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-The Project Gutenberg eBook of La police secrète prussienne, by
-Victor Tissot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La police secrète prussienne
-
-Author: Victor Tissot
-
-Release Date: January 20, 2023 [eBook #69848]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POLICE SECRÈTE
-PRUSSIENNE ***
-
-
-
-
-
- VICTOR TISSOT
-
- LA
- POLICE SECRÈTE
- PRUSSIENNE
-
- «Soubise a cent cuisiniers et un espion; moi, j’ai un cuisinier
- et cent espions.»
-
- Frédéric II.
-
- QUATORZIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- E. DENTU, ÉDITEUR
- LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE
- PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS.
-
- 1885
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR
-
-
-OUVRAGES DE VICTOR TISSOT
-
-Format grand in-18 jésus
-
- L’ALLEMAGNE AMOUREUSE
- 20e édition. Un volume de 400 pages.--Prix: 3 fr. 50 c.
-
- VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS
- 50e édition. Un volume d’environ 400 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- LES PRUSSIENS EN ALLEMAGNE
- 34e édition. Un volume de 460 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- VOYAGE AUX PAYS ANNEXÉS
- 26e édition. Un volume de 483 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- VIENNE ET LA VIE VIENNOISE
- 22e édition. Un volume de 480 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- LA SOCIÉTÉ ET LES MŒURS ALLEMANDES
- Traduit de l’allemand du docteur Johannes Scherr, 13e édition.
- Un beau volume de 472 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- VOYAGE AU PAYS DES TZIGANES
- 15e édition. Un fort volume de 540 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- RUSSES ET ALLEMANDS
- 6e édition. Un fort volume grand in-18.--Prix: 3 fr. 50.
-
- LA RUSSIE ET LES RUSSES
- 15e édition. Un fort volume grand in-18.--Prix: 3 fr. 50.
-
-
-EN PRÉPARATION:
-
- LA SUISSE INCONNUE
-
-
-ROMANS EN COLLABORATION AVEC M. AMÉRO
-
- LA COMTESSE DE MONTRETOUT
- Un vol. gr. in-18 jésus de 462 pages.--Prix: 3 fr. 50.
-
- AVENTURES DE TROIS FUGITIFS EN SIBÉRIE
- Un vol. gr. in-18.--Prix: 3 fr. 50.
-
-
-Paris.--Soc. d’imp. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J.-Rousseau. (Cl.)
-
-
-
-
-Ce livre a pour but de montrer dans son fonctionnement caché un des
-principaux instruments de la puissance prussienne: la police secrète.
-
-Si le lecteur, obéissant aux sentiments de son honnête nature, est tenté
-de mettre en doute la vérité et l’authenticité des révélations que nous
-avons pu faire, grâce à des documents mis à notre disposition, qu’il
-veuille bien se reporter à ce passage du discours prononcé le 9 mai
-1884, c’est-à-dire il y a quelques jours seulement, au Reichstag
-allemand, par M. de Puttkammer, ministre de l’intérieur, chef
-hiérarchique et responsable de la police prussienne:
-
-«_L’État_,--a dit M. de Puttkammer, après s’être moqué de la naïveté des
-libéraux qui avaient attaqué certains procédés de la police[1],--_l’État
-a le droit et le devoir d’user de moyens extraordinaires et à part_
-(aussergewöhnliche), _quand il ne lui est pas possible de découvrir ou
-de réprimer autrement les délits... Les faits cités par M. Richter_
-(chef de l’opposition libérale) _ne lui donnent pas le droit de blâmer
-la manière d’agir du gouvernement._
-
- [1] M. Richter avait démontré qu’à Francfort la police avait employé
- des gens tarés comme agents provocateurs.
-
-«_Que ressort-il de ces faits? Que la police se sert d’individus d’une
-moralité équivoque. C’est son devoir; et si le conseiller de police
-Rumpf[2], cet honnête et estimable fonctionnaire, à usé de tels moyens,
-je lui exprime ici publiquement ma satisfaction et mes remerciements._»
-
- [2] Chef de la police secrète à Francfort.
-
-La théorie ouvertement professée en plein Reichstag par Son Excellence
-le Ministre de l’intérieur de Sa Majesté prussienne nous dispense d’en
-dire davantage.
-
-Nous n’ajouterons qu’un mot:
-
-Notre livre est une œuvre d’histoire contemporaine et non un roman
-inventé à plaisir. De tous les faits que nous citons, il n’en est pas un
-seul qui n’ait ses pièces à l’appui.
-
-V. T.
-
-
-
-
-LA
-
-POLICE SECRÈTE
-
-PRUSSIENNE
-
-
-
-
-I
-
-Berlin au lendemain de la Révolution de février.--Ce que se disaient
-deux bourgeois au coin de la rue Frédéric.--Schœffel et Goldschmidt.--Le
-roi Frédéric-Guillaume se montre à son peuple et le prince Charles
-s’adresse au beau-sexe.--Aspect du cortège royal.--Une manifestation
-inattendue.--Où l’agent Stieber paraît pour la première fois.--Retour du
-roi au palais.
-
-
-Le 21 mars 1848, une foule compacte et agitée se ruait, en poussant des
-cris et en échangeant des horions pour avancer plus vite, sur les larges
-dalles de la célèbre promenade _Unter den Linden_[3], à Berlin.
-
- [3] Sous les tilleuls.
-
-Les abords de cette grande artère portaient encore les traces de la
-lutte furieuse qui s’était prolongée trois jours et trois nuits
-auparavant, écho formidable des journées parisiennes de Février. Il
-avait fallu l’exemple de la France pour rendre tout à coup le peuple
-berlinois brave, et lui faire mépriser ce qu’il respectait la veille.
-
-Les fidèles sujets de Sa Majesté étaient descendus en armes dans la rue
-et avaient élevé des barricades. La lutte avait été acharnée. Les
-devantures des boutiques et des magasins, criblées de projectiles, ne
-disaient que trop qu’on avait dû tirer à mitraille sur le peuple. Sur
-les murs des maisons, l’œil pouvait suivre les longues éraflures des
-balles; la chaussée était encombrée de grosses branches d’arbres coupées
-par les boulets, et partout de larges taches de sang mal lavées
-rougissaient encore le sol.
-
-A l’entrée de la rue Dorothée et de la rue Frédéric, des moellons et des
-pavés étaient restés entassés jusqu’à hauteur du premier étage. Des
-matelas éventrés, des meubles brisés, tous les accessoires de ces
-forteresses de la rue, gisaient pêle-mêle; et, devant ces ruines et ces
-débris, des individus de mauvaise mine, débraillés, a la barbe inculte,
-montaient la garde, armés de vieux fusils à pierre provenant du pillage
-de l’arsenal.
-
-Si les fiacres et les voitures de maître étaient rares, en revanche les
-fourgons des pompes funèbres se succédaient presque sans interruption,
-cahotant vers leur dernière demeure les combattants morts à la suite des
-blessures reçues en défendant ces mêmes barricades. De temps en temps
-aussi, un remous se produisait au milieu de la foule, et chacun se
-rangeait pour livrer passage à quelque groupe d’étudiants en grande
-tenue universitaire, rapière au vent, ou à quelque délégation ouvrière
-précédée d’un homme à cheval, tenant déployé le drapeau rouge, noir et
-or, emblème de la Révolution, longtemps proscrit par les édits de la
-Diète et de la «Commission de répression contre les démagogues», et qui,
-pour cela même, était devenu le signe de ralliement de tous les
-Allemands qui conspiraient pour l’affranchissement de leur patrie.
-
-L’étendard aux trois couleurs était chaque fois salué par des _hoch_
-prolongés, par des _vivats_ retentissants, par des acclamations sans fin
-auxquelles se mêlaient les plaintes des femmes et des enfants écrasés,
-étouffés dans la cohue, et les coups de fusil tirés en l’air.
-
-Le temps était sec et froid. Un pâle soleil agonisait dans un ciel
-livide.
-
-Évidemment la foule attendait un événement prévu et annoncé; et comme
-cet événement se faisait attendre, elle s’impatientait d’une façon
-visible, au fur et à mesure que l’après-midi déclinait.
-
-Divers moyens avaient cependant été essayés pour tuer le temps: on avait
-d’abord hurlé en chœur des hymnes patriotiques; quelques locataires des
-belles et opulentes maisons situées près de la porte de Potsdam s’étant
-aventurés sur leurs balcons pour regarder le spectacle, de vigoureux
-_pereat_, accompagnés de coups de pierre, avaient forcé ces
-«aristocrates» à rentrer précipitamment dans leurs demeures et à s’y
-calfeutrer avec soin. Puis les _Louis_,--qui déjà à cette époque étaient
-les _Alphonses_ de Berlin,--s’étaient amusés à enfoncer impitoyablement
-jusque sur la nuque tout chapeau à haute forme qui passait à portée de
-leurs poings. Quelques pickpockets surpris la main dans le sac avaient
-été roués de coups et remis à moitié morts entre les mains de la garde
-bourgeoise, qui formait à elle seule, pour le moment, la police et la
-garnison de la capitale.
-
-Mais ces divers incidents ne suffisaient pas à calmer l’impatience de la
-foule. Elle s’agglomérait maintenant d’un air menaçant autour du palais
-du roi, dont le silence contrastait avec l’animation bruyante de la
-place.
-
-Au coin de la rue Frédéric, deux hommes se tenant comme à l’écart, mais
-curieux cependant de voir ce qui allait se passer, causaient, les yeux
-fixés sur la grille de la demeure royale.
-
---Vous verrez qu’il n’osera pas, disait le plus jeune, confortablement
-vêtu et coiffé d’un chapeau de feutre aux larges bords,--d’un
-«calabrais», comme on les appelait,--il n’osera pas; au dernier moment,
-le cœur lui manquera!
-
---J’ai lieu de croire que vous vous trompez, répondit l’autre. Le
-bourgmestre a annoncé hier officiellement, à la séance du conseil
-municipal, que le roi Frédéric-Guillaume IV parcourrait aujourd’hui même
-la capitale, entouré des princes de sa famille, sans autre escorte qu’un
-détachement de la garde bourgeoise et un groupe d’étudiants... Cette
-petite promenade théâtrale et romanesque ne doit d’ailleurs pas répugner
-à Sa Majesté, qui a, vous le savez, beaucoup de goût pour les
-exhibitions de ce genre.
-
---Vous verrez, reprit avec obstination l’homme au «calabrais», que Sa
-Majesté très prudente reculera au dernier moment.
-
---Vous n’ignorez pas, mon cher, que Sa Majesté sait toujours où puiser
-du courage.
-
-Et l’interlocuteur de Schœffel,--c’était le nom de l’homme au chapeau
-calabrais,--fit le geste de porter à ses lèvres le goulot d’une
-bouteille. Puis il ajouta:
-
---Mais vous êtes méfiant. Je le comprends. La prison n’est pas
-précisément l’école où s’apprennent la confiance et l’optimisme. Pauvre
-Schœffel! Combien de temps avez-vous passé dans ces maudites casemates?
-
---Près de trois ans. J’ai été arrêté en avril 1845, et mis en liberté il
-y a huit jours. Je suis arrivé à Berlin ce matin. Dans cette ville, que
-j’avais connue si placide, si résignée, si platement soumise, et que je
-trouve maintenant en pleine ébullition révolutionnaire, je ne savais à
-qui m’adresser, quand ma bonne étoile vous a mis sur mon chemin, mon
-cher Goldschmidt.
-
-Schœffel pressa la main de son ami.
-
-Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années environ, de haute
-stature, à la figure empourprée et à la barbe grisonnante, étalée en
-éventail. Ses vêtements dénotaient un certain bien-être et avaient cette
-ampleur et cette coupe commodes qu’affectionnent les artistes. Un large
-pantalon de drap, une veste de velours boutonnée jusqu’au cou, un gros
-foulard rouge et un chapeau de feutre orné d’une cocarde complétaient
-son accoutrement.
-
-Goldschmidt hochait la tête:
-
---Trois ans de forteresse pour un brave homme comme vous, c’est dur!
-Mais vous n’avez pas été le seul à souffrir, et, Dieu merci, les temps
-vont changer. Au fait, de quoi vous a-t-on accusé?
-
---Oh! j’ai été victime d’une machination lâche et odieuse, fit Schœffel
-d’une voix sombre. Si jamais je retrouve le traître, malheur à lui! Je
-pourrais oublier tout ce que j’ai souffert, je puis pardonner à tout le
-monde, mais à celui-là, jamais, jamais!
-
-L’exaltation de l’ex-prisonnier allait en augmentant. Goldschmidt
-s’efforçait de le calmer, quand des clameurs plus fortes et un reflux
-violent de la foule attirèrent l’attention des deux amis. Goldschmidt se
-dressa sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes ce qui se
-passait.
-
---Hé! s’écria-t-il en se penchant vers son compagnon, Je vous disais
-bien qu’il viendrait!...
-
-Les clameurs, confuses d’abord, prirent tout à coup un accroissement
-prodigieux. On entendait distinctement les cris répétés de: «Vive la
-Constitution! Vive la liberté! Vive la Patrie! A bas l’armée! Dehors la
-police!»
-
-Ces exclamations éclataient comme des bombes tout autour du roi
-Frédéric-Guillaume IV, qui s’était enfin décidé à franchir le portail
-extérieur du Grand-Château.
-
-Il s’avançait à cheval, le long de _Unter den Linden_, précédé d’un
-peloton de la garde bourgeoise en costume civil, la cocarde au chapeau,
-le sabre passé autour des reins et la carabine en bandoulière. Sur les
-redingotes noires, la buffleterie faisait deux rayures blanches. On
-reconnaissait les officiers à leur grand chapeau à plumes et à leur
-écharpe noire, rouge et or. Immédiatement derrière le roi venaient le
-prince Charles, le prince Adalbert, le général de Radowitz, ami intime
-et confident de Sa Majesté, et quelques autres personnages, «seigneurs
-sans importance.»
-
-Les cris du peuple effrayaient les chevaux, qui reculaient l’un sur
-l’autre. La retraite de l’armée hors de la ville avait pu faire cesser
-le combat; mais ni la capitulation du gouvernement, ni la fameuse
-proclamation adressée par Frédéric-Guillaume à ses «chers Berlinois»
-n’avaient pu ramener à Sa Majesté l’affection de ses sujets. Pas un:
-_Vive le roi!_ pas une acclamation ne se faisait entendre.
-
-Gros, court, trapu, sanguin, ressemblant à un fermier de Poméranie
-affublé d’un costume de général et juché sur une bête de labour, la
-figure bouffie et vulgaire, le nez rouge, la taille légèrement courbée,
-les yeux obstinément fixés sur l’encolure de son cheval,
-Frédéric-Guillaume paraissait sourd aux cris populaires et aux rumeurs
-hostiles qui grondaient sur son passage. Impassible comme un automate,
-on eût dit que son esprit était ailleurs. A quoi pouvait-il bien songer?
-Certes, ce n’était ni à son trône, ni à l’avenir du royaume, mais
-peut-être au menu du lendemain. En tout cas, il avait trouvé un moyen de
-s’isoler et de se soustraire par la pensée à la désagréable et pénible
-corvée que lui avait imposée le nouveau cabinet.
-
-Ses oncles et ses frères, qui l’entouraient, partageaient son indolente
-apathie. Quant au prince Charles, fidèle à ses habitudes invétérées, il
-cherchait du coin de l’œil, au milieu de la cohue, les plus jolis
-minois, avec l’intention évidente de nouer au vol quelque liaison
-facile. Les jeunes filles le regardaient en riant, en se poussant du
-coude.
-
-Des deux côtés du cortège royal, les étudiants, en culottes collantes,
-en bottes à l’écuyère, la petite casquette sans visière, rouge ou bleue,
-inclinée sur l’oreille, formaient la haie; ils tenaient à la main
-d’énormes rapières, qu’ils portaient toutes droites comme des cierges de
-procession. Un nouveau détachement de garde bourgeoise fermait la
-marche.
-
-Le roi, avec sa suite, était arrivé au coin de la rue Frédéric, à la
-hauteur du restaurant Hiller, presque à l’endroit où nos deux amis
-avaient échangé le court colloque que nous venons de rapporter.
-
-Deux incidents signalèrent à ce moment le passage de Frédéric-Guillaume
-et de son entourage.
-
-Sur un des escaliers situés en face du restaurant parut tout à coup une
-femme d’une trentaine d’années, fort belle, d’une figure étrange; drapée
-dans un grand châle des Indes qui la recouvrait tout entière, elle
-poussa un: _Vive le roi!_ d’une voix remarquablement mélodieuse, et, en
-même temps, un énorme bouquet de violettes, de muguets et d’autres
-fleurs printanières tomba aux pieds du cheval que montait
-Frédéric-Guillaume.
-
---Tiens, fit Goldschmidt, voici la Naura du Grand-Opéra qui donne sa
-représentation en ville. Demain, on parlera d’elle dans tout Berlin, les
-journaux rapporteront son accès de «loyalisme»; je parie qu’elle n’en
-demande pas davantage.
-
-La démonstration de la chanteuse frappa d’abord la foule d’un étonnement
-mêlé de colère. Comme lors du retour de Louis XVI, après sa fuite à
-Varennes, il y avait un accord tacite de n’insulter ni acclamer le
-monarque; mais quand on reconnut l’artiste célèbre, la première étoile
-de la scène lyrique de Berlin, les sourds grognements de la foule se
-changèrent en rires. Au lieu de se fâcher, on applaudit ironiquement, en
-criant comme au théâtre: «Bravo! bravissimo!»
-
-Le roi paraissait très contrarié de la tournure ridicule qu’avait prise
-cette unique tentative de démonstration monarchique; il semblait
-d’autant plus vexé qu’il avait tout d’abord relevé la tête et regardé
-d’un air ravi l’apparition de cette ardente royaliste, tandis que le
-prince Charles clignait en grimaçant ses petits yeux battus et fatigués.
-
-Mais on eut à peine le temps de s’apercevoir de cet incident
-héroïco-comique: un second incident détourna aussitôt l’attention de la
-malencontreuse cantatrice et de son bouquet.
-
-Une bande de cinquante à soixante individus, habillés comme l’étaient
-alors les ouvriers, déboucha de la rue Frédéric, en chantant un hymne
-improvisé dans ces jours de tourmente, sur l’air de la _Marseillaise_. A
-la tête de cette petite troupe marchait un jeune homme à cheval. Il
-était de taille moyenne, et sa figure en lame de couteau, ses regards
-fuyants et louches étaient peu en harmonie avec le rôle de Masaniello
-équestre qu’il jouait au milieu des prolétaires insurgés.
-
-Son vêtement de drap grisâtre était de coupe assez soignée; il portait
-un chapeau à haute forme orné de l’inévitable cocarde rouge, noire et
-or; et tandis que, de la main droite, il se cramponnait de toutes ses
-forces à la crinière de son cheval, il agitait de l’autre main un large
-drapeau tricolore dont la longue hampe touchait terre.
-
-A la vue du cortège royal, la bande interrompit son chant pour pousser à
-tue-tête les cris de: «Vive la liberté! Vive la Constitution! A bas la
-troupe!»
-
-L’homme au drapeau se démenait le plus de tous et paraissait le plus
-enragé; sa voix aiguë et sifflante dominait les clameurs rauques de son
-entourage.
-
-Dès qu’il avait aperçu le cavalier, Goldschmidt s’était mis également à
-crier comme un forcené; sa figure, de rouge, avait passé au violet; il
-accompagnait ses exclamations de divers signes d’intelligence et
-d’amitié adressés à l’individu au drapeau, qu’il semblait connaître et
-dont il s’efforçait d’attirer l’attention.
-
-Goldschmidt avait été tellement absorbé par son manège, qu’il ne s’était
-pas aperçu que le compagnon avec qui il causait était subitement devenu
-pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.
-
-Ce ne fut que lorsque Schœffel, à demi défaillant, s’appuya sur le bras
-de son ami, que Goldschmidt interrompit ses cris et ses signes, et se
-retournant:
-
---Mon Dieu! qu’avez-vous donc?... Voyons, dit-il à Schœffel, vous allez
-vous trouver mal... Mais à qui en voulez-vous?
-
-Schœffel s’était déjà redressé comme un homme mordu par un reptile. De
-la défaillance il venait de passer à la colère la plus violente. Tout
-son sang lui était monté à la tête; ses traits s’étaient contractés, son
-corps tremblait de frissons; il leva sa canne d’une main crispée, et il
-allait s’élancer sur l’homme au drapeau quand celui-ci, arrivé presque à
-côté du roi, régla audacieusement l’allure de son cheval sur celle du
-souverain; puis, se penchant à son oreille, lui dit à mi-voix:
-
---Sire, ne craignez rien; nous sommes des fidèles, nous venons vous
-protéger.
-
-Le roi, le prince-Adalbert, le général de Radowitz, avaient vu le geste
-de menace de l’ex-prisonnier, et tous crurent qu’on voulait attenter à
-la vie du monarque.
-
-La figure hagarde de Schœffel, son bâton qu’il brandissait comme une
-arme, autorisaient cette supposition. Goldschmidt s’efforçait vainement
-de le calmer et de le retenir. «Laissez-moi! Laissez-moi! criait
-l’ex-prisonnier... Le voilà, le traître, l’espion qui m’a vendu!
-Laissez-moi me venger!»
-
-Il allait s’échapper des bras robustes de son compagnon à bout de
-forces, quand l’homme au drapeau fit cabrer son cheval et força
-Schœffel, qui le touchait presque, à se jeter en arrière. Puis, relevant
-brusquement la hampe de son drapeau, il fit sauter en l’air la canne de
-Schœffel. Un des ouvriers qui était de la bande s’en empara. En même
-temps cinq ou six individus dirigés par l’homme au drapeau entourèrent
-l’ex-prisonnier et son ami de façon à les isoler complètement.
-
-Le cortège royal disparut au grand trot sous la porte de Brandebourg.
-
-La foule, brusquement, se porta alors d’un autre côté pour se trouver de
-nouveau, en coupant par la rue Frédéric, sur le passage du roi. Les
-individus qui retenaient Schœffel et Goldschmidt furent comme enlevés
-par cette marée montante d’hommes, et les deux amis profitèrent de la
-circonstance pour s’esquiver.
-
-Goldschmidt avait pris énergiquement sous son bras le bras de Schœffel.
-
---Venez avec moi, lui dit-il en continuant de l’entraîner, je loge à
-deux pas d’ici, dans la rue Dorothée... Vous vous reposerez... Vous en
-avez besoin... Un verre de vieux vin du Rhin et quelques tranches de
-jambon achèveront de vous remettre... Mais à qui diable en voulez-vous
-tant?...
-
---Comment! Vous le demandez encore?... Mais le cavalier, l’homme au
-drapeau, c’est lui... le traître, le misérable espion qui m’a dénoncé...
-
---Ce n’est pas possible!... Comment l’appelez-vous?
-
---Augustin Schmidt. Oh! j’ai bien retenu son nom.
-
---Augustin Schmidt! Vous vous trompez... Ce jeune homme est un avocat
-très distingué, un écrivain de mérite, libéral, ardent et convaincu...
-Il ne s’appelle pas Augustin Schmidt, mais Stieber.
-
---En êtes-vous bien sûr? demanda Schœffel.
-
---Très sûr.
-
---Vous le connaissez?
-
---C’est le fiancé de ma fille!
-
-Schœffel, redevenu maître de lui-même, passa à deux reprises la main sur
-son visage comme pour rassembler ses idées et ses souvenirs.
-
---Évidemment, dit-il, l’un de nous deux se trompe... Si vous voulez, je
-vais tout vous raconter...
-
---Avec le plus grand plaisir, interrompit Goldschmidt, mais à condition
-que vous acceptiez mon invitation. Quelque palpitant que soit votre
-récit, j’aime mieux l’entendre dans une bonne chambre bien close, le dos
-contre le poêle et les pieds sous la table, qu’ici, au milieu des
-bousculades, et par une bise qui, si elle continue, gèlera les
-paroles... Allons, venez!
-
-Et il entraîna son ami dans la direction de la rue Dorothée.
-
-Ce ne fut pas sans difficultés qu’ils parvinrent à se frayer un passage
-à travers la foule qui s’engouffrait comme un torrent dans la nouvelle
-issue qu’elle s’était choisie.
-
-Au moment où Goldschmidt tirait de sa poche une lourde clef pour
-l’insinuer dans la serrure de la maison qu’il habitait, le cortège
-impérial rentrait hâtivement au palais. La nuit était venue, et, dans la
-cour, la garde bourgeoise avait allumé des feux de bivouac. Dès que le
-monarque et sa suite furent à l’intérieur, on ferma brusquement les
-grilles. En montant le grand escalier, Frédéric-Guillaume demanda à son
-confident, le général de Radowitz:
-
---Avez-vous pris le nom du jeune homme au drapeau?
-
---Oui, Sire, répondit le général.
-
---Bien... Je vous le demanderai à l’occasion... Sans lui, l’individu qui
-était si furieux me faisait un mauvais parti...
-
-Au haut de l’escalier, le roi, se retournant vers ceux qui
-l’accompagnaient, leur dit en riant, de sa grosse voix de rustaud:
-
---Ah! que nous allons dîner de bon appétit, messieurs!... Après cette
-libation forcée d’eau-de-vie populaire, que le cliquot et le rœderer
-vont nous sembler bons!
-
-
-
-
-II
-
-Un intérieur allemand.--M. Prosper Cheraval, parisien de naissance,
-musicien par goût et professeur de langue française.--Stieber, orateur
-socialiste.--La fabrique des frères Schœffel.--Un contremaître
-socialiste.--M. Schmidt, peintre et espion.--Comment on ébauche une
-conspiration.--Papiers volés par la police.--La première mission secrète
-du policier Stieber.--Arrestation de M. Schœffel.--Stieber porté en
-triomphe.
-
-
-Walther Goldschmidt était un ancien comédien. Pendant de longues années,
-il avait appartenu à quelqu’une des scènes les plus renommées de
-l’Allemagne. S’il ne s’était pas fait applaudir à Vienne ni à Berlin, il
-ne s’était pas moins fait apprécier dans les «résidences» de second
-ordre, où le théâtre était et est encore aujourd’hui la plus grosse
-affaire de l’État, en tous cas celle dont le souverain s’occupe le plus
-directement et avec le plus d’assiduité. Dans ces petites cours, les
-comédiens sont à la fois des personnages officiels et des artistes, des
-fonctionnaires publics et des courtisans, mêlés à toutes les intrigues
-politiques et autres, suprême ressource contre l’ennui mortel qui ravage
-ces capitales minuscules.
-
-Après avoir joué pendant vingt-cinq ans, _Charles Moor_, _Clavigo_,
-_Nathan le Sage_, _Hamlet_, etc., et après avoir épousé une ingénue très
-jolie et très prude à la ville, Walther Goldschmidt, à qui ses économies
-et un héritage inattendu assuraient une modeste aisance, avait
-définitivement pris sa retraite et réalisé le rêve de toute sa vie,
-d’habiter une grande capitale.
-
-Il était venu se fixer à Berlin, où il menait l’existence la plus
-heureuse et la plus tranquille, entre sa femme, toujours séduisante, et
-sa fille Geneviève, qui, à seize ans, évoquait toutes les grâces et les
-séductions de sa mère dans la première jeunesse. Le soir, selon l’usage
-allemand, Walther allait fumer sa pipe dans une brasserie voisine, où il
-racontait à son auditoire habituel ses aventures d’antan, historiettes
-de coulisses et anecdotes de cour qu’on écoutait avec la plus grande
-attention, et même avec un certain respect qui flattait beaucoup le
-vieil acteur.
-
-La révolution, en jetant un peu Walther dans le courant politique,
-n’avait rien changé à ses habitudes et à sa vie d’intérieur. A sept
-heures précises, la bouilloire à thé chantait sur un réchaud, et Mlle
-Geneviève aidait sa mère à disposer sur une nappe éblouissante de
-blancheur les différentes assiettes de viandes froides qui composaient
-le menu accoutumé du souper.
-
-Ce soir-là, deux seaux d’étain poli brillants comme de l’argent ornaient
-les deux bouts de la table et rafraîchissaient dans de la glace deux
-bouteilles de vin du Rhin. Des _rœmer_, hauts sur leurs pieds d’une
-transparente couleur d’émeraude, jetaient des feux irisés sous la clarté
-d’une grande lampe de verre.
-
-On attendait le maître de la maison pour se réunir autour de la table de
-famille.
-
-En présentant son convive, Goldschmidt rappela à sa femme qu’ils avaient
-vu autrefois M. Schœffel aux bains de Warmbrunnen en Silésie, près de
-Hirschberg, où se trouvait la grande filature de MM. Schœffel frères.
-Mme Goldschmidt indiqua par un gracieux sourire qu’elle se souvenait en
-effet de M. Schœffel.
-
-On se mit à table.
-
-Pendant le repas, la conversation roula sur des sujets assez
-indifférents. On s’entretint des événements du jour, de la promenade du
-soir; mais dans le récit qu’en fit Goldschmidt, il évita soigneusement
-de mentionner l’incident relatif à l’homme au drapeau. Il ne fut
-question qu’un instant du jeune homme, quand Mme Goldschmidt dit à son
-mari que le «docteur» s’était fait excuser de ne pouvoir venir dans la
-soirée. Une rougeur qui empourpra subitement les joues de Mlle
-Goldschmidt apprit à Schœffel qu’on parlait du fiancé de Mlle Geneviève.
-
-Vers le milieu du repas, un coup de sonnette retentit, et un homme d’une
-trentaine d’années, les yeux vifs et l’air enjoué, type assez accompli
-du Parisien, parut dans l’entrebaillement de la porte.
-
---Ah! monsieur Cheraval, entrez donc, s’écria l’ancien comédien. Quel
-bon vent vous amène?
-
-Le nouveau venu s’inclina devant les dames, adressa un salut correct à
-Schœffel et serra cordialement la main que lui tendait le maître de la
-maison. Sur un signe de celui-ci, la servante avança une chaise et
-apporta un couvert et un _rœmer_ qui fut aussitôt rempli jusqu’au bord.
-
-Le jeune homme leva son verre, but et ajouta en français:
-
---Mes chers amis, je viens tout simplement prendre congé de vous.
-
-Goldschmidt se récria et sa femme fit chorus avec lui.
-
---Oui, reprit Cheraval, demain, à l’heure où les gens vertueux regardent
-rougir l’aurore, je quitte Berlin, je repars pour Paris... pour ce Paris
-que je regretterais tant d’avoir quitté si je n’avais trouvé ici de bons
-amis tels que vous, et une aussi charmante élève, ajouta-t-il en
-s’inclinant du côté de Geneviève.
-
---Voyons, voyons, mon ami, fit l’acteur, qu’est-ce qui vous force donc à
-nous dire sitôt adieu?
-
---La politique et l’amour filial... Il paraît qu’on a offert au papa
-Cheraval une candidature pour l’Assemblée constituante, et le brave
-homme veut que je sois là pour lui donner un coup de main, ou plutôt un
-coup de langue, car il faudra faire assaut d’éloquence... Bref, je pars
-pour soutenir la candidature de mon père... Mais soyez tranquilles, je
-ne vous oublierai pas, je vous écrirai souvent, aussi souvent que
-possible. Et j’espère que ma charmante élève voudra bien me prouver que
-mes leçons n’ont pas été perdues.
-
---Je vois, répondit Goldschmidt, qu’il ne nous reste plus qu’à boire à
-l’heureux retour de notre ami Cheraval dans sa patrie, à ses succès
-oratoires, et aussi à monsieur le futur député Cheraval père!
-
-On trinqua et l’on but.
-
---Mais ne verrons-nous pas le docteur ce soir? demanda le jeune
-Français.
-
-Goldschmidt regardait Schœffel d’un air embarrassé; il trouva
-heureusement un prétexte pour détourner la conversation:
-
---Oh! mais je ne vous ai pas encore présentés l’un à l’autre... C’est
-votre faute, M. Cheraval... Vous nous arrivez avec une nouvelle si
-_éblouissante_, s’écria Goldschmidt, qui se servait un peu à l’aventure
-des adjectifs français... Monsieur Henri Julius Schœffel, un de nos
-principaux filateurs de Silésie... Monsieur Prosper Cheraval, parisien
-de naissance, musicien par goût... et professeur de langue française...
-
---A l’étranger... Expatrié pour raison de santé, afin de ne pas attraper
-des rhumatismes sur la paille humide des cachots, où les juges de S. M.
-Louis-Philippe voulaient me faire coucher pendant un an pour une toute
-petite chanson satirique... Mais chacun a sa revanche... A moi la belle
-maintenant!
-
-Et Cheraval se mit à fredonner sur un air connu:
-
- Dans ce monde tout varie,
- L’esprit et le sentiment.
- Chacun son goût, sa manie,
- L’un voit noir, l’autre voit blanc.
- Aujourd’hui, dans ma patrie,
- Que de gens prennent sans voir
- Le _blanc_ pour le _noir_!
-
- Voyez cet amas de cuistres,
- Prêtres, moines et prélats,
- Procureurs, juges, ministres,
- Médecins et magistrats.
- Leurs uniformes sinistres
- Leur tiennent lieu de savoir.
- Que d’ânes couvre le _noir_!
-
---Le «docteur» devait traduire ma chanson en allemand, ajouta Cheraval,
-savez-vous s’il l’a fait? j’aurais bien voulu prendre congé de lui. Mais
-où le trouver?
-
---Oh! fit Mme Goldschmidt en dépliant un journal qu’on venait
-d’apporter, je crois qu’il nous sera facile de savoir où le «docteur»
-sera ce soir...
-
-Elle passa le journal à sa fille, et lui indiquant du doigt le haut de
-la troisième page:
-
---Geneviève, dit-elle, lis-nous ça...
-
-La jeune fille, d’un voix émue, commença:
-
-«Ce soir, grande réunion démocratique dans la salle des _Trois Aigles_,
-rue Moabit. Le jeune orateur populaire Stieber, qui a conquis une si
-rapide célébrité dans les clubs, doit prononcer un long discours pour
-demander l’abolition de l’armée permanente et la suppression immédiate
-de la police secrète. L’importance de ces deux questions, qui tiennent
-si fort à cœur à nos Berlinois, et la réputation de l’orateur attireront
-certainement la foule.»
-
-Les éloges que le journal décernait au docteur Stieber firent de nouveau
-rougir de joie la jeune fille.
-
---Eh bien, dit Cheraval, si vous voulez me le permettre, je vais me
-diriger à pas accélérés vers la salle des _Trois Aigles_. Je n’aurai
-ainsi pas le regret de quitter Berlin sans serrer la main de cet
-excellent Stieber... J’essaierai de le persuader de faire son voyage de
-noce en France... si Mlle Geneviève y consent...
-
-Goldschmidt regardait Schœffel d’un air de plus en plus embarrassé.
-Celui-ci avait de la peine à cacher le trouble qu’il éprouvait chaque
-fois que le nom du docteur était prononcé.
-
-Cheraval s’était levé; tout le monde l’avait imité.
-
-Après avoir accompagné le jeune Français jusque sur le palier,
-Goldschmidt pria Schœffel de le suivre dans un petit fumoir à côté de la
-salle à manger.
-
-L’ancien acteur offrit un cigare au fabricant silésien:
-
---Maintenant, dit-il, mon cher Schœffel, je suis prêt à vous écouter.
-
-Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un petit divan, et tandis que
-Mme Goldschmidt et sa fille travaillaient dans la pièce voisine à un
-ouvrage de tapisserie, Schœffel raconta à son ami ce qui suit:
-
- * * * * *
-
-«Vous avez connu, comme tout le monde, le procès intenté, il y a trois
-ans environ, aux _socialistes de la vallée de Hirschberg_; vous avez lu
-les détails de mon arrestation et de ma condamnation. Mais ce que vous
-ignorez, c’est comment le misérable dont vous voulez faire votre gendre
-s’y est pris pour me dénoncer.
-
-«Notre fabrique était la plus importante de la vallée. Mon frère Hubert
-et moi, nous la dirigions. Lui s’occupait de la vente et des achats; il
-était presque toujours en voyage, tandis que moi je surveillais la
-fabrication, vivant continuellement au milieu des ouvriers, sachant les
-conduire comme il fallait, avec douceur et résolution, à la fois
-camarade et patron. Aussi je puis dire qu’ils m’aimaient beaucoup. Ils
-remplissaient gaiement leur tâche, avec une conscience et une ardeur qui
-étaient les causes principales de la prospérité de notre fabrique, ce
-qui ne manqua pas d’exciter la jalousie de nos concurrents dont les
-ouvriers étaient traités comme des serfs et des esclaves.
-
-«J’avais à la tête du premier atelier un contre-maître que ses études et
-son intelligence mettaient certainement au-dessus de sa position
-sociale. Michel Wurm avait une quarantaine d’années, l’air loyal et
-franc, la figure ouverte et sympathique. Né en Souabe, il avait la
-simplicité charmante et l’affabilité qu’on trouve même chez les gens du
-peuple de ce pays. Comme sa présence permanente à la fabrique était en
-quelque sorte nécessaire, je lui avais donné un logement dans la
-filature même, en face du corps de bâtiment que nous occupions, ma mère
-et moi, et aussi mon frère dans l’intervalle de ses voyages. Michel Wurm
-n’était pas marié. Il avait auprès de lui une sœur restée veuve avec une
-fillette. L’éducation de cette jeune fille, qui s’appelait Hedwige,
-était la grande préoccupation du contre-maître. Je vous l’ai dit, Wurm
-avait de l’instruction acquise par lui-même; ses premières économies, il
-les avait employées à acheter des livres, et il s’était formé une petite
-bibliothèque qui avait élargi ses idées et élevé son niveau intellectuel
-et moral. Il voulait qu’Hedwige profitât de ce savoir, qui était sa
-conquête personnelle, et qu’elle fût un peu plus qu’une femme ordinaire.
-
-«Or, il arriva ceci: Tandis que l’éducation de Wurm se complétait
-surtout au point de vue de l’histoire et de la science économique, et
-qu’il s’assimilait les théories socialistes de ses auteurs favoris,
-Hedwige ne profitait de cette somme de connaissances que dans un sens
-artistique. Plus son oncle lui donnait à lire de traités philosophiques,
-de livres d’histoire et de science sociale, plus se développait son
-talent de musicienne et de peintre. Wurm voyait avec fierté les progrès
-de sa nièce dans les arts, mais il déplorait qu’elle se montrât si
-indifférente aux «grands principes de l’humanité».--«Elle a les goûts
-d’une patricienne, me répétait-il en soupirant, elle ne sera jamais des
-nôtres.»
-
-«Wurm s’était pris d’une belle passion pour tous les systèmes mis en
-avant par les novateurs pour améliorer le sort du genre humain, et il
-avait rêvé de faire de sa nièce un apôtre de la cause socialiste.
-Hedwige ne semblait guère se douter des visées ambitieuses de son oncle;
-en dehors de son piano et de sa palette, elle ne comprenait pas qu’on
-pût s’intéresser à quelque chose. Elle adorait la musique, mais c’est en
-peinture surtout qu’elle montrait de remarquables dispositions. Wurm
-était un homme pratique: il reconnut bientôt son erreur, et, loin
-d’entraver sa nièce dans ses goûts, il finit par les encourager.
-
-«J’allais souvent le soir passer une heure ou deux chez Wurm, et tous
-les dimanches le contre-maître, sa sœur et sa nièce dînaient à notre
-table de famille.
-
-«J’avais remarqué chez Wurm des livres français, les œuvres de Fourier,
-Cabet, Considérant; bien que ne connaissant qu’imparfaitement la langue,
-je les lisais avec attention et intérêt. Wurm, seul, sans maître,
-s’était perfectionné au point d’en remontrer à un Français de naissance;
-il m’expliquait les passages difficiles, dont ma science personnelle ne
-pouvait venir à bout. J’avais pris l’habitude de résumer par écrit la
-traduction de mon contre-maître sur un petit calepin que j’enfermais
-dans mon secrétaire avec mes autres papiers.
-
-«Une dissertation sur le régicide, que j’avais trouvée dans un volume de
-Considérant, je crois, m’avait vivement frappé par la vigueur des
-arguments invoqués par l’écrivain pour justifier la conduite d’un
-moderne Brutus qui tenterait de sauver une nation en supprimant un
-homme. J’avais fait une traduction assez complète de ce morceau sur mon
-agenda... Notez bien ce détail...
-
-«Deux jours après, je vis arriver à la fabrique un jeune homme dont la
-mise singulière ne me plut guère au premier abord. Mais ses manières
-étaient si affables que la mauvaise impression causée par sa figure
-s’effaça vite dans mon esprit. Il était porteur d’une lettre d’un de nos
-principaux clients de Berlin, M. von S..., qui me le recommandait
-chaudement, ajoutant que M. Augustin Schmidt était un de ses parents et
-un peintre de beaucoup d’avenir. Il venait en Silésie pour se livrer à
-des études de paysage. J’étais prié de lui faire aussi bon accueil que
-possible.
-
-«Très désireux de reconnaître l’amabilité de M. von S..., chez qui mon
-frère avait reçu plusieurs fois l’hospitalité, je priai M. Schmidt de
-considérer ma maison comme la sienne. Mon domestique alla chercher ses
-bagages à l’auberge, et quelques instants plus tard, le jeune artiste
-était installé dans une chambre au-dessus de la mienne, avec son
-chevalet, sa palette, sa boîte à couleurs, son attirail complet de
-peintre, sans parler de quelques ébauches qui témoignaient sinon d’un
-grand talent, du moins d’une grande habileté à manier le pinceau.
-
-«La glace fut bientôt rompue entre mon hôte et moi. Il était si discret,
-si poli! Il savait mettre tant de déférence en écoutant ma vieille mère
-et en lui parlant; et il racontait si bien, avec une amusante pointe de
-verve, les petites historiettes berlinoises qui faisaient les délices de
-l’excellente femme.
-
-«Il nous avait mis au courant de sa vie. Resté orphelin de bonne heure
-avec une fortune suffisante, il avait été élevé dans un pensionnat
-suisse, où il prétendait avoir puisé des idées républicaines qui
-l’empêchèrent de profiter de la protection de son cousin von S..., fort
-bien en cour et qui voulait le lancer dans l’administration. Il avait
-préféré sa liberté. Il voulait les délices de la vie d’artiste, les
-enivrements qu’elle donne, ses illusions et ses déceptions si vite
-oubliées. Tout cela ne valait-il pas la livrée la plus dorée du
-fonctionnaire le plus haut en grade?
-
-«Les premiers jours s’écoulèrent rapidement dans la société de mon hôte.
-Il partait de bon matin, on était en été et le temps était beau; il
-allait s’installer au centre d’un site choisi, et il travaillait toute
-la matinée,--du moins nous le supposions. L’après-midi, il montait dans
-sa chambre pour transporter sur la toile les croquis qu’il avait faits
-au crayon. Il avait mis son chevalet près de la fenêtre... Sa fenêtre
-donnait justement sur celle de la chambre d’Hedwige...
-
-«Le dimanche suivant, Wurm, sa sœur et la jeune fille, ainsi que deux
-autres contremaîtres et quelques notabilités de Hirschberg dînèrent
-comme d’habitude à la filature. Augustin Schmidt fut présenté à tout le
-monde. Il plut beaucoup. Je remarquai qu’en entendant nommer le jeune
-homme Hedwige rougit. Le peintre, de son côté, s’écria: «Oh!
-mademoiselle et moi, nous nous connaissons, nous sommes des confrères...
-J’ai eu l’indiscrétion de jeter un regard du haut de ma fenêtre dans
-votre chambre, mademoiselle, et je vous ai surprise à l’œuvre... J’étais
-loin de m’attendre à trouver une artiste dans une fabrique de coton...»
-
-«Le père Wurm dit qu’en effet sa fille copiait en ce moment un vieux
-portrait de famille, un _Rittmeister_ de la guerre de Trente ans
-découvert dans les combles et dont le modèle et le coloris étaient
-remarquables, malgré les dégâts du temps. Hedwige s’appliquait beaucoup,
-mais elle était très inexpérimentée.
-
-«Tout naturellement Augustin s’offrit pour lui donner quelques conseils,
-et même des leçons. Tantôt on organisait des promenades dans la forêt
-avec ma mère et la sœur de Wurm, tantôt Schmidt s’installait dans le
-logis du contremaître et surveillait son élève travaillant au portrait
-du Rittmeister. Hedwige faisait des progrès très réels, mais tout se
-bornait entre elle et son maître à des sentiments de confraternité
-artistique. Augustin ne pouvait prétendre à son cœur, car le cœur
-d’Hedwige avait déjà parlé en faveur d’un autre...»
-
-A ces mots, Schœffel s’arrêta dans son récit, et il sembla à celui qui
-l’écoutait que deux larmes perlaient sous les cils du fabricant.
-
- * * * * *
-
-Schœffel continua:
-
-«En revanche, Augustin avait gagné toutes les bonnes grâces de Wurm. Au
-bout de quelques entretiens, le trop confiant contremaître crut
-reconnaître dans le jeune peintre un adepte ardent des doctrines
-socialistes. Schmidt trouvait que dans ce monde tout était bâti à
-l’envers; il débitait de longues tirades contre la société telle que
-l’ont organisée les lois, et il prédisait sur un ton de prophète un
-bouleversement général. Lorsque j’assistais à ces conversations, je
-m’étonnais de cette fougue politique chez un artiste, et je me disais
-que M. von S... avait eu une singulière idée de vouloir faire de son
-cousin un fonctionnaire royal. Wurm ne parlait plus que de son ami.
-
-«Augustin abandonnait parfois son travail et allait trouver le
-contremaître à l’atelier. Je fus bientôt frappé des relations qui
-s’établirent entre le peintre et les ouvriers. Sous le prétexte de
-prendre des croquis de la vie populaire, Schmidt se mit à fréquenter les
-cabarets, les débits de bière, les salles de danse où les filateurs
-avaient coutume de se réunir pour se distraire les dimanches et les
-jours de fête.
-
-«Un soir, Wurm me pria d’assister à une réunion dans un endroit qu’il ne
-voulut pas me désigner. Par curiosité et ne supposant pas d’ailleurs
-qu’il s’agît d’une conspiration, je promis d’y accompagner mon
-contremaître. Il vint me prendre après le souper et nous nous dirigeâmes
-vers la forêt. Au bout d’une heure, nous arrivâmes à une clairière qui
-sert de halte de ralliement aux chasseurs. Wurm s’arrêta. Il siffla
-trois fois à intervalles égaux. Des sifflets lui répondirent; puis cinq,
-dix, quinze hommes sortirent des fourrés. Parmi eux, je reconnus
-quelques ouvriers de la filature, et, à ma vive surprise, Augustin.
-
-«Sur un signe de Wurm, ils se rangèrent en cercle.
-
-«Ces hommes avaient l’air résolu, et leurs silhouettes se détachaient
-comme des fantômes sur le fond de verdure éclairé par la lune. Tous
-paraissaient au courant de l’objet de ce mystérieux rendez-vous; moi
-seul je l’ignorais. Wurm me l’apprit enfin. Depuis plusieurs mois une
-association s’était formée parmi les ouvriers de ma fabrique et ceux de
-quelques autres fabriques rivales, dans le but de renverser la monarchie
-et de proclamer, d’abord en Silésie, une petite république selon les
-principes des réformateurs socialistes de France.
-
-«Cette association n’avait pas de chef, et, chose dont j’étais loin de
-me douter, c’était sur moi qu’on avait jeté les yeux!
-
-«Mes bonnes intentions pour les ouvriers, mes procédés humains, les
-veillées studieuses que j’avais passées dans le logis de mon
-contre-maître, tout cela me désignait à la confiance de ces pauvres
-gens... Mais je refusai énergiquement l’honneur qu’on voulait me faire,
-malgré les instances de Wurm et de Schmidt, qui paraissait le plus
-résolu et le plus ardent. Je me bornai à promettre de garder le silence
-le plus complet sur ce que j’avais entendu.
-
-«Avant de me retirer j’engageai vivement mon contremaître et ses amis à
-éviter les imprudences, et j’exprimai aussi l’espoir qu’ils ne se
-laisseraient pas aller à des excès.
-
-«Je partis seul, et pendant toute la route je me demandai comment
-Schmidt, venu dans le pays pour faire des études de paysage, avait
-tourné à l’agitateur socialiste. Pourtant aucune pensée mauvaise ne me
-vint à l’esprit. Je me disais qu’après tout un artiste est capable de
-toutes les métamorphoses; que le côté pittoresque d’un complot pouvait
-l’avoir séduit; que la mise en scène théâtrale et mystérieuse de ces
-réunions nocturnes en pleine forêt lui avait peut-être donné l’envie de
-jouer un rôle dans la pièce.
-
-«J’en étais là de ces réflexions quand je rencontrai Hedwige au bout de
-la grille de la fabrique. Nous nous voyions quelquefois seuls le soir
-dans un petit jardin qu’elle se plaisait à soigner.
-
-«Personne ne connaissait notre amour, nul ne savait que, d’un commun
-accord, nous nous étions promis de nous appartenir pour la vie.
-
-«Hedwige était fort inquiète de me voir rentrer sans son père. Je la
-rassurai, tout en jugeant inutile de lui révéler le motif de son
-absence. Malgré moi, je parlai de Schmidt et je ne pus m’empêcher de
-témoigner mon étonnement au sujet de ses allures. «Il me semble, dis-je,
-qu’il ne peint plus du tout depuis quelque temps... Ce tableau qu’il
-vous a fait commencer, cette vue du Warmbrunnen, n’avance guère...»
-Hedwige se montra un peu embarrassée de mon observation; puis elle me
-répondit: «Je ne veux plus peindre avec M. Schmidt.»
-
-«--Pourquoi?» lui demandai-je d’un air surpris.
-
-«Elle me raconta alors en rougissant que le jeune peintre avait profité
-de ses tête-à-tête avec elle pour lui faire une cour assidue, et que,
-finalement, pour échapper à ses obsessions et à ses familiarités, elle
-avait renoncé à ses leçons, prétextant que les soins du ménage
-absorbaient tous ses instants.
-
-«Depuis lors l’intimité entre Schmidt et Wurm était devenue plus
-étroite, et le peintre passait avec le contremaître et les ouvriers tout
-le temps qu’il consacrait auparavant à son élève.
-
-«J’embrassai Hedwige sur le front et je me retirai. Sur la table de ma
-chambre à coucher m’attendait une lettre de mon frère, qui me donnait
-rendez-vous à Breslau pour une affaire urgente. Il me recommandait de
-venir le plus vite possible, afin qu’il pût continuer lui-même sa route
-vers la Russie, où des commandes importantes lui étaient promises. Comme
-rien de pressant ne me retenait à l’usine, je pris immédiatement mes
-dispositions pour partir le lendemain. La voiture fut attelée de bonne
-heure; le soir, j’étais à Liegnitz, où je prenais le chemin de fer pour
-arriver peu d’heures après à l’hôtel du «Grand Frédéric», où mon frère
-m’attendait. Pendant que je soupais, il me mit au courant de l’affaire.
-Il s’agissait d’une très importante fourniture qu’il devait effectuer de
-compte à demi avec M. von S..., qui l’avait obtenue grâce à ses
-influences. Ma signature était nécessaire au traité que nous devions
-passer. M. von S... était également arrivé à Breslau; mais, fatigué par
-le voyage, il était allé se reposer, remettant au lendemain notre
-entrevue.
-
-«Je demandai à mon frère si M. von S... lui avait parlé de son cousin.
-
-«--De quel cousin?» me demanda-t-il.
-
-«Je lui racontai l’arrivée à la fabrique du jeune peintre, parent de M.
-von S..., mais je me tus sur tout le reste. Mon frère est un homme
-phlegmatique qui n’aime guère se creuser la cervelle en dehors des
-affaires. Il n’insista point et nous gagnâmes nos chambres.
-
-«Le lendemain il nous fallut attendre jusqu’au soir pour nous rencontrer
-avec M. von S...; l’affaire fut vite conclue; c’était une opération
-avantageuse, je n’eus qu’à ratifier les conditions conclues entre mon
-frère et son partenaire. Quand tout fut terminé, je dis à M. von S...
-que j’avais le plaisir de posséder encore son cousin sous mon toit.
-
-«--Lequel? me demanda M. von S... Et il m’expliqua que sa famille était
-très nombreuse.
-
-«--Je veux parler de votre cousin Schmidt, répondis-je, de votre cousin
-le peintre paysagiste que vous m’avez fait l’honneur de me recommander.»
-
-«M. von S... fit un bond sur sa chaise.
-
-«--Comment! s’écria-t-il, c’est mon cousin Augustin Schmidt qui est chez
-vous, à Hirschberg!... Vous en êtes bien sûr?...»
-
-«--Parfaitement sûr... Depuis trois semaines...
-
-«--Voyons, fit le Berlinois, expliquons-nous bien, car l’un de nous deux
-est dupe d’un mystificateur ou d’un intrigant. M. Augustin Schmidt avait
-en effet l’intention d’aller en Silésie, mais il y a un an de cela; et
-je lui avais donné une lettre de recommandation pour vous. Mais il a dû
-renoncer à ce projet pour différentes raisons. Il a dit adieu à la
-peinture, il est entré dans une maison de banque de Hambourg pour
-laquelle il voyage en ce moment en Amérique. Et tenez, voici une lettre
-qu’il m’écrit de New-York pour me prier de réclamer au bureau de police
-une petite valise renfermant quelques vêtements et des papiers, qu’il a
-oubliée dans une _droschke_ le jour de son départ de Berlin, où il était
-venu pour prendre congé de nous.
-
-«--Avez-vous retrouvé la valise? demandai-je vivement intrigué à M. von
-S...
-
-«--Oui, mais les papiers n’y étaient pas. Comme mon cousin est très
-distrait, j’ai pensé qu’il les avait oubliés ailleurs.»
-
-«Tous mes soupçons de la veille se tournèrent en certitude. Ces papiers
-volés!... Si c’était lui qui était le voleur! Par un de ces hasards qui
-ressemblent parfois à des inspirations j’avais pris avec moi la lettre
-que m’avait présentée M. Augustin Schmidt. Je tirai le papier de ma
-poche et je le tendis à M. von S...
-
-«--C’est cela, c’est cela, fit-il à deux reprises... C’est bien la
-lettre remise par moi à mon cousin... Seulement, voyez la rature en
-haut, à la date... on a changé le 4 en 5... 1845 au lieu de 1844... Vous
-êtes la dupe d’un aventurier!... Quelle tête a-t-il, ce parent que je ne
-connais pas?»
-
-«J’en fis le portrait aussi bien que possible. Le véritable Schmidt
-était brun et gros, tandis que mon hôte était blond et maigre; il
-parlait couramment le français: celui-ci ignorait complètement cette
-langue.
-
-«Je résolus de repartir immédiatement pour éclaircir ce mystère. Mon
-frère, toujours fort calme, n’écoutait cette histoire que d’une oreille,
-et lisait le journal qu’un garçon de l’hôtel venait d’apporter. Tout à
-coup il poussa une exclamation:
-
-«--Tiens, s’écria-t-il en me tendant la feuille, lis donc cela!»
-
-«Le journal racontait que depuis plusieurs mois l’autorité avait été
-avertie par différentes communications confidentielles qu’un grand
-complot communiste avait été organisé dans la vallée de Hirschberg et
-qu’une foule d’ouvriers, notamment ceux employés dans une des plus
-importantes filatures de la localité, étaient affiliés à une société
-secrète ayant pour but le bouleversement de toutes les institutions
-existantes, le pillage des propriétés et l’assassinat du roi. Si les
-indications abondaient, les preuves faisaient défaut. Il fallait en
-avoir cependant pour arrêter les coupables. C’est alors que le
-gouvernement fut secondé d’une façon toute providentielle. Un cocher de
-place ayant apporté au bureau central de la police une petite valise
-qu’un voyageur inconnu avait oubliée dans sa voiture, on l’ouvrit pour
-vérifier le contenu et s’assurer si elle ne renfermait aucune indication
-sur son propriétaire. Au milieu de quelques papiers sans importance, on
-découvrit une lettre ouverte, recommandation très pressante en faveur du
-porteur auprès de ce même fabricant désigné dans les dénonciations
-anonymes comme un des principaux chefs du complot. M. le conseiller de
-gouvernement Mathis, chargé de poursuivre l’affaire, vit aussitôt, avec
-sa perspicacité ordinaire, tout le parti qu’on pouvait tirer de cette
-lettre. On n’avait pas à redouter le retour inopiné de son véritable
-propriétaire, puisque celui-ci venait de partir pour l’Amérique. Comme
-dans la recommandation de M. von S... il était dit que le porteur était
-peintre, restait à trouver un homme sûr et habile, peignant
-convenablement. M. Mathis se souvint d’un jeune référendaire au tribunal
-qui avait temporairement appartenu à la police et fait preuve de
-beaucoup de flair. Ce jeune homme faisait de la peinture en amateur,
-avec assez de succès. M. Mathis le fit appeler et le mit au courant de
-la mission qu’il avait à lui confier. Il lui donna un passeport au nom
-de M. Schmidt, le munit de la lettre de recommandation trouvée dans la
-valise, et quelques jours plus tard, l’émissaire du conseiller Mathis se
-présentait à la filature de M. X..., où on lui fit le meilleur accueil.
-Il fut promptement au courant du complot, il réunit toutes les preuves
-nécessaires; bref, il réussit si bien qu’à l’heure présente les
-coupables étaient sous la main de la justice...
-
- * * * * *
-
-«Les coupables! Wurm était donc arrêté; et Hedwige? Je n’étais pas là
-pour la consoler, pour l’aider à supporter cette épreuve? J’aurais voulu
-partir de suite. J’avais d’horribles pressentiments. Cet espion que
-j’avais logé sous mon toit et même admis à ma table, ne serait-il pas
-aussi capable de me dénoncer?
-
-«Ces pensées roulaient dans mon esprit, quand la porte du petit salon
-dans lequel nous étions s’ouvrit. Un homme d’une cinquantaine d’années,
-à l’air respectable, un «bourgeois» dans toute la force du terme, entra.
-«Pardon, messieurs, fit-il; l’un de vous n’est-il pas M. Georges
-Schœffel? On m’a dit que je le trouverais ici.»--«C’est moi,»
-répondis-je.--«Eh bien, monsieur, je viens vous donner un avis: fuyez,
-cachez-vous, on va vous arrêter.» Mon frère, à ces mots, se redressa
-furieux: «J’aimerais savoir, monsieur, demanda-t-il, de quel crime on
-l’accuse?»--«De haute trahison, répliqua l’inconnu. Je suis le premier
-adjoint de Breslau, je me trouvais il y a quelques instants dans le
-cabinet du bourgmestre, quand un individu porteur d’un ordre du
-ministère s’est présenté chez ce magistrat et a réclamé main-forte pour
-procéder à votre arrestation. Le bourgmestre a répondu qu’il n’avait pas
-à obtempérer aux réquisitions d’un agent de la police de sûreté, il a
-refusé de mettre des sergents de ville à la disposition d’un mouchard.
-Nous n’aimons pas ces gens-là, à Breslau. L’individu a protesté, il a
-déclaré qu’il s’adresserait directement à la gendarmerie, qu’il écrirait
-au ministère pour se plaindre. J’ai laissé ces messieurs en grande
-discussion; et comme l’agent a indiqué l’hôtel où vous êtes descendu,
-j’ai pensé que j’aurais encore le temps de vous avertir... Les libéraux
-se doivent mutuellement aide et protection... Voyons, où pourriez-vous
-aller?
-
-«--Mais, repris-je, je ne songe pas à fuir... Ce serait m’avouer
-coupable... Je n’ai rien à me reprocher...»
-
-«Mon frère et M. von S..., qui n’avaient qu’une médiocre confiance dans
-l’impartialité de la police prussienne, m’engageaient à me soustraire
-aux recherches de la gendarmerie...»
-
-«J’allais peut-être me rendre à leurs raisons, quand la porte s’ouvrit
-de nouveau. Les casques de deux gendarmes brillèrent dans l’ombre, et je
-reconnus dans l’individu qui les précédait le faux Augustin Schmidt.
-Froidement, comme s’il me voyait pour la première fois, cet homme que
-j’avais traité en ami, qui avait été de ma famille, dit aux gendarmes en
-me désignant: «Le voilà! Emmenez-le!» Ils obéirent. Je les suivis fort
-tranquillement, persuadé que mon innocence ne tarderait pas à éclater au
-grand jour. Mais quels furent mon étonnement, mon indignation, ma
-colère, lorsque le juge d’instruction, dès le début de son premier
-interrogatoire, produisit deux feuillets arrachés du calepin dans lequel
-je consignais mes notes de lecture.
-
-«On s’était emparé du passage de Fourier relatif au régicide pour me
-l’imputer, et l’on prétendait, sur les indications du misérable
-délateur, que c’était le fragment d’une circulaire confidentielle que
-j’avais adressée aux ouvriers, pour les engager à assassiner le roi.
-L’accusation qui me valut d’être condamné fut tout entière échafaudée
-sur ces feuillets volés dans mon secrétaire et arrachés du carnet dont
-les autres pages avaient été anéanties!
-
-«J’avais contre moi non seulement l’apparence de ces preuves, mais les
-dispositions malveillantes des autres fabricants, heureux de se défaire
-d’un concurrent redoutable.
-
-«Wurm fut condamné à mort; toutefois sa peine fut commuée. En apprenant
-cette condamnation, la pauvre Hedwige fut comme folle. Le délire la
-prit. Elle mourut d’une congestion cérébrale.»
-
- * * * * *
-
-Après un silence, Schœffel reprit:
-
-«Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’ai pas été maître de moi, quand
-j’ai reconnu aujourd’hui l’homme qui, pour les raisons les plus viles, a
-trahi tout ce qu’il y a au monde de plus respectable et de plus sacré,
-et qui a causé le malheur de ma vie entière[4]?»
-
- [4] Ce n’est pas du roman, c’est de l’histoire que nous écrivons, nous
- ne saurions trop le répéter. La découverte de ce prétendu complot de
- Hirschberg fut le début du policier Stieber, à qui la monarchie
- prussienne doit son organisation si perfectionnée d’espionnage au
- dedans et au dehors. La magistrature d’alors, qui avait le sentiment
- de l’honneur et de la droiture, flétrit énergiquement les procédés
- employés par Stieber pour s’introduire dans la famille Schœffel.
- Stieber dut donner sa démission de référendaire, et c’est par
- rancune qu’il se lança, au commencement de 1848, dans le mouvement
- révolutionnaire.
-
-Le récit du fabricant avait sincèrement ému l’ancien acteur. Avant de
-répondre, il parut réfléchir longuement.
-
-«--Ce que vous me dites là, mon cher ami, est triste, bien triste,
-dit-il enfin. Mais que faire à présent? Ma fille aime ce jeune homme,
-elle l’adore... La séparer de lui, ce serait la plonger dans le
-désespoir. Si je lui apprenais la vérité, son amour ne manquerait pas de
-lui suggérer toutes les excuses possibles pour atténuer les procédés de
-son fiancé; elle se dirait qu’il n’a fait que son devoir en obéissant à
-ses supérieurs; qu’il agissait dans un bon but... elle trouvera dans son
-cœur mille prétextes pour l’excuser... Ah! si cet amour ne faisait que
-commencer, mais il a poussé des racines si profondes qu’il n’est plus
-possible de l’arracher... Aujourd’hui, mon pauvre ami, c’est vraiment
-trop tard... Le bonheur de mon enfant m’est trop précieux, et le rôle
-des pères barbares n’a jamais été dans mes moyens...»
-
-Schœffel eut envie de répondre: «Alors vous donneriez votre fille à un
-voleur de grand chemin, si elle l’aimait!» Mais il se mordit les lèvres,
-prit son chapeau et se retira en disant à son ami: «C’est bien... Que
-chacun agisse selon sa conscience... La mienne m’ordonne de lutter
-contre le système honteux qui emploie de pareils hommes et de pareils
-moyens. Adieu.»
-
-Schœffel dut reprendre la longue rue de l’_Unter den Linden_ pour
-regagner le petit hôtel où il était descendu le matin. Au moment de
-s’engager dans la Poststrasse, le fabricant aperçut de grandes lueurs
-rouges qui éclairaient les maisons de la base au faîte. Le bruit sourd
-d’une foule en marche, des cris qu’il avait déjà entendus le matin,
-parvinrent en même temps à ses oreilles. Il monta sur les marches d’une
-porte et il vit un immense cortège qui s’avançait, éclairé par des
-flambeaux. Au centre, un homme porté en triomphe, sur les épaules de
-deux robustes gaillards, était salué par les acclamations populaires.
-
-Quand le cortège défila devant lui, il reconnut en cet homme Stieber,
-l’ex-mouchard, l’espion qui l’avait livré à la police. Son discours dans
-la réunion de Moabit avait soulevé un enthousiasme indescriptible, et la
-foule qui l’écoutait en trépignant avait voulu le porter en triomphe
-jusqu’à son domicile.
-
-Cette fois, Schœffel n’eut plus de colère; il détourna la tête avec
-dégoût et ne put se défendre d’un sentiment de pitié, en songeant avec
-quelle facilité on séduit le peuple et on le trompe.
-
-
-
-
-III
-
-Les héros du régime de la compression militaire et policière.--Le
-maréchal Wrangel.--Son portrait.--Ses rapports avec les
-journalistes.--M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne.--Où
-Stieber reparaît.--Le roi le nomme _Polizeirath_.--Frédéric-Guillaume
-poète et collaborateur du _Kladderadatsch_.--La mission secrète de
-Stieber à Londres.--Comment il fit voler les papiers de l’Association
-socialiste internationale.--Stieber chez M. Josias de Bunsen.--La
-mission de Stieber à Paris.--Stieber chez Mme la princesse de S... et
-chez M. Carlier.--Tentative d’assassinat sue l’agent de la police
-secrète prussienne.--Retour de Stieber à Berlin.--La Krause et sa
-collection «d’honnêtes dames».--Un espion homme du monde.--Petite fête
-organisée par la police.--Mme de Hagen obtient son divorce et Stieber
-est plus en faveur que jamais.
-
-
-En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante, dont les
-députés avaient été chassés par les troupes du maréchal Wrangel, le
-gouvernement prussien eut recours à un double régime de compression
-militaire et policière.
-
-Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir de ce légendaire
-maréchal Wrangel, idole des gavroches berlinois, à qui il jetait des
-poignées de menue monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le
-type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa démarche de
-«casseur d’assiettes», les crocs de sa moustache ébouriffée, son parler
-berlinois gouailleur, avaient promptement fait de lui une des figures
-les plus originales de la capitale. Tout en inspirant la terreur autour
-de lui, il avait la repartie amusante et il «blaguait» volontiers les
-gens qu’il était prêt à mitrailler. Il affectait la plus grande
-familiarité avec les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à
-dire un jour à la reine: «Voyons, ma bonne petite dame!...» Il montrait
-ainsi qu’il était le sauveur du trône et le plus puissant protecteur du
-roi... S’il faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir
-dans sa cellule et causait longuement avec lui des événements du jour.
-Une fois, visitant le rédacteur en chef de la _Volkszeitung_ (Gazette du
-Peuple), M. Berstein, mort tout récemment, il lui dit: «Engagez-vous à
-mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche tout de suite.»
-Comme M. Berstein prétendait qu’il était impossible pour un journaliste
-d’envisager certaines choses avec sang-froid, comme par exemple la
-honteuse convention conclue par le gouvernement à Malmo avec les Danois:
-
---S... nom d’un homme! s’écria le maréchal, croyez-vous que moi aussi
-j’approuve tout ce qui se passe, et pourtant il faut bien que je me
-tienne bouche close!... Faites-en autant, autrement je sabre votre
-journal!...
-
-La réaction policière n’avait pas ce côté plein d’humour que le
-commandant de l’état de siège communiquait à la réaction militaire. La
-police prussienne fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et
-brutale, prompte à passer à l’exécution, exercée à tous les procédés
-d’espionnage et surtout riche en promesses données aux délateurs. Le roi
-avait placé à la tête de ce service, dont l’importance grandissait
-chaque jour, un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le plus
-hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui fut jamais.
-
-Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance avec ce
-personnage. Pour le moment, bornons-nous à dire qu’il faisait la police
-avec passion, par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle de
-tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates étaient tout
-particulièrement l’objet des haines de M. de Hinkeldey. Il les
-pourchassait comme des gens bien plus dangereux que les voleurs et les
-escrocs. Il était toujours à la recherche de quelque conspiration, de
-quelque complot, de quelque prétexte d’accusation qui lui permît de
-«coffrer» de nombreux suspects et de les retenir indéfiniment sous les
-verrous. Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque piste.
-Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait beaucoup aux mesures
-policières prises par son préfet. Il avait du plaisir à entendre de sa
-bouche le récit des expéditions entreprises par les agents secrets et
-aussi la relation des aventures mystérieuses et piquantes que la police
-avait l’occasion de découvrir. Berlin était alors une ville d’apparence
-austère, on se cachait un peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le
-cotillon.
-
-Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique: quand M. de
-Hinkeldey le régalait de ses rapports plus ou moins secrets, le roi
-s’imaginait collaborer à quelque mélodrame; il rectifiait certains
-points du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités
-d’une pièce qu’il est appelé à juger.
-
-Un soir, au cours de la conférence habituelle qui avait lieu dans le
-cabinet de travail de Frédéric-Guillaume, le roi interrompit son préfet
-de police, qui lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction
-commis chez un banquier:
-
---Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui un protégé à vous
-recommander. Il est fort intelligent et paraît très dévoué; il a déjà
-rendu dans le temps des services à votre prédécesseur.
-
---Et qui est ce protégé? demanda le préfet de police.
-
---Oh! il a un nom qui indique l’emploi... Il s’appelle Stieber... Et le
-roi, pour accentuer la signification du calembour, se mit à se fouiller
-l’oreille avec le doigt[5]. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la
-vie le 21 mars.
-
- [5] Stieber veut dire en allemand «farfouilleur».
-
---Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire remarquer à Votre
-Majesté qu’elle n’est peut-être pas au courant du rôle joué par ce même
-Stieber pendant la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a
-compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs, mais tout
-récemment encore il défendait devant les conseils de guerre les inculpés
-de haute trahison et de rébellion les plus gravement compromis.
-
-Le roi prit un flacon d’_arrac_[6], en versa dans un gobelet d’argent
-contenant une petite quantité d’eau chaude, et après avoir bu:
-
- [6] Eau-de-vie très forte.
-
---Eh! qu’importe, répondit-il à son préfet de police. En supposant que
-la nouvelle recrue que je vous présente soit réellement un néophyte,
-vous connaissez le proverbe: «Il y aura plus de place au râtelier
-gouvernemental pour un seul républicain repentant que pour dix
-conservateurs.» Et puis Stieber, tout révolutionnaire qu’il paraissait,
-était encore plus dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait... Il
-venait de temps à autre s’asseoir à la même place où vous êtes et me
-raconter ce qui se passait dans les clubs, dont il était un des plus
-beaux ornements. Je vous assure que ses récits étaient parfois très
-divertissants!... Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant de
-ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est que je sais qu’il a les
-qualités de l’emploi.
-
-M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa Majesté faisait déjà partie
-de la police toute personnelle dont le monarque se servait en dehors de
-ses ministres, quelquefois même pour les surveiller.
-
-Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente, avait joué ce
-double jeu, mais il s’en était certainement le mieux tiré. Aussi M. de
-Hinkeldey, renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi il
-fallait réserver à son protégé.
-
---A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi permet-elle d’être
-nommé _Polizeirath_[7]?
-
- [7] Conseiller de la police. Grade supérieur à celui de commissaire de
- police.
-
---A trente ans, sire.
-
-Le roi tira de la poche de côté de son uniforme, qui était déboutonné,
-un petit carnet qu’il feuilleta rapidement. Ayant trouvé la note qu’il
-cherchait:
-
---Stieber, dit-il, est né à Mersebourg en 1818. Par conséquent, il a
-deux ans de plus que l’âge requis. Manteuffel[8] lui expédiera son
-brevet, et vous, vous trouverez bien à l’utiliser.
-
- [8] Alors premier ministre.
-
---Sans doute, fit M. de Hinkeldey, puisque tel est le désir de Votre
-Majesté.
-
---Passons à autre chose, reprit le roi. Avez-vous découvert l’auteur de
-la correspondance adressée à la _Gazette d’Augsbourg_, au sujet des
-affaires de la Hesse électorale[9]? Ce gaillard-là me fait dire ce que
-je pense comme si j’avais rêvé tout haut devant lui.
-
- [9] L’Autriche et la Prusse voulaient intervenir chacune de son côté
- dans le conflit qui avait éclaté entre l’électeur de Hesse et ses
- sujets.
-
---L’article en question a été publié dans la _Gazette_, sous un «signe»
-tout à fait nouveau: un trèfle à cinq feuilles. Nos recherches n’ont pas
-encore abouti; et comme les investigations de la poste sont restées
-également infructueuses, je suppose que cette correspondance, quoique
-datée de Berlin, a été rédigée sur place ou envoyée d’ailleurs.
-
-Le roi vida de nouveau son gobelet et fit un geste de mécontentement.
-
---Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un peu plus de zèle. Vous ne
-sauriez vous imaginer combien cela me tracasse d’être livré aux journaux
-par des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru dans le
-_Kladderadatsch_ une méchante pièce de vers pleine d’allusions fort
-transparentes à l’amour d’un haut et puissant seigneur pour une veuve
-connue dans le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre en
-se laissant prendre par la taille... Le pis, c’est que les vers sont
-détestables...
-
---Je vous demande pardon, sire, les vers sont charmants, répondit le
-préfet de police, qui savait fort bien, comme tout le monde d’ailleurs,
-que l’auteur de cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot
-était le roi lui-même... Mais si Votre Majesté, ajouta M. de Hinkeldey,
-croit que la tournure de ces vers est offensante et irrespectueuse, on
-pourrait poursuivre le journal...
-
---Non, non!... Traîner devant des juges les joyeux fous qui, chaque
-semaine, font tinter les grelots de leur Charivari... ce serait
-odieux... Au contraire, je vais leur montrer que je suis bon prince en
-leur envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices, qu’ils
-pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller sans offenser la
-morale[10].
-
- [10] Historique.--Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux
- journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les
- auteurs des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi,
- après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey:
-
- «Mon très cher Hinkeldey,
-
- «La _Gazette d’Augsbourg_, que je joins à la présente, publie une
- communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur,
- ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le
- directeur de la police Stieber d’aller aux informations, et vous
- attirerez également son attention sur l’auteur des articles de la
- _Kreuzzeitung_ (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes:
- _A X I X O_ et qui contiennent toujours des renseignements très
- exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave
- manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de
- personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et
- l’empressement de Stieber, pour rendre compte fidèlement et
- véridiquement des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre
- rapport dans le plus bref délai.
-
- «F. W. R.»
-
-Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle, avait
-épousé la fille de l’ancien comédien, reçut son brevet et fut invité à
-se rendre dans le cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez
-froidement.
