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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La police secrète prussienne - -Author: Victor Tissot - -Release Date: January 20, 2023 [eBook #69848] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POLICE SECRÈTE -PRUSSIENNE *** - - - - - - VICTOR TISSOT - - LA - POLICE SECRÈTE - PRUSSIENNE - - «Soubise a cent cuisiniers et un espion; moi, j’ai un cuisinier - et cent espions.» - - Frédéric II. - - QUATORZIÈME ÉDITION - - - PARIS - E. DENTU, ÉDITEUR - LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE - PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS. - - 1885 - Droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR - - -OUVRAGES DE VICTOR TISSOT - -Format grand in-18 jésus - - L’ALLEMAGNE AMOUREUSE - 20e édition. Un volume de 400 pages.--Prix: 3 fr. 50 c. - - VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS - 50e édition. Un volume d’environ 400 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - LES PRUSSIENS EN ALLEMAGNE - 34e édition. Un volume de 460 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - VOYAGE AUX PAYS ANNEXÉS - 26e édition. Un volume de 483 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - VIENNE ET LA VIE VIENNOISE - 22e édition. Un volume de 480 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - LA SOCIÉTÉ ET LES MŒURS ALLEMANDES - Traduit de l’allemand du docteur Johannes Scherr, 13e édition. - Un beau volume de 472 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - VOYAGE AU PAYS DES TZIGANES - 15e édition. Un fort volume de 540 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - RUSSES ET ALLEMANDS - 6e édition. Un fort volume grand in-18.--Prix: 3 fr. 50. - - LA RUSSIE ET LES RUSSES - 15e édition. Un fort volume grand in-18.--Prix: 3 fr. 50. - - -EN PRÉPARATION: - - LA SUISSE INCONNUE - - -ROMANS EN COLLABORATION AVEC M. AMÉRO - - LA COMTESSE DE MONTRETOUT - Un vol. gr. in-18 jésus de 462 pages.--Prix: 3 fr. 50. - - AVENTURES DE TROIS FUGITIFS EN SIBÉRIE - Un vol. gr. in-18.--Prix: 3 fr. 50. - - -Paris.--Soc. d’imp. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J.-Rousseau. (Cl.) - - - - -Ce livre a pour but de montrer dans son fonctionnement caché un des -principaux instruments de la puissance prussienne: la police secrète. - -Si le lecteur, obéissant aux sentiments de son honnête nature, est tenté -de mettre en doute la vérité et l’authenticité des révélations que nous -avons pu faire, grâce à des documents mis à notre disposition, qu’il -veuille bien se reporter à ce passage du discours prononcé le 9 mai -1884, c’est-à-dire il y a quelques jours seulement, au Reichstag -allemand, par M. de Puttkammer, ministre de l’intérieur, chef -hiérarchique et responsable de la police prussienne: - -«_L’État_,--a dit M. de Puttkammer, après s’être moqué de la naïveté des -libéraux qui avaient attaqué certains procédés de la police[1],--_l’État -a le droit et le devoir d’user de moyens extraordinaires et à part_ -(aussergewöhnliche), _quand il ne lui est pas possible de découvrir ou -de réprimer autrement les délits... Les faits cités par M. Richter_ -(chef de l’opposition libérale) _ne lui donnent pas le droit de blâmer -la manière d’agir du gouvernement._ - - [1] M. Richter avait démontré qu’à Francfort la police avait employé - des gens tarés comme agents provocateurs. - -«_Que ressort-il de ces faits? Que la police se sert d’individus d’une -moralité équivoque. C’est son devoir; et si le conseiller de police -Rumpf[2], cet honnête et estimable fonctionnaire, à usé de tels moyens, -je lui exprime ici publiquement ma satisfaction et mes remerciements._» - - [2] Chef de la police secrète à Francfort. - -La théorie ouvertement professée en plein Reichstag par Son Excellence -le Ministre de l’intérieur de Sa Majesté prussienne nous dispense d’en -dire davantage. - -Nous n’ajouterons qu’un mot: - -Notre livre est une œuvre d’histoire contemporaine et non un roman -inventé à plaisir. De tous les faits que nous citons, il n’en est pas un -seul qui n’ait ses pièces à l’appui. - -V. T. - - - - -LA - -POLICE SECRÈTE - -PRUSSIENNE - - - - -I - -Berlin au lendemain de la Révolution de février.--Ce que se disaient -deux bourgeois au coin de la rue Frédéric.--Schœffel et Goldschmidt.--Le -roi Frédéric-Guillaume se montre à son peuple et le prince Charles -s’adresse au beau-sexe.--Aspect du cortège royal.--Une manifestation -inattendue.--Où l’agent Stieber paraît pour la première fois.--Retour du -roi au palais. - - -Le 21 mars 1848, une foule compacte et agitée se ruait, en poussant des -cris et en échangeant des horions pour avancer plus vite, sur les larges -dalles de la célèbre promenade _Unter den Linden_[3], à Berlin. - - [3] Sous les tilleuls. - -Les abords de cette grande artère portaient encore les traces de la -lutte furieuse qui s’était prolongée trois jours et trois nuits -auparavant, écho formidable des journées parisiennes de Février. Il -avait fallu l’exemple de la France pour rendre tout à coup le peuple -berlinois brave, et lui faire mépriser ce qu’il respectait la veille. - -Les fidèles sujets de Sa Majesté étaient descendus en armes dans la rue -et avaient élevé des barricades. La lutte avait été acharnée. Les -devantures des boutiques et des magasins, criblées de projectiles, ne -disaient que trop qu’on avait dû tirer à mitraille sur le peuple. Sur -les murs des maisons, l’œil pouvait suivre les longues éraflures des -balles; la chaussée était encombrée de grosses branches d’arbres coupées -par les boulets, et partout de larges taches de sang mal lavées -rougissaient encore le sol. - -A l’entrée de la rue Dorothée et de la rue Frédéric, des moellons et des -pavés étaient restés entassés jusqu’à hauteur du premier étage. Des -matelas éventrés, des meubles brisés, tous les accessoires de ces -forteresses de la rue, gisaient pêle-mêle; et, devant ces ruines et ces -débris, des individus de mauvaise mine, débraillés, a la barbe inculte, -montaient la garde, armés de vieux fusils à pierre provenant du pillage -de l’arsenal. - -Si les fiacres et les voitures de maître étaient rares, en revanche les -fourgons des pompes funèbres se succédaient presque sans interruption, -cahotant vers leur dernière demeure les combattants morts à la suite des -blessures reçues en défendant ces mêmes barricades. De temps en temps -aussi, un remous se produisait au milieu de la foule, et chacun se -rangeait pour livrer passage à quelque groupe d’étudiants en grande -tenue universitaire, rapière au vent, ou à quelque délégation ouvrière -précédée d’un homme à cheval, tenant déployé le drapeau rouge, noir et -or, emblème de la Révolution, longtemps proscrit par les édits de la -Diète et de la «Commission de répression contre les démagogues», et qui, -pour cela même, était devenu le signe de ralliement de tous les -Allemands qui conspiraient pour l’affranchissement de leur patrie. - -L’étendard aux trois couleurs était chaque fois salué par des _hoch_ -prolongés, par des _vivats_ retentissants, par des acclamations sans fin -auxquelles se mêlaient les plaintes des femmes et des enfants écrasés, -étouffés dans la cohue, et les coups de fusil tirés en l’air. - -Le temps était sec et froid. Un pâle soleil agonisait dans un ciel -livide. - -Évidemment la foule attendait un événement prévu et annoncé; et comme -cet événement se faisait attendre, elle s’impatientait d’une façon -visible, au fur et à mesure que l’après-midi déclinait. - -Divers moyens avaient cependant été essayés pour tuer le temps: on avait -d’abord hurlé en chœur des hymnes patriotiques; quelques locataires des -belles et opulentes maisons situées près de la porte de Potsdam s’étant -aventurés sur leurs balcons pour regarder le spectacle, de vigoureux -_pereat_, accompagnés de coups de pierre, avaient forcé ces -«aristocrates» à rentrer précipitamment dans leurs demeures et à s’y -calfeutrer avec soin. Puis les _Louis_,--qui déjà à cette époque étaient -les _Alphonses_ de Berlin,--s’étaient amusés à enfoncer impitoyablement -jusque sur la nuque tout chapeau à haute forme qui passait à portée de -leurs poings. Quelques pickpockets surpris la main dans le sac avaient -été roués de coups et remis à moitié morts entre les mains de la garde -bourgeoise, qui formait à elle seule, pour le moment, la police et la -garnison de la capitale. - -Mais ces divers incidents ne suffisaient pas à calmer l’impatience de la -foule. Elle s’agglomérait maintenant d’un air menaçant autour du palais -du roi, dont le silence contrastait avec l’animation bruyante de la -place. - -Au coin de la rue Frédéric, deux hommes se tenant comme à l’écart, mais -curieux cependant de voir ce qui allait se passer, causaient, les yeux -fixés sur la grille de la demeure royale. - ---Vous verrez qu’il n’osera pas, disait le plus jeune, confortablement -vêtu et coiffé d’un chapeau de feutre aux larges bords,--d’un -«calabrais», comme on les appelait,--il n’osera pas; au dernier moment, -le cœur lui manquera! - ---J’ai lieu de croire que vous vous trompez, répondit l’autre. Le -bourgmestre a annoncé hier officiellement, à la séance du conseil -municipal, que le roi Frédéric-Guillaume IV parcourrait aujourd’hui même -la capitale, entouré des princes de sa famille, sans autre escorte qu’un -détachement de la garde bourgeoise et un groupe d’étudiants... Cette -petite promenade théâtrale et romanesque ne doit d’ailleurs pas répugner -à Sa Majesté, qui a, vous le savez, beaucoup de goût pour les -exhibitions de ce genre. - ---Vous verrez, reprit avec obstination l’homme au «calabrais», que Sa -Majesté très prudente reculera au dernier moment. - ---Vous n’ignorez pas, mon cher, que Sa Majesté sait toujours où puiser -du courage. - -Et l’interlocuteur de Schœffel,--c’était le nom de l’homme au chapeau -calabrais,--fit le geste de porter à ses lèvres le goulot d’une -bouteille. Puis il ajouta: - ---Mais vous êtes méfiant. Je le comprends. La prison n’est pas -précisément l’école où s’apprennent la confiance et l’optimisme. Pauvre -Schœffel! Combien de temps avez-vous passé dans ces maudites casemates? - ---Près de trois ans. J’ai été arrêté en avril 1845, et mis en liberté il -y a huit jours. Je suis arrivé à Berlin ce matin. Dans cette ville, que -j’avais connue si placide, si résignée, si platement soumise, et que je -trouve maintenant en pleine ébullition révolutionnaire, je ne savais à -qui m’adresser, quand ma bonne étoile vous a mis sur mon chemin, mon -cher Goldschmidt. - -Schœffel pressa la main de son ami. - -Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années environ, de haute -stature, à la figure empourprée et à la barbe grisonnante, étalée en -éventail. Ses vêtements dénotaient un certain bien-être et avaient cette -ampleur et cette coupe commodes qu’affectionnent les artistes. Un large -pantalon de drap, une veste de velours boutonnée jusqu’au cou, un gros -foulard rouge et un chapeau de feutre orné d’une cocarde complétaient -son accoutrement. - -Goldschmidt hochait la tête: - ---Trois ans de forteresse pour un brave homme comme vous, c’est dur! -Mais vous n’avez pas été le seul à souffrir, et, Dieu merci, les temps -vont changer. Au fait, de quoi vous a-t-on accusé? - ---Oh! j’ai été victime d’une machination lâche et odieuse, fit Schœffel -d’une voix sombre. Si jamais je retrouve le traître, malheur à lui! Je -pourrais oublier tout ce que j’ai souffert, je puis pardonner à tout le -monde, mais à celui-là, jamais, jamais! - -L’exaltation de l’ex-prisonnier allait en augmentant. Goldschmidt -s’efforçait de le calmer, quand des clameurs plus fortes et un reflux -violent de la foule attirèrent l’attention des deux amis. Goldschmidt se -dressa sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes ce qui se -passait. - ---Hé! s’écria-t-il en se penchant vers son compagnon, Je vous disais -bien qu’il viendrait!... - -Les clameurs, confuses d’abord, prirent tout à coup un accroissement -prodigieux. On entendait distinctement les cris répétés de: «Vive la -Constitution! Vive la liberté! Vive la Patrie! A bas l’armée! Dehors la -police!» - -Ces exclamations éclataient comme des bombes tout autour du roi -Frédéric-Guillaume IV, qui s’était enfin décidé à franchir le portail -extérieur du Grand-Château. - -Il s’avançait à cheval, le long de _Unter den Linden_, précédé d’un -peloton de la garde bourgeoise en costume civil, la cocarde au chapeau, -le sabre passé autour des reins et la carabine en bandoulière. Sur les -redingotes noires, la buffleterie faisait deux rayures blanches. On -reconnaissait les officiers à leur grand chapeau à plumes et à leur -écharpe noire, rouge et or. Immédiatement derrière le roi venaient le -prince Charles, le prince Adalbert, le général de Radowitz, ami intime -et confident de Sa Majesté, et quelques autres personnages, «seigneurs -sans importance.» - -Les cris du peuple effrayaient les chevaux, qui reculaient l’un sur -l’autre. La retraite de l’armée hors de la ville avait pu faire cesser -le combat; mais ni la capitulation du gouvernement, ni la fameuse -proclamation adressée par Frédéric-Guillaume à ses «chers Berlinois» -n’avaient pu ramener à Sa Majesté l’affection de ses sujets. Pas un: -_Vive le roi!_ pas une acclamation ne se faisait entendre. - -Gros, court, trapu, sanguin, ressemblant à un fermier de Poméranie -affublé d’un costume de général et juché sur une bête de labour, la -figure bouffie et vulgaire, le nez rouge, la taille légèrement courbée, -les yeux obstinément fixés sur l’encolure de son cheval, -Frédéric-Guillaume paraissait sourd aux cris populaires et aux rumeurs -hostiles qui grondaient sur son passage. Impassible comme un automate, -on eût dit que son esprit était ailleurs. A quoi pouvait-il bien songer? -Certes, ce n’était ni à son trône, ni à l’avenir du royaume, mais -peut-être au menu du lendemain. En tout cas, il avait trouvé un moyen de -s’isoler et de se soustraire par la pensée à la désagréable et pénible -corvée que lui avait imposée le nouveau cabinet. - -Ses oncles et ses frères, qui l’entouraient, partageaient son indolente -apathie. Quant au prince Charles, fidèle à ses habitudes invétérées, il -cherchait du coin de l’œil, au milieu de la cohue, les plus jolis -minois, avec l’intention évidente de nouer au vol quelque liaison -facile. Les jeunes filles le regardaient en riant, en se poussant du -coude. - -Des deux côtés du cortège royal, les étudiants, en culottes collantes, -en bottes à l’écuyère, la petite casquette sans visière, rouge ou bleue, -inclinée sur l’oreille, formaient la haie; ils tenaient à la main -d’énormes rapières, qu’ils portaient toutes droites comme des cierges de -procession. Un nouveau détachement de garde bourgeoise fermait la -marche. - -Le roi, avec sa suite, était arrivé au coin de la rue Frédéric, à la -hauteur du restaurant Hiller, presque à l’endroit où nos deux amis -avaient échangé le court colloque que nous venons de rapporter. - -Deux incidents signalèrent à ce moment le passage de Frédéric-Guillaume -et de son entourage. - -Sur un des escaliers situés en face du restaurant parut tout à coup une -femme d’une trentaine d’années, fort belle, d’une figure étrange; drapée -dans un grand châle des Indes qui la recouvrait tout entière, elle -poussa un: _Vive le roi!_ d’une voix remarquablement mélodieuse, et, en -même temps, un énorme bouquet de violettes, de muguets et d’autres -fleurs printanières tomba aux pieds du cheval que montait -Frédéric-Guillaume. - ---Tiens, fit Goldschmidt, voici la Naura du Grand-Opéra qui donne sa -représentation en ville. Demain, on parlera d’elle dans tout Berlin, les -journaux rapporteront son accès de «loyalisme»; je parie qu’elle n’en -demande pas davantage. - -La démonstration de la chanteuse frappa d’abord la foule d’un étonnement -mêlé de colère. Comme lors du retour de Louis XVI, après sa fuite à -Varennes, il y avait un accord tacite de n’insulter ni acclamer le -monarque; mais quand on reconnut l’artiste célèbre, la première étoile -de la scène lyrique de Berlin, les sourds grognements de la foule se -changèrent en rires. Au lieu de se fâcher, on applaudit ironiquement, en -criant comme au théâtre: «Bravo! bravissimo!» - -Le roi paraissait très contrarié de la tournure ridicule qu’avait prise -cette unique tentative de démonstration monarchique; il semblait -d’autant plus vexé qu’il avait tout d’abord relevé la tête et regardé -d’un air ravi l’apparition de cette ardente royaliste, tandis que le -prince Charles clignait en grimaçant ses petits yeux battus et fatigués. - -Mais on eut à peine le temps de s’apercevoir de cet incident -héroïco-comique: un second incident détourna aussitôt l’attention de la -malencontreuse cantatrice et de son bouquet. - -Une bande de cinquante à soixante individus, habillés comme l’étaient -alors les ouvriers, déboucha de la rue Frédéric, en chantant un hymne -improvisé dans ces jours de tourmente, sur l’air de la _Marseillaise_. A -la tête de cette petite troupe marchait un jeune homme à cheval. Il -était de taille moyenne, et sa figure en lame de couteau, ses regards -fuyants et louches étaient peu en harmonie avec le rôle de Masaniello -équestre qu’il jouait au milieu des prolétaires insurgés. - -Son vêtement de drap grisâtre était de coupe assez soignée; il portait -un chapeau à haute forme orné de l’inévitable cocarde rouge, noire et -or; et tandis que, de la main droite, il se cramponnait de toutes ses -forces à la crinière de son cheval, il agitait de l’autre main un large -drapeau tricolore dont la longue hampe touchait terre. - -A la vue du cortège royal, la bande interrompit son chant pour pousser à -tue-tête les cris de: «Vive la liberté! Vive la Constitution! A bas la -troupe!» - -L’homme au drapeau se démenait le plus de tous et paraissait le plus -enragé; sa voix aiguë et sifflante dominait les clameurs rauques de son -entourage. - -Dès qu’il avait aperçu le cavalier, Goldschmidt s’était mis également à -crier comme un forcené; sa figure, de rouge, avait passé au violet; il -accompagnait ses exclamations de divers signes d’intelligence et -d’amitié adressés à l’individu au drapeau, qu’il semblait connaître et -dont il s’efforçait d’attirer l’attention. - -Goldschmidt avait été tellement absorbé par son manège, qu’il ne s’était -pas aperçu que le compagnon avec qui il causait était subitement devenu -pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres. - -Ce ne fut que lorsque Schœffel, à demi défaillant, s’appuya sur le bras -de son ami, que Goldschmidt interrompit ses cris et ses signes, et se -retournant: - ---Mon Dieu! qu’avez-vous donc?... Voyons, dit-il à Schœffel, vous allez -vous trouver mal... Mais à qui en voulez-vous? - -Schœffel s’était déjà redressé comme un homme mordu par un reptile. De -la défaillance il venait de passer à la colère la plus violente. Tout -son sang lui était monté à la tête; ses traits s’étaient contractés, son -corps tremblait de frissons; il leva sa canne d’une main crispée, et il -allait s’élancer sur l’homme au drapeau quand celui-ci, arrivé presque à -côté du roi, régla audacieusement l’allure de son cheval sur celle du -souverain; puis, se penchant à son oreille, lui dit à mi-voix: - ---Sire, ne craignez rien; nous sommes des fidèles, nous venons vous -protéger. - -Le roi, le prince-Adalbert, le général de Radowitz, avaient vu le geste -de menace de l’ex-prisonnier, et tous crurent qu’on voulait attenter à -la vie du monarque. - -La figure hagarde de Schœffel, son bâton qu’il brandissait comme une -arme, autorisaient cette supposition. Goldschmidt s’efforçait vainement -de le calmer et de le retenir. «Laissez-moi! Laissez-moi! criait -l’ex-prisonnier... Le voilà, le traître, l’espion qui m’a vendu! -Laissez-moi me venger!» - -Il allait s’échapper des bras robustes de son compagnon à bout de -forces, quand l’homme au drapeau fit cabrer son cheval et força -Schœffel, qui le touchait presque, à se jeter en arrière. Puis, relevant -brusquement la hampe de son drapeau, il fit sauter en l’air la canne de -Schœffel. Un des ouvriers qui était de la bande s’en empara. En même -temps cinq ou six individus dirigés par l’homme au drapeau entourèrent -l’ex-prisonnier et son ami de façon à les isoler complètement. - -Le cortège royal disparut au grand trot sous la porte de Brandebourg. - -La foule, brusquement, se porta alors d’un autre côté pour se trouver de -nouveau, en coupant par la rue Frédéric, sur le passage du roi. Les -individus qui retenaient Schœffel et Goldschmidt furent comme enlevés -par cette marée montante d’hommes, et les deux amis profitèrent de la -circonstance pour s’esquiver. - -Goldschmidt avait pris énergiquement sous son bras le bras de Schœffel. - ---Venez avec moi, lui dit-il en continuant de l’entraîner, je loge à -deux pas d’ici, dans la rue Dorothée... Vous vous reposerez... Vous en -avez besoin... Un verre de vieux vin du Rhin et quelques tranches de -jambon achèveront de vous remettre... Mais à qui diable en voulez-vous -tant?... - ---Comment! Vous le demandez encore?... Mais le cavalier, l’homme au -drapeau, c’est lui... le traître, le misérable espion qui m’a dénoncé... - ---Ce n’est pas possible!... Comment l’appelez-vous? - ---Augustin Schmidt. Oh! j’ai bien retenu son nom. - ---Augustin Schmidt! Vous vous trompez... Ce jeune homme est un avocat -très distingué, un écrivain de mérite, libéral, ardent et convaincu... -Il ne s’appelle pas Augustin Schmidt, mais Stieber. - ---En êtes-vous bien sûr? demanda Schœffel. - ---Très sûr. - ---Vous le connaissez? - ---C’est le fiancé de ma fille! - -Schœffel, redevenu maître de lui-même, passa à deux reprises la main sur -son visage comme pour rassembler ses idées et ses souvenirs. - ---Évidemment, dit-il, l’un de nous deux se trompe... Si vous voulez, je -vais tout vous raconter... - ---Avec le plus grand plaisir, interrompit Goldschmidt, mais à condition -que vous acceptiez mon invitation. Quelque palpitant que soit votre -récit, j’aime mieux l’entendre dans une bonne chambre bien close, le dos -contre le poêle et les pieds sous la table, qu’ici, au milieu des -bousculades, et par une bise qui, si elle continue, gèlera les -paroles... Allons, venez! - -Et il entraîna son ami dans la direction de la rue Dorothée. - -Ce ne fut pas sans difficultés qu’ils parvinrent à se frayer un passage -à travers la foule qui s’engouffrait comme un torrent dans la nouvelle -issue qu’elle s’était choisie. - -Au moment où Goldschmidt tirait de sa poche une lourde clef pour -l’insinuer dans la serrure de la maison qu’il habitait, le cortège -impérial rentrait hâtivement au palais. La nuit était venue, et, dans la -cour, la garde bourgeoise avait allumé des feux de bivouac. Dès que le -monarque et sa suite furent à l’intérieur, on ferma brusquement les -grilles. En montant le grand escalier, Frédéric-Guillaume demanda à son -confident, le général de Radowitz: - ---Avez-vous pris le nom du jeune homme au drapeau? - ---Oui, Sire, répondit le général. - ---Bien... Je vous le demanderai à l’occasion... Sans lui, l’individu qui -était si furieux me faisait un mauvais parti... - -Au haut de l’escalier, le roi, se retournant vers ceux qui -l’accompagnaient, leur dit en riant, de sa grosse voix de rustaud: - ---Ah! que nous allons dîner de bon appétit, messieurs!... Après cette -libation forcée d’eau-de-vie populaire, que le cliquot et le rœderer -vont nous sembler bons! - - - - -II - -Un intérieur allemand.--M. Prosper Cheraval, parisien de naissance, -musicien par goût et professeur de langue française.--Stieber, orateur -socialiste.--La fabrique des frères Schœffel.--Un contremaître -socialiste.--M. Schmidt, peintre et espion.--Comment on ébauche une -conspiration.--Papiers volés par la police.--La première mission secrète -du policier Stieber.--Arrestation de M. Schœffel.--Stieber porté en -triomphe. - - -Walther Goldschmidt était un ancien comédien. Pendant de longues années, -il avait appartenu à quelqu’une des scènes les plus renommées de -l’Allemagne. S’il ne s’était pas fait applaudir à Vienne ni à Berlin, il -ne s’était pas moins fait apprécier dans les «résidences» de second -ordre, où le théâtre était et est encore aujourd’hui la plus grosse -affaire de l’État, en tous cas celle dont le souverain s’occupe le plus -directement et avec le plus d’assiduité. Dans ces petites cours, les -comédiens sont à la fois des personnages officiels et des artistes, des -fonctionnaires publics et des courtisans, mêlés à toutes les intrigues -politiques et autres, suprême ressource contre l’ennui mortel qui ravage -ces capitales minuscules. - -Après avoir joué pendant vingt-cinq ans, _Charles Moor_, _Clavigo_, -_Nathan le Sage_, _Hamlet_, etc., et après avoir épousé une ingénue très -jolie et très prude à la ville, Walther Goldschmidt, à qui ses économies -et un héritage inattendu assuraient une modeste aisance, avait -définitivement pris sa retraite et réalisé le rêve de toute sa vie, -d’habiter une grande capitale. - -Il était venu se fixer à Berlin, où il menait l’existence la plus -heureuse et la plus tranquille, entre sa femme, toujours séduisante, et -sa fille Geneviève, qui, à seize ans, évoquait toutes les grâces et les -séductions de sa mère dans la première jeunesse. Le soir, selon l’usage -allemand, Walther allait fumer sa pipe dans une brasserie voisine, où il -racontait à son auditoire habituel ses aventures d’antan, historiettes -de coulisses et anecdotes de cour qu’on écoutait avec la plus grande -attention, et même avec un certain respect qui flattait beaucoup le -vieil acteur. - -La révolution, en jetant un peu Walther dans le courant politique, -n’avait rien changé à ses habitudes et à sa vie d’intérieur. A sept -heures précises, la bouilloire à thé chantait sur un réchaud, et Mlle -Geneviève aidait sa mère à disposer sur une nappe éblouissante de -blancheur les différentes assiettes de viandes froides qui composaient -le menu accoutumé du souper. - -Ce soir-là, deux seaux d’étain poli brillants comme de l’argent ornaient -les deux bouts de la table et rafraîchissaient dans de la glace deux -bouteilles de vin du Rhin. Des _rœmer_, hauts sur leurs pieds d’une -transparente couleur d’émeraude, jetaient des feux irisés sous la clarté -d’une grande lampe de verre. - -On attendait le maître de la maison pour se réunir autour de la table de -famille. - -En présentant son convive, Goldschmidt rappela à sa femme qu’ils avaient -vu autrefois M. Schœffel aux bains de Warmbrunnen en Silésie, près de -Hirschberg, où se trouvait la grande filature de MM. Schœffel frères. -Mme Goldschmidt indiqua par un gracieux sourire qu’elle se souvenait en -effet de M. Schœffel. - -On se mit à table. - -Pendant le repas, la conversation roula sur des sujets assez -indifférents. On s’entretint des événements du jour, de la promenade du -soir; mais dans le récit qu’en fit Goldschmidt, il évita soigneusement -de mentionner l’incident relatif à l’homme au drapeau. Il ne fut -question qu’un instant du jeune homme, quand Mme Goldschmidt dit à son -mari que le «docteur» s’était fait excuser de ne pouvoir venir dans la -soirée. Une rougeur qui empourpra subitement les joues de Mlle -Goldschmidt apprit à Schœffel qu’on parlait du fiancé de Mlle Geneviève. - -Vers le milieu du repas, un coup de sonnette retentit, et un homme d’une -trentaine d’années, les yeux vifs et l’air enjoué, type assez accompli -du Parisien, parut dans l’entrebaillement de la porte. - ---Ah! monsieur Cheraval, entrez donc, s’écria l’ancien comédien. Quel -bon vent vous amène? - -Le nouveau venu s’inclina devant les dames, adressa un salut correct à -Schœffel et serra cordialement la main que lui tendait le maître de la -maison. Sur un signe de celui-ci, la servante avança une chaise et -apporta un couvert et un _rœmer_ qui fut aussitôt rempli jusqu’au bord. - -Le jeune homme leva son verre, but et ajouta en français: - ---Mes chers amis, je viens tout simplement prendre congé de vous. - -Goldschmidt se récria et sa femme fit chorus avec lui. - ---Oui, reprit Cheraval, demain, à l’heure où les gens vertueux regardent -rougir l’aurore, je quitte Berlin, je repars pour Paris... pour ce Paris -que je regretterais tant d’avoir quitté si je n’avais trouvé ici de bons -amis tels que vous, et une aussi charmante élève, ajouta-t-il en -s’inclinant du côté de Geneviève. - ---Voyons, voyons, mon ami, fit l’acteur, qu’est-ce qui vous force donc à -nous dire sitôt adieu? - ---La politique et l’amour filial... Il paraît qu’on a offert au papa -Cheraval une candidature pour l’Assemblée constituante, et le brave -homme veut que je sois là pour lui donner un coup de main, ou plutôt un -coup de langue, car il faudra faire assaut d’éloquence... Bref, je pars -pour soutenir la candidature de mon père... Mais soyez tranquilles, je -ne vous oublierai pas, je vous écrirai souvent, aussi souvent que -possible. Et j’espère que ma charmante élève voudra bien me prouver que -mes leçons n’ont pas été perdues. - ---Je vois, répondit Goldschmidt, qu’il ne nous reste plus qu’à boire à -l’heureux retour de notre ami Cheraval dans sa patrie, à ses succès -oratoires, et aussi à monsieur le futur député Cheraval père! - -On trinqua et l’on but. - ---Mais ne verrons-nous pas le docteur ce soir? demanda le jeune -Français. - -Goldschmidt regardait Schœffel d’un air embarrassé; il trouva -heureusement un prétexte pour détourner la conversation: - ---Oh! mais je ne vous ai pas encore présentés l’un à l’autre... C’est -votre faute, M. Cheraval... Vous nous arrivez avec une nouvelle si -_éblouissante_, s’écria Goldschmidt, qui se servait un peu à l’aventure -des adjectifs français... Monsieur Henri Julius Schœffel, un de nos -principaux filateurs de Silésie... Monsieur Prosper Cheraval, parisien -de naissance, musicien par goût... et professeur de langue française... - ---A l’étranger... Expatrié pour raison de santé, afin de ne pas attraper -des rhumatismes sur la paille humide des cachots, où les juges de S. M. -Louis-Philippe voulaient me faire coucher pendant un an pour une toute -petite chanson satirique... Mais chacun a sa revanche... A moi la belle -maintenant! - -Et Cheraval se mit à fredonner sur un air connu: - - Dans ce monde tout varie, - L’esprit et le sentiment. - Chacun son goût, sa manie, - L’un voit noir, l’autre voit blanc. - Aujourd’hui, dans ma patrie, - Que de gens prennent sans voir - Le _blanc_ pour le _noir_! - - Voyez cet amas de cuistres, - Prêtres, moines et prélats, - Procureurs, juges, ministres, - Médecins et magistrats. - Leurs uniformes sinistres - Leur tiennent lieu de savoir. - Que d’ânes couvre le _noir_! - ---Le «docteur» devait traduire ma chanson en allemand, ajouta Cheraval, -savez-vous s’il l’a fait? j’aurais bien voulu prendre congé de lui. Mais -où le trouver? - ---Oh! fit Mme Goldschmidt en dépliant un journal qu’on venait -d’apporter, je crois qu’il nous sera facile de savoir où le «docteur» -sera ce soir... - -Elle passa le journal à sa fille, et lui indiquant du doigt le haut de -la troisième page: - ---Geneviève, dit-elle, lis-nous ça... - -La jeune fille, d’un voix émue, commença: - -«Ce soir, grande réunion démocratique dans la salle des _Trois Aigles_, -rue Moabit. Le jeune orateur populaire Stieber, qui a conquis une si -rapide célébrité dans les clubs, doit prononcer un long discours pour -demander l’abolition de l’armée permanente et la suppression immédiate -de la police secrète. L’importance de ces deux questions, qui tiennent -si fort à cœur à nos Berlinois, et la réputation de l’orateur attireront -certainement la foule.» - -Les éloges que le journal décernait au docteur Stieber firent de nouveau -rougir de joie la jeune fille. - ---Eh bien, dit Cheraval, si vous voulez me le permettre, je vais me -diriger à pas accélérés vers la salle des _Trois Aigles_. Je n’aurai -ainsi pas le regret de quitter Berlin sans serrer la main de cet -excellent Stieber... J’essaierai de le persuader de faire son voyage de -noce en France... si Mlle Geneviève y consent... - -Goldschmidt regardait Schœffel d’un air de plus en plus embarrassé. -Celui-ci avait de la peine à cacher le trouble qu’il éprouvait chaque -fois que le nom du docteur était prononcé. - -Cheraval s’était levé; tout le monde l’avait imité. - -Après avoir accompagné le jeune Français jusque sur le palier, -Goldschmidt pria Schœffel de le suivre dans un petit fumoir à côté de la -salle à manger. - -L’ancien acteur offrit un cigare au fabricant silésien: - ---Maintenant, dit-il, mon cher Schœffel, je suis prêt à vous écouter. - -Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un petit divan, et tandis que -Mme Goldschmidt et sa fille travaillaient dans la pièce voisine à un -ouvrage de tapisserie, Schœffel raconta à son ami ce qui suit: - - * * * * * - -«Vous avez connu, comme tout le monde, le procès intenté, il y a trois -ans environ, aux _socialistes de la vallée de Hirschberg_; vous avez lu -les détails de mon arrestation et de ma condamnation. Mais ce que vous -ignorez, c’est comment le misérable dont vous voulez faire votre gendre -s’y est pris pour me dénoncer. - -«Notre fabrique était la plus importante de la vallée. Mon frère Hubert -et moi, nous la dirigions. Lui s’occupait de la vente et des achats; il -était presque toujours en voyage, tandis que moi je surveillais la -fabrication, vivant continuellement au milieu des ouvriers, sachant les -conduire comme il fallait, avec douceur et résolution, à la fois -camarade et patron. Aussi je puis dire qu’ils m’aimaient beaucoup. Ils -remplissaient gaiement leur tâche, avec une conscience et une ardeur qui -étaient les causes principales de la prospérité de notre fabrique, ce -qui ne manqua pas d’exciter la jalousie de nos concurrents dont les -ouvriers étaient traités comme des serfs et des esclaves. - -«J’avais à la tête du premier atelier un contre-maître que ses études et -son intelligence mettaient certainement au-dessus de sa position -sociale. Michel Wurm avait une quarantaine d’années, l’air loyal et -franc, la figure ouverte et sympathique. Né en Souabe, il avait la -simplicité charmante et l’affabilité qu’on trouve même chez les gens du -peuple de ce pays. Comme sa présence permanente à la fabrique était en -quelque sorte nécessaire, je lui avais donné un logement dans la -filature même, en face du corps de bâtiment que nous occupions, ma mère -et moi, et aussi mon frère dans l’intervalle de ses voyages. Michel Wurm -n’était pas marié. Il avait auprès de lui une sœur restée veuve avec une -fillette. L’éducation de cette jeune fille, qui s’appelait Hedwige, -était la grande préoccupation du contre-maître. Je vous l’ai dit, Wurm -avait de l’instruction acquise par lui-même; ses premières économies, il -les avait employées à acheter des livres, et il s’était formé une petite -bibliothèque qui avait élargi ses idées et élevé son niveau intellectuel -et moral. Il voulait qu’Hedwige profitât de ce savoir, qui était sa -conquête personnelle, et qu’elle fût un peu plus qu’une femme ordinaire. - -«Or, il arriva ceci: Tandis que l’éducation de Wurm se complétait -surtout au point de vue de l’histoire et de la science économique, et -qu’il s’assimilait les théories socialistes de ses auteurs favoris, -Hedwige ne profitait de cette somme de connaissances que dans un sens -artistique. Plus son oncle lui donnait à lire de traités philosophiques, -de livres d’histoire et de science sociale, plus se développait son -talent de musicienne et de peintre. Wurm voyait avec fierté les progrès -de sa nièce dans les arts, mais il déplorait qu’elle se montrât si -indifférente aux «grands principes de l’humanité».--«Elle a les goûts -d’une patricienne, me répétait-il en soupirant, elle ne sera jamais des -nôtres.» - -«Wurm s’était pris d’une belle passion pour tous les systèmes mis en -avant par les novateurs pour améliorer le sort du genre humain, et il -avait rêvé de faire de sa nièce un apôtre de la cause socialiste. -Hedwige ne semblait guère se douter des visées ambitieuses de son oncle; -en dehors de son piano et de sa palette, elle ne comprenait pas qu’on -pût s’intéresser à quelque chose. Elle adorait la musique, mais c’est en -peinture surtout qu’elle montrait de remarquables dispositions. Wurm -était un homme pratique: il reconnut bientôt son erreur, et, loin -d’entraver sa nièce dans ses goûts, il finit par les encourager. - -«J’allais souvent le soir passer une heure ou deux chez Wurm, et tous -les dimanches le contre-maître, sa sœur et sa nièce dînaient à notre -table de famille. - -«J’avais remarqué chez Wurm des livres français, les œuvres de Fourier, -Cabet, Considérant; bien que ne connaissant qu’imparfaitement la langue, -je les lisais avec attention et intérêt. Wurm, seul, sans maître, -s’était perfectionné au point d’en remontrer à un Français de naissance; -il m’expliquait les passages difficiles, dont ma science personnelle ne -pouvait venir à bout. J’avais pris l’habitude de résumer par écrit la -traduction de mon contre-maître sur un petit calepin que j’enfermais -dans mon secrétaire avec mes autres papiers. - -«Une dissertation sur le régicide, que j’avais trouvée dans un volume de -Considérant, je crois, m’avait vivement frappé par la vigueur des -arguments invoqués par l’écrivain pour justifier la conduite d’un -moderne Brutus qui tenterait de sauver une nation en supprimant un -homme. J’avais fait une traduction assez complète de ce morceau sur mon -agenda... Notez bien ce détail... - -«Deux jours après, je vis arriver à la fabrique un jeune homme dont la -mise singulière ne me plut guère au premier abord. Mais ses manières -étaient si affables que la mauvaise impression causée par sa figure -s’effaça vite dans mon esprit. Il était porteur d’une lettre d’un de nos -principaux clients de Berlin, M. von S..., qui me le recommandait -chaudement, ajoutant que M. Augustin Schmidt était un de ses parents et -un peintre de beaucoup d’avenir. Il venait en Silésie pour se livrer à -des études de paysage. J’étais prié de lui faire aussi bon accueil que -possible. - -«Très désireux de reconnaître l’amabilité de M. von S..., chez qui mon -frère avait reçu plusieurs fois l’hospitalité, je priai M. Schmidt de -considérer ma maison comme la sienne. Mon domestique alla chercher ses -bagages à l’auberge, et quelques instants plus tard, le jeune artiste -était installé dans une chambre au-dessus de la mienne, avec son -chevalet, sa palette, sa boîte à couleurs, son attirail complet de -peintre, sans parler de quelques ébauches qui témoignaient sinon d’un -grand talent, du moins d’une grande habileté à manier le pinceau. - -«La glace fut bientôt rompue entre mon hôte et moi. Il était si discret, -si poli! Il savait mettre tant de déférence en écoutant ma vieille mère -et en lui parlant; et il racontait si bien, avec une amusante pointe de -verve, les petites historiettes berlinoises qui faisaient les délices de -l’excellente femme. - -«Il nous avait mis au courant de sa vie. Resté orphelin de bonne heure -avec une fortune suffisante, il avait été élevé dans un pensionnat -suisse, où il prétendait avoir puisé des idées républicaines qui -l’empêchèrent de profiter de la protection de son cousin von S..., fort -bien en cour et qui voulait le lancer dans l’administration. Il avait -préféré sa liberté. Il voulait les délices de la vie d’artiste, les -enivrements qu’elle donne, ses illusions et ses déceptions si vite -oubliées. Tout cela ne valait-il pas la livrée la plus dorée du -fonctionnaire le plus haut en grade? - -«Les premiers jours s’écoulèrent rapidement dans la société de mon hôte. -Il partait de bon matin, on était en été et le temps était beau; il -allait s’installer au centre d’un site choisi, et il travaillait toute -la matinée,--du moins nous le supposions. L’après-midi, il montait dans -sa chambre pour transporter sur la toile les croquis qu’il avait faits -au crayon. Il avait mis son chevalet près de la fenêtre... Sa fenêtre -donnait justement sur celle de la chambre d’Hedwige... - -«Le dimanche suivant, Wurm, sa sœur et la jeune fille, ainsi que deux -autres contremaîtres et quelques notabilités de Hirschberg dînèrent -comme d’habitude à la filature. Augustin Schmidt fut présenté à tout le -monde. Il plut beaucoup. Je remarquai qu’en entendant nommer le jeune -homme Hedwige rougit. Le peintre, de son côté, s’écria: «Oh! -mademoiselle et moi, nous nous connaissons, nous sommes des confrères... -J’ai eu l’indiscrétion de jeter un regard du haut de ma fenêtre dans -votre chambre, mademoiselle, et je vous ai surprise à l’œuvre... J’étais -loin de m’attendre à trouver une artiste dans une fabrique de coton...» - -«Le père Wurm dit qu’en effet sa fille copiait en ce moment un vieux -portrait de famille, un _Rittmeister_ de la guerre de Trente ans -découvert dans les combles et dont le modèle et le coloris étaient -remarquables, malgré les dégâts du temps. Hedwige s’appliquait beaucoup, -mais elle était très inexpérimentée. - -«Tout naturellement Augustin s’offrit pour lui donner quelques conseils, -et même des leçons. Tantôt on organisait des promenades dans la forêt -avec ma mère et la sœur de Wurm, tantôt Schmidt s’installait dans le -logis du contremaître et surveillait son élève travaillant au portrait -du Rittmeister. Hedwige faisait des progrès très réels, mais tout se -bornait entre elle et son maître à des sentiments de confraternité -artistique. Augustin ne pouvait prétendre à son cœur, car le cœur -d’Hedwige avait déjà parlé en faveur d’un autre...» - -A ces mots, Schœffel s’arrêta dans son récit, et il sembla à celui qui -l’écoutait que deux larmes perlaient sous les cils du fabricant. - - * * * * * - -Schœffel continua: - -«En revanche, Augustin avait gagné toutes les bonnes grâces de Wurm. Au -bout de quelques entretiens, le trop confiant contremaître crut -reconnaître dans le jeune peintre un adepte ardent des doctrines -socialistes. Schmidt trouvait que dans ce monde tout était bâti à -l’envers; il débitait de longues tirades contre la société telle que -l’ont organisée les lois, et il prédisait sur un ton de prophète un -bouleversement général. Lorsque j’assistais à ces conversations, je -m’étonnais de cette fougue politique chez un artiste, et je me disais -que M. von S... avait eu une singulière idée de vouloir faire de son -cousin un fonctionnaire royal. Wurm ne parlait plus que de son ami. - -«Augustin abandonnait parfois son travail et allait trouver le -contremaître à l’atelier. Je fus bientôt frappé des relations qui -s’établirent entre le peintre et les ouvriers. Sous le prétexte de -prendre des croquis de la vie populaire, Schmidt se mit à fréquenter les -cabarets, les débits de bière, les salles de danse où les filateurs -avaient coutume de se réunir pour se distraire les dimanches et les -jours de fête. - -«Un soir, Wurm me pria d’assister à une réunion dans un endroit qu’il ne -voulut pas me désigner. Par curiosité et ne supposant pas d’ailleurs -qu’il s’agît d’une conspiration, je promis d’y accompagner mon -contremaître. Il vint me prendre après le souper et nous nous dirigeâmes -vers la forêt. Au bout d’une heure, nous arrivâmes à une clairière qui -sert de halte de ralliement aux chasseurs. Wurm s’arrêta. Il siffla -trois fois à intervalles égaux. Des sifflets lui répondirent; puis cinq, -dix, quinze hommes sortirent des fourrés. Parmi eux, je reconnus -quelques ouvriers de la filature, et, à ma vive surprise, Augustin. - -«Sur un signe de Wurm, ils se rangèrent en cercle. - -«Ces hommes avaient l’air résolu, et leurs silhouettes se détachaient -comme des fantômes sur le fond de verdure éclairé par la lune. Tous -paraissaient au courant de l’objet de ce mystérieux rendez-vous; moi -seul je l’ignorais. Wurm me l’apprit enfin. Depuis plusieurs mois une -association s’était formée parmi les ouvriers de ma fabrique et ceux de -quelques autres fabriques rivales, dans le but de renverser la monarchie -et de proclamer, d’abord en Silésie, une petite république selon les -principes des réformateurs socialistes de France. - -«Cette association n’avait pas de chef, et, chose dont j’étais loin de -me douter, c’était sur moi qu’on avait jeté les yeux! - -«Mes bonnes intentions pour les ouvriers, mes procédés humains, les -veillées studieuses que j’avais passées dans le logis de mon -contre-maître, tout cela me désignait à la confiance de ces pauvres -gens... Mais je refusai énergiquement l’honneur qu’on voulait me faire, -malgré les instances de Wurm et de Schmidt, qui paraissait le plus -résolu et le plus ardent. Je me bornai à promettre de garder le silence -le plus complet sur ce que j’avais entendu. - -«Avant de me retirer j’engageai vivement mon contremaître et ses amis à -éviter les imprudences, et j’exprimai aussi l’espoir qu’ils ne se -laisseraient pas aller à des excès. - -«Je partis seul, et pendant toute la route je me demandai comment -Schmidt, venu dans le pays pour faire des études de paysage, avait -tourné à l’agitateur socialiste. Pourtant aucune pensée mauvaise ne me -vint à l’esprit. Je me disais qu’après tout un artiste est capable de -toutes les métamorphoses; que le côté pittoresque d’un complot pouvait -l’avoir séduit; que la mise en scène théâtrale et mystérieuse de ces -réunions nocturnes en pleine forêt lui avait peut-être donné l’envie de -jouer un rôle dans la pièce. - -«J’en étais là de ces réflexions quand je rencontrai Hedwige au bout de -la grille de la fabrique. Nous nous voyions quelquefois seuls le soir -dans un petit jardin qu’elle se plaisait à soigner. - -«Personne ne connaissait notre amour, nul ne savait que, d’un commun -accord, nous nous étions promis de nous appartenir pour la vie. - -«Hedwige était fort inquiète de me voir rentrer sans son père. Je la -rassurai, tout en jugeant inutile de lui révéler le motif de son -absence. Malgré moi, je parlai de Schmidt et je ne pus m’empêcher de -témoigner mon étonnement au sujet de ses allures. «Il me semble, dis-je, -qu’il ne peint plus du tout depuis quelque temps... Ce tableau qu’il -vous a fait commencer, cette vue du Warmbrunnen, n’avance guère...» -Hedwige se montra un peu embarrassée de mon observation; puis elle me -répondit: «Je ne veux plus peindre avec M. Schmidt.» - -«--Pourquoi?» lui demandai-je d’un air surpris. - -«Elle me raconta alors en rougissant que le jeune peintre avait profité -de ses tête-à-tête avec elle pour lui faire une cour assidue, et que, -finalement, pour échapper à ses obsessions et à ses familiarités, elle -avait renoncé à ses leçons, prétextant que les soins du ménage -absorbaient tous ses instants. - -«Depuis lors l’intimité entre Schmidt et Wurm était devenue plus -étroite, et le peintre passait avec le contremaître et les ouvriers tout -le temps qu’il consacrait auparavant à son élève. - -«J’embrassai Hedwige sur le front et je me retirai. Sur la table de ma -chambre à coucher m’attendait une lettre de mon frère, qui me donnait -rendez-vous à Breslau pour une affaire urgente. Il me recommandait de -venir le plus vite possible, afin qu’il pût continuer lui-même sa route -vers la Russie, où des commandes importantes lui étaient promises. Comme -rien de pressant ne me retenait à l’usine, je pris immédiatement mes -dispositions pour partir le lendemain. La voiture fut attelée de bonne -heure; le soir, j’étais à Liegnitz, où je prenais le chemin de fer pour -arriver peu d’heures après à l’hôtel du «Grand Frédéric», où mon frère -m’attendait. Pendant que je soupais, il me mit au courant de l’affaire. -Il s’agissait d’une très importante fourniture qu’il devait effectuer de -compte à demi avec M. von S..., qui l’avait obtenue grâce à ses -influences. Ma signature était nécessaire au traité que nous devions -passer. M. von S... était également arrivé à Breslau; mais, fatigué par -le voyage, il était allé se reposer, remettant au lendemain notre -entrevue. - -«Je demandai à mon frère si M. von S... lui avait parlé de son cousin. - -«--De quel cousin?» me demanda-t-il. - -«Je lui racontai l’arrivée à la fabrique du jeune peintre, parent de M. -von S..., mais je me tus sur tout le reste. Mon frère est un homme -phlegmatique qui n’aime guère se creuser la cervelle en dehors des -affaires. Il n’insista point et nous gagnâmes nos chambres. - -«Le lendemain il nous fallut attendre jusqu’au soir pour nous rencontrer -avec M. von S...; l’affaire fut vite conclue; c’était une opération -avantageuse, je n’eus qu’à ratifier les conditions conclues entre mon -frère et son partenaire. Quand tout fut terminé, je dis à M. von S... -que j’avais le plaisir de posséder encore son cousin sous mon toit. - -«--Lequel? me demanda M. von S... Et il m’expliqua que sa famille était -très nombreuse. - -«--Je veux parler de votre cousin Schmidt, répondis-je, de votre cousin -le peintre paysagiste que vous m’avez fait l’honneur de me recommander.» - -«M. von S... fit un bond sur sa chaise. - -«--Comment! s’écria-t-il, c’est mon cousin Augustin Schmidt qui est chez -vous, à Hirschberg!... Vous en êtes bien sûr?...» - -«--Parfaitement sûr... Depuis trois semaines... - -«--Voyons, fit le Berlinois, expliquons-nous bien, car l’un de nous deux -est dupe d’un mystificateur ou d’un intrigant. M. Augustin Schmidt avait -en effet l’intention d’aller en Silésie, mais il y a un an de cela; et -je lui avais donné une lettre de recommandation pour vous. Mais il a dû -renoncer à ce projet pour différentes raisons. Il a dit adieu à la -peinture, il est entré dans une maison de banque de Hambourg pour -laquelle il voyage en ce moment en Amérique. Et tenez, voici une lettre -qu’il m’écrit de New-York pour me prier de réclamer au bureau de police -une petite valise renfermant quelques vêtements et des papiers, qu’il a -oubliée dans une _droschke_ le jour de son départ de Berlin, où il était -venu pour prendre congé de nous. - -«--Avez-vous retrouvé la valise? demandai-je vivement intrigué à M. von -S... - -«--Oui, mais les papiers n’y étaient pas. Comme mon cousin est très -distrait, j’ai pensé qu’il les avait oubliés ailleurs.» - -«Tous mes soupçons de la veille se tournèrent en certitude. Ces papiers -volés!... Si c’était lui qui était le voleur! Par un de ces hasards qui -ressemblent parfois à des inspirations j’avais pris avec moi la lettre -que m’avait présentée M. Augustin Schmidt. Je tirai le papier de ma -poche et je le tendis à M. von S... - -«--C’est cela, c’est cela, fit-il à deux reprises... C’est bien la -lettre remise par moi à mon cousin... Seulement, voyez la rature en -haut, à la date... on a changé le 4 en 5... 1845 au lieu de 1844... Vous -êtes la dupe d’un aventurier!... Quelle tête a-t-il, ce parent que je ne -connais pas?» - -«J’en fis le portrait aussi bien que possible. Le véritable Schmidt -était brun et gros, tandis que mon hôte était blond et maigre; il -parlait couramment le français: celui-ci ignorait complètement cette -langue. - -«Je résolus de repartir immédiatement pour éclaircir ce mystère. Mon -frère, toujours fort calme, n’écoutait cette histoire que d’une oreille, -et lisait le journal qu’un garçon de l’hôtel venait d’apporter. Tout à -coup il poussa une exclamation: - -«--Tiens, s’écria-t-il en me tendant la feuille, lis donc cela!» - -«Le journal racontait que depuis plusieurs mois l’autorité avait été -avertie par différentes communications confidentielles qu’un grand -complot communiste avait été organisé dans la vallée de Hirschberg et -qu’une foule d’ouvriers, notamment ceux employés dans une des plus -importantes filatures de la localité, étaient affiliés à une société -secrète ayant pour but le bouleversement de toutes les institutions -existantes, le pillage des propriétés et l’assassinat du roi. Si les -indications abondaient, les preuves faisaient défaut. Il fallait en -avoir cependant pour arrêter les coupables. C’est alors que le -gouvernement fut secondé d’une façon toute providentielle. Un cocher de -place ayant apporté au bureau central de la police une petite valise -qu’un voyageur inconnu avait oubliée dans sa voiture, on l’ouvrit pour -vérifier le contenu et s’assurer si elle ne renfermait aucune indication -sur son propriétaire. Au milieu de quelques papiers sans importance, on -découvrit une lettre ouverte, recommandation très pressante en faveur du -porteur auprès de ce même fabricant désigné dans les dénonciations -anonymes comme un des principaux chefs du complot. M. le conseiller de -gouvernement Mathis, chargé de poursuivre l’affaire, vit aussitôt, avec -sa perspicacité ordinaire, tout le parti qu’on pouvait tirer de cette -lettre. On n’avait pas à redouter le retour inopiné de son véritable -propriétaire, puisque celui-ci venait de partir pour l’Amérique. Comme -dans la recommandation de M. von S... il était dit que le porteur était -peintre, restait à trouver un homme sûr et habile, peignant -convenablement. M. Mathis se souvint d’un jeune référendaire au tribunal -qui avait temporairement appartenu à la police et fait preuve de -beaucoup de flair. Ce jeune homme faisait de la peinture en amateur, -avec assez de succès. M. Mathis le fit appeler et le mit au courant de -la mission qu’il avait à lui confier. Il lui donna un passeport au nom -de M. Schmidt, le munit de la lettre de recommandation trouvée dans la -valise, et quelques jours plus tard, l’émissaire du conseiller Mathis se -présentait à la filature de M. X..., où on lui fit le meilleur accueil. -Il fut promptement au courant du complot, il réunit toutes les preuves -nécessaires; bref, il réussit si bien qu’à l’heure présente les -coupables étaient sous la main de la justice... - - * * * * * - -«Les coupables! Wurm était donc arrêté; et Hedwige? Je n’étais pas là -pour la consoler, pour l’aider à supporter cette épreuve? J’aurais voulu -partir de suite. J’avais d’horribles pressentiments. Cet espion que -j’avais logé sous mon toit et même admis à ma table, ne serait-il pas -aussi capable de me dénoncer? - -«Ces pensées roulaient dans mon esprit, quand la porte du petit salon -dans lequel nous étions s’ouvrit. Un homme d’une cinquantaine d’années, -à l’air respectable, un «bourgeois» dans toute la force du terme, entra. -«Pardon, messieurs, fit-il; l’un de vous n’est-il pas M. Georges -Schœffel? On m’a dit que je le trouverais ici.»--«C’est moi,» -répondis-je.--«Eh bien, monsieur, je viens vous donner un avis: fuyez, -cachez-vous, on va vous arrêter.» Mon frère, à ces mots, se redressa -furieux: «J’aimerais savoir, monsieur, demanda-t-il, de quel crime on -l’accuse?»--«De haute trahison, répliqua l’inconnu. Je suis le premier -adjoint de Breslau, je me trouvais il y a quelques instants dans le -cabinet du bourgmestre, quand un individu porteur d’un ordre du -ministère s’est présenté chez ce magistrat et a réclamé main-forte pour -procéder à votre arrestation. Le bourgmestre a répondu qu’il n’avait pas -à obtempérer aux réquisitions d’un agent de la police de sûreté, il a -refusé de mettre des sergents de ville à la disposition d’un mouchard. -Nous n’aimons pas ces gens-là, à Breslau. L’individu a protesté, il a -déclaré qu’il s’adresserait directement à la gendarmerie, qu’il écrirait -au ministère pour se plaindre. J’ai laissé ces messieurs en grande -discussion; et comme l’agent a indiqué l’hôtel où vous êtes descendu, -j’ai pensé que j’aurais encore le temps de vous avertir... Les libéraux -se doivent mutuellement aide et protection... Voyons, où pourriez-vous -aller? - -«--Mais, repris-je, je ne songe pas à fuir... Ce serait m’avouer -coupable... Je n’ai rien à me reprocher...» - -«Mon frère et M. von S..., qui n’avaient qu’une médiocre confiance dans -l’impartialité de la police prussienne, m’engageaient à me soustraire -aux recherches de la gendarmerie...» - -«J’allais peut-être me rendre à leurs raisons, quand la porte s’ouvrit -de nouveau. Les casques de deux gendarmes brillèrent dans l’ombre, et je -reconnus dans l’individu qui les précédait le faux Augustin Schmidt. -Froidement, comme s’il me voyait pour la première fois, cet homme que -j’avais traité en ami, qui avait été de ma famille, dit aux gendarmes en -me désignant: «Le voilà! Emmenez-le!» Ils obéirent. Je les suivis fort -tranquillement, persuadé que mon innocence ne tarderait pas à éclater au -grand jour. Mais quels furent mon étonnement, mon indignation, ma -colère, lorsque le juge d’instruction, dès le début de son premier -interrogatoire, produisit deux feuillets arrachés du calepin dans lequel -je consignais mes notes de lecture. - -«On s’était emparé du passage de Fourier relatif au régicide pour me -l’imputer, et l’on prétendait, sur les indications du misérable -délateur, que c’était le fragment d’une circulaire confidentielle que -j’avais adressée aux ouvriers, pour les engager à assassiner le roi. -L’accusation qui me valut d’être condamné fut tout entière échafaudée -sur ces feuillets volés dans mon secrétaire et arrachés du carnet dont -les autres pages avaient été anéanties! - -«J’avais contre moi non seulement l’apparence de ces preuves, mais les -dispositions malveillantes des autres fabricants, heureux de se défaire -d’un concurrent redoutable. - -«Wurm fut condamné à mort; toutefois sa peine fut commuée. En apprenant -cette condamnation, la pauvre Hedwige fut comme folle. Le délire la -prit. Elle mourut d’une congestion cérébrale.» - - * * * * * - -Après un silence, Schœffel reprit: - -«Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’ai pas été maître de moi, quand -j’ai reconnu aujourd’hui l’homme qui, pour les raisons les plus viles, a -trahi tout ce qu’il y a au monde de plus respectable et de plus sacré, -et qui a causé le malheur de ma vie entière[4]?» - - [4] Ce n’est pas du roman, c’est de l’histoire que nous écrivons, nous - ne saurions trop le répéter. La découverte de ce prétendu complot de - Hirschberg fut le début du policier Stieber, à qui la monarchie - prussienne doit son organisation si perfectionnée d’espionnage au - dedans et au dehors. La magistrature d’alors, qui avait le sentiment - de l’honneur et de la droiture, flétrit énergiquement les procédés - employés par Stieber pour s’introduire dans la famille Schœffel. - Stieber dut donner sa démission de référendaire, et c’est par - rancune qu’il se lança, au commencement de 1848, dans le mouvement - révolutionnaire. - -Le récit du fabricant avait sincèrement ému l’ancien acteur. Avant de -répondre, il parut réfléchir longuement. - -«--Ce que vous me dites là, mon cher ami, est triste, bien triste, -dit-il enfin. Mais que faire à présent? Ma fille aime ce jeune homme, -elle l’adore... La séparer de lui, ce serait la plonger dans le -désespoir. Si je lui apprenais la vérité, son amour ne manquerait pas de -lui suggérer toutes les excuses possibles pour atténuer les procédés de -son fiancé; elle se dirait qu’il n’a fait que son devoir en obéissant à -ses supérieurs; qu’il agissait dans un bon but... elle trouvera dans son -cœur mille prétextes pour l’excuser... Ah! si cet amour ne faisait que -commencer, mais il a poussé des racines si profondes qu’il n’est plus -possible de l’arracher... Aujourd’hui, mon pauvre ami, c’est vraiment -trop tard... Le bonheur de mon enfant m’est trop précieux, et le rôle -des pères barbares n’a jamais été dans mes moyens...» - -Schœffel eut envie de répondre: «Alors vous donneriez votre fille à un -voleur de grand chemin, si elle l’aimait!» Mais il se mordit les lèvres, -prit son chapeau et se retira en disant à son ami: «C’est bien... Que -chacun agisse selon sa conscience... La mienne m’ordonne de lutter -contre le système honteux qui emploie de pareils hommes et de pareils -moyens. Adieu.» - -Schœffel dut reprendre la longue rue de l’_Unter den Linden_ pour -regagner le petit hôtel où il était descendu le matin. Au moment de -s’engager dans la Poststrasse, le fabricant aperçut de grandes lueurs -rouges qui éclairaient les maisons de la base au faîte. Le bruit sourd -d’une foule en marche, des cris qu’il avait déjà entendus le matin, -parvinrent en même temps à ses oreilles. Il monta sur les marches d’une -porte et il vit un immense cortège qui s’avançait, éclairé par des -flambeaux. Au centre, un homme porté en triomphe, sur les épaules de -deux robustes gaillards, était salué par les acclamations populaires. - -Quand le cortège défila devant lui, il reconnut en cet homme Stieber, -l’ex-mouchard, l’espion qui l’avait livré à la police. Son discours dans -la réunion de Moabit avait soulevé un enthousiasme indescriptible, et la -foule qui l’écoutait en trépignant avait voulu le porter en triomphe -jusqu’à son domicile. - -Cette fois, Schœffel n’eut plus de colère; il détourna la tête avec -dégoût et ne put se défendre d’un sentiment de pitié, en songeant avec -quelle facilité on séduit le peuple et on le trompe. - - - - -III - -Les héros du régime de la compression militaire et policière.--Le -maréchal Wrangel.--Son portrait.--Ses rapports avec les -journalistes.--M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne.--Où -Stieber reparaît.--Le roi le nomme _Polizeirath_.--Frédéric-Guillaume -poète et collaborateur du _Kladderadatsch_.--La mission secrète de -Stieber à Londres.--Comment il fit voler les papiers de l’Association -socialiste internationale.--Stieber chez M. Josias de Bunsen.--La -mission de Stieber à Paris.--Stieber chez Mme la princesse de S... et -chez M. Carlier.--Tentative d’assassinat sue l’agent de la police -secrète prussienne.--Retour de Stieber à Berlin.--La Krause et sa -collection «d’honnêtes dames».--Un espion homme du monde.--Petite fête -organisée par la police.--Mme de Hagen obtient son divorce et Stieber -est plus en faveur que jamais. - - -En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante, dont les -députés avaient été chassés par les troupes du maréchal Wrangel, le -gouvernement prussien eut recours à un double régime de compression -militaire et policière. - -Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir de ce légendaire -maréchal Wrangel, idole des gavroches berlinois, à qui il jetait des -poignées de menue monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le -type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa démarche de -«casseur d’assiettes», les crocs de sa moustache ébouriffée, son parler -berlinois gouailleur, avaient promptement fait de lui une des figures -les plus originales de la capitale. Tout en inspirant la terreur autour -de lui, il avait la repartie amusante et il «blaguait» volontiers les -gens qu’il était prêt à mitrailler. Il affectait la plus grande -familiarité avec les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à -dire un jour à la reine: «Voyons, ma bonne petite dame!...» Il montrait -ainsi qu’il était le sauveur du trône et le plus puissant protecteur du -roi... S’il faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir -dans sa cellule et causait longuement avec lui des événements du jour. -Une fois, visitant le rédacteur en chef de la _Volkszeitung_ (Gazette du -Peuple), M. Berstein, mort tout récemment, il lui dit: «Engagez-vous à -mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche tout de suite.» -Comme M. Berstein prétendait qu’il était impossible pour un journaliste -d’envisager certaines choses avec sang-froid, comme par exemple la -honteuse convention conclue par le gouvernement à Malmo avec les Danois: - ---S... nom d’un homme! s’écria le maréchal, croyez-vous que moi aussi -j’approuve tout ce qui se passe, et pourtant il faut bien que je me -tienne bouche close!... Faites-en autant, autrement je sabre votre -journal!... - -La réaction policière n’avait pas ce côté plein d’humour que le -commandant de l’état de siège communiquait à la réaction militaire. La -police prussienne fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et -brutale, prompte à passer à l’exécution, exercée à tous les procédés -d’espionnage et surtout riche en promesses données aux délateurs. Le roi -avait placé à la tête de ce service, dont l’importance grandissait -chaque jour, un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le plus -hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui fut jamais. - -Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance avec ce -personnage. Pour le moment, bornons-nous à dire qu’il faisait la police -avec passion, par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle de -tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates étaient tout -particulièrement l’objet des haines de M. de Hinkeldey. Il les -pourchassait comme des gens bien plus dangereux que les voleurs et les -escrocs. Il était toujours à la recherche de quelque conspiration, de -quelque complot, de quelque prétexte d’accusation qui lui permît de -«coffrer» de nombreux suspects et de les retenir indéfiniment sous les -verrous. Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque piste. -Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait beaucoup aux mesures -policières prises par son préfet. Il avait du plaisir à entendre de sa -bouche le récit des expéditions entreprises par les agents secrets et -aussi la relation des aventures mystérieuses et piquantes que la police -avait l’occasion de découvrir. Berlin était alors une ville d’apparence -austère, on se cachait un peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le -cotillon. - -Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique: quand M. de -Hinkeldey le régalait de ses rapports plus ou moins secrets, le roi -s’imaginait collaborer à quelque mélodrame; il rectifiait certains -points du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités -d’une pièce qu’il est appelé à juger. - -Un soir, au cours de la conférence habituelle qui avait lieu dans le -cabinet de travail de Frédéric-Guillaume, le roi interrompit son préfet -de police, qui lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction -commis chez un banquier: - ---Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui un protégé à vous -recommander. Il est fort intelligent et paraît très dévoué; il a déjà -rendu dans le temps des services à votre prédécesseur. - ---Et qui est ce protégé? demanda le préfet de police. - ---Oh! il a un nom qui indique l’emploi... Il s’appelle Stieber... Et le -roi, pour accentuer la signification du calembour, se mit à se fouiller -l’oreille avec le doigt[5]. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la -vie le 21 mars. - - [5] Stieber veut dire en allemand «farfouilleur». - ---Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire remarquer à Votre -Majesté qu’elle n’est peut-être pas au courant du rôle joué par ce même -Stieber pendant la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a -compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs, mais tout -récemment encore il défendait devant les conseils de guerre les inculpés -de haute trahison et de rébellion les plus gravement compromis. - -Le roi prit un flacon d’_arrac_[6], en versa dans un gobelet d’argent -contenant une petite quantité d’eau chaude, et après avoir bu: - - [6] Eau-de-vie très forte. - ---Eh! qu’importe, répondit-il à son préfet de police. En supposant que -la nouvelle recrue que je vous présente soit réellement un néophyte, -vous connaissez le proverbe: «Il y aura plus de place au râtelier -gouvernemental pour un seul républicain repentant que pour dix -conservateurs.» Et puis Stieber, tout révolutionnaire qu’il paraissait, -était encore plus dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait... Il -venait de temps à autre s’asseoir à la même place où vous êtes et me -raconter ce qui se passait dans les clubs, dont il était un des plus -beaux ornements. Je vous assure que ses récits étaient parfois très -divertissants!... Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant de -ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est que je sais qu’il a les -qualités de l’emploi. - -M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa Majesté faisait déjà partie -de la police toute personnelle dont le monarque se servait en dehors de -ses ministres, quelquefois même pour les surveiller. - -Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente, avait joué ce -double jeu, mais il s’en était certainement le mieux tiré. Aussi M. de -Hinkeldey, renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi il -fallait réserver à son protégé. - ---A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi permet-elle d’être -nommé _Polizeirath_[7]? - - [7] Conseiller de la police. Grade supérieur à celui de commissaire de - police. - ---A trente ans, sire. - -Le roi tira de la poche de côté de son uniforme, qui était déboutonné, -un petit carnet qu’il feuilleta rapidement. Ayant trouvé la note qu’il -cherchait: - ---Stieber, dit-il, est né à Mersebourg en 1818. Par conséquent, il a -deux ans de plus que l’âge requis. Manteuffel[8] lui expédiera son -brevet, et vous, vous trouverez bien à l’utiliser. - - [8] Alors premier ministre. - ---Sans doute, fit M. de Hinkeldey, puisque tel est le désir de Votre -Majesté. - ---Passons à autre chose, reprit le roi. Avez-vous découvert l’auteur de -la correspondance adressée à la _Gazette d’Augsbourg_, au sujet des -affaires de la Hesse électorale[9]? Ce gaillard-là me fait dire ce que -je pense comme si j’avais rêvé tout haut devant lui. - - [9] L’Autriche et la Prusse voulaient intervenir chacune de son côté - dans le conflit qui avait éclaté entre l’électeur de Hesse et ses - sujets. - ---L’article en question a été publié dans la _Gazette_, sous un «signe» -tout à fait nouveau: un trèfle à cinq feuilles. Nos recherches n’ont pas -encore abouti; et comme les investigations de la poste sont restées -également infructueuses, je suppose que cette correspondance, quoique -datée de Berlin, a été rédigée sur place ou envoyée d’ailleurs. - -Le roi vida de nouveau son gobelet et fit un geste de mécontentement. - ---Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un peu plus de zèle. Vous ne -sauriez vous imaginer combien cela me tracasse d’être livré aux journaux -par des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru dans le -_Kladderadatsch_ une méchante pièce de vers pleine d’allusions fort -transparentes à l’amour d’un haut et puissant seigneur pour une veuve -connue dans le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre en -se laissant prendre par la taille... Le pis, c’est que les vers sont -détestables... - ---Je vous demande pardon, sire, les vers sont charmants, répondit le -préfet de police, qui savait fort bien, comme tout le monde d’ailleurs, -que l’auteur de cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot -était le roi lui-même... Mais si Votre Majesté, ajouta M. de Hinkeldey, -croit que la tournure de ces vers est offensante et irrespectueuse, on -pourrait poursuivre le journal... - ---Non, non!... Traîner devant des juges les joyeux fous qui, chaque -semaine, font tinter les grelots de leur Charivari... ce serait -odieux... Au contraire, je vais leur montrer que je suis bon prince en -leur envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices, qu’ils -pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller sans offenser la -morale[10]. - - [10] Historique.--Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux - journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les - auteurs des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi, - après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey: - - «Mon très cher Hinkeldey, - - «La _Gazette d’Augsbourg_, que je joins à la présente, publie une - communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur, - ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le - directeur de la police Stieber d’aller aux informations, et vous - attirerez également son attention sur l’auteur des articles de la - _Kreuzzeitung_ (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes: - _A X I X O_ et qui contiennent toujours des renseignements très - exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave - manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de - personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et - l’empressement de Stieber, pour rendre compte fidèlement et - véridiquement des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre - rapport dans le plus bref délai. - - «F. W. R.» - -Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle, avait -épousé la fille de l’ancien comédien, reçut son brevet et fut invité à -se rendre dans le cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez -froidement. - ---Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à Londres pour l’ouverture -de la grande exposition universelle. Votre mission publique est de -surveiller la section prussienne, tous les États ayant promis d’aider la -police de Londres dans la surveillance des énormes richesses accumulées -au _Crystal Palace_. Trois agents seront mis à votre disposition; mais, -tandis qu’ils monteront la garde devant les vitrines des exposants -prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses: vous tâcherez -de pénétrer dans l’intimité des nombreux réfugiés politiques qui vivent -en Angleterre et de découvrir les chefs du grand parti communiste, qui, -dit-on, cherchent à provoquer une explosion révolutionnaire générale en -Europe pour l’époque de la réélection du Président de la République en -France. - -M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à établir la connivence -qu’il y avait entre les communistes de Londres et certains membres -influents du parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le -baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes personnelles à -satisfaire de ce côté et auraient voulu englober leurs adversaires dans -quelque procès capital. - -Stieber reçut des instructions détaillées; on mit à sa disposition des -fonds importants, et huit jours après il s’embarquait pour Londres avec -sa jeune femme. - -Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, l’agent secret se mit à -l’œuvre, bien résolu, en policier de race, à forger lui-même un complot -plutôt que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner cette -peine. Une Association redoutable et répandue dans toute l’Europe -s’était en effet formée. Il ne s’agissait que d’en connaître les -affiliés et en particulier ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa -ses soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où se -réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait dans ces endroits -sous des déguisements différents. Il jouait et buvait tout en discutant -politique et socialisme. - -Ces excursions dans le monde souterrain de la grande ville ne tardèrent -pas à le conduire à son but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec -un misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association révolutionnaire -et qui savait que la liste des adhérents était en dépôt chez un réfugié -hessois nommé Dietz. - -Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à un moyen des plus -simples et qui réussit presque toujours, parce qu’il est peu compliqué: -il offrit une assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son -camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier. - -Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte de la serrure du -secrétaire où Dietz enfermait sa correspondance, et s’étant introduit la -nuit dans le domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les remit -à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition dans Hyde Park. - -Il faut supposer que les communistes internationaux étaient bien -imprudents pour des conspirateurs qui venaient de traverser toutes les -épreuves et de recommencer les expériences de 1848. Ils n’avaient même -pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes ou sous des noms -chiffrés! Pour les affiliés qui habitaient Londres, la découverte du -policier prussien était sans péril; pour ceux-là l’hospitalité -britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas le délit qui -pouvait leur être imputé. Il n’en était pas de même pour les socialistes -fixés à Paris ou en Allemagne et dont la participation aux menées -révolutionnaires avait été signalée. - -Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne chez le secrétaire de -l’Association communiste, des arrestations nombreuses furent opérées à -Leipzig, à Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des foyers -de l’agitation révolutionnaire. Après une longue et laborieuse -instruction, les inculpés furent traduits devant la haute cour de Berlin -sous l’accusation de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler ici -les péripéties des débats qui s’engagèrent devant la juridiction qu’une -loi spéciale venait d’établir. Bornons-nous à signaler les principaux -points de l’accusation. Cette Association communiste internationale -datait de 1847; c’est à cette époque que fut élu le comité dirigeant -installé à Londres. Les différentes révolutions qui ont marqué la -célèbre année 1848 ont été préparées par le comité de Londres, et s’il -faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport qui servit au -procureur général pour établir son acte d’accusation, la main du conseil -des Dix se retrouverait dans la plupart des drames qui ont ensanglanté -alors les rues de toutes les capitales de l’Europe. - -Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber dans ses -_Mémoires_, préconisait la chute du régime bourgeois et l’établissement -de la suprématie politique du prolétariat qui devait arracher le capital -à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire tous -les instruments de production, de façon à rendre l’ouvrier maître du -terrain. Pour atteindre ce but, on demandait l’expropriation de toutes -les propriétés foncières et l’emploi des revenus des communes aux -dépenses publiques; un impôt progressif très fort; la suppression du -droit d’héritage; la centralisation du crédit entre les mains de l’État -par la création d’une banque nationale, avec monopole exclusif; la -concentration par l’État de tous les moyens de transport, l’augmentation -des ateliers nationaux, la multiplication des instruments de travail; le -défrichement et la culture des terres d’après un plan combiné d’avance; -et enfin l’établissement du travail obligatoire et la création «d’armées -industrielles». - -Dans une proclamation lancée en février 1848, au début de la tourmente, -le comité déclarait que lorsque, grâce à ces mesures, les différences de -classes auraient disparu et que la production tout entière serait -concentrée entre les mains des associations formées par les -agglomérations d’individus, les pouvoirs publics perdaient leur -caractère politique. La société bourgeoise avec ses classes et ses -intérêts contradictoires serait remplacée par une association où la -prospérité de l’individu serait intimement et véritablement solidaire de -la prospérité générale. - -Cette définition nuageuse prouve assez que des Allemands plus ou moins -métaphysiciens étaient à la tête du comité, et qu’ils tenaient la plume -lorsqu’il s’agissait de lancer des programmes et des proclamations. - -Rendons aux socialistes internationaux cette justice qu’ils ont marché -avec le temps et que le programme de l’autre Internationale, plus -moderne, qui fut créée lors de l’Exposition de 1861, est autrement net, -pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs ne furent pas -des _Doktoren_ et des _Professoren_ d’outre-Rhin, mais trois vrais -Parisiens, dont l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second -cherche des annonces d’émission et des mensualités financières sous le -péristyle de la Bourse. Le troisième a repris bravement son métier -d’arpenteur. - -Les individus découverts par Stieber étaient surtout des Allemands. Le -principal coupable, selon le policier, était Charles Marx, mort l’an -dernier, et que ses disciples regardent comme le patriarche du -socialisme allemand. Charles Marx n’était alors guère connu du public. -Un cercle de lecteurs très restreint avait goûté ses rares qualités -d’écrivain économiste. Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement -social, il conspirait à «huis clos»; sa belle barbe blanche devenue -légendaire était d’un blond fauve, et des quatre gracieuses filles qui -firent sensation dans une ville thermale des Pyrénées, après la Commune -de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux premières étaient au -maillot. - -Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant de la province -rhénane, Engels; un ancien lieutenant de la garde prussienne, E. -Willich, et un étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence -prépondérante sur l’Association. - -Des dissentiments graves séparaient cependant les quatre chefs. Tandis -que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire Engels étaient pour la -modération et les moyens termes, l’ex-lieutenant et le _student_ -repoussaient toutes les concessions et demandaient le communisme, comme -M. le duc de Broglie devait plus tard réclamer le régime parlementaire -dans «toute sa beauté». - -Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, avaient -installé une direction conforme à leurs vues à Cologne, tandis que les -exaltés et les enragés se cantonnaient prudemment à Londres. - -Les papiers que Stieber avait fait voler établirent que l’_Association_ -avait créé des sections à Berlin, Brunswick, Hambourg, Francfort, -Leipzig, Stuttgart, Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, Lyon, -Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, Berne, -Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, Metz, Bâle, Londres, Alger, -New-York, Philadelphie. Disons en passant que les sections françaises -appartenaient à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le -lieutenant Willich et l’étudiant Schapper. - - * * * * * - -Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers de l’Association -communiste, Stieber reçut l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade -de Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, le célèbre -savant Josias de Bunsen, un rêveur qui tâchait d’accorder les artifices -de la diplomatie avec la candeur de ses aperçus. - -M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. Évidemment il -voulait tenir à distance le policier que les obligations de sa charge le -contraignaient de recevoir. - -M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé d’une belle calotte -grecque, devant sa table de travail, absorbé par la comparaison de deux -calculs de Newton et de Malebranche sur le même problème, dont il -s’efforçait de trouver la moyenne. - -Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, M. Josias de Bunsen -n’ôta pas sa calotte et n’invita pas le nouveau venu à s’asseoir. Il -leva sa grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était relevée -par un pli sardonique des lèvres: - ---Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je suis chargé de vous donner -lecture d’une note que m’a apportée le dernier courrier et qui vous -concerne tout particulièrement. Voyez d’abord si nous sommes bien seuls, -ajouta le diplomate du même ton dont il eût parlé à son domestique. - -Stieber regarda derrière la porte, il souleva même les rideaux des -fenêtres et indiqua du geste qu’aucune indiscrétion n’était à craindre. - -M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil; il tenait à la -main un papier de grand format, revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur -la tablette de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres et de -livres; puis, il se mit à lire: - -«Aussitôt après avoir pris connaissance du présent ordre, le -_Polizeirath_ Stieber quittera Londres pour se rendre à Paris. Il se -mettra en communication, par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, -avec le préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout le dossier -relatif aux socialistes français, dont la participation à la Société -communiste internationale a été établie, grâce à l’enlèvement des -papiers de l’Association. Le _Polizeirath_ Stieber donnera au préfet de -police tous les renseignements et tout le concours qui pourraient lui -être réclamés; il s’efforcera de gagner la reconnaissance et la -confiance des fonctionnaires français, de façon à être complètement, ou -du moins aussi complètement que possible, initié aux agissements actuels -de la police française. - -«En effet, le but de la mission très importante et très confidentielle -dont l’agent Stieber est chargé est double. _En apparence_, le voyage à -Paris doit être motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement -par le désir de préserver Paris et les grandes villes de la République -des horreurs d’un attentat communiste. Le _Polizeirath_ Stieber ne -négligera aucune occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du -gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement de la grande -cause de l’ordre et de la conservation sociale, croit devoir communiquer -à la police française des indications et des documents de nature à -faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. C’est là un -échange mutuel de services que les gouvernements conservateurs se -doivent, et le gouvernement royal est convaincu qu’à l’occasion les -ministres du prince-président n’agiraient pas autrement à son égard. - -«Mais, _en réalité_, l’agent Stieber, et c’est là le _but secret_ et le -plus important de sa mission, doit tâcher de se renseigner sûrement au -sujet des préparatifs du coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des -chances de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne négligera -aucun moyen d’éclairer et de renseigner de la façon indiquée le -gouvernement royal, qui s’en remet à son habileté, à son esprit fertile -en ressources et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des -autorités françaises pour les révélations qui leur seront fournies par -lui. - -«Le _Polizeirath_ Stieber devra en même temps s’assurer, avant son -départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité de gagner dans -l’entourage immédiat du prince-président une personne, homme ou femme, -disposée à tenir le gouvernement royal au courant des faits et gestes -et, si possible, des intentions probables du prince Louis-Napoléon et de -ses conseillers habituels les plus intimes. Il faudrait naturellement -que cette personne fût placée par sa position de manière à demeurer en -contact permanent avec le prince, de façon que, malgré la discrétion et -l’esprit de dissimulation que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun -secret qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre correspondant. -Le mieux serait de trouver un haut fonctionnaire ou un membre de la -nombreuse famille du président. Là-dessus également, le gouvernement -royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur Stieber. - -«L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra les fonds nécessaires -pour l’accomplissement de sa double mission et les instructions -complémentaires dont il pourrait avoir besoin. - -«Signé: - -«_Le président du ministère royal d’État_, - -«VON MANTEUFFEL.» - ---Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de Bunsen en ôtant sa -calotte et se levant tout droit... Vous voyez de quelle main elles sont -écrites: - -«J’approuve expressément la note ci-dessus, et je recommande -spécialement à Stieber de s’y conformer en tous points. La place du -directeur de la sûreté à Berlin est vacante; je la lui réserve pour -récompenser son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte. - -«F. W. R. (FRÉDÉRIC-GUILLAUME, _rex_.)» - ---Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur? fit l’ambassadeur. - -Stieber s’inclina en signe d’acquiescement. - ---Êtes-vous prêt à partir? - ---Aujourd’hui même, Excellence. - -Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du geste l’ambassadeur -l’eût congédié. - ---Ah! il vous faut de l’argent? - ---Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement pour le voyage, -et puisqu’un crédit m’est ouvert à l’ambassade de Paris... - ---Eh bien, alors? - -Et le regard du diplomate semblait dire: «Pourquoi ne partez-vous pas?» - ---Dans l’instruction que Votre Excellence vient de me lire, reprit -Stieber, il m’est enjoint de découvrir soit un haut fonctionnaire, soit -une personne de la famille du président capable de servir de -correspondant au gouvernement royal. Eh bien! que Votre Excellence me -permette de lui faire remarquer qu’Elle pourrait me faciliter grandement -ma tâche sous ce rapport... - ---Vraiment, je voudrais savoir de quelle manière? - ---Votre Excellence est en relations suivies avec la famille W... Elle -connaît tout particulièrement le capitaine W..., dont le frère a épousé -une Bonaparte. La fille de cette dame porte le nom de son aïeule -Lætitia, et elle a, dit-on, la beauté radieuse de la mère du grand -Napoléon. De plus, la princesse Lætitia est une artiste: elle compose -des vers, elle peint, elle chante... Elle s’est mariée, il n’y a pas -longtemps, à un gentilhomme wurtembergeois assez pauvre, mais le ménage -compte beaucoup sur le cousin de l’Élysée. Louis-Napoléon, à ce que l’on -prétend, n’est pas insensible aux charmes de sa belle parente, et, même -en admettant que les mauvaises langues aient tort, il est certain que la -princesse Lætitia, ou plutôt Mme de X..., a ses entrées grandes et -petites à l’Élysée, sans compter qu’elle est en fort bons termes avec -plusieurs chefs du parti avancé... - -Stieber s’arrêta, comme s’il attendait une réponse ou une observation. - ---C’est parfaitement exact, fit l’ambassadeur. La princesse Lætitia de -W..., aujourd’hui baronne de X..., est une jeune personne d’une beauté -rare et d’une instruction hors ligne. Mais, en quoi peut-elle vous -intéresser? - ---Je crois, Excellence, que Mme de X... pourrait être la personne -désirée par M. de Manteuffel, et que son concours serait fort utile et -fort précieux. En tout cas, je crois de mon devoir d’essayer auprès -d’elle une tentative, si toutefois Votre Excellence veut bien me munir -d’une recommandation. - ---Oh! non, ce n’est pas possible! - ---Je ne demande pas à être présenté à Mme de X... sous mon nom personnel -et pour ce que je suis réellement, ce serait de l’indiscrétion, et, de -plus, inutile. Mais Mme de X..., qui n’a aucune raison de recevoir -l’agent Stieber, fera certainement bon accueil à un gentilhomme -poméranien ou westphalien attaché à la légation royale de Londres et se -présentant sous les auspices d’un célèbre savant et d’un grand -diplomate, d’un ami de la famille... - -M. de Bunsen avait écouté Stieber avec une irritation croissante: - ---Sortez, monsieur, cria-t-il en étendant le bras, sortez, je ne -comprends pas que vous osiez me faire une telle proposition! - -Froidement et d’un ton décidé, Stieber montra le papier revêtu du sceau -officiel. - ---C’était pour le service du roi, fit-il. - -M. de Bunsen s’affaissa; il parut sentir tout le poids du reproche. - ---C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à votre proposition. A -quelle heure part la malle pour Paris? - ---A sept heures. - ---Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant cinq heures. - -Stieber sortit. - ---Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il fut seul, quel malheur -d’être au service d’un pays semblable, qui demande à ses agents d’être -les aides de ses agents de police! Depuis Frédéric, tous les diplomates -de la Prusse à l’extérieur ne sont que des policiers déguisés, des -mouchards, depuis le fier ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au -dernier secrétaire qui espionne son chef pour parvenir plus -rapidement... Si je refuse la demande de cet individu, il fera un -rapport contre moi, il m’accusera d’avoir négligé le service du roi, -comme il dit... Ah! quel malheur! - -M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les lectures qu’il avait -interrompues au moment de l’entrée de Stieber. - -Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète prussienne était en -possession d’une lettre d’introduction auprès de la baronne de X..., née -princesse W. M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement à la -parente du prince-président un de ses secrétaires de légation, M. le -comte de Herstall, gentilhomme parfait et diplomate d’avenir. A la -lettre était joint un passeport délivré au nom du «comte de Herstall». - -Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant diplomate sans -malice, mais il tenait à sa positon, au prestige dont il était entouré, -aux adulations de la haute société de Londres. Il avait obéi aux -suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné à prêter ses mains -à cette indigne comédie pour ne pas être dénoncé lui-même. - -A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel se mit à jouer son -double rôle. - -De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme et sa belle-mère -dans une modeste maison meublée de la rue Montmartre. Les voyageurs -s’installèrent dans un appartement de trois pièces situé au deuxième -étage. - -Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la Préfecture de -police, regardant d’un air de parfait connaisseur les allées et venues -dans les innombrables couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites -et grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. Il répondait par -des clignements intelligents et des coups d’œil de reconnaissance -maçonnique aux regards curieux des mouchards et aux regards -investigateurs des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant -des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine de fois sinon -plus, l’envoyé de la police prussienne arriva enfin à une grande -antichambre tendue de vert, sévèrement meublée et gardée par deux -huissiers à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il remit sa -carte à l’un d’eux. - ---Ah! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris d’abord un air -solennel et gourmé et qui souriait maintenant d’une façon très -aimable... M. le préfet a donné l’ordre de vous introduire -immédiatement; il vous attend. - -Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée de la porte du -cabinet préfectoral, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, -élégamment vêtu, très blond, très élancé, très souple, entra en -sautillant comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui. - ---Le préfet y est-il? demanda-t-il à l’huissier avec un léger accent -allemand. - ---Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer d’abord monsieur, -qui est attendu. - ---C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. Et il prit -place sur une banquette. - -La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de la police prussienne -fut longue. Le préfet, habitué aux communications, révélations et -dénonciations qui, depuis les journées de Juin, pleuvaient rue de -Jérusalem, se montra d’abord assez sceptique; mais lorsque Stieber l’eut -mis au courant et lui eut montré les pièces originales, notamment les -registres enlevés nuitamment dans le bureau du secrétaire de Dietz; -lorsque l’affiliation d’un certain nombre de membres influents du parti -socialiste français fut établie, M. Carlier ne voulut pas jouer plus -longtemps au saint Thomas. Il était convaincu. - ---Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en tendant ses deux mains -au policier prussien, tous mes compliments! Voici une campagne bien -menée, et je voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs -de votre force. Encore une fois, je vous félicite, vous allez nous -permettre de faire un joli coup de filet, sans compter l’effet que -produira cette révélation dans les journaux. Elle va venir à point... - -Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop. - ---Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux meneurs... Voyons: -Cheraval... Il y a longtemps que nous le surveillons, celui-là. Il a été -élu député en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de -n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti extrême! Il est -de bonne prise... - -Le préfet continua à parcourir la liste: - ---Mais je vois beaucoup de noms allemands... Vous êtes sûr que ces -gens-là habitent Paris? - ---Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées en marge; du reste, -rien de plus facile que de le vérifier. - ---Vous avez raison... Tiens, mais au fait je crois que la personne qui -pourrait le mieux nous informer n’est pas loin. C’est un de vos -compatriotes, un jeune littérateur. Il nous traduit quelquefois des -pièces ou des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître -toute la colonie allemande de Paris, et, chaque fois que nous avons -besoin de renseignements sur un de ses compatriotes, il arrive à nous -les fournir mieux et plus vite que l’agent le plus roué. - -Le préfet avait frappé sur un timbre. - -A cet appel, l’huissier parut. - ---M. Albert est-il là? demanda M. Carlier. - ---Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin; mais, voyant que M. le -préfet était occupé, il est parti, promettant de revenir avant six -heures. - ---Bien; vous le ferez entrer de suite. - -Et s’adressant à Stieber: - ---Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers. - ---Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne. - ---Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi -demain, ajouta M. Carlier, nous causerons à l’aise des mesures qu’il -importe de prendre. Votre concours nous sera très nécessaire. - -Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction. - - * * * * * - -Le même jour, vers cinq heures, au moment même où M. Carlier chargeait -le jeune Albert d’aller aux renseignements sur les conspirateurs -allemands habitant Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant -une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. De l’équipage -descendit un élégant gentleman, accusant de trente à trente-cinq ans, de -tournure fière et distinguée, et dont la figure, correctement rasée, -était encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à fait -diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu soin de piquer -dans la boutonnière de son dorsey, tout, jusqu’aux gants et aux fines -chaussures, indiquait le grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu -dans le «comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de Prusse à -Londres», le policier Stieber qui confabulait quelques heures auparavant -avec son collègue Carlier dans le salon tendu de vert de la rue de -Jérusalem. - ---Mme la baronne est sortie, fit le portier auquel le prétendu comte de -Herstall s’était adressé, mais voici M. le baron qui rentre. - -En effet, un homme de quarante ans environ, assez gros et trapu, venait -de franchir le seuil de la porte cochère. - -Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la main et se fit -connaître, ajoutant qu’il serait heureux de présenter le plus tôt -possible à la baronne ses hommages et les compliments de M. de Bunsen. - ---Ah! vous venez de Londres, fit le baron d’un ton particulier et même -ironique, vous venez de Londres; eh bien, la baronne sera enchantée de -vous recevoir: demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là nous avons -quelques amis politiques et autres. Si vous ne craignez pas de vous -ennuyer en leur société... - ---Au contraire, monsieur le baron... Très charmé de cette invitation... -Je n’y manquerai pas. - -Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé et poudré, -annonçait M. le comte de Herstall, au seuil d’un grand salon richement -meublé, orné de tableaux de prix et de bibelots précieux dont le goût -commençait alors à se répandre. - -Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies; il n’y avait pas de -femme, sauf la maîtresse de la maison, qui, assise dans un de ces -fauteuils bas et larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec -trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle autour d’elle. - -Mme de X..., ou plutôt la princesse Lætitia, était alors une toute jeune -femme de vingt ans, mais sa beauté vraiment remarquable avait déjà -atteint tout son développement et tout son éclat. Son profil -d’impératrice grecque, ses abondants cheveux noirs, la finesse de ses -traits et l’animation de son visage formaient l’ensemble le plus -séduisant, que complétait l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée -par quelque divin sculpteur. - -En entendant annoncer le nouveau venu, Mme de X... se leva et fit -quelques pas au-devant de lui: - ---J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui d’ailleurs lui -allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, que vous m’avez fait parvenir -dans la journée, et soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être -introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi de vous -présenter à quelques-uns de mes amis. M. le marquis de P..., mon -parrain. - -Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà d’une cinquantaine -d’années, répondit au salut de Stieber en s’inclinant froidement, avec -une politesse d’ancien régime. - ---Tel que vous le voyez, continua Mme de X..., M. le marquis fait à la -Chambre une opposition acharnée à mon cousin; cela ne l’empêche pas -d’être un de mes meilleurs amis... - -La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou trois poètes avaient -lu des vers inédits; la maîtresse de la maison, accompagnée d’un -pianiste, aussi célèbre que chevelu, avait chanté l’air du _Saule_, -d’_Othello_, et un hymne italien de sa composition; deux tables de -bouillotte avaient été dressées, les plateaux de rafraîchissements -circulaient... - -Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un sofa, complètement -isolés des autres assistants, le faux comte de Herstall et la maîtresse -de la maison s’entretenaient à voix basse. Il eût été assez difficile de -rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait en ce moment -sur les traits du faux attaché d’ambassade. On eût dit un renard qu’une -poule aurait pris. - ---Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant la baronne de X..., -de vous épargner la peine de continuer cette petite comédie. J’ai été -prévenue de votre visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de -qui... Eh bien, je serai franche avec vous... Oui, je connais la mission -délicate que votre gouvernement vous a confiée. Mais ne vous méprenez -pas. Si vous avez cru un seul instant que Mme de X..., une Bonaparte, la -nièce du grand empereur et la cousine d’un empereur futur peut-être, se -vendrait pour un salaire comme un simple agent, si vous avez réellement -pu croire cela, vous me forcerez de douter de votre intelligence... - ---Ah! madame... exclama le prétendu comte de Herstall en bredouillant et -comme pour dire quelque chose. - ---Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout le monde est absorbé -par la partie engagée et qu’on ne s’occupe pas de nous... Vous voyez -comme je suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier au baron; -immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, et j’ai appris que vous -étiez M. Stieber, un agent très habile de la police secrète prussienne, -et que vous aviez eu le jour même une longue entrevue avec le préfet, M. -Carlier. Comment l’ai-je appris? par quelle contre-police? c’est mon -secret, je ne serai pas assez candide pour le livrer... Ceci vous prouve -que lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec rapidité et -sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter votre gouvernement de -certains renseignements, mais j’entends agir en diplomate; on me -traitera en conséquence. - -Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait à qui de -droit cette proposition, lorsqu’un grand mouvement se fit à l’entrée du -salon. Les joueurs de bouillotte, les partenaires du whist -interrompirent leur partie et se précipitèrent vers la porte. -L’attention de tous avait été subitement attirée par un nouvel arrivant, -qui était entré sans se faire annoncer. Dès qu’elle l’aperçut, Mme de -X... se leva et courut au-devant de lui: - ---Prince! quelle surprise! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon -s’inclinait devant sa cousine, et prenant sa main avec une certaine -familiarité la portait à ses lèvres. - -Le président de la République avait déjà franchi la quarantaine, mais il -paraissait plutôt de quelques années plus jeune. C’est à peine si une ou -deux rides sillonnaient son front; sa moustache et ses cheveux étaient -noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité féline. Immédiatement -un cercle empressé se forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon -s’entretint avec tout le monde, et dit au marquis de P...: - ---Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous beaucoup de philippiques -contre moi pour la rentrée? - -Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient alors, répondit: - ---La question, prince, est de savoir si on nous permettra de rentrer. - -La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. Mme de X..., en parfaite -maîtresse de maison, crut qu’il était opportun de créer une diversion et -elle présenta «M. le comte de Herstall», un diplomate allemand, un ami -de M. de Bunsen. - -Le président répondit de fort bonne grâce aux salamalecs de Stieber, qui -s’inclinait aussi profondément qu’il l’avait vu faire à la cour de -Potsdam. Le prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu pour -réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, une assez longue -conversation s’engagea sur l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon -s’intéressait beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre -prochainement à Paris. Il demanda une foule de détails que le prétendu -comte était mieux à même de donner que qui que ce fût. - -Au moment où la plupart des invités gagnaient la porte, le prince -s’approcha de nouveau de sa cousine. - ---Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. Le projet de -Carlier[11] est reconnu impraticable; il faut que les rats soient dans -la souricière pour les prendre. - - [11] Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup - d’État. - -Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle parente, il partit. - -Quelques instants auparavant, le faux comte de Herstall, sentant que la -discrétion ne lui permettait pas de rester davantage, s’était également -éloigné. Sur l’escalier, il croisa le baron de X..., qu’il avait vu la -veille et qui rentrait chez lui quand les derniers invités -s’éloignaient. - -Le baron de X... n’aimait guère le monde et les soirées, mais en -revanche, il ne devait pas avoir la même horreur pour le vin de -Champagne, car Stieber remarqua que sa démarche était titubante. - -L’agent prussien resta encore quelque temps à Paris; il avait des -entrevues quotidiennes avec le préfet de police; il avait encore revu -une ou deux fois la belle baronne de X... et avait emporté de ces -visites suffisamment d’indications livrées non sans réticences, qui lui -permirent de rédiger un rapport chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel. - -Il était occupé à cette besogne, dans la chambre à coucher du petit -appartement meublé, rue Montmartre. Mme Stieber, l’ancienne Geneviève -que nous avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait à une -layette; à première vue, on pouvait s’apercevoir que ce genre -d’occupation était entièrement justifié par la situation très -intéressante de cette jeune personne. Mme Goldschmidt, la belle-mère, -venait de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, elle reprenait -haleine au fond d’un fauteuil. - -Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre cette tranquille -scène d’intérieur en annonçant qu’un monsieur désirait parler à M. -Stieber. L’agent, fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui -exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement qu’il n’avait -pas le temps de recevoir. Mais, au bout de quelques instants, le -domestique revint; l’étranger insistait absolument pour parler à M. -Stieber. - ---Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent à sa femme, et tâche de -me débarrasser de cet importun. - -Mme Stieber se leva pour se diriger vers le petit salon, meublé -vulgairement et pauvrement comme les autres pièces de l’hôtel garni. -Elle aperçut le visiteur annoncé, qui se promenait de long en large avec -tous les signes d’une agitation fébrile. - ---C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle avec surprise, en -reconnaissant son ancien professeur de français. C’est bien aimable à -vous de venir nous voir... Mais qu’avez-vous? - -Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés semblaient serrer -quelque objet qu’il tenait caché dans sa main. - ---Madame, fit-il, vous avez commis une infamie! - ---Une infamie! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous dire? - ---Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison! Vous savez fort bien -ce dont je veux parler. - ---Je vous jure que non. - ---Comment? Vous ne savez pas que mon père est arrêté depuis trois jours; -que, malade et presque mourant, il est au secret; que je n’ai pas eu -l’autorisation de le voir; que ma mère se désole... - ---Mais non, je ne savais rien de tout cela et je le regrette, monsieur -Cheraval, dit Mme Stieber d’une voix très douce. - ---Allons donc! vous n’allez pas m’en faire accroire? C’est votre -mouchard de mari qui a dénoncé mon père, qui l’a fait traîner en -prison!... Ah! le misérable!... Lui, qui faisait semblant là-bas d’être -mon ami. L’hypocrite! mais je me vengerai... - -L’exaltation du jeune homme augmentait à tel point qu’involontairement -Mme Stieber poussa un cri. - -Stieber et sa belle-mère accoururent. - -En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur lui, et, avançant le -bras, il frappa Stieber d’un coup de stylet. Heureusement pour lui, -l’agent put parer le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit -qu’effleurer l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. Néanmoins, -quelques gouttelettes de sang teignirent les manchettes. Les deux femmes -se jetèrent sur Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune homme, -entièrement hors de lui, se défendait comme quatre. Il mordit Mme -Stieber au bras gauche, et la belle-mère reçut un coup de poing des plus -soignés sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit de la -lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des mains de Cheraval et -ils le remirent aux sergents de ville. - -Dans la même journée, le préfet de police Carlier faisait prendre des -nouvelles de «ces victimes d’un attentat socialiste», car on avait -grossi jusqu’à ce point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans -ses affections de famille. - -Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de Berlin annonçait à Stieber -qu’une forte gratification lui était allouée pour le courage dont il -venait de faire preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir dans -la capitale prussienne pour prendre la direction du service de la -sûreté. - - * * * * * - -La nomination de Stieber au poste important destiné à le récompenser de -ses exploits à Londres et à Paris avait causé du dépit dans une certaine -coterie de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux et jaloux -un nouveau venu s’insinuer dans la confiance du souverain, un nouveau -co-partageant des faveurs que la main royale dispensait aux élus. - -Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna à son collègue une -défiance hautaine et blessante. Il le tenait à l’écart de toutes les -affaires importantes, de celles qui auraient pu attirer sur lui -l’attention et d’autres récompenses du monarque. On l’employait aux -choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. Mais Stieber avait pour -lui sa bonne étoile. Un incident inattendu devait faire briller de -nouveau le mérite du jeune policier. - -Le public de Berlin applaudissait alors au _Schau-Spielhaus_ -(Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les héroïnes au théâtre et les -«grandes toquées» à la ville. Parmi les excentricités de Mlle Charlotte -de Hagen, il convient de noter en première ligne un mariage rapidement -bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von Orven, qui avait offert à la -belle son cœur, comme beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui -était vide, il avait présenté sa main. - -Le premier mois, tout alla bien; le second, monsieur avait repris ses -habitudes de garçon; le troisième mois, on se jeta les assiettes à la -tête; et le quatrième, monsieur et madame étaient complètement étrangers -l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, mécontente de son -premier mariage, ne rêvait qu’une chose, en contracter un second, -destiné à la compenser de sa déconvenue. - -Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec un chambellan de la -cour de S..., déjà sur le retour, mais très bien vu et très influent -parmi cette coterie, qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec -un dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, blessait -profondément son amour-propre. - -Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était décidé à passer par -tout ce que voudrait son Égérie, pussent convoler, il fallait rompre le -mariage nº 1 et faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre -en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, nº 2. La loi ne permettait -de prononcer ce divorce que si le mari s’était rendu coupable de graves -sévices, ou en cas «d’habitudes de débauche et d’adultère dûment -constaté». - -Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue chez son beau-père, -l’ex-acteur; sachant quels étaient ses désirs, il lui offrit son -concours, à la condition que le chambellan de S... le garantirait contre -tous les désagréments pouvant résulter de la petite mission -extra-officielle qu’il allait remplir. - -Ce que Stieber avait prévu arriva. - -Non seulement le chambellan lui donna l’assurance qu’il pourrait agir à -sa guise avec l’autorisation et l’approbation de ses chefs, mais, en cas -de réussite, il lui promit sa protection toute-puissante. - -C’était tout ce que le policier demandait. - -Aussitôt il se mit en campagne. - -M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le jour de gains au jeu, -d’emprunts, avec les hauts et les bas qui dans tous les pays -caractérisent la grande bohème aussi bien que la petite. Il devait -certainement avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de -maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, cela n’aurait guère -avancé les affaires de la tragédienne, il fallait un scandale public, -éclatant. C’est ce scandale qu’il s’agissait de préparer. - -Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, dans la dévote -capitale du piétisme allemand, un certain nombre de ces matrones qui -n’ont absolument rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à -rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles qu’une pruderie -surannée élève encore entre des vieillards cossus, pleins de sentiments, -et des jeunes créatures peu cruelles de caractère. - -Parmi ces «faiseuses d’occasions» (_gelegenheitsmacherinnen_), la plus -active, la plus renommée, pour l’étendue et la variété de son -_répertoire_, la plus connue pour sa complaisance et l’aménité de ses -relations, était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était dans la -rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux pas des «Tilleuls», que cette -prêtresse de la Vénus tarifée avait dressé ses autels. Une maison -d’apparence honnête, très discrète et pas compromettante pour deux -pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, les conseillers auliques ou -intimes, que l’appât des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait, -avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant aux «honnêtes» -dames et demoiselles qui arrivaient là, le voile sur les yeux et un peu -frissonnantes, elles auraient pu répondre hardiment à l’indiscret, -qu’elles allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames -patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie le tableau -changeait d’aspect. On pénétrait dans un grand salon tendu de tapis -persans, du tissu le plus moelleux et assez épais pour étouffer tous les -chants, tous les cris, tous les _évohés_ d’une orgie. Le parquet était -couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des montagnes; de peaux de -tigre et de panthère, constellées de mille taches. Tout autour de la -pièce régnaient des divans de velours sombre, larges comme des lits, et -dont la vue seule invitait à la posture horizontale. Le plafond, assez -grossièrement peint, représentait une série de scènes galantes -empruntées au _Décaméron_. Des lustres de cristal garnis de bougies -bleues et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau de -Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur et son parfum dans -ce boudoir oriental. Quant aux autres chambres du second et du troisième -étage, qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient -toutes et contenaient ce qu’il faut pour être confortablement -heureux--pendant quelques instants ou pendant toute une nuit. - -La «clientèle» de la Krause était des plus distinguées; nulle part on -n’avait plus belle occasion d’étudier sur le nu (c’est le cas de le -dire) l’aristocratie, la haute finance, les grands fonctionnaires, ce -que l’auteur d’un livre récent a appelé «la société de Berlin». L’armée, -représentée par les officiers de la garde les plus huppés, les plus -pommadés et les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la cour, -solennels et vicieux vieillards, et les diplomates convaincus qu’en pays -étranger il faut avant tout faire des études de mœurs, connaître et -approfondir la femme. - -La situation prospère de cette maison avait une raison d’être -particulière. Tandis que les autres lieux de délices similaires ne -pouvaient offrir à leurs visiteurs que des bacchantes du commun, et que -la rencontre d’un «rat» du corps de ballet ou d’une actrice de province -en rupture d’engagement passait pour le _non plus ultra_ d’une aventure, -chez la Krause, au contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur -le trottoir, mais parmi les «femmes honnêtes»[12], dans les rangs de la -bourgeoisie et même quelquefois plus haut. Mme Krause possédait un -certain petit carnet relié en maroquin vert, véritable _Almanach Gotha -de la galanterie_. - - [12] L’expression est de Stieber lui-même. - -Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer dans son salon -oriental tous ces oiseaux rares? C’était son secret professionnel. On -raconte seulement que, grâce à des relations nombreuses et efficaces -dans le corps médical, l’hôtesse de la Dorotheen-Strasse était au -courant de tous les cas de grande fougue amoureuse que les Esculapes -berlinois étaient appelés à traiter. Munie de ces précieuses adresses, -l’excellente dame était assez maligne pour faire savoir à ces -intéressantes agitées où elles trouveraient un prompt soulagement, grâce -au concours de partenaires qui ne craignaient point de faire, à défaut -de maris timorés ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler -dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique à sa «proie» quand -elle s’y est «tout entière attachée». - -En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait les «lionnes -pauvres», femmes de fonctionnaires; les coquettes de la petite -aristocratie sans le sou, qui ne pouvaient se passer de toilettes; il y -avait enfin les dépravées et les curieuses, qui, étroitement -surveillées, trop connues pour se risquer dans les restaurants ou les -hôtels garnis, ne trouvaient guère que dans la discrète -Dorotheen-Strasse à satisfaire leurs goûts pervertis. - -La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui avait mis une fois -le pied chez elle devait renoncer à la vertu pour toujours, quand même -le caprice ou le remords auraient poussé la pécheresse à imiter -Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se refusait par hasard à -accepter un autre rendez-vous «arrangé» par la Krause, l’aimable matrone -menaçait de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes voulurent -payer d’audace et parlèrent avec défi des «preuves» à fournir. La Krause -s’était bornée à sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait -jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son griffon «Arlequin», -une photographie où la coupable était portraiturée traits pour traits -dans un costume et dans une posture qui ne permettaient aucun doute sur -le genre d’occupation qui avait motivé sa présence dans la rue Dorothée. -L’opération avait été faite dans un moment où la belle ne songeait -certes pas à la récente invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait -ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le scandale. - -La police s’était à différentes reprises occupée de Mme Krause, qui -avait été frappée de fortes amendes; et tout dernièrement elle avait -subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, mais -elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse étoile ou quelque autre -astre plus terrestre et très puissant semblait la protéger. Jusqu’à -présent elle n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul -«schutzmann» ne s’était présenté pour la conduire à la maison encore -plus hospitalière que la sienne du _Molkenmarkt_[13]. - - [13] Le Dépôt. - -Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la bonne dame, quand -le nouveau directeur de la sûreté l’ayant fait appeler dans son cabinet, -elle entendit ce fonctionnaire lui dire très tranquillement: - ---Vous savez que je vous garde, et si vos amendes ne sont pas payées -dans les quarante-huit heures, nous vendrons à l’encan vos beaux meubles -et vos superbes tapis de la rue Dorothée. - -Mme Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, jurant qu’elle avait été -condamnée injustement, qu’elle était la plus digne et la plus innocente -des femmes, qu’on la ruinait. - ---Mon bon commissaire, mon doux monsieur, criait-elle, dites, que -faut-il faire pour vous fléchir?... Que voulez-vous? ajouta-t-elle à -voix basse, et elle exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux -dont elle tira une bank-note. - ---Tenez, voulez-vous vous charger de remettre ces cinquante thalers aux -pauvres... je ne vous en demanderai pas de reçu... Mon bon monsieur le -commissaire, vous les donnerez quand et à qui vous voudrez... faut-il -encore en mettre cinquante, demanda-t-elle en poussant un gros soupir... -Je ne suis pas riche, mais pour faire le bien, je me saignerais à -blanc... et que personne n’en sache rien! Cela restera entre vous et -moi, mon bon commissaire. - -Stieber fit de la main un geste de refus. - ---Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois intercéder pour -vous et vous accorder un sursis, mais vous exécuterez de point en point -mes instructions. - ---C’est entendu, cher monsieur le commissaire; à vos ordres; tout ce que -vous voudrez, fit la Krause en réintégrant prestement dans le -portefeuille les deux bank-notes. - ---Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine de «vos -clientes», dit Stieber; vous les choisirez parmi les plus -volcaniques,--celles qui se prêtent le mieux à toutes les fantaisies, -même les plus risquées... Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre -monde pour demain? - -La Krause eut un mouvement d’orgueil: - ---Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire, dit-elle en tirant -de sa poche un paquet qui ressemblait à un jeu de cartes, mais qui -n’était qu’une collection de photographies. Elle les étala devant -Stieber sur la table recouverte du tapis administratif. - ---Comment? la femme du Justizrath[14] de H...! La fille de Z..., le -banquier! Madame la doctoresse R..., une mère de famille qui a quatre -enfants! Qu’est-ce que cette plaisanterie? - - [14] Conseiller de justice. - ---Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur le commissaire: je -vous jure sur la tête d’«Arlequin», que j’aime comme mon enfant, je vous -jure que toutes ces dames sont mes clientes... - ---Tiens... c’est bon à savoir à l’occasion, pensa Stieber. Puis, tout -haut, il répondit: Pour ce qui est du choix, je m’en remets à votre -expérience. Vous veillerez à ce que le champagne ne manque pas et qu’on -fasse flamber un punch où le rhum domine tout à fait. Ne vous inquiétez -pas de la dépense, vous présenterez votre note ici le lendemain. Ne -ménagez rien, une orgie complète! - ---Bien, monsieur le commissaire, bien; et à quelle heure viendrez-vous -avec vos amis? - ---Ne dites donc pas de bêtises... La fête n’est pas pour moi; vous -saurez demain pour qui je la commande. On arrivera vers neuf heures du -soir. - ---C’est fort bien, mon bon commissaire; vous serez obéi de point en -point. Je vais immédiatement me mettre à la recherche de mes -tourterelles pour demain. - -A peine la Krause, portant l’éternel «Arlequin» sous son bras, se -fut-elle éloignée, que sur un signe de Stieber l’huissier introduisit un -individu de trente à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop -efféminée pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé, sentant le musc -et tiré à quatre épingles. Ce dandy tenait entre ses mains gantées un -jonc à pomme d’or; un monocle fixé artistement sous l’arcade -sourcillière de gauche achevait de donner à sa physionomie le cachet -«petit crevé» le plus prononcé. - ---Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur général de la police a -reçu la demande d’augmentation que vous lui avez adressée; mais je ne -dois pas vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée -favorablement en votre faveur. - ---Et pourquoi, monsieur? fit le dandy en affectant de parler du nez et -en mangeant les pronoms et les adverbes selon la mode élégante des -dandys berlinois. Qu’ai-je pu faire? - ---Rien, justement, monsieur le baron; on se plaint que vous ne fassiez -rien! Vous devez fréquenter les réunions de la société, les bals, les -concerts et les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et -grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On vous rembourse tous -vos frais, on vous permet de vivre sur un certain pied, on vous fait une -pension... et vous n’adressez pas seulement un rapport par mois!... Et -cela, pourquoi? Parce que, au lieu de remplir votre mission, d’être -partout afin de nous tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote, -vous vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui vous prend tout -votre temps et qui mange tout votre... pardon... notre argent... - ---Ah! fit l’espion homme du monde, ah! savez... Irma... divine -créature... divine... étonnante, parole d’honneur!... soyez tranquille, -durera pas... Dans quinze jours, séparation amiable... alors tout à -vous... service avant tout!... Vous le jure! - ---Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette promesse, et j’espère -que lorsque Son Excellence apprendra vos dispositions, dont je lui ferai -part, elle consentira à accorder au moins une partie de ce que vous -demandez... seulement j’y mets une condition... - ---Laquelle... laquelle?... accepte d’avance... parole d’honneur! - ---Vous connaissez M. van Owen? - ---Si je connais van Owen!... mon meilleur ami... ancien camarade de -régiment... a fait bêtise... épousé la Hagen... y pense toujours... -pauvre garçon! - ---Eh bien! puisque vous êtes son ami, il faut le distraire, lui faire -oublier ses chagrins conjugaux... Que diriez-vous d’un grand dîner chez -Hiller pour demain? - ---Parfait... parfait!... - ---Ensuite un tour au cirque? - ---Bonne idée... bonne idée! - ---Et ensuite une visite chez Mme Krause de la Dorotheen-Strasse... Hein! -que pensez-vous de ce programme? - ---Très joli... fort complet... sur l’honneur! mais je crains que van -Owen ne veuille pas... - ---Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez, monsieur le -baron... votre augmentation en dépend... - ---On fera son possible. Mais l’argent... hé!... suis sans le sou. - ---Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières dépenses. Et Stieber -remit un rouleau de frédérics d’or au «baron», qui le fit glisser dans -la poche de son pantalon. - - * * * * * - -Le lendemain soir, chez la Krause, les volets étant clos, les rideaux et -doubles rideaux tirés, le salon aux tapis persans présentait un aspect -fort animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart assez belles, le -corsage entr’ouvert, les traits en feu, étaient étendues mollement sur -les divans et vidaient des coupes de vin de Champagne que remplissaient -des cavaliers servants on ne peut plus empressés. - -Il y avait là des échantillons nombreux et divers de la race germanique: -de grandes créatures, hautes en chair, d’une taille qui aurait -enthousiasmé un sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont les -traits n’avaient plus rien de féminin; des maigres, sentimentales, -mièvres et intéressantes, avec les cheveux d’un blond pâle, d’un blond -scandinave, qui entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de -désirs; des petites filles boulottes et replètes, semblables à des -poupées abondamment garnies de son. - -L’orgie n’était qu’à son début; mais lorsque vers dix heures le «baron», -que nous avons vu en conférence avec le chef de la sûreté, fit son -entrée avec M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent -immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs étaient -abominablement gris. Le «baron» avait bien fait les choses, et presque -tout le rouleau y avait passé. - -M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un homme de quarante ans -environ, à l’allure militaire, et qui devait être de manières assez -distinguées lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la -peine à se tenir. Le «baron», qui connaissait les autres convives, le -présenta. Il y avait un capitaine de la garde, un Landrath (sous-préfet) -en congé et deux «candidats» (aspirants pasteurs), qui évidemment -préludaient à l’exercice de leur saint ministère. La connaissance une -fois faite, le «baron» proposa d’allumer un punch monstre; et comme si -ce désir eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement -apportèrent un immense bol, grand comme une baignoire, où la boisson -était déjà préparée. Il ne restait qu’à la faire flamber. Les lueurs -bleues et rougeâtres qui emplissaient le salon et se reflétaient dans -les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes de ces dames. -«Que c’est beau, que c’est beau!» - -Une idée vint alors au «baron». - ---Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on éteignait les lustres! - ---Oui, oui, répondit-on de toutes parts. - -Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des chaises, et bientôt -après le salon ne fut plus éclairé que par les lueurs bleuâtres qui -voltigeaient au-dessus du bassin de simili-argent contenant la boisson -alcoolique. - -Le baron procéda à une première distribution de punch; les dames -s’écrièrent avec une grimace que c’était «trop fort». Mais elles burent -tout de même. - -Le baron était en veine. Il fit une autre proposition. Il demanda à deux -de ces dames, qu’il connaissait au point de les appeler par leur petit -nom, de donner à l’honorable société une «petite séance», en -reproduisant un groupe académique que l’on venait d’envoyer au Musée et -qui faisait fureur et scandale. Cela représentait _l’Amour et l’Amitié_. - -Les deux dames--l’une appartenait à la catégorie des athlètes et l’autre -à celle des blondes mièvres--ne se firent pas prier bien longtemps. -Dépouillées de tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se -montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement le groupe -académique. Cela leur valut des bravos et des compliments. - ---A la bonne heure, fit le baron... en faisant circuler de nouveaux -verres de punch, voilà qui est bien... Vrai... tout le monde ne pourrait -pas en montrer autant... Hé! hé! - -Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette, sur laquelle le -champagne et le punch avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion: - ---Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou?... ce pleutre... nous ne -pourrions pas en montrer autant que ces chiffes... Tiens, regarde -donc... regarde donc... mais regarde donc... - -Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux qui paraissait douter de -l’authenticité de ses charmes, à chaque «regarde donc», la petite brune -enlevait et jetait au hasard un objet faisant partie de son costume. -Robe, jupons et le reste, tout y passa. - -Le baron présenta ses excuses. - ---Pas voulu parler de vous..., fit-il, tout est vrai ici!... Voyez, -messieurs... aussi ferme que mur de forteresse... pourrait résister aux -bombes! pas voulu parler de vous, belle enfant! - ---De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui? demandèrent les autres -dames, dont les yeux émerillonnés avaient des lueurs de phosphore... -Est-ce de moi? est-ce de moi? Et toutes imitèrent l’exemple de la petite -brune. En moins de cinq minutes, un véritable vestiaire s’était amoncelé -dans un des coins du salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène, -Juliette, Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui d’Ève, -puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire de la compagne d’Adam. - -Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués du bazar de Mme -Krause. Que diable! on n’est pas «de bois». Van Owen lui-même, qui -paraissait d’abord taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une -seule parole, se dérida; il s’en prit à la petite brune replète. - -Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en philosophe -impassible, le cigare à la bouche, en achevant de vider une bouteille de -vin de Champagne déposée à côté de lui. - -Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit au piano et attaqua une -valse viennoise de Lanner, le rival du vieux Strauss. - ---Halte! fit le «baron» quand les couples commencèrent à tourner, -halte!... une proposition... ces dames en costume naturel... -adorables!... nous autres pouvons pas garder vêtements... impossible, -sur l’honneur... impossible! Propose que nous dansions en costume -naturel... nouvelle danse... quadrille des Sauvages... - ---Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria l’un des candidats -en théologie. - -Cette proposition fut acceptée à l’unanimité. - -Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le vestiaire des hommes -établi en face du vestiaire des dames, et les couples se firent -vis-à-vis. Van Owen s’était décidément apprivoisé; il regardait -tendrement la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la -peau rosée et douce. - ---Allons, en place, première figure!... fit le «baron». - -Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord on dansa avec une -gravité affectée, comme dans un salon collet-monté, à une soirée de -contrat. Les dames feignant de ramasser leurs robes absentes -s’inclinaient en faisant la révérence, les messieurs exécutaient -gravement et en mesure les pas, contre-pas et entrechats que leur maître -à danser leur avait enseignés. L’effet de ces balancements, de ces -échanges de révérences, de ces croisés, de ces pirouettes, était des -plus comiques, étant donné le costume très sommaire des danseurs. Mais -peu à peu, de part et d’autre, on commençait à sentir la griserie de -l’orgie; on marquait les figures avec plus d’animation; le cérémonial -raide et prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller; à la -fin, les règles du quadrille furent complètement méconnues, danseurs et -danseuses s’enlacèrent comme dans une ronde de démons. Les flammes -ravivées du punch éclairaient comme de grands jets électriques cette -scène, qu’un peintre aurait pu intituler «l’Apothéose de la luxure», -lorsque les portières se soulevèrent et une voix formidable fit entendre -ces mots: «Que personne ne bouge!» - -En même temps Mme Krause apparut en gesticulant, suivie de son -«Arlequin», qui poussait des aboiements aigus: - ---La police! la police! criait-elle, oh! quel malheur! - -Un des agents imposa silence à la vieille; on fit passer les dames à -gauche et les hommes à droite, et lorsque ceux-ci furent habillés, ils -durent donner leurs noms, adresses et qualités. - -Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait. - -Un mois après, Mme de Hagen obtenait son divorce, et un an plus tard, -elle épousait son chambellan, qui tint sa promesse et fit le plus grand -éloge de Stieber dans son clan. - -A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut plus à lutter contre -les hostilités qui avaient entravé sa carrière au début. - -Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu. - -Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey, avait eu l’art de -capter la confiance du roi. - -L’éclat de sa position auprès du souverain excitait l’envie et la -jalousie d’une foule d’autres courtisans. Les adversaires les plus -violents du directeur général de la police étaient les membres du parti -féodal _pur_. - -Cependant le ministère alors aux affaires en Prusse, avec M. de -Manteuffel pour président du conseil, était suffisamment réactionnaire; -il avait habilement escamoté une à une toutes les conquêtes de 1848, -toutes les garanties que la Constitution de 1830, dite «charte Waldeck», -avait assurées à la liberté de la presse et à la liberté individuelle. -Mais, tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait la -fiction constitutionnelle; il n’annihilait pas les deux Chambres, il se -refusait à rétablir le roi absolu, et le seul pas qu’il fit pour -retourner au système féodal, ce fut de charger les grands propriétaires -de rendre la justice sur leurs terres dans les cas de simple police. - -Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui avaient désiré rétablir -la suprématie absolue de la noblesse et faire revivre les traditions du -moyen âge dans toute leur primitive candeur. - -La reine Élisabeth,--l’épouse mystique beaucoup plus que réelle du -roi,--favorisait ces tendances ultra-réactionnaires et encourageait -toutes les conspirations dirigées contre le ministère et la plupart des -hauts fonctionnaires accusés de libéralisme. - -M. de Hinkeldey était surtout «visé» par les «féodaux». On savait qu’il -conférait tous les jours avec le roi, soit dans le petit salon tendu de -damas jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au château de -Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait de beaucoup le séjour à -celui de la capitale. Sa Majesté se faisait raconter par le menu les -petits scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les aventures -croustillantes dont la police était appelée à s’occuper. Le roi, qui -méritait de plus en plus le sobriquet de «Fritz-Champagne», que le -peuple lui avait donné, était toujours de fort belle humeur quand M. de -Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes et d’indiscrétions -piquantes. Tout en écoutant le grand chef de la police, -Frédéric-Guillaume prenait du thé, mais un thé fortement étendu de rhum -de la Jamaïque et «d’arrac»; et, à chaque historiette qui lui était -contée, sa belle humeur augmentait; il lâchait des mots de plus en plus -risqués, il se livrait à des éclats de rire qui ébranlaient les murs du -palais. Parfois ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le -comportaient des accès de gaieté chez un homme tout à fait sain -d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet et des contorsions qui -pouvaient faire prévoir déjà alors quelque fâcheuse catastrophe. - - - - -IV - -M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi.--Le ministère Manteuffel et -la coterie réactionnaire.--Goût du roi pour les histoires -piquantes.--Petites manœuvres de l’Autriche à Francfort.--Où M. de -Bismarck commence à se faire connaître.--La Prusse veut prendre sa -revanche d’Olmütz.--M. et Mme de Bismarck.--Le représentant de la Prusse -enseigne la politesse au représentant de l’Autriche.--La police de M. de -Bismarck et celle de M. Prokesch-Osten.--Comment M. de Bismarck s’empara -de la correspondance de M. Prokesch-Osten.--Le peu de popularité du -représentant de la Prusse à Francfort.--Vol de dépêches commis par le -lieutenant Teschen.--Teschen à la solde de l’ambassadeur de -France.--Entrevue de Teschen avec M. Rothan.--Le roi de Prusse sur le -Rhin.--Un secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans une -armoire.--Le mystérieux «prince d’Arménie».--L’agent secret Hassenkrug à -Mazas.--Opinion de Stieber sur le «prince d’Arménie». - - -Après l’entente d’Olmütz, en 1851, l’ancienne Confédération germanique -fut rétablie conformément aux traités de 1815. - -Les affaires fédérales, qui, selon la tradition populaire, devaient être -discutées et résolues dans un Parlement élu, étaient portées devant le -_Bundesrath_ (Conseil fédéral ou Diète), siégeant à Francfort et composé -de représentants diplomatiques désignés par la cour de chaque État. - -Les petites principautés minuscules étaient réunies en groupes, formés -de cinq ou six de ces États difficiles à percevoir sans verre -grossissant. - -L’Autriche s’était réservé la présidence du Conseil fédéral et elle -employait toutes les ressources imaginables pour tenir la majorité dans -sa main. - -Le cabinet de Vienne profitait de ses relations, souvent fort intimes, -avec les gouvernements des petits États pour faire nommer ambassadeurs à -la Diète des gentillâtres dont les cadets, selon l’ancienne coutume, -servaient dans l’armée autrichienne. Ces jeunes officiers étaient -considérés comme des otages, ils répondaient des bons sentiments et des -votes de leurs pères ou oncles; l’avancement et toutes les faveurs dont -les débutants dans la carrière militaire sont si friands, dépendaient de -l’attitude de leurs ascendants au _Bundesrath_. - -Les résultats de cette politique étaient fort appréciables et la Prusse -avait beaucoup de peine à combattre et à contrebalancer l’influence -autrichienne. - -Or, l’ambassadeur de Prusse chargé de lutter contre la politique de -Vienne n’était autre qu’un gentilhomme de Poméranie, qui s’était fait -remarquer à la Chambre des députés de Berlin par la fougue réactionnaire -de ses discours et quelques mots très mordants à l’adresse des -démocrates[15]. - - [15] Voici une des nombreuses anecdotes attribuées à M. de Bismarck à - l’époque dont nous parlons (1849). Il siégeait dans une commission - avec un des principaux orateurs de l’extrême gauche, connu par sa - petite taille, M. d’Ester. Un jour, le démocrate ayant fortement - déjeuné proposa à M. de Bismarck un échange de promesses portant - que, si l’un ou l’autre parti, les féodaux ou les radicaux, arrivait - au pouvoir, les deux contractants se garantissaient la vie - sauve.