosion! Testard se -promène lentement dans le dortoir dont les persiennes laissent filtrer -la chaleur angoissante de la nuit. Les lits, blancs cercueils, -s’allongent sous les veilleuses. Les respirations des dormeurs se -confondent en un seul souffle, qui s’élève et s’abaisse, pareil à une -rumeur de marée. L’homme solitaire rêve parmi ces jeunes vies -sommeillantes. Dans les vergers craquent les bourgeons nocturnes. La vie -continue sa lente poussée, baignée d’aromes, sous le ciel où s’amasse -une pluie aux larmes tièdes. Il faut aimer. L’homme se penche sur un -front, recouvre une épaule. L’un de nous ne dort pas. Testard lui parle. -Cette âme d’enfant--combien malléable, docile à toutes les -empreintes!--Testard voudrait la marquer d’un signe indélébile. Il -voudrait que cette âme fût à lui: il l’offrirait à Dieu. Du moins, il le -croit. Il est sincère. Pour la lui prendre, il ne peut y avoir que -l’Ennemi, le Malin. Il la couve, jalousement. - -Ainsi la foi lui est un subterfuge. Il y a en lui une force qui veille, -qui caresse sa nuque de fiévreuses ondées, qui met une flamme dans ses -yeux. C’est une âme qu’il aime et qu’il veut sauver. Cependant la main -qu’il pose sur le front de l’adolescent est si brûlante que l’adolescent -a peur et presque honte. - - * * * * * - -Mon amitié pour Lortal blessait profondément Testard. Mais il était -inconscient de sa jalousie, des raisons obscures qui le portaient à -s’acharner contre nous. L’exubérance de sa nature s’était canalisée en -un besoin de domination, en un despotisme sentimental. Sa conviction, sa -foi, la certitude de sa pureté étayaient encore cette volonté -tyrannique. De bonne foi, l’abbé ne pouvait admettre qu’on lui résistât, -à moins d’être un mécréant ou un vicieux. Comment n’aurait-il pas vu en -mon ami une sorte de valet du démon? - -La menace qu’il faisait peser sur elle exaspérait mon amitié nouvelle et -si vivace: cette amitié masculine, plus robuste et aussi exclusive que -l’amour, élan à deux vers la vie et vers l’action. Mon grand -camarade--car Lortal me paraît grand, plus grand que moi, plus que moi -détaché de l’enfance,--comme je te suivrais, si tu voulais partir! Comme -les routes seraient belles! Et la mer... Vagabond, matelot, à ton gré, -pourvu qu’on marche côte à côte, que je sente sur mon épaule la force -ramassée de ta main! - -Il me vient une soudaine ivresse à respirer cette amitié surgie du soir -qui tombe. Une énergie nouvelle palpite en moi. Cette goutte d’eau sur -mon front? Est-ce la pluie? N’est-ce pas plutôt l’embrun du large qui -m’apporte l’appel d’un océan? Compagnon, nous sommes faits pour -l’immensité, pour la route sans fin! Compagnon, à ton côté, mes muscles -se tendent, comme de bons ressorts. Auprès de toi, mon camarade, je me -sens le goût d’être un homme! - - * * * * * - -Le camarade accourt du parloir. - ---Grande nouvelle! me crie-t-il. Les Miromps de Rochebuque s’installent -ici, à Aubenac. - ---Qui donc? dis-je surpris. - ---Des parents à moi. Mathilde Miromps est la sœur de mon tuteur, Joachim -de Los. Beaucoup plus jeune que son frère, d’ailleurs. Elle a épousé -Miromps qui se fait appeler de Rochebuque et qui a des haras dans la -région. Ils ont fait mettre à neuf un vieil hôtel de la rue Jaladis. Ils -vont recevoir. Ils nous feront sortir, car j’ai parlé de toi à Mathilde. - ---A ta tante? - ---En effet. Mais je l’appelle Mathilde. Nous avons été élevés ensemble. -Je suis sûr qu’elle te plaira. Si romanesque, cette pauvre Mathilde! - ---Pauvre! N’est-elle pas heureuse? - -Lortal éclate de rire. - ---Heureuse! Comment ne serait-elle pas heureuse? Avec un pareil mari, -l’illustre Miromps, le plus glorieux maquignon de France, Miromps qui -fleure si délicatement l’écurie! Joli ménage! Mathilde, vingt-trois ans! -Miromps, cinquante-cinq et du poil gris dans les oreilles. Bien -conservé, d’ailleurs! - ---Mais comment l’a-t-elle épousé? - ---Bah! _Quien sabe!_ comme disait Manuel Acevedo. Les femmes sont -folles--ou trop sages--ce qui revient au même. - -Je raconte à Lortal mon altercation avec Testard. Mais il n’y prête -aucune attention. Il est fort excité. Pourtant c’est notre amitié qui -est en danger! Lortal est de bonne humeur. Il rit. - ---Laisse faire cet imbécile! Il ne peut rien contre nous. Occupe-toi -d’avoir une autorisation de sortie. Un de ces jeudis, je t’emmène -déjeuner rue Jaladis. - -La cloche sonne. Nous regagnons l’étude. Testard surveille le défilé, -puissant, l’œil torve. - - - - -VIII - - -Mathilde! Ce nom s’est installé dans mon esprit. Il suscite un -mystère--le même qui à mes yeux enveloppe Lortal. Car mon ami me donne -l’impression de porter en lui quelque chose de scellé et d’inviolable. - -J’imagine Mathilde brune, des bandeaux et des vêtements flottants. -Lortal l’aime-t-il? Sans doute. Et si je l’aimais aussi? Eh bien! je me -sacrifierais. Ce serait terrible et touchant. Je me mettrais à ses pieds -et je lui dirais: «Soyez heureuse sans moi, avec lui.» Et je baiserais -ses mains et ses mains presseraient mes lèvres. Un si noble et si cruel -sacrifice m’attendrit jusqu’aux larmes: «Lortal, Mathilde, ne me -plaignez pas! Votre bonheur passe avant le mien. Moi, je suivrai ma -route. Serai-je aimé un jour? Qu’importe! J’immole joyeusement mon amour -à mon amitié.» Et tout imaginaire qu’il est, ce sacrifice me grandit. - -Je sens la nécessité absolue d’une passion. S’il n’y a pas une femme -dans ma vie, ma vie est misérable. J’ai longtemps gardé dans mon -portefeuille un portrait d’actrice découpé dans un magazine. Mais ce -simulacre de souvenir ne me suffit plus et j’ai déchiré, l’an passé, -cette pauvre coupure dans un moment de dépit. Salayrac, cette brute, a -de vraies photographies et il les montre. Mais Salayrac ne sait pas ce -que c’est que l’amour. - -Il me faut une héroïne. Sera-ce Mathilde? Non, ce rêve est impossible. -Et Nourmahal?... Pourquoi pas? - -Je pris ainsi la résolution d’aimer Mme Jouvelin, dont j’ignorais le -petit nom. Je ne l’avais pas revue depuis la rentrée, malgré ses -promesses, et j’éprouvais quelque difficulté à me faire d’elle une image -très précise. La flamme rouge de sa chevelure, la courbe de sa hanche, -son parfum, tels étaient les seuls détails de sa personne que je -parvenais à reconstituer. Mais son visage, son nez, son front, sa -bouche, tout cela ne m’apparaissait que dans un brouillard. Cette figure -indécise suffisait à alimenter ma rêverie. Elle se substitua vite aux -fantômes plus indécis encore qui jusqu’ici l’avaient peuplée. Désormais -ma mélancolie eut un objet. - -Pour donner quelque réalité à cette ombre, je l’associai à toutes les -phases de mon existence. Elle me suivait jusqu’à la prière et se -penchait sur mon épaule, pendant l’étude. L’abbé Gerboux ne la -distinguait pas à mon côté, tandis qu’il inscrivait au tableau noir la -liste des victoires de la campagne d’Italie. Une orgueilleuse tristesse -me venait de cette passion. J’avais mon secret, moi aussi. Nul n’était -digne de le partager; nul, si ce n’est Lortal. - -Je le mis dans la confidence à mots couverts. Je lui laissai entrevoir -que l’aventure était entrée dans ma vie: une jeune femme, plus âgée que -moi, hélas! d’une grande beauté et à qui j’avais lieu de croire n’être -pas indifférent. Mais que pouvais-je, ainsi séparé du monde? Elle -demeurait à Aubenac. Finalement je la nommai. Lortal resta silencieux et -son silence me parut chargé d’ironie. J’étais plein de confusion et mon -amour ne me semblait plus qu’une pauvre baudruche dégonflée. - -Mais l’ami me rendit confiance. Crut-il ou ne crut-il pas mon histoire? -Toujours est-il qu’il me dit fort gravement: - ---Je ne sais si tu arriveras un jour à tes fins. Mais cela n’a aucune -importance! - -Et comme je protestais avec une feinte indignation (au fond cela en -avait si peu, d’importance! et je n’avais jamais songé qu’il pût y avoir -des «fins» à ma passion): - ---L’essentiel, dit-il, c’est d’y penser! - -Mon roman prit ainsi une sorte de réalité. Lortal m’en demandait de -temps en temps des nouvelles. - ---Et Nourmahal? - -Ces confidences illusoires cimentèrent notre amitié. Le plus curieux, -c’est que Lortal possédait le don de colorer les plus humbles faits de -l’existence. Passant par sa bouche, tout récit s’amplifiait et se -dramatisait. La vie de collège elle-même, si terne et si monotone, -devenait, par l’alchimie de son imagination, une projection où lumière -et ombre jouaient si curieusement que l’on se disait: «Comment n’ai-je -pas vu cela?» Il vous imposait une vision compliquée de la vie et des -êtres. Poète ou mystificateur, il ornait la réalité d’un prestige qui se -substituait à elle. - -Aussi le collège n’était-il plus pour moi le collège de mon enfance; il -me paraissait plus sombre, étouffant. Par contre, la petite ville -ignorée qui s’étendait au pied de notre colline, Aubenac, l’imagination -de Lortal projetait sur elle mille étranges lueurs. Quoique étranger, il -connaissait les principales familles de l’endroit. Les potins, les -scandales de la vie de province lui parvenaient par je ne sais quel -canal. Il tirait un parti fort romanesque de leur médiocre trame. - -En partant pour la promenade, nous longions quelquefois les jardins du -docteur Horace Milondré, médecin de Saint-Julien. Ces jardins étaient -entourés de hautes murailles. On ne distinguait que la cime des arbres, -en été gonflés d’un épais feuillage; quelques branches retombaient -par-dessus les pierres d’un granit rosé et gris. La grille de fer -laissait apercevoir entre ses barreaux rouillés une allée de platanes -envahie par les herbes folles et, tout au bout, la maison au toit -d’ardoise, avec ses portes-fenêtres voilées de blanc et son perron à -double volute. Cette demeure m’avait toujours attiré par sa solitude et -sa vétusté. - ---Milondré, me dit un jour Lortal, a bien choisi sa bicoque. Il l’a -achetée à la mort du président Morlhac qui faisait collection de -corsets. Tu ne savais pas? Elle était fameuse sa collection. Il y avait -des corsets historiques: celui d’Isabeau de Bavière et celui de -Charlotte Corday. Du moins Morlhac affirmait leur authenticité. - -«Milondré, lui, n’est pas collectionneur. Il a pris la maison à cause -des jardins. C’est un homme de goût. L’été, il donne des fêtes intimes -dont tout le monde parle, sauf les invités. Toutes les jeunes femmes -d’Aubenac voudraient en être; mais Milondré choisit. On raconte qu’un -soir, la belle Mme Dormain s’est mise toute nue. Des photophores étaient -accrochés aux branches. Tu vois ça d’ici. Les femmes aiment Milondré, -ajouta-t-il, parce que Milondré est une brute. Il les cravache.» - -Je ne puis passer sans trouble devant les jardins invisibles. Mme -Dormain est une femme d’officier. Elle porte de larges chapeaux noirs -qui ne laissent voir que sa bouche. Sa bouche est très rouge. Elle vient -à la distribution des prix et à la soirée artistique que le collège -offre chaque année. Elle a fait la quête, une fois, avec Leroux le -philosophe. Alors elle... Est-ce possible? Devant Milondré, devant les -hommes? - -Maintenant les lourdes portes cochères de chêne, les persiennes d’un -vert lavé par les pluies me semblent abriter de singuliers destins. Un -filet de lumière glisse entre les rideaux soigneusement tirés. Lortal, -d’une main nonchalante, soulève un instant le masque de la petite ville, -puis le laisse retomber. Il est cynique, brutal, le visage que -j’entrevois--et pourtant, comme je voudrais le contempler de près! - -Lortal parle des femmes. Il en parle souvent, tantôt avec un mépris -amer, tantôt avec une émotion qui me met au cœur un élan de tendresse. -Avant lui je ne savais rien des femmes et je ne voyais en elles que des -fantômes aériens, inspirateurs d’élégies. Maintenant je sais que Mme -Dormain se déshabille devant Milondré. C’est une science, cela! -Nourmahal en ferait peut-être bien autant. Sont-elles toutes ainsi, -toutes celles que j’ai aimées sans les connaître? - -Elle doit être si belle, nue, Mme Dormain! Et Nourmahal? Dans mon -esprit, deux formes voluptueuses et imprécises se poursuivent, -s’enlacent. Les atteindre? Toucher un corps de femme? Je me surprends, -la nuit, à caresser mes bras et ma poitrine, à suivre le contour de mon -corps pour imaginer la douceur de toucher d’autres bras, une autre -poitrine, un autre corps. - -L’amour ne m’apparaît comme un péché que lorsque j’imagine à côté d’une -femme un autre homme que moi; si par hasard j’évoque Milondré avec ses -favoris courts, son nez mou, ses dents claires et sa grosse épingle de -cravate en brillants. Alors l’idée de la souillure est intolérable. Ma -pureté ne serait-elle que jalousie?--Je pense que mes maîtres ont raison -de maudire l’Étrangère, l’Impure, et je pressens l’amertume du péché -avant de l’avoir commis. - - * * * * * - -Par exemple, se trouver en face de l’Impure, de l’Etrangère, de la -Courtisane amère comme la mort, c’est une toute autre affaire que de -rêvasser tout seul. L’impure m’a demandé au parloir: Mme Jouvelin -elle-même! Je vivais depuis quelques jours dans une crise puritaine qui -avait suivi les révélations de Lortal sur le jardin invisible. J’avais -fait des serments d’orgueil et de solitude et chargé l’impudique image -de Nourmahal sur qui je devais faire peser, bien injustement, les -dévergondages de Mme Dormain. - -En traversant la cour des petits, Charles Jouvelin me prit la main. - ---Maman vient nous voir, dit-il. Quelle chance qu’elle te demande aussi! -Je ne te vois jamais, continua-t-il. Pourquoi ne m’écris-tu pas? J’ai -des camarades qui ont des amis chez les grands. Ils s’écrivent. - ---Mais, fis-je, c’est tout à fait défendu. Et puis que veux-tu que je -t’écrive? - ---Je ne sais pas, fit l’enfant. Je m’ennuie sans toi. - -Mme Jouvelin nous attendait avec un gros paquet de gâteaux. Mon orgueil -en fut blessé, mais ma gourmandise, satisfaite. Nourmahal était fort -belle. Elle portait un manteau de fourrure sombre et sa chevelure -étincelait. L’objet de ma passion m’étonna. Cette jolie femme, rieuse et -déconcertante, ne ressemblait guère à ma Sylphide. Le roman ébauché en -esprit, auquel mes conversations avec Lortal avaient donné une substance -illusoire, s’effondra aussitôt. C’est une terrible chose que de parler à -une femme qui vous sourit de toutes ses dents, qui sent bon et qui vous -demande, à vous qui mûrissez de si graves réflexions sur le péché et sur -l’amour, à vous qui attendez la vie avec tant de gravité: - ---Aimez-vous les éclairs au chocolat ou préférez-vous des barquettes aux -fruits? - -Comment leur parle-t-on, à ces êtres? - -Mais elle se charge de la conversation: - ---Vos études? Ce bachot?... Lettre de votre mère. Charles vous aime -beaucoup. Il se passe tout à fait de moi, n’est-ce pas, Charles?--Je -suis très contente qu’il vous ait pour camarade... Vous irez chez vous à -Pâques?--Allons! Au revoir! Merci d’être aussi gentil pour Charles. - -En s’éloignant, elle se retourne et me fait un signe de sa main gantée: - ---Je vous suis très reconnaissante, très... - -Je n’ai pas dit un mot! - -Je sens que je n’aurais plus beaucoup d’effort à faire pour l’aimer. -Mais combien pour le lui dire! - ---Eh bien? demande Lortal, quand je regagne la cour. - -Je me contente de sourire en baissant la tête. - - * * * * * - -Quelques jours plus tard--nous étions alors en février--nous fîmes en -promenade une singulière rencontre. - -Nous traversions le vaste plateau de bruyères qui domine Aubenac. Des -rafales entraînaient de lourds paquets de nuages d’où tombaient, rares -et glacées, des gouttes de pluie. Un bouquet de bouleaux, aux troncs -maladifs, frissonnait sur l’horizon. Et de cet horizon, brumeux, infini -dans sa grisaille, surgit une silhouette équestre. Quelques instants -plus tard je distinguai l’envol d’une écharpe: c’était une amazone. Elle -se dirigeait de notre côté, au galop. - -Nous marchions, nos pèlerines collées au corps par la bise et tête basse -dans le vent. Le cheval s’enlevait en rapides foulées sur cette lande -romantique. Notre colonne ralentit instinctivement la marche, car -l’amazone fonçait sur nous. A quelques pas à peine, elle arrêta -brusquement son cheval, les rênes rassemblées, le buste droit. De -l’écume frangeait les naseaux de la bête. Mon regard s’hypnotisa sur le -pommeau d’une cravache, une boule d’onyx dans un poing crispé, si frêle! - -Lortal se détacha du rang et courut à elle. L’amazone sauta à terre. -Leurs silhouettes se détachaient sur le ciel immense où roulaient des -nuées. Elle était un peu plus grande que lui. Je distinguais mal son -visage dans les plis de l’écharpe. - -Testard n’était pas le moins intrigué. - -Cependant l’inconnue remontait en selle. Lortal la regarda s’éloigner. -Il demeura quelques instants immobile avant de rejoindre son rang. Nous -ne vîmes plus qu’un point noir à l’extrémité de la lande, puis plus -rien. - ---C’est Mathilde, me dit Lortal. - - - - -IX - - -L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur nous, un soir. C’était -un esprit de révolte et de risque. - -L’amazone, dont l’image me poursuivait encore, nous avait-elle -ensorcelés? Je ne sais. Mais, depuis cette rencontre, Lortal n’était -plus le même. - -Que se passa-t-il en nous? D’où vint l’appel qui traversa la cour, ce -soir d’hiver, flagellé de vent et de pluie, où le monde semblait nu, -hostile et glacé? Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout -âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles, avec l’aigre -rumeur de la bise: «Dehors, il pleut. Dehors, il fait froid. Pourtant il -faut partir. Allons, debout! En route!» La plupart se retournent sur -l’oreiller; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi, sans discuter -l’ordre. Ils vont à la destinée qui les attend dans l’ombre, sur le -seuil. A peine ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint leur -poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus. Alors les amis se -demandent: «Tiens, pourquoi nous a-t-il quittés? Il avait une belle -situation, une femme, des enfants. Quelle folie!» Personne ne comprend. -Les rides s’effacent sur l’eau. - -Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces souvenirs, j’ai -entendu l’appel! Que de fois j’ai senti le frôlement de l’Esprit -nocturne! Parfois j’ai résisté. J’ai cédé parfois aussi, renonçant au -calme labeur, à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi? Pour -suivre un fantôme, pour courir après l’aventure. L’aventure ne démasque -jamais son visage. Mais ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix -impérieuse et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde, -la plus amère de toutes: l’abandon. - -Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la grande décevante, posa -sa main sur l’épaule des collégiens. La nuit tombait. La récréation du -soir touchait à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs rameaux sur -un ciel livide qui s’obscurcissait lentement. Lortal était près de moi. -Ses yeux brillaient. Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le -fond de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme, un compagnon. - ---Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée. Je m’ennuie. C’est -Mirepuy qui surveille ce soir à la place de Testard, qui est souffrant. -Il ne s’apercevra de rien. On rentrera pour dîner. - -Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal a pensé à moi! Le -suivre, cela s’imposait. Je ne lui demandai pas où nous irions. Partir. -Avec lui, aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité! - ---Si tu veux, ai-je murmuré. - -La cloche sonne. La division se rassemble, immobile. Nous sommes dans un -angle obscur de la cour. Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la -terrasse des professeurs. L’accès est libre. - ---Ne bouge pas, dit Lortal. - -On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis! Une angoisse délicieuse -s’empare de mon être. Joie de désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte -contre le monde, pour lui. - -Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas grincent, là-bas, -sur le gravier. La lourde porte roule. Nos places seront vides. - ---En route, souffle Lortal. - -C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long des murs. Je le -suis. Nous étouffons nos pas, courbés comme des Indiens dans la jungle. -Les arbres égouttent l’eau de leurs branches. Nous voici sur la -terrasse. Si quelque maître nous apercevait! Des massifs de fusain nous -dissimulent. - -Un pas. Nous sommes perdus. - -Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite. Une ombre passe à -dix mètres de nous. C’est l’abbé Poncebique, un rouleau de musique sous -le bras. Il n’est pas dangereux, celui-là! - -Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée de Lortal, où il me -guide, vers quelle escapade. L’aventure est belle, parce qu’elle est -l’aventure; non parce qu’elle mène quelque part. - -Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le mur du verger, à -hauteur d’homme. D’un rétablissement, le capitaine s’est installé sur la -crête. - -Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers le faubourg dont -les feux vacillent à nos pieds, trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la -ville, la gare dans son halo de brume rouge, le halètement des trains, -les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge du dernier fanal. - ---Doucement, doucement, fait Lortal. - -Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée. Un pan de rideau -laisse entrevoir le disque éblouissant d’une casserole, un pot de -géranium aux fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline -rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien aboie. Il faut fuir. La -porte de l’enclos est fermée. - -Où donc est le bon élève que je fus? Et qui le reconnaîtrait dans ce -maraudeur? Mais les versions, les thèmes et les prix d’excellence ne -m’ont jamais rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir. Être -docile, studieux, le favori de Testard: piètres joies! La nausée me -vient de songer à mes bonnes notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à -côté de l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme qui -risque? Et quel «satisfecit» vaudrait pour moi cette fièvre de se -glisser dans le jardin noyé d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où -veille peut-être un ennemi, vers cette porte dérobée derrière laquelle -s’ouvre le monde? O Danger, je vois près de moi ton visage si pâle, tes -lèvres serrées et tes yeux se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon -épaule ta main qui ne tremble pas. - ---Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je vais faire le guet. - -Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la fenêtre. Pas un -bruit. Une traînée de vent. Une goutte de pluie sur ma main. L’horloge -du collège sonne un quart. Quelle heure? Je l’ignore. Il n’y a plus de -temps. Ma vie a été coupée en deux. - -Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé. Je tire -violemment. Un tonnerre. Le chien hurle. Vacarme de chaînes. Je bondis. -Lortal me suit. Nous nous jetons dans le fossé. - ---Encore un de ces sacrés voyous, grogne une voix au-dessus de nos -têtes. - -Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes dehors et pour de bon, -toutes portes closes. - -Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds! Comme il est facile de tout -quitter! Voilà une autre découverte de cette soirée mémorable. - -Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche qui bordent le -raidillon. Un vieux réverbère à potence balance sa lanterne: un rayon -jaune vient lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses dents -un air qui lui est familier: - - Je m’appelle Clara, - Clara la Bordelaise... - -C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles souvent lues: -«Celui qui ne quitte pas son père et sa mère, ses frères et ses sœurs et -même sa propre vie, ne peut être mon disciple.» - -Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un fantôme de route qui -se perd dans un chaos de brume. Deux peupliers frissonnants marquent la -frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de faubourg, de -petits jardins, quelques étables d’où sortent des grognements de porcs, -d’humbles maisons tassées sous leurs coiffes d’ardoise. - -Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur doit être -prévenu. On va nous faire rechercher. Mais je ne suis pas inquiet. Le -capitaine est là. - ---As-tu de l’argent? demande Lortal. - ---Douze francs. - ---C’est maigre. - -Que médite-t-il? Il s’est arrêté un instant. Il s’oriente. - -Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait prendre le train -pour Bordeaux. Là-bas on se débrouillerait. Je connais un capitaine au -long cours. Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant une -pacotille. - -Si Lortal avait eu la même idée que moi! Nous nous dirigeons vers la -gare dont le halo nous guide. Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le -sentier hérissé de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue à -l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu. Un hurlement déchire -la toile sombre de la nuit. Un train s’abat en sifflant sur le silence, -s’engouffre dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit et -passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme autour de nous. - ---Lortal! Il ferait bon partir. - -Je ne peux voir son visage. Mais il me prend la main. Sa main est -froide. - ---Par ici, je me reconnais! - -Voyages, départs... paquebots gémissants sur leurs chaînes... - -Où sommes-nous? - -Une sorte d’impasse. Une ombre visqueuse stagne entre des murs bas. De -la boue. Derrière une taie rouge, au fond, brûle une lampe. On dirait -d’une lanterne promenée sur l’eau, par des contrebandiers, une nuit sans -lune. Un aboiement. Puis, dans le marécage d’ombre, des voix, des rires. - ---Qui est là? râle une gorge éraillée. - -Les vitres tintent de rires écarlates. Un piano mécanique claque de -toutes ses dents, déclenche une valse épileptique: «Nous cueillerons des -lilas et des roses.» Dans un rectangle de lumière, une ombre surgit: - ---Entrez donc, les enfants! - -Toute la lumière derrière elle, je ne peux distinguer son visage, masque -blanc. Une mantille retombe le long des joues. C’est la face même de la -mort. - ---Ben quoi! Vous avez peur? - -Où m’a-t-il conduit, mon compagnon? Je serre violemment sa main qui se -dérobe. - ---Jacques, allons-nous-en! - -Nous nous tassons dans l’ombre. Le reflet de la porte, la lueur de la -vitre sous sa taie, prunelle sanglante, ne nous effleurent pas. - -Lortal hésite. Je le sens. Je flaire je ne sais quel mystère ignoble -palpitant derrière ce mur. Ces rires, cette femme! Serait-ce la maison -dont parlait Salayrac, la main devant sa bouche? Mon cœur bat. Mes -paumes sont moites. Si l’on entrait, tout de même!... - -Il flotte une buée de crime, dans cette impasse. - ---Je t’en supplie, Jacques. Jacques, partons... - -Lortal me tire en avant. - -Encore un rire! Cette fois, c’est un rire d’homme, déchirant, brutal. Un -poing fait sonner des bouteilles. Et puis des voix, des voix rauques, -geignardes, cyniques et usées, des voix comme je n’en ai jamais entendu -et qui semblent monter de l’abîme, rôder autour de moi, comme des -larves. - -Le dégoût l’emporte. - -Fuir... Lortal court derrière moi. - - * * * * * - -J’ai couru, couru comme si un démon me pourchassait. Deux bras se sont -abattus autour de mon cou: - ---Jacques! Pardon. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas. J’ai -honte... Emmène-moi... - -Le capitaine me regarde. Il rit. Il ne prononce pas une parole. - -Nous marchons. D’informes talus masquent la nuit. - -Est-ce tout ce qui restera de l’aventure, cette boue, cette nuit déjà -glacée, cette impasse sordide et ce rire de mon ami, plus cruel que -tout? O Danger, cher Danger, tout ce que tu m’avais promis!... - -Une horloge tinte. Je reconnais celle de Saint-Julien. Nous somme -revenus sur nos pas. - -Lortal parle. Sa voix sèche commande. - ---Maintenant, il faut rentrer. Dépêchons. Inutile de songer à passer par -la porte. Escaladons. - -Je me soumets. Je sens bien que j’ai été lâche, que je n’ai pas subi -l’épreuve. Le compagnon me méprise. Ce sera tout à l’heure, de nouveau, -la vie empoisonnée: une punition, de mauvaises notes--pis encore -peut-être! - -Lortal m’a fait la courte échelle. Nous avons glissé à travers le -verger. Voici la terrasse. Personne. Silence. Une pluie fine commence. - -Une ombre s’est dressée. - ---Où allez-vous? D’où venez-vous? - -J’ai reconnu la voix de l’abbé Fourmeliès. Ma gorge se serre. - ---Suivez-moi, dit sèchement le Supérieur. - -Il nous précède par les corridors vaguement éclairés. - -L’abbé Poncebique nous croise encore et considère, effaré, notre -accoutrement. De la boue jusqu’aux genoux. - -La porte du cabinet s’ouvre. Sur la table de travail, polie comme un -miroir, une lampe arrondit son cône d’or. La pièce est plongée dans une -pénombre où luisent les fers d’anciennes reliures, l’ivoire d’un Christ -au mur. Des braises croulent dans la cheminée. - -Le Supérieur nous fait face. Nous sommes debout, immobiles. Lortal -lui-même baisse les yeux. Je songe à cette demeure à la taie rouge. - ---Qu’avez-vous fait? demande Fourmeliès. On m’a signalé votre absence. -L’abbé Testard s’était déjà plaint de vous. Et vous commettez une -nouvelle faute, et une faute très grave. J’entends tirer tout cela au -clair. D’autant que vous, Demurs, avez toujours été un excellent élève -et que j’ai toujours eu confiance dans votre bon sens. Lortal, vous avez -commis une grave infraction à la discipline. Je tiens à vous écouter. - ---Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur le Supérieur, répond -Lortal. - ---Bien. Demurs, vous m’attendrez ici. - -Il ouvre une porte cachée par une portière de tapisserie et je me trouve -dans une cellule de moine, murs blanchis, un lit de sangle, un crucifix, -deux rameaux de buis entrelacés. C’est la chambre à coucher de -Fourmeliès. - -Je suis tombé à genoux, brisé de fatigue et d’émotion, le front contre -ce lit étroit et dur, fait d’une planche. Ne serait-ce pas sur une -couche semblable que l’on fait les plus beaux rêves? - -La portière se soulève. - -Lortal n’est plus là. Le Supérieur est assis à côté de la cheminée, les -mains sur ses genoux, le buste droit. Son regard, si aigu derrière les -besicles, ne quitte pas mon visage. - ---Voulez-vous m’expliquer cette escapade insensée? Cette fugue à deux, -sans rime ni raison? Vous savez ce que vous risquez: l’expulsion de -Saint-Julien. Ni plus ni moins. Je vous écoute. - -Un sanglot m’arrête. - -Des larmes coulent de mes yeux. Je balbutie: - ---Je ne sais pas... On est parti, comme ça, pour rien! - -Le Supérieur demeure impassible. - ---Vous avez beaucoup changé. Vos maîtres se plaignent de vous. Votre -amitié pour Lortal est beaucoup trop exclusive. L’abbé Testard vous a -averti plusieurs fois. C’est trop! Vous êtes orgueilleux. Vous avez osé -traiter avec mépris ce maître dévoué. Maintenant c’est moi qui parle. Il -faudra vous soumettre. - ---Je ne peux pas... - ---Vous ne pouvez pas? - -L’abbé Fourmeliès se dresse. A travers mes cils embués de larmes, il me -paraît gigantesque. - ---On peut tout, vous m’entendez, tout ce qu’on veut. On se brise, on se -déchire, mais on peut. - ---Pardonnez-moi... Mais Lortal est mon ami, mon meilleur ami. Je -donnerais ma vie pour lui. Quel mal y a-t-il à cela? - ---Le mal qui s’attache à toutes les affections désordonnées, aussi pures -qu’elles soient en apparence. - ---Ce n’est pas possible, monsieur le Supérieur. Il n’y a pas de mal dans -l’amitié. Ici on ne voit que le mal, le mal partout. Mais alors la vie -elle-même, c’est le mal. - ---Peut-être, fit le Supérieur entre les dents. - ---Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la désire, la vie; je désire -tout comprendre, tout aimer, tout sentir. Je désire être heureux. Et je -ne suis pas heureux ici! - ---Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez votre affection dans -des êtres fragiles. Voyez où cela vous conduit! Vous souffrirez bien -plus encore, si vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même d’abord, -avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité, trop de poésie, trop -d’amitié. Il faut tailler dans le vif. Dieu vous abandonnera, si vous -l’abandonnez pour d’autres... - -Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme a dû être le meurtrier -de lui-même. Puis sa voix se radoucit. Elle est presque tendre. - ---Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est passionné, mais pur, j’en -suis certain. L’abbé Testard a sans doute exagéré. Je lui parlerai. - -Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge ses yeux gris dans -les miens. - ---Lortal m’a donné une explication de cette escapade. Je n’en veux pas -savoir davantage. L’aventure d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru; -j’ai cru Lortal. Mais gardez-vous de lui! L’ami le plus cher vous -trompera. Il n’y a qu’un ami: Dieu; qu’un bonheur: la mortification de -soi-même. Et tout le reste est mensonge. - -Il me conduisit jusqu’à la porte. - ---Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il avec un sourire -qui adoucissait singulièrement son dur visage de solitaire. Elle est la -source de la joie. Allez! mon fils. Que Dieu _reste_ avec vous! - -L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait à sa fin. Je -lui remis un billet du Supérieur m’autorisant à rentrer. Lortal était à -sa place. Il me fit un signe de tête qui signifiait: «Tout va bien.» - -Je n’ai jamais connu sa conversation avec l’abbé Fourmeliès. Mais je -savais maintenant mon ami capable d’un mensonge et mon cœur s’en -attristait, sans être moins aimant. - - - - -X - - -Alors commença une longue période de calme. Gerboux et Testard cessèrent -de persécuter notre amitié. Ils parurent se désintéresser de notre -perdition et rien ne pouvait nous être plus agréable que cette feinte -indifférence. Testard me marquait une hostilité silencieuse. Il m’arriva -de surprendre, pendant les heures d’étude, le regard qu’il attachait sur -moi à la dérobée. Cet homme souffrait. Mon impression était si vive que -j’éprouvais quelques instants de remords en songeant à ma dureté. Mais -je ne pouvais lui pardonner la tyrannie jalouse qu’il m’avait imposée et -les humiliations que sa protection m’avaient values. Un entretien avec -l’abbé Fourmeliès n’avait sans doute pas été étranger à sa nouvelle -attitude. - -Quant à Gerboux, je ne sais pas par quels prodiges d’hypocrisie il avait -pu obtenir l’importante situation qu’il occupait à Saint-Julien. On le -disait en fort bons termes avec l’Évêché, tandis que l’excellent -Fourmeliès n’était pas en odeur de sainteté au Palais épiscopal. Le -grand vicaire Doublemaze venait souvent visiter le professeur de -rhétorique. Nous pouvions voir déambuler sous les tilleuls et les -marronniers de la terrasse leurs silhouettes si différentes: l’une -courtaude, l’autre svelte. - -Doublemaze, jeune encore et qui avait fait rapidement son chemin dans -les ordres, portait de fines soutanes, coupées par un autre tailleur que -celui de Gerboux ou de Fourmeliès. Ses mains, qu’il avait longues et -délicates, étaient toujours gantées, l’hiver de peau, l’été de -filoselle. Un col de toile bien empesé tranchait discrètement sur le -drap noir, supportant une amorce de double menton. Le visage était -plein; le nez, droit, un peu rond du bout, aux ailes très mobiles; les -lèvres, épaisses. Quant aux yeux, fort noirs, ils n’eussent pas déparé -la physionomie d’un marchand de tapis levantin. Mais une grande dignité -de manières tempérait ce que les prunelles veloutées pouvaient avoir de -trop caressant, voire d’un peu louche. Il officiait parfois dans les -cérémonies, tenant lieu pour Monseigneur et lorsqu’on n’avait pas sous -la main quelque prélat _in partibus infidelium_ de Babylone ou -d’Héliopolis. - -Gerboux était-il un confident? Un émissaire pour certaines missions -délicates? Ce sont choses qu’un collégien ne pouvait connaître. Mais il -était de notoriété publique qu’il avait ses grandes et surtout ses -petites entrées à l’Évêché et que, grâce au grand vicaire, il tenait -l’oreille du prélat, Mgr F... Ce dernier, fraîchement arrivé dans le -diocèse, avait entrepris de combattre les tendances modernistes -signalées chez certains membres de l’enseignement libre et dans une -partie--oh! bien faible--du clergé. Par l’intermédiaire de Gerboux, -Doublemaze pouvait exercer une surveillance attentive sur Saint-Julien, -où les fils de familles bien pensantes venaient puiser leur nourriture -spirituelle. Que cette nourriture fût soigneusement dosée et contrôlée, -cela était d’un intérêt capital pour le diocèse en particulier et -l’Église en général. - -Médiocre en tout, Gerboux n’excellait que dans les petites besognes de -délation. Il fournissait en catimini des rapports, dont le fiel était -distillé avec un soin tout ecclésiastique, sur ses confrères et sur son -supérieur. L’abbé Fourmeliès y était accusé d’une excessive indulgence -envers les tendances de M. Mirepuy, le professeur de philosophie, -théologien trop fort en exégèse. L’abbé Bourienne qui enseignait les -humanités était suspect de quiétisme. L’abbé Grosbois, mathématicien -distingué, avait été vu plusieurs fois, devisant le long du canal, en -compagnie d’un professeur du lycée. Enfin M. Mourette était un jeune -prêtre, à peine échappé d’une phalange de lévites avides de cures riches -en messes et de repas au château: les visites, trop fréquentes, qu’il -rendait à noble dame la marquise de Trelissac, pouvaient provoquer des -médisances et scandaliser quelques âmes férues de moralité. Ces -rapports, évidemment inspirés par la charité chrétienne, furent connus -plus tard par l’indiscrétion d’un jeune secrétaire de l’Évêché, lequel -briguait pour lui seul les faveurs de M. Doublemaze. Gerboux dut alors -quitter Saint-Julien et fut pourvu d’une prébende nourricière, quelque -part en Périgord, par les soins reconnaissants du grand vicaire. Mais -c’est anticiper sur les événements. - -Toujours est-il que Gerboux était redouté et méprisé de ses confrères. -Le mépris des prêtres ne se manifeste pas par de grands airs et il -fallait quelque habitude des mœurs ecclésiastiques pour distinguer au -coin de ces lèvres rasées le pli du dédain ou le frémissement de la -colère. La plupart se contentaient de l’éviter dans la mesure du -possible. Testard était son seul ami. L’abbé Fourmeliès, qui en savait -long sur le personnage, était obligé de le tolérer. Sur indication venue -de haut lieu, il avait dû confier à Gerboux la direction des premiers -communiants. - -Mais la tâche principale de l’abbé Gerboux était de dépister et de -traquer les «amitiés particulières». - -Ah! les amitiés particulières! Elles se multipliaient à Saint-Julien, -malgré la vigilance des maîtres, comme elles se multiplieront toujours -dans les collèges où l’enfant, privé de sa famille, sans contact avec la -vie, déverse sur ses proches le flot d’une tendresse trop longtemps -contenue. Souvent innocents et quelquefois coupables, des liens se -nouaient entre les grands et les petits. On correspondait. Des billets -d’une sentimentalité niaise, parfois touchante, s’échangeaient par des -intermédiaires discrets. C’était une bonne aubaine pour Gerboux, lorsque -grâce à quelque mouchardage de congréganiste, il parvenait à surprendre -un petit carré de papier furtivement glissé dans une poche. Il le lisait -en public, avec des intonations choisies, pour la plus grande confusion -des coupables et le rire servile de la masse. C’était pitié que de voir -étalées _ante porcos_ ces pauvres effusions de cœurs adolescents! - -Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements platoniques, de -dévouements juvéniles, de prétendues communions de pensée. Parfois -aussi, il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de protéger; chez -le plus jeune, le besoin féminin de se soumettre. Quelques-unes de ces -liaisons prenaient le ton de relations amoureuses. Certaines révélaient -la précoce bassesse des caractères. Ainsi chacun savait que le petit -Lauvray extorquait des cadeaux incessants à Mauriol, un «philo» qui ne -lui refusait rien; on parlait même d’une montre. - -Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui trompaient une puberté -naissante, éveillaient les sens, faussaient des organismes en pleine -croissance. Il couve, dans les internats de jeunes gens, une -fermentation qui n’aboutit pas toujours au vice, mais qui y prédispose -fortement. D’ailleurs, l’éducation religieuse, l’entraînement mystique, -l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles si profanes et -d’une si directe sensualité, l’ombre des chapelles, les tourbillons de -l’encens, l’odeur langoureuse des cierges et des lis: tout cela ne -hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse tâchait en -même temps à refouler? Tout nous invite à l’amour et l’amour est sans -cesse proscrit. Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de leur -puberté; d’autres le cherchent dans l’amitié, et quelques-uns dans le -vice. De véritables passions naissaient, aussi farouches que celles des -hommes mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé Mauriceau, un -petit brun de quatrième, de le tuer par jalousie. Et nul de nous -n’ignorait la raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian: -_ardebat Alexim_. - -Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient. Mon attachement pour -Lortal m’en aurait complètement détourné, si j’y avais éprouvé quelque -penchant. Ces histoires-là sentaient par trop le collège pour que -Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre goût. En outre, chez -Lortal--et par suite chez moi--la naissante sensualité s’échappait par -la voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une existence hors -de ces murs et, sans qu’il m’eût fait de confidences, je devinais que le -rêve était la partie la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais -les simulacres de tendresse et les médiocres intrigues où se plaisaient -tant de nos camarades. Nos causeries où revenaient les noms de Mathilde -et de Nourmahal, nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs--souvent -imaginaires--suffisaient à mes instincts d’évasion. Je dois à Lortal -d’avoir élevé autour de mon adolescence une muraille de rêve -protectrice. - -Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui me fit repousser les -timides avances de Charles Jouvelin. Le fils de Nourmahal m’avait -témoigné très vite une affection qui me gênait un peu, tant elle me -semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême, cet enfant était peu -fait pour l’internat. Sa mère n’avait pourtant pas reculé devant une -séparation, sous le pieux prétexte de la première communion. En réalité, -un fils de onze ans est bien embarrassant pour une jolie femme. Charles -lui en voulait-il de cet abandon? Au parloir, la mère et l’enfant se -témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles embrassait sa belle -dame de maman avec plus de fureur que d’amour et comme le dépit de -quelqu’un qui n’a pas eu sa part. - -Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté vers mon amitié. -Pendant les premiers mois de l’année, il profita de toutes les occasions -pour me parler, se promener avec moi. Les rapports entre grands et -petits étant rigoureusement limités, Charles obtint de sa mère qu’elle -sollicitât pour nous l’autorisation de nous rencontrer pendant les -récréations. Les camarades plaisantaient cette camaraderie. La -disproportion de nos âges m’humiliait. Ma mauvaise humeur me rendit -brutal et Charles, tristement, s’éloigna de moi, peu à peu. - -Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants, ne manqua pas de -remarquer le petit Jouvelin et résolut de conquérir cette âme. Il y -réussit sans doute, car Charles ne me témoigna plus que de -l’indifférence. - -Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé Testard m’appela d’un -signe à sa chaire: - ---M. le Supérieur vous demande. - -Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer quelques livres prêtés. -Nous avions ce soir-là une version de Lucain et j’abandonnai à regret ma -traduction. Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès était accoudé à -sa table, un couteau d’ivoire tranchant la joue parcheminée. - ---Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune camarade Charles -Jouvelin--je sais les relations qui existent entre votre famille et la -sienne--est malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de force en -un jeune corps qui veut vivre que l’on ne saurait désespérer. Mais la -fièvre est forte, les poumons, très congestionnés... - ---Sa mère est auprès de lui? demandai-je. - ---Certes. Mais cet enfant vous réclame sans cesse. Il délire. Votre nom -ne quitte pas ses lèvres. Sa mère en éprouve quelque peine, car elle -voit bien que sa présence ne suffit pas à le calmer. - -L’abbé Fourmeliès me regardait, relevant la tête. Le cône d’or de la -lampe n’éclairait plus qu’une longue main sèche où des veines se -nouaient, verdâtres. - -Je ne savais que dire. - ---Charles Jouvelin, reprit le Supérieur, semble vous porter une grande -affection. - ---Je crois, murmurai-je, qu’il est fort malheureux au collège. - ---Je ne doute pas, continua le Supérieur sans m’entendre, je ne doute -pas que vous n’ayez été pour lui de bon conseil. Il faut maintenant -aller le voir. Il vous appelle; il vous attend; il nous en voudrait à -tous, et peut-être même à sa mère, s’il ne vous voyait à son chevet. Il -y a quelque chose de bien étrange dans cette petite âme, ajouta le -prêtre sur un ton de confidence qui me flatta et m’émut. Nous -approfondirons cela une autre fois. Pour le moment, l’essentiel est de -le soulager. Allez, mon enfant. La sœur infirmière vous conduira. - -A pas feutrés sur le linoléum du couloir, la sœur me mena jusqu’à la -chambrette d’isolement. Une lampe voilée mêlait sa lueur à celle d’un -feu de bûches et dans la pénombre des murs, des rideaux et des draps--un -remous de grisaille--un mince visage enflammé, deux yeux éclatants de -fièvre. - ---Le voilà! - -C’est une voix rauque, inconnue. Encore une voix d’enfant, mais -éraillée, vieillie. - ---Oui, le voilà, tu vas être sage, maintenant! - -Celle-ci, une voix d’homme. Dans les plis des rideaux, une silhouette -sombre. Je reconnais les favoris du docteur Milondré. Il tient entre ses -doigts le poignet de Charles. Au chevet du lit, une femme assise, les -mains croisées sur le drap. Une bague luit. Elle découvre son front; un -reflet d’or émeut l’ombre. C’est Nourmahal. Elle ne fait pas attention à -moi. - ---Quelle température, docteur? - ---39°8, encore. Mais du moment que cela reste stationnaire!... Enfin la -présence de son camarade va le calmer sans doute. Le voilà enfin cet ami -si cher! - -Le docteur ironise. Mais la voix rauque insiste. - ---Viens près de moi! - -Mme Jouvelin se lève et s’écarte du lit. - ---Charles vous a voulu près de lui. Il vous aime beaucoup, vraiment! -Vous avez une influence sur lui! - -Je m’incline. Dois-je sentir quelque amertume dans ces paroles? -Nourmahal est debout, pareille, dans cette fade blancheur d’hôpital, à -une tige fleurie de feu. - -Elle accompagne le docteur. - ---Dites-moi bien la vérité, je vous en prie... - -Milondré la rassure de sa voix coupante, métallique. Même en parlant à -une mère, il ne perd pas cet accent de cynisme qui pue la charogne et la -salle de garde. Nourmahal est humble et douce; elle pose sa main sur le -bras du bellâtre. - ---Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt? dit la voix rauque. - -Je me penche sur le lit. Le visage de Charles brûle. - ---Mais je ne savais rien. Depuis quand es-tu malade? - ---Trois jours. On a cru que j’allais mourir. Je vais peut-être mourir -encore maintenant. Mais toi, tu ne savais rien. On ne t’avait rien dit. - ---Rien... Sans cela... - ---Pourtant je ne voulais pas mourir sans t’avoir vu. - -Sur ma main se crispe une petite main, si chaude. - ---Je t’ai appelé, appelé. Je savais bien qu’on ne voulait pas te laisser -venir. Le docteur disait: «C’est un enfantillage!...» Maman ne disait -pas non. Mais au fond elle était pour le docteur... - ---Ne parle pas trop! Ne te fatigue pas. - ---Laisse. Ça ne fait rien. J’ai besoin de te voir... J’ai eu peur, si -peur, tout le temps. - -Un gémissement traverse le silence. - ---Mon petit, qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il? Mais non, ne parle pas, -repose-toi. Et surtout n’aie plus peur. Nous sommes là, près de toi, -tous. - -En vérité, nous sommes tous deux seuls. Mme Jouvelin est sortie avec -Milondré. - ---Oui... tu es là... toi... enfin! - ---Repose-toi. Dors, pour me faire plaisir. - -Les yeux ne se ferment pas. Encore la voix rauque: - ---L’enfer!... dis... tu sais ce que c’est, toi, Paul?... - -Angoisse. Silence. Une bûche s’écroule. Un éclair de sang illumine la -chambre. - -Des ongles s’enfoncent dans mes paumes. - ---Non, je ne veux pas... je ne veux pas. J’ai peur. Hou, hou, hou! - -Assis sur son lit, les yeux exorbités, convulsé par le délire, l’enfant -hurle. - -Son hurlement emplit la chambre, les couloirs et le vaste collège -silencieux. Gerboux doit l’entendre à travers les murs. - ---Un chien... Un chien noir avec des yeux rouges. Je le vois... Oh! je -ne veux pas... Hou! - -Une image affole son cerveau halluciné. La terreur le possède jusqu’aux -moelles. Une main l’étrangle. L’enfant se bat avec la mort--avec -l’horreur! - ---Oh! je ne veux pas mourir... J’ai peur... - -Mme Jouvelin rentre précipitamment, suivie de la sœur. On me repousse. - ---Allez-vous-en! Allez-vous-en! - -Charles ne me voit plus. J’ai arraché ma main de sa paume brûlante et -convulsée. Je me sauve, poursuivi par cette panique d’éternité: - ---Maman! Maman! Je ne veux pas, je ne veux pas être damné!... - - - - -XI - - -Une semaine plus tard, Charles partit en convalescence. Il ne devait -rentrer qu’après les vacances de Pâques. Je le vis, un petit sac à la -main, pâle et les yeux cernés. Il m’embrassa. Quant à Nourmahal, je -gardais un souvenir amer de sa brusquerie et, plus amère encore, l’image -auprès d’elle de Milondré. - -Il me vint alors une mélancolie qui ne me quitta guère pendant les jours -de la Semaine sainte et qu’augmentèrent encore les longues heures -passées à la chapelle. Rien de plus poignant que cette liturgie de la -Passion. Tous les soirs, la sortie de classe étant un peu avancée, nous -récitions le _Chemin de croix_, agenouillés devant les effigies du Divin -Supplice. Nous suivions le Christ dans sa marche au Calvaire; avec les -Saintes Femmes nous essuyions la sueur de son visage et le sang qui -coulait de la couronne d’épines; nous buvions avec Lui le vinaigre mêlé -de fiel sur l’éponge du Centurion. - -Le printemps naissait. Les bourgeons poussaient leurs têtes drues sur -les marronniers de la cour. Une brume verte enveloppait déjà les arbres -et les charmilles qui ornaient la terrasse des professeurs. Lorsque nous -sortions de nos exercices religieux, descendant les marches de la -chapelle, une brise tiède déroulait autour de nous des écharpes déjà -parfumées de mille aromes. Par delà le préau et sur les collines où les -cultures se partageaient en carrés roses, ocres ou jaunes, teintées d’or -par le crépuscule, des fumées s’élevaient souples et onduleuses comme -des bayadères. L’encens respiré dans la pénombre vacillante de cierges, -tandis que l’orgue de l’abbé Poncebique mugissait le _Dies iræ_, se -dissipait dans un air qui sentait la résine et la feuille tendre, dans -les souffles qui venaient des bois où la sève stille des écorces -disjointes, où les oiseaux se poursuivent amoureusement. La prière et le -chant funèbre s’achevaient dans ce murmure infini qui s’élevait autour -de nos murs, d’un monde prêt à l’éclosion de la joie, à l’éternel retour -de la vie. - -Ces jours où l’église se revêtait de deuil, où les prêtres endossaient -les chasubles violettes et noires, où grondaient sous les voûtes les -ondes menaçantes de l’office de Ténèbres, où l’on célébrait de tragiques -splendeurs la fête de l’expiation par la chair et le sang, où l’on -dressait enfin sur le monde enlinceulé de cendres le symbole du gibet -rédempteur, ces jours de pénitence et de désolation étaient justement -ceux où s’épanouissait, pour la première fois depuis les léthargies -hivernales, le rire innombrable de la Terre. O lamentations sacrées, -plus déchirantes dans leur austérité que celles des femmes pleurant -Adonaï, vagues du plain-chant déferlant vers le Crucifié aux prunelles -glauques d’agonie, roulant dans vos plis la douleur, l’adoration, -l’extase, comme vous veniez doucement mourir sur le seuil déjà bruissant -des murmures du Renouveau! Encore bouleversés par les affres du Mont des -Oliviers, écoutant l’adieu du Christ au Bien-Aimé, à Jean, qui a posé -son front sur l’épaule du Maître, enivrés de martyre, mais grisés aussi -par les premiers effluves d’avril, nous sentions en nos cœurs -adolescents s’affronter deux forces éternelles. - - * * * * * - -Le Jeudi-Saint, il était d’usage que l’on nous menât visiter les -églises. Nous commençâmes, comme il convenait, par la Cathédrale. Elle -était splendidement tendue de tapisseries et de brocarts, toute -illuminée de cierges. Sous le grand portail, des dames élégantes et -pieuses tendaient des bourses de velours. Un crucifix de cuivre -rayonnait devant la table de communion et nous le baisâmes, chacun à -notre tour, pliant le genou devant le maître-autel ruisselant de soie -rouge. La plupart d’entre nous étaient fort recueillis; la magnificence -des décorations, le scintillement des cierges et cette ombre des nefs où -le peuple attendait la mort d’un Dieu, les impressionnaient. Seul, -Salayrac ne paraissait pas ému et poussait le coude de ses voisins, -quand on passait devant les boutiques des modistes et des -blanchisseuses. Cette inconvenance me choquait, bien que, cette -année-là, ma dévotion fût fort diminuée. Quant à Lortal, il était à son -ordinaire correct, mais ne cédait point à cette poussée mystique qui -envahissait un grand nombre d’entre nous pendant les jours sacrés et -jetait, le dimanche de Pâques, à la Sainte Table, les fortes têtes -repentantes d’un repentir éphémère. - -Nous visitâmes successivement l’église des Carmes: la chapelle du Grand -Séminaire et d’autres sanctuaires, pour terminer par la chapelle de -Saint-Sabas. C’était une pauvre église sans grâce et sans style. Il n’y -avait à la porte qu’une modeste quêteuse; mais l’on éprouvait en -pénétrant dans l’abside une singulière impression de quiétude. -L’obscurité était profonde. Quelques rares cierges gouttaient lentement -autour du Crucifix; une lueur jaune vacillait sur les marches du chœur. -Des ombres dévotes s’agenouillaient dans les bas-côtés, le long des -confessionnaux. Sur le maître-autel, des fleurs déposées par une main -inconnue achevaient de se faner, mêlant leurs derniers parfums à l’odeur -de la cire. Église des pauvres, où l’on se sentait à l’aise et si bien -détaché du monde! - -Notre groupe n’y demeura que quelques instants. Comme nous repartions, -je vis, en me tournant vers le bénitier de pierre, une forme féminine -svelte et droite à côté d’un pilier. Un frisson me traversa. J’avais -reconnu l’amazone. - -Le regard de Lortal m’apprit que je ne m’étais pas trompé. - - * * * * * - -Cependant, lorsque nous reprîmes le chemin de Saint-Julien, les -réverbères s’allumaient; les pâtisseries, les épiceries préparaient -leurs étalages de Pâques, et des pyramides d’œufs habillés d’or et -d’argent scintillaient sous les lumières, tandis qu’une brume fine -coulait le long des rues, baignait les jardins immobiles et noirs -derrière les grilles. Les cloches, disait-on, étaient parties pour Rome -et nul bruit--sinon celui de nos pas--ne rompait le silence de cette -soirée sur la route qui monte au collège. Mais ni la douceur de l’air, -ni la perspective des vacances toutes proches ne suffisaient à dissiper -ma mélancolie. L’apparition de l’amazone avait encore étendu une ombre -sur mon cœur et le désespoir montait de je ne sais quelles profondeurs -de moi-même, tandis que s’élevait des champs la langueur vaporeuse -d’avril. - -L’abbé Mirepuy prêcha sur la Passion. Il avait une voix sourde, mais qui -trahissait une âme ardente. Les yeux fermés, j’écoutais. Je compris -qu’on avait mis en moi une soif d’amertume qui me ramènerait toujours -vers le Dieu aux mains clouées. - - _O crux, Ave, Spes unica,_ - -disait l’abbé Mirepuy. Ma pensée refluait vers ce Golgotha dressé dans -la nuit des siècles: «Toi seul ne me trahiras pas», murmurais-je. Lui, -c’était le sacrifice, le renoncement, mais sa douleur était plus suave -que les voluptés du siècle. Quel lit vaut ta croix, ô mon Christ! _Spes -unica_. - -Dimanche de Résurrection! Les Ténèbres se sont dissipées; les cloches -sont revenues. - - _O filii et filiæ_... - -chantons-nous, et l’abbé Poncebique scande le rythme allègre de cette -prose qui sonne, comme un chant de pâtre, aigre et vif dans la buée de -l’aube. - -Le soir, nous bouclons nos valises. Départ, le lendemain matin. - ---Moi, dit Lortal, je reste en ville. - ---Tu vas chez ton oncle? - ---Oui. J’y passerai mes vacances. Tant pis si cela ne plaît pas à -Miromps! - ---Et pourquoi cela ne lui plairait-il pas? - -Lortal sourit. - ---Il ne m’aime guère. Je ne l’aime pas davantage. Qui sait pourquoi? - -Nous nous serrons la main. - ---Bonnes vacances! Écris-moi. - ---Écrire! fait Lortal ironique. N’y compte pas trop. - -Mais il ajoute: - ---Je ne t’oublierai pas, va. - -Que lire sur ce visage fermé? Il me parut plus fermé encore, quand nous -nous retrouvâmes, les vacances terminées. - - - - -XII - - -La rentrée de Pâques était moins triste que les autres. C’était le -dernier trimestre qui commençait, trimestre des beaux jours et des -récréations du soir. Trimestre aussi des examens! Tous les candidats -étaient autorisés, à partir de mai, à porter leurs livres au dehors et à -étudier en se promenant sous les charmilles de la terrasse. Distinction -enviée! Nous échappions ainsi à ces corvées qu’étaient les heures de -récréation. Les charmes formaient une voûte épaisse de verdure que -traversaient de minces rais de soleil. Des taches d’or pâle dansaient -sur nos Hérodote et nos Virgile. Le Supérieur venait parfois se joindre -à nous et citait de l’Horace. L’abbé Mirepuy conversait avec les -philosophes. Ceux-ci se tenaient dans une charmille qu’ils considéraient -comme réservée à leurs doctes entretiens et que nous appelions par -moquerie le «jardin d’Académus». Ainsi il s’établissait entre nous, à -cette époque de l’année, une intimité studieuse jusqu’alors inconnue. -Gerboux, pourtant notre professeur, n’y prenait aucune part et demeurait -dans la cour en compagnie de son fidèle Testard. On le voyait aussi -quelquefois, à l’extrémité de la terrasse, en compagnie de l’élégant -grand vicaire. M. Doublemaze lui faisait de fréquentes visites, pour le -plus vif agacement de l’abbé Fourmeliès. - -Lortal et moi arpentions souvent l’allée plantée d’une herbe folle, nos -livres sous le bras et ne les ouvrant que rarement. - -J’étais débarrassé de Salayrac, qui préférait jouer au bouchon avec -quelques gaillards de sa trempe. Lortal ne poussait pas son goût des -mauvaises fréquentations jusqu’à partager leurs jeux. Je profitais de -ces minutes heureuses avec une extrême avidité. - -A cette époque, mon ami me donna à lire un livre qui m’émut -singulièrement. C’est _Dominique_ que je veux dire. Les adolescents ne -peuvent lire un roman sans y introduire leur vie ou celle des gens qui -les touchent. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont des lecteurs si -passionnés et même--avec les femmes--les seuls vrais lecteurs que -trouvent aujourd’hui les poètes et les conteurs. J’emportais _Dominique_ -avec moi en classe et en récréation. Il arrive souvent que le souvenir -d’un ouvrage aimé demeure en vous, résumé en quelques images. Pour moi, -_Dominique_ c’est un domaine voisin de la mer, des dunes que balaie le -vent salin et parfumées d’immortelles, une allée de trembles où passe un -cavalier. Je fis une double application du contenu sentimental de ce -livre à Lortal et à moi-même. J’aimais à me représenter mon ami tantôt -sous les traits d’Olivier, tantôt sous ceux de Dominique. Mais Lortal -souriait de mon enthousiasme. - ---N’aimes-tu pas Dominique? lui demandai-je un jour. - -Il eut ce rire bref qui m’exaspérait. - ---C’est tout bonnement un imbécile et un pleutre que ton Dominique. Il -n’avait qu’à enlever Madeleine! - ---Mais Madeleine ne l’aurait plus aimé? - ---Enfant! Madeleine s’est toujours dit: «Au fond, si Dominique avait été -véritablement épris!...» La vérité, la voilà. Dominique n’est qu’un -bourgeois, naturellement destiné à faire un père de famille et à devenir -maire de sa commune. Madeleine n’a pas eu de chance. Elle méritait -mieux! - ---Moi, je trouve très beau cet homme qui renonce et qui feint d’être -heureux dans sa solitude. - ---Le pire, c’est qu’il l’est, heureux! C’est sa punition. Moi j’aurais -crevé d’ennui dans mon domaine solitaire, avec ma vertueuse épouse et -mes vieux serviteurs! J’aurais plutôt volé, assassiné, que de prendre du -ventre, d’avoir mon banc à l’église et de digérer, après mes repas, les -souvenirs de mes dix-huit ans. C’eût été plus propre! - -Une baguette à la main, Lortal fauche des pavots. Le vent roule une -corolle empourprée. - -Lortal ne m’avait rien raconté de ses vacances, sinon qu’il avait fait -quelques promenades à cheval avec Mathilde, les Miromps de Rochebuque -ayant une écurie bien montée, et que Miromps s’était montré avec lui -d’une hypocrite amabilité. Il me parla assez longuement de Miromps -(Césaire-Auguste), fondateur de la dynastie et qu’il désignait par ses -deux prénoms, ce qui donnait au personnage une bouffonne allure -impériale. - ---Césaire-Auguste était le troisième fils d’un rétameur ambulant. Sa -famille--le diable sait qui était sa mère--installait ses feux aux -alentours des villages. Césaire-Auguste n’a pas toujours connu la -prospérité. Loin de là! Il tirait par la bride un roussin efflanqué qui -tirait à son tour une carriole où s’entassaient la forge portative et le -matériel domestique. Les villageois lui lançaient des pierres, s’il -arrêtait son équipage un peu trop près des maisons. On lâchait les -chiens quand la famille se répandait dans les cours des fermes, criant: -«On répare les chaudrons, les casseroles!». C’est ainsi que -Césaire-Auguste apprit la fraternité. Il mit la leçon à profit. Las de -coucher à la belle étoile, le ventre vide le plus souvent, de recevoir -par contre avec une généreuse abondance taloches et coups de sabots, ce -jeune homme, né sous le signe de la fortune, quitta sa famille pour -chercher aventure. Si je voulais énumérer les métiers divers que -pratiqua Césaire-Auguste, je risquerais fort d’épuiser mon vocabulaire. -Il n’y a pas de mots pour désigner les opérations qui le portèrent à un -rang élevé parmi les flibustiers de son temps et qui le porteront -encore, s’il poursuit sa carrière, à un rang élevé dans l’État. Grâce à -la justice immanente, après la vache enragée, Césaire-Auguste connut de -meilleurs morceaux. Il avait de bonnes dents, ayant eu le temps de les -aiguiser jusqu’à dix-huit ans. Il s’en servit pour manger d’abord, pour -mordre ensuite. Courtier maritime à Marseille et prêteur à la petite -semaine, il réalisa de gros bénéfices dans l’importation des chevaux -argentins. Telle est l’origine de sa fortune actuelle. Il a -cinquante-cinq ans environ. On le dit plusieurs fois millionnaire. Mais -il bluffe. Il veut mener grand train et il a acheté une particule. Il -n’a pas acheté qu’un nom, du reste... - ---Que veux-tu dire? - ---Pauvre Mathilde! Pouvait-elle faire autrement d’ailleurs? Orpheline, -pas de rentes, réduite à vivre auprès de mon oncle Joachim, un panier -percé! Elle a dit que Miromps lui plaisait, par son énergie, parce -qu’elle devinait en lui un homme de fer. Par la suite, elle s’est -aperçue qu’il était surtout un homme d’argent. Mais cela même a ses -avantages. Et tout s’oublie! Et tout est également nauséabond, dans la -vie... - -Lortal cingle l’herbe avec rage. Mais pourquoi insulte-t-il ainsi -l’amazone? Pourquoi cette fureur de salir ce qui, sans doute, est la -chose la plus secrète et la plus précieuse de sa vie? Quel démon habite -en toi, mon ami, pour que tu t’acharnes contre toi-même? - - - - -XIII - - -Les Miromps de Rochebuque habitaient, rue Jaladis, un vieil hôtel -Renaissance. La rue Jaladis partait de l’ancien Foirail qu’ombrageaient -de gigantesques ormeaux, nouant leurs branches au-dessus d’un abreuvoir -de pierre sculptée et verdie. Sur le Foirail se tenait le marché; des -bornes plantées en rectangle servaient à séparer le bétail. D’un côté, -les contreforts de la cathédrale élevaient leur masse grise et à travers -le feuillage on distinguait les guivres, les gargouilles, les moines -joueurs de luth et les démons ricaneurs qui chevauchaient les corniches, -les angles, les ogives et les gouttières. Les jardins de l’Évêché -dominaient le cours de la rivière qui tournait vers des bois et des -collines aux profondeurs bleues. Tout le quartier d’Aubenac appartenait -à la vieille ville et--noblesse oblige--le nouveau Rochebuque avait tenu -à choisir un domicile dont l’ancienneté fût moins contestable que son -titre. - -On avait accès à l’hôtel Miromps par la pente fort roide qu’était la rue -Jaladis. La pauvreté des masures qui bordaient cette rue faisait -ressortir l’austère beauté de la demeure. Deux cariatides gardaient le -seuil, l’une représentant le Jour, l’autre, la Nuit, supportant toutes -deux un fronton armorié. Une date s’inscrivait au-dessus de la porte -carrée: 1584. - ---Les armes des Longeval d’Aubrac, dit Lortal. La famille est éteinte. -Césaire-Auguste conserve les armes sur sa porte, ce qui lui évite de se -choisir un blason. - -Il leva la main vers le heurtoir. - ---Attention, ajouta-t-il ironique, tu vas voir Mathilde. Prends garde de -ne pas devenir amoureux. - -J’étais invité, ce jeudi-là, à déjeuner chez les Miromps. Trois jours -auparavant, Lortal m’avait transmis cette invitation que je redoutais -tout en la souhaitant. Sur le point de franchir le seuil que l’ironie et -les réticences de mon ami avaient rendu mystérieux, j’éprouvais une -furieuse envie de prendre mes jambes à mon cou. - ---Il y aura du monde, continua Lortal. Tout le gratin d’Aubenac; un ou -deux curés--Miromps y tient--dont Doublemaze que l’on pourrait aussi -bien appeler Doubleface; le beau Milondré qui t’est si sympathique; deux -fossiles, M. et Mme Villedieu-Beaupré et, je pense, aussi la comtesse -d’Escarbagnas. Pourquoi pas? C’est Miromps qui a fait les invitations, -sauf les nôtres dont Mathilde est responsable. Courage, mon petit. C’est -une véritable entrée dans le monde. Prépare tes ongles! - -La porte s’ouvre. Un grand larbin à gilet jaune nous débarrasse de nos -casquettes. - -C’est Elle que je cherche dans le salon un peu obscur où les invités -sont déjà rassemblés. C’est Elle seule que je vois. Elle vient au devant -de nous. Je marche en arrière de Lortal, la vue et l’esprit troublés, -les mains moites. Quelle aisance que celle de mon ami! Il va droit à -Mathilde. Il lui baise la main qu’il porte très haut à ses lèvres. - ---Voici Demurs, dont je t’ai souvent parlé. - -L’Amazone est vêtue d’une robe glauque voilée d’une tunique qui la fait -apparaître comme enveloppée des flots d’une mer orageuse ou ruisselante -d’algues. Le visage et la gorge nue sont d’une teinte ambrée; les yeux -fendus en amande, un peu écartés, les prunelles café baignent dans un -blanc légèrement coloré de bleu acier; le nez incurvé, très mince du -bout; le menton, d’un dessin ferme, volontaire. Quant à la bouche aux -lèvres sombres, entr’ouvertes sur des dents neigeuses, elle rassemble -tout l’éclat de cette figure. L’ensemble a quelque chose de hautain et -même de cruel, et cet éclat exotique qui m’avait déjà frappé dans le -visage de Lortal. - -Je balbutie des courtoisies apprises. - ---Tu l’intimides, dit Lortal à Mathilde. Où est ton mari, le seigneur de -ces lieux? - -Mathilde nous guide vers des fauteuils. Le docteur Horace Milondré trône -dans la certitude d’être beau, aimé des femmes et d’avoir de l’esprit. -On dit de lui: «Il est si spirituel! Il en a parfois de raides! Ah! ces -médecins!» Horace a une cravate de soie verte, presque assortie à la -robe de la maîtresse de maison, ce qui m’exaspère. Cet homme élégant a -le tort d’arborer en épingle un vrai tournesol de brillants. Les favoris -châtains allongent un visage plein, au menton mou, aux lèvres flasques. -Sur les yeux incolores pèsent des paupières bouffies, trop roses. Il -joue d’une breloque d’or à son gilet de soie. Une main repose sur le -drap bien tendu d’un pantalon clair: elle est grasse, courte, les ongles -ras et luisants. - -Présentation. - ---Mais je vous ai déjà vu, jeune homme. - -Ce «jeune homme» est une écrasante humiliation. - ---Je me souviens. Vous êtes l’ami du petit Jouvelin. Avez-vous de ses -nouvelles? Il vous aime diablement, ce gamin! - -Et se penchant vers sa voisine, Mme Villedieu-Beaupré, un spectre jaune -emmailloté de soie puce, avec des diamants en poire qui gouttent sous -des bandeaux d’un noir magnifique: - ---Curieuse histoire! - -Il me tourne le dos et chuchote à l’oreille de la vieille dame, qui -glousse, je ne sais quels ragots. J’entends: - ---Excellente institution... Mais c’est toujours comme ça, dans les -collèges... L’abbé Fourmeliès n’est pas assez énergique... - -Une tapisserie se soulève. - ---Mon mari, dit Mathilde. - -Miromps s’approche du cercle. Il est courtaud; les jambes torses, comme -celles d’un cavalier. On dirait qu’il va s’arc-bouter pour saisir un -adversaire à la gorge. Tout de suite ses yeux m’attirent: une mince lame -grise sous de gros sourcils embroussaillés. La tête est trop volumineuse -pour la taille médiocre du personnage. Mais la disproportion ne choque -pas, tant les épaules sont robustes. Les cheveux gris cendré, coupés ras -sur une nuque massive et sanguine; la mâchoire épaisse, le menton carré, -plus puissant, plus volontaire encore que celui de Mathilde. Cet homme -touche aux grands carnassiers. Sa force réside dans sa nuque et dans sa -mâchoire. _Quaerens quem devoret_, ne puis-je m’empêcher de murmurer. - -Miromps de Rochebuque est vêtu avec sobriété, d’un vêtement brun. Tout -parvenu qu’il est, il a plus de simplicité que Milondré. Celui-ci lui -frappe sur l’épaule, avec une familiarité imbécile, croyant le flatter -en le traitant en égal. - ---Eh bien! Miromps, comment vont nos pouliches? - -Le mari de Mathilde m’a tendu une main large qui serre bien, qui doit -bien étrangler aussi. Toute sa personne dégage une impression de force -réservée, plutôt que de sournoiserie. Un pli dur tire la bouche en bas, -du côté gauche. J’éprouve pour cet homme une sympathie craintive. -Comment Lortal s’acharne-t-il à tourner en ridicule ce personnage d’une -autre trempe que ceux qui l’entourent? - -Il y a là un ancien officier, démissionnaire à cause des inventaires: un -front étroit et des moustaches à la gauloise, d’un blond fade à pleurer. -M. Villedieu-Beaupré a la démarche roide d’un débutant ataxique et la -déplorable habitude de sucer ses ongles. Quant à la comtesse -d’Escarbagnas, annoncée par Lortal, elle est représentée par Mlle Dubois -de Louvrezac, personne sans âge, en satin noir, avec quelques bijoux de -famille, et qui joue la parente pauvre. - -On annonce le grand vicaire. M. Doublemaze sait ménager ses entrées. Le -prêtre s’avance avec des mines et trop de sourires. J’admire sa soutane -et ses souliers à boucles d’argent, la belle main grasse qu’il me tend. -Lui ne m’appelle pas «jeune homme». - ---Je vous connais, monsieur. Vos maîtres m’ont parlé de vos succès et de -votre belle intelligence. - -Je rougis. Mathilde me félicite. Lortal ajoute quelques compliments -vinaigrés. Il ne désarme pas. - - * * * * * - -La salle à manger m’éblouit d’un luxe de cristaux. Conversation animée. -Le grand vicaire est plein d’attentions pour Césaire-Auguste. C’est une -conquête qui tente ce