-
---Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à Londres pour l’ouverture
-de la grande exposition universelle. Votre mission publique est de
-surveiller la section prussienne, tous les États ayant promis d’aider la
-police de Londres dans la surveillance des énormes richesses accumulées
-au _Crystal Palace_. Trois agents seront mis à votre disposition; mais,
-tandis qu’ils monteront la garde devant les vitrines des exposants
-prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses: vous tâcherez
-de pénétrer dans l’intimité des nombreux réfugiés politiques qui vivent
-en Angleterre et de découvrir les chefs du grand parti communiste, qui,
-dit-on, cherchent à provoquer une explosion révolutionnaire générale en
-Europe pour l’époque de la réélection du Président de la République en
-France.
-
-M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à établir la connivence
-qu’il y avait entre les communistes de Londres et certains membres
-influents du parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le
-baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes personnelles à
-satisfaire de ce côté et auraient voulu englober leurs adversaires dans
-quelque procès capital.
-
-Stieber reçut des instructions détaillées; on mit à sa disposition des
-fonds importants, et huit jours après il s’embarquait pour Londres avec
-sa jeune femme.
-
-Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, l’agent secret se mit à
-l’œuvre, bien résolu, en policier de race, à forger lui-même un complot
-plutôt que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner cette
-peine. Une Association redoutable et répandue dans toute l’Europe
-s’était en effet formée. Il ne s’agissait que d’en connaître les
-affiliés et en particulier ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa
-ses soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où se
-réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait dans ces endroits
-sous des déguisements différents. Il jouait et buvait tout en discutant
-politique et socialisme.
-
-Ces excursions dans le monde souterrain de la grande ville ne tardèrent
-pas à le conduire à son but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec
-un misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association révolutionnaire
-et qui savait que la liste des adhérents était en dépôt chez un réfugié
-hessois nommé Dietz.
-
-Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à un moyen des plus
-simples et qui réussit presque toujours, parce qu’il est peu compliqué:
-il offrit une assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son
-camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.
-
-Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte de la serrure du
-secrétaire où Dietz enfermait sa correspondance, et s’étant introduit la
-nuit dans le domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les remit
-à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition dans Hyde Park.
-
-Il faut supposer que les communistes internationaux étaient bien
-imprudents pour des conspirateurs qui venaient de traverser toutes les
-épreuves et de recommencer les expériences de 1848. Ils n’avaient même
-pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes ou sous des noms
-chiffrés! Pour les affiliés qui habitaient Londres, la découverte du
-policier prussien était sans péril; pour ceux-là l’hospitalité
-britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas le délit qui
-pouvait leur être imputé. Il n’en était pas de même pour les socialistes
-fixés à Paris ou en Allemagne et dont la participation aux menées
-révolutionnaires avait été signalée.
-
-Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne chez le secrétaire de
-l’Association communiste, des arrestations nombreuses furent opérées à
-Leipzig, à Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des foyers
-de l’agitation révolutionnaire. Après une longue et laborieuse
-instruction, les inculpés furent traduits devant la haute cour de Berlin
-sous l’accusation de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler ici
-les péripéties des débats qui s’engagèrent devant la juridiction qu’une
-loi spéciale venait d’établir. Bornons-nous à signaler les principaux
-points de l’accusation. Cette Association communiste internationale
-datait de 1847; c’est à cette époque que fut élu le comité dirigeant
-installé à Londres. Les différentes révolutions qui ont marqué la
-célèbre année 1848 ont été préparées par le comité de Londres, et s’il
-faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport qui servit au
-procureur général pour établir son acte d’accusation, la main du conseil
-des Dix se retrouverait dans la plupart des drames qui ont ensanglanté
-alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.
-
-Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber dans ses
-_Mémoires_, préconisait la chute du régime bourgeois et l’établissement
-de la suprématie politique du prolétariat qui devait arracher le capital
-à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire tous
-les instruments de production, de façon à rendre l’ouvrier maître du
-terrain. Pour atteindre ce but, on demandait l’expropriation de toutes
-les propriétés foncières et l’emploi des revenus des communes aux
-dépenses publiques; un impôt progressif très fort; la suppression du
-droit d’héritage; la centralisation du crédit entre les mains de l’État
-par la création d’une banque nationale, avec monopole exclusif; la
-concentration par l’État de tous les moyens de transport, l’augmentation
-des ateliers nationaux, la multiplication des instruments de travail; le
-défrichement et la culture des terres d’après un plan combiné d’avance;
-et enfin l’établissement du travail obligatoire et la création «d’armées
-industrielles».
-
-Dans une proclamation lancée en février 1848, au début de la tourmente,
-le comité déclarait que lorsque, grâce à ces mesures, les différences de
-classes auraient disparu et que la production tout entière serait
-concentrée entre les mains des associations formées par les
-agglomérations d’individus, les pouvoirs publics perdaient leur
-caractère politique. La société bourgeoise avec ses classes et ses
-intérêts contradictoires serait remplacée par une association où la
-prospérité de l’individu serait intimement et véritablement solidaire de
-la prospérité générale.
-
-Cette définition nuageuse prouve assez que des Allemands plus ou moins
-métaphysiciens étaient à la tête du comité, et qu’ils tenaient la plume
-lorsqu’il s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.
-
-Rendons aux socialistes internationaux cette justice qu’ils ont marché
-avec le temps et que le programme de l’autre Internationale, plus
-moderne, qui fut créée lors de l’Exposition de 1861, est autrement net,
-pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs ne furent pas
-des _Doktoren_ et des _Professoren_ d’outre-Rhin, mais trois vrais
-Parisiens, dont l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second
-cherche des annonces d’émission et des mensualités financières sous le
-péristyle de la Bourse. Le troisième a repris bravement son métier
-d’arpenteur.
-
-Les individus découverts par Stieber étaient surtout des Allemands. Le
-principal coupable, selon le policier, était Charles Marx, mort l’an
-dernier, et que ses disciples regardent comme le patriarche du
-socialisme allemand. Charles Marx n’était alors guère connu du public.
-Un cercle de lecteurs très restreint avait goûté ses rares qualités
-d’écrivain économiste. Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement
-social, il conspirait à «huis clos»; sa belle barbe blanche devenue
-légendaire était d’un blond fauve, et des quatre gracieuses filles qui
-firent sensation dans une ville thermale des Pyrénées, après la Commune
-de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux premières étaient au
-maillot.
-
-Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant de la province
-rhénane, Engels; un ancien lieutenant de la garde prussienne, E.
-Willich, et un étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence
-prépondérante sur l’Association.
-
-Des dissentiments graves séparaient cependant les quatre chefs. Tandis
-que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire Engels étaient pour la
-modération et les moyens termes, l’ex-lieutenant et le _student_
-repoussaient toutes les concessions et demandaient le communisme, comme
-M. le duc de Broglie devait plus tard réclamer le régime parlementaire
-dans «toute sa beauté».
-
-Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, avaient
-installé une direction conforme à leurs vues à Cologne, tandis que les
-exaltés et les enragés se cantonnaient prudemment à Londres.
-
-Les papiers que Stieber avait fait voler établirent que l’_Association_
-avait créé des sections à Berlin, Brunswick, Hambourg, Francfort,
-Leipzig, Stuttgart, Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, Lyon,
-Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, Berne,
-Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, Metz, Bâle, Londres, Alger,
-New-York, Philadelphie. Disons en passant que les sections françaises
-appartenaient à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le
-lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.
-
- * * * * *
-
-Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers de l’Association
-communiste, Stieber reçut l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade
-de Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, le célèbre
-savant Josias de Bunsen, un rêveur qui tâchait d’accorder les artifices
-de la diplomatie avec la candeur de ses aperçus.
-
-M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. Évidemment il
-voulait tenir à distance le policier que les obligations de sa charge le
-contraignaient de recevoir.
-
-M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé d’une belle calotte
-grecque, devant sa table de travail, absorbé par la comparaison de deux
-calculs de Newton et de Malebranche sur le même problème, dont il
-s’efforçait de trouver la moyenne.
-
-Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, M. Josias de Bunsen
-n’ôta pas sa calotte et n’invita pas le nouveau venu à s’asseoir. Il
-leva sa grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était relevée
-par un pli sardonique des lèvres:
-
---Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je suis chargé de vous donner
-lecture d’une note que m’a apportée le dernier courrier et qui vous
-concerne tout particulièrement. Voyez d’abord si nous sommes bien seuls,
-ajouta le diplomate du même ton dont il eût parlé à son domestique.
-
-Stieber regarda derrière la porte, il souleva même les rideaux des
-fenêtres et indiqua du geste qu’aucune indiscrétion n’était à craindre.
-
-M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil; il tenait à la
-main un papier de grand format, revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur
-la tablette de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres et de
-livres; puis, il se mit à lire:
-
-«Aussitôt après avoir pris connaissance du présent ordre, le
-_Polizeirath_ Stieber quittera Londres pour se rendre à Paris. Il se
-mettra en communication, par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse,
-avec le préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout le dossier
-relatif aux socialistes français, dont la participation à la Société
-communiste internationale a été établie, grâce à l’enlèvement des
-papiers de l’Association. Le _Polizeirath_ Stieber donnera au préfet de
-police tous les renseignements et tout le concours qui pourraient lui
-être réclamés; il s’efforcera de gagner la reconnaissance et la
-confiance des fonctionnaires français, de façon à être complètement, ou
-du moins aussi complètement que possible, initié aux agissements actuels
-de la police française.
-
-«En effet, le but de la mission très importante et très confidentielle
-dont l’agent Stieber est chargé est double. _En apparence_, le voyage à
-Paris doit être motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement
-par le désir de préserver Paris et les grandes villes de la République
-des horreurs d’un attentat communiste. Le _Polizeirath_ Stieber ne
-négligera aucune occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du
-gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement de la grande
-cause de l’ordre et de la conservation sociale, croit devoir communiquer
-à la police française des indications et des documents de nature à
-faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. C’est là un
-échange mutuel de services que les gouvernements conservateurs se
-doivent, et le gouvernement royal est convaincu qu’à l’occasion les
-ministres du prince-président n’agiraient pas autrement à son égard.
-
-«Mais, _en réalité_, l’agent Stieber, et c’est là le _but secret_ et le
-plus important de sa mission, doit tâcher de se renseigner sûrement au
-sujet des préparatifs du coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des
-chances de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne négligera
-aucun moyen d’éclairer et de renseigner de la façon indiquée le
-gouvernement royal, qui s’en remet à son habileté, à son esprit fertile
-en ressources et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des
-autorités françaises pour les révélations qui leur seront fournies par
-lui.
-
-«Le _Polizeirath_ Stieber devra en même temps s’assurer, avant son
-départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité de gagner dans
-l’entourage immédiat du prince-président une personne, homme ou femme,
-disposée à tenir le gouvernement royal au courant des faits et gestes
-et, si possible, des intentions probables du prince Louis-Napoléon et de
-ses conseillers habituels les plus intimes. Il faudrait naturellement
-que cette personne fût placée par sa position de manière à demeurer en
-contact permanent avec le prince, de façon que, malgré la discrétion et
-l’esprit de dissimulation que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun
-secret qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre correspondant.
-Le mieux serait de trouver un haut fonctionnaire ou un membre de la
-nombreuse famille du président. Là-dessus également, le gouvernement
-royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur Stieber.
-
-«L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra les fonds nécessaires
-pour l’accomplissement de sa double mission et les instructions
-complémentaires dont il pourrait avoir besoin.
-
-«Signé:
-
-«_Le président du ministère royal d’État_,
-
-«VON MANTEUFFEL.»
-
---Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de Bunsen en ôtant sa
-calotte et se levant tout droit... Vous voyez de quelle main elles sont
-écrites:
-
-«J’approuve expressément la note ci-dessus, et je recommande
-spécialement à Stieber de s’y conformer en tous points. La place du
-directeur de la sûreté à Berlin est vacante; je la lui réserve pour
-récompenser son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte.
-
-«F. W. R. (FRÉDÉRIC-GUILLAUME, _rex_.)»
-
---Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur? fit l’ambassadeur.
-
-Stieber s’inclina en signe d’acquiescement.
-
---Êtes-vous prêt à partir?
-
---Aujourd’hui même, Excellence.
-
-Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du geste l’ambassadeur
-l’eût congédié.
-
---Ah! il vous faut de l’argent?
-
---Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement pour le voyage,
-et puisqu’un crédit m’est ouvert à l’ambassade de Paris...
-
---Eh bien, alors?
-
-Et le regard du diplomate semblait dire: «Pourquoi ne partez-vous pas?»
-
---Dans l’instruction que Votre Excellence vient de me lire, reprit
-Stieber, il m’est enjoint de découvrir soit un haut fonctionnaire, soit
-une personne de la famille du président capable de servir de
-correspondant au gouvernement royal. Eh bien! que Votre Excellence me
-permette de lui faire remarquer qu’Elle pourrait me faciliter grandement
-ma tâche sous ce rapport...
-
---Vraiment, je voudrais savoir de quelle manière?
-
---Votre Excellence est en relations suivies avec la famille W... Elle
-connaît tout particulièrement le capitaine W..., dont le frère a épousé
-une Bonaparte. La fille de cette dame porte le nom de son aïeule
-Lætitia, et elle a, dit-on, la beauté radieuse de la mère du grand
-Napoléon. De plus, la princesse Lætitia est une artiste: elle compose
-des vers, elle peint, elle chante... Elle s’est mariée, il n’y a pas
-longtemps, à un gentilhomme wurtembergeois assez pauvre, mais le ménage
-compte beaucoup sur le cousin de l’Élysée. Louis-Napoléon, à ce que l’on
-prétend, n’est pas insensible aux charmes de sa belle parente, et, même
-en admettant que les mauvaises langues aient tort, il est certain que la
-princesse Lætitia, ou plutôt Mme de X..., a ses entrées grandes et
-petites à l’Élysée, sans compter qu’elle est en fort bons termes avec
-plusieurs chefs du parti avancé...
-
-Stieber s’arrêta, comme s’il attendait une réponse ou une observation.
-
---C’est parfaitement exact, fit l’ambassadeur. La princesse Lætitia de
-W..., aujourd’hui baronne de X..., est une jeune personne d’une beauté
-rare et d’une instruction hors ligne. Mais, en quoi peut-elle vous
-intéresser?
-
---Je crois, Excellence, que Mme de X... pourrait être la personne
-désirée par M. de Manteuffel, et que son concours serait fort utile et
-fort précieux. En tout cas, je crois de mon devoir d’essayer auprès
-d’elle une tentative, si toutefois Votre Excellence veut bien me munir
-d’une recommandation.
-
---Oh! non, ce n’est pas possible!
-
---Je ne demande pas à être présenté à Mme de X... sous mon nom personnel
-et pour ce que je suis réellement, ce serait de l’indiscrétion, et, de
-plus, inutile. Mais Mme de X..., qui n’a aucune raison de recevoir
-l’agent Stieber, fera certainement bon accueil à un gentilhomme
-poméranien ou westphalien attaché à la légation royale de Londres et se
-présentant sous les auspices d’un célèbre savant et d’un grand
-diplomate, d’un ami de la famille...
-
-M. de Bunsen avait écouté Stieber avec une irritation croissante:
-
---Sortez, monsieur, cria-t-il en étendant le bras, sortez, je ne
-comprends pas que vous osiez me faire une telle proposition!
-
-Froidement et d’un ton décidé, Stieber montra le papier revêtu du sceau
-officiel.
-
---C’était pour le service du roi, fit-il.
-
-M. de Bunsen s’affaissa; il parut sentir tout le poids du reproche.
-
---C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à votre proposition. A
-quelle heure part la malle pour Paris?
-
---A sept heures.
-
---Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant cinq heures.
-
-Stieber sortit.
-
---Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il fut seul, quel malheur
-d’être au service d’un pays semblable, qui demande à ses agents d’être
-les aides de ses agents de police! Depuis Frédéric, tous les diplomates
-de la Prusse à l’extérieur ne sont que des policiers déguisés, des
-mouchards, depuis le fier ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au
-dernier secrétaire qui espionne son chef pour parvenir plus
-rapidement... Si je refuse la demande de cet individu, il fera un
-rapport contre moi, il m’accusera d’avoir négligé le service du roi,
-comme il dit... Ah! quel malheur!
-
-M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les lectures qu’il avait
-interrompues au moment de l’entrée de Stieber.
-
-Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète prussienne était en
-possession d’une lettre d’introduction auprès de la baronne de X..., née
-princesse W. M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement à la
-parente du prince-président un de ses secrétaires de légation, M. le
-comte de Herstall, gentilhomme parfait et diplomate d’avenir. A la
-lettre était joint un passeport délivré au nom du «comte de Herstall».
-
-Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant diplomate sans
-malice, mais il tenait à sa positon, au prestige dont il était entouré,
-aux adulations de la haute société de Londres. Il avait obéi aux
-suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné à prêter ses mains
-à cette indigne comédie pour ne pas être dénoncé lui-même.
-
-A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel se mit à jouer son
-double rôle.
-
-De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme et sa belle-mère
-dans une modeste maison meublée de la rue Montmartre. Les voyageurs
-s’installèrent dans un appartement de trois pièces situé au deuxième
-étage.
-
-Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la Préfecture de
-police, regardant d’un air de parfait connaisseur les allées et venues
-dans les innombrables couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites
-et grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. Il répondait par
-des clignements intelligents et des coups d’œil de reconnaissance
-maçonnique aux regards curieux des mouchards et aux regards
-investigateurs des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant
-des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine de fois sinon
-plus, l’envoyé de la police prussienne arriva enfin à une grande
-antichambre tendue de vert, sévèrement meublée et gardée par deux
-huissiers à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il remit sa
-carte à l’un d’eux.
-
---Ah! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris d’abord un air
-solennel et gourmé et qui souriait maintenant d’une façon très
-aimable... M. le préfet a donné l’ordre de vous introduire
-immédiatement; il vous attend.
-
-Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée de la porte du
-cabinet préfectoral, un jeune homme de vingt-cinq ans environ,
-élégamment vêtu, très blond, très élancé, très souple, entra en
-sautillant comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.
-
---Le préfet y est-il? demanda-t-il à l’huissier avec un léger accent
-allemand.
-
---Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer d’abord monsieur,
-qui est attendu.
-
---C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. Et il prit
-place sur une banquette.
-
-La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de la police prussienne
-fut longue. Le préfet, habitué aux communications, révélations et
-dénonciations qui, depuis les journées de Juin, pleuvaient rue de
-Jérusalem, se montra d’abord assez sceptique; mais lorsque Stieber l’eut
-mis au courant et lui eut montré les pièces originales, notamment les
-registres enlevés nuitamment dans le bureau du secrétaire de Dietz;
-lorsque l’affiliation d’un certain nombre de membres influents du parti
-socialiste français fut établie, M. Carlier ne voulut pas jouer plus
-longtemps au saint Thomas. Il était convaincu.
-
---Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en tendant ses deux mains
-au policier prussien, tous mes compliments! Voici une campagne bien
-menée, et je voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs
-de votre force. Encore une fois, je vous félicite, vous allez nous
-permettre de faire un joli coup de filet, sans compter l’effet que
-produira cette révélation dans les journaux. Elle va venir à point...
-
-Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.
-
---Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux meneurs... Voyons:
-Cheraval... Il y a longtemps que nous le surveillons, celui-là. Il a été
-élu député en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de
-n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti extrême! Il est
-de bonne prise...
-
-Le préfet continua à parcourir la liste:
-
---Mais je vois beaucoup de noms allemands... Vous êtes sûr que ces
-gens-là habitent Paris?
-
---Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées en marge; du reste,
-rien de plus facile que de le vérifier.
-
---Vous avez raison... Tiens, mais au fait je crois que la personne qui
-pourrait le mieux nous informer n’est pas loin. C’est un de vos
-compatriotes, un jeune littérateur. Il nous traduit quelquefois des
-pièces ou des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître
-toute la colonie allemande de Paris, et, chaque fois que nous avons
-besoin de renseignements sur un de ses compatriotes, il arrive à nous
-les fournir mieux et plus vite que l’agent le plus roué.
-
-Le préfet avait frappé sur un timbre.
-
-A cet appel, l’huissier parut.
-
---M. Albert est-il là? demanda M. Carlier.
-
---Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin; mais, voyant que M. le
-préfet était occupé, il est parti, promettant de revenir avant six
-heures.
-
---Bien; vous le ferez entrer de suite.
-
-Et s’adressant à Stieber:
-
---Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers.
-
---Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne.
-
---Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi
-demain, ajouta M. Carlier, nous causerons à l’aise des mesures qu’il
-importe de prendre. Votre concours nous sera très nécessaire.
-
-Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction.
-
- * * * * *
-
-Le même jour, vers cinq heures, au moment même où M. Carlier chargeait
-le jeune Albert d’aller aux renseignements sur les conspirateurs
-allemands habitant Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant
-une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. De l’équipage
-descendit un élégant gentleman, accusant de trente à trente-cinq ans, de
-tournure fière et distinguée, et dont la figure, correctement rasée,
-était encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à fait
-diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu soin de piquer
-dans la boutonnière de son dorsey, tout, jusqu’aux gants et aux fines
-chaussures, indiquait le grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu
-dans le «comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de Prusse à
-Londres», le policier Stieber qui confabulait quelques heures auparavant
-avec son collègue Carlier dans le salon tendu de vert de la rue de
-Jérusalem.
-
---Mme la baronne est sortie, fit le portier auquel le prétendu comte de
-Herstall s’était adressé, mais voici M. le baron qui rentre.
-
-En effet, un homme de quarante ans environ, assez gros et trapu, venait
-de franchir le seuil de la porte cochère.
-
-Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la main et se fit
-connaître, ajoutant qu’il serait heureux de présenter le plus tôt
-possible à la baronne ses hommages et les compliments de M. de Bunsen.
-
---Ah! vous venez de Londres, fit le baron d’un ton particulier et même
-ironique, vous venez de Londres; eh bien, la baronne sera enchantée de
-vous recevoir: demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là nous avons
-quelques amis politiques et autres. Si vous ne craignez pas de vous
-ennuyer en leur société...
-
---Au contraire, monsieur le baron... Très charmé de cette invitation...
-Je n’y manquerai pas.
-
-Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé et poudré,
-annonçait M. le comte de Herstall, au seuil d’un grand salon richement
-meublé, orné de tableaux de prix et de bibelots précieux dont le goût
-commençait alors à se répandre.
-
-Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies; il n’y avait pas de
-femme, sauf la maîtresse de la maison, qui, assise dans un de ces
-fauteuils bas et larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec
-trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle autour d’elle.
-
-Mme de X..., ou plutôt la princesse Lætitia, était alors une toute jeune
-femme de vingt ans, mais sa beauté vraiment remarquable avait déjà
-atteint tout son développement et tout son éclat. Son profil
-d’impératrice grecque, ses abondants cheveux noirs, la finesse de ses
-traits et l’animation de son visage formaient l’ensemble le plus
-séduisant, que complétait l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée
-par quelque divin sculpteur.
-
-En entendant annoncer le nouveau venu, Mme de X... se leva et fit
-quelques pas au-devant de lui:
-
---J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui d’ailleurs lui
-allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, que vous m’avez fait parvenir
-dans la journée, et soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être
-introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi de vous
-présenter à quelques-uns de mes amis. M. le marquis de P..., mon
-parrain.
-
-Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà d’une cinquantaine
-d’années, répondit au salut de Stieber en s’inclinant froidement, avec
-une politesse d’ancien régime.
-
---Tel que vous le voyez, continua Mme de X..., M. le marquis fait à la
-Chambre une opposition acharnée à mon cousin; cela ne l’empêche pas
-d’être un de mes meilleurs amis...
-
-La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou trois poètes avaient
-lu des vers inédits; la maîtresse de la maison, accompagnée d’un
-pianiste, aussi célèbre que chevelu, avait chanté l’air du _Saule_,
-d’_Othello_, et un hymne italien de sa composition; deux tables de
-bouillotte avaient été dressées, les plateaux de rafraîchissements
-circulaient...
-
-Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un sofa, complètement
-isolés des autres assistants, le faux comte de Herstall et la maîtresse
-de la maison s’entretenaient à voix basse. Il eût été assez difficile de
-rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait en ce moment
-sur les traits du faux attaché d’ambassade. On eût dit un renard qu’une
-poule aurait pris.
-
---Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant la baronne de X...,
-de vous épargner la peine de continuer cette petite comédie. J’ai été
-prévenue de votre visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de
-qui... Eh bien, je serai franche avec vous... Oui, je connais la mission
-délicate que votre gouvernement vous a confiée. Mais ne vous méprenez
-pas. Si vous avez cru un seul instant que Mme de X..., une Bonaparte, la
-nièce du grand empereur et la cousine d’un empereur futur peut-être, se
-vendrait pour un salaire comme un simple agent, si vous avez réellement
-pu croire cela, vous me forcerez de douter de votre intelligence...
-
---Ah! madame... exclama le prétendu comte de Herstall en bredouillant et
-comme pour dire quelque chose.
-
---Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout le monde est absorbé
-par la partie engagée et qu’on ne s’occupe pas de nous... Vous voyez
-comme je suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier au baron;
-immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, et j’ai appris que vous
-étiez M. Stieber, un agent très habile de la police secrète prussienne,
-et que vous aviez eu le jour même une longue entrevue avec le préfet, M.
-Carlier. Comment l’ai-je appris? par quelle contre-police? c’est mon
-secret, je ne serai pas assez candide pour le livrer... Ceci vous prouve
-que lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec rapidité et
-sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter votre gouvernement de
-certains renseignements, mais j’entends agir en diplomate; on me
-traitera en conséquence.
-
-Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait à qui de
-droit cette proposition, lorsqu’un grand mouvement se fit à l’entrée du
-salon. Les joueurs de bouillotte, les partenaires du whist
-interrompirent leur partie et se précipitèrent vers la porte.
-L’attention de tous avait été subitement attirée par un nouvel arrivant,
-qui était entré sans se faire annoncer. Dès qu’elle l’aperçut, Mme de
-X... se leva et courut au-devant de lui:
-
---Prince! quelle surprise! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon
-s’inclinait devant sa cousine, et prenant sa main avec une certaine
-familiarité la portait à ses lèvres.
-
-Le président de la République avait déjà franchi la quarantaine, mais il
-paraissait plutôt de quelques années plus jeune. C’est à peine si une ou
-deux rides sillonnaient son front; sa moustache et ses cheveux étaient
-noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité féline. Immédiatement
-un cercle empressé se forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon
-s’entretint avec tout le monde, et dit au marquis de P...:
-
---Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous beaucoup de philippiques
-contre moi pour la rentrée?
-
-Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient alors, répondit:
-
---La question, prince, est de savoir si on nous permettra de rentrer.
-
-La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. Mme de X..., en parfaite
-maîtresse de maison, crut qu’il était opportun de créer une diversion et
-elle présenta «M. le comte de Herstall», un diplomate allemand, un ami
-de M. de Bunsen.
-
-Le président répondit de fort bonne grâce aux salamalecs de Stieber, qui
-s’inclinait aussi profondément qu’il l’avait vu faire à la cour de
-Potsdam. Le prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu pour
-réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, une assez longue
-conversation s’engagea sur l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon
-s’intéressait beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre
-prochainement à Paris. Il demanda une foule de détails que le prétendu
-comte était mieux à même de donner que qui que ce fût.
-
-Au moment où la plupart des invités gagnaient la porte, le prince
-s’approcha de nouveau de sa cousine.
-
---Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. Le projet de
-Carlier[11] est reconnu impraticable; il faut que les rats soient dans
-la souricière pour les prendre.
-
- [11] Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup
- d’État.
-
-Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle parente, il partit.
-
-Quelques instants auparavant, le faux comte de Herstall, sentant que la
-discrétion ne lui permettait pas de rester davantage, s’était également
-éloigné. Sur l’escalier, il croisa le baron de X..., qu’il avait vu la
-veille et qui rentrait chez lui quand les derniers invités
-s’éloignaient.
-
-Le baron de X... n’aimait guère le monde et les soirées, mais en
-revanche, il ne devait pas avoir la même horreur pour le vin de
-Champagne, car Stieber remarqua que sa démarche était titubante.
-
-L’agent prussien resta encore quelque temps à Paris; il avait des
-entrevues quotidiennes avec le préfet de police; il avait encore revu
-une ou deux fois la belle baronne de X... et avait emporté de ces
-visites suffisamment d’indications livrées non sans réticences, qui lui
-permirent de rédiger un rapport chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.
-
-Il était occupé à cette besogne, dans la chambre à coucher du petit
-appartement meublé, rue Montmartre. Mme Stieber, l’ancienne Geneviève
-que nous avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait à une
-layette; à première vue, on pouvait s’apercevoir que ce genre
-d’occupation était entièrement justifié par la situation très
-intéressante de cette jeune personne. Mme Goldschmidt, la belle-mère,
-venait de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, elle reprenait
-haleine au fond d’un fauteuil.
-
-Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre cette tranquille
-scène d’intérieur en annonçant qu’un monsieur désirait parler à M.
-Stieber. L’agent, fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui
-exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement qu’il n’avait
-pas le temps de recevoir. Mais, au bout de quelques instants, le
-domestique revint; l’étranger insistait absolument pour parler à M.
-Stieber.
-
---Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent à sa femme, et tâche de
-me débarrasser de cet importun.
-
-Mme Stieber se leva pour se diriger vers le petit salon, meublé
-vulgairement et pauvrement comme les autres pièces de l’hôtel garni.
-Elle aperçut le visiteur annoncé, qui se promenait de long en large avec
-tous les signes d’une agitation fébrile.
-
---C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle avec surprise, en
-reconnaissant son ancien professeur de français. C’est bien aimable à
-vous de venir nous voir... Mais qu’avez-vous?
-
-Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés semblaient serrer
-quelque objet qu’il tenait caché dans sa main.
-
---Madame, fit-il, vous avez commis une infamie!
-
---Une infamie! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous dire?
-
---Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison! Vous savez fort bien
-ce dont je veux parler.
-
---Je vous jure que non.
-
---Comment? Vous ne savez pas que mon père est arrêté depuis trois jours;
-que, malade et presque mourant, il est au secret; que je n’ai pas eu
-l’autorisation de le voir; que ma mère se désole...
-
---Mais non, je ne savais rien de tout cela et je le regrette, monsieur
-Cheraval, dit Mme Stieber d’une voix très douce.
-
---Allons donc! vous n’allez pas m’en faire accroire? C’est votre
-mouchard de mari qui a dénoncé mon père, qui l’a fait traîner en
-prison!... Ah! le misérable!... Lui, qui faisait semblant là-bas d’être
-mon ami. L’hypocrite! mais je me vengerai...
-
-L’exaltation du jeune homme augmentait à tel point qu’involontairement
-Mme Stieber poussa un cri.
-
-Stieber et sa belle-mère accoururent.
-
-En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur lui, et, avançant le
-bras, il frappa Stieber d’un coup de stylet. Heureusement pour lui,
-l’agent put parer le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit
-qu’effleurer l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. Néanmoins,
-quelques gouttelettes de sang teignirent les manchettes. Les deux femmes
-se jetèrent sur Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune homme,
-entièrement hors de lui, se défendait comme quatre. Il mordit Mme
-Stieber au bras gauche, et la belle-mère reçut un coup de poing des plus
-soignés sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit de la
-lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des mains de Cheraval et
-ils le remirent aux sergents de ville.
-
-Dans la même journée, le préfet de police Carlier faisait prendre des
-nouvelles de «ces victimes d’un attentat socialiste», car on avait
-grossi jusqu’à ce point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans
-ses affections de famille.
-
-Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de Berlin annonçait à Stieber
-qu’une forte gratification lui était allouée pour le courage dont il
-venait de faire preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir dans
-la capitale prussienne pour prendre la direction du service de la
-sûreté.
-
- * * * * *
-
-La nomination de Stieber au poste important destiné à le récompenser de
-ses exploits à Londres et à Paris avait causé du dépit dans une certaine
-coterie de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux et jaloux
-un nouveau venu s’insinuer dans la confiance du souverain, un nouveau
-co-partageant des faveurs que la main royale dispensait aux élus.
-
-Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna à son collègue une
-défiance hautaine et blessante. Il le tenait à l’écart de toutes les
-affaires importantes, de celles qui auraient pu attirer sur lui
-l’attention et d’autres récompenses du monarque. On l’employait aux
-choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. Mais Stieber avait pour
-lui sa bonne étoile. Un incident inattendu devait faire briller de
-nouveau le mérite du jeune policier.
-
-Le public de Berlin applaudissait alors au _Schau-Spielhaus_
-(Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les héroïnes au théâtre et les
-«grandes toquées» à la ville. Parmi les excentricités de Mlle Charlotte
-de Hagen, il convient de noter en première ligne un mariage rapidement
-bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von Orven, qui avait offert à la
-belle son cœur, comme beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui
-était vide, il avait présenté sa main.
-
-Le premier mois, tout alla bien; le second, monsieur avait repris ses
-habitudes de garçon; le troisième mois, on se jeta les assiettes à la
-tête; et le quatrième, monsieur et madame étaient complètement étrangers
-l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, mécontente de son
-premier mariage, ne rêvait qu’une chose, en contracter un second,
-destiné à la compenser de sa déconvenue.
-
-Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec un chambellan de la
-cour de S..., déjà sur le retour, mais très bien vu et très influent
-parmi cette coterie, qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec
-un dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, blessait
-profondément son amour-propre.
-
-Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était décidé à passer par
-tout ce que voudrait son Égérie, pussent convoler, il fallait rompre le
-mariage nº 1 et faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre
-en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, nº 2. La loi ne permettait
-de prononcer ce divorce que si le mari s’était rendu coupable de graves
-sévices, ou en cas «d’habitudes de débauche et d’adultère dûment
-constaté».
-
-Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue chez son beau-père,
-l’ex-acteur; sachant quels étaient ses désirs, il lui offrit son
-concours, à la condition que le chambellan de S... le garantirait contre
-tous les désagréments pouvant résulter de la petite mission
-extra-officielle qu’il allait remplir.
-
-Ce que Stieber avait prévu arriva.
-
-Non seulement le chambellan lui donna l’assurance qu’il pourrait agir à
-sa guise avec l’autorisation et l’approbation de ses chefs, mais, en cas
-de réussite, il lui promit sa protection toute-puissante.
-
-C’était tout ce que le policier demandait.
-
-Aussitôt il se mit en campagne.
-
-M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le jour de gains au jeu,
-d’emprunts, avec les hauts et les bas qui dans tous les pays
-caractérisent la grande bohème aussi bien que la petite. Il devait
-certainement avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de
-maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, cela n’aurait guère
-avancé les affaires de la tragédienne, il fallait un scandale public,
-éclatant. C’est ce scandale qu’il s’agissait de préparer.
-
-Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, dans la dévote
-capitale du piétisme allemand, un certain nombre de ces matrones qui
-n’ont absolument rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à
-rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles qu’une pruderie
-surannée élève encore entre des vieillards cossus, pleins de sentiments,
-et des jeunes créatures peu cruelles de caractère.
-
-Parmi ces «faiseuses d’occasions» (_gelegenheitsmacherinnen_), la plus
-active, la plus renommée, pour l’étendue et la variété de son
-_répertoire_, la plus connue pour sa complaisance et l’aménité de ses
-relations, était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était dans la
-rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux pas des «Tilleuls», que cette
-prêtresse de la Vénus tarifée avait dressé ses autels. Une maison
-d’apparence honnête, très discrète et pas compromettante pour deux
-pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, les conseillers auliques ou
-intimes, que l’appât des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait,
-avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant aux «honnêtes»
-dames et demoiselles qui arrivaient là, le voile sur les yeux et un peu
-frissonnantes, elles auraient pu répondre hardiment à l’indiscret,
-qu’elles allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames
-patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie le tableau
-changeait d’aspect. On pénétrait dans un grand salon tendu de tapis
-persans, du tissu le plus moelleux et assez épais pour étouffer tous les
-chants, tous les cris, tous les _évohés_ d’une orgie. Le parquet était
-couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des montagnes; de peaux de
-tigre et de panthère, constellées de mille taches. Tout autour de la
-pièce régnaient des divans de velours sombre, larges comme des lits, et
-dont la vue seule invitait à la posture horizontale. Le plafond, assez
-grossièrement peint, représentait une série de scènes galantes
-empruntées au _Décaméron_. Des lustres de cristal garnis de bougies
-bleues et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau de
-Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur et son parfum dans
-ce boudoir oriental. Quant aux autres chambres du second et du troisième
-étage, qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient
-toutes et contenaient ce qu’il faut pour être confortablement
-heureux--pendant quelques instants ou pendant toute une nuit.
-
-La «clientèle» de la Krause était des plus distinguées; nulle part on
-n’avait plus belle occasion d’étudier sur le nu (c’est le cas de le
-dire) l’aristocratie, la haute finance, les grands fonctionnaires, ce
-que l’auteur d’un livre récent a appelé «la société de Berlin». L’armée,
-représentée par les officiers de la garde les plus huppés, les plus
-pommadés et les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la cour,
-solennels et vicieux vieillards, et les diplomates convaincus qu’en pays
-étranger il faut avant tout faire des études de mœurs, connaître et
-approfondir la femme.
-
-La situation prospère de cette maison avait une raison d’être
-particulière. Tandis que les autres lieux de délices similaires ne
-pouvaient offrir à leurs visiteurs que des bacchantes du commun, et que
-la rencontre d’un «rat» du corps de ballet ou d’une actrice de province
-en rupture d’engagement passait pour le _non plus ultra_ d’une aventure,
-chez la Krause, au contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur
-le trottoir, mais parmi les «femmes honnêtes»[12], dans les rangs de la
-bourgeoisie et même quelquefois plus haut. Mme Krause possédait un
-certain petit carnet relié en maroquin vert, véritable _Almanach Gotha
-de la galanterie_.
-
- [12] L’expression est de Stieber lui-même.
-
-Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer dans son salon
-oriental tous ces oiseaux rares? C’était son secret professionnel. On
-raconte seulement que, grâce à des relations nombreuses et efficaces
-dans le corps médical, l’hôtesse de la Dorotheen-Strasse était au
-courant de tous les cas de grande fougue amoureuse que les Esculapes
-berlinois étaient appelés à traiter. Munie de ces précieuses adresses,
-l’excellente dame était assez maligne pour faire savoir à ces
-intéressantes agitées où elles trouveraient un prompt soulagement, grâce
-au concours de partenaires qui ne craignaient point de faire, à défaut
-de maris timorés ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler
-dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique à sa «proie» quand
-elle s’y est «tout entière attachée».
-
-En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait les «lionnes
-pauvres», femmes de fonctionnaires; les coquettes de la petite
-aristocratie sans le sou, qui ne pouvaient se passer de toilettes; il y
-avait enfin les dépravées et les curieuses, qui, étroitement
-surveillées, trop connues pour se risquer dans les restaurants ou les
-hôtels garnis, ne trouvaient guère que dans la discrète
-Dorotheen-Strasse à satisfaire leurs goûts pervertis.
-
-La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui avait mis une fois
-le pied chez elle devait renoncer à la vertu pour toujours, quand même
-le caprice ou le remords auraient poussé la pécheresse à imiter
-Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se refusait par hasard à
-accepter un autre rendez-vous «arrangé» par la Krause, l’aimable matrone
-menaçait de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes voulurent
-payer d’audace et parlèrent avec défi des «preuves» à fournir. La Krause
-s’était bornée à sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait
-jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son griffon «Arlequin»,
-une photographie où la coupable était portraiturée traits pour traits
-dans un costume et dans une posture qui ne permettaient aucun doute sur
-le genre d’occupation qui avait motivé sa présence dans la rue Dorothée.
-L’opération avait été faite dans un moment où la belle ne songeait
-certes pas à la récente invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait
-ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le scandale.
-
-La police s’était à différentes reprises occupée de Mme Krause, qui
-avait été frappée de fortes amendes; et tout dernièrement elle avait
-subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, mais
-elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse étoile ou quelque autre
-astre plus terrestre et très puissant semblait la protéger. Jusqu’à
-présent elle n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul
-«schutzmann» ne s’était présenté pour la conduire à la maison encore
-plus hospitalière que la sienne du _Molkenmarkt_[13].
-
- [13] Le Dépôt.
-
-Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la bonne dame, quand
-le nouveau directeur de la sûreté l’ayant fait appeler dans son cabinet,
-elle entendit ce fonctionnaire lui dire très tranquillement:
-
---Vous savez que je vous garde, et si vos amendes ne sont pas payées
-dans les quarante-huit heures, nous vendrons à l’encan vos beaux meubles
-et vos superbes tapis de la rue Dorothée.
-
-Mme Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, jurant qu’elle avait été
-condamnée injustement, qu’elle était la plus digne et la plus innocente
-des femmes, qu’on la ruinait.
-
---Mon bon commissaire, mon doux monsieur, criait-elle, dites, que
-faut-il faire pour vous fléchir?... Que voulez-vous? ajouta-t-elle à
-voix basse, et elle exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux
-dont elle tira une bank-note.
-
---Tenez, voulez-vous vous charger de remettre ces cinquante thalers aux
-pauvres... je ne vous en demanderai pas de reçu... Mon bon monsieur le
-commissaire, vous les donnerez quand et à qui vous voudrez... faut-il
-encore en mettre cinquante, demanda-t-elle en poussant un gros soupir...
-Je ne suis pas riche, mais pour faire le bien, je me saignerais à
-blanc... et que personne n’en sache rien! Cela restera entre vous et
-moi, mon bon commissaire.
-
-Stieber fit de la main un geste de refus.
-
---Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois intercéder pour
-vous et vous accorder un sursis, mais vous exécuterez de point en point
-mes instructions.
-
---C’est entendu, cher monsieur le commissaire; à vos ordres; tout ce que
-vous voudrez, fit la Krause en réintégrant prestement dans le
-portefeuille les deux bank-notes.
-
---Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine de «vos
-clientes», dit Stieber; vous les choisirez parmi les plus
-volcaniques,--celles qui se prêtent le mieux à toutes les fantaisies,
-même les plus risquées... Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre
-monde pour demain?
-
-La Krause eut un mouvement d’orgueil:
-
---Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire, dit-elle en tirant
-de sa poche un paquet qui ressemblait à un jeu de cartes, mais qui
-n’était qu’une collection de photographies. Elle les étala devant
-Stieber sur la table recouverte du tapis administratif.
-
---Comment? la femme du Justizrath[14] de H...! La fille de Z..., le
-banquier! Madame la doctoresse R..., une mère de famille qui a quatre
-enfants! Qu’est-ce que cette plaisanterie?
-
- [14] Conseiller de justice.
-
---Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur le commissaire: je
-vous jure sur la tête d’«Arlequin», que j’aime comme mon enfant, je vous
-jure que toutes ces dames sont mes clientes...
-
---Tiens... c’est bon à savoir à l’occasion, pensa Stieber. Puis, tout
-haut, il répondit: Pour ce qui est du choix, je m’en remets à votre
-expérience. Vous veillerez à ce que le champagne ne manque pas et qu’on
-fasse flamber un punch où le rhum domine tout à fait. Ne vous inquiétez
-pas de la dépense, vous présenterez votre note ici le lendemain. Ne
-ménagez rien, une orgie complète!
-
---Bien, monsieur le commissaire, bien; et à quelle heure viendrez-vous
-avec vos amis?
-
---Ne dites donc pas de bêtises... La fête n’est pas pour moi; vous
-saurez demain pour qui je la commande. On arrivera vers neuf heures du
-soir.
-
---C’est fort bien, mon bon commissaire; vous serez obéi de point en
-point. Je vais immédiatement me mettre à la recherche de mes
-tourterelles pour demain.
-
-A peine la Krause, portant l’éternel «Arlequin» sous son bras, se
-fut-elle éloignée, que sur un signe de Stieber l’huissier introduisit un
-individu de trente à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop
-efféminée pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé, sentant le musc
-et tiré à quatre épingles. Ce dandy tenait entre ses mains gantées un
-jonc à pomme d’or; un monocle fixé artistement sous l’arcade
-sourcillière de gauche achevait de donner à sa physionomie le cachet
-«petit crevé» le plus prononcé.
-
---Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur général de la police a
-reçu la demande d’augmentation que vous lui avez adressée; mais je ne
-dois pas vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée
-favorablement en votre faveur.
-
---Et pourquoi, monsieur? fit le dandy en affectant de parler du nez et
-en mangeant les pronoms et les adverbes selon la mode élégante des
-dandys berlinois. Qu’ai-je pu faire?
-
---Rien, justement, monsieur le baron; on se plaint que vous ne fassiez
-rien! Vous devez fréquenter les réunions de la société, les bals, les
-concerts et les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et
-grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On vous rembourse tous
-vos frais, on vous permet de vivre sur un certain pied, on vous fait une
-pension... et vous n’adressez pas seulement un rapport par mois!... Et
-cela, pourquoi? Parce que, au lieu de remplir votre mission, d’être
-partout afin de nous tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote,
-vous vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui vous prend tout
-votre temps et qui mange tout votre... pardon... notre argent...
-
---Ah! fit l’espion homme du monde, ah! savez... Irma... divine
-créature... divine... étonnante, parole d’honneur!... soyez tranquille,
-durera pas... Dans quinze jours, séparation amiable... alors tout à
-vous... service avant tout!... Vous le jure!
-
---Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette promesse, et j’espère
-que lorsque Son Excellence apprendra vos dispositions, dont je lui ferai
-part, elle consentira à accorder au moins une partie de ce que vous
-demandez... seulement j’y mets une condition...
-
---Laquelle... laquelle?... accepte d’avance... parole d’honneur!
-
---Vous connaissez M. van Owen?
-
---Si je connais van Owen!... mon meilleur ami... ancien camarade de
-régiment... a fait bêtise... épousé la Hagen... y pense toujours...
-pauvre garçon!
-
---Eh bien! puisque vous êtes son ami, il faut le distraire, lui faire
-oublier ses chagrins conjugaux... Que diriez-vous d’un grand dîner chez
-Hiller pour demain?
-
---Parfait... parfait!...
-
---Ensuite un tour au cirque?
-
---Bonne idée... bonne idée!
-
---Et ensuite une visite chez Mme Krause de la Dorotheen-Strasse... Hein!
-que pensez-vous de ce programme?
-
---Très joli... fort complet... sur l’honneur! mais je crains que van
-Owen ne veuille pas...
-
---Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez, monsieur le
-baron... votre augmentation en dépend...
-
---On fera son possible. Mais l’argent... hé!... suis sans le sou.
-
---Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières dépenses. Et Stieber
-remit un rouleau de frédérics d’or au «baron», qui le fit glisser dans
-la poche de son pantalon.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain soir, chez la Krause, les volets étant clos, les rideaux et
-doubles rideaux tirés, le salon aux tapis persans présentait un aspect
-fort animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart assez belles, le
-corsage entr’ouvert, les traits en feu, étaient étendues mollement sur
-les divans et vidaient des coupes de vin de Champagne que remplissaient
-des cavaliers servants on ne peut plus empressés.
-
-Il y avait là des échantillons nombreux et divers de la race germanique:
-de grandes créatures, hautes en chair, d’une taille qui aurait
-enthousiasmé un sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont les
-traits n’avaient plus rien de féminin; des maigres, sentimentales,
-mièvres et intéressantes, avec les cheveux d’un blond pâle, d’un blond
-scandinave, qui entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de
-désirs; des petites filles boulottes et replètes, semblables à des
-poupées abondamment garnies de son.
-
-L’orgie n’était qu’à son début; mais lorsque vers dix heures le «baron»,
-que nous avons vu en conférence avec le chef de la sûreté, fit son
-entrée avec M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent
-immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs étaient
-abominablement gris. Le «baron» avait bien fait les choses, et presque
-tout le rouleau y avait passé.
-
-M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un homme de quarante ans
-environ, à l’allure militaire, et qui devait être de manières assez
-distinguées lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la
-peine à se tenir. Le «baron», qui connaissait les autres convives, le
-présenta. Il y avait un capitaine de la garde, un Landrath (sous-préfet)
-en congé et deux «candidats» (aspirants pasteurs), qui évidemment
-préludaient à l’exercice de leur saint ministère. La connaissance une
-fois faite, le «baron» proposa d’allumer un punch monstre; et comme si
-ce désir eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement
-apportèrent un immense bol, grand comme une baignoire, où la boisson
-était déjà préparée. Il ne restait qu’à la faire flamber. Les lueurs
-bleues et rougeâtres qui emplissaient le salon et se reflétaient dans
-les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes de ces dames.
-«Que c’est beau, que c’est beau!»
-
-Une idée vint alors au «baron».
-
---Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on éteignait les lustres!
-
---Oui, oui, répondit-on de toutes parts.
-
-Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des chaises, et bientôt
-après le salon ne fut plus éclairé que par les lueurs bleuâtres qui
-voltigeaient au-dessus du bassin de simili-argent contenant la boisson
-alcoolique.
-
-Le baron procéda à une première distribution de punch; les dames
-s’écrièrent avec une grimace que c’était «trop fort». Mais elles burent
-tout de même.
-
-Le baron était en veine. Il fit une autre proposition. Il demanda à deux
-de ces dames, qu’il connaissait au point de les appeler par leur petit
-nom, de donner à l’honorable société une «petite séance», en
-reproduisant un groupe académique que l’on venait d’envoyer au Musée et
-qui faisait fureur et scandale. Cela représentait _l’Amour et l’Amitié_.
-
-Les deux dames--l’une appartenait à la catégorie des athlètes et l’autre
-à celle des blondes mièvres--ne se firent pas prier bien longtemps.
-Dépouillées de tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se
-montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement le groupe
-académique. Cela leur valut des bravos et des compliments.
-
---A la bonne heure, fit le baron... en faisant circuler de nouveaux
-verres de punch, voilà qui est bien... Vrai... tout le monde ne pourrait
-pas en montrer autant... Hé! hé!
-
-Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette, sur laquelle le
-champagne et le punch avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion:
-
---Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou?... ce pleutre... nous ne
-pourrions pas en montrer autant que ces chiffes... Tiens, regarde
-donc... regarde donc... mais regarde donc...
-
-Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux qui paraissait douter de
-l’authenticité de ses charmes, à chaque «regarde donc», la petite brune
-enlevait et jetait au hasard un objet faisant partie de son costume.
-Robe, jupons et le reste, tout y passa.
-
-Le baron présenta ses excuses.
-
---Pas voulu parler de vous..., fit-il, tout est vrai ici!... Voyez,
-messieurs... aussi ferme que mur de forteresse... pourrait résister aux
-bombes! pas voulu parler de vous, belle enfant!
-
---De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui? demandèrent les autres
-dames, dont les yeux émerillonnés avaient des lueurs de phosphore...
-Est-ce de moi? est-ce de moi? Et toutes imitèrent l’exemple de la petite
-brune. En moins de cinq minutes, un véritable vestiaire s’était amoncelé
-dans un des coins du salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène,
-Juliette, Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui d’Ève,
-puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire de la compagne d’Adam.
-
-Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués du bazar de Mme
-Krause. Que diable! on n’est pas «de bois». Van Owen lui-même, qui
-paraissait d’abord taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une
-seule parole, se dérida; il s’en prit à la petite brune replète.
-
-Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en philosophe
-impassible, le cigare à la bouche, en achevant de vider une bouteille de
-vin de Champagne déposée à côté de lui.
-
-Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit au piano et attaqua une
-valse viennoise de Lanner, le rival du vieux Strauss.
-
---Halte! fit le «baron» quand les couples commencèrent à tourner,
-halte!... une proposition... ces dames en costume naturel...
-adorables!... nous autres pouvons pas garder vêtements... impossible,
-sur l’honneur... impossible! Propose que nous dansions en costume
-naturel... nouvelle danse... quadrille des Sauvages...
-
---Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria l’un des candidats
-en théologie.
-
-Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.
-
-Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le vestiaire des hommes
-établi en face du vestiaire des dames, et les couples se firent
-vis-à-vis. Van Owen s’était décidément apprivoisé; il regardait
-tendrement la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la
-peau rosée et douce.
-
---Allons, en place, première figure!... fit le «baron».
-
-Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord on dansa avec une
-gravité affectée, comme dans un salon collet-monté, à une soirée de
-contrat. Les dames feignant de ramasser leurs robes absentes
-s’inclinaient en faisant la révérence, les messieurs exécutaient
-gravement et en mesure les pas, contre-pas et entrechats que leur maître
-à danser leur avait enseignés. L’effet de ces balancements, de ces
-échanges de révérences, de ces croisés, de ces pirouettes, était des
-plus comiques, étant donné le costume très sommaire des danseurs. Mais
-peu à peu, de part et d’autre, on commençait à sentir la griserie de
-l’orgie; on marquait les figures avec plus d’animation; le cérémonial
-raide et prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller; à la
-fin, les règles du quadrille furent complètement méconnues, danseurs et
-danseuses s’enlacèrent comme dans une ronde de démons. Les flammes
-ravivées du punch éclairaient comme de grands jets électriques cette
-scène, qu’un peintre aurait pu intituler «l’Apothéose de la luxure»,
-lorsque les portières se soulevèrent et une voix formidable fit entendre
-ces mots: «Que personne ne bouge!»
-
-En même temps Mme Krause apparut en gesticulant, suivie de son
-«Arlequin», qui poussait des aboiements aigus:
-
---La police! la police! criait-elle, oh! quel malheur!
-
-Un des agents imposa silence à la vieille; on fit passer les dames à
-gauche et les hommes à droite, et lorsque ceux-ci furent habillés, ils
-durent donner leurs noms, adresses et qualités.
-
-Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait.
-
-Un mois après, Mme de Hagen obtenait son divorce, et un an plus tard,
-elle épousait son chambellan, qui tint sa promesse et fit le plus grand
-éloge de Stieber dans son clan.
-
-A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut plus à lutter contre
-les hostilités qui avaient entravé sa carrière au début.
-
-Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu.
-
-Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey, avait eu l’art de
-capter la confiance du roi.
-
-L’éclat de sa position auprès du souverain excitait l’envie et la
-jalousie d’une foule d’autres courtisans. Les adversaires les plus
-violents du directeur général de la police étaient les membres du parti
-féodal _pur_.
-
-Cependant le ministère alors aux affaires en Prusse, avec M. de
-Manteuffel pour président du conseil, était suffisamment réactionnaire;
-il avait habilement escamoté une à une toutes les conquêtes de 1848,
-toutes les garanties que la Constitution de 1830, dite «charte Waldeck»,
-avait assurées à la liberté de la presse et à la liberté individuelle.
-Mais, tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait la
-fiction constitutionnelle; il n’annihilait pas les deux Chambres, il se
-refusait à rétablir le roi absolu, et le seul pas qu’il fit pour
-retourner au système féodal, ce fut de charger les grands propriétaires
-de rendre la justice sur leurs terres dans les cas de simple police.
-
-Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui avaient désiré rétablir
-la suprématie absolue de la noblesse et faire revivre les traditions du
-moyen âge dans toute leur primitive candeur.
-
-La reine Élisabeth,--l’épouse mystique beaucoup plus que réelle du
-roi,--favorisait ces tendances ultra-réactionnaires et encourageait
-toutes les conspirations dirigées contre le ministère et la plupart des
-hauts fonctionnaires accusés de libéralisme.
-
-M. de Hinkeldey était surtout «visé» par les «féodaux». On savait qu’il
-conférait tous les jours avec le roi, soit dans le petit salon tendu de
-damas jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au château de
-Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait de beaucoup le séjour à
-celui de la capitale. Sa Majesté se faisait raconter par le menu les
-petits scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les aventures
-croustillantes dont la police était appelée à s’occuper. Le roi, qui
-méritait de plus en plus le sobriquet de «Fritz-Champagne», que le
-peuple lui avait donné, était toujours de fort belle humeur quand M. de
-Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes et d’indiscrétions
-piquantes. Tout en écoutant le grand chef de la police,
-Frédéric-Guillaume prenait du thé, mais un thé fortement étendu de rhum
-de la Jamaïque et «d’arrac»; et, à chaque historiette qui lui était
-contée, sa belle humeur augmentait; il lâchait des mots de plus en plus
-risqués, il se livrait à des éclats de rire qui ébranlaient les murs du
-palais. Parfois ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le
-comportaient des accès de gaieté chez un homme tout à fait sain
-d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet et des contorsions qui
-pouvaient faire prévoir déjà alors quelque fâcheuse catastrophe.
-
-
-
-
-IV
-
-M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi.--Le ministère Manteuffel et
-la coterie réactionnaire.--Goût du roi pour les histoires
-piquantes.--Petites manœuvres de l’Autriche à Francfort.--Où M. de
-Bismarck commence à se faire connaître.--La Prusse veut prendre sa
-revanche d’Olmütz.--M. et Mme de Bismarck.--Le représentant de la Prusse
-enseigne la politesse au représentant de l’Autriche.--La police de M. de
-Bismarck et celle de M. Prokesch-Osten.--Comment M. de Bismarck s’empara
-de la correspondance de M. Prokesch-Osten.--Le peu de popularité du
-représentant de la Prusse à Francfort.--Vol de dépêches commis par le
-lieutenant Teschen.--Teschen à la solde de l’ambassadeur de
-France.--Entrevue de Teschen avec M. Rothan.--Le roi de Prusse sur le
-Rhin.--Un secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans une
-armoire.--Le mystérieux «prince d’Arménie».--L’agent secret Hassenkrug à
-Mazas.--Opinion de Stieber sur le «prince d’Arménie».
-
-
-Après l’entente d’Olmütz, en 1851, l’ancienne Confédération germanique
-fut rétablie conformément aux traités de 1815.
-
-Les affaires fédérales, qui, selon la tradition populaire, devaient être
-discutées et résolues dans un Parlement élu, étaient portées devant le
-_Bundesrath_ (Conseil fédéral ou Diète), siégeant à Francfort et composé
-de représentants diplomatiques désignés par la cour de chaque État.
-
-Les petites principautés minuscules étaient réunies en groupes, formés
-de cinq ou six de ces États difficiles à percevoir sans verre
-grossissant.
-
-L’Autriche s’était réservé la présidence du Conseil fédéral et elle
-employait toutes les ressources imaginables pour tenir la majorité dans
-sa main.
-
-Le cabinet de Vienne profitait de ses relations, souvent fort intimes,
-avec les gouvernements des petits États pour faire nommer ambassadeurs à
-la Diète des gentillâtres dont les cadets, selon l’ancienne coutume,
-servaient dans l’armée autrichienne. Ces jeunes officiers étaient
-considérés comme des otages, ils répondaient des bons sentiments et des
-votes de leurs pères ou oncles; l’avancement et toutes les faveurs dont
-les débutants dans la carrière militaire sont si friands, dépendaient de
-l’attitude de leurs ascendants au _Bundesrath_.
-
-Les résultats de cette politique étaient fort appréciables et la Prusse
-avait beaucoup de peine à combattre et à contrebalancer l’influence
-autrichienne.
-
-Or, l’ambassadeur de Prusse chargé de lutter contre la politique de
-Vienne n’était autre qu’un gentilhomme de Poméranie, qui s’était fait
-remarquer à la Chambre des députés de Berlin par la fougue réactionnaire
-de ses discours et quelques mots très mordants à l’adresse des
-démocrates[15].
-
- [15] Voici une des nombreuses anecdotes attribuées à M. de Bismarck à
- l’époque dont nous parlons (1849). Il siégeait dans une commission
- avec un des principaux orateurs de l’extrême gauche, connu par sa
- petite taille, M. d’Ester. Un jour, le démocrate ayant fortement
- déjeuné proposa à M. de Bismarck un échange de promesses portant
- que, si l’un ou l’autre parti, les féodaux ou les radicaux, arrivait
- au pouvoir, les deux contractants se garantissaient la vie
- sauve.--«Non, mon petit d’Ester, répondit le futur chancelier, si
- jamais vos amis arrivent au pouvoir, il ne vaudra plus la peine pour
- moi de vivre; si mes amis y arrivent, nous vous pendrons;--mais
- soyez tranquille, nous serons polis... jusqu’au nœud coulant!»
-
-M. Otto de Bismarck-Schœnhausen était parti pour Francfort avec la
-volonté bien arrêtée de battre en brèche l’Autriche, de prendre en
-détail--en attendant le moment où il la prendrait en grand--la revanche
-pour les humiliations subies par la Prusse à Olmütz.
-
-L’humeur batailleuse du représentant prussien se manifestait dans toutes
-les occasions. Dès les premières séances de la Diète, il se posa très
-carrément en adversaire systématique du cabinet de Vienne, et il groupa
-dans sa villa de la Bokenheimer-Strasse tous les éléments susceptibles
-d’être entraînés dans un mouvement hostile à l’Autriche.
-
-Ces soirées de la Bokenheimer-Strasse ne tardèrent pas à devenir
-célèbres dans les fastes de Francfort. L’intérieur de la villa, le
-service, un domestique assez nombreux et vêtu de livrées somptueuses,
-tout cela avait fort grand air; dans les salons, au contraire, on
-affectait la simplicité et la cordialité, telles qu’on les célèbre dans
-les vieux bouquins et dans les antiques «lieder» germaniques.
-
-Mme de Bismarck faisait les honneurs de la maison comme une bonne mère
-de famille allemande. Quant au «maître», il simulait toujours une gaieté
-sans nuages, ou une hilarité qu’il s’efforçait, souvent sans résultat,
-de communiquer à ses hôtes. Le buffet était abondamment pourvu, les
-tables de whist ou de bouillotte attendaient les amateurs.
-
-Le premier ambassadeur autrichien, M. le comte de Thun, faisait encore
-assez bon ménage avec son partenaire prussien. M. de Bismarck avait, dès
-le début, mis son président au pas. La diplomatie autrichienne
-n’affectait de hauteur aristocratique que dans ses notes, elle avait des
-habitudes familières et même débraillées dans ses rapports avec les
-représentants d’États moins considérables.
-
-C’est ainsi que, peu de temps après son arrivée à Francfort, M. de
-Bismarck crut devoir faire une visite au comte de Thun, président de la
-Diète.
-
-C’était, il faut le dire, en plein été, par un après-midi très chaud.
-
-Le visiteur fut introduit dans un cabinet où il trouva le comte
-travaillant en manches de chemise. Sans interrompre sa besogne, M. de
-Thun indique un siège à son collègue. Au bout de quelques instants,
-lorsqu’il lève le nez de dessus ses papiers, M. de Thun pousse une
-exclamation de surprise.
-
-M. de Bismarck avait ôté sa redingote et son gilet; son buste de
-cuirassier n’était plus recouvert que par un simple plastron de toile.
-
---Votre Excellence a bien raison, fit en véritable pince-sans-rire M. de
-Bismarck; il fait si chaud, vous voyez, j’ai suivi votre exemple.
-
-Le comte de Thun était un homme d’esprit: il prit la chose du bon côté,
-en rit, et depuis, malgré les dissentiments politiques, ses relations
-avec M. de Bismarck furent supportables.
-
-Il n’en fut pas de même avec le comte de Prokesch-Osten, qui succéda à
-M. de Thun.
-
-Le nouveau représentant de l’Autriche était d’un caractère acariâtre,
-d’allures cassantes; de plus, il arrivait de Constantinople, où il avait
-rempli les hautes fonctions «d’internonce» (ambassadeur), et où
-l’influence autrichienne était alors considérable.
-
-M. de Prokesch-Osten, que l’on a pu revoir plus tard à Paris, où il se
-reposait sur ses lauriers, était un diplomate de l’école de Talleyrand
-et de Fouché, se servant indistinctement de tous les moyens et de tous
-les individus quand il s’agissait d’obtenir un résultat convoité.
-
-Ennemi de la Prusse, il enrégimentait tous ceux qui avaient des griefs
-contre la cour de Berlin. On avait déjà signalé ses accointances avec
-des démocrates du plus beau rouge, des chefs de corps francs, des
-orateurs de l’Assemblée nationale de 1848. Ce représentant des sabreurs
-et des jésuites--qui régnaient alors à Vienne--devenait l’allié des
-proscrits, des Hecker et des Struve, lorsqu’il s’agissait de battre la
-Prusse en brèche.
-
-M. de Bismarck aurait donné beaucoup pour convaincre son adversaire de
-liaisons démagogiques et démontrer de la sorte quel fonds on pouvait
-faire sur la politique du cabinet autrichien, ultra-réactionnaire et
-cléricale à Vienne, révolutionnaire à Francfort.
-
-Pour prouver cette duplicité et en tirer parti, il aurait fallu prendre
-M. de Prokesch-Osten sur le fait et avoir quelques-unes de ces preuves
-écrites et accablantes qui défient les démentis et les protestations.
-
-Chacun des deux ambassadeurs avait naturellement sa petite police qui
-surveillait l’autre, et il n’entrait aucun personnage politique chez M.
-de Prokesch-Osten sans qu’aussitôt M. de Bismarck en fût informé, et
-réciproquement; cependant, les informations recueillies par l’envoyé
-prussien étaient plus nombreuses, plus exactes, plus précises que celles
-du représentant viennois. C’est ainsi que M. de Bismarck apprit que,
-deux fois par semaine, le soir, M. de Prokesch-Osten s’enfermait dans
-son cabinet de travail avec un écrivain très démocrate jadis, gagné à
-l’Autriche, et que le diplomate et le journaliste rédigeaient ensemble
-des articles dirigés contre la Prusse, articles que l’écrivain en
-question écoulait ensuite dans des feuilles de nuance écarlate du sud de
-l’Allemagne et de la Suisse.
-
-L’ambassadeur autrichien avait coutume de rédiger à l’avance les
-brouillons de ces articles, et, en attendant la prochaine conférence
-avec son collaborateur, il les enfermait dans le tiroir d’un secrétaire
-à cylindre, dans un grand salon qui lui servait aussi de cabinet de
-travail. Cette pièce était encombrée de meubles curieux que le diplomate
-avait rapportés de ses voyages en Orient, de bibelots de prix, d’objets
-d’art, pour la plupart des cadeaux de souverains. M. de Prokesch-Osten
-était un amateur, et, comme beaucoup de ses pareils, s’il ne résistait
-pas à l’attrait d’acheter, même fort cher, un objet qui lui plaisait, il
-ne pouvait se défendre du plaisir de réaliser un gros profit sur tout
-bibelot qui avait cessé de lui plaire.
-
-Quand il voulait se défaire d’un objet, il s’adressait à un marchand
-d’antiquités très habile de la Zeil[16], qui était en relation avec
-beaucoup de collectionneurs et qui, bien entendu, touchait un honnête
-courtage sur tous les marchés conclus par son entremise.
-
- [16] Principale rue de Francfort.
-
-Or, un jour, l’ambassadeur autrichien vit arriver un individu à tournure
-de Yankee, avec une longue barbe fauve, la figure colorée par le soleil
-et le whisky, des bagues plein les doigts et parlant le jargon
-anglo-allemand le plus grotesque.
-
-Le visiteur exotique présenta une carte de maître Samuel Gelbschnabel,
-l’antiquaire de la Zeil, et manifesta le désir de voir un meuble à
-incrustations, rapporté de Constantinople, que l’Excellence désirait
-vendre. L’Américain parut émerveillé, on s’entendit facilement sur le
-prix. Le Yankee paya immédiatement, en ajoutant qu’il ferait enlever le
-meuble le lendemain. M. de Prokesch-Osten répondit qu’il était forcé de
-quitter Francfort pour trois jours, mais qu’il laisserait des ordres à
-son majordome.
-
-Le lendemain, en effet, M. de Prokesch-Osten était parti; deux vigoureux
-commissionnaires se présentèrent de la part de l’Américain pour enlever
-le secrétaire acheté la veille. Le majordome les conduisit dans le
-salon, mais quelle fut sa surprise lorsqu’il les vit charger sur leurs
-épaules, non pas le précieux meuble oriental, mais le vulgaire
-secrétaire à cylindre.
-
---Vous vous trompez, braves gens, leur dit-il, ce n’est pas là le meuble
-que vous devez emporter, c’est celui-là.
-
-Et il désigna du doigt l’objet acheté la veille.
-
-Mais les commissionnaires insistèrent; ils déclarèrent être sûrs de leur
-affaire; on leur avait décrit le meuble très exactement; aucune erreur
-n’était possible et ils ne tenaient pas à mécontenter un client
-généreux, qui leur avait donné un bon pourboire. Sous ce rapport, ils
-pouvaient avoir raison; ils semblaient pris de vin et disposés à faire
-du vacarme, si on les contrariait. Pour éviter tout tumulte, le
-majordome les laissa faire, persuadé qu’il les verrait revenir au bout
-d’une heure pour réparer leur erreur...
-
-Mais les commissionnaires ne revinrent pas, et lorsqu’à son retour M. de
-Prokesch-Osten, très perplexe au sujet de cette substitution, envoya aux
-renseignements, il apprit que l’Américain était parti le jour même où
-l’achat avait été conclu, en donnant l’ordre de faire envoyer ses
-bagages à Berlin.
-
-Or, le Yankee n’était autre qu’un des collaborateurs les plus assidus de
-Stieber, un agent nommé Bormann, expédié de Berlin sur la demande de M.
-de Bismarck. Les deux commissionnaires simulant l’ivresse étaient aussi
-deux _détectives_, et, une fois maîtres du meuble, ils l’avaient porté à
-la villa de la Bockenheimer-Strasse.
-
-Là, on fit sauter les serrures des tiroirs avec des pinces monseigneur,
-et M. de Bismarck se frotta les mains en découvrant ce qu’il cherchait:
-une volumineuse correspondance très compromettante, et les minutes de
-plusieurs articles écrits de la main de M. de Prokesch-Osten, et dont
-l’un, entre autres, contenait de violentes attaques contre le système
-monarchique.
-
-M. de Bismarck s’empressa d’envoyer à Berlin tout le paquet, avec des
-indications sur la manière de s’en servir.
-
-Sa dépêche se trouve tout au long dans le recueil de pièces publiées par
-M. de Poschinger: _la Prusse à la Diète_.
-
-M. de Manteuffel, craignant de blesser les partisans de l’Autriche,
-encore très nombreux à la cour de Prusse, ne fit pas publier ces
-documents; il se contenta de prévenir le cabinet de Vienne et d’obtenir
-le rappel de M. de Prokesch-Osten.
-
-Néanmoins, l’affaire fut ébruitée, et les procédés dont s’était servi M.
-de Bismarck n’augmentèrent pas la sympathie qu’on avait pour lui à
-Francfort[17].
-
- [17] M. Busch, dans son apologie du chancelier (_Unser Kanzler_),
- publiée récemment, mentionne ce curieux incident, mais en attribuant
- la découverte de ces pièces au hasard! C’est le cas de rappeler les
- vers de Ruy Blas:
-
- Hasard!
- Mets que font les fripons, pour les sots qui le mangent.
-
-L’ambassadeur prussien n’était guère aimé des habitants de la cité
-libre. On se moquait de son air hautain, de ses façons arrogantes, du
-monocle qu’il avait constamment fiché dans l’œil et de sa calvitie ornée
-des trois cheveux devenus légendaires depuis cette époque. Quand il
-sortait, les gamins l’accompagnaient de leurs sifflets et de leurs
-huées. Aussi, en 1866, M. de Bismarck s’est-il noblement vengé de ces
-petites piqûres d’épingle en imposant une énorme contribution de guerre
-aux Francfortois et en confisquant pour toujours leur antique liberté.
-
- * * * * *
-
-Pendant la guerre de Crimée, la police secrète de Berlin eut beaucoup à
-s’occuper des différents agents russes et français, ainsi que d’une
-foule d’aventuriers qui venaient tenter la fortune et essayer leur
-savoir-faire dans la capitale de la Prusse, terrain neutre où les
-influences tantôt favorables, tantôt hostiles à la Russie l’emportaient
-tour à tour.
-
-La plus célèbre de ces affaires, celle qui eut le plus grand
-retentissement, fut le «vol des dépêches» commis par le lieutenant de
-Teschen et que découvrit l’infatigable Stieber.
-
-Nous avons dit un mot des coteries qu’il y avait à la cour de Prusse.
-L’une de ces coteries, très puissante, parce que ses chefs, le général
-de Gerlach, aide de camp du roi, son frère, juge à la cour de cassation,
-et M. Niebuhr, secrétaire particulier du roi, vivaient dans l’intimité
-du souverain, était la coterie féodale, appelée aussi _parti de la
-Gazette de la Croix_. Ce journal, la plus haute expression de la
-réaction, était son _Moniteur_. Le juge de Gerlach y publiait des
-_Revues hebdomadaires_, que tous les hobereaux et tous les momiers
-dégustaient ligne par ligne.
-
-Le ministre Manteuffel avait ses raisons pour se méfier des intentions
-des hommes de la _Gazette de la Croix_, et il avait gagné à beaux
-deniers comptants un ancien officier, M. de Teschen, vieillard âgé de
-soixante-dix ans, qui était arrivé à accaparer la confiance de MM. de
-Gerlach et Niebuhr.
-
-L’agent Teschen eut recours aux traditions rudimentaires de la police
-prussienne; il acheta les valets de chambre de ces messieurs, et ces
-fidèles serviteurs lui communiquaient toutes les lettres que leurs
-maîtres recevaient.
-
-Parfois l’ex-lieutenant prenait copie lui-même de ces lettres, mais
-souvent les domestiques lui évitaient cette peine; ils copiaient de leur
-plus belle écriture les communications dont ils réservaient la primeur à
-l’agent de M. de Manteuffel.
-
-Teschen s’empressait de communiquer ces lettres à son chef, qui les
-payait plus ou moins grassement sur les fonds secrets et faisait servir
-les renseignements qu’il apprenait de la sorte aux intrigues qui se
-tramaient autour du roi.
-
-Prévenu à l’avance des intentions et des projets du parti de la _Gazette
-de la Croix_, le ministre pouvait dresser à temps ses batteries et parer
-les bottes qu’on voulait lui porter.
-
-Quand ces lettres contenaient des choses désobligeantes pour tel ou tel
-personnage, le ministre s’arrangeait de façon à ce que l’intéressé
-apprît de quelle manière les amis de M. de Gerlach et de M. Niebuhr le
-traitaient. Il grossissait ainsi le nombre des ennemis de ses propres
-adversaires. C’était de bonne guerre. Pour se mettre à couvert vis-à-vis
-de sa propre conscience, M. de Manteuffel, qui était casuiste à ses
-heures, ne demandait jamais à l’honnête Teschen de quelle façon il
-s’était procuré ces missives. Évidemment, il devait croire qu’elles lui
-étaient tombées du ciel. Parmi ces lettres, il y en avait plusieurs qui
-contenaient des imputations très graves, très blessantes, contre le
-directeur général de la police, M. de Hinkeldey.
-
-M. de Manteuffel promit une forte prime à Teschen s’il pouvait se
-procurer les originaux et les faire tomber, comme «par hasard», sous les
-yeux de M. de Hinkeldey. Grâce à ses éminents collaborateurs
-d’antichambre, l’ex-lieutenant réussit à merveille.
