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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-The Project Gutenberg eBook of L'inquiète adolescence, by Louis
-Chadourne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'inquiète adolescence
-
-Author: Louis Chadourne
-
-Release Date: January 23, 2023 [eBook #69863]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INQUIÈTE ADOLESCENCE ***
-
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-
-
- LOUIS CHADOURNE
-
- L’INQUIÈTE
- ADOLESCENCE
-
- ROMAN
-
-
- PARIS
- ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
- 22, RUE HUYGHENS, 22
-
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- POÉSIE
-
- Commémoration d’Un Mort de Printemps (épuisé).
- L’Amour et le Sablier (La Belle Édition).
-
- PROSE
-
- Le Maître du Navire, roman (Édition française illustrée) 6e mille.
-
- En préparation:
-
- Le Pot-au-Noir (scènes et figures des Tropiques).
- Terre de Chanaan!, roman.
- Le Conquérant du Dernier Jour, nouvelles.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
-20 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 20
-
-50 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 50
-
-100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS
-DE 1 A 100
-
-
-Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays
-
-Copyright by Albin Michel 1920.
-
-
-
-
-L’INQUIÈTE ADOLESCENCE
-
-
- «Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur.»
-
- (_Écritures._)
-
-
-
-
-A LORTAL.
-
-
-Quelle étrange apparition que la tienne, ce soir d’octobre!
-
-Des années et des années ont passé. Un gouffre me sépare de cette petite
-figure; et pourtant elle demeure, dans ma mémoire, nette, découpée sur
-la grisaille automnale, parmi tant d’autres images à demi effacées.
-
-Adolescence! Lorsque ma songerie me ramène vers cette aube, il me semble
-pénétrer dans une forêt encore privée de feuillage, mais où mille forces
-vertes bourdonnent et s’éveillent. Les arbres sont noirs et nus, mais
-ils s’étirent avec une langueur avide vers le premier carré d’azur; la
-fièvre d’avril macère leurs fibres; l’écorce craque et s’ouvre sur la
-tête grasse des bourgeons; le vent, tour à tour tiède et glacé, émeut
-les futaies de soupirs, de plaintes, de sanglots, d’une vaste rumeur
-d’attente et de désir. Et, brusquement, on est pris à la gorge par une
-odeur étrange, une odeur écœurante et douce, une odeur secrète qui est
-l’odeur même de l’amour.
-
-Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en éveil, je les
-retrouve en vous, adolescentes années: cette fièvre qui me brassait le
-sang, ces rêves d’aventures, ces tristesses, ces désespoirs, la
-découverte des sons et des parfums, la découverte des nuits--et surtout,
-à travers la poésie et l’amitié, à travers Dieu lui-même, cette quête
-obscure de la volupté.
-
-Tout cela, je le retrouve, parvenu au seuil de l’âge mûr; et quand je me
-penche sur cette sylve bruissante de ma jeunesse, c’est encore toi que
-j’aperçois au détour des allées, ô mon compagnon, ô mon ami.
-
-Toi ou ton ombre!
-
-
-
-
-I
-
-
-Oui, quelle étrange apparition!
-
-Soir d’octobre, soir de rentrée. Des groupes peu bruyants se formaient
-dans la grande cour déjà noyée d’ombre: des groupes d’anciens qui se
-savaient chez eux, qui reprenaient leurs habitudes avec une désinvolture
-un peu méprisante; les délurés qui avaient déjà choisi leur place à
-l’étude, la meilleure, la plus proche du poêle ou la plus éloignée du
-surveillant, celle où l’on peut faire griller des marrons et celle où
-l’on peut, derrière le bon abri d’un atlas, lire les feuilletons
-défendus: choisi leur place au dortoir, établi leur année; déjà
-affranchis de la famille et des souvenirs de vacances. Ceux-là,
-c’étaient les forts: leurs parents ne les accompagnaient plus. Sitôt la
-porte du collège refermée, ils oubliaient la maison, les gâteries, la
-table. A peine évoquaient-ils une vanité sportive: randonnée à
-bicyclette, partie de canot. Mais la grande affaire, ce n’était plus le
-passé; c’était le nouveau professeur, la nouvelle équipe de football, et
-si le «pion» serait supportable ou s’il faudrait le «chahuter». Les
-adaptés, ceux-là! Ceux qui ne s’embarrassent pas de mélancolie et de
-remâcher la cendre des jours qui furent, qui ne thésaurisent pas le
-passé: déjà des vainqueurs pour la vie, et sifflotant, les mains dans
-les poches, le regard droit devant eux.
-
-D’autres s’étaient attardés dans les études à ranger leurs pupitres:
-crayons de couleur, livres recouverts de papier bleu, les «auteurs
-français» et les classiques latins et grecs, expurgés, dans leurs
-couvertures de toile grise, marquées du monogramme sacré; les plaques de
-chocolat au fond et parfois, une image pieuse ou une photographie de
-famille. Ils organisaient lentement l’ilôt de solitude, le «home»
-illusoire, qui les soustrairait à cette détresse: vivre en commun. Puis,
-résignés, ils sortaient dans le crépuscule, longeaient le préau où
-luisait du sable frais, rejoignaient les autres dans la cour, en
-attendant que la cloche sonnât pour le premier repas du soir.
-
-De-ci, de-là, des nouveaux, inquiets et gauches; quelques-uns, les yeux
-encore gonflés de larmes: d’autres affectant une hardiesse qui ne
-trompait personne. Certains unissaient leurs timidités. De plus fins
-politiques évitaient le risque de se compromettre par des liaisons trop
-vite ébauchées et qu’il faudrait rompre dès le lendemain, lorsqu’ils
-connaîtraient mieux ce petit monde aussi divisé que le grand. Les
-nouveaux n’avaient pas encore l’uniforme: la veste courte de drap bleu à
-boutons d’or et la casquette à visière basse portant les initiales S. J.
-(Saint-Julien). On reconnaissait les fils de fermiers, les campagnards,
-à leurs gros bas de laine, leurs souliers à clous, leurs bérets ou leurs
-chapeaux de feutre. Les citadins ou les enfants de hobereaux avaient les
-jambes nues et des cols blancs rabattus sur les vestons anglais. Ils
-erraient d’un groupe à l’autre, cherchant à se concilier par leurs
-sourires et leurs approbations la faveur des anciens qui parlaient fort
-et toisaient les «bleus».
-
-J’avais déjà le cœur étreint par l’odeur des rentrées: fadeur du goudron
-et de la peinture fraîche, suintant aux murs du corridor qui luit encore
-d’un enduit mal sec, aux tables vernies des salles d’étude où l’encrier
-de porcelaine s’arrondit, blanc comme un œil de nègre. Le monde où je
-revenais vivre était propre et désespérant: ocre et bitume, ces teintes
-sans couleur. Aux fenêtres, des vitres dépolies ou des grillages de fer.
-Et les grandes portes, qui donnaient sur la cour, roulaient avec un
-bruit de ferraille dont tremblaient les voûtes et qui me fendaient
-l’âme: mon âme de captif.
-
-Un ciel délicat verdissait dans l’arc de la porte. Au-dessus du préau
-qui fermait la cour, à l’autre extrémité, je vis les collines sombres et
-les dernières lueurs des faubourgs. Une frise d’arbres menus incisait le
-vitrail du crépuscule. La nuit montait de la terre; elle montait de ma
-prison. Au premier son de cloche, elle étalerait son filet sur ma vie,
-sur le collège, sur les jardins et aussi sur les maisons des villes où
-il y a, autour des lampes, des enfants qui vivent dans la tendresse.
-
-Ces lampes sur la colline! Chaque soir, leur étoile tremblante et jaune
-rouvrirait ainsi une plaie secrète.
-
-Une main se posa sur mon épaule.
-
---Eh bien! ces vacances?
-
---Finies, hélas! monsieur l’abbé.
-
---Ne les regrettez pas. Vous rentrez avec de bonnes dispositions,
-j’espère! Vous voici maintenant parmi les grands. Il faudra donner
-l’exemple.
-
---Vous êtes toujours surveillant des «moyens», monsieur l’abbé?
-
---Mais non! Je vous suis. Je passe chez les «grands». Et j’en suis
-heureux. Ainsi je ne vous perdrai pas de vue. Vous savez, Paul, tout
-l’intérêt que je vous porte. Et vous arrivez à un âge dangereux, un âge
-où il faut beaucoup travailler et surtout beaucoup prier, voyez-vous!
-L’Ennemi est toujours vigilant.
-
-L’abbé Testard avait passé son bras, affectueusement, autour de mon cou.
-Ma joue frôlait sa soutane qui était de drap fin et qui fleurait le
-tabac, parfum quelque peu libertin pour la maison. C’était un homme de
-trente ans, haut en couleur; un fils de paysan devenu prêtre, robuste,
-carré d’épaules, le sang à vif aux joues et aux oreilles, le dos
-puissant. Un visage déjà proche de l’empâtement, des yeux gris, noyés
-sous un front médiocre.
-
---J’espère que vous n’avez pas perdu vos habitudes de piété, ces
-vacances. Avez-vous accompli régulièrement vos devoirs religieux?...
-Oui... J’en étais sûr. D’ailleurs, je connais les sentiments de votre
-famille. Allez! mon enfant. A tout à l’heure.
-
-Il se pencha sur moi. Je vis luire ses petits yeux.
-
---Je viendrai, comme autrefois, causer avec vous, le soir. J’aurai soin
-de votre âme. Je ne veux pas qu’on vous change...
-
-J’éprouvai une gêne inconnue, une sorte d’angoisse. La geôle pesait plus
-lourdement. L’abbé me quitta avec une tape sur la joue.
-
-Je traversai la cour, grand rectangle planté de marronniers et qui
-servait aux récréations du collège tout entier. Derrière moi le bâtiment
-principal, études, dortoirs, réfectoire; à ma gauche, les classes, long
-pavillon d’un seul étage, dont les portes élevées de quelques marches
-s’ouvraient sur la cour; au fond, le préau des «grands» et à ma droite,
-une haute terrasse où bougeaient des feuillages. La nuit tombait. De-ci
-de-là, aux piliers du préau, des lampes électriques s’allumèrent. La
-tristesse du lieu s’accrut de ces taches jaunes. L’ombre crépusculaire
-qui patinait le crépi grisâtre des murailles, effaçait les lignes
-sévères comme la discipline, élargissait la prison; cette ombre reculait
-maintenant vers les collines, se réfugiait là-haut, sur la terrasse des
-professeurs, asile convoité où il y avait une pelouse, des bosquets de
-laurier et des tilleuls embaumant aux soirs de juin.
-
-J’étais fait maintenant aux rentrées. Je n’éprouvais plus cette frayeur
-angoissée du premier soir où je me trouvai, au sortir des bras de ma
-mère, et les joues encore mouillées de ses larmes, jeté dans cette meute
-criarde de jeunes garçons inconnus. Je n’avais plus peur des
-camarades, des taloches sournoises, des farces brutales. J’étais
-habitué--l’apprentissage avait été dur--à l’hypocrisie, à la violence,
-aux haines de ce monde d’enfants. Je ne redoutais plus de l’affronter.
-J’avais appris à rendre les gifles.
-
-Armé, oui! Mais, désespéré. Devant moi s’ouvrait la série des jours
-identiques et mornes: se lever avant l’aube, se vêtir à la lumière; la
-prière marmonnée dans l’engourdissement du sommeil; les études sans feu;
-les doigts bouffis d’engelures, l’hiver; les promenades trois par trois
-dans la boue, sous la pluie; les camarades imbéciles ou cruels; le
-règlement; la vie sans tendresse, sans fantaisie et surtout sans
-solitude. Ma gorge se serrait. Les larmes... Mais je les avalais
-bravement, comme un homme. Et n’ayant pas pleuré, je me mettais à haïr.
-
-Je marchais, les poings crispés dans mes poches. Quelques feuilles
-mortes, les premières, se froissèrent sous mes pieds.
-
-Un poids s’abattit sur mes épaules. Je fléchis. Contre mon visage, un
-visage ricanait. Des cheveux en désordre, un nez retroussé, des dents de
-loup, pointues et blanches dans le hâle des joues.
-
---Maclas! Robert!
-
---Lui-même, mon vieux! Alors! Ça ne va pas. T’en as plein le dos, de la
-boîte. Et moi donc! Ça me coûtait de rentrer. Pourtant, la maison, ça
-n’est pas bien drôle, non plus!
-
---Plus gai qu’ici, tout de même!
-
---Oui, au fond. Il y a la campagne... J’ai chassé.
-
---Sans permis!
-
---Naturellement, imbécile. J’avais un vrai fusil, un Lefaucheux.
-
---Blagueur!
-
---Je te le jure. Et puis un bateau à moi, à fond plat. Je posais des
-filets dans la Dordogne. C’est bon de se laisser descendre, si tu
-savais!
-
-J’aime Robert Maclas. J’aime aussi son pays que je ne connais pas, et
-dont il évoque pour moi les falaises roses hérissées de bastions en
-ruines, la rivière aux lents détours transparents, les champs de tabac
-vernissés, les maïs pâles. Il me parle des matins de septembre, des prés
-noyés de brume, des vignes étincelantes de rosée.
-
-Pourtant Robert a été mon ennemi. Quand j’arrivai à Saint-Julien,
-j’étais doux, timide et trop gras, à ma honte. Robert m’accueillit par
-une danse du scalp, défit mon nœud Lavallière, m’installa de force sur
-un char et me fit faire à une allure vertigineuse plusieurs tours que
-terminèrent un arrêt brusque et ma chute au milieu d’éclats de rires.
-J’allai pleurer dans un coin de la cour. A partir de ce jour commença
-pour moi une série d’épreuves et d’humiliations. On ne saura jamais
-combien une enfance peut être amère. J’étais bafoué dans tous les jeux.
-Je n’avais pour ami que Regol, un pauvre être au ban de la division.
-Regol qui était sale, si sale et qui n’avait jamais de mouchoir, Regol
-le Crasseux. Mes récréations, je les passais, appuyé contre un pilier du
-préau, me promenant parfois avec mon sordide compagnon. Mais alors les
-balles de caoutchouc, dont on se sert pour jouer au «chasseur» et qui
-sont si dures, s’égaraient à dessein dans notre direction. Regol ne
-pleurait plus depuis longtemps. Il était habitué à tous les mauvais
-traitements, habitué à être le paria; il n’entendait plus les injures;
-il ne sentait plus les coups. Il vivait en cynique, solitaire et
-reniflant sa morve. Je pense qu’il s’abêtissait lentement. Pourtant il
-avait des succès dans sa classe et tenait la corde en mathématiques. Les
-surveillants ne s’occupaient pas de lui. Il ne se plaignait jamais, ni
-au supérieur, ni à sa famille. Regol n’était peut-être pas malheureux.
-Mais les opprimés ont toujours exercé sur moi une lamentable séduction.
-Regol ne me repoussa pas; il ne m’aimait d’ailleurs point. Les camarades
-nous huèrent. Ces premiers mois m’abreuvèrent d’amertume. A douze ans,
-je pleurais sur moi-même, de pitié. Je voulais mourir.
-
-Un jour, Robert s’approcha de moi. Il était très fort, très souple et
-conduisait les jeux en vrai sauvage, avec une cruauté joyeuse, dur pour
-les faibles. En classe, par exemple, un cancre ou presque. C’était lui,
-l’auteur de tous mes maux. Je le détestais. Il me demanda un service.
-Nous avions des vers latins en composition. Il était incapable de venir
-à bout d’un distique. Je lui fournis une bonne douzaine d’hexamètres et
-de pentamètres. Il en fut touché. A la récréation du soir, il laissa le
-ballon où il triomphait.
-
---Merci, me dit-il brusquement. J’aurai une sortie grâce à toi!
-
-Je ne répondis pas.
-
---Tu m’en veux!
-
-Il me prit la main et attachant sur moi son regard clair:
-
---Je te demande pardon!
-
-Depuis ce jour, mes malheurs cessèrent. J’eus de nouveaux amis: Toupine,
-Lupé, Prélussin. J’abandonnai Regol. Ma lâcheté lui fut indifférente.
-Moi, je ne me la suis jamais pardonnée. L’année suivante, peu de temps
-avant les vacances de Pâques, Regol est mort d’une méningite. Sa mère
-est venue chercher le cadavre. Je la rencontrai dans le couloir de
-l’infirmerie. C’était une dame au visage anguleux et jaune, sous une
-capote noire, et ses yeux étaient si secs que je plaignais moins le
-paria d’avoir quitté une pareille maman.
-
-Et voici Toupine!
-
-Toupine est un paysan. C’est le fils d’un meunier. Il est grand, un peu
-voûté; son visage est couleur de farine. Il marche les bras ballants et
-semble toujours porter un sac. Hérédité! Toupine coupe son pain en
-petits carrés réguliers qu’il mange à la pointe de son couteau.
-
---Et ton moulin? Toupine.
-
---Il tourne.
-
-C’est un ami de la première heure. Il est lent d’esprit et de manières:
-il rumine. Je le prends par le bras.
-
---Tu sais, me confie-t-il, je t’ai rapporté des pommes et des noix
-fraîches. J’ai aussi un pot de rillettes, tu verras!
-
-En attendant, il me glisse dans la main une poignée de sorbes suries.
-Toupine est un grenier d’abondance. Son pupitre est bourré de noisettes
-et il met des nèfles à pourrir dans sa table de nuit. Il est si avare
-que je connais le prix de ses largesses. Il faut qu’il m’aime pour
-décrocher ses doigts longs et maigres, des doigts de bossu.
-
-Mais, bientôt, je m’ennuie. J’ai sucé les sorbes. Rien à dire. Toupine,
-lui, ne sent pas le besoin de parler.
-
-Sur le seuil, j’aperçois Lupé, Prélussin, quelques autres. Vindrac, le
-«philosophe», s’est arrêté avec eux. Sa casquette est artistement
-déformée; une mèche dépasse sur la tempe. Il raconte une histoire en
-agitant des mains souples. L’ombre, autour de lui, fleure le salon de
-coiffure. On chuchote. Des rires s’étouffent...
-
-Vindrac m’a fait un salut protecteur; puis il a couru rejoindre son
-groupe: d’autres «philos». Ceux-là ne sont plus astreints à l’uniforme;
-ils portent des cravates de foulard et des souliers jaunes. Une
-aristocratie consciente de sa supériorité, bienveillante. L’un d’eux
-fume. L’odeur du maryland parvient à nous dans une bouffée de vent qui
-fait frissonner les marronniers gonflés d’ombre.
-
-Prélussin a été aux bains de mer.
-
---Mon vieux, des femmes qui se baignaient en maillot, toutes nues, quoi!
-Si tu les avais vues quand elles sortaient de l’eau. Figure-toi que
-j’avais trouvé une cabine...
-
-Prélussin est jaune. De vilaines dents. Des yeux qui brûlent sous des
-cils charbonneux. On est toujours un peu mal à l’aise auprès de lui.
-
-Lupé, tout frétillant, me fête comme un jeune chien. Me voici réchauffé,
-presque gai. On s’anime.
-
---On va avoir un tennis!
-
---On ne s’embêtera pas, au cours de physique!
-
---Un grand congé en novembre, à cause du nouvel évêque!
-
-Le collège nous a repris.
-
- * * * * *
-
-La cour s’était remplie. Tous les internes devaient rentrer avant sept
-heures. Maintenant la nuit isolait le collège dont les portes se
-fermeraient bientôt. C’était l’heure où, hier encore, je m’asseyais dans
-la tiédeur de notre salle à manger, la table mise devant le premier feu
-d’automne, dont les bûches gardent l’odeur des bois humides, le premier
-feu qui marque la fin des vacances. Je revis la flamme, son reflet sur
-le visage de ma mère, la vaisselle du buffet étincelant dans l’ombre.
-
-C’est alors que tu descendis de la terrasse où la nuit se mélangeait aux
-arbres. Je ne me rappelle plus comment je t’ai abordé. Tu te nommais:
-
---Lortal! Jacques Lortal! Je viens du lycée d’A...
-
-Du lycée! C’était très rare que l’on vînt du lycée chez nous. Les
-lycéens, on les disait mal élevés. Nous les enviions secrètement. Ils
-fumaient. On en voyait dans les cafés, quelques-uns avec des fleurs à la
-boutonnière de leurs redingotes sombres. Ils lisaient des journaux et
-des livres à couvertures coloriées. On leur prêtait des aventures. Je
-connais aussi un lycéen...
-
-Pourtant, tu ne lui ressembles pas. Tu es doux. Un peu grave. Ton
-vêtement gris est celui d’un homme, d’un homme correct, presque élégant.
-Tu ne parles pas comme nous. Ta voix est nette, un peu basse.
-
-Tu précises.
-
---Exactement, j’étais pensionnaire dans une institution libre qui nous
-conduisait aux cours du lycée.
-
-Prélussin et Lupé, qui sont autour de nous, paraissent satisfaits de
-cette explication. Ils n’oseraient d’ailleurs la moindre remarque. Ils
-ont bien senti tout de suite la distance qu’il y a entre toi et
-nous--gauches, intimidés par ta présence.
-
-Je voudrais te prendre à part, te conduire loin des camarades qui ne
-peuvent pas te comprendre, des camarades qui ne savent que jouer aux
-barres ou arrondir leurs thèmes latins. Tu n’es pas comme eux; tu n’es
-pas comme moi, non plus. Et pourtant, depuis cinq minutes, je sens qu’il
-y a entre nous comme un secret. Je m’empresse. Je t’explique le
-règlement, les professeurs, la classe. Comme toutes ces choses te
-laissent indifférent! Tu les connais d’avance. Je vois cela à tes yeux
-distraits. Je t’ennuie. Mon zèle est une espèce de faute. J’en ai honte
-et je me tais.
-
-Mais tu m’as souri.
-
-La cloche sonne. Au milieu de la cour, l’abbé Testard frappe dans ses
-mains pour nous rassembler. La division se range sur deux files, en
-silence.
-
-Le réfectoire est bruyant. On mange dans l’odeur du bouillon et de la
-toile cirée, du bout des dents. On parle. Les autres jours on écoutera
-le lecteur qui ânonnera, _recto tono_, l’_Histoire du Consulat et de
-l’Empire_ par Amédée Gabour ou les _Mémoires du général baron de
-Marbot_.
-
-Puis, en silence encore, la montée au dortoir. L’odeur du linge frais;
-les trois longues rangées de lits aux couvre-pieds rouges. On va mal
-dormir, cette première nuit. Le lit sera dur, les draps rêches. Et puis
-il y a ceux qui ronflent, ceux qui grincent des dents et ceux qui
-gémissent dans leur sommeil. Et toutes ces faces aux yeux clos tournées
-vers les veilleuses.
-
-La prière. Chacun, à genoux, au pied de son lit. L’un de nous récite les
-litanies de la Vierge: «Tour d’ivoire, Maison d’or, Arche d’alliance,
-Étoile du matin.» Et l’oraison finale: «Seigneur, ayez pitié des
-voyageurs, des malades et des agonisants!»
-
-Tandis que nous nous relevons, Lortal passe à côté de mon lit.
-Délibérément, sans souci de l’abbé Testard qui le considère, étonné et
-sévère, il me tend la main.
-
---Bonne nuit!
-
-Le surveillant n’a pas osé reprendre Lortal. Pourtant, la règle du
-silence au dortoir est inviolable. Dans l’orgueil de mon amitié
-nouvelle, je lance à Testard un regard de bravade.
-
-Et je m’endors, heureux.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le premier jour de l’année scolaire, le lever était un peu retardé. Il
-faisait clair, lorsque passait dans le couloir le veilleur agitant son
-aigre sonnette. La plupart des dormeurs étaient éveillés. Les deux
-surveillants, dont les lits s’abritaient dans des cages de toile,
-soufflaient dans leurs cuvettes. Les veilleuses pâlissaient. Devançant
-le réveil, les plus énergiques s’affairaient à leurs valises; d’autres
-s’étiraient en soupirant dans la tiédeur des draps.
-
-J’ouvris les yeux. Une angoisse me vint de cette salle commune, de ces
-inconnus dont la vie désormais était accolée à la mienne, de ces corps
-qui bougeaient dans l’aube. A l’idée de la vie qu’il fallait reprendre,
-ma gorge se serrait. J’enfouis mon visage sous les couvertures. Mais il
-n’était pas d’asile contre cette nécessité de se lever, de s’habiller,
-de prendre le rang, entre ces murs sans chaleur. Hôpital ou caserne,
-j’ai retrouvé plus tard ces horribles réveils. Ce premier contact avec
-la vie m’a longtemps fait souhaiter la mort.
-
---Debout, paresseux! me dit l’abbé Testard, en découvrant mon visage.
-
-Il ne semblait pas m’en vouloir de l’incident de la veille. Ses joues
-étaient rasées de frais, un peu couperosées par l’eau froide.
-
-Des yeux je cherchai Lortal. Je le découvris, nouant sa cravate devant
-un miroir à main. A la clarté du jour, il me parut de teint bistré. Ses
-cheveux noirs ondulaient. Je suivais ses mouvements avec curiosité. Je
-l’admirais. Peut-être sa mère était-elle créole! Il avait voyagé, sans
-doute; traversé les mers, peut-être. Il ne pouvait être du même pays que
-nous. Qu’y avait-il de commun entre lui et ces paysans rougeauds, ces
-petits bourgeois suintant l’huile de foie de morue?
-
-Je m’habillai allégrement dans l’espoir de le rejoindre.
-
-Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et le supérieur de
-Saint-Julien entra en coup de vent, à sa manière. De haute taille,
-maigre, très droit, la soutane bien tendue sur le torse, l’abbé
-Fourmeliès marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui par
-quarante ans de rasoir, était modelée, un peu grossièrement peut-être,
-de traits calmes et sévères. Les joues étaient creuses, le coin de la
-bouche marqué de rides; les lèvres, minces. D’autres rides, très fines,
-plissaient les tempes. Le front, très découvert, le haut du visage
-étaient patinés d’une teinte gris-brun, sans éclat, pareille à la
-couleur des chaumes au déclin de l’été. Cet homme était fait pour
-dominer. Son regard était un coup de sonde aigu et prompt; le port de la
-tête, souverain. Sa robuste apparence dissimulait un organisme délabré
-par des pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus tard la
-détresse physique tapie sous cette impassibilité un peu hautaine. Nous
-ignorions tout de sa vie, de sa famille. J’appris un jour qu’il avait
-une sœur et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je ne me le
-représentais pas en dehors du collège et dépouillé de son rayonnement.
-Il nous recevait, quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste
-cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis des reliures se
-mêlaient aux reflets de la table et des fauteuils de bois poli, aux jeux
-de la flamme, l’hiver. Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et
-un asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant le
-seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait ou m’entretenait de
-sa voix brève, aux sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur
-qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans cette tiédeur.
-J’enviais son recueillement, j’enviais sa lampe, ses beaux livres, cette
-paix solitaire. Bientôt même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux
-épicurien ami du travail et du silence. Combien je me trompais!
-
-L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner la tête.
-J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il ne me remarquât point. Mais le
-supérieur accordait rarement en public une marque d’attention
-particulière à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa rapide tournée
-et quelques minutes plus tard nous descendîmes à la chapelle où se
-célébrait la messe du Saint-Esprit.
-
- * * * * *
-
-Le _Veni Creator Spiritus_ éclata dans l’embrasement des cierges.
-
-Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée des vitraux. La nef
-vibrait de chants, de lumières, de parfums. Le collège se massait sur
-les bas côtés; les petits sur les bancs de droite, les moyens et les
-grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la cathédrale officiait,
-assisté de deux diacres en dalmatique. Leurs ornements étincelaient dans
-le nuage de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle,
-s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade; les professeurs et
-les surveillants, le long des murs, autour de nous. Le transept de
-droite était réservé aux familles et aux personnes de la ville. Quelques
-robes claires étoilaient la foule. Je distinguai ma mère et à ses côtés
-une jeune femme dont un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement,
-comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait d’un or plus chaud que
-celui des ornements liturgiques, plus éclatant que l’ostensoir, au
-sommet de l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai mon regard.
-Le signal de s’agenouiller claqua. L’office commença.
-
-Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies solennelles il n’y
-avait pas de place pour la prière intérieure. Un rythme nous emportait;
-une âme sonore emplissait les voûtes, se substituait à la mienne.
-J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à me fondre avec la
-musique. De nos poitrines montait une vague de joie et de supplication.
-Le _Sanctus, Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth_ déferla vers les vitraux
-dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient. L’odeur des
-aromates balancés dans le chœur était exquise et lourde à respirer.
-
-Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières, des larmes
-emplissaient mes yeux. Ce fut comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une
-chaleur bourdonnante, la joie de mon être naissant à un Paradis inconnu.
-Était-ce le Paradis immatériel, aux pures et froides clartés, du Dieu
-que nous invoquions? N’était-ce pas plutôt la première bouffée du Jardin
-des Délices dont la porte s’entre-bâillait un instant à mon ignorante
-ferveur, laissant filtrer, à travers les brumes de l’encens, le trouble
-arome de ses fleurs et de ses fruits: des fleurs et des fruits de la
-Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent plus que dans un
-brouillard les gestes enflammés de l’officiant; ils n’ont pas vu le
-calice élevé, le pain céleste rompu. Le vrillement de la clochette
-courbe mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour qui passe
-au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine de juin sur les vergers
-frémissants et clos.
-
-Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se fait un grand vide
-autour de mon cœur et les chants qui gonflent leur houle ne sont pour
-moi que silence. Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec
-une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste, se démène
-ridiculement à l’harmonium et meut sur le clavier ses grands bras de
-faucheux, comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure plus du
-Paradis entr’ouvert.
-
-Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant l’office,
-m’adresse en récompense un regard si protecteur que la chapelle est en
-un instant vide de sa musique, de ses parfums et de mon âme.
-
- * * * * *
-
-A la récréation, je cherchai Lortal. Lupé, Prélussin et quelques autres
-l’entouraient déjà.
-
---C’était mieux qu’ici, votre ancienne boîte? demandait Prélussin.
-
-Je notai que, contre l’usage, personne ne le tutoyait.
-
-Lortal semblait d’un autre monde. Il portait des pantalons dont le pli
-était exactement marqué, un faux-col blanc et une casquette anglaise.
-Ses manières avaient une assurance indolente, une «morbidezza» pleine de
-charme.
-
---Un vrai pacha, dit quelqu’un.
-
-Le surnom lui resta.
-
---Oh! répondit-il à la question de Prélussin, c’était tout autre chose
-qu’ici, chez le père Sauvalet. Chacun avait sa chambre. On pouvait
-fumer... à cause des Espagnols!
-
---Les Espagnols? interrogea avidement Lupé.
-
-Le concierge m’apportait un billet de parloir:
-
---Votre mère vous attend, monsieur.
-
-Je dus suivre le bonhomme, un peu dépité de laisser Lortal en proie aux
-autres. Pour la première fois de ma vie de collégien, je regrettai de
-quitter la cour.
-
-Dans le parloir, orné de fauteuils de zinc, de bancs verts et d’arbustes
-en pots, ma mère causait avec une dame qui tenait par la main un jeune
-garçon d’une dizaine d’années. A mon arrivée, la dame se retourna et je
-reconnus la rousse de la chapelle.
-
---Voici mon grand fils, chère amie, dit ma mère.
-
---Déjà un homme? fit l’inconnue. En quelle classe entrez-vous, monsieur?
-
---En rhétorique, madame.
-
-J’étais rouge, gêné d’être vu en uniforme par cette jeune femme. J’eus
-honte de ma faiblesse et je la regardai bien en face, presque
-effrontément, pour me punir. Sous le réseau de la voilette, ses yeux
-étaient couleur d’algue. Les lèvres étaient si carminées que j’eus envie
-de rire et qu’il me vint un peu de mépris pour une créature aussi
-frivole.
-
---Charles, dit-elle à son fils, voici ton grand camarade Paul Demurs. Il
-te donnera de bons conseils. Tu l’écouteras.
-
-Puis, avec une inflexion de tendresse qui me toucha:
-
---Puis-je vous confier mon fils, monsieur? Il entre au collège pour y
-faire sa première communion. Il est un peu frêle et n’a jamais connu que
-la vie de famille. Vous le protégerez. Il vous aimera bien.
-
-Le petit leva les yeux sur moi. Il avait un joli et pâle visage. Il me
-tendit la main, serra la mienne avec force. J’étais assez fier de mon
-rôle de protecteur.
-
---Je vous promets, madame, dis-je, de veiller sur mon petit camarade.
-Tout le monde lui voudra du bien.
-
-Elle sourit, rassurée.
-
---Vous allez beaucoup travailler?
-
---Beaucoup, fis-je avec pédanterie. Tout le monde sait ce que vaut le
-baccalauréat. Un pont aux ânes! Mais il faut le passer!
-
-A peine achevais-je de débiter ma tirade que j’en sentis le ridicule.
-Mon ton était plus agressif que désinvolte, comme il voulait paraître.
-Écolier! Je n’étais qu’un écolier. Elle se moquerait de moi et elle
-aurait raison. Elle ne verrait pas que, sous le vernis du collège, je
-cachais un esprit mûr pour la beauté et un cœur passionnément avide
-d’aimer. Elle ne devinerait pas que je savais par cœur _le Lac_, de
-Lamartine, et _les Nuits_, de Musset, et que j’avais lu _Manon Lescaut_.
-Elle ne se rappellerait que cette sotte veste bleue à boutons d’or et
-mes propos de jeune cuistre.
-
---Je vous félicite, dit-elle à ma mère. C’est un travailleur. Allons! je
-vous laisse. Il faut que je conduise Charles à la lingerie.
-
-Je m’inclinai gravement.
-
-Elle ajouta, en souriant:
-
---Au revoir! Je vous apporterai des gâteaux un dimanche.
-
---Quelle est cette dame? demandai-je à ma mère.
-
---Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin; elle m’a promis de
-venir te voir. Tu seras gentil avec le petit!
-
-Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum dans ce parloir. Il traîne
-autour de moi comme une chevelure, entre les arbustes en toile cirée.
-Jouvelin! Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal--en
-souvenir des _Orientales_.
-
-Nourmahal! votre image s’efface un peu, car, malgré mon courage, je ne
-vous ai pas bien regardée. Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous
-restez une odeur--l’odeur qui monte des mousselines tièdes en été,
-lorsqu’on est près des jeunes filles.
-
- * * * * *
-
-Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants. Marion, ma bonne,
-quand j’étais tout petit, je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de
-cette vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des femmes qui vous
-enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes: on les hume. Et je pense
-aussi à la buée qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur croûte
-brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable, la nuit, il venait un
-souffle épais qui étouffait la lanterne: cela aussi sentait la bête
-vivante. Mon enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai, les
-bonnes odeurs de ma vie reviendront autour de moi, pour une dernière
-fête: l’odeur de la miche chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur,
-l’odeur de la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et des
-seringas de mon jardin, l’odeur des villes que j’ai parcourues--chacune
-a la sienne propre (Munich sent le caoutchouc brûlé; Florence, l’iris et
-l’urine);--l’odeur des êtres que j’ai aimés: l’un d’eux sentait le petit
-pain frais; l’odeur de Nourmahal; l’odeur de moi-même, de mon corps
-adolescent, lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur étouffante
-du dortoir, je respirais mon aisselle avec un plaisir mêlé de honte.
-Oui, toutes ces bonnes odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés,
-par milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai pas l’haleine
-de la camarde dans l’ombre grésillante de cierges.
-
- * * * * *
-
---Allons! me dit ma mère... Au revoir, mon cher petit. Travaille bien.
-N’oublie pas ton gilet de flanelle. Envoie-nous de bonnes places et de
-bonnes notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter.
-
-Ma mère essuie une larme.
-
-Des paroles bourdonnent en moi:
-
---Pourquoi me laissez-vous? Vous ne comprenez pas que j’étouffe entre
-ces murs, que mon cœur éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que
-la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec sa voix. Vous
-m’avez donné des maîtres. Ce n’est pas d’eux que j’avais besoin. Vous
-qui pourriez m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi
-m’abandonner! Tant pis! J’irai seul vers elle. Je lui demanderai tout ce
-qui m’a été refusé; je lui demanderai de me rendre tout l’amour que je
-porte en moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis si loin de
-vous, par votre faute!
-
-Mais je ne dis rien. A quoi bon! _Ils_ ne comprendraient pas.
-
---L’internat est une excellente école pour l’enfant, dit mon père.
-
---Il n’y a pas d’éducation dans les établissements de l’État, dit ma
-tante.
-
-La cloche sonne.
-
- * * * * *
-
-Voici l’étude: les plumes brillantes, le buvard frais, les crayons en
-bois de rose, si tendres. Mon voisin est un nouveau. Il tourne à droite,
-à gauche des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et doux. Il
-semble un peu «fille». Je l’observe, tandis qu’il déploie une véritable
-ingéniosité à perdre son temps sans en avoir l’air. De temps en temps il
-coule un regard de côté vers moi et sourit.
-
-Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif pour décocher un
-coup de règle dans les jambes du nouveau.
-
---Comment t’appelles-tu?
-
-Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture allongée, assez
-niaise. Saint-Alyre! Et il sourit. Il sourit toujours, avec des lèvres
-si humbles, des yeux si lâches que j’ai envie de le battre.
-
-Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées comme un
-voyageur. Il lit du bout des doigts. Il ne met pas ses pouces dans ses
-oreilles, comme nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais
-celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la lecture, et qui n’en
-est pas dupe. Quant à l’ouvrage qu’il tient entre ses mains, c’est un
-classique: je le reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il doit
-y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal ne travaille pas; il
-ne travaillera jamais. C’est un grand seigneur. J’ai honte de mes
-manchettes de lustrine; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence;
-honte de ma science et de mon effort devant tant de sagesse indolente.
-D’ailleurs, que peut-on apprendre dans cette salle d’étude aux vitres
-dépolies? Apprendre! il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne.
-Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent sous le vent,
-voilà qui vous apprend quelque chose. Le jardin des racines grecques
-a-t-il quelque rapport avec le jardin des choses créées? Il me semble
-que toute connaissance a un goût, un poids, une odeur comme une chair.
-Il n’y a qu’à cueillir, à lever le bras dans la fraîcheur des feuilles.
-L’Éden! N’était-ce pas le verger de l’esprit? Le bien et le mal
-pendaient aux branches de l’arbre comme de gros fruits mûrs. L’arbre
-n’était certainement pas un pommier, mais un arbre au beau nom, comme le
-mancenillier, un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses branches
-effilaient toutes les musiques du monde en éveil. Le serpent balançait
-un triangle d’émail vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec
-bienveillance, car il était beau comme un collier. Elle aussi avait
-envie de mordre dans cette science, pulpe sucrée, lisse comme la peau de
-ses bras, de sa nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes.
-Ève! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une statue, neigeuse dans
-le réseau des feuillages, couronnée d’un croissant roux qui fauchait
-l’ombre autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation
-difficile...
-
-J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons, S. J. Il s’ouvrit sur ce
-vers:
-
- Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux.
-
-Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du Père:
-
- Mit Claude dans mon lit...
-
-Ève! L’impératrice! Le soir empourpre les vitres floconneuses.
-Saint-Alyre ondule ses boucles avec son porte-plume.
-
-
-
-
-III
-
-
-L’année scolaire débutait par une retraite de trois jours. Nos maîtres,
-pour chasser les souvenirs des vacances, nous imposaient la solitude et
-la méditation. Il était interdit de recevoir des lettres ou des visites.
-Une discipline spirituelle de tous les instants devait mater les écarts
-de notre imagination.
-
-Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques et de prières, les
-meilleurs d’entre nous s’exerçaient ainsi, dans le silence de l’étude ou
-l’ombre de la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait
-à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces fortes et logiques
-méditations qu’ont enseignées les saints--austère gymnastique de
-l’esprit--nous errions à la dérive selon les méandres d’une piété
-rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait déjà nos fibres les
-plus intimes. En revanche, nous apprenions à démêler l’écheveau de nos
-naissantes passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes, à
-reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes. La confession
-nous révélait l’angoisse du scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon
-des confidences secrètes. Nous nous interrogions comme des amants qui ne
-sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous surveillions en nous les nuances si
-changeantes de l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures
-brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu demeure altéré de lui;
-mais Dieu se dérobe et c’est le supplice de l’attente; et c’est la
-sécheresse, l’ennui, le désespoir, tous les tourments de l’autre amour.
-
-Cet entraînement mystique affinait les âmes à l’extrême, en peu de
-temps. Je revois quelques-uns de ces visages creusés d’extases précoces;
-des yeux languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme sous une
-caresse invisible; quelque chose enfin dans ces adolescents de trop
-penché, de trop frêle et de trop ardent. Je les revois dans l’ombre de
-la chapelle ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux que
-rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions quelques-uns à
-chercher l’île déserte. C’était Tissandier avec son nez mince, ses
-cheveux filasse, si grand et si voûté pour son âge, qui demeurait
-agenouillé, les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans apercevoir que son
-livre d’heures était tourné à l’envers; Bos, courtaud, très brun, un
-vrai Méridional qui avait toujours des prunelles de fiévreux; et aussi
-Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait s’asseoir dans la
-nef obscure, encore parfumée de l’encens matinal. Pourquoi? Parfois,
-dans le silence, nous l’entendions croquer discrètement une noisette.
-Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons du jour filtraient
-à travers les vitraux, irisant une boucle, la blancheur d’une main. La
-porte s’ouvrait. Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement du
-ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche du cloître.
-
-Lorsque je me souviens de ces heures et de ces visages, je songe aux
-plantes que les jardiniers forcent dans les serres, à des lis trop
-blancs, à des fleurs maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un
-coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera!
-
- * * * * *
-
-La retraite commença.
-
-J’aimais ces journées d’où toute occupation profane était bannie. Dans
-la suite des mois scolaires--file interminable et grise--elles
-s’ouvraient comme des sous-bois: tunnels de verdure où la lumière danse
-entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait alors quelque douceur;
-les camarades étaient moins brutaux; les maîtres, plus affectueux.
-Pendant les études, le surveillant n’avait pas à punir: tous étaient
-absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart de piété et de paresse.
-
-Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le Père Nicklaus. Deux
-fois par jour pour tout le monde, trois fois pour les premiers
-communiants, le Père montait en chaire. C’était un homme long et sec, au
-visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait le nez mince et courbe. La
-voix était belle. Il parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la
-paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir, on n’allumait les
-cierges que pour la bénédiction qui suivait. Le Père parlait alors dans
-l’ombre; on distinguait seulement le reflet spectral du surplis, le
-scintillement furtif des verres. Mais sa voix roulait sous les voûtes,
-tour à tour suppliante, menaçante, câline, éclatant en brusques éclats
-ou grondant comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse et de
-nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux comédien du Seigneur!
-Il connaissait tous les accents de l’amour et de l’indignation, les
-inflexions les plus maternelles de la tendresse, les notes graves du
-justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus rebelles, pénétrait
-les esprits, amollissait les cœurs et, l’office terminé, jetait aux
-pieds du Père, qui signait leur front d’un pouce jaune et froid, les
-collégiens pantelants.
-
-Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son sermon ces paroles
-farouches:
-
-_Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme un
-sarment; il séchera et on le jettera au feu et il brûlera!_
-
-Péché et damnation! Quels leviers pour peser sur ces âmes d’enfants et
-d’adolescents! Le P. Nicklaus ne se faisait pas faute d’en user.
-
-Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos pas. Le péché était
-partout, précédant le châtiment. Le Maudit avait tendu sur le monde et
-ses splendeurs un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils
-n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair. Le damné guettait
-sa proie à toute heure. Malheur à qui ne veillait point! Si la mort le
-surprenait, coupable, il roulait dans la géhenne où les supplices ne
-cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait pour nous les peines
-qui attendaient notre faiblesse: torrents de poix, cataractes de bitume,
-citernes de plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent des grappes
-de réprouvés. Et des comparaisons, des métaphores, toute une glose de
-bourreaux, méticuleuse, subtile. Les flammes de l’enfer ne consument
-pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la chair damnée; leur
-ardeur est plus vive que celle du feu grégeois, qui ronge comme une
-lèpre les corps où il s’attache; elles sont à la fois matérielles et
-immatérielles et l’âme même du pécheur endure cette ardeur épouvantable.
-Ceux que Dieu a rejetés brûlent et craquent comme des sarments. La soif
-les tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne poseront leur
-langue craquelée sur ces cristaux embués de fraîche vapeur qu’un atroce
-mirage leur présente. Soif! Toujours soif! Recueillez-vous, mes enfants,
-et imaginez ce que signifient ces mots: toujours soif.
-
-Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses torrides, des plaines
-calcinées, nos pieds brûlés par le sable, sous les javelots de cuivre du
-soleil, haletant vers d’illusoires palmes...
-
-Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais:
-
---Mensonges! Mensonges! Comment la félicité de Dieu n’est-elle pas
-troublée par ces cris d’angoisse! Comment Dieu n’entend-il pas les
-damnés? Comment la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu?
-
-Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant à ces saints, à ces
-tribus d’anges et d’archanges, aux favoris du Seigneur qui n’entendaient
-pas la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine des
-Ardents.
-
---Mon Dieu! Mon Dieu! Cela n’est pas possible! Vous n’avez pas voulu que
-la souffrance fût sans fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût
-pour les uns, la douleur pour les autres et que les parts ne fussent
-jamais changées! Que serait votre Ciel s’il y avait un Enfer! Vous ne
-pourriez y demeurer, Seigneur! Vous iriez souffrir avec les maudits.
-
-Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité m’épouvante. Le P.
-Nicklaus se plaît à donner le vertige à notre raison. Terrible jeu que
-de révéler l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire
-provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et mélodramatique que
-celui du Père, mais il suffit à dresser devant nous un mur de ténèbres
-dont l’ombre s’allongera sur nos jours et sur notre pensée, contre
-lequel butera notre raison. La voici, tournoyante, affolée, la raison.
-L’enfant s’aperçoit avec stupeur que son univers vacille. Le prêtre
-profite du vertige.
-
-Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse comme une
-épine: «Essayez de vous représenter, mes enfants, une sphère de diamant
-aussi grande, mille fois plus grande que la terre. Imaginez qu’un oiseau
-vienne chaque siècle effleurer d’un coup d’aile ce bloc inaltérable.
-Essayez d’estimer les milliards et les milliards d’années nécessaires
-pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau. Vous n’y
-parviendrez pas. Mais à supposer que vous réussissiez à réaliser ce
-fabuleux total, ces myriades de jours, de mois et d’ans ne seraient
-rien, pas une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité.»
-
-Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant l’éternité pèse sur
-moi, suspendue aux voûtes de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes
-fronts que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous le ciel
-d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier contact avec l’infini.
-Un éclair illumine l’abîme trompeur qui est au delà du temps et de
-l’espace. L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche sur les
-bancs obscurs les élus, les sensibles que ce frisson marquera pour
-toujours, en qui s’est plantée la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne
-l’arracheront plus, cette lame! Et combien, des années et des années
-plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête humaine, altérés encore
-de la vieille soif de l’au-delà, reviendront à lui, proie docile: «Mon
-Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point! Mon Père,
-donnez-nous l’éternité!»
-
-Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une fresque embrasée.
-
-Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique a pris sa place à
-l’harmonium. On chante une prose latine dont j’aime le rythme:
-
- _Procul recedant somnia
- Et noctium phantasmata
- Hostemque nostrum comprime
- Ne polluantur corpora._
-
-«Éloigne de nous, Seigneur, les songes et les fantômes des nuits et
-repousse notre ennemi, afin que nos corps ne connaissent pas la
-souillure.»
-
-
-
-
-IV
-
-
-Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite avec une gravité qui me
-surprend. Les bras croisés, les yeux fixés sur le chœur, il chante ou
-répond aux prières, si correctement pieux que, malgré moi, je murmure:
-«Pharisien!». L’abbé Testard l’observe sans bienveillance. Il se méfie
-de ce nouveau dont tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est
-irréprochable, mais qui, sous son masque attentif, semble cacher mille
-pensées étrangères. Cependant Lortal est fort bien en cour. Le Supérieur
-l’a appelé pendant une récréation et s’est promené avec lui, un moment,
-la main affectueusement posée sur son épaule. Fourmeliès ne prodigue pas
-les manifestations d’amitié; il est avec nous réservé et distant. Aussi,
-bien que Lortal soit ici depuis trois jours, la considération générale
-l’entoure. Testard s’en inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé
-m’entretenir de cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.
-
-Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me prit le bras:
-
---Dites-moi, commença-t-il,--il n’avait pas perdu l’habitude du
-«vous»--on va nous distribuer les billets de confession. Qui dois-je
-désigner? Je n’ai aucune idée de ces choses-là.
-
-Sa moue impertinente me charmait et me gênait tout ensemble.
-
---L’abbé Testard? Non. Un peu gros, un peu paysan. Qu’en dites-vous? Et
-puis il voudrait me faire moucharder, sans doute?
-
---Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard avait été mon
-confesseur).
-
---Bah! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai envie d’aller voir le
-jésuite. Ils sont toujours polis, doux comme des femmes. Et puis on peut
-causer avec eux... Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne soit pas de
-la maison.
-
---Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant?
-
---Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite; il vaut mieux s’adresser à
-Dieu qu’à ses saints.
-
-J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait une importance que je
-devinais à la façon dont Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut
-un profond politique sous cette apparence d’ironie et de nonchalance.
-Par cette manœuvre, il s’attirait à la fois le respect des surveillants
-et la considération des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et
-craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction; les timides,
-comme moi, hésitaient à l’importuner de leurs vétilles de conscience.
-Mais Lortal avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait pas de
-passer, chaque semaine, le seuil du fameux cabinet. Il se mettait d’un
-coup au-dessus du commun. Il assurait son indépendance. La qualité de
-son intelligence et la multiplicité de ses occupations détournaient le
-supérieur de la surveillance tatillonne que les maîtres subalternes
-exerçaient sur nous. D’autre part je devinai que la sympathie de
-Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.
-
---C’est un bon choix, approuvai-je.
-
---Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu d’importance.
-L’essentiel est d’avoir la paix.
-
---Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous aussi astreints à
-choisir un directeur, dans votre ancien collège?
-
-Il sourit.
-
---Grâce à Dieu! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait guère de nous mener
-à confesse. La messe, le dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois
-par semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient seuls. Ils
-pouvaient aussi fumer dans le jardin, car il n’y avait pas une cour
-comme ici, mais un parc avec des arbres et des bancs.
-
---Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols?
-
---Des fils de famille! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père
-Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais
-su pourquoi. Des gaillards, vous savez! Si vous aviez vu Juan de
-Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir--et quelle
-coupe!--s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête! Tous
-les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres,
-couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si
-recueillis, les bras croisés! Ils édifiaient tout le monde, les femmes
-surtout! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet
-le savait, mais bast! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle
-cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui
-connaissait son métier d’éducateur.
-
-Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle,
-un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est
-ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable.
-Le sens même de ses mots importe peu; ce qui résonne si étrangement dans
-mon cœur, c’est leur accent: je ne sais quoi qui fait plaisir et peine,
-je ne sais quoi de coupable.
-
-Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès.
-
---Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon
-tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur
-jeunesse.
-
-Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend:
-
---Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami! Je sortais chez lui
-deux fois par semaine. Il possédait à A... une maison, un peu en dehors
-de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très
-hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des
-rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles
-étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses
-et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort
-qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que
-les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait
-très peu--presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles
-créatures...
-
---Des créatures?
-
---Oui. Des femmes, quoi! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon
-oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa
-maison la Folie de Los. Pauvre Folie! Elle est vendue, maintenant...
-
---Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle?
-
---Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait
-fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des
-bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur
-l’épaule. Si tu l’avais entendue!
-
-Comme je voudrais l’avoir entendue! Et j’imagine le salon de la Folie,
-les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la
-nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal
-l’avait-il embrassée?
-
-Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le
-soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais _Manon Lescaut_ et _Paul et
-Virginie_ pour lui donner des idées! Elle était belle et portait le
-foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les
-passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je
-posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se
-sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du
-désir de la suivre.
-
-Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement
-de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs
-gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des
-corps, juste assez pour me désespérer.
-
-Et puis j’étais jaloux de toutes--même des inconnues. L’idée qu’une
-femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image
-trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être
-pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils
-peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus? Pourtant il y avait autre
-chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement.
-
-Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la
-cousine Nelly? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige.
-Comment concilier tout cela?
-
-Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au
-crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais
-approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si
-humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.
-
-Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa
-point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce
-mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.
-
---Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer
-ici!
-
-Il ne répondit pas.
-
-Après quelques instants de silence:
-
---Allez-vous voir le jésuite, décidément? questionna-t-il.
-
---Demain, oui. Et vous?
-
---Parbleu! s’exclama-t-il. Il faut bien faire comme tout le monde!
-
-Son rire frôlait le sacrilège.
-
-Une question m’étranglait. Je fus brave.
-
---Lortal, dis-je, avez-vous la foi!
-
---Drôle de question! répondit-il. La foi! Tout le monde a une foi! Me
-prenez-vous pour un hypocrite?
-
---Oh! non, protestai-je. Je vous ai demandé cela parce que vous me
-semblez parfois tellement plus intelligent que moi, tellement plus
-sûr... Je voudrais tant savoir! Moi, je cherche... je cherche...
-
---Quoi donc?
-
---Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon terrible... ne faire plus
-qu’un avec cette chose... tout oublier pour elle... s’oublier
-soi-même...
-
-Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble et surtout pour ne pas
-entendre de sa bouche des paroles de désolation.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. Auprès de lui un
-prie-Dieu pour les pénitents. Le parquet soigneusement ciré luisait sous
-la lumière blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un crucifix, une
-photographie de Léon XIII, un bénitier avec une branche de buis sèche.
-
-Le visage jaunissant du Père se détachait entre la soutane noire et le
-mur blanchi à la chaux. Les yeux se fermaient à demi sous le lorgnon,
-laissant filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra comme
-une lame, dès mon entrée dans la pièce. Je me dirigeai vers le prie-Dieu
-et me mis à genoux. Le Père posa sa main sur mon épaule.
-
-Dans cette chambre austère, il me semblait tout à coup être transporté à
-des milliers de lieues du collège et du monde. J’avais soigneusement
-préparé ma confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude
-dans mon examen de conscience, je concevais quelque vanité d’exposer à
-un homme aussi réputé que le P. Nicklaus les raffinements de mes états
-d’âme et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me considérerait
-certes pas comme un pénitent ordinaire. Les questions que je lui
-poserais lui montreraient ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à
-peine introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard qui
-s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon cœur. Je n’osais le
-soutenir, tant l’impression de ma nudité morale était pénible. Cet homme
-connaissait mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout cela devait
-lui paraître misérable, mesquin! Je m’humiliai, et, pour cacher ma
-confusion, j’enfouis mon visage dans mes mains.
-
-Il les écarta doucement.
-
---Mon enfant, me dit-il, avant que je vous écoute en confesseur,
-voulez-vous que nous parlions en amis?
-
-Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, voix d’orateur
-ou de comédien, si souple, si chaude.
-
-Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses lèvres minces, à
-peine entr’ouvertes.
-
---Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas? Je connais vos parents. Eh bien,
-Paul, en quelle classe êtes-vous?
-
---En première, mon Père.
-
---Nous disions autrefois en rhétorique! Et vous suivez l’enseignement
-classique: latin, grec?
-
---Oui, mon Père.
-
-J’ajoute, déjà prêt aux confidences:
-
---Je n’ai de goût que pour les lettres.
-
-Le Père sourit. Il s’en doutait.
-
---Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne faut pas chercher dans
-les livres une simple délectation de l’esprit. Le jeu de l’intelligence
-est un jeu aussi vain et plus dangereux que les grossiers
-divertissements de la multitude. Si Dieu vous a fait le don si précieux
-de discerner et d’aimer la beauté dans les œuvres des hommes, n’en
-mésusez pas. Souvenez-vous que Dieu est le Beau suprême et que tout ce
-qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit plein de
-cendre.
-
-Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le silence blanc. Une
-boiserie craqua.
-
---Vous aimez beaucoup la lecture? reprit-il.
-
---Oui, mon Père. Passionnément!
-
---Quel mot dans votre bouche, mon enfant! J’espère que vous le prononcez
-sans en connaître encore le sens.
-
-Je balbutiai:
-
---C’est-à-dire, mon Père... C’est mon plus grand plaisir, voilà...
-
---Bien, bien...
-
-Son regard était d’une impénétrable douceur.
-
---Et que lisez-vous de préférence?
-
---Les poètes.
-
---Virgile? Horace?... Non, on ne sait plus le latin aujourd’hui. Racine,
-sans doute?...
-
---Lamartine.
-
---Lamartine! Oui, il a écrit _le Crucifix_. Il lui sera beaucoup
-pardonné, car il a beaucoup aimé. Mais je redoute pour vous cette
-influence, mon enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée
-par des attachements impurs. Le plus grave, c’est que cette impureté s’y
-dissimule sous les apparences les plus nobles, que la _passion_ (il
-insista sur ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que l’amour
-de la créature, amour coupable et désordonné, s’y exalte au point
-d’égaler en ferveur les débordements de l’amour divin. Oui, confusion
-bien dangereuse, pour vous...
-
-Sa voix traîne un peu sur le «vous». Il remit sur mon épaule la main
-qu’il avait retirée tout à l’heure.
-
-J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa
-robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une
-résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le
-personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce
-confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû
-traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres,
-écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes!
-Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un
-pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous
-enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à
-jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir
-s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde...
-un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.
-
---Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques
-instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre
-cœur. Il est pur, ce cœur; il est vibrant et généreux; il s’ouvre à tous
-les appels; il voudrait contenir le monde; il voudrait battre à se
-rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous
-n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en
-vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à
-l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos
-mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route!
-
-Il a deviné cette force qui me travaille; il a exprimé l’indéfinissable
-qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même
-temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains,
-docile, prêt à tous les aveux...
-
---Avez-vous toujours été très pieux?
-
---Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me
-réfugiais toujours à la chapelle.
-
---Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait.
-Votre premier ami, n’est-ce pas? En avez-vous eu d’autres? Non. Rien que
-des camarades? Vous ne vous confiez à personne... C’est de l’orgueil,
-cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu
-n’est-il plus une consolation pour vous?
-
-Je n’ose répondre.
-
---Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble
-parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans
-les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur,
-inquiétude, désespoir peut-être. L’_acedia_, disaient les Pères.
-
-Je baisse la tête.
-
---Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de
-Dieu--peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion
-insinuante.
-
---Et votre foi, votre foi d’enfant? La foi de votre première communion,
-l’avez-vous gardée? Avez-vous des doutes? Votre raison vous tend-elle
-des pièges? Avez-vous perdu la certitude du cœur?
-
---Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je
-ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais
-l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne
-désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne
-m’était pas pénible. Aujourd’hui...
-
---Parlez sans crainte.
-
---Aujourd’hui,--pardonnez-moi si je blasphème,--la prière ne me
-satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe
-dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers
-plein de secrets et qui m’attend...
-
---Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez,
-vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand
-vous serez parmi les hommes! En attendant, l’esprit du monde s’empare de
-vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près
-du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages:
-tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela: poussière et cendre!
-
-Il réfléchit; puis, plus près de moi:
-
---Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force?
-Si!--Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à
-forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force
-vous abandonne; vous tombez dans une morne langueur; un voile recouvre
-le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues; vous
-ne serez jamais heureux, jamais aimé...
-
---Oh! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé... m’écriai-je, bouleversé
-par une description aussi exacte.
-
-Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque
-ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits:
-les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux
-sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la
-lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes.
-
-Comme il est bon et douloureux de voir son âme mise à nu!
-
---Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas découvert des choses
-inconnues! N’avez-vous pas remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de
-l’herbe, mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez pas
-autrefois?--Oui, je ne me trompe pas.--Le visage caressé par la brise,
-froissant une feuille, une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de
-la terre passait en vous!
-
-Lointain, comme s’il se parlait à lui-même:
-
---L’éveil! murmura-t-il... Ne vous venait-il pas alors des désirs
-étranges? N’avez-vous jamais eu auprès de vous un ami? N’avez-vous pas
-eu envie de prendre sa main?
-
---Non, jamais, mon Père.
-
---Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous préoccupe tant, celui que
-vous cherchez dans vos poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence
-des bois--la nature est si souvent complice de nos sens!--cet amour qui
-vous paraît le but suprême de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas? le
-sentiment si pur qui vous rapprochait de Dieu?--Oh! ne le niez pas! Ce
-n’est plus le même! Il n’y a plus de place pour Dieu seul dans votre
-cœur.
-
---Mon Père, je vous jure...
-
---Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est très fort. Il revêt
-mille figures toutes plus séduisantes les unes que les autres. Il se
-dissimule dans les créations les plus éclatantes de Dieu; il se cache
-dans les fleurs et dans les vers des poètes; il nous tend une
-perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles; il nous
-empêche de dépasser les apparences terrestres. Ses poisons sont subtils
-et se glissent dans les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché
-est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. Le péché vous
-parle par la bouche d’un ami; ses accents sont ceux de la tendresse et
-de l’amitié. N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir de
-l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes et vos
-désespoirs: ce sont les mille voix du péché.
-
-Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son souffle sur mon
-oreille.
-
---Le péché prend la forme de la femme. Oh! certes, il est de pures
-amours, de saintes affections. Dieu bénira votre union, si plus tard
-vous êtes appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas venu d’y
-songer. Cet amour, qui tout entier allait vers Dieu, vous l’avez
-détourné vers ses créatures. Oh! je vous crois pur, mon enfant, pur
-quant aux actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure?
-N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants? Ce bien-être
-sensuel, que vous m’avez avoué sentir par bouffées, ne vous a-t-il
-jamais incité à imaginer d’autres plaisirs? Je le crains; je le crains.
-Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès de femmes jeunes,
-agréables. N’éprouviez-vous pas quelque trouble? Si. N’ayez pas honte,
-mon enfant, toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve
-humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, ce visage, ces
-épaules? N’avez-vous pas frémi au contact d’une main? Et surtout
-n’avez-vous pas songé qu’il était possible de trouver avec une femme
-cette communion que vous ne trouviez plus avec Dieu?
-
-Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue. J’avoue mes curiosités, mes
-désirs, mes rêves. J’avoue les livres lus en cachette, un portrait
-d’actrice conservé dans mon portefeuille,--des choses plus graves:
-comment, un soir, je suis resté dans un coin du salon, avec Nelly; elle
-avait passé son bras autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa
-peau sur ma nuque; j’aurais tant voulu que cette soirée n’eût pas de
-fin! J’avoue le baiser pris à Léa, le plaisir que me cause le parfum de
-Nourmahal. Voici mon Éden entr’ouvert; le jardin secret de mon
-adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée sur mon épaule fait
-courir en moi un fluide de confiance extraordinaire et mille troubles
-secrets dont je ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse à
-l’oreille de cet inconnu, avec une précision passionnée.
-
-Comme il m’écoute, le Père! Il m’interroge les yeux baissés.
-
---Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras autour de votre cou.
-Était-ce une marque d’affection coutumière?
-
---Oui et non, mon Père. Ce soir-là pour la première fois, j’y ai fait
-attention.
-
---Croyez-vous qu’elle ait remarqué votre trouble?
-
---Je ne sais. Je ne crois pas. Je demeurais immobile, presque
-silencieux. J’étais si bien que je n’osais rien dire. Je n’avais jamais
-rien éprouvé de semblable. Si, peut-être, en me baignant dans la
-rivière, les soirs d’été... J’aurais voulu mourir. Et il me venait une
-grande tristesse, mais plus douce qu’aucune joie. Je ne savais pas
-pourquoi j’étais triste, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu être
-autrement.
-
---Elle ne vous parlait pas?
-
---Non. Nous écoutions de la musique.
-
---Est-elle beaucoup plus âgée que vous?
-
---Cinq ans.
-
---Et vous ne désiriez rien de précis; rester seulement auprès d’elle?
-
---J’aurais voulu qu’elle me serrât très fort dans ses bras.
-
---Vous n’avez pas essayé de l’embrasser...
-
---Oh! non.
-
---Loin d’elle, vous ne l’avez jamais imaginée dans des attitudes
-voluptueuses? N’avez-vous pas songé à des rapprochements plus
-étroits?...
-
-Il semble hésiter.
-
---... physiques... des caresses?... Des baisers? Ne l’avez-vous pas
-rêvée dévêtue? N’avez-vous pas péché en pensée, avec elle!...
-
-Un silence. La croix d’argent que le Père tient dans sa main tinte
-contre un bouton de sa soutane.
-
-L’envoûtement a cessé.
-
-Quel est cet homme qui suit tous les mouvements de mon cœur, qui jouit
-de mon trouble? Car il en jouit. Il jouit de mon adolescence; il
-l’aspire entre ses lèvres minces; il la caresse de sa main maigre. Se
-donne-t-il l’âcre plaisir de ressusciter sa jeunesse?
-
-Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite de mon abandon?
-
-Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu forcer. J’ai honte.
-
-Le Père a-t-il deviné ce sursaut? Il se redresse. Le voici dur,
-triomphant de ma faiblesse, de la sienne peut-être:
-
---Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme pour vous entraîner à
-l’abîme. La femme est l’amorce du Malin. Outre ses séductions
-naturelles, elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie,
-de cette beauté que vous croyez spirituelle et qui n’est que le prestige
-de vos sens. La femme rend captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture,
-et le Sage l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera la tête.
-
-«Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous semblait se lever sur
-le monde. Mon enfant, ce que ce rideau va vous découvrir n’est
-qu’illusion, vains simulacres! Si vous vous approchez pour les
-étreindre, vous n’embrasserez que cendre et que pourriture.
-
-«Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle l’amour. Cette soif,
-vous ne l’apaiserez pas parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la
-femme vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent vite. Je
-souhaite que Dieu vous épargne cette agonie de voir mourir ce que l’on a
-cru éternel. Cette communion que vous rêvez entre deux créatures!
-Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le doute, l’inquiétude, le
-remords. L’amour humain n’est qu’une haine déguisée.
-
-«Ce royaume de délices, dont la perspective vous émeut dans le secret de
-votre cœur, vous en aurez vite parcouru tous les détours. Il ne vous
-restera qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du plaisir: la
-honte. Le plaisir charnel souillera votre corps et votre esprit. Vous
-traînerez la volupté comme un boulet!
-
-«Et même, s’il vous arrivait de trouver en une créature l’apaisement de
-votre cœur, songez que cette créature est périssable, que la mort la
-ronge lentement, comme vous, comme moi; qu’elle vieillira, qu’elle se
-défera fibre par fibre entre vos bras impuissants. Un jour, c’est un
-squelette que vous presserez sur votre poitrine, une poignée d’ossements
-que vous étreindrez. La mort! La mort partout! Et vous, avide
-d’éternité...
-
-«Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous réserve à d’autres
-délices. Vous avez entrevu la lumière. Vous ne pourrez plus vous en
-passer. Rien ne rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini
-vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare, cette chair vouée à
-la corruption. Rejetez de vous l’ami dont les paroles sont erreur, la
-femme dont le désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour sauver
-votre âme: elle n’a pas de prix!»
-
- * * * * *
-
-Le jésuite s’acharne. Son regard a perdu toute douceur. Il prêche. Il
-saccage l’Éden où s’est ébattue ma pensée et dont il ne reste, sous ses
-coups, que ruine et corruption. Il étale un suaire sur ce monde rêvé.
-
-Sa parole s’adoucit. Il murmure, les mains jointes:
-
---Récitez le _Confiteor_!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je suis sorti de la petite chambre, sans en emporter le repos, l’âme
-plus lourde encore d’inquiétude. Cet homme a meurtri mon cœur. Les
-souvenirs, les images que j’ai étalés devant lui, les vers des poètes
-aimés, le parfum des femmes qui ont passé près de moi, les paroles de
-Lortal, tout cela tourbillonne comme un nuage de fleurs d’amandier
-balayé par une rafale.
-
-Dans le couloir, plusieurs élèves attendaient leur tour, agenouillés le
-long des murs plâtreux. J’aperçus la nuque blonde de Charles Jouvelin.
-Je m’approchai et je vis qu’il pleurait.
-
-Lortal m’a dit en riant:
-
---Êtes-vous content de votre jésuite? Moi, enchanté. Nous avons bavardé
-comme deux amis.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Les jours s’écoulent maintenant, identiques, réglés par un horaire
-minutieux. Les marronniers de la cour sont dépouillés de leurs dernières
-feuilles et agitent leurs bras nus vers un ciel de plomb. Les heures
-d’étude, de classe et de récréation se succèdent, monotones. On se lève
-avant l’aube au son de la clochette; on s’habille lentement à la
-lumière; puis on descend en rang dans les salles d’étude. Il fait froid:
-il n’y a point de feu. On s’emmitoufle dans sa pèlerine, en attendant
-que la chaleur des becs de gaz ait élevé la température. Quelques-uns
-font du chocolat, en cachette, sous les pupitres, avec de petites lampes
-à alcool. Le surveillant sommeille encore, le col de sa douillette
-relevé. Peu à peu les vitres blêmissent...
-
-Ensuite, c’est la classe. Notre professeur, l’abbé Gerboux, a le front
-et les joues couturés de petite vérole, un visage rond, des yeux en
-boule sous ses verres. Il parle d’une voix sèche, désagréable, et manque
-de souffle. C’est un maître médiocre. Il prépare les élèves de
-Saint-Julien au baccalauréat, depuis quinze ans, enseignant à la fois,
-selon la méthode des collèges religieux, le latin, le grec, la
-littérature française, l’histoire et la géographie. Et quel
-enseignement! Les tragédies classiques expurgées, les _Provinciales_
-raccourcies, le _Tartufe_ revu et corrigé par un chanoine, Voltaire
-réduit à cinq cents vers de _Zaïre_ et quatre pages de _Zadig_, des
-tronçons de Lamartine, de Hugo, de Musset.
-
-La pensée était châtrée, sournoisement. L’Union chrétienne des
-librairies répandait par milliers, à l’usage des établissements bien
-pensants, des textes dont je découvrais peu à peu le maquillage pudibond
-ou dévot. Le jour où il m’advint de comparer la véritable scène V du
-quatrième acte de _Tartufe_ avec la version du chanoine X..., je fus
-pris d’un accès de rage. Ce fut ma première révolte.
-
-Je n’aimais pas l’abbé Gerboux qui, d’ailleurs, me rendait bien mon
-antipathie. Gerboux présidait une congrégation formée par les élèves de
-toutes les divisions qui se distinguaient par leur piété. Il avait cru
-flairer en moi une proie facile et sollicité ma candidature à la
-congrégation dont j’aurais rehaussé l’éclat, étant le premier de ma
-classe. Mais ma répulsion était trop forte. Elle ne demeura pas
-inaperçue de Gerboux. Dès lors il me poursuivit de son hostilité. Il
-mêla d’abord un fiel douceâtre à ses prévenances, glissa à de vagues
-menaces, puis ne dissimula plus qu’il me considérait comme une brebis
-égarée. Il s’entretenait souvent à mon sujet avec Testard. Celui-ci
-prenait encore ma défense. Mais une commune antipathie les unissait
-contre Lortal.
-
-Ils soupçonnaient que cet étrange garçon,--plus mûr que nous
-tous,--autour duquel se groupaient les élèves les plus intelligents et
-aussi les plus indisciplinés, exerçait une influence sur l’esprit de la
-division. A ce souci se joignait chez Testard un sentiment curieux chez
-un prêtre,--et sans doute inconscient,--la jalousie.
-
-Le pouvoir de Lortal ne se faisait sentir sur aucun de ceux qui
-l’entouraient: Lupé, Maclas, Saint-Alyre, avec plus de force que sur
-moi. Testard s’en apercevait bien et de là son rapprochement avec
-Gerboux en vue de nous séparer et d’isoler Lortal.
-
-En vérité, j’étais moi-même surpris du changement que j’observais en moi
-et dont il me fallait reconnaître que mon ami était l’artisan,
-indifférent sans doute, mais efficace. Toutes les contraintes que
-j’avais acceptées jusqu’ici, toutes les vertus d’obéissance et
-d’humilité que l’on nous prêchait sans répit, me devenaient de plus en
-plus odieuses. La satisfaction du devoir accompli n’était plus qu’un
-condiment bien fade à cette vie plus fade encore, enserrée entre ces
-murs gris. Deux années me séparaient encore de l’autre vie, de la vraie,
-de celle que j’espérais avec tant de ferveur, malgré les paroles
-désabusées du P. Nicklaus. Deux années! Quelle interminable série de
-jours à passer sous les yeux de l’abbé Testard! Moi qui m’étais jadis si
-doucement plié à ce petit monde, souffrant, il est vrai, de ma solitude,
-mais appliqué à mes besognes, engourdi par le rythme régulier des jours,
-depuis que Lortal était là, l’appareil coutumier de l’existence
-m’écœurait.
-
-Étrange situation que celle de mon ami. Lortal vivait de la même vie que
-nous; il avait sa place à l’étude et au réfectoire comme nous; c’était
-un élève comme nous, et même fort paresseux. Et pourtant, maîtres et
-camarades avaient saisi l’élément subtil qui le séparait d’eux. Testard,
-qui le détestait, n’osa jamais le punir. Gerboux se contentait de
-tourner férocement vers lui ses prunelles en boule. L’abbé Mirepuy, le
-professeur de philosophie, avait un penchant pour cet élève intelligent
-qui travaillait si mal. Quant au supérieur Fourmeliès, il avait coutume,
-en passant dans la cour ou au réfectoire, d’adresser cordialement la
-parole à Lortal.
-
-Quand j’évoque maintenant la figure de Lortal, je songe à ces capitaines
-d’aventure qui n’ont jamais manqué de matelots pour les plus lointaines
-et les plus dangereuses traversées. Mon ami était de leur famille. Il
-possédait le don de gagner le cœur des hommes, et l’art, même en les
-tourmentant, de ne point les perdre.
-
-Car Lortal était cruel. Je n’ai jamais bien démêlé ce qu’il y avait de
-volontaire et d’instinctif dans ce caractère. Lortal prenait-il plaisir
-à faire souffrir ceux qui s’attachaient à lui? Obéissait-il à sa
-fantaisie, ignorant ou insoucieux de la peine d’un ami? Je ne saurais,
-même aujourd’hui, dans le recueillement du souvenir, me prononcer.
-Toujours est-il que sa nature, pleine de sursauts imprévus, me réserva,
-dès le début de notre amitié, bien des étonnements--souvent douloureux.
-
- * * * * *
-
-Deux fois par semaine, la division allait en promenade sous la conduite
-de Testard. On marchait trois par trois, suivant le vieil adage
-pédagogique: _nunquam duo, semper tres_. Le silence n’était rompu qu’à
-la sortie de la ville. L’hiver, la promenade avait lieu au début de
-l’après-midi; on suivait une route quelconque, sous la pluie fine, entre
-des champs lépreux et des bois effeuillés, sans but, sans joie. L’été,
-on partait à quatre et l’on ne revenait qu’à la nuit; on prenait des
-sentiers à travers bois, et c’étaient de longues haltes, sous les
-arbres, auprès des ruisseaux. Alors on pouvait emporter un livre et
-lire, couché par terre, avec des fils d’herbe entre les pages, des ronds
-de soleil et de grandes portées d’ombre. Mais, hiver ou été, la
-traversée de la ville en troupeau me remplissait de honte. Et s’il
-m’arrivait de croiser une personne de connaissance--cette année-là, je
-redoutais Mme Jouvelin à l’égal de la mort,--je rougissais en soulevant
-ma casquette.
-
-La grande affaire était de se placer pour la promenade. On choisissait
-ses deux compagnons à l’avance. Certains trios demeuraient inséparables,
-bien que cette fidélité fût suspecte. Ceux qui n’avaient pas trouvé de
-compagnons au dernier moment étaient placés d’autorité. Il y avait
-toujours des laissés-pour-compte errant lamentablement sur les flancs de
-la colonne et que Testard groupait arbitrairement, non sans brutalité et
-sans quelque mépris pour ces pauvres hères au rebut. J’avais depuis
-longtemps pour compagnon Toupine dont j’appréciais la sagesse de
-ruminant et le petit Saint-Alyre que j’aimais pour l’usage immodéré
-qu’il faisait des romans en fascicules à 0 fr. 95. Saint-Alyre--il me
-damait le pion en version latine--était ravitaillé par un externe de ces
-publications aux illustrations pathétiques qui ont vulgarisé pour les
-lecteurs d’omnibus la psychologie mondaine de M. Paul Hervieu ou les
-raffinements sentimentaux de M. Michel Provins. Saint-Alyre vivait dans
-un royaume idéal peuplé par les héroïnes adultères du roman
-contemporain. Il rêvait de voilettes épaisses, de bouquets de Parme
-oubliés sur les guéridons, de baisers en fiacre et d’équivoques
-étreintes dans les parcs de châteaux, à l’heure des retours de chasse,
-lorsque les derniers appels des cors courbent les cavaliers sous les
-branches basses, dans les futaies ensanglantées de crépuscule.
-
-Mais je n’hésitai pas à sacrifier Toupine, lorsqu’il s’agit d’engager
-Lortal à se placer avec Saint-Alyre et moi. Il accepta. Je crus sa
-promesse définitive. Les promenades tant détestées m’apparurent alors
-comme des heures délicieuses où l’amitié acquerrait tout son prix.
-Hélas! la semaine suivante, quelle ne fut pas ma surprise de voir Lortal
-flanqué de Lupé et de Salayrac, un rustre, courtaud et brun, pour qui
-mon ami manifestait parfois une inexplicable prédilection.
-
---Vous n’êtes que deux, dit ironiquement Testard en s’adressant à
-Saint-Alyre et à moi.
-
-Et d’office il nous adjoignit Ciboule, un pauvre d’esprit, bègue par
-comble d’infortune et que tout le monde moquait.
-
-A me voir ainsi abandonné, mon dépit fut des plus vifs. Mon étonnement
-ne fut pas moindre à constater le plaisir que prenait Lortal à écouter
-Salayrac. Le verbe haut, le cheveu dru, Salayrac était un cancre jovial,
-merveilleusement doué pour tenir un jour son rang dans une assemblée
-parlementaire. Il sacrait et jurait comme un bon diable et tapait dans
-le dos de Lortal pour qui il ne partageait pas notre craintive
-vénération. Fils d’un fermier, les repas de noces auxquels l’avait
-conduit son père avaient meublé son esprit d’un folk-lore égrillard dont
-s’ébaudissait Lortal. Les déportements des curés et de leurs servantes
-en formaient le thème inépuisable. «Écoute une bonne rigolade!»
-disait-il à Lortal en lui passant le bras autour de la taille. Et Lortal
-riait aux éclats. J’en avais honte pour lui, car je méprisais Salayrac
-et je l’enviais.
-
-Salayrac se vantait de connaître les femmes «et la manière de s’en
-servir», ajoutait-il en clignant de l’œil. Son cynisme m’était odieux,
-d’autant plus odieux que ces histoires de filles culbutées dans les
-meules me laissaient quand même une espèce de fièvre. Oui, il fallait
-bien l’avouer! J’enviais ce Don Juan pour gardeuses de vaches; je
-l’enviais d’une envie secrète et basse, bien que sa grosse joie me fît
-mal. Salayrac regardait les femmes dans les yeux et faisait claquer sa
-langue; il envoyait des baisers aux blanchisseuses dans le dos de
-Testard. Salayrac avait eu des maîtresses, les soirs de vendange ou de
-fenaison; cela se sentait à sa désinvolture, à son insolence, à cette
-façon de souiller l’amour... l’amour que mon ignorance revêtait d’une
-pureté indécise. Je détestais Salayrac parce qu’avec son rire et ses
-gaudrioles il me semblait insulter toutes les femmes et que j’en
-subissais l’outrage dans mon cœur. Comment Lortal, si délicat, Lortal
-qui avait connu dans le jardin de la «Folie» des femmes si belles et, je
-pensais, si pures, pouvait-il se plaire en compagnie de ce coq de
-village?
-
-Je n’osais le lui demander. Pas une fois ce jour-là il ne se tourna vers
-moi. Le monde me parut voilé d’une taie grise. Eh! quoi! c’était donc
-cela l’amitié. Tout lui portait ombrage; un sourire la blessait à mort;
-une plaisanterie la tuait. Le P. Nicklaus n’avait-il pas raison? En
-dehors de Dieu, vanité et amertume.
-
-En vain Saint-Alyre, enflammé, me contait-il la course funèbre de Julia
-de Trécœur. Mon esprit était bien loin d’Octave Feuillet. Un ciel
-d’hiver pesait sur la campagne. Nos pas sonnaient sur la route infinie.
-Nous fîmes une courte halte, et, quand nous regagnâmes la ville, le
-soleil élargissait une tache pourpre dans la brume. Les lampes des
-faubourgs s’allumèrent. Chaque fenêtre cachait un cœur souffrant; une
-humble douleur palpitait derrière chaque vitre...
-
- * * * * *
-
-L’étude du soir. J’ouvre mes livres, mes cahiers reliés d’une belle
-toile cirée et froide. J’aime ces pages blanches où l’on met son devoir
-«au propre». Ce steppe neigeux, éclatant sous la lampe, les mots que je
-trace le parcourent comme des caravanes. Les petits signes noirs
-chevauchent à travers l’étendue vierge. La plume mord bien sur la
-feuille. Je m’applique. Gerboux sera obligé de reconnaître ma
-supériorité. Peut-être lira-t-il ma composition en classe. Lortal verra
-que j’ai du style, que _j’écris bien_.
-
-L’étude du soir est si longue qu’au début elle ne paraît pas devoir
-finir. Travail et rêve se confondent. Il m’arrive de ne plus entendre le
-bruit des dictionnaires feuilletés, de ne plus rien voir que cette page
-lumineuse où court ma plume. La nuit accole aux vitres son mufle bleu.
-Le gaz chante. Les heures s’abolissent.
-
-Comme l’étude touche à sa fin, mon voisin me pousse le coude et me
-glisse, sous la table, une enveloppe. Je l’ouvre.
-
-C’est un petit paysage en trois ou quatre couleurs, au crayon. Une
-route,--la route suivie en promenade--quelques arbres tordus sur le
-couchant, un trait pourpre d’horizon. C’est tout.
-
-J’ai conservé ce dessin. Je le reprends quelquefois et la même émotion
-se dégage de ces lignes puériles. Ce soir-là, je ne pus détacher mes
-yeux de cette image. Il naissait d’elle un bonheur calme, un apaisement.
-Ce carré de papier me parut une île baignée de soleil, mouvante de
-feuillages. Il suffisait à me faire oublier l’étude, le devoir, la
-réalité. Ce que je découvrais dans ce médiocre chef-d’œuvre, c’était,
-sinon la beauté, du moins le rêve, et les œuvres des maîtres ne m’ont
-pas mieux ouvert plus tard le séjour des bienheureux.
-
-Le dessin était signé J. L. dans un coin. Mais Lortal ne m’en parla
-jamais.
-
-
-
-
-VII
-
-
---Lortal, au parloir! cria Testard.
-
-L’abbé s’avançait vers nous, un billet de visite à la main. Lortal le
-prit, jeta un coup d’œil indifférent et s’éloigna.
-
-C’était la première fois que mon ami recevait une visite.
-
---Vous ne savez plus que devenir maintenant, me dit Testard, quand vous
-n’avez plus votre Lortal. Si cela ne dépendait que de vous, vous ne vous
-sépareriez jamais.
-
---C’est bien possible, répondis-je ironiquement. Y voyez-vous un
-inconvénient?
-
---J’en vois plusieurs et des plus graves. Je suis résolu à faire cesser
-une intimité qui devient scandaleuse. S’il le faut, je préviendrai M. le
-Supérieur.
-
---Ne vous gênez pas!
-
---Vous me bravez, mon petit. Vous avez tort. Car c’est moi, croyez-le
-bien, qui aurai le dernier mot. Je ne veux plus de cet exemple dans la
-division; je ne veux pas de ces _a parte_, de ces conversations dont je
-suis malheureusement en droit de supposer qu’elles ne sont pas celles de
-jeunes gens chrétiens.
-
---Soupçon gratuit!
-
---Plût au ciel que vous fussiez aussi innocent que vous voulez en avoir
-l’air. Mais vous me comprenez fort bien.
-
-Et, changeant brusquement de ton:
-
---Voyons, Paul! Ne vous souvenez-vous plus de vos premières années dans
-ce collège? Pour vous, j’ai été tout de suite un ami, jamais un maître.
-Sans moi, la vie vous aurait été difficile. Vous n’avez pas réussi à
-vous faire aimer de vos camarades. Ils vous ont toujours jugé trop fier,
-trop intelligent pour eux. Car, intelligent, vous l’êtes et vous ne
-l’êtes même que trop! Comment m’avez-vous récompensé de mes bontés?
-
---Vous eussiez voulu faire de moi un mouchard, sans doute?
-
-Une poussée de haine me soulève. Les joues couperosées de cet homme, sa
-voix cauteleuse m’écœurent au point que je ne songe plus à mes paroles.
-
---Mon enfant, vous m’insultez. Je vous pardonne, car vous n’êtes pas
-maître de vous. Je ne sais quel esprit malin vous possède. Comme vous
-avez changé! Qu’est devenu l’enfant docile, pieux, aimant?...
-
---Aimant! Mais je ne vous ai jamais aimé, jamais!
-
-Et je martèle ce mot avec rage.
-
-L’abbé Testard fait un grand effort sur lui-même. Il sourit.
-
---J’ai cru à votre affection. La mienne ne tendait qu’à faire de vous
-l’enfant préféré du Seigneur!
-
---Et c’est pour cela que vous veniez, chaque soir, me parler au dortoir,
-pour me faire insulter, le lendemain, par mes camarades.
-
-Testard devient écarlate. Il va lever la main sur moi.
-
---Petit misérable! Votre âme est plus corrompue encore que je ne le
-croyais. Quel venin faut-il que l’on ait versé en vous? Comme j’avais
-raison de redouter pour vous la société de certains êtres qui
-contaminent tout ce qu’ils touchent! Ah! je ne me trompais pas. Mais il
-faut couper le mal dans sa racine et je n’hésiterai pas.
-
---Le mal? dis-je exaspéré. Mais quel mal? Parlez franchement!
-
---Vous ne comprenez que trop! Oui, c’est un mal que cette amitié
-exclusive, que ces interminables causeries dans la cour, en promenade.
-De quoi parlez-vous? De quoi parlez-vous? Avouez-le. Vous n’osez pas,
-évidemment! Mais je le sais. Je flaire le péché où il se trouve. Et je
-le déracinerai, soyez-en sûr, quoi qu’il en coûte. Vous étiez pur, mon
-enfant, autrefois. Je crains que vous ne le soyez plus. Hélas! cela se
-devine. La pureté se lit sur le visage, dans les yeux. Vous avez perdu
-votre rire, votre gaîté, votre ferveur. Prenez garde! Vous perdrez aussi
-cette intelligence dont vous êtes si fier. Le mal dégrade tout, même
-l’esprit. Quand le ver est dans le fruit, il n’y a plus d’espoir... à
-moins de trancher à vif--tout de suite.
-
---Paul, ajoute-t-il avec une rauque tendresse, Paul, renoncez à l’ami
-qui vous éloigne de Dieu!
-
-Il se penchait sur moi. Je me rejetai en arrière.
-
---Jamais! m’écriai-je. Je ne comprends rien à ce que vous dites. Vous
-voyez le mal partout, surtout où il n’est pas. Vous accusez nos
-conversations. Écoutez un peu celles des autres! S’il y a un type propre
-ici, c’est Lortal. Mais vous ne pouvez pas le comprendre. C’est mon ami.