fin diplomate de Doublemaze. La grande affaire est -celle des élections prochaines. On manque d’un candidat bien pensant. On -voudrait un homme dont la fortune garantirait les opinions. L’invitation -est discrète. Doublemaze n’insiste pas. Mais, après le déjeuner, un -verre de bénédictine dans la main gauche, le souple vicaire prend le -bras de son hôte et tous deux vont voir la bibliothèque. - ---Ton mari veut devenir député? dit Lortal à Mathilde. Il a raison. Il -sera ministre. Tu recevras dans tes salons tous les gens qui vont au bal -de l’Hôtel de Ville. Félicitations. - -Il s’éloigne, le nez en l’air, considérant les grands panneaux de -tapisserie qui ornent les murs du salon. Je reste seul. - -La pièce ouvre sur une terrasse construite bien postérieurement à -l’hôtel et d’où l’on descend dans un jardin en contre-bas. Un ciel d’un -bleu léger repose sur la voûte des yeuses. Je quitte le salon et vais -m’accouder à la balustrade. A mes pieds une allée de buis, une vasque où -stagne une eau verte ocellée d’or. A travers le bouquet noir des chênes, -je distingue un petit pavillon délabré. Malgré la clarté printanière, ce -jardin semble humide et obscur. Ce pavillon au plâtre écaillé met une -note sinistre. Une vague angoisse m’étreint, dans le silence. Tout est -immobile, muet: les arbres, l’eau, la province éparse autour de la -maison. Un drame couve, dirait-on, dans cette tranquillité, sous la -bonhomie des choses. - ---Je ferai démolir cette bicoque, prononce derrière mon épaule la voix -de Miromps. - -L’abbé Doublemaze a pris congé. Les autres invités sont partis. J’ai dû -rester assez longtemps plongé dans ma rêverie. - -Miromps me prend par le bras. - ---Aimez-vous les médailles? J’en ai une assez belle collection. - -Il m’entraîne dans son cabinet dont il me fait les honneurs avec une -sobriété et une modestie parfaites. Pendant le déjeuner, je l’ai -observé. Ses yeux ont, tour à tour, une clarté dure, sauvage ou triste. -Quelle ombre s’étend derrière lui? - -Maintenant que la maison s’est vidée d’étrangers, il semble qu’un jeu de -scène inquiétant se prépare. Je devine derrière ces trois personnages -courtois, mondains, trois protagonistes d’une tragédie domestique dont -le dénouement mûrit avec lenteur dans cet hôtel masqué d’un prestige -suranné. Les acteurs se meuvent sur une scène brillante, mais le vrai -drame se joue dans un arrière-plan obscur. Les êtres réels, vivants, -sont cachés. Ils vont surgir. Je verrai le vrai Miromps, le vrai Lortal, -la vraie Mathilde. - -Et cependant que Césaire-Auguste Miromps de Rochebuque me montre sur -quelque disque de métal l’effigie de Ptolémée Évergète ou de Dioclétien, -je fais cette découverte que chaque être ne nous offre de lui, tel -l’imperator de bronze, qu’un côté de son visage, souriant ou grave, et -que l’autre demeure tourné vers la nuit. - -Dans le jardin, sur le seuil du pavillon, nous trouvons Lortal et -Mathilde. Lortal a conservé dans sa main la main de la jeune femme. - ---J’exposais à Jacques, dit Mathilde, mes projets sur le pavillon. Je -voudrais le transformer en un véritable atelier. - ---Il me semble, répond Miromps, que vous aurez une mauvaise lumière. Il -vaut mieux le jeter à bas et construire autre chose. - ---Ton mari ne juge pas cette bicoque digne d’un Roquebuque, réplique -insolemment Lortal. Ce pavillon était joli. Mais son maître connaît -mieux le _Gotha_ que l’architecture. - -Les yeux de Miromps luisent de cet éclat bref que j’ai noté à table, -lorsque la discussion s’animait. - ---Vous peignez, madame, dis-je pour dissiper le malaise. - ---Quelquefois. Une vraie barbouilleuse. Tenez, puisque vous êtes -curieux. - -Et elle m’introduit dans une rotonde, décorée encore de filets Louis XV, -meublée d’une natte, d’un divan, d’un chevalet. La lumière vient d’un -œil-de-bœuf. Une soierie orientale est drapée sur le mur. Quelques -ébauches... - ---Je vous en prie, me dit avec précipitation Mathilde, demandez à -Jacques de ne pas exaspérer mon mari. Il est injuste envers lui. J’en -souffre. - -Je balbutie, sans oser la regarder: - ---Oui... je lui dirai... je vous promets. - -Machinalement, je froisse une rose, encore fraîche, oubliée sur la -table... depuis quand? - -Jacques baise la main de Mathilde. - ---Il est temps de rentrer. Au revoir, cousin Miromps! Ah! quelle poignée -de main, cousin! Décidément vous êtes trop fort. Ha, ha! - -Sur le crépuscule de mai, les cariatides ouvrent leurs prunelles -aveugles. Lortal sifflote. Un chaland fleuri de géraniums glisse sur la -rivière. La cloche de Saint-Julien tinte au haut de la colline. Nous -hâtons le pas, silencieux. - -Un secret nous lie maintenant, ô taciturne Amazone. - - - - -XIV - - -Malgré mon désir de tenir la promesse faite à Mathilde, je n’osai jamais -transmettre sa prière à Lortal. Maintes fois je crus avoir trouvé -l’occasion d’aborder ce sujet et, chaque fois, au moment de parler, un -scrupule me vint d’effleurer un point douloureux de la vie de ces deux -êtres si proches l’un de l’autre et séparés pour toujours. Lortal -m’était d’autant plus cher que je devinais l’amertume secrète de son -cœur, sans en préciser les raisons. Son caractère hautain, ses -rebuffades fréquentes, son orgueil parfois insupportable ne -m’éloignaient pas de lui, mais m’attachaient plus encore à cette âme -tourmentée. Il lui arrivait, depuis la venue des Miromps à Aubenac, de -me traiter avec une dureté dont je ne l’eusse pas soupçonné quelques -mois auparavant. J’acceptais tout. Bien plus tard, seulement, j’ai -compris que Lortal était de cette race d’hommes qui ne peuvent aimer -sans faire souffrir et dont la tendresse se proportionne toujours à la -douleur qu’ils imposent. - -Je n’en ai pas moins gardé, à ce cruel compagnon de mon adolescence, un -place profonde en mon cœur. Il fut comme un veilleur qui secoue une -torche sur ses compagnons endormis, les brûle, mais les éveille. Que ne -reportait-il uniquement sur moi--toujours prêt à pardonner et qui lui -devais tant de choses--cet âpre besoin de tourmenter! Hélas! -vieillissant, peut-être nourrira-t-il de grands remords. Une ombre -tragique l’accompagne déjà. Sans doute il a causé et causera le long de -sa route quelques-unes de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais. Il -ne trouvera son expiation qu’en lui-même, en songeant à l’irréparable, -car il est de ces bourreaux que leurs victimes sont impuissantes à -maudire. - -Le Supérieur Fourmeliès avait une affection particulière pour Lortal. Ce -dernier se départait avec lui de ce flegme un peu dédaigneux qu’il -conservait avec les autres maîtres et même avec le doux Mirepuy qui se -mêlait à nos conversations. L’abbé Fourmeliès, si habile à pénétrer les -âmes, avait certainement deviné de quelle redoutable qualité était celle -de Lortal. Il se penchait sur elle avec un peu d’anxiété. Il le -gourmandait de sa paresse. Lortal, piqué, donnait un coup de collier, -montait de plusieurs rangs au classement suivant, puis, dégoûté, -rejetait ses livres. - -Peut-être avait-il perdu un peu de son prestige auprès de nos camarades. -Son indifférence pour tout ce qui touchait à la vie de collège avait plu -au début, comme une fronde. Par la suite, elle avait choqué jusqu’aux -moins disciplinés: «Lortal, disait-on, il s’en fiche par trop!» Ses -condisciples flairaient là du mépris non seulement pour les besognes du -collège, mais aussi pour eux-mêmes: en quoi ils ne se trompaient guère. -La foule--au collège ou ailleurs--n’aime pas que l’on dédaigne ce -qu’elle aime et même ce qu’elle hait. Lortal n’était plus pour beaucoup -que le Pacha et ses insuccès scolaires, dont il se souciait comme d’une -guigne, lui enlevaient la considération des forts en thème. - -Il va sans dire que pour moi il avait conservé son étrange charme. Il se -rendait fort bien compte de la séduction qu’il exerçait sur ses amis; il -connaissait son pouvoir et ne se donnait pas la peine d’en user. Je lui -aurais obéi aveuglément, s’il m’en avait prié avec une certaine -inflexion de voix impérieuse et tendre. Je ne me souvenais pas, sans -regret, du soir où nous étions partis ensemble, de ces minutes où -j’avais imaginé une vie libre, une vie d’aventures avec le compagnon -élu. Elle avait échoué bien vite et bien piteusement, cette évasion. Et -pourtant la foi m’était restée dans mon condottiere. - - * * * * * - -Les derniers jours de l’année scolaire ne sont pas mornes et boueux -comme ceux de l’année astronomique. Ces deux mois ensoleillés qui -précédaient les grandes vacances et qui marquaient la fin d’une étape -dans notre marche vers la vie, étaient, malgré le nuage des examens, -rutilants d’espoirs et de projets. Lortal rêvait, une fois sorti du -collège, d’entreprendre de grands voyages, de naviguer. Il me parlait de -traversées qu’il n’avait point faites, de pays qu’il n’avait jamais -visités, de telle sorte que mon esprit était ébloui de visions neuves. -Des océans verts comme l’émeraude, des rivages aux sables sanglants et -pailletés d’or, des palmes métalliques dans l’air vibrant de chaleur, -des porteurs d’ébène aux jambes luisantes élevant leurs jarres sur le -mur orangé des couchants: d’où lui venaient donc ces images? Il me -disait: «Quand on traverse la mer Rouge, les nuits seules permettent de -respirer. On est vêtu d’un simple vêtement de toile blanche et l’on va -sur le pont où sont les femmes. Leur peau moite sent bon sous les -mousselines. Elles sont étendues sur des nattes ou des fauteuils de -rotin. L’amertume des whiskies glace nos lèvres. Lorsqu’on étend la main -pour saisir son verre, dans l’ombre, on frôle une main brûlante ou le -satin frais d’un bras.» Et je fermais les yeux, croyant déjà respirer -les bouffées lourdes de la nuit, le vent salé qui dessèche la gorge et -l’odeur de ces corps immobiles et baignés de sueur. - -D’autres fois il était moins épris d’aventures. Il me parlait alors de -son passé. Les Espagnols de l’Institution Sauvalet avaient tenu une -grande place dans son enfance. Juan de Carcamo lui avait donné un étui à -cigarettes en cuir orné de son chiffre en or. Il tirait parfois l’étui -de sa poche pour respirer l’odeur fine de la peau, humant des souvenirs. -Il ne m’avait jamais entretenu de sa mère, mais je devinais qu’elle -était du même pays que ces beaux jeunes gens aux cheveux soigneusement -lustrés. Le visage de Mathilde indiquait aussi des origines étrangères. -De sa mère, mon ami tenait sans doute ce teint olivâtre et surtout cette -âme de conquistador, tour à tour indolent et passionné. N’était-ce pas -la voix lointaine des ancêtres à caravelles qui parlait, par sa bouche, -de navires, de tropiques et de constellations étranges? - -Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative, Lortal révélait -une sensibilité dont moi seul, parmi ses camarades, pouvais connaître la -délicatesse. S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était avec tant de -chaleur que je croyais revivre ces journées par lui vécues jadis. Il me -parlait peu de Mathilde et toujours avec une réserve qui ne me -permettait pas de le questionner. - -Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour, qui fut celui de cette -confidence, me découvrit un monde nouveau, une terre promise dont les -parfums m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse. - -Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule avait cette -limpidité qui suit les orages. Les marronniers de la cour luisaient de -toutes leurs feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre -mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement attendri, Lortal me prit -le bras et déversa dans mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres -confidences, si je dois les juger aujourd’hui; mais combien précieuses, -si je me rapporte à ce temps où les moindres semences apportées par un -vent de hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante! -Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout jeune homme pour une femme -plus âgée que lui? Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal -faisait passer à travers ses mots un tel souffle de passion que tout mon -être frémissait et se fondait dans la voix de l’ami. Premiers émois de -l’intimité, tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme, devient -peu à peu amoureuse à son insu, le lien de la famille resserrant encore -le lien de l’inclination, mais jetant un trouble et presque un remords -dans leurs épanchements; idylle enfin, qui dans la sécheresse du récit -n’est qu’une pastorale niaise, mais qui, dans la voix grave de mon ami, -devenait le plus beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que -n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil souvenir! A travers une -confidence je faisais la grande découverte! La nuit venue, roulé dans ma -couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant à cette puissance -inconnue, à cet amour que je tendais vainement vers la vie en criant: -«Prends-le!» sans être entendu. - -L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour pour Mathilde ne se -précisa pas au delà d’une simple confidence sentimentale. Que s’était-il -passé entre eux! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues -amoureuses ne me permettait guère de l’imaginer. Je ne vis dans cette -idylle que douleur et pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils -s’aimaient et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle -épousé Miromps? Ce que pensait Lortal de ce mariage, l’ironie de mon ami -ne me le laissait que trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de -Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de brusque insolence -une femme si tendrement aimée, il y avait quelques mois à peine? - -Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue, d’y voir plus -clair. - - - - -XV - - -La première communion approchait. C’était la fête du collège. L’évêque -officierait en grande pompe, assisté de deux chanoines. Déjà l’on -commençait à préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la nef -des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique exerçait les chœurs -et se démenait à l’orgue comme un beau diable. Le jardinier soignait -pieusement les roses dont on emplirait les corbeilles, les hortensias, -les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel. Les sœurs, chargées des -soins de la sacristie, transportaient des échelles, plantaient des -clous, se livraient à un labeur minutieux et muet de fourmis. Tout le -collège était en grand émoi, d’abord parce que l’on attendait -Monseigneur et ensuite parce qu’il était question pour le soir de la -fête d’une illumination _a giorno_ et d’un feu d’artifice sur la -terrasse. - -De toute cette animation, les premiers communiants seuls étaient exclus. -Ils étaient une trentaine, garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de -leur importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement -leur devoir religieux, quelques-uns angoissés par l’attente de la -cérémonie. Huit jours de retraite les retranchaient du monde. - -L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace du Dieu proche, que -va-t-il devenir sur le point de mettre ses lèvres à la Table terrible? -Je prévoyais pour Charles Jouvelin un bouleversement de son frêle -organisme. Je l’avais vu rarement depuis la rentrée de Pâques. Il -m’avait dit être très absorbé par sa préparation religieuse. -L’indifférence qu’il me manifesta confirmait ses paroles. - -Gerboux n’était pas étranger à cette transformation. La direction et la -surveillance des premiers communiants pendant la retraite prenait tout -son temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et mesquin qu’il -mettait en toute chose, sa dévotion morose et un curieux sadisme -cérébral. Pour lui, l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté -habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser ces jeunes -imaginations, à affoler ces sensibilités qu’il est si facile de -détraquer pour la vie. Le délire de Charles, pendant sa courte maladie, -m’avait bien montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes -d’édification. Par la hantise du péché, il conduisait ces âmes apeurées -à la maladie du scrupule: agitant sans cesse devant eux l’image d’une -éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces petits. Les plus -sensibles arrivaient au jour, qu’on leur présentait comme le plus beau -de leur vie, dans un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les -autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié défiler, le long -des blancs corridors, les yeux baissés, les bras croisés, contraints à -égrener sans cesse leur rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient -silencieuses. J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles Jouvelin, -plus pâle que les autres et qui marchait comme un somnambule. - - * * * * * - -J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir enfin -Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait pas fait appeler au parloir depuis la -maladie de Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui, avec -celle de Mathilde, formait le principal objet de mes rêveries. Mathilde -m’inspirait une tendresse mêlée de pitié et un respect un peu craintif. -Je flairais en elle une grandeur tragique; elle m’apparaissait encore -sous les traits de l’amazone galopant dans la lande déserte. Mais -Nourmahal, c’était le soleil, la joie; elle était environnée d’une -splendeur matérielle qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je -ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible dans le -palais de ses songes, mais comme une femme dont on pouvait caresser les -cheveux, baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche? La -déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement, mais cette -jalousie inconsciente, dont je sentais déjà la lame, avait transformé -l’idole lointaine en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible -de conquérir. Je me sentais maintenant capable d’incroyables audaces. - -La veille de la première communion avait lieu une cérémonie qu’on -appelait le pardon des parents. Les familles se réunissaient au parloir; -les enfants, conduits par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les bras -croisés. Les premiers communiants pénétraient dans le petit jardin -planté de thuyas et de fusains et, passé le seuil, sans autre signal, -couraient se jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer le -pardon des fautes commises. L’énervement de cette scène, corsé de celui -de la retraite, les faisait sangloter hystériquement. Les mamans, non -moins nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables pères -eux-mêmes avaient le regard humide. Le pardon accordé, c’était une -embrassade générale et les baisers claquaient sur les joues encore -salées de grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique un peu gros -et d’origine jésuite, était strictement privée. Les divisions n’y -assistaient pas. Je m’étais pourtant glissé dans un coin du salon et, le -rideau tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe claire, une rose -couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle maniait un petit mouchoir, Charles -courut à elle, mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il -tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé. Elle le releva. L’enfant -reposa la tête sur l’épaule de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent -ainsi quelques instants dans la lumière dorée du soir. - - - - -XVI - - -Dès sept heures, nous attendions Monseigneur dans la cour d’entrée du -collège. Les murs étaient tendus de draps où les sœurs avaient épinglé -des bouquets de roses; des oriflammes blanches, portant des inscriptions -en lettres de papier doré, flottaient aux fenêtres et à l’extrémité du -grand mât de gymnastique. Nous formions la haie: les grands à droite, la -plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés et des cravates -trop précieuses; les petits, à gauche, en veste bleue à boutons d’or; -et, face à la porte, les premiers communiants, ornés du brassard blanc, -de grands cierges enrubannés à la main, le paroissien à tranches d’or -sous le bras, égrenant des chapelets de malachite ou de pierres du -Mont-Dore. Ah! les cadeaux de première communion! Quel effort pour ne -pas se laisser distraire par la montre neuve qui bat dans le gousset, la -chaîne d’or ou d’argent, le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le -portemine en doublé! Devant ses néophytes se tenait Gerboux, un claquoir -à la main. - -Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux creusés, par l’insomnie -peut-être. Cette figure d’enfant accablé d’un poids trop lourd me causa -un malaise que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur. - -Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze, car l’évêque, en -dépit de sa mitre rutilante, de sa crosse et de ses bénédictions, -faisait humble figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand -du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux et aussi séduisant. Autour -de sa haute taille flottait un riche surplis de dentelle; ses épaules -étaient recouvertes d’un camail bordé d’hermine plus fin et plus lustré -que la soie. Un sourire d’aimable condescendance épanouissait sa bouche -et ses lèvres charnues s’entr’ouvraient sur des dents saines et -brillantes. Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant ce grêle -vieillard si effacé dans sa lourde parure d’orfèvrerie. Sans doute il -devait sentir dans son bras droit replié sur sa poitrine de terribles -démangeaisons de bénir. Comme son geste aurait été plus sûr, plus large, -plus onctueux que le geste ébauché par la main hésitante du vieux -prélat! Aussi accompagnait-il chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt -à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison de tête, comme pour -dire: «Attendez! Quand ce sera mon tour, vous verrez!» - -L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque, également en surplis -et camail, portant haut son visage brun et patiné. Derrière eux, les -chanoines de la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en surplis -blancs; les enfants de chœur en soutanelles rouges et camails de soie -cerise. Nous fermions le cortège. - -Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables flammelles -tremblaient, exhalant un parfum de cire, presque invisibles dans le -ruissellement du soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait -déchaîné son orgue; pressés autour de lui, les choristes entonnèrent le -_Magnificat_. Le maître-autel étincelait d’un or enfoui parmi les -fleurs. L’ostensoir rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes, -dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement l’arome de l’encens -et des cierges. - -Dans le transept de droite, une foule nombreuse de parents et d’amis -était massée. Les dames d’Aubenac, en toilette d’été, agenouillées sur -le prie-Dieu, les messieurs en redingote, debout et graves devant leurs -gibus, pouvaient voir au premier rang les premiers communiants, leurs -cierges fixés au banc par un bracelet de velours. De ma place je penchai -la tête pour découvrir Nourmahal, mais je ne vis que mon ennemi -Milondré, le ventre tendu d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or. - -Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès et du grand -vicaire, flanqué de diacres en dalmatique, l’évêque célébrait le Saint -Sacrifice. La messe épiscopale était d’un rite compliqué et les lévites -en soie cerise évoluaient avec une grâce et une méthode qui faisaient -songer à un solennel ballet. Le chef des enfants de chœur, Vindrac, -svelte dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements. Un coup de -claquoir et toutes les soutanelles s’agenouillaient, se relevaient, -défilaient autour de l’autel, présentant les burettes de cristal, le -manuterge, le lourd évangéliaire enrubanné. La triple clochette de -cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient sous le vent de -l’Élévation. Des lévites privilégiés balançaient les encensoirs. Bientôt -le chœur fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait, sans -le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques, auréolait d’un nuage -l’ostensoir aux rais de vermeil, estompait les lents gestes rituels des -officiants. L’évêque éleva la patène entre les doigts oints de l’huile -sainte, et l’améthyste pastorale étincela d’un éclair violet dans la -buée des aromates. - -Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent, une voix -précoce et pure, monta d’un long jet sous les voûtes pour retomber, -fusée sonore, sur les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs -frémissants de l’attente sacrée. Elle chantait: «Oh! qui me donnera des -paroles d’amour, une langue de feu pour te louer, Seigneur!» Et, dans le -tourbillon d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de parfums, -pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux, les lys du Seigneur, -ses enfants de prédilection, se levèrent et marchèrent, la gorge serrée, -les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres de chaleur, de musique -et d’odeurs, vers la table où le festin de la chair divine leur allait -être servi. - -La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès. Un violon solo avait -succédé au chanteur et personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir -que l’artiste jouait la _Méditation de Thaïs_. Sans doute les langoureux -_vibrati_ de Massenet convenaient-ils à cette cérémonie. L’abbé -Poncebique, qui avait réglé le programme musical, en avait jugé ainsi. -Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus sur les dalles, -comprennent d’une autre façon la musique religieuse: mais les fidèles et -les prêtres réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence. - -La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque froideur jusqu’à la -fin de la messe. Bientôt les enfants de chœur précédèrent en bon ordre -le clergé qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis disparaître -par la porte de la sacristie la chape pareille à une carapace d’or, la -mitre, les bandelettes et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui -constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à jamais disparu. -Derrière ce décor magnifique et voluptueux, je ne retrouvais plus la -divinité cherchée avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire. -Je me souvins avec regret de ces heures de méditation et d’épanchement, -cœur à cœur avec le Christ, avec Celui qui a dit: «Levez-vous, ô vous -qui mangez le pain de la douleur». C’est avec pitié et tristesse que je -vis, tous flonflons évanouis et dissipés les derniers nuages d’encens, -disparaître derrière la crosse pastorale les vestiges de la rude et -vieille force d’Église. - -Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je ne le vis que plus -tard, dans l’après-midi, un peu avant vêpres. Nous nous rencontrâmes -dans un corridor, comme il se rendait, ganté et son paroissien à la -main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades. Il vint à moi et, -gravement, me tendit son front. - ---Eh bien! Charles, lui dis-je sans conviction, un beau jour, n’est-ce -pas? - -Il baissa la tête. - ---Non? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on ne croyait? Est-il -possible, Charles? toi qui es si pieux. - -Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse: - ---Je croyais être heureux, si heureux... J’avais tant attendu!... Eh -bien! tu sais, c’est terrible... j’ai honte... mais _ça_ ne m’a rien -fait... rien! - -Il répéta: «Rien!» avec une sorte de désespoir et s’éloigna, si triste -dans ses habits de fête. - -La première désillusion de sa vie--la plus grande peut-être! - - - - -XVII - - -La journée se terminait par un salut, la procession et le feu -d’artifice. Cette partie de la fête était attendue avec impatience. Les -invités de la ville viendraient dans la cour et les élèves seraient -autorisés à rejoindre leurs parents ou leurs amis. - -Aussitôt après dîner, nous nous rendîmes à la chapelle. Le soir tombait. -Le chœur flamboyait. Une débauche d’encens enveloppa bientôt d’un nuage -la nef tout entière. L’adolescent du matin chanta un langoureux _O -Salutaris hostia_; l’abbé Poncebique fit entonner à nos choristes un _Te -Deum_ que nous continuâmes tous et qui roula avec une rumeur d’orage -sous les voûtes où la nuit se massait déjà. L’évêque n’était plus là; -mais son grand vicaire le remplaçait, je n’ose dire avantageusement. M. -Doublemaze, en chape fulgurante, éleva l’ostensoir au-dessus de la foule -inclinée. Il surgissait, pareil à un Moïse d’or, d’une nuée d’aromates, -sur un Sinaï d’éclairs. Puis le collège et les familles s’écoulèrent au -dehors. - -La procession se formait devant la chapelle, dans un petit jardin orné -de plates-bandes fleuries. D’abord marchait une douzaine d’enfants de -chœur, porteurs de flambeaux montés sur des hampes de bois. D’autres, -plus jeunes, suivaient, des corbeilles suspendues à leurs cous par de -larges rubans. Ces corbeilles étaient pleines de roses effeuillées et -les enfants en semaient les pétales sur la route du Seigneur, par -poignées. Quatre élèves de philosophie portaient le dais de soie blanche -sous lequel cheminait le chanoine Doublemaze qui, d’un bras puissant, -soutenait le lourd ostensoir de vermeil. Des deux côtés du dais, -d’autres lévites balançaient les encensoirs. Puis venaient le clergé, le -collège, les familles, tout le monde chantant des cantiques. Sur notre -passage, se formait une haie de peuple, de petites gens du quartier, de -paysans, de gamins qui se signaient quand le bon Dieu, aux mains du -chanoine Doublemaze, leur accordait sa bénédiction. - -Ainsi la théorie multicolore, soutanelles cerise, surplis blancs, -étoffes d’argent et d’or, robes claires des femmes, s’avançait, foulant -les brassées de roses qui jonchaient la route, à travers les charmilles, -longeant le verger, serpentant sur les flancs de la colline, pour faire -le tour complet de Saint-Julien. Dans le crépuscule de juin, sous le -ciel tramé de larges bandes orange, d’un vert mourant à l’horizon et -derrière nous accru d’un bleu déjà sombre, les flambeaux et les cierges -clignotaient pareils à un essaim de lucioles. Nos pas s’étouffaient -maintenant sur une lande de bruyères grises; au-dessous de nous la ville -allumait ses premières lampes. Une étoile--Vénus--tremblante et verte, -se reflétait dans le miroir cuivré d’une mare. Des bourdons attardés -ronflaient à nos oreilles et se perdaient dans le soir avec une -vibration de corde. Nos voix montaient sous le ciel pâlissant et vaste -et, lorsqu’elles retombaient entre deux strophes de cantiques, le cri -des grillons et la petite flûte des crapauds emplissaient à leur tour le -silence des champs. Le couchant dorait les feuillages, les maisons -lointaines et jusques à nos visages, d’une maturité surnaturelle. Le -monde participait du même apaisement. Des nuages fleur de pêcher -glissaient comme des barques sur un ciel aux profondeurs marines. - -Dès l’instant où la procession s’était engagée dans la campagne, j’avais -éprouvé une extrême douceur. Cette heure créait une conciliation, -établissait un pacte d’amour entre les choses divines et les choses -terrestres. Dieu s’humanisait et la nature se rapprochait de lui. Où -donc était la religion morose de Gerboux? Péché, damnation, qu’avaient à -faire ces atroces absurdités avec les rites gracieux de ce soir de -printemps, avec ces enfants brassant des roses, ces chants calmes et -purs, cette universelle harmonie? Non, Dieu ne pouvait être ni le -Justicier, ni le Vengeur, ni le Bourreau. Dieu animait cette plaine où -quelques fumeroles s’élevaient en spirales, la rivière qui dessinait à -travers les arbres une longue écharpe de brume; il était dans le parfum -des sureaux et les buissons d’aubépine; il était là, tout près de mon -cœur, le Dieu de la Joie, répartissant sa force dans tous les êtres qui -vivent, croissent au soleil et se résorbent ensuite dans son éternelle -fécondité, pour renaître et renaître en Lui. Comme j’étais loin, ce -soir-là, du Dieu, maniaque farouche, qui opprimait mon élan vers la -joie. Et voici que je découvrais le Dieu qu’il faut louer dans le -soleil, dans notre sœur la terre et dans notre sœur l’eau; le Dieu qui -est beauté, amour, vie et renouvellement. - -Ma poitrine se dilatait. Je joignis ma voix à celle des autres. Avec -eux, sur le rythme de leurs cantiques, je chantais un Dieu qui leur -était étranger. Qu’importe! Je n’étais qu’amour et je déversais sur le -monde cet amour qu’aucun être n’accueillait. - - * * * * * - -A cette exaltation succéda une légère mélancolie, quand, la procession -terminée, nous nous dispersâmes dans la cour. La façade intérieure du -collège, la chapelle étaient décorées de lampions de couleur qui, à -mesure que la nuit s’assombrissait, devenaient plus rouges, plus jaunes -ou plus verts. Sur la terrasse se profilait, squelettique, l’armature du -feu d’artifice. Les invités se groupaient dans la cour et les toilettes -des femmes trouaient de blancheur le bleu de la nuit diffuse. Les -heureux qui comptaient dans la foule des parents et des amis couraient -les rejoindre. Une curieuse animation gagnait le collège. Le frisson des -robes inconnues passait dans l’air qui fleurait le chèvrefeuille. Quant -à ceux d’entre nous qui ne connaissaient personne, ils se réfugiaient -dans un angle de la cour des grands, parlant et riant très fort, -désespérés au fond. - -Je vis Charles et Mme Jouvelin. Ils venaient au-devant de moi. Cet élan -vers la joie qui m’avait traversé tout à l’heure, c’était vers Elle -qu’il me poussait. Et c’était pour moi qu’Elle venait, toute la nuit -derrière elle, ouvrant un sillage de parfums. - ---Quelle jolie fête! me dit-elle. J’ai suivi la procession. J’ai pris -des roses dans une corbeille et j’en ai lancé à poignées, comme les -enfants. - -Elle était animée, les narines frémissantes. Je songeais que mon Dieu -agréerait bien volontiers les fleurs d’une pareille suppliante. - ---Ce pauvre Charles! ajouta-t-elle en tapotant la joue de son fils; il -est bien fatigué. Quelle journée épuisante! Tant d’émotion, vous savez. -Il est si sensible et si religieux. - -Ces paroles, débitées avec volubilité, accompagnées d’un sourire et -d’une jolie moue, me causèrent une certaine gêne. Je n’osai regarder -Charles. - ---Nous allons voir le feu d’artifice ensemble. Aimez-vous les fusées? -Moi j’aime le bouquet, le gros bouquet final. Mais je déteste les -pétards, les choses qui font trop de bruit. - ---Êtes-vous triste, me demanda-t-elle avec une sorte de brusquerie, que -vous ne disiez rien? Oui, vous êtes très ému, vous aussi, par cette -cérémonie. Comme je vous comprends! - ---Oh! fis-je avec désinvolture, tout cela ne me produit plus beaucoup -d’effet. - ---Comment! protesta-t-elle. Auriez-vous perdu la foi? C’est très mal. Et -moi qui croyais que vous vouliez vous faire prêtre! - -Elle me regarda drôlement, mi-ironique, mi-apitoyée. - ---Par exemple, répondis-je un peu vexé, il ne me manque que la vocation. - ---Elle peut venir, fit-elle dans un éclat de rire. Vous feriez un gentil -petit abbé, vraiment! - -Je sentis qu’il fallait lui dire: - ---Venez sur la terrasse, là-haut, sous les arbres. Nous serons mieux que -dans cette foule. Vous admirerez les fusées tant qu’il vous plaira et je -pourrai vous aimer tout mon saoul, dans le silence de mon cœur! - -Mais une voix forte et nasillarde prononça: - ---Comment! vous, chère madame! Quelle bonne fortune! - -Le beau Milondré, chapeau à la main, s’approchait. - ---Bonsoir, Charles! Bonsoir, jeune homme. Fatigué, ce pauvre Charles. Il -faudra bien dormir. - ---En effet, dit le garçonnet, maman, si vous le permettez, j’irai me -coucher, je n’en puis plus. - -Il me serra la main et s’éloigna dans l’ombre. - ---Chère amie, je vous enlève, poursuivit le docteur. Tous ces gens de -province sont assommants et bien ridicules. Quant au feu d’artifice, -nous le verrons de là-haut et nous ne serons que mieux placés. - -Il fixait sur Nourmahal des yeux lumineux comme des yeux de chat. Elle -s’inclina, soumise et souriante, et prit le bras du bellâtre. J’aurais -crié de rage. - ---Au revoir, monsieur, me dit-elle. Et tâchez de retrouver la foi. C’est -si vilain de ne pas croire. - -Ils montèrent vers la terrasse. - -La nuit était tout à fait venue. - - - - -XVIII - - -Il était écrit que cette mémorable soirée ne s’achèverait pas ainsi. - -Un souffle avait éteint cette belle ardeur de vivre qui m’enflammait -quelques instants auparavant. J’errais solitaire, à travers la cour, -indifférent aux groupes bruyants, aux préparatifs des artificiers. Les -lampions et les lanternes vénitiennes placés dans les marronniers -plaquaient sur les visages des taches écarlates ou blafardes. Gerboux -passa près de moi, d’un pas rapide, la joue marbrée de vert par un -reflet. Longeant le préau des grands, mal éclairé, j’entendis la voix de -Salayrac qui lutinait des filles de cuisine. Le dégoût vint accroître -encore ma tristesse. Était-ce donc cela, la vie? Pouvait-il y avoir -d’autres heureux que ce suffisant de Milondré et cette brute de -Salayrac? Les éblouir ou les faire rire: seuls moyens d’être aimé des -femmes. Salayrac et Milondré le savaient bien. Ils étaient autrement -forts que moi. A quoi bon tout ce fatras poétique et sentimental? Des -mots, des blagues! Ah! Nourmahal, Nourmahal, vous ne m’avez pas compris! -Si vous saviez seulement... vous saurez peut-être un jour, si les hommes -comme Milondré vous font du mal. - -Plongé dans ma rêverie, je m’acheminai vers la terrasse. Les feuillages -bougeaient dans la nuit avec des mouvements de rame dans une eau sombre. -Là, point d’illumination. L’obscurité était épaisse; le silence, coupé -seulement de froissements de branches, d’un battement feutré d’oiseau de -nuit. Le halo de la cour éclairée venait mourir à l’orée des charmilles. -La rumeur de la fête était douce et lointaine, déjà presque un souvenir. - -Il y avait derrière les charmilles un talus en pente douce, recouvert -d’une herbe assez haute. Je m’y couchai sur le dos. Une odeur de foin -m’enveloppa. Au-dessus de moi palpitait un ciel criblé d’étoiles. Le -crissement des grillons vrillait les étendues invisibles. Des doigts -herbus me caressaient les joues. De m’être étendu sur la terre, le front -vers la nuit, il me vint un apaisement. Ma pensée se perdit dans ce -gouffre immatériel où poudroyaient les astres... - -Je n’étais pas seul... - -Je perçus d’abord, de l’autre côté du rideau de charmes, des pas. Je ne -pouvais rien voir, le feuillage étant trop épais. Une voix de femme -s’éleva. Je prêtai l’oreille. Point de doute: c’était Mathilde. Lortal -l’accompagnait. La charmille était bordée de quelques bancs. Ils -s’assirent, à deux pas de moi, séparés seulement par une barrière de -feuilles. J’eus honte d’assister ainsi secrètement à leur entretien. -Mais la curiosité éveillée par les premières phrases l’emporta. Je -restai. - ---Tu es dur pour lui, Jacques, disait Mathilde. Tu sais pourtant que je -souffre de tes insolences. Tu oublies qu’il est mon mari et que par -conséquent... - ---Je ne l’oublie pas, coupa sèchement Lortal. Diable non! Je déteste cet -homme. Tu sais pourquoi, j’imagine. - ---Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis la femme de Miromps. - ---Je ne le sais que trop, moi aussi, repartit Lortal. Il n’y a pas là de -quoi se vanter. - ---Oh! dit-elle, tu es injuste. Tu sais bien que sans lui ce pauvre -Joachim... - ---Oui. Il pèse assez lourd, ce service... Sans l’argent de Miromps, -Joachim eût fait de la prison... ou plutôt il se serait tué! Joachim ne -l’a pas oublié, ni toi, ni moi, qui étions dans le secret. Mais Miromps -l’a-t-il fait assez payer sa générosité? Et quelle générosité! Un -marché, pas autre chose, un marché dont tu étais la marchandise, toi, -Mathilde! - ---Ne dis pas cela, Jacques. Il nous a sauvés. - ---Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim aurait repris ses -affaires. J’aurais travaillé, gagné de l’argent comme les autres. -J’aurais payé, moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient. Acheter -ou vendre. Voilà leur vie. - ---Non!... Il m’aimait... - ---T’aimer! - -Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna dans le silence -nocturne. - ---T’aimer, ma pauvre chérie! Ne profane pas ce mot. Est-ce qu’un Miromps -peut aimer quelqu’un! Ton nom, oui; une alliance qui le lavait, aux yeux -des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait, lui permettait -de prendre une particule, d’écussonner sa porte, de se présenter aux -élections... - ---Il n’y tient guère! - ---La bonne histoire! Monsieur est devenu calotin. Monsieur a les curés -pour lui. Monsieur rétamait les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais -Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites. Grand bien leur fasse! - ---Tu te trompes! C’est M. Doublemaze qui fait tout. C’est lui qui veut -entraîner Miromps dans la politique. Miromps représente pour le parti -qu’il soutiendra une double force: son énergie, sa fortune. Un bel -appoint, quoi que tu penses. Je connais l’affaire. Il s’agit de fonder -une banque, un établissement de crédit agricole: «Le Laboureur». On -pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux francs-maçons. Miromps, -seul dans le pays, est en mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il -hésite. Au fond, je me demande s’il est ambitieux... malgré toute sa -vie. - ---Naïve! - ---Pas si naïve que tu crois! Miromps n’est pas simple. Il est très -renfermé. Il a devant lui un formidable avenir. Étendra-t-il la main? Je -ne sais. Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et qui vous -regarde parfois avec des yeux de naufragé? Entendu: il n’a jamais eu de -scrupules; il n’en a pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous, -Jacques, ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de morale? Ne -m’as-tu pas toujours dit que tu respectais seulement la force, qu’il n’y -avait pas d’autre droit que celui du plus fin ou du plus robuste; qu’il -fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les hommes? Étais-tu -sincère quand tu disais tout cela? Oui. Eh bien! pourquoi méprises-tu -Miromps? Il est ce que tu voudrais être, après tout. - ---Je te remercie. - ---Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit que je pouvais aimer -cet homme. Mais je l’admire. C’est une force. Regarde-le; regarde ses -yeux, sa mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine. Il a été -pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à son tour, maintenant. Et le -plus drôle, c’est qu’il est devenu bon. Qu’aimait-il au monde? Rien... -Si! Moi. Si tu le voyais avec moi! un chien couchant. Écoute. Ne -t’a-t-il pas supporté? C’est la plus grande preuve d’amour qu’il pouvait -me donner. Il a tout subi: tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes -allusions à son passé. As-tu parfois regardé ses poings? Oui, alors tu -as vu: c’est un homme qui peut tuer. Et il ne t’a pas tué. Il a souri. -Pour moi, uniquement, pour moi. Parce qu’il sait... - ---Quoi? - ---Que je t’ai aimé. - ---Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait peut-être aussi que tu -ne m’aimes plus. Et cela suffit à le consoler! - ---Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre. Toute sa vie, elle tient -dans mes mains. Je puis la briser. Je suis même sûre qu’il ne se -révolterait pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un agneau. -Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout. Je suis libre, comme il -n’y a pas une femme libre au monde. Je tiens cet homme. Si je le -battais, il me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer avec -des yeux où il peut y avoir tant de haine, où il n’y a plus que de la -résignation. J’en ai fait un lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais, -en faire un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors crois-tu -qu’il m’aime, maintenant? Crois-tu qu’il m’a épousée pour notre famille? -Belle famille, d’ailleurs, ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et -représentée par qui? Par Joachim?... Un déséquilibré--adorable, je -l’accorde--mais un fou. Par toi, mon petit?... Mais que seras-tu, -demain? Et par moi, qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose... - -La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu. Il y eut une -pause. J’étais accoudé dans l’herbe mouillée de serein, suivant, -angoissé, ce dialogue d’ombres. Les fusées du feu d’artifice -arrondissaient leurs courbes au-dessus des arbres; des étoiles se -détachaient et tombaient lentement, baignant d’une fugitive lueur bleue -la voûte des feuillages et l’herbe autour de moi. Des crépitements -assourdis, des détonations lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt -fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes d’or. - -Mathilde reprit plus bas: - ---Une pauvre chose!... L’amour de cet homme me ronge de pitié. Jacques, -moi aussi, je souffre... - ---De quoi donc? interrogea âprement Lortal. Tu n’aimes pas ton mari. Il -te laisse libre. Profites-en! - ---Oui, je suis libre. Mais c’est cette liberté même qui m’enchaîne. Je -suis libre; mais je ne peux pas agir. Parce qu’il est là, lui, mon mari. - ---Ton mari! - ---Oui, mon mari--aussi ridicule que cela puisse paraître pour moi -d’avoir épousé ce Miromps, aussi triste, aussi dégradant, si tu -veux--mon mari... - ---Tu l’aimes donc? - ---Je me demande parfois si je ne le hais pas. Le plus souvent, c’est de -la pitié qu’il m’inspire--pitié pour lui, pitié pour moi. - ---Tu es malheureuse par ta faute et tu ne lui donneras pas de bonheur. - ---Possible. Mais je me suis donnée à lui. Cela suffit. - ---Tu te trompes, Mathilde, et tu me trompes par-dessus le marché. Tu -aimes ton mari. Au fond, il t’a séduite, cet aventurier. Si tu avais pu -entendre ta voix, à l’instant. Quelle flamme! Quel lyrisme en parlant de -lui: «Il est de la race qui domine». Bravo, ma chère! Mais c’est de la -passion! - -La voix de Lortal était sourde, hachée. - ---Et puis, vois-tu, continua-t-il, le mariage n’a pas été une si -mauvaise affaire, j’en conviens! On a hôtel, écurie, une chasse bientôt, -je pense... - ---Jacques, tais-toi. - ---La vérité est amère. Elle ne me fait pas peur. Je n’ai pas besoin de -littérature. Et puis il me semble que je te hais, Mathilde, -aujourd’hui--que je te hais à cause de notre passé, de ce que tu as fait -de notre amour. Notre enfance, le temps où tu me prenais dans tes bras, -nos parties de cache-cache dans la grange, nos séjours à la «Folie», le -vieux pistolet à pierre dont tu me menaçais quand j’embrassais des -photos de femmes dans le cabinet de Joachim, nos promenades de l’an -passé--il n’y a pas si longtemps, Mathilde--le soir où je t’ai dit mon -secret--ce secret que tu devinais si bien--tout cela pour aboutir à -quoi? A une lettre de faire-part: Mme Miromps de Rochebuque. Et moi, -qu’est-ce que je devenais, là-dedans?... - -Il rit à nouveau d’un rire qui cassait le silence nocturne. - ---Je sais ce que tu vas me dire. Je garde ton affection, le coin le plus -pur, le plus intime de ton cœur. Toutes les femmes disent ça. Des mots -et encore des mots! Comme toute la vie d’ailleurs. Comme mon amour -lui-même! Après tout, nous ne valons pas mieux l’un que l’autre! - ---Jacques, tu es odieux! - ---Je suis franc. Coule ta lune de miel en paix, avec M. de Rochebuque. -Quant à moi... - ---Jacques, ne sens-tu pas le mal que tu me fais? - -Voix tragique derrière ce feuillage immobile. Je n’oublierai jamais ce -soupir, cet ahan d’une âme accablée. - -Mais la voix de Lortal aussi est changée. - ---Pardon, amie, pardon! Je suis une brute. Moi aussi, je souffre trop! -Je t’aime. Je ne peux renoncer à toi. As-tu donc tout oublié! - -Et c’est une supplication déchirante. - ---Je t’aime aussi, Jacques. Et tu le sais... - -Des branches craquent. Une lutte invisible. Un cri étouffé. Des souffles -s’affrontent. - ---Non jamais, jamais... Ce serait irréparable!... Je mourrai ensuite... -Je ne peux pas te dire, Jacques... Mais tu ne veux pas me tuer... -Laisse-moi, Jacques... Je suis enceinte!... - -Le silence. - - * * * * * - -Cette scène dont je ne pouvais voir les auteurs, mais dont je devinais -dans leurs voix l’atroce intensité, ce drame derrière une muraille -d’ombre, avait desséché ma gorge. Je n’eus qu’une hâte: fuir. Avec des -précautions infinies, je gagnai la crête du talus. L’heure était -avancée. Sans doute, ma division avait déjà regagné son dortoir. J’étais -en retard, en faute. J’éprouvais des sentiments violents et confus: -pitié pour Mathilde; pitié mêlée de colère pour Lortal, et surtout une -espèce d’effroi devant ce visage brutal de la passion qui cette nuit -m’apparaissait pour la première fois. Était-ce là l’amour? Si proche de -la haine. Et ce cri qui avait terminé la lutte!... - -J’étais arrivé au bord de la terrasse. Quelques lampes vacillaient -encore aux fenêtres. Deux ou trois lanternes de papier brûlaient dans -les arbres. Je vis deux ombres s’acheminer par l’allée en pente qui -conduisait jusqu’à moi. Je reconnus le vicaire Doublemaze et -Césaire-Auguste. - -Doublemaze avait affectueusement posé son bras sur l’épaule de Miromps, -dont l’ombre dessinait un torse énorme sur des jambes ridiculement -courtes. Leurs voix s’élevèrent, dans la nuit. - ---Mme de Rochebuque, disait le grand vicaire, était là tout à l’heure -avec le jeune Lortal, votre neveu ou cousin, je crois. - ---Comme il vous plaira, dit Miromps. - ---Ils ont profité de la fraîcheur--admirable soirée, n’est-ce pas?--et -se sont peut-être égarés!... Un jeune homme fort bien doué que M. -Lortal, n’est-il pas vrai? - ---Fort bien doué, en effet, reprit Miromps. Trop bien peut-être. Manque -d’énergie. - ---Ses maîtres m’ont fait la même remarque. Beaucoup plus mûr que son -âge, d’ailleurs. Un garçon précocement averti... Entre nous, il n’est -pas à sa place, ici. - ---Tiens, tiens, où devrait-il être? - ---Mon Dieu! à Paris, dans un grand lycée. Nos collèges ne conviennent -pas à ces natures. D’ailleurs, si j’étais entré dans le siècle et si -Dieu m’avait fait père d’un semblable fils, je ne l’aurais pas laissé -moisir dans les classes. Je l’aurais lâché très vite à travers le monde. -Il fera son chemin, je crois, M. Lortal. Mais n’est-il pas orphelin? - ---En effet. Il a un tuteur, son oncle. Le frère de ma femme. - ---M. de Los! Parfaitement. Très brillant avocat, très en vue à A..., si -je ne me trompe. Mais n’a-t-il pas dû quitter cette ville? Certaines -spéculations... - ---Je n’en sais rien, fit brutalement Miromps. - ---Pardon! reprit onctueusement le grand vicaire. Ce sont des affaires de -famille. Mais, voyez-vous, nous autres prêtres, sommes parfois, et bien -malgré nous, mis au courant des vicissitudes temporelles de nos -ouailles. Or, j’ai été quelque temps vicaire à A... et j’ai connu un peu -M. de Los qui me témoigna de l’amitié et qui, soit dit en passant, est -un vieil ami de cet excellent Fourmeliès. J’avais aperçu Mme de -Rochebuque, alors qu’elle était encore Mlle de Los. Elle n’était -d’ailleurs pas de mes pénitentes. - ---Ma femme n’a jamais été très religieuse, grogna Miromps. - ---C’est une âme ardente et fière. Les âmes de cette trempe sont toujours -prêtes à revenir au Seigneur. Elles peuvent atteindre les plus hauts -sommets de la vie spirituelle. La vie du siècle est pleine d’embûches -pour les cœurs généreux... - -Après une pause... - ---Je crois que Mme de Rochebuque et notre jeune Lortal ont été élevés -ensemble... - -Les deux ombres arrivaient près de moi. Brusquement il me vint à l’idée -que Lortal et Mathilde pourraient être surpris. Je me glissai à travers -les marronniers et courus vers les charmilles. - -Mon ami et l’Amazone débouchèrent dans la nuit. - ---Lortal, criai-je, nous sommes en retard. Tout le monde est rentré. Je -te cherche partout! - -Je saluai Mathilde dont le visage me parut d’une extrême pâleur. - ---M. Miromps et M. Doublemaze, ajoutai-je, viennent à votre rencontre. - -Nous redescendîmes tous trois. - ---Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si Mathilde vous a abandonné -si longtemps, dit Lortal à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée. - ---Oh! oh! fit en riant M. Doublemaze, notre ami Lortal est un bien -mauvais guide. N’auriez-vous pas pris un peu de froid, madame? Les -soirées de juin sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité! - -Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal prenaient les devants, une -ombre protectrice: - ---Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour n’être entendu que d’elle -seule. - - - - -XIX - - -L’approche des examens calma un peu l’agitation où m’avait plongé cette -fiévreuse soirée. Lortal se doutait-il que j’avais surpris son secret? -J’en avais une vague appréhension. L’aveu de mon indiscrétion m’eût été -trop pénible. Bien pénible aussi, d’ailleurs, m’était cette impression -de méfiance et l’idée que mon ami nourrissait un soupçon, hélas! -justifié. Heureusement, la préparation hâtive des derniers jours nous -enlevait l’occasion de conversations prolongées. Lortal, stimulé par la -nécessité d’éviter un échec, donnait lui-même un coup de collier. Nos -récréations se passaient tout entières à la récapitulation des -programmes indigestes que l’Université impose aux futurs bacheliers. -Maclas croyait bien faire en inscrivant sur un carnet toutes les dates -de l’histoire d’Europe de 1715 à 1815. Il les apprenait par cœur et les -récitait toute la journée: «Quelle date, le traité de Methuen? Le -renversement des alliances, les préliminaires de Leoben?» Saint-Alyre, -qui était fort en lettres, ahannait sur les équations du second degré. -Quant à Toupine, toujours grignotant des noisettes suries, il peinait -laborieusement sur la géographie de Foncin, n’arrivant plus à se fourrer -dans la tête les interminables nomenclatures de cette science aride: -populations, superficies, rivières et canaux, importations, -exportations, etc., par quoi il semble que la surface du globe terraqué -soit peuplée de fourmillantes statistiques. Pauvre Toupine! Il ne -retenait rien. On se moquait de lui. Salayrac lui baillait de grandes -claques dans le dos: - ---Eh! meunier! les cocotiers poussent-ils dans le bassin de la Seine? -Fais-moi l’itinéraire de Bangkok à Tombouctou en passant par Bergerac! - -Alors que tout le collège reposait, les candidats aux examens étaient -autorisés à prolonger leurs heures de travail. Et même la veillée finie, -à dix heures du soir, quelques-uns d’entre nous, les plus acharnés, -emportaient leurs livres au dortoir. L’abbé Testard, qui tenait à -encourager les travailleurs, nous prêtait sa chambre. Les soirées de ce -début de juillet étaient souvent fort lourdes. Nous nous munissions de -bouteilles de sirop et d’eau fraîche. Les fenêtres de Testard ouvraient -sur le versant de la colline qui descend vers la ville. Souvent la -veillée se prolongeait jusqu’aux premières heures du matin. Vers minuit, -une brise plus fraîche venait caresser nos fronts moites, courbés sur -les cahiers et les livres. De temps en temps un de nous se levait de la -table éclairée par une lampe à abat-jour vert et s’approchait de la -fenêtre. Les réverbères d’Aubenac étaient déjà éteints. La ville -semblait un réservoir d’ombre, encerclé de collines qui se profilaient -d’un long trait de velours noir sur le ciel où pâlissait la voie lactée. -Cette masse respirait et se soulevait comme une poitrine oppressée. Des -souffles tièdes montaient des jardins et des champs. - -Lortal faisait alors de longues stations à la fenêtre. Quand je levais -les yeux, je distinguais mon ami accoudé, son visage tourné de -trois-quarts vers la nuit. La clarté de la lampe dorait sa nuque et son -oreille; mais le reste appartenait à l’ombre. Je songeais à sa vie dont -mon amitié n’avait pu éclairer qu’une faible part, et tout le reste -aussi appartenait à l’ombre. Sur l’écran palpitant d’étoiles -qu’encadraient les murs, il découpait sa fine silhouette romantique. -Lortal était aimé, passionnément aimé. De ma vie tout entière j’aurais -voulu payer un pareil bonheur. Une telle certitude eût fait de l’univers -un paradis pour moi. Et Lortal était taciturne. Que peut-on désirer, -pensais-je, quand on a le cœur d’une femme? A-t-il besoin d’autre chose -que de sa parole? C’est à lui qu’est Mathilde. Peut-il être jaloux de la -vaine possession du mari? Et je ressentais une sourde irritation de voir -mon ami insatisfait d’un trésor qui m’eût fait si riche. - -O nuits d’été, nuits que se partageaient le travail et la rêverie, nuits -studieuses et ardentes où nous guettions la victoire de l’aube, nuits de -silence et de ferveur qui prépariez nos âmes à l’éveil, aux courses -ensoleillées de midi; ô nuits troubles, nuits où pesait sur nous, comme -le fardeau d’un corps pur et convoité, l’attente de la vie--où êtes-vous -maintenant? et vers quel insondable gouffre balayées, ô nuits -adolescentes?... - -Lortal et moi passâmes avec succès les épreuves du baccalauréat. Le -succès de Lortal fut un scandale. Mon ami avait vraiment réalisé un tour -de force, rattrapant en un mois d’effort dix mois de paresse. Nous -avions subi l’oral à Bordeaux. Deux jours d’anxiété coupés de repas dans -les restaurants étouffants. L’abbé Mirepuy avait accompagné le petit -groupe des admissibles: Saint-Alyre, Maclas, Lortal et moi sortions -vainqueurs. - -Nous revînmes à Saint-Julien pour la distribution des prix. L’abbé -Fourmeliès nous félicita. Il prit l’oreille de Lortal. - ---_Audaces fortuna juvat_, n’est-il pas vrai, Jacques? Puisse-t-elle -vous favoriser toujours! Mais ne soyez audacieux que pour le bien! Dieu -ne déteste pas les violents, ceux qui sont capables brusquement de -belles actions, capables de gagner le Paradis d’un coup. _Violenti -rapient illud_, a dit Notre-Seigneur en parlant du Royaume des Cieux. -Cette parole vaudra pour vous, Lortal. - -Les prix étaient donnés avec beaucoup de solennité. La salle des fêtes -était décorée de drapeaux et d’écussons. Sur une estrade, entre des -piles de livres rouges, entre des corbeilles pleines de couronnes de -laurier en papier vert ou doré, trônait, majestueux, le chanoine -Doublemaze, ayant à sa droite le Supérieur, à sa gauche, M. Miromps de -Rochebuque qui n’avait pu décliner cet honneur imposé par l’obligeant -grand vicaire. Des soutanes, des redingotes, un képi d’officier. Dans la -salle se pressait toute la société élégante et bien pensante d’Aubenac. - ---Doublemaze, me dit Lortal, ne quitte plus l’hôtel Miromps. Je le -soupçonne de vouloir convertir Mathilde. Mais il a affaire à forte -partie. Mathilde n’est guère de la graine des cagotes. Il est vrai -qu’avec les femmes, on ne peut jamais savoir! Quant à Césaire-Auguste, -tout malin qu’il est, je crois qu’il ira de la forte somme pour la -banque du chanoine. Ce Basile a pris de l’autorité sur lui. - -Il ajouta, confidentiel: - ---Entre nous, Doublemaze est un type très fort. Sous cette écorce -pateline, il n’y a pas plus dur. Il est capable de tout pour satisfaire -son ambition. Ce sera un grand homme d’Église. Au fond, je l’admire. -J’aime ce visage paisible et plein, cette bouche lippue et souriante, -ces mains grasses qui porteront si bien l’améthyste. Les yeux sont -gênants, c’est vrai, mais le port de tête est admirable. Va-t’en -déchiffrer ce qui se passe là-dedans! Malin qui y parviendra! Hein! -Demurs, quel bel exemple! Voilà nos maîtres, mon vieux. A eux le monde! -Le malheur, c’est qu’ils ne savent pas en jouir! Et encore, -Doublemaze... je n’en jurerais pas! Je devrais entrer au séminaire. - -Lortal n’obtint aucune nomination dans le Palmarès. Par contre, j’avais -tous les prix, avec Saint-Alyre. Ce triomphe me causa plus de gêne que -de plaisir. En entrant, j’avais remarqué Mme Jouvelin qui m’adressa un -signe d’amitié. L’idée de monter sur l’estrade, à l’appel de mon nom, de -subir l’accolade de Doublemaze, de redescendre encombré de mes couronnes -et de mes livres, tout cela en présence de Nourmahal, m’était -insupportable. Et pourtant... - ---Prix d’excellence, Demurs Paul. Prix de composition française, Demurs -Paul, etc. - -La liste de mes succès est si longue que j’en pleurerais. - -Me voici sur l’estrade. Va-t-on me mettre cette couronne de papier sur -la tête? Non. C’est Miromps lui-même qui me tend mes prix et mon laurier -que je dissimule de mon mieux. Il se contente de me serrer la main. Je -lui suis plus reconnaissant de ce geste que s’il m’avait sauvé la vie. -Doublemaze, aimable, sourit. Mais mon calvaire n’est point terminé. Il -me faut rejoindre ma place, à travers cette foule qui bat des mains, -lorgne, chuchote. Je suis rouge, confus. J’ai peur de m’étaler avec mes -trophées. Mon regard rencontre celui de Nourmahal qui m’applaudit, les -mains très hautes. Enfin je m’assieds à côté de Lortal que je devine -ironique et qui est heureux de n’avoir pas bougé. - -La cérémonie se termine sur un choral dirigé par l’abbé Poncebique. La -salle se vide. Dehors, le soleil de juillet fait étinceler les boutons -d’uniforme, flamboyer le sable des allées. Des robes blanches -éblouissent sur l’écran sombre des charmilles. Le chanoine Doublemaze -est très entouré: des conseillers municipaux, un Monsieur décoré à -barbiche blanche, et jusqu’à Mlle Dubois de Louvrezac, en soie noire, -qui boit les paroles tombant de la bouche sensuelle du grand vicaire. -Ferait-elle aussi de la politique? Mathilde n’est pas venue. Lortal, qui -a bien de la chance de n’être pas encombré de prix, circule avec aisance -parmi les groupes. Il a déjà déposé sa casquette d’uniforme et, vêtu de -gris, en chapeau de paille, il m’apparaît un homme svelte, sûr de sa -force. La courtoisie affectueuse avec laquelle il aborde M. Miromps ne -laisse pas de me surprendre. - -Un grand chapeau de paille, noué de brides de velours noir, auréole le -visage de Nourmahal. Elle s’avance, la main tendue. Je ne sais que -devenir, les bras empêtrés de ces odieux prix. - ---Grand succès sur toute la ligne, me dit-elle, je sais tout. J’en suis -très heureuse. Charles aussi. Mais où est ce vilain garçon? Il a bien -besoin de ses vacances, vous savez! Une bonne nouvelle. Je vais aller -quelque temps dans votre pays et votre mère m’a demandé de faire un -crochet jusque chez vous. Vos parents ont une ravissante propriété, -paraît-il? - ---Non, vraiment! vous viendrez aux Gaulies? - -C’est comme si j’avais reçu un coup dans la poitrine. - -Mais elle, satisfaite de son effet, les yeux vagues, la bouche arrondie -dans une moue indécise: - ---Je ne suis pas encore bien sûre... Mais en somme, il n’y a rien -d’impossible... - -Et tournant vers moi ses yeux changeants: - ---Cela vous ferait plaisir? - -Tout tourbillonne: la terrasse, les marronniers, le Monsieur décoré, -Nourmahal... Je soupire «certes», mais si gauchement! en vrai collégien. - ---Charles? Où est Charles? interroge Nourmahal à tous les échos. Ah! le -voici. Dépêchons-nous. Dis adieu à ton ami! - -Elle entraîne le petit et me laisse ébloui de l’éclair de ses -mousselines. - -Au revoir, les camarades! Saint-Alyre, Lupé, Prélussin, le flegmatique -Toupine. - -Lortal s’approche, accompagné de Césaire-Auguste. A côté de mon ami, -souple et fringant, Miromps paraît massif, un peu affaissé aussi. Un -fardeau invisible courbe cette nuque de débardeur. Le cou, teint de -brique, tranche sur les cheveux gris, presque ras. Il marche, les jambes -torses, balançant son chapeau à bout de bras. Lortal parle beaucoup. Il -cherche à plaire. Cordial et impénétrable. - ---Bonnes vacances! - ---Peut-être nous reverrons-nous? ai-je murmuré. - ---Je crains que non. Mon cousin veut bien que je l’accompagne au bord de -la mer, en Bretagne. - ---Nous partirons dans une dizaine de jours, confirme Miromps. Ma femme a -grand besoin de changer d’air. - -Ils s’éloignent. - -Sur le sable incandescent, deux ombres athlétiques se cherchent, -s’affrontent, s’étreignent et se confondent. - - - - -XX - - -L’image triomphante de Nourmahal effaça ce que cette indifférente -séparation pouvait avoir d’amer. A vrai dire, rien ne résistait à cette -lame de fond qui balayait mes pensées, mes aspirations, mes souvenirs. -Quatre mots et son sourire avaient suffi: j’aimais. - -Mon voyage s’accomplit dans une sorte d’ivresse. Quelques heures de -chemin de fer me séparaient de l’habitation de mes parents. Le train -omnibus franchissait cette médiocre distance avec une sage lenteur. -J’étais seul dans mon compartiment. Des paysages familiers s’encadraient -aux portières. Je retrouvais les petites gares avec leurs plates-bandes -de giroflées et toutes sonores de tintements électriques. La voiture du -docteur qui attend à la barrière que le train ait passé. Des paysans, la -houe à l’épaule, traversaient les chaumes roussis; un nuage rond -flottait dans la mare; au bord de la rivière, des enfants agitaient -leurs mouchoirs. Toutes ces images défilaient devant mes yeux, combien -plus belles que jadis! - -Comme le soir de la procession--mais cette fois, l’émotion pénétrait -l’intime de mon être--il me parut qu’une immense douceur coulait en moi, -que mon bonheur n’était qu’une parcelle du bonheur infini de la terre -étalée dans la chaude lueur du crépuscule. L’idée de l’amour que -j’éprouvais pour Nourmahal ne provoquait aucune image précise, ne -m’excitait à aucune représentation déterminée: elle suscitait un reflux -de joie, si puissant qu’il ne me paraissait pas sortir de moi-même, mais -l’élan de milliers et de milliers d’êtres emportés par la joie et dont -le torrent m’entraînait. Je cédais. Nourmahal n’était peut-être qu’un -prétexte. Tant de forces sommeillaient en moi. Les branches ont poussé -tous leurs bourgeons, les feuilles pointent, prêtes à s’épanouir; il -suffit d’une brise tiède, d’un rayon de soleil plus ardent, pour que la -forêt surgisse dans son armure verte. - -Nourmahal! qu’étiez-vous? Une jolie femme, banale et coquette, possédant -tout juste assez de sensibilité et d’intelligence pour amorcer les -désirs des hommes. Mais, à moi, pauvre collégien tâtonnant au seuil de -la vie, vous avez d’un sourire révélé que le monde était beau et que la -vie était bonne à vivre; vous m’avez donné le courage d’être heureux! -Vous aviez en vous, ô Nourmahal, ce pouvoir magique qu’ont les roses -épanouies, les fruits parfaits et les corps harmonieux. Mais, pas plus -que les roses et les pêches, vous ne vous en doutiez! - - * * * * * - ---J’ai invité pour quelques jours Mme Jouvelin et son fils, me dit ma -mère. Ils arrivent ce soir. Tu iras les chercher à la gare avec la -charrette anglaise. - -Quand le train qui amenait Nourmahal s’arrêta devant la gare des -Gaulies, un peu de crépuscule vivait encore dans le reflet des rails. -Depuis une demi-heure, je guettais, au pied du rocher qui domine la -voie, la locomotive soufflante et ses yeux jaunes. L’ivresse dionysiaque -s’était déjà dissipée. Je n’étais plus qu’un garçon soucieux de paraître -plus vieux que son âge. J’avais soigneusement noué ma cravate de chasse, -bossué mon feutre d’un coup de poing assez cavalier. Néanmoins un peu -d’inquiétude me pinçait le cœur à l’idée d’affronter Nourmahal pendant -plusieurs jours et d’aussi près. - -En costume de voyage, Mme Jouvelin me parut plus séduisante que jamais. - ---Comme je suis contente de vous voir!