--«Non, mon petit d’Ester, répondit le futur chancelier, si - jamais vos amis arrivent au pouvoir, il ne vaudra plus la peine pour - moi de vivre; si mes amis y arrivent, nous vous pendrons;--mais - soyez tranquille, nous serons polis... jusqu’au nœud coulant!» - -M. Otto de Bismarck-Schœnhausen était parti pour Francfort avec la -volonté bien arrêtée de battre en brèche l’Autriche, de prendre en -détail--en attendant le moment où il la prendrait en grand--la revanche -pour les humiliations subies par la Prusse à Olmütz. - -L’humeur batailleuse du représentant prussien se manifestait dans toutes -les occasions. Dès les premières séances de la Diète, il se posa très -carrément en adversaire systématique du cabinet de Vienne, et il groupa -dans sa villa de la Bokenheimer-Strasse tous les éléments susceptibles -d’être entraînés dans un mouvement hostile à l’Autriche. - -Ces soirées de la Bokenheimer-Strasse ne tardèrent pas à devenir -célèbres dans les fastes de Francfort. L’intérieur de la villa, le -service, un domestique assez nombreux et vêtu de livrées somptueuses, -tout cela avait fort grand air; dans les salons, au contraire, on -affectait la simplicité et la cordialité, telles qu’on les célèbre dans -les vieux bouquins et dans les antiques «lieder» germaniques. - -Mme de Bismarck faisait les honneurs de la maison comme une bonne mère -de famille allemande. Quant au «maître», il simulait toujours une gaieté -sans nuages, ou une hilarité qu’il s’efforçait, souvent sans résultat, -de communiquer à ses hôtes. Le buffet était abondamment pourvu, les -tables de whist ou de bouillotte attendaient les amateurs. - -Le premier ambassadeur autrichien, M. le comte de Thun, faisait encore -assez bon ménage avec son partenaire prussien. M. de Bismarck avait, dès -le début, mis son président au pas. La diplomatie autrichienne -n’affectait de hauteur aristocratique que dans ses notes, elle avait des -habitudes familières et même débraillées dans ses rapports avec les -représentants d’États moins considérables. - -C’est ainsi que, peu de temps après son arrivée à Francfort, M. de -Bismarck crut devoir faire une visite au comte de Thun, président de la -Diète. - -C’était, il faut le dire, en plein été, par un après-midi très chaud. - -Le visiteur fut introduit dans un cabinet où il trouva le comte -travaillant en manches de chemise. Sans interrompre sa besogne, M. de -Thun indique un siège à son collègue. Au bout de quelques instants, -lorsqu’il lève le nez de dessus ses papiers, M. de Thun pousse une -exclamation de surprise. - -M. de Bismarck avait ôté sa redingote et son gilet; son buste de -cuirassier n’était plus recouvert que par un simple plastron de toile. - ---Votre Excellence a bien raison, fit en véritable pince-sans-rire M. de -Bismarck; il fait si chaud, vous voyez, j’ai suivi votre exemple. - -Le comte de Thun était un homme d’esprit: il prit la chose du bon côté, -en rit, et depuis, malgré les dissentiments politiques, ses relations -avec M. de Bismarck furent supportables. - -Il n’en fut pas de même avec le comte de Prokesch-Osten, qui succéda à -M. de Thun. - -Le nouveau représentant de l’Autriche était d’un caractère acariâtre, -d’allures cassantes; de plus, il arrivait de Constantinople, où il avait -rempli les hautes fonctions «d’internonce» (ambassadeur), et où -l’influence autrichienne était alors considérable. - -M. de Prokesch-Osten, que l’on a pu revoir plus tard à Paris, où il se -reposait sur ses lauriers, était un diplomate de l’école de Talleyrand -et de Fouché, se servant indistinctement de tous les moyens et de tous -les individus quand il s’agissait d’obtenir un résultat convoité. - -Ennemi de la Prusse, il enrégimentait tous ceux qui avaient des griefs -contre la cour de Berlin. On avait déjà signalé ses accointances avec -des démocrates du plus beau rouge, des chefs de corps francs, des -orateurs de l’Assemblée nationale de 1848. Ce représentant des sabreurs -et des jésuites--qui régnaient alors à Vienne--devenait l’allié des -proscrits, des Hecker et des Struve, lorsqu’il s’agissait de battre la -Prusse en brèche. - -M. de Bismarck aurait donné beaucoup pour convaincre son adversaire de -liaisons démagogiques et démontrer de la sorte quel fonds on pouvait -faire sur la politique du cabinet autrichien, ultra-réactionnaire et -cléricale à Vienne, révolutionnaire à Francfort. - -Pour prouver cette duplicité et en tirer parti, il aurait fallu prendre -M. de Prokesch-Osten sur le fait et avoir quelques-unes de ces preuves -écrites et accablantes qui défient les démentis et les protestations. - -Chacun des deux ambassadeurs avait naturellement sa petite police qui -surveillait l’autre, et il n’entrait aucun personnage politique chez M. -de Prokesch-Osten sans qu’aussitôt M. de Bismarck en fût informé, et -réciproquement; cependant, les informations recueillies par l’envoyé -prussien étaient plus nombreuses, plus exactes, plus précises que celles -du représentant viennois. C’est ainsi que M. de Bismarck apprit que, -deux fois par semaine, le soir, M. de Prokesch-Osten s’enfermait dans -son cabinet de travail avec un écrivain très démocrate jadis, gagné à -l’Autriche, et que le diplomate et le journaliste rédigeaient ensemble -des articles dirigés contre la Prusse, articles que l’écrivain en -question écoulait ensuite dans des feuilles de nuance écarlate du sud de -l’Allemagne et de la Suisse. - -L’ambassadeur autrichien avait coutume de rédiger à l’avance les -brouillons de ces articles, et, en attendant la prochaine conférence -avec son collaborateur, il les enfermait dans le tiroir d’un secrétaire -à cylindre, dans un grand salon qui lui servait aussi de cabinet de -travail. Cette pièce était encombrée de meubles curieux que le diplomate -avait rapportés de ses voyages en Orient, de bibelots de prix, d’objets -d’art, pour la plupart des cadeaux de souverains. M. de Prokesch-Osten -était un amateur, et, comme beaucoup de ses pareils, s’il ne résistait -pas à l’attrait d’acheter, même fort cher, un objet qui lui plaisait, il -ne pouvait se défendre du plaisir de réaliser un gros profit sur tout -bibelot qui avait cessé de lui plaire. - -Quand il voulait se défaire d’un objet, il s’adressait à un marchand -d’antiquités très habile de la Zeil[16], qui était en relation avec -beaucoup de collectionneurs et qui, bien entendu, touchait un honnête -courtage sur tous les marchés conclus par son entremise. - - [16] Principale rue de Francfort. - -Or, un jour, l’ambassadeur autrichien vit arriver un individu à tournure -de Yankee, avec une longue barbe fauve, la figure colorée par le soleil -et le whisky, des bagues plein les doigts et parlant le jargon -anglo-allemand le plus grotesque. - -Le visiteur exotique présenta une carte de maître Samuel Gelbschnabel, -l’antiquaire de la Zeil, et manifesta le désir de voir un meuble à -incrustations, rapporté de Constantinople, que l’Excellence désirait -vendre. L’Américain parut émerveillé, on s’entendit facilement sur le -prix. Le Yankee paya immédiatement, en ajoutant qu’il ferait enlever le -meuble le lendemain. M. de Prokesch-Osten répondit qu’il était forcé de -quitter Francfort pour trois jours, mais qu’il laisserait des ordres à -son majordome. - -Le lendemain, en effet, M. de Prokesch-Osten était parti; deux vigoureux -commissionnaires se présentèrent de la part de l’Américain pour enlever -le secrétaire acheté la veille. Le majordome les conduisit dans le -salon, mais quelle fut sa surprise lorsqu’il les vit charger sur leurs -épaules, non pas le précieux meuble oriental, mais le vulgaire -secrétaire à cylindre. - ---Vous vous trompez, braves gens, leur dit-il, ce n’est pas là le meuble -que vous devez emporter, c’est celui-là. - -Et il désigna du doigt l’objet acheté la veille. - -Mais les commissionnaires insistèrent; ils déclarèrent être sûrs de leur -affaire; on leur avait décrit le meuble très exactement; aucune erreur -n’était possible et ils ne tenaient pas à mécontenter un client -généreux, qui leur avait donné un bon pourboire. Sous ce rapport, ils -pouvaient avoir raison; ils semblaient pris de vin et disposés à faire -du vacarme, si on les contrariait. Pour éviter tout tumulte, le -majordome les laissa faire, persuadé qu’il les verrait revenir au bout -d’une heure pour réparer leur erreur... - -Mais les commissionnaires ne revinrent pas, et lorsqu’à son retour M. de -Prokesch-Osten, très perplexe au sujet de cette substitution, envoya aux -renseignements, il apprit que l’Américain était parti le jour même où -l’achat avait été conclu, en donnant l’ordre de faire envoyer ses -bagages à Berlin. - -Or, le Yankee n’était autre qu’un des collaborateurs les plus assidus de -Stieber, un agent nommé Bormann, expédié de Berlin sur la demande de M. -de Bismarck. Les deux commissionnaires simulant l’ivresse étaient aussi -deux _détectives_, et, une fois maîtres du meuble, ils l’avaient porté à -la villa de la Bockenheimer-Strasse. - -Là, on fit sauter les serrures des tiroirs avec des pinces monseigneur, -et M. de Bismarck se frotta les mains en découvrant ce qu’il cherchait: -une volumineuse correspondance très compromettante, et les minutes de -plusieurs articles écrits de la main de M. de Prokesch-Osten, et dont -l’un, entre autres, contenait de violentes attaques contre le système -monarchique. - -M. de Bismarck s’empressa d’envoyer à Berlin tout le paquet, avec des -indications sur la manière de s’en servir. - -Sa dépêche se trouve tout au long dans le recueil de pièces publiées par -M. de Poschinger: _la Prusse à la Diète_. - -M. de Manteuffel, craignant de blesser les partisans de l’Autriche, -encore très nombreux à la cour de Prusse, ne fit pas publier ces -documents; il se contenta de prévenir le cabinet de Vienne et d’obtenir -le rappel de M. de Prokesch-Osten. - -Néanmoins, l’affaire fut ébruitée, et les procédés dont s’était servi M. -de Bismarck n’augmentèrent pas la sympathie qu’on avait pour lui à -Francfort[17]. - - [17] M. Busch, dans son apologie du chancelier (_Unser Kanzler_), - publiée récemment, mentionne ce curieux incident, mais en attribuant - la découverte de ces pièces au hasard! C’est le cas de rappeler les - vers de Ruy Blas: - - Hasard! - Mets que font les fripons, pour les sots qui le mangent. - -L’ambassadeur prussien n’était guère aimé des habitants de la cité -libre. On se moquait de son air hautain, de ses façons arrogantes, du -monocle qu’il avait constamment fiché dans l’œil et de sa calvitie ornée -des trois cheveux devenus légendaires depuis cette époque. Quand il -sortait, les gamins l’accompagnaient de leurs sifflets et de leurs -huées. Aussi, en 1866, M. de Bismarck s’est-il noblement vengé de ces -petites piqûres d’épingle en imposant une énorme contribution de guerre -aux Francfortois et en confisquant pour toujours leur antique liberté. - - * * * * * - -Pendant la guerre de Crimée, la police secrète de Berlin eut beaucoup à -s’occuper des différents agents russes et français, ainsi que d’une -foule d’aventuriers qui venaient tenter la fortune et essayer leur -savoir-faire dans la capitale de la Prusse, terrain neutre où les -influences tantôt favorables, tantôt hostiles à la Russie l’emportaient -tour à tour. - -La plus célèbre de ces affaires, celle qui eut le plus grand -retentissement, fut le «vol des dépêches» commis par le lieutenant de -Teschen et que découvrit l’infatigable Stieber. - -Nous avons dit un mot des coteries qu’il y avait à la cour de Prusse. -L’une de ces coteries, très puissante, parce que ses chefs, le général -de Gerlach, aide de camp du roi, son frère, juge à la cour de cassation, -et M. Niebuhr, secrétaire particulier du roi, vivaient dans l’intimité -du souverain, était la coterie féodale, appelée aussi _parti de la -Gazette de la Croix_. Ce journal, la plus haute expression de la -réaction, était son _Moniteur_. Le juge de Gerlach y publiait des -_Revues hebdomadaires_, que tous les hobereaux et tous les momiers -dégustaient ligne par ligne. - -Le ministre Manteuffel avait ses raisons pour se méfier des intentions -des hommes de la _Gazette de la Croix_, et il avait gagné à beaux -deniers comptants un ancien officier, M. de Teschen, vieillard âgé de -soixante-dix ans, qui était arrivé à accaparer la confiance de MM. de -Gerlach et Niebuhr. - -L’agent Teschen eut recours aux traditions rudimentaires de la police -prussienne; il acheta les valets de chambre de ces messieurs, et ces -fidèles serviteurs lui communiquaient toutes les lettres que leurs -maîtres recevaient. - -Parfois l’ex-lieutenant prenait copie lui-même de ces lettres, mais -souvent les domestiques lui évitaient cette peine; ils copiaient de leur -plus belle écriture les communications dont ils réservaient la primeur à -l’agent de M. de Manteuffel. - -Teschen s’empressait de communiquer ces lettres à son chef, qui les -payait plus ou moins grassement sur les fonds secrets et faisait servir -les renseignements qu’il apprenait de la sorte aux intrigues qui se -tramaient autour du roi. - -Prévenu à l’avance des intentions et des projets du parti de la _Gazette -de la Croix_, le ministre pouvait dresser à temps ses batteries et parer -les bottes qu’on voulait lui porter. - -Quand ces lettres contenaient des choses désobligeantes pour tel ou tel -personnage, le ministre s’arrangeait de façon à ce que l’intéressé -apprît de quelle manière les amis de M. de Gerlach et de M. Niebuhr le -traitaient. Il grossissait ainsi le nombre des ennemis de ses propres -adversaires. C’était de bonne guerre. Pour se mettre à couvert vis-à-vis -de sa propre conscience, M. de Manteuffel, qui était casuiste à ses -heures, ne demandait jamais à l’honnête Teschen de quelle façon il -s’était procuré ces missives. Évidemment, il devait croire qu’elles lui -étaient tombées du ciel. Parmi ces lettres, il y en avait plusieurs qui -contenaient des imputations très graves, très blessantes, contre le -directeur général de la police, M. de Hinkeldey. - -M. de Manteuffel promit une forte prime à Teschen s’il pouvait se -procurer les originaux et les faire tomber, comme «par hasard», sous les -yeux de M. de Hinkeldey. Grâce à ses éminents collaborateurs -d’antichambre, l’ex-lieutenant réussit à merveille. - -Quarante-huit heures après, M. de Hinkeldey trouva sur son bureau toutes -ces lettres qui l’accommodaient de si belle façon. - -Lorsque l’occasion de traiter de la même manière ces messieurs de la -_Gazette de la Croix_ s’offrit, il ne la manqua pas. - -Pendant deux ans, le ministre Manteuffel accepta et paya les services de -Teschen. Mais au commencement de l’année 1856, un rapprochement s’opéra -entre le premier ministre et le général de Gerlach. Les services de -Teschen devinrent inutiles, et bientôt, au lieu de l’accueillir avec -empressement au ministère, on le traita en solliciteur importun; les -subsides se firent plus rares, enfin ils tarirent complètement. - -Cela ne faisait pas le compte de l’espion. - -Ne trouvant plus preneur pour sa marchandise au ministère d’État, il se -mit en quête d’autres clients. Cet honnête homme en était arrivé à se -persuader qu’il exerçait une industrie des plus honorables, et qu’il -était parfaitement naturel de chercher un débouché pour les produits de -son espionnage. - -M. le général de Gerlach était en relations très suivies avec l’attaché -militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, le comte de Muenster-Mainhœrel. -Celui-ci, très bien vu à la cour et dans les cercles militaires, tenait -le général au courant des mouvements de l’armée russe et des principaux -incidents du siège de Sébastopol. Toutes ses lettres étaient -religieusement copiées par les domestiques et communiquées à Teschen. -Celui-ci comprit quelle importance ces renseignements militaires -pouvaient avoir pour les assiégeants de la grande forteresse russe, et -il ne douta pas qu’on les lui payerait un bon prix. - -Après avoir hésité pendant quelque temps entre l’ambassade britannique -et l’ambassade française, Teschen donna la préférence à cette dernière. - -Il y avait alors à l’hôtel du «Pariser Platz[18]» un jeune secrétaire -d’origine alsacienne, parlant parfaitement l’allemand, très au courant -des hommes et des choses du pays qu’il habitait, et réputé dans le monde -diplomatique pour son esprit d’initiative et son humeur remuante. - - [18] «Place de Paris», où se trouve l’hôtel de l’ambassade de France à - Berlin. - -Grâce à ses connaissances et à l’activité qu’il déployait, on le -considérait comme le bras droit de l’ambassadeur. Ce fut à ce jeune -secrétaire, M. Rothan, que Teschen s’adressa. - -Il lui écrivit un billet non signé, l’informant «qu’un ami de la France» -désirait lui faire une communication de la plus haute importance pour -son pays. Le billet portait que si M. Rothan consentait à écouter cet -«ami de la France» il n’avait qu’à faire insérer dans les annonces de la -_Gazette de Voss_ qu’il était prêt à se trouver tel jour, à telle heure, -au village de Zehlendorf près Berlin. L’inconnu ne manquerait pas de s’y -rendre. - -Le 24 juillet 1855, la _Gazette de Voss_, celle que les Berlinois -appellent la «tante Voss», sans doute parce que dans la langue familière -berlinoise «tante» est synonyme de radoteuse, contenait l’avis suivant: - - _Oui; aujourd’hui 24 juillet, à cinq heures de l’après-midi._ - -A l’heure indiquée, Teschen était au rendez-vous avec la précision d’un -vieux militaire. Mais grand fut son désappointement, lorsqu’à la place -du diplomate français, qu’il connaissait de vue, il fut abordé par un de -ses compatriotes qui l’interpella par son nom. - -Cet individu exhiba une carte de visite de M. Rothan, en ajoutant qu’il -était le fondé de pouvoirs du secrétaire d’ambassade; il dit qu’il -s’appelait Hassenkrug, autrefois employé dans les bureaux de la -préfecture de Berlin, et pour le moment agent secret de l’ambassade de -France. - -Hassenkrug, pour mieux gagner la confiance de Teschen, se lança dans un -interminable récit de ses prouesses, des services rendus à l’ambassade -française, et fit sonner bien haut combien un tel concours était -récompensé largement. - ---Ce ne sont pas des grippe-sous comme nos gens à nous, fit-il, qui -retournent cent fois un billet de cent thalers et se décident à la fin à -ne lâcher qu’un louis d’or. - -Mais Teschen se montra très boutonné. - -L’ancien employé de la police ne lui disait rien qui vaille; il -craignait quelque piège; il se refusa à toute communication s’il n’était -pas mis en présence de M. Rothan lui-même. - -Son désir fut satisfait peu de temps après. - -M. Rothan et Teschen se rencontrèrent au Thiergarten, devenu depuis le -Bois de Boulogne de Berlin, mais qui, il y a trente ans, était un -endroit presque désert, rendez-vous des rôdeurs et des malfaiteurs. - -Le secrétaire d’ambassade fut très frappé des révélations de l’agent; -les renseignements sur le siège de Sébastopol pouvaient être très -précieux pour les généraux alliés, et lorsque Teschen, après avoir lu -les lettres du général Muenster à son ami M. de Gerlach, produisit un -carnet où le général avait l’habitude de résumer au jour le jour ses -entretiens les plus confidentiels avec le roi, M. Rothan, ravi -d’admiration, ne put cacher son enchantement. - -Dans ces conversations quotidiennes du roi avec son ministre, il n’y -avait rien moins que le secret de l’attitude de la Prusse pendant toute -la guerre de Crimée. Ce que l’ambassadeur de France et celui -d’Angleterre, ce que les ministres des affaires étrangères des deux -États se cassaient la tête à deviner, était là! Frédéric-Guillaume -pensait tout haut avec ses amis du parti de la _Gazette de la Croix_. - -M. Rothan demanda de lui-même à revoir Teschen, et il fut convenu que -les entrevues auraient lieu au domicile des époux Hauptmann, famille de -petits négociants, et dont l’appartement modeste et retiré devait -échapper à toute surveillance. - -Lorsque, deux jours plus tard, Teschen se rendit à l’endroit indiqué, il -n’y trouva que la dame Hauptmann. Elle lui apprit que M. Rothan était -empêché de venir ce jour-là, mais qu’elle était chargée de lui remettre -quelque chose. Ce «quelque chose» était une enveloppe contenant cinq -billets de mille francs. Teschen, qui n’était pas habitué à tant de -générosité, faillit se trouver mal de joie. - -Il continua pendant plus de six mois à tenir l’ambassade de France au -courant de tout ce qu’il savait et celle-ci paya largement ses services. - -Au mois de septembre 1855, le roi Frédéric-Guillaume entreprit une -excursion sur les bords du Rhin. M. Rothan chargea Teschen de se rendre -dans ce pays enchanteur et d’observer de très près ce qui allait s’y -passer. - -L’idée de la conquête des bords du Rhin obsédait déjà quelque peu les -Tuileries; il importait de connaître exactement le degré de popularité -dont le roi jouissait dans cette partie de ses États. - -Fidèle à ses traditions de libéralité, M. Rothan remit mille francs à -son agent à titre de frais de voyage. Pour le coup, le secrétaire de -légation fut roulé comme une simple cigarette. M. Teschen empocha la -somme et partit pour Neustadt, à quelques lieues de Berlin, où il se -reposa au sein de sa famille de ses glorieuses fatigues. - -De retour dans la capitale, il raconta à son patron qu’il avait été aux -bords du Rhin, qu’il s’était donné énormément de mal, mais comme le roi -était entouré d’une nuée d’agents, il lui avait été impossible -d’apprendre même combien Sa Majesté buvait de bouteilles de vin de -Champagne dans la journée. - - * * * * * - -Quelque temps plus tard, M. Rothan reçut à l’hôtel de l’ambassade de -France la visite d’un inconnu qui insista vivement pour le voir. - -Introduit dans le cabinet du secrétaire de légation, cet individu mit M. -Rothan en garde contre le même Hassenkrug, qui, depuis plusieurs années, -servait d’agent à l’ambassade de France, et que M. Rothan avait envoyé à -Zehlendorf lors du premier rendez-vous donné par Teschen. - -Au dire de l’inconnu, Hassenkrug, comme beaucoup de ses confrères, -jouait double jeu, ou plutôt mangeait à deux râteliers. Il touchait à -l’ambassade de France et renseignait également l’ambassade de Russie. Et -comme M. Rothan parut douter du fait, l’inconnu lui résuma très -fidèlement un entretien qui avait eu lieu quelques jours auparavant -entre le diplomate français et son agent, dans le domicile de ce -dernier. - -Selon l’inconnu, un secrétaire de l’ambassade de Russie, caché dans une -armoire, avait écouté cet entretien et s’était empressé de mander ce -qu’il avait entendu à son gouvernement. Le délateur avait eu -connaissance de la dépêche. - -Sans savoir positivement jusqu’à quel degré cet individu, qui déclarait -se nommer Henfelder, méritait créance, M. Rothan se hâta d’avertir -Teschen d’être sur ses gardes, car Hassenkrug pouvait également dénoncer -ses relations avec l’ambassade de France. Mais déjà il était trop tard. -Hassenkrug avait parlé. Stieber faisait filer l’ex-lieutenant; et -lorsqu’on sut que l’on trouverait enfin chez lui les preuves de sa -culpabilité, on l’arrêta sous l’accusation de vol de dépêches et de -haute trahison. - -En même temps, les époux Hauptmann et Henfelder (l’inconnu qui avait -averti M. Rothan) furent mis en lieu sûr. - -Le soir même, M. de Hinkeldey présentait au roi un rapport sur cette -affaire et il recevait l’ordre formel de faire instruire le procès non -pas par voie ordinaire, mais par la police, en gardant les accusés au -secret le plus rigoureux. L’innocence de Henfelder fut bientôt -démontrée. Sollicité par les parents de l’inculpé, M. de Hinkeldey signa -pendant un dîner chez le ministre de la justice l’ordre de sa mise en -liberté. Plus tard, les époux Hauptmann, qui avaient servi -d’intermédiaires, bénéficièrent aussi d’une ordonnance de non-lieu; -seul, Teschen passa en jugement vers la fin de l’année 1856. - -Quant à M. Rothan, on sait qu’il a continué sa brillante carrière, -interrompue par la chute de l’empire. Il est devenu depuis un écrivain -remarquable dont les ouvrages pleins de révélations et d’aperçus hardis -et nouveaux contribueront certainement à fixer l’histoire contemporaine. - - * * * * * - -Pendant la guerre de Crimée, la police berlinoise eut des démêlés avec -un prétendu agent russe nommé Klindmorff, que l’on soupçonnait d’être -envoyé pour découvrir le secret du fusil à aiguille, dont on parlait -déjà tout bas. - -La police prussienne s’occupa également beaucoup à la même époque d’une -individualité restée énigmatique, malgré toutes les tentatives qu’on fit -pour découvrir son identité. - -Sous le titre un peu fantastique de prince d’Arménie, ce personnage -parvint à s’introduire dans la société berlinoise, grâce à des -recommandations émanant de cette même Mme de X... que nous avons vue -figurer dans un chapitre précédent. - -Cette parente de Napoléon III n’avait pas tardé à se brouiller avec le -chef de sa famille pour des raisons qui n’ont jamais été exactement -connues, mais où le sentiment, la politique et les questions d’argent -entraient à doses différentes. Elle s’était retirée en Savoie, dans une -belle propriété qu’elle venait d’acquérir, et où l’on faisait des vers, -de la musique, tout en devisant de choses tendres. Le mari existait -toujours pour ceux qui le connaissaient, sauf pour sa femme, qui avait -toutes les allures libres d’une jeune veuve. Les relations nouées par -Mme de X... avec la diplomatie allemande continuaient, bien qu’elle ne -fût plus si bien posée pour fournir sur son cousin des renseignements -aussi détaillés et aussi précis qu’à la veille du coup d’État. Elle -avait donc qualité pour donner des recommandations et elle ne les -marchandait pas quand elle avait affaire à un beau cavalier, d’une mine -avenante, dont les traits avaient la correction et la grâce séduisante -du type grec le plus accompli et qui se présentait avec le titre quelque -peu hypothétique mais ronflant d’Altesse. Malheureusement la police -berlinoise se méfiait du bel oriental protégé par Mme de X..., et M. de -Hinkeldey l’avait particulièrement en grippe sans que l’on sût pourquoi. - -Le pseudo prince s’était plaint à la police de ce que la propriétaire de -l’appartement garni qu’il occupait ouvrait toutes ses lettres. La bonne -femme, qui agissait en vertu d’ordres secrets de la police, ne fut -nullement inquiétée. En revanche, le prétendu prince fut happé au -collet; mais comme on ne pouvait pas le faire passer en jugement, -puisqu’il n’avait commis aucun délit, le directeur général de la police -l’enferma dans une maison de correction, où les mendiants et les -vagabonds étaient détenus par ordre de l’administration. On raconte que -le beau prince d’Arménie avait beaucoup plu à certaines dames de Berlin, -et que parmi celles sur lesquelles il exerçait la plus grande impression -se trouvait une femme à qui M. de Hinkeldey s’efforçait vainement de -faire agréer ses hommages. L’acharnement que M. de Hinkeldey mit à -poursuivre le malheureux semble démontrer qu’il devait entrer quelque -grief personnel dans cette «fringale» de persécution. - -M. de Hinkeldey alla lui-même un jour à la maison de correction où le -prince était détenu, et il le fit amener devant lui. - -Quand il vit arriver le jeune homme, qui portait les vêtements bourgeois -qu’il avait au moment de son arrestation, le directeur de la police -entra dans une violente colère, demandant pourquoi on n’avait pas mis à -l’Altesse le costume de la prison.--Il donna l’ordre de l’en revêtir -immédiatement. Pendant tout cet entretien ou plutôt cet interrogatoire, -M. de Hinkeldey se montra brutal, emporté, grossier, tandis que le -prince d’Arménie lui opposa le plus grand calme. Malgré tout son désir -d’être désagréable au jeune homme et en dépit de toutes ses rancunes -diverses, il ne put le garder sous les verrous et dut se contenter de -l’expulser. L’affaire avait commencé à s’ébruiter et différentes -influences s’étaient mises en campagne en faveur du noble jeune homme, à -qui l’on s’intéressait beaucoup, non seulement dans les chancelleries, -mais encore dans les boudoirs. - -Plus tard la police berlinoise fit tous ses efforts pour percer le -mystère que le détenu avait laissé planer sur son origine et sur sa -personne; différents rapports furent adressés au successeur de M. de -Hinkeldey: tantôt on représentait cet énigmatique personnage comme le -bâtard d’un prince oriental, tantôt on l’identifiait avec des escrocs, -condamnés par les tribunaux; mais tous ces renseignements se -rapportaient à d’autres, et aujourd’hui encore on serait embarrassé de -dire si ce fut un prince authentique qui, vers 1855, porta pendant -quelques jours le pantalon et le sarrau de toile bise des détenus -correctionnels. Une chose est certaine, c’est qu’il était oriental, et -peut-être ne s’avance-t-on guère en affirmant qu’il devait être à peu -près chez lui dans le palais du souverain de Cettinje. - -Les deux incidents que nous venons de relater eurent des épilogues qui -sont rapportés dans les mémoires de Stieber. - -M. Rothan avait gardé une forte dent--cela se conçoit--contre l’agent -Hassenkrug, qui introduisait les diplomates russes dans les armoires -pour surprendre les confidences des diplomates; qui touchait à la fois -des subsides des Français et des Russes, et qui faisait incarcérer les -meilleurs espions de l’ambassade[19]. - - [19] Parmi les papiers surpris par Teschen et livrés à M. Rothan, se - trouvait entre autres une lettre autographe de l’empereur Nicolas, - donnant des détails très précis sur l’état des forces russes dans - Sébastopol et indiquant jusqu’à quelle date la forteresse pourrait - tenir. On juge combien ces renseignements étaient précieux pour le - gouvernement de Napoléon III. - -Feignant d’ignorer la double trahison de l’espion, M. Rothan continua de -l’accueillir et de l’employer dans des circonstances peu importantes, -mais qui suffisaient à confirmer Hassenkrug dans l’idée qu’il pouvait -toujours se considérer comme un agent dont la fidélité n’était pas -suspectée. - -Au commencement de l’année 1857, M. Rothan, qui avait son plan, pria -Hassenkrug de se charger de quelques commissions pour sa famille à -Paris, ne pouvant se rendre lui-même en France en ce moment. Hassenkrug, -enchanté de faire sans bourse délier une excursion dans la «Babylone -moderne», accepta avec empressement; mais à peine eut-il passé la -frontière qu’un commissaire de police lui mit la main au collet et le -dirigea sous bonne escorte à Mazas, où il fut gardé pendant quatorze -mois. On était alors en plein despotisme impérial, on s’inquiétait -médiocrement d’un étranger arbitrairement détenu, surtout s’il n’était -pas réclamé par son ambassade. Or, le ministre prussien se serait bien -gardé d’intervenir en faveur de Hassenkrug, dont on redoutait les -révélations sur l’espionnage des conservateurs prescrit par M. de -Manteuffel. - -En 1859, Hassenkrug fut rendu à la Prusse. On ignore ce qu’il est -devenu. - -L’autre épilogue regarde le pseudo-prince monténégrin. Stieber assure -que M. de Hinkeldey croyait deviner dans ce personnage un agent -politique, à cause de lettres trouvées en sa possession et dans -lesquelles il était question, en termes très sympathiques, de Louis -Blanc et de Kossuth. Ce fut là une des raisons qui fit si durement -traiter le malheureux oriental. - -Vingt années plus tard, l’écrivain Gustave Rasch, voyageant dans le -Monténégro, visita la prison d’État de Cettinje, car la petite -principauté s’est offert ce luxe. Il fut frappé de la bonne mine et de -l’allure distinguée d’un détenu, qui était particulièrement bien traité -et dont toute l’occupation consistait à donner des leçons de langues -étrangères au personnel de la prison. Ce captif raconta au voyageur -prussien qu’il était le «prince d’Arménie», dont l’affaire avait causé -tant de bruit à Berlin. - -Pourquoi l’ex-prince était-il réduit à la condition de prisonnier -d’État? C’est ce que M. Gustave Rasch a négligé de nous apprendre; mais -il est probable que, contrairement au cas de Bilboquet dans les -_Saltimbanques_, la politique n’était pas étrangère à l’événement. - - - - -V - -M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police.--Comment étaient -traités les créanciers de MM. les officiers.--Ordre du roi de supprimer -les tripots.--L’expédition de M. de Hinkeldey au _Jockey-Club_.--Les -susceptibilités de M. de Rochow.--Affront public fait à M. de -Hinkeldey.--Celui-ci prend la résolution de se battre.--Un dîner de gala -à Potsdam.--M. le pasteur Richter.--M. de Hinkeldey est tué par M. de -Rochow.--Souscription à la Bourse de Berlin.--Le roi suit le convoi de -M. de Hinkeldey.--Le prince Napoléon à Berlin.--Folie et mort de -Frédéric-Guillaume. - - -Nous arrivons maintenant à un événement des plus poignants, qui eut une -grande portée politique, et qui, en précipitant peut-être le dénouement -d’une crise, provoqua un changement de front dans les procédés et la -manière d’être oppressive et tracassière de la police prussienne. Nous -voulons parler du duel dans lequel fut tué d’un coup de pistolet le -grand maître de cette police, le confident de Frédéric-Guillaume, M. de -Hinkeldey. - -Pour comprendre les origines de cette rencontre, qui se termina d’une -façon si tragique, il est nécessaire que nous disions encore quelques -mots de cette police, qui, avec MM. de Hinkeldey et Stieber pour chefs, -fut l’instrument par excellence de la réaction en Prusse, alors que -l’état de siège et la dictature militaire avaient cessé depuis -longtemps. - -Cette police était un véritable Protée; elle revêtait toutes les formes, -s’affublait de tous les costumes, se manifestait sous toutes les -espèces. Elle se mêlait de ce qui ne la regardait et de ce qui ne la -concernait pas; elle était une complice pour ceux qui jouissaient de -hautes protections ou à qui était familier l’art de gagner les bonnes -grâces de ses séides; par contre, elle inspirait la terreur à tous ceux -qui ne réunissaient pas les conditions indiquées. M. Stieber et ses -sous-ordres avaient surtout à intervenir dans les contestations entre -créanciers et débiteurs. En pareil cas, on arrêtait tout simplement les -débiteurs récalcitrants ou les créanciers trop exigeants (selon que -l’adversaire de l’un ou de l’autre s’était _entendu_ avec l’autorité) et -on les gardait sous clef jusqu’à ce qu’ils se fussent arrangés avec -l’autre partie. Il va sans dire que celles des parties pour qui la -police s’était mise en campagne ne manquait pas de témoigner sa -reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. C’était là le -casuel attaché aux différentes places; et franchement, comme tout ce -monde de fonctionnaires était assez chichement payé, il ne faut pas -s’étonner si ces messieurs battaient monnaie comme ils pouvaient. - -L’intervention de la police était surtout fréquente quand il s’agissait -de dettes d’officiers. Hâtons-nous de dire que les individus contre -lesquels on procédait n’étaient pas bien intéressants. Il s’agissait, la -plupart du temps, d’affreux usuriers, de marchands de crocodiles -empaillés comptant 100 à 1,000 (oui, mille pour cent!) d’intérêts, et -parfois même de véritables escrocs, qui faisaient souscrire des billets, -promettaient de les «passer» et ne remettaient rien à leur victime, qui, -à l’échéance, était cependant obligée de payer l’effet. Ces oiseaux aux -griffes et au bec crochus ne se contentaient pas de billets, ils -exigeaient de leurs créanciers un «revers» dans lequel ceux-ci -s’engageaient SUR LEUR HONNEUR DE GENTILHOMME ET D’OFFICIER à payer à -l’échéance l’effet souscrit. - -Ce document s’appelait un _Ehrenschein_. - -Entre les mains de l’usurier, c’était une arme terrible; car, si le -non-payement de la valeur souscrite n’exposait le malheureux qu’à des -poursuites civiles, la production de l’_Ehrenschein_ pouvait le faire -chasser ignominieusement de l’armée et le mettre au ban de la société. - -Les officiers contractaient beaucoup de dettes; ils y étaient forcés par -l’exiguïté de leur solde, et puis c’était de bon ton. Il y eut de -nombreux suicides et des désertions, à un tel point que le roi -Frédéric-Guillaume s’en émut. - -Il fit appeler Stieber à Potsdam. - ---Il faut que vous tiriez mes officiers des griffes de ces juifs, -dit-il; cela devient inquiétant; informez-vous de tous ceux qui ont des -dettes. Saisissez les billets, faites venir l’usurier et offrez-lui le -remboursement de l’argent réellement avancé avec les intérêts au denier -cinq. - -C’était, comme on le voit, le procédé dont use le père Poirier envers -les créanciers de son noble gendre, dans la belle comédie d’Augier. - ---Et, demanda Stieber, si l’usurier refuse l’arrangement? - ---Alors, il n’aura pas un liard et vous l’enverrez aux cinq cents -diables. - -Stieber a déclaré plus tard au cours d’un des procès qui lui furent -intentés pour abus du pouvoir lors de l’avènement du ministère libéral, -que si le roi lui eût donné l’ordre d’arrêter le premier ministre et ses -collègues, il n’aurait pas hésité à exécuter cet ordre, sans se soucier -de la Constitution et des lois existantes. - -Il n’eut donc pas le moindre scrupule à agir selon les instructions de -son royal maître. A partir de ce moment, ce fut dans le bureau du chef -de la sûreté que les affaires d’intérêts de MM. les barons, comtes et -autres officiers titrés de la garde furent «arrangées», et aucun de ces -preux ne songea à récuser cette singulière juridiction. - -L’usurier était obligé d’en passer absolument par les conditions que lui -imposait son débiteur. - -Que pouvait-il faire? La police commençait par s’emparer du billet; si -le porteur se refusait à le livrer, on le fourrait en prison; s’il -l’avait remis à un avocat (faisant fonction d’huissier) pour entamer les -poursuites, un agent de police muni d’un ordre formel se rendait chez -l’homme de loi et s’emparait du titre de la dette. Le débiteur était -libre d’indiquer telle somme qui lui convenait, comme lui ayant été -réellement remise; on ne croyait que sa parole et nullement le dire du -créancier: de cette manière il arrivait que le chrétien, au lieu d’être -volé par le juif, le volait. - -Le roi avait déclaré qu’il payerait sur sa cassette le montant des -traites, revu et considérablement réduit, quand l’officier serait trop -pauvre pour acquitter lui-même la somme. A cet effet, Stieber fut mis en -rapport avec le trésorier de la liste civile, M. Schœnnig, qui, à -différentes reprises, lui remit des sommes importantes, trop importantes -même au gré du roi, qui commençait à trouver que ses officiers avaient -le double tort de souscrire trop facilement des billets et d’être trop -souvent insolvables. - -Sa Majesté s’entretenait un jour de l’inconvénient de cette situation -avec M. de Hinkeldey, qui ne voyait pas de fort bon œil la faveur -toujours croissante de son subordonné. Bien que son chef hiérarchique ne -l’eût pas proposé le moins du monde pour cette distinction, Stieber -avait reçu tout récemment l’ordre de l’Aigle Rouge. M. de Hinkeldey, -sachant combien cette affaire des dettes d’officiers tenait à cœur au -roi, s’efforça de se rendre utile. - ---Voyez-vous, sire, fit-il, ce qui perd nos officiers, c’est le jeu -effréné auquel ils se livrent. Les rapports de mes agents me signalent -tous les jours l’ouverture de nouveaux tripots, où de petites fortunes -sont aventurées sur une carte. - -Le roi, qui, depuis quelque temps et surtout depuis l’affaire des -dépêches Teschen, donnait des signes d’une irascibilité nerveuse -extraordinaire, se traduisant par de véritables accès de fureur, frappa -un grand coup de poing sur le guéridon de marbre devant lequel il était -assis: - ---Pourquoi tolérez-vous ces tripots?... Parbleu! ces messieurs trouvent -cela très joli et très commode; ils perdent, ils s’en vont faire des -billets, et à l’échéance c’est la cassette royale qui paye. Eh bien! -non, il faut que cela finisse, je ne comprends pas que vous n’ayez pas -encore agi. - ---Mais, sire, objecta M. de Hinkeldey, c’est que les hôtes de ces -tripots ne sont pas les premiers venus; il y a parmi eux de grands noms, -même des membres de la Chambre des Seigneurs. - ---Qui, par exemple? - ---M. de Rochow, sire. - ---Oui, il a toujours eu des goûts dissipateurs, celui-là. Où se -réunissent ces messieurs? - ---A l’hôtel du Nord, où ils ont créé un «Jockey-Club». - ---Eh bien, monsieur de Hinkeldey, j’entends que dans les quarante-huit -heures le Jockey-Club soit fermé et les scellés apposés sur les locaux -où l’on joue; c’est dit, n’est ce pas? - -M. de Hinkeldey s’inclina profondément et sortit, ne pouvant réprimer -sur ses lèvres un sourire de satisfaction et de triomphe. - -Une vieille inimitié existait entre M. de Hinkeldey et ce comte de -Rochow, issu d’une des plus nobles familles de l’ancienne Prusse. Cette -aristocratie considérait toutes les charges de l’État comme autant de -fiefs qui lui revenaient de droit. Lorsqu’un étranger de petite -extraction arrivait à une position importante, ces messieurs le -regardaient comme un aventurier et ne lui marchandaient pas leur -opinion. A plusieurs reprises, de petits conflits, des froissements -avaient eu lieu entre le directeur de la police et le jeune comte; M. de -Hinkeldey était donc enchanté de pouvoir lui faire sentir son autorité. - - * * * * * - -Un soir de juillet 1855, pendant que la partie chauffait dans les salons -du Jockey-Club, une expédition s’organisait à l’hôtel de la direction -générale de police. Un commissaire recevait les dernières instructions -du chef, tandis que quatre agents et une douzaine de gendarmes étaient -réunis dans une grande salle voûtée, prêts à partir au premier signal. - -A minuit la colonne s’ébranla. Agents et gendarmes rasèrent les maisons -comme des larrons méditant un mauvais coup. Toutes les boutiques étaient -hermétiquement closes, les bons bourgeois de la capitale dormaient du -sommeil du juste, leurs appartements étaient plongés dans l’obscurité la -plus profonde. De loin en loin un rayon de lumière filtrait au ras du -sol, par les soupiraux d’une de ces caves-restaurants qui, moyennant -certains arrangements, avaient le droit de débiter de la bière blanche -et du kummel pendant toute la nuit. - -Au milieu de la ville noire et silencieuse, le premier étage de «l’hôtel -du Nord» resplendissait de lumières; quelques fenêtres toutes grandes -ouvertes laissaient pénétrer dans les salons l’air tiède de cette belle -nuit d’été. Les membres du Jockey-Club, croyant n’avoir de comptes à -rendre à personne, ne se cachaient pas. - -En se dressant sur la pointe des pieds de l’autre côté du trottoir, le -passant pouvait parfaitement suivre les péripéties des différentes -parties engagées autour de trois tables. - -On jouait gros jeu pour l’époque et pour les habitudes modestes de -l’ancien Berlin. L’or était réuni en tas, les rouleaux de thalers et de -doubles thalers s’alignaient à l’infini et les billets de caisse -s’amoncelaient en paquets d’une respectable épaisseur. Le comte de -Rochow tenait la banque; c’était un bel homme, très grand, très sec et -très distingué dans son maintien, un gentilhomme de race. Les autres -joueurs appartenaient tous à l’aristocratie, ils étaient également -officiers de l’armée active ou de la landwehr. - ---Messieurs, il y a deux cents frédérics en banque, dit M. de Rochow; -qui est-ce qui les tient? - ---Moi! moi! répondirent de plusieurs côtés de jeunes seigneurs; et en -moins d’une minute le tableau fut couvert de nouveaux rouleaux de -monnaie et de liasses fraîches de bank-notes. - ---J’abats neuf, fit le banquier;--à vous le sort, ajouta-t-il en -poussant le paquet de cartes vers un des «pontes». - -Mais au moment où celui-ci voulut «donner», l’attention des joueurs fut -attirée par un carillon énergique suivi du bruit d’une assez vive -discussion. - -Quelques-uns des partenaires quittèrent les tables et coururent aux -fenêtres pour voir ce qui se passait. - -Ils aperçurent le portier de l’hôtel se querellant avec plusieurs -individus qui voulaient pénétrer dans l’intérieur de la maison malgré la -résistance du concierge. - -A quelque distance, on voyait briller les casques des gendarmes. - ---Mais c’est la police! firent quelques jeunes gens, que peut-elle bien -nous vouloir? - ---Je vais le savoir, dit M. de Rochow en se levant de son siège. - -Quelques instant après, suivi de la plupart des joueurs, il intervenait -dans le colloque très animé entre le portier de l’hôtel et le -commissaire, qui, un ordre à la main, demandait impérieusement qu’on lui -livrât passage ainsi qu’à ses gens. - -M. de Rochow protesta très vivement. - ---Nous sommes chez nous, nous ne sommes pas des escrocs, nous jouons -entre nous, personne n’a rien à y voir. - ---J’ai reçu mes ordres, monsieur le comte, répondit le commissaire, -imperturbable, je suis obligé d’obéir. - -M. de Rochow prit le papier et l’examina à la lueur d’un bec de gaz: - ---Ah! c’est M. de Hinkeldey, dit-il, qui vous a donné cet ordre, je le -reconnais bien là; eh bien, j’en ferai mon affaire, vous pouvez le lui -dire: il se conduit avec nous comme le dernier des cuistres! - -Le commissaire avait profité de ce que la porte était entrebâillée pour -se glisser dans le vestibule de l’hôtel; sur un signe, les agents -l’avaient suivi. - -Mais les joueurs n’étaient pas d’humeur à se laisser troubler; à peine -arrivés dans le salon de jeu, le commissaire et son monde se virent -entourés de tous les côtés et sérieusement menacés. Un hobereau -mecklembourgeois taillé en hercule avait saisi un des policiers par la -peau du cou et se disposait tout tranquillement à le jeter par la -fenêtre. Le commissaire avait reçu un formidable coup de poing, quand, -sur un appel, les gendarmes accoururent, bousculant le malencontreux -concierge, qui cherchait toujours à s’opposer à cette invasion. La vue -des uniformes refroidit beaucoup l’ardeur des gentilshommes, à qui la -livrée du roi inspirait instinctivement un certain respect. Ils -laissèrent saisir les enjeux, mettre les scellés et ils sortirent -ensuite jusque sur le trottoir de _Unter den Linden_, où ils passèrent -une bonne partie de la nuit, déblatérant à plein gosier contre la police -et en particulier contre M. de Hinkeldey. - -Le lendemain M. le comte de Rochow envoyait des témoins au directeur -général. M. de Hinkeldey reçut très brutalement les envoyés et se -retrancha derrière les obligations professionnelles, d’autant plus -impérieuses dans ce cas, qu’il agissait d’après les ordres du roi. M. de -Rochow écrivit alors une lettre au directeur général de la police, dans -laquelle il le traitait de lâche et lui exprimait tout son mépris. M. de -Hinkeldey jugea bon de ne pas y répondre. Seulement, le soir même il -mettait ce papier sous les yeux du roi. - ---Promettez-moi de ne pas vous battre, lui dit Frédéric-Guillaume. C’est -en vertu de mes prescriptions formelles que vous avez agi; s’il vous -arrivait un malheur, c’est sur moi qu’il retomberait. - -A la suite de cet incident, la faveur du directeur général de la police -ne fit que croître; il était certainement le personnage le mieux vu de -Sa Majesté; il faisait la pluie et le beau temps à Sans-Souci, où -Frédéric-Guillaume s’était décidément fixé. - -Vers le milieu du mois de mars 1856, les officiers de cavalerie de la -landwehr du Brandebourg organisèrent un grand carrousel, qui eut lieu -dans le manège des gardes du corps. - -Les meilleurs cavaliers du royaume, costumés en chevaliers du moyen âge, -armés de toutes pièces, montant de superbes chevaux empanachés et -caparaçonnés comme à Bouvines et à Azincourt, suivis de leurs écuyers -portant leurs épées et leurs boucliers, devaient exécuter les plus -brillantes passes d’armes en présence des nobles dames et demoiselles -magnifiquement parées et mollement renversées dans des fauteuils aux -dossiers armoriés, dans des tribunes drapées de brocart et d’étoffes -richement brodées. La cour tout entière, les hauts dignitaires de -l’armée, les grands fonctionnaires, les ambassadeurs avaient été -invités;--seul, soit effet du hasard, soit à dessein, le directeur -général de la police n’avait pas reçu de carton historié et enluminé, -couvert d’arabesques au milieu desquelles se détachaient des lettres -gothiques portant que M. X... était prié d’honorer de sa présence la -fête dont tout le high-life s’entretenait. Déjà la société la plus -aristocratique, la plus exclusive qu’un d’Hozier eût pu rêver, était -rassemblée dans les loges et sur les gradins; des hérauts, dont le -costume emprunté au Musée était d’une authenticité rigoureuse et dont le -pourpoint portait par devant et par derrière l’aigle de Prusse aux ailes -déployées, avaient sonné une fanfare retentissante pour saluer l’entrée -de la famille royale; on n’attendait plus que l’ordre de Sa Majesté pour -commencer les exercices, quand la portière du fond, qui fermait l’entrée -du manège, se souleva, et M. de Hinkeldey, en grand uniforme, avec -toutes ses décorations, parut, donnant le bras à une jeune dame d’une -beauté extraordinaire. - -C’était la comtesse R..., celle-là même auprès de qui le malheureux -pseudo-prince d’Arménie avait montré tant d’assiduité, une Autrichienne -de race roturière, qui avait épousé, Dieu sait grâce à quels sortilèges, -un général de S. M. Impériale dont elle portait très allègrement le -deuil. M. de Hinkeldey, connu comme un soupirant malheureux auprès de la -superbe Viennoise, était rayonnant. A l’entrée de l’arène, le couple -s’arrêta quelques instants; le directeur général de la police sembla -chercher du regard un fauteuil disponible pour sa compagne. Il allait -s’avancer, quand un jeune homme en uniforme de dragon bleu, portant au -bras le brassard blanc et noir auquel on reconnaissait les commissaires -de la fête, lui barra le passage. M. de Hinkeldey, malgré son assurance, -pâlit en reconnaissant ce commissaire: c’était M. de Rochow. Celui-ci -s’inclina profondément devant la dame, et d’un ton froidement poli: - ---Veuillez me montrer votre invitation, monsieur, dit-il au directeur -général. - -M. de Hinkeldey sentit le sang lui monter au visage. Il devint rouge -cramoisi. - ---Je n’en ai pas, monsieur, fit-il, en cherchant à se contenir; mais je -suis le directeur général de la police, ajouta-t-il, et comme tel j’ai -le droit d’entrer partout où se trouve Sa Majesté. - ---Pardon, monsieur, répondit M. de Rochow avec hauteur; ici le roi est -l’hôte de ses officiers, il est en parfaite sûreté au milieu de nous et -nous n’avons pas besoin de la police pour le garder. Si vous n’avez pas -d’invitation, veuillez vous retirer pour éviter un éclat... Quant à -madame la comtesse, fit le gentilhomme avec une exquise politesse, si -elle veut me faire l’honneur d’accepter mon bras, je la conduirai au -fauteuil qui lui est réservé. - -Mme de R..., sans se soucier de son cavalier, remercia M. de Rochow -d’une gracieuse inclinaison de la tête; elle prit le bras que l’officier -lui offrait, et tous deux s’éloignèrent. - -Ce petit colloque avait attiré l’attention de quelques spectateurs; la -honte, la confusion et la colère du directeur général en furent -augmentées. «Ah! je le tuerai! je le tuerai!» fit-il en quittant le -manège. - ---Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le valet de pied. - ---Chez le général Münchhausen, répondit M. de Hinkeldey en montant dans -sa voiture, dont il ferma la portière avec tant de violence que les -vitres volèrent en éclats. - -Le général Münchhausen, aide de camp du roi, était le seul qui, dans -tout l’entourage de Frédéric-Guillaume, vît sans jalousie et sans -amertume l’élévation de M. de Hinkeldey. Les deux hommes s’étaient liés -d’une amitié solide. En cette circonstance délicate, la première pensée -de M. de Hinkeldey fut d’aller demander conseil à son ami. - -Après avoir écouté le récit du chef de la sûreté: - ---Cette fois, dit le général, il est difficile, sinon impossible, -d’éviter une rencontre. L’offense a été publique, il faut une réparation -publique. - ---Aussi, dit M. de Hinkeldey, suis-je bien résolu à me battre; vous -serez mon second[20]. - - [20] Dans les duels allemands, un seul témoin, un «second», est - regardé comme suffisant. - ---Je ne puis vous refuser ce service, mon ami... Espérons en Dieu et -prions-le de se prononcer pour vous, car vous êtes dans votre bon droit. -Vous savez que M. de Rochow est une des plus fines lames de l’armée; -pour que les chances soient plus égales, nous choisirons le pistolet. - ---Je m’en remets complètement à vous; épée ou pistolet, quelle que soit -l’arme qu’on me mettra entre les mains, je saurai la manier, et malheur -au misérable qui m’a humilié devant _elle_! - -Le général parut réfléchir quelques instants, puis saisissant les deux -mains de Hinkeldey: - ---Oh, mon ami! fit-il d’un ton de prédicateur, souvenez-vous que nous -sommes tous dans la main de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que -vous avez à remplir envers votre maître et des éventualités qu’il faut -prévoir, même si elles ne devaient pas se réaliser, comme je l’espère -bien. - ---Vous avez raison, général, dit froidement le directeur de la police, -et pour vous prouver qu’il n’y a pas besoin de me rappeler au sentiment -du devoir, je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une -petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur de mon cabinet de -travail. Le panneau qui la cache est masqué par le portrait du roi, -au-dessus de mon secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou -doré dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un ressort et -ouvrir le panneau. Dans cette cassette se trouvent rangés, par ordre de -date et soigneusement classés, tous les papiers secrets de la police, et -notamment les lettres que notre maître m’a fait la grâce de m’adresser. -S’il m’arrive malheur, vous remettrez cette clef à Sa Majesté; nul ne -doit toucher à ces archives secrètes avant lui! - -M. de Münchhausen prit d’un air solennel la petite clef en fer forgé: - ---Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure, je vous aurai rendu -cette clef, mais ce que vous faites là est d’un noble et digne serviteur -de la royauté! Dans deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et -ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au dîner donné au -palais en l’honneur de l’ambassadeur de Suède? - ---Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre soupçon; vous savez -avec quelle insistance il m’a défendu de me battre. - ---Eh bien, après le repas, nous aurons occasion de nous rencontrer -pendant quelques instants dans une embrasure de fenêtre, ou dans quelque -coin,--je vous communiquerai ce qui aura été décidé. - - * * * * * - -Une neige épaisse était tombée vers le soir, après le carrousel. De ses -longues nappes blanches, étendues sans pli, elle couvrait la grande -avenue conduisant de la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand. -Il avait suffi de quelques heures pour changer en un paysage sibérien, -en une froide plaine glacée, les plus beaux gazons de ce parc -servilement copié sur celui de Versailles. Les arbres, mélancoliquement -alignés, laissaient pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées -des draperies de neige. Çà et là se dressait une statue de déesse ou -d’Amour dont la nudité frissonnante était à demi voilée par un manteau -d’hermine. Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec leurs -roues de gros paquets de neige qui retombaient en s’effritant. Le cou -tendu, les naseaux fumants, les chevaux marchaient avec lenteur et sans -bruit, comme sur de la ouate. - -Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient dans le parc -par la grande grille; puis, tournant pour gagner le perron, elles -s’arrêtaient devant le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la -salle à manger où était dressé le couvert de trente-deux personnes. Les -hôtes étaient tous des ambassadeurs ou des généraux; le ministre de -Manteuffel et M. de Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires -civils admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey, l’air -hautain, revêtu de son grand uniforme, la poitrine constellée de -décorations, pénétra dans le salon, des propos rapides et des -clignements d’yeux s’échangèrent autour de lui; il surprit au milieu des -chuchotements les mots de «carrousel», «comtesse de R...»; évidemment -son aventure ou sa mésaventure était connue et donnait lieu à des -commentaires indiscrets ou malveillants. - -Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort pour se lever -du fauteuil dans lequel il était assis, et allant au-devant de M. de -Hinkeldey, il lui tendit la main. Aussitôt les conversations à demi voix -cessèrent. - -L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume offrit le bras à la -reine et se dirigea vers la salle à manger. - -L’ambassadrice de Suède,--le dîner était donné en l’honneur de son -mari,--s’assit à la gauche du roi, tandis que l’ambassadeur prit place à -côté de la reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette: des valets -gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de broderies, de tresses -et d’aiguillettes, passaient silencieusement les plats, emplissaient les -verres, tandis que les convives échangeaient quelques mots sans élever -la voix. Selon son habitude le roi mangea peu mais but beaucoup. Du -sherry, servi après le potage, il passa au vin de Champagne, et après -chaque rasade son humeur devenait moins officielle et plus expansive. - -Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de nouveau M. de -Hinkeldey et lui demanda pourquoi il n’avait pas été au -tournoi.--«Affaire de service, n’est-ce pas?» dit Sa Majesté. - -Le chef de la police s’inclina silencieusement. - -Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté déployée par -plusieurs écuyers pendant les différents exercices. «On reconnaît bien à -première vue, ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie, ont déjà -été des hommes d’armes, et qui, au moyen âge, se sont mesurés dans de -vrais tournois ou dans des jugements de Dieu. - -«Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en apercevant quelques -sourires discrets sur des lèvres de diplomates, tandis que les invités -qui ne venaient pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air -étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas, je crois fermement -à une existence antérieure, à une continuité de l’être ou de l’âme sous -une forme physique différente... La métempsycose n’a rien d’absurde... -Et c’est peut-être un des privilèges royaux de pouvoir se souvenir de ce -qu’on a fait et de ce qu’on a été... Ainsi moi, par exemple, je me -rappelle très bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456... -Quel beau palais! Quels jardins superbes! Et quelle musique, mesdames! -Et quelles adorables princesses, messieurs! Il me semble y être encore. -Le duc passait des journées entières à la chasse. De temps en temps on -rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon son humeur, lui jetait une -bourse remplie de sequins ou le faisait pendre aux branches de l’arbre -le plus proche... Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le quittais -pas d’une semelle... Il m’aimait beaucoup, car je l’amusais, j’étais son -bouffon...» - -Les courtisans les plus habitués aux divagations du maître échangeaient -maintenant des regards inquiets. - ---Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt? demanda brusquement le -roi. - -L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec beaucoup de -sang-froid: - ---Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier ouvrage du -professeur Gaunesar sur la métempsycose, et que cette lecture a frappé -votre belle et vive imagination au point de lui ouvrir les mêmes -horizons qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez une -prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout naturellement... - ---Alors vous croyez que j’invente ou que je vous conte des histoires -pour me moquer de vous?... - ---Non, sire, non; mais... - -Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines lectures sur -les organisations d’élite «comme celle du roi». Son discours, qui dura -une demi-heure, eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de -Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention par toute -l’assistance. - -Seul, le général de Gerlach, selon son habitude, s’était installé dans -un fauteuil; il avait écouté d’abord le roi causant avec M. de -Hinkeldey, mais peu à peu la fatigue et une digestion laborieuse eurent -raison du conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne bougea -plus; en revanche des sons gutturaux très significatifs s’échappaient de -ses narines. - -Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos de s’arrêter, cette -petite musique nocturne emplit seule le salon. - -Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de camp: - ---Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez, mais ne ronflez -pas si fort[21]! - - [21] Historique. - -Le lendemain matin, à sept heures, la voiture du général de Münchhausen -s’arrêtait devant l’hôtel de la police. Le général n’était pas seul. Un -homme correctement vêtu de noir, coiffé d’un petit chapeau à larges -bords, comme en portaient les _quakers_, l’accompagnait. Les deux hommes -montèrent lentement un petit escalier étroit qui conduisait directement, -sans passer par les bureaux, dans le logement du chef de la sûreté. Au -second étage, ils s’arrêtèrent. M. de Münchhausen frappa discrètement -trois coups. - -Un vieux domestique vêtu d’une livrée noire introduisit le général et -son compagnon dans la chambre à coucher de M. de Hinkeldey. Le lit, au -fond de la pièce, n’était pas défait, des monceaux de cendres, des -débris de papiers à demi consumés montraient à quelle occupation le -directeur de la police avait consacré une partie de la nuit. - ---Je suis prêt, fit M. de Hinkeldey en se levant. - -Ce fut alors seulement qu’il aperçut le compagnon de M. de Münchhausen. - ---Oh! monsieur le pasteur, vous êtes venu aussi; j’espère que vous -n’aurez pas besoin de m’assister à l’article de la mort, mais néanmoins -je vous remercie, ajouta-t-il avec un sourire. - -Le pasteur Richter, de la secte des _Herrenhüter_[22], qui luttaient -alors d’influence avec les piétistes, prit un air inspiré: - - [22] Anabaptistes. - ---Mon fils, je ne suis pas venu pour vous assister pendant le combat, je -suis venu pour vous rappeler que le Seigneur défend de verser le sang... -N’acceptez pas cette rencontre; au nom de Dieu, n’y allez pas!... - ---Au point où en sont les choses, c’est impossible. Qu’en dites-vous, -Münchhausen? fit M. de Hinkeldey, fort surpris. - -Le général parut méditer quelques instants: - ---Moi aussi, j’ai cru d’abord qu’il ne vous était plus possible de -reculer, et la demande de notre savant et vénérable ami m’avait paru -inadmissible. Mais j’ai réfléchi à votre position, et surtout à la -promesse que vous avez faite au roi de ne pas vous battre. Cette -promesse est une promesse sacrée. Vous avez été en butte à l’inimitié de -votre adversaire parce que vous avez agi selon les ordres de votre -maître; il s’agit de service officiel et non d’affaire personnelle; par -conséquent, restez chez vous, votre honneur est hors de cause, votre -conscience vous absoudra. - ---Et puis, Dieu vous approuvera! fit le pasteur avec componction, en -joignant les mains. Que vous importe le monde? - -Mais le directeur général de la police, déjà chancelant et décidé -peut-être à céder, car il n’était pas d’un tempérament ferrailleur, vit -surgir devant lui la figure charmante et railleuse à la fois de la -comtesse de R... Il se rappela le coup d’œil qu’elle lui avait jeté -lorsqu’elle s’éloignait au bras du comte de Rochow; M. de Hinkeldey se -dit qu’il n’oserait jamais reparaître devant elle, s’il ne lavait dans -le sang l’affront qu’il avait subi en sa présence. - -Brusquement, comme pour rendre inutile toute nouvelle discussion: - ---Partons, partons, messieurs, s’écria-t-il. - -Et il sortit le premier. - -La voiture fut rapidement hors de Berlin. Elle prit la direction de la -petite ville de Charlottenbourg, qui est rattachée aujourd’hui à la -capitale par une suite non interrompue de constructions, mais qui, -alors, était une localité distincte, habitée par des rentiers et des -petits fonctionnaires, attirés là par le bon marché relatif des loyers. - -Rendez-vous avait été pris dans un champ situé au delà de -Charlottenbourg, et appelé la _Hasenheide_[23]. - - [23] La Bruyère aux lièvres. - -La voiture s’arrêta sur la grand’route. - -M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent pendant quelque -temps la chaussée durcie par la gelée; puis ils coupèrent à travers -champs, dans la direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée la -veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes et craquait -comme du verre sous leurs pas. Après cinq minutes de marche, ces -messieurs aperçurent le comte de Rochow qui les attendait en fumant son -cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait lui servir de second. - -Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds tirèrent les -pistolets au sort, puis placèrent M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un -en face de l’autre, à cinquante pas. - -Au signal donné, les deux coups partirent en même temps. - -Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus que M. de Rochow -debout. - -Son adversaire gisait sur la neige, comme une masse inerte; un flot de -sang sortait de sa bouche. - -Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de Hinkeldey. Ils ne -relevèrent qu’un cadavre. Le cœur avait cessé de battre. La mort avait -été instantanée. - -Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient tranquillement et -regagnaient l’équipage qui les avait amenés, le général de Münchhausen -contemplait le corps inanimé de son ami avec toute l’attention, tout le -recueillement qu’il convenait de consacrer non seulement à un homme -mort, mais à un système politique qui s’écroulait. - -Le pasteur s’était agenouillé et priait. - -Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit dans la ville. -On l’accueillit avec des sentiments très divers. Certes M. de Hinkeldey -était détesté de la plus grande partie de la population; ses procédés -terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement sur -chacun, ne lui avaient pas créé des amis. Il semblait que l’on était -plus à l’aise, qu’on respirait, depuis que le fatal coup de pistolet -avait retenti dans la plaine de la «Hasenheide». Pourtant il n’y eut -aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante; au contraire, -on vit avec surprise le vent de la faveur populaire changer de -direction. Maintenant que le policier était mort, on se prononçait en sa -faveur et contre son meurtrier. La _Gazette nationale_, organe des -libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey n’avait pas un ennemi dans le -peuple. - -Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé par les Berlinois, on -détestait et l’on redoutait bien davantage le parti petit mais puissant -auquel appartenait son adversaire, le «parti féodal», le clan des -hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince de Windischgraetz, -«tous les hommes qui n’étaient pas pour le moins barons ne comptaient -pas.» Tout récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris à partie -par l’organe féodal par excellence, la _Gazette de la Croix_, et le -public, qui avait suivi cette polémique avec beaucoup d’intérêt, croyait -que le duel était une suite toute naturelle de ces attaques; et puisque -le représentant des féodaux était sorti vainqueur de la lutte, son parti -ne devait pas tarder à recueillir les fruits de la victoire. Or, -réaction pour réaction, on préférait encore aux traditions des _Junker_, -qui ramèneraient l’ancien régime, le système bureaucratique et -pseudo-constitutionnel auquel se rattachait le chef de la police. - -Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait pour toutes ressources que -les appointements de sa place, laissait sa famille dans une situation -financière fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à la -Bourse; en quelques heures elle produisit plus de cinquante mille -francs. - -Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin! Une foule fiévreuse -s’agitait à l’intérieur et autour de l’édifice, un public affolé se -ruait à l’assaut de la spéculation et de la richesse. L’agiotage avait -mis toutes les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par -enchantement, surgissaient des centaines de maisons de banque et de -sociétés par actions qui étaient autant de prétextes de hausse et -d’émissions nouvelles, Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on -leur en apportait dix, vingt, trente; les fortunes les plus fantastiques -s’édifiaient en un jour... et s’écroulaient le lendemain, entre l’aurore -et le crépuscule. Et tandis que les nobles de vieille race, qui -n’avaient pas pris part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or, -étaient relégués au troisième plan et faisaient triste figure, les -banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du pavé, éblouissaient -tout le monde par le luxe de leurs équipages et de leurs maîtresses. - -Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois de 1856, c’était -une goutte d’eau échappée de la coupe pleine! - -Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta à Sans-Souci pour -porter au roi la triste nouvelle, il trouva Sa Majesté en proie à la -plus vive impatience. - -Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey à plusieurs -reprises, par le télégraphe d’abord, puis par un aide de camp; mais le -grand maître de police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié -de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit de toutes les -précautions qu’on avait prises, le vol des dépêches s’était ébruité, et -les journaux anglais le relataient tout au long avec des commentaires -d’une extrême malveillance[24]. Frédéric-Guillaume voulait absolument -connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions. M. de Hinkeldey seul -était capable de le découvrir. - - [24] Voir un curieux article du _Times_, du mois de mars 1856, - signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien - faisant espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi. - «Jamais chose pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre,» - ajoutait le _Times_. - -Le général Münchhausen ne savait par quel bout commencer pour annoncer -au roi la mort de son chef de police. - -S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté la lettre que M. de -Hinkeldey lui avait remise la veille. Dans cette lettre, l’adversaire de -M. de Rochow demandait pardon à son souverain de manquer à sa promesse -et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain. Il priait Sa Majesté -d’accepter sa démission. - -Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre; d’un geste d’impatience -il la jeta sur la table: - ---Je n’ai que faire de sa démission, s’écria-t-il. J’ai besoin de le -voir, je veux le voir, je l’ai attendu toute la matinée... Le duel -s’est-il bien passé, au moins?... Dites-lui qu’il vienne me le -raconter... - ---Sire, balbutia le général... - -Le roi remarqua l’extrême pâleur de son adjudant: - ---Eh bien! fit-il, que s’est-il passé?... A-t-il tué son adversaire? Ce -serait grave!... Non... C’est Hinkeldey qui a été blessé?... Dites vite, -que j’aille le voir... Répondez donc! - ---Hélas, sire, c’est trop tard... Hinkeldey n’est plus! - -Le roi fut comme anéanti. - -Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits; il resta un moment sans -pouvoir articuler une parole. - ---Mort!... tué! dit-il enfin d’une voix sourde, comme se parlant à -lui-même... Tué à cause de moi! C’est sur mon ordre qu’il a fait une -descente dans leur tripot... On l’a insulté, on l’a provoqué... il a dû -se battre à cause de moi!... Je l’ai poussé dans la tombe... Dieu me -pardonnera-t-il? - -A l’abattement profond, accablant, dans lequel était tombé Sa Majesté, -succéda un de ces accès de violente colère qui, par leur fréquence, -donnaient déjà de sérieuses inquiétudes aux médecins de -Frédéric-Guillaume. - ---Ah! c’est vous, général, s’écria-t-il, qui lui avez servi de second! -Eh bien, je vous destitue de vos fonctions, je vous chasse, je vous -bannis... Je ne veux plus vous voir... Vous entendez? - ---Mais sire, essaya de répliquer M. de Münchhausen... - ---Laissez-moi, ne me parlez pas, je vous déteste, vous me faites -horreur... Sortez, je vous chasse! - -Une contraction nerveuse donnait à la figure du roi un aspect effrayant. -Il y avait aussi dans son regard une fixité étrange. M. de Münchhausen -eut peur et sortit. Il courut chez le premier médecin de Sa Majesté, -l’avertir que son auguste maître aurait très probablement besoin de ses -soins. Puis il partit le soir même pour la campagne. - -Sa disgrâce ne fut pas longue. - -Quelques jours après, il était rappelé et il reprenait ses fonctions au -palais. - -M. de Rochow s’était présenté dès la première heure chez le juge -d’instruction, et, sur l’ordre de ce magistrat, il avait dû se -constituer prisonnier. Mais vingt-quatre heures ne s’étaient pas -écoulées que le jeune gentilhomme était réclamé par l’autorité -militaire. - -Aux yeux de la _Commandature_, le duel n’était pas un délit entraînant -une détention préventive, et comme l’adversaire de M. de Hinkeldey était -officier de la réserve, il fut mis en liberté. - -M. de Rochow put reprendre son siège à la Chambre haute. La veille, le -président de cette assemblée, le prince de Hohenlohe, avait exprimé en -ces termes la sympathie qu’il éprouvait pour M. de Rochow: - -«Un de nos collègues, placé entre la loi du pays et les exigences de -l’honneur, a obéi à celles-ci, ce qui l’a empêché de se trouver au -milieu de nous.» - -L’enterrement de M. de Hinkeldey eut lieu le 17 mars. - -Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui qui avait été son -fidèle serviteur. - -Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré la menace d’un -projet d’attentat contre sa personne, Frédéric-Guillaume ne recula pas. -Ses conseillers eurent beau le supplier de ne pas se montrer en public, -la reine elle-même se jeta à ses genoux pour le dissuader de sortir, il -resta inébranlable. Auteur moral et involontaire du duel entre Hinkeldey -et M. de Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque -d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur dévoué. - -Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de fer renfermant les -papiers du défunt, avait du reste garanti sur sa tête que le roi ne -courait aucun risque. - -Tout se passa en effet le plus correctement du monde. - -Le carrosse du roi venait immédiatement après le char funèbre, et -pendant le long trajet de la maison mortuaire au cimetière, on vit plus -d’une fois Sa Majesté essuyer ses larmes. - -Une foule immense et respectueusement silencieuse s’était massée sur le -passage du cortège. - -Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une syncope. Et à partir -de ce jour, sa santé déclina rapidement, certaines perturbations -cérébrales se produisirent, qui inquiétèrent vivement ses médecins. -C’étaient des troubles accidentels ou fébriles de la raison, des -hallucinations qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A ses côtés, il -voyait le cadavre de son ami Hinkeldey, remuant les yeux et le regardant -d’un air de reproche. C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains -ou sous les draps, la funèbre vision était toujours là, devant lui. Son -caractère changeait. Il interprétait tout en mal. Le cours de ses -pensées semblait se ralentir, s’épuiser. Il répétait les mêmes mots; il -y avait des arrêts dans ses paroles; et son écriture était devenue un -barbouillage indéchiffrable. Des mots manquaient, des lettres étaient -tronquées, les jambages se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de -ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix n’était plus la -même. - -Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les médecins n’agissent -pas avec toutes les ressources de la science. Ils parvinrent, sinon à -pallier le mal, du moins à en arrêter les trop rapides progrès. - -Mais une crise inévitable était prochaine. - - * * * * * - -Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur la _Schlossfreiheit_, -c’est-à-dire sur la place circulaire et très large qui s’étend devant le -Vieux Château royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison de -la capitale défila aux sons des fifres et des tambours devant la statue -équestre du «vieux Fritz». - -En passant au pied de l’image de granit du conquérant de la Silésie, les -grenadiers présentaient les armes à la fois à la statue et aux -personnages vivants qui se tenaient groupés devant le piédestal. - -Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un nombreux état-major. -Il avait à sa droite un général portant l’uniforme français, que les -vétérans à barbe grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient -avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros légendaire -d’Austerlitz et d’Iéna. - -Ce n’était pourtant pas Napoléon 1er sorti de son tombeau de marbre des -Invalides pour venir parader à Berlin; ce n’était que son neveu, le -prince Jérôme, fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par son -impérial cousin Napoléon III afin de sonder le roi de Prusse et son -entourage sur l’éventualité d’une alliance contre l’Autriche, dont la -politique éveillait alors de plus en plus les susceptibilités des -Tuileries. - -Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur de celui que les -feuilles officielles traitaient d’Altesse, mais que le _Kladeradatsch_ -appelait irrévérencieusement Plon-Plon. - -Cette revue clôturait le programme dressé par le grand maréchal de la -cour, car depuis longtemps le roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé, -sérieusement ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas au -point de lui permettre de donner de nouveau ses soins aux affaires. - -Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les fatigues qu’il en -avait ressenties l’avaient fortement éprouvé. Le matin, il était tombé -en syncope; peu s’en était fallu que l’on décommandât la parade. Mais -par un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance pendant -la revue, bien qu’il ne répondît que par des monosyllabes aux -compliments flatteurs que le prince Napoléon lui adressait sur la bonne -tenue de ses troupes et la précision de leurs mouvements. - -Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant le roi et la statue -du «vieux Fritz» les plus beaux équipages de Berlin. Il y avait là toute -la noblesse et tout le corps diplomatique. - -Dans une des dernières calèches, le roi reconnut Mme de R..., la belle -Autrichienne, en compagnie du comte de Rochow, le meurtrier de -Hinkeldey. - -Aussitôt la figure du roi changea; le souvenir funeste de la tragédie de -Charlottenbourg revint à son esprit dans toute sa sanglante horreur. Il -s’imagina revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations -étaient revenues. - -C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la force de descendre -de cheval et de monter dans la chaise de poste qui le ramena au galop à -Sans-Souci. - -Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à monter dans ses -appartements. Entré dans sa chambre à coucher, il s’assit devant un -petit guéridon sur lequel il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de -grains et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons. - -Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à gorgées bruyantes, -précipitées, le goulot sur les lèvres. Les deux valets de chambre se -tenaient à ses côtés, respectueux et impassibles, comme des gens -habitués à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient prescrit à -Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait éviter d’autres crises. -Pendant quelque temps, il s’était modéré dans son abus des boissons -alcooliques, et sa santé s’était un peu rétablie; mais depuis un mois, -même le champagne, qu’il aimait tant jadis, n’avait plus de saveur pour -son royal gosier; il lui fallait de l’alcool, du «dur», comme disent les -ivrognes de profession. - -Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida sa figure; il -demanda qu’on le couchât; tout tournait autour de lui. Il parlait par -saccades, avec beaucoup de peine, comme si sa bouche eût été pleine de -bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de ses lèvres. Ses yeux, -aux pupilles horriblement dilatées, étaient hagards. Il contractait ses -membres, serrait les poings, se pelotonnait, comme sous une impression -de terreur, au fond du lit. - -Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement chercher le -médecin. - -Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en proie à une crise -terrible: - ---Ah! brigands... hurlait-il; et à tort et à travers il agitait ses bras -nus pour se défendre contre des fantômes imaginaires. - -L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du rêve accompagné -d’hallucinations et de cauchemars, qui est le commencement de la folie. - -L’agitation produite par l’irritation du cerveau et l’excitation des -liqueurs alcooliques se prolongea pendant plusieurs jours. Puis, sous -l’action de remèdes puissants, les convulsions douloureuses des muscles -cessèrent; il y eut une accalmie; mais les médecins ne purent rien -contre l’oblitération des facultés mentales. Les idées étaient de plus -en plus confuses, incohérentes, l’imagination déréglée, le discernement -obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut. - -Souvent, il restait des heures entières sans rien dire, muet, assis dans -son fauteuil, les regards fixés sur quelque chose qu’il voyait dans le -monde imaginaire où il était. - -Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait: «Vous -voulez savoir comment va le roi Frédéric? Mais il n’y a plus de roi -Frédéric. Il est mort. Ils l’ont assassiné avec Hinkeldey. Ce que vous -voyez devant vous est un mannequin qui lui ressemble. Vous devriez bien -leur dire d’en faire un autre. Ce rôle de mannequin est ridicule et -fatigant.» - -Parfois, il se sentait si lourd qu’il ne pouvait marcher, ou si léger -qu’il voulait voler, ou si gros qu’il ne pouvait plus remuer dans la -chambre qu’il croyait remplir tout entière. - -Il vieillissait et maigrissait à vue d’œil. Il ne mangeait plus et -demandait toujours à boire. A la tombée de la nuit, des peurs subites le -prenaient, secouant tout son corps, provoquant un roulement convulsif -des yeux. - -Il traîna ainsi pendant trois ans, n’étant plus que l’ombre de lui-même. - -Son état fut soigneusement caché au public. Son frère, le prince de -Prusse[25], exigea que la régence lui fût conférée. - - [25] L’empereur actuel. - -Enfin, un soir, le 30 décembre 1860, Frédéric-Guillaume s’éteignit -doucement et presque oublié. - -On l’enterra, conformément au vœu qu’il avait exprimé, dans la petite -église de la Paix, à Potsdam. - - - - -VI - -Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme -d’État autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en -Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin et -l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions -allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M. le -chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de Berlin à -Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer pour un -Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de -Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de -Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse -hospitalité de la veuve Pomery.--Perte des traces du «reptile» Wollheim. - - -Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un hôtel, car ce mot -n’est pas même inscrit au-dessus de ses deux portes sévèrement encadrées -de noir qui donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune dans une -cour différente, il n’est pas de Parisien un peu au courant de Paris qui -ne le connaisse et sache que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les -plus fashionables de la capitale. Son extérieur correct, ne se -distinguant presque pas de celui des aristocratiques hôtels particuliers -qui l’entourent, indique une clientèle sérieuse et choisie d’hommes -d’État, de diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires étrangers. -Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal de ces grands -caravansérails modernes qui ressemblent à des Babels où se confondent -toutes les langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les -couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de sommeliers qui -s’abattent sur vous, pas de portier en uniforme et à casquette galonnée -posté en sentinelle; on se croirait dans une maison privée, on y est -aussi tranquille et à l’aise que chez soi. - -Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant de Londres, de -Vienne ou de Berlin, descendaient de préférence à l’hôtel de Bristol, -dont ils savaient mieux que personne apprécier la nuance de tenue. Mme -de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, y faisaient de -fréquentes apparitions. En 1848, le prince Napoléon y logea; mais comme -il ne put obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement -avec balcon sur la place, il transporta ses pénates ambitieuses à -l’hôtel du Rhin, devant lequel se produisirent les manifestations -populaires que l’on sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa -candidature et que se tinrent les conciliabules impérialistes jusqu’à -l’installation du prince à l’Élysée. - -Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et fines matinées -parisiennes qui ont déjà le charme riant du printemps, un personnage à -tournure germanique, les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, des -gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante et solennelle, se -présentait devant la loge du concierge de l’hôtel de Bristol. Avec un -accent tudesque des plus prononcés et d’une voix emphatique, il demanda: - ---S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de S. M. -Impériale d’Autriche, est-elle chez Elle? - ---Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre votre carte ou me -dire votre nom. - -Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit dans la poche de sa -redingote un petit portefeuille en maroquin orné de ses initiales -surmontées d’une couronne et en retira une carte qu’il tendit au -concierge. - -Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina en souriant: - ---Parfaitement, monsieur... Son Excellence est chez Elle. - -Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au premier étage, à la -porte de l’appartement occupé par S. Exc. le ministre des affaires -étrangères d’Autriche, à ce moment à Paris pour prendre part aux séances -du Congrès. - -M. le comte de Buol était devant son bureau, en robe de chambre de soie -richement brodée et en cravate blanche. Dès qu’il aperçut le matinal -visiteur, ses petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par un -salut sec et froid de nobleman anglais à la profonde révérence de -l’Allemand. - ---Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai écrit de venir me -rejoindre à Paris, où vous pourrez m’être très utile pendant le -Congrès... Tous les matins, à la même heure, vous vous présenterez chez -moi, et je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances... -Nous sommes très attaqués depuis quelque temps. Il s’agit de ne pas se -laisser manger... La Russie nous en veut; la Prusse cherche à -circonvenir l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent la presse -contre nous en nous représentant comme des barbares... Le jeu du Piémont -et de la Prusse est de s’attirer les sympathies de la France en -affichant un libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues -rétrogrades de l’Autriche... Les journaux français donnent dans le -panneau... Sans qu’ils s’en doutent, ils reçoivent des inspirations de -Turin et de Berlin... L’Autriche est conspuée... Il faut que nous -accommodions ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes bon cuisinier, -je vous ai fait venir... A demain, monsieur le chevalier, fit M. le -comte de Buol en se levant pour prendre congé du visiteur. - ---A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous recommander de -fréquenter les cabinets de lecture, les cafés de Paris où se réunissent -vos compatriotes, afin de me tenir au courant de leurs faits et -gestes... - -L’Allemand se plia en révérences répétées et se retira. - -M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en droit, ancien _privat -docent_ à l’Université de Berlin, ex-directeur du théâtre de Hambourg, -auteur de plusieurs traités de droit international et d’une infinité de -brochures exécutées sur commande comme des pantalons ou des bottes à -l’écuyère, avait mis depuis deux ans sa plume féconde au service de -l’Autriche. - -Détaché du «bureau de l’esprit public», qui fonctionnait alors sur les -bords du Danube, il était venu rejoindre M. de Buol, son patron, à -Paris. - -Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la guerre de Crimée, il -envoya à une dizaine de journaux allemands, danois et américains des -lettres inspirées par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, et -il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers renseignements qui ne se -chuchotaient que dans les coulisses de la diplomatie interlope. - - * * * * * - -M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le type le plus accompli -du _reptilis vulgaris domesticus_. On l’emploie à toutes les besognes, -aux œuvres les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté -cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient de publier[26], il -fait étalage de ses accointances «mystérieuses», de ses besognes -occultes, racontant avec une prolixité de policier tous ses tours de -bâton, dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel jour, à -telle heure, telle somme sur la caisse des fonds secrets. - - [26] _Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca_, Berlin. Krempel - éditeur, 1883.--Le volume doit avoir une suite. - -En 1857, ce «reptile», encore à la solde de l’Autriche, se glissa en -Italie jusqu’aux pieds de Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le -Congrès, et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. Mais -Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec une patience dénuée -d’intérêt et finit par lui demander comment il se faisait qu’il portait -un nom à moitié germanique et à moitié latin. - -Le gouvernement de Vienne payait alors bien plus largement que celui de -Berlin. A la suite de ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes -nécessaires à la création d’une revue politique hebdomadaire: _Die -Controlle_, destinée à défendre les intérêts de l’Autriche, qui -commençaient à être sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim fit -paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale. - -En 1864, le _Contrôle_ disparut, et M. le chevalier s’étant brouillé -avec ses patrons, vola sous d’autres cieux à la recherche de la -meilleure des subventions. Il revint sur les rives de la Seine, où -fleurissait dans tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant avec -l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier Wollheim da Fonseca -commença par se rapprocher lentement de M. Bamberg, consul de Prusse, -agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur des récompenses -secrètes. M. Bamberg ne manqua pas de présenter un aussi précieux -personnage à M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères -s’entretint longtemps avec l’ex-«reptile» au service de l’Autriche et -lui demanda un Mémoire sur la question danoise, qu’il lui paya en belles -paroles. M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et -trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque d’égards et trouve -les Français, en général, assez «serrés». Dans ses _Indiscrétions_, il -médit également beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui marchandait -ses informations et ses articles comme une livre de beurre à la halle. -Pour décider l’illustre maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de -porter «la marchandise» à la concurrence du coin,--à M. Nefftzer, -directeur du _Temps_. - -Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au _Mémorial diplomatique_, -rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, et il fut en même temps engagé -par l’_Agence Havas_ en qualité de traducteur. - -L’_Agence Havas_ avait alors à sa tête, dit M. da Fonseca, les deux -frères, Auguste et Chrétien, pour la partie administrative et -commerciale, tandis que M. Ernaud, «un homme très instruit et très -aimable», s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas était, au -dire du chevalier, un homme habile mais brutal. M. Chrétien était plus -sympathique. L’Agence subissait alors l’influence du gouvernement -impérial, comme elle fut depuis sous la coupe des cinquante et quelques -ministères qui se sont succédé en France. Quand une dépêche douteuse ou -suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et allait demander des -instructions particulières à M. Rouher. - -Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim remarqua combien le -khédive Ismaïl était bien traité dans les fameuses «feuilles bleues»; on -ne négligeait aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer un -grand prince; on citait son administration comme un modèle de sagesse et -d’économie. - -M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En furetant, il découvrit -dans les papiers que le souverain égyptien avait souscrit une quantité -inusitée d’abonnements à l’_Agence Havas_. - -Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se faisait porter aux -nues. «Cela une fois constaté, raconte M. da Fonseca, il me vint une -idée que je crus sainement patriotique; j’avais remarqué que la rubrique -_Allemagne_ était généralement fort écourtée dans les feuilles -Havas[27], et que les articles concernant ce pays n’étaient pas rédigés -sur un ton des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, sinon -tous les gouvernements allemands, avaient négligé de se faire inscrire -sur la liste des abonnés de la correspondance. Cinquante francs (13 -thalers 1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, c’était -évidemment trop cher, étant donné les principes d’économie de nos sages -ministres des finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient le -prix de la correspondance _Havas_ trop élevé. Ne pouvant obtenir une -réduction, ils firent leur _pronunciamiento_ et organisèrent une -contre-agence. Mais comme le gouvernement leur refusait toute -communication, ils retombèrent sur le sol, les ailes brisées, et se -virent forcés de dire leur _pater Havas peccavi_ et de continuer à -_abouler_ leurs cinquante _balles_ par mois.» - - [27] Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées - par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des - correspondances de toutes les capitales européennes. Les journaux - font généralement précéder la publication de ces correspondances de - la mention: «_On nous écrit de..._» - -Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, se trouve en -français dans le livre de M. Wollheim, qui tient à prouver que l’argot -des brasseries parisiennes lui est familier. - -Mais écoutons la suite. «Ne serait-il pas possible, se demanda le -chevalier, qu’un roi allemand fasse ce que fait un simple vice-roi -d’Égypte? - -«N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour à M. Havas: - -«--J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. Que diriez-vous, -si je vous procurais quelques abonnements parmi les différents -gouvernements qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération -germanique? Seriez-vous disposé, le cas échéant, à consacrer une plus -grande attention dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin?» - -«Les traits bilieux et parcheminés du ministre des finances de la maison -Havas s’éclairèrent tout à coup. Il devint aimable, ou à peu près: - -«--Voilà une proposition qui vaut la peine qu’on l’examine, me dit-il. -Demain, après le courrier, attendez-moi au café Cardinal, au coin de la -rue Richelieu et du boulevard des Italiens.» - -Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux abonnés trottait -tellement par la tête de M. Auguste, qu’il n’attendit pas le rendez-vous -fixé par lui-même. Il alla trouver son collaborateur dans son bureau et -le pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles suédoises, -danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, polyglotte émérite, avait -l’habitude de traduire. - -«--Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste: nous vous donnons -six semaines de congé; vos appointements courront et vous voyagerez aux -frais de la maison; tâchez d’obtenir six à huit abonnements à cent -francs par mois, dont cinquante pour la maison et cinquante pour -vous,--seulement, ajouta M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte, -comme vos visites aux différents ministres vous laisseront du temps de -reste, vous aurez l’obligeance d’aller voir tous les journaux qui se -publient dans les capitales allemandes, pour vous entendre avec eux au -sujet de nos annonces et pour leur demander quelle commission ils -veulent nous accorder[28].» - - [28] _Neue Indiscretionen_. - -M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, «fit» dans la -politique et dans les annonces. Suivons-le dans ce qu’il appelle -lui-même son expédition des Argonautes à la recherche des fonds secrets, -cette toison d’or gardée non par des dragons, mais par une infinité de -ministres, de conseillers auliques, intimes et secrets. - -M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au mois de février 1865, -il demanda une audience à M. de Bismarck, ministre président du conseil -de Prusse. Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans le -cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son bureau, à moitié -caché par un amoncellement de brochures, de documents et de cartes -géographiques. - -«L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, me toisa d’un seul -regard, rapide comme un éclair; il se leva, vint à ma rencontre d’un pas -élastique, bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, de quelque -raideur. Après m’avoir dévisagé, il me montra du geste un siège devant -lequel était étendue la peau d’un ours, tué sans doute par -l’officier-diplomate pendant son séjour en Russie... - -«--Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance d’ironie dans la -voix, de faire la connaissance personnelle d’un de nos plus intimes -ennemis.» - -«Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton enjoué et à laquelle -j’étais loin de m’attendre, je répondis en souriant vaguement: - -«--_Votre Excellence est trop bonne._» - -Et M. Wollheim s’informa très candidement pour quel motif M. de Bismarck -le considérait comme un ennemi de la Prusse. - -Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile à la solde de -l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du cabinet, différentes -brochures dirigées contre la Prusse, qui ne devaient pas le faire noter -d’une façon bien avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit -son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère d’effort, et fit -comme s’il ne comprenait pas. - -L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur de la maison Havas ne -manqua point de donner libre cours à son babillage sur la question -autrichienne, la question danoise, les affaires des duchés, etc. Quant à -l’objet de sa visite, les abonnements à la correspondance Havas, il -obtint la promesse que le gouvernement prussien en prendrait -quelques-uns. - -«--Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation Keudell, ajouta -le futur chancelier; c’est lui qui s’occupe de la presse. Au fond, tout -ce que les journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent. Mais -je ne voudrais pas cependant que vous vous fussiez dérangé inutilement.» - -A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant appris que son -interlocuteur allait se rendre à Vienne: - -«--Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères autrichien -actuellement en fonctions? demanda-t-il. - -«--Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim, mais j’espère qu’il me -recevra aussi favorablement que Votre Excellence. - -«--Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des affaires étrangères à -Vienne? - -«--Oh! oui. Il y en a même qui sont de mes bons amis. - -«--Eh bien! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, d’un ton solennel -et décidé, de dire ceci en mon nom à messieurs les Viennois: _Ils ne -savent pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je veux et je le -leur prouverai..._» - -Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’_alter ego_ de M. de Bismarck, -le conseiller Keudell, dont le talent musical (il est excellent -pianiste) produisait sur M. de Bismarck le même effet calmant que la -lyre d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut très froidement -le plénipotentiaire de «M. Auguste», mais il l’informa que le -gouvernement prussien consentait à prendre quatre abonnements à la -correspondance Havas, et que le grand dispensateur de la manne -«reptilienne», M. Bamberg, était chargé d’en verser le montant contre -reçu en bonne et due forme. Mais notre excellent chevalier ajoute qu’il -eut beaucoup de peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce ne fut -que trois mois plus tard, en mai, que la caisse des fonds secrets de -Prusse s’entr’ouvrit au profit de la célèbre Agence[29]. - - [29] Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à - l’ouvrage déjà cité: _Neue Indiscretionen_, par M. Wollheim da - Fonseca. C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de - ces révélations. - -Les Autrichiens se montrèrent plus empressés; leurs quatre abonnements -furent payés rubis sur l’ongle. - -M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui M. da Fonseca s’adressa -également, ne prit pas d’abonnement. - -Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner du côté de -l’Autriche, et comme d’autre part M. Drouyn de L’Huys continuait à -apprécier très platoniquement les services de M. Wollheim, celui-ci -résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et de saluer le soleil -levant. Il eut l’idée de créer une grande agence télégraphique à la -dévotion du gouvernement prussien, et dans sa proposition il insista sur -l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre de 1866 allait éclater. -Mais la première offre fut assez dédaigneusement repoussée par M. de -Bismarck; quant à la seconde demande, qui devait être remise directement -au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, un ancien comédien, M. -Schneider, elle resta en souffrance à Berlin: Sa Majesté était déjà -partie pour l’armée avec le grand état-major, quand arriva la missive de -M. le chevalier Wollheim da Fonseca. - -C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca proposait de créer -le bureau en question. Mais son idée fut définitivement écartée. Comme -fiche de consolation, on lui accorda une maigre subvention de cent -thalers par mois, dans le but de faire reparaître à Hambourg, où il -était retourné, son journal hebdomadaire: _Die Controlle_. - -Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. La couleur -politique changeait avec la couleur de l’argent. - -Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se montrent le plus -exigeants, on ne fut pas satisfait, paraît-il, en haut lieu, des -services rendus par le _Contrôle_, qui ne contrôlait pas grand’chose. On -trouvait qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez de -renseignements politiques; on chicana bientôt M. de Wollheim sur ces -misérables 375 francs qu’on lui attribuait par mois, et finalement on -les lui supprima. C’était peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la -seconde et dernière fois la _Controlle_ mourut de sa triste mort. - -M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu disponible, était entré en -pourparlers avec un grand journal anglais pour l’envoi de -correspondances de Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870, -une dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue: - -REIMS. _Si vous êtes disposé à accepter un poste de journaliste auprès -du gouvernement militaire de cette ville, je vous prie de venir -immédiatement ici._ - -Ayant le choix entre la position indépendante de correspondant d’une -grande feuille britannique et celle de _Presshusar_[30] à la solde d’un -gouvernement, le fier chevalier n’hésita pas une minute. - - [30] Hussard ou cosaque de la presse. - -Dès le lendemain, un train express l’emportait vers la France envahie. - -Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité la plus entière -et vécu pendant un an de l’argent des contribuables français (il avait -rempli en 1867 les fonctions d’interprète en chef au bureau de poste -établi dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois revenait -en France en vainqueur; il accourait à l’heure de la curée. - -Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans quelques petites -mésaventures. Jusqu’à la frontière, cela alla bien; mais à partir de -Forbach, toute exploitation réglementaire ayant cessé, pour continuer sa -route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu. - -Bien que muni d’un billet de première classe, M. le chevalier voyage de -Forbach à Pont-à-Mousson dans un wagon à bestiaux, avec des prisonniers -français qui le prennent d’abord pour un «mouton» chargé de les -espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le chevalier se met à -raconter en argot militaire ses campagnes de 1832 en Portugal, où il a -servi dans un bataillon de tirailleurs français auxiliaire; et lorsqu’il -offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim raconte que les «les -pauvres diables lui serrèrent la main»; il prétend même qu’il fut -acclamé, mais la Prusse aussi a ses gascons. - -A Commercy, notre «reptile» essaye de s’introduire dans un wagon de -seconde classe. Trois officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement -leur compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait resté en panne -sur le quai de la gare, si de simples soldats, plus humains et plus -hospitaliers que leurs chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un -compartiment des troisièmes, où il passa la nuit à jeun, mais rêvant -qu’il faisait un excellent souper chez Hiller, le Brébant de Berlin. - -Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle halte de nuit à cause -des francs-tireurs et des détachements d’infanterie qui battent -l’estrade et coupent fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et -surtout par la soif, M. de Wollheim se met en quête d’un restaurant, -d’un marchand de vin, d’une auberge ou de tout autre établissement de ce -genre. Il s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la rue -et dans les «vignes du Seigneur». L’un de ces guerriers lui désigne une -maison d’assez belle apparence, dont les fenêtres sont illuminées. -Aiguillonné par le désir de faire un bon repas, le noble chevalier se -dirige rapidement vers l’endroit désigné, mais il est tout étonné de -trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, de garçons et de femmes de -chambre, des soldats de la landwehr répandus dans le vestibule et -couchés sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande par où -l’on va dans la salle à manger. - ---Quelle salle à manger? répond le brigadier. Où vous croyez-vous donc -ici? - ---Dans une auberge; un officier à qui je me suis adressé m’a désigné -cette maison comme telle. - -Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là on rit dans -l’armée prussienne comme dans la gendarmerie française. - ---Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment? Ils vous ont dit -que c’était une auberge! Eh bien, ils se sont joliment f... de vous. -Savez-vous où vous êtes? Dans la prison de la ville, tout bonnement. -Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à droite, et vous -aurez un hôtel devant vous. - -Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. Là, le chevalier -Wollheim da Fonseca se fait passer pour Espagnol; il trouve, grâce à ce -changement de nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage, -moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans son véhicule pour le -transporter en ville. - -On file rapidement. En route, le père Valmot--c’est le nom du -Rémois--s’arrête dans un cabaret, pour laisser souffler ses chevaux et -vider un flacon. - -La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, de paysans armés de -fusils à tabatière, de pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec -et, selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une harangue en -trois points à ses auditeurs, qui écoutent bouche béante cette -rhétorique de _privat docent_, quand tout à coup des cris du dehors se -font entendre: «Voici les uhlans, voici les uhlans!» Aussitôt les -paysans détalent et se cachent dans une cave dont la trappe se referme -sur eux. Vite le père Valmot grimpe sur son siège; son voyageur monte à -côté de lui et la voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la -rattrapent, et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur son -Espagnol exhiber un passeport signé du commandant de place d’Épernay, et -sa surprise augmente quand il l’entend causer en patois allemand avec -les porte-lance. - -En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus desserré les -dents, dit d’un ton de reproche au voyageur: «Vous êtes un petit -Prussien, monsieur l’Espagnol.» - -Mais M. de Wollheim était arrivé à destination; c’était pour lui -l’essentiel. - -C’est de la bouche même du grand-duc régnant de Mecklembourg, gouverneur -général militaire de la Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de -service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait venir. Il -s’agissait de créer un journal officiel, destiné à servir de truchement -aux autorités allemandes auprès des populations françaises qu’elles -étaient appelées à régir. - ---Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me prononce sur l’esprit -et la tendance qui doivent présider à la rédaction de ce _Moniteur_, il -faut que nous trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en -procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à tous les moyens -pourvu que nous en ayons une le plus tôt possible. Le prince Charles de -Hohenlohe vous prêtera tout son concours officiel, en qualité de -commissaire civil. Comme je sais que vous avez une plume très acérée, je -vous prie de bien vouloir, autant que possible, en atténuer les écarts. -Votre polémique doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je -vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers la France et les -Français; au contraire, je désirerais vivement que l’amour-propre -national des Français fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir -dans ces limites? - -C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui décelaient un -adversaire chevaleresque. Mais M. de Wollheim n’entendait pas de cette -oreille. Il s’engagea, il est vrai, à «respecter» l’ordre de Son -Altesse; mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des esprits -en France et l’irritation produite par les événements, il serait bien -difficile de laisser passer sans réponse les nombreuses et violentes -attaques des journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois -répliquer avec vigueur à des agressions injustes. - -Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas envenimer l’esprit -d’hostilité des habitants du territoire occupé, et que le prince de -Hohenlohe avait reçu des instructions détaillées relativement à la -presse.--Mais, continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims, -pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement? - ---Ah! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement défectueuse, -que jamais je n’aurais osé me présenter ainsi devant Votre Altesse. - ---Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter même avec des -pantalons en loques, vous étiez tout excusé... Mais ce sont là des -détails, l’important est d’avoir une imprimerie. - -M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après avoir essuyé différents -refus, il s’adressa enfin à M. Lagarde, un des principaux imprimeurs -rémois. Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter ses presses -à l’impression du _Moniteur_ de l’invasion. - -Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea entre l’industriel -français et le journaliste allemand: - ---Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier; j’ai besoin d’une -imprimerie pour un journal dont j’ai l’honneur d’être le directeur et le -rédacteur en chef. Je viens m’entendre pour les conditions. - ---C’est que... j’ai beaucoup d’ouvrage... plus que je n’en puis livrer, -et puis la plupart de mes ouvriers sont partis... enfin je regrette -infiniment... vous feriez peut-être bien de vous adresser à F..., mon -collègue. - ---J’en viens de chez F..., de chez R..., de chez V... également; partout -on répond à mes offres par des défaites. Cependant il faut que le -journal paraisse. Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous -consentez de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez une excellente -affaire, on sera très coulant sur les prix. Si vous refusez, le journal -paraîtra quand même, et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise -en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs désertent, -eh bien, nous ne sommes pas embarrassés: dans nos bataillons il ne -manque pas de «typos» qui ont travaillé en France, et une équipe sera -bien vite trouvée. Ainsi choisissez: d’un côté, la fermeture de votre -maison, une grosse perte, peut-être la ruine; de l’autre côté, une bonne -opération avec des bénéfices certains. - -M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses conséquences aurait -pour lui la mesure dont on le menaçait. - ---Mais songez donc, fit-il, que si la population apprend que j’imprime -le _Moniteur_ prussien, on brisera tout chez moi. Après la guerre, le -gouvernement me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi. - ---Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de force à la comprimer et à -vous protéger, et ceux qui voudraient se livrer à des violences envers -vous seraient cruellement punis; quant au second point, je vous -garantis, moi Wollheim, _doctor juris_ et auteur d’une foule de -brochures, d’articles et de volumes sur le droit des gens, que vous ne -pouvez pas être inquiété. Tous les traités de paix portent que les -parties belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux pour -les faits de connivence avec l’ennemi, qui auraient pu se produire au -cours des opérations. - -Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut continué, mais il -aboutit à la réquisition suivante, qui fut envoyée à M. Lagarde le jour -même où il signait son contrat pour l’impression du _Moniteur_: - - Le gouvernement général de Reims a décidé de faire paraître un journal - officiel. En vertu de cette résolution et vu votre refus d’accorder de - bon gré le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir l’ordre - de publier sans retard et dès que vous aurez reçu le manuscrit: Le - _Moniteur officiel du gouvernement général de Reims_. - - Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre votre imprimerie à ma - disposition, l’autorité militaire sera invitée à l’occuper. Pour le - cas où vos compositeurs refuseraient le travail, je les avertis que je - prendrai les dispositions nécessaires pour les y contraindre. - - Le commissaire civil du gouverneur général, - - Signé: CHARLES, PRINCE DE HOHENLOHE. - -Le premier numéro de ce «Moniteur», qui paraissait à intervalles -inégaux, selon les événements et l’importance du service, fut publié le -8 octobre; il ne cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix. -Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da Fonseca comme -rédacteur, et par l’imprimeur, dont le nom était précédé de la mention: -_Imprimerie mise en réquisition._ - -Un des premiers et des plus curieux documents communiqués par l’autorité -supérieure au nouveau rédacteur en chef de son «Moniteur» contenait les -instructions relatives à la presse française dans les départements -occupés. Le gouverneur y exprimait le désir «qu’en principe» les -journaux français continuassent leur publication; mais comme il vaut -mieux prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un «contrôle -préventif»,--bel euphémisme pour désigner la censure. - -D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager les articles -qu’ils étaient appelés à «contrôler», sous deux aspects différents: les -articles contenant le simple récit des faits et les articles -d’appréciation. - -Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller à ce que les -récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir parmi les -populations françaises des espérances et des illusions pouvant provoquer -des soulèvements contre les autorités militaires allemandes. «Seulement, -disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles de ce genre -doivent être simplement supprimées ou s’il ne vaut pas mieux les laisser -publier en les faisant précéder ou suivre d’une rectification -officielle. De cette façon, ajoute l’instruction donnée par le -commissaire civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le crédit -des journaux français auprès de leurs lecteurs. Quant aux articles de -raisonnement ou articles de fond, le censeur devra biffer tout appel à -la désobéissance ou à la résistance envers les autorités allemandes, -mais il pourra permettre la discussion calme et modérée des affaires -intérieures de la France; surtout lorsqu’il s’agira d’articles tendant à -faire prévaloir chez le lecteur la reconnaissance du fait accompli.» - -Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au principe de -certains dentistes: «guérissez, mais n’arrachez pas», recommande de -«modifier autant que possible les articles hostiles», et «non de les -_supprimer_», et prescrit de ne tolérer la mention des actes du -gouvernement de Paris, que sous la rubrique: _Nouvelles d’origine -française_. Les actes du gouvernement allemand seuls peuvent être -désignés comme «documents officiels». - -Le même jour où cette circulaire était adressée aux préfets (prussiens) -de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, Versailles et Reims, M. Wollheim -recevait ses instructions particulières relatives à la publication du -_Moniteur_. Le chevalier avait décidé de confectionner le journal à lui -tout seul, il avait repoussé avec indignation l’offre de faire venir un -ou deux collaborateurs d’Allemagne. - -Il s’était borné à demander que les appointements destinés à ces aides -lui fussent attribués. Le grand-duc de Mecklembourg lui avait -gracieusement accordé ce supplément de solde: «Allez, ne vous gênez pas, -vous auriez pu demander davantage, fit le prince en riant; en temps de -guerre, tout sort de la grande caisse.» - -La «grande caisse» était celle des contribuables français, dont l’argent -devait, en vertu d’un autre ordre de l’autorité prussienne, être versé -entre les mains du receveur principal allemand, M. Pochhammer, -conseiller de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut changé par les -Rémois en celui de _Poche-amère_. - -Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le concours importun de -collaborateurs, il n’avait pu échapper au joug d’un surveillant -officiel, qui lui fut octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois, -M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, que ses propres -compatriotes ne se gênaient pas d’appeler comte de _Sauf_kirchen[31], à -cause de sa virtuosité dans l’art de sécher les _moos_ de bière de son -pays. - - [31] _Saufen_ veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un - Polonais, presque comme un Bavarois. - -M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de revoir, avant leur -insertion, les élucubrations de M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses -efforts pour échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le -diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère; il fuyait -d’ailleurs avec empressement les longues dissertations remontant au -déluge et les digressions pédantes dont le rédacteur du _Moniteur_ ne -manquait jamais de le régaler, quand le comte se permettait une -observation ou faisait une réserve au sujet d’un article. - -Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’_ex-privat docent_ -pour la partie politique du journal, il s’occupait en revanche, -personnellement et avec une louable persistance, d’extirper la peste -bovine qui, au début de la guerre, ravageait la Champagne. - -Chaque numéro du journal officiel contenait une ou plusieurs -circulaires, ordonnances, etc., concernant cette épidémie; les colonnes -du journal en étaient si encombrées, que les Rémois appelèrent la -feuille de M. Wollheim le _Moniteur bovin_. Les efforts de M. -Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie ne s’étendit -pas aux Prussiens, elle disparut au début de l’hiver; et jugeant sans -doute sa tâche terminée, M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne. - -M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute entrave, poussa un -grand _ouf!_ il se mit alors à entasser dans le _Moniteur_ une montagne -d’articles lourds et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer -que l’Allemagne était la première nation du monde et que les Français -n’avaient plus qu’à se prosterner devant les souverains, les généraux, -les _privat docent_ venus d’outre-Rhin. - -Dans un article inséré en tête d’un des premiers numéros du _Moniteur_, -M. Wollheim avait mis la main sur son cœur et protesté de son amour pour -la France, «où, disait-il, il avait étudié, _qu’il avait habitée_, et où -il comptait des relations de famille.» - -Il promettait de prendre pour devise de son journal: _La vérité, toute -la vérité, rien que la vérité._ - -Cette profession de foi était signée: «Dr Wollheim, chevalier da -Fonseca, ancien _docent_ à l’université de Berlin», etc., etc. Il va -sans dire que, revêtu de cette qualité, M. da Fonseca se prenait pour un -grand personnage; mais il ne cessait de faire résonner son importance, -tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner les fourreaux de -leurs sabres sur le pavé de la ville. Le trait suivant montre jusqu’où -ce reptile pouvait pousser l’outrecuidance: - -Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour des maisons de -Reims, des agents de la Prusse, dont tous malheureusement n’étaient pas -des Allemands, s’introduisaient dans le département du Nord et -recueillaient des renseignements de nature à servir l’ennemi, le préfet -(français) de Lille avait interdit par un arrêté tout rapport avec les -territoires occupés, et prohibé l’entrée en Champagne des denrées -alimentaires, combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de tout -temps tirés des environs de Lille et dont le commerce avait été toléré -jusque-là. Cette prohibition, nécessaire au point de vue militaire, -pouvait entraîner pour Reims les plus désastreuses conséquences au point -de vue économique. Le conseil municipal décida donc l’envoi d’une -adresse au préfet du Nord pour lui exposer que son ordonnance affamerait -et livrerait aux rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité -française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur de subir -l’invasion étrangère. - -Quelques jours après le vote de cette adresse, les édiles rémois étaient -réunis à l’hôtel de ville, dans la salle ordinaire de leurs séances; le -maire, M. Dauphinot, présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre -passage à un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit: «Je suis le -chevalier Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de Reims_.» - -Avant que les pères de la cité se fussent remis de leur étonnement, -l’intrus, prenant une posture oratoire, leur débita avec force gestes le -petit speech suivant: - -«Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens de mon plein gré -vous présenter mes compliments au sujet des mesures que vous avez prises -pour opposer une digue à la misère, qui malheureusement sévit dans de -fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié à Paris, j’ai passé de -longues années en France. Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce -que je dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce beau pays -soient administrées par une municipalité semblable à celle de cette -magnifique cité. Alors,--croyez que mon immense amour de l’humanité seul -me porte à vous adresser ces quelques paroles,--alors nous jouirions -bientôt de cette paix, que la Bible promet aux hommes de bonne volonté». - -A la suite de cette allocution ou plutôt de cette homélie prononcée le -sourire sur les lèvres, M. le chevalier Wollheim s’attendait à recevoir -des remerciements et des compliments; mais il apprit à ses dépens qu’en -dépit de la réputation faite aux Français par quelques romanciers et -quelques chroniqueurs, il ne suffit pas toujours, du moins, de jouer au -cabotin pour en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements. -Un silence glacial accueillit ces paroles; il ne resta plus au rédacteur -du _Moniteur_ qu’à battre en retraite avec le sentiment peu agréable -d’avoir manqué son effet. - - * * * * * - -Ce modèle du parfait «reptile» avait su s’arranger une vie des plus -confortables. Une jeune dame fort avenante,--honni soit qui mal y -pense!--faisait les honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore -l’estomac reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des accents presque -lyriques pour célébrer les merveilles de la cuisine rémoise, soit au -«Lion d’Or,» soit au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de Mme -veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse fabrique de vin de -Champagne. - -L’hôtel de Mme Pomery est un des plus luxueux de Reims; aussi M. le -prince de Hohenlohe, commissaire civil pour la Champagne, le trouva-t-il -à son gré et y établit-t-il son quartier général pendant toute la durée -de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le commissaire civil -recevait les fonctionnaires ainsi que les officiers supérieurs de -passage, et le champagne de la veuve coulait à flots. Dans les cas -extraordinaires, c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de -marque, on organisait une partie fine à grand menu dans l’un des -premiers restaurants, et l’on mangeait, on buvait toute la nuit, «on -s’en fourrait jusque-là,» comme le baron de Gondermark dans la _Vie -parisienne_. Des voitures vides attendaient ceux qui étaient pleins pour -les reconduire chez eux. Le digne chevalier était invité à tous ces -gueuletons, et lorsqu’il avait plusieurs verres de surcharge, on -s’amusait à le «monter», il servait de bouffon à la noble société. - -Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert au prince de -Ratibor, parent de M. de Hohenlohe. - -Le richissime prince allait rejoindre un régiment de hussards rouges, -dont il portait l’uniforme. - -Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre que les dragons, -dans lesquels il avait servi autrefois, étaient les premiers cavaliers -du monde, tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un des -convives du festin mit, pour égayer la société, la conversation sur ce -chapitre. - -M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, ne manqua pas de -proclamer la supériorité de ses anciens frères d’armes. - ---Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite réunion, vous êtes -très aimable, très spirituel, mais vous le seriez cent fois davantage -si, au lieu de servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons. - -Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et répondit par -quelques paroles dédaigneuses pour les dragons. - -Alors le rédacteur du _Moniteur_, oubliant toute mesure et même le -respect inné à tout Allemand pour une Altesse sérénissime, riposta: - ---Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec une canne, est capable -de se défendre contre le sabre d’un hussard! - -Décidément la comédie devenait intéressante. - ---Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le prince, sortons, nous -allons bien voir! - ---Oui, sortons! rugit le chevalier en enfonçant son gibus sur l’occiput. - -Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée gagnaient hâtivement leur -logis, virent alors, en passant devant le restaurant Pêcheur, une scène -fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des temps. - -Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait contre la canne -d’un monsieur en habit noir, pouvant à peine se tenir et paraissant -furieux. Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à cette -scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après plusieurs passes, le -sabre du prince de Ratibor s’abattit sur le couvre-chef de Wollheim, qui -roula dans le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était -ridicule fut comme dégrisé. - -Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau tout neuf qu’il -avait immolé à la gloire des dragons, et s’esquiva. - - * * * * * - -Dans ses _Indiscrétions_ d’ancien «reptile» et d’employé aux besognes -publiques et clandestines du gouvernement prussien, M. le chevalier -Wollheim da Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour à Reims. -La science culinaire du chef de Mme Pomery ayant également été célébrée -par le directeur de la police secrète, Stieber, dans ses _Mémoires_, M. -Wollheim tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, qui, nourri -de vulgaires pommes de terre et de radis noirs, ne semblait pas se -douter, là-bas dans le nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les -bons vins en France. - -Ah! ces dîners de Mme Pomery, avec quels transports en parlent ceux qui -purent s’en régaler! - -«Mme Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis toute sa maison à ma -disposition plutôt que d’avoir à loger de simples soldats. J’ai autant -de Champagne, marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer. -Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble de peur; car lors de -l’entrée de l’armée, nos troupes, par erreur, ont tiré sur elle. Nos -dîners sont splendides; quatre domestiques nous servent à table. Après -tant de privations, quel changement à vue!... Je voudrais seulement -pouvoir vous envoyer les pêches et les raisins du dessert!» - -Quelle bonne maison! Et comme le chef s’ingéniait! Ses plats étaient de -vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait pas à la dépense, on servait les -primeurs les plus délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne, -c’était une averse continuelle, on en était imprégné jusqu’aux os! - -La veuve Pomery présidait à ces goinfrades. - -M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties spirituelles qui -s’échangeaient entre elle et lui. Un jour, la maîtresse du logis lui -ayant offert de la salade: - ---Merci, dit en français M. le chevalier,--_je ne broute pas_. - -Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable donnée par un -journal français: - ---Mais j’ai démenti cela dans le _Moniteur_, fit M. Wollheim. - ---Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Pomery, mais je ne lis jamais le -_Moniteur_ (prussien). - ---Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette feuille, _vous n’allez -pas me la faire à l’oseille_! - -Ces deux «traits d’esprit», qui donnent la mesure de la hauteur du -«plafond» de M. le chevalier, sont en français dans le livre qu’il a -publié. - -Malheureusement le volume d’indiscrétions de M. Wollheim s’arrête au -mois de décembre 1870, sur le récit d’une pantagruélique ripaille en -l’honneur de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce que M. le chevalier -da Fonseca a fait dans la suite pour la plus grande gloire de M. de -Bismarck. Tout ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre, -destiné à faire connaître d’après ses propres aveux un des plus beaux -échantillons de «reptiles de presse» et d’agent politique secret, c’est -que M. le chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un mémoire très -détaillé à M. de Bismarck pour la création, à Paris, d’un grand journal -en langue française, destiné à défendre après la guerre les intérêts de -la Prusse. - -Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis à exécution. M. de -Bismarck n’avait pas besoin d’un organe particulier, dont on aurait -bientôt vu le bout de l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans -éveiller l’attention, arriver aux mêmes fins. - - - - -VII - -Retour en arrière.--Revirement dans la politique prussienne.--Stieber -inculpé d’arrestations arbitraires.--M. de Mohrenheim confie à Stieber -une mission délicate.--La princesse de S... et Edgard R...--Stieber -entre au service de la police secrète russe.--Son entrevue avec M. de -Bismarck.--Il est envoyé en Saxe et en Bohême.--Arrestation de l’espion -prussien à Trautenau.--L’attentat de Charles Blind.--Stieber reprend -publiquement ses fonctions.--Comment il se vengea de sa mésaventure en -Bohême.--La presse française et M. de Bismarck.--M. Vilbort au grand -quartier général et décoré par le roi de Prusse.--Brunn et l’invasion -prussienne.--M. Benedetti à Nikolsbourg. - - -Nous avons anticipé sur les événements en suivant M. le chevalier -Wollheim jusqu’en 1870. Pour que notre exposé de l’histoire de la police -secrète prussienne soit complet, nous sommes obligé de revenir en -arrière, à la fin de l’année 1858. - -A Berlin, le ministère Manteuffel a été remplacé par le cabinet libéral -Hohenzollern. - -On a déclaré la guerre à tous les abus de la réaction, la police secrète -est en plein _krach_. Pour bien affirmer le caractère sincère de ce -revirement, des poursuites sont exercées contre Stieber pour les -différentes illégalités dont il s’est rendu coupable, notamment dans -l’affaire du vol des dépêches (Teschen), dans celle du prétendu prince -d’Arménie et dans les règlements des billets d’officiers. - -Ces poursuites, qui motivèrent même un instant l’arrestation de Stieber, -firent un bruit énorme. - -Pour se défendre, le chef de la sûreté produisit des pièces qui -compromettaient fortement le ministre de la justice, M. Simons, et le -procureur général, M. Schwark. Il est vrai qu’après de longs débats, -Stieber ayant pu prouver qu’il avait agi par ordre supérieur et -quelquefois sur l’injonction personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mort -au cours du procès, le policier fut acquitté; mais il n’échappa pas à la -mise en disponibilité, qui entraînait une réduction considérable de ses -appointements. - -Stieber, à cette époque, fut non seulement inculpé d’arrestations -arbitraires et d’abus de pouvoir, on l’accusa également d’avoir fait -mourir de faim un de ses propres enfants. Cette imputation se produisit -d’abord dans un journal de Hambourg: _la Réforme_. Un écrivain qui -montrait alors une très vive hostilité contre Stieber raconta qu’en 1849 -celui-ci avait confié un de ses enfants, le premier né, à une recéleuse -qui avait reçu l’ordre de laisser mourir le petit d’inanition. Cette -calomnie (car c’en était une) gagnait un peu en consistance, en raison -de la mort de l’enfant. Mais le procès intenté d’office par le procureur -général à Eichhoff démontra que le décès de l’enfant, survenu beaucoup -plus tard, devait être attribué à la fièvre scarlatine. L’action se -termina par une condamnation à neuf mois de prison du journaliste -hambourgeois. - - * * * * * - -Voici donc le chef de la police occulte berlinoise rendu aux douceurs de -la vie privée, mais pas pour bien longtemps, comme le prouvera la suite. -L’accès de libéralisme qui sévit en Prusse pendant le ministère -Hohenzollern fut de courte durée et le successeur du «père Antoine[32]», -M. le baron de Bismarck, n’était pas homme à dédaigner les services des -mouchards. - - [32] Surnom populaire donné au prince de Hohenzollern, dont le fils - Léopold a servi plus tard de prétexte à la guerre de 1870. - -Mais en attendant, le policier dégommé ne savait trop comment employer -ses petits talents, peut-être songeait-il déjà à s’expatrier, quand une -lettre l’invita à se rendre à l’ambassade de Russie. - -Il n’eut garde de manquer à cette convocation. - -Quelques menus services rendus à la troisième section lui avaient déjà -valu des tabatières, des gratifications, même la croix de -Saint-Stanislas. Ce n’était pas le moment de dédaigner de semblables -aubaines. Il se rendit à l’ambassade à la tombée de la nuit, entre chien -et loup, car il était tellement impopulaire alors à Berlin, que les -gamins le poursuivaient dans les rues. Il fut introduit dans le cabinet -d’un attaché, M. le baron de Mohrenheim, qui, dans les cercles -diplomatiques, passait pour un homme d’avenir. Cette prévision n’a pas -été démentie, puisque l’ancien attaché de 1861 remplit en 1884 les -hautes fonctions d’ambassadeur du Tsar à Paris. - -M. de Mohrenheim exposa rapidement les faits. Une très grande dame russe -avait été remarquée par un grand-duc de la famille impériale, et si les -choses n’étaient pas allées plus loin, il y avait eu un échange de -lettres suffisamment compromettant. Or, les lettres du prince étaient -tombées on ne savait trop comment entre les mains d’un escroc affilié -sans doute à une bande de voleurs. Cet individu menaçait de faire -parvenir les missives princières au mari de la dame, pourvu d’un poste -diplomatique très élevé, si on ne lui payait une somme tellement forte -que la dame en question, qui se fût exécutée en présence d’une demande à -peu près raisonnable, se voyait obligée d’échapper à une rançon aussi -forte. - -Stieber réfléchit un instant. - ---Vous m’avez dit, fit-il, que ce maître chanteur s’appelle Edgard R... -et qu’il demeure Bruderstrasse, nº... - ---Parfaitement, répondit M. de Mohrenheim. - ---Il y aura peut-être un moyen de nous tirer de là, mais il faut que la -dame en question nous aide un peu. - ---En quoi faisant? - ---Il faut qu’elle écrive à cet individu une lettre suffisamment -gracieuse, flattant son amour-propre, laissant supposer qu’elle l’a -remarqué. - ---Y songez-vous, monsieur? se récria le diplomate, Mme la princesse de -S... écrire une semblable lettre!... - ---Eh! mon Dieu, elle ne sera pas compromise davantage que par les petits -papiers que le drôle a en sa possession. Et puis, qu’importe, nous lui -enlèverons cette lettre avec les autres. Suivez bien mon raisonnement... -Je connais cet Edgard R... C’est un ancien homme du monde réduit -aujourd’hui aux expédients, aux escroqueries. Mais il lui reste de son -passé une immense fatuité. Qu’il reçoive de Mme de S... un billet tel -que je l’indique, il n’aura aucun soupçon, si, par un messager que je me -charge de lui dépêcher, Mme de S... lui donne un prétendu rendez-vous -ici-même. Il tombera dans le piège comme un enfant. L’amener là, c’est -tout ce que je vous demande. Le reste me regarde, moi et deux ou trois -solides gaillards résolus et musclés à souhait. - ---Mais s’il n’a pas les lettres sur lui? - ---Eh bien, nous l’enfermerons sans boire ni manger dans une de vos -caves, jusqu’à ce qu’il indique où les papiers se trouvent. Mais je -suppose que cela sera inutile. - -En effet, les choses se passèrent comme le très perspicace Stieber -l’avait prévu. Sur un billet assez galamment tourné, Edgard R... -s’imagina pour tout de bon que la grande dame qu’il voulait exploiter -était devenue amoureuse folle de lui. Il trouva donc tout naturel de se -rendre à un rendez-vous nocturne que la dame lui donnait dans l’hôtel -mitoyen de l’ambassade qu’elle habitait. Introduit dans le jardin très -touffu situé derrière la maison, par une porte donnant sur une petite -ruelle, il trouva une dame ayant à peu près la tournure et portant le -costume de la princesse de S... C’était une femme de chambre ressemblant -un peu à sa maîtresse, à qui elle était toute dévouée. Le doigt sur la -bouche, la dame voilée l’invita à le suivre au fond du petit parc. -Edgard R... était aux anges, lorsque, tout à coup, il se sentit saisi, -bâillonné et ficelé. C’étaient les deux gaillards de Stieber, qui, -cachés dans l’épais feuillage des arbres, s’étaient élancés sur -l’infortuné amoureux, l’avaient jeté à terre avant même de lui laisser -le temps de revenir de sa surprise et de crier. Évidemment, Stieber, qui -aimait à puiser ses _trucs_ dans les romans, avait lu les _Mohicans de -Paris_, qui venaient de paraître. - -Edgard R... fut immédiatement fouillé, et on trouva cousus dans la -doublure de son paletot les précieuses lettres et le billet de la -princesse. - -Dès que les gens de Stieber se furent assurés de cette bonne prise, ils -relevèrent leur victime, mais sans lui ôter son bâillon. Ils -conduisirent Edgard R... dans l’une des pièces de l’ambassade, où une -certaine somme, qui était bien loin d’atteindre celle qu’il avait eu -l’audace de réclamer, lui fut comptée. - ---Il y en aura autant pour vous au bout de l’année, lui dit la personne -qui lui remit cet argent, si vous vous taisez sur ce qui s’est passé; -c’est du reste dans votre intérêt plus que dans le nôtre, car vous -pourriez toujours être poursuivi pour chantage et complicité de vol. - -Edgard R... promit de se taire et se tut. - -Or, le plus curieux de l’affaire, c’est que Mme la princesse de S..., en -grande dame slave et fantasque qu’elle était, s’éprit de curiosité et -ensuite d’autre chose pour l’homme qui, sur quelques lignes de sa main, -avait donné dans un piège en somme assez grossier. - -Peu de temps plus tard, la princesse et Edgard R..., qu’un héritage -avait remis à flot, se rencontrèrent dans une ville d’eaux où leur -liaison causa grand scandale. - -Mais ceci n’est plus de notre compétence. Si nous avons rapporté ce -petit épisode, c’est parce qu’il eut pour Stieber les plus brillants -résultats. L’insurrection polonaise venait d’éclater, on ne parlait que -de complots contre la vie du Tsar, et les rapports secrets affirmaient -que ces attentats étaient préparés en Allemagne, et que les conjurés -voulaient profiter du voyage annuel d’Alexandre II aux eaux d’Ems pour -les mettre en exécution. - -Stieber fut chargé, par l’intermédiaire de M. de Mohrenheim, d’organiser -un véritable corps de police secrète, dont la tâche consistait -exclusivement à surveiller les émigrés polonais[33] et à garantir la -sûreté personnelle du Tsar, pendant son séjour dans les villes d’eaux -allemandes. Stieber reçut carte blanche pour recruter son personnel. -Outre le remboursement de tous les frais, des appointements superbes, -qui le dédommageaient amplement de la perte de son emploi en Prusse, lui -furent accordés. L’ex-chef de la sûreté n’était, du reste, pas aussi à -plaindre qu’il avait voulu le faire croire un instant. Malgré sa -nombreuse famille, et bien que ses appointements officiels n’eussent -jamais dépassé 1,000 thalers, ou 3,750 francs par an, l’ingénieux chef -de la police secrète avait trouvé moyen d’acheter sur ses «économies» un -vaste terrain où il fit bâtir, et qu’il revendit avec d’énormes -bénéfices. Pendant deux ou trois ans, les affaires russes l’absorbèrent -complètement. Il avait embauché la plupart de ses anciens sbires, que le -ministère libéral avait congédiés, et toute une escouade d’aventuriers -et de chenapans à mine patibulaire que l’on voyait errer à toute heure -du jour et de la nuit autour de la petite villa qu’Alexandre II avait -l’habitude d’habiter lorsqu’il prenait les eaux d’Ems. Ces individus -marquaient si mal, comme dit le peuple, qu’un jour l’empereur en fut -effrayé, croyant que c’étaient des voleurs méditant un mauvais coup. - - [33] La plupart de ces émigrés vivaient à Dresde et à Francfort. - -Quant aux émigrés polonais de Dresde, Stieber avait recours aux belles -et faciles demoiselles de cette ville de joie allemande[34] pour -découvrir leurs secrets. Il avait à son service tout un escadron volant -de cotillons qui souvent lui fournissait--le Polonais a le cœur tendre -et l’humeur volage--d’utiles et précieuses informations. - - [34] Voir _l’Allemagne amoureuse_. 