-
-Quarante-huit heures après, M. de Hinkeldey trouva sur son bureau toutes
-ces lettres qui l’accommodaient de si belle façon.
-
-Lorsque l’occasion de traiter de la même manière ces messieurs de la
-_Gazette de la Croix_ s’offrit, il ne la manqua pas.
-
-Pendant deux ans, le ministre Manteuffel accepta et paya les services de
-Teschen. Mais au commencement de l’année 1856, un rapprochement s’opéra
-entre le premier ministre et le général de Gerlach. Les services de
-Teschen devinrent inutiles, et bientôt, au lieu de l’accueillir avec
-empressement au ministère, on le traita en solliciteur importun; les
-subsides se firent plus rares, enfin ils tarirent complètement.
-
-Cela ne faisait pas le compte de l’espion.
-
-Ne trouvant plus preneur pour sa marchandise au ministère d’État, il se
-mit en quête d’autres clients. Cet honnête homme en était arrivé à se
-persuader qu’il exerçait une industrie des plus honorables, et qu’il
-était parfaitement naturel de chercher un débouché pour les produits de
-son espionnage.
-
-M. le général de Gerlach était en relations très suivies avec l’attaché
-militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, le comte de Muenster-Mainhœrel.
-Celui-ci, très bien vu à la cour et dans les cercles militaires, tenait
-le général au courant des mouvements de l’armée russe et des principaux
-incidents du siège de Sébastopol. Toutes ses lettres étaient
-religieusement copiées par les domestiques et communiquées à Teschen.
-Celui-ci comprit quelle importance ces renseignements militaires
-pouvaient avoir pour les assiégeants de la grande forteresse russe, et
-il ne douta pas qu’on les lui payerait un bon prix.
-
-Après avoir hésité pendant quelque temps entre l’ambassade britannique
-et l’ambassade française, Teschen donna la préférence à cette dernière.
-
-Il y avait alors à l’hôtel du «Pariser Platz[18]» un jeune secrétaire
-d’origine alsacienne, parlant parfaitement l’allemand, très au courant
-des hommes et des choses du pays qu’il habitait, et réputé dans le monde
-diplomatique pour son esprit d’initiative et son humeur remuante.
-
- [18] «Place de Paris», où se trouve l’hôtel de l’ambassade de France à
- Berlin.
-
-Grâce à ses connaissances et à l’activité qu’il déployait, on le
-considérait comme le bras droit de l’ambassadeur. Ce fut à ce jeune
-secrétaire, M. Rothan, que Teschen s’adressa.
-
-Il lui écrivit un billet non signé, l’informant «qu’un ami de la France»
-désirait lui faire une communication de la plus haute importance pour
-son pays. Le billet portait que si M. Rothan consentait à écouter cet
-«ami de la France» il n’avait qu’à faire insérer dans les annonces de la
-_Gazette de Voss_ qu’il était prêt à se trouver tel jour, à telle heure,
-au village de Zehlendorf près Berlin. L’inconnu ne manquerait pas de s’y
-rendre.
-
-Le 24 juillet 1855, la _Gazette de Voss_, celle que les Berlinois
-appellent la «tante Voss», sans doute parce que dans la langue familière
-berlinoise «tante» est synonyme de radoteuse, contenait l’avis suivant:
-
- _Oui; aujourd’hui 24 juillet, à cinq heures de l’après-midi._
-
-A l’heure indiquée, Teschen était au rendez-vous avec la précision d’un
-vieux militaire. Mais grand fut son désappointement, lorsqu’à la place
-du diplomate français, qu’il connaissait de vue, il fut abordé par un de
-ses compatriotes qui l’interpella par son nom.
-
-Cet individu exhiba une carte de visite de M. Rothan, en ajoutant qu’il
-était le fondé de pouvoirs du secrétaire d’ambassade; il dit qu’il
-s’appelait Hassenkrug, autrefois employé dans les bureaux de la
-préfecture de Berlin, et pour le moment agent secret de l’ambassade de
-France.
-
-Hassenkrug, pour mieux gagner la confiance de Teschen, se lança dans un
-interminable récit de ses prouesses, des services rendus à l’ambassade
-française, et fit sonner bien haut combien un tel concours était
-récompensé largement.
-
---Ce ne sont pas des grippe-sous comme nos gens à nous, fit-il, qui
-retournent cent fois un billet de cent thalers et se décident à la fin à
-ne lâcher qu’un louis d’or.
-
-Mais Teschen se montra très boutonné.
-
-L’ancien employé de la police ne lui disait rien qui vaille; il
-craignait quelque piège; il se refusa à toute communication s’il n’était
-pas mis en présence de M. Rothan lui-même.
-
-Son désir fut satisfait peu de temps après.
-
-M. Rothan et Teschen se rencontrèrent au Thiergarten, devenu depuis le
-Bois de Boulogne de Berlin, mais qui, il y a trente ans, était un
-endroit presque désert, rendez-vous des rôdeurs et des malfaiteurs.
-
-Le secrétaire d’ambassade fut très frappé des révélations de l’agent;
-les renseignements sur le siège de Sébastopol pouvaient être très
-précieux pour les généraux alliés, et lorsque Teschen, après avoir lu
-les lettres du général Muenster à son ami M. de Gerlach, produisit un
-carnet où le général avait l’habitude de résumer au jour le jour ses
-entretiens les plus confidentiels avec le roi, M. Rothan, ravi
-d’admiration, ne put cacher son enchantement.
-
-Dans ces conversations quotidiennes du roi avec son ministre, il n’y
-avait rien moins que le secret de l’attitude de la Prusse pendant toute
-la guerre de Crimée. Ce que l’ambassadeur de France et celui
-d’Angleterre, ce que les ministres des affaires étrangères des deux
-États se cassaient la tête à deviner, était là! Frédéric-Guillaume
-pensait tout haut avec ses amis du parti de la _Gazette de la Croix_.
-
-M. Rothan demanda de lui-même à revoir Teschen, et il fut convenu que
-les entrevues auraient lieu au domicile des époux Hauptmann, famille de
-petits négociants, et dont l’appartement modeste et retiré devait
-échapper à toute surveillance.
-
-Lorsque, deux jours plus tard, Teschen se rendit à l’endroit indiqué, il
-n’y trouva que la dame Hauptmann. Elle lui apprit que M. Rothan était
-empêché de venir ce jour-là, mais qu’elle était chargée de lui remettre
-quelque chose. Ce «quelque chose» était une enveloppe contenant cinq
-billets de mille francs. Teschen, qui n’était pas habitué à tant de
-générosité, faillit se trouver mal de joie.
-
-Il continua pendant plus de six mois à tenir l’ambassade de France au
-courant de tout ce qu’il savait et celle-ci paya largement ses services.
-
-Au mois de septembre 1855, le roi Frédéric-Guillaume entreprit une
-excursion sur les bords du Rhin. M. Rothan chargea Teschen de se rendre
-dans ce pays enchanteur et d’observer de très près ce qui allait s’y
-passer.
-
-L’idée de la conquête des bords du Rhin obsédait déjà quelque peu les
-Tuileries; il importait de connaître exactement le degré de popularité
-dont le roi jouissait dans cette partie de ses États.
-
-Fidèle à ses traditions de libéralité, M. Rothan remit mille francs à
-son agent à titre de frais de voyage. Pour le coup, le secrétaire de
-légation fut roulé comme une simple cigarette. M. Teschen empocha la
-somme et partit pour Neustadt, à quelques lieues de Berlin, où il se
-reposa au sein de sa famille de ses glorieuses fatigues.
-
-De retour dans la capitale, il raconta à son patron qu’il avait été aux
-bords du Rhin, qu’il s’était donné énormément de mal, mais comme le roi
-était entouré d’une nuée d’agents, il lui avait été impossible
-d’apprendre même combien Sa Majesté buvait de bouteilles de vin de
-Champagne dans la journée.
-
- * * * * *
-
-Quelque temps plus tard, M. Rothan reçut à l’hôtel de l’ambassade de
-France la visite d’un inconnu qui insista vivement pour le voir.
-
-Introduit dans le cabinet du secrétaire de légation, cet individu mit M.
-Rothan en garde contre le même Hassenkrug, qui, depuis plusieurs années,
-servait d’agent à l’ambassade de France, et que M. Rothan avait envoyé à
-Zehlendorf lors du premier rendez-vous donné par Teschen.
-
-Au dire de l’inconnu, Hassenkrug, comme beaucoup de ses confrères,
-jouait double jeu, ou plutôt mangeait à deux râteliers. Il touchait à
-l’ambassade de France et renseignait également l’ambassade de Russie. Et
-comme M. Rothan parut douter du fait, l’inconnu lui résuma très
-fidèlement un entretien qui avait eu lieu quelques jours auparavant
-entre le diplomate français et son agent, dans le domicile de ce
-dernier.
-
-Selon l’inconnu, un secrétaire de l’ambassade de Russie, caché dans une
-armoire, avait écouté cet entretien et s’était empressé de mander ce
-qu’il avait entendu à son gouvernement. Le délateur avait eu
-connaissance de la dépêche.
-
-Sans savoir positivement jusqu’à quel degré cet individu, qui déclarait
-se nommer Henfelder, méritait créance, M. Rothan se hâta d’avertir
-Teschen d’être sur ses gardes, car Hassenkrug pouvait également dénoncer
-ses relations avec l’ambassade de France. Mais déjà il était trop tard.
-Hassenkrug avait parlé. Stieber faisait filer l’ex-lieutenant; et
-lorsqu’on sut que l’on trouverait enfin chez lui les preuves de sa
-culpabilité, on l’arrêta sous l’accusation de vol de dépêches et de
-haute trahison.
-
-En même temps, les époux Hauptmann et Henfelder (l’inconnu qui avait
-averti M. Rothan) furent mis en lieu sûr.
-
-Le soir même, M. de Hinkeldey présentait au roi un rapport sur cette
-affaire et il recevait l’ordre formel de faire instruire le procès non
-pas par voie ordinaire, mais par la police, en gardant les accusés au
-secret le plus rigoureux. L’innocence de Henfelder fut bientôt
-démontrée. Sollicité par les parents de l’inculpé, M. de Hinkeldey signa
-pendant un dîner chez le ministre de la justice l’ordre de sa mise en
-liberté. Plus tard, les époux Hauptmann, qui avaient servi
-d’intermédiaires, bénéficièrent aussi d’une ordonnance de non-lieu;
-seul, Teschen passa en jugement vers la fin de l’année 1856.
-
-Quant à M. Rothan, on sait qu’il a continué sa brillante carrière,
-interrompue par la chute de l’empire. Il est devenu depuis un écrivain
-remarquable dont les ouvrages pleins de révélations et d’aperçus hardis
-et nouveaux contribueront certainement à fixer l’histoire contemporaine.
-
- * * * * *
-
-Pendant la guerre de Crimée, la police berlinoise eut des démêlés avec
-un prétendu agent russe nommé Klindmorff, que l’on soupçonnait d’être
-envoyé pour découvrir le secret du fusil à aiguille, dont on parlait
-déjà tout bas.
-
-La police prussienne s’occupa également beaucoup à la même époque d’une
-individualité restée énigmatique, malgré toutes les tentatives qu’on fit
-pour découvrir son identité.
-
-Sous le titre un peu fantastique de prince d’Arménie, ce personnage
-parvint à s’introduire dans la société berlinoise, grâce à des
-recommandations émanant de cette même Mme de X... que nous avons vue
-figurer dans un chapitre précédent.
-
-Cette parente de Napoléon III n’avait pas tardé à se brouiller avec le
-chef de sa famille pour des raisons qui n’ont jamais été exactement
-connues, mais où le sentiment, la politique et les questions d’argent
-entraient à doses différentes. Elle s’était retirée en Savoie, dans une
-belle propriété qu’elle venait d’acquérir, et où l’on faisait des vers,
-de la musique, tout en devisant de choses tendres. Le mari existait
-toujours pour ceux qui le connaissaient, sauf pour sa femme, qui avait
-toutes les allures libres d’une jeune veuve. Les relations nouées par
-Mme de X... avec la diplomatie allemande continuaient, bien qu’elle ne
-fût plus si bien posée pour fournir sur son cousin des renseignements
-aussi détaillés et aussi précis qu’à la veille du coup d’État. Elle
-avait donc qualité pour donner des recommandations et elle ne les
-marchandait pas quand elle avait affaire à un beau cavalier, d’une mine
-avenante, dont les traits avaient la correction et la grâce séduisante
-du type grec le plus accompli et qui se présentait avec le titre quelque
-peu hypothétique mais ronflant d’Altesse. Malheureusement la police
-berlinoise se méfiait du bel oriental protégé par Mme de X..., et M. de
-Hinkeldey l’avait particulièrement en grippe sans que l’on sût pourquoi.
-
-Le pseudo prince s’était plaint à la police de ce que la propriétaire de
-l’appartement garni qu’il occupait ouvrait toutes ses lettres. La bonne
-femme, qui agissait en vertu d’ordres secrets de la police, ne fut
-nullement inquiétée. En revanche, le prétendu prince fut happé au
-collet; mais comme on ne pouvait pas le faire passer en jugement,
-puisqu’il n’avait commis aucun délit, le directeur général de la police
-l’enferma dans une maison de correction, où les mendiants et les
-vagabonds étaient détenus par ordre de l’administration. On raconte que
-le beau prince d’Arménie avait beaucoup plu à certaines dames de Berlin,
-et que parmi celles sur lesquelles il exerçait la plus grande impression
-se trouvait une femme à qui M. de Hinkeldey s’efforçait vainement de
-faire agréer ses hommages. L’acharnement que M. de Hinkeldey mit à
-poursuivre le malheureux semble démontrer qu’il devait entrer quelque
-grief personnel dans cette «fringale» de persécution.
-
-M. de Hinkeldey alla lui-même un jour à la maison de correction où le
-prince était détenu, et il le fit amener devant lui.
-
-Quand il vit arriver le jeune homme, qui portait les vêtements bourgeois
-qu’il avait au moment de son arrestation, le directeur de la police
-entra dans une violente colère, demandant pourquoi on n’avait pas mis à
-l’Altesse le costume de la prison.--Il donna l’ordre de l’en revêtir
-immédiatement. Pendant tout cet entretien ou plutôt cet interrogatoire,
-M. de Hinkeldey se montra brutal, emporté, grossier, tandis que le
-prince d’Arménie lui opposa le plus grand calme. Malgré tout son désir
-d’être désagréable au jeune homme et en dépit de toutes ses rancunes
-diverses, il ne put le garder sous les verrous et dut se contenter de
-l’expulser. L’affaire avait commencé à s’ébruiter et différentes
-influences s’étaient mises en campagne en faveur du noble jeune homme, à
-qui l’on s’intéressait beaucoup, non seulement dans les chancelleries,
-mais encore dans les boudoirs.
-
-Plus tard la police berlinoise fit tous ses efforts pour percer le
-mystère que le détenu avait laissé planer sur son origine et sur sa
-personne; différents rapports furent adressés au successeur de M. de
-Hinkeldey: tantôt on représentait cet énigmatique personnage comme le
-bâtard d’un prince oriental, tantôt on l’identifiait avec des escrocs,
-condamnés par les tribunaux; mais tous ces renseignements se
-rapportaient à d’autres, et aujourd’hui encore on serait embarrassé de
-dire si ce fut un prince authentique qui, vers 1855, porta pendant
-quelques jours le pantalon et le sarrau de toile bise des détenus
-correctionnels. Une chose est certaine, c’est qu’il était oriental, et
-peut-être ne s’avance-t-on guère en affirmant qu’il devait être à peu
-près chez lui dans le palais du souverain de Cettinje.
-
-Les deux incidents que nous venons de relater eurent des épilogues qui
-sont rapportés dans les mémoires de Stieber.
-
-M. Rothan avait gardé une forte dent--cela se conçoit--contre l’agent
-Hassenkrug, qui introduisait les diplomates russes dans les armoires
-pour surprendre les confidences des diplomates; qui touchait à la fois
-des subsides des Français et des Russes, et qui faisait incarcérer les
-meilleurs espions de l’ambassade[19].
-
- [19] Parmi les papiers surpris par Teschen et livrés à M. Rothan, se
- trouvait entre autres une lettre autographe de l’empereur Nicolas,
- donnant des détails très précis sur l’état des forces russes dans
- Sébastopol et indiquant jusqu’à quelle date la forteresse pourrait
- tenir. On juge combien ces renseignements étaient précieux pour le
- gouvernement de Napoléon III.
-
-Feignant d’ignorer la double trahison de l’espion, M. Rothan continua de
-l’accueillir et de l’employer dans des circonstances peu importantes,
-mais qui suffisaient à confirmer Hassenkrug dans l’idée qu’il pouvait
-toujours se considérer comme un agent dont la fidélité n’était pas
-suspectée.
-
-Au commencement de l’année 1857, M. Rothan, qui avait son plan, pria
-Hassenkrug de se charger de quelques commissions pour sa famille à
-Paris, ne pouvant se rendre lui-même en France en ce moment. Hassenkrug,
-enchanté de faire sans bourse délier une excursion dans la «Babylone
-moderne», accepta avec empressement; mais à peine eut-il passé la
-frontière qu’un commissaire de police lui mit la main au collet et le
-dirigea sous bonne escorte à Mazas, où il fut gardé pendant quatorze
-mois. On était alors en plein despotisme impérial, on s’inquiétait
-médiocrement d’un étranger arbitrairement détenu, surtout s’il n’était
-pas réclamé par son ambassade. Or, le ministre prussien se serait bien
-gardé d’intervenir en faveur de Hassenkrug, dont on redoutait les
-révélations sur l’espionnage des conservateurs prescrit par M. de
-Manteuffel.
-
-En 1859, Hassenkrug fut rendu à la Prusse. On ignore ce qu’il est
-devenu.
-
-L’autre épilogue regarde le pseudo-prince monténégrin. Stieber assure
-que M. de Hinkeldey croyait deviner dans ce personnage un agent
-politique, à cause de lettres trouvées en sa possession et dans
-lesquelles il était question, en termes très sympathiques, de Louis
-Blanc et de Kossuth. Ce fut là une des raisons qui fit si durement
-traiter le malheureux oriental.
-
-Vingt années plus tard, l’écrivain Gustave Rasch, voyageant dans le
-Monténégro, visita la prison d’État de Cettinje, car la petite
-principauté s’est offert ce luxe. Il fut frappé de la bonne mine et de
-l’allure distinguée d’un détenu, qui était particulièrement bien traité
-et dont toute l’occupation consistait à donner des leçons de langues
-étrangères au personnel de la prison. Ce captif raconta au voyageur
-prussien qu’il était le «prince d’Arménie», dont l’affaire avait causé
-tant de bruit à Berlin.
-
-Pourquoi l’ex-prince était-il réduit à la condition de prisonnier
-d’État? C’est ce que M. Gustave Rasch a négligé de nous apprendre; mais
-il est probable que, contrairement au cas de Bilboquet dans les
-_Saltimbanques_, la politique n’était pas étrangère à l’événement.
-
-
-
-
-V
-
-M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police.--Comment étaient
-traités les créanciers de MM. les officiers.--Ordre du roi de supprimer
-les tripots.--L’expédition de M. de Hinkeldey au _Jockey-Club_.--Les
-susceptibilités de M. de Rochow.--Affront public fait à M. de
-Hinkeldey.--Celui-ci prend la résolution de se battre.--Un dîner de gala
-à Potsdam.--M. le pasteur Richter.--M. de Hinkeldey est tué par M. de
-Rochow.--Souscription à la Bourse de Berlin.--Le roi suit le convoi de
-M. de Hinkeldey.--Le prince Napoléon à Berlin.--Folie et mort de
-Frédéric-Guillaume.
-
-
-Nous arrivons maintenant à un événement des plus poignants, qui eut une
-grande portée politique, et qui, en précipitant peut-être le dénouement
-d’une crise, provoqua un changement de front dans les procédés et la
-manière d’être oppressive et tracassière de la police prussienne. Nous
-voulons parler du duel dans lequel fut tué d’un coup de pistolet le
-grand maître de cette police, le confident de Frédéric-Guillaume, M. de
-Hinkeldey.
-
-Pour comprendre les origines de cette rencontre, qui se termina d’une
-façon si tragique, il est nécessaire que nous disions encore quelques
-mots de cette police, qui, avec MM. de Hinkeldey et Stieber pour chefs,
-fut l’instrument par excellence de la réaction en Prusse, alors que
-l’état de siège et la dictature militaire avaient cessé depuis
-longtemps.
-
-Cette police était un véritable Protée; elle revêtait toutes les formes,
-s’affublait de tous les costumes, se manifestait sous toutes les
-espèces. Elle se mêlait de ce qui ne la regardait et de ce qui ne la
-concernait pas; elle était une complice pour ceux qui jouissaient de
-hautes protections ou à qui était familier l’art de gagner les bonnes
-grâces de ses séides; par contre, elle inspirait la terreur à tous ceux
-qui ne réunissaient pas les conditions indiquées. M. Stieber et ses
-sous-ordres avaient surtout à intervenir dans les contestations entre
-créanciers et débiteurs. En pareil cas, on arrêtait tout simplement les
-débiteurs récalcitrants ou les créanciers trop exigeants (selon que
-l’adversaire de l’un ou de l’autre s’était _entendu_ avec l’autorité) et
-on les gardait sous clef jusqu’à ce qu’ils se fussent arrangés avec
-l’autre partie. Il va sans dire que celles des parties pour qui la
-police s’était mise en campagne ne manquait pas de témoigner sa
-reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. C’était là le
-casuel attaché aux différentes places; et franchement, comme tout ce
-monde de fonctionnaires était assez chichement payé, il ne faut pas
-s’étonner si ces messieurs battaient monnaie comme ils pouvaient.
-
-L’intervention de la police était surtout fréquente quand il s’agissait
-de dettes d’officiers. Hâtons-nous de dire que les individus contre
-lesquels on procédait n’étaient pas bien intéressants. Il s’agissait, la
-plupart du temps, d’affreux usuriers, de marchands de crocodiles
-empaillés comptant 100 à 1,000 (oui, mille pour cent!) d’intérêts, et
-parfois même de véritables escrocs, qui faisaient souscrire des billets,
-promettaient de les «passer» et ne remettaient rien à leur victime, qui,
-à l’échéance, était cependant obligée de payer l’effet. Ces oiseaux aux
-griffes et au bec crochus ne se contentaient pas de billets, ils
-exigeaient de leurs créanciers un «revers» dans lequel ceux-ci
-s’engageaient SUR LEUR HONNEUR DE GENTILHOMME ET D’OFFICIER à payer à
-l’échéance l’effet souscrit.
-
-Ce document s’appelait un _Ehrenschein_.
-
-Entre les mains de l’usurier, c’était une arme terrible; car, si le
-non-payement de la valeur souscrite n’exposait le malheureux qu’à des
-poursuites civiles, la production de l’_Ehrenschein_ pouvait le faire
-chasser ignominieusement de l’armée et le mettre au ban de la société.
-
-Les officiers contractaient beaucoup de dettes; ils y étaient forcés par
-l’exiguïté de leur solde, et puis c’était de bon ton. Il y eut de
-nombreux suicides et des désertions, à un tel point que le roi
-Frédéric-Guillaume s’en émut.
-
-Il fit appeler Stieber à Potsdam.
-
---Il faut que vous tiriez mes officiers des griffes de ces juifs,
-dit-il; cela devient inquiétant; informez-vous de tous ceux qui ont des
-dettes. Saisissez les billets, faites venir l’usurier et offrez-lui le
-remboursement de l’argent réellement avancé avec les intérêts au denier
-cinq.
-
-C’était, comme on le voit, le procédé dont use le père Poirier envers
-les créanciers de son noble gendre, dans la belle comédie d’Augier.
-
---Et, demanda Stieber, si l’usurier refuse l’arrangement?
-
---Alors, il n’aura pas un liard et vous l’enverrez aux cinq cents
-diables.
-
-Stieber a déclaré plus tard au cours d’un des procès qui lui furent
-intentés pour abus du pouvoir lors de l’avènement du ministère libéral,
-que si le roi lui eût donné l’ordre d’arrêter le premier ministre et ses
-collègues, il n’aurait pas hésité à exécuter cet ordre, sans se soucier
-de la Constitution et des lois existantes.
-
-Il n’eut donc pas le moindre scrupule à agir selon les instructions de
-son royal maître. A partir de ce moment, ce fut dans le bureau du chef
-de la sûreté que les affaires d’intérêts de MM. les barons, comtes et
-autres officiers titrés de la garde furent «arrangées», et aucun de ces
-preux ne songea à récuser cette singulière juridiction.
-
-L’usurier était obligé d’en passer absolument par les conditions que lui
-imposait son débiteur.
-
-Que pouvait-il faire? La police commençait par s’emparer du billet; si
-le porteur se refusait à le livrer, on le fourrait en prison; s’il
-l’avait remis à un avocat (faisant fonction d’huissier) pour entamer les
-poursuites, un agent de police muni d’un ordre formel se rendait chez
-l’homme de loi et s’emparait du titre de la dette. Le débiteur était
-libre d’indiquer telle somme qui lui convenait, comme lui ayant été
-réellement remise; on ne croyait que sa parole et nullement le dire du
-créancier: de cette manière il arrivait que le chrétien, au lieu d’être
-volé par le juif, le volait.
-
-Le roi avait déclaré qu’il payerait sur sa cassette le montant des
-traites, revu et considérablement réduit, quand l’officier serait trop
-pauvre pour acquitter lui-même la somme. A cet effet, Stieber fut mis en
-rapport avec le trésorier de la liste civile, M. Schœnnig, qui, à
-différentes reprises, lui remit des sommes importantes, trop importantes
-même au gré du roi, qui commençait à trouver que ses officiers avaient
-le double tort de souscrire trop facilement des billets et d’être trop
-souvent insolvables.
-
-Sa Majesté s’entretenait un jour de l’inconvénient de cette situation
-avec M. de Hinkeldey, qui ne voyait pas de fort bon œil la faveur
-toujours croissante de son subordonné. Bien que son chef hiérarchique ne
-l’eût pas proposé le moins du monde pour cette distinction, Stieber
-avait reçu tout récemment l’ordre de l’Aigle Rouge. M. de Hinkeldey,
-sachant combien cette affaire des dettes d’officiers tenait à cœur au
-roi, s’efforça de se rendre utile.
-
---Voyez-vous, sire, fit-il, ce qui perd nos officiers, c’est le jeu
-effréné auquel ils se livrent. Les rapports de mes agents me signalent
-tous les jours l’ouverture de nouveaux tripots, où de petites fortunes
-sont aventurées sur une carte.
-
-Le roi, qui, depuis quelque temps et surtout depuis l’affaire des
-dépêches Teschen, donnait des signes d’une irascibilité nerveuse
-extraordinaire, se traduisant par de véritables accès de fureur, frappa
-un grand coup de poing sur le guéridon de marbre devant lequel il était
-assis:
-
---Pourquoi tolérez-vous ces tripots?... Parbleu! ces messieurs trouvent
-cela très joli et très commode; ils perdent, ils s’en vont faire des
-billets, et à l’échéance c’est la cassette royale qui paye. Eh bien!
-non, il faut que cela finisse, je ne comprends pas que vous n’ayez pas
-encore agi.
-
---Mais, sire, objecta M. de Hinkeldey, c’est que les hôtes de ces
-tripots ne sont pas les premiers venus; il y a parmi eux de grands noms,
-même des membres de la Chambre des Seigneurs.
-
---Qui, par exemple?
-
---M. de Rochow, sire.
-
---Oui, il a toujours eu des goûts dissipateurs, celui-là. Où se
-réunissent ces messieurs?
-
---A l’hôtel du Nord, où ils ont créé un «Jockey-Club».
-
---Eh bien, monsieur de Hinkeldey, j’entends que dans les quarante-huit
-heures le Jockey-Club soit fermé et les scellés apposés sur les locaux
-où l’on joue; c’est dit, n’est ce pas?
-
-M. de Hinkeldey s’inclina profondément et sortit, ne pouvant réprimer
-sur ses lèvres un sourire de satisfaction et de triomphe.
-
-Une vieille inimitié existait entre M. de Hinkeldey et ce comte de
-Rochow, issu d’une des plus nobles familles de l’ancienne Prusse. Cette
-aristocratie considérait toutes les charges de l’État comme autant de
-fiefs qui lui revenaient de droit. Lorsqu’un étranger de petite
-extraction arrivait à une position importante, ces messieurs le
-regardaient comme un aventurier et ne lui marchandaient pas leur
-opinion. A plusieurs reprises, de petits conflits, des froissements
-avaient eu lieu entre le directeur de la police et le jeune comte; M. de
-Hinkeldey était donc enchanté de pouvoir lui faire sentir son autorité.
-
- * * * * *
-
-Un soir de juillet 1855, pendant que la partie chauffait dans les salons
-du Jockey-Club, une expédition s’organisait à l’hôtel de la direction
-générale de police. Un commissaire recevait les dernières instructions
-du chef, tandis que quatre agents et une douzaine de gendarmes étaient
-réunis dans une grande salle voûtée, prêts à partir au premier signal.
-
-A minuit la colonne s’ébranla. Agents et gendarmes rasèrent les maisons
-comme des larrons méditant un mauvais coup. Toutes les boutiques étaient
-hermétiquement closes, les bons bourgeois de la capitale dormaient du
-sommeil du juste, leurs appartements étaient plongés dans l’obscurité la
-plus profonde. De loin en loin un rayon de lumière filtrait au ras du
-sol, par les soupiraux d’une de ces caves-restaurants qui, moyennant
-certains arrangements, avaient le droit de débiter de la bière blanche
-et du kummel pendant toute la nuit.
-
-Au milieu de la ville noire et silencieuse, le premier étage de «l’hôtel
-du Nord» resplendissait de lumières; quelques fenêtres toutes grandes
-ouvertes laissaient pénétrer dans les salons l’air tiède de cette belle
-nuit d’été. Les membres du Jockey-Club, croyant n’avoir de comptes à
-rendre à personne, ne se cachaient pas.
-
-En se dressant sur la pointe des pieds de l’autre côté du trottoir, le
-passant pouvait parfaitement suivre les péripéties des différentes
-parties engagées autour de trois tables.
-
-On jouait gros jeu pour l’époque et pour les habitudes modestes de
-l’ancien Berlin. L’or était réuni en tas, les rouleaux de thalers et de
-doubles thalers s’alignaient à l’infini et les billets de caisse
-s’amoncelaient en paquets d’une respectable épaisseur. Le comte de
-Rochow tenait la banque; c’était un bel homme, très grand, très sec et
-très distingué dans son maintien, un gentilhomme de race. Les autres
-joueurs appartenaient tous à l’aristocratie, ils étaient également
-officiers de l’armée active ou de la landwehr.
-
---Messieurs, il y a deux cents frédérics en banque, dit M. de Rochow;
-qui est-ce qui les tient?
-
---Moi! moi! répondirent de plusieurs côtés de jeunes seigneurs; et en
-moins d’une minute le tableau fut couvert de nouveaux rouleaux de
-monnaie et de liasses fraîches de bank-notes.
-
---J’abats neuf, fit le banquier;--à vous le sort, ajouta-t-il en
-poussant le paquet de cartes vers un des «pontes».
-
-Mais au moment où celui-ci voulut «donner», l’attention des joueurs fut
-attirée par un carillon énergique suivi du bruit d’une assez vive
-discussion.
-
-Quelques-uns des partenaires quittèrent les tables et coururent aux
-fenêtres pour voir ce qui se passait.
-
-Ils aperçurent le portier de l’hôtel se querellant avec plusieurs
-individus qui voulaient pénétrer dans l’intérieur de la maison malgré la
-résistance du concierge.
-
-A quelque distance, on voyait briller les casques des gendarmes.
-
---Mais c’est la police! firent quelques jeunes gens, que peut-elle bien
-nous vouloir?
-
---Je vais le savoir, dit M. de Rochow en se levant de son siège.
-
-Quelques instant après, suivi de la plupart des joueurs, il intervenait
-dans le colloque très animé entre le portier de l’hôtel et le
-commissaire, qui, un ordre à la main, demandait impérieusement qu’on lui
-livrât passage ainsi qu’à ses gens.
-
-M. de Rochow protesta très vivement.
-
---Nous sommes chez nous, nous ne sommes pas des escrocs, nous jouons
-entre nous, personne n’a rien à y voir.
-
---J’ai reçu mes ordres, monsieur le comte, répondit le commissaire,
-imperturbable, je suis obligé d’obéir.
-
-M. de Rochow prit le papier et l’examina à la lueur d’un bec de gaz:
-
---Ah! c’est M. de Hinkeldey, dit-il, qui vous a donné cet ordre, je le
-reconnais bien là; eh bien, j’en ferai mon affaire, vous pouvez le lui
-dire: il se conduit avec nous comme le dernier des cuistres!
-
-Le commissaire avait profité de ce que la porte était entrebâillée pour
-se glisser dans le vestibule de l’hôtel; sur un signe, les agents
-l’avaient suivi.
-
-Mais les joueurs n’étaient pas d’humeur à se laisser troubler; à peine
-arrivés dans le salon de jeu, le commissaire et son monde se virent
-entourés de tous les côtés et sérieusement menacés. Un hobereau
-mecklembourgeois taillé en hercule avait saisi un des policiers par la
-peau du cou et se disposait tout tranquillement à le jeter par la
-fenêtre. Le commissaire avait reçu un formidable coup de poing, quand,
-sur un appel, les gendarmes accoururent, bousculant le malencontreux
-concierge, qui cherchait toujours à s’opposer à cette invasion. La vue
-des uniformes refroidit beaucoup l’ardeur des gentilshommes, à qui la
-livrée du roi inspirait instinctivement un certain respect. Ils
-laissèrent saisir les enjeux, mettre les scellés et ils sortirent
-ensuite jusque sur le trottoir de _Unter den Linden_, où ils passèrent
-une bonne partie de la nuit, déblatérant à plein gosier contre la police
-et en particulier contre M. de Hinkeldey.
-
-Le lendemain M. le comte de Rochow envoyait des témoins au directeur
-général. M. de Hinkeldey reçut très brutalement les envoyés et se
-retrancha derrière les obligations professionnelles, d’autant plus
-impérieuses dans ce cas, qu’il agissait d’après les ordres du roi. M. de
-Rochow écrivit alors une lettre au directeur général de la police, dans
-laquelle il le traitait de lâche et lui exprimait tout son mépris. M. de
-Hinkeldey jugea bon de ne pas y répondre. Seulement, le soir même il
-mettait ce papier sous les yeux du roi.
-
---Promettez-moi de ne pas vous battre, lui dit Frédéric-Guillaume. C’est
-en vertu de mes prescriptions formelles que vous avez agi; s’il vous
-arrivait un malheur, c’est sur moi qu’il retomberait.
-
-A la suite de cet incident, la faveur du directeur général de la police
-ne fit que croître; il était certainement le personnage le mieux vu de
-Sa Majesté; il faisait la pluie et le beau temps à Sans-Souci, où
-Frédéric-Guillaume s’était décidément fixé.
-
-Vers le milieu du mois de mars 1856, les officiers de cavalerie de la
-landwehr du Brandebourg organisèrent un grand carrousel, qui eut lieu
-dans le manège des gardes du corps.
-
-Les meilleurs cavaliers du royaume, costumés en chevaliers du moyen âge,
-armés de toutes pièces, montant de superbes chevaux empanachés et
-caparaçonnés comme à Bouvines et à Azincourt, suivis de leurs écuyers
-portant leurs épées et leurs boucliers, devaient exécuter les plus
-brillantes passes d’armes en présence des nobles dames et demoiselles
-magnifiquement parées et mollement renversées dans des fauteuils aux
-dossiers armoriés, dans des tribunes drapées de brocart et d’étoffes
-richement brodées. La cour tout entière, les hauts dignitaires de
-l’armée, les grands fonctionnaires, les ambassadeurs avaient été
-invités;--seul, soit effet du hasard, soit à dessein, le directeur
-général de la police n’avait pas reçu de carton historié et enluminé,
-couvert d’arabesques au milieu desquelles se détachaient des lettres
-gothiques portant que M. X... était prié d’honorer de sa présence la
-fête dont tout le high-life s’entretenait. Déjà la société la plus
-aristocratique, la plus exclusive qu’un d’Hozier eût pu rêver, était
-rassemblée dans les loges et sur les gradins; des hérauts, dont le
-costume emprunté au Musée était d’une authenticité rigoureuse et dont le
-pourpoint portait par devant et par derrière l’aigle de Prusse aux ailes
-déployées, avaient sonné une fanfare retentissante pour saluer l’entrée
-de la famille royale; on n’attendait plus que l’ordre de Sa Majesté pour
-commencer les exercices, quand la portière du fond, qui fermait l’entrée
-du manège, se souleva, et M. de Hinkeldey, en grand uniforme, avec
-toutes ses décorations, parut, donnant le bras à une jeune dame d’une
-beauté extraordinaire.
-
-C’était la comtesse R..., celle-là même auprès de qui le malheureux
-pseudo-prince d’Arménie avait montré tant d’assiduité, une Autrichienne
-de race roturière, qui avait épousé, Dieu sait grâce à quels sortilèges,
-un général de S. M. Impériale dont elle portait très allègrement le
-deuil. M. de Hinkeldey, connu comme un soupirant malheureux auprès de la
-superbe Viennoise, était rayonnant. A l’entrée de l’arène, le couple
-s’arrêta quelques instants; le directeur général de la police sembla
-chercher du regard un fauteuil disponible pour sa compagne. Il allait
-s’avancer, quand un jeune homme en uniforme de dragon bleu, portant au
-bras le brassard blanc et noir auquel on reconnaissait les commissaires
-de la fête, lui barra le passage. M. de Hinkeldey, malgré son assurance,
-pâlit en reconnaissant ce commissaire: c’était M. de Rochow. Celui-ci
-s’inclina profondément devant la dame, et d’un ton froidement poli:
-
---Veuillez me montrer votre invitation, monsieur, dit-il au directeur
-général.
-
-M. de Hinkeldey sentit le sang lui monter au visage. Il devint rouge
-cramoisi.
-
---Je n’en ai pas, monsieur, fit-il, en cherchant à se contenir; mais je
-suis le directeur général de la police, ajouta-t-il, et comme tel j’ai
-le droit d’entrer partout où se trouve Sa Majesté.
-
---Pardon, monsieur, répondit M. de Rochow avec hauteur; ici le roi est
-l’hôte de ses officiers, il est en parfaite sûreté au milieu de nous et
-nous n’avons pas besoin de la police pour le garder. Si vous n’avez pas
-d’invitation, veuillez vous retirer pour éviter un éclat... Quant à
-madame la comtesse, fit le gentilhomme avec une exquise politesse, si
-elle veut me faire l’honneur d’accepter mon bras, je la conduirai au
-fauteuil qui lui est réservé.
-
-Mme de R..., sans se soucier de son cavalier, remercia M. de Rochow
-d’une gracieuse inclinaison de la tête; elle prit le bras que l’officier
-lui offrait, et tous deux s’éloignèrent.
-
-Ce petit colloque avait attiré l’attention de quelques spectateurs; la
-honte, la confusion et la colère du directeur général en furent
-augmentées. «Ah! je le tuerai! je le tuerai!» fit-il en quittant le
-manège.
-
---Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le valet de pied.
-
---Chez le général Münchhausen, répondit M. de Hinkeldey en montant dans
-sa voiture, dont il ferma la portière avec tant de violence que les
-vitres volèrent en éclats.
-
-Le général Münchhausen, aide de camp du roi, était le seul qui, dans
-tout l’entourage de Frédéric-Guillaume, vît sans jalousie et sans
-amertume l’élévation de M. de Hinkeldey. Les deux hommes s’étaient liés
-d’une amitié solide. En cette circonstance délicate, la première pensée
-de M. de Hinkeldey fut d’aller demander conseil à son ami.
-
-Après avoir écouté le récit du chef de la sûreté:
-
---Cette fois, dit le général, il est difficile, sinon impossible,
-d’éviter une rencontre. L’offense a été publique, il faut une réparation
-publique.
-
---Aussi, dit M. de Hinkeldey, suis-je bien résolu à me battre; vous
-serez mon second[20].
-
- [20] Dans les duels allemands, un seul témoin, un «second», est
- regardé comme suffisant.
-
---Je ne puis vous refuser ce service, mon ami... Espérons en Dieu et
-prions-le de se prononcer pour vous, car vous êtes dans votre bon droit.
-Vous savez que M. de Rochow est une des plus fines lames de l’armée;
-pour que les chances soient plus égales, nous choisirons le pistolet.
-
---Je m’en remets complètement à vous; épée ou pistolet, quelle que soit
-l’arme qu’on me mettra entre les mains, je saurai la manier, et malheur
-au misérable qui m’a humilié devant _elle_!
-
-Le général parut réfléchir quelques instants, puis saisissant les deux
-mains de Hinkeldey:
-
---Oh, mon ami! fit-il d’un ton de prédicateur, souvenez-vous que nous
-sommes tous dans la main de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que
-vous avez à remplir envers votre maître et des éventualités qu’il faut
-prévoir, même si elles ne devaient pas se réaliser, comme je l’espère
-bien.
-
---Vous avez raison, général, dit froidement le directeur de la police,
-et pour vous prouver qu’il n’y a pas besoin de me rappeler au sentiment
-du devoir, je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une
-petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur de mon cabinet de
-travail. Le panneau qui la cache est masqué par le portrait du roi,
-au-dessus de mon secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou
-doré dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un ressort et
-ouvrir le panneau. Dans cette cassette se trouvent rangés, par ordre de
-date et soigneusement classés, tous les papiers secrets de la police, et
-notamment les lettres que notre maître m’a fait la grâce de m’adresser.
-S’il m’arrive malheur, vous remettrez cette clef à Sa Majesté; nul ne
-doit toucher à ces archives secrètes avant lui!
-
-M. de Münchhausen prit d’un air solennel la petite clef en fer forgé:
-
---Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure, je vous aurai rendu
-cette clef, mais ce que vous faites là est d’un noble et digne serviteur
-de la royauté! Dans deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et
-ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au dîner donné au
-palais en l’honneur de l’ambassadeur de Suède?
-
---Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre soupçon; vous savez
-avec quelle insistance il m’a défendu de me battre.
-
---Eh bien, après le repas, nous aurons occasion de nous rencontrer
-pendant quelques instants dans une embrasure de fenêtre, ou dans quelque
-coin,--je vous communiquerai ce qui aura été décidé.
-
- * * * * *
-
-Une neige épaisse était tombée vers le soir, après le carrousel. De ses
-longues nappes blanches, étendues sans pli, elle couvrait la grande
-avenue conduisant de la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand.
-Il avait suffi de quelques heures pour changer en un paysage sibérien,
-en une froide plaine glacée, les plus beaux gazons de ce parc
-servilement copié sur celui de Versailles. Les arbres, mélancoliquement
-alignés, laissaient pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées
-des draperies de neige. Çà et là se dressait une statue de déesse ou
-d’Amour dont la nudité frissonnante était à demi voilée par un manteau
-d’hermine. Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec leurs
-roues de gros paquets de neige qui retombaient en s’effritant. Le cou
-tendu, les naseaux fumants, les chevaux marchaient avec lenteur et sans
-bruit, comme sur de la ouate.
-
-Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient dans le parc
-par la grande grille; puis, tournant pour gagner le perron, elles
-s’arrêtaient devant le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la
-salle à manger où était dressé le couvert de trente-deux personnes. Les
-hôtes étaient tous des ambassadeurs ou des généraux; le ministre de
-Manteuffel et M. de Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires
-civils admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey, l’air
-hautain, revêtu de son grand uniforme, la poitrine constellée de
-décorations, pénétra dans le salon, des propos rapides et des
-clignements d’yeux s’échangèrent autour de lui; il surprit au milieu des
-chuchotements les mots de «carrousel», «comtesse de R...»; évidemment
-son aventure ou sa mésaventure était connue et donnait lieu à des
-commentaires indiscrets ou malveillants.
-
-Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort pour se lever
-du fauteuil dans lequel il était assis, et allant au-devant de M. de
-Hinkeldey, il lui tendit la main. Aussitôt les conversations à demi voix
-cessèrent.
-
-L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume offrit le bras à la
-reine et se dirigea vers la salle à manger.
-
-L’ambassadrice de Suède,--le dîner était donné en l’honneur de son
-mari,--s’assit à la gauche du roi, tandis que l’ambassadeur prit place à
-côté de la reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette: des valets
-gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de broderies, de tresses
-et d’aiguillettes, passaient silencieusement les plats, emplissaient les
-verres, tandis que les convives échangeaient quelques mots sans élever
-la voix. Selon son habitude le roi mangea peu mais but beaucoup. Du
-sherry, servi après le potage, il passa au vin de Champagne, et après
-chaque rasade son humeur devenait moins officielle et plus expansive.
-
-Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de nouveau M. de
-Hinkeldey et lui demanda pourquoi il n’avait pas été au
-tournoi.--«Affaire de service, n’est-ce pas?» dit Sa Majesté.
-
-Le chef de la police s’inclina silencieusement.
-
-Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté déployée par
-plusieurs écuyers pendant les différents exercices. «On reconnaît bien à
-première vue, ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie, ont déjà
-été des hommes d’armes, et qui, au moyen âge, se sont mesurés dans de
-vrais tournois ou dans des jugements de Dieu.
-
-«Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en apercevant quelques
-sourires discrets sur des lèvres de diplomates, tandis que les invités
-qui ne venaient pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air
-étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas, je crois fermement
-à une existence antérieure, à une continuité de l’être ou de l’âme sous
-une forme physique différente... La métempsycose n’a rien d’absurde...
-Et c’est peut-être un des privilèges royaux de pouvoir se souvenir de ce
-qu’on a fait et de ce qu’on a été... Ainsi moi, par exemple, je me
-rappelle très bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456...
-Quel beau palais! Quels jardins superbes! Et quelle musique, mesdames!
-Et quelles adorables princesses, messieurs! Il me semble y être encore.
-Le duc passait des journées entières à la chasse. De temps en temps on
-rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon son humeur, lui jetait une
-bourse remplie de sequins ou le faisait pendre aux branches de l’arbre
-le plus proche... Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le quittais
-pas d’une semelle... Il m’aimait beaucoup, car je l’amusais, j’étais son
-bouffon...»
-
-Les courtisans les plus habitués aux divagations du maître échangeaient
-maintenant des regards inquiets.
-
---Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt? demanda brusquement le
-roi.
-
-L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec beaucoup de
-sang-froid:
-
---Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier ouvrage du
-professeur Gaunesar sur la métempsycose, et que cette lecture a frappé
-votre belle et vive imagination au point de lui ouvrir les mêmes
-horizons qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez une
-prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout naturellement...
-
---Alors vous croyez que j’invente ou que je vous conte des histoires
-pour me moquer de vous?...
-
---Non, sire, non; mais...
-
-Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines lectures sur
-les organisations d’élite «comme celle du roi». Son discours, qui dura
-une demi-heure, eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de
-Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention par toute
-l’assistance.
-
-Seul, le général de Gerlach, selon son habitude, s’était installé dans
-un fauteuil; il avait écouté d’abord le roi causant avec M. de
-Hinkeldey, mais peu à peu la fatigue et une digestion laborieuse eurent
-raison du conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne bougea
-plus; en revanche des sons gutturaux très significatifs s’échappaient de
-ses narines.
-
-Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos de s’arrêter, cette
-petite musique nocturne emplit seule le salon.
-
-Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de camp:
-
---Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez, mais ne ronflez
-pas si fort[21]!
-
- [21] Historique.
-
-Le lendemain matin, à sept heures, la voiture du général de Münchhausen
-s’arrêtait devant l’hôtel de la police. Le général n’était pas seul. Un
-homme correctement vêtu de noir, coiffé d’un petit chapeau à larges
-bords, comme en portaient les _quakers_, l’accompagnait. Les deux hommes
-montèrent lentement un petit escalier étroit qui conduisait directement,
-sans passer par les bureaux, dans le logement du chef de la sûreté. Au
-second étage, ils s’arrêtèrent. M. de Münchhausen frappa discrètement
-trois coups.
-
-Un vieux domestique vêtu d’une livrée noire introduisit le général et
-son compagnon dans la chambre à coucher de M. de Hinkeldey. Le lit, au
-fond de la pièce, n’était pas défait, des monceaux de cendres, des
-débris de papiers à demi consumés montraient à quelle occupation le
-directeur de la police avait consacré une partie de la nuit.
-
---Je suis prêt, fit M. de Hinkeldey en se levant.
-
-Ce fut alors seulement qu’il aperçut le compagnon de M. de Münchhausen.
-
---Oh! monsieur le pasteur, vous êtes venu aussi; j’espère que vous
-n’aurez pas besoin de m’assister à l’article de la mort, mais néanmoins
-je vous remercie, ajouta-t-il avec un sourire.
-
-Le pasteur Richter, de la secte des _Herrenhüter_[22], qui luttaient
-alors d’influence avec les piétistes, prit un air inspiré:
-
- [22] Anabaptistes.
-
---Mon fils, je ne suis pas venu pour vous assister pendant le combat, je
-suis venu pour vous rappeler que le Seigneur défend de verser le sang...
-N’acceptez pas cette rencontre; au nom de Dieu, n’y allez pas!...
-
---Au point où en sont les choses, c’est impossible. Qu’en dites-vous,
-Münchhausen? fit M. de Hinkeldey, fort surpris.
-
-Le général parut méditer quelques instants:
-
---Moi aussi, j’ai cru d’abord qu’il ne vous était plus possible de
-reculer, et la demande de notre savant et vénérable ami m’avait paru
-inadmissible. Mais j’ai réfléchi à votre position, et surtout à la
-promesse que vous avez faite au roi de ne pas vous battre. Cette
-promesse est une promesse sacrée. Vous avez été en butte à l’inimitié de
-votre adversaire parce que vous avez agi selon les ordres de votre
-maître; il s’agit de service officiel et non d’affaire personnelle; par
-conséquent, restez chez vous, votre honneur est hors de cause, votre
-conscience vous absoudra.
-
---Et puis, Dieu vous approuvera! fit le pasteur avec componction, en
-joignant les mains. Que vous importe le monde?
-
-Mais le directeur général de la police, déjà chancelant et décidé
-peut-être à céder, car il n’était pas d’un tempérament ferrailleur, vit
-surgir devant lui la figure charmante et railleuse à la fois de la
-comtesse de R... Il se rappela le coup d’œil qu’elle lui avait jeté
-lorsqu’elle s’éloignait au bras du comte de Rochow; M. de Hinkeldey se
-dit qu’il n’oserait jamais reparaître devant elle, s’il ne lavait dans
-le sang l’affront qu’il avait subi en sa présence.
-
-Brusquement, comme pour rendre inutile toute nouvelle discussion:
-
---Partons, partons, messieurs, s’écria-t-il.
-
-Et il sortit le premier.
-
-La voiture fut rapidement hors de Berlin. Elle prit la direction de la
-petite ville de Charlottenbourg, qui est rattachée aujourd’hui à la
-capitale par une suite non interrompue de constructions, mais qui,
-alors, était une localité distincte, habitée par des rentiers et des
-petits fonctionnaires, attirés là par le bon marché relatif des loyers.
-
-Rendez-vous avait été pris dans un champ situé au delà de
-Charlottenbourg, et appelé la _Hasenheide_[23].
-
- [23] La Bruyère aux lièvres.
-
-La voiture s’arrêta sur la grand’route.
-
-M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent pendant quelque
-temps la chaussée durcie par la gelée; puis ils coupèrent à travers
-champs, dans la direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée la
-veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes et craquait
-comme du verre sous leurs pas. Après cinq minutes de marche, ces
-messieurs aperçurent le comte de Rochow qui les attendait en fumant son
-cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait lui servir de second.
-
-Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds tirèrent les
-pistolets au sort, puis placèrent M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un
-en face de l’autre, à cinquante pas.
-
-Au signal donné, les deux coups partirent en même temps.
-
-Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus que M. de Rochow
-debout.
-
-Son adversaire gisait sur la neige, comme une masse inerte; un flot de
-sang sortait de sa bouche.
-
-Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de Hinkeldey. Ils ne
-relevèrent qu’un cadavre. Le cœur avait cessé de battre. La mort avait
-été instantanée.
-
-Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient tranquillement et
-regagnaient l’équipage qui les avait amenés, le général de Münchhausen
-contemplait le corps inanimé de son ami avec toute l’attention, tout le
-recueillement qu’il convenait de consacrer non seulement à un homme
-mort, mais à un système politique qui s’écroulait.
-
-Le pasteur s’était agenouillé et priait.
-
-Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit dans la ville.
-On l’accueillit avec des sentiments très divers. Certes M. de Hinkeldey
-était détesté de la plus grande partie de la population; ses procédés
-terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement sur
-chacun, ne lui avaient pas créé des amis. Il semblait que l’on était
-plus à l’aise, qu’on respirait, depuis que le fatal coup de pistolet
-avait retenti dans la plaine de la «Hasenheide». Pourtant il n’y eut
-aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante; au contraire,
-on vit avec surprise le vent de la faveur populaire changer de
-direction. Maintenant que le policier était mort, on se prononçait en sa
-faveur et contre son meurtrier. La _Gazette nationale_, organe des
-libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey n’avait pas un ennemi dans le
-peuple.
-
-Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé par les Berlinois, on
-détestait et l’on redoutait bien davantage le parti petit mais puissant
-auquel appartenait son adversaire, le «parti féodal», le clan des
-hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince de Windischgraetz,
-«tous les hommes qui n’étaient pas pour le moins barons ne comptaient
-pas.» Tout récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris à partie
-par l’organe féodal par excellence, la _Gazette de la Croix_, et le
-public, qui avait suivi cette polémique avec beaucoup d’intérêt, croyait
-que le duel était une suite toute naturelle de ces attaques; et puisque
-le représentant des féodaux était sorti vainqueur de la lutte, son parti
-ne devait pas tarder à recueillir les fruits de la victoire. Or,
-réaction pour réaction, on préférait encore aux traditions des _Junker_,
-qui ramèneraient l’ancien régime, le système bureaucratique et
-pseudo-constitutionnel auquel se rattachait le chef de la police.
-
-Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait pour toutes ressources que
-les appointements de sa place, laissait sa famille dans une situation
-financière fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à la
-Bourse; en quelques heures elle produisit plus de cinquante mille
-francs.
-
-Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin! Une foule fiévreuse
-s’agitait à l’intérieur et autour de l’édifice, un public affolé se
-ruait à l’assaut de la spéculation et de la richesse. L’agiotage avait
-mis toutes les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par
-enchantement, surgissaient des centaines de maisons de banque et de
-sociétés par actions qui étaient autant de prétextes de hausse et
-d’émissions nouvelles, Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on
-leur en apportait dix, vingt, trente; les fortunes les plus fantastiques
-s’édifiaient en un jour... et s’écroulaient le lendemain, entre l’aurore
-et le crépuscule. Et tandis que les nobles de vieille race, qui
-n’avaient pas pris part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or,
-étaient relégués au troisième plan et faisaient triste figure, les
-banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du pavé, éblouissaient
-tout le monde par le luxe de leurs équipages et de leurs maîtresses.
-
-Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois de 1856, c’était
-une goutte d’eau échappée de la coupe pleine!
-
-Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta à Sans-Souci pour
-porter au roi la triste nouvelle, il trouva Sa Majesté en proie à la
-plus vive impatience.
-
-Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey à plusieurs
-reprises, par le télégraphe d’abord, puis par un aide de camp; mais le
-grand maître de police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié
-de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit de toutes les
-précautions qu’on avait prises, le vol des dépêches s’était ébruité, et
-les journaux anglais le relataient tout au long avec des commentaires
-d’une extrême malveillance[24]. Frédéric-Guillaume voulait absolument
-connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions. M. de Hinkeldey seul
-était capable de le découvrir.
-
- [24] Voir un curieux article du _Times_, du mois de mars 1856,
- signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien
- faisant espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi.
- «Jamais chose pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre,»
- ajoutait le _Times_.
-
-Le général Münchhausen ne savait par quel bout commencer pour annoncer
-au roi la mort de son chef de police.
-
-S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté la lettre que M. de
-Hinkeldey lui avait remise la veille. Dans cette lettre, l’adversaire de
-M. de Rochow demandait pardon à son souverain de manquer à sa promesse
-et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain. Il priait Sa Majesté
-d’accepter sa démission.
-
-Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre; d’un geste d’impatience
-il la jeta sur la table:
-
---Je n’ai que faire de sa démission, s’écria-t-il. J’ai besoin de le
-voir, je veux le voir, je l’ai attendu toute la matinée... Le duel
-s’est-il bien passé, au moins?... Dites-lui qu’il vienne me le
-raconter...
-
---Sire, balbutia le général...
-
-Le roi remarqua l’extrême pâleur de son adjudant:
-
---Eh bien! fit-il, que s’est-il passé?... A-t-il tué son adversaire? Ce
-serait grave!... Non... C’est Hinkeldey qui a été blessé?... Dites vite,
-que j’aille le voir... Répondez donc!
-
---Hélas, sire, c’est trop tard... Hinkeldey n’est plus!
-
-Le roi fut comme anéanti.
-
-Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits; il resta un moment sans
-pouvoir articuler une parole.
-
---Mort!... tué! dit-il enfin d’une voix sourde, comme se parlant à
-lui-même... Tué à cause de moi! C’est sur mon ordre qu’il a fait une
-descente dans leur tripot... On l’a insulté, on l’a provoqué... il a dû
-se battre à cause de moi!... Je l’ai poussé dans la tombe... Dieu me
-pardonnera-t-il?
-
-A l’abattement profond, accablant, dans lequel était tombé Sa Majesté,
-succéda un de ces accès de violente colère qui, par leur fréquence,
-donnaient déjà de sérieuses inquiétudes aux médecins de
-Frédéric-Guillaume.
-
---Ah! c’est vous, général, s’écria-t-il, qui lui avez servi de second!
-Eh bien, je vous destitue de vos fonctions, je vous chasse, je vous
-bannis... Je ne veux plus vous voir... Vous entendez?
-
---Mais sire, essaya de répliquer M. de Münchhausen...
-
---Laissez-moi, ne me parlez pas, je vous déteste, vous me faites
-horreur... Sortez, je vous chasse!
-
-Une contraction nerveuse donnait à la figure du roi un aspect effrayant.
-Il y avait aussi dans son regard une fixité étrange. M. de Münchhausen
-eut peur et sortit. Il courut chez le premier médecin de Sa Majesté,
-l’avertir que son auguste maître aurait très probablement besoin de ses
-soins. Puis il partit le soir même pour la campagne.
-
-Sa disgrâce ne fut pas longue.
-
-Quelques jours après, il était rappelé et il reprenait ses fonctions au
-palais.
-
-M. de Rochow s’était présenté dès la première heure chez le juge
-d’instruction, et, sur l’ordre de ce magistrat, il avait dû se
-constituer prisonnier. Mais vingt-quatre heures ne s’étaient pas
-écoulées que le jeune gentilhomme était réclamé par l’autorité
-militaire.
-
-Aux yeux de la _Commandature_, le duel n’était pas un délit entraînant
-une détention préventive, et comme l’adversaire de M. de Hinkeldey était
-officier de la réserve, il fut mis en liberté.
-
-M. de Rochow put reprendre son siège à la Chambre haute. La veille, le
-président de cette assemblée, le prince de Hohenlohe, avait exprimé en
-ces termes la sympathie qu’il éprouvait pour M. de Rochow:
-
-«Un de nos collègues, placé entre la loi du pays et les exigences de
-l’honneur, a obéi à celles-ci, ce qui l’a empêché de se trouver au
-milieu de nous.»
-
-L’enterrement de M. de Hinkeldey eut lieu le 17 mars.
-
-Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui qui avait été son
-fidèle serviteur.
-
-Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré la menace d’un
-projet d’attentat contre sa personne, Frédéric-Guillaume ne recula pas.
-Ses conseillers eurent beau le supplier de ne pas se montrer en public,
-la reine elle-même se jeta à ses genoux pour le dissuader de sortir, il
-resta inébranlable. Auteur moral et involontaire du duel entre Hinkeldey
-et M. de Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque
-d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur dévoué.
-
-Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de fer renfermant les
-papiers du défunt, avait du reste garanti sur sa tête que le roi ne
-courait aucun risque.
-
-Tout se passa en effet le plus correctement du monde.
-
-Le carrosse du roi venait immédiatement après le char funèbre, et
-pendant le long trajet de la maison mortuaire au cimetière, on vit plus
-d’une fois Sa Majesté essuyer ses larmes.
-
-Une foule immense et respectueusement silencieuse s’était massée sur le
-passage du cortège.
-
-Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une syncope. Et à partir
-de ce jour, sa santé déclina rapidement, certaines perturbations
-cérébrales se produisirent, qui inquiétèrent vivement ses médecins.
-C’étaient des troubles accidentels ou fébriles de la raison, des
-hallucinations qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A ses côtés, il
-voyait le cadavre de son ami Hinkeldey, remuant les yeux et le regardant
-d’un air de reproche. C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains
-ou sous les draps, la funèbre vision était toujours là, devant lui. Son
-caractère changeait. Il interprétait tout en mal. Le cours de ses
-pensées semblait se ralentir, s’épuiser. Il répétait les mêmes mots; il
-y avait des arrêts dans ses paroles; et son écriture était devenue un
-barbouillage indéchiffrable. Des mots manquaient, des lettres étaient
-tronquées, les jambages se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de
-ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix n’était plus la
-même.
-
-Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les médecins n’agissent
-pas avec toutes les ressources de la science. Ils parvinrent, sinon à
-pallier le mal, du moins à en arrêter les trop rapides progrès.
-
-Mais une crise inévitable était prochaine.
-
- * * * * *
-
-Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur la _Schlossfreiheit_,
-c’est-à-dire sur la place circulaire et très large qui s’étend devant le
-Vieux Château royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison de
-la capitale défila aux sons des fifres et des tambours devant la statue
-équestre du «vieux Fritz».
-
-En passant au pied de l’image de granit du conquérant de la Silésie, les
-grenadiers présentaient les armes à la fois à la statue et aux
-personnages vivants qui se tenaient groupés devant le piédestal.
-
-Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un nombreux état-major.
-Il avait à sa droite un général portant l’uniforme français, que les
-vétérans à barbe grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient
-avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros légendaire
-d’Austerlitz et d’Iéna.
-
-Ce n’était pourtant pas Napoléon 1er sorti de son tombeau de marbre des
-Invalides pour venir parader à Berlin; ce n’était que son neveu, le
-prince Jérôme, fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par son
-impérial cousin Napoléon III afin de sonder le roi de Prusse et son
-entourage sur l’éventualité d’une alliance contre l’Autriche, dont la
-politique éveillait alors de plus en plus les susceptibilités des
-Tuileries.
-
-Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur de celui que les
-feuilles officielles traitaient d’Altesse, mais que le _Kladeradatsch_
-appelait irrévérencieusement Plon-Plon.
-
-Cette revue clôturait le programme dressé par le grand maréchal de la
-cour, car depuis longtemps le roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé,
-sérieusement ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas au
-point de lui permettre de donner de nouveau ses soins aux affaires.
-
-Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les fatigues qu’il en
-avait ressenties l’avaient fortement éprouvé. Le matin, il était tombé
-en syncope; peu s’en était fallu que l’on décommandât la parade. Mais
-par un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance pendant
-la revue, bien qu’il ne répondît que par des monosyllabes aux
-compliments flatteurs que le prince Napoléon lui adressait sur la bonne
-tenue de ses troupes et la précision de leurs mouvements.
-
-Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant le roi et la statue
-du «vieux Fritz» les plus beaux équipages de Berlin. Il y avait là toute
-la noblesse et tout le corps diplomatique.
-
-Dans une des dernières calèches, le roi reconnut Mme de R..., la belle
-Autrichienne, en compagnie du comte de Rochow, le meurtrier de
-Hinkeldey.
-
-Aussitôt la figure du roi changea; le souvenir funeste de la tragédie de
-Charlottenbourg revint à son esprit dans toute sa sanglante horreur. Il
-s’imagina revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations
-étaient revenues.
-
-C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la force de descendre
-de cheval et de monter dans la chaise de poste qui le ramena au galop à
-Sans-Souci.
-
-Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à monter dans ses
-appartements. Entré dans sa chambre à coucher, il s’assit devant un
-petit guéridon sur lequel il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de
-grains et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons.
-
-Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à gorgées bruyantes,
-précipitées, le goulot sur les lèvres. Les deux valets de chambre se
-tenaient à ses côtés, respectueux et impassibles, comme des gens
-habitués à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient prescrit à
-Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait éviter d’autres crises.
-Pendant quelque temps, il s’était modéré dans son abus des boissons
-alcooliques, et sa santé s’était un peu rétablie; mais depuis un mois,
-même le champagne, qu’il aimait tant jadis, n’avait plus de saveur pour
-son royal gosier; il lui fallait de l’alcool, du «dur», comme disent les
-ivrognes de profession.
-
-Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida sa figure; il
-demanda qu’on le couchât; tout tournait autour de lui. Il parlait par
-saccades, avec beaucoup de peine, comme si sa bouche eût été pleine de
-bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de ses lèvres. Ses yeux,
-aux pupilles horriblement dilatées, étaient hagards. Il contractait ses
-membres, serrait les poings, se pelotonnait, comme sous une impression
-de terreur, au fond du lit.
-
-Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement chercher le
-médecin.
-
-Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en proie à une crise
-terrible:
-
---Ah! brigands... hurlait-il; et à tort et à travers il agitait ses bras
-nus pour se défendre contre des fantômes imaginaires.
-
-L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du rêve accompagné
-d’hallucinations et de cauchemars, qui est le commencement de la folie.
-
-L’agitation produite par l’irritation du cerveau et l’excitation des
-liqueurs alcooliques se prolongea pendant plusieurs jours. Puis, sous
-l’action de remèdes puissants, les convulsions douloureuses des muscles
-cessèrent; il y eut une accalmie; mais les médecins ne purent rien
-contre l’oblitération des facultés mentales. Les idées étaient de plus
-en plus confuses, incohérentes, l’imagination déréglée, le discernement
-obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut.
-
-Souvent, il restait des heures entières sans rien dire, muet, assis dans
-son fauteuil, les regards fixés sur quelque chose qu’il voyait dans le
-monde imaginaire où il était.
-
-Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait: «Vous
-voulez savoir comment va le roi Frédéric? Mais il n’y a plus de roi
-Frédéric. Il est mort. Ils l’ont assassiné avec Hinkeldey. Ce que vous
-voyez devant vous est un mannequin qui lui ressemble. Vous devriez bien
-leur dire d’en faire un autre. Ce rôle de mannequin est ridicule et
-fatigant.»
-
-Parfois, il se sentait si lourd qu’il ne pouvait marcher, ou si léger
-qu’il voulait voler, ou si gros qu’il ne pouvait plus remuer dans la
-chambre qu’il croyait remplir tout entière.
-
-Il vieillissait et maigrissait à vue d’œil. Il ne mangeait plus et
-demandait toujours à boire. A la tombée de la nuit, des peurs subites le
-prenaient, secouant tout son corps, provoquant un roulement convulsif
-des yeux.
-
-Il traîna ainsi pendant trois ans, n’étant plus que l’ombre de lui-même.
-
-Son état fut soigneusement caché au public. Son frère, le prince de
-Prusse[25], exigea que la régence lui fût conférée.
-
- [25] L’empereur actuel.
-
-Enfin, un soir, le 30 décembre 1860, Frédéric-Guillaume s’éteignit
-doucement et presque oublié.
-
-On l’enterra, conformément au vœu qu’il avait exprimé, dans la petite
-église de la Paix, à Potsdam.
-
-
-
-
-VI
-
-Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme
-d’État autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en
-Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin et
-l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions
-allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M. le
-chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de Berlin à
-Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer pour un
-Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de
-Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de
-Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse
-hospitalité de la veuve Pomery.--Perte des traces du «reptile» Wollheim.
-
-
-Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un hôtel, car ce mot
-n’est pas même inscrit au-dessus de ses deux portes sévèrement encadrées
-de noir qui donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune dans une
-cour différente, il n’est pas de Parisien un peu au courant de Paris qui
-ne le connaisse et sache que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les
-plus fashionables de la capitale. Son extérieur correct, ne se
-distinguant presque pas de celui des aristocratiques hôtels particuliers
-qui l’entourent, indique une clientèle sérieuse et choisie d’hommes
-d’État, de diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires étrangers.
-Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal de ces grands
-caravansérails modernes qui ressemblent à des Babels où se confondent
-toutes les langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les
-couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de sommeliers qui
-s’abattent sur vous, pas de portier en uniforme et à casquette galonnée
-posté en sentinelle; on se croirait dans une maison privée, on y est
-aussi tranquille et à l’aise que chez soi.
-
-Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant de Londres, de
-Vienne ou de Berlin, descendaient de préférence à l’hôtel de Bristol,
-dont ils savaient mieux que personne apprécier la nuance de tenue. Mme
-de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, y faisaient de
-fréquentes apparitions. En 1848, le prince Napoléon y logea; mais comme
-il ne put obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement
-avec balcon sur la place, il transporta ses pénates ambitieuses à
-l’hôtel du Rhin, devant lequel se produisirent les manifestations
-populaires que l’on sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa
-candidature et que se tinrent les conciliabules impérialistes jusqu’à
-l’installation du prince à l’Élysée.
-
-Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et fines matinées
-parisiennes qui ont déjà le charme riant du printemps, un personnage à
-tournure germanique, les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, des
-gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante et solennelle, se
-présentait devant la loge du concierge de l’hôtel de Bristol. Avec un
-accent tudesque des plus prononcés et d’une voix emphatique, il demanda:
-
---S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de S. M.
-Impériale d’Autriche, est-elle chez Elle?
-
---Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre votre carte ou me
-dire votre nom.
-
-Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit dans la poche de sa
-redingote un petit portefeuille en maroquin orné de ses initiales
-surmontées d’une couronne et en retira une carte qu’il tendit au
-concierge.
-
-Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina en souriant:
-
---Parfaitement, monsieur... Son Excellence est chez Elle.
-
-Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au premier étage, à la
-porte de l’appartement occupé par S. Exc. le ministre des affaires
-étrangères d’Autriche, à ce moment à Paris pour prendre part aux séances
-du Congrès.
-
-M. le comte de Buol était devant son bureau, en robe de chambre de soie
-richement brodée et en cravate blanche. Dès qu’il aperçut le matinal
-visiteur, ses petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par un
-salut sec et froid de nobleman anglais à la profonde révérence de
-l’Allemand.
-
---Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai écrit de venir me
-rejoindre à Paris, où vous pourrez m’être très utile pendant le
-Congrès... Tous les matins, à la même heure, vous vous présenterez chez
-moi, et je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances...
-Nous sommes très attaqués depuis quelque temps. Il s’agit de ne pas se
-laisser manger... La Russie nous en veut; la Prusse cherche à
-circonvenir l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent la presse
-contre nous en nous représentant comme des barbares... Le jeu du Piémont
-et de la Prusse est de s’attirer les sympathies de la France en
-affichant un libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues
-rétrogrades de l’Autriche... Les journaux français donnent dans le
-panneau... Sans qu’ils s’en doutent, ils reçoivent des inspirations de
-Turin et de Berlin... L’Autriche est conspuée... Il faut que nous
-accommodions ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes bon cuisinier,
-je vous ai fait venir... A demain, monsieur le chevalier, fit M. le
-comte de Buol en se levant pour prendre congé du visiteur.
-
---A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous recommander de
-fréquenter les cabinets de lecture, les cafés de Paris où se réunissent
-vos compatriotes, afin de me tenir au courant de leurs faits et
-gestes...
-
-L’Allemand se plia en révérences répétées et se retira.
-
-M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en droit, ancien _privat
-docent_ à l’Université de Berlin, ex-directeur du théâtre de Hambourg,
-auteur de plusieurs traités de droit international et d’une infinité de
-brochures exécutées sur commande comme des pantalons ou des bottes à
-l’écuyère, avait mis depuis deux ans sa plume féconde au service de
-l’Autriche.
-
-Détaché du «bureau de l’esprit public», qui fonctionnait alors sur les
-bords du Danube, il était venu rejoindre M. de Buol, son patron, à
-Paris.
-
-Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la guerre de Crimée, il
-envoya à une dizaine de journaux allemands, danois et américains des
-lettres inspirées par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, et
-il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers renseignements qui ne se
-chuchotaient que dans les coulisses de la diplomatie interlope.
-
- * * * * *
-
-M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le type le plus accompli
-du _reptilis vulgaris domesticus_. On l’emploie à toutes les besognes,
-aux œuvres les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté
-cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient de publier[26], il
-fait étalage de ses accointances «mystérieuses», de ses besognes
-occultes, racontant avec une prolixité de policier tous ses tours de
-bâton, dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel jour, à
-telle heure, telle somme sur la caisse des fonds secrets.
-
- [26] _Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca_, Berlin. Krempel
- éditeur, 1883.--Le volume doit avoir une suite.
-
-En 1857, ce «reptile», encore à la solde de l’Autriche, se glissa en
-Italie jusqu’aux pieds de Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le
-Congrès, et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. Mais
-Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec une patience dénuée
-d’intérêt et finit par lui demander comment il se faisait qu’il portait
-un nom à moitié germanique et à moitié latin.
-
-Le gouvernement de Vienne payait alors bien plus largement que celui de
-Berlin. A la suite de ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes
-nécessaires à la création d’une revue politique hebdomadaire: _Die
-Controlle_, destinée à défendre les intérêts de l’Autriche, qui
-commençaient à être sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim fit
-paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.
-
-En 1864, le _Contrôle_ disparut, et M. le chevalier s’étant brouillé
-avec ses patrons, vola sous d’autres cieux à la recherche de la
-meilleure des subventions. Il revint sur les rives de la Seine, où
-fleurissait dans tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant avec
-l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier Wollheim da Fonseca
-commença par se rapprocher lentement de M. Bamberg, consul de Prusse,
-agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur des récompenses
-secrètes. M. Bamberg ne manqua pas de présenter un aussi précieux
-personnage à M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères
-s’entretint longtemps avec l’ex-«reptile» au service de l’Autriche et
-lui demanda un Mémoire sur la question danoise, qu’il lui paya en belles
-paroles. M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et
-trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque d’égards et trouve
-les Français, en général, assez «serrés». Dans ses _Indiscrétions_, il
-médit également beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui marchandait
-ses informations et ses articles comme une livre de beurre à la halle.
-Pour décider l’illustre maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de
-porter «la marchandise» à la concurrence du coin,--à M. Nefftzer,
-directeur du _Temps_.
-
-Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au _Mémorial diplomatique_,
-rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, et il fut en même temps engagé
-par l’_Agence Havas_ en qualité de traducteur.