-Il le restera. Vous n’avez rien à voir avec mes affections. Je ne suis
-plus un gamin. Je suis libre de me lier avec qui me plaît!
-
-Je trouvais dans mon amitié attaquée une énergie supérieure. Lortal eût
-été fier de moi! Testard ne devait plus reconnaître dans ce révolté
-l’élève timide qu’il avait jadis devant lui.
-
---Oui, repris-je, vous ne voyez que le mal. Vous finirez par me faire
-prendre Dieu en horreur!
-
---Vous blasphémez maintenant! C’est complet!
-
-Il me saisit le bras qu’il serra violemment.
-
---Alors, c’est la guerre entre nous, fit-il, les dents serrées, le
-visage cramoisi. Vous la voulez! Vous l’aurez!
-
---Lâchez-moi! éclatai-je, blême de colère. Lâchez-moi! La guerre si vous
-voulez! Je m’en fiche!
-
-Il desserra son étreinte et je m’éloignai, le cœur palpitant de révolte.
-Notre colloque avait été observé par mes camarades et sa violence ne
-leur avait pas échappé.
-
-Je demeurai seul, à arpenter le préau, tout frémissant de mon amitié
-menacée. Quelles raisons avaient pu provoquer la sortie de Testard?
-
-Ces raisons m’apparaissaient peu à peu.
-
-Dès mon arrivée au collège, Testard m’avait entouré d’une affection
-assez exclusive et qui portait à jaser. Il avait pris l’habitude--en
-dépit du règlement fort rigoureux sur ce chapitre--de venir me parler le
-soir, au dortoir. Tandis que les souffles des dormeurs s’égalisaient, il
-se penchait au-dessus de mon lit, embuant mon front d’une haleine encore
-chargée de vin. Je n’aimais guère ces causeries. Cependant je n’osais
-pas toujours feindre de dormir, lorsque j’entendais ses pas feutrés par
-le linoléum. Parfois un voisin mal endormi percevait notre chuchotement,
-distinguait la forme noire de l’abbé. Et, le lendemain, les sarcasmes
-les plus humiliants ne m’étaient pas épargnés.
-
-Les années précédentes, Testard m’inquiétait; mais je profitais assez
-bassement de sa faveur. Un surveillant qui vous veut du bien peut
-accorder mille riens qui rendent supportable la vie du collège. Testard
-ne me refusait aucune autorisation, fermait les yeux sur les libertés
-que je prenais avec le règlement. J’étais assez subtil pour exercer sur
-lui une sorte de chantage. Quel plaisir éprouvait cet homme, si fruste
-en apparence, dans la compagnie presque clandestine d’un enfant, d’un
-tout jeune homme? Quel agrément trouvait-il à me chuchoter, dans
-l’ombre, des tirades d’une fade dévotion, empreintes d’une chaleur que
-je ne soupçonnais pas équivoque? Je ne m’étais jamais occupé de
-l’éclaircir. Je connaissais mon pouvoir. Si Testard ne m’avait pas donné
-pleine satisfaction dans le jour, je tirais ma couverture jusqu’aux yeux
-et j’affectais le plus profond sommeil. L’abbé se penchait, considérait
-quelques instants le dormeur et s’éloignait après m’avoir effleuré le
-front d’un geste qui pouvait être une bénédiction.
-
-Cette protection me paraissait maintenant tout à fait déplacée. Depuis
-que Lortal était mon ami, Testard m’était odieux. Sa vulgarité avait
-éclaté. Je le jugeais brutal et borné. Les derniers vestiges de
-reconnaissance s’effaçaient, laissant la place à une antipathie d’autant
-plus vive que l’attachement de cet homme m’avait servi. «Ingrat!» me
-reprochais-je par instants, mais je trouvais une sorte de plaisir dans
-l’acharnement de mon ingratitude. Je devenais frondeur. Je le bravais.
-Il fut un peu lent à s’en apercevoir; mais le jour où il tenta de me
-confisquer les _Émaux et Camées_ qu’il estimait devoir être expurgés, il
-reçut comme une gifle l’éclat de rire insultant dont je gratifiai son
-geste. Ce fut si net qu’une onde rouge courut sur sa large nuque et
-qu’il me regarda une seconde avec une tristesse étonnée. Sans doute me
-serais-je attendri et lui aurais-je pardonné sa balourdise, si je
-n’avais aperçu Lortal tourné vers moi et souriant.
-
-Un sentiment violent donne de la clairvoyance aux plus obtus. Testard
-comprit. Il fut jaloux.
-
-Cet homme, qui jadis me parut seulement frénétique et ridicule, c’est
-sous un autre angle que je le vois aujourd’hui--presque tragique.
-
-L’abbé Testard, qui assommerait un bœuf, entré à dix ans au petit
-séminaire, observe rigoureusement les préceptes. Où ira cette force qui
-lui met le sang aux oreilles, le feu aux moelles, cette force montée de
-la terre dont il est si proche? Nulle part. Elle l’étouffe. Quelle
-agonie, les soirs de mai, lorsque les feuillages gonflés de sève bougent
-sous sa fenêtre, lorsque la brise tiède, alourdie de pollens, dessèche
-sa gorge, lorsque l’immense nuit, porteuse de parfums et de songes,
-assiège sa solitude! Il ferme sa fenêtre aux ténèbres perfides, ouvre un
-livre. Il ne peut lire. Il se jette sur son prie-Dieu, appelle le
-Seigneur; mais le Seigneur ne vient pas. Testard n’est pas un mystique.
-Il ne sait pas s’entretenir avec Dieu qui lui est un maître dur, non un
-confident. Testard ne songe pas aux femmes, car il a grandi dans
-l’horreur du péché de luxure. Il ne transige pas avec la chair. Et
-pourtant il lui faut aimer!
-
-Ses supérieurs font de Testard un surveillant dans un collège. Jardin
-d’adolescences! Quoi de plus digne d’être aimé que cette jeunesse! Et
-quel amour plus pur que celui de ces âmes en éclosion! Testard se
-promène lentement dans le dortoir dont les persiennes laissent filtrer
-la chaleur angoissante de la nuit. Les lits, blancs cercueils,
-s’allongent sous les veilleuses. Les respirations des dormeurs se
-confondent en un seul souffle, qui s’élève et s’abaisse, pareil à une
-rumeur de marée. L’homme solitaire rêve parmi ces jeunes vies
-sommeillantes. Dans les vergers craquent les bourgeons nocturnes. La vie
-continue sa lente poussée, baignée d’aromes, sous le ciel où s’amasse
-une pluie aux larmes tièdes. Il faut aimer. L’homme se penche sur un
-front, recouvre une épaule. L’un de nous ne dort pas. Testard lui parle.
-Cette âme d’enfant--combien malléable, docile à toutes les
-empreintes!--Testard voudrait la marquer d’un signe indélébile. Il
-voudrait que cette âme fût à lui: il l’offrirait à Dieu. Du moins, il le
-croit. Il est sincère. Pour la lui prendre, il ne peut y avoir que
-l’Ennemi, le Malin. Il la couve, jalousement.
-
-Ainsi la foi lui est un subterfuge. Il y a en lui une force qui veille,
-qui caresse sa nuque de fiévreuses ondées, qui met une flamme dans ses
-yeux. C’est une âme qu’il aime et qu’il veut sauver. Cependant la main
-qu’il pose sur le front de l’adolescent est si brûlante que l’adolescent
-a peur et presque honte.
-
- * * * * *
-
-Mon amitié pour Lortal blessait profondément Testard. Mais il était
-inconscient de sa jalousie, des raisons obscures qui le portaient à
-s’acharner contre nous. L’exubérance de sa nature s’était canalisée en
-un besoin de domination, en un despotisme sentimental. Sa conviction, sa
-foi, la certitude de sa pureté étayaient encore cette volonté
-tyrannique. De bonne foi, l’abbé ne pouvait admettre qu’on lui résistât,
-à moins d’être un mécréant ou un vicieux. Comment n’aurait-il pas vu en
-mon ami une sorte de valet du démon?
-
-La menace qu’il faisait peser sur elle exaspérait mon amitié nouvelle et
-si vivace: cette amitié masculine, plus robuste et aussi exclusive que
-l’amour, élan à deux vers la vie et vers l’action. Mon grand
-camarade--car Lortal me paraît grand, plus grand que moi, plus que moi
-détaché de l’enfance,--comme je te suivrais, si tu voulais partir! Comme
-les routes seraient belles! Et la mer... Vagabond, matelot, à ton gré,
-pourvu qu’on marche côte à côte, que je sente sur mon épaule la force
-ramassée de ta main!
-
-Il me vient une soudaine ivresse à respirer cette amitié surgie du soir
-qui tombe. Une énergie nouvelle palpite en moi. Cette goutte d’eau sur
-mon front? Est-ce la pluie? N’est-ce pas plutôt l’embrun du large qui
-m’apporte l’appel d’un océan? Compagnon, nous sommes faits pour
-l’immensité, pour la route sans fin! Compagnon, à ton côté, mes muscles
-se tendent, comme de bons ressorts. Auprès de toi, mon camarade, je me
-sens le goût d’être un homme!
-
- * * * * *
-
-Le camarade accourt du parloir.
-
---Grande nouvelle! me crie-t-il. Les Miromps de Rochebuque s’installent
-ici, à Aubenac.
-
---Qui donc? dis-je surpris.
-
---Des parents à moi. Mathilde Miromps est la sœur de mon tuteur, Joachim
-de Los. Beaucoup plus jeune que son frère, d’ailleurs. Elle a épousé
-Miromps qui se fait appeler de Rochebuque et qui a des haras dans la
-région. Ils ont fait mettre à neuf un vieil hôtel de la rue Jaladis. Ils
-vont recevoir. Ils nous feront sortir, car j’ai parlé de toi à Mathilde.
-
---A ta tante?
-
---En effet. Mais je l’appelle Mathilde. Nous avons été élevés ensemble.
-Je suis sûr qu’elle te plaira. Si romanesque, cette pauvre Mathilde!
-
---Pauvre! N’est-elle pas heureuse?
-
-Lortal éclate de rire.
-
---Heureuse! Comment ne serait-elle pas heureuse? Avec un pareil mari,
-l’illustre Miromps, le plus glorieux maquignon de France, Miromps qui
-fleure si délicatement l’écurie! Joli ménage! Mathilde, vingt-trois ans!
-Miromps, cinquante-cinq et du poil gris dans les oreilles. Bien
-conservé, d’ailleurs!
-
---Mais comment l’a-t-elle épousé?
-
---Bah! _Quien sabe!_ comme disait Manuel Acevedo. Les femmes sont
-folles--ou trop sages--ce qui revient au même.
-
-Je raconte à Lortal mon altercation avec Testard. Mais il n’y prête
-aucune attention. Il est fort excité. Pourtant c’est notre amitié qui
-est en danger! Lortal est de bonne humeur. Il rit.
-
---Laisse faire cet imbécile! Il ne peut rien contre nous. Occupe-toi
-d’avoir une autorisation de sortie. Un de ces jeudis, je t’emmène
-déjeuner rue Jaladis.
-
-La cloche sonne. Nous regagnons l’étude. Testard surveille le défilé,
-puissant, l’œil torve.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Mathilde! Ce nom s’est installé dans mon esprit. Il suscite un
-mystère--le même qui à mes yeux enveloppe Lortal. Car mon ami me donne
-l’impression de porter en lui quelque chose de scellé et d’inviolable.
-
-J’imagine Mathilde brune, des bandeaux et des vêtements flottants.
-Lortal l’aime-t-il? Sans doute. Et si je l’aimais aussi? Eh bien! je me
-sacrifierais. Ce serait terrible et touchant. Je me mettrais à ses pieds
-et je lui dirais: «Soyez heureuse sans moi, avec lui.» Et je baiserais
-ses mains et ses mains presseraient mes lèvres. Un si noble et si cruel
-sacrifice m’attendrit jusqu’aux larmes: «Lortal, Mathilde, ne me
-plaignez pas! Votre bonheur passe avant le mien. Moi, je suivrai ma
-route. Serai-je aimé un jour? Qu’importe! J’immole joyeusement mon amour
-à mon amitié.» Et tout imaginaire qu’il est, ce sacrifice me grandit.
-
-Je sens la nécessité absolue d’une passion. S’il n’y a pas une femme
-dans ma vie, ma vie est misérable. J’ai longtemps gardé dans mon
-portefeuille un portrait d’actrice découpé dans un magazine. Mais ce
-simulacre de souvenir ne me suffit plus et j’ai déchiré, l’an passé,
-cette pauvre coupure dans un moment de dépit. Salayrac, cette brute, a
-de vraies photographies et il les montre. Mais Salayrac ne sait pas ce
-que c’est que l’amour.
-
-Il me faut une héroïne. Sera-ce Mathilde? Non, ce rêve est impossible.
-Et Nourmahal?... Pourquoi pas?
-
-Je pris ainsi la résolution d’aimer Mme Jouvelin, dont j’ignorais le
-petit nom. Je ne l’avais pas revue depuis la rentrée, malgré ses
-promesses, et j’éprouvais quelque difficulté à me faire d’elle une image
-très précise. La flamme rouge de sa chevelure, la courbe de sa hanche,
-son parfum, tels étaient les seuls détails de sa personne que je
-parvenais à reconstituer. Mais son visage, son nez, son front, sa
-bouche, tout cela ne m’apparaissait que dans un brouillard. Cette figure
-indécise suffisait à alimenter ma rêverie. Elle se substitua vite aux
-fantômes plus indécis encore qui jusqu’ici l’avaient peuplée. Désormais
-ma mélancolie eut un objet.
-
-Pour donner quelque réalité à cette ombre, je l’associai à toutes les
-phases de mon existence. Elle me suivait jusqu’à la prière et se
-penchait sur mon épaule, pendant l’étude. L’abbé Gerboux ne la
-distinguait pas à mon côté, tandis qu’il inscrivait au tableau noir la
-liste des victoires de la campagne d’Italie. Une orgueilleuse tristesse
-me venait de cette passion. J’avais mon secret, moi aussi. Nul n’était
-digne de le partager; nul, si ce n’est Lortal.
-
-Je le mis dans la confidence à mots couverts. Je lui laissai entrevoir
-que l’aventure était entrée dans ma vie: une jeune femme, plus âgée que
-moi, hélas! d’une grande beauté et à qui j’avais lieu de croire n’être
-pas indifférent. Mais que pouvais-je, ainsi séparé du monde? Elle
-demeurait à Aubenac. Finalement je la nommai. Lortal resta silencieux et
-son silence me parut chargé d’ironie. J’étais plein de confusion et mon
-amour ne me semblait plus qu’une pauvre baudruche dégonflée.
-
-Mais l’ami me rendit confiance. Crut-il ou ne crut-il pas mon histoire?
-Toujours est-il qu’il me dit fort gravement:
-
---Je ne sais si tu arriveras un jour à tes fins. Mais cela n’a aucune
-importance!
-
-Et comme je protestais avec une feinte indignation (au fond cela en
-avait si peu, d’importance! et je n’avais jamais songé qu’il pût y avoir
-des «fins» à ma passion):
-
---L’essentiel, dit-il, c’est d’y penser!
-
-Mon roman prit ainsi une sorte de réalité. Lortal m’en demandait de
-temps en temps des nouvelles.
-
---Et Nourmahal?
-
-Ces confidences illusoires cimentèrent notre amitié. Le plus curieux,
-c’est que Lortal possédait le don de colorer les plus humbles faits de
-l’existence. Passant par sa bouche, tout récit s’amplifiait et se
-dramatisait. La vie de collège elle-même, si terne et si monotone,
-devenait, par l’alchimie de son imagination, une projection où lumière
-et ombre jouaient si curieusement que l’on se disait: «Comment n’ai-je
-pas vu cela?» Il vous imposait une vision compliquée de la vie et des
-êtres. Poète ou mystificateur, il ornait la réalité d’un prestige qui se
-substituait à elle.
-
-Aussi le collège n’était-il plus pour moi le collège de mon enfance; il
-me paraissait plus sombre, étouffant. Par contre, la petite ville
-ignorée qui s’étendait au pied de notre colline, Aubenac, l’imagination
-de Lortal projetait sur elle mille étranges lueurs. Quoique étranger, il
-connaissait les principales familles de l’endroit. Les potins, les
-scandales de la vie de province lui parvenaient par je ne sais quel
-canal. Il tirait un parti fort romanesque de leur médiocre trame.
-
-En partant pour la promenade, nous longions quelquefois les jardins du
-docteur Horace Milondré, médecin de Saint-Julien. Ces jardins étaient
-entourés de hautes murailles. On ne distinguait que la cime des arbres,
-en été gonflés d’un épais feuillage; quelques branches retombaient
-par-dessus les pierres d’un granit rosé et gris. La grille de fer
-laissait apercevoir entre ses barreaux rouillés une allée de platanes
-envahie par les herbes folles et, tout au bout, la maison au toit
-d’ardoise, avec ses portes-fenêtres voilées de blanc et son perron à
-double volute. Cette demeure m’avait toujours attiré par sa solitude et
-sa vétusté.
-
---Milondré, me dit un jour Lortal, a bien choisi sa bicoque. Il l’a
-achetée à la mort du président Morlhac qui faisait collection de
-corsets. Tu ne savais pas? Elle était fameuse sa collection. Il y avait
-des corsets historiques: celui d’Isabeau de Bavière et celui de
-Charlotte Corday. Du moins Morlhac affirmait leur authenticité.
-
-«Milondré, lui, n’est pas collectionneur. Il a pris la maison à cause
-des jardins. C’est un homme de goût. L’été, il donne des fêtes intimes
-dont tout le monde parle, sauf les invités. Toutes les jeunes femmes
-d’Aubenac voudraient en être; mais Milondré choisit. On raconte qu’un
-soir, la belle Mme Dormain s’est mise toute nue. Des photophores étaient
-accrochés aux branches. Tu vois ça d’ici. Les femmes aiment Milondré,
-ajouta-t-il, parce que Milondré est une brute. Il les cravache.»
-
-Je ne puis passer sans trouble devant les jardins invisibles. Mme
-Dormain est une femme d’officier. Elle porte de larges chapeaux noirs
-qui ne laissent voir que sa bouche. Sa bouche est très rouge. Elle vient
-à la distribution des prix et à la soirée artistique que le collège
-offre chaque année. Elle a fait la quête, une fois, avec Leroux le
-philosophe. Alors elle... Est-ce possible? Devant Milondré, devant les
-hommes?
-
-Maintenant les lourdes portes cochères de chêne, les persiennes d’un
-vert lavé par les pluies me semblent abriter de singuliers destins. Un
-filet de lumière glisse entre les rideaux soigneusement tirés. Lortal,
-d’une main nonchalante, soulève un instant le masque de la petite ville,
-puis le laisse retomber. Il est cynique, brutal, le visage que
-j’entrevois--et pourtant, comme je voudrais le contempler de près!
-
-Lortal parle des femmes. Il en parle souvent, tantôt avec un mépris
-amer, tantôt avec une émotion qui me met au cœur un élan de tendresse.
-Avant lui je ne savais rien des femmes et je ne voyais en elles que des
-fantômes aériens, inspirateurs d’élégies. Maintenant je sais que Mme
-Dormain se déshabille devant Milondré. C’est une science, cela!
-Nourmahal en ferait peut-être bien autant. Sont-elles toutes ainsi,
-toutes celles que j’ai aimées sans les connaître?
-
-Elle doit être si belle, nue, Mme Dormain! Et Nourmahal? Dans mon
-esprit, deux formes voluptueuses et imprécises se poursuivent,
-s’enlacent. Les atteindre? Toucher un corps de femme? Je me surprends,
-la nuit, à caresser mes bras et ma poitrine, à suivre le contour de mon
-corps pour imaginer la douceur de toucher d’autres bras, une autre
-poitrine, un autre corps.
-
-L’amour ne m’apparaît comme un péché que lorsque j’imagine à côté d’une
-femme un autre homme que moi; si par hasard j’évoque Milondré avec ses
-favoris courts, son nez mou, ses dents claires et sa grosse épingle de
-cravate en brillants. Alors l’idée de la souillure est intolérable. Ma
-pureté ne serait-elle que jalousie?--Je pense que mes maîtres ont raison
-de maudire l’Étrangère, l’Impure, et je pressens l’amertume du péché
-avant de l’avoir commis.
-
- * * * * *
-
-Par exemple, se trouver en face de l’Impure, de l’Etrangère, de la
-Courtisane amère comme la mort, c’est une toute autre affaire que de
-rêvasser tout seul. L’impure m’a demandé au parloir: Mme Jouvelin
-elle-même! Je vivais depuis quelques jours dans une crise puritaine qui
-avait suivi les révélations de Lortal sur le jardin invisible. J’avais
-fait des serments d’orgueil et de solitude et chargé l’impudique image
-de Nourmahal sur qui je devais faire peser, bien injustement, les
-dévergondages de Mme Dormain.
-
-En traversant la cour des petits, Charles Jouvelin me prit la main.
-
---Maman vient nous voir, dit-il. Quelle chance qu’elle te demande aussi!
-Je ne te vois jamais, continua-t-il. Pourquoi ne m’écris-tu pas? J’ai
-des camarades qui ont des amis chez les grands. Ils s’écrivent.
-
---Mais, fis-je, c’est tout à fait défendu. Et puis que veux-tu que je
-t’écrive?
-
---Je ne sais pas, fit l’enfant. Je m’ennuie sans toi.
-
-Mme Jouvelin nous attendait avec un gros paquet de gâteaux. Mon orgueil
-en fut blessé, mais ma gourmandise, satisfaite. Nourmahal était fort
-belle. Elle portait un manteau de fourrure sombre et sa chevelure
-étincelait. L’objet de ma passion m’étonna. Cette jolie femme, rieuse et
-déconcertante, ne ressemblait guère à ma Sylphide. Le roman ébauché en
-esprit, auquel mes conversations avec Lortal avaient donné une substance
-illusoire, s’effondra aussitôt. C’est une terrible chose que de parler à
-une femme qui vous sourit de toutes ses dents, qui sent bon et qui vous
-demande, à vous qui mûrissez de si graves réflexions sur le péché et sur
-l’amour, à vous qui attendez la vie avec tant de gravité:
-
---Aimez-vous les éclairs au chocolat ou préférez-vous des barquettes aux
-fruits?
-
-Comment leur parle-t-on, à ces êtres?
-
-Mais elle se charge de la conversation:
-
---Vos études? Ce bachot?... Lettre de votre mère. Charles vous aime
-beaucoup. Il se passe tout à fait de moi, n’est-ce pas, Charles?--Je
-suis très contente qu’il vous ait pour camarade... Vous irez chez vous à
-Pâques?--Allons! Au revoir! Merci d’être aussi gentil pour Charles.
-
-En s’éloignant, elle se retourne et me fait un signe de sa main gantée:
-
---Je vous suis très reconnaissante, très...
-
-Je n’ai pas dit un mot!
-
-Je sens que je n’aurais plus beaucoup d’effort à faire pour l’aimer.
-Mais combien pour le lui dire!
-
---Eh bien? demande Lortal, quand je regagne la cour.
-
-Je me contente de sourire en baissant la tête.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours plus tard--nous étions alors en février--nous fîmes en
-promenade une singulière rencontre.
-
-Nous traversions le vaste plateau de bruyères qui domine Aubenac. Des
-rafales entraînaient de lourds paquets de nuages d’où tombaient, rares
-et glacées, des gouttes de pluie. Un bouquet de bouleaux, aux troncs
-maladifs, frissonnait sur l’horizon. Et de cet horizon, brumeux, infini
-dans sa grisaille, surgit une silhouette équestre. Quelques instants
-plus tard je distinguai l’envol d’une écharpe: c’était une amazone. Elle
-se dirigeait de notre côté, au galop.
-
-Nous marchions, nos pèlerines collées au corps par la bise et tête basse
-dans le vent. Le cheval s’enlevait en rapides foulées sur cette lande
-romantique. Notre colonne ralentit instinctivement la marche, car
-l’amazone fonçait sur nous. A quelques pas à peine, elle arrêta
-brusquement son cheval, les rênes rassemblées, le buste droit. De
-l’écume frangeait les naseaux de la bête. Mon regard s’hypnotisa sur le
-pommeau d’une cravache, une boule d’onyx dans un poing crispé, si frêle!
-
-Lortal se détacha du rang et courut à elle. L’amazone sauta à terre.
-Leurs silhouettes se détachaient sur le ciel immense où roulaient des
-nuées. Elle était un peu plus grande que lui. Je distinguais mal son
-visage dans les plis de l’écharpe.
-
-Testard n’était pas le moins intrigué.
-
-Cependant l’inconnue remontait en selle. Lortal la regarda s’éloigner.
-Il demeura quelques instants immobile avant de rejoindre son rang. Nous
-ne vîmes plus qu’un point noir à l’extrémité de la lande, puis plus
-rien.
-
---C’est Mathilde, me dit Lortal.
-
-
-
-
-IX
-
-
-L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur nous, un soir. C’était
-un esprit de révolte et de risque.
-
-L’amazone, dont l’image me poursuivait encore, nous avait-elle
-ensorcelés? Je ne sais. Mais, depuis cette rencontre, Lortal n’était
-plus le même.
-
-Que se passa-t-il en nous? D’où vint l’appel qui traversa la cour, ce
-soir d’hiver, flagellé de vent et de pluie, où le monde semblait nu,
-hostile et glacé? Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout
-âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles, avec l’aigre
-rumeur de la bise: «Dehors, il pleut. Dehors, il fait froid. Pourtant il
-faut partir. Allons, debout! En route!» La plupart se retournent sur
-l’oreiller; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi, sans discuter
-l’ordre. Ils vont à la destinée qui les attend dans l’ombre, sur le
-seuil. A peine ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint leur
-poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus. Alors les amis se
-demandent: «Tiens, pourquoi nous a-t-il quittés? Il avait une belle
-situation, une femme, des enfants. Quelle folie!» Personne ne comprend.
-Les rides s’effacent sur l’eau.
-
-Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces souvenirs, j’ai
-entendu l’appel! Que de fois j’ai senti le frôlement de l’Esprit
-nocturne! Parfois j’ai résisté. J’ai cédé parfois aussi, renonçant au
-calme labeur, à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi? Pour
-suivre un fantôme, pour courir après l’aventure. L’aventure ne démasque
-jamais son visage. Mais ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix
-impérieuse et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde,
-la plus amère de toutes: l’abandon.
-
-Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la grande décevante, posa
-sa main sur l’épaule des collégiens. La nuit tombait. La récréation du
-soir touchait à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs rameaux sur
-un ciel livide qui s’obscurcissait lentement. Lortal était près de moi.
-Ses yeux brillaient. Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le
-fond de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme, un compagnon.
-
---Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée. Je m’ennuie. C’est
-Mirepuy qui surveille ce soir à la place de Testard, qui est souffrant.
-Il ne s’apercevra de rien. On rentrera pour dîner.
-
-Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal a pensé à moi! Le
-suivre, cela s’imposait. Je ne lui demandai pas où nous irions. Partir.
-Avec lui, aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité!
-
---Si tu veux, ai-je murmuré.
-
-La cloche sonne. La division se rassemble, immobile. Nous sommes dans un
-angle obscur de la cour. Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la
-terrasse des professeurs. L’accès est libre.
-
---Ne bouge pas, dit Lortal.
-
-On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis! Une angoisse délicieuse
-s’empare de mon être. Joie de désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte
-contre le monde, pour lui.
-
-Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas grincent, là-bas,
-sur le gravier. La lourde porte roule. Nos places seront vides.
-
---En route, souffle Lortal.
-
-C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long des murs. Je le
-suis. Nous étouffons nos pas, courbés comme des Indiens dans la jungle.
-Les arbres égouttent l’eau de leurs branches. Nous voici sur la
-terrasse. Si quelque maître nous apercevait! Des massifs de fusain nous
-dissimulent.
-
-Un pas. Nous sommes perdus.
-
-Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite. Une ombre passe à
-dix mètres de nous. C’est l’abbé Poncebique, un rouleau de musique sous
-le bras. Il n’est pas dangereux, celui-là!
-
-Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée de Lortal, où il me
-guide, vers quelle escapade. L’aventure est belle, parce qu’elle est
-l’aventure; non parce qu’elle mène quelque part.
-
-Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le mur du verger, à
-hauteur d’homme. D’un rétablissement, le capitaine s’est installé sur la
-crête.
-
-Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers le faubourg dont
-les feux vacillent à nos pieds, trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la
-ville, la gare dans son halo de brume rouge, le halètement des trains,
-les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge du dernier fanal.
-
---Doucement, doucement, fait Lortal.
-
-Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée. Un pan de rideau
-laisse entrevoir le disque éblouissant d’une casserole, un pot de
-géranium aux fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline
-rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien aboie. Il faut fuir. La
-porte de l’enclos est fermée.
-
-Où donc est le bon élève que je fus? Et qui le reconnaîtrait dans ce
-maraudeur? Mais les versions, les thèmes et les prix d’excellence ne
-m’ont jamais rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir. Être
-docile, studieux, le favori de Testard: piètres joies! La nausée me
-vient de songer à mes bonnes notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à
-côté de l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme qui
-risque? Et quel «satisfecit» vaudrait pour moi cette fièvre de se
-glisser dans le jardin noyé d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où
-veille peut-être un ennemi, vers cette porte dérobée derrière laquelle
-s’ouvre le monde? O Danger, je vois près de moi ton visage si pâle, tes
-lèvres serrées et tes yeux se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon
-épaule ta main qui ne tremble pas.
-
---Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je vais faire le guet.
-
-Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la fenêtre. Pas un
-bruit. Une traînée de vent. Une goutte de pluie sur ma main. L’horloge
-du collège sonne un quart. Quelle heure? Je l’ignore. Il n’y a plus de
-temps. Ma vie a été coupée en deux.
-
-Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé. Je tire
-violemment. Un tonnerre. Le chien hurle. Vacarme de chaînes. Je bondis.
-Lortal me suit. Nous nous jetons dans le fossé.
-
---Encore un de ces sacrés voyous, grogne une voix au-dessus de nos
-têtes.
-
-Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes dehors et pour de bon,
-toutes portes closes.
-
-Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds! Comme il est facile de tout
-quitter! Voilà une autre découverte de cette soirée mémorable.
-
-Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche qui bordent le
-raidillon. Un vieux réverbère à potence balance sa lanterne: un rayon
-jaune vient lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses dents
-un air qui lui est familier:
-
- Je m’appelle Clara,
- Clara la Bordelaise...
-
-C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles souvent lues:
-«Celui qui ne quitte pas son père et sa mère, ses frères et ses sœurs et
-même sa propre vie, ne peut être mon disciple.»
-
-Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un fantôme de route qui
-se perd dans un chaos de brume. Deux peupliers frissonnants marquent la
-frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de faubourg, de
-petits jardins, quelques étables d’où sortent des grognements de porcs,
-d’humbles maisons tassées sous leurs coiffes d’ardoise.
-
-Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur doit être
-prévenu. On va nous faire rechercher. Mais je ne suis pas inquiet. Le
-capitaine est là.
-
---As-tu de l’argent? demande Lortal.
-
---Douze francs.
-
---C’est maigre.
-
-Que médite-t-il? Il s’est arrêté un instant. Il s’oriente.
-
-Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait prendre le train
-pour Bordeaux. Là-bas on se débrouillerait. Je connais un capitaine au
-long cours. Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant une
-pacotille.
-
-Si Lortal avait eu la même idée que moi! Nous nous dirigeons vers la
-gare dont le halo nous guide. Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le
-sentier hérissé de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue à
-l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu. Un hurlement déchire
-la toile sombre de la nuit. Un train s’abat en sifflant sur le silence,
-s’engouffre dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit et
-passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme autour de nous.
-
---Lortal! Il ferait bon partir.
-
-Je ne peux voir son visage. Mais il me prend la main. Sa main est
-froide.
-
---Par ici, je me reconnais!
-
-Voyages, départs... paquebots gémissants sur leurs chaînes...
-
-Où sommes-nous?
-
-Une sorte d’impasse. Une ombre visqueuse stagne entre des murs bas. De
-la boue. Derrière une taie rouge, au fond, brûle une lampe. On dirait
-d’une lanterne promenée sur l’eau, par des contrebandiers, une nuit sans
-lune. Un aboiement. Puis, dans le marécage d’ombre, des voix, des rires.
-
---Qui est là? râle une gorge éraillée.
-
-Les vitres tintent de rires écarlates. Un piano mécanique claque de
-toutes ses dents, déclenche une valse épileptique: «Nous cueillerons des
-lilas et des roses.» Dans un rectangle de lumière, une ombre surgit:
-
---Entrez donc, les enfants!
-
-Toute la lumière derrière elle, je ne peux distinguer son visage, masque
-blanc. Une mantille retombe le long des joues. C’est la face même de la
-mort.
-
---Ben quoi! Vous avez peur?
-
-Où m’a-t-il conduit, mon compagnon? Je serre violemment sa main qui se
-dérobe.
-
---Jacques, allons-nous-en!
-
-Nous nous tassons dans l’ombre. Le reflet de la porte, la lueur de la
-vitre sous sa taie, prunelle sanglante, ne nous effleurent pas.
-
-Lortal hésite. Je le sens. Je flaire je ne sais quel mystère ignoble
-palpitant derrière ce mur. Ces rires, cette femme! Serait-ce la maison
-dont parlait Salayrac, la main devant sa bouche? Mon cœur bat. Mes
-paumes sont moites. Si l’on entrait, tout de même!...
-
-Il flotte une buée de crime, dans cette impasse.
-
---Je t’en supplie, Jacques. Jacques, partons...
-
-Lortal me tire en avant.
-
-Encore un rire! Cette fois, c’est un rire d’homme, déchirant, brutal. Un
-poing fait sonner des bouteilles. Et puis des voix, des voix rauques,
-geignardes, cyniques et usées, des voix comme je n’en ai jamais entendu
-et qui semblent monter de l’abîme, rôder autour de moi, comme des
-larves.
-
-Le dégoût l’emporte.
-
-Fuir... Lortal court derrière moi.
-
- * * * * *
-
-J’ai couru, couru comme si un démon me pourchassait. Deux bras se sont
-abattus autour de mon cou:
-
---Jacques! Pardon. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas. J’ai
-honte... Emmène-moi...
-
-Le capitaine me regarde. Il rit. Il ne prononce pas une parole.
-
-Nous marchons. D’informes talus masquent la nuit.
-
-Est-ce tout ce qui restera de l’aventure, cette boue, cette nuit déjà
-glacée, cette impasse sordide et ce rire de mon ami, plus cruel que
-tout? O Danger, cher Danger, tout ce que tu m’avais promis!...
-
-Une horloge tinte. Je reconnais celle de Saint-Julien. Nous somme
-revenus sur nos pas.
-
-Lortal parle. Sa voix sèche commande.
-
---Maintenant, il faut rentrer. Dépêchons. Inutile de songer à passer par
-la porte. Escaladons.
-
-Je me soumets. Je sens bien que j’ai été lâche, que je n’ai pas subi
-l’épreuve. Le compagnon me méprise. Ce sera tout à l’heure, de nouveau,
-la vie empoisonnée: une punition, de mauvaises notes--pis encore
-peut-être!
-
-Lortal m’a fait la courte échelle. Nous avons glissé à travers le
-verger. Voici la terrasse. Personne. Silence. Une pluie fine commence.
-
-Une ombre s’est dressée.
-
---Où allez-vous? D’où venez-vous?
-
-J’ai reconnu la voix de l’abbé Fourmeliès. Ma gorge se serre.
-
---Suivez-moi, dit sèchement le Supérieur.
-
-Il nous précède par les corridors vaguement éclairés.
-
-L’abbé Poncebique nous croise encore et considère, effaré, notre
-accoutrement. De la boue jusqu’aux genoux.
-
-La porte du cabinet s’ouvre. Sur la table de travail, polie comme un
-miroir, une lampe arrondit son cône d’or. La pièce est plongée dans une
-pénombre où luisent les fers d’anciennes reliures, l’ivoire d’un Christ
-au mur. Des braises croulent dans la cheminée.
-
-Le Supérieur nous fait face. Nous sommes debout, immobiles. Lortal
-lui-même baisse les yeux. Je songe à cette demeure à la taie rouge.
-
---Qu’avez-vous fait? demande Fourmeliès. On m’a signalé votre absence.
-L’abbé Testard s’était déjà plaint de vous. Et vous commettez une
-nouvelle faute, et une faute très grave. J’entends tirer tout cela au
-clair. D’autant que vous, Demurs, avez toujours été un excellent élève
-et que j’ai toujours eu confiance dans votre bon sens. Lortal, vous avez
-commis une grave infraction à la discipline. Je tiens à vous écouter.
-
---Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur le Supérieur, répond
-Lortal.
-
---Bien. Demurs, vous m’attendrez ici.
-
-Il ouvre une porte cachée par une portière de tapisserie et je me trouve
-dans une cellule de moine, murs blanchis, un lit de sangle, un crucifix,
-deux rameaux de buis entrelacés. C’est la chambre à coucher de
-Fourmeliès.
-
-Je suis tombé à genoux, brisé de fatigue et d’émotion, le front contre
-ce lit étroit et dur, fait d’une planche. Ne serait-ce pas sur une
-couche semblable que l’on fait les plus beaux rêves?
-
-La portière se soulève.
-
-Lortal n’est plus là. Le Supérieur est assis à côté de la cheminée, les
-mains sur ses genoux, le buste droit. Son regard, si aigu derrière les
-besicles, ne quitte pas mon visage.
-
---Voulez-vous m’expliquer cette escapade insensée? Cette fugue à deux,
-sans rime ni raison? Vous savez ce que vous risquez: l’expulsion de
-Saint-Julien. Ni plus ni moins. Je vous écoute.
-
-Un sanglot m’arrête.
-
-Des larmes coulent de mes yeux. Je balbutie:
-
---Je ne sais pas... On est parti, comme ça, pour rien!
-
-Le Supérieur demeure impassible.
-
---Vous avez beaucoup changé. Vos maîtres se plaignent de vous. Votre
-amitié pour Lortal est beaucoup trop exclusive. L’abbé Testard vous a
-averti plusieurs fois. C’est trop! Vous êtes orgueilleux. Vous avez osé
-traiter avec mépris ce maître dévoué. Maintenant c’est moi qui parle. Il
-faudra vous soumettre.
-
---Je ne peux pas...
-
---Vous ne pouvez pas?
-
-L’abbé Fourmeliès se dresse. A travers mes cils embués de larmes, il me
-paraît gigantesque.
-
---On peut tout, vous m’entendez, tout ce qu’on veut. On se brise, on se
-déchire, mais on peut.
-
---Pardonnez-moi... Mais Lortal est mon ami, mon meilleur ami. Je
-donnerais ma vie pour lui. Quel mal y a-t-il à cela?
-
---Le mal qui s’attache à toutes les affections désordonnées, aussi pures
-qu’elles soient en apparence.
-
---Ce n’est pas possible, monsieur le Supérieur. Il n’y a pas de mal dans
-l’amitié. Ici on ne voit que le mal, le mal partout. Mais alors la vie
-elle-même, c’est le mal.
-
---Peut-être, fit le Supérieur entre les dents.
-
---Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la désire, la vie; je désire
-tout comprendre, tout aimer, tout sentir. Je désire être heureux. Et je
-ne suis pas heureux ici!
-
---Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez votre affection dans
-des êtres fragiles. Voyez où cela vous conduit! Vous souffrirez bien
-plus encore, si vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même d’abord,
-avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité, trop de poésie, trop
-d’amitié. Il faut tailler dans le vif. Dieu vous abandonnera, si vous
-l’abandonnez pour d’autres...
-
-Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme a dû être le meurtrier
-de lui-même. Puis sa voix se radoucit. Elle est presque tendre.
-
---Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est passionné, mais pur, j’en
-suis certain. L’abbé Testard a sans doute exagéré. Je lui parlerai.
-
-Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge ses yeux gris dans
-les miens.
-
---Lortal m’a donné une explication de cette escapade. Je n’en veux pas
-savoir davantage. L’aventure d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru;
-j’ai cru Lortal. Mais gardez-vous de lui! L’ami le plus cher vous
-trompera. Il n’y a qu’un ami: Dieu; qu’un bonheur: la mortification de
-soi-même. Et tout le reste est mensonge.
-
-Il me conduisit jusqu’à la porte.
-
---Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il avec un sourire
-qui adoucissait singulièrement son dur visage de solitaire. Elle est la
-source de la joie. Allez! mon fils. Que Dieu _reste_ avec vous!
-
-L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait à sa fin. Je
-lui remis un billet du Supérieur m’autorisant à rentrer. Lortal était à
-sa place. Il me fit un signe de tête qui signifiait: «Tout va bien.»
-
-Je n’ai jamais connu sa conversation avec l’abbé Fourmeliès. Mais je
-savais maintenant mon ami capable d’un mensonge et mon cœur s’en
-attristait, sans être moins aimant.
-
-
-
-
-X
-
-
-Alors commença une longue période de calme. Gerboux et Testard cessèrent
-de persécuter notre amitié. Ils parurent se désintéresser de notre
-perdition et rien ne pouvait nous être plus agréable que cette feinte
-indifférence. Testard me marquait une hostilité silencieuse. Il m’arriva
-de surprendre, pendant les heures d’étude, le regard qu’il attachait sur
-moi à la dérobée. Cet homme souffrait. Mon impression était si vive que
-j’éprouvais quelques instants de remords en songeant à ma dureté. Mais
-je ne pouvais lui pardonner la tyrannie jalouse qu’il m’avait imposée et
-les humiliations que sa protection m’avaient values. Un entretien avec
-l’abbé Fourmeliès n’avait sans doute pas été étranger à sa nouvelle
-attitude.
-
-Quant à Gerboux, je ne sais pas par quels prodiges d’hypocrisie il avait
-pu obtenir l’importante situation qu’il occupait à Saint-Julien. On le
-disait en fort bons termes avec l’Évêché, tandis que l’excellent
-Fourmeliès n’était pas en odeur de sainteté au Palais épiscopal. Le
-grand vicaire Doublemaze venait souvent visiter le professeur de
-rhétorique. Nous pouvions voir déambuler sous les tilleuls et les
-marronniers de la terrasse leurs silhouettes si différentes: l’une
-courtaude, l’autre svelte.
-
-Doublemaze, jeune encore et qui avait fait rapidement son chemin dans
-les ordres, portait de fines soutanes, coupées par un autre tailleur que
-celui de Gerboux ou de Fourmeliès. Ses mains, qu’il avait longues et
-délicates, étaient toujours gantées, l’hiver de peau, l’été de
-filoselle. Un col de toile bien empesé tranchait discrètement sur le
-drap noir, supportant une amorce de double menton. Le visage était
-plein; le nez, droit, un peu rond du bout, aux ailes très mobiles; les
-lèvres, épaisses. Quant aux yeux, fort noirs, ils n’eussent pas déparé
-la physionomie d’un marchand de tapis levantin. Mais une grande dignité
-de manières tempérait ce que les prunelles veloutées pouvaient avoir de
-trop caressant, voire d’un peu louche. Il officiait parfois dans les
-cérémonies, tenant lieu pour Monseigneur et lorsqu’on n’avait pas sous
-la main quelque prélat _in partibus infidelium_ de Babylone ou
-d’Héliopolis.
-
-Gerboux était-il un confident? Un émissaire pour certaines missions
-délicates? Ce sont choses qu’un collégien ne pouvait connaître. Mais il
-était de notoriété publique qu’il avait ses grandes et surtout ses
-petites entrées à l’Évêché et que, grâce au grand vicaire, il tenait
-l’oreille du prélat, Mgr F... Ce dernier, fraîchement arrivé dans le
-diocèse, avait entrepris de combattre les tendances modernistes
-signalées chez certains membres de l’enseignement libre et dans une
-partie--oh! bien faible--du clergé. Par l’intermédiaire de Gerboux,
-Doublemaze pouvait exercer une surveillance attentive sur Saint-Julien,
-où les fils de familles bien pensantes venaient puiser leur nourriture
-spirituelle. Que cette nourriture fût soigneusement dosée et contrôlée,
-cela était d’un intérêt capital pour le diocèse en particulier et
-l’Église en général.
-
-Médiocre en tout, Gerboux n’excellait que dans les petites besognes de
-délation. Il fournissait en catimini des rapports, dont le fiel était
-distillé avec un soin tout ecclésiastique, sur ses confrères et sur son
-supérieur. L’abbé Fourmeliès y était accusé d’une excessive indulgence
-envers les tendances de M. Mirepuy, le professeur de philosophie,
-théologien trop fort en exégèse. L’abbé Bourienne qui enseignait les
-humanités était suspect de quiétisme. L’abbé Grosbois, mathématicien
-distingué, avait été vu plusieurs fois, devisant le long du canal, en
-compagnie d’un professeur du lycée. Enfin M. Mourette était un jeune
-prêtre, à peine échappé d’une phalange de lévites avides de cures riches
-en messes et de repas au château: les visites, trop fréquentes, qu’il
-rendait à noble dame la marquise de Trelissac, pouvaient provoquer des
-médisances et scandaliser quelques âmes férues de moralité. Ces
-rapports, évidemment inspirés par la charité chrétienne, furent connus
-plus tard par l’indiscrétion d’un jeune secrétaire de l’Évêché, lequel
-briguait pour lui seul les faveurs de M. Doublemaze. Gerboux dut alors
-quitter Saint-Julien et fut pourvu d’une prébende nourricière, quelque
-part en Périgord, par les soins reconnaissants du grand vicaire. Mais
-c’est anticiper sur les événements.
-
-Toujours est-il que Gerboux était redouté et méprisé de ses confrères.
-Le mépris des prêtres ne se manifeste pas par de grands airs et il
-fallait quelque habitude des mœurs ecclésiastiques pour distinguer au
-coin de ces lèvres rasées le pli du dédain ou le frémissement de la
-colère. La plupart se contentaient de l’éviter dans la mesure du
-possible. Testard était son seul ami. L’abbé Fourmeliès, qui en savait
-long sur le personnage, était obligé de le tolérer. Sur indication venue
-de haut lieu, il avait dû confier à Gerboux la direction des premiers
-communiants.
-
-Mais la tâche principale de l’abbé Gerboux était de dépister et de
-traquer les «amitiés particulières».
-
-Ah! les amitiés particulières! Elles se multipliaient à Saint-Julien,
-malgré la vigilance des maîtres, comme elles se multiplieront toujours
-dans les collèges où l’enfant, privé de sa famille, sans contact avec la
-vie, déverse sur ses proches le flot d’une tendresse trop longtemps
-contenue. Souvent innocents et quelquefois coupables, des liens se
-nouaient entre les grands et les petits. On correspondait. Des billets
-d’une sentimentalité niaise, parfois touchante, s’échangeaient par des
-intermédiaires discrets. C’était une bonne aubaine pour Gerboux, lorsque
-grâce à quelque mouchardage de congréganiste, il parvenait à surprendre
-un petit carré de papier furtivement glissé dans une poche. Il le lisait
-en public, avec des intonations choisies, pour la plus grande confusion
-des coupables et le rire servile de la masse. C’était pitié que de voir
-étalées _ante porcos_ ces pauvres effusions de cœurs adolescents!
-
-Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements platoniques, de
-dévouements juvéniles, de prétendues communions de pensée. Parfois
-aussi, il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de protéger; chez
-le plus jeune, le besoin féminin de se soumettre. Quelques-unes de ces
-liaisons prenaient le ton de relations amoureuses. Certaines révélaient
-la précoce bassesse des caractères. Ainsi chacun savait que le petit
-Lauvray extorquait des cadeaux incessants à Mauriol, un «philo» qui ne
-lui refusait rien; on parlait même d’une montre.
-
-Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui trompaient une puberté
-naissante, éveillaient les sens, faussaient des organismes en pleine
-croissance. Il couve, dans les internats de jeunes gens, une
-fermentation qui n’aboutit pas toujours au vice, mais qui y prédispose
-fortement. D’ailleurs, l’éducation religieuse, l’entraînement mystique,
-l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles si profanes et
-d’une si directe sensualité, l’ombre des chapelles, les tourbillons de
-l’encens, l’odeur langoureuse des cierges et des lis: tout cela ne
-hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse tâchait en
-même temps à refouler? Tout nous invite à l’amour et l’amour est sans
-cesse proscrit. Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de leur
-puberté; d’autres le cherchent dans l’amitié, et quelques-uns dans le
-vice. De véritables passions naissaient, aussi farouches que celles des
-hommes mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé Mauriceau, un
-petit brun de quatrième, de le tuer par jalousie. Et nul de nous
-n’ignorait la raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian:
-_ardebat Alexim_.
-
-Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient. Mon attachement pour
-Lortal m’en aurait complètement détourné, si j’y avais éprouvé quelque
-penchant. Ces histoires-là sentaient par trop le collège pour que
-Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre goût. En outre, chez
-Lortal--et par suite chez moi--la naissante sensualité s’échappait par
-la voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une existence hors
-de ces murs et, sans qu’il m’eût fait de confidences, je devinais que le
-rêve était la partie la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais
-les simulacres de tendresse et les médiocres intrigues où se plaisaient
-tant de nos camarades. Nos causeries où revenaient les noms de Mathilde
-et de Nourmahal, nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs--souvent
-imaginaires--suffisaient à mes instincts d’évasion. Je dois à Lortal
-d’avoir élevé autour de mon adolescence une muraille de rêve
-protectrice.
-
-Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui me fit repousser les
-timides avances de Charles Jouvelin. Le fils de Nourmahal m’avait
-témoigné très vite une affection qui me gênait un peu, tant elle me
-semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême, cet enfant était peu
-fait pour l’internat. Sa mère n’avait pourtant pas reculé devant une
-séparation, sous le pieux prétexte de la première communion. En réalité,
-un fils de onze ans est bien embarrassant pour une jolie femme. Charles
-lui en voulait-il de cet abandon? Au parloir, la mère et l’enfant se
-témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles embrassait sa belle
-dame de maman avec plus de fureur que d’amour et comme le dépit de
-quelqu’un qui n’a pas eu sa part.
-
-Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté vers mon amitié.
-Pendant les premiers mois de l’année, il profita de toutes les occasions
-pour me parler, se promener avec moi. Les rapports entre grands et
-petits étant rigoureusement limités, Charles obtint de sa mère qu’elle
-sollicitât pour nous l’autorisation de nous rencontrer pendant les
-récréations. Les camarades plaisantaient cette camaraderie. La
-disproportion de nos âges m’humiliait. Ma mauvaise humeur me rendit
-brutal et Charles, tristement, s’éloigna de moi, peu à peu.
-
-Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants, ne manqua pas de
-remarquer le petit Jouvelin et résolut de conquérir cette âme. Il y
-réussit sans doute, car Charles ne me témoigna plus que de
-l’indifférence.
-
-Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé Testard m’appela d’un
-signe à sa chaire:
-
---M. le Supérieur vous demande.
-
-Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer quelques livres prêtés.
-Nous avions ce soir-là une version de Lucain et j’abandonnai à regret ma
-traduction. Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès était accoudé à
-sa table, un couteau d’ivoire tranchant la joue parcheminée.
-
---Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune camarade Charles
-Jouvelin--je sais les relations qui existent entre votre famille et la
-sienne--est malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de force en
-un jeune corps qui veut vivre que l’on ne saurait désespérer. Mais la
-fièvre est forte, les poumons, très congestionnés...
-
---Sa mère est auprès de lui? demandai-je.
-
---Certes. Mais cet enfant vous réclame sans cesse. Il délire. Votre nom
-ne quitte pas ses lèvres. Sa mère en éprouve quelque peine, car elle
-voit bien que sa présence ne suffit pas à le calmer.
-
-L’abbé Fourmeliès me regardait, relevant la tête. Le cône d’or de la
-lampe n’éclairait plus qu’une longue main sèche où des veines se
-nouaient, verdâtres.
-
-Je ne savais que dire.
-
---Charles Jouvelin, reprit le Supérieur, semble vous porter une grande
-affection.
-
---Je crois, murmurai-je, qu’il est fort malheureux au collège.
-
---Je ne doute pas, continua le Supérieur sans m’entendre, je ne doute
-pas que vous n’ayez été pour lui de bon conseil. Il faut maintenant
-aller le voir. Il vous appelle; il vous attend; il nous en voudrait à
-tous, et peut-être même à sa mère, s’il ne vous voyait à son chevet. Il
-y a quelque chose de bien étrange dans cette petite âme, ajouta le
-prêtre sur un ton de confidence qui me flatta et m’émut. Nous
-approfondirons cela une autre fois. Pour le moment, l’essentiel est de
-le soulager. Allez, mon enfant. La sœur infirmière vous conduira.
-
-A pas feutrés sur le linoléum du couloir, la sœur me mena jusqu’à la
-chambrette d’isolement. Une lampe voilée mêlait sa lueur à celle d’un
-feu de bûches et dans la pénombre des murs, des rideaux et des draps--un
-remous de grisaille--un mince visage enflammé, deux yeux éclatants de
-fièvre.
-
---Le voilà!
-
-C’est une voix rauque, inconnue. Encore une voix d’enfant, mais
-éraillée, vieillie.
-
---Oui, le voilà, tu vas être sage, maintenant!
-
-Celle-ci, une voix d’homme. Dans les plis des rideaux, une silhouette
-sombre. Je reconnais les favoris du docteur Milondré. Il tient entre ses
-doigts le poignet de Charles. Au chevet du lit, une femme assise, les
-mains croisées sur le drap. Une bague luit. Elle découvre son front; un
-reflet d’or émeut l’ombre. C’est Nourmahal. Elle ne fait pas attention à
-moi.
-
---Quelle température, docteur?
-
---39°8, encore. Mais du moment que cela reste stationnaire!... Enfin la
-présence de son camarade va le calmer sans doute. Le voilà enfin cet ami
-si cher!
-
-Le docteur ironise. Mais la voix rauque insiste.
-
---Viens près de moi!
-
-Mme Jouvelin se lève et s’écarte du lit.
-
---Charles vous a voulu près de lui. Il vous aime beaucoup, vraiment!
-Vous avez une influence sur lui!
-
-Je m’incline. Dois-je sentir quelque amertume dans ces paroles?
-Nourmahal est debout, pareille, dans cette fade blancheur d’hôpital, à
-une tige fleurie de feu.
-
-Elle accompagne le docteur.
-
---Dites-moi bien la vérité, je vous en prie...
-
-Milondré la rassure de sa voix coupante, métallique. Même en parlant à
-une mère, il ne perd pas cet accent de cynisme qui pue la charogne et la
-salle de garde. Nourmahal est humble et douce; elle pose sa main sur le
-bras du bellâtre.
-
---Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt? dit la voix rauque.
-
-Je me penche sur le lit. Le visage de Charles brûle.
-
---Mais je ne savais rien. Depuis quand es-tu malade?
-
---Trois jours. On a cru que j’allais mourir. Je vais peut-être mourir
-encore maintenant. Mais toi, tu ne savais rien. On ne t’avait rien dit.
-
---Rien... Sans cela...
-
---Pourtant je ne voulais pas mourir sans t’avoir vu.
-
-Sur ma main se crispe une petite main, si chaude.
-
---Je t’ai appelé, appelé. Je savais bien qu’on ne voulait pas te laisser
-venir. Le docteur disait: «C’est un enfantillage!...» Maman ne disait
-pas non. Mais au fond elle était pour le docteur...
-
---Ne parle pas trop! Ne te fatigue pas.
-
---Laisse. Ça ne fait rien. J’ai besoin de te voir... J’ai eu peur, si
-peur, tout le temps.
-
-Un gémissement traverse le silence.
-
---Mon petit, qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il? Mais non, ne parle pas,
-repose-toi. Et surtout n’aie plus peur. Nous sommes là, près de toi,
-tous.
-
-En vérité, nous sommes tous deux seuls. Mme Jouvelin est sortie avec
-Milondré.
-
---Oui... tu es là... toi... enfin!
-
---Repose-toi. Dors, pour me faire plaisir.
-
-Les yeux ne se ferment pas. Encore la voix rauque:
-
---L’enfer!... dis... tu sais ce que c’est, toi, Paul?...
-
-Angoisse. Silence. Une bûche s’écroule. Un éclair de sang illumine la
-chambre.
-
-Des ongles s’enfoncent dans mes paumes.
-
---Non, je ne veux pas... je ne veux pas. J’ai peur. Hou, hou, hou!
-
-Assis sur son lit, les yeux exorbités, convulsé par le délire, l’enfant
-hurle.
-
-Son hurlement emplit la chambre, les couloirs et le vaste collège
-silencieux. Gerboux doit l’entendre à travers les murs.
-
---Un chien... Un chien noir avec des yeux rouges. Je le vois... Oh! je
-ne veux pas... Hou!
-
-Une image affole son cerveau halluciné. La terreur le possède jusqu’aux
-moelles. Une main l’étrangle. L’enfant se bat avec la mort--avec
-l’horreur!
-
---Oh! je ne veux pas mourir... J’ai peur...
-
-Mme Jouvelin rentre précipitamment, suivie de la sœur. On me repousse.
-
---Allez-vous-en! Allez-vous-en!
-
-Charles ne me voit plus. J’ai arraché ma main de sa paume brûlante et
-convulsée. Je me sauve, poursuivi par cette panique d’éternité:
-
---Maman! Maman! Je ne veux pas, je ne veux pas être damné!...
-
-
-
-
-XI
-
-
-Une semaine plus tard, Charles partit en convalescence. Il ne devait
-rentrer qu’après les vacances de Pâques. Je le vis, un petit sac à la
-main, pâle et les yeux cernés. Il m’embrassa. Quant à Nourmahal, je
-gardais un souvenir amer de sa brusquerie et, plus amère encore, l’image
-auprès d’elle de Milondré.
-
-Il me vint alors une mélancolie qui ne me quitta guère pendant les jours
-de la Semaine sainte et qu’augmentèrent encore les longues heures
-passées à la chapelle. Rien de plus poignant que cette liturgie de la
-Passion. Tous les soirs, la sortie de classe étant un peu avancée, nous
-récitions le _Chemin de croix_, agenouillés devant les effigies du Divin
-Supplice. Nous suivions le Christ dans sa marche au Calvaire; avec les
-Saintes Femmes nous essuyions la sueur de son visage et le sang qui
-coulait de la couronne d’épines; nous buvions avec Lui le vinaigre mêlé
-de fiel sur l’éponge du Centurion.
-
-Le printemps naissait. Les bourgeons poussaient leurs têtes drues sur
-les marronniers de la cour. Une brume verte enveloppait déjà les arbres
-et les charmilles qui ornaient la terrasse des professeurs. Lorsque nous
-sortions de nos exercices religieux, descendant les marches de la
-chapelle, une brise tiède déroulait autour de nous des écharpes déjà
-parfumées de mille aromes. Par delà le préau et sur les collines où les
-cultures se partageaient en carrés roses, ocres ou jaunes, teintées d’or
-par le crépuscule, des fumées s’élevaient souples et onduleuses comme
-des bayadères. L’encens respiré dans la pénombre vacillante de cierges,
-tandis que l’orgue de l’abbé Poncebique mugissait le _Dies iræ_, se
-dissipait dans un air qui sentait la résine et la feuille tendre, dans
-les souffles qui venaient des bois où la sève stille des écorces
-disjointes, où les oiseaux se poursuivent amoureusement. La prière et le
-chant funèbre s’achevaient dans ce murmure infini qui s’élevait autour
-de nos murs, d’un monde prêt à l’éclosion de la joie, à l’éternel retour
-de la vie.
-
-Ces jours où l’église se revêtait de deuil, où les prêtres endossaient
-les chasubles violettes et noires, où grondaient sous les voûtes les
-ondes menaçantes de l’office de Ténèbres, où l’on célébrait de tragiques
-splendeurs la fête de l’expiation par la chair et le sang, où l’on
-dressait enfin sur le monde enlinceulé de cendres le symbole du gibet
-rédempteur, ces jours de pénitence et de désolation étaient justement
-ceux où s’épanouissait, pour la première fois depuis les léthargies
-hivernales, le rire innombrable de la Terre. O lamentations sacrées,
-plus déchirantes dans leur austérité que celles des femmes pleurant
-Adonaï, vagues du plain-chant déferlant vers le Crucifié aux prunelles
-glauques d’agonie, roulant dans vos plis la douleur, l’adoration,
-l’extase, comme vous veniez doucement mourir sur le seuil déjà bruissant
-des murmures du Renouveau! Encore bouleversés par les affres du Mont des
-Oliviers, écoutant l’adieu du Christ au Bien-Aimé, à Jean, qui a posé
-son front sur l’épaule du Maître, enivrés de martyre, mais grisés aussi
-par les premiers effluves d’avril, nous sentions en nos cœurs
-adolescents s’affronter deux forces éternelles.
-
- * * * * *
-
-Le Jeudi-Saint, il était d’usage que l’on nous menât visiter les
-églises. Nous commençâmes, comme il convenait, par la Cathédrale. Elle
-était splendidement tendue de tapisseries et de brocarts, toute
-illuminée de cierges. Sous le grand portail, des dames élégantes et
-pieuses tendaient des bourses de velours. Un crucifix de cuivre
-rayonnait devant la table de communion et nous le baisâmes, chacun à
-notre tour, pliant le genou devant le maître-autel ruisselant de soie
-rouge. La plupart d’entre nous étaient fort recueillis; la magnificence
-des décorations, le scintillement des cierges et cette ombre des nefs où
-le peuple attendait la mort d’un Dieu, les impressionnaient. Seul,
-Salayrac ne paraissait pas ému et poussait le coude de ses voisins,
-quand on passait devant les boutiques des modistes et des
-blanchisseuses. Cette inconvenance me choquait, bien que, cette
-année-là, ma dévotion fût fort diminuée. Quant à Lortal, il était à son
-ordinaire correct, mais ne cédait point à cette poussée mystique qui
-envahissait un grand nombre d’entre nous pendant les jours sacrés et
-jetait, le dimanche de Pâques, à la Sainte Table, les fortes têtes
-repentantes d’un repentir éphémère.
-
-Nous visitâmes successivement l’église des Carmes: la chapelle du Grand
-Séminaire et d’autres sanctuaires, pour terminer par la chapelle de
-Saint-Sabas. C’était une pauvre église sans grâce et sans style. Il n’y
-avait à la porte qu’une modeste quêteuse; mais l’on éprouvait en
-pénétrant dans l’abside une singulière impression de quiétude.
-L’obscurité était profonde. Quelques rares cierges gouttaient lentement
-autour du Crucifix; une lueur jaune vacillait sur les marches du chœur.
-Des ombres dévotes s’agenouillaient dans les bas-côtés, le long des
-confessionnaux. Sur le maître-autel, des fleurs déposées par une main
-inconnue achevaient de se faner, mêlant leurs derniers parfums à l’odeur
-de la cire. Église des pauvres, où l’on se sentait à l’aise et si bien
-détaché du monde!
-
-Notre groupe n’y demeura que quelques instants. Comme nous repartions,
-je vis, en me tournant vers le bénitier de pierre, une forme féminine
-svelte et droite à côté d’un pilier. Un frisson me traversa. J’avais
-reconnu l’amazone.
-
-Le regard de Lortal m’apprit que je ne m’étais pas trompé.
-
- * * * * *
-
-Cependant, lorsque nous reprîmes le chemin de Saint-Julien, les
-réverbères s’allumaient; les pâtisseries, les épiceries préparaient
-leurs étalages de Pâques, et des pyramides d’œufs habillés d’or et
-d’argent scintillaient sous les lumières, tandis qu’une brume fine
-coulait le long des rues, baignait les jardins immobiles et noirs
-derrière les grilles. Les cloches, disait-on, étaient parties pour Rome
-et nul bruit--sinon celui de nos pas--ne rompait le silence de cette
-soirée sur la route qui monte au collège. Mais ni la douceur de l’air,
-ni la perspective des vacances toutes proches ne suffisaient à dissiper
-ma mélancolie. L’apparition de l’amazone avait encore étendu une ombre
-sur mon cœur et le désespoir montait de je ne sais quelles profondeurs
-de moi-même, tandis que s’élevait des champs la langueur vaporeuse
-d’avril.
-
-L’abbé Mirepuy prêcha sur la Passion. Il avait une voix sourde, mais qui
-trahissait une âme ardente. Les yeux fermés, j’écoutais. Je compris
-qu’on avait mis en moi une soif d’amertume qui me ramènerait toujours
-vers le Dieu aux mains clouées.
-
- _O crux, Ave, Spes unica,_
-
-disait l’abbé Mirepuy. Ma pensée refluait vers ce Golgotha dressé dans
-la nuit des siècles: «Toi seul ne me trahiras pas», murmurais-je. Lui,
-c’était le sacrifice, le renoncement, mais sa douleur était plus suave
-que les voluptés du siècle. Quel lit vaut ta croix, ô mon Christ! _Spes
-unica_.
-
-Dimanche de Résurrection! Les Ténèbres se sont dissipées; les cloches
-sont revenues.
-
- _O filii et filiæ_...
-
-chantons-nous, et l’abbé Poncebique scande le rythme allègre de cette
-prose qui sonne, comme un chant de pâtre, aigre et vif dans la buée de
-l’aube.
-
-Le soir, nous bouclons nos valises. Départ, le lendemain matin.
-
---Moi, dit Lortal, je reste en ville.
-
---Tu vas chez ton oncle?
-
---Oui. J’y passerai mes vacances. Tant pis si cela ne plaît pas à
-Miromps!
-
---Et pourquoi cela ne lui plairait-il pas?
-
-Lortal sourit.
-
---Il ne m’aime guère. Je ne l’aime pas davantage. Qui sait pourquoi?
-
-Nous nous serrons la main.
-
---Bonnes vacances! Écris-moi.
-
---Écrire! fait Lortal ironique. N’y compte pas trop.
-
-Mais il ajoute:
-
---Je ne t’oublierai pas, va.
-
-Que lire sur ce visage fermé? Il me parut plus fermé encore, quand nous
-nous retrouvâmes, les vacances terminées.
-
-
-
-
-XII
-
-
-La rentrée de Pâques était moins triste que les autres. C’était le
-dernier trimestre qui commençait, trimestre des beaux jours et des
-récréations du soir. Trimestre aussi des examens! Tous les candidats
-étaient autorisés, à partir de mai, à porter leurs livres au dehors et à
-étudier en se promenant sous les charmilles de la terrasse. Distinction
-enviée! Nous échappions ainsi à ces corvées qu’étaient les heures de
-récréation. Les charmes formaient une voûte épaisse de verdure que
-traversaient de minces rais de soleil. Des taches d’or pâle dansaient
-sur nos Hérodote et nos Virgile. Le Supérieur venait parfois se joindre
-à nous et citait de l’Horace. L’abbé Mirepuy conversait avec les
-philosophes. Ceux-ci se tenaient dans une charmille qu’ils considéraient
-comme réservée à leurs doctes entretiens et que nous appelions par
-moquerie le «jardin d’Académus». Ainsi il s’établissait entre nous, à
-cette époque de l’année, une intimité studieuse jusqu’alors inconnue.
-Gerboux, pourtant notre professeur, n’y prenait aucune part et demeurait
-dans la cour en compagnie de son fidèle Testard. On le voyait aussi
-quelquefois, à l’extrémité de la terrasse, en compagnie de l’élégant
-grand vicaire. M. Doublemaze lui faisait de fréquentes visites, pour le
-plus vif agacement de l’abbé Fourmeliès.
-
-Lortal et moi arpentions souvent l’allée plantée d’une herbe folle, nos
-livres sous le bras et ne les ouvrant que rarement.
-
-J’étais débarrassé de Salayrac, qui préférait jouer au bouchon avec
-quelques gaillards de sa trempe. Lortal ne poussait pas son goût des
-mauvaises fréquentations jusqu’à partager leurs jeux. Je profitais de
-ces minutes heureuses avec une extrême avidité.
-
-A cette époque, mon ami me donna à lire un livre qui m’émut
-singulièrement. C’est _Dominique_ que je veux dire. Les adolescents ne
-peuvent lire un roman sans y introduire leur vie ou celle des gens qui
-les touchent. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont des lecteurs si
-passionnés et même--avec les femmes--les seuls vrais lecteurs que
-trouvent aujourd’hui les poètes et les conteurs. J’emportais _Dominique_
-avec moi en classe et en récréation. Il arrive souvent que le souvenir
-d’un ouvrage aimé demeure en vous, résumé en quelques images. Pour moi,
-_Dominique_ c’est un domaine voisin de la mer, des dunes que balaie le
-vent salin et parfumées d’immortelles, une allée de trembles où passe un
-cavalier. Je fis une double application du contenu sentimental de ce
-livre à Lortal et à moi-même. J’aimais à me représenter mon ami tantôt
-sous les traits d’Olivier, tantôt sous ceux de Dominique. Mais Lortal
-souriait de mon enthousiasme.
-
---N’aimes-tu pas Dominique? lui demandai-je un jour.
-
-Il eut ce rire bref qui m’exaspérait.
-
---C’est tout bonnement un imbécile et un pleutre que ton Dominique. Il
-n’avait qu’à enlever Madeleine!
-
---Mais Madeleine ne l’aurait plus aimé?
-
---Enfant! Madeleine s’est toujours dit: «Au fond, si Dominique avait été
-véritablement épris!...» La vérité, la voilà. Dominique n’est qu’un
-bourgeois, naturellement destiné à faire un père de famille et à devenir
-maire de sa commune. Madeleine n’a pas eu de chance. Elle méritait
-mieux!
-
---Moi, je trouve très beau cet homme qui renonce et qui feint d’être
-heureux dans sa solitude.
-
---Le pire, c’est qu’il l’est, heureux! C’est sa punition. Moi j’aurais
-crevé d’ennui dans mon domaine solitaire, avec ma vertueuse épouse et
-mes vieux serviteurs! J’aurais plutôt volé, assassiné, que de prendre du
-ventre, d’avoir mon banc à l’église et de digérer, après mes repas, les
-souvenirs de mes dix-huit ans. C’eût été plus propre!
-
-Une baguette à la main, Lortal fauche des pavots. Le vent roule une
-corolle empourprée.
-
-Lortal ne m’avait rien raconté de ses vacances, sinon qu’il avait fait
-quelques promenades à cheval avec Mathilde, les Miromps de Rochebuque
-ayant une écurie bien montée, et que Miromps s’était montré avec lui
-d’une hypocrite amabilité. Il me parla assez longuement de Miromps
-(Césaire-Auguste), fondateur de la dynastie et qu’il désignait par ses
-deux prénoms, ce qui donnait au personnage une bouffonne allure
-impériale.
-
---Césaire-Auguste était le troisième fils d’un rétameur ambulant. Sa
-famille--le diable sait qui était sa mère--installait ses feux aux
-alentours des villages. Césaire-Auguste n’a pas toujours connu la
-prospérité. Loin de là! Il tirait par la bride un roussin efflanqué qui
-tirait à son tour une carriole où s’entassaient la forge portative et le
-matériel domestique. Les villageois lui lançaient des pierres, s’il
-arrêtait son équipage un peu trop près des maisons. On lâchait les
-chiens quand la famille se répandait dans les cours des fermes, criant:
-«On répare les chaudrons, les casseroles!». C’est ainsi que
-Césaire-Auguste apprit la fraternité. Il mit la leçon à profit. Las de
-coucher à la belle étoile, le ventre vide le plus souvent, de recevoir
-par contre avec une généreuse abondance taloches et coups de sabots, ce
-jeune homme, né sous le signe de la fortune, quitta sa famille pour
-chercher aventure. Si je voulais énumérer les métiers divers que
-pratiqua Césaire-Auguste, je risquerais fort d’épuiser mon vocabulaire.
-Il n’y a pas de mots pour désigner les opérations qui le portèrent à un
-rang élevé parmi les flibustiers de son temps et qui le porteront
-encore, s’il poursuit sa carrière, à un rang élevé dans l’État. Grâce à
-la justice immanente, après la vache enragée, Césaire-Auguste connut de
-meilleurs morceaux. Il avait de bonnes dents, ayant eu le temps de les
-aiguiser jusqu’à dix-huit ans. Il s’en servit pour manger d’abord, pour
-mordre ensuite. Courtier maritime à Marseille et prêteur à la petite
-semaine, il réalisa de gros bénéfices dans l’importation des chevaux
-argentins. Telle est l’origine de sa fortune actuelle. Il a
-cinquante-cinq ans environ. On le dit plusieurs fois millionnaire. Mais
-il bluffe. Il veut mener grand train et il a acheté une particule. Il
-n’a pas acheté qu’un nom, du reste...
-
---Que veux-tu dire?
-
---Pauvre Mathilde! Pouvait-elle faire autrement d’ailleurs? Orpheline,
-pas de rentes, réduite à vivre auprès de mon oncle Joachim, un panier
-percé! Elle a dit que Miromps lui plaisait, par son énergie, parce
-qu’elle devinait en lui un homme de fer. Par la suite, elle s’est
-aperçue qu’il était surtout un homme d’argent. Mais cela même a ses
-avantages. Et tout s’oublie! Et tout est également nauséabond, dans la
-vie...
-
-Lortal cingle l’herbe avec rage. Mais pourquoi insulte-t-il ainsi
-l’amazone? Pourquoi cette fureur de salir ce qui, sans doute, est la
-chose la plus secrète et la plus précieuse de sa vie? Quel démon habite
-en toi, mon ami, pour que tu t’acharnes contre toi-même?
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Les Miromps de Rochebuque habitaient, rue Jaladis, un vieil hôtel
-Renaissance. La rue Jaladis partait de l’ancien Foirail qu’ombrageaient
-de gigantesques ormeaux, nouant leurs branches au-dessus d’un abreuvoir
-de pierre sculptée et verdie. Sur le Foirail se tenait le marché; des
-bornes plantées en rectangle servaient à séparer le bétail. D’un côté,
-les contreforts de la cathédrale élevaient leur masse grise et à travers
-le feuillage on distinguait les guivres, les gargouilles, les moines
-joueurs de luth et les démons ricaneurs qui chevauchaient les corniches,
-les angles, les ogives et les gouttières. Les jardins de l’Évêché
-dominaient le cours de la rivière qui tournait vers des bois et des
-collines aux profondeurs bleues. Tout le quartier d’Aubenac appartenait
-à la vieille ville et--noblesse oblige--le nouveau Rochebuque avait tenu
-à choisir un domicile dont l’ancienneté fût moins contestable que son
-titre.
-
-On avait accès à l’hôtel Miromps par la pente fort roide qu’était la rue
-Jaladis. La pauvreté des masures qui bordaient cette rue faisait
-ressortir l’austère beauté de la demeure. Deux cariatides gardaient le
-seuil, l’une représentant le Jour, l’autre, la Nuit, supportant toutes
-deux un fronton armorié. Une date s’inscrivait au-dessus de la porte
-carrée: 1584.
-
---Les armes des Longeval d’Aubrac, dit Lortal. La famille est éteinte.
-Césaire-Auguste conserve les armes sur sa porte, ce qui lui évite de se
-choisir un blason.
-
-Il leva la main vers le heurtoir.
-
---Attention, ajouta-t-il ironique, tu vas voir Mathilde. Prends garde de
-ne pas devenir amoureux.
-
-J’étais invité, ce jeudi-là, à déjeuner chez les Miromps. Trois jours
-auparavant, Lortal m’avait transmis cette invitation que je redoutais
-tout en la souhaitant. Sur le point de franchir le seuil que l’ironie et
-les réticences de mon ami avaient rendu mystérieux, j’éprouvais une
-furieuse envie de prendre mes jambes à mon cou.
-
---Il y aura du monde, continua Lortal. Tout le gratin d’Aubenac; un ou
-deux curés--Miromps y tient--dont Doublemaze que l’on pourrait aussi
-bien appeler Doubleface; le beau Milondré qui t’est si sympathique; deux
-fossiles, M. et Mme Villedieu-Beaupré et, je pense, aussi la comtesse
-d’Escarbagnas. Pourquoi pas? C’est Miromps qui a fait les invitations,
-sauf les nôtres dont Mathilde est responsable. Courage, mon petit. C’est
-une véritable entrée dans le monde. Prépare tes ongles!
-
-La porte s’ouvre. Un grand larbin à gilet jaune nous débarrasse de nos
-casquettes.
-
-C’est Elle que je cherche dans le salon un peu obscur où les invités
-sont déjà rassemblés. C’est Elle seule que je vois. Elle vient au devant
-de nous. Je marche en arrière de Lortal, la vue et l’esprit troublés,
-les mains moites. Quelle aisance que celle de mon ami! Il va droit à
-Mathilde. Il lui baise la main qu’il porte très haut à ses lèvres.
-
---Voici Demurs, dont je t’ai souvent parlé.
-
-L’Amazone est vêtue d’une robe glauque voilée d’une tunique qui la fait
-apparaître comme enveloppée des flots d’une mer orageuse ou ruisselante
-d’algues. Le visage et la gorge nue sont d’une teinte ambrée; les yeux
-fendus en amande, un peu écartés, les prunelles café baignent dans un
-blanc légèrement coloré de bleu acier; le nez incurvé, très mince du
-bout; le menton, d’un dessin ferme, volontaire. Quant à la bouche aux
-lèvres sombres, entr’ouvertes sur des dents neigeuses, elle rassemble
-tout l’éclat de cette figure. L’ensemble a quelque chose de hautain et
-même de cruel, et cet éclat exotique qui m’avait déjà frappé dans le
-visage de Lortal.
-
-Je balbutie des courtoisies apprises.
-
---Tu l’intimides, dit Lortal à Mathilde. Où est ton mari, le seigneur de
-ces lieux?
-
-Mathilde nous guide vers des fauteuils. Le docteur Horace Milondré trône
-dans la certitude d’être beau, aimé des femmes et d’avoir de l’esprit.
-On dit de lui: «Il est si spirituel! Il en a parfois de raides! Ah! ces
-médecins!» Horace a une cravate de soie verte, presque assortie à la
-robe de la maîtresse de maison, ce qui m’exaspère. Cet homme élégant a
-le tort d’arborer en épingle un vrai tournesol de brillants. Les favoris
-châtains allongent un visage plein, au menton mou, aux lèvres flasques.
-Sur les yeux incolores pèsent des paupières bouffies, trop roses. Il
-joue d’une breloque d’or à son gilet de soie. Une main repose sur le
-drap bien tendu d’un pantalon clair: elle est grasse, courte, les ongles
-ras et luisants.
-
-Présentation.
-
---Mais je vous ai déjà vu, jeune homme.
-
-Ce «jeune homme» est une écrasante humiliation.
-
---Je me souviens. Vous êtes l’ami du petit Jouvelin. Avez-vous de ses
-nouvelles? Il vous aime diablement, ce gamin!
-
-Et se penchant vers sa voisine, Mme Villedieu-Beaupré, un spectre jaune
-emmailloté de soie puce, avec des diamants en poire qui gouttent sous
-des bandeaux d’un noir magnifique:
-
---Curieuse histoire!
-
-Il me tourne le dos et chuchote à l’oreille de la vieille dame, qui
-glousse, je ne sais quels ragots. J’entends:
-
---Excellente institution... Mais c’est toujours comme ça, dans les
-collèges... L’abbé Fourmeliès n’est pas assez énergique...
-
-Une tapisserie se soulève.
-
---Mon mari, dit Mathilde.
-
-Miromps s’approche du cercle. Il est courtaud; les jambes torses, comme
-celles d’un cavalier. On dirait qu’il va s’arc-bouter pour saisir un
-adversaire à la gorge. Tout de suite ses yeux m’attirent: une mince lame
-grise sous de gros sourcils embroussaillés. La tête est trop volumineuse
-pour la taille médiocre du personnage. Mais la disproportion ne choque
-pas, tant les épaules sont robustes. Les cheveux gris cendré, coupés ras
-sur une nuque massive et sanguine; la mâchoire épaisse, le menton carré,
-plus puissant, plus volontaire encore que celui de Mathilde. Cet homme
-touche aux grands carnassiers. Sa force réside dans sa nuque et dans sa
-mâchoire. _Quaerens quem devoret_, ne puis-je m’empêcher de murmurer.
-
-Miromps de Rochebuque est vêtu avec sobriété, d’un vêtement brun. Tout
-parvenu qu’il est, il a plus de simplicité que Milondré. Celui-ci lui
-frappe sur l’épaule, avec une familiarité imbécile, croyant le flatter
-en le traitant en égal.
-
---Eh bien! Miromps, comment vont nos pouliches?
-
-Le mari de Mathilde m’a tendu une main large qui serre bien, qui doit
-bien étrangler aussi. Toute sa personne dégage une impression de force
-réservée, plutôt que de sournoiserie. Un pli dur tire la bouche en bas,
-du côté gauche. J’éprouve pour cet homme une sympathie craintive.
-Comment Lortal s’acharne-t-il à tourner en ridicule ce personnage d’une
-autre trempe que ceux qui l’entourent?
-
-Il y a là un ancien officier, démissionnaire à cause des inventaires: un
-front étroit et des moustaches à la gauloise, d’un blond fade à pleurer.
-M. Villedieu-Beaupré a la démarche roide d’un débutant ataxique et la
-déplorable habitude de sucer ses ongles. Quant à la comtesse
-d’Escarbagnas, annoncée par Lortal, elle est représentée par Mlle Dubois
-de Louvrezac, personne sans âge, en satin noir, avec quelques bijoux de
-famille, et qui joue la parente pauvre.
-
-On annonce le grand vicaire. M. Doublemaze sait ménager ses entrées. Le
-prêtre s’avance avec des mines et trop de sourires. J’admire sa soutane
-et ses souliers à boucles d’argent, la belle main grasse qu’il me tend.
-Lui ne m’appelle pas «jeune homme».
-
---Je vous connais, monsieur. Vos maîtres m’ont parlé de vos succès et de
-votre belle intelligence.
-
-Je rougis. Mathilde me félicite. Lortal ajoute quelques compliments
-vinaigrés. Il ne désarme pas.
-
- * * * * *
-
-La salle à manger m’éblouit d’un luxe de cristaux. Conversation animée.
-Le grand vicaire est plein d’attentions pour Césaire-Auguste. C’est une
-conquête qui tente ce fin diplomate de Doublemaze. La grande affaire est
-celle des élections prochaines. On manque d’un candidat bien pensant. On
-voudrait un homme dont la fortune garantirait les opinions. L’invitation
-est discrète. Doublemaze n’insiste pas. Mais, après le déjeuner, un
-verre de bénédictine dans la main gauche, le souple vicaire prend le
-bras de son hôte et tous deux vont voir la bibliothèque.
-
---Ton mari veut devenir député? dit Lortal à Mathilde. Il a raison. Il
-sera ministre. Tu recevras dans tes salons tous les gens qui vont au bal
-de l’Hôtel de Ville. Félicitations.
-
-Il s’éloigne, le nez en l’air, considérant les grands panneaux de
-tapisserie qui ornent les murs du salon. Je reste seul.
-
-La pièce ouvre sur une terrasse construite bien postérieurement à
-l’hôtel et d’où l’on descend dans un jardin en contre-bas. Un ciel d’un
-bleu léger repose sur la voûte des yeuses. Je quitte le salon et vais
-m’accouder à la balustrade. A mes pieds une allée de buis, une vasque où
-stagne une eau verte ocellée d’or. A travers le bouquet noir des chênes,
-je distingue un petit pavillon délabré. Malgré la clarté printanière, ce
-jardin semble humide et obscur. Ce pavillon au plâtre écaillé met une
-note sinistre. Une vague angoisse m’étreint, dans le silence. Tout est
-immobile, muet: les arbres, l’eau, la province éparse autour de la
-maison. Un drame couve, dirait-on, dans cette tranquillité, sous la
-bonhomie des choses.
-
---Je ferai démolir cette bicoque, prononce derrière mon épaule la voix
-de Miromps.
-
-L’abbé Doublemaze a pris congé. Les autres invités sont partis. J’ai dû
-rester assez longtemps plongé dans ma rêverie.
-
-Miromps me prend par le bras.
-
---Aimez-vous les médailles? J’en ai une assez belle collection.
-
-Il m’entraîne dans son cabinet dont il me fait les honneurs avec une
-sobriété et une modestie parfaites. Pendant le déjeuner, je l’ai
-observé. Ses yeux ont, tour à tour, une clarté dure, sauvage ou triste.
-Quelle ombre s’étend derrière lui?
-
-Maintenant que la maison s’est vidée d’étrangers, il semble qu’un jeu de
-scène inquiétant se prépare. Je devine derrière ces trois personnages
-courtois, mondains, trois protagonistes d’une tragédie domestique dont
-le dénouement mûrit avec lenteur dans cet hôtel masqué d’un prestige
-suranné. Les acteurs se meuvent sur une scène brillante, mais le vrai
-drame se joue dans un arrière-plan obscur. Les êtres réels, vivants,
-sont cachés. Ils vont surgir. Je verrai le vrai Miromps, le vrai Lortal,
-la vraie Mathilde.
-
-Et cependant que Césaire-Auguste Miromps de Rochebuque me montre sur
-quelque disque de métal l’effigie de Ptolémée Évergète ou de Dioclétien,
-je fais cette découverte que chaque être ne nous offre de lui, tel
-l’imperator de bronze, qu’un côté de son visage, souriant ou grave, et
-que l’autre demeure tourné vers la nuit.
-
-Dans le jardin, sur le seuil du pavillon, nous trouvons Lortal et
-Mathilde. Lortal a conservé dans sa main la main de la jeune femme.
-
---J’exposais à Jacques, dit Mathilde, mes projets sur le pavillon. Je
-voudrais le transformer en un véritable atelier.
-
---Il me semble, répond Miromps, que vous aurez une mauvaise lumière. Il
-vaut mieux le jeter à bas et construire autre chose.
-
---Ton mari ne juge pas cette bicoque digne d’un Roquebuque, réplique
-insolemment Lortal. Ce pavillon était joli. Mais son maître connaît
-mieux le _Gotha_ que l’architecture.
-
-Les yeux de Miromps luisent de cet éclat bref que j’ai noté à table,
-lorsque la discussion s’animait.
-
---Vous peignez, madame, dis-je pour dissiper le malaise.
-
---Quelquefois. Une vraie barbouilleuse. Tenez, puisque vous êtes
-curieux.
-
-Et elle m’introduit dans une rotonde, décorée encore de filets Louis XV,
-meublée d’une natte, d’un divan, d’un chevalet. La lumière vient d’un
-œil-de-bœuf. Une soierie orientale est drapée sur le mur. Quelques
-ébauches...
-
---Je vous en prie, me dit avec précipitation Mathilde, demandez à
-Jacques de ne pas exaspérer mon mari. Il est injuste envers lui. J’en
-souffre.
-
-Je balbutie, sans oser la regarder:
-
---Oui... je lui dirai... je vous promets.
-
-Machinalement, je froisse une rose, encore fraîche, oubliée sur la
-table... depuis quand?
-
-Jacques baise la main de Mathilde.
-
---Il est temps de rentrer. Au revoir, cousin Miromps! Ah! quelle poignée
-de main, cousin! Décidément vous êtes trop fort. Ha, ha!
-
-Sur le crépuscule de mai, les cariatides ouvrent leurs prunelles
-aveugles. Lortal sifflote. Un chaland fleuri de géraniums glisse sur la
-rivière. La cloche de Saint-Julien tinte au haut de la colline. Nous
-hâtons le pas, silencieux.