1 vol. Dentu, éditeur. - -Trois années se passèrent ainsi, quand, en 1864, le sieur Brass, -rédacteur en chef de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, un renégat -démocrate-socialiste qui avait vendu son journal à M. de Bismarck, pria -Stieber de passer le soir même au bureau de la rédaction de cette -feuille. - -Brass et Stieber se connaissaient et s’appréciaient mutuellement. Le -grand «reptile» et le chef policier étaient deux âmes sœurs capables de -se si bien comprendre! Ils avaient donc des rapports fréquents, presque -journaliers. - -Après avoir, en bon père de famille, pris son thé avec les siens, -Stieber, armé d’un parapluie, car il pleuvait à verse, se mit en route -pour la Wilhelmstrasse, où sont situés les bureaux de la feuille -officieuse, qui avait alors les allures d’un véritable pamphlet -quotidien, déversant l’injure, la diffamation et la calomnie sur les -libéraux et les progressistes soutenant la lutte célèbre connue sous le -nom de «conflit parlementaire». - -La grosse besogne du jour était terminée, les bureaux étaient -complètement déserts. Seul le rédacteur en chef travaillait encore dans -son cabinet directorial. M. Brass corrigeait des épreuves qui lui -avaient été «remises en double», car un paquet de placards du même -article était posé sur un coin de la table, devant un siège vide -attendant un visiteur. - ---Mon cher ami, dit le rédacteur en chef, lorsque Stieber eut été -introduit et tandis que le policier se chauffait auprès d’un grand -poêle, cette soirée peut avoir pour vous d’immenses résultats. Depuis -longtemps, je voulais vous mettre en rapport avec le premier ministre. -Il va venir dans quelques instants pour corriger, comme il le fait -fréquemment, un article rédigé sur des notes envoyées par lui ce matin. -Vous aurez l’air de vous trouver ici comme par hasard. Tâchez de lui -plaire, je suis sûr qu’à la première occasion il vous emploiera et vous -rendra la position que ces gredins de libéraux vous ont enlevée. - -Stieber n’eut pas le temps de remercier son ami. - -Une petite porte en tapisserie communiquant par un escalier directement -avec la rue s’était ouverte, et la puissante carrure surmontée de la -tête de bouledogue de M. de Bismarck parut dans l’encadrement. - -Le premier ministre était assez difficile à reconnaître: d’une part le -collet de son ample manteau relevé jusqu’aux oreilles, de l’autre sa -casquette d’uniforme enfoncée jusque sur les yeux, dissimulaient -complètement sa figure. - -A peine entré, il se débarrassa de son manteau, qu’il jeta négligemment -sur un meuble, ôta sa casquette et se montra dans cet uniforme de -colonel de la landwehr, qui semble avoir été créé exprès pour lui, -tellement il le porte bien. Il tendit la main à M. Brass et répondit par -une légère inclinaison de tête au profond salut de Stieber. - ---Ah! voici les épreuves, fit M. de Bismarck en apercevant les placards. -Et immédiatement--après s’être toutefois donné le temps d’allumer un -cigare--il prit dans un plumier un énorme crayon long de trente à -quarante centimètres, taillé des deux bouts; et, sans se préoccuper -autrement de MM. Brass et Stieber, il parcourut l’article, changeant une -phrase par-ci, modifiant un mot par-là, le tout rapidement, d’un coup de -crayon brusque et sec. - ---C’est cela, c’est parfaitement cela, s’écria-t-il, lorsqu’il eut fini, -vous leur donnez leur compte; décidément, mon cher Brass, vous êtes un -bon molosse et vous vous entendez à mordre. MM. Virchow, Gneist et -autres progressistes vont encore pousser des rugissements! - -D’un signe de tête, M. de Bismarck indiqua Stieber, que M. Brass -présenta enfin. - ---Je regrette beaucoup, fit le premier ministre, sans autre préambule, -de ne pouvoir vous rendre votre ancienne position, mais il y aurait trop -de criailleries. Il faut encore laisser passer quelque temps... Mais en -attendant je voudrais vous confier quelques missions très -confidentielles à l’étranger, en Saxe et en Bohême. Il y a là une foule -de renseignements à recueillir et dont j’aurai besoin quand les choses -se gâteront décidément avec nos voisins et chers amis les Autrichiens... -Ensuite, comme vous vous occupez des Polonais, je ne serais pas fâché de -savoir ce que ces gens-là font, et surtout ce qu’ils méditent -relativement à notre grand-duché de Posen... Il ne faut pas que l’on -soupçonne nos relations, cela ferait trop de bruit; et, dans l’intérêt -même de vos renseignements, le public doit croire que votre disgrâce -continue. Brass se chargera de me faire parvenir vos notes; de temps en -temps, nous nous rencontrerons ici. Servez-moi bien; je ne suis pas de -ceux qui _lâchent_ leurs collaborateurs. Le jour viendra où je n’aurai -plus de ménagements à garder, où tous seront à mes pieds, me demandant -pardon de m’avoir méconnu. Ce jour-là, nous pourrons régler nos comptes. - -A la suite de cette entrevue, Stieber, déguisé en mouchard -ambulant,--tantôt en photographe, tantôt en saltimbanque ou en marchand -de statuettes de plâtre et d’objets de piété,--parcourut les contrées où -deux ans plus tard devait se jouer le drame de Sadowa. - -Pendant cette tournée, il lui arriva une mésaventure dans la petite -ville de Trautenau, où il s’était présenté en «colporteur», offrant à -tout le monde des marchandises qui ont le don de plaire aux paysans: -foulards aux vives couleurs, bijoux en simili-or et simili-argent, -livres de messe et livres d’images. Un voyageur de commerce de Berlin -crut reconnaître le prétendu «camelot», et le dénonça aux buveurs -rassemblés dans la salle commune de la principale auberge. Justement des -rumeurs relatives aux espions couraient par tout le pays; la foule, -excitée par le voyageur, très heureux de se défaire d’un concurrent, se -rua sur le faux camelot, le roua de coups et le conduisit ensuite devant -le bourgmestre, M. Roth, qui le garda en prison pendant toute la nuit et -le fit expédier le lendemain à la frontière par la gendarmerie. - - * * * * * - -Peu de jours avant la déclaration de guerre à l’Autriche, M. de Bismarck -traversait la Wilhelmstrasse, rentrant à l’hôtel des affaires -étrangères, quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui depuis -quelques instants suivait le ministre, l’assaillit à coups de revolver. -Les balles s’aplatirent sur la cotte de mailles que le comte, prévenu -vaguement, portait sous ses vêtements. M. de Bismarck se jeta sur -l’auteur de cette tentative, le désarma lui-même et le remit aux -gardiens accourus au bruit des détonations. Conduit au poste le plus -voisin, le jeune homme s’affaissa sur le plancher, et avant qu’il fût -possible de lui administrer le plus léger secours, il avait cessé de -vivre. Au moment de son arrestation, il avait avalé un poison violent -contenu dans le chaton d’une bague. Les papiers trouvés dans ses poches -établirent que ce jeune Brutus germanique était Charles Blind, fils -adoptif d’un des principaux chefs du parti républicain allemand, réfugié -à Londres depuis 1848. Sans doute l’infortuné jeune homme avait voulu -tuer celui que beaucoup de ses futurs adulateurs considéraient alors -comme le fléau et le tyran de l’Allemagne. N’ayant pas réussi, il -s’était héroïquement soustrait aux geôliers. Cet attentat fit une -impression profonde sur le chancelier. Il ne voulait pas admettre que -l’acte de Charles Blind fût isolé; selon lui, le jeune fanatique était -l’émissaire d’une bande nombreuse de conjurés. Il avait échoué, mais -d’autres viendraient à la rescousse; or, au moment de risquer cette -grosse partie, dont il préparait le jeu depuis cinq ans, à la veille de -toucher au but, M. de Bismarck redoutait par-dessus tout un coup de -stylet ou une balle qui eût mis un terme aux vastes espérances de son -ambition. - -S’il y avait complot, il fallait le déjouer; s’il y avait des complices, -il fallait les découvrir. - -Le seul homme capable de remplir une semblable tâche, c’était Stieber, -le roi des limiers, connaissant sur le bout des doigts son personnel -démagogique. - -Cette fois, le premier ministre n’hésita plus; sans s’inquiéter des -criailleries et des réclamations, il télégraphia à l’ex-chef de la -sûreté, qui prenait les eaux sur les bords du Rhin, d’accourir à Berlin -sans désemparer pour reprendre ses anciennes fonctions. - -Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre fut effectivement déclarée, -Stieber fut nommé chef de la police de campagne au grand quartier -général. En cette qualité, il devait veiller tout particulièrement sur -la sécurité du roi et sur celle de M. de Bismarck. Deux commissaires de -police et quelques agents triés sur le volet lui furent adjoints. - -Les fonctions confiées à Stieber étaient d’un genre particulier, et, en -somme, assez difficiles à définir. Il n’avait rien à voir à la police -militaire proprement dite, qui dépendait des chefs de corps et qui était -exercée par leurs prévôts; il n’était pas chargé non plus du «service -d’informations», vulgairement appelé «espionnage», dont M. de Moltke -avait tous les fils en main. Il n’était chargé de rien, et, au besoin, -de tout; c’était au «chef de la police de campagne» que devaient échoir -les besognes louches et inavouables, la surveillance de quelques princes -suspects aux yeux de M. de Bismarck, et notamment du prince royal, la -surveillance des journalistes autorisés à suivre le quartier général, -etc.; bref, c’était l’homme que le chancelier voulait avoir à portée de -son bras pour lui faire exécuter des ordres dont nul n’aurait voulu être -chargé. - -A la veille de son départ de Berlin, Stieber, grisé par la perspective -de pouvoir de nouveau satisfaire ses goûts pour l’arbitraire, trouva -moyen de faire parler de lui afin que chacun sût bien qu’il était rentré -en fonctions et qu’il n’avait pas modifié ses façons d’être depuis six -ans. - -Un négociant de Berlin était prévenu d’avoir conclu avec l’armée -bavaroise des traités pour fournitures. - -Stieber vint avec fracas faire une perquisition dans les bureaux de M. -Epner, le commerçant en question. Il l’obligea à produire ses livres et -dressa procès-verbal. - -M. Epner dont l’innocence avait été complètement démontrée, se plaignit -auprès du président de la police locale, et celui-ci, M. de Bernuth, -infligea à Stieber un blâme avec amende. Mais M. de Bismarck couvrit son -protégé, et remise lui fut faite de l’amende. Le lendemain, Stieber -partit pour la Silésie par le même train qui emportait le roi et le -premier ministre. - -Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de parler des principaux -faits de guerre très connus de la courte campagne de Bohême, commencée -le 22 juin 1866 et terminée le 4 juillet par le coup de foudre de -Sadowa. Rappelons seulement que l’armée prussienne fut divisée en deux -parties; l’une traversa la Saxe, abandonnée par son roi et ses troupes, -tandis que l’autre pénétrait en Autriche par la Silésie. Guillaume était -à la tête de la première armée, qui eut à lutter presque chaque jour -contre les Autrichiens, défendant bravement, mais sans succès, le sol de -la patrie. - -Un de ces combats quotidiens très opiniâtres et excessivement meurtriers -fut livré autour de la petite ville de Trautenau, où la mésaventure que -nous avons rapportée était arrivée au chef de la police de campagne. Les -Prussiens s’emparèrent d’abord de la ville, mais ils en furent délogés -par les Autrichiens, qui, à leur tour, en furent définitivement chassés, -lorsque l’ennemi revint en force, avec de l’artillerie. Pendant la -lutte, des tirailleurs impériaux s’étaient retranchés dans les maisons -et tiraient sur les assaillants par les fenêtres et les lucarnes. -Stieber, impatient de venger l’affront qu’il avait subi, rédigea un -rapport, portant que les habitants de Trautenau avaient pris part à la -lutte; que les femmes avaient jeté du pétrole et de l’eau bouillante sur -les grenadiers prussiens, et que cette résistance avait été organisée et -préparée par le bourgmestre de la ville, M. Roth. A la suite de ce -rapport absolument mensonger, que plusieurs misérables faux témoins -avaient confirmé, la petite ville fut livrée au pillage; plusieurs -maisons désignées comme ayant servi de refuge à ceux qui se défendaient -furent brûlées. Sur l’ordre de Stieber, on arrêta le Dr Roth, membre du -Parlement autrichien, et on le maltraita de la plus prussienne des -façons. Il aurait certainement été fusillé sur place, si un général -qu’il avait connu autrefois n’avait obtenu un sursis et la comparution -en conseil de guerre de l’infortuné bourgmestre, qui prouva enfin qu’il -était la victime innocente d’une erreur, il n’osait dire d’une -«vengeance». Cet incident, en s’ébruitant dans l’armée, augmenta encore -l’antipathie instinctive des militaires pour «le chef de la police de -campagne», et pendant toute la durée de la guerre Stieber eut à endurer -différentes avanies, et reçut plusieurs leçons dont le consolait mal la -protection toute-puissante de M. de Bismarck. - -Nous avons dit que la surveillance des journalistes autorisés à suivre -les opérations militaires faisait partie des attributions de M. Stieber. -Il reçut sous ce rapport les instructions très particulières de M. de -Bismarck, et il dut s’occuper surtout des rédacteurs parisiens, dont -trois ou quatre se trouvaient à la suite du grand état-major. Les -journaux français étaient alors divisés en deux camps, les uns étaient -autrichiens, les autres prussiens. D’un côté comme de l’autre, les -feuilles avaient épousé la cause de leurs clients respectifs avec une -fougue extraordinaire, une véritable _furia francese_. Le _Siècle_ -(dirigé alors par M. Léonor Havin, et dont la rédaction était toute -différente de celle d’aujourd’hui)[35] et la défunte _Opinion nationale_ -étaient certainement plus prussiens que leurs confrères la _Gazette de -la Croix_ ou la _Gazette nationale_, tandis que les journaux les plus -patriotiques de Vienne pâlissaient certainement à côté de l’«ostracisme» -du _Constitutionnel_ ou de la _France_. En lisant ces articles où des -Français s’échauffaient si fort pour un drapeau qui n’était pas celui de -leur pays, on se demandait pourquoi les auteurs de ces ardentes -polémiques restaient tranquillement sur le boulevard et pourquoi ils ne -luttaient pas en Bohême, celui-ci coiffé du casque à pointe, celui-là du -shako noir bordé de jaune. Lorsque toutes les considérations -personnelles pourront être mises de côté, un _mémoriste_ futur nous dira -peut-être avec pièces à l’appui si la conviction seule animait les -Autrichiens et les Prussiens de Paris, et si cette conviction n’était -pas aidée et étayée par d’autres considérations d’un ordre différent. - - [35] Personne n’a le cœur plus loyal et plus français que le directeur - actuel du _Siècle_, l’honorable M. Jourde. - -Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck, qui affecte de dédaigner la presse, -mais qui pendant toute sa carrière a su apprécier et tirer parti de -cette «sixième grande puissance», estimait à son prix le concours -bénévole ou non que lui prêtait une grande partie de la presse -parisienne, et justement cette fraction qui, en raison de son attitude -libérale, exerçait la plus grande action sur l’opinion publique. Rien ne -fut négligé pour encourager ces journaux à persévérer dans leur ligne de -conduite, si profitable à la maison de Hohenzollern. On ne leur -ménageait ni les égards ni les renseignements, cette manne précieuse des -publicistes. M. le baron Von der Goltz, l’ambassadeur du roi Guillaume, -un grand seigneur s’il en fut, était toujours visible pour les -journalistes parisiens en quête d’informations, et M. Bamberg, le consul -de Prusse, était trop heureux de se mettre en quatre pour procurer une -«primeur» aux écrivains qui daignaient l’honorer de leur amitié et -accepter les succulents dîners cuisinés dans sa villa d’Enghien. - -Parmi les journaux choyés à l’ambassade de Prusse, le _Siècle_, en -raison de son ancienneté, de son énorme tirage et de l’autorité qu’il -avait acquise dans le monde diplomatique et dans le monde financier, et -aussi en raison de l’éclat littéraire de sa rédaction, était au premier -rang. Son correspondant en Bohême, M. Vilbort, d’origine belge, fut -accueilli et traité au quartier général avec tous les honneurs dûs à un -véritable plénipotentiaire. Il importait en effet que les -correspondances insérées par le journal de la rue Chauchat se -ressentissent des attentions flatteuses dont son auteur était l’objet, -et que les centaines de milliers de lecteurs du _Siècle_ fussent -émerveillés des qualités dignes d’admiration des soldats de Guillaume. -Dès son arrivée au camp, M. Vilbort fut recommandé aux bons soins de -Stieber et à sa plus zélée sollicitude. - -Le chef de la police de campagne s’acquitta de son mandat à la -perfection, veillant à ce que le journaliste parisien trouvât partout -gîte et nourriture, ce qui n’était pas toujours facile, car la Bohême -est un pays assez pauvre, et, avant les Prussiens, les Autrichiens -avaient fait maison nette. Enfin, le jour de Sadowa, M. Stieber -conduisit M. Vilbort dans sa propre voiture sur le champ de bataille, et -poussa l’obligeance jusqu’à lui donner une foule de détails, qui -naturellement figurèrent à la plus grande gloire de l’armée prussienne -dans les colonnes du _Siècle_. Comment être désagréable à des gens qui -font tout pour vous plaire? Les lettres du _Siècle_ furent si goûtées à -la cour de Prusse, qu’après la guerre le roi résolut d’envoyer une -décoration à M. Vilbort. Mais, sur ces entrefaites, la situation de -l’Europe s’était compliquée; de gros nuages de guerre s’étaient -amoncelés entre Paris et Berlin, et, soit qu’il agît de son propre -mouvement, soit qu’il y fût contraint par son directeur, -l’ex-correspondant du journal parisien refusa cette croix. Le roi -Guillaume fut, dit-on, furieux; considérant ce refus comme une insulte -personnelle, il jura sur sa couronne que jamais il n’accorderait plus de -décoration à un journaliste. - -Après Sadowa, Stieber fut chargé d’administrer la riche cité -manufacturière de Brunn, capitale de la Moravie, où Guillaume établit -pendant quelques jours son quartier général. Là, ce policier vindicatif -put se pavaner à l’aise et faire la roue, grâce à la platitude des -habitants, qui accueillirent l’ennemi sans la moindre hostilité. - -«Je me rendis à la mairie, raconte Stieber dans ses Mémoires, et je -demandai qu’on me livrât la police, le télégraphe et la poste. Je -trouvai le plus grand empressement à satisfaire mes désirs. Il y avait -ici un gouverneur impérial et un directeur impérial de la police. Tous -deux ont pris la fuite, c’est moi qui les remplace. A cinq heures de -l’après-midi, séance de la municipalité; j’y ai assisté, revêtu de mon -uniforme de gala, et j’ai inauguré ainsi mes fonctions. Le roi et sa -cour ne sont arrivés que le soir; j’ai eu l’honneur de saluer Sa Majesté -aux portes de la ville, à la tête de la municipalité et du haut clergé. -On n’a pas manqué de prononcer les inévitables discours. La ville de -Brunn est très riche et se conduit avec beaucoup de libéralité à notre -égard. Je suis logé dans un hôtel de premier ordre, avec nourriture et -vin à discrétion. J’ai à ma disposition une calèche et deux agents de -police. Quand je sors, deux gendarmes prussiens galopent à côté de ma -voiture, un agent autrichien se tient sur le siège à côté du cocher: je -ne fais pas mince figure. J’ai supprimé cinq journaux qui se publiaient -dans la ville; quatre autres continuent de paraître avec ma censure. Il -y a aussi un théâtre où j’ai permis de jouer sous bonne et due -surveillance.» - -On pourra comparer l’accueil que Stieber reçut de la part des drapiers -de Brunn avec la réception qu’on lui fit plus tard à Versailles. Mais il -n’est pas de roses sans épines. Les généraux étaient médiocrement -flattés de voir un mouchard étaler son importance dans un carrosse -escorté de cavaliers et jouer au potentat. Dans une lettre à sa femme, -Stieber exhale ses plaintes: - -«Bien que j’occupe ici à Brunn une position importante, dit-il, je ne -suis pas toujours sur un lit de fleurs. Il y a trop de supérieurs, et il -est difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, surtout -quand chacun veut commander. Heureusement, je me moque de tout puisque -tout cela est passager. Je m’aperçois que moins l’on en fait, moins l’on -a d’ennuis. J’espère que la guerre finira bientôt. Je vois que M. -Bismarck a aussi de la peine à maintenir sa position au milieu de toute -cette aristocratie militaire.» - -Pendant les négociations qui se poursuivirent à Nikolsbourg et qui -précédèrent la conclusion de paix de Prague, Stieber occupa un -appartement dans le château même où les plénipotentiaires se -réunissaient tous les jours. - -Il devait surtout surveiller le diplomate français, M. Benedetti, qui -venait d’arriver au quartier général comme pour bien marquer -l’intervention de Napoléon III, son maître. C’est dans ce château, -appartenant au ministre des affaires étrangères autrichien, que Stieber -vit le comte de Bismarck et le magnat hongrois Karolyi, qui avait jadis -ébloui tout Berlin par l’éclat de ses fêtes à l’ambassade d’Autriche, -attablés devant une cruche en grès remplie de bière et discutant les -préliminaires du traité de paix. - -Au commencement d’août, le roi, M. de Bismarck et tout leur monde -retournèrent à Berlin. Il y eut des récompenses, des grades, des croix -et des dotations pour les artisans de la victoire. Stieber ne fut pas -oublié. Il reçut le titre de _Geheim-Rath_ (conseiller intime) et fut -placé à la tête de la haute police d’État. - - - - -VIII - -La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de -1867.--Stieber joue, pour le compte de ses patrons, le rôle d’agent -provocateur.--Les conciliabules des réfugiés polonais aux -Batignolles.--Comment fut complotée la tentative d’assassinat contre le -Tsar.--Entretien secret de Stieber et de M. de Bismarck.--Conséquences -politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, contre Alexandre -II.--La journée du 6 juin à Longchamps.--Un agent de Stieber fait dévier -l’arme de Berezowski.--Réalisation de ce qui avait été prévu par M. de -Bismarck.--La Russie laisse faire la Prusse en 1870. - - -Quel contraste entre l’été de 1866 et celui de l’année suivante! Au lieu -des horribles tableaux de guerre, de meurtre et d’incendie auxquels le -roi Guillaume assistait en Bohême, c’était le magique et splendide -panorama de la grande exposition du Champ-de-Mars qui se déroulait -devant les yeux du vainqueur de Sadowa. - -Peu s’en était fallu qu’au lieu de venir en hôte pacifique, le roi de -Prusse n’entrât trois ans plus tôt en conquérant dans ce beau pays de -France, si fier des richesses, du luxe et de la pompe qu’étalait sa -capitale. Mais à la veille même de l’ouverture de l’Exposition, le -conflit menaçant du Luxembourg avait été apaisé en vertu de quelque -mystérieux _quos ego_; la grande tragédie avait été ajournée, il n’y eut -de place que pour la féerie à grand orchestre avec accompagnement de -flons-flons d’Offenbach et de détonations de bouchons de vin de -Champagne. - -La curiosité des Parisiens fut vivement surexcitée à l’annonce de -l’arrivée de ce petit-fils de Frédéric le Grand qui avait poussé avec -tant de vigueur l’œuvre commencée par son aïeul. Une légende s’était -formée autour de ce roi-soldat qui escamotait avec une prestesse -inconnue depuis Napoléon Ier les provinces et les royaumes. - -Pour les Parisiens, alors tout férus d’idées de cosmopolitisme et -d’humanisme, ce monarque casqué était un type d’un autre âge, le type du -sabreur, qu’on était plutôt tenté de considérer par le côté grotesque -que par le côté sérieux. Pour beaucoup, pour la masse privée de toute -appréciation et de tout sain jugement des affaires d’Europe, le César -germain n’était que le général Boum de la «grande-duchesse de -Gérolstein». - -Justement cette perspective de voir en chair et en os un héros de -théâtre-bouffe fit «faire recette», comme on dit en argot de théâtre, à -l’arrivée du roi de Prusse à Paris. Non seulement les badauds et les -oisifs affluèrent à la gare du Nord et s’échelonnèrent sur tout le -parcours royal, mais on vit les députés du Corps législatif déserter en -masse la salle des séances et aller faire haie sous les arcades de la -rue de Rivoli pour apercevoir les traits de ces trois hommes, dont les -trompettes de la renommée avaient proclamé la gloire avec tant de -fracas: Guillaume, Bismarck et de Moltke. - -Derrières les calèches, sortant des remises impériales et qui avaient -été chercher au débarcadère les hôtes illustres de Napoléon III, -venaient quelques coupés d’aspect plus modeste. - -L’une de ces voitures était occupée par le conseiller intime Stieber. -Depuis quelques jours, le chef de la police prussienne avait envoyé sur -place les plus habiles de ses limiers. Mêlés à la foule, ceux-ci -poussèrent, au passage du roi de Prusse et de sa suite, des «vivats» qui -n’eurent aucun écho. - -En même temps que S. M. Guillaume, le Tsar Alexandre s’était rendu à -l’invitation de Napoléon III. On ne voyait alors dans cette visite -simultanée des deux souverains du Nord qu’une coïncidence fortuite; mais -depuis, les lecteurs attentifs d’ouvrages historiques très sérieux -(entre autres les _Origines de la guerre de 1870_, par Rothan) ont pu se -convaincre que cette coïncidence avait été voulue et préparée par la -diplomatie prussienne afin d’empêcher un rapprochement trop sensible -entre le Tsar et Napoléon III, rapprochement qui se serait certainement -produit, si Alexandre II s’était trouvé seul livré à l’influence de son -hôte, qui n’avait pas encore perdu toutes ses qualités de «charmeur». - -Un incident dramatique devait d’ailleurs servir les intentions de la -diplomatie prussienne. - -Stieber, qui, malgré sa position officielle en Prusse, s’était bien -gardé d’abandonner ses relations avec la police secrète russe, avait à -veiller à la fois sur Alexandre et sur Guillaume. Sachant que des -Polonais très nombreux vivaient en France, et que parmi eux se -trouvaient des fanatiques ayant à venger des proches, fusillés, pendus -ou déportés, il concentra tous ses efforts et toute son activité pleine -de ruse à deviner et à prévenir les plans et les complots des réfugiés. -Longtemps à l’avance une série d’espions s’étaient répandus aux -Batignolles, où habitait une grande partie de l’émigration; tout -Polonais suspect était filé par un de ces agents. Grâce à de faux frères -que les mouchards attitrés surent embaucher, Stieber fut tenu au courant -des conciliabules qui avaient lieu une ou deux fois par semaine dans un -petit pavillon situé avenue de Clichy, au fond d’un jardin, à une petite -distance des fortifications. - -Tout d’abord on se communiquait les nouvelles du pays, on lisait les -journaux clandestins, on discutait parfois des conditions d’alliance -avec la secte des Nihilistes russes, qui venait de s’affirmer par la -tentative d’assassinat commise par Karakasoff sur le Tsar, au jardin -d’hiver de Saint-Pétersbourg. Et il est fort probable que, comme cela -arrive très souvent, ce fut un des agents provocateurs à la solde de -Stieber qui mit en avant l’idée de profiter du passage d’Alexandre II à -Paris pour l’assassiner. Quoi qu’il en soit, l’idée fut accueillie -favorablement par la plupart des compères, tandis que d’autres, les -vrais patriotes, protestèrent énergiquement contre une telle action, qui -ne pourrait, en aucun cas, améliorer la situation de la Pologne, et qui -compromettrait la bonne renommée de la France. Les dissidents -s’abstinrent désormais de venir avenue de Clichy, et, comme ils -représentaient les éléments les plus intelligents et les plus modérés, -la réunion fut livrée tout entière à la direction et aux inspirations -des agents provocateurs. Stieber était tenu journellement au courant de -ces conciliabules, tandis que la police française, trop occupée -ailleurs, ne s’apercevait de rien. - -A la frontière, Stieber avait reçu dans le train royal une dépêche très -pressante d’un de ses principaux agents, lui indiquant un rendez-vous -pour le soir même, dans un petit cabaret borgne situé près des Halles. -Il s’agissait, ajoutait la dépêche, d’une affaire très urgente. Aussi, à -peine descendu à l’ambassade de la rue de Lille, où il logeait, ainsi -que M. de Bismarck, tandis que le roi et le prince royal étaient -installés aux Tuileries, Stieber, affublé d’une perruque et d’une barbe -postiche, se rendit à l’endroit indiqué par son agent. Au moment où le -chef de la police secrète franchit le seuil du restaurant, il fut pris à -part par celui qui l’attendait: «Ils ont décidé, fit-il d’un ton bref, -d’assassiner le Tsar. Le crime sera commis demain au retour de la grande -revue donnée au bois de Boulogne en l’honneur du souverain. On a tiré au -sort pour savoir celui qui devait frapper. Voici le nom sorti de -l’urne.» - -Et l’agent tendit à son chef un bulletin sur lequel on lisait: _Boleslas -Berezowski._ - ---C’est un garçon très résolu, dit l’agent, un fanatique, le hasard ne -pouvait pas en désigner un meilleur, il ne reculera pas. - ---Vous le connaissez? - ---Parbleu! fit l’agent, nous sommes du même village; il est mon ami -intime. Quelquefois nous nous disputons, quand je lui reproche de n’être -pas assez chaud. - ---Eh bien! ne le perdez pas de vue, vous entendez? Faites-le suivre pas -à pas, je vous donnerai des instructions nouvelles. Revenez ici ce soir -à minuit. - -Stieber héla un fiacre et se fit rapidement conduire à la Préfecture de -police. Il voulait mettre M. Piétri au courant de ce qu’il venait -d’apprendre et l’engager à agir sans retard. Mais, par une de ces -circonstances qui font le jeu de la fatalité, le préfet de police dînait -au château de Saint-Cloud. - -De l’hôtel de la préfecture, Stieber se rendit au palais de l’Élysée, où -logeait le Tsar; mais, là aussi, la maison était vide, le Tsar était -dans un petit théâtre du boulevard où brillait une comédienne fort en -vogue, et les aides de camp s’étaient éparpillés à travers la ville. - - * * * * * - -Au moment où Stieber se faisait descendre devant l’ambassade -d’Allemagne, une élégante victoria, supérieurement attelée, franchit la -porte cochère de l’hôtel. Dans cette voiture était M. de Bismarck, qui, -après avoir copieusement dîné, se disposait à faire un tour de Bois. - -Sur un signe de Stieber, le chancelier donna ordre à son cocher -d’arrêter. - ---J’ai une communication de la plus haute importance à faire à Votre -Excellence, fit à voix très basse le conseiller intime. - ---Sera-ce long? demanda le chancelier d’un air enjoué. - ---Cela dépend. - ---Eh bien, je ne veux pas me priver de ma promenade. Qui sait quand -j’aurai encore une heure à moi?... Montez. - -Le policier prit place sur les coussins de la victoria. - -M. de Bismarck, habillé en bourgeois, était difficile sinon impossible à -reconnaître pour ceux qui se le figuraient en uniforme de dragon, tel -que le représentaient les nombreuses gravures et les innombrables -photographies répandues dans Paris. Avec son ample redingote de coupe -quelque peu démodée, avec son chapeau de haute forme enfoncé jusque sur -les yeux, il pouvait passer pour un riche gentilhomme campagnard venu à -Paris visiter l’exposition, en compagnie du notaire de son chef-lieu, -dont Stieber réalisait assez bien le type. Le fait est que la victoria -se perdit sans exciter la moindre attention au milieu de la cohue de -voitures qui allaient et venaient dans cette large avenue des -Champs-Élysées, si belle les soirs d’été. - ---Voyons, de quoi s’agit-il? demanda le comte au conseiller intime, -lorsqu’ils furent installés l’un à côté de l’autre. - ---On veut assassiner demain l’empereur de Russie! - ---Encore quelque sornette... ou quelque conte imaginaire! fit M. de -Bismarck en haussant les épaules. - ---Non pas... je connais l’assassin, il m’a été désigné par un des -affiliés... J’ai couru à la préfecture de police pour le faire arrêter. - ---Alors, il est sous clef, et il n’y a rien à craindre? - ---Non, la préfecture était vide, et si je ne joins pas M. Piétri cette -nuit, un malheur peut arriver, car qui sait?... demain, ce sera trop -tard... - ---Oui! oui! ce serait un grand malheur si un prince aussi noble, aussi -bon que S. M. Alexandre II tombait sous le coup d’un vulgaire -assassin... C’est un crime tellement odieux, qu’il faut le prévenir à -tout prix... J’espère que vous ferez tout pour cela, Stieber? - ---Naturellement, j’ai donné ordre à un de mes hommes de suivre pas à pas -l’assassin, de ne pas le quitter... - ---A merveille... De cette façon, si par hasard la police française ne -l’arrêtait pas à temps, il y aurait autour de lui, au moment même de -l’attentat, des gens qui saisiraient son bras et feraient dévier le coup -mortel. - ---Sans doute... - ---Le crime serait évité, mais la tentative subsisterait... Avez-vous -réfléchi aux conséquences politiques d’un pareil événement, M. Stieber? -fit M. de Bismarck après un moment de réflexion... Le Tsar Alexandre, -voyant que la police impériale n’a pas su le protéger, quitterait la -France... Et sous quelle impression!... Je le connais... Bien des -projets politiques tomberaient à l’eau, et le «charmeur» risquerait d’en -être pour ses frais d’amabilité et ses projets d’alliance... Oui... Et -si l’auteur de la tentative échappait au dernier châtiment, si un jury -de bons bourgeois, pleurant comme des veaux, quand l’avocat les -apitoiera sur le sort de la malheureuse Pologne, ne condamnait pas -l’assassin à mort, il y aurait bien de l’irritation à Saint-Pétersbourg -et la nappe serait déchirée[36] pour bien longtemps entre la France et -la Russie... et j’aurais, moi, un grand souci de moins en tête... Cette -tentative serait pour nous autres Allemands quelque chose de -providentiel; tandis qu’en faisant arrêter l’assassin, la police -française aura pour elle l’honneur de la découverte du complot, elle -recevra des félicitations et des remerciements pour son activité et sa -sollicitude. Alexandre se considérera comme l’obligé de Napoléon, et -nous, nous serons forcés de nous garder à pique à Saint-Pétersbourg, et -à carreau à Paris... - - [36] _Das Tischtuch wäre zerrissen_, locution familière pour exprimer - une brouille. - -La voiture avait dépassé l’Arc de Triomphe; des centaines de petits -points bleus, rouges, verts, brillant dans l’air transparent et tiède de -la nuit, se croisaient et voltigeaient de tous côtés comme des feux -follets: c’étaient les lanternes d’une foule d’autres voitures, dont -l’interminable file s’allongeait jusqu’au bout de la route du Bois. -Beaucoup de Parisiens et de nombreux étrangers étaient venus là pour -respirer les fraîcheurs de la campagne, les senteurs embaumées qui se -dégageaient des massifs. Assez longtemps, le comte de Bismarck se tut; -puis il se mit à énumérer différents incidents survenus pendant le -voyage, et fit quelques observations assez piquantes sur des personnages -de la cour impériale. - -Sur un ordre du chancelier, le cocher tourna tout à coup bride; on -revint à l’hôtel de la rue de Lille. - ---Qu’est-ce donc que _votre_ assassin? demanda négligemment M. de -Bismarck. - ---Il paraît qu’il est tout jeune, vingt à vingt-deux ans. - ---Un enfant... et Polonais, jamais un jury parisien ne le condamnera à -mort; ce serait contraire à toutes les sympathies bourgeoises de M. -Prudhomme... Décidément, c’est bien dommage que ce garçon ne puisse pas -lâcher son coup de pistolet. - -La voiture franchit la porte cochère de l’ambassade. Le portier s’avança -casquette basse. - ---Monsieur le conseiller intime, fit-il en s’adressant à Stieber, il y a -là, dans ma loge, un homme qui vous attend depuis une demi-heure. - -Et il désigna du doigt un individu assez peu proprement vêtu et muni -d’une grosse canne. Le quidam remit un pli à Stieber. Après l’avoir -ouvert, celui-ci passa le billet au chancelier, qui lut ceci: - -«M. le préfet de police regrette beaucoup d’avoir manqué la visite de M. -le Conseiller Stieber, et dans le cas où il s’agirait d’une affaire de -service, M. le préfet de police sera heureux de recevoir à n’importe -quelle heure de la nuit M. le Conseiller.» - -Les deux Allemands échangèrent deux regards rapides. - ---Dites à M. le préfet, fit Stieber, que je le remercie, mais que -l’affaire dont je voulais l’entretenir ne presse nullement. - -L’envoyé de la rue de Jérusalem se retira. - - * * * * * - -Une heure plus tard, Stieber, qui avait remis sa barbe postiche et sa -perruque, sortait de l’hôtel de l’ambassade et allait rejoindre son -agent à l’endroit convenu. Celui-ci lui confirma tous les renseignements -antérieurs et ajouta que le jeune Polonais, qui avait été «filé» toute -la journée, avait fait emplette d’un revolver et d’un paquet de -cartouches chez un armurier du boulevard Sébastopol. Il avait dîné très -frugalement dans un établissement de bouillon du quartier; l’agent -s’était installé à une table voisine. Le soir, le jeune Polonais était -rentré dans sa chambre d’hôtel garni; et il était certain qu’il n’en -ressortirait que le lendemain matin. - -L’agent reçut pour instruction de ne pas quitter, le lendemain, -Berezowski d’une semelle et de s’adjoindre deux autres agents. Il -fallait surtout se trouver auprès du Polonais au moment où il tenterait -d’exécuter son projet, de façon à en empêcher l’accomplissement. - -Le conseiller intime reçut de son séide l’assurance que tout se -passerait selon ses instructions. - -Le 6 juin 1867, plus de 300,000 curieux étaient massés autour de la -grande enceinte de Longchamps et dans toutes les parties du Bois. Les -tribunes établies sur le champ de courses craquaient sous le poids des -spectateurs et des spectatrices; celles-ci rivalisaient entre elles de -richesse, de luxe et de goût. Toute la «crème» de la société parisienne -et la fleur des étrangers que l’Exposition avait attirés étaient là, le -regard attaché sur l’imposante armée de 40,000 hommes massés dans -l’enceinte des courses, armée d’élite composée des plus beaux régiments, -splendidement vêtus. Les cuirasses d’argent et d’acier, les larges -plastrons, les plaques des bonnets à poils, les piques des lances, les -milliers de baïonnettes étincelaient au soleil, car le ciel aussi était -de la fête. - -A midi, un immense mouvement se produisit dans cette foule, mouvement de -joie, d’enthousiasme chez plusieurs, chez tous, mouvement de profonde -curiosité. - -Des hourras éclatent, on agite des mouchoirs et des chapeaux, des -acclamations saluent l’arrivée des calèches de la cour attelées à la -Daumont, qui viennent de déboucher de la Cascade, amenant l’empereur -Napoléon III, ses hôtes et la cour. Tandis que l’impératrice, rayonnante -de beauté et d’orgueil satisfait, prend place avec ses dames dans la -grande tribune du milieu, les trois souverains montent de magnifiques -chevaux que des piqueurs en livrée verte tiennent en main à la grille -d’entrée du champ de courses. L’empereur Napoléon au milieu, Alexandre -II à sa droite, Guillaume de Prusse à sa gauche, les trois monarques -s’avancent sur le front de bandière, suivis à quelque distance d’un -fouillis brillant de 200 officiers de toutes nations, empanachés, -casqués, bottés, couverts d’or, de broderies, de rubans, de décorations. - -Les troupes présentent un admirable coup d’œil. - -Napoléon III est radieux; la figure fatiguée d’Alexandre II s’épanouit -et sourit doucement à la vue de ce beau spectacle militaire; le roi de -Prusse, sérieux, presque renfrogné, semble tout examiner, tout étudier, -jusqu’au moindre détail des buffleteries ou des cartouchières. - -Après avoir salué galamment l’impératrice dans sa loge, les souverains -se portent devant la tribune, au centre d’un vaste demi-cercle formé par -le brillant état-major qui les suit. Alors défilent devant eux les -grenadiers graves et silencieux, les zouaves aux pittoresques costumes, -les chasseurs de Vincennes alertes et vifs, les voltigeurs à la démarche -gaie et pimpante, le plumet fixé à leur shako; puis viennent les -cent-gardes, ces centaures dont l’armure est à peu près aussi complète -que celle des chevaliers du moyen âge; les guides au costume chatoyant -et théâtral, les élégants dragons de l’impératrice, régiment de -sportsmen; les cuirassiers, les cavaliers noirs; et, pour finir, plus de -cent pièces de canon magnifiquement attelés roulent avec fracas sur le -gazon, suivies de cinq ou six mystérieux engins recouverts d’une housse -de toile et traînés par deux chevaux. - -Le public, dont la vieille fibre chauvine avait tressailli à la vue de -ce bel attirail de guerre, saluait chaque nouveau régiment par de -nouveaux hourras et des battements de mains prolongés. Et se parlant -bas, tout bas à l’oreille, on se désignait du doigt ces engins -mystérieux enveloppés d’une housse d’étoffe. C’était là cette terrible -invention dont on parlait depuis quelque temps, l’instrument certain et -irrésistible des futures victoires de la France,--la mitrailleuse. - -Les calèches de la cour venaient de reprendre la route de la capitale ou -tout au moins elles essayaient d’y parvenir, car de tous côtés -affluaient les équipages et les voitures, chacun ayant hâte de gagner la -grande avenue centrale pour effectuer le retour en évitant la cohue. -Mais comme chacun avait eu la même idée, l’encombrement se produisait -inextricable et enchevêtré, à tel point que les gendarmes et les -plantons avaient dû bientôt renoncer à y mettre un peu d’ordre. Les -équipages impériaux se trouvaient bloqués. Napoléon, assis dans la -première calèche, avec le Tsar et le prince Wladimir, dit à l’écuyer de -service qui galopait à la portière de se frayer de force un passage, -afin de gagner une allée latérale, peut-être moins encombrée. M. -Raimbeaux, l’écuyer de service, fit ranger les véhicules les plus -proches, et la calèche impériale prit la direction d’une contre-allée. -La foule était très compacte en cet endroit, une foule endimanchée et de -belle humeur, riant, jacassant, s’amusant franchement. M. Raimbeaux, -regardant de tous côtés pour savoir quelle direction il convenait de -prendre, aperçut un jeune homme qui, se détachant d’un petit groupe, -s’élançait au-devant de la voiture. Instinctivement et sans se rendre -compte du motif qui le faisait agir, l’écuyer donna de l’éperon à son -cheval, la bête se cabra... et tout à coup s’abattit sur le sol. Une -balle de pistolet tirée par l’homme venait de la frapper au front. Une -seconde détonation retentit, mais la balle se perdit dans les arbres. -L’agent de Stieber, qui n’avait pas quitté Berezowski, et qui -l’observait avec des yeux de lynx, avait vu le jeune Polonais diriger -son arme sur le Tsar. Prompt comme l’éclair, il avait donné un coup de -poing au bras du meurtrier, et le projectile destiné à l’empereur de -toutes les Russies avait passé par-dessus la tête de l’autocrate. - -La foule s’était emparée de l’auteur de l’attentat. Elle le roua de -coups avant de le remettre aux sergents de ville. Les deux souverains -s’étaient embrassés et avaient adressé de chaleureuses félicitations à -l’écuyer. Déjà la nouvelle de l’attentat s’était répandue avec la plus -vertigineuse rapidité, et de toutes parts on accourait pour tâcher -d’apercevoir l’assassin, qui, tout jeune, très convenable d’aspect et -fort modeste de maintien, n’avait nullement l’air d’un criminel féroce. - -Le reste est suffisamment connu. Interrogé par M. Rouher et le comte -Schouwaloff, chef de la police russe, Berezowski déclara qu’il avait -voulu venger la Pologne, sa patrie. Il refusa d’ailleurs de nommer des -complices et assuma toute la responsabilité de l’acte qu’il avait -commis. - -Le jury de la Seine, comme l’avait prévu M. de Bismarck dans son -entretien avec Stieber, se laissa émouvoir par la jeunesse et les bons -antécédents de l’accusé; d’ailleurs, les sympathies pour la Pologne -étaient très vives dans la bourgeoisie parisienne. On accorda à -Berezowski des circonstances atténuantes, et Alexandre II se montra très -froissé du verdict. - -Trois ans plus tard, à la veille de la guerre entre l’Allemagne et la -France, et pendant toute la durée de la campagne de 1870-1871, le Tsar -ne prouva que trop qu’il n’avait pas oublié cet affront. - -Ainsi se réalisaient toutes les prévisions de M. de Bismarck. - - - - -IX - -M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique.--Pourquoi fut -fondé le «bureau de la presse».--L’allocation de 305,000 francs destinée -aux journaux étrangers.--Relations des agents diplomatiques prussiens -avec les journalistes.--Le bureau de la presse divisé en deux -sections.--Comment fut préparée la guerre de 1866.--Stieber à la tête du -bureau de la presse.--Ses voyages à Paris.--Surveillance de l’émigration -hanovrienne.--Stieber réussit à inventer un complot.--Ses relations avec -la haute bohème internationale des journalistes.--L’espionnage prussien -établi à Lyon, Bordeaux et Marseille. - - -Pendant la période qui précéda la guerre de 1870, le gouvernement de -Berlin s’appliqua tout particulièrement à propager ses vues et ses plans -à l’intérieur et à l’étranger. - -L’action sur les journaux fut une des principales préoccupations de M. -de Bismarck. - -La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui tenait la presse -muette. Il n’y avait plus de censure, les feuilles de l’opposition -avaient toute latitude de dire des choses qui déplaisaient au -gouvernement. Si les journaux officieux avaient joui de quelque crédit, -le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque mielleuse que fût la -prose des journalistes à la solde du ministère, elle n’attirait pas la -plus petite mouche. Le public ne mordait qu’aux fruits défendus de -l’opposition. Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas -tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères, il fallait encore -tromper le peuple allemand lui-même. - -Ce fut alors que fut fondé ce fameux «bureau de la presse» destiné à -faire pénétrer d’une manière tout à fait occulte les idées -ministérielles dans les journaux de l’opposition. - -Stieber ne fut pas étranger à cette organisation dont les trames -invisibles ne devaient pas tarder à envelopper presque toute la presse -allemande. On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à raison de -100 à 150 francs par mois, faisaient passer en contrebande, dans leurs -correspondances aux journaux de province, des notes reçues directement -du «bureau de la presse». - -L’art de manier et de confectionner l’opinion publique s’appliqua -bientôt autre part qu’en Allemagne: en 1855, quand le gouvernement -prussien demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.) pour la -police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en pleine Chambre des -députés, la déclaration suivante: - -«On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée sans défense aux -attaques de la presse étrangère; plus du tiers de la somme réclamée sera -employé à réfuter et à repousser ces attaques.» - -A dater de cette époque, les agents diplomatiques de la Prusse à -l’étranger furent chargés d’entretenir des rapports clandestins avec les -correspondants des journaux allemands et des journalistes indignes de ce -nom. - -A Paris, ces correspondants couraient les rédactions des principaux -journaux sous le prétexte d’échanger des nouvelles, mais en réalité ils -étaient plutôt chargés d’en donner, et comme ils les recevaient -directement de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, ils -apportaient quelquefois de véritables primeurs, ce qui leur valait les -bonnes grâces des rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que -ces correspondants de diverses nationalités fussent inspirés par le -bureau de la presse. - -L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était du reste pas encore -connue en Allemagne. Un opuscule anonyme publié à Hildesheim, en 1855, -avait fait de timides révélations. C’étaient les premières. La brochure -fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée. - -Le bureau de la presse rendait de tels services au gouvernement, qu’il -l’avait divisé en deux sections: l’une, attachée au ministère de -l’intérieur, était spécialement chargée d’agir sur l’opinion en -Allemagne; l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères, -s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie, en Angleterre, -l’insertion d’articles favorables à la Prusse. - -Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient communiqués aux -journaux et servis au public comme l’opinion des Français, des Italiens, -des Anglais sur la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer -l’annexion du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866? A force de -l’entendre dire par les cent mille voix de la presse de l’Europe -entière, le peuple allemand finit par croire que la Prusse seule était -capable de présider aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule -appartenait la suprématie politique. - -Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de Brunn et de -Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel puissant auxiliaire le -gouvernement avait trouvé dans les journaux, proposa au comte de -Bismarck d’établir une annexe au «Bureau central des nouvelles». L’idée -fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui mit Stieber à la tête de -cette agence cachée. - -La presse européenne fut alors inondée de télégrammes, de -correspondances, d’articles de fond, qui tendaient à représenter la -majorité de l’Allemagne comme désireuse de s’unifier sous la dictature -prussienne; on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires de la -Prusse étaient inspirés par Rome et devaient être considérés comme des -ultramontains plus ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout -calculé de manière à faire impression sur la presse libérale en France -et à endormir sa vigilance. - -Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus d’extension, que les -fonds restés à titre d’indemnité pour le roi de Hanovre ayant été -refusés par ce prince, qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces -millions purent être consacrés à alimenter la fameuse «caisse des -reptiles», et employés à acheter des journaux, à en créer d’autres, et à -apaiser par des arguments irrésistibles les scrupules de conscience de -certains écrivains. Stieber fut souvent chargé de ces négociations -délicates; il eut un certain temps le maniement de la «caisse des -reptiles». - -Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber prit une grande -extension. - -Le secret de l’attentat de Berezowski, ce «cadavre» que le chancelier et -le conseiller intime avaient enterré de concert, dans la promenade -nocturne du 5 juin, semblait les avoir rapprochés d’une manière tout -intime. Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu clandestinement -dans le bureau de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, mais à la -chancellerie même, dans la Wilhelm-Strasse. M. de Bismarck ne se lassait -pas de demander à son grand policier des renseignements sur la petite -cour du roi de Hanovre, qui résidait alors à Gmunden, dans la -Haute-Autriche, mais qui entretenait à Paris un état-major nombreux et -actif auquel les fonds ne manquaient pas. - -A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la Seine pour observer de -près ce qui se tramait dans le petit entresol du faubourg Montmartre qui -avait d’abord servi de bureau de rédaction au journal du roi de Hanovre: -_la Situation_[37]. Tous les jeudis se réunissaient là les principaux -chefs de l’émigration hanovrienne, les fidèles du vaincu de Langensalza, -d’anciens généraux, des ministres, des courtisans du malheur qui -continuaient à percevoir les émoluments de leur charge avec de fortes -indemnités en sus. Là venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de -la rédaction du _Temps_, M. Albert Beckmann, qui faisait valoir son -origine hanovrienne pour réclamer sa part de fidélité à son roi. Autour -d’une table chargée de _moos_ et de bocks, au milieu des nuages -bleuâtres des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès, on -discutait les chances d’une restauration prochaine, on composait même -des chants et des couplets de revanche qui étaient ensuite colportés -dans le pays. - - [37] Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la - rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte - supprimée par le gouvernement français, sous la pression de M. von - der Goltz, ambassadeur de Prusse. - -Une de ces chansons commençait ainsi: - - _Kuckuck, Kuckuck warte, - Bald kommt der Bonaparte - Der wird uns wiederholen - Was du uns hast gestohlen._ - - Coucou, coucou attends, - Bientôt Bonaparte viendra - Qui nous rendra - Ce que tu nous as volé. - -Le _Kuckuck_ était l’aigle prussien habitué à s’emparer du nid des -autres. - -Avec quelques efforts, pas mal d’argent et quelques-uns de ses espions, -Stieber réussit enfin à impliquer quatre ou cinq officiers et -gentilshommes hanovriens dans un complot de haute trahison qui fut jugé -devant la Cour de Berlin. - -En même temps Stieber, nouait au nom de son gouvernement, des relations -intimes parmi cette haute bohème internationale qui, depuis l’exposition -de 1867, semblait plus que jamais avoir jeté son dévolu sur Paris, où la -facilité de l’accueil, le ton libre et dégagé qui régnait dans les -salons, favorisaient tous les espionnages. Mais Stieber ne s’en tint pas -à Paris; il raconte dans ses lettres qu’il s’assura aussi des relations -et de très précieux auxiliaires dans les grandes villes de France, -telles que Lyon, Bordeaux, Marseille. - -Les renseignements qui lui parvinrent de ces différentes sources ne -furent pas étrangers à la promptitude de la déclaration de guerre, en -1870. - - - - -X - -La police prussienne pendant la campagne de France.--Les exploits de -Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières.--Les aménités de la police -de campagne.--Entrée des Allemands dans Versailles.--L’attitude du -conseil municipal.--Comment les Allemands respectent les conventions -signées.--Arrivée du prince Fritz et du roi Guillaume.--Une -manifestation d’agents secrets.--Le bureau du chef de la police.--Un -enfant espion sans le savoir.--Zerniki à la mairie.--Un vaudevilliste -allemand à Versailles.--Entretien de M. de Bismarck avec le directeur -de la police.--Expulsion d’O’Sullivan.--Les réquisitions -prussiennes.--Relations difficiles entre les officiers et la police.--M. -de Bismarck voit des assassins partout.--M. Angel de Miranda.--Les -mésaventures d’un journaliste allemand.--L’hôtel des Réservoirs pendant -l’occupation.--Mort tragique de Hoff.--Le restaurant des frères -Gark.--Espions et journalistes. - - -En raison des services rendus en 1866 et de la haute faveur dont il -jouissait depuis lors, Stieber était désigné d’avance pour remplir -pendant la campagne de 1870-1871 les mêmes fonctions que pendant la -guerre de Bohême. - -Le 31 juillet, le général de Moltke et tout le personnel civil et -militaire composant le «grand quartier général» partirent de Berlin pour -Mayence. Stieber, à qui l’on avait adjoint trois lieutenants de police -et un certain nombre d’agents, avait pris place dans un des -compartiments du train royal. - -A peine arrivé à Mayence, première étape de la marche triomphale de -l’invasion, le chef de la police de campagne lança ses limiers pour -dénicher les espions français, car on les supposait nombreux dans la -ville. Mais les généraux de Napoléon dédaignaient ces accessoires et ces -petits moyens si utilement employés par la Prusse: dans l’entourage de -l’empereur on était si certain d’arriver à Berlin tout d’une traite! -Aussi les agents du conseiller intime firent-ils le plus souvent buisson -creux, ou s’ils ramenaient des prisonniers, c’étaient des curieux -inoffensifs, des journalistes, ou des artistes en quête de croquis, -comme ce dessinateur bien connu d’une grande feuille illustrée, qui fut -déclaré suspect parce qu’il portait la moustache et la barbiche taillées -à la française, et qui dut traverser toute la ville de Mayence par une -pluie battante entre deux soldats. - -Bientôt arrivèrent les nouvelles des premiers désastres de l’armée de -Mac-Mahon. Le grand quartier général, quittant le territoire allemand, -suivit de près les avant-gardes de l’invasion. - -Au moment d’entrer en France, Stieber avait reçu des instructions plus -précises. Voici en quoi consistait son mandat: - -1º Veiller sur la sécurité de la personne du roi, des ministres et des -hauts fonctionnaires. Les autorités militaires étaient tenues de prêter -main-forte chaque fois qu’elles en seraient requises par le chef de la -police. - -2º La découverte des espions au grand quartier général et dans son -voisinage, par conséquent la surveillance rigoureuse de tous les -étrangers. Les mesures prises par Stieber dans ce but, ainsi que pour -assurer la sûreté du quartier général, mesures approuvées par l’autorité -militaire, doivent être observées par toute personne faisant partie à un -titre quelconque du grand quartier général. - -3º Le contrôle des lettres et des dépêches au quartier général et dans -ses environs; pourtant le chef de la police de campagne ne pourra -prendre connaissance des correspondances suspectes qu’autant qu’il sera -autorisé par l’autorité militaire. - -4º Le contrôle minutieux de tout ce qui touche à la presse et des -correspondances de journaux émanant du quartier général. - -Enfin Stieber devait: - -5º Prêter son concours aux autorités militaires en leur fournissant des -renseignements sur l’armée ennemie, sur ce qui se passait dans les -régions qu’elle occupait, et lui procurer des _personnes capables de -fournir des informations_,--c’est-à-dire recruter les espions et acheter -les traîtres. - -Pendant les premières semaines de la campagne, le rôle du chef de la -police de l’armée se borne à faire préparer de gré ou de force des -logements et des vivres dans les premières localités occupées à la suite -des batailles de Wœrth et de Reichshoffen, et aussi à faire respecter -quelque peu la discipline que certains corps de troupes non prussiennes -semblaient assez peu disposés à observer. Dans ses _Mémoires_, qui ont -suscité, sous ce rapport, de nombreuses réclamations et protestations, -mais qui n’ont pas été réfutés, Stieber raconte avec une franchise qui -l’honore les désordres et les exactions dont se sont rendus coupables, à -Faulquemont entre autres, les contingents hessois et bavarois. Cette -malheureuse petite ville de 3,000 âmes fut traversée par plus de 80,000 -hommes de troupes allemandes. - -Le comte de Bismarck et son état-major de fonctionnaires des affaires -étrangères s’installèrent dans une petite hutte de paysans. Stieber fut -invité à souper. Tout en préparant lui-même le café pour toute la -société, Bismarck prononça ces paroles qui devaient se réaliser six mois -plus tard: «C’est bien décidé, nous ne rendrons plus l’Alsace et la -Lorraine à la France.» - -Après souper, Bismarck s’entretint assez longuement avec le chef de la -police. - -«Nous causâmes de notre passé, dit Stieber dans une de ses lettres; je -me montrai très franc et très ouvert, le ministre aussi. Il termina par -ces mots: «Voyez donc tout ce que le sort peut faire d’un hobereau de -Poméranie, à qui tout le monde en voulait!» Je dois convenir que cette -soirée est la plus belle de ma vie. Notre entretien sera peut-être -historique. Certes, Bismarck est le plus grand homme de l’histoire -moderne, et je suis fier d’occuper une telle position auprès de -lui[38].» - - [38] _Denkwürdigkeiten des geheimen Regierungsrathes Stieber_, Berlin, - 1883. - -Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire de Faulquemont, qui -accourut tout éploré se jeter aux pieds de Stieber, le suppliant de -mettre un terme aux scènes d’horreur qui signalaient le passage -incessant des régiments allemands. - -«Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en réquisition 50 -gendarmes, écrit Stieber à sa femme, en date du 13 août, je ne réussis -que très superficiellement à réprimer les excès. - -«J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver des vivandiers -qui pillaient et refusaient de m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent -de ville attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains. -Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de ses propres mains six -Hessois, car nous tenions à sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne -et à empêcher le pillage... Je me suis tellement fait de bile à cause de -ce remue-ménage, que je suis parti subitement, bien que les chefs -m’aient demandé de mettre un peu d’ordre. Mais _c’était absolument -impossible_.» - -D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson attestent -également les excès de toutes sortes des envahisseurs. A Pont-à-Mousson -régnait la famine la plus complète; le propriétaire de la maison où -logeait le chef de la police, un neveu du maréchal Davoust, vint prier -Stieber de lui procurer un peu de pain pour lui et sa femme, une «dame -d’une grande distinction», car ils n’avaient pas mangé depuis trois -jours. - -«Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite ville, écrit Stieber. -Bientôt le typhus et la fièvre d’hôpital s’y feront sentir.» - -«Bien que nous nous comportions très convenablement[39], dit-il dans une -autre lettre, et que nous autres Allemands nous soyons de nature -tellement débonnaire qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous -saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et voitures, ainsi que -tout le bétail; nous détruisons tous les chemins de fer, et depuis trois -semaines on n’a pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau -français. Nous gardons pour nous tous les vivres, des quantités énormes -de bière et de vin sont perdues, les arbres de toutes les avenues et -promenades sont abattus, tout le bois transportable sert à allumer les -feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires suspendues, les -fabriques complètement arrêtées...» - - [39] Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles, il - n’aurait certes pas vanté la «nature débonnaire du caractère - allemand». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux - mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il - suffira de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont - «l’Allemand débonnaire» fait la guerre: - - «_Rémy_ père,--c’est l’un des noms qui figurent sur le monument - commémoratif--: - - «Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait à - garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart, - fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé, le - premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le - lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les - flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta - sur le seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing - et le revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni - les prières de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au - pied du lit, avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux - fois, à bout portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant - pour mort mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses - deux blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite. - - «Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu - d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte - absence que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais - pour sauver son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais - au château de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de - Noël et d’Eugène Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que - mes compagnons. Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé - pour ma part, bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus - finalement condamné à être passé par les armes. Les soldats - m’avaient déjà dépouillé du peu que j’avais sur moi, quand apparut - un chef qui leur intima l’ordre de me laisser libre. Bref, je - m’alitai, après être parvenu à retrouver ma pauvre femme, qui, elle, - avait été arrêtée, conduite par une troupe barbare, traitée de la - façon la plus ignoble, et sur le point de subir les derniers - outrages.» - -Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la campagne de 1866, -sur les rapports de la police avec l’armée: - -«Les fonctionnaires de la police de campagne ne sont pas sur un lit de -roses et nous nous faisons beaucoup de mauvais sang. Il est toujours -très difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, toutes -les passions sont surexcitées ici au dernier degré, chacun est ombrageux -et l’on se défie de chaque mot. On ne saurait se montrer assez -circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent, mais d’un -autre côté il faut agir résolument et avec énergie lorsqu’on se trouve -en présence de gens grossiers et arrogants. Je représente dans notre -département l’élément énergique et grossier. M. de Zerniki, mon aide de -camp, lui, représente la _politesse et l’amabilité_[40]». - - [40] Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la - politesse et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki. - -Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le chef de la police se -déclarait lui-même impuissant à réprimer, si quelque malheureux, volé, -pillé, ruiné, dont la femme ou la fille avait été outragée sous ses -yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment il était -traité. - -C’est encore Stieber qui raconte: - -«J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et sans les moindres -égards. Hier, dans un village appelé Gorce, un paysan français a tiré -sur une voiture remplie de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui -parler; deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes, ils se -sont précipités dans la maison et ont appréhendé l’homme; _on l’a pendu -sous les aisselles devant sa propre maison, puis on l’a tué lentement -avec trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre._ Pour -servir d’exemple, le corps est resté pendu deux jours sous la garde de -deux sentinelles.» - -A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des populations qu’ils -rançonnaient ou pillaient, les Prussiens avaient coutume de répondre en -rééditant le fameux mot de Napoléon Ier: «C’est la guerre!» Mais ce -pauvre paysan tué «lentement», recevant trente balles l’une après -l’autre, et exposé pendant quarante-huit heures avec ses chairs -saignantes et déchirées, cela ne s’appelle plus «la guerre», cela ne -s’appelle d’aucun nom, même dans le langage des peuplades les plus -sauvages; les cannibales eux-mêmes égorgent d’un seul coup l’ennemi -vaincu qu’ils vont manger. - -Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences posthumes de ce -policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient d’arriver l’empereur, M. de -Bismarck et M. de Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec -une dame qui voulait absolument voir «le comte de Bismarck». En échange, -il se fit donner par elle un repas composé de pain, de beurre, de -fromage et de vin. «Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef -de la police, au lieu de pain et de fromage, _j’aurais exigé une autre -marchandise_.» Et c’est à «sa chère bonne femme» que Stieber fait ces -révélations violentes! - -Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière, Stieber rapporte que ses -joyeux agents lui proposèrent «d’allumer une maison». - -L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major, arrivèrent le 5 -septembre à Reims, où, comme nous l’avons déjà dit, le chef de la police -de campagne reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la maison -de la veuve Pomery: «Nous avons, écrit Stieber à sa femme, un salon -spécial pour déguster chaque cru: un pour le vin de Champagne, un pour -le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin.» - -Au moment où l’état-major prussien était entré en ville, tous les -magasins s’étaient fermés; mais sur un ordre menaçant de Stieber, on -avait dû les rouvrir immédiatement. - -Les rapports du chef de la police prussienne avec la municipalité ne -furent pas toujours faciles. - -En apprenant la proclamation de la République, une commission municipale -démocratique tenta de remplacer l’ancien conseil impérial. Stieber en -prononça la dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme, il -écrit: «Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait pendre les dix -membres de la Commission sur la place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai -que je m’appelle Stieber.» - -Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis que les rues -fourmillaient de soldats prussiens, des bourgeois placides échelonnés le -long de la Vesle pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques -étaient fermées, la misère était grande, les enfants couraient après les -soldats, mendiant du pain. Des chanteurs ambulants braillaient devant -les cafés. Et le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant, -le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar, le grand-duc héritier -de Mecklembourg, Bismarck, de Roon, assistaient au service avec -accompagnement de la musique militaire, la cathédrale était pleine de -femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers et de fantassins -polonais et silésiens qui priaient, à genoux, la tête inclinée sur la -poitrine. - -Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant des litres et des -bouteilles de vin. Dans les restaurants et les cafés, les officiers -sablaient le champagne avec de bruyants éclats de joie. A la porte des -maisons à grands numéros, on se battait pour entrer. - -De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique château de M. -le baron de Rothschild, à Ferrières. L’émerveillement de Stieber ne -connut cette fois plus de bornes; les salons dorés, les peintures -«classiques», les beaux marbres, tous les trésors d’art qu’il avait -admirés chez la veuve Pomery, étaient dépassés! «L’homme le plus riche -du monde, écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de Paris, et -le pays le plus beau de la terre, c’est la France.» - -A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé la succulente table -de Mme Pomery, ni ce «lit de soie» de la «veuve au champagne», qu’il -aurait tant voulu emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée du -château étant interdite, sa chambre était le rendez-vous de tout le -monde; on y couchait en commun, sur le plancher; on y faisait du thé, du -café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était un -va-et-vient de gens envoyés aux «renseignements», de marchands épiciers, -d’agents confidentiels de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes -sortes, de courriers, une procession de comtes et de princes en quête de -places de préfets dans les départements occupés, de paysans et de -paysannes venant se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir -sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de vive force. - -«Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction secrète chasse l’autre, -et que je suis la moitié de la nuit chez Bismarck ou chez d’autres -conseillers. Nous n’avons du reste pas le temps de flâner; il faut que -nous fassions bonne garde: nous sommes ici au milieu d’une population -des plus dangereuses, et devant Paris.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes étaient installées dans -ce Versailles majestueusement silencieux, dont le vieux poète Deschamps -a dit avec justesse: - - Tout près du mouvement, calme et libre séjour. - -Le jour même où le combat de Châtillon assurait l’investissement de -Paris, en rejetant les régiments de la défense nationale sous le feu des -forts, un parti de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été -annoncée la veille par un sous-officier de hussards noirs (hussards de -la Mort) envoyé en parlementaire, se présentait à la porte des -«Chantiers», qui donne accès sur la grande route de Sceaux et de Choisy, -où sévissait dans son plein, à quelques kilomètres seulement, la lutte -engagée depuis le matin entre le général Vinoy et le prince royal. Il y -avait trois jours que toutes les troupes françaises avaient évacué -Versailles pour se replier sur Paris; l’unique force militaire présente -dans la ville était la garde nationale, dont une partie était équipée et -armée de fusils à piston ou même à pierre, absolument incapables de -résister aux armes de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible. -La résistance n’eût produit d’autre résultat que de faire incendier les -propriétés des particuliers et massacrer une population paisible. - -Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population avait eu des -résultats stratégiques même momentanés! Mais sous ce rapport aussi il -n’y avait rien à espérer. Avec les masses énormes dont disposait -l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de vive force de -Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure l’investissement de Paris. -Le conseil municipal de la ville se rendit compte de cette situation; il -vit bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi lorsqu’il se -présenterait; mais, ne pouvant opposer de résistance militaire et armée, -la municipalité de Versailles résolut de montrer par la dignité et la -fermeté de son attitude, que moralement et civiquement elle était -décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs et à ne céder -qu’au dernier moment, lorsqu’elle se trouverait impuissante en face de -la force brutale et de la supériorité numérique. - -Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles ne se départit point -de cette attitude. Seuls dans une ville que remplissait l’armée ennemie, -placés sous la menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent -aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent de se heurter à -quelque chef violent, capable de faire passer par les armes, dans un -moment de mauvaise humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de cette -raison du plus fort qui est la base du droit des vainqueurs vis-à-vis -des vaincus, M. Rameau et ses collaborateurs combattirent les exigences -de l’ennemi avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent traité -de puissance à puissance. Ils luttèrent contre l’arbitraire du préfet -prussien avec plus d’indépendance assurément que bien des municipalités -n’en avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets de l’empire. - -Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle aboutit; en tout -cas elle étonna les Allemands, car elle contrastait fort avec la -platitude, pendant la campagne de 1866, des municipalités autrichiennes, -de ces maires allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de -ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant des décorations -prussiennes. Cette fière conduite des autorités de Versailles, qui ne -rappelait en rien non plus l’humilité timide et résignée que l’on avait -rencontrée dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des -sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau, Scherer, Bersot et -leurs collègues, mais aussi pour la population qu’ils représentaient. On -était loin des mépris malheureusement justifiés de Blücher, qui, en -1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne acclamer les -soldats alliés et les femmes se pendre au bras des Cosaques, s’écria, -écœuré: «Vous êtes tous des misérables!» (_Miserabel seid ihr alle!_) - -En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire de Versailles. M. -Rameau hésitait à la prendre: «Ce n’est pas comme chancelier, insista -l’homme d’État, c’est personnellement que je vous prie de me donner la -main.» Et quelques semaines plus tard, le maire ayant dû revenir dans la -villa de Mme Jessé, habitée par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait -encore la main: «Toujours personnellement,» répéta-t-il en souriant. - -Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire de Versailles avait -fait fermer les grilles, et lorsque les cavaliers allemands se -présentèrent, M. Rameau et ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent -à la porte des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant le -détachement les conditions d’une capitulation formelle, devant garantir -les habitants de Versailles de toute exaction et conserver à la garde -urbaine ses armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans la -cité. - -Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait avec le chef du -détachement allemand, on entendait la canonnade et le crépitement de la -mousqueterie dans la direction de Sceaux. L’officier demanda que des -vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa énergiquement. -«Des Français, monsieur, fit-il, ne peuvent vous nourrir pendant que -vous vous battez contre nos compatriotes.» - -A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau pour la ville de -Versailles, et par M. Pinscher, commandant du génie du 5e corps, pour -l’armée prussienne, «sauf ratification du général commandant.» Cette -réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes furent-elles -répandues dans la ville, que le général Kirschbach, le commandant du -corps d’armée, se présenta à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil -municipal assemblé que le commandant Pinscher était désavoué et que la -capitulation était annulée. Le général ajouta fort courtoisement -d’ailleurs que Versailles étant une ville ouverte, sans remparts ni -fortifications, ne pouvait conclure de capitulation. Elle devait se -soumettre à subir l’occupation avec tous les accessoires que le bon -plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger. - -Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants de Versailles -résistaient aux ordres des autorités prussiennes et notamment s’ils ne -livraient pas leurs armes et leurs munitions, ils y seraient contraints -par la _force_, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante que faisait -trembler l’émotion patriotique: «Vous avez prononcé le mot, général, -s’écria-t-il, c’est par la _force_ que vous êtes ici, et si cela avait -dépendu de nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous -reçois, et je tiens à vous le dire hautement.» - -Bientôt on fit voir aux habitants de Versailles qu’en effet la -capitulation signée par un officier de l’armée allemande n’était qu’un -lambeau de papier, bon à jeter au panier. Le traité promettait dans son -article 1er «le respect des personnes, des propriétés, des monuments -publics et objets d’art». - -Que faisaient les soldats? - -Ils enfonçaient les portes des maisons non habitées pour les piller et -s’installer en maîtres dans les appartements qui leur convenaient le -mieux; les blessés venant du champ de bataille de Châtillon étaient -directement dirigés sur le Château, dont les plus belles salles furent -transformées en ambulances. - -La capitulation disait en outre que la garde nationale conserverait ses -armes et serait chargée de la police intérieure de la ville. - -Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous les postes, et les -gardes nationaux ainsi que les autres habitants furent sommés d’avoir à -livrer leurs armes sous peine de mort. - -La capitulation disait aussi que les troupes seraient logées dans les -casernes et les établissements publics. - -A peine arrivés à Versailles, les détachements allemands furent -installés chez les habitants. - -Enfin la capitulation portait expressément que Versailles ne payerait -aucune contribution de guerre. - -Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise était mise -en demeure de verser une contribution de guerre de «400,000 francs», -représentant sa quote-part pour les indemnités payées aux Allemands -expulsés de France et aux armateurs dont les navires avaient été -capturés[41]. - - [41] Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville - de Versailles, après l’arrivée du roi. - -Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre 1870, plus de -soixante mille Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois traversèrent la -ville du grand roi; la moitié y passa la nuit, soit dans les logements -particuliers, soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne trouvèrent -pas de toit pour s’abriter campèrent autour des feux de bivouacs allumés -dans les avenues. - -Le soir, une heure environ avant le coucher du soleil, plusieurs -régiments bavarois, encore tout noirs de poudre et surexcités par le -combat, revinrent du champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé -au milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, sans -doute des soldats de cette arme, recrutés à la hâte, et qui n’avaient -que le nom et l’uniforme de ce corps si célèbre; jeunes conscrits qui -avaient lâché pied aux premières volées de mitraille répandant la -terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre. - -La population de Versailles, qui contemplait avec un silence stoïque et -presque dédaigneux l’installation des vainqueurs, ne put se défendre -d’un sentiment de profonde émotion à la vue de ces compatriotes -défilant, honteux et abattus, entre leurs gardiens. - ---Pauvres amis! fit un vieillard à demi voix. - -Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé par le soleil du -Sahara, la longue barbe fauve s’étalant sur sa poitrine ornée des -médailles de Crimée et d’Italie, le visage couturé de balafres et de -cicatrices, entendit cette exclamation. Il se retourna et envoya à celui -qui la lui avait adressée, un long regard de reconnaissance. - -Bientôt après le «Kronprinz», appelé par les siens «notre Fritz», depuis -une dépêche célèbre annonçant ses prouesses à la bataille de Wœrth, -arriva au petit trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. C’est -lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, dont le quartier -général allait s’installer dans cette préfecture de l’avenue de Paris, -magnifique et vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement de -l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six mois seulement par le préfet -impérial, M. Corruau, à qui avait succédé pendant quelques jours -seulement M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du 4 septembre -d’administrer le département de Seine-et-Oise. Autrefois, la préfecture -se trouvait dans un vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à -l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur l’avenue de Paris, -meublé avec un luxe extraordinaire, avait été construit comme exprès -pour servir de résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et -enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon; tandis que -l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire de l’hôtel, devenait -une annexe tout à fait propre à recevoir les hôtes nombreux que les -événements allaient attirer à Versailles. - -L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans cette ville voisine de la -grande capitale. Paris n’ayant pas succombé sous le coup de la première -attaque, et la population, loin d’être abattue, réclamant la «guerre à -outrance», l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait prendre ses -quartiers d’hiver en France. Versailles devint donc peu à peu une grande -ville de garnison prussienne; les régiments s’y installèrent tout comme -à Potsdam et à Spandau. Dès les premiers jours d’octobre, ce fut le -centre de la direction générale de toutes les armées allemandes et le -siège de la politique prussienne, qui, grâce au prestige des grandes -victoires et à l’attitude passive des puissances, devait de là rayonner -sur toute l’Europe. - -Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, M. de -Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au titre de conseiller d’État et -du papier à en-tête de son prédécesseur français, se présenta dans la -grande galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux -s’étaient réunis extraordinairement. Dans un discours soigneusement -étudié,--car le nouveau préfet tenait à montrer qu’il était versé dans -la langue française[42], il s’efforçait de rassurer les conseillers, -leur promettant la sauvegarde de leurs personnes et le respect de leurs -délibérations; puis il les invita à se rendre, avec des sauf-conduits -qu’il leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, afin -d’aller chercher des vivres qui pourraient bien manquer dans Versailles, -de l’argent, et,--ajoutait-il,--des renseignements. Cette invitation -cauteleuse à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par un silence -glacial, mais dans le «speech» du nouveau préfet, une phrase surtout -avait frappé les conseillers; M. de Brauchitsch annonçait pour le -lendemain 5 octobre l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite. - - [42] M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage - correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient - l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il - pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui - voulût bien remplir les fonctions de secrétaire-_rebouteur_ et - revoir ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il - ne connaissait personne disposé à accepter ce poste:--«Eh bien, fit - M. de Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un - Suisse.»--M. Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas - davantage de Suisse que de Français. - -Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement inaccoutumé régnait dans -les larges et belles avenues qui rayonnent vers le château. Les soldats -de la garnison en grande tenue, casque en tête, soigneusement astiqués, -les mains gantées, se promenaient gravement par groupes; les officiers -aux moustaches affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil, -faisaient sonner leurs sabres; toutes les maisons où se trouvaient soit -une des grandes administrations de l’armée, soit un chef quelconque, -étaient pavoisées. Les habitants de Versailles qui étaient sortis de -chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi d’automne, se -demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. On allait -instinctivement aux renseignements à la mairie, où la municipalité avait -l’habitude d’annoncer par des affiches manuscrites les événements -accomplis ou en préparation. - -La population apprit qu’à quatre-vingts années de distance, Versailles -allait redevenir une résidence royale. La nouvelle se répandit -rapidement dans toutes les rues; bientôt chacun fut sur pied pour -satisfaire une curiosité compréhensible sinon digne de louanges. -Seulement, les promeneurs s’aperçurent que parmi eux surgissaient à -chaque instant des figures inconnues, des gens qui avaient l’air très -empruntés dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car presque tous ces -hommes, «qui n’étaient pas d’ici», portaient le costume des ouvriers ou -des gens du peuple. - -A trois heures, des détachements bavarois et prussiens se dirigèrent, -musique en tête, vers la porte des Chantiers et formèrent la haie -jusqu’à la grille de la préfecture. - -A quatre heures précises, des tourbillons de poussière annoncèrent -l’apparition du cortège. Un peloton de uhlans, la lance en arrêt, -précédait une file interminable de voitures, dont les premières étaient -d’élégants et confortables landaus, tandis que le reste offrait les -spécimens les plus variés de tous les véhicules que la réquisition avait -pu découvrir chez les paysans de Seine-et-Oise. - -Dans la première de ces voitures se trouvait le roi Guillaume, ayant à -ses côtés son fils et en face de lui le chancelier. Le roi de Prusse, -âgé alors de soixante-treize ans, se tenait droit et raide comme un -sous-officier; sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie -et de rudesse: c’était en tout cas une figure caractéristique avec son -encadrement de favoris blancs comme la neige. - -M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses portraits -d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni toute la barbe. Une épaisse -moustache cachait sa lèvre supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules -carrées, son buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur -extraordinaire. - -Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue de mauvaise -humeur. - -Le _Kronprinz_ ou prince royal, grand, élancé, avec ses cheveux blonds -et sa barbe de fleuve, tenait assez bien le milieu entre la physionomie -souriante du monarque et l’air rogue du ministre. - -Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, rasé de près comme un -prêtre, le général de Roon, ministre de la guerre, et toute une kyrielle -d’altesses royales et sérénissimes, avec leurs aides de camp et leurs -courtisans. - -Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture que son fils -lui avait cédé. Le prince Fritz avait jeté son dévolu sur une jolie et -gracieuse habitation appelée «Les Ombrages». C’était, comme la villa -choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame qui avait abandonné -sa maison aux hasards de l’occupation pour se réfugier en Provence. - -La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut pas toujours seul. -Peut-être n’insisterions-nous point sur ces rumeurs,--qui après tout -peuvent n’avoir été que de simples cancans,--si la rareté de semblables -aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état hypothétique. -La galanterie avec ses joyeuses équipées, affirmant l’étroite et -classique alliance de Mars et de Vénus, ne tient que très peu de pages -dans l’histoire du séjour à Versailles de l’état-major allemand. On -chercherait vainement--sauf les visites diurnes et nocturnes aux maisons -omnibus de la «Petite-Place»,--ces hors-d’œuvre qui donnent leur saveur -aux histoires des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux -expéditions des armées de la République et de Napoléon, qui -s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout dans la chaste -et pudique Allemagne, à mélanger, selon l’expression usitée alors, leurs -lauriers d’un brin de myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte -encolure, musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, buvaient -comme des chantres, emmagasinant des forces à plein gosier, se -conduisaient comme des petits saints. Il est vrai que ce qui restait de -femmes dans la ville occupée avait le cœur trop français pour répondre -aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes attribuées au prince -impérial d’Allemagne firent donc quelque bruit, surtout parmi ces héros -qui semblaient être à l’engrais et dont l’excès de continence avait -quelque chose d’étonnant. - -Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, quelques -hourras partirent, non pas des rangs des soldats, mais du milieu de la -foule. Ces cris étaient rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître -qu’ils étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange allure -qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. Un négociant de -Versailles se trouvant côte à côte avec un de ces drôles, au moment où -il venait d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque de -patriotisme: - ---N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met la France à feu et à -sang? - ---Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller municipal qui se -trouvait là, vous ne voyez donc pas que ces gens-là sont des agents de -la police prussienne! - -L’observation du conseiller municipal était juste. Du château de -Ferrières où il venait de passer quelques semaines avec le quartier -général, buvant le champagne de «l’Oncle d’or[43]» et tirant les faisans -en dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns de ses -estafiers chargés de se mêler à la population de Versailles, de -l’espionner et de faire croire au roi, à son arrivée, que parmi les -habitants de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français qui -l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie qui les délivrerait de -la République. - - [43] Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild. - -Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui avait poussé le -hourra s’était éloigné d’un pas rapide. Si quelque curieux se fût avisé -de le suivre, il l’aurait vu entrer dans une des plus belles maisons du -boulevard du Roi, au nº 3, où il ne tarda pas à être rejoint par -d’autres individus habillés à peu près de la même façon. - -C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller intime -Stieber, avait rapidement organisé son administration. L’habitation -avait été abandonnée par ses locataires; une vieille servante alsacienne -était le seul être vivant resté au logis dont l’ameublement cossu, les -tableaux et les tentures disaient la bonne situation de ceux qui -l’habitaient. - -Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la police, les chambres -d’attente destinées aux agents et aux espions qui venaient au rapport, -et le cabinet où Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le -premier avait été réservé pour le logement du chef, tandis que son -lieutenant Zerniki et un commissaire de police badois nommé Kaltenbach -occupaient les chambres du second étage. Les mansardes étaient peuplées -d’agents, un poste de gendarmes avait été établi dans un pavillon situé -dans le jardin. - -Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute l’occupation une -ruche bourdonnante, toujours en travail. Il y régnait une activité -fébrile, un va-et-vient continuel, un mouvement prodigieux. Fortement -discuté d’abord par les généraux et les chefs de corps, Stieber avait -fini par s’imposer à tous ces militaires pleins de dédain pour un -policier de basse extraction. La protection immédiate du roi et l’amitié -de M. de Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les attaques -et les insultes. Avec cet aplomb que donne l’exercice d’une certaine -puissance, Stieber avait peu à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était -plus le personnage ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se rendre tout -petit, comme pour se faire pardonner la place qu’il tenait et se -rattrapant en brutalités sur les pauvres diables qui n’en pouvaient -mais. Maintenant, il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une -allure de bourru bienfaisant, un «bon garçonisme» familier et débraillé, -entremêlé d’éclats de colère, d’accès de violence, qui passaient comme -des ouragans. C’était à la fois un capitaine Fracasse et un Roger -Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé mouchard. Il enlevait la -besogne lestement et en assaisonnant chaque ordre, chaque mesure -arbitraire, d’un _bon_ mot, qui la plupart du temps était bien mauvais, -mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention. - -Pour donner une idée de la besogne du chef de la haute police -prussienne, pénétrons, quelques jours après l’installation des Allemands -à Versailles, dans l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où -Stieber a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses audiences. - -Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de la police de campagne -est déjà serré, sanglé et boutonné dans son uniforme de drap bleu sombre -avec de larges galons au collet et aux manches. Trois décorations -s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement galonné est posé sur un -guéridon surchargé d’une foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de -reconnaître plusieurs journaux de Paris: le _Figaro_, le _Siècle_ et le -_Monde illustré_. - -Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le commissaire Kaltenbach -et le lieutenant de police Zerniki, sont assis autour d’une grande -table, qui tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout à -fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient les camps au moyen -âge et dont la vie d’aventures et de rapines finissait le plus souvent -par une vilaine grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de -couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu et très -proéminent en raison de la maigreur de la figure, des yeux énormes, qui -semblaient toujours prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux -très drus, des mains de paysan et des pieds d’un calibre invraisemblable -au bout de jambes sans fin, tel était l’escogriffe qui, selon une lettre -de Stieber, représentait «la politesse et l’amabilité». - -Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant de police Zerniki. -Il avait une bonne figure réjouie avec un soupçon de double menton, un -ventre rondelet de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise, -une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier ne saurait la -payer assez cher. Son air inoffensif inspirait à première vue la -confiance. Kaltenbach portait une large redingote d’Elbeuf d’une coupe -commode mais surannée. On l’eût pris pour un petit rentier. - -Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme assez semblable à celui -de l’infanterie prussienne, et de plus, il avait sanglé autour de sa -taille un énorme sabre de cavalerie. - ---Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce n’est pas une petite -tâche que la nôtre. En dehors de la police courante, c’est-à-dire en -dehors de ce que nous avons fait quotidiennement depuis le début de la -campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les jours au roi et à M. -de Bismarck des nouvelles authentiques et sûres de Paris, et autant de -journaux que nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles qui -paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la presse, il doit -se passer bien peu de choses dans la grande Babylone sans que les -gazettes le racontent avec force détails. Donc il nous faut des journaux -à tout prix. Ce sont nos meilleurs espions. - -Après une pause, M. Stieber reprend: - ---Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui semblent à tort ou à -raison suspects à notre illustre chancelier et dont il m’a remis la -liste. Il paraît que dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la -politique qui ne va pas à notre grand homme d’État. Ayons l’œil ouvert -sur le _Casino_ de l’hôtel des Réservoirs. - -«On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de toute nationalité, -anglais, autrichiens, russes, espagnols et même nègres. Les uns viennent -pour proposer la paix, les autres pour entretenir le chancelier de leurs -petites affaires particulières. Le chef m’a dit: «Il se peut que parmi -ces Excellences ou Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse -des espions qui, munis de passeports diplomatiques, s’en vont à Paris ou -à Tours raconter ce qu’ils ont vu et entendu. Il faut donc observer ce -monde de très près; dès que vous aurez découvert un symptôme suspect, -prévenez-moi: que l’individu soit prince ou altesse, dans les -vingt-quatre heures, on le fera reconduire par la gendarmerie.» - -«Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à tout prix que nous -nous assurions des intelligences parmi la population de Versailles. La -municipalité continue à donner de la tablature au préfet, M. de -Brauchitsch; le maire répond par des notes insolentes aux réquisitions -du commandant de place. «Le chef» s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit: -«Mais, Excellence, ce serait si simple de faire pendre le maire entre -ses deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une -forteresse!» Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi tient -essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, les choses se -passent régulièrement et que l’on évite autant que possible toute -brutalité... Pourtant quand on songe que ce M. Rameau, un petit -bourgeois, un simple avocat, a eu le front de refuser une invitation à -dîner chez Sa Majesté[44]! C’est incroyable, ma parole d’honneur! -Ensuite, il y a dans la ville un M. Franchet d’Esperey, dont le père a -été professeur du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et ce -Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les jardins de Sans-Souci. -Vite les aimables Versaillais ont imaginé de nommer ce Monsieur Franchet -commandant de place, et notre Kronprinz, qui est très sentimental comme -vous le savez, a toute la journée «sur le dos» son ex-compagnon, qui -invoque les parties de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en -faveur de ses compatriotes. Ah! si nous pouvions le prendre en défaut, -celui-là, de façon à le faire expédier à Minden ou à Kœnigsberg, on nous -tirerait une fameuse épine du pied...» - - [44] Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à - la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de - guerre de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture - pour exprimer à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au - moment où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de - courtoisie, le roi était absent. Le maire laissa sa carte en - annonçant qu’il reviendrait le lendemain. La seconde fois, il trouva - un aide de camp qui l’invita de la part du roi au dîner du - soir.--«Permettez-moi, Monsieur, répondit M. Rameau, de considérer - cette invitation comme ne m’ayant pas été adressée. Il est loin de - mon intention de répondre par un refus blessant à la marque de - bienveillance de Sa Majesté, mais il me serait absolument impossible - de m’asseoir à la table de l’ennemi de mon pays.» Les choses en - restèrent là. - -Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à ses collaborateurs -tout ce que l’on attendait d’eux. Il y avait à surveiller les marchés et -les approvisionnements, les «maisons» de la Petite-Place, sans compter -les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens et américains -qui séjournaient dans la ville. Après cet exposé, le chef de la police -conclut ainsi: - ---Moi, je me charge des diplomates et des journalistes; vous, Zerniki, -chargez-vous du conseil municipal, et vous, mon bon Kaltenbach, qui -parlez français comme un welche authentique, c’est sur vous que je -compte pour nous procurer les journaux et les renseignements de Paris. - ---Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le gros homme, vous -voyez que j’ai déjà commencé; et il montra un paquet de journaux jetés -sur la table. - -Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction. - ---Parfait, parfait, je les porterai au «chef». Comment diable avez-vous -pu les avoir? L’investissement est complet et rigoureux. - ---Voici l’aventure, fit le gros policier: - -«Nous nous promenions avec quelques officiers du côté de Meudon, les -forts se taisaient, nous regardions avec des longues-vues la grande -ville que l’on découvre tout entière du haut du plateau. A ce moment, -deux soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. Ces petits -Parisiens, ils sont malins comme des singes! - -«Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans les vignes, et, -comme il ne comprenait pas plus l’allemand que nos Poméraniens -n’entendaient le français, ils le conduisaient au premier poste. Un des -officiers me pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait -Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, près Versailles, -qu’il était en apprentissage chez un tailleur de Paris qui avait été -forcé de fermer boutique. Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant -beaucoup, l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. Il -avait réussi à se glisser entre deux postes hors de la ligne d’enceinte. -C’était la nuit. Ne reconnaissant plus son chemin, il était resté dans -une cabane au milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi -trop longtemps et la patrouille l’avait découvert. - -«Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, tu vois que je suis -Français comme toi et, de plus, de Versailles; je vais prier ces -Messieurs, et je désignai les officiers, de te laisser aller demain au -Chesnaye, mais à une condition: tu vas rentrer à Paris par le même -chemin que tu as pris, tu achèteras tous les journaux que tu trouveras, -tu les cacheras bien, et demain matin, à la première heure, trouve-toi -dans la cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous irons ensemble -au Chesnaye chez tes parents.»--En même temps, je fis briller une pièce -d’or: «Voici pour les journaux, et le reste sera pour toi.» Le petit -hésitait...--«C’est bien sûr au moins que vous êtes Français? -demanda-t-il.--Voyons, tu en doutes, regarde donc, est-ce que je -ressemble à ces têtes carrées? Tu comprends que nous sommes sans -nouvelles de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux.» - -«Le gamin parut réfléchir; enfin il prit la pièce d’or.--«Si tu -rapportes des journaux, demain tu en auras une autre.»--Je fis un signe -d’intelligence aux officiers, dont l’un donna l’ordre d’accompagner le -petit jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on ne -l’empêchât pas de franchir les lignes. - -«Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, il m’apportait -un premier paquet de journaux. Je pris un air contristé. «Mon pauvre -petit ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir? Tes parents -sont partis, leur maison a été brûlée, il n’en reste plus rien. J’ai été -au Chesnaye hier, j’ai interrogé les voisins, ils ne savent pas où les -tiens sont allés.» Le petit se mit à pleurer. «Écoute, lui dis-je, -veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq francs et manger -autant que tu voudras?--Oh oui! oh oui!--Eh bien! continue à aller tous -les jours à Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras crier -dans les rues.» - -«Cette fois, le petit n’hésita plus; et, depuis trois jours, je vais -chercher dans la cabane, à l’heure convenue, le paquet de journaux, et -je lui donne sa pièce de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas, -et je suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle aperçu -et aura-t-il été tué. - ---Ce serait dommage... pauvre petit! fit Stieber d’un ton presque -larmoyant. Ce haut policier avait une famille de quinze à vingt enfants, -et il aimait à se donner l’air d’un bon papa. - ---Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose? continua Stieber. - ---Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne couple qui nous -tient au courant de tout ce qui se passe à la mairie. Ce n’est pas la -fleur des honnêtes gens, mais faute de mieux... L’homme est balayeur, et -la femme a installé, avec notre permission, un débit de _schnaps_ en -plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie. - -«Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents judiciaires -dans son passé: détournement de mineures et quelques autres peccadilles -du même genre. L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais on -l’a relâché faute de preuves. - ---Ah!... et ces braves gens vous fournissent de bonnes indications? - ---Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un feuillet d’un assez -volumineux dossier. Puis il se mit à lire: «M. Rameau est arrivé à son -bureau à neuf heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon son -habitude, pour dépouiller le courrier. A onze heures, il a reçu -la visite de plusieurs habitants de la ville: bouchers, -épiciers, charcutiers, qui venaient l’entretenir sans doute de -l’approvisionnement. A midi, il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade -et d’un morceau de fromage de brie...» - ---Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons jamais des -secrets d’État par l’entremise de votre agent. - ---Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la mairie et qui en sort, -reprit Zerniki. - -«Voici ce que rapporte la femme: «On s’entretenait surtout parmi les -gens qui venaient aux nouvelles dans la cour de la mairie, d’une grande -victoire remportée par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles avait -été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers. Un magistrat de -Versailles, M. Harel, assurait que, selon toute apparence, le roi aurait -quitté la ville avant huit jours.» - ---Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas le perdre de vue. - ---Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture du rapport: - -«La séance du conseil municipal a duré très longtemps; en sortant, les -conseillers s’entretenaient avec vivacité; il a semblé qu’ils avaient -discuté une adresse de dévouement et de félicitations à la délégation de -Tours.» - ---Oh! oh! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce qu’il en est. -Zerniki, en allant à la mairie pour cette réquisition de bougies, tâchez -donc de jeter un coup d’œil sur le procès-verbal. - -A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage d’une quarantaine -d’années, vêtu d’un pantalon à pied, chaussé de pantoufles, le torse -emprisonné dans un veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de -foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou, entra en -fredonnant. Il tenait d’une main un crayon, et de l’autre un calepin -d’assez grande dimension. - ---Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse vous inspire-t-elle -ce matin? - ---Jugez-en vous-même, «patron», fit le nouvel arrivant, un des auteurs -comiques alors les plus en vogue et qui, pour faire en amateur la -campagne de France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité de -secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait nullement de -nouer des intrigues de vaudeville. Pour l’instant, M. Salingré était -occupé à confectionner une pièce de circonstance qu’il voulait faire -jouer sur le théâtre de Versailles par des officiers. - ---Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste, et il se mit à -fredonner un couplet à peu près ainsi conçu: - - Maintenant, messieurs, pardonnez - Si le rideau tombe; mais nous sommes frères. - Ici, selon les règles du théâtre, - On joue la grande pièce après la petite. - Notre rôle pour rire est terminé, - Et, après les déguisements comiques - Sous lesquels nous avons voulu vous distraire, - Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire. - ---Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers. - ---Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure composition? -demanda Stieber. - ---Ne m’en parlez pas! un véritable mulet pour l’obstination, fit -Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter avec lui. A toutes mes -observations, il répond toujours la même chose: «La France est en deuil, -l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de jouer la -comédie.» Et d’autres sornettes semblables. Je crois qu’il faudra une -réquisition en règle pour décider cet impresario têtu à nous livrer son -magasin de décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber. - -«Papa Stieber» fit entendre un sourd grognement: - ---Si cela ne dépendait que de moi! Mais vous savez que le roi, notre -maître, veut que l’on mette des gants... tâchez de vous arranger à -l’amiable; du reste je verrai ce directeur féroce... - ---Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à mon vaudeville, il faut -que j’achève le dernier acte... A propos, il n’y a pas de cigares ici? - ---Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant une caisse sur la -table. - ---Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux pas de ces dons -d’amour «envoyés par les âmes charitables de la mère patrie», à raison -de quatre gros le paquet... - ---Soyez tranquille! répondit le commissaire, voyez le cachet, les -cigares viennent de Brême... ce sont des havanes... - ---A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant ses poches de -cigares. Et il se retira en fredonnant les derniers vers de son couplet. - ---Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je m’en vais rue de -Provence porter ces journaux à M. de Bismarck... Mais quel est ce bruit? - -Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son attention fut -attirée par un groupe de gens qui entouraient un homme de quarante ans -environ, à l’allure paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à -administrer une correction très rude à un enfant d’une dizaine d’années, -qu’il tenait par l’oreille. Dans la foule, les uns prenaient parti pour -l’enfant en s’indignant contre l’homme, d’autres au contraire disaient: -«Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit à porter des -journaux aux Prussiens.» Ces mots firent dresser l’oreille au conseiller -intime; il appela par un signe un des gendarmes qui se promenaient -constamment devant la maison du boulevard du Roi: «Conduisez-moi ces -gens-là au commissaire Kaltenbach,» dit-il au grand gaillard haut de six -pieds, coiffé d’un énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables -proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme joua des coudes, -écarta la foule à droite et à gauche, et prenant au collet l’homme et -l’enfant, il les poussa tous deux dans la maison. - -Cette arrestation excita les murmures de la foule qui s’était amassée. -«Cela le regarde, c’est son fils, s’écria une femme du peuple, il le -corrige et il a bien raison, faut pas élever des petits espions!...» -Quelques murmures se firent encore entendre, mais sur un autre signe de -Stieber les gendarmes tombèrent à poings fermés sur les premiers curieux -qui se trouvaient à portée de leurs mains. - -M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la rue de Provence, -tandis que le gendarme, fidèle à la consigne, introduisait l’homme et -l’enfant dans les bureaux de la police de campagne. Dès que le gamin -aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à pleurer: «Voici le -monsieur qui m’a donné l’argent, hi, hi, hi... tu vois bien... père, que -ce n’est pas un Prussien, hi, hi, hi.» - -L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même si vraiment ses -parents étaient partis du Chesnaye et obéissant à une sorte d’instinct, -le petit Raymond, au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, avait -poussé droit sur Versailles, marchant à travers bois, se glissant comme -une couleuvre au milieu des sentinelles; il avait réussi enfin à -pénétrer dans la ville par la porte de Montreuil. La première personne -qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là avait eu -affaire chez un entrepreneur. Bien entendu le père et le fils -s’embrassèrent de bon cœur, tout à la joie de se retrouver. Le petit -raconta son aventure, l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs -et des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le «monsieur de -Versailles...» - -Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens; il les détestait même -depuis qu’ils lui avaient enlevé par réquisition sa jument «Cocotte». -Aussi, en apprenant,--car il vit clair tout de suite,--que son garçon -avait servi d’espion inconscient aux «têtes carrées» comme il les -appelait, il entra dans une grande fureur et administra au pauvre petit -colporteur une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent la foule -et attirèrent l’attention du chef de la police. - -Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis en présence de son -petit messager. Il tenait essentiellement à ne pas être reconnu à -Versailles; il menaça le père Raymond et son fils de les faire mettre en -prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. Puis il les fit -reconduire tous deux au Chesnaye par un gendarme. - ---Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares brêmois, il va -falloir chercher un autre pourvoyeur de journaux. - - * * * * * - -Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après avoir suivi d’un pas -déjà familier le boulevard du Roi, il avait tourné court à l’avenue de -Saint-Cloud et s’était engagé dans une rue qui paraissait encore plus -tranquille, plus déserte, plus morne que les autres. Dans cette partie -écartée de Versailles, les maisons étaient presque toutes dissimulées -derrière les grands arbres des jardins; c’est à peine si les toitures -perçaient les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe -au-dessus des marronniers et des acacias annonçait que cette solitude -était habitée. Vers le milieu de cette paisible rue de Provence, au nº -12, une banderole sale, fixée à une branche, flottait au vent, avec -cette inscription en grosses lettres: _Norddeutsche Bundeskanzlei_ -(Chancellerie de l’Allemagne du Nord). Deux gendarmes se promenaient -devant la grille; à l’intérieur un factionnaire montait la garde; devant -un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant à présent de poste, -quatre ou cinq soldats fumaient de courtes pipes et rêvassaient de -victoires, de patrie, de Gretchen et de knœdel à la choucroute. - -Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier sortit du petit -pavillon; ayant reconnu le chef de la police, il ouvrit aussitôt la -grille fermée à clef et laissa passer le conseiller intime en le saluant -militairement. - -Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait à travers les arbres -les blanches maçonneries, ornées de quelques fresques. - -Au moment de monter le perron, un individu de moyenne taille, plutôt -petit que grand, un peu replet, portant lunettes et tenant un gros livre -sous le bras, vint du jardin et héla le conseiller intime. - ---Tiens! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. Comment cela va-t-il? - ---Très bien, monsieur le conseiller; c’est «le chef» que vous venez -voir? - ---Sans doute. - ---Ah! tâchez donc de le dérider, je ne sais pas ce qu’il a, il est d’une -humeur massacrante. Il a dîné hier soir chez le prince royal; quelque -chose doit lui avoir déplu... Wollmann, son valet de chambre, raconte -qu’il est rentré des «Ombrages» furieux. Et cela continue... Je devais -lui soumettre aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour -préparer les esprits à la proclamation de l’empire d’Allemagne. Ce -matin, je vais lui porter mon travail, il me reçoit comme un chien dans -un jeu de quilles: «Je me moque pas mal de votre grimoire», m’a-t-il -dit, à moi, son journaliste favori!... Tâchez de l’apaiser, monsieur le -conseiller... n’est-ce pas? nous vous en remercierons tous. - -Dans la maison du chancelier, le Dr Busch était le journaliste à tout -faire, l’agent secret servant d’intermédiaire entre les feuilles -complaisantes et la caisse des «reptiles». Il était chargé de préparer, -sous l’inspiration du chancelier, l’opinion publique en Europe. Quand un -article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait pas de lui dire: «Il -faut que cet article fasse des petits.» A chaque instant, le chancelier -recommandait à Busch de parler dans les journaux des cruautés des -Français, de leurs violations de la convention de Genève, de leurs -instincts sauvages[45]. - - [45] Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un nouvel - emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela M. Busch et - lui dit: «Il serait bon de faire ressortir dans la presse le danger - que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. Il peut se - faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du gouvernement actuel ne - fût pas reconnu par celui avec lequel nous ferons la paix, et que - nous fassions mettre cela au nombre des conditions de paix. _Il - faudrait, en particulier, que cet avis soit donné par la presse - anglaise et par la presse belge..._» - - A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les - _Tablettes_ du Dr Busch: - - «Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L... fait - insérer dans l’_Indépendance belge_ le chapitre Gambetta-Trochu.» - - Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète: - - «Écrit différentes lettres, _avec invitation à rédiger des - articles_...» Il fallait surtout entretenir «l’incertitude et la - discorde parmi les partis en France». Le secrétaire de M. de - Bismarck fait, dans son journal intime, cette remarque bonne encore - à méditer: «... Napoléon nous est indifférent; nous n’avons nul - souci de la République; mais _c’est le chaos_ qui nous est _utile_.» - -Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, Stieber avait -pénétré dans le vestibule; un domestique, correctement vêtu de noir, -avait ouvert une porte vitrée, et le chef de la police était entré dans -le cabinet de travail de M. de Bismarck. - -Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre de satin noir doublée -de soie jaune et nouée par une grosse cordelière blanche dont il maniait -nerveusement les glands, se promenait avec agitation, sa grosse face -contractée par la colère. Ses yeux lançaient des éclairs. - ---Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre police, monsieur! -fit-il en apercevant le conseiller Stieber. Vous surveillez bien les -gens, on peut s’en rapporter à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M. -O’Sullivan, Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici comme -chez lui?...» Et sans attendre la réponse, M. de Bismarck continua: «On -finira par me dégoûter du métier. Hier, je dîne chez le prince royal, -cela m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part aussi bien -que chez moi avec mon secrétaire Bucher, mon cousin Bohlen et le petit -Busch, mais enfin je m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté -d’un monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage commence à -m’assassiner de ses conseils, de ses idées sur la politique, sur la -conduite de la guerre, le bombardement de Paris, sur l’alliance -prusso-russo-américaine, que sais-je encore? Cela a duré ainsi jusqu’au -café. Chaque mot, une bêtise! Et tout cela en ayant l’air de me faire la -leçon, me traitant de cher collègue sous prétexte qu’il a été ministre -des États-Unis à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper ou même -de dire à cet infatigable bavard: «F...-moi la paix, mêlez-vous de ce -qu’il y a dans votre assiette et laissez-moi tranquille.» Il a bien -fallu me taire et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse qui -nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, qui prenait mon -silence pour de l’attention et du recueillement, continuait de plus -belle. Finalement j’ai attrapé une migraine à tout casser... Comment -laisse-t-on circuler dans Versailles des gens aussi bavards et aussi -ennuyeux?» - -Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que ce M. O’Sullivan, -diplomate américain et journaliste, était sorti de Paris sous pavillon -parlementaire avec plusieurs de ses compatriotes; qu’il paraissait très -bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les plus assidus du -_casino_ du duc de Cobourg-Gotha. C’est ce prince qui l’avait présenté à -_notre Fritz_, et c’est sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été -invité à ce dîner. «Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me défier -d’un personnage qui a de si puissantes relations, et comment me -serais-je permis de prendre des mesures contre un homme invité à dîner -chez son Altesse? - ---Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, mais toujours -grondant, que Versailles serve de rendez-vous à tous les aventuriers -politiques, à tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à tous -les _bummler_ (badauds). Nous en avons assez dont nous ne pouvons pas -nous débarrasser... Qu’est-ce que cet Américain vient faire ici? Il se -trouvait mal à Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour -qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de là-bas est -suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans les vingt-quatre heures. -C’est entendu, n’est-ce pas? - ---Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier chez Son Altesse le -prince royal... - ---Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres du prince ou sous les -miens? Faites comme je vous dis, je prends tout sur moi. - -Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux qui venaient de -lui être remis par son collègue Kaltenbach. A cette vue, les traits de -M. de Bismarck s’éclairèrent. - ---A la bonne heure! s’écria-t-il. La lecture des feuilles -parisiennes,--cela me renseigne et me distrait... Autre chose. Voici -maintenant un nouvel avis que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on -prépare contre moi... Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il en -est.--A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et que j’ai fait -arrêter? Sait-on qui c’est? - ---Excellence, cet individu a été immédiatement conduit au lycée, -puisqu’il prétendait y être employé comme domestique; le concierge ainsi -que l’économe l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné -rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très propice pour ce genre -d’entretien, à une cuisinière qu’il courtise. Le fait a été reconnu -exact et l’économe du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à -cause de son inconduite. - ---Que l’on s’en garde bien! s’écria M. de Bismarck, cet homme n’aurait -qu’à s’en prendre à moi parce qu’il a perdu sa place... Il tenterait -alors peut-être réellement de m’assassiner... - -Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, le chancelier -avait l’esprit hanté de toutes sortes de visions d’assassinat, de -tentatives de toute espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M. -de Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par curiosité -devant le numéro 14 de la rue de Provence, un farouche meurtrier; il se -souvenait que pendant la journée du 21 octobre, alors que l’approche des -Français marchant sur Bougival et Saint-Germain avait causé une -véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck avait failli tuer à -coups de revolver quelques badauds qui le regardaient monter à cheval, -toujours sous l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant de -Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote. - -Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on entrait chez lui -presque comme on voulait, le chancelier se retranchait derrière les murs -de la villa de Mme Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques -adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur lui. Il ne sortait -jamais sans être suivi ou précédé par eux, et il était toujours armé. A -cheval, il portait un grand sabre de cavalerie; à pied,--même pour aller -cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à sa femme,--il -avait un revolver. - -Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et de lui prouver -qu’au milieu d’une population paisible, ennemie de toute violence comme -celle de Versailles, sa vie ne courait aucun danger; cette crainte -perpétuelle d’un attentat rendait le chef de la police précieux, -nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre au directeur du -lycée de ne pas renvoyer le domestique qui, la veille, avait en effet -suivi, sans se douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck -revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné à plusieurs -reprises en donnant de vives marques d’impatience. Arrivé devant la -grille de la villa Jessé, il ordonna aux gendarmes de faction de -s’emparer de l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations, -fut traîné au bureau central de la police. - -M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint avec Stieber de -différents objets, puis au moment où le chef de la police prenait congé -de lui: «N’oubliez pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan, -répéta le chancelier... Et puis priez le petit Busch de m’apporter son -article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre docteur, il faudra que, pour le -dédommager, je trouve sa prose excellente.» - -M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un diplomate amateur qui, -ennuyé d’être en disponibilité depuis qu’un incident l’avait contraint à -résigner ses fonctions de ministre de la république américaine en -Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager de paix entre -l’hôtel de ville de Paris et le quartier général de Versailles. -Profitant des relations qu’il avait nouées en Amérique avec un jeune -écrivain français, M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre, -avait créé avec M. Ernest Picard un journal: L’_Électeur libre_, M. -O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement de la Défense -nationale. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’on avait -affaire à un personnage dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat. - -Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait surtout à -singulariser son journal et à attirer l’attention quand même, au risque -de faire de la politique germanophile, avait accueillis et dans lesquels -M. O’Sullivan s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques -sur l’armée allemande, achevèrent de rendre l’Américain tout à fait -suspect à l’hôtel de ville. Ce fut donc avec une très grande -satisfaction qu’on lui délivra le passeport l’autorisant à quitter la -grande cité assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, M. -O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses articles dans le -feuilleton du _Moniteur de Versailles_, qui venait d’être créé, et grâce -à ce passeport il s’était insinué d’abord dans la société du duc de -Cobourg et des princes, qui faisaient leur campagne autour des tables à -six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons de jeu du «Quinze» -installés dans les appartements particuliers du duc Ernest, au premier -étage des Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant Américain -était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, qui ne dédaignait pas de -temps à autre de jouer un petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait -rien trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur à côté du -chancelier. - -L’Américain était loin de se douter des résultats fâcheux qu’aurait pour -lui la faveur inespérée de la veille; il était au contraire persuadé -d’avoir fait une impression très grande sur l’homme d’État allemand, il -se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de l’Europe. Aussi -fut-ce d’un pas plein d’assurance, portant haut la tête, qu’obéissant à -une convocation de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé -qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. Hélas! il tomba de -son haut quand le conseiller intime lui enjoignit de faire ses malles et -de vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre heures. - -Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua ses hauts -protecteurs, mais Stieber se borna à lui répondre froidement: «Invoquez -Dieu le père si vous voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure -vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever par mes gendarmes et -conduire en Prusse, où vous passerez en conseil de guerre.» L’Américain -se le tint pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt à -travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit qu’un officier ou un -fonctionnaire quelconque avait eu l’honneur d’une invitation à dîner -chez le prince royal, on ne se privait pas de dire: «Encore un qui va -être expulsé!» - - * * * * * - -Tandis que Stieber conférait avec son grand «chef», le lieutenant M. -Zerniki se dirigeait d’un pas de conquérant vers l’hôtel de ville. Ce -bâtiment, très spacieux, qui présente une façade de grand style au -centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, contigu à la gare de -la rive gauche, communique aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert, -avec l’avenue de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce boyau, -la _commandature_ prussienne avait installé un poste très nombreux ainsi -que l’indiquaient les fusils disposés en faisceaux; mais cette limite -franchie, on se trouvait en territoire français. - -Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel de ville. Des -appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, le bras orné d’un brassard -tricolore, veillaient aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient -pénétrer que des visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou -justifiant de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux -étaient sur les dents; en dehors des affaires courantes, les incessantes -réquisitions leur donnaient fort à faire. Pour éviter le contact entre -l’armée allemande et les particuliers, le conseil municipal s’était -chargé de répartir tous les objets que les autorités prussiennes -exigeaient; ils les leur délivraient séance tenante. - -La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient l’aspect -d’un véritable capharnaüm; des denrées de toute espèce dans des sacs, -dans des boîtes ou à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner une -idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable ouvrage plein de -faits et écrit avec une véritable élévation[46], par M. Delerot, le -savant traducteur des Entretiens d’_Eckermann et de Gœthe_, le relevé -d’une de ces journées de réquisition pris au hasard sur le feuillet des -registres de la commission _ad hoc_: - - [46] _Versailles pendant l’occupation_, etc., par E. Delerot, chez - Plon, 1873. - -«11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un seul jour!), 125 grammes -de cire à cacheter, 50 kilogrammes de chandelles, 500 kilogrammes de -bois, 150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes de -bougies, 500 kilogrammes de bois, pour un poste, 150 kilogrammes de -charbon de terre, 100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de -fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour l’ambulance -prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de pain bis pour les menus plaisirs -de Sa Majesté[47], une portière, un casier, et d’autres objets pour M. -de Bismarck, 50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes de bois, -200 kilogrammes de charbon pour M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour -la poste, 50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de chandelles pour -la garnison de Saint-Cloud, 1 bière au château, 2 bières au lycée, 3 -fosses au cimetière, 20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, 2 -grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir à café, 46 -caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, 20 kilogrammes de sucre, 12 1/2 -kilogrammes de savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères de -bois, 10 kilogrammes de bougies.» - - [47] Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les bassins - du parc; ce pain servait d’amorce. - -Toutes ces marchandises étaient à portée de la main des sous-officiers -et des soldats chargés de les enlever, mais comme la besogne était -difficile, les Prussiens s’arrêtaient de temps à autre pour «siffler» un -verre de schnaps que leur versaient des marchandes qui, en dépit des -protestations du maire, avaient pu s’installer dans la cour et sur la -terrasse. - -Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une ville de garnison, ne se -faisaient aucun scrupule d’embaucher des filles de la pire espèce pour -attirer et «allumer les clients». Les soldats allemands riaient et -buvaient avec elles. - -Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, il s’arrêta devant -l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, une horrible mégère, aux -traits bouffis, flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé en -patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. En mauvais français, -Zerniki s’entretint avec la marchande d’eau-de-vie; c’était l’ancienne -pensionnaire de maison centrale que le policier Stieber avait -embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put fournir ne parurent pas -satisfaire beaucoup l’_alter ego_ du grand chef de la police, car c’est -en grommelant et en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée -de la mairie. - -Un des appariteurs portant le brassard tricolore l’interpella au moment -où il allait franchir la grande porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du -rez-de-chaussée. Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne -parlait que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement un -des secrétaires du maire, M. Hermann Dietz, Alsacien, connaissant -parfaitement l’allemand, passait en ce moment. Il servit d’interprète. -Zerniki dit d’une voix brève: «Je veux voir le maire.» - ---Le maire est en séance, il préside le conseil municipal et ne peut se -déranger, répondit M. Dietz. - ---Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber, je veux lui -parler, quand même je devrais faire enfoncer les portes de la salle du -conseil. - -Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer Zerniki dans -l’hôtel de ville; il le conduisit dans une salle où se tenaient toujours -un adjoint et deux conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui -livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce qui s’était passé -dans la séance de la veille. - -Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il insistait, l’adjoint -lui fit remarquer, au moyen de l’interprète, qu’il n’avait aucun ordre -écrit pour exiger cette communication. - ---Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux, j’ai ceci! Et -il tira son sabre. - -Justement la séance du conseil venait de finir. Les édiles, pour sortir -de la salle des délibérations, avaient à traverser la pièce où était -l’adjoint de service. Ils assistèrent à cette scène; plusieurs d’entre -eux étaient sur le point de faire un mauvais parti au lieutenant -Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les conseillers, prit peur, -courut à la fenêtre qu’il brisa d’un coup de poing et cria plusieurs -mots en allemand aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin -d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki, les conseillers -présents furent arrêtés et conduits au poste le plus voisin. - -Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la «Commandature». - -Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur autorité à la -police. - -Le major de place, un «gommeux» berlinois, M. de Treskow, qui jouait la -comédie de salon, et qui, même en campagne, se bichonnait comme s’il -devait aller au bal, fit des excuses à M. Rameau: - ---Que voulez-vous attendre de ces gens-là? dit-il. Et en parlant du -lieutenant des mouchards: «Ils n’ont ni élévation dans les idées, ni -éducation.» - -Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers municipaux. - -De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant Zerniki ne parut -pas à la mairie. - - * * * * * - -Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés par M. de -Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de l’Américain O’Sullivan; il -était très désireux de démontrer au chancelier que l’_errare humanum -est_ pouvait échoir en partage aux grands hommes d’État comme aux autres -mortels. - -«Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour prendre à son tour le -«chef» en défaut.» - -Par une froide et brumeuse journée de la fin de novembre, Stieber était -en train de parcourir les rapports de ses espions, quand il vit entrer -dans son cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet. - ---Patron, avez-vous cent thalers sur vous? demanda l’auteur dramatique. - ---Pourquoi faire? - ---Eh! pour que je les empoche, vous savez, je prends de l’argent -français aussi, 375 pièces de vingt sols, tarif officiel. Et l’auteur -dramatique se mit à déclamer d’après Gœthe: - - Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France, - Mais pour ce qui est des _francs_, il les _empoche_ volontiers. - -Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la somme demandée. - ---C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement impatienté. - ---Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me devez la somme! - ---Allons donc! Dieu merci, je n’ai jamais eu de dettes! - ---Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire. Avez-vous oui ou -non promis cent thalers si vous pouviez «pincer» M. de Bismarck? - ---Oui! - ---Eh bien! voyez et lisez. - -Et le vaudevilliste tendit au «patron» un numéro du journal le _Gaulois_ -marqué au crayon rouge: - ---Voici ma quittance... Tout à l’heure, je rencontre un journaliste de -mes amis, un bon garçon appelé Hoff, mais un peu toqué; il croit -toujours que «c’est arrivé». Du reste, patriote jusqu’au bout des -ongles, en admiration devant le «chef». Pour lui, le «chef», c’est le -bon Dieu. Ce garçon était hors de lui, il se promenait tout seul dans le -parc, se parlant à lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je -l’aborde et lui demande pourquoi il est si agité. Il me répond que c’en -est fait de l’Allemagne, que les patriotes n’ont plus qu’à se jeter à -l’eau; bref, un tas de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par -m’expliquer qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda, arrivé de -Paris, a dîné hier chez le «chef», qu’il y a passé la soirée et que -Bismarck qui, paraît-il, avait bu cinq ou six bouteilles de vieux -Bourgogne, s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend que ce -Miranda n’est qu’un espion de Gambetta, et comme preuve il m’a dit avoir -un numéro du _Gaulois_ contenant un article de ce même M. de Miranda, -qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et qui arrange M. -de Bismarck de la belle façon! J’ai accompagné Hoff à l’hôtel de la -_Tête noire_--une sorte de bouge--et il m’a remis la feuille en question -qui, franchement, vaut bien les cent thalers... Jugez-en vous-même... - -Stieber parcourut le journal; il contenait en effet une diatribe des -plus violentes contre le gouvernement prussien. - -Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa voiture -«réquisitionnée» et se fit conduire immédiatement à la Villa Jessé. - -Le chancelier était en conférence avec le commandant militaire de la -ville, M. le général-major von Voigts-Rhetz; et, à en juger par les -éclats de voix qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate et -le militaire n’étaient pas d’accord. - -C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement maille à -partir avec les généraux. - -Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât pas aussitôt les -nouvelles des avant-postes et les renseignements provenant de l’armée du -prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. «Si le roi ne daignait -pas m’envoyer une copie de ses dépêches, disait-il, je ne saurais rien, -absolument rien!» - -L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. «Qu’il -entre tout de suite!» fit le chancelier. - ---Eh bien! quoi de nouveau, mon cher conseiller? - -Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre le _Gaulois_, en -indiquant la place marquée au crayon rouge. M. de Bismarck parcourut -l’article; en arrivant à la signature: «Ce n’est pas possible! fit-il. -Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné à ma table[48]! -J’aurais dû m’en méfier, cependant; avec son uniforme rouge et ses deux -plaques, il avait l’air d’un saltimbanque!...» Puis se tournant vers le -général Voigts-Rhetz: «Il s’agit d’un _señor_ Angel de Miranda, attaché -à l’ambassade d’Espagne et vice-président de la commission des finances -pour les créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités énoncées -sur son passeport. Il a passé toute la soirée ici, hier, et sans doute -une fois hors de nos lignes, il ira à Tours... Mais qui donc vous a -remis ce numéro du _Gaulois_, Stieber? - - [48] Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871: _Un dîner - à Versailles chez M. de Bismarck._ - ---C’est un journaliste, M. Hoff. - ---De quoi se mêle-t-il, celui-là? fit à demi-voix le général -Voigts-Rhetz... Il est le correspondant de la _Gazette nationale_, -n’est-ce pas? - ---Je crois que oui, fit Stieber. - ---Ah! fit le général commandant de place, avec une intonation -singulière. - -Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé au corps dans son -logement et conduit à la prison Saint-Pierre, où il passa la nuit; le -lendemain il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader peu -de temps après. - -Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne parut plus aussi -suspect à ses anciens geôliers; il brûla ce qu’il avait adoré et devint -un des plus chaleureux admirateurs de la politique bismarckienne. - - * * * * * - -Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du diplomate espagnol, le -journaliste Hoff, un garçon d’une trentaine d’années, de moyenne taille, -replet, l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé à écrire -dans une petite chambre de l’hôtel de la _Tête noire_. - -Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé pendant plusieurs -années des correspondances à plusieurs journaux de son pays, notamment à -la _Gazette d’Augsbourg_. Tout ce qu’il écrivait était marqué au coin du -plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck résumait pour lui Vichnou, -Moloch, le grand Lama; il n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à -l’adoration de «l’homme de fer et de sang» ne perçait pas seulement dans -ses écrits, elle se manifestait aussi d’une manière passionnée dans ses -entretiens et dans les discussions fréquentes qu’il avait avec ses -collègues allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la guerre -fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret d’expulsion, fut -chargé par les journaux auxquels il collaborait, de suivre les -opérations militaires. Là, parmi les soldats, au milieu des victoires, -il exultait, et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques, -chauvins et bismarckiens. - -Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre donnait sur un tas -de fumier, il était justement, ce jour-là, en train de brûler une énorme -dose d’encens aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa à la -porte. - ---Entrez, fit le journaliste. - -C’était un gendarme. - ---Vous êtes bien le journaliste Hoff? demanda-t-il. - ---Parfaitement. - ---Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit au jeune homme un -large pli portant le cachet de la «Commandature», et se retira. - -Hoff brisa le cachet; l’enveloppe contenait l’ordre péremptoire d’avoir -à se rendre avant midi chez le commandant de place. Vaguement inquiet, -le journaliste acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel de -_France_, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz avait -installé ses bureaux. - -En passant devant les Halles, il entra dans le petit restaurant Gark -pour voir s’il n’y rencontrerait pas quelques confrères qui avaient -l’habitude de prendre leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il -ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement marqué de la carte -de Bourgogne, tous deux très affairés, la tignasse en l’air, discutant -avec l’intendant d’un général campé à Maintenon, qui faisait charger sur -un tilbury stationné devant la porte, quelques paniers de vieux Beaune -et de Romanée. - -Hoff continua sa route vers la «Commandature»; à chaque pas, son -inquiétude augmentait. Quelques jours auparavant, il avait été appelé -chez le chef de la police, mais Stieber s’était borné à lui demander -vaguement quelques renseignements et il l’avait congédié avec des -paroles flatteuses, l’assurant qu’il était très heureux de faire la -connaissance d’un écrivain aussi bon patriote. - -Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir? Il ne devait pas tarder à -l’apprendre, lorsqu’il se trouva dans un des salons de l’hôtel, dont le -général de Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail. - ---C’est vous, monsieur, lui dit le commandant de place, qui êtes -l’auteur de cet article? - -Et il tira d’un dossier évidemment préparé à l’avance, un numéro du -journal berlinois la _Gazette nationale_. Cet exemplaire contenait en -effet un feuilleton daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait -avec amertume de la situation faite aux journalistes allemands chargés -de suivre les opérations; ils étaient, disait-il, mis en suspicion et -tenus à l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés à -tous les points de vue. L’article s’appesantissait sur ce parallèle et -montrait les correspondants du _Times_, du _Daily News_, etc., logés -_sur réquisition_, pourvus de chevaux et de fourrages par le soin de -l’état-major, admis dans la société des généraux et des princes, tandis -que les Allemands étaient entièrement livrés à leurs propres ressources -et tenus en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement -certains officiers généraux comme mal disposés à l’égard des -journalistes. - -Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que l’article était de lui; -il ajouta, assez timidement il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir -manqué à ses devoirs en le rédigeant. - ---Vos devoirs, monsieur, fit le général très en colère, vos devoirs! non -seulement vous y avez manqué de la façon la plus scandaleuse, mais -encore vous avez commis un acte de trahison! - -Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre Hoff l’effet d’un coup -de trique. Il pâlit subitement, porta la main à son front et chancela. - ---Un traître, moi! un traître! fit-il d’une voix étouffée. - ---Si nous traitons bien les journalistes anglais, repartit le général, -ce n’est pas parce que ce sont des personnalités, nous nous moquons de -vous tous, de quelque nationalité que vous soyez; si nous accueillons -les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que nous avons besoin -d’eux. La presse est bien plus que Sa Majesté Victoria, la véritable -reine de la Grande-Bretagne; elle n’est pas une Cendrillon comme dans -notre Allemagne; ses représentants sont de véritables ambassadeurs; nous -les traitons comme tels, mais cela ne nous plaît pas plus qu’il ne -faut... Il y a en Angleterre un parti puissant qui tient pour la France, -qui ne demande que plaies et bosses contre nous; s’il est habilement -combattu dans la presse, nous n’avons pas à le redouter. Il y a donc -pour la patrie allemande un intérêt puissant à se concilier la presse de -Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au ministère; c’est -pourquoi nous choyons les Anglais qui sont ici, et celui qui nous -attaque à cause de cela est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je -dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas que l’Allemagne soit -une grande nation, qui voudrait voir sa patrie morcelée et anéantie. - -Ce nom de «particulariste» sembla donner le coup de grâce au malheureux -Hoff. Lui, un _particulariste_, lui qui rêvait depuis dix ans -l’unification de la patrie germanique et la centralisation par la -Prusse! On ne pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face. -C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement la suite de -la tirade du général. - ---Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que vous avez commis! et vous -serez puni comme un traître le mérite. Voici les dispositions qui ont -été prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, vous vous -trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée de la grille de cette -caserne. - -Le général montra par la fenêtre la caserne qui était en face, et il -continua: - ---Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers français; nous -ne faisons aucune différence entre les ennemis qui nous combattent par -la plume et ceux qui se battent avec le chassepot; vous irez à pied -jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que vous devez aimer... De -Lagny, la gendarmerie de campagne vous reconduira de brigade en brigade -jusqu’à la frontière allemande et là... vous pourrez aller vous faire -pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens plus, monsieur, allez et -soyez exact demain, sinon mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il -est!... - -Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. Machinalement -il traversa l’avenue de Paris; il continua son chemin jusqu’à ce que la -sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant demandé son -permis de circulation, qu’il n’avait pas sur lui, le força à rebrousser -chemin. Il reprit l’avenue. Un vent glacial soufflait à travers les -arbres, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Le journaliste -ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession de lui-même qu’en se -trouvant devant l’hôtel des Réservoirs dont on commençait à allumer les -réverbères. Pendant trois heures, ces paroles terribles du général -Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau: «Il était un traître! un -particulariste, un allié des Français!» C’étaient comme des coups de -couteau qui lui entraient au cœur. - -A force de se répéter les reproches du général, le journaliste se -persuada qu’il les méritait; et que le châtiment qu’on lui infligeait -était parfaitement juste. Eh quoi! le devoir d’un patriote allemand -n’était-il pas de tout souffrir, de tout endurer? Lui, journaliste -allemand, il s’était plaint du manque de politesse, d’absence -d’égards... Les soldats des avant-postes, exposés au froid et aux éclats -des «pains de sucre» des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux? -Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas un patriote. Puis, -en réfléchissant, il se rappelait comment il avait été induit à écrire -ce fatal article. C’était dans une salle du café de Neptune, en face du -Château; les correspondants s’y réunissaient à l’heure de l’absinthe, -comme dans les cafés du boulevard. - -A travers les vitres, on avait vu un reporter du _Daily News_, revenant -d’une promenade à Saint-Germain, escorté de deux dragons et paraissant -causer très familièrement et en riant de son gros rire de cockney, avec -le prince de ***; tous les correspondants avaient alors éclaté en -récriminations contre l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre -les Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants que -possible. De tous les côtés, on lui avait dit: «Hoff, faites donc un -article là-dessus. Arrangez-leur un feuilleton bien pimenté!