--et elle mit ses deux mains sur -mes épaules--Et votre maman? - -Charles suivait avec un sac. Il me sauta au cou. Tous les trois nous -montâmes en voiture. Nourmahal s’assit à côté de moi qui conduisais; -Charles, derrière avec les valises. - -La lueur dansante des lanternes éclairait la route et les haies sombres. -Nous avions quatre ou cinq kilomètres à parcourir avant d’arriver à la -maison. La route serpentait quelque temps à travers une plaine où -scintillaient des feux, pour gravir ensuite les flancs d’une colline -obscure au sommet de laquelle une frise de pins tordus s’incisait sur -une bande pourpre de plus en plus étroite. - ---Merveilleux! s’écriait ma compagne. Vous aimez les chevaux! Moi aussi. -Laissez-moi prendre les rênes. - ---Vous savez conduire? fis-je d’un air grave. - ---Parbleu! Cinq minutes seulement pour me refaire la main. Là, sur ce -palier... - ---Attention! La bête est vive. - -Je lui passai les guides qu’elle saisit vigoureusement dans sa petite -main gantée. Mais le cheval, changeant de main, fit un écart. Nourmahal -poussa un cri. Je repris aussitôt les rênes. Mme Jouvelin riait et se -blottissait contre moi. - ---Comme j’ai eu peur! La vilaine bête. - -Je sentais, le long de la mienne, la chaleur de sa jambe. Son parfum -capiteux se mêlait à l’odeur du soir. Le cheval filait bon train et le -vent frais nous fouettait le visage. Je tournai la tête vers ma voisine. -Elle croisait les bras, frileusement, ses cheveux roux luisant sous sa -voilette. - ---Brr! Il fait froid! - -J’étendis une couverture qui nous abrita tous les deux. La nuit était -tout à fait venue. Il semblait que l’obscurité nous rapprochât encore. -Plût au ciel que le voyage eût duré une nuit entière! Ma gène avait -disparu. Je n’étais plus un collégien timide; j’entraînais dans une -course aventureuse une maîtresse adorée. Rassemblant les rênes dans ma -main droite, je glissai ma main gauche à côté de moi. Toutes les -audaces! Je rencontrai une main qui ne se retira pas. Mais dans la -montée le cheval ralentit le pas et la main s’échappa doucement de la -mienne, comme si la vitesse, plus discrète, eût permis aussi plus de -licence. - -Bientôt apparurent les deux piliers blancs qui marquaient l’entrée de la -propriété. - - * * * * * - -La maison se composait d’un grand corps de bâtiment flanqué de deux -pavillons que de loin on pouvait prendre pour des poivrières. Ma chambre -était située au dernier étage de l’un d’eux. Je l’avais choisie pour sa -solitude et pour le panorama qui s’étendait sous ses fenêtres: une -plaine à ramages et plus magnifiquement décorée de brun, de vert, de -jaune vif et de violet qu’un châle des Indes, changeant de couleur à -toute heure du jour et moirée par les ombres voyageuses des nuages. A -l’horizon une ligne de collines qui, sous les clairs de lune, se -transformaient en bleuâtres Himalayas. On logea nos hôtes dans mon -pavillon: Charles, dans une petite pièce à côté de moi; Mme Jouvelin -au-dessous. Un couloir faisait communiquer le premier étage du pavillon -et le bâtiment central, où logeait ma famille. - -Cette première nuit, Charles, profitant du voisinage, était décidé à -prolonger notre conversation. Mais j’avais hâte de me trouver seul et de -repasser à mon aise les impressions de cette arrivée. Je lui marquai que -j’avais sommeil. D’ailleurs je m’endormis fort tard, mes fenêtres -ouvertes au cri des grillons, après avoir suivi d’une oreille attentive -les bruits légers, au-dessous de moi, de la toilette nocturne de -Nourmahal. Le pavillon était si sonore. - -Le soleil des vacances flambait dans la glace quand j’ouvris les yeux. -Délice de s’éveiller dans cette lumière. La pensée que Nourmahal -s’éveillait sous le même toit fit le jour plus éclatant. - -Charles frappait déjà à ma porte. - ---Allons nous promener, veux-tu? me dit-il. - ---Elle ne sera pas prête avant midi. - -En réalité elle fut prête à dix heures et nous reprocha d’être sortis -sans elle. Elle était vêtue d’une robe de toile et d’un jersey citron. -Ces vêtements d’été dégageaient une voluptueuse fraîcheur. Après -déjeuner, mon père voulut faire les honneurs de son domaine. Ce fut une -promenade odieuse. J’avais l’impression que tout le monde se liguait -pour nous séparer. Charles ne me quittait pas. - -Le lendemain, je proposai une promenade en bateau. La rivière était à -peu de distance, cachée par une voûte de feuillages. Nous avions une -barque à fond plat où j’aimais à passer de longues heures, à la dérive. -Mme Jouvelin y prit place en face de moi: Charles s’assit à l’avant. En -quelques coups de rames nous gagnâmes le milieu de la rivière. Des -taches de soleil trouaient l’eau noire, ridée d’insectes mous, -long-pattus. Un tunnel de verdure, avec de-ci, de-là des orifices de -feuillage par où l’on apercevait, en médaillons, des prairies émeraude, -des chaumes blancs de chaleur. - ---J’imagine, dit Nourmahal, que vous devez venir souvent ici. - ---Souvent, en effet. - ---Je suis sûre que vous êtes poète, sourit-elle. Dites-moi des vers. - -J’eus un peu honte d’employer la poésie à des fins aussi galantes. Mais -le désir de plaire l’emporta sur mon idéalisme. Nourmahal songeait, les -mains sur ses genoux. La barque mal dirigée par moi heurta une souche. -Le choc nous jeta l’un sur l’autre. Nous éclatâmes de rire. J’étais très -rouge. Je sentis la nécessité de faire quelque chose de décisif. Je pris -sa main et je la baisai. Elle l’appuya légèrement sur mes lèvres... et -je m’aperçus alors que Charles nous regardait. - -Ce regard de Charles! Comme il me gêna pendant ces trois jours -enchantés! Sa mère ne semblait pas s’apercevoir de ces yeux tristes qui -allaient d’elle à moi, à table, en promenade, aux moments les plus -imprévus, saisissant un sourire, un éclair de sympathie, une de ces -ondes révélatrices qui passent sur les visages. Moi, le regard de -l’enfant m’obsédait. Il m’empêchait de m’abandonner à la griserie dont -m’emplissaient la présence de Nourmahal, sa gaieté, l’éclat de sa peau -et de sa chevelure. Il interrompait, comme un intrus, les minutes de -communion silencieuse où il semble que les désirs secrets s’interrogent -et s’affrontent. Il m’arriva de haïr ce petit être souffreteux et -mélancolique qui cherchait, lui aussi, dans un monde indifférent ou -hostile, sa part de tendresse. - -Une après-midi, Mme Jouvelin conseilla à son fils d’accompagner mon père -qui devait faire en voiture une longue randonnée dans la campagne. -Charles ne protesta pas. Il partit. Ma mère nous suivit des yeux, -Nourmahal et moi, nous éloignant par un chemin creux qui menait dans les -bois. Je crois qu’elle ne voyait pas cette intimité d’un fort bon œil. -Elle était trop fine pour ne pas deviner mon premier amour: l’autre -femme devenait aussitôt l’ennemie. Elle a toujours regretté son -invitation. - -Nourmahal marchait à mon côté. Quand nous fûmes à quelque distance de la -maison, elle prit mon bras. - ---Je ne lui suis pas indifférent, songeais-je. - -C’était la centième fois que je me répétais cette phrase, pour -m’encourager. Je n’osais plus l’appeler madame et j’ignorais son petit -nom. Je le lui demandai. - ---Édith! exclama-t-elle surprise. Comment! vous ne le saviez pas? - -La journée était chaude. Nous parvînmes au moulin des Frênes dont la -roue ne tournait plus depuis longtemps. Un mur en ruines, rongé de -lierre, s’affaissait au bord de l’eau immobile où s’étalaient des -nymphéas blafards. L’herbe était drue: nous nous assîmes. Je fis de ma -veste un coussin pour la tête d’Édith. Son beau corps moulé par la robe -de toile s’étendit devant moi. J’étais de plus en plus embarrassé et -trop ému pour trouver des mots. Édith, lasse, s’endormit. Décoiffée, une -boucle de feu roulant sur son bras nu et replié, elle respirait -doucement. Une imperceptible sueur miroitait sur son front. - -De son corsage montait un parfum qui se mélangeait à l’odeur de l’herbe -et de l’eau. Je voyais sa poitrine se soulever. Elle ne faisait plus -qu’un avec la terre, avec les feuilles, avec les fils d’herbe qu’un -souffle courbait sur ses joues. Le rythme de sa respiration était celui -même du monde. Un même frisson parcourait mon corps, le sien et ces -arbres, pressés en masse noire, qui formaient autour de nous un chœur -frémissant et muet. Les feuillages baignaient dans un énorme silence -vert. A genoux devant cette femme, l’énigme du plaisir me torturait. -L’amour était là, tapi sous ces vêtements dont je scrutais tous les -plis, sans oser avancer ma main, comme s’ils cachaient un redoutable -trésor. Peu à peu ma tête se rapprochait du visage d’Édith. Une force -invisible courbait ma nuque. Tout le secret du monde était entre ces -lèvres demi-closes, un peu mouillées de salive. Pour la première fois -j’aspirais librement, à pleines narines, l’odeur d’un corps de femme, et -mêlée à la buée de la terre cette odeur avait je ne sais quoi de fauve -qui me donnait envie de mordre. Déchiré par la frénésie de soulever -cette robe, de savoir enfin; paralysé par une incroyable pudeur, -j’étouffais, mes lèvres toujours plus près des siennes. La vie -m’appelait, stridente. Je n’entendais plus que cette voix, d’autre appel -que le sien. Elle me disait: «Voici le fruit! Mords. Tu sauras tout. Tu -seras un homme. Tu seras fort. Tu jouiras!» J’étais penché sur Édith -endormie comme un qui veut faire un mauvais coup et qui hésite. - -Mais elle dort... - -Il y a tant de mystère autour d’elle et de son corps inconnu. O duperie -de la pureté! Voici que je n’entends plus la fanfare tragique du désir -et que je m’incline sur elle, non pas comme un amant victorieux, mais -comme un enfant qui veut qu’on le câline. - ---Mon petit! murmure Édith à demi-éveillée. - -Timidement ma bouche chercha la sienne. Mais Édith écarte son visage et -retient ma tête, entre ses mains, sur sa poitrine si chaude... - -Puis, brusquement, elle éclate de rire. - ---Nous avons bien dormi, pas vrai? - -Elle tapote les plis de sa robe. - ---En route! Il est tard, Paul. - -Désespéré, je la saisis aux épaules. - ---Édith! Édith! Pardonnez-moi. Je n’en puis plus... je vous... - ---Vous êtes fou! mon petit. Je vous en prie. Rentrons. - -Elle rit et plaisante le long de la route. - - * * * * * - -Ce soir-là, la lune se leva derrière les collines, masque cuivré et -rond. Ma mère était de bien mauvaise humeur. Elle ne cacha pas à Édith -que nous aurions pu lui tenir compagnie. On se retira de bonne heure. - -Charles rentra tard avec mon père. Il monta dans ma chambre. J’étais -accoudé à la fenêtre; les yeux pleins de larmes. - ---Elle t’a fait de la peine! me dit-il. - ---Laisse-moi, fis-je brutalement. Va-t’en. - -Il s’éloigna avec un pauvre sourire. Pourquoi n’ai-je pas couru à lui? -Pourquoi ne l’ai-je pas pris dans mes bras? M’aura-t-il pardonné? - - * * * * * - -Édith Jouvelin repartait le lendemain. Je l’entendis fermer sa porte -avec ostentation, siffloter en se déshabillant un air de valse à la -mode. La nuit eût été si belle pour deux amants! Le pavillon était si -solitaire! Je me couchai, plein de fièvre et d’humiliation, rongeant ma -couverture. Plus amer que tout était le regret d’un inestimable bonheur -perdu. - -Je devais conduire mes hôtes à la gare aussitôt après déjeuner. Vers -onze heures, j’étais dans le salon, seul, me balançant sur un -rocking-chair. Soudain, sans avoir rien entendu, je sentis deux mains se -poser sur mes yeux, une bouche aspirer mes lèvres renversées. Je ne -bougeai point. - -Puis les mains défirent leur bandeau. Je vis Édith, toute rose, se -diriger vers la porte, en souriant, un doigt posé sur sa bouche... Elle -me fit signe de ne pas la suivre. Et je compris que cela était bien -ainsi. - - * * * * * - -Vers le milieu de septembre, je reçus une lettre de Lortal. Elle était -si affectueuse que j’en demeurai surpris, n’étant pas habitué aux -effusions de mon ami. «Nous rentrons de Bretagne, me disait-il. Je -compte te voir bientôt. Tu ne me reconnaîtras plus. Je suis tanné par le -vent de mer. Par-dessus le marché, je suis heureux. Je t’embrasse...» - -Le bonheur de Lortal ne laissa pas de me rendre soucieux. - - - - -XXI - - -Douce et mélancolique journée d’automne que celle de la rentrée! -J’arrivai à Aubenac vers cinq heures, au crépuscule. Quelques feuilles -mortes voltigeaient dans la cour de la gare. L’hôtel du _Lion d’Asie_ -allumait ses lanternes. Sous les feuillages jaunissants du jardin -public, des soldats promenaient leur désœuvrement de sortie. Le quai -était désert. Un soleil décapité roulait, à l’horizon, sur des bois -sombres; la rivière se recourbait comme un cimeterre rougi. Personne -n’admirait ce spectacle tragique prêt à s’évanouir. Je gravis la rue -Jaladis, déjà obscure. Lortal m’avait invité à passer avec lui cette -dernière soirée de vacances: nous regagnerions ensemble le collège. - -Je n’éprouvais pas la tristesse désolée de jadis, lors de ces rentrées -dont l’appréhension empoisonnait les dernières et somptueuses journées -de septembre. Cette année serait, j’en étais sûr, ma dernière année de -collège: toute de recueillement, d’étude et d’attente. La philosophie -allait m’ouvrir des perspectives inconnues sur la vie de l’esprit. Et -puis le rideau se lèverait. A mon tour, j’entrerais dans la pièce. - -Je me reportais à cette précédente rentrée où Lortal m’avait apparu. Je -revoyais--comme je la reverrai toujours--sa silhouette, alors qu’il -descendait la pente de la terrasse. Quel changement en moi depuis cette -date! Je souriais en songeant à ma timidité, à mes naïvetés, à mes -ignorances de collégien gauche et passionné. Puis ç’avait été la -nouvelle amitié, la lutte contre Testard, l’effritement progressif de -mes croyances, et ce grand élan vers la vie en qui je pressentais -quelque chose de religieux aussi et comme une mystique destinée à -remplacer l’autre. - -Cette révolution, accomplie en moi, j’en liai le cours à celui de mon -amitié. Lortal lui avait donné la première impulsion, moins par des -raisonnements--il n’aimait ni les discussions, ni les théories--que par -son attitude, ses gestes, sa voix, par cette force inexprimable que je -pressentais en lui. Son visage reflétait à la fois l’énergie et la -rêverie; il joignait le cynisme à la délicatesse, la brutalité à la -douceur et l’énigme même de cette nature la rendait plus séduisante. -Aucun de ceux qu’il voulut attirer ne lui résista jamais. Bien rarement -d’ailleurs il se donnait cette peine. Peine inutile, s’il s’agissait de -moi, car j’acceptais de lui les pires rebuffades. - -Je me suis demandé parfois si Lortal avait jamais aimé personne, hormis -lui-même. Mais il s’adorait et se détestait tour à tour, comme s’il eût -été, par moments, épris de son double et, par moments, écœuré. En outre, -son imagination était si vive; elle colorait si richement tous les -reflets de cet égoïsme, que l’on était bientôt captivé et pour ainsi -dire absorbé par cette chatoyante personnalité en lutte incessante avec -elle-même. On finissait par prendre à ce conflit plus d’intérêt qu’un -Lortal inaccessible au tréfonds de son esprit n’en prenait à voir -batailler en lui-même deux êtres opposés. Flegmatique et contemplateur, -ce Lortal intime se masquait volontiers de leurs doubles figures; puis, -lassé du jeu, rejetait parfois avec impatience un déguisement qui ne lui -convenait plus. Il se révélait alors l’indolent flâneur qui souffle au -visage de la vie une bouffée de cigarette de contrebande. Que de fois je -l’ai vu, ce Lortal indifférent et lointain, succéder au Lortal amer et -cynique, qui se délectait des bons mots de Salayrac; succéder aussi à -l’autre, au confident si délicat, à l’ami si fraternel. Déguisements? -Peut-être. Je ne me suis que bien plus tard posé la question du -cabotinage de Lortal. Parfois je doute d’avoir connu de lui autre chose -que des défroques. Et pourtant! tant d’heures d’amitié, dont le souvenir -est ineffaçable, ne me permettent guère de m’arrêter à ce jugement. -Quoiqu’il soit, ami sincère ou changeant protagoniste d’un drame dont il -était le seul spectateur, il m’associa--et Dieu sait si moi j’étais -sincère!--aux émotions réelles ou feintes de sa vie. - -Mime prodigieux peut-être, il me joua, dans la solitude du collège, le -jeu des passions, celui de la joie, celui du désir, celui de la douleur, -celui de la haine et j’en fis ainsi la découverte anticipée. Il m’en -resta le goût très vif d’expérimenter par moi-même, mais la réalité -manqua toujours de ce vernis dont l’Enchanteur avait su la parer. - -Enfin, par un curieux prestige, il entr’ouvrait derrière la mesquinerie -des visages et des faits quotidiens des arrière-plans profonds et -curieusement éclairés. En cela, il possédait le génie de l’aventure, car -l’aventure n’existe que pour ceux qui ont le sens du mystère, pour ceux -qui se demandent où vont expirer les dernières rides des actes que nous -lançons à chaque minute, d’un geste indifférent, dans les eaux profondes -de l’univers. Et c’est avant tout ce trait étrange de son esprit qui me -rendit si cher celui qui fut le compagnon impérieux--et peut-être le -subtil mystificateur--de mon adolescence. - - * * * * * - -Toutes ces réflexions ne s’ébauchaient que bien confusément dans ma -pensée, lorsque s’ouvrit la porte de l’hôtel de Rochebuque. Le vestibule -était sombre: le reflet d’une étroite fenêtre à vitraux plombés jouait -sur une armure colossale adossée au mur. - -J’entrai dans le salon. La vaste pièce, toutes persiennes closes et tous -rideaux tirés, était éclairée par un lustre de bois doré et des -candélabres à bougies qui donnaient une lumière jaune et clignotante. -Les yeux étaient surpris par cette vibration diffuse et distinguaient -mal les objets. Les tapisseries des murs tombaient à grands plis -d’ombre. D’un haut portrait, il ne demeurait qu’une tache de sang figé, -peut-être la robe d’un magistrat. Les glaces, verdies par le temps, -offraient, sous le vacillement des appliques de cuivre, le reflet -spectral de quatre visages penchés sur une table de whist: Miromps et sa -femme, Lortal et Mlle Dubois de Louvrezac. Un feu de bois brûlait, -projetant son rayonnement rouge sur le visage de Mathilde qui, dès -l’abord, me parut amaigri. - -A mon entrée, Lortal posa ses cartes, se leva et me tendit la main. Ces -deux mois l’avaient transformé. Il me sembla plus grand, toujours aussi -svelte, mais d’aspect plus vigoureux. Son teint ambré était encore foncé -par le hâle. Son visage, son regard avaient quelque chose de nouveau: -était-ce fierté, bravade ou simple assurance? - ---Diable! lui dis-je. Quelle mine tu rapportes de la mer! - -Je saluai. Après quelques paroles banales, les joueurs reprirent leur -manche. Ils jouaient silencieusement. Le tic-tac d’un cartel mesurait -ces heures provinciales. Ne m’intéressant pas au whist, je pouvais tout -à mon aise détailler les physionomies vaguement illuminées par le -clignotement des bougies et le reflet du foyer. Celle de Mlle Dubois de -Louvrezac avait l’impassibilité d’une longue vertu; un brin de moustache -ornait sa lèvre; le cou maigre émergeait d’une guimpe de dentelle noire. -La demoiselle ne m’attirait guère et je concentrai mon attention sur -Miromps et sur Mathilde. Césaire-Auguste tendait sa large face vers la -flamme qui en avivait encore la couleur brique. Aucun de ses traits ne -bougeait; mais cette impassibilité était bien différente de celle qui -figeait les traits de l’unique héritière des Louvrezac. Ce sont les -mains du joueur qu’il faut regarder. Celles de Miromps battaient, -coupaient, abattaient les cartes avec une souplesse nette, tranchante, -mais non sans nervosité. Il tournait parfois vers Mathilde des yeux qui -semblaient demander: «Ne vous suis-je pas trop à charge?...» Et Mathilde -répondait par un regard de ses prunelles allongées, un regard -affectueux, calme, mais empreint d’une tristesse qui ne m’échappait pas. -Je remarquai d’autre part qu’elle ne levait jamais les veux sur Lortal, -si ce n’est furtivement, comme avec la crainte de lire sur ce visage des -sentiments qu’elle préférait ignorer. Des trois, celui qui semblait le -plus à l’aise, c’était sans nul doute mon ami. Il maniait les cartes en -joueur consommé, lançant de temps en temps un mot qui déridait Miromps, -mais n’amenait qu’un faible sourire sur les lèvres de Mathilde. Il -feignait de ne pas s’apercevoir de la froideur et de la contrainte de la -jeune femme. - -La contemplation de ces trois personnages qui, peu à peu, avaient pris -tant de place dans ma vie et qui, si paisiblement assis autour d’une -table à jeu, tenaient les rôles d’un drame secret, à moi révélé par -hasard, cette contemplation m’absorbait tellement que je n’entendis pas -la porte s’ouvrir. - -Le chanoine Doublemaze en douillette fine était devant nous. - ---Eh! bien, fit-il, les mains jointes derrière son dos, une petite -partie! Nous sommes au complet, je vois. - ---Il y a une place toute prête pour vous, monsieur le grand vicaire, dit -Lortal en se levant. Je vous la cède bien volontiers. Les cartes -m’assomment. - -La brusquerie de mon ami me surprit. Miromps pria le chanoine de -s’asseoir, avec une cordialité qui n’était pas jouée. Quant à Mathilde, -je fus encore plus étonné de voir le regard soumis et presque suppliant -qu’elle attachait sur le prêtre. - -M. Doublemaze lui fit compliment de sa mine qui ne me paraissait pas -pourtant indiquer des nerfs bien calmes, ni une santé parfaite. - ---Vous paraissez en bien meilleur état qu’à votre retour de Bretagne, -madame. Je crois que l’air de la mer ne vous valait rien. Vous étiez -fort défaite, alors. - ---Hélas! oui, répondit Mathilde. Je me sens plus forte aujourd’hui. - -Miromps observait sa femme avec une inquiétude qu’apaisèrent ces -derniers mots. Un sourire éclaira son visage. - ---Il lui faut beaucoup de prudence et surtout éviter les émotions, -dit-il. Mais ici la vie est si calme! - ---Très calme! appuya Doublemaze. - -Le rire sec de Lortal égratigna la pénombre. - ---Trop calme, à votre avis, jeune homme? demanda le chanoine avec une -ironique sévérité. - ---Que non! Que non! Monsieur le grand vicaire. Mais ce whist m’énerve. -Je vous l’abandonne. Demurs, viens-tu prendre l’air un instant au -jardin? - -Nous sortîmes. La nuit était fort sombre; nuit d’octobre, riche en -frissons humides. Des feuilles craquèrent sous nos pas. - ---Déjà! murmurai-je. - ---Déjà! fit Lortal, et il me prit le bras. - -Nous fîmes quelques pas en silence. - ---Je hais le chanoine, me dit-il. C’est un Tartufe! Depuis notre retour, -il vient tous les soirs, sous prétexte de whist, de livres prêtés à -Mathilde, etc. Que sais-je? - ---Bah! répondis-je, que t’importe! Parle-moi de toi plutôt. Ta lettre -m’a intrigué. Tu m’y laissais entendre un grand bonheur... - ---J’ai eu tort de te parler de cela, coupa-t-il agacé. Mettons que j’aie -été heureux, très heureux, plus heureux que tu ne le seras jamais, -insista-t-il durement. Mais ce qui est passé est passé. Cet imbécile de -Miromps me dégoûte: il me traite comme un fils. Quant à Mathilde, elle -est trop lâche... Et dire que je l’ai crue si forte. Mais le Doublemaze -a fait sa conquête. - ---Comment? - ---Oui, comme je te le dis. Le vicaire est un ambitieux. Miromps doit -être l’instrument de sa carrière. Si les élections réussissent pour son -parti, si Miromps est élu, Doublemaze est un grand homme. La banque -agricole, le «Laboureur», qu’a fondée le chanoine, sous l’espèce d’un -homme de paille, c’est sur les épaules d’un Miromps qu’elle doit -reposer. Miromps est indispensable. Or, Miromps est un faible. - ---Crois-tu? Un homme qui a eu une existence aussi dure... - ---Ça ne prouve rien. C’est un faible. Le chanoine est bien plus fort que -lui, va, sans être le fils de ses œuvres. Il a vu tout de suite le -défaut de la cuirasse: la femme. Miromps ne vit plus que par Mathilde. -Depuis qu’il est marié, il est aveugle, sourd et bête. Le voilà bien, le -grand aventurier! Mathilde est malade et Miromps perd la tête. Son -argent, il s’en fiche. Si Mathilde lui demandait de le jeter à la -rivière, il le ferait aussitôt en pleurant de joie. - ---Et si Mathilde le lui demande pour... - ---Pour Doublemaze! Eh! bien, il donnera ce qu’on voudra. C’est bien ce -qu’a vu Tartufe! Et c’est le siège de la femme qu’il a commencé. - -Lortal s’arrêta un instant. Nous étions devant le pavillon qui luisait, -blême, dans l’ombre. - ---Ne lui a-t-il pas persuadé, reprit-il avec rage, de transformer son -atelier en oratoire? Il profite de tout, de sa maladie, de sa nervosité -et surtout... Mais je ne peux rien dire, je ne peux pas... - ---Jacques, je suis ton ami, risquai-je avec un peu de honte. - ---Des idées absurdes! folles! Des remords... comme si elle avait commis -une faute, irréparable. Comment a-t-il pu deviner? Comment a-t-il pris -cette piste? Je l’ignore. Il est peut-être allé au hasard. Il est tombé -juste et je t’assure qu’il en a profité. Le flair de ces gens est -incroyable. Il n’est pas de secrets qu’ils ne devinent. Ils avancent -doucement la main et font crier celui qui cachait le mieux sa blessure. -On ne peut pas ne pas se trahir avec eux. - -Une horloge sonna. Sept coups vibrèrent dans la nuit, par-dessus les -arbres du Foirail, sept coups partis de la cathédrale invisible et dont -les ondes allaient mourir au loin, vers les champs. - ---Il faut rentrer! dis-je. - ---Je n’en reviens pas, reprenait Lortal. Mathilde qui n’avait aucun goût -pour les prêtres. Tout juste si elle faisait ses Pâques, comme tout le -monde. Rien d’une dévote. Et maintenant je parierais qu’elle va prendre -ce Doublemaze pour confesseur. Si ce n’est déjà fait! Mais je ne peux -rien savoir! Et pourtant, ajouta-t-il âprement, je me défends! - ---Tu te défends! - ---Naturellement. C’est moi, l’ennemi. Miromps est déjà soumis, cet -indomptable, ce hors la loi! Mais moi! On a bien deviné tout de suite -qu’il fallait m’arracher de la place. Au fond je m’en rends compte et -j’enrage: j’ai été le bon levier pour Doublemaze. Un levier, tu -m’entends. Imbécile! Et parbleu! Il l’a prise par la confidence, la -sympathie, la consolation, que sais-je? Mathilde avait une fibre -sensible: l’orgueil. Il a su la toucher. Il lui a fait honte. C’est -ainsi qu’il a dompté la première révolte. Maintenant il l’enveloppe de -mysticisme: il lui fait lire des livres sur la grâce, l’amour sacré, un -tas de fariboles qui grisent les femmes. Ah! le malin, il savait bien -qu’on n’arrache les femmes à l’amour que par l’amour... Et je ne peux -rien, rien! - -Il y avait une telle désolation dans son accent, quand il prononça ces -derniers mots, que je lui serrai le bras avec force. Nous gravîmes le -perron. Rien ne pouvait me rapprocher davantage de l’ami, que je sentais -si éloigné de moi, si ce n’est de le savoir malheureux. - -Nous dînâmes tous les quatre. M. Doublemaze était parti, accompagné de -Mlle Dubois de Louvrezac. - ---Un homme supérieur que le vicaire, dit Césaire-Auguste. - -Mathilde baissa la tête, tandis que Lortal ricanait. - ---Vous en reviendrez, cousin! - ---Vous remontez ensemble à Saint-Julien, nous demanda Mathilde. - ---Oui, répondis-je. La dernière rentrée! C’est ce qui me console. - ---Ne soyez pas trop impatient, me dit-elle avec un sourire dont la -mélancolie me traversa comme l’écho d’une mélodie oubliée depuis -longtemps. Vous avez toute la vie devant vous... - -Là-dessus, nous prîmes congé d’elle et de Miromps. - ---A bientôt, nous cria sur la porte Césaire-Auguste. - ---Toute la vie, répétais-je en montant, aux côtés de mon compagnon -taciturne, l’obscur raidillon qui conduisait au collège--toute la vie! - - - - -XXII - - -Le premier trimestre commençait allègrement. J’étais loin de prévoir -l’événement, si proche, qui devait projeter une tragique lueur sur mes -souvenirs de cette époque. L’année s’ouvrait sous de favorables auspices -de travail et de camaraderie. Les élèves de philosophie--nous étions -d’ailleurs un très petit nombre: huit--jouissaient d’une situation -privilégiée. L’abbé Fourmeliès ne voulait pas qu’on nous traitât en -écoliers, mais bien en jeunes hommes à la veille de choisir une -carrière. - -M. Mirepuy, notre professeur, était un prêtre assez jeune que le -Séminaire n’avait pas étouffé. Bien différent du maniaque Gerboux, -halluciné de vices réels ou imaginaires et par surcroît artisan de -fourberies et d’intrigues, l’abbé Mirepuy vivait à Saint-Julien dans un -isolement qui agaçait des confrères moins enclins à la solitude et à la -méditation, mais qui, à nos yeux, lui conférait un prestige dont -bénéficiait son enseignement. C’était un petit homme précocement chauve, -au visage poupin et fortement coloré; des yeux de faïence, bleu pâle, -et, dominant toute la physionomie, un vaste front, sans rides. Il -dialoguait souvent avec lui-même, marchant d’un pas rapide. Sa grande -distraction était de se promener avec ses élèves favoris: Lortal, -Saint-Alyre et moi. Quant à sa culture, elle était profonde et le fruit -de méditations personnelles autant que de doctrines apprises. Il -n’ignorait rien des grands systèmes de la pensée moderne. Aucune audace -ne l’effrayait et je ne sais pas par quel mystère, au cours de l’enquête -que ce prêtre obscur menait jour et nuit, inlassable, il avait préservé, -comme un talisman, sa foi. Sa chambre était encombrée de livres et de -revues. Il m’y recevait parfois et me faisait asseoir près de la lampe. -Je lui soumettais toutes les vicissitudes de ma vie intellectuelle déjà -fort agitée. Mille contradictions s’opposaient en moi; une logique -brutale enrayait l’élan mystique. Ma raison, que ces premiers essais de -dialectique assouplissaient, s’escrimait contre les dogmes jusque-là -aveuglément acceptés. - ---Tout craque, confiais-je à l’abbé. C’est comme une pesée invincible de -toutes parts sur mon âme. La vieille armature religieuse, morale, cède. -Je sens que les forces qui mûrissent en moi vont la faire éclater. - -Il m’écoutait, renversé sur sa chaise, les jambes croisées, le visage -rejeté dans l’ombre. - ---Elle est plus forte que vous ne pensez, me répondait-il, la vieille -armature. Allez-y sans crainte. N’ayez pas peur d’analyser, d’examiner, -de réfuter. Ce n’est pas la raison qui tuera la foi. Quand vous aurez -fait le tour de tous les systèmes, vous verrez, vous y reviendrez, -bêtement. Oui, bêtement, comme disait Pascal. Je n’ai pas peur. Lâchez -toutes ces forces qui s’éveillent, qui grondent en vous. Lâchez-les -comme des chiens avides. Ce sera la curée! Et alors! Ce n’est sans doute -pas très orthodoxe, ce que je vous dis là, ajoutait-il en riant. Et si -Gerboux m’entendait, je serais sûr de mon petit rapport. - -Il levait les bras et les laissait retomber avec un désespoir ironique. -L’ombre dessinait sur le mur des ailes de moulin à vent. - ---Ces gens-là, continuait-il, non sans quelque amertume, ont faussé le -catholicisme. Ils n’ont tiré de lui qu’une morale étroite, tyrannique, -souvent absurde. Ils en ont fait un instrument de domination temporelle. -Ils ont perdu la mystique. Il n’y a plus de Saints. La Règle a remplacé -la Charité; les encycliques, l’Évangile. Et cependant l’amour, c’était -le seul flambeau que la raison ne pouvait pas éteindre entre leurs -mains! - -Cher abbé Mirepuy! Je n’emportai de ces entretiens aucune certitude. -J’emportai quelque chose de bien plus précieux que la certitude: le -besoin de chercher, de chercher encore; la joie de me débattre, comme un -nageur fouetté par les vagues, de souffler, la tête hors de l’eau, et de -replonger dans le tumulte salé. Le doute ne m’abattait plus: il -m’exaltait. - -Avec quelle attention nous l’écoutions, notre maître de philosophie: -Lortal lui-même, gagné par ces nouvelles études, perdait son -indifférence. Je le voyais avec plaisir, le menton dans les mains, le -regard fixé sur le petit homme blond. Mirepuy, négligeant les manuels -stupides, émasculés, que l’«Union chrétienne» mettait entre nos mains, -nous nommait des penseurs dont le nom seul eût dû faire crouler les murs -de la classe: Comte, Renan, Nietzsche, Schopenhauer. Nous n’étions que -médiocrement familiers avec leurs œuvres, mais il suffisait de les -nommer pour que le cours prît une saveur de conspiration. Et nos âmes -avides de risques frissonnaient à de merveilleux dangers! - - * * * * * - -L’abbé Testard était toujours chargé de la surveillance de notre -division. Mais sa défaite était irréparable. Convaincu désormais de son -impuissance contre Lortal et moi, il se résignait et reportait son zèle -sur un nouveau dont je plaignais le sort. Ce nouveau était voué d’abord -au ridicule, ensuite à une domination sentimentale, tatillonne, -étouffante. Mais je m’en désintéressais et laissais sa proie au terrible -abbé, de plus en plus autoritaire avec les faibles, de plus en plus -congestionné, rongé par une contrainte dont s’accommodait mal sa chair -épaisse et volontaire de paysan. Testard affectait avec moi une -indifférence cordiale: mais il marquait de la froideur à Lortal qui la -lui rendait bien. - -Quant à Gerboux, il se contentait de nous ignorer. Et plût au ciel que -cette ignorance n’eût pas été feinte! En réalité, le nez dans ses -manches et ses gros yeux d’oiseau de nuit tournoyant derrière les -bésicles, il furetait partout, fouillait les tiroirs et les poches des -vêtements oubliés à un porte-manteau, se livrait enfin à une odieuse--et -sans doute passionnante--besogne de mouchard. Ce Basile espionnait tout -le monde, depuis le plus petit élève de huitième jusqu’au supérieur, -sans oublier les domestiques. - ---Je me méfie de plus en plus de Gerboux, me disait Lortal. Tu sais en -quels termes il est avec Doublemaze. Le grand vicaire n’aime pas à -mettre ses blanches mains dans le linge sale. Gerboux confesse pas mal -de dévotes bien renseignées. Il est aumônier des dames de la Compassion -qui font tant de bonnes œuvres et tant de mariages... - -L’état de Mme de Rochebuque donnait de l’inquiétude à tous ceux qui -l’entouraient. Miromps avait fait venir un médecin de Bordeaux qui avait -tenu consultation avec Milondré. La jeune femme demeurait de longues -heures, étendue sur une chaise-longue. Le souvenir de certaine soirée -précisait pour moi les raisons de ce mal que l’on ne définissait pas. Ce -drame à trois me paraissait lugubre. Seule, Mathilde déclinante se -revêtait d’une poésie désolée. Pour moi, elle demeurait l’amazone, pure -en dépit de tout et solitaire. Peut-être, inconsciemment, unissais-je -mon humble offrande à la flamme trouble de Lortal! - -Salayrac, Lupé, Prélussin étaient revenus pour la session de novembre. -Mais Charles Jouvelin n’était pas rentré. - -Ma mère m’écrivit: «Tu ne reverras pas cette année ton petit camarade -Charles. Sa mère m’annonce que, par égard pour la santé frêle de son -fils, elle passera l’hiver sur la côte d’Azur. Charles ira au lycée...» - -Ma nouvelle classe, mille petites préoccupations, Lortal et son secret, -tout cela ne m’avait fait prêter qu’une médiocre attention à cette -absence. La lettre de ma mère évoqua soudain le profil pâlot du petit. -Je ne pouvais songer à lui sans un malaise qui était peut-être du -remords. Quant à Édith, je m’imaginais un instant qu’elle avait décidé -de ne point me revoir, mais je reconnus vite que ma prétention était -exagérée. «Je l’aurais tant aimée!» pensais-je parfois, sans envisager -la disproportion de nos âges, son caractère dont la frivolité m’eût si -vivement blessé. Mais une femme que l’on désire paraît toujours si -proche! Et il me venait une mélancolie aiguë à songer qu’une telle -aventure m’avait été offerte et que je n’avais pas su la saisir; que -cette révélation--heure unique--en pleine beauté, en pleine fleur, eût -coloré de joie ma vie entière et que rien de semblable ne se -retrouverait jamais plus... - -En quoi je ne me trompais pas. - - - - -XXIII - - -Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint. Tristes journées de -novembre! La colline, au sommet de laquelle s’élevait notre collège, -était balayée de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de -feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit, aux fenêtres des -dortoirs. Les beaux marronniers de la terrasse étaient, une fois encore, -dépouillés de leurs feuilles; les charmilles n’abritaient plus aucun -secret, par les soirées traîneuses de brumes. Sournoisement la saison -insinuait en moi son poison mélancolique. Je me surprenais à rêver tout -en parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres prêtés par l’abbé -Mirepuy. - -Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère douloureux. -Parfois, au cours d’une étude, mon regard s’arrêtait sur le visage de -l’ami et ne pouvait s’en détacher, comme si une séparation menaçait. -Lortal était alors d’une irritation constante à mon égard. Je pardonnai -cette humeur. Il avait une telle excuse. Le sentiment, que je supposais -en lui, auréolait le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais pas -ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette passion malheureuse qui -l’ennoblissait aux miens. Des crises de gaieté brutale alternaient chez -lui avec des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour Salayrac le -reprenait. Des relents de ripailles villageoises allumaient encore ce -rustre égrillard, et, tout chaud de leurs «rigolades», Lortal se moquait -de ma mine confite. - - * * * * * - -Le jour des morts, il était d’usage que chaque classe, guidée par son -professeur, se rendît à la visite du cimetière. Nous partîmes donc sous -la conduite de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise matinée, -pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées sur les yeux. Le champ -des morts s’étalait sur un vaste plateau; ses croix dominaient la ville -et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver, suivre des faubourgs -lépreux dont le brouillard et la boue aggravaient encore la désolation -banlieusarde. - -Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la Cité Morte, nous -attardant parfois, pour une prière, devant une tombe abandonnée. Ces -sépultures de pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une offrande, -à chaque saison: roses sauvages de l’automne, perce-neige de l’hiver, -violettes du printemps, boutons d’or de l’été. A l’écart des autres, je -demeurai quelques instants devant l’une de ces tombes sans nom, ému -comme si j’avais découvert dans un temple vide l’autel du dieu inconnu. - -La mort! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect hideux que nous -décrivait jadis le sombre Gerboux: reine des épouvantements, pourvoyeuse -de cloîtres. Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient -délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux bras nus de son -Christ, un rosier avait grimpé et, sous le vent d’automne qui balayait -éperdument les allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La -terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements ensevelis dans le -travail de son sein et de cette terre avait surgi la tige fleurie de -tardives corolles. A leur tour, les roses mouraient; une légère odeur de -corruption envenimait leur parfum; les pétales jaunissants -s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la loi qui veut que -toute beauté soit éphémère et qu’une incessante destruction accompagne -une renaissance sans fin. - -Cette image fut un trait de lumière pour mon esprit. Brusquement -m’apparut la folie d’une religion du désespoir qui sèvre les vivants, -par la crainte de la mort, des plus fortes joies de la vie. Se -mortifier, n’est-ce point devenir semblable à un mort? L’ascète est -l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre, dansant et -enguirlandé, conduit la sarabande des suppliciés volontaires. -L’enseignement du rosier effeuillé n’était-il pas préférable à cette -frénésie qui précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires des -cloîtres, seule issue logique de la doctrine de mort et de péché? - -Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie: la vie elle-même, -sépulcre insatiable, inépuisable source. Et les choses ne se révoltaient -pas; elles cédaient à leur destin avec sérénité; ayant réalisé leur être -et leur forme d’un instant, elles se résorbaient dans le gouffre -dévorant et créateur. Pour vaincre la mort, nos maîtres nous prêchaient -de sacrifier la vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette -matinée d’automne, devant cette tombe inconnue et jonchée d’agonisantes -roses, une vérité sereine m’inondait, courait à travers mon sang comme -une liqueur réchauffante. Vivre! Il fallait accepter de vivre, comme il -fallait accepter de mourir, d’un cœur content, ayant donné toute sa -fleur. Et la seule éternité qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri -d’ossements, était celle de l’innombrable devenir. - -Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades. Une nappe de pluie voilait -le monde à nos pieds. Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à -tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du Christ me revint -en mémoire: - -«Laissez les morts ensevelir les morts.» - - * * * * * - -L’après-midi, comme il n’y avait pas de cours, Lortal me demanda de -l’accompagner chez les Miromps. - ---Ta visite fera plaisir à Mathilde. Cela la changera un peu de sa -compagnie habituelle! - -La petite ville d’Aubenac était tapie sous d’épais nuages plus bas que -les collines environnantes, et qui semblaient l’isoler de toute -communication avec l’univers. Par-dessus les toits d’ardoises, les tours -et la flèche de la cathédrale s’étoupaient de brume. Quelques corneilles -au vol flasque écornaient d’accents circonflexes cette voûte grise où -s’étouffait la sonnerie des heures. Le théâtre, portes closes, laissait -le vent lacérer les lambeaux des dernières affiches de la _Dame aux -Camélias_. Le «Café du Commerce» avait tiré ses rideaux pour mieux -emmitoufler ses habitués dans un nuage d’absinthe dont l’arome filtrait -sur le trottoir. Sur le Foirail qui dressait vers le ciel les branches -nues et puissantes de ses arbres, comme pour le conjurer de déchirer -enfin ces étouffantes nuées, la meule d’un affileur faisait un -sifflement doux et triste. Quelques dévotes en capote noire sortaient de -l’église. Un moine de pierre qui supportait le cintre du porche de ses -épaules tronquées, leur tira la langue. Pas une âme! La province couvait -discrètement son pot-au-feu de haines, d’intrigues, de mensonges. - -On éprouve parfois dans ces petites villes, en apparence refuges du -sage, la révélation soudaine de leur vie secrète. C’est comme si l’on -flairait le relent sournois de toutes les vilenies qui se trament sous -ces dehors patelins, de même que l’on flaire, au seuil d’une gargote -d’aspect débonnaire, l’odeur du bouillon aigre et de la viande avancée. -La tranquillité des lieux est si grande qu’elle semble dérober une -menace. Sur la place silencieuse où chante la fontaine, on est tout d’un -coup pris d’inquiétude et d’une furieuse envie d’être transporté à cent -lieues. - -Ce malaise m’étreignait, tandis qu’aux côtés de Lortal je gravissais la -rue Jaladis. Jamais l’hôtel Miromps ne m’avait paru plus sévère. Les -fenêtres de la façade étaient fermées: la maison avait abaissé ses -paupières, jalousement, sur son secret. - -Césaire-Auguste nous accueillit dans le salon désert. Il n’avait pas -encore perdu cet aspect d’énergie, cette puissante lourdeur qui -m’avaient séduit jadis. Mais la bouche n’avait plus sa contraction -volontaire; le menton plus gras s’arrondissait. Il émergea de l’ombre, -avec sa démarche torse. - ---Mathilde est bien souffrante. Elle vous recevra quand même tout à -l’heure. Votre visite la distraira. - -Et se tournant vers Lortal avec une humilité qui me navra: - ---Jacques, dit-il, si vous voulez aller la saluer tout de suite, vous -êtes libre. - ---Puisque vous le permettez, répliqua doucement mon ami. - -Et il disparut par la tapisserie du fond. - ---Je suis bien inquiet, me dit Miromps. Ma pauvre femme ne supporte que -difficilement les épreuves de la maternité. Elle ne quitte guère sa -chaise-longue. Elle est triste. Rien ne parvient à la distraire! - -Il passa sa main sur son front, comme pour essuyer une sueur invisible. -Ce geste incluait une grande douleur. - ---Elle ne trouve de soulagement que dans la lecture. Le chanoine -Doublemaze lui indique des livres. Je lui en ai beaucoup de -reconnaissance. C’est un prêtre fort accompli. - -Nous entrâmes dans son cabinet. - ---Voyez ma nouvelle acquisition, me dit-il avec une satisfaction de -collectionneur. Une déesse étrusque; la déesse de l’ombre. - -C’était une figurine de bronze représentant une femme nue, mais longue, -si longue qu’elle semblait une fumée; à la contempler, elle s’effilait, -s’effilait dans le demi-jour de la pièce. Le métal n’était plus qu’une -impondérable substance. Je songeais à celle qui, de cette maison -solitaire, s’évanouirait peut-être ainsi, un de ces soirs, pareille à la -déesse de l’ombre, fumée, elle aussi. - -Quelques instants plus tard nous pénétrâmes chez Mathilde. - -La chambre, fort haute de plafond, était plongée dans une -demi-obscurité. Une servante plaçait une lampe sur un guéridon. Baignées -par le cercle lumineux, je vis des mains, allongées sur une couverture, -des mains jaunes, amaigries. Au-dessous de la lampe, un livre ouvert. Le -visage de Mathilde ne m’apparut qu’ensuite. - -Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans le noir. Tous deux -étaient silencieux. Nous entendîmes le tic-tac de la pendule qui -marquait, goutte à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait. -Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur. Tous les bruits du monde -étaient morts à cette porte. - -Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune femme que j’avais vue -galopant sur la lande hivernale? Était-ce bien l’Amazone? Un an s’était -écoulé. Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre de -l’abat-jour? Mais elle semblait avoir perdu cet ambre qui lui donnait -une fauve splendeur. Ses joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté -entourait ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait, -lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer longtemps pour connaître -que la lassitude de vivre habitait ce corps. - -Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà étrangère, comme une -qui part pour d’autres contrées--des contrées silencieuses--et qui déjà -s’isole. - ---Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour Jacques, me dit-elle. - -Elle me parla aussi de mes études. - -Lortal était immobile comme une statue. - ---Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste qui se tenait à -l’écart, comme un enfant ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer. - -Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles. - -Je ne pus résister au désir de me pencher sur le livre ouvert au chevet -de Mathilde. Ce n’était pas un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle -marquait la page. Je lus: - -_Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras, -parce que l’amour est fort comme la mort, parce que le zèle de l’amour -est inflexible comme l’enfer; ses lampes sont des lampes de feu et de -flamme. Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité, et les fleuves ne -la submergeront point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses -de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait comme rien._ - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La rue. La nuit. - ---Je m’étonne que nous n’ayons point rencontré M. Doublemaze, dit -Lortal. - - - - -XXIV - - -Quelques jours plus tard, Lortal fut mandé chez le Supérieur. -L’entretien dura assez longtemps. Quand mon ami vint reprendre sa place -à l’étude, il avait un visage si dur que je pressentis quelque chose de -grave. Il feignit de s’absorber dans la lecture d’un livre dont je vis -bien qu’il ne tournait pas les pages. - ---Lortal quitte le collège! me susurra Saint-Alyre. Il y a un complot -contre lui. - ---Imbécile! répliquai-je agacé. Lortal est trop bien avec Fourmeliès. - -Saint-Alyre haussa les épaules. - -A la récréation suivante, Lortal me raconta son entrevue avec le -Supérieur. - ---Lortal, lui avait dit l’abbé Fourmeliès, vous avez toujours été un -élève inégal, mais je dois reconnaître que vos qualités d’esprit -réparent aisément le préjudice de votre incurable paresse. Votre succès, -en juillet dernier, a réjoui vos maîtres et moi-même, en particulier. Il -est juste que les droits de l’intelligence soient reconnus. Si le -labeur, l’effort persévérant eussent seuls été récompensés, vous auriez -été moins heureux. Quoi qu’il en soit, vous avez honoré votre collège: -le collège ne l’oubliera pas. - ---Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, -repartit Lortal. Où veut-il en venir? se demandait-il _in petto_. - ---J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses paroles trahissaient -une certaine gêne, j’ai souvent craint que l’enseignement de -Saint-Julien, parfaitement adapté aux nécessités intellectuelles d’une -jeunesse provinciale un peu fruste, convînt moins à un esprit tel que le -vôtre, plus affiné, plus mûr aussi que celui de vos camarades. Le -contraste qui se marque entre vous et vos condisciples, contraste que -j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible à mesure que vous -vous développez davantage. Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où -vous vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que ce milieu ne -peut malheureusement prendre aucun bénéfice de votre supériorité. - ---Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais votre jugement est bien -amer, monsieur le Supérieur. - ---Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume dans mes paroles. Vous savez -avec quelle sollicitude je vous ai suivi au cours de cette dernière -année scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si dangereux et -si séduisant a toujours attiré ma sympathie et, bien souvent aussi, -excité mon inquiétude. Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je -vous ai mandé près de moi. - -L’abbé Fourmeliès posa un instant. - ---Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle, M. de Rochebuque, a -fait les mêmes réflexions que moi-même... - ---On les lui a soufflées! interrompit brusquement Lortal. - ---Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime que notre modeste collège -de Saint-Julien ne peut vous fournir un enseignement philosophique -adéquat à vos capacités. - -L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal sourit. - ---Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne possède pas autant de -diplômes que les universitaires des lycées. C’est pourtant un -philosophe, ce que l’on ne saurait dire de tous les professeurs de -philosophie. - ---C’est une magnifique intelligence! dit avec feu Lortal. - ---Je suis heureux que vous lui rendiez hommage. M. Mirepuy n’est, hélas! -pas apprécié à sa valeur dans certains milieux et je crains que son -enseignement ne soit pas toujours exactement interprété. - ---Je m’en doute, sourit Lortal. - ---Laissons cela! toujours est-il que votre oncle juge que vous seriez -beaucoup mieux à votre place dans un établissement parisien. Et il est -décidé à vous envoyer achever votre philosophie dans la capitale. Avouez -que c’est beaucoup de bonté de sa part. - -Lortal répliqua, ironique: - ---Je ne lui en ai aucune reconnaissance. Quant à obéir, c’est une autre -affaire. Miromps veut m’éloigner d’ici. Qui sait pourquoi? Peut-être ne -le sait-il pas lui-même! J’ai quelque raison de supposer que je gêne -quelqu’un, et ce quelqu’un a malheureusement pris une telle influence... - ---Insinuations, mon enfant! Tout cela ne me regarde pas. Votre oncle m’a -exprimé ses intentions. Je vous les transmets. - ---Il vous a parlé, seul? - -Le Supérieur hésita un instant. - ---Non, fit-il sèchement. - ---J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je ne dépends que de mon -tuteur. - ---Hélas! mon enfant, vous savez bien que votre tuteur ne peut rien pour -vous! - ---C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la force de me passer de -Miromps et de son argent. - ---Non, fit Fourmeliès. - ---Vous me méprisez, monsieur le Supérieur, murmura Lortal. - ---Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. Mais je vous sais épris du -siècle. La perspective brillante d’avenir qui vous est offerte vous -séduira peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens qui vous -retiennent et que vous croyez si forts... - -Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion de gravité et de -tendresse et mit sa main sur l’épaule du jeune homme. - ---Et vous partirez, continua le Supérieur. Et vous oublierez. Vous -n’êtes pas de ceux qui se donnent tout entiers à Dieu, à une idée, à une -affection. Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez guère. Vous êtes -riche, très riche, Jacques: mais vous êtes aussi avare, avare de -vous-même. Vous pouvez faire beaucoup de malheureux sur votre route. -Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil homme qui a mis tout son -espoir ailleurs que dans les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au -nom d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez peut-être jamais -eue; je vous parle au nom de votre dignité et de votre bonheur. Jacques, -ne faites pas de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances que vous -auriez injustement causées retomberaient sur votre tête. Vous êtes né -parmi les forts: vous le savez; vous avez une grande certitude sur votre -action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la force sans amour. - -Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une voix ferme: - ---Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre départ aura lieu -dans huit jours. Vous ne vous révolterez pas. Et s’il vous faut une -consolation, vous la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par -vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le courage, Jacques, si -vous vous piquez d’en avoir... Allez! - - * * * * * - -Lortal me rapporta cette conversation avec une fidélité scrupuleuse, -notant jusqu’aux gestes et aux intonations. Il ne laissait transparaître -qu’une partie de son bouleversement. - ---Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions de Fourmeliès sont -claires. Qui a pu le mettre au courant? Le bonhomme est très touchant, -mais de quoi se mêle-t-il? Il y a du Doublemaze là-dedans; j’en mettrais -ma main au feu. C’est lui qui a soufflé Miromps et lui a inspiré cette -démarche. Pour mieux agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant -quelques-unes des confidences volées à Mathilde. C’est du propre! -Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il s’agit de m’éloigner, moi, parce -que je gêne le règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette sale -politique un joli vernis sentimental. Lortal, il faut vous sacrifier! Eh -bien! non. D’abord, qu’est-ce qu’en pense Mathilde? L’ont-ils avertie? -S’ils ne l’ont pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons. - -Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles de Fourmeliès -m’avaient touché. La cruauté de mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à -solliciter l’appui d’une femme épuisée et malheureuse, victime de son -égoïsme. Et pourquoi? Pour prolonger son mal, ses regrets, ses remords -peut-être. A la seule pensée de servir les desseins de Doublemaze, -Lortal ne voyait plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de -reconquérir Mathilde, moins pour sauvegarder son amour menacé que pour -consolider son orgueil, pour remporter une victoire sur le chanoine. -Pauvre Amazone devenue l’enjeu de ces égoïsmes! Lortal songeait-il à ce -qu’était sa vie, à ses longues journées de solitude dans le silence -étouffant de la province, tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait -coupable, par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour un -sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une lourde servitude de -reconnaissance? - -L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation. Je l’évoquais -dans le sombre décor de la rue Jaladis, étendue dans ses fourrures, -écœurée de cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime de sa -chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant qu’elle portait -vivrait-il? J’imaginais qu’elle devait souhaiter sa mort, tant j’avais -découvert de désespoir dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où donc -était le refuge? Lortal? Nul doute qu’elle ne l’aimât de toute son âme -bien à elle, sinon d’un corps voué à un autre; mais Lortal était jeune, -égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût nuancé de -haine, depuis qu’il la savait enceinte: enfin les liens du sang et l’âge -les séparaient pour jamais. Miromps? Elle le jugeait vil d’avoir -supporté son indifférence, voire sa répulsion; de l’avoir, trop sûr de -sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal dont il ne pouvait -ignorer l’amour; elle l’exécrait enfin d’être le maître, maître servile -et complaisant, mais le maître quand même. - -Où donc le refuge? Doublemaze était survenu. Qu’importait que ses -desseins fussent cachés, ses voies, tortueuses? Il semblait bon; il -parlait avec tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre -cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux et coupable, -c’était l’amour lui-même, mais l’amour épuré, spirituel, dépouillé du -vertige charnel. Mathilde avait oublié Dieu: mais Dieu ne l’avait pas -oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi de l’amant et le visage -humilié du mari, elle jeta son âme au consolateur, dans un élan -désespéré. - -C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher de lui. Je ne pouvais -que plaindre mon ami, devinant la torture d’une jalousie provoquée par -un insaisissable rival. L’âme aimée se réfugiait dans un ciel -inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait dans son amour et -son orgueil blessés, sans égard pour celle que son amour et son orgueil -avaient tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction pour -arracher la naufragée à sa dernière planche de salut. Et que ferait-il -d’elle ensuite? Ne pouvait-il renoncer, l’abandonner dans cette rade -mystique où l’épave trouverait enfin un flot calme? - -Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je redoutais par trop sa -hauteur. Décidé à mettre ses plans en exécution immédiate, il me déclara -qu’il se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous un prétexte -quelconque il obtint une autorisation de sortir. - -Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés. - ---Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins sont auprès d’elle. On -redoute un accident grave, cette nuit: l’hémorragie... - - - - -XXV - - -Le lendemain matin, nous étions réunis dans notre petite classe -silencieuse. Le poêle ronflait. L’abbé Mirepuy commentait un théorème de -Spinoza sur les passions. On frappa. Lortal tressaillit. - ---On demande M. Lortal! - -Mon ami sortit. Mirepuy l’accompagna d’un regard grave. La classe -continua, morne. - -Je ne doutai plus qu’un malheur ne fût arrivé. Tout le jour une angoisse -pesa sur moi. Lortal ne revenait pas. A la récréation du soir, l’abbé -Fourmeliès apparut dans la cour, drapé dans un capuchon de laine. Il me -fit signe d’approcher. - ---Un grand malheur frappe M. de Rochebuque et votre ami Lortal qui est -son proche parent. Mme de Rochebuque est morte, la nuit dernière. Lortal -est là-bas depuis ce matin. Je sais l’affection que vous aviez pour lui -et aussi que vous étiez reçu dans cette maison. Je vous autorise à aller -unir vos prières à celles de votre ami. - -La nouvelle était si attendue qu’elle ne me causa aucune secousse. -Depuis le matin, je savais que Mathilde était morte. Lors de ma dernière -visite à l’hôtel Miromps, n’avais-je pas lu le sinistre présage sur ce -visage émacié? Je m’inclinai et je me rendis au dortoir pour changer de -vêtements. J’accomplis, l’esprit vague et comme envahi d’une torpeur, -tous les gestes familiers. La mort de cette étrangère élargissait un -cercle d’ombre autour de ma pensée. Mathilde avait tenu tant de place -dans mon imagination que la perte d’une personne de ma famille n’eût -probablement pas causé en moi un tel vide. - -Je sortis. C’était un des premiers jours de décembre. Un peu de neige -avait blanchi les toits que le froid crépuscule colorait de rose et de -bleu. Les rues d’Aubenac étaient désertes à cause du verglas. Un feu de -forge embrasait les vitres d’une boutique basse. La cathédrale, sculptée -en blanc et noir, pesait de sa lourde architecture sur les vivants et -sur les morts. La petite ville hérissait ses cheminées, ses clochers et -ses girouettes sur le ciel rougeoyant et fumeux. Chaque maison se -figeait dans le silence hostile de l’hiver: «O Mathilde, songeais-je, de -quelle prison vous êtes-vous évadée!» - -Les cariatides de l’hôtel tordaient leurs muscles étoupés de nuit. La -porte était entre-bâillée, comme c’est l’usage dans les maisons des -morts où chaque passant peut entrer; car la mort est hospitalière. Dans -le vestibule éclairé faiblement d’une petite lampe, un homme était -assis, les coudes sur une table où luisait un plateau d’argent: c’était -le grand laquais. Il ne se leva point et m’indiqua d’un signe de tête -que je pouvais entrer. Dès le seuil, l’odeur de la mort m’avait saisi. -L’odeur de la mort est quelquefois douce; mêlée au parfum de la cire et -des fleurs, elle est pareille à l’odeur des églises. - -Le vaste salon, où tremblotaient des bougies à la clarté rougeâtre, -était peuplé d’ombres chuchotantes: des parents, des amis, plusieurs -prêtres. Mlle Dubois de Louvrezac étalait sur une robe de serge noire un -large mouchoir blanc. Elle représentait la douleur familiale, rôle dont -ne se souciaient ni Lortal ni Miromps. Bien qu’aucun lien de parenté ne -l’unît à Mathilde ou à son mari, elle recevait pour ce dernier les -condoléances et les embrassades, tout en larmes, en soupirs, en -déploiements de batiste humide. - ---Cette chère enfant! sanglotait une grosse dame. Quelle horrible chose! -Elle avait vingt-quatre ans, n’est-ce pas? Et morte ainsi, en une -nuit!... - ---Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait Mlle Dubois. - -Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais été présenté à -Mathilde. Une association cruelle évoqua en mon esprit la jeune femme en -robe glauque, la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge. - -A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré, sanglé dans sa -redingote, échangeait de solennelles fadaises avec l’officier -démissionnaire. De temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses -favoris. Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa suffisance. - -La tapisserie du fond se souleva un instant. Un reflet de chapelle -ardente glissa sur le parquet trop ciré. Lortal était près de moi. Sans -mot dire, il me prit la main et me conduisit. - -La chambre de Mathilde était tendue d’ombre comme une église; le lit de -la morte était pareil à un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient -tout autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement des hauts -cierges, rayonnaient d’une lividité morbide. Tout d’abord, je n’osais -considérer le corps qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue -émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma vie, je me rencontrais -avec Elle. - -Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière. Mais aucune des -formules sacrées ne me vint aux lèvres. Seule, une terrible curiosité -m’envahissait. Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été. -Tendrement, respectueusement, mon regard descendit de son front, ivoire -lisse entre les bandeaux d’un noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés -de satin blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée, et dans toute -cette blancheur son visage et ses mains paraissaient baignés d’ombre. -Dans cette ombre, le grand Travail commençait. Une légère bouffissure -avait rempli les joues creusées par la souffrance. On eût dit qu’un -voile avait glissé sur ce beau visage. Les lèvres amincies soulignaient -de deux lignes violettes les ailes du nez blafardes et pincées. Signes -précurseurs! - -Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette vue. Ce cadavre, -rigide sans doute sous les mousselines, avait l’abandon du sommeil et -son aspect était moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres -allongés, dans les mains jointes, comme un glissement doux vers la vie -éternelle--non pas au sens où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si -cruellement étreint, ne battait plus; ses pulsations éphémères s’étaient -maintenant fondues dans le rythme qui ne s’arrête pas. - -Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina devant le lit funèbre et -demeura, droite, au pied du lit. - -Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue douillette, fit un vaste -signe de croix. - -C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les portes de la mort. Par -delà la vie ténébreuse, il lui avait montré les espaces illuminés de la -lumière mystique et les derniers moments de la jeune femme avaient été -éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui verser cette ultime douceur, -ce baume destiné à endormir la révolte de la chair précocement vaincue, -quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées? Pour ressusciter une -foi depuis longtemps engourdie, à quels stimulants n’avait-il pas dû -recourir? Humilier cette âme, attiser en elle le remords, la crainte -d’un châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure, pour que -de la douleur pût jaillir une espérance nouvelle, pour que l’excès même -de cette douleur livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense. - -Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la politique du prêtre -ne m’avaient pas fait une grande impression. J’étais beaucoup plus -vivement frappé par cette redoutable diplomatie qui engageait les âmes -dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement dans ses lacs. -Grâce à quelles recherches subtiles le grand vicaire s’était-il rendu -maître du secret de Mathilde? Par quelles pressions ingénieuses lui -avait-il arraché un aveu? Par quelles menaces, quelles violences -peut-être? Une fois l’âme gagnée aux divines consolations, que ne -devait-on attendre d’elle? Terrible appât pour un cœur blessé. «Je suis -moi aussi un pêcheur d’âmes», pouvait dire Doublemaze, car il avait -amorcé sa proie avec une cruelle science. - -L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché de lys moribonds. - -Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs de mon être, ce -n’était point le spectacle de la mort destructrice de jeunesse et de -beauté, qui la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans -limites ne me permettaient que de courber la tête. Mais ceux qui ont -fait d’elle une puissance de mensonge ne méritaient-ils pas ma colère? - -Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où j’avais vu Mathilde pour la -dernière fois, le livre de la Terreur et de la Vengeance ouvert à son -chevet. A quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces murs -n’avaient-ils pas assisté? Mathilde avait sans doute cherché dans le -livre un aliment de paix. Le superbe torrent des images bibliques -l’avait entraînée, en une course folle, vers le renoncement d’abord, -puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond, l’effort de Doublemaze -avait été médiocre; sa tâche, facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre, -pesant avec art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre: orgueil, -amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les Prophètes, avec -leur lyrisme impérieux, l’Évangile ruisselant de pitié, avaient fait le -reste. - -Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de mon ami. Lortal était -aussi immobile que le soir où je l’avais vu contempler, assis au bout de -la chaise-longue, le visage de plus en plus changé de l’Amazone. - ---O Mathilde, murmurai-je,--et ce fut ma seule prière--on vous a -trompée! - - * * * * * - -Quant à Miromps, personne, même son domestique, ne réussit à le voir. - - - - -XXVI - - -Lortal quitta Saint-Julien, le lendemain de l’enterrement. Il n’avait -pas séjourné au collège durant ces dernières et douloureuses journées. -Je ne l’avais pas vu depuis la catastrophe. La veille de son départ, -j’appris par la sœur lingère qu’on préparait ses bagages. Cette -nouvelle, comme celle de la mort de Mathilde, je l’attendais. Lortal ne -pouvait rester ici. Il avait traversé ma vie en y laissant une trace si -profonde que son souvenir était désormais l’inséparable compagnon de mon -adolescence. Mais je savais bien qu’il n’était qu’un passant et que ni -moi, ni personne au monde ne serions plus qu’une halte sur son chemin. -Et voici que l’heure était venue. L’aventureux camarade, au carrefour de -nos routes, me ferait un signe d’adieu, puis tournerait son visage et -ses pas vers l’horizon. - -Il vint dans la cour, comme nous sortions de classe, vêtu de deuil. En -ces quelques jours il avait vieilli. Ce fut un autre Lortal qui -m’apparut, ce matin d’hiver, un Lortal bien différent de l’adolescent -que j’avais vu descendant la pente de la terrasse, un soir d’automne -déjà lointain. Sa poignée de main me fit mal. - -Il salua Mirepuy qui lui donna l’accolade, et me pria de l’accompagner -jusqu’à la porte. Gerboux et Testard se promenaient ensemble. Lortal se -contenta de soulever son chapeau. Gerboux fit une inclinaison de tête et -cligna de l’œil derrière ses bésicles. Testard, gêné, rendit le salut; -puis, comme nous nous éloignions, il accourut, laissant son collègue qui -haussait les épaules. - ---_Monsieur_ Lortal, dit-il, il y a eu des malentendus entre nous, ne -nous quittons pas en ennemis. - ---Je ne garderai pas un mauvais souvenir de vous, monsieur l’abbé, -répondit Lortal en prenant la main tendue. - -J’ai beaucoup pardonné à Testard pour ce geste. Nos relations -s’améliorèrent: l’ancien tyran et l’ancien rebelle ne survécurent pas à -cette minute. - -J’accompagnai Lortal jusqu’au parloir. Sur le seuil, un commissionnaire -l’attendait avec sa malle. Je compris alors que c’en était bien fini. -L’angoisse de la séparation m’étreignit si fort que des larmes montèrent -à mes yeux. Sans mon ami, la route m’apparaissait infinie et désolée. -Lui seul avait pu susciter les mirages qui font la marche douce et -dissipent la lassitude. - -Il m’embrassa. - ---Paul, me dit-il, je ne sais ce que l’avenir nous réserve. Mais ne -prenez jamais mon silence pour de l’oubli. - -Pourquoi abandonnait-il ainsi le «tu» de notre amitié? Ce «vous» de la -dernière heure marquait-il que déjà nous étions étrangers? Il me sembla -découvrir, sous l’aile sombre du chapeau, dans les yeux de mon ami, le -Lortal redouté, l’inaccessible. - -Il sourit et tout bas: - ---Je ne t’oublierai pas, murmura-t-il en dénouant mon accolade. - -J’aurais voulu le retenir, lui dire enfin ce qu’il avait été pour moi, -lui, l’Éveilleur! Mais les mots m’auraient trahi... - -La porte claqua sur le vide de ma vie. - - * * * * * - -Ainsi je laisse, l’une après l’autre, retomber dans les limbes de ma -mémoire, les figures que j’en ai évoquées au cours de ces pages, pour -l’amère volupté du souvenir. Voici que je touche au seuil ensoleillé de -ma jeunesse. Les souffles du large vont balayer l’amas des brumes. -L’aube pointe. C’est une irradiation lente derrière la colline: un trait -de feu qui jaillit, un bruissement de feuilles, un pépiement d’oiseau. -Et quelle autre musique que les murmures de la forêt rendrait cette -innombrable attente de l’aurore! - -Toutefois, Lortal parti, la solitude me fut pesante. L’affection de -Saint-Alyre, si délicat pourtant, ne remplaçait pas la mûrissante amitié -du disparu. Lortal m’écrivit deux ou trois fois, pendant les trois mois -qui suivirent son départ, mais ces lettres ne reflétaient guère sa vraie -vie. Il me parlait de Paris, de ses études, de ses relations qui se -multipliaient, de son goût des voyages. A travers ces lignes je -déchiffrais l’oubli fatal. Tout d’abord, je me révoltai. Puis la -résignation se fit et j’acceptai l’idée de l’oubli, comme j’avais -accepté l’idée de la mort, compagnes inséparables de nos jours. - -Cependant, Mathilde morte occupa mon esprit. A tort ou à raison, je crus -deviner que Lortal n’entretenait pas assez scrupuleusement en lui la -flamme de cette mémoire. Cette infidélité à une morte, c’est à moi qu’il -appartenait de la réparer. J’aimai pour lui, comme j’avais aimé à -travers lui. Et ce fut une délectation apparemment morbide en compagnie -d’une ombre; en réalité, dernier fantôme suscité par le sourd travail de -l’Être. C’est la vie, dont l’appel encore mal entendu m’égare vers la -mort. Mathilde ne quitte pas ma pensée. Je lui offre l’hommage quotidien -d’un amour d’autant plus glorieux qu’il semble plus purement spirituel. -Je n’ai pas encore désappris l’humiliation des sens, telle que -m’enseigna à la pratiquer la religion de mon enfance. J’ai d’abord aimé -Dieu avec une ferveur dont la sensualité secrète m’échappait: maintenant -j’aime une morte; je n’aime encore qu’une image née de moi. - -Les jours d’hiver passent, éclairés par la tremblante lueur des -souvenirs. - -Je revois ma petite classe de philosophie, si recueillie, si attentive à -la parole de Mirepuy. Le poêle rougit à mesure que l’ombre se fait plus -dense. Un vitrail de givre filtre un dernier rayon. Nous nous exerçons -gravement, presque religieusement, au grand jeu de l’esprit. Heures de -tiède incubation! Jeunes visages attentifs tournés vers l’inconnu! - -D’un regard, je cherche la place de l’absent. - - - - -XXVII - - -Pâques approchait et le printemps. - -Les élections mettaient Aubenac en effervescence. Les murs se couvraient -d’affiches multicolores. Sur un nombre incalculable d’entre elles on -pouvait lire en capitales éclatantes: - - MIROMPS DE ROCHEBUQUE - _Républicain modéré._ - -La fortune de Miromps devait lui assurer les suffrages de la bourgeoisie -aubenacoise bien pensante et fort timorée quant à ses rentes. Quant au -qualificatif de «modéré»--si justement choisi et probablement pas par -lui-même--c’était l’étiquette d’opinions indéfinissables pour le moment -et qui s’affirmeraient sans doute avec plus de précision, les bulletins -une fois sortis des urnes. Je ne sais si Césaire-Auguste se donnait la -peine d’être autre chose qu’un instrument entre des mains habiles et -puissantes. Je ne l’avais pas revu depuis la mort de Mathilde qui -l’avait accablé. Le chanoine Doublemaze ne le quittait plus. Le grand -vicaire avait bien manœuvré cet homme dont la vie entière n’avait été -qu’une série de rétablissements à la force du poignet, qu’une course -farouche à l’argent et qui était venu tard à l’amour, pour sa ruine. De -cet aventurier, jadis capable de toutes les audaces, aujourd’hui vidé de -sa force, Doublemaze avait fait un «modéré». Beau triomphe. -Césaire-Auguste avait délié les cordons de sa bourse. On pouvait voir, -encastrée dans la façade d’une maison neuve, sur le Cours, une plaque de -marbre noir gravée de lettres d’or: «_Le Laboureur_, Société de crédit -agricole. Capital anonyme de...». Comment cette rude argile de mécréant -avait-elle fondu dans les mains potelées du chanoine? Par quels -persévérants efforts, quelle pesée continue sur une âme tardivement -ouverte à la tendresse, Doublemaze était-il parvenu à modeler sa -volonté? Mystère de la maison déserte, des soirs de solitude, des -chambres où flotte encore une présence. La mort avait aidé aux desseins -du chanoine. Miromps, peu à peu, s’était livré au prêtre. Sans doute, -après une carrière dont les ressauts avaient exigé des muscles -impitoyablement bandés, goûtait-il la jouissance d’abandonner enfin sa -volonté entre des mains étrangères. - -L’hôtel de la rue Jaladis était animé à nouveau par ses habitués. De -nombreux ecclésiastiques y étaient priés à dîner. Mlle Dubois de -Louvrezac tenait avec dignité le ménage de Césaire-Auguste. La chambre -de Mathilde avait été fermée et Miromps en conservait la clef. Quant au -pavillon, l’ancien atelier devenu l’oratoire de l’Amazone, il servait -maintenant de fruitier. Je tins ces détails du grand laquais. Ce n’est -pas sans tristesse que je revis sur le seuil les cariatides aux bras -noueux, le Jour et la Nuit, ployées sous le cintre massif comme sous le -faix du destin des hommes. - -Une lettre de ma mère m’annonça le mariage d’Édith Jouvelin avec le Dr -Horace Milondré. La cérémonie avait eu lieu dans l’intimité. Le couple -se fixerait à Aubenac, dans la maison du docteur. Édith viendrait -habiter la vieille maison et le jardin invisible où jadis, certaine nuit -d’été, la belle madame Dormain s’était mise toute nue. Je la méprisais -d’avoir élu ce bellâtre imbécile et mon humeur était d’autant plus âcre -qu’elle était mélangée de colère, d’humiliation et de regret. - -Ce fut un jeudi d’avril que je reçus la lettre de