-
-Un secret nous lie maintenant, ô taciturne Amazone.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Malgré mon désir de tenir la promesse faite à Mathilde, je n’osai jamais
-transmettre sa prière à Lortal. Maintes fois je crus avoir trouvé
-l’occasion d’aborder ce sujet et, chaque fois, au moment de parler, un
-scrupule me vint d’effleurer un point douloureux de la vie de ces deux
-êtres si proches l’un de l’autre et séparés pour toujours. Lortal
-m’était d’autant plus cher que je devinais l’amertume secrète de son
-cœur, sans en préciser les raisons. Son caractère hautain, ses
-rebuffades fréquentes, son orgueil parfois insupportable ne
-m’éloignaient pas de lui, mais m’attachaient plus encore à cette âme
-tourmentée. Il lui arrivait, depuis la venue des Miromps à Aubenac, de
-me traiter avec une dureté dont je ne l’eusse pas soupçonné quelques
-mois auparavant. J’acceptais tout. Bien plus tard, seulement, j’ai
-compris que Lortal était de cette race d’hommes qui ne peuvent aimer
-sans faire souffrir et dont la tendresse se proportionne toujours à la
-douleur qu’ils imposent.
-
-Je n’en ai pas moins gardé, à ce cruel compagnon de mon adolescence, un
-place profonde en mon cœur. Il fut comme un veilleur qui secoue une
-torche sur ses compagnons endormis, les brûle, mais les éveille. Que ne
-reportait-il uniquement sur moi--toujours prêt à pardonner et qui lui
-devais tant de choses--cet âpre besoin de tourmenter! Hélas!
-vieillissant, peut-être nourrira-t-il de grands remords. Une ombre
-tragique l’accompagne déjà. Sans doute il a causé et causera le long de
-sa route quelques-unes de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais. Il
-ne trouvera son expiation qu’en lui-même, en songeant à l’irréparable,
-car il est de ces bourreaux que leurs victimes sont impuissantes à
-maudire.
-
-Le Supérieur Fourmeliès avait une affection particulière pour Lortal. Ce
-dernier se départait avec lui de ce flegme un peu dédaigneux qu’il
-conservait avec les autres maîtres et même avec le doux Mirepuy qui se
-mêlait à nos conversations. L’abbé Fourmeliès, si habile à pénétrer les
-âmes, avait certainement deviné de quelle redoutable qualité était celle
-de Lortal. Il se penchait sur elle avec un peu d’anxiété. Il le
-gourmandait de sa paresse. Lortal, piqué, donnait un coup de collier,
-montait de plusieurs rangs au classement suivant, puis, dégoûté,
-rejetait ses livres.
-
-Peut-être avait-il perdu un peu de son prestige auprès de nos camarades.
-Son indifférence pour tout ce qui touchait à la vie de collège avait plu
-au début, comme une fronde. Par la suite, elle avait choqué jusqu’aux
-moins disciplinés: «Lortal, disait-on, il s’en fiche par trop!» Ses
-condisciples flairaient là du mépris non seulement pour les besognes du
-collège, mais aussi pour eux-mêmes: en quoi ils ne se trompaient guère.
-La foule--au collège ou ailleurs--n’aime pas que l’on dédaigne ce
-qu’elle aime et même ce qu’elle hait. Lortal n’était plus pour beaucoup
-que le Pacha et ses insuccès scolaires, dont il se souciait comme d’une
-guigne, lui enlevaient la considération des forts en thème.
-
-Il va sans dire que pour moi il avait conservé son étrange charme. Il se
-rendait fort bien compte de la séduction qu’il exerçait sur ses amis; il
-connaissait son pouvoir et ne se donnait pas la peine d’en user. Je lui
-aurais obéi aveuglément, s’il m’en avait prié avec une certaine
-inflexion de voix impérieuse et tendre. Je ne me souvenais pas, sans
-regret, du soir où nous étions partis ensemble, de ces minutes où
-j’avais imaginé une vie libre, une vie d’aventures avec le compagnon
-élu. Elle avait échoué bien vite et bien piteusement, cette évasion. Et
-pourtant la foi m’était restée dans mon condottiere.
-
- * * * * *
-
-Les derniers jours de l’année scolaire ne sont pas mornes et boueux
-comme ceux de l’année astronomique. Ces deux mois ensoleillés qui
-précédaient les grandes vacances et qui marquaient la fin d’une étape
-dans notre marche vers la vie, étaient, malgré le nuage des examens,
-rutilants d’espoirs et de projets. Lortal rêvait, une fois sorti du
-collège, d’entreprendre de grands voyages, de naviguer. Il me parlait de
-traversées qu’il n’avait point faites, de pays qu’il n’avait jamais
-visités, de telle sorte que mon esprit était ébloui de visions neuves.
-Des océans verts comme l’émeraude, des rivages aux sables sanglants et
-pailletés d’or, des palmes métalliques dans l’air vibrant de chaleur,
-des porteurs d’ébène aux jambes luisantes élevant leurs jarres sur le
-mur orangé des couchants: d’où lui venaient donc ces images? Il me
-disait: «Quand on traverse la mer Rouge, les nuits seules permettent de
-respirer. On est vêtu d’un simple vêtement de toile blanche et l’on va
-sur le pont où sont les femmes. Leur peau moite sent bon sous les
-mousselines. Elles sont étendues sur des nattes ou des fauteuils de
-rotin. L’amertume des whiskies glace nos lèvres. Lorsqu’on étend la main
-pour saisir son verre, dans l’ombre, on frôle une main brûlante ou le
-satin frais d’un bras.» Et je fermais les yeux, croyant déjà respirer
-les bouffées lourdes de la nuit, le vent salé qui dessèche la gorge et
-l’odeur de ces corps immobiles et baignés de sueur.
-
-D’autres fois il était moins épris d’aventures. Il me parlait alors de
-son passé. Les Espagnols de l’Institution Sauvalet avaient tenu une
-grande place dans son enfance. Juan de Carcamo lui avait donné un étui à
-cigarettes en cuir orné de son chiffre en or. Il tirait parfois l’étui
-de sa poche pour respirer l’odeur fine de la peau, humant des souvenirs.
-Il ne m’avait jamais entretenu de sa mère, mais je devinais qu’elle
-était du même pays que ces beaux jeunes gens aux cheveux soigneusement
-lustrés. Le visage de Mathilde indiquait aussi des origines étrangères.
-De sa mère, mon ami tenait sans doute ce teint olivâtre et surtout cette
-âme de conquistador, tour à tour indolent et passionné. N’était-ce pas
-la voix lointaine des ancêtres à caravelles qui parlait, par sa bouche,
-de navires, de tropiques et de constellations étranges?
-
-Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative, Lortal révélait
-une sensibilité dont moi seul, parmi ses camarades, pouvais connaître la
-délicatesse. S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était avec tant de
-chaleur que je croyais revivre ces journées par lui vécues jadis. Il me
-parlait peu de Mathilde et toujours avec une réserve qui ne me
-permettait pas de le questionner.
-
-Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour, qui fut celui de cette
-confidence, me découvrit un monde nouveau, une terre promise dont les
-parfums m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse.
-
-Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule avait cette
-limpidité qui suit les orages. Les marronniers de la cour luisaient de
-toutes leurs feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre
-mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement attendri, Lortal me prit
-le bras et déversa dans mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres
-confidences, si je dois les juger aujourd’hui; mais combien précieuses,
-si je me rapporte à ce temps où les moindres semences apportées par un
-vent de hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante!
-Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout jeune homme pour une femme
-plus âgée que lui? Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal
-faisait passer à travers ses mots un tel souffle de passion que tout mon
-être frémissait et se fondait dans la voix de l’ami. Premiers émois de
-l’intimité, tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme, devient
-peu à peu amoureuse à son insu, le lien de la famille resserrant encore
-le lien de l’inclination, mais jetant un trouble et presque un remords
-dans leurs épanchements; idylle enfin, qui dans la sécheresse du récit
-n’est qu’une pastorale niaise, mais qui, dans la voix grave de mon ami,
-devenait le plus beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que
-n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil souvenir! A travers une
-confidence je faisais la grande découverte! La nuit venue, roulé dans ma
-couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant à cette puissance
-inconnue, à cet amour que je tendais vainement vers la vie en criant:
-«Prends-le!» sans être entendu.
-
-L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour pour Mathilde ne se
-précisa pas au delà d’une simple confidence sentimentale. Que s’était-il
-passé entre eux! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues
-amoureuses ne me permettait guère de l’imaginer. Je ne vis dans cette
-idylle que douleur et pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils
-s’aimaient et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle
-épousé Miromps? Ce que pensait Lortal de ce mariage, l’ironie de mon ami
-ne me le laissait que trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de
-Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de brusque insolence
-une femme si tendrement aimée, il y avait quelques mois à peine?
-
-Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue, d’y voir plus
-clair.
-
-
-
-
-XV
-
-
-La première communion approchait. C’était la fête du collège. L’évêque
-officierait en grande pompe, assisté de deux chanoines. Déjà l’on
-commençait à préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la nef
-des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique exerçait les chœurs
-et se démenait à l’orgue comme un beau diable. Le jardinier soignait
-pieusement les roses dont on emplirait les corbeilles, les hortensias,
-les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel. Les sœurs, chargées des
-soins de la sacristie, transportaient des échelles, plantaient des
-clous, se livraient à un labeur minutieux et muet de fourmis. Tout le
-collège était en grand émoi, d’abord parce que l’on attendait
-Monseigneur et ensuite parce qu’il était question pour le soir de la
-fête d’une illumination _a giorno_ et d’un feu d’artifice sur la
-terrasse.
-
-De toute cette animation, les premiers communiants seuls étaient exclus.
-Ils étaient une trentaine, garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de
-leur importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement
-leur devoir religieux, quelques-uns angoissés par l’attente de la
-cérémonie. Huit jours de retraite les retranchaient du monde.
-
-L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace du Dieu proche, que
-va-t-il devenir sur le point de mettre ses lèvres à la Table terrible?
-Je prévoyais pour Charles Jouvelin un bouleversement de son frêle
-organisme. Je l’avais vu rarement depuis la rentrée de Pâques. Il
-m’avait dit être très absorbé par sa préparation religieuse.
-L’indifférence qu’il me manifesta confirmait ses paroles.
-
-Gerboux n’était pas étranger à cette transformation. La direction et la
-surveillance des premiers communiants pendant la retraite prenait tout
-son temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et mesquin qu’il
-mettait en toute chose, sa dévotion morose et un curieux sadisme
-cérébral. Pour lui, l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté
-habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser ces jeunes
-imaginations, à affoler ces sensibilités qu’il est si facile de
-détraquer pour la vie. Le délire de Charles, pendant sa courte maladie,
-m’avait bien montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes
-d’édification. Par la hantise du péché, il conduisait ces âmes apeurées
-à la maladie du scrupule: agitant sans cesse devant eux l’image d’une
-éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces petits. Les plus
-sensibles arrivaient au jour, qu’on leur présentait comme le plus beau
-de leur vie, dans un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les
-autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié défiler, le long
-des blancs corridors, les yeux baissés, les bras croisés, contraints à
-égrener sans cesse leur rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient
-silencieuses. J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles Jouvelin,
-plus pâle que les autres et qui marchait comme un somnambule.
-
- * * * * *
-
-J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir enfin
-Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait pas fait appeler au parloir depuis la
-maladie de Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui, avec
-celle de Mathilde, formait le principal objet de mes rêveries. Mathilde
-m’inspirait une tendresse mêlée de pitié et un respect un peu craintif.
-Je flairais en elle une grandeur tragique; elle m’apparaissait encore
-sous les traits de l’amazone galopant dans la lande déserte. Mais
-Nourmahal, c’était le soleil, la joie; elle était environnée d’une
-splendeur matérielle qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je
-ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible dans le
-palais de ses songes, mais comme une femme dont on pouvait caresser les
-cheveux, baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche? La
-déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement, mais cette
-jalousie inconsciente, dont je sentais déjà la lame, avait transformé
-l’idole lointaine en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible
-de conquérir. Je me sentais maintenant capable d’incroyables audaces.
-
-La veille de la première communion avait lieu une cérémonie qu’on
-appelait le pardon des parents. Les familles se réunissaient au parloir;
-les enfants, conduits par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les bras
-croisés. Les premiers communiants pénétraient dans le petit jardin
-planté de thuyas et de fusains et, passé le seuil, sans autre signal,
-couraient se jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer le
-pardon des fautes commises. L’énervement de cette scène, corsé de celui
-de la retraite, les faisait sangloter hystériquement. Les mamans, non
-moins nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables pères
-eux-mêmes avaient le regard humide. Le pardon accordé, c’était une
-embrassade générale et les baisers claquaient sur les joues encore
-salées de grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique un peu gros
-et d’origine jésuite, était strictement privée. Les divisions n’y
-assistaient pas. Je m’étais pourtant glissé dans un coin du salon et, le
-rideau tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe claire, une rose
-couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle maniait un petit mouchoir, Charles
-courut à elle, mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il
-tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé. Elle le releva. L’enfant
-reposa la tête sur l’épaule de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent
-ainsi quelques instants dans la lumière dorée du soir.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Dès sept heures, nous attendions Monseigneur dans la cour d’entrée du
-collège. Les murs étaient tendus de draps où les sœurs avaient épinglé
-des bouquets de roses; des oriflammes blanches, portant des inscriptions
-en lettres de papier doré, flottaient aux fenêtres et à l’extrémité du
-grand mât de gymnastique. Nous formions la haie: les grands à droite, la
-plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés et des cravates
-trop précieuses; les petits, à gauche, en veste bleue à boutons d’or;
-et, face à la porte, les premiers communiants, ornés du brassard blanc,
-de grands cierges enrubannés à la main, le paroissien à tranches d’or
-sous le bras, égrenant des chapelets de malachite ou de pierres du
-Mont-Dore. Ah! les cadeaux de première communion! Quel effort pour ne
-pas se laisser distraire par la montre neuve qui bat dans le gousset, la
-chaîne d’or ou d’argent, le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le
-portemine en doublé! Devant ses néophytes se tenait Gerboux, un claquoir
-à la main.
-
-Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux creusés, par l’insomnie
-peut-être. Cette figure d’enfant accablé d’un poids trop lourd me causa
-un malaise que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur.
-
-Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze, car l’évêque, en
-dépit de sa mitre rutilante, de sa crosse et de ses bénédictions,
-faisait humble figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand
-du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux et aussi séduisant. Autour
-de sa haute taille flottait un riche surplis de dentelle; ses épaules
-étaient recouvertes d’un camail bordé d’hermine plus fin et plus lustré
-que la soie. Un sourire d’aimable condescendance épanouissait sa bouche
-et ses lèvres charnues s’entr’ouvraient sur des dents saines et
-brillantes. Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant ce grêle
-vieillard si effacé dans sa lourde parure d’orfèvrerie. Sans doute il
-devait sentir dans son bras droit replié sur sa poitrine de terribles
-démangeaisons de bénir. Comme son geste aurait été plus sûr, plus large,
-plus onctueux que le geste ébauché par la main hésitante du vieux
-prélat! Aussi accompagnait-il chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt
-à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison de tête, comme pour
-dire: «Attendez! Quand ce sera mon tour, vous verrez!»
-
-L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque, également en surplis
-et camail, portant haut son visage brun et patiné. Derrière eux, les
-chanoines de la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en surplis
-blancs; les enfants de chœur en soutanelles rouges et camails de soie
-cerise. Nous fermions le cortège.
-
-Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables flammelles
-tremblaient, exhalant un parfum de cire, presque invisibles dans le
-ruissellement du soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait
-déchaîné son orgue; pressés autour de lui, les choristes entonnèrent le
-_Magnificat_. Le maître-autel étincelait d’un or enfoui parmi les
-fleurs. L’ostensoir rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes,
-dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement l’arome de l’encens
-et des cierges.
-
-Dans le transept de droite, une foule nombreuse de parents et d’amis
-était massée. Les dames d’Aubenac, en toilette d’été, agenouillées sur
-le prie-Dieu, les messieurs en redingote, debout et graves devant leurs
-gibus, pouvaient voir au premier rang les premiers communiants, leurs
-cierges fixés au banc par un bracelet de velours. De ma place je penchai
-la tête pour découvrir Nourmahal, mais je ne vis que mon ennemi
-Milondré, le ventre tendu d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or.
-
-Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès et du grand
-vicaire, flanqué de diacres en dalmatique, l’évêque célébrait le Saint
-Sacrifice. La messe épiscopale était d’un rite compliqué et les lévites
-en soie cerise évoluaient avec une grâce et une méthode qui faisaient
-songer à un solennel ballet. Le chef des enfants de chœur, Vindrac,
-svelte dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements. Un coup de
-claquoir et toutes les soutanelles s’agenouillaient, se relevaient,
-défilaient autour de l’autel, présentant les burettes de cristal, le
-manuterge, le lourd évangéliaire enrubanné. La triple clochette de
-cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient sous le vent de
-l’Élévation. Des lévites privilégiés balançaient les encensoirs. Bientôt
-le chœur fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait, sans
-le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques, auréolait d’un nuage
-l’ostensoir aux rais de vermeil, estompait les lents gestes rituels des
-officiants. L’évêque éleva la patène entre les doigts oints de l’huile
-sainte, et l’améthyste pastorale étincela d’un éclair violet dans la
-buée des aromates.
-
-Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent, une voix
-précoce et pure, monta d’un long jet sous les voûtes pour retomber,
-fusée sonore, sur les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs
-frémissants de l’attente sacrée. Elle chantait: «Oh! qui me donnera des
-paroles d’amour, une langue de feu pour te louer, Seigneur!» Et, dans le
-tourbillon d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de parfums,
-pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux, les lys du Seigneur,
-ses enfants de prédilection, se levèrent et marchèrent, la gorge serrée,
-les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres de chaleur, de musique
-et d’odeurs, vers la table où le festin de la chair divine leur allait
-être servi.
-
-La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès. Un violon solo avait
-succédé au chanteur et personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir
-que l’artiste jouait la _Méditation de Thaïs_. Sans doute les langoureux
-_vibrati_ de Massenet convenaient-ils à cette cérémonie. L’abbé
-Poncebique, qui avait réglé le programme musical, en avait jugé ainsi.
-Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus sur les dalles,
-comprennent d’une autre façon la musique religieuse: mais les fidèles et
-les prêtres réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence.
-
-La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque froideur jusqu’à la
-fin de la messe. Bientôt les enfants de chœur précédèrent en bon ordre
-le clergé qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis disparaître
-par la porte de la sacristie la chape pareille à une carapace d’or, la
-mitre, les bandelettes et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui
-constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à jamais disparu.
-Derrière ce décor magnifique et voluptueux, je ne retrouvais plus la
-divinité cherchée avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire.
-Je me souvins avec regret de ces heures de méditation et d’épanchement,
-cœur à cœur avec le Christ, avec Celui qui a dit: «Levez-vous, ô vous
-qui mangez le pain de la douleur». C’est avec pitié et tristesse que je
-vis, tous flonflons évanouis et dissipés les derniers nuages d’encens,
-disparaître derrière la crosse pastorale les vestiges de la rude et
-vieille force d’Église.
-
-Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je ne le vis que plus
-tard, dans l’après-midi, un peu avant vêpres. Nous nous rencontrâmes
-dans un corridor, comme il se rendait, ganté et son paroissien à la
-main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades. Il vint à moi et,
-gravement, me tendit son front.
-
---Eh bien! Charles, lui dis-je sans conviction, un beau jour, n’est-ce
-pas?
-
-Il baissa la tête.
-
---Non? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on ne croyait? Est-il
-possible, Charles? toi qui es si pieux.
-
-Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse:
-
---Je croyais être heureux, si heureux... J’avais tant attendu!... Eh
-bien! tu sais, c’est terrible... j’ai honte... mais _ça_ ne m’a rien
-fait... rien!
-
-Il répéta: «Rien!» avec une sorte de désespoir et s’éloigna, si triste
-dans ses habits de fête.
-
-La première désillusion de sa vie--la plus grande peut-être!
-
-
-
-
-XVII
-
-
-La journée se terminait par un salut, la procession et le feu
-d’artifice. Cette partie de la fête était attendue avec impatience. Les
-invités de la ville viendraient dans la cour et les élèves seraient
-autorisés à rejoindre leurs parents ou leurs amis.
-
-Aussitôt après dîner, nous nous rendîmes à la chapelle. Le soir tombait.
-Le chœur flamboyait. Une débauche d’encens enveloppa bientôt d’un nuage
-la nef tout entière. L’adolescent du matin chanta un langoureux _O
-Salutaris hostia_; l’abbé Poncebique fit entonner à nos choristes un _Te
-Deum_ que nous continuâmes tous et qui roula avec une rumeur d’orage
-sous les voûtes où la nuit se massait déjà. L’évêque n’était plus là;
-mais son grand vicaire le remplaçait, je n’ose dire avantageusement. M.
-Doublemaze, en chape fulgurante, éleva l’ostensoir au-dessus de la foule
-inclinée. Il surgissait, pareil à un Moïse d’or, d’une nuée d’aromates,
-sur un Sinaï d’éclairs. Puis le collège et les familles s’écoulèrent au
-dehors.
-
-La procession se formait devant la chapelle, dans un petit jardin orné
-de plates-bandes fleuries. D’abord marchait une douzaine d’enfants de
-chœur, porteurs de flambeaux montés sur des hampes de bois. D’autres,
-plus jeunes, suivaient, des corbeilles suspendues à leurs cous par de
-larges rubans. Ces corbeilles étaient pleines de roses effeuillées et
-les enfants en semaient les pétales sur la route du Seigneur, par
-poignées. Quatre élèves de philosophie portaient le dais de soie blanche
-sous lequel cheminait le chanoine Doublemaze qui, d’un bras puissant,
-soutenait le lourd ostensoir de vermeil. Des deux côtés du dais,
-d’autres lévites balançaient les encensoirs. Puis venaient le clergé, le
-collège, les familles, tout le monde chantant des cantiques. Sur notre
-passage, se formait une haie de peuple, de petites gens du quartier, de
-paysans, de gamins qui se signaient quand le bon Dieu, aux mains du
-chanoine Doublemaze, leur accordait sa bénédiction.
-
-Ainsi la théorie multicolore, soutanelles cerise, surplis blancs,
-étoffes d’argent et d’or, robes claires des femmes, s’avançait, foulant
-les brassées de roses qui jonchaient la route, à travers les charmilles,
-longeant le verger, serpentant sur les flancs de la colline, pour faire
-le tour complet de Saint-Julien. Dans le crépuscule de juin, sous le
-ciel tramé de larges bandes orange, d’un vert mourant à l’horizon et
-derrière nous accru d’un bleu déjà sombre, les flambeaux et les cierges
-clignotaient pareils à un essaim de lucioles. Nos pas s’étouffaient
-maintenant sur une lande de bruyères grises; au-dessous de nous la ville
-allumait ses premières lampes. Une étoile--Vénus--tremblante et verte,
-se reflétait dans le miroir cuivré d’une mare. Des bourdons attardés
-ronflaient à nos oreilles et se perdaient dans le soir avec une
-vibration de corde. Nos voix montaient sous le ciel pâlissant et vaste
-et, lorsqu’elles retombaient entre deux strophes de cantiques, le cri
-des grillons et la petite flûte des crapauds emplissaient à leur tour le
-silence des champs. Le couchant dorait les feuillages, les maisons
-lointaines et jusques à nos visages, d’une maturité surnaturelle. Le
-monde participait du même apaisement. Des nuages fleur de pêcher
-glissaient comme des barques sur un ciel aux profondeurs marines.
-
-Dès l’instant où la procession s’était engagée dans la campagne, j’avais
-éprouvé une extrême douceur. Cette heure créait une conciliation,
-établissait un pacte d’amour entre les choses divines et les choses
-terrestres. Dieu s’humanisait et la nature se rapprochait de lui. Où
-donc était la religion morose de Gerboux? Péché, damnation, qu’avaient à
-faire ces atroces absurdités avec les rites gracieux de ce soir de
-printemps, avec ces enfants brassant des roses, ces chants calmes et
-purs, cette universelle harmonie? Non, Dieu ne pouvait être ni le
-Justicier, ni le Vengeur, ni le Bourreau. Dieu animait cette plaine où
-quelques fumeroles s’élevaient en spirales, la rivière qui dessinait à
-travers les arbres une longue écharpe de brume; il était dans le parfum
-des sureaux et les buissons d’aubépine; il était là, tout près de mon
-cœur, le Dieu de la Joie, répartissant sa force dans tous les êtres qui
-vivent, croissent au soleil et se résorbent ensuite dans son éternelle
-fécondité, pour renaître et renaître en Lui. Comme j’étais loin, ce
-soir-là, du Dieu, maniaque farouche, qui opprimait mon élan vers la
-joie. Et voici que je découvrais le Dieu qu’il faut louer dans le
-soleil, dans notre sœur la terre et dans notre sœur l’eau; le Dieu qui
-est beauté, amour, vie et renouvellement.
-
-Ma poitrine se dilatait. Je joignis ma voix à celle des autres. Avec
-eux, sur le rythme de leurs cantiques, je chantais un Dieu qui leur
-était étranger. Qu’importe! Je n’étais qu’amour et je déversais sur le
-monde cet amour qu’aucun être n’accueillait.
-
- * * * * *
-
-A cette exaltation succéda une légère mélancolie, quand, la procession
-terminée, nous nous dispersâmes dans la cour. La façade intérieure du
-collège, la chapelle étaient décorées de lampions de couleur qui, à
-mesure que la nuit s’assombrissait, devenaient plus rouges, plus jaunes
-ou plus verts. Sur la terrasse se profilait, squelettique, l’armature du
-feu d’artifice. Les invités se groupaient dans la cour et les toilettes
-des femmes trouaient de blancheur le bleu de la nuit diffuse. Les
-heureux qui comptaient dans la foule des parents et des amis couraient
-les rejoindre. Une curieuse animation gagnait le collège. Le frisson des
-robes inconnues passait dans l’air qui fleurait le chèvrefeuille. Quant
-à ceux d’entre nous qui ne connaissaient personne, ils se réfugiaient
-dans un angle de la cour des grands, parlant et riant très fort,
-désespérés au fond.
-
-Je vis Charles et Mme Jouvelin. Ils venaient au-devant de moi. Cet élan
-vers la joie qui m’avait traversé tout à l’heure, c’était vers Elle
-qu’il me poussait. Et c’était pour moi qu’Elle venait, toute la nuit
-derrière elle, ouvrant un sillage de parfums.
-
---Quelle jolie fête! me dit-elle. J’ai suivi la procession. J’ai pris
-des roses dans une corbeille et j’en ai lancé à poignées, comme les
-enfants.
-
-Elle était animée, les narines frémissantes. Je songeais que mon Dieu
-agréerait bien volontiers les fleurs d’une pareille suppliante.
-
---Ce pauvre Charles! ajouta-t-elle en tapotant la joue de son fils; il
-est bien fatigué. Quelle journée épuisante! Tant d’émotion, vous savez.
-Il est si sensible et si religieux.
-
-Ces paroles, débitées avec volubilité, accompagnées d’un sourire et
-d’une jolie moue, me causèrent une certaine gêne. Je n’osai regarder
-Charles.
-
---Nous allons voir le feu d’artifice ensemble. Aimez-vous les fusées?
-Moi j’aime le bouquet, le gros bouquet final. Mais je déteste les
-pétards, les choses qui font trop de bruit.
-
---Êtes-vous triste, me demanda-t-elle avec une sorte de brusquerie, que
-vous ne disiez rien? Oui, vous êtes très ému, vous aussi, par cette
-cérémonie. Comme je vous comprends!
-
---Oh! fis-je avec désinvolture, tout cela ne me produit plus beaucoup
-d’effet.
-
---Comment! protesta-t-elle. Auriez-vous perdu la foi? C’est très mal. Et
-moi qui croyais que vous vouliez vous faire prêtre!
-
-Elle me regarda drôlement, mi-ironique, mi-apitoyée.
-
---Par exemple, répondis-je un peu vexé, il ne me manque que la vocation.
-
---Elle peut venir, fit-elle dans un éclat de rire. Vous feriez un gentil
-petit abbé, vraiment!
-
-Je sentis qu’il fallait lui dire:
-
---Venez sur la terrasse, là-haut, sous les arbres. Nous serons mieux que
-dans cette foule. Vous admirerez les fusées tant qu’il vous plaira et je
-pourrai vous aimer tout mon saoul, dans le silence de mon cœur!
-
-Mais une voix forte et nasillarde prononça:
-
---Comment! vous, chère madame! Quelle bonne fortune!
-
-Le beau Milondré, chapeau à la main, s’approchait.
-
---Bonsoir, Charles! Bonsoir, jeune homme. Fatigué, ce pauvre Charles. Il
-faudra bien dormir.
-
---En effet, dit le garçonnet, maman, si vous le permettez, j’irai me
-coucher, je n’en puis plus.
-
-Il me serra la main et s’éloigna dans l’ombre.
-
---Chère amie, je vous enlève, poursuivit le docteur. Tous ces gens de
-province sont assommants et bien ridicules. Quant au feu d’artifice,
-nous le verrons de là-haut et nous ne serons que mieux placés.
-
-Il fixait sur Nourmahal des yeux lumineux comme des yeux de chat. Elle
-s’inclina, soumise et souriante, et prit le bras du bellâtre. J’aurais
-crié de rage.
-
---Au revoir, monsieur, me dit-elle. Et tâchez de retrouver la foi. C’est
-si vilain de ne pas croire.
-
-Ils montèrent vers la terrasse.
-
-La nuit était tout à fait venue.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Il était écrit que cette mémorable soirée ne s’achèverait pas ainsi.
-
-Un souffle avait éteint cette belle ardeur de vivre qui m’enflammait
-quelques instants auparavant. J’errais solitaire, à travers la cour,
-indifférent aux groupes bruyants, aux préparatifs des artificiers. Les
-lampions et les lanternes vénitiennes placés dans les marronniers
-plaquaient sur les visages des taches écarlates ou blafardes. Gerboux
-passa près de moi, d’un pas rapide, la joue marbrée de vert par un
-reflet. Longeant le préau des grands, mal éclairé, j’entendis la voix de
-Salayrac qui lutinait des filles de cuisine. Le dégoût vint accroître
-encore ma tristesse. Était-ce donc cela, la vie? Pouvait-il y avoir
-d’autres heureux que ce suffisant de Milondré et cette brute de
-Salayrac? Les éblouir ou les faire rire: seuls moyens d’être aimé des
-femmes. Salayrac et Milondré le savaient bien. Ils étaient autrement
-forts que moi. A quoi bon tout ce fatras poétique et sentimental? Des
-mots, des blagues! Ah! Nourmahal, Nourmahal, vous ne m’avez pas compris!
-Si vous saviez seulement... vous saurez peut-être un jour, si les hommes
-comme Milondré vous font du mal.
-
-Plongé dans ma rêverie, je m’acheminai vers la terrasse. Les feuillages
-bougeaient dans la nuit avec des mouvements de rame dans une eau sombre.
-Là, point d’illumination. L’obscurité était épaisse; le silence, coupé
-seulement de froissements de branches, d’un battement feutré d’oiseau de
-nuit. Le halo de la cour éclairée venait mourir à l’orée des charmilles.
-La rumeur de la fête était douce et lointaine, déjà presque un souvenir.
-
-Il y avait derrière les charmilles un talus en pente douce, recouvert
-d’une herbe assez haute. Je m’y couchai sur le dos. Une odeur de foin
-m’enveloppa. Au-dessus de moi palpitait un ciel criblé d’étoiles. Le
-crissement des grillons vrillait les étendues invisibles. Des doigts
-herbus me caressaient les joues. De m’être étendu sur la terre, le front
-vers la nuit, il me vint un apaisement. Ma pensée se perdit dans ce
-gouffre immatériel où poudroyaient les astres...
-
-Je n’étais pas seul...
-
-Je perçus d’abord, de l’autre côté du rideau de charmes, des pas. Je ne
-pouvais rien voir, le feuillage étant trop épais. Une voix de femme
-s’éleva. Je prêtai l’oreille. Point de doute: c’était Mathilde. Lortal
-l’accompagnait. La charmille était bordée de quelques bancs. Ils
-s’assirent, à deux pas de moi, séparés seulement par une barrière de
-feuilles. J’eus honte d’assister ainsi secrètement à leur entretien.
-Mais la curiosité éveillée par les premières phrases l’emporta. Je
-restai.
-
---Tu es dur pour lui, Jacques, disait Mathilde. Tu sais pourtant que je
-souffre de tes insolences. Tu oublies qu’il est mon mari et que par
-conséquent...
-
---Je ne l’oublie pas, coupa sèchement Lortal. Diable non! Je déteste cet
-homme. Tu sais pourquoi, j’imagine.
-
---Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis la femme de Miromps.
-
---Je ne le sais que trop, moi aussi, repartit Lortal. Il n’y a pas là de
-quoi se vanter.
-
---Oh! dit-elle, tu es injuste. Tu sais bien que sans lui ce pauvre
-Joachim...
-
---Oui. Il pèse assez lourd, ce service... Sans l’argent de Miromps,
-Joachim eût fait de la prison... ou plutôt il se serait tué! Joachim ne
-l’a pas oublié, ni toi, ni moi, qui étions dans le secret. Mais Miromps
-l’a-t-il fait assez payer sa générosité? Et quelle générosité! Un
-marché, pas autre chose, un marché dont tu étais la marchandise, toi,
-Mathilde!
-
---Ne dis pas cela, Jacques. Il nous a sauvés.
-
---Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim aurait repris ses
-affaires. J’aurais travaillé, gagné de l’argent comme les autres.
-J’aurais payé, moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient. Acheter
-ou vendre. Voilà leur vie.
-
---Non!... Il m’aimait...
-
---T’aimer!
-
-Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna dans le silence
-nocturne.
-
---T’aimer, ma pauvre chérie! Ne profane pas ce mot. Est-ce qu’un Miromps
-peut aimer quelqu’un! Ton nom, oui; une alliance qui le lavait, aux yeux
-des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait, lui permettait
-de prendre une particule, d’écussonner sa porte, de se présenter aux
-élections...
-
---Il n’y tient guère!
-
---La bonne histoire! Monsieur est devenu calotin. Monsieur a les curés
-pour lui. Monsieur rétamait les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais
-Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites. Grand bien leur fasse!
-
---Tu te trompes! C’est M. Doublemaze qui fait tout. C’est lui qui veut
-entraîner Miromps dans la politique. Miromps représente pour le parti
-qu’il soutiendra une double force: son énergie, sa fortune. Un bel
-appoint, quoi que tu penses. Je connais l’affaire. Il s’agit de fonder
-une banque, un établissement de crédit agricole: «Le Laboureur». On
-pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux francs-maçons. Miromps,
-seul dans le pays, est en mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il
-hésite. Au fond, je me demande s’il est ambitieux... malgré toute sa
-vie.
-
---Naïve!
-
---Pas si naïve que tu crois! Miromps n’est pas simple. Il est très
-renfermé. Il a devant lui un formidable avenir. Étendra-t-il la main? Je
-ne sais. Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et qui vous
-regarde parfois avec des yeux de naufragé? Entendu: il n’a jamais eu de
-scrupules; il n’en a pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous,
-Jacques, ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de morale? Ne
-m’as-tu pas toujours dit que tu respectais seulement la force, qu’il n’y
-avait pas d’autre droit que celui du plus fin ou du plus robuste; qu’il
-fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les hommes? Étais-tu
-sincère quand tu disais tout cela? Oui. Eh bien! pourquoi méprises-tu
-Miromps? Il est ce que tu voudrais être, après tout.
-
---Je te remercie.
-
---Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit que je pouvais aimer
-cet homme. Mais je l’admire. C’est une force. Regarde-le; regarde ses
-yeux, sa mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine. Il a été
-pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à son tour, maintenant. Et le
-plus drôle, c’est qu’il est devenu bon. Qu’aimait-il au monde? Rien...
-Si! Moi. Si tu le voyais avec moi! un chien couchant. Écoute. Ne
-t’a-t-il pas supporté? C’est la plus grande preuve d’amour qu’il pouvait
-me donner. Il a tout subi: tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes
-allusions à son passé. As-tu parfois regardé ses poings? Oui, alors tu
-as vu: c’est un homme qui peut tuer. Et il ne t’a pas tué. Il a souri.
-Pour moi, uniquement, pour moi. Parce qu’il sait...
-
---Quoi?
-
---Que je t’ai aimé.
-
---Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait peut-être aussi que tu
-ne m’aimes plus. Et cela suffit à le consoler!
-
---Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre. Toute sa vie, elle tient
-dans mes mains. Je puis la briser. Je suis même sûre qu’il ne se
-révolterait pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un agneau.
-Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout. Je suis libre, comme il
-n’y a pas une femme libre au monde. Je tiens cet homme. Si je le
-battais, il me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer avec
-des yeux où il peut y avoir tant de haine, où il n’y a plus que de la
-résignation. J’en ai fait un lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais,
-en faire un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors crois-tu
-qu’il m’aime, maintenant? Crois-tu qu’il m’a épousée pour notre famille?
-Belle famille, d’ailleurs, ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et
-représentée par qui? Par Joachim?... Un déséquilibré--adorable, je
-l’accorde--mais un fou. Par toi, mon petit?... Mais que seras-tu,
-demain? Et par moi, qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose...
-
-La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu. Il y eut une
-pause. J’étais accoudé dans l’herbe mouillée de serein, suivant,
-angoissé, ce dialogue d’ombres. Les fusées du feu d’artifice
-arrondissaient leurs courbes au-dessus des arbres; des étoiles se
-détachaient et tombaient lentement, baignant d’une fugitive lueur bleue
-la voûte des feuillages et l’herbe autour de moi. Des crépitements
-assourdis, des détonations lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt
-fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes d’or.
-
-Mathilde reprit plus bas:
-
---Une pauvre chose!... L’amour de cet homme me ronge de pitié. Jacques,
-moi aussi, je souffre...
-
---De quoi donc? interrogea âprement Lortal. Tu n’aimes pas ton mari. Il
-te laisse libre. Profites-en!
-
---Oui, je suis libre. Mais c’est cette liberté même qui m’enchaîne. Je
-suis libre; mais je ne peux pas agir. Parce qu’il est là, lui, mon mari.
-
---Ton mari!
-
---Oui, mon mari--aussi ridicule que cela puisse paraître pour moi
-d’avoir épousé ce Miromps, aussi triste, aussi dégradant, si tu
-veux--mon mari...
-
---Tu l’aimes donc?
-
---Je me demande parfois si je ne le hais pas. Le plus souvent, c’est de
-la pitié qu’il m’inspire--pitié pour lui, pitié pour moi.
-
---Tu es malheureuse par ta faute et tu ne lui donneras pas de bonheur.
-
---Possible. Mais je me suis donnée à lui. Cela suffit.
-
---Tu te trompes, Mathilde, et tu me trompes par-dessus le marché. Tu
-aimes ton mari. Au fond, il t’a séduite, cet aventurier. Si tu avais pu
-entendre ta voix, à l’instant. Quelle flamme! Quel lyrisme en parlant de
-lui: «Il est de la race qui domine». Bravo, ma chère! Mais c’est de la
-passion!
-
-La voix de Lortal était sourde, hachée.
-
---Et puis, vois-tu, continua-t-il, le mariage n’a pas été une si
-mauvaise affaire, j’en conviens! On a hôtel, écurie, une chasse bientôt,
-je pense...
-
---Jacques, tais-toi.
-
---La vérité est amère. Elle ne me fait pas peur. Je n’ai pas besoin de
-littérature. Et puis il me semble que je te hais, Mathilde,
-aujourd’hui--que je te hais à cause de notre passé, de ce que tu as fait
-de notre amour. Notre enfance, le temps où tu me prenais dans tes bras,
-nos parties de cache-cache dans la grange, nos séjours à la «Folie», le
-vieux pistolet à pierre dont tu me menaçais quand j’embrassais des
-photos de femmes dans le cabinet de Joachim, nos promenades de l’an
-passé--il n’y a pas si longtemps, Mathilde--le soir où je t’ai dit mon
-secret--ce secret que tu devinais si bien--tout cela pour aboutir à
-quoi? A une lettre de faire-part: Mme Miromps de Rochebuque. Et moi,
-qu’est-ce que je devenais, là-dedans?...
-
-Il rit à nouveau d’un rire qui cassait le silence nocturne.
-
---Je sais ce que tu vas me dire. Je garde ton affection, le coin le plus
-pur, le plus intime de ton cœur. Toutes les femmes disent ça. Des mots
-et encore des mots! Comme toute la vie d’ailleurs. Comme mon amour
-lui-même! Après tout, nous ne valons pas mieux l’un que l’autre!
-
---Jacques, tu es odieux!
-
---Je suis franc. Coule ta lune de miel en paix, avec M. de Rochebuque.
-Quant à moi...
-
---Jacques, ne sens-tu pas le mal que tu me fais?
-
-Voix tragique derrière ce feuillage immobile. Je n’oublierai jamais ce
-soupir, cet ahan d’une âme accablée.
-
-Mais la voix de Lortal aussi est changée.
-
---Pardon, amie, pardon! Je suis une brute. Moi aussi, je souffre trop!
-Je t’aime. Je ne peux renoncer à toi. As-tu donc tout oublié!
-
-Et c’est une supplication déchirante.
-
---Je t’aime aussi, Jacques. Et tu le sais...
-
-Des branches craquent. Une lutte invisible. Un cri étouffé. Des souffles
-s’affrontent.
-
---Non jamais, jamais... Ce serait irréparable!... Je mourrai ensuite...
-Je ne peux pas te dire, Jacques... Mais tu ne veux pas me tuer...
-Laisse-moi, Jacques... Je suis enceinte!...
-
-Le silence.
-
- * * * * *
-
-Cette scène dont je ne pouvais voir les auteurs, mais dont je devinais
-dans leurs voix l’atroce intensité, ce drame derrière une muraille
-d’ombre, avait desséché ma gorge. Je n’eus qu’une hâte: fuir. Avec des
-précautions infinies, je gagnai la crête du talus. L’heure était
-avancée. Sans doute, ma division avait déjà regagné son dortoir. J’étais
-en retard, en faute. J’éprouvais des sentiments violents et confus:
-pitié pour Mathilde; pitié mêlée de colère pour Lortal, et surtout une
-espèce d’effroi devant ce visage brutal de la passion qui cette nuit
-m’apparaissait pour la première fois. Était-ce là l’amour? Si proche de
-la haine. Et ce cri qui avait terminé la lutte!...
-
-J’étais arrivé au bord de la terrasse. Quelques lampes vacillaient
-encore aux fenêtres. Deux ou trois lanternes de papier brûlaient dans
-les arbres. Je vis deux ombres s’acheminer par l’allée en pente qui
-conduisait jusqu’à moi. Je reconnus le vicaire Doublemaze et
-Césaire-Auguste.
-
-Doublemaze avait affectueusement posé son bras sur l’épaule de Miromps,
-dont l’ombre dessinait un torse énorme sur des jambes ridiculement
-courtes. Leurs voix s’élevèrent, dans la nuit.
-
---Mme de Rochebuque, disait le grand vicaire, était là tout à l’heure
-avec le jeune Lortal, votre neveu ou cousin, je crois.
-
---Comme il vous plaira, dit Miromps.
-
---Ils ont profité de la fraîcheur--admirable soirée, n’est-ce pas?--et
-se sont peut-être égarés!... Un jeune homme fort bien doué que M.
-Lortal, n’est-il pas vrai?
-
---Fort bien doué, en effet, reprit Miromps. Trop bien peut-être. Manque
-d’énergie.
-
---Ses maîtres m’ont fait la même remarque. Beaucoup plus mûr que son
-âge, d’ailleurs. Un garçon précocement averti... Entre nous, il n’est
-pas à sa place, ici.
-
---Tiens, tiens, où devrait-il être?
-
---Mon Dieu! à Paris, dans un grand lycée. Nos collèges ne conviennent
-pas à ces natures. D’ailleurs, si j’étais entré dans le siècle et si
-Dieu m’avait fait père d’un semblable fils, je ne l’aurais pas laissé
-moisir dans les classes. Je l’aurais lâché très vite à travers le monde.
-Il fera son chemin, je crois, M. Lortal. Mais n’est-il pas orphelin?
-
---En effet. Il a un tuteur, son oncle. Le frère de ma femme.
-
---M. de Los! Parfaitement. Très brillant avocat, très en vue à A..., si
-je ne me trompe. Mais n’a-t-il pas dû quitter cette ville? Certaines
-spéculations...
-
---Je n’en sais rien, fit brutalement Miromps.
-
---Pardon! reprit onctueusement le grand vicaire. Ce sont des affaires de
-famille. Mais, voyez-vous, nous autres prêtres, sommes parfois, et bien
-malgré nous, mis au courant des vicissitudes temporelles de nos
-ouailles. Or, j’ai été quelque temps vicaire à A... et j’ai connu un peu
-M. de Los qui me témoigna de l’amitié et qui, soit dit en passant, est
-un vieil ami de cet excellent Fourmeliès. J’avais aperçu Mme de
-Rochebuque, alors qu’elle était encore Mlle de Los. Elle n’était
-d’ailleurs pas de mes pénitentes.
-
---Ma femme n’a jamais été très religieuse, grogna Miromps.
-
---C’est une âme ardente et fière. Les âmes de cette trempe sont toujours
-prêtes à revenir au Seigneur. Elles peuvent atteindre les plus hauts
-sommets de la vie spirituelle. La vie du siècle est pleine d’embûches
-pour les cœurs généreux...
-
-Après une pause...
-
---Je crois que Mme de Rochebuque et notre jeune Lortal ont été élevés
-ensemble...
-
-Les deux ombres arrivaient près de moi. Brusquement il me vint à l’idée
-que Lortal et Mathilde pourraient être surpris. Je me glissai à travers
-les marronniers et courus vers les charmilles.
-
-Mon ami et l’Amazone débouchèrent dans la nuit.
-
---Lortal, criai-je, nous sommes en retard. Tout le monde est rentré. Je
-te cherche partout!
-
-Je saluai Mathilde dont le visage me parut d’une extrême pâleur.
-
---M. Miromps et M. Doublemaze, ajoutai-je, viennent à votre rencontre.
-
-Nous redescendîmes tous trois.
-
---Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si Mathilde vous a abandonné
-si longtemps, dit Lortal à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée.
-
---Oh! oh! fit en riant M. Doublemaze, notre ami Lortal est un bien
-mauvais guide. N’auriez-vous pas pris un peu de froid, madame? Les
-soirées de juin sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité!
-
-Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal prenaient les devants, une
-ombre protectrice:
-
---Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour n’être entendu que d’elle
-seule.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-L’approche des examens calma un peu l’agitation où m’avait plongé cette
-fiévreuse soirée. Lortal se doutait-il que j’avais surpris son secret?
-J’en avais une vague appréhension. L’aveu de mon indiscrétion m’eût été
-trop pénible. Bien pénible aussi, d’ailleurs, m’était cette impression
-de méfiance et l’idée que mon ami nourrissait un soupçon, hélas!
-justifié. Heureusement, la préparation hâtive des derniers jours nous
-enlevait l’occasion de conversations prolongées. Lortal, stimulé par la
-nécessité d’éviter un échec, donnait lui-même un coup de collier. Nos
-récréations se passaient tout entières à la récapitulation des
-programmes indigestes que l’Université impose aux futurs bacheliers.
-Maclas croyait bien faire en inscrivant sur un carnet toutes les dates
-de l’histoire d’Europe de 1715 à 1815. Il les apprenait par cœur et les
-récitait toute la journée: «Quelle date, le traité de Methuen? Le
-renversement des alliances, les préliminaires de Leoben?» Saint-Alyre,
-qui était fort en lettres, ahannait sur les équations du second degré.
-Quant à Toupine, toujours grignotant des noisettes suries, il peinait
-laborieusement sur la géographie de Foncin, n’arrivant plus à se fourrer
-dans la tête les interminables nomenclatures de cette science aride:
-populations, superficies, rivières et canaux, importations,
-exportations, etc., par quoi il semble que la surface du globe terraqué
-soit peuplée de fourmillantes statistiques. Pauvre Toupine! Il ne
-retenait rien. On se moquait de lui. Salayrac lui baillait de grandes
-claques dans le dos:
-
---Eh! meunier! les cocotiers poussent-ils dans le bassin de la Seine?
-Fais-moi l’itinéraire de Bangkok à Tombouctou en passant par Bergerac!
-
-Alors que tout le collège reposait, les candidats aux examens étaient
-autorisés à prolonger leurs heures de travail. Et même la veillée finie,
-à dix heures du soir, quelques-uns d’entre nous, les plus acharnés,
-emportaient leurs livres au dortoir. L’abbé Testard, qui tenait à
-encourager les travailleurs, nous prêtait sa chambre. Les soirées de ce
-début de juillet étaient souvent fort lourdes. Nous nous munissions de
-bouteilles de sirop et d’eau fraîche. Les fenêtres de Testard ouvraient
-sur le versant de la colline qui descend vers la ville. Souvent la
-veillée se prolongeait jusqu’aux premières heures du matin. Vers minuit,
-une brise plus fraîche venait caresser nos fronts moites, courbés sur
-les cahiers et les livres. De temps en temps un de nous se levait de la
-table éclairée par une lampe à abat-jour vert et s’approchait de la
-fenêtre. Les réverbères d’Aubenac étaient déjà éteints. La ville
-semblait un réservoir d’ombre, encerclé de collines qui se profilaient
-d’un long trait de velours noir sur le ciel où pâlissait la voie lactée.
-Cette masse respirait et se soulevait comme une poitrine oppressée. Des
-souffles tièdes montaient des jardins et des champs.
-
-Lortal faisait alors de longues stations à la fenêtre. Quand je levais
-les yeux, je distinguais mon ami accoudé, son visage tourné de
-trois-quarts vers la nuit. La clarté de la lampe dorait sa nuque et son
-oreille; mais le reste appartenait à l’ombre. Je songeais à sa vie dont
-mon amitié n’avait pu éclairer qu’une faible part, et tout le reste
-aussi appartenait à l’ombre. Sur l’écran palpitant d’étoiles
-qu’encadraient les murs, il découpait sa fine silhouette romantique.
-Lortal était aimé, passionnément aimé. De ma vie tout entière j’aurais
-voulu payer un pareil bonheur. Une telle certitude eût fait de l’univers
-un paradis pour moi. Et Lortal était taciturne. Que peut-on désirer,
-pensais-je, quand on a le cœur d’une femme? A-t-il besoin d’autre chose
-que de sa parole? C’est à lui qu’est Mathilde. Peut-il être jaloux de la
-vaine possession du mari? Et je ressentais une sourde irritation de voir
-mon ami insatisfait d’un trésor qui m’eût fait si riche.
-
-O nuits d’été, nuits que se partageaient le travail et la rêverie, nuits
-studieuses et ardentes où nous guettions la victoire de l’aube, nuits de
-silence et de ferveur qui prépariez nos âmes à l’éveil, aux courses
-ensoleillées de midi; ô nuits troubles, nuits où pesait sur nous, comme
-le fardeau d’un corps pur et convoité, l’attente de la vie--où êtes-vous
-maintenant? et vers quel insondable gouffre balayées, ô nuits
-adolescentes?...
-
-Lortal et moi passâmes avec succès les épreuves du baccalauréat. Le
-succès de Lortal fut un scandale. Mon ami avait vraiment réalisé un tour
-de force, rattrapant en un mois d’effort dix mois de paresse. Nous
-avions subi l’oral à Bordeaux. Deux jours d’anxiété coupés de repas dans
-les restaurants étouffants. L’abbé Mirepuy avait accompagné le petit
-groupe des admissibles: Saint-Alyre, Maclas, Lortal et moi sortions
-vainqueurs.
-
-Nous revînmes à Saint-Julien pour la distribution des prix. L’abbé
-Fourmeliès nous félicita. Il prit l’oreille de Lortal.
-
---_Audaces fortuna juvat_, n’est-il pas vrai, Jacques? Puisse-t-elle
-vous favoriser toujours! Mais ne soyez audacieux que pour le bien! Dieu
-ne déteste pas les violents, ceux qui sont capables brusquement de
-belles actions, capables de gagner le Paradis d’un coup. _Violenti
-rapient illud_, a dit Notre-Seigneur en parlant du Royaume des Cieux.
-Cette parole vaudra pour vous, Lortal.
-
-Les prix étaient donnés avec beaucoup de solennité. La salle des fêtes
-était décorée de drapeaux et d’écussons. Sur une estrade, entre des
-piles de livres rouges, entre des corbeilles pleines de couronnes de
-laurier en papier vert ou doré, trônait, majestueux, le chanoine
-Doublemaze, ayant à sa droite le Supérieur, à sa gauche, M. Miromps de
-Rochebuque qui n’avait pu décliner cet honneur imposé par l’obligeant
-grand vicaire. Des soutanes, des redingotes, un képi d’officier. Dans la
-salle se pressait toute la société élégante et bien pensante d’Aubenac.
-
---Doublemaze, me dit Lortal, ne quitte plus l’hôtel Miromps. Je le
-soupçonne de vouloir convertir Mathilde. Mais il a affaire à forte
-partie. Mathilde n’est guère de la graine des cagotes. Il est vrai
-qu’avec les femmes, on ne peut jamais savoir! Quant à Césaire-Auguste,
-tout malin qu’il est, je crois qu’il ira de la forte somme pour la
-banque du chanoine. Ce Basile a pris de l’autorité sur lui.
-
-Il ajouta, confidentiel:
-
---Entre nous, Doublemaze est un type très fort. Sous cette écorce
-pateline, il n’y a pas plus dur. Il est capable de tout pour satisfaire
-son ambition. Ce sera un grand homme d’Église. Au fond, je l’admire.
-J’aime ce visage paisible et plein, cette bouche lippue et souriante,
-ces mains grasses qui porteront si bien l’améthyste. Les yeux sont
-gênants, c’est vrai, mais le port de tête est admirable. Va-t’en
-déchiffrer ce qui se passe là-dedans! Malin qui y parviendra! Hein!
-Demurs, quel bel exemple! Voilà nos maîtres, mon vieux. A eux le monde!
-Le malheur, c’est qu’ils ne savent pas en jouir! Et encore,
-Doublemaze... je n’en jurerais pas! Je devrais entrer au séminaire.
-
-Lortal n’obtint aucune nomination dans le Palmarès. Par contre, j’avais
-tous les prix, avec Saint-Alyre. Ce triomphe me causa plus de gêne que
-de plaisir. En entrant, j’avais remarqué Mme Jouvelin qui m’adressa un
-signe d’amitié. L’idée de monter sur l’estrade, à l’appel de mon nom, de
-subir l’accolade de Doublemaze, de redescendre encombré de mes couronnes
-et de mes livres, tout cela en présence de Nourmahal, m’était
-insupportable. Et pourtant...
-
---Prix d’excellence, Demurs Paul. Prix de composition française, Demurs
-Paul, etc.
-
-La liste de mes succès est si longue que j’en pleurerais.
-
-Me voici sur l’estrade. Va-t-on me mettre cette couronne de papier sur
-la tête? Non. C’est Miromps lui-même qui me tend mes prix et mon laurier
-que je dissimule de mon mieux. Il se contente de me serrer la main. Je
-lui suis plus reconnaissant de ce geste que s’il m’avait sauvé la vie.
-Doublemaze, aimable, sourit. Mais mon calvaire n’est point terminé. Il
-me faut rejoindre ma place, à travers cette foule qui bat des mains,
-lorgne, chuchote. Je suis rouge, confus. J’ai peur de m’étaler avec mes
-trophées. Mon regard rencontre celui de Nourmahal qui m’applaudit, les
-mains très hautes. Enfin je m’assieds à côté de Lortal que je devine
-ironique et qui est heureux de n’avoir pas bougé.
-
-La cérémonie se termine sur un choral dirigé par l’abbé Poncebique. La
-salle se vide. Dehors, le soleil de juillet fait étinceler les boutons
-d’uniforme, flamboyer le sable des allées. Des robes blanches
-éblouissent sur l’écran sombre des charmilles. Le chanoine Doublemaze
-est très entouré: des conseillers municipaux, un Monsieur décoré à
-barbiche blanche, et jusqu’à Mlle Dubois de Louvrezac, en soie noire,
-qui boit les paroles tombant de la bouche sensuelle du grand vicaire.
-Ferait-elle aussi de la politique? Mathilde n’est pas venue. Lortal, qui
-a bien de la chance de n’être pas encombré de prix, circule avec aisance
-parmi les groupes. Il a déjà déposé sa casquette d’uniforme et, vêtu de
-gris, en chapeau de paille, il m’apparaît un homme svelte, sûr de sa
-force. La courtoisie affectueuse avec laquelle il aborde M. Miromps ne
-laisse pas de me surprendre.
-
-Un grand chapeau de paille, noué de brides de velours noir, auréole le
-visage de Nourmahal. Elle s’avance, la main tendue. Je ne sais que
-devenir, les bras empêtrés de ces odieux prix.
-
---Grand succès sur toute la ligne, me dit-elle, je sais tout. J’en suis
-très heureuse. Charles aussi. Mais où est ce vilain garçon? Il a bien
-besoin de ses vacances, vous savez! Une bonne nouvelle. Je vais aller
-quelque temps dans votre pays et votre mère m’a demandé de faire un
-crochet jusque chez vous. Vos parents ont une ravissante propriété,
-paraît-il?
-
---Non, vraiment! vous viendrez aux Gaulies?
-
-C’est comme si j’avais reçu un coup dans la poitrine.
-
-Mais elle, satisfaite de son effet, les yeux vagues, la bouche arrondie
-dans une moue indécise:
-
---Je ne suis pas encore bien sûre... Mais en somme, il n’y a rien
-d’impossible...
-
-Et tournant vers moi ses yeux changeants:
-
---Cela vous ferait plaisir?
-
-Tout tourbillonne: la terrasse, les marronniers, le Monsieur décoré,
-Nourmahal... Je soupire «certes», mais si gauchement! en vrai collégien.
-
---Charles? Où est Charles? interroge Nourmahal à tous les échos. Ah! le
-voici. Dépêchons-nous. Dis adieu à ton ami!
-
-Elle entraîne le petit et me laisse ébloui de l’éclair de ses
-mousselines.
-
-Au revoir, les camarades! Saint-Alyre, Lupé, Prélussin, le flegmatique
-Toupine.
-
-Lortal s’approche, accompagné de Césaire-Auguste. A côté de mon ami,
-souple et fringant, Miromps paraît massif, un peu affaissé aussi. Un
-fardeau invisible courbe cette nuque de débardeur. Le cou, teint de
-brique, tranche sur les cheveux gris, presque ras. Il marche, les jambes
-torses, balançant son chapeau à bout de bras. Lortal parle beaucoup. Il
-cherche à plaire. Cordial et impénétrable.
-
---Bonnes vacances!
-
---Peut-être nous reverrons-nous? ai-je murmuré.
-
---Je crains que non. Mon cousin veut bien que je l’accompagne au bord de
-la mer, en Bretagne.
-
---Nous partirons dans une dizaine de jours, confirme Miromps. Ma femme a
-grand besoin de changer d’air.
-
-Ils s’éloignent.
-
-Sur le sable incandescent, deux ombres athlétiques se cherchent,
-s’affrontent, s’étreignent et se confondent.
-
-
-
-
-XX
-
-
-L’image triomphante de Nourmahal effaça ce que cette indifférente
-séparation pouvait avoir d’amer. A vrai dire, rien ne résistait à cette
-lame de fond qui balayait mes pensées, mes aspirations, mes souvenirs.
-Quatre mots et son sourire avaient suffi: j’aimais.
-
-Mon voyage s’accomplit dans une sorte d’ivresse. Quelques heures de
-chemin de fer me séparaient de l’habitation de mes parents. Le train
-omnibus franchissait cette médiocre distance avec une sage lenteur.
-J’étais seul dans mon compartiment. Des paysages familiers s’encadraient
-aux portières. Je retrouvais les petites gares avec leurs plates-bandes
-de giroflées et toutes sonores de tintements électriques. La voiture du
-docteur qui attend à la barrière que le train ait passé. Des paysans, la
-houe à l’épaule, traversaient les chaumes roussis; un nuage rond
-flottait dans la mare; au bord de la rivière, des enfants agitaient
-leurs mouchoirs. Toutes ces images défilaient devant mes yeux, combien
-plus belles que jadis!
-
-Comme le soir de la procession--mais cette fois, l’émotion pénétrait
-l’intime de mon être--il me parut qu’une immense douceur coulait en moi,
-que mon bonheur n’était qu’une parcelle du bonheur infini de la terre
-étalée dans la chaude lueur du crépuscule. L’idée de l’amour que
-j’éprouvais pour Nourmahal ne provoquait aucune image précise, ne
-m’excitait à aucune représentation déterminée: elle suscitait un reflux
-de joie, si puissant qu’il ne me paraissait pas sortir de moi-même, mais
-l’élan de milliers et de milliers d’êtres emportés par la joie et dont
-le torrent m’entraînait. Je cédais. Nourmahal n’était peut-être qu’un
-prétexte. Tant de forces sommeillaient en moi. Les branches ont poussé
-tous leurs bourgeons, les feuilles pointent, prêtes à s’épanouir; il
-suffit d’une brise tiède, d’un rayon de soleil plus ardent, pour que la
-forêt surgisse dans son armure verte.
-
-Nourmahal! qu’étiez-vous? Une jolie femme, banale et coquette, possédant
-tout juste assez de sensibilité et d’intelligence pour amorcer les
-désirs des hommes. Mais, à moi, pauvre collégien tâtonnant au seuil de
-la vie, vous avez d’un sourire révélé que le monde était beau et que la
-vie était bonne à vivre; vous m’avez donné le courage d’être heureux!
-Vous aviez en vous, ô Nourmahal, ce pouvoir magique qu’ont les roses
-épanouies, les fruits parfaits et les corps harmonieux. Mais, pas plus
-que les roses et les pêches, vous ne vous en doutiez!
-
- * * * * *
-
---J’ai invité pour quelques jours Mme Jouvelin et son fils, me dit ma
-mère. Ils arrivent ce soir. Tu iras les chercher à la gare avec la
-charrette anglaise.
-
-Quand le train qui amenait Nourmahal s’arrêta devant la gare des
-Gaulies, un peu de crépuscule vivait encore dans le reflet des rails.
-Depuis une demi-heure, je guettais, au pied du rocher qui domine la
-voie, la locomotive soufflante et ses yeux jaunes. L’ivresse dionysiaque
-s’était déjà dissipée. Je n’étais plus qu’un garçon soucieux de paraître
-plus vieux que son âge. J’avais soigneusement noué ma cravate de chasse,
-bossué mon feutre d’un coup de poing assez cavalier. Néanmoins un peu
-d’inquiétude me pinçait le cœur à l’idée d’affronter Nourmahal pendant
-plusieurs jours et d’aussi près.
-
-En costume de voyage, Mme Jouvelin me parut plus séduisante que jamais.
-
---Comme je suis contente de vous voir!--et elle mit ses deux mains sur
-mes épaules--Et votre maman?
-
-Charles suivait avec un sac. Il me sauta au cou. Tous les trois nous
-montâmes en voiture. Nourmahal s’assit à côté de moi qui conduisais;
-Charles, derrière avec les valises.
-
-La lueur dansante des lanternes éclairait la route et les haies sombres.
-Nous avions quatre ou cinq kilomètres à parcourir avant d’arriver à la
-maison. La route serpentait quelque temps à travers une plaine où
-scintillaient des feux, pour gravir ensuite les flancs d’une colline
-obscure au sommet de laquelle une frise de pins tordus s’incisait sur
-une bande pourpre de plus en plus étroite.
-
---Merveilleux! s’écriait ma compagne. Vous aimez les chevaux! Moi aussi.
-Laissez-moi prendre les rênes.
-
---Vous savez conduire? fis-je d’un air grave.
-
---Parbleu! Cinq minutes seulement pour me refaire la main. Là, sur ce
-palier...
-
---Attention! La bête est vive.
-
-Je lui passai les guides qu’elle saisit vigoureusement dans sa petite
-main gantée. Mais le cheval, changeant de main, fit un écart. Nourmahal
-poussa un cri. Je repris aussitôt les rênes. Mme Jouvelin riait et se
-blottissait contre moi.
-
---Comme j’ai eu peur! La vilaine bête.
-
-Je sentais, le long de la mienne, la chaleur de sa jambe. Son parfum
-capiteux se mêlait à l’odeur du soir. Le cheval filait bon train et le
-vent frais nous fouettait le visage. Je tournai la tête vers ma voisine.
-Elle croisait les bras, frileusement, ses cheveux roux luisant sous sa
-voilette.
-
---Brr! Il fait froid!
-
-J’étendis une couverture qui nous abrita tous les deux. La nuit était
-tout à fait venue. Il semblait que l’obscurité nous rapprochât encore.
-Plût au ciel que le voyage eût duré une nuit entière! Ma gène avait
-disparu. Je n’étais plus un collégien timide; j’entraînais dans une
-course aventureuse une maîtresse adorée. Rassemblant les rênes dans ma
-main droite, je glissai ma main gauche à côté de moi. Toutes les
-audaces! Je rencontrai une main qui ne se retira pas. Mais dans la
-montée le cheval ralentit le pas et la main s’échappa doucement de la
-mienne, comme si la vitesse, plus discrète, eût permis aussi plus de
-licence.
-
-Bientôt apparurent les deux piliers blancs qui marquaient l’entrée de la
-propriété.
-
- * * * * *
-
-La maison se composait d’un grand corps de bâtiment flanqué de deux
-pavillons que de loin on pouvait prendre pour des poivrières. Ma chambre
-était située au dernier étage de l’un d’eux. Je l’avais choisie pour sa
-solitude et pour le panorama qui s’étendait sous ses fenêtres: une
-plaine à ramages et plus magnifiquement décorée de brun, de vert, de
-jaune vif et de violet qu’un châle des Indes, changeant de couleur à
-toute heure du jour et moirée par les ombres voyageuses des nuages. A
-l’horizon une ligne de collines qui, sous les clairs de lune, se
-transformaient en bleuâtres Himalayas. On logea nos hôtes dans mon
-pavillon: Charles, dans une petite pièce à côté de moi; Mme Jouvelin
-au-dessous. Un couloir faisait communiquer le premier étage du pavillon
-et le bâtiment central, où logeait ma famille.
-
-Cette première nuit, Charles, profitant du voisinage, était décidé à
-prolonger notre conversation. Mais j’avais hâte de me trouver seul et de
-repasser à mon aise les impressions de cette arrivée. Je lui marquai que
-j’avais sommeil. D’ailleurs je m’endormis fort tard, mes fenêtres
-ouvertes au cri des grillons, après avoir suivi d’une oreille attentive
-les bruits légers, au-dessous de moi, de la toilette nocturne de
-Nourmahal. Le pavillon était si sonore.
-
-Le soleil des vacances flambait dans la glace quand j’ouvris les yeux.
-Délice de s’éveiller dans cette lumière. La pensée que Nourmahal
-s’éveillait sous le même toit fit le jour plus éclatant.
-
-Charles frappait déjà à ma porte.
-
---Allons nous promener, veux-tu? me dit-il.
-
---Elle ne sera pas prête avant midi.
-
-En réalité elle fut prête à dix heures et nous reprocha d’être sortis
-sans elle. Elle était vêtue d’une robe de toile et d’un jersey citron.
-Ces vêtements d’été dégageaient une voluptueuse fraîcheur. Après
-déjeuner, mon père voulut faire les honneurs de son domaine. Ce fut une
-promenade odieuse. J’avais l’impression que tout le monde se liguait
-pour nous séparer. Charles ne me quittait pas.
-
-Le lendemain, je proposai une promenade en bateau. La rivière était à
-peu de distance, cachée par une voûte de feuillages. Nous avions une
-barque à fond plat où j’aimais à passer de longues heures, à la dérive.
-Mme Jouvelin y prit place en face de moi: Charles s’assit à l’avant. En
-quelques coups de rames nous gagnâmes le milieu de la rivière. Des
-taches de soleil trouaient l’eau noire, ridée d’insectes mous,
-long-pattus. Un tunnel de verdure, avec de-ci, de-là des orifices de
-feuillage par où l’on apercevait, en médaillons, des prairies émeraude,
-des chaumes blancs de chaleur.
-
---J’imagine, dit Nourmahal, que vous devez venir souvent ici.
-
---Souvent, en effet.
-
---Je suis sûre que vous êtes poète, sourit-elle. Dites-moi des vers.
-
-J’eus un peu honte d’employer la poésie à des fins aussi galantes. Mais
-le désir de plaire l’emporta sur mon idéalisme. Nourmahal songeait, les
-mains sur ses genoux. La barque mal dirigée par moi heurta une souche.
-Le choc nous jeta l’un sur l’autre. Nous éclatâmes de rire. J’étais très
-rouge. Je sentis la nécessité de faire quelque chose de décisif. Je pris
-sa main et je la baisai. Elle l’appuya légèrement sur mes lèvres... et
-je m’aperçus alors que Charles nous regardait.
-
-Ce regard de Charles! Comme il me gêna pendant ces trois jours
-enchantés! Sa mère ne semblait pas s’apercevoir de ces yeux tristes qui
-allaient d’elle à moi, à table, en promenade, aux moments les plus
-imprévus, saisissant un sourire, un éclair de sympathie, une de ces
-ondes révélatrices qui passent sur les visages. Moi, le regard de
-l’enfant m’obsédait. Il m’empêchait de m’abandonner à la griserie dont
-m’emplissaient la présence de Nourmahal, sa gaieté, l’éclat de sa peau
-et de sa chevelure. Il interrompait, comme un intrus, les minutes de
-communion silencieuse où il semble que les désirs secrets s’interrogent
-et s’affrontent. Il m’arriva de haïr ce petit être souffreteux et
-mélancolique qui cherchait, lui aussi, dans un monde indifférent ou
-hostile, sa part de tendresse.
-
-Une après-midi, Mme Jouvelin conseilla à son fils d’accompagner mon père
-qui devait faire en voiture une longue randonnée dans la campagne.
-Charles ne protesta pas. Il partit. Ma mère nous suivit des yeux,
-Nourmahal et moi, nous éloignant par un chemin creux qui menait dans les
-bois. Je crois qu’elle ne voyait pas cette intimité d’un fort bon œil.
-Elle était trop fine pour ne pas deviner mon premier amour: l’autre
-femme devenait aussitôt l’ennemie. Elle a toujours regretté son
-invitation.
-
-Nourmahal marchait à mon côté. Quand nous fûmes à quelque distance de la
-maison, elle prit mon bras.
-
---Je ne lui suis pas indifférent, songeais-je.
-
-C’était la centième fois que je me répétais cette phrase, pour
-m’encourager. Je n’osais plus l’appeler madame et j’ignorais son petit
-nom. Je le lui demandai.
-
---Édith! exclama-t-elle surprise. Comment! vous ne le saviez pas?
-
-La journée était chaude. Nous parvînmes au moulin des Frênes dont la
-roue ne tournait plus depuis longtemps. Un mur en ruines, rongé de
-lierre, s’affaissait au bord de l’eau immobile où s’étalaient des
-nymphéas blafards. L’herbe était drue: nous nous assîmes. Je fis de ma
-veste un coussin pour la tête d’Édith. Son beau corps moulé par la robe
-de toile s’étendit devant moi. J’étais de plus en plus embarrassé et
-trop ému pour trouver des mots. Édith, lasse, s’endormit. Décoiffée, une
-boucle de feu roulant sur son bras nu et replié, elle respirait
-doucement. Une imperceptible sueur miroitait sur son front.
-
-De son corsage montait un parfum qui se mélangeait à l’odeur de l’herbe
-et de l’eau. Je voyais sa poitrine se soulever. Elle ne faisait plus
-qu’un avec la terre, avec les feuilles, avec les fils d’herbe qu’un
-souffle courbait sur ses joues. Le rythme de sa respiration était celui
-même du monde. Un même frisson parcourait mon corps, le sien et ces
-arbres, pressés en masse noire, qui formaient autour de nous un chœur
-frémissant et muet. Les feuillages baignaient dans un énorme silence
-vert. A genoux devant cette femme, l’énigme du plaisir me torturait.
-L’amour était là, tapi sous ces vêtements dont je scrutais tous les
-plis, sans oser avancer ma main, comme s’ils cachaient un redoutable
-trésor. Peu à peu ma tête se rapprochait du visage d’Édith. Une force
-invisible courbait ma nuque. Tout le secret du monde était entre ces
-lèvres demi-closes, un peu mouillées de salive. Pour la première fois
-j’aspirais librement, à pleines narines, l’odeur d’un corps de femme, et
-mêlée à la buée de la terre cette odeur avait je ne sais quoi de fauve
-qui me donnait envie de mordre. Déchiré par la frénésie de soulever
-cette robe, de savoir enfin; paralysé par une incroyable pudeur,
-j’étouffais, mes lèvres toujours plus près des siennes. La vie
-m’appelait, stridente. Je n’entendais plus que cette voix, d’autre appel
-que le sien. Elle me disait: «Voici le fruit! Mords. Tu sauras tout. Tu
-seras un homme. Tu seras fort. Tu jouiras!» J’étais penché sur Édith
-endormie comme un qui veut faire un mauvais coup et qui hésite.
-
-Mais elle dort...
-
-Il y a tant de mystère autour d’elle et de son corps inconnu. O duperie
-de la pureté! Voici que je n’entends plus la fanfare tragique du désir
-et que je m’incline sur elle, non pas comme un amant victorieux, mais
-comme un enfant qui veut qu’on le câline.
-
---Mon petit! murmure Édith à demi-éveillée.
-
-Timidement ma bouche chercha la sienne. Mais Édith écarte son visage et
-retient ma tête, entre ses mains, sur sa poitrine si chaude...
-
-Puis, brusquement, elle éclate de rire.
-
---Nous avons bien dormi, pas vrai?
-
-Elle tapote les plis de sa robe.
-
---En route! Il est tard, Paul.
-
-Désespéré, je la saisis aux épaules.
-
---Édith! Édith! Pardonnez-moi. Je n’en puis plus... je vous...
-
---Vous êtes fou! mon petit. Je vous en prie. Rentrons.
-
-Elle rit et plaisante le long de la route.
-
- * * * * *
-
-Ce soir-là, la lune se leva derrière les collines, masque cuivré et
-rond. Ma mère était de bien mauvaise humeur. Elle ne cacha pas à Édith
-que nous aurions pu lui tenir compagnie. On se retira de bonne heure.
-
-Charles rentra tard avec mon père. Il monta dans ma chambre. J’étais
-accoudé à la fenêtre; les yeux pleins de larmes.
-
---Elle t’a fait de la peine! me dit-il.
-
---Laisse-moi, fis-je brutalement. Va-t’en.
-
-Il s’éloigna avec un pauvre sourire. Pourquoi n’ai-je pas couru à lui?
-Pourquoi ne l’ai-je pas pris dans mes bras? M’aura-t-il pardonné?
-
- * * * * *
-
-Édith Jouvelin repartait le lendemain. Je l’entendis fermer sa porte
-avec ostentation, siffloter en se déshabillant un air de valse à la
-mode. La nuit eût été si belle pour deux amants! Le pavillon était si
-solitaire! Je me couchai, plein de fièvre et d’humiliation, rongeant ma
-couverture. Plus amer que tout était le regret d’un inestimable bonheur
-perdu.
-
-Je devais conduire mes hôtes à la gare aussitôt après déjeuner. Vers
-onze heures, j’étais dans le salon, seul, me balançant sur un
-rocking-chair. Soudain, sans avoir rien entendu, je sentis deux mains se
-poser sur mes yeux, une bouche aspirer mes lèvres renversées. Je ne
-bougeai point.
-
-Puis les mains défirent leur bandeau. Je vis Édith, toute rose, se
-diriger vers la porte, en souriant, un doigt posé sur sa bouche... Elle
-me fit signe de ne pas la suivre. Et je compris que cela était bien
-ainsi.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu de septembre, je reçus une lettre de Lortal. Elle était
-si affectueuse que j’en demeurai surpris, n’étant pas habitué aux
-effusions de mon ami. «Nous rentrons de Bretagne, me disait-il. Je
-compte te voir bientôt. Tu ne me reconnaîtras plus. Je suis tanné par le
-vent de mer. Par-dessus le marché, je suis heureux. Je t’embrasse...»
-
-Le bonheur de Lortal ne laissa pas de me rendre soucieux.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Douce et mélancolique journée d’automne que celle de la rentrée!
-J’arrivai à Aubenac vers cinq heures, au crépuscule. Quelques feuilles
-mortes voltigeaient dans la cour de la gare. L’hôtel du _Lion d’Asie_
-allumait ses lanternes. Sous les feuillages jaunissants du jardin
-public, des soldats promenaient leur désœuvrement de sortie. Le quai
-était désert. Un soleil décapité roulait, à l’horizon, sur des bois
-sombres; la rivière se recourbait comme un cimeterre rougi. Personne
-n’admirait ce spectacle tragique prêt à s’évanouir. Je gravis la rue
-Jaladis, déjà obscure. Lortal m’avait invité à passer avec lui cette
-dernière soirée de vacances: nous regagnerions ensemble le collège.
-
-Je n’éprouvais pas la tristesse désolée de jadis, lors de ces rentrées
-dont l’appréhension empoisonnait les dernières et somptueuses journées
-de septembre. Cette année serait, j’en étais sûr, ma dernière année de
-collège: toute de recueillement, d’étude et d’attente. La philosophie
-allait m’ouvrir des perspectives inconnues sur la vie de l’esprit. Et
-puis le rideau se lèverait. A mon tour, j’entrerais dans la pièce.
-
-Je me reportais à cette précédente rentrée où Lortal m’avait apparu. Je
-revoyais--comme je la reverrai toujours--sa silhouette, alors qu’il
-descendait la pente de la terrasse. Quel changement en moi depuis cette
-date! Je souriais en songeant à ma timidité, à mes naïvetés, à mes
-ignorances de collégien gauche et passionné. Puis ç’avait été la
-nouvelle amitié, la lutte contre Testard, l’effritement progressif de
-mes croyances, et ce grand élan vers la vie en qui je pressentais
-quelque chose de religieux aussi et comme une mystique destinée à
-remplacer l’autre.
-
-Cette révolution, accomplie en moi, j’en liai le cours à celui de mon
-amitié. Lortal lui avait donné la première impulsion, moins par des
-raisonnements--il n’aimait ni les discussions, ni les théories--que par
-son attitude, ses gestes, sa voix, par cette force inexprimable que je
-pressentais en lui. Son visage reflétait à la fois l’énergie et la
-rêverie; il joignait le cynisme à la délicatesse, la brutalité à la
-douceur et l’énigme même de cette nature la rendait plus séduisante.
-Aucun de ceux qu’il voulut attirer ne lui résista jamais. Bien rarement
-d’ailleurs il se donnait cette peine. Peine inutile, s’il s’agissait de
-moi, car j’acceptais de lui les pires rebuffades.
-
-Je me suis demandé parfois si Lortal avait jamais aimé personne, hormis
-lui-même. Mais il s’adorait et se détestait tour à tour, comme s’il eût
-été, par moments, épris de son double et, par moments, écœuré. En outre,
-son imagination était si vive; elle colorait si richement tous les
-reflets de cet égoïsme, que l’on était bientôt captivé et pour ainsi
-dire absorbé par cette chatoyante personnalité en lutte incessante avec
-elle-même. On finissait par prendre à ce conflit plus d’intérêt qu’un
-Lortal inaccessible au tréfonds de son esprit n’en prenait à voir
-batailler en lui-même deux êtres opposés. Flegmatique et contemplateur,
-ce Lortal intime se masquait volontiers de leurs doubles figures; puis,
-lassé du jeu, rejetait parfois avec impatience un déguisement qui ne lui
-convenait plus. Il se révélait alors l’indolent flâneur qui souffle au
-visage de la vie une bouffée de cigarette de contrebande. Que de fois je
-l’ai vu, ce Lortal indifférent et lointain, succéder au Lortal amer et
-cynique, qui se délectait des bons mots de Salayrac; succéder aussi à
-l’autre, au confident si délicat, à l’ami si fraternel. Déguisements?
-Peut-être. Je ne me suis que bien plus tard posé la question du
-cabotinage de Lortal. Parfois je doute d’avoir connu de lui autre chose
-que des défroques. Et pourtant! tant d’heures d’amitié, dont le souvenir
-est ineffaçable, ne me permettent guère de m’arrêter à ce jugement.
-Quoiqu’il soit, ami sincère ou changeant protagoniste d’un drame dont il
-était le seul spectateur, il m’associa--et Dieu sait si moi j’étais
-sincère!--aux émotions réelles ou feintes de sa vie.
-
-Mime prodigieux peut-être, il me joua, dans la solitude du collège, le
-jeu des passions, celui de la joie, celui du désir, celui de la douleur,
-celui de la haine et j’en fis ainsi la découverte anticipée. Il m’en
-resta le goût très vif d’expérimenter par moi-même, mais la réalité
-manqua toujours de ce vernis dont l’Enchanteur avait su la parer.
-
-Enfin, par un curieux prestige, il entr’ouvrait derrière la mesquinerie
-des visages et des faits quotidiens des arrière-plans profonds et
-curieusement éclairés. En cela, il possédait le génie de l’aventure, car
-l’aventure n’existe que pour ceux qui ont le sens du mystère, pour ceux
-qui se demandent où vont expirer les dernières rides des actes que nous
-lançons à chaque minute, d’un geste indifférent, dans les eaux profondes
-de l’univers. Et c’est avant tout ce trait étrange de son esprit qui me
-rendit si cher celui qui fut le compagnon impérieux--et peut-être le
-subtil mystificateur--de mon adolescence.
-
- * * * * *
-
-Toutes ces réflexions ne s’ébauchaient que bien confusément dans ma
-pensée, lorsque s’ouvrit la porte de l’hôtel de Rochebuque. Le vestibule
-était sombre: le reflet d’une étroite fenêtre à vitraux plombés jouait
-sur une armure colossale adossée au mur.
-
-J’entrai dans le salon. La vaste pièce, toutes persiennes closes et tous
-rideaux tirés, était éclairée par un lustre de bois doré et des
-candélabres à bougies qui donnaient une lumière jaune et clignotante.
-Les yeux étaient surpris par cette vibration diffuse et distinguaient
-mal les objets. Les tapisseries des murs tombaient à grands plis
-d’ombre. D’un haut portrait, il ne demeurait qu’une tache de sang figé,
-peut-être la robe d’un magistrat. Les glaces, verdies par le temps,
-offraient, sous le vacillement des appliques de cuivre, le reflet
-spectral de quatre visages penchés sur une table de whist: Miromps et sa
-femme, Lortal et Mlle Dubois de Louvrezac. Un feu de bois brûlait,
-projetant son rayonnement rouge sur le visage de Mathilde qui, dès
-l’abord, me parut amaigri.
-
-A mon entrée, Lortal posa ses cartes, se leva et me tendit la main. Ces
-deux mois l’avaient transformé. Il me sembla plus grand, toujours aussi
-svelte, mais d’aspect plus vigoureux. Son teint ambré était encore foncé
-par le hâle. Son visage, son regard avaient quelque chose de nouveau:
-était-ce fierté, bravade ou simple assurance?
-
---Diable! lui dis-je. Quelle mine tu rapportes de la mer!
-
-Je saluai. Après quelques paroles banales, les joueurs reprirent leur
-manche. Ils jouaient silencieusement. Le tic-tac d’un cartel mesurait
-ces heures provinciales. Ne m’intéressant pas au whist, je pouvais tout
-à mon aise détailler les physionomies vaguement illuminées par le
-clignotement des bougies et le reflet du foyer. Celle de Mlle Dubois de
-Louvrezac avait l’impassibilité d’une longue vertu; un brin de moustache
-ornait sa lèvre; le cou maigre émergeait d’une guimpe de dentelle noire.
-La demoiselle ne m’attirait guère et je concentrai mon attention sur
-Miromps et sur Mathilde. Césaire-Auguste tendait sa large face vers la
-flamme qui en avivait encore la couleur brique. Aucun de ses traits ne
-bougeait; mais cette impassibilité était bien différente de celle qui
-figeait les traits de l’unique héritière des Louvrezac. Ce sont les
-mains du joueur qu’il faut regarder. Celles de Miromps battaient,
-coupaient, abattaient les cartes avec une souplesse nette, tranchante,
-mais non sans nervosité. Il tournait parfois vers Mathilde des yeux qui
-semblaient demander: «Ne vous suis-je pas trop à charge?...» Et Mathilde
-répondait par un regard de ses prunelles allongées, un regard
-affectueux, calme, mais empreint d’une tristesse qui ne m’échappait pas.
-Je remarquai d’autre part qu’elle ne levait jamais les veux sur Lortal,
-si ce n’est furtivement, comme avec la crainte de lire sur ce visage des
-sentiments qu’elle préférait ignorer. Des trois, celui qui semblait le
-plus à l’aise, c’était sans nul doute mon ami. Il maniait les cartes en
-joueur consommé, lançant de temps en temps un mot qui déridait Miromps,
-mais n’amenait qu’un faible sourire sur les lèvres de Mathilde. Il
-feignait de ne pas s’apercevoir de la froideur et de la contrainte de la
-jeune femme.
-
-La contemplation de ces trois personnages qui, peu à peu, avaient pris
-tant de place dans ma vie et qui, si paisiblement assis autour d’une
-table à jeu, tenaient les rôles d’un drame secret, à moi révélé par
-hasard, cette contemplation m’absorbait tellement que je n’entendis pas
-la porte s’ouvrir.
-
-Le chanoine Doublemaze en douillette fine était devant nous.
-
---Eh! bien, fit-il, les mains jointes derrière son dos, une petite
-partie! Nous sommes au complet, je vois.
-
---Il y a une place toute prête pour vous, monsieur le grand vicaire, dit
-Lortal en se levant. Je vous la cède bien volontiers. Les cartes
-m’assomment.
-
-La brusquerie de mon ami me surprit. Miromps pria le chanoine de
-s’asseoir, avec une cordialité qui n’était pas jouée. Quant à Mathilde,
-je fus encore plus étonné de voir le regard soumis et presque suppliant
-qu’elle attachait sur le prêtre.
-
-M. Doublemaze lui fit compliment de sa mine qui ne me paraissait pas
-pourtant indiquer des nerfs bien calmes, ni une santé parfaite.
-
---Vous paraissez en bien meilleur état qu’à votre retour de Bretagne,
-madame. Je crois que l’air de la mer ne vous valait rien. Vous étiez
-fort défaite, alors.
-
---Hélas! oui, répondit Mathilde. Je me sens plus forte aujourd’hui.
-
-Miromps observait sa femme avec une inquiétude qu’apaisèrent ces
-derniers mots. Un sourire éclaira son visage.
-
---Il lui faut beaucoup de prudence et surtout éviter les émotions,
-dit-il. Mais ici la vie est si calme!
-
---Très calme! appuya Doublemaze.
-
-Le rire sec de Lortal égratigna la pénombre.
-
---Trop calme, à votre avis, jeune homme? demanda le chanoine avec une
-ironique sévérité.
-
---Que non! Que non! Monsieur le grand vicaire. Mais ce whist m’énerve.
-Je vous l’abandonne. Demurs, viens-tu prendre l’air un instant au
-jardin?
-
-Nous sortîmes. La nuit était fort sombre; nuit d’octobre, riche en
-frissons humides. Des feuilles craquèrent sous nos pas.
-
---Déjà! murmurai-je.
-
---Déjà! fit Lortal, et il me prit le bras.
-
-Nous fîmes quelques pas en silence.
-
---Je hais le chanoine, me dit-il. C’est un Tartufe! Depuis notre retour,
-il vient tous les soirs, sous prétexte de whist, de livres prêtés à
-Mathilde, etc. Que sais-je?
-
---Bah! répondis-je, que t’importe! Parle-moi de toi plutôt. Ta lettre
-m’a intrigué. Tu m’y laissais entendre un grand bonheur...
-
---J’ai eu tort de te parler de cela, coupa-t-il agacé. Mettons que j’aie
-été heureux, très heureux, plus heureux que tu ne le seras jamais,
-insista-t-il durement. Mais ce qui est passé est passé. Cet imbécile de
-Miromps me dégoûte: il me traite comme un fils. Quant à Mathilde, elle
-est trop lâche... Et dire que je l’ai crue si forte. Mais le Doublemaze
-a fait sa conquête.