--La -_Gazette nationale_ l’insérera tout de suite,» avait ajouté un camarade -qui passait pour très bien connaître les coulisses de la presse -allemande. - -Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne foi, avec -passion, tel qu’il le sentait sous l’influence des récriminations de ses -camarades. - -Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif; il attaquait de -sages dispositions prises par le grand «chef» et par les généraux qui -s’étaient couronnés de lauriers à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan... -Comment, lui, qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les -critiquer?... La faute était grande, mais aussi quel châtiment! Rentrer -en Allemagne stigmatisé comme traître, chassé du quartier général! Quel -accueil lui ferait-on dans la patrie? Tout le monde, ruminait le pauvre -Hoff, creusant de plus en plus cette idée dans son cerveau de -métaphysicien mal équilibré, tout le monde se détournera de moi; je -serai mis à la porte de tous les journaux qui se sont servis de ma -plume; non seulement je serai déshonoré, mais encore je me trouverai -sans pain! Et sous l’influence de cette lourde brume d’automne qui cause -tant d’oppression aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et -pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre que la nuit, Hoff se -vit seul, honni, méprisé, errant dans les rues de Berlin, les habits -râpés, les souliers éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de -journaux où il recevait partout cette humiliante réponse: «Sortez, nous -ne voulons pas de traître parmi nous!» - -Ses tempes battaient violemment, son crâne était comme serré dans un -étau, il ne voyait plus. - -Tout à coup il se heurta à un gros homme qui montait la rue des -Réservoirs. - ---Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc? Vous êtes pâle et tout -défait... on dirait que vous avez envie d’aller vous jeter à l’eau? - -Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros commissaire de -police Kaltenbach que nous avons déjà présenté au lecteur. Tous deux -étaient du pays badois; ils avaient étudié ensemble. En quelques phrases -saccadées, Hoff confia sa mésaventure au commissaire... - ---Hum! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les militaires -entendent exercer eux-mêmes leur police, et ma foi, vous êtes entre -l’enclume et le marteau, car nous ne pouvons rien; si nous intercédions, -on nous accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas... Mais -il me vient une idée; votre père, député à la Diète de Carlsruhe, -connaît notre grand-duc, il a souvent dîné à la Cour; adressez-vous à -son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis hier. Vous trouverez -certainement le grand-duc à dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre -carte au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il en parle -tout de suite à son Altesse, et cela pourra s’arranger. - ---Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette planche de salut, oui, -vous avez raison, nous allons trouver le grand-duc... - ---Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que vous alliez seul; ma -présence causerait de l’ombrage et ne pourrait que vous nuire. Allons, -courage et bonne chance! Et après avoir serré la main de son -compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard du Roi, tandis -que le journaliste s’engageait sous la grande voûte de l’hôtel des -Réservoirs. - -Les deux petits salons servant de vestibule et la grande salle carrée -peinte en blanc avec de larges filets d’or, étaient pleins d’habitués. -C’était sous les feux des grands lustres de cristal garnis de centaines -de bougies un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs, -étincelants de dorures, couverts de plaques, de décorations, de rubans; -un chatoiement de casques d’argent à cimier d’or, de _ulankas_, de -bonnets fourrés à plume de héron pendus aux patères. - -Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et par douze autour des -tables de différente grandeur, les princes se comptaient par douzaines -et les comtes par vingtaines. - -Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient relégués dans les -coins; et les vulgaires roturiers auraient été jetés à la porte comme -des chiens, s’ils avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par -cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des colonnes entières en -mettant les noms à la plupart de ces figures. - -Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le protecteur des -sociétés de chant, de tir et de gymnastique, le Mécène qui a conféré des -lettres de noblesse aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M. -Gustave Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement une -table de douze couverts. Fidèle à ses habitudes de frondeur, le prince a -installé au premier étage des «Réservoirs» une sorte de club -aristocratique, le «Casino», où l’on conspire contre M. de Bismarck, et -où Stieber n’a pu encore, malgré toute son ingéniosité, faire pénétrer -un de ses agents. Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le -duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et plusieurs courtisans. -Un seul habit noir détonne et surprend au milieu de tous ces uniformes -chamarrés: le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre que -le duc Ernest a fait venir pour lui commander son portrait, le -représentant à cheval au milieu de la mêlée de Wœrth, chargeant à la -tête de ses troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues affirment -que Son Altesse Sérénissime n’a passé par Wœrth que huit jours après la -bataille et qu’il en sera de ce tableau comme d’un autre qui montre le -même prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant d’un -geste dramatique aux artilleurs allemands les bateaux danois, qu’ils -doivent couler bas. Le bon duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à -Wœrth, qu’en peinture. - -Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent avec expansion à des -libations tapageuses; ce sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates -ou bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des mannequins de -coiffeurs, et étalant avec complaisance des bagues en diamant sur des -doigts effilés, d’une blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont -des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont été envoyés à -Versailles pour y porter des drapeaux pris à Metz. Leurs camarades les -régalent. - -Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, uniforme de couleur -et de coupe sévères; puis le prince de Lippe et le souverain de -Waldeck-Lilliput, sans parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant -Frédéric d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent si lestement. - -Tandis que toute la salle présentait un aspect animé et que les voix, -les exclamations, les rires se mêlaient aux détonations des bouchons de -champagne, un silence solennel régnait autour d’une table placée au -milieu de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, y prenait -son repas avec quelques généraux à l’air de professeurs, simplement -vêtus, comme lui, d’un uniforme sombre, et faisant la cour à leur chef -en imitant son mutisme. - -Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes se renouvelaient, et il -en fut ainsi jusqu’au départ de l’armée allemande. - -Chaque soir on mettait la table pour deux à trois cents convives de -haute lignée, de grand appétit et de grande soif. - -Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait pas dans la salle -commune. L’Altesse, désirant s’entretenir avec quelques autres princes -et leurs ministres, de la grande affaire du couronnement impérial, un -des petits salons-cabinets donnant sur la grille, du côté de la rue des -Réservoirs, avait été retenu par lui dans la journée. - -Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au chambellan von Bell, -mais il revint au bout de quelques instants avec une réponse -décourageante; le courtisan, très occupé à déguster un salmis de -perdreaux, refusait absolument de se déranger. En s’acquittant de cette -commission, le maître d’hôtel invita le journaliste qui payait peu de -mine, et dont le pantalon avait quelque peu souffert pendant cette -longue course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte -d’observations de la part de leurs Excellences, qui n’aimaient pas à -être ennuyées par des bourgeois. Hoff s’en alla, reconduit jusqu’à la -porte par les explications du valet qui paraissait avoir hâte de le voir -sortir. Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout! - -Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges dalles luisantes du -trottoir de la rue qui s’allongeait dans une obscurité funèbre, -ressemblaient à des flaques d’eau; les grandes maisons avec leurs hautes -fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, sans bruit et sans -lumière. Machinalement le journaliste descendit droit devant lui; la -pluie le pénétrait jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des -frissons, un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière, -moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant d’une rue, éclairant comme -des silhouettes fantastiques un arbre décharné, un banc de bois et un -tas de cailloux. Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. Obéissant à -une pensée subite, le journaliste saisit la poignée de la porte et entra -dans l’officine. L’apothicaire, tout en cachetant de petites fioles, -causait avec un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont la -figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance et de la douceur. - -Les deux Français interrompirent la conversation commencée. - ---Vous désirez, monsieur? demanda le pharmacien. - ---Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, répondit le -malheureux Hoff en balbutiant... - ---Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je m’en tiens à la -loi,--dites cela à ceux qui vous envoient. - ---Comment? vous supposez?... - ---Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle pas à nous -«pincer»? La police française le faisait bien. Seulement, ces messieurs -ne sont pas assez malins. - ---Je vous jure que vous vous trompez.--Je ne suis envoyé par personne. - ---Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire? pour vous -empoisonner?... Merci, si vous tenez à vous tuer, je n’ai pas besoin de -vous aider. Bonsoir, monsieur. - -A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, qu’il sentit qu’on -lui frappait sur l’épaule. Il reconnut l’individu aux cheveux roux, qui -causait avec le pharmacien et qui, pendant le court colloque, avait -attaché sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible. -Maintenant l’homme roux ricanait: - ---Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez beaucoup à votre cyanure? -Eh bien, je puis vous rendre le seul service qu’un Prussien peut -réclamer de moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une once de -cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, mais moi je suis -photographe, j’en ai un quart de livre à votre service... - ---Où donc? demanda le journaliste en proie à la folie du suicide. - ---Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens avec votre affaire. - -Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait toujours; un instant -il eut envie de s’en aller, mais l’idée du lendemain, le départ avec les -prisonniers français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se -reprochait lui-même d’avoir commis, assaillirent de nouveau sa pensée; -il attendit le retour de l’inconnu et prit le paquet que celui-ci lui -donna. - ---Combien vous dois-je? demanda le journaliste en tirant sa bourse. - ---Me devoir quelque chose! Allons donc, monsieur l’Allemand... trop -heureux de vous rendre un pareil service!... Distribuez-en à tous vos -amis... - -Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand s’éloigner; -puis, se frottant les mains: «Hé, hé, fit-il, toujours un de moins!» - -L’hôtel de la _Tête noire_ touche à la gare de la rive droite; c’est une -maison d’apparence triste, une maison propice aux mystères et aux -tragédies. - -Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de poison, monte -l’étroit escalier, le garçon de salle le précède et place la bougie sur -la table. Il se retire. Le journaliste ne l’a pas même aperçu... Seul, -dans cette chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, son -cœur se serre davantage, il voudrait maintenant rentrer au pays de -Bade... mais le recevra-t-on, ne le chassera-t-on pas, lui, le traître, -lui qui a déplu, il le croit du moins, à M. de Bismarck? - -Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, il verse la poudre -dans le verre placé à côté du pot à eau... Et prenant la plume, il écrit -rapidement un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste comme -lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de sa mort à sa famille. - -On frappe à la porte. - ---Hoff, êtes-vous là? C’est moi! - -Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de son ami, justement -celui à qui il écrit, mais il ne répond pas, il laisse la porte fermée, -il interrompt même sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la -plume frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la chambre -est vide, se soit éloigné; et alors, d’un seul trait, il vide jusqu’à la -dernière goutte le breuvage empoisonné. - -Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut lente. Enfin, après -quelques heures de souffrances héroïquement supportées, il expira en se -tordant dans les convulsions. - - * * * * * - -Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds pavillons de la halle -versaillaise, la société était moins nombreuse et moins brillante, cela -va sans dire, que dans les grands salons des Réservoirs. En temps -ordinaire, c’était un petit marchand de vin, fréquenté par les -maraîchers et les bouchers, avec salle à boire et comptoir d’étain au -rez-de-chaussée et deux petites pièces au-dessus, auxquelles on arrive -par un escalier en colimaçon. Mais si la maison est petite et de mince -apparence, les deux frères Gack, en véritables dévots des crus -bourguignons, avaient collectionné dans leur cave une série de Chablis, -de Beaune et de Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores -de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne s’entendait à -confectionner les omelettes aux confitures et les poulets au blanc comme -la «bourgeoise» du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs -de la dive bouteille dont la position et la fortune ne permettaient pas -des visites aux «Réservoirs», se rabattaient volontiers sur les «halles» -et y faisaient de longues stations. Les employés de l’intendance, les -fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes y -avaient leur _Stammtisch_, c’est-à-dire leur table réservée. Là, trônait -un être répugnant au possible, aux manières cauteleuses ou insolentes, à -la langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur Joung. - -Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé de différents travaux -dans une usine de Saint-Denis. Il s’était rendu au quartier général -prussien où il avait fait valoir les renseignements qu’il avait eu -occasion de recueillir pendant son séjour dans la capitale. - -Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au grand état-major, de -détourner le cours de la Seine au-dessus de Saint-Denis. - -On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses. Nous n’avons pas -besoin de préciser lesquelles. - -Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs étaient -serrés comme des sardines en boîte. Civils et militaires s’entretenaient -des différents faits du jour; la conversation était surtout vive et -animée autour de la table réservée, où une demi-douzaine de -correspondants de journaux échangeaient leurs impressions, se -communiquaient leurs articles et médisaient du prochain. - -Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme des bedeaux et gras -comme des chanoines, les frères Gack, débouchant les bouteilles, -découpant les rosbifs et les poulets, veillant à tout. - -Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier de l’intendance -entra dans la salle; sa tête, tant sa taille était élevée, touchait au -plafond. Il alluma son cigare au bec de gaz sans effort. - ---Hé! monsieur Gack; cria-t-il, une omelette d’une douzaine d’œufs... -aux confitures... avec beaucoup de confitures comme d’habitude... et -vite, car j’ai faim... - ---Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre avait prestement -disparu, pour ce qui est de l’omelette, je puis vous la servir... mais -quant aux confitures--non. - ---Et pourquoi? demanda le géant en se redressant, pourquoi pas de -confitures? - ---Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter votre monnaie -prussienne et que je n’en ai pas d’autre. - ---Vraiment! fit l’intendant... eh bien! demain, vous me donnerez une -liste de tout ce dont vous avez besoin... j’irai moi-même chez votre -voisin l’épicier et c’est moi qui le payerai... avec les plus sales -pièces de deux gros que je pourrai trouver... et je le forcerai de -porter le paquet jusque chez vous... Ah! ce monsieur me prive de -confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne monnaie prussienne... -ah!... nous allons voir...--Servez-moi deux bouteilles de Beaune et une -livre de jambon... Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau? - ---Il paraît que nous avons gagné une bataille dans le Nord, répondit -l’architecte; deux mille prisonniers, sans compter une centaine de -turcos. - ---Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles dents son jambon et en -se versant rasade sur rasade, ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce -ne sont pas des hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh! ces turcos... -si j’en tenais un... Et le gigantesque _riz-pain-sel_ se mit à -déblatérer comme il avait l’habitude de le faire contre les enfants du -désert. - -Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant des -signes de terreur... «Un turco!... En voici un... Voyez, un turco!» - -Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement de laquelle se -dressait un grand gaillard enveloppé d’un burnous blanc et coiffé d’un -turban. En grinçant des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre -deux énormes couteaux de cuisine. - -Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé, quelques officiers -avaient déjà tiré leur sabre et attendaient. M. Joung s’était caché sous -la table. Mais soudain cette grande peur fit place à une hilarité -générale. On avait reconnu la trogne illuminée d’un des frères Gark qui, -agacé d’entendre toujours l’intendant déblatérer sur le compte des -auxiliaires africains de l’armée française, s’était déguisé en Arabe -pour communiquer une salutaire terreur à cet ennemi juré des «turcos». - -On rit beaucoup de cette mascarade, notamment les journalistes qui -poursuivirent le malheureux intendant de leurs railleries. - -Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite salle, lorsqu’un -officier de police entra pour remettre à M. Lévyson, assis à la table -des correspondants, la lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont -on venait de relever le cadavre. - -Quand on informa M. de Bismarck de cette mort, il dit: - ---C’est vraiment dommage... mais Hoff était fou!... Que ne s’est-il -adressé à moi? Je lui aurais épargné la peine de se tuer. - - - - -XI - -Le _Moniteur de Seine-et-Oise_.--Le cabinet de lecture de Mme Le -Dur.--Galanterie du frère du roi de Prusse.--Une repartie un peu vive de -Mme Le Dur.--Un colporteur de journaux d’Eure-et-Loir.--Mme Le Dur est -dénoncée à Stieber.--Le comte de W...--Un attaché militaire allemand -sauve un franc-tireur. - - -Quelques jours après l’énergique attaque des Français qui eut pour -résultat la prise de Champigny, des groupes nombreux stationnaient dans -la rue de la Paroisse, presque en face de l’église Notre-Dame. - -A côté des militaires allemands qui discutaient tantôt d’une voix forte, -tantôt sur un ton bas et confidentiel, se tenaient de nombreux -bourgeois, que leur âge ou leurs infirmités avaient forcément retenus à -Versailles. - -Sur leur figure soucieuse et attristée, il y avait, ce jour-là, comme le -reflet d’une joie cachée, d’une espérance secrète. On savait que, tout -de suite après la victoire des Français, un conseil de guerre avait été -convoqué à la préfecture de Versailles, chez le roi, et que la plupart -des généraux avaient émis un avis contraire à celui de M. de Moltke, qui -insistait pour la reprise immédiate de la position perdue. - -Mais l’avis du feld-maréchal avait prévalu; depuis la veille, le bruit -courait que la bataille était de nouveau engagée du côté de Champigny. -On se chuchotait tout bas que les Wurtembergeois avaient été -vigoureusement repoussés. Les correspondants des journaux anglais -affirmaient, disait-on, que les officiers du premier bataillon avaient -tous été tués ou blessés, sauf deux; que le jeune comte Wolfegg avait eu -une jambe emportée; qu’on avait vu passer le général Von Strochmann, -pâle, couvert de sang, appuyé sur deux de ses amis. - -Rien, jusque là, n’était cependant venu confirmer ces rumeurs. Le -_Moniteur officiel_ n’avait pas encore dit un mot; il parlerait sans -doute aujourd’hui, car les opérations--c’était positif--avaient commencé -depuis vingt-quatre heures. - -La foule qui grossissait sans cesse devant la boutique de Mme Le Dur, -«réquisitionnée» pour la vente du _Moniteur_ (prussien) _de -Seine-et-Oise_, ne disait que trop la curiosité et les perplexités -patriotiques de la population de Versailles. L’attitude de la plupart -des officiers allemands qui remplissaient le magasin de la marchande -n’était cependant pas de nature à faire naître ou à entretenir des -illusions. Chaque fois que la porte de la boutique s’ouvrait, on -entendait leurs gros rires résonner comme un bruit de casseroles. - -Mme Le Dur, qui tient encore aujourd’hui le même cabinet de lecture, le -plus achalandé de Versailles et le mieux pourvu de livres curieux, était -alors, en 1870, dans le plein épanouissement d’une savoureuse et -appétissante beauté. Très vive, très enjouée, elle s’amusait en -véritable gamine de Paris, à dire crûment leur fait à ses clients, dont -la plupart parlaient fort bien le français, et qui, tout en venant -chercher des romans de Paul de Kock, de Pigault-Lebrun, ou les -_Mémoires_ de Casanova, flirtaient volontiers avec la dame du logis, qui -ne craignait nullement de les «rabrouer» par quelques mots très crus. -Les affaires, du reste, allaient à souhait; les numéros du _Moniteur de -Seine-et-Oise_ s’enlevaient comme de petits pâtés; militaires et civils, -allemands et français, privés de toute autre lecture, attendaient -l’apparition de la feuille officielle avec une égale impatience. - -Ce journal--le seul organe de publicité que la police prussienne -tolérait dans cette ville de 40,000 âmes, complètement isolée de Paris -et du reste de la France,--était rédigé par M. Bamberg, l’ex-caissier -parisien du «fonds des reptiles», appelé à Versailles par M. de Bismarck -pour remplacer M. le Dr Lévyson dont les allures avaient déplu au -chancelier, qui voulait un fonctionnaire et non un journaliste, même -officieux. - -Les Prussiens avaient promis tout d’abord de respecter la liberté de la -presse, mais dès leur arrivée, ils avaient commencé par fourrer en -prison le bon M. Jeandel qui, dans un article mélodramatique de son -_Journal de Versailles_, s’était apitoyé sur le sort des soldats de la -Landwehr, arrachés à leurs familles, à leurs foyers, forcés de tuer ou -de se laisser tuer. Une véritable tirade bonne à déclamer à l’Ambigu, -avec _tremolos_ à l’orchestre. L’inoffensif Jeandel ne fit qu’un séjour -très court à la prison Saint-Pierre; son journal ne reparut pas. - -Quelques semaines plus tard, l’_Union libérale_, rédigée par des -écrivains de premier ordre, tels que MM. Scherer et Bersot, préféra -cesser sa publication plutôt que d’insérer les communications de M. de -Brauchitsch. - -La _Concorde_, journal impérialiste, avait disparu après le 4 septembre. - -Dans un simple but de spéculation, M. Lévyson, ancien correspondant -parisien de la _Gazette de Cologne_, avait imaginé de combler la lacune -en faisant paraître le _Nouvelliste_. Au bout de quelque temps, cette -feuille se transforma en _Moniteur de Seine-et-Oise_, organe officiel. - -L’imprimerie Beau fut mise en réquisition pour l’impression du journal, -et Mme Le Dur, qui venait de s’établir à Versailles et paraissait peu -experte en choses politiques, se laissa également «réquisitionner» pour -la vente du _Nouvelliste_ d’abord, et celle du _Moniteur_ ensuite. - -Sa petite boutique était chaque soir bondée d’officiers allemands; -c’était le rendez-vous de tous les gandins et de tous les galantins de -l’état-major, qui papillonnaient autour de la «directrice» et de ses -auxiliaires, deux fraîches enfants de 16 à 18 ans, au teint de lait et -aux lèvres de feu. - -Ce jour-là, le cabinet de lecture de la rue de la Paroisse avait vu une -partie de ses clients habituels arriver beaucoup plus tôt. Sans qu’ils -voulussent en avoir l’air, tous ces Allemands étaient au fond plus -impatients encore que les Versaillais de savoir ce qui se passait du -côté de Champigny, et le _Moniteur_ pouvait seul les renseigner d’une -manière positive, officielle. - -Vers les cinq heures, un élégant coupé attelé de deux chevaux pur sang, -et portant sur les panneaux l’écusson de la maison de Hohenzollern, -s’arrêta devant la boutique de Mme Le Dur. - -Un nègre, en costume oriental, assis sur le siège à côté du cocher, -sauta lestement à terre et ouvrit la portière. - -Un vieillard ridé, voûté, cassé, affublé d’une perruque, vêtu de -l’uniforme de général avec un grand cordon en sautoir, sortit de la -voiture et entra dans le cabinet de lecture. - -A la vue du vieux militaire, les officiers formant groupe sur le -trottoir devant la boutique et ceux qui s’y trouvaient déjà se rangèrent -respectueusement et firent le salut militaire avec cette raideur -d’automates de Vaucanson, que très heureusement tous les règlements -copiés sur le modèle prussien ne parviendront jamais à inculquer aux -officiers français. - -Le vieillard porta la main à sa casquette galonnée pour répondre à ces -saluts; mais soudain ses yeux s’allumèrent comme des quinquets lorsqu’il -aperçut les deux jeunes filles, très rieuses et très accortes, qui se -tenaient derrière un comptoir d’acajou, faisant face à celui où trônait -la majestueuse maîtresse de céans. - -Le vieillard détaillait les petites, l’une surtout, une agréable -brunette qui ficelait un paquet attendu sans impatience, du reste, par -un lieutenant de dragons droit comme un _I_ dans sa tunique bleu clair, -tandis que sa compagne, une boulotte aux regards vifs et à la chevelure -blonde et bouclée, cherchait au milieu des casiers remplis de livres -poudreux le second volume du _Cocu_, que lui avait demandé un jeune -adjudant. - ---_Sehr nett! Sehr nett!_ (très jolie!) fit le vieux général en faisant -claquer sa langue contre son palais... Et, s’armant d’un binocle, il -passa l’inspection de la petite boutique, les casiers bourrés d’articles -de papeterie et de menus objets, les tables où s’étalaient les gravures, -les livres de messe, les images de sainteté et autres, les rayons pleins -de livres aux couvertures usées, car la plupart des éditions de Mme Le -Dur datent du commencement de ce siècle. - ---_Sehr nett! Sehr nett!_ répétait le vieillard en lorgnant de nouveau -les deux jouvencelles. Puis, brusquement, en se mettant en arrêt devant -l’imposante taille et la coiffure à la grecque de Mme Le Dur... Oh! -fit-il, voici la belle madame Le Dur, n’est-ce pas?... Oh! on ne m’a pas -trompé; mes compliments, mes compliments!... Je viendrai tous les jours -moi-même chercher mon journal, si vous le permettez, ma belle enfant, -n’est-ce pas? Et le galant sur le retour se mit à tapoter doucement les -grosses joues de la plantureuse «réquisitionnée». - -Les officiers restaient cois, immobiles, au port d’armes. - ---Eh bien! vieux coureur de cotillons! répondit la libraire avec cette -intonation qu’elle sait donner à ses réparties, vous plaira-t-il de -laisser ma peau tranquille? - ---Voyons, la belle, ne nous fâchons pas... hé, hé! vous me plaisez... -_beaucoup_... Il souligna le mot. - ---Taisez-vous, vieux polisson, s’écria Mme Le Dur. Vous n’avez pas -besoin de moi... votre maîtresse vous attend à la porte, dans votre -voiture! - -Et elle désigna du geste le nègre habillé à l’orientale. - -Les traits du vieux Don Juan se rembrunirent subitement; la plaisanterie -n’était guère de son goût. Il sortit aussitôt, fort mécontent. Quant aux -officiers, ils étaient positivement pétrifiés. - ---Malheureuse! dit l’un de ces messieurs, portant l’uniforme de -capitaine d’état-major, savez-vous à qui vous avez osé faire cette -insolente réponse? - ---Non, répondit Mme Le Dur. - ---Au prince Charles, le propre frère du roi de Prusse! - ---Eh bien, s’il n’est pas content, il ira le dire à Rome! - ---Ah! il s’en gardera bien, fit un jeune hussard. Son Altesse ne se -vante que de ses succès auprès des dames; quant aux rebuffades, il les -empoche et se tait. - ---C’est égal, fit le capitaine d’état-major, vous avez été raide, ma -chère... Ah! enfin, voici le _Moniteur_ qui arrive! - -Deux ordonnances, escortées de deux gendarmes, entrèrent dans la -boutique de Mme Le Dur, et déposèrent plusieurs gros ballots de papier -humide encore et sentant l’encre d’imprimerie. - -Alors un défilé interminable d’acheteurs commença; la patronne et ses -deux employées n’avaient pas assez de leurs six mains pour servir la -clientèle; les numéros s’enlevaient, et les gros sous et les silbergros -s’entassaient dans les tiroirs. Il en fut ainsi jusqu’à l’heure de la -fermeture... - - * * * * * - -Quand les demoiselles de magasin furent parties et les volets mis, Mme -Le Dur traversa la cour qui se trouve derrière la maison et que l’on -gagne par la petite arrière-boutique qui sert aussi de salle à manger et -de chambre à coucher. La sémillante libraire s’arrêta devant la porte -d’un hangar, qui avait dû jadis servir de remise. Elle tira de sa poche -une grosse clef qu’elle fit tourner dans la serrure; la porte s’ouvrit -en grinçant. Sur une litière de paille dormait un gros homme à cheveux -gris, coiffé d’un large chapeau et chaussé de sabots, vêtu, comme les -maraîchers des environs de Paris, d’une blouse jetée par-dessus sa -grosse veste et d’un pantalon de velours à côtes. - ---Allons, père Lienard, dit la libraire en secouant le dormeur, -dépêchez-vous, il est temps. - -Le paysan se frotta les yeux: - ---Ah! c’est vous, m’ame Le Dur... c’est bon, c’est bon, on va se lever; -mais j’aurais encore aimé continuer mon somme. - ---Vous dormirez plus tard, mon brave; vous avez le paquet? - ---Oui, je l’ons, mais j’étions tellement fatigué que je n’ons pas eu la -force de me déshabiller chez le concierge... et là, dame, vous savez, je -l’ons toujours au même endroit... - ---Eh bien, faites vite; il est déjà tard. - ---Vous voulez... là, devant vous, m’ame Le Dur? oh! je n’oserons jamais. - ---Allons, mon brave, nous n’avons pas le temps de nous amuser aux -bagatelles... vite, donnez-moi le paquet... - ---Enfin, puisque vous le voulez... mais là, tournez-vous, au moins. - ---Est-ce fait? demanda la libraire au bout de quelques instants. - ---Ah! ne vous retournez pas encore; c’est le moment le plus -_inconséquent_, dit le paysan, qui avait tout simplement retiré sa -culotte et qui était occupé à extraire des fonds de l’indispensable -inexpressible deux paquets formant coussins, et composés de journaux -français et de brochures. - -Le paysan remonta tranquillement son pantalon, après avoir posé les deux -paquets par terre. - ---Maintenant, m’ame Le Dur, vous pouvez vous retourner, fit l’homme, y a -pas de danger pour votre vertu. Le reste va tout seul. - -Et il se mit à tirer d’autres paquets de dessous sa blouse; sa grosseur -disparaissait et se fondait avec chaque douzaine de journaux dont il se -débarrassait de la sorte. - ---Là, fit-il, c’est tout. - ---Bien, fit Mme Le Dur, voici la moitié de la dernière recette. - -Elle remit une poignée de monnaie à l’homme en lui disant: «Bonsoir, -père Lienard, à demain, et n’oubliez pas de vider vos culottes chez le -concierge, c’est plus convenable, et cela prendra moins de temps!» - -Mais le paysan se grattait la tête derrière l’oreille, comme font ses -pareils quand ils ont quelque chose sur le cœur qu’ils n’osent pas ou ne -veulent pas dire tout de suite... - ---Je m’en vas vous dire, m’ame Le Dur, fit-il enfin, tant va la cruche à -l’eau jusqu’à ce qu’elle se casse. Eh bien, j’ai bien peur d’être près -de la fêlure... Hier, j’ai vu un mauvais escogriffe, grand comme une -perche, qui m’a suivi depuis la barrière de Buc; je faisais celui qui -s’en va se promener tranquillement pour prendre l’air en chantonnant un -air du pays: traderida dera dera... Il a perdu ma piste... Mais, -aujourd’hui, je retrouve mon individu à la même barrière, qui n’avait -l’air de rien; cette fois, pour varier, j’ai fait l’homme pressé -d’arriver... je marchais au pas gymnastique en soufflant dans mes -doigts... Brrrou... brrrou! L’ai-je distancé?... c’est ce qu’il faudrait -voir, mais j’aime mieux le croire. Bref, m’est avis qu’on a l’œil sur -moi, et comme le père Lienard n’aime pas les _mistoufles_, à partir de -demain, je restons _cheux nous_... Voyez-vous... l’argent c’est bien -joli, mais faut pas que ça revienne trop cher... - ---Allons, à votre aise, père Lienard, dit la libraire, je trouverai à -vous remplacer, je ne suis pas embarrassée... - -Le père Lienard était un malin, il avait flairé dans «l’escogriffe» de -la barrière de Buc, un des limiers de Stieber. - - * * * * * - -Depuis quelque temps, les dénonciations pleuvaient contre Mme Le Dur; on -la signalait comme tenant, à partir de huit heures du soir, quand son -magasin était fermé pour tout le monde, une boutique clandestine de -journaux français venant du département de l’Eure, et qu’on lisait -portes closes dans les familles de Versailles, pour se donner du cœur, -se réconforter un peu en apprenant les gigantesques efforts de Gambetta -pour sauver l’honneur de la patrie, pour faire sortir de terre des -armées innombrables destinées à remplacer les cohortes de l’empire, -prisonnières de l’Allemagne. - -Il était à peu près minuit, quand Mme Le Dur, qui couchait dans -l’arrière-boutique, fut réveillée par quelques coups frappés avec -violence à la devanture de son magasin. - -La libraire, tenant un flambeau à la main, apparut au bout de quelques -instants dans un déshabillé nocturne des plus indiscrets, mais des plus -séduisants: - ---Qui frappe ainsi? dit-elle, qu’est-ce? le feu est-il à la maison? - -Une voix, qu’elle reconnut pour celle du comte W...[49], un de ses plus -assidus clients, répondit: - - [49] Nous pourrions écrire son nom en toutes lettres. - ---Ouvrez-moi, il s’agit de choses importantes... - ---Allons, allons, je la connais celle-là, répliqua la libraire, mais -vous vous trompez... Mlle Élisa[50], c’est en face. - - [50] Quelques «demoiselles» versaillaises, habituées à charmer avant - la guerre les loisirs de la garnison, avaient continué leur - «commerce» avec les Allemands, et elles faisaient florès. Une des - plus connues et des plus courues était une Belge, vigoureusement - bâtie, Mlle Élisa. Cette horizontale était surtout remarquable par - l’ordre et l’exactitude qu’elle apportait dans l’exercice de son - métier. Elle ouvrait son boudoir à neuf heures du matin, s’accordait - deux heures pour son déjeuner, de midi à deux heures, et se - remettait au travail jusqu’à sept heures. Passé ce délai, la - clientèle trouvait porte close, et malgré les offres les plus - séduisantes des officiers, elle se refusait absolument à toute - concession passé l’heure réglementaire. Mlle Élisa fit un gros sac - pendant l’occupation; on nous assure qu’elle est rangée aujourd’hui, - mariée, mère de famille, et qu’elle offre le pain bénit dans - l’église de son village. - ---Mais non, je vous assure que j’ai quelque chose de très grave à vous -annoncer; demain, il serait trop tard. - -Après tout, le comte W... s’était montré, à plusieurs reprises, désireux -d’épargner des vexations et des ennuis à la directrice du cabinet de -lecture de la rue de la Paroisse. Peut-être avait-il réellement un avis -à lui donner? Mme Le Dur se décida à ouvrir. - ---Attendez, je passe ma robe de chambre, et je suis à vous. - ---Voici ce dont il s’agit, fit le comte W... J’ai dîné ce soir chez le -préfet. Stieber, directeur de la police, était parmi les convives. Il a -été question d’arrestations et de perquisitions... On a parlé de vous... -Demain matin des agents viendront fouiller partout dans votre -boutique... On prétend que vous cachez des journaux français... Est-ce -vrai? Réfléchissez-bien... Il s’agit du conseil de guerre. - ---Même pour une femme? - -La sémillante libraire n’avait plus du tout envie de rire. - ---Vous en avez? Voyons... répondez, vous n’avez rien à craindre de -moi... Vous savez l’intérêt que je vous porte... Si vous avez des -journaux français, dites-le moi... - ---Ah! ma foi, venez... Et, conduisant le comte dans l’arrière-boutique, -Mme Le Dur lui montra des placards bourrés jusqu’en haut de gazettes -françaises, de brochures, de proclamations du gouvernement de la Défense -nationale... - ---Eh bien... vous l’échappez belle; si Stieber avait découvert ce pot -aux roses, demain soir vous partiez pour l’Allemagne! Il faut enlever -tout cela, mais comment? Il y en a une belle charge... - ---Brûlons-les. - ---Vous n’y songez pas, nous mettrions le feu à la maison... C’est qu’il -y en a! il y en a!... - -M. le comte de W... réfléchit quelques instants: - ---Avez-vous un drap de lit, ou mieux que cela, des rideaux? - ---Il y a ceux qui sont aux fenêtres. - ---Eh bien! arrachons-les... Là... et maintenant qu’ils sont étalés à -terre, nous allons y emballer toutes ces paperasses... Et journaux, -brochures, documents prohibés, tout fut entassé pêle-mêle dans les deux -rideaux, qu’on noua par les quatre bouts. - ---Je vais appeler mon ordonnance et lui dire de mettre tout cela dans ma -voiture, fit M. de W... Je vous rends un fameux service tout de même! et -dire que vous ne m’en remercierez jamais! - -La discrétion nous défend de révéler si réellement la belle libraire se -montra ingrate envers son sauveur... - -Le ballot fut mis dans la voiture du comte... Heureusement la rue de la -Paroisse était déserte. Seuls deux officiers de uhlans ayant fortement -soupé s’époumonnaient à crier, s’adressant à une fenêtre obstinément -fermée: - ---Mamz’el Éliza! mamz’el Éliza! dix thalers, vingt thalers! Mais en -dépit de ces enchères croissantes, Mlle Élisa, qui, toute la journée, -avait été surchargée d’officiers et de soldats, ne donnait pas signe de -vie. - -Le lendemain, les sbires de Stieber vinrent en effet faire une -perquisition dans le cabinet de lecture de Mme Le Dur. Ils remuèrent et -bouleversèrent les casiers, les rayons, fouillèrent partout, même sous -le lit, mais ils ne trouvèrent rien. - -Il était dit que Mme Le Dur jouerait encore un autre tour à la police -prussienne. - -Un jour, elle vit se glisser dans sa cour un gaillard dont les vêtements -en lambeaux et la figure défaite n’indiquaient que trop un fugitif. - -L’individu raconta à Mme Le Dur qu’il était franc-tireur, que les -policiers de Versailles le traquaient, que si on le tenait son compte -serait vite fait. Il supplia la libraire de le cacher quelque part. - -Elle le fit entrer dans une petite remise et lui apporta des vêtements -bourgeois. - -Dans la soirée, un vieil attaché militaire allemand vint fumer, comme -d’habitude, son cigare dans le cabinet de lecture de la rue de la -Paroisse. - -Au moment où il allait se retirer,--comme il n’y avait plus personne -dans la boutique,--Mme Le Dur lui dit: - ---Colonel, êtes-vous homme à garder un secret? - ---Mais oui. - ---Et à sauver, au besoin, un ennemi? - ---A mon âge, on n’a plus soif de sang... Qu’y a-t-il à votre service, -chère madame? - ---Eh bien, colonel... fit Mme Le Dur, très émue, j’ai là, au fond de ma -cour, dans une remise, un franc-tireur que je cache par charité, par -pitié... Si on l’attrape, le pauvre homme sera fusillé... Il a une -femme, des enfants... - ---Chut!... pas si haut, interrompit le vieux colonel... Allez vite -chercher cet homme... La nuit est sombre, dites-lui qu’il m’accompagne -sans crainte... - -La bonne Mme Le Dur, folle de joie de sauver la vie à un compatriote, -courut annoncer au fugitif qu’il allait pouvoir s’échapper. - -Elle le ramena par la main devant le colonel: - ---C’est toi, fit celui-ci en s’adressant à l’homme... Je te prends à mon -service comme brosseur... Ne te trahis pas. - -Le franc-tireur suivit son nouveau maître jusqu’à Orléans. - -Là, trouvant l’occasion de rejoindre les lignes françaises, il disparut. - - - - -XII - -La police prussienne à Versailles redouble d’activité.--Communications -secrètes entre Paris et les Allemands.--Emprisonnement de MM. de Raynal -et Harel.--Perquisitions chez M. Alaux.--Son arrestation.--Les menaces -de M. Stieber.--Incarcération de M. Rameau et de deux de ses -adjoints.--Les petites spéculations d’un préfet prussien.--Un colonel -prussien déguisé en franc-tireur chez le général Trochu.--Jules Favre à -Versailles.--Il loge, sans le savoir, chez le chef de la police.--M. de -Bismarck le fait garder à vue et Stieber trouve moyen de lui enlever ses -journaux.--La proclamation de l’Empire allemand.--Les dames Stieber -arrivent à Versailles.--Départ des Allemands. - - -La fin du siège de Paris fut marquée par un redoublement extraordinaire -d’activité et de zèle de la part de la police du quartier général. - -Stieber était sur les dents. L’espionnage avait été organisé avec ce -soin minutieux et cette méthode scientifique que les Allemands du Nord -appliquent à toutes choses. La police de campagne avait embrigadé de -préférence ceux qu’un long séjour à Paris ou dans les environs, en -qualité d’ouvriers, de commis ou d’employés, avait familiarisés avec les -lieux et la langue française. Ces espions, qui, la plupart, avaient des -accointances secrètes dans la capitale assiégée, réussissaient assez -facilement à traverser les lignes, et allaient souvent passer quatre ou -cinq jours dans Paris. Ils revenaient avec des dépêches qu’on apportait -immédiatement à M. de Bismarck[51]. Quand Félix Pyat annonça dans le -_Combat_ l’ouverture d’une souscription pour donner un fusil d’honneur à -celui qui tuerait le roi de Prusse, la police redoubla de surveillance -autour de la personne de Sa Majesté, et des perquisitions domiciliaires -avaient lieu chaque jour, n’aboutissant le plus souvent qu’à la -découverte d’une canne à épée ou de quelque journal français que les -agents de M. Stieber saisissaient avec une véritable joie. - - [51] Les espions prussiens faisaient aussi passer des renseignements - avec la correspondance des diplomates étrangers. Voici ce que relate - dans son journal le Dr Busch, à la date du 20 décembre: «Au thé, - Halzfeld me dit qu’il avait entre les mains, au sujet de l’état des - choses à Paris, un papier qui était sorti avec la correspondance de - Washburne. Il était parvenu à le déchiffrer, sauf quelques mots. Il - me le montra, et, réunissant nos lumières, nous parvînmes à le - comprendre. _Les renseignements semblaient donnés en connaissance de - cause, et conformément à la vérité._» - - Il n’était, du reste, pas très difficile de sortir de Paris. M. Gack - père nous a raconté qu’un jour il vit un char chargé d’un tonneau - s’arrêter devant son restaurant, à la tombée de la nuit. Il en - sortit son fils, qui était dans un régiment de marche parisien. Un - officier prussien, habitué de la maison, l’aperçut; il lui donna une - heure pour regagner les lignes françaises,--comme il était - venu,--caché dans son tonneau. - -La terreur policière pesait donc sur les Versaillais. Des actes -arbitraires les plus révoltants rappelaient aux habitants du chef-lieu -de Seine-et-Oise sous quel régime ils vivaient. - -Un matin, deux jeunes magistrats, MM. de Raynal et Harel, furent -emprisonnés, menacés d’être fusillés et finalement conduits dans la -forteresse de Minden. - -Leur crime? - -M. de Raynal, qui habitait la même maison que M. de Moltke, tenait une -sorte de journal des événements qui s’accomplissaient sous ses yeux. Le -carnet dans lequel il écrivait ses notes fut découvert par un agent -secret; aussitôt une accusation d’espionnage et de connivence avec -l’ennemi fut dressée contre le jeune magistrat. - -M. Harel se trouva impliqué dans cette affaire parce que, malgré les -tentatives doucereuses du lieutenant de police Zerniki et les -apostrophes brutales de M. Stieber, il se refusa à donner des -renseignements qui auraient pu charger son ami et collègue. - -La situation de ces deux jeunes gens, très aimés à Versailles, avait -provoqué de nombreuses interventions et interversions. - -Stieber recevait les pétitionnaires avec des railleries cruelles:--«Ce -pauvre M. de Raynal, disait-il en soupirant, il aura une balle dans le -front. C’est malheureux, il faut un exemple, et pourtant je le -regretterai! J’ai lu son _Journal_; il me plaît beaucoup, ce jeune -homme; s’il en réchappe, je lui donnerais volontiers une de mes filles -en mariage... Ah! c’est vrai, il est marié depuis peu... reprenait -l’implacable policier. Alors, c’est doublement dommage.» - -Heureusement que ni M. de Raynal ni M. Harel n’eurent de «balle dans le -front»; ils en furent quittes pour une détention de quelques semaines; -mais un journaliste, M. d’Alaux, n’échappa au conseil de guerre et à ses -conséquences que grâce à la conclusion de l’armistice. Cet écrivain -avait assisté aux débuts de l’invasion. Chargé par le _Journal des -Débats_ de suivre l’armée du Rhin, au lieu de rentrer à Paris, il -attendit la suite des événements à Versailles, où il comptait beaucoup -d’amis. Laissons-le raconter lui-même ses aventures: - -«Le 27 décembre 1870, écrit-il à M. Delerot, je passais la soirée avec -vous chez notre ami M. Scherer; vous m’avertîtes de me mettre en règle -avec certain arrêté récent de la police allemande, qui enjoignait aux -personnes étrangères à la ville de se procurer une carte de séjour, qui -était délivrée par un officier prussien. Il était convenu que deux -d’entre vous, le lendemain, me serviriez de répondants à la mairie. - -«Le lendemain, en m’éveillant, je maudissais et cherchais les moyens -d’éluder la nécessité de cette sortie, souffrant que j’étais de douleurs -rhumatismales aiguës, compliquées d’une angine, quand un bruit de pas et -de crosses de fusils retentit dans mon escalier et s’arrêta à ma porte. -On frappa. J’ouvris. Une espèce d’argousin, dans le costume râpé -traditionnel, me demanda mes papiers. Cet argousin n’était rien moins -que le lieutenant de police Zerniki, qui, pour la circonstance, avait -pris le costume de l’emploi. Je lui remis mon passeport, et comme je -n’étais pas habillé, j’allais me coucher, quand il m’invita à le suivre; -le mot «correspondant des _Débats_» qu’il avait lu sur mon passeport -paraissait l’avoir surexcité singulièrement. Il ouvrit les tiroirs d’une -commode, à peu près seul meuble de ma chambre, et prit tous les papiers -qu’il y trouva, y compris quelques feuillets pelotonnés de papier pelure -qui avaient servi d’enveloppe à de menus objets. Il y découvrit aussi un -numéro du _Gaulois_ sur lequel notre ami Scherer avait un jour tracé -plusieurs fois son nom. J’avais gardé ce numéro parce qu’il contenait le -premier récit qui me fût parvenu sur la révolution du 4 Septembre. - -«La vue du _Gaulois_ provoqua sur la physionomie de l’agent un mélange -de colère et de triomphe. Il me dit: - -«--Vous connaissez M. Angel de Miranda? - -«--Non. - -«--Oh! oui, vous le connaissez! Habillez-vous vite!» - -«Je n’appris que plus tard qu’à propos d’articles du _Gaulois_ cet -écrivain avait eu maille à partir avec la police prussienne. Arrêté à -Versailles, il avait été interné en Prusse, d’où il avait réussi à -s’évader; et le récit qu’il avait publié de son aventure n’était rien -moins que flatteur pour la police prussienne. - -«Zerniki sortit un instant, mais revint précipitamment, comme s’il avait -oublié un détail essentiel dans ses perquisitions: il souleva mes -couvertures, mes draps et mes matelas, qu’il jeta par terre. Or, entre -le sommier et le matelas, j’avais l’habitude de mettre, en me couchant, -à portée de ma main, les livres ou papiers que je voulais lire dans mon -lit, et ce matin-là il s’y trouvait un calepin contenant un fouillis de -notes de toute nature, où j’avais inscrit, entre autres choses, -différentes mentions de mon passage à travers l’armée allemande, de -Rethel à Sedan et en Belgique. L’argousin faillit pousser un cri de joie -et me dit d’un air de satisfaction visible: - -«--Allons, marchons!...» - -«Je lui demandai, vu mes douleurs rhumatismales, de donner l’ordre à ses -hommes de ne pas me faire marcher trop vite. - -«--Soyez tranquille, on va vous mettre au chaud. - -«--Monsieur a le mot pour rire, lui dis-je, sans daigner insister sur ma -prière. - -«Et comme je descendais assez bien les premières marches: «Tenez! -reprit-il, voilà que cette petite promenade vous fait déjà du bien!» - -«Il resta chez moi pour continuer ses fouilles, mais du haut de -l’escalier il avait donné en allemand une recommandation au chef de -l’escorte. Je n’en compris le sens qu’à l’arrivée à la prison. Sur -l’aveu que j’avais fait de ma difficulté à marcher, il avait jugé -piquant de donner l’ordre qu’on me fît faire un trajet au moins -quadruple en longueur; car de la rue des Tournelles, où je demeurais, au -lieu de me faire descendre vers la rue Saint-Pierre, on me fit -préalablement remonter jusqu’à la grille de Satory. - -«Je dois dire que mon escorte se modelait sur mon pas très lent avec un -air de patience ennuyée. La ville était à cette heure à peu près -déserte. Ce surcroît de trajet m’était d’autant plus pénible que la rue -était couverte de verglas et de neige fondue...» - -Ce fut Stieber lui-même que l’on chargea de l’instruction. - -Le grand maître de la police présenta au journaliste quelques feuillets -de papier pelure contenant des projets d’articles et de correspondances -pour le _Journal des Débats_. - -Dans l’une, M. d’Alaux racontait le viol d’une femme de Rethel par un -officier prussien, et dans une autre M. d’Alaux défendait la théorie de -la levée en masse contre l’ennemi. - ---Je n’ai fait, répondit-il, que demander à mes compatriotes d’agir -comme vous avez agi vous-mêmes en 1813. - ---Nous en avons fusillé pour moins que cela, dit Stieber; et sur l’ordre -du lieutenant Zerniki, le malheureux journaliste fut reconduit dans un -cachot très sombre et très humide, où, sans la généreuse assistance d’un -citoyen de Versailles, M. Hardy, la providence des prisonniers, il -serait mort de froid. Enfin, le 2 février M. d’Alaux fut mis en liberté, -après trente-six jours de détention. - -Le maire de Versailles, l’indomptable M. Rameau, et deux de ses adjoints -furent également emprisonnés. Ce fut dans une cellule de la rue -Saint-Pierre que le premier magistrat municipal de Versailles vit lever -l’aurore de l’année 1871, succédant à l’année terrible 1870. Son -incarcération rappelle à s’y méprendre les histoires de brigands -calabrais, qui tiennent les voyageurs sous clef jusqu’au payement d’une -rançon. M. de Brauchitsch, qui joignait l’utile à l’agréable, s’était -associé avec un fournisseur allemand nommé Baron, dont il voulut imposer -les services à la municipalité par la création d’un «entrepôt» de -marchandises que la ville devait tenir à la disposition des autorités -allemandes pour le cas de disette. C’était une fantaisie administrative -de M. le préfet de Seine-et-Oise, soufflée par son associé, car les -denrées de toute espèce ne manquaient pas à Versailles. Mais le pacha -Brauchitsch avait ordonné d’établir l’entrepôt jusqu’au 8 décembre au -plus tard; il fallut obéir. Les négociants de Versailles se -constituèrent en syndicat au capital de 300,000 francs; seulement, au -lieu de traiter avec le sieur Baron, ils passèrent un contrat avec un -autre fournisseur également allemand, M. Hischler, qui, accompagné de -deux négociants délégués par leurs collègues, partit pour Mannheim afin -d’y acheter les denrées: café, sucre, bougies, farines, sel, etc. - -Le sieur Baron et le préfet Brauchitsch étaient roulés. Mais ils se -vengèrent. - -Un agent de police fut expédié le long de la ligne de Lagny à Reims, -avec l’ordre pour les chefs de gare et les commandants d’étapes, de -retenir sous différents prétextes le convoi destiné au syndicat -versaillais, et de susciter des difficultés, de façon à empêcher les -denrées d’être rendues à Versailles pour le délai du 8 décembre. - -Cette petite machination réussit. - -A chaque instant le malheureux convoi était entravé dans sa marche; -tantôt les permis n’étaient pas en règle; tantôt il fallait laisser -passer un train militaire; à une station, il n’y avait pas d’eau pour la -locomotive, etc., etc. - -En apprenant--ce qu’il savait fort bien--que le 8 décembre l’entrepôt -n’était pas ouvert, conformément à ses prescriptions, M. de Brauchitsch -entra dans une grande colère, et malgré toutes les objections, toutes -les raisons qu’on fit valoir, l’associé du sieur Baron frappa la ville -de Versailles d’une amende de 50,000 francs pour ce retard dont il était -la cause! - -M. Rameau se refusa avec la plus grande énergie à subir cette pénalité -injuste, préférant se laisser incarcérer avec ses adjoints. - -Mais les membres du syndicat voulurent éviter une plus longue captivité -à des magistrats qui s’étaient acquis l’estime générale. Ils payèrent de -leurs deniers la rançon de leurs édiles, qui purent, après quelques -jours de repos forcé, reprendre leurs fonctions. - - * * * * * - -Tandis que la police «stiebérienne» veillait avec tant de rigueur sur -les relations possibles des habitants de Versailles avec les Parisiens, -elle inondait la capitale assiégée de ses espions; grâce à -l’inexpérience des jeunes gardes mobiles et des gardes nationaux, les -émissaires arrivaient assez facilement à rompre la ligne des -avant-postes et des grand’gardes, à l’aller et au retour, surtout dans -les derniers temps du siège, où la démoralisation s’était emparée des -troupes régulières, et où le froid tout à fait extraordinaire de l’hiver -contribuait aussi à relâcher la surveillance. Parmi les agents secrets -que Stieber envoyait ainsi dans la capitale, se trouvaient non seulement -des hommes de la police, mais aussi des officiers de l’armée. - -Un colonel, S..., d’origine française, élevé dans ce que l’on appelle à -Berlin la «Colonie» des anciens réfugiés de l’Édit de Nantes, parlant -notre langue avec toutes ses nuances et ses expressions d’argot, s’était -fait sous ce rapport une réputation spéciale. - -Tantôt déguisé en Don Juan de barrière, avec une blouse blanche -(l’Alphonse n’était pas encore inventé), tantôt en chasseur de chiens -«pour gigots», profession très lucrative pendant l’hiver de 1870, il -s’insinuait dans les faubourgs parisiens et revenait avec des journaux -et des renseignements sur les tendances de la population des quartiers -excentriques. - -Grâce aux indications du colonel S..., M. de Bismarck pouvait prévoir -qu’en laissant les armes à la garde nationale de ces faubourgs il -rendait possible et inévitable un soulèvement anarchiste. - -Dans un des premiers jours de janvier, cet émissaire fit le pari avec -quelques officiers, non seulement de pénétrer dans Paris, mais de parler -au général Trochu. - -La gageure fut tenue. - -Justement il y avait à l’ambulance du Château un franc-tireur de la -«branche de houx» très grièvement blessé. Le bataillon de la «branche de -houx» était composé d’artistes, de littérateurs, etc., commandés par un -romancier de talent, M. Paul Mahalin. L’équipement était un peu théâtral -et rappelait le costume de Fra Diavolo, ce qui n’empêchait pas les -«branches de houx» de faire très crânement leur devoir dans de -nombreuses escarmouches et reconnaissances du côté de Rueil et de la -Malmaison, où ils étaient campés. C’est dans une de ces rencontres que -le franc-tireur couché dans l’ambulance du Château avait été blessé et -fait prisonnier. - -En vertu d’une réquisition du chef de la police, le directeur de -l’ambulance dut livrer à un agent les vêtements et les papiers du -Français moribond. - -Le même jour les Krupp tonnaient avec violence, car le bombardement de -Paris, depuis si longtemps annoncé, venait de commencer, à la grande -joie des pieux pasteurs et des sensibles dames de Berlin, qui -demandaient à cor et à cri l’anéantissement de Babylone;--le même jour, -le poste des gardes nationaux de marche placé près du pont de Sèvres -assistait à la scène suivante: - -Quatre soldats prussiens poursuivaient un individu vêtu en franc-tireur; -ce dernier, après avoir échappé miraculeusement aux coups de fusil[52] -de ses persécuteurs, se précipita dans la Seine et traversa le fleuve à -la nage, se souciant fort peu de la température glaciale de la rivière. -Arrivé sur l’autre rive, le franc-tireur se jeta dans les bras du chef -de poste et l’embrassa en criant: _Vive la France!_ - - [52] Parbleu! les dreyse étaient chargés à poudre. - -On le conduisit dans une maison que les obus avaient à moitié effondrée -et où les hommes de garde avaient installé leur campement; on lui offrit -du cognac et il put se chauffer à l’aise devant un grand feu. - ---Il faut, dit le franc-tireur, que je voie le gouverneur de Paris, j’ai -des renseignements de la plus haute importance à lui confier; faites-moi -accompagner par deux de vos hommes, capitaine; il est juste que je me -montre à lui entouré de mes sauveurs. - -Le capitaine ne voulut laisser à personne l’honneur de présenter au -gouverneur de Paris un Français miraculeusement échappé, sous ses yeux, -aux balles de l’ennemi. - -Il remit le poste au lieutenant et tous deux partirent pour le Louvre. - -En franchissant la porte d’Auteuil, ils durent se jeter à plat ventre -pour éviter d’être atteints par les éclats d’un gros obus lancé par les -batteries de Meudon. Dans le village d’Auteuil et sur le quai, ils -trouvèrent les traces des projectiles allemands, dont les gamins et les -gardes nationaux étaient occupés à ramasser les éclats. D’autres gardes -jouaient au classique bouchon sans se préoccuper du péril. En route, le -franc-tireur raconta son odyssée. Il avait été blessé, fait prisonnier, -et il s’était échappé de l’ambulance au moment où il allait être -transféré en Allemagne. - -Trois jours il avait erré sans manger, dans les bois; il s’était ainsi -rapproché de la Seine, quand ces «gredins de Prussiens» l’avaient -surpris. - ---Vous avez eu bigrement de la chance, lui dit le capitaine, car ces -jean-f... vous ont envoyé une quinzaine de coups de fusil au moins. - ---Bah! répondit le franc-tireur en souriant dans sa moustache... - -Dans son spacieux cabinet du Louvre, debout devant la cheminée, où -brûlait un grand feu de bois, le gouverneur de Paris dictait un ordre à -un jeune aide de camp qui écrivait, assis à une immense table chargée de -paperasses, de cartes, de plans. D’autres aides de camp allaient et -venaient, glissant quelques mots à l’oreille du général Trochu, qui y -répondait par un mouvement de tête indiquant son approbation. - ---Mon général, fit à voix basse un des officiers, il y a là un -franc-tireur qui arrive en droite ligne de Versailles; il a des -communications importantes à vous faire, à ce qu’il dit. - ---Peuh! Ce sera encore quelque historiette insignifiante, fit le -général; mais faites entrer. - -Le franc-tireur et son compagnon furent introduits auprès du gouverneur -de Paris. - -Nous ne savons pas quels furent les renseignements qu’il put fournir au -général; ce que nous pouvons assurer, c’est que vingt-quatre heures plus -tard, à Versailles, M. le colonel S... remettait à Stieber des -renseignements très précis et très authentiques sur les forces de la -capitale et les probabilités de la capitulation prochaine. Nous savons -aussi que cette nuit-là, tandis que l’écho apportait le bruit du -bombardement, il y eut un grand souper de quinze couverts aux -Réservoirs, qui se prolongea jusqu’au matin. C’était le prix du pari -gagné par le colonel S... - - * * * * * - -Trois semaines plus tard, Jules Favre arrivait à Versailles négocier la -reddition de Paris. Au pont de Sèvres, on le fit monter dans une vieille -voiture conduite par un cocher qui était un agent secret de Stieber. - -M. de Bismarck avait recommandé à son chef de police de surveiller M. -Favre de très près. - -Stieber montra en cette occasion les ressources d’un policier hors -ligne: il prépara une chambre pour M. Jules Favre dans la maison même où -la police prussienne avait établi ses bureaux. Le ministre français y -fut mené à son insu, et, sans se douter de rien, pendant tout le temps -qu’il passa à Versailles, il coucha dans le lit du lieutenant de -mouchards, Zerniki! - -Stieber, qu’il ne connaissait pas et dont il ignorait les fonctions, lui -préparait son thé. - -En arrivant à la maison du chef de police, M. Jules Favre fut reçu par -le commissaire Kaltenbach, dont l’air paterne et débonnaire n’inspira -pas la moindre méfiance au ministre de la Défense nationale. Kaltenbach -jura ses grands dieux qu’il ne pouvait y avoir pour un bon Français et -un enfant de Versailles de plus grand honneur que d’abriter sous son -toit un homme aussi illustre que le grand avocat. - -Jules Favre se laissa si bien prendre au piège, que, dans la -conversation qu’il eut avec le prétendu bourgeois de Versailles, il -laissa échapper plusieurs renseignements précieux sur la situation de -Paris. Le collaborateur de Stieber les fit aussitôt transmettre à M. de -Bismarck. - -Celui-ci tenait absolument à savoir au juste ce qui se passait dans la -capitale avant d’engager les négociations. - -Dès que le ministre français fut installé au deuxième étage de la maison -du boulevard du Roi, M. de Bismarck appela le chef de la police et lui -dit: - ---Jules Favre doit avoir emporté des journaux de Paris pour les lire en -route... Il faut que vous me les procuriez. Je n’ai pas encore reçu le -courrier de ce matin... - -Stieber réfléchit un instant: - ---Vous les aurez, répondit-il, et il retourna chez lui en réfléchissant. - -Dans une lettre à sa femme, Stieber raconte que l’idée lui vint -d’enlever tout le papier des water-closet et de défendre à son personnel -d’en donner, afin d’obliger M. Jules Favre à se servir de ses journaux, -quand les besoins de la digestion se feraient sentir. - -Ce qu’il avait prévu arriva. - -Le ministre français dut employer le papier qu’il avait dans ses poches. - -Et dès qu’il eut quitté les lieux d’aisance, le chef de la police courut -s’emparer non seulement de tout ce qui restait des journaux parisiens du -jour, mais aussi de ce qui avait été employé. - -Les endroits maculés furent lavés, et le tout fut sur-le-champ envoyé à -M. de Bismarck. - -La surveillance exercée par les agents de la police secrète sur le -ministre français fut telle, qu’il fut impossible à un véritable -habitant de Versailles d’approcher de M. Jules Favre pour l’avertir du -traquenard dans lequel on l’avait fait tomber. - -Ce ne fut qu’à son second voyage que le négociateur français put être -mis sur ses gardes, et qu’il observa la réserve qu’il fallait. - - * * * * * - -La veille du 18 janvier, jour choisi pour la proclamation de l’empire -allemand, la police secrète fut toute la journée et toute la nuit sur -pied. Versailles était plein de princes allemands, de grands -personnages, de hauts dignitaires sur la vie desquels il fallait -spécialement veiller. Si la fête préparée dans la Galerie des Glaces -allait être interrompue par quelque bombe lancée du dehors, quelle -responsabilité pour le chef de la police de campagne! - -Stieber fit expulser des ambulances toutes les personnes qui lui -parurent suspectes, et il ordonna à ses agents de dresser une liste très -minutieuse et très détaillée de tous les habitants de Versailles. Chacun -fut tenu, sous peine de la prison, de remplir un formulaire indiquant -son âge, sa parenté, sa profession, ses antécédents, etc. «Les dames, -écrit le policier à sa femme, trouvent inouï que j’exige la déclaration -exacte de leur âge. Elles disent que je suis un homme méchant... Si par -hasard tu avais encore quelques craintes au sujet de ma vertu, tu peux -être rassurée maintenant. Il n’est pas une femme de Versailles qui ne me -voue aux gémonies et ne me déteste comme le péché[53].» - - [53] Le 24 décembre, Stieber écrivait déjà de Versailles à sa «chère - bonne femme»: «On ne se figure pas la haine que nous portent les - Français. Les femmes sont encore plus surexcitées contre nous que - les hommes. Ah! nous ne comprenons vraiment pas qu’on puisse croire - que nous fassions la cour aux Françaises. Une Française cracherait à - la figure de la femme qui oserait nous adresser un sourire. Soyez - tranquille. Avec la meilleure volonté du monde, il ne nous est pas - possible de commettre la moindre infidélité...» - -La cérémonie de la proclamation de l’empire allemand se passa sans -incident. Tandis que le roi, entouré de son cortège de princes -allemands, allait, le casque à la main, prendre place sous le dais orné -de drapeaux militaires placé en face de l’autel dressé dans la -somptueuse galerie du château de Versailles; que les pasteurs -luthériens, en robe noire, psalmodiaient leurs tristes cantiques -d’allégresse, et que l’assistance proclamait Guillaume «empereur -d’Allemagne _au nom de Dieu_», les habitants de Versailles se -calfeutraient soigneusement dans leurs logis, bien décidés à ne pas -sortir de toute la journée. - -Pendant l’armistice, Stieber, probablement pour soulager cette fidélité -forcée qui lui pesait tant, fit venir à Versailles sa femme et une de -ses filles. - -Ces deux dames--particulièrement la plus jeune--furent très courtisées -par les beaux messieurs de l’état-major. Elles tenaient salon, -recevaient chaque soir, donnaient de petites fêtes, pendant que papa -Stieber était toujours par voies et par chemins, à la piste de ceux qui -auraient pu en vouloir à la vie du nouvel empereur et à celle de M. de -Bismarck. - -Le 9 mars, le chancelier quitta Versailles, et le chef de la police -prussienne put enfin «remercier Dieu à deux genoux d’être délivré de -cette sensation pénible de se tenir constamment sur ses gardes, un -revolver chargé dans sa poche...» - - - - -XIII - -Les mandements des évêques en 1874.--M. d’Arnim et le duc -Decazes.--Origines de la querelle entre M. de Bismarck et M. -d’Arnim.--M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier ses mémoires secrets -sur le Concile.--La colère de M. de Bismarck et la disgrâce de M. -d’Arnim.--M. Beckmann et ses fonctions à l’ambassade allemande.--M. -Beckmann à l’œuvre.--Comment se font les coups de Bourse.--Le prince de -Hohenlohe, successeur de M. d’Arnim.--La police secrète à -Carlsbad.--Arrestation de M. d’Arnim.--Son procès.--Un mot de Landsberg -sur Beckmann.--Landsberg accusé d’avoir collaboré au _Figaro_.--Un -article de la _Nouvelle Revue_.--Duel de Beckmann et de -Landsberg.--L’achat de la _Correspondance française_ lithographiée.--La -police secrète féminine.--Mme de Kaula. - - -M. le comte d’Arnim, ambassadeur de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne -auprès de la République Française, venait de rentrer d’une longue -conférence qu’il avait eue au quai d’Orsay avec M. le duc Decazes au -sujet de l’attitude des évêques des départements de l’est, qui, par -leurs mandements du carême de 1874, dirigés contre le _Kulturkampf_ qui -sévissait alors de l’autre côté du Rhin, avaient suscité de graves -difficultés diplomatiques entre le vainqueur et les vaincus de 1870. -L’entretien entre le représentant allemand et le souple ministre du -maréchal de Mac-Mahon avait duré deux heures. La figure fine et blême du -comte, encadrée d’une longue barbe grise s’étalant en éventail sur la -poitrine, portait les traces visibles d’une grande fatigue. - -Le diplomate allemand n’était pas seul dans son cabinet du premier étage -de l’hôtel de la rue de Lille. Il causait avec un personnage d’assez -grande taille, mince et élancé, de figure intelligente, à laquelle des -cheveux prématurément grisonnants et une petite moustache presque -blanche, taillée en brosse, donnaient un cachet particulier. - -L’interlocuteur de M. d’Arnim était un journaliste bien connu, non -seulement en Allemagne, mais aussi dans un certain clan d’hommes de -lettres français qu’il avait fréquentés avant la guerre, et qui, à cause -de son attitude correcte pendant les événements, continuaient volontiers -avec lui les anciennes relations, malgré la différence de nationalité, -persuadés avec raison que M. E. Landsberg était incapable d’une -indélicatesse. - -Quelques années avant la guerre, M. Landsberg avait créé une -correspondance autographiée destinée aux journaux allemands. En 1874, la -_Correspondance_ _française_ était devenue pour ces organes une source -d’informations indispensable; elle faisait autorité au point de vue des -appréciations sur la France. Sans être précisément officieux, M. -Landsberg fréquentait assidûment l’ambassade, et avec le temps, des -relations assez intimes s’étaient établies entre le journaliste et M. -d’Arnim, qui, à ses heures, aimait aussi à manier la plume du polémiste -et rédigeait volontiers ses rapports en style de feuilleton. - ---Oui, mon cher docteur, fit M. d’Arnim continuant une conversation -commencée, pour le moment, j’ai complètement le dessous. M. de Bismarck -ne me pardonne pas d’avoir adressé directement et sans sa permission un -mémoire à S. M. l’empereur pour le prévenir des périls qui menaceraient -la dynastie des Hohenzollern si la République, encouragée par l’attitude -bienveillante de l’Allemagne, prenait pied en France et s’étendait sur -le reste de l’Europe. Les d’Arnim ont toujours correspondu directement -avec les rois de Prusse, alors que les Bismarck plantaient leurs choux -du côté de Schœnhausen et n’étaient pas encore admis à la cour... Bref, -le chancelier est furieux, il vient d’obtenir mon rappel de Paris. - ---Mais j’ai entendu dire que Votre Excellence doit aller à -Constantinople. - ---En effet, cette compensation m’a été promise pendant mon séjour à -Berlin, il y a trois mois; le brevet devait m’être expédié; mais au lieu -de ce document j’ai reçu une lettre où cet orgueilleux hobereau me -traite comme si j’étais son garçon de peine; il me reproche d’avoir une -opinion à moi et d’oser la manifester; il voudrait que je me borne à -faire ses commissions. Merci! se faire cirer les bottes par un comte -d’Arnim, «Otto le Fou»[54] n’est pas dégoûté. Non content de cela, il -fait répéter dans ses journaux un propos qu’il aurait tenu sur moi: -«Arnim peut aller à Constantinople et s’imaginer qu’il fera de la -politique chez les Turcs, cela ne tire pas à conséquence.» Vous -comprenez que dans ces conditions il m’était impossible d’accepter cette -ambassade. Je vais donc rentrer dans la vie privée, mais je ne compte -nullement me croiser les bras. M. de Bismarck veut la guerre publique au -lieu de la lutte sourde qui depuis plusieurs mois est engagée entre -nous. A son aise! Le monde jugera! J’ai mon plan de campagne et mes -munitions. D’abord, il faut que l’on sache qui de nous deux est le -véritable homme d’État, c’est-à-dire lequel a su prévoir les événements -à distance avec toutes leurs conséquences. J’ai là de quoi le tuer -moralement. - - [54] Surnom donné à M. de Bismarck par ses camarades, lorsqu’il - étudiait à l’université de Gœttingue. - -Le comte détacha sa chaîne de montre de la boutonnière de son gilet, -prit une petite clef en or qui se trouvait parmi les breloques et ouvrit -un tiroir de son secrétaire. Il en tira un dossier assez volumineux se -composant de feuilles de papier ministre couvertes d’une écriture large -et distincte, avec de grandes marges. - ---Voici, reprit le comte, des copies de rapports et de mémoires que j’ai -adressés de Rome lorsque, ambassadeur de Prusse auprès du Vatican, je -suivais pas à pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité du -pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez que j’ai annoncé -tout ce qui est arrivé depuis. La lutte partout engagée par le pape -contre le pouvoir séculier, les revendications du saint-père sur le -droit de nomination des évêques, ses prétentions de soumettre l’armée -ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous les incidents qui -signalent le _Kulturkampf_ sont indiqués, annoncés et prévus par moi, je -puis le dire aujourd’hui, avec une clairvoyance de devin et la précision -d’un mathématicien; tandis que M. de Bismarck--j’en ai les preuves -également là--me traitait de visionnaire et affirmait que j’exagérais -l’importance de cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une -comédie. La publication de ces pièces porterait un coup énorme au -prestige du chancelier; elle montrerait qu’il est au-dessous de moi, et -que des deux, c’est moi qui suis le véritable homme d’État... Mais comme -je ne puis publier ouvertement et directement ces documents, je vous les -confie. Agissez comme il vous plaira... c’est d’ailleurs une bonne -fortune pour un journaliste de mettre au jour de telles révélations... - ---Je remercie Votre Excellence de la confiance qu’elle me témoigne. Elle -peut aussi compter, cela va sans dire, sur mon entière discrétion. - ---Je vous connais assez pour cela, et soyez certain que je ne me serais -confié à personne d’autre. Défiez-vous du monde d’ici, ajouta le comte; -ils sont tous inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le comte -de Holstein... Je sais que vous êtes en bons termes avec ce secrétaire -et qu’il a dîné chez vous il y a quelques jours. De celui-là surtout -méfiez-vous! Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi, deux -fois par semaine, des rapports détaillés... Vous avez l’air de sourire, -vous croyez peut-être que je me crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai -pris ce gentleman sur le fait, un de ses rapports autographes est tombé -entre mes mains... Il y a quelques semaines, à la place où vous vous -trouvez, M. le comte de Holstein m’a supplié de lui pardonner, jurant -qu’il cesserait cet indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le -chancelier lui a promis de l’avancement... Évitez aussi d’en parler à -mon agent secret Beckmann; par jalousie il serait capable de faire du -scandale. Pas un mot non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est -très bien avec la rédaction du _Figaro_, et qui pourrait être tenté de -commettre une indiscrétion... - -En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers, M. Landsberg se -croisa avec ce M. Beckmann à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait -recommandé la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante ce -jeune Allemand que nous avons vu au début de ce récit dans les -antichambres de la préfecture de police et que les huissiers de M. -Carlier appelaient familièrement «monsieur Albert». Il semblait à peine -changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup d’État. Un peu plus -d’embonpoint, les traits, sans être vieillis, étaient plus marqués, à -peine quelques poils grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde, -voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode, très -recherché; une large rosette multicolore s’épanouissait à la boutonnière -de sa redingote, militairement boutonnée. - ---Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement qui lui est familier, -_j’espère_ que vous en avez fait une séance là-haut! Voici une heure que -je suis chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire chez le comte -si longtemps? - ---Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots qu’il s’est fait -envoyer de Rome, vous connaissez son goût pour les objets d’art. - -Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour rentrer chez lui, rue de -Compiègne. - -Dans le monde politique on se souvient peut-être encore de la rumeur -occasionnée au commencement d’avril 1874 par la publication des mémoires -secrets sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal de -Vienne «La Presse», auquel M. Landsberg avait communiqué ces documents. -Il avait fait choix tout exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe -autrichien qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment -accrédité. - -A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant que la -communication ne vînt de l’ambassadeur lui-même, et la colère que le -chancelier ressentait contre son rival éclata avec plus de violence que -jamais. Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de -démasquer et de poursuivre M. d’Arnim. - -Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de remettre sans aucun -retard les archives de l’ambassade au premier chargé d’affaires, M. le -comte Wesdehlen, et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le -chancelier fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi -d’intermédiaire à son rival; mais ces recherches n’aboutirent pas, -malgré l’activité déployée par M. Beckmann, qui, après avoir courbé -l’échine jusqu’à terre lorsque M. d’Arnim était au pinacle, mordait -maintenant la main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron -un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus d’ardeur à son -service auparavant[55]. - - [55] «Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de ses - maîtres,» disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient - à se renseigner auprès de lui sur cette affaire. - -Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann, autrefois -agent particulariste, homme de confiance du roi de Hanovre, -collaborateur du _Temps_, et dont l’œil vigilant n’était pas seulement -ouvert sur la France[56]? Quel emploi remplissait-il depuis que, réfugié -à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la fois suspect aux Français -comme Allemand, et au gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe, -il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre de Prusse auprès -du roi Léopold, accuser ses erreurs particularistes et hanovriennes et -mettre à la disposition de la police berlinoise sa souplesse, son -entregent, ses connaissances des dessous parisiens et ses nombreuses -relations dans le monde des gens de lettres et des viveurs de la -capitale? Le pécheur repentant avait-il trouvé grâce devant le Jupiter -tonnant de la Wilhelmstrasse, et l’avait-on attaché à la crèche? - - [56] Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre - adressée par lui à M. le Dr Couneau, secrétaire particulier de - Napoléon III: - - Paris, le 23 septembre 1868. - - Monsieur, - - J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la - reine de Hanovre. - - Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude de - la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de - la loterie d’Osnabruck. - - Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne, - j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous - demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet - effet; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la - chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure - ci-jointe. - - Elle a pour titre: «Quel est le véritable ennemi de l’Allemagne?» et - elle paraîtra aujourd’hui ou demain à Munich. Elle fera certainement - une sensation profonde en toute l’Allemagne, où elle sera jugée pour - ce qu’elle est, c’est-à-dire un événement considérable. - - L’auteur (le conseiller intime Klopp) y formule pour la première - fois nettement cette vérité: «Ce n’est pas la France, c’est la - Prusse qui est le véritable ennemi de l’Allemagne; le sauveur de - l’Allemagne doit être l’empereur Napoléon.» - - ALBERT BECKMANN. - -Un document officiel nous renseignera sur ce point: c’est un extrait de -la plaidoirie prononcée en décembre 1874 lors du fameux procès d’Arnim, -qui se déroula devant le tribunal (_Stadtgericht_) de Berlin. Nous -empruntons ces lignes au compte rendu sténographique publié -immédiatement après les débats chez MM. Puttkammer et Muhlbrecht, -_Librairie des sciences politiques et judiciaires, 64, Unter den -Linden_, sous le titre de: _Der Arnim’sche Prozess, Stenographische -Berichte mit Aktenstücken._ Les journalistes parisiens encore trop -nombreux qui fréquentent M. Beckmann, qui dînent chez lui et le traitent -_naïvement ou pour d’autres raisons_ de «camarade», pourront vérifier -notre citation; elle se trouve dans la 6e livraison de la publication -précitée, pages 358 et 359: - -_L’accusé, dit M. Dockhorn (il s’agit de M. d’Arnim), convient qu’il a -rédigé ou tout au moins inspiré quelques articles de journaux, et qu’il -s’est servi pour les répandre d’un certain Beckmann. Ce Beckmann lui a -été adjoint pour ce genre de service. Je dois faire remarquer que M. -Beckmann a été et est encore un «pressagent»_ (c’est-à-dire un -_reptile_); _que de tels agents sont attachés à toutes les légations -importantes; que par conséquent M. Beckmann était, vis-à-vis de -l’accusé, dans la position d’un employé grassement payé, dont les -appointements étaient fournis par un fonds que l’on n’aime pas à appeler -par son nom_ (le fonds des reptiles). _(Hilarité.) J’en tire la -conclusion que M. Beckmann devait des obligations à l’accusé_ (M. -d’Arnim), _et que celui-ci avait le droit et le devoir de se servir de -M. Beckmann._ - -L’incident qui décidait M. l’avocat Dockhorn, un des jurisconsultes les -plus estimés et les plus savants de l’Allemagne, à clouer au pilori -l’ancien commensal du roi de Hanovre, mérite d’être relaté, il est -typique si l’on veut se rendre exactement compte des façons d’agir des -reptiles prussiens. En 1872, la situation entre la France et l’Allemagne -était excessivement tendue. M. d’Arnim se plaignait sans cesse des -violences des journaux et des affronts qu’il essuyait à chaque instant -dans les salons de la société parisienne. - -L’ambassadeur résolut de frapper un grand coup. Il enjoignit à son agent -Beckmann de glisser dans les journaux une note disant que si M. d’Arnim -continuait à être exposé à des mortifications dans le monde -aristocratique et financier, il donnerait sa démission et que l’empire -allemand ne serait plus représenté à Paris que par un simple consul. - -Beckmann résolut de faire de cette pierre deux coups. - -De la rue de Lille il courut dare dare à certaine caisse voisine du -boulevard et se fit annoncer chez le Mercadet de l’endroit. Il lui -apprit la mission dont il était chargé. Le banquier allemand flaira là -un de ces coups de Bourse qui depuis longtemps lui étaient familiers. - ---Seulement, fit-il, pour que la fête soit complète, il faut annoncer -non pas que M. d’Arnim _veut_ donner sa démission, mais qu’il l’a déjà -donnée. De cette manière, _on baissera au moins de deux francs plus -bas_[57]! - - [57] Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués - de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance - suivante: vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines - opérations financières de cette maison, opérations qui, tout en - enrichissant des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En - présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire - fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les - inculpés. M. X... fit alors venir un ami de l’ambassade et lui - exposa qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter - une invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en - effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par M. - X..., et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez le - banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès pour - constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre _faiseur_. - Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où les - poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire. - Cela se passait en 1875; depuis, les choses ont changé quelque peu - et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles - poursuites, M. X... a essayé, toujours par la même entremise, - d’obtenir la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu - l’ordre de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure - qu’il est, l’œuvre de la justice française suit son cours contre le - banquier allemand. - -Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles et décidait l’_Écho du -Parlement_, avec lequel il avait des accointances, à insérer une note -conforme en principe aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur -exagérée satisfaisait pleinement les projets du financier allemand. On -ne menaçait pas la France de la démission de M. d’Arnim, on l’annonçait -comme un fait accompli. - -L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans la rupture des -relations diplomatiques la préface d’une nouvelle guerre, il y eut une -panique à la Bourse. - -M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au pied de la lettre et lui -demander si réellement il donnait sa démission. Comme ce n’était pas -l’intention du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire démentir -la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise humeur d’un sportsman -prussien, M. de Kaden, qui venait d’être «blacboulé» au Jockey-Club. - -Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim, M. Beckmann répéta -partout que celui-ci avait donné de gros ordres de vente en vue de -l’effet que devait produire la nouvelle de l’_Écho du Parlement_. -Là-dessus, M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir «tripoté» à la -Bourse de Paris, et celui qui avait trahi l’ambassadeur se déclara tout -prêt à servir de témoin. - - * * * * * - -Mais les accusations réunies jusque vers le mois de juillet par M. de -Bismarck ne reposaient en somme que sur des rumeurs vagues et ne -pouvaient donner prise à aucune action sérieuse contre un homme qui, -bien que disgracié, occupait toujours une situation dans l’État, et -surtout qui comptait dans l’entourage du souverain de nombreuses et -ardentes amitiés. Ce qu’il fallait au chancelier, c’étaient des faits -justiciables du Code. Son étoile ne tarda point à le servir. - -Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince de Hohenlohe, était un -séide fidèle et éprouvé du chancelier. Il avait été le propagateur de -l’alliance prussienne pendant son passage aux affaires comme président -du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi les bonnes grâces -du «patron». Sous des dehors ternes, sous des apparences insignifiantes, -le nouveau représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache une -ambition froide et implacable. Pour la satisfaire, M. de Hohenlohe -reculera devant bien peu d’extrémités. En venant à Paris, il savait que -pour consolider sa position, pour gagner davantage la confiance du -«maître», il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur. Il -trouva pour cette besogne des collaborateurs zélés parmi le personnel de -l’ambassade; il put ainsi constater des lacunes dans les archives, et il -adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient, qui -avaient été enlevées et soustraites. Ce fut cette dénonciation qui -servit de base à la procédure devant aboutir à l’arrestation du comte -d’Arnim, accusé de détournement de documents appartenant à l’État. - -Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation celle de -«détournement d’objets mobiliers». M. d’Arnim avait eu la douleur de -perdre, pendant son séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait -beaucoup; en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté différents -objets lui rappelant la chère morte, et notamment une chaise, _une -simple chaise cannelée, d’une valeur d’une dizaine de francs, sur -laquelle la jeune fille s’était assise pour la dernière fois avant de -s’aliter et de mourir_. Il paraît que cette chaise faisait partie du -mobilier inventorié de l’ambassade; de là l’accusation de vol. - -La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser: Arnim serait -condamné comme un laquais qui a dérobé l’argenterie de la maison! - -Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim offrit de verser -immédiatement telle somme qui lui serait réclamée pour avoir le droit de -conserver cette chaise. - -La ridicule accusation tomba. - - * * * * * - -Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue depuis la guerre; le -nombre des baigneurs russes, allemands et autrichiens y a augmenté dans -une notable proportion, et les médecins français y envoient une -clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden, Hambourg et -autres stations allemandes ont été déclassées par le _high-life_ -parisien. L’essaim des baigneurs étrangers se répartit indifféremment -parmi toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui, -lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement le surplus de -leur clientèle. Si on ne trouve pas place à Teplitz, on se rabat sur -Franzensbad ou sur Aussig; quant aux principales stations, Karlsbad et -Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant les mois de juillet -et d’août, à moins de s’y prendre à l’avance. - -Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait pendant la saison de -1874 quelques-uns de ces personnages énigmatiques qui, le jour de -l’arrivée du roi Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous -l’avons vu à la population de la ville pour faire de l’enthousiasme. - -Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner la tournure et le -ton de gentlemen prenant les eaux pour leur santé, ne quittaient pas des -yeux M. le comte d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son -médecin, faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des fatigues et des -contrariétés de son ambassade. Que le comte fût à la promenade «de -digestion», qu’il allât boire ses quatre verres réglementaires à la -grande source, dans le salon de lecture du _Curhaus_, partout enfin, il -apercevait devant lui, derrière lui ou à ses côtés un de ces sbires -déguisés. Jusqu’alors le seul résultat pratique de cet espionnage avait -été la constatation que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et qu’il -recevait souvent la visite d’un homme de lettres autrichien, M. Jules -L... Peu à peu le plus habile de ces mouchards apprit que cet écrivain -travaillait à une brochure intitulée _La Révolution d’en haut_, et dans -laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches et documents que -M. d’Arnim avait emportés de Paris. - -Lorsque Jules L... eut terminé son travail, il partit pour Vienne, -toujours suivi par un des faux baigneurs, afin d’offrir la primeur de -son travail à des journaux viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le -publier. M. Jules L... vint alors à Paris, espérant obtenir un meilleur -résultat auprès des journaux de la capitale. Il eut recours à son ancien -ami et confrère, M. Beckmann, le priant de lui servir d’introducteur. - -Mais les journaux français ne publièrent pas davantage la brochure que -leurs confrères viennois. - -En revanche, quelques semaines après, les épreuves de la brochure, avec -corrections de la main de M. d’Arnim, étaient sur le bureau de M. de -Bismarck. - -Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire pour frapper son -adversaire; l’empereur, à la lecture du pamphlet qui mettait les -ministres de son choix sur le même rang que les sans-culottes, et qui -livrait à la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait plus -refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur des lois. - -A la vue de ces épreuves notées de la main même du comte, l’empereur, en -effet, témoigna son mécontentement; d’ailleurs, M. de Bismarck, échappé -miraculeusement aux balles du fanatique Kullmann, avait gagné un nouveau -prestige. Sa Majesté ne pouvait plus rien lui refuser... - -Le 4 octobre 1874, M. d’Arnim se promenait dans le parc de sa belle -propriété de Nassenheide, en Silésie; il causait avec son régisseur, -lorsque la sonnette de la grande grille tinta avec violence. - -En un clin d’œil la propriété fut envahie par un commissaire arrivé le -matin de Berlin à la tête d’une douzaine d’estaffiers qui se répandirent -dans la maison, bouleversant les tiroirs, scrutant les armoires et -fouillant avec rage partout où ils supposaient pouvoir découvrir un -papier quelconque. - -Les issues du château étaient gardées par la gendarmerie. - -Les habitants du village qui accouraient effarés, ne sachant ce qui se -passait, furent durement repoussés. - -M. d’Arnim demanda au commissaire quelle était la raison de ce -déploiement de forces et de cette invasion. A cette question, le -commissaire répondit par une autre interrogation. - ---Êtes-vous disposé, monsieur le comte, demanda-t-il, à me livrer les -pièces mentionnées sur cette liste? Et l’homme de police tira de sa -poche la copie de la note de M. de Hohenlohe. - ---J’ai déjà répondu à M. de Bulow, secrétaire de M. de Bismarck, que je -considère ces pièces comme m’appartenant personnellement, d’ailleurs je -n’ai plus d’ordres à recevoir de M. le chancelier, mais seulement de S. -M. l’empereur. - ---Par conséquent vous refusez? - ---Parfaitement. - ---Alors, je dois, à mon grand regret, mettre à exécution le mandat dont -je suis porteur. - -Le commissaire tendit au comte un papier qui était un ordre -d’arrestation en bonne et due forme. - -Le comte d’Arnim ne s’attendait guère à ce coup de théâtre. Il comptait -sur son crédit à la cour, sur la bienveillance de l’empereur. On -l’avait, il est vrai, prévenu; mais, dédaigneux, il avait répondu comme -le duc de Guise: «Ils n’oseront pas.» Il eut un instant, un seul instant -de trouble, dont il se remit vite; prenant du bout des doigts le mandat, -il le parcourut rapidement: - ---Comment? je suis arrêté parce qu’on me soupçonne de vouloir m’enfuir à -l’étranger!... Quelle fable! - ---Pardon, monsieur le comte, fit le commissaire de police, n’avez-vous -pas contracté un emprunt hypothécaire sur ce château et n’attendez-vous -pas aujourd’hui même une lettre de crédit de 120,000 thalers? (440,000 -francs.) Eh bien! pourquoi auriez-vous emprunté une telle somme, et -quelle raison auriez-vous de vous la faire assigner, si vous n’aviez pas -l’intention d’aller à l’étranger, si vous ne songiez pas à fuir? - ---Allons, dit M. d’Arnim avec un sourire de mépris, je vois que la -police de M. de Bismarck est toujours bien faite... C’est vrai, j’ai -contracté cet emprunt, j’attends la lettre de change; mais je ne voulais -pas m’enfuir à l’étranger... - ---Que comptiez-vous faire de cette grosse somme? - ---Ceci me regarde, monsieur, répondit avec hauteur l’ex-ambassadeur. - -Le jour même, le diplomate était écroué dans la petite prison de la -ville voisine. Le lendemain, il partait pour Berlin, où sa détention fut -d’abord très rigoureuse et ne se relâcha qu’au bout de quinze jours, -lorsqu’on dut transférer le prisonnier malade à l’hospice de la Charité. - -Pendant ce temps, la police continuait ses investigations; une -commission judiciaire ayant à sa tête le procureur général Tessendorf -vint à Paris, s’installa à l’ambassade et interrogea minutieusement tous -les employés, jusqu’aux garçons de bureau. - -M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes qui voudraient déposer -contre l’ex-ambassadeur. Mais l’émissaire fut mal reçu partout. M. -Landsberg, en particulier, se renferma dans le silence le plus absolu. - -Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal de la ville de -Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut fertile en incidents et plein de -révélations. - -On apprit comment le chancelier faisait surveiller l’ambassadeur par un -des secrétaires de la mission; et le rôle que jouait M. Beckmann, -fabricant de fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière. - -En revenant de Berlin--où on l’avait cité comme témoin--M. Landsberg dit -au comte de Wesdehlen: - ---Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann qu’à se faire commander des -cartes ainsi libellées: - - ALBERT BECKMANN - - AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE. - -Ce monsieur, démasqué en plein tribunal, dut avaler pas mal de -couleuvres à la suite de ces révélations; pendant assez longtemps il -évita de se montrer en public. Naturellement, il lui fallait une -compensation. Les appointements qu’il touchait sur ce fonds «que l’on -n’aime pas à appeler par son nom» furent portés à un chiffre assez -considérable. M. Beckmann fit tout son possible pour gagner en -conscience son argent; mais il était _brûlé_, absolument compromis, et -lorsqu’il paraissait quelque part, tout le monde restait bouche close, -de crainte d’éveiller des échos indiscrets. Néanmoins, si cet agent est -devenu trop public pour être utile, il sait encore se rendre agréable. -Les gros banquiers allemands et les principicules de passage à Paris -n’ont pas de cicerone et de «maître de plaisir» plus empressé, plus -dévoué pour leur faire connaître tous les genres de distractions de la -Babylone moderne. Mais quand il le faut, il se souvient aussi de ses -véritables fonctions. - -Ainsi, en 1878, pendant l’Exposition, le _Figaro_ publia un long article -sur les correspondants allemands de Paris; et comme ce travail contenait -des indications curieuses et fort exactes, on se perdit en suppositions -sur le nom de l’auteur. - -A l’ambassade d’Allemagne surtout, on était friand de le connaître. - -M. Beckmann se mit en campagne. Le lendemain, il arriva tout essoufflé, -rue de Lille. - ---Je sais maintenant, clama-t-il dans les bureaux de l’ambassade, quels -sont les coupables, je le sais, mais chut! C’est au prince de Hohenlohe -lui-même que je réserve la primeur de cette grosse nouvelle. - -Introduit dans le cabinet de Son Altesse, M. Beckmann affirma -positivement que les auteurs des indiscrétions du _Figaro_ étaient MM. -Victor Tissot et Landsberg, directeur de la _Correspondance -française_[58]. - - [58] J’avais été, en effet, présenté à M. Landsberg par un ami commun, - et malgré nos divergences politiques, nous passions avec plaisir - quelques instants ensemble, lorsque les hasards de la vie de Paris - et les rencontres du boulevard nous en fournissaient l’occasion. - Landsberg était un causeur spirituel et d’un commerce agréable. Mais - le jour où, selon le rapport de l’agent Beckmann, «je me trouvais à - la brasserie de Pilsen,» j’étais à cent cinquante lieues de Paris. - ---Oui, Altesse, ce sont eux! et la preuve, c’est que la veille de la -publication de l’article, j’ai passé près de la _Brasserie de Pilsen_, -derrière l’Opéra. J’ai regardé--selon mon habitude--à travers les vitres -pour savoir ce qui s’y passait; j’ai vu Victor Tissot et Landsberg -buvant à une table et causant avec beaucoup d’animation. Sans doute, ils -combinaient leur coup. - -Disons tout de suite que pour un observateur officiel ou officieux, M. -Beckmann a de fort mauvais yeux. Il avait bien vu «à travers les vitres» -M. Landsberg, mais le prétendu Victor Tissot était un journaliste -viennois, M. Schœnberg, qui, de loin, offre une ressemblance très vague -avec l’auteur de ce livre. - -En «observateur consciencieux», M. Beckmann aurait dû vérifier, mais il -ne s’en donna pas la peine et préféra courir à l’ambassade pour y servir -tout chaud son rapport. - -Le prince de Hohenlohe ne cacha pas la surprise et le regret qu’il -éprouvait de ce qu’un écrivain allemand comme M. Landsberg frayât avec -celui qui avait fait le _Voyage au pays des Milliards_ et lui fournît -des renseignements pour un article au _Figaro_. - -Le pauvre Landsberg était bien innocent. Victor Tissot était le seul -coupable. - -L’ambassade allemande de Paris étant un nid à commérages, dès le soir, -M. Landsberg fut averti par un des attachés, si je ne me trompe par M. -Rodolphe Lindau, de la dénonciation du sieur Beckmann et des réflexions -désobligeantes de l’ambassadeur. - -Le lendemain, à la première heure, M. Landsberg se fit conduire rue de -Lille et protesta avec la plus grande énergie contre les accusations -dont il avait été l’objet; puis il écrivit à M. Beckmann une lettre où -«l’agent secret» de l’ambassade était traité comme il le méritait. M. -Landsberg défendait en même temps à M. Beckmann de jamais remettre les -pieds chez lui ni de lui adresser la parole. - -Le hasard voulut que le même soir le directeur de la _Correspondance -française_ allât, selon son habitude, passer une heure à la _Brasserie -de Pilsen_, que fréquentait un public spécial de journalistes, de -boursiers et d’attachés d’ambassades. Poussé par sa mauvaise étoile, le -sieur Beckmann, au lieu de se borner à regarder à travers les vitres, -eut la fâcheuse idée d’entrer pour boire également son bock. Dès que -Landsberg aperçut son compatriote: - ---Comment, fit-il, en s’adressant au gérant de l’établissement, vous -avez des agents de police ici?... Je croyais votre maison mieux tenue... -Mettez-le donc dehors! - -Tous les consommateurs, dont la plupart connaissaient Landsberg et -Beckmann, se regardèrent. - -Celui-ci n’en demanda pas davantage; il battit précipitamment en -retraite. - - * * * * * - -Un an plus tard, la _Nouvelle Revue_, que Mme Edmond Adam venait de -créer, publiait un article très vif contre M. de Bismarck, dont la -politique et même la personne étaient prises à partie avec toute la -généreuse indignation d’une femme patriote ardente, jetant l’anathème à -l’ennemi de son pays. La publication de cet article de la _Nouvelle -Revue_ fit sensation, on s’en occupa pendant plusieurs jours. - -M. Beckmann, qui, à ses nombreuses missions, joint le métier de -correspondant de l’organe gallophobe par excellence, la -_National-Zeitung_ (Gazette nationale de Berlin), se hâta de -télégraphier à ce journal que l’attaque contre M. de Bismarck, parue -dans la _Nouvelle Revue_, avait été inspirée par Gambetta, qui, -président de la Chambre, chef incontesté du parti républicain, -gouvernait alors réellement la France. Venant d’une semblable source, -l’importance de l’article changeait du tout au tout; ce n’était plus -l’imprécation éloquente d’une Française, c’était la manifestation voulue -d’une hostilité officielle, affrontant, provoquant même toutes les -représailles diplomatiques ou autres. Au fond, la dépêche de M. Beckmann -avait surtout pour _objectif_ (servons-nous de ce mot cher à ses -compatriotes) de favoriser, comme lors de l’affaire de l’_Écho du -Parlement_, un gros coup de baisse dans l’intérêt d’une maison de banque -allemande établie à Paris. - -Or, l’assertion de M. Beckmann était une véritable calomnie. Gambetta -n’ayant pu empêcher la publication de l’article dans la _Nouvelle -Revue_, fit insérer une réponse très vive dans la _République -française_. C’est ce que M. Landsberg fit ressortir dans une note de sa -correspondance qui parut le 4 novembre 1879: «Depuis un an environ, -écrivait la _Franzœsische Correspondenz_, il est certain que M. Gambetta -a cessé toute relation avec Mme E. Adam; qu’il n’a plus paru dans le -salon de cette dame et qu’il est resté entièrement étranger à la -création de la _Nouvelle Revue_. Tout le monde sait cela dans la société -de Paris. Ceux-là seuls qui sont des agents de police avérés comme le -correspondant de la _Gazette nationale_, M. Albert Beckmann, et qui, -pour ce motif, se voient consignés à la porte de partout, peuvent -ignorer cette situation.» - -Le petit entrefilet de la _Franzœsische Correspondenz_ fut reproduit par -une centaine de journaux indépendants, du Rhin à la Vistule, de Hambourg -à Trieste. - -Depuis les révélations du procès d’Arnim, le nom de Beckmann avait -acquis en Allemagne la triste célébrité qui, en 1848, après les -publications de la _Revue rétrospective_, s’attacha en France au nom de -Lucien Delahodde. Les organes libéraux saisirent avec empressement -l’occasion de démasquer de nouveau «l’agent secret public» de -l’ambassade allemande de Paris, grassement payé sur «ce fonds que l’on -n’aime pas à nommer». - -Cet incident fit grand tapage. - -Immédiatement, M. de Hohenlohe fit appeler son collaborateur. - ---Il faut absolument, lui dit-il, que vous obteniez une rétractation ou -une satisfaction. Autrement vous seriez la risée de l’ambassade; le -dernier _Kanzleidiener_ (garçon de bureau) vous mépriserait. Je serais -forcé de cesser toutes relations avec vous. - -Condamné ainsi à mettre flamberge au vent, M. Beckmann envoya des -témoins à M. Landsberg, qui, immédiatement, se tint à la disposition de -son adversaire. - -Les négociations en vue de régler la rencontre furent assez laborieuses. -M. Beckmann tenait absolument à ce que le duel eût lieu en pays -allemand, à Herbesthal. Les témoins de M. Landsberg repoussèrent -énergiquement cette proposition. - -Les accointances très intimes de l’agent secret avec les commissaires de -police et la gendarmerie de la frontière inspiraient, à tort peut-être, -aux témoins de M. Landsberg la crainte de quelque comédie où les -porte-casques, prévenus à temps, interviendraient au moment -psychologique. - -Malgré la vive résistance des témoins de M. Beckmann, il fut décidé que -l’on se battrait en Belgique. Un témoin de chacun des belligérants -partit la veille du grand jour pour chercher dans les environs -d’Erquelinnes un terrain propice à l’échange des balles réglementaires. - -M. Landsberg, son autre témoin et un médecin russe de ses amis partirent -de la gare du Nord par un froid sibérien: toute la campagne sommeillait -sous une épaisse couverture de neige, et les boules d’eau chaude jointes -aux fourrures suffisaient à peine pour maintenir dans le compartiment -une température supportable. - -On arriva vers onze heures à Erquelinnes. Quelle fut la surprise de M. -Landsberg et de ses compagnons d’apercevoir, se promenant sur le quai de -la gare à l’arrivée du train, son adversaire avec ses seconds, lorsqu’on -devait supposer qu’il ne partirait de Paris que le matin! Ces messieurs, -soi-disant pour dérouter les soupçons, s’étaient affublés de vieilles -jaquettes, de pantalons invraisemblables et de chapeaux mous. - -Cette petite mascarade fit beaucoup rire M. Landsberg et ses amis, mais -cette douce gaieté s’éteignit bientôt, lorsqu’ils apprirent que, selon -l’avis des témoins envoyés en maréchaux de logis, il était absolument -impossible de se battre dans les environs d’Erquelinnes. Trop de neige, -trop de verglas et des gendarmes partout, telles étaient les raisons -invoquées; une discussion assez vive s’ensuivit sur le quai de la gare; -elle fut interrompue par l’appel du conducteur avertissant que le convoi -allait se remettre en route. - ---Remontons en voiture, fit l’un des témoins, nous continuerons notre -conférence à la prochaine station. - -A Charleroi, l’arrêt n’était que de dix minutes, on n’arriva à un aucun -résultat; il fallut rentrer dans les wagons jusqu’à Namur. Là, un des -témoins de M. Landsberg déclara que son client n’irait pas plus loin, et -que si M. Beckmann continuait la route, on le considérerait comme ayant -voulu se dérober à la rencontre par la fuite. Tout le monde descendit de -voiture, sauf un des témoins de M. Landsberg, qui déclara être obligé de -rentrer immédiatement à Paris. - -Le docteur s’offrit pour le remplacer et les voyageurs se rendirent à -une hôtellerie près de la gare pour conférer. Ici les véritables causes -de retard apparurent. M. Beckmann tenait à tout prix à se battre sur son -terrain, à Herbesthal, en Prusse, et sur le refus réitéré des témoins de -M. Landsberg de se rendre en Allemagne, il fut décidé que la rencontre -aurait lieu immédiatement dans les environs de Namur. - -Cependant il était écrit que cette journée serait pacifique. - -M. Beckmann déclara qu’il devait à tout prix être le soir même à -Herbesthal, et que comme le train partait dans un quart d’heure, il -fallait absolument remettre le combat à trois jours. - -Avant que ses propres témoins pussent transmettre la réponse de ceux de -M. Landsberg, Beckmann, toujours accoutré de son veston et coiffé de son -tromblon avarié, avait pris place dans le convoi qui s’éloignait à toute -vapeur vers la frontière de Prusse. - -Force fut donc à Landsberg de revenir à Paris. - -Le duel pourtant eut lieu trois jours plus tard dans le jardin d’un -dentiste, à Enghien. Cette fois, M. Beckmann et ses témoins, habillés -très correctement et en gentlemen, furent précis au rendez-vous. Une -balle fut échangée sans résultat, et Beckmann put revenir à l’ambassade -de la rue de Lille avec l’auréole d’un champion qui a fait ses preuves. - -Trois années plus tard, M. Landsberg, qui souffrait d’une cruelle -maladie, mourait dans son appartement de la rue de Compiègne, où se -trouvaient également les bureaux de la _Correspondance_. Pendant la -maladie de son adversaire, l’agent secret de l’ambassade s’était tenu -aux aguets, car il avait son plan. Il suivait les progrès de la maladie -de l’infortuné Landsberg comme le requin suit le navire, et lorsque la -mort se fut emparée du rédacteur de la _Franzœsische Correspondenz_, on -vit M. Beckmann s’installer en maître dans l’appartement de «son ami», -comme il l’appelait à présent; il racontait à qui voulait l’entendre que -son ancien adversaire s’était réconcilié avec lui et avait manifesté à -son lit de mort le désir de le voir lui succéder comme directeur de la -_Correspondance_. - -Landsberg n’avait pas de famille à Paris, et dans les derniers temps il -vivait fort retiré; son héritier naturel, un frère, négociant à Berlin, -mort également depuis, arriva le lendemain du décès. Beckmann attendait -M. Otto Landsberg à la gare du Nord; et, à partir de ce moment, il ne le -quitta plus et sut l’amener à signer immédiatement un acte de vente de -la _Franzœsische Correspondenz_, au nom d’un certain Stuht, ancien -conseiller de préfecture prussien dans un département occupé pendant -l’invasion, employé, plus tard, dans les bureaux de l’ambassade de la -rue de Lille, et qui, lors du duel que nous venons de raconter, avait -servi de témoin à Beckmann. - -Depuis cette époque, la _Correspondance française_ (titre ironique s’il -en fut) est devenue un instrument de plus entre les mains de l’ambassade -allemande de Paris; elle sert de véhicule à toutes les attaques et à -toutes les calomnies que M. de Bismarck juge de temps à autre nécessaire -de diriger contre la France. - -C’est par l’intermédiaire de la _Correspondance française_ notamment -qu’a été conduite avec une savante perfidie cette campagne qui, -grossissant quelques incidents sans importance, quelques articles sans -la moindre autorité, a persuadé aux étrangers qu’ils n’étaient plus en -sûreté en France, où l’on ne songeait qu’à les égorger, et que le séjour -de Paris était des plus dangereux pour tout individu d’origine -allemande, alors que 60,000 ex-soldats ou futurs soldats de M. de Moltke -battent le pavé de la grande ville et savent s’arranger de manière à -prospérer, tandis que les négociants et les ouvriers français sont aux -abois. - -Les journaux allemands reproduisent de bonne foi ces absurdités -calomnieuses, et le lecteur effrayé se figure que la France n’est plus -qu’un repaire de brigands. - -Un sous-Beckmann, un certain Nordau, qu’un ministre français a décoré du -ruban violet d’officier d’académie, a bien fait un ouvrage en deux tomes -pour prouver que les habitants des bords de la Seine auraient plus -besoin d’être civilisés que ceux des bords du Congo! - - * * * * * - -Le grand chef de la police prussienne, le fameux Stieber, malade pendant -quatre ans, est mort en 1882. - -Stieber n’a pas été officiellement remplacé. Mais on peut en être -certain, «l’abbaye ne chôme pas faute d’un moine.» - -Si le chef n’est plus, la légion des agents qu’il a recrutés, instruits -et dressés, a l’œil et l’oreille partout où il y a quelque chose à -apprendre ou à observer. - -La police secrète prussienne s’est même perfectionnée au point d’avoir -aujourd’hui à son service des personnalités qui, par leur haute -situation financière dans le monde parisien, semblent à l’abri de tout -soupçon. - -Nous pourrions citer des salons très courus par certains députés qui -sont, certes, bien loin de se douter que les grandes dames auxquelles -ils vont offrir leurs respectueux hommages sont en relations d’affaires -avec le bureau des renseignements secrets du gouvernement prussien. - -Dans un pays comme la France, où la femme joue un rôle si puissant, M. -de Bismarck a tout de suite compris le parti qu’il pourrait tirer de -semblables auxiliaires. - -Un événement récent a montré que l’espionnage féminin pouvait s’exercer -jusque sur les choses militaires. - -Mme Kaula n’est-elle pas parvenue à entortiller dans ses jupons un -général français, ministre de la guerre en 1875? - -Avant de se rendre au conseil des ministres, ou quand il en revenait, le -général avait l’habitude d’aller déjeuner chez la chère tendresse. En -entrant, il déposait son portefeuille ministériel sur un guéridon du -salon. Pendant le déjeuner, que Mme de Kaula savait agréablement -prolonger, une main habile escamotait le portefeuille du ministre de la -guerre; on l’ouvrait au moyen d’une fausse clef, et la sténographie -prenait rapidement copie des pièces et des documents les plus -importants, qui étaient le soir même expédiés à Berlin. - -Ces faits sont connus. Ils n’ont pas été démentis. Nous pourrions en -citer bien d’autres; mais le moment n’est pas encore venu pour nous de -faire l’histoire de la police secrète prussienne en France, pendant les -années qui nous séparent encore de la prochaine guerre. - - -FIN. - - - - -TABLE - - - Pages. - -CHAPITRE PREMIER. - - Berlin au lendemain de la Révolution de février.--Ce que se - disaient deux bourgeois au coin de la rue Frédéric.--Schœffel - et Goldschmidt.--Le roi Frédéric-Guillaume se montre à son peuple - et le prince Charles s’adresse au beau sexe.--Aspect du cortège - royal.--Une manifestation inattendue.--Où l’agent Stieber paraît - pour la première fois.--Retour du roi au palais. 1 - -CHAPITRE II - - Un intérieur allemand.--M. Prosper Cheraval, parisien de - naissance, musicien par goût et professeur de langue - française.--Stieber, orateur socialiste.--La fabrique des frères - Schœffel.--Un contremaître socialiste.--M. Schmidt, peintre et - espion.--Comment on ébauche une conspiration.--Papiers volés par - la police.--La première mission secrète du policier - Stieber.--Arrestation de M. Schœffel.--Stieber porté en - triomphe. 17 - -CHAPITRE III - - Les héros du régime de la compression militaire et policière.--Le - maréchal Wrangel.--Son portrait.--Ses rapports avec les - journalistes.--M. de Hinkeldey, préfet de la police - prussienne.--Où Stieber reparaît.--Le roi le nomme - _Polizeirath_.--Frédéric-Guillaume, poète et collaborateur du - _Kladderadatsch_.--La mission secrète de Stieber à - Londres.--Comment il fit voler les papiers de l’Association - socialiste internationale.--Stieber chez M. Josias de Bunsen.--La - mission de Stieber à Paris.--Stieber chez Mme la princesse de - S... et chez M. Carlier.--Tentative d’assassinat sur l’agent de - la police secrète prussienne.--Retour de Stieber à Berlin.--La - Krause et sa collection «d’honnêtes dames».--Un espion homme du - monde.--Petite fête organisée par la police.--Mme de Hagen - obtient son divorce et Stieber est plus en faveur que jamais. 47 - -CHAPITRE IV - - M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi.--Le ministère - Manteuffel et la coterie réactionnaire.--Goût du roi pour les - histoires piquantes.--Petites manœuvres de l’Autriche à - Francfort.--Où M. de Bismarck commence à se faire connaître.--La - Prusse veut prendre sa revanche d’Olmütz.--M. et Mme de - Bismarck.--Le représentant de la Prusse enseigne la politesse au - représentant de l’Autriche.--La police de M. de Bismarck et celle - de M. Prokesch-Osten.--Comment M. de Bismarck s’empara de la - correspondance de M. Prokesch-Osten.--Le peu de popularité du - représentant de la Prusse à Francfort.--Vol de dépêches commis - par le lieutenant Teschen.--Teschen à la solde de l’ambassadeur - de France.--Entrevue de Teschen avec M. Rothan.--Le roi de Prusse - sur le Rhin.--Un secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans - une armoire.--Le mystérieux «prince d’Arménie».--L’agent secret - Hassenkrug à Mazas.--Opinion de Stieber sur le «prince - d’Arménie». 109 - -CHAPITRE V - - M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police.--Comment - étaient traités les créanciers de MM. les officiers.--Ordre du - roi de supprimer les tripots.--L’expédition de M. de Hinkeldey - au _Jockey-Club_.--Les susceptibilités de M. de Rochow.--Affront - public fait à M. de Hinkeldey.--Celui-ci prend la résolution - de se battre.--Un dîner de gala à Potsdam.--M. le - pasteur Richter.--M. de Hinkeldey est tué par M. de - Rochow.--Souscription à la Bourse de Berlin.--Le roi suit le - convoi de M. de Hinkeldey.--Le prince Napoléon à Berlin.--Folie - et mort de Frédéric-Guillaume. 137 - -CHAPITRE VI - - Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme d’État - autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en - Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin - et l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions - allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M. - le chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de - Berlin à Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer - pour Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de - Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de - Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse - hospitalité de Madame Pomery.--Perte des traces du «reptile» - Wollheim. 177 - -CHAPITRE VII - - Retour en arrière.--Revirement dans la politique - prussienne.--Stieber inculpé d’arrestations arbitraires.--M. de - Mohrenheim confie à Stieber une mission délicate.--La princesse - de S... et Edgard R...--Stieber entre au service de la police - secrète russe.--Son entrevue avec M. de Bismarck.--Il est envoyé - en Saxe et en Bohême.--Arrestation de l’espion prussien à - Trautenau.--L’attentat de Charles Blind.--Stieber reprend - publiquement ses fonctions.--Comment il se vengea de sa - mésaventure en Bohême.--La presse française et M. de - Bismarck.--M. Vilbort au grand quartier général et décoré par - le roi de Prusse.--Brunn et l’invasion prussienne.--M. Benedetti - à Nikolsbourg. 215 - -CHAPITRE VIII - - La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de - 1867.--Stieber joue, pour le compte de ses patrons, le rôle - d’agent provocateur.--Les conciliabules des réfugiés polonais - aux Batignolles.--Comment fut complotée la tentative - d’assassinat contre le Tsar.--Entretien secret de Stieber et de - M. de Bismarck.--Conséquences politiques d’un attentat dirigé, - en plein Paris, contre Alexandre II.--La journée du 6 juin à - Longchamps.--Un agent de Stieber fait dévier l’arme de - Berezowski.--Réalisation de ce qui avait été prévu par M. de - Bismarck.--La Russie laisse faire la Prusse en 1870. 241 - -CHAPITRE IX - - M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion - publique.--Pourquoi fut fondé le «bureau de la - presse».--L’allocation de 305,000 francs destinés aux journaux - étrangers.--Relations des agents diplomatiques prussiens avec - les journalistes.--Le bureau de la presse divisé en deux - sections.--Comment fut préparée la guerre de 1866.--Stieber à la - tête du bureau de la presse.--Ses voyages à Paris.--Surveillance - de l’émigration hanovrienne.--Stieber réussit à inventer un - complot.--Ses relations avec la haute bohème internationale des - journalistes.--L’espionnage prussien établi à Lyon, Bordeaux et - Marseille. 259 - -CHAPITRE X - - La police prussienne pendant la campagne de France.--Les exploits - de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières.--Les aménités - de la police de campagne.--Entrée des Allemands dans - Versailles.--Attitude du conseil municipal.--Comment les - Allemands respectent les conventions signées.--Arrivée du prince - Fritz et du roi Guillaume.--Une manifestation d’agents - secrets.--Le bureau du chef de la police.--Un enfant espion sans - le savoir.--Zerniki à la mairie.--Un vaudevilliste allemand à - Versailles.--Entretien de M. de Bismarck avec le directeur de la - police.--Expulsion d’O’Sullivan.--Les réquisitions - prussiennes.--Relations difficiles entre les officiers et la - police.--M. de Bismarck voit des assassins partout.--M. Angel de - Miranda.--Les mésaventures d’un journaliste allemand.--L’hôtel - des Réservoirs pendant l’occupation.--Mort tragique de Hoff.--Le - restaurant des frères Gack.--Espions et journalistes. 267 - -CHAPITRE XI - - Le _Moniteur de Seine-et-Oise._--Le cabinet de lecture de Mme - Le Dur.--Galanterie du frère du roi de Prusse.--Une répartie - un peu vive de Mme Le Dur.--Un colporteur de journaux - d’Eure-et-Loire.--Mme Le Dur est dénoncée à Stieber.--Le comte - de W...--Un attaché militaire allemand sauve un franc-tireur. 357 - -CHAPITRE XII - - La police prussienne à Versailles redouble - d’activité.--Communications secrètes entre Paris et - les Allemands.--Emprisonnement de MM. de Raynal et - Harel.--Perquisitions chez M. Alaux.--Son arrestation.--Les - menaces de M. Stieber.--Incarcération de M. Rameau et de deux - de ses adjoints.--Les petites spéculations d’un préfet - prussien.--Un colonel prussien déguisé en franc-tireur chez - le général Trochu.--Jules Favre à Versailles.--Il loge, sans - le savoir, chez le chef de la police.--M. de Bismarck le fait - garder à vue et Stieber trouve moyen de lui enlever ses - journaux.--La proclamation de l’empire allemand.--Les dames - Stieber arrivent à Versailles.--Départ des Allemands. 375 - -CHAPITRE XIII - - Les mandements des évêques en 1874.--M. d’Arnim et le duc - Decazes.--Origines de la querelle entre M. de Bismarck et M. - d’Arnim.--M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier ses mémoires - secrets sur le Concile.--La colère de M. de Bismarck et la - disgrâce de M. d’Arnim.--M. Beckmann et ses fonctions à - l’ambassade allemande.--M. Beckmann à l’œuvre.--Comment se - font les coups de Bourse.--Le prince de Hohenlohe, successeur de - M. d’Arnim.--La police secrète à Carlsbad.--Arrestation de M. - d’Arnim.--Son procès.--Un mot de Landsberg sur - Beckmann.--Landsberg accusé d’avoir collaboré au _Figaro_.--Un - article de la _Nouvelle Revue_.--Duel de Beckmann et de - Landsberg.--L’achat de la _Correspondance française_ - lithographiée.--La police secrète féminine. 395 - - -Paris.--Soc. d’impr. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) -118.11.84. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POLICE SECRÈTE -PRUSSIENNE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La police secrète prussienne</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Victor Tissot</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 20, 2023 [eBook #69848]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA POLICE SECRÈTE PRUSSIENNE</span> ***</div> -<p class="c large break top2em">VICTOR TISSOT</p> - -<h1><span class="small">LA</span><br /> -<span class="large">POLICE SECRÈTE</span><br /> -PRUSSIENNE</h1> - -<blockquote class="epi"> -<p>« Soubise a cent cuisiniers et un -espion ; moi, j’ai un cuisinier et cent -espions. »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Frédéric II.</span></p> - -</blockquote> -<p class="c small">QUATORZIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -E. DENTU, ÉDITEUR<br /> -<span class="small">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE</span><br /> -<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS.</span></p> - -<p class="c"><span class="large">1885</span><br /> -<span class="small">Droits de traduction et de reproduction réservés.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR</p> - - -<p class="c"><span class="i">OUVRAGES DE VICTOR TISSOT</span><br /> -Format grand in-18 jésus</p> - -<p class="cc">L’ALLEMAGNE AMOUREUSE<br /> -20<sup>e</sup> édition. Un volume de 400 pages. — Prix : 3 fr. 50 c.</p> - -<p class="cc">VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS<br /> -50<sup>e</sup> édition. Un volume d’environ 400 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">LES PRUSSIENS EN ALLEMAGNE<br /> -34<sup>e</sup> édition. Un volume de 460 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">VOYAGE AUX PAYS ANNEXÉS<br /> -26<sup>e</sup> édition. Un volume de 483 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">VIENNE ET LA VIE VIENNOISE<br /> -22<sup>e</sup> édition. Un volume de 480 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">LA SOCIÉTÉ ET LES MŒURS ALLEMANDES<br /> -Traduit de l’allemand du docteur Johannes Scherr, 13<sup>e</sup> édition.<br /> -Un beau volume de 472 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">VOYAGE AU PAYS DES TZIGANES<br /> -15<sup>e</sup> édition. Un fort volume de 540 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">RUSSES ET ALLEMANDS<br /> -6<sup>e</sup> édition. Un fort volume grand in-18. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">LA RUSSIE ET LES RUSSES<br /> -15<sup>e</sup> édition. Un fort volume grand in-18. — Prix : 3 fr. 50.</p> - - -<p class="c i">EN PRÉPARATION :</p> - -<p class="cc">LA SUISSE INCONNUE</p> - - -<p class="c">ROMANS EN COLLABORATION AVEC M. AMÉRO</p> - -<p class="cc">LA COMTESSE DE MONTRETOUT<br /> -Un vol. gr. in-18 jésus de 462 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p> - -<p class="cc">AVENTURES DE TROIS FUGITIFS EN SIBÉRIE<br /> -Un vol. gr. in-18. — Prix : 3 fr. 50.</p> - - -<p class="c gap">Paris. — Soc. d’imp. <span class="sc">Paul Dupont</span>, 41, rue J.-J.-Rousseau. (Cl.)</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="top4em">Ce livre a pour but de montrer dans son fonctionnement -caché un des principaux instruments -de la puissance prussienne : la police secrète.</p> - -<p>Si le lecteur, obéissant aux sentiments de son -honnête nature, est tenté de mettre en doute la -vérité et l’authenticité des révélations que nous -avons pu faire, grâce à des documents mis à -notre disposition, qu’il veuille bien se reporter à -ce passage du discours prononcé le 9 mai 1884, -c’est-à-dire il y a quelques jours seulement, au -Reichstag allemand, par M. de Puttkammer, -ministre de l’intérieur, chef hiérarchique et responsable -de la police prussienne :</p> - -<p>« <i>L’État</i>, — a dit M. de Puttkammer, après -s’être moqué de la naïveté des libéraux qui avaient -attaqué certains procédés de la police<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, — <i>l’État -a le droit et le devoir d’user de moyens extraordinaires -et à part</i> (<span lang="de" xml:lang="de">aussergewöhnliche</span>), <i>quand il -ne lui est pas possible de découvrir ou de réprimer -autrement les délits… Les faits cités par M. Richter</i> -(chef de l’opposition libérale) <i>ne lui donnent pas -le droit de blâmer la manière d’agir du gouvernement.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Richter avait démontré qu’à Francfort la police avait employé -des gens tarés comme agents provocateurs.</p> -</div> -<p>« <i>Que ressort-il de ces faits ? Que la police se -sert d’individus d’une moralité équivoque. C’est -son devoir ; et si le conseiller de police Rumpf<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, -cet honnête et estimable fonctionnaire, à usé de -tels moyens, je lui exprime ici publiquement ma -satisfaction et mes remerciements.</i> »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Chef de la police secrète à Francfort.</p> -</div> -<p>La théorie ouvertement professée en plein -Reichstag par Son Excellence le Ministre de l’intérieur -de Sa Majesté prussienne nous dispense -d’en dire davantage.</p> - -<p>Nous n’ajouterons qu’un mot :</p> - -<p>Notre livre est une œuvre d’histoire contemporaine -et non un roman inventé à plaisir. De tous -les faits que nous citons, il n’en est pas un seul -qui n’ait ses pièces à l’appui.</p> - -<p class="sign">V. T.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LA<br /> -<span class="xlarge">POLICE SECRÈTE</span><br /> -<span class="large">PRUSSIENNE</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2> - -<p class="d">Berlin au lendemain de la Révolution de février. — Ce que se -disaient deux bourgeois au coin de la rue Frédéric. — Schœffel -et Goldschmidt. — Le roi Frédéric-Guillaume se montre à son -peuple et le prince Charles s’adresse au beau-sexe. — Aspect du -cortège royal. — Une manifestation inattendue. — Où l’agent -Stieber paraît pour la première fois. — Retour du roi au palais.</p> - - -<p>Le 21 mars 1848, une foule compacte et agitée se -ruait, en poussant des cris et en échangeant des horions -pour avancer plus vite, sur les larges dalles de -la célèbre promenade <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, à Berlin.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Sous les tilleuls.</p> -</div> -<p>Les abords de cette grande artère portaient encore -les traces de la lutte furieuse qui s’était prolongée -trois jours et trois nuits auparavant, écho formidable -des journées parisiennes de Février. Il avait fallu -l’exemple de la France pour rendre tout à coup le -peuple berlinois brave, et lui faire mépriser ce qu’il -respectait la veille.</p> - -<p>Les fidèles sujets de Sa Majesté étaient descendus -en armes dans la rue et avaient élevé des barricades. -La lutte avait été acharnée. Les devantures des boutiques -et des magasins, criblées de projectiles, ne -disaient que trop qu’on avait dû tirer à mitraille sur -le peuple. Sur les murs des maisons, l’œil pouvait -suivre les longues éraflures des balles ; la chaussée -était encombrée de grosses branches d’arbres coupées -par les boulets, et partout de larges taches de sang -mal lavées rougissaient encore le sol.</p> - -<p>A l’entrée de la rue Dorothée et de la rue Frédéric, -des moellons et des pavés étaient restés entassés jusqu’à -hauteur du premier étage. Des matelas éventrés, -des meubles brisés, tous les accessoires de ces forteresses -de la rue, gisaient pêle-mêle ; et, devant ces -ruines et ces débris, des individus de mauvaise mine, -débraillés, a la barbe inculte, montaient la garde, -armés de vieux fusils à pierre provenant du pillage -de l’arsenal.</p> - -<p>Si les fiacres et les voitures de maître étaient rares, -en revanche les fourgons des pompes funèbres se -succédaient presque sans interruption, cahotant vers -leur dernière demeure les combattants morts à la suite -des blessures reçues en défendant ces mêmes barricades. -De temps en temps aussi, un remous se produisait -au milieu de la foule, et chacun se rangeait -pour livrer passage à quelque groupe d’étudiants en -grande tenue universitaire, rapière au vent, ou à -quelque délégation ouvrière précédée d’un homme à -cheval, tenant déployé le drapeau rouge, noir et or, -emblème de la Révolution, longtemps proscrit par les -édits de la Diète et de la « Commission de répression -contre les démagogues », et qui, pour cela même, -était devenu le signe de ralliement de tous les Allemands -qui conspiraient pour l’affranchissement de -leur patrie.</p> - -<p>L’étendard aux trois couleurs était chaque fois salué -par des <i lang="de" xml:lang="de">hoch</i> prolongés, par des <i>vivats</i> retentissants, -par des acclamations sans fin auxquelles se mêlaient -les plaintes des femmes et des enfants écrasés, -étouffés dans la cohue, et les coups de fusil tirés en -l’air.</p> - -<p>Le temps était sec et froid. Un pâle soleil agonisait -dans un ciel livide.</p> - -<p>Évidemment la foule attendait un événement prévu -et annoncé ; et comme cet événement se faisait attendre, -elle s’impatientait d’une façon visible, au fur et à -mesure que l’après-midi déclinait.</p> - -<p>Divers moyens avaient cependant été essayés pour -tuer le temps : on avait d’abord hurlé en chœur des -hymnes patriotiques ; quelques locataires des belles -et opulentes maisons situées près de la porte de -Potsdam s’étant aventurés sur leurs balcons pour -regarder le spectacle, de vigoureux <i lang="la" xml:lang="la">pereat</i>, accompagnés -de coups de pierre, avaient forcé ces « aristocrates » -à rentrer précipitamment dans leurs demeures -et à s’y calfeutrer avec soin. Puis les <i>Louis</i>, — qui -déjà à cette époque étaient les <i>Alphonses</i> de Berlin, — s’étaient -amusés à enfoncer impitoyablement jusque -sur la nuque tout chapeau à haute forme qui -passait à portée de leurs poings. Quelques pickpockets -surpris la main dans le sac avaient été roués de coups -et remis à moitié morts entre les mains de la garde -bourgeoise, qui formait à elle seule, pour le moment, -la police et la garnison de la capitale.</p> - -<p>Mais ces divers incidents ne suffisaient pas à calmer -l’impatience de la foule. Elle s’agglomérait maintenant -d’un air menaçant autour du palais du roi, dont le -silence contrastait avec l’animation bruyante de la -place.</p> - -<p>Au coin de la rue Frédéric, deux hommes se tenant -comme à l’écart, mais curieux cependant de voir ce -qui allait se passer, causaient, les yeux fixés sur la -grille de la demeure royale.</p> - -<p>— Vous verrez qu’il n’osera pas, disait le plus jeune, -confortablement vêtu et coiffé d’un chapeau de feutre -aux larges bords, — d’un « calabrais », comme on -les appelait, — il n’osera pas ; au dernier moment, le -cœur lui manquera !</p> - -<p>— J’ai lieu de croire que vous vous trompez, répondit -l’autre. Le bourgmestre a annoncé hier officiellement, -à la séance du conseil municipal, que le roi -Frédéric-Guillaume IV parcourrait aujourd’hui même -la capitale, entouré des princes de sa famille, sans -autre escorte qu’un détachement de la garde bourgeoise -et un groupe d’étudiants… Cette petite promenade -théâtrale et romanesque ne doit d’ailleurs pas -répugner à Sa Majesté, qui a, vous le savez, beaucoup -de goût pour les exhibitions de ce genre.</p> - -<p>— Vous verrez, reprit avec obstination l’homme au -« calabrais », que Sa Majesté très prudente reculera -au dernier moment.</p> - -<p>— Vous n’ignorez pas, mon cher, que Sa Majesté -sait toujours où puiser du courage.</p> - -<p>Et l’interlocuteur de Schœffel, — c’était le nom de -l’homme au chapeau calabrais, — fit le geste de porter -à ses lèvres le goulot d’une bouteille. Puis il ajouta :</p> - -<p>— Mais vous êtes méfiant. Je le comprends. La -prison n’est pas précisément l’école où s’apprennent -la confiance et l’optimisme. Pauvre Schœffel ! Combien -de temps avez-vous passé dans ces maudites casemates ?</p> - -<p>— Près de trois ans. J’ai été arrêté en avril 1845, -et mis en liberté il y a huit jours. Je suis arrivé à -Berlin ce matin. Dans cette ville, que j’avais connue si -placide, si résignée, si platement soumise, et que je -trouve maintenant en pleine ébullition révolutionnaire, -je ne savais à qui m’adresser, quand ma bonne étoile -vous a mis sur mon chemin, mon cher Goldschmidt.</p> - -<p>Schœffel pressa la main de son ami.</p> - -<p>Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années -environ, de haute stature, à la figure empourprée et à -la barbe grisonnante, étalée en éventail. Ses vêtements -dénotaient un certain bien-être et avaient cette ampleur -et cette coupe commodes qu’affectionnent les artistes. -Un large pantalon de drap, une veste de velours boutonnée -jusqu’au cou, un gros foulard rouge et un chapeau -de feutre orné d’une cocarde complétaient son -accoutrement.</p> - -<p>Goldschmidt hochait la tête :</p> - -<p>— Trois ans de forteresse pour un brave homme -comme vous, c’est dur ! Mais vous n’avez pas été le -seul à souffrir, et, Dieu merci, les temps vont changer. -Au fait, de quoi vous a-t-on accusé ?</p> - -<p>— Oh ! j’ai été victime d’une machination lâche et -odieuse, fit Schœffel d’une voix sombre. Si jamais je -retrouve le traître, malheur à lui ! Je pourrais oublier -tout ce que j’ai souffert, je puis pardonner à tout le -monde, mais à celui-là, jamais, jamais !</p> - -<p>L’exaltation de l’ex-prisonnier allait en augmentant. -Goldschmidt s’efforçait de le calmer, quand des clameurs -plus fortes et un reflux violent de la foule attirèrent -l’attention des deux amis. Goldschmidt se dressa -sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes -ce qui se passait.</p> - -<p>— Hé ! s’écria-t-il en se penchant vers son compagnon, -Je vous disais bien qu’il viendrait !…</p> - -<p>Les clameurs, confuses d’abord, prirent tout à coup -un accroissement prodigieux. On entendait distinctement -les cris répétés de : « Vive la Constitution ! -Vive la liberté ! Vive la Patrie ! A bas l’armée ! Dehors -la police ! »</p> - -<p>Ces exclamations éclataient comme des bombes -tout autour du roi Frédéric-Guillaume IV, qui s’était -enfin décidé à franchir le portail extérieur du Grand-Château.</p> - -<p>Il s’avançait à cheval, le long de <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i>, -précédé d’un peloton de la garde bourgeoise en costume -civil, la cocarde au chapeau, le sabre passé autour -des reins et la carabine en bandoulière. Sur les -redingotes noires, la buffleterie faisait deux rayures -blanches. On reconnaissait les officiers à leur grand -chapeau à plumes et à leur écharpe noire, rouge et or. -Immédiatement derrière le roi venaient le prince -Charles, le prince Adalbert, le général de Radowitz, -ami intime et confident de Sa Majesté, et quelques -autres personnages, « seigneurs sans importance. »</p> - -<p>Les cris du peuple effrayaient les chevaux, qui reculaient -l’un sur l’autre. La retraite de l’armée hors de -la ville avait pu faire cesser le combat ; mais ni la -capitulation du gouvernement, ni la fameuse proclamation -adressée par Frédéric-Guillaume à ses « chers -Berlinois » n’avaient pu ramener à Sa Majesté l’affection -de ses sujets. Pas un : <i>Vive le roi !</i> pas une acclamation -ne se faisait entendre.</p> - -<p>Gros, court, trapu, sanguin, ressemblant à un fermier -de Poméranie affublé d’un costume de général et -juché sur une bête de labour, la figure bouffie et vulgaire, -le nez rouge, la taille légèrement courbée, les -yeux obstinément fixés sur l’encolure de son cheval, -Frédéric-Guillaume paraissait sourd aux cris populaires -et aux rumeurs hostiles qui grondaient sur son passage. -Impassible comme un automate, on eût dit que -son esprit était ailleurs. A quoi pouvait-il bien songer ? -Certes, ce n’était ni à son trône, ni à l’avenir du -royaume, mais peut-être au menu du lendemain. En -tout cas, il avait trouvé un moyen de s’isoler et de se -soustraire par la pensée à la désagréable et pénible -corvée que lui avait imposée le nouveau cabinet.