-
-L’_Agence Havas_ avait alors à sa tête, dit M. da Fonseca, les deux
-frères, Auguste et Chrétien, pour la partie administrative et
-commerciale, tandis que M. Ernaud, «un homme très instruit et très
-aimable», s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas était, au
-dire du chevalier, un homme habile mais brutal. M. Chrétien était plus
-sympathique. L’Agence subissait alors l’influence du gouvernement
-impérial, comme elle fut depuis sous la coupe des cinquante et quelques
-ministères qui se sont succédé en France. Quand une dépêche douteuse ou
-suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et allait demander des
-instructions particulières à M. Rouher.
-
-Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim remarqua combien le
-khédive Ismaïl était bien traité dans les fameuses «feuilles bleues»; on
-ne négligeait aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer un
-grand prince; on citait son administration comme un modèle de sagesse et
-d’économie.
-
-M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En furetant, il découvrit
-dans les papiers que le souverain égyptien avait souscrit une quantité
-inusitée d’abonnements à l’_Agence Havas_.
-
-Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se faisait porter aux
-nues. «Cela une fois constaté, raconte M. da Fonseca, il me vint une
-idée que je crus sainement patriotique; j’avais remarqué que la rubrique
-_Allemagne_ était généralement fort écourtée dans les feuilles
-Havas[27], et que les articles concernant ce pays n’étaient pas rédigés
-sur un ton des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, sinon
-tous les gouvernements allemands, avaient négligé de se faire inscrire
-sur la liste des abonnés de la correspondance. Cinquante francs (13
-thalers 1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, c’était
-évidemment trop cher, étant donné les principes d’économie de nos sages
-ministres des finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient le
-prix de la correspondance _Havas_ trop élevé. Ne pouvant obtenir une
-réduction, ils firent leur _pronunciamiento_ et organisèrent une
-contre-agence. Mais comme le gouvernement leur refusait toute
-communication, ils retombèrent sur le sol, les ailes brisées, et se
-virent forcés de dire leur _pater Havas peccavi_ et de continuer à
-_abouler_ leurs cinquante _balles_ par mois.»
-
- [27] Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées
- par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des
- correspondances de toutes les capitales européennes. Les journaux
- font généralement précéder la publication de ces correspondances de
- la mention: «_On nous écrit de..._»
-
-Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, se trouve en
-français dans le livre de M. Wollheim, qui tient à prouver que l’argot
-des brasseries parisiennes lui est familier.
-
-Mais écoutons la suite. «Ne serait-il pas possible, se demanda le
-chevalier, qu’un roi allemand fasse ce que fait un simple vice-roi
-d’Égypte?
-
-«N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour à M. Havas:
-
-«--J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. Que diriez-vous,
-si je vous procurais quelques abonnements parmi les différents
-gouvernements qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération
-germanique? Seriez-vous disposé, le cas échéant, à consacrer une plus
-grande attention dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin?»
-
-«Les traits bilieux et parcheminés du ministre des finances de la maison
-Havas s’éclairèrent tout à coup. Il devint aimable, ou à peu près:
-
-«--Voilà une proposition qui vaut la peine qu’on l’examine, me dit-il.
-Demain, après le courrier, attendez-moi au café Cardinal, au coin de la
-rue Richelieu et du boulevard des Italiens.»
-
-Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux abonnés trottait
-tellement par la tête de M. Auguste, qu’il n’attendit pas le rendez-vous
-fixé par lui-même. Il alla trouver son collaborateur dans son bureau et
-le pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles suédoises,
-danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, polyglotte émérite, avait
-l’habitude de traduire.
-
-«--Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste: nous vous donnons
-six semaines de congé; vos appointements courront et vous voyagerez aux
-frais de la maison; tâchez d’obtenir six à huit abonnements à cent
-francs par mois, dont cinquante pour la maison et cinquante pour
-vous,--seulement, ajouta M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte,
-comme vos visites aux différents ministres vous laisseront du temps de
-reste, vous aurez l’obligeance d’aller voir tous les journaux qui se
-publient dans les capitales allemandes, pour vous entendre avec eux au
-sujet de nos annonces et pour leur demander quelle commission ils
-veulent nous accorder[28].»
-
- [28] _Neue Indiscretionen_.
-
-M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, «fit» dans la
-politique et dans les annonces. Suivons-le dans ce qu’il appelle
-lui-même son expédition des Argonautes à la recherche des fonds secrets,
-cette toison d’or gardée non par des dragons, mais par une infinité de
-ministres, de conseillers auliques, intimes et secrets.
-
-M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au mois de février 1865,
-il demanda une audience à M. de Bismarck, ministre président du conseil
-de Prusse. Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans le
-cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son bureau, à moitié
-caché par un amoncellement de brochures, de documents et de cartes
-géographiques.
-
-«L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, me toisa d’un seul
-regard, rapide comme un éclair; il se leva, vint à ma rencontre d’un pas
-élastique, bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, de quelque
-raideur. Après m’avoir dévisagé, il me montra du geste un siège devant
-lequel était étendue la peau d’un ours, tué sans doute par
-l’officier-diplomate pendant son séjour en Russie...
-
-«--Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance d’ironie dans la
-voix, de faire la connaissance personnelle d’un de nos plus intimes
-ennemis.»
-
-«Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton enjoué et à laquelle
-j’étais loin de m’attendre, je répondis en souriant vaguement:
-
-«--_Votre Excellence est trop bonne._»
-
-Et M. Wollheim s’informa très candidement pour quel motif M. de Bismarck
-le considérait comme un ennemi de la Prusse.
-
-Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile à la solde de
-l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du cabinet, différentes
-brochures dirigées contre la Prusse, qui ne devaient pas le faire noter
-d’une façon bien avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit
-son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère d’effort, et fit
-comme s’il ne comprenait pas.
-
-L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur de la maison Havas ne
-manqua point de donner libre cours à son babillage sur la question
-autrichienne, la question danoise, les affaires des duchés, etc. Quant à
-l’objet de sa visite, les abonnements à la correspondance Havas, il
-obtint la promesse que le gouvernement prussien en prendrait
-quelques-uns.
-
-«--Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation Keudell, ajouta
-le futur chancelier; c’est lui qui s’occupe de la presse. Au fond, tout
-ce que les journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent. Mais
-je ne voudrais pas cependant que vous vous fussiez dérangé inutilement.»
-
-A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant appris que son
-interlocuteur allait se rendre à Vienne:
-
-«--Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères autrichien
-actuellement en fonctions? demanda-t-il.
-
-«--Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim, mais j’espère qu’il me
-recevra aussi favorablement que Votre Excellence.
-
-«--Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des affaires étrangères à
-Vienne?
-
-«--Oh! oui. Il y en a même qui sont de mes bons amis.
-
-«--Eh bien! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, d’un ton solennel
-et décidé, de dire ceci en mon nom à messieurs les Viennois: _Ils ne
-savent pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je veux et je le
-leur prouverai..._»
-
-Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’_alter ego_ de M. de Bismarck,
-le conseiller Keudell, dont le talent musical (il est excellent
-pianiste) produisait sur M. de Bismarck le même effet calmant que la
-lyre d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut très froidement
-le plénipotentiaire de «M. Auguste», mais il l’informa que le
-gouvernement prussien consentait à prendre quatre abonnements à la
-correspondance Havas, et que le grand dispensateur de la manne
-«reptilienne», M. Bamberg, était chargé d’en verser le montant contre
-reçu en bonne et due forme. Mais notre excellent chevalier ajoute qu’il
-eut beaucoup de peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce ne fut
-que trois mois plus tard, en mai, que la caisse des fonds secrets de
-Prusse s’entr’ouvrit au profit de la célèbre Agence[29].
-
- [29] Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à
- l’ouvrage déjà cité: _Neue Indiscretionen_, par M. Wollheim da
- Fonseca. C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de
- ces révélations.
-
-Les Autrichiens se montrèrent plus empressés; leurs quatre abonnements
-furent payés rubis sur l’ongle.
-
-M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui M. da Fonseca s’adressa
-également, ne prit pas d’abonnement.
-
-Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner du côté de
-l’Autriche, et comme d’autre part M. Drouyn de L’Huys continuait à
-apprécier très platoniquement les services de M. Wollheim, celui-ci
-résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et de saluer le soleil
-levant. Il eut l’idée de créer une grande agence télégraphique à la
-dévotion du gouvernement prussien, et dans sa proposition il insista sur
-l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre de 1866 allait éclater.
-Mais la première offre fut assez dédaigneusement repoussée par M. de
-Bismarck; quant à la seconde demande, qui devait être remise directement
-au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, un ancien comédien, M.
-Schneider, elle resta en souffrance à Berlin: Sa Majesté était déjà
-partie pour l’armée avec le grand état-major, quand arriva la missive de
-M. le chevalier Wollheim da Fonseca.
-
-C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca proposait de créer
-le bureau en question. Mais son idée fut définitivement écartée. Comme
-fiche de consolation, on lui accorda une maigre subvention de cent
-thalers par mois, dans le but de faire reparaître à Hambourg, où il
-était retourné, son journal hebdomadaire: _Die Controlle_.
-
-Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. La couleur
-politique changeait avec la couleur de l’argent.
-
-Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se montrent le plus
-exigeants, on ne fut pas satisfait, paraît-il, en haut lieu, des
-services rendus par le _Contrôle_, qui ne contrôlait pas grand’chose. On
-trouvait qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez de
-renseignements politiques; on chicana bientôt M. de Wollheim sur ces
-misérables 375 francs qu’on lui attribuait par mois, et finalement on
-les lui supprima. C’était peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la
-seconde et dernière fois la _Controlle_ mourut de sa triste mort.
-
-M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu disponible, était entré en
-pourparlers avec un grand journal anglais pour l’envoi de
-correspondances de Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870,
-une dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue:
-
-REIMS. _Si vous êtes disposé à accepter un poste de journaliste auprès
-du gouvernement militaire de cette ville, je vous prie de venir
-immédiatement ici._
-
-Ayant le choix entre la position indépendante de correspondant d’une
-grande feuille britannique et celle de _Presshusar_[30] à la solde d’un
-gouvernement, le fier chevalier n’hésita pas une minute.
-
- [30] Hussard ou cosaque de la presse.
-
-Dès le lendemain, un train express l’emportait vers la France envahie.
-
-Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité la plus entière
-et vécu pendant un an de l’argent des contribuables français (il avait
-rempli en 1867 les fonctions d’interprète en chef au bureau de poste
-établi dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois revenait
-en France en vainqueur; il accourait à l’heure de la curée.
-
-Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans quelques petites
-mésaventures. Jusqu’à la frontière, cela alla bien; mais à partir de
-Forbach, toute exploitation réglementaire ayant cessé, pour continuer sa
-route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu.
-
-Bien que muni d’un billet de première classe, M. le chevalier voyage de
-Forbach à Pont-à-Mousson dans un wagon à bestiaux, avec des prisonniers
-français qui le prennent d’abord pour un «mouton» chargé de les
-espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le chevalier se met à
-raconter en argot militaire ses campagnes de 1832 en Portugal, où il a
-servi dans un bataillon de tirailleurs français auxiliaire; et lorsqu’il
-offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim raconte que les «les
-pauvres diables lui serrèrent la main»; il prétend même qu’il fut
-acclamé, mais la Prusse aussi a ses gascons.
-
-A Commercy, notre «reptile» essaye de s’introduire dans un wagon de
-seconde classe. Trois officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement
-leur compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait resté en panne
-sur le quai de la gare, si de simples soldats, plus humains et plus
-hospitaliers que leurs chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un
-compartiment des troisièmes, où il passa la nuit à jeun, mais rêvant
-qu’il faisait un excellent souper chez Hiller, le Brébant de Berlin.
-
-Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle halte de nuit à cause
-des francs-tireurs et des détachements d’infanterie qui battent
-l’estrade et coupent fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et
-surtout par la soif, M. de Wollheim se met en quête d’un restaurant,
-d’un marchand de vin, d’une auberge ou de tout autre établissement de ce
-genre. Il s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la rue
-et dans les «vignes du Seigneur». L’un de ces guerriers lui désigne une
-maison d’assez belle apparence, dont les fenêtres sont illuminées.
-Aiguillonné par le désir de faire un bon repas, le noble chevalier se
-dirige rapidement vers l’endroit désigné, mais il est tout étonné de
-trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, de garçons et de femmes de
-chambre, des soldats de la landwehr répandus dans le vestibule et
-couchés sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande par où
-l’on va dans la salle à manger.
-
---Quelle salle à manger? répond le brigadier. Où vous croyez-vous donc
-ici?
-
---Dans une auberge; un officier à qui je me suis adressé m’a désigné
-cette maison comme telle.
-
-Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là on rit dans
-l’armée prussienne comme dans la gendarmerie française.
-
---Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment? Ils vous ont dit
-que c’était une auberge! Eh bien, ils se sont joliment f... de vous.
-Savez-vous où vous êtes? Dans la prison de la ville, tout bonnement.
-Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à droite, et vous
-aurez un hôtel devant vous.
-
-Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. Là, le chevalier
-Wollheim da Fonseca se fait passer pour Espagnol; il trouve, grâce à ce
-changement de nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage,
-moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans son véhicule pour le
-transporter en ville.
-
-On file rapidement. En route, le père Valmot--c’est le nom du
-Rémois--s’arrête dans un cabaret, pour laisser souffler ses chevaux et
-vider un flacon.
-
-La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, de paysans armés de
-fusils à tabatière, de pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec
-et, selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une harangue en
-trois points à ses auditeurs, qui écoutent bouche béante cette
-rhétorique de _privat docent_, quand tout à coup des cris du dehors se
-font entendre: «Voici les uhlans, voici les uhlans!» Aussitôt les
-paysans détalent et se cachent dans une cave dont la trappe se referme
-sur eux. Vite le père Valmot grimpe sur son siège; son voyageur monte à
-côté de lui et la voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la
-rattrapent, et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur son
-Espagnol exhiber un passeport signé du commandant de place d’Épernay, et
-sa surprise augmente quand il l’entend causer en patois allemand avec
-les porte-lance.
-
-En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus desserré les
-dents, dit d’un ton de reproche au voyageur: «Vous êtes un petit
-Prussien, monsieur l’Espagnol.»
-
-Mais M. de Wollheim était arrivé à destination; c’était pour lui
-l’essentiel.
-
-C’est de la bouche même du grand-duc régnant de Mecklembourg, gouverneur
-général militaire de la Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de
-service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait venir. Il
-s’agissait de créer un journal officiel, destiné à servir de truchement
-aux autorités allemandes auprès des populations françaises qu’elles
-étaient appelées à régir.
-
---Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me prononce sur l’esprit
-et la tendance qui doivent présider à la rédaction de ce _Moniteur_, il
-faut que nous trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en
-procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à tous les moyens
-pourvu que nous en ayons une le plus tôt possible. Le prince Charles de
-Hohenlohe vous prêtera tout son concours officiel, en qualité de
-commissaire civil. Comme je sais que vous avez une plume très acérée, je
-vous prie de bien vouloir, autant que possible, en atténuer les écarts.
-Votre polémique doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je
-vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers la France et les
-Français; au contraire, je désirerais vivement que l’amour-propre
-national des Français fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir
-dans ces limites?
-
-C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui décelaient un
-adversaire chevaleresque. Mais M. de Wollheim n’entendait pas de cette
-oreille. Il s’engagea, il est vrai, à «respecter» l’ordre de Son
-Altesse; mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des esprits
-en France et l’irritation produite par les événements, il serait bien
-difficile de laisser passer sans réponse les nombreuses et violentes
-attaques des journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois
-répliquer avec vigueur à des agressions injustes.
-
-Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas envenimer l’esprit
-d’hostilité des habitants du territoire occupé, et que le prince de
-Hohenlohe avait reçu des instructions détaillées relativement à la
-presse.--Mais, continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims,
-pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement?
-
---Ah! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement défectueuse,
-que jamais je n’aurais osé me présenter ainsi devant Votre Altesse.
-
---Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter même avec des
-pantalons en loques, vous étiez tout excusé... Mais ce sont là des
-détails, l’important est d’avoir une imprimerie.
-
-M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après avoir essuyé différents
-refus, il s’adressa enfin à M. Lagarde, un des principaux imprimeurs
-rémois. Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter ses presses
-à l’impression du _Moniteur_ de l’invasion.
-
-Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea entre l’industriel
-français et le journaliste allemand:
-
---Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier; j’ai besoin d’une
-imprimerie pour un journal dont j’ai l’honneur d’être le directeur et le
-rédacteur en chef. Je viens m’entendre pour les conditions.
-
---C’est que... j’ai beaucoup d’ouvrage... plus que je n’en puis livrer,
-et puis la plupart de mes ouvriers sont partis... enfin je regrette
-infiniment... vous feriez peut-être bien de vous adresser à F..., mon
-collègue.
-
---J’en viens de chez F..., de chez R..., de chez V... également; partout
-on répond à mes offres par des défaites. Cependant il faut que le
-journal paraisse. Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous
-consentez de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez une excellente
-affaire, on sera très coulant sur les prix. Si vous refusez, le journal
-paraîtra quand même, et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise
-en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs désertent,
-eh bien, nous ne sommes pas embarrassés: dans nos bataillons il ne
-manque pas de «typos» qui ont travaillé en France, et une équipe sera
-bien vite trouvée. Ainsi choisissez: d’un côté, la fermeture de votre
-maison, une grosse perte, peut-être la ruine; de l’autre côté, une bonne
-opération avec des bénéfices certains.
-
-M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses conséquences aurait
-pour lui la mesure dont on le menaçait.
-
---Mais songez donc, fit-il, que si la population apprend que j’imprime
-le _Moniteur_ prussien, on brisera tout chez moi. Après la guerre, le
-gouvernement me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.
-
---Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de force à la comprimer et à
-vous protéger, et ceux qui voudraient se livrer à des violences envers
-vous seraient cruellement punis; quant au second point, je vous
-garantis, moi Wollheim, _doctor juris_ et auteur d’une foule de
-brochures, d’articles et de volumes sur le droit des gens, que vous ne
-pouvez pas être inquiété. Tous les traités de paix portent que les
-parties belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux pour
-les faits de connivence avec l’ennemi, qui auraient pu se produire au
-cours des opérations.
-
-Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut continué, mais il
-aboutit à la réquisition suivante, qui fut envoyée à M. Lagarde le jour
-même où il signait son contrat pour l’impression du _Moniteur_:
-
- Le gouvernement général de Reims a décidé de faire paraître un journal
- officiel. En vertu de cette résolution et vu votre refus d’accorder de
- bon gré le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir l’ordre
- de publier sans retard et dès que vous aurez reçu le manuscrit: Le
- _Moniteur officiel du gouvernement général de Reims_.
-
- Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre votre imprimerie à ma
- disposition, l’autorité militaire sera invitée à l’occuper. Pour le
- cas où vos compositeurs refuseraient le travail, je les avertis que je
- prendrai les dispositions nécessaires pour les y contraindre.
-
- Le commissaire civil du gouverneur général,
-
- Signé: CHARLES, PRINCE DE HOHENLOHE.
-
-Le premier numéro de ce «Moniteur», qui paraissait à intervalles
-inégaux, selon les événements et l’importance du service, fut publié le
-8 octobre; il ne cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix.
-Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da Fonseca comme
-rédacteur, et par l’imprimeur, dont le nom était précédé de la mention:
-_Imprimerie mise en réquisition._
-
-Un des premiers et des plus curieux documents communiqués par l’autorité
-supérieure au nouveau rédacteur en chef de son «Moniteur» contenait les
-instructions relatives à la presse française dans les départements
-occupés. Le gouverneur y exprimait le désir «qu’en principe» les
-journaux français continuassent leur publication; mais comme il vaut
-mieux prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un «contrôle
-préventif»,--bel euphémisme pour désigner la censure.
-
-D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager les articles
-qu’ils étaient appelés à «contrôler», sous deux aspects différents: les
-articles contenant le simple récit des faits et les articles
-d’appréciation.
-
-Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller à ce que les
-récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir parmi les
-populations françaises des espérances et des illusions pouvant provoquer
-des soulèvements contre les autorités militaires allemandes. «Seulement,
-disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles de ce genre
-doivent être simplement supprimées ou s’il ne vaut pas mieux les laisser
-publier en les faisant précéder ou suivre d’une rectification
-officielle. De cette façon, ajoute l’instruction donnée par le
-commissaire civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le crédit
-des journaux français auprès de leurs lecteurs. Quant aux articles de
-raisonnement ou articles de fond, le censeur devra biffer tout appel à
-la désobéissance ou à la résistance envers les autorités allemandes,
-mais il pourra permettre la discussion calme et modérée des affaires
-intérieures de la France; surtout lorsqu’il s’agira d’articles tendant à
-faire prévaloir chez le lecteur la reconnaissance du fait accompli.»
-
-Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au principe de
-certains dentistes: «guérissez, mais n’arrachez pas», recommande de
-«modifier autant que possible les articles hostiles», et «non de les
-_supprimer_», et prescrit de ne tolérer la mention des actes du
-gouvernement de Paris, que sous la rubrique: _Nouvelles d’origine
-française_. Les actes du gouvernement allemand seuls peuvent être
-désignés comme «documents officiels».
-
-Le même jour où cette circulaire était adressée aux préfets (prussiens)
-de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, Versailles et Reims, M. Wollheim
-recevait ses instructions particulières relatives à la publication du
-_Moniteur_. Le chevalier avait décidé de confectionner le journal à lui
-tout seul, il avait repoussé avec indignation l’offre de faire venir un
-ou deux collaborateurs d’Allemagne.
-
-Il s’était borné à demander que les appointements destinés à ces aides
-lui fussent attribués. Le grand-duc de Mecklembourg lui avait
-gracieusement accordé ce supplément de solde: «Allez, ne vous gênez pas,
-vous auriez pu demander davantage, fit le prince en riant; en temps de
-guerre, tout sort de la grande caisse.»
-
-La «grande caisse» était celle des contribuables français, dont l’argent
-devait, en vertu d’un autre ordre de l’autorité prussienne, être versé
-entre les mains du receveur principal allemand, M. Pochhammer,
-conseiller de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut changé par les
-Rémois en celui de _Poche-amère_.
-
-Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le concours importun de
-collaborateurs, il n’avait pu échapper au joug d’un surveillant
-officiel, qui lui fut octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois,
-M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, que ses propres
-compatriotes ne se gênaient pas d’appeler comte de _Sauf_kirchen[31], à
-cause de sa virtuosité dans l’art de sécher les _moos_ de bière de son
-pays.
-
- [31] _Saufen_ veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un
- Polonais, presque comme un Bavarois.
-
-M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de revoir, avant leur
-insertion, les élucubrations de M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses
-efforts pour échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le
-diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère; il fuyait
-d’ailleurs avec empressement les longues dissertations remontant au
-déluge et les digressions pédantes dont le rédacteur du _Moniteur_ ne
-manquait jamais de le régaler, quand le comte se permettait une
-observation ou faisait une réserve au sujet d’un article.
-
-Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’_ex-privat docent_
-pour la partie politique du journal, il s’occupait en revanche,
-personnellement et avec une louable persistance, d’extirper la peste
-bovine qui, au début de la guerre, ravageait la Champagne.
-
-Chaque numéro du journal officiel contenait une ou plusieurs
-circulaires, ordonnances, etc., concernant cette épidémie; les colonnes
-du journal en étaient si encombrées, que les Rémois appelèrent la
-feuille de M. Wollheim le _Moniteur bovin_. Les efforts de M.
-Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie ne s’étendit
-pas aux Prussiens, elle disparut au début de l’hiver; et jugeant sans
-doute sa tâche terminée, M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.
-
-M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute entrave, poussa un
-grand _ouf!_ il se mit alors à entasser dans le _Moniteur_ une montagne
-d’articles lourds et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer
-que l’Allemagne était la première nation du monde et que les Français
-n’avaient plus qu’à se prosterner devant les souverains, les généraux,
-les _privat docent_ venus d’outre-Rhin.
-
-Dans un article inséré en tête d’un des premiers numéros du _Moniteur_,
-M. Wollheim avait mis la main sur son cœur et protesté de son amour pour
-la France, «où, disait-il, il avait étudié, _qu’il avait habitée_, et où
-il comptait des relations de famille.»
-
-Il promettait de prendre pour devise de son journal: _La vérité, toute
-la vérité, rien que la vérité._
-
-Cette profession de foi était signée: «Dr Wollheim, chevalier da
-Fonseca, ancien _docent_ à l’université de Berlin», etc., etc. Il va
-sans dire que, revêtu de cette qualité, M. da Fonseca se prenait pour un
-grand personnage; mais il ne cessait de faire résonner son importance,
-tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner les fourreaux de
-leurs sabres sur le pavé de la ville. Le trait suivant montre jusqu’où
-ce reptile pouvait pousser l’outrecuidance:
-
-Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour des maisons de
-Reims, des agents de la Prusse, dont tous malheureusement n’étaient pas
-des Allemands, s’introduisaient dans le département du Nord et
-recueillaient des renseignements de nature à servir l’ennemi, le préfet
-(français) de Lille avait interdit par un arrêté tout rapport avec les
-territoires occupés, et prohibé l’entrée en Champagne des denrées
-alimentaires, combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de tout
-temps tirés des environs de Lille et dont le commerce avait été toléré
-jusque-là. Cette prohibition, nécessaire au point de vue militaire,
-pouvait entraîner pour Reims les plus désastreuses conséquences au point
-de vue économique. Le conseil municipal décida donc l’envoi d’une
-adresse au préfet du Nord pour lui exposer que son ordonnance affamerait
-et livrerait aux rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité
-française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur de subir
-l’invasion étrangère.
-
-Quelques jours après le vote de cette adresse, les édiles rémois étaient
-réunis à l’hôtel de ville, dans la salle ordinaire de leurs séances; le
-maire, M. Dauphinot, présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre
-passage à un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit: «Je suis le
-chevalier Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de Reims_.»
-
-Avant que les pères de la cité se fussent remis de leur étonnement,
-l’intrus, prenant une posture oratoire, leur débita avec force gestes le
-petit speech suivant:
-
-«Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens de mon plein gré
-vous présenter mes compliments au sujet des mesures que vous avez prises
-pour opposer une digue à la misère, qui malheureusement sévit dans de
-fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié à Paris, j’ai passé de
-longues années en France. Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce
-que je dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce beau pays
-soient administrées par une municipalité semblable à celle de cette
-magnifique cité. Alors,--croyez que mon immense amour de l’humanité seul
-me porte à vous adresser ces quelques paroles,--alors nous jouirions
-bientôt de cette paix, que la Bible promet aux hommes de bonne volonté».
-
-A la suite de cette allocution ou plutôt de cette homélie prononcée le
-sourire sur les lèvres, M. le chevalier Wollheim s’attendait à recevoir
-des remerciements et des compliments; mais il apprit à ses dépens qu’en
-dépit de la réputation faite aux Français par quelques romanciers et
-quelques chroniqueurs, il ne suffit pas toujours, du moins, de jouer au
-cabotin pour en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements.
-Un silence glacial accueillit ces paroles; il ne resta plus au rédacteur
-du _Moniteur_ qu’à battre en retraite avec le sentiment peu agréable
-d’avoir manqué son effet.
-
- * * * * *
-
-Ce modèle du parfait «reptile» avait su s’arranger une vie des plus
-confortables. Une jeune dame fort avenante,--honni soit qui mal y
-pense!--faisait les honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore
-l’estomac reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des accents presque
-lyriques pour célébrer les merveilles de la cuisine rémoise, soit au
-«Lion d’Or,» soit au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de Mme
-veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse fabrique de vin de
-Champagne.
-
-L’hôtel de Mme Pomery est un des plus luxueux de Reims; aussi M. le
-prince de Hohenlohe, commissaire civil pour la Champagne, le trouva-t-il
-à son gré et y établit-t-il son quartier général pendant toute la durée
-de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le commissaire civil
-recevait les fonctionnaires ainsi que les officiers supérieurs de
-passage, et le champagne de la veuve coulait à flots. Dans les cas
-extraordinaires, c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de
-marque, on organisait une partie fine à grand menu dans l’un des
-premiers restaurants, et l’on mangeait, on buvait toute la nuit, «on
-s’en fourrait jusque-là,» comme le baron de Gondermark dans la _Vie
-parisienne_. Des voitures vides attendaient ceux qui étaient pleins pour
-les reconduire chez eux. Le digne chevalier était invité à tous ces
-gueuletons, et lorsqu’il avait plusieurs verres de surcharge, on
-s’amusait à le «monter», il servait de bouffon à la noble société.
-
-Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert au prince de
-Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.
-
-Le richissime prince allait rejoindre un régiment de hussards rouges,
-dont il portait l’uniforme.
-
-Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre que les dragons,
-dans lesquels il avait servi autrefois, étaient les premiers cavaliers
-du monde, tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un des
-convives du festin mit, pour égayer la société, la conversation sur ce
-chapitre.
-
-M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, ne manqua pas de
-proclamer la supériorité de ses anciens frères d’armes.
-
---Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite réunion, vous êtes
-très aimable, très spirituel, mais vous le seriez cent fois davantage
-si, au lieu de servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.
-
-Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et répondit par
-quelques paroles dédaigneuses pour les dragons.
-
-Alors le rédacteur du _Moniteur_, oubliant toute mesure et même le
-respect inné à tout Allemand pour une Altesse sérénissime, riposta:
-
---Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec une canne, est capable
-de se défendre contre le sabre d’un hussard!
-
-Décidément la comédie devenait intéressante.
-
---Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le prince, sortons, nous
-allons bien voir!
-
---Oui, sortons! rugit le chevalier en enfonçant son gibus sur l’occiput.
-
-Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée gagnaient hâtivement leur
-logis, virent alors, en passant devant le restaurant Pêcheur, une scène
-fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des temps.
-
-Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait contre la canne
-d’un monsieur en habit noir, pouvant à peine se tenir et paraissant
-furieux. Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à cette
-scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après plusieurs passes, le
-sabre du prince de Ratibor s’abattit sur le couvre-chef de Wollheim, qui
-roula dans le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était
-ridicule fut comme dégrisé.
-
-Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau tout neuf qu’il
-avait immolé à la gloire des dragons, et s’esquiva.
-
- * * * * *
-
-Dans ses _Indiscrétions_ d’ancien «reptile» et d’employé aux besognes
-publiques et clandestines du gouvernement prussien, M. le chevalier
-Wollheim da Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour à Reims.
-La science culinaire du chef de Mme Pomery ayant également été célébrée
-par le directeur de la police secrète, Stieber, dans ses _Mémoires_, M.
-Wollheim tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, qui, nourri
-de vulgaires pommes de terre et de radis noirs, ne semblait pas se
-douter, là-bas dans le nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les
-bons vins en France.
-
-Ah! ces dîners de Mme Pomery, avec quels transports en parlent ceux qui
-purent s’en régaler!
-
-«Mme Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis toute sa maison à ma
-disposition plutôt que d’avoir à loger de simples soldats. J’ai autant
-de Champagne, marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer.
-Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble de peur; car lors de
-l’entrée de l’armée, nos troupes, par erreur, ont tiré sur elle. Nos
-dîners sont splendides; quatre domestiques nous servent à table. Après
-tant de privations, quel changement à vue!... Je voudrais seulement
-pouvoir vous envoyer les pêches et les raisins du dessert!»
-
-Quelle bonne maison! Et comme le chef s’ingéniait! Ses plats étaient de
-vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait pas à la dépense, on servait les
-primeurs les plus délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne,
-c’était une averse continuelle, on en était imprégné jusqu’aux os!
-
-La veuve Pomery présidait à ces goinfrades.
-
-M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties spirituelles qui
-s’échangeaient entre elle et lui. Un jour, la maîtresse du logis lui
-ayant offert de la salade:
-
---Merci, dit en français M. le chevalier,--_je ne broute pas_.
-
-Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable donnée par un
-journal français:
-
---Mais j’ai démenti cela dans le _Moniteur_, fit M. Wollheim.
-
---Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Pomery, mais je ne lis jamais le
-_Moniteur_ (prussien).
-
---Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette feuille, _vous n’allez
-pas me la faire à l’oseille_!
-
-Ces deux «traits d’esprit», qui donnent la mesure de la hauteur du
-«plafond» de M. le chevalier, sont en français dans le livre qu’il a
-publié.
-
-Malheureusement le volume d’indiscrétions de M. Wollheim s’arrête au
-mois de décembre 1870, sur le récit d’une pantagruélique ripaille en
-l’honneur de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce que M. le chevalier
-da Fonseca a fait dans la suite pour la plus grande gloire de M. de
-Bismarck. Tout ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre,
-destiné à faire connaître d’après ses propres aveux un des plus beaux
-échantillons de «reptiles de presse» et d’agent politique secret, c’est
-que M. le chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un mémoire très
-détaillé à M. de Bismarck pour la création, à Paris, d’un grand journal
-en langue française, destiné à défendre après la guerre les intérêts de
-la Prusse.
-
-Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis à exécution. M. de
-Bismarck n’avait pas besoin d’un organe particulier, dont on aurait
-bientôt vu le bout de l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans
-éveiller l’attention, arriver aux mêmes fins.
-
-
-
-
-VII
-
-Retour en arrière.--Revirement dans la politique prussienne.--Stieber
-inculpé d’arrestations arbitraires.--M. de Mohrenheim confie à Stieber
-une mission délicate.--La princesse de S... et Edgard R...--Stieber
-entre au service de la police secrète russe.--Son entrevue avec M. de
-Bismarck.--Il est envoyé en Saxe et en Bohême.--Arrestation de l’espion
-prussien à Trautenau.--L’attentat de Charles Blind.--Stieber reprend
-publiquement ses fonctions.--Comment il se vengea de sa mésaventure en
-Bohême.--La presse française et M. de Bismarck.--M. Vilbort au grand
-quartier général et décoré par le roi de Prusse.--Brunn et l’invasion
-prussienne.--M. Benedetti à Nikolsbourg.
-
-
-Nous avons anticipé sur les événements en suivant M. le chevalier
-Wollheim jusqu’en 1870. Pour que notre exposé de l’histoire de la police
-secrète prussienne soit complet, nous sommes obligé de revenir en
-arrière, à la fin de l’année 1858.
-
-A Berlin, le ministère Manteuffel a été remplacé par le cabinet libéral
-Hohenzollern.
-
-On a déclaré la guerre à tous les abus de la réaction, la police secrète
-est en plein _krach_. Pour bien affirmer le caractère sincère de ce
-revirement, des poursuites sont exercées contre Stieber pour les
-différentes illégalités dont il s’est rendu coupable, notamment dans
-l’affaire du vol des dépêches (Teschen), dans celle du prétendu prince
-d’Arménie et dans les règlements des billets d’officiers.
-
-Ces poursuites, qui motivèrent même un instant l’arrestation de Stieber,
-firent un bruit énorme.
-
-Pour se défendre, le chef de la sûreté produisit des pièces qui
-compromettaient fortement le ministre de la justice, M. Simons, et le
-procureur général, M. Schwark. Il est vrai qu’après de longs débats,
-Stieber ayant pu prouver qu’il avait agi par ordre supérieur et
-quelquefois sur l’injonction personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mort
-au cours du procès, le policier fut acquitté; mais il n’échappa pas à la
-mise en disponibilité, qui entraînait une réduction considérable de ses
-appointements.
-
-Stieber, à cette époque, fut non seulement inculpé d’arrestations
-arbitraires et d’abus de pouvoir, on l’accusa également d’avoir fait
-mourir de faim un de ses propres enfants. Cette imputation se produisit
-d’abord dans un journal de Hambourg: _la Réforme_. Un écrivain qui
-montrait alors une très vive hostilité contre Stieber raconta qu’en 1849
-celui-ci avait confié un de ses enfants, le premier né, à une recéleuse
-qui avait reçu l’ordre de laisser mourir le petit d’inanition. Cette
-calomnie (car c’en était une) gagnait un peu en consistance, en raison
-de la mort de l’enfant. Mais le procès intenté d’office par le procureur
-général à Eichhoff démontra que le décès de l’enfant, survenu beaucoup
-plus tard, devait être attribué à la fièvre scarlatine. L’action se
-termina par une condamnation à neuf mois de prison du journaliste
-hambourgeois.
-
- * * * * *
-
-Voici donc le chef de la police occulte berlinoise rendu aux douceurs de
-la vie privée, mais pas pour bien longtemps, comme le prouvera la suite.
-L’accès de libéralisme qui sévit en Prusse pendant le ministère
-Hohenzollern fut de courte durée et le successeur du «père Antoine[32]»,
-M. le baron de Bismarck, n’était pas homme à dédaigner les services des
-mouchards.
-
- [32] Surnom populaire donné au prince de Hohenzollern, dont le fils
- Léopold a servi plus tard de prétexte à la guerre de 1870.
-
-Mais en attendant, le policier dégommé ne savait trop comment employer
-ses petits talents, peut-être songeait-il déjà à s’expatrier, quand une
-lettre l’invita à se rendre à l’ambassade de Russie.
-
-Il n’eut garde de manquer à cette convocation.
-
-Quelques menus services rendus à la troisième section lui avaient déjà
-valu des tabatières, des gratifications, même la croix de
-Saint-Stanislas. Ce n’était pas le moment de dédaigner de semblables
-aubaines. Il se rendit à l’ambassade à la tombée de la nuit, entre chien
-et loup, car il était tellement impopulaire alors à Berlin, que les
-gamins le poursuivaient dans les rues. Il fut introduit dans le cabinet
-d’un attaché, M. le baron de Mohrenheim, qui, dans les cercles
-diplomatiques, passait pour un homme d’avenir. Cette prévision n’a pas
-été démentie, puisque l’ancien attaché de 1861 remplit en 1884 les
-hautes fonctions d’ambassadeur du Tsar à Paris.
-
-M. de Mohrenheim exposa rapidement les faits. Une très grande dame russe
-avait été remarquée par un grand-duc de la famille impériale, et si les
-choses n’étaient pas allées plus loin, il y avait eu un échange de
-lettres suffisamment compromettant. Or, les lettres du prince étaient
-tombées on ne savait trop comment entre les mains d’un escroc affilié
-sans doute à une bande de voleurs. Cet individu menaçait de faire
-parvenir les missives princières au mari de la dame, pourvu d’un poste
-diplomatique très élevé, si on ne lui payait une somme tellement forte
-que la dame en question, qui se fût exécutée en présence d’une demande à
-peu près raisonnable, se voyait obligée d’échapper à une rançon aussi
-forte.
-
-Stieber réfléchit un instant.
-
---Vous m’avez dit, fit-il, que ce maître chanteur s’appelle Edgard R...
-et qu’il demeure Bruderstrasse, nº...
-
---Parfaitement, répondit M. de Mohrenheim.
-
---Il y aura peut-être un moyen de nous tirer de là, mais il faut que la
-dame en question nous aide un peu.
-
---En quoi faisant?
-
---Il faut qu’elle écrive à cet individu une lettre suffisamment
-gracieuse, flattant son amour-propre, laissant supposer qu’elle l’a
-remarqué.
-
---Y songez-vous, monsieur? se récria le diplomate, Mme la princesse de
-S... écrire une semblable lettre!...
-
---Eh! mon Dieu, elle ne sera pas compromise davantage que par les petits
-papiers que le drôle a en sa possession. Et puis, qu’importe, nous lui
-enlèverons cette lettre avec les autres. Suivez bien mon raisonnement...
-Je connais cet Edgard R... C’est un ancien homme du monde réduit
-aujourd’hui aux expédients, aux escroqueries. Mais il lui reste de son
-passé une immense fatuité. Qu’il reçoive de Mme de S... un billet tel
-que je l’indique, il n’aura aucun soupçon, si, par un messager que je me
-charge de lui dépêcher, Mme de S... lui donne un prétendu rendez-vous
-ici-même. Il tombera dans le piège comme un enfant. L’amener là, c’est
-tout ce que je vous demande. Le reste me regarde, moi et deux ou trois
-solides gaillards résolus et musclés à souhait.
-
---Mais s’il n’a pas les lettres sur lui?
-
---Eh bien, nous l’enfermerons sans boire ni manger dans une de vos
-caves, jusqu’à ce qu’il indique où les papiers se trouvent. Mais je
-suppose que cela sera inutile.
-
-En effet, les choses se passèrent comme le très perspicace Stieber
-l’avait prévu. Sur un billet assez galamment tourné, Edgard R...
-s’imagina pour tout de bon que la grande dame qu’il voulait exploiter
-était devenue amoureuse folle de lui. Il trouva donc tout naturel de se
-rendre à un rendez-vous nocturne que la dame lui donnait dans l’hôtel
-mitoyen de l’ambassade qu’elle habitait. Introduit dans le jardin très
-touffu situé derrière la maison, par une porte donnant sur une petite
-ruelle, il trouva une dame ayant à peu près la tournure et portant le
-costume de la princesse de S... C’était une femme de chambre ressemblant
-un peu à sa maîtresse, à qui elle était toute dévouée. Le doigt sur la
-bouche, la dame voilée l’invita à le suivre au fond du petit parc.
-Edgard R... était aux anges, lorsque, tout à coup, il se sentit saisi,
-bâillonné et ficelé. C’étaient les deux gaillards de Stieber, qui,
-cachés dans l’épais feuillage des arbres, s’étaient élancés sur
-l’infortuné amoureux, l’avaient jeté à terre avant même de lui laisser
-le temps de revenir de sa surprise et de crier. Évidemment, Stieber, qui
-aimait à puiser ses _trucs_ dans les romans, avait lu les _Mohicans de
-Paris_, qui venaient de paraître.
-
-Edgard R... fut immédiatement fouillé, et on trouva cousus dans la
-doublure de son paletot les précieuses lettres et le billet de la
-princesse.
-
-Dès que les gens de Stieber se furent assurés de cette bonne prise, ils
-relevèrent leur victime, mais sans lui ôter son bâillon. Ils
-conduisirent Edgard R... dans l’une des pièces de l’ambassade, où une
-certaine somme, qui était bien loin d’atteindre celle qu’il avait eu
-l’audace de réclamer, lui fut comptée.
-
---Il y en aura autant pour vous au bout de l’année, lui dit la personne
-qui lui remit cet argent, si vous vous taisez sur ce qui s’est passé;
-c’est du reste dans votre intérêt plus que dans le nôtre, car vous
-pourriez toujours être poursuivi pour chantage et complicité de vol.
-
-Edgard R... promit de se taire et se tut.
-
-Or, le plus curieux de l’affaire, c’est que Mme la princesse de S..., en
-grande dame slave et fantasque qu’elle était, s’éprit de curiosité et
-ensuite d’autre chose pour l’homme qui, sur quelques lignes de sa main,
-avait donné dans un piège en somme assez grossier.
-
-Peu de temps plus tard, la princesse et Edgard R..., qu’un héritage
-avait remis à flot, se rencontrèrent dans une ville d’eaux où leur
-liaison causa grand scandale.
-
-Mais ceci n’est plus de notre compétence. Si nous avons rapporté ce
-petit épisode, c’est parce qu’il eut pour Stieber les plus brillants
-résultats. L’insurrection polonaise venait d’éclater, on ne parlait que
-de complots contre la vie du Tsar, et les rapports secrets affirmaient
-que ces attentats étaient préparés en Allemagne, et que les conjurés
-voulaient profiter du voyage annuel d’Alexandre II aux eaux d’Ems pour
-les mettre en exécution.
-
-Stieber fut chargé, par l’intermédiaire de M. de Mohrenheim, d’organiser
-un véritable corps de police secrète, dont la tâche consistait
-exclusivement à surveiller les émigrés polonais[33] et à garantir la
-sûreté personnelle du Tsar, pendant son séjour dans les villes d’eaux
-allemandes. Stieber reçut carte blanche pour recruter son personnel.
-Outre le remboursement de tous les frais, des appointements superbes,
-qui le dédommageaient amplement de la perte de son emploi en Prusse, lui
-furent accordés. L’ex-chef de la sûreté n’était, du reste, pas aussi à
-plaindre qu’il avait voulu le faire croire un instant. Malgré sa
-nombreuse famille, et bien que ses appointements officiels n’eussent
-jamais dépassé 1,000 thalers, ou 3,750 francs par an, l’ingénieux chef
-de la police secrète avait trouvé moyen d’acheter sur ses «économies» un
-vaste terrain où il fit bâtir, et qu’il revendit avec d’énormes
-bénéfices. Pendant deux ou trois ans, les affaires russes l’absorbèrent
-complètement. Il avait embauché la plupart de ses anciens sbires, que le
-ministère libéral avait congédiés, et toute une escouade d’aventuriers
-et de chenapans à mine patibulaire que l’on voyait errer à toute heure
-du jour et de la nuit autour de la petite villa qu’Alexandre II avait
-l’habitude d’habiter lorsqu’il prenait les eaux d’Ems. Ces individus
-marquaient si mal, comme dit le peuple, qu’un jour l’empereur en fut
-effrayé, croyant que c’étaient des voleurs méditant un mauvais coup.
-
- [33] La plupart de ces émigrés vivaient à Dresde et à Francfort.
-
-Quant aux émigrés polonais de Dresde, Stieber avait recours aux belles
-et faciles demoiselles de cette ville de joie allemande[34] pour
-découvrir leurs secrets. Il avait à son service tout un escadron volant
-de cotillons qui souvent lui fournissait--le Polonais a le cœur tendre
-et l’humeur volage--d’utiles et précieuses informations.
-
- [34] Voir _l’Allemagne amoureuse_. 1 vol. Dentu, éditeur.
-
-Trois années se passèrent ainsi, quand, en 1864, le sieur Brass,
-rédacteur en chef de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, un renégat
-démocrate-socialiste qui avait vendu son journal à M. de Bismarck, pria
-Stieber de passer le soir même au bureau de la rédaction de cette
-feuille.
-
-Brass et Stieber se connaissaient et s’appréciaient mutuellement. Le
-grand «reptile» et le chef policier étaient deux âmes sœurs capables de
-se si bien comprendre! Ils avaient donc des rapports fréquents, presque
-journaliers.
-
-Après avoir, en bon père de famille, pris son thé avec les siens,
-Stieber, armé d’un parapluie, car il pleuvait à verse, se mit en route
-pour la Wilhelmstrasse, où sont situés les bureaux de la feuille
-officieuse, qui avait alors les allures d’un véritable pamphlet
-quotidien, déversant l’injure, la diffamation et la calomnie sur les
-libéraux et les progressistes soutenant la lutte célèbre connue sous le
-nom de «conflit parlementaire».
-
-La grosse besogne du jour était terminée, les bureaux étaient
-complètement déserts. Seul le rédacteur en chef travaillait encore dans
-son cabinet directorial. M. Brass corrigeait des épreuves qui lui
-avaient été «remises en double», car un paquet de placards du même
-article était posé sur un coin de la table, devant un siège vide
-attendant un visiteur.
-
---Mon cher ami, dit le rédacteur en chef, lorsque Stieber eut été
-introduit et tandis que le policier se chauffait auprès d’un grand
-poêle, cette soirée peut avoir pour vous d’immenses résultats. Depuis
-longtemps, je voulais vous mettre en rapport avec le premier ministre.
-Il va venir dans quelques instants pour corriger, comme il le fait
-fréquemment, un article rédigé sur des notes envoyées par lui ce matin.
-Vous aurez l’air de vous trouver ici comme par hasard. Tâchez de lui
-plaire, je suis sûr qu’à la première occasion il vous emploiera et vous
-rendra la position que ces gredins de libéraux vous ont enlevée.
-
-Stieber n’eut pas le temps de remercier son ami.
-
-Une petite porte en tapisserie communiquant par un escalier directement
-avec la rue s’était ouverte, et la puissante carrure surmontée de la
-tête de bouledogue de M. de Bismarck parut dans l’encadrement.
-
-Le premier ministre était assez difficile à reconnaître: d’une part le
-collet de son ample manteau relevé jusqu’aux oreilles, de l’autre sa
-casquette d’uniforme enfoncée jusque sur les yeux, dissimulaient
-complètement sa figure.
-
-A peine entré, il se débarrassa de son manteau, qu’il jeta négligemment
-sur un meuble, ôta sa casquette et se montra dans cet uniforme de
-colonel de la landwehr, qui semble avoir été créé exprès pour lui,
-tellement il le porte bien. Il tendit la main à M. Brass et répondit par
-une légère inclinaison de tête au profond salut de Stieber.
-
---Ah! voici les épreuves, fit M. de Bismarck en apercevant les placards.
-Et immédiatement--après s’être toutefois donné le temps d’allumer un
-cigare--il prit dans un plumier un énorme crayon long de trente à
-quarante centimètres, taillé des deux bouts; et, sans se préoccuper
-autrement de MM. Brass et Stieber, il parcourut l’article, changeant une
-phrase par-ci, modifiant un mot par-là, le tout rapidement, d’un coup de
-crayon brusque et sec.
-
---C’est cela, c’est parfaitement cela, s’écria-t-il, lorsqu’il eut fini,
-vous leur donnez leur compte; décidément, mon cher Brass, vous êtes un
-bon molosse et vous vous entendez à mordre. MM. Virchow, Gneist et
-autres progressistes vont encore pousser des rugissements!
-
-D’un signe de tête, M. de Bismarck indiqua Stieber, que M. Brass
-présenta enfin.
-
---Je regrette beaucoup, fit le premier ministre, sans autre préambule,
-de ne pouvoir vous rendre votre ancienne position, mais il y aurait trop
-de criailleries. Il faut encore laisser passer quelque temps... Mais en
-attendant je voudrais vous confier quelques missions très
-confidentielles à l’étranger, en Saxe et en Bohême. Il y a là une foule
-de renseignements à recueillir et dont j’aurai besoin quand les choses
-se gâteront décidément avec nos voisins et chers amis les Autrichiens...
-Ensuite, comme vous vous occupez des Polonais, je ne serais pas fâché de
-savoir ce que ces gens-là font, et surtout ce qu’ils méditent
-relativement à notre grand-duché de Posen... Il ne faut pas que l’on
-soupçonne nos relations, cela ferait trop de bruit; et, dans l’intérêt
-même de vos renseignements, le public doit croire que votre disgrâce
-continue. Brass se chargera de me faire parvenir vos notes; de temps en
-temps, nous nous rencontrerons ici. Servez-moi bien; je ne suis pas de
-ceux qui _lâchent_ leurs collaborateurs. Le jour viendra où je n’aurai
-plus de ménagements à garder, où tous seront à mes pieds, me demandant
-pardon de m’avoir méconnu. Ce jour-là, nous pourrons régler nos comptes.
-
-A la suite de cette entrevue, Stieber, déguisé en mouchard
-ambulant,--tantôt en photographe, tantôt en saltimbanque ou en marchand
-de statuettes de plâtre et d’objets de piété,--parcourut les contrées où
-deux ans plus tard devait se jouer le drame de Sadowa.
-
-Pendant cette tournée, il lui arriva une mésaventure dans la petite
-ville de Trautenau, où il s’était présenté en «colporteur», offrant à
-tout le monde des marchandises qui ont le don de plaire aux paysans:
-foulards aux vives couleurs, bijoux en simili-or et simili-argent,
-livres de messe et livres d’images. Un voyageur de commerce de Berlin
-crut reconnaître le prétendu «camelot», et le dénonça aux buveurs
-rassemblés dans la salle commune de la principale auberge. Justement des
-rumeurs relatives aux espions couraient par tout le pays; la foule,
-excitée par le voyageur, très heureux de se défaire d’un concurrent, se
-rua sur le faux camelot, le roua de coups et le conduisit ensuite devant
-le bourgmestre, M. Roth, qui le garda en prison pendant toute la nuit et
-le fit expédier le lendemain à la frontière par la gendarmerie.
-
- * * * * *
-
-Peu de jours avant la déclaration de guerre à l’Autriche, M. de Bismarck
-traversait la Wilhelmstrasse, rentrant à l’hôtel des affaires
-étrangères, quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui depuis
-quelques instants suivait le ministre, l’assaillit à coups de revolver.
-Les balles s’aplatirent sur la cotte de mailles que le comte, prévenu
-vaguement, portait sous ses vêtements. M. de Bismarck se jeta sur
-l’auteur de cette tentative, le désarma lui-même et le remit aux
-gardiens accourus au bruit des détonations. Conduit au poste le plus
-voisin, le jeune homme s’affaissa sur le plancher, et avant qu’il fût
-possible de lui administrer le plus léger secours, il avait cessé de
-vivre. Au moment de son arrestation, il avait avalé un poison violent
-contenu dans le chaton d’une bague. Les papiers trouvés dans ses poches
-établirent que ce jeune Brutus germanique était Charles Blind, fils
-adoptif d’un des principaux chefs du parti républicain allemand, réfugié
-à Londres depuis 1848. Sans doute l’infortuné jeune homme avait voulu
-tuer celui que beaucoup de ses futurs adulateurs considéraient alors
-comme le fléau et le tyran de l’Allemagne. N’ayant pas réussi, il
-s’était héroïquement soustrait aux geôliers. Cet attentat fit une
-impression profonde sur le chancelier. Il ne voulait pas admettre que
-l’acte de Charles Blind fût isolé; selon lui, le jeune fanatique était
-l’émissaire d’une bande nombreuse de conjurés. Il avait échoué, mais
-d’autres viendraient à la rescousse; or, au moment de risquer cette
-grosse partie, dont il préparait le jeu depuis cinq ans, à la veille de
-toucher au but, M. de Bismarck redoutait par-dessus tout un coup de
-stylet ou une balle qui eût mis un terme aux vastes espérances de son
-ambition.
-
-S’il y avait complot, il fallait le déjouer; s’il y avait des complices,
-il fallait les découvrir.
-
-Le seul homme capable de remplir une semblable tâche, c’était Stieber,
-le roi des limiers, connaissant sur le bout des doigts son personnel
-démagogique.
-
-Cette fois, le premier ministre n’hésita plus; sans s’inquiéter des
-criailleries et des réclamations, il télégraphia à l’ex-chef de la
-sûreté, qui prenait les eaux sur les bords du Rhin, d’accourir à Berlin
-sans désemparer pour reprendre ses anciennes fonctions.
-
-Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre fut effectivement déclarée,
-Stieber fut nommé chef de la police de campagne au grand quartier
-général. En cette qualité, il devait veiller tout particulièrement sur
-la sécurité du roi et sur celle de M. de Bismarck. Deux commissaires de
-police et quelques agents triés sur le volet lui furent adjoints.
-
-Les fonctions confiées à Stieber étaient d’un genre particulier, et, en
-somme, assez difficiles à définir. Il n’avait rien à voir à la police
-militaire proprement dite, qui dépendait des chefs de corps et qui était
-exercée par leurs prévôts; il n’était pas chargé non plus du «service
-d’informations», vulgairement appelé «espionnage», dont M. de Moltke
-avait tous les fils en main. Il n’était chargé de rien, et, au besoin,
-de tout; c’était au «chef de la police de campagne» que devaient échoir
-les besognes louches et inavouables, la surveillance de quelques princes
-suspects aux yeux de M. de Bismarck, et notamment du prince royal, la
-surveillance des journalistes autorisés à suivre le quartier général,
-etc.; bref, c’était l’homme que le chancelier voulait avoir à portée de
-son bras pour lui faire exécuter des ordres dont nul n’aurait voulu être
-chargé.
-
-A la veille de son départ de Berlin, Stieber, grisé par la perspective
-de pouvoir de nouveau satisfaire ses goûts pour l’arbitraire, trouva
-moyen de faire parler de lui afin que chacun sût bien qu’il était rentré
-en fonctions et qu’il n’avait pas modifié ses façons d’être depuis six
-ans.
-
-Un négociant de Berlin était prévenu d’avoir conclu avec l’armée
-bavaroise des traités pour fournitures.
-
-Stieber vint avec fracas faire une perquisition dans les bureaux de M.
-Epner, le commerçant en question. Il l’obligea à produire ses livres et
-dressa procès-verbal.
-
-M. Epner dont l’innocence avait été complètement démontrée, se plaignit
-auprès du président de la police locale, et celui-ci, M. de Bernuth,
-infligea à Stieber un blâme avec amende. Mais M. de Bismarck couvrit son
-protégé, et remise lui fut faite de l’amende. Le lendemain, Stieber
-partit pour la Silésie par le même train qui emportait le roi et le
-premier ministre.
-
-Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de parler des principaux
-faits de guerre très connus de la courte campagne de Bohême, commencée
-le 22 juin 1866 et terminée le 4 juillet par le coup de foudre de
-Sadowa. Rappelons seulement que l’armée prussienne fut divisée en deux
-parties; l’une traversa la Saxe, abandonnée par son roi et ses troupes,
-tandis que l’autre pénétrait en Autriche par la Silésie. Guillaume était
-à la tête de la première armée, qui eut à lutter presque chaque jour
-contre les Autrichiens, défendant bravement, mais sans succès, le sol de
-la patrie.
-
-Un de ces combats quotidiens très opiniâtres et excessivement meurtriers
-fut livré autour de la petite ville de Trautenau, où la mésaventure que
-nous avons rapportée était arrivée au chef de la police de campagne. Les
-Prussiens s’emparèrent d’abord de la ville, mais ils en furent délogés
-par les Autrichiens, qui, à leur tour, en furent définitivement chassés,
-lorsque l’ennemi revint en force, avec de l’artillerie. Pendant la
-lutte, des tirailleurs impériaux s’étaient retranchés dans les maisons
-et tiraient sur les assaillants par les fenêtres et les lucarnes.
-Stieber, impatient de venger l’affront qu’il avait subi, rédigea un
-rapport, portant que les habitants de Trautenau avaient pris part à la
-lutte; que les femmes avaient jeté du pétrole et de l’eau bouillante sur
-les grenadiers prussiens, et que cette résistance avait été organisée et
-préparée par le bourgmestre de la ville, M. Roth. A la suite de ce
-rapport absolument mensonger, que plusieurs misérables faux témoins
-avaient confirmé, la petite ville fut livrée au pillage; plusieurs
-maisons désignées comme ayant servi de refuge à ceux qui se défendaient
-furent brûlées. Sur l’ordre de Stieber, on arrêta le Dr Roth, membre du
-Parlement autrichien, et on le maltraita de la plus prussienne des
-façons. Il aurait certainement été fusillé sur place, si un général
-qu’il avait connu autrefois n’avait obtenu un sursis et la comparution
-en conseil de guerre de l’infortuné bourgmestre, qui prouva enfin qu’il
-était la victime innocente d’une erreur, il n’osait dire d’une
-«vengeance». Cet incident, en s’ébruitant dans l’armée, augmenta encore
-l’antipathie instinctive des militaires pour «le chef de la police de
-campagne», et pendant toute la durée de la guerre Stieber eut à endurer
-différentes avanies, et reçut plusieurs leçons dont le consolait mal la
-protection toute-puissante de M. de Bismarck.
-
-Nous avons dit que la surveillance des journalistes autorisés à suivre
-les opérations militaires faisait partie des attributions de M. Stieber.
-Il reçut sous ce rapport les instructions très particulières de M. de
-Bismarck, et il dut s’occuper surtout des rédacteurs parisiens, dont
-trois ou quatre se trouvaient à la suite du grand état-major. Les
-journaux français étaient alors divisés en deux camps, les uns étaient
-autrichiens, les autres prussiens. D’un côté comme de l’autre, les
-feuilles avaient épousé la cause de leurs clients respectifs avec une
-fougue extraordinaire, une véritable _furia francese_. Le _Siècle_
-(dirigé alors par M. Léonor Havin, et dont la rédaction était toute
-différente de celle d’aujourd’hui)[35] et la défunte _Opinion nationale_
-étaient certainement plus prussiens que leurs confrères la _Gazette de
-la Croix_ ou la _Gazette nationale_, tandis que les journaux les plus
-patriotiques de Vienne pâlissaient certainement à côté de l’«ostracisme»
-du _Constitutionnel_ ou de la _France_. En lisant ces articles où des
-Français s’échauffaient si fort pour un drapeau qui n’était pas celui de
-leur pays, on se demandait pourquoi les auteurs de ces ardentes
-polémiques restaient tranquillement sur le boulevard et pourquoi ils ne
-luttaient pas en Bohême, celui-ci coiffé du casque à pointe, celui-là du
-shako noir bordé de jaune. Lorsque toutes les considérations
-personnelles pourront être mises de côté, un _mémoriste_ futur nous dira
-peut-être avec pièces à l’appui si la conviction seule animait les
-Autrichiens et les Prussiens de Paris, et si cette conviction n’était
-pas aidée et étayée par d’autres considérations d’un ordre différent.
-
- [35] Personne n’a le cœur plus loyal et plus français que le directeur
- actuel du _Siècle_, l’honorable M. Jourde.
-
-Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck, qui affecte de dédaigner la presse,
-mais qui pendant toute sa carrière a su apprécier et tirer parti de
-cette «sixième grande puissance», estimait à son prix le concours
-bénévole ou non que lui prêtait une grande partie de la presse
-parisienne, et justement cette fraction qui, en raison de son attitude
-libérale, exerçait la plus grande action sur l’opinion publique. Rien ne
-fut négligé pour encourager ces journaux à persévérer dans leur ligne de
-conduite, si profitable à la maison de Hohenzollern. On ne leur
-ménageait ni les égards ni les renseignements, cette manne précieuse des
-publicistes. M. le baron Von der Goltz, l’ambassadeur du roi Guillaume,
-un grand seigneur s’il en fut, était toujours visible pour les
-journalistes parisiens en quête d’informations, et M. Bamberg, le consul
-de Prusse, était trop heureux de se mettre en quatre pour procurer une
-«primeur» aux écrivains qui daignaient l’honorer de leur amitié et
-accepter les succulents dîners cuisinés dans sa villa d’Enghien.
-
-Parmi les journaux choyés à l’ambassade de Prusse, le _Siècle_, en
-raison de son ancienneté, de son énorme tirage et de l’autorité qu’il
-avait acquise dans le monde diplomatique et dans le monde financier, et
-aussi en raison de l’éclat littéraire de sa rédaction, était au premier
-rang. Son correspondant en Bohême, M. Vilbort, d’origine belge, fut
-accueilli et traité au quartier général avec tous les honneurs dûs à un
-véritable plénipotentiaire. Il importait en effet que les
-correspondances insérées par le journal de la rue Chauchat se
-ressentissent des attentions flatteuses dont son auteur était l’objet,
-et que les centaines de milliers de lecteurs du _Siècle_ fussent
-émerveillés des qualités dignes d’admiration des soldats de Guillaume.
-Dès son arrivée au camp, M. Vilbort fut recommandé aux bons soins de
-Stieber et à sa plus zélée sollicitude.
-
-Le chef de la police de campagne s’acquitta de son mandat à la
-perfection, veillant à ce que le journaliste parisien trouvât partout
-gîte et nourriture, ce qui n’était pas toujours facile, car la Bohême
-est un pays assez pauvre, et, avant les Prussiens, les Autrichiens
-avaient fait maison nette. Enfin, le jour de Sadowa, M. Stieber
-conduisit M. Vilbort dans sa propre voiture sur le champ de bataille, et
-poussa l’obligeance jusqu’à lui donner une foule de détails, qui
-naturellement figurèrent à la plus grande gloire de l’armée prussienne
-dans les colonnes du _Siècle_. Comment être désagréable à des gens qui
-font tout pour vous plaire? Les lettres du _Siècle_ furent si goûtées à
-la cour de Prusse, qu’après la guerre le roi résolut d’envoyer une
-décoration à M. Vilbort. Mais, sur ces entrefaites, la situation de
-l’Europe s’était compliquée; de gros nuages de guerre s’étaient
-amoncelés entre Paris et Berlin, et, soit qu’il agît de son propre
-mouvement, soit qu’il y fût contraint par son directeur,
-l’ex-correspondant du journal parisien refusa cette croix. Le roi
-Guillaume fut, dit-on, furieux; considérant ce refus comme une insulte
-personnelle, il jura sur sa couronne que jamais il n’accorderait plus de
-décoration à un journaliste.
-
-Après Sadowa, Stieber fut chargé d’administrer la riche cité
-manufacturière de Brunn, capitale de la Moravie, où Guillaume établit
-pendant quelques jours son quartier général. Là, ce policier vindicatif
-put se pavaner à l’aise et faire la roue, grâce à la platitude des
-habitants, qui accueillirent l’ennemi sans la moindre hostilité.
-
-«Je me rendis à la mairie, raconte Stieber dans ses Mémoires, et je
-demandai qu’on me livrât la police, le télégraphe et la poste. Je
-trouvai le plus grand empressement à satisfaire mes désirs. Il y avait
-ici un gouverneur impérial et un directeur impérial de la police. Tous
-deux ont pris la fuite, c’est moi qui les remplace. A cinq heures de
-l’après-midi, séance de la municipalité; j’y ai assisté, revêtu de mon
-uniforme de gala, et j’ai inauguré ainsi mes fonctions. Le roi et sa
-cour ne sont arrivés que le soir; j’ai eu l’honneur de saluer Sa Majesté
-aux portes de la ville, à la tête de la municipalité et du haut clergé.
-On n’a pas manqué de prononcer les inévitables discours. La ville de
-Brunn est très riche et se conduit avec beaucoup de libéralité à notre
-égard. Je suis logé dans un hôtel de premier ordre, avec nourriture et
-vin à discrétion. J’ai à ma disposition une calèche et deux agents de
-police. Quand je sors, deux gendarmes prussiens galopent à côté de ma
-voiture, un agent autrichien se tient sur le siège à côté du cocher: je
-ne fais pas mince figure. J’ai supprimé cinq journaux qui se publiaient
-dans la ville; quatre autres continuent de paraître avec ma censure. Il
-y a aussi un théâtre où j’ai permis de jouer sous bonne et due
-surveillance.»
-
-On pourra comparer l’accueil que Stieber reçut de la part des drapiers
-de Brunn avec la réception qu’on lui fit plus tard à Versailles. Mais il
-n’est pas de roses sans épines. Les généraux étaient médiocrement
-flattés de voir un mouchard étaler son importance dans un carrosse
-escorté de cavaliers et jouer au potentat. Dans une lettre à sa femme,
-Stieber exhale ses plaintes:
-
-«Bien que j’occupe ici à Brunn une position importante, dit-il, je ne
-suis pas toujours sur un lit de fleurs. Il y a trop de supérieurs, et il
-est difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, surtout
-quand chacun veut commander. Heureusement, je me moque de tout puisque
-tout cela est passager. Je m’aperçois que moins l’on en fait, moins l’on
-a d’ennuis. J’espère que la guerre finira bientôt. Je vois que M.
-Bismarck a aussi de la peine à maintenir sa position au milieu de toute
-cette aristocratie militaire.»
-
-Pendant les négociations qui se poursuivirent à Nikolsbourg et qui
-précédèrent la conclusion de paix de Prague, Stieber occupa un
-appartement dans le château même où les plénipotentiaires se
-réunissaient tous les jours.
-
-Il devait surtout surveiller le diplomate français, M. Benedetti, qui
-venait d’arriver au quartier général comme pour bien marquer
-l’intervention de Napoléon III, son maître. C’est dans ce château,
-appartenant au ministre des affaires étrangères autrichien, que Stieber
-vit le comte de Bismarck et le magnat hongrois Karolyi, qui avait jadis
-ébloui tout Berlin par l’éclat de ses fêtes à l’ambassade d’Autriche,
-attablés devant une cruche en grès remplie de bière et discutant les
-préliminaires du traité de paix.
-
-Au commencement d’août, le roi, M. de Bismarck et tout leur monde
-retournèrent à Berlin. Il y eut des récompenses, des grades, des croix
-et des dotations pour les artisans de la victoire. Stieber ne fut pas
-oublié. Il reçut le titre de _Geheim-Rath_ (conseiller intime) et fut
-placé à la tête de la haute police d’État.
-
-
-
-
-VIII
-
-La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de
-1867.--Stieber joue, pour le compte de ses patrons, le rôle d’agent
-provocateur.--Les conciliabules des réfugiés polonais aux
-Batignolles.--Comment fut complotée la tentative d’assassinat contre le
-Tsar.--Entretien secret de Stieber et de M. de Bismarck.--Conséquences
-politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, contre Alexandre
-II.--La journée du 6 juin à Longchamps.--Un agent de Stieber fait dévier
-l’arme de Berezowski.--Réalisation de ce qui avait été prévu par M. de
-Bismarck.--La Russie laisse faire la Prusse en 1870.
-
-
-Quel contraste entre l’été de 1866 et celui de l’année suivante! Au lieu
-des horribles tableaux de guerre, de meurtre et d’incendie auxquels le
-roi Guillaume assistait en Bohême, c’était le magique et splendide
-panorama de la grande exposition du Champ-de-Mars qui se déroulait
-devant les yeux du vainqueur de Sadowa.
-
-Peu s’en était fallu qu’au lieu de venir en hôte pacifique, le roi de
-Prusse n’entrât trois ans plus tôt en conquérant dans ce beau pays de
-France, si fier des richesses, du luxe et de la pompe qu’étalait sa
-capitale. Mais à la veille même de l’ouverture de l’Exposition, le
-conflit menaçant du Luxembourg avait été apaisé en vertu de quelque
-mystérieux _quos ego_; la grande tragédie avait été ajournée, il n’y eut
-de place que pour la féerie à grand orchestre avec accompagnement de
-flons-flons d’Offenbach et de détonations de bouchons de vin de
-Champagne.
-
-La curiosité des Parisiens fut vivement surexcitée à l’annonce de
-l’arrivée de ce petit-fils de Frédéric le Grand qui avait poussé avec
-tant de vigueur l’œuvre commencée par son aïeul. Une légende s’était
-formée autour de ce roi-soldat qui escamotait avec une prestesse
-inconnue depuis Napoléon Ier les provinces et les royaumes.
-
-Pour les Parisiens, alors tout férus d’idées de cosmopolitisme et
-d’humanisme, ce monarque casqué était un type d’un autre âge, le type du
-sabreur, qu’on était plutôt tenté de considérer par le côté grotesque
-que par le côté sérieux. Pour beaucoup, pour la masse privée de toute
-appréciation et de tout sain jugement des affaires d’Europe, le César
-germain n’était que le général Boum de la «grande-duchesse de
-Gérolstein».
-
-Justement cette perspective de voir en chair et en os un héros de
-théâtre-bouffe fit «faire recette», comme on dit en argot de théâtre, à
-l’arrivée du roi de Prusse à Paris. Non seulement les badauds et les
-oisifs affluèrent à la gare du Nord et s’échelonnèrent sur tout le
-parcours royal, mais on vit les députés du Corps législatif déserter en
-masse la salle des séances et aller faire haie sous les arcades de la
-rue de Rivoli pour apercevoir les traits de ces trois hommes, dont les
-trompettes de la renommée avaient proclamé la gloire avec tant de
-fracas: Guillaume, Bismarck et de Moltke.
-
-Derrières les calèches, sortant des remises impériales et qui avaient
-été chercher au débarcadère les hôtes illustres de Napoléon III,
-venaient quelques coupés d’aspect plus modeste.
-
-L’une de ces voitures était occupée par le conseiller intime Stieber.
-Depuis quelques jours, le chef de la police prussienne avait envoyé sur
-place les plus habiles de ses limiers. Mêlés à la foule, ceux-ci
-poussèrent, au passage du roi de Prusse et de sa suite, des «vivats» qui
-n’eurent aucun écho.
-
-En même temps que S. M. Guillaume, le Tsar Alexandre s’était rendu à
-l’invitation de Napoléon III. On ne voyait alors dans cette visite
-simultanée des deux souverains du Nord qu’une coïncidence fortuite; mais
-depuis, les lecteurs attentifs d’ouvrages historiques très sérieux
-(entre autres les _Origines de la guerre de 1870_, par Rothan) ont pu se
-convaincre que cette coïncidence avait été voulue et préparée par la
-diplomatie prussienne afin d’empêcher un rapprochement trop sensible
-entre le Tsar et Napoléon III, rapprochement qui se serait certainement
-produit, si Alexandre II s’était trouvé seul livré à l’influence de son
-hôte, qui n’avait pas encore perdu toutes ses qualités de «charmeur».
-
-Un incident dramatique devait d’ailleurs servir les intentions de la
-diplomatie prussienne.
-
-Stieber, qui, malgré sa position officielle en Prusse, s’était bien
-gardé d’abandonner ses relations avec la police secrète russe, avait à
-veiller à la fois sur Alexandre et sur Guillaume. Sachant que des
-Polonais très nombreux vivaient en France, et que parmi eux se
-trouvaient des fanatiques ayant à venger des proches, fusillés, pendus
-ou déportés, il concentra tous ses efforts et toute son activité pleine
-de ruse à deviner et à prévenir les plans et les complots des réfugiés.
-Longtemps à l’avance une série d’espions s’étaient répandus aux
-Batignolles, où habitait une grande partie de l’émigration; tout
-Polonais suspect était filé par un de ces agents. Grâce à de faux frères
-que les mouchards attitrés surent embaucher, Stieber fut tenu au courant
-des conciliabules qui avaient lieu une ou deux fois par semaine dans un
-petit pavillon situé avenue de Clichy, au fond d’un jardin, à une petite
-distance des fortifications.
-
-Tout d’abord on se communiquait les nouvelles du pays, on lisait les
-journaux clandestins, on discutait parfois des conditions d’alliance
-avec la secte des Nihilistes russes, qui venait de s’affirmer par la
-tentative d’assassinat commise par Karakasoff sur le Tsar, au jardin
-d’hiver de Saint-Pétersbourg. Et il est fort probable que, comme cela
-arrive très souvent, ce fut un des agents provocateurs à la solde de
-Stieber qui mit en avant l’idée de profiter du passage d’Alexandre II à
-Paris pour l’assassiner. Quoi qu’il en soit, l’idée fut accueillie
-favorablement par la plupart des compères, tandis que d’autres, les
-vrais patriotes, protestèrent énergiquement contre une telle action, qui
-ne pourrait, en aucun cas, améliorer la situation de la Pologne, et qui
-compromettrait la bonne renommée de la France. Les dissidents
-s’abstinrent désormais de venir avenue de Clichy, et, comme ils
-représentaient les éléments les plus intelligents et les plus modérés,
-la réunion fut livrée tout entière à la direction et aux inspirations
-des agents provocateurs. Stieber était tenu journellement au courant de
-ces conciliabules, tandis que la police française, trop occupée
-ailleurs, ne s’apercevait de rien.
-
-A la frontière, Stieber avait reçu dans le train royal une dépêche très
-pressante d’un de ses principaux agents, lui indiquant un rendez-vous
-pour le soir même, dans un petit cabaret borgne situé près des Halles.
-Il s’agissait, ajoutait la dépêche, d’une affaire très urgente. Aussi, à
-peine descendu à l’ambassade de la rue de Lille, où il logeait, ainsi
-que M. de Bismarck, tandis que le roi et le prince royal étaient
-installés aux Tuileries, Stieber, affublé d’une perruque et d’une barbe
-postiche, se rendit à l’endroit indiqué par son agent. Au moment où le
-chef de la police secrète franchit le seuil du restaurant, il fut pris à
-part par celui qui l’attendait: «Ils ont décidé, fit-il d’un ton bref,
-d’assassiner le Tsar. Le crime sera commis demain au retour de la grande
-revue donnée au bois de Boulogne en l’honneur du souverain. On a tiré au
-sort pour savoir celui qui devait frapper. Voici le nom sorti de
-l’urne.»
