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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Médée - tragédie nouvelle - -Author: Hilaire-Bernard de Longepierre - -Release Date: January 22, 2023 [eBook #69860] -[Most recently updated: January 31, 2023] - -Language: French - -Produced by: Produced by: J.-M. Mariot from files generously made - available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica). - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉDÉE *** - -MEDÉE, - -TRAGEDIE. - -A PARIS - -Chez - -PIERRE AUBOUYN, -Libraire de Monseigneur le Duc de Bourgogne, - -PIERRE EMERY, - -CHARLES CLOUZIER. - - -Quay des Augustins, - -prés l’Hôtel de Luynes, - -à l’Ecu de France, - -& à la Croix d’or. - - -1694 - - - - -PREFACE. - - -IL y a peu d’Histoires aussi connuës que celle de Medée, & de sujets de -Tragedie aussi celebres que celuy-cy. Euripide l’a traitté parmi les -Grecs. Ennius, Pacuvius, Accius, Ovide, & Seneque parmi les Romains. -Monsieur Corneille parmi nous. La Tragedie d’Euripide & celle de Seneque -nous restent encore avec quelques vers des autres. - -Je me suis laissé tenter aprés tant de grands hommes à la beauté de ce -sujet. Il m’a toûjours paru que les deux grands ressorts de la Tragedie, -la terreur & la pitié, s’y font sentir vivement; & que Medée toute -méchante & toute criminelle qu’elle est, estant aussi tres malheureuse & -trahie par celuy pour qui elle a tout fait & tout abandonné, est l’un -des personnages du monde le plus propre à faire un grand effet sur la -Scene. La simplicité même du sujet, quoy que du goût de peu de gens -parmi nous, a esté un nouvel attrait pour moy. J’ay voulu tenter de -donner au Public une Piece à peu prés dans le goût des Anciens: c’est à -dire, une Piece dans laquelle une action grande, tragique & -merveilleuse, mais en même temps tres simple, fût soutenue seulement par -la noblesse des pensées, par la vivacité des mouvemens, & par la dignité -de l’expression. C’est ainsi que ces grands Maistres de l’art, sur les -ouvrages desquels l’art même & les regles ont esté formés, ont constitué -leurs Tragedies, & ont composé ces chefs-d’œuvre merveilleux, qui ayant -fait l’admiration de tous les siecles, font encore pleurer & fremir dans -la simple lecture. Ces Genies sublimes se sentant assez de force pour -soutenir un sujet par luy même & et par eux mêmes, ont dédaigné d’avoir -recours à un grand attirail d’incidens & d’Episodes; & ont rebutté les -jeux de Theatre, les petites surprises & ces autres agremens frivoles, -qui plaisent dans la Comédie; mais qui ne servent dans la Tragedie qu’à -amortir & à éteindre le pathetique, qui en est l’ame. Ils auroient crû -sortir du caractere du Poëme tragique, & blesser en quelque maniere la -raison, & les regles par consequent, s’ils s’étoient écartez de cette -simplicité d’action. Que penseroient-ils donc s’ils entendoient dire à -present qu’une Tragedie n’est pas Tragedie ny dans les regles, parce -qu’elle est simple? ils jugeroient sans doute que de pareils Critiques -n’ont aucune idée de la Tragedie ny des regles; & qu’ils n’en -connoissent que le nom. - -On seroit tres faché cependant, que ceux qui ne connoissent pas les -Tragedies des Anciens par elles mêmes, en voulussent juger par cette -Piece qui leur est infiniment inferieure en tout. Pour ressembler à ces -grands hommes, ce n’est pas assez de travailler dans leur goût & d’aprés -eux; il faudroit encore avoir leur genie. Cette Piece donc peut fort -bien estre simple comme celles des Anciens sans estre belle: mais en ce -cas, c’est uniquement ma faute; & cela n’empêche pas que la veritable -grandeur ne se trouve presques toujours jointe avec la simplicité. - -Je ne répondray point à toutes les Critiques qui se sont d’abord élevées -contre cette Piece. Je crois qu’on doit toûjours laisser au Public une -liberté entiere d’en juger, & qu’un ouvrage doit se deffendre par -luy-même. Peut-estre que ceux à qui la grande simplicité d’action qui -regne dans cette piece, n’auroit pas entierement pleu dans la -representation, en seront moins blessez dans la lecture; & qu’ils -trouveront que j’y ay supplée autant qu’il m’a esté possible, par le -soin que j’ay pris de l’expression. J’ay toûjours esté persuadé que -c’est ce qui anime & ce qui soutient le plus un ouvrage, lorsque -n’estant pas dans la bouche des Acteurs qui luy donnoient en quelque -maniere la vie, il est comme mort sur le papier. Aussi avec quel soin -les Anciens, & en particulier les Tragiques Grecs ne s’y sont-ils pas -attachez? Il seroit trop long de parler icy de la sublimité, de la -force, de la richesse, de l’harmonie, de la vivacité de leurs -expressions; de ces tours si naturels en apparence, & pleins en effet -d’un si grand art; de ces hardiesses nobles & heureuses, où ne s’éleva -jamais un mediocre genie; de ces belles Epithetes qui rassemblant en un -seul mot plusieurs idées, leur donnent plus de force en les offrant -ainsi en raccourci; & qui par leurs peintures vives & nobles, font le -charme de la Poësie qu’elles animent & qu’elles enrichissent. Je diray -seulement pour donner quelque idée du soin que ces grands hommes ont -pris de l’expression, qu’ils s’y sont attachez, jusqu’à n’employer -presque que des mots consacrez à la Poësie & inconnus à la Prose; & que -quand même on renverseroit la structure & l’arrangement de leurs vers, -on ne laisseroit pas d’y sentir encore la Poësie la plus magnifique & la -plus élevée. - -Je ne sçaurois cependant m’empêcher de répondre à une des objections -qu’on m’a faites. On m’a accusé d’avoir pris plusieurs pensées dans -Monsieur Corneille. Mais pour me rendre justice, on devoit avoir dit que -Monsieur Corneille ayant pris plusieurs pensées dans Seneque, j’ay crû -pouvoir aussi puiser dans la même source & y en prendre quelques unes. -Voilà la verité; & je défie qu’on puisse citer un endroit de cette Piéce -qui paroisse emprunté de Monsieur Corneille, & qui ne soit pas de -Seneque. J’ay crû qu’il ne m’étoit pas deffendu de suivre ce Poëte -latin, & de m’enrichir de ses beautez & de ses pensées, à l’exemple de -Monsieur Corneille lui-même. Si ceux qui ont quelque discernement & -quelque goût pour ces sortes de choses, se donnent la peine de comparer -avec l’Original les endroits que la Medée de Monsieur Corneille & -celle-cy ont de communs; ils connoistront aisement, que ce que j’ay -traduit ou imité, n’est point une copie de copie; mais que j’ay -travaillé d’aprés l’original. - -Personne n’est plus admirateur que moi du merite de Monsieur Corneille. -Personne n’a plus de veneration & d’estime pour un si grand homme: & -cette veneration jointe au grand nom qu’il s’est acquis si justement, -m’auroit peut-estre empêché de traiter un sujet déja traité par luy, si -je n’avois consideré que dans sa Medée, comme il le reconnoît luy-même, -ce grand genie qui s’est fait admirer depuis, ne s’estoit pas encore -entierement developpé, quoy qu’à travers les nüages qui le couvrent, il -ne laisse pas de faire briller déja des étincelles de ce beau feu, qui -achevant bien-tôt aprés de dissiper tout ce qui luy faisoit ombre, a -produit le Cid, Polieucte, Cinna, & les Horaces. J’ay même traité ce -sujet si differemment de luy, que hors le fond de la Fable qui ne -sçauroit n’estre pas le même, & ce que nous a fourni Seneque; je ne croy -pas que le même sujet puisse estre traitté plus diversement. Aussi -j’espere que tous les gens desinteressez me rendront la justice de -croire, que quand Monsieur Corneille n’auroit jamais fait sa Medée, je -n’en aurois pas moins fait celle-cy, avec le secours d’Euripide & de -Seneque, qui ont esté mes seuls & veritables guides. - - - - -ACTEURS. - - -MEDÉE, Fille d’Æete, Roi de la Colchide & femme de Jason. - -JASON, Prince de Thessalie. - -CREON, Roi de Corinthe. - -CRÉUSE, fille de Creon. - -Les ENFANS de Medée. - -RHODOPE, Confidente de Medée. - -IPHITE, Confident de Jason. - -CYDIPPE, Confidente de Créüse. - -SUITTE DE CREON. - - -La Scene est à Corinthe, dans le Palais de Creon. - - - - -MEDÉE, - - -TRAGEDIE. - - - - -ACTE I. - - -SCENE PREMIERE. - - -JASON, IPHITE. - - -JASON. - -JE sçais ce que je dois à l’amour de Medée. - -Cesse, Iphite, à mes yeux d’en retracer l’idée. - -Ce qu’elle a fait pour moi, dans le Grece, à Colchos, - -Ne traverse que trop ma joye & mon repos. - -Mais du Sort, de l’Amour, la fatale puissance - -Fait taire mes remords & ma reconnoissance; - -Et de ces deux Tyrans les violentes loix, - -Ne laissent ny l’amour, ny la haine à mon choix. - -Oüi de leur joug pressant l’invincible contrainte, - -Fixe enfin mes destins & mes vœux à Corinthe. - -En vain Medée en proye à ses transports jaloux, - -Se livre à la douleur, s’abandonne au courroux. - -Je la plains; mais, Ami, j’adore la Princesse: - -Du destin de Jason souveraine Maistresse, - -Elle asservit mon ame à son pouvoir vainqueur: - -L’éclat de ses beaux yeux triomphe de mon cœur; - -Et ce cœur embrazé d’une ardeur violente, - -Ne sçauroit s’affranchir du charme qui l’enchante. - - -IPHITE. - -De ce nouvel amour la trompeuse douceur, - -Séduit vostre raison par son appas flatteur. - -Vostre ame toute entiere avidement s’y livre; - -Mais si fuyant, Seigneur, le plaisir qui l’enyvre, - -Vous vouliez repousser un dangereux poison; - -Si vous daigniez encor consulter la raison, - -Vous banniriez bien-tost Creüse de vostre ame; - -Et vous étoufferiez une funeste flâme. - - -JASON. - -Non, la raison icy d’accord avec mon cœur, - -Authorise ma flâme & soûtient mon ardeur. - -Exilez, fugitifs, le trépas de Pelie - -Souleve contre nous toute la Thessalie. - -Ce Tyran, de mon thrône injuste usurpateur, - -De ses crimes enfin a lavé la noirceur. - -Tu sçais comme Medée ardente à la vengeance, - -Sur le flatteur appas d’une vaine esperance, - -De ses propres Enfans en a fait ses bourreaux. - -Ses Filles à l’envi le mirent par morceaux; - -Et leur credule Amour armant leur bras timide - -Commit par pieté cét affreux parricide. - -Son fils Acaste armant pour vanger son trépas, - -J’obéis au Destin, je quittay ses estats; - -Et Creon seul osant plaindre nostre disgrace, - -Lors que d’un fier Tyran la haine nous ménace, - -M’a receu dans son sein moi, Medée & mes Fils, - -D’une triste maison infortunez debris. - -Seul il pouvoit me tendre une main salutaire; - -Et le Ciel de mon sort le rend dépositaire. - -En vain je chercherois en de nouveaux climats, - -L’azyle & et le repos qu’il m’offre en ses estats. - -Pour moy son amour brille & son estime éclatte. - -Il me regarde en père; il m’applaudit, me flatte. - -Cependant trop instruit par mes malheurs divers, - -Toûjours du Sort jaloux je crains quelque revers. - -Mon ennemi demande & Medée, & ma tête: - -Irrité d’un refus à la guerre il s’appreste. - -Creon m’aime, il est vray; Creon est genereux. - -Mais on porte à regret le poids des malheureux. - -Quelque noble panchant qui pousse à les défendre, - -Iphite, on craint de voir ses estats mis en cendre, - -Ses peuples asservis, & son thrône ébranlé. - -Souvent même Creon flotte et paroist troublé. - -D’ailleurs trop prevenu d’une haine secrette, - -A Medée à regret il donne une retraitte; - -Et contr’elle avec peine il retient un courroux, - -Qui pourroit retomber jusques sur son Epoux. - -Je dois donc, profitant d’un rayon favorable, - -M’assurer en Creon un appui ferme & stable, - -Et l’attachant à moi par le nœud le plus fort, - -Prevenir & fixer l’inconstance du Sort. - -Pour sa Fille avec joie il voit briller ma flâme; - -Elle regle ses vœux & peut tout sur son ame. - -Creüse seule enfin peut m’assurer Creon. - -Hé-bien! l’Amour, Iphite, aveugle-t’il Jason? - - -IPHITE. - -C’est ainsi que l’Amour trop fertile en excuses, - -Aveugle par son charme & seduit par ses ruses. - -Mesme en nous égarant, il feint de nous guider. - -De ses pieges flatteurs, songez à vous garder. - -Hé quoi! d’une autre amour vostre ame possedée, - -Trahira les bien-faits & l’espoir de Medée? - -Ny les droits de l’hymen, ni sa fidelle ardeur... - - -JASON. - -Qu’un tel secours est foible & défend mal un cœur, - -Iphite. Ah! quand l’Amour regne avec violence, - -Que peut la foible voix de la Reconnoissance? - -Il est vray que Medée a tout ozé pour moi. - -Je m’accuse & rougis de ce que je lui doy. - -Mais transporté d’amour en voyant ce que j’aime, - -J’oublie & mon devoir, & Medée & moi-mesme. - -Je m’ennivre à longs-traits d’un aimable poison; - -L’amour devient alors ma supreme raison; - -Et d’un feu violent l’imperieuse flâme, - -Etouffe tout le reste & triomphe en mon ame. - -Je sens, je sens alors, que mon trépas certain, - -Les bontez de Creon, le couroux du Destin, - -M’arrestent moins icy que ne fait la Princesse; - -Qu’animé du beau feu qui m’échauffe & me presse, - -Je mourrois, s’il falloit m’éloigner de ses yeux; - -Et qu’enfin leur éclat m’enchante dans ces lieux. - -Ces beaux yeux plus puissans que Medée & ses charmes, - -Si-tost que je les vis, m’arracherent les armes. - -Et quel cœur soutiendroit leurs feux ébloüissans, - -Leur éclat dangereux, leurs regards languissans? - -Cette jeune pudeur sur son visage peinte, - -Et sur son front serein cette noble empreinte; - -Cette douce fierté, cette aimable langueur; - -Un je ne sçai quel charme innocent & flatteur; - -Ce souris dont l’appas reveille la tendresse, - -Et ce maintien auguste, & cét air de Deesse: - -Enfin en la voyant, ébloüi, transporté, - -Je crus voir, & je vis une Divinité. - - -IPHITE. - -Mais quels sont vos projets? que pouvez vous pretendre? - - -JASON. - -D’écouter ma tendresse, & de tout entreprendre. - -L’amour se flatte, Iphite, & se croit tout permis. - -Que n’ose point un cœur à son pouvoir soumis? - -Le Roi me veut pour gendre; & ma belle Princesse, - -Semble favoriser mes soins & ma tendresse: - -Il offre sa couronne & Créüse à mes vœux. - -M’opposerois-je au Sort qui veut me rendre heureux? - -Je ne puis resister à ces douces amorces: - -Et n’ay point oublié comme on fait les divorces. - -N’abandonnay-je pas Hypsipile à Lemnos, - -Pour chercher la Toison, & voler à Colchos? - -Et cependant, Ami, cette grande conqueste, - -Valoit-elle le prix qu’icy l’Amour m’appreste? - - -IPHITE. - -Dieux! que fera Medée, & quel affreux couroux - -Ne l’enflâmera point contre un parjure Epoux? - -Si vous l’abandonnez, redoutez sa vengeance. - -Vous sçavez de son art jusqu’où-va la puissance. - -La Nature est soumise à ses commandemens. - -Elle trouble le Ciel, l’Enfer, les Elemens. - -Elle arreste à son gré les Astres dans leur course. - -Les torrens les plus fiers remontent vers leur source. - -La Lune sort du Ciel; les Manes des tombeaux. - -Elle lance la foudre & change en sang les eaux. - -Vous sçavez..... - - -JASON. - -Je le sçais. Cesse de me le dire. - -Mais de l’Amour aussi je sçais quel est l’empire. - -Plus puissant que son art, plus fort que son courroux, - -De Medée en fureur il suspendra les coups. - -Elle m’aime, il suffit; & sa tendresse extrême - -Parlera puissamment pour un Ingrat qu’elle aime. - -Je sçauray la flêchir; je sauray l’appaiser. - -Mais à tout son couroux deussay-je m’exposer, - -Je n’ecoute & ne suis que l’ardeur qui me presse. - - -IPHITE. - -De grace examinez... - - -JASON. - -Ah! Je vois ma Princesse. - -Considere à loisir, contemple tant d’appas. - -Peut-on la voir, Iphite, & ne l’adorer pas? - -Rien n’est à redouter, à fuir, que sa colere. - - - - -SCENE II. - -JASON, CRÉUSE, IPHITE, CYDIPPE. - - -CRÉUSE. - -Je croyois en ces lieux trouver le Roi mon Pere. - -On vient de m’assurer qu’il vous cherche, Seigneur. - - -JASON. - -Je n’ay point veu le Roi, Madame; mais mon cœur. - -Par de profonds respects, par l’amour le plus tendre, - -Ne pourra-t-il jamais meriter & pretendre - -Que vous daigniez aussi me chercher quelque jour? - -Cét espoir n’est-il pas permis à mon amour? - -Jamais, vous le sçavez, ardeur si violente - -Ne regna dans un cœur & n’en fût triomphante. - -Tout le jure à vos yeux; soins, vœux, empressemens, - -Mes remords immolez, mes transports, mes sermens; - -Et mes tendres respects, & mes ardens hommages, - -Vous sont de cét amour d’inviolables gages. - -Je sens un feu si vif s’accroistre à chaque pas. - -Madame, à tant d’amour vous ne répondez pas? - - -CRÉUSE. - -Hé! le puis-je, Seigneur? une jeune Princesse - -Ne doit qu’à son Epoux déclarer sa tendresse. - -Il est vrai que le Roi, qui doit regler mes vœux, - -Estime vos vertus, applaudit à vos feux. - -Il m’a mesme ordonné d’écouter vostre flâme; - -Si j’ose aprés cela vous découvrir mon ame; - -J’estime ainsi que luy cét illustre Jason, - -Qui surmonta Neptune & conquît la Toison; - -De la gloire amoureux, prodigue de sa vie, - -L’ornement de la Grece, & l’effroi de l’Asie, - -Le chef de nos Guerriers, la fleur de nos Heros, - -Dont le nom est vanté de Corinthe à Colchos. - -Peut-estre un doux panchant m’entraîneroit sans peine. - -Mais un fatal obstacle & m’arreste & me gesne. - -Medée est votre Epouse, & des nœuds si puissans - -Mettent un frein trop juste à mes vœux innocens. - -Pourrois-je à ce panchant abandonner mon ame, - -Tandis qu’un autre hymen vous attache.... - - -JASON. - -Ah! Madame, - -Cessez, cessez de craindre un hymen odieux, - -Condamné par les Grecs, reprouvé par les Dieux. - -Dés demain, dés ce jour faut-il briser ses chaînes? - - -CRÉUSE. - -Mais qui m’assurera qu’insensible à ses peines, - -Vous puissiez soûtenir sa veuë & sa douleur, - -Sans lui rendre bien-tost vos vœux & vostre cœur? - -Je crains un long panchant; sa tendresse, ses larmes; - -Je redoute ses yeux, je redoute ses charmes: - -Son art est au dessus de tout l’effort humain, - -Seigneur, & de vostre ame elle sçait le chemin. - -Tant que vous la verrez, que vous pourrez l’entendre, - -Je crains tout d’un amour & si long & si tendre. - -Je crains.... - - -JASON. - -Ah! dissipez une indigne frayeur. - -Quel outrage! ainsi donc jugez-vous de mon cœur? - -Connoissez mieux ce cœur, Madame & ma tendresse. - -Rien ne peut m’enlever à ma belle Princesse: - -Je deffie à la fois les Mortels & les Dieux; - -Et tout l’art de Medée, & l’Enfer & les Cieux. - -Si sa presence icy vous allarme & vous blesse, - -Il faut vous delivrer du soupçon qui vous presse. - -Un veritable amour éclatte avec plaisir. - -Commandez seulement; je suis prest d’obéïr. - -Je donnerois mon sang; j’immolerois ma vie. - -Trop heureux que pour vous le Sort me l’eût ravie. - - -CRÉUSE. - -J’entends le Roi, Seigneur. Il paroît à vos yeux. - - - - -SCENE III. - -JASON, CRÉUSE, CREON, suitte. - - -CREON. - -Je vous cherchois, Seigneur. Sçavez-vous qu’en ces lieux - -Un nouvel Envoyé du Roi de Thessalie, - -Vient demander raison du meurtre de Pelie? - -De mes refus Acaste offensé justement, - -Veut bien suspendre encor son fier ressentiment, - -Et jurer avec nous une étroitte alliance, - -Si je livre en ce jour Medée à sa vengeance, - -Ou qu’au moins la chassant du sein de mes estats, - -Je refuse un azyle à ses assassinats. - -Il me presse... - - -JASON. - -Ah! Seigneur vostre cœur magnanime - -Pourroit-il lui livrer une triste victime? - -Pourroit-il.... - - -CREON. - -En faveur de vos Fils & de vous, - -Je ne veux point livrer Medée à son courroux, - -Mais est-il juste aussi, Jason, que de ses crimes, - -Mes sujets innocens deviennent les victimes, - -Et que d’une Etrangere appuyant les forfaits, - -De mes heureux estats je trouble ainsi la paix? - -Non il faut qu’elle parte, & qu’une prompte fuite - -Nous délivre des maux qu’elle traîne à sa suite. - -Je le veux. Cét exil est necessaire à tous; - -Pour Acaste, pour Moi, pour ma Fille, pour Vous, - -Pour Medée elle-mesme. Il faut purger Corinthe, - -De ce funeste objet qui la glace de crainte. - -Il faut nous épargner ses cris & sa fureur. - -Je hais jusqu’à sa veüe; elle me fait horreur. - -Des songes effrayans, des presages sinistres, - -Des redoutables Dieux les augustes Ministres, - -M’annoncent de leur part le plus affreux malheur, - -Si je ne l’abandonne à leur courroux vangeur. - -Rompez avec éclat le charme qui vous lie: - -Expiez un hymen qui tache vostre vie. - -Assez & trop long-temps ses liens mal tissus, - -Ternissent vostre gloire, & soüillent vos vertus. - -Assez & trop long-temps avec douleur la Grece, - -Voit gemir sous le joug de cette Enchanteresse - -Le plus grand des Heros qu’elle conçeût jamais. - -Separez vos vertus d’elle & de ses forfaits. - -Justifiez ainsi l’appui que je vous donne. - -Possedez à ce prix ma fille & ma couronne. - -Je veux que dés demain l’Astre brillant du jour - -Ait veu partir Medée en commençant son tour; - -Et que Corinthe ainsi n’estant plus prophanée, - -Il se preste avec joye à ce doux hymenée. - - -JASON. - -Je cede à vos raisons; j’obéis. Mais Seigneur, - -Daignez par vos bontez adoucir son malheur: - -Par tout ce qui pourra rendre son sort moins rude, - -Consolez ses ennuis; flatez sa solitude. - - -CREON. - -Quoiqu’elle ayt merité des maux plus rigoureux, - -Je consens à remplir vos desirs genereux; - -Et pour mieux adoucir son deplaisir extrême, - -Je veux à cét exil la preparer moi-même. - -Mais allons publier cét hymen, ce départ. - -Qu’au bon-heur de leurs Rois nos Sujets prennent part. - -Allons avec éclat annoncer à Corinthe - -La source de sa joye & la fin de sa crainte. - -Que des chants d’hymenée & d’aymables concerts, - -Commencent ceste Feste & remplissent les airs. - -Que du Dieu de l’hymen les feux sacrez s’allument; - -Qu’on pare les Autels & que les Temples fument. - -Jason trouve une Epouse enfin digne de lui. - -Daignent les justes Dieux m’exauçant aujourd’hui, - -Marquer de leurs faveurs cette grande journée, - -Et la rendre à jamais celebre & fortunée! - - -Fin du premier Acte. - - - - -ACTE II. - - -SCENE PREMIERE. - - -MEDÉE, seule. - -OU suis-je, Malheureuse? où portay-je mes pas? - -Qu’ay-je veu? qu’ay-je oüi? je ne me connois pas. - -Furieuse je cours; & doute si je veille. - -Quel bruit, quels chants d’hymen ont frappé mon oreille? - -Corinthe retentit de cris & de concerts. - -Ses Autels sont parez; ses Temples sont ouverts. - -Tout à l’envi prepare une odieuse pompe. - -Tout vante ma Rivale, & l’Ingrat qui me trompe. - -Jason, il est donc vrai! jusques-là me trahit - -Jason honteusement me chasse de son lit! - -Il m’oste tout espoir! Epouse infortunée! - -Que dis-je, Epouse! helas! pour nous plus d’hymenée; - -L’ingrat en romp les nœuds. Dieux justes, Dieux vangeurs, - -De la foi conjugale augustes Protecteurs, - -Garants de ses sermens, témoins de ses parjures, - -Punissez son forfait & vengez nos injures. - -Toi sur tout, O Soleil, j’implore ton secours; - -Toi qui donnas naissance à l’Auteur de mes jours: - -Tu vois du haut des Cieux l’affront qu’on me destine; - -Et Corinthe joüit de ta clarté divine! - -Retourne sur tes pas & dans l’obscurité - -Plonge tout l’Univers privé de ta clarté. - -Ou plûtost, donne moi tes chevaux à conduire. - -En poudre dans ces lieux je sçauray tout reduire. - -Je tomberay sur l’Isthme avec ton char brûlant. - -J’abîmeray Corinthe & son peuple insolent. - -J’écraseray ses Rois; & ma fureur barbare - -Unira les deux mers que Corinthe separe. - - -Mais où vont mes transports? est-ce donc dans les Cieux, - -Que j’espere trouver du secours & des Dieux? - -Deitez de Medée, affreuses Eumenides, - -Venez laver ma honte & me servir de guides. - -Armons nous. De nostre art déployons la noirceur. - -Que toute pitié meure & s’éteigne en mon cœur; - -Que de sang alteré, que de meurtres avide - -A l’Isthme il fasse voir ce qu’a veu la Colchide. - -Que dis-je! De bien loin surpassons ces forfaits. - -De ma tendre jeunesse ils furent les essais. - -J’estois & foible & simple, & de plus innocente. - -L’amour seul animoit ma main encor tremblante. - -La haine avec l’amour, le couroux, la douleur, - -M’embrazent à present d’une juste fureur. - -Que n’enfantera point cette fureur barbare? - -Le crime nous unît; il faut qu’il nous separe. - - - - -SCENE II. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -HÉ bien! tu vois le prix que gardoit Jason. - -L’Ingrat couronne enfin sa noire trahison. - -Il Epouse Créüse; & la pompe s’appreste. - -Tout m’annonce ma mort. Mais à quand cette Feste? - - -RHODOPE. - -Madame, cét hymen se celebre demain. - - -MEDÉE. - -Demain! Le temps est court & et le terme prochain. - -Il faut en profiter. - - -RHODOPE. - -Quel funeste hymenée! - -Helas! à quels malheurs estes vous condamnée. - - -MEDÉE. - -Ah! rien n’est comparable aux horreurs de mon sort. - -Rhodope, qui l’eût crû? Jason jure ma mort. - -Au plus honteux destin son mépris me ravale. - -Il m’attache en Esclave au char de ma Rivale. - -J’ay tout ozé pour lui; pour lui j’ay tout quitté, - -Païs, thrône, parens, gloire, felicité. - -Il me coûte, l’Ingrat! jusqu’à mon innocence. - -Je n’ay voulu que lui. Crüelle recompense? - -Pour prix de cét amour qui n’a voulu que luy, - -Il me laisse sans rang, sans honneur, sans appui, - -Sous un Ciel estranger, criminelle, accablée, - -Proscrite, fugitive, odieuse, exilée; - -Et seule à la merci d’un monde d’ennemis, - -Que m’ont fait les forfaits que pour lui j’ay commis. - - -RHODOPE. - -Trop indigne de vous aprés sa lache injure, - -Oubliez un Ingrat, dédaignez un Parjure. - -D’un genereux orgueüil vous armant en ce jour.... - - -MEDÉE. - -Hé! puis-je triompher de mon fatal amour? - -Malheureuse! tout cede à mon art redoutable. - -La nature se trouble à ma voix formidable - -Tout tremble, tout fléchit sous mon pouvoir vainqueur. - -Et je ne puis bannir un Ingrat de mon cœur. - -L’Amour brave ma force, & méprise mes charmes; - -Il rit de ma fureur & m’arrache des larmes. - -Pour un Perfide encore il trouble ma raison. - -J’aime; que dis-je, aimer? j’adore encor Jason. - -Pour lui je trahirois encor Pere & Patrie; - -Pour lui j’immolerois mon repos & ma vie. - -D’un tyrannique Amour trop barbare rigueur, - -Cesse pour un Ingrat de déchirer mon cœur. - - -RHODOPE. - -En ce funeste état que vous estes à plaindre! - - -MEDÉE. - -Il est vrai, je le suis; mais plus encore à craindre. - -On n’offensa jamais Medée impunement. - -Mais, que dit ma Rivale, & que fait son Amant? - - -RHODOPE. - -Ah! Madame, il soupire aux pieds de la Princesse; - -Et n’est plus occupé que du feu qui le presse. - - -MEDÉE. - -Ton sang va me vanger, lâche & perfide Epoux! - -Tu mourras... quelle horreur vient glacer mon courroux? - -Et depuis quand Medée est elle si timide? - -Son cœur n’est-il hardi que pour un parricide? - -Aprés tant d’innocens immolez sans remords, - -Je respecte un Ingrat digne de mille morts. - -Ah! qu’il meure. Où m’emporte une jalouze rage? - -Qu’il meure! ce Heros, ton amour, ton ouvrage; - -Le fruit de tant de soins, de perils, d’attentats, - -L’objet de tant de vœux.... non, il ne mourra pas. - -Quelque juste fureur dont je sois possedée, - -Qu’il vive, & s’il se peut, qu’il vive pour Medée; - -Ou, si de mon bon-heur le Destin est jaloux, - -Qu’il vive, s’il le faut, pour d’autres que pour nous. - -C’est Creon, qui le force à l’hymen qui m’accable; - -Creon merite seul mon courroux implacable, - -Lui, qui de son pouvoir ennivré follement, - -Me ravit mon Epoux, m’arrache mon Amant, - -Fait regner en Tyran le crime & le divorce; - -Et ne connoît de droits que l’injure & la force. - -Qu’il perisse & sa Race. Accablons son orgueüil; - -Mettons son insolence & sa gloire au cercueüil. - - -RHODOPE. - -Ah! moderez, de grace, une douleur si forte. - -Etouffez, ou cachez l’ardeur qui vous emporte. - -J’entens du bruit. On vient. Domptez ce fier couroux, - -Madame; c’est Creon qui s’avance vers vous. - - - - -SCENE III. - -MEDÉE, CREON, RHODOPE, suite. - - -CREON. - -Jason avec ma fille unit sa destinée. - -Vous entendez déja chanter leur hymenée, - -Madame; à ce divorce il faut vous preparer. - -De Jason & de nous il faut vous separer. - -Leur bon-heur ne feroit qu’aigrir vostre infortune; - -Fuyez ces lieux; fuyez une pompe importune; - -Obéissez au sort, & quittant mes états, - -Cherchez un sûr azyle en de nouveaux climats. - -Acaste le demande, & Corinthe m’en presse: - -A ce prix entre-nous la guerre affreuse cesse. - -Vostre exil est le sceau d’une éternelle paix. - -En vain m’opposerois-je aux vœux de mes Sûjets. - -Leur haine contre vous chaque jour s’envenime. - -Malgré tout mon pouvoir vous seriez leur victime. - -Quel joug ne brise point un Peuple audacieux? - -Quel frein arresteroit ce Monstre furieux? - -A ses crüels transports dérobez vostre tête, - -Et par un prompt exil prevenez la tempeste. - -Le Sort, la paix, vos jours, tout semble y conspirer. - -J’ay voulu vous l’apprendre & vous y preparer. - - -MEDÉE. - -Qu’à ces rares bontez j’ay de graces à rendre! - -Vous m’ostez mon Epoux, vous le prenez pour gendre; - -Vous me chassez enfin. Dites-moi seulement - -Quel attentat m’attire un si doux traitement? - - -CREON. - -Quoi, Medée est surprise & demande ses crimes! - - -MEDÉE. - -A-t’on pour m’opprimer quelques droits legitimes? - -Un Tyran par la force agit dans ses estats; - -Un Roi juste au coupable apprend ses attentats. - -Parlez donc; ou du moins forcez-vous à m’entendre, - -Si jusqu’à m’accuser vous ne daignez descendre. - -J’ignore quel forfait vers vous peut me noircir: - -Voicy les miens, Creon. Vous n’avez qu’à choisir. - -J’ay sauvé ces Heros que vous vantez sans cesse, - -Le plus pur sang des Dieux, & la fleur de la Grece. - -Sans moi, pour conquerir la superbe Toison, - -Qu’auroient pû ces Heros, & ce fameux Jason? - -Leur bouche a-t’elle ozé m’en dérober la gloire? - -S’ils vous l’ont déguisée, apprenez-en l’histoire. - - -Dans une forest sombre un Dragon furieux, - -Conservoit du Dieu Mars le dépost précieux. - -Ses yeux estincelloient d’une affreuse lumiere; - -Jamais le doux Sommeil ne charma leur paupiere; - -Et veillant nuit & jour, ses terribles regards - -Portoient l’effroi, l’horreur, la mort de toutes parts. - -Farouches défenseurs de la forest sacrée, - -Deux Taureaux menaçans en occupoient l’entrée. - -Il falloit mettre au joug ces Taureaux indontez. - -Des fureurs de Vulcain Ministres redoutez, - -Ils vomissoient au loin une brûlante haleine, - -Et de torrens de flâme ils inondoient la plaine. - -Il falloit à leur aide ouvrir d’affreux sillons; - -Voir des dents d’un serpent naistre des bataillons; - -Et vaincre ces soldats enfantez par la Terre, - -Qui tous ne respiroient que le sang & la guerre. - -Parmi tant de perils, quel Dieu, sans mon secours, - -De vos tristes Heros eût conservé les jours? - -Sur le Destin jaloux j’emportay la victoire: - -J’empeschay leur trépas; je les couvris de gloire; - -Et leur sacrifiay, remords, crainte, pudeur, - -Mon Pere, mon Païs, ma gloire, mon bon-heur. - -Je n’ay voulu qu’un d’eux pour toute recompense. - -Vous joüissez du reste, & par mon assistance. - -Pour les avoir sauvez, je ne demande rien. - -Je vous les laisse tous. Mais laissez-moi mon bien. - - -CREON. - -Ainsi donc, à l’oüir, Medée est innocente. - -On devroit consacrer sa vertu bien-faisante. - -La Grece.... - - -MEDÉE. - -Me doit tout & ne sçauroit jamais - -D’un assez digne prix couronner mes bien-faits. - -Toutes-fois que sert-il d’affecter un faux zele? - -J’ay tout fait pour Jason, & n’ay rien fait pour elle. - -Il me coute assez cher l’Ingrat! pour estre à moy. - -Si l’on veut m’exiler & me manquer de foy, - -De quel droit ozez-vous separer nos fortunes? - -Même sort nous est dú; nos causes sont communes. - - -CREON. - -Ah! de grace avec-vous ne le confondez pas. - -Jason est innocent de tous vos attentats. - - -MEDÉE. - -Non, il est criminel ce Heros magnanime. - -En tirer tout le fruit c’est commettre le crime. - -Tyrannique pouvoir qui cherche à m’offenser... - - -CREON. - -Ma patience enfin commence à se lasser, - -Et pourroit... - - -MEDÉE. - -Ah! Tyran, la mienne est déja lasse. - -Va, je ne veux de toi ny clemence ny grace. - -Ordonne mon exil, ravis moi mon Epoux: - -Tu le peux; mais Tyran, redoute mon courroux. - -Crains... - - -CREON. - -Ah! c’est trop long-temps contraindre ma colere. - -Va, sors de mes Estats, sors barbare Estrangere: - -Abandonne Corinthe, & cours en d’autres lieux, - -Porter tes attentats & le courroux des Dieux. - -D’un monstre tel que toy délivre mon Empire, - -Cesse d’infecter l’air qu’en ces lieux on respire; - -De ton horrible aspect ne soüille plus mes yeux; - -Et n’empoisonne plus la lumiere des Cieux. - -Va semer à Colchos l’horreur & l’epouvante: - -Vas y hâter des Dieux la justice trop lente. - -Demain dés que l’Aurore allumera le jour, - -Precipite tes pas; fuis loin, fuis sans retour; - -Où contentant les Dieux las de tes injustices, - -Tu periras, Barbare, au milieu des supplices. - -Tu peux choisir. Adieu. - - - - -SCENE IV. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Tyran, n’en doute pas; - -Mon choix est fait. Demain je sors de tes Estats. - -Mais, malgré ton orgueil, je veux fuir avec gloire; - -Et forçant l’avenir d’en garder la memoire, - -Je veux lancer la foudre avant que de partir, - -Et voir Corinthe en cendre avant que d’en sortir. - -Mais Rhodope, l’Ingrat que j’aime & qui m’offense, - -A-t’il pû consentir... - - -RHODOPE. - -Je le voy qui s’avance. - - -MEDÉE. - -O Toi, qui vois mon trouble & causes ma douleur, - -Amour, daigne amollir l’Ingrat en ma faveur; - -Remets-le dans mes fers; efface son injure; - -Rens moi, Dieu tout puissant, le cœur de ce Parjure: - -Tout mon art n’y peut rien: seul tu peux le flechir. - -Prête un charme à mes pleurs qui puisse l’attendrir. - - - - -SCENE V. - -MEDÉE, JASON, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -ENfin, c’en-est donc fait; mon Epoux m’abandonne. - -Il consent qu’on m’exile, ou plûtost il l’ordonne. - -L’exil, vous le sçavez, n’est pas nouveau pour moy. - -J’ay sceu pour vous, Jason, m’en imposer la loi. - -Sa cause est ce qui fait ma peine & ma disgrace. - -Je fuyois pour Jason, & c’est lui qui me chasse. - -N’importe; obéyssons aux lois de mon Epoux. - -Partons, puisqu’il le veut. Mais où m’envoyez-vous? - -Reverray-je Yolcos? yrai-je en Thessalie, - -Implorer les bontez des filles de Pelie? - -Iray-je sur le Phaze, où mon Pere irrité - -Reserve un juste prix à mon impieté? - -Helas! du monde entier pour Jason seul bannie, - -Ay-je encor quelque azyle en Europe, en Asie? - -Et pour vous les ouvrir me fermant tous chemins, - -Contre-moi n’ay-je pas armé tous les humains? - -Fille d’un Roi fameux qui regne sur le Phaze, - -Dont l’empire s’étend du Bosphore au Caucase, - -Dans ces riches climats, où ses heureux sûjets - -De l’or le plus brillant parent jusqu’aux forests, - -Thresors, Sceptre, Parens, j’ay tout quitté sans peine, - -Pour suivre d’un banni la fortune incertaine. - -Vous le sçavez, Jason; pour vous j’ay tout quitté. - -Est-ce donc-là le prix que j’avois mérité? - - -JASON. - -Ne me reprochez point un mal-heur necessaire, - -Où des Dieux contre nous me reduit la colere. - -Je partage vos maux; je ressens vos douleurs, - -Sans pouvoir qu’à ce prix détourner nos malheurs. - -Vostre perte autrement devient inevitable. - -Vos perils, nos Enfans, le Destin qui m’accable, - -Les bontez de Créüse & les bien-faits du Roi - -Me font.... - - -MEDÉE. - -Ozes-tu bien en parler devant moi? - -Ingrat? quel vain détour! quelle odieuse excuse! - -Les bien-faits de Creon! les bontez de Créüse - -Que sont-ils prés des miens? & quel prix doit jamais - -Balancer dans ton cœur le prix de mes bien-faits? - -J’ay conservé cent fois & ta vie & ta gloire. - -Résouvien-t’en, Ingrat, rapelle en ta memoire - -Ces temps, ou vil rebut du Destin & des flots, - -Tu vins chercher ta perte & la mort à Colchos. - -En vain de la Toison tu tentois la Conqueste. - -Songe à tous les perils qui menaçoient ta tête. - -Remets devant tes yeux ce fatal champ de Mars; - -Sous cent formes la Mort offerte à tes regards; - -Ces Enfans de la Terre affamez de carnage; - -Ces tourbillons de feux; ces Monstres pleins de rage. - -Alors, Ingrat, alors; qu’eust fait Creon pour toi? - -En butte à tant de morts qu’aurois-tu fait sans moi? - -Pour toi je déployay tout l’effort de mes charmes. - -J’immolay les Guerriers, & par leurs propres armes. - -Je domptay les Taureaux; j’assoupis le Dragon; - -Enfin, je te livray la fatale Toison. - -Je fis plus; je quittay ma Patrie, & mon Pere; - -J’étouffay la Nature, & déchiray mon Frere; - -J’affrontay le naufrage & la mort pour Jason. - -J’immolay ton Tyran, je rajeunis Æson. - -Ta vie est un tissu des bien-faits de Medée. - -Créüse, Ingrat, peut-elle en effacer l’idée. - - -JASON. - -Jusques dans le tombeau rempli de vos bien-faits - -Jason en gardera la memoire à jamais. - -Dans le fond de mon cœur si vos yeux pouvoient lire, - -Helas! vous plaindriez l’horreur qui le déchire. - -Mais, quand le sort conspire à vous faire perir, - -Que pouvois-je pour vous en ce peril? - - -MEDÉE. - -Mourir. - -Pour toi n’estoi-ce pas une gloire assez ample? - -Je t’en aurois donné le courage & l’exemple; - -En me perçant le flanc pour enhardir ta main, - -Je t’eusse encor ouvert ce glorieux chemin. - -Je ne te parle plus du prix que tu me coûtes, - -Pour attendrir ton cœur n’est-il point d’autres routes? - -Oublie, oublie Ingrat, mes bien-faits en ce jour. - -Mais souviens-toi du moins de mon fidelle amour. - -Voy Medée à tes pieds gemir, verser des larmes. - -Au nom de nostre amour jadis si plein de charmes, - -Au nom de nostre hymen & de ses sacrez nœuds, - -Au nom des tendres fruits d’un hymen malheureux; - -Si tes Fils te sont chers ne trahis point leur Mere. - -Dans ces portraits vivans on reconnoist leur Pere. - -Prens pitié, non de moi, mais de ces Innocens; - -Et te laisse toucher à des traits si puissans. - -Helas! Dans les malheurs dont le sort les menace, - -Plus que jamais sensible à leur âge, à leur grace, - -Croyant te voir, de pleurs je sens baigner mes yeux; - -Et ton amour encor m’en est plus pretieux. - -Sauve-moi, sauve-les; & plains leur destinée. - -Suivant dans son exil leur Mere infortunée, - -Quels maux.... - - -JASON. - -Cessez pour eux de craindre un tel malheur. - -Moi, bannir mes Enfans! j’en mourrois de douleur. - -Ah! d’un thresor si cher mon cœur est trop avare, - -Pour craindre que jamais le Destin m’en separe. - -Rien ne peut les ravir à mes embrassemens. - - -MEDÉE. - -Quoi tu pretens aussi m’arracher mes Enfans! - -Tu pretens me ravir le seul bien qui me reste: - -Je ne joüiray pas de la douceur funeste - -De voir leur innocence appaiser mes fureurs; - -Et de si cheres mains n’essuîront point mes pleurs. - -Tu m’ostes des objets que mon cœur idolâtre. - -Veux-tu les immoler, Crüel, à leur Marastre? - - -JASON. - -Je veux leur faire un sort, leur assurer un rang, - -Qui les comble de gloire & réponde à leur sang. - -Prés du thrône élevez à l’ombre de leur Pere, - -Ils trouveront icy plus d’un Dieu tutelaire. - -Creon sera pour eux plus qu’il ne m’a promis; - -Et les confondra même avec ses petit Fils. - - -MEDÉE. - -Perir plûtost cent fois qu’essuyer cét outrage! - -Lache, soüiller mon sang par un vil assemblage! - -Voir les fils du Soleil sous le joug abattus, - -Avec ceux de Sisyphe unis & confondus! - - -JASON. - -Enfin telle est pour eux ma tendresse infinie, - -Que vouloir m’en priver, c’est m’arracher la vie. - -Je ne puis les quitter, & l’amour paternel.... - - -MEDÉE. - -Hé bien, n’en parlons plus! ôte les moi, Crüel. - -Mais crains mon desespoir, crains mon courroux funeste. - -Tu perds, me les ôtant, tout l’appui qui te reste. - -Leur veuë & leurs soupirs suspendoient ma fureur; - -Rien ne me parle plus, Perfide, en ta faveur. - - -JASON. - -Je croiois moderer la douleur qui vous presse. - -Cependant je l’aigris; ma presence vous blesse. - -Le temps & la raison ouvrant enfin vos yeux, - -Vous me rendrez justice, en me connoissant mieux. - - - - -SCENE VI. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Oui je te la rendray, Crüel; je m’y prepare. - -Tu m’ôtes mes Enfans; tu me ravis, Barbare, - -Le seul bien qui pouvoit adoucir mon malheur. - -Ah! je t’en puniray; j’en jure ma douleur. - -Tremble, Ingrat, c’en est fait. Ma haine inexorable - -Te va rendre jaloux de mon sort déplorable. - - -Fin du second Acte. - - - - -ACTE III. - - -SCENE PREMIERE. - - -JASON, CRÉUSE, IPHITE - - -JASON. - -MAdame, c’en est fait. Medée aprés ce jour, - -Abandonne Corinthe & quitte cette Cour. - -En menaces en vain elle oze se répandre. - -Dans un terme si court que peut-elle entreprendre? - -Et d’ailleurs pour ses Fils tremblante dans son cœur, - -Des ôtages si chers retiennent sa fureur. - -Je sais même observer ses pas & sa colere. - -Ainsi rien ne s’oppose à l’hymen que j’espere. - -Tout m’annonce un bon-heur infaillible & prochain, - -Et les Dieux, de mon sort seront jaloux demain. - -Que ce crüel delai me fait de violence; - -Et que ce jour est long à mon impatience! - -J’accuse sa lenteur de moment en moment. - -Elle irrite ma flâme & mon empressement. - -L’heureux Jason languit. Mais ma belle Princesse, - -Partagez-vous du moins ma joye & ma tendresse? - -Aimez-vous des transports dont vous causez l’ardeur? - -Sentez-vous du plaisir à faire mon bon-heur? - -Vous ne me dittes rien. Quelle raison secrette, - -Dans ces heureux momens peut vous rendre müette? - -Une sombre langueur que vous cachez en vain, - -De vostre front troublé ternit l’éclat serein. - -Que vois-je! à vos yeux même il échappe des larmes. - -D’où viennent vos frayeurs? d’où naissent vos allarmes. - -Ay-je pû, ma Princesse, offenser vos beaux yeux? - -Qu’ay-je fait? qu’ay-je dit? & vous suis-je odieux? - - -CRÉUSE. - -Moi, vous haïr, Seigneur! quelle injustice extrême! - -Et ma bouche & mes yeux ont avoüé que j’aime. - -Mon cœur suit mon devoir. Tous mes soins, tous mes vœux - -N’aspirent qu’à vous plaire & qu’a vous rendre heureux. - -Mais dans nostre bon-heur je ne sçay quelle crainte - -M’allarme malgré moi; tient ma joye en contrainte. - -N’a-t on pas veu cent fois les Dieux mêmes jaloux - -Traverser un bon-heur pour des Mortels trop doux. - -Je plains même, je plains le destin de Medée, - -Et ce funeste amour dont elle est possedée. - -Daignent les justes Dieux soulageant sa douleur, - -Ne pas faire sur nous retomber son malheur. - -Helas! si quelque jour leur fatale colere - -Empoisonnoit le cours d’un destin si prospere? - - -JASON. - -Ah! calmez ces frayeurs. Les Dieux justes toûjours - -De vos prosperitez feront durer le cours. - - -CRÉUSE. - -Mais quand des Dieux, Seigneur, je n’aurois rien à craindre, - -De vous n’auray-je pas quelque jour à me plaindre? - -Vous me repondez d’eux; repondez-moi de vous. - -Helas! si vous brisiez un jour des nœuds si doux, - -Et si vous m’immoliez à quELque ardeur nouvelle, - -Que deviendrois-je, O Ciel! Dans ma douleur mortelle? - - -JASON. - -Vous pleurez, ma Princesse, & vous pouvez penser, - -Que jamais vostre Amant puisse vous offenser. - -Quel outrage crüel vous faites à ma flâme? - -Lisez-vous donc si mal dans mes yeux, dans mon ame? - -Ah! rien ne peut jamais éteindre un feu si beau. - -On verra son ardeur durer jusqu’au tombeau. - -Que n’en puis-je exprimer toute la violence! - -Vos yeux ne sont-ils pas garands de ma constance? - - -CRÉUSE. - -Hypsipile & Medée, objets de vos amours, - -Se sont laissé surprendre à de pareils discours; - -Et de nouveaux objets vostre ame possedée, - -A laissé cependant Hypsipile & Medée. - - -JASON. - -Leur exemple inegal vous trouble sans raison, - -Madame; bannissez un injuste soupçon. - -Hypsipile & Medée en prevenant mon ame, - -Avoient sçeu m’engager à répondre à leur flâme. - -Touché de leurs bien-faits, sensible à leur amour, - -Mon cœur crut leur devoir quelques soins à son tour; - -Et d’y répondre au moins ne pouvant me défendre, - -La crainte d’estre ingrat me força de me rendre. - -Mais dés que je vous vis, un trouble imperieux, - -Asservit tout mon cœur au pouvoir de vos yeux. - -D’une pressante ardeur l’extrême violence, - -Surmonta ma raison, força ma resistance; - -Et je sentis enfin que jusques à ce jour, - -Je n’avois pas connu le pouvoir de l’Amour. - -Un si parfait amour bravera la mort même. - -J’en atteste des Dieux la puissance suprême. - -Puissent ces Dieux vangeurs, si je trahis ma foi, - -Epuiser leur courroux & leurs foudres sur moi. - -Si votre cœur m’aimoit, il prendroit ma deffense. - -Un veritable amour bannit la deffiance. - - -CRÉUSE. - -Un veritable amour est-il jamais sans soins? - -Je ne craindrois pas tant, helas! si j’aimois moins. - - -JASON. - -Si vous sentez mes feux, ah! sentez donc ma joye; - -Et que dans vos transports vostre amour se deploye. - -Si prez de rendre heureux vostre fidelle Amant, - -Prenez part, s’il se peut, à son ravissement. - - -CRÉUSE. - -Vous le voulez; je cede & ma tristesse change. - -Je ressens vostre joye & pure & sans mélange. - -Oüi Jason, je me rens, & l’Amour est vainqueur. - -Il comble tous mes vœux, m’assurant vostre cœur. - -Adieu. Je vais au pied des Autels de sa Mere, - -Implorer ardamment son secours tutelaire; - -La presser d’augmenter nos fidelles ardeurs, - -Et de verser sur nous ses plus douces faveurs. - - - - -SCENE II. - -JASON, IPHITE. - - -IPHITE. - -Avec quel air charmant cette aimable Princesse - -Répond à vos transports & sent vostre tendresse? - -Tout flatte votre espoir; tout conspire à vos vœux. - -Et vous semblez toucher au sort le plus heureux. - - -JASON. - -Que le serois heureux, je le confesse, Iphite, - -Si je pouvois calmer un trouble qui m’irrite; - -Et si goûtant en paix un si parfait bon-heur, - -J’étouffois à mon gré tout remord en mon cœur! - -Mais je puis bannir une importune idée. - -A mes yeux malgré moi par tout s’offre Medée. - -Ce souvenir crüel m’afflige & me poursuit. - -Jusqu’aux pieds de Créüse il me trouble & me suit. - -Grands Dieux! quel sort fatal, quelle loi trop severe - -Des plaisirs les plus grands rend la douceur amere? - -Quel noir poison se mêle au sort le plus charmant? - -Et ne sçauroit-on estre heureux impunement? - -Vostre bonté jalouze avec caprice enchaîne - -Les biens & les tourmens, les plaisirs & la peine. - -Au faiste du bon-heur on pousse des soupirs; - -Et l’amertume naist dans le sein des plaisirs. - -Ah c’est trop. De mon sort soyons enfin le maître. - -Déja je sens le calme en mon ame renaître. - -Déja.... je vois Medée! ô dieux! trop justes Dieux! - -Ne peut-on un moment se soustraire à vos yeux? - -Quand je crois estre heureux, soudain vostre justice - -Confond tous mes projets & m’offre mon supplice. - -Que lui dire? fuions. - - - - -SCENE III. - -JASON, MEDÉE, IPHITE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Seigneur, où fuyez-vous? - -Je ne viens point brûlant d’un injuste courroux, - -Vous accabler sans fruit de cris & de reproches. - -Cessez de redouter ma veüe & et mes approches. - -Mes yeux s’ouvrent enfin; je connois mon erreur. - -L’amour & la raison ont vaincu ma fureur. - -Oüi je sens que mon cœur dans ses vives allarmes, - -Vous excuse, vous plaint, & vous preste des armes. - -Je vois que le Destin vous force à me bannir. - -Que le Ciel romp les nœuds dont il sceut nous unir; - -Et cedant sans murmure au revers qui m’accable, - -Je n’impute qu’au Sort un coup inévitable. - -Je viens donc reparer par un pront repentir - -Des fureurs où mon cœur ne pouvoit consentir. - -Effacer mes transports, expier mes menaces, - -Par vostre veuë encore adoucir mes disgraces, - -Et condamnant l’éclat d’un mouvement jaloux, - -Pour la derniere fois pleurer auprés de vous. - -Oubliez mes transport, oubliez ma colere. - -Pardonnez à l’amour un crime involontaire; - -Et ne vous souvenant que d’un si tendre amour - -Recevez mes adieux en ce funeste jour. - - -JASON. - -C’en est trop. Ah de grace, épargnez-moi, Madame. - -Aimez moins un Ingrat qui trahit vostre flâme. - -N’offrez point à ses yeux cette tendre douleur. - -C’est augmenter mon trouble & déchirer mon cœur. - -C’est redoubler l’horreur d’un destin qui m’accable. - -Pour moi vostre fureur estoit moins redoutable. - -Reprenez vostre haine & vos transports jaloux. - -Ah! je crains vostre amour, plus que vostre courroux. - - -MEDÉE. - -Ah! laissez-moi l’amour dont je suis possedée. - -C’est lui seul qui m’anime; & la triste Medée - -Ne peut, tel est son sort, cesser de vous cherir. - -Elle vous aimera jusqu’au dernier soupir. - -Vivez; regnez heureux. Mais pour grace derniere - -Ne me refusez pas une juste priere. - -Souffrez que j’ose encor vous presser en ce jour - -De m’accorder les fruits de nostre tendre amour. - -Ils suffiront, Seigneur, pour consoler leur Mere. - -Je croiray, les voyant, voir encor leur Pere, - -Et par ces doux objets mon amour affermi, - -Vous possedant en eux ne vous perd qu’à demi. - -Ce n’est pas pour long-temps que je vous les demande; - -Et je joüiray peu d’une faveur si grande. - -Vous reverrez bien-tost ces gages pretieux. - -Bien-tost, au lieu de vous, m’ayant fermé les yeux, - -Ils reviendront, Seigneur, joüir de vostre gloire, - -Et vous conter la fin de ma funeste histoire. - - -JASON. - -Helas! qu’exigez-vous? pourquoy me demander - -Le seul bien qu’à vos vœux je ne puis accorder. - -Demandez moi plûtost & mon sang & ma vie, - -Que la Parque sans eux m’auroit bien-tost ravie. - -Mais ne m’enlevez pas ces fruits de nos amours. - - -MEDÉE. - -Hé bien! joüissez-en; possedez les toûjours. - -Oüi, l’amour maternel se faisant violence - -Cede enfin à vœux, & s’impose silence. - -Conservez cherement un si pretieux bien. - -Témoins de vos grandeurs, qu’ils en soient le soutien; - -Joüissez de leur veuë & goûter leurs caresses. - -Sans jalousie entr’eux partagez vos tendresses. - -Faites leur un destin illustre & glorieux. - -Rendez les s’il se peut dignes de leurs ayeux. - -Enfin qu’en les voyant la tendresse de Pere - -Vous fasse quelque-fois souvenir de leur Mere. - -Et que pour adoucir les maux que je prevoi, - -Le bruit dans mon exil en vienne jusqu’à moi. - - -JASON. - -Qu’avec joye à vos vœux j’accorde cette grace! - -Est-il rien que pour eux ma tendresse ne fasse; - -Les grandeurs, les plaisirs vont les environner; - -Et je ne me fais Roi, que pour les couronner. - - -MEDÉE. - -Seigneur, je pars contente aprés cette assurance. - -Mais de Creon tantost j’ay bravé la clemence. - -Je tremble avec raison que ses ressentimens - -Ne punissent mes Fils de mes emportemens; - -Et que pour m’accabler, sa trop juste colere - -Ne se vange sur eux du crime de leur Mere. - -A Créüse bien-tost je vais les envoyer. - -Pour eux, au nom des Dieux, allez vous employer. - -Adoucissez Creon, attendrissez Créüse. - -L’amour a fait mon crime, il fera mon excuse: - -C’est lui, c’est la douleur, qui m’a fait égarer; - -Et par un prompt exil je vais tout reparer. - - -JASON. - -Que vous connoissez mal Creon & sa clemence! - -Un si prompt repentir désarmant sa vengeance, - -Sensible à vos malheurs, ses soins & ses bienfaits - -Adouciront vos maux, combleront mes souhaits. - -Je vais remplir vos vœux & calmer sa colere. - - -MEDÉE. - -Peignez luy bien, Seigneur, mon repentir sincere. - -Je veux dés ce soir même abandonner ces lieux. - -Pour la derniere fois recevez mes adieux. - - -JASON. - -Puisse le juste Ciel à mes vœux favorable - -Vous accorder, Madame, un repos desirable. - -Jason à son destin cedant avec regret, - -Nourrissant loin de vous un deplaisir secret, - -Gardera cherement dans le fond de son ame, - -Le tendre souvenlr d’une si belle flâme. - -L’absence ny le temps n’effaceront jamais - -De son cœur affligé le prix de vos bien-faits. - - - - -SCENE IV. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -VA, quand tu le voudrois, il y va de ma gloire; - -Je t’empescheray bien d’en perdre la memoire. - -Je sçais quand il me plaist, dans l’ame des ingrats - -Graver des souvenirs qui ne s’effacent pas. - -Que j’ay souffert, Rhodope, à cacher ma colere? - -Quelle horrible contrainte il a fallu me faire? - -Ma rage en est accrüe; & ce torrent fougueux - -Va plus rapidement se deborder contr’eux. - -Il ne me reste plus que d’évoquer Hecate, - -Et tous ces Dieux crüels dont la fureur me flate. - -Mes plus mortels poisons, mes charmes sont tous prests. - -Hâtons nous de lancer nos redoutables traits. - - -Rhodope tu connois cette robe éclattante - -De rubis lumineuse & d’or étincellante; - -Parure inestimable, ornement pretieux - -Où l’art & la richesse ébloüissent les yeux. - -Le Soleil mon Ayeul, favorisant mon Pere, - -Pour present nuptial en fit don à ma Mere; - -Et semble avoir mêlé pour enrichir ses dons - -Le feu de la lumiere à l’or de ses rayons. - -C’est de tous le thresors, où je pouvois pretendre, - -L’unique qu’en fuyant Medée ait daigné prendre. - -Tu sçais qu’en arrivant en ces funestes lieux, - -De Créüse ébloüie elle enchanta les yeux. - -Admirant son éclat & vantant sa richesse, - -Elle a tout employé, prieres, dons, promesse, - -Pour pouvoir posseder ce superbe ornement. - -Il faut qu’à ma vengeance il serve d’instrument. - -Je vais l’empoisonner, & par mon art funeste - -Mêler un pront venin à son éclat celeste; - -Mille sucs empestez, milles charmes divers; - -Et la Rage, & la Mort, & l’horreur des Enfers. - -Je veux que mes Enfans, pour cacher ma vengeance, - -Et feignant d’implorer ses soins & sa clemence, - -Ministres non suspects de mon courroux affreux, - -Portent à leur Marâtre un don si dangereux. - -Mais allons engager mes Dieux dans ma querelle. - -J’entens déja leur voix qui m’anime & m’appelle. - -Terribles Dieux du Stix, je marche sur vos pas. - -Dans ce pressant besoin ne m’abandonnez pas. - - -Fin du troisiéme Acte. - - - - -ACTE IV. - - -SCENE PREMIERE. - - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -IL est temps d’achever le charme & ma vengeance. - -Hecate, vien pour mou signaler ta puissance. - -Hecate, triple Hecate, exauce enfin mes vœux. - -Vien; je vais consommer mes mysteres affreux. - -J’ay mis mon art en œuvre; et ma robe empestée - -A bû les sucs mortels dont elle est infectée. - -Aux poisons j’ay mêlé mes charmes les plus forts. - -Mais que pourroient sans toi mes impuissans efforts? - -Grande Divinité, tu rens mon art terrible. - -Irrite les poisons & la flâme invisible, - -Que j’ay sceu confier à ce don pretieux. - -Sur tout cache la bien aux regards curieux; - -Et qu’au gré de mes yeux impuissante ou fatale, - -Elle devore seuls Creon & ma Rivale. - -Qu’elle épargne tout autre & ne consume qu’eux. - -Hecate entens ma voix, & viens remplir mes vœux. - -Elle vient. Je la sens qui m’échauffe & m’entraîne. - -Tout mon cœur en fremit & je respire à peine. - -Une soudaine horreur fait dresser mes cheveux. - -Mes yeux percent la nuit du sejour tenebreux. - -Je vis me faire oüir dans l’Empire des Manes. - -Je vais les évoquer. Loin d’icy, loin Prophanes. - - - - -SCENE II. - -MEDÉE, seule. - - -MInistres rigoureux de mon courroux fatal, - -Redoutables Tyrans de l’Empire infernal, - -Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres, - -Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres, - -Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez, - -Criminels sans relâche à souffrir condamnez, - -Barbare Tisiphone, implacable Megere, - -Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere, - -Reconnoissez ma voix & servez mon courroux. - -Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous. - -Venez semer icy l’horreur & les allarmes. - -Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes. - -Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers; - -Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers. - - -On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres. - -L’air au loin retentit de hurlemens funebres. - -Tout répand dans mon ame une affreuse terreur. - -Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre; - -Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre. - -Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher? - -Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher. - -Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race, - -Il se cache de honte & pleure sa disgrace. - -Son desespoir commence à soulager le mien. - -Le crime de ta race est plus noir que le tien, - -Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare - -Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare. - - -Mais quels Fantômes vains sortent de toutes parts? - -Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards? - -Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere! - -Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere? - -Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur - -Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur. - -Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante - -Se jette entre nous deux terrible & menaçante? - -De blessures, de sang, couvert, defiguré, - -Ce Spectre furieux paroît tout déchiré. - -C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine. - -Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine, - -Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur. - -Il fût ton assassin; il sera ton vangeur; - -Et sçaura t’immoler de si grandes victimes - -Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes. - -Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux. - -Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux. - -Noire Fille du Stix, Furie impitoyable, - -Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable; - -Calme de tes serpents les affreux sifflemens. - -Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens. - -Ne songe qu’à servir une fureur si grande. - -Hecate le desire, & je te le commande. - -Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez, - -J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez. - -Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance. - - - - -SCENE III. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Viens, Rhodope; mon art ne craint plus ta presence. - -Le charme est consommé. C’en est fait & jamais - -Un espoir plus certain ne flatta mes souhaits. - -Apporte prontement ma Robbe pretieuse. - -Pour mes ennemis seuls elle est contagieuse. - -Ne crains pas de toucher ce don pernitieux. - -Puis cherche mes Enfans; conduis les en ces lieux. - -Je veux les preparer à servir ma vengeance - -Et feignant d’obéïr au Tyran qui m’offence - -Leur cacher mes desseins, afin qu’ils trompent mieux - -De leurs maux & des miens les Auteurs odieux. - - - - -SCENE IV. - -MEDÉE, seule. - -ENfin de mes Tyrans je vais punir les crimes. - -Il ne me reste plus qu’à parer mes victimes. - -Le sacrifice est prest. L’heure approche; & mon cœur - -Triomphe & s’applaudit déja de son bon-heur. - -Cours chercher mes Enfans. O superbe parure, - -(Rhodope apporte la Robbe de Medée & sort pour amener les enfans.) - -Present qui va servir à vanger mon injure, - -Cache bien les tresors que mon art t’a commis. - -Mes plus chers interests à toi seul son remis. - -Que j’ayme en ce moment l’éclat qui t’environne. - -Ah! seul tu me tiens lieu d’Empire & de couronne. - - - - -SCENE V. - -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE - - -MEDÉE. - -Approchez, approchez, jeunes Infortunez, - -Qu’aux maux presqu’en naissant le Ciel a condamnez. - -On va nous separer par une loi severe. - -C’en est fait, mes Enfans; vous n’avez plus de Mere. - -Je ne joüiray plus de vos transports charmans. - -Le Sort crüel m’arrache à vos embrassemens. - -Vostre veuë est un bien que sa rigueur m’envie. - -Vous n’adoucirez point les malheurs de ma vie; - -Et mes yeux, loin de vous, aux pleurs accoûtumez, - -Par vos mains en mourant ne seront point fermez. - -Il vous est interdit d’accompagner ma fuitte. - -Sous un joug estranger le Ciel vous precipite; - -Et vous asservissant à de crüelles loix, - -Il vous donne des fers dont je sens tout le poids. - -Soumettons nous, mes Fils; cedons à la Fortune. - -Quittez cette fierté prés des Rois importune. - -Votre sort a changé; changez aussi de vœux: - -L’abbaissement, mes Fils convient aux malheureux. - -Oubliez vostre sang; oubliez vos Ancestres: - -Esclaves, apprenez à menager vos Maistres; - -Et leur immolant tout, ainsi qu’à vos vrais Dieux, - -Essayez à trouver grace devant leurs yeux. - -Portez, pour commencer, ma robbe à la Princesse. - -Offrez la de ma part; peignez lui ma tristesse; - -Qu’un juste repentir surmonte ma fureur; - -Que j’implore pour vous ses bontez, sa faveur. - -Allez; de vos destins à present Souveraine, - -Mes Fils, c’est vostre Mere, & de plus vostre Reine. - -Sans rougir, à ses pieds d’abord prosternez vous. - -Baisez avec respect sa robbe & ses genoux; - -Et par vos soins flatteurs, par vos tendres caresses, - -Appuiez vivement la foi de mes promesses. - -Qui vous peut retenir? Mes Fils, vous soupirez; - -Et vous n’osez lever vos yeux mal assurez. - -Je le vois. Vostre sang repugne à ces foiblesses. - -Les neveux du Soleil ont horreur des bassesses. - -Mais c’est l’arrest du Sort. Vous pouvez sans rougir, - -Imiter mon exemple, à mes loix obéïr. - -(à Rhodope.) - -Tu pourras au besoin leur servir d’interprete, - -(à Rhodope.) - -Rhodope, conduis-les; fais ce que je souhaitte; - -Et reviens avec eux m’informer prontement - -Comme on aura receu ce fatal vestement. - - - - -SCENE VI. - -MEDÉE, seule. - -Tout succede à mes vœux & mon dessein s’avance. - -Ne m’abandonnez pas, remplissez ma vengeance, - -Dieux, redoutables Dieux, qu’avec ardeur je sers, - -Qui venez de moüir du plus creux des Enfers. - -Dans le piege fatal faittes tomber ma proye. - -Aveuglez mes Tyrans ennivrez de leur joye. - -Que Medée asservie à tant d’abaissement, - -N’ayt pas esté reduitte à feindre impunement. - -Montrez qu’on vous offense au moment qu’on m’outrage. - -Déja je crois vous voir remplir toute ma rage. - -Déja je vois tomber & Créüse & Creon. - -Mais comment nous vanger du perfide Jason? - -Comment punir assez son crime detestable? - -De tous mes Ennemis il est le plus coupable. - -Enfantons quelque monstre; inventons quelque horreur, - -Qui de tous mes forfaits surpasse la noirceur. - -Dieux! que m’inspirez-vous? quelle barbare image, - -Quel horrible attentat offrez-vous à ma rage? - -Moi-même je fremis à cét objet affreux. - -Ce crime m’épouvante & surpasse mes vœux. - - - - -SCENE VII. - -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE. - - -RHODOPE - -Vostre present, Madame, a charmé la Princesse. - -Ne pouvant se lasser d’en vanter la richesse, - -Dés ce soir sans soupçon elle veut s’en parer. - -Creon même, Creon s’empresse à l’admirer. - -Jason & vos presents les assurent, Madame, - -Que la raison éteint la colere de vostre ame; - -Que pour vous, pour vos Fils, vous faisant un effort, - -Vous cedez par devoir à la rigueur du Sort. - -Enfin tous deux comblant vos Enfans de caresses, - -Ont temoigné pour eux les dernieres tendresses. - -Que vois-je! vous pleurez. Si prés de vous vanger, - -Quel trouble vous saisit & vient vous affliger? - - -MEDÉE. - -Helas! - - -RHODOPE. - -Vous gemissez; d’où naissent ces allarmes? - -Attachant sur vos Fils vos yeux baignez de larmes, - -Vous fremissez, Madame, & changeant de couleur - -Vous détournez soudain la veuë avec horreur. - - -MEDÉE. - -Quelque vive douceur qu’ayt pour moi la vengeance, - -Un trouble violent en secret la balance. - -Je pleure avec raison ces Enfans malheureux. - -Quel crime les condamne, & qu’ont-ils fait aux Dieux? - -Dans un âge si tendre ils vont perdre leur Mere; - -Et les Infortunez n’ont déja plus de Pere. - -Esclaves, Estrangers, sans appui, sans secours, - -Quelle suitte de maux va marquer tous leurs jours. - -C’est en vain que je vais leur ravir leur Marâtre, - -De quelque objet nouveau mon Perfide idolatre, - -Les remettra bien-tost sous un joug odieux, - -Et les accablera d’un poids injurieux. - -Quel Astre empoisonnant votre triste naissance, - -Mes Fils, versa sur vous sa crüelle influence? - -Languissans sous le joug, gemissans dans les fers, - -Le Destin vous condamne à cent malheurs divers. - -Vous vous consumerez dans un vil esclavage, - -Essuyant chaque jour quelque nouvel outrage. - -Quel sort... Ah cette idée irrite ma douleur, - -Et l’amour maternel, redouble ma fureur! - -Pour les Fils du Soleil quel indigne partage! - -Quel coup... mon amour meurt & se transforme en rage; - -C’en est fait. Innocens, vous me tendez les bras. - -Ces regards caressans, ce souris plein d’appas, - -Reveillant la nature, augmentant ma foiblesse, - -Jusqu’au fond de mon cœur vont chercher la tendresse. - -Helas! en souriant, vous repandez des pleurs. - -Infortunez! déjà sentez vous vos malheurs! - -Que voulez-vous de moi par ces douces caresses? - -Il nous faut renoncer à toutes ces tendresses. - -De votre trïste Mere il faut vous détacher; - -A de si doux plaisirs il faut nous arracher. - -En vain j’avois sur vous fondé mon esperance. - -En vain je me flattois d’élever votre Enfance. - -Il nous est interdit de nous voir desormais; - -O mes Fils! il nous faut separer pour jamais. - - -RHODOPE. - -Epuisez vos transports, Madame. La Princesse - -Pour un temps assez court s’en prive & vous les laisse. - -Elle leur a prescrit de venir en ces lieux, - -Recevoir prontement vos pleurs & vos adieux. - - -MEDÉE. - -L’Orgueilleuse déjà leur commande, & m’outrage! - -O ma lente douleur! ô mon foible courage! - -A quels affronts crüels, à quel sort odieux - -Livres tu lâchement le plus beau sang des Dieux! - -Ma fureur se reveille, & l’amour la ranime. - -Ozons les affranchir du joug qui les opprime. - -Couronnons ma vengeance & bornons leur malheur. - -Que dis-tu Miserable, & que veut ta fureur? - -Non, pour finir leurs maux, il n’est plus d’autre voye. - -Un moment de douleur va me combler de joye. - -Frappons.... Frappons... - - -UN DES ENFANS. - -Ah! Dieux. Ma Mere! qu’avez-vous? - - -L’AUTRE ENFANT. - -Pourquoi nous menacer, & d’où vient ce courroux? - -Je tremble. - - -MEDÉE. - -Je fremis. Leurs regards & leurs larmes - -Me troublent, & des mains me font tomber les armes. - -O mon sang! ô mes Fils, si chers à mes desirs! - -Objets de ma tendresse & de mes deplaisirs, - -Infortunez auteurs de ma douleur amere, - -Approchez mes Enfans; embrassez votre Mere. - -Empressez-vous encor d’obéïr à mes loix; - -Et baisez moi du moins pour la derniere fois. - - -Rhodope, conduis les dans la chambre prochaine. - -Leur veüe accroît mon trouble & redouble ma peine. - -Qu’ils me coûtent de pleurs! qu’ils me sont chers! helas! - -Mon lâche amour, mes pleurs ne les soulagent pas. - - - - -SCENE VIII. - -MEDÉE, seule. - -TU les aimes, Cruelle, & tu les laisses vivre! - -Aux malheurs les plus grands ta foiblesse les livre; - -Et ta pitié barbare en respectant leurs jours, - -Du plus affreux destin leur prepare le cours. - -Ah! lâche! suis tu donc un foible amour pour guide? - -Sauve les; tu fais bien. Leur Pere moins timide - -Pour vanger tes Tyrans leur percera le flanc. - -Quoi! leur Pere à Créüse immoleroit mon sang! - -Non, mes Enfans jamais ne seront sa victime: - -Ils mourront de ma main. Tout me force à ce crime. - -Qu’ils meurent ces Enfans d’un infidelle Epoux: - -Adoptez par Créüse, ils ne sont plus à nous. - -Ah! s’ils sont innocens, aussi l’estoit mon Frere! - -J’immolerois mes Fils! ô trop barbare Mere! - -Ah! plûtost.... l’heure approche; un exil rigoureux, - -Un divorce crüel va me separer d’eux. - -Ils n’adouciront point ma fuitte et mes allarmes. - -S’attachant à leur Mere, & tout baignez de larmes, - -De mes bras, de mon sein, on va les détacher: - -A l’amour maternel on va les arracher. - -Non, ne l’endurons pas. Qu’ils meurent pour leur Pere; - -Qu’ils meurent. Aussi-bien ils sont morts pour leur Mere. - -O Jason! ô mes Fils! Amour, Haine, Fureur, - -Cessez par vos combats de déchirer mon cœur! - -Pour le percer ce cœur, trop de rigueur s’assemble. - -Le Temps fuit; le mal presse. Accordez-vous ensemble. - - -Fin du quatriéme Acte - - - - -ACTE V. - - -SCENE PREMIERE. - - -MEDÉE, RHODOPE. - - -RHODOPE. - -AH! Madame, fuyez un Peuple furieux. - -Fuyez, sans differer, de ces funestes lieux. - -Tandis qu’avec le trouble y regne l’épouvante. - -Votre present fatal a passé vostre attente; - -Et vos fiers Ennemis mourans, desesperez, - -Succombent au poison dont ils sont devorez. - -A peine, à peine encor vostre aveugle Rivale - -Portoit avec plaisir cette Robbe fatale, - -Qu’un feu sombre et crüel, une invisible ardeur - -Embraze tout son corps, & consume son cœur. - -Un funeste poison courant de veine en veine, - -Allume dans son sang une flâme inhumaine, - -Qui penetre avec force & s’attache à ses os. - -C’est en vain qu’on s’empresse à soulager ses maux. - -La Robbe devorante à son corps attachée, - -Y nourrit le venin de la flame cachée; - -Et du charme crüel l’impitoyble ardeur - -Triomphe sans obstacle & regne avec fureur. - -Qui veut la secourir, de sa perte complice, - -Loin de la soulager, redouble son supplice. - -On ne peut de ce feu calmer l’embrazement. - -On ne peut arracher le fatal vêtement. - -Creon saisi d’horreur à l’arracher s’empresse. - -Mais du charme aussi-tost la flâme vangeresse, - -Dans son sein embrazé porte les mêmes feux: - -Il se sent consumer d’un poison rigoureux. - -Chacun s’occupe encor du peril qui les presse. - -Servez-vous des momens que ce trouble vous laisse. - -Profittez de l’horreur qui regne dans ces lieux, - -Et fuyez pour jamais leur aspect odieux. - - -MEDÉE. - -Que je fuye! ah! Rhodope, au comble de la gloire, - -Quand sur mes Ennemis j’emporte la victoire. - -Que je fuye! ah! le Sort m’eût-il reduitte à fuir, - -D’un spectacle si beau je reviendrois joüir; - -Je viendrois assister à ce grand Hymenée. - -Laisse moi contempler sa pompe fortunée; - -Et d’un objet si doux, d’un coup si glorieux, - -Repaistre avidement mes regards curieux. - -Mes odieux Tyrans deviennent mes victimes! - -Ah! je cueille en ce jour le fruit de tous mes crimes. - -Mon courroux triomphant ne peut trop s’applaudir; - -Et mon nom desormais ne sçauroit plus perir. - -Ce n’est pas tout. Rentrons; & perdant l’Innocence, - -Couronnons ce grand jour & comblons ma vengeance. - - - - -SCENE II. - -JASON, en entrant. - -En vain, pour la trouver, je cours de toutes parts. - -Ah! sans doute son art la cache à mes regards. - -Elle croit éviter le courroux qui m’enflâme. - -Mais qui l’en peut sauver? - - - - -SCENE III. - -JASON, CRÉUSE, CYDIPPE - - -CRÉUSE. - -Ah! Seigneur: - - -JASON. - -Ah! Madame. - -Quel est mon desespoir! Où portez vous vos pas? - - -CRÉUSE. - -Ah! Seigneur, le Roi vient de mourir dans mes bras. - -Ce dernier coup manquoit au tourment qui m’accable. - -Joüet infortuné du Sort impitoyable, - -Preste enfin d’assouvir son rigoureux courroux, - -Je viens du moins, je viens mourir auprés de vous: - -Vous fermerez mes yeux. - - -JASON. - -Dieux! qu’entens-je? ah! Madame, - -On peut esteindre encore une crüelle flâme. - -Les Dieux, les justes Dieux pour vous s’interessans, - -Prendront soin par pitié de vos jours innocens; - -Et vous verrez Medée à vos pieds expirante, - -Y servir de victime à ma fureur sanglante. - -J’en atteste ces Dieux. J’en jure mon amour. - - -CRÉUSE. - -En vain vous pretendez me rappeller au jour. - -Medée à se vanger est trop ingenieuse. - -Mon sang doit assouvir sa rage furieuse; - -Et vos soins, votre amour, loin de me secourir, - -Irritent le poison dont je me sens mourir. - -Envieux du plaisir que m’offre vostre veüe, - -Son art haste l’effet du charme qui me tuë; - -Et l’Amour seul, plus fort que ses Enchantemens, - -M’anime & me soutient encor quelques momens. - -Ecoutez-moi, Seigneur. Mes maux ny ma foiblesse - -Ne sçauroient rallentir l’ardeur de ma tendresse. - -La Mort même ne peut éteindre un feu si beau. - -Je l’emporte avec moi dans l’horreur du tombeau; - -Mon amour y vivra. La Fortune jalouze - -N’a pû souffrir, Jason, de me voir vostre Epouse. - -Mais la Crüelle au moins me laisse la douceur, - -De mourir prés de vous, possedant vostre cœur. - -Je goûte en mes tourments cette douceur secrette. - -La vie & les grandeurs n’ont rien que je regrette. - -Unique & tendre objet de mes vœux les plus doux, - -Je ne plains en mourant, ne regrette que vous. - -Trop heureuse en effet si comblant mon attente - -Les Dieux... ah! quel tourment! quelle ardeur devorante! - -Mon supplice s’accroît; je me sens déchirer: - -Je brûle. Adieu, Jason; il faut nous separer. - - -JASON. - -Nous separer! ô Dieux! ah! rigueur qui me tuë. - -Nous separer! quel coup pour mon ame éperduë! - -Ah! je souffre à la fois mille horribles tourmens! - -Quoi tous les Dieux sont sourds à mes gemissemens! - -Je vous perds pour jamais; en vain je les implore. - -Et j’ay seul allumé ce feu qui vous devore! - -Non je ne verrai point un si crüel malheur; - -Et par un pront trépas j’en previendray l’horreur. - - -CRÉUSE. - -A trop de desespoir vostre ame s’abandonne. - -Vivez, Jason, vivez. C’est moi qui vous l’ordonne. - -Ne me refusez pas dans mon sort rigoureux - -L’unique & dernier bien qui flatte encor mes vœux. - -Gardez le souvenir d’une triste Princesse. - -Conservez lui, Jason, toute vostre tendresse. - -Elle meurt vostre Epouse. A la face des Dieux - -Recevez donc ma main & mes derniers adieux. - -Que ne puis-je employer ces vains restes de vie, - -A vous prouver l’amour dont mon ame est remplie? - -Helas! on n’a jamais aimé si tendrement; - -Et jamais je n’aimay plus que dans ce moment. - -J’en atteste les Dieux. Mes forces s’affoiblissent: - -Ma voix, mon sang se glace; & mes yeux s’obscurcissent. - -Malgré le Sort crüel, qui va nous désunir, - -Mon cœur vous aime encore à son dernier soupir. - - -CYDIPPE. - -Elle expire, Seigneur. - - -JASON. - -Destin impitoyable! - -Elle est morte; & je vis! ô tourment effroyable! - -Ah! mon bras au deffaut de ma lente douleur - -De ce supplice affreux doit m’épargner l’horreur. - -Meurs, lâche; meurs enfin. Mais ma douleur m’abuse. - -Je dois un sacrifice aux Manes de Créüse. - -Pour appaiser son Ombre & ses ressentimens, - -Je veux livrer Medée au plus crüels tourmens; - -De mon ame aussi-tost sur le rivage sombre - -De ce sang assouvie ira trouver son ombre. - -La soif de te vanger seule arreste mon bras. - -Belle Ombre, attens; j’y cours & vais suivre tes pas. - -Medée en vain me fuit; en vain son art la cache. - -A ma juste fureur il n’est rien qui l’arrache. - -Je suivray la Barbare au bout de l’Univers. - -Et je la trouveray même au fond des Enfers. - -Mon amour furieux me servira de guide. - - - - -SCENE IV. - -JASON, MEDÉE. - - -MEDÉE. - -Tu n’iras pas si loin pour me trouver, Perfide. - -C’est Medée. Oüi, c’est elle. - - -JASON. - -Ah! crains mon desespoir - -Barbare... - - -MEDÉE, le frappant de sa Baguette. - -Arreste, Ingrat; & connois mon pouvoir. - - -JASON. - -Quel prodige estonnant! Dieux! ma fureur est vaine! - -Je me sens retenu par une estroitte chaîne. - -Je demeure immobile, & malgré mes efforts - -Le pouvoir de son art s’oppose à mes transports. - - -MEDÉE. - -Juge, si c’est à moi de craindre ta vengeance. - -Un sort comme le mien n’est pas en ta puissance; - -Magnanime Heros, ne songe plus à moi; - -Trop indigne aussi-bien d’un Epoux tel que toi. - -Laisse une Infortunée, oublie une Estrangere, - -Sans appui, sans couronne, errante & solitaire. - -Un hymen plein d’appas, un thrône glorieux - -T’attendent en ce jour dans ces superbes lieux. - -Est-il temps de rester auprés d’une Jalouse! - -Va soupirer aux pieds de ta nouvelle Epouse. - -Vante lui ton ardeur, assure lui ta foi: - -Tu luy voles le temps que tu perds avec moi. - -Dois-tu pas à son sort unir ta destinée? - -Haste-toi de conclurre un si doux hymenée, - -Le Sacrifice est prest, & le Temple est orné; - -On n’attend plus que toi. Cours, Epoux fortuné. - - -JASON. - -Quoi! La Barbare encore & m’insulte & m’outrage! - -Faut-il que par son art elle brave ma rage? - -Je ne puis l’immoler à ma juste fureur! - -Son sang appaiseroit Créüse & ma douleur! - - -MEDÉE. - -Oüi, Jason, à Créüse il faut quelque victime; - -Et mon sang répandu doit effacer mon crime. - -Sois content. J’ay versé le plus pur de ce sang. - - -JASON. - -Comment? - - -MEDÉE. - -A tes deux Fils j’ay sceu percer le flanc. - -Regarde ce poignard & cette main sanglante; - -C’est mon sang, du tien, qu’elle est teinte & fumante, - -Mon bras pour dernier coup vient de les égorger. - -Si déjà ton ardeur languit pour la Princesse; - -Si tu fuis, Inconstant, ta nouvelle Maîtresse; - -Cours du moins, Pere heureux, à tes Fils expirans, - -Rens leur les derniers soins, embrasse les mourans. - -JASON. - -Ah! Barbare! - - -MEDÉE. - -En est-ce assez, & connois-tu Medée? - -De son affreux pouvoir garderas-tu l’idée? - -Oublîras-tu sa haine, ainsi que son amour? - - -JASON. - -Monstre, à tes propres Fils avoir ravi le jour! - -Pourquoi sacrifier d’innocentes victimes! - - -MEDÉE. - -Ils estoient nez de toi, demandes-tu leurs crimes? - -Ma trop juste fureur a dû les en punir; - -J’ay dû finir leurs maux, j’ay dû les prevenir; - -Te delivrer d’un joug que ton esprit abhorre; - -Rompre ces derniers nœuds qui nous serroient encore; - -Et, pour mieux t’oublier, effacer sans retour - -Jusqu’aux traces, Ingrat, de nostre affreux amour. - -Ce n’est pas sans remords que je m’y suis forcée. - -Tu m’en as inspiré l’audace & la pensée; - -Tu m’as seul enhardie à ce crüel dessein, - -Infidelle, & c’est toy qui leur perce le sein. - - -JASON. - -Quoi! les Dieux irritez, pour te reduire en poudre - -Sur ta teste à mes yeux ne lancent pas la foudre. - - -MEDÉE. - -Vangeurs des trahisons, Ennemis des Ingrats, - -Les Dieux pour t’accabler ont employé mon bras; - -La foudre étoit trop peu pour punir ton offence. - -J’ay servi leur justice & rempli leur vengeance. - -C’en est fait. Pour repaistre & mes yeux & mon cœur, - -Moi-même j’ay voulu joüir de ta douleur. - -Un spectacle si doux met le comble à ma gloire: - -Je savoure à longs traits ta peine & ma victoire - -Et je recouvre enfin ma gloire, mon repos, - -Mon Sceptre, mes Parents, la Toison & Colchos. - -Je pars; puis que ma fuitte a pour toi tant de charmes, - -Leve encor jusqu’à moi tes yeux chargez de larmes, - -Ingrat. Voi ces Dragons qui soûmis à ma loy, - -(Medée monte dans un Char, traîné par des Dragons.) - -Et plus reconnoissans, plus fidelles que toi, - -Par des chemins nouveaux vont guider leur maîtresse. - -Tes vœux sont satisfaits; pour jamais je te laisse. - -Adieu; je t’abandonne aux horreurs de ton sort. - -Ingrat, je te hais trop pour te donner la mort. - -(Le Char s’envole.) - - - - -SCENE DERNIERE. - -JASON, IPHITE. - - -JASON. - -ELle fuit; & ce Char l’enlevant dans les nuës, - -Ouvre à sa cruauté des routes inconnuës. - -La Barbare à mes yeux disparoît pour jamais; - -Elle brave ma haine aprés tant de forfaits; - -Et m’enleve en fuyant, malgré ma rage extrême, - -Beaupere, Enfans, Maîtresse, & ma vengeance même. - -Je ne puis la punir de tant de crüauté. - -Le Ciel offre un asile à son impieté. - -C’en est trop. Terminons ma vie & son supplice. - -Je ne puis me vanger; il faut que je perisse. - -Trop malheureux objets de l’amour de Jason, - -Déplorable Créüse! infortuné Creon! - -O mes Fils! joüissez de la seule vengeance, - -Que les Dieux inhumains laissent en ma puissance. - -(Il se tuë.) - - -IPHITE. - -Ah! Seigneur... il n’est plus. Quels horrible malheurs - -O trop funeste Amour, produisent tes fureurs. - - -FIN. - - - - -Extrait du Privilege du Roy. - -Par Lettres Patentes de Sa Majesté, données -à Paris le vingt-quatriéme Mars 1694. -Signé; NOBLOT. Il est permis au Sieur -PIERRE EMERY Libraire de Paris, -d’imprimer un Livre intitulé Medée, Tragedie nouvelle, -pendant le temps de six années consecutives: Avec défenses -à tous autres de le vendre & le debiter sans le consentement dudit -Exposant à peine de confiscation des Exemplaires -contrefaits & de trois mil livres d’amende, -ainsi qu’il est porté plus au long dans lesdites Lettres. - - -Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs -& Libraires de la Ville de Paris, le 26. dudit mois & an. -Signé; P. AUBOÜIN, Syndic. - - -Achevé d’imprimer le premier Avril 1694. - - -Ledit Sieur Emery a fait part dudit Privilege aux Sieur -Auboüin & Clouzier. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉDÉE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Mariot from files generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉDÉE</span> ***</div> - - -<div class="transnote chapter"> -<p> -<strong>Notes du -transcripteur: -</strong> -</p> - -<p class="indentNO pfs80"> -L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée. -<br> -<br> -Les erreurs de typographie évidentes ont été corrigées. -</p> -</div> - - -<div class="titlepage"> -<h1>MEDÉE,</h1> - -<p class="centerserif xlarge ftsp"> -<i>TRAGEDIE.</i> -</p> - - -<p class="centerserif"> -Par -</p> -<p class="centerserif xlarge"> -Hilaire-Bernard de Longepierre -</p> - -<p class="centerserif"> -A PARIS, -<br> -Chez -<br> -PIERRE AUBOUYN, -<br> -Libraire de Monseigneur le Duc de Bourgogne, -</p> - -<p class="centerserif"> -PIERRE EMERY, -</p> - -<p class="centerserif"> -CHARLES CLOUZIER. -</p> - - -<p class="centerserif"> -Quay des Augustins, -<br> -prés l’Hôtel de Luynes, -<br> -à l’Ecu de France, -<br> -& à la Croix d’or. -</p> -<p class="centerserif large"> -1694 -</p> - - -<hr class="r33"> - -</div> - - - - - -<div class="chapter"> -<h2 style="margin-top: 4em"><i>PREFACE.</i></h2> - -<p class="indent"> -<span class="lettrine">I</span>L y a peu d’Histoires aussi connuës que -celle de Medée, & de sujets de Tragedie aussi celebres que celuy-cy. -Euripide l’a traitté parmi les Grecs. Ennius, Pacuvius, Accius, Ovide, & -Seneque parmi les Romains. Monsieur Corneille parmi nous. La Tragedie -d’Euripide & celle de Seneque nous restent encore avec quelques vers des -autres. </p> - -<p class="indent"> Je me suis laissé tenter aprés tant de grands hommes -à la beauté de ce sujet. Il m’a toûjours paru que les deux grands -ressorts de la Tragedie, la terreur & la pitié, s’y font sentir -vivement; & que Medée toute méchante & toute criminelle qu’elle est, -estant aussi tres malheureuse & trahie par celuy pour qui elle a tout -fait & tout abandonné, est l’un des personnages du monde le plus propre -à faire un grand effet sur la Scene. La simplicité même du sujet, quoy -que du goût de peu de gens parmi nous, a esté un nouvel attrait pour -moy. J’ay voulu tenter de donner au Public une Piece à peu prés dans le -goût des Anciens: c’est à dire, une Piece dans laquelle une action -grande, tragique & merveilleuse, mais en même temps tres simple, fût -soutenue seulement par la noblesse des pensées, par la vivacité des -mouvemens, & par la dignité de l’expression. C’est ainsi que ces grands -Maistres de l’art, sur les ouvrages desquels l’art même & les regles ont -esté formés, ont constitué leurs Tragedies, & ont composé ces -chefs-d’œuvre merveilleux, qui ayant fait l’admiration de tous les -siecles, font encore pleurer & fremir dans la simple lecture. Ces Genies -sublimes se sentant assez de force pour soutenir un sujet par luy même & -et par eux mêmes, ont dédaigné d’avoir recours à un grand attirail -d’incidens & d’Episodes; & ont rebutté les jeux de Theatre, les petites -surprises & ces autres agremens frivoles, qui plaisent dans la Comédie; -mais qui ne servent dans la Tragedie qu’à amortir & à éteindre le -pathetique, qui en est l’ame. Ils auroient crû sortir du caractere du -Poëme tragique, & blesser en quelque maniere la raison, & les regles par -consequent, s’ils s’étoient écartez de cette simplicité d’action. Que -penseroient-ils donc s’ils entendoient dire à present qu’une Tragedie -n’est pas Tragedie ny dans les regles, parce qu’elle est simple? ils -jugeroient sans doute que de pareils Critiques n’ont aucune idée de la -Tragedie ny des regles; & qu’ils n’en connoissent que le nom. -</p> - - -<p class="indent"> -On seroit tres faché cependant, que ceux qui ne connoissent pas les -Tragedies des Anciens par elles mêmes, en voulussent juger par cette -Piece qui leur est infiniment inferieure en tout. Pour ressembler à ces -grands hommes, ce n’est pas assez de travailler dans leur goût & d’aprés -eux; il faudroit encore avoir leur genie. Cette Piece donc peut fort -bien estre simple comme celles des Anciens sans estre belle: mais en ce -cas, c’est uniquement ma faute; & cela n’empêche pas que la veritable -grandeur ne se trouve presques toujours jointe avec la simplicité. -</p> - - -<p class="indent"> -Je ne répondray point à toutes les Critiques qui se sont d’abord élevées -contre cette Piece. Je crois qu’on doit toûjours laisser au Public une -liberté entiere d’en juger, & qu’un ouvrage doit se deffendre par -luy-même. Peut-estre que ceux à qui la grande simplicité d’action qui -regne dans cette piece, n’auroit pas entierement pleu dans la -representation, en seront moins blessez dans la lecture; & qu’ils -trouveront que j’y ay supplée autant qu’il m’a esté possible, par le -soin que j’ay pris de l’expression. J’ay toûjours esté persuadé que -c’est ce qui anime & ce qui soutient le plus un ouvrage, lorsque -n’estant pas dans la bouche des Acteurs qui luy donnoient en quelque -maniere la vie, il est comme mort sur le papier. Aussi avec quel soin -les Anciens, & en particulier les Tragiques Grecs ne s’y sont-ils pas -attachez? Il seroit trop long de parler icy de la sublimité, de la -force, de la richesse, de l’harmonie, de la vivacité de leurs -expressions; de ces tours si naturels en apparence, & pleins en effet -d’un si grand art; de ces hardiesses nobles & heureuses, où ne s’éleva -jamais un mediocre genie; de ces belles Epithetes qui rassemblant en un -seul mot plusieurs idées, leur donnent plus de force en les offrant -ainsi en raccourci; & qui par leurs peintures vives & nobles, font le -charme de la Poësie qu’elles animent & qu’elles enrichissent. Je diray -seulement pour donner quelque idée du soin que ces grands hommes ont -pris de l’expression, qu’ils s’y sont attachez, jusqu’à n’employer -presque que des mots consacrez à la Poësie & inconnus à la Prose; & que -quand même on renverseroit la structure & l’arrangement de leurs vers, -on ne laisseroit pas d’y sentir encore la Poësie la plus magnifique & la -plus élevée. -</p> - - -<p class="indent"> -Je ne sçaurois cependant m’empêcher de répondre à une des objections -qu’on m’a faites. On m’a accusé d’avoir pris plusieurs pensées dans -Monsieur Corneille. Mais pour me rendre justice, on devoit avoir dit que -Monsieur Corneille ayant pris plusieurs pensées dans Seneque, j’ay crû -pouvoir aussi puiser dans la même source & y en prendre quelques unes. -Voilà la verité; & je défie qu’on puisse citer un endroit de cette Piéce -qui paroisse emprunté de Monsieur Corneille, & qui ne soit pas de -Seneque. J’ay crû qu’il ne m’étoit pas deffendu de suivre ce Poëte -latin, & de m’enrichir de ses beautez & de ses pensées, à l’exemple de -Monsieur Corneille lui-même. Si ceux qui ont quelque discernement & -quelque goût pour ces sortes de choses, se donnent la peine de comparer -avec l’Original les endroits que la Medée de Monsieur Corneille & -celle-cy ont de communs; ils connoistront aisement, que ce que j’ay -traduit ou imité, n’est point une copie de copie; mais que j’ay -travaillé d’aprés l’original. -</p> - - -<p class="indent" > -Personne n’est plus admirateur que moi du merite de Monsieur Corneille. -Personne n’a plus de veneration & d’estime pour un si grand homme: & -cette veneration jointe au grand nom qu’il s’est acquis si justement, -m’auroit peut-estre empêché de traiter un sujet déja traité par luy, si -je n’avois consideré que dans sa Medée, comme il le reconnoît luy-même, -ce grand genie qui s’est fait admirer depuis, ne s’estoit pas encore -entierement developpé, quoy qu’à travers les nüages qui le couvrent, il -ne laisse pas de faire briller déja des étincelles de ce beau feu, qui -achevant bien-tôt aprés de dissiper tout ce qui luy faisoit ombre, a -produit le Cid, Polieucte, Cinna, & les Horaces. J’ay même traité ce -sujet si differemment de luy, que hors le fond de la Fable qui ne -sçauroit n’estre pas le même, & ce que nous a fourni Seneque; je ne croy -pas que le même sujet puisse estre traitté plus diversement. Aussi -j’espere que tous les gens desinteressez me rendront la justice de -croire, que quand Monsieur Corneille n’auroit jamais fait sa Medée, je -n’en aurois pas moins fait celle-cy, avec le secours d’Euripide & de -Seneque, qui ont esté mes seuls & veritables guides. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 style="margin-top: 4em"><i>ACTEURS.</i></h2> - -MEDÉE, Fille d’Æete, Roi de la Colchide & femme de Jason.<br> - -JASON, Prince de Thessalie.<br> - -CREON, Roi de Corinthe.<br> - -CRÉUSE, fille de Creon.<br> - -Les ENFANS de Medée.<br> - -RHODOPE, Confidente de Medée.<br> - -IPHITE, Confident de Jason.<br> - -CYDIPPE, Confidente de Créüse.<br> - -SUITTE DE CREON.<br> - - -<p class="centerserif"> -<i>La Scene est à Corinthe, dans le Palais de Creon.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 style="margin-top: 4em"><i>MEDÉE,</i> -<br> -</h2> - - -<p class="centerserif xlarge ftsp"> -<i>TRAGEDIE.</i> -</p> - - - - -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE I.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>E sçais ce que je dois à l’amour de -Medée.<br> - -Cesse, Iphite, à mes yeux d’en retracer l’idée.<br> - -Ce qu’elle a fait pour moi, dans le Grece, à Colchos,<br> - -Ne traverse que trop ma joye & mon repos.<br> - -Mais du Sort, de l’Amour, la fatale puissance<br> - -Fait taire mes remords & ma reconnoissance;<br> - -Et de ces deux Tyrans les violentes loix,<br> - -Ne laissent ny l’amour, ny la haine à mon choix.<br> - -Oüi de leur joug pressant l’invincible contrainte,<br> - -Fixe enfin mes destins & mes vœux à Corinthe.<br> - -En vain Medée en proye à ses transports jaloux,<br> - -Se livre à la douleur, s’abandonne au courroux.<br> - -Je la plains; mais, Ami, j’adore la Princesse:<br> - -Du destin de Jason souveraine Maistresse,<br> - -Elle asservit mon ame à son pouvoir vainqueur:<br> - -L’éclat de ses beaux yeux triomphe de mon cœur;<br> - -Et ce cœur embrazé d’une ardeur violente,<br> - -Ne sçauroit s’affranchir du charme qui l’enchante. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -De ce nouvel amour la trompeuse douceur,<br> - -Séduit vostre raison par son appas flatteur.<br> - -Vostre ame toute entiere avidement s’y livre;<br> - -Mais si fuyant, Seigneur, le plaisir qui l’enyvre,<br> - -Vous vouliez repousser un dangereux poison;<br> - -Si vous daigniez encor consulter la raison,<br> - -Vous banniriez bien-tost Creüse de vostre ame;<br> - -Et vous étoufferiez une funeste flâme.<br> -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Non, la raison icy d’accord avec mon cœur,<br> - -Authorise ma flâme & soûtient mon ardeur.<br> - -Exilez, fugitifs, le trépas de Pelie<br> - -Souleve contre nous toute la Thessalie.<br> - -Ce Tyran, de mon thrône injuste usurpateur,<br> - -De ses crimes enfin a lavé la noirceur.<br> - -Tu sçais comme Medée ardente à la vengeance,<br> - -Sur le flatteur appas d’une vaine esperance,<br> - -De ses propres Enfans en a fait ses bourreaux.<br> - -Ses Filles à l’envi le mirent par morceaux;<br> - -Et leur credule Amour armant leur bras timide<br> - -Commit par pieté cét affreux parricide.<br> - -Son fils Acaste armant pour vanger son trépas,<br> - -J’obéis au Destin, je quittay ses estats;<br> - -Et Creon seul osant plaindre nostre disgrace,<br> - -Lors que d’un fier Tyran la haine nous ménace,<br> - -M’a receu dans son sein moi, Medée & mes Fils,<br> - -D’une triste maison infortunez debris.<br> - -Seul il pouvoit me tendre une main salutaire;<br> - -Et le Ciel de mon sort le rend dépositaire.<br> - -En vain je chercherois en de nouveaux climats,<br> - -L’azyle & et le repos qu’il m’offre en ses estats.<br> - -Pour moy son amour brille & son estime éclatte.<br> - -Il me regarde en père; il m’applaudit, me flatte.<br> - -Cependant trop instruit par mes malheurs divers,<br> - -Toûjours du Sort jaloux je crains quelque revers. <br> - -Mon ennemi demande & Medée, & ma tête:<br> - -Irrité d’un refus à la guerre il s’appreste.<br> - -Creon m’aime, il est vray; Creon est genereux.<br> - -Mais on porte à regret le poids des malheureux.<br> - -Quelque noble panchant qui pousse à les défendre,<br> - -Iphite, on craint de voir ses estats mis en cendre,<br> - -Ses peuples asservis, & son thrône ébranlé.<br> - -Souvent même Creon flotte et paroist troublé.<br> - -D’ailleurs trop prevenu d’une haine secrette,<br> - -A Medée à regret il donne une retraitte;<br> - -Et contr’elle avec peine il retient un courroux,<br> - -Qui pourroit retomber jusques sur son Epoux.<br> - -Je dois donc, profitant d’un rayon favorable,<br> - -M’assurer en Creon un appui ferme & stable,<br> - -Et l’attachant à moi par le nœud le plus fort,<br> - -Prevenir & fixer l’inconstance du Sort.<br> - -Pour sa Fille avec joie il voit briller ma flâme;<br> - -Elle regle ses vœux & peut tout sur son ame.<br> - -Creüse seule enfin peut m’assurer Creon.<br> - -Hé-bien! l’Amour, Iphite, aveugle-t’il Jason? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -C’est ainsi que l’Amour trop fertile en excuses,<br> - -Aveugle par son charme & seduit par ses ruses.<br> - -Mesme en nous égarant, il feint de nous guider.<br> - -De ses pieges flatteurs, songez à vous garder.<br> - -Hé quoi! d’une autre amour vostre ame possedée,<br> - -Trahira les bien-faits & l’espoir de Medée?<br> - -Ny les droits de l’hymen, ni sa fidelle ardeur...<br> -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Qu’un tel secours est foible & défend mal un cœur,<br> - -Iphite. Ah! quand l’Amour regne avec violence,<br> - -Que peut la foible voix de la Reconnoissance?<br> - -Il est vray que Medée a tout ozé pour moi.<br> - -Je m’accuse & rougis de ce que je lui doy.<br> - -Mais transporté d’amour en voyant ce que j’aime,<br> - -J’oublie & mon devoir, & Medée & moi-mesme.<br> - -Je m’ennivre à longs-traits d’un aimable poison;<br> - -L’amour devient alors ma supreme raison;<br> - -Et d’un feu violent l’imperieuse flâme,<br> - -Etouffe tout le reste & triomphe en mon ame.<br> - -Je sens, je sens alors, que mon trépas certain,<br> - -Les bontez de Creon, le couroux du Destin,<br> - -M’arrestent moins icy que ne fait la Princesse;<br> - -Qu’animé du beau feu qui m’échauffe & me presse,<br> - -Je mourrois, s’il falloit m’éloigner de ses yeux;<br> - -Et qu’enfin leur éclat m’enchante dans ces lieux.<br> - -Ces beaux yeux plus puissans que Medée & ses charmes,<br> - -Si-tost que je les vis, m’arracherent les armes.<br> - -Et quel cœur soutiendroit leurs feux ébloüissans,<br> - -Leur éclat dangereux, leurs regards languissans?<br> - -Cette jeune pudeur sur son visage peinte,<br> - -Et sur son front serein cette noble empreinte;<br> - -Cette douce fierté, cette aimable langueur;<br> - -Un je ne sçai quel charme innocent & flatteur;<br> - -Ce souris dont l’appas reveille la tendresse,<br> - -Et ce maintien auguste, & cét air de Deesse:<br> - -Enfin en la voyant, ébloüi, transporté,<br> - -Je crus voir, & je vis une Divinité. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Mais quels sont vos projets? que pouvez vous pretendre? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -D’écouter ma tendresse, & de tout entreprendre.<br> - -L’amour se flatte, Iphite, & se croit tout permis.<br> - -Que n’ose point un cœur à son pouvoir soumis?<br> - -Le Roi me veut pour gendre; & ma belle Princesse,<br> - -Semble favoriser mes soins & ma tendresse:<br> - -Il offre sa couronne & Créüse à mes vœux.<br> - -M’opposerois-je au Sort qui veut me rendre heureux?<br> - -Je ne puis resister à ces douces amorces:<br> - -Et n’ay point oublié comme on fait les divorces.<br> - -N’abandonnay-je pas Hypsipile à Lemnos,<br> - -Pour chercher la Toison, & voler à Colchos?<br> - -Et cependant, Ami, cette grande conqueste,<br> - -Valoit-elle le prix qu’icy l’Amour m’appreste? -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Dieux! que fera Medée, & quel affreux couroux<br> - -Ne l’enflâmera point contre un parjure Epoux?<br> - -Si vous l’abandonnez, redoutez sa vengeance.<br> - -Vous sçavez de son art jusqu’où-va la puissance.<br> - -La Nature est soumise à ses commandemens.<br> - -Elle trouble le Ciel, l’Enfer, les Elemens.<br> - -Elle arreste à son gré les Astres dans leur course.<br> - -Les torrens les plus fiers remontent vers leur source.<br> - -La Lune sort du Ciel; les Manes des tombeaux.<br> - -Elle lance la foudre & change en sang les eaux.<br> - -Vous sçavez..... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Je le sçais. Cesse de me le dire.<br> - -Mais de l’Amour aussi je sçais quel est l’empire.<br> - -Plus puissant que son art, plus fort que son courroux,<br> - -De Medée en fureur il suspendra les coups.<br> - -Elle m’aime, il suffit; & sa tendresse extrême<br> - -Parlera puissamment pour un Ingrat qu’elle aime.<br> - -Je sçauray la flêchir; je sauray l’appaiser.<br> - -Mais à tout son couroux deussay-je m’exposer,<br> - -Je n’ecoute & ne suis que l’ardeur qui me presse. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -De grace examinez... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! Je vois ma Princesse.<br> - -Considere à loisir, contemple tant d’appas.<br> - -Peut-on la voir, Iphite, & ne l’adorer pas?<br> - - -Rien n’est à redouter, à fuir, que sa colere. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, IPHITE, CYDIPPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>E croyois en ces lieux trouver le Roi mon Pere.<br> - -On vient de m’assurer qu’il vous cherche, Seigneur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Je n’ay point veu le Roi, Madame; mais mon cœur.<br> - -Par de profonds respects, par l’amour le plus tendre,<br> - -Ne pourra-t-il jamais meriter & pretendre<br> - -Que vous daigniez aussi me chercher quelque jour?<br> - -Cét espoir n’est-il pas permis à mon amour?<br> - -Jamais, vous le sçavez, ardeur si violente<br> - -Ne regna dans un cœur & n’en fût triomphante.<br> - -Tout le jure à vos yeux; soins, vœux, empressemens,<br> - -Mes remords immolez, mes transports, mes sermens;<br> - -Et mes tendres respects, & mes ardens hommages,<br> - -Vous sont de cét amour d’inviolables gages.<br> - -Je sens un feu si vif s’accroistre à chaque pas.<br> - -Madame, à tant d’amour vous ne répondez pas? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé! le puis-je, Seigneur? une jeune Princesse<br> - -Ne doit qu’à son Epoux déclarer sa tendresse.<br> - -Il est vrai que le Roi, qui doit regler mes vœux,<br> - -Estime vos vertus, applaudit à vos feux.<br> - -Il m’a mesme ordonné d’écouter vostre flâme;<br> - -Si j’ose aprés cela vous découvrir mon ame;<br> - -J’estime ainsi que luy cét illustre Jason,<br> - -Qui surmonta Neptune & conquît la Toison;<br> - -De la gloire amoureux, prodigue de sa vie,<br> - -L’ornement de la Grece, & l’effroi de l’Asie,<br> - -Le chef de nos Guerriers, la fleur de nos Heros,<br> - -Dont le nom est vanté de Corinthe à Colchos.<br> - -Peut-estre un doux panchant m’entraîneroit sans peine.<br> - -Mais un fatal obstacle & m’arreste & me gesne.<br> - -Medée est votre Epouse, & des nœuds si puissans<br> - -Mettent un frein trop juste à mes vœux innocens.<br> - -Pourrois-je à ce panchant abandonner mon ame,<br> - -Tandis qu’un autre hymen vous attache.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! Madame,<br> - -Cessez, cessez de craindre un hymen odieux,<br> - -Condamné par les Grecs, reprouvé par les Dieux.<br> - -Dés demain, dés ce jour faut-il briser ses chaînes? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Mais qui m’assurera qu’insensible à ses peines,<br> - -Vous puissiez soûtenir sa veuë & sa douleur,<br> - -Sans lui rendre bien-tost vos vœux & vostre cœur?<br> - -Je crains un long panchant; sa tendresse, ses larmes;<br> - -Je redoute ses yeux, je redoute ses charmes:<br> - -Son art est au dessus de tout l’effort humain,<br> - -Seigneur, & de vostre ame elle sçait le chemin.<br> - -Tant que vous la verrez, que vous pourrez l’entendre,<br> - -Je crains tout d’un amour & si long & si tendre.<br> - -Je crains.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! dissipez une indigne frayeur.<br> - -Quel outrage! ainsi donc jugez-vous de mon cœur?<br> - -Connoissez mieux ce cœur, Madame & ma tendresse.<br> - -Rien ne peut m’enlever à ma belle Princesse:<br> - -Je deffie à la fois les Mortels & les Dieux;<br> - -Et tout l’art de Medée, & l’Enfer & les Cieux.<br> - -Si sa presence icy vous allarme & vous blesse,<br> - -Il faut vous delivrer du soupçon qui vous presse.<br> - -Un veritable amour éclatte avec plaisir.<br> - -Commandez seulement; je suis prest d’obéïr.<br> - -Je donnerois mon sang; j’immolerois ma vie.<br> - -Trop heureux que pour vous le Sort me l’eût ravie. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -J’entends le Roi, Seigneur. Il paroît à vos yeux. -</p> -</div> - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, CREON, suitte.<br> -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>E vous cherchois, Seigneur. Sçavez-vous qu’en ces lieux<br> - -Un nouvel Envoyé du Roi de Thessalie,<br> - -Vient demander raison du meurtre de Pelie?<br> - -De mes refus Acaste offensé justement,<br> - -Veut bien suspendre encor son fier ressentiment,<br> - -Et jurer avec nous une étroitte alliance,<br> - -Si je livre en ce jour Medée à sa vengeance,<br> - -Ou qu’au moins la chassant du sein de mes estats,<br> - -Je refuse un azyle à ses assassinats.<br> - -Il me presse... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! Seigneur vostre cœur magnanime<br> - -Pourroit-il lui livrer une triste victime?<br> - -Pourroit-il.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -En faveur de vos Fils & de vous,<br> - -Je ne veux point livrer Medée à son courroux,<br> - -Mais est-il juste aussi, Jason, que de ses crimes,<br> - -Mes sujets innocens deviennent les victimes,<br> - -Et que d’une Etrangere appuyant les forfaits,<br> - -De mes heureux estats je trouble ainsi la paix?<br> - -Non il faut qu’elle parte, & qu’une prompte fuite<br> - -Nous délivre des maux qu’elle traîne à sa suite.<br> - -Je le veux. Cét exil est necessaire à tous;<br> - -Pour Acaste, pour Moi, pour ma Fille, pour Vous,<br> - -Pour Medée elle-mesme. Il faut purger Corinthe,<br> - -De ce funeste objet qui la glace de crainte.<br> - -Il faut nous épargner ses cris & sa fureur.<br> - -Je hais jusqu’à sa veüe; elle me fait horreur.<br> - -Des songes effrayans, des presages sinistres,<br> - -Des redoutables Dieux les augustes Ministres,<br> - -M’annoncent de leur part le plus affreux malheur,<br> - -Si je ne l’abandonne à leur courroux vangeur.<br> - -Rompez avec éclat le charme qui vous lie:<br> - -Expiez un hymen qui tache vostre vie.<br> - -Assez & trop long-temps ses liens mal tissus,<br> - -Ternissent vostre gloire, & soüillent vos vertus.<br> - -Assez & trop long-temps avec douleur la Grece,<br> - -Voit gemir sous le joug de cette Enchanteresse<br> - -Le plus grand des Heros qu’elle conçeût jamais.<br> - -Separez vos vertus d’elle & de ses forfaits.<br> - -Justifiez ainsi l’appui que je vous donne.<br> - -Possedez à ce prix ma fille & ma couronne.<br> - -Je veux que dés demain l’Astre brillant du jour<br> - -Ait veu partir Medée en commençant son tour;<br> - -Et que Corinthe ainsi n’estant plus prophanée,<br> - -Il se preste avec joye à ce doux hymenée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Je cede à vos raisons; j’obéis. Mais Seigneur,<br> - -Daignez par vos bontez adoucir son malheur:<br> - -Par tout ce qui pourra rendre son sort moins rude,<br> - -Consolez ses ennuis; flatez sa solitude. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Quoiqu’elle ayt merité des maux plus rigoureux,<br> - -Je consens à remplir vos desirs genereux;<br> - -Et pour mieux adoucir son deplaisir extrême,<br> - -Je veux à cét exil la preparer moi-même.<br> - -Mais allons publier cét hymen, ce départ.<br> - -Qu’au bon-heur de leurs Rois nos Sujets prennent part.<br> - -Allons avec éclat annoncer à Corinthe<br> - -La source de sa joye & la fin de sa crainte.<br> - -Que des chants d’hymenée & d’aymables concerts,<br> - -Commencent ceste Feste & remplissent les airs.<br> - -Que du Dieu de l’hymen les feux sacrez s’allument;<br> - -Qu’on pare les Autels & que les Temples fument.<br> - -Jason trouve une Epouse enfin digne de lui.<br> - -Daignent les justes Dieux m’exauçant aujourd’hui,<br> - -Marquer de leurs faveurs cette grande journée,<br> - -Et la rendre à jamais celebre & fortunée! -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du premier Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE II.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, <i>seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">O</span>U suis-je, Malheureuse? où portay-je mes -pas?<br> - -Qu’ay-je veu? qu’ay-je oüi? je ne me connois pas.<br> - -Furieuse je cours; & doute si je veille.<br> - -Quel bruit, quels chants d’hymen ont frappé mon oreille?<br> - -Corinthe retentit de cris & de concerts.<br> - -Ses Autels sont parez; ses Temples sont ouverts.<br> - -Tout à l’envi prepare une odieuse pompe.<br> - -Tout vante ma Rivale, & l’Ingrat qui me trompe.<br> - -Jason, il est donc vrai! jusques-là me trahit<br> - -Jason honteusement me chasse de son lit!<br> - -Il m’oste tout espoir! Epouse infortunée!<br> - -Que dis-je, Epouse! helas! pour nous plus d’hymenée;<br> - -L’ingrat en romp les nœuds. Dieux justes, Dieux vangeurs,<br> - -De la foi conjugale augustes Protecteurs,<br> - -Garants de ses sermens, témoins de ses parjures,<br> - -Punissez son forfait & vengez nos injures.<br> - -Toi sur tout, O Soleil, j’implore ton secours;<br> - -Toi qui donnas naissance à l’Auteur de mes jours:<br> - -Tu vois du haut des Cieux l’affront qu’on me destine;<br> - -Et Corinthe joüit de ta clarté divine!<br> - -Retourne sur tes pas & dans l’obscurité<br> - -Plonge tout l’Univers privé de ta clarté.<br> - -Ou plûtost, donne moi tes chevaux à conduire.<br> - -En poudre dans ces lieux je sçauray tout reduire.<br> - -Je tomberay sur l’Isthme avec ton char brûlant.<br> - -J’abîmeray Corinthe & son peuple insolent.<br> - -J’écraseray ses Rois; & ma fureur barbare <br> - -Unira les deux mers que Corinthe separe.<br> - -<br> - -Mais où vont mes transports? est-ce donc dans les Cieux,<br> - -Que j’espere trouver du secours & des Dieux?<br> - -Deitez de Medée, affreuses Eumenides,<br> - -Venez laver ma honte & me servir de guides.<br> - -Armons nous. De nostre art déployons la noirceur.<br> - -Que toute pitié meure & s’éteigne en mon cœur;<br> - -Que de sang alteré, que de meurtres avide<br> - -A l’Isthme il fasse voir ce qu’a veu la Colchide.<br> - -Que dis-je! De bien loin surpassons ces forfaits.<br> - -De ma tendre jeunesse ils furent les essais.<br> - -J’estois & foible & simple, & de plus innocente.<br> - -L’amour seul animoit ma main encor tremblante.<br> - -La haine avec l’amour, le couroux, la douleur,<br> - -M’embrazent à present d’une juste fureur.<br> - -Que n’enfantera point cette fureur barbare?<br> - -Le crime nous unît; il faut qu’il nous separe. -</p> -</div> - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">H</span>É bien! tu vois le prix que me gardoit -Jason.<br> - -L’Ingrat couronne enfin sa noire trahison.<br> - -Il Epouse Créüse; & la pompe s’appreste.<br> - -Tout m’annonce ma mort. Mais à quand cette Feste? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Madame, cét hymen se celebre demain. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Demain! Le temps est court & et le terme prochain.<br> - -Il faut en profiter. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Quel funeste hymenée!<br> - -Helas! à quels malheurs estes vous condamnée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! rien n’est comparable aux horreurs de mon sort.<br> - -Rhodope, qui l’eût crû? Jason jure ma mort. <br> - -Au plus honteux destin son mépris me ravale.<br> - -Il m’attache en Esclave au char de ma Rivale.<br> - -J’ay tout ozé pour lui; pour lui j’ay tout quitté,<br> - -Païs, thrône, parens, gloire, felicité.<br> - -Il me coûte, l’Ingrat! jusqu’à mon innocence.<br> - -Je n’ay voulu que lui. Crüelle recompense?<br> - -Pour prix de cét amour qui n’a voulu que luy,<br> - -Il me laisse sans rang, sans honneur, sans appui,<br> - -Sous un Ciel estranger, criminelle, accablée,<br> - -Proscrite, fugitive, odieuse, exilée;<br> - -Et seule à la merci d’un monde d’ennemis,<br> - -Que m’ont fait les forfaits que pour lui j’ay commis. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -Trop indigne de vous aprés sa lache injure,<br> - -Oubliez un Ingrat, dédaignez un Parjure.<br> - -D’un genereux orgueüil vous armant en ce jour....<br> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé! puis-je triompher de mon fatal amour?<br> - -Malheureuse! tout cede à mon art redoutable.<br> - -La nature se trouble à ma voix formidable<br> - -Tout tremble, tout fléchit sous mon pouvoir vainqueur.<br> - -Et je ne puis bannir un Ingrat de mon cœur.<br> - -L’Amour brave ma force, & méprise mes charmes;<br> - -Il rit de ma fureur & m’arrache des larmes. <br> - -Pour un Perfide encore il trouble ma raison.<br> - -J’aime; que dis-je, aimer? j’adore encor Jason.<br> - -Pour lui je trahirois encor Pere & Patrie;<br> - -Pour lui j’immolerois mon repos & ma vie.<br> - -D’un tyrannique Amour trop barbare rigueur,<br> - -Cesse pour un Ingrat de déchirer mon cœur. -</p> - - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -En ce funeste état que vous estes à plaindre! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Il est vrai, je le suis; mais plus encore à craindre.<br> - -On n’offensa jamais Medée impunement.<br> - -Mais, que dit ma Rivale, & que fait son Amant? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Madame, il soupire aux pieds de la Princesse;<br> - -Et n’est plus occupé que du feu qui le presse. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ton sang va me vanger, lâche & perfide Epoux!<br> - -Tu mourras... quelle horreur vient glacer mon courroux?<br> - -Et depuis quand Medée est elle si timide?<br> - -Son cœur n’est-il hardi que pour un parricide?<br> - -Aprés tant d’innocens immolez sans remords,<br> - -Je respecte un Ingrat digne de mille morts.<br> - -Ah! qu’il meure. Où m’emporte une jalouze rage?<br> - -Qu’il meure! ce Heros, ton amour, ton ouvrage;<br> - -Le fruit de tant de soins, de perils, d’attentats,<br> - -L’objet de tant de vœux.... non, il ne mourra pas.<br> - -Quelque juste fureur dont je sois possedée,<br> - -Qu’il vive, & s’il se peut, qu’il vive pour Medée;<br> - -Ou, si de mon bon-heur le Destin est jaloux,<br> - -Qu’il vive, s’il le faut, pour d’autres que pour nous.<br> - -C’est Creon, qui le force à l’hymen qui m’accable;<br> - -Creon merite seul mon courroux implacable,<br> - -Lui, qui de son pouvoir ennivré follement,<br> - -Me ravit mon Epoux, m’arrache mon Amant,<br> - -Fait regner en Tyran le crime & le divorce;<br> - -Et ne connoît de droits que l’injure & la force.<br> - -Qu’il perisse & sa Race. Accablons son orgueüil;<br> - -Mettons son insolence & sa gloire au cercueüil. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! moderez, de grace, une douleur si forte.<br> - -Etouffez, ou cachez l’ardeur qui vous emporte.<br> - -J’entens du bruit. On vient. Domptez ce fier couroux,<br> - -Madame; c’est Creon qui s’avance vers vous. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, CREON, RHODOPE, suite. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>Ason avec ma fille unit sa destinée.<br> - -Vous entendez déja chanter leur hymenée,<br> - -Madame; à ce divorce il faut vous preparer.<br> - -De Jason & de nous il faut vous separer.<br> - -Leur bon-heur ne feroit qu’aigrir vostre infortune;<br> - -Fuyez ces lieux; fuyez une pompe importune;<br> - -Obéissez au sort, & quittant mes états,<br> - -Cherchez un sûr azyle en de nouveaux climats.<br> - -Acaste le demande, & Corinthe m’en presse:<br> - -A ce prix entre-nous la guerre affreuse cesse.<br> - -Vostre exil est le sceau d’une éternelle paix.<br> - -En vain m’opposerois-je aux vœux de mes Sûjets.<br> - -Leur haine contre vous chaque jour s’envenime.<br> - -Malgré tout mon pouvoir vous seriez leur victime.<br> - -Quel joug ne brise point un Peuple audacieux? <br> - -Quel frein arresteroit ce Monstre furieux?<br> - -A ses crüels transports dérobez vostre tête,<br> - -Et par un prompt exil prevenez la tempeste.<br> - -Le Sort, la paix, vos jours, tout semble y conspirer.<br> - -J’ay voulu vous l’apprendre & vous y preparer. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Qu’à ces rares bontez j’ay de graces à rendre!<br> - -Vous m’ostez mon Epoux, vous le prenez pour gendre;<br> - -Vous me chassez enfin. Dites-moi seulement <br> - -Quel attentat m’attire un si doux traitement? -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quoi, Medée est surprise & demande ses crimes! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -A-t’on pour m’opprimer quelques droits legitimes?<br> - -Un Tyran par la force agit dans ses estats;<br> - -Un Roi juste au coupable apprend ses attentats.<br> - -Parlez donc; ou du moins forcez-vous à m’entendre,<br> - -Si jusqu’à m’accuser vous ne daignez descendre. <br> - -J’ignore quel forfait vers vous peut me noircir:<br> - -Voicy les miens, Creon. Vous n’avez qu’à choisir.<br> - -J’ay sauvé ces Heros que vous vantez sans cesse,<br> - -Le plus pur sang des Dieux, & la fleur de la Grece.<br> - -Sans moi, pour conquerir la superbe Toison,<br> - -Qu’auroient pû ces Heros, & ce fameux Jason?<br> - -Leur bouche a-t’elle ozé m’en dérober la gloire?<br> - -S’ils vous l’ont déguisée, apprenez-en l’histoire.<br> - -<br> - -Dans une forest sombre un Dragon furieux,<br> - -Conservoit du Dieu Mars le dépost précieux.<br> - -Ses yeux estincelloient d’une affreuse lumiere;<br> - -Jamais le doux Sommeil ne charma leur paupiere;<br> - -Et veillant nuit & jour, ses terribles regards<br> - -Portoient l’effroi, l’horreur, la mort de toutes parts.<br> - -Farouches défenseurs de la forest sacrée,<br> - -Deux Taureaux menaçans en occupoient l’entrée.<br> - -Il falloit mettre au joug ces Taureaux indontez.<br> - -Des fureurs de Vulcain Ministres redoutez,<br> - -Ils vomissoient au loin une brûlante haleine,<br> - -Et de torrens de flâme ils inondoient la plaine.<br> - -Il falloit à leur aide ouvrir d’affreux sillons;<br> - -Voir des dents d’un serpent naistre des bataillons;<br> - -Et vaincre ces soldats enfantez par la Terre,<br> - -Qui tous ne respiroient que le sang & la guerre.<br> - -Parmi tant de perils, quel Dieu, sans mon secours,<br> - -De vos tristes Heros eût conservé les jours?<br> - -Sur le Destin jaloux j’emportay la victoire:<br> - -J’empeschay leur trépas; je les couvris de gloire;<br> - -Et leur sacrifiay, remords, crainte, pudeur,<br> - -Mon Pere, mon Païs, ma gloire, mon bon-heur.<br> - -Je n’ay voulu qu’un d’eux pour toute recompense.<br> - -Vous joüissez du reste, & par mon assistance.<br> - -Pour les avoir sauvez, je ne demande rien.<br> - -Je vous les laisse tous. Mais laissez-moi mon bien. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ainsi donc, à l’oüir, Medée est innocente.<br> - -On devroit consacrer sa vertu bien-faisante.<br> - -La Grece.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Me doit tout & ne sçauroit jamais<br> - -D’un assez digne prix couronner mes bien-faits.<br> - -Toutes-fois que sert-il d’affecter un faux zele?<br> - -J’ay tout fait pour Jason, & n’ay rien fait pour elle.<br> - -Il me coute assez cher l’Ingrat! pour estre à moy.<br> - -Si l’on veut m’exiler & me manquer de foy,<br> - -De quel droit ozez-vous separer nos fortunes?<br> - -Même sort nous est dú; nos causes sont communes. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Ah! de grace avec-vous ne le confondez pas.<br> - -Jason est innocent de tous vos attentats. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Non, il est criminel ce Heros magnanime.<br> - -En tirer tout le fruit c’est commettre le crime.<br> - -Tyrannique pouvoir qui cherche à m’offenser... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Ma patience enfin commence à se lasser,<br> - -Et pourroit... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Ah! Tyran, la mienne est déja lasse.<br> - -Va, je ne veux de toi ny clemence ny grace.<br> - -Ordonne mon exil, ravis moi mon Epoux:<br> - -Tu le peux; mais Tyran, redoute mon courroux.<br> - -Crains... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! c’est trop long-temps contraindre ma colere.<br> - -Va, sors de mes Estats, sors barbare Estrangere:<br> - -Abandonne Corinthe, & cours en d’autres lieux,<br> - -Porter tes attentats & le courroux des Dieux.<br> - -D’un monstre tel que toy délivre mon Empire,<br> - -Cesse d’infecter l’air qu’en ces lieux on respire;<br> - -De ton horrible aspect ne soüille plus mes yeux;<br> - -Et n’empoisonne plus la lumiere des Cieux.<br> - -Va semer à Colchos l’horreur & l’epouvante:<br> - -Vas y hâter des Dieux la justice trop lente.<br> - -Demain dés que l’Aurore allumera le jour,<br> - -Precipite tes pas; fuis loin, fuis sans retour;<br> - -Où contentant les Dieux las de tes injustices,<br> - -Tu periras, Barbare, au milieu des supplices. <br> - -Tu peux choisir. Adieu. -</p> -</div -> - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -<span class="lettrine">T</span>Yran, n’en doute pas;<br> - -Mon choix est fait. Demain je sors de tes Estats.<br> - -Mais, malgré ton orgueil, je veux fuir avec gloire;<br> - -Et forçant l’avenir d’en garder la memoire,<br> - -Je veux lancer la foudre avant que de partir,<br> - -Et voir Corinthe en cendre avant que d’en sortir.<br> - -Mais Rhodope, l’Ingrat que j’aime & qui m’offense,<br> - -A-t’il pû consentir... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Je le voy qui s’avance. - </p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -O Toi, qui vois mon trouble & causes ma douleur,<br> - -Amour, daigne amollir l’Ingrat en ma faveur;<br> - -Remets-le dans mes fers; efface son injure;<br> - -Rens moi, Dieu tout puissant, le cœur de ce Parjure:<br> - -Tout mon art n’y peut rien: seul tu peux le flechir.<br> - -Prête un charme à mes pleurs qui puisse l’attendrir. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE V.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, JASON, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>Nfin, c’en-est donc fait; mon Epoux m’abandonne.<br> - -Il consent qu’on m’exile, ou plûtost il l’ordonne.<br> - -L’exil, vous le sçavez, n’est pas nouveau pour moy.<br> - -J’ay sceu pour vous, Jason, m’en imposer la loi.<br> - -Sa cause est ce qui fait ma peine & ma disgrace.<br> - -Je fuyois pour Jason, & c’est lui qui me chasse.<br> - -N’importe; obéyssons aux lois de mon Epoux.<br> - -Partons, puisqu’il le veut. Mais où m’envoyez-vous?<br> - -Reverray-je Yolcos? iray-je en Thessalie,<br> - -Implorer les bontez des filles de Pelie?<br> - -Iray-je sur le Phaze, où mon Pere irrité<br> - -Reserve un juste prix à mon impieté?<br> - -Helas! du monde entier pour Jason seul bannie,<br> - -Ay-je encor quelque azyle en Europe, en Asie?<br> - -Et pour vous les ouvrir me fermant tous chemins,<br> - -Contre-moi n’ay-je pas armé tous les humains?<br> - -Fille d’un Roi fameux qui regne sur le Phaze,<br> - -Dont l’empire s’étend du Bosphore au Caucase,<br> - -Dans ces riches climats, où ses heureux sûjets<br> - -De l’or le plus brillant parent jusqu’aux forests,<br> - -Thresors, Sceptre, Parens, j’ay tout quitté sans peine,<br> - -Pour suivre d’un banni la fortune incertaine.<br> - -Vous le sçavez, Jason; pour vous j’ay tout quitté.<br> - -Est-ce donc-là le prix que j’avois mérité? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ne me reprochez point un mal-heur necessaire,<br> - -Où des Dieux contre nous me reduit la colere.<br> - -Je partage vos maux; je ressens vos douleurs,<br> - -Sans pouvoir qu’à ce prix détourner nos malheurs.<br> - -Vostre perte autrement devient inevitable.<br> - -Vos perils, nos Enfans, le Destin qui m’accable,<br> - -Les bontez de Créüse & les bien-faits du Roi<br> - -Me font.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ozes-tu bien en parler devant moi?<br> - -Ingrat? quel vain détour! quelle odieuse excuse!<br> - -Les bien-faits de Creon! les bontez de Créüse<br> - -Que sont-ils prés des miens? & quel prix doit jamais<br> - -Balancer dans ton cœur le prix de mes bien-faits?<br> - -J’ay conservé cent fois & ta vie & ta gloire.<br> - -Résouvien-t’en, Ingrat, rapelle en ta memoire<br> - -Ces temps, ou vil rebut du Destin & des flots,<br> - -Tu vins chercher ta perte & la mort à Colchos.<br> - -En vain de la Toison tu tentois la Conqueste.<br> - -Songe à tous les perils qui menaçoient ta tête.<br> - -Remets devant tes yeux ce fatal champ de Mars;<br> - -Sous cent formes la Mort offerte à tes regards;<br> - -Ces Enfans de la Terre affamez de carnage;<br> - -Ces tourbillons de feux; ces Monstres pleins de rage.<br> - -Alors, Ingrat, alors; qu’eust fait Creon pour toi?<br> - -En butte à tant de morts qu’aurois-tu fait sans moi?<br> - -Pour toi je déployay tout l’effort de mes charmes.<br> - -J’immolay les Guerriers, & par leurs propres armes.<br> - -Je domptay les Taureaux; j’assoupis le Dragon;<br> - -Enfin, je te livray la fatale Toison.<br> - -Je fis plus; je quittay ma Patrie, & mon Pere;<br> - -J’étouffay la Nature, & déchiray mon Frere;<br> - -J’affrontay le naufrage & la mort pour Jason.<br> - -J’immolay ton Tyran, je rajeunis Æson.<br> - -Ta vie est un tissu des bien-faits de Medée.<br> - -Créüse, Ingrat, peut-elle en effacer l’idée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Jusques dans le tombeau rempli de vos bien-faits<br> - -Jason en gardera la memoire à jamais.<br> - -Dans le fond de mon cœur si vos yeux pouvoient lire,<br> - -Helas! vous plaindriez l’horreur qui le déchire.<br> - -Mais, quand le sort conspire à vous faire perir,<br> - -Que pouvois-je pour vous en ce peril? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Mourir.<br> - -Pour toi n’estoi-ce pas une gloire assez ample?<br> - -Je t’en aurois donné le courage & l’exemple;<br> - -En me perçant le flanc pour enhardir ta main,<br> - -Je t’eusse encor ouvert ce glorieux chemin.<br> - -Je ne te parle plus du prix que tu me coûtes,<br> - -Pour attendrir ton cœur n’est-il point d’autres routes?<br> - -Oublie, oublie Ingrat, mes bien-faits en ce jour.<br> - -Mais souviens-toi du moins de mon fidelle amour.<br> - -Voy Medée à tes pieds gemir, verser des larmes.<br> - -Au nom de nostre amour jadis si plein de charmes,<br> - -Au nom de nostre hymen & de ses sacrez nœuds,<br> - -Au nom des tendres fruits d’un hymen malheureux;<br> - -Si tes Fils te sont chers ne trahis point leur Mere.<br> - -Dans ces portraits vivans on reconnoist leur Pere.<br> - -Prens pitié, non de moi, mais de ces Innocens;<br> - -Et te laisse toucher à des traits si puissans.<br> - -Helas! Dans les malheurs dont le sort les menace,<br> - -Plus que jamais sensible à leur âge, à leur grace,<br> - -Croyant te voir, de pleurs je sens baigner mes yeux;<br> - -Et ton amour encor m’en est plus pretieux.<br> - -Sauve-moi, sauve-les; & plains leur destinée.<br> - -Suivant dans son exil leur Mere infortunée,<br> - -Quels maux.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Cessez pour eux de craindre un tel malheur.<br> - -Moi, bannir mes Enfans! j’en mourrois de douleur.<br> - -Ah! d’un thresor si cher mon cœur est trop avare,<br> - -Pour craindre que jamais le Destin m’en separe.<br> - -Rien ne peut les ravir à mes embrassemens. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quoi tu pretens aussi m’arracher mes Enfans!<br> - -Tu pretens me ravir le seul bien qui me reste:<br> - -Je ne joüiray pas de la douceur funeste<br> - -De voir leur innocence appaiser mes fureurs;<br> - -Et de si cheres mains n’essuîront point mes pleurs.<br> - -Tu m’ostes des objets que mon cœur idolâtre.<br> - -Veux-tu les immoler, Crüel, à leur Marastre? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Je veux leur faire un sort, leur assurer un rang,<br> - -Qui les comble de gloire & réponde à leur sang.<br> - -Prés du thrône élevez à l’ombre de leur Pere,<br> - -Ils trouveront icy plus d’un Dieu tutelaire.<br> - -Creon sera pour eux plus qu’il ne m’a promis;<br> - -Et les confondra même avec ses petit Fils. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Perir plûtost cent fois qu’essuyer cét outrage!<br> - -Lache, soüiller mon sang par un vil assemblage!<br> - -Voir les fils du Soleil sous le joug abattus,<br> - -Avec ceux de Sisyphe unis & confondus! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Enfin telle est pour eux ma tendresse infinie,<br> - -Que vouloir m’en priver, c’est m’arracher la vie.<br> - -Je ne puis les quitter, & l’amour paternel.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé bien, n’en parlons plus! ôte les moi, Crüel.<br> - -Mais crains mon desespoir, crains mon courroux funeste.<br> - -Tu perds, me les ôtant, tout l’appui qui te reste.<br> - -Leur veuë & leurs soupirs suspendoient ma fureur;<br> - -Rien ne me parle plus, Perfide, en ta faveur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Je croiois moderer la douleur qui vous presse.<br> - -Cependant je l’aigris; ma presence vous blesse. <br> - -Le temps & la raison ouvrant enfin vos yeux,<br> - -Vous me rendrez justice, en me connoissant mieux. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VI.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p><p class="indentNO"> -<span class="lettrine">O</span>Ui je te la rendray, Crüel; je m’y -prepare.<br> - -Tu m’ôtes mes Enfans; tu me ravis, Barbare, <br> - -Le seul bien qui pouvoit adoucir mon malheur.<br> - -Ah! je t’en puniray; j’en jure ma douleur.<br> - -Tremble, Ingrat, c’en est fait. Ma haine inexorable<br> - -Te va rendre jaloux de mon sort déplorable. -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du second Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE III.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">M</span>Adame, c’en est fait. Medée aprés ce -jour,<br> - -Abandonne Corinthe & quitte cette Cour.<br> - -En menaces en vain elle oze se répandre.<br> - -Dans un terme si court que peut-elle entreprendre?<br> - -Et d’ailleurs pour ses Fils tremblante dans son cœur,<br> - -Des ôtages si chers retiennent sa fureur.<br> - -Je sais même observer ses pas & sa colere.<br> - -Ainsi rien ne s’oppose à l’hymen que j’espere.<br> - -Tout m’annonce un bon-heur infaillible & prochain, <br> - -Et les Dieux, de mon sort seront jaloux demain.<br> - -Que ce crüel delai me fait de violence;<br> - -Et que ce jour est long à mon impatience!<br> - -J’accuse sa lenteur de moment en moment.<br> - -Elle irrite ma flâme & mon empressement.<br> - -L’heureux Jason languit. Mais ma belle Princesse,<br> - -Partagez-vous du moins ma joye & ma tendresse?<br> - -Aimez-vous des transports dont vous causez l’ardeur?<br> - -Sentez-vous du plaisir à faire mon bon-heur?<br> - -Vous ne me dittes rien. Quelle raison secrette,<br> - -Dans ces heureux momens peut vous rendre müette?<br> - -Une sombre langueur que vous cachez en vain,<br> - -De vostre front troublé ternit l’éclat serein.<br> - -Que vois-je! à vos yeux même il échappe des larmes.<br> - -D’où viennent vos frayeurs? d’où naissent vos allarmes.<br> - -Ay-je pû, ma Princesse, offenser vos beaux yeux?<br> - -Qu’ay-je fait? qu’ay-je dit? & vous suis-je odieux? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Moi, vous haïr, Seigneur! quelle injustice extrême!<br> - -Et ma bouche & mes yeux ont avoüé que j’aime.<br> - -Mon cœur suit mon devoir. Tous mes soins, tous mes vœux<br> - -N’aspirent qu’à vous plaire & qu’à vous rendre heureux.<br> - -Mais dans nostre bon-heur je ne sçay quelle crainte<br> - -M’allarme malgré moi; tient ma joye en contrainte.<br> - -N’a-t on pas veu cent fois les Dieux mêmes jaloux<br> - -Traverser un bon-heur pour des Mortels trop doux.<br> - -Je plains même, je plains le destin de Medée,<br> - -Et ce funeste amour dont elle est possedée.<br> - -Daignent les justes Dieux soulageant sa douleur,<br> - -Ne pas faire sur nous retomber son malheur.<br> - -Helas! si quelque jour leur fatale colere<br> - -Empoisonnoit le cours d’un destin si prospere? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! calmez ces frayeurs. Les Dieux justes toûjours<br> - -De vos prosperitez feront durer le cours. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Mais quand des Dieux, Seigneur, je n’aurois rien à craindre,<br> - -De vous n’auray-je pas quelque jour à me plaindre?<br> - -Vous me repondez d’eux; repondez-moi de vous.<br> - -Helas! si vous brisiez un jour des nœuds si doux,<br> - -Et si vous m’immoliez à quelque ardeur nouvelle,<br> - -Que deviendrois-je, O Ciel! dans ma douleur mortelle? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Vous pleurez, ma Princesse, & vous pouvez penser,<br> - -Que jamais vostre Amant puisse vous offenser.<br> - -Quel outrage crüel vous faites à ma flâme?<br> - -Lisez-vous donc si mal dans mes yeux, dans mon ame?<br> - -Ah! rien ne peut jamais éteindre un feu si beau.<br> - -On verra son ardeur durer jusqu’au tombeau.<br> - -Que n’en puis-je exprimer toute la violence!<br> - -Vos yeux ne sont-ils pas garands de ma constance? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hypsipile & Medée, objets de vos amours,<br> - -Se sont laissé surprendre à de pareils discours;<br> - -Et de nouveaux objets vostre ame possedée,<br> - -A laissé cependant Hypsipile & Medée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Leur exemple inegal vous trouble sans raison,<br> - -Madame; bannissez un injuste soupçon.<br> - -Hypsipile & Medée en prevenant mon ame,<br> - -Avoient sçeu m’engager à répondre à leur flâme.<br> - -Touché de leurs bien-faits, sensible à leur amour,<br> - -Mon cœur crut leur devoir quelques soins à son tour;<br> - -Et d’y répondre au moins ne pouvant me défendre,<br> - -La crainte d’estre ingrat me força de me rendre.<br> - -Mais dés que je vous vis, un trouble imperieux,<br> - -Asservit tout mon cœur au pouvoir de vos yeux.<br> - -D’une pressante ardeur l’extrême violence,<br> - -Surmonta ma raison, força ma resistance;<br> - -Et je sentis enfin que jusques à ce jour,<br> - -Je n’avois pas connu le pouvoir de l’Amour.<br> - -Un si parfait amour bravera la mort même.<br> - -J’en atteste des Dieux la puissance suprême.<br> - -Puissent ces Dieux vangeurs, si je trahis ma foi,<br> - -Epuiser leur courroux & leurs foudres sur moi.<br> - -Si votre cœur m’aimoit, il prendroit ma deffense.<br> - -Un veritable amour bannit la deffiance. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Un veritable amour est-il jamais sans soins?<br> - -Je ne craindrois pas tant, helas! si j’aimois moins. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Si vous sentez mes feux, ah! sentez donc ma joye;<br> - -Et que dans vos transports vostre amour se deploye.<br> - -Si prez de rendre heureux vostre fidelle Amant,<br> - -Prenez part, s’il se peut, à son ravissement. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Vous le voulez; je cede & ma tristesse change.<br> - -Je ressens vostre joye & pure & sans mélange.<br> - -Oüi Jason, je me rens, & l’Amour est vainqueur.<br> - -Il comble tous mes vœux, m’assurant vostre cœur.<br> - -Adieu. Je vais au pied des Autels de sa Mere,<br> - -Implorer ardamment son secours tutelaire;<br> - -La presser d’augmenter nos fidelles ardeurs,<br> - -Et de verser sur nous ses plus douces faveurs. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">A</span>Vec quel air charmant cette aimable Princesse<br> - -Répond à vos transports & sent vostre tendresse?<br> - -Tout flatte votre espoir; tout conspire à vos vœux.<br> - -Et vous semblez toucher au sort le plus heureux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Que je serois heureux, je le confesse, Iphite,<br> - -Si je pouvois calmer un trouble qui m’irrite;<br> - -Et si goûtant en paix un si parfait bon-heur,<br> - -J’étouffois à mon gré tout remord en mon cœur!<br> - -Mais je puis bannir une importune idée.<br> - -A mes yeux malgré moi par tout s’offre Medée.<br> - -Ce souvenir crüel m’afflige & me poursuit.<br> - -Jusqu’aux pieds de Créüse il me trouble & me suit.<br> - -Grands Dieux! quel sort fatal, quelle loi trop severe<br> - -Des plaisirs les plus grands rend la douceur amere?<br> - -Quel noir poison se mêle au sort le plus charmant?<br> - -Et ne sçauroit-on estre heureux impunement?<br> - -Vostre bonté jalouze avec caprice enchaîne<br> - -Les biens & les tourmens, les plaisirs & la peine.<br> - -Au faiste du bon-heur on pousse des soupirs;<br> - -Et l’amertume naist dans le sein des plaisirs.<br> - -Ah c’est trop. De mon sort soyons enfin le maître.<br> - -Déja je sens le calme en mon ame renaître.<br> - -Déja.... je vois Medée! ô dieux! trop justes Dieux!<br> - -Ne peut-on un moment se soustraire à vos yeux?<br> - -Quand je crois estre heureux, soudain vostre justice<br> - -Confond tous mes projets & m’offre mon supplice.<br> - -Que lui dire? fuions. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, MEDÉE, IPHITE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -<span class="lettrine">S</span>Eigneur, où fuyez-vous?<br> - -Je ne viens point brûlant d’un injuste courroux,<br> - -Vous accabler sans fruit de cris & de reproches.<br> - -Cessez de redouter ma veüe & et mes approches.<br> - -Mes yeux s’ouvrent enfin; je connois mon erreur.<br> - -L’amour & la raison ont vaincu ma fureur.<br> - -Oüi je sens que mon cœur dans ses vives allarmes,<br> - -Vous excuse, vous plaint, & vous preste des armes.<br> - -Je vois que le Destin vous force à me bannir.<br> - -Que le Ciel romp les nœuds dont il sceut nous unir;<br> - -Et cedant sans murmure au revers qui m’accable,<br> - -Je n’impute qu’au Sort un coup inévitable.<br> - -Je viens donc reparer par un pront repentir<br> - -Des fureurs où mon cœur ne pouvoit consentir.<br> - -Effacer mes transports, expier mes menaces,<br> - -Par vostre veuë encore adoucir mes disgraces,<br> - -Et condamnant l’éclat d’un mouvement jaloux,<br> - -Pour la derniere fois pleurer auprés de vous.<br> - -Oubliez mes transports, oubliez ma colere.<br> - -Pardonnez à l’amour un crime involontaire;<br> - -Et ne vous souvenant que d’un si tendre amour<br> - -Recevez mes adieux en ce funeste jour -</p> - -<br> - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -C’en est trop. Ah de grace, épargnez-moi, Madame.<br> - -Aimez moins un Ingrat qui trahit vostre flâme.<br> - -N’offrez point à ses yeux cette tendre douleur.<br> - -C’est augmenter mon trouble & déchirer mon cœur.<br> - -C’est redoubler l’horreur d’un destin qui m’accable.<br> - -Pour moi vostre fureur estoit moins redoutable.<br> - -Reprenez vostre haine & vos transports jaloux.<br> - -Ah! je crains vostre amour, plus que vostre courroux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! laissez-moi l’amour dont je suis possedée.<br> - -C’est lui seul qui m’anime; & la triste Medée<br> - -Ne peut, tel est son sort, cesser de vous cherir.<br> - -Elle vous aimera jusqu’au dernier soupir.<br> - -Vivez; regnez heureux. Mais pour grace derniere <br> - -Ne me refusez pas une juste priere.<br> - -Souffrez que j’ose encor vous presser en ce jour<br> - -De m’accorder les fruits de nostre tendre amour.<br> - -Ils suffiront, Seigneur, pour consoler leur Mere.<br> - -Je croiray, les voyant, voir encor leur Pere,<br> - -Et par ces doux objets mon amour affermi,<br> - -Vous possedant en eux ne vous perd qu’à demi.<br> - -Ce n’est pas pour long-temps que je vous les demande;<br> - -Et je joüiray peu d’une faveur si grande.<br> - -Vous reverrez bien-tost ces gages pretieux.<br> - -Bien-tost, au lieu de vous, m’ayant fermé les yeux,<br> - -Ils reviendront, Seigneur, joüir de vostre gloire,<br> - -Et vous conter la fin de ma funeste histoire. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Helas! qu’exigez-vous? pourquoy me demander<br> - -Le seul bien qu’à vos vœux je ne puis accorder.<br> - -Demandez moi plûtost & mon sang & ma vie,<br> - -Que la Parque sans eux m’auroit bien-tost ravie.<br> - -Mais ne m’enlevez pas ces fruits de nos amours. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé bien! joüissez-en; possedez les toûjours.<br> - -Oüi, l’amour maternel se faisant violence<br> - -Cede enfin à vœux, & s’impose silence.<br> - -Conservez cherement un si pretieux bien.<br> - -Témoins de vos grandeurs, qu’ils en soient le soutien;<br> - -Joüissez de leur veuë & goûter leurs caresses.<br> - -Sans jalousie entr’eux partagez vos tendresses.<br> - -Faites leur un destin illustre & glorieux.<br> - -Rendez les s’il se peut dignes de leurs ayeux.<br> - -Enfin qu’en les voyant la tendresse de Pere<br> - -Vous fasse quelque-fois souvenir de leur Mere.<br> - -Et que pour adoucir les maux que je prevoi,<br> - -Le bruit dans mon exil en vienne jusqu’à moi. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Qu’avec joye à vos vœux j’accorde cette grace!<br> - -Est-il rien que pour eux ma tendresse ne fasse;<br> - -Les grandeurs, les plaisirs vont les environner;<br> - -Et je ne me fais Roi, que pour les couronner. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Seigneur, je pars contente aprés cette assurance.<br> - -Mais de Creon tantost j’ay bravé la clemence.<br> - -Je tremble avec raison que ses ressentimens<br> - -Ne punissent mes Fils de mes emportemens;<br> - -Et que pour m’accabler, sa trop juste colere<br> - -Ne se vange sur eux du crime de leur Mere.<br> - -A Créüse bien-tost je vais les envoyer.<br> - -Pour eux, au nom des Dieux, allez vous employer.<br> - -Adoucissez Creon, attendrissez Créüse.<br> - -L’amour a fait mon crime, il fera mon excuse:<br> - -C’est lui, c’est la douleur, qui m’a fait égarer;<br> - -Et par un prompt exil je vais tout reparer. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Que vous connoissez mal Creon & sa clemence!<br> - -Un si prompt repentir désarmant sa vengeance,<br> - -Sensible à vos malheurs, ses soins & ses bienfaits<br> - -Adouciront vos maux, combleront mes souhaits.<br> - -Je vais remplir vos vœux & calmer sa colere. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Peignez luy bien, Seigneur, mon repentir sincere.<br> - -Je veux dés ce soir même abandonner ces lieux.<br> - -Pour la derniere fois recevez mes adieux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Puisse le juste Ciel à mes vœux favorable<br> - -Vous accorder, Madame, un repos desirable.<br> - -Jason à son destin cedant avec regret,<br> - -Nourrissant loin de vous un deplaisir secret,<br> - -Gardera cherement dans le fond de son ame,<br> - -Le tendre souvenlr d’une si belle flâme.<br> - -L’absence ny le temps n’effaceront jamais<br> - -De son cœur affligé le prix de vos bien-faits. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE -</p> - - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">V</span>A, quand tu le voudrois, il y va de ma -gloire;<br> - -Je t’empescheray bien d’en perdre la memoire.<br> - -Je sçais quand il me plaist, dans l’ame des ingrats<br> - -Graver des souvenirs qui ne s’effacent pas.<br> - -Que j’ay souffert, Rhodope, à cacher ma colere?<br> - -Quelle horrible contrainte il a fallu me faire?<br> - -Ma rage en est accrüe; & ce torrent fougueux<br> - -Va plus rapidement se deborder contr’eux.<br> - -Il ne me reste plus que d’évoquer Hecate,<br> - -Et tous ces Dieux crüels dont la fureur me flate.<br> - -Mes plus mortels poisons, mes charmes sont tous prests.<br> - -Hâtons nous de lancer nos redoutables traits.<br> - -<br> - -Rhodope tu connois cette robe éclattante<br> - -De rubis lumineuse & d’or étincellante;<br> - -Parure inestimable, ornement pretieux<br> - -Où l’art & la richesse ébloüissent les yeux.<br> - -Le Soleil mon Ayeul, favorisant mon Pere,<br> - -Pour present nuptial en fit don à ma Mere;<br> - -Et semble avoir mêlé pour enrichir ses dons<br> - -Le feu de la lumiere à l’or de ses rayons.<br> - -C’est de tous le thresors, où je pouvois pretendre,<br> - -L’unique qu’en fuyant Medée ait daigné prendre.<br> - -Tu sçais qu’en arrivant en ces funestes lieux,<br> - -De Créüse ébloüie elle enchanta les yeux.<br> - -Admirant son éclat & vantant sa richesse,<br> - -Elle a tout employé, prieres, dons, promesse,<br> - -Pour pouvoir posseder ce superbe ornement.<br> - -Il faut qu’à ma vengeance il serve d’instrument.<br> - -Je vais l’empoisonner, & par mon art funeste<br> - -Mêler un pront venin à son éclat celeste;<br> - -Mille sucs empestez, milles charmes divers;<br> - -Et la Rage, & la Mort, & l’horreur des Enfers.<br> - -Je veux que mes Enfans, pour cacher ma vengeance,<br> - -Et feignant d’implorer ses soins & sa clemence,<br> - -Ministres non suspects de mon courroux affreux,<br> - -Portent à leur Marâtre un don si dangereux.<br> - -Mais allons engager mes Dieux dans ma querelle.<br> - -J’entens déja leur voix qui m’anime & m’appelle.<br> - -Terribles Dieux du Stix, je marche sur vos pas.<br> - -Dans ce pressant besoin ne m’abandonnez pas. -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du troisiéme Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE IV.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">I</span>L est temps d’achever le charme & ma vengeance.<br> - -Hecate, vien pour moi signaler ta puissance.<br> - -Hecate, triple Hecate, exauce enfin mes vœux.<br> - -Vien; je vais consommer mes mysteres affreux.<br> - -J’ay mis mon art en œuvre; et ma robe empestée<br> - -A bû les sucs mortels dont elle est infectée.<br> - -Aux poisons j’ay mêlé mes charmes les plus forts.<br> - -Mais que pourroient sans toi mes impuissans efforts?<br> - -Grande Divinité, tu rens mon art terrible.<br> - -Irrite les poisons & la flâme invisible,<br> - -Que j’ay sceu confier à ce don pretieux.<br> - -Sur tout cache la bien aux regards curieux;<br> - -Et qu’au gré de mes yeux impuissante ou fatale,<br> - -Elle devore seuls Creon & ma Rivale.<br> - -Qu’elle épargne tout autre & ne consume qu’eux.<br> - -Hecate entens ma voix, & viens remplir mes vœux.<br> - -Elle vient. Je la sens qui m’échauffe & m’entraîne.<br> - -Tout mon cœur en fremit & je respire à peine.<br> - -Une soudaine horreur fait dresser mes cheveux.<br> - -Mes yeux percent la nuit du sejour tenebreux.<br> - -Je vis me faire oüir dans l’Empire des Manes.<br> - -Je vais les évoquer. Loin d’icy, loin Prophanes. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">M</span>Inistres rigoureux de mon courroux -fatal,<br> - -Redoutables Tyrans de l’Empire infernal,<br> - -Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres,<br> - -Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres,<br> - -Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez,<br> - -Criminels sans relâche à souffrir condamnez,<br> - -Barbare Tisiphone, implacable Megere,<br> - -Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere,<br> - -Reconnoissez ma voix & servez mon courroux.<br> - -Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous.<br> - -Venez semer icy l’horreur & les allarmes.<br> - -Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes.<br> - -Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers;<br> - -Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers.<br> -<br> - -On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres.<br> - -L’air au loin retentit de hurlemens funebres.<br> - -Tout répand dans mon ame une affreuse terreur.<br> - -Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre;<br> - -Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre.<br> - -Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher?<br> - -Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher.<br> - -Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race,<br> - -Il se cache de honte & pleure sa disgrace.<br> - -Son desespoir commence à soulager le mien.<br> - -Le crime de ta race est plus noir que le tien,<br> - -Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare<br> - -Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare.<br> - -<br> - -Mais quel Fantômes vains sortent de toutes parts?<br> - -Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards?<br> - -Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere!<br> - -Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere?<br> - -Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur<br> - -Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur.<br> - -Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante<br> - -Se jette entre nous deux terrible & menaçante?<br> - -De blessures, de sang, couvert, defiguré,<br> - -Ce Spectre furieux paroît tout déchiré.<br> - -C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine.<br> - -Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine,<br> - -Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur.<br> - -Il fût ton assassin; il sera ton vangeur;<br> - -Et sçaura t’immoler de si grandes victimes<br> - -Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes.<br> - -Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux.<br> - -Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux.<br> - -Noire Fille du Stix, Furie impitoyable,<br> - -Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable;<br> - -Calme de tes serpents les affreux sifflemens.<br> - -Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens.<br> - -Ne songe qu’à servir une fureur si grande.<br> - -Hecate le desire, & je te le commande.<br> - -Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez,<br> - -J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez.<br> - -Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">V</span>Iens, Rhodope; mon art ne craint plus ta presence.<br> - -Le charme est consommé. C’en est fait & jamais<br> - -Un espoir plus certain ne flatta mes souhaits.<br> - -Apporte prontement ma Robbe pretieuse.<br> - -Pour mes ennemis seuls elle est contagieuse.<br> - -Ne crains pas de toucher ce don pernitieux.<br> - -Puis cherche mes Enfans; conduis les en ces lieux.<br> - -Je veux les preparer à servir ma vengeance<br> - -Et feignant d’obéïr au Tyran qui m’offence<br> - -Leur cacher mes desseins, afin qu’ils trompent mieux<br> - -De leurs maux & des miens les Auteurs odieux. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>Nfin de mes Tyrans je vais punir les -crimes.<br> - -Il ne me reste plus qu’à parer mes victimes.<br> - -Le sacrifice est prest. L’heure approche; & mon cœur<br> - -Triomphe & s’applaudit déja de son bon-heur.<br> - -Cours chercher mes Enfans. O superbe parure,<br> - -(<i>Rhodope apporte la Robbe de Medée & sort pour amener les -enfans.</i>)<br> - -Present qui va servir à vanger mon injure,<br> - -Cache bien les tresors que mon art t’a commis.<br> - -Mes plus chers interests à toi seul son remis.<br> - -Que j’ayme en ce moment l’éclat qui t’environne.<br> - -Ah! seul tu me tiens lieu d’Empire & de couronne. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE V.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">A</span>Prochez, approchez, jeunes -Infortunez,<br> - -Qu’aux maux presqu’en naissant le Ciel a condamnez.<br> - -On va nous separer par une loi severe.<br> - -C’en est fait, mes Enfans; vous n’avez plus de Mere.<br> - -Je ne joüiray plus de vos transports charmans.<br> - -Le Sort crüel m’arrache à vos embrassemens.<br> - -Vostre veuë est un bien que sa rigueur m’envie.<br> - -Vous n’adoucirez point les malheurs de ma vie;<br> - -Et mes yeux, loin de vous, aux pleurs accoûtumez,<br> - -Par vos mains en mourant ne seront point fermez.<br> - -Il vous est interdit d’accompagner ma fuitte.<br> - -Sous un joug estranger le Ciel vous precipite;<br> - -Et vous asservissant à de crüelles loix,<br> - -Il vous donne des fers dont je sens tout le poids.<br> - -Soumettons nous, mes Fils; cedons à la Fortune.<br> - -Quittez cette fierté prés des Rois importune.<br> - -Votre sort a changé; changez aussi de vœux:<br> - -L’abbaissement, mes Fils convient aux malheureux.<br> - -Oubliez vostre sang; oubliez vos Ancestres:<br> - -Esclaves, apprenez à menager vos Maistres;<br> - -Et leur immolant tout, ainsi qu’à vos vrais Dieux,<br> - -Essayez à trouver grace devant leurs yeux.<br> - -Portez, pour commencer, ma robbe à la Princesse.<br> - -Offrez la de ma part; peignez lui ma tristesse;<br> - -Qu’un juste repentir surmonte ma fureur;<br> - -Que j’implore pour vous ses bontez, sa faveur.<br> - -Allez; de vos destins à present Souveraine,<br> - -Mes Fils, c’est vostre Mere, & de plus vostre Reine.<br> - -Sans rougir, à ses pieds d’abord prosternez vous.<br> - -Baisez avec respect sa robbe & ses genoux;<br> - -Et par vos soins flatteurs, par vos tendres caresses,<br> - -Appuiez vivement la foi de mes promesses.<br> - -Qui vous peut retenir? Mes Fils, vous soupirez;<br> - -Et vous n’osez lever vos yeux mal assurez.<br> - -Je le vois. Vostre sang repugne à ces foiblesses.<br> - -Les neveux du Soleil ont horreur des bassesses.<br> - -Mais c’est l’arrest du Sort. Vous pouvez sans rougir,<br> - -Imiter mon exemple, à mes loix obéïr.<br> - -(<i>à Rhodope</i>.)<br> - -Tu pourras au besoin leur servir d’interprete,<br> - -Rhodope, conduis-les; fais ce que je souhaitte;<br> - -Et reviens avec eux m’informer prontement<br> - -Comme on aura receu ce fatal vestement. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VI.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">T</span>Out succede à mes vœux & mon dessein s’avance.<br> - -Ne m’abandonnez pas, remplissez ma vengeance,<br> - -Dieux, redoutables Dieux, qu’avec ardeur je sers,<br> - -Qui venez de moüir du plus creux des Enfers.<br> - -Dans le piege fatal faittes tomber ma proye.<br> - -Aveuglez mes Tyrans ennivrez de leur joye.<br> - -Que Medée asservie à tant d’abaissement,<br> - -N’ayt pas esté reduitte à feindre impunement.<br> - -Montrez qu’on vous offense au moment qu’on m’outrage.<br> - -Déja je crois vous voir remplir toute ma rage.<br> - -Déja je vois tomber & Créüse & Creon.<br> - -Mais comment nous vanger du perfide Jason?<br> - -Comment punir assez son crime detestable?<br> - -De tous mes Ennemis il est le plus coupable.<br> - -Enfantons quelque monstre; inventons quelque horreur,<br> - -Qui de tous mes forfaits surpasse la noirceur.<br> - -Dieux! que m’inspirez-vous? quelle barbare image, <br> - -Quel horrible attentat offrez-vous à ma rage?<br> - -Moi-même je fremis à cét objet affreux.<br> - -Ce crime m’épouvante & surpasse mes vœux. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VII.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">V</span>Ostre present, Madame, a charmé la Princesse.<br> - -Ne pouvant se lasser d’en vanter la richesse,<br> - -Dés ce soir sans soupçon elle veut s’en parer.<br> - -Creon même, Creon s’empresse à l’admirer.<br> - -Jason & vos presents les assurent, Madame,<br> - -Que la raison éteint la colere de vostre ame;<br> - -Que pour vous, pour vos Fils, vous faisant un effort,<br> - -Vous cedez par devoir à la rigueur du Sort.<br> - -Enfin tous deux comblant vos Enfans de caresses,<br> - -Ont temoigné pour eux les dernieres tendresses.<br> - -Que vois-je! vous pleurez. Si prés de vous vanger,<br> - -Quel trouble vous saisit & vient vous affliger? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Helas! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Vous gemissez; d’où naissent ces allarmes?<br> - -Attachant sur vos Fils vos yeux baignez de larmes,<br> - -Vous fremissez, Madame, & changeant de couleur<br> - -Vous détournez soudain la veuë avec horreur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quelque vive douceur qu’ayt pour moi la vengeance,<br> - -Un trouble violent en secret la balance.<br> - -Je pleure avec raison ces Enfans malheureux.<br> - -Quel crime les condamne, & qu’ont-ils fait aux Dieux?<br> - -Dans un âge si tendre ils vont perdre leur Mere;<br> - -Et les Infortunez n’ont déja plus de Pere.<br> - -Esclaves, Estrangers, sans appui, sans secours,<br> - -Quelle suitte de maux va marquer tous leurs jours.<br> - -C’est en vain que je vais leur ravir leur Marâtre,<br> - -De quelque objet nouveau mon Perfide idolatre,<br> - -Les remettra bien-tost sous un joug odieux,<br> - -Et les accablera d’un poids injurieux.<br> - -Quel Astre empoisonnant votre triste naissance,<br> - -Mes Fils, versa sur vous sa crüelle influence?<br> - -Languissans sous le joug, gemissans dans les fers,<br> - -Le Destin vous condamne à cent malheurs divers.<br> - -Vous vous consumerez dans un vil esclavage,<br> - -Essuyant chaque jour quelque nouvel outrage.<br> - -Quel sort... Ah cette idée irrite ma douleur,<br> - -Et l’amour maternel, redouble ma fureur!<br> - -Pour les Fils du Soleil quel indigne partage!<br> - -Quel coup... mon amour meurt & se transforme en rage;<br> - -C’en est fait. Innocens, vous me tendez les bras.<br> - -Ces regards caressans, ce souris plein d’appas,<br> - -Reveillant la nature, augmentant ma foiblesse,<br> - -Jusqu’au fond de mon cœur vont chercher la tendresse.<br> - -Helas! en souriant, vous repandez des pleurs.<br> - -Infortunez! déjà sentez vous vos malheurs!<br> - -Que voulez-vous de moi par ces douces caresses?<br> - -Il nous faut renoncer à toutes ces tendresses.<br> - -De votre trïste Mere il faut vous détacher;<br> - -A de si doux plaisirs il faut nous arracher.<br> - -En vain j’avois sur vous fondé mon esperance.<br> - -En vain je me flattois d’élever votre Enfance.<br> - -Il nous est interdit de nous voir desormais;<br> - -O mes Fils! il nous faut separer pour jamais. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Epuisez vos transports, Madame. La Princesse<br> - -Pour un temps assez court s’en prive & vous les laisse.<br> - -Elle leur a prescrit de venir en ces lieux,<br> - -Recevoir prontement vos pleurs & vos adieux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -L’Orgueilleuse déjà leur commande, & m’outrage!<br> - -O ma lente douleur! ô mon foible courage!<br> - -A quels affronts crüels, à quel sort odieux<br> - -Livres tu lâchement le plus beau sang des Dieux!<br> - -Ma fureur se reveille, & l’amour la ranime.<br> - -Ozons les affranchir du joug qui les opprime.<br> - -Couronnons ma vengeance & bornons leur malheur.<br> - -Que dis-tu Miserable, & que veut ta fureur?<br> - -Non, pour finir leurs maux, il n’est plus d’autre voye.<br> - -Un moment de douleur va me combler de joye.<br> - -Frappons.... Frappons... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -U<small>N DES</small> E<small>NFANS</small>. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Ah! Dieux. Ma Mere! qu’avez-vous? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -L’<small>AUTRE</small> E<small>NFANT</small>. -</p> - -<p class="indentNO"> -Pourquoi nous menacer, & d’où vient ce courroux?<br> - -Je tremble. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Je fremis. Leurs regards & leurs larmes<br> - -Me troublent, & des mains me font tomber les armes.<br> - -O mon sang! ô mes Fils, si chers à mes desirs!<br> - -Objets de ma tendresse & de mes deplaisirs,<br> - -Infortunez auteurs de ma douleur amere,<br> - -Approchez mes Enfans; embrassez votre Mere.<br> - -Empressez-vous encor d’obéïr à mes loix;<br> - -Et baisez moi du moins pour la derniere fois.<br> - -<br> - -Rhodope, conduis les dans la chambre prochaine.<br> - -Leur veüe accroît mon trouble & redouble ma peine.<br> - -Qu’ils me coûtent de pleurs! qu’ils me sont chers! helas!<br> - -Mon lâche amour, mes pleurs ne les soulagent pas. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VIII.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">T</span>U les aimes, Cruelle, & tu les laisses -vivre!<br> - -Aux malheurs les plus grands ta foiblesse les livre;<br> - -Et ta pitié barbare en respectant leurs jours,<br> - -Du plus affreux destin leur prepare le cours.<br> - -Ah! lâche! suis tu donc un foible amour pour guide?<br> - -Sauve les; tu fais bien. Leur Pere moins timide<br> - -Pour vanger tes Tyrans leur percera le flanc.<br> - -Quoi! leur Pere à Créüse immoleroit mon sang!<br> - -Non, mes Enfans jamais ne seront sa victime:<br> - -Ils mourront de ma main. Tout me force à ce crime.<br> - -Qu’ils meurent ces Enfans d’un infidelle Epoux:<br> - -Adoptez par Créüse, ils ne sont plus à nous.<br> - -Ah! s’ils sont innocens, aussi l’estoit mon Frere!<br> - -J’immolerois mes Fils! ô trop barbare Mere!<br> - -Ah! plûtost.... l’heure approche; un exil rigoureux,<br> - -Un divorce crüel va me separer d’eux.<br> - -Ils n’adouciront point ma fuitte et mes allarmes.<br> - -S’attachant à leur Mere, & tout baignez de larmes,<br> - -De mes bras, de mon sein, on va les détacher:<br> - -A l’amour maternel on va les arracher.<br> - -Non, ne l’endurons pas. Qu’ils meurent pour leur Pere;<br> - -Qu’ils meurent. Aussi-bien ils sont morts pour leur Mere.<br> - -O Jason! ô mes Fils! Amour, Haine, Fureur,<br> - -Cessez par vos combats de déchirer mon cœur!<br> - -Pour le percer ce cœur, trop de rigueur s’assemble.<br> - -Le Temps fuit; le mal presse. Accordez-vous ensemble. -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du quatriéme Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE V.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">A</span>H! Madame, fuyez un Peuple furieux.<br> - -Fuyez, sans differer, de ces funestes lieux.<br> - -Tandis qu’avec le trouble y regne l’épouvante.<br> - -Votre present fatal a passé vostre attente;<br> - -Et vos fiers Ennemis mourans, desesperez,<br> - -Succombent au poison dont ils sont devorez.<br> - -A peine, à peine encor vostre aveugle Rivale<br> - -Portoit avec plaisir cette Robbe fatale,<br> - -Qu’un feu sombre et crüel, une invisible ardeur<br> - -Embraze tout son corps, & consume son cœur.<br> - -Un funeste poison courant de veine en veine,<br> - -Allume dans son sang une flâme inhumaine,<br> - -Qui penetre avec force & s’attache à ses os.<br> - -C’est en vain qu’on s’empresse à soulager ses maux.<br> - -La Robbe devorante à son corps attachée,<br> - -Y nourrit le venin de la flame cachée;<br> - -Et du charme crüel l’impitoyble ardeur<br> - -Triomphe sans obstacle & regne avec fureur.<br> - -Qui veut la secourir, de sa perte complice,<br> - -Loin de la soulager, redouble son supplice.<br> - -On ne peut de ce feu calmer l’embrazement.<br> - -On ne peut arracher le fatal vêtement.<br> - -Creon saisi d’horreur à l’arracher s’empresse.<br> - -Mais du charme aussi-tost la flâme vangeresse,<br> - -Dans son sein embrazé porte les mêmes feux:<br> - -Il se sent consumer d’un poison rigoureux.<br> - -Chacun s’occupe encor du peril qui les presse.<br> - -Servez-vous des momens que ce trouble vous laisse.<br> - -Profittez de l’horreur qui regne dans ces lieux,<br> - -Et fuyez pour jamais leur aspect odieux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Que je fuye! ah! Rhodope, au comble de la gloire,<br> - -Quand sur mes Ennemis j’emporte la victoire.<br> - -Que je fuye! ah! le Sort m’eût-il reduitte à fuir,<br> - -D’un spectacle si beau je reviendrois joüir;<br> - -Je viendrois assister à ce grand Hymenée.<br> - -Laisse moi contempler sa pompe fortunée;<br> - -Et d’un objet si doux, d’un coup si glorieux,<br> - -Repaistre avidement mes regards curieux.<br> - -Mes odieux Tyrans deviennent mes victimes!<br> - -Ah! je cueille en ce jour le fruit de tous mes crimes.<br> - -Mon courroux triomphant ne peut trop s’applaudir;<br> - -Et mon nom desormais ne sçauroit plus perir.<br> - -Ce n’est pas tout. Rentrons; & perdant l’Innocence,<br> - -Couronnons ce grand jour & comblons ma vengeance. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, <i>en entrant</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>N vain, pour la trouver, je cours de -toutes parts.<br> - -Ah! sans doute son art la cache à mes regards.<br> - -Elle croit éviter le courroux qui m’enflâme.<br> - -Mais qui l’en peut sauver? -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, CYDIPPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -<span class="lettrine">A</span>H! Seigneur: -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentPoet2"> -Ah! Madame.<br> - -Quel est mon desespoir! où portez vous vos pas? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Seigneur, le Roi vient de mourir dans mes bras.<br> - -Ce dernier coup manquoit au tourment qui m’accable.<br> - -Joüet infortuné du Sort impitoyable,<br> - -Preste enfin d’assouvir son rigoureux courroux,<br> - -Je viens du moins, je viens mourir auprés de vous:<br> - -Vous fermerez mes yeux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Dieux! qu’entens-je? ah! Madame,<br> - -On peut esteindre encore une crüelle flâme.<br> - -Les Dieux, les justes Dieux pour vous s’interessans,<br> - -Prendront soin par pitié de vos jours innocens;<br> - -Et vous verrez Medée à vos pieds expirante,<br> - -Y servir de victime à ma fureur sanglante.<br> - -J’en atteste ces Dieux. J’en jure mon amour. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -En vain vous pretendez me rappeller au jour.<br> - -Medée à se vanger est trop ingenieuse.<br> - -Mon sang doit assouvir sa rage furieuse;<br> - -Et vos soins, votre amour, loin de me secourir,<br> - -Irritent le poison dont je me sens mourir.<br> - -Envieux du plaisir que m’offre vostre veüe,<br> - -Son art haste l’effet du charme qui me tuë;<br> - -Et l’Amour seul, plus fort que ses Enchantemens,<br> - -M’anime & me soutient encor quelques momens.<br> - -Ecoutez-moi, Seigneur. Mes maux ny ma foiblesse<br> - -Ne sçauroient rallentir l’ardeur de ma tendresse.<br> - -La Mort même ne peut éteindre un feu si beau.<br> - -Je l’emporte avec moi dans l’horreur du tombeau;<br> - -Mon amour y vivra. La Fortune jalouze<br> - -N’a pû souffrir, Jason, de me voir vostre Epouse.<br> - -Mais la Crüelle au moins me laisse la douceur,<br> - -De mourir prés de vous, possedant vostre cœur.<br> - -Je goûte en mes tourments cette douceur secrette.<br> - -La vie & les grandeurs n’ont rien que je regrette.<br> - -Unique & tendre objet de mes vœux les plus doux,<br> - -Je ne plains en mourant, ne regrette que vous.<br> - -Trop heureuse en effet si comblant mon attente<br> - -Les Dieux... ah! quel tourment! quelle ardeur devorante!<br> - -Mon supplice s’accroît; je me sens déchirer:<br> - -Je brûle. Adieu, Jason; il faut nous separer. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Nous separer! ô Dieux! ah! rigueur qui me tuë.<br> - -Nous separer! quel coup pour mon ame éperduë!<br> - -Ah! je souffre à la fois mille horribles tourmens!<br> - -Quoi tous les Dieux sont sourds à mes gemissemens!<br> - -Je vous perds pour jamais; en vain je les implore.<br> - -Et j’ay seul allumé ce feu qui vous devore!<br> - -Non je ne verrai point un si crüel malheur;<br> - -Et par un pront trépas j’en previendray l’horreur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -A trop de desespoir vostre ame s’abandonne.<br> - -Vivez, Jason, vivez. C’est moi qui vous l’ordonne.<br> - -Ne me refusez pas dans mon sort rigoureux<br> - -L’unique & dernier bien qui flatte encor mes vœux.<br> - -Gardez le souvenir d’une triste Princesse.<br> - -Conservez lui, Jason, toute vostre tendresse.<br> - -Elle meurt vostre Epouse. A la face des Dieux<br> - -Recevez donc ma main & mes derniers adieux.<br> - -Que ne puis-je employer ces vains restes de vie,<br> - -A vous prouver l’amour dont mon ame est remplie?<br> - -Helas! on n’a jamais aimé si tendrement;<br> - -Et jamais je n’aimay plus que dans ce moment.<br> - -J’en atteste les Dieux. Mes forces s’affoiblissent:<br> - -Ma voix, mon sang se glace; & mes yeux s’obscurcissent.<br> - -Malgré le Sort crüel, qui va nous désunir,<br> - -Mon cœur vous aime encore à son dernier soupir. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CYDIPPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Elle expire, Seigneur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Destin impitoyable!<br> - -Elle est morte; & je vis! ô tourment effroyable!<br> - -Ah! mon bras au deffaut de ma lente douleur<br> - -De ce supplice affreux doit m’épargner l’horreur.<br> - -Meurs, lâche; meurs enfin. Mais ma douleur m’abuse.<br> - -Je dois un sacrifice aux Manes de Créüse.<br> - -Pour appaiser son Ombre & ses ressentimens,<br> - -Je veux livrer Medée au plus crüels tourmens;<br> - -De mon ame aussi-tost sur le rivage sombre<br> - -De ce sang assouvie ira trouver son ombre.<br> - -La soif de te vanger seule arreste mon bras.<br> - -Belle Ombre, attens; j’y cours & vais suivre tes pas.<br> - -Medée en vain me fuit; en vain son art la cache.<br> - -A ma juste fureur il n’est rien qui l’arrache.<br> - -Je suivray la Barbare au bout de l’Univers.<br> - -Et je la trouveray même au fond des Enfers.<br> - -Mon amour furieux me servira de guide. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, MEDÉE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">T</span>U n’iras pas si loin pour me trouver, Perfide.<br> - -C’est Medée. Oüi, c’est elle. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! crains mon desespoir<br> - -Barbare... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE, <i>le frappant de sa Baguette</i>. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Arreste, Ingrat; & connois mon pouvoir.<br> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quel prodige estonnant! Dieux! ma fureur est vaine!<br> - -Je me sens retenu par une estroitte chaîne.<br> - -Je demeure immobile, & malgré mes efforts<br> - -Le pouvoir de son art s’oppose à mes transports. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Juge, si c’est à moi de craindre ta vengeance.<br> - -Un sort comme le mien n’est pas en ta puissance;<br> - -Magnanime Heros, ne songe plus à moi;<br> - -Trop indigne aussi-bien d’un Epoux tel que toi.<br> - -Laisse une Infortunée, oublie une Estrangere,<br> - -Sans appui, sans couronne, errante & solitaire.<br> - -Un hymen plein d’appas, un thrône glorieux<br> - -T’attendent en ce jour dans ces superbes lieux.<br> - -Est-il temps de rester auprés d’une Jalouse!<br> - -Va soupirer aux pieds de ta nouvelle Epouse.<br> - -Vante lui ton ardeur, assure lui ta foi:<br> - -Tu luy voles le temps que tu perds avec moi.<br> - -Dois-tu pas à son sort unir ta destinée?<br> - -Haste-toi de conclurre un si doux hymenée,<br> - -Le Sacrifice est prest, & le Temple est orné;<br> - -On n’attend plus que toi. Cours, Epoux fortuné. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Quoi! La Barbare encore & m’insulte & m’outrage!<br> - -Faut-il que par son art elle brave ma rage?<br> - -Je ne puis l’immoler à ma juste fureur!<br> - -Son sang appaiseroit Créüse & ma douleur! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Oüi, Jason, à Créüse il faut quelque victime;<br> - -Et mon sang répandu doit effacer mon crime.<br> - -Sois content. J’ay versé le plus pur de ce sang. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Comment? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -A tes deux Fils j’ay sceu percer le flanc.<br> - -Regarde ce poignard & cette main sanglante;<br> - -C’est mon sang, du tien, qu’elle est teinte & fumante.<br> - -Mon bras pour dernier coup vient de les égorger.<br> - -Si déjà ton ardeur languit pour la Princesse;<br> - -Si tu fuis, Inconstant, ta nouvelle Maîtresse;<br> - -Cours du moins, Pere heureux, à tes Fils expirans,<br> - -Rens leur les derniers soins, embrasse les mourans. -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Barbare! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -En est-ce assez, & connois-tu Medée?<br> - -De son affreux pouvoir garderas-tu l’idée?<br> - -Oublîras-tu sa haine, ainsi que son amour? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Monstre, à tes propres Fils avoir ravi le jour!<br> - -Pourquoi sacrifier d’innocentes victimes! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ils estoient nez de toi, demandes-tu leurs crimes?<br> - -Ma trop juste fureur a dû les en punir;<br> - -J’ay dû finir leurs maux, j’ay dû les prevenir;<br> - -Te delivrer d’un joug que ton esprit abhorre;<br> - -Rompre ces derniers nœuds qui nous serroient encore;<br> - -Et, pour mieux t’oublier, effacer sans retour<br> - -Jusqu’aux traces, Ingrat, de nostre affreux amour.<br> - -Ce n’est pas sans remords que je m’y suis forcée.<br> - -Tu m’en as inspiré l’audace & la pensée;<br> - -Tu m’as seul enhardie à ce crüel dessein,<br> - -Infidelle, & c’est toy qui leur perce le sein. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quoi! les Dieux irritez, pour te reduire en poudre<br> - -Sur ta teste à mes yeux ne lancent pas la foudre.<br> -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Vangeurs des trahisons, Ennemis des Ingrats,<br> - -Les Dieux pour t’accabler ont employé mon bras;<br> - -La foudre étoit trop peu pour punir ton offence.<br> - -J’ay servi leur justice & rempli leur vengeance.<br> - -C’en est fait. Pour repaistre & mes yeux & mon cœur,<br> - -Moi-même j’ay voulu joüir de ta douleur.<br> - -Un spectacle si doux met le comble à ma gloire:<br> - -Je savoure à longs traits ta peine & ma victoire<br> - -Et je recouvre enfin ma gloire, mon repos,<br> - -Mon Sceptre, mes Parents, la Toison & Colchos.<br> - -Je pars; puis que ma fuitte a pour toi tant de charmes,<br> - -Leve encor jusqu’à moi tes yeux chargez de larmes,<br> - -Ingrat. Voi ces Dragons qui soûmis à ma loy,<br> - -(<i>Medée monte dans un Char, traîné par des Dragons</i>.)<br> - -Et plus reconnoissans, plus fidelles que toi,<br> - -Par des chemins nouveaux vont guider leur maîtresse.<br> - -Tes vœux sont satisfaits; pour jamais je te laisse.<br> - -Adieu; je t’abandonne aux horreurs de ton sort.<br> - -Ingrat, je te hais trop pour te donner la mort.<br> - -(<i>Le Char s’envole</i>.) -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE DERNIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>Lle fuit; & ce Char l’enlevant dans les -nuës,<br> - -Ouvre à sa cruauté des routes inconnuës.<br> - -La Barbare à mes yeux disparoît pour jamais;<br> - -Elle brave ma haine aprés tant de forfaits;<br> - -Et m’enleve en fuyant, malgré ma rage extrême,<br> - -Beaupere, Enfans, Maîtresse, & ma vengeance même.<br> - -Je ne puis la punir de tant de crüauté.<br> - -Le Ciel offre un asile à son impieté.<br> - -C’en est trop. Terminons ma vie & son supplice.<br> - -Je ne puis me vanger; il faut que je perisse.<br> - -Trop malheureux objets de l’amour de Jason,<br> - -Déplorable Créüse! infortuné Creon!<br> - -O mes Fils! joüissez de la seule vengeance,<br> - -Que les Dieux inhumains laissent en ma puissance.<br> - -(<i>Il se tuë</i>.) -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Seigneur... il n’est plus. Quels horrible malheurs<br> - -O trop funeste Amour, produisent tes fureurs. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -FIN. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> - -<p class="centerserif"> -<i>Extrait du Privilege du Roy</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">P</span>Ar Lettres Patentes de Sa Majesté, -données à Paris le vingt-quatriéme Mars 1694. Signé; -N<small>OBLOT</small>. Il est permis au Sieur P<small>IERRE</small> -E<small>MERY</small> Libraire de Paris, d’imprimer un Livre intitulé -<i>Medée, Tragedie nouvelle</i>, pendant le temps de six années -consecutives: Avec défenses à tous autres de le vendre & le debiter sans -le consentement dudit Exposant à peine de confiscation des Exemplaires -contrefaits & de trois mil livres d’amende, ainsi qu’il est porté plus -au long dans lesdites Lettres. -</p> - - -<br> -<p class="indent"> -<i>Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs -& Libraires de la Ville de Paris, le 26. dudit mois & an</i>. -Signé; P. A<small>UBOÜIN</small>, Syndic. -</p> - -<p class="centerserif"> -Achevé d’imprimer le premier Avril 1694. - -<p class="indent"> -Ledit Sieur Emery a fait part dudit Privilege aux Sieur -Auboüin & Clouzier. -</p> -</div> - - - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉDÉE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> - - diff --git a/old/69860-h/images/medee_cover.jpg b/old/69860-h/images/medee_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8300240..0000000 --- a/old/69860-h/images/medee_cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/69860-0.txt b/old/old/69860-0.txt deleted file mode 100644 index 3c040dc..0000000 --- a/old/old/69860-0.txt +++ /dev/null @@ -1,3954 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Médée, by Hilaire-Bernard de -Longepierre - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Médée - tragédie nouvelle - -Author: Hilaire-Bernard de Longepierre - -Release Date: January 22, 2023 [eBook #69860] - -Language: French - -Produced by: Produced by: J.