</p> - -<p>Ses oncles et ses frères, qui l’entouraient, partageaient -son indolente apathie. Quant au prince Charles, -fidèle à ses habitudes invétérées, il cherchait du coin -de l’œil, au milieu de la cohue, les plus jolis minois, -avec l’intention évidente de nouer au vol quelque -liaison facile. Les jeunes filles le regardaient en riant, -en se poussant du coude.</p> - -<p>Des deux côtés du cortège royal, les étudiants, en -culottes collantes, en bottes à l’écuyère, la petite casquette -sans visière, rouge ou bleue, inclinée sur -l’oreille, formaient la haie ; ils tenaient à la main -d’énormes rapières, qu’ils portaient toutes droites -comme des cierges de procession. Un nouveau détachement -de garde bourgeoise fermait la marche.</p> - -<p>Le roi, avec sa suite, était arrivé au coin de la rue -Frédéric, à la hauteur du restaurant Hiller, presque à -l’endroit où nos deux amis avaient échangé le court -colloque que nous venons de rapporter.</p> - -<p>Deux incidents signalèrent à ce moment le passage -de Frédéric-Guillaume et de son entourage.</p> - -<p>Sur un des escaliers situés en face du restaurant -parut tout à coup une femme d’une trentaine d’années, -fort belle, d’une figure étrange ; drapée dans un -grand châle des Indes qui la recouvrait tout entière, -elle poussa un : <i>Vive le roi !</i> d’une voix remarquablement -mélodieuse, et, en même temps, un énorme -bouquet de violettes, de muguets et d’autres fleurs -printanières tomba aux pieds du cheval que montait -Frédéric-Guillaume.</p> - -<p>— Tiens, fit Goldschmidt, voici la Naura du Grand-Opéra -qui donne sa représentation en ville. Demain, -on parlera d’elle dans tout Berlin, les journaux rapporteront -son accès de « loyalisme » ; je parie qu’elle -n’en demande pas davantage.</p> - -<p>La démonstration de la chanteuse frappa d’abord la -foule d’un étonnement mêlé de colère. Comme lors -du retour de Louis XVI, après sa fuite à Varennes, -il y avait un accord tacite de n’insulter ni acclamer -le monarque ; mais quand on reconnut l’artiste célèbre, -la première étoile de la scène lyrique de Berlin, les -sourds grognements de la foule se changèrent en -rires. Au lieu de se fâcher, on applaudit ironiquement, -en criant comme au théâtre : « Bravo ! bravissimo ! »</p> - -<p>Le roi paraissait très contrarié de la tournure ridicule -qu’avait prise cette unique tentative de démonstration -monarchique ; il semblait d’autant plus vexé -qu’il avait tout d’abord relevé la tête et regardé d’un -air ravi l’apparition de cette ardente royaliste, tandis -que le prince Charles clignait en grimaçant ses petits -yeux battus et fatigués.</p> - -<p>Mais on eut à peine le temps de s’apercevoir de cet -incident héroïco-comique : un second incident détourna -aussitôt l’attention de la malencontreuse cantatrice et -de son bouquet.</p> - -<p>Une bande de cinquante à soixante individus, habillés -comme l’étaient alors les ouvriers, déboucha de -la rue Frédéric, en chantant un hymne improvisé dans -ces jours de tourmente, sur l’air de la <i>Marseillaise</i>. -A la tête de cette petite troupe marchait un jeune -homme à cheval. Il était de taille moyenne, et sa -figure en lame de couteau, ses regards fuyants et louches -étaient peu en harmonie avec le rôle de Masaniello -équestre qu’il jouait au milieu des prolétaires -insurgés.</p> - -<p>Son vêtement de drap grisâtre était de coupe assez -soignée ; il portait un chapeau à haute forme orné de -l’inévitable cocarde rouge, noire et or ; et tandis que, -de la main droite, il se cramponnait de toutes ses -forces à la crinière de son cheval, il agitait de -l’autre main un large drapeau tricolore dont la longue -hampe touchait terre.</p> - -<p>A la vue du cortège royal, la bande interrompit son -chant pour pousser à tue-tête les cris de : « Vive la -liberté ! Vive la Constitution ! A bas la troupe ! »</p> - -<p>L’homme au drapeau se démenait le plus de tous et -paraissait le plus enragé ; sa voix aiguë et sifflante -dominait les clameurs rauques de son entourage.</p> - -<p>Dès qu’il avait aperçu le cavalier, Goldschmidt -s’était mis également à crier comme un forcené ; sa -figure, de rouge, avait passé au violet ; il accompagnait -ses exclamations de divers signes d’intelligence -et d’amitié adressés à l’individu au drapeau, qu’il semblait -connaître et dont il s’efforçait d’attirer l’attention.</p> - -<p>Goldschmidt avait été tellement absorbé par son -manège, qu’il ne s’était pas aperçu que le compagnon -avec qui il causait était subitement devenu pâle -comme un mort et tremblait de tous ses membres.</p> - -<p>Ce ne fut que lorsque Schœffel, à demi défaillant, -s’appuya sur le bras de son ami, que Goldschmidt -interrompit ses cris et ses signes, et se retournant :</p> - -<p>— Mon Dieu ! qu’avez-vous donc ?… Voyons, dit-il -à Schœffel, vous allez vous trouver mal… Mais à -qui en voulez-vous ?</p> - -<p>Schœffel s’était déjà redressé comme un homme -mordu par un reptile. De la défaillance il venait de -passer à la colère la plus violente. Tout son sang -lui était monté à la tête ; ses traits s’étaient contractés, -son corps tremblait de frissons ; il leva sa canne d’une -main crispée, et il allait s’élancer sur l’homme au -drapeau quand celui-ci, arrivé presque à côté du roi, -régla audacieusement l’allure de son cheval sur celle -du souverain ; puis, se penchant à son oreille, lui -dit à mi-voix :</p> - -<p>— Sire, ne craignez rien ; nous sommes des fidèles, -nous venons vous protéger.</p> - -<p>Le roi, le prince-Adalbert, le général de Radowitz, -avaient vu le geste de menace de l’ex-prisonnier, et -tous crurent qu’on voulait attenter à la vie du -monarque.</p> - -<p>La figure hagarde de Schœffel, son bâton qu’il -brandissait comme une arme, autorisaient cette supposition. -Goldschmidt s’efforçait vainement de le calmer -et de le retenir. « Laissez-moi ! Laissez-moi ! -criait l’ex-prisonnier… Le voilà, le traître, l’espion -qui m’a vendu ! Laissez-moi me venger ! »</p> - -<p>Il allait s’échapper des bras robustes de son compagnon -à bout de forces, quand l’homme au drapeau -fit cabrer son cheval et força Schœffel, qui le touchait -presque, à se jeter en arrière. Puis, relevant brusquement -la hampe de son drapeau, il fit sauter en -l’air la canne de Schœffel. Un des ouvriers qui -était de la bande s’en empara. En même temps cinq -ou six individus dirigés par l’homme au drapeau -entourèrent l’ex-prisonnier et son ami de façon à les -isoler complètement.</p> - -<p>Le cortège royal disparut au grand trot sous la -porte de Brandebourg.</p> - -<p>La foule, brusquement, se porta alors d’un autre -côté pour se trouver de nouveau, en coupant par la -rue Frédéric, sur le passage du roi. Les individus qui -retenaient Schœffel et Goldschmidt furent comme enlevés -par cette marée montante d’hommes, et les deux -amis profitèrent de la circonstance pour s’esquiver.</p> - -<p>Goldschmidt avait pris énergiquement sous son bras -le bras de Schœffel.</p> - -<p>— Venez avec moi, lui dit-il en continuant de l’entraîner, -je loge à deux pas d’ici, dans la rue Dorothée… -Vous vous reposerez… Vous en avez besoin… -Un verre de vieux vin du Rhin et quelques tranches -de jambon achèveront de vous remettre… Mais à qui -diable en voulez-vous tant ?…</p> - -<p>— Comment ! Vous le demandez encore ?… Mais le -cavalier, l’homme au drapeau, c’est lui… le traître, le -misérable espion qui m’a dénoncé…</p> - -<p>— Ce n’est pas possible !… Comment l’appelez-vous ?</p> - -<p>— Augustin Schmidt. Oh ! j’ai bien retenu son nom.</p> - -<p>— Augustin Schmidt ! Vous vous trompez… Ce -jeune homme est un avocat très distingué, un écrivain -de mérite, libéral, ardent et convaincu… Il ne -s’appelle pas Augustin Schmidt, mais Stieber.</p> - -<p>— En êtes-vous bien sûr ? demanda Schœffel.</p> - -<p>— Très sûr.</p> - -<p>— Vous le connaissez ?</p> - -<p>— C’est le fiancé de ma fille !</p> - -<p>Schœffel, redevenu maître de lui-même, passa à -deux reprises la main sur son visage comme pour -rassembler ses idées et ses souvenirs.</p> - -<p>— Évidemment, dit-il, l’un de nous deux se -trompe… Si vous voulez, je vais tout vous raconter…</p> - -<p>— Avec le plus grand plaisir, interrompit Goldschmidt, -mais à condition que vous acceptiez mon invitation. -Quelque palpitant que soit votre récit, j’aime -mieux l’entendre dans une bonne chambre bien close, -le dos contre le poêle et les pieds sous la table, qu’ici, -au milieu des bousculades, et par une bise qui, si elle -continue, gèlera les paroles… Allons, venez !</p> - -<p>Et il entraîna son ami dans la direction de la rue -Dorothée.</p> - -<p>Ce ne fut pas sans difficultés qu’ils parvinrent à se -frayer un passage à travers la foule qui s’engouffrait -comme un torrent dans la nouvelle issue qu’elle s’était -choisie.</p> - -<p>Au moment où Goldschmidt tirait de sa poche une -lourde clef pour l’insinuer dans la serrure de la maison -qu’il habitait, le cortège impérial rentrait hâtivement -au palais. La nuit était venue, et, dans la cour, -la garde bourgeoise avait allumé des feux de bivouac. -Dès que le monarque et sa suite furent à l’intérieur, -on ferma brusquement les grilles. En montant le grand -escalier, Frédéric-Guillaume demanda à son confident, -le général de Radowitz :</p> - -<p>— Avez-vous pris le nom du jeune homme au drapeau ?</p> - -<p>— Oui, Sire, répondit le général.</p> - -<p>— Bien… Je vous le demanderai à l’occasion… -Sans lui, l’individu qui était si furieux me faisait un -mauvais parti…</p> - -<p>Au haut de l’escalier, le roi, se retournant vers -ceux qui l’accompagnaient, leur dit en riant, de sa -grosse voix de rustaud :</p> - -<p>— Ah ! que nous allons dîner de bon appétit, messieurs !… -Après cette libation forcée d’eau-de-vie -populaire, que le cliquot et le rœderer vont nous -sembler bons !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c2">II</h2> - -<p class="d">Un intérieur allemand. — M. Prosper Cheraval, parisien de naissance, -musicien par goût et professeur de langue française. — Stieber, -orateur socialiste. — La fabrique des frères Schœffel. — Un -contremaître socialiste. — M. Schmidt, peintre et espion. — Comment -on ébauche une conspiration. — Papiers volés par la -police. — La première mission secrète du policier Stieber. — Arrestation -de M. Schœffel. — Stieber porté en triomphe.</p> - - -<p>Walther Goldschmidt était un ancien comédien. -Pendant de longues années, il avait appartenu à quelqu’une -des scènes les plus renommées de l’Allemagne. -S’il ne s’était pas fait applaudir à Vienne ni à Berlin, -il ne s’était pas moins fait apprécier dans les « résidences » -de second ordre, où le théâtre était et est -encore aujourd’hui la plus grosse affaire de l’État, en -tous cas celle dont le souverain s’occupe le plus directement -et avec le plus d’assiduité. Dans ces petites -cours, les comédiens sont à la fois des personnages -officiels et des artistes, des fonctionnaires publics et -des courtisans, mêlés à toutes les intrigues politiques -et autres, suprême ressource contre l’ennui mortel -qui ravage ces capitales minuscules.</p> - -<p>Après avoir joué pendant vingt-cinq ans, <i>Charles -Moor</i>, <i>Clavigo</i>, <i>Nathan le Sage</i>, <i>Hamlet</i>, etc., et -après avoir épousé une ingénue très jolie et très prude -à la ville, Walther Goldschmidt, à qui ses économies -et un héritage inattendu assuraient une modeste -aisance, avait définitivement pris sa retraite et réalisé -le rêve de toute sa vie, d’habiter une grande -capitale.</p> - -<p>Il était venu se fixer à Berlin, où il menait l’existence -la plus heureuse et la plus tranquille, entre sa -femme, toujours séduisante, et sa fille Geneviève, qui, -à seize ans, évoquait toutes les grâces et les séductions -de sa mère dans la première jeunesse. Le soir, selon -l’usage allemand, Walther allait fumer sa pipe dans -une brasserie voisine, où il racontait à son auditoire -habituel ses aventures d’antan, historiettes de coulisses -et anecdotes de cour qu’on écoutait avec la -plus grande attention, et même avec un certain respect -qui flattait beaucoup le vieil acteur.</p> - -<p>La révolution, en jetant un peu Walther dans le -courant politique, n’avait rien changé à ses habitudes -et à sa vie d’intérieur. A sept heures précises, la -bouilloire à thé chantait sur un réchaud, et M<sup>lle</sup> Geneviève -aidait sa mère à disposer sur une nappe éblouissante -de blancheur les différentes assiettes de viandes -froides qui composaient le menu accoutumé du souper.</p> - -<p>Ce soir-là, deux seaux d’étain poli brillants comme -de l’argent ornaient les deux bouts de la table et rafraîchissaient -dans de la glace deux bouteilles de vin -du Rhin. Des <i lang="de" xml:lang="de">rœmer</i>, hauts sur leurs pieds d’une -transparente couleur d’émeraude, jetaient des feux -irisés sous la clarté d’une grande lampe de verre.</p> - -<p>On attendait le maître de la maison pour se réunir -autour de la table de famille.</p> - -<p>En présentant son convive, Goldschmidt rappela à -sa femme qu’ils avaient vu autrefois M. Schœffel aux -bains de Warmbrunnen en Silésie, près de Hirschberg, -où se trouvait la grande filature de MM. Schœffel -frères. M<sup>me</sup> Goldschmidt indiqua par un gracieux -sourire qu’elle se souvenait en effet de M. Schœffel.</p> - -<p>On se mit à table.</p> - -<p>Pendant le repas, la conversation roula sur des -sujets assez indifférents. On s’entretint des événements -du jour, de la promenade du soir ; mais dans le -récit qu’en fit Goldschmidt, il évita soigneusement de -mentionner l’incident relatif à l’homme au drapeau. -Il ne fut question qu’un instant du jeune homme, -quand M<sup>me</sup> Goldschmidt dit à son mari que le « docteur » -s’était fait excuser de ne pouvoir venir dans la -soirée. Une rougeur qui empourpra subitement les -joues de M<sup>lle</sup> Goldschmidt apprit à Schœffel qu’on -parlait du fiancé de M<sup>lle</sup> Geneviève.</p> - -<p>Vers le milieu du repas, un coup de sonnette retentit, -et un homme d’une trentaine d’années, les yeux -vifs et l’air enjoué, type assez accompli du Parisien, -parut dans l’entrebaillement de la porte.</p> - -<p>— Ah ! monsieur Cheraval, entrez donc, s’écria -l’ancien comédien. Quel bon vent vous amène ?</p> - -<p>Le nouveau venu s’inclina devant les dames, -adressa un salut correct à Schœffel et serra cordialement -la main que lui tendait le maître de la maison. -Sur un signe de celui-ci, la servante avança une -chaise et apporta un couvert et un <i lang="de" xml:lang="de">rœmer</i> qui fut aussitôt -rempli jusqu’au bord.</p> - -<p>Le jeune homme leva son verre, but et ajouta en -français :</p> - -<p>— Mes chers amis, je viens tout simplement prendre -congé de vous.</p> - -<p>Goldschmidt se récria et sa femme fit chorus avec -lui.</p> - -<p>— Oui, reprit Cheraval, demain, à l’heure où les -gens vertueux regardent rougir l’aurore, je quitte Berlin, -je repars pour Paris… pour ce Paris que je regretterais -tant d’avoir quitté si je n’avais trouvé ici -de bons amis tels que vous, et une aussi charmante -élève, ajouta-t-il en s’inclinant du côté de Geneviève.</p> - -<p>— Voyons, voyons, mon ami, fit l’acteur, qu’est-ce -qui vous force donc à nous dire sitôt adieu ?</p> - -<p>— La politique et l’amour filial… Il paraît qu’on a -offert au papa Cheraval une candidature pour l’Assemblée -constituante, et le brave homme veut que je -sois là pour lui donner un coup de main, ou plutôt un -coup de langue, car il faudra faire assaut d’éloquence… -Bref, je pars pour soutenir la candidature de mon -père… Mais soyez tranquilles, je ne vous oublierai -pas, je vous écrirai souvent, aussi souvent que possible. -Et j’espère que ma charmante élève voudra bien -me prouver que mes leçons n’ont pas été perdues.</p> - -<p>— Je vois, répondit Goldschmidt, qu’il ne nous -reste plus qu’à boire à l’heureux retour de notre ami -Cheraval dans sa patrie, à ses succès oratoires, et -aussi à monsieur le futur député Cheraval père !</p> - -<p>On trinqua et l’on but.</p> - -<p>— Mais ne verrons-nous pas le docteur ce soir ? -demanda le jeune Français.</p> - -<p>Goldschmidt regardait Schœffel d’un air embarrassé ; -il trouva heureusement un prétexte pour détourner -la conversation :</p> - -<p>— Oh ! mais je ne vous ai pas encore présentés -l’un à l’autre… C’est votre faute, M. Cheraval… Vous -nous arrivez avec une nouvelle si <i>éblouissante</i>, s’écria -Goldschmidt, qui se servait un peu à l’aventure des -adjectifs français… Monsieur Henri Julius Schœffel, -un de nos principaux filateurs de Silésie… Monsieur -Prosper Cheraval, parisien de naissance, musicien par -goût… et professeur de langue française…</p> - -<p>— A l’étranger… Expatrié pour raison de santé, afin -de ne pas attraper des rhumatismes sur la paille humide -des cachots, où les juges de S. M. Louis-Philippe voulaient -me faire coucher pendant un an pour une toute -petite chanson satirique… Mais chacun a sa revanche… -A moi la belle maintenant !</p> - -<p>Et Cheraval se mit à fredonner sur un air connu :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans ce monde tout varie,</div> -<div class="verse">L’esprit et le sentiment.</div> -<div class="verse">Chacun son goût, sa manie,</div> -<div class="verse">L’un voit noir, l’autre voit blanc.</div> -<div class="verse">Aujourd’hui, dans ma patrie,</div> -<div class="verse">Que de gens prennent sans voir</div> -<div class="verse i1">Le <i>blanc</i> pour le <i>noir</i> !</div> - -<div class="verse stanza">Voyez cet amas de cuistres,</div> -<div class="verse">Prêtres, moines et prélats,</div> -<div class="verse">Procureurs, juges, ministres,</div> -<div class="verse">Médecins et magistrats.</div> -<div class="verse">Leurs uniformes sinistres</div> -<div class="verse">Leur tiennent lieu de savoir.</div> -<div class="verse">Que d’ânes couvre le <i>noir</i> !</div> -</div> - -<p>— Le « docteur » devait traduire ma chanson en allemand, -ajouta Cheraval, savez-vous s’il l’a fait ? j’aurais -bien voulu prendre congé de lui. Mais où le trouver ?</p> - -<p>— Oh ! fit M<sup>me</sup> Goldschmidt en dépliant un journal -qu’on venait d’apporter, je crois qu’il nous sera facile -de savoir où le « docteur » sera ce soir…</p> - -<p>Elle passa le journal à sa fille, et lui indiquant du -doigt le haut de la troisième page :</p> - -<p>— Geneviève, dit-elle, lis-nous ça…</p> - -<p>La jeune fille, d’un voix émue, commença :</p> - -<p>« Ce soir, grande réunion démocratique dans la -salle des <i>Trois Aigles</i>, rue Moabit. Le jeune orateur -populaire Stieber, qui a conquis une si rapide -célébrité dans les clubs, doit prononcer un long discours -pour demander l’abolition de l’armée permanente -et la suppression immédiate de la police secrète. -L’importance de ces deux questions, qui tiennent si -fort à cœur à nos Berlinois, et la réputation de l’orateur -attireront certainement la foule. »</p> - -<p>Les éloges que le journal décernait au docteur Stieber -firent de nouveau rougir de joie la jeune fille.</p> - -<p>— Eh bien, dit Cheraval, si vous voulez me le -permettre, je vais me diriger à pas accélérés vers la -salle des <i>Trois Aigles</i>. Je n’aurai ainsi pas le regret -de quitter Berlin sans serrer la main de cet excellent -Stieber… J’essaierai de le persuader de faire son -voyage de noce en France… si M<sup>lle</sup> Geneviève y consent…</p> - -<p>Goldschmidt regardait Schœffel d’un air de plus en -plus embarrassé. Celui-ci avait de la peine à cacher -le trouble qu’il éprouvait chaque fois que le nom du -docteur était prononcé.</p> - -<p>Cheraval s’était levé ; tout le monde l’avait imité.</p> - -<p>Après avoir accompagné le jeune Français jusque -sur le palier, Goldschmidt pria Schœffel de le suivre -dans un petit fumoir à côté de la salle à manger.</p> - -<p>L’ancien acteur offrit un cigare au fabricant silésien :</p> - -<p>— Maintenant, dit-il, mon cher Schœffel, je suis -prêt à vous écouter.</p> - -<p>Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un petit -divan, et tandis que M<sup>me</sup> Goldschmidt et sa fille travaillaient -dans la pièce voisine à un ouvrage de tapisserie, -Schœffel raconta à son ami ce qui suit :</p> - -<hr /> - - -<p>« Vous avez connu, comme tout le monde, le procès -intenté, il y a trois ans environ, aux <i>socialistes de -la vallée de Hirschberg</i> ; vous avez lu les détails de -mon arrestation et de ma condamnation. Mais ce que -vous ignorez, c’est comment le misérable dont vous -voulez faire votre gendre s’y est pris pour me dénoncer.</p> - -<p>« Notre fabrique était la plus importante de la vallée. -Mon frère Hubert et moi, nous la dirigions. Lui -s’occupait de la vente et des achats ; il était presque -toujours en voyage, tandis que moi je surveillais -la fabrication, vivant continuellement au milieu des -ouvriers, sachant les conduire comme il fallait, avec -douceur et résolution, à la fois camarade et patron. -Aussi je puis dire qu’ils m’aimaient beaucoup. Ils -remplissaient gaiement leur tâche, avec une conscience -et une ardeur qui étaient les causes principales de la -prospérité de notre fabrique, ce qui ne manqua pas -d’exciter la jalousie de nos concurrents dont les ouvriers -étaient traités comme des serfs et des esclaves.</p> - -<p>« J’avais à la tête du premier atelier un contre-maître -que ses études et son intelligence mettaient -certainement au-dessus de sa position sociale. Michel -Wurm avait une quarantaine d’années, l’air loyal et -franc, la figure ouverte et sympathique. Né en Souabe, -il avait la simplicité charmante et l’affabilité qu’on -trouve même chez les gens du peuple de ce pays. -Comme sa présence permanente à la fabrique était en -quelque sorte nécessaire, je lui avais donné un logement -dans la filature même, en face du corps de bâtiment -que nous occupions, ma mère et moi, et aussi -mon frère dans l’intervalle de ses voyages. Michel -Wurm n’était pas marié. Il avait auprès de lui une -sœur restée veuve avec une fillette. L’éducation de -cette jeune fille, qui s’appelait Hedwige, était la grande -préoccupation du contre-maître. Je vous l’ai dit, -Wurm avait de l’instruction acquise par lui-même ; ses -premières économies, il les avait employées à acheter -des livres, et il s’était formé une petite bibliothèque -qui avait élargi ses idées et élevé son niveau intellectuel -et moral. Il voulait qu’Hedwige profitât de ce -savoir, qui était sa conquête personnelle, et qu’elle fût -un peu plus qu’une femme ordinaire.</p> - -<p>« Or, il arriva ceci : Tandis que l’éducation de -Wurm se complétait surtout au point de vue de l’histoire -et de la science économique, et qu’il s’assimilait -les théories socialistes de ses auteurs favoris, Hedwige -ne profitait de cette somme de connaissances que dans -un sens artistique. Plus son oncle lui donnait à lire -de traités philosophiques, de livres d’histoire et de -science sociale, plus se développait son talent de musicienne -et de peintre. Wurm voyait avec fierté les progrès -de sa nièce dans les arts, mais il déplorait qu’elle -se montrât si indifférente aux « grands principes de -l’humanité ». — « Elle a les goûts d’une patricienne, -me répétait-il en soupirant, elle ne sera jamais des -nôtres. »</p> - -<p>« Wurm s’était pris d’une belle passion pour tous les -systèmes mis en avant par les novateurs pour améliorer -le sort du genre humain, et il avait rêvé de faire de sa -nièce un apôtre de la cause socialiste. Hedwige ne -semblait guère se douter des visées ambitieuses de son -oncle ; en dehors de son piano et de sa palette, elle ne -comprenait pas qu’on pût s’intéresser à quelque -chose. Elle adorait la musique, mais c’est en peinture -surtout qu’elle montrait de remarquables dispositions. -Wurm était un homme pratique : il reconnut bientôt -son erreur, et, loin d’entraver sa nièce dans ses goûts, -il finit par les encourager.</p> - -<p>« J’allais souvent le soir passer une heure ou deux -chez Wurm, et tous les dimanches le contre-maître, -sa sœur et sa nièce dînaient à notre table de -famille.</p> - -<p>« J’avais remarqué chez Wurm des livres français, -les œuvres de Fourier, Cabet, Considérant ; bien que -ne connaissant qu’imparfaitement la langue, je les -lisais avec attention et intérêt. Wurm, seul, sans maître, -s’était perfectionné au point d’en remontrer à un -Français de naissance ; il m’expliquait les passages -difficiles, dont ma science personnelle ne pouvait venir -à bout. J’avais pris l’habitude de résumer par -écrit la traduction de mon contre-maître sur un petit -calepin que j’enfermais dans mon secrétaire avec mes -autres papiers.</p> - -<p>« Une dissertation sur le régicide, que j’avais trouvée -dans un volume de Considérant, je crois, m’avait -vivement frappé par la vigueur des arguments invoqués -par l’écrivain pour justifier la conduite d’un -moderne Brutus qui tenterait de sauver une nation -en supprimant un homme. J’avais fait une traduction -assez complète de ce morceau sur mon agenda… Notez -bien ce détail…</p> - -<p>« Deux jours après, je vis arriver à la fabrique un -jeune homme dont la mise singulière ne me plut -guère au premier abord. Mais ses manières étaient si -affables que la mauvaise impression causée par sa -figure s’effaça vite dans mon esprit. Il était porteur -d’une lettre d’un de nos principaux clients de Berlin, -M. von S…, qui me le recommandait chaudement, -ajoutant que M. Augustin Schmidt était un de ses -parents et un peintre de beaucoup d’avenir. Il venait -en Silésie pour se livrer à des études de paysage. -J’étais prié de lui faire aussi bon accueil que possible.</p> - -<p>« Très désireux de reconnaître l’amabilité de M. von -S…, chez qui mon frère avait reçu plusieurs fois l’hospitalité, -je priai M. Schmidt de considérer ma maison -comme la sienne. Mon domestique alla chercher ses -bagages à l’auberge, et quelques instants plus tard, -le jeune artiste était installé dans une chambre au-dessus -de la mienne, avec son chevalet, sa palette, sa -boîte à couleurs, son attirail complet de peintre, sans -parler de quelques ébauches qui témoignaient sinon -d’un grand talent, du moins d’une grande habileté à -manier le pinceau.</p> - -<p>« La glace fut bientôt rompue entre mon hôte et -moi. Il était si discret, si poli ! Il savait mettre tant -de déférence en écoutant ma vieille mère et en lui -parlant ; et il racontait si bien, avec une amusante -pointe de verve, les petites historiettes berlinoises qui -faisaient les délices de l’excellente femme.</p> - -<p>« Il nous avait mis au courant de sa vie. Resté -orphelin de bonne heure avec une fortune suffisante, -il avait été élevé dans un pensionnat suisse, où il -prétendait avoir puisé des idées républicaines qui -l’empêchèrent de profiter de la protection de son cousin -von S…, fort bien en cour et qui voulait le lancer -dans l’administration. Il avait préféré sa liberté. Il -voulait les délices de la vie d’artiste, les enivrements -qu’elle donne, ses illusions et ses déceptions si vite -oubliées. Tout cela ne valait-il pas la livrée la plus -dorée du fonctionnaire le plus haut en grade ?</p> - -<p>« Les premiers jours s’écoulèrent rapidement dans -la société de mon hôte. Il partait de bon matin, on était -en été et le temps était beau ; il allait s’installer au -centre d’un site choisi, et il travaillait toute la matinée, — du -moins nous le supposions. L’après-midi, -il montait dans sa chambre pour transporter sur la -toile les croquis qu’il avait faits au crayon. Il avait mis -son chevalet près de la fenêtre… Sa fenêtre donnait -justement sur celle de la chambre d’Hedwige…</p> - -<p>« Le dimanche suivant, Wurm, sa sœur et la jeune -fille, ainsi que deux autres contremaîtres et quelques -notabilités de Hirschberg dînèrent comme d’habitude à -la filature. Augustin Schmidt fut présenté à tout le -monde. Il plut beaucoup. Je remarquai qu’en entendant -nommer le jeune homme Hedwige rougit. Le -peintre, de son côté, s’écria : « Oh ! mademoiselle et -moi, nous nous connaissons, nous sommes des -confrères… J’ai eu l’indiscrétion de jeter un regard -du haut de ma fenêtre dans votre chambre, mademoiselle, -et je vous ai surprise à l’œuvre… J’étais -loin de m’attendre à trouver une artiste dans une -fabrique de coton… »</p> - -<p>« Le père Wurm dit qu’en effet sa fille copiait en -ce moment un vieux portrait de famille, un <i lang="de" xml:lang="de">Rittmeister</i> -de la guerre de Trente ans découvert dans les combles -et dont le modèle et le coloris étaient remarquables, -malgré les dégâts du temps. Hedwige s’appliquait -beaucoup, mais elle était très inexpérimentée.</p> - -<p>« Tout naturellement Augustin s’offrit pour lui donner -quelques conseils, et même des leçons. Tantôt -on organisait des promenades dans la forêt avec ma -mère et la sœur de Wurm, tantôt Schmidt s’installait -dans le logis du contremaître et surveillait son -élève travaillant au portrait du <span lang="de" xml:lang="de">Rittmeister</span>. Hedwige -faisait des progrès très réels, mais tout se bornait -entre elle et son maître à des sentiments de confraternité -artistique. Augustin ne pouvait prétendre à -son cœur, car le cœur d’Hedwige avait déjà parlé -en faveur d’un autre… »</p> - -<p>A ces mots, Schœffel s’arrêta dans son récit, et il -sembla à celui qui l’écoutait que deux larmes perlaient -sous les cils du fabricant.</p> - -<hr /> - - -<p>Schœffel continua :</p> - -<p>« En revanche, Augustin avait gagné toutes les -bonnes grâces de Wurm. Au bout de quelques entretiens, -le trop confiant contremaître crut reconnaître -dans le jeune peintre un adepte ardent des doctrines -socialistes. Schmidt trouvait que dans ce monde -tout était bâti à l’envers ; il débitait de longues -tirades contre la société telle que l’ont organisée les -lois, et il prédisait sur un ton de prophète un bouleversement -général. Lorsque j’assistais à ces conversations, -je m’étonnais de cette fougue politique chez -un artiste, et je me disais que M. von S… avait eu une -singulière idée de vouloir faire de son cousin un fonctionnaire -royal. Wurm ne parlait plus que de son ami.</p> - -<p>« Augustin abandonnait parfois son travail et -allait trouver le contremaître à l’atelier. Je fus -bientôt frappé des relations qui s’établirent entre le -peintre et les ouvriers. Sous le prétexte de prendre -des croquis de la vie populaire, Schmidt se mit -à fréquenter les cabarets, les débits de bière, les salles -de danse où les filateurs avaient coutume de se réunir -pour se distraire les dimanches et les jours de fête.</p> - -<p>« Un soir, Wurm me pria d’assister à une réunion -dans un endroit qu’il ne voulut pas me désigner. Par -curiosité et ne supposant pas d’ailleurs qu’il s’agît -d’une conspiration, je promis d’y accompagner mon -contremaître. Il vint me prendre après le souper et -nous nous dirigeâmes vers la forêt. Au bout d’une -heure, nous arrivâmes à une clairière qui sert de halte -de ralliement aux chasseurs. Wurm s’arrêta. Il siffla -trois fois à intervalles égaux. Des sifflets lui répondirent ; -puis cinq, dix, quinze hommes sortirent des -fourrés. Parmi eux, je reconnus quelques ouvriers de -la filature, et, à ma vive surprise, Augustin.</p> - -<p>« Sur un signe de Wurm, ils se rangèrent en cercle.</p> - -<p>« Ces hommes avaient l’air résolu, et leurs silhouettes -se détachaient comme des fantômes sur le -fond de verdure éclairé par la lune. Tous paraissaient -au courant de l’objet de ce mystérieux rendez-vous ; -moi seul je l’ignorais. Wurm me l’apprit enfin. Depuis -plusieurs mois une association s’était formée parmi -les ouvriers de ma fabrique et ceux de quelques autres -fabriques rivales, dans le but de renverser la monarchie -et de proclamer, d’abord en Silésie, une petite -république selon les principes des réformateurs socialistes -de France.</p> - -<p>« Cette association n’avait pas de chef, et, chose -dont j’étais loin de me douter, c’était sur moi qu’on -avait jeté les yeux !</p> - -<p>« Mes bonnes intentions pour les ouvriers, mes -procédés humains, les veillées studieuses que j’avais -passées dans le logis de mon contre-maître, tout cela -me désignait à la confiance de ces pauvres gens… Mais -je refusai énergiquement l’honneur qu’on voulait me -faire, malgré les instances de Wurm et de Schmidt, -qui paraissait le plus résolu et le plus ardent. Je me -bornai à promettre de garder le silence le plus complet -sur ce que j’avais entendu.</p> - -<p>« Avant de me retirer j’engageai vivement mon -contremaître et ses amis à éviter les imprudences, et -j’exprimai aussi l’espoir qu’ils ne se laisseraient pas -aller à des excès.</p> - -<p>« Je partis seul, et pendant toute la route je me -demandai comment Schmidt, venu dans le pays pour -faire des études de paysage, avait tourné à l’agitateur -socialiste. Pourtant aucune pensée mauvaise ne me -vint à l’esprit. Je me disais qu’après tout un artiste -est capable de toutes les métamorphoses ; que le côté -pittoresque d’un complot pouvait l’avoir séduit ; que -la mise en scène théâtrale et mystérieuse de ces -réunions nocturnes en pleine forêt lui avait -peut-être donné l’envie de jouer un rôle dans la -pièce.</p> - -<p>« J’en étais là de ces réflexions quand je rencontrai -Hedwige au bout de la grille de la fabrique. Nous nous -voyions quelquefois seuls le soir dans un petit jardin -qu’elle se plaisait à soigner.</p> - -<p>« Personne ne connaissait notre amour, nul ne -savait que, d’un commun accord, nous nous étions -promis de nous appartenir pour la vie.</p> - -<p>« Hedwige était fort inquiète de me voir rentrer -sans son père. Je la rassurai, tout en jugeant inutile de -lui révéler le motif de son absence. Malgré moi, je -parlai de Schmidt et je ne pus m’empêcher de témoigner -mon étonnement au sujet de ses allures. -« Il me semble, dis-je, qu’il ne peint plus du tout -depuis quelque temps… Ce tableau qu’il vous a fait -commencer, cette vue du Warmbrunnen, n’avance -guère… » Hedwige se montra un peu embarrassée -de mon observation ; puis elle me répondit : « Je ne -veux plus peindre avec M. Schmidt. »</p> - -<p>« — Pourquoi ? » lui demandai-je d’un air surpris.</p> - -<p>« Elle me raconta alors en rougissant que le jeune -peintre avait profité de ses tête-à-tête avec elle pour -lui faire une cour assidue, et que, finalement, pour -échapper à ses obsessions et à ses familiarités, elle -avait renoncé à ses leçons, prétextant que les soins du -ménage absorbaient tous ses instants.</p> - -<p>« Depuis lors l’intimité entre Schmidt et Wurm -était devenue plus étroite, et le peintre passait avec -le contremaître et les ouvriers tout le temps qu’il -consacrait auparavant à son élève.</p> - -<p>« J’embrassai Hedwige sur le front et je me retirai. -Sur la table de ma chambre à coucher m’attendait une -lettre de mon frère, qui me donnait rendez-vous à -Breslau pour une affaire urgente. Il me recommandait -de venir le plus vite possible, afin qu’il pût continuer -lui-même sa route vers la Russie, où des -commandes importantes lui étaient promises. Comme -rien de pressant ne me retenait à l’usine, je pris -immédiatement mes dispositions pour partir le lendemain. -La voiture fut attelée de bonne heure ; le -soir, j’étais à Liegnitz, où je prenais le chemin de fer -pour arriver peu d’heures après à l’hôtel du « Grand -Frédéric », où mon frère m’attendait. Pendant que -je soupais, il me mit au courant de l’affaire. Il -s’agissait d’une très importante fourniture qu’il devait -effectuer de compte à demi avec M. von S…, qui -l’avait obtenue grâce à ses influences. Ma signature -était nécessaire au traité que nous devions passer. -M. von S… était également arrivé à Breslau ; mais, -fatigué par le voyage, il était allé se reposer, remettant -au lendemain notre entrevue.</p> - -<p>« Je demandai à mon frère si M. von S… lui avait -parlé de son cousin.</p> - -<p>« — De quel cousin ? » me demanda-t-il.</p> - -<p>« Je lui racontai l’arrivée à la fabrique du jeune -peintre, parent de M. von S…, mais je me tus sur tout -le reste. Mon frère est un homme phlegmatique qui -n’aime guère se creuser la cervelle en dehors des affaires. -Il n’insista point et nous gagnâmes nos chambres.</p> - -<p>« Le lendemain il nous fallut attendre jusqu’au soir -pour nous rencontrer avec M. von S…; l’affaire fut -vite conclue ; c’était une opération avantageuse, je -n’eus qu’à ratifier les conditions conclues entre mon -frère et son partenaire. Quand tout fut terminé, je dis -à M. von S… que j’avais le plaisir de posséder encore -son cousin sous mon toit.</p> - -<p>« — Lequel ? me demanda M. von S… Et il -m’expliqua que sa famille était très nombreuse.</p> - -<p>« — Je veux parler de votre cousin Schmidt, répondis-je, -de votre cousin le peintre paysagiste que -vous m’avez fait l’honneur de me recommander. »</p> - -<p>« M. von S… fit un bond sur sa chaise.</p> - -<p>« — Comment ! s’écria-t-il, c’est mon cousin Augustin -Schmidt qui est chez vous, à Hirschberg !… Vous -en êtes bien sûr ?… »</p> - -<p>« — Parfaitement sûr… Depuis trois semaines…</p> - -<p>« — Voyons, fit le Berlinois, expliquons-nous bien, -car l’un de nous deux est dupe d’un mystificateur -ou d’un intrigant. M. Augustin Schmidt avait en effet -l’intention d’aller en Silésie, mais il y a un an de -cela ; et je lui avais donné une lettre de recommandation -pour vous. Mais il a dû renoncer à -ce projet pour différentes raisons. Il a dit adieu à la -peinture, il est entré dans une maison de banque -de Hambourg pour laquelle il voyage en ce moment -en Amérique. Et tenez, voici une lettre qu’il -m’écrit de New-York pour me prier de réclamer -au bureau de police une petite valise renfermant -quelques vêtements et des papiers, qu’il a oubliée -dans une <i>droschke</i> le jour de son départ de Berlin, où -il était venu pour prendre congé de nous.</p> - -<p>« — Avez-vous retrouvé la valise ? demandai-je -vivement intrigué à M. von S…</p> - -<p>« — Oui, mais les papiers n’y étaient pas. Comme -mon cousin est très distrait, j’ai pensé qu’il les avait -oubliés ailleurs. »</p> - -<p>« Tous mes soupçons de la veille se tournèrent en -certitude. Ces papiers volés !… Si c’était lui qui était -le voleur ! Par un de ces hasards qui ressemblent parfois -à des inspirations j’avais pris avec moi la lettre -que m’avait présentée M. Augustin Schmidt. Je tirai -le papier de ma poche et je le tendis à M. von S…</p> - -<p>« — C’est cela, c’est cela, fit-il à deux reprises… -C’est bien la lettre remise par moi à mon cousin… -Seulement, voyez la rature en haut, à la date… on a -changé le 4 en 5… 1845 au lieu de 1844… Vous êtes -la dupe d’un aventurier !… Quelle tête a-t-il, ce parent -que je ne connais pas ? »</p> - -<p>« J’en fis le portrait aussi bien que possible. Le -véritable Schmidt était brun et gros, tandis que mon -hôte était blond et maigre ; il parlait couramment le -français : celui-ci ignorait complètement cette langue.</p> - -<p>« Je résolus de repartir immédiatement pour -éclaircir ce mystère. Mon frère, toujours fort calme, -n’écoutait cette histoire que d’une oreille, et lisait le -journal qu’un garçon de l’hôtel venait d’apporter. -Tout à coup il poussa une exclamation :</p> - -<p>« — Tiens, s’écria-t-il en me tendant la feuille, lis -donc cela ! »</p> - -<p>« Le journal racontait que depuis plusieurs mois -l’autorité avait été avertie par différentes communications -confidentielles qu’un grand complot communiste -avait été organisé dans la vallée de Hirschberg et -qu’une foule d’ouvriers, notamment ceux employés -dans une des plus importantes filatures de la localité, -étaient affiliés à une société secrète ayant pour but -le bouleversement de toutes les institutions existantes, -le pillage des propriétés et l’assassinat du roi. Si les -indications abondaient, les preuves faisaient défaut. -Il fallait en avoir cependant pour arrêter les coupables. -C’est alors que le gouvernement fut secondé d’une -façon toute providentielle. Un cocher de place ayant -apporté au bureau central de la police une petite -valise qu’un voyageur inconnu avait oubliée dans sa -voiture, on l’ouvrit pour vérifier le contenu et s’assurer -si elle ne renfermait aucune indication sur son propriétaire. -Au milieu de quelques papiers sans importance, -on découvrit une lettre ouverte, recommandation très -pressante en faveur du porteur auprès de ce même -fabricant désigné dans les dénonciations anonymes -comme un des principaux chefs du complot. M. le -conseiller de gouvernement Mathis, chargé de poursuivre -l’affaire, vit aussitôt, avec sa perspicacité -ordinaire, tout le parti qu’on pouvait tirer de cette -lettre. On n’avait pas à redouter le retour inopiné -de son véritable propriétaire, puisque celui-ci venait -de partir pour l’Amérique. Comme dans la recommandation -de M. von S… il était dit que le porteur était -peintre, restait à trouver un homme sûr et habile, -peignant convenablement. M. Mathis se souvint d’un -jeune référendaire au tribunal qui avait temporairement -appartenu à la police et fait preuve de beaucoup de -flair. Ce jeune homme faisait de la peinture en amateur, -avec assez de succès. M. Mathis le fit appeler et -le mit au courant de la mission qu’il avait à lui confier. -Il lui donna un passeport au nom de M. Schmidt, le -munit de la lettre de recommandation trouvée dans la -valise, et quelques jours plus tard, l’émissaire du conseiller -Mathis se présentait à la filature de M. X…, -où on lui fit le meilleur accueil. Il fut promptement -au courant du complot, il réunit toutes les preuves -nécessaires ; bref, il réussit si bien qu’à l’heure présente -les coupables étaient sous la main de la justice…</p> - -<hr /> - - -<p>« Les coupables ! Wurm était donc arrêté ; et Hedwige ? -Je n’étais pas là pour la consoler, pour l’aider -à supporter cette épreuve ? J’aurais voulu partir de -suite. J’avais d’horribles pressentiments. Cet espion -que j’avais logé sous mon toit et même admis à ma -table, ne serait-il pas aussi capable de me dénoncer ?</p> - -<p>« Ces pensées roulaient dans mon esprit, quand la -porte du petit salon dans lequel nous étions s’ouvrit. -Un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air respectable, -un « bourgeois » dans toute la force du -terme, entra. « Pardon, messieurs, fit-il ; l’un de vous -n’est-il pas M. Georges Schœffel ? On m’a dit que je -le trouverais ici. » — « C’est moi, » répondis-je. — « Eh -bien, monsieur, je viens vous donner un avis : -fuyez, cachez-vous, on va vous arrêter. » Mon frère, -à ces mots, se redressa furieux : « J’aimerais savoir, -monsieur, demanda-t-il, de quel crime on l’accuse ? » — « De -haute trahison, répliqua l’inconnu. Je suis le -premier adjoint de Breslau, je me trouvais il y a quelques -instants dans le cabinet du bourgmestre, quand -un individu porteur d’un ordre du ministère s’est -présenté chez ce magistrat et a réclamé main-forte -pour procéder à votre arrestation. Le bourgmestre a -répondu qu’il n’avait pas à obtempérer aux réquisitions -d’un agent de la police de sûreté, il a refusé de -mettre des sergents de ville à la disposition d’un -mouchard. Nous n’aimons pas ces gens-là, à Breslau. -L’individu a protesté, il a déclaré qu’il s’adresserait -directement à la gendarmerie, qu’il écrirait au ministère -pour se plaindre. J’ai laissé ces messieurs en -grande discussion ; et comme l’agent a indiqué l’hôtel -où vous êtes descendu, j’ai pensé que j’aurais encore -le temps de vous avertir… Les libéraux se doivent -mutuellement aide et protection… Voyons, où pourriez-vous -aller ?</p> - -<p>« — Mais, repris-je, je ne songe pas à fuir… Ce serait -m’avouer coupable… Je n’ai rien à me reprocher… »</p> - -<p>« Mon frère et M. von S…, qui n’avaient qu’une -médiocre confiance dans l’impartialité de la police -prussienne, m’engageaient à me soustraire aux recherches -de la gendarmerie… »</p> - -<p>« J’allais peut-être me rendre à leurs raisons, quand -la porte s’ouvrit de nouveau. Les casques de deux -gendarmes brillèrent dans l’ombre, et je reconnus -dans l’individu qui les précédait le faux Augustin -Schmidt. Froidement, comme s’il me voyait pour la -première fois, cet homme que j’avais traité en ami, -qui avait été de ma famille, dit aux gendarmes en me -désignant : « Le voilà ! Emmenez-le ! » Ils obéirent. -Je les suivis fort tranquillement, persuadé que mon -innocence ne tarderait pas à éclater au grand jour. -Mais quels furent mon étonnement, mon indignation, -ma colère, lorsque le juge d’instruction, dès le début de -son premier interrogatoire, produisit deux feuillets -arrachés du calepin dans lequel je consignais mes -notes de lecture.</p> - -<p>« On s’était emparé du passage de Fourier relatif au -régicide pour me l’imputer, et l’on prétendait, sur les indications -du misérable délateur, que c’était le fragment -d’une circulaire confidentielle que j’avais adressée aux -ouvriers, pour les engager à assassiner le roi. L’accusation -qui me valut d’être condamné fut tout entière -échafaudée sur ces feuillets volés dans mon secrétaire -et arrachés du carnet dont les autres pages avaient -été anéanties !</p> - -<p>« J’avais contre moi non seulement l’apparence de -ces preuves, mais les dispositions malveillantes des -autres fabricants, heureux de se défaire d’un concurrent -redoutable.</p> - -<p>« Wurm fut condamné à mort ; toutefois sa peine -fut commuée. En apprenant cette condamnation, la -pauvre Hedwige fut comme folle. Le délire la prit. -Elle mourut d’une congestion cérébrale. »</p> - -<hr /> - - -<p>Après un silence, Schœffel reprit :</p> - -<p>« Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’ai pas -été maître de moi, quand j’ai reconnu aujourd’hui -l’homme qui, pour les raisons les plus viles, a trahi -tout ce qu’il y a au monde de plus respectable et de -plus sacré, et qui a causé le malheur de ma vie entière<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ? »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce n’est pas du roman, c’est de l’histoire que nous écrivons, -nous ne saurions trop le répéter. La découverte de ce prétendu -complot de Hirschberg fut le début du policier Stieber, à qui la monarchie -prussienne doit son organisation si perfectionnée d’espionnage -au dedans et au dehors. La magistrature d’alors, qui avait le -sentiment de l’honneur et de la droiture, flétrit énergiquement les -procédés employés par Stieber pour s’introduire dans la famille -Schœffel. Stieber dut donner sa démission de référendaire, et c’est -par rancune qu’il se lança, au commencement de 1848, dans le mouvement -révolutionnaire.</p> -</div> -<p>Le récit du fabricant avait sincèrement ému l’ancien -acteur. Avant de répondre, il parut réfléchir longuement.</p> - -<p>« — Ce que vous me dites là, mon cher ami, est -triste, bien triste, dit-il enfin. Mais que faire à présent ? -Ma fille aime ce jeune homme, elle l’adore… La -séparer de lui, ce serait la plonger dans le désespoir. Si -je lui apprenais la vérité, son amour ne manquerait pas -de lui suggérer toutes les excuses possibles pour atténuer -les procédés de son fiancé ; elle se dirait qu’il n’a -fait que son devoir en obéissant à ses supérieurs ; -qu’il agissait dans un bon but… elle trouvera dans -son cœur mille prétextes pour l’excuser… Ah ! si cet -amour ne faisait que commencer, mais il a poussé -des racines si profondes qu’il n’est plus possible de -l’arracher… Aujourd’hui, mon pauvre ami, c’est vraiment -trop tard… Le bonheur de mon enfant m’est trop -précieux, et le rôle des pères barbares n’a jamais été -dans mes moyens… »</p> - -<p>Schœffel eut envie de répondre : « Alors vous donneriez -votre fille à un voleur de grand chemin, si elle -l’aimait ! » Mais il se mordit les lèvres, prit son chapeau -et se retira en disant à son ami : « C’est bien… -Que chacun agisse selon sa conscience… La mienne -m’ordonne de lutter contre le système honteux qui -emploie de pareils hommes et de pareils moyens. -Adieu. »</p> - -<p>Schœffel dut reprendre la longue rue de l’<i lang="de" xml:lang="de">Unter den -Linden</i> pour regagner le petit hôtel où il était descendu -le matin. Au moment de s’engager dans la -<span lang="de" xml:lang="de">Poststrasse</span>, le fabricant aperçut de grandes lueurs -rouges qui éclairaient les maisons de la base au faîte. -Le bruit sourd d’une foule en marche, des cris qu’il -avait déjà entendus le matin, parvinrent en même temps -à ses oreilles. Il monta sur les marches d’une porte et -il vit un immense cortège qui s’avançait, éclairé par des -flambeaux. Au centre, un homme porté en triomphe, -sur les épaules de deux robustes gaillards, était salué -par les acclamations populaires.</p> - -<p>Quand le cortège défila devant lui, il reconnut en -cet homme Stieber, l’ex-mouchard, l’espion qui l’avait -livré à la police. Son discours dans la réunion de -Moabit avait soulevé un enthousiasme indescriptible, -et la foule qui l’écoutait en trépignant avait voulu le -porter en triomphe jusqu’à son domicile.</p> - -<p>Cette fois, Schœffel n’eut plus de colère ; il détourna -la tête avec dégoût et ne put se défendre d’un sentiment -de pitié, en songeant avec quelle facilité on -séduit le peuple et on le trompe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c3">III</h2> - -<p class="d">Les héros du régime de la compression militaire et policière. — Le -maréchal Wrangel. — Son portrait. — Ses rapports avec les -journalistes. — M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne. — Où -Stieber reparaît. — Le roi le nomme <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i>. — Frédéric-Guillaume -poète et collaborateur du <i lang="de" xml:lang="de">Kladderadatsch</i>. — La -mission secrète de Stieber à Londres. — Comment il fit voler les -papiers de l’Association socialiste internationale. — Stieber chez -M. Josias de Bunsen. — La mission de Stieber à Paris. — Stieber -chez M<sup>me</sup> la princesse de S… et chez M. Carlier. — Tentative -d’assassinat sue l’agent de la police secrète prussienne. — Retour -de Stieber à Berlin. — La Krause et sa collection « d’honnêtes -dames ». — Un espion homme du monde. — Petite fête organisée -par la police. — M<sup>me</sup> de Hagen obtient son divorce et -Stieber est plus en faveur que jamais.</p> - - -<p>En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante, -dont les députés avaient été chassés par les -troupes du maréchal Wrangel, le gouvernement prussien -eut recours à un double régime de compression -militaire et policière.</p> - -<p>Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir -de ce légendaire maréchal Wrangel, idole des gavroches -berlinois, à qui il jetait des poignées de menue -monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le -type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa -démarche de « casseur d’assiettes », les crocs de sa -moustache ébouriffée, son parler berlinois gouailleur, -avaient promptement fait de lui une des figures les -plus originales de la capitale. Tout en inspirant la -terreur autour de lui, il avait la repartie amusante et il -« blaguait » volontiers les gens qu’il était prêt à -mitrailler. Il affectait la plus grande familiarité avec -les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à -dire un jour à la reine : « Voyons, ma bonne petite -dame !… » Il montrait ainsi qu’il était le sauveur du -trône et le plus puissant protecteur du roi… S’il -faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir -dans sa cellule et causait longuement avec lui des -événements du jour. Une fois, visitant le rédacteur en -chef de la <i lang="de" xml:lang="de">Volkszeitung</i> (Gazette du Peuple), M. Berstein, -mort tout récemment, il lui dit : « Engagez-vous -à mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche -tout de suite. » Comme M. Berstein prétendait qu’il -était impossible pour un journaliste d’envisager certaines -choses avec sang-froid, comme par exemple la -honteuse convention conclue par le gouvernement à -Malmo avec les Danois :</p> - -<p>— S… nom d’un homme ! s’écria le maréchal, -croyez-vous que moi aussi j’approuve tout ce qui se -passe, et pourtant il faut bien que je me tienne bouche -close !… Faites-en autant, autrement je sabre votre -journal !…</p> - -<p>La réaction policière n’avait pas ce côté plein -d’humour que le commandant de l’état de siège communiquait -à la réaction militaire. La police prussienne -fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et brutale, -prompte à passer à l’exécution, exercée à tous -les procédés d’espionnage et surtout riche en promesses -données aux délateurs. Le roi avait placé à la tête de -ce service, dont l’importance grandissait chaque jour, -un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le -plus hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui -fut jamais.</p> - -<p>Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance -avec ce personnage. Pour le moment, bornons-nous -à dire qu’il faisait la police avec passion, -par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle -de tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates -étaient tout particulièrement l’objet des haines -de M. de Hinkeldey. Il les pourchassait comme des -gens bien plus dangereux que les voleurs et les escrocs. -Il était toujours à la recherche de quelque conspiration, -de quelque complot, de quelque prétexte d’accusation -qui lui permît de « coffrer » de nombreux -suspects et de les retenir indéfiniment sous les verrous. -Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque -piste. Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait -beaucoup aux mesures policières prises par son préfet. -Il avait du plaisir à entendre de sa bouche le récit des -expéditions entreprises par les agents secrets et aussi -la relation des aventures mystérieuses et piquantes -que la police avait l’occasion de découvrir. Berlin était -alors une ville d’apparence austère, on se cachait un -peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le cotillon.</p> - -<p>Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique : -quand M. de Hinkeldey le régalait de ses -rapports plus ou moins secrets, le roi s’imaginait collaborer -à quelque mélodrame ; il rectifiait certains points -du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités -d’une pièce qu’il est appelé à juger.</p> - -<p>Un soir, au cours de la conférence habituelle qui -avait lieu dans le cabinet de travail de Frédéric-Guillaume, -le roi interrompit son préfet de police, qui -lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction -commis chez un banquier :</p> - -<p>— Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui -un protégé à vous recommander. Il est fort intelligent -et paraît très dévoué ; il a déjà rendu dans le temps -des services à votre prédécesseur.</p> - -<p>— Et qui est ce protégé ? demanda le préfet de -police.</p> - -<p>— Oh ! il a un nom qui indique l’emploi… Il s’appelle -Stieber… Et le roi, pour accentuer la signification -du calembour, se mit à se fouiller l’oreille avec -le doigt<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la -vie le 21 mars.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Stieber veut dire en allemand « farfouilleur ».</p> -</div> -<p>— Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire -remarquer à Votre Majesté qu’elle n’est peut-être pas -au courant du rôle joué par ce même Stieber pendant -la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a -compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs, -mais tout récemment encore il défendait devant les -conseils de guerre les inculpés de haute trahison et -de rébellion les plus gravement compromis.</p> - -<p>Le roi prit un flacon d’<i>arrac</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, en versa dans -un gobelet d’argent contenant une petite quantité -d’eau chaude, et après avoir bu :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Eau-de-vie très forte.</p> -</div> -<p>— Eh ! qu’importe, répondit-il à son préfet de -police. En supposant que la nouvelle recrue que je -vous présente soit réellement un néophyte, vous connaissez -le proverbe : « Il y aura plus de place au -râtelier gouvernemental pour un seul républicain -repentant que pour dix conservateurs. » Et puis Stieber, -tout révolutionnaire qu’il paraissait, était encore plus -dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait… Il -venait de temps à autre s’asseoir à la même place où -vous êtes et me raconter ce qui se passait dans les -clubs, dont il était un des plus beaux ornements. Je vous -assure que ses récits étaient parfois très divertissants !… -Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant -de ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est -que je sais qu’il a les qualités de l’emploi.</p> - -<p>M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa -Majesté faisait déjà partie de la police toute personnelle -dont le monarque se servait en dehors de ses -ministres, quelquefois même pour les surveiller.</p> - -<p>Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente, -avait joué ce double jeu, mais il s’en était -certainement le mieux tiré. Aussi M. de Hinkeldey, -renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi -il fallait réserver à son protégé.</p> - -<p>— A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi -permet-elle d’être nommé <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Conseiller de la police. Grade supérieur à celui de commissaire -de police.</p> -</div> -<p>— A trente ans, sire.</p> - -<p>Le roi tira de la poche de côté de son uniforme, -qui était déboutonné, un petit carnet qu’il feuilleta -rapidement. Ayant trouvé la note qu’il cherchait :</p> - -<p>— Stieber, dit-il, est né à Mersebourg en 1818. -Par conséquent, il a deux ans de plus que l’âge requis. -Manteuffel<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> lui expédiera son brevet, et vous, vous -trouverez bien à l’utiliser.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Alors premier ministre.</p> -</div> -<p>— Sans doute, fit M. de Hinkeldey, puisque tel -est le désir de Votre Majesté.</p> - -<p>— Passons à autre chose, reprit le roi. Avez-vous -découvert l’auteur de la correspondance adressée à la -<i>Gazette d’Augsbourg</i>, au sujet des affaires de la Hesse -électorale<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ? Ce gaillard-là me fait dire ce que je -pense comme si j’avais rêvé tout haut devant lui.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> L’Autriche et la Prusse voulaient intervenir chacune de son -côté dans le conflit qui avait éclaté entre l’électeur de Hesse et ses -sujets.</p> -</div> -<p>— L’article en question a été publié dans la <i>Gazette</i>, -sous un « signe » tout à fait nouveau : un trèfle à cinq -feuilles. Nos recherches n’ont pas encore abouti ; et -comme les investigations de la poste sont restées également -infructueuses, je suppose que cette correspondance, -quoique datée de Berlin, a été rédigée sur -place ou envoyée d’ailleurs.</p> - -<p>Le roi vida de nouveau son gobelet et fit un geste -de mécontentement.</p> - -<p>— Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un -peu plus de zèle. Vous ne sauriez vous imaginer combien -cela me tracasse d’être livré aux journaux par -des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru -dans le <i lang="de" xml:lang="de">Kladderadatsch</i> une méchante pièce de vers -pleine d’allusions fort transparentes à l’amour d’un -haut et puissant seigneur pour une veuve connue dans -le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre -en se laissant prendre par la taille… Le pis, -c’est que les vers sont détestables…</p> - -<p>— Je vous demande pardon, sire, les vers sont -charmants, répondit le préfet de police, qui savait fort -bien, comme tout le monde d’ailleurs, que l’auteur de -cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot -était le roi lui-même… Mais si Votre Majesté, -ajouta M. de Hinkeldey, croit que la tournure de ces -vers est offensante et irrespectueuse, on pourrait poursuivre -le journal…</p> - -<p>— Non, non !… Traîner devant des juges les -joyeux fous qui, chaque semaine, font tinter les grelots -de leur Charivari… ce serait odieux… Au contraire, -je vais leur montrer que je suis bon prince en leur -envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices, -qu’ils pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller -sans offenser la morale<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Historique. — Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux -journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les auteurs -des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi, -après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey :</p> - -<p class="ind">« Mon très cher Hinkeldey,</p> - -<p>« La <i>Gazette d’Augsbourg</i>, que je joins à la présente, publie une -communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur, -ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le directeur -de la police Stieber d’aller aux informations, et vous attirerez -également son attention sur l’auteur des articles de la -<i lang="de" xml:lang="de">Kreuzzeitung</i> (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes : -<i>A X I X O</i> et qui contiennent toujours des renseignements très -exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave -manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de -personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et l’empressement -de Stieber, pour rendre compte fidèlement et véridiquement -des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre -rapport dans le plus bref délai.</p> - -<p class="sign">« F. W. R. »</p> -</div> -<p>Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle, -avait épousé la fille de l’ancien comédien, -reçut son brevet et fut invité à se rendre dans le -cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez -froidement.</p> - -<p>— Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à -Londres pour l’ouverture de la grande exposition universelle. -Votre mission publique est de surveiller la -section prussienne, tous les États ayant promis d’aider -la police de Londres dans la surveillance des énormes -richesses accumulées au <i lang="de" xml:lang="de">Crystal Palace</i>. Trois agents -seront mis à votre disposition ; mais, tandis qu’ils -monteront la garde devant les vitrines des exposants -prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses : -vous tâcherez de pénétrer dans l’intimité des -nombreux réfugiés politiques qui vivent en Angleterre -et de découvrir les chefs du grand parti communiste, -qui, dit-on, cherchent à provoquer une explosion -révolutionnaire générale en Europe pour l’époque -de la réélection du Président de la République en -France.</p> - -<p>M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à -établir la connivence qu’il y avait entre les communistes -de Londres et certains membres influents du -parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le -baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes -personnelles à satisfaire de ce côté et auraient voulu -englober leurs adversaires dans quelque procès capital.</p> - -<p>Stieber reçut des instructions détaillées ; on mit à sa -disposition des fonds importants, et huit jours après -il s’embarquait pour Londres avec sa jeune femme.</p> - -<p>Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, -l’agent secret se mit à l’œuvre, bien résolu, en policier -de race, à forger lui-même un complot plutôt -que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner -cette peine. Une Association redoutable et répandue -dans toute l’Europe s’était en effet formée. Il ne s’agissait -que d’en connaître les affiliés et en particulier -ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa ses -soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où -se réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait -dans ces endroits sous des déguisements différents. -Il jouait et buvait tout en discutant politique et socialisme.</p> - -<p>Ces excursions dans le monde souterrain de la -grande ville ne tardèrent pas à le conduire à son -but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec un -misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association -révolutionnaire et qui savait que la liste des adhérents -était en dépôt chez un réfugié hessois nommé -Dietz.</p> - -<p>Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à -un moyen des plus simples et qui réussit presque -toujours, parce qu’il est peu compliqué : il offrit une -assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son -camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.</p> - -<p>Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte -de la serrure du secrétaire où Dietz enfermait -sa correspondance, et s’étant introduit la nuit dans le -domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les -remit à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition -dans <span lang="en" xml:lang="en">Hyde Park</span>.</p> - -<p>Il faut supposer que les communistes internationaux -étaient bien imprudents pour des conspirateurs qui -venaient de traverser toutes les épreuves et de recommencer -les expériences de 1848. Ils n’avaient même -pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes -ou sous des noms chiffrés ! Pour les affiliés -qui habitaient Londres, la découverte du policier -prussien était sans péril ; pour ceux-là l’hospitalité -britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas -le délit qui pouvait leur être imputé. Il n’en était pas -de même pour les socialistes fixés à Paris ou en Allemagne -et dont la participation aux menées révolutionnaires -avait été signalée.</p> - -<p>Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne -chez le secrétaire de l’Association communiste, des -arrestations nombreuses furent opérées à Leipzig, à -Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des -foyers de l’agitation révolutionnaire. Après une -longue et laborieuse instruction, les inculpés furent -traduits devant la haute cour de Berlin sous l’accusation -de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler -ici les péripéties des débats qui s’engagèrent devant -la juridiction qu’une loi spéciale venait d’établir. -Bornons-nous à signaler les principaux points de l’accusation. -Cette Association communiste internationale -datait de 1847 ; c’est à cette époque que fut élu le -comité dirigeant installé à Londres. Les différentes -révolutions qui ont marqué la célèbre année 1848 -ont été préparées par le comité de Londres, et s’il -faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport -qui servit au procureur général pour établir son acte -d’accusation, la main du conseil des Dix se retrouverait -dans la plupart des drames qui ont ensanglanté -alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.</p> - -<p>Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber -dans ses <i>Mémoires</i>, préconisait la chute du régime -bourgeois et l’établissement de la suprématie -politique du prolétariat qui devait arracher le capital -à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire -tous les instruments de production, de façon -à rendre l’ouvrier maître du terrain. Pour -atteindre ce but, on demandait l’expropriation de -toutes les propriétés foncières et l’emploi des revenus -des communes aux dépenses publiques ; un impôt -progressif très fort ; la suppression du droit d’héritage ; -la centralisation du crédit entre les mains de -l’État par la création d’une banque nationale, avec -monopole exclusif ; la concentration par l’État de -tous les moyens de transport, l’augmentation des -ateliers nationaux, la multiplication des instruments -de travail ; le défrichement et la culture des terres -d’après un plan combiné d’avance ; et enfin l’établissement -du travail obligatoire et la création « d’armées -industrielles ».</p> - -<p>Dans une proclamation lancée en février 1848, au -début de la tourmente, le comité déclarait que -lorsque, grâce à ces mesures, les différences de classes -auraient disparu et que la production tout entière -serait concentrée entre les mains des associations formées -par les agglomérations d’individus, les pouvoirs -publics perdaient leur caractère politique. La société -bourgeoise avec ses classes et ses intérêts contradictoires -serait remplacée par une association où la prospérité -de l’individu serait intimement et véritablement -solidaire de la prospérité générale.</p> - -<p>Cette définition nuageuse prouve assez que des -Allemands plus ou moins métaphysiciens étaient à la -tête du comité, et qu’ils tenaient la plume lorsqu’il -s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.</p> - -<p>Rendons aux socialistes internationaux cette justice -qu’ils ont marché avec le temps et que le programme -de l’autre Internationale, plus moderne, qui fut créée -lors de l’Exposition de 1861, est autrement net, -pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs -ne furent pas des <i lang="de" xml:lang="de">Doktoren</i> et des <i lang="de" xml:lang="de">Professoren</i> -d’outre-Rhin, mais trois vrais Parisiens, dont -l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second -cherche des annonces d’émission et des mensualités -financières sous le péristyle de la Bourse. Le troisième -a repris bravement son métier d’arpenteur.</p> - -<p>Les individus découverts par Stieber étaient surtout -des Allemands. Le principal coupable, selon le -policier, était Charles Marx, mort l’an dernier, et que -ses disciples regardent comme le patriarche du socialisme -allemand. Charles Marx n’était alors guère -connu du public. Un cercle de lecteurs très restreint -avait goûté ses rares qualités d’écrivain économiste. -Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement -social, il conspirait à « huis clos » ; sa belle barbe -blanche devenue légendaire était d’un blond fauve, et -des quatre gracieuses filles qui firent sensation dans -une ville thermale des Pyrénées, après la Commune -de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux -premières étaient au maillot.</p> - -<p>Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant -de la province rhénane, Engels ; un ancien -lieutenant de la garde prussienne, E. Willich, et un -étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence -prépondérante sur l’Association.</p> - -<p>Des dissentiments graves séparaient cependant les -quatre chefs. Tandis que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire -Engels étaient pour la modération et les -moyens termes, l’ex-lieutenant et le <i lang="de" xml:lang="de">student</i> repoussaient -toutes les concessions et demandaient le communisme, -comme M. le duc de Broglie devait plus -tard réclamer le régime parlementaire dans « toute -sa beauté ».</p> - -<p>Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, -avaient installé une direction conforme à leurs -vues à Cologne, tandis que les exaltés et les enragés -se cantonnaient prudemment à Londres.</p> - -<p>Les papiers que Stieber avait fait voler établirent -que l’<i>Association</i> avait créé des sections à Berlin, -Brunswick, Hambourg, Francfort, Leipzig, Stuttgart, -Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, -Lyon, Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, -Berne, Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, -Metz, Bâle, Londres, Alger, New-York, Philadelphie. -Disons en passant que les sections françaises appartenaient -à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le -lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.</p> - -<hr /> - - -<p>Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers -de l’Association communiste, Stieber reçut -l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade de -Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, -le célèbre savant Josias de Bunsen, un rêveur qui -tâchait d’accorder les artifices de la diplomatie avec la -candeur de ses aperçus.</p> - -<p>M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. -Évidemment il voulait tenir à distance le policier -que les obligations de sa charge le contraignaient de -recevoir.</p> - -<p>M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé -d’une belle calotte grecque, devant sa table de travail, -absorbé par la comparaison de deux calculs de -Newton et de Malebranche sur le même problème, -dont il s’efforçait de trouver la moyenne.</p> - -<p>Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, -M. Josias de Bunsen n’ôta pas sa calotte et n’invita -pas le nouveau venu à s’asseoir. Il leva sa -grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était -relevée par un pli sardonique des lèvres :</p> - -<p>— Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je -suis chargé de vous donner lecture d’une note -que m’a apportée le dernier courrier et qui vous concerne -tout particulièrement. Voyez d’abord si nous -sommes bien seuls, ajouta le diplomate du même ton -dont il eût parlé à son domestique.</p> - -<p>Stieber regarda derrière la porte, il souleva même -les rideaux des fenêtres et indiqua du geste qu’aucune -indiscrétion n’était à craindre.</p> - -<p>M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil ; -il tenait à la main un papier de grand format, -revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur la tablette -de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres -et de livres ; puis, il se mit à lire :</p> - -<p>« Aussitôt après avoir pris connaissance du présent -ordre, le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber quittera Londres pour se -rendre à Paris. Il se mettra en communication, par -l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, avec le -préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout -le dossier relatif aux socialistes français, dont la -participation à la Société communiste internationale -a été établie, grâce à l’enlèvement des papiers de l’Association. -Le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber donnera au préfet de -police tous les renseignements et tout le concours -qui pourraient lui être réclamés ; il s’efforcera de -gagner la reconnaissance et la confiance des fonctionnaires -français, de façon à être complètement, -ou du moins aussi complètement que possible, initié -aux agissements actuels de la police française.</p> - -<p>« En effet, le but de la mission très importante et -très confidentielle dont l’agent Stieber est chargé est -double. <i>En apparence</i>, le voyage à Paris doit être -motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement -par le désir de préserver Paris et les grandes -villes de la République des horreurs d’un attentat communiste. -Le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber ne négligera aucune -occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du -gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement -de la grande cause de l’ordre et de la conservation -sociale, croit devoir communiquer à la police -française des indications et des documents de nature -à faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. -C’est là un échange mutuel de services que les gouvernements -conservateurs se doivent, et le gouvernement -royal est convaincu qu’à l’occasion les ministres -du prince-président n’agiraient pas autrement à son -égard.</p> - -<p>« Mais, <i>en réalité</i>, l’agent Stieber, et c’est là le <i>but -secret</i> et le plus important de sa mission, doit tâcher -de se renseigner sûrement au sujet des préparatifs du -coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des chances -de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne -négligera aucun moyen d’éclairer et de renseigner de -la façon indiquée le gouvernement royal, qui s’en remet -à son habileté, à son esprit fertile en ressources -et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des -autorités françaises pour les révélations qui leur seront -fournies par lui.</p> - -<p>« Le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber devra en même temps s’assurer, -avant son départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité -de gagner dans l’entourage immédiat du prince-président -une personne, homme ou femme, disposée à -tenir le gouvernement royal au courant des faits et -gestes et, si possible, des intentions probables du -prince Louis-Napoléon et de ses conseillers habituels -les plus intimes. Il faudrait naturellement que cette -personne fût placée par sa position de manière à demeurer -en contact permanent avec le prince, de façon -que, malgré la discrétion et l’esprit de dissimulation -que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun secret -qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre -correspondant. Le mieux serait de trouver un haut -fonctionnaire ou un membre de la nombreuse famille -du président. Là-dessus également, le gouvernement -royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur -Stieber.</p> - -<p>« L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra -les fonds nécessaires pour l’accomplissement de -sa double mission et les instructions complémentaires -dont il pourrait avoir besoin.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">« Signé :<br /> -« <i>Le président du ministère royal d’État</i>,<br /> -« <span class="sc">Von Manteuffel</span>. »</span></p> - -<p>— Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de -Bunsen en ôtant sa calotte et se levant tout droit… -Vous voyez de quelle main elles sont écrites :</p> - -<p>« J’approuve expressément la note ci-dessus, et je -recommande spécialement à Stieber de s’y conformer -en tous points. La place du directeur de la sûreté à -Berlin est vacante ; je la lui réserve pour récompenser -son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte.</p> - -<p class="sign">« F. W. R. (<span class="sc">Frédéric-Guillaume</span>, <i lang="la" xml:lang="la">rex</i>.) »</p> - -<p>— Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur ? -fit l’ambassadeur.</p> - -<p>Stieber s’inclina en signe d’acquiescement.</p> - -<p>— Êtes-vous prêt à partir ?</p> - -<p>— Aujourd’hui même, Excellence.</p> - -<p>Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du -geste l’ambassadeur l’eût congédié.</p> - -<p>— Ah ! il vous faut de l’argent ?</p> - -<p>— Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement -pour le voyage, et puisqu’un crédit m’est -ouvert à l’ambassade de Paris…</p> - -<p>— Eh bien, alors ?</p> - -<p>Et le regard du diplomate semblait dire : « Pourquoi -ne partez-vous pas ? »</p> - -<p>— Dans l’instruction que Votre Excellence vient de -me lire, reprit Stieber, il m’est enjoint de découvrir -soit un haut fonctionnaire, soit une personne de la -famille du président capable de servir de correspondant -au gouvernement royal. Eh bien ! que Votre -Excellence me permette de lui faire remarquer qu’Elle -pourrait me faciliter grandement ma tâche sous ce -rapport…</p> - -<p>— Vraiment, je voudrais savoir de quelle manière ?</p> - -<p>— Votre Excellence est en relations suivies avec la -famille W… Elle connaît tout particulièrement le -capitaine W…, dont le frère a épousé une Bonaparte. -La fille de cette dame porte le nom de son aïeule -Lætitia, et elle a, dit-on, la beauté radieuse de la mère -du grand Napoléon. De plus, la princesse Lætitia est -une artiste : elle compose des vers, elle peint, elle -chante… Elle s’est mariée, il n’y a pas longtemps, à -un gentilhomme wurtembergeois assez pauvre, mais -le ménage compte beaucoup sur le cousin de l’Élysée. -Louis-Napoléon, à ce que l’on prétend, n’est pas insensible -aux charmes de sa belle parente, et, même en -admettant que les mauvaises langues aient tort, il est -certain que la princesse Lætitia, ou plutôt M<sup>me</sup> de X…, -a ses entrées grandes et petites à l’Élysée, sans -compter qu’elle est en fort bons termes avec plusieurs -chefs du parti avancé…</p> - -<p>Stieber s’arrêta, comme s’il attendait une réponse -ou une observation.</p> - -<p>— C’est parfaitement exact, fit l’ambassadeur. La -princesse Lætitia de W…, aujourd’hui baronne de -X…, est une jeune personne d’une beauté rare et -d’une instruction hors ligne. Mais, en quoi peut-elle -vous intéresser ?</p> - -<p>— Je crois, Excellence, que M<sup>me</sup> de X… pourrait -être la personne désirée par M. de Manteuffel, et -que son concours serait fort utile et fort précieux. -En tout cas, je crois de mon devoir d’essayer auprès -d’elle une tentative, si toutefois Votre Excellence veut -bien me munir d’une recommandation.</p> - -<p>— Oh ! non, ce n’est pas possible !</p> - -<p>— Je ne demande pas à être présenté à M<sup>me</sup> de X… -sous mon nom personnel et pour ce que je suis réellement, -ce serait de l’indiscrétion, et, de plus, inutile. -Mais M<sup>me</sup> de X…, qui n’a aucune raison de recevoir -l’agent Stieber, fera certainement bon accueil à un -gentilhomme poméranien ou westphalien attaché à -la légation royale de Londres et se présentant sous -les auspices d’un célèbre savant et d’un grand diplomate, -d’un ami de la famille…</p> - -<p>M. de Bunsen avait écouté Stieber avec une irritation -croissante :</p> - -<p>— Sortez, monsieur, cria-t-il en étendant le bras, -sortez, je ne comprends pas que vous osiez me faire -une telle proposition !</p> - -<p>Froidement et d’un ton décidé, Stieber montra le -papier revêtu du sceau officiel.</p> - -<p>— C’était pour le service du roi, fit-il.</p> - -<p>M. de Bunsen s’affaissa ; il parut sentir tout le -poids du reproche.</p> - -<p>— C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à -votre proposition. A quelle heure part la malle pour -Paris ?</p> - -<p>— A sept heures.</p> - -<p>— Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant -cinq heures.</p> - -<p>Stieber sortit.</p> - -<p>— Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il -fut seul, quel malheur d’être au service d’un pays -semblable, qui demande à ses agents d’être les aides -de ses agents de police ! Depuis Frédéric, tous les -diplomates de la Prusse à l’extérieur ne sont que des -policiers déguisés, des mouchards, depuis le fier -ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au dernier -secrétaire qui espionne son chef pour parvenir -plus rapidement… Si je refuse la demande de cet -individu, il fera un rapport contre moi, il m’accusera -d’avoir négligé le service du roi, comme il dit… Ah ! -quel malheur !</p> - -<p>M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les -lectures qu’il avait interrompues au moment de l’entrée -de Stieber.</p> - -<p>Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète -prussienne était en possession d’une lettre d’introduction -auprès de la baronne de X…, née princesse W. -M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement -à la parente du prince-président un de ses secrétaires -de légation, M. le comte de Herstall, gentilhomme -parfait et diplomate d’avenir. A la lettre était joint un -passeport délivré au nom du « comte de Herstall ».</p> - -<p>Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant -diplomate sans malice, mais il tenait à sa positon, -au prestige dont il était entouré, aux adulations -de la haute société de Londres. Il avait obéi aux -suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné -à prêter ses mains à cette indigne comédie pour ne -pas être dénoncé lui-même.</p> - -<p>A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel -se mit à jouer son double rôle.</p> - -<p>De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme -et sa belle-mère dans une modeste maison meublée -de la rue Montmartre. Les voyageurs s’installèrent dans -un appartement de trois pièces situé au deuxième étage.</p> - -<p>Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la -Préfecture de police, regardant d’un air de parfait connaisseur -les allées et venues dans les innombrables -couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites et -grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. -Il répondait par des clignements intelligents et des -coups d’œil de reconnaissance maçonnique aux regards -curieux des mouchards et aux regards investigateurs -des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant -des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine -de fois sinon plus, l’envoyé de la police prussienne -arriva enfin à une grande antichambre tendue -de vert, sévèrement meublée et gardée par deux huissiers -à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il -remit sa carte à l’un d’eux.</p> - -<p>— Ah ! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris -d’abord un air solennel et gourmé et qui souriait maintenant -d’une façon très aimable… M. le préfet a donné -l’ordre de vous introduire immédiatement ; il vous attend.</p> - -<p>Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée -de la porte du cabinet préfectoral, un jeune homme -de vingt-cinq ans environ, élégamment vêtu, très -blond, très élancé, très souple, entra en sautillant -comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.</p> - -<p>— Le préfet y est-il ? demanda-t-il à l’huissier avec -un léger accent allemand.</p> - -<p>— Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer -d’abord monsieur, qui est attendu.</p> - -<p>— C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. -Et il prit place sur une banquette.</p> - -<p>La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de -la police prussienne fut longue. Le préfet, habitué aux -communications, révélations et dénonciations qui, depuis -les journées de Juin, pleuvaient rue de Jérusalem, -se montra d’abord assez sceptique ; mais lorsque Stieber -l’eut mis au courant et lui eut montré les pièces -originales, notamment les registres enlevés nuitamment -dans le bureau du secrétaire de Dietz ; lorsque -l’affiliation d’un certain nombre de membres influents -du parti socialiste français fut établie, M. Carlier ne -voulut pas jouer plus longtemps au saint Thomas. Il -était convaincu.</p> - -<p>— Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en -tendant ses deux mains au policier prussien, tous mes -compliments ! Voici une campagne bien menée, et je -voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs -de votre force. Encore une fois, je vous félicite, -vous allez nous permettre de faire un joli coup de filet, -sans compter l’effet que produira cette révélation dans -les journaux. Elle va venir à point…</p> - -<p>Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.</p> - -<p>— Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux -meneurs… Voyons : Cheraval… Il y a longtemps -que nous le surveillons, celui-là. Il a été élu député -en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de -n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti -extrême ! Il est de bonne prise…</p> - -<p>Le préfet continua à parcourir la liste :</p> - -<p>— Mais je vois beaucoup de noms allemands… Vous -êtes sûr que ces gens-là habitent Paris ?</p> - -<p>— Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées -en marge ; du reste, rien de plus facile que de le -vérifier.</p> - -<p>— Vous avez raison… Tiens, mais au fait je crois -que la personne qui pourrait le mieux nous informer -n’est pas loin. C’est un de vos compatriotes, un jeune -littérateur. Il nous traduit quelquefois des pièces ou -des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître -toute la colonie allemande de Paris, et, chaque -fois que nous avons besoin de renseignements sur un -de ses compatriotes, il arrive à nous les fournir mieux -et plus vite que l’agent le plus roué.</p> - -<p>Le préfet avait frappé sur un timbre.</p> - -<p>A cet appel, l’huissier parut.</p> - -<p>— M. Albert est-il là ? demanda M. Carlier.</p> - -<p>— Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin ; -mais, voyant que M. le préfet était occupé, il est parti, -promettant de revenir avant six heures.</p> - -<p>— Bien ; vous le ferez entrer de suite.</p> - -<p>Et s’adressant à Stieber :</p> - -<p>— Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers.</p> - -<p>— Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne.</p> - -<p>— Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir -de déjeuner avec moi demain, ajouta M. Carlier, nous -causerons à l’aise des mesures qu’il importe de prendre. -Votre concours nous sera très nécessaire.</p> - -<p>Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction.</p> - -<hr /> - - -<p>Le même jour, vers cinq heures, au moment même -où M. Carlier chargeait le jeune Albert d’aller aux -renseignements sur les conspirateurs allemands habitant -Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant -une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. -De l’équipage descendit un élégant <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, accusant -de trente à trente-cinq ans, de tournure fière et -distinguée, et dont la figure, correctement rasée, était -encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à -fait diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu -soin de piquer dans la boutonnière de son dorsey, tout, -jusqu’aux gants et aux fines chaussures, indiquait le -grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu dans -le « comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de -Prusse à Londres », le policier Stieber qui confabulait -quelques heures auparavant avec son collègue Carlier -dans le salon tendu de vert de la rue de Jérusalem.</p> - -<p>— M<sup>me</sup> la baronne est sortie, fit le portier auquel -le prétendu comte de Herstall s’était adressé, mais voici -M. le baron qui rentre.</p> - -<p>En effet, un homme de quarante ans environ, assez -gros et trapu, venait de franchir le seuil de la porte -cochère.</p> - -<p>Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la -main et se fit connaître, ajoutant qu’il serait heureux -de présenter le plus tôt possible à la baronne ses -hommages et les compliments de M. de Bunsen.</p> - -<p>— Ah ! vous venez de Londres, fit le baron d’un -ton particulier et même ironique, vous venez de -Londres ; eh bien, la baronne sera enchantée de vous -recevoir : demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là -nous avons quelques amis politiques et autres. Si vous -ne craignez pas de vous ennuyer en leur société…</p> - -<p>— Au contraire, monsieur le baron… Très charmé -de cette invitation… Je n’y manquerai pas.</p> - -<p>Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé -et poudré, annonçait M. le comte de Herstall, au seuil -d’un grand salon richement meublé, orné de tableaux -de prix et de bibelots précieux dont le goût commençait -alors à se répandre.</p> - -<p>Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies ; -il n’y avait pas de femme, sauf la maîtresse de la -maison, qui, assise dans un de ces fauteuils bas et -larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec -trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle -autour d’elle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de X…, ou plutôt la princesse Lætitia, était -alors une toute jeune femme de vingt ans, mais sa -beauté vraiment remarquable avait déjà atteint tout -son développement et tout son éclat. Son profil d’impératrice -grecque, ses abondants cheveux noirs, la -finesse de ses traits et l’animation de son visage formaient -l’ensemble le plus séduisant, que complétait -l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée par -quelque divin sculpteur.</p> - -<p>En entendant annoncer le nouveau venu, M<sup>me</sup> de -X… se leva et fit quelques pas au-devant de lui :</p> - -<p>— J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui -d’ailleurs lui allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, -que vous m’avez fait parvenir dans la journée, et -soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être -introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi -de vous présenter à quelques-uns de mes amis. -M. le marquis de P…, mon parrain.</p> - -<p>Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà -d’une cinquantaine d’années, répondit au salut de -Stieber en s’inclinant froidement, avec une politesse -d’ancien régime.</p> - -<p>— Tel que vous le voyez, continua M<sup>me</sup> de X…, -M. le marquis fait à la Chambre une opposition -acharnée à mon cousin ; cela ne l’empêche pas d’être -un de mes meilleurs amis…</p> - -<p>La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou -trois poètes avaient lu des vers inédits ; la maîtresse -de la maison, accompagnée d’un pianiste, aussi -célèbre que chevelu, avait chanté l’air du <i>Saule</i>, -d’<i>Othello</i>, et un hymne italien de sa composition ; deux -tables de bouillotte avaient été dressées, les plateaux -de rafraîchissements circulaient…</p> - -<p>Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un -sofa, complètement isolés des autres assistants, le faux -comte de Herstall et la maîtresse de la maison s’entretenaient -à voix basse. Il eût été assez difficile de -rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait -en ce moment sur les traits du faux attaché d’ambassade. -On eût dit un renard qu’une poule aurait -pris.</p> - -<p>— Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant -la baronne de X…, de vous épargner la peine de continuer -cette petite comédie. J’ai été prévenue de votre -visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de qui… -Eh bien, je serai franche avec vous… Oui, je connais la -mission délicate que votre gouvernement vous a confiée. -Mais ne vous méprenez pas. Si vous avez cru un seul -instant que M<sup>me</sup> de X…, une Bonaparte, la nièce du -grand empereur et la cousine d’un empereur futur -peut-être, se vendrait pour un salaire comme un simple -agent, si vous avez réellement pu croire cela, vous -me forcerez de douter de votre intelligence…</p> - -<p>— Ah ! madame… exclama le prétendu comte de -Herstall en bredouillant et comme pour dire quelque -chose.</p> - -<p>— Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout -le monde est absorbé par la partie engagée et qu’on -ne s’occupe pas de nous… Vous voyez comme je -suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier -au baron ; immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, -et j’ai appris que vous étiez M. Stieber, un -agent très habile de la police secrète prussienne, et -que vous aviez eu le jour même une longue entrevue -avec le préfet, M. Carlier. Comment l’ai-je appris ? par -quelle contre-police ? c’est mon secret, je ne serai pas -assez candide pour le livrer… Ceci vous prouve que -lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec -rapidité et sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter -votre gouvernement de certains renseignements, mais -j’entends agir en diplomate ; on me traitera en conséquence.</p> - -<p>Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait -à qui de droit cette proposition, lorsqu’un -grand mouvement se fit à l’entrée du salon. Les -joueurs de bouillotte, les partenaires du whist interrompirent -leur partie et se précipitèrent vers la porte. -L’attention de tous avait été subitement attirée par un -nouvel arrivant, qui était entré sans se faire annoncer. -Dès qu’elle l’aperçut, M<sup>me</sup> de X… se leva et courut au-devant -de lui :</p> - -<p>— Prince ! quelle surprise ! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon -s’inclinait devant sa cousine, et prenant -sa main avec une certaine familiarité la portait à ses -lèvres.</p> - -<p>Le président de la République avait déjà franchi la -quarantaine, mais il paraissait plutôt de quelques -années plus jeune. C’est à peine si une ou deux rides -sillonnaient son front ; sa moustache et ses cheveux -étaient noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité -féline. Immédiatement un cercle empressé se -forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon s’entretint -avec tout le monde, et dit au marquis de P… :</p> - -<p>— Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous -beaucoup de philippiques contre moi pour la rentrée ?</p> - -<p>Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient -alors, répondit :</p> - -<p>— La question, prince, est de savoir si on nous -permettra de rentrer.</p> - -<p>La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. M<sup>me</sup> de -X…, en parfaite maîtresse de maison, crut qu’il était -opportun de créer une diversion et elle présenta -« M. le comte de Herstall », un diplomate allemand, -un ami de M. de Bunsen.</p> - -<p>Le président répondit de fort bonne grâce aux -salamalecs de Stieber, qui s’inclinait aussi profondément -qu’il l’avait vu faire à la cour de Potsdam. Le -prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu -pour réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, -une assez longue conversation s’engagea sur -l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon s’intéressait -beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre prochainement -à Paris. Il demanda une foule de détails que -le prétendu comte était mieux à même de donner que -qui que ce fût.</p> - -<p>Au moment où la plupart des invités gagnaient la -porte, le prince s’approcha de nouveau de sa cousine.</p> - -<p>— Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. -Le projet de Carlier<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> est reconnu impraticable ; il -faut que les rats soient dans la souricière pour les -prendre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup -d’État.</p> -</div> -<p>Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle -parente, il partit.</p> - -<p>Quelques instants auparavant, le faux comte de -Herstall, sentant que la discrétion ne lui permettait -pas de rester davantage, s’était également éloigné. -Sur l’escalier, il croisa le baron de X…, qu’il avait -vu la veille et qui rentrait chez lui quand les derniers -invités s’éloignaient.</p> - -<p>Le baron de X… n’aimait guère le monde et les -soirées, mais en revanche, il ne devait pas avoir la -même horreur pour le vin de Champagne, car Stieber -remarqua que sa démarche était titubante.</p> - -<p>L’agent prussien resta encore quelque temps à -Paris ; il avait des entrevues quotidiennes avec le -préfet de police ; il avait encore revu une ou deux -fois la belle baronne de X… et avait emporté de ces -visites suffisamment d’indications livrées non sans -réticences, qui lui permirent de rédiger un rapport -chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.</p> - -<p>Il était occupé à cette besogne, dans la chambre -à coucher du petit appartement meublé, rue Montmartre. -M<sup>me</sup> Stieber, l’ancienne Geneviève que nous -avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait -à une layette ; à première vue, on pouvait s’apercevoir -que ce genre d’occupation était entièrement -justifié par la situation très intéressante de cette -jeune personne. M<sup>me</sup> Goldschmidt, la belle-mère, venait -de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, -elle reprenait haleine au fond d’un fauteuil.</p> - -<p>Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre -cette tranquille scène d’intérieur en annonçant -qu’un monsieur désirait parler à M. Stieber. L’agent, -fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui -exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement -qu’il n’avait pas le temps de recevoir. Mais, -au bout de quelques instants, le domestique revint ; l’étranger -insistait absolument pour parler à M. Stieber.</p> - -<p>— Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent -à sa femme, et tâche de me débarrasser de cet importun.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Stieber se leva pour se diriger vers le petit -salon, meublé vulgairement et pauvrement comme -les autres pièces de l’hôtel garni. Elle aperçut le visiteur -annoncé, qui se promenait de long en large avec -tous les signes d’une agitation fébrile.</p> - -<p>— C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle -avec surprise, en reconnaissant son ancien professeur -de français. C’est bien aimable à vous de venir -nous voir… Mais qu’avez-vous ?</p> - -<p>Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés -semblaient serrer quelque objet qu’il tenait caché -dans sa main.</p> - -<p>— Madame, fit-il, vous avez commis une infamie !</p> - -<p>— Une infamie ! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous -dire ?</p> - -<p>— Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison ! -Vous savez fort bien ce dont je veux parler.</p> - -<p>— Je vous jure que non.</p> - -<p>— Comment ? Vous ne savez pas que mon père est -arrêté depuis trois jours ; que, malade et presque -mourant, il est au secret ; que je n’ai pas eu l’autorisation -de le voir ; que ma mère se désole…</p> - -<p>— Mais non, je ne savais rien de tout cela et je -le regrette, monsieur Cheraval, dit M<sup>me</sup> Stieber d’une -voix très douce.</p> - -<p>— Allons donc ! vous n’allez pas m’en faire -accroire ? C’est votre mouchard de mari qui a dénoncé -mon père, qui l’a fait traîner en prison !… Ah ! le -misérable !… Lui, qui faisait semblant là-bas d’être -mon ami. L’hypocrite ! mais je me vengerai…</p> - -<p>L’exaltation du jeune homme augmentait à tel -point qu’involontairement M<sup>me</sup> Stieber poussa un cri.</p> - -<p>Stieber et sa belle-mère accoururent.</p> - -<p>En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur -lui, et, avançant le bras, il frappa Stieber d’un coup -de stylet. Heureusement pour lui, l’agent put parer -le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit qu’effleurer -l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. -Néanmoins, quelques gouttelettes de sang teignirent -les manchettes. Les deux femmes se jetèrent sur -Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune -homme, entièrement hors de lui, se défendait comme -quatre. Il mordit M<sup>me</sup> Stieber au bras gauche, et la -belle-mère reçut un coup de poing des plus soignés -sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit -de la lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des -mains de Cheraval et ils le remirent aux sergents de -ville.</p> - -<p>Dans la même journée, le préfet de police Carlier -faisait prendre des nouvelles de « ces victimes d’un -attentat socialiste », car on avait grossi jusqu’à ce -point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans -ses affections de famille.</p> - -<p>Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de -Berlin annonçait à Stieber qu’une forte gratification -lui était allouée pour le courage dont il venait de faire -preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir -dans la capitale prussienne pour prendre la direction -du service de la sûreté.</p> - -<hr /> - - -<p>La nomination de Stieber au poste important destiné -à le récompenser de ses exploits à Londres et à -Paris avait causé du dépit dans une certaine coterie -de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux -et jaloux un nouveau venu s’insinuer -dans la confiance du souverain, un nouveau co-partageant -des faveurs que la main royale dispensait aux -élus.</p> - -<p>Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna -à son collègue une défiance hautaine et blessante. -Il le tenait à l’écart de toutes les affaires importantes, -de celles qui auraient pu attirer sur lui l’attention et -d’autres récompenses du monarque. On l’employait -aux choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. -Mais Stieber avait pour lui sa bonne étoile. Un incident -inattendu devait faire briller de nouveau le mérite -du jeune policier.</p> - -<p>Le public de Berlin applaudissait alors au <i lang="de" xml:lang="de">Schau-Spielhaus</i> -(Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les -héroïnes au théâtre et les « grandes toquées » à la ville. -Parmi les excentricités de M<sup>lle</sup> Charlotte de Hagen, il -convient de noter en première ligne un mariage rapidement -bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von -Orven, qui avait offert à la belle son cœur, comme -beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui était -vide, il avait présenté sa main.</p> - -<p>Le premier mois, tout alla bien ; le second, monsieur -avait repris ses habitudes de garçon ; le troisième -mois, on se jeta les assiettes à la tête ; et le quatrième, -monsieur et madame étaient complètement étrangers -l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, -mécontente de son premier mariage, ne rêvait qu’une -chose, en contracter un second, destiné à la compenser -de sa déconvenue.</p> - -<p>Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec -un chambellan de la cour de S…, déjà sur le retour, -mais très bien vu et très influent parmi cette coterie, -qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec un -dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, -blessait profondément son amour-propre.</p> - -<p>Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était -décidé à passer par tout ce que voudrait son Égérie, -pussent convoler, il fallait rompre le mariage n<sup>o</sup> 1 et -faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre -en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, n<sup>o</sup> 2. La -loi ne permettait de prononcer ce divorce que si le -mari s’était rendu coupable de graves sévices, ou en -cas « d’habitudes de débauche et d’adultère dûment -constaté ».</p> - -<p>Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue -chez son beau-père, l’ex-acteur ; sachant quels étaient -ses désirs, il lui offrit son concours, à la condition que -le chambellan de S… le garantirait contre tous les désagréments -pouvant résulter de la petite mission extra-officielle -qu’il allait remplir.</p> - -<p>Ce que Stieber avait prévu arriva.</p> - -<p>Non seulement le chambellan lui donna l’assurance -qu’il pourrait agir à sa guise avec l’autorisation et -l’approbation de ses chefs, mais, en cas de réussite, il -lui promit sa protection toute-puissante.</p> - -<p>C’était tout ce que le policier demandait.</p> - -<p>Aussitôt il se mit en campagne.</p> - -<p>M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le -jour de gains au jeu, d’emprunts, avec les hauts et les -bas qui dans tous les pays caractérisent la grande -bohème aussi bien que la petite. Il devait certainement -avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de -maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, -cela n’aurait guère avancé les affaires de la tragédienne, -il fallait un scandale public, éclatant. C’est ce -scandale qu’il s’agissait de préparer.</p> - -<p>Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, -dans la dévote capitale du piétisme allemand, un certain -nombre de ces matrones qui n’ont absolument -rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à -rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles -qu’une pruderie surannée élève encore entre des vieillards -cossus, pleins de sentiments, et des jeunes créatures -peu cruelles de caractère.</p> - -<p>Parmi ces « faiseuses d’occasions » (<i lang="de" xml:lang="de">gelegenheitsmacherinnen</i>), -la plus active, la plus renommée, pour -l’étendue et la variété de son <i>répertoire</i>, la plus connue -pour sa complaisance et l’aménité de ses relations, -était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était -dans la rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux -pas des « Tilleuls », que cette prêtresse de la Vénus -tarifée avait dressé ses autels. Une maison d’apparence -honnête, très discrète et pas compromettante -pour deux pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, -les conseillers auliques ou intimes, que l’appât -des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait, -avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant -aux « honnêtes » dames et demoiselles qui arrivaient -là, le voile sur les yeux et un peu frissonnantes, elles -auraient pu répondre hardiment à l’indiscret, qu’elles -allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames -patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie -le tableau changeait d’aspect. On pénétrait dans un -grand salon tendu de tapis persans, du tissu le plus -moelleux et assez épais pour étouffer tous les chants, -tous les cris, tous les <i>évohés</i> d’une orgie. Le parquet -était couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des -montagnes ; de peaux de tigre et de panthère, constellées -de mille taches. Tout autour de la pièce régnaient -des divans de velours sombre, larges comme des -lits, et dont la vue seule invitait à la posture horizontale. -Le plafond, assez grossièrement peint, représentait -une série de scènes galantes empruntées au <i>Décaméron</i>. -Des lustres de cristal garnis de bougies bleues -et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau -de Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur -et son parfum dans ce boudoir oriental. Quant -aux autres chambres du second et du troisième étage, -qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient -toutes et contenaient ce qu’il faut pour être -confortablement heureux — pendant quelques instants -ou pendant toute une nuit.</p> - -<p>La « clientèle » de la Krause était des plus distinguées ; -nulle part on n’avait plus belle occasion d’étudier -sur le nu (c’est le cas de le dire) l’aristocratie, la -haute finance, les grands fonctionnaires, ce que -l’auteur d’un livre récent a appelé « la société -de Berlin ». L’armée, représentée par les officiers -de la garde les plus huppés, les plus pommadés et -les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la -cour, solennels et vicieux vieillards, et les diplomates -convaincus qu’en pays étranger il faut avant -tout faire des études de mœurs, connaître et approfondir -la femme.</p> - -<p>La situation prospère de cette maison avait une -raison d’être particulière. Tandis que les autres lieux -de délices similaires ne pouvaient offrir à leurs visiteurs -que des bacchantes du commun, et que la rencontre -d’un « rat » du corps de ballet ou d’une actrice -de province en rupture d’engagement passait pour le -<i lang="la" xml:lang="la">non plus ultra</i> d’une aventure, chez la Krause, au -contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur le -trottoir, mais parmi les « femmes honnêtes »<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, dans -les rangs de la bourgeoisie et même quelquefois plus -haut. M<sup>me</sup> Krause possédait un certain petit carnet -relié en maroquin vert, véritable <i>Almanach Gotha de -la galanterie</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> L’expression est de Stieber lui-même.</p> -</div> -<p>Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer -dans son salon oriental tous ces oiseaux rares ? C’était -son secret professionnel. On raconte seulement que, -grâce à des relations nombreuses et efficaces dans le -corps médical, l’hôtesse de la <span lang="de" xml:lang="de">Dorotheen-Strasse</span> était -au courant de tous les cas de grande fougue amoureuse -que les Esculapes berlinois étaient appelés à -traiter. Munie de ces précieuses adresses, l’excellente -dame était assez maligne pour faire savoir à ces intéressantes -agitées où elles trouveraient un prompt -soulagement, grâce au concours de partenaires qui ne -craignaient point de faire, à défaut de maris timorés -ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler -dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique -à sa « proie » quand elle s’y est « tout entière -attachée ».</p> - -<p>En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait -les « lionnes pauvres », femmes de fonctionnaires ; -les coquettes de la petite aristocratie sans le sou, qui -ne pouvaient se passer de toilettes ; il y avait enfin -les dépravées et les curieuses, qui, étroitement surveillées, -trop connues pour se risquer dans les restaurants -ou les hôtels garnis, ne trouvaient guère que -dans la discrète <span lang="de" xml:lang="de">Dorotheen-Strasse</span> à satisfaire leurs -goûts pervertis.</p> - -<p>La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui -avait mis une fois le pied chez elle devait renoncer -à la vertu pour toujours, quand même le caprice ou -le remords auraient poussé la pécheresse à imiter -Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se -refusait par hasard à accepter un autre rendez-vous -« arrangé » par la Krause, l’aimable matrone menaçait -de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes -voulurent payer d’audace et parlèrent avec défi -des « preuves » à fournir. La Krause s’était bornée à -sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait -jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son -griffon « Arlequin », une photographie où la coupable -était portraiturée traits pour traits dans un costume -et dans une posture qui ne permettaient aucun doute -sur le genre d’occupation qui avait motivé sa présence -dans la rue Dorothée. L’opération avait été faite dans -un moment où la belle ne songeait certes pas à la récente -invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait -ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le -scandale.</p> - -<p>La police s’était à différentes reprises occupée de -M<sup>me</sup> Krause, qui avait été frappée de fortes amendes ; -et tout dernièrement elle avait subi une condamnation -à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, -mais elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse -étoile ou quelque autre astre plus terrestre et très -puissant semblait la protéger. Jusqu’à présent elle -n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul -« schutzmann » ne s’était présenté pour la conduire -à la maison encore plus hospitalière que la sienne du -<i lang="de" xml:lang="de">Molkenmarkt</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le Dépôt.</p> -</div> -<p>Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la -bonne dame, quand le nouveau directeur de la sûreté -l’ayant fait appeler dans son cabinet, elle entendit ce -fonctionnaire lui dire très tranquillement :</p> - -<p>— Vous savez que je vous garde, et si vos amendes -ne sont pas payées dans les quarante-huit heures, -nous vendrons à l’encan vos beaux meubles et vos -superbes tapis de la rue Dorothée.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, -jurant qu’elle avait été condamnée injustement, qu’elle -était la plus digne et la plus innocente des femmes, -qu’on la ruinait.</p> - -<p>— Mon bon commissaire, mon doux monsieur, -criait-elle, dites, que faut-il faire pour vous fléchir ?… -Que voulez-vous ? ajouta-t-elle à voix basse, et elle -exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux -dont elle tira une <span lang="en" xml:lang="en">bank-note</span>.</p> - -<p>— Tenez, voulez-vous vous charger de remettre -ces cinquante thalers aux pauvres… je ne vous en -demanderai pas de reçu… Mon bon monsieur le commissaire, -vous les donnerez quand et à qui vous voudrez… -faut-il encore en mettre cinquante, demanda-t-elle -en poussant un gros soupir… Je ne suis pas riche, -mais pour faire le bien, je me saignerais à blanc… -et que personne n’en sache rien ! Cela restera entre -vous et moi, mon bon commissaire.</p> - -<p>Stieber fit de la main un geste de refus.</p> - -<p>— Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois -intercéder pour vous et vous accorder un sursis, mais -vous exécuterez de point en point mes instructions.</p> - -<p>— C’est entendu, cher monsieur le commissaire ; à -vos ordres ; tout ce que vous voudrez, fit la Krause -en réintégrant prestement dans le portefeuille les deux -<span lang="en" xml:lang="en">bank-notes</span>.</p> - -<p>— Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine -de « vos clientes », dit Stieber ; vous les choisirez -parmi les plus volcaniques, — celles qui se prêtent le -mieux à toutes les fantaisies, même les plus risquées… -Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre monde -pour demain ?</p> - -<p>La Krause eut un mouvement d’orgueil :</p> - -<p>— Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire, -dit-elle en tirant de sa poche un paquet qui -ressemblait à un jeu de cartes, mais qui n’était qu’une -collection de photographies. Elle les étala devant Stieber -sur la table recouverte du tapis administratif.</p> - -<p>— Comment ? la femme du <span lang="de" xml:lang="de">Justizrath</span><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> de H…! La -fille de Z…, le banquier ! Madame la doctoresse R…, -une mère de famille qui a quatre enfants ! Qu’est-ce -que cette plaisanterie ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Conseiller de justice.</p> -</div> -<p>— Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur -le commissaire : je vous jure sur la tête d’« Arlequin », -que j’aime comme mon enfant, je vous jure -que toutes ces dames sont mes clientes…</p> - -<p>— Tiens… c’est bon à savoir à l’occasion, pensa -Stieber. Puis, tout haut, il répondit : Pour ce qui est -du choix, je m’en remets à votre expérience. Vous -veillerez à ce que le champagne ne manque pas et -qu’on fasse flamber un punch où le rhum domine tout -à fait. Ne vous inquiétez pas de la dépense, vous présenterez -votre note ici le lendemain. Ne ménagez rien, -une orgie complète !</p> - -<p>— Bien, monsieur le commissaire, bien ; et à quelle -heure viendrez-vous avec vos amis ?</p> - -<p>— Ne dites donc pas de bêtises… La fête n’est pas -pour moi ; vous saurez demain pour qui je la commande. -On arrivera vers neuf heures du soir.</p> - -<p>— C’est fort bien, mon bon commissaire ; vous -serez obéi de point en point. Je vais immédiatement -me mettre à la recherche de mes tourterelles pour -demain.</p> - -<p>A peine la Krause, portant l’éternel « Arlequin » -sous son bras, se fut-elle éloignée, que sur un signe -de Stieber l’huissier introduisit un individu de trente -à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop efféminée -pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé, -sentant le musc et tiré à quatre épingles. Ce dandy -tenait entre ses mains gantées un jonc à pomme d’or ; -un monocle fixé artistement sous l’arcade sourcillière -de gauche achevait de donner à sa physionomie le -cachet « petit crevé » le plus prononcé.</p> - -<p>— Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur -général de la police a reçu la demande d’augmentation -que vous lui avez adressée ; mais je ne dois pas -vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée -favorablement en votre faveur.</p> - -<p>— Et pourquoi, monsieur ? fit le dandy en affectant -de parler du nez et en mangeant les pronoms et -les adverbes selon la mode élégante des dandys berlinois. -Qu’ai-je pu faire ?</p> - -<p>— Rien, justement, monsieur le baron ; on se -plaint que vous ne fassiez rien ! Vous devez fréquenter -les réunions de la société, les bals, les concerts et -les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et -grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On -vous rembourse tous vos frais, on vous permet de -vivre sur un certain pied, on vous fait une pension… -et vous n’adressez pas seulement un rapport par -mois !… Et cela, pourquoi ? Parce que, au lieu de -remplir votre mission, d’être partout afin de nous -tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote, vous -vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui -vous prend tout votre temps et qui mange tout votre… -pardon… notre argent…</p> - -<p>— Ah ! fit l’espion homme du monde, ah ! savez… -Irma… divine créature… divine… étonnante, parole -d’honneur !… soyez tranquille, durera pas… Dans -quinze jours, séparation amiable… alors tout à vous… -service avant tout !… Vous le jure !</p> - -<p>— Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette -promesse, et j’espère que lorsque Son Excellence -apprendra vos dispositions, dont je lui ferai part, elle -consentira à accorder au moins une partie de ce que -vous demandez… seulement j’y mets une condition…</p> - -<p>— Laquelle… laquelle ?… accepte d’avance… parole -d’honneur !</p> - -<p>— Vous connaissez M. van Owen ?</p> - -<p>— Si je connais van Owen !… mon meilleur ami… -ancien camarade de régiment… a fait bêtise… épousé -la Hagen… y pense toujours… pauvre garçon !</p> - -<p>— Eh bien ! puisque vous êtes son ami, il faut le -distraire, lui faire oublier ses chagrins conjugaux… Que -diriez-vous d’un grand dîner chez Hiller pour demain ?</p> - -<p>— Parfait… parfait !…</p> - -<p>— Ensuite un tour au cirque ?</p> - -<p>— Bonne idée… bonne idée !</p> - -<p>— Et ensuite une visite chez M<sup>me</sup> Krause de la -<span lang="de" xml:lang="de">Dorotheen-Strasse</span>… Hein ! que pensez-vous de ce -programme ?</p> - -<p>— Très joli… fort complet… sur l’honneur ! mais -je crains que van Owen ne veuille pas…</p> - -<p>— Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez, -monsieur le baron… votre augmentation en dépend…</p> - -<p>— On fera son possible. Mais l’argent… hé !… -suis sans le sou.</p> - -<p>— Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières -dépenses. Et Stieber remit un rouleau de frédérics -d’or au « baron », qui le fit glisser dans la poche de -son pantalon.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain soir, chez la Krause, les volets -étant clos, les rideaux et doubles rideaux tirés, le -salon aux tapis persans présentait un aspect fort -animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart -assez belles, le corsage entr’ouvert, les traits en feu, -étaient étendues mollement sur les divans et vidaient -des coupes de vin de Champagne que remplissaient -des cavaliers servants on ne peut plus empressés.</p> - -<p>Il y avait là des échantillons nombreux et divers -de la race germanique : de grandes créatures, hautes -en chair, d’une taille qui aurait enthousiasmé un -sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont -les traits n’avaient plus rien de féminin ; des maigres, -sentimentales, mièvres et intéressantes, avec les cheveux -d’un blond pâle, d’un blond scandinave, qui -entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de -désirs ; des petites filles boulottes et replètes, semblables -à des poupées abondamment garnies de son.</p> - -<p>L’orgie n’était qu’à son début ; mais lorsque vers -dix heures le « baron », que nous avons vu en conférence -avec le chef de la sûreté, fit son entrée avec -M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent -immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs -étaient abominablement gris. Le « baron » avait -bien fait les choses, et presque tout le rouleau y avait -passé.</p> - -<p>M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un -homme de quarante ans environ, à l’allure militaire, -et qui devait être de manières assez distinguées -lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la -peine à se tenir. Le « baron », qui connaissait les -autres convives, le présenta. Il y avait un capitaine -de la garde, un Landrath (sous-préfet) en congé et -deux « candidats » (aspirants pasteurs), qui évidemment -préludaient à l’exercice de leur saint ministère. -La connaissance une fois faite, le « baron » proposa -d’allumer un punch monstre ; et comme si ce désir -eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement -apportèrent un immense bol, grand comme -une baignoire, où la boisson était déjà préparée. Il ne -restait qu’à la faire flamber. Les lueurs bleues et rougeâtres -qui emplissaient le salon et se reflétaient dans -les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes -de ces dames. « Que c’est beau, que c’est beau ! »</p> - -<p>Une idée vint alors au « baron ».</p> - -<p>— Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on -éteignait les lustres !</p> - -<p>— Oui, oui, répondit-on de toutes parts.</p> - -<p>Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des -chaises, et bientôt après le salon ne fut plus éclairé -que par les lueurs bleuâtres qui voltigeaient au-dessus -du bassin de simili-argent contenant la boisson -alcoolique.</p> - -<p>Le baron procéda à une première distribution de -punch ; les dames s’écrièrent avec une grimace que -c’était « trop fort ». Mais elles burent tout de même.</p> - -<p>Le baron était en veine. Il fit une autre proposition. -Il demanda à deux de ces dames, qu’il connaissait au -point de les appeler par leur petit nom, de donner -à l’honorable société une « petite séance », en reproduisant -un groupe académique que l’on venait d’envoyer -au Musée et qui faisait fureur et scandale. Cela -représentait <i>l’Amour et l’Amitié</i>.</p> - -<p>Les deux dames — l’une appartenait à la catégorie -des athlètes et l’autre à celle des blondes mièvres — ne -se firent pas prier bien longtemps. Dépouillées de -tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se -montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement -le groupe académique. Cela leur valut des -bravos et des compliments.</p> - -<p>— A la bonne heure, fit le baron… en faisant -circuler de nouveaux verres de punch, voilà qui est -bien… Vrai… tout le monde ne pourrait pas en montrer -autant… Hé ! hé !</p> - -<p>Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette, -sur laquelle le champagne et le punch -avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion :</p> - -<p>— Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou ?… ce -pleutre… nous ne pourrions pas en montrer autant -que ces chiffes… Tiens, regarde donc… regarde -donc… mais regarde donc…</p> - -<p>Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux -qui paraissait douter de l’authenticité de ses charmes, -à chaque « regarde donc », la petite brune enlevait et -jetait au hasard un objet faisant partie de son costume. -Robe, jupons et le reste, tout y passa.</p> - -<p>Le baron présenta ses excuses.</p> - -<p>— Pas voulu parler de vous…, fit-il, tout est vrai -ici !… Voyez, messieurs… aussi ferme que mur de -forteresse… pourrait résister aux bombes ! pas voulu -parler de vous, belle enfant !</p> - -<p>— De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui ? -demandèrent les autres dames, dont les yeux émerillonnés -avaient des lueurs de phosphore… Est-ce -de moi ? est-ce de moi ? Et toutes imitèrent l’exemple -de la petite brune. En moins de cinq minutes, un véritable -vestiaire s’était amoncelé dans un des coins du -salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène, Juliette, -Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui -d’Ève, puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire -de la compagne d’Adam.</p> - -<p>Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués -du bazar de M<sup>me</sup> Krause. Que diable ! on n’est pas « de -bois ». Van Owen lui-même, qui paraissait d’abord -taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une seule -parole, se dérida ; il s’en prit à la petite brune replète.</p> - -<p>Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en -philosophe impassible, le cigare à la bouche, en achevant -de vider une bouteille de vin de Champagne -déposée à côté de lui.</p> - -<p>Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit -au piano et attaqua une valse viennoise de Lanner, le -rival du vieux Strauss.</p> - -<p>— Halte ! fit le « baron » quand les couples commencèrent -à tourner, halte !… une proposition… ces -dames en costume naturel… adorables !… nous -autres pouvons pas garder vêtements… impossible, -sur l’honneur… impossible ! Propose que nous dansions -en costume naturel… nouvelle danse… quadrille -des Sauvages…</p> - -<p>— Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria -l’un des candidats en théologie.</p> - -<p>Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.</p> - -<p>Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le -vestiaire des hommes établi en face du vestiaire des -dames, et les couples se firent vis-à-vis. Van Owen -s’était décidément apprivoisé ; il regardait tendrement -la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la -peau rosée et douce.</p> - -<p>— Allons, en place, première figure !… fit le -« baron ».</p> - -<p>Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord -on dansa avec une gravité affectée, comme dans un -salon collet-monté, à une soirée de contrat. Les dames -feignant de ramasser leurs robes absentes s’inclinaient -en faisant la révérence, les messieurs exécutaient gravement -et en mesure les pas, contre-pas et entrechats -que leur maître à danser leur avait enseignés. L’effet -de ces balancements, de ces échanges de révérences, -de ces croisés, de ces pirouettes, était des plus comiques, -étant donné le costume très sommaire des danseurs. -Mais peu à peu, de part et d’autre, on commençait -à sentir la griserie de l’orgie ; on marquait les -figures avec plus d’animation ; le cérémonial raide et -prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller ; -à la fin, les règles du quadrille furent complètement -méconnues, danseurs et danseuses s’enlacèrent comme -dans une ronde de démons. Les flammes ravivées du -punch éclairaient comme de grands jets électriques -cette scène, qu’un peintre aurait pu intituler « l’Apothéose -de la luxure », lorsque les portières se soulevèrent -et une voix formidable fit entendre ces -mots : « Que personne ne bouge ! »</p> - -<p>En même temps M<sup>me</sup> Krause apparut en gesticulant, -suivie de son « Arlequin », qui poussait des aboiements -aigus :</p> - -<p>— La police ! la police ! criait-elle, oh ! quel malheur !</p> - -<p>Un des agents imposa silence à la vieille ; on fit -passer les dames à gauche et les hommes à droite, et -lorsque ceux-ci furent habillés, ils durent donner leurs -noms, adresses et qualités.</p> - -<p>Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait.</p> - -<p>Un mois après, M<sup>me</sup> de Hagen obtenait son divorce, -et un an plus tard, elle épousait son chambellan, qui -tint sa promesse et fit le plus grand éloge de Stieber -dans son clan.</p> - -<p>A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut -plus à lutter contre les hostilités qui avaient entravé -sa carrière au début.</p> - -<p>Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu.</p> - -<p>Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey, -avait eu l’art de capter la confiance du roi.</p> - -<p>L’éclat de sa position auprès du souverain excitait -l’envie et la jalousie d’une foule d’autres courtisans. -Les adversaires les plus violents du directeur général -de la police étaient les membres du parti féodal -<i>pur</i>.</p> - -<p>Cependant le ministère alors aux affaires en -Prusse, avec M. de Manteuffel pour président du -conseil, était suffisamment réactionnaire ; il avait habilement -escamoté une à une toutes les conquêtes -de 1848, toutes les garanties que la Constitution -de 1830, dite « charte Waldeck », avait assurées à la -liberté de la presse et à la liberté individuelle. Mais, -tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait -la fiction constitutionnelle ; il n’annihilait pas les -deux Chambres, il se refusait à rétablir le roi absolu, -et le seul pas qu’il fit pour retourner au système -féodal, ce fut de charger les grands propriétaires de -rendre la justice sur leurs terres dans les cas de -simple police.</p> - -<p>Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui -avaient désiré rétablir la suprématie absolue de la -noblesse et faire revivre les traditions du moyen âge -dans toute leur primitive candeur.</p> - -<p>La reine Élisabeth, — l’épouse mystique beaucoup -plus que réelle du roi, — favorisait ces tendances -ultra-réactionnaires et encourageait toutes les conspirations -dirigées contre le ministère et la plupart -des hauts fonctionnaires accusés de libéralisme.</p> - -<p>M. de Hinkeldey était surtout « visé » par les -« féodaux ». On savait qu’il conférait tous les jours -avec le roi, soit dans le petit salon tendu de damas -jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au -château de Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait -de beaucoup le séjour à celui de la capitale. -Sa Majesté se faisait raconter par le menu les petits -scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les -aventures croustillantes dont la police était appelée à -s’occuper. Le roi, qui méritait de plus en plus le sobriquet -de « Fritz-Champagne », que le peuple lui avait -donné, était toujours de fort belle humeur quand -M. de Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes -et d’indiscrétions piquantes. Tout en écoutant -le grand chef de la police, Frédéric-Guillaume prenait -du thé, mais un thé fortement étendu de rhum de la -Jamaïque et « d’arrac » ; et, à chaque historiette qui lui -était contée, sa belle humeur augmentait ; il lâchait des -mots de plus en plus risqués, il se livrait à des éclats -de rire qui ébranlaient les murs du palais. Parfois -ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le -comportaient des accès de gaieté chez un homme tout -à fait sain d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet -et des contorsions qui pouvaient faire prévoir déjà -alors quelque fâcheuse catastrophe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c4">IV</h2> - -<p class="d">M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi. — Le ministère Manteuffel -et la coterie réactionnaire. — Goût du roi pour les histoires -piquantes. — Petites manœuvres de l’Autriche à Francfort. — Où -M. de Bismarck commence à se faire connaître. — La Prusse veut -prendre sa revanche d’Olmütz. — M. et M<sup>me</sup> de Bismarck. — Le -représentant de la Prusse enseigne la politesse au représentant -de l’Autriche. — La police de M. de Bismarck et celle de -M. Prokesch-Osten. — Comment M. de Bismarck s’empara de la -correspondance de M. Prokesch-Osten. — Le peu de popularité -du représentant de la Prusse à Francfort. — Vol de dépêches -commis par le lieutenant Teschen. — Teschen à la solde de l’ambassadeur -de France. — Entrevue de Teschen avec M. Rothan. — Le -roi de Prusse sur le Rhin. — Un secrétaire de l’ambassade -de Russie caché dans une armoire. — Le mystérieux « prince -d’Arménie ». — L’agent secret Hassenkrug à Mazas. — Opinion -de Stieber sur le « prince d’Arménie ».</p> - - -<p>Après l’entente d’Olmütz, en 1851, l’ancienne Confédération -germanique fut rétablie conformément aux -traités de 1815.</p> - -<p>Les affaires fédérales, qui, selon la tradition populaire, -devaient être discutées et résolues dans un Parlement -élu, étaient portées devant le <i lang="de" xml:lang="de">Bundesrath</i> -(Conseil fédéral ou Diète), siégeant à Francfort et -composé de représentants diplomatiques désignés par -la cour de chaque État.</p> - -<p>Les petites principautés minuscules étaient réunies -en groupes, formés de cinq ou six de ces États difficiles -à percevoir sans verre grossissant.</p> - -<p>L’Autriche s’était réservé la présidence du Conseil -fédéral et elle employait toutes les ressources imaginables -pour tenir la majorité dans sa main.</p> - -<p>Le cabinet de Vienne profitait de ses relations, souvent -fort intimes, avec les gouvernements des petits -États pour faire nommer ambassadeurs à la Diète des -gentillâtres dont les cadets, selon l’ancienne coutume, -servaient dans l’armée autrichienne. Ces jeunes officiers -étaient considérés comme des otages, ils répondaient -des bons sentiments et des votes de leurs -pères ou oncles ; l’avancement et toutes les faveurs -dont les débutants dans la carrière militaire sont si -friands, dépendaient de l’attitude de leurs ascendants -au <i lang="de" xml:lang="de">Bundesrath</i>.</p> - -<p>Les résultats de cette politique étaient fort appréciables -et la Prusse avait beaucoup de peine à combattre -et à contrebalancer l’influence autrichienne.</p> - -<p>Or, l’ambassadeur de Prusse chargé de lutter contre -la politique de Vienne n’était autre qu’un gentilhomme -de Poméranie, qui s’était fait remarquer à la -Chambre des députés de Berlin par la fougue réactionnaire -de ses discours et quelques mots très mordants -à l’adresse des démocrates<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Voici une des nombreuses anecdotes attribuées à M. de Bismarck -à l’époque dont nous parlons (1849). Il siégeait dans une commission -avec un des principaux orateurs de l’extrême gauche, connu -par sa petite taille, M. d’Ester. Un jour, le démocrate ayant fortement -déjeuné proposa à M. de Bismarck un échange de promesses -portant que, si l’un ou l’autre parti, les féodaux ou les radicaux, -arrivait au pouvoir, les deux contractants se garantissaient la vie -sauve. — « Non, mon petit d’Ester, répondit le futur chancelier, si -jamais vos amis arrivent au pouvoir, il ne vaudra plus la peine pour -moi de vivre ; si mes amis y arrivent, nous vous pendrons ; — mais -soyez tranquille, nous serons polis… jusqu’au nœud coulant ! »</p> -</div> -<p>M. Otto de Bismarck-Schœnhausen était parti -pour Francfort avec la volonté bien arrêtée de battre -en brèche l’Autriche, de prendre en détail — en attendant -le moment où il la prendrait en grand — la -revanche pour les humiliations subies par la Prusse -à Olmütz.</p> - -<p>L’humeur batailleuse du représentant prussien se -manifestait dans toutes les occasions. Dès les premières -séances de la Diète, il se posa très carrément -en adversaire systématique du cabinet de Vienne, et il -groupa dans sa villa de la <span lang="de" xml:lang="de">Bokenheimer-Strasse</span> tous -les éléments susceptibles d’être entraînés dans un -mouvement hostile à l’Autriche.</p> - -<p>Ces soirées de la <span lang="de" xml:lang="de">Bokenheimer-Strasse</span> ne tardèrent -pas à devenir célèbres dans les fastes de Francfort. -L’intérieur de la villa, le service, un domestique assez -nombreux et vêtu de livrées somptueuses, tout cela -avait fort grand air ; dans les salons, au contraire, -on affectait la simplicité et la cordialité, telles qu’on les -célèbre dans les vieux bouquins et dans les antiques -« lieder » germaniques.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Bismarck faisait les honneurs de la maison -comme une bonne mère de famille allemande. Quant -au « maître », il simulait toujours une gaieté sans -nuages, ou une hilarité qu’il s’efforçait, souvent sans -résultat, de communiquer à ses hôtes. Le buffet était -abondamment pourvu, les tables de whist ou de -bouillotte attendaient les amateurs.</p> - -<p>Le premier ambassadeur autrichien, M. le comte de -Thun, faisait encore assez bon ménage avec son partenaire -prussien. M. de Bismarck avait, dès le début, mis -son président au pas. La diplomatie autrichienne n’affectait -de hauteur aristocratique que dans ses notes, elle -avait des habitudes familières et même débraillées dans -ses rapports avec les représentants d’États moins -considérables.</p> - -<p>C’est ainsi que, peu de temps après son arrivée à -Francfort, M. de Bismarck crut devoir faire une visite -au comte de Thun, président de la Diète.</p> - -<p>C’était, il faut le dire, en plein été, par un après-midi -très chaud.</p> - -<p>Le visiteur fut introduit dans un cabinet où il trouva -le comte travaillant en manches de chemise. Sans -interrompre sa besogne, M. de Thun indique un siège -à son collègue. Au bout de quelques instants, lorsqu’il -lève le nez de dessus ses papiers, M. de Thun pousse -une exclamation de surprise.</p> - -<p>M. de Bismarck avait ôté sa redingote et son gilet ; -son buste de cuirassier n’était plus recouvert que par -un simple plastron de toile.</p> - -<p>— Votre Excellence a bien raison, fit en véritable -pince-sans-rire M. de Bismarck ; il fait si chaud, vous -voyez, j’ai suivi votre exemple.</p> - -<p>Le comte de Thun était un homme d’esprit : il prit la -chose du bon côté, en rit, et depuis, malgré les dissentiments -politiques, ses relations avec M. de Bismarck -furent supportables.</p> - -<p>Il n’en fut pas de même avec le comte de Prokesch-Osten, -qui succéda à M. de Thun.</p> - -<p>Le nouveau représentant de l’Autriche était d’un -caractère acariâtre, d’allures cassantes ; de plus, il -arrivait de Constantinople, où il avait rempli les -hautes fonctions « d’internonce » (ambassadeur), et où -l’influence autrichienne était alors considérable.</p> - -<p>M. de Prokesch-Osten, que l’on a pu revoir plus -tard à Paris, où il se reposait sur ses lauriers, était -un diplomate de l’école de Talleyrand et de Fouché, -se servant indistinctement de tous les moyens et de -tous les individus quand il s’agissait d’obtenir un -résultat convoité.</p> - -<p>Ennemi de la Prusse, il enrégimentait tous ceux -qui avaient des griefs contre la cour de Berlin. On -avait déjà signalé ses accointances avec des démocrates -du plus beau rouge, des chefs de corps francs, -des orateurs de l’Assemblée nationale de 1848. Ce représentant -des sabreurs et des jésuites — qui régnaient -alors à Vienne — devenait l’allié des proscrits, -des Hecker et des Struve, lorsqu’il s’agissait de battre -la Prusse en brèche.</p> - -<p>M. de Bismarck aurait donné beaucoup pour convaincre -son adversaire de liaisons démagogiques et -démontrer de la sorte quel fonds on pouvait faire sur -la politique du cabinet autrichien, ultra-réactionnaire -et cléricale à Vienne, révolutionnaire à Francfort.</p> - -<p>Pour prouver cette duplicité et en tirer parti, il -aurait fallu prendre M. de Prokesch-Osten sur le fait -et avoir quelques-unes de ces preuves écrites et accablantes -qui défient les démentis et les protestations.</p> - -<p>Chacun des deux ambassadeurs avait naturellement -sa petite police qui surveillait l’autre, et il n’entrait aucun -personnage politique chez M. de Prokesch-Osten sans -qu’aussitôt M. de Bismarck en fût informé, et réciproquement ; -cependant, les informations recueillies -par l’envoyé prussien étaient plus nombreuses, plus -exactes, plus précises que celles du représentant -viennois. C’est ainsi que M. de Bismarck apprit que, -deux fois par semaine, le soir, M. de Prokesch-Osten -s’enfermait dans son cabinet de travail avec un écrivain -très démocrate jadis, gagné à l’Autriche, et que le -diplomate et le journaliste rédigeaient ensemble des -articles dirigés contre la Prusse, articles que l’écrivain -en question écoulait ensuite dans des feuilles de nuance -écarlate du sud de l’Allemagne et de la Suisse.</p> - -<p>L’ambassadeur autrichien avait coutume de rédiger -à l’avance les brouillons de ces articles, et, en attendant -la prochaine conférence avec son collaborateur, -il les enfermait dans le tiroir d’un secrétaire à -cylindre, dans un grand salon qui lui servait aussi -de cabinet de travail. Cette pièce était encombrée de -meubles curieux que le diplomate avait rapportés de -ses voyages en Orient, de bibelots de prix, d’objets -d’art, pour la plupart des cadeaux de souverains. -M. de Prokesch-Osten était un amateur, et, comme -beaucoup de ses pareils, s’il ne résistait pas à l’attrait -d’acheter, même fort cher, un objet qui lui plaisait, il -ne pouvait se défendre du plaisir de réaliser un -gros profit sur tout bibelot qui avait cessé de lui -plaire.</p> - -<p>Quand il voulait se défaire d’un objet, il s’adressait -à un marchand d’antiquités très habile de la Zeil<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, -qui était en relation avec beaucoup de collectionneurs -et qui, bien entendu, touchait un honnête courtage -sur tous les marchés conclus par son entremise.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Principale rue de Francfort.</p> -</div> -<p>Or, un jour, l’ambassadeur autrichien vit arriver un -individu à tournure de Yankee, avec une longue barbe -fauve, la figure colorée par le soleil et le whisky, des -bagues plein les doigts et parlant le jargon anglo-allemand -le plus grotesque.</p> - -<p>Le visiteur exotique présenta une carte de maître -Samuel Gelbschnabel, l’antiquaire de la Zeil, et manifesta -le désir de voir un meuble à incrustations, -rapporté de Constantinople, que l’Excellence désirait -vendre. L’Américain parut émerveillé, on s’entendit -facilement sur le prix. Le Yankee paya immédiatement, -en ajoutant qu’il ferait enlever le meuble le -lendemain. M. de Prokesch-Osten répondit qu’il était -forcé de quitter Francfort pour trois jours, mais qu’il -laisserait des ordres à son majordome.</p> - -<p>Le lendemain, en effet, M. de Prokesch-Osten était -parti ; deux vigoureux commissionnaires se présentèrent -de la part de l’Américain pour enlever le -secrétaire acheté la veille. Le majordome les conduisit -dans le salon, mais quelle fut sa surprise lorsqu’il les -vit charger sur leurs épaules, non pas le précieux -meuble oriental, mais le vulgaire secrétaire à cylindre.</p> - -<p>— Vous vous trompez, braves gens, leur dit-il, ce -n’est pas là le meuble que vous devez emporter, c’est -celui-là.</p> - -<p>Et il désigna du doigt l’objet acheté la veille.</p> - -<p>Mais les commissionnaires insistèrent ; ils déclarèrent -être sûrs de leur affaire ; on leur avait décrit le -meuble très exactement ; aucune erreur n’était possible -et ils ne tenaient pas à mécontenter un client -généreux, qui leur avait donné un bon pourboire. -Sous ce rapport, ils pouvaient avoir raison ; ils semblaient -pris de vin et disposés à faire du vacarme, si -on les contrariait. Pour éviter tout tumulte, le majordome -les laissa faire, persuadé qu’il les verrait -revenir au bout d’une heure pour réparer leur -erreur…</p> - -<p>Mais les commissionnaires ne revinrent pas, et -lorsqu’à son retour M. de Prokesch-Osten, très perplexe -au sujet de cette substitution, envoya aux renseignements, -il apprit que l’Américain était parti le -jour même où l’achat avait été conclu, en donnant -l’ordre de faire envoyer ses bagages à Berlin.</p> - -<p>Or, le Yankee n’était autre qu’un des collaborateurs -les plus assidus de Stieber, un agent nommé Bormann, -expédié de Berlin sur la demande de M. de -Bismarck. Les deux commissionnaires simulant l’ivresse -étaient aussi deux <i>détectives</i>, et, une fois -maîtres du meuble, ils l’avaient porté à la villa de la -<span lang="de" xml:lang="de">Bockenheimer-Strasse</span>.</p> - -<p>Là, on fit sauter les serrures des tiroirs avec des -pinces monseigneur, et M. de Bismarck se frotta les -mains en découvrant ce qu’il cherchait : une volumineuse -correspondance très compromettante, et les minutes -de plusieurs articles écrits de la main de M. de -Prokesch-Osten, et dont l’un, entre autres, contenait -de violentes attaques contre le système monarchique.