-
---Comment?
-
---Oui, comme je te le dis. Le vicaire est un ambitieux. Miromps doit
-être l’instrument de sa carrière. Si les élections réussissent pour son
-parti, si Miromps est élu, Doublemaze est un grand homme. La banque
-agricole, le «Laboureur», qu’a fondée le chanoine, sous l’espèce d’un
-homme de paille, c’est sur les épaules d’un Miromps qu’elle doit
-reposer. Miromps est indispensable. Or, Miromps est un faible.
-
---Crois-tu? Un homme qui a eu une existence aussi dure...
-
---Ça ne prouve rien. C’est un faible. Le chanoine est bien plus fort que
-lui, va, sans être le fils de ses œuvres. Il a vu tout de suite le
-défaut de la cuirasse: la femme. Miromps ne vit plus que par Mathilde.
-Depuis qu’il est marié, il est aveugle, sourd et bête. Le voilà bien, le
-grand aventurier! Mathilde est malade et Miromps perd la tête. Son
-argent, il s’en fiche. Si Mathilde lui demandait de le jeter à la
-rivière, il le ferait aussitôt en pleurant de joie.
-
---Et si Mathilde le lui demande pour...
-
---Pour Doublemaze! Eh! bien, il donnera ce qu’on voudra. C’est bien ce
-qu’a vu Tartufe! Et c’est le siège de la femme qu’il a commencé.
-
-Lortal s’arrêta un instant. Nous étions devant le pavillon qui luisait,
-blême, dans l’ombre.
-
---Ne lui a-t-il pas persuadé, reprit-il avec rage, de transformer son
-atelier en oratoire? Il profite de tout, de sa maladie, de sa nervosité
-et surtout... Mais je ne peux rien dire, je ne peux pas...
-
---Jacques, je suis ton ami, risquai-je avec un peu de honte.
-
---Des idées absurdes! folles! Des remords... comme si elle avait commis
-une faute, irréparable. Comment a-t-il pu deviner? Comment a-t-il pris
-cette piste? Je l’ignore. Il est peut-être allé au hasard. Il est tombé
-juste et je t’assure qu’il en a profité. Le flair de ces gens est
-incroyable. Il n’est pas de secrets qu’ils ne devinent. Ils avancent
-doucement la main et font crier celui qui cachait le mieux sa blessure.
-On ne peut pas ne pas se trahir avec eux.
-
-Une horloge sonna. Sept coups vibrèrent dans la nuit, par-dessus les
-arbres du Foirail, sept coups partis de la cathédrale invisible et dont
-les ondes allaient mourir au loin, vers les champs.
-
---Il faut rentrer! dis-je.
-
---Je n’en reviens pas, reprenait Lortal. Mathilde qui n’avait aucun goût
-pour les prêtres. Tout juste si elle faisait ses Pâques, comme tout le
-monde. Rien d’une dévote. Et maintenant je parierais qu’elle va prendre
-ce Doublemaze pour confesseur. Si ce n’est déjà fait! Mais je ne peux
-rien savoir! Et pourtant, ajouta-t-il âprement, je me défends!
-
---Tu te défends!
-
---Naturellement. C’est moi, l’ennemi. Miromps est déjà soumis, cet
-indomptable, ce hors la loi! Mais moi! On a bien deviné tout de suite
-qu’il fallait m’arracher de la place. Au fond je m’en rends compte et
-j’enrage: j’ai été le bon levier pour Doublemaze. Un levier, tu
-m’entends. Imbécile! Et parbleu! Il l’a prise par la confidence, la
-sympathie, la consolation, que sais-je? Mathilde avait une fibre
-sensible: l’orgueil. Il a su la toucher. Il lui a fait honte. C’est
-ainsi qu’il a dompté la première révolte. Maintenant il l’enveloppe de
-mysticisme: il lui fait lire des livres sur la grâce, l’amour sacré, un
-tas de fariboles qui grisent les femmes. Ah! le malin, il savait bien
-qu’on n’arrache les femmes à l’amour que par l’amour... Et je ne peux
-rien, rien!
-
-Il y avait une telle désolation dans son accent, quand il prononça ces
-derniers mots, que je lui serrai le bras avec force. Nous gravîmes le
-perron. Rien ne pouvait me rapprocher davantage de l’ami, que je sentais
-si éloigné de moi, si ce n’est de le savoir malheureux.
-
-Nous dînâmes tous les quatre. M. Doublemaze était parti, accompagné de
-Mlle Dubois de Louvrezac.
-
---Un homme supérieur que le vicaire, dit Césaire-Auguste.
-
-Mathilde baissa la tête, tandis que Lortal ricanait.
-
---Vous en reviendrez, cousin!
-
---Vous remontez ensemble à Saint-Julien, nous demanda Mathilde.
-
---Oui, répondis-je. La dernière rentrée! C’est ce qui me console.
-
---Ne soyez pas trop impatient, me dit-elle avec un sourire dont la
-mélancolie me traversa comme l’écho d’une mélodie oubliée depuis
-longtemps. Vous avez toute la vie devant vous...
-
-Là-dessus, nous prîmes congé d’elle et de Miromps.
-
---A bientôt, nous cria sur la porte Césaire-Auguste.
-
---Toute la vie, répétais-je en montant, aux côtés de mon compagnon
-taciturne, l’obscur raidillon qui conduisait au collège--toute la vie!
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Le premier trimestre commençait allègrement. J’étais loin de prévoir
-l’événement, si proche, qui devait projeter une tragique lueur sur mes
-souvenirs de cette époque. L’année s’ouvrait sous de favorables auspices
-de travail et de camaraderie. Les élèves de philosophie--nous étions
-d’ailleurs un très petit nombre: huit--jouissaient d’une situation
-privilégiée. L’abbé Fourmeliès ne voulait pas qu’on nous traitât en
-écoliers, mais bien en jeunes hommes à la veille de choisir une
-carrière.
-
-M. Mirepuy, notre professeur, était un prêtre assez jeune que le
-Séminaire n’avait pas étouffé. Bien différent du maniaque Gerboux,
-halluciné de vices réels ou imaginaires et par surcroît artisan de
-fourberies et d’intrigues, l’abbé Mirepuy vivait à Saint-Julien dans un
-isolement qui agaçait des confrères moins enclins à la solitude et à la
-méditation, mais qui, à nos yeux, lui conférait un prestige dont
-bénéficiait son enseignement. C’était un petit homme précocement chauve,
-au visage poupin et fortement coloré; des yeux de faïence, bleu pâle,
-et, dominant toute la physionomie, un vaste front, sans rides. Il
-dialoguait souvent avec lui-même, marchant d’un pas rapide. Sa grande
-distraction était de se promener avec ses élèves favoris: Lortal,
-Saint-Alyre et moi. Quant à sa culture, elle était profonde et le fruit
-de méditations personnelles autant que de doctrines apprises. Il
-n’ignorait rien des grands systèmes de la pensée moderne. Aucune audace
-ne l’effrayait et je ne sais pas par quel mystère, au cours de l’enquête
-que ce prêtre obscur menait jour et nuit, inlassable, il avait préservé,
-comme un talisman, sa foi. Sa chambre était encombrée de livres et de
-revues. Il m’y recevait parfois et me faisait asseoir près de la lampe.
-Je lui soumettais toutes les vicissitudes de ma vie intellectuelle déjà
-fort agitée. Mille contradictions s’opposaient en moi; une logique
-brutale enrayait l’élan mystique. Ma raison, que ces premiers essais de
-dialectique assouplissaient, s’escrimait contre les dogmes jusque-là
-aveuglément acceptés.
-
---Tout craque, confiais-je à l’abbé. C’est comme une pesée invincible de
-toutes parts sur mon âme. La vieille armature religieuse, morale, cède.
-Je sens que les forces qui mûrissent en moi vont la faire éclater.
-
-Il m’écoutait, renversé sur sa chaise, les jambes croisées, le visage
-rejeté dans l’ombre.
-
---Elle est plus forte que vous ne pensez, me répondait-il, la vieille
-armature. Allez-y sans crainte. N’ayez pas peur d’analyser, d’examiner,
-de réfuter. Ce n’est pas la raison qui tuera la foi. Quand vous aurez
-fait le tour de tous les systèmes, vous verrez, vous y reviendrez,
-bêtement. Oui, bêtement, comme disait Pascal. Je n’ai pas peur. Lâchez
-toutes ces forces qui s’éveillent, qui grondent en vous. Lâchez-les
-comme des chiens avides. Ce sera la curée! Et alors! Ce n’est sans doute
-pas très orthodoxe, ce que je vous dis là, ajoutait-il en riant. Et si
-Gerboux m’entendait, je serais sûr de mon petit rapport.
-
-Il levait les bras et les laissait retomber avec un désespoir ironique.
-L’ombre dessinait sur le mur des ailes de moulin à vent.
-
---Ces gens-là, continuait-il, non sans quelque amertume, ont faussé le
-catholicisme. Ils n’ont tiré de lui qu’une morale étroite, tyrannique,
-souvent absurde. Ils en ont fait un instrument de domination temporelle.
-Ils ont perdu la mystique. Il n’y a plus de Saints. La Règle a remplacé
-la Charité; les encycliques, l’Évangile. Et cependant l’amour, c’était
-le seul flambeau que la raison ne pouvait pas éteindre entre leurs
-mains!
-
-Cher abbé Mirepuy! Je n’emportai de ces entretiens aucune certitude.
-J’emportai quelque chose de bien plus précieux que la certitude: le
-besoin de chercher, de chercher encore; la joie de me débattre, comme un
-nageur fouetté par les vagues, de souffler, la tête hors de l’eau, et de
-replonger dans le tumulte salé. Le doute ne m’abattait plus: il
-m’exaltait.
-
-Avec quelle attention nous l’écoutions, notre maître de philosophie:
-Lortal lui-même, gagné par ces nouvelles études, perdait son
-indifférence. Je le voyais avec plaisir, le menton dans les mains, le
-regard fixé sur le petit homme blond. Mirepuy, négligeant les manuels
-stupides, émasculés, que l’«Union chrétienne» mettait entre nos mains,
-nous nommait des penseurs dont le nom seul eût dû faire crouler les murs
-de la classe: Comte, Renan, Nietzsche, Schopenhauer. Nous n’étions que
-médiocrement familiers avec leurs œuvres, mais il suffisait de les
-nommer pour que le cours prît une saveur de conspiration. Et nos âmes
-avides de risques frissonnaient à de merveilleux dangers!
-
- * * * * *
-
-L’abbé Testard était toujours chargé de la surveillance de notre
-division. Mais sa défaite était irréparable. Convaincu désormais de son
-impuissance contre Lortal et moi, il se résignait et reportait son zèle
-sur un nouveau dont je plaignais le sort. Ce nouveau était voué d’abord
-au ridicule, ensuite à une domination sentimentale, tatillonne,
-étouffante. Mais je m’en désintéressais et laissais sa proie au terrible
-abbé, de plus en plus autoritaire avec les faibles, de plus en plus
-congestionné, rongé par une contrainte dont s’accommodait mal sa chair
-épaisse et volontaire de paysan. Testard affectait avec moi une
-indifférence cordiale: mais il marquait de la froideur à Lortal qui la
-lui rendait bien.
-
-Quant à Gerboux, il se contentait de nous ignorer. Et plût au ciel que
-cette ignorance n’eût pas été feinte! En réalité, le nez dans ses
-manches et ses gros yeux d’oiseau de nuit tournoyant derrière les
-bésicles, il furetait partout, fouillait les tiroirs et les poches des
-vêtements oubliés à un porte-manteau, se livrait enfin à une odieuse--et
-sans doute passionnante--besogne de mouchard. Ce Basile espionnait tout
-le monde, depuis le plus petit élève de huitième jusqu’au supérieur,
-sans oublier les domestiques.
-
---Je me méfie de plus en plus de Gerboux, me disait Lortal. Tu sais en
-quels termes il est avec Doublemaze. Le grand vicaire n’aime pas à
-mettre ses blanches mains dans le linge sale. Gerboux confesse pas mal
-de dévotes bien renseignées. Il est aumônier des dames de la Compassion
-qui font tant de bonnes œuvres et tant de mariages...
-
-L’état de Mme de Rochebuque donnait de l’inquiétude à tous ceux qui
-l’entouraient. Miromps avait fait venir un médecin de Bordeaux qui avait
-tenu consultation avec Milondré. La jeune femme demeurait de longues
-heures, étendue sur une chaise-longue. Le souvenir de certaine soirée
-précisait pour moi les raisons de ce mal que l’on ne définissait pas. Ce
-drame à trois me paraissait lugubre. Seule, Mathilde déclinante se
-revêtait d’une poésie désolée. Pour moi, elle demeurait l’amazone, pure
-en dépit de tout et solitaire. Peut-être, inconsciemment, unissais-je
-mon humble offrande à la flamme trouble de Lortal!
-
-Salayrac, Lupé, Prélussin étaient revenus pour la session de novembre.
-Mais Charles Jouvelin n’était pas rentré.
-
-Ma mère m’écrivit: «Tu ne reverras pas cette année ton petit camarade
-Charles. Sa mère m’annonce que, par égard pour la santé frêle de son
-fils, elle passera l’hiver sur la côte d’Azur. Charles ira au lycée...»
-
-Ma nouvelle classe, mille petites préoccupations, Lortal et son secret,
-tout cela ne m’avait fait prêter qu’une médiocre attention à cette
-absence. La lettre de ma mère évoqua soudain le profil pâlot du petit.
-Je ne pouvais songer à lui sans un malaise qui était peut-être du
-remords. Quant à Édith, je m’imaginais un instant qu’elle avait décidé
-de ne point me revoir, mais je reconnus vite que ma prétention était
-exagérée. «Je l’aurais tant aimée!» pensais-je parfois, sans envisager
-la disproportion de nos âges, son caractère dont la frivolité m’eût si
-vivement blessé. Mais une femme que l’on désire paraît toujours si
-proche! Et il me venait une mélancolie aiguë à songer qu’une telle
-aventure m’avait été offerte et que je n’avais pas su la saisir; que
-cette révélation--heure unique--en pleine beauté, en pleine fleur, eût
-coloré de joie ma vie entière et que rien de semblable ne se
-retrouverait jamais plus...
-
-En quoi je ne me trompais pas.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint. Tristes journées de
-novembre! La colline, au sommet de laquelle s’élevait notre collège,
-était balayée de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de
-feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit, aux fenêtres des
-dortoirs. Les beaux marronniers de la terrasse étaient, une fois encore,
-dépouillés de leurs feuilles; les charmilles n’abritaient plus aucun
-secret, par les soirées traîneuses de brumes. Sournoisement la saison
-insinuait en moi son poison mélancolique. Je me surprenais à rêver tout
-en parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres prêtés par l’abbé
-Mirepuy.
-
-Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère douloureux.
-Parfois, au cours d’une étude, mon regard s’arrêtait sur le visage de
-l’ami et ne pouvait s’en détacher, comme si une séparation menaçait.
-Lortal était alors d’une irritation constante à mon égard. Je pardonnai
-cette humeur. Il avait une telle excuse. Le sentiment, que je supposais
-en lui, auréolait le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais pas
-ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette passion malheureuse qui
-l’ennoblissait aux miens. Des crises de gaieté brutale alternaient chez
-lui avec des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour Salayrac le
-reprenait. Des relents de ripailles villageoises allumaient encore ce
-rustre égrillard, et, tout chaud de leurs «rigolades», Lortal se moquait
-de ma mine confite.
-
- * * * * *
-
-Le jour des morts, il était d’usage que chaque classe, guidée par son
-professeur, se rendît à la visite du cimetière. Nous partîmes donc sous
-la conduite de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise matinée,
-pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées sur les yeux. Le champ
-des morts s’étalait sur un vaste plateau; ses croix dominaient la ville
-et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver, suivre des faubourgs
-lépreux dont le brouillard et la boue aggravaient encore la désolation
-banlieusarde.
-
-Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la Cité Morte, nous
-attardant parfois, pour une prière, devant une tombe abandonnée. Ces
-sépultures de pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une offrande,
-à chaque saison: roses sauvages de l’automne, perce-neige de l’hiver,
-violettes du printemps, boutons d’or de l’été. A l’écart des autres, je
-demeurai quelques instants devant l’une de ces tombes sans nom, ému
-comme si j’avais découvert dans un temple vide l’autel du dieu inconnu.
-
-La mort! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect hideux que nous
-décrivait jadis le sombre Gerboux: reine des épouvantements, pourvoyeuse
-de cloîtres. Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient
-délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux bras nus de son
-Christ, un rosier avait grimpé et, sous le vent d’automne qui balayait
-éperdument les allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La
-terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements ensevelis dans le
-travail de son sein et de cette terre avait surgi la tige fleurie de
-tardives corolles. A leur tour, les roses mouraient; une légère odeur de
-corruption envenimait leur parfum; les pétales jaunissants
-s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la loi qui veut que
-toute beauté soit éphémère et qu’une incessante destruction accompagne
-une renaissance sans fin.
-
-Cette image fut un trait de lumière pour mon esprit. Brusquement
-m’apparut la folie d’une religion du désespoir qui sèvre les vivants,
-par la crainte de la mort, des plus fortes joies de la vie. Se
-mortifier, n’est-ce point devenir semblable à un mort? L’ascète est
-l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre, dansant et
-enguirlandé, conduit la sarabande des suppliciés volontaires.
-L’enseignement du rosier effeuillé n’était-il pas préférable à cette
-frénésie qui précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires des
-cloîtres, seule issue logique de la doctrine de mort et de péché?
-
-Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie: la vie elle-même,
-sépulcre insatiable, inépuisable source. Et les choses ne se révoltaient
-pas; elles cédaient à leur destin avec sérénité; ayant réalisé leur être
-et leur forme d’un instant, elles se résorbaient dans le gouffre
-dévorant et créateur. Pour vaincre la mort, nos maîtres nous prêchaient
-de sacrifier la vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette
-matinée d’automne, devant cette tombe inconnue et jonchée d’agonisantes
-roses, une vérité sereine m’inondait, courait à travers mon sang comme
-une liqueur réchauffante. Vivre! Il fallait accepter de vivre, comme il
-fallait accepter de mourir, d’un cœur content, ayant donné toute sa
-fleur. Et la seule éternité qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri
-d’ossements, était celle de l’innombrable devenir.
-
-Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades. Une nappe de pluie voilait
-le monde à nos pieds. Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à
-tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du Christ me revint
-en mémoire:
-
-«Laissez les morts ensevelir les morts.»
-
- * * * * *
-
-L’après-midi, comme il n’y avait pas de cours, Lortal me demanda de
-l’accompagner chez les Miromps.
-
---Ta visite fera plaisir à Mathilde. Cela la changera un peu de sa
-compagnie habituelle!
-
-La petite ville d’Aubenac était tapie sous d’épais nuages plus bas que
-les collines environnantes, et qui semblaient l’isoler de toute
-communication avec l’univers. Par-dessus les toits d’ardoises, les tours
-et la flèche de la cathédrale s’étoupaient de brume. Quelques corneilles
-au vol flasque écornaient d’accents circonflexes cette voûte grise où
-s’étouffait la sonnerie des heures. Le théâtre, portes closes, laissait
-le vent lacérer les lambeaux des dernières affiches de la _Dame aux
-Camélias_. Le «Café du Commerce» avait tiré ses rideaux pour mieux
-emmitoufler ses habitués dans un nuage d’absinthe dont l’arome filtrait
-sur le trottoir. Sur le Foirail qui dressait vers le ciel les branches
-nues et puissantes de ses arbres, comme pour le conjurer de déchirer
-enfin ces étouffantes nuées, la meule d’un affileur faisait un
-sifflement doux et triste. Quelques dévotes en capote noire sortaient de
-l’église. Un moine de pierre qui supportait le cintre du porche de ses
-épaules tronquées, leur tira la langue. Pas une âme! La province couvait
-discrètement son pot-au-feu de haines, d’intrigues, de mensonges.
-
-On éprouve parfois dans ces petites villes, en apparence refuges du
-sage, la révélation soudaine de leur vie secrète. C’est comme si l’on
-flairait le relent sournois de toutes les vilenies qui se trament sous
-ces dehors patelins, de même que l’on flaire, au seuil d’une gargote
-d’aspect débonnaire, l’odeur du bouillon aigre et de la viande avancée.
-La tranquillité des lieux est si grande qu’elle semble dérober une
-menace. Sur la place silencieuse où chante la fontaine, on est tout d’un
-coup pris d’inquiétude et d’une furieuse envie d’être transporté à cent
-lieues.
-
-Ce malaise m’étreignait, tandis qu’aux côtés de Lortal je gravissais la
-rue Jaladis. Jamais l’hôtel Miromps ne m’avait paru plus sévère. Les
-fenêtres de la façade étaient fermées: la maison avait abaissé ses
-paupières, jalousement, sur son secret.
-
-Césaire-Auguste nous accueillit dans le salon désert. Il n’avait pas
-encore perdu cet aspect d’énergie, cette puissante lourdeur qui
-m’avaient séduit jadis. Mais la bouche n’avait plus sa contraction
-volontaire; le menton plus gras s’arrondissait. Il émergea de l’ombre,
-avec sa démarche torse.
-
---Mathilde est bien souffrante. Elle vous recevra quand même tout à
-l’heure. Votre visite la distraira.
-
-Et se tournant vers Lortal avec une humilité qui me navra:
-
---Jacques, dit-il, si vous voulez aller la saluer tout de suite, vous
-êtes libre.
-
---Puisque vous le permettez, répliqua doucement mon ami.
-
-Et il disparut par la tapisserie du fond.
-
---Je suis bien inquiet, me dit Miromps. Ma pauvre femme ne supporte que
-difficilement les épreuves de la maternité. Elle ne quitte guère sa
-chaise-longue. Elle est triste. Rien ne parvient à la distraire!
-
-Il passa sa main sur son front, comme pour essuyer une sueur invisible.
-Ce geste incluait une grande douleur.
-
---Elle ne trouve de soulagement que dans la lecture. Le chanoine
-Doublemaze lui indique des livres. Je lui en ai beaucoup de
-reconnaissance. C’est un prêtre fort accompli.
-
-Nous entrâmes dans son cabinet.
-
---Voyez ma nouvelle acquisition, me dit-il avec une satisfaction de
-collectionneur. Une déesse étrusque; la déesse de l’ombre.
-
-C’était une figurine de bronze représentant une femme nue, mais longue,
-si longue qu’elle semblait une fumée; à la contempler, elle s’effilait,
-s’effilait dans le demi-jour de la pièce. Le métal n’était plus qu’une
-impondérable substance. Je songeais à celle qui, de cette maison
-solitaire, s’évanouirait peut-être ainsi, un de ces soirs, pareille à la
-déesse de l’ombre, fumée, elle aussi.
-
-Quelques instants plus tard nous pénétrâmes chez Mathilde.
-
-La chambre, fort haute de plafond, était plongée dans une
-demi-obscurité. Une servante plaçait une lampe sur un guéridon. Baignées
-par le cercle lumineux, je vis des mains, allongées sur une couverture,
-des mains jaunes, amaigries. Au-dessous de la lampe, un livre ouvert. Le
-visage de Mathilde ne m’apparut qu’ensuite.
-
-Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans le noir. Tous deux
-étaient silencieux. Nous entendîmes le tic-tac de la pendule qui
-marquait, goutte à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait.
-Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur. Tous les bruits du monde
-étaient morts à cette porte.
-
-Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune femme que j’avais vue
-galopant sur la lande hivernale? Était-ce bien l’Amazone? Un an s’était
-écoulé. Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre de
-l’abat-jour? Mais elle semblait avoir perdu cet ambre qui lui donnait
-une fauve splendeur. Ses joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté
-entourait ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait,
-lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer longtemps pour connaître
-que la lassitude de vivre habitait ce corps.
-
-Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà étrangère, comme une
-qui part pour d’autres contrées--des contrées silencieuses--et qui déjà
-s’isole.
-
---Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour Jacques, me dit-elle.
-
-Elle me parla aussi de mes études.
-
-Lortal était immobile comme une statue.
-
---Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste qui se tenait à
-l’écart, comme un enfant ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer.
-
-Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles.
-
-Je ne pus résister au désir de me pencher sur le livre ouvert au chevet
-de Mathilde. Ce n’était pas un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle
-marquait la page. Je lus:
-
-_Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras,
-parce que l’amour est fort comme la mort, parce que le zèle de l’amour
-est inflexible comme l’enfer; ses lampes sont des lampes de feu et de
-flamme. Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité, et les fleuves ne
-la submergeront point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses
-de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait comme rien._
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La rue. La nuit.
-
---Je m’étonne que nous n’ayons point rencontré M. Doublemaze, dit
-Lortal.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Quelques jours plus tard, Lortal fut mandé chez le Supérieur.
-L’entretien dura assez longtemps. Quand mon ami vint reprendre sa place
-à l’étude, il avait un visage si dur que je pressentis quelque chose de
-grave. Il feignit de s’absorber dans la lecture d’un livre dont je vis
-bien qu’il ne tournait pas les pages.
-
---Lortal quitte le collège! me susurra Saint-Alyre. Il y a un complot
-contre lui.
-
---Imbécile! répliquai-je agacé. Lortal est trop bien avec Fourmeliès.
-
-Saint-Alyre haussa les épaules.
-
-A la récréation suivante, Lortal me raconta son entrevue avec le
-Supérieur.
-
---Lortal, lui avait dit l’abbé Fourmeliès, vous avez toujours été un
-élève inégal, mais je dois reconnaître que vos qualités d’esprit
-réparent aisément le préjudice de votre incurable paresse. Votre succès,
-en juillet dernier, a réjoui vos maîtres et moi-même, en particulier. Il
-est juste que les droits de l’intelligence soient reconnus. Si le
-labeur, l’effort persévérant eussent seuls été récompensés, vous auriez
-été moins heureux. Quoi qu’il en soit, vous avez honoré votre collège:
-le collège ne l’oubliera pas.
-
---Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur que vous me faites,
-repartit Lortal. Où veut-il en venir? se demandait-il _in petto_.
-
---J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses paroles trahissaient
-une certaine gêne, j’ai souvent craint que l’enseignement de
-Saint-Julien, parfaitement adapté aux nécessités intellectuelles d’une
-jeunesse provinciale un peu fruste, convînt moins à un esprit tel que le
-vôtre, plus affiné, plus mûr aussi que celui de vos camarades. Le
-contraste qui se marque entre vous et vos condisciples, contraste que
-j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible à mesure que vous
-vous développez davantage. Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où
-vous vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que ce milieu ne
-peut malheureusement prendre aucun bénéfice de votre supériorité.
-
---Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais votre jugement est bien
-amer, monsieur le Supérieur.
-
---Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume dans mes paroles. Vous savez
-avec quelle sollicitude je vous ai suivi au cours de cette dernière
-année scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si dangereux et
-si séduisant a toujours attiré ma sympathie et, bien souvent aussi,
-excité mon inquiétude. Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je
-vous ai mandé près de moi.
-
-L’abbé Fourmeliès posa un instant.
-
---Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle, M. de Rochebuque, a
-fait les mêmes réflexions que moi-même...
-
---On les lui a soufflées! interrompit brusquement Lortal.
-
---Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime que notre modeste collège
-de Saint-Julien ne peut vous fournir un enseignement philosophique
-adéquat à vos capacités.
-
-L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal sourit.
-
---Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne possède pas autant de
-diplômes que les universitaires des lycées. C’est pourtant un
-philosophe, ce que l’on ne saurait dire de tous les professeurs de
-philosophie.
-
---C’est une magnifique intelligence! dit avec feu Lortal.
-
---Je suis heureux que vous lui rendiez hommage. M. Mirepuy n’est, hélas!
-pas apprécié à sa valeur dans certains milieux et je crains que son
-enseignement ne soit pas toujours exactement interprété.
-
---Je m’en doute, sourit Lortal.
-
---Laissons cela! toujours est-il que votre oncle juge que vous seriez
-beaucoup mieux à votre place dans un établissement parisien. Et il est
-décidé à vous envoyer achever votre philosophie dans la capitale. Avouez
-que c’est beaucoup de bonté de sa part.
-
-Lortal répliqua, ironique:
-
---Je ne lui en ai aucune reconnaissance. Quant à obéir, c’est une autre
-affaire. Miromps veut m’éloigner d’ici. Qui sait pourquoi? Peut-être ne
-le sait-il pas lui-même! J’ai quelque raison de supposer que je gêne
-quelqu’un, et ce quelqu’un a malheureusement pris une telle influence...
-
---Insinuations, mon enfant! Tout cela ne me regarde pas. Votre oncle m’a
-exprimé ses intentions. Je vous les transmets.
-
---Il vous a parlé, seul?
-
-Le Supérieur hésita un instant.
-
---Non, fit-il sèchement.
-
---J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je ne dépends que de mon
-tuteur.
-
---Hélas! mon enfant, vous savez bien que votre tuteur ne peut rien pour
-vous!
-
---C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la force de me passer de
-Miromps et de son argent.
-
---Non, fit Fourmeliès.
-
---Vous me méprisez, monsieur le Supérieur, murmura Lortal.
-
---Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. Mais je vous sais épris du
-siècle. La perspective brillante d’avenir qui vous est offerte vous
-séduira peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens qui vous
-retiennent et que vous croyez si forts...
-
-Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion de gravité et de
-tendresse et mit sa main sur l’épaule du jeune homme.
-
---Et vous partirez, continua le Supérieur. Et vous oublierez. Vous
-n’êtes pas de ceux qui se donnent tout entiers à Dieu, à une idée, à une
-affection. Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez guère. Vous êtes
-riche, très riche, Jacques: mais vous êtes aussi avare, avare de
-vous-même. Vous pouvez faire beaucoup de malheureux sur votre route.
-Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil homme qui a mis tout son
-espoir ailleurs que dans les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au
-nom d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez peut-être jamais
-eue; je vous parle au nom de votre dignité et de votre bonheur. Jacques,
-ne faites pas de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances que vous
-auriez injustement causées retomberaient sur votre tête. Vous êtes né
-parmi les forts: vous le savez; vous avez une grande certitude sur votre
-action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la force sans amour.
-
-Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une voix ferme:
-
---Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre départ aura lieu
-dans huit jours. Vous ne vous révolterez pas. Et s’il vous faut une
-consolation, vous la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par
-vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le courage, Jacques, si
-vous vous piquez d’en avoir... Allez!
-
- * * * * *
-
-Lortal me rapporta cette conversation avec une fidélité scrupuleuse,
-notant jusqu’aux gestes et aux intonations. Il ne laissait transparaître
-qu’une partie de son bouleversement.
-
---Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions de Fourmeliès sont
-claires. Qui a pu le mettre au courant? Le bonhomme est très touchant,
-mais de quoi se mêle-t-il? Il y a du Doublemaze là-dedans; j’en mettrais
-ma main au feu. C’est lui qui a soufflé Miromps et lui a inspiré cette
-démarche. Pour mieux agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant
-quelques-unes des confidences volées à Mathilde. C’est du propre!
-Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il s’agit de m’éloigner, moi, parce
-que je gêne le règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette sale
-politique un joli vernis sentimental. Lortal, il faut vous sacrifier! Eh
-bien! non. D’abord, qu’est-ce qu’en pense Mathilde? L’ont-ils avertie?
-S’ils ne l’ont pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons.
-
-Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles de Fourmeliès
-m’avaient touché. La cruauté de mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à
-solliciter l’appui d’une femme épuisée et malheureuse, victime de son
-égoïsme. Et pourquoi? Pour prolonger son mal, ses regrets, ses remords
-peut-être. A la seule pensée de servir les desseins de Doublemaze,
-Lortal ne voyait plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de
-reconquérir Mathilde, moins pour sauvegarder son amour menacé que pour
-consolider son orgueil, pour remporter une victoire sur le chanoine.
-Pauvre Amazone devenue l’enjeu de ces égoïsmes! Lortal songeait-il à ce
-qu’était sa vie, à ses longues journées de solitude dans le silence
-étouffant de la province, tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait
-coupable, par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour un
-sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une lourde servitude de
-reconnaissance?
-
-L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation. Je l’évoquais
-dans le sombre décor de la rue Jaladis, étendue dans ses fourrures,
-écœurée de cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime de sa
-chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant qu’elle portait
-vivrait-il? J’imaginais qu’elle devait souhaiter sa mort, tant j’avais
-découvert de désespoir dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où donc
-était le refuge? Lortal? Nul doute qu’elle ne l’aimât de toute son âme
-bien à elle, sinon d’un corps voué à un autre; mais Lortal était jeune,
-égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût nuancé de
-haine, depuis qu’il la savait enceinte: enfin les liens du sang et l’âge
-les séparaient pour jamais. Miromps? Elle le jugeait vil d’avoir
-supporté son indifférence, voire sa répulsion; de l’avoir, trop sûr de
-sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal dont il ne pouvait
-ignorer l’amour; elle l’exécrait enfin d’être le maître, maître servile
-et complaisant, mais le maître quand même.
-
-Où donc le refuge? Doublemaze était survenu. Qu’importait que ses
-desseins fussent cachés, ses voies, tortueuses? Il semblait bon; il
-parlait avec tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre
-cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux et coupable,
-c’était l’amour lui-même, mais l’amour épuré, spirituel, dépouillé du
-vertige charnel. Mathilde avait oublié Dieu: mais Dieu ne l’avait pas
-oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi de l’amant et le visage
-humilié du mari, elle jeta son âme au consolateur, dans un élan
-désespéré.
-
-C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher de lui. Je ne pouvais
-que plaindre mon ami, devinant la torture d’une jalousie provoquée par
-un insaisissable rival. L’âme aimée se réfugiait dans un ciel
-inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait dans son amour et
-son orgueil blessés, sans égard pour celle que son amour et son orgueil
-avaient tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction pour
-arracher la naufragée à sa dernière planche de salut. Et que ferait-il
-d’elle ensuite? Ne pouvait-il renoncer, l’abandonner dans cette rade
-mystique où l’épave trouverait enfin un flot calme?
-
-Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je redoutais par trop sa
-hauteur. Décidé à mettre ses plans en exécution immédiate, il me déclara
-qu’il se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous un prétexte
-quelconque il obtint une autorisation de sortir.
-
-Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés.
-
---Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins sont auprès d’elle. On
-redoute un accident grave, cette nuit: l’hémorragie...
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Le lendemain matin, nous étions réunis dans notre petite classe
-silencieuse. Le poêle ronflait. L’abbé Mirepuy commentait un théorème de
-Spinoza sur les passions. On frappa. Lortal tressaillit.
-
---On demande M. Lortal!
-
-Mon ami sortit. Mirepuy l’accompagna d’un regard grave. La classe
-continua, morne.
-
-Je ne doutai plus qu’un malheur ne fût arrivé. Tout le jour une angoisse
-pesa sur moi. Lortal ne revenait pas. A la récréation du soir, l’abbé
-Fourmeliès apparut dans la cour, drapé dans un capuchon de laine. Il me
-fit signe d’approcher.
-
---Un grand malheur frappe M. de Rochebuque et votre ami Lortal qui est
-son proche parent. Mme de Rochebuque est morte, la nuit dernière. Lortal
-est là-bas depuis ce matin. Je sais l’affection que vous aviez pour lui
-et aussi que vous étiez reçu dans cette maison. Je vous autorise à aller
-unir vos prières à celles de votre ami.
-
-La nouvelle était si attendue qu’elle ne me causa aucune secousse.
-Depuis le matin, je savais que Mathilde était morte. Lors de ma dernière
-visite à l’hôtel Miromps, n’avais-je pas lu le sinistre présage sur ce
-visage émacié? Je m’inclinai et je me rendis au dortoir pour changer de
-vêtements. J’accomplis, l’esprit vague et comme envahi d’une torpeur,
-tous les gestes familiers. La mort de cette étrangère élargissait un
-cercle d’ombre autour de ma pensée. Mathilde avait tenu tant de place
-dans mon imagination que la perte d’une personne de ma famille n’eût
-probablement pas causé en moi un tel vide.
-
-Je sortis. C’était un des premiers jours de décembre. Un peu de neige
-avait blanchi les toits que le froid crépuscule colorait de rose et de
-bleu. Les rues d’Aubenac étaient désertes à cause du verglas. Un feu de
-forge embrasait les vitres d’une boutique basse. La cathédrale, sculptée
-en blanc et noir, pesait de sa lourde architecture sur les vivants et
-sur les morts. La petite ville hérissait ses cheminées, ses clochers et
-ses girouettes sur le ciel rougeoyant et fumeux. Chaque maison se
-figeait dans le silence hostile de l’hiver: «O Mathilde, songeais-je, de
-quelle prison vous êtes-vous évadée!»
-
-Les cariatides de l’hôtel tordaient leurs muscles étoupés de nuit. La
-porte était entre-bâillée, comme c’est l’usage dans les maisons des
-morts où chaque passant peut entrer; car la mort est hospitalière. Dans
-le vestibule éclairé faiblement d’une petite lampe, un homme était
-assis, les coudes sur une table où luisait un plateau d’argent: c’était
-le grand laquais. Il ne se leva point et m’indiqua d’un signe de tête
-que je pouvais entrer. Dès le seuil, l’odeur de la mort m’avait saisi.
-L’odeur de la mort est quelquefois douce; mêlée au parfum de la cire et
-des fleurs, elle est pareille à l’odeur des églises.
-
-Le vaste salon, où tremblotaient des bougies à la clarté rougeâtre,
-était peuplé d’ombres chuchotantes: des parents, des amis, plusieurs
-prêtres. Mlle Dubois de Louvrezac étalait sur une robe de serge noire un
-large mouchoir blanc. Elle représentait la douleur familiale, rôle dont
-ne se souciaient ni Lortal ni Miromps. Bien qu’aucun lien de parenté ne
-l’unît à Mathilde ou à son mari, elle recevait pour ce dernier les
-condoléances et les embrassades, tout en larmes, en soupirs, en
-déploiements de batiste humide.
-
---Cette chère enfant! sanglotait une grosse dame. Quelle horrible chose!
-Elle avait vingt-quatre ans, n’est-ce pas? Et morte ainsi, en une
-nuit!...
-
---Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait Mlle Dubois.
-
-Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais été présenté à
-Mathilde. Une association cruelle évoqua en mon esprit la jeune femme en
-robe glauque, la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge.
-
-A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré, sanglé dans sa
-redingote, échangeait de solennelles fadaises avec l’officier
-démissionnaire. De temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses
-favoris. Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa suffisance.
-
-La tapisserie du fond se souleva un instant. Un reflet de chapelle
-ardente glissa sur le parquet trop ciré. Lortal était près de moi. Sans
-mot dire, il me prit la main et me conduisit.
-
-La chambre de Mathilde était tendue d’ombre comme une église; le lit de
-la morte était pareil à un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient
-tout autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement des hauts
-cierges, rayonnaient d’une lividité morbide. Tout d’abord, je n’osais
-considérer le corps qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue
-émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma vie, je me rencontrais
-avec Elle.
-
-Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière. Mais aucune des
-formules sacrées ne me vint aux lèvres. Seule, une terrible curiosité
-m’envahissait. Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été.
-Tendrement, respectueusement, mon regard descendit de son front, ivoire
-lisse entre les bandeaux d’un noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés
-de satin blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée, et dans toute
-cette blancheur son visage et ses mains paraissaient baignés d’ombre.
-Dans cette ombre, le grand Travail commençait. Une légère bouffissure
-avait rempli les joues creusées par la souffrance. On eût dit qu’un
-voile avait glissé sur ce beau visage. Les lèvres amincies soulignaient
-de deux lignes violettes les ailes du nez blafardes et pincées. Signes
-précurseurs!
-
-Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette vue. Ce cadavre,
-rigide sans doute sous les mousselines, avait l’abandon du sommeil et
-son aspect était moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres
-allongés, dans les mains jointes, comme un glissement doux vers la vie
-éternelle--non pas au sens où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si
-cruellement étreint, ne battait plus; ses pulsations éphémères s’étaient
-maintenant fondues dans le rythme qui ne s’arrête pas.
-
-Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina devant le lit funèbre et
-demeura, droite, au pied du lit.
-
-Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue douillette, fit un vaste
-signe de croix.
-
-C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les portes de la mort. Par
-delà la vie ténébreuse, il lui avait montré les espaces illuminés de la
-lumière mystique et les derniers moments de la jeune femme avaient été
-éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui verser cette ultime douceur,
-ce baume destiné à endormir la révolte de la chair précocement vaincue,
-quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées? Pour ressusciter une
-foi depuis longtemps engourdie, à quels stimulants n’avait-il pas dû
-recourir? Humilier cette âme, attiser en elle le remords, la crainte
-d’un châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure, pour que
-de la douleur pût jaillir une espérance nouvelle, pour que l’excès même
-de cette douleur livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense.
-
-Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la politique du prêtre
-ne m’avaient pas fait une grande impression. J’étais beaucoup plus
-vivement frappé par cette redoutable diplomatie qui engageait les âmes
-dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement dans ses lacs.
-Grâce à quelles recherches subtiles le grand vicaire s’était-il rendu
-maître du secret de Mathilde? Par quelles pressions ingénieuses lui
-avait-il arraché un aveu? Par quelles menaces, quelles violences
-peut-être? Une fois l’âme gagnée aux divines consolations, que ne
-devait-on attendre d’elle? Terrible appât pour un cœur blessé. «Je suis
-moi aussi un pêcheur d’âmes», pouvait dire Doublemaze, car il avait
-amorcé sa proie avec une cruelle science.
-
-L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché de lys moribonds.
-
-Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs de mon être, ce
-n’était point le spectacle de la mort destructrice de jeunesse et de
-beauté, qui la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans
-limites ne me permettaient que de courber la tête. Mais ceux qui ont
-fait d’elle une puissance de mensonge ne méritaient-ils pas ma colère?
-
-Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où j’avais vu Mathilde pour la
-dernière fois, le livre de la Terreur et de la Vengeance ouvert à son
-chevet. A quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces murs
-n’avaient-ils pas assisté? Mathilde avait sans doute cherché dans le
-livre un aliment de paix. Le superbe torrent des images bibliques
-l’avait entraînée, en une course folle, vers le renoncement d’abord,
-puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond, l’effort de Doublemaze
-avait été médiocre; sa tâche, facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre,
-pesant avec art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre: orgueil,
-amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les Prophètes, avec
-leur lyrisme impérieux, l’Évangile ruisselant de pitié, avaient fait le
-reste.
-
-Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de mon ami. Lortal était
-aussi immobile que le soir où je l’avais vu contempler, assis au bout de
-la chaise-longue, le visage de plus en plus changé de l’Amazone.
-
---O Mathilde, murmurai-je,--et ce fut ma seule prière--on vous a
-trompée!
-
- * * * * *
-
-Quant à Miromps, personne, même son domestique, ne réussit à le voir.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Lortal quitta Saint-Julien, le lendemain de l’enterrement. Il n’avait
-pas séjourné au collège durant ces dernières et douloureuses journées.
-Je ne l’avais pas vu depuis la catastrophe. La veille de son départ,
-j’appris par la sœur lingère qu’on préparait ses bagages. Cette
-nouvelle, comme celle de la mort de Mathilde, je l’attendais. Lortal ne
-pouvait rester ici. Il avait traversé ma vie en y laissant une trace si
-profonde que son souvenir était désormais l’inséparable compagnon de mon
-adolescence. Mais je savais bien qu’il n’était qu’un passant et que ni
-moi, ni personne au monde ne serions plus qu’une halte sur son chemin.
-Et voici que l’heure était venue. L’aventureux camarade, au carrefour de
-nos routes, me ferait un signe d’adieu, puis tournerait son visage et
-ses pas vers l’horizon.
-
-Il vint dans la cour, comme nous sortions de classe, vêtu de deuil. En
-ces quelques jours il avait vieilli. Ce fut un autre Lortal qui
-m’apparut, ce matin d’hiver, un Lortal bien différent de l’adolescent
-que j’avais vu descendant la pente de la terrasse, un soir d’automne
-déjà lointain. Sa poignée de main me fit mal.
-
-Il salua Mirepuy qui lui donna l’accolade, et me pria de l’accompagner
-jusqu’à la porte. Gerboux et Testard se promenaient ensemble. Lortal se
-contenta de soulever son chapeau. Gerboux fit une inclinaison de tête et
-cligna de l’œil derrière ses bésicles. Testard, gêné, rendit le salut;
-puis, comme nous nous éloignions, il accourut, laissant son collègue qui
-haussait les épaules.
-
---_Monsieur_ Lortal, dit-il, il y a eu des malentendus entre nous, ne
-nous quittons pas en ennemis.
-
---Je ne garderai pas un mauvais souvenir de vous, monsieur l’abbé,
-répondit Lortal en prenant la main tendue.
-
-J’ai beaucoup pardonné à Testard pour ce geste. Nos relations
-s’améliorèrent: l’ancien tyran et l’ancien rebelle ne survécurent pas à
-cette minute.
-
-J’accompagnai Lortal jusqu’au parloir. Sur le seuil, un commissionnaire
-l’attendait avec sa malle. Je compris alors que c’en était bien fini.
-L’angoisse de la séparation m’étreignit si fort que des larmes montèrent
-à mes yeux. Sans mon ami, la route m’apparaissait infinie et désolée.
-Lui seul avait pu susciter les mirages qui font la marche douce et
-dissipent la lassitude.
-
-Il m’embrassa.
-
---Paul, me dit-il, je ne sais ce que l’avenir nous réserve. Mais ne
-prenez jamais mon silence pour de l’oubli.
-
-Pourquoi abandonnait-il ainsi le «tu» de notre amitié? Ce «vous» de la
-dernière heure marquait-il que déjà nous étions étrangers? Il me sembla
-découvrir, sous l’aile sombre du chapeau, dans les yeux de mon ami, le
-Lortal redouté, l’inaccessible.
-
-Il sourit et tout bas:
-
---Je ne t’oublierai pas, murmura-t-il en dénouant mon accolade.
-
-J’aurais voulu le retenir, lui dire enfin ce qu’il avait été pour moi,
-lui, l’Éveilleur! Mais les mots m’auraient trahi...
-
-La porte claqua sur le vide de ma vie.
-
- * * * * *
-
-Ainsi je laisse, l’une après l’autre, retomber dans les limbes de ma
-mémoire, les figures que j’en ai évoquées au cours de ces pages, pour
-l’amère volupté du souvenir. Voici que je touche au seuil ensoleillé de
-ma jeunesse. Les souffles du large vont balayer l’amas des brumes.
-L’aube pointe. C’est une irradiation lente derrière la colline: un trait
-de feu qui jaillit, un bruissement de feuilles, un pépiement d’oiseau.
-Et quelle autre musique que les murmures de la forêt rendrait cette
-innombrable attente de l’aurore!
-
-Toutefois, Lortal parti, la solitude me fut pesante. L’affection de
-Saint-Alyre, si délicat pourtant, ne remplaçait pas la mûrissante amitié
-du disparu. Lortal m’écrivit deux ou trois fois, pendant les trois mois
-qui suivirent son départ, mais ces lettres ne reflétaient guère sa vraie
-vie. Il me parlait de Paris, de ses études, de ses relations qui se
-multipliaient, de son goût des voyages. A travers ces lignes je
-déchiffrais l’oubli fatal. Tout d’abord, je me révoltai. Puis la
-résignation se fit et j’acceptai l’idée de l’oubli, comme j’avais
-accepté l’idée de la mort, compagnes inséparables de nos jours.
-
-Cependant, Mathilde morte occupa mon esprit. A tort ou à raison, je crus
-deviner que Lortal n’entretenait pas assez scrupuleusement en lui la
-flamme de cette mémoire. Cette infidélité à une morte, c’est à moi qu’il
-appartenait de la réparer. J’aimai pour lui, comme j’avais aimé à
-travers lui. Et ce fut une délectation apparemment morbide en compagnie
-d’une ombre; en réalité, dernier fantôme suscité par le sourd travail de
-l’Être. C’est la vie, dont l’appel encore mal entendu m’égare vers la
-mort. Mathilde ne quitte pas ma pensée. Je lui offre l’hommage quotidien
-d’un amour d’autant plus glorieux qu’il semble plus purement spirituel.
-Je n’ai pas encore désappris l’humiliation des sens, telle que
-m’enseigna à la pratiquer la religion de mon enfance. J’ai d’abord aimé
-Dieu avec une ferveur dont la sensualité secrète m’échappait: maintenant
-j’aime une morte; je n’aime encore qu’une image née de moi.
-
-Les jours d’hiver passent, éclairés par la tremblante lueur des
-souvenirs.
-
-Je revois ma petite classe de philosophie, si recueillie, si attentive à
-la parole de Mirepuy. Le poêle rougit à mesure que l’ombre se fait plus
-dense. Un vitrail de givre filtre un dernier rayon. Nous nous exerçons
-gravement, presque religieusement, au grand jeu de l’esprit. Heures de
-tiède incubation! Jeunes visages attentifs tournés vers l’inconnu!
-
-D’un regard, je cherche la place de l’absent.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Pâques approchait et le printemps.
-
-Les élections mettaient Aubenac en effervescence. Les murs se couvraient
-d’affiches multicolores. Sur un nombre incalculable d’entre elles on
-pouvait lire en capitales éclatantes:
-
- MIROMPS DE ROCHEBUQUE
- _Républicain modéré._
-
-La fortune de Miromps devait lui assurer les suffrages de la bourgeoisie
-aubenacoise bien pensante et fort timorée quant à ses rentes. Quant au
-qualificatif de «modéré»--si justement choisi et probablement pas par
-lui-même--c’était l’étiquette d’opinions indéfinissables pour le moment
-et qui s’affirmeraient sans doute avec plus de précision, les bulletins
-une fois sortis des urnes. Je ne sais si Césaire-Auguste se donnait la
-peine d’être autre chose qu’un instrument entre des mains habiles et
-puissantes. Je ne l’avais pas revu depuis la mort de Mathilde qui
-l’avait accablé. Le chanoine Doublemaze ne le quittait plus. Le grand
-vicaire avait bien manœuvré cet homme dont la vie entière n’avait été
-qu’une série de rétablissements à la force du poignet, qu’une course
-farouche à l’argent et qui était venu tard à l’amour, pour sa ruine. De
-cet aventurier, jadis capable de toutes les audaces, aujourd’hui vidé de
-sa force, Doublemaze avait fait un «modéré». Beau triomphe.
-Césaire-Auguste avait délié les cordons de sa bourse. On pouvait voir,
-encastrée dans la façade d’une maison neuve, sur le Cours, une plaque de
-marbre noir gravée de lettres d’or: «_Le Laboureur_, Société de crédit
-agricole. Capital anonyme de...». Comment cette rude argile de mécréant
-avait-elle fondu dans les mains potelées du chanoine? Par quels
-persévérants efforts, quelle pesée continue sur une âme tardivement
-ouverte à la tendresse, Doublemaze était-il parvenu à modeler sa
-volonté? Mystère de la maison déserte, des soirs de solitude, des
-chambres où flotte encore une présence. La mort avait aidé aux desseins
-du chanoine. Miromps, peu à peu, s’était livré au prêtre. Sans doute,
-après une carrière dont les ressauts avaient exigé des muscles
-impitoyablement bandés, goûtait-il la jouissance d’abandonner enfin sa
-volonté entre des mains étrangères.
-
-L’hôtel de la rue Jaladis était animé à nouveau par ses habitués. De
-nombreux ecclésiastiques y étaient priés à dîner. Mlle Dubois de
-Louvrezac tenait avec dignité le ménage de Césaire-Auguste. La chambre
-de Mathilde avait été fermée et Miromps en conservait la clef. Quant au
-pavillon, l’ancien atelier devenu l’oratoire de l’Amazone, il servait
-maintenant de fruitier. Je tins ces détails du grand laquais. Ce n’est
-pas sans tristesse que je revis sur le seuil les cariatides aux bras
-noueux, le Jour et la Nuit, ployées sous le cintre massif comme sous le
-faix du destin des hommes.
-
-Une lettre de ma mère m’annonça le mariage d’Édith Jouvelin avec le Dr
-Horace Milondré. La cérémonie avait eu lieu dans l’intimité. Le couple
-se fixerait à Aubenac, dans la maison du docteur. Édith viendrait
-habiter la vieille maison et le jardin invisible où jadis, certaine nuit
-d’été, la belle madame Dormain s’était mise toute nue. Je la méprisais
-d’avoir élu ce bellâtre imbécile et mon humeur était d’autant plus âcre
-qu’elle était mélangée de colère, d’humiliation et de regret.
-
-Ce fut un jeudi d’avril que je reçus la lettre de ma mère. J’étais libre
-jusqu’au dîner. Je profitai de ma sortie pour aller jusqu’à l’hôtel
-Miromps. Ensuite je passai devant la maison de Milondré, poussé par le
-besoin de m’égratigner le cœur. Des peintres, juchés sur des échelles,
-nettoyaient la façade et peignaient les volets. Le jardinier sarclait
-les allées encombrées d’herbes folles. On préparait le retour des époux.
-
-Un vent chaud soulevait une fine et désagréable poussière, le long des
-rues caillouteuses. Froissant dans ma poche la lettre légèrement
-ironique de ma mère, je considérai les murs qui abriteraient désormais
-Nourmahal--non, pas Nourmahal, une autre femme: Nourmahal n’existait
-plus.
-
-Puis je me remis en route. Le temps était orageux. Mes oreilles
-bourdonnaient, mes tempes battaient, mes mains me paraissaient
-brûlantes. Fièvre de printemps. En même temps, une torpeur ouatait mes
-pensées et mes mouvements. J’allais au hasard des rues, la tête trop
-lourde, les jambes molles et l’esprit à la dérive.
-
-Je m’égarai ainsi dans le quartier voisin de la gare. Faubourg sordide,
-plus hideux encore sous ce ciel cru et cette acide clarté d’avril. De
-petites fabriques, accroupies au milieu de terrains vagues, rongés de
-lèpre, soufflaient des fumées sales. Un âne râpé rongeait des chardons
-parmi des tas d’ordures et des tessons de bouteilles. Une locomotive en
-manœuvre déchirait à coups de sifflet la percale fade de l’azur. Je crus
-reconnaître--mais c’était un souvenir effacé, une réminiscence
-irréelle--le quartier où Lortal et moi nous étions perdus, le décor
-enfin de la grande aventure.
-
-Alors une image se planta devant mes yeux. Je fus sans défense devant
-elle. Mes genoux tremblaient; je sentis au creux de l’estomac un nœud
-qui m’étouffait; ma gorge se contractait; mon palais était sec. J’étais
-dominé par une impulsion obscure, tyrannique, à laquelle il fallait,
-coûte que coûte, obéir. Et j’allais, automatiquement, comme un homme
-halluciné ou ivre, dans la direction prescrite par l’image.
-
-Que voyais-je?
-
-Une vitre voilée d’une taie rouge.
-
-La rouge enseigne, surgie au cœur brumeux de la nuit, l’an passé, me
-lancinait. Une force me poussait en avant: marche, marche donc.
-J’entendais un rire dans ma nuque.
-
-Le soleil frappait droit l’infâme carreau, comme une flaque de vin. Sur
-la porte on lisait: _Café des Mobiles_, en lettres jaunes. C’est là
-qu’il faut entrer. Et j’entre. Le bec de cane poisse ma paume. Ouf! la
-porte s’est refermée. La salle est vide et fraîche. Des taches de soleil
-dansent sur les tables de zinc vert, maculées, sur un comptoir chargé de
-bouteilles et papillotant d’étiquettes. Personne. Je m’assieds, je
-m’éponge. Il fait bon. Ma fièvre passe. Je la sens couler sous ma peau.
-Un coq chante au dehors. Il flotte une vapeur d’anciennes absinthes.
-
-Éraillée, traînant du fond des âges, j’ai reconnu la voix.
-
---Qu’est-ce que vous prenez?
-
-L’hôtesse est devant moi, énorme. La lèvre inférieure pend comme une
-viande à l’étal. Les yeux clignotent. Les seins tremblent sous une
-chemise à pois; les aisselles arrondissent des taches de sueur.
-
---Un bock!
-
-La femme se dirige vers un escalier en vis et appelle:
-
---Alice, descends. Y a quelqu’un!
-
-Des pas. Alice est vêtue d’un sarrau d’ouvrière. Le visage est étroit,
-dur et jaune. Sans son fard elle aurait l’air d’une personne sévère,
-d’une institutrice. Le maquillage maladroit s’arrête au cou; un ruban de
-velours dissimule mal la tranche grisâtre.
-
-Elle s’assied en face de moi, croise les jambes. Je découvre sous le
-sarrau un bas à jour et une jarretière écarlate.
-
---Qu’est-ce que tu paies! Hé, là-bas, apporte une bénédictine.
-
-Elle boit à petits coups, puis me tend sa bouche poissée d’alcool.
-
---On va monter, hein?
-
-Les yeux ont un éclat vert qui commande. Ils s’allument et s’éteignent,
-brefs, comme des phares sur la mer grise. Dans la face sérieuse, le
-trait des lèvres peintes ouvre un sillon violent et sombre. Mon dégoût
-cède à cette suggestion. Elle gravit l’escalier, relevant sa blouse
-noire jusqu’aux cuisses nues.
-
-Ascétique, la chambre: un lit de fer, une cuvette, un savon rose.
-
-Elle se couche sur le lit, tout habillée, impérieuse.
-
---Viens!
-
-Je m’approche, sans désir, de ce corps voilé de noir. Mais je suis
-résigné, soumis. C’est la femme qui ordonne.
-
---Combien me donneras-tu?... Non, je ne me déshabillerai pas. Pour qui
-me prends-tu?... Allons, dépêche-toi.
-
-Assis au bord du grabat, je prends ma tête à pleines mains.
-
---Idiot! Approche-toi, quoi?... Hein! tu dis... la première fois!...
-Non, c’est une chance!
-
-Et, brutale, passant ses deux bras autour de mon cou, elle me renverse
-dans l’odeur froide de la lustrine...
-
-Ce seuil franchi, le ricanement de la mégère derrière la vitre, le
-faubourg où rôdent les chats galeux le long des murs écaillés de
-salpêtre... Il me semble qu’un signe de honte attire sur moi l’attention
-des passants. Est-ce donc ainsi que tous les jeunes hommes apprennent
-l’amour? J’éprouvais une grande humiliation dans mon corps et le désir
-de pleurer.
-
-L’ombre rampait déjà à travers les massifs du jardin public quand je le
-traversai pour rentrer à Saint-Julien. Une brise plus fraîche apportait
-une odeur de bourgeons et de résine. Un piano--l’inévitable piano des
-soirs de province--suffit à immortaliser dans ma mémoire la mélancolie
-de cette heure. Il suffit parfois d’une ritournelle pour qu’une douleur
-ne s’oublie point. Je m’assis sur un banc de pierre. Mes larmes
-coulaient. Je pleurais sur moi, sur le bonheur manqué, sur la
-désillusion--et aussi sur le visage fardé, triste et violent d’une
-pauvre putain de cabaret.
-
-Puis, je regagnai le collège d’où j’étais sorti, pur.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
---Adieu, Paul, me dit, sur le seuil de son cabinet, l’abbé Fourmeliès.
-J’espère que vous n’oublierez pas votre collège et votre vieux
-Supérieur. Non, vous ne l’oublierez pas. L’homme mûr vit de son
-adolescence. Et peut-être regretterez-vous ce temps?
-
---Je regretterai toujours votre affectueuse direction, répondis-je.
-
---Vous regretterez cette époque qui marque le passage de l’enfance à la
-jeunesse. Vous la regretterez parce que c’est celle de l’attente et que
-l’attente, au fond, c’est ce qu’il y a de meilleur dans la vie.
-
---Je ne le crois pas encore, répliquai-je, monsieur le Supérieur.
-
-Il sourit.
-
---Tant mieux! Nous avons essayé de faire de vous un bon chrétien. Vous
-avez de grandes qualités, mon cher Paul, vous avez toutes les flammes,
-tous les enthousiasmes de la jeunesse; j’attends beaucoup de votre
-intelligence. Mais je me demande parfois si vous êtes bien armé pour la
-lutte. Je me demande aussi si nous, vos maîtres, ne sommes pas
-responsables de cette faiblesse. Souvent, je me reproche d’avoir adouci
-pour vous et vos camarades les préceptes de l’éducation qui m’avaient
-été appliqués dans mon enfance et qui faisaient des croyants et des
-hommes énergiques. Trop de sensibilité, trop d’esthétique dans la
-religion, aujourd’hui. Pas assez de discipline, pas assez de dogme!
-Est-ce notre faute? Est-ce la faute des temps qui ont amolli les âmes?
-Croyez-moi, endurcissez-vous, mon cher fils.
-
-Je pris congé de l’abbé Fourmeliès sans lui révéler que, depuis quelques
-mois, la foi ne tenait plus à mon cœur, sinon par de douloureux
-lambeaux. D’un dernier regard, j’embrassai la pièce où les livres
-luisaient de leurs fers, miroitaient de leurs cuivres fauves, le grand
-crucifix d’ébène, le rideau de tapisserie qui cachait l’entrée de la
-cellule, nue et blanche, où dormait le prêtre, où j’avais attendu un
-soir de remords et de désespoir. Toute cette vie de recueillement,
-d’étude et de prière passa devant mes yeux. Un instant encore, je
-contemplai la haute figure de l’abbé Fourmeliès. Il était debout, sur le
-seuil, les bras croisés. Il y avait tant de sérénité sur le maigre
-visage, dans ces yeux gris aux sourcils embroussaillés, que je murmurai
-au dedans de moi-même:
-
---N’est-ce pas ainsi qu’il faudrait vivre?
-
- * * * * *
-
-J’avais passé avec succès les dernières épreuves du baccalauréat. Ma
-valise à la main, non sans mélancolie, je franchis la porte de
-Saint-Julien.
-
-Je me dirigeai vers la gare. La chaleur de juillet avait été torride.
-Sur le cours, dans le jardin public, le mouvement reprenait. Aubenac
-émergeait du néant des siestes. Des ombrelles blanches bougeaient dans
-les feuillages. Les terrasses des cafés, soigneusement arrosées, se
-peuplaient de clients; une vapeur de terre mouillée et d’absinthe
-fraîche enveloppait les tables sonores de soucoupes et de verres. Cette
-animation m’était d’autant plus agréable que je m’y sentais étranger: je
-partais. Devant le _Café du Commerce_, sous la toile de coutil blanc
-rayé de rouge, j’aperçus, en complet clair et chapeau de paille, le Dr
-Horace Milondré et, auprès de lui, le buisson ardent de ses cheveux
-flambant sous un feutre gris, Édith. Ils bâillaient, à deux, devant des
-orangeades, couple las. Cette dernière image allégea singulièrement
-l’instant de mon départ.
-
-Je devais, pour me rendre chez mes parents, quitter le réseau pour une
-ligne transversale. La station d’embranchement était déserte. Onze
-heures du soir. Un employé désabusé m’apprit que j’avais manqué ma
-correspondance et qu’il me fallait faire la route à pied ou attendre le
-train suivant à neuf heures du matin. Je résolus de partir à pied...
-J’arriverais à l’aube.
-
-La route s’élevait entre des collines boisées, couvrant de lacets blancs
-l’ombre épaisse des talus et des arbres. Qui n’a pas accompli quelqu’une
-de ces marches nocturnes dans une contrée solitaire ne peut imaginer de
-quelles innombrables rumeurs est fait le silence des nuits. L’air était
-frais; mais des bouffées tièdes s’élevaient encore de la terre
-surchauffée par le jour. De lourds nuages roulaient au bas du ciel piqué
-de rares étoiles. Le crissement des grillons vrillait l’espace
-invisible, sorti de chaque touffe, de chaque motte, de chaque sillon.
-Dans les taillis, au bord de la route, c’étaient des glissements, des
-frôlements obscurs écartant les branches et les feuilles, le craquement
-sec d’une branche, un pas feutré: tous ces bruits décelaient une
-présence.
-
-Je marchais, guidé par le rayonnement de la route. Parfois une galopade
-ténébreuse, un éboulement, un sifflement léger m’oppressaient d’une
-vague inquiétude. J’écoutais. Je m’arrêtais. C’était tantôt comme une
-respiration, tantôt comme un pas attaché aux miens. La présence animait
-l’immobile, donnait mille voix au silence, mille formes à l’obscurité.
-De toutes parts, j’étais en contact avec un Être. Il n’y avait là rien
-de menaçant et pourtant j’éprouvais une crainte vague, cette panique qui
-saisit l’homme seul à seul avec la nature, avec l’inlassable et sourd
-travail de la vie.
-
-Un sentiment plus profond, une émotion plus immédiate que ce que j’avais
-pu éprouver jadis, dans la pénombre des églises, m’envahissait.
-N’était-ce pas un sentiment du même ordre? Tout ce qui tend à absorber
-l’individu dans l’univers et la création perpétuelle est d’ordre
-religieux. Mais la forêt vivante était plus religieuse que la forêt
-mystique. La présence qui pesait sur moi était, non plus celle d’un Dieu
-trop humain, mais la présence réelle de la vie. Elle était là, autour de
-moi, bruissante, dissimulée dans le plus humble atome, glissant dans les
-plus infimes vaisseaux et prête à soulever des montagnes, à déchaîner
-les tourbillons et les vagues monstrueuses, à ordonner le chaos. La vie!
-Ce mot sonnait en moi comme une fanfare.
-
-Un signe pourpre surgit par-dessus l’épaule noire de la colline. Le vent
-devint aigre et siffla dans le repli de la vallée, pour annoncer
-l’éveil. Les arbres encore gonflés d’ombre s’emplirent de pépiements et
-de froissements d’ailes. La voûte des feuillages, effleurée d’une frange
-d’aube, frémissait comme un flot frappé par la lune. Une lumière
-souterraine touchait un arbre, un clocher, une mare et tirait du néant
-l’une après l’autre les formes qu’elle façonnait de ses rayons. Un
-village surgit du gouffre, avec ses toits bleus de nuit et ses murs
-obliquement frappés de rose auroral. Des peupliers effilochaient de
-leurs aiguilles frêles les écheveaux de brume enroulés autour de leurs
-branches.
-
-Ma maison apparut.
-
-Mon âme participait au grand éveil des choses et l’aube se levait en
-moi, comme elle se levait sur la forêt et sur la plaine. Mes yeux
-recueillaient la splendeur du monde naissant; ma bouche aspirait l’âpre
-souffle du matin. Pour mieux jouir de cet instant, je m’appuyai au tronc
-d’un arbre, compagnon robuste. Le passé s’évanouissait, comme les brumes
-dans les vallées. Les années de collège, les maîtres, les amis et
-jusqu’à cette chère figure, Mathilde, tout cela n’était plus qu’un
-cortège d’ombres prêtes à céder à la clarté de l’aube. La souillure de
-mon corps était lavée; j’étais sain et fort; j’allais vivre.
-
-Je sentis que de moi tombaient les lourdes chaînes de la Peur, du Péché,
-de l’Angoisse divine. De ce sommet, safrané de crépuscule matinal, la
-voix du Tentateur ne suscitait plus, par delà la forêt, par delà les
-horizons terrestres, les troublants mirages d’éternité. Je compris que
-la vérité ne reposait plus dans les mystiques futaies de pierre, mais
-dans la lumière et la réalité des jours.
-
-Je compris que, dans le temps qui nous est donné, il faut rassembler en
-soi la beauté éparse aux moindres parcelles du monde, spectateur
-irrassasié d’un jour. Je compris que la loi n’était pas celle que l’on
-m’avait enseignée, loi de douleur et d’expiation, loi de la chair
-mutilée et de l’esprit morose. La loi était autre: s’épanouir selon sa
-force, donner toute sa fleur et prendre toute sa part de l’universelle
-joie et de l’universelle douleur, se réjouir de n’être, dans
-l’enchaînement des effets et des causes, rien de plus qu’un fil d’herbe
-ployé par le vent, mais nourri des sucs profonds de la terre.
-
-Et je compris aussi que, seule du petit monde d’autrefois, une figure
-demeurait: la tienne, mon compagnon. Elle n’appartenait pas au passé;
-elle restait vivante; elle se prolongeait sur l’avenir.
-
-C’est toi qui détenais la clef des vergers merveilleux dont je rêvais
-maintenant de mordre tous les fruits. Tu l’avais entr’ouverte, cette
-porte, à mon regard d’adolescent, et le mirage par toi suscité avait
-remplacé les songes anciens de mon enfance.
-
-Toujours je me souviendrai de cette main que tu posas sur mon épaule, un
-soir de pluie, de vent et d’amertume.
-
-Lortal, je ne sais déjà plus ce qu’il y a de réel dans le personnage que
-j’ai fait de toi. Compagnon fuyant ou sincère, chatoyant égoïste, esprit
-amer, cœur inquiet, que reste-t-il du jeune homme correct, vêtu de gris,
-qui m’apparut, le soir d’une rentrée lointaine? Que reste-t-il, sinon
-l’inflexion d’une voix cruelle et tendre, mêlée pour jamais au sourd
-bruissement de mes pensées?
-
-Mais l’adieu que j’adresse à mon adolescence se perd dans la symphonie
-aurorale. Par-dessus la forêt, bondée de sèves et de forces, surgit,
-comme l’épaule d’un plongeur qui remonte des abîmes, une aube,
-ordonnatrice...
-
-Le soleil se levait.
-
-
-FIN
-
-
-Impr. Artistique «Lux», 131, boulevard Saint-Michel, Paris.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INQUIÈTE ADOLESCENCE ***
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;inquiète adolescence</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Louis Chadourne</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 23, 2023 [eBook #69863]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;INQUIÈTE ADOLESCENCE</span> ***</div>
-<p class="c large top2em">LOUIS CHADOURNE</p>
-
-<h1>L’INQUIÈTE
-ADOLESCENCE</h1>
-
-<p class="c">ROMAN</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br />
-22, <span class="xsmall">RUE HUYGHENS</span>, 22</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large i top2em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="noindent u">POÉSIE</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Commémoration d’Un Mort de Printemps</span><br />
-(<i>épuisé</i>).</li>
-<li><span class="sc">l’Amour et le Sablier</span><br />
-(La Belle Édition).</li>
-</ul>
-<p class="noindent u">PROSE</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Le Maître du Navire</span>, roman<br />
-(Édition française illustrée) 6<sup>e</sup> mille.</li>
-</ul>
-<p class="noindent u i">En préparation :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Le Pot-au-Noir</span><br />
-(scènes et figures des Tropiques).</li>
-<li><span class="sc">Terre de Chanaan !</span>, roman.</li>
-<li><span class="sc">Le Conquérant du Dernier Jour</span>, nouvelles.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</p>
-
-<p class="cc">20 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON<br />
-NUMÉROTÉS A LA PRESSE<br />
-DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 20</p>
-
-<p class="cc">50 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br />
-NUMÉROTÉS A LA PRESSE<br />
-DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 50</p>
-
-<p class="cc">100 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL<br />
-DES PAPETERIES LAFUMA<br />
-NUMÉROTÉS<br />
-DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 100</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays<br />
-<span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Albin Michel 1920.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">L’INQUIÈTE ADOLESCENCE</p>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« Seigneur, souvenez-vous de David
-et de toute sa douceur. »</p>
-
-<p class="sign">(<i>Écritures.</i>)</p>
-
-</blockquote>
-
-
-
-<p class="sign i">A LORTAL.</p>
-
-
-<p class="i">Quelle étrange apparition que la tienne, ce soir
-d’octobre !</p>
-
-<p class="i">Des années et des années ont passé. Un gouffre
-me sépare de cette petite figure ; et pourtant elle
-demeure, dans ma mémoire, nette, découpée sur la
-grisaille automnale, parmi tant d’autres images à
-demi effacées.</p>
-
-<p class="i">Adolescence ! Lorsque ma songerie me ramène
-vers cette aube, il me semble pénétrer dans une forêt
-encore privée de feuillage, mais où mille forces
-vertes bourdonnent et s’éveillent. Les arbres sont
-noirs et nus, mais ils s’étirent avec une langueur
-avide vers le premier carré d’azur ; la fièvre d’avril
-macère leurs fibres ; l’écorce craque et s’ouvre sur
-la tête grasse des bourgeons ; le vent, tour à tour
-tiède et glacé, émeut les futaies de soupirs, de plaintes,
-de sanglots, d’une vaste rumeur d’attente et de
-désir. Et, brusquement, on est pris à la gorge par
-une odeur étrange, une odeur écœurante et douce,
-une odeur secrète qui est l’odeur même de l’amour.</p>
-
-<p class="i">Toutes les rumeurs, toutes les sèves de la forêt en
-éveil, je les retrouve en vous, adolescentes années :
-cette fièvre qui me brassait le sang, ces rêves d’aventures,
-ces tristesses, ces désespoirs, la découverte
-des sons et des parfums, la découverte des nuits — et
-surtout, à travers la poésie et l’amitié, à travers
-Dieu lui-même, cette quête obscure de la volupté.</p>
-
-<p class="i">Tout cela, je le retrouve, parvenu au seuil de
-l’âge mûr ; et quand je me penche sur cette sylve
-bruissante de ma jeunesse, c’est encore toi que
-j’aperçois au détour des allées, ô mon compagnon,
-ô mon ami.</p>
-
-<p class="i">Toi ou ton ombre !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Oui, quelle étrange apparition !</p>
-
-<p>Soir d’octobre, soir de rentrée. Des groupes peu
-bruyants se formaient dans la grande cour déjà
-noyée d’ombre : des groupes d’anciens qui se savaient
-chez eux, qui reprenaient leurs habitudes avec une
-désinvolture un peu méprisante ; les délurés qui
-avaient déjà choisi leur place à l’étude, la meilleure,
-la plus proche du poêle ou la plus éloignée du surveillant,
-celle où l’on peut faire griller des marrons
-et celle où l’on peut, derrière le bon abri d’un atlas,
-lire les feuilletons défendus : choisi leur place au
-dortoir, établi leur année ; déjà affranchis de la
-famille et des souvenirs de vacances. Ceux-là,
-c’étaient les forts : leurs parents ne les accompagnaient
-plus. Sitôt la porte du collège refermée, ils
-oubliaient la maison, les gâteries, la table. A peine
-évoquaient-ils une vanité sportive : randonnée à
-bicyclette, partie de canot. Mais la grande affaire, ce
-n’était plus le passé ; c’était le nouveau professeur,
-la nouvelle équipe de football, et si le « pion »
-serait supportable ou s’il faudrait le « chahuter ».
-Les adaptés, ceux-là ! Ceux qui ne s’embarrassent pas
-de mélancolie et de remâcher la cendre des jours
-qui furent, qui ne thésaurisent pas le passé : déjà des
-vainqueurs pour la vie, et sifflotant, les mains dans
-les poches, le regard droit devant eux.</p>
-
-<p>D’autres s’étaient attardés dans les études à ranger
-leurs pupitres : crayons de couleur, livres recouverts
-de papier bleu, les « auteurs français » et les
-classiques latins et grecs, expurgés, dans leurs couvertures
-de toile grise, marquées du monogramme
-sacré ; les plaques de chocolat au fond et parfois, une
-image pieuse ou une photographie de famille. Ils
-organisaient lentement l’ilôt de solitude, le « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> »
-illusoire, qui les soustrairait à cette détresse : vivre
-en commun. Puis, résignés, ils sortaient dans le
-crépuscule, longeaient le préau où luisait du sable
-frais, rejoignaient les autres dans la cour, en attendant
-que la cloche sonnât pour le premier repas du
-soir.</p>
-
-<p>De-ci, de-là, des nouveaux, inquiets et gauches ;
-quelques-uns, les yeux encore gonflés de larmes :
-d’autres affectant une hardiesse qui ne trompait
-personne. Certains unissaient leurs timidités. De
-plus fins politiques évitaient le risque de se compromettre
-par des liaisons trop vite ébauchées et qu’il
-faudrait rompre dès le lendemain, lorsqu’ils connaîtraient
-mieux ce petit monde aussi divisé que le
-grand. Les nouveaux n’avaient pas encore l’uniforme :
-la veste courte de drap bleu à boutons d’or
-et la casquette à visière basse portant les initiales
-S. J. (Saint-Julien). On reconnaissait les fils de fermiers,
-les campagnards, à leurs gros bas de laine,
-leurs souliers à clous, leurs bérets ou leurs chapeaux
-de feutre. Les citadins ou les enfants de hobereaux
-avaient les jambes nues et des cols blancs rabattus
-sur les vestons anglais. Ils erraient d’un groupe à
-l’autre, cherchant à se concilier par leurs sourires
-et leurs approbations la faveur des anciens qui parlaient
-fort et toisaient les « bleus ».</p>
-
-<p>J’avais déjà le cœur étreint par l’odeur des rentrées :
-fadeur du goudron et de la peinture fraîche,
-suintant aux murs du corridor qui luit encore d’un
-enduit mal sec, aux tables vernies des salles d’étude
-où l’encrier de porcelaine s’arrondit, blanc
-comme un œil de nègre. Le monde où je revenais
-vivre était propre et désespérant : ocre et bitume,
-ces teintes sans couleur. Aux fenêtres, des vitres
-dépolies ou des grillages de fer. Et les grandes portes,
-qui donnaient sur la cour, roulaient avec un
-bruit de ferraille dont tremblaient les voûtes et qui
-me fendaient l’âme : mon âme de captif.</p>
-
-<p>Un ciel délicat verdissait dans l’arc de la porte.
-Au-dessus du préau qui fermait la cour, à l’autre
-extrémité, je vis les collines sombres et les dernières
-lueurs des faubourgs. Une frise d’arbres menus incisait
-le vitrail du crépuscule. La nuit montait de la
-terre ; elle montait de ma prison. Au premier son de
-cloche, elle étalerait son filet sur ma vie, sur le
-collège, sur les jardins et aussi sur les maisons des
-villes où il y a, autour des lampes, des enfants qui
-vivent dans la tendresse.</p>
-
-<p>Ces lampes sur la colline ! Chaque soir, leur étoile
-tremblante et jaune rouvrirait ainsi une plaie secrète.</p>
-
-<p>Une main se posa sur mon épaule.</p>
-
-<p>— Eh bien ! ces vacances ?</p>
-
-<p>— Finies, hélas ! monsieur l’abbé.</p>
-
-<p>— Ne les regrettez pas. Vous rentrez avec de bonnes
-dispositions, j’espère ! Vous voici maintenant
-parmi les grands. Il faudra donner l’exemple.</p>
-
-<p>— Vous êtes toujours surveillant des « moyens »,
-monsieur l’abbé ?</p>
-
-<p>— Mais non ! Je vous suis. Je passe chez les
-« grands ». Et j’en suis heureux. Ainsi je ne vous
-perdrai pas de vue. Vous savez, Paul, tout l’intérêt
-que je vous porte. Et vous arrivez à un âge dangereux,
-un âge où il faut beaucoup travailler et surtout
-beaucoup prier, voyez-vous ! L’Ennemi est toujours
-vigilant.</p>
-
-<p>L’abbé Testard avait passé son bras, affectueusement,
-autour de mon cou. Ma joue frôlait sa soutane
-qui était de drap fin et qui fleurait le tabac,
-parfum quelque peu libertin pour la maison. C’était
-un homme de trente ans, haut en couleur ; un fils
-de paysan devenu prêtre, robuste, carré d’épaules,
-le sang à vif aux joues et aux oreilles, le dos puissant.
-Un visage déjà proche de l’empâtement, des
-yeux gris, noyés sous un front médiocre.</p>
-
-<p>— J’espère que vous n’avez pas perdu vos habitudes
-de piété, ces vacances. Avez-vous accompli
-régulièrement vos devoirs religieux ?… Oui… J’en
-étais sûr. D’ailleurs, je connais les sentiments de
-votre famille. Allez ! mon enfant. A tout à l’heure.</p>
-
-<p>Il se pencha sur moi. Je vis luire ses petits yeux.</p>
-
-<p>— Je viendrai, comme autrefois, causer avec vous,
-le soir. J’aurai soin de votre âme. Je ne veux pas
-qu’on vous change…</p>
-
-<p>J’éprouvai une gêne inconnue, une sorte d’angoisse.
-La geôle pesait plus lourdement. L’abbé me
-quitta avec une tape sur la joue.</p>
-
-<p>Je traversai la cour, grand rectangle planté de
-marronniers et qui servait aux récréations du collège
-tout entier. Derrière moi le bâtiment principal,
-études, dortoirs, réfectoire ; à ma gauche, les classes,
-long pavillon d’un seul étage, dont les portes élevées
-de quelques marches s’ouvraient sur la cour ; au
-fond, le préau des « grands » et à ma droite, une
-haute terrasse où bougeaient des feuillages. La nuit
-tombait. De-ci de-là, aux piliers du préau, des lampes
-électriques s’allumèrent. La tristesse du lieu s’accrut
-de ces taches jaunes. L’ombre crépusculaire qui
-patinait le crépi grisâtre des murailles, effaçait les
-lignes sévères comme la discipline, élargissait la
-prison ; cette ombre reculait maintenant vers les collines,
-se réfugiait là-haut, sur la terrasse des professeurs,
-asile convoité où il y avait une pelouse, des
-bosquets de laurier et des tilleuls embaumant aux
-soirs de juin.</p>
-
-<p>J’étais fait maintenant aux rentrées. Je n’éprouvais
-plus cette frayeur angoissée du premier soir où je me
-trouvai, au sortir des bras de ma mère, et les joues
-encore mouillées de ses larmes, jeté dans cette meute
-criarde de jeunes garçons inconnus. Je n’avais plus
-peur des camarades, des taloches sournoises, des
-farces brutales. J’étais habitué — l’apprentissage
-avait été dur — à l’hypocrisie, à la violence, aux
-haines de ce monde d’enfants. Je ne redoutais plus
-de l’affronter. J’avais appris à rendre les gifles.</p>
-
-<p>Armé, oui ! Mais, désespéré. Devant moi s’ouvrait
-la série des jours identiques et mornes : se lever
-avant l’aube, se vêtir à la lumière ; la prière marmonnée
-dans l’engourdissement du sommeil ; les études
-sans feu ; les doigts bouffis d’engelures, l’hiver ;
-les promenades trois par trois dans la boue, sous la
-pluie ; les camarades imbéciles ou cruels ; le règlement ;
-la vie sans tendresse, sans fantaisie et surtout
-sans solitude. Ma gorge se serrait. Les larmes… Mais
-je les avalais bravement, comme un homme. Et
-n’ayant pas pleuré, je me mettais à haïr.</p>
-
-<p>Je marchais, les poings crispés dans mes poches.
-Quelques feuilles mortes, les premières, se froissèrent
-sous mes pieds.</p>
-
-<p>Un poids s’abattit sur mes épaules. Je fléchis.
-Contre mon visage, un visage ricanait. Des cheveux
-en désordre, un nez retroussé, des dents de loup,
-pointues et blanches dans le hâle des joues.</p>
-
-<p>— Maclas ! Robert !</p>
-
-<p>— Lui-même, mon vieux ! Alors ! Ça ne va pas.
-T’en as plein le dos, de la boîte. Et moi donc ! Ça me
-coûtait de rentrer. Pourtant, la maison, ça n’est pas
-bien drôle, non plus !</p>
-
-<p>— Plus gai qu’ici, tout de même !</p>
-
-<p>— Oui, au fond. Il y a la campagne… J’ai chassé.</p>
-
-<p>— Sans permis !</p>
-
-<p>— Naturellement, imbécile. J’avais un vrai fusil,
-un Lefaucheux.</p>
-
-<p>— Blagueur !</p>
-
-<p>— Je te le jure. Et puis un bateau à moi, à fond
-plat. Je posais des filets dans la Dordogne. C’est bon
-de se laisser descendre, si tu savais !</p>
-
-<p>J’aime Robert Maclas. J’aime aussi son pays que
-je ne connais pas, et dont il évoque pour moi les
-falaises roses hérissées de bastions en ruines, la rivière
-aux lents détours transparents, les champs de
-tabac vernissés, les maïs pâles. Il me parle des
-matins de septembre, des prés noyés de brume, des
-vignes étincelantes de rosée.</p>
-
-<p>Pourtant Robert a été mon ennemi. Quand j’arrivai
-à Saint-Julien, j’étais doux, timide et trop gras,
-à ma honte. Robert m’accueillit par une danse du
-scalp, défit mon nœud Lavallière, m’installa de force
-sur un char et me fit faire à une allure vertigineuse
-plusieurs tours que terminèrent un arrêt brusque et
-ma chute au milieu d’éclats de rires. J’allai pleurer
-dans un coin de la cour. A partir de ce jour commença
-pour moi une série d’épreuves et d’humiliations.
-On ne saura jamais combien une enfance peut
-être amère. J’étais bafoué dans tous les jeux. Je
-n’avais pour ami que Regol, un pauvre être au ban
-de la division. Regol qui était sale, si sale et qui
-n’avait jamais de mouchoir, Regol le Crasseux. Mes
-récréations, je les passais, appuyé contre un pilier
-du préau, me promenant parfois avec mon sordide
-compagnon. Mais alors les balles de caoutchouc, dont
-on se sert pour jouer au « chasseur » et qui sont si
-dures, s’égaraient à dessein dans notre direction.
-Regol ne pleurait plus depuis longtemps. Il était
-habitué à tous les mauvais traitements, habitué à
-être le paria ; il n’entendait plus les injures ; il ne
-sentait plus les coups. Il vivait en cynique, solitaire
-et reniflant sa morve. Je pense qu’il s’abêtissait
-lentement. Pourtant il avait des succès dans
-sa classe et tenait la corde en mathématiques. Les
-surveillants ne s’occupaient pas de lui. Il ne se
-plaignait jamais, ni au supérieur, ni à sa famille.
-Regol n’était peut-être pas malheureux. Mais les
-opprimés ont toujours exercé sur moi une lamentable
-séduction. Regol ne me repoussa pas ; il ne
-m’aimait d’ailleurs point. Les camarades nous huèrent.
-Ces premiers mois m’abreuvèrent d’amertume.
-A douze ans, je pleurais sur moi-même, de pitié. Je
-voulais mourir.</p>
-
-<p>Un jour, Robert s’approcha de moi. Il était très
-fort, très souple et conduisait les jeux en vrai sauvage,
-avec une cruauté joyeuse, dur pour les faibles.
-En classe, par exemple, un cancre ou presque.
-C’était lui, l’auteur de tous mes maux. Je le détestais.
-Il me demanda un service. Nous avions des vers
-latins en composition. Il était incapable de venir à
-bout d’un distique. Je lui fournis une bonne douzaine
-d’hexamètres et de pentamètres. Il en fut touché.
-A la récréation du soir, il laissa le ballon où il
-triomphait.</p>
-
-<p>— Merci, me dit-il brusquement. J’aurai une sortie
-grâce à toi !</p>
-
-<p>Je ne répondis pas.</p>
-
-<p>— Tu m’en veux !</p>
-
-<p>Il me prit la main et attachant sur moi son regard
-clair :</p>
-
-<p>— Je te demande pardon !</p>
-
-<p>Depuis ce jour, mes malheurs cessèrent. J’eus de
-nouveaux amis : Toupine, Lupé, Prélussin. J’abandonnai
-Regol. Ma lâcheté lui fut indifférente. Moi,
-je ne me la suis jamais pardonnée. L’année suivante,
-peu de temps avant les vacances de Pâques, Regol
-est mort d’une méningite. Sa mère est venue chercher
-le cadavre. Je la rencontrai dans le couloir de
-l’infirmerie. C’était une dame au visage anguleux et
-jaune, sous une capote noire, et ses yeux étaient si
-secs que je plaignais moins le paria d’avoir quitté
-une pareille maman.</p>
-
-<p>Et voici Toupine !</p>
-
-<p>Toupine est un paysan. C’est le fils d’un meunier.