-
-Et l’agent tendit à son chef un bulletin sur lequel on lisait: _Boleslas
-Berezowski._
-
---C’est un garçon très résolu, dit l’agent, un fanatique, le hasard ne
-pouvait pas en désigner un meilleur, il ne reculera pas.
-
---Vous le connaissez?
-
---Parbleu! fit l’agent, nous sommes du même village; il est mon ami
-intime. Quelquefois nous nous disputons, quand je lui reproche de n’être
-pas assez chaud.
-
---Eh bien! ne le perdez pas de vue, vous entendez? Faites-le suivre pas
-à pas, je vous donnerai des instructions nouvelles. Revenez ici ce soir
-à minuit.
-
-Stieber héla un fiacre et se fit rapidement conduire à la Préfecture de
-police. Il voulait mettre M. Piétri au courant de ce qu’il venait
-d’apprendre et l’engager à agir sans retard. Mais, par une de ces
-circonstances qui font le jeu de la fatalité, le préfet de police dînait
-au château de Saint-Cloud.
-
-De l’hôtel de la préfecture, Stieber se rendit au palais de l’Élysée, où
-logeait le Tsar; mais, là aussi, la maison était vide, le Tsar était
-dans un petit théâtre du boulevard où brillait une comédienne fort en
-vogue, et les aides de camp s’étaient éparpillés à travers la ville.
-
- * * * * *
-
-Au moment où Stieber se faisait descendre devant l’ambassade
-d’Allemagne, une élégante victoria, supérieurement attelée, franchit la
-porte cochère de l’hôtel. Dans cette voiture était M. de Bismarck, qui,
-après avoir copieusement dîné, se disposait à faire un tour de Bois.
-
-Sur un signe de Stieber, le chancelier donna ordre à son cocher
-d’arrêter.
-
---J’ai une communication de la plus haute importance à faire à Votre
-Excellence, fit à voix très basse le conseiller intime.
-
---Sera-ce long? demanda le chancelier d’un air enjoué.
-
---Cela dépend.
-
---Eh bien, je ne veux pas me priver de ma promenade. Qui sait quand
-j’aurai encore une heure à moi?... Montez.
-
-Le policier prit place sur les coussins de la victoria.
-
-M. de Bismarck, habillé en bourgeois, était difficile sinon impossible à
-reconnaître pour ceux qui se le figuraient en uniforme de dragon, tel
-que le représentaient les nombreuses gravures et les innombrables
-photographies répandues dans Paris. Avec son ample redingote de coupe
-quelque peu démodée, avec son chapeau de haute forme enfoncé jusque sur
-les yeux, il pouvait passer pour un riche gentilhomme campagnard venu à
-Paris visiter l’exposition, en compagnie du notaire de son chef-lieu,
-dont Stieber réalisait assez bien le type. Le fait est que la victoria
-se perdit sans exciter la moindre attention au milieu de la cohue de
-voitures qui allaient et venaient dans cette large avenue des
-Champs-Élysées, si belle les soirs d’été.
-
---Voyons, de quoi s’agit-il? demanda le comte au conseiller intime,
-lorsqu’ils furent installés l’un à côté de l’autre.
-
---On veut assassiner demain l’empereur de Russie!
-
---Encore quelque sornette... ou quelque conte imaginaire! fit M. de
-Bismarck en haussant les épaules.
-
---Non pas... je connais l’assassin, il m’a été désigné par un des
-affiliés... J’ai couru à la préfecture de police pour le faire arrêter.
-
---Alors, il est sous clef, et il n’y a rien à craindre?
-
---Non, la préfecture était vide, et si je ne joins pas M. Piétri cette
-nuit, un malheur peut arriver, car qui sait?... demain, ce sera trop
-tard...
-
---Oui! oui! ce serait un grand malheur si un prince aussi noble, aussi
-bon que S. M. Alexandre II tombait sous le coup d’un vulgaire
-assassin... C’est un crime tellement odieux, qu’il faut le prévenir à
-tout prix... J’espère que vous ferez tout pour cela, Stieber?
-
---Naturellement, j’ai donné ordre à un de mes hommes de suivre pas à pas
-l’assassin, de ne pas le quitter...
-
---A merveille... De cette façon, si par hasard la police française ne
-l’arrêtait pas à temps, il y aurait autour de lui, au moment même de
-l’attentat, des gens qui saisiraient son bras et feraient dévier le coup
-mortel.
-
---Sans doute...
-
---Le crime serait évité, mais la tentative subsisterait... Avez-vous
-réfléchi aux conséquences politiques d’un pareil événement, M. Stieber?
-fit M. de Bismarck après un moment de réflexion... Le Tsar Alexandre,
-voyant que la police impériale n’a pas su le protéger, quitterait la
-France... Et sous quelle impression!... Je le connais... Bien des
-projets politiques tomberaient à l’eau, et le «charmeur» risquerait d’en
-être pour ses frais d’amabilité et ses projets d’alliance... Oui... Et
-si l’auteur de la tentative échappait au dernier châtiment, si un jury
-de bons bourgeois, pleurant comme des veaux, quand l’avocat les
-apitoiera sur le sort de la malheureuse Pologne, ne condamnait pas
-l’assassin à mort, il y aurait bien de l’irritation à Saint-Pétersbourg
-et la nappe serait déchirée[36] pour bien longtemps entre la France et
-la Russie... et j’aurais, moi, un grand souci de moins en tête... Cette
-tentative serait pour nous autres Allemands quelque chose de
-providentiel; tandis qu’en faisant arrêter l’assassin, la police
-française aura pour elle l’honneur de la découverte du complot, elle
-recevra des félicitations et des remerciements pour son activité et sa
-sollicitude. Alexandre se considérera comme l’obligé de Napoléon, et
-nous, nous serons forcés de nous garder à pique à Saint-Pétersbourg, et
-à carreau à Paris...
-
- [36] _Das Tischtuch wäre zerrissen_, locution familière pour exprimer
- une brouille.
-
-La voiture avait dépassé l’Arc de Triomphe; des centaines de petits
-points bleus, rouges, verts, brillant dans l’air transparent et tiède de
-la nuit, se croisaient et voltigeaient de tous côtés comme des feux
-follets: c’étaient les lanternes d’une foule d’autres voitures, dont
-l’interminable file s’allongeait jusqu’au bout de la route du Bois.
-Beaucoup de Parisiens et de nombreux étrangers étaient venus là pour
-respirer les fraîcheurs de la campagne, les senteurs embaumées qui se
-dégageaient des massifs. Assez longtemps, le comte de Bismarck se tut;
-puis il se mit à énumérer différents incidents survenus pendant le
-voyage, et fit quelques observations assez piquantes sur des personnages
-de la cour impériale.
-
-Sur un ordre du chancelier, le cocher tourna tout à coup bride; on
-revint à l’hôtel de la rue de Lille.
-
---Qu’est-ce donc que _votre_ assassin? demanda négligemment M. de
-Bismarck.
-
---Il paraît qu’il est tout jeune, vingt à vingt-deux ans.
-
---Un enfant... et Polonais, jamais un jury parisien ne le condamnera à
-mort; ce serait contraire à toutes les sympathies bourgeoises de M.
-Prudhomme... Décidément, c’est bien dommage que ce garçon ne puisse pas
-lâcher son coup de pistolet.
-
-La voiture franchit la porte cochère de l’ambassade. Le portier s’avança
-casquette basse.
-
---Monsieur le conseiller intime, fit-il en s’adressant à Stieber, il y a
-là, dans ma loge, un homme qui vous attend depuis une demi-heure.
-
-Et il désigna du doigt un individu assez peu proprement vêtu et muni
-d’une grosse canne. Le quidam remit un pli à Stieber. Après l’avoir
-ouvert, celui-ci passa le billet au chancelier, qui lut ceci:
-
-«M. le préfet de police regrette beaucoup d’avoir manqué la visite de M.
-le Conseiller Stieber, et dans le cas où il s’agirait d’une affaire de
-service, M. le préfet de police sera heureux de recevoir à n’importe
-quelle heure de la nuit M. le Conseiller.»
-
-Les deux Allemands échangèrent deux regards rapides.
-
---Dites à M. le préfet, fit Stieber, que je le remercie, mais que
-l’affaire dont je voulais l’entretenir ne presse nullement.
-
-L’envoyé de la rue de Jérusalem se retira.
-
- * * * * *
-
-Une heure plus tard, Stieber, qui avait remis sa barbe postiche et sa
-perruque, sortait de l’hôtel de l’ambassade et allait rejoindre son
-agent à l’endroit convenu. Celui-ci lui confirma tous les renseignements
-antérieurs et ajouta que le jeune Polonais, qui avait été «filé» toute
-la journée, avait fait emplette d’un revolver et d’un paquet de
-cartouches chez un armurier du boulevard Sébastopol. Il avait dîné très
-frugalement dans un établissement de bouillon du quartier; l’agent
-s’était installé à une table voisine. Le soir, le jeune Polonais était
-rentré dans sa chambre d’hôtel garni; et il était certain qu’il n’en
-ressortirait que le lendemain matin.
-
-L’agent reçut pour instruction de ne pas quitter, le lendemain,
-Berezowski d’une semelle et de s’adjoindre deux autres agents. Il
-fallait surtout se trouver auprès du Polonais au moment où il tenterait
-d’exécuter son projet, de façon à en empêcher l’accomplissement.
-
-Le conseiller intime reçut de son séide l’assurance que tout se
-passerait selon ses instructions.
-
-Le 6 juin 1867, plus de 300,000 curieux étaient massés autour de la
-grande enceinte de Longchamps et dans toutes les parties du Bois. Les
-tribunes établies sur le champ de courses craquaient sous le poids des
-spectateurs et des spectatrices; celles-ci rivalisaient entre elles de
-richesse, de luxe et de goût. Toute la «crème» de la société parisienne
-et la fleur des étrangers que l’Exposition avait attirés étaient là, le
-regard attaché sur l’imposante armée de 40,000 hommes massés dans
-l’enceinte des courses, armée d’élite composée des plus beaux régiments,
-splendidement vêtus. Les cuirasses d’argent et d’acier, les larges
-plastrons, les plaques des bonnets à poils, les piques des lances, les
-milliers de baïonnettes étincelaient au soleil, car le ciel aussi était
-de la fête.
-
-A midi, un immense mouvement se produisit dans cette foule, mouvement de
-joie, d’enthousiasme chez plusieurs, chez tous, mouvement de profonde
-curiosité.
-
-Des hourras éclatent, on agite des mouchoirs et des chapeaux, des
-acclamations saluent l’arrivée des calèches de la cour attelées à la
-Daumont, qui viennent de déboucher de la Cascade, amenant l’empereur
-Napoléon III, ses hôtes et la cour. Tandis que l’impératrice, rayonnante
-de beauté et d’orgueil satisfait, prend place avec ses dames dans la
-grande tribune du milieu, les trois souverains montent de magnifiques
-chevaux que des piqueurs en livrée verte tiennent en main à la grille
-d’entrée du champ de courses. L’empereur Napoléon au milieu, Alexandre
-II à sa droite, Guillaume de Prusse à sa gauche, les trois monarques
-s’avancent sur le front de bandière, suivis à quelque distance d’un
-fouillis brillant de 200 officiers de toutes nations, empanachés,
-casqués, bottés, couverts d’or, de broderies, de rubans, de décorations.
-
-Les troupes présentent un admirable coup d’œil.
-
-Napoléon III est radieux; la figure fatiguée d’Alexandre II s’épanouit
-et sourit doucement à la vue de ce beau spectacle militaire; le roi de
-Prusse, sérieux, presque renfrogné, semble tout examiner, tout étudier,
-jusqu’au moindre détail des buffleteries ou des cartouchières.
-
-Après avoir salué galamment l’impératrice dans sa loge, les souverains
-se portent devant la tribune, au centre d’un vaste demi-cercle formé par
-le brillant état-major qui les suit. Alors défilent devant eux les
-grenadiers graves et silencieux, les zouaves aux pittoresques costumes,
-les chasseurs de Vincennes alertes et vifs, les voltigeurs à la démarche
-gaie et pimpante, le plumet fixé à leur shako; puis viennent les
-cent-gardes, ces centaures dont l’armure est à peu près aussi complète
-que celle des chevaliers du moyen âge; les guides au costume chatoyant
-et théâtral, les élégants dragons de l’impératrice, régiment de
-sportsmen; les cuirassiers, les cavaliers noirs; et, pour finir, plus de
-cent pièces de canon magnifiquement attelés roulent avec fracas sur le
-gazon, suivies de cinq ou six mystérieux engins recouverts d’une housse
-de toile et traînés par deux chevaux.
-
-Le public, dont la vieille fibre chauvine avait tressailli à la vue de
-ce bel attirail de guerre, saluait chaque nouveau régiment par de
-nouveaux hourras et des battements de mains prolongés. Et se parlant
-bas, tout bas à l’oreille, on se désignait du doigt ces engins
-mystérieux enveloppés d’une housse d’étoffe. C’était là cette terrible
-invention dont on parlait depuis quelque temps, l’instrument certain et
-irrésistible des futures victoires de la France,--la mitrailleuse.
-
-Les calèches de la cour venaient de reprendre la route de la capitale ou
-tout au moins elles essayaient d’y parvenir, car de tous côtés
-affluaient les équipages et les voitures, chacun ayant hâte de gagner la
-grande avenue centrale pour effectuer le retour en évitant la cohue.
-Mais comme chacun avait eu la même idée, l’encombrement se produisait
-inextricable et enchevêtré, à tel point que les gendarmes et les
-plantons avaient dû bientôt renoncer à y mettre un peu d’ordre. Les
-équipages impériaux se trouvaient bloqués. Napoléon, assis dans la
-première calèche, avec le Tsar et le prince Wladimir, dit à l’écuyer de
-service qui galopait à la portière de se frayer de force un passage,
-afin de gagner une allée latérale, peut-être moins encombrée. M.
-Raimbeaux, l’écuyer de service, fit ranger les véhicules les plus
-proches, et la calèche impériale prit la direction d’une contre-allée.
-La foule était très compacte en cet endroit, une foule endimanchée et de
-belle humeur, riant, jacassant, s’amusant franchement. M. Raimbeaux,
-regardant de tous côtés pour savoir quelle direction il convenait de
-prendre, aperçut un jeune homme qui, se détachant d’un petit groupe,
-s’élançait au-devant de la voiture. Instinctivement et sans se rendre
-compte du motif qui le faisait agir, l’écuyer donna de l’éperon à son
-cheval, la bête se cabra... et tout à coup s’abattit sur le sol. Une
-balle de pistolet tirée par l’homme venait de la frapper au front. Une
-seconde détonation retentit, mais la balle se perdit dans les arbres.
-L’agent de Stieber, qui n’avait pas quitté Berezowski, et qui
-l’observait avec des yeux de lynx, avait vu le jeune Polonais diriger
-son arme sur le Tsar. Prompt comme l’éclair, il avait donné un coup de
-poing au bras du meurtrier, et le projectile destiné à l’empereur de
-toutes les Russies avait passé par-dessus la tête de l’autocrate.
-
-La foule s’était emparée de l’auteur de l’attentat. Elle le roua de
-coups avant de le remettre aux sergents de ville. Les deux souverains
-s’étaient embrassés et avaient adressé de chaleureuses félicitations à
-l’écuyer. Déjà la nouvelle de l’attentat s’était répandue avec la plus
-vertigineuse rapidité, et de toutes parts on accourait pour tâcher
-d’apercevoir l’assassin, qui, tout jeune, très convenable d’aspect et
-fort modeste de maintien, n’avait nullement l’air d’un criminel féroce.
-
-Le reste est suffisamment connu. Interrogé par M. Rouher et le comte
-Schouwaloff, chef de la police russe, Berezowski déclara qu’il avait
-voulu venger la Pologne, sa patrie. Il refusa d’ailleurs de nommer des
-complices et assuma toute la responsabilité de l’acte qu’il avait
-commis.
-
-Le jury de la Seine, comme l’avait prévu M. de Bismarck dans son
-entretien avec Stieber, se laissa émouvoir par la jeunesse et les bons
-antécédents de l’accusé; d’ailleurs, les sympathies pour la Pologne
-étaient très vives dans la bourgeoisie parisienne. On accorda à
-Berezowski des circonstances atténuantes, et Alexandre II se montra très
-froissé du verdict.
-
-Trois ans plus tard, à la veille de la guerre entre l’Allemagne et la
-France, et pendant toute la durée de la campagne de 1870-1871, le Tsar
-ne prouva que trop qu’il n’avait pas oublié cet affront.
-
-Ainsi se réalisaient toutes les prévisions de M. de Bismarck.
-
-
-
-
-IX
-
-M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique.--Pourquoi fut
-fondé le «bureau de la presse».--L’allocation de 305,000 francs destinée
-aux journaux étrangers.--Relations des agents diplomatiques prussiens
-avec les journalistes.--Le bureau de la presse divisé en deux
-sections.--Comment fut préparée la guerre de 1866.--Stieber à la tête du
-bureau de la presse.--Ses voyages à Paris.--Surveillance de l’émigration
-hanovrienne.--Stieber réussit à inventer un complot.--Ses relations avec
-la haute bohème internationale des journalistes.--L’espionnage prussien
-établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.
-
-
-Pendant la période qui précéda la guerre de 1870, le gouvernement de
-Berlin s’appliqua tout particulièrement à propager ses vues et ses plans
-à l’intérieur et à l’étranger.
-
-L’action sur les journaux fut une des principales préoccupations de M.
-de Bismarck.
-
-La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui tenait la presse
-muette. Il n’y avait plus de censure, les feuilles de l’opposition
-avaient toute latitude de dire des choses qui déplaisaient au
-gouvernement. Si les journaux officieux avaient joui de quelque crédit,
-le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque mielleuse que fût la
-prose des journalistes à la solde du ministère, elle n’attirait pas la
-plus petite mouche. Le public ne mordait qu’aux fruits défendus de
-l’opposition. Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas
-tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères, il fallait encore
-tromper le peuple allemand lui-même.
-
-Ce fut alors que fut fondé ce fameux «bureau de la presse» destiné à
-faire pénétrer d’une manière tout à fait occulte les idées
-ministérielles dans les journaux de l’opposition.
-
-Stieber ne fut pas étranger à cette organisation dont les trames
-invisibles ne devaient pas tarder à envelopper presque toute la presse
-allemande. On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à raison de
-100 à 150 francs par mois, faisaient passer en contrebande, dans leurs
-correspondances aux journaux de province, des notes reçues directement
-du «bureau de la presse».
-
-L’art de manier et de confectionner l’opinion publique s’appliqua
-bientôt autre part qu’en Allemagne: en 1855, quand le gouvernement
-prussien demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.) pour la
-police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en pleine Chambre des
-députés, la déclaration suivante:
-
-«On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée sans défense aux
-attaques de la presse étrangère; plus du tiers de la somme réclamée sera
-employé à réfuter et à repousser ces attaques.»
-
-A dater de cette époque, les agents diplomatiques de la Prusse à
-l’étranger furent chargés d’entretenir des rapports clandestins avec les
-correspondants des journaux allemands et des journalistes indignes de ce
-nom.
-
-A Paris, ces correspondants couraient les rédactions des principaux
-journaux sous le prétexte d’échanger des nouvelles, mais en réalité ils
-étaient plutôt chargés d’en donner, et comme ils les recevaient
-directement de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, ils
-apportaient quelquefois de véritables primeurs, ce qui leur valait les
-bonnes grâces des rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que
-ces correspondants de diverses nationalités fussent inspirés par le
-bureau de la presse.
-
-L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était du reste pas encore
-connue en Allemagne. Un opuscule anonyme publié à Hildesheim, en 1855,
-avait fait de timides révélations. C’étaient les premières. La brochure
-fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée.
-
-Le bureau de la presse rendait de tels services au gouvernement, qu’il
-l’avait divisé en deux sections: l’une, attachée au ministère de
-l’intérieur, était spécialement chargée d’agir sur l’opinion en
-Allemagne; l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères,
-s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie, en Angleterre,
-l’insertion d’articles favorables à la Prusse.
-
-Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient communiqués aux
-journaux et servis au public comme l’opinion des Français, des Italiens,
-des Anglais sur la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer
-l’annexion du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866? A force de
-l’entendre dire par les cent mille voix de la presse de l’Europe
-entière, le peuple allemand finit par croire que la Prusse seule était
-capable de présider aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule
-appartenait la suprématie politique.
-
-Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de Brunn et de
-Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel puissant auxiliaire le
-gouvernement avait trouvé dans les journaux, proposa au comte de
-Bismarck d’établir une annexe au «Bureau central des nouvelles». L’idée
-fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui mit Stieber à la tête de
-cette agence cachée.
-
-La presse européenne fut alors inondée de télégrammes, de
-correspondances, d’articles de fond, qui tendaient à représenter la
-majorité de l’Allemagne comme désireuse de s’unifier sous la dictature
-prussienne; on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires de la
-Prusse étaient inspirés par Rome et devaient être considérés comme des
-ultramontains plus ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout
-calculé de manière à faire impression sur la presse libérale en France
-et à endormir sa vigilance.
-
-Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus d’extension, que les
-fonds restés à titre d’indemnité pour le roi de Hanovre ayant été
-refusés par ce prince, qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces
-millions purent être consacrés à alimenter la fameuse «caisse des
-reptiles», et employés à acheter des journaux, à en créer d’autres, et à
-apaiser par des arguments irrésistibles les scrupules de conscience de
-certains écrivains. Stieber fut souvent chargé de ces négociations
-délicates; il eut un certain temps le maniement de la «caisse des
-reptiles».
-
-Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber prit une grande
-extension.
-
-Le secret de l’attentat de Berezowski, ce «cadavre» que le chancelier et
-le conseiller intime avaient enterré de concert, dans la promenade
-nocturne du 5 juin, semblait les avoir rapprochés d’une manière tout
-intime. Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu clandestinement
-dans le bureau de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, mais à la
-chancellerie même, dans la Wilhelm-Strasse. M. de Bismarck ne se lassait
-pas de demander à son grand policier des renseignements sur la petite
-cour du roi de Hanovre, qui résidait alors à Gmunden, dans la
-Haute-Autriche, mais qui entretenait à Paris un état-major nombreux et
-actif auquel les fonds ne manquaient pas.
-
-A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la Seine pour observer de
-près ce qui se tramait dans le petit entresol du faubourg Montmartre qui
-avait d’abord servi de bureau de rédaction au journal du roi de Hanovre:
-_la Situation_[37]. Tous les jeudis se réunissaient là les principaux
-chefs de l’émigration hanovrienne, les fidèles du vaincu de Langensalza,
-d’anciens généraux, des ministres, des courtisans du malheur qui
-continuaient à percevoir les émoluments de leur charge avec de fortes
-indemnités en sus. Là venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de
-la rédaction du _Temps_, M. Albert Beckmann, qui faisait valoir son
-origine hanovrienne pour réclamer sa part de fidélité à son roi. Autour
-d’une table chargée de _moos_ et de bocks, au milieu des nuages
-bleuâtres des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès, on
-discutait les chances d’une restauration prochaine, on composait même
-des chants et des couplets de revanche qui étaient ensuite colportés
-dans le pays.
-
- [37] Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la
- rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte
- supprimée par le gouvernement français, sous la pression de M. von
- der Goltz, ambassadeur de Prusse.
-
-Une de ces chansons commençait ainsi:
-
- _Kuckuck, Kuckuck warte,
- Bald kommt der Bonaparte
- Der wird uns wiederholen
- Was du uns hast gestohlen._
-
- Coucou, coucou attends,
- Bientôt Bonaparte viendra
- Qui nous rendra
- Ce que tu nous as volé.
-
-Le _Kuckuck_ était l’aigle prussien habitué à s’emparer du nid des
-autres.
-
-Avec quelques efforts, pas mal d’argent et quelques-uns de ses espions,
-Stieber réussit enfin à impliquer quatre ou cinq officiers et
-gentilshommes hanovriens dans un complot de haute trahison qui fut jugé
-devant la Cour de Berlin.
-
-En même temps Stieber, nouait au nom de son gouvernement, des relations
-intimes parmi cette haute bohème internationale qui, depuis l’exposition
-de 1867, semblait plus que jamais avoir jeté son dévolu sur Paris, où la
-facilité de l’accueil, le ton libre et dégagé qui régnait dans les
-salons, favorisaient tous les espionnages. Mais Stieber ne s’en tint pas
-à Paris; il raconte dans ses lettres qu’il s’assura aussi des relations
-et de très précieux auxiliaires dans les grandes villes de France,
-telles que Lyon, Bordeaux, Marseille.
-
-Les renseignements qui lui parvinrent de ces différentes sources ne
-furent pas étrangers à la promptitude de la déclaration de guerre, en
-1870.
-
-
-
-
-X
-
-La police prussienne pendant la campagne de France.--Les exploits de
-Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières.--Les aménités de la police
-de campagne.--Entrée des Allemands dans Versailles.--L’attitude du
-conseil municipal.--Comment les Allemands respectent les conventions
-signées.--Arrivée du prince Fritz et du roi Guillaume.--Une
-manifestation d’agents secrets.--Le bureau du chef de la police.--Un
-enfant espion sans le savoir.--Zerniki à la mairie.--Un vaudevilliste
-allemand à Versailles.--Entretien de M. de Bismarck avec le directeur
-de la police.--Expulsion d’O’Sullivan.--Les réquisitions
-prussiennes.--Relations difficiles entre les officiers et la police.--M.
-de Bismarck voit des assassins partout.--M. Angel de Miranda.--Les
-mésaventures d’un journaliste allemand.--L’hôtel des Réservoirs pendant
-l’occupation.--Mort tragique de Hoff.--Le restaurant des frères
-Gark.--Espions et journalistes.
-
-
-En raison des services rendus en 1866 et de la haute faveur dont il
-jouissait depuis lors, Stieber était désigné d’avance pour remplir
-pendant la campagne de 1870-1871 les mêmes fonctions que pendant la
-guerre de Bohême.
-
-Le 31 juillet, le général de Moltke et tout le personnel civil et
-militaire composant le «grand quartier général» partirent de Berlin pour
-Mayence. Stieber, à qui l’on avait adjoint trois lieutenants de police
-et un certain nombre d’agents, avait pris place dans un des
-compartiments du train royal.
-
-A peine arrivé à Mayence, première étape de la marche triomphale de
-l’invasion, le chef de la police de campagne lança ses limiers pour
-dénicher les espions français, car on les supposait nombreux dans la
-ville. Mais les généraux de Napoléon dédaignaient ces accessoires et ces
-petits moyens si utilement employés par la Prusse: dans l’entourage de
-l’empereur on était si certain d’arriver à Berlin tout d’une traite!
-Aussi les agents du conseiller intime firent-ils le plus souvent buisson
-creux, ou s’ils ramenaient des prisonniers, c’étaient des curieux
-inoffensifs, des journalistes, ou des artistes en quête de croquis,
-comme ce dessinateur bien connu d’une grande feuille illustrée, qui fut
-déclaré suspect parce qu’il portait la moustache et la barbiche taillées
-à la française, et qui dut traverser toute la ville de Mayence par une
-pluie battante entre deux soldats.
-
-Bientôt arrivèrent les nouvelles des premiers désastres de l’armée de
-Mac-Mahon. Le grand quartier général, quittant le territoire allemand,
-suivit de près les avant-gardes de l’invasion.
-
-Au moment d’entrer en France, Stieber avait reçu des instructions plus
-précises. Voici en quoi consistait son mandat:
-
-1º Veiller sur la sécurité de la personne du roi, des ministres et des
-hauts fonctionnaires. Les autorités militaires étaient tenues de prêter
-main-forte chaque fois qu’elles en seraient requises par le chef de la
-police.
-
-2º La découverte des espions au grand quartier général et dans son
-voisinage, par conséquent la surveillance rigoureuse de tous les
-étrangers. Les mesures prises par Stieber dans ce but, ainsi que pour
-assurer la sûreté du quartier général, mesures approuvées par l’autorité
-militaire, doivent être observées par toute personne faisant partie à un
-titre quelconque du grand quartier général.
-
-3º Le contrôle des lettres et des dépêches au quartier général et dans
-ses environs; pourtant le chef de la police de campagne ne pourra
-prendre connaissance des correspondances suspectes qu’autant qu’il sera
-autorisé par l’autorité militaire.
-
-4º Le contrôle minutieux de tout ce qui touche à la presse et des
-correspondances de journaux émanant du quartier général.
-
-Enfin Stieber devait:
-
-5º Prêter son concours aux autorités militaires en leur fournissant des
-renseignements sur l’armée ennemie, sur ce qui se passait dans les
-régions qu’elle occupait, et lui procurer des _personnes capables de
-fournir des informations_,--c’est-à-dire recruter les espions et acheter
-les traîtres.
-
-Pendant les premières semaines de la campagne, le rôle du chef de la
-police de l’armée se borne à faire préparer de gré ou de force des
-logements et des vivres dans les premières localités occupées à la suite
-des batailles de Wœrth et de Reichshoffen, et aussi à faire respecter
-quelque peu la discipline que certains corps de troupes non prussiennes
-semblaient assez peu disposés à observer. Dans ses _Mémoires_, qui ont
-suscité, sous ce rapport, de nombreuses réclamations et protestations,
-mais qui n’ont pas été réfutés, Stieber raconte avec une franchise qui
-l’honore les désordres et les exactions dont se sont rendus coupables, à
-Faulquemont entre autres, les contingents hessois et bavarois. Cette
-malheureuse petite ville de 3,000 âmes fut traversée par plus de 80,000
-hommes de troupes allemandes.
-
-Le comte de Bismarck et son état-major de fonctionnaires des affaires
-étrangères s’installèrent dans une petite hutte de paysans. Stieber fut
-invité à souper. Tout en préparant lui-même le café pour toute la
-société, Bismarck prononça ces paroles qui devaient se réaliser six mois
-plus tard: «C’est bien décidé, nous ne rendrons plus l’Alsace et la
-Lorraine à la France.»
-
-Après souper, Bismarck s’entretint assez longuement avec le chef de la
-police.
-
-«Nous causâmes de notre passé, dit Stieber dans une de ses lettres; je
-me montrai très franc et très ouvert, le ministre aussi. Il termina par
-ces mots: «Voyez donc tout ce que le sort peut faire d’un hobereau de
-Poméranie, à qui tout le monde en voulait!» Je dois convenir que cette
-soirée est la plus belle de ma vie. Notre entretien sera peut-être
-historique. Certes, Bismarck est le plus grand homme de l’histoire
-moderne, et je suis fier d’occuper une telle position auprès de
-lui[38].»
-
- [38] _Denkwürdigkeiten des geheimen Regierungsrathes Stieber_, Berlin,
- 1883.
-
-Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire de Faulquemont, qui
-accourut tout éploré se jeter aux pieds de Stieber, le suppliant de
-mettre un terme aux scènes d’horreur qui signalaient le passage
-incessant des régiments allemands.
-
-«Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en réquisition 50
-gendarmes, écrit Stieber à sa femme, en date du 13 août, je ne réussis
-que très superficiellement à réprimer les excès.
-
-«J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver des vivandiers
-qui pillaient et refusaient de m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent
-de ville attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains.
-Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de ses propres mains six
-Hessois, car nous tenions à sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne
-et à empêcher le pillage... Je me suis tellement fait de bile à cause de
-ce remue-ménage, que je suis parti subitement, bien que les chefs
-m’aient demandé de mettre un peu d’ordre. Mais _c’était absolument
-impossible_.»
-
-D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson attestent
-également les excès de toutes sortes des envahisseurs. A Pont-à-Mousson
-régnait la famine la plus complète; le propriétaire de la maison où
-logeait le chef de la police, un neveu du maréchal Davoust, vint prier
-Stieber de lui procurer un peu de pain pour lui et sa femme, une «dame
-d’une grande distinction», car ils n’avaient pas mangé depuis trois
-jours.
-
-«Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite ville, écrit Stieber.
-Bientôt le typhus et la fièvre d’hôpital s’y feront sentir.»
-
-«Bien que nous nous comportions très convenablement[39], dit-il dans une
-autre lettre, et que nous autres Allemands nous soyons de nature
-tellement débonnaire qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous
-saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et voitures, ainsi que
-tout le bétail; nous détruisons tous les chemins de fer, et depuis trois
-semaines on n’a pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau
-français. Nous gardons pour nous tous les vivres, des quantités énormes
-de bière et de vin sont perdues, les arbres de toutes les avenues et
-promenades sont abattus, tout le bois transportable sert à allumer les
-feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires suspendues, les
-fabriques complètement arrêtées...»
-
- [39] Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles, il
- n’aurait certes pas vanté la «nature débonnaire du caractère
- allemand». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux
- mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il
- suffira de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont
- «l’Allemand débonnaire» fait la guerre:
-
- «_Rémy_ père,--c’est l’un des noms qui figurent sur le monument
- commémoratif--:
-
- «Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait à
- garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart,
- fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé, le
- premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le
- lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les
- flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta
- sur le seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing
- et le revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni
- les prières de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au
- pied du lit, avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux
- fois, à bout portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant
- pour mort mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses
- deux blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite.
-
- «Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu
- d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte
- absence que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais
- pour sauver son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais
- au château de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de
- Noël et d’Eugène Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que
- mes compagnons. Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé
- pour ma part, bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus
- finalement condamné à être passé par les armes. Les soldats
- m’avaient déjà dépouillé du peu que j’avais sur moi, quand apparut
- un chef qui leur intima l’ordre de me laisser libre. Bref, je
- m’alitai, après être parvenu à retrouver ma pauvre femme, qui, elle,
- avait été arrêtée, conduite par une troupe barbare, traitée de la
- façon la plus ignoble, et sur le point de subir les derniers
- outrages.»
-
-Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la campagne de 1866,
-sur les rapports de la police avec l’armée:
-
-«Les fonctionnaires de la police de campagne ne sont pas sur un lit de
-roses et nous nous faisons beaucoup de mauvais sang. Il est toujours
-très difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, toutes
-les passions sont surexcitées ici au dernier degré, chacun est ombrageux
-et l’on se défie de chaque mot. On ne saurait se montrer assez
-circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent, mais d’un
-autre côté il faut agir résolument et avec énergie lorsqu’on se trouve
-en présence de gens grossiers et arrogants. Je représente dans notre
-département l’élément énergique et grossier. M. de Zerniki, mon aide de
-camp, lui, représente la _politesse et l’amabilité_[40]».
-
- [40] Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la
- politesse et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki.
-
-Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le chef de la police se
-déclarait lui-même impuissant à réprimer, si quelque malheureux, volé,
-pillé, ruiné, dont la femme ou la fille avait été outragée sous ses
-yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment il était
-traité.
-
-C’est encore Stieber qui raconte:
-
-«J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et sans les moindres
-égards. Hier, dans un village appelé Gorce, un paysan français a tiré
-sur une voiture remplie de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui
-parler; deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes, ils se
-sont précipités dans la maison et ont appréhendé l’homme; _on l’a pendu
-sous les aisselles devant sa propre maison, puis on l’a tué lentement
-avec trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre._ Pour
-servir d’exemple, le corps est resté pendu deux jours sous la garde de
-deux sentinelles.»
-
-A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des populations qu’ils
-rançonnaient ou pillaient, les Prussiens avaient coutume de répondre en
-rééditant le fameux mot de Napoléon Ier: «C’est la guerre!» Mais ce
-pauvre paysan tué «lentement», recevant trente balles l’une après
-l’autre, et exposé pendant quarante-huit heures avec ses chairs
-saignantes et déchirées, cela ne s’appelle plus «la guerre», cela ne
-s’appelle d’aucun nom, même dans le langage des peuplades les plus
-sauvages; les cannibales eux-mêmes égorgent d’un seul coup l’ennemi
-vaincu qu’ils vont manger.
-
-Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences posthumes de ce
-policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient d’arriver l’empereur, M. de
-Bismarck et M. de Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec
-une dame qui voulait absolument voir «le comte de Bismarck». En échange,
-il se fit donner par elle un repas composé de pain, de beurre, de
-fromage et de vin. «Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef
-de la police, au lieu de pain et de fromage, _j’aurais exigé une autre
-marchandise_.» Et c’est à «sa chère bonne femme» que Stieber fait ces
-révélations violentes!
-
-Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière, Stieber rapporte que ses
-joyeux agents lui proposèrent «d’allumer une maison».
-
-L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major, arrivèrent le 5
-septembre à Reims, où, comme nous l’avons déjà dit, le chef de la police
-de campagne reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la maison
-de la veuve Pomery: «Nous avons, écrit Stieber à sa femme, un salon
-spécial pour déguster chaque cru: un pour le vin de Champagne, un pour
-le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin.»
-
-Au moment où l’état-major prussien était entré en ville, tous les
-magasins s’étaient fermés; mais sur un ordre menaçant de Stieber, on
-avait dû les rouvrir immédiatement.
-
-Les rapports du chef de la police prussienne avec la municipalité ne
-furent pas toujours faciles.
-
-En apprenant la proclamation de la République, une commission municipale
-démocratique tenta de remplacer l’ancien conseil impérial. Stieber en
-prononça la dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme, il
-écrit: «Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait pendre les dix
-membres de la Commission sur la place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai
-que je m’appelle Stieber.»
-
-Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis que les rues
-fourmillaient de soldats prussiens, des bourgeois placides échelonnés le
-long de la Vesle pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques
-étaient fermées, la misère était grande, les enfants couraient après les
-soldats, mendiant du pain. Des chanteurs ambulants braillaient devant
-les cafés. Et le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant,
-le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar, le grand-duc héritier
-de Mecklembourg, Bismarck, de Roon, assistaient au service avec
-accompagnement de la musique militaire, la cathédrale était pleine de
-femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers et de fantassins
-polonais et silésiens qui priaient, à genoux, la tête inclinée sur la
-poitrine.
-
-Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant des litres et des
-bouteilles de vin. Dans les restaurants et les cafés, les officiers
-sablaient le champagne avec de bruyants éclats de joie. A la porte des
-maisons à grands numéros, on se battait pour entrer.
-
-De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique château de M.
-le baron de Rothschild, à Ferrières. L’émerveillement de Stieber ne
-connut cette fois plus de bornes; les salons dorés, les peintures
-«classiques», les beaux marbres, tous les trésors d’art qu’il avait
-admirés chez la veuve Pomery, étaient dépassés! «L’homme le plus riche
-du monde, écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de Paris, et
-le pays le plus beau de la terre, c’est la France.»
-
-A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé la succulente table
-de Mme Pomery, ni ce «lit de soie» de la «veuve au champagne», qu’il
-aurait tant voulu emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée du
-château étant interdite, sa chambre était le rendez-vous de tout le
-monde; on y couchait en commun, sur le plancher; on y faisait du thé, du
-café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était un
-va-et-vient de gens envoyés aux «renseignements», de marchands épiciers,
-d’agents confidentiels de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes
-sortes, de courriers, une procession de comtes et de princes en quête de
-places de préfets dans les départements occupés, de paysans et de
-paysannes venant se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir
-sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de vive force.
-
-«Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction secrète chasse l’autre,
-et que je suis la moitié de la nuit chez Bismarck ou chez d’autres
-conseillers. Nous n’avons du reste pas le temps de flâner; il faut que
-nous fassions bonne garde: nous sommes ici au milieu d’une population
-des plus dangereuses, et devant Paris.»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes étaient installées dans
-ce Versailles majestueusement silencieux, dont le vieux poète Deschamps
-a dit avec justesse:
-
- Tout près du mouvement, calme et libre séjour.
-
-Le jour même où le combat de Châtillon assurait l’investissement de
-Paris, en rejetant les régiments de la défense nationale sous le feu des
-forts, un parti de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été
-annoncée la veille par un sous-officier de hussards noirs (hussards de
-la Mort) envoyé en parlementaire, se présentait à la porte des
-«Chantiers», qui donne accès sur la grande route de Sceaux et de Choisy,
-où sévissait dans son plein, à quelques kilomètres seulement, la lutte
-engagée depuis le matin entre le général Vinoy et le prince royal. Il y
-avait trois jours que toutes les troupes françaises avaient évacué
-Versailles pour se replier sur Paris; l’unique force militaire présente
-dans la ville était la garde nationale, dont une partie était équipée et
-armée de fusils à piston ou même à pierre, absolument incapables de
-résister aux armes de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible.
-La résistance n’eût produit d’autre résultat que de faire incendier les
-propriétés des particuliers et massacrer une population paisible.
-
-Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population avait eu des
-résultats stratégiques même momentanés! Mais sous ce rapport aussi il
-n’y avait rien à espérer. Avec les masses énormes dont disposait
-l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de vive force de
-Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure l’investissement de Paris.
-Le conseil municipal de la ville se rendit compte de cette situation; il
-vit bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi lorsqu’il se
-présenterait; mais, ne pouvant opposer de résistance militaire et armée,
-la municipalité de Versailles résolut de montrer par la dignité et la
-fermeté de son attitude, que moralement et civiquement elle était
-décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs et à ne céder
-qu’au dernier moment, lorsqu’elle se trouverait impuissante en face de
-la force brutale et de la supériorité numérique.
-
-Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles ne se départit point
-de cette attitude. Seuls dans une ville que remplissait l’armée ennemie,
-placés sous la menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent
-aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent de se heurter à
-quelque chef violent, capable de faire passer par les armes, dans un
-moment de mauvaise humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de cette
-raison du plus fort qui est la base du droit des vainqueurs vis-à-vis
-des vaincus, M. Rameau et ses collaborateurs combattirent les exigences
-de l’ennemi avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent traité
-de puissance à puissance. Ils luttèrent contre l’arbitraire du préfet
-prussien avec plus d’indépendance assurément que bien des municipalités
-n’en avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets de l’empire.
-
-Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle aboutit; en tout
-cas elle étonna les Allemands, car elle contrastait fort avec la
-platitude, pendant la campagne de 1866, des municipalités autrichiennes,
-de ces maires allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de
-ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant des décorations
-prussiennes. Cette fière conduite des autorités de Versailles, qui ne
-rappelait en rien non plus l’humilité timide et résignée que l’on avait
-rencontrée dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des
-sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau, Scherer, Bersot et
-leurs collègues, mais aussi pour la population qu’ils représentaient. On
-était loin des mépris malheureusement justifiés de Blücher, qui, en
-1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne acclamer les
-soldats alliés et les femmes se pendre au bras des Cosaques, s’écria,
-écœuré: «Vous êtes tous des misérables!» (_Miserabel seid ihr alle!_)
-
-En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire de Versailles. M.
-Rameau hésitait à la prendre: «Ce n’est pas comme chancelier, insista
-l’homme d’État, c’est personnellement que je vous prie de me donner la
-main.» Et quelques semaines plus tard, le maire ayant dû revenir dans la
-villa de Mme Jessé, habitée par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait
-encore la main: «Toujours personnellement,» répéta-t-il en souriant.
-
-Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire de Versailles avait
-fait fermer les grilles, et lorsque les cavaliers allemands se
-présentèrent, M. Rameau et ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent
-à la porte des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant le
-détachement les conditions d’une capitulation formelle, devant garantir
-les habitants de Versailles de toute exaction et conserver à la garde
-urbaine ses armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans la
-cité.
-
-Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait avec le chef du
-détachement allemand, on entendait la canonnade et le crépitement de la
-mousqueterie dans la direction de Sceaux. L’officier demanda que des
-vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa énergiquement.
-«Des Français, monsieur, fit-il, ne peuvent vous nourrir pendant que
-vous vous battez contre nos compatriotes.»
-
-A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau pour la ville de
-Versailles, et par M. Pinscher, commandant du génie du 5e corps, pour
-l’armée prussienne, «sauf ratification du général commandant.» Cette
-réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes furent-elles
-répandues dans la ville, que le général Kirschbach, le commandant du
-corps d’armée, se présenta à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil
-municipal assemblé que le commandant Pinscher était désavoué et que la
-capitulation était annulée. Le général ajouta fort courtoisement
-d’ailleurs que Versailles étant une ville ouverte, sans remparts ni
-fortifications, ne pouvait conclure de capitulation. Elle devait se
-soumettre à subir l’occupation avec tous les accessoires que le bon
-plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger.
-
-Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants de Versailles
-résistaient aux ordres des autorités prussiennes et notamment s’ils ne
-livraient pas leurs armes et leurs munitions, ils y seraient contraints
-par la _force_, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante que faisait
-trembler l’émotion patriotique: «Vous avez prononcé le mot, général,
-s’écria-t-il, c’est par la _force_ que vous êtes ici, et si cela avait
-dépendu de nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous
-reçois, et je tiens à vous le dire hautement.»
-
-Bientôt on fit voir aux habitants de Versailles qu’en effet la
-capitulation signée par un officier de l’armée allemande n’était qu’un
-lambeau de papier, bon à jeter au panier. Le traité promettait dans son
-article 1er «le respect des personnes, des propriétés, des monuments
-publics et objets d’art».
-
-Que faisaient les soldats?
-
-Ils enfonçaient les portes des maisons non habitées pour les piller et
-s’installer en maîtres dans les appartements qui leur convenaient le
-mieux; les blessés venant du champ de bataille de Châtillon étaient
-directement dirigés sur le Château, dont les plus belles salles furent
-transformées en ambulances.
-
-La capitulation disait en outre que la garde nationale conserverait ses
-armes et serait chargée de la police intérieure de la ville.
-
-Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous les postes, et les
-gardes nationaux ainsi que les autres habitants furent sommés d’avoir à
-livrer leurs armes sous peine de mort.
-
-La capitulation disait aussi que les troupes seraient logées dans les
-casernes et les établissements publics.
-
-A peine arrivés à Versailles, les détachements allemands furent
-installés chez les habitants.
-
-Enfin la capitulation portait expressément que Versailles ne payerait
-aucune contribution de guerre.
-
-Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise était mise
-en demeure de verser une contribution de guerre de «400,000 francs»,
-représentant sa quote-part pour les indemnités payées aux Allemands
-expulsés de France et aux armateurs dont les navires avaient été
-capturés[41].
-
- [41] Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville
- de Versailles, après l’arrivée du roi.
-
-Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre 1870, plus de
-soixante mille Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois traversèrent la
-ville du grand roi; la moitié y passa la nuit, soit dans les logements
-particuliers, soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne trouvèrent
-pas de toit pour s’abriter campèrent autour des feux de bivouacs allumés
-dans les avenues.
-
-Le soir, une heure environ avant le coucher du soleil, plusieurs
-régiments bavarois, encore tout noirs de poudre et surexcités par le
-combat, revinrent du champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé
-au milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, sans
-doute des soldats de cette arme, recrutés à la hâte, et qui n’avaient
-que le nom et l’uniforme de ce corps si célèbre; jeunes conscrits qui
-avaient lâché pied aux premières volées de mitraille répandant la
-terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.
-
-La population de Versailles, qui contemplait avec un silence stoïque et
-presque dédaigneux l’installation des vainqueurs, ne put se défendre
-d’un sentiment de profonde émotion à la vue de ces compatriotes
-défilant, honteux et abattus, entre leurs gardiens.
-
---Pauvres amis! fit un vieillard à demi voix.
-
-Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé par le soleil du
-Sahara, la longue barbe fauve s’étalant sur sa poitrine ornée des
-médailles de Crimée et d’Italie, le visage couturé de balafres et de
-cicatrices, entendit cette exclamation. Il se retourna et envoya à celui
-qui la lui avait adressée, un long regard de reconnaissance.
-
-Bientôt après le «Kronprinz», appelé par les siens «notre Fritz», depuis
-une dépêche célèbre annonçant ses prouesses à la bataille de Wœrth,
-arriva au petit trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. C’est
-lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, dont le quartier
-général allait s’installer dans cette préfecture de l’avenue de Paris,
-magnifique et vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement de
-l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six mois seulement par le préfet
-impérial, M. Corruau, à qui avait succédé pendant quelques jours
-seulement M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du 4 septembre
-d’administrer le département de Seine-et-Oise. Autrefois, la préfecture
-se trouvait dans un vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à
-l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur l’avenue de Paris,
-meublé avec un luxe extraordinaire, avait été construit comme exprès
-pour servir de résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et
-enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon; tandis que
-l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire de l’hôtel, devenait
-une annexe tout à fait propre à recevoir les hôtes nombreux que les
-événements allaient attirer à Versailles.
-
-L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans cette ville voisine de la
-grande capitale. Paris n’ayant pas succombé sous le coup de la première
-attaque, et la population, loin d’être abattue, réclamant la «guerre à
-outrance», l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait prendre ses
-quartiers d’hiver en France. Versailles devint donc peu à peu une grande
-ville de garnison prussienne; les régiments s’y installèrent tout comme
-à Potsdam et à Spandau. Dès les premiers jours d’octobre, ce fut le
-centre de la direction générale de toutes les armées allemandes et le
-siège de la politique prussienne, qui, grâce au prestige des grandes
-victoires et à l’attitude passive des puissances, devait de là rayonner
-sur toute l’Europe.
-
-Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, M. de
-Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au titre de conseiller d’État et
-du papier à en-tête de son prédécesseur français, se présenta dans la
-grande galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux
-s’étaient réunis extraordinairement. Dans un discours soigneusement
-étudié,--car le nouveau préfet tenait à montrer qu’il était versé dans
-la langue française[42], il s’efforçait de rassurer les conseillers,
-leur promettant la sauvegarde de leurs personnes et le respect de leurs
-délibérations; puis il les invita à se rendre, avec des sauf-conduits
-qu’il leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, afin
-d’aller chercher des vivres qui pourraient bien manquer dans Versailles,
-de l’argent, et,--ajoutait-il,--des renseignements. Cette invitation
-cauteleuse à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par un silence
-glacial, mais dans le «speech» du nouveau préfet, une phrase surtout
-avait frappé les conseillers; M. de Brauchitsch annonçait pour le
-lendemain 5 octobre l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.
-
- [42] M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage
- correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient
- l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il
- pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui
- voulût bien remplir les fonctions de secrétaire-_rebouteur_ et
- revoir ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il
- ne connaissait personne disposé à accepter ce poste:--«Eh bien, fit
- M. de Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un
- Suisse.»--M. Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas
- davantage de Suisse que de Français.
-
-Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement inaccoutumé régnait dans
-les larges et belles avenues qui rayonnent vers le château. Les soldats
-de la garnison en grande tenue, casque en tête, soigneusement astiqués,
-les mains gantées, se promenaient gravement par groupes; les officiers
-aux moustaches affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil,
-faisaient sonner leurs sabres; toutes les maisons où se trouvaient soit
-une des grandes administrations de l’armée, soit un chef quelconque,
-étaient pavoisées. Les habitants de Versailles qui étaient sortis de
-chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi d’automne, se
-demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. On allait
-instinctivement aux renseignements à la mairie, où la municipalité avait
-l’habitude d’annoncer par des affiches manuscrites les événements
-accomplis ou en préparation.
-
-La population apprit qu’à quatre-vingts années de distance, Versailles
-allait redevenir une résidence royale. La nouvelle se répandit
-rapidement dans toutes les rues; bientôt chacun fut sur pied pour
-satisfaire une curiosité compréhensible sinon digne de louanges.
-Seulement, les promeneurs s’aperçurent que parmi eux surgissaient à
-chaque instant des figures inconnues, des gens qui avaient l’air très
-empruntés dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car presque tous ces
-hommes, «qui n’étaient pas d’ici», portaient le costume des ouvriers ou
-des gens du peuple.
-
-A trois heures, des détachements bavarois et prussiens se dirigèrent,
-musique en tête, vers la porte des Chantiers et formèrent la haie
-jusqu’à la grille de la préfecture.
-
-A quatre heures précises, des tourbillons de poussière annoncèrent
-l’apparition du cortège. Un peloton de uhlans, la lance en arrêt,
-précédait une file interminable de voitures, dont les premières étaient
-d’élégants et confortables landaus, tandis que le reste offrait les
-spécimens les plus variés de tous les véhicules que la réquisition avait
-pu découvrir chez les paysans de Seine-et-Oise.
-
-Dans la première de ces voitures se trouvait le roi Guillaume, ayant à
-ses côtés son fils et en face de lui le chancelier. Le roi de Prusse,
-âgé alors de soixante-treize ans, se tenait droit et raide comme un
-sous-officier; sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie
-et de rudesse: c’était en tout cas une figure caractéristique avec son
-encadrement de favoris blancs comme la neige.
-
-M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses portraits
-d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni toute la barbe. Une épaisse
-moustache cachait sa lèvre supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules
-carrées, son buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur
-extraordinaire.
-
-Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue de mauvaise
-humeur.
-
-Le _Kronprinz_ ou prince royal, grand, élancé, avec ses cheveux blonds
-et sa barbe de fleuve, tenait assez bien le milieu entre la physionomie
-souriante du monarque et l’air rogue du ministre.
-
-Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, rasé de près comme un
-prêtre, le général de Roon, ministre de la guerre, et toute une kyrielle
-d’altesses royales et sérénissimes, avec leurs aides de camp et leurs
-courtisans.
-
-Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture que son fils
-lui avait cédé. Le prince Fritz avait jeté son dévolu sur une jolie et
-gracieuse habitation appelée «Les Ombrages». C’était, comme la villa
-choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame qui avait abandonné
-sa maison aux hasards de l’occupation pour se réfugier en Provence.
-
-La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut pas toujours seul.
-Peut-être n’insisterions-nous point sur ces rumeurs,--qui après tout
-peuvent n’avoir été que de simples cancans,--si la rareté de semblables
-aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état hypothétique.
-La galanterie avec ses joyeuses équipées, affirmant l’étroite et
-classique alliance de Mars et de Vénus, ne tient que très peu de pages
-dans l’histoire du séjour à Versailles de l’état-major allemand. On
-chercherait vainement--sauf les visites diurnes et nocturnes aux maisons
-omnibus de la «Petite-Place»,--ces hors-d’œuvre qui donnent leur saveur
-aux histoires des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux
-expéditions des armées de la République et de Napoléon, qui
-s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout dans la chaste
-et pudique Allemagne, à mélanger, selon l’expression usitée alors, leurs
-lauriers d’un brin de myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte
-encolure, musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, buvaient
-comme des chantres, emmagasinant des forces à plein gosier, se
-conduisaient comme des petits saints. Il est vrai que ce qui restait de
-femmes dans la ville occupée avait le cœur trop français pour répondre
-aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes attribuées au prince
-impérial d’Allemagne firent donc quelque bruit, surtout parmi ces héros
-qui semblaient être à l’engrais et dont l’excès de continence avait
-quelque chose d’étonnant.
-
-Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, quelques
-hourras partirent, non pas des rangs des soldats, mais du milieu de la
-foule. Ces cris étaient rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître
-qu’ils étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange allure
-qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. Un négociant de
-Versailles se trouvant côte à côte avec un de ces drôles, au moment où
-il venait d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque de
-patriotisme:
-
---N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met la France à feu et à
-sang?
-
---Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller municipal qui se
-trouvait là, vous ne voyez donc pas que ces gens-là sont des agents de
-la police prussienne!
-
-L’observation du conseiller municipal était juste. Du château de
-Ferrières où il venait de passer quelques semaines avec le quartier
-général, buvant le champagne de «l’Oncle d’or[43]» et tirant les faisans
-en dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns de ses
-estafiers chargés de se mêler à la population de Versailles, de
-l’espionner et de faire croire au roi, à son arrivée, que parmi les
-habitants de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français qui
-l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie qui les délivrerait de
-la République.
-
- [43] Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.
-
-Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui avait poussé le
-hourra s’était éloigné d’un pas rapide. Si quelque curieux se fût avisé
-de le suivre, il l’aurait vu entrer dans une des plus belles maisons du
-boulevard du Roi, au nº 3, où il ne tarda pas à être rejoint par
-d’autres individus habillés à peu près de la même façon.
-
-C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller intime
-Stieber, avait rapidement organisé son administration. L’habitation
-avait été abandonnée par ses locataires; une vieille servante alsacienne
-était le seul être vivant resté au logis dont l’ameublement cossu, les
-tableaux et les tentures disaient la bonne situation de ceux qui
-l’habitaient.
-
-Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la police, les chambres
-d’attente destinées aux agents et aux espions qui venaient au rapport,
-et le cabinet où Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le
-premier avait été réservé pour le logement du chef, tandis que son
-lieutenant Zerniki et un commissaire de police badois nommé Kaltenbach
-occupaient les chambres du second étage. Les mansardes étaient peuplées
-d’agents, un poste de gendarmes avait été établi dans un pavillon situé
-dans le jardin.
-
-Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute l’occupation une
-ruche bourdonnante, toujours en travail. Il y régnait une activité
-fébrile, un va-et-vient continuel, un mouvement prodigieux. Fortement
-discuté d’abord par les généraux et les chefs de corps, Stieber avait
-fini par s’imposer à tous ces militaires pleins de dédain pour un
-policier de basse extraction. La protection immédiate du roi et l’amitié
-de M. de Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les attaques
-et les insultes. Avec cet aplomb que donne l’exercice d’une certaine
-puissance, Stieber avait peu à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était
-plus le personnage ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se rendre tout
-petit, comme pour se faire pardonner la place qu’il tenait et se
-rattrapant en brutalités sur les pauvres diables qui n’en pouvaient
-mais. Maintenant, il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une
-allure de bourru bienfaisant, un «bon garçonisme» familier et débraillé,
-entremêlé d’éclats de colère, d’accès de violence, qui passaient comme
-des ouragans. C’était à la fois un capitaine Fracasse et un Roger
-Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé mouchard. Il enlevait la
-besogne lestement et en assaisonnant chaque ordre, chaque mesure
-arbitraire, d’un _bon_ mot, qui la plupart du temps était bien mauvais,
-mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.
-
-Pour donner une idée de la besogne du chef de la haute police
-prussienne, pénétrons, quelques jours après l’installation des Allemands
-à Versailles, dans l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où
-Stieber a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses audiences.
-
-Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de la police de campagne
-est déjà serré, sanglé et boutonné dans son uniforme de drap bleu sombre
-avec de larges galons au collet et aux manches. Trois décorations
-s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement galonné est posé sur un
-guéridon surchargé d’une foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de
-reconnaître plusieurs journaux de Paris: le _Figaro_, le _Siècle_ et le
-_Monde illustré_.
-
-Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le commissaire Kaltenbach
-et le lieutenant de police Zerniki, sont assis autour d’une grande
-table, qui tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout à
-fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient les camps au moyen
-âge et dont la vie d’aventures et de rapines finissait le plus souvent
-par une vilaine grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de
-couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu et très
-proéminent en raison de la maigreur de la figure, des yeux énormes, qui
-semblaient toujours prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux
-très drus, des mains de paysan et des pieds d’un calibre invraisemblable
-au bout de jambes sans fin, tel était l’escogriffe qui, selon une lettre
-de Stieber, représentait «la politesse et l’amabilité».
-
-Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant de police Zerniki.
-Il avait une bonne figure réjouie avec un soupçon de double menton, un
-ventre rondelet de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise,
-une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier ne saurait la
-payer assez cher. Son air inoffensif inspirait à première vue la
-confiance. Kaltenbach portait une large redingote d’Elbeuf d’une coupe
-commode mais surannée. On l’eût pris pour un petit rentier.
-
-Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme assez semblable à celui
-de l’infanterie prussienne, et de plus, il avait sanglé autour de sa
-taille un énorme sabre de cavalerie.
-
---Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce n’est pas une petite
-tâche que la nôtre. En dehors de la police courante, c’est-à-dire en
-dehors de ce que nous avons fait quotidiennement depuis le début de la
-campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les jours au roi et à M.
-de Bismarck des nouvelles authentiques et sûres de Paris, et autant de
-journaux que nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles qui
-paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la presse, il doit
-se passer bien peu de choses dans la grande Babylone sans que les
-gazettes le racontent avec force détails. Donc il nous faut des journaux
-à tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.
-
-Après une pause, M. Stieber reprend:
-
---Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui semblent à tort ou à
-raison suspects à notre illustre chancelier et dont il m’a remis la
-liste. Il paraît que dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la
-politique qui ne va pas à notre grand homme d’État. Ayons l’œil ouvert
-sur le _Casino_ de l’hôtel des Réservoirs.
-
-«On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de toute nationalité,
-anglais, autrichiens, russes, espagnols et même nègres. Les uns viennent
-pour proposer la paix, les autres pour entretenir le chancelier de leurs
-petites affaires particulières. Le chef m’a dit: «Il se peut que parmi
-ces Excellences ou Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse
-des espions qui, munis de passeports diplomatiques, s’en vont à Paris ou
-à Tours raconter ce qu’ils ont vu et entendu. Il faut donc observer ce
-monde de très près; dès que vous aurez découvert un symptôme suspect,
-prévenez-moi: que l’individu soit prince ou altesse, dans les
-vingt-quatre heures, on le fera reconduire par la gendarmerie.»
-
-«Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à tout prix que nous
-nous assurions des intelligences parmi la population de Versailles. La
-municipalité continue à donner de la tablature au préfet, M. de
-Brauchitsch; le maire répond par des notes insolentes aux réquisitions
-du commandant de place. «Le chef» s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit:
-«Mais, Excellence, ce serait si simple de faire pendre le maire entre
-ses deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une
-forteresse!» Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi tient
-essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, les choses se
-passent régulièrement et que l’on évite autant que possible toute
-brutalité... Pourtant quand on songe que ce M. Rameau, un petit
-bourgeois, un simple avocat, a eu le front de refuser une invitation à
-dîner chez Sa Majesté[44]! C’est incroyable, ma parole d’honneur!
-Ensuite, il y a dans la ville un M. Franchet d’Esperey, dont le père a
-été professeur du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et ce
-Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les jardins de Sans-Souci.
-Vite les aimables Versaillais ont imaginé de nommer ce Monsieur Franchet
-commandant de place, et notre Kronprinz, qui est très sentimental comme
-vous le savez, a toute la journée «sur le dos» son ex-compagnon, qui
-invoque les parties de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en
-faveur de ses compatriotes. Ah! si nous pouvions le prendre en défaut,
-celui-là, de façon à le faire expédier à Minden ou à Kœnigsberg, on nous
-tirerait une fameuse épine du pied...»
-
- [44] Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à
- la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de
- guerre de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture
- pour exprimer à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au
- moment où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de
- courtoisie, le roi était absent. Le maire laissa sa carte en
- annonçant qu’il reviendrait le lendemain. La seconde fois, il trouva
- un aide de camp qui l’invita de la part du roi au dîner du
- soir.--«Permettez-moi, Monsieur, répondit M. Rameau, de considérer
- cette invitation comme ne m’ayant pas été adressée. Il est loin de
- mon intention de répondre par un refus blessant à la marque de
- bienveillance de Sa Majesté, mais il me serait absolument impossible
- de m’asseoir à la table de l’ennemi de mon pays.» Les choses en
- restèrent là.
-
-Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à ses collaborateurs
-tout ce que l’on attendait d’eux. Il y avait à surveiller les marchés et
-les approvisionnements, les «maisons» de la Petite-Place, sans compter
-les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens et américains
-qui séjournaient dans la ville. Après cet exposé, le chef de la police
-conclut ainsi:
-
---Moi, je me charge des diplomates et des journalistes; vous, Zerniki,
-chargez-vous du conseil municipal, et vous, mon bon Kaltenbach, qui
-parlez français comme un welche authentique, c’est sur vous que je
-compte pour nous procurer les journaux et les renseignements de Paris.
-
---Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le gros homme, vous
-voyez que j’ai déjà commencé; et il montra un paquet de journaux jetés
-sur la table.
-
-Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.
-
---Parfait, parfait, je les porterai au «chef». Comment diable avez-vous
-pu les avoir? L’investissement est complet et rigoureux.
-
---Voici l’aventure, fit le gros policier:
-
-«Nous nous promenions avec quelques officiers du côté de Meudon, les
-forts se taisaient, nous regardions avec des longues-vues la grande
-ville que l’on découvre tout entière du haut du plateau. A ce moment,
-deux soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. Ces petits
-Parisiens, ils sont malins comme des singes!
-
-«Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans les vignes, et,
-comme il ne comprenait pas plus l’allemand que nos Poméraniens
-n’entendaient le français, ils le conduisaient au premier poste. Un des
-officiers me pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait
-Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, près Versailles,
-qu’il était en apprentissage chez un tailleur de Paris qui avait été
-forcé de fermer boutique. Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant
-beaucoup, l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. Il
-avait réussi à se glisser entre deux postes hors de la ligne d’enceinte.
-C’était la nuit. Ne reconnaissant plus son chemin, il était resté dans
-une cabane au milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi
-trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.
-
-«Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, tu vois que je suis
-Français comme toi et, de plus, de Versailles; je vais prier ces
-Messieurs, et je désignai les officiers, de te laisser aller demain au
-Chesnaye, mais à une condition: tu vas rentrer à Paris par le même
-chemin que tu as pris, tu achèteras tous les journaux que tu trouveras,
-tu les cacheras bien, et demain matin, à la première heure, trouve-toi
-dans la cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous irons ensemble
-au Chesnaye chez tes parents.»--En même temps, je fis briller une pièce
-d’or: «Voici pour les journaux, et le reste sera pour toi.» Le petit
-hésitait...--«C’est bien sûr au moins que vous êtes Français?
-demanda-t-il.--Voyons, tu en doutes, regarde donc, est-ce que je
-ressemble à ces têtes carrées? Tu comprends que nous sommes sans
-nouvelles de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux.»
-
-«Le gamin parut réfléchir; enfin il prit la pièce d’or.--«Si tu
-rapportes des journaux, demain tu en auras une autre.»--Je fis un signe
-d’intelligence aux officiers, dont l’un donna l’ordre d’accompagner le
-petit jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on ne
-l’empêchât pas de franchir les lignes.
-
-«Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, il m’apportait
-un premier paquet de journaux. Je pris un air contristé. «Mon pauvre
-petit ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir? Tes parents
-sont partis, leur maison a été brûlée, il n’en reste plus rien. J’ai été
-au Chesnaye hier, j’ai interrogé les voisins, ils ne savent pas où les
-tiens sont allés.» Le petit se mit à pleurer. «Écoute, lui dis-je,
-veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq francs et manger
-autant que tu voudras?--Oh oui! oh oui!--Eh bien! continue à aller tous
-les jours à Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras crier
-dans les rues.»
-
-«Cette fois, le petit n’hésita plus; et, depuis trois jours, je vais
-chercher dans la cabane, à l’heure convenue, le paquet de journaux, et
-je lui donne sa pièce de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas,
-et je suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle aperçu
-et aura-t-il été tué.
-
---Ce serait dommage... pauvre petit! fit Stieber d’un ton presque
-larmoyant. Ce haut policier avait une famille de quinze à vingt enfants,
-et il aimait à se donner l’air d’un bon papa.
-
---Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose? continua Stieber.
-
---Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne couple qui nous
-tient au courant de tout ce qui se passe à la mairie. Ce n’est pas la
-fleur des honnêtes gens, mais faute de mieux... L’homme est balayeur, et
-la femme a installé, avec notre permission, un débit de _schnaps_ en
-plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.
-
-«Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents judiciaires
-dans son passé: détournement de mineures et quelques autres peccadilles
-du même genre. L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais on
-l’a relâché faute de preuves.
-
---Ah!... et ces braves gens vous fournissent de bonnes indications?
-
---Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un feuillet d’un assez
-volumineux dossier. Puis il se mit à lire: «M. Rameau est arrivé à son
-bureau à neuf heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon son
-habitude, pour dépouiller le courrier. A onze heures, il a reçu
-la visite de plusieurs habitants de la ville: bouchers,
-épiciers, charcutiers, qui venaient l’entretenir sans doute de
-l’approvisionnement. A midi, il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade
-et d’un morceau de fromage de brie...»
-
---Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons jamais des
-secrets d’État par l’entremise de votre agent.
-
---Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la mairie et qui en sort,
-reprit Zerniki.
-
-«Voici ce que rapporte la femme: «On s’entretenait surtout parmi les
-gens qui venaient aux nouvelles dans la cour de la mairie, d’une grande
-victoire remportée par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles avait
-été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers. Un magistrat de
-Versailles, M. Harel, assurait que, selon toute apparence, le roi aurait
-quitté la ville avant huit jours.»
-
---Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas le perdre de vue.
-
---Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture du rapport:
-
-«La séance du conseil municipal a duré très longtemps; en sortant, les
-conseillers s’entretenaient avec vivacité; il a semblé qu’ils avaient
-discuté une adresse de dévouement et de félicitations à la délégation de
-Tours.»
-
---Oh! oh! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce qu’il en est.
-Zerniki, en allant à la mairie pour cette réquisition de bougies, tâchez
-donc de jeter un coup d’œil sur le procès-verbal.
-
-A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage d’une quarantaine
-d’années, vêtu d’un pantalon à pied, chaussé de pantoufles, le torse
-emprisonné dans un veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de
-foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou, entra en
-fredonnant. Il tenait d’une main un crayon, et de l’autre un calepin
-d’assez grande dimension.
-
---Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse vous inspire-t-elle
-ce matin?
-
---Jugez-en vous-même, «patron», fit le nouvel arrivant, un des auteurs
-comiques alors les plus en vogue et qui, pour faire en amateur la
-campagne de France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité de
-secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait nullement de
-nouer des intrigues de vaudeville. Pour l’instant, M. Salingré était
-occupé à confectionner une pièce de circonstance qu’il voulait faire
-jouer sur le théâtre de Versailles par des officiers.
-
---Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste, et il se mit à
-fredonner un couplet à peu près ainsi conçu:
-
- Maintenant, messieurs, pardonnez
- Si le rideau tombe; mais nous sommes frères.
- Ici, selon les règles du théâtre,
- On joue la grande pièce après la petite.
- Notre rôle pour rire est terminé,
- Et, après les déguisements comiques
- Sous lesquels nous avons voulu vous distraire,
- Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire.
-
---Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers.
-
---Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure composition?
-demanda Stieber.
-
---Ne m’en parlez pas! un véritable mulet pour l’obstination, fit
-Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter avec lui. A toutes mes
-observations, il répond toujours la même chose: «La France est en deuil,
-l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de jouer la
-comédie.» Et d’autres sornettes semblables. Je crois qu’il faudra une
-réquisition en règle pour décider cet impresario têtu à nous livrer son
-magasin de décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber.
-
-«Papa Stieber» fit entendre un sourd grognement:
-
---Si cela ne dépendait que de moi! Mais vous savez que le roi, notre
-maître, veut que l’on mette des gants... tâchez de vous arranger à
-l’amiable; du reste je verrai ce directeur féroce...
-
---Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à mon vaudeville, il faut
-que j’achève le dernier acte... A propos, il n’y a pas de cigares ici?
-
---Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant une caisse sur la
-table.
-
---Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux pas de ces dons
-d’amour «envoyés par les âmes charitables de la mère patrie», à raison
-de quatre gros le paquet...
-
---Soyez tranquille! répondit le commissaire, voyez le cachet, les
-cigares viennent de Brême... ce sont des havanes...
-
---A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant ses poches de
-cigares. Et il se retira en fredonnant les derniers vers de son couplet.
-
---Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je m’en vais rue de
-Provence porter ces journaux à M. de Bismarck... Mais quel est ce bruit?
-
-Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son attention fut
-attirée par un groupe de gens qui entouraient un homme de quarante ans
-environ, à l’allure paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à
-administrer une correction très rude à un enfant d’une dizaine d’années,
-qu’il tenait par l’oreille. Dans la foule, les uns prenaient parti pour
-l’enfant en s’indignant contre l’homme, d’autres au contraire disaient:
-«Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit à porter des
-journaux aux Prussiens.» Ces mots firent dresser l’oreille au conseiller
-intime; il appela par un signe un des gendarmes qui se promenaient
-constamment devant la maison du boulevard du Roi: «Conduisez-moi ces
-gens-là au commissaire Kaltenbach,» dit-il au grand gaillard haut de six
-pieds, coiffé d’un énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables
-proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme joua des coudes,
-écarta la foule à droite et à gauche, et prenant au collet l’homme et
-l’enfant, il les poussa tous deux dans la maison.
-
-Cette arrestation excita les murmures de la foule qui s’était amassée.
-«Cela le regarde, c’est son fils, s’écria une femme du peuple, il le
-corrige et il a bien raison, faut pas élever des petits espions!...»
-Quelques murmures se firent encore entendre, mais sur un autre signe de
-Stieber les gendarmes tombèrent à poings fermés sur les premiers curieux
-qui se trouvaient à portée de leurs mains.
-
-M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la rue de Provence,
-tandis que le gendarme, fidèle à la consigne, introduisait l’homme et
-l’enfant dans les bureaux de la police de campagne. Dès que le gamin
-aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à pleurer: «Voici le
-monsieur qui m’a donné l’argent, hi, hi, hi... tu vois bien... père, que
-ce n’est pas un Prussien, hi, hi, hi.»
-
-L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même si vraiment ses
-parents étaient partis du Chesnaye et obéissant à une sorte d’instinct,
-le petit Raymond, au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, avait
-poussé droit sur Versailles, marchant à travers bois, se glissant comme
-une couleuvre au milieu des sentinelles; il avait réussi enfin à
-pénétrer dans la ville par la porte de Montreuil. La première personne
-qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là avait eu
-affaire chez un entrepreneur. Bien entendu le père et le fils
-s’embrassèrent de bon cœur, tout à la joie de se retrouver. Le petit
-raconta son aventure, l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs
-et des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le «monsieur de
-Versailles...»
-
-Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens; il les détestait même
-depuis qu’ils lui avaient enlevé par réquisition sa jument «Cocotte».
-Aussi, en apprenant,--car il vit clair tout de suite,--que son garçon
-avait servi d’espion inconscient aux «têtes carrées» comme il les
-appelait, il entra dans une grande fureur et administra au pauvre petit
-colporteur une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent la foule
-et attirèrent l’attention du chef de la police.
-
-Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis en présence de son
-petit messager. Il tenait essentiellement à ne pas être reconnu à
-Versailles; il menaça le père Raymond et son fils de les faire mettre en
-prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. Puis il les fit
-reconduire tous deux au Chesnaye par un gendarme.
-
---Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares brêmois, il va
-falloir chercher un autre pourvoyeur de journaux.