-M. Mariot from files generously made - available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica). - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉDÉE *** - -MEDÉE, - -TRAGEDIE. - -A PARIS - -Chez - -PIERRE AUBOUYN, -Libraire de Monseigneur le Duc de Bourgogne, - -PIERRE EMERY, - -CHARLES CLOUZIER. - - -Quay des Augustins, - -prés l’Hôtel de Luynes, - -à l’Ecu de France, - -& à la Croix d’or. - - -1694 - - - - -PREFACE. - - -IL y a peu d’Histoires aussi connuës que celle de Medée, & de sujets de -Tragedie aussi celebres que celuy-cy. Euripide l’a traitté parmi les -Grecs. Ennius, Pacuvius, Accius, Ovide, & Seneque parmi les Romains. -Monsieur Corneille parmi nous. La Tragedie d’Euripide & celle de Seneque -nous restent encore avec quelques vers des autres. - -Je me suis laissé tenter aprés tant de grands hommes à la beauté de ce -sujet. Il m’a toûjours paru que les deux grands ressorts de la Tragedie, -la terreur & la pitié, s’y font sentir vivement; & que Medée toute -méchante & toute criminelle qu’elle est, estant aussi tres malheureuse & -trahie par celuy pour qui elle a tout fait & tout abandonné, est l’un -des personnages du monde le plus propre à faire un grand effet sur la -Scene. La simplicité même du sujet, quoy que du goût de peu de gens -parmi nous, a esté un nouvel attrait pour moy. J’ay voulu tenter de -donner au Public une Piece à peu prés dans le goût des Anciens: c’est à -dire, une Piece dans laquelle une action grande, tragique & -merveilleuse, mais en même temps tres simple, fût soutenue seulement par -la noblesse des pensées, par la vivacité des mouvemens, & par la dignité -de l’expression. C’est ainsi que ces grands Maistres de l’art, sur les -ouvrages desquels l’art même & les regles ont esté formés, ont constitué -leurs Tragedies, & ont composé ces chefs-d’œuvre merveilleux, qui ayant -fait l’admiration de tous les siecles, font encore pleurer & fremir dans -la simple lecture. Ces Genies sublimes se sentant assez de force pour -soutenir un sujet par luy même & et par eux mêmes, ont dédaigné d’avoir -recours à un grand attirail d’incidens & d’Episodes; & ont rebutté les -jeux de Theatre, les petites surprises & ces autres agremens frivoles, -qui plaisent dans la Comédie; mais qui ne servent dans la Tragedie qu’à -amortir & à éteindre le pathetique, qui en est l’ame. Ils auroient crû -sortir du caractere du Poëme tragique, & blesser en quelque maniere la -raison, & les regles par consequent, s’ils s’étoient écartez de cette -simplicité d’action. Que penseroient-ils donc s’ils entendoient dire à -present qu’une Tragedie n’est pas Tragedie ny dans les regles, parce -qu’elle est simple? ils jugeroient sans doute que de pareils Critiques -n’ont aucune idée de la Tragedie ny des regles; & qu’ils n’en -connoissent que le nom. - -On seroit tres faché cependant, que ceux qui ne connoissent pas les -Tragedies des Anciens par elles mêmes, en voulussent juger par cette -Piece qui leur est infiniment inferieure en tout. Pour ressembler à ces -grands hommes, ce n’est pas assez de travailler dans leur goût & d’aprés -eux; il faudroit encore avoir leur genie. Cette Piece donc peut fort -bien estre simple comme celles des Anciens sans estre belle: mais en ce -cas, c’est uniquement ma faute; & cela n’empêche pas que la veritable -grandeur ne se trouve presques toujours jointe avec la simplicité. - -Je ne répondray point à toutes les Critiques qui se sont d’abord élevées -contre cette Piece. Je crois qu’on doit toûjours laisser au Public une -liberté entiere d’en juger, & qu’un ouvrage doit se deffendre par -luy-même. Peut-estre que ceux à qui la grande simplicité d’action qui -regne dans cette piece, n’auroit pas entierement pleu dans la -representation, en seront moins blessez dans la lecture; & qu’ils -trouveront que j’y ay supplée autant qu’il m’a esté possible, par le -soin que j’ay pris de l’expression. J’ay toûjours esté persuadé que -c’est ce qui anime & ce qui soutient le plus un ouvrage, lorsque -n’estant pas dans la bouche des Acteurs qui luy donnoient en quelque -maniere la vie, il est comme mort sur le papier. Aussi avec quel soin -les Anciens, & en particulier les Tragiques Grecs ne s’y sont-ils pas -attachez? Il seroit trop long de parler icy de la sublimité, de la -force, de la richesse, de l’harmonie, de la vivacité de leurs -expressions; de ces tours si naturels en apparence, & pleins en effet -d’un si grand art; de ces hardiesses nobles & heureuses, où ne s’éleva -jamais un mediocre genie; de ces belles Epithetes qui rassemblant en un -seul mot plusieurs idées, leur donnent plus de force en les offrant -ainsi en raccourci; & qui par leurs peintures vives & nobles, font le -charme de la Poësie qu’elles animent & qu’elles enrichissent. Je diray -seulement pour donner quelque idée du soin que ces grands hommes ont -pris de l’expression, qu’ils s’y sont attachez, jusqu’à n’employer -presque que des mots consacrez à la Poësie & inconnus à la Prose; & que -quand même on renverseroit la structure & l’arrangement de leurs vers, -on ne laisseroit pas d’y sentir encore la Poësie la plus magnifique & la -plus élevée. - -Je ne sçaurois cependant m’empêcher de répondre à une des objections -qu’on m’a faites. On m’a accusé d’avoir pris plusieurs pensées dans -Monsieur Corneille. Mais pour me rendre justice, on devoit avoir dit que -Monsieur Corneille ayant pris plusieurs pensées dans Seneque, j’ay crû -pouvoir aussi puiser dans la même source & y en prendre quelques unes. -Voilà la verité; & je défie qu’on puisse citer un endroit de cette Piéce -qui paroisse emprunté de Monsieur Corneille, & qui ne soit pas de -Seneque. J’ay crû qu’il ne m’étoit pas deffendu de suivre ce Poëte -latin, & de m’enrichir de ses beautez & de ses pensées, à l’exemple de -Monsieur Corneille lui-même. Si ceux qui ont quelque discernement & -quelque goût pour ces sortes de choses, se donnent la peine de comparer -avec l’Original les endroits que la Medée de Monsieur Corneille & -celle-cy ont de communs; ils connoistront aisement, que ce que j’ay -traduit ou imité, n’est point une copie de copie; mais que j’ay -travaillé d’aprés l’original. - -Personne n’est plus admirateur que moi du merite de Monsieur Corneille. -Personne n’a plus de veneration & d’estime pour un si grand homme: & -cette veneration jointe au grand nom qu’il s’est acquis si justement, -m’auroit peut-estre empêché de traiter un sujet déja traité par luy, si -je n’avois consideré que dans sa Medée, comme il le reconnoît luy-même, -ce grand genie qui s’est fait admirer depuis, ne s’estoit pas encore -entierement developpé, quoy qu’à travers les nüages qui le couvrent, il -ne laisse pas de faire briller déja des étincelles de ce beau feu, qui -achevant bien-tôt aprés de dissiper tout ce qui luy faisoit ombre, a -produit le Cid, Polieucte, Cinna, & les Horaces. J’ay même traité ce -sujet si differemment de luy, que hors le fond de la Fable qui ne -sçauroit n’estre pas le même, & ce que nous a fourni Seneque; je ne croy -pas que le même sujet puisse estre traitté plus diversement. Aussi -j’espere que tous les gens desinteressez me rendront la justice de -croire, que quand Monsieur Corneille n’auroit jamais fait sa Medée, je -n’en aurois pas moins fait celle-cy, avec le secours d’Euripide & de -Seneque, qui ont esté mes seuls & veritables guides. - - - - -ACTEURS. - - -MEDÉE, Fille d’Æete, Roi de la Colchide & femme de Jason. - -JASON, Prince de Thessalie. - -CREON, Roi de Corinthe. - -CRÉUSE, fille de Creon. - -Les ENFANS de Medée. - -RHODOPE, Confidente de Medée. - -IPHITE, Confident de Jason. - -CYDIPPE, Confidente de Créüse. - -SUITTE DE CREON. - - -La Scene est à Corinthe, dans le Palais de Creon. - - - - -MEDÉE, - - -TRAGEDIE. - - - - -ACTE I. - - -SCENE PREMIERE. - - -JASON, IPHITE. - - -JASON. - -JE sçais ce que je dois à l’amour de Medée. - -Cesse, Iphite, à mes yeux d’en retracer l’idée. - -Ce qu’elle a fait pour moi, dans le Grece, à Colchos, - -Ne traverse que trop ma joye & mon repos. - -Mais du Sort, de l’Amour, la fatale puissance - -Fait taire mes remords & ma reconnoissance; - -Et de ces deux Tyrans les violentes loix, - -Ne laissent ny l’amour, ny la haine à mon choix. - -Oüi de leur joug pressant l’invincible contrainte, - -Fixe enfin mes destins & mes vœux à Corinthe. - -En vain Medée en proye à ses transports jaloux, - -Se livre à la douleur, s’abandonne au courroux. - -Je la plains; mais, Ami, j’adore la Princesse: - -Du destin de Jason souveraine Maistresse, - -Elle asservit mon ame à son pouvoir vainqueur: - -L’éclat de ses beaux yeux triomphe de mon cœur; - -Et ce cœur embrazé d’une ardeur violente, - -Ne sçauroit s’affranchir du charme qui l’enchante. - - -IPHITE. - -De ce nouvel amour la trompeuse douceur, - -Séduit vostre raison par son appas flatteur. - -Vostre ame toute entiere avidement s’y livre; - -Mais si fuyant, Seigneur, le plaisir qui l’enyvre, - -Vous vouliez repousser un dangereux poison; - -Si vous daigniez encor consulter la raison, - -Vous banniriez bien-tost Creüse de vostre ame; - -Et vous étoufferiez une funeste flâme. - - -JASON. - -Non, la raison icy d’accord avec mon cœur, - -Authorise ma flâme & soûtient mon ardeur. - -Exilez, fugitifs, le trépas de Pelie - -Souleve contre nous toute la Thessalie. - -Ce Tyran, de mon thrône injuste usurpateur, - -De ses crimes enfin a lavé la noirceur. - -Tu sçais comme Medée ardente à la vengeance, - -Sur le flatteur appas d’une vaine esperance, - -De ses propres Enfans en a fait ses bourreaux. - -Ses Filles à l’envi le mirent par morceaux; - -Et leur credule Amour armant leur bras timide - -Commit par pieté cét affreux parricide. - -Son fils Acaste armant pour vanger son trépas, - -J’obéis au Destin, je quittay ses estats; - -Et Creon seul osant plaindre nostre disgrace, - -Lors que d’un fier Tyran la haine nous ménace, - -M’a receu dans son sein moi, Medée & mes Fils, - -D’une triste maison infortunez debris. - -Seul il pouvoit me tendre une main salutaire; - -Et le Ciel de mon sort le rend dépositaire. - -En vain je chercherois en de nouveaux climats, - -L’azyle & et le repos qu’il m’offre en ses estats. - -Pour moy son amour brille & son estime éclatte. - -Il me regarde en père; il m’applaudit, me flatte. - -Cependant trop instruit par mes malheurs divers, - -Toûjours du Sort jaloux je crains quelque revers. - -Mon ennemi demande & Medée, & ma tête: - -Irrité d’un refus à la guerre il s’appreste. - -Creon m’aime, il est vray; Creon est genereux. - -Mais on porte à regret le poids des malheureux. - -Quelque noble panchant qui pousse à les défendre, - -Iphite, on craint de voir ses estats mis en cendre, - -Ses peuples asservis, & son thrône ébranlé. - -Souvent même Creon flotte et paroist troublé. - -D’ailleurs trop prevenu d’une haine secrette, - -A Medée à regret il donne une retraitte; - -Et contr’elle avec peine il retient un courroux, - -Qui pourroit retomber jusques sur son Epoux. - -Je dois donc, profitant d’un rayon favorable, - -M’assurer en Creon un appui ferme & stable, - -Et l’attachant à moi par le nœud le plus fort, - -Prevenir & fixer l’inconstance du Sort. - -Pour sa Fille avec joie il voit briller ma flâme; - -Elle regle ses vœux & peut tout sur son ame. - -Creüse seule enfin peut m’assurer Creon. - -Hé-bien! l’Amour, Iphite, aveugle-t’il Jason? - - -IPHITE. - -C’est ainsi que l’Amour trop fertile en excuses, - -Aveugle par son charme & seduit par ses ruses. - -Mesme en nous égarant, il feint de nous guider. - -De ses pieges flatteurs, songez à vous garder. - -Hé quoi! d’une autre amour vostre ame possedée, - -Trahira les bien-faits & l’espoir de Medée? - -Ny les droits de l’hymen, ni sa fidelle ardeur... - - -JASON. - -Qu’un tel secours est foible & défend mal un cœur, - -Iphite. Ah! quand l’Amour regne avec violence, - -Que peut la foible voix de la Reconnoissance? - -Il est vray que Medée a tout ozé pour moi. - -Je m’accuse & rougis de ce que je lui doy. - -Mais transporté d’amour en voyant ce que j’aime, - -J’oublie & mon devoir, & Medée & moi-mesme. - -Je m’ennivre à longs-traits d’un aimable poison; - -L’amour devient alors ma supreme raison; - -Et d’un feu violent l’imperieuse flâme, - -Etouffe tout le reste & triomphe en mon ame. - -Je sens, je sens alors, que mon trépas certain, - -Les bontez de Creon, le couroux du Destin, - -M’arrestent moins icy que ne fait la Princesse; - -Qu’animé du beau feu qui m’échauffe & me presse, - -Je mourrois, s’il falloit m’éloigner de ses yeux; - -Et qu’enfin leur éclat m’enchante dans ces lieux. - -Ces beaux yeux plus puissans que Medée & ses charmes, - -Si-tost que je les vis, m’arracherent les armes. - -Et quel cœur soutiendroit leurs feux ébloüissans, - -Leur éclat dangereux, leurs regards languissans? - -Cette jeune pudeur sur son visage peinte, - -Et sur son front serein cette noble empreinte; - -Cette douce fierté, cette aimable langueur; - -Un je ne sçai quel charme innocent & flatteur; - -Ce souris dont l’appas reveille la tendresse, - -Et ce maintien auguste, & cét air de Deesse: - -Enfin en la voyant, ébloüi, transporté, - -Je crus voir, & je vis une Divinité. - - -IPHITE. - -Mais quels sont vos projets? que pouvez vous pretendre? - - -JASON. - -D’écouter ma tendresse, & de tout entreprendre. - -L’amour se flatte, Iphite, & se croit tout permis. - -Que n’ose point un cœur à son pouvoir soumis? - -Le Roi me veut pour gendre; & ma belle Princesse, - -Semble favoriser mes soins & ma tendresse: - -Il offre sa couronne & Créüse à mes vœux. - -M’opposerois-je au Sort qui veut me rendre heureux? - -Je ne puis resister à ces douces amorces: - -Et n’ay point oublié comme on fait les divorces. - -N’abandonnay-je pas Hypsipile à Lemnos, - -Pour chercher la Toison, & voler à Colchos? - -Et cependant, Ami, cette grande conqueste, - -Valoit-elle le prix qu’icy l’Amour m’appreste? - - -IPHITE. - -Dieux! que fera Medée, & quel affreux couroux - -Ne l’enflâmera point contre un parjure Epoux? - -Si vous l’abandonnez, redoutez sa vengeance. - -Vous sçavez de son art jusqu’où-va la puissance. - -La Nature est soumise à ses commandemens. - -Elle trouble le Ciel, l’Enfer, les Elemens. - -Elle arreste à son gré les Astres dans leur course. - -Les torrens les plus fiers remontent vers leur source. - -La Lune sort du Ciel; les Manes des tombeaux. - -Elle lance la foudre & change en sang les eaux. - -Vous sçavez..... - - -JASON. - -Je le sçais. Cesse de me le dire. - -Mais de l’Amour aussi je sçais quel est l’empire. - -Plus puissant que son art, plus fort que son courroux, - -De Medée en fureur il suspendra les coups. - -Elle m’aime, il suffit; & sa tendresse extrême - -Parlera puissamment pour un Ingrat qu’elle aime. - -Je sçauray la flêchir; je sauray l’appaiser. - -Mais à tout son couroux deussay-je m’exposer, - -Je n’ecoute & ne suis que l’ardeur qui me presse. - - -IPHITE. - -De grace examinez... - - -JASON. - -Ah! Je vois ma Princesse. - -Considere à loisir, contemple tant d’appas. - -Peut-on la voir, Iphite, & ne l’adorer pas? - -Rien n’est à redouter, à fuir, que sa colere. - - - - -SCENE II. - -JASON, CRÉUSE, IPHITE, CYDIPPE. - - -CRÉUSE. - -Je croyois en ces lieux trouver le Roi mon Pere. - -On vient de m’assurer qu’il vous cherche, Seigneur. - - -JASON. - -Je n’ay point veu le Roi, Madame; mais mon cœur. - -Par de profonds respects, par l’amour le plus tendre, - -Ne pourra-t-il jamais meriter & pretendre - -Que vous daigniez aussi me chercher quelque jour? - -Cét espoir n’est-il pas permis à mon amour? - -Jamais, vous le sçavez, ardeur si violente - -Ne regna dans un cœur & n’en fût triomphante. - -Tout le jure à vos yeux; soins, vœux, empressemens, - -Mes remords immolez, mes transports, mes sermens; - -Et mes tendres respects, & mes ardens hommages, - -Vous sont de cét amour d’inviolables gages. - -Je sens un feu si vif s’accroistre à chaque pas. - -Madame, à tant d’amour vous ne répondez pas? - - -CRÉUSE. - -Hé! le puis-je, Seigneur? une jeune Princesse - -Ne doit qu’à son Epoux déclarer sa tendresse. - -Il est vrai que le Roi, qui doit regler mes vœux, - -Estime vos vertus, applaudit à vos feux. - -Il m’a mesme ordonné d’écouter vostre flâme; - -Si j’ose aprés cela vous découvrir mon ame; - -J’estime ainsi que luy cét illustre Jason, - -Qui surmonta Neptune & conquît la Toison; - -De la gloire amoureux, prodigue de sa vie, - -L’ornement de la Grece, & l’effroi de l’Asie, - -Le chef de nos Guerriers, la fleur de nos Heros, - -Dont le nom est vanté de Corinthe à Colchos. - -Peut-estre un doux panchant m’entraîneroit sans peine. - -Mais un fatal obstacle & m’arreste & me gesne. - -Medée est votre Epouse, & des nœuds si puissans - -Mettent un frein trop juste à mes vœux innocens. - -Pourrois-je à ce panchant abandonner mon ame, - -Tandis qu’un autre hymen vous attache.... - - -JASON. - -Ah! Madame, - -Cessez, cessez de craindre un hymen odieux, - -Condamné par les Grecs, reprouvé par les Dieux. - -Dés demain, dés ce jour faut-il briser ses chaînes? - - -CRÉUSE. - -Mais qui m’assurera qu’insensible à ses peines, - -Vous puissiez soûtenir sa veuë & sa douleur, - -Sans lui rendre bien-tost vos vœux & vostre cœur? - -Je crains un long panchant; sa tendresse, ses larmes; - -Je redoute ses yeux, je redoute ses charmes: - -Son art est au dessus de tout l’effort humain, - -Seigneur, & de vostre ame elle sçait le chemin. - -Tant que vous la verrez, que vous pourrez l’entendre, - -Je crains tout d’un amour & si long & si tendre. - -Je crains.... - - -JASON. - -Ah! dissipez une indigne frayeur. - -Quel outrage! ainsi donc jugez-vous de mon cœur? - -Connoissez mieux ce cœur, Madame & ma tendresse. - -Rien ne peut m’enlever à ma belle Princesse: - -Je deffie à la fois les Mortels & les Dieux; - -Et tout l’art de Medée, & l’Enfer & les Cieux. - -Si sa presence icy vous allarme & vous blesse, - -Il faut vous delivrer du soupçon qui vous presse. - -Un veritable amour éclatte avec plaisir. - -Commandez seulement; je suis prest d’obéïr. - -Je donnerois mon sang; j’immolerois ma vie. - -Trop heureux que pour vous le Sort me l’eût ravie. - - -CRÉUSE. - -J’entends le Roi, Seigneur. Il paroît à vos yeux. - - - - -SCENE III. - -JASON, CRÉUSE, CREON, suitte. - - -CREON. - -Je vous cherchois, Seigneur. Sçavez-vous qu’en ces lieux - -Un nouvel Envoyé du Roi de Thessalie, - -Vient demander raison du meurtre de Pelie? - -De mes refus Acaste offensé justement, - -Veut bien suspendre encor son fier ressentiment, - -Et jurer avec nous une étroitte alliance, - -Si je livre en ce jour Medée à sa vengeance, - -Ou qu’au moins la chassant du sein de mes estats, - -Je refuse un azyle à ses assassinats. - -Il me presse... - - -JASON. - -Ah! Seigneur vostre cœur magnanime - -Pourroit-il lui livrer une triste victime? - -Pourroit-il.... - - -CREON. - -En faveur de vos Fils & de vous, - -Je ne veux point livrer Medée à son courroux, - -Mais est-il juste aussi, Jason, que de ses crimes, - -Mes sujets innocens deviennent les victimes, - -Et que d’une Etrangere appuyant les forfaits, - -De mes heureux estats je trouble ainsi la paix? - -Non il faut qu’elle parte, & qu’une prompte fuite - -Nous délivre des maux qu’elle traîne à sa suite. - -Je le veux. Cét exil est necessaire à tous; - -Pour Acaste, pour Moi, pour ma Fille, pour Vous, - -Pour Medée elle-mesme. Il faut purger Corinthe, - -De ce funeste objet qui la glace de crainte. - -Il faut nous épargner ses cris & sa fureur. - -Je hais jusqu’à sa veüe; elle me fait horreur. - -Des songes effrayans, des presages sinistres, - -Des redoutables Dieux les augustes Ministres, - -M’annoncent de leur part le plus affreux malheur, - -Si je ne l’abandonne à leur courroux vangeur. - -Rompez avec éclat le charme qui vous lie: - -Expiez un hymen qui tache vostre vie. - -Assez & trop long-temps ses liens mal tissus, - -Ternissent vostre gloire, & soüillent vos vertus. - -Assez & trop long-temps avec douleur la Grece, - -Voit gemir sous le joug de cette Enchanteresse - -Le plus grand des Heros qu’elle conçeût jamais. - -Separez vos vertus d’elle & de ses forfaits. - -Justifiez ainsi l’appui que je vous donne. - -Possedez à ce prix ma fille & ma couronne. - -Je veux que dés demain l’Astre brillant du jour - -Ait veu partir Medée en commençant son tour; - -Et que Corinthe ainsi n’estant plus prophanée, - -Il se preste avec joye à ce doux hymenée. - - -JASON. - -Je cede à vos raisons; j’obéis. Mais Seigneur, - -Daignez par vos bontez adoucir son malheur: - -Par tout ce qui pourra rendre son sort moins rude, - -Consolez ses ennuis; flatez sa solitude. - - -CREON. - -Quoiqu’elle ayt merité des maux plus rigoureux, - -Je consens à remplir vos desirs genereux; - -Et pour mieux adoucir son deplaisir extrême, - -Je veux à cét exil la preparer moi-même. - -Mais allons publier cét hymen, ce départ. - -Qu’au bon-heur de leurs Rois nos Sujets prennent part. - -Allons avec éclat annoncer à Corinthe - -La source de sa joye & la fin de sa crainte. - -Que des chants d’hymenée & d’aymables concerts, - -Commencent ceste Feste & remplissent les airs. - -Que du Dieu de l’hymen les feux sacrez s’allument; - -Qu’on pare les Autels & que les Temples fument. - -Jason trouve une Epouse enfin digne de lui. - -Daignent les justes Dieux m’exauçant aujourd’hui, - -Marquer de leurs faveurs cette grande journée, - -Et la rendre à jamais celebre & fortunée! - - -Fin du premier Acte. - - - - -ACTE II. - - -SCENE PREMIERE. - - -MEDÉE, seule. - -OU suis-je, Malheureuse? où portay-je mes pas? - -Qu’ay-je veu? qu’ay-je oüi? je ne me connois pas. - -Furieuse je cours; & doute si je veille. - -Quel bruit, quels chants d’hymen ont frappé mon oreille? - -Corinthe retentit de cris & de concerts. - -Ses Autels sont parez; ses Temples sont ouverts. - -Tout à l’envi prepare une odieuse pompe. - -Tout vante ma Rivale, & l’Ingrat qui me trompe. - -Jason, il est donc vrai! jusques-là me trahit - -Jason honteusement me chasse de son lit! - -Il m’oste tout espoir! Epouse infortunée! - -Que dis-je, Epouse! helas! pour nous plus d’hymenée; - -L’ingrat en romp les nœuds. Dieux justes, Dieux vangeurs, - -De la foi conjugale augustes Protecteurs, - -Garants de ses sermens, témoins de ses parjures, - -Punissez son forfait & vengez nos injures. - -Toi sur tout, O Soleil, j’implore ton secours; - -Toi qui donnas naissance à l’Auteur de mes jours: - -Tu vois du haut des Cieux l’affront qu’on me destine; - -Et Corinthe joüit de ta clarté divine! - -Retourne sur tes pas & dans l’obscurité - -Plonge tout l’Univers privé de ta clarté. - -Ou plûtost, donne moi tes chevaux à conduire. - -En poudre dans ces lieux je sçauray tout reduire. - -Je tomberay sur l’Isthme avec ton char brûlant. - -J’abîmeray Corinthe & son peuple insolent. - -J’écraseray ses Rois; & ma fureur barbare - -Unira les deux mers que Corinthe separe. - - -Mais où vont mes transports? est-ce donc dans les Cieux, - -Que j’espere trouver du secours & des Dieux? - -Deitez de Medée, affreuses Eumenides, - -Venez laver ma honte & me servir de guides. - -Armons nous. De nostre art déployons la noirceur. - -Que toute pitié meure & s’éteigne en mon cœur; - -Que de sang alteré, que de meurtres avide - -A l’Isthme il fasse voir ce qu’a veu la Colchide. - -Que dis-je! De bien loin surpassons ces forfaits. - -De ma tendre jeunesse ils furent les essais. - -J’estois & foible & simple, & de plus innocente. - -L’amour seul animoit ma main encor tremblante. - -La haine avec l’amour, le couroux, la douleur, - -M’embrazent à present d’une juste fureur. - -Que n’enfantera point cette fureur barbare? - -Le crime nous unît; il faut qu’il nous separe. - - - - -SCENE II. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -HÉ bien! tu vois le prix que gardoit Jason. - -L’Ingrat couronne enfin sa noire trahison. - -Il Epouse Créüse; & la pompe s’appreste. - -Tout m’annonce ma mort. Mais à quand cette Feste? - - -RHODOPE. - -Madame, cét hymen se celebre demain. - - -MEDÉE. - -Demain! Le temps est court & et le terme prochain. - -Il faut en profiter. - - -RHODOPE. - -Quel funeste hymenée! - -Helas! à quels malheurs estes vous condamnée. - - -MEDÉE. - -Ah! rien n’est comparable aux horreurs de mon sort. - -Rhodope, qui l’eût crû? Jason jure ma mort. - -Au plus honteux destin son mépris me ravale. - -Il m’attache en Esclave au char de ma Rivale. - -J’ay tout ozé pour lui; pour lui j’ay tout quitté, - -Païs, thrône, parens, gloire, felicité. - -Il me coûte, l’Ingrat! jusqu’à mon innocence. - -Je n’ay voulu que lui. Crüelle recompense? - -Pour prix de cét amour qui n’a voulu que luy, - -Il me laisse sans rang, sans honneur, sans appui, - -Sous un Ciel estranger, criminelle, accablée, - -Proscrite, fugitive, odieuse, exilée; - -Et seule à la merci d’un monde d’ennemis, - -Que m’ont fait les forfaits que pour lui j’ay commis. - - -RHODOPE. - -Trop indigne de vous aprés sa lache injure, - -Oubliez un Ingrat, dédaignez un Parjure. - -D’un genereux orgueüil vous armant en ce jour.... - - -MEDÉE. - -Hé! puis-je triompher de mon fatal amour? - -Malheureuse! tout cede à mon art redoutable. - -La nature se trouble à ma voix formidable - -Tout tremble, tout fléchit sous mon pouvoir vainqueur. - -Et je ne puis bannir un Ingrat de mon cœur. - -L’Amour brave ma force, & méprise mes charmes; - -Il rit de ma fureur & m’arrache des larmes. - -Pour un Perfide encore il trouble ma raison. - -J’aime; que dis-je, aimer? j’adore encor Jason. - -Pour lui je trahirois encor Pere & Patrie; - -Pour lui j’immolerois mon repos & ma vie. - -D’un tyrannique Amour trop barbare rigueur, - -Cesse pour un Ingrat de déchirer mon cœur. - - -RHODOPE. - -En ce funeste état que vous estes à plaindre! - - -MEDÉE. - -Il est vrai, je le suis; mais plus encore à craindre. - -On n’offensa jamais Medée impunement. - -Mais, que dit ma Rivale, & que fait son Amant? - - -RHODOPE. - -Ah! Madame, il soupire aux pieds de la Princesse; - -Et n’est plus occupé que du feu qui le presse. - - -MEDÉE. - -Ton sang va me vanger, lâche & perfide Epoux! - -Tu mourras... quelle horreur vient glacer mon courroux? - -Et depuis quand Medée est elle si timide? - -Son cœur n’est-il hardi que pour un parricide? - -Aprés tant d’innocens immolez sans remords, - -Je respecte un Ingrat digne de mille morts. - -Ah! qu’il meure. Où m’emporte une jalouze rage? - -Qu’il meure! ce Heros, ton amour, ton ouvrage; - -Le fruit de tant de soins, de perils, d’attentats, - -L’objet de tant de vœux.... non, il ne mourra pas. - -Quelque juste fureur dont je sois possedée, - -Qu’il vive, & s’il se peut, qu’il vive pour Medée; - -Ou, si de mon bon-heur le Destin est jaloux, - -Qu’il vive, s’il le faut, pour d’autres que pour nous. - -C’est Creon, qui le force à l’hymen qui m’accable; - -Creon merite seul mon courroux implacable, - -Lui, qui de son pouvoir ennivré follement, - -Me ravit mon Epoux, m’arrache mon Amant, - -Fait regner en Tyran le crime & le divorce; - -Et ne connoît de droits que l’injure & la force. - -Qu’il perisse & sa Race. Accablons son orgueüil; - -Mettons son insolence & sa gloire au cercueüil. - - -RHODOPE. - -Ah! moderez, de grace, une douleur si forte. - -Etouffez, ou cachez l’ardeur qui vous emporte. - -J’entens du bruit. On vient. Domptez ce fier couroux, - -Madame; c’est Creon qui s’avance vers vous. - - - - -SCENE III. - -MEDÉE, CREON, RHODOPE, suite. - - -CREON. - -Jason avec ma fille unit sa destinée. - -Vous entendez déja chanter leur hymenée, - -Madame; à ce divorce il faut vous preparer. - -De Jason & de nous il faut vous separer. - -Leur bon-heur ne feroit qu’aigrir vostre infortune; - -Fuyez ces lieux; fuyez une pompe importune; - -Obéissez au sort, & quittant mes états, - -Cherchez un sûr azyle en de nouveaux climats. - -Acaste le demande, & Corinthe m’en presse: - -A ce prix entre-nous la guerre affreuse cesse. - -Vostre exil est le sceau d’une éternelle paix. - -En vain m’opposerois-je aux vœux de mes Sûjets. - -Leur haine contre vous chaque jour s’envenime. - -Malgré tout mon pouvoir vous seriez leur victime. - -Quel joug ne brise point un Peuple audacieux? - -Quel frein arresteroit ce Monstre furieux? - -A ses crüels transports dérobez vostre tête, - -Et par un prompt exil prevenez la tempeste. - -Le Sort, la paix, vos jours, tout semble y conspirer. - -J’ay voulu vous l’apprendre & vous y preparer. - - -MEDÉE. - -Qu’à ces rares bontez j’ay de graces à rendre! - -Vous m’ostez mon Epoux, vous le prenez pour gendre; - -Vous me chassez enfin. Dites-moi seulement - -Quel attentat m’attire un si doux traitement? - - -CREON. - -Quoi, Medée est surprise & demande ses crimes! - - -MEDÉE. - -A-t’on pour m’opprimer quelques droits legitimes? - -Un Tyran par la force agit dans ses estats; - -Un Roi juste au coupable apprend ses attentats. - -Parlez donc; ou du moins forcez-vous à m’entendre, - -Si jusqu’à m’accuser vous ne daignez descendre. - -J’ignore quel forfait vers vous peut me noircir: - -Voicy les miens, Creon. Vous n’avez qu’à choisir. - -J’ay sauvé ces Heros que vous vantez sans cesse, - -Le plus pur sang des Dieux, & la fleur de la Grece. - -Sans moi, pour conquerir la superbe Toison, - -Qu’auroient pû ces Heros, & ce fameux Jason? - -Leur bouche a-t’elle ozé m’en dérober la gloire? - -S’ils vous l’ont déguisée, apprenez-en l’histoire. - - -Dans une forest sombre un Dragon furieux, - -Conservoit du Dieu Mars le dépost précieux. - -Ses yeux estincelloient d’une affreuse lumiere; - -Jamais le doux Sommeil ne charma leur paupiere; - -Et veillant nuit & jour, ses terribles regards - -Portoient l’effroi, l’horreur, la mort de toutes parts. - -Farouches défenseurs de la forest sacrée, - -Deux Taureaux menaçans en occupoient l’entrée. - -Il falloit mettre au joug ces Taureaux indontez. - -Des fureurs de Vulcain Ministres redoutez, - -Ils vomissoient au loin une brûlante haleine, - -Et de torrens de flâme ils inondoient la plaine. - -Il falloit à leur aide ouvrir d’affreux sillons; - -Voir des dents d’un serpent naistre des bataillons; - -Et vaincre ces soldats enfantez par la Terre, - -Qui tous ne respiroient que le sang & la guerre. - -Parmi tant de perils, quel Dieu, sans mon secours, - -De vos tristes Heros eût conservé les jours? - -Sur le Destin jaloux j’emportay la victoire: - -J’empeschay leur trépas; je les couvris de gloire; - -Et leur sacrifiay, remords, crainte, pudeur, - -Mon Pere, mon Païs, ma gloire, mon bon-heur. - -Je n’ay voulu qu’un d’eux pour toute recompense. - -Vous joüissez du reste, & par mon assistance. - -Pour les avoir sauvez, je ne demande rien. - -Je vous les laisse tous. Mais laissez-moi mon bien. - - -CREON. - -Ainsi donc, à l’oüir, Medée est innocente. - -On devroit consacrer sa vertu bien-faisante. - -La Grece.... - - -MEDÉE. - -Me doit tout & ne sçauroit jamais - -D’un assez digne prix couronner mes bien-faits. - -Toutes-fois que sert-il d’affecter un faux zele? - -J’ay tout fait pour Jason, & n’ay rien fait pour elle. - -Il me coute assez cher l’Ingrat! pour estre à moy. - -Si l’on veut m’exiler & me manquer de foy, - -De quel droit ozez-vous separer nos fortunes? - -Même sort nous est dú; nos causes sont communes. - - -CREON. - -Ah! de grace avec-vous ne le confondez pas. - -Jason est innocent de tous vos attentats. - - -MEDÉE. - -Non, il est criminel ce Heros magnanime. - -En tirer tout le fruit c’est commettre le crime. - -Tyrannique pouvoir qui cherche à m’offenser... - - -CREON. - -Ma patience enfin commence à se lasser, - -Et pourroit... - - -MEDÉE. - -Ah! Tyran, la mienne est déja lasse. - -Va, je ne veux de toi ny clemence ny grace. - -Ordonne mon exil, ravis moi mon Epoux: - -Tu le peux; mais Tyran, redoute mon courroux. - -Crains... - - -CREON. - -Ah! c’est trop long-temps contraindre ma colere. - -Va, sors de mes Estats, sors barbare Estrangere: - -Abandonne Corinthe, & cours en d’autres lieux, - -Porter tes attentats & le courroux des Dieux. - -D’un monstre tel que toy délivre mon Empire, - -Cesse d’infecter l’air qu’en ces lieux on respire; - -De ton horrible aspect ne soüille plus mes yeux; - -Et n’empoisonne plus la lumiere des Cieux. - -Va semer à Colchos l’horreur & l’epouvante: - -Vas y hâter des Dieux la justice trop lente. - -Demain dés que l’Aurore allumera le jour, - -Precipite tes pas; fuis loin, fuis sans retour; - -Où contentant les Dieux las de tes injustices, - -Tu periras, Barbare, au milieu des supplices. - -Tu peux choisir. Adieu. - - - - -SCENE IV. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Tyran, n’en doute pas; - -Mon choix est fait. Demain je sors de tes Estats. - -Mais, malgré ton orgueil, je veux fuir avec gloire; - -Et forçant l’avenir d’en garder la memoire, - -Je veux lancer la foudre avant que de partir, - -Et voir Corinthe en cendre avant que d’en sortir. - -Mais Rhodope, l’Ingrat que j’aime & qui m’offense, - -A-t’il pû consentir... - - -RHODOPE. - -Je le voy qui s’avance. - - -MEDÉE. - -O Toi, qui vois mon trouble & causes ma douleur, - -Amour, daigne amollir l’Ingrat en ma faveur; - -Remets-le dans mes fers; efface son injure; - -Rens moi, Dieu tout puissant, le cœur de ce Parjure: - -Tout mon art n’y peut rien: seul tu peux le flechir. - -Prête un charme à mes pleurs qui puisse l’attendrir. - - - - -SCENE V. - -MEDÉE, JASON, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -ENfin, c’en-est donc fait; mon Epoux m’abandonne. - -Il consent qu’on m’exile, ou plûtost il l’ordonne. - -L’exil, vous le sçavez, n’est pas nouveau pour moy. - -J’ay sceu pour vous, Jason, m’en imposer la loi. - -Sa cause est ce qui fait ma peine & ma disgrace. - -Je fuyois pour Jason, & c’est lui qui me chasse. - -N’importe; obéyssons aux lois de mon Epoux. - -Partons, puisqu’il le veut. Mais où m’envoyez-vous? - -Reverray-je Yolcos? yrai-je en Thessalie, - -Implorer les bontez des filles de Pelie? - -Iray-je sur le Phaze, où mon Pere irrité - -Reserve un juste prix à mon impieté? - -Helas! du monde entier pour Jason seul bannie, - -Ay-je encor quelque azyle en Europe, en Asie? - -Et pour vous les ouvrir me fermant tous chemins, - -Contre-moi n’ay-je pas armé tous les humains? - -Fille d’un Roi fameux qui regne sur le Phaze, - -Dont l’empire s’étend du Bosphore au Caucase, - -Dans ces riches climats, où ses heureux sûjets - -De l’or le plus brillant parent jusqu’aux forests, - -Thresors, Sceptre, Parens, j’ay tout quitté sans peine, - -Pour suivre d’un banni la fortune incertaine. - -Vous le sçavez, Jason; pour vous j’ay tout quitté. - -Est-ce donc-là le prix que j’avois mérité? - - -JASON. - -Ne me reprochez point un mal-heur necessaire, - -Où des Dieux contre nous me reduit la colere. - -Je partage vos maux; je ressens vos douleurs, - -Sans pouvoir qu’à ce prix détourner nos malheurs. - -Vostre perte autrement devient inevitable. - -Vos perils, nos Enfans, le Destin qui m’accable, - -Les bontez de Créüse & les bien-faits du Roi - -Me font.... - - -MEDÉE. - -Ozes-tu bien en parler devant moi? - -Ingrat? quel vain détour! quelle odieuse excuse! - -Les bien-faits de Creon! les bontez de Créüse - -Que sont-ils prés des miens? & quel prix doit jamais - -Balancer dans ton cœur le prix de mes bien-faits? - -J’ay conservé cent fois & ta vie & ta gloire. - -Résouvien-t’en, Ingrat, rapelle en ta memoire - -Ces temps, ou vil rebut du Destin & des flots, - -Tu vins chercher ta perte & la mort à Colchos. - -En vain de la Toison tu tentois la Conqueste. - -Songe à tous les perils qui menaçoient ta tête. - -Remets devant tes yeux ce fatal champ de Mars; - -Sous cent formes la Mort offerte à tes regards; - -Ces Enfans de la Terre affamez de carnage; - -Ces tourbillons de feux; ces Monstres pleins de rage. - -Alors, Ingrat, alors; qu’eust fait Creon pour toi? - -En butte à tant de morts qu’aurois-tu fait sans moi? - -Pour toi je déployay tout l’effort de mes charmes. - -J’immolay les Guerriers, & par leurs propres armes. - -Je domptay les Taureaux; j’assoupis le Dragon; - -Enfin, je te livray la fatale Toison. - -Je fis plus; je quittay ma Patrie, & mon Pere; - -J’étouffay la Nature, & déchiray mon Frere; - -J’affrontay le naufrage & la mort pour Jason. - -J’immolay ton Tyran, je rajeunis Æson. - -Ta vie est un tissu des bien-faits de Medée. - -Créüse, Ingrat, peut-elle en effacer l’idée. - - -JASON. - -Jusques dans le tombeau rempli de vos bien-faits - -Jason en gardera la memoire à jamais. - -Dans le fond de mon cœur si vos yeux pouvoient lire, - -Helas! vous plaindriez l’horreur qui le déchire. - -Mais, quand le sort conspire à vous faire perir, - -Que pouvois-je pour vous en ce peril? - - -MEDÉE. - -Mourir. - -Pour toi n’estoi-ce pas une gloire assez ample? - -Je t’en aurois donné le courage & l’exemple; - -En me perçant le flanc pour enhardir ta main, - -Je t’eusse encor ouvert ce glorieux chemin. - -Je ne te parle plus du prix que tu me coûtes, - -Pour attendrir ton cœur n’est-il point d’autres routes? - -Oublie, oublie Ingrat, mes bien-faits en ce jour. - -Mais souviens-toi du moins de mon fidelle amour. - -Voy Medée à tes pieds gemir, verser des larmes. - -Au nom de nostre amour jadis si plein de charmes, - -Au nom de nostre hymen & de ses sacrez nœuds, - -Au nom des tendres fruits d’un hymen malheureux; - -Si tes Fils te sont chers ne trahis point leur Mere. - -Dans ces portraits vivans on reconnoist leur Pere. - -Prens pitié, non de moi, mais de ces Innocens; - -Et te laisse toucher à des traits si puissans. - -Helas! Dans les malheurs dont le sort les menace, - -Plus que jamais sensible à leur âge, à leur grace, - -Croyant te voir, de pleurs je sens baigner mes yeux; - -Et ton amour encor m’en est plus pretieux. - -Sauve-moi, sauve-les; & plains leur destinée. - -Suivant dans son exil leur Mere infortunée, - -Quels maux.... - - -JASON. - -Cessez pour eux de craindre un tel malheur. - -Moi, bannir mes Enfans! j’en mourrois de douleur. - -Ah! d’un thresor si cher mon cœur est trop avare, - -Pour craindre que jamais le Destin m’en separe. - -Rien ne peut les ravir à mes embrassemens. - - -MEDÉE. - -Quoi tu pretens aussi m’arracher mes Enfans! - -Tu pretens me ravir le seul bien qui me reste: - -Je ne joüiray pas de la douceur funeste - -De voir leur innocence appaiser mes fureurs; - -Et de si cheres mains n’essuîront point mes pleurs. - -Tu m’ostes des objets que mon cœur idolâtre. - -Veux-tu les immoler, Crüel, à leur Marastre? - - -JASON. - -Je veux leur faire un sort, leur assurer un rang, - -Qui les comble de gloire & réponde à leur sang. - -Prés du thrône élevez à l’ombre de leur Pere, - -Ils trouveront icy plus d’un Dieu tutelaire. - -Creon sera pour eux plus qu’il ne m’a promis; - -Et les confondra même avec ses petit Fils. - - -MEDÉE. - -Perir plûtost cent fois qu’essuyer cét outrage! - -Lache, soüiller mon sang par un vil assemblage! - -Voir les fils du Soleil sous le joug abattus, - -Avec ceux de Sisyphe unis & confondus! - - -JASON. - -Enfin telle est pour eux ma tendresse infinie, - -Que vouloir m’en priver, c’est m’arracher la vie. - -Je ne puis les quitter, & l’amour paternel.... - - -MEDÉE. - -Hé bien, n’en parlons plus! ôte les moi, Crüel. - -Mais crains mon desespoir, crains mon courroux funeste. - -Tu perds, me les ôtant, tout l’appui qui te reste. - -Leur veuë & leurs soupirs suspendoient ma fureur; - -Rien ne me parle plus, Perfide, en ta faveur. - - -JASON. - -Je croiois moderer la douleur qui vous presse. - -Cependant je l’aigris; ma presence vous blesse. - -Le temps & la raison ouvrant enfin vos yeux, - -Vous me rendrez justice, en me connoissant mieux. - - - - -SCENE VI. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Oui je te la rendray, Crüel; je m’y prepare. - -Tu m’ôtes mes Enfans; tu me ravis, Barbare, - -Le seul bien qui pouvoit adoucir mon malheur. - -Ah! je t’en puniray; j’en jure ma douleur. - -Tremble, Ingrat, c’en est fait. Ma haine inexorable - -Te va rendre jaloux de mon sort déplorable. - - -Fin du second Acte. - - - - -ACTE III. - - -SCENE PREMIERE. - - -JASON, CRÉUSE, IPHITE - - -JASON. - -MAdame, c’en est fait. Medée aprés ce jour, - -Abandonne Corinthe & quitte cette Cour. - -En menaces en vain elle oze se répandre. - -Dans un terme si court que peut-elle entreprendre? - -Et d’ailleurs pour ses Fils tremblante dans son cœur, - -Des ôtages si chers retiennent sa fureur. - -Je sais même observer ses pas & sa colere. - -Ainsi rien ne s’oppose à l’hymen que j’espere. - -Tout m’annonce un bon-heur infaillible & prochain, - -Et les Dieux, de mon sort seront jaloux demain. - -Que ce crüel delai me fait de violence; - -Et que ce jour est long à mon impatience! - -J’accuse sa lenteur de moment en moment. - -Elle irrite ma flâme & mon empressement. - -L’heureux Jason languit. Mais ma belle Princesse, - -Partagez-vous du moins ma joye & ma tendresse? - -Aimez-vous des transports dont vous causez l’ardeur? - -Sentez-vous du plaisir à faire mon bon-heur? - -Vous ne me dittes rien. Quelle raison secrette, - -Dans ces heureux momens peut vous rendre müette? - -Une sombre langueur que vous cachez en vain, - -De vostre front troublé ternit l’éclat serein. - -Que vois-je! à vos yeux même il échappe des larmes. - -D’où viennent vos frayeurs? d’où naissent vos allarmes. - -Ay-je pû, ma Princesse, offenser vos beaux yeux? - -Qu’ay-je fait? qu’ay-je dit? & vous suis-je odieux? - - -CRÉUSE. - -Moi, vous haïr, Seigneur! quelle injustice extrême! - -Et ma bouche & mes yeux ont avoüé que j’aime. - -Mon cœur suit mon devoir. Tous mes soins, tous mes vœux - -N’aspirent qu’à vous plaire & qu’a vous rendre heureux. - -Mais dans nostre bon-heur je ne sçay quelle crainte - -M’allarme malgré moi; tient ma joye en contrainte. - -N’a-t on pas veu cent fois les Dieux mêmes jaloux - -Traverser un bon-heur pour des Mortels trop doux. - -Je plains même, je plains le destin de Medée, - -Et ce funeste amour dont elle est possedée. - -Daignent les justes Dieux soulageant sa douleur, - -Ne pas faire sur nous retomber son malheur. - -Helas! si quelque jour leur fatale colere - -Empoisonnoit le cours d’un destin si prospere? - - -JASON. - -Ah! calmez ces frayeurs. Les Dieux justes toûjours - -De vos prosperitez feront durer le cours. - - -CRÉUSE. - -Mais quand des Dieux, Seigneur, je n’aurois rien à craindre, - -De vous n’auray-je pas quelque jour à me plaindre? - -Vous me repondez d’eux; repondez-moi de vous. - -Helas! si vous brisiez un jour des nœuds si doux, - -Et si vous m’immoliez à quELque ardeur nouvelle, - -Que deviendrois-je, O Ciel! Dans ma douleur mortelle? - - -JASON. - -Vous pleurez, ma Princesse, & vous pouvez penser, - -Que jamais vostre Amant puisse vous offenser. - -Quel outrage crüel vous faites à ma flâme? - -Lisez-vous donc si mal dans mes yeux, dans mon ame? - -Ah! rien ne peut jamais éteindre un feu si beau. - -On verra son ardeur durer jusqu’au tombeau. - -Que n’en puis-je exprimer toute la violence! - -Vos yeux ne sont-ils pas garands de ma constance? - - -CRÉUSE. - -Hypsipile & Medée, objets de vos amours, - -Se sont laissé surprendre à de pareils discours; - -Et de nouveaux objets vostre ame possedée, - -A laissé cependant Hypsipile & Medée. - - -JASON. - -Leur exemple inegal vous trouble sans raison, - -Madame; bannissez un injuste soupçon. - -Hypsipile & Medée en prevenant mon ame, - -Avoient sçeu m’engager à répondre à leur flâme. - -Touché de leurs bien-faits, sensible à leur amour, - -Mon cœur crut leur devoir quelques soins à son tour; - -Et d’y répondre au moins ne pouvant me défendre, - -La crainte d’estre ingrat me força de me rendre. - -Mais dés que je vous vis, un trouble imperieux, - -Asservit tout mon cœur au pouvoir de vos yeux. - -D’une pressante ardeur l’extrême violence, - -Surmonta ma raison, força ma resistance; - -Et je sentis enfin que jusques à ce jour, - -Je n’avois pas connu le pouvoir de l’Amour. - -Un si parfait amour bravera la mort même. - -J’en atteste des Dieux la puissance suprême. - -Puissent ces Dieux vangeurs, si je trahis ma foi, - -Epuiser leur courroux & leurs foudres sur moi. - -Si votre cœur m’aimoit, il prendroit ma deffense. - -Un veritable amour bannit la deffiance. - - -CRÉUSE. - -Un veritable amour est-il jamais sans soins? - -Je ne craindrois pas tant, helas! si j’aimois moins. - - -JASON. - -Si vous sentez mes feux, ah! sentez donc ma joye; - -Et que dans vos transports vostre amour se deploye. - -Si prez de rendre heureux vostre fidelle Amant, - -Prenez part, s’il se peut, à son ravissement. - - -CRÉUSE. - -Vous le voulez; je cede & ma tristesse change. - -Je ressens vostre joye & pure & sans mélange. - -Oüi Jason, je me rens, & l’Amour est vainqueur. - -Il comble tous mes vœux, m’assurant vostre cœur. - -Adieu. Je vais au pied des Autels de sa Mere, - -Implorer ardamment son secours tutelaire; - -La presser d’augmenter nos fidelles ardeurs, - -Et de verser sur nous ses plus douces faveurs. - - - - -SCENE II. - -JASON, IPHITE. - - -IPHITE. - -Avec quel air charmant cette aimable Princesse - -Répond à vos transports & sent vostre tendresse? - -Tout flatte votre espoir; tout conspire à vos vœux. - -Et vous semblez toucher au sort le plus heureux. - - -JASON. - -Que le serois heureux, je le confesse, Iphite, - -Si je pouvois calmer un trouble qui m’irrite; - -Et si goûtant en paix un si parfait bon-heur, - -J’étouffois à mon gré tout remord en mon cœur! - -Mais je puis bannir une importune idée. - -A mes yeux malgré moi par tout s’offre Medée. - -Ce souvenir crüel m’afflige & me poursuit. - -Jusqu’aux pieds de Créüse il me trouble & me suit. - -Grands Dieux! quel sort fatal, quelle loi trop severe - -Des plaisirs les plus grands rend la douceur amere? - -Quel noir poison se mêle au sort le plus charmant? - -Et ne sçauroit-on estre heureux impunement? - -Vostre bonté jalouze avec caprice enchaîne - -Les biens & les tourmens, les plaisirs & la peine. - -Au faiste du bon-heur on pousse des soupirs; - -Et l’amertume naist dans le sein des plaisirs. - -Ah c’est trop. De mon sort soyons enfin le maître. - -Déja je sens le calme en mon ame renaître. - -Déja.... je vois Medée! ô dieux! trop justes Dieux! - -Ne peut-on un moment se soustraire à vos yeux? - -Quand je crois estre heureux, soudain vostre justice - -Confond tous mes projets & m’offre mon supplice. - -Que lui dire? fuions. - - - - -SCENE III. - -JASON, MEDÉE, IPHITE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Seigneur, où fuyez-vous? - -Je ne viens point brûlant d’un injuste courroux, - -Vous accabler sans fruit de cris & de reproches. - -Cessez de redouter ma veüe & et mes approches. - -Mes yeux s’ouvrent enfin; je connois mon erreur. - -L’amour & la raison ont vaincu ma fureur. - -Oüi je sens que mon cœur dans ses vives allarmes, - -Vous excuse, vous plaint, & vous preste des armes. - -Je vois que le Destin vous force à me bannir. - -Que le Ciel romp les nœuds dont il sceut nous unir; - -Et cedant sans murmure au revers qui m’accable, - -Je n’impute qu’au Sort un coup inévitable. - -Je viens donc reparer par un pront repentir - -Des fureurs où mon cœur ne pouvoit consentir. - -Effacer mes transports, expier mes menaces, - -Par vostre veuë encore adoucir mes disgraces, - -Et condamnant l’éclat d’un mouvement jaloux, - -Pour la derniere fois pleurer auprés de vous. - -Oubliez mes transport, oubliez ma colere. - -Pardonnez à l’amour un crime involontaire; - -Et ne vous souvenant que d’un si tendre amour - -Recevez mes adieux en ce funeste jour. - - -JASON. - -C’en est trop. Ah de grace, épargnez-moi, Madame. - -Aimez moins un Ingrat qui trahit vostre flâme. - -N’offrez point à ses yeux cette tendre douleur. - -C’est augmenter mon trouble & déchirer mon cœur. - -C’est redoubler l’horreur d’un destin qui m’accable. - -Pour moi vostre fureur estoit moins redoutable. - -Reprenez vostre haine & vos transports jaloux. - -Ah! je crains vostre amour, plus que vostre courroux. - - -MEDÉE. - -Ah! laissez-moi l’amour dont je suis possedée. - -C’est lui seul qui m’anime; & la triste Medée - -Ne peut, tel est son sort, cesser de vous cherir. - -Elle vous aimera jusqu’au dernier soupir. - -Vivez; regnez heureux. Mais pour grace derniere - -Ne me refusez pas une juste priere. - -Souffrez que j’ose encor vous presser en ce jour - -De m’accorder les fruits de nostre tendre amour. - -Ils suffiront, Seigneur, pour consoler leur Mere. - -Je croiray, les voyant, voir encor leur Pere, - -Et par ces doux objets mon amour affermi, - -Vous possedant en eux ne vous perd qu’à demi. - -Ce n’est pas pour long-temps que je vous les demande; - -Et je joüiray peu d’une faveur si grande. - -Vous reverrez bien-tost ces gages pretieux. - -Bien-tost, au lieu de vous, m’ayant fermé les yeux, - -Ils reviendront, Seigneur, joüir de vostre gloire, - -Et vous conter la fin de ma funeste histoire. - - -JASON. - -Helas! qu’exigez-vous? pourquoy me demander - -Le seul bien qu’à vos vœux je ne puis accorder. - -Demandez moi plûtost & mon sang & ma vie, - -Que la Parque sans eux m’auroit bien-tost ravie. - -Mais ne m’enlevez pas ces fruits de nos amours. - - -MEDÉE. - -Hé bien! joüissez-en; possedez les toûjours. - -Oüi, l’amour maternel se faisant violence - -Cede enfin à vœux, & s’impose silence. - -Conservez cherement un si pretieux bien. - -Témoins de vos grandeurs, qu’ils en soient le soutien; - -Joüissez de leur veuë & goûter leurs caresses. - -Sans jalousie entr’eux partagez vos tendresses. - -Faites leur un destin illustre & glorieux. - -Rendez les s’il se peut dignes de leurs ayeux. - -Enfin qu’en les voyant la tendresse de Pere - -Vous fasse quelque-fois souvenir de leur Mere. - -Et que pour adoucir les maux que je prevoi, - -Le bruit dans mon exil en vienne jusqu’à moi. - - -JASON. - -Qu’avec joye à vos vœux j’accorde cette grace! - -Est-il rien que pour eux ma tendresse ne fasse; - -Les grandeurs, les plaisirs vont les environner; - -Et je ne me fais Roi, que pour les couronner. - - -MEDÉE. - -Seigneur, je pars contente aprés cette assurance. - -Mais de Creon tantost j’ay bravé la clemence. - -Je tremble avec raison que ses ressentimens - -Ne punissent mes Fils de mes emportemens; - -Et que pour m’accabler, sa trop juste colere - -Ne se vange sur eux du crime de leur Mere. - -A Créüse bien-tost je vais les envoyer. - -Pour eux, au nom des Dieux, allez vous employer. - -Adoucissez Creon, attendrissez Créüse. - -L’amour a fait mon crime, il fera mon excuse: - -C’est lui, c’est la douleur, qui m’a fait égarer; - -Et par un prompt exil je vais tout reparer. - - -JASON. - -Que vous connoissez mal Creon & sa clemence! - -Un si prompt repentir désarmant sa vengeance, - -Sensible à vos malheurs, ses soins & ses bienfaits - -Adouciront vos maux, combleront mes souhaits. - -Je vais remplir vos vœux & calmer sa colere. - - -MEDÉE. - -Peignez luy bien, Seigneur, mon repentir sincere. - -Je veux dés ce soir même abandonner ces lieux. - -Pour la derniere fois recevez mes adieux. - - -JASON. - -Puisse le juste Ciel à mes vœux favorable - -Vous accorder, Madame, un repos desirable. - -Jason à son destin cedant avec regret, - -Nourrissant loin de vous un deplaisir secret, - -Gardera cherement dans le fond de son ame, - -Le tendre souvenlr d’une si belle flâme. - -L’absence ny le temps n’effaceront jamais - -De son cœur affligé le prix de vos bien-faits. - - - - -SCENE IV. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -VA, quand tu le voudrois, il y va de ma gloire; - -Je t’empescheray bien d’en perdre la memoire. - -Je sçais quand il me plaist, dans l’ame des ingrats - -Graver des souvenirs qui ne s’effacent pas. - -Que j’ay souffert, Rhodope, à cacher ma colere? - -Quelle horrible contrainte il a fallu me faire? - -Ma rage en est accrüe; & ce torrent fougueux - -Va plus rapidement se deborder contr’eux. - -Il ne me reste plus que d’évoquer Hecate, - -Et tous ces Dieux crüels dont la fureur me flate. - -Mes plus mortels poisons, mes charmes sont tous prests. - -Hâtons nous de lancer nos redoutables traits. - - -Rhodope tu connois cette robe éclattante - -De rubis lumineuse & d’or étincellante; - -Parure inestimable, ornement pretieux - -Où l’art & la richesse ébloüissent les yeux. - -Le Soleil mon Ayeul, favorisant mon Pere, - -Pour present nuptial en fit don à ma Mere; - -Et semble avoir mêlé pour enrichir ses dons - -Le feu de la lumiere à l’or de ses rayons. - -C’est de tous le thresors, où je pouvois pretendre, - -L’unique qu’en fuyant Medée ait daigné prendre. - -Tu sçais qu’en arrivant en ces funestes lieux, - -De Créüse ébloüie elle enchanta les yeux. - -Admirant son éclat & vantant sa richesse, - -Elle a tout employé, prieres, dons, promesse, - -Pour pouvoir posseder ce superbe ornement. - -Il faut qu’à ma vengeance il serve d’instrument. - -Je vais l’empoisonner, & par mon art funeste - -Mêler un pront venin à son éclat celeste; - -Mille sucs empestez, milles charmes divers; - -Et la Rage, & la Mort, & l’horreur des Enfers. - -Je veux que mes Enfans, pour cacher ma vengeance, - -Et feignant d’implorer ses soins & sa clemence, - -Ministres non suspects de mon courroux affreux, - -Portent à leur Marâtre un don si dangereux. - -Mais allons engager mes Dieux dans ma querelle. - -J’entens déja leur voix qui m’anime & m’appelle. - -Terribles Dieux du Stix, je marche sur vos pas. - -Dans ce pressant besoin ne m’abandonnez pas. - - -Fin du troisiéme Acte. - - - - -ACTE IV. - - -SCENE PREMIERE. - - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -IL est temps d’achever le charme & ma vengeance. - -Hecate, vien pour mou signaler ta puissance. - -Hecate, triple Hecate, exauce enfin mes vœux. - -Vien; je vais consommer mes mysteres affreux. - -J’ay mis mon art en œuvre; et ma robe empestée - -A bû les sucs mortels dont elle est infectée. - -Aux poisons j’ay mêlé mes charmes les plus forts. - -Mais que pourroient sans toi mes impuissans efforts? - -Grande Divinité, tu rens mon art terrible. - -Irrite les poisons & la flâme invisible, - -Que j’ay sceu confier à ce don pretieux. - -Sur tout cache la bien aux regards curieux; - -Et qu’au gré de mes yeux impuissante ou fatale, - -Elle devore seuls Creon & ma Rivale. - -Qu’elle épargne tout autre & ne consume qu’eux. - -Hecate entens ma voix, & viens remplir mes vœux. - -Elle vient. Je la sens qui m’échauffe & m’entraîne. - -Tout mon cœur en fremit & je respire à peine. - -Une soudaine horreur fait dresser mes cheveux. - -Mes yeux percent la nuit du sejour tenebreux. - -Je vis me faire oüir dans l’Empire des Manes. - -Je vais les évoquer. Loin d’icy, loin Prophanes. - - - - -SCENE II. - -MEDÉE, seule. - - -MInistres rigoureux de mon courroux fatal, - -Redoutables Tyrans de l’Empire infernal, - -Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres, - -Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres, - -Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez, - -Criminels sans relâche à souffrir condamnez, - -Barbare Tisiphone, implacable Megere, - -Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere, - -Reconnoissez ma voix & servez mon courroux. - -Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous. - -Venez semer icy l’horreur & les allarmes. - -Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes. - -Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers; - -Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers. - - -On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres. - -L’air au loin retentit de hurlemens funebres. - -Tout répand dans mon ame une affreuse terreur. - -Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre; - -Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre. - -Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher? - -Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher. - -Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race, - -Il se cache de honte & pleure sa disgrace. - -Son desespoir commence à soulager le mien. - -Le crime de ta race est plus noir que le tien, - -Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare - -Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare. - - -Mais quels Fantômes vains sortent de toutes parts? - -Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards? - -Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere! - -Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere? - -Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur - -Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur. - -Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante - -Se jette entre nous deux terrible & menaçante? - -De blessures, de sang, couvert, defiguré, - -Ce Spectre furieux paroît tout déchiré. - -C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine. - -Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine, - -Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur. - -Il fût ton assassin; il sera ton vangeur; - -Et sçaura t’immoler de si grandes victimes - -Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes. - -Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux. - -Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux. - -Noire Fille du Stix, Furie impitoyable, - -Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable; - -Calme de tes serpents les affreux sifflemens. - -Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens. - -Ne songe qu’à servir une fureur si grande. - -Hecate le desire, & je te le commande. - -Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez, - -J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez. - -Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance. - - - - -SCENE III. - -MEDÉE, RHODOPE. - - -MEDÉE. - -Viens, Rhodope; mon art ne craint plus ta presence. - -Le charme est consommé. C’en est fait & jamais - -Un espoir plus certain ne flatta mes souhaits. - -Apporte prontement ma Robbe pretieuse. - -Pour mes ennemis seuls elle est contagieuse. - -Ne crains pas de toucher ce don pernitieux. - -Puis cherche mes Enfans; conduis les en ces lieux. - -Je veux les preparer à servir ma vengeance - -Et feignant d’obéïr au Tyran qui m’offence - -Leur cacher mes desseins, afin qu’ils trompent mieux - -De leurs maux & des miens les Auteurs odieux. - - - - -SCENE IV. - -MEDÉE, seule. - -ENfin de mes Tyrans je vais punir les crimes. - -Il ne me reste plus qu’à parer mes victimes. - -Le sacrifice est prest. L’heure approche; & mon cœur - -Triomphe & s’applaudit déja de son bon-heur. - -Cours chercher mes Enfans. O superbe parure, - -(Rhodope apporte la Robbe de Medée & sort pour amener les enfans.) - -Present qui va servir à vanger mon injure, - -Cache bien les tresors que mon art t’a commis. - -Mes plus chers interests à toi seul son remis. - -Que j’ayme en ce moment l’éclat qui t’environne. - -Ah! seul tu me tiens lieu d’Empire & de couronne. - - - - -SCENE V. - -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE - - -MEDÉE. - -Approchez, approchez, jeunes Infortunez, - -Qu’aux maux presqu’en naissant le Ciel a condamnez. - -On va nous separer par une loi severe. - -C’en est fait, mes Enfans; vous n’avez plus de Mere. - -Je ne joüiray plus de vos transports charmans. - -Le Sort crüel m’arrache à vos embrassemens. - -Vostre veuë est un bien que sa rigueur m’envie. - -Vous n’adoucirez point les malheurs de ma vie; - -Et mes yeux, loin de vous, aux pleurs accoûtumez, - -Par vos mains en mourant ne seront point fermez. - -Il vous est interdit d’accompagner ma fuitte. - -Sous un joug estranger le Ciel vous precipite; - -Et vous asservissant à de crüelles loix, - -Il vous donne des fers dont je sens tout le poids. - -Soumettons nous, mes Fils; cedons à la Fortune. - -Quittez cette fierté prés des Rois importune. - -Votre sort a changé; changez aussi de vœux: - -L’abbaissement, mes Fils convient aux malheureux. - -Oubliez vostre sang; oubliez vos Ancestres: - -Esclaves, apprenez à menager vos Maistres; - -Et leur immolant tout, ainsi qu’à vos vrais Dieux, - -Essayez à trouver grace devant leurs yeux. - -Portez, pour commencer, ma robbe à la Princesse. - -Offrez la de ma part; peignez lui ma tristesse; - -Qu’un juste repentir surmonte ma fureur; - -Que j’implore pour vous ses bontez, sa faveur. - -Allez; de vos destins à present Souveraine, - -Mes Fils, c’est vostre Mere, & de plus vostre Reine. - -Sans rougir, à ses pieds d’abord prosternez vous. - -Baisez avec respect sa robbe & ses genoux; - -Et par vos soins flatteurs, par vos tendres caresses, - -Appuiez vivement la foi de mes promesses. - -Qui vous peut retenir? Mes Fils, vous soupirez; - -Et vous n’osez lever vos yeux mal assurez. - -Je le vois. Vostre sang repugne à ces foiblesses. - -Les neveux du Soleil ont horreur des bassesses. - -Mais c’est l’arrest du Sort. Vous pouvez sans rougir, - -Imiter mon exemple, à mes loix obéïr. - -(à Rhodope.) - -Tu pourras au besoin leur servir d’interprete, - -(à Rhodope.) - -Rhodope, conduis-les; fais ce que je souhaitte; - -Et reviens avec eux m’informer prontement - -Comme on aura receu ce fatal vestement. - - - - -SCENE VI. - -MEDÉE, seule. - -Tout succede à mes vœux & mon dessein s’avance. - -Ne m’abandonnez pas, remplissez ma vengeance, - -Dieux, redoutables Dieux, qu’avec ardeur je sers, - -Qui venez de moüir du plus creux des Enfers. - -Dans le piege fatal faittes tomber ma proye. - -Aveuglez mes Tyrans ennivrez de leur joye. - -Que Medée asservie à tant d’abaissement, - -N’ayt pas esté reduitte à feindre impunement. - -Montrez qu’on vous offense au moment qu’on m’outrage. - -Déja je crois vous voir remplir toute ma rage. - -Déja je vois tomber & Créüse & Creon. - -Mais comment nous vanger du perfide Jason? - -Comment punir assez son crime detestable? - -De tous mes Ennemis il est le plus coupable. - -Enfantons quelque monstre; inventons quelque horreur, - -Qui de tous mes forfaits surpasse la noirceur. - -Dieux! que m’inspirez-vous? quelle barbare image, - -Quel horrible attentat offrez-vous à ma rage? - -Moi-même je fremis à cét objet affreux. - -Ce crime m’épouvante & surpasse mes vœux. - - - - -SCENE VII. - -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE. - - -RHODOPE - -Vostre present, Madame, a charmé la Princesse. - -Ne pouvant se lasser d’en vanter la richesse, - -Dés ce soir sans soupçon elle veut s’en parer. - -Creon même, Creon s’empresse à l’admirer. - -Jason & vos presents les assurent, Madame, - -Que la raison éteint la colere de vostre ame; - -Que pour vous, pour vos Fils, vous faisant un effort, - -Vous cedez par devoir à la rigueur du Sort. - -Enfin tous deux comblant vos Enfans de caresses, - -Ont temoigné pour eux les dernieres tendresses. - -Que vois-je! vous pleurez. Si prés de vous vanger, - -Quel trouble vous saisit & vient vous affliger? - - -MEDÉE. - -Helas! - - -RHODOPE. - -Vous gemissez; d’où naissent ces allarmes? - -Attachant sur vos Fils vos yeux baignez de larmes, - -Vous fremissez, Madame, & changeant de couleur - -Vous détournez soudain la veuë avec horreur. - - -MEDÉE. - -Quelque vive douceur qu’ayt pour moi la vengeance, - -Un trouble violent en secret la balance. - -Je pleure avec raison ces Enfans malheureux. - -Quel crime les condamne, & qu’ont-ils fait aux Dieux? - -Dans un âge si tendre ils vont perdre leur Mere; - -Et les Infortunez n’ont déja plus de Pere. - -Esclaves, Estrangers, sans appui, sans secours, - -Quelle suitte de maux va marquer tous leurs jours. - -C’est en vain que je vais leur ravir leur Marâtre, - -De quelque objet nouveau mon Perfide idolatre, - -Les remettra bien-tost sous un joug odieux, - -Et les accablera d’un poids injurieux. - -Quel Astre empoisonnant votre triste naissance, - -Mes Fils, versa sur vous sa crüelle influence? - -Languissans sous le joug, gemissans dans les fers, - -Le Destin vous condamne à cent malheurs divers. - -Vous vous consumerez dans un vil esclavage, - -Essuyant chaque jour quelque nouvel outrage. - -Quel sort... Ah cette idée irrite ma douleur, - -Et l’amour maternel, redouble ma fureur! - -Pour les Fils du Soleil quel indigne partage! - -Quel coup... mon amour meurt & se transforme en rage; - -C’en est fait. Innocens, vous me tendez les bras. - -Ces regards caressans, ce souris plein d’appas, - -Reveillant la nature, augmentant ma foiblesse, - -Jusqu’au fond de mon cœur vont chercher la tendresse. - -Helas! en souriant, vous repandez des pleurs. - -Infortunez! déjà sentez vous vos malheurs! - -Que voulez-vous de moi par ces douces caresses? - -Il nous faut renoncer à toutes ces tendresses. - -De votre trïste Mere il faut vous détacher; - -A de si doux plaisirs il faut nous arracher. - -En vain j’avois sur vous fondé mon esperance. - -En vain je me flattois d’élever votre Enfance. - -Il nous est interdit de nous voir desormais; - -O mes Fils! il nous faut separer pour jamais. - - -RHODOPE. - -Epuisez vos transports, Madame. La Princesse - -Pour un temps assez court s’en prive & vous les laisse. - -Elle leur a prescrit de venir en ces lieux, - -Recevoir prontement vos pleurs & vos adieux. - - -MEDÉE. - -L’Orgueilleuse déjà leur commande, & m’outrage! - -O ma lente douleur! ô mon foible courage! - -A quels affronts crüels, à quel sort odieux - -Livres tu lâchement le plus beau sang des Dieux! - -Ma fureur se reveille, & l’amour la ranime. - -Ozons les affranchir du joug qui les opprime. - -Couronnons ma vengeance & bornons leur malheur. - -Que dis-tu Miserable, & que veut ta fureur? - -Non, pour finir leurs maux, il n’est plus d’autre voye. - -Un moment de douleur va me combler de joye. - -Frappons.... Frappons... - - -UN DES ENFANS. - -Ah! Dieux. Ma Mere! qu’avez-vous? - - -L’AUTRE ENFANT. - -Pourquoi nous menacer, & d’où vient ce courroux? - -Je tremble. - - -MEDÉE. - -Je fremis. Leurs regards & leurs larmes - -Me troublent, & des mains me font tomber les armes. - -O mon sang! ô mes Fils, si chers à mes desirs! - -Objets de ma tendresse & de mes deplaisirs, - -Infortunez auteurs de ma douleur amere, - -Approchez mes Enfans; embrassez votre Mere. - -Empressez-vous encor d’obéïr à mes loix; - -Et baisez moi du moins pour la derniere fois. - - -Rhodope, conduis les dans la chambre prochaine. - -Leur veüe accroît mon trouble & redouble ma peine. - -Qu’ils me coûtent de pleurs! qu’ils me sont chers! helas! - -Mon lâche amour, mes pleurs ne les soulagent pas. - - - - -SCENE VIII. - -MEDÉE, seule. - -TU les aimes, Cruelle, & tu les laisses vivre! - -Aux malheurs les plus grands ta foiblesse les livre; - -Et ta pitié barbare en respectant leurs jours, - -Du plus affreux destin leur prepare le cours. - -Ah! lâche! suis tu donc un foible amour pour guide? - -Sauve les; tu fais bien. Leur Pere moins timide - -Pour vanger tes Tyrans leur percera le flanc. - -Quoi! leur Pere à Créüse immoleroit mon sang! - -Non, mes Enfans jamais ne seront sa victime: - -Ils mourront de ma main. Tout me force à ce crime. - -Qu’ils meurent ces Enfans d’un infidelle Epoux: - -Adoptez par Créüse, ils ne sont plus à nous. - -Ah! s’ils sont innocens, aussi l’estoit mon Frere! - -J’immolerois mes Fils! ô trop barbare Mere! - -Ah! plûtost.... l’heure approche; un exil rigoureux, - -Un divorce crüel va me separer d’eux. - -Ils n’adouciront point ma fuitte et mes allarmes. - -S’attachant à leur Mere, & tout baignez de larmes, - -De mes bras, de mon sein, on va les détacher: - -A l’amour maternel on va les arracher. - -Non, ne l’endurons pas. Qu’ils meurent pour leur Pere; - -Qu’ils meurent. Aussi-bien ils sont morts pour leur Mere. - -O Jason! ô mes Fils! Amour, Haine, Fureur, - -Cessez par vos combats de déchirer mon cœur! - -Pour le percer ce cœur, trop de rigueur s’assemble. - -Le Temps fuit; le mal presse. Accordez-vous ensemble. - - -Fin du quatriéme Acte - - - - -ACTE V. - - -SCENE PREMIERE. - - -MEDÉE, RHODOPE. - - -RHODOPE. - -AH! Madame, fuyez un Peuple furieux. - -Fuyez, sans differer, de ces funestes lieux. - -Tandis qu’avec le trouble y regne l’épouvante. - -Votre present fatal a passé vostre attente; - -Et vos fiers Ennemis mourans, desesperez, - -Succombent au poison dont ils sont devorez. - -A peine, à peine encor vostre aveugle Rivale - -Portoit avec plaisir cette Robbe fatale, - -Qu’un feu sombre et crüel, une invisible ardeur - -Embraze tout son corps, & consume son cœur. - -Un funeste poison courant de veine en veine, - -Allume dans son sang une flâme inhumaine, - -Qui penetre avec force & s’attache à ses os. - -C’est en vain qu’on s’empresse à soulager ses maux. - -La Robbe devorante à son corps attachée, - -Y nourrit le venin de la flame cachée; - -Et du charme crüel l’impitoyble ardeur - -Triomphe sans obstacle & regne avec fureur. - -Qui veut la secourir, de sa perte complice, - -Loin de la soulager, redouble son supplice. - -On ne peut de ce feu calmer l’embrazement. - -On ne peut arracher le fatal vêtement. - -Creon saisi d’horreur à l’arracher s’empresse. - -Mais du charme aussi-tost la flâme vangeresse, - -Dans son sein embrazé porte les mêmes feux: - -Il se sent consumer d’un poison rigoureux. - -Chacun s’occupe encor du peril qui les presse. - -Servez-vous des momens que ce trouble vous laisse. - -Profittez de l’horreur qui regne dans ces lieux, - -Et fuyez pour jamais leur aspect odieux. - - -MEDÉE. - -Que je fuye! ah! Rhodope, au comble de la gloire, - -Quand sur mes Ennemis j’emporte la victoire. - -Que je fuye! ah! le Sort m’eût-il reduitte à fuir, - -D’un spectacle si beau je reviendrois joüir; - -Je viendrois assister à ce grand Hymenée. - -Laisse moi contempler sa pompe fortunée; - -Et d’un objet si doux, d’un coup si glorieux, - -Repaistre avidement mes regards curieux. - -Mes odieux Tyrans deviennent mes victimes! - -Ah! je cueille en ce jour le fruit de tous mes crimes. - -Mon courroux triomphant ne peut trop s’applaudir; - -Et mon nom desormais ne sçauroit plus perir. - -Ce n’est pas tout. Rentrons; & perdant l’Innocence, - -Couronnons ce grand jour & comblons ma vengeance. - - - - -SCENE II. - -JASON, en entrant. - -En vain, pour la trouver, je cours de toutes parts. - -Ah! sans doute son art la cache à mes regards. - -Elle croit éviter le courroux qui m’enflâme. - -Mais qui l’en peut sauver? - - - - -SCENE III. - -JASON, CRÉUSE, CYDIPPE - - -CRÉUSE. - -Ah! Seigneur: - - -JASON. - -Ah! Madame. - -Quel est mon desespoir! Où portez vous vos pas? - - -CRÉUSE. - -Ah! Seigneur, le Roi vient de mourir dans mes bras. - -Ce dernier coup manquoit au tourment qui m’accable. - -Joüet infortuné du Sort impitoyable, - -Preste enfin d’assouvir son rigoureux courroux, - -Je viens du moins, je viens mourir auprés de vous: - -Vous fermerez mes yeux. - - -JASON. - -Dieux! qu’entens-je? ah! Madame, - -On peut esteindre encore une crüelle flâme. - -Les Dieux, les justes Dieux pour vous s’interessans, - -Prendront soin par pitié de vos jours innocens; - -Et vous verrez Medée à vos pieds expirante, - -Y servir de victime à ma fureur sanglante. - -J’en atteste ces Dieux. J’en jure mon amour. - - -CRÉUSE. - -En vain vous pretendez me rappeller au jour. - -Medée à se vanger est trop ingenieuse. - -Mon sang doit assouvir sa rage furieuse; - -Et vos soins, votre amour, loin de me secourir, - -Irritent le poison dont je me sens mourir. - -Envieux du plaisir que m’offre vostre veüe, - -Son art haste l’effet du charme qui me tuë; - -Et l’Amour seul, plus fort que ses Enchantemens, - -M’anime & me soutient encor quelques momens. - -Ecoutez-moi, Seigneur. Mes maux ny ma foiblesse - -Ne sçauroient rallentir l’ardeur de ma tendresse. - -La Mort même ne peut éteindre un feu si beau. - -Je l’emporte avec moi dans l’horreur du tombeau; - -Mon amour y vivra. La Fortune jalouze - -N’a pû souffrir, Jason, de me voir vostre Epouse. - -Mais la Crüelle au moins me laisse la douceur, - -De mourir prés de vous, possedant vostre cœur. - -Je goûte en mes tourments cette douceur secrette. - -La vie & les grandeurs n’ont rien que je regrette. - -Unique & tendre objet de mes vœux les plus doux, - -Je ne plains en mourant, ne regrette que vous. - -Trop heureuse en effet si comblant mon attente - -Les Dieux... ah! quel tourment! quelle ardeur devorante! - -Mon supplice s’accroît; je me sens déchirer: - -Je brûle. Adieu, Jason; il faut nous separer. - - -JASON. - -Nous separer! ô Dieux! ah! rigueur qui me tuë. - -Nous separer! quel coup pour mon ame éperduë! - -Ah! je souffre à la fois mille horribles tourmens! - -Quoi tous les Dieux sont sourds à mes gemissemens! - -Je vous perds pour jamais; en vain je les implore. - -Et j’ay seul allumé ce feu qui vous devore! - -Non je ne verrai point un si crüel malheur; - -Et par un pront trépas j’en previendray l’horreur. - - -CRÉUSE. - -A trop de desespoir vostre ame s’abandonne. - -Vivez, Jason, vivez. C’est moi qui vous l’ordonne. - -Ne me refusez pas dans mon sort rigoureux - -L’unique & dernier bien qui flatte encor mes vœux. - -Gardez le souvenir d’une triste Princesse. - -Conservez lui, Jason, toute vostre tendresse. - -Elle meurt vostre Epouse. A la face des Dieux - -Recevez donc ma main & mes derniers adieux. - -Que ne puis-je employer ces vains restes de vie, - -A vous prouver l’amour dont mon ame est remplie? - -Helas! on n’a jamais aimé si tendrement; - -Et jamais je n’aimay plus que dans ce moment. - -J’en atteste les Dieux. Mes forces s’affoiblissent: - -Ma voix, mon sang se glace; & mes yeux s’obscurcissent. - -Malgré le Sort crüel, qui va nous désunir, - -Mon cœur vous aime encore à son dernier soupir. - - -CYDIPPE. - -Elle expire, Seigneur. - - -JASON. - -Destin impitoyable! - -Elle est morte; & je vis! ô tourment effroyable! - -Ah! mon bras au deffaut de ma lente douleur - -De ce supplice affreux doit m’épargner l’horreur. - -Meurs, lâche; meurs enfin. Mais ma douleur m’abuse. - -Je dois un sacrifice aux Manes de Créüse. - -Pour appaiser son Ombre & ses ressentimens, - -Je veux livrer Medée au plus crüels tourmens; - -De mon ame aussi-tost sur le rivage sombre - -De ce sang assouvie ira trouver son ombre. - -La soif de te vanger seule arreste mon bras. - -Belle Ombre, attens; j’y cours & vais suivre tes pas. - -Medée en vain me fuit; en vain son art la cache. - -A ma juste fureur il n’est rien qui l’arrache. - -Je suivray la Barbare au bout de l’Univers. - -Et je la trouveray même au fond des Enfers. - -Mon amour furieux me servira de guide. - - - - -SCENE IV. - -JASON, MEDÉE. - - -MEDÉE. - -Tu n’iras pas si loin pour me trouver, Perfide. - -C’est Medée. Oüi, c’est elle. - - -JASON. - -Ah! crains mon desespoir - -Barbare... - - -MEDÉE, le frappant de sa Baguette. - -Arreste, Ingrat; & connois mon pouvoir. - - -JASON. - -Quel prodige estonnant! Dieux! ma fureur est vaine! - -Je me sens retenu par une estroitte chaîne. - -Je demeure immobile, & malgré mes efforts - -Le pouvoir de son art s’oppose à mes transports. - - -MEDÉE. - -Juge, si c’est à moi de craindre ta vengeance. - -Un sort comme le mien n’est pas en ta puissance; - -Magnanime Heros, ne songe plus à moi; - -Trop indigne aussi-bien d’un Epoux tel que toi. - -Laisse une Infortunée, oublie une Estrangere, - -Sans appui, sans couronne, errante & solitaire. - -Un hymen plein d’appas, un thrône glorieux - -T’attendent en ce jour dans ces superbes lieux. - -Est-il temps de rester auprés d’une Jalouse! - -Va soupirer aux pieds de ta nouvelle Epouse. - -Vante lui ton ardeur, assure lui ta foi: - -Tu luy voles le temps que tu perds avec moi. - -Dois-tu pas à son sort unir ta destinée? - -Haste-toi de conclurre un si doux hymenée, - -Le Sacrifice est prest, & le Temple est orné; - -On n’attend plus que toi. Cours, Epoux fortuné. - - -JASON. - -Quoi! La Barbare encore & m’insulte & m’outrage! - -Faut-il que par son art elle brave ma rage? - -Je ne puis l’immoler à ma juste fureur! - -Son sang appaiseroit Créüse & ma douleur! - - -MEDÉE. - -Oüi, Jason, à Créüse il faut quelque victime; - -Et mon sang répandu doit effacer mon crime. - -Sois content. J’ay versé le plus pur de ce sang. - - -JASON. - -Comment? - - -MEDÉE. - -A tes deux Fils j’ay sceu percer le flanc. - -Regarde ce poignard & cette main sanglante; - -C’est mon sang, du tien, qu’elle est teinte & fumante, - -Mon bras pour dernier coup vient de les égorger. - -Si déjà ton ardeur languit pour la Princesse; - -Si tu fuis, Inconstant, ta nouvelle Maîtresse; - -Cours du moins, Pere heureux, à tes Fils expirans, - -Rens leur les derniers soins, embrasse les mourans. - -JASON. - -Ah! Barbare! - - -MEDÉE. - -En est-ce assez, & connois-tu Medée? - -De son affreux pouvoir garderas-tu l’idée? - -Oublîras-tu sa haine, ainsi que son amour? - - -JASON. - -Monstre, à tes propres Fils avoir ravi le jour! - -Pourquoi sacrifier d’innocentes victimes! - - -MEDÉE. - -Ils estoient nez de toi, demandes-tu leurs crimes? - -Ma trop juste fureur a dû les en punir; - -J’ay dû finir leurs maux, j’ay dû les prevenir; - -Te delivrer d’un joug que ton esprit abhorre; - -Rompre ces derniers nœuds qui nous serroient encore; - -Et, pour mieux t’oublier, effacer sans retour - -Jusqu’aux traces, Ingrat, de nostre affreux amour. - -Ce n’est pas sans remords que je m’y suis forcée. - -Tu m’en as inspiré l’audace & la pensée; - -Tu m’as seul enhardie à ce crüel dessein, - -Infidelle, & c’est toy qui leur perce le sein. - - -JASON. - -Quoi! les Dieux irritez, pour te reduire en poudre - -Sur ta teste à mes yeux ne lancent pas la foudre. - - -MEDÉE. - -Vangeurs des trahisons, Ennemis des Ingrats, - -Les Dieux pour t’accabler ont employé mon bras; - -La foudre étoit trop peu pour punir ton offence. - -J’ay servi leur justice & rempli leur vengeance. - -C’en est fait. Pour repaistre & mes yeux & mon cœur, - -Moi-même j’ay voulu joüir de ta douleur. - -Un spectacle si doux met le comble à ma gloire: - -Je savoure à longs traits ta peine & ma victoire - -Et je recouvre enfin ma gloire, mon repos, - -Mon Sceptre, mes Parents, la Toison & Colchos. - -Je pars; puis que ma fuitte a pour toi tant de charmes, - -Leve encor jusqu’à moi tes yeux chargez de larmes, - -Ingrat. Voi ces Dragons qui soûmis à ma loy, - -(Medée monte dans un Char, traîné par des Dragons.) - -Et plus reconnoissans, plus fidelles que toi, - -Par des chemins nouveaux vont guider leur maîtresse. - -Tes vœux sont satisfaits; pour jamais je te laisse. - -Adieu; je t’abandonne aux horreurs de ton sort. - -Ingrat, je te hais trop pour te donner la mort. - -(Le Char s’envole.) - - - - -SCENE DERNIERE. - -JASON, IPHITE. - - -JASON. - -ELle fuit; & ce Char l’enlevant dans les nuës, - -Ouvre à sa cruauté des routes inconnuës. - -La Barbare à mes yeux disparoît pour jamais; - -Elle brave ma haine aprés tant de forfaits; - -Et m’enleve en fuyant, malgré ma rage extrême, - -Beaupere, Enfans, Maîtresse, & ma vengeance même. - -Je ne puis la punir de tant de crüauté. - -Le Ciel offre un asile à son impieté. - -C’en est trop. Terminons ma vie & son supplice. - -Je ne puis me vanger; il faut que je perisse. - -Trop malheureux objets de l’amour de Jason, - -Déplorable Créüse! infortuné Creon! - -O mes Fils! joüissez de la seule vengeance, - -Que les Dieux inhumains laissent en ma puissance. - -(Il se tuë.) - - -IPHITE. - -Ah! Seigneur... il n’est plus. Quels horrible malheurs - -O trop funeste Amour, produisent tes fureurs. - - -FIN. - - - - -Extrait du Privilege du Roy. - -Par Lettres Patentes de Sa Majesté, données -à Paris le vingt-quatriéme Mars 1694. -Signé; NOBLOT. Il est permis au Sieur -PIERRE EMERY Libraire de Paris, -d’imprimer un Livre intitulé Medée, Tragedie nouvelle, -pendant le temps de six années consecutives: Avec défenses -à tous autres de le vendre & le debiter sans le consentement dudit -Exposant à peine de confiscation des Exemplaires -contrefaits & de trois mil livres d’amende, -ainsi qu’il est porté plus au long dans lesdites Lettres. - - -Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs -& Libraires de la Ville de Paris, le 26. dudit mois & an. -Signé; P. AUBOÜIN, Syndic. - - -Achevé d’imprimer le premier Avril 1694. - - -Ledit Sieur Emery a fait part dudit Privilege aux Sieur -Auboüin & Clouzier. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉDÉE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg™ electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/old/69860-0.zip b/old/old/69860-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 877e158..0000000 --- a/old/old/69860-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old/69860-h.zip b/old/old/69860-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 106408b..0000000 --- a/old/old/69860-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old/69860-h/69860-h.htm b/old/old/69860-h/69860-h.htm deleted file mode 100644 index 19d64ec..0000000 --- a/old/old/69860-h/69860-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5079 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html> -<html lang="fr"> -<head> -<meta charset="UTF-8"> -<title>The Project Gutenberg eBook of Médée, tragédie, by -Hilaire-Bernard de Longepierre—A Project Gutenberg eBook -</title> -<link rel="icon" href="images/Medee_Cover.jpg" type="image/x-cover"> - -<style> - - -body { -margin-left: 10%; -margin-right: 10%; -} - - -/* Notes of the transcriber */ -.transnote { -background-color: #E6E6FA; -color: black; -font-size: 80%; -padding: 0.5em; -margin-bottom: 2em; -font-family: sans-serif -} - - -/* Divisions */ -div.chapter {page-break-before: always;} - -div.titlepage { -text-align: center; -page-break-before: always; -page-break-after: always; -} - - -/* Headerstyles */ -h1 { -text-align: center; -clear: both; -margin-top: 0em; -margin-bottom: 1em; -word-spacing: 0.2em; -letter-spacing: 0.2em; -line-height: 1em; -font-size: 350%; -} - -h2 { -text-align: center; -clear: both; -margin-top: 3em; -margin-bottom: 2em; -word-spacing: 0.2em; -letter-spacing: 0.2em; -line-height: 1em; -font-size: 250%; -font-weight: bold; -} - -h3 { -text-align: center; -clear: both; -margin-top: 3em; -margin-bottom: 0em; -word-spacing: 0.2em; -letter-spacing: 0.2em; -line-height: 1em; -font-size: 200%; -font-weight: normal; -} - - -h4 { -text-align: center; -clear: both; -margin-top: 3em; -margin-bottom: 0em; -word-spacing: 0.2em; -letter-spacing: 0.2em; -line-height: 1em; -font-size: 120%; -font-weight: normal; -} - - -/* Horizontal ruling */ -hr.ACTE { -width: 100%; -margin-top: 1em; -margin-bottom: 2em; -border-top-width: 3px;} - -hr.r33 { -width: 33%; -margin-top: 1em; -margin-bottom: 2em; -border-top-width: 3px;} - -hr.r33THIN { -width: 33%; -margin-top: 1em; -margin-bottom: 2em;} - - -/* Font spacing */ -.ftsp {letter-spacing: 0.2em;} - - -/* Font sizes */ -.large {font-size: large; } -.xlarge {font-size: x-large; } -.pfs80 {font-size: 80%; } - -.lettrine {font-style: normal; - font-size: 150%; -} - - -/* Paragraph styles*/ -p.centerserif{ -text-align: center; -font-family: serif; -} - -p.indent { -margin-top:.00em; -text-align: justify; -margin-bottom: .00em; -text-indent: 2.0em; -} - -p.indentNO { -margin-top:.00em; -text-align: justify; -margin-bottom: .00em; -text-indent: 0.0em; -} - -p.indentPoet { -margin-top:.00em; -text-align: justify; -margin-bottom: .00em; -text-indent: 5.0em; -} - -p.indentPoet2 { -margin-top:.00em; -text-align: justify; -margin-bottom: .00em; -text-indent: 10.0em; -} - - -</style> - -</head> - -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Médée</span>, by Hilaire-Bernard de Longepierre</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Médée</span></p> -<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>tragédie nouvelle</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Hilaire-Bernard de Longepierre</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 22, 2023 [eBook #69860]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Produced by: J.-M. Mariot from files generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉDÉE</span> ***</div> - - -<div class="transnote chapter"> -<p> -<strong>Notes du -transcripteur: -</strong> -</p> - -<p class="indentNO pfs80"> -L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée. -<br> -<br> -Les erreurs de typographie évidentes ont été corrigées. -</p> -</div> - - -<div class="titlepage"> -<h1>MEDÉE,</h1> - -<p class="centerserif xlarge ftsp"> -<i>TRAGEDIE.</i> -</p> - - -<p class="centerserif"> -Par -</p> -<p class="centerserif xlarge"> -Hilaire-Bernard de Longepierre -</p> - -<p class="centerserif"> -A PARIS, -<br> -Chez -<br> -PIERRE AUBOUYN, -<br> -Libraire de Monseigneur le Duc de Bourgogne, -</p> - -<p class="centerserif"> -PIERRE EMERY, -</p> - -<p class="centerserif"> -CHARLES CLOUZIER. -</p> - - -<p class="centerserif"> -Quay des Augustins, -<br> -prés l’Hôtel de Luynes, -<br> -à l’Ecu de France, -<br> -& à la Croix d’or. -</p> -<p class="centerserif large"> -1694 -</p> - - -<hr class="r33"> - -</div> - - - - - -<div class="chapter"> -<h2 style="margin-top: 4em"><i>PREFACE.</i></h2> - -<p class="indent"> -<span class="lettrine">I</span>L y a peu d’Histoires aussi connuës que -celle de Medée, & de sujets de Tragedie aussi celebres que celuy-cy. -Euripide l’a traitté parmi les Grecs. Ennius, Pacuvius, Accius, Ovide, & -Seneque parmi les Romains. Monsieur Corneille parmi nous. La Tragedie -d’Euripide & celle de Seneque nous restent encore avec quelques vers des -autres. </p> - -<p class="indent"> Je me suis laissé tenter aprés tant de grands hommes -à la beauté de ce sujet. Il m’a toûjours paru que les deux grands -ressorts de la Tragedie, la terreur & la pitié, s’y font sentir -vivement; & que Medée toute méchante & toute criminelle qu’elle est, -estant aussi tres malheureuse & trahie par celuy pour qui elle a tout -fait & tout abandonné, est l’un des personnages du monde le plus propre -à faire un grand effet sur la Scene. La simplicité même du sujet, quoy -que du goût de peu de gens parmi nous, a esté un nouvel attrait pour -moy. J’ay voulu tenter de donner au Public une Piece à peu prés dans le -goût des Anciens: c’est à dire, une Piece dans laquelle une action -grande, tragique & merveilleuse, mais en même temps tres simple, fût -soutenue seulement par la noblesse des pensées, par la vivacité des -mouvemens, & par la dignité de l’expression. C’est ainsi que ces grands -Maistres de l’art, sur les ouvrages desquels l’art même & les regles ont -esté formés, ont constitué leurs Tragedies, & ont composé ces -chefs-d’œuvre merveilleux, qui ayant fait l’admiration de tous les -siecles, font encore pleurer & fremir dans la simple lecture. Ces Genies -sublimes se sentant assez de force pour soutenir un sujet par luy même & -et par eux mêmes, ont dédaigné d’avoir recours à un grand attirail -d’incidens & d’Episodes; & ont rebutté les jeux de Theatre, les petites -surprises & ces autres agremens frivoles, qui plaisent dans la Comédie; -mais qui ne servent dans la Tragedie qu’à amortir & à éteindre le -pathetique, qui en est l’ame. Ils auroient crû sortir du caractere du -Poëme tragique, & blesser en quelque maniere la raison, & les regles par -consequent, s’ils s’étoient écartez de cette simplicité d’action. Que -penseroient-ils donc s’ils entendoient dire à present qu’une Tragedie -n’est pas Tragedie ny dans les regles, parce qu’elle est simple? ils -jugeroient sans doute que de pareils Critiques n’ont aucune idée de la -Tragedie ny des regles; & qu’ils n’en connoissent que le nom. -</p> - - -<p class="indent"> -On seroit tres faché cependant, que ceux qui ne connoissent pas les -Tragedies des Anciens par elles mêmes, en voulussent juger par cette -Piece qui leur est infiniment inferieure en tout. Pour ressembler à ces -grands hommes, ce n’est pas assez de travailler dans leur goût & d’aprés -eux; il faudroit encore avoir leur genie. Cette Piece donc peut fort -bien estre simple comme celles des Anciens sans estre belle: mais en ce -cas, c’est uniquement ma faute; & cela n’empêche pas que la veritable -grandeur ne se trouve presques toujours jointe avec la simplicité. -</p> - - -<p class="indent"> -Je ne répondray point à toutes les Critiques qui se sont d’abord élevées -contre cette Piece. Je crois qu’on doit toûjours laisser au Public une -liberté entiere d’en juger, & qu’un ouvrage doit se deffendre par -luy-même. Peut-estre que ceux à qui la grande simplicité d’action qui -regne dans cette piece, n’auroit pas entierement pleu dans la -representation, en seront moins blessez dans la lecture; & qu’ils -trouveront que j’y ay supplée autant qu’il m’a esté possible, par le -soin que j’ay pris de l’expression. J’ay toûjours esté persuadé que -c’est ce qui anime & ce qui soutient le plus un ouvrage, lorsque -n’estant pas dans la bouche des Acteurs qui luy donnoient en quelque -maniere la vie, il est comme mort sur le papier. Aussi avec quel soin -les Anciens, & en particulier les Tragiques Grecs ne s’y sont-ils pas -attachez? Il seroit trop long de parler icy de la sublimité, de la -force, de la richesse, de l’harmonie, de la vivacité de leurs -expressions; de ces tours si naturels en apparence, & pleins en effet -d’un si grand art; de ces hardiesses nobles & heureuses, où ne s’éleva -jamais un mediocre genie; de ces belles Epithetes qui rassemblant en un -seul mot plusieurs idées, leur donnent plus de force en les offrant -ainsi en raccourci; & qui par leurs peintures vives & nobles, font le -charme de la Poësie qu’elles animent & qu’elles enrichissent. Je diray -seulement pour donner quelque idée du soin que ces grands hommes ont -pris de l’expression, qu’ils s’y sont attachez, jusqu’à n’employer -presque que des mots consacrez à la Poësie & inconnus à la Prose; & que -quand même on renverseroit la structure & l’arrangement de leurs vers, -on ne laisseroit pas d’y sentir encore la Poësie la plus magnifique & la -plus élevée. -</p> - - -<p class="indent"> -Je ne sçaurois cependant m’empêcher de répondre à une des objections -qu’on m’a faites. On m’a accusé d’avoir pris plusieurs pensées dans -Monsieur Corneille. Mais pour me rendre justice, on devoit avoir dit que -Monsieur Corneille ayant pris plusieurs pensées dans Seneque, j’ay crû -pouvoir aussi puiser dans la même source & y en prendre quelques unes. -Voilà la verité; & je défie qu’on puisse citer un endroit de cette Piéce -qui paroisse emprunté de Monsieur Corneille, & qui ne soit pas de -Seneque. J’ay crû qu’il ne m’étoit pas deffendu de suivre ce Poëte -latin, & de m’enrichir de ses beautez & de ses pensées, à l’exemple de -Monsieur Corneille lui-même. Si ceux qui ont quelque discernement & -quelque goût pour ces sortes de choses, se donnent la peine de comparer -avec l’Original les endroits que la Medée de Monsieur Corneille & -celle-cy ont de communs; ils connoistront aisement, que ce que j’ay -traduit ou imité, n’est point une copie de copie; mais que j’ay -travaillé d’aprés l’original. -</p> - - -<p class="indent" > -Personne n’est plus admirateur que moi du merite de Monsieur Corneille. -Personne n’a plus de veneration & d’estime pour un si grand homme: & -cette veneration jointe au grand nom qu’il s’est acquis si justement, -m’auroit peut-estre empêché de traiter un sujet déja traité par luy, si -je n’avois consideré que dans sa Medée, comme il le reconnoît luy-même, -ce grand genie qui s’est fait admirer depuis, ne s’estoit pas encore -entierement developpé, quoy qu’à travers les nüages qui le couvrent, il -ne laisse pas de faire briller déja des étincelles de ce beau feu, qui -achevant bien-tôt aprés de dissiper tout ce qui luy faisoit ombre, a -produit le Cid, Polieucte, Cinna, & les Horaces. J’ay même traité ce -sujet si differemment de luy, que hors le fond de la Fable qui ne -sçauroit n’estre pas le même, & ce que nous a fourni Seneque; je ne croy -pas que le même sujet puisse estre traitté plus diversement. Aussi -j’espere que tous les gens desinteressez me rendront la justice de -croire, que quand Monsieur Corneille n’auroit jamais fait sa Medée, je -n’en aurois pas moins fait celle-cy, avec le secours d’Euripide & de -Seneque, qui ont esté mes seuls & veritables guides. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 style="margin-top: 4em"><i>ACTEURS.</i></h2> - -MEDÉE, Fille d’Æete, Roi de la Colchide & femme de Jason.<br> - -JASON, Prince de Thessalie.<br> - -CREON, Roi de Corinthe.<br> - -CRÉUSE, fille de Creon.<br> - -Les ENFANS de Medée.<br> - -RHODOPE, Confidente de Medée.<br> - -IPHITE, Confident de Jason.<br> - -CYDIPPE, Confidente de Créüse.<br> - -SUITTE DE CREON.<br> - - -<p class="centerserif"> -<i>La Scene est à Corinthe, dans le Palais de Creon.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 style="margin-top: 4em"><i>MEDÉE,</i> -<br> -</h2> - - -<p class="centerserif xlarge ftsp"> -<i>TRAGEDIE.</i> -</p> - - - - -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE I.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>E sçais ce que je dois à l’amour de -Medée.<br> - -Cesse, Iphite, à mes yeux d’en retracer l’idée.<br> - -Ce qu’elle a fait pour moi, dans le Grece, à Colchos,<br> - -Ne traverse que trop ma joye & mon repos.<br> - -Mais du Sort, de l’Amour, la fatale puissance<br> - -Fait taire mes remords & ma reconnoissance;<br> - -Et de ces deux Tyrans les violentes loix,<br> - -Ne laissent ny l’amour, ny la haine à mon choix.<br> - -Oüi de leur joug pressant l’invincible contrainte,<br> - -Fixe enfin mes destins & mes vœux à Corinthe.<br> - -En vain Medée en proye à ses transports jaloux,<br> - -Se livre à la douleur, s’abandonne au courroux.<br> - -Je la plains; mais, Ami, j’adore la Princesse:<br> - -Du destin de Jason souveraine Maistresse,<br> - -Elle asservit mon ame à son pouvoir vainqueur:<br> - -L’éclat de ses beaux yeux triomphe de mon cœur;<br> - -Et ce cœur embrazé d’une ardeur violente,<br> - -Ne sçauroit s’affranchir du charme qui l’enchante. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -De ce nouvel amour la trompeuse douceur,<br> - -Séduit vostre raison par son appas flatteur.<br> - -Vostre ame toute entiere avidement s’y livre;<br> - -Mais si fuyant, Seigneur, le plaisir qui l’enyvre,<br> - -Vous vouliez repousser un dangereux poison;<br> - -Si vous daigniez encor consulter la raison,<br> - -Vous banniriez bien-tost Creüse de vostre ame;<br> - -Et vous étoufferiez une funeste flâme.<br> -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Non, la raison icy d’accord avec mon cœur,<br> - -Authorise ma flâme & soûtient mon ardeur.<br> - -Exilez, fugitifs, le trépas de Pelie<br> - -Souleve contre nous toute la Thessalie.<br> - -Ce Tyran, de mon thrône injuste usurpateur,<br> - -De ses crimes enfin a lavé la noirceur.<br> - -Tu sçais comme Medée ardente à la vengeance,<br> - -Sur le flatteur appas d’une vaine esperance,<br> - -De ses propres Enfans en a fait ses bourreaux.<br> - -Ses Filles à l’envi le mirent par morceaux;<br> - -Et leur credule Amour armant leur bras timide<br> - -Commit par pieté cét affreux parricide.<br> - -Son fils Acaste armant pour vanger son trépas,<br> - -J’obéis au Destin, je quittay ses estats;<br> - -Et Creon seul osant plaindre nostre disgrace,<br> - -Lors que d’un fier Tyran la haine nous ménace,<br> - -M’a receu dans son sein moi, Medée & mes Fils,<br> - -D’une triste maison infortunez debris.<br> - -Seul il pouvoit me tendre une main salutaire;<br> - -Et le Ciel de mon sort le rend dépositaire.<br> - -En vain je chercherois en de nouveaux climats,<br> - -L’azyle & et le repos qu’il m’offre en ses estats.<br> - -Pour moy son amour brille & son estime éclatte.<br> - -Il me regarde en père; il m’applaudit, me flatte.<br> - -Cependant trop instruit par mes malheurs divers,<br> - -Toûjours du Sort jaloux je crains quelque revers. <br> - -Mon ennemi demande & Medée, & ma tête:<br> - -Irrité d’un refus à la guerre il s’appreste.<br> - -Creon m’aime, il est vray; Creon est genereux.<br> - -Mais on porte à regret le poids des malheureux.<br> - -Quelque noble panchant qui pousse à les défendre,<br> - -Iphite, on craint de voir ses estats mis en cendre,<br> - -Ses peuples asservis, & son thrône ébranlé.<br> - -Souvent même Creon flotte et paroist troublé.<br> - -D’ailleurs trop prevenu d’une haine secrette,<br> - -A Medée à regret il donne une retraitte;<br> - -Et contr’elle avec peine il retient un courroux,<br> - -Qui pourroit retomber jusques sur son Epoux.<br> - -Je dois donc, profitant d’un rayon favorable,<br> - -M’assurer en Creon un appui ferme & stable,<br> - -Et l’attachant à moi par le nœud le plus fort,<br> - -Prevenir & fixer l’inconstance du Sort.<br> - -Pour sa Fille avec joie il voit briller ma flâme;<br> - -Elle regle ses vœux & peut tout sur son ame.<br> - -Creüse seule enfin peut m’assurer Creon.<br> - -Hé-bien! l’Amour, Iphite, aveugle-t’il Jason? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -C’est ainsi que l’Amour trop fertile en excuses,<br> - -Aveugle par son charme & seduit par ses ruses.<br> - -Mesme en nous égarant, il feint de nous guider.<br> - -De ses pieges flatteurs, songez à vous garder.<br> - -Hé quoi! d’une autre amour vostre ame possedée,<br> - -Trahira les bien-faits & l’espoir de Medée?<br> - -Ny les droits de l’hymen, ni sa fidelle ardeur...<br> -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Qu’un tel secours est foible & défend mal un cœur,<br> - -Iphite. Ah! quand l’Amour regne avec violence,<br> - -Que peut la foible voix de la Reconnoissance?<br> - -Il est vray que Medée a tout ozé pour moi.<br> - -Je m’accuse & rougis de ce que je lui doy.<br> - -Mais transporté d’amour en voyant ce que j’aime,<br> - -J’oublie & mon devoir, & Medée & moi-mesme.<br> - -Je m’ennivre à longs-traits d’un aimable poison;<br> - -L’amour devient alors ma supreme raison;<br> - -Et d’un feu violent l’imperieuse flâme,<br> - -Etouffe tout le reste & triomphe en mon ame.<br> - -Je sens, je sens alors, que mon trépas certain,<br> - -Les bontez de Creon, le couroux du Destin,<br> - -M’arrestent moins icy que ne fait la Princesse;<br> - -Qu’animé du beau feu qui m’échauffe & me presse,<br> - -Je mourrois, s’il falloit m’éloigner de ses yeux;<br> - -Et qu’enfin leur éclat m’enchante dans ces lieux.<br> - -Ces beaux yeux plus puissans que Medée & ses charmes,<br> - -Si-tost que je les vis, m’arracherent les armes.<br> - -Et quel cœur soutiendroit leurs feux ébloüissans,<br> - -Leur éclat dangereux, leurs regards languissans?<br> - -Cette jeune pudeur sur son visage peinte,<br> - -Et sur son front serein cette noble empreinte;<br> - -Cette douce fierté, cette aimable langueur;<br> - -Un je ne sçai quel charme innocent & flatteur;<br> - -Ce souris dont l’appas reveille la tendresse,<br> - -Et ce maintien auguste, & cét air de Deesse:<br> - -Enfin en la voyant, ébloüi, transporté,<br> - -Je crus voir, & je vis une Divinité. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Mais quels sont vos projets? que pouvez vous pretendre? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -D’écouter ma tendresse, & de tout entreprendre.<br> - -L’amour se flatte, Iphite, & se croit tout permis.<br> - -Que n’ose point un cœur à son pouvoir soumis?<br> - -Le Roi me veut pour gendre; & ma belle Princesse,<br> - -Semble favoriser mes soins & ma tendresse:<br> - -Il offre sa couronne & Créüse à mes vœux.<br> - -M’opposerois-je au Sort qui veut me rendre heureux?<br> - -Je ne puis resister à ces douces amorces:<br> - -Et n’ay point oublié comme on fait les divorces.<br> - -N’abandonnay-je pas Hypsipile à Lemnos,<br> - -Pour chercher la Toison, & voler à Colchos?<br> - -Et cependant, Ami, cette grande conqueste,<br> - -Valoit-elle le prix qu’icy l’Amour m’appreste? -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Dieux! que fera Medée, & quel affreux couroux<br> - -Ne l’enflâmera point contre un parjure Epoux?<br> - -Si vous l’abandonnez, redoutez sa vengeance.<br> - -Vous sçavez de son art jusqu’où-va la puissance.<br> - -La Nature est soumise à ses commandemens.<br> - -Elle trouble le Ciel, l’Enfer, les Elemens.<br> - -Elle arreste à son gré les Astres dans leur course.<br> - -Les torrens les plus fiers remontent vers leur source.<br> - -La Lune sort du Ciel; les Manes des tombeaux.<br> - -Elle lance la foudre & change en sang les eaux.<br> - -Vous sçavez..... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Je le sçais. Cesse de me le dire.<br> - -Mais de l’Amour aussi je sçais quel est l’empire.<br> - -Plus puissant que son art, plus fort que son courroux,<br> - -De Medée en fureur il suspendra les coups.<br> - -Elle m’aime, il suffit; & sa tendresse extrême<br> - -Parlera puissamment pour un Ingrat qu’elle aime.<br> - -Je sçauray la flêchir; je sauray l’appaiser.<br> - -Mais à tout son couroux deussay-je m’exposer,<br> - -Je n’ecoute & ne suis que l’ardeur qui me presse. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -De grace examinez... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! Je vois ma Princesse.<br> - -Considere à loisir, contemple tant d’appas.<br> - -Peut-on la voir, Iphite, & ne l’adorer pas?<br> - - -Rien n’est à redouter, à fuir, que sa colere. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, IPHITE, CYDIPPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>E croyois en ces lieux trouver le Roi mon Pere.<br> - -On vient de m’assurer qu’il vous cherche, Seigneur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Je n’ay point veu le Roi, Madame; mais mon cœur.<br> - -Par de profonds respects, par l’amour le plus tendre,<br> - -Ne pourra-t-il jamais meriter & pretendre<br> - -Que vous daigniez aussi me chercher quelque jour?<br> - -Cét espoir n’est-il pas permis à mon amour?<br> - -Jamais, vous le sçavez, ardeur si violente<br> - -Ne regna dans un cœur & n’en fût triomphante.<br> - -Tout le jure à vos yeux; soins, vœux, empressemens,<br> - -Mes remords immolez, mes transports, mes sermens;<br> - -Et mes tendres respects, & mes ardens hommages,<br> - -Vous sont de cét amour d’inviolables gages.<br> - -Je sens un feu si vif s’accroistre à chaque pas.<br> - -Madame, à tant d’amour vous ne répondez pas? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé! le puis-je, Seigneur? une jeune Princesse<br> - -Ne doit qu’à son Epoux déclarer sa tendresse.<br> - -Il est vrai que le Roi, qui doit regler mes vœux,<br> - -Estime vos vertus, applaudit à vos feux.<br> - -Il m’a mesme ordonné d’écouter vostre flâme;<br> - -Si j’ose aprés cela vous découvrir mon ame;<br> - -J’estime ainsi que luy cét illustre Jason,<br> - -Qui surmonta Neptune & conquît la Toison;<br> - -De la gloire amoureux, prodigue de sa vie,<br> - -L’ornement de la Grece, & l’effroi de l’Asie,<br> - -Le chef de nos Guerriers, la fleur de nos Heros,<br> - -Dont le nom est vanté de Corinthe à Colchos.<br> - -Peut-estre un doux panchant m’entraîneroit sans peine.<br> - -Mais un fatal obstacle & m’arreste & me gesne.<br> - -Medée est votre Epouse, & des nœuds si puissans<br> - -Mettent un frein trop juste à mes vœux innocens.<br> - -Pourrois-je à ce panchant abandonner mon ame,<br> - -Tandis qu’un autre hymen vous attache.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! Madame,<br> - -Cessez, cessez de craindre un hymen odieux,<br> - -Condamné par les Grecs, reprouvé par les Dieux.<br> - -Dés demain, dés ce jour faut-il briser ses chaînes? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Mais qui m’assurera qu’insensible à ses peines,<br> - -Vous puissiez soûtenir sa veuë & sa douleur,<br> - -Sans lui rendre bien-tost vos vœux & vostre cœur?<br> - -Je crains un long panchant; sa tendresse, ses larmes;<br> - -Je redoute ses yeux, je redoute ses charmes:<br> - -Son art est au dessus de tout l’effort humain,<br> - -Seigneur, & de vostre ame elle sçait le chemin.<br> - -Tant que vous la verrez, que vous pourrez l’entendre,<br> - -Je crains tout d’un amour & si long & si tendre.<br> - -Je crains.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! dissipez une indigne frayeur.<br> - -Quel outrage! ainsi donc jugez-vous de mon cœur?<br> - -Connoissez mieux ce cœur, Madame & ma tendresse.<br> - -Rien ne peut m’enlever à ma belle Princesse:<br> - -Je deffie à la fois les Mortels & les Dieux;<br> - -Et tout l’art de Medée, & l’Enfer & les Cieux.<br> - -Si sa presence icy vous allarme & vous blesse,<br> - -Il faut vous delivrer du soupçon qui vous presse.<br> - -Un veritable amour éclatte avec plaisir.<br> - -Commandez seulement; je suis prest d’obéïr.<br> - -Je donnerois mon sang; j’immolerois ma vie.<br> - -Trop heureux que pour vous le Sort me l’eût ravie. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -J’entends le Roi, Seigneur. Il paroît à vos yeux. -</p> -</div> - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, CREON, suitte.<br> -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>E vous cherchois, Seigneur. Sçavez-vous qu’en ces lieux<br> - -Un nouvel Envoyé du Roi de Thessalie,<br> - -Vient demander raison du meurtre de Pelie?<br> - -De mes refus Acaste offensé justement,<br> - -Veut bien suspendre encor son fier ressentiment,<br> - -Et jurer avec nous une étroitte alliance,<br> - -Si je livre en ce jour Medée à sa vengeance,<br> - -Ou qu’au moins la chassant du sein de mes estats,<br> - -Je refuse un azyle à ses assassinats.<br> - -Il me presse... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! Seigneur vostre cœur magnanime<br> - -Pourroit-il lui livrer une triste victime?<br> - -Pourroit-il.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -En faveur de vos Fils & de vous,<br> - -Je ne veux point livrer Medée à son courroux,<br> - -Mais est-il juste aussi, Jason, que de ses crimes,<br> - -Mes sujets innocens deviennent les victimes,<br> - -Et que d’une Etrangere appuyant les forfaits,<br> - -De mes heureux estats je trouble ainsi la paix?<br> - -Non il faut qu’elle parte, & qu’une prompte fuite<br> - -Nous délivre des maux qu’elle traîne à sa suite.<br> - -Je le veux. Cét exil est necessaire à tous;<br> - -Pour Acaste, pour Moi, pour ma Fille, pour Vous,<br> - -Pour Medée elle-mesme. Il faut purger Corinthe,<br> - -De ce funeste objet qui la glace de crainte.<br> - -Il faut nous épargner ses cris & sa fureur.<br> - -Je hais jusqu’à sa veüe; elle me fait horreur.<br> - -Des songes effrayans, des presages sinistres,<br> - -Des redoutables Dieux les augustes Ministres,<br> - -M’annoncent de leur part le plus affreux malheur,<br> - -Si je ne l’abandonne à leur courroux vangeur.<br> - -Rompez avec éclat le charme qui vous lie:<br> - -Expiez un hymen qui tache vostre vie.<br> - -Assez & trop long-temps ses liens mal tissus,<br> - -Ternissent vostre gloire, & soüillent vos vertus.<br> - -Assez & trop long-temps avec douleur la Grece,<br> - -Voit gemir sous le joug de cette Enchanteresse<br> - -Le plus grand des Heros qu’elle conçeût jamais.<br> - -Separez vos vertus d’elle & de ses forfaits.<br> - -Justifiez ainsi l’appui que je vous donne.<br> - -Possedez à ce prix ma fille & ma couronne.<br> - -Je veux que dés demain l’Astre brillant du jour<br> - -Ait veu partir Medée en commençant son tour;<br> - -Et que Corinthe ainsi n’estant plus prophanée,<br> - -Il se preste avec joye à ce doux hymenée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Je cede à vos raisons; j’obéis. Mais Seigneur,<br> - -Daignez par vos bontez adoucir son malheur:<br> - -Par tout ce qui pourra rendre son sort moins rude,<br> - -Consolez ses ennuis; flatez sa solitude. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Quoiqu’elle ayt merité des maux plus rigoureux,<br> - -Je consens à remplir vos desirs genereux;<br> - -Et pour mieux adoucir son deplaisir extrême,<br> - -Je veux à cét exil la preparer moi-même.<br> - -Mais allons publier cét hymen, ce départ.<br> - -Qu’au bon-heur de leurs Rois nos Sujets prennent part.<br> - -Allons avec éclat annoncer à Corinthe<br> - -La source de sa joye & la fin de sa crainte.<br> - -Que des chants d’hymenée & d’aymables concerts,<br> - -Commencent ceste Feste & remplissent les airs.<br> - -Que du Dieu de l’hymen les feux sacrez s’allument;<br> - -Qu’on pare les Autels & que les Temples fument.<br> - -Jason trouve une Epouse enfin digne de lui.<br> - -Daignent les justes Dieux m’exauçant aujourd’hui,<br> - -Marquer de leurs faveurs cette grande journée,<br> - -Et la rendre à jamais celebre & fortunée! -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du premier Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE II.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, <i>seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">O</span>U suis-je, Malheureuse? où portay-je mes -pas?<br> - -Qu’ay-je veu? qu’ay-je oüi? je ne me connois pas.<br> - -Furieuse je cours; & doute si je veille.<br> - -Quel bruit, quels chants d’hymen ont frappé mon oreille?<br> - -Corinthe retentit de cris & de concerts.<br> - -Ses Autels sont parez; ses Temples sont ouverts.<br> - -Tout à l’envi prepare une odieuse pompe.<br> - -Tout vante ma Rivale, & l’Ingrat qui me trompe.<br> - -Jason, il est donc vrai! jusques-là me trahit<br> - -Jason honteusement me chasse de son lit!<br> - -Il m’oste tout espoir! Epouse infortunée!<br> - -Que dis-je, Epouse! helas! pour nous plus d’hymenée;<br> - -L’ingrat en romp les nœuds. Dieux justes, Dieux vangeurs,<br> - -De la foi conjugale augustes Protecteurs,<br> - -Garants de ses sermens, témoins de ses parjures,<br> - -Punissez son forfait & vengez nos injures.<br> - -Toi sur tout, O Soleil, j’implore ton secours;<br> - -Toi qui donnas naissance à l’Auteur de mes jours:<br> - -Tu vois du haut des Cieux l’affront qu’on me destine;<br> - -Et Corinthe joüit de ta clarté divine!<br> - -Retourne sur tes pas & dans l’obscurité<br> - -Plonge tout l’Univers privé de ta clarté.<br> - -Ou plûtost, donne moi tes chevaux à conduire.<br> - -En poudre dans ces lieux je sçauray tout reduire.<br> - -Je tomberay sur l’Isthme avec ton char brûlant.<br> - -J’abîmeray Corinthe & son peuple insolent.<br> - -J’écraseray ses Rois; & ma fureur barbare <br> - -Unira les deux mers que Corinthe separe.<br> - -<br> - -Mais où vont mes transports? est-ce donc dans les Cieux,<br> - -Que j’espere trouver du secours & des Dieux?<br> - -Deitez de Medée, affreuses Eumenides,<br> - -Venez laver ma honte & me servir de guides.<br> - -Armons nous. De nostre art déployons la noirceur.<br> - -Que toute pitié meure & s’éteigne en mon cœur;<br> - -Que de sang alteré, que de meurtres avide<br> - -A l’Isthme il fasse voir ce qu’a veu la Colchide.<br> - -Que dis-je! De bien loin surpassons ces forfaits.<br> - -De ma tendre jeunesse ils furent les essais.<br> - -J’estois & foible & simple, & de plus innocente.<br> - -L’amour seul animoit ma main encor tremblante.<br> - -La haine avec l’amour, le couroux, la douleur,<br> - -M’embrazent à present d’une juste fureur.<br> - -Que n’enfantera point cette fureur barbare?<br> - -Le crime nous unît; il faut qu’il nous separe. -</p> -</div> - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">H</span>É bien! tu vois le prix que me gardoit -Jason.<br> - -L’Ingrat couronne enfin sa noire trahison.<br> - -Il Epouse Créüse; & la pompe s’appreste.<br> - -Tout m’annonce ma mort. Mais à quand cette Feste? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Madame, cét hymen se celebre demain. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Demain! Le temps est court & et le terme prochain.<br> - -Il faut en profiter. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Quel funeste hymenée!<br> - -Helas! à quels malheurs estes vous condamnée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! rien n’est comparable aux horreurs de mon sort.<br> - -Rhodope, qui l’eût crû? Jason jure ma mort. <br> - -Au plus honteux destin son mépris me ravale.<br> - -Il m’attache en Esclave au char de ma Rivale.<br> - -J’ay tout ozé pour lui; pour lui j’ay tout quitté,<br> - -Païs, thrône, parens, gloire, felicité.<br> - -Il me coûte, l’Ingrat! jusqu’à mon innocence.<br> - -Je n’ay voulu que lui. Crüelle recompense?<br> - -Pour prix de cét amour qui n’a voulu que luy,<br> - -Il me laisse sans rang, sans honneur, sans appui,<br> - -Sous un Ciel estranger, criminelle, accablée,<br> - -Proscrite, fugitive, odieuse, exilée;<br> - -Et seule à la merci d’un monde d’ennemis,<br> - -Que m’ont fait les forfaits que pour lui j’ay commis. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -Trop indigne de vous aprés sa lache injure,<br> - -Oubliez un Ingrat, dédaignez un Parjure.<br> - -D’un genereux orgueüil vous armant en ce jour....<br> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé! puis-je triompher de mon fatal amour?<br> - -Malheureuse! tout cede à mon art redoutable.<br> - -La nature se trouble à ma voix formidable<br> - -Tout tremble, tout fléchit sous mon pouvoir vainqueur.<br> - -Et je ne puis bannir un Ingrat de mon cœur.<br> - -L’Amour brave ma force, & méprise mes charmes;<br> - -Il rit de ma fureur & m’arrache des larmes. <br> - -Pour un Perfide encore il trouble ma raison.<br> - -J’aime; que dis-je, aimer? j’adore encor Jason.<br> - -Pour lui je trahirois encor Pere & Patrie;<br> - -Pour lui j’immolerois mon repos & ma vie.<br> - -D’un tyrannique Amour trop barbare rigueur,<br> - -Cesse pour un Ingrat de déchirer mon cœur. -</p> - - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -En ce funeste état que vous estes à plaindre! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Il est vrai, je le suis; mais plus encore à craindre.<br> - -On n’offensa jamais Medée impunement.<br> - -Mais, que dit ma Rivale, & que fait son Amant? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Madame, il soupire aux pieds de la Princesse;<br> - -Et n’est plus occupé que du feu qui le presse. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ton sang va me vanger, lâche & perfide Epoux!<br> - -Tu mourras... quelle horreur vient glacer mon courroux?<br> - -Et depuis quand Medée est elle si timide?<br> - -Son cœur n’est-il hardi que pour un parricide?<br> - -Aprés tant d’innocens immolez sans remords,<br> - -Je respecte un Ingrat digne de mille morts.<br> - -Ah! qu’il meure. Où m’emporte une jalouze rage?<br> - -Qu’il meure! ce Heros, ton amour, ton ouvrage;<br> - -Le fruit de tant de soins, de perils, d’attentats,<br> - -L’objet de tant de vœux.... non, il ne mourra pas.<br> - -Quelque juste fureur dont je sois possedée,<br> - -Qu’il vive, & s’il se peut, qu’il vive pour Medée;<br> - -Ou, si de mon bon-heur le Destin est jaloux,<br> - -Qu’il vive, s’il le faut, pour d’autres que pour nous.<br> - -C’est Creon, qui le force à l’hymen qui m’accable;<br> - -Creon merite seul mon courroux implacable,<br> - -Lui, qui de son pouvoir ennivré follement,<br> - -Me ravit mon Epoux, m’arrache mon Amant,<br> - -Fait regner en Tyran le crime & le divorce;<br> - -Et ne connoît de droits que l’injure & la force.<br> - -Qu’il perisse & sa Race. Accablons son orgueüil;<br> - -Mettons son insolence & sa gloire au cercueüil. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! moderez, de grace, une douleur si forte.<br> - -Etouffez, ou cachez l’ardeur qui vous emporte.<br> - -J’entens du bruit. On vient. Domptez ce fier couroux,<br> - -Madame; c’est Creon qui s’avance vers vous. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, CREON, RHODOPE, suite. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">J</span>Ason avec ma fille unit sa destinée.<br> - -Vous entendez déja chanter leur hymenée,<br> - -Madame; à ce divorce il faut vous preparer.<br> - -De Jason & de nous il faut vous separer.<br> - -Leur bon-heur ne feroit qu’aigrir vostre infortune;<br> - -Fuyez ces lieux; fuyez une pompe importune;<br> - -Obéissez au sort, & quittant mes états,<br> - -Cherchez un sûr azyle en de nouveaux climats.<br> - -Acaste le demande, & Corinthe m’en presse:<br> - -A ce prix entre-nous la guerre affreuse cesse.<br> - -Vostre exil est le sceau d’une éternelle paix.<br> - -En vain m’opposerois-je aux vœux de mes Sûjets.<br> - -Leur haine contre vous chaque jour s’envenime.<br> - -Malgré tout mon pouvoir vous seriez leur victime.<br> - -Quel joug ne brise point un Peuple audacieux? <br> - -Quel frein arresteroit ce Monstre furieux?<br> - -A ses crüels transports dérobez vostre tête,<br> - -Et par un prompt exil prevenez la tempeste.<br> - -Le Sort, la paix, vos jours, tout semble y conspirer.<br> - -J’ay voulu vous l’apprendre & vous y preparer. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Qu’à ces rares bontez j’ay de graces à rendre!<br> - -Vous m’ostez mon Epoux, vous le prenez pour gendre;<br> - -Vous me chassez enfin. Dites-moi seulement <br> - -Quel attentat m’attire un si doux traitement? -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quoi, Medée est surprise & demande ses crimes! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -A-t’on pour m’opprimer quelques droits legitimes?<br> - -Un Tyran par la force agit dans ses estats;<br> - -Un Roi juste au coupable apprend ses attentats.<br> - -Parlez donc; ou du moins forcez-vous à m’entendre,<br> - -Si jusqu’à m’accuser vous ne daignez descendre. <br> - -J’ignore quel forfait vers vous peut me noircir:<br> - -Voicy les miens, Creon. Vous n’avez qu’à choisir.<br> - -J’ay sauvé ces Heros que vous vantez sans cesse,<br> - -Le plus pur sang des Dieux, & la fleur de la Grece.<br> - -Sans moi, pour conquerir la superbe Toison,<br> - -Qu’auroient pû ces Heros, & ce fameux Jason?<br> - -Leur bouche a-t’elle ozé m’en dérober la gloire?<br> - -S’ils vous l’ont déguisée, apprenez-en l’histoire.<br> - -<br> - -Dans une forest sombre un Dragon furieux,<br> - -Conservoit du Dieu Mars le dépost précieux.<br> - -Ses yeux estincelloient d’une affreuse lumiere;<br> - -Jamais le doux Sommeil ne charma leur paupiere;<br> - -Et veillant nuit & jour, ses terribles regards<br> - -Portoient l’effroi, l’horreur, la mort de toutes parts.<br> - -Farouches défenseurs de la forest sacrée,<br> - -Deux Taureaux menaçans en occupoient l’entrée.<br> - -Il falloit mettre au joug ces Taureaux indontez.<br> - -Des fureurs de Vulcain Ministres redoutez,<br> - -Ils vomissoient au loin une brûlante haleine,<br> - -Et de torrens de flâme ils inondoient la plaine.<br> - -Il falloit à leur aide ouvrir d’affreux sillons;<br> - -Voir des dents d’un serpent naistre des bataillons;<br> - -Et vaincre ces soldats enfantez par la Terre,<br> - -Qui tous ne respiroient que le sang & la guerre.<br> - -Parmi tant de perils, quel Dieu, sans mon secours,<br> - -De vos tristes Heros eût conservé les jours?<br> - -Sur le Destin jaloux j’emportay la victoire:<br> - -J’empeschay leur trépas; je les couvris de gloire;<br> - -Et leur sacrifiay, remords, crainte, pudeur,<br> - -Mon Pere, mon Païs, ma gloire, mon bon-heur.<br> - -Je n’ay voulu qu’un d’eux pour toute recompense.<br> - -Vous joüissez du reste, & par mon assistance.<br> - -Pour les avoir sauvez, je ne demande rien.<br> - -Je vous les laisse tous. Mais laissez-moi mon bien. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ainsi donc, à l’oüir, Medée est innocente.<br> - -On devroit consacrer sa vertu bien-faisante.<br> - -La Grece.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Me doit tout & ne sçauroit jamais<br> - -D’un assez digne prix couronner mes bien-faits.<br> - -Toutes-fois que sert-il d’affecter un faux zele?<br> - -J’ay tout fait pour Jason, & n’ay rien fait pour elle.<br> - -Il me coute assez cher l’Ingrat! pour estre à moy.<br> - -Si l’on veut m’exiler & me manquer de foy,<br> - -De quel droit ozez-vous separer nos fortunes?<br> - -Même sort nous est dú; nos causes sont communes. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Ah! de grace avec-vous ne le confondez pas.<br> - -Jason est innocent de tous vos attentats. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Non, il est criminel ce Heros magnanime.<br> - -En tirer tout le fruit c’est commettre le crime.<br> - -Tyrannique pouvoir qui cherche à m’offenser... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Ma patience enfin commence à se lasser,<br> - -Et pourroit... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Ah! Tyran, la mienne est déja lasse.<br> - -Va, je ne veux de toi ny clemence ny grace.<br> - -Ordonne mon exil, ravis moi mon Epoux:<br> - -Tu le peux; mais Tyran, redoute mon courroux.<br> - -Crains... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CREON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! c’est trop long-temps contraindre ma colere.<br> - -Va, sors de mes Estats, sors barbare Estrangere:<br> - -Abandonne Corinthe, & cours en d’autres lieux,<br> - -Porter tes attentats & le courroux des Dieux.<br> - -D’un monstre tel que toy délivre mon Empire,<br> - -Cesse d’infecter l’air qu’en ces lieux on respire;<br> - -De ton horrible aspect ne soüille plus mes yeux;<br> - -Et n’empoisonne plus la lumiere des Cieux.<br> - -Va semer à Colchos l’horreur & l’epouvante:<br> - -Vas y hâter des Dieux la justice trop lente.<br> - -Demain dés que l’Aurore allumera le jour,<br> - -Precipite tes pas; fuis loin, fuis sans retour;<br> - -Où contentant les Dieux las de tes injustices,<br> - -Tu periras, Barbare, au milieu des supplices. <br> - -Tu peux choisir. Adieu. -</p> -</div -> - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -<span class="lettrine">T</span>Yran, n’en doute pas;<br> - -Mon choix est fait. Demain je sors de tes Estats.<br> - -Mais, malgré ton orgueil, je veux fuir avec gloire;<br> - -Et forçant l’avenir d’en garder la memoire,<br> - -Je veux lancer la foudre avant que de partir,<br> - -Et voir Corinthe en cendre avant que d’en sortir.<br> - -Mais Rhodope, l’Ingrat que j’aime & qui m’offense,<br> - -A-t’il pû consentir... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Je le voy qui s’avance. - </p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -O Toi, qui vois mon trouble & causes ma douleur,<br> - -Amour, daigne amollir l’Ingrat en ma faveur;<br> - -Remets-le dans mes fers; efface son injure;<br> - -Rens moi, Dieu tout puissant, le cœur de ce Parjure:<br> - -Tout mon art n’y peut rien: seul tu peux le flechir.<br> - -Prête un charme à mes pleurs qui puisse l’attendrir. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE V.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, JASON, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>Nfin, c’en-est donc fait; mon Epoux m’abandonne.<br> - -Il consent qu’on m’exile, ou plûtost il l’ordonne.<br> - -L’exil, vous le sçavez, n’est pas nouveau pour moy.<br> - -J’ay sceu pour vous, Jason, m’en imposer la loi.<br> - -Sa cause est ce qui fait ma peine & ma disgrace.<br> - -Je fuyois pour Jason, & c’est lui qui me chasse.<br> - -N’importe; obéyssons aux lois de mon Epoux.<br> - -Partons, puisqu’il le veut. Mais où m’envoyez-vous?<br> - -Reverray-je Yolcos? iray-je en Thessalie,<br> - -Implorer les bontez des filles de Pelie?<br> - -Iray-je sur le Phaze, où mon Pere irrité<br> - -Reserve un juste prix à mon impieté?<br> - -Helas! du monde entier pour Jason seul bannie,<br> - -Ay-je encor quelque azyle en Europe, en Asie?<br> - -Et pour vous les ouvrir me fermant tous chemins,<br> - -Contre-moi n’ay-je pas armé tous les humains?<br> - -Fille d’un Roi fameux qui regne sur le Phaze,<br> - -Dont l’empire s’étend du Bosphore au Caucase,<br> - -Dans ces riches climats, où ses heureux sûjets<br> - -De l’or le plus brillant parent jusqu’aux forests,<br> - -Thresors, Sceptre, Parens, j’ay tout quitté sans peine,<br> - -Pour suivre d’un banni la fortune incertaine.<br> - -Vous le sçavez, Jason; pour vous j’ay tout quitté.<br> - -Est-ce donc-là le prix que j’avois mérité? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ne me reprochez point un mal-heur necessaire,<br> - -Où des Dieux contre nous me reduit la colere.<br> - -Je partage vos maux; je ressens vos douleurs,<br> - -Sans pouvoir qu’à ce prix détourner nos malheurs.<br> - -Vostre perte autrement devient inevitable.<br> - -Vos perils, nos Enfans, le Destin qui m’accable,<br> - -Les bontez de Créüse & les bien-faits du Roi<br> - -Me font.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ozes-tu bien en parler devant moi?<br> - -Ingrat? quel vain détour! quelle odieuse excuse!<br> - -Les bien-faits de Creon! les bontez de Créüse<br> - -Que sont-ils prés des miens? & quel prix doit jamais<br> - -Balancer dans ton cœur le prix de mes bien-faits?<br> - -J’ay conservé cent fois & ta vie & ta gloire.<br> - -Résouvien-t’en, Ingrat, rapelle en ta memoire<br> - -Ces temps, ou vil rebut du Destin & des flots,<br> - -Tu vins chercher ta perte & la mort à Colchos.<br> - -En vain de la Toison tu tentois la Conqueste.<br> - -Songe à tous les perils qui menaçoient ta tête.<br> - -Remets devant tes yeux ce fatal champ de Mars;<br> - -Sous cent formes la Mort offerte à tes regards;<br> - -Ces Enfans de la Terre affamez de carnage;<br> - -Ces tourbillons de feux; ces Monstres pleins de rage.<br> - -Alors, Ingrat, alors; qu’eust fait Creon pour toi?<br> - -En butte à tant de morts qu’aurois-tu fait sans moi?<br> - -Pour toi je déployay tout l’effort de mes charmes.<br> - -J’immolay les Guerriers, & par leurs propres armes.<br> - -Je domptay les Taureaux; j’assoupis le Dragon;<br> - -Enfin, je te livray la fatale Toison.<br> - -Je fis plus; je quittay ma Patrie, & mon Pere;<br> - -J’étouffay la Nature, & déchiray mon Frere;<br> - -J’affrontay le naufrage & la mort pour Jason.<br> - -J’immolay ton Tyran, je rajeunis Æson.<br> - -Ta vie est un tissu des bien-faits de Medée.<br> - -Créüse, Ingrat, peut-elle en effacer l’idée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Jusques dans le tombeau rempli de vos bien-faits<br> - -Jason en gardera la memoire à jamais.<br> - -Dans le fond de mon cœur si vos yeux pouvoient lire,<br> - -Helas! vous plaindriez l’horreur qui le déchire.<br> - -Mais, quand le sort conspire à vous faire perir,<br> - -Que pouvois-je pour vous en ce peril? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Mourir.<br> - -Pour toi n’estoi-ce pas une gloire assez ample?<br> - -Je t’en aurois donné le courage & l’exemple;<br> - -En me perçant le flanc pour enhardir ta main,<br> - -Je t’eusse encor ouvert ce glorieux chemin.<br> - -Je ne te parle plus du prix que tu me coûtes,<br> - -Pour attendrir ton cœur n’est-il point d’autres routes?<br> - -Oublie, oublie Ingrat, mes bien-faits en ce jour.<br> - -Mais souviens-toi du moins de mon fidelle amour.<br> - -Voy Medée à tes pieds gemir, verser des larmes.<br> - -Au nom de nostre amour jadis si plein de charmes,<br> - -Au nom de nostre hymen & de ses sacrez nœuds,<br> - -Au nom des tendres fruits d’un hymen malheureux;<br> - -Si tes Fils te sont chers ne trahis point leur Mere.<br> - -Dans ces portraits vivans on reconnoist leur Pere.<br> - -Prens pitié, non de moi, mais de ces Innocens;<br> - -Et te laisse toucher à des traits si puissans.<br> - -Helas! Dans les malheurs dont le sort les menace,<br> - -Plus que jamais sensible à leur âge, à leur grace,<br> - -Croyant te voir, de pleurs je sens baigner mes yeux;<br> - -Et ton amour encor m’en est plus pretieux.<br> - -Sauve-moi, sauve-les; & plains leur destinée.<br> - -Suivant dans son exil leur Mere infortunée,<br> - -Quels maux.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Cessez pour eux de craindre un tel malheur.<br> - -Moi, bannir mes Enfans! j’en mourrois de douleur.<br> - -Ah! d’un thresor si cher mon cœur est trop avare,<br> - -Pour craindre que jamais le Destin m’en separe.<br> - -Rien ne peut les ravir à mes embrassemens. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quoi tu pretens aussi m’arracher mes Enfans!<br> - -Tu pretens me ravir le seul bien qui me reste:<br> - -Je ne joüiray pas de la douceur funeste<br> - -De voir leur innocence appaiser mes fureurs;<br> - -Et de si cheres mains n’essuîront point mes pleurs.<br> - -Tu m’ostes des objets que mon cœur idolâtre.<br> - -Veux-tu les immoler, Crüel, à leur Marastre? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Je veux leur faire un sort, leur assurer un rang,<br> - -Qui les comble de gloire & réponde à leur sang.<br> - -Prés du thrône élevez à l’ombre de leur Pere,<br> - -Ils trouveront icy plus d’un Dieu tutelaire.<br> - -Creon sera pour eux plus qu’il ne m’a promis;<br> - -Et les confondra même avec ses petit Fils. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Perir plûtost cent fois qu’essuyer cét outrage!<br> - -Lache, soüiller mon sang par un vil assemblage!<br> - -Voir les fils du Soleil sous le joug abattus,<br> - -Avec ceux de Sisyphe unis & confondus! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Enfin telle est pour eux ma tendresse infinie,<br> - -Que vouloir m’en priver, c’est m’arracher la vie.<br> - -Je ne puis les quitter, & l’amour paternel.... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé bien, n’en parlons plus! ôte les moi, Crüel.<br> - -Mais crains mon desespoir, crains mon courroux funeste.<br> - -Tu perds, me les ôtant, tout l’appui qui te reste.<br> - -Leur veuë & leurs soupirs suspendoient ma fureur;<br> - -Rien ne me parle plus, Perfide, en ta faveur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Je croiois moderer la douleur qui vous presse.<br> - -Cependant je l’aigris; ma presence vous blesse. <br> - -Le temps & la raison ouvrant enfin vos yeux,<br> - -Vous me rendrez justice, en me connoissant mieux. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VI.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p><p class="indentNO"> -<span class="lettrine">O</span>Ui je te la rendray, Crüel; je m’y -prepare.<br> - -Tu m’ôtes mes Enfans; tu me ravis, Barbare, <br> - -Le seul bien qui pouvoit adoucir mon malheur.<br> - -Ah! je t’en puniray; j’en jure ma douleur.<br> - -Tremble, Ingrat, c’en est fait. Ma haine inexorable<br> - -Te va rendre jaloux de mon sort déplorable. -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du second Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE III.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">M</span>Adame, c’en est fait. Medée aprés ce -jour,<br> - -Abandonne Corinthe & quitte cette Cour.<br> - -En menaces en vain elle oze se répandre.<br> - -Dans un terme si court que peut-elle entreprendre?<br> - -Et d’ailleurs pour ses Fils tremblante dans son cœur,<br> - -Des ôtages si chers retiennent sa fureur.<br> - -Je sais même observer ses pas & sa colere.<br> - -Ainsi rien ne s’oppose à l’hymen que j’espere.<br> - -Tout m’annonce un bon-heur infaillible & prochain, <br> - -Et les Dieux, de mon sort seront jaloux demain.<br> - -Que ce crüel delai me fait de violence;<br> - -Et que ce jour est long à mon impatience!<br> - -J’accuse sa lenteur de moment en moment.<br> - -Elle irrite ma flâme & mon empressement.<br> - -L’heureux Jason languit. Mais ma belle Princesse,<br> - -Partagez-vous du moins ma joye & ma tendresse?<br> - -Aimez-vous des transports dont vous causez l’ardeur?<br> - -Sentez-vous du plaisir à faire mon bon-heur?<br> - -Vous ne me dittes rien. Quelle raison secrette,<br> - -Dans ces heureux momens peut vous rendre müette?<br> - -Une sombre langueur que vous cachez en vain,<br> - -De vostre front troublé ternit l’éclat serein.<br> - -Que vois-je! à vos yeux même il échappe des larmes.<br> - -D’où viennent vos frayeurs? d’où naissent vos allarmes.<br> - -Ay-je pû, ma Princesse, offenser vos beaux yeux?<br> - -Qu’ay-je fait? qu’ay-je dit? & vous suis-je odieux? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Moi, vous haïr, Seigneur! quelle injustice extrême!<br> - -Et ma bouche & mes yeux ont avoüé que j’aime.<br> - -Mon cœur suit mon devoir. Tous mes soins, tous mes vœux<br> - -N’aspirent qu’à vous plaire & qu’à vous rendre heureux.<br> - -Mais dans nostre bon-heur je ne sçay quelle crainte<br> - -M’allarme malgré moi; tient ma joye en contrainte.<br> - -N’a-t on pas veu cent fois les Dieux mêmes jaloux<br> - -Traverser un bon-heur pour des Mortels trop doux.<br> - -Je plains même, je plains le destin de Medée,<br> - -Et ce funeste amour dont elle est possedée.<br> - -Daignent les justes Dieux soulageant sa douleur,<br> - -Ne pas faire sur nous retomber son malheur.<br> - -Helas! si quelque jour leur fatale colere<br> - -Empoisonnoit le cours d’un destin si prospere? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! calmez ces frayeurs. Les Dieux justes toûjours<br> - -De vos prosperitez feront durer le cours. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Mais quand des Dieux, Seigneur, je n’aurois rien à craindre,<br> - -De vous n’auray-je pas quelque jour à me plaindre?<br> - -Vous me repondez d’eux; repondez-moi de vous.<br> - -Helas! si vous brisiez un jour des nœuds si doux,<br> - -Et si vous m’immoliez à quelque ardeur nouvelle,<br> - -Que deviendrois-je, O Ciel! dans ma douleur mortelle? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Vous pleurez, ma Princesse, & vous pouvez penser,<br> - -Que jamais vostre Amant puisse vous offenser.<br> - -Quel outrage crüel vous faites à ma flâme?<br> - -Lisez-vous donc si mal dans mes yeux, dans mon ame?<br> - -Ah! rien ne peut jamais éteindre un feu si beau.<br> - -On verra son ardeur durer jusqu’au tombeau.<br> - -Que n’en puis-je exprimer toute la violence!<br> - -Vos yeux ne sont-ils pas garands de ma constance? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hypsipile & Medée, objets de vos amours,<br> - -Se sont laissé surprendre à de pareils discours;<br> - -Et de nouveaux objets vostre ame possedée,<br> - -A laissé cependant Hypsipile & Medée. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Leur exemple inegal vous trouble sans raison,<br> - -Madame; bannissez un injuste soupçon.<br> - -Hypsipile & Medée en prevenant mon ame,<br> - -Avoient sçeu m’engager à répondre à leur flâme.<br> - -Touché de leurs bien-faits, sensible à leur amour,<br> - -Mon cœur crut leur devoir quelques soins à son tour;<br> - -Et d’y répondre au moins ne pouvant me défendre,<br> - -La crainte d’estre ingrat me força de me rendre.<br> - -Mais dés que je vous vis, un trouble imperieux,<br> - -Asservit tout mon cœur au pouvoir de vos yeux.<br> - -D’une pressante ardeur l’extrême violence,<br> - -Surmonta ma raison, força ma resistance;<br> - -Et je sentis enfin que jusques à ce jour,<br> - -Je n’avois pas connu le pouvoir de l’Amour.<br> - -Un si parfait amour bravera la mort même.<br> - -J’en atteste des Dieux la puissance suprême.<br> - -Puissent ces Dieux vangeurs, si je trahis ma foi,<br> - -Epuiser leur courroux & leurs foudres sur moi.<br> - -Si votre cœur m’aimoit, il prendroit ma deffense.<br> - -Un veritable amour bannit la deffiance. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Un veritable amour est-il jamais sans soins?<br> - -Je ne craindrois pas tant, helas! si j’aimois moins. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Si vous sentez mes feux, ah! sentez donc ma joye;<br> - -Et que dans vos transports vostre amour se deploye.<br> - -Si prez de rendre heureux vostre fidelle Amant,<br> - -Prenez part, s’il se peut, à son ravissement. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Vous le voulez; je cede & ma tristesse change.<br> - -Je ressens vostre joye & pure & sans mélange.<br> - -Oüi Jason, je me rens, & l’Amour est vainqueur.<br> - -Il comble tous mes vœux, m’assurant vostre cœur.<br> - -Adieu. Je vais au pied des Autels de sa Mere,<br> - -Implorer ardamment son secours tutelaire;<br> - -La presser d’augmenter nos fidelles ardeurs,<br> - -Et de verser sur nous ses plus douces faveurs. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">A</span>Vec quel air charmant cette aimable Princesse<br> - -Répond à vos transports & sent vostre tendresse?<br> - -Tout flatte votre espoir; tout conspire à vos vœux.<br> - -Et vous semblez toucher au sort le plus heureux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Que je serois heureux, je le confesse, Iphite,<br> - -Si je pouvois calmer un trouble qui m’irrite;<br> - -Et si goûtant en paix un si parfait bon-heur,<br> - -J’étouffois à mon gré tout remord en mon cœur!<br> - -Mais je puis bannir une importune idée.<br> - -A mes yeux malgré moi par tout s’offre Medée.<br> - -Ce souvenir crüel m’afflige & me poursuit.<br> - -Jusqu’aux pieds de Créüse il me trouble & me suit.<br> - -Grands Dieux! quel sort fatal, quelle loi trop severe<br> - -Des plaisirs les plus grands rend la douceur amere?<br> - -Quel noir poison se mêle au sort le plus charmant?<br> - -Et ne sçauroit-on estre heureux impunement?<br> - -Vostre bonté jalouze avec caprice enchaîne<br> - -Les biens & les tourmens, les plaisirs & la peine.<br> - -Au faiste du bon-heur on pousse des soupirs;<br> - -Et l’amertume naist dans le sein des plaisirs.<br> - -Ah c’est trop. De mon sort soyons enfin le maître.<br> - -Déja je sens le calme en mon ame renaître.<br> - -Déja.... je vois Medée! ô dieux! trop justes Dieux!<br> - -Ne peut-on un moment se soustraire à vos yeux?<br> - -Quand je crois estre heureux, soudain vostre justice<br> - -Confond tous mes projets & m’offre mon supplice.<br> - -Que lui dire? fuions. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, MEDÉE, IPHITE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -<span class="lettrine">S</span>Eigneur, où fuyez-vous?<br> - -Je ne viens point brûlant d’un injuste courroux,<br> - -Vous accabler sans fruit de cris & de reproches.<br> - -Cessez de redouter ma veüe & et mes approches.<br> - -Mes yeux s’ouvrent enfin; je connois mon erreur.<br> - -L’amour & la raison ont vaincu ma fureur.<br> - -Oüi je sens que mon cœur dans ses vives allarmes,<br> - -Vous excuse, vous plaint, & vous preste des armes.<br> - -Je vois que le Destin vous force à me bannir.<br> - -Que le Ciel romp les nœuds dont il sceut nous unir;<br> - -Et cedant sans murmure au revers qui m’accable,<br> - -Je n’impute qu’au Sort un coup inévitable.<br> - -Je viens donc reparer par un pront repentir<br> - -Des fureurs où mon cœur ne pouvoit consentir.<br> - -Effacer mes transports, expier mes menaces,<br> - -Par vostre veuë encore adoucir mes disgraces,<br> - -Et condamnant l’éclat d’un mouvement jaloux,<br> - -Pour la derniere fois pleurer auprés de vous.<br> - -Oubliez mes transports, oubliez ma colere.<br> - -Pardonnez à l’amour un crime involontaire;<br> - -Et ne vous souvenant que d’un si tendre amour<br> - -Recevez mes adieux en ce funeste jour -</p> - -<br> - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -C’en est trop. Ah de grace, épargnez-moi, Madame.<br> - -Aimez moins un Ingrat qui trahit vostre flâme.<br> - -N’offrez point à ses yeux cette tendre douleur.<br> - -C’est augmenter mon trouble & déchirer mon cœur.<br> - -C’est redoubler l’horreur d’un destin qui m’accable.<br> - -Pour moi vostre fureur estoit moins redoutable.<br> - -Reprenez vostre haine & vos transports jaloux.<br> - -Ah! je crains vostre amour, plus que vostre courroux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! laissez-moi l’amour dont je suis possedée.<br> - -C’est lui seul qui m’anime; & la triste Medée<br> - -Ne peut, tel est son sort, cesser de vous cherir.<br> - -Elle vous aimera jusqu’au dernier soupir.<br> - -Vivez; regnez heureux. Mais pour grace derniere <br> - -Ne me refusez pas une juste priere.<br> - -Souffrez que j’ose encor vous presser en ce jour<br> - -De m’accorder les fruits de nostre tendre amour.<br> - -Ils suffiront, Seigneur, pour consoler leur Mere.<br> - -Je croiray, les voyant, voir encor leur Pere,<br> - -Et par ces doux objets mon amour affermi,<br> - -Vous possedant en eux ne vous perd qu’à demi.<br> - -Ce n’est pas pour long-temps que je vous les demande;<br> - -Et je joüiray peu d’une faveur si grande.<br> - -Vous reverrez bien-tost ces gages pretieux.<br> - -Bien-tost, au lieu de vous, m’ayant fermé les yeux,<br> - -Ils reviendront, Seigneur, joüir de vostre gloire,<br> - -Et vous conter la fin de ma funeste histoire. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Helas! qu’exigez-vous? pourquoy me demander<br> - -Le seul bien qu’à vos vœux je ne puis accorder.<br> - -Demandez moi plûtost & mon sang & ma vie,<br> - -Que la Parque sans eux m’auroit bien-tost ravie.<br> - -Mais ne m’enlevez pas ces fruits de nos amours. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Hé bien! joüissez-en; possedez les toûjours.<br> - -Oüi, l’amour maternel se faisant violence<br> - -Cede enfin à vœux, & s’impose silence.<br> - -Conservez cherement un si pretieux bien.<br> - -Témoins de vos grandeurs, qu’ils en soient le soutien;<br> - -Joüissez de leur veuë & goûter leurs caresses.<br> - -Sans jalousie entr’eux partagez vos tendresses.<br> - -Faites leur un destin illustre & glorieux.<br> - -Rendez les s’il se peut dignes de leurs ayeux.<br> - -Enfin qu’en les voyant la tendresse de Pere<br> - -Vous fasse quelque-fois souvenir de leur Mere.<br> - -Et que pour adoucir les maux que je prevoi,<br> - -Le bruit dans mon exil en vienne jusqu’à moi. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Qu’avec joye à vos vœux j’accorde cette grace!<br> - -Est-il rien que pour eux ma tendresse ne fasse;<br> - -Les grandeurs, les plaisirs vont les environner;<br> - -Et je ne me fais Roi, que pour les couronner. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Seigneur, je pars contente aprés cette assurance.<br> - -Mais de Creon tantost j’ay bravé la clemence.<br> - -Je tremble avec raison que ses ressentimens<br> - -Ne punissent mes Fils de mes emportemens;<br> - -Et que pour m’accabler, sa trop juste colere<br> - -Ne se vange sur eux du crime de leur Mere.<br> - -A Créüse bien-tost je vais les envoyer.<br> - -Pour eux, au nom des Dieux, allez vous employer.<br> - -Adoucissez Creon, attendrissez Créüse.<br> - -L’amour a fait mon crime, il fera mon excuse:<br> - -C’est lui, c’est la douleur, qui m’a fait égarer;<br> - -Et par un prompt exil je vais tout reparer. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Que vous connoissez mal Creon & sa clemence!<br> - -Un si prompt repentir désarmant sa vengeance,<br> - -Sensible à vos malheurs, ses soins & ses bienfaits<br> - -Adouciront vos maux, combleront mes souhaits.<br> - -Je vais remplir vos vœux & calmer sa colere. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Peignez luy bien, Seigneur, mon repentir sincere.<br> - -Je veux dés ce soir même abandonner ces lieux.<br> - -Pour la derniere fois recevez mes adieux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Puisse le juste Ciel à mes vœux favorable<br> - -Vous accorder, Madame, un repos desirable.<br> - -Jason à son destin cedant avec regret,<br> - -Nourrissant loin de vous un deplaisir secret,<br> - -Gardera cherement dans le fond de son ame,<br> - -Le tendre souvenlr d’une si belle flâme.<br> - -L’absence ny le temps n’effaceront jamais<br> - -De son cœur affligé le prix de vos bien-faits. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE -</p> - - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">V</span>A, quand tu le voudrois, il y va de ma -gloire;<br> - -Je t’empescheray bien d’en perdre la memoire.<br> - -Je sçais quand il me plaist, dans l’ame des ingrats<br> - -Graver des souvenirs qui ne s’effacent pas.<br> - -Que j’ay souffert, Rhodope, à cacher ma colere?<br> - -Quelle horrible contrainte il a fallu me faire?<br> - -Ma rage en est accrüe; & ce torrent fougueux<br> - -Va plus rapidement se deborder contr’eux.<br> - -Il ne me reste plus que d’évoquer Hecate,<br> - -Et tous ces Dieux crüels dont la fureur me flate.<br> - -Mes plus mortels poisons, mes charmes sont tous prests.<br> - -Hâtons nous de lancer nos redoutables traits.<br> - -<br> - -Rhodope tu connois cette robe éclattante<br> - -De rubis lumineuse & d’or étincellante;<br> - -Parure inestimable, ornement pretieux<br> - -Où l’art & la richesse ébloüissent les yeux.<br> - -Le Soleil mon Ayeul, favorisant mon Pere,<br> - -Pour present nuptial en fit don à ma Mere;<br> - -Et semble avoir mêlé pour enrichir ses dons<br> - -Le feu de la lumiere à l’or de ses rayons.<br> - -C’est de tous le thresors, où je pouvois pretendre,<br> - -L’unique qu’en fuyant Medée ait daigné prendre.<br> - -Tu sçais qu’en arrivant en ces funestes lieux,<br> - -De Créüse ébloüie elle enchanta les yeux.<br> - -Admirant son éclat & vantant sa richesse,<br> - -Elle a tout employé, prieres, dons, promesse,<br> - -Pour pouvoir posseder ce superbe ornement.<br> - -Il faut qu’à ma vengeance il serve d’instrument.<br> - -Je vais l’empoisonner, & par mon art funeste<br> - -Mêler un pront venin à son éclat celeste;<br> - -Mille sucs empestez, milles charmes divers;<br> - -Et la Rage, & la Mort, & l’horreur des Enfers.<br> - -Je veux que mes Enfans, pour cacher ma vengeance,<br> - -Et feignant d’implorer ses soins & sa clemence,<br> - -Ministres non suspects de mon courroux affreux,<br> - -Portent à leur Marâtre un don si dangereux.<br> - -Mais allons engager mes Dieux dans ma querelle.<br> - -J’entens déja leur voix qui m’anime & m’appelle.<br> - -Terribles Dieux du Stix, je marche sur vos pas.<br> - -Dans ce pressant besoin ne m’abandonnez pas. -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du troisiéme Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE IV.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">I</span>L est temps d’achever le charme & ma vengeance.<br> - -Hecate, vien pour moi signaler ta puissance.<br> - -Hecate, triple Hecate, exauce enfin mes vœux.<br> - -Vien; je vais consommer mes mysteres affreux.<br> - -J’ay mis mon art en œuvre; et ma robe empestée<br> - -A bû les sucs mortels dont elle est infectée.<br> - -Aux poisons j’ay mêlé mes charmes les plus forts.<br> - -Mais que pourroient sans toi mes impuissans efforts?<br> - -Grande Divinité, tu rens mon art terrible.<br> - -Irrite les poisons & la flâme invisible,<br> - -Que j’ay sceu confier à ce don pretieux.<br> - -Sur tout cache la bien aux regards curieux;<br> - -Et qu’au gré de mes yeux impuissante ou fatale,<br> - -Elle devore seuls Creon & ma Rivale.<br> - -Qu’elle épargne tout autre & ne consume qu’eux.<br> - -Hecate entens ma voix, & viens remplir mes vœux.<br> - -Elle vient. Je la sens qui m’échauffe & m’entraîne.<br> - -Tout mon cœur en fremit & je respire à peine.<br> - -Une soudaine horreur fait dresser mes cheveux.<br> - -Mes yeux percent la nuit du sejour tenebreux.<br> - -Je vis me faire oüir dans l’Empire des Manes.<br> - -Je vais les évoquer. Loin d’icy, loin Prophanes. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">M</span>Inistres rigoureux de mon courroux -fatal,<br> - -Redoutables Tyrans de l’Empire infernal,<br> - -Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres,<br> - -Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres,<br> - -Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez,<br> - -Criminels sans relâche à souffrir condamnez,<br> - -Barbare Tisiphone, implacable Megere,<br> - -Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere,<br> - -Reconnoissez ma voix & servez mon courroux.<br> - -Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous.<br> - -Venez semer icy l’horreur & les allarmes.<br> - -Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes.<br> - -Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers;<br> - -Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers.<br> -<br> - -On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres.<br> - -L’air au loin retentit de hurlemens funebres.<br> - -Tout répand dans mon ame une affreuse terreur.<br> - -Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre;<br> - -Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre.<br> - -Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher?<br> - -Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher.<br> - -Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race,<br> - -Il se cache de honte & pleure sa disgrace.<br> - -Son desespoir commence à soulager le mien.<br> - -Le crime de ta race est plus noir que le tien,<br> - -Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare<br> - -Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare.<br> - -<br> - -Mais quel Fantômes vains sortent de toutes parts?<br> - -Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards?<br> - -Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere!<br> - -Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere?<br> - -Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur<br> - -Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur.<br> - -Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante<br> - -Se jette entre nous deux terrible & menaçante?<br> - -De blessures, de sang, couvert, defiguré,<br> - -Ce Spectre furieux paroît tout déchiré.<br> - -C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine.<br> - -Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine,<br> - -Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur.<br> - -Il fût ton assassin; il sera ton vangeur;<br> - -Et sçaura t’immoler de si grandes victimes<br> - -Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes.<br> - -Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux.<br> - -Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux.<br> - -Noire Fille du Stix, Furie impitoyable,<br> - -Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable;<br> - -Calme de tes serpents les affreux sifflemens.<br> - -Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens.<br> - -Ne songe qu’à servir une fureur si grande.<br> - -Hecate le desire, & je te le commande.<br> - -Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez,<br> - -J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez.<br> - -Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">V</span>Iens, Rhodope; mon art ne craint plus ta presence.<br> - -Le charme est consommé. C’en est fait & jamais<br> - -Un espoir plus certain ne flatta mes souhaits.<br> - -Apporte prontement ma Robbe pretieuse.<br> - -Pour mes ennemis seuls elle est contagieuse.<br> - -Ne crains pas de toucher ce don pernitieux.<br> - -Puis cherche mes Enfans; conduis les en ces lieux.<br> - -Je veux les preparer à servir ma vengeance<br> - -Et feignant d’obéïr au Tyran qui m’offence<br> - -Leur cacher mes desseins, afin qu’ils trompent mieux<br> - -De leurs maux & des miens les Auteurs odieux. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>Nfin de mes Tyrans je vais punir les -crimes.<br> - -Il ne me reste plus qu’à parer mes victimes.<br> - -Le sacrifice est prest. L’heure approche; & mon cœur<br> - -Triomphe & s’applaudit déja de son bon-heur.<br> - -Cours chercher mes Enfans. O superbe parure,<br> - -(<i>Rhodope apporte la Robbe de Medée & sort pour amener les -enfans.</i>)<br> - -Present qui va servir à vanger mon injure,<br> - -Cache bien les tresors que mon art t’a commis.<br> - -Mes plus chers interests à toi seul son remis.<br> - -Que j’ayme en ce moment l’éclat qui t’environne.<br> - -Ah! seul tu me tiens lieu d’Empire & de couronne. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE V.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">A</span>Prochez, approchez, jeunes -Infortunez,<br> - -Qu’aux maux presqu’en naissant le Ciel a condamnez.<br> - -On va nous separer par une loi severe.<br> - -C’en est fait, mes Enfans; vous n’avez plus de Mere.<br> - -Je ne joüiray plus de vos transports charmans.<br> - -Le Sort crüel m’arrache à vos embrassemens.<br> - -Vostre veuë est un bien que sa rigueur m’envie.<br> - -Vous n’adoucirez point les malheurs de ma vie;<br> - -Et mes yeux, loin de vous, aux pleurs accoûtumez,<br> - -Par vos mains en mourant ne seront point fermez.<br> - -Il vous est interdit d’accompagner ma fuitte.<br> - -Sous un joug estranger le Ciel vous precipite;<br> - -Et vous asservissant à de crüelles loix,<br> - -Il vous donne des fers dont je sens tout le poids.<br> - -Soumettons nous, mes Fils; cedons à la Fortune.<br> - -Quittez cette fierté prés des Rois importune.<br> - -Votre sort a changé; changez aussi de vœux:<br> - -L’abbaissement, mes Fils convient aux malheureux.<br> - -Oubliez vostre sang; oubliez vos Ancestres:<br> - -Esclaves, apprenez à menager vos Maistres;<br> - -Et leur immolant tout, ainsi qu’à vos vrais Dieux,<br> - -Essayez à trouver grace devant leurs yeux.<br> - -Portez, pour commencer, ma robbe à la Princesse.<br> - -Offrez la de ma part; peignez lui ma tristesse;<br> - -Qu’un juste repentir surmonte ma fureur;<br> - -Que j’implore pour vous ses bontez, sa faveur.<br> - -Allez; de vos destins à present Souveraine,<br> - -Mes Fils, c’est vostre Mere, & de plus vostre Reine.<br> - -Sans rougir, à ses pieds d’abord prosternez vous.<br> - -Baisez avec respect sa robbe & ses genoux;<br> - -Et par vos soins flatteurs, par vos tendres caresses,<br> - -Appuiez vivement la foi de mes promesses.<br> - -Qui vous peut retenir? Mes Fils, vous soupirez;<br> - -Et vous n’osez lever vos yeux mal assurez.<br> - -Je le vois. Vostre sang repugne à ces foiblesses.<br> - -Les neveux du Soleil ont horreur des bassesses.<br> - -Mais c’est l’arrest du Sort. Vous pouvez sans rougir,<br> - -Imiter mon exemple, à mes loix obéïr.<br> - -(<i>à Rhodope</i>.)<br> - -Tu pourras au besoin leur servir d’interprete,<br> - -Rhodope, conduis-les; fais ce que je souhaitte;<br> - -Et reviens avec eux m’informer prontement<br> - -Comme on aura receu ce fatal vestement. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VI.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">T</span>Out succede à mes vœux & mon dessein s’avance.<br> - -Ne m’abandonnez pas, remplissez ma vengeance,<br> - -Dieux, redoutables Dieux, qu’avec ardeur je sers,<br> - -Qui venez de moüir du plus creux des Enfers.<br> - -Dans le piege fatal faittes tomber ma proye.<br> - -Aveuglez mes Tyrans ennivrez de leur joye.<br> - -Que Medée asservie à tant d’abaissement,<br> - -N’ayt pas esté reduitte à feindre impunement.<br> - -Montrez qu’on vous offense au moment qu’on m’outrage.<br> - -Déja je crois vous voir remplir toute ma rage.<br> - -Déja je vois tomber & Créüse & Creon.<br> - -Mais comment nous vanger du perfide Jason?<br> - -Comment punir assez son crime detestable?<br> - -De tous mes Ennemis il est le plus coupable.<br> - -Enfantons quelque monstre; inventons quelque horreur,<br> - -Qui de tous mes forfaits surpasse la noirceur.<br> - -Dieux! que m’inspirez-vous? quelle barbare image, <br> - -Quel horrible attentat offrez-vous à ma rage?<br> - -Moi-même je fremis à cét objet affreux.<br> - -Ce crime m’épouvante & surpasse mes vœux. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VII.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">V</span>Ostre present, Madame, a charmé la Princesse.<br> - -Ne pouvant se lasser d’en vanter la richesse,<br> - -Dés ce soir sans soupçon elle veut s’en parer.<br> - -Creon même, Creon s’empresse à l’admirer.<br> - -Jason & vos presents les assurent, Madame,<br> - -Que la raison éteint la colere de vostre ame;<br> - -Que pour vous, pour vos Fils, vous faisant un effort,<br> - -Vous cedez par devoir à la rigueur du Sort.<br> - -Enfin tous deux comblant vos Enfans de caresses,<br> - -Ont temoigné pour eux les dernieres tendresses.<br> - -Que vois-je! vous pleurez. Si prés de vous vanger,<br> - -Quel trouble vous saisit & vient vous affliger? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Helas! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Vous gemissez; d’où naissent ces allarmes?<br> - -Attachant sur vos Fils vos yeux baignez de larmes,<br> - -Vous fremissez, Madame, & changeant de couleur<br> - -Vous détournez soudain la veuë avec horreur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quelque vive douceur qu’ayt pour moi la vengeance,<br> - -Un trouble violent en secret la balance.<br> - -Je pleure avec raison ces Enfans malheureux.<br> - -Quel crime les condamne, & qu’ont-ils fait aux Dieux?<br> - -Dans un âge si tendre ils vont perdre leur Mere;<br> - -Et les Infortunez n’ont déja plus de Pere.<br> - -Esclaves, Estrangers, sans appui, sans secours,<br> - -Quelle suitte de maux va marquer tous leurs jours.<br> - -C’est en vain que je vais leur ravir leur Marâtre,<br> - -De quelque objet nouveau mon Perfide idolatre,<br> - -Les remettra bien-tost sous un joug odieux,<br> - -Et les accablera d’un poids injurieux.<br> - -Quel Astre empoisonnant votre triste naissance,<br> - -Mes Fils, versa sur vous sa crüelle influence?<br> - -Languissans sous le joug, gemissans dans les fers,<br> - -Le Destin vous condamne à cent malheurs divers.<br> - -Vous vous consumerez dans un vil esclavage,<br> - -Essuyant chaque jour quelque nouvel outrage.<br> - -Quel sort... Ah cette idée irrite ma douleur,<br> - -Et l’amour maternel, redouble ma fureur!<br> - -Pour les Fils du Soleil quel indigne partage!<br> - -Quel coup... mon amour meurt & se transforme en rage;<br> - -C’en est fait. Innocens, vous me tendez les bras.<br> - -Ces regards caressans, ce souris plein d’appas,<br> - -Reveillant la nature, augmentant ma foiblesse,<br> - -Jusqu’au fond de mon cœur vont chercher la tendresse.<br> - -Helas! en souriant, vous repandez des pleurs.<br> - -Infortunez! déjà sentez vous vos malheurs!<br> - -Que voulez-vous de moi par ces douces caresses?<br> - -Il nous faut renoncer à toutes ces tendresses.<br> - -De votre trïste Mere il faut vous détacher;<br> - -A de si doux plaisirs il faut nous arracher.<br> - -En vain j’avois sur vous fondé mon esperance.<br> - -En vain je me flattois d’élever votre Enfance.<br> - -Il nous est interdit de nous voir desormais;<br> - -O mes Fils! il nous faut separer pour jamais. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Epuisez vos transports, Madame. La Princesse<br> - -Pour un temps assez court s’en prive & vous les laisse.<br> - -Elle leur a prescrit de venir en ces lieux,<br> - -Recevoir prontement vos pleurs & vos adieux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -L’Orgueilleuse déjà leur commande, & m’outrage!<br> - -O ma lente douleur! ô mon foible courage!<br> - -A quels affronts crüels, à quel sort odieux<br> - -Livres tu lâchement le plus beau sang des Dieux!<br> - -Ma fureur se reveille, & l’amour la ranime.<br> - -Ozons les affranchir du joug qui les opprime.<br> - -Couronnons ma vengeance & bornons leur malheur.<br> - -Que dis-tu Miserable, & que veut ta fureur?<br> - -Non, pour finir leurs maux, il n’est plus d’autre voye.<br> - -Un moment de douleur va me combler de joye.<br> - -Frappons.... Frappons... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -U<small>N DES</small> E<small>NFANS</small>. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Ah! Dieux. Ma Mere! qu’avez-vous? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -L’<small>AUTRE</small> E<small>NFANT</small>. -</p> - -<p class="indentNO"> -Pourquoi nous menacer, & d’où vient ce courroux?<br> - -Je tremble. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Je fremis. Leurs regards & leurs larmes<br> - -Me troublent, & des mains me font tomber les armes.<br> - -O mon sang! ô mes Fils, si chers à mes desirs!<br> - -Objets de ma tendresse & de mes deplaisirs,<br> - -Infortunez auteurs de ma douleur amere,<br> - -Approchez mes Enfans; embrassez votre Mere.<br> - -Empressez-vous encor d’obéïr à mes loix;<br> - -Et baisez moi du moins pour la derniere fois.<br> - -<br> - -Rhodope, conduis les dans la chambre prochaine.<br> - -Leur veüe accroît mon trouble & redouble ma peine.<br> - -Qu’ils me coûtent de pleurs! qu’ils me sont chers! helas!<br> - -Mon lâche amour, mes pleurs ne les soulagent pas. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE VIII.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDÉE<i>, seule</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">T</span>U les aimes, Cruelle, & tu les laisses -vivre!<br> - -Aux malheurs les plus grands ta foiblesse les livre;<br> - -Et ta pitié barbare en respectant leurs jours,<br> - -Du plus affreux destin leur prepare le cours.<br> - -Ah! lâche! suis tu donc un foible amour pour guide?<br> - -Sauve les; tu fais bien. Leur Pere moins timide<br> - -Pour vanger tes Tyrans leur percera le flanc.<br> - -Quoi! leur Pere à Créüse immoleroit mon sang!<br> - -Non, mes Enfans jamais ne seront sa victime:<br> - -Ils mourront de ma main. Tout me force à ce crime.<br> - -Qu’ils meurent ces Enfans d’un infidelle Epoux:<br> - -Adoptez par Créüse, ils ne sont plus à nous.<br> - -Ah! s’ils sont innocens, aussi l’estoit mon Frere!<br> - -J’immolerois mes Fils! ô trop barbare Mere!<br> - -Ah! plûtost.... l’heure approche; un exil rigoureux,<br> - -Un divorce crüel va me separer d’eux.<br> - -Ils n’adouciront point ma fuitte et mes allarmes.<br> - -S’attachant à leur Mere, & tout baignez de larmes,<br> - -De mes bras, de mon sein, on va les détacher:<br> - -A l’amour maternel on va les arracher.<br> - -Non, ne l’endurons pas. Qu’ils meurent pour leur Pere;<br> - -Qu’ils meurent. Aussi-bien ils sont morts pour leur Mere.<br> - -O Jason! ô mes Fils! Amour, Haine, Fureur,<br> - -Cessez par vos combats de déchirer mon cœur!<br> - -Pour le percer ce cœur, trop de rigueur s’assemble.<br> - -Le Temps fuit; le mal presse. Accordez-vous ensemble. -</p> - - -<p class="centerserif"> -<i>Fin du quatriéme Acte.</i> -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="ACTE"> -<h3 style="margin-top: 0em">ACTE V.</h3> -<hr> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE PREMIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -MEDE, RHODOPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -RHODOPE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">A</span>H! Madame, fuyez un Peuple furieux.<br> - -Fuyez, sans differer, de ces funestes lieux.<br> - -Tandis qu’avec le trouble y regne l’épouvante.<br> - -Votre present fatal a passé vostre attente;<br> - -Et vos fiers Ennemis mourans, desesperez,<br> - -Succombent au poison dont ils sont devorez.<br> - -A peine, à peine encor vostre aveugle Rivale<br> - -Portoit avec plaisir cette Robbe fatale,<br> - -Qu’un feu sombre et crüel, une invisible ardeur<br> - -Embraze tout son corps, & consume son cœur.<br> - -Un funeste poison courant de veine en veine,<br> - -Allume dans son sang une flâme inhumaine,<br> - -Qui penetre avec force & s’attache à ses os.<br> - -C’est en vain qu’on s’empresse à soulager ses maux.<br> - -La Robbe devorante à son corps attachée,<br> - -Y nourrit le venin de la flame cachée;<br> - -Et du charme crüel l’impitoyble ardeur<br> - -Triomphe sans obstacle & regne avec fureur.<br> - -Qui veut la secourir, de sa perte complice,<br> - -Loin de la soulager, redouble son supplice.<br> - -On ne peut de ce feu calmer l’embrazement.<br> - -On ne peut arracher le fatal vêtement.<br> - -Creon saisi d’horreur à l’arracher s’empresse.<br> - -Mais du charme aussi-tost la flâme vangeresse,<br> - -Dans son sein embrazé porte les mêmes feux:<br> - -Il se sent consumer d’un poison rigoureux.<br> - -Chacun s’occupe encor du peril qui les presse.<br> - -Servez-vous des momens que ce trouble vous laisse.<br> - -Profittez de l’horreur qui regne dans ces lieux,<br> - -Et fuyez pour jamais leur aspect odieux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Que je fuye! ah! Rhodope, au comble de la gloire,<br> - -Quand sur mes Ennemis j’emporte la victoire.<br> - -Que je fuye! ah! le Sort m’eût-il reduitte à fuir,<br> - -D’un spectacle si beau je reviendrois joüir;<br> - -Je viendrois assister à ce grand Hymenée.<br> - -Laisse moi contempler sa pompe fortunée;<br> - -Et d’un objet si doux, d’un coup si glorieux,<br> - -Repaistre avidement mes regards curieux.<br> - -Mes odieux Tyrans deviennent mes victimes!<br> - -Ah! je cueille en ce jour le fruit de tous mes crimes.<br> - -Mon courroux triomphant ne peut trop s’applaudir;<br> - -Et mon nom desormais ne sçauroit plus perir.<br> - -Ce n’est pas tout. Rentrons; & perdant l’Innocence,<br> - -Couronnons ce grand jour & comblons ma vengeance. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE II.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, <i>en entrant</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>N vain, pour la trouver, je cours de -toutes parts.<br> - -Ah! sans doute son art la cache à mes regards.<br> - -Elle croit éviter le courroux qui m’enflâme.<br> - -Mais qui l’en peut sauver? -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE III.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, CRÉUSE, CYDIPPE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -<span class="lettrine">A</span>H! Seigneur: -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentPoet2"> -Ah! Madame.<br> - -Quel est mon desespoir! où portez vous vos pas? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Seigneur, le Roi vient de mourir dans mes bras.<br> - -Ce dernier coup manquoit au tourment qui m’accable.<br> - -Joüet infortuné du Sort impitoyable,<br> - -Preste enfin d’assouvir son rigoureux courroux,<br> - -Je viens du moins, je viens mourir auprés de vous:<br> - -Vous fermerez mes yeux. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Dieux! qu’entens-je? ah! Madame,<br> - -On peut esteindre encore une crüelle flâme.<br> - -Les Dieux, les justes Dieux pour vous s’interessans,<br> - -Prendront soin par pitié de vos jours innocens;<br> - -Et vous verrez Medée à vos pieds expirante,<br> - -Y servir de victime à ma fureur sanglante.<br> - -J’en atteste ces Dieux. J’en jure mon amour. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -En vain vous pretendez me rappeller au jour.<br> - -Medée à se vanger est trop ingenieuse.<br> - -Mon sang doit assouvir sa rage furieuse;<br> - -Et vos soins, votre amour, loin de me secourir,<br> - -Irritent le poison dont je me sens mourir.<br> - -Envieux du plaisir que m’offre vostre veüe,<br> - -Son art haste l’effet du charme qui me tuë;<br> - -Et l’Amour seul, plus fort que ses Enchantemens,<br> - -M’anime & me soutient encor quelques momens.<br> - -Ecoutez-moi, Seigneur. Mes maux ny ma foiblesse<br> - -Ne sçauroient rallentir l’ardeur de ma tendresse.<br> - -La Mort même ne peut éteindre un feu si beau.<br> - -Je l’emporte avec moi dans l’horreur du tombeau;<br> - -Mon amour y vivra. La Fortune jalouze<br> - -N’a pû souffrir, Jason, de me voir vostre Epouse.<br> - -Mais la Crüelle au moins me laisse la douceur,<br> - -De mourir prés de vous, possedant vostre cœur.<br> - -Je goûte en mes tourments cette douceur secrette.<br> - -La vie & les grandeurs n’ont rien que je regrette.<br> - -Unique & tendre objet de mes vœux les plus doux,<br> - -Je ne plains en mourant, ne regrette que vous.<br> - -Trop heureuse en effet si comblant mon attente<br> - -Les Dieux... ah! quel tourment! quelle ardeur devorante!<br> - -Mon supplice s’accroît; je me sens déchirer:<br> - -Je brûle. Adieu, Jason; il faut nous separer. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Nous separer! ô Dieux! ah! rigueur qui me tuë.<br> - -Nous separer! quel coup pour mon ame éperduë!<br> - -Ah! je souffre à la fois mille horribles tourmens!<br> - -Quoi tous les Dieux sont sourds à mes gemissemens!<br> - -Je vous perds pour jamais; en vain je les implore.<br> - -Et j’ay seul allumé ce feu qui vous devore!<br> - -Non je ne verrai point un si crüel malheur;<br> - -Et par un pront trépas j’en previendray l’horreur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CRÉUSE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -A trop de desespoir vostre ame s’abandonne.<br> - -Vivez, Jason, vivez. C’est moi qui vous l’ordonne.<br> - -Ne me refusez pas dans mon sort rigoureux<br> - -L’unique & dernier bien qui flatte encor mes vœux.<br> - -Gardez le souvenir d’une triste Princesse.<br> - -Conservez lui, Jason, toute vostre tendresse.<br> - -Elle meurt vostre Epouse. A la face des Dieux<br> - -Recevez donc ma main & mes derniers adieux.<br> - -Que ne puis-je employer ces vains restes de vie,<br> - -A vous prouver l’amour dont mon ame est remplie?<br> - -Helas! on n’a jamais aimé si tendrement;<br> - -Et jamais je n’aimay plus que dans ce moment.<br> - -J’en atteste les Dieux. Mes forces s’affoiblissent:<br> - -Ma voix, mon sang se glace; & mes yeux s’obscurcissent.<br> - -Malgré le Sort crüel, qui va nous désunir,<br> - -Mon cœur vous aime encore à son dernier soupir. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -CYDIPPE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Elle expire, Seigneur. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Destin impitoyable!<br> - -Elle est morte; & je vis! ô tourment effroyable!<br> - -Ah! mon bras au deffaut de ma lente douleur<br> - -De ce supplice affreux doit m’épargner l’horreur.<br> - -Meurs, lâche; meurs enfin. Mais ma douleur m’abuse.<br> - -Je dois un sacrifice aux Manes de Créüse.<br> - -Pour appaiser son Ombre & ses ressentimens,<br> - -Je veux livrer Medée au plus crüels tourmens;<br> - -De mon ame aussi-tost sur le rivage sombre<br> - -De ce sang assouvie ira trouver son ombre.<br> - -La soif de te vanger seule arreste mon bras.<br> - -Belle Ombre, attens; j’y cours & vais suivre tes pas.<br> - -Medée en vain me fuit; en vain son art la cache.<br> - -A ma juste fureur il n’est rien qui l’arrache.<br> - -Je suivray la Barbare au bout de l’Univers.<br> - -Et je la trouveray même au fond des Enfers.<br> - -Mon amour furieux me servira de guide. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE IV.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, MEDÉE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">T</span>U n’iras pas si loin pour me trouver, Perfide.<br> - -C’est Medée. Oüi, c’est elle. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -Ah! crains mon desespoir<br> - -Barbare... -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE, <i>le frappant de sa Baguette</i>. -</p> - -<p class="indentPoet"> -Arreste, Ingrat; & connois mon pouvoir.<br> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quel prodige estonnant! Dieux! ma fureur est vaine!<br> - -Je me sens retenu par une estroitte chaîne.<br> - -Je demeure immobile, & malgré mes efforts<br> - -Le pouvoir de son art s’oppose à mes transports. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Juge, si c’est à moi de craindre ta vengeance.<br> - -Un sort comme le mien n’est pas en ta puissance;<br> - -Magnanime Heros, ne songe plus à moi;<br> - -Trop indigne aussi-bien d’un Epoux tel que toi.<br> - -Laisse une Infortunée, oublie une Estrangere,<br> - -Sans appui, sans couronne, errante & solitaire.<br> - -Un hymen plein d’appas, un thrône glorieux<br> - -T’attendent en ce jour dans ces superbes lieux.<br> - -Est-il temps de rester auprés d’une Jalouse!<br> - -Va soupirer aux pieds de ta nouvelle Epouse.<br> - -Vante lui ton ardeur, assure lui ta foi:<br> - -Tu luy voles le temps que tu perds avec moi.<br> - -Dois-tu pas à son sort unir ta destinée?<br> - -Haste-toi de conclurre un si doux hymenée,<br> - -Le Sacrifice est prest, & le Temple est orné;<br> - -On n’attend plus que toi. Cours, Epoux fortuné. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -Quoi! La Barbare encore & m’insulte & m’outrage!<br> - -Faut-il que par son art elle brave ma rage?<br> - -Je ne puis l’immoler à ma juste fureur!<br> - -Son sang appaiseroit Créüse & ma douleur! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentNO"> -Oüi, Jason, à Créüse il faut quelque victime;<br> - -Et mon sang répandu doit effacer mon crime.<br> - -Sois content. J’ay versé le plus pur de ce sang. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Comment? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentPoet"> -A tes deux Fils j’ay sceu percer le flanc.<br> - -Regarde ce poignard & cette main sanglante;<br> - -C’est mon sang, du tien, qu’elle est teinte & fumante.<br> - -Mon bras pour dernier coup vient de les égorger.<br> - -Si déjà ton ardeur languit pour la Princesse;<br> - -Si tu fuis, Inconstant, ta nouvelle Maîtresse;<br> - -Cours du moins, Pere heureux, à tes Fils expirans,<br> - -Rens leur les derniers soins, embrasse les mourans. -</p> - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Barbare! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - -<p class="indentPoet"> -En est-ce assez, & connois-tu Medée?<br> - -De son affreux pouvoir garderas-tu l’idée?<br> - -Oublîras-tu sa haine, ainsi que son amour? -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Monstre, à tes propres Fils avoir ravi le jour!<br> - -Pourquoi sacrifier d’innocentes victimes! -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ils estoient nez de toi, demandes-tu leurs crimes?<br> - -Ma trop juste fureur a dû les en punir;<br> - -J’ay dû finir leurs maux, j’ay dû les prevenir;<br> - -Te delivrer d’un joug que ton esprit abhorre;<br> - -Rompre ces derniers nœuds qui nous serroient encore;<br> - -Et, pour mieux t’oublier, effacer sans retour<br> - -Jusqu’aux traces, Ingrat, de nostre affreux amour.<br> - -Ce n’est pas sans remords que je m’y suis forcée.<br> - -Tu m’en as inspiré l’audace & la pensée;<br> - -Tu m’as seul enhardie à ce crüel dessein,<br> - -Infidelle, & c’est toy qui leur perce le sein. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Quoi! les Dieux irritez, pour te reduire en poudre<br> - -Sur ta teste à mes yeux ne lancent pas la foudre.<br> -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -MEDÉE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Vangeurs des trahisons, Ennemis des Ingrats,<br> - -Les Dieux pour t’accabler ont employé mon bras;<br> - -La foudre étoit trop peu pour punir ton offence.<br> - -J’ay servi leur justice & rempli leur vengeance.<br> - -C’en est fait. Pour repaistre & mes yeux & mon cœur,<br> - -Moi-même j’ay voulu joüir de ta douleur.<br> - -Un spectacle si doux met le comble à ma gloire:<br> - -Je savoure à longs traits ta peine & ma victoire<br> - -Et je recouvre enfin ma gloire, mon repos,<br> - -Mon Sceptre, mes Parents, la Toison & Colchos.<br> - -Je pars; puis que ma fuitte a pour toi tant de charmes,<br> - -Leve encor jusqu’à moi tes yeux chargez de larmes,<br> - -Ingrat. Voi ces Dragons qui soûmis à ma loy,<br> - -(<i>Medée monte dans un Char, traîné par des Dragons</i>.)<br> - -Et plus reconnoissans, plus fidelles que toi,<br> - -Par des chemins nouveaux vont guider leur maîtresse.<br> - -Tes vœux sont satisfaits; pour jamais je te laisse.<br> - -Adieu; je t’abandonne aux horreurs de ton sort.<br> - -Ingrat, je te hais trop pour te donner la mort.<br> - -(<i>Le Char s’envole</i>.) -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> -<hr class="r33THIN"> - -<h4 style="margin-top: 0.5em">SCENE DERNIERE.</h4> - - -<p class="centerserif large ftsp"> -JASON, IPHITE. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -JASON. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">E</span>Lle fuit; & ce Char l’enlevant dans les -nuës,<br> - -Ouvre à sa cruauté des routes inconnuës.<br> - -La Barbare à mes yeux disparoît pour jamais;<br> - -Elle brave ma haine aprés tant de forfaits;<br> - -Et m’enleve en fuyant, malgré ma rage extrême,<br> - -Beaupere, Enfans, Maîtresse, & ma vengeance même.<br> - -Je ne puis la punir de tant de crüauté.<br> - -Le Ciel offre un asile à son impieté.<br> - -C’en est trop. Terminons ma vie & son supplice.<br> - -Je ne puis me vanger; il faut que je perisse.<br> - -Trop malheureux objets de l’amour de Jason,<br> - -Déplorable Créüse! infortuné Creon!<br> - -O mes Fils! joüissez de la seule vengeance,<br> - -Que les Dieux inhumains laissent en ma puissance.<br> - -(<i>Il se tuë</i>.) -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -IPHITE. -</p> - - -<p class="indentNO"> -Ah! Seigneur... il n’est plus. Quels horrible malheurs<br> - -O trop funeste Amour, produisent tes fureurs. -</p> - - -<p class="centerserif ftsp"> -FIN. -</p> -</div> - - - - -<div class="chapter"> - -<p class="centerserif"> -<i>Extrait du Privilege du Roy</i>. -</p> - -<p class="indentNO"> -<span class="lettrine">P</span>Ar Lettres Patentes de Sa Majesté, -données à Paris le vingt-quatriéme Mars 1694. Signé; -N<small>OBLOT</small>. Il est permis au Sieur P<small>IERRE</small> -E<small>MERY</small> Libraire de Paris, d’imprimer un Livre intitulé -<i>Medée, Tragedie nouvelle</i>, pendant le temps de six années -consecutives: Avec défenses à tous autres de le vendre & le debiter sans -le consentement dudit Exposant à peine de confiscation des Exemplaires -contrefaits & de trois mil livres d’amende, ainsi qu’il est porté plus -au long dans lesdites Lettres. -</p> - - -<br> -<p class="indent"> -<i>Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs -& Libraires de la Ville de Paris, le 26. dudit mois & an</i>. -Signé; P. A<small>UBOÜIN</small>, Syndic. -</p> - -<p class="centerserif"> -Achevé d’imprimer le premier Avril 1694. - -<p class="indent"> -Ledit Sieur Emery a fait part dudit Privilege aux Sieur -Auboüin & Clouzier. -</p> -</div> - - - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉDÉE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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