-Il est grand, un peu voûté ; son visage est couleur de
-farine. Il marche les bras ballants et semble toujours
-porter un sac. Hérédité ! Toupine coupe son pain en
-petits carrés réguliers qu’il mange à la pointe de son
-couteau.</p>
-
-<p>— Et ton moulin ? Toupine.</p>
-
-<p>— Il tourne.</p>
-
-<p>C’est un ami de la première heure. Il est lent d’esprit
-et de manières : il rumine. Je le prends par le
-bras.</p>
-
-<p>— Tu sais, me confie-t-il, je t’ai rapporté des
-pommes et des noix fraîches. J’ai aussi un pot de
-rillettes, tu verras !</p>
-
-<p>En attendant, il me glisse dans la main une poignée
-de sorbes suries. Toupine est un grenier d’abondance.
-Son pupitre est bourré de noisettes et il met
-des nèfles à pourrir dans sa table de nuit. Il est si
-avare que je connais le prix de ses largesses. Il faut
-qu’il m’aime pour décrocher ses doigts longs et maigres,
-des doigts de bossu.</p>
-
-<p>Mais, bientôt, je m’ennuie. J’ai sucé les sorbes.
-Rien à dire. Toupine, lui, ne sent pas le besoin de
-parler.</p>
-
-<p>Sur le seuil, j’aperçois Lupé, Prélussin, quelques
-autres. Vindrac, le « philosophe », s’est arrêté avec
-eux. Sa casquette est artistement déformée ; une
-mèche dépasse sur la tempe. Il raconte une histoire
-en agitant des mains souples. L’ombre, autour de
-lui, fleure le salon de coiffure. On chuchote. Des
-rires s’étouffent…</p>
-
-<p>Vindrac m’a fait un salut protecteur ; puis il a
-couru rejoindre son groupe : d’autres « philos ». Ceux-là
-ne sont plus astreints à l’uniforme ; ils portent des
-cravates de foulard et des souliers jaunes. Une aristocratie
-consciente de sa supériorité, bienveillante.
-L’un d’eux fume. L’odeur du maryland parvient à
-nous dans une bouffée de vent qui fait frissonner
-les marronniers gonflés d’ombre.</p>
-
-<p>Prélussin a été aux bains de mer.</p>
-
-<p>— Mon vieux, des femmes qui se baignaient en
-maillot, toutes nues, quoi ! Si tu les avais vues quand
-elles sortaient de l’eau. Figure-toi que j’avais trouvé
-une cabine…</p>
-
-<p>Prélussin est jaune. De vilaines dents. Des yeux
-qui brûlent sous des cils charbonneux. On est toujours
-un peu mal à l’aise auprès de lui.</p>
-
-<p>Lupé, tout frétillant, me fête comme un jeune
-chien. Me voici réchauffé, presque gai. On s’anime.</p>
-
-<p>— On va avoir un tennis !</p>
-
-<p>— On ne s’embêtera pas, au cours de physique !</p>
-
-<p>— Un grand congé en novembre, à cause du nouvel
-évêque !</p>
-
-<p>Le collège nous a repris.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La cour s’était remplie. Tous les internes devaient
-rentrer avant sept heures. Maintenant la nuit isolait
-le collège dont les portes se fermeraient bientôt.
-C’était l’heure où, hier encore, je m’asseyais dans la
-tiédeur de notre salle à manger, la table mise devant
-le premier feu d’automne, dont les bûches gardent
-l’odeur des bois humides, le premier feu qui marque
-la fin des vacances. Je revis la flamme, son reflet
-sur le visage de ma mère, la vaisselle du buffet étincelant
-dans l’ombre.</p>
-
-<p>C’est alors que tu descendis de la terrasse où la
-nuit se mélangeait aux arbres. Je ne me rappelle
-plus comment je t’ai abordé. Tu te nommais :</p>
-
-<p>— Lortal ! Jacques Lortal ! Je viens du lycée d’A…</p>
-
-<p>Du lycée ! C’était très rare que l’on vînt du lycée
-chez nous. Les lycéens, on les disait mal élevés.
-Nous les enviions secrètement. Ils fumaient. On en
-voyait dans les cafés, quelques-uns avec des fleurs
-à la boutonnière de leurs redingotes sombres. Ils lisaient
-des journaux et des livres à couvertures coloriées.
-On leur prêtait des aventures. Je connais aussi
-un lycéen…</p>
-
-<p>Pourtant, tu ne lui ressembles pas. Tu es doux.
-Un peu grave. Ton vêtement gris est celui d’un
-homme, d’un homme correct, presque élégant. Tu
-ne parles pas comme nous. Ta voix est nette, un peu
-basse.</p>
-
-<p>Tu précises.</p>
-
-<p>— Exactement, j’étais pensionnaire dans une institution
-libre qui nous conduisait aux cours du lycée.</p>
-
-<p>Prélussin et Lupé, qui sont autour de nous, paraissent
-satisfaits de cette explication. Ils n’oseraient
-d’ailleurs la moindre remarque. Ils ont bien senti
-tout de suite la distance qu’il y a entre toi et nous — gauches,
-intimidés par ta présence.</p>
-
-<p>Je voudrais te prendre à part, te conduire loin des
-camarades qui ne peuvent pas te comprendre, des
-camarades qui ne savent que jouer aux barres ou
-arrondir leurs thèmes latins. Tu n’es pas comme
-eux ; tu n’es pas comme moi, non plus. Et pourtant,
-depuis cinq minutes, je sens qu’il y a entre nous
-comme un secret. Je m’empresse. Je t’explique le
-règlement, les professeurs, la classe. Comme toutes
-ces choses te laissent indifférent ! Tu les connais
-d’avance. Je vois cela à tes yeux distraits. Je t’ennuie.
-Mon zèle est une espèce de faute. J’en ai honte
-et je me tais.</p>
-
-<p>Mais tu m’as souri.</p>
-
-<p>La cloche sonne. Au milieu de la cour, l’abbé Testard
-frappe dans ses mains pour nous rassembler.
-La division se range sur deux files, en silence.</p>
-
-<p>Le réfectoire est bruyant. On mange dans l’odeur
-du bouillon et de la toile cirée, du bout des dents.
-On parle. Les autres jours on écoutera le lecteur qui
-ânonnera, <i lang="la" xml:lang="la">recto tono</i>, l’<i>Histoire du Consulat et de
-l’Empire</i> par Amédée Gabour ou les <i>Mémoires du
-général baron de Marbot</i>.</p>
-
-<p>Puis, en silence encore, la montée au dortoir.
-L’odeur du linge frais ; les trois longues rangées de
-lits aux couvre-pieds rouges. On va mal dormir,
-cette première nuit. Le lit sera dur, les draps rêches.
-Et puis il y a ceux qui ronflent, ceux qui grincent
-des dents et ceux qui gémissent dans leur sommeil.
-Et toutes ces faces aux yeux clos tournées vers les
-veilleuses.</p>
-
-<p>La prière. Chacun, à genoux, au pied de son lit.
-L’un de nous récite les litanies de la Vierge : « Tour
-d’ivoire, Maison d’or, Arche d’alliance, Étoile du
-matin. » Et l’oraison finale : « Seigneur, ayez pitié
-des voyageurs, des malades et des agonisants ! »</p>
-
-<p>Tandis que nous nous relevons, Lortal passe à côté
-de mon lit. Délibérément, sans souci de l’abbé Testard
-qui le considère, étonné et sévère, il me tend la
-main.</p>
-
-<p>— Bonne nuit !</p>
-
-<p>Le surveillant n’a pas osé reprendre Lortal. Pourtant,
-la règle du silence au dortoir est inviolable.
-Dans l’orgueil de mon amitié nouvelle, je lance à
-Testard un regard de bravade.</p>
-
-<p>Et je m’endors, heureux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Le premier jour de l’année scolaire, le lever était
-un peu retardé. Il faisait clair, lorsque passait dans
-le couloir le veilleur agitant son aigre sonnette. La
-plupart des dormeurs étaient éveillés. Les deux surveillants,
-dont les lits s’abritaient dans des cages de
-toile, soufflaient dans leurs cuvettes. Les veilleuses
-pâlissaient. Devançant le réveil, les plus énergiques
-s’affairaient à leurs valises ; d’autres s’étiraient en
-soupirant dans la tiédeur des draps.</p>
-
-<p>J’ouvris les yeux. Une angoisse me vint de cette
-salle commune, de ces inconnus dont la vie désormais
-était accolée à la mienne, de ces corps qui bougeaient
-dans l’aube. A l’idée de la vie qu’il fallait
-reprendre, ma gorge se serrait. J’enfouis mon visage
-sous les couvertures. Mais il n’était pas d’asile contre
-cette nécessité de se lever, de s’habiller, de prendre
-le rang, entre ces murs sans chaleur. Hôpital ou caserne,
-j’ai retrouvé plus tard ces horribles réveils.
-Ce premier contact avec la vie m’a longtemps fait
-souhaiter la mort.</p>
-
-<p>— Debout, paresseux ! me dit l’abbé Testard, en
-découvrant mon visage.</p>
-
-<p>Il ne semblait pas m’en vouloir de l’incident de la
-veille. Ses joues étaient rasées de frais, un peu couperosées
-par l’eau froide.</p>
-
-<p>Des yeux je cherchai Lortal. Je le découvris,
-nouant sa cravate devant un miroir à main. A la
-clarté du jour, il me parut de teint bistré. Ses cheveux
-noirs ondulaient. Je suivais ses mouvements
-avec curiosité. Je l’admirais. Peut-être sa mère était-elle
-créole ! Il avait voyagé, sans doute ; traversé les
-mers, peut-être. Il ne pouvait être du même pays
-que nous. Qu’y avait-il de commun entre lui et ces
-paysans rougeauds, ces petits bourgeois suintant
-l’huile de foie de morue ?</p>
-
-<p>Je m’habillai allégrement dans l’espoir de le rejoindre.</p>
-
-<p>Un fracas de clefs. La porte du dortoir s’ouvrit et
-le supérieur de Saint-Julien entra en coup de vent,
-à sa manière. De haute taille, maigre, très droit, la
-soutane bien tendue sur le torse, l’abbé Fourmeliès
-marchait d’un pas rapide. Sa face, au menton bleui
-par quarante ans de rasoir, était modelée, un peu
-grossièrement peut-être, de traits calmes et sévères.
-Les joues étaient creuses, le coin de la bouche marqué
-de rides ; les lèvres, minces. D’autres rides, très
-fines, plissaient les tempes. Le front, très découvert,
-le haut du visage étaient patinés d’une teinte gris-brun,
-sans éclat, pareille à la couleur des chaumes
-au déclin de l’été. Cet homme était fait pour dominer.
-Son regard était un coup de sonde aigu et
-prompt ; le port de la tête, souverain. Sa robuste
-apparence dissimulait un organisme délabré par des
-pratiques d’ascète. Je n’ai soupçonné que bien plus
-tard la détresse physique tapie sous cette impassibilité
-un peu hautaine. Nous ignorions tout de sa vie,
-de sa famille. J’appris un jour qu’il avait une sœur
-et cette nouvelle me causa un étonnement secret. Je
-ne me le représentais pas en dehors du collège et
-dépouillé de son rayonnement. Il nous recevait,
-quand nous l’en priions par un billet, dans un vaste
-cabinet de travail tapissé de livres. Les ors adoucis
-des reliures se mêlaient aux reflets de la table et des
-fauteuils de bois poli, aux jeux de la flamme, l’hiver.
-Ce lieu m’apparaissait à la fois un tribunal et un
-asile de volupté spirituelle. Je tremblais, en en franchissant
-le seuil. Puis, tandis que le supérieur m’interrogeait
-ou m’entretenait de sa voix brève, aux
-sifflantes rudes, je souhaitais au fond de mon cœur
-qu’il me gardât longtemps, longtemps encore, dans
-cette tiédeur. J’enviais son recueillement, j’enviais
-sa lampe, ses beaux livres, cette paix solitaire. Bientôt
-même, je ne voyais plus en lui qu’un pieux épicurien
-ami du travail et du silence. Combien je me
-trompais !</p>
-
-<p>L’abbé Fourmeliès passa près de mon lit, sans détourner
-la tête. J’éprouvais quelque dépit de ce qu’il
-ne me remarquât point. Mais le supérieur accordait
-rarement en public une marque d’attention particulière
-à l’un ou l’autre d’entre nous. Il acheva sa
-rapide tournée et quelques minutes plus tard nous
-descendîmes à la chapelle où se célébrait la messe
-du Saint-Esprit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator Spiritus</i> éclata dans l’embrasement
-des cierges.</p>
-
-<p>Le soleil d’octobre ruisselait dans la gloire irisée
-des vitraux. La nef vibrait de chants, de lumières,
-de parfums. Le collège se massait sur les bas côtés ;
-les petits sur les bancs de droite, les moyens et les
-grands sur les bancs de gauche. Un chanoine de la
-cathédrale officiait, assisté de deux diacres en dalmatique.
-Leurs ornements étincelaient dans le nuage
-de l’encens. Le supérieur, revêtu d’un surplis de dentelle,
-s’agenouillait dans le chœur, près de la balustrade ;
-les professeurs et les surveillants, le long des
-murs, autour de nous. Le transept de droite était
-réservé aux familles et aux personnes de la ville.
-Quelques robes claires étoilaient la foule. Je distinguai
-ma mère et à ses côtés une jeune femme dont
-un rayon alluma la chevelure rousse, brusquement,
-comme une touffe de paille. Cette flamme brûlait
-d’un or plus chaud que celui des ornements liturgiques,
-plus éclatant que l’ostensoir, au sommet de
-l’autel, sous son baldaquin de soie. Je détournai
-mon regard. Le signal de s’agenouiller claqua. L’office
-commença.</p>
-
-<p>Chanter était une obligation. Dans ces cérémonies
-solennelles il n’y avait pas de place pour la prière
-intérieure. Un rythme nous emportait ; une âme sonore
-emplissait les voûtes, se substituait à la mienne.
-J’éprouvais ce jour-là un plaisir assez conscient à
-me fondre avec la musique. De nos poitrines montait
-une vague de joie et de supplication. Le <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus,
-Sanctus, Sanctus Deus Sabaoth</i> déferla vers les vitraux
-dont les gemmes vibraient. Mille feux me traversaient.
-L’odeur des aromates balancés dans le
-chœur était exquise et lourde à respirer.</p>
-
-<p>Dans ce tourbillon de vapeurs, de sons et de lumières,
-des larmes emplissaient mes yeux. Ce fut
-comme l’ivresse d’un vin bu à jeun, une chaleur
-bourdonnante, la joie de mon être naissant à un
-Paradis inconnu. Était-ce le Paradis immatériel, aux
-pures et froides clartés, du Dieu que nous invoquions ?
-N’était-ce pas plutôt la première bouffée du
-Jardin des Délices dont la porte s’entre-bâillait un
-instant à mon ignorante ferveur, laissant filtrer, à
-travers les brumes de l’encens, le trouble arome de
-ses fleurs et de ses fruits : des fleurs et des fruits de
-la Terre. Mes yeux, embués de pleurs, ne distinguent
-plus que dans un brouillard les gestes enflammés de
-l’officiant ; ils n’ont pas vu le calice élevé, le pain
-céleste rompu. Le vrillement de la clochette courbe
-mon front machinal. Mais c’est une vague d’amour
-qui passe au-dessus de moi, plus chaude que l’haleine
-de juin sur les vergers frémissants et clos.</p>
-
-<p>Quand je relève la tête, la vague est passée. Il se
-fait un grand vide autour de mon cœur et les chants
-qui gonflent leur houle ne sont pour moi que silence.
-Je vois Toupine ânonner sur son livre de prières avec
-une grimace blafarde. L’abbé Poncebique, l’organiste,
-se démène ridiculement à l’harmonium et
-meut sur le clavier ses grands bras de faucheux,
-comme un mitron brasse sa pâte. Rien ne demeure
-plus du Paradis entr’ouvert.</p>
-
-<p>Et l’abbé Testard, satisfait de ma bonne tenue pendant
-l’office, m’adresse en récompense un regard si
-protecteur que la chapelle est en un instant vide de
-sa musique, de ses parfums et de mon âme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la récréation, je cherchai Lortal. Lupé, Prélussin
-et quelques autres l’entouraient déjà.</p>
-
-<p>— C’était mieux qu’ici, votre ancienne boîte ? demandait
-Prélussin.</p>
-
-<p>Je notai que, contre l’usage, personne ne le tutoyait.</p>
-
-<p>Lortal semblait d’un autre monde. Il portait des
-pantalons dont le pli était exactement marqué, un
-faux-col blanc et une casquette anglaise. Ses manières
-avaient une assurance indolente, une « <span lang="it" xml:lang="it">morbidezza</span> »
-pleine de charme.</p>
-
-<p>— Un vrai pacha, dit quelqu’un.</p>
-
-<p>Le surnom lui resta.</p>
-
-<p>— Oh ! répondit-il à la question de Prélussin,
-c’était tout autre chose qu’ici, chez le père Sauvalet.
-Chacun avait sa chambre. On pouvait fumer… à
-cause des Espagnols !</p>
-
-<p>— Les Espagnols ? interrogea avidement Lupé.</p>
-
-<p>Le concierge m’apportait un billet de parloir :</p>
-
-<p>— Votre mère vous attend, monsieur.</p>
-
-<p>Je dus suivre le bonhomme, un peu dépité de laisser
-Lortal en proie aux autres. Pour la première fois
-de ma vie de collégien, je regrettai de quitter la
-cour.</p>
-
-<p>Dans le parloir, orné de fauteuils de zinc, de bancs
-verts et d’arbustes en pots, ma mère causait avec une
-dame qui tenait par la main un jeune garçon d’une
-dizaine d’années. A mon arrivée, la dame se retourna
-et je reconnus la rousse de la chapelle.</p>
-
-<p>— Voici mon grand fils, chère amie, dit ma mère.</p>
-
-<p>— Déjà un homme ? fit l’inconnue. En quelle
-classe entrez-vous, monsieur ?</p>
-
-<p>— En rhétorique, madame.</p>
-
-<p>J’étais rouge, gêné d’être vu en uniforme par cette
-jeune femme. J’eus honte de ma faiblesse et je la
-regardai bien en face, presque effrontément, pour
-me punir. Sous le réseau de la voilette, ses yeux
-étaient couleur d’algue. Les lèvres étaient si carminées
-que j’eus envie de rire et qu’il me vint un peu
-de mépris pour une créature aussi frivole.</p>
-
-<p>— Charles, dit-elle à son fils, voici ton grand
-camarade Paul Demurs. Il te donnera de bons conseils.
-Tu l’écouteras.</p>
-
-<p>Puis, avec une inflexion de tendresse qui me toucha :</p>
-
-<p>— Puis-je vous confier mon fils, monsieur ? Il
-entre au collège pour y faire sa première communion.
-Il est un peu frêle et n’a jamais connu que la
-vie de famille. Vous le protégerez. Il vous aimera
-bien.</p>
-
-<p>Le petit leva les yeux sur moi. Il avait un joli et
-pâle visage. Il me tendit la main, serra la mienne
-avec force. J’étais assez fier de mon rôle de protecteur.</p>
-
-<p>— Je vous promets, madame, dis-je, de veiller
-sur mon petit camarade. Tout le monde lui voudra
-du bien.</p>
-
-<p>Elle sourit, rassurée.</p>
-
-<p>— Vous allez beaucoup travailler ?</p>
-
-<p>— Beaucoup, fis-je avec pédanterie. Tout le
-monde sait ce que vaut le baccalauréat. Un pont aux
-ânes ! Mais il faut le passer !</p>
-
-<p>A peine achevais-je de débiter ma tirade que j’en
-sentis le ridicule. Mon ton était plus agressif que désinvolte,
-comme il voulait paraître. Écolier ! Je n’étais
-qu’un écolier. Elle se moquerait de moi et elle aurait
-raison. Elle ne verrait pas que, sous le vernis du
-collège, je cachais un esprit mûr pour la beauté et
-un cœur passionnément avide d’aimer. Elle ne devinerait
-pas que je savais par cœur <i>le Lac</i>, de Lamartine,
-et <i>les Nuits</i>, de Musset, et que j’avais lu <i>Manon
-Lescaut</i>. Elle ne se rappellerait que cette sotte veste
-bleue à boutons d’or et mes propos de jeune cuistre.</p>
-
-<p>— Je vous félicite, dit-elle à ma mère. C’est un
-travailleur. Allons ! je vous laisse. Il faut que je conduise
-Charles à la lingerie.</p>
-
-<p>Je m’inclinai gravement.</p>
-
-<p>Elle ajouta, en souriant :</p>
-
-<p>— Au revoir ! Je vous apporterai des gâteaux un
-dimanche.</p>
-
-<p>— Quelle est cette dame ? demandai-je à ma mère.</p>
-
-<p>— Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin ;
-elle m’a promis de venir te voir. Tu seras
-gentil avec le petit !</p>
-
-<p>Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum
-dans ce parloir. Il traîne autour de moi comme une
-chevelure, entre les arbustes en toile cirée. Jouvelin !
-Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal — en
-souvenir des <i>Orientales</i>.</p>
-
-<p>Nourmahal ! votre image s’efface un peu, car,
-malgré mon courage, je ne vous ai pas bien regardée.
-Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous
-restez une odeur — l’odeur qui monte des mousselines
-tièdes en été, lorsqu’on est près des jeunes
-filles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants.
-Marion, ma bonne, quand j’étais tout petit,
-je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de cette
-vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des
-femmes qui vous enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes :
-on les hume. Et je pense aussi à la buée
-qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur
-croûte brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable,
-la nuit, il venait un souffle épais qui étouffait
-la lanterne : cela aussi sentait la bête vivante. Mon
-enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai,
-les bonnes odeurs de ma vie reviendront autour
-de moi, pour une dernière fête : l’odeur de la miche
-chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur, l’odeur de
-la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et
-des seringas de mon jardin, l’odeur des villes que
-j’ai parcourues — chacune a la sienne propre (Munich
-sent le caoutchouc brûlé ; Florence, l’iris et
-l’urine) ; — l’odeur des êtres que j’ai aimés : l’un
-d’eux sentait le petit pain frais ; l’odeur de Nourmahal ;
-l’odeur de moi-même, de mon corps adolescent,
-lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur
-étouffante du dortoir, je respirais mon aisselle avec
-un plaisir mêlé de honte. Oui, toutes ces bonnes
-odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés, par
-milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai
-pas l’haleine de la camarde dans l’ombre grésillante
-de cierges.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Allons ! me dit ma mère… Au revoir, mon cher
-petit. Travaille bien. N’oublie pas ton gilet de flanelle.
-Envoie-nous de bonnes places et de bonnes
-notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter.</p>
-
-<p>Ma mère essuie une larme.</p>
-
-<p>Des paroles bourdonnent en moi :</p>
-
-<p>— Pourquoi me laissez-vous ? Vous ne comprenez
-pas que j’étouffe entre ces murs, que mon cœur
-éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que
-la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec
-sa voix. Vous m’avez donné des maîtres. Ce n’est
-pas d’eux que j’avais besoin. Vous qui pourriez
-m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi
-m’abandonner ! Tant pis ! J’irai seul vers elle. Je lui
-demanderai tout ce qui m’a été refusé ; je lui demanderai
-de me rendre tout l’amour que je porte en
-moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis
-si loin de vous, par votre faute !</p>
-
-<p>Mais je ne dis rien. A quoi bon ! <i>Ils</i> ne comprendraient
-pas.</p>
-
-<p>— L’internat est une excellente école pour l’enfant,
-dit mon père.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas d’éducation dans les établissements
-de l’État, dit ma tante.</p>
-
-<p>La cloche sonne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici l’étude : les plumes brillantes, le buvard
-frais, les crayons en bois de rose, si tendres. Mon
-voisin est un nouveau. Il tourne à droite, à gauche
-des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et
-doux. Il semble un peu « fille ». Je l’observe, tandis
-qu’il déploie une véritable ingéniosité à perdre son
-temps sans en avoir l’air. De temps en temps il
-coule un regard de côté vers moi et sourit.</p>
-
-<p>Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif
-pour décocher un coup de règle dans les jambes
-du nouveau.</p>
-
-<p>— Comment t’appelles-tu ?</p>
-
-<p>Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture
-allongée, assez niaise. Saint-Alyre ! Et il sourit. Il
-sourit toujours, avec des lèvres si humbles, des yeux
-si lâches que j’ai envie de le battre.</p>
-
-<p>Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées
-comme un voyageur. Il lit du bout des doigts.
-Il ne met pas ses pouces dans ses oreilles, comme
-nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais
-celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la
-lecture, et qui n’en est pas dupe. Quant à l’ouvrage
-qu’il tient entre ses mains, c’est un classique : je le
-reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il
-doit y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal
-ne travaille pas ; il ne travaillera jamais. C’est un
-grand seigneur. J’ai honte de mes manchettes de
-lustrine ; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence ;
-honte de ma science et de mon effort devant tant de
-sagesse indolente. D’ailleurs, que peut-on apprendre
-dans cette salle d’étude aux vitres dépolies ? Apprendre !
-il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne.
-Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent
-sous le vent, voilà qui vous apprend quelque chose.
-Le jardin des racines grecques a-t-il quelque rapport
-avec le jardin des choses créées ? Il me semble
-que toute connaissance a un goût, un poids, une
-odeur comme une chair. Il n’y a qu’à cueillir, à lever
-le bras dans la fraîcheur des feuilles. L’Éden ! N’était-ce
-pas le verger de l’esprit ? Le bien et le mal pendaient
-aux branches de l’arbre comme de gros fruits
-mûrs. L’arbre n’était certainement pas un pommier,
-mais un arbre au beau nom, comme le mancenillier,
-un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses
-branches effilaient toutes les musiques du monde
-en éveil. Le serpent balançait un triangle d’émail
-vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec
-bienveillance, car il était beau comme un collier.
-Elle aussi avait envie de mordre dans cette science,
-pulpe sucrée, lisse comme la peau de ses bras, de sa
-nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes.
-Ève ! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une
-statue, neigeuse dans le réseau des feuillages, couronnée
-d’un croissant roux qui fauchait l’ombre
-autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation
-difficile…</p>
-
-<p>J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons,
-S. J. Il s’ouvrit sur ce vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du
-Père :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mit Claude dans mon lit…</div>
-</div>
-
-<p>Ève ! L’impératrice ! Le soir empourpre les vitres
-floconneuses. Saint-Alyre ondule ses boucles avec
-son porte-plume.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>L’année scolaire débutait par une retraite de trois
-jours. Nos maîtres, pour chasser les souvenirs des
-vacances, nous imposaient la solitude et la méditation.
-Il était interdit de recevoir des lettres ou des
-visites. Une discipline spirituelle de tous les instants
-devait mater les écarts de notre imagination.</p>
-
-<p>Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques
-et de prières, les meilleurs d’entre nous s’exerçaient
-ainsi, dans le silence de l’étude ou l’ombre de
-la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait
-à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces
-fortes et logiques méditations qu’ont enseignées les
-saints — austère gymnastique de l’esprit — nous
-errions à la dérive selon les méandres d’une piété
-rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait
-déjà nos fibres les plus intimes. En revanche, nous
-apprenions à démêler l’écheveau de nos naissantes
-passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes,
-à reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes.
-La confession nous révélait l’angoisse du
-scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon des confidences
-secrètes. Nous nous interrogions comme des
-amants qui ne sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous
-surveillions en nous les nuances si changeantes de
-l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures
-brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu
-demeure altéré de lui ; mais Dieu se dérobe et c’est
-le supplice de l’attente ; et c’est la sécheresse, l’ennui,
-le désespoir, tous les tourments de l’autre amour.</p>
-
-<p>Cet entraînement mystique affinait les âmes à
-l’extrême, en peu de temps. Je revois quelques-uns
-de ces visages creusés d’extases précoces ; des yeux
-languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme
-sous une caresse invisible ; quelque chose enfin dans
-ces adolescents de trop penché, de trop frêle et de
-trop ardent. Je les revois dans l’ombre de la chapelle
-ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux
-que rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions
-quelques-uns à chercher l’île déserte. C’était Tissandier
-avec son nez mince, ses cheveux filasse, si
-grand et si voûté pour son âge, qui demeurait agenouillé,
-les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans
-apercevoir que son livre d’heures était tourné à l’envers ;
-Bos, courtaud, très brun, un vrai Méridional
-qui avait toujours des prunelles de fiévreux ; et aussi
-Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait
-s’asseoir dans la nef obscure, encore parfumée de
-l’encens matinal. Pourquoi ? Parfois, dans le silence,
-nous l’entendions croquer discrètement une noisette.
-Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons
-du jour filtraient à travers les vitraux, irisant une
-boucle, la blancheur d’une main. La porte s’ouvrait.
-Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement
-du ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche
-du cloître.</p>
-
-<p>Lorsque je me souviens de ces heures et de ces
-visages, je songe aux plantes que les jardiniers forcent
-dans les serres, à des lis trop blancs, à des fleurs
-maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un
-coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La retraite commença.</p>
-
-<p>J’aimais ces journées d’où toute occupation profane
-était bannie. Dans la suite des mois scolaires — file
-interminable et grise — elles s’ouvraient comme
-des sous-bois : tunnels de verdure où la lumière
-danse entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait
-alors quelque douceur ; les camarades étaient moins
-brutaux ; les maîtres, plus affectueux. Pendant les
-études, le surveillant n’avait pas à punir : tous
-étaient absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart
-de piété et de paresse.</p>
-
-<p>Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le
-Père Nicklaus. Deux fois par jour pour tout le
-monde, trois fois pour les premiers communiants,
-le Père montait en chaire. C’était un homme long
-et sec, au visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait
-le nez mince et courbe. La voix était belle. Il
-parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la
-paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir,
-on n’allumait les cierges que pour la bénédiction qui
-suivait. Le Père parlait alors dans l’ombre ; on distinguait
-seulement le reflet spectral du surplis, le scintillement
-furtif des verres. Mais sa voix roulait sous
-les voûtes, tour à tour suppliante, menaçante,
-câline, éclatant en brusques éclats ou grondant
-comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse
-et de nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux
-comédien du Seigneur ! Il connaissait tous les
-accents de l’amour et de l’indignation, les inflexions
-les plus maternelles de la tendresse, les notes graves
-du justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus
-rebelles, pénétrait les esprits, amollissait les cœurs
-et, l’office terminé, jetait aux pieds du Père, qui
-signait leur front d’un pouce jaune et froid, les collégiens
-pantelants.</p>
-
-<p>Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son
-sermon ces paroles farouches :</p>
-
-<p><i>Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté
-dehors comme un sarment ; il séchera et on le jettera
-au feu et il brûlera !</i></p>
-
-<p>Péché et damnation ! Quels leviers pour peser sur
-ces âmes d’enfants et d’adolescents ! Le P. Nicklaus
-ne se faisait pas faute d’en user.</p>
-
-<p>Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos
-pas. Le péché était partout, précédant le châtiment.
-Le Maudit avait tendu sur le monde et ses splendeurs
-un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils
-n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair.
-Le damné guettait sa proie à toute heure. Malheur à
-qui ne veillait point ! Si la mort le surprenait, coupable,
-il roulait dans la géhenne où les supplices ne
-cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait
-pour nous les peines qui attendaient notre faiblesse :
-torrents de poix, cataractes de bitume, citernes de
-plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent
-des grappes de réprouvés. Et des comparaisons, des
-métaphores, toute une glose de bourreaux, méticuleuse,
-subtile. Les flammes de l’enfer ne consument
-pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la
-chair damnée ; leur ardeur est plus vive que celle du
-feu grégeois, qui ronge comme une lèpre les corps
-où il s’attache ; elles sont à la fois matérielles et immatérielles
-et l’âme même du pécheur endure cette
-ardeur épouvantable. Ceux que Dieu a rejetés brûlent
-et craquent comme des sarments. La soif les
-tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne
-poseront leur langue craquelée sur ces cristaux embués
-de fraîche vapeur qu’un atroce mirage leur
-présente. Soif ! Toujours soif ! Recueillez-vous, mes
-enfants, et imaginez ce que signifient ces mots :
-toujours soif.</p>
-
-<p>Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses
-torrides, des plaines calcinées, nos pieds brûlés par
-le sable, sous les javelots de cuivre du soleil, haletant
-vers d’illusoires palmes…</p>
-
-<p>Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais :</p>
-
-<p>— Mensonges ! Mensonges ! Comment la félicité de
-Dieu n’est-elle pas troublée par ces cris d’angoisse !
-Comment Dieu n’entend-il pas les damnés ? Comment
-la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu ?</p>
-
-<p>Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant
-à ces saints, à ces tribus d’anges et d’archanges,
-aux favoris du Seigneur qui n’entendaient pas
-la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine
-des Ardents.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Cela n’est pas possible !
-Vous n’avez pas voulu que la souffrance fût sans
-fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût pour
-les uns, la douleur pour les autres et que les parts
-ne fussent jamais changées ! Que serait votre Ciel
-s’il y avait un Enfer ! Vous ne pourriez y demeurer,
-Seigneur ! Vous iriez souffrir avec les maudits.</p>
-
-<p>Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité
-m’épouvante. Le P. Nicklaus se plaît à donner le
-vertige à notre raison. Terrible jeu que de révéler
-l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire
-provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et
-mélodramatique que celui du Père, mais il suffit à
-dresser devant nous un mur de ténèbres dont l’ombre
-s’allongera sur nos jours et sur notre pensée,
-contre lequel butera notre raison. La voici, tournoyante,
-affolée, la raison. L’enfant s’aperçoit avec
-stupeur que son univers vacille. Le prêtre profite du
-vertige.</p>
-
-<p>Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse
-comme une épine : « Essayez de vous
-représenter, mes enfants, une sphère de diamant
-aussi grande, mille fois plus grande que la terre.
-Imaginez qu’un oiseau vienne chaque siècle effleurer
-d’un coup d’aile ce bloc inaltérable. Essayez d’estimer
-les milliards et les milliards d’années nécessaires
-pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau.
-Vous n’y parviendrez pas. Mais à supposer que
-vous réussissiez à réaliser ce fabuleux total, ces myriades
-de jours, de mois et d’ans ne seraient rien, pas
-une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité. »</p>
-
-<p>Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant
-l’éternité pèse sur moi, suspendue aux voûtes
-de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes fronts
-que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous
-le ciel d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier
-contact avec l’infini. Un éclair illumine l’abîme
-trompeur qui est au delà du temps et de l’espace.
-L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche
-sur les bancs obscurs les élus, les sensibles que ce
-frisson marquera pour toujours, en qui s’est plantée
-la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne l’arracheront
-plus, cette lame ! Et combien, des années et des
-années plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête
-humaine, altérés encore de la vieille soif de
-l’au-delà, reviendront à lui, proie docile : « Mon
-Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point !
-Mon Père, donnez-nous l’éternité ! »</p>
-
-<p>Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une
-fresque embrasée.</p>
-
-<p>Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique
-a pris sa place à l’harmonium. On chante une
-prose latine dont j’aime le rythme :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Procul recedant somnia</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et noctium phantasmata</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hostemque nostrum comprime</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ne polluantur corpora.</i></div>
-</div>
-
-<p>« Éloigne de nous, Seigneur, les songes et les fantômes
-des nuits et repousse notre ennemi, afin que
-nos corps ne connaissent pas la souillure. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite
-avec une gravité qui me surprend. Les bras croisés,
-les yeux fixés sur le chœur, il chante ou répond aux
-prières, si correctement pieux que, malgré moi, je
-murmure : « Pharisien ! ». L’abbé Testard l’observe
-sans bienveillance. Il se méfie de ce nouveau dont
-tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est irréprochable,
-mais qui, sous son masque attentif, semble
-cacher mille pensées étrangères. Cependant Lortal
-est fort bien en cour. Le Supérieur l’a appelé
-pendant une récréation et s’est promené avec lui, un
-moment, la main affectueusement posée sur son
-épaule. Fourmeliès ne prodigue pas les manifestations
-d’amitié ; il est avec nous réservé et distant.
-Aussi, bien que Lortal soit ici depuis trois jours,
-la considération générale l’entoure. Testard s’en
-inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé m’entretenir de
-cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.</p>
-
-<p>Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me
-prit le bras :</p>
-
-<p>— Dites-moi, commença-t-il, — il n’avait pas
-perdu l’habitude du « vous » — on va nous distribuer
-les billets de confession. Qui dois-je désigner ? Je
-n’ai aucune idée de ces choses-là.</p>
-
-<p>Sa moue impertinente me charmait et me gênait
-tout ensemble.</p>
-
-<p>— L’abbé Testard ? Non. Un peu gros, un peu
-paysan. Qu’en dites-vous ? Et puis il voudrait me
-faire moucharder, sans doute ?</p>
-
-<p>— Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard
-avait été mon confesseur).</p>
-
-<p>— Bah ! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai
-envie d’aller voir le jésuite. Ils sont toujours polis,
-doux comme des femmes. Et puis on peut causer
-avec eux… Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne
-soit pas de la maison.</p>
-
-<p>— Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant ?</p>
-
-<p>— Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite ; il
-vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.</p>
-
-<p>J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait
-une importance que je devinais à la façon dont
-Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut un
-profond politique sous cette apparence d’ironie et
-de nonchalance. Par cette manœuvre, il s’attirait à
-la fois le respect des surveillants et la considération
-des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et
-craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction ;
-les timides, comme moi, hésitaient à l’importuner
-de leurs vétilles de conscience. Mais Lortal
-avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait
-pas de passer, chaque semaine, le seuil du fameux
-cabinet. Il se mettait d’un coup au-dessus du commun.
-Il assurait son indépendance. La qualité de
-son intelligence et la multiplicité de ses occupations
-détournaient le supérieur de la surveillance tatillonne
-que les maîtres subalternes exerçaient sur
-nous. D’autre part je devinai que la sympathie de
-Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.</p>
-
-<p>— C’est un bon choix, approuvai-je.</p>
-
-<p>— Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu
-d’importance. L’essentiel est d’avoir la paix.</p>
-
-<p>— Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous
-aussi astreints à choisir un directeur, dans votre
-ancien collège ?</p>
-
-<p>Il sourit.</p>
-
-<p>— Grâce à Dieu ! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait
-guère de nous mener à confesse. La messe, le
-dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois par
-semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient
-seuls. Ils pouvaient aussi fumer dans le jardin,
-car il n’y avait pas une cour comme ici, mais
-un parc avec des arbres et des bancs.</p>
-
-<p>— Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols ?</p>
-
-<p>— Des fils de famille ! Ils faisaient l’orgueil et la
-fortune du père Sauvalet. Quand les uns partaient,
-d’autres arrivaient. Je n’ai jamais su pourquoi. Des
-gaillards, vous savez ! Si vous aviez vu Juan de Carcamo
-ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir — et
-quelle coupe ! — s’approcher de la Table de
-Communion, les jours de fête ! Tous les bourgeois
-de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres,
-couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment.
-Et si graves, si recueillis, les bras croisés ! Ils
-édifiaient tout le monde, les femmes surtout ! Tous
-les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet
-le savait, mais bast ! Il se rattrapait avec les
-factures de vaisselle cassée qu’on lui apportait le
-lendemain. C’était un homme qui connaissait son
-métier d’éducateur.</p>
-
-<p>Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute.
-A mesure qu’il parle, un travail se fait en moi. Je ne
-sais rien de lui, sinon que sa voix est ironique, lointaine,
-que ses paroles ont une saveur amère et délectable.
-Le sens même de ses mots importe peu ; ce
-qui résonne si étrangement dans mon cœur, c’est
-leur accent : je ne sais quoi qui fait plaisir et peine,
-je ne sais quoi de coupable.</p>
-
-<p>Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui
-témoigne Fourmeliès.</p>
-
-<p>— Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de
-Los, celui qui est devenu mon tuteur à la mort de
-mon père. Ils ont été très liés pendant leur jeunesse.</p>
-
-<p>Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend :</p>
-
-<p>— Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur
-ami ! Je sortais chez lui deux fois par semaine.
-Il possédait à A… une maison, un peu en dehors de
-la ville, avec une vérandah et un jardin sombre
-entre des murs très hauts et dont les allées n’étaient
-jamais ratissées. Il y avait des rosiers sauvages et
-aussi des plantes exotiques dont les feuilles étaient
-hérissées de piquants, des plantes pareilles à des
-bêtes grasses et sournoises. Les soirs d’été, le jardin
-de Joachim sentait si fort qu’on se serait cru dans
-une cuve de parfums. On n’entendait plus que les
-grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage.
-Il recevait très peu — presque jamais d’hommes,
-mais il a eu chez lui quelques belles créatures…</p>
-
-<p>— Des créatures ?</p>
-
-<p>— Oui. Des femmes, quoi ! Cela scandalisait les
-bonnes gens. Mais mon oncle ne se souciait pas de
-l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa maison
-la Folie de Los. Pauvre Folie ! Elle est vendue, maintenant…</p>
-
-<p>— Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez
-ton oncle ?</p>
-
-<p>— Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa
-Brünner qui m’a fait fumer ma première cigarette.
-La grande pianiste, tu sais. Elle avait des bandeaux
-noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté
-sur l’épaule. Si tu l’avais entendue !</p>
-
-<p>Comme je voudrais l’avoir entendue ! Et j’imagine
-le salon de la Folie, les fenêtres ouvertes sur le jardin,
-l’odeur nocturne des roses, la nuque et les bras
-nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal
-l’avait-il embrassée ?</p>
-
-<p>Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de
-ma mère, qui venait le soir m’emprunter des livres.
-Je lui prêtais <i>Manon Lescaut</i> et <i>Paul et Virginie</i> pour
-lui donner des idées ! Elle était belle et portait le foulard
-des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule
-pour lire les passages que je lui indiquais comme
-les plus émouvants. Un soir, je posai mes lèvres sur
-son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se
-sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de
-honte et mourant du désir de la suivre.</p>
-
-<p>Un trouble m’envahissait à suivre la démarche
-des femmes, le mouvement de leurs bras et de leurs
-jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs gestes
-avaient des significations secrètes, révélant le mystère
-des corps, juste assez pour me désespérer.</p>
-
-<p>Et puis j’étais jaloux de toutes — même des inconnues.
-L’idée qu’une femme pouvait se déshabiller
-devant un homme me révoltait. Toute image trop
-vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois
-le désir d’être pris entre des bras dont je n’imaginais
-même pas à quel point ils peuvent être doux. Mais
-que souhaiter de plus ? Pourtant il y avait autre
-chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce
-déchirement.</p>
-
-<p>Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de
-toilette de la cousine Nelly ? L’idée d’apercevoir Nelly
-dévêtue me causait un vertige. Comment concilier
-tout cela ?</p>
-
-<p>Lortal remuait en moi, par la seule évocation de
-la musicienne au crépuscule, mille choses ardentes
-et tristes que je ne pouvais approfondir. Je me sentis
-auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si humble,
-si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.</p>
-
-<p>Il me regarda avec une surprise vite réprimée,
-mais qui ne m’échappa point. Gêné, je cherchais à
-dégager mon bras. Il le retint. Pour ce mouvement,
-je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.</p>
-
-<p>— Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme
-vous allez vous ennuyer ici !</p>
-
-<p>Il ne répondit pas.</p>
-
-<p>Après quelques instants de silence :</p>
-
-<p>— Allez-vous voir le jésuite, décidément ? questionna-t-il.</p>
-
-<p>— Demain, oui. Et vous ?</p>
-
-<p>— Parbleu ! s’exclama-t-il. Il faut bien faire
-comme tout le monde !</p>
-
-<p>Son rire frôlait le sacrilège.</p>
-
-<p>Une question m’étranglait. Je fus brave.</p>
-
-<p>— Lortal, dis-je, avez-vous la foi !</p>
-
-<p>— Drôle de question ! répondit-il. La foi ! Tout le
-monde a une foi ! Me prenez-vous pour un hypocrite ?</p>
-
-<p>— Oh ! non, protestai-je. Je vous ai demandé
-cela parce que vous me semblez parfois tellement
-plus intelligent que moi, tellement plus sûr… Je
-voudrais tant savoir ! Moi, je cherche… je cherche…</p>
-
-<p>— Quoi donc ?</p>
-
-<p>— Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon
-terrible… ne faire plus qu’un avec cette chose…
-tout oublier pour elle… s’oublier soi-même…</p>
-
-<p>Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble
-et surtout pour ne pas entendre de sa bouche des
-paroles de désolation.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille.
-Auprès de lui un prie-Dieu pour les pénitents. Le
-parquet soigneusement ciré luisait sous la lumière
-blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un
-crucifix, une photographie de Léon XIII, un bénitier
-avec une branche de buis sèche.</p>
-
-<p>Le visage jaunissant du Père se détachait entre
-la soutane noire et le mur blanchi à la chaux. Les
-yeux se fermaient à demi sous le lorgnon, laissant
-filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra
-comme une lame, dès mon entrée dans la pièce.
-Je me dirigeai vers le prie-Dieu et me mis à genoux.
-Le Père posa sa main sur mon épaule.</p>
-
-<p>Dans cette chambre austère, il me semblait tout à
-coup être transporté à des milliers de lieues du collège
-et du monde. J’avais soigneusement préparé ma
-confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude
-dans mon examen de conscience, je concevais
-quelque vanité d’exposer à un homme aussi réputé
-que le P. Nicklaus les raffinements de mes états d’âme
-et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me
-considérerait certes pas comme un pénitent ordinaire.
-Les questions que je lui poserais lui montreraient
-ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à peine
-introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard
-qui s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon
-cœur. Je n’osais le soutenir, tant l’impression de ma
-nudité morale était pénible. Cet homme connaissait
-mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout
-cela devait lui paraître misérable, mesquin ! Je m’humiliai,
-et, pour cacher ma confusion, j’enfouis mon
-visage dans mes mains.</p>
-
-<p>Il les écarta doucement.</p>
-
-<p>— Mon enfant, me dit-il, avant que je vous
-écoute en confesseur, voulez-vous que nous parlions
-en amis ?</p>
-
-<p>Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle,
-voix d’orateur ou de comédien, si souple, si
-chaude.</p>
-
-<p>Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses
-lèvres minces, à peine entr’ouvertes.</p>
-
-<p>— Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas ? Je connais
-vos parents. Eh bien, Paul, en quelle classe
-êtes-vous ?</p>
-
-<p>— En première, mon Père.</p>
-
-<p>— Nous disions autrefois en rhétorique ! Et vous
-suivez l’enseignement classique : latin, grec ?</p>
-
-<p>— Oui, mon Père.</p>
-
-<p>J’ajoute, déjà prêt aux confidences :</p>
-
-<p>— Je n’ai de goût que pour les lettres.</p>
-
-<p>Le Père sourit. Il s’en doutait.</p>
-
-<p>— Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne
-faut pas chercher dans les livres une simple délectation
-de l’esprit. Le jeu de l’intelligence est un jeu
-aussi vain et plus dangereux que les grossiers divertissements
-de la multitude. Si Dieu vous a fait le don
-si précieux de discerner et d’aimer la beauté dans
-les œuvres des hommes, n’en mésusez pas. Souvenez-vous
-que Dieu est le Beau suprême et que tout ce
-qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit
-plein de cendre.</p>
-
-<p>Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le
-silence blanc. Une boiserie craqua.</p>
-
-<p>— Vous aimez beaucoup la lecture ? reprit-il.</p>
-
-<p>— Oui, mon Père. Passionnément !</p>
-
-<p>— Quel mot dans votre bouche, mon enfant ! J’espère
-que vous le prononcez sans en connaître encore
-le sens.</p>
-
-<p>Je balbutiai :</p>
-
-<p>— C’est-à-dire, mon Père… C’est mon plus grand
-plaisir, voilà…</p>
-
-<p>— Bien, bien…</p>
-
-<p>Son regard était d’une impénétrable douceur.</p>
-
-<p>— Et que lisez-vous de préférence ?</p>
-
-<p>— Les poètes.</p>
-
-<p>— Virgile ? Horace ?… Non, on ne sait plus le latin
-aujourd’hui. Racine, sans doute ?…</p>
-
-<p>— Lamartine.</p>
-
-<p>— Lamartine ! Oui, il a écrit <i>le Crucifix</i>. Il lui
-sera beaucoup pardonné, car il a beaucoup aimé.
-Mais je redoute pour vous cette influence, mon
-enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée
-par des attachements impurs. Le plus grave,
-c’est que cette impureté s’y dissimule sous les apparences
-les plus nobles, que la <i>passion</i> (il insista sur
-ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que
-l’amour de la créature, amour coupable et désordonné,
-s’y exalte au point d’égaler en ferveur les
-débordements de l’amour divin. Oui, confusion bien
-dangereuse, pour vous…</p>
-
-<p>Sa voix traîne un peu sur le « vous ». Il remit sur
-mon épaule la main qu’il avait retirée tout à l’heure.</p>
-
-<p>J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce
-prêtre immobile dans sa robe noire, de cet inconnu
-dont les paroles trouvaient en moi une résonance si
-profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre
-le personnage qui, la veille encore, déclamait dans
-la chaire et ce confesseur attentif dont je devinais
-que, lui aussi, il avait dû traverser tant de choses
-mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres, écouter
-tant de confidences. Et comme il devait bien parler
-aux femmes ! Bizarre association, je songeai à Lortal.
-La voix du Père avait un pouvoir semblable, un pouvoir
-d’envoûtement. Monotone, elle vous enveloppait
-d’une torpeur attendrie où les larmes étaient
-prêtes à jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde
-où la charité et le repentir s’épanchent comme des
-sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde…
-un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.</p>
-
-<p>— Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai
-vu que quelques instants et cependant je vous connais.
-J’ai pénétré le fond de votre cœur. Il est pur,
-ce cœur ; il est vibrant et généreux ; il s’ouvre à tous
-les appels ; il voudrait contenir le monde ; il voudrait
-battre à se rompre, épuiser toute la force de son
-sang. Il vous semble que vous n’aimerez jamais assez,
-ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en vous le
-besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite
-qui marche à l’offrande et présente les corbeilles,
-votre cœur nu exposé sur vos mains. Mon pauvre
-enfant, que de dangers vous menacent sur la route !</p>
-
-<p>Il a deviné cette force qui me travaille ; il a exprimé
-l’indéfinissable qui vit en moi. J’éprouve un
-orgueil qu’il ait lu tout cela. En même temps, il m’attendrit
-sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains,
-docile, prêt à tous les aveux…</p>
-
-<p>— Avez-vous toujours été très pieux ?</p>
-
-<p>— Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si
-j’avais de la peine, je me réfugiais toujours à la
-chapelle.</p>
-
-<p>— Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez.
-Il vous répondait. Votre premier ami, n’est-ce pas ?
-En avez-vous eu d’autres ? Non. Rien que des camarades ?
-Vous ne vous confiez à personne… C’est de
-l’orgueil, cela. Une cause de votre tristesse. Les
-humbles sont joyeux. Mais Dieu n’est-il plus une
-consolation pour vous ?</p>
-
-<p>Je n’ose répondre.</p>
-
-<p>— Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre.
-Il vous semble parfois que Dieu s’éloigne de votre
-cœur, qu’il remonte là-haut, dans les lieux inaccessibles.
-Lui parti, il ne reste en vous que froideur,
-inquiétude, désespoir peut-être. L’<i lang="la" xml:lang="la">acedia</i>, disaient
-les Pères.</p>
-
-<p>Je baisse la tête.</p>
-
-<p>— Je m’en doutais. C’est un grand signe que de
-s’ennuyer de Dieu — peut-être même un signe d’élection,
-ajouta-t-il avec une inflexion insinuante.</p>
-
-<p>— Et votre foi, votre foi d’enfant ? La foi de votre
-première communion, l’avez-vous gardée ? Avez-vous
-des doutes ? Votre raison vous tend-elle des pièges ?
-Avez-vous perdu la certitude du cœur ?</p>
-
-<p>— Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements
-en moi-même. Je ne les comprends pas
-bien. Autrefois, je priais et je trouvais l’apaisement.
-J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé.
-Je ne désirais pas autre chose que cette paix. La
-discipline elle-même ne m’était pas pénible. Aujourd’hui…</p>
-
-<p>— Parlez sans crainte.</p>
-
-<p>— Aujourd’hui, — pardonnez-moi si je blasphème, — la
-prière ne me satisfait plus. Je suis
-inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe dans
-ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au
-delà un univers plein de secrets et qui m’attend…</p>
-
-<p>— Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez
-la vie et vous verrez, vous que Dieu a marqué pour
-être à part du troupeau. Vous verrez, quand vous
-serez parmi les hommes ! En attendant, l’esprit du
-monde s’empare de vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire
-où vous veniez vous blottir près du Christ. Il
-suscite, dans la brume de votre imagination, des
-mirages : tout cela doit être à toi, murmure-t-il.
-Tout cela : poussière et cendre !</p>
-
-<p>Il réfléchit ; puis, plus près de moi :</p>
-
-<p>— Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous
-comme une force ? Si ! — Vous vous sentez vigoureux,
-avide, rayonnant d’énergie, prêt à forcer tous
-les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force
-vous abandonne ; vous tombez dans une morne langueur ;
-un voile recouvre le monde. Non, il n’y aura
-rien pour vous des splendeurs entrevues ; vous ne
-serez jamais heureux, jamais aimé…</p>
-
-<p>— Oh ! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais
-aimé… m’écriai-je, bouleversé par une description
-aussi exacte.</p>
-
-<p>Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue.
-Je distinguai chaque ride de son visage, les veines
-de ses tempes, tout le détail des traits : les lèvres
-minces, le nez busqué, le front large et barré de
-deux sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse
-entre les cils, comme la lueur d’une lampe à travers
-des persiennes bien closes.</p>
-
-<p>Comme il est bon et douloureux de voir son âme
-mise à nu !</p>
-
-<p>— Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas
-découvert des choses inconnues ! N’avez-vous pas
-remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de l’herbe,
-mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez
-pas autrefois ? — Oui, je ne me trompe pas. — Le
-visage caressé par la brise, froissant une feuille,
-une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de la
-terre passait en vous !</p>
-
-<p>Lointain, comme s’il se parlait à lui-même :</p>
-
-<p>— L’éveil ! murmura-t-il… Ne vous venait-il pas
-alors des désirs étranges ? N’avez-vous jamais eu
-auprès de vous un ami ? N’avez-vous pas eu envie
-de prendre sa main ?</p>
-
-<p>— Non, jamais, mon Père.</p>
-
-<p>— Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous
-préoccupe tant, celui que vous cherchez dans vos
-poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence des
-bois — la nature est si souvent complice de nos
-sens ! — cet amour qui vous paraît le but suprême
-de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas ? le sentiment si
-pur qui vous rapprochait de Dieu ? — Oh ! ne le
-niez pas ! Ce n’est plus le même ! Il n’y a plus de place
-pour Dieu seul dans votre cœur.</p>
-
-<p>— Mon Père, je vous jure…</p>
-
-<p>— Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est
-très fort. Il revêt mille figures toutes plus séduisantes
-les unes que les autres. Il se dissimule dans les créations
-les plus éclatantes de Dieu ; il se cache dans les
-fleurs et dans les vers des poètes ; il nous tend une
-perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles ;
-il nous empêche de dépasser les apparences
-terrestres. Ses poisons sont subtils et se glissent dans
-les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché
-est partout. Mais le péché se fait un masque charmant.
-Le péché vous parle par la bouche d’un ami ;
-ses accents sont ceux de la tendresse et de l’amitié.
-N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir
-de l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes
-et vos désespoirs : ce sont les mille voix du
-péché.</p>
-
-<p>Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son
-souffle sur mon oreille.</p>
-
-<p>— Le péché prend la forme de la femme. Oh !
-certes, il est de pures amours, de saintes affections.
-Dieu bénira votre union, si plus tard vous êtes
-appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas
-venu d’y songer. Cet amour, qui tout entier allait
-vers Dieu, vous l’avez détourné vers ses créatures.
-Oh ! je vous crois pur, mon enfant, pur quant aux
-actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure ?
-N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants ?
-Ce bien-être sensuel, que vous m’avez avoué
-sentir par bouffées, ne vous a-t-il jamais incité à
-imaginer d’autres plaisirs ? Je le crains ; je le crains.
-Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès
-de femmes jeunes, agréables. N’éprouviez-vous pas
-quelque trouble ? Si. N’ayez pas honte, mon enfant,
-toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve
-humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux,
-ce visage, ces épaules ? N’avez-vous pas frémi
-au contact d’une main ? Et surtout n’avez-vous pas
-songé qu’il était possible de trouver avec une femme
-cette communion que vous ne trouviez plus avec
-Dieu ?</p>
-
-<p>Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue.
-J’avoue mes curiosités, mes désirs, mes rêves.
-J’avoue les livres lus en cachette, un portrait d’actrice
-conservé dans mon portefeuille, — des choses
-plus graves : comment, un soir, je suis resté dans
-un coin du salon, avec Nelly ; elle avait passé son bras
-autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa
-peau sur ma nuque ; j’aurais tant voulu que cette
-soirée n’eût pas de fin ! J’avoue le baiser pris à Léa,
-le plaisir que me cause le parfum de Nourmahal.
-Voici mon Éden entr’ouvert ; le jardin secret de mon
-adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée
-sur mon épaule fait courir en moi un fluide de confiance
-extraordinaire et mille troubles secrets dont je
-ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse
-à l’oreille de cet inconnu, avec une précision
-passionnée.</p>
-
-<p>Comme il m’écoute, le Père ! Il m’interroge les
-yeux baissés.</p>
-
-<p>— Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras
-autour de votre cou. Était-ce une marque d’affection
-coutumière ?</p>
-
-<p>— Oui et non, mon Père. Ce soir-là pour la première
-fois, j’y ai fait attention.</p>
-
-<p>— Croyez-vous qu’elle ait remarqué votre trouble ?</p>
-
-<p>— Je ne sais. Je ne crois pas. Je demeurais immobile,
-presque silencieux. J’étais si bien que je
-n’osais rien dire. Je n’avais jamais rien éprouvé de
-semblable. Si, peut-être, en me baignant dans la
-rivière, les soirs d’été… J’aurais voulu mourir. Et
-il me venait une grande tristesse, mais plus douce
-qu’aucune joie. Je ne savais pas pourquoi j’étais
-triste, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu
-être autrement.</p>
-
-<p>— Elle ne vous parlait pas ?</p>
-
-<p>— Non. Nous écoutions de la musique.</p>
-
-<p>— Est-elle beaucoup plus âgée que vous ?</p>
-
-<p>— Cinq ans.</p>
-
-<p>— Et vous ne désiriez rien de précis ; rester seulement
-auprès d’elle ?</p>
-
-<p>— J’aurais voulu qu’elle me serrât très fort dans
-ses bras.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas essayé de l’embrasser…</p>
-
-<p>— Oh ! non.</p>
-
-<p>— Loin d’elle, vous ne l’avez jamais imaginée
-dans des attitudes voluptueuses ? N’avez-vous pas
-songé à des rapprochements plus étroits ?…</p>
-
-<p>Il semble hésiter.</p>
-
-<p>— … physiques… des caresses ?… Des baisers ? Ne
-l’avez-vous pas rêvée dévêtue ? N’avez-vous pas péché
-en pensée, avec elle !…</p>
-
-<p>Un silence. La croix d’argent que le Père tient
-dans sa main tinte contre un bouton de sa soutane.</p>
-
-<p>L’envoûtement a cessé.</p>
-
-<p>Quel est cet homme qui suit tous les mouvements
-de mon cœur, qui jouit de mon trouble ? Car il en
-jouit. Il jouit de mon adolescence ; il l’aspire entre
-ses lèvres minces ; il la caresse de sa main maigre. Se
-donne-t-il l’âcre plaisir de ressusciter sa jeunesse ?</p>
-
-<p>Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite
-de mon abandon ?</p>
-
-<p>Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu
-forcer. J’ai honte.</p>
-
-<p>Le Père a-t-il deviné ce sursaut ? Il se redresse.
-Le voici dur, triomphant de ma faiblesse, de la
-sienne peut-être :</p>
-
-<p>— Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme
-pour vous entraîner à l’abîme. La femme est
-l’amorce du Malin. Outre ses séductions naturelles,
-elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie,
-de cette beauté que vous croyez spirituelle et
-qui n’est que le prestige de vos sens. La femme rend
-captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture, et le Sage
-l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera
-la tête.</p>
-
-<p>« Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous
-semblait se lever sur le monde. Mon enfant, ce que
-ce rideau va vous découvrir n’est qu’illusion, vains
-simulacres ! Si vous vous approchez pour les étreindre,
-vous n’embrasserez que cendre et que pourriture.</p>
-
-<p>« Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle
-l’amour. Cette soif, vous ne l’apaiserez pas
-parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la femme
-vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent
-vite. Je souhaite que Dieu vous épargne cette
-agonie de voir mourir ce que l’on a cru éternel.
-Cette communion que vous rêvez entre deux créatures !
-Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le
-doute, l’inquiétude, le remords. L’amour humain
-n’est qu’une haine déguisée.</p>
-
-<p>« Ce royaume de délices, dont la perspective vous
-émeut dans le secret de votre cœur, vous en aurez
-vite parcouru tous les détours. Il ne vous restera
-qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du
-plaisir : la honte. Le plaisir charnel souillera votre
-corps et votre esprit. Vous traînerez la volupté
-comme un boulet !</p>
-
-<p>« Et même, s’il vous arrivait de trouver en une
-créature l’apaisement de votre cœur, songez que cette
-créature est périssable, que la mort la ronge lentement,
-comme vous, comme moi ; qu’elle vieillira,
-qu’elle se défera fibre par fibre entre vos bras impuissants.
-Un jour, c’est un squelette que vous presserez
-sur votre poitrine, une poignée d’ossements que
-vous étreindrez. La mort ! La mort partout ! Et vous,
-avide d’éternité…</p>
-
-<p>« Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous
-réserve à d’autres délices. Vous avez entrevu la lumière.
-Vous ne pourrez plus vous en passer. Rien ne
-rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini
-vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare,
-cette chair vouée à la corruption. Rejetez de vous
-l’ami dont les paroles sont erreur, la femme dont le
-désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour
-sauver votre âme : elle n’a pas de prix ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le jésuite s’acharne. Son regard a perdu toute
-douceur. Il prêche. Il saccage l’Éden où s’est ébattue
-ma pensée et dont il ne reste, sous ses coups, que
-ruine et corruption. Il étale un suaire sur ce monde
-rêvé.</p>
-
-<p>Sa parole s’adoucit. Il murmure, les mains jointes :</p>
-
-<p>— Récitez le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> !</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Je suis sorti de la petite chambre, sans en emporter
-le repos, l’âme plus lourde encore d’inquiétude.
-Cet homme a meurtri mon cœur. Les souvenirs, les
-images que j’ai étalés devant lui, les vers des poètes
-aimés, le parfum des femmes qui ont passé près de
-moi, les paroles de Lortal, tout cela tourbillonne
-comme un nuage de fleurs d’amandier balayé par
-une rafale.</p>
-
-<p>Dans le couloir, plusieurs élèves attendaient leur
-tour, agenouillés le long des murs plâtreux. J’aperçus
-la nuque blonde de Charles Jouvelin. Je m’approchai
-et je vis qu’il pleurait.</p>
-
-<p>Lortal m’a dit en riant :</p>
-
-<p>— Êtes-vous content de votre jésuite ? Moi, enchanté.
-Nous avons bavardé comme deux amis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Les jours s’écoulent maintenant, identiques, réglés
-par un horaire minutieux. Les marronniers de la
-cour sont dépouillés de leurs dernières feuilles et
-agitent leurs bras nus vers un ciel de plomb. Les
-heures d’étude, de classe et de récréation se succèdent,
-monotones. On se lève avant l’aube au son
-de la clochette ; on s’habille lentement à la lumière ;
-puis on descend en rang dans les salles d’étude. Il fait
-froid : il n’y a point de feu. On s’emmitoufle dans sa
-pèlerine, en attendant que la chaleur des becs de gaz
-ait élevé la température. Quelques-uns font du chocolat,
-en cachette, sous les pupitres, avec de petites
-lampes à alcool. Le surveillant sommeille encore, le
-col de sa douillette relevé. Peu à peu les vitres blêmissent…</p>
-
-<p>Ensuite, c’est la classe. Notre professeur, l’abbé
-Gerboux, a le front et les joues couturés de petite
-vérole, un visage rond, des yeux en boule sous ses
-verres. Il parle d’une voix sèche, désagréable, et
-manque de souffle. C’est un maître médiocre. Il
-prépare les élèves de Saint-Julien au baccalauréat,
-depuis quinze ans, enseignant à la fois, selon la
-méthode des collèges religieux, le latin, le grec, la
-littérature française, l’histoire et la géographie. Et
-quel enseignement ! Les tragédies classiques expurgées,
-les <i>Provinciales</i> raccourcies, le <i>Tartufe</i> revu et
-corrigé par un chanoine, Voltaire réduit à cinq cents
-vers de <i>Zaïre</i> et quatre pages de <i>Zadig</i>, des tronçons
-de Lamartine, de Hugo, de Musset.</p>
-
-<p>La pensée était châtrée, sournoisement. L’Union
-chrétienne des librairies répandait par milliers, à
-l’usage des établissements bien pensants, des textes
-dont je découvrais peu à peu le maquillage pudibond
-ou dévot. Le jour où il m’advint de comparer la
-véritable scène V du quatrième acte de <i>Tartufe</i> avec
-la version du chanoine X…, je fus pris d’un accès
-de rage. Ce fut ma première révolte.</p>
-
-<p>Je n’aimais pas l’abbé Gerboux qui, d’ailleurs,
-me rendait bien mon antipathie. Gerboux présidait
-une congrégation formée par les élèves de toutes les
-divisions qui se distinguaient par leur piété. Il avait
-cru flairer en moi une proie facile et sollicité ma
-candidature à la congrégation dont j’aurais rehaussé
-l’éclat, étant le premier de ma classe. Mais ma répulsion
-était trop forte. Elle ne demeura pas inaperçue
-de Gerboux. Dès lors il me poursuivit de son hostilité.
-Il mêla d’abord un fiel douceâtre à ses prévenances,
-glissa à de vagues menaces, puis ne dissimula
-plus qu’il me considérait comme une brebis
-égarée. Il s’entretenait souvent à mon sujet avec
-Testard. Celui-ci prenait encore ma défense. Mais
-une commune antipathie les unissait contre Lortal.</p>
-
-<p>Ils soupçonnaient que cet étrange garçon, — plus
-mûr que nous tous, — autour duquel se groupaient
-les élèves les plus intelligents et aussi les plus indisciplinés,
-exerçait une influence sur l’esprit de la
-division. A ce souci se joignait chez Testard un sentiment
-curieux chez un prêtre, — et sans doute
-inconscient, — la jalousie.</p>
-
-<p>Le pouvoir de Lortal ne se faisait sentir sur aucun
-de ceux qui l’entouraient : Lupé, Maclas, Saint-Alyre,
-avec plus de force que sur moi. Testard s’en apercevait
-bien et de là son rapprochement avec Gerboux
-en vue de nous séparer et d’isoler Lortal.</p>
-
-<p>En vérité, j’étais moi-même surpris du changement
-que j’observais en moi et dont il me fallait
-reconnaître que mon ami était l’artisan, indifférent
-sans doute, mais efficace. Toutes les contraintes que
-j’avais acceptées jusqu’ici, toutes les vertus d’obéissance
-et d’humilité que l’on nous prêchait sans répit,
-me devenaient de plus en plus odieuses. La satisfaction
-du devoir accompli n’était plus qu’un condiment
-bien fade à cette vie plus fade encore, enserrée
-entre ces murs gris. Deux années me séparaient
-encore de l’autre vie, de la vraie, de celle que j’espérais
-avec tant de ferveur, malgré les paroles désabusées
-du P. Nicklaus. Deux années ! Quelle interminable
-série de jours à passer sous les yeux de
-l’abbé Testard ! Moi qui m’étais jadis si doucement
-plié à ce petit monde, souffrant, il est vrai, de ma
-solitude, mais appliqué à mes besognes, engourdi
-par le rythme régulier des jours, depuis que Lortal
-était là, l’appareil coutumier de l’existence m’écœurait.</p>
-
-<p>Étrange situation que celle de mon ami. Lortal
-vivait de la même vie que nous ; il avait sa place à
-l’étude et au réfectoire comme nous ; c’était un élève
-comme nous, et même fort paresseux. Et pourtant,
-maîtres et camarades avaient saisi l’élément subtil
-qui le séparait d’eux. Testard, qui le détestait, n’osa
-jamais le punir. Gerboux se contentait de tourner
-férocement vers lui ses prunelles en boule. L’abbé
-Mirepuy, le professeur de philosophie, avait un penchant
-pour cet élève intelligent qui travaillait si mal.
-Quant au supérieur Fourmeliès, il avait coutume, en
-passant dans la cour ou au réfectoire, d’adresser cordialement
-la parole à Lortal.</p>
-
-<p>Quand j’évoque maintenant la figure de Lortal,
-je songe à ces capitaines d’aventure qui n’ont jamais
-manqué de matelots pour les plus lointaines et les
-plus dangereuses traversées. Mon ami était de leur
-famille. Il possédait le don de gagner le cœur des
-hommes, et l’art, même en les tourmentant, de ne
-point les perdre.</p>
-
-<p>Car Lortal était cruel. Je n’ai jamais bien démêlé
-ce qu’il y avait de volontaire et d’instinctif dans ce
-caractère. Lortal prenait-il plaisir à faire souffrir
-ceux qui s’attachaient à lui ? Obéissait-il à sa fantaisie,
-ignorant ou insoucieux de la peine d’un ami ? Je
-ne saurais, même aujourd’hui, dans le recueillement
-du souvenir, me prononcer. Toujours est-il que sa
-nature, pleine de sursauts imprévus, me réserva, dès
-le début de notre amitié, bien des étonnements — souvent
-douloureux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Deux fois par semaine, la division allait en promenade
-sous la conduite de Testard. On marchait
-trois par trois, suivant le vieil adage pédagogique :
-<i lang="la" xml:lang="la">nunquam duo, semper tres</i>. Le silence n’était rompu
-qu’à la sortie de la ville. L’hiver, la promenade avait
-lieu au début de l’après-midi ; on suivait une route
-quelconque, sous la pluie fine, entre des champs
-lépreux et des bois effeuillés, sans but, sans joie.
-L’été, on partait à quatre et l’on ne revenait qu’à la
-nuit ; on prenait des sentiers à travers bois, et c’étaient
-de longues haltes, sous les arbres, auprès des ruisseaux.
-Alors on pouvait emporter un livre et lire,
-couché par terre, avec des fils d’herbe entre les pages,
-des ronds de soleil et de grandes portées d’ombre.
-Mais, hiver ou été, la traversée de la ville en troupeau
-me remplissait de honte. Et s’il m’arrivait de
-croiser une personne de connaissance — cette année-là,
-je redoutais Mme Jouvelin à l’égal de la mort, — je
-rougissais en soulevant ma casquette.</p>
-
-<p>La grande affaire était de se placer pour la promenade.
-On choisissait ses deux compagnons à
-l’avance. Certains trios demeuraient inséparables,
-bien que cette fidélité fût suspecte. Ceux qui
-n’avaient pas trouvé de compagnons au dernier moment
-étaient placés d’autorité. Il y avait toujours
-des laissés-pour-compte errant lamentablement sur
-les flancs de la colonne et que Testard groupait arbitrairement,
-non sans brutalité et sans quelque mépris
-pour ces pauvres hères au rebut. J’avais depuis
-longtemps pour compagnon Toupine dont j’appréciais
-la sagesse de ruminant et le petit Saint-Alyre
-que j’aimais pour l’usage immodéré qu’il faisait des
-romans en fascicules à 0 fr. 95. Saint-Alyre — il me
-damait le pion en version latine — était ravitaillé
-par un externe de ces publications aux illustrations
-pathétiques qui ont vulgarisé pour les lecteurs d’omnibus
-la psychologie mondaine de M. Paul Hervieu
-ou les raffinements sentimentaux de M. Michel Provins.
-Saint-Alyre vivait dans un royaume idéal peuplé
-par les héroïnes adultères du roman contemporain.
-Il rêvait de voilettes épaisses, de bouquets de
-Parme oubliés sur les guéridons, de baisers en fiacre
-et d’équivoques étreintes dans les parcs de châteaux,
-à l’heure des retours de chasse, lorsque les derniers
-appels des cors courbent les cavaliers sous les branches
-basses, dans les futaies ensanglantées de crépuscule.</p>
-
-<p>Mais je n’hésitai pas à sacrifier Toupine, lorsqu’il
-s’agit d’engager Lortal à se placer avec Saint-Alyre
-et moi. Il accepta. Je crus sa promesse définitive. Les
-promenades tant détestées m’apparurent alors
-comme des heures délicieuses où l’amitié acquerrait
-tout son prix. Hélas ! la semaine suivante, quelle ne
-fut pas ma surprise de voir Lortal flanqué de Lupé
-et de Salayrac, un rustre, courtaud et brun, pour qui
-mon ami manifestait parfois une inexplicable prédilection.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes que deux, dit ironiquement Testard
-en s’adressant à Saint-Alyre et à moi.</p>
-
-<p>Et d’office il nous adjoignit Ciboule, un pauvre
-d’esprit, bègue par comble d’infortune et que tout le
-monde moquait.</p>
-
-<p>A me voir ainsi abandonné, mon dépit fut des
-plus vifs. Mon étonnement ne fut pas moindre à
-constater le plaisir que prenait Lortal à écouter Salayrac.
-Le verbe haut, le cheveu dru, Salayrac était
-un cancre jovial, merveilleusement doué pour tenir
-un jour son rang dans une assemblée parlementaire.
-Il sacrait et jurait comme un bon diable et tapait
-dans le dos de Lortal pour qui il ne partageait pas
-notre craintive vénération. Fils d’un fermier, les
-repas de noces auxquels l’avait conduit son père
-avaient meublé son esprit d’un <span lang="en" xml:lang="en">folk-lore</span> égrillard
-dont s’ébaudissait Lortal. Les déportements des curés
-et de leurs servantes en formaient le thème inépuisable.
-« Écoute une bonne rigolade ! » disait-il à Lortal
-en lui passant le bras autour de la taille. Et Lortal
-riait aux éclats. J’en avais honte pour lui, car je
-méprisais Salayrac et je l’enviais.</p>
-
-<p>Salayrac se vantait de connaître les femmes « et
-la manière de s’en servir », ajoutait-il en clignant
-de l’œil. Son cynisme m’était odieux, d’autant plus
-odieux que ces histoires de filles culbutées dans les
-meules me laissaient quand même une espèce de
-fièvre. Oui, il fallait bien l’avouer ! J’enviais ce Don
-Juan pour gardeuses de vaches ; je l’enviais d’une
-envie secrète et basse, bien que sa grosse joie me fît
-mal. Salayrac regardait les femmes dans les yeux
-et faisait claquer sa langue ; il envoyait des baisers
-aux blanchisseuses dans le dos de Testard. Salayrac
-avait eu des maîtresses, les soirs de vendange ou de
-fenaison ; cela se sentait à sa désinvolture, à son insolence,
-à cette façon de souiller l’amour… l’amour
-que mon ignorance revêtait d’une pureté indécise.
-Je détestais Salayrac parce qu’avec son rire et ses
-gaudrioles il me semblait insulter toutes les femmes
-et que j’en subissais l’outrage dans mon cœur. Comment
-Lortal, si délicat, Lortal qui avait connu dans
-le jardin de la « Folie » des femmes si belles et, je
-pensais, si pures, pouvait-il se plaire en compagnie
-de ce coq de village ?</p>
-
-<p>Je n’osais le lui demander. Pas une fois ce jour-là
-il ne se tourna vers moi. Le monde me parut
-voilé d’une taie grise. Eh ! quoi ! c’était donc cela
-l’amitié. Tout lui portait ombrage ; un sourire la blessait
-à mort ; une plaisanterie la tuait. Le P. Nicklaus
-n’avait-il pas raison ? En dehors de Dieu, vanité et
-amertume.</p>
-
-<p>En vain Saint-Alyre, enflammé, me contait-il la
-course funèbre de Julia de Trécœur. Mon esprit était
-bien loin d’Octave Feuillet. Un ciel d’hiver pesait
-sur la campagne. Nos pas sonnaient sur la route infinie.
-Nous fîmes une courte halte, et, quand nous
-regagnâmes la ville, le soleil élargissait une tache
-pourpre dans la brume. Les lampes des faubourgs
-s’allumèrent. Chaque fenêtre cachait un cœur souffrant ;
-une humble douleur palpitait derrière chaque
-vitre…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’étude du soir. J’ouvre mes livres, mes cahiers
-reliés d’une belle toile cirée et froide. J’aime ces
-pages blanches où l’on met son devoir « au propre ».
-Ce steppe neigeux, éclatant sous la lampe, les mots
-que je trace le parcourent comme des caravanes.
-Les petits signes noirs chevauchent à travers l’étendue
-vierge. La plume mord bien sur la feuille. Je
-m’applique. Gerboux sera obligé de reconnaître ma
-supériorité. Peut-être lira-t-il ma composition en
-classe. Lortal verra que j’ai du style, que <i>j’écris bien</i>.</p>
-
-<p>L’étude du soir est si longue qu’au début elle ne
-paraît pas devoir finir. Travail et rêve se confondent.
-Il m’arrive de ne plus entendre le bruit des dictionnaires
-feuilletés, de ne plus rien voir que cette page
-lumineuse où court ma plume. La nuit accole aux
-vitres son mufle bleu. Le gaz chante. Les heures
-s’abolissent.</p>
-
-<p>Comme l’étude touche à sa fin, mon voisin me
-pousse le coude et me glisse, sous la table, une enveloppe.
-Je l’ouvre.</p>
-
-<p>C’est un petit paysage en trois ou quatre couleurs,
-au crayon. Une route, — la route suivie en promenade — quelques
-arbres tordus sur le couchant, un
-trait pourpre d’horizon. C’est tout.</p>
-
-<p>J’ai conservé ce dessin. Je le reprends quelquefois
-et la même émotion se dégage de ces lignes puériles.
-Ce soir-là, je ne pus détacher mes yeux de cette
-image. Il naissait d’elle un bonheur calme, un apaisement.
-Ce carré de papier me parut une île baignée
-de soleil, mouvante de feuillages. Il suffisait à me
-faire oublier l’étude, le devoir, la réalité. Ce que je
-découvrais dans ce médiocre chef-d’œuvre, c’était,
-sinon la beauté, du moins le rêve, et les œuvres des
-maîtres ne m’ont pas mieux ouvert plus tard le
-séjour des bienheureux.</p>
-
-<p>Le dessin était signé J. L. dans un coin. Mais
-Lortal ne m’en parla jamais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>— Lortal, au parloir ! cria Testard.</p>
-
-<p>L’abbé s’avançait vers nous, un billet de visite à
-la main. Lortal le prit, jeta un coup d’œil indifférent
-et s’éloigna.</p>
-
-<p>C’était la première fois que mon ami recevait une
-visite.</p>
-
-<p>— Vous ne savez plus que devenir maintenant,
-me dit Testard, quand vous n’avez plus votre Lortal.
-Si cela ne dépendait que de vous, vous ne vous sépareriez
-jamais.</p>
-
-<p>— C’est bien possible, répondis-je ironiquement.
-Y voyez-vous un inconvénient ?</p>
-
-<p>— J’en vois plusieurs et des plus graves. Je suis
-résolu à faire cesser une intimité qui devient scandaleuse.
-S’il le faut, je préviendrai M. le Supérieur.</p>
-
-<p>— Ne vous gênez pas !</p>
-
-<p>— Vous me bravez, mon petit. Vous avez tort. Car
-c’est moi, croyez-le bien, qui aurai le dernier mot.
-Je ne veux plus de cet exemple dans la division ; je
-ne veux pas de ces <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i>, de ces conversations dont
-je suis malheureusement en droit de supposer qu’elles
-ne sont pas celles de jeunes gens chrétiens.</p>
-
-<p>— Soupçon gratuit !</p>
-
-<p>— Plût au ciel que vous fussiez aussi innocent
-que vous voulez en avoir l’air. Mais vous me comprenez
-fort bien.</p>
-
-<p>Et, changeant brusquement de ton :</p>
-
-<p>— Voyons, Paul ! Ne vous souvenez-vous plus de
-vos premières années dans ce collège ? Pour vous,
-j’ai été tout de suite un ami, jamais un maître. Sans
-moi, la vie vous aurait été difficile. Vous n’avez pas
-réussi à vous faire aimer de vos camarades. Ils vous
-ont toujours jugé trop fier, trop intelligent pour eux.
-Car, intelligent, vous l’êtes et vous ne l’êtes même
-que trop ! Comment m’avez-vous récompensé de
-mes bontés ?</p>
-
-<p>— Vous eussiez voulu faire de moi un mouchard,
-sans doute ?</p>
-
-<p>Une poussée de haine me soulève. Les joues couperosées
-de cet homme, sa voix cauteleuse m’écœurent
-au point que je ne songe plus à mes paroles.</p>
-
-<p>— Mon enfant, vous m’insultez. Je vous pardonne,
-car vous n’êtes pas maître de vous. Je ne
-sais quel esprit malin vous possède. Comme vous
-avez changé ! Qu’est devenu l’enfant docile, pieux,
-aimant ?…</p>
-
-<p>— Aimant ! Mais je ne vous ai jamais aimé, jamais !</p>
-
-<p>Et je martèle ce mot avec rage.</p>
-
-<p>L’abbé Testard fait un grand effort sur lui-même.
-Il sourit.</p>
-
-<p>— J’ai cru à votre affection. La mienne ne tendait
-qu’à faire de vous l’enfant préféré du Seigneur !</p>
-
-<p>— Et c’est pour cela que vous veniez, chaque soir,
-me parler au dortoir, pour me faire insulter, le lendemain,
-par mes camarades.</p>
-
-<p>Testard devient écarlate. Il va lever la main sur
-moi.</p>
-
-<p>— Petit misérable ! Votre âme est plus corrompue
-encore que je ne le croyais. Quel venin faut-il que
-l’on ait versé en vous ? Comme j’avais raison de
-redouter pour vous la société de certains êtres qui
-contaminent tout ce qu’ils touchent ! Ah ! je ne me
-trompais pas. Mais il faut couper le mal dans sa
-racine et je n’hésiterai pas.</p>
-
-<p>— Le mal ? dis-je exaspéré. Mais quel mal ? Parlez
-franchement !</p>
-
-<p>— Vous ne comprenez que trop ! Oui, c’est un mal
-que cette amitié exclusive, que ces interminables causeries
-dans la cour, en promenade. De quoi parlez-vous ?
-De quoi parlez-vous ? Avouez-le. Vous n’osez
-pas, évidemment ! Mais je le sais. Je flaire le péché où
-il se trouve. Et je le déracinerai, soyez-en sûr, quoi
-qu’il en coûte. Vous étiez pur, mon enfant, autrefois.
-Je crains que vous ne le soyez plus. Hélas ! cela
-se devine. La pureté se lit sur le visage, dans les
-yeux. Vous avez perdu votre rire, votre gaîté, votre
-ferveur. Prenez garde ! Vous perdrez aussi cette intelligence
-dont vous êtes si fier. Le mal dégrade tout,
-même l’esprit. Quand le ver est dans le fruit, il n’y
-a plus d’espoir… à moins de trancher à vif — tout
-de suite.</p>
-
-<p>— Paul, ajoute-t-il avec une rauque tendresse,
-Paul, renoncez à l’ami qui vous éloigne de Dieu !</p>
-
-<p>Il se penchait sur moi. Je me rejetai en arrière.</p>
-
-<p>— Jamais ! m’écriai-je. Je ne comprends rien à ce
-que vous dites. Vous voyez le mal partout, surtout
-où il n’est pas. Vous accusez nos conversations.
-Écoutez un peu celles des autres ! S’il y a un type
-propre ici, c’est Lortal. Mais vous ne pouvez pas le
-comprendre. C’est mon ami. Il le restera. Vous n’avez
-rien à voir avec mes affections. Je ne suis plus un
-gamin. Je suis libre de me lier avec qui me plaît !</p>
-
-<p>Je trouvais dans mon amitié attaquée une énergie
-supérieure. Lortal eût été fier de moi ! Testard ne
-devait plus reconnaître dans ce révolté l’élève timide
-qu’il avait jadis devant lui.</p>
-
-<p>— Oui, repris-je, vous ne voyez que le mal. Vous
-finirez par me faire prendre Dieu en horreur !</p>
-
-<p>— Vous blasphémez maintenant ! C’est complet !</p>
-
-<p>Il me saisit le bras qu’il serra violemment.</p>
-
-<p>— Alors, c’est la guerre entre nous, fit-il, les dents
-serrées, le visage cramoisi. Vous la voulez ! Vous
-l’aurez !</p>
-
-<p>— Lâchez-moi ! éclatai-je, blême de colère. Lâchez-moi !
-La guerre si vous voulez ! Je m’en fiche !</p>
-
-<p>Il desserra son étreinte et je m’éloignai, le cœur
-palpitant de révolte. Notre colloque avait été observé
-par mes camarades et sa violence ne leur avait pas
-échappé.</p>
-
-<p>Je demeurai seul, à arpenter le préau, tout frémissant
-de mon amitié menacée. Quelles raisons
-avaient pu provoquer la sortie de Testard ?</p>
-
-<p>Ces raisons m’apparaissaient peu à peu.</p>
-
-<p>Dès mon arrivée au collège, Testard m’avait entouré
-d’une affection assez exclusive et qui portait à
-jaser. Il avait pris l’habitude — en dépit du règlement
-fort rigoureux sur ce chapitre — de venir me
-parler le soir, au dortoir. Tandis que les souffles des
-dormeurs s’égalisaient, il se penchait au-dessus de
-mon lit, embuant mon front d’une haleine encore
-chargée de vin. Je n’aimais guère ces causeries.
-Cependant je n’osais pas toujours feindre de dormir,
-lorsque j’entendais ses pas feutrés par le linoléum.
-Parfois un voisin mal endormi percevait notre chuchotement,
-distinguait la forme noire de l’abbé. Et,
-le lendemain, les sarcasmes les plus humiliants ne
-m’étaient pas épargnés.</p>
-
-<p>Les années précédentes, Testard m’inquiétait ;
-mais je profitais assez bassement de sa faveur. Un
-surveillant qui vous veut du bien peut accorder
-mille riens qui rendent supportable la vie du collège.
-Testard ne me refusait aucune autorisation, fermait
-les yeux sur les libertés que je prenais avec le règlement.
-J’étais assez subtil pour exercer sur lui une
-sorte de chantage. Quel plaisir éprouvait cet homme,
-si fruste en apparence, dans la compagnie presque
-clandestine d’un enfant, d’un tout jeune homme ?
-Quel agrément trouvait-il à me chuchoter, dans
-l’ombre, des tirades d’une fade dévotion, empreintes
-d’une chaleur que je ne soupçonnais pas équivoque ?