ma mère. J’étais libre -jusqu’au dîner. Je profitai de ma sortie pour aller jusqu’à l’hôtel -Miromps. Ensuite je passai devant la maison de Milondré, poussé par le -besoin de m’égratigner le cœur. Des peintres, juchés sur des échelles, -nettoyaient la façade et peignaient les volets. Le jardinier sarclait -les allées encombrées d’herbes folles. On préparait le retour des époux. - -Un vent chaud soulevait une fine et désagréable poussière, le long des -rues caillouteuses. Froissant dans ma poche la lettre légèrement -ironique de ma mère, je considérai les murs qui abriteraient désormais -Nourmahal--non, pas Nourmahal, une autre femme: Nourmahal n’existait -plus. - -Puis je me remis en route. Le temps était orageux. Mes oreilles -bourdonnaient, mes tempes battaient, mes mains me paraissaient -brûlantes. Fièvre de printemps. En même temps, une torpeur ouatait mes -pensées et mes mouvements. J’allais au hasard des rues, la tête trop -lourde, les jambes molles et l’esprit à la dérive. - -Je m’égarai ainsi dans le quartier voisin de la gare. Faubourg sordide, -plus hideux encore sous ce ciel cru et cette acide clarté d’avril. De -petites fabriques, accroupies au milieu de terrains vagues, rongés de -lèpre, soufflaient des fumées sales. Un âne râpé rongeait des chardons -parmi des tas d’ordures et des tessons de bouteilles. Une locomotive en -manœuvre déchirait à coups de sifflet la percale fade de l’azur. Je crus -reconnaître--mais c’était un souvenir effacé, une réminiscence -irréelle--le quartier où Lortal et moi nous étions perdus, le décor -enfin de la grande aventure. - -Alors une image se planta devant mes yeux. Je fus sans défense devant -elle. Mes genoux tremblaient; je sentis au creux de l’estomac un nœud -qui m’étouffait; ma gorge se contractait; mon palais était sec. J’étais -dominé par une impulsion obscure, tyrannique, à laquelle il fallait, -coûte que coûte, obéir. Et j’allais, automatiquement, comme un homme -halluciné ou ivre, dans la direction prescrite par l’image. - -Que voyais-je? - -Une vitre voilée d’une taie rouge. - -La rouge enseigne, surgie au cœur brumeux de la nuit, l’an passé, me -lancinait. Une force me poussait en avant: marche, marche donc. -J’entendais un rire dans ma nuque. - -Le soleil frappait droit l’infâme carreau, comme une flaque de vin. Sur -la porte on lisait: _Café des Mobiles_, en lettres jaunes. C’est là -qu’il faut entrer. Et j’entre. Le bec de cane poisse ma paume. Ouf! la -porte s’est refermée. La salle est vide et fraîche. Des taches de soleil -dansent sur les tables de zinc vert, maculées, sur un comptoir chargé de -bouteilles et papillotant d’étiquettes. Personne. Je m’assieds, je -m’éponge. Il fait bon. Ma fièvre passe. Je la sens couler sous ma peau. -Un coq chante au dehors. Il flotte une vapeur d’anciennes absinthes. - -Éraillée, traînant du fond des âges, j’ai reconnu la voix. - ---Qu’est-ce que vous prenez? - -L’hôtesse est devant moi, énorme. La lèvre inférieure pend comme une -viande à l’étal. Les yeux clignotent. Les seins tremblent sous une -chemise à pois; les aisselles arrondissent des taches de sueur. - ---Un bock! - -La femme se dirige vers un escalier en vis et appelle: - ---Alice, descends. Y a quelqu’un! - -Des pas. Alice est vêtue d’un sarrau d’ouvrière. Le visage est étroit, -dur et jaune. Sans son fard elle aurait l’air d’une personne sévère, -d’une institutrice. Le maquillage maladroit s’arrête au cou; un ruban de -velours dissimule mal la tranche grisâtre. - -Elle s’assied en face de moi, croise les jambes. Je découvre sous le -sarrau un bas à jour et une jarretière écarlate. - ---Qu’est-ce que tu paies! Hé, là-bas, apporte une bénédictine. - -Elle boit à petits coups, puis me tend sa bouche poissée d’alcool. - ---On va monter, hein? - -Les yeux ont un éclat vert qui commande. Ils s’allument et s’éteignent, -brefs, comme des phares sur la mer grise. Dans la face sérieuse, le -trait des lèvres peintes ouvre un sillon violent et sombre. Mon dégoût -cède à cette suggestion. Elle gravit l’escalier, relevant sa blouse -noire jusqu’aux cuisses nues. - -Ascétique, la chambre: un lit de fer, une cuvette, un savon rose. - -Elle se couche sur le lit, tout habillée, impérieuse. - ---Viens! - -Je m’approche, sans désir, de ce corps voilé de noir. Mais je suis -résigné, soumis. C’est la femme qui ordonne. - ---Combien me donneras-tu?... Non, je ne me déshabillerai pas. Pour qui -me prends-tu?... Allons, dépêche-toi. - -Assis au bord du grabat, je prends ma tête à pleines mains. - ---Idiot! Approche-toi, quoi?... Hein! tu dis... la première fois!... -Non, c’est une chance! - -Et, brutale, passant ses deux bras autour de mon cou, elle me renverse -dans l’odeur froide de la lustrine... - -Ce seuil franchi, le ricanement de la mégère derrière la vitre, le -faubourg où rôdent les chats galeux le long des murs écaillés de -salpêtre... Il me semble qu’un signe de honte attire sur moi l’attention -des passants. Est-ce donc ainsi que tous les jeunes hommes apprennent -l’amour? J’éprouvais une grande humiliation dans mon corps et le désir -de pleurer. - -L’ombre rampait déjà à travers les massifs du jardin public quand je le -traversai pour rentrer à Saint-Julien. Une brise plus fraîche apportait -une odeur de bourgeons et de résine. Un piano--l’inévitable piano des -soirs de province--suffit à immortaliser dans ma mémoire la mélancolie -de cette heure. Il suffit parfois d’une ritournelle pour qu’une douleur -ne s’oublie point. Je m’assis sur un banc de pierre. Mes larmes -coulaient. Je pleurais sur moi, sur le bonheur manqué, sur la -désillusion--et aussi sur le visage fardé, triste et violent d’une -pauvre putain de cabaret. - -Puis, je regagnai le collège d’où j’étais sorti, pur. - - - - -XXVIII - - ---Adieu, Paul, me dit, sur le seuil de son cabinet, l’abbé Fourmeliès. -J’espère que vous n’oublierez pas votre collège et votre vieux -Supérieur. Non, vous ne l’oublierez pas. L’homme mûr vit de son -adolescence. Et peut-être regretterez-vous ce temps? - ---Je regretterai toujours votre affectueuse direction, répondis-je. - ---Vous regretterez cette époque qui marque le passage de l’enfance à la -jeunesse. Vous la regretterez parce que c’est celle de l’attente et que -l’attente, au fond, c’est ce qu’il y a de meilleur dans la vie. - ---Je ne le crois pas encore, répliquai-je, monsieur le Supérieur. - -Il sourit. - ---Tant mieux! Nous avons essayé de faire de vous un bon chrétien. Vous -avez de grandes qualités, mon cher Paul, vous avez toutes les flammes, -tous les enthousiasmes de la jeunesse; j’attends beaucoup de votre -intelligence. Mais je me demande parfois si vous êtes bien armé pour la -lutte. Je me demande aussi si nous, vos maîtres, ne sommes pas -responsables de cette faiblesse. Souvent, je me reproche d’avoir adouci -pour vous et vos camarades les préceptes de l’éducation qui m’avaient -été appliqués dans mon enfance et qui faisaient des croyants et des -hommes énergiques. Trop de sensibilité, trop d’esthétique dans la -religion, aujourd’hui. Pas assez de discipline, pas assez de dogme! -Est-ce notre faute? Est-ce la faute des temps qui ont amolli les âmes? -Croyez-moi, endurcissez-vous, mon cher fils. - -Je pris congé de l’abbé Fourmeliès sans lui révéler que, depuis quelques -mois, la foi ne tenait plus à mon cœur, sinon par de douloureux -lambeaux. D’un dernier regard, j’embrassai la pièce où les livres -luisaient de leurs fers, miroitaient de leurs cuivres fauves, le grand -crucifix d’ébène, le rideau de tapisserie qui cachait l’entrée de la -cellule, nue et blanche, où dormait le prêtre, où j’avais attendu un -soir de remords et de désespoir. Toute cette vie de recueillement, -d’étude et de prière passa devant mes yeux. Un instant encore, je -contemplai la haute figure de l’abbé Fourmeliès. Il était debout, sur le -seuil, les bras croisés. Il y avait tant de sérénité sur le maigre -visage, dans ces yeux gris aux sourcils embroussaillés, que je murmurai -au dedans de moi-même: - ---N’est-ce pas ainsi qu’il faudrait vivre? - - * * * * * - -J’avais passé avec succès les dernières épreuves du baccalauréat. Ma -valise à la main, non sans mélancolie, je franchis la porte de -Saint-Julien. - -Je me dirigeai vers la gare. La chaleur de juillet avait été torride. -Sur le cours, dans le jardin public, le mouvement reprenait. Aubenac -émergeait du néant des siestes. Des ombrelles blanches bougeaient dans -les feuillages. Les terrasses des cafés, soigneusement arrosées, se -peuplaient de clients; une vapeur de terre mouillée et d’absinthe -fraîche enveloppait les tables sonores de soucoupes et de verres. Cette -animation m’était d’autant plus agréable que je m’y sentais étranger: je -partais. Devant le _Café du Commerce_, sous la toile de coutil blanc -rayé de rouge, j’aperçus, en complet clair et chapeau de paille, le Dr -Horace Milondré et, auprès de lui, le buisson ardent de ses cheveux -flambant sous un feutre gris, Édith. Ils bâillaient, à deux, devant des -orangeades, couple las. Cette dernière image allégea singulièrement -l’instant de mon départ. - -Je devais, pour me rendre chez mes parents, quitter le réseau pour une -ligne transversale. La station d’embranchement était déserte. Onze -heures du soir. Un employé désabusé m’apprit que j’avais manqué ma -correspondance et qu’il me fallait faire la route à pied ou attendre le -train suivant à neuf heures du matin. Je résolus de partir à pied... -J’arriverais à l’aube. - -La route s’élevait entre des collines boisées, couvrant de lacets blancs -l’ombre épaisse des talus et des arbres. Qui n’a pas accompli quelqu’une -de ces marches nocturnes dans une contrée solitaire ne peut imaginer de -quelles innombrables rumeurs est fait le silence des nuits. L’air était -frais; mais des bouffées tièdes s’élevaient encore de la terre -surchauffée par le jour. De lourds nuages roulaient au bas du ciel piqué -de rares étoiles. Le crissement des grillons vrillait l’espace -invisible, sorti de chaque touffe, de chaque motte, de chaque sillon. -Dans les taillis, au bord de la route, c’étaient des glissements, des -frôlements obscurs écartant les branches et les feuilles, le craquement -sec d’une branche, un pas feutré: tous ces bruits décelaient une -présence. - -Je marchais, guidé par le rayonnement de la route. Parfois une galopade -ténébreuse, un éboulement, un sifflement léger m’oppressaient d’une -vague inquiétude. J’écoutais. Je m’arrêtais. C’était tantôt comme une -respiration, tantôt comme un pas attaché aux miens. La présence animait -l’immobile, donnait mille voix au silence, mille formes à l’obscurité. -De toutes parts, j’étais en contact avec un Être. Il n’y avait là rien -de menaçant et pourtant j’éprouvais une crainte vague, cette panique qui -saisit l’homme seul à seul avec la nature, avec l’inlassable et sourd -travail de la vie. - -Un sentiment plus profond, une émotion plus immédiate que ce que j’avais -pu éprouver jadis, dans la pénombre des églises, m’envahissait. -N’était-ce pas un sentiment du même ordre? Tout ce qui tend à absorber -l’individu dans l’univers et la création perpétuelle est d’ordre -religieux. Mais la forêt vivante était plus religieuse que la forêt -mystique. La présence qui pesait sur moi était, non plus celle d’un Dieu -trop humain, mais la présence réelle de la vie. Elle était là, autour de -moi, bruissante, dissimulée dans le plus humble atome, glissant dans les -plus infimes vaisseaux et prête à soulever des montagnes, à déchaîner -les tourbillons et les vagues monstrueuses, à ordonner le chaos. La vie! -Ce mot sonnait en moi comme une fanfare. - -Un signe pourpre surgit par-dessus l’épaule noire de la colline. Le vent -devint aigre et siffla dans le repli de la vallée, pour annoncer -l’éveil. Les arbres encore gonflés d’ombre s’emplirent de pépiements et -de froissements d’ailes. La voûte des feuillages, effleurée d’une frange -d’aube, frémissait comme un flot frappé par la lune. Une lumière -souterraine touchait un arbre, un clocher, une mare et tirait du néant -l’une après l’autre les formes qu’elle façonnait de ses rayons. Un -village surgit du gouffre, avec ses toits bleus de nuit et ses murs -obliquement frappés de rose auroral. Des peupliers effilochaient de -leurs aiguilles frêles les écheveaux de brume enroulés autour de leurs -branches. - -Ma maison apparut. - -Mon âme participait au grand éveil des choses et l’aube se levait en -moi, comme elle se levait sur la forêt et sur la plaine. Mes yeux -recueillaient la splendeur du monde naissant; ma bouche aspirait l’âpre -souffle du matin. Pour mieux jouir de cet instant, je m’appuyai au tronc -d’un arbre, compagnon robuste. Le passé s’évanouissait, comme les brumes -dans les vallées. Les années de collège, les maîtres, les amis et -jusqu’à cette chère figure, Mathilde, tout cela n’était plus qu’un -cortège d’ombres prêtes à céder à la clarté de l’aube. La souillure de -mon corps était lavée; j’étais sain et fort; j’allais vivre. - -Je sentis que de moi tombaient les lourdes chaînes de la Peur, du Péché, -de l’Angoisse divine. De ce sommet, safrané de crépuscule matinal, la -voix du Tentateur ne suscitait plus, par delà la forêt, par delà les -horizons terrestres, les troublants mirages d’éternité. Je compris que -la vérité ne reposait plus dans les mystiques futaies de pierre, mais -dans la lumière et la réalité des jours. - -Je compris que, dans le temps qui nous est donné, il faut rassembler en -soi la beauté éparse aux moindres parcelles du monde, spectateur -irrassasié d’un jour. Je compris que la loi n’était pas celle que l’on -m’avait enseignée, loi de douleur et d’expiation, loi de la chair -mutilée et de l’esprit morose. La loi était autre: s’épanouir selon sa -force, donner toute sa fleur et prendre toute sa part de l’universelle -joie et de l’universelle douleur, se réjouir de n’être, dans -l’enchaînement des effets et des causes, rien de plus qu’un fil d’herbe -ployé par le vent, mais nourri des sucs profonds de la terre. - -Et je compris aussi que, seule du petit monde d’autrefois, une figure -demeurait: la tienne, mon compagnon. Elle n’appartenait pas au passé; -elle restait vivante; elle se prolongeait sur l’avenir. - -C’est toi qui détenais la clef des vergers merveilleux dont je rêvais -maintenant de mordre tous les fruits. Tu l’avais entr’ouverte, cette -porte, à mon regard d’adolescent, et le mirage par toi suscité avait -remplacé les songes anciens de mon enfance. - -Toujours je me souviendrai de cette main que tu posas sur mon épaule, un -soir de pluie, de vent et d’amertume. - -Lortal, je ne sais déjà plus ce qu’il y a de réel dans le personnage que -j’ai fait de toi. Compagnon fuyant ou sincère, chatoyant égoïste, esprit -amer, cœur inquiet, que reste-t-il du jeune homme correct, vêtu de gris, -qui m’apparut, le soir d’une rentrée lointaine? Que reste-t-il, sinon -l’inflexion d’une voix cruelle et tendre, mêlée pour jamais au sourd -bruissement de mes pensées? - -Mais l’adieu que j’adresse à mon adolescence se perd dans la symphonie -aurorale. Par-dessus la forêt, bondée de sèves et de forces, surgit, -comme l’épaule d’un plongeur qui remonte des abîmes, une aube, -ordonnatrice... - -Le soleil se levait. - - -FIN - - -Impr. Artistique «Lux», 131, boulevard Saint-Michel, Paris. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INQUIÈTE ADOLESCENCE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg™ electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Un gouffre -me sépare de cette petite figure ; et pourtant elle -demeure, dans ma mémoire, nette, découpée sur la -grisaille automnale, parmi tant d’autres images à -demi effacées.</p> - -<p class="i">Adolescence ! Lorsque ma songerie me ramène -vers cette aube, il me semble pénétrer dans une forêt -encore privée de feuillage, mais où mille forces -vertes bourdonnent et s’éveillent. Les arbres sont -noirs et nus, mais ils s’étirent avec une langueur -avide vers le premier carré d’azur ; la fièvre d’avril -macère leurs fibres ; l’écorce craque et s’ouvre sur -la tête grasse des bourgeons ; le vent, tour à tour -tiède et glacé, émeut les futaies de soupirs, de plaintes, -de sanglots, d’une vaste rumeur d’attente et de -désir. Et, brusquement, on est pris à la gorge par -une odeur étrange, une odeur écœurante et douce, -une odeur secrète qui est l’odeur même de l’amour.</p> - -<p class="i">Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en -éveil, je les retrouve en vous, adolescentes années : -cette fièvre qui me brassait le sang, ces rêves d’aventures, -ces tristesses, ces désespoirs, la découverte -des sons et des parfums, la découverte des nuits — et -surtout, à travers la poésie et l’amitié, à travers -Dieu lui-même, cette quête obscure de la volupté.</p> - -<p class="i">Tout cela, je le retrouve, parvenu au seuil de -l’âge mûr ; et quand je me penche sur cette sylve -bruissante de ma jeunesse, c’est encore toi que -j’aperçois au détour des allées, ô mon compagnon, -ô mon ami.</p> - -<p class="i">Toi ou ton ombre !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Oui, quelle étrange apparition !</p> - -<p>Soir d’octobre, soir de rentrée. Des groupes peu -bruyants se formaient dans la grande cour déjà -noyée d’ombre : des groupes d’anciens qui se savaient -chez eux, qui reprenaient leurs habitudes avec une -désinvolture un peu méprisante ; les délurés qui -avaient déjà choisi leur place à l’étude, la meilleure, -la plus proche du poêle ou la plus éloignée du surveillant, -celle où l’on peut faire griller des marrons -et celle où l’on peut, derrière le bon abri d’un atlas, -lire les feuilletons défendus : choisi leur place au -dortoir, établi leur année ; déjà affranchis de la -famille et des souvenirs de vacances. Ceux-là, -c’étaient les forts : leurs parents ne les accompagnaient -plus. Sitôt la porte du collège refermée, ils -oubliaient la maison, les gâteries, la table. A peine -évoquaient-ils une vanité sportive : randonnée à -bicyclette, partie de canot. Mais la grande affaire, ce -n’était plus le passé ; c’était le nouveau professeur, -la nouvelle équipe de football, et si le « pion » -serait supportable ou s’il faudrait le « chahuter ». -Les adaptés, ceux-là ! Ceux qui ne s’embarrassent pas -de mélancolie et de remâcher la cendre des jours -qui furent, qui ne thésaurisent pas le passé : déjà des -vainqueurs pour la vie, et sifflotant, les mains dans -les poches, le regard droit devant eux.</p> - -<p>D’autres s’étaient attardés dans les études à ranger -leurs pupitres : crayons de couleur, livres recouverts -de papier bleu, les « auteurs français » et les -classiques latins et grecs, expurgés, dans leurs couvertures -de toile grise, marquées du monogramme -sacré ; les plaques de chocolat au fond et parfois, une -image pieuse ou une photographie de famille. Ils -organisaient lentement l’ilôt de solitude, le « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » -illusoire, qui les soustrairait à cette détresse : vivre -en commun. Puis, résignés, ils sortaient dans le -crépuscule, longeaient le préau où luisait du sable -frais, rejoignaient les autres dans la cour, en attendant -que la cloche sonnât pour le premier repas du -soir.</p> - -<p>De-ci, de-là, des nouveaux, inquiets et gauches ; -quelques-uns, les yeux encore gonflés de larmes : -d’autres affectant une hardiesse qui ne trompait -personne. Certains unissaient leurs timidités. De -plus fins politiques évitaient le risque de se compromettre -par des liaisons trop vite ébauchées et qu’il -faudrait rompre dès le lendemain, lorsqu’ils connaîtraient -mieux ce petit monde aussi divisé que le -grand. Les nouveaux n’avaient pas encore l’uniforme : -la veste courte de drap bleu à boutons d’or -et la casquette à visière basse portant les initiales -S. J. (Saint-Julien). On reconnaissait les fils de fermiers, -les campagnards, à leurs gros bas de laine, -leurs souliers à clous, leurs bérets ou leurs chapeaux -de feutre. Les citadins ou les enfants de hobereaux -avaient les jambes nues et des cols blancs rabattus -sur les vestons anglais. Ils erraient d’un groupe à -l’autre, cherchant à se concilier par leurs sourires -et leurs approbations la faveur des anciens qui parlaient -fort et toisaient les « bleus ».</p> - -<p>J’avais déjà le cœur étreint par l’odeur des rentrées : -fadeur du goudron et de la peinture fraîche, -suintant aux murs du corridor qui luit encore d’un -enduit mal sec, aux tables vernies des salles d’étude -où l’encrier de porcelaine s’arrondit, blanc -comme un œil de nègre. Le monde où je revenais -vivre était propre et désespérant : ocre et bitume, -ces teintes sans couleur. Aux fenêtres, des vitres -dépolies ou des grillages de fer. Et les grandes portes, -qui donnaient sur la cour, roulaient avec un -bruit de ferraille dont tremblaient les voûtes et qui -me fendaient l’âme : mon âme de captif.</p> - -<p>Un ciel délicat verdissait dans l’arc de la porte. -Au-dessus du préau qui fermait la cour, à l’autre -extrémité, je vis les collines sombres et les dernières -lueurs des faubourgs. Une frise d’arbres menus incisait -le vitrail du crépuscule. La nuit montait de la -terre ; elle montait de ma prison. Au premier son de -cloche, elle étalerait son filet sur ma vie, sur le -collège, sur les jardins et aussi sur les maisons des -villes où il y a, autour des lampes, des enfants qui -vivent dans la tendresse.</p> - -<p>Ces lampes sur la colline ! Chaque soir, leur étoile -tremblante et jaune rouvrirait ainsi une plaie secrète.</p> - -<p>Une main se posa sur mon épaule.</p> - -<p>— Eh bien ! ces vacances ?</p> - -<p>— Finies, hélas ! monsieur l’abbé.</p> - -<p>— Ne les regrettez pas. Vous rentrez avec de bonnes -dispositions, j’espère ! Vous voici maintenant -parmi les grands. Il faudra donner l’exemple.</p> - -<p>— Vous êtes toujours surveillant des « moyens », -monsieur l’abbé ?</p> - -<p>— Mais non ! Je vous suis. Je passe chez les -« grands ». Et j’en suis heureux. Ainsi je ne vous -perdrai pas de vue. Vous savez, Paul, tout l’intérêt -que je vous porte. Et vous arrivez à un âge dangereux, -un âge où il faut beaucoup travailler et surtout -beaucoup prier, voyez-vous ! L’Ennemi est toujours -vigilant.</p> - -<p>L’abbé Testard avait passé son bras, affectueusement, -autour de mon cou. Ma joue frôlait sa soutane -qui était de drap fin et qui fleurait le tabac, -parfum quelque peu libertin pour la maison. C’était -un homme de trente ans, haut en couleur ; un fils -de paysan devenu prêtre, robuste, carré d’épaules, -le sang à vif aux joues et aux oreilles, le dos puissant. -Un visage déjà proche de l’empâtement, des -yeux gris, noyés sous un front médiocre.</p> - -<p>— J’espère que vous n’avez pas perdu vos habitudes -de piété, ces vacances. Avez-vous accompli -régulièrement vos devoirs religieux ?… Oui… J’en -étais sûr. D’ailleurs, je connais les sentiments de -votre famille. Allez ! mon enfant. A tout à l’heure.</p> - -<p>Il se pencha sur moi. Je vis luire ses petits yeux.</p> - -<p>— Je viendrai, comme autrefois, causer avec vous, -le soir. J’aurai soin de votre âme. Je ne veux pas -qu’on vous change…</p> - -<p>J’éprouvai une gêne inconnue, une sorte d’angoisse. -La geôle pesait plus lourdement. L’abbé me -quitta avec une tape sur la joue.</p> - -<p>Je traversai la cour, grand rectangle planté de -marronniers et qui servait aux récréations du collège -tout entier. Derrière moi le bâtiment principal, -études, dortoirs, réfectoire ; à ma gauche, les classes, -long pavillon d’un seul étage, dont les portes élevées -de quelques marches s’ouvraient sur la cour ; au -fond, le préau des « grands » et à ma droite, une -haute terrasse où bougeaient des feuillages. La nuit -tombait. De-ci de-là, aux piliers du préau, des lampes -électriques s’allumèrent. La tristesse du lieu s’accrut -de ces taches jaunes. L’ombre crépusculaire qui -patinait le crépi grisâtre des murailles, effaçait les -lignes sévères comme la discipline, élargissait la -prison ; cette ombre reculait maintenant vers les collines, -se réfugiait là-haut, sur la terrasse des professeurs, -asile convoité où il y avait une pelouse, des -bosquets de laurier et des tilleuls embaumant aux -soirs de juin.</p> - -<p>J’étais fait maintenant aux rentrées. Je n’éprouvais -plus cette frayeur angoissée du premier soir où je me -trouvai, au sortir des bras de ma mère, et les joues -encore mouillées de ses larmes, jeté dans cette meute -criarde de jeunes garçons inconnus. Je n’avais plus -peur des camarades, des taloches sournoises, des -farces brutales. J’étais habitué — l’apprentissage -avait été dur — à l’hypocrisie, à la violence, aux -haines de ce monde d’enfants. Je ne redoutais plus -de l’affronter. J’avais appris à rendre les gifles.</p> - -<p>Armé, oui ! Mais, désespéré. Devant moi s’ouvrait -la série des jours identiques et mornes : se lever -avant l’aube, se vêtir à la lumière ; la prière marmonnée -dans l’engourdissement du sommeil ; les études -sans feu ; les doigts bouffis d’engelures, l’hiver ; -les promenades trois par trois dans la boue, sous la -pluie ; les camarades imbéciles ou cruels ; le règlement ; -la vie sans tendresse, sans fantaisie et surtout -sans solitude. Ma gorge se serrait. Les larmes… Mais -je les avalais bravement, comme un homme. Et -n’ayant pas pleuré, je me mettais à haïr.</p> - -<p>Je marchais, les poings crispés dans mes poches. -Quelques feuilles mortes, les premières, se froissèrent -sous mes pieds.</p> - -<p>Un poids s’abattit sur mes épaules. Je fléchis. -Contre mon visage, un visage ricanait. Des cheveux -en désordre, un nez retroussé, des dents de loup, -pointues et blanches dans le hâle des joues.</p> - -<p>— Maclas ! Robert !</p> - -<p>— Lui-même, mon vieux ! Alors ! Ça ne va pas. -T’en as plein le dos, de la boîte. Et moi donc ! Ça me -coûtait de rentrer. Pourtant, la maison, ça n’est pas -bien drôle, non plus !</p> - -<p>— Plus gai qu’ici, tout de même !</p> - -<p>— Oui, au fond. Il y a la campagne… J’ai chassé.</p> - -<p>— Sans permis !</p> - -<p>— Naturellement, imbécile. J’avais un vrai fusil, -un Lefaucheux.</p> - -<p>— Blagueur !</p> - -<p>— Je te le jure. Et puis un bateau à moi, à fond -plat. Je posais des filets dans la Dordogne. C’est bon -de se laisser descendre, si tu savais !</p> - -<p>J’aime Robert Maclas. J’aime aussi son pays que -je ne connais pas, et dont il évoque pour moi les -falaises roses hérissées de bastions en ruines, la rivière -aux lents détours transparents, les champs de -tabac vernissés, les maïs pâles. Il me parle des -matins de septembre, des prés noyés de brume, des -vignes étincelantes de rosée.</p> - -<p>Pourtant Robert a été mon ennemi. Quand j’arrivai -à Saint-Julien, j’étais doux, timide et trop gras, -à ma honte. Robert m’accueillit par une danse du -scalp, défit mon nœud Lavallière, m’installa de force -sur un char et me fit faire à une allure vertigineuse -plusieurs tours que terminèrent un arrêt brusque et -ma chute au milieu d’éclats de rires. J’allai pleurer -dans un coin de la cour. A partir de ce jour commença -pour moi une série d’épreuves et d’humiliations. -On ne saura jamais combien une enfance peut -être amère. J’étais bafoué dans tous les jeux. Je -n’avais pour ami que Regol, un pauvre être au ban -de la division. Regol qui était sale, si sale et qui -n’avait jamais de mouchoir, Regol le Crasseux. Mes -récréations, je les passais, appuyé contre un pilier -du préau, me promenant parfois avec mon sordide -compagnon. Mais alors les balles de caoutchouc, dont -on se sert pour jouer au « chasseur » et qui sont si -dures, s’égaraient à dessein dans notre direction. -Regol ne pleurait plus depuis longtemps. Il était -habitué à tous les mauvais traitements, habitué à -être le paria ; il n’entendait plus les injures ; il ne -sentait plus les coups. Il vivait en cynique, solitaire -et reniflant sa morve. Je pense qu’il s’abêtissait -lentement. Pourtant il avait des succès dans -sa classe et tenait la corde en mathématiques. Les -surveillants ne s’occupaient pas de lui. Il ne se -plaignait jamais, ni au supérieur, ni à sa famille. -Regol n’était peut-être pas malheureux. Mais les -opprimés ont toujours exercé sur moi une lamentable -séduction. Regol ne me repoussa pas ; il ne -m’aimait d’ailleurs point. Les camarades nous huèrent. -Ces premiers mois m’abreuvèrent d’amertume. -A douze ans, je pleurais sur moi-même, de pitié. Je -voulais mourir.</p> - -<p>Un jour, Robert s’approcha de moi. Il était très -fort, très souple et conduisait les jeux en vrai sauvage, -avec une cruauté joyeuse, dur pour les faibles. -En classe, par exemple, un cancre ou presque. -C’était lui, l’auteur de tous mes maux. Je le détestais. -Il me demanda un service. Nous avions des vers -latins en composition. Il était incapable de venir à -bout d’un distique. Je lui fournis une bonne douzaine -d’hexamètres et de pentamètres. Il en fut touché. -A la récréation du soir, il laissa le ballon où il -triomphait.</p> - -<p>— Merci, me dit-il brusquement. J’aurai une sortie -grâce à toi !</p> - -<p>Je ne répondis pas.</p> - -<p>— Tu m’en veux !</p> - -<p>Il me prit la main et attachant sur moi son regard -clair :</p> - -<p>— Je te demande pardon !</p> - -<p>Depuis ce jour, mes malheurs cessèrent. J’eus de -nouveaux amis : Toupine, Lupé, Prélussin. J’abandonnai -Regol. Ma lâcheté lui fut indifférente. Moi, -je ne me la suis jamais pardonnée. L’année suivante, -peu de temps avant les vacances de Pâques, Regol -est mort d’une méningite. Sa mère est venue chercher -le cadavre. Je la rencontrai dans le couloir de -l’infirmerie. C’était une dame au visage anguleux et -jaune, sous une capote noire, et ses yeux étaient si -secs que je plaignais moins le paria d’avoir quitté -une pareille maman.</p> - -<p>Et voici Toupine !</p> - -<p>Toupine est un paysan. C’est le fils d’un meunier. -Il est grand, un peu voûté ; son visage est couleur de -farine. Il marche les bras ballants et semble toujours -porter un sac. Hérédité ! Toupine coupe son pain en -petits carrés réguliers qu’il mange à la pointe de son -couteau.</p> - -<p>— Et ton moulin ? Toupine.</p> - -<p>— Il tourne.</p> - -<p>C’est un ami de la première heure. Il est lent d’esprit -et de manières : il rumine. Je le prends par le -bras.</p> - -<p>— Tu sais, me confie-t-il, je t’ai rapporté des -pommes et des noix fraîches. J’ai aussi un pot de -rillettes, tu verras !</p> - -<p>En attendant, il me glisse dans la main une poignée -de sorbes suries. Toupine est un grenier d’abondance. -Son pupitre est bourré de noisettes et il met -des nèfles à pourrir dans sa table de nuit. Il est si -avare que je connais le prix de ses largesses. Il faut -qu’il m’aime pour décrocher ses doigts longs et maigres, -des doigts de bossu.</p> - -<p>Mais, bientôt, je m’ennuie. J’ai sucé les sorbes. -Rien à dire. Toupine, lui, ne sent pas le besoin de -parler.</p> - -<p>Sur le seuil, j’aperçois Lupé, Prélussin, quelques -autres. Vindrac, le « philosophe », s’est arrêté avec -eux. Sa casquette est artistement déformée ; une -mèche dépasse sur la tempe. Il raconte une histoire -en agitant des mains souples. L’ombre, autour de -lui, fleure le salon de coiffure. On chuchote. Des -rires s’étouffent…</p> - -<p>Vindrac m’a fait un salut protecteur ; puis il a -couru rejoindre son groupe : d’autres « philos ». Ceux-là -ne sont plus astreints à l’uniforme ; ils portent des -cravates de foulard et des souliers jaunes. Une aristocratie -consciente de sa supériorité, bienveillante. -L’un d’eux fume. L’odeur du maryland parvient à -nous dans une bouffée de vent qui fait frissonner -les marronniers gonflés d’ombre.</p> - -<p>Prélussin a été aux bains de mer.</p> - -<p>— Mon vieux, des femmes qui se baignaient en -maillot, toutes nues, quoi ! Si tu les avais vues quand -elles sortaient de l’eau. Figure-toi que j’avais trouvé -une cabine…</p> - -<p>Prélussin est jaune. De vilaines dents. Des yeux -qui brûlent sous des cils charbonneux. On est toujours -un peu mal à l’aise auprès de lui.</p> - -<p>Lupé, tout frétillant, me fête comme un jeune -chien. Me voici réchauffé, presque gai. On s’anime.</p> - -<p>— On va avoir un tennis !</p> - -<p>— On ne s’embêtera pas, au cours de physique !</p> - -<p>— Un grand congé en novembre, à cause du nouvel -évêque !</p> - -<p>Le collège nous a repris.</p> - -<hr /> - - -<p>La cour s’était remplie. Tous les internes devaient -rentrer avant sept heures. Maintenant la nuit isolait -le collège dont les portes se fermeraient bientôt. -C’était l’heure où, hier encore, je m’asseyais dans la -tiédeur de notre salle à manger, la table mise devant -le premier feu d’automne, dont les bûches gardent -l’odeur des bois humides, le premier feu qui marque -la fin des vacances. Je revis la flamme, son reflet -sur le visage de ma mère, la vaisselle du buffet étincelant -dans l’ombre.</p> - -<p>C’est alors que tu descendis de la terrasse où la -nuit se mélangeait aux arbres. Je ne me rappelle -plus comment je t’ai abordé. Tu te nommais :</p> - -<p>— Lortal ! Jacques Lortal ! Je viens du lycée d’A…</p> - -<p>Du lycée ! C’était très rare que l’on vînt du lycée -chez nous. Les lycéens, on les disait mal élevés. -Nous les enviions secrètement. Ils fumaient. On en -voyait dans les cafés, quelques-uns avec des fleurs -à la boutonnière de leurs redingotes sombres. Ils lisaient -des journaux et des livres à couvertures coloriées. -On leur prêtait des aventures. Je connais aussi -un lycéen…</p> - -<p>Pourtant, tu ne lui ressembles pas. Tu es doux. -Un peu grave. Ton vêtement gris est celui d’un -homme, d’un homme correct, presque élégant. Tu -ne parles pas comme nous. Ta voix est nette, un peu -basse.</p> - -<p>Tu précises.</p> - -<p>— Exactement, j’étais pensionnaire dans une institution -libre qui nous conduisait aux cours du lycée.</p> - -<p>Prélussin et Lupé, qui sont autour de nous, paraissent -satisfaits de cette explication. Ils n’oseraient -d’ailleurs la moindre remarque. Ils ont bien senti -tout de suite la distance qu’il y a entre toi et nous — gauches, -intimidés par ta présence.</p> - -<p>Je voudrais te prendre à part, te conduire loin des -camarades qui ne peuvent pas te comprendre, des -camarades qui ne savent que jouer aux barres ou -arrondir leurs thèmes latins. Tu n’es pas comme -eux ; tu n’es pas comme moi, non plus. Et pourtant, -depuis cinq minutes, je sens qu’il y a entre nous -comme un secret. Je m’empresse. Je t’explique le -règlement, les professeurs, la classe. Comme toutes -ces choses te laissent indifférent ! Tu les connais -d’avance. Je vois cela à tes yeux distraits. Je t’ennuie. -Mon zèle est une espèce de faute. J’en ai honte -et je me tais.</p> - -<p>Mais tu m’as souri.</p> - -<p>La cloche sonne. Au milieu de la cour, l’abbé Testard -frappe dans ses mains pour nous rassembler. -La division se range sur deux files, en silence.</p> - -<p>Le réfectoire est bruyant. On mange dans l’odeur -du bouillon et de la toile cirée, du bout des dents. -On parle. Les autres jours on écoutera le lecteur qui -ânonnera, <i lang="la" xml:lang="la">recto tono</i>, l’<i>Histoire du Consulat et de -l’Empire</i> par Amédée Gabour ou les <i>Mémoires du -général baron de Marbot</i>.</p> - -<p>Puis, en silence encore, la montée au dortoir. -L’odeur du linge frais ; les trois longues rangées de -lits aux couvre-pieds rouges. On va mal dormir, -cette première nuit. Le lit sera dur, les draps rêches. -Et puis il y a ceux qui ronflent, ceux qui grincent -des dents et ceux qui gémissent dans leur sommeil. -Et toutes ces faces aux yeux clos tournées vers les -veilleuses.</p> - -<p>La prière. Chacun, à genoux, au pied de son lit. -L’un de nous récite les litanies de la Vierge : « Tour -d’ivoire, Maison d’or, Arche d’alliance, Étoile du -matin. » Et l’oraison finale : « Seigneur, ayez pitié -des voyageurs, des malades et des agonisants ! »</p> - -<p>Tandis que nous nous relevons, Lortal passe à côté -de mon lit. Délibérément, sans souci de l’abbé Testard -qui le considère, étonné et sévère, il me tend la -main.</p> - -<p>— Bonne nuit !</p> - -<p>Le surveillant n’a pas osé reprendre Lortal. Pourtant, -la règle du silence au dortoir est inviolable. -Dans l’orgueil de mon amitié nouvelle, je lance à -Testard un regard de bravade.</p> - -<p>Et je m’endors, heureux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Le premier jour de l’année scolaire, le lever était -un peu retardé. Il faisait clair, lorsque passait dans -le couloir le veilleur agitant son aigre sonnette. La -plupart des dormeurs étaient éveillés. Les deux surveillants, -dont les lits s’abritaient dans des cages de -toile, soufflaient dans leurs cuvettes. Les veilleuses -pâlissaient. Devançant le réveil, les plus énergiques -s’affairaient à leurs valises ; d’autres s’étiraient en -soupirant dans la tiédeur des draps.</p> - -<p>J’ouvris les yeux. Une angoisse me vint de cette -salle commune, de ces inconnus dont la vie désormais -était accolée à la mienne, de ces corps qui bougeaient -dans l’aube. A l’idée de la vie qu’il fallait -reprendre, ma gorge se serrait. J’enfouis mon visage -sous les couvertures. Mais il n’était pas d’asile contre -cette nécessité de se lever, de s’habiller, de prendre -le rang, entre ces murs sans chaleur. Hôpital ou caserne, -j’ai retrouvé plus tard ces horribles réveils. -Ce premier contact avec la vie m’a longtemps fait -souhaiter la mort.</p> - -<p>— Debout, paresseux ! me dit l’abbé Testard, en -découvrant mon visage.</p> - -<p>Il ne semblait pas m’en vouloir de l’incident de la -veille. Ses joues étaient rasées de frais, un peu couperosées -par l’eau froide.</p> - -<p>Des yeux je cherchai Lortal. Je le découvris, -nouant sa cravate devant un miroir à main. A la -clarté du jour, il me parut de teint bistré. Ses cheveux -noirs ondulaient. Je suivais ses mouvements -avec curiosité. Je l’admirais. Peut-être sa mère était-elle -créole ! Il avait voyagé, sans doute ; traversé les -mers, peut-être. Il ne pouvait être du même pays -que nous. Qu’y avait-il de commun entre lui et ces -paysans rougeauds, ces petits bourgeois suintant -l’huile de foie de morue ?</p> - -<p>Je m’habillai allégrement dans l’espoir de le rejoindre.</p> - -<p>Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et -le supérieur de Saint-Julien entra en coup de vent, -à sa manière. De haute taille, maigre, très droit, la -soutane bien tendue sur le torse, l’abbé Fourmeliès -marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui -par quarante ans de rasoir, était modelée, un peu -grossièrement peut-être, de traits calmes et sévères. -Les joues étaient creuses, le coin de la bouche marqué -de rides ; les lèvres, minces. D’autres rides, très -fines, plissaient les tempes. Le front, très découvert, -le haut du visage étaient patinés d’une teinte gris-brun, -sans éclat, pareille à la couleur des chaumes -au déclin de l’été. Cet homme était fait pour dominer. -Son regard était un coup de sonde aigu et -prompt ; le port de la tête, souverain. Sa robuste -apparence dissimulait un organisme délabré par des -pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus -tard la détresse physique tapie sous cette impassibilité -un peu hautaine. Nous ignorions tout de sa vie, -de sa famille. J’appris un jour qu’il avait une sœur -et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je -ne me le représentais pas en dehors du collège et -dépouillé de son rayonnement. Il nous recevait, -quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste -cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis -des reliures se mêlaient aux reflets de la table et des -fauteuils de bois poli, aux jeux de la flamme, l’hiver. -Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et un -asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant -le seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait -ou m’entretenait de sa voix brève, aux -sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur -qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans -cette tiédeur. J’enviais son recueillement, j’enviais -sa lampe, ses beaux livres, cette paix solitaire. Bientôt -même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux épicurien -ami du travail et du silence. Combien je me -trompais !</p> - -<p>L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner -la tête. J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il -ne me remarquât point. Mais le supérieur accordait -rarement en public une marque d’attention particulière -à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa -rapide tournée et quelques minutes plus tard nous -descendîmes à la chapelle où se célébrait la messe -du Saint-Esprit.</p> - -<hr /> - - -<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator Spiritus</i> éclata dans l’embrasement -des cierges.</p> - -<p>Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée -des vitraux. La nef vibrait de chants, de lumières, -de parfums. Le collège se massait sur les bas côtés ; -les petits sur les bancs de droite, les moyens et les -grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la -cathédrale officiait, assisté de deux diacres en dalmatique. -Leurs ornements étincelaient dans le nuage -de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle, -s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade ; -les professeurs et les surveillants, le long des -murs, autour de nous. Le transept de droite était -réservé aux familles et aux personnes de la ville. -Quelques robes claires étoilaient la foule. Je distinguai -ma mère et à ses côtés une jeune femme dont -un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement, -comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait -d’un or plus chaud que celui des ornements liturgiques, -plus éclatant que l’ostensoir, au sommet de -l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai -mon regard. Le signal de s’agenouiller claqua. L’office -commença.</p> - -<p>Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies -solennelles il n’y avait pas de place pour la prière -intérieure. Un rythme nous emportait ; une âme sonore -emplissait les voûtes, se substituait à la mienne. -J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à -me fondre avec la musique. De nos poitrines montait -une vague de joie et de supplication. Le <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus, -Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth</i> déferla vers les vitraux -dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient. -L’odeur des aromates balancés dans le -chœur était exquise et lourde à respirer.</p> - -<p>Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières, -des larmes emplissaient mes yeux. Ce fut -comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une chaleur -bourdonnante, la joie de mon être naissant à un -Paradis inconnu. Était-ce le Paradis immatériel, aux -pures et froides clartés, du Dieu que nous invoquions ? -N’était-ce pas plutôt la première bouffée du -Jardin des Délices dont la porte s’entre-bâillait un -instant à mon ignorante ferveur, laissant filtrer, à -travers les brumes de l’encens, le trouble arome de -ses fleurs et de ses fruits : des fleurs et des fruits de -la Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent -plus que dans un brouillard les gestes enflammés de -l’officiant ; ils n’ont pas vu le calice élevé, le pain -céleste rompu. Le vrillement de la clochette courbe -mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour -qui passe au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine -de juin sur les vergers frémissants et clos.</p> - -<p>Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se -fait un grand vide autour de mon cœur et les chants -qui gonflent leur houle ne sont pour moi que silence. -Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec -une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste, -se démène ridiculement à l’harmonium et -meut sur le clavier ses grands bras de faucheux, -comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure -plus du Paradis entr’ouvert.</p> - -<p>Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant -l’office, m’adresse en récompense un regard si -protecteur que la chapelle est en un instant vide de -sa musique, de ses parfums et de mon âme.</p> - -<hr /> - - -<p>A la récréation, je cherchai Lortal. Lupé, Prélussin -et quelques autres l’entouraient déjà.</p> - -<p>— C’était mieux qu’ici, votre ancienne boîte ? demandait -Prélussin.</p> - -<p>Je notai que, contre l’usage, personne ne le tutoyait.</p> - -<p>Lortal semblait d’un autre monde. Il portait des -pantalons dont le pli était exactement marqué, un -faux-col blanc et une casquette anglaise. Ses manières -avaient une assurance indolente, une « <span lang="it" xml:lang="it">morbidezza</span> » -pleine de charme.</p> - -<p>— Un vrai pacha, dit quelqu’un.</p> - -<p>Le surnom lui resta.</p> - -<p>— Oh ! répondit-il à la question de Prélussin, -c’était tout autre chose qu’ici, chez le père Sauvalet. -Chacun avait sa chambre. On pouvait fumer… à -cause des Espagnols !</p> - -<p>— Les Espagnols ? interrogea avidement Lupé.</p> - -<p>Le concierge m’apportait un billet de parloir :</p> - -<p>— Votre mère vous attend, monsieur.</p> - -<p>Je dus suivre le bonhomme, un peu dépité de laisser -Lortal en proie aux autres. Pour la première fois -de ma vie de collégien, je regrettai de quitter la -cour.</p> - -<p>Dans le parloir, orné de fauteuils de zinc, de bancs -verts et d’arbustes en pots, ma mère causait avec une -dame qui tenait par la main un jeune garçon d’une -dizaine d’années. A mon arrivée, la dame se retourna -et je reconnus la rousse de la chapelle.</p> - -<p>— Voici mon grand fils, chère amie, dit ma mère.</p> - -<p>— Déjà un homme ? fit l’inconnue. En quelle -classe entrez-vous, monsieur ?</p> - -<p>— En rhétorique, madame.</p> - -<p>J’étais rouge, gêné d’être vu en uniforme par cette -jeune femme. J’eus honte de ma faiblesse et je la -regardai bien en face, presque effrontément, pour -me punir. Sous le réseau de la voilette, ses yeux -étaient couleur d’algue. Les lèvres étaient si carminées -que j’eus envie de rire et qu’il me vint un peu -de mépris pour une créature aussi frivole.</p> - -<p>— Charles, dit-elle à son fils, voici ton grand -camarade Paul Demurs. Il te donnera de bons conseils. -Tu l’écouteras.</p> - -<p>Puis, avec une inflexion de tendresse qui me toucha :</p> - -<p>— Puis-je vous confier mon fils, monsieur ? Il -entre au collège pour y faire sa première communion. -Il est un peu frêle et n’a jamais connu que la -vie de famille. Vous le protégerez. Il vous aimera -bien.</p> - -<p>Le petit leva les yeux sur moi. Il avait un joli et -pâle visage. Il me tendit la main, serra la mienne -avec force. J’étais assez fier de mon rôle de protecteur.</p> - -<p>— Je vous promets, madame, dis-je, de veiller -sur mon petit camarade. Tout le monde lui voudra -du bien.</p> - -<p>Elle sourit, rassurée.</p> - -<p>— Vous allez beaucoup travailler ?</p> - -<p>— Beaucoup, fis-je avec pédanterie. Tout le -monde sait ce que vaut le baccalauréat. Un pont aux -ânes ! Mais il faut le passer !</p> - -<p>A peine achevais-je de débiter ma tirade que j’en -sentis le ridicule. Mon ton était plus agressif que désinvolte, -comme il voulait paraître. Écolier ! Je n’étais -qu’un écolier. Elle se moquerait de moi et elle aurait -raison. Elle ne verrait pas que, sous le vernis du -collège, je cachais un esprit mûr pour la beauté et -un cœur passionnément avide d’aimer. Elle ne devinerait -pas que je savais par cœur <i>le Lac</i>, de Lamartine, -et <i>les Nuits</i>, de Musset, et que j’avais lu <i>Manon -Lescaut</i>. Elle ne se rappellerait que cette sotte veste -bleue à boutons d’or et mes propos de jeune cuistre.</p> - -<p>— Je vous félicite, dit-elle à ma mère. C’est un -travailleur. Allons ! je vous laisse. Il faut que je conduise -Charles à la lingerie.</p> - -<p>Je m’inclinai gravement.</p> - -<p>Elle ajouta, en souriant :</p> - -<p>— Au revoir ! Je vous apporterai des gâteaux un -dimanche.</p> - -<p>— Quelle est cette dame ? demandai-je à ma mère.</p> - -<p>— Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin ; -elle m’a promis de venir te voir. Tu seras -gentil avec le petit !</p> - -<p>Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum -dans ce parloir. Il traîne autour de moi comme une -chevelure, entre les arbustes en toile cirée. Jouvelin ! -Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal — en -souvenir des <i>Orientales</i>.</p> - -<p>Nourmahal ! votre image s’efface un peu, car, -malgré mon courage, je ne vous ai pas bien regardée. -Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous -restez une odeur — l’odeur qui monte des mousselines -tièdes en été, lorsqu’on est près des jeunes -filles.</p> - -<hr /> - - -<p>Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants. -Marion, ma bonne, quand j’étais tout petit, -je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de cette -vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des -femmes qui vous enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes : -on les hume. Et je pense aussi à la buée -qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur -croûte brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable, -la nuit, il venait un souffle épais qui étouffait -la lanterne : cela aussi sentait la bête vivante. Mon -enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai, -les bonnes odeurs de ma vie reviendront autour -de moi, pour une dernière fête : l’odeur de la miche -chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur, l’odeur de -la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et -des seringas de mon jardin, l’odeur des villes que -j’ai parcourues — chacune a la sienne propre (Munich -sent le caoutchouc brûlé ; Florence, l’iris et -l’urine) ; — l’odeur des êtres que j’ai aimés : l’un -d’eux sentait le petit pain frais ; l’odeur de Nourmahal ; -l’odeur de moi-même, de mon corps adolescent, -lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur -étouffante du dortoir, je respirais mon aisselle avec -un plaisir mêlé de honte. Oui, toutes ces bonnes -odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés, par -milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai -pas l’haleine de la camarde dans l’ombre grésillante -de cierges.</p> - -<hr /> - - -<p>— Allons ! me dit ma mère… Au revoir, mon cher -petit. Travaille bien. N’oublie pas ton gilet de flanelle. -Envoie-nous de bonnes places et de bonnes -notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter.</p> - -<p>Ma mère essuie une larme.</p> - -<p>Des paroles bourdonnent en moi :</p> - -<p>— Pourquoi me laissez-vous ? Vous ne comprenez -pas que j’étouffe entre ces murs, que mon cœur -éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que -la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec -sa voix. Vous m’avez donné des maîtres. Ce n’est -pas d’eux que j’avais besoin. Vous qui pourriez -m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi -m’abandonner ! Tant pis ! J’irai seul vers elle. Je lui -demanderai tout ce qui m’a été refusé ; je lui demanderai -de me rendre tout l’amour que je porte en -moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis -si loin de vous, par votre faute !</p> - -<p>Mais je ne dis rien. A quoi bon ! <i>Ils</i> ne comprendraient -pas.</p> - -<p>— L’internat est une excellente école pour l’enfant, -dit mon père.</p> - -<p>— Il n’y a pas d’éducation dans les établissements -de l’État, dit ma tante.</p> - -<p>La cloche sonne.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici l’étude : les plumes brillantes, le buvard -frais, les crayons en bois de rose, si tendres. Mon -voisin est un nouveau. Il tourne à droite, à gauche -des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et -doux. Il semble un peu « fille ». Je l’observe, tandis -qu’il déploie une véritable ingéniosité à perdre son -temps sans en avoir l’air. De temps en temps il -coule un regard de côté vers moi et sourit.</p> - -<p>Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif -pour décocher un coup de règle dans les jambes -du nouveau.</p> - -<p>— Comment t’appelles-tu ?</p> - -<p>Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture -allongée, assez niaise. Saint-Alyre ! Et il sourit. Il -sourit toujours, avec des lèvres si humbles, des yeux -si lâches que j’ai envie de le battre.</p> - -<p>Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées -comme un voyageur. Il lit du bout des doigts. -Il ne met pas ses pouces dans ses oreilles, comme -nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais -celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la -lecture, et qui n’en est pas dupe. Quant à l’ouvrage -qu’il tient entre ses mains, c’est un classique : je le -reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il -doit y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal -ne travaille pas ; il ne travaillera jamais. C’est un -grand seigneur. J’ai honte de mes manchettes de -lustrine ; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence ; -honte de ma science et de mon effort devant tant de -sagesse indolente. D’ailleurs, que peut-on apprendre -dans cette salle d’étude aux vitres dépolies ? Apprendre ! -il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne. -Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent -sous le vent, voilà qui vous apprend quelque chose. -Le jardin des racines grecques a-t-il quelque rapport -avec le jardin des choses créées ? Il me semble -que toute connaissance a un goût, un poids, une -odeur comme une chair. Il n’y a qu’à cueillir, à lever -le bras dans la fraîcheur des feuilles. L’Éden ! N’était-ce -pas le verger de l’esprit ? Le bien et le mal pendaient -aux branches de l’arbre comme de gros fruits -mûrs. L’arbre n’était certainement pas un pommier, -mais un arbre au beau nom, comme le mancenillier, -un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses -branches effilaient toutes les musiques du monde -en éveil. Le serpent balançait un triangle d’émail -vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec -bienveillance, car il était beau comme un collier. -Elle aussi avait envie de mordre dans cette science, -pulpe sucrée, lisse comme la peau de ses bras, de sa -nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes. -Ève ! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une -statue, neigeuse dans le réseau des feuillages, couronnée -d’un croissant roux qui fauchait l’ombre -autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation -difficile…</p> - -<p>J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons, -S. J. Il s’ouvrit sur ce vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux.</div> -</div> - -<p class="noindent">Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du -Père :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mit Claude dans mon lit…</div> -</div> - -<p>Ève ! L’impératrice ! Le soir empourpre les vitres -floconneuses. Saint-Alyre ondule ses boucles avec -son porte-plume.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>L’année scolaire débutait par une retraite de trois -jours. Nos maîtres, pour chasser les souvenirs des -vacances, nous imposaient la solitude et la méditation. -Il était interdit de recevoir des lettres ou des -visites. Une discipline spirituelle de tous les instants -devait mater les écarts de notre imagination.</p> - -<p>Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques -et de prières, les meilleurs d’entre nous s’exerçaient -ainsi, dans le silence de l’étude ou l’ombre de -la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait -à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces -fortes et logiques méditations qu’ont enseignées les -saints — austère gymnastique de l’esprit — nous -errions à la dérive selon les méandres d’une piété -rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait -déjà nos fibres les plus intimes. En revanche, nous -apprenions à démêler l’écheveau de nos naissantes -passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes, -à reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes. -La confession nous révélait l’angoisse du -scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon des confidences -secrètes. Nous nous interrogions comme des -amants qui ne sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous -surveillions en nous les nuances si changeantes de -l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures -brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu -demeure altéré de lui ; mais Dieu se dérobe et c’est -le supplice de l’attente ; et c’est la sécheresse, l’ennui, -le désespoir, tous les tourments de l’autre amour.</p> - -<p>Cet entraînement mystique affinait les âmes à -l’extrême, en peu de temps. Je revois quelques-uns -de ces visages creusés d’extases précoces ; des yeux -languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme -sous une caresse invisible ; quelque chose enfin dans -ces adolescents de trop penché, de trop frêle et de -trop ardent. Je les revois dans l’ombre de la chapelle -ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux -que rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions -quelques-uns à chercher l’île déserte. C’était Tissandier -avec son nez mince, ses cheveux filasse, si -grand et si voûté pour son âge, qui demeurait agenouillé, -les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans -apercevoir que son livre d’heures était tourné à l’envers ; -Bos, courtaud, très brun, un vrai Méridional -qui avait toujours des prunelles de fiévreux ; et aussi -Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait -s’asseoir dans la nef obscure, encore parfumée de -l’encens matinal. Pourquoi ? Parfois, dans le silence, -nous l’entendions croquer discrètement une noisette. -Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons -du jour filtraient à travers les vitraux, irisant une -boucle, la blancheur d’une main. La porte s’ouvrait. -Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement -du ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche -du cloître.</p> - -<p>Lorsque je me souviens de ces heures et de ces -visages, je songe aux plantes que les jardiniers forcent -dans les serres, à des lis trop blancs, à des fleurs -maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un -coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera !</p> - -<hr /> - - -<p>La retraite commença.</p> - -<p>J’aimais ces journées d’où toute occupation profane -était bannie. Dans la suite des mois scolaires — file -interminable et grise — elles s’ouvraient comme -des sous-bois : tunnels de verdure où la lumière -danse entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait -alors quelque douceur ; les camarades étaient moins -brutaux ; les maîtres, plus affectueux. Pendant les -études, le surveillant n’avait pas à punir : tous -étaient absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart -de piété et de paresse.</p> - -<p>Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le -Père Nicklaus. Deux fois par jour pour tout le -monde, trois fois pour les premiers communiants, -le Père montait en chaire. C’était un homme long -et sec, au visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait -le nez mince et courbe. La voix était belle. Il -parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la -paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir, -on n’allumait les cierges que pour la bénédiction qui -suivait. Le Père parlait alors dans l’ombre ; on distinguait -seulement le reflet spectral du surplis, le scintillement -furtif des verres. Mais sa voix roulait sous -les voûtes, tour à tour suppliante, menaçante, -câline, éclatant en brusques éclats ou grondant -comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse -et de nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux -comédien du Seigneur ! Il connaissait tous les -accents de l’amour et de l’indignation, les inflexions -les plus maternelles de la tendresse, les notes graves -du justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus -rebelles, pénétrait les esprits, amollissait les cœurs -et, l’office terminé, jetait aux pieds du Père, qui -signait leur front d’un pouce jaune et froid, les collégiens -pantelants.</p> - -<p>Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son -sermon ces paroles farouches :</p> - -<p><i>Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté -dehors comme un sarment ; il séchera et on le jettera -au feu et il brûlera !</i></p> - -<p>Péché et damnation ! Quels leviers pour peser sur -ces âmes d’enfants et d’adolescents ! Le P. Nicklaus -ne se faisait pas faute d’en user.</p> - -<p>Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos -pas. Le péché était partout, précédant le châtiment. -Le Maudit avait tendu sur le monde et ses splendeurs -un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils -n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair. -Le damné guettait sa proie à toute heure. Malheur à -qui ne veillait point ! Si la mort le surprenait, coupable, -il roulait dans la géhenne où les supplices ne -cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait -pour nous les peines qui attendaient notre faiblesse : -torrents de poix, cataractes de bitume, citernes de -plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent -des grappes de réprouvés. Et des comparaisons, des -métaphores, toute une glose de bourreaux, méticuleuse, -subtile. Les flammes de l’enfer ne consument -pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la -chair damnée ; leur ardeur est plus vive que celle du -feu grégeois, qui ronge comme une lèpre les corps -où il s’attache ; elles sont à la fois matérielles et immatérielles -et l’âme même du pécheur endure cette -ardeur épouvantable. Ceux que Dieu a rejetés brûlent -et craquent comme des sarments. La soif les -tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne -poseront leur langue craquelée sur ces cristaux embués -de fraîche vapeur qu’un atroce mirage leur -présente. Soif ! Toujours soif ! Recueillez-vous, mes -enfants, et imaginez ce que signifient ces mots : -toujours soif.</p> - -<p>Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses -torrides, des plaines calcinées, nos pieds brûlés par -le sable, sous les javelots de cuivre du soleil, haletant -vers d’illusoires palmes…</p> - -<p>Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais :</p> - -<p>— Mensonges ! Mensonges ! Comment la félicité de -Dieu n’est-elle pas troublée par ces cris d’angoisse ! -Comment Dieu n’entend-il pas les damnés ? Comment -la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu ?</p> - -<p>Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant -à ces saints, à ces tribus d’anges et d’archanges, -aux favoris du Seigneur qui n’entendaient pas -la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine -des Ardents.</p> - -<p>— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Cela n’est pas possible ! -Vous n’avez pas voulu que la souffrance fût sans -fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût pour -les uns, la douleur pour les autres et que les parts -ne fussent jamais changées ! Que serait votre Ciel -s’il y avait un Enfer ! Vous ne pourriez y demeurer, -Seigneur ! Vous iriez souffrir avec les maudits.</p> - -<p>Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité -m’épouvante. Le P. Nicklaus se plaît à donner le -vertige à notre raison. Terrible jeu que de révéler -l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire -provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et -mélodramatique que celui du Père, mais il suffit à -dresser devant nous un mur de ténèbres dont l’ombre -s’allongera sur nos jours et sur notre pensée, -contre lequel butera notre raison. La voici, tournoyante, -affolée, la raison. L’enfant s’aperçoit avec -stupeur que son univers vacille. Le prêtre profite du -vertige.</p> - -<p>Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse -comme une épine : « Essayez de vous -représenter, mes enfants, une sphère de diamant -aussi grande, mille fois plus grande que la terre. -Imaginez qu’un oiseau vienne chaque siècle effleurer -d’un coup d’aile ce bloc inaltérable. Essayez d’estimer -les milliards et les milliards d’années nécessaires -pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau. -Vous n’y parviendrez pas. Mais à supposer que -vous réussissiez à réaliser ce fabuleux total, ces myriades -de jours, de mois et d’ans ne seraient rien, pas -une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité. »</p> - -<p>Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant -l’éternité pèse sur moi, suspendue aux voûtes -de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes fronts -que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous -le ciel d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier -contact avec l’infini. Un éclair illumine l’abîme -trompeur qui est au delà du temps et de l’espace. -L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche -sur les bancs obscurs les élus, les sensibles que ce -frisson marquera pour toujours, en qui s’est plantée -la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne l’arracheront -plus, cette lame ! Et combien, des années et des -années plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête -humaine, altérés encore de la vieille soif de -l’au-delà, reviendront à lui, proie docile : « Mon -Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point ! -Mon Père, donnez-nous l’éternité ! »</p> - -<p>Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une -fresque embrasée.</p> - -<p>Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique -a pris sa place à l’harmonium. On chante une -prose latine dont j’aime le rythme :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Procul recedant somnia</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et noctium phantasmata</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hostemque nostrum comprime</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ne polluantur corpora.</i></div> -</div> - -<p>« Éloigne de nous, Seigneur, les songes et les fantômes -des nuits et repousse notre ennemi, afin que -nos corps ne connaissent pas la souillure. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite -avec une gravité qui me surprend. Les bras croisés, -les yeux fixés sur le chœur, il chante ou répond aux -prières, si correctement pieux que, malgré moi, je -murmure : « Pharisien ! ». L’abbé Testard l’observe -sans bienveillance. Il se méfie de ce nouveau dont -tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est irréprochable, -mais qui, sous son masque attentif, semble -cacher mille pensées étrangères. Cependant Lortal -est fort bien en cour. Le Supérieur l’a appelé -pendant une récréation et s’est promené avec lui, un -moment, la main affectueusement posée sur son -épaule. Fourmeliès ne prodigue pas les manifestations -d’amitié ; il est avec nous réservé et distant. -Aussi, bien que Lortal soit ici depuis trois jours, -la considération générale l’entoure. Testard s’en -inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé m’entretenir de -cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.</p> - -<p>Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me -prit le bras :</p> - -<p>— Dites-moi, commença-t-il, — il n’avait pas -perdu l’habitude du « vous » — on va nous distribuer -les billets de confession. Qui dois-je désigner ? Je -n’ai aucune idée de ces choses-là.</p> - -<p>Sa moue impertinente me charmait et me gênait -tout ensemble.</p> - -<p>— L’abbé Testard ? Non. Un peu gros, un peu -paysan. Qu’en dites-vous ? Et puis il voudrait me -faire moucharder, sans doute ?</p> - -<p>— Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard -avait été mon confesseur).</p> - -<p>— Bah ! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai -envie d’aller voir le jésuite. Ils sont toujours polis, -doux comme des femmes. Et puis on peut causer -avec eux… Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne -soit pas de la maison.</p> - -<p>— Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant ?</p> - -<p>— Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite ; il -vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.</p> - -<p>J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait -une importance que je devinais à la façon dont -Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut un -profond politique sous cette apparence d’ironie et -de nonchalance. Par cette manœuvre, il s’attirait à -la fois le respect des surveillants et la considération -des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et -craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction ; -les timides, comme moi, hésitaient à l’importuner -de leurs vétilles de conscience. Mais Lortal -avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait -pas de passer, chaque semaine, le seuil du fameux -cabinet. Il se mettait d’un coup au-dessus du commun. -Il assurait son indépendance. La qualité de -son intelligence et la multiplicité de ses occupations -détournaient le supérieur de la surveillance tatillonne -que les maîtres subalternes exerçaient sur -nous. D’autre part je devinai que la sympathie de -Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.</p> - -<p>— C’est un bon choix, approuvai-je.</p> - -<p>— Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu -d’importance. L’essentiel est d’avoir la paix.</p> - -<p>— Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous -aussi astreints à choisir un directeur, dans votre -ancien collège ?</p> - -<p>Il sourit.</p> - -<p>— Grâce à Dieu ! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait -guère de nous mener à confesse. La messe, le -dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois par -semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient -seuls. Ils pouvaient aussi fumer dans le jardin, -car il n’y avait pas une cour comme ici, mais -un parc avec des arbres et des bancs.</p> - -<p>— Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols ?</p> - -<p>— Des fils de famille ! Ils faisaient l’orgueil et la -fortune du père Sauvalet. Quand les uns partaient, -d’autres arrivaient. Je n’ai jamais su pourquoi. Des -gaillards, vous savez ! Si vous aviez vu Juan de Carcamo -ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir — et -quelle coupe ! — s’approcher de la Table de -Communion, les jours de fête ! Tous les bourgeois -de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres, -couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. -Et si graves, si recueillis, les bras croisés ! Ils -édifiaient tout le monde, les femmes surtout ! Tous -les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet -le savait, mais bast ! Il se rattrapait avec les -factures de vaisselle cassée qu’on lui apportait le -lendemain. C’était un homme qui connaissait son -métier d’éducateur.</p> - -<p>Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. -A mesure qu’il parle, un travail se fait en moi. Je ne -sais rien de lui, sinon que sa voix est ironique, lointaine, -que ses paroles ont une saveur amère et délectable. -Le sens même de ses mots importe peu ; ce -qui résonne si étrangement dans mon cœur, c’est -leur accent : je ne sais quoi qui fait plaisir et peine, -je ne sais quoi de coupable.</p> - -<p>Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui -témoigne Fourmeliès.</p> - -<p>— Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de -Los, celui qui est devenu mon tuteur à la mort de -mon père. Ils ont été très liés pendant leur jeunesse.</p> - -<p>Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend :</p> - -<p>— Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur -ami ! Je sortais chez lui deux fois par semaine. -Il possédait à A… une maison, un peu en dehors de -la ville, avec une vérandah et un jardin sombre -entre des murs très hauts et dont les allées n’étaient -jamais ratissées. Il y avait des rosiers sauvages et -aussi des plantes exotiques dont les feuilles étaient -hérissées de piquants, des plantes pareilles à des -bêtes grasses et sournoises. Les soirs d’été, le jardin -de Joachim sentait si fort qu’on se serait cru dans -une cuve de parfums. On n’entendait plus que les -grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. -Il recevait très peu — presque jamais d’hommes, -mais il a eu chez lui quelques belles créatures…</p> - -<p>— Des créatures ?