-
- * * * * *
-
-Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après avoir suivi d’un pas
-déjà familier le boulevard du Roi, il avait tourné court à l’avenue de
-Saint-Cloud et s’était engagé dans une rue qui paraissait encore plus
-tranquille, plus déserte, plus morne que les autres. Dans cette partie
-écartée de Versailles, les maisons étaient presque toutes dissimulées
-derrière les grands arbres des jardins; c’est à peine si les toitures
-perçaient les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe
-au-dessus des marronniers et des acacias annonçait que cette solitude
-était habitée. Vers le milieu de cette paisible rue de Provence, au nº
-12, une banderole sale, fixée à une branche, flottait au vent, avec
-cette inscription en grosses lettres: _Norddeutsche Bundeskanzlei_
-(Chancellerie de l’Allemagne du Nord). Deux gendarmes se promenaient
-devant la grille; à l’intérieur un factionnaire montait la garde; devant
-un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant à présent de poste,
-quatre ou cinq soldats fumaient de courtes pipes et rêvassaient de
-victoires, de patrie, de Gretchen et de knœdel à la choucroute.
-
-Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier sortit du petit
-pavillon; ayant reconnu le chef de la police, il ouvrit aussitôt la
-grille fermée à clef et laissa passer le conseiller intime en le saluant
-militairement.
-
-Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait à travers les arbres
-les blanches maçonneries, ornées de quelques fresques.
-
-Au moment de monter le perron, un individu de moyenne taille, plutôt
-petit que grand, un peu replet, portant lunettes et tenant un gros livre
-sous le bras, vint du jardin et héla le conseiller intime.
-
---Tiens! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. Comment cela va-t-il?
-
---Très bien, monsieur le conseiller; c’est «le chef» que vous venez
-voir?
-
---Sans doute.
-
---Ah! tâchez donc de le dérider, je ne sais pas ce qu’il a, il est d’une
-humeur massacrante. Il a dîné hier soir chez le prince royal; quelque
-chose doit lui avoir déplu... Wollmann, son valet de chambre, raconte
-qu’il est rentré des «Ombrages» furieux. Et cela continue... Je devais
-lui soumettre aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour
-préparer les esprits à la proclamation de l’empire d’Allemagne. Ce
-matin, je vais lui porter mon travail, il me reçoit comme un chien dans
-un jeu de quilles: «Je me moque pas mal de votre grimoire», m’a-t-il
-dit, à moi, son journaliste favori!... Tâchez de l’apaiser, monsieur le
-conseiller... n’est-ce pas? nous vous en remercierons tous.
-
-Dans la maison du chancelier, le Dr Busch était le journaliste à tout
-faire, l’agent secret servant d’intermédiaire entre les feuilles
-complaisantes et la caisse des «reptiles». Il était chargé de préparer,
-sous l’inspiration du chancelier, l’opinion publique en Europe. Quand un
-article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait pas de lui dire: «Il
-faut que cet article fasse des petits.» A chaque instant, le chancelier
-recommandait à Busch de parler dans les journaux des cruautés des
-Français, de leurs violations de la convention de Genève, de leurs
-instincts sauvages[45].
-
- [45] Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un nouvel
- emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela M. Busch et
- lui dit: «Il serait bon de faire ressortir dans la presse le danger
- que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. Il peut se
- faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du gouvernement actuel ne
- fût pas reconnu par celui avec lequel nous ferons la paix, et que
- nous fassions mettre cela au nombre des conditions de paix. _Il
- faudrait, en particulier, que cet avis soit donné par la presse
- anglaise et par la presse belge..._»
-
- A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les
- _Tablettes_ du Dr Busch:
-
- «Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L... fait
- insérer dans l’_Indépendance belge_ le chapitre Gambetta-Trochu.»
-
- Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète:
-
- «Écrit différentes lettres, _avec invitation à rédiger des
- articles_...» Il fallait surtout entretenir «l’incertitude et la
- discorde parmi les partis en France». Le secrétaire de M. de
- Bismarck fait, dans son journal intime, cette remarque bonne encore
- à méditer: «... Napoléon nous est indifférent; nous n’avons nul
- souci de la République; mais _c’est le chaos_ qui nous est _utile_.»
-
-Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, Stieber avait
-pénétré dans le vestibule; un domestique, correctement vêtu de noir,
-avait ouvert une porte vitrée, et le chef de la police était entré dans
-le cabinet de travail de M. de Bismarck.
-
-Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre de satin noir doublée
-de soie jaune et nouée par une grosse cordelière blanche dont il maniait
-nerveusement les glands, se promenait avec agitation, sa grosse face
-contractée par la colère. Ses yeux lançaient des éclairs.
-
---Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre police, monsieur!
-fit-il en apercevant le conseiller Stieber. Vous surveillez bien les
-gens, on peut s’en rapporter à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M.
-O’Sullivan, Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici comme
-chez lui?...» Et sans attendre la réponse, M. de Bismarck continua: «On
-finira par me dégoûter du métier. Hier, je dîne chez le prince royal,
-cela m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part aussi bien
-que chez moi avec mon secrétaire Bucher, mon cousin Bohlen et le petit
-Busch, mais enfin je m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté
-d’un monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage commence à
-m’assassiner de ses conseils, de ses idées sur la politique, sur la
-conduite de la guerre, le bombardement de Paris, sur l’alliance
-prusso-russo-américaine, que sais-je encore? Cela a duré ainsi jusqu’au
-café. Chaque mot, une bêtise! Et tout cela en ayant l’air de me faire la
-leçon, me traitant de cher collègue sous prétexte qu’il a été ministre
-des États-Unis à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper ou même
-de dire à cet infatigable bavard: «F...-moi la paix, mêlez-vous de ce
-qu’il y a dans votre assiette et laissez-moi tranquille.» Il a bien
-fallu me taire et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse qui
-nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, qui prenait mon
-silence pour de l’attention et du recueillement, continuait de plus
-belle. Finalement j’ai attrapé une migraine à tout casser... Comment
-laisse-t-on circuler dans Versailles des gens aussi bavards et aussi
-ennuyeux?»
-
-Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que ce M. O’Sullivan,
-diplomate américain et journaliste, était sorti de Paris sous pavillon
-parlementaire avec plusieurs de ses compatriotes; qu’il paraissait très
-bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les plus assidus du
-_casino_ du duc de Cobourg-Gotha. C’est ce prince qui l’avait présenté à
-_notre Fritz_, et c’est sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été
-invité à ce dîner. «Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me défier
-d’un personnage qui a de si puissantes relations, et comment me
-serais-je permis de prendre des mesures contre un homme invité à dîner
-chez son Altesse?
-
---Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, mais toujours
-grondant, que Versailles serve de rendez-vous à tous les aventuriers
-politiques, à tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à tous
-les _bummler_ (badauds). Nous en avons assez dont nous ne pouvons pas
-nous débarrasser... Qu’est-ce que cet Américain vient faire ici? Il se
-trouvait mal à Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour
-qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de là-bas est
-suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans les vingt-quatre heures.
-C’est entendu, n’est-ce pas?
-
---Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier chez Son Altesse le
-prince royal...
-
---Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres du prince ou sous les
-miens? Faites comme je vous dis, je prends tout sur moi.
-
-Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux qui venaient de
-lui être remis par son collègue Kaltenbach. A cette vue, les traits de
-M. de Bismarck s’éclairèrent.
-
---A la bonne heure! s’écria-t-il. La lecture des feuilles
-parisiennes,--cela me renseigne et me distrait... Autre chose. Voici
-maintenant un nouvel avis que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on
-prépare contre moi... Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il en
-est.--A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et que j’ai fait
-arrêter? Sait-on qui c’est?
-
---Excellence, cet individu a été immédiatement conduit au lycée,
-puisqu’il prétendait y être employé comme domestique; le concierge ainsi
-que l’économe l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné
-rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très propice pour ce genre
-d’entretien, à une cuisinière qu’il courtise. Le fait a été reconnu
-exact et l’économe du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à
-cause de son inconduite.
-
---Que l’on s’en garde bien! s’écria M. de Bismarck, cet homme n’aurait
-qu’à s’en prendre à moi parce qu’il a perdu sa place... Il tenterait
-alors peut-être réellement de m’assassiner...
-
-Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, le chancelier
-avait l’esprit hanté de toutes sortes de visions d’assassinat, de
-tentatives de toute espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M.
-de Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par curiosité
-devant le numéro 14 de la rue de Provence, un farouche meurtrier; il se
-souvenait que pendant la journée du 21 octobre, alors que l’approche des
-Français marchant sur Bougival et Saint-Germain avait causé une
-véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck avait failli tuer à
-coups de revolver quelques badauds qui le regardaient monter à cheval,
-toujours sous l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant de
-Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.
-
-Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on entrait chez lui
-presque comme on voulait, le chancelier se retranchait derrière les murs
-de la villa de Mme Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques
-adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur lui. Il ne sortait
-jamais sans être suivi ou précédé par eux, et il était toujours armé. A
-cheval, il portait un grand sabre de cavalerie; à pied,--même pour aller
-cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à sa femme,--il
-avait un revolver.
-
-Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et de lui prouver
-qu’au milieu d’une population paisible, ennemie de toute violence comme
-celle de Versailles, sa vie ne courait aucun danger; cette crainte
-perpétuelle d’un attentat rendait le chef de la police précieux,
-nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre au directeur du
-lycée de ne pas renvoyer le domestique qui, la veille, avait en effet
-suivi, sans se douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck
-revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné à plusieurs
-reprises en donnant de vives marques d’impatience. Arrivé devant la
-grille de la villa Jessé, il ordonna aux gendarmes de faction de
-s’emparer de l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations,
-fut traîné au bureau central de la police.
-
-M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint avec Stieber de
-différents objets, puis au moment où le chef de la police prenait congé
-de lui: «N’oubliez pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan,
-répéta le chancelier... Et puis priez le petit Busch de m’apporter son
-article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre docteur, il faudra que, pour le
-dédommager, je trouve sa prose excellente.»
-
-M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un diplomate amateur qui,
-ennuyé d’être en disponibilité depuis qu’un incident l’avait contraint à
-résigner ses fonctions de ministre de la république américaine en
-Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager de paix entre
-l’hôtel de ville de Paris et le quartier général de Versailles.
-Profitant des relations qu’il avait nouées en Amérique avec un jeune
-écrivain français, M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre,
-avait créé avec M. Ernest Picard un journal: L’_Électeur libre_, M.
-O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement de la Défense
-nationale. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’on avait
-affaire à un personnage dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.
-
-Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait surtout à
-singulariser son journal et à attirer l’attention quand même, au risque
-de faire de la politique germanophile, avait accueillis et dans lesquels
-M. O’Sullivan s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques
-sur l’armée allemande, achevèrent de rendre l’Américain tout à fait
-suspect à l’hôtel de ville. Ce fut donc avec une très grande
-satisfaction qu’on lui délivra le passeport l’autorisant à quitter la
-grande cité assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, M.
-O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses articles dans le
-feuilleton du _Moniteur de Versailles_, qui venait d’être créé, et grâce
-à ce passeport il s’était insinué d’abord dans la société du duc de
-Cobourg et des princes, qui faisaient leur campagne autour des tables à
-six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons de jeu du «Quinze»
-installés dans les appartements particuliers du duc Ernest, au premier
-étage des Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant Américain
-était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, qui ne dédaignait pas de
-temps à autre de jouer un petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait
-rien trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur à côté du
-chancelier.
-
-L’Américain était loin de se douter des résultats fâcheux qu’aurait pour
-lui la faveur inespérée de la veille; il était au contraire persuadé
-d’avoir fait une impression très grande sur l’homme d’État allemand, il
-se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de l’Europe. Aussi
-fut-ce d’un pas plein d’assurance, portant haut la tête, qu’obéissant à
-une convocation de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé
-qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. Hélas! il tomba de
-son haut quand le conseiller intime lui enjoignit de faire ses malles et
-de vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre heures.
-
-Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua ses hauts
-protecteurs, mais Stieber se borna à lui répondre froidement: «Invoquez
-Dieu le père si vous voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure
-vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever par mes gendarmes et
-conduire en Prusse, où vous passerez en conseil de guerre.» L’Américain
-se le tint pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt à
-travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit qu’un officier ou un
-fonctionnaire quelconque avait eu l’honneur d’une invitation à dîner
-chez le prince royal, on ne se privait pas de dire: «Encore un qui va
-être expulsé!»
-
- * * * * *
-
-Tandis que Stieber conférait avec son grand «chef», le lieutenant M.
-Zerniki se dirigeait d’un pas de conquérant vers l’hôtel de ville. Ce
-bâtiment, très spacieux, qui présente une façade de grand style au
-centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, contigu à la gare de
-la rive gauche, communique aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert,
-avec l’avenue de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce boyau,
-la _commandature_ prussienne avait installé un poste très nombreux ainsi
-que l’indiquaient les fusils disposés en faisceaux; mais cette limite
-franchie, on se trouvait en territoire français.
-
-Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel de ville. Des
-appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, le bras orné d’un brassard
-tricolore, veillaient aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient
-pénétrer que des visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou
-justifiant de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux
-étaient sur les dents; en dehors des affaires courantes, les incessantes
-réquisitions leur donnaient fort à faire. Pour éviter le contact entre
-l’armée allemande et les particuliers, le conseil municipal s’était
-chargé de répartir tous les objets que les autorités prussiennes
-exigeaient; ils les leur délivraient séance tenante.
-
-La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient l’aspect
-d’un véritable capharnaüm; des denrées de toute espèce dans des sacs,
-dans des boîtes ou à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner une
-idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable ouvrage plein de
-faits et écrit avec une véritable élévation[46], par M. Delerot, le
-savant traducteur des Entretiens d’_Eckermann et de Gœthe_, le relevé
-d’une de ces journées de réquisition pris au hasard sur le feuillet des
-registres de la commission _ad hoc_:
-
- [46] _Versailles pendant l’occupation_, etc., par E. Delerot, chez
- Plon, 1873.
-
-«11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un seul jour!), 125 grammes
-de cire à cacheter, 50 kilogrammes de chandelles, 500 kilogrammes de
-bois, 150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes de
-bougies, 500 kilogrammes de bois, pour un poste, 150 kilogrammes de
-charbon de terre, 100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de
-fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour l’ambulance
-prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de pain bis pour les menus plaisirs
-de Sa Majesté[47], une portière, un casier, et d’autres objets pour M.
-de Bismarck, 50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes de bois,
-200 kilogrammes de charbon pour M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour
-la poste, 50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de chandelles pour
-la garnison de Saint-Cloud, 1 bière au château, 2 bières au lycée, 3
-fosses au cimetière, 20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, 2
-grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir à café, 46
-caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, 20 kilogrammes de sucre, 12 1/2
-kilogrammes de savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères de
-bois, 10 kilogrammes de bougies.»
-
- [47] Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les bassins
- du parc; ce pain servait d’amorce.
-
-Toutes ces marchandises étaient à portée de la main des sous-officiers
-et des soldats chargés de les enlever, mais comme la besogne était
-difficile, les Prussiens s’arrêtaient de temps à autre pour «siffler» un
-verre de schnaps que leur versaient des marchandes qui, en dépit des
-protestations du maire, avaient pu s’installer dans la cour et sur la
-terrasse.
-
-Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une ville de garnison, ne se
-faisaient aucun scrupule d’embaucher des filles de la pire espèce pour
-attirer et «allumer les clients». Les soldats allemands riaient et
-buvaient avec elles.
-
-Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, il s’arrêta devant
-l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, une horrible mégère, aux
-traits bouffis, flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé en
-patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. En mauvais français,
-Zerniki s’entretint avec la marchande d’eau-de-vie; c’était l’ancienne
-pensionnaire de maison centrale que le policier Stieber avait
-embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put fournir ne parurent pas
-satisfaire beaucoup l’_alter ego_ du grand chef de la police, car c’est
-en grommelant et en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée
-de la mairie.
-
-Un des appariteurs portant le brassard tricolore l’interpella au moment
-où il allait franchir la grande porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du
-rez-de-chaussée. Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne
-parlait que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement un
-des secrétaires du maire, M. Hermann Dietz, Alsacien, connaissant
-parfaitement l’allemand, passait en ce moment. Il servit d’interprète.
-Zerniki dit d’une voix brève: «Je veux voir le maire.»
-
---Le maire est en séance, il préside le conseil municipal et ne peut se
-déranger, répondit M. Dietz.
-
---Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber, je veux lui
-parler, quand même je devrais faire enfoncer les portes de la salle du
-conseil.
-
-Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer Zerniki dans
-l’hôtel de ville; il le conduisit dans une salle où se tenaient toujours
-un adjoint et deux conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui
-livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce qui s’était passé
-dans la séance de la veille.
-
-Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il insistait, l’adjoint
-lui fit remarquer, au moyen de l’interprète, qu’il n’avait aucun ordre
-écrit pour exiger cette communication.
-
---Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux, j’ai ceci! Et
-il tira son sabre.
-
-Justement la séance du conseil venait de finir. Les édiles, pour sortir
-de la salle des délibérations, avaient à traverser la pièce où était
-l’adjoint de service. Ils assistèrent à cette scène; plusieurs d’entre
-eux étaient sur le point de faire un mauvais parti au lieutenant
-Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les conseillers, prit peur,
-courut à la fenêtre qu’il brisa d’un coup de poing et cria plusieurs
-mots en allemand aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin
-d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki, les conseillers
-présents furent arrêtés et conduits au poste le plus voisin.
-
-Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la «Commandature».
-
-Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur autorité à la
-police.
-
-Le major de place, un «gommeux» berlinois, M. de Treskow, qui jouait la
-comédie de salon, et qui, même en campagne, se bichonnait comme s’il
-devait aller au bal, fit des excuses à M. Rameau:
-
---Que voulez-vous attendre de ces gens-là? dit-il. Et en parlant du
-lieutenant des mouchards: «Ils n’ont ni élévation dans les idées, ni
-éducation.»
-
-Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers municipaux.
-
-De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant Zerniki ne parut
-pas à la mairie.
-
- * * * * *
-
-Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés par M. de
-Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de l’Américain O’Sullivan; il
-était très désireux de démontrer au chancelier que l’_errare humanum
-est_ pouvait échoir en partage aux grands hommes d’État comme aux autres
-mortels.
-
-«Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour prendre à son tour le
-«chef» en défaut.»
-
-Par une froide et brumeuse journée de la fin de novembre, Stieber était
-en train de parcourir les rapports de ses espions, quand il vit entrer
-dans son cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet.
-
---Patron, avez-vous cent thalers sur vous? demanda l’auteur dramatique.
-
---Pourquoi faire?
-
---Eh! pour que je les empoche, vous savez, je prends de l’argent
-français aussi, 375 pièces de vingt sols, tarif officiel. Et l’auteur
-dramatique se mit à déclamer d’après Gœthe:
-
- Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France,
- Mais pour ce qui est des _francs_, il les _empoche_ volontiers.
-
-Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la somme demandée.
-
---C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement impatienté.
-
---Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me devez la somme!
-
---Allons donc! Dieu merci, je n’ai jamais eu de dettes!
-
---Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire. Avez-vous oui ou
-non promis cent thalers si vous pouviez «pincer» M. de Bismarck?
-
---Oui!
-
---Eh bien! voyez et lisez.
-
-Et le vaudevilliste tendit au «patron» un numéro du journal le _Gaulois_
-marqué au crayon rouge:
-
---Voici ma quittance... Tout à l’heure, je rencontre un journaliste de
-mes amis, un bon garçon appelé Hoff, mais un peu toqué; il croit
-toujours que «c’est arrivé». Du reste, patriote jusqu’au bout des
-ongles, en admiration devant le «chef». Pour lui, le «chef», c’est le
-bon Dieu. Ce garçon était hors de lui, il se promenait tout seul dans le
-parc, se parlant à lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je
-l’aborde et lui demande pourquoi il est si agité. Il me répond que c’en
-est fait de l’Allemagne, que les patriotes n’ont plus qu’à se jeter à
-l’eau; bref, un tas de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par
-m’expliquer qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda, arrivé de
-Paris, a dîné hier chez le «chef», qu’il y a passé la soirée et que
-Bismarck qui, paraît-il, avait bu cinq ou six bouteilles de vieux
-Bourgogne, s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend que ce
-Miranda n’est qu’un espion de Gambetta, et comme preuve il m’a dit avoir
-un numéro du _Gaulois_ contenant un article de ce même M. de Miranda,
-qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et qui arrange M.
-de Bismarck de la belle façon! J’ai accompagné Hoff à l’hôtel de la
-_Tête noire_--une sorte de bouge--et il m’a remis la feuille en question
-qui, franchement, vaut bien les cent thalers... Jugez-en vous-même...
-
-Stieber parcourut le journal; il contenait en effet une diatribe des
-plus violentes contre le gouvernement prussien.
-
-Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa voiture
-«réquisitionnée» et se fit conduire immédiatement à la Villa Jessé.
-
-Le chancelier était en conférence avec le commandant militaire de la
-ville, M. le général-major von Voigts-Rhetz; et, à en juger par les
-éclats de voix qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate et
-le militaire n’étaient pas d’accord.
-
-C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement maille à
-partir avec les généraux.
-
-Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât pas aussitôt les
-nouvelles des avant-postes et les renseignements provenant de l’armée du
-prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. «Si le roi ne daignait
-pas m’envoyer une copie de ses dépêches, disait-il, je ne saurais rien,
-absolument rien!»
-
-L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. «Qu’il
-entre tout de suite!» fit le chancelier.
-
---Eh bien! quoi de nouveau, mon cher conseiller?
-
-Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre le _Gaulois_, en
-indiquant la place marquée au crayon rouge. M. de Bismarck parcourut
-l’article; en arrivant à la signature: «Ce n’est pas possible! fit-il.
-Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné à ma table[48]!
-J’aurais dû m’en méfier, cependant; avec son uniforme rouge et ses deux
-plaques, il avait l’air d’un saltimbanque!...» Puis se tournant vers le
-général Voigts-Rhetz: «Il s’agit d’un _señor_ Angel de Miranda, attaché
-à l’ambassade d’Espagne et vice-président de la commission des finances
-pour les créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités énoncées
-sur son passeport. Il a passé toute la soirée ici, hier, et sans doute
-une fois hors de nos lignes, il ira à Tours... Mais qui donc vous a
-remis ce numéro du _Gaulois_, Stieber?
-
- [48] Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871: _Un dîner
- à Versailles chez M. de Bismarck._
-
---C’est un journaliste, M. Hoff.
-
---De quoi se mêle-t-il, celui-là? fit à demi-voix le général
-Voigts-Rhetz... Il est le correspondant de la _Gazette nationale_,
-n’est-ce pas?
-
---Je crois que oui, fit Stieber.
-
---Ah! fit le général commandant de place, avec une intonation
-singulière.
-
-Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé au corps dans son
-logement et conduit à la prison Saint-Pierre, où il passa la nuit; le
-lendemain il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader peu
-de temps après.
-
-Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne parut plus aussi
-suspect à ses anciens geôliers; il brûla ce qu’il avait adoré et devint
-un des plus chaleureux admirateurs de la politique bismarckienne.
-
- * * * * *
-
-Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du diplomate espagnol, le
-journaliste Hoff, un garçon d’une trentaine d’années, de moyenne taille,
-replet, l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé à écrire
-dans une petite chambre de l’hôtel de la _Tête noire_.
-
-Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé pendant plusieurs
-années des correspondances à plusieurs journaux de son pays, notamment à
-la _Gazette d’Augsbourg_. Tout ce qu’il écrivait était marqué au coin du
-plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck résumait pour lui Vichnou,
-Moloch, le grand Lama; il n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à
-l’adoration de «l’homme de fer et de sang» ne perçait pas seulement dans
-ses écrits, elle se manifestait aussi d’une manière passionnée dans ses
-entretiens et dans les discussions fréquentes qu’il avait avec ses
-collègues allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la guerre
-fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret d’expulsion, fut
-chargé par les journaux auxquels il collaborait, de suivre les
-opérations militaires. Là, parmi les soldats, au milieu des victoires,
-il exultait, et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques,
-chauvins et bismarckiens.
-
-Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre donnait sur un tas
-de fumier, il était justement, ce jour-là, en train de brûler une énorme
-dose d’encens aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa à la
-porte.
-
---Entrez, fit le journaliste.
-
-C’était un gendarme.
-
---Vous êtes bien le journaliste Hoff? demanda-t-il.
-
---Parfaitement.
-
---Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit au jeune homme un
-large pli portant le cachet de la «Commandature», et se retira.
-
-Hoff brisa le cachet; l’enveloppe contenait l’ordre péremptoire d’avoir
-à se rendre avant midi chez le commandant de place. Vaguement inquiet,
-le journaliste acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel de
-_France_, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz avait
-installé ses bureaux.
-
-En passant devant les Halles, il entra dans le petit restaurant Gark
-pour voir s’il n’y rencontrerait pas quelques confrères qui avaient
-l’habitude de prendre leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il
-ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement marqué de la carte
-de Bourgogne, tous deux très affairés, la tignasse en l’air, discutant
-avec l’intendant d’un général campé à Maintenon, qui faisait charger sur
-un tilbury stationné devant la porte, quelques paniers de vieux Beaune
-et de Romanée.
-
-Hoff continua sa route vers la «Commandature»; à chaque pas, son
-inquiétude augmentait. Quelques jours auparavant, il avait été appelé
-chez le chef de la police, mais Stieber s’était borné à lui demander
-vaguement quelques renseignements et il l’avait congédié avec des
-paroles flatteuses, l’assurant qu’il était très heureux de faire la
-connaissance d’un écrivain aussi bon patriote.
-
-Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir? Il ne devait pas tarder à
-l’apprendre, lorsqu’il se trouva dans un des salons de l’hôtel, dont le
-général de Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.
-
---C’est vous, monsieur, lui dit le commandant de place, qui êtes
-l’auteur de cet article?
-
-Et il tira d’un dossier évidemment préparé à l’avance, un numéro du
-journal berlinois la _Gazette nationale_. Cet exemplaire contenait en
-effet un feuilleton daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait
-avec amertume de la situation faite aux journalistes allemands chargés
-de suivre les opérations; ils étaient, disait-il, mis en suspicion et
-tenus à l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés à
-tous les points de vue. L’article s’appesantissait sur ce parallèle et
-montrait les correspondants du _Times_, du _Daily News_, etc., logés
-_sur réquisition_, pourvus de chevaux et de fourrages par le soin de
-l’état-major, admis dans la société des généraux et des princes, tandis
-que les Allemands étaient entièrement livrés à leurs propres ressources
-et tenus en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement
-certains officiers généraux comme mal disposés à l’égard des
-journalistes.
-
-Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que l’article était de lui;
-il ajouta, assez timidement il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir
-manqué à ses devoirs en le rédigeant.
-
---Vos devoirs, monsieur, fit le général très en colère, vos devoirs! non
-seulement vous y avez manqué de la façon la plus scandaleuse, mais
-encore vous avez commis un acte de trahison!
-
-Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre Hoff l’effet d’un coup
-de trique. Il pâlit subitement, porta la main à son front et chancela.
-
---Un traître, moi! un traître! fit-il d’une voix étouffée.
-
---Si nous traitons bien les journalistes anglais, repartit le général,
-ce n’est pas parce que ce sont des personnalités, nous nous moquons de
-vous tous, de quelque nationalité que vous soyez; si nous accueillons
-les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que nous avons besoin
-d’eux. La presse est bien plus que Sa Majesté Victoria, la véritable
-reine de la Grande-Bretagne; elle n’est pas une Cendrillon comme dans
-notre Allemagne; ses représentants sont de véritables ambassadeurs; nous
-les traitons comme tels, mais cela ne nous plaît pas plus qu’il ne
-faut... Il y a en Angleterre un parti puissant qui tient pour la France,
-qui ne demande que plaies et bosses contre nous; s’il est habilement
-combattu dans la presse, nous n’avons pas à le redouter. Il y a donc
-pour la patrie allemande un intérêt puissant à se concilier la presse de
-Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au ministère; c’est
-pourquoi nous choyons les Anglais qui sont ici, et celui qui nous
-attaque à cause de cela est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je
-dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas que l’Allemagne soit
-une grande nation, qui voudrait voir sa patrie morcelée et anéantie.
-
-Ce nom de «particulariste» sembla donner le coup de grâce au malheureux
-Hoff. Lui, un _particulariste_, lui qui rêvait depuis dix ans
-l’unification de la patrie germanique et la centralisation par la
-Prusse! On ne pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face.
-C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement la suite de
-la tirade du général.
-
---Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que vous avez commis! et vous
-serez puni comme un traître le mérite. Voici les dispositions qui ont
-été prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, vous vous
-trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée de la grille de cette
-caserne.
-
-Le général montra par la fenêtre la caserne qui était en face, et il
-continua:
-
---Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers français; nous
-ne faisons aucune différence entre les ennemis qui nous combattent par
-la plume et ceux qui se battent avec le chassepot; vous irez à pied
-jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que vous devez aimer... De
-Lagny, la gendarmerie de campagne vous reconduira de brigade en brigade
-jusqu’à la frontière allemande et là... vous pourrez aller vous faire
-pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens plus, monsieur, allez et
-soyez exact demain, sinon mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il
-est!...
-
-Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. Machinalement
-il traversa l’avenue de Paris; il continua son chemin jusqu’à ce que la
-sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant demandé son
-permis de circulation, qu’il n’avait pas sur lui, le força à rebrousser
-chemin. Il reprit l’avenue. Un vent glacial soufflait à travers les
-arbres, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Le journaliste
-ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession de lui-même qu’en se
-trouvant devant l’hôtel des Réservoirs dont on commençait à allumer les
-réverbères. Pendant trois heures, ces paroles terribles du général
-Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau: «Il était un traître! un
-particulariste, un allié des Français!» C’étaient comme des coups de
-couteau qui lui entraient au cœur.
-
-A force de se répéter les reproches du général, le journaliste se
-persuada qu’il les méritait; et que le châtiment qu’on lui infligeait
-était parfaitement juste. Eh quoi! le devoir d’un patriote allemand
-n’était-il pas de tout souffrir, de tout endurer? Lui, journaliste
-allemand, il s’était plaint du manque de politesse, d’absence
-d’égards... Les soldats des avant-postes, exposés au froid et aux éclats
-des «pains de sucre» des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux?
-Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas un patriote. Puis,
-en réfléchissant, il se rappelait comment il avait été induit à écrire
-ce fatal article. C’était dans une salle du café de Neptune, en face du
-Château; les correspondants s’y réunissaient à l’heure de l’absinthe,
-comme dans les cafés du boulevard.
-
-A travers les vitres, on avait vu un reporter du _Daily News_, revenant
-d’une promenade à Saint-Germain, escorté de deux dragons et paraissant
-causer très familièrement et en riant de son gros rire de cockney, avec
-le prince de ***; tous les correspondants avaient alors éclaté en
-récriminations contre l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre
-les Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants que
-possible. De tous les côtés, on lui avait dit: «Hoff, faites donc un
-article là-dessus. Arrangez-leur un feuilleton bien pimenté!--La
-_Gazette nationale_ l’insérera tout de suite,» avait ajouté un camarade
-qui passait pour très bien connaître les coulisses de la presse
-allemande.
-
-Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne foi, avec
-passion, tel qu’il le sentait sous l’influence des récriminations de ses
-camarades.
-
-Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif; il attaquait de
-sages dispositions prises par le grand «chef» et par les généraux qui
-s’étaient couronnés de lauriers à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan...
-Comment, lui, qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les
-critiquer?... La faute était grande, mais aussi quel châtiment! Rentrer
-en Allemagne stigmatisé comme traître, chassé du quartier général! Quel
-accueil lui ferait-on dans la patrie? Tout le monde, ruminait le pauvre
-Hoff, creusant de plus en plus cette idée dans son cerveau de
-métaphysicien mal équilibré, tout le monde se détournera de moi; je
-serai mis à la porte de tous les journaux qui se sont servis de ma
-plume; non seulement je serai déshonoré, mais encore je me trouverai
-sans pain! Et sous l’influence de cette lourde brume d’automne qui cause
-tant d’oppression aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et
-pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre que la nuit, Hoff se
-vit seul, honni, méprisé, errant dans les rues de Berlin, les habits
-râpés, les souliers éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de
-journaux où il recevait partout cette humiliante réponse: «Sortez, nous
-ne voulons pas de traître parmi nous!»
-
-Ses tempes battaient violemment, son crâne était comme serré dans un
-étau, il ne voyait plus.
-
-Tout à coup il se heurta à un gros homme qui montait la rue des
-Réservoirs.
-
---Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc? Vous êtes pâle et tout
-défait... on dirait que vous avez envie d’aller vous jeter à l’eau?
-
-Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros commissaire de
-police Kaltenbach que nous avons déjà présenté au lecteur. Tous deux
-étaient du pays badois; ils avaient étudié ensemble. En quelques phrases
-saccadées, Hoff confia sa mésaventure au commissaire...
-
---Hum! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les militaires
-entendent exercer eux-mêmes leur police, et ma foi, vous êtes entre
-l’enclume et le marteau, car nous ne pouvons rien; si nous intercédions,
-on nous accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas... Mais
-il me vient une idée; votre père, député à la Diète de Carlsruhe,
-connaît notre grand-duc, il a souvent dîné à la Cour; adressez-vous à
-son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis hier. Vous trouverez
-certainement le grand-duc à dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre
-carte au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il en parle
-tout de suite à son Altesse, et cela pourra s’arranger.
-
---Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette planche de salut, oui,
-vous avez raison, nous allons trouver le grand-duc...
-
---Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que vous alliez seul; ma
-présence causerait de l’ombrage et ne pourrait que vous nuire. Allons,
-courage et bonne chance! Et après avoir serré la main de son
-compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard du Roi, tandis
-que le journaliste s’engageait sous la grande voûte de l’hôtel des
-Réservoirs.
-
-Les deux petits salons servant de vestibule et la grande salle carrée
-peinte en blanc avec de larges filets d’or, étaient pleins d’habitués.
-C’était sous les feux des grands lustres de cristal garnis de centaines
-de bougies un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs,
-étincelants de dorures, couverts de plaques, de décorations, de rubans;
-un chatoiement de casques d’argent à cimier d’or, de _ulankas_, de
-bonnets fourrés à plume de héron pendus aux patères.
-
-Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et par douze autour des
-tables de différente grandeur, les princes se comptaient par douzaines
-et les comtes par vingtaines.
-
-Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient relégués dans les
-coins; et les vulgaires roturiers auraient été jetés à la porte comme
-des chiens, s’ils avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par
-cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des colonnes entières en
-mettant les noms à la plupart de ces figures.
-
-Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le protecteur des
-sociétés de chant, de tir et de gymnastique, le Mécène qui a conféré des
-lettres de noblesse aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M.
-Gustave Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement une
-table de douze couverts. Fidèle à ses habitudes de frondeur, le prince a
-installé au premier étage des «Réservoirs» une sorte de club
-aristocratique, le «Casino», où l’on conspire contre M. de Bismarck, et
-où Stieber n’a pu encore, malgré toute son ingéniosité, faire pénétrer
-un de ses agents. Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le
-duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et plusieurs courtisans.
-Un seul habit noir détonne et surprend au milieu de tous ces uniformes
-chamarrés: le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre que
-le duc Ernest a fait venir pour lui commander son portrait, le
-représentant à cheval au milieu de la mêlée de Wœrth, chargeant à la
-tête de ses troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues affirment
-que Son Altesse Sérénissime n’a passé par Wœrth que huit jours après la
-bataille et qu’il en sera de ce tableau comme d’un autre qui montre le
-même prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant d’un
-geste dramatique aux artilleurs allemands les bateaux danois, qu’ils
-doivent couler bas. Le bon duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à
-Wœrth, qu’en peinture.
-
-Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent avec expansion à des
-libations tapageuses; ce sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates
-ou bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des mannequins de
-coiffeurs, et étalant avec complaisance des bagues en diamant sur des
-doigts effilés, d’une blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont
-des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont été envoyés à
-Versailles pour y porter des drapeaux pris à Metz. Leurs camarades les
-régalent.
-
-Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, uniforme de couleur
-et de coupe sévères; puis le prince de Lippe et le souverain de
-Waldeck-Lilliput, sans parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant
-Frédéric d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent si lestement.
-
-Tandis que toute la salle présentait un aspect animé et que les voix,
-les exclamations, les rires se mêlaient aux détonations des bouchons de
-champagne, un silence solennel régnait autour d’une table placée au
-milieu de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, y prenait
-son repas avec quelques généraux à l’air de professeurs, simplement
-vêtus, comme lui, d’un uniforme sombre, et faisant la cour à leur chef
-en imitant son mutisme.
-
-Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes se renouvelaient, et il
-en fut ainsi jusqu’au départ de l’armée allemande.
-
-Chaque soir on mettait la table pour deux à trois cents convives de
-haute lignée, de grand appétit et de grande soif.
-
-Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait pas dans la salle
-commune. L’Altesse, désirant s’entretenir avec quelques autres princes
-et leurs ministres, de la grande affaire du couronnement impérial, un
-des petits salons-cabinets donnant sur la grille, du côté de la rue des
-Réservoirs, avait été retenu par lui dans la journée.
-
-Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au chambellan von Bell,
-mais il revint au bout de quelques instants avec une réponse
-décourageante; le courtisan, très occupé à déguster un salmis de
-perdreaux, refusait absolument de se déranger. En s’acquittant de cette
-commission, le maître d’hôtel invita le journaliste qui payait peu de
-mine, et dont le pantalon avait quelque peu souffert pendant cette
-longue course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte
-d’observations de la part de leurs Excellences, qui n’aimaient pas à
-être ennuyées par des bourgeois. Hoff s’en alla, reconduit jusqu’à la
-porte par les explications du valet qui paraissait avoir hâte de le voir
-sortir. Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout!
-
-Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges dalles luisantes du
-trottoir de la rue qui s’allongeait dans une obscurité funèbre,
-ressemblaient à des flaques d’eau; les grandes maisons avec leurs hautes
-fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, sans bruit et sans
-lumière. Machinalement le journaliste descendit droit devant lui; la
-pluie le pénétrait jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des
-frissons, un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière,
-moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant d’une rue, éclairant comme
-des silhouettes fantastiques un arbre décharné, un banc de bois et un
-tas de cailloux. Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. Obéissant à
-une pensée subite, le journaliste saisit la poignée de la porte et entra
-dans l’officine. L’apothicaire, tout en cachetant de petites fioles,
-causait avec un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont la
-figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance et de la douceur.
-
-Les deux Français interrompirent la conversation commencée.
-
---Vous désirez, monsieur? demanda le pharmacien.
-
---Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, répondit le
-malheureux Hoff en balbutiant...
-
---Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je m’en tiens à la
-loi,--dites cela à ceux qui vous envoient.
-
---Comment? vous supposez?...
-
---Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle pas à nous
-«pincer»? La police française le faisait bien. Seulement, ces messieurs
-ne sont pas assez malins.
-
---Je vous jure que vous vous trompez.--Je ne suis envoyé par personne.
-
---Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire? pour vous
-empoisonner?... Merci, si vous tenez à vous tuer, je n’ai pas besoin de
-vous aider. Bonsoir, monsieur.
-
-A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, qu’il sentit qu’on
-lui frappait sur l’épaule. Il reconnut l’individu aux cheveux roux, qui
-causait avec le pharmacien et qui, pendant le court colloque, avait
-attaché sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible.
-Maintenant l’homme roux ricanait:
-
---Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez beaucoup à votre cyanure?
-Eh bien, je puis vous rendre le seul service qu’un Prussien peut
-réclamer de moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une once de
-cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, mais moi je suis
-photographe, j’en ai un quart de livre à votre service...
-
---Où donc? demanda le journaliste en proie à la folie du suicide.
-
---Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens avec votre affaire.
-
-Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait toujours; un instant
-il eut envie de s’en aller, mais l’idée du lendemain, le départ avec les
-prisonniers français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se
-reprochait lui-même d’avoir commis, assaillirent de nouveau sa pensée;
-il attendit le retour de l’inconnu et prit le paquet que celui-ci lui
-donna.
-
---Combien vous dois-je? demanda le journaliste en tirant sa bourse.
-
---Me devoir quelque chose! Allons donc, monsieur l’Allemand... trop
-heureux de vous rendre un pareil service!... Distribuez-en à tous vos
-amis...
-
-Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand s’éloigner;
-puis, se frottant les mains: «Hé, hé, fit-il, toujours un de moins!»
-
-L’hôtel de la _Tête noire_ touche à la gare de la rive droite; c’est une
-maison d’apparence triste, une maison propice aux mystères et aux
-tragédies.
-
-Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de poison, monte
-l’étroit escalier, le garçon de salle le précède et place la bougie sur
-la table. Il se retire. Le journaliste ne l’a pas même aperçu... Seul,
-dans cette chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, son
-cœur se serre davantage, il voudrait maintenant rentrer au pays de
-Bade... mais le recevra-t-on, ne le chassera-t-on pas, lui, le traître,
-lui qui a déplu, il le croit du moins, à M. de Bismarck?
-
-Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, il verse la poudre
-dans le verre placé à côté du pot à eau... Et prenant la plume, il écrit
-rapidement un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste comme
-lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de sa mort à sa famille.
-
-On frappe à la porte.
-
---Hoff, êtes-vous là? C’est moi!
-
-Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de son ami, justement
-celui à qui il écrit, mais il ne répond pas, il laisse la porte fermée,
-il interrompt même sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la
-plume frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la chambre
-est vide, se soit éloigné; et alors, d’un seul trait, il vide jusqu’à la
-dernière goutte le breuvage empoisonné.
-
-Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut lente. Enfin, après
-quelques heures de souffrances héroïquement supportées, il expira en se
-tordant dans les convulsions.
-
- * * * * *
-
-Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds pavillons de la halle
-versaillaise, la société était moins nombreuse et moins brillante, cela
-va sans dire, que dans les grands salons des Réservoirs. En temps
-ordinaire, c’était un petit marchand de vin, fréquenté par les
-maraîchers et les bouchers, avec salle à boire et comptoir d’étain au
-rez-de-chaussée et deux petites pièces au-dessus, auxquelles on arrive
-par un escalier en colimaçon. Mais si la maison est petite et de mince
-apparence, les deux frères Gack, en véritables dévots des crus
-bourguignons, avaient collectionné dans leur cave une série de Chablis,
-de Beaune et de Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores
-de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne s’entendait à
-confectionner les omelettes aux confitures et les poulets au blanc comme
-la «bourgeoise» du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs
-de la dive bouteille dont la position et la fortune ne permettaient pas
-des visites aux «Réservoirs», se rabattaient volontiers sur les «halles»
-et y faisaient de longues stations. Les employés de l’intendance, les
-fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes y
-avaient leur _Stammtisch_, c’est-à-dire leur table réservée. Là, trônait
-un être répugnant au possible, aux manières cauteleuses ou insolentes, à
-la langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur Joung.
-
-Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé de différents travaux
-dans une usine de Saint-Denis. Il s’était rendu au quartier général
-prussien où il avait fait valoir les renseignements qu’il avait eu
-occasion de recueillir pendant son séjour dans la capitale.
-
-Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au grand état-major, de
-détourner le cours de la Seine au-dessus de Saint-Denis.
-
-On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses. Nous n’avons pas
-besoin de préciser lesquelles.
-
-Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs étaient
-serrés comme des sardines en boîte. Civils et militaires s’entretenaient
-des différents faits du jour; la conversation était surtout vive et
-animée autour de la table réservée, où une demi-douzaine de
-correspondants de journaux échangeaient leurs impressions, se
-communiquaient leurs articles et médisaient du prochain.
-
-Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme des bedeaux et gras
-comme des chanoines, les frères Gack, débouchant les bouteilles,
-découpant les rosbifs et les poulets, veillant à tout.
-
-Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier de l’intendance
-entra dans la salle; sa tête, tant sa taille était élevée, touchait au
-plafond. Il alluma son cigare au bec de gaz sans effort.
-
---Hé! monsieur Gack; cria-t-il, une omelette d’une douzaine d’œufs...
-aux confitures... avec beaucoup de confitures comme d’habitude... et
-vite, car j’ai faim...
-
---Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre avait prestement
-disparu, pour ce qui est de l’omelette, je puis vous la servir... mais
-quant aux confitures--non.
-
---Et pourquoi? demanda le géant en se redressant, pourquoi pas de
-confitures?
-
---Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter votre monnaie
-prussienne et que je n’en ai pas d’autre.
-
---Vraiment! fit l’intendant... eh bien! demain, vous me donnerez une
-liste de tout ce dont vous avez besoin... j’irai moi-même chez votre
-voisin l’épicier et c’est moi qui le payerai... avec les plus sales
-pièces de deux gros que je pourrai trouver... et je le forcerai de
-porter le paquet jusque chez vous... Ah! ce monsieur me prive de
-confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne monnaie prussienne...
-ah!... nous allons voir...--Servez-moi deux bouteilles de Beaune et une
-livre de jambon... Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau?
-
---Il paraît que nous avons gagné une bataille dans le Nord, répondit
-l’architecte; deux mille prisonniers, sans compter une centaine de
-turcos.
-
---Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles dents son jambon et en
-se versant rasade sur rasade, ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce
-ne sont pas des hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh! ces turcos...
-si j’en tenais un... Et le gigantesque _riz-pain-sel_ se mit à
-déblatérer comme il avait l’habitude de le faire contre les enfants du
-désert.
-
-Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant des
-signes de terreur... «Un turco!... En voici un... Voyez, un turco!»
-
-Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement de laquelle se
-dressait un grand gaillard enveloppé d’un burnous blanc et coiffé d’un
-turban. En grinçant des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre
-deux énormes couteaux de cuisine.
-
-Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé, quelques officiers
-avaient déjà tiré leur sabre et attendaient. M. Joung s’était caché sous
-la table. Mais soudain cette grande peur fit place à une hilarité
-générale. On avait reconnu la trogne illuminée d’un des frères Gark qui,
-agacé d’entendre toujours l’intendant déblatérer sur le compte des
-auxiliaires africains de l’armée française, s’était déguisé en Arabe
-pour communiquer une salutaire terreur à cet ennemi juré des «turcos».
-
-On rit beaucoup de cette mascarade, notamment les journalistes qui
-poursuivirent le malheureux intendant de leurs railleries.
-
-Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite salle, lorsqu’un
-officier de police entra pour remettre à M. Lévyson, assis à la table
-des correspondants, la lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont
-on venait de relever le cadavre.
-
-Quand on informa M. de Bismarck de cette mort, il dit:
-
---C’est vraiment dommage... mais Hoff était fou!... Que ne s’est-il
-adressé à moi? Je lui aurais épargné la peine de se tuer.
-
-
-
-
-XI
-
-Le _Moniteur de Seine-et-Oise_.--Le cabinet de lecture de Mme Le
-Dur.--Galanterie du frère du roi de Prusse.--Une repartie un peu vive de
-Mme Le Dur.--Un colporteur de journaux d’Eure-et-Loir.--Mme Le Dur est
-dénoncée à Stieber.--Le comte de W...--Un attaché militaire allemand
-sauve un franc-tireur.
-
-
-Quelques jours après l’énergique attaque des Français qui eut pour
-résultat la prise de Champigny, des groupes nombreux stationnaient dans
-la rue de la Paroisse, presque en face de l’église Notre-Dame.
-
-A côté des militaires allemands qui discutaient tantôt d’une voix forte,
-tantôt sur un ton bas et confidentiel, se tenaient de nombreux
-bourgeois, que leur âge ou leurs infirmités avaient forcément retenus à
-Versailles.
-
-Sur leur figure soucieuse et attristée, il y avait, ce jour-là, comme le
-reflet d’une joie cachée, d’une espérance secrète. On savait que, tout
-de suite après la victoire des Français, un conseil de guerre avait été
-convoqué à la préfecture de Versailles, chez le roi, et que la plupart
-des généraux avaient émis un avis contraire à celui de M. de Moltke, qui
-insistait pour la reprise immédiate de la position perdue.
-
-Mais l’avis du feld-maréchal avait prévalu; depuis la veille, le bruit
-courait que la bataille était de nouveau engagée du côté de Champigny.
-On se chuchotait tout bas que les Wurtembergeois avaient été
-vigoureusement repoussés. Les correspondants des journaux anglais
-affirmaient, disait-on, que les officiers du premier bataillon avaient
-tous été tués ou blessés, sauf deux; que le jeune comte Wolfegg avait eu
-une jambe emportée; qu’on avait vu passer le général Von Strochmann,
-pâle, couvert de sang, appuyé sur deux de ses amis.
-
-Rien, jusque là, n’était cependant venu confirmer ces rumeurs. Le
-_Moniteur officiel_ n’avait pas encore dit un mot; il parlerait sans
-doute aujourd’hui, car les opérations--c’était positif--avaient commencé
-depuis vingt-quatre heures.
-
-La foule qui grossissait sans cesse devant la boutique de Mme Le Dur,
-«réquisitionnée» pour la vente du _Moniteur_ (prussien) _de
-Seine-et-Oise_, ne disait que trop la curiosité et les perplexités
-patriotiques de la population de Versailles. L’attitude de la plupart
-des officiers allemands qui remplissaient le magasin de la marchande
-n’était cependant pas de nature à faire naître ou à entretenir des
-illusions. Chaque fois que la porte de la boutique s’ouvrait, on
-entendait leurs gros rires résonner comme un bruit de casseroles.
-
-Mme Le Dur, qui tient encore aujourd’hui le même cabinet de lecture, le
-plus achalandé de Versailles et le mieux pourvu de livres curieux, était
-alors, en 1870, dans le plein épanouissement d’une savoureuse et
-appétissante beauté. Très vive, très enjouée, elle s’amusait en
-véritable gamine de Paris, à dire crûment leur fait à ses clients, dont
-la plupart parlaient fort bien le français, et qui, tout en venant
-chercher des romans de Paul de Kock, de Pigault-Lebrun, ou les
-_Mémoires_ de Casanova, flirtaient volontiers avec la dame du logis, qui
-ne craignait nullement de les «rabrouer» par quelques mots très crus.
-Les affaires, du reste, allaient à souhait; les numéros du _Moniteur de
-Seine-et-Oise_ s’enlevaient comme de petits pâtés; militaires et civils,
-allemands et français, privés de toute autre lecture, attendaient
-l’apparition de la feuille officielle avec une égale impatience.
-
-Ce journal--le seul organe de publicité que la police prussienne
-tolérait dans cette ville de 40,000 âmes, complètement isolée de Paris
-et du reste de la France,--était rédigé par M. Bamberg, l’ex-caissier
-parisien du «fonds des reptiles», appelé à Versailles par M. de Bismarck
-pour remplacer M. le Dr Lévyson dont les allures avaient déplu au
-chancelier, qui voulait un fonctionnaire et non un journaliste, même
-officieux.
-
-Les Prussiens avaient promis tout d’abord de respecter la liberté de la
-presse, mais dès leur arrivée, ils avaient commencé par fourrer en
-prison le bon M. Jeandel qui, dans un article mélodramatique de son
-_Journal de Versailles_, s’était apitoyé sur le sort des soldats de la
-Landwehr, arrachés à leurs familles, à leurs foyers, forcés de tuer ou
-de se laisser tuer. Une véritable tirade bonne à déclamer à l’Ambigu,
-avec _tremolos_ à l’orchestre. L’inoffensif Jeandel ne fit qu’un séjour
-très court à la prison Saint-Pierre; son journal ne reparut pas.
-
-Quelques semaines plus tard, l’_Union libérale_, rédigée par des
-écrivains de premier ordre, tels que MM. Scherer et Bersot, préféra
-cesser sa publication plutôt que d’insérer les communications de M. de
-Brauchitsch.
-
-La _Concorde_, journal impérialiste, avait disparu après le 4 septembre.
-
-Dans un simple but de spéculation, M. Lévyson, ancien correspondant
-parisien de la _Gazette de Cologne_, avait imaginé de combler la lacune
-en faisant paraître le _Nouvelliste_. Au bout de quelque temps, cette
-feuille se transforma en _Moniteur de Seine-et-Oise_, organe officiel.
-
-L’imprimerie Beau fut mise en réquisition pour l’impression du journal,
-et Mme Le Dur, qui venait de s’établir à Versailles et paraissait peu
-experte en choses politiques, se laissa également «réquisitionner» pour
-la vente du _Nouvelliste_ d’abord, et celle du _Moniteur_ ensuite.
-
-Sa petite boutique était chaque soir bondée d’officiers allemands;
-c’était le rendez-vous de tous les gandins et de tous les galantins de
-l’état-major, qui papillonnaient autour de la «directrice» et de ses
-auxiliaires, deux fraîches enfants de 16 à 18 ans, au teint de lait et
-aux lèvres de feu.
-
-Ce jour-là, le cabinet de lecture de la rue de la Paroisse avait vu une
-partie de ses clients habituels arriver beaucoup plus tôt. Sans qu’ils
-voulussent en avoir l’air, tous ces Allemands étaient au fond plus
-impatients encore que les Versaillais de savoir ce qui se passait du
-côté de Champigny, et le _Moniteur_ pouvait seul les renseigner d’une
-manière positive, officielle.
-
-Vers les cinq heures, un élégant coupé attelé de deux chevaux pur sang,
-et portant sur les panneaux l’écusson de la maison de Hohenzollern,
-s’arrêta devant la boutique de Mme Le Dur.
-
-Un nègre, en costume oriental, assis sur le siège à côté du cocher,
-sauta lestement à terre et ouvrit la portière.
-
-Un vieillard ridé, voûté, cassé, affublé d’une perruque, vêtu de
-l’uniforme de général avec un grand cordon en sautoir, sortit de la
-voiture et entra dans le cabinet de lecture.
-
-A la vue du vieux militaire, les officiers formant groupe sur le
-trottoir devant la boutique et ceux qui s’y trouvaient déjà se rangèrent
-respectueusement et firent le salut militaire avec cette raideur
-d’automates de Vaucanson, que très heureusement tous les règlements
-copiés sur le modèle prussien ne parviendront jamais à inculquer aux
-officiers français.
-
-Le vieillard porta la main à sa casquette galonnée pour répondre à ces
-saluts; mais soudain ses yeux s’allumèrent comme des quinquets lorsqu’il
-aperçut les deux jeunes filles, très rieuses et très accortes, qui se
-tenaient derrière un comptoir d’acajou, faisant face à celui où trônait
-la majestueuse maîtresse de céans.
-
-Le vieillard détaillait les petites, l’une surtout, une agréable
-brunette qui ficelait un paquet attendu sans impatience, du reste, par
-un lieutenant de dragons droit comme un _I_ dans sa tunique bleu clair,
-tandis que sa compagne, une boulotte aux regards vifs et à la chevelure
-blonde et bouclée, cherchait au milieu des casiers remplis de livres
-poudreux le second volume du _Cocu_, que lui avait demandé un jeune
-adjudant.
-
---_Sehr nett! Sehr nett!_ (très jolie!) fit le vieux général en faisant
-claquer sa langue contre son palais... Et, s’armant d’un binocle, il
-passa l’inspection de la petite boutique, les casiers bourrés d’articles
-de papeterie et de menus objets, les tables où s’étalaient les gravures,
-les livres de messe, les images de sainteté et autres, les rayons pleins
-de livres aux couvertures usées, car la plupart des éditions de Mme Le
-Dur datent du commencement de ce siècle.
-
---_Sehr nett! Sehr nett!_ répétait le vieillard en lorgnant de nouveau
-les deux jouvencelles. Puis, brusquement, en se mettant en arrêt devant
-l’imposante taille et la coiffure à la grecque de Mme Le Dur... Oh!
-fit-il, voici la belle madame Le Dur, n’est-ce pas?... Oh! on ne m’a pas
-trompé; mes compliments, mes compliments!... Je viendrai tous les jours
-moi-même chercher mon journal, si vous le permettez, ma belle enfant,
-n’est-ce pas? Et le galant sur le retour se mit à tapoter doucement les
-grosses joues de la plantureuse «réquisitionnée».
-
-Les officiers restaient cois, immobiles, au port d’armes.
-
---Eh bien! vieux coureur de cotillons! répondit la libraire avec cette
-intonation qu’elle sait donner à ses réparties, vous plaira-t-il de
-laisser ma peau tranquille?
-
---Voyons, la belle, ne nous fâchons pas... hé, hé! vous me plaisez...
-_beaucoup_... Il souligna le mot.
-
---Taisez-vous, vieux polisson, s’écria Mme Le Dur. Vous n’avez pas
-besoin de moi... votre maîtresse vous attend à la porte, dans votre
-voiture!
-
-Et elle désigna du geste le nègre habillé à l’orientale.
-
-Les traits du vieux Don Juan se rembrunirent subitement; la plaisanterie
-n’était guère de son goût. Il sortit aussitôt, fort mécontent. Quant aux
-officiers, ils étaient positivement pétrifiés.
-
---Malheureuse! dit l’un de ces messieurs, portant l’uniforme de
-capitaine d’état-major, savez-vous à qui vous avez osé faire cette
-insolente réponse?
-
---Non, répondit Mme Le Dur.
-
---Au prince Charles, le propre frère du roi de Prusse!
-
---Eh bien, s’il n’est pas content, il ira le dire à Rome!
-
---Ah! il s’en gardera bien, fit un jeune hussard. Son Altesse ne se
-vante que de ses succès auprès des dames; quant aux rebuffades, il les
-empoche et se tait.
-
---C’est égal, fit le capitaine d’état-major, vous avez été raide, ma
-chère... Ah! enfin, voici le _Moniteur_ qui arrive!
-
-Deux ordonnances, escortées de deux gendarmes, entrèrent dans la
-boutique de Mme Le Dur, et déposèrent plusieurs gros ballots de papier
-humide encore et sentant l’encre d’imprimerie.
-
-Alors un défilé interminable d’acheteurs commença; la patronne et ses
-deux employées n’avaient pas assez de leurs six mains pour servir la
-clientèle; les numéros s’enlevaient, et les gros sous et les silbergros
-s’entassaient dans les tiroirs. Il en fut ainsi jusqu’à l’heure de la
-fermeture...
-
- * * * * *
-
-Quand les demoiselles de magasin furent parties et les volets mis, Mme
-Le Dur traversa la cour qui se trouve derrière la maison et que l’on
-gagne par la petite arrière-boutique qui sert aussi de salle à manger et
-de chambre à coucher. La sémillante libraire s’arrêta devant la porte
-d’un hangar, qui avait dû jadis servir de remise. Elle tira de sa poche
-une grosse clef qu’elle fit tourner dans la serrure; la porte s’ouvrit
-en grinçant. Sur une litière de paille dormait un gros homme à cheveux
-gris, coiffé d’un large chapeau et chaussé de sabots, vêtu, comme les
-maraîchers des environs de Paris, d’une blouse jetée par-dessus sa
-grosse veste et d’un pantalon de velours à côtes.
-
---Allons, père Lienard, dit la libraire en secouant le dormeur,
-dépêchez-vous, il est temps.
-
-Le paysan se frotta les yeux:
-
---Ah! c’est vous, m’ame Le Dur... c’est bon, c’est bon, on va se lever;
-mais j’aurais encore aimé continuer mon somme.
-
---Vous dormirez plus tard, mon brave; vous avez le paquet?
-
---Oui, je l’ons, mais j’étions tellement fatigué que je n’ons pas eu la
-force de me déshabiller chez le concierge... et là, dame, vous savez, je
-l’ons toujours au même endroit...
-
---Eh bien, faites vite; il est déjà tard.
-
---Vous voulez... là, devant vous, m’ame Le Dur? oh! je n’oserons jamais.
-
---Allons, mon brave, nous n’avons pas le temps de nous amuser aux
-bagatelles... vite, donnez-moi le paquet...
-
---Enfin, puisque vous le voulez... mais là, tournez-vous, au moins.
-
---Est-ce fait? demanda la libraire au bout de quelques instants.
-
---Ah! ne vous retournez pas encore; c’est le moment le plus
-_inconséquent_, dit le paysan, qui avait tout simplement retiré sa
-culotte et qui était occupé à extraire des fonds de l’indispensable
-inexpressible deux paquets formant coussins, et composés de journaux
-français et de brochures.
-
-Le paysan remonta tranquillement son pantalon, après avoir posé les deux
-paquets par terre.
-
---Maintenant, m’ame Le Dur, vous pouvez vous retourner, fit l’homme, y a
-pas de danger pour votre vertu. Le reste va tout seul.
-
-Et il se mit à tirer d’autres paquets de dessous sa blouse; sa grosseur
-disparaissait et se fondait avec chaque douzaine de journaux dont il se
-débarrassait de la sorte.
-
---Là, fit-il, c’est tout.
-
---Bien, fit Mme Le Dur, voici la moitié de la dernière recette.
-
-Elle remit une poignée de monnaie à l’homme en lui disant: «Bonsoir,
-père Lienard, à demain, et n’oubliez pas de vider vos culottes chez le
-concierge, c’est plus convenable, et cela prendra moins de temps!»
-
-Mais le paysan se grattait la tête derrière l’oreille, comme font ses
-pareils quand ils ont quelque chose sur le cœur qu’ils n’osent pas ou ne
-veulent pas dire tout de suite...
-
---Je m’en vas vous dire, m’ame Le Dur, fit-il enfin, tant va la cruche à
-l’eau jusqu’à ce qu’elle se casse. Eh bien, j’ai bien peur d’être près
-de la fêlure... Hier, j’ai vu un mauvais escogriffe, grand comme une
-perche, qui m’a suivi depuis la barrière de Buc; je faisais celui qui
-s’en va se promener tranquillement pour prendre l’air en chantonnant un
-air du pays: traderida dera dera... Il a perdu ma piste... Mais,
-aujourd’hui, je retrouve mon individu à la même barrière, qui n’avait
-l’air de rien; cette fois, pour varier, j’ai fait l’homme pressé
-d’arriver... je marchais au pas gymnastique en soufflant dans mes
-doigts... Brrrou... brrrou! L’ai-je distancé?... c’est ce qu’il faudrait
-voir, mais j’aime mieux le croire. Bref, m’est avis qu’on a l’œil sur
-moi, et comme le père Lienard n’aime pas les _mistoufles_, à partir de
-demain, je restons _cheux nous_... Voyez-vous... l’argent c’est bien
-joli, mais faut pas que ça revienne trop cher...
-
---Allons, à votre aise, père Lienard, dit la libraire, je trouverai à
-vous remplacer, je ne suis pas embarrassée...
-
-Le père Lienard était un malin, il avait flairé dans «l’escogriffe» de
-la barrière de Buc, un des limiers de Stieber.
-
- * * * * *
-
-Depuis quelque temps, les dénonciations pleuvaient contre Mme Le Dur; on
-la signalait comme tenant, à partir de huit heures du soir, quand son
-magasin était fermé pour tout le monde, une boutique clandestine de
-journaux français venant du département de l’Eure, et qu’on lisait
-portes closes dans les familles de Versailles, pour se donner du cœur,
-se réconforter un peu en apprenant les gigantesques efforts de Gambetta
-pour sauver l’honneur de la patrie, pour faire sortir de terre des
-armées innombrables destinées à remplacer les cohortes de l’empire,
-prisonnières de l’Allemagne.
-
-Il était à peu près minuit, quand Mme Le Dur, qui couchait dans
-l’arrière-boutique, fut réveillée par quelques coups frappés avec
-violence à la devanture de son magasin.
-
-La libraire, tenant un flambeau à la main, apparut au bout de quelques
-instants dans un déshabillé nocturne des plus indiscrets, mais des plus
-séduisants:
-
---Qui frappe ainsi? dit-elle, qu’est-ce? le feu est-il à la maison?
-
-Une voix, qu’elle reconnut pour celle du comte W...[49], un de ses plus
-assidus clients, répondit:
-
- [49] Nous pourrions écrire son nom en toutes lettres.
-
---Ouvrez-moi, il s’agit de choses importantes...
-
---Allons, allons, je la connais celle-là, répliqua la libraire, mais
-vous vous trompez... Mlle Élisa[50], c’est en face.
-
- [50] Quelques «demoiselles» versaillaises, habituées à charmer avant
- la guerre les loisirs de la garnison, avaient continué leur
- «commerce» avec les Allemands, et elles faisaient florès. Une des
- plus connues et des plus courues était une Belge, vigoureusement
- bâtie, Mlle Élisa. Cette horizontale était surtout remarquable par
- l’ordre et l’exactitude qu’elle apportait dans l’exercice de son
- métier. Elle ouvrait son boudoir à neuf heures du matin, s’accordait
- deux heures pour son déjeuner, de midi à deux heures, et se
- remettait au travail jusqu’à sept heures. Passé ce délai, la
- clientèle trouvait porte close, et malgré les offres les plus
- séduisantes des officiers, elle se refusait absolument à toute
- concession passé l’heure réglementaire. Mlle Élisa fit un gros sac
- pendant l’occupation; on nous assure qu’elle est rangée aujourd’hui,
- mariée, mère de famille, et qu’elle offre le pain bénit dans
- l’église de son village.
-
---Mais non, je vous assure que j’ai quelque chose de très grave à vous
-annoncer; demain, il serait trop tard.
-
-Après tout, le comte W... s’était montré, à plusieurs reprises, désireux
-d’épargner des vexations et des ennuis à la directrice du cabinet de
-lecture de la rue de la Paroisse. Peut-être avait-il réellement un avis
-à lui donner? Mme Le Dur se décida à ouvrir.
-
---Attendez, je passe ma robe de chambre, et je suis à vous.
-
---Voici ce dont il s’agit, fit le comte W... J’ai dîné ce soir chez le
-préfet. Stieber, directeur de la police, était parmi les convives. Il a
-été question d’arrestations et de perquisitions... On a parlé de vous...
-Demain matin des agents viendront fouiller partout dans votre
-boutique... On prétend que vous cachez des journaux français... Est-ce
-vrai? Réfléchissez-bien... Il s’agit du conseil de guerre.
-
---Même pour une femme?
-
-La sémillante libraire n’avait plus du tout envie de rire.
-
---Vous en avez? Voyons... répondez, vous n’avez rien à craindre de
-moi... Vous savez l’intérêt que je vous porte... Si vous avez des
-journaux français, dites-le moi...
-
---Ah! ma foi, venez... Et, conduisant le comte dans l’arrière-boutique,
-Mme Le Dur lui montra des placards bourrés jusqu’en haut de gazettes
-françaises, de brochures, de proclamations du gouvernement de la Défense
-nationale...
-
---Eh bien... vous l’échappez belle; si Stieber avait découvert ce pot
-aux roses, demain soir vous partiez pour l’Allemagne! Il faut enlever
-tout cela, mais comment? Il y en a une belle charge...
-
---Brûlons-les.
-
---Vous n’y songez pas, nous mettrions le feu à la maison... C’est qu’il
-y en a! il y en a!...
-
-M. le comte de W... réfléchit quelques instants:
-
---Avez-vous un drap de lit, ou mieux que cela, des rideaux?
-
---Il y a ceux qui sont aux fenêtres.
-
---Eh bien! arrachons-les... Là... et maintenant qu’ils sont étalés à
-terre, nous allons y emballer toutes ces paperasses... Et journaux,
-brochures, documents prohibés, tout fut entassé pêle-mêle dans les deux
-rideaux, qu’on noua par les quatre bouts.
-
---Je vais appeler mon ordonnance et lui dire de mettre tout cela dans ma
-voiture, fit M. de W... Je vous rends un fameux service tout de même! et
-dire que vous ne m’en remercierez jamais!
-
-La discrétion nous défend de révéler si réellement la belle libraire se
-montra ingrate envers son sauveur...
-
-Le ballot fut mis dans la voiture du comte... Heureusement la rue de la
-Paroisse était déserte. Seuls deux officiers de uhlans ayant fortement
-soupé s’époumonnaient à crier, s’adressant à une fenêtre obstinément
-fermée:
-
---Mamz’el Éliza! mamz’el Éliza! dix thalers, vingt thalers! Mais en
-dépit de ces enchères croissantes, Mlle Élisa, qui, toute la journée,
-avait été surchargée d’officiers et de soldats, ne donnait pas signe de
-vie.
-
-Le lendemain, les sbires de Stieber vinrent en effet faire une
-perquisition dans le cabinet de lecture de Mme Le Dur. Ils remuèrent et
-bouleversèrent les casiers, les rayons, fouillèrent partout, même sous
-le lit, mais ils ne trouvèrent rien.
-
-Il était dit que Mme Le Dur jouerait encore un autre tour à la police
-prussienne.
-
-Un jour, elle vit se glisser dans sa cour un gaillard dont les vêtements
-en lambeaux et la figure défaite n’indiquaient que trop un fugitif.
-
-L’individu raconta à Mme Le Dur qu’il était franc-tireur, que les
-policiers de Versailles le traquaient, que si on le tenait son compte
-serait vite fait. Il supplia la libraire de le cacher quelque part.
-
-Elle le fit entrer dans une petite remise et lui apporta des vêtements
-bourgeois.
-
-Dans la soirée, un vieil attaché militaire allemand vint fumer, comme
-d’habitude, son cigare dans le cabinet de lecture de la rue de la
-Paroisse.
-
-Au moment où il allait se retirer,--comme il n’y avait plus personne
-dans la boutique,--Mme Le Dur lui dit:
-
---Colonel, êtes-vous homme à garder un secret?
-
---Mais oui.
-
---Et à sauver, au besoin, un ennemi?
-
---A mon âge, on n’a plus soif de sang... Qu’y a-t-il à votre service,
-chère madame?
-
---Eh bien, colonel... fit Mme Le Dur, très émue, j’ai là, au fond de ma
-cour, dans une remise, un franc-tireur que je cache par charité, par
-pitié... Si on l’attrape, le pauvre homme sera fusillé... Il a une
-femme, des enfants...
-
---Chut!... pas si haut, interrompit le vieux colonel... Allez vite
-chercher cet homme... La nuit est sombre, dites-lui qu’il m’accompagne
-sans crainte...
-
-La bonne Mme Le Dur, folle de joie de sauver la vie à un compatriote,
-courut annoncer au fugitif qu’il allait pouvoir s’échapper.
-
-Elle le ramena par la main devant le colonel:
-
---C’est toi, fit celui-ci en s’adressant à l’homme... Je te prends à mon
-service comme brosseur... Ne te trahis pas.
-
-Le franc-tireur suivit son nouveau maître jusqu’à Orléans.
-
-Là, trouvant l’occasion de rejoindre les lignes françaises, il disparut.
-
-
-
-
-XII
-
-La police prussienne à Versailles redouble d’activité.--Communications
-secrètes entre Paris et les Allemands.--Emprisonnement de MM. de Raynal
-et Harel.--Perquisitions chez M. Alaux.--Son arrestation.--Les menaces
-de M. Stieber.--Incarcération de M. Rameau et de deux de ses
-adjoints.--Les petites spéculations d’un préfet prussien.--Un colonel
-prussien déguisé en franc-tireur chez le général Trochu.--Jules Favre à
-Versailles.--Il loge, sans le savoir, chez le chef de la police.--M. de
-Bismarck le fait garder à vue et Stieber trouve moyen de lui enlever ses
-journaux.--La proclamation de l’Empire allemand.--Les dames Stieber
-arrivent à Versailles.--Départ des Allemands.
-
-
-La fin du siège de Paris fut marquée par un redoublement extraordinaire
-d’activité et de zèle de la part de la police du quartier général.
-
-Stieber était sur les dents. L’espionnage avait été organisé avec ce
-soin minutieux et cette méthode scientifique que les Allemands du Nord
-appliquent à toutes choses. La police de campagne avait embrigadé de
-préférence ceux qu’un long séjour à Paris ou dans les environs, en
-qualité d’ouvriers, de commis ou d’employés, avait familiarisés avec les
-lieux et la langue française. Ces espions, qui, la plupart, avaient des
-accointances secrètes dans la capitale assiégée, réussissaient assez
-facilement à traverser les lignes, et allaient souvent passer quatre ou
-cinq jours dans Paris. Ils revenaient avec des dépêches qu’on apportait
-immédiatement à M. de Bismarck[51]. Quand Félix Pyat annonça dans le
-_Combat_ l’ouverture d’une souscription pour donner un fusil d’honneur à
-celui qui tuerait le roi de Prusse, la police redoubla de surveillance
-autour de la personne de Sa Majesté, et des perquisitions domiciliaires
-avaient lieu chaque jour, n’aboutissant le plus souvent qu’à la
-découverte d’une canne à épée ou de quelque journal français que les
-agents de M. Stieber saisissaient avec une véritable joie.
-
- [51] Les espions prussiens faisaient aussi passer des renseignements
- avec la correspondance des diplomates étrangers. Voici ce que relate
- dans son journal le Dr Busch, à la date du 20 décembre: «Au thé,
- Halzfeld me dit qu’il avait entre les mains, au sujet de l’état des
- choses à Paris, un papier qui était sorti avec la correspondance de
- Washburne. Il était parvenu à le déchiffrer, sauf quelques mots. Il
- me le montra, et, réunissant nos lumières, nous parvînmes à le
- comprendre. _Les renseignements semblaient donnés en connaissance de
- cause, et conformément à la vérité._»
-
- Il n’était, du reste, pas très difficile de sortir de Paris. M. Gack
- père nous a raconté qu’un jour il vit un char chargé d’un tonneau
- s’arrêter devant son restaurant, à la tombée de la nuit. Il en
- sortit son fils, qui était dans un régiment de marche parisien. Un
- officier prussien, habitué de la maison, l’aperçut; il lui donna une
- heure pour regagner les lignes françaises,--comme il était
- venu,--caché dans son tonneau.
-
-La terreur policière pesait donc sur les Versaillais. Des actes
-arbitraires les plus révoltants rappelaient aux habitants du chef-lieu
-de Seine-et-Oise sous quel régime ils vivaient.
-
-Un matin, deux jeunes magistrats, MM. de Raynal et Harel, furent
-emprisonnés, menacés d’être fusillés et finalement conduits dans la
-forteresse de Minden.
-
-Leur crime?
-
-M. de Raynal, qui habitait la même maison que M. de Moltke, tenait une
-sorte de journal des événements qui s’accomplissaient sous ses yeux. Le
-carnet dans lequel il écrivait ses notes fut découvert par un agent
-secret; aussitôt une accusation d’espionnage et de connivence avec
-l’ennemi fut dressée contre le jeune magistrat.
-
-M. Harel se trouva impliqué dans cette affaire parce que, malgré les
-tentatives doucereuses du lieutenant de police Zerniki et les
-apostrophes brutales de M. Stieber, il se refusa à donner des
-renseignements qui auraient pu charger son ami et collègue.
-
-La situation de ces deux jeunes gens, très aimés à Versailles, avait
-provoqué de nombreuses interventions et interversions.
-
-Stieber recevait les pétitionnaires avec des railleries cruelles:--«Ce
-pauvre M. de Raynal, disait-il en soupirant, il aura une balle dans le
-front. C’est malheureux, il faut un exemple, et pourtant je le
-regretterai! J’ai lu son _Journal_; il me plaît beaucoup, ce jeune
-homme; s’il en réchappe, je lui donnerais volontiers une de mes filles
-en mariage... Ah! c’est vrai, il est marié depuis peu... reprenait
-l’implacable policier. Alors, c’est doublement dommage.»