-Je ne m’étais jamais occupé de l’éclaircir. Je connaissais
-mon pouvoir. Si Testard ne m’avait pas donné
-pleine satisfaction dans le jour, je tirais ma couverture
-jusqu’aux yeux et j’affectais le plus profond
-sommeil. L’abbé se penchait, considérait quelques
-instants le dormeur et s’éloignait après m’avoir effleuré
-le front d’un geste qui pouvait être une bénédiction.</p>
-
-<p>Cette protection me paraissait maintenant tout à
-fait déplacée. Depuis que Lortal était mon ami, Testard
-m’était odieux. Sa vulgarité avait éclaté. Je le
-jugeais brutal et borné. Les derniers vestiges de
-reconnaissance s’effaçaient, laissant la place à une
-antipathie d’autant plus vive que l’attachement de
-cet homme m’avait servi. « Ingrat ! » me reprochais-je
-par instants, mais je trouvais une sorte de plaisir
-dans l’acharnement de mon ingratitude. Je devenais
-frondeur. Je le bravais. Il fut un peu lent à s’en
-apercevoir ; mais le jour où il tenta de me confisquer
-les <i>Émaux et Camées</i> qu’il estimait devoir être expurgés,
-il reçut comme une gifle l’éclat de rire insultant
-dont je gratifiai son geste. Ce fut si net qu’une onde
-rouge courut sur sa large nuque et qu’il me regarda
-une seconde avec une tristesse étonnée. Sans doute
-me serais-je attendri et lui aurais-je pardonné sa
-balourdise, si je n’avais aperçu Lortal tourné vers
-moi et souriant.</p>
-
-<p>Un sentiment violent donne de la clairvoyance
-aux plus obtus. Testard comprit. Il fut jaloux.</p>
-
-<p>Cet homme, qui jadis me parut seulement frénétique
-et ridicule, c’est sous un autre angle que je le
-vois aujourd’hui — presque tragique.</p>
-
-<p>L’abbé Testard, qui assommerait un bœuf, entré à
-dix ans au petit séminaire, observe rigoureusement
-les préceptes. Où ira cette force qui lui met le sang
-aux oreilles, le feu aux moelles, cette force montée
-de la terre dont il est si proche ? Nulle part. Elle
-l’étouffe. Quelle agonie, les soirs de mai, lorsque les
-feuillages gonflés de sève bougent sous sa fenêtre,
-lorsque la brise tiède, alourdie de pollens, dessèche
-sa gorge, lorsque l’immense nuit, porteuse de parfums
-et de songes, assiège sa solitude ! Il ferme sa
-fenêtre aux ténèbres perfides, ouvre un livre. Il ne
-peut lire. Il se jette sur son prie-Dieu, appelle le
-Seigneur ; mais le Seigneur ne vient pas. Testard
-n’est pas un mystique. Il ne sait pas s’entretenir
-avec Dieu qui lui est un maître dur, non un confident.
-Testard ne songe pas aux femmes, car il a
-grandi dans l’horreur du péché de luxure. Il ne transige
-pas avec la chair. Et pourtant il lui faut aimer !</p>
-
-<p>Ses supérieurs font de Testard un surveillant dans
-un collège. Jardin d’adolescences ! Quoi de plus digne
-d’être aimé que cette jeunesse ! Et quel amour plus
-pur que celui de ces âmes en éclosion ! Testard se
-promène lentement dans le dortoir dont les persiennes
-laissent filtrer la chaleur angoissante de la nuit.
-Les lits, blancs cercueils, s’allongent sous les veilleuses.
-Les respirations des dormeurs se confondent
-en un seul souffle, qui s’élève et s’abaisse, pareil à
-une rumeur de marée. L’homme solitaire rêve parmi
-ces jeunes vies sommeillantes. Dans les vergers craquent
-les bourgeons nocturnes. La vie continue sa
-lente poussée, baignée d’aromes, sous le ciel où
-s’amasse une pluie aux larmes tièdes. Il faut aimer.
-L’homme se penche sur un front, recouvre une
-épaule. L’un de nous ne dort pas. Testard lui parle.
-Cette âme d’enfant — combien malléable, docile à
-toutes les empreintes ! — Testard voudrait la marquer
-d’un signe indélébile. Il voudrait que cette âme fût
-à lui : il l’offrirait à Dieu. Du moins, il le croit. Il
-est sincère. Pour la lui prendre, il ne peut y avoir
-que l’Ennemi, le Malin. Il la couve, jalousement.</p>
-
-<p>Ainsi la foi lui est un subterfuge. Il y a en
-lui une force qui veille, qui caresse sa nuque de fiévreuses
-ondées, qui met une flamme dans ses yeux.
-C’est une âme qu’il aime et qu’il veut sauver. Cependant
-la main qu’il pose sur le front de l’adolescent
-est si brûlante que l’adolescent a peur et presque
-honte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mon amitié pour Lortal blessait profondément Testard.
-Mais il était inconscient de sa jalousie, des raisons
-obscures qui le portaient à s’acharner contre
-nous. L’exubérance de sa nature s’était canalisée en
-un besoin de domination, en un despotisme sentimental.
-Sa conviction, sa foi, la certitude de sa
-pureté étayaient encore cette volonté tyrannique. De
-bonne foi, l’abbé ne pouvait admettre qu’on lui
-résistât, à moins d’être un mécréant ou un vicieux.
-Comment n’aurait-il pas vu en mon ami une sorte
-de valet du démon ?</p>
-
-<p>La menace qu’il faisait peser sur elle exaspérait
-mon amitié nouvelle et si vivace : cette amitié masculine,
-plus robuste et aussi exclusive que l’amour,
-élan à deux vers la vie et vers l’action. Mon grand
-camarade — car Lortal me paraît grand, plus grand
-que moi, plus que moi détaché de l’enfance, — comme
-je te suivrais, si tu voulais partir ! Comme
-les routes seraient belles ! Et la mer… Vagabond,
-matelot, à ton gré, pourvu qu’on marche côte à côte,
-que je sente sur mon épaule la force ramassée de ta
-main !</p>
-
-<p>Il me vient une soudaine ivresse à respirer cette
-amitié surgie du soir qui tombe. Une énergie nouvelle
-palpite en moi. Cette goutte d’eau sur mon
-front ? Est-ce la pluie ? N’est-ce pas plutôt l’embrun
-du large qui m’apporte l’appel d’un océan ? Compagnon,
-nous sommes faits pour l’immensité, pour la
-route sans fin ! Compagnon, à ton côté, mes muscles
-se tendent, comme de bons ressorts. Auprès de toi,
-mon camarade, je me sens le goût d’être un homme !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le camarade accourt du parloir.</p>
-
-<p>— Grande nouvelle ! me crie-t-il. Les Miromps de
-Rochebuque s’installent ici, à Aubenac.</p>
-
-<p>— Qui donc ? dis-je surpris.</p>
-
-<p>— Des parents à moi. Mathilde Miromps est la
-sœur de mon tuteur, Joachim de Los. Beaucoup plus
-jeune que son frère, d’ailleurs. Elle a épousé Miromps
-qui se fait appeler de Rochebuque et qui a
-des haras dans la région. Ils ont fait mettre à neuf
-un vieil hôtel de la rue Jaladis. Ils vont recevoir.
-Ils nous feront sortir, car j’ai parlé de toi à Mathilde.</p>
-
-<p>— A ta tante ?</p>
-
-<p>— En effet. Mais je l’appelle Mathilde. Nous avons
-été élevés ensemble. Je suis sûr qu’elle te plaira. Si
-romanesque, cette pauvre Mathilde !</p>
-
-<p>— Pauvre ! N’est-elle pas heureuse ?</p>
-
-<p>Lortal éclate de rire.</p>
-
-<p>— Heureuse ! Comment ne serait-elle pas heureuse ?
-Avec un pareil mari, l’illustre Miromps, le
-plus glorieux maquignon de France, Miromps qui
-fleure si délicatement l’écurie ! Joli ménage ! Mathilde,
-vingt-trois ans ! Miromps, cinquante-cinq et du poil
-gris dans les oreilles. Bien conservé, d’ailleurs !</p>
-
-<p>— Mais comment l’a-t-elle épousé ?</p>
-
-<p>— Bah ! <i lang="es" xml:lang="es">Quien sabe !</i> comme disait Manuel Acevedo.
-Les femmes sont folles — ou trop sages — ce
-qui revient au même.</p>
-
-<p>Je raconte à Lortal mon altercation avec Testard.
-Mais il n’y prête aucune attention. Il est fort excité.
-Pourtant c’est notre amitié qui est en danger ! Lortal
-est de bonne humeur. Il rit.</p>
-
-<p>— Laisse faire cet imbécile ! Il ne peut rien contre
-nous. Occupe-toi d’avoir une autorisation de sortie.
-Un de ces jeudis, je t’emmène déjeuner rue Jaladis.</p>
-
-<p>La cloche sonne. Nous regagnons l’étude. Testard
-surveille le défilé, puissant, l’œil torve.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Mathilde ! Ce nom s’est installé dans mon esprit.
-Il suscite un mystère — le même qui à mes yeux
-enveloppe Lortal. Car mon ami me donne l’impression
-de porter en lui quelque chose de scellé et
-d’inviolable.</p>
-
-<p>J’imagine Mathilde brune, des bandeaux et des
-vêtements flottants. Lortal l’aime-t-il ? Sans doute.
-Et si je l’aimais aussi ? Eh bien ! je me sacrifierais.
-Ce serait terrible et touchant. Je me mettrais à ses
-pieds et je lui dirais : « Soyez heureuse sans moi,
-avec lui. » Et je baiserais ses mains et ses mains
-presseraient mes lèvres. Un si noble et si cruel sacrifice
-m’attendrit jusqu’aux larmes : « Lortal, Mathilde,
-ne me plaignez pas ! Votre bonheur passe
-avant le mien. Moi, je suivrai ma route. Serai-je
-aimé un jour ? Qu’importe ! J’immole joyeusement
-mon amour à mon amitié. » Et tout imaginaire
-qu’il est, ce sacrifice me grandit.</p>
-
-<p>Je sens la nécessité absolue d’une passion. S’il
-n’y a pas une femme dans ma vie, ma vie est misérable.
-J’ai longtemps gardé dans mon portefeuille
-un portrait d’actrice découpé dans un magazine. Mais
-ce simulacre de souvenir ne me suffit plus et j’ai déchiré,
-l’an passé, cette pauvre coupure dans un moment
-de dépit. Salayrac, cette brute, a de vraies photographies
-et il les montre. Mais Salayrac ne sait pas
-ce que c’est que l’amour.</p>
-
-<p>Il me faut une héroïne. Sera-ce Mathilde ? Non, ce
-rêve est impossible. Et Nourmahal ?… Pourquoi pas ?</p>
-
-<p>Je pris ainsi la résolution d’aimer Mme Jouvelin,
-dont j’ignorais le petit nom. Je ne l’avais pas revue
-depuis la rentrée, malgré ses promesses, et j’éprouvais
-quelque difficulté à me faire d’elle une image
-très précise. La flamme rouge de sa chevelure, la
-courbe de sa hanche, son parfum, tels étaient les
-seuls détails de sa personne que je parvenais à reconstituer.
-Mais son visage, son nez, son front, sa bouche,
-tout cela ne m’apparaissait que dans un brouillard.
-Cette figure indécise suffisait à alimenter ma
-rêverie. Elle se substitua vite aux fantômes plus indécis
-encore qui jusqu’ici l’avaient peuplée. Désormais
-ma mélancolie eut un objet.</p>
-
-<p>Pour donner quelque réalité à cette ombre, je l’associai
-à toutes les phases de mon existence. Elle me
-suivait jusqu’à la prière et se penchait sur mon
-épaule, pendant l’étude. L’abbé Gerboux ne la distinguait
-pas à mon côté, tandis qu’il inscrivait au
-tableau noir la liste des victoires de la campagne
-d’Italie. Une orgueilleuse tristesse me venait de cette
-passion. J’avais mon secret, moi aussi. Nul n’était
-digne de le partager ; nul, si ce n’est Lortal.</p>
-
-<p>Je le mis dans la confidence à mots couverts. Je
-lui laissai entrevoir que l’aventure était entrée dans
-ma vie : une jeune femme, plus âgée que moi,
-hélas ! d’une grande beauté et à qui j’avais lieu de
-croire n’être pas indifférent. Mais que pouvais-je,
-ainsi séparé du monde ? Elle demeurait à Aubenac.
-Finalement je la nommai. Lortal resta silencieux et
-son silence me parut chargé d’ironie. J’étais plein de
-confusion et mon amour ne me semblait plus qu’une
-pauvre baudruche dégonflée.</p>
-
-<p>Mais l’ami me rendit confiance. Crut-il ou ne
-crut-il pas mon histoire ? Toujours est-il qu’il me dit
-fort gravement :</p>
-
-<p>— Je ne sais si tu arriveras un jour à tes fins. Mais
-cela n’a aucune importance !</p>
-
-<p>Et comme je protestais avec une feinte indignation
-(au fond cela en avait si peu, d’importance ! et je
-n’avais jamais songé qu’il pût y avoir des « fins »
-à ma passion) :</p>
-
-<p>— L’essentiel, dit-il, c’est d’y penser !</p>
-
-<p>Mon roman prit ainsi une sorte de réalité. Lortal
-m’en demandait de temps en temps des nouvelles.</p>
-
-<p>— Et Nourmahal ?</p>
-
-<p>Ces confidences illusoires cimentèrent notre amitié.
-Le plus curieux, c’est que Lortal possédait le
-don de colorer les plus humbles faits de l’existence.
-Passant par sa bouche, tout récit s’amplifiait et se
-dramatisait. La vie de collège elle-même, si terne et
-si monotone, devenait, par l’alchimie de son imagination,
-une projection où lumière et ombre
-jouaient si curieusement que l’on se disait : « Comment
-n’ai-je pas vu cela ? » Il vous imposait une
-vision compliquée de la vie et des êtres. Poète ou
-mystificateur, il ornait la réalité d’un prestige qui
-se substituait à elle.</p>
-
-<p>Aussi le collège n’était-il plus pour moi le collège
-de mon enfance ; il me paraissait plus sombre, étouffant.
-Par contre, la petite ville ignorée qui s’étendait
-au pied de notre colline, Aubenac, l’imagination de
-Lortal projetait sur elle mille étranges lueurs. Quoique
-étranger, il connaissait les principales familles
-de l’endroit. Les potins, les scandales de la vie de
-province lui parvenaient par je ne sais quel canal.
-Il tirait un parti fort romanesque de leur médiocre
-trame.</p>
-
-<p>En partant pour la promenade, nous longions
-quelquefois les jardins du docteur Horace Milondré,
-médecin de Saint-Julien. Ces jardins étaient entourés
-de hautes murailles. On ne distinguait que la cime
-des arbres, en été gonflés d’un épais feuillage ; quelques
-branches retombaient par-dessus les pierres
-d’un granit rosé et gris. La grille de fer laissait
-apercevoir entre ses barreaux rouillés une allée de
-platanes envahie par les herbes folles et, tout au
-bout, la maison au toit d’ardoise, avec ses portes-fenêtres
-voilées de blanc et son perron à double
-volute. Cette demeure m’avait toujours attiré par sa
-solitude et sa vétusté.</p>
-
-<p>— Milondré, me dit un jour Lortal, a bien choisi
-sa bicoque. Il l’a achetée à la mort du président Morlhac
-qui faisait collection de corsets. Tu ne savais
-pas ? Elle était fameuse sa collection. Il y avait des
-corsets historiques : celui d’Isabeau de Bavière et
-celui de Charlotte Corday. Du moins Morlhac affirmait
-leur authenticité.</p>
-
-<p>« Milondré, lui, n’est pas collectionneur. Il a pris
-la maison à cause des jardins. C’est un homme de
-goût. L’été, il donne des fêtes intimes dont tout le
-monde parle, sauf les invités. Toutes les jeunes
-femmes d’Aubenac voudraient en être ; mais Milondré
-choisit. On raconte qu’un soir, la belle Mme Dormain
-s’est mise toute nue. Des photophores étaient
-accrochés aux branches. Tu vois ça d’ici. Les femmes
-aiment Milondré, ajouta-t-il, parce que Milondré
-est une brute. Il les cravache. »</p>
-
-<p>Je ne puis passer sans trouble devant les jardins
-invisibles. Mme Dormain est une femme d’officier.
-Elle porte de larges chapeaux noirs qui ne laissent
-voir que sa bouche. Sa bouche est très rouge. Elle
-vient à la distribution des prix et à la soirée artistique
-que le collège offre chaque année. Elle a fait la
-quête, une fois, avec Leroux le philosophe. Alors
-elle… Est-ce possible ? Devant Milondré, devant les
-hommes ?</p>
-
-<p>Maintenant les lourdes portes cochères de chêne,
-les persiennes d’un vert lavé par les pluies me semblent
-abriter de singuliers destins. Un filet de lumière
-glisse entre les rideaux soigneusement tirés.
-Lortal, d’une main nonchalante, soulève un instant
-le masque de la petite ville, puis le laisse retomber.
-Il est cynique, brutal, le visage que j’entrevois — et
-pourtant, comme je voudrais le contempler de
-près !</p>
-
-<p>Lortal parle des femmes. Il en parle souvent, tantôt
-avec un mépris amer, tantôt avec une émotion
-qui me met au cœur un élan de tendresse. Avant lui
-je ne savais rien des femmes et je ne voyais en elles
-que des fantômes aériens, inspirateurs d’élégies.
-Maintenant je sais que Mme Dormain se déshabille
-devant Milondré. C’est une science, cela ! Nourmahal
-en ferait peut-être bien autant. Sont-elles
-toutes ainsi, toutes celles que j’ai aimées sans les
-connaître ?</p>
-
-<p>Elle doit être si belle, nue, Mme Dormain ! Et
-Nourmahal ? Dans mon esprit, deux formes voluptueuses
-et imprécises se poursuivent, s’enlacent. Les
-atteindre ? Toucher un corps de femme ? Je me surprends,
-la nuit, à caresser mes bras et ma poitrine,
-à suivre le contour de mon corps pour imaginer la
-douceur de toucher d’autres bras, une autre poitrine,
-un autre corps.</p>
-
-<p>L’amour ne m’apparaît comme un péché que lorsque
-j’imagine à côté d’une femme un autre homme
-que moi ; si par hasard j’évoque Milondré avec ses
-favoris courts, son nez mou, ses dents claires et sa
-grosse épingle de cravate en brillants. Alors l’idée
-de la souillure est intolérable. Ma pureté ne serait-elle
-que jalousie ? — Je pense que mes maîtres ont
-raison de maudire l’Étrangère, l’Impure, et je pressens
-l’amertume du péché avant de l’avoir commis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Par exemple, se trouver en face de l’Impure,
-de l’Etrangère, de la Courtisane amère comme la
-mort, c’est une toute autre affaire que de rêvasser
-tout seul. L’impure m’a demandé au parloir :
-Mme Jouvelin elle-même ! Je vivais depuis quelques
-jours dans une crise puritaine qui avait suivi les révélations
-de Lortal sur le jardin invisible. J’avais
-fait des serments d’orgueil et de solitude et chargé
-l’impudique image de Nourmahal sur qui je devais
-faire peser, bien injustement, les dévergondages de
-Mme Dormain.</p>
-
-<p>En traversant la cour des petits, Charles Jouvelin
-me prit la main.</p>
-
-<p>— Maman vient nous voir, dit-il. Quelle chance
-qu’elle te demande aussi ! Je ne te vois jamais, continua-t-il.
-Pourquoi ne m’écris-tu pas ? J’ai des camarades
-qui ont des amis chez les grands. Ils s’écrivent.</p>
-
-<p>— Mais, fis-je, c’est tout à fait défendu. Et puis
-que veux-tu que je t’écrive ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas, fit l’enfant. Je m’ennuie sans
-toi.</p>
-
-<p>Mme Jouvelin nous attendait avec un gros paquet
-de gâteaux. Mon orgueil en fut blessé, mais ma gourmandise,
-satisfaite. Nourmahal était fort belle. Elle
-portait un manteau de fourrure sombre et sa chevelure
-étincelait. L’objet de ma passion m’étonna. Cette
-jolie femme, rieuse et déconcertante, ne ressemblait
-guère à ma Sylphide. Le roman ébauché en esprit,
-auquel mes conversations avec Lortal avaient donné
-une substance illusoire, s’effondra aussitôt. C’est
-une terrible chose que de parler à une femme qui
-vous sourit de toutes ses dents, qui sent bon et qui
-vous demande, à vous qui mûrissez de si graves
-réflexions sur le péché et sur l’amour, à vous qui
-attendez la vie avec tant de gravité :</p>
-
-<p>— Aimez-vous les éclairs au chocolat ou préférez-vous
-des barquettes aux fruits ?</p>
-
-<p>Comment leur parle-t-on, à ces êtres ?</p>
-
-<p>Mais elle se charge de la conversation :</p>
-
-<p>— Vos études ? Ce bachot ?… Lettre de votre mère.
-Charles vous aime beaucoup. Il se passe tout à fait
-de moi, n’est-ce pas, Charles ? — Je suis très contente
-qu’il vous ait pour camarade… Vous irez chez
-vous à Pâques ? — Allons ! Au revoir ! Merci d’être
-aussi gentil pour Charles.</p>
-
-<p>En s’éloignant, elle se retourne et me fait un signe
-de sa main gantée :</p>
-
-<p>— Je vous suis très reconnaissante, très…</p>
-
-<p>Je n’ai pas dit un mot !</p>
-
-<p>Je sens que je n’aurais plus beaucoup d’effort à
-faire pour l’aimer. Mais combien pour le lui dire !</p>
-
-<p>— Eh bien ? demande Lortal, quand je regagne la
-cour.</p>
-
-<p>Je me contente de sourire en baissant la tête.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques jours plus tard — nous étions alors en
-février — nous fîmes en promenade une singulière
-rencontre.</p>
-
-<p>Nous traversions le vaste plateau de bruyères qui
-domine Aubenac. Des rafales entraînaient de lourds
-paquets de nuages d’où tombaient, rares et glacées,
-des gouttes de pluie. Un bouquet de bouleaux, aux
-troncs maladifs, frissonnait sur l’horizon. Et de cet
-horizon, brumeux, infini dans sa grisaille, surgit une
-silhouette équestre. Quelques instants plus tard je
-distinguai l’envol d’une écharpe : c’était une amazone.
-Elle se dirigeait de notre côté, au galop.</p>
-
-<p>Nous marchions, nos pèlerines collées au corps
-par la bise et tête basse dans le vent. Le cheval s’enlevait
-en rapides foulées sur cette lande romantique.
-Notre colonne ralentit instinctivement la marche,
-car l’amazone fonçait sur nous. A quelques pas à
-peine, elle arrêta brusquement son cheval, les rênes
-rassemblées, le buste droit. De l’écume frangeait les
-naseaux de la bête. Mon regard s’hypnotisa sur le
-pommeau d’une cravache, une boule d’onyx dans un
-poing crispé, si frêle !</p>
-
-<p>Lortal se détacha du rang et courut à elle. L’amazone
-sauta à terre. Leurs silhouettes se détachaient
-sur le ciel immense où roulaient des nuées. Elle était
-un peu plus grande que lui. Je distinguais mal son
-visage dans les plis de l’écharpe.</p>
-
-<p>Testard n’était pas le moins intrigué.</p>
-
-<p>Cependant l’inconnue remontait en selle. Lortal
-la regarda s’éloigner. Il demeura quelques instants
-immobile avant de rejoindre son rang. Nous ne
-vîmes plus qu’un point noir à l’extrémité de la lande,
-puis plus rien.</p>
-
-<p>— C’est Mathilde, me dit Lortal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur
-nous, un soir. C’était un esprit de révolte et de risque.</p>
-
-<p>L’amazone, dont l’image me poursuivait encore,
-nous avait-elle ensorcelés ? Je ne sais. Mais, depuis
-cette rencontre, Lortal n’était plus le même.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il en nous ? D’où vint l’appel qui
-traversa la cour, ce soir d’hiver, flagellé de vent et
-de pluie, où le monde semblait nu, hostile et glacé ?
-Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout
-âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles,
-avec l’aigre rumeur de la bise : « Dehors, il pleut.
-Dehors, il fait froid. Pourtant il faut partir. Allons,
-debout ! En route ! » La plupart se retournent sur
-l’oreiller ; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi,
-sans discuter l’ordre. Ils vont à la destinée
-qui les attend dans l’ombre, sur le seuil. A peine
-ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint
-leur poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus.
-Alors les amis se demandent : « Tiens, pourquoi
-nous a-t-il quittés ? Il avait une belle situation, une
-femme, des enfants. Quelle folie ! » Personne ne comprend.
-Les rides s’effacent sur l’eau.</p>
-
-<p>Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces
-souvenirs, j’ai entendu l’appel ! Que de fois j’ai senti
-le frôlement de l’Esprit nocturne ! Parfois j’ai résisté.
-J’ai cédé parfois aussi, renonçant au calme labeur,
-à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi ? Pour
-suivre un fantôme, pour courir après l’aventure.
-L’aventure ne démasque jamais son visage. Mais
-ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix impérieuse
-et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde,
-la plus amère de toutes : l’abandon.</p>
-
-<p>Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la
-grande décevante, posa sa main sur l’épaule des collégiens.
-La nuit tombait. La récréation du soir touchait
-à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs
-rameaux sur un ciel livide qui s’obscurcissait lentement.
-Lortal était près de moi. Ses yeux brillaient.
-Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le fond
-de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme,
-un compagnon.</p>
-
-<p>— Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée.
-Je m’ennuie. C’est Mirepuy qui surveille ce soir à la
-place de Testard, qui est souffrant. Il ne s’apercevra
-de rien. On rentrera pour dîner.</p>
-
-<p>Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal
-a pensé à moi ! Le suivre, cela s’imposait. Je ne
-lui demandai pas où nous irions. Partir. Avec lui,
-aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité !</p>
-
-<p>— Si tu veux, ai-je murmuré.</p>
-
-<p>La cloche sonne. La division se rassemble, immobile.
-Nous sommes dans un angle obscur de la cour.
-Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la terrasse
-des professeurs. L’accès est libre.</p>
-
-<p>— Ne bouge pas, dit Lortal.</p>
-
-<p>On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis ! Une
-angoisse délicieuse s’empare de mon être. Joie de
-désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte contre le
-monde, pour lui.</p>
-
-<p>Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas
-grincent, là-bas, sur le gravier. La lourde porte roule.
-Nos places seront vides.</p>
-
-<p>— En route, souffle Lortal.</p>
-
-<p>C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long
-des murs. Je le suis. Nous étouffons nos pas, courbés
-comme des Indiens dans la jungle. Les arbres égouttent
-l’eau de leurs branches. Nous voici sur la terrasse.
-Si quelque maître nous apercevait ! Des massifs
-de fusain nous dissimulent.</p>
-
-<p>Un pas. Nous sommes perdus.</p>
-
-<p>Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite.
-Une ombre passe à dix mètres de nous. C’est l’abbé
-Poncebique, un rouleau de musique sous le bras.
-Il n’est pas dangereux, celui-là !</p>
-
-<p>Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée
-de Lortal, où il me guide, vers quelle escapade.
-L’aventure est belle, parce qu’elle est l’aventure ; non
-parce qu’elle mène quelque part.</p>
-
-<p>Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le
-mur du verger, à hauteur d’homme. D’un rétablissement,
-le capitaine s’est installé sur la crête.</p>
-
-<p>Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers
-le faubourg dont les feux vacillent à nos pieds,
-trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la ville, la gare
-dans son halo de brume rouge, le halètement des
-trains, les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge
-du dernier fanal.</p>
-
-<p>— Doucement, doucement, fait Lortal.</p>
-
-<p>Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée.
-Un pan de rideau laisse entrevoir le disque
-éblouissant d’une casserole, un pot de géranium aux
-fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline
-rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien
-aboie. Il faut fuir. La porte de l’enclos est fermée.</p>
-
-<p>Où donc est le bon élève que je fus ? Et qui le
-reconnaîtrait dans ce maraudeur ? Mais les versions,
-les thèmes et les prix d’excellence ne m’ont jamais
-rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir.
-Être docile, studieux, le favori de Testard : piètres
-joies ! La nausée me vient de songer à mes bonnes
-notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à côté de
-l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme
-qui risque ? Et quel « <span lang="la" xml:lang="la">satisfecit</span> » vaudrait pour
-moi cette fièvre de se glisser dans le jardin noyé
-d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où veille peut-être
-un ennemi, vers cette porte dérobée derrière
-laquelle s’ouvre le monde ? O Danger, je vois près de
-moi ton visage si pâle, tes lèvres serrées et tes yeux
-se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon épaule
-ta main qui ne tremble pas.</p>
-
-<p>— Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je
-vais faire le guet.</p>
-
-<p>Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la
-fenêtre. Pas un bruit. Une traînée de vent. Une
-goutte de pluie sur ma main. L’horloge du collège
-sonne un quart. Quelle heure ? Je l’ignore. Il n’y a
-plus de temps. Ma vie a été coupée en deux.</p>
-
-<p>Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé.
-Je tire violemment. Un tonnerre. Le chien hurle.
-Vacarme de chaînes. Je bondis. Lortal me suit. Nous
-nous jetons dans le fossé.</p>
-
-<p>— Encore un de ces sacrés voyous, grogne une
-voix au-dessus de nos têtes.</p>
-
-<p>Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes
-dehors et pour de bon, toutes portes closes.</p>
-
-<p>Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds !
-Comme il est facile de tout quitter ! Voilà une autre
-découverte de cette soirée mémorable.</p>
-
-<p>Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche
-qui bordent le raidillon. Un vieux réverbère à potence
-balance sa lanterne : un rayon jaune vient
-lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses
-dents un air qui lui est familier :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je m’appelle Clara,</div>
-<div class="verse">Clara la Bordelaise…</div>
-</div>
-
-<p>C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles
-souvent lues : « Celui qui ne quitte pas son père et
-sa mère, ses frères et ses sœurs et même sa propre
-vie, ne peut être mon disciple. »</p>
-
-<p>Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un
-fantôme de route qui se perd dans un chaos de
-brume. Deux peupliers frissonnants marquent la
-frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de
-faubourg, de petits jardins, quelques étables d’où
-sortent des grognements de porcs, d’humbles maisons
-tassées sous leurs coiffes d’ardoise.</p>
-
-<p>Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur
-doit être prévenu. On va nous faire rechercher.
-Mais je ne suis pas inquiet. Le capitaine est là.</p>
-
-<p>— As-tu de l’argent ? demande Lortal.</p>
-
-<p>— Douze francs.</p>
-
-<p>— C’est maigre.</p>
-
-<p>Que médite-t-il ? Il s’est arrêté un instant. Il
-s’oriente.</p>
-
-<p>Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait
-prendre le train pour Bordeaux. Là-bas on se
-débrouillerait. Je connais un capitaine au long cours.
-Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant
-une pacotille.</p>
-
-<p>Si Lortal avait eu la même idée que moi ! Nous
-nous dirigeons vers la gare dont le halo nous guide.
-Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le sentier hérissé
-de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue
-à l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu.
-Un hurlement déchire la toile sombre de la nuit. Un
-train s’abat en sifflant sur le silence, s’engouffre
-dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit
-et passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme
-autour de nous.</p>
-
-<p>— Lortal ! Il ferait bon partir.</p>
-
-<p>Je ne peux voir son visage. Mais il me prend la
-main. Sa main est froide.</p>
-
-<p>— Par ici, je me reconnais !</p>
-
-<p>Voyages, départs… paquebots gémissants sur
-leurs chaînes…</p>
-
-<p>Où sommes-nous ?</p>
-
-<p>Une sorte d’impasse. Une ombre visqueuse stagne
-entre des murs bas. De la boue. Derrière une taie
-rouge, au fond, brûle une lampe. On dirait d’une
-lanterne promenée sur l’eau, par des contrebandiers,
-une nuit sans lune. Un aboiement. Puis, dans le
-marécage d’ombre, des voix, des rires.</p>
-
-<p>— Qui est là ? râle une gorge éraillée.</p>
-
-<p>Les vitres tintent de rires écarlates. Un piano mécanique
-claque de toutes ses dents, déclenche une
-valse épileptique : « Nous cueillerons des lilas et des
-roses. » Dans un rectangle de lumière, une ombre
-surgit :</p>
-
-<p>— Entrez donc, les enfants !</p>
-
-<p>Toute la lumière derrière elle, je ne peux distinguer
-son visage, masque blanc. Une mantille retombe
-le long des joues. C’est la face même de la mort.</p>
-
-<p>— Ben quoi ! Vous avez peur ?</p>
-
-<p>Où m’a-t-il conduit, mon compagnon ? Je serre
-violemment sa main qui se dérobe.</p>
-
-<p>— Jacques, allons-nous-en !</p>
-
-<p>Nous nous tassons dans l’ombre. Le reflet de la
-porte, la lueur de la vitre sous sa taie, prunelle sanglante,
-ne nous effleurent pas.</p>
-
-<p>Lortal hésite. Je le sens. Je flaire je ne sais quel
-mystère ignoble palpitant derrière ce mur. Ces rires,
-cette femme ! Serait-ce la maison dont parlait Salayrac,
-la main devant sa bouche ? Mon cœur bat. Mes
-paumes sont moites. Si l’on entrait, tout de même !…</p>
-
-<p>Il flotte une buée de crime, dans cette impasse.</p>
-
-<p>— Je t’en supplie, Jacques. Jacques, partons…</p>
-
-<p>Lortal me tire en avant.</p>
-
-<p>Encore un rire ! Cette fois, c’est un rire d’homme,
-déchirant, brutal. Un poing fait sonner des bouteilles.
-Et puis des voix, des voix rauques, geignardes,
-cyniques et usées, des voix comme je n’en ai jamais
-entendu et qui semblent monter de l’abîme, rôder
-autour de moi, comme des larves.</p>
-
-<p>Le dégoût l’emporte.</p>
-
-<p>Fuir… Lortal court derrière moi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai couru, couru comme si un démon me pourchassait.
-Deux bras se sont abattus autour de mon
-cou :</p>
-
-<p>— Jacques ! Pardon. Mais je ne pouvais pas, je ne
-pouvais pas. J’ai honte… Emmène-moi…</p>
-
-<p>Le capitaine me regarde. Il rit. Il ne prononce pas
-une parole.</p>
-
-<p>Nous marchons. D’informes talus masquent la
-nuit.</p>
-
-<p>Est-ce tout ce qui restera de l’aventure, cette boue,
-cette nuit déjà glacée, cette impasse sordide et ce
-rire de mon ami, plus cruel que tout ? O Danger,
-cher Danger, tout ce que tu m’avais promis !…</p>
-
-<p>Une horloge tinte. Je reconnais celle de Saint-Julien.
-Nous somme revenus sur nos pas.</p>
-
-<p>Lortal parle. Sa voix sèche commande.</p>
-
-<p>— Maintenant, il faut rentrer. Dépêchons. Inutile
-de songer à passer par la porte. Escaladons.</p>
-
-<p>Je me soumets. Je sens bien que j’ai été lâche, que
-je n’ai pas subi l’épreuve. Le compagnon me méprise.
-Ce sera tout à l’heure, de nouveau, la vie empoisonnée :
-une punition, de mauvaises notes — pis
-encore peut-être !</p>
-
-<p>Lortal m’a fait la courte échelle. Nous avons glissé
-à travers le verger. Voici la terrasse. Personne. Silence.
-Une pluie fine commence.</p>
-
-<p>Une ombre s’est dressée.</p>
-
-<p>— Où allez-vous ? D’où venez-vous ?</p>
-
-<p>J’ai reconnu la voix de l’abbé Fourmeliès. Ma
-gorge se serre.</p>
-
-<p>— Suivez-moi, dit sèchement le Supérieur.</p>
-
-<p>Il nous précède par les corridors vaguement éclairés.</p>
-
-<p>L’abbé Poncebique nous croise encore et considère,
-effaré, notre accoutrement. De la boue jusqu’aux
-genoux.</p>
-
-<p>La porte du cabinet s’ouvre. Sur la table de travail,
-polie comme un miroir, une lampe arrondit son
-cône d’or. La pièce est plongée dans une pénombre
-où luisent les fers d’anciennes reliures, l’ivoire d’un
-Christ au mur. Des braises croulent dans la cheminée.</p>
-
-<p>Le Supérieur nous fait face. Nous sommes debout,
-immobiles. Lortal lui-même baisse les yeux. Je songe
-à cette demeure à la taie rouge.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous fait ? demande Fourmeliès. On
-m’a signalé votre absence. L’abbé Testard s’était déjà
-plaint de vous. Et vous commettez une nouvelle
-faute, et une faute très grave. J’entends tirer tout
-cela au clair. D’autant que vous, Demurs, avez toujours
-été un excellent élève et que j’ai toujours eu
-confiance dans votre bon sens. Lortal, vous avez
-commis une grave infraction à la discipline. Je
-tiens à vous écouter.</p>
-
-<p>— Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur
-le Supérieur, répond Lortal.</p>
-
-<p>— Bien. Demurs, vous m’attendrez ici.</p>
-
-<p>Il ouvre une porte cachée par une portière de tapisserie
-et je me trouve dans une cellule de moine,
-murs blanchis, un lit de sangle, un crucifix, deux
-rameaux de buis entrelacés. C’est la chambre à coucher
-de Fourmeliès.</p>
-
-<p>Je suis tombé à genoux, brisé de fatigue et d’émotion,
-le front contre ce lit étroit et dur, fait d’une
-planche. Ne serait-ce pas sur une couche semblable
-que l’on fait les plus beaux rêves ?</p>
-
-<p>La portière se soulève.</p>
-
-<p>Lortal n’est plus là. Le Supérieur est assis à côté
-de la cheminée, les mains sur ses genoux, le buste
-droit. Son regard, si aigu derrière les besicles, ne
-quitte pas mon visage.</p>
-
-<p>— Voulez-vous m’expliquer cette escapade insensée ?
-Cette fugue à deux, sans rime ni raison ? Vous
-savez ce que vous risquez : l’expulsion de Saint-Julien.
-Ni plus ni moins. Je vous écoute.</p>
-
-<p>Un sanglot m’arrête.</p>
-
-<p>Des larmes coulent de mes yeux. Je balbutie :</p>
-
-<p>— Je ne sais pas… On est parti, comme ça, pour
-rien !</p>
-
-<p>Le Supérieur demeure impassible.</p>
-
-<p>— Vous avez beaucoup changé. Vos maîtres se
-plaignent de vous. Votre amitié pour Lortal est
-beaucoup trop exclusive. L’abbé Testard vous a
-averti plusieurs fois. C’est trop ! Vous êtes orgueilleux.
-Vous avez osé traiter avec mépris ce maître
-dévoué. Maintenant c’est moi qui parle. Il faudra
-vous soumettre.</p>
-
-<p>— Je ne peux pas…</p>
-
-<p>— Vous ne pouvez pas ?</p>
-
-<p>L’abbé Fourmeliès se dresse. A travers mes cils
-embués de larmes, il me paraît gigantesque.</p>
-
-<p>— On peut tout, vous m’entendez, tout ce qu’on
-veut. On se brise, on se déchire, mais on peut.</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi… Mais Lortal est mon ami,
-mon meilleur ami. Je donnerais ma vie pour lui.
-Quel mal y a-t-il à cela ?</p>
-
-<p>— Le mal qui s’attache à toutes les affections
-désordonnées, aussi pures qu’elles soient en apparence.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas possible, monsieur le Supérieur.
-Il n’y a pas de mal dans l’amitié. Ici on ne voit que
-le mal, le mal partout. Mais alors la vie elle-même,
-c’est le mal.</p>
-
-<p>— Peut-être, fit le Supérieur entre les dents.</p>
-
-<p>— Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la
-désire, la vie ; je désire tout comprendre, tout aimer,
-tout sentir. Je désire être heureux. Et je ne suis pas
-heureux ici !</p>
-
-<p>— Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez
-votre affection dans des êtres fragiles. Voyez où cela
-vous conduit ! Vous souffrirez bien plus encore, si
-vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même
-d’abord, avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité,
-trop de poésie, trop d’amitié. Il faut tailler dans
-le vif. Dieu vous abandonnera, si vous l’abandonnez
-pour d’autres…</p>
-
-<p>Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme
-a dû être le meurtrier de lui-même. Puis sa voix
-se radoucit. Elle est presque tendre.</p>
-
-<p>— Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est
-passionné, mais pur, j’en suis certain. L’abbé Testard
-a sans doute exagéré. Je lui parlerai.</p>
-
-<p>Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge
-ses yeux gris dans les miens.</p>
-
-<p>— Lortal m’a donné une explication de cette escapade.
-Je n’en veux pas savoir davantage. L’aventure
-d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru ; j’ai cru
-Lortal. Mais gardez-vous de lui ! L’ami le plus cher
-vous trompera. Il n’y a qu’un ami : Dieu ; qu’un
-bonheur : la mortification de soi-même. Et tout le
-reste est mensonge.</p>
-
-<p>Il me conduisit jusqu’à la porte.</p>
-
-<p>— Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il
-avec un sourire qui adoucissait singulièrement
-son dur visage de solitaire. Elle est la source de la
-joie. Allez ! mon fils. Que Dieu <i>reste</i> avec vous !</p>
-
-<p>L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait
-à sa fin. Je lui remis un billet du Supérieur
-m’autorisant à rentrer. Lortal était à sa place. Il me
-fit un signe de tête qui signifiait : « Tout va bien. »</p>
-
-<p>Je n’ai jamais connu sa conversation avec l’abbé
-Fourmeliès. Mais je savais maintenant mon ami capable
-d’un mensonge et mon cœur s’en attristait,
-sans être moins aimant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Alors commença une longue période de calme.
-Gerboux et Testard cessèrent de persécuter notre
-amitié. Ils parurent se désintéresser de notre perdition
-et rien ne pouvait nous être plus agréable
-que cette feinte indifférence. Testard me marquait
-une hostilité silencieuse. Il m’arriva de surprendre,
-pendant les heures d’étude, le regard qu’il attachait
-sur moi à la dérobée. Cet homme souffrait. Mon
-impression était si vive que j’éprouvais quelques
-instants de remords en songeant à ma dureté. Mais
-je ne pouvais lui pardonner la tyrannie jalouse qu’il
-m’avait imposée et les humiliations que sa protection
-m’avaient values. Un entretien avec l’abbé
-Fourmeliès n’avait sans doute pas été étranger à sa
-nouvelle attitude.</p>
-
-<p>Quant à Gerboux, je ne sais pas par quels prodiges
-d’hypocrisie il avait pu obtenir l’importante
-situation qu’il occupait à Saint-Julien. On le disait
-en fort bons termes avec l’Évêché, tandis que l’excellent
-Fourmeliès n’était pas en odeur de sainteté
-au Palais épiscopal. Le grand vicaire Doublemaze
-venait souvent visiter le professeur de rhétorique.
-Nous pouvions voir déambuler sous les tilleuls et
-les marronniers de la terrasse leurs silhouettes si
-différentes : l’une courtaude, l’autre svelte.</p>
-
-<p>Doublemaze, jeune encore et qui avait fait rapidement
-son chemin dans les ordres, portait de fines
-soutanes, coupées par un autre tailleur que celui
-de Gerboux ou de Fourmeliès. Ses mains, qu’il avait
-longues et délicates, étaient toujours gantées, l’hiver
-de peau, l’été de filoselle. Un col de toile bien
-empesé tranchait discrètement sur le drap noir,
-supportant une amorce de double menton. Le visage
-était plein ; le nez, droit, un peu rond du bout, aux
-ailes très mobiles ; les lèvres, épaisses. Quant aux
-yeux, fort noirs, ils n’eussent pas déparé la physionomie
-d’un marchand de tapis levantin. Mais une
-grande dignité de manières tempérait ce que les
-prunelles veloutées pouvaient avoir de trop caressant,
-voire d’un peu louche. Il officiait parfois dans
-les cérémonies, tenant lieu pour Monseigneur et
-lorsqu’on n’avait pas sous la main quelque prélat
-<i lang="la" xml:lang="la">in partibus infidelium</i> de Babylone ou d’Héliopolis.</p>
-
-<p>Gerboux était-il un confident ? Un émissaire pour
-certaines missions délicates ? Ce sont choses qu’un
-collégien ne pouvait connaître. Mais il était de notoriété
-publique qu’il avait ses grandes et surtout ses
-petites entrées à l’Évêché et que, grâce au grand
-vicaire, il tenait l’oreille du prélat, Mgr F… Ce dernier,
-fraîchement arrivé dans le diocèse, avait entrepris
-de combattre les tendances modernistes signalées
-chez certains membres de l’enseignement libre et
-dans une partie — oh ! bien faible — du clergé. Par
-l’intermédiaire de Gerboux, Doublemaze pouvait
-exercer une surveillance attentive sur Saint-Julien,
-où les fils de familles bien pensantes venaient puiser
-leur nourriture spirituelle. Que cette nourriture fût
-soigneusement dosée et contrôlée, cela était d’un intérêt
-capital pour le diocèse en particulier et l’Église
-en général.</p>
-
-<p>Médiocre en tout, Gerboux n’excellait que dans
-les petites besognes de délation. Il fournissait en
-catimini des rapports, dont le fiel était distillé avec
-un soin tout ecclésiastique, sur ses confrères et sur
-son supérieur. L’abbé Fourmeliès y était accusé
-d’une excessive indulgence envers les tendances de
-M. Mirepuy, le professeur de philosophie, théologien
-trop fort en exégèse. L’abbé Bourienne qui enseignait
-les humanités était suspect de quiétisme.
-L’abbé Grosbois, mathématicien distingué, avait été
-vu plusieurs fois, devisant le long du canal, en
-compagnie d’un professeur du lycée. Enfin M. Mourette
-était un jeune prêtre, à peine échappé d’une
-phalange de lévites avides de cures riches en messes
-et de repas au château : les visites, trop fréquentes,
-qu’il rendait à noble dame la marquise de Trelissac,
-pouvaient provoquer des médisances et scandaliser
-quelques âmes férues de moralité. Ces rapports,
-évidemment inspirés par la charité chrétienne,
-furent connus plus tard par l’indiscrétion d’un
-jeune secrétaire de l’Évêché, lequel briguait pour
-lui seul les faveurs de M. Doublemaze. Gerboux dut
-alors quitter Saint-Julien et fut pourvu d’une prébende
-nourricière, quelque part en Périgord, par
-les soins reconnaissants du grand vicaire. Mais c’est
-anticiper sur les événements.</p>
-
-<p>Toujours est-il que Gerboux était redouté et méprisé
-de ses confrères. Le mépris des prêtres ne se
-manifeste pas par de grands airs et il fallait quelque
-habitude des mœurs ecclésiastiques pour distinguer
-au coin de ces lèvres rasées le pli du dédain ou le
-frémissement de la colère. La plupart se contentaient
-de l’éviter dans la mesure du possible. Testard
-était son seul ami. L’abbé Fourmeliès, qui en savait
-long sur le personnage, était obligé de le tolérer.
-Sur indication venue de haut lieu, il avait dû confier
-à Gerboux la direction des premiers communiants.</p>
-
-<p>Mais la tâche principale de l’abbé Gerboux était
-de dépister et de traquer les « amitiés particulières ».</p>
-
-<p>Ah ! les amitiés particulières ! Elles se multipliaient
-à Saint-Julien, malgré la vigilance des maîtres,
-comme elles se multiplieront toujours dans les collèges
-où l’enfant, privé de sa famille, sans contact
-avec la vie, déverse sur ses proches le flot d’une
-tendresse trop longtemps contenue. Souvent innocents
-et quelquefois coupables, des liens se nouaient
-entre les grands et les petits. On correspondait. Des
-billets d’une sentimentalité niaise, parfois touchante,
-s’échangeaient par des intermédiaires discrets.
-C’était une bonne aubaine pour Gerboux,
-lorsque grâce à quelque mouchardage de congréganiste,
-il parvenait à surprendre un petit carré de
-papier furtivement glissé dans une poche. Il le lisait
-en public, avec des intonations choisies, pour la
-plus grande confusion des coupables et le rire servile
-de la masse. C’était pitié que de voir étalées
-<i lang="la" xml:lang="la">ante porcos</i> ces pauvres effusions de cœurs adolescents !</p>
-
-<p>Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements
-platoniques, de dévouements juvéniles, de
-prétendues communions de pensée. Parfois aussi,
-il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de
-protéger ; chez le plus jeune, le besoin féminin de
-se soumettre. Quelques-unes de ces liaisons prenaient
-le ton de relations amoureuses. Certaines
-révélaient la précoce bassesse des caractères. Ainsi
-chacun savait que le petit Lauvray extorquait des
-cadeaux incessants à Mauriol, un « philo » qui ne
-lui refusait rien ; on parlait même d’une montre.</p>
-
-<p>Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui
-trompaient une puberté naissante, éveillaient les
-sens, faussaient des organismes en pleine croissance.
-Il couve, dans les internats de jeunes gens,
-une fermentation qui n’aboutit pas toujours au
-vice, mais qui y prédispose fortement. D’ailleurs,
-l’éducation religieuse, l’entraînement mystique,
-l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles
-si profanes et d’une si directe sensualité, l’ombre
-des chapelles, les tourbillons de l’encens, l’odeur
-langoureuse des cierges et des lis : tout cela ne
-hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse
-tâchait en même temps à refouler ? Tout
-nous invite à l’amour et l’amour est sans cesse proscrit.
-Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de
-leur puberté ; d’autres le cherchent dans l’amitié,
-et quelques-uns dans le vice. De véritables passions
-naissaient, aussi farouches que celles des hommes
-mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé
-Mauriceau, un petit brun de quatrième, de
-le tuer par jalousie. Et nul de nous n’ignorait la
-raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian :
-<i lang="la" xml:lang="la">ardebat Alexim</i>.</p>
-
-<p>Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient.
-Mon attachement pour Lortal m’en aurait complètement
-détourné, si j’y avais éprouvé quelque penchant.
-Ces histoires-là sentaient par trop le collège
-pour que Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre
-goût. En outre, chez Lortal — et par suite chez
-moi — la naissante sensualité s’échappait par la
-voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une
-existence hors de ces murs et, sans qu’il m’eût fait
-de confidences, je devinais que le rêve était la partie
-la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais les
-simulacres de tendresse et les médiocres intrigues
-où se plaisaient tant de nos camarades. Nos causeries
-où revenaient les noms de Mathilde et de Nourmahal,
-nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs — souvent
-imaginaires — suffisaient à mes instincts
-d’évasion. Je dois à Lortal d’avoir élevé autour de
-mon adolescence une muraille de rêve protectrice.</p>
-
-<p>Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui
-me fit repousser les timides avances de Charles Jouvelin.
-Le fils de Nourmahal m’avait témoigné très
-vite une affection qui me gênait un peu, tant elle
-me semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême,
-cet enfant était peu fait pour l’internat. Sa mère
-n’avait pourtant pas reculé devant une séparation,
-sous le pieux prétexte de la première communion.
-En réalité, un fils de onze ans est bien embarrassant
-pour une jolie femme. Charles lui en voulait-il de
-cet abandon ? Au parloir, la mère et l’enfant se
-témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles
-embrassait sa belle dame de maman avec plus de
-fureur que d’amour et comme le dépit de quelqu’un
-qui n’a pas eu sa part.</p>
-
-<p>Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté
-vers mon amitié. Pendant les premiers mois de
-l’année, il profita de toutes les occasions pour me
-parler, se promener avec moi. Les rapports entre
-grands et petits étant rigoureusement limités,
-Charles obtint de sa mère qu’elle sollicitât pour nous
-l’autorisation de nous rencontrer pendant les récréations.
-Les camarades plaisantaient cette camaraderie.
-La disproportion de nos âges m’humiliait.
-Ma mauvaise humeur me rendit brutal et Charles,
-tristement, s’éloigna de moi, peu à peu.</p>
-
-<p>Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants,
-ne manqua pas de remarquer le petit Jouvelin
-et résolut de conquérir cette âme. Il y réussit
-sans doute, car Charles ne me témoigna plus que
-de l’indifférence.</p>
-
-<p>Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé
-Testard m’appela d’un signe à sa chaire :</p>
-
-<p>— M. le Supérieur vous demande.</p>
-
-<p>Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer
-quelques livres prêtés. Nous avions ce soir-là une
-version de Lucain et j’abandonnai à regret ma traduction.
-Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès
-était accoudé à sa table, un couteau d’ivoire
-tranchant la joue parcheminée.</p>
-
-<p>— Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune
-camarade Charles Jouvelin — je sais les relations
-qui existent entre votre famille et la sienne — est
-malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de
-force en un jeune corps qui veut vivre que l’on ne
-saurait désespérer. Mais la fièvre est forte, les poumons,
-très congestionnés…</p>
-
-<p>— Sa mère est auprès de lui ? demandai-je.</p>
-
-<p>— Certes. Mais cet enfant vous réclame sans
-cesse. Il délire. Votre nom ne quitte pas ses lèvres.
-Sa mère en éprouve quelque peine, car elle voit
-bien que sa présence ne suffit pas à le calmer.</p>
-
-<p>L’abbé Fourmeliès me regardait, relevant la tête.
-Le cône d’or de la lampe n’éclairait plus qu’une
-longue main sèche où des veines se nouaient, verdâtres.</p>
-
-<p>Je ne savais que dire.</p>
-
-<p>— Charles Jouvelin, reprit le Supérieur, semble
-vous porter une grande affection.</p>
-
-<p>— Je crois, murmurai-je, qu’il est fort malheureux
-au collège.</p>
-
-<p>— Je ne doute pas, continua le Supérieur sans
-m’entendre, je ne doute pas que vous n’ayez été
-pour lui de bon conseil. Il faut maintenant aller le
-voir. Il vous appelle ; il vous attend ; il nous en voudrait
-à tous, et peut-être même à sa mère, s’il ne
-vous voyait à son chevet. Il y a quelque chose de
-bien étrange dans cette petite âme, ajouta le prêtre
-sur un ton de confidence qui me flatta et m’émut.
-Nous approfondirons cela une autre fois. Pour le
-moment, l’essentiel est de le soulager. Allez, mon
-enfant. La sœur infirmière vous conduira.</p>
-
-<p>A pas feutrés sur le linoléum du couloir, la sœur
-me mena jusqu’à la chambrette d’isolement. Une
-lampe voilée mêlait sa lueur à celle d’un feu de
-bûches et dans la pénombre des murs, des rideaux
-et des draps — un remous de grisaille — un mince
-visage enflammé, deux yeux éclatants de fièvre.</p>
-
-<p>— Le voilà !</p>
-
-<p>C’est une voix rauque, inconnue. Encore une voix
-d’enfant, mais éraillée, vieillie.</p>
-
-<p>— Oui, le voilà, tu vas être sage, maintenant !</p>
-
-<p>Celle-ci, une voix d’homme. Dans les plis des rideaux,
-une silhouette sombre. Je reconnais les favoris
-du docteur Milondré. Il tient entre ses doigts
-le poignet de Charles. Au chevet du lit, une femme
-assise, les mains croisées sur le drap. Une bague luit.
-Elle découvre son front ; un reflet d’or émeut l’ombre.
-C’est Nourmahal. Elle ne fait pas attention à
-moi.</p>
-
-<p>— Quelle température, docteur ?</p>
-
-<p>— 39°8, encore. Mais du moment que cela reste
-stationnaire !… Enfin la présence de son camarade
-va le calmer sans doute. Le voilà enfin cet ami si
-cher !</p>
-
-<p>Le docteur ironise. Mais la voix rauque insiste.</p>
-
-<p>— Viens près de moi !</p>
-
-<p>Mme Jouvelin se lève et s’écarte du lit.</p>
-
-<p>— Charles vous a voulu près de lui. Il vous aime
-beaucoup, vraiment ! Vous avez une influence sur
-lui !</p>
-
-<p>Je m’incline. Dois-je sentir quelque amertume
-dans ces paroles ? Nourmahal est debout, pareille,
-dans cette fade blancheur d’hôpital, à une tige fleurie
-de feu.</p>
-
-<p>Elle accompagne le docteur.</p>
-
-<p>— Dites-moi bien la vérité, je vous en prie…</p>
-
-<p>Milondré la rassure de sa voix coupante, métallique.
-Même en parlant à une mère, il ne perd pas
-cet accent de cynisme qui pue la charogne et la salle
-de garde. Nourmahal est humble et douce ; elle pose
-sa main sur le bras du bellâtre.</p>
-
-<p>— Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? dit la voix
-rauque.</p>
-
-<p>Je me penche sur le lit. Le visage de Charles
-brûle.</p>
-
-<p>— Mais je ne savais rien. Depuis quand es-tu
-malade ?</p>
-
-<p>— Trois jours. On a cru que j’allais mourir. Je
-vais peut-être mourir encore maintenant. Mais toi,
-tu ne savais rien. On ne t’avait rien dit.</p>
-
-<p>— Rien… Sans cela…</p>
-
-<p>— Pourtant je ne voulais pas mourir sans t’avoir
-vu.</p>
-
-<p>Sur ma main se crispe une petite main, si chaude.</p>
-
-<p>— Je t’ai appelé, appelé. Je savais bien qu’on ne
-voulait pas te laisser venir. Le docteur disait : « C’est
-un enfantillage !… » Maman ne disait pas non. Mais
-au fond elle était pour le docteur…</p>
-
-<p>— Ne parle pas trop ! Ne te fatigue pas.</p>
-
-<p>— Laisse. Ça ne fait rien. J’ai besoin de te voir…
-J’ai eu peur, si peur, tout le temps.</p>
-
-<p>Un gémissement traverse le silence.</p>
-
-<p>— Mon petit, qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? Mais non,
-ne parle pas, repose-toi. Et surtout n’aie plus peur.
-Nous sommes là, près de toi, tous.</p>
-
-<p>En vérité, nous sommes tous deux seuls. Mme Jouvelin
-est sortie avec Milondré.</p>
-
-<p>— Oui… tu es là… toi… enfin !</p>
-
-<p>— Repose-toi. Dors, pour me faire plaisir.</p>
-
-<p>Les yeux ne se ferment pas. Encore la voix rauque :</p>
-
-<p>— L’enfer !… dis… tu sais ce que c’est, toi,
-Paul ?…</p>
-
-<p>Angoisse. Silence. Une bûche s’écroule. Un éclair
-de sang illumine la chambre.</p>
-
-<p>Des ongles s’enfoncent dans mes paumes.</p>
-
-<p>— Non, je ne veux pas… je ne veux pas. J’ai peur.
-Hou, hou, hou !</p>
-
-<p>Assis sur son lit, les yeux exorbités, convulsé par
-le délire, l’enfant hurle.</p>
-
-<p>Son hurlement emplit la chambre, les couloirs et
-le vaste collège silencieux. Gerboux doit l’entendre
-à travers les murs.</p>
-
-<p>— Un chien… Un chien noir avec des yeux rouges.
-Je le vois… Oh ! je ne veux pas… Hou !</p>
-
-<p>Une image affole son cerveau halluciné. La terreur
-le possède jusqu’aux moelles. Une main l’étrangle.
-L’enfant se bat avec la mort — avec l’horreur !</p>
-
-<p>— Oh ! je ne veux pas mourir… J’ai peur…</p>
-
-<p>Mme Jouvelin rentre précipitamment, suivie de la
-sœur. On me repousse.</p>
-
-<p>— Allez-vous-en ! Allez-vous-en !</p>
-
-<p>Charles ne me voit plus. J’ai arraché ma main
-de sa paume brûlante et convulsée. Je me sauve,
-poursuivi par cette panique d’éternité :</p>
-
-<p>— Maman ! Maman ! Je ne veux pas, je ne veux
-pas être damné !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Une semaine plus tard, Charles partit en convalescence.
-Il ne devait rentrer qu’après les vacances de
-Pâques. Je le vis, un petit sac à la main, pâle et
-les yeux cernés. Il m’embrassa. Quant à Nourmahal,
-je gardais un souvenir amer de sa brusquerie et,
-plus amère encore, l’image auprès d’elle de Milondré.</p>
-
-<p>Il me vint alors une mélancolie qui ne me quitta
-guère pendant les jours de la Semaine sainte et
-qu’augmentèrent encore les longues heures passées
-à la chapelle. Rien de plus poignant que cette liturgie
-de la Passion. Tous les soirs, la sortie de classe
-étant un peu avancée, nous récitions le <i>Chemin de
-croix</i>, agenouillés devant les effigies du Divin Supplice.
-Nous suivions le Christ dans sa marche au
-Calvaire ; avec les Saintes Femmes nous essuyions la
-sueur de son visage et le sang qui coulait de la
-couronne d’épines ; nous buvions avec Lui le vinaigre
-mêlé de fiel sur l’éponge du Centurion.</p>
-
-<p>Le printemps naissait. Les bourgeons poussaient
-leurs têtes drues sur les marronniers de la cour.
-Une brume verte enveloppait déjà les arbres et les
-charmilles qui ornaient la terrasse des professeurs.
-Lorsque nous sortions de nos exercices religieux,
-descendant les marches de la chapelle, une brise
-tiède déroulait autour de nous des écharpes déjà
-parfumées de mille aromes. Par delà le préau et sur
-les collines où les cultures se partageaient en carrés
-roses, ocres ou jaunes, teintées d’or par le crépuscule,
-des fumées s’élevaient souples et onduleuses
-comme des bayadères. L’encens respiré dans la pénombre
-vacillante de cierges, tandis que l’orgue de
-l’abbé Poncebique mugissait le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i>, se dissipait
-dans un air qui sentait la résine et la feuille
-tendre, dans les souffles qui venaient des bois où
-la sève stille des écorces disjointes, où les oiseaux
-se poursuivent amoureusement. La prière et le chant
-funèbre s’achevaient dans ce murmure infini qui
-s’élevait autour de nos murs, d’un monde prêt à
-l’éclosion de la joie, à l’éternel retour de la vie.</p>
-
-<p>Ces jours où l’église se revêtait de deuil, où les
-prêtres endossaient les chasubles violettes et noires,
-où grondaient sous les voûtes les ondes menaçantes
-de l’office de Ténèbres, où l’on célébrait de tragiques
-splendeurs la fête de l’expiation par la chair
-et le sang, où l’on dressait enfin sur le monde enlinceulé
-de cendres le symbole du gibet rédempteur,
-ces jours de pénitence et de désolation étaient
-justement ceux où s’épanouissait, pour la première
-fois depuis les léthargies hivernales, le rire innombrable
-de la Terre. O lamentations sacrées, plus déchirantes
-dans leur austérité que celles des femmes
-pleurant Adonaï, vagues du plain-chant déferlant
-vers le Crucifié aux prunelles glauques d’agonie,
-roulant dans vos plis la douleur, l’adoration, l’extase,
-comme vous veniez doucement mourir sur le seuil
-déjà bruissant des murmures du Renouveau ! Encore
-bouleversés par les affres du Mont des Oliviers, écoutant
-l’adieu du Christ au Bien-Aimé, à Jean, qui a
-posé son front sur l’épaule du Maître, enivrés de
-martyre, mais grisés aussi par les premiers effluves
-d’avril, nous sentions en nos cœurs adolescents s’affronter
-deux forces éternelles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le Jeudi-Saint, il était d’usage que l’on nous menât
-visiter les églises. Nous commençâmes, comme
-il convenait, par la Cathédrale. Elle était splendidement
-tendue de tapisseries et de brocarts, toute illuminée
-de cierges. Sous le grand portail, des dames
-élégantes et pieuses tendaient des bourses de velours.
-Un crucifix de cuivre rayonnait devant la table de
-communion et nous le baisâmes, chacun à notre
-tour, pliant le genou devant le maître-autel ruisselant
-de soie rouge. La plupart d’entre nous étaient
-fort recueillis ; la magnificence des décorations, le
-scintillement des cierges et cette ombre des nefs où
-le peuple attendait la mort d’un Dieu, les impressionnaient.
-Seul, Salayrac ne paraissait pas ému et
-poussait le coude de ses voisins, quand on passait
-devant les boutiques des modistes et des blanchisseuses.
-Cette inconvenance me choquait, bien que,
-cette année-là, ma dévotion fût fort diminuée. Quant
-à Lortal, il était à son ordinaire correct, mais ne
-cédait point à cette poussée mystique qui envahissait
-un grand nombre d’entre nous pendant les
-jours sacrés et jetait, le dimanche de Pâques, à la
-Sainte Table, les fortes têtes repentantes d’un repentir
-éphémère.</p>
-
-<p>Nous visitâmes successivement l’église des Carmes :
-la chapelle du Grand Séminaire et d’autres sanctuaires,
-pour terminer par la chapelle de Saint-Sabas.
-C’était une pauvre église sans grâce et sans
-style. Il n’y avait à la porte qu’une modeste quêteuse ;
-mais l’on éprouvait en pénétrant dans l’abside
-une singulière impression de quiétude. L’obscurité
-était profonde. Quelques rares cierges gouttaient lentement
-autour du Crucifix ; une lueur jaune vacillait
-sur les marches du chœur. Des ombres dévotes
-s’agenouillaient dans les bas-côtés, le long des confessionnaux.
-Sur le maître-autel, des fleurs déposées
-par une main inconnue achevaient de se faner,
-mêlant leurs derniers parfums à l’odeur de la cire.
-Église des pauvres, où l’on se sentait à l’aise et si
-bien détaché du monde !</p>
-
-<p>Notre groupe n’y demeura que quelques instants.
-Comme nous repartions, je vis, en me tournant
-vers le bénitier de pierre, une forme féminine svelte
-et droite à côté d’un pilier. Un frisson me traversa.
-J’avais reconnu l’amazone.</p>
-
-<p>Le regard de Lortal m’apprit que je ne m’étais
-pas trompé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant, lorsque nous reprîmes le chemin de
-Saint-Julien, les réverbères s’allumaient ; les pâtisseries,
-les épiceries préparaient leurs étalages de
-Pâques, et des pyramides d’œufs habillés d’or et
-d’argent scintillaient sous les lumières, tandis qu’une
-brume fine coulait le long des rues, baignait les
-jardins immobiles et noirs derrière les grilles. Les
-cloches, disait-on, étaient parties pour Rome et nul
-bruit — sinon celui de nos pas — ne rompait le
-silence de cette soirée sur la route qui monte au
-collège. Mais ni la douceur de l’air, ni la perspective
-des vacances toutes proches ne suffisaient à dissiper
-ma mélancolie. L’apparition de l’amazone avait
-encore étendu une ombre sur mon cœur et le désespoir
-montait de je ne sais quelles profondeurs de
-moi-même, tandis que s’élevait des champs la langueur
-vaporeuse d’avril.</p>
-
-<p>L’abbé Mirepuy prêcha sur la Passion. Il avait
-une voix sourde, mais qui trahissait une âme ardente.
-Les yeux fermés, j’écoutais. Je compris qu’on avait
-mis en moi une soif d’amertume qui me ramènerait
-toujours vers le Dieu aux mains clouées.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O crux, Ave, Spes unica,</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">disait l’abbé Mirepuy. Ma pensée refluait vers ce Golgotha
-dressé dans la nuit des siècles : « Toi seul ne
-me trahiras pas », murmurais-je. Lui, c’était le
-sacrifice, le renoncement, mais sa douleur était plus
-suave que les voluptés du siècle. Quel lit vaut ta
-croix, ô mon Christ ! <i lang="la" xml:lang="la">Spes unica</i>.</p>
-
-<p>Dimanche de Résurrection ! Les Ténèbres se sont
-dissipées ; les cloches sont revenues.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O filii et filiæ</i>…</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">chantons-nous, et l’abbé Poncebique scande le
-rythme allègre de cette prose qui sonne, comme un
-chant de pâtre, aigre et vif dans la buée de l’aube.</p>
-
-<p>Le soir, nous bouclons nos valises. Départ, le
-lendemain matin.</p>
-
-<p>— Moi, dit Lortal, je reste en ville.</p>
-
-<p>— Tu vas chez ton oncle ?</p>
-
-<p>— Oui. J’y passerai mes vacances. Tant pis si
-cela ne plaît pas à Miromps !</p>
-
-<p>— Et pourquoi cela ne lui plairait-il pas ?</p>
-
-<p>Lortal sourit.</p>
-
-<p>— Il ne m’aime guère. Je ne l’aime pas davantage.
-Qui sait pourquoi ?</p>
-
-<p>Nous nous serrons la main.</p>
-
-<p>— Bonnes vacances ! Écris-moi.</p>
-
-<p>— Écrire ! fait Lortal ironique. N’y compte pas
-trop.</p>
-
-<p>Mais il ajoute :</p>
-
-<p>— Je ne t’oublierai pas, va.</p>
-
-<p>Que lire sur ce visage fermé ? Il me parut plus
-fermé encore, quand nous nous retrouvâmes, les
-vacances terminées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>La rentrée de Pâques était moins triste que les
-autres. C’était le dernier trimestre qui commençait,
-trimestre des beaux jours et des récréations du soir.
-Trimestre aussi des examens ! Tous les candidats
-étaient autorisés, à partir de mai, à porter leurs
-livres au dehors et à étudier en se promenant
-sous les charmilles de la terrasse. Distinction enviée !
-Nous échappions ainsi à ces corvées qu’étaient
-les heures de récréation. Les charmes formaient une
-voûte épaisse de verdure que traversaient de minces
-rais de soleil. Des taches d’or pâle dansaient sur
-nos Hérodote et nos Virgile. Le Supérieur venait parfois
-se joindre à nous et citait de l’Horace. L’abbé
-Mirepuy conversait avec les philosophes. Ceux-ci se
-tenaient dans une charmille qu’ils considéraient
-comme réservée à leurs doctes entretiens et que
-nous appelions par moquerie le « jardin d’Académus ».
-Ainsi il s’établissait entre nous, à cette époque
-de l’année, une intimité studieuse jusqu’alors
-inconnue. Gerboux, pourtant notre professeur, n’y
-prenait aucune part et demeurait dans la cour en
-compagnie de son fidèle Testard. On le voyait aussi
-quelquefois, à l’extrémité de la terrasse, en compagnie
-de l’élégant grand vicaire. M. Doublemaze lui
-faisait de fréquentes visites, pour le plus vif agacement
-de l’abbé Fourmeliès.</p>
-
-<p>Lortal et moi arpentions souvent l’allée plantée
-d’une herbe folle, nos livres sous le bras et ne les
-ouvrant que rarement.</p>
-
-<p>J’étais débarrassé de Salayrac, qui préférait jouer
-au bouchon avec quelques gaillards de sa trempe.
-Lortal ne poussait pas son goût des mauvaises fréquentations
-jusqu’à partager leurs jeux. Je profitais
-de ces minutes heureuses avec une extrême avidité.</p>
-
-<p>A cette époque, mon ami me donna à lire un livre
-qui m’émut singulièrement. C’est <i>Dominique</i> que
-je veux dire. Les adolescents ne peuvent lire un
-roman sans y introduire leur vie ou celle des gens
-qui les touchent. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont
-des lecteurs si passionnés et même — avec les
-femmes — les seuls vrais lecteurs que trouvent aujourd’hui
-les poètes et les conteurs. J’emportais
-<i>Dominique</i> avec moi en classe et en récréation. Il
-arrive souvent que le souvenir d’un ouvrage aimé
-demeure en vous, résumé en quelques images. Pour
-moi, <i>Dominique</i> c’est un domaine voisin de la mer,
-des dunes que balaie le vent salin et parfumées d’immortelles,
-une allée de trembles où passe un cavalier.
-Je fis une double application du contenu sentimental
-de ce livre à Lortal et à moi-même. J’aimais
-à me représenter mon ami tantôt sous les traits d’Olivier,
-tantôt sous ceux de Dominique. Mais Lortal
-souriait de mon enthousiasme.</p>
-
-<p>— N’aimes-tu pas Dominique ? lui demandai-je
-un jour.</p>
-
-<p>Il eut ce rire bref qui m’exaspérait.</p>
-
-<p>— C’est tout bonnement un imbécile et un pleutre
-que ton Dominique. Il n’avait qu’à enlever Madeleine !</p>
-
-<p>— Mais Madeleine ne l’aurait plus aimé ?</p>
-
-<p>— Enfant ! Madeleine s’est toujours dit : « Au
-fond, si Dominique avait été véritablement épris !… »
-La vérité, la voilà. Dominique n’est qu’un bourgeois,
-naturellement destiné à faire un père de famille
-et à devenir maire de sa commune. Madeleine
-n’a pas eu de chance. Elle méritait mieux !</p>
-
-<p>— Moi, je trouve très beau cet homme qui renonce
-et qui feint d’être heureux dans sa solitude.</p>
-
-<p>— Le pire, c’est qu’il l’est, heureux ! C’est sa punition.
-Moi j’aurais crevé d’ennui dans mon domaine
-solitaire, avec ma vertueuse épouse et mes vieux
-serviteurs ! J’aurais plutôt volé, assassiné, que de
-prendre du ventre, d’avoir mon banc à l’église et de
-digérer, après mes repas, les souvenirs de mes dix-huit
-ans. C’eût été plus propre !</p>
-
-<p>Une baguette à la main, Lortal fauche des pavots.
-Le vent roule une corolle empourprée.</p>
-
-<p>Lortal ne m’avait rien raconté de ses vacances,
-sinon qu’il avait fait quelques promenades à cheval
-avec Mathilde, les Miromps de Rochebuque
-ayant une écurie bien montée, et que Miromps
-s’était montré avec lui d’une hypocrite amabilité.
-Il me parla assez longuement de Miromps (Césaire-Auguste),
-fondateur de la dynastie et qu’il désignait
-par ses deux prénoms, ce qui donnait au personnage
-une bouffonne allure impériale.</p>
-
-<p>— Césaire-Auguste était le troisième fils d’un rétameur
-ambulant. Sa famille — le diable sait qui
-était sa mère — installait ses feux aux alentours des
-villages. Césaire-Auguste n’a pas toujours connu la
-prospérité. Loin de là ! Il tirait par la bride un
-roussin efflanqué qui tirait à son tour une carriole
-où s’entassaient la forge portative et le matériel domestique.
-Les villageois lui lançaient des pierres,
-s’il arrêtait son équipage un peu trop près des maisons.
-On lâchait les chiens quand la famille se répandait
-dans les cours des fermes, criant : « On
-répare les chaudrons, les casseroles ! ». C’est ainsi
-que Césaire-Auguste apprit la fraternité. Il mit la
-leçon à profit. Las de coucher à la belle étoile, le
-ventre vide le plus souvent, de recevoir par contre
-avec une généreuse abondance taloches et coups de
-sabots, ce jeune homme, né sous le signe de la
-fortune, quitta sa famille pour chercher aventure.
-Si je voulais énumérer les métiers divers que pratiqua
-Césaire-Auguste, je risquerais fort d’épuiser
-mon vocabulaire. Il n’y a pas de mots pour désigner
-les opérations qui le portèrent à un rang élevé
-parmi les flibustiers de son temps et qui le porteront
-encore, s’il poursuit sa carrière, à un rang élevé
-dans l’État. Grâce à la justice immanente, après la
-vache enragée, Césaire-Auguste connut de meilleurs
-morceaux. Il avait de bonnes dents, ayant eu le
-temps de les aiguiser jusqu’à dix-huit ans. Il s’en
-servit pour manger d’abord, pour mordre ensuite.
-Courtier maritime à Marseille et prêteur à la petite
-semaine, il réalisa de gros bénéfices dans l’importation
-des chevaux argentins. Telle est l’origine de
-sa fortune actuelle. Il a cinquante-cinq ans environ.
-On le dit plusieurs fois millionnaire. Mais il bluffe.
-Il veut mener grand train et il a acheté une particule.
-Il n’a pas acheté qu’un nom, du reste…</p>
-
-<p>— Que veux-tu dire ?</p>
-
-<p>— Pauvre Mathilde ! Pouvait-elle faire autrement
-d’ailleurs ? Orpheline, pas de rentes, réduite à vivre
-auprès de mon oncle Joachim, un panier percé ! Elle
-a dit que Miromps lui plaisait, par son énergie,
-parce qu’elle devinait en lui un homme de fer. Par
-la suite, elle s’est aperçue qu’il était surtout un
-homme d’argent. Mais cela même a ses avantages.
-Et tout s’oublie ! Et tout est également nauséabond,
-dans la vie…</p>
-
-<p>Lortal cingle l’herbe avec rage. Mais pourquoi
-insulte-t-il ainsi l’amazone ? Pourquoi cette fureur
-de salir ce qui, sans doute, est la chose la plus secrète
-et la plus précieuse de sa vie ? Quel démon habite
-en toi, mon ami, pour que tu t’acharnes contre toi-même ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Les Miromps de Rochebuque habitaient, rue Jaladis,
-un vieil hôtel Renaissance. La rue Jaladis partait
-de l’ancien Foirail qu’ombrageaient de gigantesques
-ormeaux, nouant leurs branches au-dessus
-d’un abreuvoir de pierre sculptée et verdie. Sur le
-Foirail se tenait le marché ; des bornes plantées en
-rectangle servaient à séparer le bétail. D’un côté,
-les contreforts de la cathédrale élevaient leur masse
-grise et à travers le feuillage on distinguait les
-guivres, les gargouilles, les moines joueurs de luth
-et les démons ricaneurs qui chevauchaient les corniches,
-les angles, les ogives et les gouttières. Les
-jardins de l’Évêché dominaient le cours de la rivière
-qui tournait vers des bois et des collines aux profondeurs
-bleues. Tout le quartier d’Aubenac appartenait
-à la vieille ville et — noblesse oblige — le
-nouveau Rochebuque avait tenu à choisir un domicile
-dont l’ancienneté fût moins contestable que
-son titre.</p>
-
-<p>On avait accès à l’hôtel Miromps par la pente
-fort roide qu’était la rue Jaladis. La pauvreté des
-masures qui bordaient cette rue faisait ressortir
-l’austère beauté de la demeure. Deux cariatides gardaient
-le seuil, l’une représentant le Jour, l’autre,
-la Nuit, supportant toutes deux un fronton armorié.
-Une date s’inscrivait au-dessus de la porte carrée :
-1584.</p>
-
-<p>— Les armes des Longeval d’Aubrac, dit Lortal.
-La famille est éteinte. Césaire-Auguste conserve les
-armes sur sa porte, ce qui lui évite de se choisir un
-blason.</p>
-
-<p>Il leva la main vers le heurtoir.</p>
-
-<p>— Attention, ajouta-t-il ironique, tu vas voir Mathilde.
-Prends garde de ne pas devenir amoureux.</p>
-
-<p>J’étais invité, ce jeudi-là, à déjeuner chez les
-Miromps. Trois jours auparavant, Lortal m’avait
-transmis cette invitation que je redoutais tout en la
-souhaitant. Sur le point de franchir le seuil que
-l’ironie et les réticences de mon ami avaient rendu
-mystérieux, j’éprouvais une furieuse envie de prendre
-mes jambes à mon cou.</p>
-
-<p>— Il y aura du monde, continua Lortal. Tout le
-gratin d’Aubenac ; un ou deux curés — Miromps
-y tient — dont Doublemaze que l’on pourrait aussi
-bien appeler Doubleface ; le beau Milondré qui t’est
-si sympathique ; deux fossiles, M. et Mme Villedieu-Beaupré
-et, je pense, aussi la comtesse d’Escarbagnas.
-Pourquoi pas ? C’est Miromps qui a fait les
-invitations, sauf les nôtres dont Mathilde est responsable.
-Courage, mon petit. C’est une véritable
-entrée dans le monde. Prépare tes ongles !</p>
-
-<p>La porte s’ouvre. Un grand larbin à gilet jaune
-nous débarrasse de nos casquettes.</p>
-
-<p>C’est Elle que je cherche dans le salon un peu
-obscur où les invités sont déjà rassemblés. C’est Elle
-seule que je vois. Elle vient au devant de nous. Je
-marche en arrière de Lortal, la vue et l’esprit troublés,
-les mains moites. Quelle aisance que celle de
-mon ami ! Il va droit à Mathilde. Il lui baise la
-main qu’il porte très haut à ses lèvres.</p>
-
-<p>— Voici Demurs, dont je t’ai souvent parlé.</p>
-
-<p>L’Amazone est vêtue d’une robe glauque voilée
-d’une tunique qui la fait apparaître comme enveloppée
-des flots d’une mer orageuse ou ruisselante
-d’algues. Le visage et la gorge nue sont d’une teinte
-ambrée ; les yeux fendus en amande, un peu écartés,
-les prunelles café baignent dans un blanc légèrement
-coloré de bleu acier ; le nez incurvé, très mince
-du bout ; le menton, d’un dessin ferme, volontaire.
-Quant à la bouche aux lèvres sombres, entr’ouvertes
-sur des dents neigeuses, elle rassemble tout
-l’éclat de cette figure. L’ensemble a quelque chose
-de hautain et même de cruel, et cet éclat exotique
-qui m’avait déjà frappé dans le visage de Lortal.</p>
-
-<p>Je balbutie des courtoisies apprises.</p>
-
-<p>— Tu l’intimides, dit Lortal à Mathilde. Où est
-ton mari, le seigneur de ces lieux ?</p>
-
-<p>Mathilde nous guide vers des fauteuils. Le docteur
-Horace Milondré trône dans la certitude d’être beau,
-aimé des femmes et d’avoir de l’esprit. On dit de
-lui : « Il est si spirituel ! Il en a parfois de raides !
-Ah ! ces médecins ! » Horace a une cravate de soie
-verte, presque assortie à la robe de la maîtresse de
-maison, ce qui m’exaspère. Cet homme élégant a
-le tort d’arborer en épingle un vrai tournesol de
-brillants. Les favoris châtains allongent un visage
-plein, au menton mou, aux lèvres flasques. Sur les
-yeux incolores pèsent des paupières bouffies, trop
-roses. Il joue d’une breloque d’or à son gilet de
-soie. Une main repose sur le drap bien tendu d’un
-pantalon clair : elle est grasse, courte, les ongles
-ras et luisants.</p>
-
-<p>Présentation.</p>
-
-<p>— Mais je vous ai déjà vu, jeune homme.</p>
-
-<p>Ce « jeune homme » est une écrasante humiliation.</p>
-
-<p>— Je me souviens. Vous êtes l’ami du petit Jouvelin.
-Avez-vous de ses nouvelles ? Il vous aime
-diablement, ce gamin !</p>
-
-<p>Et se penchant vers sa voisine, Mme Villedieu-Beaupré,
-un spectre jaune emmailloté de soie puce,
-avec des diamants en poire qui gouttent sous des
-bandeaux d’un noir magnifique :</p>
-
-<p>— Curieuse histoire !</p>
-
-<p>Il me tourne le dos et chuchote à l’oreille de la
-vieille dame, qui glousse, je ne sais quels ragots.
-J’entends :</p>
-
-<p>— Excellente institution… Mais c’est toujours
-comme ça, dans les collèges… L’abbé Fourmeliès
-n’est pas assez énergique…</p>
-
-<p>Une tapisserie se soulève.</p>
-
-<p>— Mon mari, dit Mathilde.</p>
-
-<p>Miromps s’approche du cercle. Il est courtaud ; les
-jambes torses, comme celles d’un cavalier. On dirait
-qu’il va s’arc-bouter pour saisir un adversaire à la
-gorge. Tout de suite ses yeux m’attirent : une mince
-lame grise sous de gros sourcils embroussaillés. La
-tête est trop volumineuse pour la taille médiocre du
-personnage. Mais la disproportion ne choque pas,
-tant les épaules sont robustes. Les cheveux gris cendré,
-coupés ras sur une nuque massive et sanguine ;
-la mâchoire épaisse, le menton carré, plus puissant,
-plus volontaire encore que celui de Mathilde.
-Cet homme touche aux grands carnassiers. Sa force
-réside dans sa nuque et dans sa mâchoire. <i lang="la" xml:lang="la">Quaerens
-quem devoret</i>, ne puis-je m’empêcher de murmurer.</p>
-
-<p>Miromps de Rochebuque est vêtu avec sobriété,
-d’un vêtement brun. Tout parvenu qu’il est, il a plus
-de simplicité que Milondré. Celui-ci lui frappe sur
-l’épaule, avec une familiarité imbécile, croyant le
-flatter en le traitant en égal.</p>
-
-<p>— Eh bien ! Miromps, comment vont nos pouliches ?</p>
-
-<p>Le mari de Mathilde m’a tendu une main large
-qui serre bien, qui doit bien étrangler aussi. Toute
-sa personne dégage une impression de force réservée,
-plutôt que de sournoiserie. Un pli dur tire la bouche
-en bas, du côté gauche. J’éprouve pour cet homme
-une sympathie craintive. Comment Lortal s’acharne-t-il
-à tourner en ridicule ce personnage d’une autre
-trempe que ceux qui l’entourent ?</p>
-
-<p>Il y a là un ancien officier, démissionnaire à
-cause des inventaires : un front étroit et des moustaches
-à la gauloise, d’un blond fade à pleurer.
-M. Villedieu-Beaupré a la démarche roide d’un débutant
-ataxique et la déplorable habitude de sucer
-ses ongles. Quant à la comtesse d’Escarbagnas, annoncée
-par Lortal, elle est représentée par Mlle Dubois
-de Louvrezac, personne sans âge, en satin noir,
-avec quelques bijoux de famille, et qui joue la parente
-pauvre.</p>
-
-<p>On annonce le grand vicaire. M. Doublemaze sait
-ménager ses entrées. Le prêtre s’avance avec des
-mines et trop de sourires. J’admire sa soutane et ses
-souliers à boucles d’argent, la belle main grasse
-qu’il me tend. Lui ne m’appelle pas « jeune
-homme ».</p>
-
-<p>— Je vous connais, monsieur. Vos maîtres m’ont
-parlé de vos succès et de votre belle intelligence.</p>
-
-<p>Je rougis. Mathilde me félicite. Lortal ajoute
-quelques compliments vinaigrés. Il ne désarme pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La salle à manger m’éblouit d’un luxe de cristaux.
-Conversation animée. Le grand vicaire est
-plein d’attentions pour Césaire-Auguste. C’est une
-conquête qui tente ce fin diplomate de Doublemaze.
-La grande affaire est celle des élections prochaines.
-On manque d’un candidat bien pensant. On voudrait
-un homme dont la fortune garantirait les opinions.
-L’invitation est discrète. Doublemaze n’insiste
-pas. Mais, après le déjeuner, un verre de
-bénédictine dans la main gauche, le souple vicaire
-prend le bras de son hôte et tous deux vont voir la
-bibliothèque.</p>
-
-<p>— Ton mari veut devenir député ? dit Lortal à
-Mathilde. Il a raison. Il sera ministre. Tu recevras
-dans tes salons tous les gens qui vont au bal de
-l’Hôtel de Ville. Félicitations.</p>
-
-<p>Il s’éloigne, le nez en l’air, considérant les grands
-panneaux de tapisserie qui ornent les murs du salon.
-Je reste seul.</p>
-
-<p>La pièce ouvre sur une terrasse construite bien
-postérieurement à l’hôtel et d’où l’on descend dans
-un jardin en contre-bas. Un ciel d’un bleu léger
-repose sur la voûte des yeuses. Je quitte le salon
-et vais m’accouder à la balustrade. A mes pieds une
-allée de buis, une vasque où stagne une eau verte
-ocellée d’or. A travers le bouquet noir des chênes,
-je distingue un petit pavillon délabré. Malgré la
-clarté printanière, ce jardin semble humide et obscur.
-Ce pavillon au plâtre écaillé met une note sinistre.
-Une vague angoisse m’étreint, dans le silence.
-Tout est immobile, muet : les arbres, l’eau,
-la province éparse autour de la maison. Un drame
-couve, dirait-on, dans cette tranquillité, sous la bonhomie
-des choses.</p>
-
-<p>— Je ferai démolir cette bicoque, prononce derrière
-mon épaule la voix de Miromps.</p>
-
-<p>L’abbé Doublemaze a pris congé. Les autres invités
-sont partis. J’ai dû rester assez longtemps
-plongé dans ma rêverie.</p>
-
-<p>Miromps me prend par le bras.</p>
-
-<p>— Aimez-vous les médailles ? J’en ai une assez
-belle collection.</p>
-
-<p>Il m’entraîne dans son cabinet dont il me fait les
-honneurs avec une sobriété et une modestie parfaites.
-Pendant le déjeuner, je l’ai observé. Ses yeux ont,
-tour à tour, une clarté dure, sauvage ou triste. Quelle
-ombre s’étend derrière lui ?</p>
-
-<p>Maintenant que la maison s’est vidée d’étrangers,
-il semble qu’un jeu de scène inquiétant se prépare.