</p> - -<p>— Oui. Des femmes, quoi ! Cela scandalisait les -bonnes gens. Mais mon oncle ne se souciait pas de -l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa maison -la Folie de Los. Pauvre Folie ! Elle est vendue, maintenant…</p> - -<p>— Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez -ton oncle ?</p> - -<p>— Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa -Brünner qui m’a fait fumer ma première cigarette. -La grande pianiste, tu sais. Elle avait des bandeaux -noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté -sur l’épaule. Si tu l’avais entendue !</p> - -<p>Comme je voudrais l’avoir entendue ! Et j’imagine -le salon de la Folie, les fenêtres ouvertes sur le jardin, -l’odeur nocturne des roses, la nuque et les bras -nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal -l’avait-il embrassée ?</p> - -<p>Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de -ma mère, qui venait le soir m’emprunter des livres. -Je lui prêtais <i>Manon Lescaut</i> et <i>Paul et Virginie</i> pour -lui donner des idées ! Elle était belle et portait le foulard -des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule -pour lire les passages que je lui indiquais comme -les plus émouvants. Un soir, je posai mes lèvres sur -son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se -sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de -honte et mourant du désir de la suivre.</p> - -<p>Un trouble m’envahissait à suivre la démarche -des femmes, le mouvement de leurs bras et de leurs -jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs gestes -avaient des significations secrètes, révélant le mystère -des corps, juste assez pour me désespérer.</p> - -<p>Et puis j’étais jaloux de toutes — même des inconnues. -L’idée qu’une femme pouvait se déshabiller -devant un homme me révoltait. Toute image trop -vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois -le désir d’être pris entre des bras dont je n’imaginais -même pas à quel point ils peuvent être doux. Mais -que souhaiter de plus ? Pourtant il y avait autre -chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce -déchirement.</p> - -<p>Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de -toilette de la cousine Nelly ? L’idée d’apercevoir Nelly -dévêtue me causait un vertige. Comment concilier -tout cela ?</p> - -<p>Lortal remuait en moi, par la seule évocation de -la musicienne au crépuscule, mille choses ardentes -et tristes que je ne pouvais approfondir. Je me sentis -auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si humble, -si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.</p> - -<p>Il me regarda avec une surprise vite réprimée, -mais qui ne m’échappa point. Gêné, je cherchais à -dégager mon bras. Il le retint. Pour ce mouvement, -je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.</p> - -<p>— Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme -vous allez vous ennuyer ici !</p> - -<p>Il ne répondit pas.</p> - -<p>Après quelques instants de silence :</p> - -<p>— Allez-vous voir le jésuite, décidément ? questionna-t-il.</p> - -<p>— Demain, oui. Et vous ?</p> - -<p>— Parbleu ! s’exclama-t-il. Il faut bien faire -comme tout le monde !</p> - -<p>Son rire frôlait le sacrilège.</p> - -<p>Une question m’étranglait. Je fus brave.</p> - -<p>— Lortal, dis-je, avez-vous la foi !</p> - -<p>— Drôle de question ! répondit-il. La foi ! Tout le -monde a une foi ! Me prenez-vous pour un hypocrite ?</p> - -<p>— Oh ! non, protestai-je. Je vous ai demandé -cela parce que vous me semblez parfois tellement -plus intelligent que moi, tellement plus sûr… Je -voudrais tant savoir ! Moi, je cherche… je cherche…</p> - -<p>— Quoi donc ?</p> - -<p>— Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon -terrible… ne faire plus qu’un avec cette chose… -tout oublier pour elle… s’oublier soi-même…</p> - -<p>Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble -et surtout pour ne pas entendre de sa bouche des -paroles de désolation.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. -Auprès de lui un prie-Dieu pour les pénitents. Le -parquet soigneusement ciré luisait sous la lumière -blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un -crucifix, une photographie de Léon XIII, un bénitier -avec une branche de buis sèche.</p> - -<p>Le visage jaunissant du Père se détachait entre -la soutane noire et le mur blanchi à la chaux. Les -yeux se fermaient à demi sous le lorgnon, laissant -filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra -comme une lame, dès mon entrée dans la pièce. -Je me dirigeai vers le prie-Dieu et me mis à genoux. -Le Père posa sa main sur mon épaule.</p> - -<p>Dans cette chambre austère, il me semblait tout à -coup être transporté à des milliers de lieues du collège -et du monde. J’avais soigneusement préparé ma -confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude -dans mon examen de conscience, je concevais -quelque vanité d’exposer à un homme aussi réputé -que le P. Nicklaus les raffinements de mes états d’âme -et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me -considérerait certes pas comme un pénitent ordinaire. -Les questions que je lui poserais lui montreraient -ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à peine -introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard -qui s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon -cœur. Je n’osais le soutenir, tant l’impression de ma -nudité morale était pénible. Cet homme connaissait -mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout -cela devait lui paraître misérable, mesquin ! Je m’humiliai, -et, pour cacher ma confusion, j’enfouis mon -visage dans mes mains.</p> - -<p>Il les écarta doucement.</p> - -<p>— Mon enfant, me dit-il, avant que je vous -écoute en confesseur, voulez-vous que nous parlions -en amis ?</p> - -<p>Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, -voix d’orateur ou de comédien, si souple, si -chaude.</p> - -<p>Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses -lèvres minces, à peine entr’ouvertes.</p> - -<p>— Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas ? Je connais -vos parents. Eh bien, Paul, en quelle classe -êtes-vous ?</p> - -<p>— En première, mon Père.</p> - -<p>— Nous disions autrefois en rhétorique ! Et vous -suivez l’enseignement classique : latin, grec ?</p> - -<p>— Oui, mon Père.</p> - -<p>J’ajoute, déjà prêt aux confidences :</p> - -<p>— Je n’ai de goût que pour les lettres.</p> - -<p>Le Père sourit. Il s’en doutait.</p> - -<p>— Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne -faut pas chercher dans les livres une simple délectation -de l’esprit. Le jeu de l’intelligence est un jeu -aussi vain et plus dangereux que les grossiers divertissements -de la multitude. Si Dieu vous a fait le don -si précieux de discerner et d’aimer la beauté dans -les œuvres des hommes, n’en mésusez pas. Souvenez-vous -que Dieu est le Beau suprême et que tout ce -qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit -plein de cendre.</p> - -<p>Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le -silence blanc. Une boiserie craqua.</p> - -<p>— Vous aimez beaucoup la lecture ? reprit-il.</p> - -<p>— Oui, mon Père. Passionnément !</p> - -<p>— Quel mot dans votre bouche, mon enfant ! J’espère -que vous le prononcez sans en connaître encore -le sens.</p> - -<p>Je balbutiai :</p> - -<p>— C’est-à-dire, mon Père… C’est mon plus grand -plaisir, voilà…</p> - -<p>— Bien, bien…</p> - -<p>Son regard était d’une impénétrable douceur.</p> - -<p>— Et que lisez-vous de préférence ?</p> - -<p>— Les poètes.</p> - -<p>— Virgile ? Horace ?… Non, on ne sait plus le latin -aujourd’hui. Racine, sans doute ?…</p> - -<p>— Lamartine.</p> - -<p>— Lamartine ! Oui, il a écrit <i>le Crucifix</i>. Il lui -sera beaucoup pardonné, car il a beaucoup aimé. -Mais je redoute pour vous cette influence, mon -enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée -par des attachements impurs. Le plus grave, -c’est que cette impureté s’y dissimule sous les apparences -les plus nobles, que la <i>passion</i> (il insista sur -ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que -l’amour de la créature, amour coupable et désordonné, -s’y exalte au point d’égaler en ferveur les -débordements de l’amour divin. Oui, confusion bien -dangereuse, pour vous…</p> - -<p>Sa voix traîne un peu sur le « vous ». Il remit sur -mon épaule la main qu’il avait retirée tout à l’heure.</p> - -<p>J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce -prêtre immobile dans sa robe noire, de cet inconnu -dont les paroles trouvaient en moi une résonance si -profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre -le personnage qui, la veille encore, déclamait dans -la chaire et ce confesseur attentif dont je devinais -que, lui aussi, il avait dû traverser tant de choses -mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres, écouter -tant de confidences. Et comme il devait bien parler -aux femmes ! Bizarre association, je songeai à Lortal. -La voix du Père avait un pouvoir semblable, un pouvoir -d’envoûtement. Monotone, elle vous enveloppait -d’une torpeur attendrie où les larmes étaient -prêtes à jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde -où la charité et le repentir s’épanchent comme des -sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde… -un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.</p> - -<p>— Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai -vu que quelques instants et cependant je vous connais. -J’ai pénétré le fond de votre cœur. Il est pur, -ce cœur ; il est vibrant et généreux ; il s’ouvre à tous -les appels ; il voudrait contenir le monde ; il voudrait -battre à se rompre, épuiser toute la force de son -sang. Il vous semble que vous n’aimerez jamais assez, -ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en vous le -besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite -qui marche à l’offrande et présente les corbeilles, -votre cœur nu exposé sur vos mains. Mon pauvre -enfant, que de dangers vous menacent sur la route !</p> - -<p>Il a deviné cette force qui me travaille ; il a exprimé -l’indéfinissable qui vit en moi. J’éprouve un -orgueil qu’il ait lu tout cela. En même temps, il m’attendrit -sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains, -docile, prêt à tous les aveux…</p> - -<p>— Avez-vous toujours été très pieux ?</p> - -<p>— Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si -j’avais de la peine, je me réfugiais toujours à la -chapelle.</p> - -<p>— Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. -Il vous répondait. Votre premier ami, n’est-ce pas ? -En avez-vous eu d’autres ? Non. Rien que des camarades ? -Vous ne vous confiez à personne… C’est de -l’orgueil, cela. Une cause de votre tristesse. Les -humbles sont joyeux. Mais Dieu n’est-il plus une -consolation pour vous ?</p> - -<p>Je n’ose répondre.</p> - -<p>— Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. -Il vous semble parfois que Dieu s’éloigne de votre -cœur, qu’il remonte là-haut, dans les lieux inaccessibles. -Lui parti, il ne reste en vous que froideur, -inquiétude, désespoir peut-être. L’<i lang="la" xml:lang="la">acedia</i>, disaient -les Pères.</p> - -<p>Je baisse la tête.</p> - -<p>— Je m’en doutais. C’est un grand signe que de -s’ennuyer de Dieu — peut-être même un signe d’élection, -ajouta-t-il avec une inflexion insinuante.</p> - -<p>— Et votre foi, votre foi d’enfant ? La foi de votre -première communion, l’avez-vous gardée ? Avez-vous -des doutes ? Votre raison vous tend-elle des pièges ? -Avez-vous perdu la certitude du cœur ?</p> - -<p>— Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements -en moi-même. Je ne les comprends pas -bien. Autrefois, je priais et je trouvais l’apaisement. -J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. -Je ne désirais pas autre chose que cette paix. La -discipline elle-même ne m’était pas pénible. Aujourd’hui…</p> - -<p>— Parlez sans crainte.</p> - -<p>— Aujourd’hui, — pardonnez-moi si je blasphème, — la -prière ne me satisfait plus. Je suis -inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe dans -ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au -delà un univers plein de secrets et qui m’attend…</p> - -<p>— Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez -la vie et vous verrez, vous que Dieu a marqué pour -être à part du troupeau. Vous verrez, quand vous -serez parmi les hommes ! En attendant, l’esprit du -monde s’empare de vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire -où vous veniez vous blottir près du Christ. Il -suscite, dans la brume de votre imagination, des -mirages : tout cela doit être à toi, murmure-t-il. -Tout cela : poussière et cendre !</p> - -<p>Il réfléchit ; puis, plus près de moi :</p> - -<p>— Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous -comme une force ? Si ! — Vous vous sentez vigoureux, -avide, rayonnant d’énergie, prêt à forcer tous -les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force -vous abandonne ; vous tombez dans une morne langueur ; -un voile recouvre le monde. Non, il n’y aura -rien pour vous des splendeurs entrevues ; vous ne -serez jamais heureux, jamais aimé…</p> - -<p>— Oh ! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais -aimé… m’écriai-je, bouleversé par une description -aussi exacte.</p> - -<p>Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. -Je distinguai chaque ride de son visage, les veines -de ses tempes, tout le détail des traits : les lèvres -minces, le nez busqué, le front large et barré de -deux sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse -entre les cils, comme la lueur d’une lampe à travers -des persiennes bien closes.</p> - -<p>Comme il est bon et douloureux de voir son âme -mise à nu !</p> - -<p>— Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas -découvert des choses inconnues ! N’avez-vous pas -remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de l’herbe, -mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez -pas autrefois ? — Oui, je ne me trompe pas. — Le -visage caressé par la brise, froissant une feuille, -une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de la -terre passait en vous !</p> - -<p>Lointain, comme s’il se parlait à lui-même :</p> - -<p>— L’éveil ! murmura-t-il… Ne vous venait-il pas -alors des désirs étranges ? N’avez-vous jamais eu -auprès de vous un ami ? N’avez-vous pas eu envie -de prendre sa main ?</p> - -<p>— Non, jamais, mon Père.</p> - -<p>— Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous -préoccupe tant, celui que vous cherchez dans vos -poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence des -bois — la nature est si souvent complice de nos -sens ! — cet amour qui vous paraît le but suprême -de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas ? le sentiment si -pur qui vous rapprochait de Dieu ? — Oh ! ne le -niez pas ! Ce n’est plus le même ! Il n’y a plus de place -pour Dieu seul dans votre cœur.</p> - -<p>— Mon Père, je vous jure…</p> - -<p>— Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est -très fort. Il revêt mille figures toutes plus séduisantes -les unes que les autres. Il se dissimule dans les créations -les plus éclatantes de Dieu ; il se cache dans les -fleurs et dans les vers des poètes ; il nous tend une -perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles ; -il nous empêche de dépasser les apparences -terrestres. Ses poisons sont subtils et se glissent dans -les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché -est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. -Le péché vous parle par la bouche d’un ami ; -ses accents sont ceux de la tendresse et de l’amitié. -N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir -de l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes -et vos désespoirs : ce sont les mille voix du -péché.</p> - -<p>Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son -souffle sur mon oreille.</p> - -<p>— Le péché prend la forme de la femme. Oh ! -certes, il est de pures amours, de saintes affections. -Dieu bénira votre union, si plus tard vous êtes -appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas -venu d’y songer. Cet amour, qui tout entier allait -vers Dieu, vous l’avez détourné vers ses créatures. -Oh ! je vous crois pur, mon enfant, pur quant aux -actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure ? -N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants ? -Ce bien-être sensuel, que vous m’avez avoué -sentir par bouffées, ne vous a-t-il jamais incité à -imaginer d’autres plaisirs ? Je le crains ; je le crains. -Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès -de femmes jeunes, agréables. N’éprouviez-vous pas -quelque trouble ? Si. N’ayez pas honte, mon enfant, -toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve -humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, -ce visage, ces épaules ? N’avez-vous pas frémi -au contact d’une main ? Et surtout n’avez-vous pas -songé qu’il était possible de trouver avec une femme -cette communion que vous ne trouviez plus avec -Dieu ?</p> - -<p>Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue. -J’avoue mes curiosités, mes désirs, mes rêves. -J’avoue les livres lus en cachette, un portrait d’actrice -conservé dans mon portefeuille, — des choses -plus graves : comment, un soir, je suis resté dans -un coin du salon, avec Nelly ; elle avait passé son bras -autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa -peau sur ma nuque ; j’aurais tant voulu que cette -soirée n’eût pas de fin ! J’avoue le baiser pris à Léa, -le plaisir que me cause le parfum de Nourmahal. -Voici mon Éden entr’ouvert ; le jardin secret de mon -adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée -sur mon épaule fait courir en moi un fluide de confiance -extraordinaire et mille troubles secrets dont je -ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse -à l’oreille de cet inconnu, avec une précision -passionnée.</p> - -<p>Comme il m’écoute, le Père ! Il m’interroge les -yeux baissés.</p> - -<p>— Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras -autour de votre cou. Était-ce une marque d’affection -coutumière ?</p> - -<p>— Oui et non, mon Père. Ce soir-là pour la première -fois, j’y ai fait attention.</p> - -<p>— Croyez-vous qu’elle ait remarqué votre trouble ?</p> - -<p>— Je ne sais. Je ne crois pas. Je demeurais immobile, -presque silencieux. J’étais si bien que je -n’osais rien dire. Je n’avais jamais rien éprouvé de -semblable. Si, peut-être, en me baignant dans la -rivière, les soirs d’été… J’aurais voulu mourir. Et -il me venait une grande tristesse, mais plus douce -qu’aucune joie. Je ne savais pas pourquoi j’étais -triste, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu -être autrement.</p> - -<p>— Elle ne vous parlait pas ?</p> - -<p>— Non. Nous écoutions de la musique.</p> - -<p>— Est-elle beaucoup plus âgée que vous ?</p> - -<p>— Cinq ans.</p> - -<p>— Et vous ne désiriez rien de précis ; rester seulement -auprès d’elle ?</p> - -<p>— J’aurais voulu qu’elle me serrât très fort dans -ses bras.</p> - -<p>— Vous n’avez pas essayé de l’embrasser…</p> - -<p>— Oh ! non.</p> - -<p>— Loin d’elle, vous ne l’avez jamais imaginée -dans des attitudes voluptueuses ? N’avez-vous pas -songé à des rapprochements plus étroits ?…</p> - -<p>Il semble hésiter.</p> - -<p>— … physiques… des caresses ?… Des baisers ? Ne -l’avez-vous pas rêvée dévêtue ? N’avez-vous pas péché -en pensée, avec elle !…</p> - -<p>Un silence. La croix d’argent que le Père tient -dans sa main tinte contre un bouton de sa soutane.</p> - -<p>L’envoûtement a cessé.</p> - -<p>Quel est cet homme qui suit tous les mouvements -de mon cœur, qui jouit de mon trouble ? Car il en -jouit. Il jouit de mon adolescence ; il l’aspire entre -ses lèvres minces ; il la caresse de sa main maigre. Se -donne-t-il l’âcre plaisir de ressusciter sa jeunesse ?</p> - -<p>Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite -de mon abandon ?</p> - -<p>Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu -forcer. J’ai honte.</p> - -<p>Le Père a-t-il deviné ce sursaut ? Il se redresse. -Le voici dur, triomphant de ma faiblesse, de la -sienne peut-être :</p> - -<p>— Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme -pour vous entraîner à l’abîme. La femme est -l’amorce du Malin. Outre ses séductions naturelles, -elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie, -de cette beauté que vous croyez spirituelle et -qui n’est que le prestige de vos sens. La femme rend -captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture, et le Sage -l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera -la tête.</p> - -<p>« Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous -semblait se lever sur le monde. Mon enfant, ce que -ce rideau va vous découvrir n’est qu’illusion, vains -simulacres ! Si vous vous approchez pour les étreindre, -vous n’embrasserez que cendre et que pourriture.</p> - -<p>« Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle -l’amour. Cette soif, vous ne l’apaiserez pas -parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la femme -vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent -vite. Je souhaite que Dieu vous épargne cette -agonie de voir mourir ce que l’on a cru éternel. -Cette communion que vous rêvez entre deux créatures ! -Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le -doute, l’inquiétude, le remords. L’amour humain -n’est qu’une haine déguisée.</p> - -<p>« Ce royaume de délices, dont la perspective vous -émeut dans le secret de votre cœur, vous en aurez -vite parcouru tous les détours. Il ne vous restera -qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du -plaisir : la honte. Le plaisir charnel souillera votre -corps et votre esprit. Vous traînerez la volupté -comme un boulet !</p> - -<p>« Et même, s’il vous arrivait de trouver en une -créature l’apaisement de votre cœur, songez que cette -créature est périssable, que la mort la ronge lentement, -comme vous, comme moi ; qu’elle vieillira, -qu’elle se défera fibre par fibre entre vos bras impuissants. -Un jour, c’est un squelette que vous presserez -sur votre poitrine, une poignée d’ossements que -vous étreindrez. La mort ! La mort partout ! Et vous, -avide d’éternité…</p> - -<p>« Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous -réserve à d’autres délices. Vous avez entrevu la lumière. -Vous ne pourrez plus vous en passer. Rien ne -rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini -vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare, -cette chair vouée à la corruption. Rejetez de vous -l’ami dont les paroles sont erreur, la femme dont le -désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour -sauver votre âme : elle n’a pas de prix ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Le jésuite s’acharne. Son regard a perdu toute -douceur. Il prêche. Il saccage l’Éden où s’est ébattue -ma pensée et dont il ne reste, sous ses coups, que -ruine et corruption. Il étale un suaire sur ce monde -rêvé.</p> - -<p>Sa parole s’adoucit. Il murmure, les mains jointes :</p> - -<p>— Récitez le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> !</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je suis sorti de la petite chambre, sans en emporter -le repos, l’âme plus lourde encore d’inquiétude. -Cet homme a meurtri mon cœur. Les souvenirs, les -images que j’ai étalés devant lui, les vers des poètes -aimés, le parfum des femmes qui ont passé près de -moi, les paroles de Lortal, tout cela tourbillonne -comme un nuage de fleurs d’amandier balayé par -une rafale.</p> - -<p>Dans le couloir, plusieurs élèves attendaient leur -tour, agenouillés le long des murs plâtreux. J’aperçus -la nuque blonde de Charles Jouvelin. Je m’approchai -et je vis qu’il pleurait.</p> - -<p>Lortal m’a dit en riant :</p> - -<p>— Êtes-vous content de votre jésuite ? Moi, enchanté. -Nous avons bavardé comme deux amis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Les jours s’écoulent maintenant, identiques, réglés -par un horaire minutieux. Les marronniers de la -cour sont dépouillés de leurs dernières feuilles et -agitent leurs bras nus vers un ciel de plomb. Les -heures d’étude, de classe et de récréation se succèdent, -monotones. On se lève avant l’aube au son -de la clochette ; on s’habille lentement à la lumière ; -puis on descend en rang dans les salles d’étude. Il fait -froid : il n’y a point de feu. On s’emmitoufle dans sa -pèlerine, en attendant que la chaleur des becs de gaz -ait élevé la température. Quelques-uns font du chocolat, -en cachette, sous les pupitres, avec de petites -lampes à alcool. Le surveillant sommeille encore, le -col de sa douillette relevé. Peu à peu les vitres blêmissent…</p> - -<p>Ensuite, c’est la classe. Notre professeur, l’abbé -Gerboux, a le front et les joues couturés de petite -vérole, un visage rond, des yeux en boule sous ses -verres. Il parle d’une voix sèche, désagréable, et -manque de souffle. C’est un maître médiocre. Il -prépare les élèves de Saint-Julien au baccalauréat, -depuis quinze ans, enseignant à la fois, selon la -méthode des collèges religieux, le latin, le grec, la -littérature française, l’histoire et la géographie. Et -quel enseignement ! Les tragédies classiques expurgées, -les <i>Provinciales</i> raccourcies, le <i>Tartufe</i> revu et -corrigé par un chanoine, Voltaire réduit à cinq cents -vers de <i>Zaïre</i> et quatre pages de <i>Zadig</i>, des tronçons -de Lamartine, de Hugo, de Musset.</p> - -<p>La pensée était châtrée, sournoisement. L’Union -chrétienne des librairies répandait par milliers, à -l’usage des établissements bien pensants, des textes -dont je découvrais peu à peu le maquillage pudibond -ou dévot. Le jour où il m’advint de comparer la -véritable scène V du quatrième acte de <i>Tartufe</i> avec -la version du chanoine X…, je fus pris d’un accès -de rage. Ce fut ma première révolte.</p> - -<p>Je n’aimais pas l’abbé Gerboux qui, d’ailleurs, -me rendait bien mon antipathie. Gerboux présidait -une congrégation formée par les élèves de toutes les -divisions qui se distinguaient par leur piété. Il avait -cru flairer en moi une proie facile et sollicité ma -candidature à la congrégation dont j’aurais rehaussé -l’éclat, étant le premier de ma classe. Mais ma répulsion -était trop forte. Elle ne demeura pas inaperçue -de Gerboux. Dès lors il me poursuivit de son hostilité. -Il mêla d’abord un fiel douceâtre à ses prévenances, -glissa à de vagues menaces, puis ne dissimula -plus qu’il me considérait comme une brebis -égarée. Il s’entretenait souvent à mon sujet avec -Testard. Celui-ci prenait encore ma défense. Mais -une commune antipathie les unissait contre Lortal.</p> - -<p>Ils soupçonnaient que cet étrange garçon, — plus -mûr que nous tous, — autour duquel se groupaient -les élèves les plus intelligents et aussi les plus indisciplinés, -exerçait une influence sur l’esprit de la -division. A ce souci se joignait chez Testard un sentiment -curieux chez un prêtre, — et sans doute -inconscient, — la jalousie.</p> - -<p>Le pouvoir de Lortal ne se faisait sentir sur aucun -de ceux qui l’entouraient : Lupé, Maclas, Saint-Alyre, -avec plus de force que sur moi. Testard s’en apercevait -bien et de là son rapprochement avec Gerboux -en vue de nous séparer et d’isoler Lortal.</p> - -<p>En vérité, j’étais moi-même surpris du changement -que j’observais en moi et dont il me fallait -reconnaître que mon ami était l’artisan, indifférent -sans doute, mais efficace. Toutes les contraintes que -j’avais acceptées jusqu’ici, toutes les vertus d’obéissance -et d’humilité que l’on nous prêchait sans répit, -me devenaient de plus en plus odieuses. La satisfaction -du devoir accompli n’était plus qu’un condiment -bien fade à cette vie plus fade encore, enserrée -entre ces murs gris. Deux années me séparaient -encore de l’autre vie, de la vraie, de celle que j’espérais -avec tant de ferveur, malgré les paroles désabusées -du P. Nicklaus. Deux années ! Quelle interminable -série de jours à passer sous les yeux de -l’abbé Testard ! Moi qui m’étais jadis si doucement -plié à ce petit monde, souffrant, il est vrai, de ma -solitude, mais appliqué à mes besognes, engourdi -par le rythme régulier des jours, depuis que Lortal -était là, l’appareil coutumier de l’existence m’écœurait.</p> - -<p>Étrange situation que celle de mon ami. Lortal -vivait de la même vie que nous ; il avait sa place à -l’étude et au réfectoire comme nous ; c’était un élève -comme nous, et même fort paresseux. Et pourtant, -maîtres et camarades avaient saisi l’élément subtil -qui le séparait d’eux. Testard, qui le détestait, n’osa -jamais le punir. Gerboux se contentait de tourner -férocement vers lui ses prunelles en boule. L’abbé -Mirepuy, le professeur de philosophie, avait un penchant -pour cet élève intelligent qui travaillait si mal. -Quant au supérieur Fourmeliès, il avait coutume, en -passant dans la cour ou au réfectoire, d’adresser cordialement -la parole à Lortal.</p> - -<p>Quand j’évoque maintenant la figure de Lortal, -je songe à ces capitaines d’aventure qui n’ont jamais -manqué de matelots pour les plus lointaines et les -plus dangereuses traversées. Mon ami était de leur -famille. Il possédait le don de gagner le cœur des -hommes, et l’art, même en les tourmentant, de ne -point les perdre.</p> - -<p>Car Lortal était cruel. Je n’ai jamais bien démêlé -ce qu’il y avait de volontaire et d’instinctif dans ce -caractère. Lortal prenait-il plaisir à faire souffrir -ceux qui s’attachaient à lui ? Obéissait-il à sa fantaisie, -ignorant ou insoucieux de la peine d’un ami ? Je -ne saurais, même aujourd’hui, dans le recueillement -du souvenir, me prononcer. Toujours est-il que sa -nature, pleine de sursauts imprévus, me réserva, dès -le début de notre amitié, bien des étonnements — souvent -douloureux.</p> - -<hr /> - - -<p>Deux fois par semaine, la division allait en promenade -sous la conduite de Testard. On marchait -trois par trois, suivant le vieil adage pédagogique : -<i lang="la" xml:lang="la">nunquam duo, semper tres</i>. Le silence n’était rompu -qu’à la sortie de la ville. L’hiver, la promenade avait -lieu au début de l’après-midi ; on suivait une route -quelconque, sous la pluie fine, entre des champs -lépreux et des bois effeuillés, sans but, sans joie. -L’été, on partait à quatre et l’on ne revenait qu’à la -nuit ; on prenait des sentiers à travers bois, et c’étaient -de longues haltes, sous les arbres, auprès des ruisseaux. -Alors on pouvait emporter un livre et lire, -couché par terre, avec des fils d’herbe entre les pages, -des ronds de soleil et de grandes portées d’ombre. -Mais, hiver ou été, la traversée de la ville en troupeau -me remplissait de honte. Et s’il m’arrivait de -croiser une personne de connaissance — cette année-là, -je redoutais Mme Jouvelin à l’égal de la mort, — je -rougissais en soulevant ma casquette.</p> - -<p>La grande affaire était de se placer pour la promenade. -On choisissait ses deux compagnons à -l’avance. Certains trios demeuraient inséparables, -bien que cette fidélité fût suspecte. Ceux qui -n’avaient pas trouvé de compagnons au dernier moment -étaient placés d’autorité. Il y avait toujours -des laissés-pour-compte errant lamentablement sur -les flancs de la colonne et que Testard groupait arbitrairement, -non sans brutalité et sans quelque mépris -pour ces pauvres hères au rebut. J’avais depuis -longtemps pour compagnon Toupine dont j’appréciais -la sagesse de ruminant et le petit Saint-Alyre -que j’aimais pour l’usage immodéré qu’il faisait des -romans en fascicules à 0 fr. 95. Saint-Alyre — il me -damait le pion en version latine — était ravitaillé -par un externe de ces publications aux illustrations -pathétiques qui ont vulgarisé pour les lecteurs d’omnibus -la psychologie mondaine de M. Paul Hervieu -ou les raffinements sentimentaux de M. Michel Provins. -Saint-Alyre vivait dans un royaume idéal peuplé -par les héroïnes adultères du roman contemporain. -Il rêvait de voilettes épaisses, de bouquets de -Parme oubliés sur les guéridons, de baisers en fiacre -et d’équivoques étreintes dans les parcs de châteaux, -à l’heure des retours de chasse, lorsque les derniers -appels des cors courbent les cavaliers sous les branches -basses, dans les futaies ensanglantées de crépuscule.</p> - -<p>Mais je n’hésitai pas à sacrifier Toupine, lorsqu’il -s’agit d’engager Lortal à se placer avec Saint-Alyre -et moi. Il accepta. Je crus sa promesse définitive. Les -promenades tant détestées m’apparurent alors -comme des heures délicieuses où l’amitié acquerrait -tout son prix. Hélas ! la semaine suivante, quelle ne -fut pas ma surprise de voir Lortal flanqué de Lupé -et de Salayrac, un rustre, courtaud et brun, pour qui -mon ami manifestait parfois une inexplicable prédilection.</p> - -<p>— Vous n’êtes que deux, dit ironiquement Testard -en s’adressant à Saint-Alyre et à moi.</p> - -<p>Et d’office il nous adjoignit Ciboule, un pauvre -d’esprit, bègue par comble d’infortune et que tout le -monde moquait.</p> - -<p>A me voir ainsi abandonné, mon dépit fut des -plus vifs. Mon étonnement ne fut pas moindre à -constater le plaisir que prenait Lortal à écouter Salayrac. -Le verbe haut, le cheveu dru, Salayrac était -un cancre jovial, merveilleusement doué pour tenir -un jour son rang dans une assemblée parlementaire. -Il sacrait et jurait comme un bon diable et tapait -dans le dos de Lortal pour qui il ne partageait pas -notre craintive vénération. Fils d’un fermier, les -repas de noces auxquels l’avait conduit son père -avaient meublé son esprit d’un <span lang="en" xml:lang="en">folk-lore</span> égrillard -dont s’ébaudissait Lortal. Les déportements des curés -et de leurs servantes en formaient le thème inépuisable. -« Écoute une bonne rigolade ! » disait-il à Lortal -en lui passant le bras autour de la taille. Et Lortal -riait aux éclats. J’en avais honte pour lui, car je -méprisais Salayrac et je l’enviais.</p> - -<p>Salayrac se vantait de connaître les femmes « et -la manière de s’en servir », ajoutait-il en clignant -de l’œil. Son cynisme m’était odieux, d’autant plus -odieux que ces histoires de filles culbutées dans les -meules me laissaient quand même une espèce de -fièvre. Oui, il fallait bien l’avouer ! J’enviais ce Don -Juan pour gardeuses de vaches ; je l’enviais d’une -envie secrète et basse, bien que sa grosse joie me fît -mal. Salayrac regardait les femmes dans les yeux -et faisait claquer sa langue ; il envoyait des baisers -aux blanchisseuses dans le dos de Testard. Salayrac -avait eu des maîtresses, les soirs de vendange ou de -fenaison ; cela se sentait à sa désinvolture, à son insolence, -à cette façon de souiller l’amour… l’amour -que mon ignorance revêtait d’une pureté indécise. -Je détestais Salayrac parce qu’avec son rire et ses -gaudrioles il me semblait insulter toutes les femmes -et que j’en subissais l’outrage dans mon cœur. Comment -Lortal, si délicat, Lortal qui avait connu dans -le jardin de la « Folie » des femmes si belles et, je -pensais, si pures, pouvait-il se plaire en compagnie -de ce coq de village ?</p> - -<p>Je n’osais le lui demander. Pas une fois ce jour-là -il ne se tourna vers moi. Le monde me parut -voilé d’une taie grise. Eh ! quoi ! c’était donc cela -l’amitié. Tout lui portait ombrage ; un sourire la blessait -à mort ; une plaisanterie la tuait. Le P. Nicklaus -n’avait-il pas raison ? En dehors de Dieu, vanité et -amertume.</p> - -<p>En vain Saint-Alyre, enflammé, me contait-il la -course funèbre de Julia de Trécœur. Mon esprit était -bien loin d’Octave Feuillet. Un ciel d’hiver pesait -sur la campagne. Nos pas sonnaient sur la route infinie. -Nous fîmes une courte halte, et, quand nous -regagnâmes la ville, le soleil élargissait une tache -pourpre dans la brume. Les lampes des faubourgs -s’allumèrent. Chaque fenêtre cachait un cœur souffrant ; -une humble douleur palpitait derrière chaque -vitre…</p> - -<hr /> - - -<p>L’étude du soir. J’ouvre mes livres, mes cahiers -reliés d’une belle toile cirée et froide. J’aime ces -pages blanches où l’on met son devoir « au propre ». -Ce steppe neigeux, éclatant sous la lampe, les mots -que je trace le parcourent comme des caravanes. -Les petits signes noirs chevauchent à travers l’étendue -vierge. La plume mord bien sur la feuille. Je -m’applique. Gerboux sera obligé de reconnaître ma -supériorité. Peut-être lira-t-il ma composition en -classe. Lortal verra que j’ai du style, que <i>j’écris bien</i>.</p> - -<p>L’étude du soir est si longue qu’au début elle ne -paraît pas devoir finir. Travail et rêve se confondent. -Il m’arrive de ne plus entendre le bruit des dictionnaires -feuilletés, de ne plus rien voir que cette page -lumineuse où court ma plume. La nuit accole aux -vitres son mufle bleu. Le gaz chante. Les heures -s’abolissent.</p> - -<p>Comme l’étude touche à sa fin, mon voisin me -pousse le coude et me glisse, sous la table, une enveloppe. -Je l’ouvre.</p> - -<p>C’est un petit paysage en trois ou quatre couleurs, -au crayon. Une route, — la route suivie en promenade — quelques -arbres tordus sur le couchant, un -trait pourpre d’horizon. C’est tout.</p> - -<p>J’ai conservé ce dessin. Je le reprends quelquefois -et la même émotion se dégage de ces lignes puériles. -Ce soir-là, je ne pus détacher mes yeux de cette -image. Il naissait d’elle un bonheur calme, un apaisement. -Ce carré de papier me parut une île baignée -de soleil, mouvante de feuillages. Il suffisait à me -faire oublier l’étude, le devoir, la réalité. Ce que je -découvrais dans ce médiocre chef-d’œuvre, c’était, -sinon la beauté, du moins le rêve, et les œuvres des -maîtres ne m’ont pas mieux ouvert plus tard le -séjour des bienheureux.</p> - -<p>Le dessin était signé J. L. dans un coin. Mais -Lortal ne m’en parla jamais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>— Lortal, au parloir ! cria Testard.</p> - -<p>L’abbé s’avançait vers nous, un billet de visite à -la main. Lortal le prit, jeta un coup d’œil indifférent -et s’éloigna.</p> - -<p>C’était la première fois que mon ami recevait une -visite.</p> - -<p>— Vous ne savez plus que devenir maintenant, -me dit Testard, quand vous n’avez plus votre Lortal. -Si cela ne dépendait que de vous, vous ne vous sépareriez -jamais.</p> - -<p>— C’est bien possible, répondis-je ironiquement. -Y voyez-vous un inconvénient ?</p> - -<p>— J’en vois plusieurs et des plus graves. Je suis -résolu à faire cesser une intimité qui devient scandaleuse. -S’il le faut, je préviendrai M. le Supérieur.</p> - -<p>— Ne vous gênez pas !</p> - -<p>— Vous me bravez, mon petit. Vous avez tort. Car -c’est moi, croyez-le bien, qui aurai le dernier mot. -Je ne veux plus de cet exemple dans la division ; je -ne veux pas de ces <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i>, de ces conversations dont -je suis malheureusement en droit de supposer qu’elles -ne sont pas celles de jeunes gens chrétiens.</p> - -<p>— Soupçon gratuit !</p> - -<p>— Plût au ciel que vous fussiez aussi innocent -que vous voulez en avoir l’air. Mais vous me comprenez -fort bien.</p> - -<p>Et, changeant brusquement de ton :</p> - -<p>— Voyons, Paul ! Ne vous souvenez-vous plus de -vos premières années dans ce collège ? Pour vous, -j’ai été tout de suite un ami, jamais un maître. Sans -moi, la vie vous aurait été difficile. Vous n’avez pas -réussi à vous faire aimer de vos camarades. Ils vous -ont toujours jugé trop fier, trop intelligent pour eux. -Car, intelligent, vous l’êtes et vous ne l’êtes même -que trop ! Comment m’avez-vous récompensé de -mes bontés ?</p> - -<p>— Vous eussiez voulu faire de moi un mouchard, -sans doute ?</p> - -<p>Une poussée de haine me soulève. Les joues couperosées -de cet homme, sa voix cauteleuse m’écœurent -au point que je ne songe plus à mes paroles.</p> - -<p>— Mon enfant, vous m’insultez. Je vous pardonne, -car vous n’êtes pas maître de vous. Je ne -sais quel esprit malin vous possède. Comme vous -avez changé ! Qu’est devenu l’enfant docile, pieux, -aimant ?…</p> - -<p>— Aimant ! Mais je ne vous ai jamais aimé, jamais !</p> - -<p>Et je martèle ce mot avec rage.</p> - -<p>L’abbé Testard fait un grand effort sur lui-même. -Il sourit.</p> - -<p>— J’ai cru à votre affection. La mienne ne tendait -qu’à faire de vous l’enfant préféré du Seigneur !</p> - -<p>— Et c’est pour cela que vous veniez, chaque soir, -me parler au dortoir, pour me faire insulter, le lendemain, -par mes camarades.</p> - -<p>Testard devient écarlate. Il va lever la main sur -moi.</p> - -<p>— Petit misérable ! Votre âme est plus corrompue -encore que je ne le croyais. Quel venin faut-il que -l’on ait versé en vous ? Comme j’avais raison de -redouter pour vous la société de certains êtres qui -contaminent tout ce qu’ils touchent ! Ah ! je ne me -trompais pas. Mais il faut couper le mal dans sa -racine et je n’hésiterai pas.</p> - -<p>— Le mal ? dis-je exaspéré. Mais quel mal ? Parlez -franchement !</p> - -<p>— Vous ne comprenez que trop ! Oui, c’est un mal -que cette amitié exclusive, que ces interminables causeries -dans la cour, en promenade. De quoi parlez-vous ? -De quoi parlez-vous ? Avouez-le. Vous n’osez -pas, évidemment ! Mais je le sais. Je flaire le péché où -il se trouve. Et je le déracinerai, soyez-en sûr, quoi -qu’il en coûte. Vous étiez pur, mon enfant, autrefois. -Je crains que vous ne le soyez plus. Hélas ! cela -se devine. La pureté se lit sur le visage, dans les -yeux. Vous avez perdu votre rire, votre gaîté, votre -ferveur. Prenez garde ! Vous perdrez aussi cette intelligence -dont vous êtes si fier. Le mal dégrade tout, -même l’esprit. Quand le ver est dans le fruit, il n’y -a plus d’espoir… à moins de trancher à vif — tout -de suite.</p> - -<p>— Paul, ajoute-t-il avec une rauque tendresse, -Paul, renoncez à l’ami qui vous éloigne de Dieu !</p> - -<p>Il se penchait sur moi. Je me rejetai en arrière.</p> - -<p>— Jamais ! m’écriai-je. Je ne comprends rien à ce -que vous dites. Vous voyez le mal partout, surtout -où il n’est pas. Vous accusez nos conversations. -Écoutez un peu celles des autres ! S’il y a un type -propre ici, c’est Lortal. Mais vous ne pouvez pas le -comprendre. C’est mon ami. Il le restera. Vous n’avez -rien à voir avec mes affections. Je ne suis plus un -gamin. Je suis libre de me lier avec qui me plaît !</p> - -<p>Je trouvais dans mon amitié attaquée une énergie -supérieure. Lortal eût été fier de moi ! Testard ne -devait plus reconnaître dans ce révolté l’élève timide -qu’il avait jadis devant lui.</p> - -<p>— Oui, repris-je, vous ne voyez que le mal. Vous -finirez par me faire prendre Dieu en horreur !</p> - -<p>— Vous blasphémez maintenant ! C’est complet !</p> - -<p>Il me saisit le bras qu’il serra violemment.</p> - -<p>— Alors, c’est la guerre entre nous, fit-il, les dents -serrées, le visage cramoisi. Vous la voulez ! Vous -l’aurez !</p> - -<p>— Lâchez-moi ! éclatai-je, blême de colère. Lâchez-moi ! -La guerre si vous voulez ! Je m’en fiche !</p> - -<p>Il desserra son étreinte et je m’éloignai, le cœur -palpitant de révolte. Notre colloque avait été observé -par mes camarades et sa violence ne leur avait pas -échappé.</p> - -<p>Je demeurai seul, à arpenter le préau, tout frémissant -de mon amitié menacée. Quelles raisons -avaient pu provoquer la sortie de Testard ?</p> - -<p>Ces raisons m’apparaissaient peu à peu.</p> - -<p>Dès mon arrivée au collège, Testard m’avait entouré -d’une affection assez exclusive et qui portait à -jaser. Il avait pris l’habitude — en dépit du règlement -fort rigoureux sur ce chapitre — de venir me -parler le soir, au dortoir. Tandis que les souffles des -dormeurs s’égalisaient, il se penchait au-dessus de -mon lit, embuant mon front d’une haleine encore -chargée de vin. Je n’aimais guère ces causeries. -Cependant je n’osais pas toujours feindre de dormir, -lorsque j’entendais ses pas feutrés par le linoléum. -Parfois un voisin mal endormi percevait notre chuchotement, -distinguait la forme noire de l’abbé. Et, -le lendemain, les sarcasmes les plus humiliants ne -m’étaient pas épargnés.</p> - -<p>Les années précédentes, Testard m’inquiétait ; -mais je profitais assez bassement de sa faveur. Un -surveillant qui vous veut du bien peut accorder -mille riens qui rendent supportable la vie du collège. -Testard ne me refusait aucune autorisation, fermait -les yeux sur les libertés que je prenais avec le règlement. -J’étais assez subtil pour exercer sur lui une -sorte de chantage. Quel plaisir éprouvait cet homme, -si fruste en apparence, dans la compagnie presque -clandestine d’un enfant, d’un tout jeune homme ? -Quel agrément trouvait-il à me chuchoter, dans -l’ombre, des tirades d’une fade dévotion, empreintes -d’une chaleur que je ne soupçonnais pas équivoque ? -Je ne m’étais jamais occupé de l’éclaircir. Je connaissais -mon pouvoir. Si Testard ne m’avait pas donné -pleine satisfaction dans le jour, je tirais ma couverture -jusqu’aux yeux et j’affectais le plus profond -sommeil. L’abbé se penchait, considérait quelques -instants le dormeur et s’éloignait après m’avoir effleuré -le front d’un geste qui pouvait être une bénédiction.</p> - -<p>Cette protection me paraissait maintenant tout à -fait déplacée. Depuis que Lortal était mon ami, Testard -m’était odieux. Sa vulgarité avait éclaté. Je le -jugeais brutal et borné. Les derniers vestiges de -reconnaissance s’effaçaient, laissant la place à une -antipathie d’autant plus vive que l’attachement de -cet homme m’avait servi. « Ingrat ! » me reprochais-je -par instants, mais je trouvais une sorte de plaisir -dans l’acharnement de mon ingratitude. Je devenais -frondeur. Je le bravais. Il fut un peu lent à s’en -apercevoir ; mais le jour où il tenta de me confisquer -les <i>Émaux et Camées</i> qu’il estimait devoir être expurgés, -il reçut comme une gifle l’éclat de rire insultant -dont je gratifiai son geste. Ce fut si net qu’une onde -rouge courut sur sa large nuque et qu’il me regarda -une seconde avec une tristesse étonnée. Sans doute -me serais-je attendri et lui aurais-je pardonné sa -balourdise, si je n’avais aperçu Lortal tourné vers -moi et souriant.</p> - -<p>Un sentiment violent donne de la clairvoyance -aux plus obtus. Testard comprit. Il fut jaloux.</p> - -<p>Cet homme, qui jadis me parut seulement frénétique -et ridicule, c’est sous un autre angle que je le -vois aujourd’hui — presque tragique.</p> - -<p>L’abbé Testard, qui assommerait un bœuf, entré à -dix ans au petit séminaire, observe rigoureusement -les préceptes. Où ira cette force qui lui met le sang -aux oreilles, le feu aux moelles, cette force montée -de la terre dont il est si proche ? Nulle part. Elle -l’étouffe. Quelle agonie, les soirs de mai, lorsque les -feuillages gonflés de sève bougent sous sa fenêtre, -lorsque la brise tiède, alourdie de pollens, dessèche -sa gorge, lorsque l’immense nuit, porteuse de parfums -et de songes, assiège sa solitude ! Il ferme sa -fenêtre aux ténèbres perfides, ouvre un livre. Il ne -peut lire. Il se jette sur son prie-Dieu, appelle le -Seigneur ; mais le Seigneur ne vient pas. Testard -n’est pas un mystique. Il ne sait pas s’entretenir -avec Dieu qui lui est un maître dur, non un confident. -Testard ne songe pas aux femmes, car il a -grandi dans l’horreur du péché de luxure. Il ne transige -pas avec la chair. Et pourtant il lui faut aimer !</p> - -<p>Ses supérieurs font de Testard un surveillant dans -un collège. Jardin d’adolescences ! Quoi de plus digne -d’être aimé que cette jeunesse ! Et quel amour plus -pur que celui de ces âmes en éclosion ! Testard se -promène lentement dans le dortoir dont les persiennes -laissent filtrer la chaleur angoissante de la nuit. -Les lits, blancs cercueils, s’allongent sous les veilleuses. -Les respirations des dormeurs se confondent -en un seul souffle, qui s’élève et s’abaisse, pareil à -une rumeur de marée. L’homme solitaire rêve parmi -ces jeunes vies sommeillantes. Dans les vergers craquent -les bourgeons nocturnes. La vie continue sa -lente poussée, baignée d’aromes, sous le ciel où -s’amasse une pluie aux larmes tièdes. Il faut aimer. -L’homme se penche sur un front, recouvre une -épaule. L’un de nous ne dort pas. Testard lui parle. -Cette âme d’enfant — combien malléable, docile à -toutes les empreintes ! — Testard voudrait la marquer -d’un signe indélébile. Il voudrait que cette âme fût -à lui : il l’offrirait à Dieu. Du moins, il le croit. Il -est sincère. Pour la lui prendre, il ne peut y avoir -que l’Ennemi, le Malin. Il la couve, jalousement.</p> - -<p>Ainsi la foi lui est un subterfuge. Il y a en -lui une force qui veille, qui caresse sa nuque de fiévreuses -ondées, qui met une flamme dans ses yeux. -C’est une âme qu’il aime et qu’il veut sauver. Cependant -la main qu’il pose sur le front de l’adolescent -est si brûlante que l’adolescent a peur et presque -honte.</p> - -<hr /> - - -<p>Mon amitié pour Lortal blessait profondément Testard. -Mais il était inconscient de sa jalousie, des raisons -obscures qui le portaient à s’acharner contre -nous. L’exubérance de sa nature s’était canalisée en -un besoin de domination, en un despotisme sentimental. -Sa conviction, sa foi, la certitude de sa -pureté étayaient encore cette volonté tyrannique. De -bonne foi, l’abbé ne pouvait admettre qu’on lui -résistât, à moins d’être un mécréant ou un vicieux. -Comment n’aurait-il pas vu en mon ami une sorte -de valet du démon ?</p> - -<p>La menace qu’il faisait peser sur elle exaspérait -mon amitié nouvelle et si vivace : cette amitié masculine, -plus robuste et aussi exclusive que l’amour, -élan à deux vers la vie et vers l’action. Mon grand -camarade — car Lortal me paraît grand, plus grand -que moi, plus que moi détaché de l’enfance, — comme -je te suivrais, si tu voulais partir ! Comme -les routes seraient belles ! Et la mer… Vagabond, -matelot, à ton gré, pourvu qu’on marche côte à côte, -que je sente sur mon épaule la force ramassée de ta -main !</p> - -<p>Il me vient une soudaine ivresse à respirer cette -amitié surgie du soir qui tombe. Une énergie nouvelle -palpite en moi. Cette goutte d’eau sur mon -front ? Est-ce la pluie ? N’est-ce pas plutôt l’embrun -du large qui m’apporte l’appel d’un océan ? Compagnon, -nous sommes faits pour l’immensité, pour la -route sans fin ! Compagnon, à ton côté, mes muscles -se tendent, comme de bons ressorts. Auprès de toi, -mon camarade, je me sens le goût d’être un homme !</p> - -<hr /> - - -<p>Le camarade accourt du parloir.</p> - -<p>— Grande nouvelle ! me crie-t-il. Les Miromps de -Rochebuque s’installent ici, à Aubenac.</p> - -<p>— Qui donc ? dis-je surpris.</p> - -<p>— Des parents à moi. Mathilde Miromps est la -sœur de mon tuteur, Joachim de Los. Beaucoup plus -jeune que son frère, d’ailleurs. Elle a épousé Miromps -qui se fait appeler de Rochebuque et qui a -des haras dans la région. Ils ont fait mettre à neuf -un vieil hôtel de la rue Jaladis. Ils vont recevoir. -Ils nous feront sortir, car j’ai parlé de toi à Mathilde.</p> - -<p>— A ta tante ?</p> - -<p>— En effet. Mais je l’appelle Mathilde. Nous avons -été élevés ensemble. Je suis sûr qu’elle te plaira. Si -romanesque, cette pauvre Mathilde !</p> - -<p>— Pauvre ! N’est-elle pas heureuse ?</p> - -<p>Lortal éclate de rire.</p> - -<p>— Heureuse ! Comment ne serait-elle pas heureuse ? -Avec un pareil mari, l’illustre Miromps, le -plus glorieux maquignon de France, Miromps qui -fleure si délicatement l’écurie ! Joli ménage ! Mathilde, -vingt-trois ans ! Miromps, cinquante-cinq et du poil -gris dans les oreilles. Bien conservé, d’ailleurs !</p> - -<p>— Mais comment l’a-t-elle épousé ?</p> - -<p>— Bah ! <i lang="es" xml:lang="es">Quien sabe !</i> comme disait Manuel Acevedo. -Les femmes sont folles — ou trop sages — ce -qui revient au même.</p> - -<p>Je raconte à Lortal mon altercation avec Testard. -Mais il n’y prête aucune attention. Il est fort excité. -Pourtant c’est notre amitié qui est en danger ! Lortal -est de bonne humeur. Il rit.</p> - -<p>— Laisse faire cet imbécile ! Il ne peut rien contre -nous. Occupe-toi d’avoir une autorisation de sortie. -Un de ces jeudis, je t’emmène déjeuner rue Jaladis.</p> - -<p>La cloche sonne. Nous regagnons l’étude. Testard -surveille le défilé, puissant, l’œil torve.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Mathilde ! Ce nom s’est installé dans mon esprit. -Il suscite un mystère — le même qui à mes yeux -enveloppe Lortal. Car mon ami me donne l’impression -de porter en lui quelque chose de scellé et -d’inviolable.</p> - -<p>J’imagine Mathilde brune, des bandeaux et des -vêtements flottants. Lortal l’aime-t-il ? Sans doute. -Et si je l’aimais aussi ? Eh bien ! je me sacrifierais. -Ce serait terrible et touchant. Je me mettrais à ses -pieds et je lui dirais : « Soyez heureuse sans moi, -avec lui. » Et je baiserais ses mains et ses mains -presseraient mes lèvres. Un si noble et si cruel sacrifice -m’attendrit jusqu’aux larmes : « Lortal, Mathilde, -ne me plaignez pas ! Votre bonheur passe -avant le mien. Moi, je suivrai ma route. Serai-je -aimé un jour ? Qu’importe ! J’immole joyeusement -mon amour à mon amitié. » Et tout imaginaire -qu’il est, ce sacrifice me grandit.</p> - -<p>Je sens la nécessité absolue d’une passion. S’il -n’y a pas une femme dans ma vie, ma vie est misérable. -J’ai longtemps gardé dans mon portefeuille -un portrait d’actrice découpé dans un magazine. Mais -ce simulacre de souvenir ne me suffit plus et j’ai déchiré, -l’an passé, cette pauvre coupure dans un moment -de dépit. Salayrac, cette brute, a de vraies photographies -et il les montre. Mais Salayrac ne sait pas -ce que c’est que l’amour.</p> - -<p>Il me faut une héroïne. Sera-ce Mathilde ? Non, ce -rêve est impossible. Et Nourmahal ?… Pourquoi pas ?</p> - -<p>Je pris ainsi la résolution d’aimer Mme Jouvelin, -dont j’ignorais le petit nom. Je ne l’avais pas revue -depuis la rentrée, malgré ses promesses, et j’éprouvais -quelque difficulté à me faire d’elle une image -très précise. La flamme rouge de sa chevelure, la -courbe de sa hanche, son parfum, tels étaient les -seuls détails de sa personne que je parvenais à reconstituer. -Mais son visage, son nez, son front, sa bouche, -tout cela ne m’apparaissait que dans un brouillard. -Cette figure indécise suffisait à alimenter ma -rêverie. Elle se substitua vite aux fantômes plus indécis -encore qui jusqu’ici l’avaient peuplée. Désormais -ma mélancolie eut un objet.</p> - -<p>Pour donner quelque réalité à cette ombre, je l’associai -à toutes les phases de mon existence. Elle me -suivait jusqu’à la prière et se penchait sur mon -épaule, pendant l’étude. L’abbé Gerboux ne la distinguait -pas à mon côté, tandis qu’il inscrivait au -tableau noir la liste des victoires de la campagne -d’Italie. Une orgueilleuse tristesse me venait de cette -passion. J’avais mon secret, moi aussi. Nul n’était -digne de le partager ; nul, si ce n’est Lortal.</p> - -<p>Je le mis dans la confidence à mots couverts. Je -lui laissai entrevoir que l’aventure était entrée dans -ma vie : une jeune femme, plus âgée que moi, -hélas ! d’une grande beauté et à qui j’avais lieu de -croire n’être pas indifférent. Mais que pouvais-je, -ainsi séparé du monde ? Elle demeurait à Aubenac. -Finalement je la nommai. Lortal resta silencieux et -son silence me parut chargé d’ironie. J’étais plein de -confusion et mon amour ne me semblait plus qu’une -pauvre baudruche dégonflée.</p> - -<p>Mais l’ami me rendit confiance. Crut-il ou ne -crut-il pas mon histoire ? Toujours est-il qu’il me dit -fort gravement :</p> - -<p>— Je ne sais si tu arriveras un jour à tes fins. Mais -cela n’a aucune importance !</p> - -<p>Et comme je protestais avec une feinte indignation -(au fond cela en avait si peu, d’importance ! et je -n’avais jamais songé qu’il pût y avoir des « fins » -à ma passion) :</p> - -<p>— L’essentiel, dit-il, c’est d’y penser !</p> - -<p>Mon roman prit ainsi une sorte de réalité. Lortal -m’en demandait de temps en temps des nouvelles.</p> - -<p>— Et Nourmahal ?</p> - -<p>Ces confidences illusoires cimentèrent notre amitié. -Le plus curieux, c’est que Lortal possédait le -don de colorer les plus humbles faits de l’existence. -Passant par sa bouche, tout récit s’amplifiait et se -dramatisait. La vie de collège elle-même, si terne et -si monotone, devenait, par l’alchimie de son imagination, -une projection où lumière et ombre -jouaient si curieusement que l’on se disait : « Comment -n’ai-je pas vu cela ? » Il vous imposait une -vision compliquée de la vie et des êtres. Poète ou -mystificateur, il ornait la réalité d’un prestige qui -se substituait à elle.</p> - -<p>Aussi le collège n’était-il plus pour moi le collège -de mon enfance ; il me paraissait plus sombre, étouffant. -Par contre, la petite ville ignorée qui s’étendait -au pied de notre colline, Aubenac, l’imagination de -Lortal projetait sur elle mille étranges lueurs. Quoique -étranger, il connaissait les principales familles -de l’endroit. Les potins, les scandales de la vie de -province lui parvenaient par je ne sais quel canal. -Il tirait un parti fort romanesque de leur médiocre -trame.</p> - -<p>En partant pour la promenade, nous longions -quelquefois les jardins du docteur Horace Milondré, -médecin de Saint-Julien. Ces jardins étaient entourés -de hautes murailles. On ne distinguait que la cime -des arbres, en été gonflés d’un épais feuillage ; quelques -branches retombaient par-dessus les pierres -d’un granit rosé et gris. La grille de fer laissait -apercevoir entre ses barreaux rouillés une allée de -platanes envahie par les herbes folles et, tout au -bout, la maison au toit d’ardoise, avec ses portes-fenêtres -voilées de blanc et son perron à double -volute. Cette demeure m’avait toujours attiré par sa -solitude et sa vétusté.</p> - -<p>— Milondré, me dit un jour Lortal, a bien choisi -sa bicoque. Il l’a achetée à la mort du président Morlhac -qui faisait collection de corsets. Tu ne savais -pas ? Elle était fameuse sa collection. Il y avait des -corsets historiques : celui d’Isabeau de Bavière et -celui de Charlotte Corday. Du moins Morlhac affirmait -leur authenticité.</p> - -<p>« Milondré, lui, n’est pas collectionneur. Il a pris -la maison à cause des jardins. C’est un homme de -goût. L’été, il donne des fêtes intimes dont tout le -monde parle, sauf les invités. Toutes les jeunes -femmes d’Aubenac voudraient en être ; mais Milondré -choisit. On raconte qu’un soir, la belle Mme Dormain -s’est mise toute nue. Des photophores étaient -accrochés aux branches. Tu vois ça d’ici. Les femmes -aiment Milondré, ajouta-t-il, parce que Milondré -est une brute. Il les cravache. »</p> - -<p>Je ne puis passer sans trouble devant les jardins -invisibles. Mme Dormain est une femme d’officier. -Elle porte de larges chapeaux noirs qui ne laissent -voir que sa bouche. Sa bouche est très rouge. Elle -vient à la distribution des prix et à la soirée artistique -que le collège offre chaque année. Elle a fait la -quête, une fois, avec Leroux le philosophe. Alors -elle… Est-ce possible ? Devant Milondré, devant les -hommes ?</p> - -<p>Maintenant les lourdes portes cochères de chêne, -les persiennes d’un vert lavé par les pluies me semblent -abriter de singuliers destins. Un filet de lumière -glisse entre les rideaux soigneusement tirés. -Lortal, d’une main nonchalante, soulève un instant -le masque de la petite ville, puis le laisse retomber. -Il est cynique, brutal, le visage que j’entrevois — et -pourtant, comme je voudrais le contempler de -près !</p> - -<p>Lortal parle des femmes. Il en parle souvent, tantôt -avec un mépris amer, tantôt avec une émotion -qui me met au cœur un élan de tendresse. Avant lui -je ne savais rien des femmes et je ne voyais en elles -que des fantômes aériens, inspirateurs d’élégies. -Maintenant je sais que Mme Dormain se déshabille -devant Milondré. C’est une science, cela ! Nourmahal -en ferait peut-être bien autant. Sont-elles -toutes ainsi, toutes celles que j’ai aimées sans les -connaître ?</p> - -<p>Elle doit être si belle, nue, Mme Dormain ! Et -Nourmahal ? Dans mon esprit, deux formes voluptueuses -et imprécises se poursuivent, s’enlacent. Les -atteindre ? Toucher un corps de femme ? Je me surprends, -la nuit, à caresser mes bras et ma poitrine, -à suivre le contour de mon corps pour imaginer la -douceur de toucher d’autres bras, une autre poitrine, -un autre corps.</p> - -<p>L’amour ne m’apparaît comme un péché que lorsque -j’imagine à côté d’une femme un autre homme -que moi ; si par hasard j’évoque Milondré avec ses -favoris courts, son nez mou, ses dents claires et sa -grosse épingle de cravate en brillants. Alors l’idée -de la souillure est intolérable. Ma pureté ne serait-elle -que jalousie ? — Je pense que mes maîtres ont -raison de maudire l’Étrangère, l’Impure, et je pressens -l’amertume du péché avant de l’avoir commis.</p> - -<hr /> - - -<p>Par exemple, se trouver en face de l’Impure, -de l’Etrangère, de la Courtisane amère comme la -mort, c’est une toute autre affaire que de rêvasser -tout seul. L’impure m’a demandé au parloir : -Mme Jouvelin elle-même ! Je vivais depuis quelques -jours dans une crise puritaine qui avait suivi les révélations -de Lortal sur le jardin invisible. J’avais -fait des serments d’orgueil et de solitude et chargé -l’impudique image de Nourmahal sur qui je devais -faire peser, bien injustement, les dévergondages de -Mme Dormain.</p> - -<p>En traversant la cour des petits, Charles Jouvelin -me prit la main.</p> - -<p>— Maman vient nous voir, dit-il. Quelle chance -qu’elle te demande aussi ! Je ne te vois jamais, continua-t-il. -Pourquoi ne m’écris-tu pas ? J’ai des camarades -qui ont des amis chez les grands. Ils s’écrivent.</p> - -<p>— Mais, fis-je, c’est tout à fait défendu. Et puis -que veux-tu que je t’écrive ?</p> - -<p>— Je ne sais pas, fit l’enfant. Je m’ennuie sans -toi.</p> - -<p>Mme Jouvelin nous attendait avec un gros paquet -de gâteaux. Mon orgueil en fut blessé, mais ma gourmandise, -satisfaite. Nourmahal était fort belle. Elle -portait un manteau de fourrure sombre et sa chevelure -étincelait. L’objet de ma passion m’étonna. Cette -jolie femme, rieuse et déconcertante, ne ressemblait -guère à ma Sylphide. Le roman ébauché en esprit, -auquel mes conversations avec Lortal avaient donné -une substance illusoire, s’effondra aussitôt. C’est -une terrible chose que de parler à une femme qui -vous sourit de toutes ses dents, qui sent bon et qui -vous demande, à vous qui mûrissez de si graves -réflexions sur le péché et sur l’amour, à vous qui -attendez la vie avec tant de gravité :</p> - -<p>— Aimez-vous les éclairs au chocolat ou préférez-vous -des barquettes aux fruits ?</p> - -<p>Comment leur parle-t-on, à ces êtres ?</p> - -<p>Mais elle se charge de la conversation :</p> - -<p>— Vos études ? Ce bachot ?… Lettre de votre mère. -Charles vous aime beaucoup. Il se passe tout à fait -de moi, n’est-ce pas, Charles ? — Je suis très contente -qu’il vous ait pour camarade… Vous irez chez -vous à Pâques ? — Allons ! Au revoir ! Merci d’être -aussi gentil pour Charles.</p> - -<p>En s’éloignant, elle se retourne et me fait un signe -de sa main gantée :</p> - -<p>— Je vous suis très reconnaissante, très…</p> - -<p>Je n’ai pas dit un mot !</p> - -<p>Je sens que je n’aurais plus beaucoup d’effort à -faire pour l’aimer. Mais combien pour le lui dire !</p> - -<p>— Eh bien ? demande Lortal, quand je regagne la -cour.</p> - -<p>Je me contente de sourire en baissant la tête.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques jours plus tard — nous étions alors en -février — nous fîmes en promenade une singulière -rencontre.</p> - -<p>Nous traversions le vaste plateau de bruyères qui -domine Aubenac. Des rafales entraînaient de lourds -paquets de nuages d’où tombaient, rares et glacées, -des gouttes de pluie. Un bouquet de bouleaux, aux -troncs maladifs, frissonnait sur l’horizon. Et de cet -horizon, brumeux, infini dans sa grisaille, surgit une -silhouette équestre. Quelques instants plus tard je -distinguai l’envol d’une écharpe : c’était une amazone. -Elle se dirigeait de notre côté, au galop.</p> - -<p>Nous marchions, nos pèlerines collées au corps -par la bise et tête basse dans le vent. Le cheval s’enlevait -en rapides foulées sur cette lande romantique. -Notre colonne ralentit instinctivement la marche, -car l’amazone fonçait sur nous. A quelques pas à -peine, elle arrêta brusquement son cheval, les rênes -rassemblées, le buste droit. De l’écume frangeait les -naseaux de la bête. Mon regard s’hypnotisa sur le -pommeau d’une cravache, une boule d’onyx dans un -poing crispé, si frêle !</p> - -<p>Lortal se détacha du rang et courut à elle. L’amazone -sauta à terre. Leurs silhouettes se détachaient -sur le ciel immense où roulaient des nuées. Elle était -un peu plus grande que lui. Je distinguais mal son -visage dans les plis de l’écharpe.</p> - -<p>Testard n’était pas le moins intrigué.</p> - -<p>Cependant l’inconnue remontait en selle. Lortal -la regarda s’éloigner. Il demeura quelques instants -immobile avant de rejoindre son rang. Nous ne -vîmes plus qu’un point noir à l’extrémité de la lande, -puis plus rien.</p> - -<p>— C’est Mathilde, me dit Lortal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur -nous, un soir. C’était un esprit de révolte et de risque.</p> - -<p>L’amazone, dont l’image me poursuivait encore, -nous avait-elle ensorcelés ? Je ne sais. Mais, depuis -cette rencontre, Lortal n’était plus le même.</p> - -<p>Que se passa-t-il en nous ? D’où vint l’appel qui -traversa la cour, ce soir d’hiver, flagellé de vent et -de pluie, où le monde semblait nu, hostile et glacé ? -Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout -âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles, -avec l’aigre rumeur de la bise : « Dehors, il pleut. -Dehors, il fait froid. Pourtant il faut partir. Allons, -debout ! En route ! » La plupart se retournent sur -l’oreiller ; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi, -sans discuter l’ordre. Ils vont à la destinée -qui les attend dans l’ombre, sur le seuil. A peine -ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint -leur poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus. -Alors les amis se demandent : « Tiens, pourquoi -nous a-t-il quittés ? Il avait une belle situation, une -femme, des enfants. Quelle folie ! » Personne ne comprend. -Les rides s’effacent sur l’eau.</p> - -<p>Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces -souvenirs, j’ai entendu l’appel ! Que de fois j’ai senti -le frôlement de l’Esprit nocturne ! Parfois j’ai résisté. -J’ai cédé parfois aussi, renonçant au calme labeur, -à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi ? Pour -suivre un fantôme, pour courir après l’aventure. -L’aventure ne démasque jamais son visage. Mais -ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix impérieuse -et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde, -la plus amère de toutes : l’abandon.</p> - -<p>Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la -grande décevante, posa sa main sur l’épaule des collégiens. -La nuit tombait. La récréation du soir touchait -à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs -rameaux sur un ciel livide qui s’obscurcissait lentement. -Lortal était près de moi. Ses yeux brillaient. -Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le fond -de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme, -un compagnon.</p> - -<p>— Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée. -Je m’ennuie. C’est Mirepuy qui surveille ce soir à la -place de Testard, qui est souffrant. Il ne s’apercevra -de rien. On rentrera pour dîner.</p> - -<p>Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal -a pensé à moi ! Le suivre, cela s’imposait. Je ne -lui demandai pas où nous irions. Partir. Avec lui, -aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité !</p> - -<p>— Si tu veux, ai-je murmuré.</p> - -<p>La cloche sonne. La division se rassemble, immobile. -Nous sommes dans un angle obscur de la cour. -Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la terrasse -des professeurs. L’accès est libre.</p> - -<p>— Ne bouge pas, dit Lortal.</p> - -<p>On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis ! Une -angoisse délicieuse s’empare de mon être. Joie de -désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte contre le -monde, pour lui.</p> - -<p>Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas -grincent, là-bas, sur le gravier. La lourde porte roule. -Nos places seront vides.</p> - -<p>— En route, souffle Lortal.</p> - -<p>C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long -des murs. Je le suis. Nous étouffons nos pas, courbés -comme des Indiens dans la jungle. Les arbres égouttent -l’eau de leurs branches. Nous voici sur la terrasse. -Si quelque maître nous apercevait ! Des massifs -de fusain nous dissimulent.</p> - -<p>Un pas. Nous sommes perdus.</p> - -<p>Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite. -Une ombre passe à dix mètres de nous. C’est l’abbé -Poncebique, un rouleau de musique sous le bras. -Il n’est pas dangereux, celui-là !</p> - -<p>Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée -de Lortal, où il me guide, vers quelle escapade. -L’aventure est belle, parce qu’elle est l’aventure ; non -parce qu’elle mène quelque part.</p> - -<p>Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le -mur du verger, à hauteur d’homme. D’un rétablissement, -le capitaine s’est installé sur la crête.</p> - -<p>Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers -le faubourg dont les feux vacillent à nos pieds, -trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la ville, la gare -dans son halo de brume rouge, le halètement des -trains, les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge -du dernier fanal.</p> - -<p>— Doucement, doucement, fait Lortal.</p> - -<p>Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée. -Un pan de rideau laisse entrevoir le disque -éblouissant d’une casserole, un pot de géranium aux -fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline -rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien -aboie. Il faut fuir. La porte de l’enclos est fermée.</p> - -<p>Où donc est le bon élève que je fus ? Et qui le -reconnaîtrait dans ce maraudeur ? Mais les versions, -les thèmes et les prix d’excellence ne m’ont jamais -rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir. -Être docile, studieux, le favori de Testard : piètres -joies ! La nausée me vient de songer à mes bonnes -notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à côté de -l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme -qui risque ? Et quel « <span lang="la" xml:lang="la">satisfecit</span> » vaudrait pour -moi cette fièvre de se glisser dans le jardin noyé -d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où veille peut-être -un ennemi, vers cette porte dérobée derrière -laquelle s’ouvre le monde ? O Danger, je vois près de -moi ton visage si pâle, tes lèvres serrées et tes yeux -se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon épaule -ta main qui ne tremble pas.</p> - -<p>— Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je -vais faire le guet.</p> - -<p>Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la -fenêtre. Pas un bruit. Une traînée de vent. Une -goutte de pluie sur ma main. L’horloge du collège -sonne un quart. Quelle heure ? Je l’ignore. Il n’y a -plus de temps. Ma vie a été coupée en deux.</p> - -<p>Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé. -Je tire violemment. Un tonnerre. Le chien hurle. -Vacarme de chaînes. Je bondis. Lortal me suit. Nous -nous jetons dans le fossé.</p> - -<p>— Encore un de ces sacrés voyous, grogne une -voix au-dessus de nos têtes.</p> - -<p>Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes -dehors et pour de bon, toutes portes closes.</p> - -<p>Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds ! -Comme il est facile de tout quitter ! Voilà une autre -découverte de cette soirée mémorable.</p> - -<p>Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche -qui bordent le raidillon. Un vieux réverbère à potence -balance sa lanterne : un rayon jaune vient -lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses -dents un air qui lui est familier :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je m’appelle Clara,</div> -<div class="verse">Clara la Bordelaise…</div> -</div> - -<p>C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles -souvent lues : « Celui qui ne quitte pas son père et -sa mère, ses frères et ses sœurs et même sa propre -vie, ne peut être mon disciple. »</p> - -<p>Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un -fantôme de route qui se perd dans un chaos de -brume. Deux peupliers frissonnants marquent la -frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de -faubourg, de petits jardins, quelques étables d’où -sortent des grognements de porcs, d’humbles maisons -tassées sous leurs coiffes d’ardoise.