</p> - -<p>M. de Bismarck s’empressa d’envoyer à Berlin tout -le paquet, avec des indications sur la manière de s’en -servir.</p> - -<p>Sa dépêche se trouve tout au long dans le recueil -de pièces publiées par M. de Poschinger : <i>la Prusse -à la Diète</i>.</p> - -<p>M. de Manteuffel, craignant de blesser les partisans -de l’Autriche, encore très nombreux à la cour -de Prusse, ne fit pas publier ces documents ; il se -contenta de prévenir le cabinet de Vienne et d’obtenir -le rappel de M. de Prokesch-Osten.</p> - -<p>Néanmoins, l’affaire fut ébruitée, et les procédés -dont s’était servi M. de Bismarck n’augmentèrent -pas la sympathie qu’on avait pour lui à Francfort<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> M. Busch, dans son apologie du chancelier (<i lang="de" xml:lang="de">Unser Kanzler</i>), -publiée récemment, mentionne ce curieux incident, mais en attribuant -la découverte de ces pièces au hasard ! C’est le cas de rappeler -les vers de Ruy Blas :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i10">Hasard !</div> -<div class="verse">Mets que font les fripons, pour les sots qui le mangent.</div> -</div> -</div> -<p>L’ambassadeur prussien n’était guère aimé des habitants -de la cité libre. On se moquait de son air -hautain, de ses façons arrogantes, du monocle qu’il -avait constamment fiché dans l’œil et de sa calvitie -ornée des trois cheveux devenus légendaires depuis -cette époque. Quand il sortait, les gamins l’accompagnaient -de leurs sifflets et de leurs huées. Aussi, en -1866, M. de Bismarck s’est-il noblement vengé de ces -petites piqûres d’épingle en imposant une énorme -contribution de guerre aux Francfortois et en confisquant -pour toujours leur antique liberté.</p> - -<hr /> - - -<p>Pendant la guerre de Crimée, la police secrète de -Berlin eut beaucoup à s’occuper des différents agents -russes et français, ainsi que d’une foule d’aventuriers -qui venaient tenter la fortune et essayer leur savoir-faire -dans la capitale de la Prusse, terrain neutre où -les influences tantôt favorables, tantôt hostiles à la -Russie l’emportaient tour à tour.</p> - -<p>La plus célèbre de ces affaires, celle qui eut le plus -grand retentissement, fut le « vol des dépêches » -commis par le lieutenant de Teschen et que découvrit -l’infatigable Stieber.</p> - -<p>Nous avons dit un mot des coteries qu’il y avait à -la cour de Prusse. L’une de ces coteries, très puissante, -parce que ses chefs, le général de Gerlach, -aide de camp du roi, son frère, juge à la cour de -cassation, et M. Niebuhr, secrétaire particulier du -roi, vivaient dans l’intimité du souverain, était la -coterie féodale, appelée aussi <i>parti de la Gazette de -la Croix</i>. Ce journal, la plus haute expression de -la réaction, était son <i>Moniteur</i>. Le juge de Gerlach -y publiait des <i>Revues hebdomadaires</i>, que tous les -hobereaux et tous les momiers dégustaient ligne par -ligne.</p> - -<p>Le ministre Manteuffel avait ses raisons pour se -méfier des intentions des hommes de la <i>Gazette de -la Croix</i>, et il avait gagné à beaux deniers comptants -un ancien officier, M. de Teschen, vieillard âgé -de soixante-dix ans, qui était arrivé à accaparer la confiance -de MM. de Gerlach et Niebuhr.</p> - -<p>L’agent Teschen eut recours aux traditions rudimentaires -de la police prussienne ; il acheta les valets -de chambre de ces messieurs, et ces fidèles serviteurs -lui communiquaient toutes les lettres que leurs maîtres -recevaient.</p> - -<p>Parfois l’ex-lieutenant prenait copie lui-même de -ces lettres, mais souvent les domestiques lui évitaient -cette peine ; ils copiaient de leur plus belle écriture -les communications dont ils réservaient la primeur à -l’agent de M. de Manteuffel.</p> - -<p>Teschen s’empressait de communiquer ces lettres à -son chef, qui les payait plus ou moins grassement sur -les fonds secrets et faisait servir les renseignements -qu’il apprenait de la sorte aux intrigues qui se tramaient -autour du roi.</p> - -<p>Prévenu à l’avance des intentions et des projets du -parti de la <i>Gazette de la Croix</i>, le ministre pouvait -dresser à temps ses batteries et parer les bottes qu’on -voulait lui porter.</p> - -<p>Quand ces lettres contenaient des choses désobligeantes -pour tel ou tel personnage, le ministre s’arrangeait -de façon à ce que l’intéressé apprît de quelle -manière les amis de M. de Gerlach et de M. Niebuhr le -traitaient. Il grossissait ainsi le nombre des ennemis -de ses propres adversaires. C’était de bonne guerre. -Pour se mettre à couvert vis-à-vis de sa propre conscience, -M. de Manteuffel, qui était casuiste à ses heures, -ne demandait jamais à l’honnête Teschen de quelle -façon il s’était procuré ces missives. Évidemment, il -devait croire qu’elles lui étaient tombées du ciel. -Parmi ces lettres, il y en avait plusieurs qui contenaient -des imputations très graves, très blessantes, -contre le directeur général de la police, M. de Hinkeldey.</p> - -<p>M. de Manteuffel promit une forte prime à Teschen -s’il pouvait se procurer les originaux et les faire tomber, -comme « par hasard », sous les yeux de M. de -Hinkeldey. Grâce à ses éminents collaborateurs d’antichambre, -l’ex-lieutenant réussit à merveille.</p> - -<p>Quarante-huit heures après, M. de Hinkeldey trouva -sur son bureau toutes ces lettres qui l’accommodaient -de si belle façon.</p> - -<p>Lorsque l’occasion de traiter de la même manière -ces messieurs de la <i>Gazette de la Croix</i> s’offrit, il ne -la manqua pas.</p> - -<p>Pendant deux ans, le ministre Manteuffel accepta et -paya les services de Teschen. Mais au commencement -de l’année 1856, un rapprochement s’opéra entre le -premier ministre et le général de Gerlach. Les services -de Teschen devinrent inutiles, et bientôt, au lieu de -l’accueillir avec empressement au ministère, on le -traita en solliciteur importun ; les subsides se firent -plus rares, enfin ils tarirent complètement.</p> - -<p>Cela ne faisait pas le compte de l’espion.</p> - -<p>Ne trouvant plus preneur pour sa marchandise au -ministère d’État, il se mit en quête d’autres clients. -Cet honnête homme en était arrivé à se persuader -qu’il exerçait une industrie des plus honorables, et -qu’il était parfaitement naturel de chercher un débouché -pour les produits de son espionnage.</p> - -<p>M. le général de Gerlach était en relations très suivies -avec l’attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, -le comte de Muenster-Mainhœrel. Celui-ci, très -bien vu à la cour et dans les cercles militaires, tenait -le général au courant des mouvements de l’armée -russe et des principaux incidents du siège de Sébastopol. -Toutes ses lettres étaient religieusement copiées -par les domestiques et communiquées à Teschen. Celui-ci -comprit quelle importance ces renseignements militaires -pouvaient avoir pour les assiégeants de la grande -forteresse russe, et il ne douta pas qu’on les lui -payerait un bon prix.</p> - -<p>Après avoir hésité pendant quelque temps entre -l’ambassade britannique et l’ambassade française, -Teschen donna la préférence à cette dernière.</p> - -<p>Il y avait alors à l’hôtel du « <span lang="de" xml:lang="de">Pariser Platz</span><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> » un -jeune secrétaire d’origine alsacienne, parlant parfaitement -l’allemand, très au courant des hommes et des -choses du pays qu’il habitait, et réputé dans le monde -diplomatique pour son esprit d’initiative et son humeur -remuante.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> « Place de Paris », où se trouve l’hôtel de l’ambassade de -France à Berlin.</p> -</div> -<p>Grâce à ses connaissances et à l’activité qu’il déployait, -on le considérait comme le bras droit de -l’ambassadeur. Ce fut à ce jeune secrétaire, M. Rothan, -que Teschen s’adressa.</p> - -<p>Il lui écrivit un billet non signé, l’informant « qu’un -ami de la France » désirait lui faire une communication -de la plus haute importance pour son pays. Le -billet portait que si M. Rothan consentait à écouter cet -« ami de la France » il n’avait qu’à faire insérer dans -les annonces de la <i>Gazette de Voss</i> qu’il était prêt -à se trouver tel jour, à telle heure, au village de -Zehlendorf près Berlin. L’inconnu ne manquerait pas -de s’y rendre.</p> - -<p>Le 24 juillet 1855, la <i>Gazette de Voss</i>, celle que -les Berlinois appellent la « tante Voss », sans doute -parce que dans la langue familière berlinoise « tante » -est synonyme de radoteuse, contenait l’avis suivant :</p> - -<blockquote> -<p><i>Oui ; aujourd’hui 24 juillet, à cinq heures de l’après-midi.</i></p> -</blockquote> - -<p>A l’heure indiquée, Teschen était au rendez-vous avec -la précision d’un vieux militaire. Mais grand fut son -désappointement, lorsqu’à la place du diplomate français, -qu’il connaissait de vue, il fut abordé par un -de ses compatriotes qui l’interpella par son nom.</p> - -<p>Cet individu exhiba une carte de visite de M. Rothan, -en ajoutant qu’il était le fondé de pouvoirs du -secrétaire d’ambassade ; il dit qu’il s’appelait Hassenkrug, -autrefois employé dans les bureaux de la préfecture -de Berlin, et pour le moment agent secret de -l’ambassade de France.</p> - -<p>Hassenkrug, pour mieux gagner la confiance de -Teschen, se lança dans un interminable récit de ses -prouesses, des services rendus à l’ambassade française, -et fit sonner bien haut combien un tel concours -était récompensé largement.</p> - -<p>— Ce ne sont pas des grippe-sous comme nos gens -à nous, fit-il, qui retournent cent fois un billet de -cent thalers et se décident à la fin à ne lâcher qu’un -louis d’or.</p> - -<p>Mais Teschen se montra très boutonné.</p> - -<p>L’ancien employé de la police ne lui disait rien qui -vaille ; il craignait quelque piège ; il se refusa à toute -communication s’il n’était pas mis en présence de -M. Rothan lui-même.</p> - -<p>Son désir fut satisfait peu de temps après.</p> - -<p>M. Rothan et Teschen se rencontrèrent au Thiergarten, -devenu depuis le Bois de Boulogne de Berlin, -mais qui, il y a trente ans, était un endroit presque -désert, rendez-vous des rôdeurs et des malfaiteurs.</p> - -<p>Le secrétaire d’ambassade fut très frappé des révélations -de l’agent ; les renseignements sur le siège de -Sébastopol pouvaient être très précieux pour les généraux -alliés, et lorsque Teschen, après avoir lu les lettres -du général Muenster à son ami M. de Gerlach, produisit -un carnet où le général avait l’habitude de résumer -au jour le jour ses entretiens les plus confidentiels avec -le roi, M. Rothan, ravi d’admiration, ne put cacher son -enchantement.</p> - -<p>Dans ces conversations quotidiennes du roi avec son -ministre, il n’y avait rien moins que le secret de l’attitude -de la Prusse pendant toute la guerre de Crimée. -Ce que l’ambassadeur de France et celui d’Angleterre, -ce que les ministres des affaires étrangères des deux -États se cassaient la tête à deviner, était là ! Frédéric-Guillaume -pensait tout haut avec ses amis du parti de -la <i>Gazette de la Croix</i>.</p> - -<p>M. Rothan demanda de lui-même à revoir Teschen, -et il fut convenu que les entrevues auraient lieu au -domicile des époux Hauptmann, famille de petits négociants, -et dont l’appartement modeste et retiré devait -échapper à toute surveillance.</p> - -<p>Lorsque, deux jours plus tard, Teschen se rendit à -l’endroit indiqué, il n’y trouva que la dame Hauptmann. -Elle lui apprit que M. Rothan était empêché de -venir ce jour-là, mais qu’elle était chargée de lui remettre -quelque chose. Ce « quelque chose » était une -enveloppe contenant cinq billets de mille francs. Teschen, -qui n’était pas habitué à tant de générosité, -faillit se trouver mal de joie.</p> - -<p>Il continua pendant plus de six mois à tenir l’ambassade -de France au courant de tout ce qu’il savait -et celle-ci paya largement ses services.</p> - -<p>Au mois de septembre 1855, le roi Frédéric-Guillaume -entreprit une excursion sur les bords du Rhin. -M. Rothan chargea Teschen de se rendre dans ce pays -enchanteur et d’observer de très près ce qui allait s’y -passer.</p> - -<p>L’idée de la conquête des bords du Rhin obsédait -déjà quelque peu les Tuileries ; il importait de -connaître exactement le degré de popularité dont le -roi jouissait dans cette partie de ses États.</p> - -<p>Fidèle à ses traditions de libéralité, M. Rothan remit -mille francs à son agent à titre de frais de voyage. -Pour le coup, le secrétaire de légation fut roulé comme -une simple cigarette. M. Teschen empocha la somme et -partit pour Neustadt, à quelques lieues de Berlin, -où il se reposa au sein de sa famille de ses glorieuses -fatigues.</p> - -<p>De retour dans la capitale, il raconta à son patron -qu’il avait été aux bords du Rhin, qu’il s’était donné -énormément de mal, mais comme le roi était entouré -d’une nuée d’agents, il lui avait été impossible d’apprendre -même combien Sa Majesté buvait de bouteilles -de vin de Champagne dans la journée.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelque temps plus tard, M. Rothan reçut à l’hôtel -de l’ambassade de France la visite d’un inconnu qui -insista vivement pour le voir.</p> - -<p>Introduit dans le cabinet du secrétaire de légation, -cet individu mit M. Rothan en garde contre le même -Hassenkrug, qui, depuis plusieurs années, servait d’agent -à l’ambassade de France, et que M. Rothan avait -envoyé à Zehlendorf lors du premier rendez-vous donné -par Teschen.</p> - -<p>Au dire de l’inconnu, Hassenkrug, comme beaucoup -de ses confrères, jouait double jeu, ou plutôt -mangeait à deux râteliers. Il touchait à l’ambassade -de France et renseignait également l’ambassade de -Russie. Et comme M. Rothan parut douter du fait, l’inconnu -lui résuma très fidèlement un entretien qui -avait eu lieu quelques jours auparavant entre le diplomate -français et son agent, dans le domicile de ce -dernier.</p> - -<p>Selon l’inconnu, un secrétaire de l’ambassade de -Russie, caché dans une armoire, avait écouté cet entretien -et s’était empressé de mander ce qu’il avait -entendu à son gouvernement. Le délateur avait eu connaissance -de la dépêche.</p> - -<p>Sans savoir positivement jusqu’à quel degré cet -individu, qui déclarait se nommer Henfelder, méritait -créance, M. Rothan se hâta d’avertir Teschen d’être -sur ses gardes, car Hassenkrug pouvait également -dénoncer ses relations avec l’ambassade de France. -Mais déjà il était trop tard. Hassenkrug avait parlé. -Stieber faisait filer l’ex-lieutenant ; et lorsqu’on sut que -l’on trouverait enfin chez lui les preuves de sa culpabilité, -on l’arrêta sous l’accusation de vol de dépêches et -de haute trahison.</p> - -<p>En même temps, les époux Hauptmann et Henfelder -(l’inconnu qui avait averti M. Rothan) furent -mis en lieu sûr.</p> - -<p>Le soir même, M. de Hinkeldey présentait au roi un -rapport sur cette affaire et il recevait l’ordre formel de -faire instruire le procès non pas par voie ordinaire, -mais par la police, en gardant les accusés au secret le -plus rigoureux. L’innocence de Henfelder fut bientôt -démontrée. Sollicité par les parents de l’inculpé, M. de -Hinkeldey signa pendant un dîner chez le ministre de la -justice l’ordre de sa mise en liberté. Plus tard, les époux -Hauptmann, qui avaient servi d’intermédiaires, bénéficièrent -aussi d’une ordonnance de non-lieu ; seul, Teschen -passa en jugement vers la fin de l’année 1856.</p> - -<p>Quant à M. Rothan, on sait qu’il a continué sa brillante -carrière, interrompue par la chute de l’empire. Il -est devenu depuis un écrivain remarquable dont les -ouvrages pleins de révélations et d’aperçus hardis et -nouveaux contribueront certainement à fixer l’histoire -contemporaine.</p> - -<hr /> - - -<p>Pendant la guerre de Crimée, la police berlinoise -eut des démêlés avec un prétendu agent russe nommé -Klindmorff, que l’on soupçonnait d’être envoyé -pour découvrir le secret du fusil à aiguille, dont on -parlait déjà tout bas.</p> - -<p>La police prussienne s’occupa également beaucoup -à la même époque d’une individualité restée énigmatique, -malgré toutes les tentatives qu’on fit pour découvrir -son identité.</p> - -<p>Sous le titre un peu fantastique de prince d’Arménie, -ce personnage parvint à s’introduire dans la société -berlinoise, grâce à des recommandations émanant -de cette même M<sup>me</sup> de X… que nous avons vue -figurer dans un chapitre précédent.</p> - -<p>Cette parente de Napoléon III n’avait pas tardé à -se brouiller avec le chef de sa famille pour des raisons -qui n’ont jamais été exactement connues, mais où le -sentiment, la politique et les questions d’argent entraient -à doses différentes. Elle s’était retirée en Savoie, -dans une belle propriété qu’elle venait d’acquérir, -et où l’on faisait des vers, de la musique, tout -en devisant de choses tendres. Le mari existait toujours -pour ceux qui le connaissaient, sauf pour sa -femme, qui avait toutes les allures libres d’une jeune -veuve. Les relations nouées par M<sup>me</sup> de X… avec la -diplomatie allemande continuaient, bien qu’elle ne fût -plus si bien posée pour fournir sur son cousin des -renseignements aussi détaillés et aussi précis qu’à la -veille du coup d’État. Elle avait donc qualité pour donner -des recommandations et elle ne les marchandait -pas quand elle avait affaire à un beau cavalier, d’une -mine avenante, dont les traits avaient la correction et la -grâce séduisante du type grec le plus accompli et qui -se présentait avec le titre quelque peu hypothétique -mais ronflant d’Altesse. Malheureusement la police berlinoise -se méfiait du bel oriental protégé par M<sup>me</sup> de X…, -et M. de Hinkeldey l’avait particulièrement en grippe -sans que l’on sût pourquoi.</p> - -<p>Le pseudo prince s’était plaint à la police de ce que -la propriétaire de l’appartement garni qu’il occupait -ouvrait toutes ses lettres. La bonne femme, qui agissait -en vertu d’ordres secrets de la police, ne fut nullement -inquiétée. En revanche, le prétendu prince fut -happé au collet ; mais comme on ne pouvait pas le faire -passer en jugement, puisqu’il n’avait commis aucun -délit, le directeur général de la police l’enferma dans -une maison de correction, où les mendiants et les -vagabonds étaient détenus par ordre de l’administration. -On raconte que le beau prince d’Arménie avait -beaucoup plu à certaines dames de Berlin, et que -parmi celles sur lesquelles il exerçait la plus grande -impression se trouvait une femme à qui M. de Hinkeldey -s’efforçait vainement de faire agréer ses -hommages. L’acharnement que M. de Hinkeldey mit à -poursuivre le malheureux semble démontrer qu’il -devait entrer quelque grief personnel dans cette -« fringale » de persécution.</p> - -<p>M. de Hinkeldey alla lui-même un jour à la maison -de correction où le prince était détenu, et il le fit -amener devant lui.</p> - -<p>Quand il vit arriver le jeune homme, qui portait -les vêtements bourgeois qu’il avait au moment de -son arrestation, le directeur de la police entra dans -une violente colère, demandant pourquoi on n’avait -pas mis à l’Altesse le costume de la prison. — Il -donna l’ordre de l’en revêtir immédiatement. Pendant -tout cet entretien ou plutôt cet interrogatoire, -M. de Hinkeldey se montra brutal, emporté, grossier, -tandis que le prince d’Arménie lui opposa le plus -grand calme. Malgré tout son désir d’être désagréable -au jeune homme et en dépit de toutes ses -rancunes diverses, il ne put le garder sous les verrous -et dut se contenter de l’expulser. L’affaire avait -commencé à s’ébruiter et différentes influences s’étaient -mises en campagne en faveur du noble jeune homme, -à qui l’on s’intéressait beaucoup, non seulement dans -les chancelleries, mais encore dans les boudoirs.</p> - -<p>Plus tard la police berlinoise fit tous ses efforts -pour percer le mystère que le détenu avait laissé planer -sur son origine et sur sa personne ; différents rapports -furent adressés au successeur de M. de Hinkeldey : tantôt on -représentait cet énigmatique personnage -comme le bâtard d’un prince oriental, tantôt on l’identifiait -avec des escrocs, condamnés par les tribunaux ; -mais tous ces renseignements se rapportaient à d’autres, -et aujourd’hui encore on serait embarrassé de -dire si ce fut un prince authentique qui, vers 1855, -porta pendant quelques jours le pantalon et le sarrau -de toile bise des détenus correctionnels. Une chose est -certaine, c’est qu’il était oriental, et peut-être ne s’avance-t-on -guère en affirmant qu’il devait être à -peu près chez lui dans le palais du souverain de -Cettinje.</p> - -<p>Les deux incidents que nous venons de relater eurent -des épilogues qui sont rapportés dans les mémoires -de Stieber.</p> - -<p>M. Rothan avait gardé une forte dent — cela se -conçoit — contre l’agent Hassenkrug, qui introduisait -les diplomates russes dans les armoires pour surprendre -les confidences des diplomates ; qui touchait -à la fois des subsides des Français et des Russes, et -qui faisait incarcérer les meilleurs espions de l’ambassade<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Parmi les papiers surpris par Teschen et livrés à M. Rothan, se -trouvait entre autres une lettre autographe de l’empereur Nicolas, -donnant des détails très précis sur l’état des forces russes dans -Sébastopol et indiquant jusqu’à quelle date la forteresse pourrait -tenir. On juge combien ces renseignements étaient précieux pour le -gouvernement de Napoléon III.</p> -</div> -<p>Feignant d’ignorer la double trahison de l’espion, -M. Rothan continua de l’accueillir et de l’employer dans -des circonstances peu importantes, mais qui suffisaient -à confirmer Hassenkrug dans l’idée qu’il pouvait toujours -se considérer comme un agent dont la fidélité -n’était pas suspectée.</p> - -<p>Au commencement de l’année 1857, M. Rothan, qui -avait son plan, pria Hassenkrug de se charger de quelques -commissions pour sa famille à Paris, ne pouvant -se rendre lui-même en France en ce moment. Hassenkrug, -enchanté de faire sans bourse délier une excursion -dans la « Babylone moderne », accepta avec empressement ; -mais à peine eut-il passé la frontière qu’un -commissaire de police lui mit la main au collet et le -dirigea sous bonne escorte à Mazas, où il fut gardé -pendant quatorze mois. On était alors en plein despotisme -impérial, on s’inquiétait médiocrement d’un -étranger arbitrairement détenu, surtout s’il n’était pas -réclamé par son ambassade. Or, le ministre prussien -se serait bien gardé d’intervenir en faveur de Hassenkrug, -dont on redoutait les révélations sur l’espionnage -des conservateurs prescrit par M. de Manteuffel.</p> - -<p>En 1859, Hassenkrug fut rendu à la Prusse. On ignore -ce qu’il est devenu.</p> - -<p>L’autre épilogue regarde le pseudo-prince monténégrin. -Stieber assure que M. de Hinkeldey croyait -deviner dans ce personnage un agent politique, à cause -de lettres trouvées en sa possession et dans lesquelles -il était question, en termes très sympathiques, de -Louis Blanc et de Kossuth. Ce fut là une des -raisons qui fit si durement traiter le malheureux -oriental.</p> - -<p>Vingt années plus tard, l’écrivain Gustave Rasch, -voyageant dans le Monténégro, visita la prison d’État -de Cettinje, car la petite principauté s’est offert ce -luxe. Il fut frappé de la bonne mine et de l’allure distinguée -d’un détenu, qui était particulièrement bien -traité et dont toute l’occupation consistait à donner -des leçons de langues étrangères au personnel de la -prison. Ce captif raconta au voyageur prussien qu’il -était le « prince d’Arménie », dont l’affaire avait causé -tant de bruit à Berlin.</p> - -<p>Pourquoi l’ex-prince était-il réduit à la condition de -prisonnier d’État ? C’est ce que M. Gustave Rasch a -négligé de nous apprendre ; mais il est probable que, -contrairement au cas de Bilboquet dans les <i>Saltimbanques</i>, -la politique n’était pas étrangère à l’événement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c5">V</h2> - -<p class="d">M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police. — Comment -étaient traités les créanciers de MM. les officiers. — Ordre du roi -de supprimer les tripots. — L’expédition de M. de Hinkeldey au -<i lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</i>. — Les susceptibilités de M. de Rochow. — Affront -public fait à M. de Hinkeldey. — Celui-ci prend la résolution de -se battre. — Un dîner de gala à Potsdam. — M. le pasteur -Richter. — M. de Hinkeldey est tué par M. de Rochow. — Souscription -à la Bourse de Berlin. — Le roi suit le convoi de -M. de Hinkeldey. — Le prince Napoléon à Berlin. — Folie et -mort de Frédéric-Guillaume.</p> - - -<p>Nous arrivons maintenant à un événement des plus -poignants, qui eut une grande portée politique, et -qui, en précipitant peut-être le dénouement d’une -crise, provoqua un changement de front dans les procédés -et la manière d’être oppressive et tracassière de -la police prussienne. Nous voulons parler du duel -dans lequel fut tué d’un coup de pistolet le grand -maître de cette police, le confident de Frédéric-Guillaume, -M. de Hinkeldey.</p> - -<p>Pour comprendre les origines de cette rencontre, qui -se termina d’une façon si tragique, il est nécessaire -que nous disions encore quelques mots de cette police, -qui, avec MM. de Hinkeldey et Stieber pour chefs, -fut l’instrument par excellence de la réaction en -Prusse, alors que l’état de siège et la dictature militaire -avaient cessé depuis longtemps.</p> - -<p>Cette police était un véritable Protée ; elle revêtait -toutes les formes, s’affublait de tous les costumes, se -manifestait sous toutes les espèces. Elle se mêlait de ce -qui ne la regardait et de ce qui ne la concernait pas ; elle -était une complice pour ceux qui jouissaient de hautes -protections ou à qui était familier l’art de gagner les -bonnes grâces de ses séides ; par contre, elle inspirait -la terreur à tous ceux qui ne réunissaient pas les -conditions indiquées. M. Stieber et ses sous-ordres -avaient surtout à intervenir dans les contestations entre -créanciers et débiteurs. En pareil cas, on arrêtait tout -simplement les débiteurs récalcitrants ou les créanciers -trop exigeants (selon que l’adversaire de l’un ou -de l’autre s’était <i>entendu</i> avec l’autorité) et on les -gardait sous clef jusqu’à ce qu’ils se fussent arrangés -avec l’autre partie. Il va sans dire que celles des parties -pour qui la police s’était mise en campagne ne manquait -pas de témoigner sa reconnaissance en espèces -sonnantes et trébuchantes. C’était là le casuel attaché -aux différentes places ; et franchement, comme tout ce -monde de fonctionnaires était assez chichement payé, -il ne faut pas s’étonner si ces messieurs battaient monnaie -comme ils pouvaient.</p> - -<p>L’intervention de la police était surtout fréquente -quand il s’agissait de dettes d’officiers. Hâtons-nous -de dire que les individus contre lesquels on procédait -n’étaient pas bien intéressants. Il s’agissait, la plupart -du temps, d’affreux usuriers, de marchands de crocodiles -empaillés comptant 100 à 1,000 (oui, mille -pour cent !) d’intérêts, et parfois même de véritables -escrocs, qui faisaient souscrire des billets, promettaient -de les « passer » et ne remettaient rien à leur victime, -qui, à l’échéance, était cependant obligée de payer -l’effet. Ces oiseaux aux griffes et au bec crochus ne se -contentaient pas de billets, ils exigeaient de leurs -créanciers un « revers » dans lequel ceux-ci s’engageaient -<span class="small">SUR LEUR HONNEUR DE GENTILHOMME ET D’OFFICIER</span> à -payer à l’échéance l’effet souscrit.</p> - -<p>Ce document s’appelait un <i lang="de" xml:lang="de">Ehrenschein</i>.</p> - -<p>Entre les mains de l’usurier, c’était une arme terrible ; -car, si le non-payement de la valeur souscrite -n’exposait le malheureux qu’à des poursuites civiles, -la production de l’<i lang="de" xml:lang="de">Ehrenschein</i> pouvait le faire chasser -ignominieusement de l’armée et le mettre au ban de la -société.</p> - -<p>Les officiers contractaient beaucoup de dettes ; ils -y étaient forcés par l’exiguïté de leur solde, et puis -c’était de bon ton. Il y eut de nombreux suicides et -des désertions, à un tel point que le roi Frédéric-Guillaume -s’en émut.</p> - -<p>Il fit appeler Stieber à Potsdam.</p> - -<p>— Il faut que vous tiriez mes officiers des griffes -de ces juifs, dit-il ; cela devient inquiétant ; informez-vous -de tous ceux qui ont des dettes. Saisissez les billets, -faites venir l’usurier et offrez-lui le remboursement -de l’argent réellement avancé avec les intérêts -au denier cinq.</p> - -<p>C’était, comme on le voit, le procédé dont use le -père Poirier envers les créanciers de son noble gendre, -dans la belle comédie d’Augier.</p> - -<p>— Et, demanda Stieber, si l’usurier refuse l’arrangement ?</p> - -<p>— Alors, il n’aura pas un liard et vous l’enverrez -aux cinq cents diables.</p> - -<p>Stieber a déclaré plus tard au cours d’un des procès -qui lui furent intentés pour abus du pouvoir lors de -l’avènement du ministère libéral, que si le roi lui eût -donné l’ordre d’arrêter le premier ministre et ses collègues, -il n’aurait pas hésité à exécuter cet ordre, -sans se soucier de la Constitution et des lois existantes.</p> - -<p>Il n’eut donc pas le moindre scrupule à agir selon -les instructions de son royal maître. A partir de ce -moment, ce fut dans le bureau du chef de la sûreté -que les affaires d’intérêts de MM. les barons, -comtes et autres officiers titrés de la garde furent -« arrangées », et aucun de ces preux ne songea à récuser -cette singulière juridiction.</p> - -<p>L’usurier était obligé d’en passer absolument par -les conditions que lui imposait son débiteur.</p> - -<p>Que pouvait-il faire ? La police commençait par -s’emparer du billet ; si le porteur se refusait à le livrer, -on le fourrait en prison ; s’il l’avait remis à un avocat -(faisant fonction d’huissier) pour entamer les poursuites, -un agent de police muni d’un ordre formel se -rendait chez l’homme de loi et s’emparait du titre de la -dette. Le débiteur était libre d’indiquer telle somme -qui lui convenait, comme lui ayant été réellement remise ; -on ne croyait que sa parole et nullement -le dire du créancier : de cette manière il arrivait -que le chrétien, au lieu d’être volé par le juif, le -volait.</p> - -<p>Le roi avait déclaré qu’il payerait sur sa cassette le -montant des traites, revu et considérablement réduit, -quand l’officier serait trop pauvre pour acquitter lui-même -la somme. A cet effet, Stieber fut mis en rapport -avec le trésorier de la liste civile, M. Schœnnig, qui, -à différentes reprises, lui remit des sommes importantes, -trop importantes même au gré du roi, qui commençait -à trouver que ses officiers avaient le double -tort de souscrire trop facilement des billets et d’être -trop souvent insolvables.</p> - -<p>Sa Majesté s’entretenait un jour de l’inconvénient -de cette situation avec M. de Hinkeldey, qui ne -voyait pas de fort bon œil la faveur toujours croissante -de son subordonné. Bien que son chef hiérarchique ne -l’eût pas proposé le moins du monde pour cette distinction, -Stieber avait reçu tout récemment l’ordre de -l’Aigle Rouge. M. de Hinkeldey, sachant combien -cette affaire des dettes d’officiers tenait à cœur au -roi, s’efforça de se rendre utile.</p> - -<p>— Voyez-vous, sire, fit-il, ce qui perd nos officiers, -c’est le jeu effréné auquel ils se livrent. Les rapports -de mes agents me signalent tous les jours l’ouverture -de nouveaux tripots, où de petites fortunes sont aventurées -sur une carte.</p> - -<p>Le roi, qui, depuis quelque temps et surtout depuis -l’affaire des dépêches Teschen, donnait des signes d’une -irascibilité nerveuse extraordinaire, se traduisant -par de véritables accès de fureur, frappa un grand -coup de poing sur le guéridon de marbre devant lequel -il était assis :</p> - -<p>— Pourquoi tolérez-vous ces tripots ?… Parbleu ! ces -messieurs trouvent cela très joli et très commode ; ils -perdent, ils s’en vont faire des billets, et à l’échéance -c’est la cassette royale qui paye. Eh bien ! non, il faut -que cela finisse, je ne comprends pas que vous n’ayez -pas encore agi.</p> - -<p>— Mais, sire, objecta M. de Hinkeldey, c’est que les -hôtes de ces tripots ne sont pas les premiers venus ; -il y a parmi eux de grands noms, même des membres -de la Chambre des Seigneurs.</p> - -<p>— Qui, par exemple ?</p> - -<p>— M. de Rochow, sire.</p> - -<p>— Oui, il a toujours eu des goûts dissipateurs, celui-là. -Où se réunissent ces messieurs ?</p> - -<p>— A l’hôtel du Nord, où ils ont créé un « <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span> ».</p> - -<p>— Eh bien, monsieur de Hinkeldey, j’entends que -dans les quarante-huit heures le <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span> soit fermé -et les scellés apposés sur les locaux où l’on joue ; c’est -dit, n’est ce pas ?</p> - -<p>M. de Hinkeldey s’inclina profondément et sortit, -ne pouvant réprimer sur ses lèvres un sourire de -satisfaction et de triomphe.</p> - -<p>Une vieille inimitié existait entre M. de Hinkeldey et -ce comte de Rochow, issu d’une des plus nobles familles -de l’ancienne Prusse. Cette aristocratie considérait -toutes les charges de l’État comme autant de fiefs -qui lui revenaient de droit. Lorsqu’un étranger de petite -extraction arrivait à une position importante, ces -messieurs le regardaient comme un aventurier et ne -lui marchandaient pas leur opinion. A plusieurs reprises, -de petits conflits, des froissements avaient eu lieu -entre le directeur de la police et le jeune comte ; -M. de Hinkeldey était donc enchanté de pouvoir lui -faire sentir son autorité.</p> - -<hr /> - - -<p>Un soir de juillet 1855, pendant que la partie chauffait -dans les salons du <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>, une expédition -s’organisait à l’hôtel de la direction générale de police. -Un commissaire recevait les dernières instructions du -chef, tandis que quatre agents et une douzaine de -gendarmes étaient réunis dans une grande salle voûtée, -prêts à partir au premier signal.</p> - -<p>A minuit la colonne s’ébranla. Agents et gendarmes -rasèrent les maisons comme des larrons méditant un -mauvais coup. Toutes les boutiques étaient hermétiquement -closes, les bons bourgeois de la capitale -dormaient du sommeil du juste, leurs appartements -étaient plongés dans l’obscurité la plus profonde. De loin -en loin un rayon de lumière filtrait au ras du sol, par -les soupiraux d’une de ces caves-restaurants qui, -moyennant certains arrangements, avaient le droit -de débiter de la bière blanche et du kummel pendant -toute la nuit.</p> - -<p>Au milieu de la ville noire et silencieuse, le premier -étage de « l’hôtel du Nord » resplendissait de -lumières ; quelques fenêtres toutes grandes ouvertes -laissaient pénétrer dans les salons l’air tiède de cette -belle nuit d’été. Les membres du <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>, croyant -n’avoir de comptes à rendre à personne, ne se cachaient -pas.</p> - -<p>En se dressant sur la pointe des pieds de l’autre côté -du trottoir, le passant pouvait parfaitement suivre les -péripéties des différentes parties engagées autour de -trois tables.</p> - -<p>On jouait gros jeu pour l’époque et pour les habitudes -modestes de l’ancien Berlin. L’or était réuni en -tas, les rouleaux de thalers et de doubles thalers s’alignaient -à l’infini et les billets de caisse s’amoncelaient -en paquets d’une respectable épaisseur. Le comte de -Rochow tenait la banque ; c’était un bel homme, très -grand, très sec et très distingué dans son maintien, -un gentilhomme de race. Les autres joueurs appartenaient -tous à l’aristocratie, ils étaient également officiers -de l’armée active ou de la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span>.</p> - -<p>— Messieurs, il y a deux cents frédérics en banque, -dit M. de Rochow ; qui est-ce qui les tient ?</p> - -<p>— Moi ! moi ! répondirent de plusieurs côtés de -jeunes seigneurs ; et en moins d’une minute le tableau -fut couvert de nouveaux rouleaux de monnaie et de -liasses fraîches de <span lang="en" xml:lang="en">bank-notes</span>.</p> - -<p>— J’abats neuf, fit le banquier ; — à vous le sort, -ajouta-t-il en poussant le paquet de cartes vers un des -« pontes ».</p> - -<p>Mais au moment où celui-ci voulut « donner », l’attention -des joueurs fut attirée par un carillon -énergique suivi du bruit d’une assez vive discussion.</p> - -<p>Quelques-uns des partenaires quittèrent les tables et -coururent aux fenêtres pour voir ce qui se passait.</p> - -<p>Ils aperçurent le portier de l’hôtel se querellant -avec plusieurs individus qui voulaient pénétrer dans -l’intérieur de la maison malgré la résistance du concierge.</p> - -<p>A quelque distance, on voyait briller les casques -des gendarmes.</p> - -<p>— Mais c’est la police ! firent quelques jeunes gens, -que peut-elle bien nous vouloir ?</p> - -<p>— Je vais le savoir, dit M. de Rochow en se levant -de son siège.</p> - -<p>Quelques instant après, suivi de la plupart des -joueurs, il intervenait dans le colloque très animé -entre le portier de l’hôtel et le commissaire, qui, un -ordre à la main, demandait impérieusement qu’on -lui livrât passage ainsi qu’à ses gens.</p> - -<p>M. de Rochow protesta très vivement.</p> - -<p>— Nous sommes chez nous, nous ne sommes pas -des escrocs, nous jouons entre nous, personne n’a -rien à y voir.</p> - -<p>— J’ai reçu mes ordres, monsieur le comte, répondit -le commissaire, imperturbable, je suis obligé -d’obéir.</p> - -<p>M. de Rochow prit le papier et l’examina à la lueur -d’un bec de gaz :</p> - -<p>— Ah ! c’est M. de Hinkeldey, dit-il, qui vous a -donné cet ordre, je le reconnais bien là ; eh bien, j’en -ferai mon affaire, vous pouvez le lui dire : il se conduit -avec nous comme le dernier des cuistres !</p> - -<p>Le commissaire avait profité de ce que la porte -était entrebâillée pour se glisser dans le vestibule de -l’hôtel ; sur un signe, les agents l’avaient suivi.</p> - -<p>Mais les joueurs n’étaient pas d’humeur à se laisser -troubler ; à peine arrivés dans le salon de jeu, le -commissaire et son monde se virent entourés de tous -les côtés et sérieusement menacés. Un hobereau mecklembourgeois -taillé en hercule avait saisi un des policiers -par la peau du cou et se disposait tout tranquillement -à le jeter par la fenêtre. Le commissaire avait -reçu un formidable coup de poing, quand, sur un appel, -les gendarmes accoururent, bousculant le malencontreux -concierge, qui cherchait toujours à s’opposer à -cette invasion. La vue des uniformes refroidit beaucoup -l’ardeur des gentilshommes, à qui la livrée du -roi inspirait instinctivement un certain respect. Ils -laissèrent saisir les enjeux, mettre les scellés et ils sortirent -ensuite jusque sur le trottoir de <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i>, -où ils passèrent une bonne partie de la nuit, -déblatérant à plein gosier contre la police et en particulier -contre M. de Hinkeldey.</p> - -<p>Le lendemain M. le comte de Rochow envoyait des -témoins au directeur général. M. de Hinkeldey reçut -très brutalement les envoyés et se retrancha derrière -les obligations professionnelles, d’autant plus impérieuses -dans ce cas, qu’il agissait d’après les ordres -du roi. M. de Rochow écrivit alors une lettre au directeur -général de la police, dans laquelle il le traitait -de lâche et lui exprimait tout son mépris. M. de -Hinkeldey jugea bon de ne pas y répondre. Seulement, -le soir même il mettait ce papier sous les yeux -du roi.</p> - -<p>— Promettez-moi de ne pas vous battre, lui dit -Frédéric-Guillaume. C’est en vertu de mes prescriptions -formelles que vous avez agi ; s’il vous arrivait -un malheur, c’est sur moi qu’il retomberait.</p> - -<p>A la suite de cet incident, la faveur du directeur -général de la police ne fit que croître ; il était certainement -le personnage le mieux vu de Sa Majesté ; -il faisait la pluie et le beau temps à Sans-Souci, où -Frédéric-Guillaume s’était décidément fixé.</p> - -<p>Vers le milieu du mois de mars 1856, les officiers -de cavalerie de la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> du Brandebourg organisèrent -un grand carrousel, qui eut lieu dans le manège -des gardes du corps.</p> - -<p>Les meilleurs cavaliers du royaume, costumés en -chevaliers du moyen âge, armés de toutes pièces, -montant de superbes chevaux empanachés et caparaçonnés -comme à Bouvines et à Azincourt, suivis de -leurs écuyers portant leurs épées et leurs boucliers, -devaient exécuter les plus brillantes passes d’armes -en présence des nobles dames et demoiselles magnifiquement -parées et mollement renversées dans des -fauteuils aux dossiers armoriés, dans des tribunes -drapées de brocart et d’étoffes richement brodées. La -cour tout entière, les hauts dignitaires de l’armée, -les grands fonctionnaires, les ambassadeurs avaient -été invités ; — seul, soit effet du hasard, soit à dessein, -le directeur général de la police n’avait pas reçu -de carton historié et enluminé, couvert d’arabesques -au milieu desquelles se détachaient des lettres gothiques -portant que M. X… était prié d’honorer de sa présence -la fête dont tout le <span lang="en" xml:lang="en">high-life</span> s’entretenait. Déjà -la société la plus aristocratique, la plus exclusive -qu’un d’Hozier eût pu rêver, était rassemblée dans -les loges et sur les gradins ; des hérauts, dont le costume -emprunté au Musée était d’une authenticité rigoureuse -et dont le pourpoint portait par devant et -par derrière l’aigle de Prusse aux ailes déployées, -avaient sonné une fanfare retentissante pour saluer -l’entrée de la famille royale ; on n’attendait plus que -l’ordre de Sa Majesté pour commencer les exercices, -quand la portière du fond, qui fermait l’entrée du -manège, se souleva, et M. de Hinkeldey, en grand -uniforme, avec toutes ses décorations, parut, donnant -le bras à une jeune dame d’une beauté extraordinaire.</p> - -<p>C’était la comtesse R…, celle-là même auprès de -qui le malheureux pseudo-prince d’Arménie avait -montré tant d’assiduité, une Autrichienne de race -roturière, qui avait épousé, Dieu sait grâce à quels -sortilèges, un général de S. M. Impériale dont elle -portait très allègrement le deuil. M. de Hinkeldey, -connu comme un soupirant malheureux auprès de la -superbe Viennoise, était rayonnant. A l’entrée de l’arène, -le couple s’arrêta quelques instants ; le directeur -général de la police sembla chercher du regard un -fauteuil disponible pour sa compagne. Il allait s’avancer, -quand un jeune homme en uniforme de dragon -bleu, portant au bras le brassard blanc et noir -auquel on reconnaissait les commissaires de la fête, -lui barra le passage. M. de Hinkeldey, malgré son -assurance, pâlit en reconnaissant ce commissaire : -c’était M. de Rochow. Celui-ci s’inclina profondément -devant la dame, et d’un ton froidement poli :</p> - -<p>— Veuillez me montrer votre invitation, monsieur, -dit-il au directeur général.</p> - -<p>M. de Hinkeldey sentit le sang lui monter au -visage. Il devint rouge cramoisi.</p> - -<p>— Je n’en ai pas, monsieur, fit-il, en cherchant à -se contenir ; mais je suis le directeur général de la -police, ajouta-t-il, et comme tel j’ai le droit d’entrer -partout où se trouve Sa Majesté.</p> - -<p>— Pardon, monsieur, répondit M. de Rochow avec -hauteur ; ici le roi est l’hôte de ses officiers, il est en -parfaite sûreté au milieu de nous et nous n’avons pas -besoin de la police pour le garder. Si vous n’avez pas -d’invitation, veuillez vous retirer pour éviter un éclat… -Quant à madame la comtesse, fit le gentilhomme avec -une exquise politesse, si elle veut me faire l’honneur -d’accepter mon bras, je la conduirai au fauteuil qui -lui est réservé.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de R…, sans se soucier de son cavalier, remercia -M. de Rochow d’une gracieuse inclinaison de la -tête ; elle prit le bras que l’officier lui offrait, et tous -deux s’éloignèrent.</p> - -<p>Ce petit colloque avait attiré l’attention de quelques -spectateurs ; la honte, la confusion et la colère -du directeur général en furent augmentées. « Ah ! je -le tuerai ! je le tuerai ! » fit-il en quittant le manège.</p> - -<p>— Où faut-il conduire Votre Excellence ? demanda le -valet de pied.</p> - -<p>— Chez le général Münchhausen, répondit M. de -Hinkeldey en montant dans sa voiture, dont il ferma -la portière avec tant de violence que les vitres volèrent -en éclats.</p> - -<p>Le général Münchhausen, aide de camp du roi, -était le seul qui, dans tout l’entourage de Frédéric-Guillaume, -vît sans jalousie et sans amertume l’élévation -de M. de Hinkeldey. Les deux hommes s’étaient -liés d’une amitié solide. En cette circonstance délicate, -la première pensée de M. de Hinkeldey fut d’aller -demander conseil à son ami.</p> - -<p>Après avoir écouté le récit du chef de la sûreté :</p> - -<p>— Cette fois, dit le général, il est difficile, sinon -impossible, d’éviter une rencontre. L’offense a été -publique, il faut une réparation publique.</p> - -<p>— Aussi, dit M. de Hinkeldey, suis-je bien résolu -à me battre ; vous serez mon second<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Dans les duels allemands, un seul témoin, un « second », est -regardé comme suffisant.</p> -</div> -<p>— Je ne puis vous refuser ce service, mon ami… -Espérons en Dieu et prions-le de se prononcer pour -vous, car vous êtes dans votre bon droit. Vous savez -que M. de Rochow est une des plus fines lames de -l’armée ; pour que les chances soient plus égales, -nous choisirons le pistolet.</p> - -<p>— Je m’en remets complètement à vous ; épée ou -pistolet, quelle que soit l’arme qu’on me mettra entre -les mains, je saurai la manier, et malheur au misérable -qui m’a humilié devant <i>elle</i> !</p> - -<p>Le général parut réfléchir quelques instants, puis -saisissant les deux mains de Hinkeldey :</p> - -<p>— Oh, mon ami ! fit-il d’un ton de prédicateur, -souvenez-vous que nous sommes tous dans la main -de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que vous -avez à remplir envers votre maître et des éventualités -qu’il faut prévoir, même si elles ne devaient pas se -réaliser, comme je l’espère bien.</p> - -<p>— Vous avez raison, général, dit froidement le -directeur de la police, et pour vous prouver qu’il n’y -a pas besoin de me rappeler au sentiment du devoir, -je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une -petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur -de mon cabinet de travail. Le panneau qui la cache -est masqué par le portrait du roi, au-dessus de mon -secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou doré -dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un -ressort et ouvrir le panneau. Dans cette cassette se -trouvent rangés, par ordre de date et soigneusement -classés, tous les papiers secrets de la police, et notamment -les lettres que notre maître m’a fait la grâce de -m’adresser. S’il m’arrive malheur, vous remettrez -cette clef à Sa Majesté ; nul ne doit toucher à ces -archives secrètes avant lui !</p> - -<p>M. de Münchhausen prit d’un air solennel la petite -clef en fer forgé :</p> - -<p>— Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure, -je vous aurai rendu cette clef, mais ce que vous faites là -est d’un noble et digne serviteur de la royauté ! Dans -deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et -ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au -dîner donné au palais en l’honneur de l’ambassadeur -de Suède ?</p> - -<p>— Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre -soupçon ; vous savez avec quelle insistance il m’a -défendu de me battre.</p> - -<p>— Eh bien, après le repas, nous aurons occasion -de nous rencontrer pendant quelques instants dans -une embrasure de fenêtre, ou dans quelque coin, — je -vous communiquerai ce qui aura été décidé.</p> - -<hr /> - - -<p>Une neige épaisse était tombée vers le soir, après -le carrousel. De ses longues nappes blanches, étendues -sans pli, elle couvrait la grande avenue conduisant de -la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand. -Il avait suffi de quelques heures pour changer en un -paysage sibérien, en une froide plaine glacée, les plus -beaux gazons de ce parc servilement copié sur celui de -Versailles. Les arbres, mélancoliquement alignés, laissaient -pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées -des draperies de neige. Çà et là se dressait une -statue de déesse ou d’Amour dont la nudité frissonnante -était à demi voilée par un manteau d’hermine. -Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec -leurs roues de gros paquets de neige qui retombaient -en s’effritant. Le cou tendu, les naseaux fumants, les -chevaux marchaient avec lenteur et sans bruit, -comme sur de la ouate.</p> - -<p>Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient -dans le parc par la grande grille ; puis, tournant -pour gagner le perron, elles s’arrêtaient devant -le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la salle -à manger où était dressé le couvert de trente-deux -personnes. Les hôtes étaient tous des ambassadeurs -ou des généraux ; le ministre de Manteuffel et M. de -Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires civils -admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey, -l’air hautain, revêtu de son grand uniforme, -la poitrine constellée de décorations, pénétra dans le -salon, des propos rapides et des clignements d’yeux -s’échangèrent autour de lui ; il surprit au milieu des -chuchotements les mots de « carrousel », « comtesse de -R… » ; évidemment son aventure ou sa mésaventure -était connue et donnait lieu à des commentaires indiscrets -ou malveillants.</p> - -<p>Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort -pour se lever du fauteuil dans lequel il était assis, et -allant au-devant de M. de Hinkeldey, il lui tendit la -main. Aussitôt les conversations à demi voix cessèrent.</p> - -<p>L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume -offrit le bras à la reine et se dirigea vers la salle à -manger.</p> - -<p>L’ambassadrice de Suède, — le dîner était donné -en l’honneur de son mari, — s’assit à la gauche du -roi, tandis que l’ambassadeur prit place à côté de la -reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette : des valets -gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de -broderies, de tresses et d’aiguillettes, passaient silencieusement -les plats, emplissaient les verres, tandis -que les convives échangeaient quelques mots sans -élever la voix. Selon son habitude le roi mangea peu -mais but beaucoup. Du sherry, servi après le potage, -il passa au vin de Champagne, et après chaque rasade -son humeur devenait moins officielle et plus expansive.</p> - -<p>Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de -nouveau M. de Hinkeldey et lui demanda pourquoi il -n’avait pas été au tournoi. — « Affaire de service, -n’est-ce pas ? » dit Sa Majesté.</p> - -<p>Le chef de la police s’inclina silencieusement.</p> - -<p>Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté -déployée par plusieurs écuyers pendant les différents -exercices. « On reconnaît bien à première vue, -ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie, -ont déjà été des hommes d’armes, et qui, au moyen -âge, se sont mesurés dans de vrais tournois ou dans -des jugements de Dieu.</p> - -<p>« Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en -apercevant quelques sourires discrets sur des lèvres -de diplomates, tandis que les invités qui ne venaient -pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air -étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas, -je crois fermement à une existence antérieure, à une -continuité de l’être ou de l’âme sous une forme physique -différente… La métempsycose n’a rien d’absurde… -Et c’est peut-être un des privilèges royaux de -pouvoir se souvenir de ce qu’on a fait et de ce qu’on -a été… Ainsi moi, par exemple, je me rappelle très -bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456… -Quel beau palais ! Quels jardins superbes ! Et quelle -musique, mesdames ! Et quelles adorables princesses, -messieurs ! Il me semble y être encore. Le duc passait -des journées entières à la chasse. De temps en -temps on rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon -son humeur, lui jetait une bourse remplie de sequins -ou le faisait pendre aux branches de l’arbre le plus -proche… Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le -quittais pas d’une semelle… Il m’aimait beaucoup, car -je l’amusais, j’étais son bouffon… »</p> - -<p>Les courtisans les plus habitués aux divagations du -maître échangeaient maintenant des regards inquiets.</p> - -<p>— Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt ? -demanda brusquement le roi.</p> - -<p>L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec -beaucoup de sang-froid :</p> - -<p>— Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier -ouvrage du professeur Gaunesar sur la métempsycose, -et que cette lecture a frappé votre belle et vive -imagination au point de lui ouvrir les mêmes horizons -qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez -une prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout -naturellement…</p> - -<p>— Alors vous croyez que j’invente ou que je vous -conte des histoires pour me moquer de vous ?…</p> - -<p>— Non, sire, non ; mais…</p> - -<p>Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines -lectures sur les organisations d’élite « comme -celle du roi ». Son discours, qui dura une demi-heure, -eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de -Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention -par toute l’assistance.</p> - -<p>Seul, le général de Gerlach, selon son habitude, -s’était installé dans un fauteuil ; il avait écouté d’abord -le roi causant avec M. de Hinkeldey, mais peu à peu la -fatigue et une digestion laborieuse eurent raison du -conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne -bougea plus ; en revanche des sons gutturaux très -significatifs s’échappaient de ses narines.</p> - -<p>Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos -de s’arrêter, cette petite musique nocturne emplit -seule le salon.</p> - -<p>Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de -camp :</p> - -<p>— Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez, -mais ne ronflez pas si fort<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Historique.</p> -</div> -<p>Le lendemain matin, à sept heures, la voiture du -général de Münchhausen s’arrêtait devant l’hôtel de la -police. Le général n’était pas seul. Un homme correctement -vêtu de noir, coiffé d’un petit chapeau à larges -bords, comme en portaient les <i>quakers</i>, l’accompagnait. -Les deux hommes montèrent lentement un -petit escalier étroit qui conduisait directement, sans -passer par les bureaux, dans le logement du chef de -la sûreté. Au second étage, ils s’arrêtèrent. M. de -Münchhausen frappa discrètement trois coups.</p> - -<p>Un vieux domestique vêtu d’une livrée noire -introduisit le général et son compagnon dans la -chambre à coucher de M. de Hinkeldey. Le lit, au -fond de la pièce, n’était pas défait, des monceaux de -cendres, des débris de papiers à demi consumés montraient -à quelle occupation le directeur de la police -avait consacré une partie de la nuit.</p> - -<p>— Je suis prêt, fit M. de Hinkeldey en se levant.</p> - -<p>Ce fut alors seulement qu’il aperçut le compagnon -de M. de Münchhausen.</p> - -<p>— Oh ! monsieur le pasteur, vous êtes venu aussi ; -j’espère que vous n’aurez pas besoin de m’assister à -l’article de la mort, mais néanmoins je vous remercie, -ajouta-t-il avec un sourire.</p> - -<p>Le pasteur Richter, de la secte des <i lang="de" xml:lang="de">Herrenhüter</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, -qui luttaient alors d’influence avec les piétistes, prit un -air inspiré :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Anabaptistes.</p> -</div> -<p>— Mon fils, je ne suis pas venu pour vous assister -pendant le combat, je suis venu pour vous rappeler que -le Seigneur défend de verser le sang… N’acceptez pas -cette rencontre ; au nom de Dieu, n’y allez pas !…</p> - -<p>— Au point où en sont les choses, c’est impossible. -Qu’en dites-vous, Münchhausen ? fit M. de Hinkeldey, -fort surpris.</p> - -<p>Le général parut méditer quelques instants :</p> - -<p>— Moi aussi, j’ai cru d’abord qu’il ne vous était -plus possible de reculer, et la demande de notre savant -et vénérable ami m’avait paru inadmissible. Mais -j’ai réfléchi à votre position, et surtout à la promesse -que vous avez faite au roi de ne pas vous battre. -Cette promesse est une promesse sacrée. Vous avez -été en butte à l’inimitié de votre adversaire parce -que vous avez agi selon les ordres de votre maître ; il -s’agit de service officiel et non d’affaire personnelle ; -par conséquent, restez chez vous, votre honneur est -hors de cause, votre conscience vous absoudra.</p> - -<p>— Et puis, Dieu vous approuvera ! fit le pasteur -avec componction, en joignant les mains. Que vous -importe le monde ?</p> - -<p>Mais le directeur général de la police, déjà chancelant -et décidé peut-être à céder, car il n’était pas d’un -tempérament ferrailleur, vit surgir devant lui la figure -charmante et railleuse à la fois de la comtesse de R… -Il se rappela le coup d’œil qu’elle lui avait jeté lorsqu’elle -s’éloignait au bras du comte de Rochow ; M. de -Hinkeldey se dit qu’il n’oserait jamais reparaître -devant elle, s’il ne lavait dans le sang l’affront qu’il -avait subi en sa présence.</p> - -<p>Brusquement, comme pour rendre inutile toute nouvelle -discussion :</p> - -<p>— Partons, partons, messieurs, s’écria-t-il.</p> - -<p>Et il sortit le premier.</p> - -<p>La voiture fut rapidement hors de Berlin. Elle prit -la direction de la petite ville de Charlottenbourg, qui -est rattachée aujourd’hui à la capitale par une suite non -interrompue de constructions, mais qui, alors, était -une localité distincte, habitée par des rentiers et des -petits fonctionnaires, attirés là par le bon marché relatif -des loyers.</p> - -<p>Rendez-vous avait été pris dans un champ situé -au delà de Charlottenbourg, et appelé la <i lang="de" xml:lang="de">Hasenheide</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> La Bruyère aux lièvres.</p> -</div> -<p>La voiture s’arrêta sur la grand’route.</p> - -<p>M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent -pendant quelque temps la chaussée durcie par la -gelée ; puis ils coupèrent à travers champs, dans la -direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée -la veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes -et craquait comme du verre sous leurs pas. -Après cinq minutes de marche, ces messieurs aperçurent -le comte de Rochow qui les attendait en fumant -son cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait -lui servir de second.</p> - -<p>Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds -tirèrent les pistolets au sort, puis placèrent -M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un en face de -l’autre, à cinquante pas.</p> - -<p>Au signal donné, les deux coups partirent en même -temps.</p> - -<p>Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus -que M. de Rochow debout.</p> - -<p>Son adversaire gisait sur la neige, comme une -masse inerte ; un flot de sang sortait de sa bouche.</p> - -<p>Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de -Hinkeldey. Ils ne relevèrent qu’un cadavre. Le cœur -avait cessé de battre. La mort avait été instantanée.</p> - -<p>Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient -tranquillement et regagnaient l’équipage qui -les avait amenés, le général de Münchhausen contemplait -le corps inanimé de son ami avec toute l’attention, -tout le recueillement qu’il convenait de consacrer -non seulement à un homme mort, mais à un système -politique qui s’écroulait.</p> - -<p>Le pasteur s’était agenouillé et priait.</p> - -<p>Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit -dans la ville. On l’accueillit avec des sentiments -très divers. Certes M. de Hinkeldey était détesté de -la plus grande partie de la population ; ses procédés -terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement -sur chacun, ne lui avaient pas créé des amis. -Il semblait que l’on était plus à l’aise, qu’on respirait, -depuis que le fatal coup de pistolet avait retenti dans -la plaine de la « <span lang="de" xml:lang="de">Hasenheide</span> ». Pourtant il n’y eut -aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante ; -au contraire, on vit avec surprise le vent de -la faveur populaire changer de direction. Maintenant -que le policier était mort, on se prononçait en sa faveur -et contre son meurtrier. La <i>Gazette nationale</i>, -organe des libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey -n’avait pas un ennemi dans le peuple.</p> - -<p>Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé -par les Berlinois, on détestait et l’on redoutait bien -davantage le parti petit mais puissant auquel appartenait -son adversaire, le « parti féodal », le clan -des hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince -de Windischgraetz, « tous les hommes qui n’étaient -pas pour le moins barons ne comptaient pas. » Tout -récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris -à partie par l’organe féodal par excellence, la <i>Gazette -de la Croix</i>, et le public, qui avait suivi cette polémique -avec beaucoup d’intérêt, croyait que le duel était une -suite toute naturelle de ces attaques ; et puisque le représentant -des féodaux était sorti vainqueur de la lutte, -son parti ne devait pas tarder à recueillir les fruits de -la victoire. Or, réaction pour réaction, on préférait -encore aux traditions des <i lang="de" xml:lang="de">Junker</i>, qui ramèneraient -l’ancien régime, le système bureaucratique et pseudo-constitutionnel -auquel se rattachait le chef de la -police.</p> - -<p>Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait -pour toutes ressources que les appointements de sa -place, laissait sa famille dans une situation financière -fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à -la Bourse ; en quelques heures elle produisit plus de -cinquante mille francs.</p> - -<p>Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin ! -Une foule fiévreuse s’agitait à l’intérieur et autour de -l’édifice, un public affolé se ruait à l’assaut de la spéculation -et de la richesse. L’agiotage avait mis toutes -les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par -enchantement, surgissaient des centaines de maisons -de banque et de sociétés par actions qui étaient autant -de prétextes de hausse et d’émissions nouvelles, -Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on leur -en apportait dix, vingt, trente ; les fortunes les plus -fantastiques s’édifiaient en un jour… et s’écroulaient -le lendemain, entre l’aurore et le crépuscule. Et tandis -que les nobles de vieille race, qui n’avaient pas pris -part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or, étaient -relégués au troisième plan et faisaient triste figure, -les banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du -pavé, éblouissaient tout le monde par le luxe de leurs -équipages et de leurs maîtresses.</p> - -<p>Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois -de 1856, c’était une goutte d’eau échappée de la coupe -pleine !</p> - -<p>Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta -à Sans-Souci pour porter au roi la triste nouvelle, -il trouva Sa Majesté en proie à la plus vive impatience.</p> - -<p>Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey -à plusieurs reprises, par le télégraphe d’abord, -puis par un aide de camp ; mais le grand maître de -police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié -de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit -de toutes les précautions qu’on avait prises, le vol des -dépêches s’était ébruité, et les journaux anglais le relataient -tout au long avec des commentaires d’une -extrême malveillance<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Frédéric-Guillaume voulait -absolument connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions. -M. de Hinkeldey seul était capable de le -découvrir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir un curieux article du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, du mois de mars 1856, -signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien faisant -espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi. « Jamais chose -pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre, » ajoutait le -<i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p> -</div> -<p>Le général Münchhausen ne savait par quel bout -commencer pour annoncer au roi la mort de son -chef de police.</p> - -<p>S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté -la lettre que M. de Hinkeldey lui avait remise la veille. -Dans cette lettre, l’adversaire de M. de Rochow demandait -pardon à son souverain de manquer à sa promesse -et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain. -Il priait Sa Majesté d’accepter sa démission.</p> - -<p>Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre ; d’un -geste d’impatience il la jeta sur la table :</p> - -<p>— Je n’ai que faire de sa démission, s’écria-t-il. -J’ai besoin de le voir, je veux le voir, je l’ai attendu -toute la matinée… Le duel s’est-il bien passé, au -moins ?… Dites-lui qu’il vienne me le raconter…</p> - -<p>— Sire, balbutia le général…</p> - -<p>Le roi remarqua l’extrême pâleur de son adjudant :</p> - -<p>— Eh bien ! fit-il, que s’est-il passé ?… A-t-il tué -son adversaire ? Ce serait grave !… Non… C’est Hinkeldey -qui a été blessé ?… Dites vite, que j’aille le -voir… Répondez donc !</p> - -<p>— Hélas, sire, c’est trop tard… Hinkeldey n’est -plus !</p> - -<p>Le roi fut comme anéanti.</p> - -<p>Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits ; il -resta un moment sans pouvoir articuler une parole.</p> - -<p>— Mort !… tué ! dit-il enfin d’une voix sourde, -comme se parlant à lui-même… Tué à cause de moi ! -C’est sur mon ordre qu’il a fait une descente dans -leur tripot… On l’a insulté, on l’a provoqué… il a dû -se battre à cause de moi !… Je l’ai poussé dans la -tombe… Dieu me pardonnera-t-il ?</p> - -<p>A l’abattement profond, accablant, dans lequel était -tombé Sa Majesté, succéda un de ces accès de violente -colère qui, par leur fréquence, donnaient déjà -de sérieuses inquiétudes aux médecins de Frédéric-Guillaume.</p> - -<p>— Ah ! c’est vous, général, s’écria-t-il, qui lui avez -servi de second ! Eh bien, je vous destitue de vos -fonctions, je vous chasse, je vous bannis… Je ne veux -plus vous voir… Vous entendez ?</p> - -<p>— Mais sire, essaya de répliquer M. de Münchhausen…</p> - -<p>— Laissez-moi, ne me parlez pas, je vous déteste, -vous me faites horreur… Sortez, je vous chasse !</p> - -<p>Une contraction nerveuse donnait à la figure du -roi un aspect effrayant. Il y avait aussi dans son regard -une fixité étrange. M. de Münchhausen eut peur et -sortit. Il courut chez le premier médecin de Sa Majesté, -l’avertir que son auguste maître aurait très probablement -besoin de ses soins. Puis il partit le soir même -pour la campagne.</p> - -<p>Sa disgrâce ne fut pas longue.</p> - -<p>Quelques jours après, il était rappelé et il reprenait -ses fonctions au palais.</p> - -<p>M. de Rochow s’était présenté dès la première heure -chez le juge d’instruction, et, sur l’ordre de ce magistrat, -il avait dû se constituer prisonnier. Mais vingt-quatre -heures ne s’étaient pas écoulées que le jeune -gentilhomme était réclamé par l’autorité militaire.</p> - -<p>Aux yeux de la <i>Commandature</i>, le duel n’était pas -un délit entraînant une détention préventive, et -comme l’adversaire de M. de Hinkeldey était officier -de la réserve, il fut mis en liberté.</p> - -<p>M. de Rochow put reprendre son siège à la Chambre -haute. La veille, le président de cette assemblée, le -prince de Hohenlohe, avait exprimé en ces termes la -sympathie qu’il éprouvait pour M. de Rochow :</p> - -<p>« Un de nos collègues, placé entre la loi du pays -et les exigences de l’honneur, a obéi à celles-ci, ce -qui l’a empêché de se trouver au milieu de nous. »</p> - -<p>L’enterrement de M. de Hinkeldey eut lieu le -17 mars.</p> - -<p>Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui -qui avait été son fidèle serviteur.</p> - -<p>Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré -la menace d’un projet d’attentat contre sa personne, -Frédéric-Guillaume ne recula pas. Ses conseillers -eurent beau le supplier de ne pas se montrer en -public, la reine elle-même se jeta à ses genoux pour -le dissuader de sortir, il resta inébranlable. Auteur moral -et involontaire du duel entre Hinkeldey et M. de -Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque -d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur -dévoué.</p> - -<p>Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de -fer renfermant les papiers du défunt, avait du reste -garanti sur sa tête que le roi ne courait aucun risque.</p> - -<p>Tout se passa en effet le plus correctement du -monde.</p> - -<p>Le carrosse du roi venait immédiatement après le -char funèbre, et pendant le long trajet de la maison -mortuaire au cimetière, on vit plus d’une fois Sa Majesté -essuyer ses larmes.</p> - -<p>Une foule immense et respectueusement silencieuse -s’était massée sur le passage du cortège.</p> - -<p>Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une -syncope. Et à partir de ce jour, sa santé déclina rapidement, -certaines perturbations cérébrales se produisirent, -qui inquiétèrent vivement ses médecins. C’étaient des -troubles accidentels ou fébriles de la raison, des hallucinations -qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A -ses côtés, il voyait le cadavre de son ami Hinkeldey, -remuant les yeux et le regardant d’un air de reproche. -C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains -ou sous les draps, la funèbre vision était toujours -là, devant lui. Son caractère changeait. Il interprétait -tout en mal. Le cours de ses pensées semblait se ralentir, -s’épuiser. Il répétait les mêmes mots ; il y avait -des arrêts dans ses paroles ; et son écriture était -devenue un barbouillage indéchiffrable. Des mots -manquaient, des lettres étaient tronquées, les jambages -se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de -ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix -n’était plus la même.</p> - -<p>Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les -médecins n’agissent pas avec toutes les ressources de -la science. Ils parvinrent, sinon à pallier le mal, du -moins à en arrêter les trop rapides progrès.</p> - -<p>Mais une crise inévitable était prochaine.</p> - -<hr /> - - -<p>Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur -la <i lang="de" xml:lang="de">Schlossfreiheit</i>, c’est-à-dire sur la place circulaire -et très large qui s’étend devant le Vieux Château -royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison -de la capitale défila aux sons des fifres et des tambours -devant la statue équestre du « vieux Fritz ».</p> - -<p>En passant au pied de l’image de granit du conquérant -de la Silésie, les grenadiers présentaient les -armes à la fois à la statue et aux personnages vivants -qui se tenaient groupés devant le piédestal.</p> - -<p>Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un -nombreux état-major. Il avait à sa droite un général -portant l’uniforme français, que les vétérans à barbe -grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient -avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros -légendaire d’Austerlitz et d’Iéna.</p> - -<p>Ce n’était pourtant pas Napoléon 1<sup>er</sup> sorti de son -tombeau de marbre des Invalides pour venir parader à -Berlin ; ce n’était que son neveu, le prince Jérôme, -fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par -son impérial cousin Napoléon III afin de sonder le -roi de Prusse et son entourage sur l’éventualité d’une -alliance contre l’Autriche, dont la politique éveillait -alors de plus en plus les susceptibilités des Tuileries.</p> - -<p>Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur -de celui que les feuilles officielles traitaient d’Altesse, -mais que le <i lang="de" xml:lang="de">Kladeradatsch</i> appelait irrévérencieusement -Plon-Plon.</p> - -<p>Cette revue clôturait le programme dressé par le -grand maréchal de la cour, car depuis longtemps le -roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé, sérieusement -ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas -au point de lui permettre de donner de nouveau ses -soins aux affaires.</p> - -<p>Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les -fatigues qu’il en avait ressenties l’avaient fortement -éprouvé. Le matin, il était tombé en syncope ; peu s’en -était fallu que l’on décommandât la parade. Mais par -un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance -pendant la revue, bien qu’il ne répondît que -par des monosyllabes aux compliments flatteurs que -le prince Napoléon lui adressait sur la bonne tenue de -ses troupes et la précision de leurs mouvements.</p> - -<p>Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant -le roi et la statue du « vieux Fritz » les plus beaux équipages -de Berlin. Il y avait là toute la noblesse et tout -le corps diplomatique.</p> - -<p>Dans une des dernières calèches, le roi reconnut -M<sup>me</sup> de R…, la belle Autrichienne, en compagnie du -comte de Rochow, le meurtrier de Hinkeldey.</p> - -<p>Aussitôt la figure du roi changea ; le souvenir funeste -de la tragédie de Charlottenbourg revint à son -esprit dans toute sa sanglante horreur. Il s’imagina -revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations -étaient revenues.</p> - -<p>C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la -force de descendre de cheval et de monter dans la -chaise de poste qui le ramena au galop à Sans-Souci.</p> - -<p>Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à -monter dans ses appartements. Entré dans sa chambre -à coucher, il s’assit devant un petit guéridon sur lequel -il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de grains -et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons.</p> - -<p>Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à -gorgées bruyantes, précipitées, le goulot sur les lèvres. -Les deux valets de chambre se tenaient à ses côtés, -respectueux et impassibles, comme des gens habitués -à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient -prescrit à Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait -éviter d’autres crises. Pendant quelque temps, -il s’était modéré dans son abus des boissons alcooliques, -et sa santé s’était un peu rétablie ; mais depuis -un mois, même le champagne, qu’il aimait tant jadis, -n’avait plus de saveur pour son royal gosier ; il -lui fallait de l’alcool, du « dur », comme disent les -ivrognes de profession.</p> - -<p>Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida -sa figure ; il demanda qu’on le couchât ; tout tournait -autour de lui. Il parlait par saccades, avec beaucoup -de peine, comme si sa bouche eût été pleine de -bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de -ses lèvres. Ses yeux, aux pupilles horriblement dilatées, -étaient hagards. Il contractait ses membres, serrait -les poings, se pelotonnait, comme sous une -impression de terreur, au fond du lit.</p> - -<p>Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement -chercher le médecin.</p> - -<p>Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en -proie à une crise terrible :</p> - -<p>— Ah ! brigands… hurlait-il ; et à tort et à travers -il agitait ses bras nus pour se défendre contre des -fantômes imaginaires.</p> - -<p>L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du -rêve accompagné d’hallucinations et de cauchemars, -qui est le commencement de la folie.</p> - -<p>L’agitation produite par l’irritation du cerveau -et l’excitation des liqueurs alcooliques se prolongea -pendant plusieurs jours. Puis, sous l’action de remèdes -puissants, les convulsions douloureuses des muscles -cessèrent ; il y eut une accalmie ; mais les médecins -ne purent rien contre l’oblitération des facultés mentales. -Les idées étaient de plus en plus confuses, incohérentes, -l’imagination déréglée, le discernement -obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut.</p> - -<p>Souvent, il restait des heures entières sans rien -dire, muet, assis dans son fauteuil, les regards fixés -sur quelque chose qu’il voyait dans le monde imaginaire -où il était.</p> - -<p>Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, -il répondait : « Vous voulez savoir comment va le roi -Frédéric ? Mais il n’y a plus de roi Frédéric. Il est mort. -Ils l’ont assassiné avec Hinkeldey. Ce que vous voyez -devant vous est un mannequin qui lui ressemble. Vous -devriez bien leur dire d’en faire un autre. Ce rôle de -mannequin est ridicule et fatigant. »</p> - -<p>Parfois, il se sentait si lourd qu’il ne pouvait marcher, -ou si léger qu’il voulait voler, ou si gros qu’il -ne pouvait plus remuer dans la chambre qu’il croyait -remplir tout entière.</p> - -<p>Il vieillissait et maigrissait à vue d’œil. Il ne mangeait -plus et demandait toujours à boire. A la tombée -de la nuit, des peurs subites le prenaient, secouant -tout son corps, provoquant un roulement convulsif -des yeux.</p> - -<p>Il traîna ainsi pendant trois ans, n’étant plus que -l’ombre de lui-même.</p> - -<p>Son état fut soigneusement caché au public. Son -frère, le prince de Prusse<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, exigea que la régence -lui fût conférée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> L’empereur actuel.</p> -</div> -<p>Enfin, un soir, le 30 décembre 1860, Frédéric-Guillaume -s’éteignit doucement et presque oublié.</p> - -<p>On l’enterra, conformément au vœu qu’il avait exprimé, -dans la petite église de la Paix, à Potsdam.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c6">VI</h2> - -<p class="d">Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme d’État -autrichien. — Mission confidentielle de M. Wollheim en Italie. — Son -retour à Paris. — Ses relations avec M. de Girardin et -l’<i>Agence Havas</i>. — Petit voyage à la recherche de subventions -allemandes. — Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim. — M. -le chevalier retourne au service de la Prusse. — Son voyage -de Berlin à Reims pendant la campagne de 1870. — Il se fait -passer pour un Espagnol. — M. Wollheim, rédacteur en chef du -<i>Moniteur de Reims</i>. — Instructions relatives à la presse française. — M. -de Saufkirchen et la peste bovine. — Un duel ridicule. — Gracieuse -hospitalité de la veuve Pomery. — Perte des -traces du « reptile » Wollheim.</p> - - -<p>Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un -hôtel, car ce mot n’est pas même inscrit au-dessus de -ses deux portes sévèrement encadrées de noir qui -donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune -dans une cour différente, il n’est pas de Parisien un -peu au courant de Paris qui ne le connaisse et sache -que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les plus -fashionables de la capitale. Son extérieur correct, -ne se distinguant presque pas de celui des aristocratiques -hôtels particuliers qui l’entourent, indique une -clientèle sérieuse et choisie d’hommes d’État, de -diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires -étrangers. Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal -de ces grands caravansérails modernes qui ressemblent -à des Babels où se confondent toutes les -langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les -couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de -sommeliers qui s’abattent sur vous, pas de portier -en uniforme et à casquette galonnée posté en sentinelle ; -on se croirait dans une maison privée, on y -est aussi tranquille et à l’aise que chez soi.</p> - -<p>Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant -de Londres, de Vienne ou de Berlin, descendaient -de préférence à l’hôtel de Bristol, dont ils savaient -mieux que personne apprécier la nuance de tenue. -M<sup>me</sup> de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, -y faisaient de fréquentes apparitions. En 1848, -le prince Napoléon y logea ; mais comme il ne put -obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement -avec balcon sur la place, il transporta ses pénates -ambitieuses à l’hôtel du Rhin, devant lequel se -produisirent les manifestations populaires que l’on -sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa candidature -et que se tinrent les conciliabules impérialistes -jusqu’à l’installation du prince à l’Élysée.</p> - -<p>Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et -fines matinées parisiennes qui ont déjà le charme -riant du printemps, un personnage à tournure germanique, -les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, -des gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante -et solennelle, se présentait devant la loge du concierge -de l’hôtel de Bristol. Avec un accent tudesque des plus -prononcés et d’une voix emphatique, il demanda :</p> - -<p>— S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires -étrangères de S. M. Impériale d’Autriche, est-elle -chez Elle ?</p> - -<p>— Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre -votre carte ou me dire votre nom.</p> - -<p>Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit -dans la poche de sa redingote un petit portefeuille en -maroquin orné de ses initiales surmontées d’une couronne -et en retira une carte qu’il tendit au concierge.</p> - -<p>Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina -en souriant :</p> - -<p>— Parfaitement, monsieur… Son Excellence est -chez Elle.</p> - -<p>Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au -premier étage, à la porte de l’appartement occupé par -S. Exc. le ministre des affaires étrangères d’Autriche, -à ce moment à Paris pour prendre part aux séances -du Congrès.</p> - -<p>M. le comte de Buol était devant son bureau, en -robe de chambre de soie richement brodée et en cravate -blanche. Dès qu’il aperçut le matinal visiteur, ses -petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par -un salut sec et froid de <span lang="en" xml:lang="en">nobleman</span> anglais à la profonde -révérence de l’Allemand.</p> - -<p>— Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai -écrit de venir me rejoindre à Paris, où vous pourrez -m’être très utile pendant le Congrès… Tous les matins, -à la même heure, vous vous présenterez chez moi, et -je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances… -Nous sommes très attaqués depuis quelque -temps. Il s’agit de ne pas se laisser manger… -La Russie nous en veut ; la Prusse cherche à circonvenir -l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent -la presse contre nous en nous représentant comme des -barbares… Le jeu du Piémont et de la Prusse est de -s’attirer les sympathies de la France en affichant un -libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues -rétrogrades de l’Autriche… Les journaux français -donnent dans le panneau… Sans qu’ils s’en doutent, -ils reçoivent des inspirations de Turin et de Berlin… -L’Autriche est conspuée… Il faut que nous accommodions -ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes -bon cuisinier, je vous ai fait venir… A demain, monsieur -le chevalier, fit M. le comte de Buol en se levant -pour prendre congé du visiteur.</p> - -<p>— A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous -recommander de fréquenter les cabinets de lecture, les -cafés de Paris où se réunissent vos compatriotes, -afin de me tenir au courant de leurs faits et gestes…</p> - -<p>L’Allemand se plia en révérences répétées et se -retira.</p> - -<p>M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en -droit, ancien <i lang="de" xml:lang="de">privat docent</i> à l’Université de Berlin, -ex-directeur du théâtre de Hambourg, auteur de plusieurs -traités de droit international et d’une infinité -de brochures exécutées sur commande comme des -pantalons ou des bottes à l’écuyère, avait mis depuis -deux ans sa plume féconde au service de l’Autriche.</p> - -<p>Détaché du « bureau de l’esprit public », qui fonctionnait -alors sur les bords du Danube, il était venu -rejoindre M. de Buol, son patron, à Paris.</p> - -<p>Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la -guerre de Crimée, il envoya à une dizaine de journaux -allemands, danois et américains des lettres inspirées -par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, -et il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers -renseignements qui ne se chuchotaient que dans les -coulisses de la diplomatie interlope.</p> - -<hr /> - - -<p>M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le -type le plus accompli du <i lang="la" xml:lang="la">reptilis vulgaris domesticus</i>. -On l’emploie à toutes les besognes, aux œuvres -les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté -cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient -de publier<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, il fait étalage de ses accointances -« mystérieuses », de ses besognes occultes, racontant -avec une prolixité de policier tous ses tours de bâton, -dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel -jour, à telle heure, telle somme sur la caisse des fonds -secrets.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca</i>, Berlin. Krempel -éditeur, 1883. — Le volume doit avoir une suite.</p> -</div> -<p>En 1857, ce « reptile », encore à la solde de -l’Autriche, se glissa en Italie jusqu’aux pieds de -Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le Congrès, -et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. -Mais Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec -une patience dénuée d’intérêt et finit par lui demander -comment il se faisait qu’il portait un nom à moitié -germanique et à moitié latin.</p> - -<p>Le gouvernement de Vienne payait alors bien -plus largement que celui de Berlin. A la suite de -ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes -nécessaires à la création d’une revue politique -hebdomadaire : <i lang="de" xml:lang="de">Die Controlle</i>, destinée à défendre -les intérêts de l’Autriche, qui commençaient à être -sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim -fit paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.</p> - -<p>En 1864, le <i>Contrôle</i> disparut, et M. le chevalier -s’étant brouillé avec ses patrons, vola sous d’autres -cieux à la recherche de la meilleure des subventions. -Il revint sur les rives de la Seine, où fleurissait dans -tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant -avec l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier -Wollheim da Fonseca commença par se rapprocher -lentement de M. Bamberg, consul de Prusse, -agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur -des récompenses secrètes. M. Bamberg ne manqua -pas de présenter un aussi précieux personnage à -M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères -s’entretint longtemps avec l’ex-« reptile » au -service de l’Autriche et lui demanda un Mémoire sur -la question danoise, qu’il lui paya en belles paroles. -M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et -trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque -d’égards et trouve les Français, en général, assez -« serrés ». Dans ses <i>Indiscrétions</i>, il médit également -beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui -marchandait ses informations et ses articles comme -une livre de beurre à la halle. Pour décider l’illustre -maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de porter -« la marchandise » à la concurrence du coin, — à -M. Nefftzer, directeur du <i>Temps</i>.</p> - -<p>Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au <i>Mémorial -diplomatique</i>, rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, -et il fut en même temps engagé par l’<i>Agence -Havas</i> en qualité de traducteur.</p> - -<p>L’<i>Agence Havas</i> avait alors à sa tête, dit M. da -Fonseca, les deux frères, Auguste et Chrétien, pour la -partie administrative et commerciale, tandis que -M. Ernaud, « un homme très instruit et très aimable », -s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas -était, au dire du chevalier, un homme habile mais -brutal. M. Chrétien était plus sympathique. L’Agence -subissait alors l’influence du gouvernement impérial, -comme elle fut depuis sous la coupe des -cinquante et quelques ministères qui se sont succédé -en France. Quand une dépêche douteuse ou -suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et -allait demander des instructions particulières à -M. Rouher.</p> - -<p>Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim -remarqua combien le khédive Ismaïl était bien traité -dans les fameuses « feuilles bleues » ; on ne négligeait -aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer -un grand prince ; on citait son administration comme -un modèle de sagesse et d’économie.</p> - -<p>M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En -furetant, il découvrit dans les papiers que le souverain -égyptien avait souscrit une quantité inusitée d’abonnements -à l’<i>Agence Havas</i>.</p> - -<p>Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se -faisait porter aux nues. « Cela une fois constaté, -raconte M. da Fonseca, il me vint une idée que je -crus sainement patriotique ; j’avais remarqué que -la rubrique <i>Allemagne</i> était généralement fort écourtée -dans les feuilles Havas<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et que les articles -concernant ce pays n’étaient pas rédigés sur un ton -des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, -sinon tous les gouvernements allemands, avaient -négligé de se faire inscrire sur la liste des abonnés -de la correspondance. Cinquante francs (13 thalers -1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, -c’était évidemment trop cher, étant donné les -principes d’économie de nos sages ministres des -finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient -le prix de la correspondance <i>Havas</i> trop -élevé. Ne pouvant obtenir une réduction, ils firent -leur <i lang="it" xml:lang="it">pronunciamiento</i> et organisèrent une contre-agence. -Mais comme le gouvernement leur refusait -toute communication, ils retombèrent sur le sol, les -ailes brisées, et se virent forcés de dire leur <i lang="la" xml:lang="la">pater -Havas peccavi</i> et de continuer à <i>abouler</i> leurs cinquante -<i>balles</i> par mois. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées -par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des correspondances -de toutes les capitales européennes. Les journaux font -généralement précéder la publication de ces correspondances de la -mention : « <i>On nous écrit de…</i> »</p> -</div> -<p>Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, -se trouve en français dans le livre de M. Wollheim, -qui tient à prouver que l’argot des brasseries parisiennes -lui est familier.</p> - -<p>Mais écoutons la suite. « Ne serait-il pas possible, -se demanda le chevalier, qu’un roi allemand fasse ce -que fait un simple vice-roi d’Égypte ?</p> - -<p>« N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour -à M. Havas :</p> - -<p>« — J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. -Que diriez-vous, si je vous procurais quelques -abonnements parmi les différents gouvernements -qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération -germanique ? Seriez-vous disposé, le cas -échéant, à consacrer une plus grande attention -dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin ? »</p> - -<p>« Les traits bilieux et parcheminés du ministre -des finances de la maison Havas s’éclairèrent tout à -coup. Il devint aimable, ou à peu près :</p> - -<p>« — Voilà une proposition qui vaut la peine -qu’on l’examine, me dit-il. Demain, après le courrier, -attendez-moi au café Cardinal, au coin de -la rue Richelieu et du boulevard des Italiens. »</p> - -<p>Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux -abonnés trottait tellement par la tête de M. Auguste, -qu’il n’attendit pas le rendez-vous fixé par lui-même. Il -alla trouver son collaborateur dans son bureau et le -pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles -suédoises, danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, -polyglotte émérite, avait l’habitude de traduire.</p> - -<p>« — Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste : -nous vous donnons six semaines de congé ; vos -appointements courront et vous voyagerez aux frais -de la maison ; tâchez d’obtenir six à huit abonnements -à cent francs par mois, dont cinquante pour la maison -et cinquante pour vous, — seulement, ajouta -M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte, -comme vos visites aux différents ministres vous laisseront -du temps de reste, vous aurez l’obligeance -d’aller voir tous les journaux qui se publient dans -les capitales allemandes, pour vous entendre avec -eux au sujet de nos annonces et pour leur demander -quelle commission ils veulent nous accorder<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Neue Indiscretionen</i>.</p> -</div> -<p>M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, -« fit » dans la politique et dans les annonces. -Suivons-le dans ce qu’il appelle lui-même son -expédition des Argonautes à la recherche des fonds -secrets, cette toison d’or gardée non par des dragons, -mais par une infinité de ministres, de conseillers -auliques, intimes et secrets.</p> - -<p>M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au -mois de février 1865, il demanda une audience à -M. de Bismarck, ministre président du conseil de Prusse. -Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans -le cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son -bureau, à moitié caché par un amoncellement de brochures, -de documents et de cartes géographiques.</p> - -<p>« L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, -me toisa d’un seul regard, rapide comme un éclair ; -il se leva, vint à ma rencontre d’un pas élastique, -bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, -de quelque raideur. Après m’avoir dévisagé, il me -montra du geste un siège devant lequel était étendue -la peau d’un ours, tué sans doute par l’officier-diplomate -pendant son séjour en Russie…</p> - -<p>« — Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance -d’ironie dans la voix, de faire la connaissance personnelle -d’un de nos plus intimes ennemis. »</p> - -<p>« Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton -enjoué et à laquelle j’étais loin de m’attendre, je répondis -en souriant vaguement :</p> - -<p>« — <i>Votre Excellence est trop bonne.</i> »</p> - -<p>Et M. Wollheim s’informa très candidement pour -quel motif M. de Bismarck le considérait comme un -ennemi de la Prusse.</p> - -<p>Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile -à la solde de l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du -cabinet, différentes brochures dirigées contre la Prusse, -qui ne devaient pas le faire noter d’une façon bien -avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit -son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère -d’effort, et fit comme s’il ne comprenait pas.</p> - -<p>L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur -de la maison Havas ne manqua point de donner libre -cours à son babillage sur la question autrichienne, -la question danoise, les affaires des duchés, etc. -Quant à l’objet de sa visite, les abonnements à -la correspondance Havas, il obtint la promesse que -le gouvernement prussien en prendrait quelques-uns.</p> - -<p>« — Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation -Keudell, ajouta le futur chancelier ; c’est lui -qui s’occupe de la presse. Au fond, tout ce que les -journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent. -Mais je ne voudrais pas cependant que vous -vous fussiez dérangé inutilement. »</p> - -<p>A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant -appris que son interlocuteur allait se rendre à Vienne :</p> - -<p>« — Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères -autrichien actuellement en fonctions ? demanda-t-il.</p> - -<p>« — Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim, -mais j’espère qu’il me recevra aussi favorablement -que Votre Excellence.</p> - -<p>« — Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des -affaires étrangères à Vienne ?</p> - -<p>« — Oh ! oui. Il y en a même qui sont de mes -bons amis.</p> - -<p>« — Eh bien ! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, -d’un ton solennel et décidé, de dire ceci en -mon nom à messieurs les Viennois : <i>Ils ne savent -pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je -veux et je le leur prouverai…</i> »</p> - -<p>Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’<i lang="la" xml:lang="la">alter -ego</i> de M. de Bismarck, le conseiller Keudell, dont -le talent musical (il est excellent pianiste) produisait sur -M. de Bismarck le même effet calmant que la lyre -d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut -très froidement le plénipotentiaire de « M. Auguste », -mais il l’informa que le gouvernement prussien consentait -à prendre quatre abonnements à la correspondance -Havas, et que le grand dispensateur de la manne -« reptilienne », M. Bamberg, était chargé d’en verser -le montant contre reçu en bonne et due forme. Mais -notre excellent chevalier ajoute qu’il eut beaucoup de -peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce -ne fut que trois mois plus tard, en mai, que la caisse -des fonds secrets de Prusse s’entr’ouvrit au profit de -la célèbre Agence<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à -l’ouvrage déjà cité : <i lang="de" xml:lang="de">Neue Indiscretionen</i>, par M. Wollheim da Fonseca. -C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de ces -révélations.</p> -</div> -<p>Les Autrichiens se montrèrent plus empressés ; leurs -quatre abonnements furent payés rubis sur l’ongle.</p> - -<p>M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui -M. da Fonseca s’adressa également, ne prit pas d’abonnement.</p> - -<p>Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner -du côté de l’Autriche, et comme d’autre part -M. Drouyn de L’Huys continuait à apprécier très platoniquement -les services de M. Wollheim, celui-ci -résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et -de saluer le soleil levant. Il eut l’idée de créer une -grande agence télégraphique à la dévotion du gouvernement -prussien, et dans sa proposition il insista -sur l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre -de 1866 allait éclater. Mais la première offre fut assez -dédaigneusement repoussée par M. de Bismarck ; -quant à la seconde demande, qui devait être remise -directement au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, -un ancien comédien, M. Schneider, elle resta en -souffrance à Berlin : Sa Majesté était déjà partie pour -l’armée avec le grand état-major, quand arriva la -missive de M. le chevalier Wollheim da Fonseca.</p> - -<p>C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca -proposait de créer le bureau en question. Mais -son idée fut définitivement écartée. Comme fiche -de consolation, on lui accorda une maigre subvention -de cent thalers par mois, dans le but de faire -reparaître à Hambourg, où il était retourné, son journal -hebdomadaire : <i lang="de" xml:lang="de">Die Controlle</i>.</p> - -<p>Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. -La couleur politique changeait avec la couleur -de l’argent.</p> - -<p>Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se -montrent le plus exigeants, on ne fut pas satisfait, -paraît-il, en haut lieu, des services rendus par le <i>Contrôle</i>, -qui ne contrôlait pas grand’chose. On trouvait -qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez -de renseignements politiques ; on chicana bientôt M. de -Wollheim sur ces misérables 375 francs qu’on lui attribuait -par mois, et finalement on les lui supprima. C’était -peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la seconde -et dernière fois la <i lang="de" xml:lang="de">Controlle</i> mourut de sa triste mort.</p> - -<p>M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu -disponible, était entré en pourparlers avec un grand -journal anglais pour l’envoi de correspondances de -Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870, une -dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue :</p> - -<p><span class="sc">Reims.</span> <i>Si vous êtes disposé à accepter un poste -de journaliste auprès du gouvernement militaire de -cette ville, je vous prie de venir immédiatement ici.</i></p> - -<p>Ayant le choix entre la position indépendante de -correspondant d’une grande feuille britannique et -celle de <i lang="de" xml:lang="de">Presshusar</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> à la solde d’un gouvernement, -le fier chevalier n’hésita pas une minute.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Hussard ou cosaque de la presse.</p> -</div> -<p>Dès le lendemain, un train express l’emportait vers -la France envahie.</p> - -<p>Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité -la plus entière et vécu pendant un an de l’argent -des contribuables français (il avait rempli en 1867 les -fonctions d’interprète en chef au bureau de poste établi -dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois -revenait en France en vainqueur ; il accourait -à l’heure de la curée.</p> - -<p>Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans -quelques petites mésaventures. Jusqu’à la frontière, -cela alla bien ; mais à partir de Forbach, toute exploitation -réglementaire ayant cessé, pour continuer sa -route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu.</p> - -<p>Bien que muni d’un billet de première classe, M. le -chevalier voyage de Forbach à Pont-à-Mousson dans -un wagon à bestiaux, avec des prisonniers français -qui le prennent d’abord pour un « mouton » chargé de -les espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le -chevalier se met à raconter en argot militaire ses campagnes -de 1832 en Portugal, où il a servi dans -un bataillon de tirailleurs français auxiliaire ; et -lorsqu’il offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim -raconte que les « les pauvres diables lui serrèrent la -main » ; il prétend même qu’il fut acclamé, mais la -Prusse aussi a ses gascons.</p> - -<p>A Commercy, notre « reptile » essaye de s’introduire -dans un wagon de seconde classe. Trois -officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement leur -compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait -resté en panne sur le quai de la gare, si de simples -soldats, plus humains et plus hospitaliers que leurs -chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un compartiment -des troisièmes, où il passa la nuit à jeun, -mais rêvant qu’il faisait un excellent souper chez Hiller, -le Brébant de Berlin.</p> - -<p>Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle -halte de nuit à cause des francs-tireurs et des détachements -d’infanterie qui battent l’estrade et coupent -fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et -surtout par la soif, M. de Wollheim se met en -quête d’un restaurant, d’un marchand de vin, d’une -auberge ou de tout autre établissement de ce genre. Il -s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la -rue et dans les « vignes du Seigneur ». L’un de ces guerriers -lui désigne une maison d’assez belle apparence, -dont les fenêtres sont illuminées. Aiguillonné par le -désir de faire un bon repas, le noble chevalier se dirige -rapidement vers l’endroit désigné, mais il est -tout étonné de trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, -de garçons et de femmes de chambre, des soldats de -la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> répandus dans le vestibule et couchés -sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande -par où l’on va dans la salle à manger.</p> - -<p>— Quelle salle à manger ? répond le brigadier. Où -vous croyez-vous donc ici ?</p> - -<p>— Dans une auberge ; un officier à qui je me suis -adressé m’a désigné cette maison comme telle.</p> - -<p>Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là -on rit dans l’armée prussienne comme dans la gendarmerie -française.</p> - -<p>— Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment ? -Ils vous ont dit que c’était une auberge ! Eh -bien, ils se sont joliment f… de vous. Savez-vous où -vous êtes ? Dans la prison de la ville, tout bonnement. -Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à -droite, et vous aurez un hôtel devant vous.</p> - -<p>Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. -Là, le chevalier Wollheim da Fonseca se fait passer -pour Espagnol ; il trouve, grâce à ce changement de -nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage, -moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans -son véhicule pour le transporter en ville.</p> - -<p>On file rapidement. En route, le père Valmot — c’est -le nom du Rémois — s’arrête dans un cabaret, -pour laisser souffler ses chevaux et vider un flacon.</p> - -<p>La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, -de paysans armés de fusils à tabatière, de -pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec et, -selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une -harangue en trois points à ses auditeurs, qui écoutent -bouche béante cette rhétorique de <i lang="de" xml:lang="de">privat docent</i>, -quand tout à coup des cris du dehors se font entendre : -« Voici les uhlans, voici les uhlans ! » Aussitôt les paysans -détalent et se cachent dans une cave dont la -trappe se referme sur eux. Vite le père Valmot grimpe -sur son siège ; son voyageur monte à côté de lui et la -voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la rattrapent, -et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur -son Espagnol exhiber un passeport signé du commandant -de place d’Épernay, et sa surprise augmente -quand il l’entend causer en patois allemand avec les -porte-lance.</p> - -<p>En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus -desserré les dents, dit d’un ton de reproche au voyageur : -« Vous êtes un petit Prussien, monsieur l’Espagnol. »</p> - -<p>Mais M. de Wollheim était arrivé à destination ; -c’était pour lui l’essentiel.</p> - -<p>C’est de la bouche même du grand-duc régnant de -Mecklembourg, gouverneur général militaire de la -Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de -service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait -venir. Il s’agissait de créer un journal officiel, destiné -à servir de truchement aux autorités allemandes auprès -des populations françaises qu’elles étaient appelées -à régir.</p> - -<p>— Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me -prononce sur l’esprit et la tendance qui doivent présider -à la rédaction de ce <i>Moniteur</i>, il faut que nous -trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en -procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à -tous les moyens pourvu que nous en ayons une le plus -tôt possible. Le prince Charles de Hohenlohe vous -prêtera tout son concours officiel, en qualité de commissaire -civil. Comme je sais que vous avez une -plume très acérée, je vous prie de bien vouloir, autant -que possible, en atténuer les écarts. Votre polémique -doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je -vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers -la France et les Français ; au contraire, je désirerais -vivement que l’amour-propre national des Français -fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir -dans ces limites ?</p> - -<p>C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui -décelaient un adversaire chevaleresque. Mais M. de -Wollheim n’entendait pas de cette oreille. Il s’engagea, -il est vrai, à « respecter » l’ordre de Son Altesse ; -mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des -esprits en France et l’irritation produite par les événements, -il serait bien difficile de laisser passer sans -réponse les nombreuses et violentes attaques des -journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois -répliquer avec vigueur à des agressions injustes.</p> - -<p>Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas -envenimer l’esprit d’hostilité des habitants du territoire -occupé, et que le prince de Hohenlohe avait reçu des instructions -détaillées relativement à la presse. — Mais, -continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims, -pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement ?</p> - -<p>— Ah ! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement -défectueuse, que jamais je n’aurais osé me présenter -ainsi devant Votre Altesse.</p> - -<p>— Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter -même avec des pantalons en loques, vous étiez -tout excusé… Mais ce sont là des détails, l’important -est d’avoir une imprimerie.</p> - -<p>M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après -avoir essuyé différents refus, il s’adressa enfin à -M. Lagarde, un des principaux imprimeurs rémois. -Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter -ses presses à l’impression du <i>Moniteur</i> de l’invasion.</p> - -<p>Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea -entre l’industriel français et le journaliste allemand :</p> - -<p>— Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier ; -j’ai besoin d’une imprimerie pour un journal dont j’ai -l’honneur d’être le directeur et le rédacteur en chef. Je -viens m’entendre pour les conditions.</p> - -<p>— C’est que… j’ai beaucoup d’ouvrage… plus que -je n’en puis livrer, et puis la plupart de mes ouvriers -sont partis… enfin je regrette infiniment… vous feriez -peut-être bien de vous adresser à F…, mon collègue.</p> - -<p>— J’en viens de chez F…, de chez R…, de chez -V… également ; partout on répond à mes offres par -des défaites. Cependant il faut que le journal paraisse. -Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous consentez -de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez -une excellente affaire, on sera très coulant sur les -prix. Si vous refusez, le journal paraîtra quand même, -et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise -en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs -désertent, eh bien, nous ne sommes pas embarrassés : -dans nos bataillons il ne manque pas de -« typos » qui ont travaillé en France, et une équipe -sera bien vite trouvée. Ainsi choisissez : d’un côté, la -fermeture de votre maison, une grosse perte, peut-être -la ruine ; de l’autre côté, une bonne opération avec -des bénéfices certains.</p> - -<p>M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses -conséquences aurait pour lui la mesure dont -on le menaçait.</p> - -<p>— Mais songez donc, fit-il, que si la population -apprend que j’imprime le <i>Moniteur</i> prussien, on brisera -tout chez moi. Après la guerre, le gouvernement -me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.</p> - -<p>— Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de -force à la comprimer et à vous protéger, et ceux qui -voudraient se livrer à des violences envers vous -seraient cruellement punis ; quant au second point, -je vous garantis, moi Wollheim, <i lang="la" xml:lang="la">doctor juris</i> et auteur -d’une foule de brochures, d’articles et de volumes -sur le droit des gens, que vous ne pouvez pas être inquiété. -Tous les traités de paix portent que les parties -belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux -pour les faits de connivence avec l’ennemi, -qui auraient pu se produire au cours des opérations.</p> - -<p>Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut -continué, mais il aboutit à la réquisition suivante, qui -fut envoyée à M. Lagarde le jour même où il signait -son contrat pour l’impression du <i>Moniteur</i> :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Le gouvernement général de Reims a décidé de -faire paraître un journal officiel. En vertu de cette -résolution et vu votre refus d’accorder de bon gré -le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir -l’ordre de publier sans retard et dès que vous -aurez reçu le manuscrit : Le <i>Moniteur officiel du -gouvernement général de Reims</i>.</p> - -<p class="i">Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre -votre imprimerie à ma disposition, l’autorité militaire -sera invitée à l’occuper. Pour le cas où vos -compositeurs refuseraient le travail, je les avertis -que je prendrai les dispositions nécessaires pour -les y contraindre.</p> - -<p class="ind">Le commissaire civil du gouverneur général,</p> - -<p class="sign"><span class="i">Signé</span> : <span class="sc">Charles, prince de Hohenlohe</span>.</p> -</blockquote> - -<p>Le premier numéro de ce « Moniteur », qui paraissait -à intervalles inégaux, selon les événements et -l’importance du service, fut publié le 8 octobre ; il ne -cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix. -Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da -Fonseca comme rédacteur, et par l’imprimeur, dont le -nom était précédé de la mention : <i>Imprimerie mise -en réquisition.</i></p> - -<p>Un des premiers et des plus curieux documents -communiqués par l’autorité supérieure au nouveau -rédacteur en chef de son « Moniteur » contenait les -instructions relatives à la presse française dans les -départements occupés. Le gouverneur y exprimait le -désir « qu’en principe » les journaux français continuassent -leur publication ; mais comme il vaut mieux -prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un -« contrôle préventif », — bel euphémisme pour désigner -la censure.</p> - -<p>D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager -les articles qu’ils étaient appelés à « contrôler », -sous deux aspects différents : les articles contenant le -simple récit des faits et les articles d’appréciation.</p> - -<p>Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller -à ce que les récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir -parmi les populations françaises des espérances -et des illusions pouvant provoquer des soulèvements -contre les autorités militaires allemandes. « Seulement, -disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles -de ce genre doivent être simplement supprimées ou -s’il ne vaut pas mieux les laisser publier en les faisant -précéder ou suivre d’une rectification officielle. De cette -façon, ajoute l’instruction donnée par le commissaire -civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le -crédit des journaux français auprès de leurs lecteurs. -Quant aux articles de raisonnement ou articles de fond, -le censeur devra biffer tout appel à la désobéissance -ou à la résistance envers les autorités allemandes, -mais il pourra permettre la discussion calme et modérée -des affaires intérieures de la France ; surtout lorsqu’il -s’agira d’articles tendant à faire prévaloir chez le -lecteur la reconnaissance du fait accompli. »</p> - -<p>Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au -principe de certains dentistes : « guérissez, mais n’arrachez -pas », recommande de « modifier autant que -possible les articles hostiles », et « non de les <i>supprimer</i> », -et prescrit de ne tolérer la mention des actes -du gouvernement de Paris, que sous la rubrique : -<i>Nouvelles d’origine française</i>. Les actes du gouvernement -allemand seuls peuvent être désignés comme -« documents officiels ».</p> - -<p>Le même jour où cette circulaire était adressée aux -préfets (prussiens) de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, -Versailles et Reims, M. Wollheim recevait ses instructions -particulières relatives à la publication du <i>Moniteur</i>. -Le chevalier avait décidé de confectionner le -journal à lui tout seul, il avait repoussé avec indignation -l’offre de faire venir un ou deux collaborateurs -d’Allemagne.</p> - -<p>Il s’était borné à demander que les appointements -destinés à ces aides lui fussent attribués. Le grand-duc -de Mecklembourg lui avait gracieusement accordé ce -supplément de solde : « Allez, ne vous gênez pas, vous -auriez pu demander davantage, fit le prince en riant ; -en temps de guerre, tout sort de la grande caisse. »</p> - -<p>La « grande caisse » était celle des contribuables -français, dont l’argent devait, en vertu d’un autre ordre -de l’autorité prussienne, être versé entre les mains du -receveur principal allemand, M. Pochhammer, conseiller -de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut -changé par les Rémois en celui de <i>Poche-amère</i>.</p> - -<p>Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le -concours importun de collaborateurs, il n’avait pu -échapper au joug d’un surveillant officiel, qui lui fut -octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois, -M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, -que ses propres compatriotes ne se gênaient pas d’appeler -comte de <i lang="de" xml:lang="de">Sauf</i>kirchen<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, à cause de sa virtuosité -dans l’art de sécher les <i lang="de" xml:lang="de">moos</i> de bière de son pays.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Saufen</i> veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un Polonais, -presque comme un Bavarois.</p> -</div> -<p>M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de -revoir, avant leur insertion, les élucubrations de -M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses efforts pour -échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le -diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère ; -il fuyait d’ailleurs avec empressement les longues dissertations -remontant au déluge et les digressions pédantes -dont le rédacteur du <i>Moniteur</i> ne manquait jamais de -le régaler, quand le comte se permettait une observation -ou faisait une réserve au sujet d’un article.</p> - -<p>Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’<i><span lang="la" xml:lang="la">ex</span>-<span lang="de" xml:lang="de">privat -docent</span></i> pour la partie politique du journal, il -s’occupait en revanche, personnellement et avec une -louable persistance, d’extirper la peste bovine qui, au -début de la guerre, ravageait la Champagne.</p> - -<p>Chaque numéro du journal officiel contenait une ou -plusieurs circulaires, ordonnances, etc., concernant -cette épidémie ; les colonnes du journal en étaient -si encombrées, que les Rémois appelèrent la feuille -de M. Wollheim le <i>Moniteur bovin</i>. Les efforts de -M. Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie -ne s’étendit pas aux Prussiens, elle disparut au début -de l’hiver ; et jugeant sans doute sa tâche terminée, -M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.</p> - -<p>M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute -entrave, poussa un grand <i>ouf !</i> il se mit alors à entasser -dans le <i>Moniteur</i> une montagne d’articles lourds -et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer que -l’Allemagne était la première nation du monde et que -les Français n’avaient plus qu’à se prosterner devant -les souverains, les généraux, les <i lang="de" xml:lang="de">privat docent</i> venus -d’outre-Rhin.</p> - -<p>Dans un article inséré en tête d’un des premiers -numéros du <i>Moniteur</i>, M. Wollheim avait mis la main -sur son cœur et protesté de son amour pour la France, -« où, disait-il, il avait étudié, <i>qu’il avait habitée</i>, et où -il comptait des relations de famille. »</p> - -<p>Il promettait de prendre pour devise de son journal : -<i>La vérité, toute la vérité, rien que la vérité.</i></p> - -<p>Cette profession de foi était signée : « D<sup>r</sup> Wollheim, -chevalier da Fonseca, ancien <i lang="de" xml:lang="de">docent</i> à l’université de -Berlin », etc., etc. Il va sans dire que, revêtu de cette -qualité, M. da Fonseca se prenait pour un grand personnage ; -mais il ne cessait de faire résonner son importance, -tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner -les fourreaux de leurs sabres sur le pavé de la -ville. Le trait suivant montre jusqu’où ce reptile pouvait -pousser l’outrecuidance :</p> - -<p>Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour -des maisons de Reims, des agents de la Prusse, dont -tous malheureusement n’étaient pas des Allemands, -s’introduisaient dans le département du Nord et recueillaient -des renseignements de nature à servir l’ennemi, -le préfet (français) de Lille avait interdit par un arrêté -tout rapport avec les territoires occupés, et prohibé -l’entrée en Champagne des denrées alimentaires, -combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de -tout temps tirés des environs de Lille et dont le commerce -avait été toléré jusque-là. Cette prohibition, nécessaire -au point de vue militaire, pouvait entraîner -pour Reims les plus désastreuses conséquences au -point de vue économique. Le conseil municipal décida -donc l’envoi d’une adresse au préfet du Nord pour lui -exposer que son ordonnance affamerait et livrerait aux -rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité -française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur -de subir l’invasion étrangère.</p> - -<p>Quelques jours après le vote de cette adresse, les -édiles rémois étaient réunis à l’hôtel de ville, dans la -salle ordinaire de leurs séances ; le maire, M. Dauphinot, -présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre passage à -un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit : « Je -suis le chevalier Wollheim, rédacteur en chef du <i>Moniteur -de Reims</i>. »</p> - -<p>Avant que les pères de la cité se fussent remis de -leur étonnement, l’intrus, prenant une posture oratoire, -leur débita avec force gestes le petit speech suivant :</p> - -<p>« Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens -de mon plein gré vous présenter mes compliments -au sujet des mesures que vous avez prises pour opposer -une digue à la misère, qui malheureusement -sévit dans de fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié -à Paris, j’ai passé de longues années en France. -Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce que je -dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce -beau pays soient administrées par une municipalité -semblable à celle de cette magnifique cité. Alors, — croyez -que mon immense amour de l’humanité -seul me porte à vous adresser ces quelques paroles, — alors -nous jouirions bientôt de cette paix, que la -Bible promet aux hommes de bonne volonté ».</p> - -<p>A la suite de cette allocution ou plutôt de cette -homélie prononcée le sourire sur les lèvres, M. le chevalier -Wollheim s’attendait à recevoir des remerciements -et des compliments ; mais il apprit à ses dépens -qu’en dépit de la réputation faite aux Français par -quelques romanciers et quelques chroniqueurs, il ne -suffit pas toujours, du moins, de jouer au cabotin pour -en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements. -Un silence glacial accueillit ces paroles ; -il ne resta plus au rédacteur du <i>Moniteur</i> qu’à battre -en retraite avec le sentiment peu agréable d’avoir manqué -son effet.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce modèle du parfait « reptile » avait su s’arranger -une vie des plus confortables. Une jeune dame fort -avenante, — honni soit qui mal y pense ! — faisait les -honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore l’estomac -reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des -accents presque lyriques pour célébrer les merveilles -de la cuisine rémoise, soit au « Lion d’Or, » soit -au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de -M<sup>me</sup> veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse -fabrique de vin de Champagne.</p> - -<p>L’hôtel de M<sup>me</sup> Pomery est un des plus luxueux de -Reims ; aussi M. le prince de Hohenlohe, commissaire -civil pour la Champagne, le trouva-t-il à son gré et -y établit-t-il son quartier général pendant toute la -durée de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le -commissaire civil recevait les fonctionnaires ainsi que -les officiers supérieurs de passage, et le champagne -de la veuve coulait à flots. Dans les cas extraordinaires, -c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de -marque, on organisait une partie fine à grand menu -dans l’un des premiers restaurants, et l’on mangeait, on -buvait toute la nuit, « on s’en fourrait jusque-là, » -comme le baron de Gondermark dans la <i>Vie parisienne</i>. -Des voitures vides attendaient ceux qui étaient -pleins pour les reconduire chez eux. Le digne chevalier -était invité à tous ces gueuletons, et lorsqu’il -avait plusieurs verres de surcharge, on s’amusait à le -« monter », il servait de bouffon à la noble société.</p> - -<p>Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert -au prince de Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.</p> - -<p>Le richissime prince allait rejoindre un régiment -de hussards rouges, dont il portait l’uniforme.</p> - -<p>Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre -que les dragons, dans lesquels il avait servi -autrefois, étaient les premiers cavaliers du monde, -tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un -des convives du festin mit, pour égayer la société, la -conversation sur ce chapitre.</p> - -<p>M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, -ne manqua pas de proclamer la supériorité de ses anciens -frères d’armes.</p> - -<p>— Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite -réunion, vous êtes très aimable, très spirituel, -mais vous le seriez cent fois davantage si, au lieu de -servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.</p> - -<p>Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et -répondit par quelques paroles dédaigneuses pour les -dragons.</p> - -<p>Alors le rédacteur du <i>Moniteur</i>, oubliant toute mesure -et même le respect inné à tout Allemand pour -une Altesse sérénissime, riposta :</p> - -<p>— Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec -une canne, est capable de se défendre contre le sabre -d’un hussard !</p> - -<p>Décidément la comédie devenait intéressante.</p> - -<p>— Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le -prince, sortons, nous allons bien voir !</p> - -<p>— Oui, sortons ! rugit le chevalier en enfonçant son -gibus sur l’occiput.</p> - -<p>Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée -gagnaient hâtivement leur logis, virent alors, en -passant devant le restaurant Pêcheur, une scène -fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des -temps.</p> - -<p>Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait -contre la canne d’un monsieur en habit noir, -pouvant à peine se tenir et paraissant furieux. -Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à -cette scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après -plusieurs passes, le sabre du prince de Ratibor s’abattit -sur le couvre-chef de Wollheim, qui roula dans -le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était -ridicule fut comme dégrisé.</p> - -<p>Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau -tout neuf qu’il avait immolé à la gloire des -dragons, et s’esquiva.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans ses <i>Indiscrétions</i> d’ancien « reptile » et d’employé -aux besognes publiques et clandestines du gouvernement -prussien, M. le chevalier Wollheim da -Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour -à Reims. La science culinaire du chef de M<sup>me</sup> Pomery -ayant également été célébrée par le directeur de la -police secrète, Stieber, dans ses <i>Mémoires</i>, M. Wollheim -tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, -qui, nourri de vulgaires pommes de terre et de -radis noirs, ne semblait pas se douter, là-bas dans le -nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les bons vins -en France.</p> - -<p>Ah ! ces dîners de M<sup>me</sup> Pomery, avec quels transports -en parlent ceux qui purent s’en régaler !</p> - -<p>« M<sup>me</sup> Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis -toute sa maison à ma disposition plutôt que d’avoir à -loger de simples soldats. J’ai autant de Champagne, -marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer. -Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble -de peur ; car lors de l’entrée de l’armée, nos troupes, -par erreur, ont tiré sur elle. Nos dîners sont splendides ; -quatre domestiques nous servent à table. Après -tant de privations, quel changement à vue !… Je voudrais -seulement pouvoir vous envoyer les pêches et -les raisins du dessert ! »</p> - -<p>Quelle bonne maison ! Et comme le chef s’ingéniait ! -Ses plats étaient de vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait -pas à la dépense, on servait les primeurs les plus -délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne, -c’était une averse continuelle, on en était imprégné -jusqu’aux os !</p> - -<p>La veuve Pomery présidait à ces goinfrades.</p> - -<p>M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties -spirituelles qui s’échangeaient entre elle et lui. -Un jour, la maîtresse du logis lui ayant offert de la salade :</p> - -<p>— Merci, dit en français M. le chevalier, — <i>je ne -broute pas</i>.</p> - -<p>Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable -donnée par un journal français :</p> - -<p>— Mais j’ai démenti cela dans le <i>Moniteur</i>, fit -M. Wollheim.</p> - -<p>— Pardonnez-moi, monsieur, répondit M<sup>me</sup> Pomery, -mais je ne lis jamais le <i>Moniteur</i> (prussien).</p> - -<p>— Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette -feuille, <i>vous n’allez pas me la faire à l’oseille</i> !</p> - -<p>Ces deux « traits d’esprit », qui donnent la mesure -de la hauteur du « plafond » de M. le chevalier, sont -en français dans le livre qu’il a publié.</p> - -<p>Malheureusement le volume d’indiscrétions de -M. Wollheim s’arrête au mois de décembre 1870, -sur le récit d’une pantagruélique ripaille en l’honneur -de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce -que M. le chevalier da Fonseca a fait dans la suite -pour la plus grande gloire de M. de Bismarck. Tout -ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre, -destiné à faire connaître d’après ses propres aveux -un des plus beaux échantillons de « reptiles de -presse » et d’agent politique secret, c’est que M. le -chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un -mémoire très détaillé à M. de Bismarck pour la création, -à Paris, d’un grand journal en langue française, -destiné à défendre après la guerre les intérêts de la -Prusse.</p> - -<p>Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis -à exécution. M. de Bismarck n’avait pas besoin d’un -organe particulier, dont on aurait bientôt vu le bout de -l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans éveiller -l’attention, arriver aux mêmes fins.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c7">VII</h2> - -<p class="d">Retour en arrière. — Revirement dans la politique prussienne. — Stieber -inculpé d’arrestations arbitraires. — M. de Mohrenheim -confie à Stieber une mission délicate. — La princesse de S… et -Edgard R… — Stieber entre au service de la police secrète -russe. — Son entrevue avec M. de Bismarck. — Il est envoyé en -Saxe et en Bohême. — Arrestation de l’espion prussien à Trautenau. — L’attentat -de Charles Blind. — Stieber reprend publiquement -ses fonctions. — Comment il se vengea de sa mésaventure -en Bohême. — La presse française et M. de Bismarck. — M. -Vilbort au grand quartier général et décoré par le roi de -Prusse. — Brunn et l’invasion prussienne. — M. Benedetti à -Nikolsbourg.</p> - - -<p>Nous avons anticipé sur les événements en suivant -M. le chevalier Wollheim jusqu’en 1870. Pour que -notre exposé de l’histoire de la police secrète prussienne -soit complet, nous sommes obligé de revenir -en arrière, à la fin de l’année 1858.</p> - -<p>A Berlin, le ministère Manteuffel a été remplacé par -le cabinet libéral Hohenzollern.</p> - -<p>On a déclaré la guerre à tous les abus de la réaction, -la police secrète est en plein <i lang="de" xml:lang="de">krach</i>. Pour bien affirmer -le caractère sincère de ce revirement, des poursuites -sont exercées contre Stieber pour les différentes -illégalités dont il s’est rendu coupable, notamment dans -l’affaire du vol des dépêches (Teschen), dans celle du -prétendu prince d’Arménie et dans les règlements des -billets d’officiers.</p> - -<p>Ces poursuites, qui motivèrent même un instant -l’arrestation de Stieber, firent un bruit énorme.</p> - -<p>Pour se défendre, le chef de la sûreté produisit des -pièces qui compromettaient fortement le ministre de -la justice, M. Simons, et le procureur général, -M. Schwark. Il est vrai qu’après de longs débats, Stieber -ayant pu prouver qu’il avait agi par ordre supérieur -et quelquefois sur l’injonction personnelle du roi Frédéric-Guillaume, -mort au cours du procès, le policier -fut acquitté ; mais il n’échappa pas à la mise en disponibilité, -qui entraînait une réduction considérable -de ses appointements.</p> - -<p>Stieber, à cette époque, fut non seulement inculpé -d’arrestations arbitraires et d’abus de pouvoir, on -l’accusa également d’avoir fait mourir de faim un de -ses propres enfants. Cette imputation se produisit -d’abord dans un journal de Hambourg : <i>la Réforme</i>. -Un écrivain qui montrait alors une très vive hostilité -contre Stieber raconta qu’en 1849 celui-ci avait confié -un de ses enfants, le premier né, à une recéleuse -qui avait reçu l’ordre de laisser mourir le petit d’inanition. -Cette calomnie (car c’en était une) gagnait un -peu en consistance, en raison de la mort de l’enfant. -Mais le procès intenté d’office par le procureur général -à Eichhoff démontra que le décès de l’enfant, survenu -beaucoup plus tard, devait être attribué à la -fièvre scarlatine. L’action se termina par une condamnation -à neuf mois de prison du journaliste hambourgeois.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici donc le chef de la police occulte berlinoise -rendu aux douceurs de la vie privée, mais pas pour -bien longtemps, comme le prouvera la suite. L’accès -de libéralisme qui sévit en Prusse pendant le ministère -Hohenzollern fut de courte durée et le successeur -du « père Antoine<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> », M. le baron de Bismarck, -n’était pas homme à dédaigner les services des mouchards.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Surnom populaire donné au prince de Hohenzollern, dont le fils -Léopold a servi plus tard de prétexte à la guerre de 1870.</p> -</div> -<p>Mais en attendant, le policier dégommé ne savait -trop comment employer ses petits talents, peut-être -songeait-il déjà à s’expatrier, quand une lettre l’invita -à se rendre à l’ambassade de Russie.</p> - -<p>Il n’eut garde de manquer à cette convocation.</p> - -<p>Quelques menus services rendus à la troisième section -lui avaient déjà valu des tabatières, des gratifications, -même la croix de Saint-Stanislas. Ce n’était -pas le moment de dédaigner de semblables aubaines. -Il se rendit à l’ambassade à la tombée de la nuit, entre -chien et loup, car il était tellement impopulaire alors -à Berlin, que les gamins le poursuivaient dans les rues. -Il fut introduit dans le cabinet d’un attaché, M. le -baron de Mohrenheim, qui, dans les cercles diplomatiques, -passait pour un homme d’avenir. Cette prévision -n’a pas été démentie, puisque l’ancien attaché de -1861 remplit en 1884 les hautes fonctions d’ambassadeur -du Tsar à Paris.</p> - -<p>M. de Mohrenheim exposa rapidement les faits. -Une très grande dame russe avait été remarquée par -un grand-duc de la famille impériale, et si les choses -n’étaient pas allées plus loin, il y avait eu un échange de -lettres suffisamment compromettant. Or, les lettres -du prince étaient tombées on ne savait trop comment -entre les mains d’un escroc affilié sans doute à une -bande de voleurs. Cet individu menaçait de faire parvenir -les missives princières au mari de la dame, -pourvu d’un poste diplomatique très élevé, si on ne -lui payait une somme tellement forte que la dame en -question, qui se fût exécutée en présence d’une -demande à peu près raisonnable, se voyait obligée -d’échapper à une rançon aussi forte.</p> - -<p>Stieber réfléchit un instant.</p> - -<p>— Vous m’avez dit, fit-il, que ce maître chanteur -s’appelle Edgard R… et qu’il demeure <span lang="de" xml:lang="de">Bruderstrasse</span>, -n<sup>o</sup>…</p> - -<p>— Parfaitement, répondit M. de Mohrenheim.</p> - -<p>— Il y aura peut-être un moyen de nous tirer de -là, mais il faut que la dame en question nous aide un -peu.</p> - -<p>— En quoi faisant ?</p> - -<p>— Il faut qu’elle écrive à cet individu une lettre -suffisamment gracieuse, flattant son amour-propre, -laissant supposer qu’elle l’a remarqué.</p> - -<p>— Y songez-vous, monsieur ? se récria le diplomate, -M<sup>me</sup> la princesse de S… écrire une semblable -lettre !…</p> - -<p>— Eh ! mon Dieu, elle ne sera pas compromise davantage -que par les petits papiers que le drôle a en -sa possession. Et puis, qu’importe, nous lui enlèverons -cette lettre avec les autres. Suivez bien mon -raisonnement… Je connais cet Edgard R… C’est un -ancien homme du monde réduit aujourd’hui aux expédients, -aux escroqueries. Mais il lui reste de son -passé une immense fatuité. Qu’il reçoive de M<sup>me</sup> de S… -un billet tel que je l’indique, il n’aura aucun soupçon, -si, par un messager que je me charge de lui dépêcher, -M<sup>me</sup> de S… lui donne un prétendu rendez-vous -ici-même. Il tombera dans le piège comme un -enfant. L’amener là, c’est tout ce que je vous demande. -Le reste me regarde, moi et deux ou trois solides -gaillards résolus et musclés à souhait.</p> - -<p>— Mais s’il n’a pas les lettres sur lui ?</p> - -<p>— Eh bien, nous l’enfermerons sans boire ni manger -dans une de vos caves, jusqu’à ce qu’il indique où -les papiers se trouvent. Mais je suppose que cela sera -inutile.</p> - -<p>En effet, les choses se passèrent comme le très -perspicace Stieber l’avait prévu. Sur un billet assez -galamment tourné, Edgard R… s’imagina pour tout -de bon que la grande dame qu’il voulait exploiter -était devenue amoureuse folle de lui. Il trouva donc -tout naturel de se rendre à un rendez-vous nocturne -que la dame lui donnait dans l’hôtel mitoyen -de l’ambassade qu’elle habitait. Introduit dans le -jardin très touffu situé derrière la maison, par une -porte donnant sur une petite ruelle, il trouva une -dame ayant à peu près la tournure et portant le -costume de la princesse de S… C’était une femme -de chambre ressemblant un peu à sa maîtresse, -à qui elle était toute dévouée. Le doigt sur la bouche, -la dame voilée l’invita à le suivre au fond du petit -parc. Edgard R… était aux anges, lorsque, tout à -coup, il se sentit saisi, bâillonné et ficelé. C’étaient -les deux gaillards de Stieber, qui, cachés dans l’épais -feuillage des arbres, s’étaient élancés sur l’infortuné -amoureux, l’avaient jeté à terre avant même de lui -laisser le temps de revenir de sa surprise et de crier. -Évidemment, Stieber, qui aimait à puiser ses <i>trucs</i> -dans les romans, avait lu les <i>Mohicans de Paris</i>, qui -venaient de paraître.</p> - -<p>Edgard R… fut immédiatement fouillé, et on trouva -cousus dans la doublure de son paletot les précieuses -lettres et le billet de la princesse.</p> - -<p>Dès que les gens de Stieber se furent assurés de -cette bonne prise, ils relevèrent leur victime, mais -sans lui ôter son bâillon. Ils conduisirent Edgard R… -dans l’une des pièces de l’ambassade, où une certaine -somme, qui était bien loin d’atteindre celle qu’il avait -eu l’audace de réclamer, lui fut comptée.</p> - -<p>— Il y en aura autant pour vous au bout de l’année, -lui dit la personne qui lui remit cet argent, si vous -vous taisez sur ce qui s’est passé ; c’est du reste dans -votre intérêt plus que dans le nôtre, car vous pourriez -toujours être poursuivi pour chantage et complicité de -vol.</p> - -<p>Edgard R… promit de se taire et se tut.</p> - -<p>Or, le plus curieux de l’affaire, c’est que M<sup>me</sup> la princesse -de S…, en grande dame slave et fantasque qu’elle -était, s’éprit de curiosité et ensuite d’autre chose pour -l’homme qui, sur quelques lignes de sa main, avait -donné dans un piège en somme assez grossier.</p> - -<p>Peu de temps plus tard, la princesse et Edgard R…, -qu’un héritage avait remis à flot, se rencontrèrent dans -une ville d’eaux où leur liaison causa grand scandale.</p> - -<p>Mais ceci n’est plus de notre compétence. Si nous -avons rapporté ce petit épisode, c’est parce qu’il eut -pour Stieber les plus brillants résultats. L’insurrection -polonaise venait d’éclater, on ne parlait que de complots -contre la vie du Tsar, et les rapports secrets affirmaient -que ces attentats étaient préparés en Allemagne, -et que les conjurés voulaient profiter du voyage -annuel d’Alexandre II aux eaux d’Ems pour les mettre -en exécution.</p> - -<p>Stieber fut chargé, par l’intermédiaire de M. de Mohrenheim, -d’organiser un véritable corps de police secrète, -dont la tâche consistait exclusivement à surveiller -les émigrés polonais<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> et à garantir la sûreté personnelle -du Tsar, pendant son séjour dans les villes d’eaux -allemandes. Stieber reçut carte blanche pour recruter -son personnel. Outre le remboursement de tous les -frais, des appointements superbes, qui le dédommageaient -amplement de la perte de son emploi en Prusse, -lui furent accordés. L’ex-chef de la sûreté n’était, du -reste, pas aussi à plaindre qu’il avait voulu le faire -croire un instant. Malgré sa nombreuse famille, et bien -que ses appointements officiels n’eussent jamais dépassé -1,000 thalers, ou 3,750 francs par an, l’ingénieux -chef de la police secrète avait trouvé moyen d’acheter -sur ses « économies » un vaste terrain où il fit bâtir, -et qu’il revendit avec d’énormes bénéfices. Pendant -deux ou trois ans, les affaires russes l’absorbèrent -complètement. Il avait embauché la plupart de ses -anciens sbires, que le ministère libéral avait congédiés, -et toute une escouade d’aventuriers et de chenapans -à mine patibulaire que l’on voyait errer à toute -heure du jour et de la nuit autour de la petite villa -qu’Alexandre II avait l’habitude d’habiter lorsqu’il prenait -les eaux d’Ems. Ces individus marquaient si mal, -comme dit le peuple, qu’un jour l’empereur en fut effrayé, -croyant que c’étaient des voleurs méditant un -mauvais coup.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La plupart de ces émigrés vivaient à Dresde et à Francfort.</p> -</div> -<p>Quant aux émigrés polonais de Dresde, Stieber -avait recours aux belles et faciles demoiselles de -cette ville de joie allemande<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> pour découvrir leurs -secrets. Il avait à son service tout un escadron volant -de cotillons qui souvent lui fournissait — le -Polonais a le cœur tendre et l’humeur volage — d’utiles -et précieuses informations.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Voir <i>l’Allemagne amoureuse</i>. 1 vol. Dentu, éditeur.</p> -</div> -<p>Trois années se passèrent ainsi, quand, en 1864, -le sieur Brass, rédacteur en chef de la <i>Gazette de -l’Allemagne du Nord</i>, un renégat démocrate-socialiste -qui avait vendu son journal à M. de Bismarck, -pria Stieber de passer le soir même au bureau de la -rédaction de cette feuille.</p> - -<p>Brass et Stieber se connaissaient et s’appréciaient -mutuellement. Le grand « reptile » et le chef policier -étaient deux âmes sœurs capables de se si bien -comprendre ! Ils avaient donc des rapports fréquents, -presque journaliers.</p> - -<p>Après avoir, en bon père de famille, pris son thé -avec les siens, Stieber, armé d’un parapluie, car il -pleuvait à verse, se mit en route pour la <span lang="de" xml:lang="de">Wilhelmstrasse</span>, -où sont situés les bureaux de la feuille officieuse, -qui avait alors les allures d’un véritable pamphlet -quotidien, déversant l’injure, la diffamation et la -calomnie sur les libéraux et les progressistes soutenant -la lutte célèbre connue sous le nom de « conflit -parlementaire ».</p> - -<p>La grosse besogne du jour était terminée, les bureaux -étaient complètement déserts. Seul le rédacteur -en chef travaillait encore dans son cabinet directorial. -M. Brass corrigeait des épreuves qui lui avaient été -« remises en double », car un paquet de placards du -même article était posé sur un coin de la table, devant -un siège vide attendant un visiteur.</p> - -<p>— Mon cher ami, dit le rédacteur en chef, lorsque -Stieber eut été introduit et tandis que le policier se -chauffait auprès d’un grand poêle, cette soirée peut -avoir pour vous d’immenses résultats. Depuis longtemps, -je voulais vous mettre en rapport avec le premier -ministre. Il va venir dans quelques instants pour -corriger, comme il le fait fréquemment, un article -rédigé sur des notes envoyées par lui ce matin. Vous -aurez l’air de vous trouver ici comme par hasard. Tâchez -de lui plaire, je suis sûr qu’à la première occasion -il vous emploiera et vous rendra la position que -ces gredins de libéraux vous ont enlevée.