-Je devine derrière ces trois personnages courtois,
-mondains, trois protagonistes d’une tragédie domestique
-dont le dénouement mûrit avec lenteur dans
-cet hôtel masqué d’un prestige suranné. Les acteurs
-se meuvent sur une scène brillante, mais le vrai
-drame se joue dans un arrière-plan obscur. Les êtres
-réels, vivants, sont cachés. Ils vont surgir. Je verrai
-le vrai Miromps, le vrai Lortal, la vraie Mathilde.</p>
-
-<p>Et cependant que Césaire-Auguste Miromps de Rochebuque
-me montre sur quelque disque de métal
-l’effigie de Ptolémée Évergète ou de Dioclétien, je
-fais cette découverte que chaque être ne nous offre
-de lui, tel l’<span lang="la" xml:lang="la">imperator</span> de bronze, qu’un côté de son
-visage, souriant ou grave, et que l’autre demeure
-tourné vers la nuit.</p>
-
-<p>Dans le jardin, sur le seuil du pavillon, nous
-trouvons Lortal et Mathilde. Lortal a conservé dans
-sa main la main de la jeune femme.</p>
-
-<p>— J’exposais à Jacques, dit Mathilde, mes projets
-sur le pavillon. Je voudrais le transformer en un
-véritable atelier.</p>
-
-<p>— Il me semble, répond Miromps, que vous aurez
-une mauvaise lumière. Il vaut mieux le jeter à bas
-et construire autre chose.</p>
-
-<p>— Ton mari ne juge pas cette bicoque digne d’un
-Roquebuque, réplique insolemment Lortal. Ce pavillon
-était joli. Mais son maître connaît mieux le
-<i>Gotha</i> que l’architecture.</p>
-
-<p>Les yeux de Miromps luisent de cet éclat bref que
-j’ai noté à table, lorsque la discussion s’animait.</p>
-
-<p>— Vous peignez, madame, dis-je pour dissiper
-le malaise.</p>
-
-<p>— Quelquefois. Une vraie barbouilleuse. Tenez,
-puisque vous êtes curieux.</p>
-
-<p>Et elle m’introduit dans une rotonde, décorée encore
-de filets Louis XV, meublée d’une natte, d’un
-divan, d’un chevalet. La lumière vient d’un œil-de-bœuf.
-Une soierie orientale est drapée sur le mur.
-Quelques ébauches…</p>
-
-<p>— Je vous en prie, me dit avec précipitation Mathilde,
-demandez à Jacques de ne pas exaspérer mon
-mari. Il est injuste envers lui. J’en souffre.</p>
-
-<p>Je balbutie, sans oser la regarder :</p>
-
-<p>— Oui… je lui dirai… je vous promets.</p>
-
-<p>Machinalement, je froisse une rose, encore fraîche,
-oubliée sur la table… depuis quand ?</p>
-
-<p>Jacques baise la main de Mathilde.</p>
-
-<p>— Il est temps de rentrer. Au revoir, cousin
-Miromps ! Ah ! quelle poignée de main, cousin ! Décidément
-vous êtes trop fort. Ha, ha !</p>
-
-<p>Sur le crépuscule de mai, les cariatides ouvrent
-leurs prunelles aveugles. Lortal sifflote. Un chaland
-fleuri de géraniums glisse sur la rivière. La cloche
-de Saint-Julien tinte au haut de la colline. Nous
-hâtons le pas, silencieux.</p>
-
-<p>Un secret nous lie maintenant, ô taciturne Amazone.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Malgré mon désir de tenir la promesse faite à
-Mathilde, je n’osai jamais transmettre sa prière à
-Lortal. Maintes fois je crus avoir trouvé l’occasion
-d’aborder ce sujet et, chaque fois, au moment de
-parler, un scrupule me vint d’effleurer un point
-douloureux de la vie de ces deux êtres si proches
-l’un de l’autre et séparés pour toujours. Lortal
-m’était d’autant plus cher que je devinais l’amertume
-secrète de son cœur, sans en préciser les raisons.
-Son caractère hautain, ses rebuffades fréquentes,
-son orgueil parfois insupportable ne m’éloignaient
-pas de lui, mais m’attachaient plus encore à
-cette âme tourmentée. Il lui arrivait, depuis la venue
-des Miromps à Aubenac, de me traiter avec une
-dureté dont je ne l’eusse pas soupçonné quelques
-mois auparavant. J’acceptais tout. Bien plus tard,
-seulement, j’ai compris que Lortal était de cette race
-d’hommes qui ne peuvent aimer sans faire souffrir
-et dont la tendresse se proportionne toujours à la
-douleur qu’ils imposent.</p>
-
-<p>Je n’en ai pas moins gardé, à ce cruel compagnon
-de mon adolescence, un place profonde en mon
-cœur. Il fut comme un veilleur qui secoue une
-torche sur ses compagnons endormis, les brûle, mais
-les éveille. Que ne reportait-il uniquement sur moi — toujours
-prêt à pardonner et qui lui devais tant
-de choses — cet âpre besoin de tourmenter ! Hélas !
-vieillissant, peut-être nourrira-t-il de grands remords.
-Une ombre tragique l’accompagne déjà. Sans
-doute il a causé et causera le long de sa route quelques-unes
-de ces blessures qui ne se cicatrisent
-jamais. Il ne trouvera son expiation qu’en lui-même,
-en songeant à l’irréparable, car il est de ces bourreaux
-que leurs victimes sont impuissantes à maudire.</p>
-
-<p>Le Supérieur Fourmeliès avait une affection particulière
-pour Lortal. Ce dernier se départait avec lui
-de ce flegme un peu dédaigneux qu’il conservait
-avec les autres maîtres et même avec le doux Mirepuy
-qui se mêlait à nos conversations. L’abbé Fourmeliès,
-si habile à pénétrer les âmes, avait certainement
-deviné de quelle redoutable qualité était celle
-de Lortal. Il se penchait sur elle avec un peu
-d’anxiété. Il le gourmandait de sa paresse. Lortal,
-piqué, donnait un coup de collier, montait de plusieurs
-rangs au classement suivant, puis, dégoûté,
-rejetait ses livres.</p>
-
-<p>Peut-être avait-il perdu un peu de son prestige
-auprès de nos camarades. Son indifférence pour tout
-ce qui touchait à la vie de collège avait plu au début,
-comme une fronde. Par la suite, elle avait choqué
-jusqu’aux moins disciplinés : « Lortal, disait-on, il
-s’en fiche par trop ! » Ses condisciples flairaient là
-du mépris non seulement pour les besognes du collège,
-mais aussi pour eux-mêmes : en quoi ils ne se
-trompaient guère. La foule — au collège ou ailleurs — n’aime
-pas que l’on dédaigne ce qu’elle aime et
-même ce qu’elle hait. Lortal n’était plus pour beaucoup
-que le Pacha et ses insuccès scolaires, dont il
-se souciait comme d’une guigne, lui enlevaient la
-considération des forts en thème.</p>
-
-<p>Il va sans dire que pour moi il avait conservé son
-étrange charme. Il se rendait fort bien compte de
-la séduction qu’il exerçait sur ses amis ; il connaissait
-son pouvoir et ne se donnait pas la peine d’en
-user. Je lui aurais obéi aveuglément, s’il m’en avait
-prié avec une certaine inflexion de voix impérieuse
-et tendre. Je ne me souvenais pas, sans regret, du
-soir où nous étions partis ensemble, de ces minutes
-où j’avais imaginé une vie libre, une vie d’aventures
-avec le compagnon élu. Elle avait échoué
-bien vite et bien piteusement, cette évasion. Et pourtant
-la foi m’était restée dans mon condottiere.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les derniers jours de l’année scolaire ne sont pas
-mornes et boueux comme ceux de l’année astronomique.
-Ces deux mois ensoleillés qui précédaient les
-grandes vacances et qui marquaient la fin d’une
-étape dans notre marche vers la vie, étaient, malgré
-le nuage des examens, rutilants d’espoirs et de projets.
-Lortal rêvait, une fois sorti du collège, d’entreprendre
-de grands voyages, de naviguer. Il me parlait
-de traversées qu’il n’avait point faites, de pays
-qu’il n’avait jamais visités, de telle sorte que mon
-esprit était ébloui de visions neuves. Des océans verts
-comme l’émeraude, des rivages aux sables sanglants
-et pailletés d’or, des palmes métalliques dans l’air
-vibrant de chaleur, des porteurs d’ébène aux jambes
-luisantes élevant leurs jarres sur le mur orangé des
-couchants : d’où lui venaient donc ces images ? Il
-me disait : « Quand on traverse la mer Rouge, les
-nuits seules permettent de respirer. On est vêtu
-d’un simple vêtement de toile blanche et l’on va sur
-le pont où sont les femmes. Leur peau moite sent
-bon sous les mousselines. Elles sont étendues sur des
-nattes ou des fauteuils de rotin. L’amertume des
-whiskies glace nos lèvres. Lorsqu’on étend la main
-pour saisir son verre, dans l’ombre, on frôle une
-main brûlante ou le satin frais d’un bras. » Et je
-fermais les yeux, croyant déjà respirer les bouffées
-lourdes de la nuit, le vent salé qui dessèche la gorge
-et l’odeur de ces corps immobiles et baignés de
-sueur.</p>
-
-<p>D’autres fois il était moins épris d’aventures. Il
-me parlait alors de son passé. Les Espagnols de
-l’Institution Sauvalet avaient tenu une grande place
-dans son enfance. Juan de Carcamo lui avait donné
-un étui à cigarettes en cuir orné de son chiffre en
-or. Il tirait parfois l’étui de sa poche pour respirer
-l’odeur fine de la peau, humant des souvenirs. Il ne
-m’avait jamais entretenu de sa mère, mais je devinais
-qu’elle était du même pays que ces beaux jeunes
-gens aux cheveux soigneusement lustrés. Le visage
-de Mathilde indiquait aussi des origines étrangères.
-De sa mère, mon ami tenait sans doute ce teint
-olivâtre et surtout cette âme de conquistador, tour
-à tour indolent et passionné. N’était-ce pas la voix
-lointaine des ancêtres à caravelles qui parlait, par sa
-bouche, de navires, de tropiques et de constellations
-étranges ?</p>
-
-<p>Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative,
-Lortal révélait une sensibilité dont moi seul,
-parmi ses camarades, pouvais connaître la délicatesse.
-S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était
-avec tant de chaleur que je croyais revivre ces journées
-par lui vécues jadis. Il me parlait peu de Mathilde
-et toujours avec une réserve qui ne me permettait
-pas de le questionner.</p>
-
-<p>Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour,
-qui fut celui de cette confidence, me découvrit un
-monde nouveau, une terre promise dont les parfums
-m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse.</p>
-
-<p>Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule
-avait cette limpidité qui suit les orages. Les
-marronniers de la cour luisaient de toutes leurs
-feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre
-mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement
-attendri, Lortal me prit le bras et déversa dans
-mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres
-confidences, si je dois les juger aujourd’hui ; mais
-combien précieuses, si je me rapporte à ce temps
-où les moindres semences apportées par un vent de
-hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante !
-Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout
-jeune homme pour une femme plus âgée que lui ?
-Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal
-faisait passer à travers ses mots un tel souffle de
-passion que tout mon être frémissait et se fondait
-dans la voix de l’ami. Premiers émois de l’intimité,
-tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme,
-devient peu à peu amoureuse à son insu, le lien de
-la famille resserrant encore le lien de l’inclination,
-mais jetant un trouble et presque un remords dans
-leurs épanchements ; idylle enfin, qui dans la sécheresse
-du récit n’est qu’une pastorale niaise, mais qui,
-dans la voix grave de mon ami, devenait le plus
-beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que
-n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil
-souvenir ! A travers une confidence je faisais la
-grande découverte ! La nuit venue, roulé dans ma
-couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant
-à cette puissance inconnue, à cet amour que je tendais
-vainement vers la vie en criant : « Prends-le ! »
-sans être entendu.</p>
-
-<p>L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour
-pour Mathilde ne se précisa pas au delà d’une simple
-confidence sentimentale. Que s’était-il passé entre
-eux ! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues
-amoureuses ne me permettait guère de
-l’imaginer. Je ne vis dans cette idylle que douleur et
-pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils s’aimaient
-et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle
-épousé Miromps ? Ce que pensait Lortal de ce
-mariage, l’ironie de mon ami ne me le laissait que
-trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de
-Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de
-brusque insolence une femme si tendrement aimée,
-il y avait quelques mois à peine ?</p>
-
-<p>Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue,
-d’y voir plus clair.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>La première communion approchait. C’était la
-fête du collège. L’évêque officierait en grande pompe,
-assisté de deux chanoines. Déjà l’on commençait à
-préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la
-nef des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique
-exerçait les chœurs et se démenait à l’orgue
-comme un beau diable. Le jardinier soignait pieusement
-les roses dont on emplirait les corbeilles, les
-hortensias, les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel.
-Les sœurs, chargées des soins de la sacristie, transportaient
-des échelles, plantaient des clous, se livraient
-à un labeur minutieux et muet de fourmis.
-Tout le collège était en grand émoi, d’abord parce
-que l’on attendait Monseigneur et ensuite parce qu’il
-était question pour le soir de la fête d’une illumination
-<i lang="it" xml:lang="it">a giorno</i> et d’un feu d’artifice sur la terrasse.</p>
-
-<p>De toute cette animation, les premiers communiants
-seuls étaient exclus. Ils étaient une trentaine,
-garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de leur
-importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement
-leur devoir religieux, quelques-uns
-angoissés par l’attente de la cérémonie. Huit jours
-de retraite les retranchaient du monde.</p>
-
-<p>L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace
-du Dieu proche, que va-t-il devenir sur le point
-de mettre ses lèvres à la Table terrible ? Je prévoyais
-pour Charles Jouvelin un bouleversement de son
-frêle organisme. Je l’avais vu rarement depuis la
-rentrée de Pâques. Il m’avait dit être très absorbé
-par sa préparation religieuse. L’indifférence qu’il me
-manifesta confirmait ses paroles.</p>
-
-<p>Gerboux n’était pas étranger à cette transformation.
-La direction et la surveillance des premiers
-communiants pendant la retraite prenait tout son
-temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et
-mesquin qu’il mettait en toute chose, sa dévotion
-morose et un curieux sadisme cérébral. Pour lui,
-l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté
-habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser
-ces jeunes imaginations, à affoler ces sensibilités
-qu’il est si facile de détraquer pour la vie. Le délire
-de Charles, pendant sa courte maladie, m’avait bien
-montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes
-d’édification. Par la hantise du péché, il
-conduisait ces âmes apeurées à la maladie du scrupule :
-agitant sans cesse devant eux l’image d’une
-éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces
-petits. Les plus sensibles arrivaient au jour, qu’on
-leur présentait comme le plus beau de leur vie, dans
-un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les
-autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié
-défiler, le long des blancs corridors, les yeux baissés,
-les bras croisés, contraints à égrener sans cesse leur
-rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient silencieuses.
-J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles
-Jouvelin, plus pâle que les autres et qui marchait
-comme un somnambule.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir
-enfin Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait
-pas fait appeler au parloir depuis la maladie de
-Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui,
-avec celle de Mathilde, formait le principal objet de
-mes rêveries. Mathilde m’inspirait une tendresse mêlée
-de pitié et un respect un peu craintif. Je flairais
-en elle une grandeur tragique ; elle m’apparaissait
-encore sous les traits de l’amazone galopant dans la
-lande déserte. Mais Nourmahal, c’était le soleil, la
-joie ; elle était environnée d’une splendeur matérielle
-qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je
-ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible
-dans le palais de ses songes, mais comme
-une femme dont on pouvait caresser les cheveux,
-baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche ? La
-déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement,
-mais cette jalousie inconsciente, dont je sentais
-déjà la lame, avait transformé l’idole lointaine
-en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible
-de conquérir. Je me sentais maintenant capable
-d’incroyables audaces.</p>
-
-<p>La veille de la première communion avait lieu une
-cérémonie qu’on appelait le pardon des parents. Les
-familles se réunissaient au parloir ; les enfants, conduits
-par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les
-bras croisés. Les premiers communiants pénétraient
-dans le petit jardin planté de thuyas et de fusains
-et, passé le seuil, sans autre signal, couraient se
-jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer
-le pardon des fautes commises. L’énervement de
-cette scène, corsé de celui de la retraite, les faisait
-sangloter hystériquement. Les mamans, non moins
-nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables
-pères eux-mêmes avaient le regard humide. Le
-pardon accordé, c’était une embrassade générale et
-les baisers claquaient sur les joues encore salées de
-grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique
-un peu gros et d’origine jésuite, était strictement
-privée. Les divisions n’y assistaient pas. Je m’étais
-pourtant glissé dans un coin du salon et, le rideau
-tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe
-claire, une rose couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle
-maniait un petit mouchoir, Charles courut à elle,
-mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il
-tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé.
-Elle le releva. L’enfant reposa la tête sur l’épaule
-de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent ainsi
-quelques instants dans la lumière dorée du soir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Dès sept heures, nous attendions Monseigneur
-dans la cour d’entrée du collège. Les murs étaient
-tendus de draps où les sœurs avaient épinglé des
-bouquets de roses ; des oriflammes blanches, portant
-des inscriptions en lettres de papier doré, flottaient
-aux fenêtres et à l’extrémité du grand mât de gymnastique.
-Nous formions la haie : les grands à droite,
-la plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés
-et des cravates trop précieuses ; les petits,
-à gauche, en veste bleue à boutons d’or ; et, face à la
-porte, les premiers communiants, ornés du brassard
-blanc, de grands cierges enrubannés à la main, le
-paroissien à tranches d’or sous le bras, égrenant des
-chapelets de malachite ou de pierres du Mont-Dore.
-Ah ! les cadeaux de première communion ! Quel effort
-pour ne pas se laisser distraire par la montre neuve
-qui bat dans le gousset, la chaîne d’or ou d’argent,
-le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le portemine
-en doublé ! Devant ses néophytes se tenait
-Gerboux, un claquoir à la main.</p>
-
-<p>Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux
-creusés, par l’insomnie peut-être. Cette figure d’enfant
-accablé d’un poids trop lourd me causa un malaise
-que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur.</p>
-
-<p>Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze,
-car l’évêque, en dépit de sa mitre rutilante,
-de sa crosse et de ses bénédictions, faisait humble
-figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand
-du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux
-et aussi séduisant. Autour de sa haute taille flottait
-un riche surplis de dentelle ; ses épaules étaient recouvertes
-d’un camail bordé d’hermine plus fin et
-plus lustré que la soie. Un sourire d’aimable condescendance
-épanouissait sa bouche et ses lèvres charnues
-s’entr’ouvraient sur des dents saines et brillantes.
-Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant
-ce grêle vieillard si effacé dans sa lourde parure
-d’orfèvrerie. Sans doute il devait sentir dans son
-bras droit replié sur sa poitrine de terribles démangeaisons
-de bénir. Comme son geste aurait été plus
-sûr, plus large, plus onctueux que le geste ébauché
-par la main hésitante du vieux prélat ! Aussi accompagnait-il
-chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt
-à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison
-de tête, comme pour dire : « Attendez ! Quand
-ce sera mon tour, vous verrez ! »</p>
-
-<p>L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque,
-également en surplis et camail, portant haut son
-visage brun et patiné. Derrière eux, les chanoines de
-la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en
-surplis blancs ; les enfants de chœur en soutanelles
-rouges et camails de soie cerise. Nous fermions le
-cortège.</p>
-
-<p>Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables
-flammelles tremblaient, exhalant un parfum de
-cire, presque invisibles dans le ruissellement du
-soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait
-déchaîné son orgue ; pressés autour de lui, les choristes
-entonnèrent le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>. Le maître-autel
-étincelait d’un or enfoui parmi les fleurs. L’ostensoir
-rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes,
-dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement
-l’arome de l’encens et des cierges.</p>
-
-<p>Dans le transept de droite, une foule nombreuse
-de parents et d’amis était massée. Les dames d’Aubenac,
-en toilette d’été, agenouillées sur le prie-Dieu,
-les messieurs en redingote, debout et graves
-devant leurs gibus, pouvaient voir au premier rang
-les premiers communiants, leurs cierges fixés au
-banc par un bracelet de velours. De ma place je
-penchai la tête pour découvrir Nourmahal, mais je
-ne vis que mon ennemi Milondré, le ventre tendu
-d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or.</p>
-
-<p>Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès
-et du grand vicaire, flanqué de diacres en dalmatique,
-l’évêque célébrait le Saint Sacrifice. La
-messe épiscopale était d’un rite compliqué et les
-lévites en soie cerise évoluaient avec une grâce et
-une méthode qui faisaient songer à un solennel ballet.
-Le chef des enfants de chœur, Vindrac, svelte
-dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements.
-Un coup de claquoir et toutes les soutanelles
-s’agenouillaient, se relevaient, défilaient autour de
-l’autel, présentant les burettes de cristal, le manuterge,
-le lourd évangéliaire enrubanné. La triple
-clochette de cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient
-sous le vent de l’Élévation. Des lévites privilégiés
-balançaient les encensoirs. Bientôt le chœur
-fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait,
-sans le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques,
-auréolait d’un nuage l’ostensoir aux rais de
-vermeil, estompait les lents gestes rituels des officiants.
-L’évêque éleva la patène entre les doigts
-oints de l’huile sainte, et l’améthyste pastorale étincela
-d’un éclair violet dans la buée des aromates.</p>
-
-<p>Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent,
-une voix précoce et pure, monta d’un long
-jet sous les voûtes pour retomber, fusée sonore, sur
-les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs frémissants
-de l’attente sacrée. Elle chantait : « Oh !
-qui me donnera des paroles d’amour, une langue de
-feu pour te louer, Seigneur ! » Et, dans le tourbillon
-d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de
-parfums, pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux,
-les lys du Seigneur, ses enfants de prédilection,
-se levèrent et marchèrent, la gorge serrée,
-les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres
-de chaleur, de musique et d’odeurs, vers la table
-où le festin de la chair divine leur allait être servi.</p>
-
-<p>La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès.
-Un violon solo avait succédé au chanteur et
-personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir que
-l’artiste jouait la <i>Méditation de Thaïs</i>. Sans doute
-les langoureux <i lang="it" xml:lang="it">vibrati</i> de Massenet convenaient-ils
-à cette cérémonie. L’abbé Poncebique, qui avait réglé
-le programme musical, en avait jugé ainsi.
-Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus
-sur les dalles, comprennent d’une autre façon la
-musique religieuse : mais les fidèles et les prêtres
-réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence.</p>
-
-<p>La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque
-froideur jusqu’à la fin de la messe. Bientôt les enfants
-de chœur précédèrent en bon ordre le clergé
-qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis
-disparaître par la porte de la sacristie la chape pareille
-à une carapace d’or, la mitre, les bandelettes
-et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui
-constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à
-jamais disparu. Derrière ce décor magnifique et voluptueux,
-je ne retrouvais plus la divinité cherchée
-avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire.
-Je me souvins avec regret de ces heures de méditation
-et d’épanchement, cœur à cœur avec le Christ,
-avec Celui qui a dit : « Levez-vous, ô vous qui
-mangez le pain de la douleur ». C’est avec pitié et
-tristesse que je vis, tous flonflons évanouis et dissipés
-les derniers nuages d’encens, disparaître derrière
-la crosse pastorale les vestiges de la rude et vieille
-force d’Église.</p>
-
-<p>Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je
-ne le vis que plus tard, dans l’après-midi, un peu
-avant vêpres. Nous nous rencontrâmes dans un corridor,
-comme il se rendait, ganté et son paroissien à
-la main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades.
-Il vint à moi et, gravement, me tendit son
-front.</p>
-
-<p>— Eh bien ! Charles, lui dis-je sans conviction,
-un beau jour, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Il baissa la tête.</p>
-
-<p>— Non ? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on
-ne croyait ? Est-il possible, Charles ? toi qui es si pieux.</p>
-
-<p>Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse :</p>
-
-<p>— Je croyais être heureux, si heureux… J’avais
-tant attendu !… Eh bien ! tu sais, c’est terrible…
-j’ai honte… mais <i>ça</i> ne m’a rien fait… rien !</p>
-
-<p>Il répéta : « Rien ! » avec une sorte de désespoir et
-s’éloigna, si triste dans ses habits de fête.</p>
-
-<p>La première désillusion de sa vie — la plus grande
-peut-être !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>La journée se terminait par un salut, la procession
-et le feu d’artifice. Cette partie de la fête était attendue
-avec impatience. Les invités de la ville viendraient
-dans la cour et les élèves seraient autorisés
-à rejoindre leurs parents ou leurs amis.</p>
-
-<p>Aussitôt après dîner, nous nous rendîmes à la
-chapelle. Le soir tombait. Le chœur flamboyait.
-Une débauche d’encens enveloppa bientôt d’un
-nuage la nef tout entière. L’adolescent du matin
-chanta un langoureux <i lang="la" xml:lang="la">O Salutaris hostia</i> ; l’abbé Poncebique
-fit entonner à nos choristes un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>
-que nous continuâmes tous et qui roula avec une
-rumeur d’orage sous les voûtes où la nuit se massait
-déjà. L’évêque n’était plus là ; mais son grand vicaire
-le remplaçait, je n’ose dire avantageusement.
-M. Doublemaze, en chape fulgurante, éleva l’ostensoir
-au-dessus de la foule inclinée. Il surgissait,
-pareil à un Moïse d’or, d’une nuée d’aromates, sur
-un Sinaï d’éclairs. Puis le collège et les familles
-s’écoulèrent au dehors.</p>
-
-<p>La procession se formait devant la chapelle, dans
-un petit jardin orné de plates-bandes fleuries. D’abord
-marchait une douzaine d’enfants de chœur,
-porteurs de flambeaux montés sur des hampes de
-bois. D’autres, plus jeunes, suivaient, des corbeilles
-suspendues à leurs cous par de larges rubans. Ces
-corbeilles étaient pleines de roses effeuillées et les
-enfants en semaient les pétales sur la route du Seigneur,
-par poignées. Quatre élèves de philosophie
-portaient le dais de soie blanche sous lequel cheminait
-le chanoine Doublemaze qui, d’un bras puissant,
-soutenait le lourd ostensoir de vermeil. Des
-deux côtés du dais, d’autres lévites balançaient les
-encensoirs. Puis venaient le clergé, le collège, les
-familles, tout le monde chantant des cantiques. Sur
-notre passage, se formait une haie de peuple, de
-petites gens du quartier, de paysans, de gamins
-qui se signaient quand le bon Dieu, aux mains du
-chanoine Doublemaze, leur accordait sa bénédiction.</p>
-
-<p>Ainsi la théorie multicolore, soutanelles cerise,
-surplis blancs, étoffes d’argent et d’or, robes claires
-des femmes, s’avançait, foulant les brassées de roses
-qui jonchaient la route, à travers les charmilles,
-longeant le verger, serpentant sur les flancs de la
-colline, pour faire le tour complet de Saint-Julien.
-Dans le crépuscule de juin, sous le ciel tramé de
-larges bandes orange, d’un vert mourant à l’horizon
-et derrière nous accru d’un bleu déjà sombre, les
-flambeaux et les cierges clignotaient pareils à un
-essaim de lucioles. Nos pas s’étouffaient maintenant
-sur une lande de bruyères grises ; au-dessous de nous
-la ville allumait ses premières lampes. Une étoile — Vénus — tremblante
-et verte, se reflétait dans le
-miroir cuivré d’une mare. Des bourdons attardés
-ronflaient à nos oreilles et se perdaient dans le soir
-avec une vibration de corde. Nos voix montaient
-sous le ciel pâlissant et vaste et, lorsqu’elles retombaient
-entre deux strophes de cantiques, le cri des
-grillons et la petite flûte des crapauds emplissaient
-à leur tour le silence des champs. Le couchant dorait
-les feuillages, les maisons lointaines et jusques à nos
-visages, d’une maturité surnaturelle. Le monde participait
-du même apaisement. Des nuages fleur de
-pêcher glissaient comme des barques sur un ciel aux
-profondeurs marines.</p>
-
-<p>Dès l’instant où la procession s’était engagée dans
-la campagne, j’avais éprouvé une extrême douceur.
-Cette heure créait une conciliation, établissait un
-pacte d’amour entre les choses divines et les choses
-terrestres. Dieu s’humanisait et la nature se rapprochait
-de lui. Où donc était la religion morose de
-Gerboux ? Péché, damnation, qu’avaient à faire ces
-atroces absurdités avec les rites gracieux de ce soir
-de printemps, avec ces enfants brassant des roses,
-ces chants calmes et purs, cette universelle harmonie ?
-Non, Dieu ne pouvait être ni le Justicier, ni
-le Vengeur, ni le Bourreau. Dieu animait cette plaine
-où quelques fumeroles s’élevaient en spirales, la rivière
-qui dessinait à travers les arbres une longue
-écharpe de brume ; il était dans le parfum des sureaux
-et les buissons d’aubépine ; il était là, tout près
-de mon cœur, le Dieu de la Joie, répartissant sa
-force dans tous les êtres qui vivent, croissent au
-soleil et se résorbent ensuite dans son éternelle fécondité,
-pour renaître et renaître en Lui. Comme
-j’étais loin, ce soir-là, du Dieu, maniaque farouche,
-qui opprimait mon élan vers la joie. Et voici que je
-découvrais le Dieu qu’il faut louer dans le soleil,
-dans notre sœur la terre et dans notre sœur l’eau ;
-le Dieu qui est beauté, amour, vie et renouvellement.</p>
-
-<p>Ma poitrine se dilatait. Je joignis ma voix à celle
-des autres. Avec eux, sur le rythme de leurs cantiques,
-je chantais un Dieu qui leur était étranger.
-Qu’importe ! Je n’étais qu’amour et je déversais sur
-le monde cet amour qu’aucun être n’accueillait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A cette exaltation succéda une légère mélancolie,
-quand, la procession terminée, nous nous dispersâmes
-dans la cour. La façade intérieure du collège,
-la chapelle étaient décorées de lampions de couleur
-qui, à mesure que la nuit s’assombrissait, devenaient
-plus rouges, plus jaunes ou plus verts. Sur la terrasse
-se profilait, squelettique, l’armature du feu
-d’artifice. Les invités se groupaient dans la cour et
-les toilettes des femmes trouaient de blancheur le
-bleu de la nuit diffuse. Les heureux qui comptaient
-dans la foule des parents et des amis couraient les
-rejoindre. Une curieuse animation gagnait le collège.
-Le frisson des robes inconnues passait dans
-l’air qui fleurait le chèvrefeuille. Quant à ceux d’entre
-nous qui ne connaissaient personne, ils se réfugiaient
-dans un angle de la cour des grands, parlant
-et riant très fort, désespérés au fond.</p>
-
-<p>Je vis Charles et Mme Jouvelin. Ils venaient au-devant
-de moi. Cet élan vers la joie qui m’avait
-traversé tout à l’heure, c’était vers Elle qu’il me poussait.
-Et c’était pour moi qu’Elle venait, toute la
-nuit derrière elle, ouvrant un sillage de parfums.</p>
-
-<p>— Quelle jolie fête ! me dit-elle. J’ai suivi la procession.
-J’ai pris des roses dans une corbeille et j’en
-ai lancé à poignées, comme les enfants.</p>
-
-<p>Elle était animée, les narines frémissantes. Je songeais
-que mon Dieu agréerait bien volontiers les
-fleurs d’une pareille suppliante.</p>
-
-<p>— Ce pauvre Charles ! ajouta-t-elle en tapotant la
-joue de son fils ; il est bien fatigué. Quelle journée
-épuisante ! Tant d’émotion, vous savez. Il est si sensible
-et si religieux.</p>
-
-<p>Ces paroles, débitées avec volubilité, accompagnées
-d’un sourire et d’une jolie moue, me causèrent
-une certaine gêne. Je n’osai regarder Charles.</p>
-
-<p>— Nous allons voir le feu d’artifice ensemble. Aimez-vous
-les fusées ? Moi j’aime le bouquet, le gros
-bouquet final. Mais je déteste les pétards, les choses
-qui font trop de bruit.</p>
-
-<p>— Êtes-vous triste, me demanda-t-elle avec une
-sorte de brusquerie, que vous ne disiez rien ? Oui,
-vous êtes très ému, vous aussi, par cette cérémonie.
-Comme je vous comprends !</p>
-
-<p>— Oh ! fis-je avec désinvolture, tout cela ne me
-produit plus beaucoup d’effet.</p>
-
-<p>— Comment ! protesta-t-elle. Auriez-vous perdu la
-foi ? C’est très mal. Et moi qui croyais que vous
-vouliez vous faire prêtre !</p>
-
-<p>Elle me regarda drôlement, mi-ironique, mi-apitoyée.</p>
-
-<p>— Par exemple, répondis-je un peu vexé, il ne me
-manque que la vocation.</p>
-
-<p>— Elle peut venir, fit-elle dans un éclat de rire.
-Vous feriez un gentil petit abbé, vraiment !</p>
-
-<p>Je sentis qu’il fallait lui dire :</p>
-
-<p>— Venez sur la terrasse, là-haut, sous les arbres.
-Nous serons mieux que dans cette foule. Vous admirerez
-les fusées tant qu’il vous plaira et je pourrai
-vous aimer tout mon saoul, dans le silence de mon
-cœur !</p>
-
-<p>Mais une voix forte et nasillarde prononça :</p>
-
-<p>— Comment ! vous, chère madame ! Quelle bonne
-fortune !</p>
-
-<p>Le beau Milondré, chapeau à la main, s’approchait.</p>
-
-<p>— Bonsoir, Charles ! Bonsoir, jeune homme. Fatigué,
-ce pauvre Charles. Il faudra bien dormir.</p>
-
-<p>— En effet, dit le garçonnet, maman, si vous le
-permettez, j’irai me coucher, je n’en puis plus.</p>
-
-<p>Il me serra la main et s’éloigna dans l’ombre.</p>
-
-<p>— Chère amie, je vous enlève, poursuivit le docteur.
-Tous ces gens de province sont assommants et
-bien ridicules. Quant au feu d’artifice, nous le verrons
-de là-haut et nous ne serons que mieux placés.</p>
-
-<p>Il fixait sur Nourmahal des yeux lumineux comme
-des yeux de chat. Elle s’inclina, soumise et souriante,
-et prit le bras du bellâtre. J’aurais crié de rage.</p>
-
-<p>— Au revoir, monsieur, me dit-elle. Et tâchez de
-retrouver la foi. C’est si vilain de ne pas croire.</p>
-
-<p>Ils montèrent vers la terrasse.</p>
-
-<p>La nuit était tout à fait venue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Il était écrit que cette mémorable soirée ne s’achèverait
-pas ainsi.</p>
-
-<p>Un souffle avait éteint cette belle ardeur de vivre
-qui m’enflammait quelques instants auparavant.
-J’errais solitaire, à travers la cour, indifférent aux
-groupes bruyants, aux préparatifs des artificiers. Les
-lampions et les lanternes vénitiennes placés dans les
-marronniers plaquaient sur les visages des taches
-écarlates ou blafardes. Gerboux passa près de moi,
-d’un pas rapide, la joue marbrée de vert par un
-reflet. Longeant le préau des grands, mal éclairé,
-j’entendis la voix de Salayrac qui lutinait des filles
-de cuisine. Le dégoût vint accroître encore ma tristesse.
-Était-ce donc cela, la vie ? Pouvait-il y avoir
-d’autres heureux que ce suffisant de Milondré et
-cette brute de Salayrac ? Les éblouir ou les faire rire :
-seuls moyens d’être aimé des femmes. Salayrac et
-Milondré le savaient bien. Ils étaient autrement forts
-que moi. A quoi bon tout ce fatras poétique et sentimental ?
-Des mots, des blagues ! Ah ! Nourmahal,
-Nourmahal, vous ne m’avez pas compris ! Si vous
-saviez seulement… vous saurez peut-être un jour,
-si les hommes comme Milondré vous font du mal.</p>
-
-<p>Plongé dans ma rêverie, je m’acheminai vers la
-terrasse. Les feuillages bougeaient dans la nuit avec
-des mouvements de rame dans une eau sombre. Là,
-point d’illumination. L’obscurité était épaisse ; le silence,
-coupé seulement de froissements de branches,
-d’un battement feutré d’oiseau de nuit. Le halo de
-la cour éclairée venait mourir à l’orée des charmilles.
-La rumeur de la fête était douce et lointaine,
-déjà presque un souvenir.</p>
-
-<p>Il y avait derrière les charmilles un talus en pente
-douce, recouvert d’une herbe assez haute. Je m’y
-couchai sur le dos. Une odeur de foin m’enveloppa.
-Au-dessus de moi palpitait un ciel criblé d’étoiles.
-Le crissement des grillons vrillait les étendues invisibles.
-Des doigts herbus me caressaient les joues.
-De m’être étendu sur la terre, le front vers la nuit,
-il me vint un apaisement. Ma pensée se perdit dans
-ce gouffre immatériel où poudroyaient les astres…</p>
-
-<p>Je n’étais pas seul…</p>
-
-<p>Je perçus d’abord, de l’autre côté du rideau de
-charmes, des pas. Je ne pouvais rien voir, le feuillage
-étant trop épais. Une voix de femme s’éleva. Je
-prêtai l’oreille. Point de doute : c’était Mathilde.
-Lortal l’accompagnait. La charmille était bordée de
-quelques bancs. Ils s’assirent, à deux pas de moi,
-séparés seulement par une barrière de feuilles. J’eus
-honte d’assister ainsi secrètement à leur entretien.
-Mais la curiosité éveillée par les premières phrases
-l’emporta. Je restai.</p>
-
-<p>— Tu es dur pour lui, Jacques, disait Mathilde.
-Tu sais pourtant que je souffre de tes insolences.
-Tu oublies qu’il est mon mari et que par conséquent…</p>
-
-<p>— Je ne l’oublie pas, coupa sèchement Lortal.
-Diable non ! Je déteste cet homme. Tu sais pourquoi,
-j’imagine.</p>
-
-<p>— Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis la
-femme de Miromps.</p>
-
-<p>— Je ne le sais que trop, moi aussi, repartit Lortal.
-Il n’y a pas là de quoi se vanter.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, tu es injuste. Tu sais bien que
-sans lui ce pauvre Joachim…</p>
-
-<p>— Oui. Il pèse assez lourd, ce service… Sans
-l’argent de Miromps, Joachim eût fait de la prison…
-ou plutôt il se serait tué ! Joachim ne l’a pas oublié,
-ni toi, ni moi, qui étions dans le secret. Mais Miromps
-l’a-t-il fait assez payer sa générosité ? Et quelle
-générosité ! Un marché, pas autre chose, un marché
-dont tu étais la marchandise, toi, Mathilde !</p>
-
-<p>— Ne dis pas cela, Jacques. Il nous a sauvés.</p>
-
-<p>— Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim
-aurait repris ses affaires. J’aurais travaillé,
-gagné de l’argent comme les autres. J’aurais payé,
-moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient.
-Acheter ou vendre. Voilà leur vie.</p>
-
-<p>— Non !… Il m’aimait…</p>
-
-<p>— T’aimer !</p>
-
-<p>Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna
-dans le silence nocturne.</p>
-
-<p>— T’aimer, ma pauvre chérie ! Ne profane pas ce
-mot. Est-ce qu’un Miromps peut aimer quelqu’un !
-Ton nom, oui ; une alliance qui le lavait, aux yeux
-des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait,
-lui permettait de prendre une particule, d’écussonner
-sa porte, de se présenter aux élections…</p>
-
-<p>— Il n’y tient guère !</p>
-
-<p>— La bonne histoire ! Monsieur est devenu calotin.
-Monsieur a les curés pour lui. Monsieur rétamait
-les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais
-Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites.
-Grand bien leur fasse !</p>
-
-<p>— Tu te trompes ! C’est M. Doublemaze qui fait
-tout. C’est lui qui veut entraîner Miromps dans la
-politique. Miromps représente pour le parti qu’il
-soutiendra une double force : son énergie, sa fortune.
-Un bel appoint, quoi que tu penses. Je connais
-l’affaire. Il s’agit de fonder une banque, un
-établissement de crédit agricole : « Le Laboureur ».
-On pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux
-francs-maçons. Miromps, seul dans le pays, est en
-mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il hésite.
-Au fond, je me demande s’il est ambitieux… malgré
-toute sa vie.</p>
-
-<p>— Naïve !</p>
-
-<p>— Pas si naïve que tu crois ! Miromps n’est pas
-simple. Il est très renfermé. Il a devant lui un formidable
-avenir. Étendra-t-il la main ? Je ne sais.
-Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et
-qui vous regarde parfois avec des yeux de naufragé ?
-Entendu : il n’a jamais eu de scrupules ; il n’en a
-pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous, Jacques,
-ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de
-morale ? Ne m’as-tu pas toujours dit que tu respectais
-seulement la force, qu’il n’y avait pas d’autre
-droit que celui du plus fin ou du plus robuste ; qu’il
-fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les
-hommes ? Étais-tu sincère quand tu disais tout cela ?
-Oui. Eh bien ! pourquoi méprises-tu Miromps ? Il est
-ce que tu voudrais être, après tout.</p>
-
-<p>— Je te remercie.</p>
-
-<p>— Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit
-que je pouvais aimer cet homme. Mais je l’admire.
-C’est une force. Regarde-le ; regarde ses yeux, sa
-mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine.
-Il a été pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à
-son tour, maintenant. Et le plus drôle, c’est qu’il
-est devenu bon. Qu’aimait-il au monde ? Rien… Si !
-Moi. Si tu le voyais avec moi ! un chien couchant.
-Écoute. Ne t’a-t-il pas supporté ? C’est la plus grande
-preuve d’amour qu’il pouvait me donner. Il a tout
-subi : tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes allusions
-à son passé. As-tu parfois regardé ses poings ?
-Oui, alors tu as vu : c’est un homme qui peut tuer.
-Et il ne t’a pas tué. Il a souri. Pour moi, uniquement,
-pour moi. Parce qu’il sait…</p>
-
-<p>— Quoi ?</p>
-
-<p>— Que je t’ai aimé.</p>
-
-<p>— Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait
-peut-être aussi que tu ne m’aimes plus. Et cela suffit
-à le consoler !</p>
-
-<p>— Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre.
-Toute sa vie, elle tient dans mes mains. Je puis la
-briser. Je suis même sûre qu’il ne se révolterait
-pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un
-agneau. Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout.
-Je suis libre, comme il n’y a pas une femme libre
-au monde. Je tiens cet homme. Si je le battais, il
-me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer
-avec des yeux où il peut y avoir tant de haine, où
-il n’y a plus que de la résignation. J’en ai fait un
-lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais, en faire
-un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors
-crois-tu qu’il m’aime, maintenant ? Crois-tu qu’il
-m’a épousée pour notre famille ? Belle famille, d’ailleurs,
-ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et représentée
-par qui ? Par Joachim ?… Un déséquilibré — adorable,
-je l’accorde — mais un fou. Par toi, mon
-petit ?… Mais que seras-tu, demain ? Et par moi,
-qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose…</p>
-
-<p>La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu.
-Il y eut une pause. J’étais accoudé dans l’herbe
-mouillée de serein, suivant, angoissé, ce dialogue
-d’ombres. Les fusées du feu d’artifice arrondissaient
-leurs courbes au-dessus des arbres ; des étoiles se détachaient
-et tombaient lentement, baignant d’une
-fugitive lueur bleue la voûte des feuillages et l’herbe
-autour de moi. Des crépitements assourdis, des détonations
-lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt
-fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes
-d’or.</p>
-
-<p>Mathilde reprit plus bas :</p>
-
-<p>— Une pauvre chose !… L’amour de cet homme
-me ronge de pitié. Jacques, moi aussi, je souffre…</p>
-
-<p>— De quoi donc ? interrogea âprement Lortal.
-Tu n’aimes pas ton mari. Il te laisse libre. Profites-en !</p>
-
-<p>— Oui, je suis libre. Mais c’est cette liberté même
-qui m’enchaîne. Je suis libre ; mais je ne peux pas
-agir. Parce qu’il est là, lui, mon mari.</p>
-
-<p>— Ton mari !</p>
-
-<p>— Oui, mon mari — aussi ridicule que cela puisse
-paraître pour moi d’avoir épousé ce Miromps, aussi
-triste, aussi dégradant, si tu veux — mon mari…</p>
-
-<p>— Tu l’aimes donc ?</p>
-
-<p>— Je me demande parfois si je ne le hais pas.
-Le plus souvent, c’est de la pitié qu’il m’inspire — pitié
-pour lui, pitié pour moi.</p>
-
-<p>— Tu es malheureuse par ta faute et tu ne lui
-donneras pas de bonheur.</p>
-
-<p>— Possible. Mais je me suis donnée à lui. Cela
-suffit.</p>
-
-<p>— Tu te trompes, Mathilde, et tu me trompes par-dessus
-le marché. Tu aimes ton mari. Au fond, il
-t’a séduite, cet aventurier. Si tu avais pu entendre
-ta voix, à l’instant. Quelle flamme ! Quel lyrisme en
-parlant de lui : « Il est de la race qui domine ».
-Bravo, ma chère ! Mais c’est de la passion !</p>
-
-<p>La voix de Lortal était sourde, hachée.</p>
-
-<p>— Et puis, vois-tu, continua-t-il, le mariage n’a
-pas été une si mauvaise affaire, j’en conviens ! On
-a hôtel, écurie, une chasse bientôt, je pense…</p>
-
-<p>— Jacques, tais-toi.</p>
-
-<p>— La vérité est amère. Elle ne me fait pas peur.
-Je n’ai pas besoin de littérature. Et puis il me semble
-que je te hais, Mathilde, aujourd’hui — que je
-te hais à cause de notre passé, de ce que tu as fait
-de notre amour. Notre enfance, le temps où tu me
-prenais dans tes bras, nos parties de cache-cache
-dans la grange, nos séjours à la « Folie », le vieux
-pistolet à pierre dont tu me menaçais quand j’embrassais
-des photos de femmes dans le cabinet de
-Joachim, nos promenades de l’an passé — il n’y a
-pas si longtemps, Mathilde — le soir où je t’ai dit
-mon secret — ce secret que tu devinais si bien — tout
-cela pour aboutir à quoi ? A une lettre de faire-part :
-Mme Miromps de Rochebuque. Et moi, qu’est-ce
-que je devenais, là-dedans ?…</p>
-
-<p>Il rit à nouveau d’un rire qui cassait le silence
-nocturne.</p>
-
-<p>— Je sais ce que tu vas me dire. Je garde ton
-affection, le coin le plus pur, le plus intime de ton
-cœur. Toutes les femmes disent ça. Des mots et
-encore des mots ! Comme toute la vie d’ailleurs.
-Comme mon amour lui-même ! Après tout, nous ne
-valons pas mieux l’un que l’autre !</p>
-
-<p>— Jacques, tu es odieux !</p>
-
-<p>— Je suis franc. Coule ta lune de miel en paix,
-avec M. de Rochebuque. Quant à moi…</p>
-
-<p>— Jacques, ne sens-tu pas le mal que tu me fais ?</p>
-
-<p>Voix tragique derrière ce feuillage immobile. Je
-n’oublierai jamais ce soupir, cet ahan d’une âme
-accablée.</p>
-
-<p>Mais la voix de Lortal aussi est changée.</p>
-
-<p>— Pardon, amie, pardon ! Je suis une brute. Moi
-aussi, je souffre trop ! Je t’aime. Je ne peux renoncer
-à toi. As-tu donc tout oublié !</p>
-
-<p>Et c’est une supplication déchirante.</p>
-
-<p>— Je t’aime aussi, Jacques. Et tu le sais…</p>
-
-<p>Des branches craquent. Une lutte invisible. Un
-cri étouffé. Des souffles s’affrontent.</p>
-
-<p>— Non jamais, jamais… Ce serait irréparable !…
-Je mourrai ensuite… Je ne peux pas te dire, Jacques…
-Mais tu ne veux pas me tuer… Laisse-moi,
-Jacques… Je suis enceinte !…</p>
-
-<p>Le silence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette scène dont je ne pouvais voir les auteurs,
-mais dont je devinais dans leurs voix l’atroce intensité,
-ce drame derrière une muraille d’ombre, avait
-desséché ma gorge. Je n’eus qu’une hâte : fuir.
-Avec des précautions infinies, je gagnai la crête du
-talus. L’heure était avancée. Sans doute, ma division
-avait déjà regagné son dortoir. J’étais en retard, en
-faute. J’éprouvais des sentiments violents et confus :
-pitié pour Mathilde ; pitié mêlée de colère pour Lortal,
-et surtout une espèce d’effroi devant ce visage
-brutal de la passion qui cette nuit m’apparaissait
-pour la première fois. Était-ce là l’amour ? Si proche
-de la haine. Et ce cri qui avait terminé la lutte !…</p>
-
-<p>J’étais arrivé au bord de la terrasse. Quelques
-lampes vacillaient encore aux fenêtres. Deux ou trois
-lanternes de papier brûlaient dans les arbres. Je vis
-deux ombres s’acheminer par l’allée en pente qui
-conduisait jusqu’à moi. Je reconnus le vicaire Doublemaze
-et Césaire-Auguste.</p>
-
-<p>Doublemaze avait affectueusement posé son bras
-sur l’épaule de Miromps, dont l’ombre dessinait un
-torse énorme sur des jambes ridiculement courtes.
-Leurs voix s’élevèrent, dans la nuit.</p>
-
-<p>— Mme de Rochebuque, disait le grand vicaire,
-était là tout à l’heure avec le jeune Lortal, votre
-neveu ou cousin, je crois.</p>
-
-<p>— Comme il vous plaira, dit Miromps.</p>
-
-<p>— Ils ont profité de la fraîcheur — admirable soirée,
-n’est-ce pas ? — et se sont peut-être égarés !…
-Un jeune homme fort bien doué que M. Lortal,
-n’est-il pas vrai ?</p>
-
-<p>— Fort bien doué, en effet, reprit Miromps. Trop
-bien peut-être. Manque d’énergie.</p>
-
-<p>— Ses maîtres m’ont fait la même remarque.
-Beaucoup plus mûr que son âge, d’ailleurs. Un garçon
-précocement averti… Entre nous, il n’est pas à
-sa place, ici.</p>
-
-<p>— Tiens, tiens, où devrait-il être ?</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! à Paris, dans un grand lycée. Nos
-collèges ne conviennent pas à ces natures. D’ailleurs,
-si j’étais entré dans le siècle et si Dieu m’avait fait
-père d’un semblable fils, je ne l’aurais pas laissé
-moisir dans les classes. Je l’aurais lâché très vite à
-travers le monde. Il fera son chemin, je crois,
-M. Lortal. Mais n’est-il pas orphelin ?</p>
-
-<p>— En effet. Il a un tuteur, son oncle. Le frère de
-ma femme.</p>
-
-<p>— M. de Los ! Parfaitement. Très brillant avocat,
-très en vue à A…, si je ne me trompe. Mais n’a-t-il
-pas dû quitter cette ville ? Certaines spéculations…</p>
-
-<p>— Je n’en sais rien, fit brutalement Miromps.</p>
-
-<p>— Pardon ! reprit onctueusement le grand vicaire.
-Ce sont des affaires de famille. Mais, voyez-vous,
-nous autres prêtres, sommes parfois, et bien malgré
-nous, mis au courant des vicissitudes temporelles
-de nos ouailles. Or, j’ai été quelque temps vicaire
-à A… et j’ai connu un peu M. de Los qui me témoigna
-de l’amitié et qui, soit dit en passant, est
-un vieil ami de cet excellent Fourmeliès. J’avais
-aperçu Mme de Rochebuque, alors qu’elle était encore
-Mlle de Los. Elle n’était d’ailleurs pas de mes
-pénitentes.</p>
-
-<p>— Ma femme n’a jamais été très religieuse, grogna
-Miromps.</p>
-
-<p>— C’est une âme ardente et fière. Les âmes de
-cette trempe sont toujours prêtes à revenir au Seigneur.
-Elles peuvent atteindre les plus hauts sommets
-de la vie spirituelle. La vie du siècle est pleine
-d’embûches pour les cœurs généreux…</p>
-
-<p>Après une pause…</p>
-
-<p>— Je crois que Mme de Rochebuque et notre
-jeune Lortal ont été élevés ensemble…</p>
-
-<p>Les deux ombres arrivaient près de moi. Brusquement
-il me vint à l’idée que Lortal et Mathilde pourraient
-être surpris. Je me glissai à travers les marronniers
-et courus vers les charmilles.</p>
-
-<p>Mon ami et l’Amazone débouchèrent dans la nuit.</p>
-
-<p>— Lortal, criai-je, nous sommes en retard. Tout
-le monde est rentré. Je te cherche partout !</p>
-
-<p>Je saluai Mathilde dont le visage me parut d’une
-extrême pâleur.</p>
-
-<p>— M. Miromps et M. Doublemaze, ajoutai-je,
-viennent à votre rencontre.</p>
-
-<p>Nous redescendîmes tous trois.</p>
-
-<p>— Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si
-Mathilde vous a abandonné si longtemps, dit Lortal
-à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! fit en riant M. Doublemaze, notre ami
-Lortal est un bien mauvais guide. N’auriez-vous pas
-pris un peu de froid, madame ? Les soirées de juin
-sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité !</p>
-
-<p>Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal
-prenaient les devants, une ombre protectrice :</p>
-
-<p>— Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour
-n’être entendu que d’elle seule.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>L’approche des examens calma un peu l’agitation
-où m’avait plongé cette fiévreuse soirée. Lortal se
-doutait-il que j’avais surpris son secret ? J’en avais
-une vague appréhension. L’aveu de mon indiscrétion
-m’eût été trop pénible. Bien pénible aussi, d’ailleurs,
-m’était cette impression de méfiance et l’idée
-que mon ami nourrissait un soupçon, hélas ! justifié.
-Heureusement, la préparation hâtive des derniers
-jours nous enlevait l’occasion de conversations
-prolongées. Lortal, stimulé par la nécessité d’éviter
-un échec, donnait lui-même un coup de collier. Nos
-récréations se passaient tout entières à la récapitulation
-des programmes indigestes que l’Université impose
-aux futurs bacheliers. Maclas croyait bien faire
-en inscrivant sur un carnet toutes les dates de l’histoire
-d’Europe de 1715 à 1815. Il les apprenait par
-cœur et les récitait toute la journée : « Quelle date,
-le traité de Methuen ? Le renversement des alliances,
-les préliminaires de Leoben ? » Saint-Alyre, qui était
-fort en lettres, ahannait sur les équations du second
-degré. Quant à Toupine, toujours grignotant des
-noisettes suries, il peinait laborieusement sur la géographie
-de Foncin, n’arrivant plus à se fourrer dans
-la tête les interminables nomenclatures de cette
-science aride : populations, superficies, rivières et
-canaux, importations, exportations, etc., par quoi
-il semble que la surface du globe terraqué soit peuplée
-de fourmillantes statistiques. Pauvre Toupine !
-Il ne retenait rien. On se moquait de lui. Salayrac
-lui baillait de grandes claques dans le dos :</p>
-
-<p>— Eh ! meunier ! les cocotiers poussent-ils dans le
-bassin de la Seine ? Fais-moi l’itinéraire de Bangkok
-à Tombouctou en passant par Bergerac !</p>
-
-<p>Alors que tout le collège reposait, les candidats
-aux examens étaient autorisés à prolonger leurs
-heures de travail. Et même la veillée finie, à dix
-heures du soir, quelques-uns d’entre nous, les plus
-acharnés, emportaient leurs livres au dortoir. L’abbé
-Testard, qui tenait à encourager les travailleurs, nous
-prêtait sa chambre. Les soirées de ce début de juillet
-étaient souvent fort lourdes. Nous nous munissions
-de bouteilles de sirop et d’eau fraîche. Les fenêtres
-de Testard ouvraient sur le versant de la colline qui
-descend vers la ville. Souvent la veillée se prolongeait
-jusqu’aux premières heures du matin. Vers
-minuit, une brise plus fraîche venait caresser nos
-fronts moites, courbés sur les cahiers et les livres.
-De temps en temps un de nous se levait de la table
-éclairée par une lampe à abat-jour vert et s’approchait
-de la fenêtre. Les réverbères d’Aubenac étaient
-déjà éteints. La ville semblait un réservoir d’ombre,
-encerclé de collines qui se profilaient d’un long trait
-de velours noir sur le ciel où pâlissait la voie lactée.
-Cette masse respirait et se soulevait comme une poitrine
-oppressée. Des souffles tièdes montaient des
-jardins et des champs.</p>
-
-<p>Lortal faisait alors de longues stations à la fenêtre.
-Quand je levais les yeux, je distinguais mon
-ami accoudé, son visage tourné de trois-quarts vers
-la nuit. La clarté de la lampe dorait sa nuque et son
-oreille ; mais le reste appartenait à l’ombre. Je songeais
-à sa vie dont mon amitié n’avait pu éclairer
-qu’une faible part, et tout le reste aussi appartenait
-à l’ombre. Sur l’écran palpitant d’étoiles
-qu’encadraient les murs, il découpait sa fine silhouette
-romantique. Lortal était aimé, passionnément
-aimé. De ma vie tout entière j’aurais voulu
-payer un pareil bonheur. Une telle certitude eût
-fait de l’univers un paradis pour moi. Et Lortal était
-taciturne. Que peut-on désirer, pensais-je, quand on
-a le cœur d’une femme ? A-t-il besoin d’autre chose
-que de sa parole ? C’est à lui qu’est Mathilde. Peut-il
-être jaloux de la vaine possession du mari ? Et je
-ressentais une sourde irritation de voir mon ami insatisfait
-d’un trésor qui m’eût fait si riche.</p>
-
-<p>O nuits d’été, nuits que se partageaient le travail
-et la rêverie, nuits studieuses et ardentes où nous
-guettions la victoire de l’aube, nuits de silence et de
-ferveur qui prépariez nos âmes à l’éveil, aux courses
-ensoleillées de midi ; ô nuits troubles, nuits où
-pesait sur nous, comme le fardeau d’un corps pur
-et convoité, l’attente de la vie — où êtes-vous maintenant ?
-et vers quel insondable gouffre balayées,
-ô nuits adolescentes ?…</p>
-
-<p>Lortal et moi passâmes avec succès les épreuves du
-baccalauréat. Le succès de Lortal fut un scandale.
-Mon ami avait vraiment réalisé un tour de force,
-rattrapant en un mois d’effort dix mois de paresse.
-Nous avions subi l’oral à Bordeaux. Deux jours
-d’anxiété coupés de repas dans les restaurants étouffants.
-L’abbé Mirepuy avait accompagné le petit
-groupe des admissibles : Saint-Alyre, Maclas, Lortal
-et moi sortions vainqueurs.</p>
-
-<p>Nous revînmes à Saint-Julien pour la distribution
-des prix. L’abbé Fourmeliès nous félicita. Il prit
-l’oreille de Lortal.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Audaces fortuna juvat</i>, n’est-il pas vrai, Jacques ?
-Puisse-t-elle vous favoriser toujours ! Mais ne
-soyez audacieux que pour le bien ! Dieu ne déteste
-pas les violents, ceux qui sont capables brusquement
-de belles actions, capables de gagner le Paradis d’un
-coup. <i lang="la" xml:lang="la">Violenti rapient illud</i>, a dit Notre-Seigneur en
-parlant du Royaume des Cieux. Cette parole vaudra
-pour vous, Lortal.</p>
-
-<p>Les prix étaient donnés avec beaucoup de solennité.
-La salle des fêtes était décorée de drapeaux et
-d’écussons. Sur une estrade, entre des piles de livres
-rouges, entre des corbeilles pleines de couronnes de
-laurier en papier vert ou doré, trônait, majestueux,
-le chanoine Doublemaze, ayant à sa droite le Supérieur,
-à sa gauche, M. Miromps de Rochebuque qui
-n’avait pu décliner cet honneur imposé par l’obligeant
-grand vicaire. Des soutanes, des redingotes,
-un képi d’officier. Dans la salle se pressait toute la
-société élégante et bien pensante d’Aubenac.</p>
-
-<p>— Doublemaze, me dit Lortal, ne quitte plus l’hôtel
-Miromps. Je le soupçonne de vouloir convertir
-Mathilde. Mais il a affaire à forte partie. Mathilde
-n’est guère de la graine des cagotes. Il est vrai
-qu’avec les femmes, on ne peut jamais savoir ! Quant
-à Césaire-Auguste, tout malin qu’il est, je crois
-qu’il ira de la forte somme pour la banque du chanoine.
-Ce Basile a pris de l’autorité sur lui.</p>
-
-<p>Il ajouta, confidentiel :</p>
-
-<p>— Entre nous, Doublemaze est un type très fort.
-Sous cette écorce pateline, il n’y a pas plus dur. Il
-est capable de tout pour satisfaire son ambition. Ce
-sera un grand homme d’Église. Au fond, je l’admire.
-J’aime ce visage paisible et plein, cette bouche lippue
-et souriante, ces mains grasses qui porteront si
-bien l’améthyste. Les yeux sont gênants, c’est vrai,
-mais le port de tête est admirable. Va-t’en déchiffrer
-ce qui se passe là-dedans ! Malin qui y parviendra !
-Hein ! Demurs, quel bel exemple ! Voilà nos maîtres,
-mon vieux. A eux le monde ! Le malheur, c’est qu’ils
-ne savent pas en jouir ! Et encore, Doublemaze…
-je n’en jurerais pas ! Je devrais entrer au séminaire.</p>
-
-<p>Lortal n’obtint aucune nomination dans le Palmarès.
-Par contre, j’avais tous les prix, avec Saint-Alyre.
-Ce triomphe me causa plus de gêne que de
-plaisir. En entrant, j’avais remarqué Mme Jouvelin
-qui m’adressa un signe d’amitié. L’idée de monter
-sur l’estrade, à l’appel de mon nom, de subir
-l’accolade de Doublemaze, de redescendre encombré
-de mes couronnes et de mes livres, tout cela
-en présence de Nourmahal, m’était insupportable.
-Et pourtant…</p>
-
-<p>— Prix d’excellence, Demurs Paul. Prix de composition
-française, Demurs Paul, etc.</p>
-
-<p>La liste de mes succès est si longue que j’en pleurerais.</p>
-
-<p>Me voici sur l’estrade. Va-t-on me mettre cette
-couronne de papier sur la tête ? Non. C’est Miromps
-lui-même qui me tend mes prix et mon laurier que
-je dissimule de mon mieux. Il se contente de me
-serrer la main. Je lui suis plus reconnaissant de ce
-geste que s’il m’avait sauvé la vie. Doublemaze,
-aimable, sourit. Mais mon calvaire n’est point terminé.
-Il me faut rejoindre ma place, à travers cette
-foule qui bat des mains, lorgne, chuchote. Je suis
-rouge, confus. J’ai peur de m’étaler avec mes trophées.
-Mon regard rencontre celui de Nourmahal
-qui m’applaudit, les mains très hautes. Enfin je
-m’assieds à côté de Lortal que je devine ironique et
-qui est heureux de n’avoir pas bougé.</p>
-
-<p>La cérémonie se termine sur un choral dirigé par
-l’abbé Poncebique. La salle se vide. Dehors, le soleil
-de juillet fait étinceler les boutons d’uniforme, flamboyer
-le sable des allées. Des robes blanches éblouissent
-sur l’écran sombre des charmilles. Le chanoine
-Doublemaze est très entouré : des conseillers municipaux,
-un Monsieur décoré à barbiche blanche,
-et jusqu’à Mlle Dubois de Louvrezac, en soie noire,
-qui boit les paroles tombant de la bouche sensuelle
-du grand vicaire. Ferait-elle aussi de la politique ?
-Mathilde n’est pas venue. Lortal, qui a bien de la
-chance de n’être pas encombré de prix, circule avec
-aisance parmi les groupes. Il a déjà déposé sa casquette
-d’uniforme et, vêtu de gris, en chapeau de
-paille, il m’apparaît un homme svelte, sûr de sa
-force. La courtoisie affectueuse avec laquelle il aborde
-M. Miromps ne laisse pas de me surprendre.</p>
-
-<p>Un grand chapeau de paille, noué de brides de velours
-noir, auréole le visage de Nourmahal. Elle
-s’avance, la main tendue. Je ne sais que devenir, les
-bras empêtrés de ces odieux prix.</p>
-
-<p>— Grand succès sur toute la ligne, me dit-elle,
-je sais tout. J’en suis très heureuse. Charles aussi.
-Mais où est ce vilain garçon ? Il a bien besoin de ses
-vacances, vous savez ! Une bonne nouvelle. Je vais
-aller quelque temps dans votre pays et votre mère
-m’a demandé de faire un crochet jusque chez vous.
-Vos parents ont une ravissante propriété, paraît-il ?</p>
-
-<p>— Non, vraiment ! vous viendrez aux Gaulies ?</p>
-
-<p>C’est comme si j’avais reçu un coup dans la poitrine.</p>
-
-<p>Mais elle, satisfaite de son effet, les yeux vagues,
-la bouche arrondie dans une moue indécise :</p>
-
-<p>— Je ne suis pas encore bien sûre… Mais en
-somme, il n’y a rien d’impossible…</p>
-
-<p>Et tournant vers moi ses yeux changeants :</p>
-
-<p>— Cela vous ferait plaisir ?</p>
-
-<p>Tout tourbillonne : la terrasse, les marronniers, le
-Monsieur décoré, Nourmahal… Je soupire « certes »,
-mais si gauchement ! en vrai collégien.</p>
-
-<p>— Charles ? Où est Charles ? interroge Nourmahal
-à tous les échos. Ah ! le voici. Dépêchons-nous. Dis
-adieu à ton ami !</p>
-
-<p>Elle entraîne le petit et me laisse ébloui de l’éclair
-de ses mousselines.</p>
-
-<p>Au revoir, les camarades ! Saint-Alyre, Lupé, Prélussin,
-le flegmatique Toupine.</p>
-
-<p>Lortal s’approche, accompagné de Césaire-Auguste.
-A côté de mon ami, souple et fringant, Miromps
-paraît massif, un peu affaissé aussi. Un fardeau
-invisible courbe cette nuque de débardeur. Le
-cou, teint de brique, tranche sur les cheveux gris,
-presque ras. Il marche, les jambes torses, balançant
-son chapeau à bout de bras. Lortal parle beaucoup.
-Il cherche à plaire. Cordial et impénétrable.</p>
-
-<p>— Bonnes vacances !</p>
-
-<p>— Peut-être nous reverrons-nous ? ai-je murmuré.</p>
-
-<p>— Je crains que non. Mon cousin veut bien que
-je l’accompagne au bord de la mer, en Bretagne.</p>
-
-<p>— Nous partirons dans une dizaine de jours, confirme
-Miromps. Ma femme a grand besoin de changer
-d’air.</p>
-
-<p>Ils s’éloignent.</p>
-
-<p>Sur le sable incandescent, deux ombres athlétiques
-se cherchent, s’affrontent, s’étreignent et se
-confondent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>L’image triomphante de Nourmahal effaça ce que
-cette indifférente séparation pouvait avoir d’amer.
-A vrai dire, rien ne résistait à cette lame de fond
-qui balayait mes pensées, mes aspirations, mes souvenirs.
-Quatre mots et son sourire avaient suffi :
-j’aimais.</p>
-
-<p>Mon voyage s’accomplit dans une sorte d’ivresse.
-Quelques heures de chemin de fer me séparaient
-de l’habitation de mes parents. Le train omnibus
-franchissait cette médiocre distance avec une sage
-lenteur. J’étais seul dans mon compartiment. Des
-paysages familiers s’encadraient aux portières. Je retrouvais
-les petites gares avec leurs plates-bandes
-de giroflées et toutes sonores de tintements électriques.
-La voiture du docteur qui attend à la barrière
-que le train ait passé. Des paysans, la houe à
-l’épaule, traversaient les chaumes roussis ; un nuage
-rond flottait dans la mare ; au bord de la rivière,
-des enfants agitaient leurs mouchoirs. Toutes ces
-images défilaient devant mes yeux, combien plus
-belles que jadis !</p>
-
-<p>Comme le soir de la procession — mais cette fois,
-l’émotion pénétrait l’intime de mon être — il me
-parut qu’une immense douceur coulait en moi, que
-mon bonheur n’était qu’une parcelle du bonheur
-infini de la terre étalée dans la chaude lueur du
-crépuscule. L’idée de l’amour que j’éprouvais pour
-Nourmahal ne provoquait aucune image précise, ne
-m’excitait à aucune représentation déterminée : elle
-suscitait un reflux de joie, si puissant qu’il ne me
-paraissait pas sortir de moi-même, mais l’élan de
-milliers et de milliers d’êtres emportés par la joie
-et dont le torrent m’entraînait. Je cédais. Nourmahal
-n’était peut-être qu’un prétexte. Tant de forces
-sommeillaient en moi. Les branches ont poussé tous
-leurs bourgeons, les feuilles pointent, prêtes à s’épanouir ;
-il suffit d’une brise tiède, d’un rayon de soleil
-plus ardent, pour que la forêt surgisse dans son
-armure verte.</p>
-
-<p>Nourmahal ! qu’étiez-vous ? Une jolie femme, banale
-et coquette, possédant tout juste assez de sensibilité
-et d’intelligence pour amorcer les désirs des
-hommes. Mais, à moi, pauvre collégien tâtonnant
-au seuil de la vie, vous avez d’un sourire révélé que
-le monde était beau et que la vie était bonne à vivre ;
-vous m’avez donné le courage d’être heureux ! Vous
-aviez en vous, ô Nourmahal, ce pouvoir magique
-qu’ont les roses épanouies, les fruits parfaits et les
-corps harmonieux. Mais, pas plus que les roses et
-les pêches, vous ne vous en doutiez !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— J’ai invité pour quelques jours Mme Jouvelin
-et son fils, me dit ma mère. Ils arrivent ce soir.
-Tu iras les chercher à la gare avec la charrette
-anglaise.</p>
-
-<p>Quand le train qui amenait Nourmahal s’arrêta
-devant la gare des Gaulies, un peu de crépuscule
-vivait encore dans le reflet des rails. Depuis une
-demi-heure, je guettais, au pied du rocher qui domine
-la voie, la locomotive soufflante et ses yeux
-jaunes. L’ivresse dionysiaque s’était déjà dissipée.
-Je n’étais plus qu’un garçon soucieux de paraître
-plus vieux que son âge. J’avais soigneusement noué
-ma cravate de chasse, bossué mon feutre d’un coup
-de poing assez cavalier. Néanmoins un peu d’inquiétude
-me pinçait le cœur à l’idée d’affronter Nourmahal
-pendant plusieurs jours et d’aussi près.</p>
-
-<p>En costume de voyage, Mme Jouvelin me parut
-plus séduisante que jamais.</p>
-
-<p>— Comme je suis contente de vous voir ! — et elle
-mit ses deux mains sur mes épaules — Et votre
-maman ?</p>
-
-<p>Charles suivait avec un sac. Il me sauta au cou.
-Tous les trois nous montâmes en voiture. Nourmahal
-s’assit à côté de moi qui conduisais ; Charles, derrière
-avec les valises.</p>
-
-<p>La lueur dansante des lanternes éclairait la route
-et les haies sombres. Nous avions quatre ou cinq
-kilomètres à parcourir avant d’arriver à la maison.
-La route serpentait quelque temps à travers une
-plaine où scintillaient des feux, pour gravir ensuite
-les flancs d’une colline obscure au sommet de laquelle
-une frise de pins tordus s’incisait sur une
-bande pourpre de plus en plus étroite.</p>
-
-<p>— Merveilleux ! s’écriait ma compagne. Vous aimez
-les chevaux ! Moi aussi. Laissez-moi prendre les
-rênes.</p>
-
-<p>— Vous savez conduire ? fis-je d’un air grave.</p>
-
-<p>— Parbleu ! Cinq minutes seulement pour me refaire
-la main. Là, sur ce palier…</p>
-
-<p>— Attention ! La bête est vive.</p>
-
-<p>Je lui passai les guides qu’elle saisit vigoureusement
-dans sa petite main gantée. Mais le cheval,
-changeant de main, fit un écart. Nourmahal poussa
-un cri. Je repris aussitôt les rênes. Mme Jouvelin
-riait et se blottissait contre moi.</p>
-
-<p>— Comme j’ai eu peur ! La vilaine bête.</p>
-
-<p>Je sentais, le long de la mienne, la chaleur de sa
-jambe. Son parfum capiteux se mêlait à l’odeur
-du soir. Le cheval filait bon train et le vent frais
-nous fouettait le visage. Je tournai la tête vers ma
-voisine. Elle croisait les bras, frileusement, ses cheveux
-roux luisant sous sa voilette.</p>
-
-<p>— Brr ! Il fait froid !</p>
-
-<p>J’étendis une couverture qui nous abrita tous les
-deux. La nuit était tout à fait venue. Il semblait
-que l’obscurité nous rapprochât encore. Plût au
-ciel que le voyage eût duré une nuit entière ! Ma
-gène avait disparu. Je n’étais plus un collégien timide ;
-j’entraînais dans une course aventureuse une
-maîtresse adorée. Rassemblant les rênes dans ma
-main droite, je glissai ma main gauche à côté de
-moi. Toutes les audaces ! Je rencontrai une main qui
-ne se retira pas. Mais dans la montée le cheval ralentit
-le pas et la main s’échappa doucement de la
-mienne, comme si la vitesse, plus discrète, eût permis
-aussi plus de licence.</p>
-
-<p>Bientôt apparurent les deux piliers blancs qui
-marquaient l’entrée de la propriété.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La maison se composait d’un grand corps de bâtiment
-flanqué de deux pavillons que de loin on pouvait
-prendre pour des poivrières. Ma chambre était
-située au dernier étage de l’un d’eux. Je l’avais choisie
-pour sa solitude et pour le panorama qui s’étendait
-sous ses fenêtres : une plaine à ramages et plus magnifiquement
-décorée de brun, de vert, de jaune vif
-et de violet qu’un châle des Indes, changeant de
-couleur à toute heure du jour et moirée par les
-ombres voyageuses des nuages. A l’horizon une ligne
-de collines qui, sous les clairs de lune, se transformaient
-en bleuâtres Himalayas. On logea nos hôtes
-dans mon pavillon : Charles, dans une petite pièce
-à côté de moi ; Mme Jouvelin au-dessous. Un couloir
-faisait communiquer le premier étage du pavillon
-et le bâtiment central, où logeait ma famille.</p>
-
-<p>Cette première nuit, Charles, profitant du voisinage,
-était décidé à prolonger notre conversation.
-Mais j’avais hâte de me trouver seul et de repasser
-à mon aise les impressions de cette arrivée. Je lui
-marquai que j’avais sommeil. D’ailleurs je m’endormis
-fort tard, mes fenêtres ouvertes au cri des
-grillons, après avoir suivi d’une oreille attentive les
-bruits légers, au-dessous de moi, de la toilette nocturne
-de Nourmahal. Le pavillon était si sonore.</p>
-
-<p>Le soleil des vacances flambait dans la glace quand
-j’ouvris les yeux. Délice de s’éveiller dans cette
-lumière. La pensée que Nourmahal s’éveillait sous
-le même toit fit le jour plus éclatant.</p>
-
-<p>Charles frappait déjà à ma porte.</p>
-
-<p>— Allons nous promener, veux-tu ? me dit-il.</p>
-
-<p>— Elle ne sera pas prête avant midi.</p>
-
-<p>En réalité elle fut prête à dix heures et nous reprocha
-d’être sortis sans elle. Elle était vêtue d’une
-robe de toile et d’un jersey citron. Ces vêtements
-d’été dégageaient une voluptueuse fraîcheur. Après
-déjeuner, mon père voulut faire les honneurs de
-son domaine. Ce fut une promenade odieuse. J’avais
-l’impression que tout le monde se liguait pour nous
-séparer. Charles ne me quittait pas.</p>
-
-<p>Le lendemain, je proposai une promenade en
-bateau. La rivière était à peu de distance, cachée par
-une voûte de feuillages. Nous avions une barque à
-fond plat où j’aimais à passer de longues heures, à
-la dérive. Mme Jouvelin y prit place en face de moi :
-Charles s’assit à l’avant. En quelques coups de rames
-nous gagnâmes le milieu de la rivière. Des taches
-de soleil trouaient l’eau noire, ridée d’insectes mous,
-long-pattus. Un tunnel de verdure, avec de-ci, de-là
-des orifices de feuillage par où l’on apercevait, en
-médaillons, des prairies émeraude, des chaumes
-blancs de chaleur.</p>
-
-<p>— J’imagine, dit Nourmahal, que vous devez venir
-souvent ici.</p>
-
-<p>— Souvent, en effet.</p>
-
-<p>— Je suis sûre que vous êtes poète, sourit-elle.
-Dites-moi des vers.</p>
-
-<p>J’eus un peu honte d’employer la poésie à des
-fins aussi galantes. Mais le désir de plaire l’emporta
-sur mon idéalisme. Nourmahal songeait, les mains
-sur ses genoux. La barque mal dirigée par moi
-heurta une souche. Le choc nous jeta l’un sur l’autre.
-Nous éclatâmes de rire. J’étais très rouge. Je
-sentis la nécessité de faire quelque chose de décisif.
-Je pris sa main et je la baisai. Elle l’appuya légèrement
-sur mes lèvres… et je m’aperçus alors que
-Charles nous regardait.</p>
-
-<p>Ce regard de Charles ! Comme il me gêna pendant
-ces trois jours enchantés ! Sa mère ne semblait pas
-s’apercevoir de ces yeux tristes qui allaient d’elle à
-moi, à table, en promenade, aux moments les plus
-imprévus, saisissant un sourire, un éclair de sympathie,
-une de ces ondes révélatrices qui passent
-sur les visages. Moi, le regard de l’enfant m’obsédait.
-Il m’empêchait de m’abandonner à la griserie
-dont m’emplissaient la présence de Nourmahal, sa
-gaieté, l’éclat de sa peau et de sa chevelure. Il interrompait,
-comme un intrus, les minutes de communion
-silencieuse où il semble que les désirs secrets
-s’interrogent et s’affrontent. Il m’arriva de
-haïr ce petit être souffreteux et mélancolique qui
-cherchait, lui aussi, dans un monde indifférent ou
-hostile, sa part de tendresse.</p>
-
-<p>Une après-midi, Mme Jouvelin conseilla à son
-fils d’accompagner mon père qui devait faire en
-voiture une longue randonnée dans la campagne.
-Charles ne protesta pas. Il partit. Ma mère nous suivit
-des yeux, Nourmahal et moi, nous éloignant par
-un chemin creux qui menait dans les bois. Je crois
-qu’elle ne voyait pas cette intimité d’un fort bon
-œil. Elle était trop fine pour ne pas deviner mon
-premier amour : l’autre femme devenait aussitôt
-l’ennemie. Elle a toujours regretté son invitation.</p>
-
-<p>Nourmahal marchait à mon côté. Quand nous
-fûmes à quelque distance de la maison, elle prit
-mon bras.</p>
-
-<p>— Je ne lui suis pas indifférent, songeais-je.</p>
-
-<p>C’était la centième fois que je me répétais cette
-phrase, pour m’encourager. Je n’osais plus l’appeler
-madame et j’ignorais son petit nom. Je le lui demandai.</p>
-
-<p>— Édith ! exclama-t-elle surprise. Comment ! vous
-ne le saviez pas ?</p>
-
-<p>La journée était chaude. Nous parvînmes au moulin
-des Frênes dont la roue ne tournait plus depuis
-longtemps. Un mur en ruines, rongé de lierre, s’affaissait
-au bord de l’eau immobile où s’étalaient des
-nymphéas blafards. L’herbe était drue : nous nous
-assîmes. Je fis de ma veste un coussin pour la tête
-d’Édith. Son beau corps moulé par la robe de toile
-s’étendit devant moi. J’étais de plus en plus embarrassé
-et trop ému pour trouver des mots. Édith,
-lasse, s’endormit. Décoiffée, une boucle de feu roulant
-sur son bras nu et replié, elle respirait doucement.
-Une imperceptible sueur miroitait sur son
-front.</p>
-
-<p>De son corsage montait un parfum qui se mélangeait
-à l’odeur de l’herbe et de l’eau. Je voyais sa
-poitrine se soulever. Elle ne faisait plus qu’un avec
-la terre, avec les feuilles, avec les fils d’herbe qu’un
-souffle courbait sur ses joues. Le rythme de sa respiration
-était celui même du monde. Un même
-frisson parcourait mon corps, le sien et ces arbres,
-pressés en masse noire, qui formaient autour
-de nous un chœur frémissant et muet. Les feuillages
-baignaient dans un énorme silence vert. A
-genoux devant cette femme, l’énigme du plaisir me
-torturait. L’amour était là, tapi sous ces vêtements
-dont je scrutais tous les plis, sans oser avancer ma
-main, comme s’ils cachaient un redoutable trésor.
-Peu à peu ma tête se rapprochait du visage d’Édith.
-Une force invisible courbait ma nuque. Tout le secret
-du monde était entre ces lèvres demi-closes,
-un peu mouillées de salive. Pour la première fois
-j’aspirais librement, à pleines narines, l’odeur d’un
-corps de femme, et mêlée à la buée de la terre cette
-odeur avait je ne sais quoi de fauve qui me donnait
-envie de mordre. Déchiré par la frénésie de soulever
-cette robe, de savoir enfin ; paralysé par une
-incroyable pudeur, j’étouffais, mes lèvres toujours
-plus près des siennes. La vie m’appelait, stridente.
-Je n’entendais plus que cette voix, d’autre appel
-que le sien. Elle me disait : « Voici le fruit ! Mords.
-Tu sauras tout. Tu seras un homme. Tu seras fort.
-Tu jouiras ! » J’étais penché sur Édith endormie
-comme un qui veut faire un mauvais coup et qui
-hésite.</p>
-
-<p>Mais elle dort…</p>
-
-<p>Il y a tant de mystère autour d’elle et de son
-corps inconnu. O duperie de la pureté ! Voici que
-je n’entends plus la fanfare tragique du désir et
-que je m’incline sur elle, non pas comme un amant
-victorieux, mais comme un enfant qui veut qu’on le
-câline.</p>
-
-<p>— Mon petit ! murmure Édith à demi-éveillée.</p>
-
-<p>Timidement ma bouche chercha la sienne. Mais
-Édith écarte son visage et retient ma tête, entre
-ses mains, sur sa poitrine si chaude…</p>
-
-<p>Puis, brusquement, elle éclate de rire.</p>
-
-<p>— Nous avons bien dormi, pas vrai ?</p>
-
-<p>Elle tapote les plis de sa robe.</p>
-
-<p>— En route ! Il est tard, Paul.</p>
-
-<p>Désespéré, je la saisis aux épaules.</p>
-
-<p>— Édith ! Édith ! Pardonnez-moi. Je n’en puis
-plus… je vous…</p>
-
-<p>— Vous êtes fou ! mon petit. Je vous en prie. Rentrons.</p>
-
-<p>Elle rit et plaisante le long de la route.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce soir-là, la lune se leva derrière les collines,
-masque cuivré et rond. Ma mère était de bien mauvaise
-humeur. Elle ne cacha pas à Édith que nous
-aurions pu lui tenir compagnie. On se retira de
-bonne heure.</p>
-
-<p>Charles rentra tard avec mon père. Il monta dans
-ma chambre. J’étais accoudé à la fenêtre ; les yeux
-pleins de larmes.</p>
-
-<p>— Elle t’a fait de la peine ! me dit-il.</p>
-
-<p>— Laisse-moi, fis-je brutalement. Va-t’en.</p>
-
-<p>Il s’éloigna avec un pauvre sourire. Pourquoi
-n’ai-je pas couru à lui ? Pourquoi ne l’ai-je pas
-pris dans mes bras ? M’aura-t-il pardonné ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Édith Jouvelin repartait le lendemain. Je l’entendis
-fermer sa porte avec ostentation, siffloter en
-se déshabillant un air de valse à la mode. La nuit
-eût été si belle pour deux amants ! Le pavillon était
-si solitaire ! Je me couchai, plein de fièvre et d’humiliation,
-rongeant ma couverture. Plus amer que
-tout était le regret d’un inestimable bonheur perdu.</p>
-
-<p>Je devais conduire mes hôtes à la gare aussitôt
-après déjeuner. Vers onze heures, j’étais dans le
-salon, seul, me balançant sur un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>. Soudain,
-sans avoir rien entendu, je sentis deux mains
-se poser sur mes yeux, une bouche aspirer mes
-lèvres renversées. Je ne bougeai point.</p>
-
-<p>Puis les mains défirent leur bandeau. Je vis Édith,
-toute rose, se diriger vers la porte, en souriant,
-un doigt posé sur sa bouche… Elle me fit signe de
-ne pas la suivre. Et je compris que cela était bien
-ainsi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers le milieu de septembre, je reçus une lettre
-de Lortal. Elle était si affectueuse que j’en demeurai
-surpris, n’étant pas habitué aux effusions de mon
-ami. « Nous rentrons de Bretagne, me disait-il. Je
-compte te voir bientôt. Tu ne me reconnaîtras plus.
-Je suis tanné par le vent de mer. Par-dessus le
-marché, je suis heureux. Je t’embrasse… »</p>
-
-<p>Le bonheur de Lortal ne laissa pas de me rendre
-soucieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>Douce et mélancolique journée d’automne que
-celle de la rentrée ! J’arrivai à Aubenac vers cinq
-heures, au crépuscule. Quelques feuilles mortes voltigeaient
-dans la cour de la gare. L’hôtel du <i>Lion
-d’Asie</i> allumait ses lanternes. Sous les feuillages
-jaunissants du jardin public, des soldats promenaient
-leur désœuvrement de sortie. Le quai était
-désert. Un soleil décapité roulait, à l’horizon, sur
-des bois sombres ; la rivière se recourbait comme un
-cimeterre rougi. Personne n’admirait ce spectacle
-tragique prêt à s’évanouir. Je gravis la rue Jaladis,
-déjà obscure. Lortal m’avait invité à passer avec
-lui cette dernière soirée de vacances : nous regagnerions
-ensemble le collège.</p>
-
-<p>Je n’éprouvais pas la tristesse désolée de jadis,
-lors de ces rentrées dont l’appréhension empoisonnait
-les dernières et somptueuses journées de septembre.