</p> - -<p>Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur -doit être prévenu. On va nous faire rechercher. -Mais je ne suis pas inquiet. Le capitaine est là.</p> - -<p>— As-tu de l’argent ? demande Lortal.</p> - -<p>— Douze francs.</p> - -<p>— C’est maigre.</p> - -<p>Que médite-t-il ? Il s’est arrêté un instant. Il -s’oriente.</p> - -<p>Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait -prendre le train pour Bordeaux. Là-bas on se -débrouillerait. Je connais un capitaine au long cours. -Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant -une pacotille.</p> - -<p>Si Lortal avait eu la même idée que moi ! Nous -nous dirigeons vers la gare dont le halo nous guide. -Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le sentier hérissé -de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue -à l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu. -Un hurlement déchire la toile sombre de la nuit. Un -train s’abat en sifflant sur le silence, s’engouffre -dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit -et passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme -autour de nous.</p> - -<p>— Lortal ! Il ferait bon partir.</p> - -<p>Je ne peux voir son visage. Mais il me prend la -main. Sa main est froide.</p> - -<p>— Par ici, je me reconnais !</p> - -<p>Voyages, départs… paquebots gémissants sur -leurs chaînes…</p> - -<p>Où sommes-nous ?</p> - -<p>Une sorte d’impasse. Une ombre visqueuse stagne -entre des murs bas. De la boue. Derrière une taie -rouge, au fond, brûle une lampe. On dirait d’une -lanterne promenée sur l’eau, par des contrebandiers, -une nuit sans lune. Un aboiement. Puis, dans le -marécage d’ombre, des voix, des rires.</p> - -<p>— Qui est là ? râle une gorge éraillée.</p> - -<p>Les vitres tintent de rires écarlates. Un piano mécanique -claque de toutes ses dents, déclenche une -valse épileptique : « Nous cueillerons des lilas et des -roses. » Dans un rectangle de lumière, une ombre -surgit :</p> - -<p>— Entrez donc, les enfants !</p> - -<p>Toute la lumière derrière elle, je ne peux distinguer -son visage, masque blanc. Une mantille retombe -le long des joues. C’est la face même de la mort.</p> - -<p>— Ben quoi ! Vous avez peur ?</p> - -<p>Où m’a-t-il conduit, mon compagnon ? Je serre -violemment sa main qui se dérobe.</p> - -<p>— Jacques, allons-nous-en !</p> - -<p>Nous nous tassons dans l’ombre. Le reflet de la -porte, la lueur de la vitre sous sa taie, prunelle sanglante, -ne nous effleurent pas.</p> - -<p>Lortal hésite. Je le sens. Je flaire je ne sais quel -mystère ignoble palpitant derrière ce mur. Ces rires, -cette femme ! Serait-ce la maison dont parlait Salayrac, -la main devant sa bouche ? Mon cœur bat. Mes -paumes sont moites. Si l’on entrait, tout de même !…</p> - -<p>Il flotte une buée de crime, dans cette impasse.</p> - -<p>— Je t’en supplie, Jacques. Jacques, partons…</p> - -<p>Lortal me tire en avant.</p> - -<p>Encore un rire ! Cette fois, c’est un rire d’homme, -déchirant, brutal. Un poing fait sonner des bouteilles. -Et puis des voix, des voix rauques, geignardes, -cyniques et usées, des voix comme je n’en ai jamais -entendu et qui semblent monter de l’abîme, rôder -autour de moi, comme des larves.</p> - -<p>Le dégoût l’emporte.</p> - -<p>Fuir… Lortal court derrière moi.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai couru, couru comme si un démon me pourchassait. -Deux bras se sont abattus autour de mon -cou :</p> - -<p>— Jacques ! Pardon. Mais je ne pouvais pas, je ne -pouvais pas. J’ai honte… Emmène-moi…</p> - -<p>Le capitaine me regarde. Il rit. Il ne prononce pas -une parole.</p> - -<p>Nous marchons. D’informes talus masquent la -nuit.</p> - -<p>Est-ce tout ce qui restera de l’aventure, cette boue, -cette nuit déjà glacée, cette impasse sordide et ce -rire de mon ami, plus cruel que tout ? O Danger, -cher Danger, tout ce que tu m’avais promis !…</p> - -<p>Une horloge tinte. Je reconnais celle de Saint-Julien. -Nous somme revenus sur nos pas.</p> - -<p>Lortal parle. Sa voix sèche commande.</p> - -<p>— Maintenant, il faut rentrer. Dépêchons. Inutile -de songer à passer par la porte. Escaladons.</p> - -<p>Je me soumets. Je sens bien que j’ai été lâche, que -je n’ai pas subi l’épreuve. Le compagnon me méprise. -Ce sera tout à l’heure, de nouveau, la vie empoisonnée : -une punition, de mauvaises notes — pis -encore peut-être !</p> - -<p>Lortal m’a fait la courte échelle. Nous avons glissé -à travers le verger. Voici la terrasse. Personne. Silence. -Une pluie fine commence.</p> - -<p>Une ombre s’est dressée.</p> - -<p>— Où allez-vous ? D’où venez-vous ?</p> - -<p>J’ai reconnu la voix de l’abbé Fourmeliès. Ma -gorge se serre.</p> - -<p>— Suivez-moi, dit sèchement le Supérieur.</p> - -<p>Il nous précède par les corridors vaguement éclairés.</p> - -<p>L’abbé Poncebique nous croise encore et considère, -effaré, notre accoutrement. De la boue jusqu’aux -genoux.</p> - -<p>La porte du cabinet s’ouvre. Sur la table de travail, -polie comme un miroir, une lampe arrondit son -cône d’or. La pièce est plongée dans une pénombre -où luisent les fers d’anciennes reliures, l’ivoire d’un -Christ au mur. Des braises croulent dans la cheminée.</p> - -<p>Le Supérieur nous fait face. Nous sommes debout, -immobiles. Lortal lui-même baisse les yeux. Je songe -à cette demeure à la taie rouge.</p> - -<p>— Qu’avez-vous fait ? demande Fourmeliès. On -m’a signalé votre absence. L’abbé Testard s’était déjà -plaint de vous. Et vous commettez une nouvelle -faute, et une faute très grave. J’entends tirer tout -cela au clair. D’autant que vous, Demurs, avez toujours -été un excellent élève et que j’ai toujours eu -confiance dans votre bon sens. Lortal, vous avez -commis une grave infraction à la discipline. Je -tiens à vous écouter.</p> - -<p>— Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur -le Supérieur, répond Lortal.</p> - -<p>— Bien. Demurs, vous m’attendrez ici.</p> - -<p>Il ouvre une porte cachée par une portière de tapisserie -et je me trouve dans une cellule de moine, -murs blanchis, un lit de sangle, un crucifix, deux -rameaux de buis entrelacés. C’est la chambre à coucher -de Fourmeliès.</p> - -<p>Je suis tombé à genoux, brisé de fatigue et d’émotion, -le front contre ce lit étroit et dur, fait d’une -planche. Ne serait-ce pas sur une couche semblable -que l’on fait les plus beaux rêves ?</p> - -<p>La portière se soulève.</p> - -<p>Lortal n’est plus là. Le Supérieur est assis à côté -de la cheminée, les mains sur ses genoux, le buste -droit. Son regard, si aigu derrière les besicles, ne -quitte pas mon visage.</p> - -<p>— Voulez-vous m’expliquer cette escapade insensée ? -Cette fugue à deux, sans rime ni raison ? Vous -savez ce que vous risquez : l’expulsion de Saint-Julien. -Ni plus ni moins. Je vous écoute.</p> - -<p>Un sanglot m’arrête.</p> - -<p>Des larmes coulent de mes yeux. Je balbutie :</p> - -<p>— Je ne sais pas… On est parti, comme ça, pour -rien !</p> - -<p>Le Supérieur demeure impassible.</p> - -<p>— Vous avez beaucoup changé. Vos maîtres se -plaignent de vous. Votre amitié pour Lortal est -beaucoup trop exclusive. L’abbé Testard vous a -averti plusieurs fois. C’est trop ! Vous êtes orgueilleux. -Vous avez osé traiter avec mépris ce maître -dévoué. Maintenant c’est moi qui parle. Il faudra -vous soumettre.</p> - -<p>— Je ne peux pas…</p> - -<p>— Vous ne pouvez pas ?</p> - -<p>L’abbé Fourmeliès se dresse. A travers mes cils -embués de larmes, il me paraît gigantesque.</p> - -<p>— On peut tout, vous m’entendez, tout ce qu’on -veut. On se brise, on se déchire, mais on peut.</p> - -<p>— Pardonnez-moi… Mais Lortal est mon ami, -mon meilleur ami. Je donnerais ma vie pour lui. -Quel mal y a-t-il à cela ?</p> - -<p>— Le mal qui s’attache à toutes les affections -désordonnées, aussi pures qu’elles soient en apparence.</p> - -<p>— Ce n’est pas possible, monsieur le Supérieur. -Il n’y a pas de mal dans l’amitié. Ici on ne voit que -le mal, le mal partout. Mais alors la vie elle-même, -c’est le mal.</p> - -<p>— Peut-être, fit le Supérieur entre les dents.</p> - -<p>— Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la -désire, la vie ; je désire tout comprendre, tout aimer, -tout sentir. Je désire être heureux. Et je ne suis pas -heureux ici !</p> - -<p>— Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez -votre affection dans des êtres fragiles. Voyez où cela -vous conduit ! Vous souffrirez bien plus encore, si -vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même -d’abord, avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité, -trop de poésie, trop d’amitié. Il faut tailler dans -le vif. Dieu vous abandonnera, si vous l’abandonnez -pour d’autres…</p> - -<p>Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme -a dû être le meurtrier de lui-même. Puis sa voix -se radoucit. Elle est presque tendre.</p> - -<p>— Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est -passionné, mais pur, j’en suis certain. L’abbé Testard -a sans doute exagéré. Je lui parlerai.</p> - -<p>Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge -ses yeux gris dans les miens.</p> - -<p>— Lortal m’a donné une explication de cette escapade. -Je n’en veux pas savoir davantage. L’aventure -d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru ; j’ai cru -Lortal. Mais gardez-vous de lui ! L’ami le plus cher -vous trompera. Il n’y a qu’un ami : Dieu ; qu’un -bonheur : la mortification de soi-même. Et tout le -reste est mensonge.</p> - -<p>Il me conduisit jusqu’à la porte.</p> - -<p>— Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il -avec un sourire qui adoucissait singulièrement -son dur visage de solitaire. Elle est la source de la -joie. Allez ! mon fils. Que Dieu <i>reste</i> avec vous !</p> - -<p>L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait -à sa fin. Je lui remis un billet du Supérieur -m’autorisant à rentrer. Lortal était à sa place. Il me -fit un signe de tête qui signifiait : « Tout va bien. »</p> - -<p>Je n’ai jamais connu sa conversation avec l’abbé -Fourmeliès. Mais je savais maintenant mon ami capable -d’un mensonge et mon cœur s’en attristait, -sans être moins aimant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Alors commença une longue période de calme. -Gerboux et Testard cessèrent de persécuter notre -amitié. Ils parurent se désintéresser de notre perdition -et rien ne pouvait nous être plus agréable -que cette feinte indifférence. Testard me marquait -une hostilité silencieuse. Il m’arriva de surprendre, -pendant les heures d’étude, le regard qu’il attachait -sur moi à la dérobée. Cet homme souffrait. Mon -impression était si vive que j’éprouvais quelques -instants de remords en songeant à ma dureté. Mais -je ne pouvais lui pardonner la tyrannie jalouse qu’il -m’avait imposée et les humiliations que sa protection -m’avaient values. Un entretien avec l’abbé -Fourmeliès n’avait sans doute pas été étranger à sa -nouvelle attitude.</p> - -<p>Quant à Gerboux, je ne sais pas par quels prodiges -d’hypocrisie il avait pu obtenir l’importante -situation qu’il occupait à Saint-Julien. On le disait -en fort bons termes avec l’Évêché, tandis que l’excellent -Fourmeliès n’était pas en odeur de sainteté -au Palais épiscopal. Le grand vicaire Doublemaze -venait souvent visiter le professeur de rhétorique. -Nous pouvions voir déambuler sous les tilleuls et -les marronniers de la terrasse leurs silhouettes si -différentes : l’une courtaude, l’autre svelte.</p> - -<p>Doublemaze, jeune encore et qui avait fait rapidement -son chemin dans les ordres, portait de fines -soutanes, coupées par un autre tailleur que celui -de Gerboux ou de Fourmeliès. Ses mains, qu’il avait -longues et délicates, étaient toujours gantées, l’hiver -de peau, l’été de filoselle. Un col de toile bien -empesé tranchait discrètement sur le drap noir, -supportant une amorce de double menton. Le visage -était plein ; le nez, droit, un peu rond du bout, aux -ailes très mobiles ; les lèvres, épaisses. Quant aux -yeux, fort noirs, ils n’eussent pas déparé la physionomie -d’un marchand de tapis levantin. Mais une -grande dignité de manières tempérait ce que les -prunelles veloutées pouvaient avoir de trop caressant, -voire d’un peu louche. Il officiait parfois dans -les cérémonies, tenant lieu pour Monseigneur et -lorsqu’on n’avait pas sous la main quelque prélat -<i lang="la" xml:lang="la">in partibus infidelium</i> de Babylone ou d’Héliopolis.</p> - -<p>Gerboux était-il un confident ? Un émissaire pour -certaines missions délicates ? Ce sont choses qu’un -collégien ne pouvait connaître. Mais il était de notoriété -publique qu’il avait ses grandes et surtout ses -petites entrées à l’Évêché et que, grâce au grand -vicaire, il tenait l’oreille du prélat, Mgr F… Ce dernier, -fraîchement arrivé dans le diocèse, avait entrepris -de combattre les tendances modernistes signalées -chez certains membres de l’enseignement libre et -dans une partie — oh ! bien faible — du clergé. Par -l’intermédiaire de Gerboux, Doublemaze pouvait -exercer une surveillance attentive sur Saint-Julien, -où les fils de familles bien pensantes venaient puiser -leur nourriture spirituelle. Que cette nourriture fût -soigneusement dosée et contrôlée, cela était d’un intérêt -capital pour le diocèse en particulier et l’Église -en général.</p> - -<p>Médiocre en tout, Gerboux n’excellait que dans -les petites besognes de délation. Il fournissait en -catimini des rapports, dont le fiel était distillé avec -un soin tout ecclésiastique, sur ses confrères et sur -son supérieur. L’abbé Fourmeliès y était accusé -d’une excessive indulgence envers les tendances de -M. Mirepuy, le professeur de philosophie, théologien -trop fort en exégèse. L’abbé Bourienne qui enseignait -les humanités était suspect de quiétisme. -L’abbé Grosbois, mathématicien distingué, avait été -vu plusieurs fois, devisant le long du canal, en -compagnie d’un professeur du lycée. Enfin M. Mourette -était un jeune prêtre, à peine échappé d’une -phalange de lévites avides de cures riches en messes -et de repas au château : les visites, trop fréquentes, -qu’il rendait à noble dame la marquise de Trelissac, -pouvaient provoquer des médisances et scandaliser -quelques âmes férues de moralité. Ces rapports, -évidemment inspirés par la charité chrétienne, -furent connus plus tard par l’indiscrétion d’un -jeune secrétaire de l’Évêché, lequel briguait pour -lui seul les faveurs de M. Doublemaze. Gerboux dut -alors quitter Saint-Julien et fut pourvu d’une prébende -nourricière, quelque part en Périgord, par -les soins reconnaissants du grand vicaire. Mais c’est -anticiper sur les événements.</p> - -<p>Toujours est-il que Gerboux était redouté et méprisé -de ses confrères. Le mépris des prêtres ne se -manifeste pas par de grands airs et il fallait quelque -habitude des mœurs ecclésiastiques pour distinguer -au coin de ces lèvres rasées le pli du dédain ou le -frémissement de la colère. La plupart se contentaient -de l’éviter dans la mesure du possible. Testard -était son seul ami. L’abbé Fourmeliès, qui en savait -long sur le personnage, était obligé de le tolérer. -Sur indication venue de haut lieu, il avait dû confier -à Gerboux la direction des premiers communiants.</p> - -<p>Mais la tâche principale de l’abbé Gerboux était -de dépister et de traquer les « amitiés particulières ».</p> - -<p>Ah ! les amitiés particulières ! Elles se multipliaient -à Saint-Julien, malgré la vigilance des maîtres, -comme elles se multiplieront toujours dans les collèges -où l’enfant, privé de sa famille, sans contact -avec la vie, déverse sur ses proches le flot d’une -tendresse trop longtemps contenue. Souvent innocents -et quelquefois coupables, des liens se nouaient -entre les grands et les petits. On correspondait. Des -billets d’une sentimentalité niaise, parfois touchante, -s’échangeaient par des intermédiaires discrets. -C’était une bonne aubaine pour Gerboux, -lorsque grâce à quelque mouchardage de congréganiste, -il parvenait à surprendre un petit carré de -papier furtivement glissé dans une poche. Il le lisait -en public, avec des intonations choisies, pour la -plus grande confusion des coupables et le rire servile -de la masse. C’était pitié que de voir étalées -<i lang="la" xml:lang="la">ante porcos</i> ces pauvres effusions de cœurs adolescents !</p> - -<p>Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements -platoniques, de dévouements juvéniles, de -prétendues communions de pensée. Parfois aussi, -il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de -protéger ; chez le plus jeune, le besoin féminin de -se soumettre. Quelques-unes de ces liaisons prenaient -le ton de relations amoureuses. Certaines -révélaient la précoce bassesse des caractères. Ainsi -chacun savait que le petit Lauvray extorquait des -cadeaux incessants à Mauriol, un « philo » qui ne -lui refusait rien ; on parlait même d’une montre.</p> - -<p>Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui -trompaient une puberté naissante, éveillaient les -sens, faussaient des organismes en pleine croissance. -Il couve, dans les internats de jeunes gens, -une fermentation qui n’aboutit pas toujours au -vice, mais qui y prédispose fortement. D’ailleurs, -l’éducation religieuse, l’entraînement mystique, -l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles -si profanes et d’une si directe sensualité, l’ombre -des chapelles, les tourbillons de l’encens, l’odeur -langoureuse des cierges et des lis : tout cela ne -hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse -tâchait en même temps à refouler ? Tout -nous invite à l’amour et l’amour est sans cesse proscrit. -Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de -leur puberté ; d’autres le cherchent dans l’amitié, -et quelques-uns dans le vice. De véritables passions -naissaient, aussi farouches que celles des hommes -mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé -Mauriceau, un petit brun de quatrième, de -le tuer par jalousie. Et nul de nous n’ignorait la -raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian : -<i lang="la" xml:lang="la">ardebat Alexim</i>.</p> - -<p>Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient. -Mon attachement pour Lortal m’en aurait complètement -détourné, si j’y avais éprouvé quelque penchant. -Ces histoires-là sentaient par trop le collège -pour que Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre -goût. En outre, chez Lortal — et par suite chez -moi — la naissante sensualité s’échappait par la -voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une -existence hors de ces murs et, sans qu’il m’eût fait -de confidences, je devinais que le rêve était la partie -la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais les -simulacres de tendresse et les médiocres intrigues -où se plaisaient tant de nos camarades. Nos causeries -où revenaient les noms de Mathilde et de Nourmahal, -nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs — souvent -imaginaires — suffisaient à mes instincts -d’évasion. Je dois à Lortal d’avoir élevé autour de -mon adolescence une muraille de rêve protectrice.</p> - -<p>Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui -me fit repousser les timides avances de Charles Jouvelin. -Le fils de Nourmahal m’avait témoigné très -vite une affection qui me gênait un peu, tant elle -me semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême, -cet enfant était peu fait pour l’internat. Sa mère -n’avait pourtant pas reculé devant une séparation, -sous le pieux prétexte de la première communion. -En réalité, un fils de onze ans est bien embarrassant -pour une jolie femme. Charles lui en voulait-il de -cet abandon ? Au parloir, la mère et l’enfant se -témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles -embrassait sa belle dame de maman avec plus de -fureur que d’amour et comme le dépit de quelqu’un -qui n’a pas eu sa part.</p> - -<p>Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté -vers mon amitié. Pendant les premiers mois de -l’année, il profita de toutes les occasions pour me -parler, se promener avec moi. Les rapports entre -grands et petits étant rigoureusement limités, -Charles obtint de sa mère qu’elle sollicitât pour nous -l’autorisation de nous rencontrer pendant les récréations. -Les camarades plaisantaient cette camaraderie. -La disproportion de nos âges m’humiliait. -Ma mauvaise humeur me rendit brutal et Charles, -tristement, s’éloigna de moi, peu à peu.</p> - -<p>Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants, -ne manqua pas de remarquer le petit Jouvelin -et résolut de conquérir cette âme. Il y réussit -sans doute, car Charles ne me témoigna plus que -de l’indifférence.</p> - -<p>Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé -Testard m’appela d’un signe à sa chaire :</p> - -<p>— M. le Supérieur vous demande.</p> - -<p>Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer -quelques livres prêtés. Nous avions ce soir-là une -version de Lucain et j’abandonnai à regret ma traduction. -Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès -était accoudé à sa table, un couteau d’ivoire -tranchant la joue parcheminée.</p> - -<p>— Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune -camarade Charles Jouvelin — je sais les relations -qui existent entre votre famille et la sienne — est -malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de -force en un jeune corps qui veut vivre que l’on ne -saurait désespérer. Mais la fièvre est forte, les poumons, -très congestionnés…</p> - -<p>— Sa mère est auprès de lui ? demandai-je.</p> - -<p>— Certes. Mais cet enfant vous réclame sans -cesse. Il délire. Votre nom ne quitte pas ses lèvres. -Sa mère en éprouve quelque peine, car elle voit -bien que sa présence ne suffit pas à le calmer.</p> - -<p>L’abbé Fourmeliès me regardait, relevant la tête. -Le cône d’or de la lampe n’éclairait plus qu’une -longue main sèche où des veines se nouaient, verdâtres.</p> - -<p>Je ne savais que dire.</p> - -<p>— Charles Jouvelin, reprit le Supérieur, semble -vous porter une grande affection.</p> - -<p>— Je crois, murmurai-je, qu’il est fort malheureux -au collège.</p> - -<p>— Je ne doute pas, continua le Supérieur sans -m’entendre, je ne doute pas que vous n’ayez été -pour lui de bon conseil. Il faut maintenant aller le -voir. Il vous appelle ; il vous attend ; il nous en voudrait -à tous, et peut-être même à sa mère, s’il ne -vous voyait à son chevet. Il y a quelque chose de -bien étrange dans cette petite âme, ajouta le prêtre -sur un ton de confidence qui me flatta et m’émut. -Nous approfondirons cela une autre fois. Pour le -moment, l’essentiel est de le soulager. Allez, mon -enfant. La sœur infirmière vous conduira.</p> - -<p>A pas feutrés sur le linoléum du couloir, la sœur -me mena jusqu’à la chambrette d’isolement. Une -lampe voilée mêlait sa lueur à celle d’un feu de -bûches et dans la pénombre des murs, des rideaux -et des draps — un remous de grisaille — un mince -visage enflammé, deux yeux éclatants de fièvre.</p> - -<p>— Le voilà !</p> - -<p>C’est une voix rauque, inconnue. Encore une voix -d’enfant, mais éraillée, vieillie.</p> - -<p>— Oui, le voilà, tu vas être sage, maintenant !</p> - -<p>Celle-ci, une voix d’homme. Dans les plis des rideaux, -une silhouette sombre. Je reconnais les favoris -du docteur Milondré. Il tient entre ses doigts -le poignet de Charles. Au chevet du lit, une femme -assise, les mains croisées sur le drap. Une bague luit. -Elle découvre son front ; un reflet d’or émeut l’ombre. -C’est Nourmahal. Elle ne fait pas attention à -moi.</p> - -<p>— Quelle température, docteur ?</p> - -<p>— 39°8, encore. Mais du moment que cela reste -stationnaire !… Enfin la présence de son camarade -va le calmer sans doute. Le voilà enfin cet ami si -cher !</p> - -<p>Le docteur ironise. Mais la voix rauque insiste.</p> - -<p>— Viens près de moi !</p> - -<p>Mme Jouvelin se lève et s’écarte du lit.</p> - -<p>— Charles vous a voulu près de lui. Il vous aime -beaucoup, vraiment ! Vous avez une influence sur -lui !</p> - -<p>Je m’incline. Dois-je sentir quelque amertume -dans ces paroles ? Nourmahal est debout, pareille, -dans cette fade blancheur d’hôpital, à une tige fleurie -de feu.</p> - -<p>Elle accompagne le docteur.</p> - -<p>— Dites-moi bien la vérité, je vous en prie…</p> - -<p>Milondré la rassure de sa voix coupante, métallique. -Même en parlant à une mère, il ne perd pas -cet accent de cynisme qui pue la charogne et la salle -de garde. Nourmahal est humble et douce ; elle pose -sa main sur le bras du bellâtre.</p> - -<p>— Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? dit la voix -rauque.</p> - -<p>Je me penche sur le lit. Le visage de Charles -brûle.</p> - -<p>— Mais je ne savais rien. Depuis quand es-tu -malade ?</p> - -<p>— Trois jours. On a cru que j’allais mourir. Je -vais peut-être mourir encore maintenant. Mais toi, -tu ne savais rien. On ne t’avait rien dit.</p> - -<p>— Rien… Sans cela…</p> - -<p>— Pourtant je ne voulais pas mourir sans t’avoir -vu.</p> - -<p>Sur ma main se crispe une petite main, si chaude.</p> - -<p>— Je t’ai appelé, appelé. Je savais bien qu’on ne -voulait pas te laisser venir. Le docteur disait : « C’est -un enfantillage !… » Maman ne disait pas non. Mais -au fond elle était pour le docteur…</p> - -<p>— Ne parle pas trop ! Ne te fatigue pas.</p> - -<p>— Laisse. Ça ne fait rien. J’ai besoin de te voir… -J’ai eu peur, si peur, tout le temps.</p> - -<p>Un gémissement traverse le silence.</p> - -<p>— Mon petit, qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? Mais non, -ne parle pas, repose-toi. Et surtout n’aie plus peur. -Nous sommes là, près de toi, tous.</p> - -<p>En vérité, nous sommes tous deux seuls. Mme Jouvelin -est sortie avec Milondré.</p> - -<p>— Oui… tu es là… toi… enfin !</p> - -<p>— Repose-toi. Dors, pour me faire plaisir.</p> - -<p>Les yeux ne se ferment pas. Encore la voix rauque :</p> - -<p>— L’enfer !… dis… tu sais ce que c’est, toi, -Paul ?…</p> - -<p>Angoisse. Silence. Une bûche s’écroule. Un éclair -de sang illumine la chambre.</p> - -<p>Des ongles s’enfoncent dans mes paumes.</p> - -<p>— Non, je ne veux pas… je ne veux pas. J’ai peur. -Hou, hou, hou !</p> - -<p>Assis sur son lit, les yeux exorbités, convulsé par -le délire, l’enfant hurle.</p> - -<p>Son hurlement emplit la chambre, les couloirs et -le vaste collège silencieux. Gerboux doit l’entendre -à travers les murs.</p> - -<p>— Un chien… Un chien noir avec des yeux rouges. -Je le vois… Oh ! je ne veux pas… Hou !</p> - -<p>Une image affole son cerveau halluciné. La terreur -le possède jusqu’aux moelles. Une main l’étrangle. -L’enfant se bat avec la mort — avec l’horreur !</p> - -<p>— Oh ! je ne veux pas mourir… J’ai peur…</p> - -<p>Mme Jouvelin rentre précipitamment, suivie de la -sœur. On me repousse.</p> - -<p>— Allez-vous-en ! Allez-vous-en !</p> - -<p>Charles ne me voit plus. J’ai arraché ma main -de sa paume brûlante et convulsée. Je me sauve, -poursuivi par cette panique d’éternité :</p> - -<p>— Maman ! Maman ! Je ne veux pas, je ne veux -pas être damné !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Une semaine plus tard, Charles partit en convalescence. -Il ne devait rentrer qu’après les vacances de -Pâques. Je le vis, un petit sac à la main, pâle et -les yeux cernés. Il m’embrassa. Quant à Nourmahal, -je gardais un souvenir amer de sa brusquerie et, -plus amère encore, l’image auprès d’elle de Milondré.</p> - -<p>Il me vint alors une mélancolie qui ne me quitta -guère pendant les jours de la Semaine sainte et -qu’augmentèrent encore les longues heures passées -à la chapelle. Rien de plus poignant que cette liturgie -de la Passion. Tous les soirs, la sortie de classe -étant un peu avancée, nous récitions le <i>Chemin de -croix</i>, agenouillés devant les effigies du Divin Supplice. -Nous suivions le Christ dans sa marche au -Calvaire ; avec les Saintes Femmes nous essuyions la -sueur de son visage et le sang qui coulait de la -couronne d’épines ; nous buvions avec Lui le vinaigre -mêlé de fiel sur l’éponge du Centurion.</p> - -<p>Le printemps naissait. Les bourgeons poussaient -leurs têtes drues sur les marronniers de la cour. -Une brume verte enveloppait déjà les arbres et les -charmilles qui ornaient la terrasse des professeurs. -Lorsque nous sortions de nos exercices religieux, -descendant les marches de la chapelle, une brise -tiède déroulait autour de nous des écharpes déjà -parfumées de mille aromes. Par delà le préau et sur -les collines où les cultures se partageaient en carrés -roses, ocres ou jaunes, teintées d’or par le crépuscule, -des fumées s’élevaient souples et onduleuses -comme des bayadères. L’encens respiré dans la pénombre -vacillante de cierges, tandis que l’orgue de -l’abbé Poncebique mugissait le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i>, se dissipait -dans un air qui sentait la résine et la feuille -tendre, dans les souffles qui venaient des bois où -la sève stille des écorces disjointes, où les oiseaux -se poursuivent amoureusement. La prière et le chant -funèbre s’achevaient dans ce murmure infini qui -s’élevait autour de nos murs, d’un monde prêt à -l’éclosion de la joie, à l’éternel retour de la vie.</p> - -<p>Ces jours où l’église se revêtait de deuil, où les -prêtres endossaient les chasubles violettes et noires, -où grondaient sous les voûtes les ondes menaçantes -de l’office de Ténèbres, où l’on célébrait de tragiques -splendeurs la fête de l’expiation par la chair -et le sang, où l’on dressait enfin sur le monde enlinceulé -de cendres le symbole du gibet rédempteur, -ces jours de pénitence et de désolation étaient -justement ceux où s’épanouissait, pour la première -fois depuis les léthargies hivernales, le rire innombrable -de la Terre. O lamentations sacrées, plus déchirantes -dans leur austérité que celles des femmes -pleurant Adonaï, vagues du plain-chant déferlant -vers le Crucifié aux prunelles glauques d’agonie, -roulant dans vos plis la douleur, l’adoration, l’extase, -comme vous veniez doucement mourir sur le seuil -déjà bruissant des murmures du Renouveau ! Encore -bouleversés par les affres du Mont des Oliviers, écoutant -l’adieu du Christ au Bien-Aimé, à Jean, qui a -posé son front sur l’épaule du Maître, enivrés de -martyre, mais grisés aussi par les premiers effluves -d’avril, nous sentions en nos cœurs adolescents s’affronter -deux forces éternelles.</p> - -<hr /> - - -<p>Le Jeudi-Saint, il était d’usage que l’on nous menât -visiter les églises. Nous commençâmes, comme -il convenait, par la Cathédrale. Elle était splendidement -tendue de tapisseries et de brocarts, toute illuminée -de cierges. Sous le grand portail, des dames -élégantes et pieuses tendaient des bourses de velours. -Un crucifix de cuivre rayonnait devant la table de -communion et nous le baisâmes, chacun à notre -tour, pliant le genou devant le maître-autel ruisselant -de soie rouge. La plupart d’entre nous étaient -fort recueillis ; la magnificence des décorations, le -scintillement des cierges et cette ombre des nefs où -le peuple attendait la mort d’un Dieu, les impressionnaient. -Seul, Salayrac ne paraissait pas ému et -poussait le coude de ses voisins, quand on passait -devant les boutiques des modistes et des blanchisseuses. -Cette inconvenance me choquait, bien que, -cette année-là, ma dévotion fût fort diminuée. Quant -à Lortal, il était à son ordinaire correct, mais ne -cédait point à cette poussée mystique qui envahissait -un grand nombre d’entre nous pendant les -jours sacrés et jetait, le dimanche de Pâques, à la -Sainte Table, les fortes têtes repentantes d’un repentir -éphémère.</p> - -<p>Nous visitâmes successivement l’église des Carmes : -la chapelle du Grand Séminaire et d’autres sanctuaires, -pour terminer par la chapelle de Saint-Sabas. -C’était une pauvre église sans grâce et sans -style. Il n’y avait à la porte qu’une modeste quêteuse ; -mais l’on éprouvait en pénétrant dans l’abside -une singulière impression de quiétude. L’obscurité -était profonde. Quelques rares cierges gouttaient lentement -autour du Crucifix ; une lueur jaune vacillait -sur les marches du chœur. Des ombres dévotes -s’agenouillaient dans les bas-côtés, le long des confessionnaux. -Sur le maître-autel, des fleurs déposées -par une main inconnue achevaient de se faner, -mêlant leurs derniers parfums à l’odeur de la cire. -Église des pauvres, où l’on se sentait à l’aise et si -bien détaché du monde !</p> - -<p>Notre groupe n’y demeura que quelques instants. -Comme nous repartions, je vis, en me tournant -vers le bénitier de pierre, une forme féminine svelte -et droite à côté d’un pilier. Un frisson me traversa. -J’avais reconnu l’amazone.</p> - -<p>Le regard de Lortal m’apprit que je ne m’étais -pas trompé.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant, lorsque nous reprîmes le chemin de -Saint-Julien, les réverbères s’allumaient ; les pâtisseries, -les épiceries préparaient leurs étalages de -Pâques, et des pyramides d’œufs habillés d’or et -d’argent scintillaient sous les lumières, tandis qu’une -brume fine coulait le long des rues, baignait les -jardins immobiles et noirs derrière les grilles. Les -cloches, disait-on, étaient parties pour Rome et nul -bruit — sinon celui de nos pas — ne rompait le -silence de cette soirée sur la route qui monte au -collège. Mais ni la douceur de l’air, ni la perspective -des vacances toutes proches ne suffisaient à dissiper -ma mélancolie. L’apparition de l’amazone avait -encore étendu une ombre sur mon cœur et le désespoir -montait de je ne sais quelles profondeurs de -moi-même, tandis que s’élevait des champs la langueur -vaporeuse d’avril.</p> - -<p>L’abbé Mirepuy prêcha sur la Passion. Il avait -une voix sourde, mais qui trahissait une âme ardente. -Les yeux fermés, j’écoutais. Je compris qu’on avait -mis en moi une soif d’amertume qui me ramènerait -toujours vers le Dieu aux mains clouées.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O crux, Ave, Spes unica,</i></div> -</div> - -<p class="noindent">disait l’abbé Mirepuy. Ma pensée refluait vers ce Golgotha -dressé dans la nuit des siècles : « Toi seul ne -me trahiras pas », murmurais-je. Lui, c’était le -sacrifice, le renoncement, mais sa douleur était plus -suave que les voluptés du siècle. Quel lit vaut ta -croix, ô mon Christ ! <i lang="la" xml:lang="la">Spes unica</i>.</p> - -<p>Dimanche de Résurrection ! Les Ténèbres se sont -dissipées ; les cloches sont revenues.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O filii et filiæ</i>…</div> -</div> - -<p class="noindent">chantons-nous, et l’abbé Poncebique scande le -rythme allègre de cette prose qui sonne, comme un -chant de pâtre, aigre et vif dans la buée de l’aube.</p> - -<p>Le soir, nous bouclons nos valises. Départ, le -lendemain matin.</p> - -<p>— Moi, dit Lortal, je reste en ville.</p> - -<p>— Tu vas chez ton oncle ?</p> - -<p>— Oui. J’y passerai mes vacances. Tant pis si -cela ne plaît pas à Miromps !</p> - -<p>— Et pourquoi cela ne lui plairait-il pas ?</p> - -<p>Lortal sourit.</p> - -<p>— Il ne m’aime guère. Je ne l’aime pas davantage. -Qui sait pourquoi ?</p> - -<p>Nous nous serrons la main.</p> - -<p>— Bonnes vacances ! Écris-moi.</p> - -<p>— Écrire ! fait Lortal ironique. N’y compte pas -trop.</p> - -<p>Mais il ajoute :</p> - -<p>— Je ne t’oublierai pas, va.</p> - -<p>Que lire sur ce visage fermé ? Il me parut plus -fermé encore, quand nous nous retrouvâmes, les -vacances terminées.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>La rentrée de Pâques était moins triste que les -autres. C’était le dernier trimestre qui commençait, -trimestre des beaux jours et des récréations du soir. -Trimestre aussi des examens ! Tous les candidats -étaient autorisés, à partir de mai, à porter leurs -livres au dehors et à étudier en se promenant -sous les charmilles de la terrasse. Distinction enviée ! -Nous échappions ainsi à ces corvées qu’étaient -les heures de récréation. Les charmes formaient une -voûte épaisse de verdure que traversaient de minces -rais de soleil. Des taches d’or pâle dansaient sur -nos Hérodote et nos Virgile. Le Supérieur venait parfois -se joindre à nous et citait de l’Horace. L’abbé -Mirepuy conversait avec les philosophes. Ceux-ci se -tenaient dans une charmille qu’ils considéraient -comme réservée à leurs doctes entretiens et que -nous appelions par moquerie le « jardin d’Académus ». -Ainsi il s’établissait entre nous, à cette époque -de l’année, une intimité studieuse jusqu’alors -inconnue. Gerboux, pourtant notre professeur, n’y -prenait aucune part et demeurait dans la cour en -compagnie de son fidèle Testard. On le voyait aussi -quelquefois, à l’extrémité de la terrasse, en compagnie -de l’élégant grand vicaire. M. Doublemaze lui -faisait de fréquentes visites, pour le plus vif agacement -de l’abbé Fourmeliès.</p> - -<p>Lortal et moi arpentions souvent l’allée plantée -d’une herbe folle, nos livres sous le bras et ne les -ouvrant que rarement.</p> - -<p>J’étais débarrassé de Salayrac, qui préférait jouer -au bouchon avec quelques gaillards de sa trempe. -Lortal ne poussait pas son goût des mauvaises fréquentations -jusqu’à partager leurs jeux. Je profitais -de ces minutes heureuses avec une extrême avidité.</p> - -<p>A cette époque, mon ami me donna à lire un livre -qui m’émut singulièrement. C’est <i>Dominique</i> que -je veux dire. Les adolescents ne peuvent lire un -roman sans y introduire leur vie ou celle des gens -qui les touchent. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont -des lecteurs si passionnés et même — avec les -femmes — les seuls vrais lecteurs que trouvent aujourd’hui -les poètes et les conteurs. J’emportais -<i>Dominique</i> avec moi en classe et en récréation. Il -arrive souvent que le souvenir d’un ouvrage aimé -demeure en vous, résumé en quelques images. Pour -moi, <i>Dominique</i> c’est un domaine voisin de la mer, -des dunes que balaie le vent salin et parfumées d’immortelles, -une allée de trembles où passe un cavalier. -Je fis une double application du contenu sentimental -de ce livre à Lortal et à moi-même. J’aimais -à me représenter mon ami tantôt sous les traits d’Olivier, -tantôt sous ceux de Dominique. Mais Lortal -souriait de mon enthousiasme.</p> - -<p>— N’aimes-tu pas Dominique ? lui demandai-je -un jour.</p> - -<p>Il eut ce rire bref qui m’exaspérait.</p> - -<p>— C’est tout bonnement un imbécile et un pleutre -que ton Dominique. Il n’avait qu’à enlever Madeleine !</p> - -<p>— Mais Madeleine ne l’aurait plus aimé ?</p> - -<p>— Enfant ! Madeleine s’est toujours dit : « Au -fond, si Dominique avait été véritablement épris !… » -La vérité, la voilà. Dominique n’est qu’un bourgeois, -naturellement destiné à faire un père de famille -et à devenir maire de sa commune. Madeleine -n’a pas eu de chance. Elle méritait mieux !</p> - -<p>— Moi, je trouve très beau cet homme qui renonce -et qui feint d’être heureux dans sa solitude.</p> - -<p>— Le pire, c’est qu’il l’est, heureux ! C’est sa punition. -Moi j’aurais crevé d’ennui dans mon domaine -solitaire, avec ma vertueuse épouse et mes vieux -serviteurs ! J’aurais plutôt volé, assassiné, que de -prendre du ventre, d’avoir mon banc à l’église et de -digérer, après mes repas, les souvenirs de mes dix-huit -ans. C’eût été plus propre !</p> - -<p>Une baguette à la main, Lortal fauche des pavots. -Le vent roule une corolle empourprée.</p> - -<p>Lortal ne m’avait rien raconté de ses vacances, -sinon qu’il avait fait quelques promenades à cheval -avec Mathilde, les Miromps de Rochebuque -ayant une écurie bien montée, et que Miromps -s’était montré avec lui d’une hypocrite amabilité. -Il me parla assez longuement de Miromps (Césaire-Auguste), -fondateur de la dynastie et qu’il désignait -par ses deux prénoms, ce qui donnait au personnage -une bouffonne allure impériale.</p> - -<p>— Césaire-Auguste était le troisième fils d’un rétameur -ambulant. Sa famille — le diable sait qui -était sa mère — installait ses feux aux alentours des -villages. Césaire-Auguste n’a pas toujours connu la -prospérité. Loin de là ! Il tirait par la bride un -roussin efflanqué qui tirait à son tour une carriole -où s’entassaient la forge portative et le matériel domestique. -Les villageois lui lançaient des pierres, -s’il arrêtait son équipage un peu trop près des maisons. -On lâchait les chiens quand la famille se répandait -dans les cours des fermes, criant : « On -répare les chaudrons, les casseroles ! ». C’est ainsi -que Césaire-Auguste apprit la fraternité. Il mit la -leçon à profit. Las de coucher à la belle étoile, le -ventre vide le plus souvent, de recevoir par contre -avec une généreuse abondance taloches et coups de -sabots, ce jeune homme, né sous le signe de la -fortune, quitta sa famille pour chercher aventure. -Si je voulais énumérer les métiers divers que pratiqua -Césaire-Auguste, je risquerais fort d’épuiser -mon vocabulaire. Il n’y a pas de mots pour désigner -les opérations qui le portèrent à un rang élevé -parmi les flibustiers de son temps et qui le porteront -encore, s’il poursuit sa carrière, à un rang élevé -dans l’État. Grâce à la justice immanente, après la -vache enragée, Césaire-Auguste connut de meilleurs -morceaux. Il avait de bonnes dents, ayant eu le -temps de les aiguiser jusqu’à dix-huit ans. Il s’en -servit pour manger d’abord, pour mordre ensuite. -Courtier maritime à Marseille et prêteur à la petite -semaine, il réalisa de gros bénéfices dans l’importation -des chevaux argentins. Telle est l’origine de -sa fortune actuelle. Il a cinquante-cinq ans environ. -On le dit plusieurs fois millionnaire. Mais il bluffe. -Il veut mener grand train et il a acheté une particule. -Il n’a pas acheté qu’un nom, du reste…</p> - -<p>— Que veux-tu dire ?</p> - -<p>— Pauvre Mathilde ! Pouvait-elle faire autrement -d’ailleurs ? Orpheline, pas de rentes, réduite à vivre -auprès de mon oncle Joachim, un panier percé ! Elle -a dit que Miromps lui plaisait, par son énergie, -parce qu’elle devinait en lui un homme de fer. Par -la suite, elle s’est aperçue qu’il était surtout un -homme d’argent. Mais cela même a ses avantages. -Et tout s’oublie ! Et tout est également nauséabond, -dans la vie…</p> - -<p>Lortal cingle l’herbe avec rage. Mais pourquoi -insulte-t-il ainsi l’amazone ? Pourquoi cette fureur -de salir ce qui, sans doute, est la chose la plus secrète -et la plus précieuse de sa vie ? Quel démon habite -en toi, mon ami, pour que tu t’acharnes contre toi-même ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Les Miromps de Rochebuque habitaient, rue Jaladis, -un vieil hôtel Renaissance. La rue Jaladis partait -de l’ancien Foirail qu’ombrageaient de gigantesques -ormeaux, nouant leurs branches au-dessus -d’un abreuvoir de pierre sculptée et verdie. Sur le -Foirail se tenait le marché ; des bornes plantées en -rectangle servaient à séparer le bétail. D’un côté, -les contreforts de la cathédrale élevaient leur masse -grise et à travers le feuillage on distinguait les -guivres, les gargouilles, les moines joueurs de luth -et les démons ricaneurs qui chevauchaient les corniches, -les angles, les ogives et les gouttières. Les -jardins de l’Évêché dominaient le cours de la rivière -qui tournait vers des bois et des collines aux profondeurs -bleues. Tout le quartier d’Aubenac appartenait -à la vieille ville et — noblesse oblige — le -nouveau Rochebuque avait tenu à choisir un domicile -dont l’ancienneté fût moins contestable que -son titre.</p> - -<p>On avait accès à l’hôtel Miromps par la pente -fort roide qu’était la rue Jaladis. La pauvreté des -masures qui bordaient cette rue faisait ressortir -l’austère beauté de la demeure. Deux cariatides gardaient -le seuil, l’une représentant le Jour, l’autre, -la Nuit, supportant toutes deux un fronton armorié. -Une date s’inscrivait au-dessus de la porte carrée : -1584.</p> - -<p>— Les armes des Longeval d’Aubrac, dit Lortal. -La famille est éteinte. Césaire-Auguste conserve les -armes sur sa porte, ce qui lui évite de se choisir un -blason.</p> - -<p>Il leva la main vers le heurtoir.</p> - -<p>— Attention, ajouta-t-il ironique, tu vas voir Mathilde. -Prends garde de ne pas devenir amoureux.</p> - -<p>J’étais invité, ce jeudi-là, à déjeuner chez les -Miromps. Trois jours auparavant, Lortal m’avait -transmis cette invitation que je redoutais tout en la -souhaitant. Sur le point de franchir le seuil que -l’ironie et les réticences de mon ami avaient rendu -mystérieux, j’éprouvais une furieuse envie de prendre -mes jambes à mon cou.</p> - -<p>— Il y aura du monde, continua Lortal. Tout le -gratin d’Aubenac ; un ou deux curés — Miromps -y tient — dont Doublemaze que l’on pourrait aussi -bien appeler Doubleface ; le beau Milondré qui t’est -si sympathique ; deux fossiles, M. et Mme Villedieu-Beaupré -et, je pense, aussi la comtesse d’Escarbagnas. -Pourquoi pas ? C’est Miromps qui a fait les -invitations, sauf les nôtres dont Mathilde est responsable. -Courage, mon petit. C’est une véritable -entrée dans le monde. Prépare tes ongles !</p> - -<p>La porte s’ouvre. Un grand larbin à gilet jaune -nous débarrasse de nos casquettes.</p> - -<p>C’est Elle que je cherche dans le salon un peu -obscur où les invités sont déjà rassemblés. C’est Elle -seule que je vois. Elle vient au devant de nous. Je -marche en arrière de Lortal, la vue et l’esprit troublés, -les mains moites. Quelle aisance que celle de -mon ami ! Il va droit à Mathilde. Il lui baise la -main qu’il porte très haut à ses lèvres.</p> - -<p>— Voici Demurs, dont je t’ai souvent parlé.</p> - -<p>L’Amazone est vêtue d’une robe glauque voilée -d’une tunique qui la fait apparaître comme enveloppée -des flots d’une mer orageuse ou ruisselante -d’algues. Le visage et la gorge nue sont d’une teinte -ambrée ; les yeux fendus en amande, un peu écartés, -les prunelles café baignent dans un blanc légèrement -coloré de bleu acier ; le nez incurvé, très mince -du bout ; le menton, d’un dessin ferme, volontaire. -Quant à la bouche aux lèvres sombres, entr’ouvertes -sur des dents neigeuses, elle rassemble tout -l’éclat de cette figure. L’ensemble a quelque chose -de hautain et même de cruel, et cet éclat exotique -qui m’avait déjà frappé dans le visage de Lortal.</p> - -<p>Je balbutie des courtoisies apprises.</p> - -<p>— Tu l’intimides, dit Lortal à Mathilde. Où est -ton mari, le seigneur de ces lieux ?</p> - -<p>Mathilde nous guide vers des fauteuils. Le docteur -Horace Milondré trône dans la certitude d’être beau, -aimé des femmes et d’avoir de l’esprit. On dit de -lui : « Il est si spirituel ! Il en a parfois de raides ! -Ah ! ces médecins ! » Horace a une cravate de soie -verte, presque assortie à la robe de la maîtresse de -maison, ce qui m’exaspère. Cet homme élégant a -le tort d’arborer en épingle un vrai tournesol de -brillants. Les favoris châtains allongent un visage -plein, au menton mou, aux lèvres flasques. Sur les -yeux incolores pèsent des paupières bouffies, trop -roses. Il joue d’une breloque d’or à son gilet de -soie. Une main repose sur le drap bien tendu d’un -pantalon clair : elle est grasse, courte, les ongles -ras et luisants.</p> - -<p>Présentation.</p> - -<p>— Mais je vous ai déjà vu, jeune homme.</p> - -<p>Ce « jeune homme » est une écrasante humiliation.</p> - -<p>— Je me souviens. Vous êtes l’ami du petit Jouvelin. -Avez-vous de ses nouvelles ? Il vous aime -diablement, ce gamin !</p> - -<p>Et se penchant vers sa voisine, Mme Villedieu-Beaupré, -un spectre jaune emmailloté de soie puce, -avec des diamants en poire qui gouttent sous des -bandeaux d’un noir magnifique :</p> - -<p>— Curieuse histoire !</p> - -<p>Il me tourne le dos et chuchote à l’oreille de la -vieille dame, qui glousse, je ne sais quels ragots. -J’entends :</p> - -<p>— Excellente institution… Mais c’est toujours -comme ça, dans les collèges… L’abbé Fourmeliès -n’est pas assez énergique…</p> - -<p>Une tapisserie se soulève.</p> - -<p>— Mon mari, dit Mathilde.</p> - -<p>Miromps s’approche du cercle. Il est courtaud ; les -jambes torses, comme celles d’un cavalier. On dirait -qu’il va s’arc-bouter pour saisir un adversaire à la -gorge. Tout de suite ses yeux m’attirent : une mince -lame grise sous de gros sourcils embroussaillés. La -tête est trop volumineuse pour la taille médiocre du -personnage. Mais la disproportion ne choque pas, -tant les épaules sont robustes. Les cheveux gris cendré, -coupés ras sur une nuque massive et sanguine ; -la mâchoire épaisse, le menton carré, plus puissant, -plus volontaire encore que celui de Mathilde. -Cet homme touche aux grands carnassiers. Sa force -réside dans sa nuque et dans sa mâchoire. <i lang="la" xml:lang="la">Quaerens -quem devoret</i>, ne puis-je m’empêcher de murmurer.</p> - -<p>Miromps de Rochebuque est vêtu avec sobriété, -d’un vêtement brun. Tout parvenu qu’il est, il a plus -de simplicité que Milondré. Celui-ci lui frappe sur -l’épaule, avec une familiarité imbécile, croyant le -flatter en le traitant en égal.</p> - -<p>— Eh bien ! Miromps, comment vont nos pouliches ?</p> - -<p>Le mari de Mathilde m’a tendu une main large -qui serre bien, qui doit bien étrangler aussi. Toute -sa personne dégage une impression de force réservée, -plutôt que de sournoiserie. Un pli dur tire la bouche -en bas, du côté gauche. J’éprouve pour cet homme -une sympathie craintive. Comment Lortal s’acharne-t-il -à tourner en ridicule ce personnage d’une autre -trempe que ceux qui l’entourent ?</p> - -<p>Il y a là un ancien officier, démissionnaire à -cause des inventaires : un front étroit et des moustaches -à la gauloise, d’un blond fade à pleurer. -M. Villedieu-Beaupré a la démarche roide d’un débutant -ataxique et la déplorable habitude de sucer -ses ongles. Quant à la comtesse d’Escarbagnas, annoncée -par Lortal, elle est représentée par Mlle Dubois -de Louvrezac, personne sans âge, en satin noir, -avec quelques bijoux de famille, et qui joue la parente -pauvre.</p> - -<p>On annonce le grand vicaire. M. Doublemaze sait -ménager ses entrées. Le prêtre s’avance avec des -mines et trop de sourires. J’admire sa soutane et ses -souliers à boucles d’argent, la belle main grasse -qu’il me tend. Lui ne m’appelle pas « jeune -homme ».</p> - -<p>— Je vous connais, monsieur. Vos maîtres m’ont -parlé de vos succès et de votre belle intelligence.</p> - -<p>Je rougis. Mathilde me félicite. Lortal ajoute -quelques compliments vinaigrés. Il ne désarme pas.</p> - -<hr /> - - -<p>La salle à manger m’éblouit d’un luxe de cristaux. -Conversation animée. Le grand vicaire est -plein d’attentions pour Césaire-Auguste. C’est une -conquête qui tente ce fin diplomate de Doublemaze. -La grande affaire est celle des élections prochaines. -On manque d’un candidat bien pensant. On voudrait -un homme dont la fortune garantirait les opinions. -L’invitation est discrète. Doublemaze n’insiste -pas. Mais, après le déjeuner, un verre de -bénédictine dans la main gauche, le souple vicaire -prend le bras de son hôte et tous deux vont voir la -bibliothèque.</p> - -<p>— Ton mari veut devenir député ? dit Lortal à -Mathilde. Il a raison. Il sera ministre. Tu recevras -dans tes salons tous les gens qui vont au bal de -l’Hôtel de Ville. Félicitations.</p> - -<p>Il s’éloigne, le nez en l’air, considérant les grands -panneaux de tapisserie qui ornent les murs du salon. -Je reste seul.</p> - -<p>La pièce ouvre sur une terrasse construite bien -postérieurement à l’hôtel et d’où l’on descend dans -un jardin en contre-bas. Un ciel d’un bleu léger -repose sur la voûte des yeuses. Je quitte le salon -et vais m’accouder à la balustrade. A mes pieds une -allée de buis, une vasque où stagne une eau verte -ocellée d’or. A travers le bouquet noir des chênes, -je distingue un petit pavillon délabré. Malgré la -clarté printanière, ce jardin semble humide et obscur. -Ce pavillon au plâtre écaillé met une note sinistre. -Une vague angoisse m’étreint, dans le silence. -Tout est immobile, muet : les arbres, l’eau, -la province éparse autour de la maison. Un drame -couve, dirait-on, dans cette tranquillité, sous la bonhomie -des choses.</p> - -<p>— Je ferai démolir cette bicoque, prononce derrière -mon épaule la voix de Miromps.</p> - -<p>L’abbé Doublemaze a pris congé. Les autres invités -sont partis. J’ai dû rester assez longtemps -plongé dans ma rêverie.</p> - -<p>Miromps me prend par le bras.</p> - -<p>— Aimez-vous les médailles ? J’en ai une assez -belle collection.</p> - -<p>Il m’entraîne dans son cabinet dont il me fait les -honneurs avec une sobriété et une modestie parfaites. -Pendant le déjeuner, je l’ai observé. Ses yeux ont, -tour à tour, une clarté dure, sauvage ou triste. Quelle -ombre s’étend derrière lui ?</p> - -<p>Maintenant que la maison s’est vidée d’étrangers, -il semble qu’un jeu de scène inquiétant se prépare. -Je devine derrière ces trois personnages courtois, -mondains, trois protagonistes d’une tragédie domestique -dont le dénouement mûrit avec lenteur dans -cet hôtel masqué d’un prestige suranné. Les acteurs -se meuvent sur une scène brillante, mais le vrai -drame se joue dans un arrière-plan obscur. Les êtres -réels, vivants, sont cachés. Ils vont surgir. Je verrai -le vrai Miromps, le vrai Lortal, la vraie Mathilde.</p> - -<p>Et cependant que Césaire-Auguste Miromps de Rochebuque -me montre sur quelque disque de métal -l’effigie de Ptolémée Évergète ou de Dioclétien, je -fais cette découverte que chaque être ne nous offre -de lui, tel l’<span lang="la" xml:lang="la">imperator</span> de bronze, qu’un côté de son -visage, souriant ou grave, et que l’autre demeure -tourné vers la nuit.</p> - -<p>Dans le jardin, sur le seuil du pavillon, nous -trouvons Lortal et Mathilde. Lortal a conservé dans -sa main la main de la jeune femme.</p> - -<p>— J’exposais à Jacques, dit Mathilde, mes projets -sur le pavillon. Je voudrais le transformer en un -véritable atelier.</p> - -<p>— Il me semble, répond Miromps, que vous aurez -une mauvaise lumière. Il vaut mieux le jeter à bas -et construire autre chose.</p> - -<p>— Ton mari ne juge pas cette bicoque digne d’un -Roquebuque, réplique insolemment Lortal. Ce pavillon -était joli. Mais son maître connaît mieux le -<i>Gotha</i> que l’architecture.</p> - -<p>Les yeux de Miromps luisent de cet éclat bref que -j’ai noté à table, lorsque la discussion s’animait.</p> - -<p>— Vous peignez, madame, dis-je pour dissiper -le malaise.</p> - -<p>— Quelquefois. Une vraie barbouilleuse. Tenez, -puisque vous êtes curieux.</p> - -<p>Et elle m’introduit dans une rotonde, décorée encore -de filets Louis XV, meublée d’une natte, d’un -divan, d’un chevalet. La lumière vient d’un œil-de-bœuf. -Une soierie orientale est drapée sur le mur. -Quelques ébauches…</p> - -<p>— Je vous en prie, me dit avec précipitation Mathilde, -demandez à Jacques de ne pas exaspérer mon -mari. Il est injuste envers lui. J’en souffre.</p> - -<p>Je balbutie, sans oser la regarder :</p> - -<p>— Oui… je lui dirai… je vous promets.</p> - -<p>Machinalement, je froisse une rose, encore fraîche, -oubliée sur la table… depuis quand ?</p> - -<p>Jacques baise la main de Mathilde.</p> - -<p>— Il est temps de rentrer. Au revoir, cousin -Miromps ! Ah ! quelle poignée de main, cousin ! Décidément -vous êtes trop fort. Ha, ha !</p> - -<p>Sur le crépuscule de mai, les cariatides ouvrent -leurs prunelles aveugles. Lortal sifflote. Un chaland -fleuri de géraniums glisse sur la rivière. La cloche -de Saint-Julien tinte au haut de la colline. Nous -hâtons le pas, silencieux.</p> - -<p>Un secret nous lie maintenant, ô taciturne Amazone.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Malgré mon désir de tenir la promesse faite à -Mathilde, je n’osai jamais transmettre sa prière à -Lortal. Maintes fois je crus avoir trouvé l’occasion -d’aborder ce sujet et, chaque fois, au moment de -parler, un scrupule me vint d’effleurer un point -douloureux de la vie de ces deux êtres si proches -l’un de l’autre et séparés pour toujours. Lortal -m’était d’autant plus cher que je devinais l’amertume -secrète de son cœur, sans en préciser les raisons. -Son caractère hautain, ses rebuffades fréquentes, -son orgueil parfois insupportable ne m’éloignaient -pas de lui, mais m’attachaient plus encore à -cette âme tourmentée. Il lui arrivait, depuis la venue -des Miromps à Aubenac, de me traiter avec une -dureté dont je ne l’eusse pas soupçonné quelques -mois auparavant. J’acceptais tout. Bien plus tard, -seulement, j’ai compris que Lortal était de cette race -d’hommes qui ne peuvent aimer sans faire souffrir -et dont la tendresse se proportionne toujours à la -douleur qu’ils imposent.</p> - -<p>Je n’en ai pas moins gardé, à ce cruel compagnon -de mon adolescence, un place profonde en mon -cœur. Il fut comme un veilleur qui secoue une -torche sur ses compagnons endormis, les brûle, mais -les éveille. Que ne reportait-il uniquement sur moi — toujours -prêt à pardonner et qui lui devais tant -de choses — cet âpre besoin de tourmenter ! Hélas ! -vieillissant, peut-être nourrira-t-il de grands remords. -Une ombre tragique l’accompagne déjà. Sans -doute il a causé et causera le long de sa route quelques-unes -de ces blessures qui ne se cicatrisent -jamais. Il ne trouvera son expiation qu’en lui-même, -en songeant à l’irréparable, car il est de ces bourreaux -que leurs victimes sont impuissantes à maudire.</p> - -<p>Le Supérieur Fourmeliès avait une affection particulière -pour Lortal. Ce dernier se départait avec lui -de ce flegme un peu dédaigneux qu’il conservait -avec les autres maîtres et même avec le doux Mirepuy -qui se mêlait à nos conversations. L’abbé Fourmeliès, -si habile à pénétrer les âmes, avait certainement -deviné de quelle redoutable qualité était celle -de Lortal. Il se penchait sur elle avec un peu -d’anxiété. Il le gourmandait de sa paresse. Lortal, -piqué, donnait un coup de collier, montait de plusieurs -rangs au classement suivant, puis, dégoûté, -rejetait ses livres.</p> - -<p>Peut-être avait-il perdu un peu de son prestige -auprès de nos camarades. Son indifférence pour tout -ce qui touchait à la vie de collège avait plu au début, -comme une fronde. Par la suite, elle avait choqué -jusqu’aux moins disciplinés : « Lortal, disait-on, il -s’en fiche par trop ! » Ses condisciples flairaient là -du mépris non seulement pour les besognes du collège, -mais aussi pour eux-mêmes : en quoi ils ne se -trompaient guère. La foule — au collège ou ailleurs — n’aime -pas que l’on dédaigne ce qu’elle aime et -même ce qu’elle hait. Lortal n’était plus pour beaucoup -que le Pacha et ses insuccès scolaires, dont il -se souciait comme d’une guigne, lui enlevaient la -considération des forts en thème.</p> - -<p>Il va sans dire que pour moi il avait conservé son -étrange charme. Il se rendait fort bien compte de -la séduction qu’il exerçait sur ses amis ; il connaissait -son pouvoir et ne se donnait pas la peine d’en -user. Je lui aurais obéi aveuglément, s’il m’en avait -prié avec une certaine inflexion de voix impérieuse -et tendre. Je ne me souvenais pas, sans regret, du -soir où nous étions partis ensemble, de ces minutes -où j’avais imaginé une vie libre, une vie d’aventures -avec le compagnon élu. Elle avait échoué -bien vite et bien piteusement, cette évasion. Et pourtant -la foi m’était restée dans mon condottiere.</p> - -<hr /> - - -<p>Les derniers jours de l’année scolaire ne sont pas -mornes et boueux comme ceux de l’année astronomique. -Ces deux mois ensoleillés qui précédaient les -grandes vacances et qui marquaient la fin d’une -étape dans notre marche vers la vie, étaient, malgré -le nuage des examens, rutilants d’espoirs et de projets. -Lortal rêvait, une fois sorti du collège, d’entreprendre -de grands voyages, de naviguer. Il me parlait -de traversées qu’il n’avait point faites, de pays -qu’il n’avait jamais visités, de telle sorte que mon -esprit était ébloui de visions neuves. Des océans verts -comme l’émeraude, des rivages aux sables sanglants -et pailletés d’or, des palmes métalliques dans l’air -vibrant de chaleur, des porteurs d’ébène aux jambes -luisantes élevant leurs jarres sur le mur orangé des -couchants : d’où lui venaient donc ces images ? Il -me disait : « Quand on traverse la mer Rouge, les -nuits seules permettent de respirer. On est vêtu -d’un simple vêtement de toile blanche et l’on va sur -le pont où sont les femmes. Leur peau moite sent -bon sous les mousselines. Elles sont étendues sur des -nattes ou des fauteuils de rotin. L’amertume des -whiskies glace nos lèvres. Lorsqu’on étend la main -pour saisir son verre, dans l’ombre, on frôle une -main brûlante ou le satin frais d’un bras. » Et je -fermais les yeux, croyant déjà respirer les bouffées -lourdes de la nuit, le vent salé qui dessèche la gorge -et l’odeur de ces corps immobiles et baignés de -sueur.</p> - -<p>D’autres fois il était moins épris d’aventures. Il -me parlait alors de son passé. Les Espagnols de -l’Institution Sauvalet avaient tenu une grande place -dans son enfance. Juan de Carcamo lui avait donné -un étui à cigarettes en cuir orné de son chiffre en -or. Il tirait parfois l’étui de sa poche pour respirer -l’odeur fine de la peau, humant des souvenirs. Il ne -m’avait jamais entretenu de sa mère, mais je devinais -qu’elle était du même pays que ces beaux jeunes -gens aux cheveux soigneusement lustrés. Le visage -de Mathilde indiquait aussi des origines étrangères. -De sa mère, mon ami tenait sans doute ce teint -olivâtre et surtout cette âme de conquistador, tour -à tour indolent et passionné. N’était-ce pas la voix -lointaine des ancêtres à caravelles qui parlait, par sa -bouche, de navires, de tropiques et de constellations -étranges ?</p> - -<p>Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative, -Lortal révélait une sensibilité dont moi seul, -parmi ses camarades, pouvais connaître la délicatesse. -S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était -avec tant de chaleur que je croyais revivre ces journées -par lui vécues jadis. Il me parlait peu de Mathilde -et toujours avec une réserve qui ne me permettait -pas de le questionner.</p> - -<p>Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour, -qui fut celui de cette confidence, me découvrit un -monde nouveau, une terre promise dont les parfums -m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse.</p> - -<p>Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule -avait cette limpidité qui suit les orages. Les -marronniers de la cour luisaient de toutes leurs -feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre -mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement -attendri, Lortal me prit le bras et déversa dans -mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres -confidences, si je dois les juger aujourd’hui ; mais -combien précieuses, si je me rapporte à ce temps -où les moindres semences apportées par un vent de -hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante ! -Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout -jeune homme pour une femme plus âgée que lui ? -Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal -faisait passer à travers ses mots un tel souffle de -passion que tout mon être frémissait et se fondait -dans la voix de l’ami. Premiers émois de l’intimité, -tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme, -devient peu à peu amoureuse à son insu, le lien de -la famille resserrant encore le lien de l’inclination, -mais jetant un trouble et presque un remords dans -leurs épanchements ; idylle enfin, qui dans la sécheresse -du récit n’est qu’une pastorale niaise, mais qui, -dans la voix grave de mon ami, devenait le plus -beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que -n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil -souvenir ! A travers une confidence je faisais la -grande découverte ! La nuit venue, roulé dans ma -couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant -à cette puissance inconnue, à cet amour que je tendais -vainement vers la vie en criant : « Prends-le ! » -sans être entendu.</p> - -<p>L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour -pour Mathilde ne se précisa pas au delà d’une simple -confidence sentimentale. Que s’était-il passé entre -eux ! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues -amoureuses ne me permettait guère de -l’imaginer. Je ne vis dans cette idylle que douleur et -pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils s’aimaient -et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle -épousé Miromps ? Ce que pensait Lortal de ce -mariage, l’ironie de mon ami ne me le laissait que -trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de -Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de -brusque insolence une femme si tendrement aimée, -il y avait quelques mois à peine ?</p> - -<p>Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue, -d’y voir plus clair.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>La première communion approchait. C’était la -fête du collège. L’évêque officierait en grande pompe, -assisté de deux chanoines. Déjà l’on commençait à -préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la -nef des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique -exerçait les chœurs et se démenait à l’orgue -comme un beau diable. Le jardinier soignait pieusement -les roses dont on emplirait les corbeilles, les -hortensias, les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel. -Les sœurs, chargées des soins de la sacristie, transportaient -des échelles, plantaient des clous, se livraient -à un labeur minutieux et muet de fourmis. -Tout le collège était en grand émoi, d’abord parce -que l’on attendait Monseigneur et ensuite parce qu’il -était question pour le soir de la fête d’une illumination -<i lang="it" xml:lang="it">a giorno</i> et d’un feu d’artifice sur la terrasse.</p> - -<p>De toute cette animation, les premiers communiants -seuls étaient exclus. Ils étaient une trentaine, -garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de leur -importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement -leur devoir religieux, quelques-uns -angoissés par l’attente de la cérémonie. Huit jours -de retraite les retranchaient du monde.</p> - -<p>L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace -du Dieu proche, que va-t-il devenir sur le point -de mettre ses lèvres à la Table terrible ? Je prévoyais -pour Charles Jouvelin un bouleversement de son -frêle organisme. Je l’avais vu rarement depuis la -rentrée de Pâques. Il m’avait dit être très absorbé -par sa préparation religieuse. L’indifférence qu’il me -manifesta confirmait ses paroles.</p> - -<p>Gerboux n’était pas étranger à cette transformation. -La direction et la surveillance des premiers -communiants pendant la retraite prenait tout son -temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et -mesquin qu’il mettait en toute chose, sa dévotion -morose et un curieux sadisme cérébral. Pour lui, -l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté -habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser -ces jeunes imaginations, à affoler ces sensibilités -qu’il est si facile de détraquer pour la vie. Le délire -de Charles, pendant sa courte maladie, m’avait bien -montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes -d’édification. Par la hantise du péché, il -conduisait ces âmes apeurées à la maladie du scrupule : -agitant sans cesse devant eux l’image d’une -éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces -petits. Les plus sensibles arrivaient au jour, qu’on -leur présentait comme le plus beau de leur vie, dans -un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les -autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié -défiler, le long des blancs corridors, les yeux baissés, -les bras croisés, contraints à égrener sans cesse leur -rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient silencieuses. -J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles -Jouvelin, plus pâle que les autres et qui marchait -comme un somnambule.</p> - -<hr /> - - -<p>J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir -enfin Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait -pas fait appeler au parloir depuis la maladie de -Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui, -avec celle de Mathilde, formait le principal objet de -mes rêveries. Mathilde m’inspirait une tendresse mêlée -de pitié et un respect un peu craintif. Je flairais -en elle une grandeur tragique ; elle m’apparaissait -encore sous les traits de l’amazone galopant dans la -lande déserte. Mais Nourmahal, c’était le soleil, la -joie ; elle était environnée d’une splendeur matérielle -qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je -ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible -dans le palais de ses songes, mais comme -une femme dont on pouvait caresser les cheveux, -baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche ? La -déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement, -mais cette jalousie inconsciente, dont je sentais -déjà la lame, avait transformé l’idole lointaine -en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible -de conquérir. Je me sentais maintenant capable -d’incroyables audaces.</p> - -<p>La veille de la première communion avait lieu une -cérémonie qu’on appelait le pardon des parents. Les -familles se réunissaient au parloir ; les enfants, conduits -par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les -bras croisés. Les premiers communiants pénétraient -dans le petit jardin planté de thuyas et de fusains -et, passé le seuil, sans autre signal, couraient se -jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer -le pardon des fautes commises. L’énervement de -cette scène, corsé de celui de la retraite, les faisait -sangloter hystériquement. Les mamans, non moins -nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables -pères eux-mêmes avaient le regard humide. Le -pardon accordé, c’était une embrassade générale et -les baisers claquaient sur les joues encore salées de -grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique -un peu gros et d’origine jésuite, était strictement -privée. Les divisions n’y assistaient pas. Je m’étais -pourtant glissé dans un coin du salon et, le rideau -tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe -claire, une rose couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle -maniait un petit mouchoir, Charles courut à elle, -mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il -tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé. -Elle le releva. L’enfant reposa la tête sur l’épaule -de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent ainsi -quelques instants dans la lumière dorée du soir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Dès sept heures, nous attendions Monseigneur -dans la cour d’entrée du collège. Les murs étaient -tendus de draps où les sœurs avaient épinglé des -bouquets de roses ; des oriflammes blanches, portant -des inscriptions en lettres de papier doré, flottaient -aux fenêtres et à l’extrémité du grand mât de gymnastique. -Nous formions la haie : les grands à droite, -la plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés -et des cravates trop précieuses ; les petits, -à gauche, en veste bleue à boutons d’or ; et, face à la -porte, les premiers communiants, ornés du brassard -blanc, de grands cierges enrubannés à la main, le -paroissien à tranches d’or sous le bras, égrenant des -chapelets de malachite ou de pierres du Mont-Dore. -Ah ! les cadeaux de première communion ! Quel effort -pour ne pas se laisser distraire par la montre neuve -qui bat dans le gousset, la chaîne d’or ou d’argent, -le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le portemine -en doublé ! Devant ses néophytes se tenait -Gerboux, un claquoir à la main.</p> - -<p>Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux -creusés, par l’insomnie peut-être. Cette figure d’enfant -accablé d’un poids trop lourd me causa un malaise -que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur.</p> - -<p>Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze, -car l’évêque, en dépit de sa mitre rutilante, -de sa crosse et de ses bénédictions, faisait humble -figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand -du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux -et aussi séduisant. Autour de sa haute taille flottait -un riche surplis de dentelle ; ses épaules étaient recouvertes -d’un camail bordé d’hermine plus fin et -plus lustré que la soie. Un sourire d’aimable condescendance -épanouissait sa bouche et ses lèvres charnues -s’entr’ouvraient sur des dents saines et brillantes. -Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant -ce grêle vieillard si effacé dans sa lourde parure -d’orfèvrerie. Sans doute il devait sentir dans son -bras droit replié sur sa poitrine de terribles démangeaisons -de bénir. Comme son geste aurait été plus -sûr, plus large, plus onctueux que le geste ébauché -par la main hésitante du vieux prélat ! Aussi accompagnait-il -chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt -à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison -de tête, comme pour dire : « Attendez ! Quand -ce sera mon tour, vous verrez ! »</p> - -<p>L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque, -également en surplis et camail, portant haut son -visage brun et patiné. Derrière eux, les chanoines de -la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en -surplis blancs ; les enfants de chœur en soutanelles -rouges et camails de soie cerise. Nous fermions le -cortège.</p> - -<p>Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables -flammelles tremblaient, exhalant un parfum de -cire, presque invisibles dans le ruissellement du -soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait -déchaîné son orgue ; pressés autour de lui, les choristes -entonnèrent le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>. Le maître-autel -étincelait d’un or enfoui parmi les fleurs. L’ostensoir -rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes, -dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement -l’arome de l’encens et des cierges.</p> - -<p>Dans le transept de droite, une foule nombreuse -de parents et d’amis était massée. Les dames d’Aubenac, -en toilette d’été, agenouillées sur le prie-Dieu, -les messieurs en redingote, debout et graves -devant leurs gibus, pouvaient voir au premier rang -les premiers communiants, leurs cierges fixés au -banc par un bracelet de velours. De ma place je -penchai la tête pour découvrir Nourmahal, mais je -ne vis que mon ennemi Milondré, le ventre tendu -d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or.</p> - -<p>Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès -et du grand vicaire, flanqué de diacres en dalmatique, -l’évêque célébrait le Saint Sacrifice. La -messe épiscopale était d’un rite compliqué et les -lévites en soie cerise évoluaient avec une grâce et -une méthode qui faisaient songer à un solennel ballet. -Le chef des enfants de chœur, Vindrac, svelte -dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements. -Un coup de claquoir et toutes les soutanelles -s’agenouillaient, se relevaient, défilaient autour de -l’autel, présentant les burettes de cristal, le manuterge, -le lourd évangéliaire enrubanné. La triple -clochette de cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient -sous le vent de l’Élévation. Des lévites privilégiés -balançaient les encensoirs. Bientôt le chœur -fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait, -sans le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques, -auréolait d’un nuage l’ostensoir aux rais de -vermeil, estompait les lents gestes rituels des officiants. -L’évêque éleva la patène entre les doigts -oints de l’huile sainte, et l’améthyste pastorale étincela -d’un éclair violet dans la buée des aromates.</p> - -<p>Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent, -une voix précoce et pure, monta d’un long -jet sous les voûtes pour retomber, fusée sonore, sur -les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs frémissants -de l’attente sacrée. Elle chantait : « Oh ! -qui me donnera des paroles d’amour, une langue de -feu pour te louer, Seigneur ! » Et, dans le tourbillon -d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de -parfums, pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux, -les lys du Seigneur, ses enfants de prédilection, -se levèrent et marchèrent, la gorge serrée, -les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres -de chaleur, de musique et d’odeurs, vers la table -où le festin de la chair divine leur allait être servi.</p> - -<p>La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès. -Un violon solo avait succédé au chanteur et -personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir que -l’artiste jouait la <i>Méditation de Thaïs</i>. Sans doute -les langoureux <i lang="it" xml:lang="it">vibrati</i> de Massenet convenaient-ils -à cette cérémonie. L’abbé Poncebique, qui avait réglé -le programme musical, en avait jugé ainsi. -Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus -sur les dalles, comprennent d’une autre façon la -musique religieuse : mais les fidèles et les prêtres -réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence.</p> - -<p>La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque -froideur jusqu’à la fin de la messe. Bientôt les enfants -de chœur précédèrent en bon ordre le clergé -qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis -disparaître par la porte de la sacristie la chape pareille -à une carapace d’or, la mitre, les bandelettes -et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui -constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à -jamais disparu. Derrière ce décor magnifique et voluptueux, -je ne retrouvais plus la divinité cherchée -avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire. -Je me souvins avec regret de ces heures de méditation -et d’épanchement, cœur à cœur avec le Christ, -avec Celui qui a dit : « Levez-vous, ô vous qui -mangez le pain de la douleur ». C’est avec pitié et -tristesse que je vis, tous flonflons évanouis et dissipés -les derniers nuages d’encens, disparaître derrière -la crosse pastorale les vestiges de la rude et vieille -force d’Église.</p> - -<p>Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je -ne le vis que plus tard, dans l’après-midi, un peu -avant vêpres. Nous nous rencontrâmes dans un corridor, -comme il se rendait, ganté et son paroissien à -la main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades. -Il vint à moi et, gravement, me tendit son -front.</p> - -<p>— Eh bien ! Charles, lui dis-je sans conviction, -un beau jour, n’est-ce pas ?</p> - -<p>Il baissa la tête.</p> - -<p>— Non ? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on -ne croyait ? Est-il possible, Charles ? toi qui es si pieux.</p> - -<p>Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse :</p> - -<p>— Je croyais être heureux, si heureux… J’avais -tant attendu !… Eh bien ! tu sais, c’est terrible… -j’ai honte… mais <i>ça</i> ne m’a rien fait… rien !</p> - -<p>Il répéta : « Rien ! » avec une sorte de désespoir et -s’éloigna, si triste dans ses habits de fête.</p> - -<p>La première désillusion de sa vie — la plus grande -peut-être !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>La journée se terminait par un salut, la procession -et le feu d’artifice. Cette partie de la fête était attendue -avec impatience. Les invités de la ville viendraient -dans la cour et les élèves seraient autorisés -à rejoindre leurs parents ou leurs amis.</p> - -<p>Aussitôt après dîner, nous nous rendîmes à la -chapelle. Le soir tombait. Le chœur flamboyait. -Une débauche d’encens enveloppa bientôt d’un -nuage la nef tout entière. L’adolescent du matin -chanta un langoureux <i lang="la" xml:lang="la">O Salutaris hostia</i> ; l’abbé Poncebique -fit entonner à nos choristes un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> -que nous continuâmes tous et qui roula avec une -rumeur d’orage sous les voûtes où la nuit se massait -déjà. L’évêque n’était plus là ; mais son grand vicaire -le remplaçait, je n’ose dire avantageusement. -M. Doublemaze, en chape fulgurante, éleva l’ostensoir -au-dessus de la foule inclinée. Il surgissait, -pareil à un Moïse d’or, d’une nuée d’aromates, sur -un Sinaï d’éclairs. Puis le collège et les familles -s’écoulèrent au dehors.</p> - -<p>La procession se formait devant la chapelle, dans -un petit jardin orné de plates-bandes fleuries. D’abord -marchait une douzaine d’enfants de chœur, -porteurs de flambeaux montés sur des hampes de -bois. D’autres, plus jeunes, suivaient, des corbeilles -suspendues à leurs cous par de larges rubans. Ces -corbeilles étaient pleines de roses effeuillées et les -enfants en semaient les pétales sur la route du Seigneur, -par poignées. Quatre élèves de philosophie -portaient le dais de soie blanche sous lequel cheminait -le chanoine Doublemaze qui, d’un bras puissant, -soutenait le lourd ostensoir de vermeil. Des -deux côtés du dais, d’autres lévites balançaient les -encensoirs. Puis venaient le clergé, le collège, les -familles, tout le monde chantant des cantiques. Sur -notre passage, se formait une haie de peuple, de -petites gens du quartier, de paysans, de gamins -qui se signaient quand le bon Dieu, aux mains du -chanoine Doublemaze, leur accordait sa bénédiction.</p> - -<p>Ainsi la théorie multicolore, soutanelles cerise, -surplis blancs, étoffes d’argent et d’or, robes claires -des femmes, s’avançait, foulant les brassées de roses -qui jonchaient la route, à travers les charmilles, -longeant le verger, serpentant sur les flancs de la -colline, pour faire le tour complet de Saint-Julien. -Dans le crépuscule de juin, sous le ciel tramé de -larges bandes orange, d’un vert mourant à l’horizon -et derrière nous accru d’un bleu déjà sombre, les -flambeaux et les cierges clignotaient pareils à un -essaim de lucioles. Nos pas s’étouffaient maintenant -sur une lande de bruyères grises ; au-dessous de nous -la ville allumait ses premières lampes. Une étoile — Vénus — tremblante -et verte, se reflétait dans le -miroir cuivré d’une mare. Des bourdons attardés -ronflaient à nos oreilles et se perdaient dans le soir -avec une vibration de corde. Nos voix montaient -sous le ciel pâlissant et vaste et, lorsqu’elles retombaient -entre deux strophes de cantiques, le cri des -grillons et la petite flûte des crapauds emplissaient -à leur tour le silence des champs. Le couchant dorait -les feuillages, les maisons lointaines et jusques à nos -visages, d’une maturité surnaturelle. Le monde participait -du même apaisement. Des nuages fleur de -pêcher glissaient comme des barques sur un ciel aux -profondeurs marines.</p> - -<p>Dès l’instant où la procession s’était engagée dans -la campagne, j’avais éprouvé une extrême douceur. -Cette heure créait une conciliation, établissait un -pacte d’amour entre les choses divines et les choses -terrestres. Dieu s’humanisait et la nature se rapprochait -de lui. Où donc était la religion morose de -Gerboux ? Péché, damnation, qu’avaient à faire ces -atroces absurdités avec les rites gracieux de ce soir -de printemps, avec ces enfants brassant des roses, -ces chants calmes et purs, cette universelle harmonie ? -Non, Dieu ne pouvait être ni le Justicier, ni -le Vengeur, ni le Bourreau. Dieu animait cette plaine -où quelques fumeroles s’élevaient en spirales, la rivière -qui dessinait à travers les arbres une longue -écharpe de brume ; il était dans le parfum des sureaux -et les buissons d’aubépine ; il était là, tout près -de mon cœur, le Dieu de la Joie, répartissant sa -force dans tous les êtres qui vivent, croissent au -soleil et se résorbent ensuite dans son éternelle fécondité, -pour renaître et renaître en Lui. Comme -j’étais loin, ce soir-là, du Dieu, maniaque farouche, -qui opprimait mon élan vers la joie. Et voici que je -découvrais le Dieu qu’il faut louer dans le soleil, -dans notre sœur la terre et dans notre sœur l’eau ; -le Dieu qui est beauté, amour, vie et renouvellement.</p> - -<p>Ma poitrine se dilatait. Je joignis ma voix à celle -des autres. Avec eux, sur le rythme de leurs cantiques, -je chantais un Dieu qui leur était étranger. -Qu’importe ! Je n’étais qu’amour et je déversais sur -le monde cet amour qu’aucun être n’accueillait.</p> - -<hr /> - - -<p>A cette exaltation succéda une légère mélancolie, -quand, la procession terminée, nous nous dispersâmes -dans la cour. La façade intérieure du collège, -la chapelle étaient décorées de lampions de couleur -qui, à mesure que la nuit s’assombrissait, devenaient -plus rouges, plus jaunes ou plus verts. Sur la terrasse -se profilait, squelettique, l’armature du feu -d’artifice. Les invités se groupaient dans la cour et -les toilettes des femmes trouaient de blancheur le -bleu de la nuit diffuse. Les heureux qui comptaient -dans la foule des parents et des amis couraient les -rejoindre. Une curieuse animation gagnait le collège. -Le frisson des robes inconnues passait dans -l’air qui fleurait le chèvrefeuille. Quant à ceux d’entre -nous qui ne connaissaient personne, ils se réfugiaient -dans un angle de la cour des grands, parlant -et riant très fort, désespérés au fond.</p> - -<p>Je vis Charles et Mme Jouvelin. Ils venaient au-devant -de moi. Cet élan vers la joie qui m’avait -traversé tout à l’heure, c’était vers Elle qu’il me poussait. -Et c’était pour moi qu’Elle venait, toute la -nuit derrière elle, ouvrant un sillage de parfums.</p> - -<p>— Quelle jolie fête ! me dit-elle. J’ai suivi la procession. -J’ai pris des roses dans une corbeille et j’en -ai lancé à poignées, comme les enfants.</p> - -<p>Elle était animée, les narines frémissantes. Je songeais -que mon Dieu agréerait bien volontiers les -fleurs d’une pareille suppliante.</p> - -<p>— Ce pauvre Charles ! ajouta-t-elle en tapotant la -joue de son fils ; il est bien fatigué. Quelle journée -épuisante ! Tant d’émotion, vous savez. Il est si sensible -et si religieux.</p> - -<p>Ces paroles, débitées avec volubilité, accompagnées -d’un sourire et d’une jolie moue, me causèrent -une certaine gêne. Je n’osai regarder Charles.</p> - -<p>— Nous allons voir le feu d’artifice ensemble. Aimez-vous -les fusées ? Moi j’aime le bouquet, le gros -bouquet final. Mais je déteste les pétards, les choses -qui font trop de bruit.</p> - -<p>— Êtes-vous triste, me demanda-t-elle avec une -sorte de brusquerie, que vous ne disiez rien ? Oui, -vous êtes très ému, vous aussi, par cette cérémonie. -Comme je vous comprends !</p> - -<p>— Oh ! fis-je avec désinvolture, tout cela ne me -produit plus beaucoup d’effet.</p> - -<p>— Comment ! protesta-t-elle. Auriez-vous perdu la -foi ? C’est très mal. Et moi qui croyais que vous -vouliez vous faire prêtre !</p> - -<p>Elle me regarda drôlement, mi-ironique, mi-apitoyée.</p> - -<p>— Par exemple, répondis-je un peu vexé, il ne me -manque que la vocation.</p> - -<p>— Elle peut venir, fit-elle dans un éclat de rire. -Vous feriez un gentil petit abbé, vraiment !</p> - -<p>Je sentis qu’il fallait lui dire :</p> - -<p>— Venez sur la terrasse, là-haut, sous les arbres. -Nous serons mieux que dans cette foule. Vous admirerez -les fusées tant qu’il vous plaira et je pourrai -vous aimer tout mon saoul, dans le silence de mon -cœur !</p> - -<p>Mais une voix forte et nasillarde prononça :</p> - -<p>— Comment ! vous, chère madame ! Quelle bonne -fortune !</p> - -<p>Le beau Milondré, chapeau à la main, s’approchait.</p> - -<p>— Bonsoir, Charles ! Bonsoir, jeune homme. Fatigué, -ce pauvre Charles. Il faudra bien dormir.</p> - -<p>— En effet, dit le garçonnet, maman, si vous le -permettez, j’irai me coucher, je n’en puis plus.</p> - -<p>Il me serra la main et s’éloigna dans l’ombre.</p> - -<p>— Chère amie, je vous enlève, poursuivit le docteur. -Tous ces gens de province sont assommants et -bien ridicules. Quant au feu d’artifice, nous le verrons -de là-haut et nous ne serons que mieux placés.</p> - -<p>Il fixait sur Nourmahal des yeux lumineux comme -des yeux de chat. Elle s’inclina, soumise et souriante, -et prit le bras du bellâtre. J’aurais crié de rage.</p> - -<p>— Au revoir, monsieur, me dit-elle. Et tâchez de -retrouver la foi. C’est si vilain de ne pas croire.</p> - -<p>Ils montèrent vers la terrasse.</p> - -<p>La nuit était tout à fait venue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Il était écrit que cette mémorable soirée ne s’achèverait -pas ainsi.</p> - -<p>Un souffle avait éteint cette belle ardeur de vivre -qui m’enflammait quelques instants auparavant. -J’errais solitaire, à travers la cour, indifférent aux -groupes bruyants, aux préparatifs des artificiers. Les -lampions et les lanternes vénitiennes placés dans les -marronniers plaquaient sur les visages des taches -écarlates ou blafardes. Gerboux passa près de moi, -d’un pas rapide, la joue marbrée de vert par un -reflet. Longeant le préau des grands, mal éclairé, -j’entendis la voix de Salayrac qui lutinait des filles -de cuisine. Le dégoût vint accroître encore ma tristesse. -Était-ce donc cela, la vie ? Pouvait-il y avoir -d’autres heureux que ce suffisant de Milondré et -cette brute de Salayrac ? Les éblouir ou les faire rire : -seuls moyens d’être aimé des femmes. Salayrac et -Milondré le savaient bien. Ils étaient autrement forts -que moi. A quoi bon tout ce fatras poétique et sentimental ? -Des mots, des blagues ! Ah ! Nourmahal, -Nourmahal, vous ne m’avez pas compris ! Si vous -saviez seulement… vous saurez peut-être un jour, -si les hommes comme Milondré vous font du mal.</p> - -<p>Plongé dans ma rêverie, je m’acheminai vers la -terrasse. Les feuillages bougeaient dans la nuit avec -des mouvements de rame dans une eau sombre. Là, -point d’illumination. L’obscurité était épaisse ; le silence, -coupé seulement de froissements de branches, -d’un battement feutré d’oiseau de nuit. Le halo de -la cour éclairée venait mourir à l’orée des charmilles. -La rumeur de la fête était douce et lointaine, -déjà presque un souvenir.</p> - -<p>Il y avait derrière les charmilles un talus en pente -douce, recouvert d’une herbe assez haute. Je m’y -couchai sur le dos. Une odeur de foin m’enveloppa. -Au-dessus de moi palpitait un ciel criblé d’étoiles. -Le crissement des grillons vrillait les étendues invisibles. -Des doigts herbus me caressaient les joues. -De m’être étendu sur la terre, le front vers la nuit, -il me vint un apaisement. Ma pensée se perdit dans -ce gouffre immatériel où poudroyaient les astres…</p> - -<p>Je n’étais pas seul…</p> - -<p>Je perçus d’abord, de l’autre côté du rideau de -charmes, des pas. Je ne pouvais rien voir, le feuillage -étant trop épais. Une voix de femme s’éleva. Je -prêtai l’oreille. Point de doute : c’était Mathilde. -Lortal l’accompagnait. La charmille était bordée de -quelques bancs. Ils s’assirent, à deux pas de moi, -séparés seulement par une barrière de feuilles. J’eus -honte d’assister ainsi secrètement à leur entretien. -Mais la curiosité éveillée par les premières phrases -l’emporta. Je restai.</p> - -<p>— Tu es dur pour lui, Jacques, disait Mathilde. -Tu sais pourtant que je souffre de tes insolences. -Tu oublies qu’il est mon mari et que par conséquent…</p> - -<p>— Je ne l’oublie pas, coupa sèchement Lortal. -Diable non ! Je déteste cet homme. Tu sais pourquoi, -j’imagine.</p> - -<p>— Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis la -femme de Miromps.</p> - -<p>— Je ne le sais que trop, moi aussi, repartit Lortal. -Il n’y a pas là de quoi se vanter.</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, tu es injuste. Tu sais bien que -sans lui ce pauvre Joachim…</p> - -<p>— Oui. Il pèse assez lourd, ce service… Sans -l’argent de Miromps, Joachim eût fait de la prison… -ou plutôt il se serait tué ! Joachim ne l’a pas oublié, -ni toi, ni moi, qui étions dans le secret. Mais Miromps -l’a-t-il fait assez payer sa générosité ? Et quelle -générosité ! Un marché, pas autre chose, un marché -dont tu étais la marchandise, toi, Mathilde !</p> - -<p>— Ne dis pas cela, Jacques. Il nous a sauvés.</p> - -<p>— Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim -aurait repris ses affaires. J’aurais travaillé, -gagné de l’argent comme les autres. J’aurais payé, -moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient. -Acheter ou vendre. Voilà leur vie.</p> - -<p>— Non !… Il m’aimait…</p> - -<p>— T’aimer !</p> - -<p>Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna -dans le silence nocturne.</p> - -<p>— T’aimer, ma pauvre chérie ! Ne profane pas ce -mot. Est-ce qu’un Miromps peut aimer quelqu’un ! -Ton nom, oui ; une alliance qui le lavait, aux yeux -des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait, -lui permettait de prendre une particule, d’écussonner -sa porte, de se présenter aux élections…</p> - -<p>— Il n’y tient guère !</p> - -<p>— La bonne histoire ! Monsieur est devenu calotin. -Monsieur a les curés pour lui. Monsieur rétamait -les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais -Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites. -Grand bien leur fasse !</p> - -<p>— Tu te trompes ! C’est M. Doublemaze qui fait -tout. C’est lui qui veut entraîner Miromps dans la -politique. Miromps représente pour le parti qu’il -soutiendra une double force : son énergie, sa fortune. -Un bel appoint, quoi que tu penses. Je connais -l’affaire. Il s’agit de fonder une banque, un -établissement de crédit agricole : « Le Laboureur ». -On pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux -francs-maçons. Miromps, seul dans le pays, est en -mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il hésite. -Au fond, je me demande s’il est ambitieux… malgré -toute sa vie.</p> - -<p>— Naïve !</p> - -<p>— Pas si naïve que tu crois ! Miromps n’est pas -simple. Il est très renfermé. Il a devant lui un formidable -avenir. Étendra-t-il la main ? Je ne sais. -Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et -qui vous regarde parfois avec des yeux de naufragé ? -Entendu : il n’a jamais eu de scrupules ; il n’en a -pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous, Jacques, -ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de -morale ? Ne m’as-tu pas toujours dit que tu respectais -seulement la force, qu’il n’y avait pas d’autre -droit que celui du plus fin ou du plus robuste ; qu’il -fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les -hommes ? Étais-tu sincère quand tu disais tout cela ? -Oui. Eh bien ! pourquoi méprises-tu Miromps ? Il est -ce que tu voudrais être, après tout.</p> - -<p>— Je te remercie.</p> - -<p>— Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit -que je pouvais aimer cet homme. Mais je l’admire. -C’est une force. Regarde-le ; regarde ses yeux, sa -mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine. -Il a été pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à -son tour, maintenant. Et le plus drôle, c’est qu’il -est devenu bon. Qu’aimait-il au monde ? Rien… Si ! -Moi. Si tu le voyais avec moi ! un chien couchant. -Écoute. Ne t’a-t-il pas supporté ? C’est la plus grande -preuve d’amour qu’il pouvait me donner. Il a tout -subi : tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes allusions -à son passé. As-tu parfois regardé ses poings ? -Oui, alors tu as vu : c’est un homme qui peut tuer. -Et il ne t’a pas tué. Il a souri. Pour moi, uniquement, -pour moi. Parce qu’il sait…</p> - -<p>— Quoi ?</p> - -<p>— Que je t’ai aimé.</p> - -<p>— Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait -peut-être aussi que tu ne m’aimes plus. Et cela suffit -à le consoler !</p> - -<p>— Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre. -Toute sa vie, elle tient dans mes mains. Je puis la -briser. Je suis même sûre qu’il ne se révolterait -pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un -agneau. Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout. -Je suis libre, comme il n’y a pas une femme libre -au monde. Je tiens cet homme. Si je le battais, il -me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer -avec des yeux où il peut y avoir tant de haine, où -il n’y a plus que de la résignation. J’en ai fait un -lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais, en faire -un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors -crois-tu qu’il m’aime, maintenant ? Crois-tu qu’il -m’a épousée pour notre famille ? Belle famille, d’ailleurs, -ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et représentée -par qui ? Par Joachim ?… Un déséquilibré — adorable, -je l’accorde — mais un fou. Par toi, mon -petit ?… Mais que seras-tu, demain ? Et par moi, -qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose…</p> - -<p>La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu. -Il y eut une pause. J’étais accoudé dans l’herbe -mouillée de serein, suivant, angoissé, ce dialogue -d’ombres. Les fusées du feu d’artifice arrondissaient -leurs courbes au-dessus des arbres ; des étoiles se détachaient -et tombaient lentement, baignant d’une -fugitive lueur bleue la voûte des feuillages et l’herbe -autour de moi. Des crépitements assourdis, des détonations -lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt -fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes -d’or.</p> - -<p>Mathilde reprit plus bas :</p> - -<p>— Une pauvre chose !… L’amour de cet homme -me ronge de pitié. Jacques, moi aussi, je souffre…</p> - -<p>— De quoi donc ? interrogea âprement Lortal. -Tu n’aimes pas ton mari. Il te laisse libre. Profites-en !</p> - -<p>— Oui, je suis libre. Mais c’est cette liberté même -qui m’enchaîne. Je suis libre ; mais je ne peux pas -agir. Parce qu’il est là, lui, mon mari.</p> - -<p>— Ton mari !</p> - -<p>— Oui, mon mari — aussi ridicule que cela puisse -paraître pour moi d’avoir épousé ce Miromps, aussi -triste, aussi dégradant, si tu veux — mon mari…</p> - -<p>— Tu l’aimes donc ?</p> - -<p>— Je me demande parfois si je ne le hais pas. -Le plus souvent, c’est de la pitié qu’il m’inspire — pitié -pour lui, pitié pour moi.</p> - -<p>— Tu es malheureuse par ta faute et tu ne lui -donneras pas de bonheur.</p> - -<p>— Possible. Mais je me suis donnée à lui. Cela -suffit.</p> - -<p>— Tu te trompes, Mathilde, et tu me trompes par-dessus -le marché. Tu aimes ton mari. Au fond, il -t’a séduite, cet aventurier. Si tu avais pu entendre -ta voix, à l’instant. Quelle flamme ! Quel lyrisme en -parlant de lui : « Il est de la race qui domine ». -Bravo, ma chère ! Mais c’est de la passion !</p> - -<p>La voix de Lortal était sourde, hachée.</p> - -<p>— Et puis, vois-tu, continua-t-il, le mariage n’a -pas été une si mauvaise affaire, j’en conviens ! On -a hôtel, écurie, une chasse bientôt, je pense…</p> - -<p>— Jacques, tais-toi.</p> - -<p>— La vérité est amère. Elle ne me fait pas peur. -Je n’ai pas besoin de littérature. Et puis il me semble -que je te hais, Mathilde, aujourd’hui — que je -te hais à cause de notre passé, de ce que tu as fait -de notre amour. Notre enfance, le temps où tu me -prenais dans tes bras, nos parties de cache-cache -dans la grange, nos séjours à la « Folie », le vieux -pistolet à pierre dont tu me menaçais quand j’embrassais -des photos de femmes dans le cabinet de -Joachim, nos promenades de l’an passé — il n’y a -pas si longtemps, Mathilde — le soir où je t’ai dit -mon secret — ce secret que tu devinais si bien — tout -cela pour aboutir à quoi ? A une lettre de faire-part : -Mme Miromps de Rochebuque. Et moi, qu’est-ce -que je devenais, là-dedans ?…</p> - -<p>Il rit à nouveau d’un rire qui cassait le silence -nocturne.</p> - -<p>— Je sais ce que tu vas me dire. Je garde ton -affection, le coin le plus pur, le plus intime de ton -cœur. Toutes les femmes disent ça. Des mots et -encore des mots ! Comme toute la vie d’ailleurs. -Comme mon amour lui-même ! Après tout, nous ne -valons pas mieux l’un que l’autre !</p> - -<p>— Jacques, tu es odieux !</p> - -<p>— Je suis franc. Coule ta lune de miel en paix, -avec M. de Rochebuque. Quant à moi…</p> - -<p>— Jacques, ne sens-tu pas le mal que tu me fais ?</p> - -<p>Voix tragique derrière ce feuillage immobile. Je -n’oublierai jamais ce soupir, cet ahan d’une âme -accablée.</p> - -<p>Mais la voix de Lortal aussi est changée.</p> - -<p>— Pardon, amie, pardon ! Je suis une brute. Moi -aussi, je souffre trop ! Je t’aime. Je ne peux renoncer -à toi. As-tu donc tout oublié !</p> - -<p>Et c’est une supplication déchirante.</p> - -<p>— Je t’aime aussi, Jacques. Et tu le sais…</p> - -<p>Des branches craquent. Une lutte invisible. Un -cri étouffé. Des souffles s’affrontent.</p> - -<p>— Non jamais, jamais… Ce serait irréparable !… -Je mourrai ensuite… Je ne peux pas te dire, Jacques… -Mais tu ne veux pas me tuer… Laisse-moi, -Jacques… Je suis enceinte !…</p> - -<p>Le silence.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette scène dont je ne pouvais voir les auteurs, -mais dont je devinais dans leurs voix l’atroce intensité, -ce drame derrière une muraille d’ombre, avait -desséché ma gorge. Je n’eus qu’une hâte : fuir. -Avec des précautions infinies, je gagnai la crête du -talus. L’heure était avancée. Sans doute, ma division -avait déjà regagné son dortoir. J’étais en retard, en -faute. J’éprouvais des sentiments violents et confus : -pitié pour Mathilde ; pitié mêlée de colère pour Lortal, -et surtout une espèce d’effroi devant ce visage -brutal de la passion qui cette nuit m’apparaissait -pour la première fois. Était-ce là l’amour ? Si proche -de la haine. Et ce cri qui avait terminé la lutte !…</p> - -<p>J’étais arrivé au bord de la terrasse. Quelques -lampes vacillaient encore aux fenêtres. Deux ou trois -lanternes de papier brûlaient dans les arbres. Je vis -deux ombres s’acheminer par l’allée en pente qui -conduisait jusqu’à moi. Je reconnus le vicaire Doublemaze -et Césaire-Auguste.</p> - -<p>Doublemaze avait affectueusement posé son bras -sur l’épaule de Miromps, dont l’ombre dessinait un -torse énorme sur des jambes ridiculement courtes. -Leurs voix s’élevèrent, dans la nuit.</p> - -<p>— Mme de Rochebuque, disait le grand vicaire, -était là tout à l’heure avec le jeune Lortal, votre -neveu ou cousin, je crois.</p> - -<p>— Comme il vous plaira, dit Miromps.</p> - -<p>— Ils ont profité de la fraîcheur — admirable soirée, -n’est-ce pas ? — et se sont peut-être égarés !… -Un jeune homme fort bien doué que M. Lortal, -n’est-il pas vrai ?</p> - -<p>— Fort bien doué, en effet, reprit Miromps. Trop -bien peut-être. Manque d’énergie.</p> - -<p>— Ses maîtres m’ont fait la même remarque. -Beaucoup plus mûr que son âge, d’ailleurs. Un garçon -précocement averti… Entre nous, il n’est pas à -sa place, ici.</p> - -<p>— Tiens, tiens, où devrait-il être ?</p> - -<p>— Mon Dieu ! à Paris, dans un grand lycée. Nos -collèges ne conviennent pas à ces natures. D’ailleurs, -si j’étais entré dans le siècle et si Dieu m’avait fait -père d’un semblable fils, je ne l’aurais pas laissé -moisir dans les classes. Je l’aurais lâché très vite à -travers le monde. Il fera son chemin, je crois, -M. Lortal. Mais n’est-il pas orphelin ?</p> - -<p>— En effet. Il a un tuteur, son oncle. Le frère de -ma femme.</p> - -<p>— M. de Los ! Parfaitement. Très brillant avocat, -très en vue à A…, si je ne me trompe. Mais n’a-t-il -pas dû quitter cette ville ? Certaines spéculations…</p> - -<p>— Je n’en sais rien, fit brutalement Miromps.</p> - -<p>— Pardon ! reprit onctueusement le grand vicaire. -Ce sont des affaires de famille. Mais, voyez-vous, -nous autres prêtres, sommes parfois, et bien malgré -nous, mis au courant des vicissitudes temporelles -de nos ouailles. Or, j’ai été quelque temps vicaire -à A… et j’ai connu un peu M. de Los qui me témoigna -de l’amitié et qui, soit dit en passant, est -un vieil ami de cet excellent Fourmeliès. J’avais -aperçu Mme de Rochebuque, alors qu’elle était encore -Mlle de Los. Elle n’était d’ailleurs pas de mes -pénitentes.</p> - -<p>— Ma femme n’a jamais été très religieuse, grogna -Miromps.</p> - -<p>— C’est une âme ardente et fière. Les âmes de -cette trempe sont toujours prêtes à revenir au Seigneur. -Elles peuvent atteindre les plus hauts sommets -de la vie spirituelle. La vie du siècle est pleine -d’embûches pour les cœurs généreux…</p> - -<p>Après une pause…</p> - -<p>— Je crois que Mme de Rochebuque et notre -jeune Lortal ont été élevés ensemble…</p> - -<p>Les deux ombres arrivaient près de moi. Brusquement -il me vint à l’idée que Lortal et Mathilde pourraient -être surpris. Je me glissai à travers les marronniers -et courus vers les charmilles.</p> - -<p>Mon ami et l’Amazone débouchèrent dans la nuit.</p> - -<p>— Lortal, criai-je, nous sommes en retard. Tout -le monde est rentré. Je te cherche partout !</p> - -<p>Je saluai Mathilde dont le visage me parut d’une -extrême pâleur.</p> - -<p>— M. Miromps et M. Doublemaze, ajoutai-je, -viennent à votre rencontre.</p> - -<p>Nous redescendîmes tous trois.</p> - -<p>— Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si -Mathilde vous a abandonné si longtemps, dit Lortal -à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée.</p> - -<p>— Oh ! oh ! fit en riant M. Doublemaze, notre ami -Lortal est un bien mauvais guide. N’auriez-vous pas -pris un peu de froid, madame ? Les soirées de juin -sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité !</p> - -<p>Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal -prenaient les devants, une ombre protectrice :</p> - -<p>— Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour -n’être entendu que d’elle seule.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>L’approche des examens calma un peu l’agitation -où m’avait plongé cette fiévreuse soirée. Lortal se -doutait-il que j’avais surpris son secret ? J’en avais -une vague appréhension. L’aveu de mon indiscrétion -m’eût été trop pénible. Bien pénible aussi, d’ailleurs, -m’était cette impression de méfiance et l’idée -que mon ami nourrissait un soupçon, hélas ! justifié. -Heureusement, la préparation hâtive des derniers -jours nous enlevait l’occasion de conversations -prolongées. Lortal, stimulé par la nécessité d’éviter -un échec, donnait lui-même un coup de collier. Nos -récréations se passaient tout entières à la récapitulation -des programmes indigestes que l’Université impose -aux futurs bacheliers. Maclas croyait bien faire -en inscrivant sur un carnet toutes les dates de l’histoire -d’Europe de 1715 à 1815. Il les apprenait par -cœur et les récitait toute la journée : « Quelle date, -le traité de Methuen ? Le renversement des alliances, -les préliminaires de Leoben ? » Saint-Alyre, qui était -fort en lettres, ahannait sur les équations du second -degré. Quant à Toupine, toujours grignotant des -noisettes suries, il peinait laborieusement sur la géographie -de Foncin, n’arrivant plus à se fourrer dans -la tête les interminables nomenclatures de cette -science aride : populations, superficies, rivières et -canaux, importations, exportations, etc., par quoi -il semble que la surface du globe terraqué soit peuplée -de fourmillantes statistiques. Pauvre Toupine ! -Il ne retenait rien. On se moquait de lui. Salayrac -lui baillait de grandes claques dans le dos :</p> - -<p>— Eh ! meunier ! les cocotiers poussent-ils dans le -bassin de la Seine ? Fais-moi l’itinéraire de Bangkok -à Tombouctou en passant par Bergerac !</p> - -<p>Alors que tout le collège reposait, les candidats -aux examens étaient autorisés à prolonger leurs -heures de travail. Et même la veillée finie, à dix -heures du soir, quelques-uns d’entre nous, les plus -acharnés, emportaient leurs livres au dortoir. L’abbé -Testard, qui tenait à encourager les travailleurs, nous -prêtait sa chambre. Les soirées de ce début de juillet -étaient souvent fort lourdes. Nous nous munissions -de bouteilles de sirop et d’eau fraîche. Les fenêtres -de Testard ouvraient sur le versant de la colline qui -descend vers la ville. Souvent la veillée se prolongeait -jusqu’aux premières heures du matin. Vers -minuit, une brise plus fraîche venait caresser nos -fronts moites, courbés sur les cahiers et les livres. -De temps en temps un de nous se levait de la table -éclairée par une lampe à abat-jour vert et s’approchait -de la fenêtre. Les réverbères d’Aubenac étaient -déjà éteints. La ville semblait un réservoir d’ombre, -encerclé de collines qui se profilaient d’un long trait -de velours noir sur le ciel où pâlissait la voie lactée. -Cette masse respirait et se soulevait comme une poitrine -oppressée. Des souffles tièdes montaient des -jardins et des champs.</p> - -<p>Lortal faisait alors de longues stations à la fenêtre. -Quand je levais les yeux, je distinguais mon -ami accoudé, son visage tourné de trois-quarts vers -la nuit. La clarté de la lampe dorait sa nuque et son -oreille ; mais le reste appartenait à l’ombre. Je songeais -à sa vie dont mon amitié n’avait pu éclairer -qu’une faible part, et tout le reste aussi appartenait -à l’ombre. Sur l’écran palpitant d’étoiles -qu’encadraient les murs, il découpait sa fine silhouette -romantique. Lortal était aimé, passionnément -aimé. De ma vie tout entière j’aurais voulu -payer un pareil bonheur. Une telle certitude eût -fait de l’univers un paradis pour moi. Et Lortal était -taciturne. Que peut-on désirer, pensais-je, quand on -a le cœur d’une femme ? A-t-il besoin d’autre chose -que de sa parole ? C’est à lui qu’est Mathilde. Peut-il -être jaloux de la vaine possession du mari ? Et je -ressentais une sourde irritation de voir mon ami insatisfait -d’un trésor qui m’eût fait si riche.</p> - -<p>O nuits d’été, nuits que se partageaient le travail -et la rêverie, nuits studieuses et ardentes où nous -guettions la victoire de l’aube, nuits de silence et de -ferveur qui prépariez nos âmes à l’éveil, aux courses -ensoleillées de midi ; ô nuits troubles, nuits où -pesait sur nous, comme le fardeau d’un corps pur -et convoité, l’attente de la vie — où êtes-vous maintenant ? -et vers quel insondable gouffre balayées, -ô nuits adolescentes ?…</p> - -<p>Lortal et moi passâmes avec succès les épreuves du -baccalauréat. Le succès de Lortal fut un scandale. -Mon ami avait vraiment réalisé un tour de force, -rattrapant en un mois d’effort dix mois de paresse. -Nous avions subi l’oral à Bordeaux. Deux jours -d’anxiété coupés de repas dans les restaurants étouffants. -L’abbé Mirepuy avait accompagné le petit -groupe des admissibles : Saint-Alyre, Maclas, Lortal -et moi sortions vainqueurs.</p> - -<p>Nous revînmes à Saint-Julien pour la distribution -des prix. L’abbé Fourmeliès nous félicita. Il prit -l’oreille de Lortal.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Audaces fortuna juvat</i>, n’est-il pas vrai, Jacques ? -Puisse-t-elle vous favoriser toujours ! Mais ne -soyez audacieux que pour le bien ! Dieu ne déteste -pas les violents, ceux qui sont capables brusquement -de belles actions, capables de gagner le Paradis d’un -coup. <i lang="la" xml:lang="la">Violenti rapient illud</i>, a dit Notre-Seigneur en -parlant du Royaume des Cieux. Cette parole vaudra -pour vous, Lortal.</p> - -<p>Les prix étaient donnés avec beaucoup de solennité. -La salle des fêtes était décorée de drapeaux et -d’écussons. Sur une estrade, entre des piles de livres -rouges, entre des corbeilles pleines de couronnes de -laurier en papier vert ou doré, trônait, majestueux, -le chanoine Doublemaze, ayant à sa droite le Supérieur, -à sa gauche, M. Miromps de Rochebuque qui -n’avait pu décliner cet honneur imposé par l’obligeant -grand vicaire. Des soutanes, des redingotes, -un képi d’officier. Dans la salle se pressait toute la -société élégante et bien pensante d’Aubenac.</p> - -<p>— Doublemaze, me dit Lortal, ne quitte plus l’hôtel -Miromps. Je le soupçonne de vouloir convertir -Mathilde. Mais il a affaire à forte partie. Mathilde -n’est guère de la graine des cagotes. Il est vrai -qu’avec les femmes, on ne peut jamais savoir ! Quant -à Césaire-Auguste, tout malin qu’il est, je crois -qu’il ira de la forte somme pour la banque du chanoine. -Ce Basile a pris de l’autorité sur lui.</p> - -<p>Il ajouta, confidentiel :</p> - -<p>— Entre nous, Doublemaze est un type très fort. -Sous cette écorce pateline, il n’y a pas plus dur. Il -est capable de tout pour satisfaire son ambition. Ce -sera un grand homme d’Église. Au fond, je l’admire. -J’aime ce visage paisible et plein, cette bouche lippue -et souriante, ces mains grasses qui porteront si -bien l’améthyste. Les yeux sont gênants, c’est vrai, -mais le port de tête est admirable. Va-t’en déchiffrer -ce qui se passe là-dedans ! Malin qui y parviendra ! -Hein ! Demurs, quel bel exemple ! Voilà nos maîtres, -mon vieux. A eux le monde ! Le malheur, c’est qu’ils -ne savent pas en jouir ! Et encore, Doublemaze… -je n’en jurerais pas ! Je devrais entrer au séminaire.</p> - -<p>Lortal n’obtint aucune nomination dans le Palmarès. -Par contre, j’avais tous les prix, avec Saint-Alyre. -Ce triomphe me causa plus de gêne que de -plaisir. En entrant, j’avais remarqué Mme Jouvelin -qui m’adressa un signe d’amitié. L’idée de monter -sur l’estrade, à l’appel de mon nom, de subir -l’accolade de Doublemaze, de redescendre encombré -de mes couronnes et de mes livres, tout cela -en présence de Nourmahal, m’était insupportable. -Et pourtant…</p> - -<p>— Prix d’excellence, Demurs Paul. Prix de composition -française, Demurs Paul, etc.</p> - -<p>La liste de mes succès est si longue que j’en pleurerais.</p> - -<p>Me voici sur l’estrade. Va-t-on me mettre cette -couronne de papier sur la tête ? Non. C’est Miromps -lui-même qui me tend mes prix et mon laurier que -je dissimule de mon mieux. Il se contente de me -serrer la main. Je lui suis plus reconnaissant de ce -geste que s’il m’avait sauvé la vie. Doublemaze, -aimable, sourit. Mais mon calvaire n’est point terminé. -Il me faut rejoindre ma place, à travers cette -foule qui bat des mains, lorgne, chuchote. Je suis -rouge, confus. J’ai peur de m’étaler avec mes trophées. -Mon regard rencontre celui de Nourmahal -qui m’applaudit, les mains très hautes. Enfin je -m’assieds à côté de Lortal que je devine ironique et -qui est heureux de n’avoir pas bougé.</p> - -<p>La cérémonie se termine sur un choral dirigé par -l’abbé Poncebique. La salle se vide. Dehors, le soleil -de juillet fait étinceler les boutons d’uniforme, flamboyer -le sable des allées. Des robes blanches éblouissent -sur l’écran sombre des charmilles. Le chanoine -Doublemaze est très entouré : des conseillers municipaux, -un Monsieur décoré à barbiche blanche, -et jusqu’à Mlle Dubois de Louvrezac, en soie noire, -qui boit les paroles tombant de la bouche sensuelle -du grand vicaire. Ferait-elle aussi de la politique ? -Mathilde n’est pas venue. Lortal, qui a bien de la -chance de n’être pas encombré de prix, circule avec -aisance parmi les groupes. Il a déjà déposé sa casquette -d’uniforme et, vêtu de gris, en chapeau de -paille, il m’apparaît un homme svelte, sûr de sa -force. La courtoisie affectueuse avec laquelle il aborde -M. Miromps ne laisse pas de me surprendre.</p> - -<p>Un grand chapeau de paille, noué de brides de velours -noir, auréole le visage de Nourmahal. Elle -s’avance, la main tendue. Je ne sais que devenir, les -bras empêtrés de ces odieux prix.</p> - -<p>— Grand succès sur toute la ligne, me dit-elle, -je sais tout. J’en suis très heureuse. Charles aussi. -Mais où est ce vilain garçon ? Il a bien besoin de ses -vacances, vous savez ! Une bonne nouvelle. Je vais -aller quelque temps dans votre pays et votre mère -m’a demandé de faire un crochet jusque chez vous. -Vos parents ont une ravissante propriété, paraît-il ?</p> - -<p>— Non, vraiment ! vous viendrez aux Gaulies ?</p> - -<p>C’est comme si j’avais reçu un coup dans la poitrine.</p> - -<p>Mais elle, satisfaite de son effet, les yeux vagues, -la bouche arrondie dans une moue indécise :</p> - -<p>— Je ne suis pas encore bien sûre… Mais en -somme, il n’y a rien d’impossible…</p> - -<p>Et tournant vers moi ses yeux changeants :</p> - -<p>— Cela vous ferait plaisir ?</p> - -<p>Tout tourbillonne : la terrasse, les marronniers, le -Monsieur décoré, Nourmahal… Je soupire « certes », -mais si gauchement ! en vrai collégien.</p> - -<p>— Charles ? Où est Charles ? interroge Nourmahal -à tous les échos. Ah ! le voici. Dépêchons-nous. Dis -adieu à ton ami !</p> - -<p>Elle entraîne le petit et me laisse ébloui de l’éclair -de ses mousselines.</p> - -<p>Au revoir, les camarades ! Saint-Alyre, Lupé, Prélussin, -le flegmatique Toupine.</p> - -<p>Lortal s’approche, accompagné de Césaire-Auguste. -A côté de mon ami, souple et fringant, Miromps -paraît massif, un peu affaissé aussi. Un fardeau -invisible courbe cette nuque de débardeur. Le -cou, teint de brique, tranche sur les cheveux gris, -presque ras. Il marche, les jambes torses, balançant -son chapeau à bout de bras. Lortal parle beaucoup. -Il cherche à plaire. Cordial et impénétrable.</p> - -<p>— Bonnes vacances !</p> - -<p>— Peut-être nous reverrons-nous ? ai-je murmuré.</p> - -<p>— Je crains que non. Mon cousin veut bien que -je l’accompagne au bord de la mer, en Bretagne.</p> - -<p>— Nous partirons dans une dizaine de jours, confirme -Miromps. Ma femme a grand besoin de changer -d’air.</p> - -<p>Ils s’éloignent.</p> - -<p>Sur le sable incandescent, deux ombres athlétiques -se cherchent, s’affrontent, s’étreignent et se -confondent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>L’image triomphante de Nourmahal effaça ce que -cette indifférente séparation pouvait avoir d’amer. -A vrai dire, rien ne résistait à cette lame de fond -qui balayait mes pensées, mes aspirations, mes souvenirs. -Quatre mots et son sourire avaient suffi : -j’aimais.</p> - -<p>Mon voyage s’accomplit dans une sorte d’ivresse. -Quelques heures de chemin de fer me séparaient -de l’habitation de mes parents. Le train omnibus -franchissait cette médiocre distance avec une sage -lenteur. J’étais seul dans mon compartiment. Des -paysages familiers s’encadraient aux portières. Je retrouvais -les petites gares avec leurs plates-bandes -de giroflées et toutes sonores de tintements électriques. -La voiture du docteur qui attend à la barrière -que le train ait passé. Des paysans, la houe à -l’épaule, traversaient les chaumes roussis ; un nuage -rond flottait dans la mare ; au bord de la rivière, -des enfants agitaient leurs mouchoirs. Toutes ces -images défilaient devant mes yeux, combien plus -belles que jadis !</p> - -<p>Comme le soir de la procession — mais cette fois, -l’émotion pénétrait l’intime de mon être — il me -parut qu’une immense douceur coulait en moi, que -mon bonheur n’était qu’une parcelle du bonheur -infini de la terre étalée dans la chaude lueur du -crépuscule. L’idée de l’amour que j’éprouvais pour -Nourmahal ne provoquait aucune image précise, ne -m’excitait à aucune représentation déterminée : elle -suscitait un reflux de joie, si puissant qu’il ne me -paraissait pas sortir de moi-même, mais l’élan de -milliers et de milliers d’êtres emportés par la joie -et dont le torrent m’entraînait. Je cédais. Nourmahal -n’était peut-être qu’un prétexte. Tant de forces -sommeillaient en moi. Les branches ont poussé tous -leurs bourgeons, les feuilles pointent, prêtes à s’épanouir ; -il suffit d’une brise tiède, d’un rayon de soleil -plus ardent, pour que la forêt surgisse dans son -armure verte.</p> - -<p>Nourmahal ! qu’étiez-vous ? Une jolie femme, banale -et coquette, possédant tout juste assez de sensibilité -et d’intelligence pour amorcer les désirs des -hommes. Mais, à moi, pauvre collégien tâtonnant -au seuil de la vie, vous avez d’un sourire révélé que -le monde était beau et que la vie était bonne à vivre ; -vous m’avez donné le courage d’être heureux ! Vous -aviez en vous, ô Nourmahal, ce pouvoir magique -qu’ont les roses épanouies, les fruits parfaits et les -corps harmonieux. Mais, pas plus que les roses et -les pêches, vous ne vous en doutiez !</p> - -<hr /> - - -<p>— J’ai invité pour quelques jours Mme Jouvelin -et son fils, me dit ma mère. Ils arrivent ce soir. -Tu iras les chercher à la gare avec la charrette -anglaise.</p> - -<p>Quand le train qui amenait Nourmahal s’arrêta -devant la gare des Gaulies, un peu de crépuscule -vivait encore dans le reflet des rails. Depuis une -demi-heure, je guettais, au pied du rocher qui domine -la voie, la locomotive soufflante et ses yeux -jaunes. L’ivresse dionysiaque s’était déjà dissipée. -Je n’étais plus qu’un garçon soucieux de paraître -plus vieux que son âge. J’avais soigneusement noué -ma cravate de chasse, bossué mon feutre d’un coup -de poing assez cavalier. Néanmoins un peu d’inquiétude -me pinçait le cœur à l’idée d’affronter Nourmahal -pendant plusieurs jours et d’aussi près.</p> - -<p>En costume de voyage, Mme Jouvelin me parut -plus séduisante que jamais.</p> - -<p>— Comme je suis contente de vous voir ! — et elle -mit ses deux mains sur mes épaules — Et votre -maman ?</p> - -<p>Charles suivait avec un sac. Il me sauta au cou. -Tous les trois nous montâmes en voiture. Nourmahal -s’assit à côté de moi qui conduisais ; Charles, derrière -avec les valises.</p> - -<p>La lueur dansante des lanternes éclairait la route -et les haies sombres. Nous avions quatre ou cinq -kilomètres à parcourir avant d’arriver à la maison. -La route serpentait quelque temps à travers une -plaine où scintillaient des feux, pour gravir ensuite -les flancs d’une colline obscure au sommet de laquelle -une frise de pins tordus s’incisait sur une -bande pourpre de plus en plus étroite.</p> - -<p>— Merveilleux ! s’écriait ma compagne. Vous aimez -les chevaux ! Moi aussi. Laissez-moi prendre les -rênes.</p> - -<p>— Vous savez conduire ? fis-je d’un air grave.</p> - -<p>— Parbleu ! Cinq minutes seulement pour me refaire -la main. Là, sur ce palier…</p> - -<p>— Attention ! La bête est vive.</p> - -<p>Je lui passai les guides qu’elle saisit vigoureusement -dans sa petite main gantée. Mais le cheval, -changeant de main, fit un écart. Nourmahal poussa -un cri. Je repris aussitôt les rênes. Mme Jouvelin -riait et se blottissait contre moi.</p> - -<p>— Comme j’ai eu peur ! La vilaine bête.</p> - -<p>Je sentais, le long de la mienne, la chaleur de sa -jambe. Son parfum capiteux se mêlait à l’odeur -du soir. Le cheval filait bon train et le vent frais -nous fouettait le visage. Je tournai la tête vers ma -voisine. Elle croisait les bras, frileusement, ses cheveux -roux luisant sous sa voilette.</p> - -<p>— Brr ! Il fait froid !</p> - -<p>J’étendis une couverture qui nous abrita tous les -deux. La nuit était tout à fait venue. Il semblait -que l’obscurité nous rapprochât encore. Plût au -ciel que le voyage eût duré une nuit entière ! Ma -gène avait disparu. Je n’étais plus un collégien timide ; -j’entraînais dans une course aventureuse une -maîtresse adorée. Rassemblant les rênes dans ma -main droite, je glissai ma main gauche à côté de -moi. Toutes les audaces ! Je rencontrai une main qui -ne se retira pas. Mais dans la montée le cheval ralentit -le pas et la main s’échappa doucement de la -mienne, comme si la vitesse, plus discrète, eût permis -aussi plus de licence.</p> - -<p>Bientôt apparurent les deux piliers blancs qui -marquaient l’entrée de la propriété.</p> - -<hr /> - - -<p>La maison se composait d’un grand corps de bâtiment -flanqué de deux pavillons que de loin on pouvait -prendre pour des poivrières. Ma chambre était -située au dernier étage de l’un d’eux. Je l’avais choisie -pour sa solitude et pour le panorama qui s’étendait -sous ses fenêtres : une plaine à ramages et plus magnifiquement -décorée de brun, de vert, de jaune vif -et de violet qu’un châle des Indes, changeant de -couleur à toute heure du jour et moirée par les -ombres voyageuses des nuages. A l’horizon une ligne -de collines qui, sous les clairs de lune, se transformaient -en bleuâtres Himalayas. On logea nos hôtes -dans mon pavillon : Charles, dans une petite pièce -à côté de moi ; Mme Jouvelin au-dessous. Un couloir -faisait communiquer le premier étage du pavillon -et le bâtiment central, où logeait ma famille.</p> - -<p>Cette première nuit, Charles, profitant du voisinage, -était décidé à prolonger notre conversation. -Mais j’avais hâte de me trouver seul et de repasser -à mon aise les impressions de cette arrivée. Je lui -marquai que j’avais sommeil. D’ailleurs je m’endormis -fort tard, mes fenêtres ouvertes au cri des -grillons, après avoir suivi d’une oreille attentive les -bruits légers, au-dessous de moi, de la toilette nocturne -de Nourmahal. Le pavillon était si sonore.</p> - -<p>Le soleil des vacances flambait dans la glace quand -j’ouvris les yeux. Délice de s’éveiller dans cette -lumière. La pensée que Nourmahal s’éveillait sous -le même toit fit le jour plus éclatant.</p> - -<p>Charles frappait déjà à ma porte.</p> - -<p>— Allons nous promener, veux-tu ? me dit-il.</p> - -<p>— Elle ne sera pas prête avant midi.</p> - -<p>En réalité elle fut prête à dix heures et nous reprocha -d’être sortis sans elle. Elle était vêtue d’une -robe de toile et d’un jersey citron. Ces vêtements -d’été dégageaient une voluptueuse fraîcheur. Après -déjeuner, mon père voulut faire les honneurs de -son domaine. Ce fut une promenade odieuse. J’avais -l’impression que tout le monde se liguait pour nous -séparer. Charles ne me quittait pas.</p> - -<p>Le lendemain, je proposai une promenade en -bateau. La rivière était à peu de distance, cachée par -une voûte de feuillages. Nous avions une barque à -fond plat où j’aimais à passer de longues heures, à -la dérive. Mme Jouvelin y prit place en face de moi : -Charles s’assit à l’avant. En quelques coups de rames -nous gagnâmes le milieu de la rivière. Des taches -de soleil trouaient l’eau noire, ridée d’insectes mous, -long-pattus. Un tunnel de verdure, avec de-ci, de-là -des orifices de feuillage par où l’on apercevait, en -médaillons, des prairies émeraude, des chaumes -blancs de chaleur.</p> - -<p>— J’imagine, dit Nourmahal, que vous devez venir -souvent ici.</p> - -<p>— Souvent, en effet.</p> - -<p>— Je suis sûre que vous êtes poète, sourit-elle. -Dites-moi des vers.</p> - -<p>J’eus un peu honte d’employer la poésie à des -fins aussi galantes. Mais le désir de plaire l’emporta -sur mon idéalisme. Nourmahal songeait, les mains -sur ses genoux. La barque mal dirigée par moi -heurta une souche. Le choc nous jeta l’un sur l’autre. -Nous éclatâmes de rire. J’étais très rouge. Je -sentis la nécessité de faire quelque chose de décisif. -Je pris sa main et je la baisai. Elle l’appuya légèrement -sur mes lèvres… et je m’aperçus alors que -Charles nous regardait.</p> - -<p>Ce regard de Charles ! Comme il me gêna pendant -ces trois jours enchantés ! Sa mère ne semblait pas -s’apercevoir de ces yeux tristes qui allaient d’elle à -moi, à table, en promenade, aux moments les plus -imprévus, saisissant un sourire, un éclair de sympathie, -une de ces ondes révélatrices qui passent -sur les visages. Moi, le regard de l’enfant m’obsédait. -Il m’empêchait de m’abandonner à la griserie -dont m’emplissaient la présence de Nourmahal, sa -gaieté, l’éclat de sa peau et de sa chevelure. Il interrompait, -comme un intrus, les minutes de communion -silencieuse où il semble que les désirs secrets -s’interrogent et s’affrontent. Il m’arriva de -haïr ce petit être souffreteux et mélancolique qui -cherchait, lui aussi, dans un monde indifférent ou -hostile, sa part de tendresse.</p> - -<p>Une après-midi, Mme Jouvelin conseilla à son -fils d’accompagner mon père qui devait faire en -voiture une longue randonnée dans la campagne. -Charles ne protesta pas. Il partit. Ma mère nous suivit -des yeux, Nourmahal et moi, nous éloignant par -un chemin creux qui menait dans les bois. Je crois -qu’elle ne voyait pas cette intimité d’un fort bon -œil. Elle était trop fine pour ne pas deviner mon -premier amour : l’autre femme devenait aussitôt -l’ennemie. Elle a toujours regretté son invitation.</p> - -<p>Nourmahal marchait à mon côté. Quand nous -fûmes à quelque distance de la maison, elle prit -mon bras.</p> - -<p>— Je ne lui suis pas indifférent, songeais-je.</p> - -<p>C’était la centième fois que je me répétais cette -phrase, pour m’encourager. Je n’osais plus l’appeler -madame et j’ignorais son petit nom. Je le lui demandai.</p> - -<p>— Édith ! exclama-t-elle surprise. Comment ! vous -ne le saviez pas ?</p> - -<p>La journée était chaude. Nous parvînmes au moulin -des Frênes dont la roue ne tournait plus depuis -longtemps. Un mur en ruines, rongé de lierre, s’affaissait -au bord de l’eau immobile où s’étalaient des -nymphéas blafards. L’herbe était drue : nous nous -assîmes. Je fis de ma veste un coussin pour la tête -d’Édith. Son beau corps moulé par la robe de toile -s’étendit devant moi. J’étais de plus en plus embarrassé -et trop ému pour trouver des mots. Édith, -lasse, s’endormit. Décoiffée, une boucle de feu roulant -sur son bras nu et replié, elle respirait doucement. -Une imperceptible sueur miroitait sur son -front.</p> - -<p>De son corsage montait un parfum qui se mélangeait -à l’odeur de l’herbe et de l’eau. Je voyais sa -poitrine se soulever. Elle ne faisait plus qu’un avec -la terre, avec les feuilles, avec les fils d’herbe qu’un -souffle courbait sur ses joues. Le rythme de sa respiration -était celui même du monde. Un même -frisson parcourait mon corps, le sien et ces arbres, -pressés en masse noire, qui formaient autour -de nous un chœur frémissant et muet. Les feuillages -baignaient dans un énorme silence vert. A -genoux devant cette femme, l’énigme du plaisir me -torturait. L’amour était là, tapi sous ces vêtements -dont je scrutais tous les plis, sans oser avancer ma -main, comme s’ils cachaient un redoutable trésor. -Peu à peu ma tête se rapprochait du visage d’Édith. -Une force invisible courbait ma nuque. Tout le secret -du monde était entre ces lèvres demi-closes, -un peu mouillées de salive. Pour la première fois -j’aspirais librement, à pleines narines, l’odeur d’un -corps de femme, et mêlée à la buée de la terre cette -odeur avait je ne sais quoi de fauve qui me donnait -envie de mordre. Déchiré par la frénésie de soulever -cette robe, de savoir enfin ; paralysé par une -incroyable pudeur, j’étouffais, mes lèvres toujours -plus près des siennes. La vie m’appelait, stridente. -Je n’entendais plus que cette voix, d’autre appel -que le sien. Elle me disait : « Voici le fruit ! Mords. -Tu sauras tout. Tu seras un homme. Tu seras fort. -Tu jouiras ! » J’étais penché sur Édith endormie -comme un qui veut faire un mauvais coup et qui -hésite.</p> - -<p>Mais elle dort…</p> - -<p>Il y a tant de mystère autour d’elle et de son -corps inconnu. O duperie de la pureté ! Voici que -je n’entends plus la fanfare tragique du désir et -que je m’incline sur elle, non pas comme un amant -victorieux, mais comme un enfant qui veut qu’on le -câline.</p> - -<p>— Mon petit ! murmure Édith à demi-éveillée.</p> - -<p>Timidement ma bouche chercha la sienne. Mais -Édith écarte son visage et retient ma tête, entre -ses mains, sur sa poitrine si chaude…</p> - -<p>Puis, brusquement, elle éclate de rire.</p> - -<p>— Nous avons bien dormi, pas vrai ?</p> - -<p>Elle tapote les plis de sa robe.</p> - -<p>— En route ! Il est tard, Paul.</p> - -<p>Désespéré, je la saisis aux épaules.</p> - -<p>— Édith ! Édith ! Pardonnez-moi. Je n’en puis -plus… je vous…</p> - -<p>— Vous êtes fou ! mon petit. Je vous en prie. Rentrons.</p> - -<p>Elle rit et plaisante le long de la route.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce soir-là, la lune se leva derrière les collines, -masque cuivré et rond. Ma mère était de bien mauvaise -humeur. Elle ne cacha pas à Édith que nous -aurions pu lui tenir compagnie. On se retira de -bonne heure.</p> - -<p>Charles rentra tard avec mon père. Il monta dans -ma chambre. J’étais accoudé à la fenêtre ; les yeux -pleins de larmes.</p> - -<p>— Elle t’a fait de la peine ! me dit-il.</p> - -<p>— Laisse-moi, fis-je brutalement. Va-t’en.</p> - -<p>Il s’éloigna avec un pauvre sourire. Pourquoi -n’ai-je pas couru à lui ? Pourquoi ne l’ai-je pas -pris dans mes bras ? M’aura-t-il pardonné ?</p> - -<hr /> - - -<p>Édith Jouvelin repartait le lendemain. Je l’entendis -fermer sa porte avec ostentation, siffloter en -se déshabillant un air de valse à la mode. La nuit -eût été si belle pour deux amants ! Le pavillon était -si solitaire ! Je me couchai, plein de fièvre et d’humiliation, -rongeant ma couverture. Plus amer que -tout était le regret d’un inestimable bonheur perdu.</p> - -<p>Je devais conduire mes hôtes à la gare aussitôt -après déjeuner. Vers onze heures, j’étais dans le -salon, seul, me balançant sur un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>. Soudain, -sans avoir rien entendu, je sentis deux mains -se poser sur mes yeux, une bouche aspirer mes -lèvres renversées. Je ne bougeai point.</p> - -<p>Puis les mains défirent leur bandeau. Je vis Édith, -toute rose, se diriger vers la porte, en souriant, -un doigt posé sur sa bouche… Elle me fit signe de -ne pas la suivre. Et je compris que cela était bien -ainsi.</p> - -<hr /> - - -<p>Vers le milieu de septembre, je reçus une lettre -de Lortal. Elle était si affectueuse que j’en demeurai -surpris, n’étant pas habitué aux effusions de mon -ami. « Nous rentrons de Bretagne, me disait-il. Je -compte te voir bientôt. Tu ne me reconnaîtras plus. -Je suis tanné par le vent de mer. Par-dessus le -marché, je suis heureux. Je t’embrasse… »</p> - -<p>Le bonheur de Lortal ne laissa pas de me rendre -soucieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Douce et mélancolique journée d’automne que -celle de la rentrée ! J’arrivai à Aubenac vers cinq -heures, au crépuscule. Quelques feuilles mortes voltigeaient -dans la cour de la gare. L’hôtel du <i>Lion -d’Asie</i> allumait ses lanternes. Sous les feuillages -jaunissants du jardin public, des soldats promenaient -leur désœuvrement de sortie. Le quai était -désert. Un soleil décapité roulait, à l’horizon, sur -des bois sombres ; la rivière se recourbait comme un -cimeterre rougi. Personne n’admirait ce spectacle -tragique prêt à s’évanouir. Je gravis la rue Jaladis, -déjà obscure. Lortal m’avait invité à passer avec -lui cette dernière soirée de vacances : nous regagnerions -ensemble le collège.</p> - -<p>Je n’éprouvais pas la tristesse désolée de jadis, -lors de ces rentrées dont l’appréhension empoisonnait -les dernières et somptueuses journées de septembre. -Cette année serait, j’en étais sûr, ma dernière -année de collège : toute de recueillement, -d’étude et d’attente. La philosophie allait m’ouvrir -des perspectives inconnues sur la vie de l’esprit. Et -puis le rideau se lèverait. A mon tour, j’entrerais -dans la pièce.</p> - -<p>Je me reportais à cette précédente rentrée où Lortal -m’avait apparu. Je revoyais — comme je la -reverrai toujours — sa silhouette, alors qu’il descendait -la pente de la terrasse. Quel changement en -moi depuis cette date ! Je souriais en songeant à ma -timidité, à mes naïvetés, à mes ignorances de collégien -gauche et passionné. Puis ç’avait été la nouvelle -amitié, la lutte contre Testard, l’effritement progressif -de mes croyances, et ce grand élan vers la vie -en qui je pressentais quelque chose de religieux -aussi et comme une mystique destinée à remplacer -l’autre.</p> - -<p>Cette révolution, accomplie en moi, j’en liai le -cours à celui de mon amitié. Lortal lui avait donné -la première impulsion, moins par des raisonnements — il -n’aimait ni les discussions, ni les théories — que -par son attitude, ses gestes, sa voix, par cette -force inexprimable que je pressentais en lui. Son -visage reflétait à la fois l’énergie et la rêverie ; il -joignait le cynisme à la délicatesse, la brutalité à -la douceur et l’énigme même de cette nature la -rendait plus séduisante. Aucun de ceux qu’il voulut -attirer ne lui résista jamais. Bien rarement d’ailleurs -il se donnait cette peine. Peine inutile, s’il -s’agissait de moi, car j’acceptais de lui les pires -rebuffades.</p> - -<p>Je me suis demandé parfois si Lortal avait jamais -aimé personne, hormis lui-même. Mais il s’adorait -et se détestait tour à tour, comme s’il eût été, par -moments, épris de son double et, par moments, -écœuré. En outre, son imagination était si vive ; -elle colorait si richement tous les reflets de cet -égoïsme, que l’on était bientôt captivé et pour ainsi -dire absorbé par cette chatoyante personnalité en -lutte incessante avec elle-même. On finissait par -prendre à ce conflit plus d’intérêt qu’un Lortal -inaccessible au tréfonds de son esprit n’en prenait à -voir batailler en lui-même deux êtres opposés. Flegmatique -et contemplateur, ce Lortal intime se masquait -volontiers de leurs doubles figures ; puis, lassé -du jeu, rejetait parfois avec impatience un déguisement -qui ne lui convenait plus. Il se révélait -alors l’indolent flâneur qui souffle au visage de la -vie une bouffée de cigarette de contrebande. Que -de fois je l’ai vu, ce Lortal indifférent et lointain, -succéder au Lortal amer et cynique, qui se délectait -des bons mots de Salayrac ; succéder aussi à l’autre, -au confident si délicat, à l’ami si fraternel. Déguisements ? -Peut-être. Je ne me suis que bien plus tard -posé la question du cabotinage de Lortal. Parfois je -doute d’avoir connu de lui autre chose que des défroques. -Et pourtant ! tant d’heures d’amitié, dont le -souvenir est ineffaçable, ne me permettent guère de -m’arrêter à ce jugement. Quoiqu’il soit, ami sincère -ou changeant protagoniste d’un drame dont il -était le seul spectateur, il m’associa — et Dieu sait -si moi j’étais sincère ! — aux émotions réelles ou -feintes de sa vie.</p> - -<p>Mime prodigieux peut-être, il me joua, dans la -solitude du collège, le jeu des passions, celui de la -joie, celui du désir, celui de la douleur, celui de la -haine et j’en fis ainsi la découverte anticipée. Il -m’en resta le goût très vif d’expérimenter par moi-même, -mais la réalité manqua toujours de ce vernis -dont l’Enchanteur avait su la parer.</p> - -<p>Enfin, par un curieux prestige, il entr’ouvrait -derrière la mesquinerie des visages et des faits quotidiens -des arrière-plans profonds et curieusement -éclairés. En cela, il possédait le génie de l’aventure, -car l’aventure n’existe que pour ceux qui ont le sens -du mystère, pour ceux qui se demandent où vont -expirer les dernières rides des actes que nous lançons -à chaque minute, d’un geste indifférent, dans -les eaux profondes de l’univers. Et c’est avant tout -ce trait étrange de son esprit qui me rendit si cher -celui qui fut le compagnon impérieux — et peut-être -le subtil mystificateur — de mon adolescence.</p> - -<hr /> - - -<p>Toutes ces réflexions ne s’ébauchaient que bien -confusément dans ma pensée, lorsque s’ouvrit la -porte de l’hôtel de Rochebuque. Le vestibule était -sombre : le reflet d’une étroite fenêtre à vitraux plombés -jouait sur une armure colossale adossée au mur.</p> - -<p>J’entrai dans le salon. La vaste pièce, toutes persiennes -closes et tous rideaux tirés, était éclairée par -un lustre de bois doré et des candélabres à bougies -qui donnaient une lumière jaune et clignotante. Les -yeux étaient surpris par cette vibration diffuse et -distinguaient mal les objets. Les tapisseries des murs -tombaient à grands plis d’ombre. D’un haut portrait, -il ne demeurait qu’une tache de sang figé, peut-être -la robe d’un magistrat. Les glaces, verdies par le -temps, offraient, sous le vacillement des appliques -de cuivre, le reflet spectral de quatre visages penchés -sur une table de whist : Miromps et sa femme, Lortal -et Mlle Dubois de Louvrezac. Un feu de bois -brûlait, projetant son rayonnement rouge sur le -visage de Mathilde qui, dès l’abord, me parut -amaigri.</p> - -<p>A mon entrée, Lortal posa ses cartes, se leva et me -tendit la main. Ces deux mois l’avaient transformé. -Il me sembla plus grand, toujours aussi svelte, mais -d’aspect plus vigoureux. Son teint ambré était encore -foncé par le hâle. Son visage, son regard avaient -quelque chose de nouveau : était-ce fierté, bravade -ou simple assurance ?</p> - -<p>— Diable ! lui dis-je. Quelle mine tu rapportes de -la mer !</p> - -<p>Je saluai. Après quelques paroles banales, les -joueurs reprirent leur manche. Ils jouaient silencieusement. -Le tic-tac d’un cartel mesurait ces -heures provinciales. Ne m’intéressant pas au whist, -je pouvais tout à mon aise détailler les physionomies -vaguement illuminées par le clignotement des bougies -et le reflet du foyer. Celle de Mlle Dubois de -Louvrezac avait l’impassibilité d’une longue vertu ; -un brin de moustache ornait sa lèvre ; le cou maigre -émergeait d’une guimpe de dentelle noire. La demoiselle -ne m’attirait guère et je concentrai mon -attention sur Miromps et sur Mathilde. Césaire-Auguste -tendait sa large face vers la flamme qui en -avivait encore la couleur brique. Aucun de ses traits -ne bougeait ; mais cette impassibilité était bien différente -de celle qui figeait les traits de l’unique héritière -des Louvrezac. Ce sont les mains du joueur -qu’il faut regarder. Celles de Miromps battaient, -coupaient, abattaient les cartes avec une souplesse -nette, tranchante, mais non sans nervosité. Il tournait -parfois vers Mathilde des yeux qui semblaient -demander : « Ne vous suis-je pas trop à charge ?… » -Et Mathilde répondait par un regard de ses prunelles -allongées, un regard affectueux, calme, mais empreint -d’une tristesse qui ne m’échappait pas. Je -remarquai d’autre part qu’elle ne levait jamais les -veux sur Lortal, si ce n’est furtivement, comme avec -la crainte de lire sur ce visage des sentiments qu’elle -préférait ignorer. Des trois, celui qui semblait le -plus à l’aise, c’était sans nul doute mon ami. Il -maniait les cartes en joueur consommé, lançant de -temps en temps un mot qui déridait Miromps, mais -n’amenait qu’un faible sourire sur les lèvres de Mathilde. -Il feignait de ne pas s’apercevoir de la froideur -et de la contrainte de la jeune femme.</p> - -<p>La contemplation de ces trois personnages qui, peu -à peu, avaient pris tant de place dans ma vie et qui, -si paisiblement assis autour d’une table à jeu, tenaient -les rôles d’un drame secret, à moi révélé par -hasard, cette contemplation m’absorbait tellement -que je n’entendis pas la porte s’ouvrir.</p> - -<p>Le chanoine Doublemaze en douillette fine était -devant nous.</p> - -<p>— Eh ! bien, fit-il, les mains jointes derrière son -dos, une petite partie ! Nous sommes au complet, -je vois.</p> - -<p>— Il y a une place toute prête pour vous, monsieur -le grand vicaire, dit Lortal en se levant. Je -vous la cède bien volontiers. Les cartes m’assomment.</p> - -<p>La brusquerie de mon ami me surprit. Miromps -pria le chanoine de s’asseoir, avec une cordialité qui -n’était pas jouée. Quant à Mathilde, je fus encore -plus étonné de voir le regard soumis et presque suppliant -qu’elle attachait sur le prêtre.</p> - -<p>M. Doublemaze lui fit compliment de sa mine qui -ne me paraissait pas pourtant indiquer des nerfs -bien calmes, ni une santé parfaite.</p> - -<p>— Vous paraissez en bien meilleur état qu’à votre -retour de Bretagne, madame. Je crois que l’air de la -mer ne vous valait rien. Vous étiez fort défaite, -alors.</p> - -<p>— Hélas ! oui, répondit Mathilde. Je me sens plus -forte aujourd’hui.</p> - -<p>Miromps observait sa femme avec une inquiétude -qu’apaisèrent ces derniers mots. Un sourire éclaira -son visage.</p> - -<p>— Il lui faut beaucoup de prudence et surtout -éviter les émotions, dit-il. Mais ici la vie est si -calme !</p> - -<p>— Très calme ! appuya Doublemaze.</p> - -<p>Le rire sec de Lortal égratigna la pénombre.</p> - -<p>— Trop calme, à votre avis, jeune homme ? demanda -le chanoine avec une ironique sévérité.</p> - -<p>— Que non ! Que non ! Monsieur le grand vicaire. -Mais ce whist m’énerve. Je vous l’abandonne. Demurs, -viens-tu prendre l’air un instant au jardin ?</p> - -<p>Nous sortîmes. La nuit était fort sombre ; nuit -d’octobre, riche en frissons humides. Des feuilles craquèrent -sous nos pas.</p> - -<p>— Déjà ! murmurai-je.</p> - -<p>— Déjà ! fit Lortal, et il me prit le bras.</p> - -<p>Nous fîmes quelques pas en silence.</p> - -<p>— Je hais le chanoine, me dit-il. C’est un Tartufe ! -Depuis notre retour, il vient tous les soirs, sous prétexte -de whist, de livres prêtés à Mathilde, etc. -Que sais-je ?