-
-Heureusement que ni M. de Raynal ni M. Harel n’eurent de «balle dans le
-front»; ils en furent quittes pour une détention de quelques semaines;
-mais un journaliste, M. d’Alaux, n’échappa au conseil de guerre et à ses
-conséquences que grâce à la conclusion de l’armistice. Cet écrivain
-avait assisté aux débuts de l’invasion. Chargé par le _Journal des
-Débats_ de suivre l’armée du Rhin, au lieu de rentrer à Paris, il
-attendit la suite des événements à Versailles, où il comptait beaucoup
-d’amis. Laissons-le raconter lui-même ses aventures:
-
-«Le 27 décembre 1870, écrit-il à M. Delerot, je passais la soirée avec
-vous chez notre ami M. Scherer; vous m’avertîtes de me mettre en règle
-avec certain arrêté récent de la police allemande, qui enjoignait aux
-personnes étrangères à la ville de se procurer une carte de séjour, qui
-était délivrée par un officier prussien. Il était convenu que deux
-d’entre vous, le lendemain, me serviriez de répondants à la mairie.
-
-«Le lendemain, en m’éveillant, je maudissais et cherchais les moyens
-d’éluder la nécessité de cette sortie, souffrant que j’étais de douleurs
-rhumatismales aiguës, compliquées d’une angine, quand un bruit de pas et
-de crosses de fusils retentit dans mon escalier et s’arrêta à ma porte.
-On frappa. J’ouvris. Une espèce d’argousin, dans le costume râpé
-traditionnel, me demanda mes papiers. Cet argousin n’était rien moins
-que le lieutenant de police Zerniki, qui, pour la circonstance, avait
-pris le costume de l’emploi. Je lui remis mon passeport, et comme je
-n’étais pas habillé, j’allais me coucher, quand il m’invita à le suivre;
-le mot «correspondant des _Débats_» qu’il avait lu sur mon passeport
-paraissait l’avoir surexcité singulièrement. Il ouvrit les tiroirs d’une
-commode, à peu près seul meuble de ma chambre, et prit tous les papiers
-qu’il y trouva, y compris quelques feuillets pelotonnés de papier pelure
-qui avaient servi d’enveloppe à de menus objets. Il y découvrit aussi un
-numéro du _Gaulois_ sur lequel notre ami Scherer avait un jour tracé
-plusieurs fois son nom. J’avais gardé ce numéro parce qu’il contenait le
-premier récit qui me fût parvenu sur la révolution du 4 Septembre.
-
-«La vue du _Gaulois_ provoqua sur la physionomie de l’agent un mélange
-de colère et de triomphe. Il me dit:
-
-«--Vous connaissez M. Angel de Miranda?
-
-«--Non.
-
-«--Oh! oui, vous le connaissez! Habillez-vous vite!»
-
-«Je n’appris que plus tard qu’à propos d’articles du _Gaulois_ cet
-écrivain avait eu maille à partir avec la police prussienne. Arrêté à
-Versailles, il avait été interné en Prusse, d’où il avait réussi à
-s’évader; et le récit qu’il avait publié de son aventure n’était rien
-moins que flatteur pour la police prussienne.
-
-«Zerniki sortit un instant, mais revint précipitamment, comme s’il avait
-oublié un détail essentiel dans ses perquisitions: il souleva mes
-couvertures, mes draps et mes matelas, qu’il jeta par terre. Or, entre
-le sommier et le matelas, j’avais l’habitude de mettre, en me couchant,
-à portée de ma main, les livres ou papiers que je voulais lire dans mon
-lit, et ce matin-là il s’y trouvait un calepin contenant un fouillis de
-notes de toute nature, où j’avais inscrit, entre autres choses,
-différentes mentions de mon passage à travers l’armée allemande, de
-Rethel à Sedan et en Belgique. L’argousin faillit pousser un cri de joie
-et me dit d’un air de satisfaction visible:
-
-«--Allons, marchons!...»
-
-«Je lui demandai, vu mes douleurs rhumatismales, de donner l’ordre à ses
-hommes de ne pas me faire marcher trop vite.
-
-«--Soyez tranquille, on va vous mettre au chaud.
-
-«--Monsieur a le mot pour rire, lui dis-je, sans daigner insister sur ma
-prière.
-
-«Et comme je descendais assez bien les premières marches: «Tenez!
-reprit-il, voilà que cette petite promenade vous fait déjà du bien!»
-
-«Il resta chez moi pour continuer ses fouilles, mais du haut de
-l’escalier il avait donné en allemand une recommandation au chef de
-l’escorte. Je n’en compris le sens qu’à l’arrivée à la prison. Sur
-l’aveu que j’avais fait de ma difficulté à marcher, il avait jugé
-piquant de donner l’ordre qu’on me fît faire un trajet au moins
-quadruple en longueur; car de la rue des Tournelles, où je demeurais, au
-lieu de me faire descendre vers la rue Saint-Pierre, on me fit
-préalablement remonter jusqu’à la grille de Satory.
-
-«Je dois dire que mon escorte se modelait sur mon pas très lent avec un
-air de patience ennuyée. La ville était à cette heure à peu près
-déserte. Ce surcroît de trajet m’était d’autant plus pénible que la rue
-était couverte de verglas et de neige fondue...»
-
-Ce fut Stieber lui-même que l’on chargea de l’instruction.
-
-Le grand maître de la police présenta au journaliste quelques feuillets
-de papier pelure contenant des projets d’articles et de correspondances
-pour le _Journal des Débats_.
-
-Dans l’une, M. d’Alaux racontait le viol d’une femme de Rethel par un
-officier prussien, et dans une autre M. d’Alaux défendait la théorie de
-la levée en masse contre l’ennemi.
-
---Je n’ai fait, répondit-il, que demander à mes compatriotes d’agir
-comme vous avez agi vous-mêmes en 1813.
-
---Nous en avons fusillé pour moins que cela, dit Stieber; et sur l’ordre
-du lieutenant Zerniki, le malheureux journaliste fut reconduit dans un
-cachot très sombre et très humide, où, sans la généreuse assistance d’un
-citoyen de Versailles, M. Hardy, la providence des prisonniers, il
-serait mort de froid. Enfin, le 2 février M. d’Alaux fut mis en liberté,
-après trente-six jours de détention.
-
-Le maire de Versailles, l’indomptable M. Rameau, et deux de ses adjoints
-furent également emprisonnés. Ce fut dans une cellule de la rue
-Saint-Pierre que le premier magistrat municipal de Versailles vit lever
-l’aurore de l’année 1871, succédant à l’année terrible 1870. Son
-incarcération rappelle à s’y méprendre les histoires de brigands
-calabrais, qui tiennent les voyageurs sous clef jusqu’au payement d’une
-rançon. M. de Brauchitsch, qui joignait l’utile à l’agréable, s’était
-associé avec un fournisseur allemand nommé Baron, dont il voulut imposer
-les services à la municipalité par la création d’un «entrepôt» de
-marchandises que la ville devait tenir à la disposition des autorités
-allemandes pour le cas de disette. C’était une fantaisie administrative
-de M. le préfet de Seine-et-Oise, soufflée par son associé, car les
-denrées de toute espèce ne manquaient pas à Versailles. Mais le pacha
-Brauchitsch avait ordonné d’établir l’entrepôt jusqu’au 8 décembre au
-plus tard; il fallut obéir. Les négociants de Versailles se
-constituèrent en syndicat au capital de 300,000 francs; seulement, au
-lieu de traiter avec le sieur Baron, ils passèrent un contrat avec un
-autre fournisseur également allemand, M. Hischler, qui, accompagné de
-deux négociants délégués par leurs collègues, partit pour Mannheim afin
-d’y acheter les denrées: café, sucre, bougies, farines, sel, etc.
-
-Le sieur Baron et le préfet Brauchitsch étaient roulés. Mais ils se
-vengèrent.
-
-Un agent de police fut expédié le long de la ligne de Lagny à Reims,
-avec l’ordre pour les chefs de gare et les commandants d’étapes, de
-retenir sous différents prétextes le convoi destiné au syndicat
-versaillais, et de susciter des difficultés, de façon à empêcher les
-denrées d’être rendues à Versailles pour le délai du 8 décembre.
-
-Cette petite machination réussit.
-
-A chaque instant le malheureux convoi était entravé dans sa marche;
-tantôt les permis n’étaient pas en règle; tantôt il fallait laisser
-passer un train militaire; à une station, il n’y avait pas d’eau pour la
-locomotive, etc., etc.
-
-En apprenant--ce qu’il savait fort bien--que le 8 décembre l’entrepôt
-n’était pas ouvert, conformément à ses prescriptions, M. de Brauchitsch
-entra dans une grande colère, et malgré toutes les objections, toutes
-les raisons qu’on fit valoir, l’associé du sieur Baron frappa la ville
-de Versailles d’une amende de 50,000 francs pour ce retard dont il était
-la cause!
-
-M. Rameau se refusa avec la plus grande énergie à subir cette pénalité
-injuste, préférant se laisser incarcérer avec ses adjoints.
-
-Mais les membres du syndicat voulurent éviter une plus longue captivité
-à des magistrats qui s’étaient acquis l’estime générale. Ils payèrent de
-leurs deniers la rançon de leurs édiles, qui purent, après quelques
-jours de repos forcé, reprendre leurs fonctions.
-
- * * * * *
-
-Tandis que la police «stiebérienne» veillait avec tant de rigueur sur
-les relations possibles des habitants de Versailles avec les Parisiens,
-elle inondait la capitale assiégée de ses espions; grâce à
-l’inexpérience des jeunes gardes mobiles et des gardes nationaux, les
-émissaires arrivaient assez facilement à rompre la ligne des
-avant-postes et des grand’gardes, à l’aller et au retour, surtout dans
-les derniers temps du siège, où la démoralisation s’était emparée des
-troupes régulières, et où le froid tout à fait extraordinaire de l’hiver
-contribuait aussi à relâcher la surveillance. Parmi les agents secrets
-que Stieber envoyait ainsi dans la capitale, se trouvaient non seulement
-des hommes de la police, mais aussi des officiers de l’armée.
-
-Un colonel, S..., d’origine française, élevé dans ce que l’on appelle à
-Berlin la «Colonie» des anciens réfugiés de l’Édit de Nantes, parlant
-notre langue avec toutes ses nuances et ses expressions d’argot, s’était
-fait sous ce rapport une réputation spéciale.
-
-Tantôt déguisé en Don Juan de barrière, avec une blouse blanche
-(l’Alphonse n’était pas encore inventé), tantôt en chasseur de chiens
-«pour gigots», profession très lucrative pendant l’hiver de 1870, il
-s’insinuait dans les faubourgs parisiens et revenait avec des journaux
-et des renseignements sur les tendances de la population des quartiers
-excentriques.
-
-Grâce aux indications du colonel S..., M. de Bismarck pouvait prévoir
-qu’en laissant les armes à la garde nationale de ces faubourgs il
-rendait possible et inévitable un soulèvement anarchiste.
-
-Dans un des premiers jours de janvier, cet émissaire fit le pari avec
-quelques officiers, non seulement de pénétrer dans Paris, mais de parler
-au général Trochu.
-
-La gageure fut tenue.
-
-Justement il y avait à l’ambulance du Château un franc-tireur de la
-«branche de houx» très grièvement blessé. Le bataillon de la «branche de
-houx» était composé d’artistes, de littérateurs, etc., commandés par un
-romancier de talent, M. Paul Mahalin. L’équipement était un peu théâtral
-et rappelait le costume de Fra Diavolo, ce qui n’empêchait pas les
-«branches de houx» de faire très crânement leur devoir dans de
-nombreuses escarmouches et reconnaissances du côté de Rueil et de la
-Malmaison, où ils étaient campés. C’est dans une de ces rencontres que
-le franc-tireur couché dans l’ambulance du Château avait été blessé et
-fait prisonnier.
-
-En vertu d’une réquisition du chef de la police, le directeur de
-l’ambulance dut livrer à un agent les vêtements et les papiers du
-Français moribond.
-
-Le même jour les Krupp tonnaient avec violence, car le bombardement de
-Paris, depuis si longtemps annoncé, venait de commencer, à la grande
-joie des pieux pasteurs et des sensibles dames de Berlin, qui
-demandaient à cor et à cri l’anéantissement de Babylone;--le même jour,
-le poste des gardes nationaux de marche placé près du pont de Sèvres
-assistait à la scène suivante:
-
-Quatre soldats prussiens poursuivaient un individu vêtu en franc-tireur;
-ce dernier, après avoir échappé miraculeusement aux coups de fusil[52]
-de ses persécuteurs, se précipita dans la Seine et traversa le fleuve à
-la nage, se souciant fort peu de la température glaciale de la rivière.
-Arrivé sur l’autre rive, le franc-tireur se jeta dans les bras du chef
-de poste et l’embrassa en criant: _Vive la France!_
-
- [52] Parbleu! les dreyse étaient chargés à poudre.
-
-On le conduisit dans une maison que les obus avaient à moitié effondrée
-et où les hommes de garde avaient installé leur campement; on lui offrit
-du cognac et il put se chauffer à l’aise devant un grand feu.
-
---Il faut, dit le franc-tireur, que je voie le gouverneur de Paris, j’ai
-des renseignements de la plus haute importance à lui confier; faites-moi
-accompagner par deux de vos hommes, capitaine; il est juste que je me
-montre à lui entouré de mes sauveurs.
-
-Le capitaine ne voulut laisser à personne l’honneur de présenter au
-gouverneur de Paris un Français miraculeusement échappé, sous ses yeux,
-aux balles de l’ennemi.
-
-Il remit le poste au lieutenant et tous deux partirent pour le Louvre.
-
-En franchissant la porte d’Auteuil, ils durent se jeter à plat ventre
-pour éviter d’être atteints par les éclats d’un gros obus lancé par les
-batteries de Meudon. Dans le village d’Auteuil et sur le quai, ils
-trouvèrent les traces des projectiles allemands, dont les gamins et les
-gardes nationaux étaient occupés à ramasser les éclats. D’autres gardes
-jouaient au classique bouchon sans se préoccuper du péril. En route, le
-franc-tireur raconta son odyssée. Il avait été blessé, fait prisonnier,
-et il s’était échappé de l’ambulance au moment où il allait être
-transféré en Allemagne.
-
-Trois jours il avait erré sans manger, dans les bois; il s’était ainsi
-rapproché de la Seine, quand ces «gredins de Prussiens» l’avaient
-surpris.
-
---Vous avez eu bigrement de la chance, lui dit le capitaine, car ces
-jean-f... vous ont envoyé une quinzaine de coups de fusil au moins.
-
---Bah! répondit le franc-tireur en souriant dans sa moustache...
-
-Dans son spacieux cabinet du Louvre, debout devant la cheminée, où
-brûlait un grand feu de bois, le gouverneur de Paris dictait un ordre à
-un jeune aide de camp qui écrivait, assis à une immense table chargée de
-paperasses, de cartes, de plans. D’autres aides de camp allaient et
-venaient, glissant quelques mots à l’oreille du général Trochu, qui y
-répondait par un mouvement de tête indiquant son approbation.
-
---Mon général, fit à voix basse un des officiers, il y a là un
-franc-tireur qui arrive en droite ligne de Versailles; il a des
-communications importantes à vous faire, à ce qu’il dit.
-
---Peuh! Ce sera encore quelque historiette insignifiante, fit le
-général; mais faites entrer.
-
-Le franc-tireur et son compagnon furent introduits auprès du gouverneur
-de Paris.
-
-Nous ne savons pas quels furent les renseignements qu’il put fournir au
-général; ce que nous pouvons assurer, c’est que vingt-quatre heures plus
-tard, à Versailles, M. le colonel S... remettait à Stieber des
-renseignements très précis et très authentiques sur les forces de la
-capitale et les probabilités de la capitulation prochaine. Nous savons
-aussi que cette nuit-là, tandis que l’écho apportait le bruit du
-bombardement, il y eut un grand souper de quinze couverts aux
-Réservoirs, qui se prolongea jusqu’au matin. C’était le prix du pari
-gagné par le colonel S...
-
- * * * * *
-
-Trois semaines plus tard, Jules Favre arrivait à Versailles négocier la
-reddition de Paris. Au pont de Sèvres, on le fit monter dans une vieille
-voiture conduite par un cocher qui était un agent secret de Stieber.
-
-M. de Bismarck avait recommandé à son chef de police de surveiller M.
-Favre de très près.
-
-Stieber montra en cette occasion les ressources d’un policier hors
-ligne: il prépara une chambre pour M. Jules Favre dans la maison même où
-la police prussienne avait établi ses bureaux. Le ministre français y
-fut mené à son insu, et, sans se douter de rien, pendant tout le temps
-qu’il passa à Versailles, il coucha dans le lit du lieutenant de
-mouchards, Zerniki!
-
-Stieber, qu’il ne connaissait pas et dont il ignorait les fonctions, lui
-préparait son thé.
-
-En arrivant à la maison du chef de police, M. Jules Favre fut reçu par
-le commissaire Kaltenbach, dont l’air paterne et débonnaire n’inspira
-pas la moindre méfiance au ministre de la Défense nationale. Kaltenbach
-jura ses grands dieux qu’il ne pouvait y avoir pour un bon Français et
-un enfant de Versailles de plus grand honneur que d’abriter sous son
-toit un homme aussi illustre que le grand avocat.
-
-Jules Favre se laissa si bien prendre au piège, que, dans la
-conversation qu’il eut avec le prétendu bourgeois de Versailles, il
-laissa échapper plusieurs renseignements précieux sur la situation de
-Paris. Le collaborateur de Stieber les fit aussitôt transmettre à M. de
-Bismarck.
-
-Celui-ci tenait absolument à savoir au juste ce qui se passait dans la
-capitale avant d’engager les négociations.
-
-Dès que le ministre français fut installé au deuxième étage de la maison
-du boulevard du Roi, M. de Bismarck appela le chef de la police et lui
-dit:
-
---Jules Favre doit avoir emporté des journaux de Paris pour les lire en
-route... Il faut que vous me les procuriez. Je n’ai pas encore reçu le
-courrier de ce matin...
-
-Stieber réfléchit un instant:
-
---Vous les aurez, répondit-il, et il retourna chez lui en réfléchissant.
-
-Dans une lettre à sa femme, Stieber raconte que l’idée lui vint
-d’enlever tout le papier des water-closet et de défendre à son personnel
-d’en donner, afin d’obliger M. Jules Favre à se servir de ses journaux,
-quand les besoins de la digestion se feraient sentir.
-
-Ce qu’il avait prévu arriva.
-
-Le ministre français dut employer le papier qu’il avait dans ses poches.
-
-Et dès qu’il eut quitté les lieux d’aisance, le chef de la police courut
-s’emparer non seulement de tout ce qui restait des journaux parisiens du
-jour, mais aussi de ce qui avait été employé.
-
-Les endroits maculés furent lavés, et le tout fut sur-le-champ envoyé à
-M. de Bismarck.
-
-La surveillance exercée par les agents de la police secrète sur le
-ministre français fut telle, qu’il fut impossible à un véritable
-habitant de Versailles d’approcher de M. Jules Favre pour l’avertir du
-traquenard dans lequel on l’avait fait tomber.
-
-Ce ne fut qu’à son second voyage que le négociateur français put être
-mis sur ses gardes, et qu’il observa la réserve qu’il fallait.
-
- * * * * *
-
-La veille du 18 janvier, jour choisi pour la proclamation de l’empire
-allemand, la police secrète fut toute la journée et toute la nuit sur
-pied. Versailles était plein de princes allemands, de grands
-personnages, de hauts dignitaires sur la vie desquels il fallait
-spécialement veiller. Si la fête préparée dans la Galerie des Glaces
-allait être interrompue par quelque bombe lancée du dehors, quelle
-responsabilité pour le chef de la police de campagne!
-
-Stieber fit expulser des ambulances toutes les personnes qui lui
-parurent suspectes, et il ordonna à ses agents de dresser une liste très
-minutieuse et très détaillée de tous les habitants de Versailles. Chacun
-fut tenu, sous peine de la prison, de remplir un formulaire indiquant
-son âge, sa parenté, sa profession, ses antécédents, etc. «Les dames,
-écrit le policier à sa femme, trouvent inouï que j’exige la déclaration
-exacte de leur âge. Elles disent que je suis un homme méchant... Si par
-hasard tu avais encore quelques craintes au sujet de ma vertu, tu peux
-être rassurée maintenant. Il n’est pas une femme de Versailles qui ne me
-voue aux gémonies et ne me déteste comme le péché[53].»
-
- [53] Le 24 décembre, Stieber écrivait déjà de Versailles à sa «chère
- bonne femme»: «On ne se figure pas la haine que nous portent les
- Français. Les femmes sont encore plus surexcitées contre nous que
- les hommes. Ah! nous ne comprenons vraiment pas qu’on puisse croire
- que nous fassions la cour aux Françaises. Une Française cracherait à
- la figure de la femme qui oserait nous adresser un sourire. Soyez
- tranquille. Avec la meilleure volonté du monde, il ne nous est pas
- possible de commettre la moindre infidélité...»
-
-La cérémonie de la proclamation de l’empire allemand se passa sans
-incident. Tandis que le roi, entouré de son cortège de princes
-allemands, allait, le casque à la main, prendre place sous le dais orné
-de drapeaux militaires placé en face de l’autel dressé dans la
-somptueuse galerie du château de Versailles; que les pasteurs
-luthériens, en robe noire, psalmodiaient leurs tristes cantiques
-d’allégresse, et que l’assistance proclamait Guillaume «empereur
-d’Allemagne _au nom de Dieu_», les habitants de Versailles se
-calfeutraient soigneusement dans leurs logis, bien décidés à ne pas
-sortir de toute la journée.
-
-Pendant l’armistice, Stieber, probablement pour soulager cette fidélité
-forcée qui lui pesait tant, fit venir à Versailles sa femme et une de
-ses filles.
-
-Ces deux dames--particulièrement la plus jeune--furent très courtisées
-par les beaux messieurs de l’état-major. Elles tenaient salon,
-recevaient chaque soir, donnaient de petites fêtes, pendant que papa
-Stieber était toujours par voies et par chemins, à la piste de ceux qui
-auraient pu en vouloir à la vie du nouvel empereur et à celle de M. de
-Bismarck.
-
-Le 9 mars, le chancelier quitta Versailles, et le chef de la police
-prussienne put enfin «remercier Dieu à deux genoux d’être délivré de
-cette sensation pénible de se tenir constamment sur ses gardes, un
-revolver chargé dans sa poche...»
-
-
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-XIII
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-Les mandements des évêques en 1874.--M. d’Arnim et le duc
-Decazes.--Origines de la querelle entre M. de Bismarck et M.
-d’Arnim.--M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier ses mémoires secrets
-sur le Concile.--La colère de M. de Bismarck et la disgrâce de M.
-d’Arnim.--M. Beckmann et ses fonctions à l’ambassade allemande.--M.
-Beckmann à l’œuvre.--Comment se font les coups de Bourse.--Le prince de
-Hohenlohe, successeur de M. d’Arnim.--La police secrète à
-Carlsbad.--Arrestation de M. d’Arnim.--Son procès.--Un mot de Landsberg
-sur Beckmann.--Landsberg accusé d’avoir collaboré au _Figaro_.--Un
-article de la _Nouvelle Revue_.--Duel de Beckmann et de
-Landsberg.--L’achat de la _Correspondance française_ lithographiée.--La
-police secrète féminine.--Mme de Kaula.
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-M. le comte d’Arnim, ambassadeur de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne
-auprès de la République Française, venait de rentrer d’une longue
-conférence qu’il avait eue au quai d’Orsay avec M. le duc Decazes au
-sujet de l’attitude des évêques des départements de l’est, qui, par
-leurs mandements du carême de 1874, dirigés contre le _Kulturkampf_ qui
-sévissait alors de l’autre côté du Rhin, avaient suscité de graves
-difficultés diplomatiques entre le vainqueur et les vaincus de 1870.
-L’entretien entre le représentant allemand et le souple ministre du
-maréchal de Mac-Mahon avait duré deux heures. La figure fine et blême du
-comte, encadrée d’une longue barbe grise s’étalant en éventail sur la
-poitrine, portait les traces visibles d’une grande fatigue.
-
-Le diplomate allemand n’était pas seul dans son cabinet du premier étage
-de l’hôtel de la rue de Lille. Il causait avec un personnage d’assez
-grande taille, mince et élancé, de figure intelligente, à laquelle des
-cheveux prématurément grisonnants et une petite moustache presque
-blanche, taillée en brosse, donnaient un cachet particulier.
-
-L’interlocuteur de M. d’Arnim était un journaliste bien connu, non
-seulement en Allemagne, mais aussi dans un certain clan d’hommes de
-lettres français qu’il avait fréquentés avant la guerre, et qui, à cause
-de son attitude correcte pendant les événements, continuaient volontiers
-avec lui les anciennes relations, malgré la différence de nationalité,
-persuadés avec raison que M. E. Landsberg était incapable d’une
-indélicatesse.
-
-Quelques années avant la guerre, M. Landsberg avait créé une
-correspondance autographiée destinée aux journaux allemands. En 1874, la
-_Correspondance_ _française_ était devenue pour ces organes une source
-d’informations indispensable; elle faisait autorité au point de vue des
-appréciations sur la France. Sans être précisément officieux, M.
-Landsberg fréquentait assidûment l’ambassade, et avec le temps, des
-relations assez intimes s’étaient établies entre le journaliste et M.
-d’Arnim, qui, à ses heures, aimait aussi à manier la plume du polémiste
-et rédigeait volontiers ses rapports en style de feuilleton.
-
---Oui, mon cher docteur, fit M. d’Arnim continuant une conversation
-commencée, pour le moment, j’ai complètement le dessous. M. de Bismarck
-ne me pardonne pas d’avoir adressé directement et sans sa permission un
-mémoire à S. M. l’empereur pour le prévenir des périls qui menaceraient
-la dynastie des Hohenzollern si la République, encouragée par l’attitude
-bienveillante de l’Allemagne, prenait pied en France et s’étendait sur
-le reste de l’Europe. Les d’Arnim ont toujours correspondu directement
-avec les rois de Prusse, alors que les Bismarck plantaient leurs choux
-du côté de Schœnhausen et n’étaient pas encore admis à la cour... Bref,
-le chancelier est furieux, il vient d’obtenir mon rappel de Paris.
-
---Mais j’ai entendu dire que Votre Excellence doit aller à
-Constantinople.
-
---En effet, cette compensation m’a été promise pendant mon séjour à
-Berlin, il y a trois mois; le brevet devait m’être expédié; mais au lieu
-de ce document j’ai reçu une lettre où cet orgueilleux hobereau me
-traite comme si j’étais son garçon de peine; il me reproche d’avoir une
-opinion à moi et d’oser la manifester; il voudrait que je me borne à
-faire ses commissions. Merci! se faire cirer les bottes par un comte
-d’Arnim, «Otto le Fou»[54] n’est pas dégoûté. Non content de cela, il
-fait répéter dans ses journaux un propos qu’il aurait tenu sur moi:
-«Arnim peut aller à Constantinople et s’imaginer qu’il fera de la
-politique chez les Turcs, cela ne tire pas à conséquence.» Vous
-comprenez que dans ces conditions il m’était impossible d’accepter cette
-ambassade. Je vais donc rentrer dans la vie privée, mais je ne compte
-nullement me croiser les bras. M. de Bismarck veut la guerre publique au
-lieu de la lutte sourde qui depuis plusieurs mois est engagée entre
-nous. A son aise! Le monde jugera! J’ai mon plan de campagne et mes
-munitions. D’abord, il faut que l’on sache qui de nous deux est le
-véritable homme d’État, c’est-à-dire lequel a su prévoir les événements
-à distance avec toutes leurs conséquences. J’ai là de quoi le tuer
-moralement.
-
- [54] Surnom donné à M. de Bismarck par ses camarades, lorsqu’il
- étudiait à l’université de Gœttingue.
-
-Le comte détacha sa chaîne de montre de la boutonnière de son gilet,
-prit une petite clef en or qui se trouvait parmi les breloques et ouvrit
-un tiroir de son secrétaire. Il en tira un dossier assez volumineux se
-composant de feuilles de papier ministre couvertes d’une écriture large
-et distincte, avec de grandes marges.
-
---Voici, reprit le comte, des copies de rapports et de mémoires que j’ai
-adressés de Rome lorsque, ambassadeur de Prusse auprès du Vatican, je
-suivais pas à pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité du
-pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez que j’ai annoncé
-tout ce qui est arrivé depuis. La lutte partout engagée par le pape
-contre le pouvoir séculier, les revendications du saint-père sur le
-droit de nomination des évêques, ses prétentions de soumettre l’armée
-ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous les incidents qui
-signalent le _Kulturkampf_ sont indiqués, annoncés et prévus par moi, je
-puis le dire aujourd’hui, avec une clairvoyance de devin et la précision
-d’un mathématicien; tandis que M. de Bismarck--j’en ai les preuves
-également là--me traitait de visionnaire et affirmait que j’exagérais
-l’importance de cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une
-comédie. La publication de ces pièces porterait un coup énorme au
-prestige du chancelier; elle montrerait qu’il est au-dessous de moi, et
-que des deux, c’est moi qui suis le véritable homme d’État... Mais comme
-je ne puis publier ouvertement et directement ces documents, je vous les
-confie. Agissez comme il vous plaira... c’est d’ailleurs une bonne
-fortune pour un journaliste de mettre au jour de telles révélations...
-
---Je remercie Votre Excellence de la confiance qu’elle me témoigne. Elle
-peut aussi compter, cela va sans dire, sur mon entière discrétion.
-
---Je vous connais assez pour cela, et soyez certain que je ne me serais
-confié à personne d’autre. Défiez-vous du monde d’ici, ajouta le comte;
-ils sont tous inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le comte
-de Holstein... Je sais que vous êtes en bons termes avec ce secrétaire
-et qu’il a dîné chez vous il y a quelques jours. De celui-là surtout
-méfiez-vous! Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi, deux
-fois par semaine, des rapports détaillés... Vous avez l’air de sourire,
-vous croyez peut-être que je me crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai
-pris ce gentleman sur le fait, un de ses rapports autographes est tombé
-entre mes mains... Il y a quelques semaines, à la place où vous vous
-trouvez, M. le comte de Holstein m’a supplié de lui pardonner, jurant
-qu’il cesserait cet indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le
-chancelier lui a promis de l’avancement... Évitez aussi d’en parler à
-mon agent secret Beckmann; par jalousie il serait capable de faire du
-scandale. Pas un mot non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est
-très bien avec la rédaction du _Figaro_, et qui pourrait être tenté de
-commettre une indiscrétion...
-
-En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers, M. Landsberg se
-croisa avec ce M. Beckmann à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait
-recommandé la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante ce
-jeune Allemand que nous avons vu au début de ce récit dans les
-antichambres de la préfecture de police et que les huissiers de M.
-Carlier appelaient familièrement «monsieur Albert». Il semblait à peine
-changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup d’État. Un peu plus
-d’embonpoint, les traits, sans être vieillis, étaient plus marqués, à
-peine quelques poils grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde,
-voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode, très
-recherché; une large rosette multicolore s’épanouissait à la boutonnière
-de sa redingote, militairement boutonnée.
-
---Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement qui lui est familier,
-_j’espère_ que vous en avez fait une séance là-haut! Voici une heure que
-je suis chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire chez le comte
-si longtemps?
-
---Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots qu’il s’est fait
-envoyer de Rome, vous connaissez son goût pour les objets d’art.
-
-Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour rentrer chez lui, rue de
-Compiègne.
-
-Dans le monde politique on se souvient peut-être encore de la rumeur
-occasionnée au commencement d’avril 1874 par la publication des mémoires
-secrets sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal de
-Vienne «La Presse», auquel M. Landsberg avait communiqué ces documents.
-Il avait fait choix tout exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe
-autrichien qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment
-accrédité.
-
-A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant que la
-communication ne vînt de l’ambassadeur lui-même, et la colère que le
-chancelier ressentait contre son rival éclata avec plus de violence que
-jamais. Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de
-démasquer et de poursuivre M. d’Arnim.
-
-Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de remettre sans aucun
-retard les archives de l’ambassade au premier chargé d’affaires, M. le
-comte Wesdehlen, et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le
-chancelier fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi
-d’intermédiaire à son rival; mais ces recherches n’aboutirent pas,
-malgré l’activité déployée par M. Beckmann, qui, après avoir courbé
-l’échine jusqu’à terre lorsque M. d’Arnim était au pinacle, mordait
-maintenant la main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron
-un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus d’ardeur à son
-service auparavant[55].
-
- [55] «Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de ses
- maîtres,» disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient
- à se renseigner auprès de lui sur cette affaire.
-
-Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann, autrefois
-agent particulariste, homme de confiance du roi de Hanovre,
-collaborateur du _Temps_, et dont l’œil vigilant n’était pas seulement
-ouvert sur la France[56]? Quel emploi remplissait-il depuis que, réfugié
-à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la fois suspect aux Français
-comme Allemand, et au gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe,
-il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre de Prusse auprès
-du roi Léopold, accuser ses erreurs particularistes et hanovriennes et
-mettre à la disposition de la police berlinoise sa souplesse, son
-entregent, ses connaissances des dessous parisiens et ses nombreuses
-relations dans le monde des gens de lettres et des viveurs de la
-capitale? Le pécheur repentant avait-il trouvé grâce devant le Jupiter
-tonnant de la Wilhelmstrasse, et l’avait-on attaché à la crèche?
-
- [56] Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre
- adressée par lui à M. le Dr Couneau, secrétaire particulier de
- Napoléon III:
-
- Paris, le 23 septembre 1868.
-
- Monsieur,
-
- J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la
- reine de Hanovre.
-
- Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude de
- la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de
- la loterie d’Osnabruck.
-
- Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne,
- j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous
- demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet
- effet; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la
- chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure
- ci-jointe.
-
- Elle a pour titre: «Quel est le véritable ennemi de l’Allemagne?» et
- elle paraîtra aujourd’hui ou demain à Munich. Elle fera certainement
- une sensation profonde en toute l’Allemagne, où elle sera jugée pour
- ce qu’elle est, c’est-à-dire un événement considérable.
-
- L’auteur (le conseiller intime Klopp) y formule pour la première
- fois nettement cette vérité: «Ce n’est pas la France, c’est la
- Prusse qui est le véritable ennemi de l’Allemagne; le sauveur de
- l’Allemagne doit être l’empereur Napoléon.»
-
- ALBERT BECKMANN.
-
-Un document officiel nous renseignera sur ce point: c’est un extrait de
-la plaidoirie prononcée en décembre 1874 lors du fameux procès d’Arnim,
-qui se déroula devant le tribunal (_Stadtgericht_) de Berlin. Nous
-empruntons ces lignes au compte rendu sténographique publié
-immédiatement après les débats chez MM. Puttkammer et Muhlbrecht,
-_Librairie des sciences politiques et judiciaires, 64, Unter den
-Linden_, sous le titre de: _Der Arnim’sche Prozess, Stenographische
-Berichte mit Aktenstücken._ Les journalistes parisiens encore trop
-nombreux qui fréquentent M. Beckmann, qui dînent chez lui et le traitent
-_naïvement ou pour d’autres raisons_ de «camarade», pourront vérifier
-notre citation; elle se trouve dans la 6e livraison de la publication
-précitée, pages 358 et 359:
-
-_L’accusé, dit M. Dockhorn (il s’agit de M. d’Arnim), convient qu’il a
-rédigé ou tout au moins inspiré quelques articles de journaux, et qu’il
-s’est servi pour les répandre d’un certain Beckmann. Ce Beckmann lui a
-été adjoint pour ce genre de service. Je dois faire remarquer que M.
-Beckmann a été et est encore un «pressagent»_ (c’est-à-dire un
-_reptile_); _que de tels agents sont attachés à toutes les légations
-importantes; que par conséquent M. Beckmann était, vis-à-vis de
-l’accusé, dans la position d’un employé grassement payé, dont les
-appointements étaient fournis par un fonds que l’on n’aime pas à appeler
-par son nom_ (le fonds des reptiles). _(Hilarité.) J’en tire la
-conclusion que M. Beckmann devait des obligations à l’accusé_ (M.
-d’Arnim), _et que celui-ci avait le droit et le devoir de se servir de
-M. Beckmann._
-
-L’incident qui décidait M. l’avocat Dockhorn, un des jurisconsultes les
-plus estimés et les plus savants de l’Allemagne, à clouer au pilori
-l’ancien commensal du roi de Hanovre, mérite d’être relaté, il est
-typique si l’on veut se rendre exactement compte des façons d’agir des
-reptiles prussiens. En 1872, la situation entre la France et l’Allemagne
-était excessivement tendue. M. d’Arnim se plaignait sans cesse des
-violences des journaux et des affronts qu’il essuyait à chaque instant
-dans les salons de la société parisienne.
-
-L’ambassadeur résolut de frapper un grand coup. Il enjoignit à son agent
-Beckmann de glisser dans les journaux une note disant que si M. d’Arnim
-continuait à être exposé à des mortifications dans le monde
-aristocratique et financier, il donnerait sa démission et que l’empire
-allemand ne serait plus représenté à Paris que par un simple consul.
-
-Beckmann résolut de faire de cette pierre deux coups.
-
-De la rue de Lille il courut dare dare à certaine caisse voisine du
-boulevard et se fit annoncer chez le Mercadet de l’endroit. Il lui
-apprit la mission dont il était chargé. Le banquier allemand flaira là
-un de ces coups de Bourse qui depuis longtemps lui étaient familiers.
-
---Seulement, fit-il, pour que la fête soit complète, il faut annoncer
-non pas que M. d’Arnim _veut_ donner sa démission, mais qu’il l’a déjà
-donnée. De cette manière, _on baissera au moins de deux francs plus
-bas_[57]!
-
- [57] Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués
- de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance
- suivante: vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines
- opérations financières de cette maison, opérations qui, tout en
- enrichissant des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En
- présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire
- fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les
- inculpés. M. X... fit alors venir un ami de l’ambassade et lui
- exposa qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter
- une invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en
- effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par M.
- X..., et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez le
- banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès pour
- constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre _faiseur_.
- Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où les
- poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire.
- Cela se passait en 1875; depuis, les choses ont changé quelque peu
- et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles
- poursuites, M. X... a essayé, toujours par la même entremise,
- d’obtenir la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu
- l’ordre de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure
- qu’il est, l’œuvre de la justice française suit son cours contre le
- banquier allemand.
-
-Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles et décidait l’_Écho du
-Parlement_, avec lequel il avait des accointances, à insérer une note
-conforme en principe aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur
-exagérée satisfaisait pleinement les projets du financier allemand. On
-ne menaçait pas la France de la démission de M. d’Arnim, on l’annonçait
-comme un fait accompli.
-
-L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans la rupture des
-relations diplomatiques la préface d’une nouvelle guerre, il y eut une
-panique à la Bourse.
-
-M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au pied de la lettre et lui
-demander si réellement il donnait sa démission. Comme ce n’était pas
-l’intention du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire démentir
-la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise humeur d’un sportsman
-prussien, M. de Kaden, qui venait d’être «blacboulé» au Jockey-Club.
-
-Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim, M. Beckmann répéta
-partout que celui-ci avait donné de gros ordres de vente en vue de
-l’effet que devait produire la nouvelle de l’_Écho du Parlement_.
-Là-dessus, M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir «tripoté» à la
-Bourse de Paris, et celui qui avait trahi l’ambassadeur se déclara tout
-prêt à servir de témoin.
-
- * * * * *
-
-Mais les accusations réunies jusque vers le mois de juillet par M. de
-Bismarck ne reposaient en somme que sur des rumeurs vagues et ne
-pouvaient donner prise à aucune action sérieuse contre un homme qui,
-bien que disgracié, occupait toujours une situation dans l’État, et
-surtout qui comptait dans l’entourage du souverain de nombreuses et
-ardentes amitiés. Ce qu’il fallait au chancelier, c’étaient des faits
-justiciables du Code. Son étoile ne tarda point à le servir.
-
-Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince de Hohenlohe, était un
-séide fidèle et éprouvé du chancelier. Il avait été le propagateur de
-l’alliance prussienne pendant son passage aux affaires comme président
-du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi les bonnes grâces
-du «patron». Sous des dehors ternes, sous des apparences insignifiantes,
-le nouveau représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache une
-ambition froide et implacable. Pour la satisfaire, M. de Hohenlohe
-reculera devant bien peu d’extrémités. En venant à Paris, il savait que
-pour consolider sa position, pour gagner davantage la confiance du
-«maître», il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur. Il
-trouva pour cette besogne des collaborateurs zélés parmi le personnel de
-l’ambassade; il put ainsi constater des lacunes dans les archives, et il
-adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient, qui
-avaient été enlevées et soustraites. Ce fut cette dénonciation qui
-servit de base à la procédure devant aboutir à l’arrestation du comte
-d’Arnim, accusé de détournement de documents appartenant à l’État.
-
-Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation celle de
-«détournement d’objets mobiliers». M. d’Arnim avait eu la douleur de
-perdre, pendant son séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait
-beaucoup; en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté différents
-objets lui rappelant la chère morte, et notamment une chaise, _une
-simple chaise cannelée, d’une valeur d’une dizaine de francs, sur
-laquelle la jeune fille s’était assise pour la dernière fois avant de
-s’aliter et de mourir_. Il paraît que cette chaise faisait partie du
-mobilier inventorié de l’ambassade; de là l’accusation de vol.
-
-La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser: Arnim serait
-condamné comme un laquais qui a dérobé l’argenterie de la maison!
-
-Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim offrit de verser
-immédiatement telle somme qui lui serait réclamée pour avoir le droit de
-conserver cette chaise.
-
-La ridicule accusation tomba.
-
- * * * * *
-
-Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue depuis la guerre; le
-nombre des baigneurs russes, allemands et autrichiens y a augmenté dans
-une notable proportion, et les médecins français y envoient une
-clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden, Hambourg et
-autres stations allemandes ont été déclassées par le _high-life_
-parisien. L’essaim des baigneurs étrangers se répartit indifféremment
-parmi toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui,
-lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement le surplus de
-leur clientèle. Si on ne trouve pas place à Teplitz, on se rabat sur
-Franzensbad ou sur Aussig; quant aux principales stations, Karlsbad et
-Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant les mois de juillet
-et d’août, à moins de s’y prendre à l’avance.
-
-Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait pendant la saison de
-1874 quelques-uns de ces personnages énigmatiques qui, le jour de
-l’arrivée du roi Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous
-l’avons vu à la population de la ville pour faire de l’enthousiasme.
-
-Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner la tournure et le
-ton de gentlemen prenant les eaux pour leur santé, ne quittaient pas des
-yeux M. le comte d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son
-médecin, faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des fatigues et des
-contrariétés de son ambassade. Que le comte fût à la promenade «de
-digestion», qu’il allât boire ses quatre verres réglementaires à la
-grande source, dans le salon de lecture du _Curhaus_, partout enfin, il
-apercevait devant lui, derrière lui ou à ses côtés un de ces sbires
-déguisés. Jusqu’alors le seul résultat pratique de cet espionnage avait
-été la constatation que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et qu’il
-recevait souvent la visite d’un homme de lettres autrichien, M. Jules
-L... Peu à peu le plus habile de ces mouchards apprit que cet écrivain
-travaillait à une brochure intitulée _La Révolution d’en haut_, et dans
-laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches et documents que
-M. d’Arnim avait emportés de Paris.
-
-Lorsque Jules L... eut terminé son travail, il partit pour Vienne,
-toujours suivi par un des faux baigneurs, afin d’offrir la primeur de
-son travail à des journaux viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le
-publier. M. Jules L... vint alors à Paris, espérant obtenir un meilleur
-résultat auprès des journaux de la capitale. Il eut recours à son ancien
-ami et confrère, M. Beckmann, le priant de lui servir d’introducteur.
-
-Mais les journaux français ne publièrent pas davantage la brochure que
-leurs confrères viennois.
-
-En revanche, quelques semaines après, les épreuves de la brochure, avec
-corrections de la main de M. d’Arnim, étaient sur le bureau de M. de
-Bismarck.
-
-Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire pour frapper son
-adversaire; l’empereur, à la lecture du pamphlet qui mettait les
-ministres de son choix sur le même rang que les sans-culottes, et qui
-livrait à la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait plus
-refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur des lois.
-
-A la vue de ces épreuves notées de la main même du comte, l’empereur, en
-effet, témoigna son mécontentement; d’ailleurs, M. de Bismarck, échappé
-miraculeusement aux balles du fanatique Kullmann, avait gagné un nouveau
-prestige. Sa Majesté ne pouvait plus rien lui refuser...
-
-Le 4 octobre 1874, M. d’Arnim se promenait dans le parc de sa belle
-propriété de Nassenheide, en Silésie; il causait avec son régisseur,
-lorsque la sonnette de la grande grille tinta avec violence.
-
-En un clin d’œil la propriété fut envahie par un commissaire arrivé le
-matin de Berlin à la tête d’une douzaine d’estaffiers qui se répandirent
-dans la maison, bouleversant les tiroirs, scrutant les armoires et
-fouillant avec rage partout où ils supposaient pouvoir découvrir un
-papier quelconque.
-
-Les issues du château étaient gardées par la gendarmerie.
-
-Les habitants du village qui accouraient effarés, ne sachant ce qui se
-passait, furent durement repoussés.
-
-M. d’Arnim demanda au commissaire quelle était la raison de ce
-déploiement de forces et de cette invasion. A cette question, le
-commissaire répondit par une autre interrogation.
-
---Êtes-vous disposé, monsieur le comte, demanda-t-il, à me livrer les
-pièces mentionnées sur cette liste? Et l’homme de police tira de sa
-poche la copie de la note de M. de Hohenlohe.
-
---J’ai déjà répondu à M. de Bulow, secrétaire de M. de Bismarck, que je
-considère ces pièces comme m’appartenant personnellement, d’ailleurs je
-n’ai plus d’ordres à recevoir de M. le chancelier, mais seulement de S.
-M. l’empereur.
-
---Par conséquent vous refusez?
-
---Parfaitement.
-
---Alors, je dois, à mon grand regret, mettre à exécution le mandat dont
-je suis porteur.
-
-Le commissaire tendit au comte un papier qui était un ordre
-d’arrestation en bonne et due forme.
-
-Le comte d’Arnim ne s’attendait guère à ce coup de théâtre. Il comptait
-sur son crédit à la cour, sur la bienveillance de l’empereur. On
-l’avait, il est vrai, prévenu; mais, dédaigneux, il avait répondu comme
-le duc de Guise: «Ils n’oseront pas.» Il eut un instant, un seul instant
-de trouble, dont il se remit vite; prenant du bout des doigts le mandat,
-il le parcourut rapidement:
-
---Comment? je suis arrêté parce qu’on me soupçonne de vouloir m’enfuir à
-l’étranger!... Quelle fable!
-
---Pardon, monsieur le comte, fit le commissaire de police, n’avez-vous
-pas contracté un emprunt hypothécaire sur ce château et n’attendez-vous
-pas aujourd’hui même une lettre de crédit de 120,000 thalers? (440,000
-francs.) Eh bien! pourquoi auriez-vous emprunté une telle somme, et
-quelle raison auriez-vous de vous la faire assigner, si vous n’aviez pas
-l’intention d’aller à l’étranger, si vous ne songiez pas à fuir?
-
---Allons, dit M. d’Arnim avec un sourire de mépris, je vois que la
-police de M. de Bismarck est toujours bien faite... C’est vrai, j’ai
-contracté cet emprunt, j’attends la lettre de change; mais je ne voulais
-pas m’enfuir à l’étranger...
-
---Que comptiez-vous faire de cette grosse somme?
-
---Ceci me regarde, monsieur, répondit avec hauteur l’ex-ambassadeur.
-
-Le jour même, le diplomate était écroué dans la petite prison de la
-ville voisine. Le lendemain, il partait pour Berlin, où sa détention fut
-d’abord très rigoureuse et ne se relâcha qu’au bout de quinze jours,
-lorsqu’on dut transférer le prisonnier malade à l’hospice de la Charité.
-
-Pendant ce temps, la police continuait ses investigations; une
-commission judiciaire ayant à sa tête le procureur général Tessendorf
-vint à Paris, s’installa à l’ambassade et interrogea minutieusement tous
-les employés, jusqu’aux garçons de bureau.
-
-M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes qui voudraient déposer
-contre l’ex-ambassadeur. Mais l’émissaire fut mal reçu partout. M.
-Landsberg, en particulier, se renferma dans le silence le plus absolu.
-
-Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal de la ville de
-Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut fertile en incidents et plein de
-révélations.
-
-On apprit comment le chancelier faisait surveiller l’ambassadeur par un
-des secrétaires de la mission; et le rôle que jouait M. Beckmann,
-fabricant de fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière.
-
-En revenant de Berlin--où on l’avait cité comme témoin--M. Landsberg dit
-au comte de Wesdehlen:
-
---Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann qu’à se faire commander des
-cartes ainsi libellées:
-
- ALBERT BECKMANN
-
- AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE.
-
-Ce monsieur, démasqué en plein tribunal, dut avaler pas mal de
-couleuvres à la suite de ces révélations; pendant assez longtemps il
-évita de se montrer en public. Naturellement, il lui fallait une
-compensation. Les appointements qu’il touchait sur ce fonds «que l’on
-n’aime pas à appeler par son nom» furent portés à un chiffre assez
-considérable. M. Beckmann fit tout son possible pour gagner en
-conscience son argent; mais il était _brûlé_, absolument compromis, et
-lorsqu’il paraissait quelque part, tout le monde restait bouche close,
-de crainte d’éveiller des échos indiscrets. Néanmoins, si cet agent est
-devenu trop public pour être utile, il sait encore se rendre agréable.
-Les gros banquiers allemands et les principicules de passage à Paris
-n’ont pas de cicerone et de «maître de plaisir» plus empressé, plus
-dévoué pour leur faire connaître tous les genres de distractions de la
-Babylone moderne. Mais quand il le faut, il se souvient aussi de ses
-véritables fonctions.
-
-Ainsi, en 1878, pendant l’Exposition, le _Figaro_ publia un long article
-sur les correspondants allemands de Paris; et comme ce travail contenait
-des indications curieuses et fort exactes, on se perdit en suppositions
-sur le nom de l’auteur.
-
-A l’ambassade d’Allemagne surtout, on était friand de le connaître.
-
-M. Beckmann se mit en campagne. Le lendemain, il arriva tout essoufflé,
-rue de Lille.
-
---Je sais maintenant, clama-t-il dans les bureaux de l’ambassade, quels
-sont les coupables, je le sais, mais chut! C’est au prince de Hohenlohe
-lui-même que je réserve la primeur de cette grosse nouvelle.
-
-Introduit dans le cabinet de Son Altesse, M. Beckmann affirma
-positivement que les auteurs des indiscrétions du _Figaro_ étaient MM.
-Victor Tissot et Landsberg, directeur de la _Correspondance
-française_[58].
-
- [58] J’avais été, en effet, présenté à M. Landsberg par un ami commun,
- et malgré nos divergences politiques, nous passions avec plaisir
- quelques instants ensemble, lorsque les hasards de la vie de Paris
- et les rencontres du boulevard nous en fournissaient l’occasion.
- Landsberg était un causeur spirituel et d’un commerce agréable. Mais
- le jour où, selon le rapport de l’agent Beckmann, «je me trouvais à
- la brasserie de Pilsen,» j’étais à cent cinquante lieues de Paris.
-
---Oui, Altesse, ce sont eux! et la preuve, c’est que la veille de la
-publication de l’article, j’ai passé près de la _Brasserie de Pilsen_,
-derrière l’Opéra. J’ai regardé--selon mon habitude--à travers les vitres
-pour savoir ce qui s’y passait; j’ai vu Victor Tissot et Landsberg
-buvant à une table et causant avec beaucoup d’animation. Sans doute, ils
-combinaient leur coup.
-
-Disons tout de suite que pour un observateur officiel ou officieux, M.
-Beckmann a de fort mauvais yeux. Il avait bien vu «à travers les vitres»
-M. Landsberg, mais le prétendu Victor Tissot était un journaliste
-viennois, M. Schœnberg, qui, de loin, offre une ressemblance très vague
-avec l’auteur de ce livre.
-
-En «observateur consciencieux», M. Beckmann aurait dû vérifier, mais il
-ne s’en donna pas la peine et préféra courir à l’ambassade pour y servir
-tout chaud son rapport.
-
-Le prince de Hohenlohe ne cacha pas la surprise et le regret qu’il
-éprouvait de ce qu’un écrivain allemand comme M. Landsberg frayât avec
-celui qui avait fait le _Voyage au pays des Milliards_ et lui fournît
-des renseignements pour un article au _Figaro_.
-
-Le pauvre Landsberg était bien innocent. Victor Tissot était le seul
-coupable.
-
-L’ambassade allemande de Paris étant un nid à commérages, dès le soir,
-M. Landsberg fut averti par un des attachés, si je ne me trompe par M.
-Rodolphe Lindau, de la dénonciation du sieur Beckmann et des réflexions
-désobligeantes de l’ambassadeur.
-
-Le lendemain, à la première heure, M. Landsberg se fit conduire rue de
-Lille et protesta avec la plus grande énergie contre les accusations
-dont il avait été l’objet; puis il écrivit à M. Beckmann une lettre où
-«l’agent secret» de l’ambassade était traité comme il le méritait. M.
-Landsberg défendait en même temps à M. Beckmann de jamais remettre les
-pieds chez lui ni de lui adresser la parole.
-
-Le hasard voulut que le même soir le directeur de la _Correspondance
-française_ allât, selon son habitude, passer une heure à la _Brasserie
-de Pilsen_, que fréquentait un public spécial de journalistes, de
-boursiers et d’attachés d’ambassades. Poussé par sa mauvaise étoile, le
-sieur Beckmann, au lieu de se borner à regarder à travers les vitres,
-eut la fâcheuse idée d’entrer pour boire également son bock. Dès que
-Landsberg aperçut son compatriote:
-
---Comment, fit-il, en s’adressant au gérant de l’établissement, vous
-avez des agents de police ici?... Je croyais votre maison mieux tenue...
-Mettez-le donc dehors!
-
-Tous les consommateurs, dont la plupart connaissaient Landsberg et
-Beckmann, se regardèrent.
-
-Celui-ci n’en demanda pas davantage; il battit précipitamment en
-retraite.
-
- * * * * *
-
-Un an plus tard, la _Nouvelle Revue_, que Mme Edmond Adam venait de
-créer, publiait un article très vif contre M. de Bismarck, dont la
-politique et même la personne étaient prises à partie avec toute la
-généreuse indignation d’une femme patriote ardente, jetant l’anathème à
-l’ennemi de son pays. La publication de cet article de la _Nouvelle
-Revue_ fit sensation, on s’en occupa pendant plusieurs jours.
-
-M. Beckmann, qui, à ses nombreuses missions, joint le métier de
-correspondant de l’organe gallophobe par excellence, la
-_National-Zeitung_ (Gazette nationale de Berlin), se hâta de
-télégraphier à ce journal que l’attaque contre M. de Bismarck, parue
-dans la _Nouvelle Revue_, avait été inspirée par Gambetta, qui,
-président de la Chambre, chef incontesté du parti républicain,
-gouvernait alors réellement la France. Venant d’une semblable source,
-l’importance de l’article changeait du tout au tout; ce n’était plus
-l’imprécation éloquente d’une Française, c’était la manifestation voulue
-d’une hostilité officielle, affrontant, provoquant même toutes les
-représailles diplomatiques ou autres. Au fond, la dépêche de M. Beckmann
-avait surtout pour _objectif_ (servons-nous de ce mot cher à ses
-compatriotes) de favoriser, comme lors de l’affaire de l’_Écho du
-Parlement_, un gros coup de baisse dans l’intérêt d’une maison de banque
-allemande établie à Paris.
-
-Or, l’assertion de M. Beckmann était une véritable calomnie. Gambetta
-n’ayant pu empêcher la publication de l’article dans la _Nouvelle
-Revue_, fit insérer une réponse très vive dans la _République
-française_. C’est ce que M. Landsberg fit ressortir dans une note de sa
-correspondance qui parut le 4 novembre 1879: «Depuis un an environ,
-écrivait la _Franzœsische Correspondenz_, il est certain que M. Gambetta
-a cessé toute relation avec Mme E. Adam; qu’il n’a plus paru dans le
-salon de cette dame et qu’il est resté entièrement étranger à la
-création de la _Nouvelle Revue_. Tout le monde sait cela dans la société
-de Paris. Ceux-là seuls qui sont des agents de police avérés comme le
-correspondant de la _Gazette nationale_, M. Albert Beckmann, et qui,
-pour ce motif, se voient consignés à la porte de partout, peuvent
-ignorer cette situation.»
-
-Le petit entrefilet de la _Franzœsische Correspondenz_ fut reproduit par
-une centaine de journaux indépendants, du Rhin à la Vistule, de Hambourg
-à Trieste.
-
-Depuis les révélations du procès d’Arnim, le nom de Beckmann avait
-acquis en Allemagne la triste célébrité qui, en 1848, après les
-publications de la _Revue rétrospective_, s’attacha en France au nom de
-Lucien Delahodde. Les organes libéraux saisirent avec empressement
-l’occasion de démasquer de nouveau «l’agent secret public» de
-l’ambassade allemande de Paris, grassement payé sur «ce fonds que l’on
-n’aime pas à nommer».
-
-Cet incident fit grand tapage.
-
-Immédiatement, M. de Hohenlohe fit appeler son collaborateur.
-
---Il faut absolument, lui dit-il, que vous obteniez une rétractation ou
-une satisfaction. Autrement vous seriez la risée de l’ambassade; le
-dernier _Kanzleidiener_ (garçon de bureau) vous mépriserait. Je serais
-forcé de cesser toutes relations avec vous.
-
-Condamné ainsi à mettre flamberge au vent, M. Beckmann envoya des
-témoins à M. Landsberg, qui, immédiatement, se tint à la disposition de
-son adversaire.
-
-Les négociations en vue de régler la rencontre furent assez laborieuses.
-M. Beckmann tenait absolument à ce que le duel eût lieu en pays
-allemand, à Herbesthal. Les témoins de M. Landsberg repoussèrent
-énergiquement cette proposition.
-
-Les accointances très intimes de l’agent secret avec les commissaires de
-police et la gendarmerie de la frontière inspiraient, à tort peut-être,
-aux témoins de M. Landsberg la crainte de quelque comédie où les
-porte-casques, prévenus à temps, interviendraient au moment
-psychologique.
-
-Malgré la vive résistance des témoins de M. Beckmann, il fut décidé que
-l’on se battrait en Belgique. Un témoin de chacun des belligérants
-partit la veille du grand jour pour chercher dans les environs
-d’Erquelinnes un terrain propice à l’échange des balles réglementaires.
-
-M. Landsberg, son autre témoin et un médecin russe de ses amis partirent
-de la gare du Nord par un froid sibérien: toute la campagne sommeillait
-sous une épaisse couverture de neige, et les boules d’eau chaude jointes
-aux fourrures suffisaient à peine pour maintenir dans le compartiment
-une température supportable.
-
-On arriva vers onze heures à Erquelinnes. Quelle fut la surprise de M.
-Landsberg et de ses compagnons d’apercevoir, se promenant sur le quai de
-la gare à l’arrivée du train, son adversaire avec ses seconds, lorsqu’on
-devait supposer qu’il ne partirait de Paris que le matin! Ces messieurs,
-soi-disant pour dérouter les soupçons, s’étaient affublés de vieilles
-jaquettes, de pantalons invraisemblables et de chapeaux mous.
-
-Cette petite mascarade fit beaucoup rire M. Landsberg et ses amis, mais
-cette douce gaieté s’éteignit bientôt, lorsqu’ils apprirent que, selon
-l’avis des témoins envoyés en maréchaux de logis, il était absolument
-impossible de se battre dans les environs d’Erquelinnes. Trop de neige,
-trop de verglas et des gendarmes partout, telles étaient les raisons
-invoquées; une discussion assez vive s’ensuivit sur le quai de la gare;
-elle fut interrompue par l’appel du conducteur avertissant que le convoi
-allait se remettre en route.
-
---Remontons en voiture, fit l’un des témoins, nous continuerons notre
-conférence à la prochaine station.
-
-A Charleroi, l’arrêt n’était que de dix minutes, on n’arriva à un aucun
-résultat; il fallut rentrer dans les wagons jusqu’à Namur. Là, un des
-témoins de M. Landsberg déclara que son client n’irait pas plus loin, et
-que si M. Beckmann continuait la route, on le considérerait comme ayant
-voulu se dérober à la rencontre par la fuite. Tout le monde descendit de
-voiture, sauf un des témoins de M. Landsberg, qui déclara être obligé de
-rentrer immédiatement à Paris.
-
-Le docteur s’offrit pour le remplacer et les voyageurs se rendirent à
-une hôtellerie près de la gare pour conférer. Ici les véritables causes
-de retard apparurent. M. Beckmann tenait à tout prix à se battre sur son
-terrain, à Herbesthal, en Prusse, et sur le refus réitéré des témoins de
-M. Landsberg de se rendre en Allemagne, il fut décidé que la rencontre
-aurait lieu immédiatement dans les environs de Namur.
-
-Cependant il était écrit que cette journée serait pacifique.
-
-M. Beckmann déclara qu’il devait à tout prix être le soir même à
-Herbesthal, et que comme le train partait dans un quart d’heure, il
-fallait absolument remettre le combat à trois jours.
-
-Avant que ses propres témoins pussent transmettre la réponse de ceux de
-M. Landsberg, Beckmann, toujours accoutré de son veston et coiffé de son
-tromblon avarié, avait pris place dans le convoi qui s’éloignait à toute
-vapeur vers la frontière de Prusse.
-
-Force fut donc à Landsberg de revenir à Paris.
-
-Le duel pourtant eut lieu trois jours plus tard dans le jardin d’un
-dentiste, à Enghien. Cette fois, M. Beckmann et ses témoins, habillés
-très correctement et en gentlemen, furent précis au rendez-vous. Une
-balle fut échangée sans résultat, et Beckmann put revenir à l’ambassade
-de la rue de Lille avec l’auréole d’un champion qui a fait ses preuves.
-
-Trois années plus tard, M. Landsberg, qui souffrait d’une cruelle
-maladie, mourait dans son appartement de la rue de Compiègne, où se
-trouvaient également les bureaux de la _Correspondance_. Pendant la
-maladie de son adversaire, l’agent secret de l’ambassade s’était tenu
-aux aguets, car il avait son plan. Il suivait les progrès de la maladie
-de l’infortuné Landsberg comme le requin suit le navire, et lorsque la
-mort se fut emparée du rédacteur de la _Franzœsische Correspondenz_, on
-vit M. Beckmann s’installer en maître dans l’appartement de «son ami»,
-comme il l’appelait à présent; il racontait à qui voulait l’entendre que
-son ancien adversaire s’était réconcilié avec lui et avait manifesté à
-son lit de mort le désir de le voir lui succéder comme directeur de la
-_Correspondance_.
-
-Landsberg n’avait pas de famille à Paris, et dans les derniers temps il
-vivait fort retiré; son héritier naturel, un frère, négociant à Berlin,
-mort également depuis, arriva le lendemain du décès. Beckmann attendait
-M. Otto Landsberg à la gare du Nord; et, à partir de ce moment, il ne le
-quitta plus et sut l’amener à signer immédiatement un acte de vente de
-la _Franzœsische Correspondenz_, au nom d’un certain Stuht, ancien
-conseiller de préfecture prussien dans un département occupé pendant
-l’invasion, employé, plus tard, dans les bureaux de l’ambassade de la
-rue de Lille, et qui, lors du duel que nous venons de raconter, avait
-servi de témoin à Beckmann.
-
-Depuis cette époque, la _Correspondance française_ (titre ironique s’il
-en fut) est devenue un instrument de plus entre les mains de l’ambassade
-allemande de Paris; elle sert de véhicule à toutes les attaques et à
-toutes les calomnies que M. de Bismarck juge de temps à autre nécessaire
-de diriger contre la France.
-
-C’est par l’intermédiaire de la _Correspondance française_ notamment
-qu’a été conduite avec une savante perfidie cette campagne qui,
-grossissant quelques incidents sans importance, quelques articles sans
-la moindre autorité, a persuadé aux étrangers qu’ils n’étaient plus en
-sûreté en France, où l’on ne songeait qu’à les égorger, et que le séjour
-de Paris était des plus dangereux pour tout individu d’origine
-allemande, alors que 60,000 ex-soldats ou futurs soldats de M. de Moltke
-battent le pavé de la grande ville et savent s’arranger de manière à
-prospérer, tandis que les négociants et les ouvriers français sont aux
-abois.
-
-Les journaux allemands reproduisent de bonne foi ces absurdités
-calomnieuses, et le lecteur effrayé se figure que la France n’est plus
-qu’un repaire de brigands.
-
-Un sous-Beckmann, un certain Nordau, qu’un ministre français a décoré du
-ruban violet d’officier d’académie, a bien fait un ouvrage en deux tomes
-pour prouver que les habitants des bords de la Seine auraient plus
-besoin d’être civilisés que ceux des bords du Congo!
-
- * * * * *
-
-Le grand chef de la police prussienne, le fameux Stieber, malade pendant
-quatre ans, est mort en 1882.
-
-Stieber n’a pas été officiellement remplacé. Mais on peut en être
-certain, «l’abbaye ne chôme pas faute d’un moine.»
-
-Si le chef n’est plus, la légion des agents qu’il a recrutés, instruits
-et dressés, a l’œil et l’oreille partout où il y a quelque chose à
-apprendre ou à observer.
-
-La police secrète prussienne s’est même perfectionnée au point d’avoir
-aujourd’hui à son service des personnalités qui, par leur haute
-situation financière dans le monde parisien, semblent à l’abri de tout
-soupçon.
-
-Nous pourrions citer des salons très courus par certains députés qui
-sont, certes, bien loin de se douter que les grandes dames auxquelles
-ils vont offrir leurs respectueux hommages sont en relations d’affaires
-avec le bureau des renseignements secrets du gouvernement prussien.
-
-Dans un pays comme la France, où la femme joue un rôle si puissant, M.
-de Bismarck a tout de suite compris le parti qu’il pourrait tirer de
-semblables auxiliaires.
-
-Un événement récent a montré que l’espionnage féminin pouvait s’exercer
-jusque sur les choses militaires.
-
-Mme Kaula n’est-elle pas parvenue à entortiller dans ses jupons un
-général français, ministre de la guerre en 1875?
-
-Avant de se rendre au conseil des ministres, ou quand il en revenait, le
-général avait l’habitude d’aller déjeuner chez la chère tendresse. En
-entrant, il déposait son portefeuille ministériel sur un guéridon du
-salon. Pendant le déjeuner, que Mme de Kaula savait agréablement
-prolonger, une main habile escamotait le portefeuille du ministre de la
-guerre; on l’ouvrait au moyen d’une fausse clef, et la sténographie
-prenait rapidement copie des pièces et des documents les plus
-importants, qui étaient le soir même expédiés à Berlin.
-
-Ces faits sont connus. Ils n’ont pas été démentis. Nous pourrions en
-citer bien d’autres; mais le moment n’est pas encore venu pour nous de
-faire l’histoire de la police secrète prussienne en France, pendant les
-années qui nous séparent encore de la prochaine guerre.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- Berlin au lendemain de la Révolution de février.--Ce que se
- disaient deux bourgeois au coin de la rue Frédéric.--Schœffel
- et Goldschmidt.--Le roi Frédéric-Guillaume se montre à son peuple
- et le prince Charles s’adresse au beau sexe.--Aspect du cortège
- royal.--Une manifestation inattendue.--Où l’agent Stieber paraît
- pour la première fois.--Retour du roi au palais. 1
-
-CHAPITRE II
-
- Un intérieur allemand.--M. Prosper Cheraval, parisien de
- naissance, musicien par goût et professeur de langue
- française.--Stieber, orateur socialiste.--La fabrique des frères
- Schœffel.--Un contremaître socialiste.--M. Schmidt, peintre et
- espion.--Comment on ébauche une conspiration.--Papiers volés par
- la police.--La première mission secrète du policier
- Stieber.--Arrestation de M. Schœffel.--Stieber porté en
- triomphe. 17
-
-CHAPITRE III
-
- Les héros du régime de la compression militaire et policière.--Le
- maréchal Wrangel.--Son portrait.--Ses rapports avec les
- journalistes.--M. de Hinkeldey, préfet de la police
- prussienne.--Où Stieber reparaît.--Le roi le nomme
- _Polizeirath_.--Frédéric-Guillaume, poète et collaborateur du
- _Kladderadatsch_.--La mission secrète de Stieber à
- Londres.--Comment il fit voler les papiers de l’Association
- socialiste internationale.--Stieber chez M. Josias de Bunsen.--La
- mission de Stieber à Paris.--Stieber chez Mme la princesse de
- S... et chez M. Carlier.--Tentative d’assassinat sur l’agent de
- la police secrète prussienne.--Retour de Stieber à Berlin.--La
- Krause et sa collection «d’honnêtes dames».--Un espion homme du
- monde.--Petite fête organisée par la police.--Mme de Hagen
- obtient son divorce et Stieber est plus en faveur que jamais. 47
-
-CHAPITRE IV
-
- M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi.--Le ministère
- Manteuffel et la coterie réactionnaire.--Goût du roi pour les
- histoires piquantes.--Petites manœuvres de l’Autriche à
- Francfort.--Où M. de Bismarck commence à se faire connaître.--La
- Prusse veut prendre sa revanche d’Olmütz.--M. et Mme de
- Bismarck.--Le représentant de la Prusse enseigne la politesse au
- représentant de l’Autriche.--La police de M. de Bismarck et celle
- de M. Prokesch-Osten.--Comment M. de Bismarck s’empara de la
- correspondance de M. Prokesch-Osten.--Le peu de popularité du
- représentant de la Prusse à Francfort.--Vol de dépêches commis
- par le lieutenant Teschen.--Teschen à la solde de l’ambassadeur
- de France.--Entrevue de Teschen avec M. Rothan.--Le roi de Prusse
- sur le Rhin.--Un secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans
- une armoire.--Le mystérieux «prince d’Arménie».--L’agent secret
- Hassenkrug à Mazas.--Opinion de Stieber sur le «prince
- d’Arménie». 109
-
-CHAPITRE V
-
- M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police.--Comment
- étaient traités les créanciers de MM. les officiers.--Ordre du
- roi de supprimer les tripots.--L’expédition de M. de Hinkeldey
- au _Jockey-Club_.--Les susceptibilités de M. de Rochow.--Affront
- public fait à M. de Hinkeldey.--Celui-ci prend la résolution
- de se battre.--Un dîner de gala à Potsdam.--M. le
- pasteur Richter.--M. de Hinkeldey est tué par M. de
- Rochow.--Souscription à la Bourse de Berlin.--Le roi suit le
- convoi de M. de Hinkeldey.--Le prince Napoléon à Berlin.--Folie
- et mort de Frédéric-Guillaume. 137
-
-CHAPITRE VI
-
- Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme d’État
- autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en
- Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin
- et l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions
- allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M.
- le chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de
- Berlin à Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer
- pour Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de
- Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de
- Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse
- hospitalité de Madame Pomery.--Perte des traces du «reptile»
- Wollheim. 177
-
-CHAPITRE VII
-
- Retour en arrière.--Revirement dans la politique
- prussienne.--Stieber inculpé d’arrestations arbitraires.--M. de
- Mohrenheim confie à Stieber une mission délicate.--La princesse
- de S... et Edgard R...--Stieber entre au service de la police
- secrète russe.--Son entrevue avec M. de Bismarck.--Il est envoyé
- en Saxe et en Bohême.--Arrestation de l’espion prussien à
- Trautenau.--L’attentat de Charles Blind.--Stieber reprend
- publiquement ses fonctions.--Comment il se vengea de sa
- mésaventure en Bohême.--La presse française et M. de
- Bismarck.--M. Vilbort au grand quartier général et décoré par
- le roi de Prusse.--Brunn et l’invasion prussienne.--M. Benedetti
- à Nikolsbourg. 215
-
-CHAPITRE VIII
-
- La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de
- 1867.--Stieber joue, pour le compte de ses patrons, le rôle
- d’agent provocateur.--Les conciliabules des réfugiés polonais
- aux Batignolles.--Comment fut complotée la tentative
- d’assassinat contre le Tsar.--Entretien secret de Stieber et de
- M. de Bismarck.--Conséquences politiques d’un attentat dirigé,
- en plein Paris, contre Alexandre II.--La journée du 6 juin à
- Longchamps.--Un agent de Stieber fait dévier l’arme de
- Berezowski.--Réalisation de ce qui avait été prévu par M. de
- Bismarck.--La Russie laisse faire la Prusse en 1870. 241
-
-CHAPITRE IX
-
- M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion
- publique.--Pourquoi fut fondé le «bureau de la
- presse».--L’allocation de 305,000 francs destinés aux journaux
- étrangers.--Relations des agents diplomatiques prussiens avec
- les journalistes.--Le bureau de la presse divisé en deux
- sections.--Comment fut préparée la guerre de 1866.--Stieber à la
- tête du bureau de la presse.--Ses voyages à Paris.--Surveillance
- de l’émigration hanovrienne.--Stieber réussit à inventer un
- complot.--Ses relations avec la haute bohème internationale des
- journalistes.--L’espionnage prussien établi à Lyon, Bordeaux et
- Marseille. 259
-
-CHAPITRE X
-
- La police prussienne pendant la campagne de France.--Les exploits
- de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières.--Les aménités
- de la police de campagne.--Entrée des Allemands dans
- Versailles.--Attitude du conseil municipal.--Comment les
- Allemands respectent les conventions signées.--Arrivée du prince
- Fritz et du roi Guillaume.--Une manifestation d’agents
- secrets.--Le bureau du chef de la police.--Un enfant espion sans
- le savoir.--Zerniki à la mairie.--Un vaudevilliste allemand à
- Versailles.--Entretien de M. de Bismarck avec le directeur de la
- police.--Expulsion d’O’Sullivan.--Les réquisitions
- prussiennes.--Relations difficiles entre les officiers et la
- police.--M. de Bismarck voit des assassins partout.--M. Angel de
- Miranda.--Les mésaventures d’un journaliste allemand.--L’hôtel
- des Réservoirs pendant l’occupation.--Mort tragique de Hoff.--Le
- restaurant des frères Gack.--Espions et journalistes. 267
-
-CHAPITRE XI
-
- Le _Moniteur de Seine-et-Oise._--Le cabinet de lecture de Mme
- Le Dur.--Galanterie du frère du roi de Prusse.--Une répartie
- un peu vive de Mme Le Dur.--Un colporteur de journaux
- d’Eure-et-Loire.--Mme Le Dur est dénoncée à Stieber.--Le comte
- de W...--Un attaché militaire allemand sauve un franc-tireur. 357
-
-CHAPITRE XII
-
- La police prussienne à Versailles redouble
- d’activité.--Communications secrètes entre Paris et
- les Allemands.--Emprisonnement de MM. de Raynal et
- Harel.--Perquisitions chez M. Alaux.--Son arrestation.--Les
- menaces de M. Stieber.--Incarcération de M. Rameau et de deux
- de ses adjoints.--Les petites spéculations d’un préfet
- prussien.--Un colonel prussien déguisé en franc-tireur chez
- le général Trochu.--Jules Favre à Versailles.--Il loge, sans
- le savoir, chez le chef de la police.--M. de Bismarck le fait
- garder à vue et Stieber trouve moyen de lui enlever ses
- journaux.--La proclamation de l’empire allemand.--Les dames
- Stieber arrivent à Versailles.--Départ des Allemands. 375
-
-CHAPITRE XIII
-
- Les mandements des évêques en 1874.--M. d’Arnim et le duc
- Decazes.--Origines de la querelle entre M. de Bismarck et M.