-Cette année serait, j’en étais sûr, ma dernière
-année de collège : toute de recueillement,
-d’étude et d’attente. La philosophie allait m’ouvrir
-des perspectives inconnues sur la vie de l’esprit. Et
-puis le rideau se lèverait. A mon tour, j’entrerais
-dans la pièce.</p>
-
-<p>Je me reportais à cette précédente rentrée où Lortal
-m’avait apparu. Je revoyais — comme je la
-reverrai toujours — sa silhouette, alors qu’il descendait
-la pente de la terrasse. Quel changement en
-moi depuis cette date ! Je souriais en songeant à ma
-timidité, à mes naïvetés, à mes ignorances de collégien
-gauche et passionné. Puis ç’avait été la nouvelle
-amitié, la lutte contre Testard, l’effritement progressif
-de mes croyances, et ce grand élan vers la vie
-en qui je pressentais quelque chose de religieux
-aussi et comme une mystique destinée à remplacer
-l’autre.</p>
-
-<p>Cette révolution, accomplie en moi, j’en liai le
-cours à celui de mon amitié. Lortal lui avait donné
-la première impulsion, moins par des raisonnements — il
-n’aimait ni les discussions, ni les théories — que
-par son attitude, ses gestes, sa voix, par cette
-force inexprimable que je pressentais en lui. Son
-visage reflétait à la fois l’énergie et la rêverie ; il
-joignait le cynisme à la délicatesse, la brutalité à
-la douceur et l’énigme même de cette nature la
-rendait plus séduisante. Aucun de ceux qu’il voulut
-attirer ne lui résista jamais. Bien rarement d’ailleurs
-il se donnait cette peine. Peine inutile, s’il
-s’agissait de moi, car j’acceptais de lui les pires
-rebuffades.</p>
-
-<p>Je me suis demandé parfois si Lortal avait jamais
-aimé personne, hormis lui-même. Mais il s’adorait
-et se détestait tour à tour, comme s’il eût été, par
-moments, épris de son double et, par moments,
-écœuré. En outre, son imagination était si vive ;
-elle colorait si richement tous les reflets de cet
-égoïsme, que l’on était bientôt captivé et pour ainsi
-dire absorbé par cette chatoyante personnalité en
-lutte incessante avec elle-même. On finissait par
-prendre à ce conflit plus d’intérêt qu’un Lortal
-inaccessible au tréfonds de son esprit n’en prenait à
-voir batailler en lui-même deux êtres opposés. Flegmatique
-et contemplateur, ce Lortal intime se masquait
-volontiers de leurs doubles figures ; puis, lassé
-du jeu, rejetait parfois avec impatience un déguisement
-qui ne lui convenait plus. Il se révélait
-alors l’indolent flâneur qui souffle au visage de la
-vie une bouffée de cigarette de contrebande. Que
-de fois je l’ai vu, ce Lortal indifférent et lointain,
-succéder au Lortal amer et cynique, qui se délectait
-des bons mots de Salayrac ; succéder aussi à l’autre,
-au confident si délicat, à l’ami si fraternel. Déguisements ?
-Peut-être. Je ne me suis que bien plus tard
-posé la question du cabotinage de Lortal. Parfois je
-doute d’avoir connu de lui autre chose que des défroques.
-Et pourtant ! tant d’heures d’amitié, dont le
-souvenir est ineffaçable, ne me permettent guère de
-m’arrêter à ce jugement. Quoiqu’il soit, ami sincère
-ou changeant protagoniste d’un drame dont il
-était le seul spectateur, il m’associa — et Dieu sait
-si moi j’étais sincère ! — aux émotions réelles ou
-feintes de sa vie.</p>
-
-<p>Mime prodigieux peut-être, il me joua, dans la
-solitude du collège, le jeu des passions, celui de la
-joie, celui du désir, celui de la douleur, celui de la
-haine et j’en fis ainsi la découverte anticipée. Il
-m’en resta le goût très vif d’expérimenter par moi-même,
-mais la réalité manqua toujours de ce vernis
-dont l’Enchanteur avait su la parer.</p>
-
-<p>Enfin, par un curieux prestige, il entr’ouvrait
-derrière la mesquinerie des visages et des faits quotidiens
-des arrière-plans profonds et curieusement
-éclairés. En cela, il possédait le génie de l’aventure,
-car l’aventure n’existe que pour ceux qui ont le sens
-du mystère, pour ceux qui se demandent où vont
-expirer les dernières rides des actes que nous lançons
-à chaque minute, d’un geste indifférent, dans
-les eaux profondes de l’univers. Et c’est avant tout
-ce trait étrange de son esprit qui me rendit si cher
-celui qui fut le compagnon impérieux — et peut-être
-le subtil mystificateur — de mon adolescence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Toutes ces réflexions ne s’ébauchaient que bien
-confusément dans ma pensée, lorsque s’ouvrit la
-porte de l’hôtel de Rochebuque. Le vestibule était
-sombre : le reflet d’une étroite fenêtre à vitraux plombés
-jouait sur une armure colossale adossée au mur.</p>
-
-<p>J’entrai dans le salon. La vaste pièce, toutes persiennes
-closes et tous rideaux tirés, était éclairée par
-un lustre de bois doré et des candélabres à bougies
-qui donnaient une lumière jaune et clignotante. Les
-yeux étaient surpris par cette vibration diffuse et
-distinguaient mal les objets. Les tapisseries des murs
-tombaient à grands plis d’ombre. D’un haut portrait,
-il ne demeurait qu’une tache de sang figé, peut-être
-la robe d’un magistrat. Les glaces, verdies par le
-temps, offraient, sous le vacillement des appliques
-de cuivre, le reflet spectral de quatre visages penchés
-sur une table de whist : Miromps et sa femme, Lortal
-et Mlle Dubois de Louvrezac. Un feu de bois
-brûlait, projetant son rayonnement rouge sur le
-visage de Mathilde qui, dès l’abord, me parut
-amaigri.</p>
-
-<p>A mon entrée, Lortal posa ses cartes, se leva et me
-tendit la main. Ces deux mois l’avaient transformé.
-Il me sembla plus grand, toujours aussi svelte, mais
-d’aspect plus vigoureux. Son teint ambré était encore
-foncé par le hâle. Son visage, son regard avaient
-quelque chose de nouveau : était-ce fierté, bravade
-ou simple assurance ?</p>
-
-<p>— Diable ! lui dis-je. Quelle mine tu rapportes de
-la mer !</p>
-
-<p>Je saluai. Après quelques paroles banales, les
-joueurs reprirent leur manche. Ils jouaient silencieusement.
-Le tic-tac d’un cartel mesurait ces
-heures provinciales. Ne m’intéressant pas au whist,
-je pouvais tout à mon aise détailler les physionomies
-vaguement illuminées par le clignotement des bougies
-et le reflet du foyer. Celle de Mlle Dubois de
-Louvrezac avait l’impassibilité d’une longue vertu ;
-un brin de moustache ornait sa lèvre ; le cou maigre
-émergeait d’une guimpe de dentelle noire. La demoiselle
-ne m’attirait guère et je concentrai mon
-attention sur Miromps et sur Mathilde. Césaire-Auguste
-tendait sa large face vers la flamme qui en
-avivait encore la couleur brique. Aucun de ses traits
-ne bougeait ; mais cette impassibilité était bien différente
-de celle qui figeait les traits de l’unique héritière
-des Louvrezac. Ce sont les mains du joueur
-qu’il faut regarder. Celles de Miromps battaient,
-coupaient, abattaient les cartes avec une souplesse
-nette, tranchante, mais non sans nervosité. Il tournait
-parfois vers Mathilde des yeux qui semblaient
-demander : « Ne vous suis-je pas trop à charge ?… »
-Et Mathilde répondait par un regard de ses prunelles
-allongées, un regard affectueux, calme, mais empreint
-d’une tristesse qui ne m’échappait pas. Je
-remarquai d’autre part qu’elle ne levait jamais les
-veux sur Lortal, si ce n’est furtivement, comme avec
-la crainte de lire sur ce visage des sentiments qu’elle
-préférait ignorer. Des trois, celui qui semblait le
-plus à l’aise, c’était sans nul doute mon ami. Il
-maniait les cartes en joueur consommé, lançant de
-temps en temps un mot qui déridait Miromps, mais
-n’amenait qu’un faible sourire sur les lèvres de Mathilde.
-Il feignait de ne pas s’apercevoir de la froideur
-et de la contrainte de la jeune femme.</p>
-
-<p>La contemplation de ces trois personnages qui, peu
-à peu, avaient pris tant de place dans ma vie et qui,
-si paisiblement assis autour d’une table à jeu, tenaient
-les rôles d’un drame secret, à moi révélé par
-hasard, cette contemplation m’absorbait tellement
-que je n’entendis pas la porte s’ouvrir.</p>
-
-<p>Le chanoine Doublemaze en douillette fine était
-devant nous.</p>
-
-<p>— Eh ! bien, fit-il, les mains jointes derrière son
-dos, une petite partie ! Nous sommes au complet,
-je vois.</p>
-
-<p>— Il y a une place toute prête pour vous, monsieur
-le grand vicaire, dit Lortal en se levant. Je
-vous la cède bien volontiers. Les cartes m’assomment.</p>
-
-<p>La brusquerie de mon ami me surprit. Miromps
-pria le chanoine de s’asseoir, avec une cordialité qui
-n’était pas jouée. Quant à Mathilde, je fus encore
-plus étonné de voir le regard soumis et presque suppliant
-qu’elle attachait sur le prêtre.</p>
-
-<p>M. Doublemaze lui fit compliment de sa mine qui
-ne me paraissait pas pourtant indiquer des nerfs
-bien calmes, ni une santé parfaite.</p>
-
-<p>— Vous paraissez en bien meilleur état qu’à votre
-retour de Bretagne, madame. Je crois que l’air de la
-mer ne vous valait rien. Vous étiez fort défaite,
-alors.</p>
-
-<p>— Hélas ! oui, répondit Mathilde. Je me sens plus
-forte aujourd’hui.</p>
-
-<p>Miromps observait sa femme avec une inquiétude
-qu’apaisèrent ces derniers mots. Un sourire éclaira
-son visage.</p>
-
-<p>— Il lui faut beaucoup de prudence et surtout
-éviter les émotions, dit-il. Mais ici la vie est si
-calme !</p>
-
-<p>— Très calme ! appuya Doublemaze.</p>
-
-<p>Le rire sec de Lortal égratigna la pénombre.</p>
-
-<p>— Trop calme, à votre avis, jeune homme ? demanda
-le chanoine avec une ironique sévérité.</p>
-
-<p>— Que non ! Que non ! Monsieur le grand vicaire.
-Mais ce whist m’énerve. Je vous l’abandonne. Demurs,
-viens-tu prendre l’air un instant au jardin ?</p>
-
-<p>Nous sortîmes. La nuit était fort sombre ; nuit
-d’octobre, riche en frissons humides. Des feuilles craquèrent
-sous nos pas.</p>
-
-<p>— Déjà ! murmurai-je.</p>
-
-<p>— Déjà ! fit Lortal, et il me prit le bras.</p>
-
-<p>Nous fîmes quelques pas en silence.</p>
-
-<p>— Je hais le chanoine, me dit-il. C’est un Tartufe !
-Depuis notre retour, il vient tous les soirs, sous prétexte
-de whist, de livres prêtés à Mathilde, etc.
-Que sais-je ?</p>
-
-<p>— Bah ! répondis-je, que t’importe ! Parle-moi de
-toi plutôt. Ta lettre m’a intrigué. Tu m’y laissais
-entendre un grand bonheur…</p>
-
-<p>— J’ai eu tort de te parler de cela, coupa-t-il
-agacé. Mettons que j’aie été heureux, très heureux,
-plus heureux que tu ne le seras jamais, insista-t-il
-durement. Mais ce qui est passé est passé. Cet imbécile
-de Miromps me dégoûte : il me traite comme
-un fils. Quant à Mathilde, elle est trop lâche… Et
-dire que je l’ai crue si forte. Mais le Doublemaze
-a fait sa conquête.</p>
-
-<p>— Comment ?</p>
-
-<p>— Oui, comme je te le dis. Le vicaire est un
-ambitieux. Miromps doit être l’instrument de sa
-carrière. Si les élections réussissent pour son parti,
-si Miromps est élu, Doublemaze est un grand homme.
-La banque agricole, le « Laboureur », qu’a fondée
-le chanoine, sous l’espèce d’un homme de paille,
-c’est sur les épaules d’un Miromps qu’elle doit reposer.
-Miromps est indispensable. Or, Miromps est
-un faible.</p>
-
-<p>— Crois-tu ? Un homme qui a eu une existence
-aussi dure…</p>
-
-<p>— Ça ne prouve rien. C’est un faible. Le chanoine
-est bien plus fort que lui, va, sans être le fils de
-ses œuvres. Il a vu tout de suite le défaut de la
-cuirasse : la femme. Miromps ne vit plus que par
-Mathilde. Depuis qu’il est marié, il est aveugle,
-sourd et bête. Le voilà bien, le grand aventurier !
-Mathilde est malade et Miromps perd la tête. Son
-argent, il s’en fiche. Si Mathilde lui demandait de
-le jeter à la rivière, il le ferait aussitôt en pleurant
-de joie.</p>
-
-<p>— Et si Mathilde le lui demande pour…</p>
-
-<p>— Pour Doublemaze ! Eh ! bien, il donnera ce
-qu’on voudra. C’est bien ce qu’a vu Tartufe ! Et
-c’est le siège de la femme qu’il a commencé.</p>
-
-<p>Lortal s’arrêta un instant. Nous étions devant le
-pavillon qui luisait, blême, dans l’ombre.</p>
-
-<p>— Ne lui a-t-il pas persuadé, reprit-il avec rage,
-de transformer son atelier en oratoire ? Il profite de
-tout, de sa maladie, de sa nervosité et surtout…
-Mais je ne peux rien dire, je ne peux pas…</p>
-
-<p>— Jacques, je suis ton ami, risquai-je avec un
-peu de honte.</p>
-
-<p>— Des idées absurdes ! folles ! Des remords… comme
-si elle avait commis une faute, irréparable. Comment
-a-t-il pu deviner ? Comment a-t-il pris cette
-piste ? Je l’ignore. Il est peut-être allé au hasard. Il
-est tombé juste et je t’assure qu’il en a profité. Le
-flair de ces gens est incroyable. Il n’est pas de
-secrets qu’ils ne devinent. Ils avancent doucement
-la main et font crier celui qui cachait le mieux sa
-blessure. On ne peut pas ne pas se trahir avec eux.</p>
-
-<p>Une horloge sonna. Sept coups vibrèrent dans la
-nuit, par-dessus les arbres du Foirail, sept coups
-partis de la cathédrale invisible et dont les ondes
-allaient mourir au loin, vers les champs.</p>
-
-<p>— Il faut rentrer ! dis-je.</p>
-
-<p>— Je n’en reviens pas, reprenait Lortal. Mathilde
-qui n’avait aucun goût pour les prêtres. Tout juste
-si elle faisait ses Pâques, comme tout le monde.
-Rien d’une dévote. Et maintenant je parierais qu’elle
-va prendre ce Doublemaze pour confesseur. Si ce
-n’est déjà fait ! Mais je ne peux rien savoir ! Et pourtant,
-ajouta-t-il âprement, je me défends !</p>
-
-<p>— Tu te défends !</p>
-
-<p>— Naturellement. C’est moi, l’ennemi. Miromps
-est déjà soumis, cet indomptable, ce hors la loi !
-Mais moi ! On a bien deviné tout de suite qu’il fallait
-m’arracher de la place. Au fond je m’en rends
-compte et j’enrage : j’ai été le bon levier pour Doublemaze.
-Un levier, tu m’entends. Imbécile ! Et parbleu !
-Il l’a prise par la confidence, la sympathie,
-la consolation, que sais-je ? Mathilde avait une fibre
-sensible : l’orgueil. Il a su la toucher. Il lui a fait
-honte. C’est ainsi qu’il a dompté la première révolte.
-Maintenant il l’enveloppe de mysticisme : il lui fait
-lire des livres sur la grâce, l’amour sacré, un tas de
-fariboles qui grisent les femmes. Ah ! le malin, il
-savait bien qu’on n’arrache les femmes à l’amour
-que par l’amour… Et je ne peux rien, rien !</p>
-
-<p>Il y avait une telle désolation dans son accent,
-quand il prononça ces derniers mots, que je lui serrai
-le bras avec force. Nous gravîmes le perron.
-Rien ne pouvait me rapprocher davantage de l’ami,
-que je sentais si éloigné de moi, si ce n’est de le
-savoir malheureux.</p>
-
-<p>Nous dînâmes tous les quatre. M. Doublemaze était
-parti, accompagné de Mlle Dubois de Louvrezac.</p>
-
-<p>— Un homme supérieur que le vicaire, dit Césaire-Auguste.</p>
-
-<p>Mathilde baissa la tête, tandis que Lortal ricanait.</p>
-
-<p>— Vous en reviendrez, cousin !</p>
-
-<p>— Vous remontez ensemble à Saint-Julien, nous
-demanda Mathilde.</p>
-
-<p>— Oui, répondis-je. La dernière rentrée ! C’est ce
-qui me console.</p>
-
-<p>— Ne soyez pas trop impatient, me dit-elle avec
-un sourire dont la mélancolie me traversa comme
-l’écho d’une mélodie oubliée depuis longtemps. Vous
-avez toute la vie devant vous…</p>
-
-<p>Là-dessus, nous prîmes congé d’elle et de Miromps.</p>
-
-<p>— A bientôt, nous cria sur la porte Césaire-Auguste.</p>
-
-<p>— Toute la vie, répétais-je en montant, aux côtés
-de mon compagnon taciturne, l’obscur raidillon qui
-conduisait au collège — toute la vie !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Le premier trimestre commençait allègrement.
-J’étais loin de prévoir l’événement, si proche, qui
-devait projeter une tragique lueur sur mes souvenirs
-de cette époque. L’année s’ouvrait sous de favorables
-auspices de travail et de camaraderie. Les élèves de
-philosophie — nous étions d’ailleurs un très petit
-nombre : huit — jouissaient d’une situation privilégiée.
-L’abbé Fourmeliès ne voulait pas qu’on nous
-traitât en écoliers, mais bien en jeunes hommes à
-la veille de choisir une carrière.</p>
-
-<p>M. Mirepuy, notre professeur, était un prêtre assez
-jeune que le Séminaire n’avait pas étouffé. Bien différent
-du maniaque Gerboux, halluciné de vices
-réels ou imaginaires et par surcroît artisan de fourberies
-et d’intrigues, l’abbé Mirepuy vivait à Saint-Julien
-dans un isolement qui agaçait des confrères
-moins enclins à la solitude et à la méditation, mais
-qui, à nos yeux, lui conférait un prestige dont bénéficiait
-son enseignement. C’était un petit homme
-précocement chauve, au visage poupin et fortement
-coloré ; des yeux de faïence, bleu pâle, et, dominant
-toute la physionomie, un vaste front, sans rides. Il
-dialoguait souvent avec lui-même, marchant d’un
-pas rapide. Sa grande distraction était de se promener
-avec ses élèves favoris : Lortal, Saint-Alyre et
-moi. Quant à sa culture, elle était profonde et le
-fruit de méditations personnelles autant que de doctrines
-apprises. Il n’ignorait rien des grands systèmes
-de la pensée moderne. Aucune audace ne
-l’effrayait et je ne sais pas par quel mystère, au cours
-de l’enquête que ce prêtre obscur menait jour et
-nuit, inlassable, il avait préservé, comme un talisman,
-sa foi. Sa chambre était encombrée de livres
-et de revues. Il m’y recevait parfois et me faisait
-asseoir près de la lampe. Je lui soumettais toutes
-les vicissitudes de ma vie intellectuelle déjà fort agitée.
-Mille contradictions s’opposaient en moi ; une
-logique brutale enrayait l’élan mystique. Ma raison,
-que ces premiers essais de dialectique assouplissaient,
-s’escrimait contre les dogmes jusque-là aveuglément
-acceptés.</p>
-
-<p>— Tout craque, confiais-je à l’abbé. C’est comme
-une pesée invincible de toutes parts sur mon âme.
-La vieille armature religieuse, morale, cède. Je sens
-que les forces qui mûrissent en moi vont la faire
-éclater.</p>
-
-<p>Il m’écoutait, renversé sur sa chaise, les jambes
-croisées, le visage rejeté dans l’ombre.</p>
-
-<p>— Elle est plus forte que vous ne pensez, me répondait-il,
-la vieille armature. Allez-y sans crainte.
-N’ayez pas peur d’analyser, d’examiner, de réfuter.
-Ce n’est pas la raison qui tuera la foi. Quand vous
-aurez fait le tour de tous les systèmes, vous verrez,
-vous y reviendrez, bêtement. Oui, bêtement, comme
-disait Pascal. Je n’ai pas peur. Lâchez toutes ces
-forces qui s’éveillent, qui grondent en vous. Lâchez-les
-comme des chiens avides. Ce sera la curée ! Et
-alors ! Ce n’est sans doute pas très orthodoxe, ce
-que je vous dis là, ajoutait-il en riant. Et si Gerboux
-m’entendait, je serais sûr de mon petit rapport.</p>
-
-<p>Il levait les bras et les laissait retomber avec un
-désespoir ironique. L’ombre dessinait sur le mur
-des ailes de moulin à vent.</p>
-
-<p>— Ces gens-là, continuait-il, non sans quelque
-amertume, ont faussé le catholicisme. Ils n’ont tiré
-de lui qu’une morale étroite, tyrannique, souvent
-absurde. Ils en ont fait un instrument de domination
-temporelle. Ils ont perdu la mystique. Il n’y a
-plus de Saints. La Règle a remplacé la Charité ; les
-encycliques, l’Évangile. Et cependant l’amour, c’était
-le seul flambeau que la raison ne pouvait pas éteindre
-entre leurs mains !</p>
-
-<p>Cher abbé Mirepuy ! Je n’emportai de ces entretiens
-aucune certitude. J’emportai quelque chose de
-bien plus précieux que la certitude : le besoin de
-chercher, de chercher encore ; la joie de me débattre,
-comme un nageur fouetté par les vagues, de
-souffler, la tête hors de l’eau, et de replonger dans
-le tumulte salé. Le doute ne m’abattait plus : il
-m’exaltait.</p>
-
-<p>Avec quelle attention nous l’écoutions, notre maître
-de philosophie : Lortal lui-même, gagné par ces
-nouvelles études, perdait son indifférence. Je le
-voyais avec plaisir, le menton dans les mains, le
-regard fixé sur le petit homme blond. Mirepuy,
-négligeant les manuels stupides, émasculés, que
-l’« Union chrétienne » mettait entre nos mains,
-nous nommait des penseurs dont le nom seul eût
-dû faire crouler les murs de la classe : Comte, Renan,
-Nietzsche, Schopenhauer. Nous n’étions que
-médiocrement familiers avec leurs œuvres, mais il
-suffisait de les nommer pour que le cours prît une
-saveur de conspiration. Et nos âmes avides de risques
-frissonnaient à de merveilleux dangers !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’abbé Testard était toujours chargé de la surveillance
-de notre division. Mais sa défaite était irréparable.
-Convaincu désormais de son impuissance
-contre Lortal et moi, il se résignait et reportait son
-zèle sur un nouveau dont je plaignais le sort. Ce
-nouveau était voué d’abord au ridicule, ensuite à
-une domination sentimentale, tatillonne, étouffante.
-Mais je m’en désintéressais et laissais sa proie au terrible
-abbé, de plus en plus autoritaire avec les
-faibles, de plus en plus congestionné, rongé par une
-contrainte dont s’accommodait mal sa chair épaisse
-et volontaire de paysan. Testard affectait avec moi
-une indifférence cordiale : mais il marquait de la
-froideur à Lortal qui la lui rendait bien.</p>
-
-<p>Quant à Gerboux, il se contentait de nous ignorer.
-Et plût au ciel que cette ignorance n’eût pas été
-feinte ! En réalité, le nez dans ses manches et ses
-gros yeux d’oiseau de nuit tournoyant derrière les
-bésicles, il furetait partout, fouillait les tiroirs et les
-poches des vêtements oubliés à un porte-manteau,
-se livrait enfin à une odieuse — et sans doute passionnante — besogne
-de mouchard. Ce Basile
-espionnait tout le monde, depuis le plus petit élève
-de huitième jusqu’au supérieur, sans oublier les domestiques.</p>
-
-<p>— Je me méfie de plus en plus de Gerboux, me
-disait Lortal. Tu sais en quels termes il est avec Doublemaze.
-Le grand vicaire n’aime pas à mettre ses
-blanches mains dans le linge sale. Gerboux confesse
-pas mal de dévotes bien renseignées. Il est aumônier
-des dames de la Compassion qui font tant de bonnes
-œuvres et tant de mariages…</p>
-
-<p>L’état de Mme de Rochebuque donnait de l’inquiétude
-à tous ceux qui l’entouraient. Miromps avait
-fait venir un médecin de Bordeaux qui avait tenu
-consultation avec Milondré. La jeune femme demeurait
-de longues heures, étendue sur une chaise-longue.
-Le souvenir de certaine soirée précisait pour
-moi les raisons de ce mal que l’on ne définissait
-pas. Ce drame à trois me paraissait lugubre. Seule,
-Mathilde déclinante se revêtait d’une poésie désolée.
-Pour moi, elle demeurait l’amazone, pure en dépit
-de tout et solitaire. Peut-être, inconsciemment, unissais-je
-mon humble offrande à la flamme trouble de
-Lortal !</p>
-
-<p>Salayrac, Lupé, Prélussin étaient revenus pour la
-session de novembre. Mais Charles Jouvelin n’était
-pas rentré.</p>
-
-<p>Ma mère m’écrivit : « Tu ne reverras pas cette
-année ton petit camarade Charles. Sa mère m’annonce
-que, par égard pour la santé frêle de son fils,
-elle passera l’hiver sur la côte d’Azur. Charles ira
-au lycée… »</p>
-
-<p>Ma nouvelle classe, mille petites préoccupations,
-Lortal et son secret, tout cela ne m’avait fait prêter
-qu’une médiocre attention à cette absence. La lettre
-de ma mère évoqua soudain le profil pâlot du petit.
-Je ne pouvais songer à lui sans un malaise qui était
-peut-être du remords. Quant à Édith, je m’imaginais
-un instant qu’elle avait décidé de ne point me
-revoir, mais je reconnus vite que ma prétention
-était exagérée. « Je l’aurais tant aimée ! » pensais-je
-parfois, sans envisager la disproportion de nos âges,
-son caractère dont la frivolité m’eût si vivement
-blessé. Mais une femme que l’on désire paraît toujours
-si proche ! Et il me venait une mélancolie
-aiguë à songer qu’une telle aventure m’avait été
-offerte et que je n’avais pas su la saisir ; que cette
-révélation — heure unique — en pleine beauté, en
-pleine fleur, eût coloré de joie ma vie entière et que
-rien de semblable ne se retrouverait jamais plus…</p>
-
-<p>En quoi je ne me trompais pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Nous arrivâmes ainsi aux fêtes de la Toussaint.
-Tristes journées de novembre ! La colline, au sommet
-de laquelle s’élevait notre collège, était balayée
-de rafales soulevant dans la cour des tourbillons de
-feuilles mortes, hurlant des appels fous, la nuit,
-aux fenêtres des dortoirs. Les beaux marronniers
-de la terrasse étaient, une fois encore, dépouillés
-de leurs feuilles ; les charmilles n’abritaient plus aucun
-secret, par les soirées traîneuses de brumes.
-Sournoisement la saison insinuait en moi son poison
-mélancolique. Je me surprenais à rêver tout en
-parcourant, d’un œil qui ne lisait pas, les livres
-prêtés par l’abbé Mirepuy.</p>
-
-<p>Mon amitié pour Lortal prit en ce temps un caractère
-douloureux. Parfois, au cours d’une étude, mon
-regard s’arrêtait sur le visage de l’ami et ne pouvait
-s’en détacher, comme si une séparation menaçait.
-Lortal était alors d’une irritation constante à mon
-égard. Je pardonnai cette humeur. Il avait une telle
-excuse. Le sentiment, que je supposais en lui, auréolait
-le personnage créé par mon amitié. Je ne pouvais
-pas ne pas voir dans ses yeux le reflet de cette
-passion malheureuse qui l’ennoblissait aux miens.
-Des crises de gaieté brutale alternaient chez lui avec
-des périodes d’indolence chagrine. Son goût pour
-Salayrac le reprenait. Des relents de ripailles villageoises
-allumaient encore ce rustre égrillard, et, tout
-chaud de leurs « rigolades », Lortal se moquait de
-ma mine confite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le jour des morts, il était d’usage que chaque
-classe, guidée par son professeur, se rendît à la visite
-du cimetière. Nous partîmes donc sous la conduite
-de Mirepuy, petit groupe sombre dans cette grise
-matinée, pèlerines claquant au vent, casquettes enfoncées
-sur les yeux. Le champ des morts s’étalait
-sur un vaste plateau ; ses croix dominaient la ville
-et le collège lui-même. Il fallait, pour y arriver,
-suivre des faubourgs lépreux dont le brouillard et la
-boue aggravaient encore la désolation banlieusarde.</p>
-
-<p>Nous parcourûmes ce matin-là les détours de la
-Cité Morte, nous attardant parfois, pour une prière,
-devant une tombe abandonnée. Ces sépultures de
-pauvres et d’oubliés, la Nature les ornait d’une
-offrande, à chaque saison : roses sauvages de l’automne,
-perce-neige de l’hiver, violettes du printemps,
-boutons d’or de l’été. A l’écart des autres,
-je demeurai quelques instants devant l’une de ces
-tombes sans nom, ému comme si j’avais découvert
-dans un temple vide l’autel du dieu inconnu.</p>
-
-<p>La mort ! Elle ne m’apparaissait plus sous l’aspect
-hideux que nous décrivait jadis le sombre Gerboux :
-reine des épouvantements, pourvoyeuse de cloîtres.
-Autour de cette croix de bois, dont les pluies avaient
-délavé la triste peinture, cette croix anonyme aux
-bras nus de son Christ, un rosier avait grimpé et,
-sous le vent d’automne qui balayait éperdument les
-allées, des pétales couleur d’ivoire s’effeuillaient. La
-terre avait absorbé jusqu’à la poudre des ossements
-ensevelis dans le travail de son sein et de cette terre
-avait surgi la tige fleurie de tardives corolles. A leur
-tour, les roses mouraient ; une légère odeur de corruption
-envenimait leur parfum ; les pétales jaunissants
-s’effeuillaient, l’un après l’autre, obéissant à la
-loi qui veut que toute beauté soit éphémère et qu’une
-incessante destruction accompagne une renaissance
-sans fin.</p>
-
-<p>Cette image fut un trait de lumière pour mon
-esprit. Brusquement m’apparut la folie d’une religion
-du désespoir qui sèvre les vivants, par la crainte de
-la mort, des plus fortes joies de la vie. Se mortifier,
-n’est-ce point devenir semblable à un mort ? L’ascète
-est l’amant halluciné de la camarde, dont le spectre,
-dansant et enguirlandé, conduit la sarabande des
-suppliciés volontaires. L’enseignement du rosier
-effeuillé n’était-il pas préférable à cette frénésie qui
-précipitait des milliers de vies aux ardeurs solitaires
-des cloîtres, seule issue logique de la doctrine
-de mort et de péché ?</p>
-
-<p>Mais la mort n’était qu’un des visages de la vie :
-la vie elle-même, sépulcre insatiable, inépuisable
-source. Et les choses ne se révoltaient pas ; elles cédaient
-à leur destin avec sérénité ; ayant réalisé leur
-être et leur forme d’un instant, elles se résorbaient
-dans le gouffre dévorant et créateur. Pour vaincre
-la mort, nos maîtres nous prêchaient de sacrifier la
-vie et nous leurraient d’éternité. Mais dans cette
-matinée d’automne, devant cette tombe inconnue
-et jonchée d’agonisantes roses, une vérité sereine
-m’inondait, courait à travers mon sang comme une
-liqueur réchauffante. Vivre ! Il fallait accepter de vivre,
-comme il fallait accepter de mourir, d’un cœur
-content, ayant donné toute sa fleur. Et la seule éternité
-qui se découvrait à moi, sur ce sol nourri d’ossements,
-était celle de l’innombrable devenir.</p>
-
-<p>Je rejoignis l’abbé Mirepuy et mes camarades.
-Une nappe de pluie voilait le monde à nos pieds.
-Je portais ma vérité dans ma poitrine, cachée à
-tous. En passant le seuil du cimetière, une parole du
-Christ me revint en mémoire :</p>
-
-<p>« Laissez les morts ensevelir les morts. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’après-midi, comme il n’y avait pas de cours,
-Lortal me demanda de l’accompagner chez les Miromps.</p>
-
-<p>— Ta visite fera plaisir à Mathilde. Cela la changera
-un peu de sa compagnie habituelle !</p>
-
-<p>La petite ville d’Aubenac était tapie sous d’épais
-nuages plus bas que les collines environnantes, et
-qui semblaient l’isoler de toute communication avec
-l’univers. Par-dessus les toits d’ardoises, les tours et
-la flèche de la cathédrale s’étoupaient de brume.
-Quelques corneilles au vol flasque écornaient d’accents
-circonflexes cette voûte grise où s’étouffait la
-sonnerie des heures. Le théâtre, portes closes, laissait
-le vent lacérer les lambeaux des dernières affiches
-de la <i>Dame aux Camélias</i>. Le « Café du Commerce »
-avait tiré ses rideaux pour mieux emmitoufler ses
-habitués dans un nuage d’absinthe dont l’arome filtrait
-sur le trottoir. Sur le Foirail qui dressait vers
-le ciel les branches nues et puissantes de ses arbres,
-comme pour le conjurer de déchirer enfin ces étouffantes
-nuées, la meule d’un affileur faisait un sifflement
-doux et triste. Quelques dévotes en capote noire
-sortaient de l’église. Un moine de pierre qui supportait
-le cintre du porche de ses épaules tronquées,
-leur tira la langue. Pas une âme ! La province couvait
-discrètement son pot-au-feu de haines, d’intrigues,
-de mensonges.</p>
-
-<p>On éprouve parfois dans ces petites villes, en apparence
-refuges du sage, la révélation soudaine de leur
-vie secrète. C’est comme si l’on flairait le relent
-sournois de toutes les vilenies qui se trament sous
-ces dehors patelins, de même que l’on flaire, au
-seuil d’une gargote d’aspect débonnaire, l’odeur du
-bouillon aigre et de la viande avancée. La tranquillité
-des lieux est si grande qu’elle semble dérober
-une menace. Sur la place silencieuse où chante la
-fontaine, on est tout d’un coup pris d’inquiétude et
-d’une furieuse envie d’être transporté à cent lieues.</p>
-
-<p>Ce malaise m’étreignait, tandis qu’aux côtés de
-Lortal je gravissais la rue Jaladis. Jamais l’hôtel
-Miromps ne m’avait paru plus sévère. Les fenêtres
-de la façade étaient fermées : la maison avait abaissé
-ses paupières, jalousement, sur son secret.</p>
-
-<p>Césaire-Auguste nous accueillit dans le salon désert.
-Il n’avait pas encore perdu cet aspect d’énergie,
-cette puissante lourdeur qui m’avaient séduit jadis.
-Mais la bouche n’avait plus sa contraction volontaire ;
-le menton plus gras s’arrondissait. Il émergea
-de l’ombre, avec sa démarche torse.</p>
-
-<p>— Mathilde est bien souffrante. Elle vous recevra
-quand même tout à l’heure. Votre visite la distraira.</p>
-
-<p>Et se tournant vers Lortal avec une humilité qui
-me navra :</p>
-
-<p>— Jacques, dit-il, si vous voulez aller la saluer
-tout de suite, vous êtes libre.</p>
-
-<p>— Puisque vous le permettez, répliqua doucement
-mon ami.</p>
-
-<p>Et il disparut par la tapisserie du fond.</p>
-
-<p>— Je suis bien inquiet, me dit Miromps. Ma
-pauvre femme ne supporte que difficilement les
-épreuves de la maternité. Elle ne quitte guère sa
-chaise-longue. Elle est triste. Rien ne parvient à la
-distraire !</p>
-
-<p>Il passa sa main sur son front, comme pour
-essuyer une sueur invisible. Ce geste incluait une
-grande douleur.</p>
-
-<p>— Elle ne trouve de soulagement que dans la
-lecture. Le chanoine Doublemaze lui indique des
-livres. Je lui en ai beaucoup de reconnaissance. C’est
-un prêtre fort accompli.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans son cabinet.</p>
-
-<p>— Voyez ma nouvelle acquisition, me dit-il avec
-une satisfaction de collectionneur. Une déesse étrusque ;
-la déesse de l’ombre.</p>
-
-<p>C’était une figurine de bronze représentant une
-femme nue, mais longue, si longue qu’elle semblait
-une fumée ; à la contempler, elle s’effilait,
-s’effilait dans le demi-jour de la pièce. Le métal
-n’était plus qu’une impondérable substance. Je songeais
-à celle qui, de cette maison solitaire, s’évanouirait
-peut-être ainsi, un de ces soirs, pareille à
-la déesse de l’ombre, fumée, elle aussi.</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard nous pénétrâmes chez
-Mathilde.</p>
-
-<p>La chambre, fort haute de plafond, était plongée
-dans une demi-obscurité. Une servante plaçait une
-lampe sur un guéridon. Baignées par le cercle lumineux,
-je vis des mains, allongées sur une couverture,
-des mains jaunes, amaigries. Au-dessous
-de la lampe, un livre ouvert. Le visage de Mathilde
-ne m’apparut qu’ensuite.</p>
-
-<p>Lortal était assis au bout de la chaise-longue, dans
-le noir. Tous deux étaient silencieux. Nous entendîmes
-le tic-tac de la pendule qui marquait, goutte
-à goutte, l’écoulement de leurs vies. Un feu brûlait.
-Un reflet rougeâtre léchait le tapis et le mur.
-Tous les bruits du monde étaient morts à cette porte.</p>
-
-<p>Alors je regardai Mathilde. Était-ce bien la jeune
-femme que j’avais vue galopant sur la lande hivernale ?
-Était-ce bien l’Amazone ? Un an s’était écoulé.
-Je ne la reconnaissais plus. Était-ce le reflet verdâtre
-de l’abat-jour ? Mais elle semblait avoir perdu
-cet ambre qui lui donnait une fauve splendeur. Ses
-joues s’étaient creusées. Un cerne bleuté entourait
-ses yeux coupés en amande. Le coin des lèvres s’affaissait,
-lâchement. Je n’eus pas besoin de la considérer
-longtemps pour connaître que la lassitude de
-vivre habitait ce corps.</p>
-
-<p>Elle me tendit la main, avec une cordialité déjà
-étrangère, comme une qui part pour d’autres contrées — des
-contrées silencieuses — et qui déjà
-s’isole.</p>
-
-<p>— Je sais quel bon ami vous êtes toujours pour
-Jacques, me dit-elle.</p>
-
-<p>Elle me parla aussi de mes études.</p>
-
-<p>Lortal était immobile comme une statue.</p>
-
-<p>— Nous allons vous laisser, chère, dit Césaire-Auguste
-qui se tenait à l’écart, comme un enfant
-ou un serviteur. Il ne faut pas vous fatiguer.</p>
-
-<p>Lortal se leva. Ils échangèrent quelques paroles.</p>
-
-<p>Je ne pus résister au désir de me pencher sur le
-livre ouvert au chevet de Mathilde. Ce n’était pas
-un livre. C’était le Livre. Un trait d’ongle marquait
-la page. Je lus :</p>
-
-<p><i>Mettez comme un sceau sur votre cœur, comme
-un sceau sur votre bras, parce que l’amour est fort
-comme la mort, parce que le zèle de l’amour est
-inflexible comme l’enfer ; ses lampes sont des lampes
-de feu et de flamme. Les grandes eaux n’ont pu
-éteindre la charité, et les fleuves ne la submergeront
-point. Quand un homme aurait donné toutes les richesses
-de sa maison pour l’amour, il les dédaignerait
-comme rien.</i></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>La rue. La nuit.</p>
-
-<p>— Je m’étonne que nous n’ayons point rencontré
-M. Doublemaze, dit Lortal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>Quelques jours plus tard, Lortal fut mandé chez le
-Supérieur. L’entretien dura assez longtemps. Quand
-mon ami vint reprendre sa place à l’étude, il avait
-un visage si dur que je pressentis quelque chose de
-grave. Il feignit de s’absorber dans la lecture d’un
-livre dont je vis bien qu’il ne tournait pas les pages.</p>
-
-<p>— Lortal quitte le collège ! me susurra Saint-Alyre.
-Il y a un complot contre lui.</p>
-
-<p>— Imbécile ! répliquai-je agacé. Lortal est trop
-bien avec Fourmeliès.</p>
-
-<p>Saint-Alyre haussa les épaules.</p>
-
-<p>A la récréation suivante, Lortal me raconta son
-entrevue avec le Supérieur.</p>
-
-<p>— Lortal, lui avait dit l’abbé Fourmeliès, vous
-avez toujours été un élève inégal, mais je dois reconnaître
-que vos qualités d’esprit réparent aisément
-le préjudice de votre incurable paresse. Votre
-succès, en juillet dernier, a réjoui vos maîtres et
-moi-même, en particulier. Il est juste que les droits
-de l’intelligence soient reconnus. Si le labeur, l’effort
-persévérant eussent seuls été récompensés, vous
-auriez été moins heureux. Quoi qu’il en soit, vous
-avez honoré votre collège : le collège ne l’oubliera
-pas.</p>
-
-<p>— Monsieur le Supérieur, c’est trop d’honneur
-que vous me faites, repartit Lortal. Où veut-il en
-venir ? se demandait-il <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>.</p>
-
-<p>— J’ai souvent craint, continua Fourmeliès, et ses
-paroles trahissaient une certaine gêne, j’ai souvent
-craint que l’enseignement de Saint-Julien, parfaitement
-adapté aux nécessités intellectuelles d’une jeunesse
-provinciale un peu fruste, convînt moins à
-un esprit tel que le vôtre, plus affiné, plus mûr
-aussi que celui de vos camarades. Le contraste qui
-se marque entre vous et vos condisciples, contraste
-que j’ai souvent noté, devient de plus en plus sensible
-à mesure que vous vous développez davantage.
-Vous n’avez plus rien à retirer du milieu où vous
-vous trouvez et, pour être juste, je dois ajouter que
-ce milieu ne peut malheureusement prendre aucun
-bénéfice de votre supériorité.</p>
-
-<p>— Ce mot de supériorité est bien flatteur, mais
-votre jugement est bien amer, monsieur le Supérieur.</p>
-
-<p>— Mon cher enfant, ne voyez aucune amertume
-dans mes paroles. Vous savez avec quelle sollicitude
-je vous ai suivi au cours de cette dernière année
-scolaire. Vous savez, Jacques, que votre caractère si
-dangereux et si séduisant a toujours attiré ma sympathie
-et, bien souvent aussi, excité mon inquiétude.
-Ce n’est pas pour vous faire des reproches que je
-vous ai mandé près de moi.</p>
-
-<p>L’abbé Fourmeliès posa un instant.</p>
-
-<p>— Voici, reprit-il. Il se trouve que votre oncle,
-M. de Rochebuque, a fait les mêmes réflexions que
-moi-même…</p>
-
-<p>— On les lui a soufflées ! interrompit brusquement
-Lortal.</p>
-
-<p>— Patience, mon jeune ami. Votre oncle estime
-que notre modeste collège de Saint-Julien ne peut
-vous fournir un enseignement philosophique adéquat
-à vos capacités.</p>
-
-<p>L’ironie de cette phrase était si évidente que Lortal
-sourit.</p>
-
-<p>— Oui, continua le Supérieur, M. Mirepuy ne
-possède pas autant de diplômes que les universitaires
-des lycées. C’est pourtant un philosophe, ce que l’on
-ne saurait dire de tous les professeurs de philosophie.</p>
-
-<p>— C’est une magnifique intelligence ! dit avec feu
-Lortal.</p>
-
-<p>— Je suis heureux que vous lui rendiez hommage.
-M. Mirepuy n’est, hélas ! pas apprécié à sa
-valeur dans certains milieux et je crains que son
-enseignement ne soit pas toujours exactement interprété.</p>
-
-<p>— Je m’en doute, sourit Lortal.</p>
-
-<p>— Laissons cela ! toujours est-il que votre oncle
-juge que vous seriez beaucoup mieux à votre place
-dans un établissement parisien. Et il est décidé à
-vous envoyer achever votre philosophie dans la capitale.
-Avouez que c’est beaucoup de bonté de sa
-part.</p>
-
-<p>Lortal répliqua, ironique :</p>
-
-<p>— Je ne lui en ai aucune reconnaissance. Quant
-à obéir, c’est une autre affaire. Miromps veut m’éloigner
-d’ici. Qui sait pourquoi ? Peut-être ne le sait-il
-pas lui-même ! J’ai quelque raison de supposer que
-je gêne quelqu’un, et ce quelqu’un a malheureusement
-pris une telle influence…</p>
-
-<p>— Insinuations, mon enfant ! Tout cela ne me
-regarde pas. Votre oncle m’a exprimé ses intentions.
-Je vous les transmets.</p>
-
-<p>— Il vous a parlé, seul ?</p>
-
-<p>Le Supérieur hésita un instant.</p>
-
-<p>— Non, fit-il sèchement.</p>
-
-<p>— J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je
-ne dépends que de mon tuteur.</p>
-
-<p>— Hélas ! mon enfant, vous savez bien que votre
-tuteur ne peut rien pour vous !</p>
-
-<p>— C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la
-force de me passer de Miromps et de son argent.</p>
-
-<p>— Non, fit Fourmeliès.</p>
-
-<p>— Vous me méprisez, monsieur le Supérieur,
-murmura Lortal.</p>
-
-<p>— Dieu me garde de mépriser qui que ce soit.
-Mais je vous sais épris du siècle. La perspective
-brillante d’avenir qui vous est offerte vous séduira
-peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens
-qui vous retiennent et que vous croyez si forts…</p>
-
-<p>Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion
-de gravité et de tendresse et mit sa main sur l’épaule
-du jeune homme.</p>
-
-<p>— Et vous partirez, continua le Supérieur. Et
-vous oublierez. Vous n’êtes pas de ceux qui se donnent
-tout entiers à Dieu, à une idée, à une affection.
-Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez
-guère. Vous êtes riche, très riche, Jacques : mais vous
-êtes aussi avare, avare de vous-même. Vous pouvez
-faire beaucoup de malheureux sur votre route.
-Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil
-homme qui a mis tout son espoir ailleurs que dans
-les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au nom
-d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez
-peut-être jamais eue ; je vous parle au nom de votre
-dignité et de votre bonheur. Jacques, ne faites pas
-de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances
-que vous auriez injustement causées retomberaient
-sur votre tête. Vous êtes né parmi les forts : vous le
-savez ; vous avez une grande certitude sur votre
-action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la
-force sans amour.</p>
-
-<p>Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une
-voix ferme :</p>
-
-<p>— Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre
-départ aura lieu dans huit jours. Vous ne vous
-révolterez pas. Et s’il vous faut une consolation, vous
-la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par
-vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le
-courage, Jacques, si vous vous piquez d’en avoir…
-Allez !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lortal me rapporta cette conversation avec une
-fidélité scrupuleuse, notant jusqu’aux gestes et aux
-intonations. Il ne laissait transparaître qu’une partie
-de son bouleversement.</p>
-
-<p>— Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions
-de Fourmeliès sont claires. Qui a pu le mettre
-au courant ? Le bonhomme est très touchant, mais
-de quoi se mêle-t-il ? Il y a du Doublemaze là-dedans ;
-j’en mettrais ma main au feu. C’est lui qui a soufflé
-Miromps et lui a inspiré cette démarche. Pour mieux
-agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant
-quelques-unes des confidences volées à Mathilde.
-C’est du propre ! Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il
-s’agit de m’éloigner, moi, parce que je gêne le
-règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette
-sale politique un joli vernis sentimental. Lortal, il
-faut vous sacrifier ! Eh bien ! non. D’abord, qu’est-ce
-qu’en pense Mathilde ? L’ont-ils avertie ? S’ils ne l’ont
-pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons.</p>
-
-<p>Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles
-de Fourmeliès m’avaient touché. La cruauté de
-mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à solliciter l’appui
-d’une femme épuisée et malheureuse, victime de
-son égoïsme. Et pourquoi ? Pour prolonger son mal,
-ses regrets, ses remords peut-être. A la seule pensée
-de servir les desseins de Doublemaze, Lortal ne voyait
-plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de reconquérir
-Mathilde, moins pour sauvegarder son amour
-menacé que pour consolider son orgueil, pour remporter
-une victoire sur le chanoine. Pauvre Amazone
-devenue l’enjeu de ces égoïsmes ! Lortal songeait-il
-à ce qu’était sa vie, à ses longues journées
-de solitude dans le silence étouffant de la province,
-tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait coupable,
-par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour
-un sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une
-lourde servitude de reconnaissance ?</p>
-
-<p>L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation.
-Je l’évoquais dans le sombre décor de la
-rue Jaladis, étendue dans ses fourrures, écœurée de
-cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime
-de sa chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant
-qu’elle portait vivrait-il ? J’imaginais qu’elle devait
-souhaiter sa mort, tant j’avais découvert de désespoir
-dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où
-donc était le refuge ? Lortal ? Nul doute qu’elle ne
-l’aimât de toute son âme bien à elle, sinon d’un
-corps voué à un autre ; mais Lortal était jeune,
-égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût
-nuancé de haine, depuis qu’il la savait enceinte :
-enfin les liens du sang et l’âge les séparaient pour
-jamais. Miromps ? Elle le jugeait vil d’avoir supporté
-son indifférence, voire sa répulsion ; de l’avoir, trop
-sûr de sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal
-dont il ne pouvait ignorer l’amour ; elle l’exécrait
-enfin d’être le maître, maître servile et complaisant,
-mais le maître quand même.</p>
-
-<p>Où donc le refuge ? Doublemaze était survenu.
-Qu’importait que ses desseins fussent cachés, ses
-voies, tortueuses ? Il semblait bon ; il parlait avec
-tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre
-cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux
-et coupable, c’était l’amour lui-même, mais
-l’amour épuré, spirituel, dépouillé du vertige charnel.
-Mathilde avait oublié Dieu : mais Dieu ne l’avait
-pas oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi
-de l’amant et le visage humilié du mari, elle jeta
-son âme au consolateur, dans un élan désespéré.</p>
-
-<p>C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher
-de lui. Je ne pouvais que plaindre mon ami, devinant
-la torture d’une jalousie provoquée par un insaisissable
-rival. L’âme aimée se réfugiait dans un
-ciel inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait
-dans son amour et son orgueil blessés, sans
-égard pour celle que son amour et son orgueil avaient
-tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction
-pour arracher la naufragée à sa dernière planche
-de salut. Et que ferait-il d’elle ensuite ? Ne pouvait-il
-renoncer, l’abandonner dans cette rade mystique
-où l’épave trouverait enfin un flot calme ?</p>
-
-<p>Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je
-redoutais par trop sa hauteur. Décidé à mettre ses
-plans en exécution immédiate, il me déclara qu’il
-se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous
-un prétexte quelconque il obtint une autorisation de
-sortir.</p>
-
-<p>Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés.</p>
-
-<p>— Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins
-sont auprès d’elle. On redoute un accident grave,
-cette nuit : l’hémorragie…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin, nous étions réunis dans notre
-petite classe silencieuse. Le poêle ronflait. L’abbé
-Mirepuy commentait un théorème de Spinoza sur les
-passions. On frappa. Lortal tressaillit.</p>
-
-<p>— On demande M. Lortal !</p>
-
-<p>Mon ami sortit. Mirepuy l’accompagna d’un regard
-grave. La classe continua, morne.</p>
-
-<p>Je ne doutai plus qu’un malheur ne fût arrivé.
-Tout le jour une angoisse pesa sur moi. Lortal ne
-revenait pas. A la récréation du soir, l’abbé Fourmeliès
-apparut dans la cour, drapé dans un capuchon
-de laine. Il me fit signe d’approcher.</p>
-
-<p>— Un grand malheur frappe M. de Rochebuque
-et votre ami Lortal qui est son proche parent. Mme de
-Rochebuque est morte, la nuit dernière. Lortal est
-là-bas depuis ce matin. Je sais l’affection que vous
-aviez pour lui et aussi que vous étiez reçu dans cette
-maison. Je vous autorise à aller unir vos prières à
-celles de votre ami.</p>
-
-<p>La nouvelle était si attendue qu’elle ne me causa
-aucune secousse. Depuis le matin, je savais que Mathilde
-était morte. Lors de ma dernière visite à
-l’hôtel Miromps, n’avais-je pas lu le sinistre présage
-sur ce visage émacié ? Je m’inclinai et je me rendis
-au dortoir pour changer de vêtements. J’accomplis,
-l’esprit vague et comme envahi d’une torpeur, tous
-les gestes familiers. La mort de cette étrangère élargissait
-un cercle d’ombre autour de ma pensée. Mathilde
-avait tenu tant de place dans mon imagination
-que la perte d’une personne de ma famille n’eût
-probablement pas causé en moi un tel vide.</p>
-
-<p>Je sortis. C’était un des premiers jours de décembre.
-Un peu de neige avait blanchi les toits que le
-froid crépuscule colorait de rose et de bleu. Les rues
-d’Aubenac étaient désertes à cause du verglas. Un
-feu de forge embrasait les vitres d’une boutique
-basse. La cathédrale, sculptée en blanc et noir, pesait
-de sa lourde architecture sur les vivants et sur les
-morts. La petite ville hérissait ses cheminées, ses
-clochers et ses girouettes sur le ciel rougeoyant et
-fumeux. Chaque maison se figeait dans le silence
-hostile de l’hiver : « O Mathilde, songeais-je, de
-quelle prison vous êtes-vous évadée ! »</p>
-
-<p>Les cariatides de l’hôtel tordaient leurs muscles
-étoupés de nuit. La porte était entre-bâillée, comme
-c’est l’usage dans les maisons des morts où chaque
-passant peut entrer ; car la mort est hospitalière.
-Dans le vestibule éclairé faiblement d’une petite
-lampe, un homme était assis, les coudes sur une
-table où luisait un plateau d’argent : c’était le grand
-laquais. Il ne se leva point et m’indiqua d’un signe
-de tête que je pouvais entrer. Dès le seuil, l’odeur
-de la mort m’avait saisi. L’odeur de la mort est
-quelquefois douce ; mêlée au parfum de la cire et des
-fleurs, elle est pareille à l’odeur des églises.</p>
-
-<p>Le vaste salon, où tremblotaient des bougies à
-la clarté rougeâtre, était peuplé d’ombres chuchotantes :
-des parents, des amis, plusieurs prêtres.
-Mlle Dubois de Louvrezac étalait sur une robe de
-serge noire un large mouchoir blanc. Elle représentait
-la douleur familiale, rôle dont ne se souciaient
-ni Lortal ni Miromps. Bien qu’aucun lien de parenté
-ne l’unît à Mathilde ou à son mari, elle recevait
-pour ce dernier les condoléances et les embrassades,
-tout en larmes, en soupirs, en déploiements de batiste
-humide.</p>
-
-<p>— Cette chère enfant ! sanglotait une grosse dame.
-Quelle horrible chose ! Elle avait vingt-quatre ans,
-n’est-ce pas ? Et morte ainsi, en une nuit !…</p>
-
-<p>— Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait
-Mlle Dubois.</p>
-
-<p>Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais
-été présenté à Mathilde. Une association cruelle évoqua
-en mon esprit la jeune femme en robe glauque,
-la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge.</p>
-
-<p>A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré,
-sanglé dans sa redingote, échangeait de solennelles
-fadaises avec l’officier démissionnaire. De
-temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses favoris.
-Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa
-suffisance.</p>
-
-<p>La tapisserie du fond se souleva un instant. Un
-reflet de chapelle ardente glissa sur le parquet trop
-ciré. Lortal était près de moi. Sans mot dire, il me
-prit la main et me conduisit.</p>
-
-<p>La chambre de Mathilde était tendue d’ombre
-comme une église ; le lit de la morte était pareil à
-un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient tout
-autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement
-des hauts cierges, rayonnaient d’une lividité
-morbide. Tout d’abord, je n’osais considérer le corps
-qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue
-émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma
-vie, je me rencontrais avec Elle.</p>
-
-<p>Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière.
-Mais aucune des formules sacrées ne me vint aux
-lèvres. Seule, une terrible curiosité m’envahissait.
-Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été.
-Tendrement, respectueusement, mon regard descendit
-de son front, ivoire lisse entre les bandeaux d’un
-noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés de satin
-blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée,
-et dans toute cette blancheur son visage et ses mains
-paraissaient baignés d’ombre. Dans cette ombre, le
-grand Travail commençait. Une légère bouffissure
-avait rempli les joues creusées par la souffrance.
-On eût dit qu’un voile avait glissé sur ce beau visage.
-Les lèvres amincies soulignaient de deux lignes violettes
-les ailes du nez blafardes et pincées. Signes
-précurseurs !</p>
-
-<p>Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette
-vue. Ce cadavre, rigide sans doute sous les mousselines,
-avait l’abandon du sommeil et son aspect était
-moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres
-allongés, dans les mains jointes, comme un glissement
-doux vers la vie éternelle — non pas au sens
-où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si cruellement
-étreint, ne battait plus ; ses pulsations éphémères
-s’étaient maintenant fondues dans le rythme qui ne
-s’arrête pas.</p>
-
-<p>Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina
-devant le lit funèbre et demeura, droite, au pied
-du lit.</p>
-
-<p>Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue
-douillette, fit un vaste signe de croix.</p>
-
-<p>C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les
-portes de la mort. Par delà la vie ténébreuse, il lui
-avait montré les espaces illuminés de la lumière
-mystique et les derniers moments de la jeune femme
-avaient été éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui
-verser cette ultime douceur, ce baume destiné à endormir
-la révolte de la chair précocement vaincue,
-quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées ? Pour
-ressusciter une foi depuis longtemps engourdie, à
-quels stimulants n’avait-il pas dû recourir ? Humilier
-cette âme, attiser en elle le remords, la crainte d’un
-châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure,
-pour que de la douleur pût jaillir une espérance
-nouvelle, pour que l’excès même de cette douleur
-livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense.</p>
-
-<p>Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la
-politique du prêtre ne m’avaient pas fait une grande
-impression. J’étais beaucoup plus vivement frappé
-par cette redoutable diplomatie qui engageait les
-âmes dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement
-dans ses lacs. Grâce à quelles recherches
-subtiles le grand vicaire s’était-il rendu maître du
-secret de Mathilde ? Par quelles pressions ingénieuses
-lui avait-il arraché un aveu ? Par quelles menaces,
-quelles violences peut-être ? Une fois l’âme gagnée
-aux divines consolations, que ne devait-on attendre
-d’elle ? Terrible appât pour un cœur blessé. « Je suis
-moi aussi un pêcheur d’âmes », pouvait dire Doublemaze,
-car il avait amorcé sa proie avec une
-cruelle science.</p>
-
-<p>L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché
-de lys moribonds.</p>
-
-<p>Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs
-de mon être, ce n’était point le spectacle de
-la mort destructrice de jeunesse et de beauté, qui
-la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans
-limites ne me permettaient que de courber la tête.
-Mais ceux qui ont fait d’elle une puissance de mensonge
-ne méritaient-ils pas ma colère ?</p>
-
-<p>Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où
-j’avais vu Mathilde pour la dernière fois, le livre de
-la Terreur et de la Vengeance ouvert à son chevet. A
-quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces
-murs n’avaient-ils pas assisté ? Mathilde avait sans
-doute cherché dans le livre un aliment de paix. Le
-superbe torrent des images bibliques l’avait entraînée,
-en une course folle, vers le renoncement
-d’abord, puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond,
-l’effort de Doublemaze avait été médiocre ; sa tâche,
-facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre, pesant avec
-art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre : orgueil,
-amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les
-Prophètes, avec leur lyrisme impérieux, l’Évangile
-ruisselant de pitié, avaient fait le reste.</p>
-
-<p>Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de
-mon ami. Lortal était aussi immobile que le soir où
-je l’avais vu contempler, assis au bout de la chaise-longue,
-le visage de plus en plus changé de l’Amazone.</p>
-
-<p>— O Mathilde, murmurai-je, — et ce fut ma
-seule prière — on vous a trompée !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quant à Miromps, personne, même son domestique,
-ne réussit à le voir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Lortal quitta Saint-Julien, le lendemain de l’enterrement.
-Il n’avait pas séjourné au collège durant
-ces dernières et douloureuses journées. Je ne l’avais
-pas vu depuis la catastrophe. La veille de son départ,
-j’appris par la sœur lingère qu’on préparait ses
-bagages. Cette nouvelle, comme celle de la mort de
-Mathilde, je l’attendais. Lortal ne pouvait rester ici.
-Il avait traversé ma vie en y laissant une trace si
-profonde que son souvenir était désormais l’inséparable
-compagnon de mon adolescence. Mais je savais
-bien qu’il n’était qu’un passant et que ni moi, ni
-personne au monde ne serions plus qu’une halte
-sur son chemin. Et voici que l’heure était venue.
-L’aventureux camarade, au carrefour de nos routes,
-me ferait un signe d’adieu, puis tournerait son visage
-et ses pas vers l’horizon.</p>
-
-<p>Il vint dans la cour, comme nous sortions de
-classe, vêtu de deuil. En ces quelques jours il avait
-vieilli. Ce fut un autre Lortal qui m’apparut, ce
-matin d’hiver, un Lortal bien différent de l’adolescent
-que j’avais vu descendant la pente de la terrasse,
-un soir d’automne déjà lointain. Sa poignée
-de main me fit mal.</p>
-
-<p>Il salua Mirepuy qui lui donna l’accolade, et me
-pria de l’accompagner jusqu’à la porte. Gerboux et
-Testard se promenaient ensemble. Lortal se contenta
-de soulever son chapeau. Gerboux fit une inclinaison
-de tête et cligna de l’œil derrière ses bésicles.
-Testard, gêné, rendit le salut ; puis, comme nous
-nous éloignions, il accourut, laissant son collègue
-qui haussait les épaules.</p>
-
-<p>— <i>Monsieur</i> Lortal, dit-il, il y a eu des malentendus
-entre nous, ne nous quittons pas en ennemis.</p>
-
-<p>— Je ne garderai pas un mauvais souvenir de
-vous, monsieur l’abbé, répondit Lortal en prenant la
-main tendue.</p>
-
-<p>J’ai beaucoup pardonné à Testard pour ce geste.
-Nos relations s’améliorèrent : l’ancien tyran et l’ancien
-rebelle ne survécurent pas à cette minute.</p>
-
-<p>J’accompagnai Lortal jusqu’au parloir. Sur le
-seuil, un commissionnaire l’attendait avec sa malle.
-Je compris alors que c’en était bien fini. L’angoisse
-de la séparation m’étreignit si fort que des larmes
-montèrent à mes yeux. Sans mon ami, la route
-m’apparaissait infinie et désolée. Lui seul avait pu
-susciter les mirages qui font la marche douce et
-dissipent la lassitude.</p>
-
-<p>Il m’embrassa.</p>
-
-<p>— Paul, me dit-il, je ne sais ce que l’avenir nous
-réserve. Mais ne prenez jamais mon silence pour
-de l’oubli.</p>
-
-<p>Pourquoi abandonnait-il ainsi le « tu » de notre
-amitié ? Ce « vous » de la dernière heure marquait-il
-que déjà nous étions étrangers ? Il me sembla découvrir,
-sous l’aile sombre du chapeau, dans les
-yeux de mon ami, le Lortal redouté, l’inaccessible.</p>
-
-<p>Il sourit et tout bas :</p>
-
-<p>— Je ne t’oublierai pas, murmura-t-il en dénouant
-mon accolade.</p>
-
-<p>J’aurais voulu le retenir, lui dire enfin ce qu’il
-avait été pour moi, lui, l’Éveilleur ! Mais les mots
-m’auraient trahi…</p>
-
-<p>La porte claqua sur le vide de ma vie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi je laisse, l’une après l’autre, retomber dans
-les limbes de ma mémoire, les figures que j’en ai
-évoquées au cours de ces pages, pour l’amère volupté
-du souvenir. Voici que je touche au seuil
-ensoleillé de ma jeunesse. Les souffles du large vont
-balayer l’amas des brumes. L’aube pointe. C’est
-une irradiation lente derrière la colline : un trait
-de feu qui jaillit, un bruissement de feuilles, un
-pépiement d’oiseau. Et quelle autre musique que
-les murmures de la forêt rendrait cette innombrable
-attente de l’aurore !</p>
-
-<p>Toutefois, Lortal parti, la solitude me fut pesante.
-L’affection de Saint-Alyre, si délicat pourtant, ne
-remplaçait pas la mûrissante amitié du disparu.
-Lortal m’écrivit deux ou trois fois, pendant les trois
-mois qui suivirent son départ, mais ces lettres ne
-reflétaient guère sa vraie vie. Il me parlait de Paris,
-de ses études, de ses relations qui se multipliaient,
-de son goût des voyages. A travers ces lignes je
-déchiffrais l’oubli fatal. Tout d’abord, je me révoltai.
-Puis la résignation se fit et j’acceptai l’idée de
-l’oubli, comme j’avais accepté l’idée de la mort,
-compagnes inséparables de nos jours.</p>
-
-<p>Cependant, Mathilde morte occupa mon esprit.
-A tort ou à raison, je crus deviner que Lortal n’entretenait
-pas assez scrupuleusement en lui la flamme
-de cette mémoire. Cette infidélité à une morte,
-c’est à moi qu’il appartenait de la réparer. J’aimai
-pour lui, comme j’avais aimé à travers lui. Et ce
-fut une délectation apparemment morbide en compagnie
-d’une ombre ; en réalité, dernier fantôme suscité
-par le sourd travail de l’Être. C’est la vie, dont
-l’appel encore mal entendu m’égare vers la mort.
-Mathilde ne quitte pas ma pensée. Je lui offre l’hommage
-quotidien d’un amour d’autant plus glorieux
-qu’il semble plus purement spirituel. Je n’ai pas
-encore désappris l’humiliation des sens, telle que
-m’enseigna à la pratiquer la religion de mon enfance.
-J’ai d’abord aimé Dieu avec une ferveur dont
-la sensualité secrète m’échappait : maintenant
-j’aime une morte ; je n’aime encore qu’une image
-née de moi.</p>
-
-<p>Les jours d’hiver passent, éclairés par la tremblante
-lueur des souvenirs.</p>
-
-<p>Je revois ma petite classe de philosophie, si recueillie,
-si attentive à la parole de Mirepuy. Le poêle
-rougit à mesure que l’ombre se fait plus dense. Un
-vitrail de givre filtre un dernier rayon. Nous nous
-exerçons gravement, presque religieusement, au
-grand jeu de l’esprit. Heures de tiède incubation !
-Jeunes visages attentifs tournés vers l’inconnu !</p>
-
-<p>D’un regard, je cherche la place de l’absent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>Pâques approchait et le printemps.</p>
-
-<p>Les élections mettaient Aubenac en effervescence.
-Les murs se couvraient d’affiches multicolores. Sur
-un nombre incalculable d’entre elles on pouvait lire
-en capitales éclatantes :</p>
-
-
-<p class="c">MIROMPS DE ROCHEBUQUE<br />
-<i>Républicain modéré.</i></p>
-
-
-<p>La fortune de Miromps devait lui assurer les suffrages
-de la bourgeoisie aubenacoise bien pensante
-et fort timorée quant à ses rentes. Quant au qualificatif
-de « modéré » — si justement choisi et probablement
-pas par lui-même — c’était l’étiquette
-d’opinions indéfinissables pour le moment et qui
-s’affirmeraient sans doute avec plus de précision,
-les bulletins une fois sortis des urnes. Je ne sais si
-Césaire-Auguste se donnait la peine d’être autre
-chose qu’un instrument entre des mains habiles et
-puissantes. Je ne l’avais pas revu depuis la mort de
-Mathilde qui l’avait accablé. Le chanoine Doublemaze
-ne le quittait plus. Le grand vicaire avait bien
-manœuvré cet homme dont la vie entière n’avait
-été qu’une série de rétablissements à la force du
-poignet, qu’une course farouche à l’argent et qui
-était venu tard à l’amour, pour sa ruine. De cet
-aventurier, jadis capable de toutes les audaces, aujourd’hui
-vidé de sa force, Doublemaze avait fait
-un « modéré ». Beau triomphe. Césaire-Auguste avait
-délié les cordons de sa bourse. On pouvait voir,
-encastrée dans la façade d’une maison neuve, sur
-le Cours, une plaque de marbre noir gravée de
-lettres d’or : « <i>Le Laboureur</i>, Société de crédit agricole.
-Capital anonyme de… ». Comment cette rude
-argile de mécréant avait-elle fondu dans les mains
-potelées du chanoine ? Par quels persévérants efforts,
-quelle pesée continue sur une âme tardivement ouverte
-à la tendresse, Doublemaze était-il parvenu à
-modeler sa volonté ? Mystère de la maison déserte,
-des soirs de solitude, des chambres où flotte encore
-une présence. La mort avait aidé aux desseins du
-chanoine. Miromps, peu à peu, s’était livré au prêtre.
-Sans doute, après une carrière dont les ressauts
-avaient exigé des muscles impitoyablement bandés,
-goûtait-il la jouissance d’abandonner enfin sa volonté
-entre des mains étrangères.</p>
-
-<p>L’hôtel de la rue Jaladis était animé à nouveau
-par ses habitués. De nombreux ecclésiastiques y
-étaient priés à dîner. Mlle Dubois de Louvrezac
-tenait avec dignité le ménage de Césaire-Auguste.
-La chambre de Mathilde avait été fermée et Miromps
-en conservait la clef. Quant au pavillon,
-l’ancien atelier devenu l’oratoire de l’Amazone, il
-servait maintenant de fruitier. Je tins ces détails du
-grand laquais. Ce n’est pas sans tristesse que je
-revis sur le seuil les cariatides aux bras noueux, le
-Jour et la Nuit, ployées sous le cintre massif comme
-sous le faix du destin des hommes.</p>
-
-<p>Une lettre de ma mère m’annonça le mariage
-d’Édith Jouvelin avec le Dr Horace Milondré. La
-cérémonie avait eu lieu dans l’intimité. Le couple
-se fixerait à Aubenac, dans la maison du docteur.
-Édith viendrait habiter la vieille maison et le jardin
-invisible où jadis, certaine nuit d’été, la belle
-madame Dormain s’était mise toute nue. Je la méprisais
-d’avoir élu ce bellâtre imbécile et mon humeur
-était d’autant plus âcre qu’elle était mélangée
-de colère, d’humiliation et de regret.</p>
-
-<p>Ce fut un jeudi d’avril que je reçus la lettre de
-ma mère. J’étais libre jusqu’au dîner. Je profitai de
-ma sortie pour aller jusqu’à l’hôtel Miromps. Ensuite
-je passai devant la maison de Milondré, poussé
-par le besoin de m’égratigner le cœur. Des peintres,
-juchés sur des échelles, nettoyaient la façade et
-peignaient les volets. Le jardinier sarclait les allées
-encombrées d’herbes folles. On préparait le retour
-des époux.</p>
-
-<p>Un vent chaud soulevait une fine et désagréable
-poussière, le long des rues caillouteuses. Froissant
-dans ma poche la lettre légèrement ironique de ma
-mère, je considérai les murs qui abriteraient désormais
-Nourmahal — non, pas Nourmahal, une
-autre femme : Nourmahal n’existait plus.</p>
-
-<p>Puis je me remis en route. Le temps était orageux.
-Mes oreilles bourdonnaient, mes tempes battaient,
-mes mains me paraissaient brûlantes. Fièvre de printemps.
-En même temps, une torpeur ouatait mes
-pensées et mes mouvements. J’allais au hasard des
-rues, la tête trop lourde, les jambes molles et l’esprit
-à la dérive.</p>
-
-<p>Je m’égarai ainsi dans le quartier voisin de la gare.
-Faubourg sordide, plus hideux encore sous ce ciel
-cru et cette acide clarté d’avril. De petites fabriques,
-accroupies au milieu de terrains vagues, rongés de
-lèpre, soufflaient des fumées sales. Un âne râpé rongeait
-des chardons parmi des tas d’ordures et des
-tessons de bouteilles. Une locomotive en manœuvre
-déchirait à coups de sifflet la percale fade de l’azur.
-Je crus reconnaître — mais c’était un souvenir effacé,
-une réminiscence irréelle — le quartier où Lortal et
-moi nous étions perdus, le décor enfin de la grande
-aventure.</p>
-
-<p>Alors une image se planta devant mes yeux. Je
-fus sans défense devant elle. Mes genoux tremblaient ;
-je sentis au creux de l’estomac un nœud qui m’étouffait ;
-ma gorge se contractait ; mon palais était sec.
-J’étais dominé par une impulsion obscure, tyrannique,
-à laquelle il fallait, coûte que coûte, obéir.
-Et j’allais, automatiquement, comme un homme
-halluciné ou ivre, dans la direction prescrite par
-l’image.</p>
-
-<p>Que voyais-je ?</p>
-
-<p>Une vitre voilée d’une taie rouge.</p>
-
-<p>La rouge enseigne, surgie au cœur brumeux de
-la nuit, l’an passé, me lancinait. Une force me poussait
-en avant : marche, marche donc. J’entendais
-un rire dans ma nuque.</p>
-
-<p>Le soleil frappait droit l’infâme carreau, comme
-une flaque de vin. Sur la porte on lisait : <i>Café des
-Mobiles</i>, en lettres jaunes. C’est là qu’il faut entrer.
-Et j’entre. Le bec de cane poisse ma paume. Ouf !
-la porte s’est refermée. La salle est vide et fraîche.
-Des taches de soleil dansent sur les tables de zinc
-vert, maculées, sur un comptoir chargé de bouteilles
-et papillotant d’étiquettes. Personne. Je m’assieds,
-je m’éponge. Il fait bon. Ma fièvre passe. Je
-la sens couler sous ma peau. Un coq chante au
-dehors. Il flotte une vapeur d’anciennes absinthes.</p>
-
-<p>Éraillée, traînant du fond des âges, j’ai reconnu
-la voix.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que vous prenez ?</p>
-
-<p>L’hôtesse est devant moi, énorme. La lèvre inférieure
-pend comme une viande à l’étal. Les yeux
-clignotent. Les seins tremblent sous une chemise à
-pois ; les aisselles arrondissent des taches de sueur.</p>
-
-<p>— Un bock !</p>
-
-<p>La femme se dirige vers un escalier en vis et
-appelle :</p>
-
-<p>— Alice, descends. Y a quelqu’un !</p>
-
-<p>Des pas. Alice est vêtue d’un sarrau d’ouvrière.
-Le visage est étroit, dur et jaune. Sans son fard
-elle aurait l’air d’une personne sévère, d’une institutrice.
-Le maquillage maladroit s’arrête au cou ;
-un ruban de velours dissimule mal la tranche grisâtre.</p>
-
-<p>Elle s’assied en face de moi, croise les jambes.
-Je découvre sous le sarrau un bas à jour et une
-jarretière écarlate.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu paies ! Hé, là-bas, apporte une
-bénédictine.</p>
-
-<p>Elle boit à petits coups, puis me tend sa bouche
-poissée d’alcool.</p>
-
-<p>— On va monter, hein ?</p>
-
-<p>Les yeux ont un éclat vert qui commande. Ils
-s’allument et s’éteignent, brefs, comme des phares
-sur la mer grise. Dans la face sérieuse, le trait des
-lèvres peintes ouvre un sillon violent et sombre.
-Mon dégoût cède à cette suggestion. Elle gravit
-l’escalier, relevant sa blouse noire jusqu’aux cuisses
-nues.</p>
-
-<p>Ascétique, la chambre : un lit de fer, une cuvette,
-un savon rose.</p>
-
-<p>Elle se couche sur le lit, tout habillée, impérieuse.</p>
-
-<p>— Viens !</p>
-
-<p>Je m’approche, sans désir, de ce corps voilé de
-noir. Mais je suis résigné, soumis. C’est la femme
-qui ordonne.</p>
-
-<p>— Combien me donneras-tu ?… Non, je ne me
-déshabillerai pas. Pour qui me prends-tu ?… Allons,
-dépêche-toi.</p>
-
-<p>Assis au bord du grabat, je prends ma tête à
-pleines mains.</p>
-
-<p>— Idiot ! Approche-toi, quoi ?… Hein ! tu dis…
-la première fois !… Non, c’est une chance !</p>
-
-<p>Et, brutale, passant ses deux bras autour de mon
-cou, elle me renverse dans l’odeur froide de la lustrine…</p>
-
-<p>Ce seuil franchi, le ricanement de la mégère derrière
-la vitre, le faubourg où rôdent les chats galeux
-le long des murs écaillés de salpêtre… Il me
-semble qu’un signe de honte attire sur moi l’attention
-des passants. Est-ce donc ainsi que tous les
-jeunes hommes apprennent l’amour ? J’éprouvais
-une grande humiliation dans mon corps et le désir
-de pleurer.</p>
-
-<p>L’ombre rampait déjà à travers les massifs du
-jardin public quand je le traversai pour rentrer à
-Saint-Julien. Une brise plus fraîche apportait une
-odeur de bourgeons et de résine. Un piano — l’inévitable
-piano des soirs de province — suffit à immortaliser
-dans ma mémoire la mélancolie de cette
-heure. Il suffit parfois d’une ritournelle pour qu’une
-douleur ne s’oublie point. Je m’assis sur un banc
-de pierre. Mes larmes coulaient. Je pleurais sur moi,
-sur le bonheur manqué, sur la désillusion — et aussi
-sur le visage fardé, triste et violent d’une pauvre
-putain de cabaret.</p>
-
-<p>Puis, je regagnai le collège d’où j’étais sorti,
-pur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>— Adieu, Paul, me dit, sur le seuil de son cabinet,
-l’abbé Fourmeliès. J’espère que vous n’oublierez
-pas votre collège et votre vieux Supérieur. Non,
-vous ne l’oublierez pas. L’homme mûr vit de son
-adolescence. Et peut-être regretterez-vous ce temps ?</p>
-
-<p>— Je regretterai toujours votre affectueuse direction,
-répondis-je.</p>
-
-<p>— Vous regretterez cette époque qui marque le
-passage de l’enfance à la jeunesse. Vous la regretterez
-parce que c’est celle de l’attente et que l’attente,
-au fond, c’est ce qu’il y a de meilleur dans
-la vie.</p>
-
-<p>— Je ne le crois pas encore, répliquai-je, monsieur
-le Supérieur.</p>
-
-<p>Il sourit.</p>
-
-<p>— Tant mieux ! Nous avons essayé de faire de vous
-un bon chrétien. Vous avez de grandes qualités,
-mon cher Paul, vous avez toutes les flammes, tous
-les enthousiasmes de la jeunesse ; j’attends beaucoup
-de votre intelligence. Mais je me demande
-parfois si vous êtes bien armé pour la lutte. Je me
-demande aussi si nous, vos maîtres, ne sommes pas
-responsables de cette faiblesse. Souvent, je me reproche
-d’avoir adouci pour vous et vos camarades
-les préceptes de l’éducation qui m’avaient été appliqués
-dans mon enfance et qui faisaient des croyants
-et des hommes énergiques. Trop de sensibilité, trop
-d’esthétique dans la religion, aujourd’hui. Pas assez
-de discipline, pas assez de dogme ! Est-ce notre faute ?
-Est-ce la faute des temps qui ont amolli les âmes ?
-Croyez-moi, endurcissez-vous, mon cher fils.</p>
-
-<p>Je pris congé de l’abbé Fourmeliès sans lui révéler
-que, depuis quelques mois, la foi ne tenait plus à
-mon cœur, sinon par de douloureux lambeaux. D’un
-dernier regard, j’embrassai la pièce où les livres luisaient
-de leurs fers, miroitaient de leurs cuivres
-fauves, le grand crucifix d’ébène, le rideau de tapisserie
-qui cachait l’entrée de la cellule, nue et
-blanche, où dormait le prêtre, où j’avais attendu un
-soir de remords et de désespoir. Toute cette vie de
-recueillement, d’étude et de prière passa devant mes
-yeux. Un instant encore, je contemplai la haute
-figure de l’abbé Fourmeliès. Il était debout, sur le
-seuil, les bras croisés. Il y avait tant de sérénité sur
-le maigre visage, dans ces yeux gris aux sourcils
-embroussaillés, que je murmurai au dedans de moi-même :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas ainsi qu’il faudrait vivre ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’avais passé avec succès les dernières épreuves du
-baccalauréat. Ma valise à la main, non sans mélancolie,
-je franchis la porte de Saint-Julien.</p>
-
-<p>Je me dirigeai vers la gare. La chaleur de juillet
-avait été torride. Sur le cours, dans le jardin public,
-le mouvement reprenait. Aubenac émergeait du
-néant des siestes. Des ombrelles blanches bougeaient
-dans les feuillages. Les terrasses des cafés, soigneusement
-arrosées, se peuplaient de clients ; une vapeur
-de terre mouillée et d’absinthe fraîche enveloppait
-les tables sonores de soucoupes et de verres.
-Cette animation m’était d’autant plus agréable que
-je m’y sentais étranger : je partais. Devant le <i>Café
-du Commerce</i>, sous la toile de coutil blanc rayé de
-rouge, j’aperçus, en complet clair et chapeau de
-paille, le Dr Horace Milondré et, auprès de lui, le
-buisson ardent de ses cheveux flambant sous un
-feutre gris, Édith. Ils bâillaient, à deux, devant des
-orangeades, couple las. Cette dernière image allégea
-singulièrement l’instant de mon départ.</p>
-
-<p>Je devais, pour me rendre chez mes parents,
-quitter le réseau pour une ligne transversale. La
-station d’embranchement était déserte. Onze heures
-du soir. Un employé désabusé m’apprit que j’avais
-manqué ma correspondance et qu’il me fallait faire
-la route à pied ou attendre le train suivant à neuf
-heures du matin. Je résolus de partir à pied… J’arriverais
-à l’aube.</p>
-
-<p>La route s’élevait entre des collines boisées, couvrant
-de lacets blancs l’ombre épaisse des talus et
-des arbres. Qui n’a pas accompli quelqu’une de ces
-marches nocturnes dans une contrée solitaire ne peut
-imaginer de quelles innombrables rumeurs est fait
-le silence des nuits. L’air était frais ; mais des bouffées
-tièdes s’élevaient encore de la terre surchauffée
-par le jour. De lourds nuages roulaient au bas du
-ciel piqué de rares étoiles. Le crissement des grillons
-vrillait l’espace invisible, sorti de chaque touffe,
-de chaque motte, de chaque sillon. Dans les taillis,
-au bord de la route, c’étaient des glissements, des
-frôlements obscurs écartant les branches et les
-feuilles, le craquement sec d’une branche, un pas
-feutré : tous ces bruits décelaient une présence.</p>
-
-<p>Je marchais, guidé par le rayonnement de la
-route. Parfois une galopade ténébreuse, un éboulement,
-un sifflement léger m’oppressaient d’une vague
-inquiétude. J’écoutais. Je m’arrêtais. C’était
-tantôt comme une respiration, tantôt comme un
-pas attaché aux miens. La présence animait l’immobile,
-donnait mille voix au silence, mille formes à
-l’obscurité. De toutes parts, j’étais en contact avec
-un Être. Il n’y avait là rien de menaçant et pourtant
-j’éprouvais une crainte vague, cette panique
-qui saisit l’homme seul à seul avec la nature, avec
-l’inlassable et sourd travail de la vie.</p>
-
-<p>Un sentiment plus profond, une émotion plus
-immédiate que ce que j’avais pu éprouver jadis,
-dans la pénombre des églises, m’envahissait. N’était-ce
-pas un sentiment du même ordre ? Tout
-ce qui tend à absorber l’individu dans l’univers et
-la création perpétuelle est d’ordre religieux. Mais
-la forêt vivante était plus religieuse que la forêt
-mystique. La présence qui pesait sur moi était, non
-plus celle d’un Dieu trop humain, mais la présence
-réelle de la vie. Elle était là, autour de moi, bruissante,
-dissimulée dans le plus humble atome, glissant
-dans les plus infimes vaisseaux et prête à soulever
-des montagnes, à déchaîner les tourbillons et
-les vagues monstrueuses, à ordonner le chaos. La
-vie ! Ce mot sonnait en moi comme une fanfare.</p>
-
-<p>Un signe pourpre surgit par-dessus l’épaule noire
-de la colline. Le vent devint aigre et siffla dans le
-repli de la vallée, pour annoncer l’éveil. Les arbres
-encore gonflés d’ombre s’emplirent de pépiements et
-de froissements d’ailes. La voûte des feuillages, effleurée
-d’une frange d’aube, frémissait comme un flot
-frappé par la lune. Une lumière souterraine touchait
-un arbre, un clocher, une mare et tirait du
-néant l’une après l’autre les formes qu’elle façonnait
-de ses rayons. Un village surgit du gouffre, avec ses
-toits bleus de nuit et ses murs obliquement frappés
-de rose auroral. Des peupliers effilochaient de leurs
-aiguilles frêles les écheveaux de brume enroulés
-autour de leurs branches.</p>
-
-<p>Ma maison apparut.</p>
-
-<p>Mon âme participait au grand éveil des choses et
-l’aube se levait en moi, comme elle se levait sur la
-forêt et sur la plaine. Mes yeux recueillaient la splendeur
-du monde naissant ; ma bouche aspirait l’âpre
-souffle du matin. Pour mieux jouir de cet instant,
-je m’appuyai au tronc d’un arbre, compagnon robuste.
-Le passé s’évanouissait, comme les brumes
-dans les vallées. Les années de collège, les maîtres,
-les amis et jusqu’à cette chère figure, Mathilde, tout
-cela n’était plus qu’un cortège d’ombres prêtes à céder
-à la clarté de l’aube. La souillure de mon corps
-était lavée ; j’étais sain et fort ; j’allais vivre.</p>
-
-<p>Je sentis que de moi tombaient les lourdes chaînes
-de la Peur, du Péché, de l’Angoisse divine. De ce
-sommet, safrané de crépuscule matinal, la voix du
-Tentateur ne suscitait plus, par delà la forêt, par
-delà les horizons terrestres, les troublants mirages
-d’éternité. Je compris que la vérité ne reposait plus
-dans les mystiques futaies de pierre, mais dans la
-lumière et la réalité des jours.</p>
-
-<p>Je compris que, dans le temps qui nous est donné,
-il faut rassembler en soi la beauté éparse aux moindres
-parcelles du monde, spectateur irrassasié d’un
-jour. Je compris que la loi n’était pas celle que l’on
-m’avait enseignée, loi de douleur et d’expiation, loi
-de la chair mutilée et de l’esprit morose. La loi était
-autre : s’épanouir selon sa force, donner toute sa
-fleur et prendre toute sa part de l’universelle joie
-et de l’universelle douleur, se réjouir de n’être, dans
-l’enchaînement des effets et des causes, rien de plus
-qu’un fil d’herbe ployé par le vent, mais nourri des
-sucs profonds de la terre.</p>
-
-<p>Et je compris aussi que, seule du petit monde
-d’autrefois, une figure demeurait : la tienne, mon
-compagnon. Elle n’appartenait pas au passé ; elle restait
-vivante ; elle se prolongeait sur l’avenir.</p>
-
-<p>C’est toi qui détenais la clef des vergers merveilleux
-dont je rêvais maintenant de mordre tous les
-fruits. Tu l’avais entr’ouverte, cette porte, à mon
-regard d’adolescent, et le mirage par toi suscité avait
-remplacé les songes anciens de mon enfance.</p>
-
-<p>Toujours je me souviendrai de cette main que tu
-posas sur mon épaule, un soir de pluie, de vent
-et d’amertume.</p>
-
-<p>Lortal, je ne sais déjà plus ce qu’il y a de réel
-dans le personnage que j’ai fait de toi. Compagnon
-fuyant ou sincère, chatoyant égoïste, esprit amer,
-cœur inquiet, que reste-t-il du jeune homme correct,
-vêtu de gris, qui m’apparut, le soir d’une rentrée
-lointaine ? Que reste-t-il, sinon l’inflexion d’une voix
-cruelle et tendre, mêlée pour jamais au sourd bruissement
-de mes pensées ?</p>
-
-<p>Mais l’adieu que j’adresse à mon adolescence se
-perd dans la symphonie aurorale. Par-dessus la forêt,
-bondée de sèves et de forces, surgit, comme
-l’épaule d’un plongeur qui remonte des abîmes,
-une aube, ordonnatrice…</p>
-
-<p>Le soleil se levait.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap small">Impr. Artistique « Lux », 131, boulevard Saint-Michel, Paris.</p>
-
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;INQUIÈTE ADOLESCENCE</span> ***</div>
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-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
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-1.F.
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-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
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