</p> - -<p>— Bah ! répondis-je, que t’importe ! Parle-moi de -toi plutôt. Ta lettre m’a intrigué. Tu m’y laissais -entendre un grand bonheur…</p> - -<p>— J’ai eu tort de te parler de cela, coupa-t-il -agacé. Mettons que j’aie été heureux, très heureux, -plus heureux que tu ne le seras jamais, insista-t-il -durement. Mais ce qui est passé est passé. Cet imbécile -de Miromps me dégoûte : il me traite comme -un fils. Quant à Mathilde, elle est trop lâche… Et -dire que je l’ai crue si forte. Mais le Doublemaze -a fait sa conquête.</p> - -<p>— Comment ?</p> - -<p>— Oui, comme je te le dis. Le vicaire est un -ambitieux. Miromps doit être l’instrument de sa -carrière. Si les élections réussissent pour son parti, -si Miromps est élu, Doublemaze est un grand homme. -La banque agricole, le « Laboureur », qu’a fondée -le chanoine, sous l’espèce d’un homme de paille, -c’est sur les épaules d’un Miromps qu’elle doit reposer. -Miromps est indispensable. Or, Miromps est -un faible.</p> - -<p>— Crois-tu ? Un homme qui a eu une existence -aussi dure…</p> - -<p>— Ça ne prouve rien. C’est un faible. Le chanoine -est bien plus fort que lui, va, sans être le fils de -ses œuvres. Il a vu tout de suite le défaut de la -cuirasse : la femme. Miromps ne vit plus que par -Mathilde. Depuis qu’il est marié, il est aveugle, -sourd et bête. Le voilà bien, le grand aventurier ! -Mathilde est malade et Miromps perd la tête. Son -argent, il s’en fiche. Si Mathilde lui demandait de -le jeter à la rivière, il le ferait aussitôt en pleurant -de joie.</p> - -<p>— Et si Mathilde le lui demande pour…</p> - -<p>— Pour Doublemaze ! Eh ! bien, il donnera ce -qu’on voudra. C’est bien ce qu’a vu Tartufe ! Et -c’est le siège de la femme qu’il a commencé.</p> - -<p>Lortal s’arrêta un instant. Nous étions devant le -pavillon qui luisait, blême, dans l’ombre.</p> - -<p>— Ne lui a-t-il pas persuadé, reprit-il avec rage, -de transformer son atelier en oratoire ? Il profite de -tout, de sa maladie, de sa nervosité et surtout… -Mais je ne peux rien dire, je ne peux pas…</p> - -<p>— Jacques, je suis ton ami, risquai-je avec un -peu de honte.</p> - -<p>— Des idées absurdes ! folles ! Des remords… comme -si elle avait commis une faute, irréparable. Comment -a-t-il pu deviner ? Comment a-t-il pris cette -piste ? Je l’ignore. Il est peut-être allé au hasard. Il -est tombé juste et je t’assure qu’il en a profité. Le -flair de ces gens est incroyable. Il n’est pas de -secrets qu’ils ne devinent. Ils avancent doucement -la main et font crier celui qui cachait le mieux sa -blessure. On ne peut pas ne pas se trahir avec eux.</p> - -<p>Une horloge sonna. Sept coups vibrèrent dans la -nuit, par-dessus les arbres du Foirail, sept coups -partis de la cathédrale invisible et dont les ondes -allaient mourir au loin, vers les champs.</p> - -<p>— Il faut rentrer ! dis-je.</p> - -<p>— Je n’en reviens pas, reprenait Lortal. Mathilde -qui n’avait aucun goût pour les prêtres. Tout juste -si elle faisait ses Pâques, comme tout le monde. -Rien d’une dévote. Et maintenant je parierais qu’elle -va prendre ce Doublemaze pour confesseur. Si ce -n’est déjà fait ! Mais je ne peux rien savoir ! Et pourtant, -ajouta-t-il âprement, je me défends !</p> - -<p>— Tu te défends !</p> - -<p>— Naturellement. C’est moi, l’ennemi. Miromps -est déjà soumis, cet indomptable, ce hors la loi ! -Mais moi ! On a bien deviné tout de suite qu’il fallait -m’arracher de la place. Au fond je m’en rends -compte et j’enrage : j’ai été le bon levier pour Doublemaze. -Un levier, tu m’entends. Imbécile ! Et parbleu ! -Il l’a prise par la confidence, la sympathie, -la consolation, que sais-je ? Mathilde avait une fibre -sensible : l’orgueil. Il a su la toucher. Il lui a fait -honte. C’est ainsi qu’il a dompté la première révolte. -Maintenant il l’enveloppe de mysticisme : il lui fait -lire des livres sur la grâce, l’amour sacré, un tas de -fariboles qui grisent les femmes. Ah ! le malin, il -savait bien qu’on n’arrache les femmes à l’amour -que par l’amour… Et je ne peux rien, rien !</p> - -<p>Il y avait une telle désolation dans son accent, -quand il prononça ces derniers mots, que je lui serrai -le bras avec force. Nous gravîmes le perron. -Rien ne pouvait me rapprocher davantage de l’ami, -que je sentais si éloigné de moi, si ce n’est de le -savoir malheureux.</p> - -<p>Nous dînâmes tous les quatre. M. Doublemaze était -parti, accompagné de Mlle Dubois de Louvrezac.</p> - -<p>— Un homme supérieur que le vicaire, dit Césaire-Auguste.</p> - -<p>Mathilde baissa la tête, tandis que Lortal ricanait.</p> - -<p>— Vous en reviendrez, cousin !</p> - -<p>— Vous remontez ensemble à Saint-Julien, nous -demanda Mathilde.</p> - -<p>— Oui, répondis-je. La dernière rentrée ! C’est ce -qui me console.</p> - -<p>— Ne soyez pas trop impatient, me dit-elle avec -un sourire dont la mélancolie me traversa comme -l’écho d’une mélodie oubliée depuis longtemps. Vous -avez toute la vie devant vous…</p> - -<p>Là-dessus, nous prîmes congé d’elle et de Miromps.</p> - -<p>— A bientôt, nous cria sur la porte Césaire-Auguste.</p> - -<p>— Toute la vie, répétais-je en montant, aux côtés -de mon compagnon taciturne, l’obscur raidillon qui -conduisait au collège — toute la vie !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Le premier trimestre commençait allègrement. -J’étais loin de prévoir l’événement, si proche, qui -devait projeter une tragique lueur sur mes souvenirs -de cette époque. L’année s’ouvrait sous de favorables -auspices de travail et de camaraderie. Les élèves de -philosophie — nous étions d’ailleurs un très petit -nombre : huit — jouissaient d’une situation privilégiée. -L’abbé Fourmeliès ne voulait pas qu’on nous -traitât en écoliers, mais bien en jeunes hommes à -la veille de choisir une carrière.</p> - -<p>M. Mirepuy, notre professeur, était un prêtre assez -jeune que le Séminaire n’avait pas étouffé. Bien différent -du maniaque Gerboux, halluciné de vices -réels ou imaginaires et par surcroît artisan de fourberies -et d’intrigues, l’abbé Mirepuy vivait à Saint-Julien -dans un isolement qui agaçait des confrères -moins enclins à la solitude et à la méditation, mais -qui, à nos yeux, lui conférait un prestige dont bénéficiait -son enseignement. C’était un petit homme -précocement chauve, au visage poupin et fortement -coloré ; des yeux de faïence, bleu pâle, et, dominant -toute la physionomie, un vaste front, sans rides. Il -dialoguait souvent avec lui-même, marchant d’un -pas rapide. Sa grande distraction était de se promener -avec ses élèves favoris : Lortal, Saint-Alyre et -moi. Quant à sa culture, elle était profonde et le -fruit de méditations personnelles autant que de doctrines -apprises. Il n’ignorait rien des grands systèmes -de la pensée moderne. Aucune audace ne -l’effrayait et je ne sais pas par quel mystère, au cours -de l’enquête que ce prêtre obscur menait jour et -nuit, inlassable, il avait préservé, comme un talisman, -sa foi. Sa chambre était encombrée de livres -et de revues. Il m’y recevait parfois et me faisait -asseoir près de la lampe. Je lui soumettais toutes -les vicissitudes de ma vie intellectuelle déjà fort agitée. -Mille contradictions s’opposaient en moi ; une -logique brutale enrayait l’élan mystique. Ma raison, -que ces premiers essais de dialectique assouplissaient, -s’escrimait contre les dogmes jusque-là aveuglément -acceptés.</p> - -<p>— Tout craque, confiais-je à l’abbé. C’est comme -une pesée invincible de toutes parts sur mon âme. -La vieille armature religieuse, morale, cède. Je sens -que les forces qui mûrissent en moi vont la faire -éclater.</p> - -<p>Il m’écoutait, renversé sur sa chaise, les jambes -croisées, le visage rejeté dans l’ombre.</p> - -<p>— Elle est plus forte que vous ne pensez, me répondait-il, -la vieille armature. Allez-y sans crainte. -N’ayez pas peur d’analyser, d’examiner, de réfuter. -Ce n’est pas la raison qui tuera la foi. Quand vous -aurez fait le tour de tous les systèmes, vous verrez, -vous y reviendrez, bêtement. Oui, bêtement, comme -disait Pascal. Je n’ai pas peur. Lâchez toutes ces -forces qui s’éveillent, qui grondent en vous. Lâchez-les -comme des chiens avides. Ce sera la curée ! Et -alors ! Ce n’est sans doute pas très orthodoxe, ce -que je vous dis là, ajoutait-il en riant. Et si Gerboux -m’entendait, je serais sûr de mon petit rapport.</p> - -<p>Il levait les bras et les laissait retomber avec un -désespoir ironique. L’ombre dessinait sur le mur -des ailes de moulin à vent.</p> - -<p>— Ces gens-là, continuait-il, non sans quelque -amertume, ont faussé le catholicisme. Ils n’ont tiré -de lui qu’une morale étroite, tyrannique, souvent -absurde. Ils en ont fait un instrument de domination -temporelle. Ils ont perdu la mystique. Il n’y a -plus de Saints. La Règle a remplacé la Charité ; les -encycliques, l’Évangile. Et cependant l’amour, c’était -le seul flambeau que la raison ne pouvait pas éteindre -entre leurs mains !</p> - -<p>Cher abbé Mirepuy ! Je n’emportai de ces entretiens -aucune certitude. J’emportai quelque chose de -bien plus précieux que la certitude : le besoin de -chercher, de chercher encore ; la joie de me débattre, -comme un nageur fouetté par les vagues, de -souffler, la tête hors de l’eau, et de replonger dans -le tumulte salé. Le doute ne m’abattait plus : il -m’exaltait.</p> - -<p>Avec quelle attention nous l’écoutions, notre maître -de philosophie : Lortal lui-même, gagné par ces -nouvelles études, perdait son indifférence. Je le -voyais avec plaisir, le menton dans les mains, le -regard fixé sur le petit homme blond. Mirepuy, -négligeant les manuels stupides, émasculés, que -l’« Union chrétienne » mettait entre nos mains, -nous nommait des penseurs dont le nom seul eût -dû faire crouler les murs de la classe : Comte, Renan, -Nietzsche, Schopenhauer. Nous n’étions que -médiocrement familiers avec leurs œuvres, mais il -suffisait de les nommer pour que le cours prît une -saveur de conspiration. Et nos âmes avides de risques -frissonnaient à de merveilleux dangers !</p> - -<hr /> - - -<p>L’abbé Testard était toujours chargé de la surveillance -de notre division. Mais sa défaite était irréparable. -Convaincu désormais de son impuissance -contre Lortal et moi, il se résignait et reportait son -zèle sur un nouveau dont je plaignais le sort. Ce -nouveau était voué d’abord au ridicule, ensuite à -une domination sentimentale, tatillonne, étouffante. -Mais je m’en désintéressais et laissais sa proie au terrible -abbé, de plus en plus autoritaire avec les -faibles, de plus en plus congestionné, rongé par une -contrainte dont s’accommodait mal sa chair épaisse -et volontaire de paysan. Testard affectait avec moi -une indifférence cordiale : mais il marquait de la -froideur à Lortal qui la lui rendait bien.</p> - -<p>Quant à Gerboux, il se contentait de nous ignorer. -Et plût au ciel que cette ignorance n’eût pas été -feinte ! En réalité, le nez dans ses manches et ses -gros yeux d’oiseau de nuit tournoyant derrière les -bésicles, il furetait partout, fouillait les tiroirs et les -poches des vêtements oubliés à un porte-manteau, -se livrait enfin à une odieuse — et sans doute passionnante — besogne -de mouchard. Ce Basile -espionnait tout le monde, depuis le plus petit élève -de huitième jusqu’au supérieur, sans oublier les domestiques.</p> - -<p>— Je me méfie de plus en plus de Gerboux, me -disait Lortal. Tu sais en quels termes il est avec Doublemaze. -Le grand vicaire n’aime pas à mettre ses -blanches mains dans le linge sale. Gerboux confesse -pas mal de dévotes bien renseignées. Il est aumônier -des dames de la Compassion qui font tant de bonnes -œuvres et tant de mariages…</p> - -<p>L’état de Mme de Rochebuque donnait de l’inquiétude -à tous ceux qui l’entouraient. Miromps avait -fait venir un médecin de Bordeaux qui avait tenu -consultation avec Milondré. La jeune femme demeurait -de longues heures, étendue sur une chaise-longue. -Le souvenir de certaine soirée précisait pour -moi les raisons de ce mal que l’on ne définissait -pas. Ce drame à trois me paraissait lugubre. Seule, -Mathilde déclinante se revêtait d’une poésie désolée. -Pour moi, elle demeurait l’amazone, pure en dépit -de tout et solitaire. Peut-être, inconsciemment, unissais-je -mon humble offrande à la flamme trouble de -Lortal !</p> - -<p>Salayrac, Lupé, Prélussin étaient revenus pour la -session de novembre. Mais Charles Jouvelin n’était -pas rentré.</p> - -<p>Ma mère m’écrivit : « Tu ne reverras pas cette -année ton petit camarade Charles. Sa mère m’annonce -que, par égard pour la santé frêle de son fils, -elle passera l’hiver sur la côte d’Azur. Charles ira -au lycée… »</p> - -<p>Ma nouvelle classe, mille petites préoccupations, -Lortal et son secret, tout cela ne m’avait fait prêter -qu’une médiocre attention à cette absence. La lettre -de ma mère évoqua soudain le profil pâlot du petit. -Je ne pouvais songer à lui sans un malaise qui était -peut-être du remords. Quant à Édith, je m’imaginais -un instant qu’elle avait décidé de ne point me -revoir, mais je reconnus vite que ma prétention -était exagérée. « Je l’aurais tant aimée ! » pensais-je -parfois, sans envisager la disproportion de nos âges, -son caractère dont la frivolité m’eût si vivement -blessé. Mais une femme que l’on désire paraît toujours -si proche ! Et il me venait une mélancolie -aiguë à songer qu’une telle aventure m’avait été -offerte et que je n’avais pas su la saisir ; que cette -révélation — heure unique — en pleine beauté, en -pleine fleur, eût coloré de joie ma vie entière et que -rien de semblable ne se retrouverait jamais plus…</p> - -<p>En quoi je ne me trompais pas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint. -Tristes journées de novembre ! La colline, au sommet -de laquelle s’élevait notre collège, était balayée -de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de -feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit, -aux fenêtres des dortoirs. Les beaux marronniers -de la terrasse étaient, une fois encore, dépouillés -de leurs feuilles ; les charmilles n’abritaient plus aucun -secret, par les soirées traîneuses de brumes. -Sournoisement la saison insinuait en moi son poison -mélancolique. Je me surprenais à rêver tout en -parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres -prêtés par l’abbé Mirepuy.</p> - -<p>Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère -douloureux. Parfois, au cours d’une étude, mon -regard s’arrêtait sur le visage de l’ami et ne pouvait -s’en détacher, comme si une séparation menaçait. -Lortal était alors d’une irritation constante à mon -égard. Je pardonnai cette humeur. Il avait une telle -excuse. Le sentiment, que je supposais en lui, auréolait -le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais -pas ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette -passion malheureuse qui l’ennoblissait aux miens. -Des crises de gaieté brutale alternaient chez lui avec -des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour -Salayrac le reprenait. Des relents de ripailles villageoises -allumaient encore ce rustre égrillard, et, tout -chaud de leurs « rigolades », Lortal se moquait de -ma mine confite.</p> - -<hr /> - - -<p>Le jour des morts, il était d’usage que chaque -classe, guidée par son professeur, se rendît à la visite -du cimetière. Nous partîmes donc sous la conduite -de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise -matinée, pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées -sur les yeux. Le champ des morts s’étalait -sur un vaste plateau ; ses croix dominaient la ville -et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver, -suivre des faubourgs lépreux dont le brouillard et la -boue aggravaient encore la désolation banlieusarde.</p> - -<p>Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la -Cité Morte, nous attardant parfois, pour une prière, -devant une tombe abandonnée. Ces sépultures de -pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une -offrande, à chaque saison : roses sauvages de l’automne, -perce-neige de l’hiver, violettes du printemps, -boutons d’or de l’été. A l’écart des autres, -je demeurai quelques instants devant l’une de ces -tombes sans nom, ému comme si j’avais découvert -dans un temple vide l’autel du dieu inconnu.</p> - -<p>La mort ! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect -hideux que nous décrivait jadis le sombre Gerboux : -reine des épouvantements, pourvoyeuse de cloîtres. -Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient -délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux -bras nus de son Christ, un rosier avait grimpé et, -sous le vent d’automne qui balayait éperdument les -allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La -terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements -ensevelis dans le travail de son sein et de cette terre -avait surgi la tige fleurie de tardives corolles. A leur -tour, les roses mouraient ; une légère odeur de corruption -envenimait leur parfum ; les pétales jaunissants -s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la -loi qui veut que toute beauté soit éphémère et qu’une -incessante destruction accompagne une renaissance -sans fin.</p> - -<p>Cette image fut un trait de lumière pour mon -esprit. Brusquement m’apparut la folie d’une religion -du désespoir qui sèvre les vivants, par la crainte de -la mort, des plus fortes joies de la vie. Se mortifier, -n’est-ce point devenir semblable à un mort ? L’ascète -est l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre, -dansant et enguirlandé, conduit la sarabande des -suppliciés volontaires. L’enseignement du rosier -effeuillé n’était-il pas préférable à cette frénésie qui -précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires -des cloîtres, seule issue logique de la doctrine -de mort et de péché ?</p> - -<p>Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie : -la vie elle-même, sépulcre insatiable, inépuisable -source. Et les choses ne se révoltaient pas ; elles cédaient -à leur destin avec sérénité ; ayant réalisé leur -être et leur forme d’un instant, elles se résorbaient -dans le gouffre dévorant et créateur. Pour vaincre -la mort, nos maîtres nous prêchaient de sacrifier la -vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette -matinée d’automne, devant cette tombe inconnue -et jonchée d’agonisantes roses, une vérité sereine -m’inondait, courait à travers mon sang comme une -liqueur réchauffante. Vivre ! Il fallait accepter de vivre, -comme il fallait accepter de mourir, d’un cœur -content, ayant donné toute sa fleur. Et la seule éternité -qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri d’ossements, -était celle de l’innombrable devenir.</p> - -<p>Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades. -Une nappe de pluie voilait le monde à nos pieds. -Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à -tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du -Christ me revint en mémoire :</p> - -<p>« Laissez les morts ensevelir les morts. »</p> - -<hr /> - - -<p>L’après-midi, comme il n’y avait pas de cours, -Lortal me demanda de l’accompagner chez les Miromps.</p> - -<p>— Ta visite fera plaisir à Mathilde. Cela la changera -un peu de sa compagnie habituelle !</p> - -<p>La petite ville d’Aubenac était tapie sous d’épais -nuages plus bas que les collines environnantes, et -qui semblaient l’isoler de toute communication avec -l’univers. Par-dessus les toits d’ardoises, les tours et -la flèche de la cathédrale s’étoupaient de brume. -Quelques corneilles au vol flasque écornaient d’accents -circonflexes cette voûte grise où s’étouffait la -sonnerie des heures. Le théâtre, portes closes, laissait -le vent lacérer les lambeaux des dernières affiches -de la <i>Dame aux Camélias</i>. Le « Café du Commerce » -avait tiré ses rideaux pour mieux emmitoufler ses -habitués dans un nuage d’absinthe dont l’arome filtrait -sur le trottoir. Sur le Foirail qui dressait vers -le ciel les branches nues et puissantes de ses arbres, -comme pour le conjurer de déchirer enfin ces étouffantes -nuées, la meule d’un affileur faisait un sifflement -doux et triste. Quelques dévotes en capote noire -sortaient de l’église. Un moine de pierre qui supportait -le cintre du porche de ses épaules tronquées, -leur tira la langue. Pas une âme ! La province couvait -discrètement son pot-au-feu de haines, d’intrigues, -de mensonges.</p> - -<p>On éprouve parfois dans ces petites villes, en apparence -refuges du sage, la révélation soudaine de leur -vie secrète. C’est comme si l’on flairait le relent -sournois de toutes les vilenies qui se trament sous -ces dehors patelins, de même que l’on flaire, au -seuil d’une gargote d’aspect débonnaire, l’odeur du -bouillon aigre et de la viande avancée. La tranquillité -des lieux est si grande qu’elle semble dérober -une menace. Sur la place silencieuse où chante la -fontaine, on est tout d’un coup pris d’inquiétude et -d’une furieuse envie d’être transporté à cent lieues.</p> - -<p>Ce malaise m’étreignait, tandis qu’aux côtés de -Lortal je gravissais la rue Jaladis. Jamais l’hôtel -Miromps ne m’avait paru plus sévère. Les fenêtres -de la façade étaient fermées : la maison avait abaissé -ses paupières, jalousement, sur son secret.</p> - -<p>Césaire-Auguste nous accueillit dans le salon désert. -Il n’avait pas encore perdu cet aspect d’énergie, -cette puissante lourdeur qui m’avaient séduit jadis. -Mais la bouche n’avait plus sa contraction volontaire ; -le menton plus gras s’arrondissait. Il émergea -de l’ombre, avec sa démarche torse.</p> - -<p>— Mathilde est bien souffrante. Elle vous recevra -quand même tout à l’heure. Votre visite la distraira.</p> - -<p>Et se tournant vers Lortal avec une humilité qui -me navra :</p> - -<p>— Jacques, dit-il, si vous voulez aller la saluer -tout de suite, vous êtes libre.</p> - -<p>— Puisque vous le permettez, répliqua doucement -mon ami.</p> - -<p>Et il disparut par la tapisserie du fond.</p> - -<p>— Je suis bien inquiet, me dit Miromps. Ma -pauvre femme ne supporte que difficilement les -épreuves de la maternité. Elle ne quitte guère sa -chaise-longue. Elle est triste. Rien ne parvient à la -distraire !</p> - -<p>Il passa sa main sur son front, comme pour -essuyer une sueur invisible. Ce geste incluait une -grande douleur.</p> - -<p>— Elle ne trouve de soulagement que dans la -lecture. Le chanoine Doublemaze lui indique des -livres. Je lui en ai beaucoup de reconnaissance. C’est -un prêtre fort accompli.</p> - -<p>Nous entrâmes dans son cabinet.</p> - -<p>— Voyez ma nouvelle acquisition, me dit-il avec -une satisfaction de collectionneur. Une déesse étrusque ; -la déesse de l’ombre.</p> - -<p>C’était une figurine de bronze représentant une -femme nue, mais longue, si longue qu’elle semblait -une fumée ; à la contempler, elle s’effilait, -s’effilait dans le demi-jour de la pièce. Le métal -n’était plus qu’une impondérable substance. Je songeais -à celle qui, de cette maison solitaire, s’évanouirait -peut-être ainsi, un de ces soirs, pareille à -la déesse de l’ombre, fumée, elle aussi.</p> - -<p>Quelques instants plus tard nous pénétrâmes chez -Mathilde.</p> - -<p>La chambre, fort haute de plafond, était plongée -dans une demi-obscurité. Une servante plaçait une -lampe sur un guéridon. Baignées par le cercle lumineux, -je vis des mains, allongées sur une couverture, -des mains jaunes, amaigries. Au-dessous -de la lampe, un livre ouvert. Le visage de Mathilde -ne m’apparut qu’ensuite.</p> - -<p>Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans -le noir. Tous deux étaient silencieux. Nous entendîmes -le tic-tac de la pendule qui marquait, goutte -à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait. -Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur. -Tous les bruits du monde étaient morts à cette porte.</p> - -<p>Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune -femme que j’avais vue galopant sur la lande hivernale ? -Était-ce bien l’Amazone ? Un an s’était écoulé. -Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre -de l’abat-jour ? Mais elle semblait avoir perdu -cet ambre qui lui donnait une fauve splendeur. Ses -joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté entourait -ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait, -lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer -longtemps pour connaître que la lassitude de -vivre habitait ce corps.</p> - -<p>Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà -étrangère, comme une qui part pour d’autres contrées — des -contrées silencieuses — et qui déjà -s’isole.</p> - -<p>— Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour -Jacques, me dit-elle.</p> - -<p>Elle me parla aussi de mes études.</p> - -<p>Lortal était immobile comme une statue.</p> - -<p>— Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste -qui se tenait à l’écart, comme un enfant -ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer.</p> - -<p>Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles.</p> - -<p>Je ne pus résister au désir de me pencher sur le -livre ouvert au chevet de Mathilde. Ce n’était pas -un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle marquait -la page. Je lus :</p> - -<p><i>Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme -un sceau sur votre bras, parce que l’amour est fort -comme la mort, parce que le zèle de l’amour est -inflexible comme l’enfer ; ses lampes sont des lampes -de feu et de flamme. Les grandes eaux n’ont pu -éteindre la charité, et les fleuves ne la submergeront -point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses -de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait -comme rien.</i></p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>La rue. La nuit.</p> - -<p>— Je m’étonne que nous n’ayons point rencontré -M. Doublemaze, dit Lortal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>Quelques jours plus tard, Lortal fut mandé chez le -Supérieur. L’entretien dura assez longtemps. Quand -mon ami vint reprendre sa place à l’étude, il avait -un visage si dur que je pressentis quelque chose de -grave. Il feignit de s’absorber dans la lecture d’un -livre dont je vis bien qu’il ne tournait pas les pages.</p> - -<p>— Lortal quitte le collège ! me susurra Saint-Alyre. -Il y a un complot contre lui.</p> - -<p>— Imbécile ! répliquai-je agacé. Lortal est trop -bien avec Fourmeliès.</p> - -<p>Saint-Alyre haussa les épaules.</p> - -<p>A la récréation suivante, Lortal me raconta son -entrevue avec le Supérieur.</p> - -<p>— Lortal, lui avait dit l’abbé Fourmeliès, vous -avez toujours été un élève inégal, mais je dois reconnaître -que vos qualités d’esprit réparent aisément -le préjudice de votre incurable paresse. Votre -succès, en juillet dernier, a réjoui vos maîtres et -moi-même, en particulier. Il est juste que les droits -de l’intelligence soient reconnus. Si le labeur, l’effort -persévérant eussent seuls été récompensés, vous -auriez été moins heureux. Quoi qu’il en soit, vous -avez honoré votre collège : le collège ne l’oubliera -pas.</p> - -<p>— Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur -que vous me faites, repartit Lortal. Où veut-il en -venir ? se demandait-il <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>.</p> - -<p>— J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses -paroles trahissaient une certaine gêne, j’ai souvent -craint que l’enseignement de Saint-Julien, parfaitement -adapté aux nécessités intellectuelles d’une jeunesse -provinciale un peu fruste, convînt moins à -un esprit tel que le vôtre, plus affiné, plus mûr -aussi que celui de vos camarades. Le contraste qui -se marque entre vous et vos condisciples, contraste -que j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible -à mesure que vous vous développez davantage. -Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où vous -vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que -ce milieu ne peut malheureusement prendre aucun -bénéfice de votre supériorité.</p> - -<p>— Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais -votre jugement est bien amer, monsieur le Supérieur.</p> - -<p>— Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume -dans mes paroles. Vous savez avec quelle sollicitude -je vous ai suivi au cours de cette dernière année -scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si -dangereux et si séduisant a toujours attiré ma sympathie -et, bien souvent aussi, excité mon inquiétude. -Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je -vous ai mandé près de moi.</p> - -<p>L’abbé Fourmeliès posa un instant.</p> - -<p>— Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle, -M. de Rochebuque, a fait les mêmes réflexions que -moi-même…</p> - -<p>— On les lui a soufflées ! interrompit brusquement -Lortal.</p> - -<p>— Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime -que notre modeste collège de Saint-Julien ne peut -vous fournir un enseignement philosophique adéquat -à vos capacités.</p> - -<p>L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal -sourit.</p> - -<p>— Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne -possède pas autant de diplômes que les universitaires -des lycées. C’est pourtant un philosophe, ce que l’on -ne saurait dire de tous les professeurs de philosophie.</p> - -<p>— C’est une magnifique intelligence ! dit avec feu -Lortal.</p> - -<p>— Je suis heureux que vous lui rendiez hommage. -M. Mirepuy n’est, hélas ! pas apprécié à sa -valeur dans certains milieux et je crains que son -enseignement ne soit pas toujours exactement interprété.</p> - -<p>— Je m’en doute, sourit Lortal.</p> - -<p>— Laissons cela ! toujours est-il que votre oncle -juge que vous seriez beaucoup mieux à votre place -dans un établissement parisien. Et il est décidé à -vous envoyer achever votre philosophie dans la capitale. -Avouez que c’est beaucoup de bonté de sa -part.</p> - -<p>Lortal répliqua, ironique :</p> - -<p>— Je ne lui en ai aucune reconnaissance. Quant -à obéir, c’est une autre affaire. Miromps veut m’éloigner -d’ici. Qui sait pourquoi ? Peut-être ne le sait-il -pas lui-même ! J’ai quelque raison de supposer que -je gêne quelqu’un, et ce quelqu’un a malheureusement -pris une telle influence…</p> - -<p>— Insinuations, mon enfant ! Tout cela ne me -regarde pas. Votre oncle m’a exprimé ses intentions. -Je vous les transmets.</p> - -<p>— Il vous a parlé, seul ?</p> - -<p>Le Supérieur hésita un instant.</p> - -<p>— Non, fit-il sèchement.</p> - -<p>— J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je -ne dépends que de mon tuteur.</p> - -<p>— Hélas ! mon enfant, vous savez bien que votre -tuteur ne peut rien pour vous !</p> - -<p>— C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la -force de me passer de Miromps et de son argent.</p> - -<p>— Non, fit Fourmeliès.</p> - -<p>— Vous me méprisez, monsieur le Supérieur, -murmura Lortal.</p> - -<p>— Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. -Mais je vous sais épris du siècle. La perspective -brillante d’avenir qui vous est offerte vous séduira -peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens -qui vous retiennent et que vous croyez si forts…</p> - -<p>Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion -de gravité et de tendresse et mit sa main sur l’épaule -du jeune homme.</p> - -<p>— Et vous partirez, continua le Supérieur. Et -vous oublierez. Vous n’êtes pas de ceux qui se donnent -tout entiers à Dieu, à une idée, à une affection. -Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez -guère. Vous êtes riche, très riche, Jacques : mais vous -êtes aussi avare, avare de vous-même. Vous pouvez -faire beaucoup de malheureux sur votre route. -Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil -homme qui a mis tout son espoir ailleurs que dans -les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au nom -d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez -peut-être jamais eue ; je vous parle au nom de votre -dignité et de votre bonheur. Jacques, ne faites pas -de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances -que vous auriez injustement causées retomberaient -sur votre tête. Vous êtes né parmi les forts : vous le -savez ; vous avez une grande certitude sur votre -action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la -force sans amour.</p> - -<p>Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une -voix ferme :</p> - -<p>— Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre -départ aura lieu dans huit jours. Vous ne vous -révolterez pas. Et s’il vous faut une consolation, vous -la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par -vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le -courage, Jacques, si vous vous piquez d’en avoir… -Allez !</p> - -<hr /> - - -<p>Lortal me rapporta cette conversation avec une -fidélité scrupuleuse, notant jusqu’aux gestes et aux -intonations. Il ne laissait transparaître qu’une partie -de son bouleversement.</p> - -<p>— Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions -de Fourmeliès sont claires. Qui a pu le mettre -au courant ? Le bonhomme est très touchant, mais -de quoi se mêle-t-il ? Il y a du Doublemaze là-dedans ; -j’en mettrais ma main au feu. C’est lui qui a soufflé -Miromps et lui a inspiré cette démarche. Pour mieux -agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant -quelques-unes des confidences volées à Mathilde. -C’est du propre ! Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il -s’agit de m’éloigner, moi, parce que je gêne le -règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette -sale politique un joli vernis sentimental. Lortal, il -faut vous sacrifier ! Eh bien ! non. D’abord, qu’est-ce -qu’en pense Mathilde ? L’ont-ils avertie ? S’ils ne l’ont -pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons.</p> - -<p>Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles -de Fourmeliès m’avaient touché. La cruauté de -mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à solliciter l’appui -d’une femme épuisée et malheureuse, victime de -son égoïsme. Et pourquoi ? Pour prolonger son mal, -ses regrets, ses remords peut-être. A la seule pensée -de servir les desseins de Doublemaze, Lortal ne voyait -plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de reconquérir -Mathilde, moins pour sauvegarder son amour -menacé que pour consolider son orgueil, pour remporter -une victoire sur le chanoine. Pauvre Amazone -devenue l’enjeu de ces égoïsmes ! Lortal songeait-il -à ce qu’était sa vie, à ses longues journées -de solitude dans le silence étouffant de la province, -tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait coupable, -par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour -un sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une -lourde servitude de reconnaissance ?</p> - -<p>L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation. -Je l’évoquais dans le sombre décor de la -rue Jaladis, étendue dans ses fourrures, écœurée de -cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime -de sa chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant -qu’elle portait vivrait-il ? J’imaginais qu’elle devait -souhaiter sa mort, tant j’avais découvert de désespoir -dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où -donc était le refuge ? Lortal ? Nul doute qu’elle ne -l’aimât de toute son âme bien à elle, sinon d’un -corps voué à un autre ; mais Lortal était jeune, -égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût -nuancé de haine, depuis qu’il la savait enceinte : -enfin les liens du sang et l’âge les séparaient pour -jamais. Miromps ? Elle le jugeait vil d’avoir supporté -son indifférence, voire sa répulsion ; de l’avoir, trop -sûr de sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal -dont il ne pouvait ignorer l’amour ; elle l’exécrait -enfin d’être le maître, maître servile et complaisant, -mais le maître quand même.</p> - -<p>Où donc le refuge ? Doublemaze était survenu. -Qu’importait que ses desseins fussent cachés, ses -voies, tortueuses ? Il semblait bon ; il parlait avec -tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre -cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux -et coupable, c’était l’amour lui-même, mais -l’amour épuré, spirituel, dépouillé du vertige charnel. -Mathilde avait oublié Dieu : mais Dieu ne l’avait -pas oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi -de l’amant et le visage humilié du mari, elle jeta -son âme au consolateur, dans un élan désespéré.</p> - -<p>C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher -de lui. Je ne pouvais que plaindre mon ami, devinant -la torture d’une jalousie provoquée par un insaisissable -rival. L’âme aimée se réfugiait dans un -ciel inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait -dans son amour et son orgueil blessés, sans -égard pour celle que son amour et son orgueil avaient -tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction -pour arracher la naufragée à sa dernière planche -de salut. Et que ferait-il d’elle ensuite ? Ne pouvait-il -renoncer, l’abandonner dans cette rade mystique -où l’épave trouverait enfin un flot calme ?</p> - -<p>Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je -redoutais par trop sa hauteur. Décidé à mettre ses -plans en exécution immédiate, il me déclara qu’il -se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous -un prétexte quelconque il obtint une autorisation de -sortir.</p> - -<p>Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés.</p> - -<p>— Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins -sont auprès d’elle. On redoute un accident grave, -cette nuit : l’hémorragie…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Le lendemain matin, nous étions réunis dans notre -petite classe silencieuse. Le poêle ronflait. L’abbé -Mirepuy commentait un théorème de Spinoza sur les -passions. On frappa. Lortal tressaillit.</p> - -<p>— On demande M. Lortal !</p> - -<p>Mon ami sortit. Mirepuy l’accompagna d’un regard -grave. La classe continua, morne.</p> - -<p>Je ne doutai plus qu’un malheur ne fût arrivé. -Tout le jour une angoisse pesa sur moi. Lortal ne -revenait pas. A la récréation du soir, l’abbé Fourmeliès -apparut dans la cour, drapé dans un capuchon -de laine. Il me fit signe d’approcher.</p> - -<p>— Un grand malheur frappe M. de Rochebuque -et votre ami Lortal qui est son proche parent. Mme de -Rochebuque est morte, la nuit dernière. Lortal est -là-bas depuis ce matin. Je sais l’affection que vous -aviez pour lui et aussi que vous étiez reçu dans cette -maison. Je vous autorise à aller unir vos prières à -celles de votre ami.</p> - -<p>La nouvelle était si attendue qu’elle ne me causa -aucune secousse. Depuis le matin, je savais que Mathilde -était morte. Lors de ma dernière visite à -l’hôtel Miromps, n’avais-je pas lu le sinistre présage -sur ce visage émacié ? Je m’inclinai et je me rendis -au dortoir pour changer de vêtements. J’accomplis, -l’esprit vague et comme envahi d’une torpeur, tous -les gestes familiers. La mort de cette étrangère élargissait -un cercle d’ombre autour de ma pensée. Mathilde -avait tenu tant de place dans mon imagination -que la perte d’une personne de ma famille n’eût -probablement pas causé en moi un tel vide.</p> - -<p>Je sortis. C’était un des premiers jours de décembre. -Un peu de neige avait blanchi les toits que le -froid crépuscule colorait de rose et de bleu. Les rues -d’Aubenac étaient désertes à cause du verglas. Un -feu de forge embrasait les vitres d’une boutique -basse. La cathédrale, sculptée en blanc et noir, pesait -de sa lourde architecture sur les vivants et sur les -morts. La petite ville hérissait ses cheminées, ses -clochers et ses girouettes sur le ciel rougeoyant et -fumeux. Chaque maison se figeait dans le silence -hostile de l’hiver : « O Mathilde, songeais-je, de -quelle prison vous êtes-vous évadée ! »</p> - -<p>Les cariatides de l’hôtel tordaient leurs muscles -étoupés de nuit. La porte était entre-bâillée, comme -c’est l’usage dans les maisons des morts où chaque -passant peut entrer ; car la mort est hospitalière. -Dans le vestibule éclairé faiblement d’une petite -lampe, un homme était assis, les coudes sur une -table où luisait un plateau d’argent : c’était le grand -laquais. Il ne se leva point et m’indiqua d’un signe -de tête que je pouvais entrer. Dès le seuil, l’odeur -de la mort m’avait saisi. L’odeur de la mort est -quelquefois douce ; mêlée au parfum de la cire et des -fleurs, elle est pareille à l’odeur des églises.</p> - -<p>Le vaste salon, où tremblotaient des bougies à -la clarté rougeâtre, était peuplé d’ombres chuchotantes : -des parents, des amis, plusieurs prêtres. -Mlle Dubois de Louvrezac étalait sur une robe de -serge noire un large mouchoir blanc. Elle représentait -la douleur familiale, rôle dont ne se souciaient -ni Lortal ni Miromps. Bien qu’aucun lien de parenté -ne l’unît à Mathilde ou à son mari, elle recevait -pour ce dernier les condoléances et les embrassades, -tout en larmes, en soupirs, en déploiements de batiste -humide.</p> - -<p>— Cette chère enfant ! sanglotait une grosse dame. -Quelle horrible chose ! Elle avait vingt-quatre ans, -n’est-ce pas ? Et morte ainsi, en une nuit !…</p> - -<p>— Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait -Mlle Dubois.</p> - -<p>Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais -été présenté à Mathilde. Une association cruelle évoqua -en mon esprit la jeune femme en robe glauque, -la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge.</p> - -<p>A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré, -sanglé dans sa redingote, échangeait de solennelles -fadaises avec l’officier démissionnaire. De -temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses favoris. -Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa -suffisance.</p> - -<p>La tapisserie du fond se souleva un instant. Un -reflet de chapelle ardente glissa sur le parquet trop -ciré. Lortal était près de moi. Sans mot dire, il me -prit la main et me conduisit.</p> - -<p>La chambre de Mathilde était tendue d’ombre -comme une église ; le lit de la morte était pareil à -un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient tout -autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement -des hauts cierges, rayonnaient d’une lividité -morbide. Tout d’abord, je n’osais considérer le corps -qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue -émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma -vie, je me rencontrais avec Elle.</p> - -<p>Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière. -Mais aucune des formules sacrées ne me vint aux -lèvres. Seule, une terrible curiosité m’envahissait. -Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été. -Tendrement, respectueusement, mon regard descendit -de son front, ivoire lisse entre les bandeaux d’un -noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés de satin -blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée, -et dans toute cette blancheur son visage et ses mains -paraissaient baignés d’ombre. Dans cette ombre, le -grand Travail commençait. Une légère bouffissure -avait rempli les joues creusées par la souffrance. -On eût dit qu’un voile avait glissé sur ce beau visage. -Les lèvres amincies soulignaient de deux lignes violettes -les ailes du nez blafardes et pincées. Signes -précurseurs !</p> - -<p>Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette -vue. Ce cadavre, rigide sans doute sous les mousselines, -avait l’abandon du sommeil et son aspect était -moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres -allongés, dans les mains jointes, comme un glissement -doux vers la vie éternelle — non pas au sens -où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si cruellement -étreint, ne battait plus ; ses pulsations éphémères -s’étaient maintenant fondues dans le rythme qui ne -s’arrête pas.</p> - -<p>Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina -devant le lit funèbre et demeura, droite, au pied -du lit.</p> - -<p>Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue -douillette, fit un vaste signe de croix.</p> - -<p>C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les -portes de la mort. Par delà la vie ténébreuse, il lui -avait montré les espaces illuminés de la lumière -mystique et les derniers moments de la jeune femme -avaient été éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui -verser cette ultime douceur, ce baume destiné à endormir -la révolte de la chair précocement vaincue, -quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées ? Pour -ressusciter une foi depuis longtemps engourdie, à -quels stimulants n’avait-il pas dû recourir ? Humilier -cette âme, attiser en elle le remords, la crainte d’un -châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure, -pour que de la douleur pût jaillir une espérance -nouvelle, pour que l’excès même de cette douleur -livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense.</p> - -<p>Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la -politique du prêtre ne m’avaient pas fait une grande -impression. J’étais beaucoup plus vivement frappé -par cette redoutable diplomatie qui engageait les -âmes dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement -dans ses lacs. Grâce à quelles recherches -subtiles le grand vicaire s’était-il rendu maître du -secret de Mathilde ? Par quelles pressions ingénieuses -lui avait-il arraché un aveu ? Par quelles menaces, -quelles violences peut-être ? Une fois l’âme gagnée -aux divines consolations, que ne devait-on attendre -d’elle ? Terrible appât pour un cœur blessé. « Je suis -moi aussi un pêcheur d’âmes », pouvait dire Doublemaze, -car il avait amorcé sa proie avec une -cruelle science.</p> - -<p>L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché -de lys moribonds.</p> - -<p>Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs -de mon être, ce n’était point le spectacle de -la mort destructrice de jeunesse et de beauté, qui -la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans -limites ne me permettaient que de courber la tête. -Mais ceux qui ont fait d’elle une puissance de mensonge -ne méritaient-ils pas ma colère ?</p> - -<p>Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où -j’avais vu Mathilde pour la dernière fois, le livre de -la Terreur et de la Vengeance ouvert à son chevet. A -quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces -murs n’avaient-ils pas assisté ? Mathilde avait sans -doute cherché dans le livre un aliment de paix. Le -superbe torrent des images bibliques l’avait entraînée, -en une course folle, vers le renoncement -d’abord, puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond, -l’effort de Doublemaze avait été médiocre ; sa tâche, -facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre, pesant avec -art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre : orgueil, -amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les -Prophètes, avec leur lyrisme impérieux, l’Évangile -ruisselant de pitié, avaient fait le reste.</p> - -<p>Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de -mon ami. Lortal était aussi immobile que le soir où -je l’avais vu contempler, assis au bout de la chaise-longue, -le visage de plus en plus changé de l’Amazone.</p> - -<p>— O Mathilde, murmurai-je, — et ce fut ma -seule prière — on vous a trompée !</p> - -<hr /> - - -<p>Quant à Miromps, personne, même son domestique, -ne réussit à le voir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Lortal quitta Saint-Julien, le lendemain de l’enterrement. -Il n’avait pas séjourné au collège durant -ces dernières et douloureuses journées. Je ne l’avais -pas vu depuis la catastrophe. La veille de son départ, -j’appris par la sœur lingère qu’on préparait ses -bagages. Cette nouvelle, comme celle de la mort de -Mathilde, je l’attendais. Lortal ne pouvait rester ici. -Il avait traversé ma vie en y laissant une trace si -profonde que son souvenir était désormais l’inséparable -compagnon de mon adolescence. Mais je savais -bien qu’il n’était qu’un passant et que ni moi, ni -personne au monde ne serions plus qu’une halte -sur son chemin. Et voici que l’heure était venue. -L’aventureux camarade, au carrefour de nos routes, -me ferait un signe d’adieu, puis tournerait son visage -et ses pas vers l’horizon.</p> - -<p>Il vint dans la cour, comme nous sortions de -classe, vêtu de deuil. En ces quelques jours il avait -vieilli. Ce fut un autre Lortal qui m’apparut, ce -matin d’hiver, un Lortal bien différent de l’adolescent -que j’avais vu descendant la pente de la terrasse, -un soir d’automne déjà lointain. Sa poignée -de main me fit mal.</p> - -<p>Il salua Mirepuy qui lui donna l’accolade, et me -pria de l’accompagner jusqu’à la porte. Gerboux et -Testard se promenaient ensemble. Lortal se contenta -de soulever son chapeau. Gerboux fit une inclinaison -de tête et cligna de l’œil derrière ses bésicles. -Testard, gêné, rendit le salut ; puis, comme nous -nous éloignions, il accourut, laissant son collègue -qui haussait les épaules.</p> - -<p>— <i>Monsieur</i> Lortal, dit-il, il y a eu des malentendus -entre nous, ne nous quittons pas en ennemis.</p> - -<p>— Je ne garderai pas un mauvais souvenir de -vous, monsieur l’abbé, répondit Lortal en prenant la -main tendue.</p> - -<p>J’ai beaucoup pardonné à Testard pour ce geste. -Nos relations s’améliorèrent : l’ancien tyran et l’ancien -rebelle ne survécurent pas à cette minute.</p> - -<p>J’accompagnai Lortal jusqu’au parloir. Sur le -seuil, un commissionnaire l’attendait avec sa malle. -Je compris alors que c’en était bien fini. L’angoisse -de la séparation m’étreignit si fort que des larmes -montèrent à mes yeux. Sans mon ami, la route -m’apparaissait infinie et désolée. Lui seul avait pu -susciter les mirages qui font la marche douce et -dissipent la lassitude.</p> - -<p>Il m’embrassa.</p> - -<p>— Paul, me dit-il, je ne sais ce que l’avenir nous -réserve. Mais ne prenez jamais mon silence pour -de l’oubli.</p> - -<p>Pourquoi abandonnait-il ainsi le « tu » de notre -amitié ? Ce « vous » de la dernière heure marquait-il -que déjà nous étions étrangers ? Il me sembla découvrir, -sous l’aile sombre du chapeau, dans les -yeux de mon ami, le Lortal redouté, l’inaccessible.</p> - -<p>Il sourit et tout bas :</p> - -<p>— Je ne t’oublierai pas, murmura-t-il en dénouant -mon accolade.</p> - -<p>J’aurais voulu le retenir, lui dire enfin ce qu’il -avait été pour moi, lui, l’Éveilleur ! Mais les mots -m’auraient trahi…</p> - -<p>La porte claqua sur le vide de ma vie.</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi je laisse, l’une après l’autre, retomber dans -les limbes de ma mémoire, les figures que j’en ai -évoquées au cours de ces pages, pour l’amère volupté -du souvenir. Voici que je touche au seuil -ensoleillé de ma jeunesse. Les souffles du large vont -balayer l’amas des brumes. L’aube pointe. C’est -une irradiation lente derrière la colline : un trait -de feu qui jaillit, un bruissement de feuilles, un -pépiement d’oiseau. Et quelle autre musique que -les murmures de la forêt rendrait cette innombrable -attente de l’aurore !</p> - -<p>Toutefois, Lortal parti, la solitude me fut pesante. -L’affection de Saint-Alyre, si délicat pourtant, ne -remplaçait pas la mûrissante amitié du disparu. -Lortal m’écrivit deux ou trois fois, pendant les trois -mois qui suivirent son départ, mais ces lettres ne -reflétaient guère sa vraie vie. Il me parlait de Paris, -de ses études, de ses relations qui se multipliaient, -de son goût des voyages. A travers ces lignes je -déchiffrais l’oubli fatal. Tout d’abord, je me révoltai. -Puis la résignation se fit et j’acceptai l’idée de -l’oubli, comme j’avais accepté l’idée de la mort, -compagnes inséparables de nos jours.</p> - -<p>Cependant, Mathilde morte occupa mon esprit. -A tort ou à raison, je crus deviner que Lortal n’entretenait -pas assez scrupuleusement en lui la flamme -de cette mémoire. Cette infidélité à une morte, -c’est à moi qu’il appartenait de la réparer. J’aimai -pour lui, comme j’avais aimé à travers lui. Et ce -fut une délectation apparemment morbide en compagnie -d’une ombre ; en réalité, dernier fantôme suscité -par le sourd travail de l’Être. C’est la vie, dont -l’appel encore mal entendu m’égare vers la mort. -Mathilde ne quitte pas ma pensée. Je lui offre l’hommage -quotidien d’un amour d’autant plus glorieux -qu’il semble plus purement spirituel. Je n’ai pas -encore désappris l’humiliation des sens, telle que -m’enseigna à la pratiquer la religion de mon enfance. -J’ai d’abord aimé Dieu avec une ferveur dont -la sensualité secrète m’échappait : maintenant -j’aime une morte ; je n’aime encore qu’une image -née de moi.</p> - -<p>Les jours d’hiver passent, éclairés par la tremblante -lueur des souvenirs.</p> - -<p>Je revois ma petite classe de philosophie, si recueillie, -si attentive à la parole de Mirepuy. Le poêle -rougit à mesure que l’ombre se fait plus dense. Un -vitrail de givre filtre un dernier rayon. Nous nous -exerçons gravement, presque religieusement, au -grand jeu de l’esprit. Heures de tiède incubation ! -Jeunes visages attentifs tournés vers l’inconnu !</p> - -<p>D’un regard, je cherche la place de l’absent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Pâques approchait et le printemps.</p> - -<p>Les élections mettaient Aubenac en effervescence. -Les murs se couvraient d’affiches multicolores. Sur -un nombre incalculable d’entre elles on pouvait lire -en capitales éclatantes :</p> - - -<p class="c">MIROMPS DE ROCHEBUQUE<br /> -<i>Républicain modéré.</i></p> - - -<p>La fortune de Miromps devait lui assurer les suffrages -de la bourgeoisie aubenacoise bien pensante -et fort timorée quant à ses rentes. Quant au qualificatif -de « modéré » — si justement choisi et probablement -pas par lui-même — c’était l’étiquette -d’opinions indéfinissables pour le moment et qui -s’affirmeraient sans doute avec plus de précision, -les bulletins une fois sortis des urnes. Je ne sais si -Césaire-Auguste se donnait la peine d’être autre -chose qu’un instrument entre des mains habiles et -puissantes. Je ne l’avais pas revu depuis la mort de -Mathilde qui l’avait accablé. Le chanoine Doublemaze -ne le quittait plus. Le grand vicaire avait bien -manœuvré cet homme dont la vie entière n’avait -été qu’une série de rétablissements à la force du -poignet, qu’une course farouche à l’argent et qui -était venu tard à l’amour, pour sa ruine. De cet -aventurier, jadis capable de toutes les audaces, aujourd’hui -vidé de sa force, Doublemaze avait fait -un « modéré ». Beau triomphe. Césaire-Auguste avait -délié les cordons de sa bourse. On pouvait voir, -encastrée dans la façade d’une maison neuve, sur -le Cours, une plaque de marbre noir gravée de -lettres d’or : « <i>Le Laboureur</i>, Société de crédit agricole. -Capital anonyme de… ». Comment cette rude -argile de mécréant avait-elle fondu dans les mains -potelées du chanoine ? Par quels persévérants efforts, -quelle pesée continue sur une âme tardivement ouverte -à la tendresse, Doublemaze était-il parvenu à -modeler sa volonté ? Mystère de la maison déserte, -des soirs de solitude, des chambres où flotte encore -une présence. La mort avait aidé aux desseins du -chanoine. Miromps, peu à peu, s’était livré au prêtre. -Sans doute, après une carrière dont les ressauts -avaient exigé des muscles impitoyablement bandés, -goûtait-il la jouissance d’abandonner enfin sa volonté -entre des mains étrangères.</p> - -<p>L’hôtel de la rue Jaladis était animé à nouveau -par ses habitués. De nombreux ecclésiastiques y -étaient priés à dîner. Mlle Dubois de Louvrezac -tenait avec dignité le ménage de Césaire-Auguste. -La chambre de Mathilde avait été fermée et Miromps -en conservait la clef. Quant au pavillon, -l’ancien atelier devenu l’oratoire de l’Amazone, il -servait maintenant de fruitier. Je tins ces détails du -grand laquais. Ce n’est pas sans tristesse que je -revis sur le seuil les cariatides aux bras noueux, le -Jour et la Nuit, ployées sous le cintre massif comme -sous le faix du destin des hommes.</p> - -<p>Une lettre de ma mère m’annonça le mariage -d’Édith Jouvelin avec le Dr Horace Milondré. La -cérémonie avait eu lieu dans l’intimité. Le couple -se fixerait à Aubenac, dans la maison du docteur. -Édith viendrait habiter la vieille maison et le jardin -invisible où jadis, certaine nuit d’été, la belle -madame Dormain s’était mise toute nue. Je la méprisais -d’avoir élu ce bellâtre imbécile et mon humeur -était d’autant plus âcre qu’elle était mélangée -de colère, d’humiliation et de regret.</p> - -<p>Ce fut un jeudi d’avril que je reçus la lettre de -ma mère. J’étais libre jusqu’au dîner. Je profitai de -ma sortie pour aller jusqu’à l’hôtel Miromps. Ensuite -je passai devant la maison de Milondré, poussé -par le besoin de m’égratigner le cœur. Des peintres, -juchés sur des échelles, nettoyaient la façade et -peignaient les volets. Le jardinier sarclait les allées -encombrées d’herbes folles. On préparait le retour -des époux.</p> - -<p>Un vent chaud soulevait une fine et désagréable -poussière, le long des rues caillouteuses. Froissant -dans ma poche la lettre légèrement ironique de ma -mère, je considérai les murs qui abriteraient désormais -Nourmahal — non, pas Nourmahal, une -autre femme : Nourmahal n’existait plus.</p> - -<p>Puis je me remis en route. Le temps était orageux. -Mes oreilles bourdonnaient, mes tempes battaient, -mes mains me paraissaient brûlantes. Fièvre de printemps. -En même temps, une torpeur ouatait mes -pensées et mes mouvements. J’allais au hasard des -rues, la tête trop lourde, les jambes molles et l’esprit -à la dérive.</p> - -<p>Je m’égarai ainsi dans le quartier voisin de la gare. -Faubourg sordide, plus hideux encore sous ce ciel -cru et cette acide clarté d’avril. De petites fabriques, -accroupies au milieu de terrains vagues, rongés de -lèpre, soufflaient des fumées sales. Un âne râpé rongeait -des chardons parmi des tas d’ordures et des -tessons de bouteilles. Une locomotive en manœuvre -déchirait à coups de sifflet la percale fade de l’azur. -Je crus reconnaître — mais c’était un souvenir effacé, -une réminiscence irréelle — le quartier où Lortal et -moi nous étions perdus, le décor enfin de la grande -aventure.</p> - -<p>Alors une image se planta devant mes yeux. Je -fus sans défense devant elle. Mes genoux tremblaient ; -je sentis au creux de l’estomac un nœud qui m’étouffait ; -ma gorge se contractait ; mon palais était sec. -J’étais dominé par une impulsion obscure, tyrannique, -à laquelle il fallait, coûte que coûte, obéir. -Et j’allais, automatiquement, comme un homme -halluciné ou ivre, dans la direction prescrite par -l’image.</p> - -<p>Que voyais-je ?</p> - -<p>Une vitre voilée d’une taie rouge.</p> - -<p>La rouge enseigne, surgie au cœur brumeux de -la nuit, l’an passé, me lancinait. Une force me poussait -en avant : marche, marche donc. J’entendais -un rire dans ma nuque.</p> - -<p>Le soleil frappait droit l’infâme carreau, comme -une flaque de vin. Sur la porte on lisait : <i>Café des -Mobiles</i>, en lettres jaunes. C’est là qu’il faut entrer. -Et j’entre. Le bec de cane poisse ma paume. Ouf ! -la porte s’est refermée. La salle est vide et fraîche. -Des taches de soleil dansent sur les tables de zinc -vert, maculées, sur un comptoir chargé de bouteilles -et papillotant d’étiquettes. Personne. Je m’assieds, -je m’éponge. Il fait bon. Ma fièvre passe. Je -la sens couler sous ma peau. Un coq chante au -dehors. Il flotte une vapeur d’anciennes absinthes.</p> - -<p>Éraillée, traînant du fond des âges, j’ai reconnu -la voix.</p> - -<p>— Qu’est-ce que vous prenez ?</p> - -<p>L’hôtesse est devant moi, énorme. La lèvre inférieure -pend comme une viande à l’étal. Les yeux -clignotent. Les seins tremblent sous une chemise à -pois ; les aisselles arrondissent des taches de sueur.</p> - -<p>— Un bock !</p> - -<p>La femme se dirige vers un escalier en vis et -appelle :</p> - -<p>— Alice, descends. Y a quelqu’un !</p> - -<p>Des pas. Alice est vêtue d’un sarrau d’ouvrière. -Le visage est étroit, dur et jaune. Sans son fard -elle aurait l’air d’une personne sévère, d’une institutrice. -Le maquillage maladroit s’arrête au cou ; -un ruban de velours dissimule mal la tranche grisâtre.</p> - -<p>Elle s’assied en face de moi, croise les jambes. -Je découvre sous le sarrau un bas à jour et une -jarretière écarlate.</p> - -<p>— Qu’est-ce que tu paies ! Hé, là-bas, apporte une -bénédictine.</p> - -<p>Elle boit à petits coups, puis me tend sa bouche -poissée d’alcool.</p> - -<p>— On va monter, hein ?</p> - -<p>Les yeux ont un éclat vert qui commande. Ils -s’allument et s’éteignent, brefs, comme des phares -sur la mer grise. Dans la face sérieuse, le trait des -lèvres peintes ouvre un sillon violent et sombre. -Mon dégoût cède à cette suggestion. Elle gravit -l’escalier, relevant sa blouse noire jusqu’aux cuisses -nues.</p> - -<p>Ascétique, la chambre : un lit de fer, une cuvette, -un savon rose.</p> - -<p>Elle se couche sur le lit, tout habillée, impérieuse.</p> - -<p>— Viens !</p> - -<p>Je m’approche, sans désir, de ce corps voilé de -noir. Mais je suis résigné, soumis. C’est la femme -qui ordonne.</p> - -<p>— Combien me donneras-tu ?… Non, je ne me -déshabillerai pas. Pour qui me prends-tu ?… Allons, -dépêche-toi.</p> - -<p>Assis au bord du grabat, je prends ma tête à -pleines mains.</p> - -<p>— Idiot ! Approche-toi, quoi ?… Hein ! tu dis… -la première fois !… Non, c’est une chance !</p> - -<p>Et, brutale, passant ses deux bras autour de mon -cou, elle me renverse dans l’odeur froide de la lustrine…</p> - -<p>Ce seuil franchi, le ricanement de la mégère derrière -la vitre, le faubourg où rôdent les chats galeux -le long des murs écaillés de salpêtre… Il me -semble qu’un signe de honte attire sur moi l’attention -des passants. Est-ce donc ainsi que tous les -jeunes hommes apprennent l’amour ? J’éprouvais -une grande humiliation dans mon corps et le désir -de pleurer.</p> - -<p>L’ombre rampait déjà à travers les massifs du -jardin public quand je le traversai pour rentrer à -Saint-Julien. Une brise plus fraîche apportait une -odeur de bourgeons et de résine. Un piano — l’inévitable -piano des soirs de province — suffit à immortaliser -dans ma mémoire la mélancolie de cette -heure. Il suffit parfois d’une ritournelle pour qu’une -douleur ne s’oublie point. Je m’assis sur un banc -de pierre. Mes larmes coulaient. Je pleurais sur moi, -sur le bonheur manqué, sur la désillusion — et aussi -sur le visage fardé, triste et violent d’une pauvre -putain de cabaret.</p> - -<p>Puis, je regagnai le collège d’où j’étais sorti, -pur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>— Adieu, Paul, me dit, sur le seuil de son cabinet, -l’abbé Fourmeliès. J’espère que vous n’oublierez -pas votre collège et votre vieux Supérieur. Non, -vous ne l’oublierez pas. L’homme mûr vit de son -adolescence. Et peut-être regretterez-vous ce temps ?</p> - -<p>— Je regretterai toujours votre affectueuse direction, -répondis-je.</p> - -<p>— Vous regretterez cette époque qui marque le -passage de l’enfance à la jeunesse. Vous la regretterez -parce que c’est celle de l’attente et que l’attente, -au fond, c’est ce qu’il y a de meilleur dans -la vie.</p> - -<p>— Je ne le crois pas encore, répliquai-je, monsieur -le Supérieur.</p> - -<p>Il sourit.</p> - -<p>— Tant mieux ! Nous avons essayé de faire de vous -un bon chrétien. Vous avez de grandes qualités, -mon cher Paul, vous avez toutes les flammes, tous -les enthousiasmes de la jeunesse ; j’attends beaucoup -de votre intelligence. Mais je me demande -parfois si vous êtes bien armé pour la lutte. Je me -demande aussi si nous, vos maîtres, ne sommes pas -responsables de cette faiblesse. Souvent, je me reproche -d’avoir adouci pour vous et vos camarades -les préceptes de l’éducation qui m’avaient été appliqués -dans mon enfance et qui faisaient des croyants -et des hommes énergiques. Trop de sensibilité, trop -d’esthétique dans la religion, aujourd’hui. Pas assez -de discipline, pas assez de dogme ! Est-ce notre faute ? -Est-ce la faute des temps qui ont amolli les âmes ? -Croyez-moi, endurcissez-vous, mon cher fils.</p> - -<p>Je pris congé de l’abbé Fourmeliès sans lui révéler -que, depuis quelques mois, la foi ne tenait plus à -mon cœur, sinon par de douloureux lambeaux. D’un -dernier regard, j’embrassai la pièce où les livres luisaient -de leurs fers, miroitaient de leurs cuivres -fauves, le grand crucifix d’ébène, le rideau de tapisserie -qui cachait l’entrée de la cellule, nue et -blanche, où dormait le prêtre, où j’avais attendu un -soir de remords et de désespoir. Toute cette vie de -recueillement, d’étude et de prière passa devant mes -yeux. Un instant encore, je contemplai la haute -figure de l’abbé Fourmeliès. Il était debout, sur le -seuil, les bras croisés. Il y avait tant de sérénité sur -le maigre visage, dans ces yeux gris aux sourcils -embroussaillés, que je murmurai au dedans de moi-même :</p> - -<p>— N’est-ce pas ainsi qu’il faudrait vivre ?</p> - -<hr /> - - -<p>J’avais passé avec succès les dernières épreuves du -baccalauréat. Ma valise à la main, non sans mélancolie, -je franchis la porte de Saint-Julien.</p> - -<p>Je me dirigeai vers la gare. La chaleur de juillet -avait été torride. Sur le cours, dans le jardin public, -le mouvement reprenait. Aubenac émergeait du -néant des siestes. Des ombrelles blanches bougeaient -dans les feuillages. Les terrasses des cafés, soigneusement -arrosées, se peuplaient de clients ; une vapeur -de terre mouillée et d’absinthe fraîche enveloppait -les tables sonores de soucoupes et de verres. -Cette animation m’était d’autant plus agréable que -je m’y sentais étranger : je partais. Devant le <i>Café -du Commerce</i>, sous la toile de coutil blanc rayé de -rouge, j’aperçus, en complet clair et chapeau de -paille, le Dr Horace Milondré et, auprès de lui, le -buisson ardent de ses cheveux flambant sous un -feutre gris, Édith. Ils bâillaient, à deux, devant des -orangeades, couple las. Cette dernière image allégea -singulièrement l’instant de mon départ.</p> - -<p>Je devais, pour me rendre chez mes parents, -quitter le réseau pour une ligne transversale. La -station d’embranchement était déserte. Onze heures -du soir. Un employé désabusé m’apprit que j’avais -manqué ma correspondance et qu’il me fallait faire -la route à pied ou attendre le train suivant à neuf -heures du matin. Je résolus de partir à pied… J’arriverais -à l’aube.</p> - -<p>La route s’élevait entre des collines boisées, couvrant -de lacets blancs l’ombre épaisse des talus et -des arbres. Qui n’a pas accompli quelqu’une de ces -marches nocturnes dans une contrée solitaire ne peut -imaginer de quelles innombrables rumeurs est fait -le silence des nuits. L’air était frais ; mais des bouffées -tièdes s’élevaient encore de la terre surchauffée -par le jour. De lourds nuages roulaient au bas du -ciel piqué de rares étoiles. Le crissement des grillons -vrillait l’espace invisible, sorti de chaque touffe, -de chaque motte, de chaque sillon. Dans les taillis, -au bord de la route, c’étaient des glissements, des -frôlements obscurs écartant les branches et les -feuilles, le craquement sec d’une branche, un pas -feutré : tous ces bruits décelaient une présence.</p> - -<p>Je marchais, guidé par le rayonnement de la -route. Parfois une galopade ténébreuse, un éboulement, -un sifflement léger m’oppressaient d’une vague -inquiétude. J’écoutais. Je m’arrêtais. C’était -tantôt comme une respiration, tantôt comme un -pas attaché aux miens. La présence animait l’immobile, -donnait mille voix au silence, mille formes à -l’obscurité. De toutes parts, j’étais en contact avec -un Être. Il n’y avait là rien de menaçant et pourtant -j’éprouvais une crainte vague, cette panique -qui saisit l’homme seul à seul avec la nature, avec -l’inlassable et sourd travail de la vie.</p> - -<p>Un sentiment plus profond, une émotion plus -immédiate que ce que j’avais pu éprouver jadis, -dans la pénombre des églises, m’envahissait. N’était-ce -pas un sentiment du même ordre ? Tout -ce qui tend à absorber l’individu dans l’univers et -la création perpétuelle est d’ordre religieux. Mais -la forêt vivante était plus religieuse que la forêt -mystique. La présence qui pesait sur moi était, non -plus celle d’un Dieu trop humain, mais la présence -réelle de la vie. Elle était là, autour de moi, bruissante, -dissimulée dans le plus humble atome, glissant -dans les plus infimes vaisseaux et prête à soulever -des montagnes, à déchaîner les tourbillons et -les vagues monstrueuses, à ordonner le chaos. La -vie ! Ce mot sonnait en moi comme une fanfare.</p> - -<p>Un signe pourpre surgit par-dessus l’épaule noire -de la colline. Le vent devint aigre et siffla dans le -repli de la vallée, pour annoncer l’éveil. Les arbres -encore gonflés d’ombre s’emplirent de pépiements et -de froissements d’ailes. La voûte des feuillages, effleurée -d’une frange d’aube, frémissait comme un flot -frappé par la lune. Une lumière souterraine touchait -un arbre, un clocher, une mare et tirait du -néant l’une après l’autre les formes qu’elle façonnait -de ses rayons. Un village surgit du gouffre, avec ses -toits bleus de nuit et ses murs obliquement frappés -de rose auroral. Des peupliers effilochaient de leurs -aiguilles frêles les écheveaux de brume enroulés -autour de leurs branches.</p> - -<p>Ma maison apparut.</p> - -<p>Mon âme participait au grand éveil des choses et -l’aube se levait en moi, comme elle se levait sur la -forêt et sur la plaine. Mes yeux recueillaient la splendeur -du monde naissant ; ma bouche aspirait l’âpre -souffle du matin. Pour mieux jouir de cet instant, -je m’appuyai au tronc d’un arbre, compagnon robuste. -Le passé s’évanouissait, comme les brumes -dans les vallées. Les années de collège, les maîtres, -les amis et jusqu’à cette chère figure, Mathilde, tout -cela n’était plus qu’un cortège d’ombres prêtes à céder -à la clarté de l’aube. La souillure de mon corps -était lavée ; j’étais sain et fort ; j’allais vivre.</p> - -<p>Je sentis que de moi tombaient les lourdes chaînes -de la Peur, du Péché, de l’Angoisse divine. De ce -sommet, safrané de crépuscule matinal, la voix du -Tentateur ne suscitait plus, par delà la forêt, par -delà les horizons terrestres, les troublants mirages -d’éternité. Je compris que la vérité ne reposait plus -dans les mystiques futaies de pierre, mais dans la -lumière et la réalité des jours.</p> - -<p>Je compris que, dans le temps qui nous est donné, -il faut rassembler en soi la beauté éparse aux moindres -parcelles du monde, spectateur irrassasié d’un -jour. Je compris que la loi n’était pas celle que l’on -m’avait enseignée, loi de douleur et d’expiation, loi -de la chair mutilée et de l’esprit morose. La loi était -autre : s’épanouir selon sa force, donner toute sa -fleur et prendre toute sa part de l’universelle joie -et de l’universelle douleur, se réjouir de n’être, dans -l’enchaînement des effets et des causes, rien de plus -qu’un fil d’herbe ployé par le vent, mais nourri des -sucs profonds de la terre.</p> - -<p>Et je compris aussi que, seule du petit monde -d’autrefois, une figure demeurait : la tienne, mon -compagnon. Elle n’appartenait pas au passé ; elle restait -vivante ; elle se prolongeait sur l’avenir.</p> - -<p>C’est toi qui détenais la clef des vergers merveilleux -dont je rêvais maintenant de mordre tous les -fruits. Tu l’avais entr’ouverte, cette porte, à mon -regard d’adolescent, et le mirage par toi suscité avait -remplacé les songes anciens de mon enfance.</p> - -<p>Toujours je me souviendrai de cette main que tu -posas sur mon épaule, un soir de pluie, de vent -et d’amertume.</p> - -<p>Lortal, je ne sais déjà plus ce qu’il y a de réel -dans le personnage que j’ai fait de toi. Compagnon -fuyant ou sincère, chatoyant égoïste, esprit amer, -cœur inquiet, que reste-t-il du jeune homme correct, -vêtu de gris, qui m’apparut, le soir d’une rentrée -lointaine ? Que reste-t-il, sinon l’inflexion d’une voix -cruelle et tendre, mêlée pour jamais au sourd bruissement -de mes pensées ?</p> - -<p>Mais l’adieu que j’adresse à mon adolescence se -perd dans la symphonie aurorale. Par-dessus la forêt, -bondée de sèves et de forces, surgit, comme -l’épaule d’un plongeur qui remonte des abîmes, -une aube, ordonnatrice…</p> - -<p>Le soleil se levait.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - - -<p class="c gap small">Impr. Artistique « Lux », 131, boulevard Saint-Michel, Paris.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'INQUIÈTE ADOLESCENCE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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