</p> - -<p>Stieber n’eut pas le temps de remercier son ami.</p> - -<p>Une petite porte en tapisserie communiquant par -un escalier directement avec la rue s’était ouverte, et -la puissante carrure surmontée de la tête de bouledogue -de M. de Bismarck parut dans l’encadrement.</p> - -<p>Le premier ministre était assez difficile à reconnaître : -d’une part le collet de son ample manteau relevé jusqu’aux -oreilles, de l’autre sa casquette d’uniforme enfoncée -jusque sur les yeux, dissimulaient complètement -sa figure.</p> - -<p>A peine entré, il se débarrassa de son manteau, qu’il -jeta négligemment sur un meuble, ôta sa casquette et se -montra dans cet uniforme de colonel de la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span>, -qui semble avoir été créé exprès pour lui, tellement -il le porte bien. Il tendit la main à M. Brass et répondit -par une légère inclinaison de tête au profond salut -de Stieber.</p> - -<p>— Ah ! voici les épreuves, fit M. de Bismarck en -apercevant les placards. Et immédiatement — après -s’être toutefois donné le temps d’allumer un cigare — il -prit dans un plumier un énorme crayon long de trente -à quarante centimètres, taillé des deux bouts ; et, sans se -préoccuper autrement de MM. Brass et Stieber, il parcourut -l’article, changeant une phrase par-ci, modifiant -un mot par-là, le tout rapidement, d’un coup de crayon -brusque et sec.</p> - -<p>— C’est cela, c’est parfaitement cela, s’écria-t-il, -lorsqu’il eut fini, vous leur donnez leur compte ; décidément, -mon cher Brass, vous êtes un bon molosse et -vous vous entendez à mordre. MM. Virchow, Gneist -et autres progressistes vont encore pousser des rugissements !</p> - -<p>D’un signe de tête, M. de Bismarck indiqua Stieber, -que M. Brass présenta enfin.</p> - -<p>— Je regrette beaucoup, fit le premier ministre, sans -autre préambule, de ne pouvoir vous rendre votre ancienne -position, mais il y aurait trop de criailleries. Il -faut encore laisser passer quelque temps… Mais en -attendant je voudrais vous confier quelques missions -très confidentielles à l’étranger, en Saxe et en Bohême. -Il y a là une foule de renseignements à recueillir et -dont j’aurai besoin quand les choses se gâteront décidément -avec nos voisins et chers amis les Autrichiens… -Ensuite, comme vous vous occupez des Polonais, je -ne serais pas fâché de savoir ce que ces gens-là font, -et surtout ce qu’ils méditent relativement à notre grand-duché -de Posen… Il ne faut pas que l’on soupçonne -nos relations, cela ferait trop de bruit ; et, dans l’intérêt -même de vos renseignements, le public doit croire -que votre disgrâce continue. Brass se chargera de me -faire parvenir vos notes ; de temps en temps, nous -nous rencontrerons ici. Servez-moi bien ; je ne suis -pas de ceux qui <i>lâchent</i> leurs collaborateurs. Le jour -viendra où je n’aurai plus de ménagements à garder, -où tous seront à mes pieds, me demandant pardon de -m’avoir méconnu. Ce jour-là, nous pourrons régler -nos comptes.</p> - -<p>A la suite de cette entrevue, Stieber, déguisé en -mouchard ambulant, — tantôt en photographe, tantôt en -saltimbanque ou en marchand de statuettes de plâtre -et d’objets de piété, — parcourut les contrées où deux -ans plus tard devait se jouer le drame de Sadowa.</p> - -<p>Pendant cette tournée, il lui arriva une mésaventure -dans la petite ville de Trautenau, où il s’était -présenté en « colporteur », offrant à tout le monde des -marchandises qui ont le don de plaire aux paysans : -foulards aux vives couleurs, bijoux en simili-or et -simili-argent, livres de messe et livres d’images. Un -voyageur de commerce de Berlin crut reconnaître le -prétendu « camelot », et le dénonça aux buveurs rassemblés -dans la salle commune de la principale auberge. -Justement des rumeurs relatives aux espions couraient -par tout le pays ; la foule, excitée par le voyageur, très -heureux de se défaire d’un concurrent, se rua sur le -faux camelot, le roua de coups et le conduisit ensuite -devant le bourgmestre, M. Roth, qui le garda en -prison pendant toute la nuit et le fit expédier le lendemain -à la frontière par la gendarmerie.</p> - -<hr /> - - -<p>Peu de jours avant la déclaration de guerre à l’Autriche, -M. de Bismarck traversait la <span lang="de" xml:lang="de">Wilhelmstrasse</span>, -rentrant à l’hôtel des affaires étrangères, quand un -jeune homme d’une vingtaine d’années, qui depuis -quelques instants suivait le ministre, l’assaillit à coups -de revolver. Les balles s’aplatirent sur la cotte de -mailles que le comte, prévenu vaguement, portait sous -ses vêtements. M. de Bismarck se jeta sur l’auteur de -cette tentative, le désarma lui-même et le remit aux -gardiens accourus au bruit des détonations. Conduit -au poste le plus voisin, le jeune homme s’affaissa sur -le plancher, et avant qu’il fût possible de lui administrer -le plus léger secours, il avait cessé de vivre. Au -moment de son arrestation, il avait avalé un poison -violent contenu dans le chaton d’une bague. Les papiers -trouvés dans ses poches établirent que ce jeune -Brutus germanique était Charles Blind, fils adoptif d’un -des principaux chefs du parti républicain allemand, réfugié -à Londres depuis 1848. Sans doute l’infortuné -jeune homme avait voulu tuer celui que beaucoup de -ses futurs adulateurs considéraient alors comme le -fléau et le tyran de l’Allemagne. N’ayant pas réussi, -il s’était héroïquement soustrait aux geôliers. Cet attentat -fit une impression profonde sur le chancelier. Il -ne voulait pas admettre que l’acte de Charles Blind fût -isolé ; selon lui, le jeune fanatique était l’émissaire -d’une bande nombreuse de conjurés. Il avait échoué, -mais d’autres viendraient à la rescousse ; or, au moment -de risquer cette grosse partie, dont il préparait -le jeu depuis cinq ans, à la veille de toucher au but, -M. de Bismarck redoutait par-dessus tout un coup de -stylet ou une balle qui eût mis un terme aux vastes -espérances de son ambition.</p> - -<p>S’il y avait complot, il fallait le déjouer ; s’il y avait -des complices, il fallait les découvrir.</p> - -<p>Le seul homme capable de remplir une semblable -tâche, c’était Stieber, le roi des limiers, connaissant -sur le bout des doigts son personnel démagogique.</p> - -<p>Cette fois, le premier ministre n’hésita plus ; sans -s’inquiéter des criailleries et des réclamations, il télégraphia -à l’ex-chef de la sûreté, qui prenait les eaux -sur les bords du Rhin, d’accourir à Berlin sans désemparer -pour reprendre ses anciennes fonctions.</p> - -<p>Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre fut -effectivement déclarée, Stieber fut nommé chef de la -police de campagne au grand quartier général. En -cette qualité, il devait veiller tout particulièrement sur -la sécurité du roi et sur celle de M. de Bismarck. Deux -commissaires de police et quelques agents triés sur le -volet lui furent adjoints.</p> - -<p>Les fonctions confiées à Stieber étaient d’un genre -particulier, et, en somme, assez difficiles à définir. Il -n’avait rien à voir à la police militaire proprement -dite, qui dépendait des chefs de corps et qui était exercée -par leurs prévôts ; il n’était pas chargé non plus -du « service d’informations », vulgairement appelé -« espionnage », dont M. de Moltke avait tous les fils -en main. Il n’était chargé de rien, et, au besoin, de -tout ; c’était au « chef de la police de campagne » que -devaient échoir les besognes louches et inavouables, -la surveillance de quelques princes suspects aux yeux -de M. de Bismarck, et notamment du prince royal, la -surveillance des journalistes autorisés à suivre le -quartier général, etc. ; bref, c’était l’homme que le -chancelier voulait avoir à portée de son bras pour lui -faire exécuter des ordres dont nul n’aurait voulu être -chargé.</p> - -<p>A la veille de son départ de Berlin, Stieber, grisé -par la perspective de pouvoir de nouveau satisfaire ses -goûts pour l’arbitraire, trouva moyen de faire parler -de lui afin que chacun sût bien qu’il était rentré en -fonctions et qu’il n’avait pas modifié ses façons d’être -depuis six ans.</p> - -<p>Un négociant de Berlin était prévenu d’avoir conclu -avec l’armée bavaroise des traités pour fournitures.</p> - -<p>Stieber vint avec fracas faire une perquisition -dans les bureaux de M. Epner, le commerçant en -question. Il l’obligea à produire ses livres et dressa -procès-verbal.</p> - -<p>M. Epner dont l’innocence avait été complètement -démontrée, se plaignit auprès du président de la police -locale, et celui-ci, M. de Bernuth, infligea à Stieber -un blâme avec amende. Mais M. de Bismarck couvrit -son protégé, et remise lui fut faite de l’amende. Le -lendemain, Stieber partit pour la Silésie par le même -train qui emportait le roi et le premier ministre.</p> - -<p>Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de parler -des principaux faits de guerre très connus de la -courte campagne de Bohême, commencée le 22 juin -1866 et terminée le 4 juillet par le coup de foudre de -Sadowa. Rappelons seulement que l’armée prussienne -fut divisée en deux parties ; l’une traversa la Saxe, -abandonnée par son roi et ses troupes, tandis que -l’autre pénétrait en Autriche par la Silésie. Guillaume -était à la tête de la première armée, qui eut à lutter -presque chaque jour contre les Autrichiens, défendant -bravement, mais sans succès, le sol de la patrie.</p> - -<p>Un de ces combats quotidiens très opiniâtres et excessivement -meurtriers fut livré autour de la petite -ville de Trautenau, où la mésaventure que nous avons -rapportée était arrivée au chef de la police de campagne. -Les Prussiens s’emparèrent d’abord de la -ville, mais ils en furent délogés par les Autrichiens, -qui, à leur tour, en furent définitivement chassés, lorsque -l’ennemi revint en force, avec de l’artillerie. Pendant -la lutte, des tirailleurs impériaux s’étaient -retranchés dans les maisons et tiraient sur les assaillants -par les fenêtres et les lucarnes. Stieber, impatient -de venger l’affront qu’il avait subi, rédigea un -rapport, portant que les habitants de Trautenau avaient -pris part à la lutte ; que les femmes avaient jeté du -pétrole et de l’eau bouillante sur les grenadiers prussiens, -et que cette résistance avait été organisée et -préparée par le bourgmestre de la ville, M. Roth. A -la suite de ce rapport absolument mensonger, que -plusieurs misérables faux témoins avaient confirmé, -la petite ville fut livrée au pillage ; plusieurs maisons -désignées comme ayant servi de refuge à ceux qui se -défendaient furent brûlées. Sur l’ordre de Stieber, -on arrêta le D<sup>r</sup> Roth, membre du Parlement autrichien, -et on le maltraita de la plus prussienne des façons. Il -aurait certainement été fusillé sur place, si un général -qu’il avait connu autrefois n’avait obtenu un sursis -et la comparution en conseil de guerre de l’infortuné -bourgmestre, qui prouva enfin qu’il était la victime -innocente d’une erreur, il n’osait dire d’une « vengeance ». -Cet incident, en s’ébruitant dans l’armée, -augmenta encore l’antipathie instinctive des militaires -pour « le chef de la police de campagne », et pendant -toute la durée de la guerre Stieber eut à endurer -différentes avanies, et reçut plusieurs leçons dont le -consolait mal la protection toute-puissante de M. de -Bismarck.</p> - -<p>Nous avons dit que la surveillance des journalistes -autorisés à suivre les opérations militaires faisait -partie des attributions de M. Stieber. Il reçut sous ce -rapport les instructions très particulières de M. de Bismarck, -et il dut s’occuper surtout des rédacteurs parisiens, -dont trois ou quatre se trouvaient à la suite du -grand état-major. Les journaux français étaient alors -divisés en deux camps, les uns étaient autrichiens, les -autres prussiens. D’un côté comme de l’autre, les -feuilles avaient épousé la cause de leurs clients respectifs -avec une fougue extraordinaire, une véritable -<i lang="it" xml:lang="it">furia francese</i>. Le <i>Siècle</i> (dirigé alors par M. Léonor -Havin, et dont la rédaction était toute différente de celle -d’aujourd’hui)<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> et la défunte <i>Opinion nationale</i> -étaient certainement plus prussiens que leurs confrères -la <i>Gazette de la Croix</i> ou la <i>Gazette nationale</i>, -tandis que les journaux les plus patriotiques de Vienne -pâlissaient certainement à côté de l’« ostracisme » du -<i>Constitutionnel</i> ou de la <i>France</i>. En lisant ces articles -où des Français s’échauffaient si fort pour un -drapeau qui n’était pas celui de leur pays, on se demandait -pourquoi les auteurs de ces ardentes polémiques -restaient tranquillement sur le boulevard et pourquoi -ils ne luttaient pas en Bohême, celui-ci coiffé du casque -à pointe, celui-là du shako noir bordé de jaune. -Lorsque toutes les considérations personnelles pourront -être mises de côté, un <i>mémoriste</i> futur nous dira -peut-être avec pièces à l’appui si la conviction seule -animait les Autrichiens et les Prussiens de Paris, et si -cette conviction n’était pas aidée et étayée par d’autres -considérations d’un ordre différent.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Personne n’a le cœur plus loyal et plus français que le directeur -actuel du <i>Siècle</i>, l’honorable M. Jourde.</p> -</div> -<p>Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck, qui affecte de -dédaigner la presse, mais qui pendant toute sa carrière -a su apprécier et tirer parti de cette « sixième -grande puissance », estimait à son prix le concours -bénévole ou non que lui prêtait une grande partie de -la presse parisienne, et justement cette fraction qui, -en raison de son attitude libérale, exerçait la plus -grande action sur l’opinion publique. Rien ne fut -négligé pour encourager ces journaux à persévérer -dans leur ligne de conduite, si profitable à la maison -de Hohenzollern. On ne leur ménageait ni les égards -ni les renseignements, cette manne précieuse des publicistes. -M. le baron Von der Goltz, l’ambassadeur du roi -Guillaume, un grand seigneur s’il en fut, était toujours -visible pour les journalistes parisiens en quête d’informations, -et M. Bamberg, le consul de Prusse, était -trop heureux de se mettre en quatre pour procurer -une « primeur » aux écrivains qui daignaient l’honorer -de leur amitié et accepter les succulents dîners -cuisinés dans sa villa d’Enghien.</p> - -<p>Parmi les journaux choyés à l’ambassade de Prusse, -le <i>Siècle</i>, en raison de son ancienneté, de son énorme -tirage et de l’autorité qu’il avait acquise dans le monde -diplomatique et dans le monde financier, et aussi en -raison de l’éclat littéraire de sa rédaction, était au premier -rang. Son correspondant en Bohême, M. Vilbort, -d’origine belge, fut accueilli et traité au quartier -général avec tous les honneurs dûs à un véritable -plénipotentiaire. Il importait en effet que les correspondances -insérées par le journal de la rue Chauchat -se ressentissent des attentions flatteuses dont son auteur -était l’objet, et que les centaines de milliers de -lecteurs du <i>Siècle</i> fussent émerveillés des qualités -dignes d’admiration des soldats de Guillaume. Dès son -arrivée au camp, M. Vilbort fut recommandé aux bons -soins de Stieber et à sa plus zélée sollicitude.</p> - -<p>Le chef de la police de campagne s’acquitta de son -mandat à la perfection, veillant à ce que le journaliste -parisien trouvât partout gîte et nourriture, ce qui n’était -pas toujours facile, car la Bohême est un pays assez -pauvre, et, avant les Prussiens, les Autrichiens avaient -fait maison nette. Enfin, le jour de Sadowa, M. Stieber -conduisit M. Vilbort dans sa propre voiture sur le champ -de bataille, et poussa l’obligeance jusqu’à lui donner -une foule de détails, qui naturellement figurèrent à la -plus grande gloire de l’armée prussienne dans les -colonnes du <i>Siècle</i>. Comment être désagréable à des -gens qui font tout pour vous plaire ? Les lettres du -<i>Siècle</i> furent si goûtées à la cour de Prusse, qu’après -la guerre le roi résolut d’envoyer une décoration à -M. Vilbort. Mais, sur ces entrefaites, la situation de -l’Europe s’était compliquée ; de gros nuages de guerre -s’étaient amoncelés entre Paris et Berlin, et, soit qu’il -agît de son propre mouvement, soit qu’il y fût contraint -par son directeur, l’ex-correspondant du journal -parisien refusa cette croix. Le roi Guillaume fut, dit-on, -furieux ; considérant ce refus comme une insulte -personnelle, il jura sur sa couronne que jamais il n’accorderait -plus de décoration à un journaliste.</p> - -<p>Après Sadowa, Stieber fut chargé d’administrer la -riche cité manufacturière de Brunn, capitale de la -Moravie, où Guillaume établit pendant quelques jours -son quartier général. Là, ce policier vindicatif put -se pavaner à l’aise et faire la roue, grâce à la platitude -des habitants, qui accueillirent l’ennemi sans la -moindre hostilité.</p> - -<p>« Je me rendis à la mairie, raconte Stieber -dans ses Mémoires, et je demandai qu’on me livrât -la police, le télégraphe et la poste. Je trouvai le -plus grand empressement à satisfaire mes désirs. -Il y avait ici un gouverneur impérial et un directeur -impérial de la police. Tous deux ont pris la -fuite, c’est moi qui les remplace. A cinq heures de -l’après-midi, séance de la municipalité ; j’y ai assisté, -revêtu de mon uniforme de gala, et j’ai inauguré ainsi -mes fonctions. Le roi et sa cour ne sont arrivés que -le soir ; j’ai eu l’honneur de saluer Sa Majesté -aux portes de la ville, à la tête de la municipalité et -du haut clergé. On n’a pas manqué de prononcer -les inévitables discours. La ville de Brunn est très -riche et se conduit avec beaucoup de libéralité à -notre égard. Je suis logé dans un hôtel de premier -ordre, avec nourriture et vin à discrétion. J’ai à ma -disposition une calèche et deux agents de police. -Quand je sors, deux gendarmes prussiens galopent -à côté de ma voiture, un agent autrichien se tient -sur le siège à côté du cocher : je ne fais pas mince -figure. J’ai supprimé cinq journaux qui se publiaient -dans la ville ; quatre autres continuent de paraître -avec ma censure. Il y a aussi un théâtre où j’ai -permis de jouer sous bonne et due surveillance. »</p> - -<p>On pourra comparer l’accueil que Stieber reçut de -la part des drapiers de Brunn avec la réception qu’on -lui fit plus tard à Versailles. Mais il n’est pas de roses -sans épines. Les généraux étaient médiocrement flattés -de voir un mouchard étaler son importance dans un -carrosse escorté de cavaliers et jouer au potentat. -Dans une lettre à sa femme, Stieber exhale ses plaintes :</p> - -<p>« Bien que j’occupe ici à Brunn une position importante, -dit-il, je ne suis pas toujours sur un lit de -fleurs. Il y a trop de supérieurs, et il est difficile de -s’entendre avec les officiers de haut grade, surtout -quand chacun veut commander. Heureusement, -je me moque de tout puisque tout cela est passager. -Je m’aperçois que moins l’on en fait, moins l’on a d’ennuis. -J’espère que la guerre finira bientôt. Je vois que -M. Bismarck a aussi de la peine à maintenir sa position -au milieu de toute cette aristocratie militaire. »</p> - -<p>Pendant les négociations qui se poursuivirent à -Nikolsbourg et qui précédèrent la conclusion de paix -de Prague, Stieber occupa un appartement dans le château -même où les plénipotentiaires se réunissaient -tous les jours.</p> - -<p>Il devait surtout surveiller le diplomate français, -M. Benedetti, qui venait d’arriver au quartier général -comme pour bien marquer l’intervention de Napoléon -III, son maître. C’est dans ce château, appartenant -au ministre des affaires étrangères autrichien, -que Stieber vit le comte de Bismarck et le magnat hongrois -Karolyi, qui avait jadis ébloui tout Berlin par -l’éclat de ses fêtes à l’ambassade d’Autriche, attablés -devant une cruche en grès remplie de bière et discutant -les préliminaires du traité de paix.</p> - -<p>Au commencement d’août, le roi, M. de Bismarck -et tout leur monde retournèrent à Berlin. Il y eut des -récompenses, des grades, des croix et des dotations -pour les artisans de la victoire. Stieber ne fut pas -oublié. Il reçut le titre de <i lang="de" xml:lang="de">Geheim-Rath</i> (conseiller -intime) et fut placé à la tête de la haute police d’État.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c8">VIII</h2> - -<p class="d">La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de 1867. — Stieber -joue, pour le compte de ses patrons, le rôle d’agent -provocateur. — Les conciliabules des réfugiés polonais aux -Batignolles. — Comment fut complotée la tentative d’assassinat -contre le Tsar. — Entretien secret de Stieber et de M. de Bismarck. — Conséquences -politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, -contre Alexandre II. — La journée du 6 juin à Longchamps. — Un -agent de Stieber fait dévier l’arme de Berezowski. — Réalisation -de ce qui avait été prévu par M. de Bismarck. — La -Russie laisse faire la Prusse en 1870.</p> - - -<p>Quel contraste entre l’été de 1866 et celui de l’année -suivante ! Au lieu des horribles tableaux de guerre, -de meurtre et d’incendie auxquels le roi Guillaume -assistait en Bohême, c’était le magique et splendide panorama -de la grande exposition du Champ-de-Mars qui -se déroulait devant les yeux du vainqueur de Sadowa.</p> - -<p>Peu s’en était fallu qu’au lieu de venir en hôte pacifique, -le roi de Prusse n’entrât trois ans plus tôt en conquérant -dans ce beau pays de France, si fier des -richesses, du luxe et de la pompe qu’étalait sa capitale. -Mais à la veille même de l’ouverture de l’Exposition, le -conflit menaçant du Luxembourg avait été apaisé en -vertu de quelque mystérieux <i lang="la" xml:lang="la">quos ego</i> ; la grande tragédie -avait été ajournée, il n’y eut de place que pour la -féerie à grand orchestre avec accompagnement de -flons-flons d’Offenbach et de détonations de bouchons -de vin de Champagne.</p> - -<p>La curiosité des Parisiens fut vivement surexcitée à -l’annonce de l’arrivée de ce petit-fils de Frédéric le -Grand qui avait poussé avec tant de vigueur l’œuvre -commencée par son aïeul. Une légende s’était formée -autour de ce roi-soldat qui escamotait avec une -prestesse inconnue depuis Napoléon I<sup>er</sup> les provinces -et les royaumes.</p> - -<p>Pour les Parisiens, alors tout férus d’idées de cosmopolitisme -et d’humanisme, ce monarque casqué était -un type d’un autre âge, le type du sabreur, qu’on était -plutôt tenté de considérer par le côté grotesque que -par le côté sérieux. Pour beaucoup, pour la masse -privée de toute appréciation et de tout sain jugement -des affaires d’Europe, le César germain n’était que le -général Boum de la « grande-duchesse de Gérolstein ».</p> - -<p>Justement cette perspective de voir en chair et -en os un héros de théâtre-bouffe fit « faire recette », -comme on dit en argot de théâtre, à l’arrivée du roi de -Prusse à Paris. Non seulement les badauds et les oisifs -affluèrent à la gare du Nord et s’échelonnèrent sur -tout le parcours royal, mais on vit les députés du -Corps législatif déserter en masse la salle des séances -et aller faire haie sous les arcades de la rue de Rivoli -pour apercevoir les traits de ces trois hommes, dont les -trompettes de la renommée avaient proclamé la gloire -avec tant de fracas : Guillaume, Bismarck et de Moltke.</p> - -<p>Derrières les calèches, sortant des remises impériales -et qui avaient été chercher au débarcadère les hôtes -illustres de Napoléon III, venaient quelques coupés -d’aspect plus modeste.</p> - -<p>L’une de ces voitures était occupée par le conseiller -intime Stieber. Depuis quelques jours, le chef de la -police prussienne avait envoyé sur place les plus habiles -de ses limiers. Mêlés à la foule, ceux-ci poussèrent, -au passage du roi de Prusse et de sa suite, des -« vivats » qui n’eurent aucun écho.</p> - -<p>En même temps que S. M. Guillaume, le Tsar -Alexandre s’était rendu à l’invitation de Napoléon III. -On ne voyait alors dans cette visite simultanée des deux -souverains du Nord qu’une coïncidence fortuite ; mais -depuis, les lecteurs attentifs d’ouvrages historiques très -sérieux (entre autres les <i>Origines de la guerre de 1870</i>, -par Rothan) ont pu se convaincre que cette coïncidence -avait été voulue et préparée par la diplomatie prussienne -afin d’empêcher un rapprochement trop sensible -entre le Tsar et Napoléon III, rapprochement qui se serait -certainement produit, si Alexandre II s’était trouvé -seul livré à l’influence de son hôte, qui n’avait pas -encore perdu toutes ses qualités de « charmeur ».</p> - -<p>Un incident dramatique devait d’ailleurs servir les -intentions de la diplomatie prussienne.</p> - -<p>Stieber, qui, malgré sa position officielle en Prusse, -s’était bien gardé d’abandonner ses relations avec la police -secrète russe, avait à veiller à la fois sur Alexandre -et sur Guillaume. Sachant que des Polonais très nombreux -vivaient en France, et que parmi eux se trouvaient -des fanatiques ayant à venger des proches, fusillés, -pendus ou déportés, il concentra tous ses efforts -et toute son activité pleine de ruse à deviner et à prévenir -les plans et les complots des réfugiés. Longtemps -à l’avance une série d’espions s’étaient répandus aux -Batignolles, où habitait une grande partie de l’émigration ; -tout Polonais suspect était filé par un de ces -agents. Grâce à de faux frères que les mouchards -attitrés surent embaucher, Stieber fut tenu au courant -des conciliabules qui avaient lieu une ou deux fois par -semaine dans un petit pavillon situé avenue de Clichy, -au fond d’un jardin, à une petite distance des fortifications.</p> - -<p>Tout d’abord on se communiquait les nouvelles du -pays, on lisait les journaux clandestins, on discutait -parfois des conditions d’alliance avec la secte des Nihilistes -russes, qui venait de s’affirmer par la tentative -d’assassinat commise par Karakasoff sur le Tsar, au -jardin d’hiver de Saint-Pétersbourg. Et il est fort probable -que, comme cela arrive très souvent, ce fut un des -agents provocateurs à la solde de Stieber qui mit en -avant l’idée de profiter du passage d’Alexandre II à Paris -pour l’assassiner. Quoi qu’il en soit, l’idée fut accueillie -favorablement par la plupart des compères, tandis que -d’autres, les vrais patriotes, protestèrent énergiquement -contre une telle action, qui ne pourrait, en aucun -cas, améliorer la situation de la Pologne, et qui compromettrait -la bonne renommée de la France. Les -dissidents s’abstinrent désormais de venir avenue de -Clichy, et, comme ils représentaient les éléments les -plus intelligents et les plus modérés, la réunion fut -livrée tout entière à la direction et aux inspirations -des agents provocateurs. Stieber était tenu journellement -au courant de ces conciliabules, tandis que la -police française, trop occupée ailleurs, ne s’apercevait -de rien.</p> - -<p>A la frontière, Stieber avait reçu dans le train royal -une dépêche très pressante d’un de ses principaux -agents, lui indiquant un rendez-vous pour le soir même, -dans un petit cabaret borgne situé près des Halles. -Il s’agissait, ajoutait la dépêche, d’une affaire très -urgente. Aussi, à peine descendu à l’ambassade de la -rue de Lille, où il logeait, ainsi que M. de Bismarck, -tandis que le roi et le prince royal étaient installés -aux Tuileries, Stieber, affublé d’une perruque et d’une -barbe postiche, se rendit à l’endroit indiqué par son -agent. Au moment où le chef de la police secrète -franchit le seuil du restaurant, il fut pris à part par -celui qui l’attendait : « Ils ont décidé, fit-il d’un ton -bref, d’assassiner le Tsar. Le crime sera commis demain -au retour de la grande revue donnée au bois de -Boulogne en l’honneur du souverain. On a tiré au sort -pour savoir celui qui devait frapper. Voici le nom -sorti de l’urne. »</p> - -<p>Et l’agent tendit à son chef un bulletin sur lequel -on lisait : <i>Boleslas Berezowski.</i></p> - -<p>— C’est un garçon très résolu, dit l’agent, un fanatique, -le hasard ne pouvait pas en désigner un -meilleur, il ne reculera pas.</p> - -<p>— Vous le connaissez ?</p> - -<p>— Parbleu ! fit l’agent, nous sommes du même -village ; il est mon ami intime. Quelquefois nous -nous disputons, quand je lui reproche de n’être pas -assez chaud.</p> - -<p>— Eh bien ! ne le perdez pas de vue, vous entendez ? -Faites-le suivre pas à pas, je vous donnerai des -instructions nouvelles. Revenez ici ce soir à minuit.</p> - -<p>Stieber héla un fiacre et se fit rapidement conduire -à la Préfecture de police. Il voulait mettre -M. Piétri au courant de ce qu’il venait d’apprendre et -l’engager à agir sans retard. Mais, par une de ces -circonstances qui font le jeu de la fatalité, le préfet -de police dînait au château de Saint-Cloud.</p> - -<p>De l’hôtel de la préfecture, Stieber se rendit au palais -de l’Élysée, où logeait le Tsar ; mais, là aussi, la -maison était vide, le Tsar était dans un petit théâtre du -boulevard où brillait une comédienne fort en vogue, -et les aides de camp s’étaient éparpillés à travers la -ville.</p> - -<hr /> - - -<p>Au moment où Stieber se faisait descendre devant -l’ambassade d’Allemagne, une élégante victoria, supérieurement -attelée, franchit la porte cochère de -l’hôtel. Dans cette voiture était M. de Bismarck, qui, -après avoir copieusement dîné, se disposait à faire un -tour de Bois.</p> - -<p>Sur un signe de Stieber, le chancelier donna ordre -à son cocher d’arrêter.</p> - -<p>— J’ai une communication de la plus haute importance -à faire à Votre Excellence, fit à voix très basse -le conseiller intime.</p> - -<p>— Sera-ce long ? demanda le chancelier d’un air enjoué.</p> - -<p>— Cela dépend.</p> - -<p>— Eh bien, je ne veux pas me priver de ma promenade. -Qui sait quand j’aurai encore une heure à -moi ?… Montez.</p> - -<p>Le policier prit place sur les coussins de la victoria.</p> - -<p>M. de Bismarck, habillé en bourgeois, était difficile -sinon impossible à reconnaître pour ceux qui se le -figuraient en uniforme de dragon, tel que le représentaient -les nombreuses gravures et les innombrables -photographies répandues dans Paris. Avec son ample -redingote de coupe quelque peu démodée, avec son -chapeau de haute forme enfoncé jusque sur les yeux, -il pouvait passer pour un riche gentilhomme campagnard -venu à Paris visiter l’exposition, en compagnie -du notaire de son chef-lieu, dont Stieber réalisait -assez bien le type. Le fait est que la victoria se -perdit sans exciter la moindre attention au milieu de -la cohue de voitures qui allaient et venaient dans cette -large avenue des Champs-Élysées, si belle les soirs -d’été.</p> - -<p>— Voyons, de quoi s’agit-il ? demanda le comte au -conseiller intime, lorsqu’ils furent installés l’un à côté -de l’autre.</p> - -<p>— On veut assassiner demain l’empereur de Russie !</p> - -<p>— Encore quelque sornette… ou quelque conte imaginaire ! -fit M. de Bismarck en haussant les épaules.</p> - -<p>— Non pas… je connais l’assassin, il m’a été désigné -par un des affiliés… J’ai couru à la préfecture de -police pour le faire arrêter.</p> - -<p>— Alors, il est sous clef, et il n’y a rien à craindre ?</p> - -<p>— Non, la préfecture était vide, et si je ne joins -pas M. Piétri cette nuit, un malheur peut arriver, car -qui sait ?… demain, ce sera trop tard…</p> - -<p>— Oui ! oui ! ce serait un grand malheur si un -prince aussi noble, aussi bon que S. M. Alexandre II -tombait sous le coup d’un vulgaire assassin… C’est un -crime tellement odieux, qu’il faut le prévenir à tout -prix… J’espère que vous ferez tout pour cela, Stieber ?</p> - -<p>— Naturellement, j’ai donné ordre à un de mes -hommes de suivre pas à pas l’assassin, de ne pas le -quitter…</p> - -<p>— A merveille… De cette façon, si par hasard la -police française ne l’arrêtait pas à temps, il y aurait -autour de lui, au moment même de l’attentat, des gens -qui saisiraient son bras et feraient dévier le coup -mortel.</p> - -<p>— Sans doute…</p> - -<p>— Le crime serait évité, mais la tentative subsisterait… -Avez-vous réfléchi aux conséquences politiques -d’un pareil événement, M. Stieber ? fit M. de Bismarck -après un moment de réflexion… Le Tsar Alexandre, -voyant que la police impériale n’a pas su le protéger, -quitterait la France… Et sous quelle impression !… -Je le connais… Bien des projets politiques tomberaient -à l’eau, et le « charmeur » risquerait d’en être pour -ses frais d’amabilité et ses projets d’alliance… Oui… -Et si l’auteur de la tentative échappait au dernier -châtiment, si un jury de bons bourgeois, pleurant -comme des veaux, quand l’avocat les apitoiera sur le -sort de la malheureuse Pologne, ne condamnait pas -l’assassin à mort, il y aurait bien de l’irritation à -Saint-Pétersbourg et la nappe serait déchirée<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> pour -bien longtemps entre la France et la Russie… et -j’aurais, moi, un grand souci de moins en tête… -Cette tentative serait pour nous autres Allemands -quelque chose de providentiel ; tandis qu’en faisant -arrêter l’assassin, la police française aura pour elle -l’honneur de la découverte du complot, elle recevra des -félicitations et des remerciements pour son activité et -sa sollicitude. Alexandre se considérera comme l’obligé -de Napoléon, et nous, nous serons forcés de nous garder -à pique à Saint-Pétersbourg, et à carreau à Paris…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Das Tischtuch wäre zerrissen</i>, locution familière pour exprimer -une brouille.</p> -</div> -<p>La voiture avait dépassé l’Arc de Triomphe ; des -centaines de petits points bleus, rouges, verts, brillant -dans l’air transparent et tiède de la nuit, se -croisaient et voltigeaient de tous côtés comme des -feux follets : c’étaient les lanternes d’une foule d’autres -voitures, dont l’interminable file s’allongeait jusqu’au -bout de la route du Bois. Beaucoup de Parisiens et de -nombreux étrangers étaient venus là pour respirer -les fraîcheurs de la campagne, les senteurs embaumées -qui se dégageaient des massifs. Assez longtemps, -le comte de Bismarck se tut ; puis il se mit -à énumérer différents incidents survenus pendant le -voyage, et fit quelques observations assez piquantes -sur des personnages de la cour impériale.</p> - -<p>Sur un ordre du chancelier, le cocher tourna tout à -coup bride ; on revint à l’hôtel de la rue de Lille.</p> - -<p>— Qu’est-ce donc que <i>votre</i> assassin ? demanda négligemment -M. de Bismarck.</p> - -<p>— Il paraît qu’il est tout jeune, vingt à vingt-deux -ans.</p> - -<p>— Un enfant… et Polonais, jamais un jury parisien -ne le condamnera à mort ; ce serait contraire à toutes -les sympathies bourgeoises de M. Prudhomme… Décidément, -c’est bien dommage que ce garçon ne puisse -pas lâcher son coup de pistolet.</p> - -<p>La voiture franchit la porte cochère de l’ambassade. -Le portier s’avança casquette basse.</p> - -<p>— Monsieur le conseiller intime, fit-il en s’adressant -à Stieber, il y a là, dans ma loge, un homme -qui vous attend depuis une demi-heure.</p> - -<p>Et il désigna du doigt un individu assez peu proprement -vêtu et muni d’une grosse canne. Le quidam -remit un pli à Stieber. Après l’avoir ouvert, celui-ci -passa le billet au chancelier, qui lut ceci :</p> - -<p>« M. le préfet de police regrette beaucoup d’avoir -manqué la visite de M. le Conseiller Stieber, -et dans le cas où il s’agirait d’une affaire de service, -M. le préfet de police sera heureux de recevoir à -n’importe quelle heure de la nuit M. le Conseiller. »</p> - -<p>Les deux Allemands échangèrent deux regards rapides.</p> - -<p>— Dites à M. le préfet, fit Stieber, que je le remercie, -mais que l’affaire dont je voulais l’entretenir ne presse -nullement.</p> - -<p>L’envoyé de la rue de Jérusalem se retira.</p> - -<hr /> - - -<p>Une heure plus tard, Stieber, qui avait remis sa barbe -postiche et sa perruque, sortait de l’hôtel de l’ambassade -et allait rejoindre son agent à l’endroit convenu. -Celui-ci lui confirma tous les renseignements antérieurs -et ajouta que le jeune Polonais, qui avait été « filé » -toute la journée, avait fait emplette d’un revolver et -d’un paquet de cartouches chez un armurier du boulevard -Sébastopol. Il avait dîné très frugalement dans -un établissement de bouillon du quartier ; l’agent s’était -installé à une table voisine. Le soir, le jeune Polonais -était rentré dans sa chambre d’hôtel garni ; et il était -certain qu’il n’en ressortirait que le lendemain matin.</p> - -<p>L’agent reçut pour instruction de ne pas quitter, le -lendemain, Berezowski d’une semelle et de s’adjoindre -deux autres agents. Il fallait surtout se trouver auprès -du Polonais au moment où il tenterait d’exécuter son -projet, de façon à en empêcher l’accomplissement.</p> - -<p>Le conseiller intime reçut de son séide l’assurance -que tout se passerait selon ses instructions.</p> - -<p>Le 6 juin 1867, plus de 300,000 curieux étaient -massés autour de la grande enceinte de Longchamps -et dans toutes les parties du Bois. Les tribunes établies -sur le champ de courses craquaient sous le poids des -spectateurs et des spectatrices ; celles-ci rivalisaient -entre elles de richesse, de luxe et de goût. Toute la -« crème » de la société parisienne et la fleur des -étrangers que l’Exposition avait attirés étaient là, le regard -attaché sur l’imposante armée de 40,000 hommes -massés dans l’enceinte des courses, armée d’élite composée -des plus beaux régiments, splendidement vêtus. -Les cuirasses d’argent et d’acier, les larges plastrons, -les plaques des bonnets à poils, les piques des lances, -les milliers de baïonnettes étincelaient au soleil, car -le ciel aussi était de la fête.</p> - -<p>A midi, un immense mouvement se produisit dans -cette foule, mouvement de joie, d’enthousiasme chez -plusieurs, chez tous, mouvement de profonde curiosité.</p> - -<p>Des hourras éclatent, on agite des mouchoirs et des -chapeaux, des acclamations saluent l’arrivée des calèches -de la cour attelées à la Daumont, qui viennent de -déboucher de la Cascade, amenant l’empereur Napoléon -III, ses hôtes et la cour. Tandis que l’impératrice, -rayonnante de beauté et d’orgueil satisfait, prend place -avec ses dames dans la grande tribune du milieu, les -trois souverains montent de magnifiques chevaux que -des piqueurs en livrée verte tiennent en main à la -grille d’entrée du champ de courses. L’empereur -Napoléon au milieu, Alexandre II à sa droite, Guillaume -de Prusse à sa gauche, les trois monarques -s’avancent sur le front de bandière, suivis à quelque -distance d’un fouillis brillant de 200 officiers de toutes -nations, empanachés, casqués, bottés, couverts d’or, de -broderies, de rubans, de décorations.</p> - -<p>Les troupes présentent un admirable coup d’œil.</p> - -<p>Napoléon III est radieux ; la figure fatiguée -d’Alexandre II s’épanouit et sourit doucement à la vue -de ce beau spectacle militaire ; le roi de Prusse, sérieux, -presque renfrogné, semble tout examiner, tout -étudier, jusqu’au moindre détail des buffleteries ou -des cartouchières.</p> - -<p>Après avoir salué galamment l’impératrice dans -sa loge, les souverains se portent devant la tribune, -au centre d’un vaste demi-cercle formé par le brillant -état-major qui les suit. Alors défilent devant eux les -grenadiers graves et silencieux, les zouaves aux pittoresques -costumes, les chasseurs de Vincennes alertes -et vifs, les voltigeurs à la démarche gaie et pimpante, -le plumet fixé à leur shako ; puis viennent les cent-gardes, -ces centaures dont l’armure est à peu près -aussi complète que celle des chevaliers du moyen âge ; -les guides au costume chatoyant et théâtral, les élégants -dragons de l’impératrice, régiment de sportsmen ; -les cuirassiers, les cavaliers noirs ; et, pour finir, plus -de cent pièces de canon magnifiquement attelés roulent -avec fracas sur le gazon, suivies de cinq ou six -mystérieux engins recouverts d’une housse de toile et -traînés par deux chevaux.</p> - -<p>Le public, dont la vieille fibre chauvine avait tressailli -à la vue de ce bel attirail de guerre, saluait -chaque nouveau régiment par de nouveaux hourras -et des battements de mains prolongés. Et se parlant -bas, tout bas à l’oreille, on se désignait du doigt ces -engins mystérieux enveloppés d’une housse d’étoffe. -C’était là cette terrible invention dont on parlait depuis -quelque temps, l’instrument certain et irrésistible des -futures victoires de la France, — la mitrailleuse.</p> - -<p>Les calèches de la cour venaient de reprendre la -route de la capitale ou tout au moins elles essayaient -d’y parvenir, car de tous côtés affluaient les équipages -et les voitures, chacun ayant hâte de gagner la grande -avenue centrale pour effectuer le retour en évitant la -cohue. Mais comme chacun avait eu la même idée, -l’encombrement se produisait inextricable et enchevêtré, -à tel point que les gendarmes et les plantons -avaient dû bientôt renoncer à y mettre un peu d’ordre. -Les équipages impériaux se trouvaient bloqués. Napoléon, -assis dans la première calèche, avec le Tsar et le -prince Wladimir, dit à l’écuyer de service qui galopait -à la portière de se frayer de force un passage, -afin de gagner une allée latérale, peut-être moins encombrée. -M. Raimbeaux, l’écuyer de service, fit ranger -les véhicules les plus proches, et la calèche impériale -prit la direction d’une contre-allée. La foule était très -compacte en cet endroit, une foule endimanchée et de -belle humeur, riant, jacassant, s’amusant franchement. -M. Raimbeaux, regardant de tous côtés pour savoir -quelle direction il convenait de prendre, aperçut un -jeune homme qui, se détachant d’un petit groupe, -s’élançait au-devant de la voiture. Instinctivement et -sans se rendre compte du motif qui le faisait agir, -l’écuyer donna de l’éperon à son cheval, la bête se -cabra… et tout à coup s’abattit sur le sol. Une balle -de pistolet tirée par l’homme venait de la frapper au -front. Une seconde détonation retentit, mais la balle -se perdit dans les arbres. L’agent de Stieber, qui n’avait -pas quitté Berezowski, et qui l’observait avec des yeux -de lynx, avait vu le jeune Polonais diriger son arme -sur le Tsar. Prompt comme l’éclair, il avait donné un -coup de poing au bras du meurtrier, et le projectile -destiné à l’empereur de toutes les Russies avait passé -par-dessus la tête de l’autocrate.</p> - -<p>La foule s’était emparée de l’auteur de l’attentat. -Elle le roua de coups avant de le remettre aux sergents -de ville. Les deux souverains s’étaient embrassés et -avaient adressé de chaleureuses félicitations à l’écuyer. -Déjà la nouvelle de l’attentat s’était répandue avec la -plus vertigineuse rapidité, et de toutes parts on accourait -pour tâcher d’apercevoir l’assassin, qui, tout jeune, -très convenable d’aspect et fort modeste de maintien, -n’avait nullement l’air d’un criminel féroce.</p> - -<p>Le reste est suffisamment connu. Interrogé par -M. Rouher et le comte Schouwaloff, chef de la police -russe, Berezowski déclara qu’il avait voulu venger la -Pologne, sa patrie. Il refusa d’ailleurs de nommer des -complices et assuma toute la responsabilité de l’acte -qu’il avait commis.</p> - -<p>Le jury de la Seine, comme l’avait prévu M. de -Bismarck dans son entretien avec Stieber, se laissa -émouvoir par la jeunesse et les bons antécédents de -l’accusé ; d’ailleurs, les sympathies pour la Pologne -étaient très vives dans la bourgeoisie parisienne. On -accorda à Berezowski des circonstances atténuantes, et -Alexandre II se montra très froissé du verdict.</p> - -<p>Trois ans plus tard, à la veille de la guerre entre -l’Allemagne et la France, et pendant toute la durée de -la campagne de 1870-1871, le Tsar ne prouva que -trop qu’il n’avait pas oublié cet affront.</p> - -<p>Ainsi se réalisaient toutes les prévisions de M. de -Bismarck.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c9">IX</h2> - -<p class="d">M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique. — Pourquoi -fut fondé le « bureau de la presse ». — L’allocation -de 305,000 francs destinée aux journaux étrangers. — Relations -des agents diplomatiques prussiens avec les journalistes. — Le -bureau de la presse divisé en deux sections. — Comment fut -préparée la guerre de 1866. — Stieber à la tête du bureau de la -presse. — Ses voyages à Paris. — Surveillance de l’émigration -hanovrienne. — Stieber réussit à inventer un complot. — Ses -relations avec la haute bohème internationale des journalistes. — L’espionnage -prussien établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.</p> - - -<p>Pendant la période qui précéda la guerre de 1870, -le gouvernement de Berlin s’appliqua tout particulièrement -à propager ses vues et ses plans à l’intérieur et -à l’étranger.</p> - -<p>L’action sur les journaux fut une des principales -préoccupations de M. de Bismarck.</p> - -<p>La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui -tenait la presse muette. Il n’y avait plus de censure, -les feuilles de l’opposition avaient toute latitude de -dire des choses qui déplaisaient au gouvernement. Si -les journaux officieux avaient joui de quelque crédit, -le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque -mielleuse que fût la prose des journalistes à la solde du -ministère, elle n’attirait pas la plus petite mouche. Le -public ne mordait qu’aux fruits défendus de l’opposition. -Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas -tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères, -il fallait encore tromper le peuple allemand lui-même.</p> - -<p>Ce fut alors que fut fondé ce fameux « bureau de la -presse » destiné à faire pénétrer d’une manière tout à -fait occulte les idées ministérielles dans les journaux -de l’opposition.</p> - -<p>Stieber ne fut pas étranger à cette organisation -dont les trames invisibles ne devaient pas tarder -à envelopper presque toute la presse allemande. -On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à -raison de 100 à 150 francs par mois, faisaient passer -en contrebande, dans leurs correspondances aux journaux -de province, des notes reçues directement du -« bureau de la presse ».</p> - -<p>L’art de manier et de confectionner l’opinion publique -s’appliqua bientôt autre part qu’en Allemagne : -en 1855, quand le gouvernement prussien -demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.) -pour la police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en -pleine Chambre des députés, la déclaration suivante :</p> - -<p>« On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée -sans défense aux attaques de la presse étrangère ; plus -du tiers de la somme réclamée sera employé à réfuter -et à repousser ces attaques. »</p> - -<p>A dater de cette époque, les agents diplomatiques -de la Prusse à l’étranger furent chargés d’entretenir -des rapports clandestins avec les correspondants des -journaux allemands et des journalistes indignes de ce -nom.</p> - -<p>A Paris, ces correspondants couraient les rédactions -des principaux journaux sous le prétexte d’échanger -des nouvelles, mais en réalité ils étaient plutôt -chargés d’en donner, et comme ils les recevaient directement -de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade -de Prusse, ils apportaient quelquefois de véritables -primeurs, ce qui leur valait les bonnes grâces des -rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que ces -correspondants de diverses nationalités fussent inspirés -par le bureau de la presse.</p> - -<p>L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était -du reste pas encore connue en Allemagne. Un opuscule -anonyme publié à Hildesheim, en 1855, avait fait de -timides révélations. C’étaient les premières. La brochure -fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée.</p> - -<p>Le bureau de la presse rendait de tels services au -gouvernement, qu’il l’avait divisé en deux sections : -l’une, attachée au ministère de l’intérieur, était spécialement -chargée d’agir sur l’opinion en Allemagne ; -l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères, -s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie, -en Angleterre, l’insertion d’articles favorables à la -Prusse.</p> - -<p>Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient -communiqués aux journaux et servis au public comme -l’opinion des Français, des Italiens, des Anglais sur -la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer l’annexion -du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866 ? A -force de l’entendre dire par les cent mille voix de la -presse de l’Europe entière, le peuple allemand finit par -croire que la Prusse seule était capable de présider -aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule appartenait -la suprématie politique.</p> - -<p>Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de -Brunn et de Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel -puissant auxiliaire le gouvernement avait trouvé dans -les journaux, proposa au comte de Bismarck d’établir -une annexe au « Bureau central des nouvelles ». L’idée -fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui -mit Stieber à la tête de cette agence cachée.</p> - -<p>La presse européenne fut alors inondée de télégrammes, -de correspondances, d’articles de fond, qui -tendaient à représenter la majorité de l’Allemagne -comme désireuse de s’unifier sous la dictature prussienne ; -on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires -de la Prusse étaient inspirés par Rome et devaient -être considérés comme des ultramontains plus -ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout -calculé de manière à faire impression sur la presse libérale -en France et à endormir sa vigilance.</p> - -<p>Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus -d’extension, que les fonds restés à titre d’indemnité -pour le roi de Hanovre ayant été refusés par ce prince, -qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces millions -purent être consacrés à alimenter la fameuse « caisse -des reptiles », et employés à acheter des journaux, à en -créer d’autres, et à apaiser par des arguments irrésistibles -les scrupules de conscience de certains écrivains. -Stieber fut souvent chargé de ces négociations délicates ; -il eut un certain temps le maniement de la -« caisse des reptiles ».</p> - -<p>Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber -prit une grande extension.</p> - -<p>Le secret de l’attentat de Berezowski, ce « cadavre » -que le chancelier et le conseiller intime avaient enterré -de concert, dans la promenade nocturne du 5 juin, -semblait les avoir rapprochés d’une manière tout intime. -Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu -clandestinement dans le bureau de la <i>Gazette de l’Allemagne -du Nord</i>, mais à la chancellerie même, dans la -<span lang="de" xml:lang="de">Wilhelm-Strasse</span>. M. de Bismarck ne se lassait pas de -demander à son grand policier des renseignements -sur la petite cour du roi de Hanovre, qui résidait alors -à Gmunden, dans la Haute-Autriche, mais qui entretenait -à Paris un état-major nombreux et actif auquel -les fonds ne manquaient pas.</p> - -<p>A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la -Seine pour observer de près ce qui se tramait dans le -petit entresol du faubourg Montmartre qui avait d’abord -servi de bureau de rédaction au journal du roi de -Hanovre : <i>la Situation</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. Tous les jeudis se réunissaient -là les principaux chefs de l’émigration hanovrienne, -les fidèles du vaincu de Langensalza, d’anciens -généraux, des ministres, des courtisans du malheur -qui continuaient à percevoir les émoluments de -leur charge avec de fortes indemnités en sus. Là -venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de la rédaction -du <i>Temps</i>, M. Albert Beckmann, qui faisait -valoir son origine hanovrienne pour réclamer sa part -de fidélité à son roi. Autour d’une table chargée de -<i lang="de" xml:lang="de">moos</i> et de bocks, au milieu des nuages bleuâtres -des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès, -on discutait les chances d’une restauration prochaine, -on composait même des chants et des couplets de revanche -qui étaient ensuite colportés dans le pays.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la -rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte supprimée -par le gouvernement français, sous la pression de M. von der -Goltz, ambassadeur de Prusse.</p> -</div> -<p>Une de ces chansons commençait ainsi :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Kuckuck, Kuckuck warte,</i></div> -<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Bald kommt der Bonaparte</i></div> -<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Der wird uns wiederholen</i></div> -<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Was du uns hast gestohlen.</i></div> - -<div class="verse stanza">Coucou, coucou attends,</div> -<div class="verse">Bientôt Bonaparte viendra</div> -<div class="verse i2">Qui nous rendra</div> -<div class="verse">Ce que tu nous as volé.</div> -</div> - -<p>Le <i lang="de" xml:lang="de">Kuckuck</i> était l’aigle prussien habitué à s’emparer -du nid des autres.</p> - -<p>Avec quelques efforts, pas mal d’argent et quelques-uns -de ses espions, Stieber réussit enfin à impliquer -quatre ou cinq officiers et gentilshommes hanovriens -dans un complot de haute trahison qui fut jugé devant -la Cour de Berlin.</p> - -<p>En même temps Stieber, nouait au nom de son gouvernement, -des relations intimes parmi cette haute -bohème internationale qui, depuis l’exposition de 1867, -semblait plus que jamais avoir jeté son dévolu sur Paris, -où la facilité de l’accueil, le ton libre et dégagé qui -régnait dans les salons, favorisaient tous les espionnages. -Mais Stieber ne s’en tint pas à Paris ; il raconte -dans ses lettres qu’il s’assura aussi des relations et -de très précieux auxiliaires dans les grandes villes -de France, telles que Lyon, Bordeaux, Marseille.</p> - -<p>Les renseignements qui lui parvinrent de ces différentes -sources ne furent pas étrangers à la promptitude -de la déclaration de guerre, en 1870.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c10">X</h2> - -<p class="d">La police prussienne pendant la campagne de France. — Les exploits -de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières. — Les -aménités de la police de campagne. — Entrée des Allemands -dans Versailles. — L’attitude du conseil municipal. — Comment -les Allemands respectent les conventions signées. — Arrivée du -prince Fritz et du roi Guillaume. — Une manifestation d’agents -secrets. — Le bureau du chef de la police. — Un enfant espion -sans le savoir. — Zerniki à la mairie. — Un vaudevilliste allemand -à Versailles. — Entretien de M. de Bismarck avec le directeur -de la police. — Expulsion d’O’Sullivan. — Les réquisitions -prussiennes. — Relations difficiles entre les officiers et la police. — M. -de Bismarck voit des assassins partout. — M. Angel de -Miranda. — Les mésaventures d’un journaliste allemand. — L’hôtel -des Réservoirs pendant l’occupation. — Mort tragique -de Hoff. — Le restaurant des frères Gark. — Espions et journalistes.</p> - - -<p>En raison des services rendus en 1866 et de la haute -faveur dont il jouissait depuis lors, Stieber était désigné -d’avance pour remplir pendant la campagne de 1870-1871 -les mêmes fonctions que pendant la guerre de -Bohême.</p> - -<p>Le 31 juillet, le général de Moltke et tout le personnel -civil et militaire composant le « grand quartier -général » partirent de Berlin pour Mayence. Stieber, à -qui l’on avait adjoint trois lieutenants de police et un -certain nombre d’agents, avait pris place dans un -des compartiments du train royal.</p> - -<p>A peine arrivé à Mayence, première étape de la -marche triomphale de l’invasion, le chef de la police -de campagne lança ses limiers pour dénicher les espions -français, car on les supposait nombreux dans la ville. -Mais les généraux de Napoléon dédaignaient ces accessoires -et ces petits moyens si utilement employés par -la Prusse : dans l’entourage de l’empereur on était si -certain d’arriver à Berlin tout d’une traite ! Aussi les -agents du conseiller intime firent-ils le plus souvent -buisson creux, ou s’ils ramenaient des prisonniers, -c’étaient des curieux inoffensifs, des journalistes, ou -des artistes en quête de croquis, comme ce dessinateur -bien connu d’une grande feuille illustrée, qui fut déclaré -suspect parce qu’il portait la moustache et la barbiche -taillées à la française, et qui dut traverser toute -la ville de Mayence par une pluie battante entre deux -soldats.</p> - -<p>Bientôt arrivèrent les nouvelles des premiers désastres -de l’armée de Mac-Mahon. Le grand quartier -général, quittant le territoire allemand, suivit de près -les avant-gardes de l’invasion.</p> - -<p>Au moment d’entrer en France, Stieber avait reçu -des instructions plus précises. Voici en quoi consistait -son mandat :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Veiller sur la sécurité de la personne du roi, des -ministres et des hauts fonctionnaires. Les autorités militaires -étaient tenues de prêter main-forte chaque fois -qu’elles en seraient requises par le chef de la police.</p> - -<p>2<sup>o</sup> La découverte des espions au grand quartier -général et dans son voisinage, par conséquent la surveillance -rigoureuse de tous les étrangers. Les mesures -prises par Stieber dans ce but, ainsi que pour assurer -la sûreté du quartier général, mesures approuvées -par l’autorité militaire, doivent être observées par -toute personne faisant partie à un titre quelconque du -grand quartier général.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Le contrôle des lettres et des dépêches au quartier -général et dans ses environs ; pourtant le chef de la -police de campagne ne pourra prendre connaissance -des correspondances suspectes qu’autant qu’il sera autorisé -par l’autorité militaire.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Le contrôle minutieux de tout ce qui touche à la -presse et des correspondances de journaux émanant -du quartier général.</p> - -<p>Enfin Stieber devait :</p> - -<p>5<sup>o</sup> Prêter son concours aux autorités militaires -en leur fournissant des renseignements sur l’armée -ennemie, sur ce qui se passait dans les régions qu’elle -occupait, et lui procurer des <i>personnes capables de -fournir des informations</i>, — c’est-à-dire recruter les -espions et acheter les traîtres.</p> - -<p>Pendant les premières semaines de la campagne, -le rôle du chef de la police de l’armée se borne à faire -préparer de gré ou de force des logements et des -vivres dans les premières localités occupées à la suite -des batailles de Wœrth et de Reichshoffen, et aussi à -faire respecter quelque peu la discipline que certains -corps de troupes non prussiennes semblaient assez -peu disposés à observer. Dans ses <i>Mémoires</i>, qui ont -suscité, sous ce rapport, de nombreuses réclamations -et protestations, mais qui n’ont pas été réfutés, Stieber -raconte avec une franchise qui l’honore les -désordres et les exactions dont se sont rendus coupables, -à Faulquemont entre autres, les contingents -hessois et bavarois. Cette malheureuse petite ville de -3,000 âmes fut traversée par plus de 80,000 hommes -de troupes allemandes.</p> - -<p>Le comte de Bismarck et son état-major de fonctionnaires -des affaires étrangères s’installèrent dans -une petite hutte de paysans. Stieber fut invité à souper. -Tout en préparant lui-même le café pour toute la société, -Bismarck prononça ces paroles qui devaient se -réaliser six mois plus tard : « C’est bien décidé, nous -ne rendrons plus l’Alsace et la Lorraine à la France. »</p> - -<p>Après souper, Bismarck s’entretint assez longuement -avec le chef de la police.</p> - -<p>« Nous causâmes de notre passé, dit Stieber -dans une de ses lettres ; je me montrai très franc et -très ouvert, le ministre aussi. Il termina par ces mots : -« Voyez donc tout ce que le sort peut faire d’un hobereau -de Poméranie, à qui tout le monde en voulait ! » -Je dois convenir que cette soirée est la plus -belle de ma vie. Notre entretien sera peut-être historique. -Certes, Bismarck est le plus grand homme de -l’histoire moderne, et je suis fier d’occuper une telle -position auprès de lui<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Denkwürdigkeiten des geheimen Regierungsrathes Stieber</i>, Berlin, -1883.</p> -</div> -<p>Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire -de Faulquemont, qui accourut tout éploré se jeter aux -pieds de Stieber, le suppliant de mettre un terme aux -scènes d’horreur qui signalaient le passage incessant -des régiments allemands.</p> - -<p>« Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en -réquisition 50 gendarmes, écrit Stieber à sa femme, -en date du 13 août, je ne réussis que très superficiellement -à réprimer les excès.</p> - -<p>« J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver -des vivandiers qui pillaient et refusaient de -m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent de ville -attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains. -Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de -ses propres mains six Hessois, car nous tenions à -sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne et à -empêcher le pillage… Je me suis tellement fait de bile -à cause de ce remue-ménage, que je suis parti subitement, -bien que les chefs m’aient demandé de mettre -un peu d’ordre. Mais <i>c’était absolument impossible</i>. »</p> - -<p>D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson -attestent également les excès de toutes sortes -des envahisseurs. A Pont-à-Mousson régnait la famine -la plus complète ; le propriétaire de la maison où -logeait le chef de la police, un neveu du maréchal -Davoust, vint prier Stieber de lui procurer un peu de -pain pour lui et sa femme, une « dame d’une grande -distinction », car ils n’avaient pas mangé depuis trois -jours.</p> - -<p>« Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite -ville, écrit Stieber. Bientôt le typhus et la fièvre -d’hôpital s’y feront sentir. »</p> - -<p>« Bien que nous nous comportions très convenablement<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, -dit-il dans une autre lettre, et que nous -autres Allemands nous soyons de nature tellement débonnaire -qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous -saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et -voitures, ainsi que tout le bétail ; nous détruisons tous -les chemins de fer, et depuis trois semaines on n’a -pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau français. -Nous gardons pour nous tous les vivres, des -quantités énormes de bière et de vin sont perdues, -les arbres de toutes les avenues et promenades sont -abattus, tout le bois transportable sert à allumer les -feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires -suspendues, les fabriques complètement arrêtées… »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles, -il n’aurait certes pas vanté la « nature débonnaire du caractère -allemand ». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux -mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il suffira -de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont « l’Allemand -débonnaire » fait la guerre :</p> - -<p>« <i>Rémy</i> père, — c’est l’un des noms qui figurent sur le monument -commémoratif — :</p> - -<p>« Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait -à garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart, -fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé, -le premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le -lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les -flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta sur le -seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing et le -revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni les prières -de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au pied du lit, -avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux fois, à bout -portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant pour mort -mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses deux -blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite.</p> - -<p>« Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu -d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte absence -que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais pour sauver -son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais au château -de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de Noël et d’Eugène -Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que mes compagnons. -Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé pour ma part, -bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus finalement condamné à -être passé par les armes. Les soldats m’avaient déjà dépouillé du -peu que j’avais sur moi, quand apparut un chef qui leur intima l’ordre -de me laisser libre. Bref, je m’alitai, après être parvenu à retrouver -ma pauvre femme, qui, elle, avait été arrêtée, conduite par une troupe -barbare, traitée de la façon la plus ignoble, et sur le point de subir -les derniers outrages. »</p> -</div> -<p>Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la -campagne de 1866, sur les rapports de la police avec -l’armée :</p> - -<p>« Les fonctionnaires de la police de campagne ne -sont pas sur un lit de roses et nous nous faisons -beaucoup de mauvais sang. Il est toujours très -difficile de s’entendre avec les officiers de haut -grade, toutes les passions sont surexcitées ici au -dernier degré, chacun est ombrageux et l’on se défie -de chaque mot. On ne saurait se montrer assez -circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent, -mais d’un autre côté il faut agir résolument et avec -énergie lorsqu’on se trouve en présence de gens -grossiers et arrogants. Je représente dans notre département -l’élément énergique et grossier. M. de -Zerniki, mon aide de camp, lui, représente la <i>politesse -et l’amabilité</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> ».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la politesse -et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki.</p> -</div> -<p>Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le -chef de la police se déclarait lui-même impuissant à -réprimer, si quelque malheureux, volé, pillé, ruiné, -dont la femme ou la fille avait été outragée sous -ses yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment -il était traité.</p> - -<p>C’est encore Stieber qui raconte :</p> - -<p>« J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et -sans les moindres égards. Hier, dans un village appelé -Gorce, un paysan français a tiré sur une voiture remplie -de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui parler ; -deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes, -ils se sont précipités dans la maison et ont appréhendé -l’homme ; <i>on l’a pendu sous les aisselles devant -sa propre maison, puis on l’a tué lentement avec -trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre.</i> -Pour servir d’exemple, le corps est resté pendu -deux jours sous la garde de deux sentinelles. »</p> - -<p>A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des -populations qu’ils rançonnaient ou pillaient, les Prussiens -avaient coutume de répondre en rééditant le -fameux mot de Napoléon I<sup>er</sup> : « C’est la guerre ! » Mais -ce pauvre paysan tué « lentement », recevant trente -balles l’une après l’autre, et exposé pendant quarante-huit -heures avec ses chairs saignantes et déchirées, -cela ne s’appelle plus « la guerre », cela ne s’appelle -d’aucun nom, même dans le langage des peuplades -les plus sauvages ; les cannibales eux-mêmes égorgent -d’un seul coup l’ennemi vaincu qu’ils vont manger.</p> - -<p>Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences -posthumes de ce policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient -d’arriver l’empereur, M. de Bismarck et M. de -Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec -une dame qui voulait absolument voir « le comte de -Bismarck ». En échange, il se fit donner par elle un -repas composé de pain, de beurre, de fromage et de -vin. « Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef -de la police, au lieu de pain et de fromage, <i>j’aurais -exigé une autre marchandise</i>. » Et c’est à « sa chère -bonne femme » que Stieber fait ces révélations violentes !</p> - -<p>Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière, -Stieber rapporte que ses joyeux agents lui proposèrent -« d’allumer une maison ».</p> - -<p>L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major, -arrivèrent le 5 septembre à Reims, où, comme nous -l’avons déjà dit, le chef de la police de campagne -reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la -maison de la veuve Pomery : « Nous avons, écrit -Stieber à sa femme, un salon spécial pour déguster -chaque cru : un pour le vin de Champagne, un pour -le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin. »</p> - -<p>Au moment où l’état-major prussien était entré en -ville, tous les magasins s’étaient fermés ; mais sur un -ordre menaçant de Stieber, on avait dû les rouvrir -immédiatement.</p> - -<p>Les rapports du chef de la police prussienne avec la -municipalité ne furent pas toujours faciles.</p> - -<p>En apprenant la proclamation de la République, une -commission municipale démocratique tenta de remplacer -l’ancien conseil impérial. Stieber en prononça la -dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme, -il écrit : « Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait -pendre les dix membres de la Commission sur la -place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai que je m’appelle -Stieber. »</p> - -<p>Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis -que les rues fourmillaient de soldats prussiens, des -bourgeois placides échelonnés le long de la Vesle -pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques -étaient fermées, la misère était grande, les enfants -couraient après les soldats, mendiant du pain. Des -chanteurs ambulants braillaient devant les cafés. Et -le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant, -le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar, -le grand-duc héritier de Mecklembourg, Bismarck, de -Roon, assistaient au service avec accompagnement -de la musique militaire, la cathédrale était pleine -de femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers -et de fantassins polonais et silésiens qui priaient, à -genoux, la tête inclinée sur la poitrine.</p> - -<p>Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant -des litres et des bouteilles de vin. Dans les restaurants -et les cafés, les officiers sablaient le champagne avec -de bruyants éclats de joie. A la porte des maisons à -grands numéros, on se battait pour entrer.</p> - -<p>De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique -château de M. le baron de Rothschild, à Ferrières. -L’émerveillement de Stieber ne connut cette -fois plus de bornes ; les salons dorés, les peintures -« classiques », les beaux marbres, tous les trésors -d’art qu’il avait admirés chez la veuve Pomery, -étaient dépassés ! « L’homme le plus riche du monde, -écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de -Paris, et le pays le plus beau de la terre, c’est la -France. »</p> - -<p>A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé -la succulente table de M<sup>me</sup> Pomery, ni ce « lit de soie » -de la « veuve au champagne », qu’il aurait tant voulu -emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée -du château étant interdite, sa chambre était -le rendez-vous de tout le monde ; on y couchait -en commun, sur le plancher ; on y faisait du thé, du -café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était -un va-et-vient de gens envoyés aux « renseignements », -de marchands épiciers, d’agents confidentiels -de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes -sortes, de courriers, une procession de comtes et de -princes en quête de places de préfets dans les départements -occupés, de paysans et de paysannes venant -se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir -sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de -vive force.</p> - -<p>« Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction -secrète chasse l’autre, et que je suis la moitié de la -nuit chez Bismarck ou chez d’autres conseillers. -Nous n’avons du reste pas le temps de flâner ; il -faut que nous fassions bonne garde : nous sommes -ici au milieu d’une population des plus dangereuses, -et devant Paris. »</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes -étaient installées dans ce Versailles majestueusement -silencieux, dont le vieux poète Deschamps a dit avec -justesse :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout près du mouvement, calme et libre séjour.</div> -</div> - -<p>Le jour même où le combat de Châtillon assurait -l’investissement de Paris, en rejetant les régiments -de la défense nationale sous le feu des forts, un parti -de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été annoncée -la veille par un sous-officier de hussards noirs -(hussards de la Mort) envoyé en parlementaire, se -présentait à la porte des « Chantiers », qui donne accès -sur la grande route de Sceaux et de Choisy, où sévissait -dans son plein, à quelques kilomètres seulement, -la lutte engagée depuis le matin entre le général Vinoy -et le prince royal. Il y avait trois jours que toutes -les troupes françaises avaient évacué Versailles pour -se replier sur Paris ; l’unique force militaire présente -dans la ville était la garde nationale, dont une partie -était équipée et armée de fusils à piston ou même -à pierre, absolument incapables de résister aux armes -de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible. -La résistance n’eût produit d’autre résultat que de -faire incendier les propriétés des particuliers et massacrer -une population paisible.</p> - -<p>Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population -avait eu des résultats stratégiques même momentanés ! -Mais sous ce rapport aussi il n’y avait rien à -espérer. Avec les masses énormes dont disposait -l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de -vive force de Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure -l’investissement de Paris. Le conseil municipal -de la ville se rendit compte de cette situation ; il vit -bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi -lorsqu’il se présenterait ; mais, ne pouvant opposer de -résistance militaire et armée, la municipalité de Versailles -résolut de montrer par la dignité et la fermeté de -son attitude, que moralement et civiquement elle était -décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs -et à ne céder qu’au dernier moment, lorsqu’elle -se trouverait impuissante en face de la force brutale et -de la supériorité numérique.</p> - -<p>Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles -ne se départit point de cette attitude. Seuls dans une -ville que remplissait l’armée ennemie, placés sous la -menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent -aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent -de se heurter à quelque chef violent, capable de -faire passer par les armes, dans un moment de mauvaise -humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de -cette raison du plus fort qui est la base du droit des -vainqueurs vis-à-vis des vaincus, M. Rameau et ses -collaborateurs combattirent les exigences de l’ennemi -avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent -traité de puissance à puissance. Ils luttèrent contre -l’arbitraire du préfet prussien avec plus d’indépendance -assurément que bien des municipalités n’en -avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets -de l’empire.</p> - -<p>Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle -aboutit ; en tout cas elle étonna les Allemands, car elle -contrastait fort avec la platitude, pendant la campagne -de 1866, des municipalités autrichiennes, de ces maires -allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de -ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant -des décorations prussiennes. Cette fière conduite des -autorités de Versailles, qui ne rappelait en rien non plus -l’humilité timide et résignée que l’on avait rencontrée -dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des -sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau, -Scherer, Bersot et leurs collègues, mais aussi pour la -population qu’ils représentaient. On était loin des mépris -malheureusement justifiés de Blücher, qui, en -1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne -acclamer les soldats alliés et les femmes se pendre au -bras des Cosaques, s’écria, écœuré : « Vous êtes tous -des misérables ! » (<i lang="de" xml:lang="de">Miserabel seid ihr alle !</i>)</p> - -<p>En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire -de Versailles. M. Rameau hésitait à la prendre : « Ce -n’est pas comme chancelier, insista l’homme d’État, -c’est personnellement que je vous prie de me donner -la main. » Et quelques semaines plus tard, le maire -ayant dû revenir dans la villa de M<sup>me</sup> Jessé, habitée -par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait encore la -main : « Toujours personnellement, » répéta-t-il en -souriant.</p> - -<p>Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire -de Versailles avait fait fermer les grilles, et lorsque -les cavaliers allemands se présentèrent, M. Rameau et -ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent à la porte -des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant -le détachement les conditions d’une capitulation -formelle, devant garantir les habitants de Versailles -de toute exaction et conserver à la garde urbaine ses -armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans -la cité.</p> - -<p>Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait -avec le chef du détachement allemand, on entendait -la canonnade et le crépitement de la mousqueterie dans -la direction de Sceaux. L’officier demanda que des -vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa -énergiquement. « Des Français, monsieur, fit-il, ne -peuvent vous nourrir pendant que vous vous battez -contre nos compatriotes. »</p> - -<p>A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau -pour la ville de Versailles, et par M. Pinscher, commandant -du génie du 5<sup>e</sup> corps, pour l’armée prussienne, -« sauf ratification du général commandant. » Cette -réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes -furent-elles répandues dans la ville, que le général -Kirschbach, le commandant du corps d’armée, se présenta -à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil municipal -assemblé que le commandant Pinscher était désavoué -et que la capitulation était annulée. Le général -ajouta fort courtoisement d’ailleurs que Versailles étant -une ville ouverte, sans remparts ni fortifications, ne -pouvait conclure de capitulation. Elle devait se soumettre -à subir l’occupation avec tous les accessoires que -le bon plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger.</p> - -<p>Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants -de Versailles résistaient aux ordres des autorités -prussiennes et notamment s’ils ne livraient pas leurs -armes et leurs munitions, ils y seraient contraints par -la <i>force</i>, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante -que faisait trembler l’émotion patriotique : « Vous avez -prononcé le mot, général, s’écria-t-il, c’est par la -<i>force</i> que vous êtes ici, et si cela avait dépendu de -nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous -reçois, et je tiens à vous le dire hautement. »</p> - -<p>Bientôt on fit voir aux habitants de Versailles qu’en -effet la capitulation signée par un officier de l’armée -allemande n’était qu’un lambeau de papier, bon à jeter -au panier. Le traité promettait dans son article 1<sup>er</sup> « le -respect des personnes, des propriétés, des monuments -publics et objets d’art ».</p> - -<p>Que faisaient les soldats ?</p> - -<p>Ils enfonçaient les portes des maisons non habitées -pour les piller et s’installer en maîtres dans -les appartements qui leur convenaient le mieux ; les -blessés venant du champ de bataille de Châtillon étaient -directement dirigés sur le Château, dont les plus belles -salles furent transformées en ambulances.</p> - -<p>La capitulation disait en outre que la garde nationale -conserverait ses armes et serait chargée de la police -intérieure de la ville.</p> - -<p>Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous -les postes, et les gardes nationaux ainsi que les autres -habitants furent sommés d’avoir à livrer leurs armes -sous peine de mort.</p> - -<p>La capitulation disait aussi que les troupes seraient -logées dans les casernes et les établissements publics.</p> - -<p>A peine arrivés à Versailles, les détachements -allemands furent installés chez les habitants.</p> - -<p>Enfin la capitulation portait expressément que Versailles -ne payerait aucune contribution de guerre.</p> - -<p>Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise -était mise en demeure de verser une contribution -de guerre de « 400,000 francs », représentant sa -quote-part pour les indemnités payées aux Allemands -expulsés de France et aux armateurs dont les navires -avaient été capturés<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville -de Versailles, après l’arrivée du roi.</p> -</div> -<p>Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre -1870, plus de soixante mille Prussiens, Bavarois et -Wurtembergeois traversèrent la ville du grand roi ; -la moitié y passa la nuit, soit dans les logements particuliers, -soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne -trouvèrent pas de toit pour s’abriter campèrent autour -des feux de bivouacs allumés dans les avenues.</p> - -<p>Le soir, une heure environ avant le coucher du -soleil, plusieurs régiments bavarois, encore tout noirs -de poudre et surexcités par le combat, revinrent du -champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé au -milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, -sans doute des soldats de cette arme, recrutés -à la hâte, et qui n’avaient que le nom et l’uniforme de -ce corps si célèbre ; jeunes conscrits qui avaient lâché -pied aux premières volées de mitraille répandant la -terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.</p> - -<p>La population de Versailles, qui contemplait avec -un silence stoïque et presque dédaigneux l’installation -des vainqueurs, ne put se défendre d’un sentiment de -profonde émotion à la vue de ces compatriotes défilant, -honteux et abattus, entre leurs gardiens.</p> - -<p>— Pauvres amis ! fit un vieillard à demi voix.</p> - -<p>Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé -par le soleil du Sahara, la longue barbe fauve s’étalant -sur sa poitrine ornée des médailles de Crimée -et d’Italie, le visage couturé de balafres et de cicatrices, -entendit cette exclamation. Il se retourna et -envoya à celui qui la lui avait adressée, un long regard -de reconnaissance.</p> - -<p>Bientôt après le « Kronprinz », appelé par les siens -« notre Fritz », depuis une dépêche célèbre annonçant -ses prouesses à la bataille de Wœrth, arriva au petit -trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. -C’est lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, -dont le quartier général allait s’installer dans -cette préfecture de l’avenue de Paris, magnifique et -vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement -de l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six -mois seulement par le préfet impérial, M. Corruau, à -qui avait succédé pendant quelques jours seulement -M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du -4 septembre d’administrer le département de Seine-et-Oise. -Autrefois, la préfecture se trouvait dans un -vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à -l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur -l’avenue de Paris, meublé avec un luxe extraordinaire, -avait été construit comme exprès pour servir de -résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et -enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon ; -tandis que l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire -de l’hôtel, devenait une annexe tout à fait -propre à recevoir les hôtes nombreux que les événements -allaient attirer à Versailles.</p> - -<p>L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans -cette ville voisine de la grande capitale. Paris n’ayant -pas succombé sous le coup de la première attaque, et -la population, loin d’être abattue, réclamant la « guerre -à outrance », l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait -prendre ses quartiers d’hiver en France. Versailles -devint donc peu à peu une grande ville de -garnison prussienne ; les régiments s’y installèrent -tout comme à Potsdam et à Spandau. Dès les -premiers jours d’octobre, ce fut le centre de la direction -générale de toutes les armées allemandes -et le siège de la politique prussienne, qui, grâce au -prestige des grandes victoires et à l’attitude passive -des puissances, devait de là rayonner sur toute l’Europe.</p> - -<p>Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, -M. de Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au -titre de conseiller d’État et du papier à en-tête de son -prédécesseur français, se présenta dans la grande -galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux -s’étaient réunis extraordinairement. Dans un -discours soigneusement étudié, — car le nouveau -préfet tenait à montrer qu’il était versé dans la langue -française<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, il s’efforçait de rassurer les conseillers, -leur promettant la sauvegarde de leurs personnes -et le respect de leurs délibérations ; puis il -les invita à se rendre, avec des sauf-conduits qu’il -leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, -afin d’aller chercher des vivres qui pourraient -bien manquer dans Versailles, de l’argent, et, — ajoutait-il, — des -renseignements. Cette invitation cauteleuse -à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par -un silence glacial, mais dans le « speech » du nouveau -préfet, une phrase surtout avait frappé les conseillers ; -M. de Brauchitsch annonçait pour le lendemain 5 octobre -l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage -correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient -l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il -pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui voulût -bien remplir les fonctions de secrétaire-<i>rebouteur</i> et revoir -ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il ne connaissait -personne disposé à accepter ce poste : — « Eh bien, fit M. de -Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un Suisse. » — M. -Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas davantage de -Suisse que de Français.</p> -</div> -<p>Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement -inaccoutumé régnait dans les larges et belles avenues -qui rayonnent vers le château. Les soldats de la garnison -en grande tenue, casque en tête, soigneusement -astiqués, les mains gantées, se promenaient gravement -par groupes ; les officiers aux moustaches -affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil, -faisaient sonner leurs sabres ; toutes les maisons où -se trouvaient soit une des grandes administrations -de l’armée, soit un chef quelconque, étaient pavoisées. -Les habitants de Versailles qui étaient sortis de -chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi -d’automne, se demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. -On allait instinctivement aux renseignements -à la mairie, où la municipalité avait l’habitude d’annoncer -par des affiches manuscrites les événements -accomplis ou en préparation.</p> - -<p>La population apprit qu’à quatre-vingts années -de distance, Versailles allait redevenir une résidence -royale. La nouvelle se répandit rapidement dans toutes -les rues ; bientôt chacun fut sur pied pour satisfaire -une curiosité compréhensible sinon digne de -louanges. Seulement, les promeneurs s’aperçurent -que parmi eux surgissaient à chaque instant des figures -inconnues, des gens qui avaient l’air très empruntés -dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car -presque tous ces hommes, « qui n’étaient pas d’ici », -portaient le costume des ouvriers ou des gens du -peuple.</p> - -<p>A trois heures, des détachements bavarois et prussiens -se dirigèrent, musique en tête, vers la porte des -Chantiers et formèrent la haie jusqu’à la grille de la -préfecture.</p> - -<p>A quatre heures précises, des tourbillons de poussière -annoncèrent l’apparition du cortège. Un peloton de -uhlans, la lance en arrêt, précédait une file interminable -de voitures, dont les premières étaient d’élégants et -confortables landaus, tandis que le reste offrait les spécimens -les plus variés de tous les véhicules que la -réquisition avait pu découvrir chez les paysans de -Seine-et-Oise.</p> - -<p>Dans la première de ces voitures se trouvait le roi -Guillaume, ayant à ses côtés son fils et en face de lui -le chancelier. Le roi de Prusse, âgé alors de soixante-treize -ans, se tenait droit et raide comme un sous-officier ; -sa physionomie offrait un singulier mélange -de bonhomie et de rudesse : c’était en tout cas une -figure caractéristique avec son encadrement de favoris -blancs comme la neige.</p> - -<p>M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses -portraits d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni -toute la barbe. Une épaisse moustache cachait sa lèvre -supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules carrées, son -buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur extraordinaire.</p> - -<p>Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue -de mauvaise humeur.</p> - -<p>Le <i lang="de" xml:lang="de">Kronprinz</i> ou prince royal, grand, élancé, -avec ses cheveux blonds et sa barbe de fleuve, tenait -assez bien le milieu entre la physionomie souriante -du monarque et l’air rogue du ministre.</p> - -<p>Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, -rasé de près comme un prêtre, le général de Roon, -ministre de la guerre, et toute une kyrielle d’altesses -royales et sérénissimes, avec leurs aides de -camp et leurs courtisans.</p> - -<p>Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture -que son fils lui avait cédé. Le prince Fritz avait -jeté son dévolu sur une jolie et gracieuse habitation -appelée « Les Ombrages ». C’était, comme la villa -choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame -qui avait abandonné sa maison aux hasards de l’occupation -pour se réfugier en Provence.</p> - -<p>La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut -pas toujours seul. Peut-être n’insisterions-nous point -sur ces rumeurs, — qui après tout peuvent n’avoir été -que de simples cancans, — si la rareté de semblables -aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état -hypothétique. La galanterie avec ses joyeuses équipées, -affirmant l’étroite et classique alliance de Mars et de Vénus, -ne tient que très peu de pages dans l’histoire du -séjour à Versailles de l’état-major allemand. On chercherait -vainement — sauf les visites diurnes et nocturnes -aux maisons omnibus de la « Petite-Place », — ces -hors-d’œuvre qui donnent leur saveur aux histoires -des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux expéditions -des armées de la République et de Napoléon, qui -s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout -dans la chaste et pudique Allemagne, à mélanger, selon -l’expression usitée alors, leurs lauriers d’un brin de -myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte encolure, -musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, -buvaient comme des chantres, emmagasinant des -forces à plein gosier, se conduisaient comme des petits -saints. Il est vrai que ce qui restait de femmes dans la -ville occupée avait le cœur trop français pour répondre -aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes -attribuées au prince impérial d’Allemagne firent donc -quelque bruit, surtout parmi ces héros qui semblaient -être à l’engrais et dont l’excès de continence avait -quelque chose d’étonnant.</p> - -<p>Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, -quelques hourras partirent, non pas des rangs -des soldats, mais du milieu de la foule. Ces cris étaient -rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître qu’ils -étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange -allure qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. -Un négociant de Versailles se trouvant côte à -côte avec un de ces drôles, au moment où il venait -d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque -de patriotisme :</p> - -<p>— N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met -la France à feu et à sang ?</p> - -<p>— Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller -municipal qui se trouvait là, vous ne voyez donc -pas que ces gens-là sont des agents de la police prussienne !</p> - -<p>L’observation du conseiller municipal était juste. -Du château de Ferrières où il venait de passer quelques -semaines avec le quartier général, buvant le -champagne de « l’Oncle d’or<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> » et tirant les faisans en -dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns -de ses estafiers chargés de se mêler à la -population de Versailles, de l’espionner et de faire -croire au roi, à son arrivée, que parmi les habitants -de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français -qui l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie -qui les délivrerait de la République.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.</p> -</div> -<p>Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui -avait poussé le hourra s’était éloigné d’un pas rapide. -Si quelque curieux se fût avisé de le suivre, il l’aurait -vu entrer dans une des plus belles maisons du boulevard -du Roi, au n<sup>o</sup> 3, où il ne tarda pas à être rejoint -par d’autres individus habillés à peu près de la même -façon.</p> - -<p>C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller -intime Stieber, avait rapidement organisé son -administration. L’habitation avait été abandonnée par -ses locataires ; une vieille servante alsacienne était le -seul être vivant resté au logis dont l’ameublement -cossu, les tableaux et les tentures disaient la bonne -situation de ceux qui l’habitaient.</p> - -<p>Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la -police, les chambres d’attente destinées aux agents et -aux espions qui venaient au rapport, et le cabinet où -Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le premier -avait été réservé pour le logement du chef, -tandis que son lieutenant Zerniki et un commissaire -de police badois nommé Kaltenbach occupaient les -chambres du second étage. Les mansardes étaient -peuplées d’agents, un poste de gendarmes avait été -établi dans un pavillon situé dans le jardin.</p> - -<p>Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute -l’occupation une ruche bourdonnante, toujours en travail. -Il y régnait une activité fébrile, un va-et-vient -continuel, un mouvement prodigieux. Fortement discuté -d’abord par les généraux et les chefs de corps, -Stieber avait fini par s’imposer à tous ces militaires -pleins de dédain pour un policier de basse extraction. -La protection immédiate du roi et l’amitié de M. de -Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les -attaques et les insultes. Avec cet aplomb que donne -l’exercice d’une certaine puissance, Stieber avait peu -à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était plus le personnage -ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se -rendre tout petit, comme pour se faire pardonner la -place qu’il tenait et se rattrapant en brutalités sur les -pauvres diables qui n’en pouvaient mais. Maintenant, -il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une -allure de bourru bienfaisant, un « bon garçonisme » -familier et débraillé, entremêlé d’éclats de colère, -d’accès de violence, qui passaient comme des ouragans. -C’était à la fois un capitaine Fracasse et un -Roger Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé -mouchard. Il enlevait la besogne lestement et en assaisonnant -chaque ordre, chaque mesure arbitraire, d’un -<i>bon</i> mot, qui la plupart du temps était bien mauvais, -mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.</p> - -<p>Pour donner une idée de la besogne du chef de -la haute police prussienne, pénétrons, quelques jours -après l’installation des Allemands à Versailles, dans -l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où Stieber -a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses -audiences.</p> - -<p>Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de -la police de campagne est déjà serré, sanglé et boutonné -dans son uniforme de drap bleu sombre avec de -larges galons au collet et aux manches. Trois décorations -s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement -galonné est posé sur un guéridon surchargé d’une -foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de reconnaître -plusieurs journaux de Paris : le <i>Figaro</i>, le -<i>Siècle</i> et le <i>Monde illustré</i>.</p> - -<p>Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le -commissaire Kaltenbach et le lieutenant de police -Zerniki, sont assis autour d’une grande table, qui -tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout -à fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient -les camps au moyen âge et dont la vie d’aventures et -de rapines finissait le plus souvent par une vilaine -grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de -couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu -et très proéminent en raison de la maigreur de la -figure, des yeux énormes, qui semblaient toujours -prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux -très drus, des mains de paysan et des pieds d’un -calibre invraisemblable au bout de jambes sans fin, -tel était l’escogriffe qui, selon une lettre de Stieber, -représentait « la politesse et l’amabilité ».</p> - -<p>Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant -de police Zerniki. Il avait une bonne figure réjouie -avec un soupçon de double menton, un ventre rondelet -de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise, -une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier -ne saurait la payer assez cher. Son air inoffensif -inspirait à première vue la confiance. Kaltenbach portait -une large redingote d’Elbeuf d’une coupe commode -mais surannée. On l’eût pris pour un petit -rentier.</p> - -<p>Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme -assez semblable à celui de l’infanterie prussienne, et -de plus, il avait sanglé autour de sa taille un énorme -sabre de cavalerie.</p> - -<p>— Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce -n’est pas une petite tâche que la nôtre. En dehors de -la police courante, c’est-à-dire en dehors de ce que -nous avons fait quotidiennement depuis le début de la -campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les -jours au roi et à M. de Bismarck des nouvelles authentiques -et sûres de Paris, et autant de journaux que -nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles -qui paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la -presse, il doit se passer bien peu de choses dans la -grande Babylone sans que les gazettes le racontent -avec force détails. Donc il nous faut des journaux à -tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.</p> - -<p>Après une pause, M. Stieber reprend :</p> - -<p>— Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui -semblent à tort ou à raison suspects à notre illustre -chancelier et dont il m’a remis la liste. Il paraît que -dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la politique -qui ne va pas à notre grand homme d’État. -Ayons l’œil ouvert sur le <i>Casino</i> de l’hôtel des Réservoirs.</p> - -<p>« On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de -toute nationalité, anglais, autrichiens, russes, espagnols -et même nègres. Les uns viennent pour proposer -la paix, les autres pour entretenir le chancelier -de leurs petites affaires particulières. Le chef m’a -dit : « Il se peut que parmi ces Excellences ou -Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse -des espions qui, munis de passeports diplomatiques, -s’en vont à Paris ou à Tours raconter ce qu’ils ont vu et -entendu. Il faut donc observer ce monde de très près ; -dès que vous aurez découvert un symptôme suspect, -prévenez-moi : que l’individu soit prince ou altesse, -dans les vingt-quatre heures, on le fera reconduire par -la gendarmerie. »</p> - -<p>« Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à -tout prix que nous nous assurions des intelligences -parmi la population de Versailles. La municipalité -continue à donner de la tablature au préfet, M. de -Brauchitsch ; le maire répond par des notes insolentes -aux réquisitions du commandant de place. « Le chef » -s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit : « Mais, Excellence, -ce serait si simple de faire pendre le maire entre ses -deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une -forteresse ! » Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi -tient essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, -les choses se passent régulièrement et que l’on évite -autant que possible toute brutalité… Pourtant quand -on songe que ce M. Rameau, un petit bourgeois, un -simple avocat, a eu le front de refuser une invitation -à dîner chez Sa Majesté<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> ! C’est incroyable, ma -parole d’honneur ! Ensuite, il y a dans la ville un -M. Franchet d’Esperey, dont le père a été professeur -du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et -ce Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les -jardins de Sans-Souci. Vite les aimables Versaillais ont -imaginé de nommer ce Monsieur Franchet commandant -de place, et notre <span lang="de" xml:lang="de">Kronprinz</span>, qui est très sentimental -comme vous le savez, a toute la journée « sur le -dos » son ex-compagnon, qui invoque les parties -de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en -faveur de ses compatriotes. Ah ! si nous pouvions le -prendre en défaut, celui-là, de façon à le faire expédier -à Minden ou à Kœnigsberg, on nous tirerait une fameuse -épine du pied… »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à -la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de guerre -de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture pour exprimer -à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au moment -où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de courtoisie, -le roi était absent. Le maire laissa sa carte en annonçant qu’il reviendrait -le lendemain. La seconde fois, il trouva un aide de camp qui l’invita -de la part du roi au dîner du soir. — « Permettez-moi, Monsieur, -répondit M. Rameau, de considérer cette invitation comme ne -m’ayant pas été adressée. Il est loin de mon intention de répondre -par un refus blessant à la marque de bienveillance de Sa Majesté, -mais il me serait absolument impossible de m’asseoir à la table de -l’ennemi de mon pays. » Les choses en restèrent là.</p> -</div> -<p>Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à -ses collaborateurs tout ce que l’on attendait d’eux. Il y -avait à surveiller les marchés et les approvisionnements, -les « maisons » de la Petite-Place, sans compter -les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens -et américains qui séjournaient dans la ville. -Après cet exposé, le chef de la police conclut ainsi :</p> - -<p>— Moi, je me charge des diplomates et des journalistes ; -vous, Zerniki, chargez-vous du conseil municipal, -et vous, mon bon Kaltenbach, qui parlez français -comme un welche authentique, c’est sur vous que je -compte pour nous procurer les journaux et les renseignements -de Paris.</p> - -<p>— Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le -gros homme, vous voyez que j’ai déjà commencé ; et -il montra un paquet de journaux jetés sur la table.</p> - -<p>Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.</p> - -<p>— Parfait, parfait, je les porterai au « chef ». Comment -diable avez-vous pu les avoir ? L’investissement est -complet et rigoureux.</p> - -<p>— Voici l’aventure, fit le gros policier :</p> - -<p>« Nous nous promenions avec quelques officiers du -côté de Meudon, les forts se taisaient, nous regardions -avec des longues-vues la grande ville que l’on découvre -tout entière du haut du plateau. A ce moment, deux -soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. -Ces petits Parisiens, ils sont malins comme des singes !</p> - -<p>« Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans -les vignes, et, comme il ne comprenait pas plus l’allemand -que nos Poméraniens n’entendaient le français, -ils le conduisaient au premier poste. Un des officiers me -pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait -Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, -près Versailles, qu’il était en apprentissage chez -un tailleur de Paris qui avait été forcé de fermer boutique. -Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant beaucoup, -l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. -Il avait réussi à se glisser entre deux postes hors -de la ligne d’enceinte. C’était la nuit. Ne reconnaissant -plus son chemin, il était resté dans une cabane au -milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi -trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.</p> - -<p>« Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, -tu vois que je suis Français comme toi et, de plus, de -Versailles ; je vais prier ces Messieurs, et je désignai -les officiers, de te laisser aller demain au Chesnaye, -mais à une condition : tu vas rentrer à Paris par le -même chemin que tu as pris, tu achèteras tous les -journaux que tu trouveras, tu les cacheras bien, et -demain matin, à la première heure, trouve-toi dans la -cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous -irons ensemble au Chesnaye chez tes parents. » — En -même temps, je fis briller une pièce d’or : « Voici -pour les journaux, et le reste sera pour toi. » Le petit -hésitait… — « C’est bien sûr au moins que vous êtes -Français ? demanda-t-il. — Voyons, tu en doutes, -regarde donc, est-ce que je ressemble à ces têtes carrées ? -Tu comprends que nous sommes sans nouvelles -de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux. »</p> - -<p>« Le gamin parut réfléchir ; enfin il prit la pièce -d’or. — « Si tu rapportes des journaux, demain tu en -auras une autre. » — Je fis un signe d’intelligence aux officiers, -dont l’un donna l’ordre d’accompagner le petit -jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on -ne l’empêchât pas de franchir les lignes.</p> - -<p>« Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, -il m’apportait un premier paquet de journaux. -Je pris un air contristé. « Mon pauvre petit -ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir ? -Tes parents sont partis, leur maison a été brûlée, il -n’en reste plus rien. J’ai été au Chesnaye hier, j’ai interrogé -les voisins, ils ne savent pas où les tiens sont -allés. » Le petit se mit à pleurer. « Écoute, lui dis-je, -veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq -francs et manger autant que tu voudras ? — Oh oui ! -oh oui ! — Eh bien ! continue à aller tous les jours à -Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras -crier dans les rues. »</p> - -<p>« Cette fois, le petit n’hésita plus ; et, depuis trois -jours, je vais chercher dans la cabane, à l’heure convenue, -le paquet de journaux, et je lui donne sa pièce -de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas, et je -suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle -aperçu et aura-t-il été tué.</p> - -<p>— Ce serait dommage… pauvre petit ! fit Stieber -d’un ton presque larmoyant. Ce haut policier avait -une famille de quinze à vingt enfants, et il aimait à -se donner l’air d’un bon papa.</p> - -<p>— Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose ? -continua Stieber.</p> - -<p>— Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne -couple qui nous tient au courant de tout ce qui se passe -à la mairie. Ce n’est pas la fleur des honnêtes gens, mais -faute de mieux… L’homme est balayeur, et la femme -a installé, avec notre permission, un débit de <i>schnaps</i> -en plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.</p> - -<p>« Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents -judiciaires dans son passé : détournement de -mineures et quelques autres peccadilles du même genre. -L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais -on l’a relâché faute de preuves.</p> - -<p>— Ah !… et ces braves gens vous fournissent de -bonnes indications ?</p> - -<p>— Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un -feuillet d’un assez volumineux dossier. Puis il se mit -à lire : « M. Rameau est arrivé à son bureau à neuf -heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon -son habitude, pour dépouiller le courrier. A onze -heures, il a reçu la visite de plusieurs habitants de la -ville : bouchers, épiciers, charcutiers, qui venaient -l’entretenir sans doute de l’approvisionnement. A midi, -il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade et d’un morceau -de fromage de brie… »</p> - -<p>— Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons -jamais des secrets d’État par l’entremise -de votre agent.</p> - -<p>— Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la -mairie et qui en sort, reprit Zerniki.</p> - -<p>« Voici ce que rapporte la femme : « On s’entretenait -surtout parmi les gens qui venaient aux nouvelles -dans la cour de la mairie, d’une grande victoire remportée -par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles -avait été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers. -Un magistrat de Versailles, M. Harel, assurait -que, selon toute apparence, le roi aurait quitté la ville -avant huit jours. »</p> - -<p>— Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas -le perdre de vue.</p> - -<p>— Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture -du rapport :</p> - -<p>« La séance du conseil municipal a duré très longtemps ; -en sortant, les conseillers s’entretenaient avec -vivacité ; il a semblé qu’ils avaient discuté une adresse -de dévouement et de félicitations à la délégation de -Tours. »</p> - -<p>— Oh ! oh ! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce -qu’il en est. Zerniki, en allant à la mairie pour cette -réquisition de bougies, tâchez donc de jeter un coup -d’œil sur le procès-verbal.</p> - -<p>A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage -d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pantalon à pied, -chaussé de pantoufles, le torse emprisonné dans un -veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de -foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou, -entra en fredonnant. Il tenait d’une main un crayon, -et de l’autre un calepin d’assez grande dimension.</p> - -<p>— Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse -vous inspire-t-elle ce matin ?</p> - -<p>— Jugez-en vous-même, « patron », fit le nouvel -arrivant, un des auteurs comiques alors les plus en -vogue et qui, pour faire en amateur la campagne de -France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité -de secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait -nullement de nouer des intrigues de vaudeville. -Pour l’instant, M. Salingré était occupé à confectionner -une pièce de circonstance qu’il voulait faire jouer sur -le théâtre de Versailles par des officiers.</p> - -<p>— Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste, -et il se mit à fredonner un couplet à peu près ainsi -conçu :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Maintenant, messieurs, pardonnez</div> -<div class="verse">Si le rideau tombe ; mais nous sommes frères.</div> -<div class="verse">Ici, selon les règles du théâtre,</div> -<div class="verse">On joue la grande pièce après la petite.</div> -<div class="verse">Notre rôle pour rire est terminé,</div> -<div class="verse">Et, après les déguisements comiques</div> -<div class="verse">Sous lesquels nous avons voulu vous distraire,</div> -<div class="verse">Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire.</div> -</div> - -<p>— Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers.</p> - -<p>— Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure -composition ? demanda Stieber.</p> - -<p>— Ne m’en parlez pas ! un véritable mulet pour -l’obstination, fit Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter -avec lui. A toutes mes observations, il répond -toujours la même chose : « La France est en deuil, -l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de -jouer la comédie. » Et d’autres sornettes semblables. -Je crois qu’il faudra une réquisition en règle pour décider -cet impresario têtu à nous livrer son magasin de -décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber.</p> - -<p>« Papa Stieber » fit entendre un sourd grognement :</p> - -<p>— Si cela ne dépendait que de moi ! Mais vous savez -que le roi, notre maître, veut que l’on mette des -gants… tâchez de vous arranger à l’amiable ; du -reste je verrai ce directeur féroce…</p> - -<p>— Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à -mon vaudeville, il faut que j’achève le dernier acte… -A propos, il n’y a pas de cigares ici ?</p> - -<p>— Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant -une caisse sur la table.</p> - -<p>— Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux -pas de ces dons d’amour « envoyés par les âmes charitables -de la mère patrie », à raison de quatre gros le -paquet…</p> - -<p>— Soyez tranquille ! répondit le commissaire, -voyez le cachet, les cigares viennent de Brême… ce -sont des havanes…</p> - -<p>— A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant -ses poches de cigares. Et il se retira en fredonnant -les derniers vers de son couplet.</p> - -<p>— Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je -m’en vais rue de Provence porter ces journaux à M. de -Bismarck… Mais quel est ce bruit ?</p> - -<p>Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son -attention fut attirée par un groupe de gens qui entouraient -un homme de quarante ans environ, à l’allure -paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à administrer -une correction très rude à un enfant d’une -dizaine d’années, qu’il tenait par l’oreille. Dans la -foule, les uns prenaient parti pour l’enfant en s’indignant -contre l’homme, d’autres au contraire disaient : -« Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit -à porter des journaux aux Prussiens. » Ces mots firent -dresser l’oreille au conseiller intime ; il appela par un -signe un des gendarmes qui se promenaient constamment -devant la maison du boulevard du Roi : « Conduisez-moi -ces gens-là au commissaire Kaltenbach, » -dit-il au grand gaillard haut de six pieds, coiffé d’un -énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables -proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme -joua des coudes, écarta la foule à droite et à gauche, et -prenant au collet l’homme et l’enfant, il les poussa tous -deux dans la maison.</p> - -<p>Cette arrestation excita les murmures de la foule -qui s’était amassée. « Cela le regarde, c’est son fils, -s’écria une femme du peuple, il le corrige et il a bien -raison, faut pas élever des petits espions !… » Quelques -murmures se firent encore entendre, mais sur un -autre signe de Stieber les gendarmes tombèrent à -poings fermés sur les premiers curieux qui se trouvaient -à portée de leurs mains.</p> - -<p>M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la -rue de Provence, tandis que le gendarme, fidèle à la -consigne, introduisait l’homme et l’enfant dans les bureaux -de la police de campagne. Dès que le gamin -aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à -pleurer : « Voici le monsieur qui m’a donné l’argent, -hi, hi, hi… tu vois bien… père, que ce n’est pas un -Prussien, hi, hi, hi. »</p> - -<p>L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même -si vraiment ses parents étaient partis du Chesnaye -et obéissant à une sorte d’instinct, le petit Raymond, -au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, -avait poussé droit sur Versailles, marchant à travers -bois, se glissant comme une couleuvre au milieu des -sentinelles ; il avait réussi enfin à pénétrer dans la -ville par la porte de Montreuil. La première personne -qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là -avait eu affaire chez un entrepreneur. Bien entendu -le père et le fils s’embrassèrent de bon cœur, tout à la -joie de se retrouver. Le petit raconta son aventure, -l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs et -des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le -« monsieur de Versailles… »</p> - -<p>Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens ; il -les détestait même depuis qu’ils lui avaient enlevé par -réquisition sa jument « Cocotte ». Aussi, en apprenant, — car -il vit clair tout de suite, — que son garçon -avait servi d’espion inconscient aux « têtes -carrées » comme il les appelait, il entra dans une -grande fureur et administra au pauvre petit colporteur -une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent -la foule et attirèrent l’attention du chef de la -police.</p> - -<p>Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis -en présence de son petit messager. Il tenait essentiellement -à ne pas être reconnu à Versailles ; il menaça -le père Raymond et son fils de les faire mettre -en prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. -Puis il les fit reconduire tous deux au Chesnaye par un -gendarme.</p> - -<p>— Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares -brêmois, il va falloir chercher un autre pourvoyeur -de journaux.</p> - -<hr /> - - -<p>Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après -avoir suivi d’un pas déjà familier le boulevard du Roi, -il avait tourné court à l’avenue de Saint-Cloud et s’était -engagé dans une rue qui paraissait encore plus tranquille, -plus déserte, plus morne que les autres. Dans -cette partie écartée de Versailles, les maisons étaient -presque toutes dissimulées derrière les grands arbres -des jardins ; c’est à peine si les toitures perçaient -les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe -au-dessus des marronniers et des acacias annonçait -que cette solitude était habitée. Vers le milieu de cette -paisible rue de Provence, au n<sup>o</sup> 12, une banderole sale, -fixée à une branche, flottait au vent, avec cette inscription -en grosses lettres : <i lang="de" xml:lang="de">Norddeutsche Bundeskanzlei</i> -(Chancellerie de l’Allemagne du Nord). -Deux gendarmes se promenaient devant la grille ; à -l’intérieur un factionnaire montait la garde ; devant -un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant -à présent de poste, quatre ou cinq soldats -fumaient de courtes pipes et rêvassaient de victoires, -de patrie, de Gretchen et de <span lang="de" xml:lang="de">knœdel</span> à la choucroute.</p> - -<p>Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier -sortit du petit pavillon ; ayant reconnu le chef de -la police, il ouvrit aussitôt la grille fermée à clef et -laissa passer le conseiller intime en le saluant militairement.</p> - -<p>Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait -à travers les arbres les blanches maçonneries, ornées de -quelques fresques.</p> - -<p>Au moment de monter le perron, un individu de -moyenne taille, plutôt petit que grand, un peu replet, -portant lunettes et tenant un gros livre sous le bras, -vint du jardin et héla le conseiller intime.</p> - -<p>— Tiens ! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. -Comment cela va-t-il ?</p> - -<p>— Très bien, monsieur le conseiller ; c’est « le chef » -que vous venez voir ?</p> - -<p>— Sans doute.</p> - -<p>— Ah ! tâchez donc de le dérider, je ne sais -pas ce qu’il a, il est d’une humeur massacrante. -Il a dîné hier soir chez le prince royal ; quelque -chose doit lui avoir déplu… Wollmann, son valet de -chambre, raconte qu’il est rentré des « Ombrages » -furieux. Et cela continue… Je devais lui soumettre -aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour -préparer les esprits à la proclamation de l’empire -d’Allemagne. Ce matin, je vais lui porter mon travail, -il me reçoit comme un chien dans un jeu de quilles : -« Je me moque pas mal de votre grimoire », m’a-t-il -dit, à moi, son journaliste favori !… Tâchez de -l’apaiser, monsieur le conseiller… n’est-ce pas ? nous -vous en remercierons tous.</p> - -<p>Dans la maison du chancelier, le D<sup>r</sup> Busch était le -journaliste à tout faire, l’agent secret servant d’intermédiaire -entre les feuilles complaisantes et la caisse -des « reptiles ». Il était chargé de préparer, sous l’inspiration -du chancelier, l’opinion publique en Europe. -Quand un article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait -pas de lui dire : « Il faut que cet article fasse des -petits. » A chaque instant, le chancelier recommandait -à Busch de parler dans les journaux des cruautés des -Français, de leurs violations de la convention de -Genève, de leurs instincts sauvages<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un -nouvel emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela -M. Busch et lui dit : « Il serait bon de faire ressortir dans la -presse le danger que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. -Il peut se faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du -gouvernement actuel ne fût pas reconnu par celui avec lequel nous -ferons la paix, et que nous fassions mettre cela au nombre des -conditions de paix. <i>Il faudrait, en particulier, que cet avis soit -donné par la presse anglaise et par la presse belge…</i> »</p> - -<p>A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les -<i>Tablettes</i> du D<sup>r</sup> Busch :</p> - -<p>« Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L… fait -insérer dans l’<i>Indépendance belge</i> le chapitre Gambetta-Trochu. »</p> - -<p>Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète :</p> - -<p>« Écrit différentes lettres, <i>avec invitation à rédiger des articles</i>… » -Il fallait surtout entretenir « l’incertitude et la discorde parmi les -partis en France ». Le secrétaire de M. de Bismarck fait, dans son -journal intime, cette remarque bonne encore à méditer : « … Napoléon -nous est indifférent ; nous n’avons nul souci de la République ; -mais <i>c’est le chaos</i> qui nous est <i>utile</i>. »</p> -</div> -<p>Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, -Stieber avait pénétré dans le vestibule ; un domestique, -correctement vêtu de noir, avait ouvert une -porte vitrée, et le chef de la police était entré dans -le cabinet de travail de M. de Bismarck.</p> - -<p>Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre -de satin noir doublée de soie jaune et nouée par une -grosse cordelière blanche dont il maniait nerveusement -les glands, se promenait avec agitation, sa -grosse face contractée par la colère. Ses yeux lançaient -des éclairs.</p> - -<p>— Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre -police, monsieur ! fit-il en apercevant le conseiller -Stieber. Vous surveillez bien les gens, on peut s’en rapporter -à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M. O’Sullivan, -Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici -comme chez lui ?… » Et sans attendre la réponse, -M. de Bismarck continua : « On finira par me dégoûter -du métier. Hier, je dîne chez le prince royal, cela -m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part -aussi bien que chez moi avec mon secrétaire Bucher, -mon cousin Bohlen et le petit Busch, mais enfin je -m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté d’un -monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage -commence à m’assassiner de ses conseils, de ses -idées sur la politique, sur la conduite de la guerre, le -bombardement de Paris, sur l’alliance prusso-russo-américaine, -que sais-je encore ? Cela a duré ainsi jusqu’au -café. Chaque mot, une bêtise ! Et tout cela en -ayant l’air de me faire la leçon, me traitant de cher -collègue sous prétexte qu’il a été ministre des États-Unis -à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper -ou même de dire à cet infatigable bavard : « F…-moi -la paix, mêlez-vous de ce qu’il y a dans votre -assiette et laissez-moi tranquille. » Il a bien fallu me taire -et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse -qui nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, -qui prenait mon silence pour de l’attention -et du recueillement, continuait de plus belle. Finalement -j’ai attrapé une migraine à tout casser… -Comment laisse-t-on circuler dans Versailles des gens -aussi bavards et aussi ennuyeux ? »</p> - -<p>Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que -ce M. O’Sullivan, diplomate américain et journaliste, -était sorti de Paris sous pavillon parlementaire avec -plusieurs de ses compatriotes ; qu’il paraissait très -bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les -plus assidus du <i>casino</i> du duc de Cobourg-Gotha. C’est -ce prince qui l’avait présenté à <i>notre Fritz</i>, et c’est -sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été invité -à ce dîner. « Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me -défier d’un personnage qui a de si puissantes relations, -et comment me serais-je permis de prendre des mesures -contre un homme invité à dîner chez son Altesse ?</p> - -<p>— Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, -mais toujours grondant, que Versailles serve -de rendez-vous à tous les aventuriers politiques, à -tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à -tous les <i lang="de" xml:lang="de">bummler</i> (badauds). Nous en avons assez dont -nous ne pouvons pas nous débarrasser… Qu’est-ce -que cet Américain vient faire ici ? Il se trouvait mal à -Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour -qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de -là-bas est suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans -les vingt-quatre heures. C’est entendu, n’est-ce -pas ?</p> - -<p>— Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier -chez Son Altesse le prince royal…</p> - -<p>— Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres -du prince ou sous les miens ? Faites comme je vous -dis, je prends tout sur moi.</p> - -<p>Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux -qui venaient de lui être remis par son collègue Kaltenbach. -A cette vue, les traits de M. de Bismarck -s’éclairèrent.</p> - -<p>— A la bonne heure ! s’écria-t-il. La lecture des -feuilles parisiennes, — cela me renseigne et me distrait… -Autre chose. Voici maintenant un nouvel avis -que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on prépare -contre moi… Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il -en est. — A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et -que j’ai fait arrêter ? Sait-on qui c’est ?</p> - -<p>— Excellence, cet individu a été immédiatement -conduit au lycée, puisqu’il prétendait y être employé -comme domestique ; le concierge ainsi que l’économe -l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné -rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très -propice pour ce genre d’entretien, à une cuisinière -qu’il courtise. Le fait a été reconnu exact et l’économe -du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à cause -de son inconduite.</p> - -<p>— Que l’on s’en garde bien ! s’écria M. de Bismarck, -cet homme n’aurait qu’à s’en prendre à moi parce qu’il -a perdu sa place… Il tenterait alors peut-être réellement -de m’assassiner…</p> - -<p>Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, -le chancelier avait l’esprit hanté de toutes -sortes de visions d’assassinat, de tentatives de toute -espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M. de -Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par -curiosité devant le numéro 14 de la rue de Provence, un -farouche meurtrier ; il se souvenait que pendant la -journée du 21 octobre, alors que l’approche des Français -marchant sur Bougival et Saint-Germain avait -causé une véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck -avait failli tuer à coups de revolver quelques badauds -qui le regardaient monter à cheval, toujours sous -l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant -de Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.</p> - -<p>Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on -entrait chez lui presque comme on voulait, le chancelier -se retranchait derrière les murs de la villa de -M<sup>me</sup> Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques -adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur -lui. Il ne sortait jamais sans être suivi ou précédé par -eux, et il était toujours armé. A cheval, il portait un -grand sabre de cavalerie ; à pied, — même pour aller -cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à -sa femme, — il avait un revolver.</p> - -<p>Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et -de lui prouver qu’au milieu d’une population paisible, -ennemie de toute violence comme celle de Versailles, -sa vie ne courait aucun danger ; cette crainte perpétuelle -d’un attentat rendait le chef de la police précieux, -nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre -au directeur du lycée de ne pas renvoyer le -domestique qui, la veille, avait en effet suivi, sans se -douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck -revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné -à plusieurs reprises en donnant de vives marques -d’impatience. Arrivé devant la grille de la villa Jessé, il -ordonna aux gendarmes de faction de s’emparer de -l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations, -fut traîné au bureau central de la police.</p> - -<p>M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint -avec Stieber de différents objets, puis au moment où -le chef de la police prenait congé de lui : « N’oubliez -pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan, répéta -le chancelier… Et puis priez le petit Busch de -m’apporter son article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre -docteur, il faudra que, pour le dédommager, je trouve -sa prose excellente. »</p> - -<p>M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un -diplomate amateur qui, ennuyé d’être en disponibilité -depuis qu’un incident l’avait contraint à résigner ses -fonctions de ministre de la république américaine en -Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager -de paix entre l’hôtel de ville de Paris et le quartier -général de Versailles. Profitant des relations qu’il avait -nouées en Amérique avec un jeune écrivain français, -M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre, avait -créé avec M. Ernest Picard un journal : L’<i>Électeur -libre</i>, M. O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement -de la Défense nationale. Mais on n’avait pas -tardé à reconnaître que l’on avait affaire à un personnage -dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.</p> - -<p>Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait -surtout à singulariser son journal et à attirer l’attention -quand même, au risque de faire de la politique -germanophile, avait accueillis et dans lesquels M. O’Sullivan -s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques -sur l’armée allemande, achevèrent de rendre -l’Américain tout à fait suspect à l’hôtel de ville. Ce -fut donc avec une très grande satisfaction qu’on lui -délivra le passeport l’autorisant à quitter la grande cité -assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, -M. O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses -articles dans le feuilleton du <i>Moniteur de Versailles</i>, -qui venait d’être créé, et grâce à ce passeport il s’était -insinué d’abord dans la société du duc de Cobourg et -des princes, qui faisaient leur campagne autour des -tables à six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons -de jeu du « Quinze » installés dans les appartements -particuliers du duc Ernest, au premier étage des -Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant -Américain était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, -qui ne dédaignait pas de temps à autre de jouer un -petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait rien -trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur -à côté du chancelier.</p> - -<p>L’Américain était loin de se douter des résultats -fâcheux qu’aurait pour lui la faveur inespérée de la -veille ; il était au contraire persuadé d’avoir fait une -impression très grande sur l’homme d’État allemand, -il se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de -l’Europe. Aussi fut-ce d’un pas plein d’assurance, -portant haut la tête, qu’obéissant à une convocation -de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé -qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. -Hélas ! il tomba de son haut quand le conseiller -intime lui enjoignit de faire ses malles et de -vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre -heures.</p> - -<p>Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua -ses hauts protecteurs, mais Stieber se borna à lui -répondre froidement : « Invoquez Dieu le père si vous -voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure -vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever -par mes gendarmes et conduire en Prusse, où vous -passerez en conseil de guerre. » L’Américain se le tint -pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt -à travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit -qu’un officier ou un fonctionnaire quelconque avait eu -l’honneur d’une invitation à dîner chez le prince -royal, on ne se privait pas de dire : « Encore un qui -va être expulsé ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Tandis que Stieber conférait avec son grand « chef », -le lieutenant M. Zerniki se dirigeait d’un pas de -conquérant vers l’hôtel de ville. Ce bâtiment, très -spacieux, qui présente une façade de grand style au -centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, -contigu à la gare de la rive gauche, communique -aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert, avec l’avenue -de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce -boyau, la <i>commandature</i> prussienne avait installé un -poste très nombreux ainsi que l’indiquaient les fusils -disposés en faisceaux ; mais cette limite franchie, on se -trouvait en territoire français.</p> - -<p>Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel -de ville. Des appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, -le bras orné d’un brassard tricolore, veillaient -aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient pénétrer que des -visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou justifiant -de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux -étaient sur les dents ; en dehors des affaires courantes, -les incessantes réquisitions leur donnaient fort à faire. -Pour éviter le contact entre l’armée allemande et les -particuliers, le conseil municipal s’était chargé de répartir -tous les objets que les autorités prussiennes -exigeaient ; ils les leur délivraient séance tenante.</p> - -<p>La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient -l’aspect d’un véritable capharnaüm ; des denrées -de toute espèce dans des sacs, dans des boîtes ou -à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner -une idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable -ouvrage plein de faits et écrit avec une véritable -élévation<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, par M. Delerot, le savant traducteur -des Entretiens d’<i>Eckermann et de Gœthe</i>, le relevé -d’une de ces journées de réquisition pris au hasard -sur le feuillet des registres de la commission <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i> :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Versailles pendant l’occupation</i>, etc., par E. Delerot, chez -Plon, 1873.</p> -</div> -<p>« 11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un -seul jour !), 125 grammes de cire à cacheter, 50 kilogrammes -de chandelles, 500 kilogrammes de bois, -150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes -de bougies, 500 kilogrammes de bois, -pour un poste, 150 kilogrammes de charbon de terre, -100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de -fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour -l’ambulance prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de -pain bis pour les menus plaisirs de Sa Majesté<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, une -portière, un casier, et d’autres objets pour M. de Bismarck, -50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes -de bois, 200 kilogrammes de charbon pour -M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour la poste, -50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de -chandelles pour la garnison de Saint-Cloud, 1 bière -au château, 2 bières au lycée, 3 fosses au cimetière, -20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, -2 grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir -à café, 46 caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, -20 kilogrammes de sucre, 12 1/2 kilogrammes de -savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères -de bois, 10 kilogrammes de bougies. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les -bassins du parc ; ce pain servait d’amorce.</p> -</div> -<p>Toutes ces marchandises étaient à portée de la main -des sous-officiers et des soldats chargés de les enlever, -mais comme la besogne était difficile, les Prussiens -s’arrêtaient de temps à autre pour « siffler » un verre -de schnaps que leur versaient des marchandes qui, -en dépit des protestations du maire, avaient pu s’installer -dans la cour et sur la terrasse.</p> - -<p>Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une -ville de garnison, ne se faisaient aucun scrupule d’embaucher -des filles de la pire espèce pour attirer et « allumer -les clients ». Les soldats allemands riaient et -buvaient avec elles.</p> - -<p>Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, -il s’arrêta devant l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, -une horrible mégère, aux traits bouffis, -flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé -en patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. -En mauvais français, Zerniki s’entretint avec la -marchande d’eau-de-vie ; c’était l’ancienne pensionnaire -de maison centrale que le policier Stieber avait -embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put -fournir ne parurent pas satisfaire beaucoup l’<i lang="la" xml:lang="la">alter ego</i> -du grand chef de la police, car c’est en grommelant et -en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée -de la mairie.</p> - -<p>Un des appariteurs portant le brassard tricolore -l’interpella au moment où il allait franchir la grande -porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du rez-de-chaussée. -Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne parlait -que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement -un des secrétaires du maire, M. Hermann -Dietz, Alsacien, connaissant parfaitement l’allemand, -passait en ce moment. Il servit d’interprète. Zerniki -dit d’une voix brève : « Je veux voir le maire. »</p> - -<p>— Le maire est en séance, il préside le conseil -municipal et ne peut se déranger, répondit M. Dietz.</p> - -<p>— Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber, -je veux lui parler, quand même je devrais faire enfoncer -les portes de la salle du conseil.</p> - -<p>Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer -Zerniki dans l’hôtel de ville ; il le conduisit dans -une salle où se tenaient toujours un adjoint et deux -conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui -livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce -qui s’était passé dans la séance de la veille.</p> - -<p>Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il -insistait, l’adjoint lui fit remarquer, au moyen de l’interprète, -qu’il n’avait aucun ordre écrit pour exiger -cette communication.</p> - -<p>— Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux, -j’ai ceci ! Et il tira son sabre.</p> - -<p>Justement la séance du conseil venait de finir. Les -édiles, pour sortir de la salle des délibérations, avaient -à traverser la pièce où était l’adjoint de service. -Ils assistèrent à cette scène ; plusieurs d’entre eux -étaient sur le point de faire un mauvais parti au -lieutenant Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les -conseillers, prit peur, courut à la fenêtre qu’il brisa -d’un coup de poing et cria plusieurs mots en allemand -aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin -d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki, -les conseillers présents furent arrêtés et conduits au -poste le plus voisin.</p> - -<p>Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la -« Commandature ».</p> - -<p>Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur -autorité à la police.</p> - -<p>Le major de place, un « gommeux » berlinois, -M. de Treskow, qui jouait la comédie de salon, et qui, -même en campagne, se bichonnait comme s’il devait -aller au bal, fit des excuses à M. Rameau :</p> - -<p>— Que voulez-vous attendre de ces gens-là ? dit-il. -Et en parlant du lieutenant des mouchards : « Ils n’ont -ni élévation dans les idées, ni éducation. »</p> - -<p>Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers -municipaux.</p> - -<p>De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant -Zerniki ne parut pas à la mairie.</p> - -<hr /> - - -<p>Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés -par M. de Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de -l’Américain O’Sullivan ; il était très désireux de démontrer -au chancelier que l’<i lang="la" xml:lang="la">errare humanum est</i> pouvait -échoir en partage aux grands hommes d’État comme -aux autres mortels.</p> - -<p>« Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour -prendre à son tour le « chef » en défaut. »</p> - -<p>Par une froide et brumeuse journée de la fin de -novembre, Stieber était en train de parcourir les rapports -de ses espions, quand il vit entrer dans son -cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet.</p> - -<p>— Patron, avez-vous cent thalers sur vous ? demanda -l’auteur dramatique.</p> - -<p>— Pourquoi faire ?</p> - -<p>— Eh ! pour que je les empoche, vous savez, je -prends de l’argent français aussi, 375 pièces de vingt -sols, tarif officiel. Et l’auteur dramatique se mit à déclamer -d’après Gœthe :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France,</div> -<div class="verse">Mais pour ce qui est des <i>francs</i>, il les <i>empoche</i> volontiers.</div> -</div> - -<p>Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la -somme demandée.</p> - -<p>— C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement -impatienté.</p> - -<p>— Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me -devez la somme !</p> - -<p>— Allons donc ! Dieu merci, je n’ai jamais eu de -dettes !</p> - -<p>— Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire. -Avez-vous oui ou non promis cent thalers si vous -pouviez « pincer » M. de Bismarck ?</p> - -<p>— Oui !</p> - -<p>— Eh bien ! voyez et lisez.</p> - -<p>Et le vaudevilliste tendit au « patron » un numéro -du journal le <i>Gaulois</i> marqué au crayon rouge :</p> - -<p>— Voici ma quittance… Tout à l’heure, je rencontre -un journaliste de mes amis, un bon garçon -appelé Hoff, mais un peu toqué ; il croit toujours que -« c’est arrivé ». Du reste, patriote jusqu’au bout des -ongles, en admiration devant le « chef ». Pour lui, le -« chef », c’est le bon Dieu. Ce garçon était hors de lui, -il se promenait tout seul dans le parc, se parlant à -lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je l’aborde -et lui demande pourquoi il est si agité. Il me -répond que c’en est fait de l’Allemagne, que les patriotes -n’ont plus qu’à se jeter à l’eau ; bref, un tas -de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par m’expliquer -qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda, -arrivé de Paris, a dîné hier chez le « chef », -qu’il y a passé la soirée et que Bismarck qui, paraît-il, -avait bu cinq ou six bouteilles de vieux Bourgogne, -s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend -que ce Miranda n’est qu’un espion de Gambetta, -et comme preuve il m’a dit avoir un numéro du <i>Gaulois</i> -contenant un article de ce même M. de Miranda, -qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et -qui arrange M. de Bismarck de la belle façon ! J’ai -accompagné Hoff à l’hôtel de la <i>Tête noire</i> — une -sorte de bouge — et il m’a remis la feuille en question -qui, franchement, vaut bien les cent thalers… -Jugez-en vous-même…</p> - -<p>Stieber parcourut le journal ; il contenait en effet une -diatribe des plus violentes contre le gouvernement -prussien.</p> - -<p>Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa -voiture « réquisitionnée » et se fit conduire immédiatement -à la Villa Jessé.</p> - -<p>Le chancelier était en conférence avec le commandant -militaire de la ville, M. le général-major von -Voigts-Rhetz ; et, à en juger par les éclats de voix -qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate -et le militaire n’étaient pas d’accord.</p> - -<p>C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement -maille à partir avec les généraux.</p> - -<p>Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât -pas aussitôt les nouvelles des avant-postes -et les renseignements provenant de l’armée du -prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. « Si -le roi ne daignait pas m’envoyer une copie de ses dépêches, -disait-il, je ne saurais rien, absolument rien ! »</p> - -<p>L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. -« Qu’il entre tout de suite ! » fit le chancelier.</p> - -<p>— Eh bien ! quoi de nouveau, mon cher conseiller ?</p> - -<p>Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre -le <i>Gaulois</i>, en indiquant la place marquée au -crayon rouge. M. de Bismarck parcourut l’article ; en -arrivant à la signature : « Ce n’est pas possible ! fit-il. -Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné -à ma table<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ! J’aurais dû m’en méfier, cependant ; -avec son uniforme rouge et ses deux plaques, il avait -l’air d’un saltimbanque !… » Puis se tournant vers le -général Voigts-Rhetz : « Il s’agit d’un <i lang="es" xml:lang="es">señor</i> Angel -de Miranda, attaché à l’ambassade d’Espagne et vice-président -de la commission des finances pour les -créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités -énoncées sur son passeport. Il a passé toute la soirée -ici, hier, et sans doute une fois hors de nos lignes, il -ira à Tours… Mais qui donc vous a remis ce numéro -du <i>Gaulois</i>, Stieber ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871 : <i>Un -dîner à Versailles chez M. de Bismarck.</i></p> -</div> -<p>— C’est un journaliste, M. Hoff.</p> - -<p>— De quoi se mêle-t-il, celui-là ? fit à demi-voix le -général Voigts-Rhetz… Il est le correspondant de la -<i>Gazette nationale</i>, n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Je crois que oui, fit Stieber.</p> - -<p>— Ah ! fit le général commandant de place, avec -une intonation singulière.</p> - -<p>Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé -au corps dans son logement et conduit à la -prison Saint-Pierre, où il passa la nuit ; le lendemain -il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader -peu de temps après.</p> - -<p>Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne -parut plus aussi suspect à ses anciens geôliers ; il brûla -ce qu’il avait adoré et devint un des plus chaleureux -admirateurs de la politique bismarckienne.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du -diplomate espagnol, le journaliste Hoff, un garçon -d’une trentaine d’années, de moyenne taille, replet, -l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé -à écrire dans une petite chambre de l’hôtel de la <i>Tête -noire</i>.</p> - -<p>Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé -pendant plusieurs années des correspondances à plusieurs -journaux de son pays, notamment à la <i>Gazette -d’Augsbourg</i>. Tout ce qu’il écrivait était marqué au -coin du plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck -résumait pour lui Vichnou, Moloch, le grand Lama ; il -n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à l’adoration -de « l’homme de fer et de sang » ne perçait pas seulement -dans ses écrits, elle se manifestait aussi d’une -manière passionnée dans ses entretiens et dans les -discussions fréquentes qu’il avait avec ses collègues -allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la -guerre fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret -d’expulsion, fut chargé par les journaux auxquels il -collaborait, de suivre les opérations militaires. Là, -parmi les soldats, au milieu des victoires, il exultait, -et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques, -chauvins et bismarckiens.</p> - -<p>Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre -donnait sur un tas de fumier, il était justement, ce -jour-là, en train de brûler une énorme dose d’encens -aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa -à la porte.</p> - -<p>— Entrez, fit le journaliste.</p> - -<p>C’était un gendarme.</p> - -<p>— Vous êtes bien le journaliste Hoff ? demanda-t-il.</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit -au jeune homme un large pli portant le cachet de la -« Commandature », et se retira.</p> - -<p>Hoff brisa le cachet ; l’enveloppe contenait l’ordre -péremptoire d’avoir à se rendre avant midi chez le -commandant de place. Vaguement inquiet, le journaliste -acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel -de <i>France</i>, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz -avait installé ses bureaux.</p> - -<p>En passant devant les Halles, il entra dans le petit -restaurant Gark pour voir s’il n’y rencontrerait pas -quelques confrères qui avaient l’habitude de prendre -leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il -ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement -marqué de la carte de Bourgogne, tous deux très -affairés, la tignasse en l’air, discutant avec l’intendant -d’un général campé à Maintenon, qui faisait -charger sur un tilbury stationné devant la porte, -quelques paniers de vieux Beaune et de Romanée.</p> - -<p>Hoff continua sa route vers la « Commandature » ; -à chaque pas, son inquiétude augmentait. Quelques -jours auparavant, il avait été appelé chez le chef de -la police, mais Stieber s’était borné à lui demander -vaguement quelques renseignements et il l’avait -congédié avec des paroles flatteuses, l’assurant qu’il -était très heureux de faire la connaissance d’un écrivain -aussi bon patriote.</p> - -<p>Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir ? Il ne -devait pas tarder à l’apprendre, lorsqu’il se trouva -dans un des salons de l’hôtel, dont le général de -Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.</p> - -<p>— C’est vous, monsieur, lui dit le commandant -de place, qui êtes l’auteur de cet article ?</p> - -<p>Et il tira d’un dossier évidemment préparé à -l’avance, un numéro du journal berlinois la <i>Gazette -nationale</i>. Cet exemplaire contenait en effet un feuilleton -daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait -avec amertume de la situation faite aux journalistes -allemands chargés de suivre les opérations ; -ils étaient, disait-il, mis en suspicion et tenus à -l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés -à tous les points de vue. L’article s’appesantissait -sur ce parallèle et montrait les correspondants -du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, du <i lang="en" xml:lang="en">Daily News</i>, etc., logés <i>sur réquisition</i>, -pourvus de chevaux et de fourrages par le soin -de l’état-major, admis dans la société des généraux -et des princes, tandis que les Allemands étaient entièrement -livrés à leurs propres ressources et tenus -en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement -certains officiers généraux comme mal -disposés à l’égard des journalistes.</p> - -<p>Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que -l’article était de lui ; il ajouta, assez timidement -il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir manqué à ses -devoirs en le rédigeant.</p> - -<p>— Vos devoirs, monsieur, fit le général très en -colère, vos devoirs ! non seulement vous y avez -manqué de la façon la plus scandaleuse, mais encore -vous avez commis un acte de trahison !</p> - -<p>Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre -Hoff l’effet d’un coup de trique. Il pâlit subitement, -porta la main à son front et chancela.</p> - -<p>— Un traître, moi ! un traître ! fit-il d’une voix -étouffée.</p> - -<p>— Si nous traitons bien les journalistes anglais, -repartit le général, ce n’est pas parce que ce sont des -personnalités, nous nous moquons de vous tous, de -quelque nationalité que vous soyez ; si nous accueillons -les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que -nous avons besoin d’eux. La presse est bien plus que -Sa Majesté Victoria, la véritable reine de la Grande-Bretagne ; -elle n’est pas une Cendrillon comme dans -notre Allemagne ; ses représentants sont de véritables -ambassadeurs ; nous les traitons comme tels, mais -cela ne nous plaît pas plus qu’il ne faut… Il y a en -Angleterre un parti puissant qui tient pour la France, -qui ne demande que plaies et bosses contre nous ; -s’il est habilement combattu dans la presse, nous n’avons -pas à le redouter. Il y a donc pour la patrie allemande -un intérêt puissant à se concilier la presse de -Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au -ministère ; c’est pourquoi nous choyons les Anglais -qui sont ici, et celui qui nous attaque à cause de cela -est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je -dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas -que l’Allemagne soit une grande nation, qui voudrait -voir sa patrie morcelée et anéantie.</p> - -<p>Ce nom de « particulariste » sembla donner le coup de -grâce au malheureux Hoff. Lui, un <i>particulariste</i>, -lui qui rêvait depuis dix ans l’unification de la patrie -germanique et la centralisation par la Prusse ! On ne -pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face. -C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement -la suite de la tirade du général.</p> - -<p>— Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que -vous avez commis ! et vous serez puni comme un -traître le mérite. Voici les dispositions qui ont été -prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, -vous vous trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée -de la grille de cette caserne.</p> - -<p>Le général montra par la fenêtre la caserne qui -était en face, et il continua :</p> - -<p>— Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers -français ; nous ne faisons aucune différence -entre les ennemis qui nous combattent par la plume -et ceux qui se battent avec le chassepot ; vous irez à -pied jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que -vous devez aimer… De Lagny, la gendarmerie de -campagne vous reconduira de brigade en brigade jusqu’à -la frontière allemande et là… vous pourrez aller -vous faire pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens -plus, monsieur, allez et soyez exact demain, sinon -mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il est !…</p> - -<p>Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. -Machinalement il traversa l’avenue de -Paris ; il continua son chemin jusqu’à ce que la -sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant -demandé son permis de circulation, qu’il n’avait pas -sur lui, le força à rebrousser chemin. Il reprit l’avenue. -Un vent glacial soufflait à travers les arbres, quelques -flocons de neige commençaient à tomber. Le -journaliste ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession -de lui-même qu’en se trouvant devant l’hôtel des -Réservoirs dont on commençait à allumer les réverbères. -Pendant trois heures, ces paroles terribles du -général Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau : -« Il était un traître ! un particulariste, un allié des -Français ! » C’étaient comme des coups de couteau -qui lui entraient au cœur.</p> - -<p>A force de se répéter les reproches du général, le -journaliste se persuada qu’il les méritait ; et que le -châtiment qu’on lui infligeait était parfaitement juste. -Eh quoi ! le devoir d’un patriote allemand n’était-il -pas de tout souffrir, de tout endurer ? Lui, journaliste -allemand, il s’était plaint du manque de politesse, -d’absence d’égards… Les soldats des avant-postes, -exposés au froid et aux éclats des « pains de -sucre » des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux ? -Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas -un patriote. Puis, en réfléchissant, il se rappelait -comment il avait été induit à écrire ce fatal article. -C’était dans une salle du café de Neptune, en face du -Château ; les correspondants s’y réunissaient à l’heure -de l’absinthe, comme dans les cafés du boulevard.</p> - -<p>A travers les vitres, on avait vu un reporter du -<i lang="en" xml:lang="en">Daily News</i>, revenant d’une promenade à Saint-Germain, -escorté de deux dragons et paraissant -causer très familièrement et en riant de son gros rire -de cockney, avec le prince de *** ; tous les correspondants -avaient alors éclaté en récriminations contre -l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre les -Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants -que possible. De tous les côtés, on lui avait dit : -« Hoff, faites donc un article là-dessus. Arrangez-leur -un feuilleton bien pimenté ! — La <i>Gazette nationale</i> -l’insérera tout de suite, » avait ajouté un camarade -qui passait pour très bien connaître les coulisses de -la presse allemande.</p> - -<p>Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne -foi, avec passion, tel qu’il le sentait sous l’influence -des récriminations de ses camarades.</p> - -<p>Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif ; il attaquait -de sages dispositions prises par le grand « chef » -et par les généraux qui s’étaient couronnés de lauriers -à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan… Comment, lui, -qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les -critiquer ?… La faute était grande, mais aussi quel -châtiment ! Rentrer en Allemagne stigmatisé comme -traître, chassé du quartier général ! Quel accueil -lui ferait-on dans la patrie ? Tout le monde, ruminait -le pauvre Hoff, creusant de plus en plus cette idée -dans son cerveau de métaphysicien mal équilibré, tout -le monde se détournera de moi ; je serai mis à la porte -de tous les journaux qui se sont servis de ma plume ; -non seulement je serai déshonoré, mais encore je -me trouverai sans pain ! Et sous l’influence de cette -lourde brume d’automne qui cause tant d’oppression -aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et -pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre -que la nuit, Hoff se vit seul, honni, méprisé, errant -dans les rues de Berlin, les habits râpés, les souliers -éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de -journaux où il recevait partout cette humiliante réponse : -« Sortez, nous ne voulons pas de traître -parmi nous ! »</p> - -<p>Ses tempes battaient violemment, son crâne était -comme serré dans un étau, il ne voyait plus.</p> - -<p>Tout à coup il se heurta à un gros homme qui -montait la rue des Réservoirs.</p> - -<p>— Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc ? -Vous êtes pâle et tout défait… on dirait que vous -avez envie d’aller vous jeter à l’eau ?</p> - -<p>Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros -commissaire de police Kaltenbach que nous avons -déjà présenté au lecteur. Tous deux étaient du pays -badois ; ils avaient étudié ensemble. En quelques -phrases saccadées, Hoff confia sa mésaventure au -commissaire…</p> - -<p>— Hum ! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les -militaires entendent exercer eux-mêmes leur police, et -ma foi, vous êtes entre l’enclume et le marteau, car -nous ne pouvons rien ; si nous intercédions, on nous -accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde -pas… Mais il me vient une idée ; votre père, député -à la Diète de Carlsruhe, connaît notre grand-duc, -il a souvent dîné à la Cour ; adressez-vous -à son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis -hier. Vous trouverez certainement le grand-duc à -dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre carte -au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il -en parle tout de suite à son Altesse, et cela pourra -s’arranger.</p> - -<p>— Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette -planche de salut, oui, vous avez raison, nous allons -trouver le grand-duc…</p> - -<p>— Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que -vous alliez seul ; ma présence causerait de l’ombrage -et ne pourrait que vous nuire. Allons, courage et -bonne chance ! Et après avoir serré la main de son -compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard -du Roi, tandis que le journaliste s’engageait sous -la grande voûte de l’hôtel des Réservoirs.</p> - -<p>Les deux petits salons servant de vestibule et la -grande salle carrée peinte en blanc avec de larges filets -d’or, étaient pleins d’habitués. C’était sous les feux des -grands lustres de cristal garnis de centaines de bougies -un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs, -étincelants de dorures, couverts de plaques, de -décorations, de rubans ; un chatoiement de casques -d’argent à cimier d’or, de <i>ulankas</i>, de bonnets fourrés -à plume de héron pendus aux patères.</p> - -<p>Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et -par douze autour des tables de différente grandeur, les -princes se comptaient par douzaines et les comtes -par vingtaines.</p> - -<p>Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient -relégués dans les coins ; et les vulgaires roturiers auraient -été jetés à la porte comme des chiens, s’ils -avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par -cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des -colonnes entières en mettant les noms à la plupart de -ces figures.</p> - -<p>Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le -protecteur des sociétés de chant, de tir et de gymnastique, -le Mécène qui a conféré des lettres de noblesse -aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M. Gustave -Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement -une table de douze couverts. Fidèle à -ses habitudes de frondeur, le prince a installé au premier -étage des « Réservoirs » une sorte de club aristocratique, -le « Casino », où l’on conspire contre -M. de Bismarck, et où Stieber n’a pu encore, malgré -toute son ingéniosité, faire pénétrer un de ses agents. -Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le -duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et -plusieurs courtisans. Un seul habit noir détonne et -surprend au milieu de tous ces uniformes chamarrés : -le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre -que le duc Ernest a fait venir pour lui commander -son portrait, le représentant à cheval au milieu -de la mêlée de Wœrth, chargeant à la tête de ses -troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues -affirment que Son Altesse Sérénissime n’a passé par -Wœrth que huit jours après la bataille et qu’il en sera -de ce tableau comme d’un autre qui montre le même -prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant -d’un geste dramatique aux artilleurs allemands -les bateaux danois, qu’ils doivent couler bas. Le bon -duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à Wœrth, -qu’en peinture.</p> - -<p>Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent -avec expansion à des libations tapageuses ; ce -sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates ou -bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des -mannequins de coiffeurs, et étalant avec complaisance -des bagues en diamant sur des doigts effilés, d’une -blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont -des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont -été envoyés à Versailles pour y porter des drapeaux -pris à Metz. Leurs camarades les régalent.</p> - -<p>Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, -uniforme de couleur et de coupe sévères ; puis le prince -de Lippe et le souverain de Waldeck-Lilliput, sans -parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant Frédéric -d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent -si lestement.</p> - -<p>Tandis que toute la salle présentait un aspect animé -et que les voix, les exclamations, les rires se mêlaient -aux détonations des bouchons de champagne, un silence -solennel régnait autour d’une table placée au milieu -de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, -y prenait son repas avec quelques généraux à l’air de -professeurs, simplement vêtus, comme lui, d’un uniforme -sombre, et faisant la cour à leur chef en imitant -son mutisme.</p> - -<p>Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes -se renouvelaient, et il en fut ainsi jusqu’au départ de -l’armée allemande.</p> - -<p>Chaque soir on mettait la table pour deux à trois -cents convives de haute lignée, de grand appétit et -de grande soif.</p> - -<p>Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait -pas dans la salle commune. L’Altesse, désirant s’entretenir -avec quelques autres princes et leurs ministres, -de la grande affaire du couronnement impérial, -un des petits salons-cabinets donnant sur la -grille, du côté de la rue des Réservoirs, avait été -retenu par lui dans la journée.</p> - -<p>Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au -chambellan von Bell, mais il revint au bout de quelques -instants avec une réponse décourageante ; le -courtisan, très occupé à déguster un salmis de perdreaux, -refusait absolument de se déranger. En s’acquittant -de cette commission, le maître d’hôtel invita -le journaliste qui payait peu de mine, et dont le pantalon -avait quelque peu souffert pendant cette longue -course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte -d’observations de la part de leurs Excellences, qui -n’aimaient pas à être ennuyées par des bourgeois. Hoff -s’en alla, reconduit jusqu’à la porte par les explications -du valet qui paraissait avoir hâte de le voir sortir. -Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout !</p> - -<p>Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges -dalles luisantes du trottoir de la rue qui s’allongeait -dans une obscurité funèbre, ressemblaient à des flaques -d’eau ; les grandes maisons avec leurs hautes -fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, -sans bruit et sans lumière. Machinalement le journaliste -descendit droit devant lui ; la pluie le pénétrait -jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des frissons, -un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière, -moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant -d’une rue, éclairant comme des silhouettes fantastiques -un arbre décharné, un banc de bois et un tas de cailloux. -Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. -Obéissant à une pensée subite, le journaliste saisit la -poignée de la porte et entra dans l’officine. L’apothicaire, -tout en cachetant de petites fioles, causait avec -un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont -la figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance -et de la douceur.</p> - -<p>Les deux Français interrompirent la conversation -commencée.</p> - -<p>— Vous désirez, monsieur ? demanda le pharmacien.</p> - -<p>— Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, -répondit le malheureux Hoff en balbutiant…</p> - -<p>— Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je -m’en tiens à la loi, — dites cela à ceux qui vous envoient.</p> - -<p>— Comment ? vous supposez ?…</p> - -<p>— Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle -pas à nous « pincer » ? La police française -le faisait bien. Seulement, ces messieurs ne sont pas -assez malins.</p> - -<p>— Je vous jure que vous vous trompez. — Je ne -suis envoyé par personne.</p> - -<p>— Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire ? -pour vous empoisonner ?… Merci, si vous tenez à -vous tuer, je n’ai pas besoin de vous aider. Bonsoir, -monsieur.</p> - -<p>A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, -qu’il sentit qu’on lui frappait sur l’épaule. Il reconnut -l’individu aux cheveux roux, qui causait avec le pharmacien -et qui, pendant le court colloque, avait attaché -sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible. -Maintenant l’homme roux ricanait :</p> - -<p>— Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez -beaucoup à votre cyanure ? Eh bien, je puis vous -rendre le seul service qu’un Prussien peut réclamer de -moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une -once de cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, -mais moi je suis photographe, j’en ai un quart de livre -à votre service…</p> - -<p>— Où donc ? demanda le journaliste en proie à la -folie du suicide.</p> - -<p>— Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens -avec votre affaire.</p> - -<p>Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait -toujours ; un instant il eut envie de s’en aller, mais -l’idée du lendemain, le départ avec les prisonniers -français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se reprochait -lui-même d’avoir commis, assaillirent de -nouveau sa pensée ; il attendit le retour de l’inconnu -et prit le paquet que celui-ci lui donna.</p> - -<p>— Combien vous dois-je ? demanda le journaliste -en tirant sa bourse.</p> - -<p>— Me devoir quelque chose ! Allons donc, monsieur -l’Allemand… trop heureux de vous rendre un pareil -service !… Distribuez-en à tous vos amis…</p> - -<p>Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand -s’éloigner ; puis, se frottant les mains : « Hé, -hé, fit-il, toujours un de moins ! »</p> - -<p>L’hôtel de la <i>Tête noire</i> touche à la gare de la rive -droite ; c’est une maison d’apparence triste, une maison -propice aux mystères et aux tragédies.</p> - -<p>Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de -poison, monte l’étroit escalier, le garçon de salle le -précède et place la bougie sur la table. Il se retire. Le -journaliste ne l’a pas même aperçu… Seul, dans cette -chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, -son cœur se serre davantage, il voudrait maintenant -rentrer au pays de Bade… mais le recevra-t-on, ne le -chassera-t-on pas, lui, le traître, lui qui a déplu, il le -croit du moins, à M. de Bismarck ?</p> - -<p>Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, -il verse la poudre dans le verre placé à côté du pot -à eau… Et prenant la plume, il écrit rapidement -un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste -comme lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de -sa mort à sa famille.</p> - -<p>On frappe à la porte.</p> - -<p>— Hoff, êtes-vous là ? C’est moi !</p> - -<p>Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de -son ami, justement celui à qui il écrit, mais il ne répond -pas, il laisse la porte fermée, il interrompt même -sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la plume -frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la -chambre est vide, se soit éloigné ; et alors, d’un seul -trait, il vide jusqu’à la dernière goutte le breuvage empoisonné.</p> - -<p>Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut -lente. Enfin, après quelques heures de souffrances -héroïquement supportées, il expira en se tordant dans -les convulsions.</p> - -<hr /> - - -<p>Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds -pavillons de la halle versaillaise, la société était moins -nombreuse et moins brillante, cela va sans dire, que -dans les grands salons des Réservoirs. En temps ordinaire, -c’était un petit marchand de vin, fréquenté -par les maraîchers et les bouchers, avec salle à boire -et comptoir d’étain au rez-de-chaussée et deux petites -pièces au-dessus, auxquelles on arrive par un escalier -en colimaçon. Mais si la maison est petite et de -mince apparence, les deux frères Gack, en véritables -dévots des crus bourguignons, avaient collectionné -dans leur cave une série de Chablis, de Beaune et de -Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores -de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne -s’entendait à confectionner les omelettes aux confitures -et les poulets au blanc comme la « bourgeoise » -du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs -de la dive bouteille dont la position et la fortune -ne permettaient pas des visites aux « Réservoirs », se -rabattaient volontiers sur les « halles » et y faisaient -de longues stations. Les employés de l’intendance, les -fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes -y avaient leur <i lang="de" xml:lang="de">Stammtisch</i>, c’est-à-dire leur -table réservée. Là, trônait un être répugnant au possible, -aux manières cauteleuses ou insolentes, à la -langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur -Joung.</p> - -<p>Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé -de différents travaux dans une usine de Saint-Denis. -Il s’était rendu au quartier général prussien où il avait -fait valoir les renseignements qu’il avait eu occasion -de recueillir pendant son séjour dans la capitale.</p> - -<p>Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au -grand état-major, de détourner le cours de la Seine -au-dessus de Saint-Denis.</p> - -<p>On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses. -Nous n’avons pas besoin de préciser lesquelles.</p> - -<p>Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs -étaient serrés comme des sardines en boîte. -Civils et militaires s’entretenaient des différents faits -du jour ; la conversation était surtout vive et animée -autour de la table réservée, où une demi-douzaine de -correspondants de journaux échangeaient leurs impressions, -se communiquaient leurs articles et médisaient -du prochain.</p> - -<p>Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme -des bedeaux et gras comme des chanoines, les frères -Gack, débouchant les bouteilles, découpant les rosbifs -et les poulets, veillant à tout.</p> - -<p>Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier -de l’intendance entra dans la salle ; sa tête, tant -sa taille était élevée, touchait au plafond. Il alluma -son cigare au bec de gaz sans effort.</p> - -<p>— Hé ! monsieur Gack ; cria-t-il, une omelette -d’une douzaine d’œufs… aux confitures… avec beaucoup -de confitures comme d’habitude… et vite, car -j’ai faim…</p> - -<p>— Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre -avait prestement disparu, pour ce qui est de l’omelette, -je puis vous la servir… mais quant aux confitures — non.</p> - -<p>— Et pourquoi ? demanda le géant en se redressant, -pourquoi pas de confitures ?</p> - -<p>— Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter -votre monnaie prussienne et que je n’en ai pas -d’autre.</p> - -<p>— Vraiment ! fit l’intendant… eh bien ! demain, vous -me donnerez une liste de tout ce dont vous avez besoin… -j’irai moi-même chez votre voisin l’épicier et c’est moi -qui le payerai… avec les plus sales pièces de deux -gros que je pourrai trouver… et je le forcerai de porter -le paquet jusque chez vous… Ah ! ce monsieur me -prive de confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne -monnaie prussienne… ah !… nous allons voir… — Servez-moi -deux bouteilles de Beaune et une livre -de jambon… Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau ?</p> - -<p>— Il paraît que nous avons gagné une bataille dans -le Nord, répondit l’architecte ; deux mille prisonniers, -sans compter une centaine de turcos.</p> - -<p>— Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles -dents son jambon et en se versant rasade sur rasade, -ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce ne sont pas des -hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh ! ces turcos… -si j’en tenais un… Et le gigantesque <i>riz-pain-sel</i> se -mit à déblatérer comme il avait l’habitude de le faire -contre les enfants du désert.</p> - -<p>Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant -des signes de terreur… « Un turco !… En -voici un… Voyez, un turco ! »</p> - -<p>Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement -de laquelle se dressait un grand gaillard enveloppé -d’un burnous blanc et coiffé d’un turban. En grinçant -des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre deux énormes -couteaux de cuisine.</p> - -<p>Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé, -quelques officiers avaient déjà tiré leur sabre et attendaient. -M. Joung s’était caché sous la table. Mais -soudain cette grande peur fit place à une hilarité générale. -On avait reconnu la trogne illuminée d’un des -frères Gark qui, agacé d’entendre toujours l’intendant -déblatérer sur le compte des auxiliaires africains de -l’armée française, s’était déguisé en Arabe pour communiquer -une salutaire terreur à cet ennemi juré des -« turcos ».</p> - -<p>On rit beaucoup de cette mascarade, notamment -les journalistes qui poursuivirent le malheureux intendant -de leurs railleries.</p> - -<p>Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite -salle, lorsqu’un officier de police entra pour remettre -à M. Lévyson, assis à la table des correspondants, la -lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont on -venait de relever le cadavre.</p> - -<p>Quand on informa M. de Bismarck de cette mort, -il dit :</p> - -<p>— C’est vraiment dommage… mais Hoff était fou !… -Que ne s’est-il adressé à moi ? Je lui aurais épargné -la peine de se tuer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c11">XI</h2> - -<p class="d">Le <i>Moniteur de Seine-et-Oise</i>. — Le cabinet de lecture de M<sup>me</sup> Le -Dur. — Galanterie du frère du roi de Prusse. — Une repartie un -peu vive de M<sup>me</sup> Le Dur. — Un colporteur de journaux d’Eure-et-Loir. — M<sup>me</sup> -Le Dur est dénoncée à Stieber. — Le comte de -W… — Un attaché militaire allemand sauve un franc-tireur.</p> - - -<p>Quelques jours après l’énergique attaque des Français -qui eut pour résultat la prise de Champigny, des -groupes nombreux stationnaient dans la rue de la -Paroisse, presque en face de l’église Notre-Dame.</p> - -<p>A côté des militaires allemands qui discutaient tantôt -d’une voix forte, tantôt sur un ton bas et confidentiel, -se tenaient de nombreux bourgeois, que leur -âge ou leurs infirmités avaient forcément retenus à -Versailles.</p> - -<p>Sur leur figure soucieuse et attristée, il y avait, ce -jour-là, comme le reflet d’une joie cachée, d’une espérance -secrète. On savait que, tout de suite après la victoire -des Français, un conseil de guerre avait été convoqué -à la préfecture de Versailles, chez le roi, et que la -plupart des généraux avaient émis un avis contraire à -celui de M. de Moltke, qui insistait pour la reprise -immédiate de la position perdue.</p> - -<p>Mais l’avis du feld-maréchal avait prévalu ; depuis -la veille, le bruit courait que la bataille était de -nouveau engagée du côté de Champigny. On se chuchotait -tout bas que les Wurtembergeois avaient été vigoureusement -repoussés. Les correspondants des journaux -anglais affirmaient, disait-on, que les officiers du premier -bataillon avaient tous été tués ou blessés, sauf -deux ; que le jeune comte Wolfegg avait eu une jambe -emportée ; qu’on avait vu passer le général Von Strochmann, -pâle, couvert de sang, appuyé sur deux de -ses amis.</p> - -<p>Rien, jusque là, n’était cependant venu confirmer -ces rumeurs. Le <i>Moniteur officiel</i> n’avait pas encore -dit un mot ; il parlerait sans doute aujourd’hui, car -les opérations — c’était positif — avaient commencé -depuis vingt-quatre heures.</p> - -<p>La foule qui grossissait sans cesse devant la boutique -de M<sup>me</sup> Le Dur, « réquisitionnée » pour la vente du -<i>Moniteur</i> (prussien) <i>de Seine-et-Oise</i>, ne disait que -trop la curiosité et les perplexités patriotiques de la -population de Versailles. L’attitude de la plupart des -officiers allemands qui remplissaient le magasin de la -marchande n’était cependant pas de nature à faire naître -ou à entretenir des illusions. Chaque fois que la porte -de la boutique s’ouvrait, on entendait leurs gros rires -résonner comme un bruit de casseroles.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Le Dur, qui tient encore aujourd’hui le même -cabinet de lecture, le plus achalandé de Versailles -et le mieux pourvu de livres curieux, était alors, en -1870, dans le plein épanouissement d’une savoureuse -et appétissante beauté. Très vive, très enjouée, elle -s’amusait en véritable gamine de Paris, à dire crûment -leur fait à ses clients, dont la plupart parlaient -fort bien le français, et qui, tout en venant chercher -des romans de Paul de Kock, de Pigault-Lebrun, ou -les <i>Mémoires</i> de Casanova, flirtaient volontiers avec la -dame du logis, qui ne craignait nullement de les -« rabrouer » par quelques mots très crus. Les affaires, -du reste, allaient à souhait ; les numéros du <i>Moniteur -de Seine-et-Oise</i> s’enlevaient comme de petits pâtés ; -militaires et civils, allemands et français, privés -de toute autre lecture, attendaient l’apparition de la -feuille officielle avec une égale impatience.</p> - -<p>Ce journal — le seul organe de publicité que -la police prussienne tolérait dans cette ville de -40,000 âmes, complètement isolée de Paris et du -reste de la France, — était rédigé par M. Bamberg, -l’ex-caissier parisien du « fonds des reptiles », appelé -à Versailles par M. de Bismarck pour remplacer M. le -D<sup>r</sup> Lévyson dont les allures avaient déplu au chancelier, -qui voulait un fonctionnaire et non un journaliste, -même officieux.</p> - -<p>Les Prussiens avaient promis tout d’abord de respecter -la liberté de la presse, mais dès leur arrivée, -ils avaient commencé par fourrer en prison le bon -M. Jeandel qui, dans un article mélodramatique de -son <i>Journal de Versailles</i>, s’était apitoyé sur le sort -des soldats de la <span lang="de" xml:lang="de">Landwehr</span>, arrachés à leurs familles, -à leurs foyers, forcés de tuer ou de se laisser tuer. -Une véritable tirade bonne à déclamer à l’Ambigu, -avec <i>tremolos</i> à l’orchestre. L’inoffensif Jeandel ne fit -qu’un séjour très court à la prison Saint-Pierre ; son -journal ne reparut pas.</p> - -<p>Quelques semaines plus tard, l’<i>Union libérale</i>, rédigée -par des écrivains de premier ordre, tels que MM. Scherer -et Bersot, préféra cesser sa publication plutôt que d’insérer -les communications de M. de Brauchitsch.</p> - -<p>La <i>Concorde</i>, journal impérialiste, avait disparu -après le 4 septembre.</p> - -<p>Dans un simple but de spéculation, M. Lévyson, -ancien correspondant parisien de la <i>Gazette de Cologne</i>, -avait imaginé de combler la lacune en faisant paraître -le <i>Nouvelliste</i>. Au bout de quelque temps, cette feuille -se transforma en <i>Moniteur de Seine-et-Oise</i>, organe -officiel.</p> - -<p>L’imprimerie Beau fut mise en réquisition pour l’impression -du journal, et M<sup>me</sup> Le Dur, qui venait de -s’établir à Versailles et paraissait peu experte en -choses politiques, se laissa également « réquisitionner » -pour la vente du <i>Nouvelliste</i> d’abord, et celle du -<i>Moniteur</i> ensuite.</p> - -<p>Sa petite boutique était chaque soir bondée d’officiers -allemands ; c’était le rendez-vous de tous les -gandins et de tous les galantins de l’état-major, qui -papillonnaient autour de la « directrice » et de ses -auxiliaires, deux fraîches enfants de 16 à 18 ans, au -teint de lait et aux lèvres de feu.</p> - -<p>Ce jour-là, le cabinet de lecture de la rue de la Paroisse -avait vu une partie de ses clients habituels arriver -beaucoup plus tôt. Sans qu’ils voulussent en avoir -l’air, tous ces Allemands étaient au fond plus impatients -encore que les Versaillais de savoir ce qui se -passait du côté de Champigny, et le <i>Moniteur</i> pouvait -seul les renseigner d’une manière positive, officielle.</p> - -<p>Vers les cinq heures, un élégant coupé attelé de -deux chevaux pur sang, et portant sur les panneaux -l’écusson de la maison de Hohenzollern, s’arrêta devant -la boutique de M<sup>me</sup> Le Dur.</p> - -<p>Un nègre, en costume oriental, assis sur le siège à -côté du cocher, sauta lestement à terre et ouvrit la -portière.</p> - -<p>Un vieillard ridé, voûté, cassé, affublé d’une perruque, -vêtu de l’uniforme de général avec un grand -cordon en sautoir, sortit de la voiture et entra dans le -cabinet de lecture.</p> - -<p>A la vue du vieux militaire, les officiers formant -groupe sur le trottoir devant la boutique et ceux qui -s’y trouvaient déjà se rangèrent respectueusement et -firent le salut militaire avec cette raideur d’automates -de Vaucanson, que très heureusement tous les règlements -copiés sur le modèle prussien ne parviendront -jamais à inculquer aux officiers français.</p> - -<p>Le vieillard porta la main à sa casquette galonnée -pour répondre à ces saluts ; mais soudain ses yeux -s’allumèrent comme des quinquets lorsqu’il aperçut -les deux jeunes filles, très rieuses et très accortes, qui -se tenaient derrière un comptoir d’acajou, faisant face -à celui où trônait la majestueuse maîtresse de céans.</p> - -<p>Le vieillard détaillait les petites, l’une surtout, une -agréable brunette qui ficelait un paquet attendu sans -impatience, du reste, par un lieutenant de dragons -droit comme un <i>I</i> dans sa tunique bleu clair, tandis -que sa compagne, une boulotte aux regards vifs et à -la chevelure blonde et bouclée, cherchait au milieu des -casiers remplis de livres poudreux le second volume -du <i>Cocu</i>, que lui avait demandé un jeune adjudant.</p> - -<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Sehr nett ! Sehr nett !</i> (très jolie !) fit le vieux général -en faisant claquer sa langue contre son palais… Et, -s’armant d’un binocle, il passa l’inspection de la petite -boutique, les casiers bourrés d’articles de papeterie et -de menus objets, les tables où s’étalaient les gravures, -les livres de messe, les images de sainteté et autres, -les rayons pleins de livres aux couvertures usées, -car la plupart des éditions de M<sup>me</sup> Le Dur datent du -commencement de ce siècle.</p> - -<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Sehr nett ! Sehr nett !</i> répétait le vieillard en -lorgnant de nouveau les deux jouvencelles. Puis, -brusquement, en se mettant en arrêt devant l’imposante -taille et la coiffure à la grecque de M<sup>me</sup> Le Dur… -Oh ! fit-il, voici la belle madame Le Dur, n’est-ce -pas ?… Oh ! on ne m’a pas trompé ; mes compliments, -mes compliments !… Je viendrai tous les jours moi-même -chercher mon journal, si vous le permettez, ma -belle enfant, n’est-ce pas ? Et le galant sur le retour -se mit à tapoter doucement les grosses joues de -la plantureuse « réquisitionnée ».</p> - -<p>Les officiers restaient cois, immobiles, au port -d’armes.</p> - -<p>— Eh bien ! vieux coureur de cotillons ! répondit la -libraire avec cette intonation qu’elle sait donner à ses -réparties, vous plaira-t-il de laisser ma peau tranquille ?</p> - -<p>— Voyons, la belle, ne nous fâchons pas… hé, hé ! -vous me plaisez… <i>beaucoup</i>… Il souligna le mot.</p> - -<p>— Taisez-vous, vieux polisson, s’écria M<sup>me</sup> Le Dur. -Vous n’avez pas besoin de moi… votre maîtresse vous -attend à la porte, dans votre voiture !</p> - -<p>Et elle désigna du geste le nègre habillé à l’orientale.</p> - -<p>Les traits du vieux Don Juan se rembrunirent subitement ; -la plaisanterie n’était guère de son goût. -Il sortit aussitôt, fort mécontent. Quant aux officiers, -ils étaient positivement pétrifiés.</p> - -<p>— Malheureuse ! dit l’un de ces messieurs, portant -l’uniforme de capitaine d’état-major, savez-vous -à qui vous avez osé faire cette insolente réponse ?</p> - -<p>— Non, répondit M<sup>me</sup> Le Dur.</p> - -<p>— Au prince Charles, le propre frère du roi de -Prusse !</p> - -<p>— Eh bien, s’il n’est pas content, il ira le dire à -Rome !</p> - -<p>— Ah ! il s’en gardera bien, fit un jeune hussard. -Son Altesse ne se vante que de ses succès auprès des -dames ; quant aux rebuffades, il les empoche et se -tait.</p> - -<p>— C’est égal, fit le capitaine d’état-major, vous -avez été raide, ma chère… Ah ! enfin, voici le <i>Moniteur</i> -qui arrive !</p> - -<p>Deux ordonnances, escortées de deux gendarmes, -entrèrent dans la boutique de M<sup>me</sup> Le Dur, et déposèrent -plusieurs gros ballots de papier humide encore -et sentant l’encre d’imprimerie.</p> - -<p>Alors un défilé interminable d’acheteurs commença ; -la patronne et ses deux employées n’avaient pas assez -de leurs six mains pour servir la clientèle ; les numéros -s’enlevaient, et les gros sous et les silbergros -s’entassaient dans les tiroirs. Il en fut ainsi jusqu’à -l’heure de la fermeture…</p> - -<hr /> - - -<p>Quand les demoiselles de magasin furent parties et -les volets mis, M<sup>me</sup> Le Dur traversa la cour qui se -trouve derrière la maison et que l’on gagne par la -petite arrière-boutique qui sert aussi de salle à manger -et de chambre à coucher. La sémillante libraire -s’arrêta devant la porte d’un hangar, qui avait dû -jadis servir de remise. Elle tira de sa poche une -grosse clef qu’elle fit tourner dans la serrure ; la porte -s’ouvrit en grinçant. Sur une litière de paille dormait -un gros homme à cheveux gris, coiffé d’un large chapeau -et chaussé de sabots, vêtu, comme les maraîchers -des environs de Paris, d’une blouse jetée par-dessus -sa grosse veste et d’un pantalon de velours à côtes.</p> - -<p>— Allons, père Lienard, dit la libraire en secouant -le dormeur, dépêchez-vous, il est temps.</p> - -<p>Le paysan se frotta les yeux :</p> - -<p>— Ah ! c’est vous, m’ame Le Dur… c’est bon, c’est -bon, on va se lever ; mais j’aurais encore aimé continuer -mon somme.</p> - -<p>— Vous dormirez plus tard, mon brave ; vous avez -le paquet ?</p> - -<p>— Oui, je l’ons, mais j’étions tellement fatigué que -je n’ons pas eu la force de me déshabiller chez le concierge… -et là, dame, vous savez, je l’ons toujours -au même endroit…</p> - -<p>— Eh bien, faites vite ; il est déjà tard.</p> - -<p>— Vous voulez… là, devant vous, m’ame Le Dur ? -oh ! je n’oserons jamais.</p> - -<p>— Allons, mon brave, nous n’avons pas le temps -de nous amuser aux bagatelles… vite, donnez-moi le -paquet…</p> - -<p>— Enfin, puisque vous le voulez… mais là, tournez-vous, -au moins.</p> - -<p>— Est-ce fait ? demanda la libraire au bout de -quelques instants.</p> - -<p>— Ah ! ne vous retournez pas encore ; c’est le moment -le plus <i>inconséquent</i>, dit le paysan, qui avait -tout simplement retiré sa culotte et qui était occupé à -extraire des fonds de l’indispensable inexpressible -deux paquets formant coussins, et composés de journaux -français et de brochures.</p> - -<p>Le paysan remonta tranquillement son pantalon, -après avoir posé les deux paquets par terre.</p> - -<p>— Maintenant, m’ame Le Dur, vous pouvez vous -retourner, fit l’homme, y a pas de danger pour votre -vertu. Le reste va tout seul.</p> - -<p>Et il se mit à tirer d’autres paquets de dessous sa -blouse ; sa grosseur disparaissait et se fondait avec -chaque douzaine de journaux dont il se débarrassait -de la sorte.</p> - -<p>— Là, fit-il, c’est tout.</p> - -<p>— Bien, fit M<sup>me</sup> Le Dur, voici la moitié de la dernière -recette.</p> - -<p>Elle remit une poignée de monnaie à l’homme en lui -disant : « Bonsoir, père Lienard, à demain, et n’oubliez -pas de vider vos culottes chez le concierge, c’est -plus convenable, et cela prendra moins de temps ! »</p> - -<p>Mais le paysan se grattait la tête derrière l’oreille, -comme font ses pareils quand ils ont quelque chose -sur le cœur qu’ils n’osent pas ou ne veulent pas dire -tout de suite…</p> - -<p>— Je m’en vas vous dire, m’ame Le Dur, fit-il -enfin, tant va la cruche à l’eau jusqu’à ce qu’elle se -casse. Eh bien, j’ai bien peur d’être près de la fêlure… -Hier, j’ai vu un mauvais escogriffe, grand comme une -perche, qui m’a suivi depuis la barrière de Buc ; je -faisais celui qui s’en va se promener tranquillement -pour prendre l’air en chantonnant un air du pays : -traderida dera dera… Il a perdu ma piste… Mais, aujourd’hui, -je retrouve mon individu à la même barrière, -qui n’avait l’air de rien ; cette fois, pour varier, -j’ai fait l’homme pressé d’arriver… je marchais au -pas gymnastique en soufflant dans mes doigts… -Brrrou… brrrou ! L’ai-je distancé ?… c’est ce qu’il -faudrait voir, mais j’aime mieux le croire. Bref, m’est -avis qu’on a l’œil sur moi, et comme le père Lienard -n’aime pas les <i>mistoufles</i>, à partir de demain, je restons -<i>cheux nous</i>… Voyez-vous… l’argent c’est bien -joli, mais faut pas que ça revienne trop cher…</p> - -<p>— Allons, à votre aise, père Lienard, dit la libraire, -je trouverai à vous remplacer, je ne suis pas embarrassée…</p> - -<p>Le père Lienard était un malin, il avait flairé dans -« l’escogriffe » de la barrière de Buc, un des limiers -de Stieber.</p> - -<hr /> - - -<p>Depuis quelque temps, les dénonciations pleuvaient -contre M<sup>me</sup> Le Dur ; on la signalait comme tenant, à -partir de huit heures du soir, quand son magasin était -fermé pour tout le monde, une boutique clandestine -de journaux français venant du département de l’Eure, -et qu’on lisait portes closes dans les familles de Versailles, -pour se donner du cœur, se réconforter un peu -en apprenant les gigantesques efforts de Gambetta -pour sauver l’honneur de la patrie, pour faire sortir -de terre des armées innombrables destinées à remplacer -les cohortes de l’empire, prisonnières de l’Allemagne.</p> - -<p>Il était à peu près minuit, quand M<sup>me</sup> Le Dur, qui -couchait dans l’arrière-boutique, fut réveillée par quelques -coups frappés avec violence à la devanture de -son magasin.</p> - -<p>La libraire, tenant un flambeau à la main, apparut -au bout de quelques instants dans un déshabillé nocturne -des plus indiscrets, mais des plus séduisants :</p> - -<p>— Qui frappe ainsi ? dit-elle, qu’est-ce ? le feu est-il -à la maison ?</p> - -<p>Une voix, qu’elle reconnut pour celle du comte -W…<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, un de ses plus assidus clients, répondit :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Nous pourrions écrire son nom en toutes lettres.</p> -</div> -<p>— Ouvrez-moi, il s’agit de choses importantes…</p> - -<p>— Allons, allons, je la connais celle-là, répliqua la -libraire, mais vous vous trompez… M<sup>lle</sup> Élisa<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, c’est -en face.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Quelques « demoiselles » versaillaises, habituées à charmer -avant la guerre les loisirs de la garnison, avaient continué leur « commerce » -avec les Allemands, et elles faisaient florès. Une des plus -connues et des plus courues était une Belge, vigoureusement bâtie, -M<sup>lle</sup> Élisa. Cette horizontale était surtout remarquable par l’ordre et -l’exactitude qu’elle apportait dans l’exercice de son métier. Elle ouvrait -son boudoir à neuf heures du matin, s’accordait deux heures pour -son déjeuner, de midi à deux heures, et se remettait au travail -jusqu’à sept heures. Passé ce délai, la clientèle trouvait porte close, -et malgré les offres les plus séduisantes des officiers, elle se refusait -absolument à toute concession passé l’heure réglementaire. -M<sup>lle</sup> Élisa fit un gros sac pendant l’occupation ; on nous assure -qu’elle est rangée aujourd’hui, mariée, mère de famille, et qu’elle offre -le pain bénit dans l’église de son village.</p> -</div> -<p>— Mais non, je vous assure que j’ai quelque chose -de très grave à vous annoncer ; demain, il serait trop -tard.</p> - -<p>Après tout, le comte W… s’était montré, à plusieurs -reprises, désireux d’épargner des vexations et des ennuis -à la directrice du cabinet de lecture de la rue de -la Paroisse. Peut-être avait-il réellement un avis à lui -donner ? M<sup>me</sup> Le Dur se décida à ouvrir.</p> - -<p>— Attendez, je passe ma robe de chambre, et je -suis à vous.</p> - -<p>— Voici ce dont il s’agit, fit le comte W… J’ai -dîné ce soir chez le préfet. Stieber, directeur de la -police, était parmi les convives. Il a été question d’arrestations -et de perquisitions… On a parlé de vous… -Demain matin des agents viendront fouiller partout -dans votre boutique… On prétend que vous cachez -des journaux français… Est-ce vrai ? Réfléchissez-bien… -Il s’agit du conseil de guerre.</p> - -<p>— Même pour une femme ?</p> - -<p>La sémillante libraire n’avait plus du tout envie de -rire.</p> - -<p>— Vous en avez ? Voyons… répondez, vous n’avez -rien à craindre de moi… Vous savez l’intérêt que je -vous porte… Si vous avez des journaux français, -dites-le moi…</p> - -<p>— Ah ! ma foi, venez… Et, conduisant le comte -dans l’arrière-boutique, M<sup>me</sup> Le Dur lui montra des placards -bourrés jusqu’en haut de gazettes françaises, -de brochures, de proclamations du gouvernement de la -Défense nationale…</p> - -<p>— Eh bien… vous l’échappez belle ; si Stieber avait -découvert ce pot aux roses, demain soir vous partiez -pour l’Allemagne ! Il faut enlever tout cela, mais comment ? -Il y en a une belle charge…</p> - -<p>— Brûlons-les.</p> - -<p>— Vous n’y songez pas, nous mettrions le feu à la -maison… C’est qu’il y en a ! il y en a !…</p> - -<p>M. le comte de W… réfléchit quelques instants :</p> - -<p>— Avez-vous un drap de lit, ou mieux que cela, -des rideaux ?</p> - -<p>— Il y a ceux qui sont aux fenêtres.</p> - -<p>— Eh bien ! arrachons-les… Là… et maintenant qu’ils -sont étalés à terre, nous allons y emballer toutes ces -paperasses… Et journaux, brochures, documents prohibés, -tout fut entassé pêle-mêle dans les deux rideaux, -qu’on noua par les quatre bouts.</p> - -<p>— Je vais appeler mon ordonnance et lui dire de -mettre tout cela dans ma voiture, fit M. de W… Je vous -rends un fameux service tout de même ! et dire que -vous ne m’en remercierez jamais !</p> - -<p>La discrétion nous défend de révéler si réellement -la belle libraire se montra ingrate envers son sauveur…</p> - -<p>Le ballot fut mis dans la voiture du comte… Heureusement -la rue de la Paroisse était déserte. Seuls -deux officiers de uhlans ayant fortement soupé s’époumonnaient -à crier, s’adressant à une fenêtre obstinément -fermée :</p> - -<p>— Mamz’el Éliza ! mamz’el Éliza ! dix thalers, vingt -thalers ! Mais en dépit de ces enchères croissantes, -M<sup>lle</sup> Élisa, qui, toute la journée, avait été surchargée -d’officiers et de soldats, ne donnait pas signe de vie.</p> - -<p>Le lendemain, les sbires de Stieber vinrent en effet -faire une perquisition dans le cabinet de lecture de -M<sup>me</sup> Le Dur. Ils remuèrent et bouleversèrent les casiers, -les rayons, fouillèrent partout, même sous le lit, mais -ils ne trouvèrent rien.</p> - -<p>Il était dit que M<sup>me</sup> Le Dur jouerait encore un autre -tour à la police prussienne.</p> - -<p>Un jour, elle vit se glisser dans sa cour un gaillard -dont les vêtements en lambeaux et la figure défaite -n’indiquaient que trop un fugitif.</p> - -<p>L’individu raconta à M<sup>me</sup> Le Dur qu’il était franc-tireur, -que les policiers de Versailles le traquaient, -que si on le tenait son compte serait vite fait. Il supplia -la libraire de le cacher quelque part.</p> - -<p>Elle le fit entrer dans une petite remise et lui apporta -des vêtements bourgeois.</p> - -<p>Dans la soirée, un vieil attaché militaire allemand -vint fumer, comme d’habitude, son cigare dans le -cabinet de lecture de la rue de la Paroisse.</p> - -<p>Au moment où il allait se retirer, — comme il n’y -avait plus personne dans la boutique, — M<sup>me</sup> Le Dur -lui dit :</p> - -<p>— Colonel, êtes-vous homme à garder un secret ?</p> - -<p>— Mais oui.</p> - -<p>— Et à sauver, au besoin, un ennemi ?</p> - -<p>— A mon âge, on n’a plus soif de sang… Qu’y a-t-il -à votre service, chère madame ?</p> - -<p>— Eh bien, colonel… fit M<sup>me</sup> Le Dur, très émue, -j’ai là, au fond de ma cour, dans une remise, un franc-tireur -que je cache par charité, par pitié… Si on l’attrape, -le pauvre homme sera fusillé… Il a une femme, -des enfants…</p> - -<p>— Chut !… pas si haut, interrompit le vieux colonel… -Allez vite chercher cet homme… La nuit est -sombre, dites-lui qu’il m’accompagne sans crainte…</p> - -<p>La bonne M<sup>me</sup> Le Dur, folle de joie de sauver la -vie à un compatriote, courut annoncer au fugitif qu’il -allait pouvoir s’échapper.</p> - -<p>Elle le ramena par la main devant le colonel :</p> - -<p>— C’est toi, fit celui-ci en s’adressant à l’homme… -Je te prends à mon service comme brosseur… Ne te -trahis pas.</p> - -<p>Le franc-tireur suivit son nouveau maître jusqu’à -Orléans.</p> - -<p>Là, trouvant l’occasion de rejoindre les lignes -françaises, il disparut.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c12">XII</h2> - -<p class="d">La police prussienne à Versailles redouble d’activité. — Communications -secrètes entre Paris et les Allemands. — Emprisonnement de -MM. de Raynal et Harel. — Perquisitions chez M. Alaux. — Son -arrestation. — Les menaces de M. Stieber. — Incarcération de -M. Rameau et de deux de ses adjoints. — Les petites spéculations -d’un préfet prussien. — Un colonel prussien déguisé en franc-tireur -chez le général Trochu. — Jules Favre à Versailles. — Il -loge, sans le savoir, chez le chef de la police. — M. de Bismarck -le fait garder à vue et Stieber trouve moyen de lui enlever ses -journaux. — La proclamation de l’Empire allemand. — Les dames -Stieber arrivent à Versailles. — Départ des Allemands.</p> - - -<p>La fin du siège de Paris fut marquée par un redoublement -extraordinaire d’activité et de zèle de la part -de la police du quartier général.</p> - -<p>Stieber était sur les dents. L’espionnage avait été -organisé avec ce soin minutieux et cette méthode -scientifique que les Allemands du Nord appliquent à -toutes choses. La police de campagne avait embrigadé -de préférence ceux qu’un long séjour à Paris ou dans -les environs, en qualité d’ouvriers, de commis ou -d’employés, avait familiarisés avec les lieux et la -langue française. Ces espions, qui, la plupart, avaient -des accointances secrètes dans la capitale assiégée, -réussissaient assez facilement à traverser les lignes, -et allaient souvent passer quatre ou cinq jours dans -Paris. Ils revenaient avec des dépêches qu’on apportait -immédiatement à M. de Bismarck<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Quand Félix Pyat -annonça dans le <i>Combat</i> l’ouverture d’une souscription -pour donner un fusil d’honneur à celui qui tuerait -le roi de Prusse, la police redoubla de surveillance -autour de la personne de Sa Majesté, et des perquisitions -domiciliaires avaient lieu chaque jour, n’aboutissant -le plus souvent qu’à la découverte d’une canne -à épée ou de quelque journal français que les agents -de M. Stieber saisissaient avec une véritable joie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Les espions prussiens faisaient aussi passer des renseignements -avec la correspondance des diplomates étrangers. Voici ce que relate -dans son journal le D<sup>r</sup> Busch, à la date du 20 décembre : « Au -thé, Halzfeld me dit qu’il avait entre les mains, au sujet de l’état -des choses à Paris, un papier qui était sorti avec la correspondance -de Washburne. Il était parvenu à le déchiffrer, sauf quelques mots. -Il me le montra, et, réunissant nos lumières, nous parvînmes à le -comprendre. <i>Les renseignements semblaient donnés en connaissance -de cause, et conformément à la vérité.</i> »</p> - -<p>Il n’était, du reste, pas très difficile de sortir de Paris. M. Gack -père nous a raconté qu’un jour il vit un char chargé d’un tonneau -s’arrêter devant son restaurant, à la tombée de la nuit. Il en sortit -son fils, qui était dans un régiment de marche parisien. Un officier -prussien, habitué de la maison, l’aperçut ; il lui donna une heure pour -regagner les lignes françaises, — comme il était venu, — caché dans -son tonneau.</p> -</div> -<p>La terreur policière pesait donc sur les Versaillais. -Des actes arbitraires les plus révoltants rappelaient aux -habitants du chef-lieu de Seine-et-Oise sous quel régime -ils vivaient.</p> - -<p>Un matin, deux jeunes magistrats, MM. de Raynal -et Harel, furent emprisonnés, menacés d’être fusillés -et finalement conduits dans la forteresse de Minden.</p> - -<p>Leur crime ?</p> - -<p>M. de Raynal, qui habitait la même maison que -M. de Moltke, tenait une sorte de journal des événements -qui s’accomplissaient sous ses yeux. Le carnet -dans lequel il écrivait ses notes fut découvert par -un agent secret ; aussitôt une accusation d’espionnage -et de connivence avec l’ennemi fut dressée contre le -jeune magistrat.</p> - -<p>M. Harel se trouva impliqué dans cette affaire parce -que, malgré les tentatives doucereuses du lieutenant -de police Zerniki et les apostrophes brutales de -M. Stieber, il se refusa à donner des renseignements -qui auraient pu charger son ami et collègue.</p> - -<p>La situation de ces deux jeunes gens, très aimés à -Versailles, avait provoqué de nombreuses interventions -et interversions.</p> - -<p>Stieber recevait les pétitionnaires avec des railleries -cruelles : — « Ce pauvre M. de Raynal, disait-il en -soupirant, il aura une balle dans le front. C’est malheureux, -il faut un exemple, et pourtant je le regretterai ! -J’ai lu son <i>Journal</i> ; il me plaît beaucoup, ce -jeune homme ; s’il en réchappe, je lui donnerais volontiers -une de mes filles en mariage… Ah ! c’est vrai, -il est marié depuis peu… reprenait l’implacable policier. -Alors, c’est doublement dommage. »</p> - -<p>Heureusement que ni M. de Raynal ni M. Harel -n’eurent de « balle dans le front » ; ils en furent quittes -pour une détention de quelques semaines ; mais un -journaliste, M. d’Alaux, n’échappa au conseil de guerre -et à ses conséquences que grâce à la conclusion de -l’armistice. Cet écrivain avait assisté aux débuts de -l’invasion. Chargé par le <i>Journal des Débats</i> de suivre -l’armée du Rhin, au lieu de rentrer à Paris, il attendit -la suite des événements à Versailles, où il comptait -beaucoup d’amis. Laissons-le raconter lui-même ses -aventures :</p> - -<p>« Le 27 décembre 1870, écrit-il à M. Delerot, je passais -la soirée avec vous chez notre ami M. Scherer ; vous -m’avertîtes de me mettre en règle avec certain arrêté -récent de la police allemande, qui enjoignait aux personnes -étrangères à la ville de se procurer une carte -de séjour, qui était délivrée par un officier prussien. -Il était convenu que deux d’entre vous, le lendemain, -me serviriez de répondants à la mairie.</p> - -<p>« Le lendemain, en m’éveillant, je maudissais et -cherchais les moyens d’éluder la nécessité de cette -sortie, souffrant que j’étais de douleurs rhumatismales -aiguës, compliquées d’une angine, quand un bruit de -pas et de crosses de fusils retentit dans mon escalier -et s’arrêta à ma porte. On frappa. J’ouvris. Une espèce -d’argousin, dans le costume râpé traditionnel, me demanda -mes papiers. Cet argousin n’était rien moins -que le lieutenant de police Zerniki, qui, pour la circonstance, -avait pris le costume de l’emploi. Je lui -remis mon passeport, et comme je n’étais pas habillé, -j’allais me coucher, quand il m’invita à le suivre ; le -mot « correspondant des <i>Débats</i> » qu’il avait lu sur -mon passeport paraissait l’avoir surexcité singulièrement. -Il ouvrit les tiroirs d’une commode, à peu près -seul meuble de ma chambre, et prit tous les papiers -qu’il y trouva, y compris quelques feuillets pelotonnés -de papier pelure qui avaient servi d’enveloppe à de -menus objets. Il y découvrit aussi un numéro du -<i>Gaulois</i> sur lequel notre ami Scherer avait un jour -tracé plusieurs fois son nom. J’avais gardé ce numéro -parce qu’il contenait le premier récit qui me fût parvenu -sur la révolution du 4 Septembre.</p> - -<p>« La vue du <i>Gaulois</i> provoqua sur la physionomie de -l’agent un mélange de colère et de triomphe. Il me -dit :</p> - -<p>« — Vous connaissez M. Angel de Miranda ?</p> - -<p>« — Non.</p> - -<p>« — Oh ! oui, vous le connaissez ! Habillez-vous -vite ! »</p> - -<p>« Je n’appris que plus tard qu’à propos d’articles -du <i>Gaulois</i> cet écrivain avait eu maille à partir avec -la police prussienne. Arrêté à Versailles, il avait été -interné en Prusse, d’où il avait réussi à s’évader ; et -le récit qu’il avait publié de son aventure n’était rien -moins que flatteur pour la police prussienne.</p> - -<p>« Zerniki sortit un instant, mais revint précipitamment, -comme s’il avait oublié un détail essentiel -dans ses perquisitions : il souleva mes couvertures, -mes draps et mes matelas, qu’il jeta par terre. Or, -entre le sommier et le matelas, j’avais l’habitude de -mettre, en me couchant, à portée de ma main, les -livres ou papiers que je voulais lire dans mon lit, et -ce matin-là il s’y trouvait un calepin contenant un -fouillis de notes de toute nature, où j’avais inscrit, -entre autres choses, différentes mentions de mon passage -à travers l’armée allemande, de Rethel à Sedan -et en Belgique. L’argousin faillit pousser un cri de -joie et me dit d’un air de satisfaction visible :</p> - -<p>« — Allons, marchons !… »</p> - -<p>« Je lui demandai, vu mes douleurs rhumatismales, -de donner l’ordre à ses hommes de ne pas me faire -marcher trop vite.</p> - -<p>« — Soyez tranquille, on va vous mettre au chaud.</p> - -<p>« — Monsieur a le mot pour rire, lui dis-je, sans -daigner insister sur ma prière.</p> - -<p>« Et comme je descendais assez bien les premières -marches : « Tenez ! reprit-il, voilà que cette -petite promenade vous fait déjà du bien ! »</p> - -<p>« Il resta chez moi pour continuer ses fouilles, mais -du haut de l’escalier il avait donné en allemand une -recommandation au chef de l’escorte. Je n’en compris -le sens qu’à l’arrivée à la prison. Sur l’aveu que j’avais -fait de ma difficulté à marcher, il avait jugé piquant -de donner l’ordre qu’on me fît faire un trajet au moins -quadruple en longueur ; car de la rue des Tournelles, -où je demeurais, au lieu de me faire descendre vers -la rue Saint-Pierre, on me fit préalablement remonter -jusqu’à la grille de Satory.</p> - -<p>« Je dois dire que mon escorte se modelait sur mon -pas très lent avec un air de patience ennuyée. La -ville était à cette heure à peu près déserte. Ce surcroît -de trajet m’était d’autant plus pénible que -la rue était couverte de verglas et de neige fondue… »</p> - -<p>Ce fut Stieber lui-même que l’on chargea de l’instruction.</p> - -<p>Le grand maître de la police présenta au journaliste -quelques feuillets de papier pelure contenant des projets -d’articles et de correspondances pour le <i>Journal -des Débats</i>.</p> - -<p>Dans l’une, M. d’Alaux racontait le viol d’une femme -de Rethel par un officier prussien, et dans une autre -M. d’Alaux défendait la théorie de la levée en masse -contre l’ennemi.</p> - -<p>— Je n’ai fait, répondit-il, que demander à mes compatriotes -d’agir comme vous avez agi vous-mêmes -en 1813.</p> - -<p>— Nous en avons fusillé pour moins que cela, dit -Stieber ; et sur l’ordre du lieutenant Zerniki, le malheureux -journaliste fut reconduit dans un cachot très -sombre et très humide, où, sans la généreuse assistance -d’un citoyen de Versailles, M. Hardy, la providence -des prisonniers, il serait mort de froid. Enfin, le 2 février -M. d’Alaux fut mis en liberté, après trente-six -jours de détention.</p> - -<p>Le maire de Versailles, l’indomptable M. Rameau, et -deux de ses adjoints furent également emprisonnés. -Ce fut dans une cellule de la rue Saint-Pierre que le -premier magistrat municipal de Versailles vit lever -l’aurore de l’année 1871, succédant à l’année terrible -1870. Son incarcération rappelle à s’y méprendre les -histoires de brigands calabrais, qui tiennent les voyageurs -sous clef jusqu’au payement d’une rançon. M. de -Brauchitsch, qui joignait l’utile à l’agréable, s’était associé -avec un fournisseur allemand nommé Baron, dont -il voulut imposer les services à la municipalité par la -création d’un « entrepôt » de marchandises que la -ville devait tenir à la disposition des autorités allemandes -pour le cas de disette. C’était une fantaisie -administrative de M. le préfet de Seine-et-Oise, soufflée -par son associé, car les denrées de toute espèce ne -manquaient pas à Versailles. Mais le pacha Brauchitsch -avait ordonné d’établir l’entrepôt jusqu’au -8 décembre au plus tard ; il fallut obéir. Les négociants -de Versailles se constituèrent en syndicat au capital -de 300,000 francs ; seulement, au lieu de traiter avec -le sieur Baron, ils passèrent un contrat avec un autre -fournisseur également allemand, M. Hischler, qui, -accompagné de deux négociants délégués par leurs collègues, -partit pour Mannheim afin d’y acheter les denrées : -café, sucre, bougies, farines, sel, etc.</p> - -<p>Le sieur Baron et le préfet Brauchitsch étaient roulés. -Mais ils se vengèrent.</p> - -<p>Un agent de police fut expédié le long de la ligne de -Lagny à Reims, avec l’ordre pour les chefs de gare et -les commandants d’étapes, de retenir sous différents -prétextes le convoi destiné au syndicat versaillais, et de -susciter des difficultés, de façon à empêcher les denrées -d’être rendues à Versailles pour le délai du 8 décembre.</p> - -<p>Cette petite machination réussit.</p> - -<p>A chaque instant le malheureux convoi était entravé -dans sa marche ; tantôt les permis n’étaient pas en -règle ; tantôt il fallait laisser passer un train militaire ; -à une station, il n’y avait pas d’eau pour la locomotive, -etc., etc.</p> - -<p>En apprenant — ce qu’il savait fort bien — que le -8 décembre l’entrepôt n’était pas ouvert, conformément -à ses prescriptions, M. de Brauchitsch entra dans -une grande colère, et malgré toutes les objections, -toutes les raisons qu’on fit valoir, l’associé du sieur -Baron frappa la ville de Versailles d’une amende de -50,000 francs pour ce retard dont il était la cause !</p> - -<p>M. Rameau se refusa avec la plus grande énergie à -subir cette pénalité injuste, préférant se laisser incarcérer -avec ses adjoints.</p> - -<p>Mais les membres du syndicat voulurent éviter une -plus longue captivité à des magistrats qui s’étaient -acquis l’estime générale. Ils payèrent de leurs deniers -la rançon de leurs édiles, qui purent, après quelques -jours de repos forcé, reprendre leurs fonctions.</p> - -<hr /> - - -<p>Tandis que la police « stiebérienne » veillait avec -tant de rigueur sur les relations possibles des habitants -de Versailles avec les Parisiens, elle inondait la -capitale assiégée de ses espions ; grâce à l’inexpérience -des jeunes gardes mobiles et des gardes nationaux, -les émissaires arrivaient assez facilement à -rompre la ligne des avant-postes et des grand’gardes, -à l’aller et au retour, surtout dans les derniers temps -du siège, où la démoralisation s’était emparée des -troupes régulières, et où le froid tout à fait extraordinaire -de l’hiver contribuait aussi à relâcher la surveillance. -Parmi les agents secrets que Stieber envoyait -ainsi dans la capitale, se trouvaient non seulement des -hommes de la police, mais aussi des officiers de l’armée.</p> - -<p>Un colonel, S…, d’origine française, élevé dans ce -que l’on appelle à Berlin la « Colonie » des anciens -réfugiés de l’Édit de Nantes, parlant notre langue avec -toutes ses nuances et ses expressions d’argot, s’était -fait sous ce rapport une réputation spéciale.</p> - -<p>Tantôt déguisé en Don Juan de barrière, avec une -blouse blanche (l’Alphonse n’était pas encore inventé), -tantôt en chasseur de chiens « pour gigots », profession -très lucrative pendant l’hiver de 1870, il s’insinuait -dans les faubourgs parisiens et revenait avec des -journaux et des renseignements sur les tendances de -la population des quartiers excentriques.</p> - -<p>Grâce aux indications du colonel S…, M. de Bismarck -pouvait prévoir qu’en laissant les armes à la -garde nationale de ces faubourgs il rendait possible -et inévitable un soulèvement anarchiste.</p> - -<p>Dans un des premiers jours de janvier, cet émissaire -fit le pari avec quelques officiers, non seulement de pénétrer -dans Paris, mais de parler au général Trochu.</p> - -<p>La gageure fut tenue.</p> - -<p>Justement il y avait à l’ambulance du Château un -franc-tireur de la « branche de houx » très grièvement -blessé. Le bataillon de la « branche de houx » était composé -d’artistes, de littérateurs, etc., commandés par un -romancier de talent, M. Paul Mahalin. L’équipement -était un peu théâtral et rappelait le costume de Fra -Diavolo, ce qui n’empêchait pas les « branches de houx » -de faire très crânement leur devoir dans de nombreuses -escarmouches et reconnaissances du côté de Rueil et -de la Malmaison, où ils étaient campés. C’est dans une -de ces rencontres que le franc-tireur couché dans -l’ambulance du Château avait été blessé et fait prisonnier.</p> - -<p>En vertu d’une réquisition du chef de la police, le -directeur de l’ambulance dut livrer à un agent les vêtements -et les papiers du Français moribond.</p> - -<p>Le même jour les Krupp tonnaient avec violence, -car le bombardement de Paris, depuis si longtemps -annoncé, venait de commencer, à la grande joie des -pieux pasteurs et des sensibles dames de Berlin, qui -demandaient à cor et à cri l’anéantissement de Babylone ; — le -même jour, le poste des gardes nationaux -de marche placé près du pont de Sèvres assistait à la -scène suivante :</p> - -<p>Quatre soldats prussiens poursuivaient un individu -vêtu en franc-tireur ; ce dernier, après avoir échappé -miraculeusement aux coups de fusil<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> de ses persécuteurs, -se précipita dans la Seine et traversa le fleuve -à la nage, se souciant fort peu de la température glaciale -de la rivière. Arrivé sur l’autre rive, le franc-tireur -se jeta dans les bras du chef de poste et l’embrassa -en criant : <i>Vive la France !</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Parbleu ! les dreyse étaient chargés à poudre.</p> -</div> -<p>On le conduisit dans une maison que les obus avaient -à moitié effondrée et où les hommes de garde avaient -installé leur campement ; on lui offrit du cognac et il put -se chauffer à l’aise devant un grand feu.</p> - -<p>— Il faut, dit le franc-tireur, que je voie le gouverneur -de Paris, j’ai des renseignements de la plus haute importance -à lui confier ; faites-moi accompagner par -deux de vos hommes, capitaine ; il est juste que je me -montre à lui entouré de mes sauveurs.</p> - -<p>Le capitaine ne voulut laisser à personne l’honneur -de présenter au gouverneur de Paris un Français miraculeusement -échappé, sous ses yeux, aux balles de -l’ennemi.</p> - -<p>Il remit le poste au lieutenant et tous deux partirent -pour le Louvre.</p> - -<p>En franchissant la porte d’Auteuil, ils durent se jeter -à plat ventre pour éviter d’être atteints par les -éclats d’un gros obus lancé par les batteries de Meudon. -Dans le village d’Auteuil et sur le quai, ils trouvèrent -les traces des projectiles allemands, dont les -gamins et les gardes nationaux étaient occupés à ramasser -les éclats. D’autres gardes jouaient au classique -bouchon sans se préoccuper du péril. En route, le -franc-tireur raconta son odyssée. Il avait été blessé, fait -prisonnier, et il s’était échappé de l’ambulance au moment -où il allait être transféré en Allemagne.</p> - -<p>Trois jours il avait erré sans manger, dans les bois ; -il s’était ainsi rapproché de la Seine, quand ces « gredins -de Prussiens » l’avaient surpris.</p> - -<p>— Vous avez eu bigrement de la chance, lui dit -le capitaine, car ces jean-f… vous ont envoyé une -quinzaine de coups de fusil au moins.</p> - -<p>— Bah ! répondit le franc-tireur en souriant dans sa -moustache…</p> - -<p>Dans son spacieux cabinet du Louvre, debout -devant la cheminée, où brûlait un grand feu de -bois, le gouverneur de Paris dictait un ordre à un jeune -aide de camp qui écrivait, assis à une immense table -chargée de paperasses, de cartes, de plans. D’autres -aides de camp allaient et venaient, glissant quelques -mots à l’oreille du général Trochu, qui y répondait -par un mouvement de tête indiquant son approbation.</p> - -<p>— Mon général, fit à voix basse un des officiers, il y -a là un franc-tireur qui arrive en droite ligne de Versailles ; -il a des communications importantes à vous -faire, à ce qu’il dit.</p> - -<p>— Peuh ! Ce sera encore quelque historiette insignifiante, -fit le général ; mais faites entrer.</p> - -<p>Le franc-tireur et son compagnon furent introduits -auprès du gouverneur de Paris.</p> - -<p>Nous ne savons pas quels furent les renseignements -qu’il put fournir au général ; ce que nous pouvons -assurer, c’est que vingt-quatre heures plus tard, à -Versailles, M. le colonel S… remettait à Stieber des -renseignements très précis et très authentiques sur les -forces de la capitale et les probabilités de la capitulation -prochaine. Nous savons aussi que cette nuit-là, -tandis que l’écho apportait le bruit du bombardement, -il y eut un grand souper de quinze couverts aux -Réservoirs, qui se prolongea jusqu’au matin. C’était -le prix du pari gagné par le colonel S…</p> - -<hr /> - - -<p>Trois semaines plus tard, Jules Favre arrivait à Versailles -négocier la reddition de Paris. Au pont de Sèvres, -on le fit monter dans une vieille voiture conduite par -un cocher qui était un agent secret de Stieber.</p> - -<p>M. de Bismarck avait recommandé à son chef de -police de surveiller M. Favre de très près.</p> - -<p>Stieber montra en cette occasion les ressources d’un -policier hors ligne : il prépara une chambre pour -M. Jules Favre dans la maison même où la police -prussienne avait établi ses bureaux. Le ministre français -y fut mené à son insu, et, sans se douter de rien, -pendant tout le temps qu’il passa à Versailles, il coucha -dans le lit du lieutenant de mouchards, Zerniki !</p> - -<p>Stieber, qu’il ne connaissait pas et dont il ignorait les -fonctions, lui préparait son thé.</p> - -<p>En arrivant à la maison du chef de police, M. Jules -Favre fut reçu par le commissaire Kaltenbach, dont -l’air paterne et débonnaire n’inspira pas la moindre méfiance -au ministre de la Défense nationale. Kaltenbach -jura ses grands dieux qu’il ne pouvait y avoir pour -un bon Français et un enfant de Versailles de plus -grand honneur que d’abriter sous son toit un homme -aussi illustre que le grand avocat.</p> - -<p>Jules Favre se laissa si bien prendre au piège, que, -dans la conversation qu’il eut avec le prétendu bourgeois -de Versailles, il laissa échapper plusieurs renseignements -précieux sur la situation de Paris. Le -collaborateur de Stieber les fit aussitôt transmettre à -M. de Bismarck.</p> - -<p>Celui-ci tenait absolument à savoir au juste ce qui -se passait dans la capitale avant d’engager les négociations.</p> - -<p>Dès que le ministre français fut installé au deuxième -étage de la maison du boulevard du Roi, M. de Bismarck -appela le chef de la police et lui dit :</p> - -<p>— Jules Favre doit avoir emporté des journaux -de Paris pour les lire en route… Il faut que vous -me les procuriez. Je n’ai pas encore reçu le courrier -de ce matin…</p> - -<p>Stieber réfléchit un instant :</p> - -<p>— Vous les aurez, répondit-il, et il retourna chez -lui en réfléchissant.</p> - -<p>Dans une lettre à sa femme, Stieber raconte que -l’idée lui vint d’enlever tout le papier des water-closet -et de défendre à son personnel d’en donner, afin -d’obliger M. Jules Favre à se servir de ses journaux, -quand les besoins de la digestion se feraient sentir.</p> - -<p>Ce qu’il avait prévu arriva.</p> - -<p>Le ministre français dut employer le papier qu’il -avait dans ses poches.</p> - -<p>Et dès qu’il eut quitté les lieux d’aisance, le chef de -la police courut s’emparer non seulement de tout ce qui -restait des journaux parisiens du jour, mais aussi de -ce qui avait été employé.</p> - -<p>Les endroits maculés furent lavés, et le tout fut sur-le-champ -envoyé à M. de Bismarck.</p> - -<p>La surveillance exercée par les agents de la police -secrète sur le ministre français fut telle, qu’il fut -impossible à un véritable habitant de Versailles -d’approcher de M. Jules Favre pour l’avertir du traquenard -dans lequel on l’avait fait tomber.</p> - -<p>Ce ne fut qu’à son second voyage que le négociateur -français put être mis sur ses gardes, et qu’il -observa la réserve qu’il fallait.</p> - -<hr /> - - -<p>La veille du 18 janvier, jour choisi pour la proclamation -de l’empire allemand, la police secrète fut -toute la journée et toute la nuit sur pied. Versailles -était plein de princes allemands, de grands personnages, -de hauts dignitaires sur la vie desquels il -fallait spécialement veiller. Si la fête préparée dans la -Galerie des Glaces allait être interrompue par quelque -bombe lancée du dehors, quelle responsabilité pour le -chef de la police de campagne !</p> - -<p>Stieber fit expulser des ambulances toutes les personnes -qui lui parurent suspectes, et il ordonna à ses -agents de dresser une liste très minutieuse et très détaillée -de tous les habitants de Versailles. Chacun fut -tenu, sous peine de la prison, de remplir un formulaire -indiquant son âge, sa parenté, sa profession, ses antécédents, -etc. « Les dames, écrit le policier à sa femme, -trouvent inouï que j’exige la déclaration exacte de -leur âge. Elles disent que je suis un homme méchant… -Si par hasard tu avais encore quelques craintes -au sujet de ma vertu, tu peux être rassurée maintenant. -Il n’est pas une femme de Versailles qui ne me -voue aux gémonies et ne me déteste comme le péché<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Le 24 décembre, Stieber écrivait déjà de Versailles à sa « chère -bonne femme » : « On ne se figure pas la haine que nous portent les -Français. Les femmes sont encore plus surexcitées contre nous que les -hommes. Ah ! nous ne comprenons vraiment pas qu’on puisse croire -que nous fassions la cour aux Françaises. Une Française cracherait à la -figure de la femme qui oserait nous adresser un sourire. Soyez tranquille. -Avec la meilleure volonté du monde, il ne nous est pas possible -de commettre la moindre infidélité… »</p> -</div> -<p>La cérémonie de la proclamation de l’empire allemand -se passa sans incident. Tandis que le roi, -entouré de son cortège de princes allemands, allait, -le casque à la main, prendre place sous le dais -orné de drapeaux militaires placé en face de l’autel -dressé dans la somptueuse galerie du château de Versailles ; -que les pasteurs luthériens, en robe noire, -psalmodiaient leurs tristes cantiques d’allégresse, et -que l’assistance proclamait Guillaume « empereur d’Allemagne -<i>au nom de Dieu</i> », les habitants de Versailles -se calfeutraient soigneusement dans leurs logis, -bien décidés à ne pas sortir de toute la journée.</p> - -<p>Pendant l’armistice, Stieber, probablement pour soulager -cette fidélité forcée qui lui pesait tant, fit venir -à Versailles sa femme et une de ses filles.</p> - -<p>Ces deux dames — particulièrement la plus jeune — furent -très courtisées par les beaux messieurs de -l’état-major. Elles tenaient salon, recevaient chaque -soir, donnaient de petites fêtes, pendant que papa Stieber -était toujours par voies et par chemins, à la piste de -ceux qui auraient pu en vouloir à la vie du nouvel -empereur et à celle de M. de Bismarck.</p> - -<p>Le 9 mars, le chancelier quitta Versailles, et le chef -de la police prussienne put enfin « remercier Dieu -à deux genoux d’être délivré de cette sensation pénible -de se tenir constamment sur ses gardes, un -revolver chargé dans sa poche… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c13">XIII</h2> - -<p class="d">Les mandements des évêques en 1874. — M. d’Arnim et le duc Decazes. — Origines -de la querelle entre M. de Bismarck et -M. d’Arnim. — M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier -ses mémoires secrets sur le Concile. — La colère de M. de Bismarck -et la disgrâce de M. d’Arnim. — M. Beckmann et ses fonctions -à l’ambassade allemande. — M. Beckmann à l’œuvre. — Comment -se font les coups de Bourse. — Le prince de Hohenlohe, -successeur de M. d’Arnim. — La police secrète à Carlsbad. — Arrestation -de M. d’Arnim. — Son procès. — Un mot de -Landsberg sur Beckmann. — Landsberg accusé d’avoir collaboré -au <i>Figaro</i>. — Un article de la <i>Nouvelle Revue</i>. — Duel de -Beckmann et de Landsberg. — L’achat de la <i>Correspondance -française</i> lithographiée. — La police secrète féminine. — M<sup>me</sup> de -Kaula.</p> - - -<p>M. le comte d’Arnim, ambassadeur de Sa Majesté -l’empereur d’Allemagne auprès de la République -Française, venait de rentrer d’une longue conférence -qu’il avait eue au quai d’Orsay avec M. le duc Decazes -au sujet de l’attitude des évêques des départements de -l’est, qui, par leurs mandements du carême de 1874, -dirigés contre le <i lang="de" xml:lang="de">Kulturkampf</i> qui sévissait alors de -l’autre côté du Rhin, avaient suscité de graves difficultés -diplomatiques entre le vainqueur et les vaincus -de 1870. L’entretien entre le représentant allemand -et le souple ministre du maréchal de Mac-Mahon avait -duré deux heures. La figure fine et blême du comte, -encadrée d’une longue barbe grise s’étalant en éventail -sur la poitrine, portait les traces visibles d’une -grande fatigue.</p> - -<p>Le diplomate allemand n’était pas seul dans son -cabinet du premier étage de l’hôtel de la rue de Lille. -Il causait avec un personnage d’assez grande taille, -mince et élancé, de figure intelligente, à laquelle des -cheveux prématurément grisonnants et une petite -moustache presque blanche, taillée en brosse, donnaient -un cachet particulier.</p> - -<p>L’interlocuteur de M. d’Arnim était un journaliste -bien connu, non seulement en Allemagne, mais aussi -dans un certain clan d’hommes de lettres français qu’il -avait fréquentés avant la guerre, et qui, à cause de -son attitude correcte pendant les événements, continuaient -volontiers avec lui les anciennes relations, -malgré la différence de nationalité, persuadés avec -raison que M. E. Landsberg était incapable d’une indélicatesse.</p> - -<p>Quelques années avant la guerre, M. Landsberg -avait créé une correspondance autographiée destinée -aux journaux allemands. En 1874, la <i>Correspondance</i> -<i>française</i> était devenue pour ces organes une source -d’informations indispensable ; elle faisait autorité au -point de vue des appréciations sur la France. Sans être -précisément officieux, M. Landsberg fréquentait assidûment -l’ambassade, et avec le temps, des relations -assez intimes s’étaient établies entre le journaliste et -M. d’Arnim, qui, à ses heures, aimait aussi à manier -la plume du polémiste et rédigeait volontiers ses -rapports en style de feuilleton.</p> - -<p>— Oui, mon cher docteur, fit M. d’Arnim continuant -une conversation commencée, pour le moment, j’ai -complètement le dessous. M. de Bismarck ne me -pardonne pas d’avoir adressé directement et sans sa -permission un mémoire à S. M. l’empereur pour -le prévenir des périls qui menaceraient la dynastie -des Hohenzollern si la République, encouragée par -l’attitude bienveillante de l’Allemagne, prenait pied en -France et s’étendait sur le reste de l’Europe. Les -d’Arnim ont toujours correspondu directement avec -les rois de Prusse, alors que les Bismarck plantaient -leurs choux du côté de Schœnhausen et n’étaient pas -encore admis à la cour… Bref, le chancelier est furieux, -il vient d’obtenir mon rappel de Paris.</p> - -<p>— Mais j’ai entendu dire que Votre Excellence doit -aller à Constantinople.</p> - -<p>— En effet, cette compensation m’a été promise -pendant mon séjour à Berlin, il y a trois mois ; le brevet -devait m’être expédié ; mais au lieu de ce document -j’ai reçu une lettre où cet orgueilleux hobereau me -traite comme si j’étais son garçon de peine ; il me reproche -d’avoir une opinion à moi et d’oser la manifester ; -il voudrait que je me borne à faire ses commissions. -Merci ! se faire cirer les bottes par un comte d’Arnim, -« Otto le Fou »<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> n’est pas dégoûté. Non content -de cela, il fait répéter dans ses journaux un propos -qu’il aurait tenu sur moi : « Arnim peut aller à Constantinople -et s’imaginer qu’il fera de la politique -chez les Turcs, cela ne tire pas à conséquence. » -Vous comprenez que dans ces conditions il m’était -impossible d’accepter cette ambassade. Je vais donc -rentrer dans la vie privée, mais je ne compte nullement -me croiser les bras. M. de Bismarck veut la guerre -publique au lieu de la lutte sourde qui depuis plusieurs -mois est engagée entre nous. A son aise ! -Le monde jugera ! J’ai mon plan de campagne et -mes munitions. D’abord, il faut que l’on sache qui de -nous deux est le véritable homme d’État, c’est-à-dire -lequel a su prévoir les événements à distance avec -toutes leurs conséquences. J’ai là de quoi le tuer moralement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Surnom donné à M. de Bismarck par ses camarades, lorsqu’il -étudiait à l’université de Gœttingue.</p> -</div> -<p>Le comte détacha sa chaîne de montre de la boutonnière -de son gilet, prit une petite clef en or qui se -trouvait parmi les breloques et ouvrit un tiroir de son -secrétaire. Il en tira un dossier assez volumineux se -composant de feuilles de papier ministre couvertes -d’une écriture large et distincte, avec de grandes -marges.</p> - -<p>— Voici, reprit le comte, des copies de rapports et -de mémoires que j’ai adressés de Rome lorsque, ambassadeur -de Prusse auprès du Vatican, je suivais pas à -pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité -du pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez -que j’ai annoncé tout ce qui est arrivé depuis. La lutte -partout engagée par le pape contre le pouvoir séculier, -les revendications du saint-père sur le droit de nomination -des évêques, ses prétentions de soumettre -l’armée ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous -les incidents qui signalent le <i lang="de" xml:lang="de">Kulturkampf</i> sont indiqués, -annoncés et prévus par moi, je puis le dire aujourd’hui, -avec une clairvoyance de devin et la précision -d’un mathématicien ; tandis que M. de Bismarck — j’en -ai les preuves également là — me traitait de -visionnaire et affirmait que j’exagérais l’importance de -cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une comédie. -La publication de ces pièces porterait un coup -énorme au prestige du chancelier ; elle montrerait qu’il -est au-dessous de moi, et que des deux, c’est moi qui -suis le véritable homme d’État… Mais comme je ne -puis publier ouvertement et directement ces documents, -je vous les confie. Agissez comme il vous -plaira… c’est d’ailleurs une bonne fortune pour un -journaliste de mettre au jour de telles révélations…</p> - -<p>— Je remercie Votre Excellence de la confiance -qu’elle me témoigne. Elle peut aussi compter, cela va -sans dire, sur mon entière discrétion.</p> - -<p>— Je vous connais assez pour cela, et soyez certain -que je ne me serais confié à personne d’autre. Défiez-vous -du monde d’ici, ajouta le comte ; ils sont tous -inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le -comte de Holstein… Je sais que vous êtes en bons -termes avec ce secrétaire et qu’il a dîné chez vous il -y a quelques jours. De celui-là surtout méfiez-vous ! -Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi, -deux fois par semaine, des rapports détaillés… Vous -avez l’air de sourire, vous croyez peut-être que je me -crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai pris ce <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> -sur le fait, un de ses rapports autographes est -tombé entre mes mains… Il y a quelques semaines, à -la place où vous vous trouvez, M. le comte de Holstein -m’a supplié de lui pardonner, jurant qu’il cesserait cet -indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le chancelier -lui a promis de l’avancement… Évitez aussi d’en -parler à mon agent secret Beckmann ; par jalousie -il serait capable de faire du scandale. Pas un mot -non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est -très bien avec la rédaction du <i>Figaro</i>, et qui pourrait -être tenté de commettre une indiscrétion…</p> - -<p>En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers, -M. Landsberg se croisa avec ce M. Beckmann -à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait recommandé -la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante -ce jeune Allemand que nous avons vu au début -de ce récit dans les antichambres de la préfecture de -police et que les huissiers de M. Carlier appelaient familièrement -« monsieur Albert ». Il semblait à peine -changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup -d’État. Un peu plus d’embonpoint, les traits, sans être -vieillis, étaient plus marqués, à peine quelques poils -grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde, -voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode, -très recherché ; une large rosette multicolore s’épanouissait -à la boutonnière de sa redingote, militairement -boutonnée.</p> - -<p>— Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement -qui lui est familier, <i>j’espère</i> que vous en avez -fait une séance là-haut ! Voici une heure que je suis -chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire -chez le comte si longtemps ?</p> - -<p>— Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots -qu’il s’est fait envoyer de Rome, vous connaissez -son goût pour les objets d’art.</p> - -<p>Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour -rentrer chez lui, rue de Compiègne.</p> - -<p>Dans le monde politique on se souvient peut-être -encore de la rumeur occasionnée au commencement -d’avril 1874 par la publication des mémoires secrets -sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal -de Vienne « La Presse », auquel M. Landsberg avait -communiqué ces documents. Il avait fait choix tout -exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe autrichien -qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment -accrédité.</p> - -<p>A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant -que la communication ne vînt de l’ambassadeur -lui-même, et la colère que le chancelier ressentait contre -son rival éclata avec plus de violence que jamais. -Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de -démasquer et de poursuivre M. d’Arnim.</p> - -<p>Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de -remettre sans aucun retard les archives de l’ambassade -au premier chargé d’affaires, M. le comte Wesdehlen, -et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le chancelier -fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi -d’intermédiaire à son rival ; mais ces recherches n’aboutirent -pas, malgré l’activité déployée par M. Beckmann, -qui, après avoir courbé l’échine jusqu’à terre lorsque -M. d’Arnim était au pinacle, mordait maintenant la -main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron -un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus -d’ardeur à son service auparavant<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> « Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de -ses maîtres, » disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient -à se renseigner auprès de lui sur cette affaire.</p> -</div> -<p>Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann, -autrefois agent particulariste, homme de confiance -du roi de Hanovre, collaborateur du <i>Temps</i>, -et dont l’œil vigilant n’était pas seulement ouvert sur -la France<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> ? Quel emploi remplissait-il depuis que, -réfugié à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la -fois suspect aux Français comme Allemand, et au -gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe, -il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre -de Prusse auprès du roi Léopold, accuser ses erreurs -particularistes et hanovriennes et mettre à la disposition -de la police berlinoise sa souplesse, son entregent, -ses connaissances des dessous parisiens et ses -nombreuses relations dans le monde des gens de lettres -et des viveurs de la capitale ? Le pécheur repentant -avait-il trouvé grâce devant le Jupiter tonnant de la -<span lang="de" xml:lang="de">Wilhelmstrasse</span>, et l’avait-on attaché à la crèche ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre -adressée par lui à M. le D<sup>r</sup> Couneau, secrétaire particulier de -Napoléon III :</p> - -<p class="date">Paris, le 23 septembre 1868.</p> - -<p class="ind">Monsieur,</p> - -<p>J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la reine -de Hanovre.</p> - -<p>Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude -de la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de -la loterie d’Osnabruck.</p> - -<p>Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne, -j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous -demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet -effet ; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la -chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure -ci-jointe.</p> - -<p>Elle a pour titre : « Quel est le véritable ennemi de l’Allemagne ? » -et elle paraîtra aujourd’hui ou demain à Munich. Elle fera certainement -une sensation profonde en toute l’Allemagne, où elle sera -jugée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un événement considérable.</p> - -<p>L’auteur (le conseiller intime Klopp) y formule pour la première -fois nettement cette vérité : « Ce n’est pas la France, c’est la Prusse -qui est le véritable ennemi de l’Allemagne ; le sauveur de l’Allemagne -doit être l’empereur Napoléon. »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Albert Beckmann.</span></p> -</div> -<p>Un document officiel nous renseignera sur ce point : -c’est un extrait de la plaidoirie prononcée en décembre -1874 lors du fameux procès d’Arnim, qui se déroula devant -le tribunal (<i lang="de" xml:lang="de">Stadtgericht</i>) de Berlin. Nous empruntons -ces lignes au compte rendu sténographique publié -immédiatement après les débats chez MM. Puttkammer -et Muhlbrecht, <i>Librairie des sciences politiques -et judiciaires, 64, <span lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</span></i>, sous le titre -de : <i lang="de" xml:lang="de">Der Arnim’sche Prozess, Stenographische Berichte -mit Aktenstücken.</i> Les journalistes parisiens encore -trop nombreux qui fréquentent M. Beckmann, qui -dînent chez lui et le traitent <i>naïvement ou pour d’autres -raisons</i> de « camarade », pourront vérifier notre -citation ; elle se trouve dans la 6<sup>e</sup> livraison de la publication -précitée, pages 358 et 359 :</p> - -<p><i>L’accusé, dit M. Dockhorn (il s’agit de M. d’Arnim), -convient qu’il a rédigé ou tout au moins inspiré -quelques articles de journaux, et qu’il s’est -servi pour les répandre d’un certain Beckmann. Ce -Beckmann lui a été adjoint pour ce genre de service. -Je dois faire remarquer que M. Beckmann a été -et est encore un « <span lang="de" xml:lang="de">pressagent</span> »</i> (c’est-à-dire un <i>reptile</i>) ; -<i>que de tels agents sont attachés à toutes les -légations importantes ; que par conséquent M. Beckmann -était, vis-à-vis de l’accusé, dans la position -d’un employé grassement payé, dont les appointements -étaient fournis par un fonds que l’on n’aime -pas à appeler par son nom</i> (le fonds des reptiles). -<i>(Hilarité.) J’en tire la conclusion que M. Beckmann -devait des obligations à l’accusé</i> (M. d’Arnim), <i>et -que celui-ci avait le droit et le devoir de se servir -de M. Beckmann.</i></p> - -<p>L’incident qui décidait M. l’avocat Dockhorn, un des -jurisconsultes les plus estimés et les plus savants de -l’Allemagne, à clouer au pilori l’ancien commensal du -roi de Hanovre, mérite d’être relaté, il est typique si -l’on veut se rendre exactement compte des façons -d’agir des reptiles prussiens. En 1872, la situation -entre la France et l’Allemagne était excessivement -tendue. M. d’Arnim se plaignait sans cesse des violences -des journaux et des affronts qu’il essuyait à -chaque instant dans les salons de la société parisienne.</p> - -<p>L’ambassadeur résolut de frapper un grand coup. Il -enjoignit à son agent Beckmann de glisser dans les -journaux une note disant que si M. d’Arnim continuait -à être exposé à des mortifications dans le monde aristocratique -et financier, il donnerait sa démission et -que l’empire allemand ne serait plus représenté à Paris -que par un simple consul.</p> - -<p>Beckmann résolut de faire de cette pierre deux -coups.</p> - -<p>De la rue de Lille il courut dare dare à certaine caisse -voisine du boulevard et se fit annoncer chez le Mercadet -de l’endroit. Il lui apprit la mission dont il était -chargé. Le banquier allemand flaira là un de ces -coups de Bourse qui depuis longtemps lui étaient -familiers.</p> - -<p>— Seulement, fit-il, pour que la fête soit complète, -il faut annoncer non pas que M. d’Arnim <i>veut</i> donner -sa démission, mais qu’il l’a déjà donnée. De cette -manière, <i>on baissera au moins de deux francs plus -bas</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a> !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués -de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance -suivante : vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines opérations -financières de cette maison, opérations qui, tout en enrichissant -des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En -présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire -fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les inculpés. -M. X… fit alors venir un ami de l’ambassade et lui exposa -qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter une -invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en -effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par -M. X…, et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez -le banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès -pour constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre <i>faiseur</i>. -Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où -les poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire. -Cela se passait en 1875 ; depuis, les choses ont changé quelque -peu et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles -poursuites, M. X… a essayé, toujours par la même entremise, d’obtenir -la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu l’ordre -de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure qu’il est, -l’œuvre de la justice française suit son cours contre le banquier -allemand.</p> -</div> -<p>Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles -et décidait l’<i>Écho du Parlement</i>, avec lequel il avait -des accointances, à insérer une note conforme en principe -aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur -exagérée satisfaisait pleinement les projets du -financier allemand. On ne menaçait pas la France de la -démission de M. d’Arnim, on l’annonçait comme un -fait accompli.</p> - -<p>L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans -la rupture des relations diplomatiques la préface d’une -nouvelle guerre, il y eut une panique à la Bourse.</p> - -<p>M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au -pied de la lettre et lui demander si réellement il donnait -sa démission. Comme ce n’était pas l’intention -du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire -démentir la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise -humeur d’un sportsman prussien, M. de Kaden, qui -venait d’être « blacboulé » au <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>.</p> - -<p>Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim, -M. Beckmann répéta partout que celui-ci avait donné -de gros ordres de vente en vue de l’effet que devait -produire la nouvelle de l’<i>Écho du Parlement</i>. Là-dessus, -M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir -« tripoté » à la Bourse de Paris, et celui qui avait -trahi l’ambassadeur se déclara tout prêt à servir de -témoin.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais les accusations réunies jusque vers le mois -de juillet par M. de Bismarck ne reposaient en somme -que sur des rumeurs vagues et ne pouvaient donner -prise à aucune action sérieuse contre un homme qui, -bien que disgracié, occupait toujours une situation dans -l’État, et surtout qui comptait dans l’entourage du souverain -de nombreuses et ardentes amitiés. Ce qu’il -fallait au chancelier, c’étaient des faits justiciables du -Code. Son étoile ne tarda point à le servir.</p> - -<p>Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince -de Hohenlohe, était un séide fidèle et éprouvé du chancelier. -Il avait été le propagateur de l’alliance prussienne -pendant son passage aux affaires comme président -du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi -les bonnes grâces du « patron ». Sous des dehors ternes, -sous des apparences insignifiantes, le nouveau -représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache -une ambition froide et implacable. Pour la satisfaire, -M. de Hohenlohe reculera devant bien peu d’extrémités. -En venant à Paris, il savait que pour consolider sa -position, pour gagner davantage la confiance du -« maître », il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur. -Il trouva pour cette besogne des collaborateurs -zélés parmi le personnel de l’ambassade ; il put -ainsi constater des lacunes dans les archives, et il -adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient, -qui avaient été enlevées et soustraites. Ce fut -cette dénonciation qui servit de base à la procédure -devant aboutir à l’arrestation du comte d’Arnim, -accusé de détournement de documents appartenant à -l’État.</p> - -<p>Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation -celle de « détournement d’objets mobiliers ». -M. d’Arnim avait eu la douleur de perdre, pendant son -séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait beaucoup ; -en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté -différents objets lui rappelant la chère morte, et notamment -une chaise, <i>une simple chaise cannelée, d’une -valeur d’une dizaine de francs, sur laquelle la jeune -fille s’était assise pour la dernière fois avant de s’aliter -et de mourir</i>. Il paraît que cette chaise faisait -partie du mobilier inventorié de l’ambassade ; de là -l’accusation de vol.</p> - -<p>La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser : -Arnim serait condamné comme un laquais qui a dérobé -l’argenterie de la maison !</p> - -<p>Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim -offrit de verser immédiatement telle somme qui lui serait -réclamée pour avoir le droit de conserver cette -chaise.</p> - -<p>La ridicule accusation tomba.</p> - -<hr /> - - -<p>Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue -depuis la guerre ; le nombre des baigneurs russes, -allemands et autrichiens y a augmenté dans une notable -proportion, et les médecins français y envoient une -clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden, -Hambourg et autres stations allemandes ont été -déclassées par le <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i> parisien. L’essaim des baigneurs -étrangers se répartit indifféremment parmi -toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui, -lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement -le surplus de leur clientèle. Si on ne trouve pas -place à Teplitz, on se rabat sur Franzensbad ou sur -Aussig ; quant aux principales stations, Karlsbad et -Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant -les mois de juillet et d’août, à moins de s’y prendre -à l’avance.</p> - -<p>Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait -pendant la saison de 1874 quelques-uns de ces personnages -énigmatiques qui, le jour de l’arrivée du roi -Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous -l’avons vu à la population de la ville pour faire de -l’enthousiasme.</p> - -<p>Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner -la tournure et le ton de <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> prenant les eaux -pour leur santé, ne quittaient pas des yeux M. le comte -d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son médecin, -faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des -fatigues et des contrariétés de son ambassade. Que le -comte fût à la promenade « de digestion », qu’il allât -boire ses quatre verres réglementaires à la grande -source, dans le salon de lecture du <i lang="de" xml:lang="de">Curhaus</i>, partout -enfin, il apercevait devant lui, derrière lui ou à ses -côtés un de ces sbires déguisés. Jusqu’alors le seul -résultat pratique de cet espionnage avait été la constatation -que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et -qu’il recevait souvent la visite d’un homme de lettres -autrichien, M. Jules L… Peu à peu le plus habile de ces -mouchards apprit que cet écrivain travaillait à une -brochure intitulée <i>La Révolution d’en haut</i>, et dans -laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches -et documents que M. d’Arnim avait emportés de -Paris.</p> - -<p>Lorsque Jules L… eut terminé son travail, il partit -pour Vienne, toujours suivi par un des faux baigneurs, -afin d’offrir la primeur de son travail à des journaux -viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le publier. -M. Jules L… vint alors à Paris, espérant obtenir -un meilleur résultat auprès des journaux de la capitale. -Il eut recours à son ancien ami et confrère, M. Beckmann, -le priant de lui servir d’introducteur.</p> - -<p>Mais les journaux français ne publièrent pas davantage -la brochure que leurs confrères viennois.</p> - -<p>En revanche, quelques semaines après, les épreuves -de la brochure, avec corrections de la main de M. d’Arnim, -étaient sur le bureau de M. de Bismarck.</p> - -<p>Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire -pour frapper son adversaire ; l’empereur, à la lecture -du pamphlet qui mettait les ministres de son choix -sur le même rang que les sans-culottes, et qui livrait à -la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait -plus refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur -des lois.</p> - -<p>A la vue de ces épreuves notées de la main même -du comte, l’empereur, en effet, témoigna son mécontentement ; -d’ailleurs, M. de Bismarck, échappé miraculeusement -aux balles du fanatique Kullmann, avait -gagné un nouveau prestige. Sa Majesté ne pouvait -plus rien lui refuser…</p> - -<p>Le 4 octobre 1874, M. d’Arnim se promenait dans -le parc de sa belle propriété de Nassenheide, en Silésie ; -il causait avec son régisseur, lorsque la sonnette -de la grande grille tinta avec violence.</p> - -<p>En un clin d’œil la propriété fut envahie par un commissaire -arrivé le matin de Berlin à la tête d’une douzaine -d’estaffiers qui se répandirent dans la maison, -bouleversant les tiroirs, scrutant les armoires et fouillant -avec rage partout où ils supposaient pouvoir découvrir -un papier quelconque.</p> - -<p>Les issues du château étaient gardées par la gendarmerie.</p> - -<p>Les habitants du village qui accouraient effarés, ne -sachant ce qui se passait, furent durement repoussés.</p> - -<p>M. d’Arnim demanda au commissaire quelle était -la raison de ce déploiement de forces et de cette invasion. -A cette question, le commissaire répondit par une -autre interrogation.</p> - -<p>— Êtes-vous disposé, monsieur le comte, demanda-t-il, -à me livrer les pièces mentionnées sur cette liste ? -Et l’homme de police tira de sa poche la copie de la -note de M. de Hohenlohe.</p> - -<p>— J’ai déjà répondu à M. de Bulow, secrétaire de -M. de Bismarck, que je considère ces pièces comme -m’appartenant personnellement, d’ailleurs je n’ai plus -d’ordres à recevoir de M. le chancelier, mais seulement -de S. M. l’empereur.</p> - -<p>— Par conséquent vous refusez ?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Alors, je dois, à mon grand regret, mettre à -exécution le mandat dont je suis porteur.</p> - -<p>Le commissaire tendit au comte un papier qui était -un ordre d’arrestation en bonne et due forme.</p> - -<p>Le comte d’Arnim ne s’attendait guère à ce coup de -théâtre. Il comptait sur son crédit à la cour, sur la -bienveillance de l’empereur. On l’avait, il est vrai, -prévenu ; mais, dédaigneux, il avait répondu comme -le duc de Guise : « Ils n’oseront pas. » Il eut un instant, -un seul instant de trouble, dont il se remit vite ; prenant -du bout des doigts le mandat, il le parcourut rapidement :</p> - -<p>— Comment ? je suis arrêté parce qu’on me soupçonne -de vouloir m’enfuir à l’étranger !… Quelle -fable !</p> - -<p>— Pardon, monsieur le comte, fit le commissaire -de police, n’avez-vous pas contracté un emprunt -hypothécaire sur ce château et n’attendez-vous pas aujourd’hui -même une lettre de crédit de 120,000 thalers ? -(440,000 francs.) Eh bien ! pourquoi auriez-vous emprunté -une telle somme, et quelle raison auriez-vous -de vous la faire assigner, si vous n’aviez pas l’intention -d’aller à l’étranger, si vous ne songiez pas à fuir ?</p> - -<p>— Allons, dit M. d’Arnim avec un sourire de -mépris, je vois que la police de M. de Bismarck est -toujours bien faite… C’est vrai, j’ai contracté cet -emprunt, j’attends la lettre de change ; mais je ne -voulais pas m’enfuir à l’étranger…</p> - -<p>— Que comptiez-vous faire de cette grosse somme ?</p> - -<p>— Ceci me regarde, monsieur, répondit avec hauteur -l’ex-ambassadeur.</p> - -<p>Le jour même, le diplomate était écroué dans la -petite prison de la ville voisine. Le lendemain, il -partait pour Berlin, où sa détention fut d’abord très -rigoureuse et ne se relâcha qu’au bout de quinze jours, -lorsqu’on dut transférer le prisonnier malade à l’hospice -de la Charité.</p> - -<p>Pendant ce temps, la police continuait ses investigations ; -une commission judiciaire ayant à sa tête le -procureur général Tessendorf vint à Paris, s’installa -à l’ambassade et interrogea minutieusement tous les -employés, jusqu’aux garçons de bureau.</p> - -<p>M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes -qui voudraient déposer contre l’ex-ambassadeur. Mais -l’émissaire fut mal reçu partout. M. Landsberg, en -particulier, se renferma dans le silence le plus absolu.</p> - -<p>Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal -de la ville de Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut -fertile en incidents et plein de révélations.</p> - -<p>On apprit comment le chancelier faisait surveiller -l’ambassadeur par un des secrétaires de la mission ; -et le rôle que jouait M. Beckmann, fabricant de -fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière.</p> - -<p>En revenant de Berlin — où on l’avait cité comme -témoin — M. Landsberg dit au comte de Wesdehlen :</p> - -<p>— Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann -qu’à se faire commander des cartes ainsi libellées :</p> - - -<div class="c"><span class="box">ALBERT BECKMANN<br /> -<span class="xsmall">AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE.</span></span></div> - -<p>Ce monsieur, démasqué en plein tribunal, dut -avaler pas mal de couleuvres à la suite de ces révélations ; -pendant assez longtemps il évita de se montrer -en public. Naturellement, il lui fallait une compensation. -Les appointements qu’il touchait sur ce -fonds « que l’on n’aime pas à appeler par son nom » -furent portés à un chiffre assez considérable. M. Beckmann -fit tout son possible pour gagner en conscience -son argent ; mais il était <i>brûlé</i>, absolument compromis, -et lorsqu’il paraissait quelque part, tout le monde -restait bouche close, de crainte d’éveiller des échos -indiscrets. Néanmoins, si cet agent est devenu trop -public pour être utile, il sait encore se rendre agréable. -Les gros banquiers allemands et les principicules de -passage à Paris n’ont pas de cicerone et de « maître -de plaisir » plus empressé, plus dévoué pour leur faire -connaître tous les genres de distractions de la Babylone -moderne. Mais quand il le faut, il se souvient aussi -de ses véritables fonctions.</p> - -<p>Ainsi, en 1878, pendant l’Exposition, le <i>Figaro</i> -publia un long article sur les correspondants allemands -de Paris ; et comme ce travail contenait des indications -curieuses et fort exactes, on se perdit en -suppositions sur le nom de l’auteur.</p> - -<p>A l’ambassade d’Allemagne surtout, on était friand -de le connaître.</p> - -<p>M. Beckmann se mit en campagne. Le lendemain, -il arriva tout essoufflé, rue de Lille.</p> - -<p>— Je sais maintenant, clama-t-il dans les bureaux -de l’ambassade, quels sont les coupables, je le sais, -mais chut ! C’est au prince de Hohenlohe lui-même -que je réserve la primeur de cette grosse nouvelle.</p> - -<p>Introduit dans le cabinet de Son Altesse, M. Beckmann -affirma positivement que les auteurs des indiscrétions -du <i>Figaro</i> étaient MM. Victor Tissot et Landsberg, -directeur de la <i>Correspondance française</i><a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> J’avais été, en effet, présenté à M. Landsberg par un ami commun, -et malgré nos divergences politiques, nous passions avec plaisir quelques -instants ensemble, lorsque les hasards de la vie de Paris et -les rencontres du boulevard nous en fournissaient l’occasion. Landsberg -était un causeur spirituel et d’un commerce agréable. Mais le -jour où, selon le rapport de l’agent Beckmann, « je me trouvais à la -brasserie de Pilsen, » j’étais à cent cinquante lieues de Paris.</p> -</div> -<p>— Oui, Altesse, ce sont eux ! et la preuve, c’est -que la veille de la publication de l’article, j’ai passé -près de la <i>Brasserie de Pilsen</i>, derrière l’Opéra. J’ai -regardé — selon mon habitude — à travers les vitres -pour savoir ce qui s’y passait ; j’ai vu Victor Tissot et -Landsberg buvant à une table et causant avec beaucoup -d’animation. Sans doute, ils combinaient leur -coup.</p> - -<p>Disons tout de suite que pour un observateur -officiel ou officieux, M. Beckmann a de fort mauvais -yeux. Il avait bien vu « à travers les vitres » -M. Landsberg, mais le prétendu Victor Tissot était un -journaliste viennois, M. Schœnberg, qui, de loin, offre -une ressemblance très vague avec l’auteur de ce livre.</p> - -<p>En « observateur consciencieux », M. Beckmann -aurait dû vérifier, mais il ne s’en donna pas la peine -et préféra courir à l’ambassade pour y servir tout -chaud son rapport.</p> - -<p>Le prince de Hohenlohe ne cacha pas la surprise et -le regret qu’il éprouvait de ce qu’un écrivain allemand -comme M. Landsberg frayât avec celui qui avait -fait le <i>Voyage au pays des Milliards</i> et lui fournît -des renseignements pour un article au <i>Figaro</i>.</p> - -<p>Le pauvre Landsberg était bien innocent. Victor -Tissot était le seul coupable.</p> - -<p>L’ambassade allemande de Paris étant un nid à -commérages, dès le soir, M. Landsberg fut averti par -un des attachés, si je ne me trompe par M. Rodolphe -Lindau, de la dénonciation du sieur Beckmann et des -réflexions désobligeantes de l’ambassadeur.</p> - -<p>Le lendemain, à la première heure, M. Landsberg -se fit conduire rue de Lille et protesta avec la plus -grande énergie contre les accusations dont il avait -été l’objet ; puis il écrivit à M. Beckmann une lettre -où « l’agent secret » de l’ambassade était traité comme -il le méritait. M. Landsberg défendait en même temps -à M. Beckmann de jamais remettre les pieds chez lui -ni de lui adresser la parole.</p> - -<p>Le hasard voulut que le même soir le directeur de -la <i>Correspondance française</i> allât, selon son habitude, -passer une heure à la <i>Brasserie de Pilsen</i>, que fréquentait -un public spécial de journalistes, de boursiers -et d’attachés d’ambassades. Poussé par sa mauvaise -étoile, le sieur Beckmann, au lieu de se borner -à regarder à travers les vitres, eut la fâcheuse idée -d’entrer pour boire également son bock. Dès que -Landsberg aperçut son compatriote :</p> - -<p>— Comment, fit-il, en s’adressant au gérant de l’établissement, -vous avez des agents de police ici ?… Je -croyais votre maison mieux tenue… Mettez-le donc -dehors !</p> - -<p>Tous les consommateurs, dont la plupart connaissaient -Landsberg et Beckmann, se regardèrent.</p> - -<p>Celui-ci n’en demanda pas davantage ; il battit -précipitamment en retraite.</p> - -<hr /> - - -<p>Un an plus tard, la <i>Nouvelle Revue</i>, que M<sup>me</sup> Edmond -Adam venait de créer, publiait un article très vif -contre M. de Bismarck, dont la politique et même -la personne étaient prises à partie avec toute la généreuse -indignation d’une femme patriote ardente, -jetant l’anathème à l’ennemi de son pays. La publication -de cet article de la <i>Nouvelle Revue</i> fit sensation, -on s’en occupa pendant plusieurs jours.</p> - -<p>M. Beckmann, qui, à ses nombreuses missions, -joint le métier de correspondant de l’organe gallophobe -par excellence, la <i lang="de" xml:lang="de">National-Zeitung</i> (Gazette nationale -de Berlin), se hâta de télégraphier à ce journal que -l’attaque contre M. de Bismarck, parue dans la <i>Nouvelle -Revue</i>, avait été inspirée par Gambetta, qui, président -de la Chambre, chef incontesté du parti républicain, -gouvernait alors réellement la France. Venant -d’une semblable source, l’importance de l’article changeait -du tout au tout ; ce n’était plus l’imprécation -éloquente d’une Française, c’était la manifestation -voulue d’une hostilité officielle, affrontant, provoquant -même toutes les représailles diplomatiques ou autres. -Au fond, la dépêche de M. Beckmann avait surtout -pour <i>objectif</i> (servons-nous de ce mot cher à ses compatriotes) -de favoriser, comme lors de l’affaire de -l’<i>Écho du Parlement</i>, un gros coup de baisse dans -l’intérêt d’une maison de banque allemande établie à -Paris.</p> - -<p>Or, l’assertion de M. Beckmann était une véritable -calomnie. Gambetta n’ayant pu empêcher la -publication de l’article dans la <i>Nouvelle Revue</i>, fit -insérer une réponse très vive dans la <i>République -française</i>. C’est ce que M. Landsberg fit ressortir -dans une note de sa correspondance qui parut le -4 novembre 1879 : « Depuis un an environ, écrivait la -<i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische Correspondenz</i>, il est certain que M. Gambetta -a cessé toute relation avec M<sup>me</sup> E. Adam ; qu’il -n’a plus paru dans le salon de cette dame et qu’il -est resté entièrement étranger à la création de la -<i>Nouvelle Revue</i>. Tout le monde sait cela dans la -société de Paris. Ceux-là seuls qui sont des agents de -police avérés comme le correspondant de la <i>Gazette -nationale</i>, M. Albert Beckmann, et qui, pour ce motif, -se voient consignés à la porte de partout, peuvent -ignorer cette situation. »</p> - -<p>Le petit entrefilet de la <i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische Correspondenz</i> -fut reproduit par une centaine de journaux indépendants, -du Rhin à la Vistule, de Hambourg à -Trieste.</p> - -<p>Depuis les révélations du procès d’Arnim, le nom -de Beckmann avait acquis en Allemagne la triste -célébrité qui, en 1848, après les publications de la -<i>Revue rétrospective</i>, s’attacha en France au nom de -Lucien Delahodde. Les organes libéraux saisirent avec -empressement l’occasion de démasquer de nouveau -« l’agent secret public » de l’ambassade allemande de -Paris, grassement payé sur « ce fonds que l’on n’aime -pas à nommer ».</p> - -<p>Cet incident fit grand tapage.</p> - -<p>Immédiatement, M. de Hohenlohe fit appeler son -collaborateur.</p> - -<p>— Il faut absolument, lui dit-il, que vous obteniez -une rétractation ou une satisfaction. Autrement vous -seriez la risée de l’ambassade ; le dernier <i lang="de" xml:lang="de">Kanzleidiener</i> -(garçon de bureau) vous mépriserait. Je serais forcé -de cesser toutes relations avec vous.</p> - -<p>Condamné ainsi à mettre flamberge au vent, M. Beckmann -envoya des témoins à M. Landsberg, qui, immédiatement, -se tint à la disposition de son adversaire.</p> - -<p>Les négociations en vue de régler la rencontre -furent assez laborieuses. M. Beckmann tenait absolument -à ce que le duel eût lieu en pays allemand, à -Herbesthal. Les témoins de M. Landsberg repoussèrent -énergiquement cette proposition.</p> - -<p>Les accointances très intimes de l’agent secret -avec les commissaires de police et la gendarmerie de -la frontière inspiraient, à tort peut-être, aux témoins -de M. Landsberg la crainte de quelque comédie où -les porte-casques, prévenus à temps, interviendraient -au moment psychologique.</p> - -<p>Malgré la vive résistance des témoins de M. Beckmann, -il fut décidé que l’on se battrait en Belgique. -Un témoin de chacun des belligérants partit la veille -du grand jour pour chercher dans les environs d’Erquelinnes -un terrain propice à l’échange des balles -réglementaires.</p> - -<p>M. Landsberg, son autre témoin et un médecin -russe de ses amis partirent de la gare du Nord par -un froid sibérien : toute la campagne sommeillait sous -une épaisse couverture de neige, et les boules d’eau -chaude jointes aux fourrures suffisaient à peine pour -maintenir dans le compartiment une température supportable.</p> - -<p>On arriva vers onze heures à Erquelinnes. Quelle -fut la surprise de M. Landsberg et de ses compagnons -d’apercevoir, se promenant sur le quai de la gare à -l’arrivée du train, son adversaire avec ses seconds, -lorsqu’on devait supposer qu’il ne partirait de Paris -que le matin ! Ces messieurs, soi-disant pour dérouter -les soupçons, s’étaient affublés de vieilles jaquettes, -de pantalons invraisemblables et de chapeaux -mous.</p> - -<p>Cette petite mascarade fit beaucoup rire M. Landsberg -et ses amis, mais cette douce gaieté s’éteignit bientôt, -lorsqu’ils apprirent que, selon l’avis des témoins envoyés -en maréchaux de logis, il était absolument impossible -de se battre dans les environs d’Erquelinnes. -Trop de neige, trop de verglas et des gendarmes partout, -telles étaient les raisons invoquées ; une discussion -assez vive s’ensuivit sur le quai de la gare ; elle -fut interrompue par l’appel du conducteur avertissant -que le convoi allait se remettre en route.</p> - -<p>— Remontons en voiture, fit l’un des témoins, -nous continuerons notre conférence à la prochaine -station.</p> - -<p>A Charleroi, l’arrêt n’était que de dix minutes, on -n’arriva à un aucun résultat ; il fallut rentrer dans -les wagons jusqu’à Namur. Là, un des témoins de -M. Landsberg déclara que son client n’irait pas plus -loin, et que si M. Beckmann continuait la route, on le -considérerait comme ayant voulu se dérober à la rencontre -par la fuite. Tout le monde descendit de voiture, -sauf un des témoins de M. Landsberg, qui déclara -être obligé de rentrer immédiatement à Paris.</p> - -<p>Le docteur s’offrit pour le remplacer et les voyageurs -se rendirent à une hôtellerie près de la gare pour conférer. -Ici les véritables causes de retard apparurent. -M. Beckmann tenait à tout prix à se battre sur son -terrain, à Herbesthal, en Prusse, et sur le refus réitéré -des témoins de M. Landsberg de se rendre en Allemagne, -il fut décidé que la rencontre aurait lieu immédiatement -dans les environs de Namur.</p> - -<p>Cependant il était écrit que cette journée serait -pacifique.</p> - -<p>M. Beckmann déclara qu’il devait à tout prix être -le soir même à Herbesthal, et que comme le train -partait dans un quart d’heure, il fallait absolument -remettre le combat à trois jours.</p> - -<p>Avant que ses propres témoins pussent transmettre -la réponse de ceux de M. Landsberg, Beckmann, toujours -accoutré de son veston et coiffé de son tromblon -avarié, avait pris place dans le convoi qui s’éloignait -à toute vapeur vers la frontière de Prusse.</p> - -<p>Force fut donc à Landsberg de revenir à Paris.</p> - -<p>Le duel pourtant eut lieu trois jours plus tard dans -le jardin d’un dentiste, à Enghien. Cette fois, M. Beckmann -et ses témoins, habillés très correctement et en -<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>, furent précis au rendez-vous. Une balle -fut échangée sans résultat, et Beckmann put revenir à -l’ambassade de la rue de Lille avec l’auréole d’un -champion qui a fait ses preuves.</p> - -<p>Trois années plus tard, M. Landsberg, qui souffrait -d’une cruelle maladie, mourait dans son appartement -de la rue de Compiègne, où se trouvaient également -les bureaux de la <i>Correspondance</i>. Pendant la maladie -de son adversaire, l’agent secret de l’ambassade s’était -tenu aux aguets, car il avait son plan. Il suivait les -progrès de la maladie de l’infortuné Landsberg comme -le requin suit le navire, et lorsque la mort se fut emparée -du rédacteur de la <i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische Correspondenz</i>, -on vit M. Beckmann s’installer en maître dans l’appartement -de « son ami », comme il l’appelait à présent ; -il racontait à qui voulait l’entendre que son ancien -adversaire s’était réconcilié avec lui et avait manifesté -à son lit de mort le désir de le voir lui succéder -comme directeur de la <i>Correspondance</i>.</p> - -<p>Landsberg n’avait pas de famille à Paris, et dans les -derniers temps il vivait fort retiré ; son héritier naturel, -un frère, négociant à Berlin, mort également -depuis, arriva le lendemain du décès. Beckmann attendait -M. Otto Landsberg à la gare du Nord ; et, à partir -de ce moment, il ne le quitta plus et sut l’amener à signer -immédiatement un acte de vente de la <i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische -Correspondenz</i>, au nom d’un certain Stuht, ancien conseiller -de préfecture prussien dans un département -occupé pendant l’invasion, employé, plus tard, dans les -bureaux de l’ambassade de la rue de Lille, et qui, lors -du duel que nous venons de raconter, avait servi de témoin -à Beckmann.</p> - -<p>Depuis cette époque, la <i>Correspondance française</i> -(titre ironique s’il en fut) est devenue un instrument -de plus entre les mains de l’ambassade allemande -de Paris ; elle sert de véhicule à toutes les attaques -et à toutes les calomnies que M. de Bismarck juge de -temps à autre nécessaire de diriger contre la -France.</p> - -<p>C’est par l’intermédiaire de la <i>Correspondance française</i> -notamment qu’a été conduite avec une savante -perfidie cette campagne qui, grossissant quelques incidents -sans importance, quelques articles sans la -moindre autorité, a persuadé aux étrangers qu’ils -n’étaient plus en sûreté en France, où l’on ne songeait -qu’à les égorger, et que le séjour de Paris était des plus -dangereux pour tout individu d’origine allemande, -alors que 60,000 ex-soldats ou futurs soldats de M. de -Moltke battent le pavé de la grande ville et savent -s’arranger de manière à prospérer, tandis que les négociants -et les ouvriers français sont aux abois.</p> - -<p>Les journaux allemands reproduisent de bonne foi -ces absurdités calomnieuses, et le lecteur effrayé se -figure que la France n’est plus qu’un repaire de brigands.</p> - -<p>Un sous-Beckmann, un certain Nordau, qu’un ministre -français a décoré du ruban violet d’officier -d’académie, a bien fait un ouvrage en deux tomes -pour prouver que les habitants des bords de la Seine -auraient plus besoin d’être civilisés que ceux des -bords du Congo !</p> - -<hr /> - - -<p>Le grand chef de la police prussienne, le fameux -Stieber, malade pendant quatre ans, est mort en 1882.</p> - -<p>Stieber n’a pas été officiellement remplacé. Mais on -peut en être certain, « l’abbaye ne chôme pas faute -d’un moine. »</p> - -<p>Si le chef n’est plus, la légion des agents qu’il a -recrutés, instruits et dressés, a l’œil et l’oreille partout -où il y a quelque chose à apprendre ou à observer.</p> - -<p>La police secrète prussienne s’est même perfectionnée -au point d’avoir aujourd’hui à son service des personnalités -qui, par leur haute situation financière dans le -monde parisien, semblent à l’abri de tout soupçon.</p> - -<p>Nous pourrions citer des salons très courus par -certains députés qui sont, certes, bien loin de se douter -que les grandes dames auxquelles ils vont offrir -leurs respectueux hommages sont en relations d’affaires -avec le bureau des renseignements secrets du -gouvernement prussien.</p> - -<p>Dans un pays comme la France, où la femme joue -un rôle si puissant, M. de Bismarck a tout de suite -compris le parti qu’il pourrait tirer de semblables -auxiliaires.</p> - -<p>Un événement récent a montré que l’espionnage -féminin pouvait s’exercer jusque sur les choses militaires.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Kaula n’est-elle pas parvenue à entortiller -dans ses jupons un général français, ministre de la -guerre en 1875 ?</p> - -<p>Avant de se rendre au conseil des ministres, ou quand -il en revenait, le général avait l’habitude d’aller déjeuner -chez la chère tendresse. En entrant, il déposait -son portefeuille ministériel sur un guéridon du salon. -Pendant le déjeuner, que M<sup>me</sup> de Kaula savait agréablement -prolonger, une main habile escamotait le -portefeuille du ministre de la guerre ; on l’ouvrait au -moyen d’une fausse clef, et la sténographie prenait -rapidement copie des pièces et des documents les plus -importants, qui étaient le soir même expédiés à Berlin.</p> - -<p>Ces faits sont connus. Ils n’ont pas été démentis. -Nous pourrions en citer bien d’autres ; mais le moment -n’est pas encore venu pour nous de faire l’histoire -de la police secrète prussienne en France, pendant -les années qui nous séparent encore de la prochaine -guerre.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small i">Pages.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE PREMIER.</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Berlin au lendemain de la Révolution de février. — Ce que -se disaient deux bourgeois au coin de la rue Frédéric. — Schœffel -et Goldschmidt. — Le roi Frédéric-Guillaume se -montre à son peuple et le prince Charles s’adresse au -beau sexe. — Aspect du cortège royal. — Une manifestation -inattendue. — Où l’agent Stieber paraît pour la -première fois. — Retour du roi au palais.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE II</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Un intérieur allemand. — M. Prosper Cheraval, parisien de -naissance, musicien par goût et professeur de langue française. — Stieber, -orateur socialiste. — La fabrique des -frères Schœffel. — Un contremaître socialiste. — M. Schmidt, -peintre et espion. — Comment on ébauche une conspiration. — Papiers -volés par la police. — La première -mission secrète du policier Stieber. — Arrestation de -M. Schœffel. — Stieber porté en triomphe.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c2">17</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE III</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Les héros du régime de la compression militaire et policière. — Le -maréchal Wrangel. — Son portrait. — Ses rapports -avec les journalistes. — M. de Hinkeldey, préfet de la police -prussienne. — Où Stieber reparaît. — Le roi le nomme -<i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i>. — Frédéric-Guillaume, poète et collaborateur -du <i lang="de" xml:lang="de">Kladderadatsch</i>. — La mission secrète de Stieber à -Londres. — Comment il fit voler les papiers de l’Association -socialiste internationale. — Stieber chez M. Josias -de Bunsen. — La mission de Stieber à Paris. — Stieber -chez M<sup>me</sup> la princesse de S… et chez M. Carlier. — Tentative -d’assassinat sur l’agent de la police secrète prussienne. — Retour -de Stieber à Berlin. — La Krause et sa -collection « d’honnêtes dames ». — Un espion homme du -monde. — Petite fête organisée par la police. — M<sup>me</sup> de -Hagen obtient son divorce et Stieber est plus en faveur -que jamais.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c3">47</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE IV</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi. — Le ministère -Manteuffel et la coterie réactionnaire. — Goût du roi pour -les histoires piquantes. — Petites manœuvres de l’Autriche -à Francfort. — Où M. de Bismarck commence à se faire -connaître. — La Prusse veut prendre sa revanche d’Olmütz. — M. -et M<sup>me</sup> de Bismarck. — Le représentant de -la Prusse enseigne la politesse au représentant de l’Autriche. — La -police de M. de Bismarck et celle de M. Prokesch-Osten. — Comment -M. de Bismarck s’empara de la correspondance -de M. Prokesch-Osten. — Le peu de popularité -du représentant de la Prusse à Francfort. — Vol de -dépêches commis par le lieutenant Teschen. — Teschen à -la solde de l’ambassadeur de France. — Entrevue de -Teschen avec M. Rothan. — Le roi de Prusse sur le Rhin. — Un -secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans une -armoire. — Le mystérieux « prince d’Arménie ». — L’agent -secret Hassenkrug à Mazas. — Opinion de Stieber sur -le « prince d’Arménie.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c4">109</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE V</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police. — Comment -étaient traités les créanciers de MM. les officiers. — Ordre -du roi de supprimer les tripots. — L’expédition de -M. de Hinkeldey au <i lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</i>. — Les susceptibilités de -M. de Rochow. — Affront public fait à M. de Hinkeldey. — Celui-ci -prend la résolution de se battre. — Un dîner -de gala à Potsdam. — M. le pasteur Richter. — M. de -Hinkeldey est tué par M. de Rochow. — Souscription à la -Bourse de Berlin. — Le roi suit le convoi de M. de Hinkeldey. — Le -prince Napoléon à Berlin. — Folie et mort -de Frédéric-Guillaume.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c5">137</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE VI</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme -d’État autrichien. — Mission confidentielle de M. Wollheim -en Italie. — Son retour à Paris. — Ses relations avec -M. de Girardin et l’<i>Agence Havas</i>. — Petit voyage à la recherche -de subventions allemandes. — Entretien de M. de -Bismarck avec M. Wollheim. — M. le chevalier retourne -au service de la Prusse. — Son voyage de Berlin à Reims -pendant la campagne de 1870. — Il se fait passer pour -Espagnol. — M. Wollheim, rédacteur en chef du <i>Moniteur -de Reims</i>. — Instructions relatives à la presse -française. — M. de Saufkirchen et la peste bovine. — Un -duel ridicule. — Gracieuse hospitalité de Madame Pomery. — Perte -des traces du « reptile » Wollheim.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c6">177</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE VII</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Retour en arrière. — Revirement dans la politique prussienne. — Stieber -inculpé d’arrestations arbitraires. — M. de Mohrenheim -confie à Stieber une mission délicate. — La princesse -de S… et Edgard R… — Stieber entre au service -de la police secrète russe. — Son entrevue avec M. de -Bismarck. — Il est envoyé en Saxe et en Bohême. — Arrestation -de l’espion prussien à Trautenau. — L’attentat -de Charles Blind. — Stieber reprend publiquement ses -fonctions. — Comment il se vengea de sa mésaventure en -Bohême. — La presse française et M. de Bismarck. — M. -Vilbort au grand quartier général et décoré par le roi -de Prusse. — Brunn et l’invasion prussienne. — M. Benedetti -à Nikolsbourg.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c7">215</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE VIII</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition -de 1867. — Stieber joue, pour le compte de ses patrons, -le rôle d’agent provocateur. — Les conciliabules des réfugiés -polonais aux Batignolles. — Comment fut complotée -la tentative d’assassinat contre le Tsar. — Entretien secret -de Stieber et de M. de Bismarck. — Conséquences -politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, contre -Alexandre II. — La journée du 6 juin à Longchamps. — Un -agent de Stieber fait dévier l’arme de Berezowski. — Réalisation -de ce qui avait été prévu par M. de Bismarck. — La -Russie laisse faire la Prusse en 1870.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c8">241</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE IX</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique. — Pourquoi -fut fondé le « bureau de la presse ». — L’allocation -de 305,000 francs destinés aux journaux étrangers. — Relations -des agents diplomatiques prussiens avec les -journalistes. — Le bureau de la presse divisé en deux -sections. — Comment fut préparée la guerre de 1866. — Stieber -à la tête du bureau de la presse. — Ses voyages -à Paris. — Surveillance de l’émigration hanovrienne. — Stieber -réussit à inventer un complot. — Ses relations -avec la haute bohème internationale des journalistes. — L’espionnage -prussien établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c9">259</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE X</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">La police prussienne pendant la campagne de France. — Les -exploits de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières. — Les -aménités de la police de campagne. — Entrée des Allemands -dans Versailles. — Attitude du conseil municipal. — Comment -les Allemands respectent les conventions signées. — Arrivée -du prince Fritz et du roi Guillaume. — Une -manifestation d’agents secrets. — Le bureau du chef -de la police. — Un enfant espion sans le savoir. — Zerniki -à la mairie. — Un vaudevilliste allemand à Versailles. — Entretien -de M. de Bismarck avec le directeur de la police. — Expulsion -d’O’Sullivan. — Les réquisitions prussiennes. — Relations -difficiles entre les officiers et la police. — M. de -Bismarck voit des assassins partout. — M. Angel de Miranda. — Les -mésaventures d’un journaliste allemand. — L’hôtel -des Réservoirs pendant l’occupation. — Mort tragique -de Hoff. — Le restaurant des frères Gack. — Espions -et journalistes.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c10">267</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE XI</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Le <i>Moniteur de Seine-et-Oise.</i> — Le cabinet de lecture de -M<sup>me</sup> Le Dur. — Galanterie du frère du roi de Prusse. — Une -répartie un peu vive de M<sup>me</sup> Le Dur. — Un colporteur -de journaux d’Eure-et-Loire. — M<sup>me</sup> Le Dur est -dénoncée à Stieber. — Le comte de W… — Un attaché -militaire allemand sauve un franc-tireur.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c11">357</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE XII</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">La police prussienne à Versailles redouble d’activité. — Communications -secrètes entre Paris et les Allemands. — Emprisonnement -de MM. de Raynal et Harel. — Perquisitions -chez M. Alaux. — Son arrestation. — Les menaces -de M. Stieber. — Incarcération de M. Rameau et de -deux de ses adjoints. — Les petites spéculations d’un préfet -prussien. — Un colonel prussien déguisé en franc-tireur -chez le général Trochu. — Jules Favre à Versailles. — Il -loge, sans le savoir, chez le chef de la police. — M. -de Bismarck le fait garder à vue et Stieber trouve -moyen de lui enlever ses journaux. — La proclamation de -l’empire allemand. — Les dames Stieber arrivent à Versailles. — Départ -des Allemands.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c12">375</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE XIII</div></td></tr> -<tr><td class="drap small">Les mandements des évêques en 1874. — M. d’Arnim et le -duc Decazes. — Origines de la querelle entre M. de Bismarck -et M. d’Arnim. — M. d’Arnim charge M. Landsberg -de publier ses mémoires secrets sur le Concile. — La -colère de M. de Bismarck et la disgrâce de M. d’Arnim. — M. -Beckmann et ses fonctions à l’ambassade allemande. — M. -Beckmann à l’œuvre. — Comment se font les coups -de Bourse. — Le prince de Hohenlohe, successeur de -M. d’Arnim. — La police secrète à Carlsbad. — Arrestation -de M. d’Arnim. — Son procès. — Un mot de Landsberg -sur Beckmann. — Landsberg accusé d’avoir collaboré -au <i>Figaro</i>. — Un article de la <i>Nouvelle Revue</i>. — Duel de -Beckmann et de Landsberg. — L’achat de la <i>Correspondance -française</i> lithographiée. — La police secrète féminine.</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c13">395</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c small gap">Paris. — Soc. d’impr. <span class="small">PAUL DUPONT</span>, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) 118.11.84.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA POLICE SECRÈTE PRUSSIENNE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/69848-h/images/cover.jpg b/old/69848-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1bf96f3..0000000 --- a/old/69848-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