- d’Arnim.--M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier ses mémoires
- secrets sur le Concile.--La colère de M. de Bismarck et la
- disgrâce de M. d’Arnim.--M. Beckmann et ses fonctions à
- l’ambassade allemande.--M. Beckmann à l’œuvre.--Comment se
- font les coups de Bourse.--Le prince de Hohenlohe, successeur de
- M. d’Arnim.--La police secrète à Carlsbad.--Arrestation de M.
- d’Arnim.--Son procès.--Un mot de Landsberg sur
- Beckmann.--Landsberg accusé d’avoir collaboré au _Figaro_.--Un
- article de la _Nouvelle Revue_.--Duel de Beckmann et de
- Landsberg.--L’achat de la _Correspondance française_
- lithographiée.--La police secrète féminine. 395
-
-
-Paris.--Soc. d’impr. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.)
-118.11.84.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA POLICE SECRÈTE
-PRUSSIENNE ***
-
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La police secrète prussienne</span>, by Victor Tissot</p>
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La police secrète prussienne</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Victor Tissot</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 20, 2023 [eBook #69848]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA POLICE SECRÈTE PRUSSIENNE</span> ***</div>
-<p class="c large break top2em">VICTOR TISSOT</p>
-
-<h1><span class="small">LA</span><br />
-<span class="large">POLICE SECRÈTE</span><br />
-PRUSSIENNE</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« Soubise a cent cuisiniers et un
-espion ; moi, j’ai un cuisinier et cent
-espions. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Frédéric II.</span></p>
-
-</blockquote>
-<p class="c small">QUATORZIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-E. DENTU, ÉDITEUR<br />
-<span class="small">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE</span><br />
-<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS.</span></p>
-
-<p class="c"><span class="large">1885</span><br />
-<span class="small">Droits de traduction et de reproduction réservés.</span></p>
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-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR</p>
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-<p class="c"><span class="i">OUVRAGES DE VICTOR TISSOT</span><br />
-Format grand in-18 jésus</p>
-
-<p class="cc">L’ALLEMAGNE AMOUREUSE<br />
-20<sup>e</sup> édition. Un volume de 400 pages. — Prix : 3 fr. 50 c.</p>
-
-<p class="cc">VOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS<br />
-50<sup>e</sup> édition. Un volume d’environ 400 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">LES PRUSSIENS EN ALLEMAGNE<br />
-34<sup>e</sup> édition. Un volume de 460 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">VOYAGE AUX PAYS ANNEXÉS<br />
-26<sup>e</sup> édition. Un volume de 483 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">VIENNE ET LA VIE VIENNOISE<br />
-22<sup>e</sup> édition. Un volume de 480 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">LA SOCIÉTÉ ET LES MŒURS ALLEMANDES<br />
-Traduit de l’allemand du docteur Johannes Scherr, 13<sup>e</sup> édition.<br />
-Un beau volume de 472 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">VOYAGE AU PAYS DES TZIGANES<br />
-15<sup>e</sup> édition. Un fort volume de 540 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">RUSSES ET ALLEMANDS<br />
-6<sup>e</sup> édition. Un fort volume grand in-18. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">LA RUSSIE ET LES RUSSES<br />
-15<sup>e</sup> édition. Un fort volume grand in-18. — Prix : 3 fr. 50.</p>
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-<p class="c i">EN PRÉPARATION :</p>
-
-<p class="cc">LA SUISSE INCONNUE</p>
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-<p class="c">ROMANS EN COLLABORATION AVEC M. AMÉRO</p>
-
-<p class="cc">LA COMTESSE DE MONTRETOUT<br />
-Un vol. gr. in-18 jésus de 462 pages. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-<p class="cc">AVENTURES DE TROIS FUGITIFS EN SIBÉRIE<br />
-Un vol. gr. in-18. — Prix : 3 fr. 50.</p>
-
-
-<p class="c gap">Paris. — Soc. d’imp. <span class="sc">Paul Dupont</span>, 41, rue J.-J.-Rousseau. (Cl.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="top4em">Ce livre a pour but de montrer dans son fonctionnement
-caché un des principaux instruments
-de la puissance prussienne : la police secrète.</p>
-
-<p>Si le lecteur, obéissant aux sentiments de son
-honnête nature, est tenté de mettre en doute la
-vérité et l’authenticité des révélations que nous
-avons pu faire, grâce à des documents mis à
-notre disposition, qu’il veuille bien se reporter à
-ce passage du discours prononcé le 9 mai 1884,
-c’est-à-dire il y a quelques jours seulement, au
-Reichstag allemand, par M. de Puttkammer,
-ministre de l’intérieur, chef hiérarchique et responsable
-de la police prussienne :</p>
-
-<p>« <i>L’État</i>, — a dit M. de Puttkammer, après
-s’être moqué de la naïveté des libéraux qui avaient
-attaqué certains procédés de la police<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, — <i>l’État
-a le droit et le devoir d’user de moyens extraordinaires
-et à part</i> (<span lang="de" xml:lang="de">aussergewöhnliche</span>), <i>quand il
-ne lui est pas possible de découvrir ou de réprimer
-autrement les délits… Les faits cités par M. Richter</i>
-(chef de l’opposition libérale) <i>ne lui donnent pas
-le droit de blâmer la manière d’agir du gouvernement.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Richter avait démontré qu’à Francfort la police avait employé
-des gens tarés comme agents provocateurs.</p>
-</div>
-<p>« <i>Que ressort-il de ces faits ? Que la police se
-sert d’individus d’une moralité équivoque. C’est
-son devoir ; et si le conseiller de police Rumpf<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
-cet honnête et estimable fonctionnaire, à usé de
-tels moyens, je lui exprime ici publiquement ma
-satisfaction et mes remerciements.</i> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Chef de la police secrète à Francfort.</p>
-</div>
-<p>La théorie ouvertement professée en plein
-Reichstag par Son Excellence le Ministre de l’intérieur
-de Sa Majesté prussienne nous dispense
-d’en dire davantage.</p>
-
-<p>Nous n’ajouterons qu’un mot :</p>
-
-<p>Notre livre est une œuvre d’histoire contemporaine
-et non un roman inventé à plaisir. De tous
-les faits que nous citons, il n’en est pas un seul
-qui n’ait ses pièces à l’appui.</p>
-
-<p class="sign">V. T.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">LA<br />
-<span class="xlarge">POLICE SECRÈTE</span><br />
-<span class="large">PRUSSIENNE</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2>
-
-<p class="d">Berlin au lendemain de la Révolution de février. — Ce que se
-disaient deux bourgeois au coin de la rue Frédéric. — Schœffel
-et Goldschmidt. — Le roi Frédéric-Guillaume se montre à son
-peuple et le prince Charles s’adresse au beau-sexe. — Aspect du
-cortège royal. — Une manifestation inattendue. — Où l’agent
-Stieber paraît pour la première fois. — Retour du roi au palais.</p>
-
-
-<p>Le 21 mars 1848, une foule compacte et agitée se
-ruait, en poussant des cris et en échangeant des horions
-pour avancer plus vite, sur les larges dalles de
-la célèbre promenade <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, à Berlin.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Sous les tilleuls.</p>
-</div>
-<p>Les abords de cette grande artère portaient encore
-les traces de la lutte furieuse qui s’était prolongée
-trois jours et trois nuits auparavant, écho formidable
-des journées parisiennes de Février. Il avait fallu
-l’exemple de la France pour rendre tout à coup le
-peuple berlinois brave, et lui faire mépriser ce qu’il
-respectait la veille.</p>
-
-<p>Les fidèles sujets de Sa Majesté étaient descendus
-en armes dans la rue et avaient élevé des barricades.
-La lutte avait été acharnée. Les devantures des boutiques
-et des magasins, criblées de projectiles, ne
-disaient que trop qu’on avait dû tirer à mitraille sur
-le peuple. Sur les murs des maisons, l’œil pouvait
-suivre les longues éraflures des balles ; la chaussée
-était encombrée de grosses branches d’arbres coupées
-par les boulets, et partout de larges taches de sang
-mal lavées rougissaient encore le sol.</p>
-
-<p>A l’entrée de la rue Dorothée et de la rue Frédéric,
-des moellons et des pavés étaient restés entassés jusqu’à
-hauteur du premier étage. Des matelas éventrés,
-des meubles brisés, tous les accessoires de ces forteresses
-de la rue, gisaient pêle-mêle ; et, devant ces
-ruines et ces débris, des individus de mauvaise mine,
-débraillés, a la barbe inculte, montaient la garde,
-armés de vieux fusils à pierre provenant du pillage
-de l’arsenal.</p>
-
-<p>Si les fiacres et les voitures de maître étaient rares,
-en revanche les fourgons des pompes funèbres se
-succédaient presque sans interruption, cahotant vers
-leur dernière demeure les combattants morts à la suite
-des blessures reçues en défendant ces mêmes barricades.
-De temps en temps aussi, un remous se produisait
-au milieu de la foule, et chacun se rangeait
-pour livrer passage à quelque groupe d’étudiants en
-grande tenue universitaire, rapière au vent, ou à
-quelque délégation ouvrière précédée d’un homme à
-cheval, tenant déployé le drapeau rouge, noir et or,
-emblème de la Révolution, longtemps proscrit par les
-édits de la Diète et de la « Commission de répression
-contre les démagogues », et qui, pour cela même,
-était devenu le signe de ralliement de tous les Allemands
-qui conspiraient pour l’affranchissement de
-leur patrie.</p>
-
-<p>L’étendard aux trois couleurs était chaque fois salué
-par des <i lang="de" xml:lang="de">hoch</i> prolongés, par des <i>vivats</i> retentissants,
-par des acclamations sans fin auxquelles se mêlaient
-les plaintes des femmes et des enfants écrasés,
-étouffés dans la cohue, et les coups de fusil tirés en
-l’air.</p>
-
-<p>Le temps était sec et froid. Un pâle soleil agonisait
-dans un ciel livide.</p>
-
-<p>Évidemment la foule attendait un événement prévu
-et annoncé ; et comme cet événement se faisait attendre,
-elle s’impatientait d’une façon visible, au fur et à
-mesure que l’après-midi déclinait.</p>
-
-<p>Divers moyens avaient cependant été essayés pour
-tuer le temps : on avait d’abord hurlé en chœur des
-hymnes patriotiques ; quelques locataires des belles
-et opulentes maisons situées près de la porte de
-Potsdam s’étant aventurés sur leurs balcons pour
-regarder le spectacle, de vigoureux <i lang="la" xml:lang="la">pereat</i>, accompagnés
-de coups de pierre, avaient forcé ces « aristocrates »
-à rentrer précipitamment dans leurs demeures
-et à s’y calfeutrer avec soin. Puis les <i>Louis</i>, — qui
-déjà à cette époque étaient les <i>Alphonses</i> de Berlin, — s’étaient
-amusés à enfoncer impitoyablement jusque
-sur la nuque tout chapeau à haute forme qui
-passait à portée de leurs poings. Quelques pickpockets
-surpris la main dans le sac avaient été roués de coups
-et remis à moitié morts entre les mains de la garde
-bourgeoise, qui formait à elle seule, pour le moment,
-la police et la garnison de la capitale.</p>
-
-<p>Mais ces divers incidents ne suffisaient pas à calmer
-l’impatience de la foule. Elle s’agglomérait maintenant
-d’un air menaçant autour du palais du roi, dont le
-silence contrastait avec l’animation bruyante de la
-place.</p>
-
-<p>Au coin de la rue Frédéric, deux hommes se tenant
-comme à l’écart, mais curieux cependant de voir ce
-qui allait se passer, causaient, les yeux fixés sur la
-grille de la demeure royale.</p>
-
-<p>— Vous verrez qu’il n’osera pas, disait le plus jeune,
-confortablement vêtu et coiffé d’un chapeau de feutre
-aux larges bords, — d’un « calabrais », comme on
-les appelait, — il n’osera pas ; au dernier moment, le
-cœur lui manquera !</p>
-
-<p>— J’ai lieu de croire que vous vous trompez, répondit
-l’autre. Le bourgmestre a annoncé hier officiellement,
-à la séance du conseil municipal, que le roi
-Frédéric-Guillaume IV parcourrait aujourd’hui même
-la capitale, entouré des princes de sa famille, sans
-autre escorte qu’un détachement de la garde bourgeoise
-et un groupe d’étudiants… Cette petite promenade
-théâtrale et romanesque ne doit d’ailleurs pas
-répugner à Sa Majesté, qui a, vous le savez, beaucoup
-de goût pour les exhibitions de ce genre.</p>
-
-<p>— Vous verrez, reprit avec obstination l’homme au
-« calabrais », que Sa Majesté très prudente reculera
-au dernier moment.</p>
-
-<p>— Vous n’ignorez pas, mon cher, que Sa Majesté
-sait toujours où puiser du courage.</p>
-
-<p>Et l’interlocuteur de Schœffel, — c’était le nom de
-l’homme au chapeau calabrais, — fit le geste de porter
-à ses lèvres le goulot d’une bouteille. Puis il ajouta :</p>
-
-<p>— Mais vous êtes méfiant. Je le comprends. La
-prison n’est pas précisément l’école où s’apprennent
-la confiance et l’optimisme. Pauvre Schœffel ! Combien
-de temps avez-vous passé dans ces maudites casemates ?</p>
-
-<p>— Près de trois ans. J’ai été arrêté en avril 1845,
-et mis en liberté il y a huit jours. Je suis arrivé à
-Berlin ce matin. Dans cette ville, que j’avais connue si
-placide, si résignée, si platement soumise, et que je
-trouve maintenant en pleine ébullition révolutionnaire,
-je ne savais à qui m’adresser, quand ma bonne étoile
-vous a mis sur mon chemin, mon cher Goldschmidt.</p>
-
-<p>Schœffel pressa la main de son ami.</p>
-
-<p>Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années
-environ, de haute stature, à la figure empourprée et à
-la barbe grisonnante, étalée en éventail. Ses vêtements
-dénotaient un certain bien-être et avaient cette ampleur
-et cette coupe commodes qu’affectionnent les artistes.
-Un large pantalon de drap, une veste de velours boutonnée
-jusqu’au cou, un gros foulard rouge et un chapeau
-de feutre orné d’une cocarde complétaient son
-accoutrement.</p>
-
-<p>Goldschmidt hochait la tête :</p>
-
-<p>— Trois ans de forteresse pour un brave homme
-comme vous, c’est dur ! Mais vous n’avez pas été le
-seul à souffrir, et, Dieu merci, les temps vont changer.
-Au fait, de quoi vous a-t-on accusé ?</p>
-
-<p>— Oh ! j’ai été victime d’une machination lâche et
-odieuse, fit Schœffel d’une voix sombre. Si jamais je
-retrouve le traître, malheur à lui ! Je pourrais oublier
-tout ce que j’ai souffert, je puis pardonner à tout le
-monde, mais à celui-là, jamais, jamais !</p>
-
-<p>L’exaltation de l’ex-prisonnier allait en augmentant.
-Goldschmidt s’efforçait de le calmer, quand des clameurs
-plus fortes et un reflux violent de la foule attirèrent
-l’attention des deux amis. Goldschmidt se dressa
-sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes
-ce qui se passait.</p>
-
-<p>— Hé ! s’écria-t-il en se penchant vers son compagnon,
-Je vous disais bien qu’il viendrait !…</p>
-
-<p>Les clameurs, confuses d’abord, prirent tout à coup
-un accroissement prodigieux. On entendait distinctement
-les cris répétés de : « Vive la Constitution !
-Vive la liberté ! Vive la Patrie ! A bas l’armée ! Dehors
-la police ! »</p>
-
-<p>Ces exclamations éclataient comme des bombes
-tout autour du roi Frédéric-Guillaume IV, qui s’était
-enfin décidé à franchir le portail extérieur du Grand-Château.</p>
-
-<p>Il s’avançait à cheval, le long de <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i>,
-précédé d’un peloton de la garde bourgeoise en costume
-civil, la cocarde au chapeau, le sabre passé autour
-des reins et la carabine en bandoulière. Sur les
-redingotes noires, la buffleterie faisait deux rayures
-blanches. On reconnaissait les officiers à leur grand
-chapeau à plumes et à leur écharpe noire, rouge et or.
-Immédiatement derrière le roi venaient le prince
-Charles, le prince Adalbert, le général de Radowitz,
-ami intime et confident de Sa Majesté, et quelques
-autres personnages, « seigneurs sans importance. »</p>
-
-<p>Les cris du peuple effrayaient les chevaux, qui reculaient
-l’un sur l’autre. La retraite de l’armée hors de
-la ville avait pu faire cesser le combat ; mais ni la
-capitulation du gouvernement, ni la fameuse proclamation
-adressée par Frédéric-Guillaume à ses « chers
-Berlinois » n’avaient pu ramener à Sa Majesté l’affection
-de ses sujets. Pas un : <i>Vive le roi !</i> pas une acclamation
-ne se faisait entendre.</p>
-
-<p>Gros, court, trapu, sanguin, ressemblant à un fermier
-de Poméranie affublé d’un costume de général et
-juché sur une bête de labour, la figure bouffie et vulgaire,
-le nez rouge, la taille légèrement courbée, les
-yeux obstinément fixés sur l’encolure de son cheval,
-Frédéric-Guillaume paraissait sourd aux cris populaires
-et aux rumeurs hostiles qui grondaient sur son passage.
-Impassible comme un automate, on eût dit que
-son esprit était ailleurs. A quoi pouvait-il bien songer ?
-Certes, ce n’était ni à son trône, ni à l’avenir du
-royaume, mais peut-être au menu du lendemain. En
-tout cas, il avait trouvé un moyen de s’isoler et de se
-soustraire par la pensée à la désagréable et pénible
-corvée que lui avait imposée le nouveau cabinet.</p>
-
-<p>Ses oncles et ses frères, qui l’entouraient, partageaient
-son indolente apathie. Quant au prince Charles,
-fidèle à ses habitudes invétérées, il cherchait du coin
-de l’œil, au milieu de la cohue, les plus jolis minois,
-avec l’intention évidente de nouer au vol quelque
-liaison facile. Les jeunes filles le regardaient en riant,
-en se poussant du coude.</p>
-
-<p>Des deux côtés du cortège royal, les étudiants, en
-culottes collantes, en bottes à l’écuyère, la petite casquette
-sans visière, rouge ou bleue, inclinée sur
-l’oreille, formaient la haie ; ils tenaient à la main
-d’énormes rapières, qu’ils portaient toutes droites
-comme des cierges de procession. Un nouveau détachement
-de garde bourgeoise fermait la marche.</p>
-
-<p>Le roi, avec sa suite, était arrivé au coin de la rue
-Frédéric, à la hauteur du restaurant Hiller, presque à
-l’endroit où nos deux amis avaient échangé le court
-colloque que nous venons de rapporter.</p>
-
-<p>Deux incidents signalèrent à ce moment le passage
-de Frédéric-Guillaume et de son entourage.</p>
-
-<p>Sur un des escaliers situés en face du restaurant
-parut tout à coup une femme d’une trentaine d’années,
-fort belle, d’une figure étrange ; drapée dans un
-grand châle des Indes qui la recouvrait tout entière,
-elle poussa un : <i>Vive le roi !</i> d’une voix remarquablement
-mélodieuse, et, en même temps, un énorme
-bouquet de violettes, de muguets et d’autres fleurs
-printanières tomba aux pieds du cheval que montait
-Frédéric-Guillaume.</p>
-
-<p>— Tiens, fit Goldschmidt, voici la Naura du Grand-Opéra
-qui donne sa représentation en ville. Demain,
-on parlera d’elle dans tout Berlin, les journaux rapporteront
-son accès de « loyalisme » ; je parie qu’elle
-n’en demande pas davantage.</p>
-
-<p>La démonstration de la chanteuse frappa d’abord la
-foule d’un étonnement mêlé de colère. Comme lors
-du retour de Louis XVI, après sa fuite à Varennes,
-il y avait un accord tacite de n’insulter ni acclamer
-le monarque ; mais quand on reconnut l’artiste célèbre,
-la première étoile de la scène lyrique de Berlin, les
-sourds grognements de la foule se changèrent en
-rires. Au lieu de se fâcher, on applaudit ironiquement,
-en criant comme au théâtre : « Bravo ! bravissimo ! »</p>
-
-<p>Le roi paraissait très contrarié de la tournure ridicule
-qu’avait prise cette unique tentative de démonstration
-monarchique ; il semblait d’autant plus vexé
-qu’il avait tout d’abord relevé la tête et regardé d’un
-air ravi l’apparition de cette ardente royaliste, tandis
-que le prince Charles clignait en grimaçant ses petits
-yeux battus et fatigués.</p>
-
-<p>Mais on eut à peine le temps de s’apercevoir de cet
-incident héroïco-comique : un second incident détourna
-aussitôt l’attention de la malencontreuse cantatrice et
-de son bouquet.</p>
-
-<p>Une bande de cinquante à soixante individus, habillés
-comme l’étaient alors les ouvriers, déboucha de
-la rue Frédéric, en chantant un hymne improvisé dans
-ces jours de tourmente, sur l’air de la <i>Marseillaise</i>.
-A la tête de cette petite troupe marchait un jeune
-homme à cheval. Il était de taille moyenne, et sa
-figure en lame de couteau, ses regards fuyants et louches
-étaient peu en harmonie avec le rôle de Masaniello
-équestre qu’il jouait au milieu des prolétaires
-insurgés.</p>
-
-<p>Son vêtement de drap grisâtre était de coupe assez
-soignée ; il portait un chapeau à haute forme orné de
-l’inévitable cocarde rouge, noire et or ; et tandis que,
-de la main droite, il se cramponnait de toutes ses
-forces à la crinière de son cheval, il agitait de
-l’autre main un large drapeau tricolore dont la longue
-hampe touchait terre.</p>
-
-<p>A la vue du cortège royal, la bande interrompit son
-chant pour pousser à tue-tête les cris de : « Vive la
-liberté ! Vive la Constitution ! A bas la troupe ! »</p>
-
-<p>L’homme au drapeau se démenait le plus de tous et
-paraissait le plus enragé ; sa voix aiguë et sifflante
-dominait les clameurs rauques de son entourage.</p>
-
-<p>Dès qu’il avait aperçu le cavalier, Goldschmidt
-s’était mis également à crier comme un forcené ; sa
-figure, de rouge, avait passé au violet ; il accompagnait
-ses exclamations de divers signes d’intelligence
-et d’amitié adressés à l’individu au drapeau, qu’il semblait
-connaître et dont il s’efforçait d’attirer l’attention.</p>
-
-<p>Goldschmidt avait été tellement absorbé par son
-manège, qu’il ne s’était pas aperçu que le compagnon
-avec qui il causait était subitement devenu pâle
-comme un mort et tremblait de tous ses membres.</p>
-
-<p>Ce ne fut que lorsque Schœffel, à demi défaillant,
-s’appuya sur le bras de son ami, que Goldschmidt
-interrompit ses cris et ses signes, et se retournant :</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! qu’avez-vous donc ?… Voyons, dit-il
-à Schœffel, vous allez vous trouver mal… Mais à
-qui en voulez-vous ?</p>
-
-<p>Schœffel s’était déjà redressé comme un homme
-mordu par un reptile. De la défaillance il venait de
-passer à la colère la plus violente. Tout son sang
-lui était monté à la tête ; ses traits s’étaient contractés,
-son corps tremblait de frissons ; il leva sa canne d’une
-main crispée, et il allait s’élancer sur l’homme au
-drapeau quand celui-ci, arrivé presque à côté du roi,
-régla audacieusement l’allure de son cheval sur celle
-du souverain ; puis, se penchant à son oreille, lui
-dit à mi-voix :</p>
-
-<p>— Sire, ne craignez rien ; nous sommes des fidèles,
-nous venons vous protéger.</p>
-
-<p>Le roi, le prince-Adalbert, le général de Radowitz,
-avaient vu le geste de menace de l’ex-prisonnier, et
-tous crurent qu’on voulait attenter à la vie du
-monarque.</p>
-
-<p>La figure hagarde de Schœffel, son bâton qu’il
-brandissait comme une arme, autorisaient cette supposition.
-Goldschmidt s’efforçait vainement de le calmer
-et de le retenir. « Laissez-moi ! Laissez-moi !
-criait l’ex-prisonnier… Le voilà, le traître, l’espion
-qui m’a vendu ! Laissez-moi me venger ! »</p>
-
-<p>Il allait s’échapper des bras robustes de son compagnon
-à bout de forces, quand l’homme au drapeau
-fit cabrer son cheval et força Schœffel, qui le touchait
-presque, à se jeter en arrière. Puis, relevant brusquement
-la hampe de son drapeau, il fit sauter en
-l’air la canne de Schœffel. Un des ouvriers qui
-était de la bande s’en empara. En même temps cinq
-ou six individus dirigés par l’homme au drapeau
-entourèrent l’ex-prisonnier et son ami de façon à les
-isoler complètement.</p>
-
-<p>Le cortège royal disparut au grand trot sous la
-porte de Brandebourg.</p>
-
-<p>La foule, brusquement, se porta alors d’un autre
-côté pour se trouver de nouveau, en coupant par la
-rue Frédéric, sur le passage du roi. Les individus qui
-retenaient Schœffel et Goldschmidt furent comme enlevés
-par cette marée montante d’hommes, et les deux
-amis profitèrent de la circonstance pour s’esquiver.</p>
-
-<p>Goldschmidt avait pris énergiquement sous son bras
-le bras de Schœffel.</p>
-
-<p>— Venez avec moi, lui dit-il en continuant de l’entraîner,
-je loge à deux pas d’ici, dans la rue Dorothée…
-Vous vous reposerez… Vous en avez besoin…
-Un verre de vieux vin du Rhin et quelques tranches
-de jambon achèveront de vous remettre… Mais à qui
-diable en voulez-vous tant ?…</p>
-
-<p>— Comment ! Vous le demandez encore ?… Mais le
-cavalier, l’homme au drapeau, c’est lui… le traître, le
-misérable espion qui m’a dénoncé…</p>
-
-<p>— Ce n’est pas possible !… Comment l’appelez-vous ?</p>
-
-<p>— Augustin Schmidt. Oh ! j’ai bien retenu son nom.</p>
-
-<p>— Augustin Schmidt ! Vous vous trompez… Ce
-jeune homme est un avocat très distingué, un écrivain
-de mérite, libéral, ardent et convaincu… Il ne
-s’appelle pas Augustin Schmidt, mais Stieber.</p>
-
-<p>— En êtes-vous bien sûr ? demanda Schœffel.</p>
-
-<p>— Très sûr.</p>
-
-<p>— Vous le connaissez ?</p>
-
-<p>— C’est le fiancé de ma fille !</p>
-
-<p>Schœffel, redevenu maître de lui-même, passa à
-deux reprises la main sur son visage comme pour
-rassembler ses idées et ses souvenirs.</p>
-
-<p>— Évidemment, dit-il, l’un de nous deux se
-trompe… Si vous voulez, je vais tout vous raconter…</p>
-
-<p>— Avec le plus grand plaisir, interrompit Goldschmidt,
-mais à condition que vous acceptiez mon invitation.
-Quelque palpitant que soit votre récit, j’aime
-mieux l’entendre dans une bonne chambre bien close,
-le dos contre le poêle et les pieds sous la table, qu’ici,
-au milieu des bousculades, et par une bise qui, si elle
-continue, gèlera les paroles… Allons, venez !</p>
-
-<p>Et il entraîna son ami dans la direction de la rue
-Dorothée.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas sans difficultés qu’ils parvinrent à se
-frayer un passage à travers la foule qui s’engouffrait
-comme un torrent dans la nouvelle issue qu’elle s’était
-choisie.</p>
-
-<p>Au moment où Goldschmidt tirait de sa poche une
-lourde clef pour l’insinuer dans la serrure de la maison
-qu’il habitait, le cortège impérial rentrait hâtivement
-au palais. La nuit était venue, et, dans la cour,
-la garde bourgeoise avait allumé des feux de bivouac.
-Dès que le monarque et sa suite furent à l’intérieur,
-on ferma brusquement les grilles. En montant le grand
-escalier, Frédéric-Guillaume demanda à son confident,
-le général de Radowitz :</p>
-
-<p>— Avez-vous pris le nom du jeune homme au drapeau ?</p>
-
-<p>— Oui, Sire, répondit le général.</p>
-
-<p>— Bien… Je vous le demanderai à l’occasion…
-Sans lui, l’individu qui était si furieux me faisait un
-mauvais parti…</p>
-
-<p>Au haut de l’escalier, le roi, se retournant vers
-ceux qui l’accompagnaient, leur dit en riant, de sa
-grosse voix de rustaud :</p>
-
-<p>— Ah ! que nous allons dîner de bon appétit, messieurs !…
-Après cette libation forcée d’eau-de-vie
-populaire, que le cliquot et le rœderer vont nous
-sembler bons !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">II</h2>
-
-<p class="d">Un intérieur allemand. — M. Prosper Cheraval, parisien de naissance,
-musicien par goût et professeur de langue française. — Stieber,
-orateur socialiste. — La fabrique des frères Schœffel. — Un
-contremaître socialiste. — M. Schmidt, peintre et espion. — Comment
-on ébauche une conspiration. — Papiers volés par la
-police. — La première mission secrète du policier Stieber. — Arrestation
-de M. Schœffel. — Stieber porté en triomphe.</p>
-
-
-<p>Walther Goldschmidt était un ancien comédien.
-Pendant de longues années, il avait appartenu à quelqu’une
-des scènes les plus renommées de l’Allemagne.
-S’il ne s’était pas fait applaudir à Vienne ni à Berlin,
-il ne s’était pas moins fait apprécier dans les « résidences »
-de second ordre, où le théâtre était et est
-encore aujourd’hui la plus grosse affaire de l’État, en
-tous cas celle dont le souverain s’occupe le plus directement
-et avec le plus d’assiduité. Dans ces petites
-cours, les comédiens sont à la fois des personnages
-officiels et des artistes, des fonctionnaires publics et
-des courtisans, mêlés à toutes les intrigues politiques
-et autres, suprême ressource contre l’ennui mortel
-qui ravage ces capitales minuscules.</p>
-
-<p>Après avoir joué pendant vingt-cinq ans, <i>Charles
-Moor</i>, <i>Clavigo</i>, <i>Nathan le Sage</i>, <i>Hamlet</i>, etc., et
-après avoir épousé une ingénue très jolie et très prude
-à la ville, Walther Goldschmidt, à qui ses économies
-et un héritage inattendu assuraient une modeste
-aisance, avait définitivement pris sa retraite et réalisé
-le rêve de toute sa vie, d’habiter une grande
-capitale.</p>
-
-<p>Il était venu se fixer à Berlin, où il menait l’existence
-la plus heureuse et la plus tranquille, entre sa
-femme, toujours séduisante, et sa fille Geneviève, qui,
-à seize ans, évoquait toutes les grâces et les séductions
-de sa mère dans la première jeunesse. Le soir, selon
-l’usage allemand, Walther allait fumer sa pipe dans
-une brasserie voisine, où il racontait à son auditoire
-habituel ses aventures d’antan, historiettes de coulisses
-et anecdotes de cour qu’on écoutait avec la
-plus grande attention, et même avec un certain respect
-qui flattait beaucoup le vieil acteur.</p>
-
-<p>La révolution, en jetant un peu Walther dans le
-courant politique, n’avait rien changé à ses habitudes
-et à sa vie d’intérieur. A sept heures précises, la
-bouilloire à thé chantait sur un réchaud, et M<sup>lle</sup> Geneviève
-aidait sa mère à disposer sur une nappe éblouissante
-de blancheur les différentes assiettes de viandes
-froides qui composaient le menu accoutumé du souper.</p>
-
-<p>Ce soir-là, deux seaux d’étain poli brillants comme
-de l’argent ornaient les deux bouts de la table et rafraîchissaient
-dans de la glace deux bouteilles de vin
-du Rhin. Des <i lang="de" xml:lang="de">rœmer</i>, hauts sur leurs pieds d’une
-transparente couleur d’émeraude, jetaient des feux
-irisés sous la clarté d’une grande lampe de verre.</p>
-
-<p>On attendait le maître de la maison pour se réunir
-autour de la table de famille.</p>
-
-<p>En présentant son convive, Goldschmidt rappela à
-sa femme qu’ils avaient vu autrefois M. Schœffel aux
-bains de Warmbrunnen en Silésie, près de Hirschberg,
-où se trouvait la grande filature de MM. Schœffel
-frères. M<sup>me</sup> Goldschmidt indiqua par un gracieux
-sourire qu’elle se souvenait en effet de M. Schœffel.</p>
-
-<p>On se mit à table.</p>
-
-<p>Pendant le repas, la conversation roula sur des
-sujets assez indifférents. On s’entretint des événements
-du jour, de la promenade du soir ; mais dans le
-récit qu’en fit Goldschmidt, il évita soigneusement de
-mentionner l’incident relatif à l’homme au drapeau.
-Il ne fut question qu’un instant du jeune homme,
-quand M<sup>me</sup> Goldschmidt dit à son mari que le « docteur »
-s’était fait excuser de ne pouvoir venir dans la
-soirée. Une rougeur qui empourpra subitement les
-joues de M<sup>lle</sup> Goldschmidt apprit à Schœffel qu’on
-parlait du fiancé de M<sup>lle</sup> Geneviève.</p>
-
-<p>Vers le milieu du repas, un coup de sonnette retentit,
-et un homme d’une trentaine d’années, les yeux
-vifs et l’air enjoué, type assez accompli du Parisien,
-parut dans l’entrebaillement de la porte.</p>
-
-<p>— Ah ! monsieur Cheraval, entrez donc, s’écria
-l’ancien comédien. Quel bon vent vous amène ?</p>
-
-<p>Le nouveau venu s’inclina devant les dames,
-adressa un salut correct à Schœffel et serra cordialement
-la main que lui tendait le maître de la maison.
-Sur un signe de celui-ci, la servante avança une
-chaise et apporta un couvert et un <i lang="de" xml:lang="de">rœmer</i> qui fut aussitôt
-rempli jusqu’au bord.</p>
-
-<p>Le jeune homme leva son verre, but et ajouta en
-français :</p>
-
-<p>— Mes chers amis, je viens tout simplement prendre
-congé de vous.</p>
-
-<p>Goldschmidt se récria et sa femme fit chorus avec
-lui.</p>
-
-<p>— Oui, reprit Cheraval, demain, à l’heure où les
-gens vertueux regardent rougir l’aurore, je quitte Berlin,
-je repars pour Paris… pour ce Paris que je regretterais
-tant d’avoir quitté si je n’avais trouvé ici
-de bons amis tels que vous, et une aussi charmante
-élève, ajouta-t-il en s’inclinant du côté de Geneviève.</p>
-
-<p>— Voyons, voyons, mon ami, fit l’acteur, qu’est-ce
-qui vous force donc à nous dire sitôt adieu ?</p>
-
-<p>— La politique et l’amour filial… Il paraît qu’on a
-offert au papa Cheraval une candidature pour l’Assemblée
-constituante, et le brave homme veut que je
-sois là pour lui donner un coup de main, ou plutôt un
-coup de langue, car il faudra faire assaut d’éloquence…
-Bref, je pars pour soutenir la candidature de mon
-père… Mais soyez tranquilles, je ne vous oublierai
-pas, je vous écrirai souvent, aussi souvent que possible.
-Et j’espère que ma charmante élève voudra bien
-me prouver que mes leçons n’ont pas été perdues.</p>
-
-<p>— Je vois, répondit Goldschmidt, qu’il ne nous
-reste plus qu’à boire à l’heureux retour de notre ami
-Cheraval dans sa patrie, à ses succès oratoires, et
-aussi à monsieur le futur député Cheraval père !</p>
-
-<p>On trinqua et l’on but.</p>
-
-<p>— Mais ne verrons-nous pas le docteur ce soir ?
-demanda le jeune Français.</p>
-
-<p>Goldschmidt regardait Schœffel d’un air embarrassé ;
-il trouva heureusement un prétexte pour détourner
-la conversation :</p>
-
-<p>— Oh ! mais je ne vous ai pas encore présentés
-l’un à l’autre… C’est votre faute, M. Cheraval… Vous
-nous arrivez avec une nouvelle si <i>éblouissante</i>, s’écria
-Goldschmidt, qui se servait un peu à l’aventure des
-adjectifs français… Monsieur Henri Julius Schœffel,
-un de nos principaux filateurs de Silésie… Monsieur
-Prosper Cheraval, parisien de naissance, musicien par
-goût… et professeur de langue française…</p>
-
-<p>— A l’étranger… Expatrié pour raison de santé, afin
-de ne pas attraper des rhumatismes sur la paille humide
-des cachots, où les juges de S. M. Louis-Philippe voulaient
-me faire coucher pendant un an pour une toute
-petite chanson satirique… Mais chacun a sa revanche…
-A moi la belle maintenant !</p>
-
-<p>Et Cheraval se mit à fredonner sur un air connu :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dans ce monde tout varie,</div>
-<div class="verse">L’esprit et le sentiment.</div>
-<div class="verse">Chacun son goût, sa manie,</div>
-<div class="verse">L’un voit noir, l’autre voit blanc.</div>
-<div class="verse">Aujourd’hui, dans ma patrie,</div>
-<div class="verse">Que de gens prennent sans voir</div>
-<div class="verse i1">Le <i>blanc</i> pour le <i>noir</i> !</div>
-
-<div class="verse stanza">Voyez cet amas de cuistres,</div>
-<div class="verse">Prêtres, moines et prélats,</div>
-<div class="verse">Procureurs, juges, ministres,</div>
-<div class="verse">Médecins et magistrats.</div>
-<div class="verse">Leurs uniformes sinistres</div>
-<div class="verse">Leur tiennent lieu de savoir.</div>
-<div class="verse">Que d’ânes couvre le <i>noir</i> !</div>
-</div>
-
-<p>— Le « docteur » devait traduire ma chanson en allemand,
-ajouta Cheraval, savez-vous s’il l’a fait ? j’aurais
-bien voulu prendre congé de lui. Mais où le trouver ?</p>
-
-<p>— Oh ! fit M<sup>me</sup> Goldschmidt en dépliant un journal
-qu’on venait d’apporter, je crois qu’il nous sera facile
-de savoir où le « docteur » sera ce soir…</p>
-
-<p>Elle passa le journal à sa fille, et lui indiquant du
-doigt le haut de la troisième page :</p>
-
-<p>— Geneviève, dit-elle, lis-nous ça…</p>
-
-<p>La jeune fille, d’un voix émue, commença :</p>
-
-<p>« Ce soir, grande réunion démocratique dans la
-salle des <i>Trois Aigles</i>, rue Moabit. Le jeune orateur
-populaire Stieber, qui a conquis une si rapide
-célébrité dans les clubs, doit prononcer un long discours
-pour demander l’abolition de l’armée permanente
-et la suppression immédiate de la police secrète.
-L’importance de ces deux questions, qui tiennent si
-fort à cœur à nos Berlinois, et la réputation de l’orateur
-attireront certainement la foule. »</p>
-
-<p>Les éloges que le journal décernait au docteur Stieber
-firent de nouveau rougir de joie la jeune fille.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit Cheraval, si vous voulez me le
-permettre, je vais me diriger à pas accélérés vers la
-salle des <i>Trois Aigles</i>. Je n’aurai ainsi pas le regret
-de quitter Berlin sans serrer la main de cet excellent
-Stieber… J’essaierai de le persuader de faire son
-voyage de noce en France… si M<sup>lle</sup> Geneviève y consent…</p>
-
-<p>Goldschmidt regardait Schœffel d’un air de plus en
-plus embarrassé. Celui-ci avait de la peine à cacher
-le trouble qu’il éprouvait chaque fois que le nom du
-docteur était prononcé.</p>
-
-<p>Cheraval s’était levé ; tout le monde l’avait imité.</p>
-
-<p>Après avoir accompagné le jeune Français jusque
-sur le palier, Goldschmidt pria Schœffel de le suivre
-dans un petit fumoir à côté de la salle à manger.</p>
-
-<p>L’ancien acteur offrit un cigare au fabricant silésien :</p>
-
-<p>— Maintenant, dit-il, mon cher Schœffel, je suis
-prêt à vous écouter.</p>
-
-<p>Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un petit
-divan, et tandis que M<sup>me</sup> Goldschmidt et sa fille travaillaient
-dans la pièce voisine à un ouvrage de tapisserie,
-Schœffel raconta à son ami ce qui suit :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Vous avez connu, comme tout le monde, le procès
-intenté, il y a trois ans environ, aux <i>socialistes de
-la vallée de Hirschberg</i> ; vous avez lu les détails de
-mon arrestation et de ma condamnation. Mais ce que
-vous ignorez, c’est comment le misérable dont vous
-voulez faire votre gendre s’y est pris pour me dénoncer.</p>
-
-<p>« Notre fabrique était la plus importante de la vallée.
-Mon frère Hubert et moi, nous la dirigions. Lui
-s’occupait de la vente et des achats ; il était presque
-toujours en voyage, tandis que moi je surveillais
-la fabrication, vivant continuellement au milieu des
-ouvriers, sachant les conduire comme il fallait, avec
-douceur et résolution, à la fois camarade et patron.
-Aussi je puis dire qu’ils m’aimaient beaucoup. Ils
-remplissaient gaiement leur tâche, avec une conscience
-et une ardeur qui étaient les causes principales de la
-prospérité de notre fabrique, ce qui ne manqua pas
-d’exciter la jalousie de nos concurrents dont les ouvriers
-étaient traités comme des serfs et des esclaves.</p>
-
-<p>« J’avais à la tête du premier atelier un contre-maître
-que ses études et son intelligence mettaient
-certainement au-dessus de sa position sociale. Michel
-Wurm avait une quarantaine d’années, l’air loyal et
-franc, la figure ouverte et sympathique. Né en Souabe,
-il avait la simplicité charmante et l’affabilité qu’on
-trouve même chez les gens du peuple de ce pays.
-Comme sa présence permanente à la fabrique était en
-quelque sorte nécessaire, je lui avais donné un logement
-dans la filature même, en face du corps de bâtiment
-que nous occupions, ma mère et moi, et aussi
-mon frère dans l’intervalle de ses voyages. Michel
-Wurm n’était pas marié. Il avait auprès de lui une
-sœur restée veuve avec une fillette. L’éducation de
-cette jeune fille, qui s’appelait Hedwige, était la grande
-préoccupation du contre-maître. Je vous l’ai dit,
-Wurm avait de l’instruction acquise par lui-même ; ses
-premières économies, il les avait employées à acheter
-des livres, et il s’était formé une petite bibliothèque
-qui avait élargi ses idées et élevé son niveau intellectuel
-et moral. Il voulait qu’Hedwige profitât de ce
-savoir, qui était sa conquête personnelle, et qu’elle fût
-un peu plus qu’une femme ordinaire.</p>
-
-<p>« Or, il arriva ceci : Tandis que l’éducation de
-Wurm se complétait surtout au point de vue de l’histoire
-et de la science économique, et qu’il s’assimilait
-les théories socialistes de ses auteurs favoris, Hedwige
-ne profitait de cette somme de connaissances que dans
-un sens artistique. Plus son oncle lui donnait à lire
-de traités philosophiques, de livres d’histoire et de
-science sociale, plus se développait son talent de musicienne
-et de peintre. Wurm voyait avec fierté les progrès
-de sa nièce dans les arts, mais il déplorait qu’elle
-se montrât si indifférente aux « grands principes de
-l’humanité ». — « Elle a les goûts d’une patricienne,
-me répétait-il en soupirant, elle ne sera jamais des
-nôtres. »</p>
-
-<p>« Wurm s’était pris d’une belle passion pour tous les
-systèmes mis en avant par les novateurs pour améliorer
-le sort du genre humain, et il avait rêvé de faire de sa
-nièce un apôtre de la cause socialiste. Hedwige ne
-semblait guère se douter des visées ambitieuses de son
-oncle ; en dehors de son piano et de sa palette, elle ne
-comprenait pas qu’on pût s’intéresser à quelque
-chose. Elle adorait la musique, mais c’est en peinture
-surtout qu’elle montrait de remarquables dispositions.
-Wurm était un homme pratique : il reconnut bientôt
-son erreur, et, loin d’entraver sa nièce dans ses goûts,
-il finit par les encourager.</p>
-
-<p>« J’allais souvent le soir passer une heure ou deux
-chez Wurm, et tous les dimanches le contre-maître,
-sa sœur et sa nièce dînaient à notre table de
-famille.</p>
-
-<p>« J’avais remarqué chez Wurm des livres français,
-les œuvres de Fourier, Cabet, Considérant ; bien que
-ne connaissant qu’imparfaitement la langue, je les
-lisais avec attention et intérêt. Wurm, seul, sans maître,
-s’était perfectionné au point d’en remontrer à un
-Français de naissance ; il m’expliquait les passages
-difficiles, dont ma science personnelle ne pouvait venir
-à bout. J’avais pris l’habitude de résumer par
-écrit la traduction de mon contre-maître sur un petit
-calepin que j’enfermais dans mon secrétaire avec mes
-autres papiers.</p>
-
-<p>« Une dissertation sur le régicide, que j’avais trouvée
-dans un volume de Considérant, je crois, m’avait
-vivement frappé par la vigueur des arguments invoqués
-par l’écrivain pour justifier la conduite d’un
-moderne Brutus qui tenterait de sauver une nation
-en supprimant un homme. J’avais fait une traduction
-assez complète de ce morceau sur mon agenda… Notez
-bien ce détail…</p>
-
-<p>« Deux jours après, je vis arriver à la fabrique un
-jeune homme dont la mise singulière ne me plut
-guère au premier abord. Mais ses manières étaient si
-affables que la mauvaise impression causée par sa
-figure s’effaça vite dans mon esprit. Il était porteur
-d’une lettre d’un de nos principaux clients de Berlin,
-M. von S…, qui me le recommandait chaudement,
-ajoutant que M. Augustin Schmidt était un de ses
-parents et un peintre de beaucoup d’avenir. Il venait
-en Silésie pour se livrer à des études de paysage.
-J’étais prié de lui faire aussi bon accueil que possible.</p>
-
-<p>« Très désireux de reconnaître l’amabilité de M. von
-S…, chez qui mon frère avait reçu plusieurs fois l’hospitalité,
-je priai M. Schmidt de considérer ma maison
-comme la sienne. Mon domestique alla chercher ses
-bagages à l’auberge, et quelques instants plus tard,
-le jeune artiste était installé dans une chambre au-dessus
-de la mienne, avec son chevalet, sa palette, sa
-boîte à couleurs, son attirail complet de peintre, sans
-parler de quelques ébauches qui témoignaient sinon
-d’un grand talent, du moins d’une grande habileté à
-manier le pinceau.</p>
-
-<p>« La glace fut bientôt rompue entre mon hôte et
-moi. Il était si discret, si poli ! Il savait mettre tant
-de déférence en écoutant ma vieille mère et en lui
-parlant ; et il racontait si bien, avec une amusante
-pointe de verve, les petites historiettes berlinoises qui
-faisaient les délices de l’excellente femme.</p>
-
-<p>« Il nous avait mis au courant de sa vie. Resté
-orphelin de bonne heure avec une fortune suffisante,
-il avait été élevé dans un pensionnat suisse, où il
-prétendait avoir puisé des idées républicaines qui
-l’empêchèrent de profiter de la protection de son cousin
-von S…, fort bien en cour et qui voulait le lancer
-dans l’administration. Il avait préféré sa liberté. Il
-voulait les délices de la vie d’artiste, les enivrements
-qu’elle donne, ses illusions et ses déceptions si vite
-oubliées. Tout cela ne valait-il pas la livrée la plus
-dorée du fonctionnaire le plus haut en grade ?</p>
-
-<p>« Les premiers jours s’écoulèrent rapidement dans
-la société de mon hôte. Il partait de bon matin, on était
-en été et le temps était beau ; il allait s’installer au
-centre d’un site choisi, et il travaillait toute la matinée, — du
-moins nous le supposions. L’après-midi,
-il montait dans sa chambre pour transporter sur la
-toile les croquis qu’il avait faits au crayon. Il avait mis
-son chevalet près de la fenêtre… Sa fenêtre donnait
-justement sur celle de la chambre d’Hedwige…</p>
-
-<p>« Le dimanche suivant, Wurm, sa sœur et la jeune
-fille, ainsi que deux autres contremaîtres et quelques
-notabilités de Hirschberg dînèrent comme d’habitude à
-la filature. Augustin Schmidt fut présenté à tout le
-monde. Il plut beaucoup. Je remarquai qu’en entendant
-nommer le jeune homme Hedwige rougit. Le
-peintre, de son côté, s’écria : « Oh ! mademoiselle et
-moi, nous nous connaissons, nous sommes des
-confrères… J’ai eu l’indiscrétion de jeter un regard
-du haut de ma fenêtre dans votre chambre, mademoiselle,
-et je vous ai surprise à l’œuvre… J’étais
-loin de m’attendre à trouver une artiste dans une
-fabrique de coton… »</p>
-
-<p>« Le père Wurm dit qu’en effet sa fille copiait en
-ce moment un vieux portrait de famille, un <i lang="de" xml:lang="de">Rittmeister</i>
-de la guerre de Trente ans découvert dans les combles
-et dont le modèle et le coloris étaient remarquables,
-malgré les dégâts du temps. Hedwige s’appliquait
-beaucoup, mais elle était très inexpérimentée.</p>
-
-<p>« Tout naturellement Augustin s’offrit pour lui donner
-quelques conseils, et même des leçons. Tantôt
-on organisait des promenades dans la forêt avec ma
-mère et la sœur de Wurm, tantôt Schmidt s’installait
-dans le logis du contremaître et surveillait son
-élève travaillant au portrait du <span lang="de" xml:lang="de">Rittmeister</span>. Hedwige
-faisait des progrès très réels, mais tout se bornait
-entre elle et son maître à des sentiments de confraternité
-artistique. Augustin ne pouvait prétendre à
-son cœur, car le cœur d’Hedwige avait déjà parlé
-en faveur d’un autre… »</p>
-
-<p>A ces mots, Schœffel s’arrêta dans son récit, et il
-sembla à celui qui l’écoutait que deux larmes perlaient
-sous les cils du fabricant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Schœffel continua :</p>
-
-<p>« En revanche, Augustin avait gagné toutes les
-bonnes grâces de Wurm. Au bout de quelques entretiens,
-le trop confiant contremaître crut reconnaître
-dans le jeune peintre un adepte ardent des doctrines
-socialistes. Schmidt trouvait que dans ce monde
-tout était bâti à l’envers ; il débitait de longues
-tirades contre la société telle que l’ont organisée les
-lois, et il prédisait sur un ton de prophète un bouleversement
-général. Lorsque j’assistais à ces conversations,
-je m’étonnais de cette fougue politique chez
-un artiste, et je me disais que M. von S… avait eu une
-singulière idée de vouloir faire de son cousin un fonctionnaire
-royal. Wurm ne parlait plus que de son ami.</p>
-
-<p>« Augustin abandonnait parfois son travail et
-allait trouver le contremaître à l’atelier. Je fus
-bientôt frappé des relations qui s’établirent entre le
-peintre et les ouvriers. Sous le prétexte de prendre
-des croquis de la vie populaire, Schmidt se mit
-à fréquenter les cabarets, les débits de bière, les salles
-de danse où les filateurs avaient coutume de se réunir
-pour se distraire les dimanches et les jours de fête.</p>
-
-<p>« Un soir, Wurm me pria d’assister à une réunion
-dans un endroit qu’il ne voulut pas me désigner. Par
-curiosité et ne supposant pas d’ailleurs qu’il s’agît
-d’une conspiration, je promis d’y accompagner mon
-contremaître. Il vint me prendre après le souper et
-nous nous dirigeâmes vers la forêt. Au bout d’une
-heure, nous arrivâmes à une clairière qui sert de halte
-de ralliement aux chasseurs. Wurm s’arrêta. Il siffla
-trois fois à intervalles égaux. Des sifflets lui répondirent ;
-puis cinq, dix, quinze hommes sortirent des
-fourrés. Parmi eux, je reconnus quelques ouvriers de
-la filature, et, à ma vive surprise, Augustin.</p>
-
-<p>« Sur un signe de Wurm, ils se rangèrent en cercle.</p>
-
-<p>« Ces hommes avaient l’air résolu, et leurs silhouettes
-se détachaient comme des fantômes sur le
-fond de verdure éclairé par la lune. Tous paraissaient
-au courant de l’objet de ce mystérieux rendez-vous ;
-moi seul je l’ignorais. Wurm me l’apprit enfin. Depuis
-plusieurs mois une association s’était formée parmi
-les ouvriers de ma fabrique et ceux de quelques autres
-fabriques rivales, dans le but de renverser la monarchie
-et de proclamer, d’abord en Silésie, une petite
-république selon les principes des réformateurs socialistes
-de France.</p>
-
-<p>« Cette association n’avait pas de chef, et, chose
-dont j’étais loin de me douter, c’était sur moi qu’on
-avait jeté les yeux !</p>
-
-<p>« Mes bonnes intentions pour les ouvriers, mes
-procédés humains, les veillées studieuses que j’avais
-passées dans le logis de mon contre-maître, tout cela
-me désignait à la confiance de ces pauvres gens… Mais
-je refusai énergiquement l’honneur qu’on voulait me
-faire, malgré les instances de Wurm et de Schmidt,
-qui paraissait le plus résolu et le plus ardent. Je me
-bornai à promettre de garder le silence le plus complet
-sur ce que j’avais entendu.</p>
-
-<p>« Avant de me retirer j’engageai vivement mon
-contremaître et ses amis à éviter les imprudences, et
-j’exprimai aussi l’espoir qu’ils ne se laisseraient pas
-aller à des excès.</p>
-
-<p>« Je partis seul, et pendant toute la route je me
-demandai comment Schmidt, venu dans le pays pour
-faire des études de paysage, avait tourné à l’agitateur
-socialiste. Pourtant aucune pensée mauvaise ne me
-vint à l’esprit. Je me disais qu’après tout un artiste
-est capable de toutes les métamorphoses ; que le côté
-pittoresque d’un complot pouvait l’avoir séduit ; que
-la mise en scène théâtrale et mystérieuse de ces
-réunions nocturnes en pleine forêt lui avait
-peut-être donné l’envie de jouer un rôle dans la
-pièce.</p>
-
-<p>« J’en étais là de ces réflexions quand je rencontrai
-Hedwige au bout de la grille de la fabrique. Nous nous
-voyions quelquefois seuls le soir dans un petit jardin
-qu’elle se plaisait à soigner.</p>
-
-<p>« Personne ne connaissait notre amour, nul ne
-savait que, d’un commun accord, nous nous étions
-promis de nous appartenir pour la vie.</p>
-
-<p>« Hedwige était fort inquiète de me voir rentrer
-sans son père. Je la rassurai, tout en jugeant inutile de
-lui révéler le motif de son absence. Malgré moi, je
-parlai de Schmidt et je ne pus m’empêcher de témoigner
-mon étonnement au sujet de ses allures.
-« Il me semble, dis-je, qu’il ne peint plus du tout
-depuis quelque temps… Ce tableau qu’il vous a fait
-commencer, cette vue du Warmbrunnen, n’avance
-guère… » Hedwige se montra un peu embarrassée
-de mon observation ; puis elle me répondit : « Je ne
-veux plus peindre avec M. Schmidt. »</p>
-
-<p>«  — Pourquoi ? » lui demandai-je d’un air surpris.</p>
-
-<p>« Elle me raconta alors en rougissant que le jeune
-peintre avait profité de ses tête-à-tête avec elle pour
-lui faire une cour assidue, et que, finalement, pour
-échapper à ses obsessions et à ses familiarités, elle
-avait renoncé à ses leçons, prétextant que les soins du
-ménage absorbaient tous ses instants.</p>
-
-<p>« Depuis lors l’intimité entre Schmidt et Wurm
-était devenue plus étroite, et le peintre passait avec
-le contremaître et les ouvriers tout le temps qu’il
-consacrait auparavant à son élève.</p>
-
-<p>« J’embrassai Hedwige sur le front et je me retirai.
-Sur la table de ma chambre à coucher m’attendait une
-lettre de mon frère, qui me donnait rendez-vous à
-Breslau pour une affaire urgente. Il me recommandait
-de venir le plus vite possible, afin qu’il pût continuer
-lui-même sa route vers la Russie, où des
-commandes importantes lui étaient promises. Comme
-rien de pressant ne me retenait à l’usine, je pris
-immédiatement mes dispositions pour partir le lendemain.
-La voiture fut attelée de bonne heure ; le
-soir, j’étais à Liegnitz, où je prenais le chemin de fer
-pour arriver peu d’heures après à l’hôtel du « Grand
-Frédéric », où mon frère m’attendait. Pendant que
-je soupais, il me mit au courant de l’affaire. Il
-s’agissait d’une très importante fourniture qu’il devait
-effectuer de compte à demi avec M. von S…, qui
-l’avait obtenue grâce à ses influences. Ma signature
-était nécessaire au traité que nous devions passer.
-M. von S… était également arrivé à Breslau ; mais,
-fatigué par le voyage, il était allé se reposer, remettant
-au lendemain notre entrevue.</p>
-
-<p>« Je demandai à mon frère si M. von S… lui avait
-parlé de son cousin.</p>
-
-<p>«  — De quel cousin ? » me demanda-t-il.</p>
-
-<p>« Je lui racontai l’arrivée à la fabrique du jeune
-peintre, parent de M. von S…, mais je me tus sur tout
-le reste. Mon frère est un homme phlegmatique qui
-n’aime guère se creuser la cervelle en dehors des affaires.
-Il n’insista point et nous gagnâmes nos chambres.</p>
-
-<p>« Le lendemain il nous fallut attendre jusqu’au soir
-pour nous rencontrer avec M. von S…; l’affaire fut
-vite conclue ; c’était une opération avantageuse, je
-n’eus qu’à ratifier les conditions conclues entre mon
-frère et son partenaire. Quand tout fut terminé, je dis
-à M. von S… que j’avais le plaisir de posséder encore
-son cousin sous mon toit.</p>
-
-<p>«  — Lequel ? me demanda M. von S… Et il
-m’expliqua que sa famille était très nombreuse.</p>
-
-<p>«  — Je veux parler de votre cousin Schmidt, répondis-je,
-de votre cousin le peintre paysagiste que
-vous m’avez fait l’honneur de me recommander. »</p>
-
-<p>« M. von S… fit un bond sur sa chaise.</p>
-
-<p>«  — Comment ! s’écria-t-il, c’est mon cousin Augustin
-Schmidt qui est chez vous, à Hirschberg !… Vous
-en êtes bien sûr ?… »</p>
-
-<p>«  — Parfaitement sûr… Depuis trois semaines…</p>
-
-<p>«  — Voyons, fit le Berlinois, expliquons-nous bien,
-car l’un de nous deux est dupe d’un mystificateur
-ou d’un intrigant. M. Augustin Schmidt avait en effet
-l’intention d’aller en Silésie, mais il y a un an de
-cela ; et je lui avais donné une lettre de recommandation
-pour vous. Mais il a dû renoncer à
-ce projet pour différentes raisons. Il a dit adieu à la
-peinture, il est entré dans une maison de banque
-de Hambourg pour laquelle il voyage en ce moment
-en Amérique. Et tenez, voici une lettre qu’il
-m’écrit de New-York pour me prier de réclamer
-au bureau de police une petite valise renfermant
-quelques vêtements et des papiers, qu’il a oubliée
-dans une <i>droschke</i> le jour de son départ de Berlin, où
-il était venu pour prendre congé de nous.</p>
-
-<p>«  — Avez-vous retrouvé la valise ? demandai-je
-vivement intrigué à M. von S…</p>
-
-<p>«  — Oui, mais les papiers n’y étaient pas. Comme
-mon cousin est très distrait, j’ai pensé qu’il les avait
-oubliés ailleurs. »</p>
-
-<p>« Tous mes soupçons de la veille se tournèrent en
-certitude. Ces papiers volés !… Si c’était lui qui était
-le voleur ! Par un de ces hasards qui ressemblent parfois
-à des inspirations j’avais pris avec moi la lettre
-que m’avait présentée M. Augustin Schmidt. Je tirai
-le papier de ma poche et je le tendis à M. von S…</p>
-
-<p>«  — C’est cela, c’est cela, fit-il à deux reprises…
-C’est bien la lettre remise par moi à mon cousin…
-Seulement, voyez la rature en haut, à la date… on a
-changé le 4 en 5… 1845 au lieu de 1844… Vous êtes
-la dupe d’un aventurier !… Quelle tête a-t-il, ce parent
-que je ne connais pas ? »</p>
-
-<p>« J’en fis le portrait aussi bien que possible. Le
-véritable Schmidt était brun et gros, tandis que mon
-hôte était blond et maigre ; il parlait couramment le
-français : celui-ci ignorait complètement cette langue.</p>
-
-<p>« Je résolus de repartir immédiatement pour
-éclaircir ce mystère. Mon frère, toujours fort calme,
-n’écoutait cette histoire que d’une oreille, et lisait le
-journal qu’un garçon de l’hôtel venait d’apporter.
-Tout à coup il poussa une exclamation :</p>
-
-<p>«  — Tiens, s’écria-t-il en me tendant la feuille, lis
-donc cela ! »</p>
-
-<p>« Le journal racontait que depuis plusieurs mois
-l’autorité avait été avertie par différentes communications
-confidentielles qu’un grand complot communiste
-avait été organisé dans la vallée de Hirschberg et
-qu’une foule d’ouvriers, notamment ceux employés
-dans une des plus importantes filatures de la localité,
-étaient affiliés à une société secrète ayant pour but
-le bouleversement de toutes les institutions existantes,
-le pillage des propriétés et l’assassinat du roi. Si les
-indications abondaient, les preuves faisaient défaut.
-Il fallait en avoir cependant pour arrêter les coupables.
-C’est alors que le gouvernement fut secondé d’une
-façon toute providentielle. Un cocher de place ayant
-apporté au bureau central de la police une petite
-valise qu’un voyageur inconnu avait oubliée dans sa
-voiture, on l’ouvrit pour vérifier le contenu et s’assurer
-si elle ne renfermait aucune indication sur son propriétaire.
-Au milieu de quelques papiers sans importance,
-on découvrit une lettre ouverte, recommandation très
-pressante en faveur du porteur auprès de ce même
-fabricant désigné dans les dénonciations anonymes
-comme un des principaux chefs du complot. M. le
-conseiller de gouvernement Mathis, chargé de poursuivre
-l’affaire, vit aussitôt, avec sa perspicacité
-ordinaire, tout le parti qu’on pouvait tirer de cette
-lettre. On n’avait pas à redouter le retour inopiné
-de son véritable propriétaire, puisque celui-ci venait
-de partir pour l’Amérique. Comme dans la recommandation
-de M. von S… il était dit que le porteur était
-peintre, restait à trouver un homme sûr et habile,
-peignant convenablement. M. Mathis se souvint d’un
-jeune référendaire au tribunal qui avait temporairement
-appartenu à la police et fait preuve de beaucoup de
-flair. Ce jeune homme faisait de la peinture en amateur,
-avec assez de succès. M. Mathis le fit appeler et
-le mit au courant de la mission qu’il avait à lui confier.
-Il lui donna un passeport au nom de M. Schmidt, le
-munit de la lettre de recommandation trouvée dans la
-valise, et quelques jours plus tard, l’émissaire du conseiller
-Mathis se présentait à la filature de M. X…,
-où on lui fit le meilleur accueil. Il fut promptement
-au courant du complot, il réunit toutes les preuves
-nécessaires ; bref, il réussit si bien qu’à l’heure présente
-les coupables étaient sous la main de la justice…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Les coupables ! Wurm était donc arrêté ; et Hedwige ?
-Je n’étais pas là pour la consoler, pour l’aider
-à supporter cette épreuve ? J’aurais voulu partir de
-suite. J’avais d’horribles pressentiments. Cet espion
-que j’avais logé sous mon toit et même admis à ma
-table, ne serait-il pas aussi capable de me dénoncer ?</p>
-
-<p>« Ces pensées roulaient dans mon esprit, quand la
-porte du petit salon dans lequel nous étions s’ouvrit.
-Un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air respectable,
-un « bourgeois » dans toute la force du
-terme, entra. « Pardon, messieurs, fit-il ; l’un de vous
-n’est-il pas M. Georges Schœffel ? On m’a dit que je
-le trouverais ici. » — « C’est moi, » répondis-je. — « Eh
-bien, monsieur, je viens vous donner un avis :
-fuyez, cachez-vous, on va vous arrêter. » Mon frère,
-à ces mots, se redressa furieux : « J’aimerais savoir,
-monsieur, demanda-t-il, de quel crime on l’accuse ? » — « De
-haute trahison, répliqua l’inconnu. Je suis le
-premier adjoint de Breslau, je me trouvais il y a quelques
-instants dans le cabinet du bourgmestre, quand
-un individu porteur d’un ordre du ministère s’est
-présenté chez ce magistrat et a réclamé main-forte
-pour procéder à votre arrestation. Le bourgmestre a
-répondu qu’il n’avait pas à obtempérer aux réquisitions
-d’un agent de la police de sûreté, il a refusé de
-mettre des sergents de ville à la disposition d’un
-mouchard. Nous n’aimons pas ces gens-là, à Breslau.
-L’individu a protesté, il a déclaré qu’il s’adresserait
-directement à la gendarmerie, qu’il écrirait au ministère
-pour se plaindre. J’ai laissé ces messieurs en
-grande discussion ; et comme l’agent a indiqué l’hôtel
-où vous êtes descendu, j’ai pensé que j’aurais encore
-le temps de vous avertir… Les libéraux se doivent
-mutuellement aide et protection… Voyons, où pourriez-vous
-aller ?</p>
-
-<p>«  — Mais, repris-je, je ne songe pas à fuir… Ce serait
-m’avouer coupable… Je n’ai rien à me reprocher… »</p>
-
-<p>« Mon frère et M. von S…, qui n’avaient qu’une
-médiocre confiance dans l’impartialité de la police
-prussienne, m’engageaient à me soustraire aux recherches
-de la gendarmerie… »</p>
-
-<p>« J’allais peut-être me rendre à leurs raisons, quand
-la porte s’ouvrit de nouveau. Les casques de deux
-gendarmes brillèrent dans l’ombre, et je reconnus
-dans l’individu qui les précédait le faux Augustin
-Schmidt. Froidement, comme s’il me voyait pour la
-première fois, cet homme que j’avais traité en ami,
-qui avait été de ma famille, dit aux gendarmes en me
-désignant : « Le voilà ! Emmenez-le ! » Ils obéirent.
-Je les suivis fort tranquillement, persuadé que mon
-innocence ne tarderait pas à éclater au grand jour.
-Mais quels furent mon étonnement, mon indignation,
-ma colère, lorsque le juge d’instruction, dès le début de
-son premier interrogatoire, produisit deux feuillets
-arrachés du calepin dans lequel je consignais mes
-notes de lecture.</p>
-
-<p>« On s’était emparé du passage de Fourier relatif au
-régicide pour me l’imputer, et l’on prétendait, sur les indications
-du misérable délateur, que c’était le fragment
-d’une circulaire confidentielle que j’avais adressée aux
-ouvriers, pour les engager à assassiner le roi. L’accusation
-qui me valut d’être condamné fut tout entière
-échafaudée sur ces feuillets volés dans mon secrétaire
-et arrachés du carnet dont les autres pages avaient
-été anéanties !</p>
-
-<p>« J’avais contre moi non seulement l’apparence de
-ces preuves, mais les dispositions malveillantes des
-autres fabricants, heureux de se défaire d’un concurrent
-redoutable.</p>
-
-<p>« Wurm fut condamné à mort ; toutefois sa peine
-fut commuée. En apprenant cette condamnation, la
-pauvre Hedwige fut comme folle. Le délire la prit.
-Elle mourut d’une congestion cérébrale. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après un silence, Schœffel reprit :</p>
-
-<p>« Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’ai pas
-été maître de moi, quand j’ai reconnu aujourd’hui
-l’homme qui, pour les raisons les plus viles, a trahi
-tout ce qu’il y a au monde de plus respectable et de
-plus sacré, et qui a causé le malheur de ma vie entière<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ? »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce n’est pas du roman, c’est de l’histoire que nous écrivons,
-nous ne saurions trop le répéter. La découverte de ce prétendu
-complot de Hirschberg fut le début du policier Stieber, à qui la monarchie
-prussienne doit son organisation si perfectionnée d’espionnage
-au dedans et au dehors. La magistrature d’alors, qui avait le
-sentiment de l’honneur et de la droiture, flétrit énergiquement les
-procédés employés par Stieber pour s’introduire dans la famille
-Schœffel. Stieber dut donner sa démission de référendaire, et c’est
-par rancune qu’il se lança, au commencement de 1848, dans le mouvement
-révolutionnaire.</p>
-</div>
-<p>Le récit du fabricant avait sincèrement ému l’ancien
-acteur. Avant de répondre, il parut réfléchir longuement.</p>
-
-<p>«  — Ce que vous me dites là, mon cher ami, est
-triste, bien triste, dit-il enfin. Mais que faire à présent ?
-Ma fille aime ce jeune homme, elle l’adore… La
-séparer de lui, ce serait la plonger dans le désespoir. Si
-je lui apprenais la vérité, son amour ne manquerait pas
-de lui suggérer toutes les excuses possibles pour atténuer
-les procédés de son fiancé ; elle se dirait qu’il n’a
-fait que son devoir en obéissant à ses supérieurs ;
-qu’il agissait dans un bon but… elle trouvera dans
-son cœur mille prétextes pour l’excuser… Ah ! si cet
-amour ne faisait que commencer, mais il a poussé
-des racines si profondes qu’il n’est plus possible de
-l’arracher… Aujourd’hui, mon pauvre ami, c’est vraiment
-trop tard… Le bonheur de mon enfant m’est trop
-précieux, et le rôle des pères barbares n’a jamais été
-dans mes moyens… »</p>
-
-<p>Schœffel eut envie de répondre : « Alors vous donneriez
-votre fille à un voleur de grand chemin, si elle
-l’aimait ! » Mais il se mordit les lèvres, prit son chapeau
-et se retira en disant à son ami : « C’est bien…
-Que chacun agisse selon sa conscience… La mienne
-m’ordonne de lutter contre le système honteux qui
-emploie de pareils hommes et de pareils moyens.
-Adieu. »</p>
-
-<p>Schœffel dut reprendre la longue rue de l’<i lang="de" xml:lang="de">Unter den
-Linden</i> pour regagner le petit hôtel où il était descendu
-le matin. Au moment de s’engager dans la
-<span lang="de" xml:lang="de">Poststrasse</span>, le fabricant aperçut de grandes lueurs
-rouges qui éclairaient les maisons de la base au faîte.
-Le bruit sourd d’une foule en marche, des cris qu’il
-avait déjà entendus le matin, parvinrent en même temps
-à ses oreilles. Il monta sur les marches d’une porte et
-il vit un immense cortège qui s’avançait, éclairé par des
-flambeaux. Au centre, un homme porté en triomphe,
-sur les épaules de deux robustes gaillards, était salué
-par les acclamations populaires.</p>
-
-<p>Quand le cortège défila devant lui, il reconnut en
-cet homme Stieber, l’ex-mouchard, l’espion qui l’avait
-livré à la police. Son discours dans la réunion de
-Moabit avait soulevé un enthousiasme indescriptible,
-et la foule qui l’écoutait en trépignant avait voulu le
-porter en triomphe jusqu’à son domicile.</p>
-
-<p>Cette fois, Schœffel n’eut plus de colère ; il détourna
-la tête avec dégoût et ne put se défendre d’un sentiment
-de pitié, en songeant avec quelle facilité on
-séduit le peuple et on le trompe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">III</h2>
-
-<p class="d">Les héros du régime de la compression militaire et policière. — Le
-maréchal Wrangel. — Son portrait. — Ses rapports avec les
-journalistes. — M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne. — Où
-Stieber reparaît. — Le roi le nomme <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i>. — Frédéric-Guillaume
-poète et collaborateur du <i lang="de" xml:lang="de">Kladderadatsch</i>. — La
-mission secrète de Stieber à Londres. — Comment il fit voler les
-papiers de l’Association socialiste internationale. — Stieber chez
-M. Josias de Bunsen. — La mission de Stieber à Paris. — Stieber
-chez M<sup>me</sup> la princesse de S… et chez M. Carlier. — Tentative
-d’assassinat sue l’agent de la police secrète prussienne. — Retour
-de Stieber à Berlin. — La Krause et sa collection « d’honnêtes
-dames ». — Un espion homme du monde. — Petite fête organisée
-par la police. — M<sup>me</sup> de Hagen obtient son divorce et
-Stieber est plus en faveur que jamais.</p>
-
-
-<p>En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante,
-dont les députés avaient été chassés par les
-troupes du maréchal Wrangel, le gouvernement prussien
-eut recours à un double régime de compression
-militaire et policière.</p>
-
-<p>Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir
-de ce légendaire maréchal Wrangel, idole des gavroches
-berlinois, à qui il jetait des poignées de menue
-monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le
-type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa
-démarche de « casseur d’assiettes », les crocs de sa
-moustache ébouriffée, son parler berlinois gouailleur,
-avaient promptement fait de lui une des figures les
-plus originales de la capitale. Tout en inspirant la
-terreur autour de lui, il avait la repartie amusante et il
-« blaguait » volontiers les gens qu’il était prêt à
-mitrailler. Il affectait la plus grande familiarité avec
-les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à
-dire un jour à la reine : « Voyons, ma bonne petite
-dame !… » Il montrait ainsi qu’il était le sauveur du
-trône et le plus puissant protecteur du roi… S’il
-faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir
-dans sa cellule et causait longuement avec lui des
-événements du jour. Une fois, visitant le rédacteur en
-chef de la <i lang="de" xml:lang="de">Volkszeitung</i> (Gazette du Peuple), M. Berstein,
-mort tout récemment, il lui dit : « Engagez-vous
-à mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche
-tout de suite. » Comme M. Berstein prétendait qu’il
-était impossible pour un journaliste d’envisager certaines
-choses avec sang-froid, comme par exemple la
-honteuse convention conclue par le gouvernement à
-Malmo avec les Danois :</p>
-
-<p>— S… nom d’un homme ! s’écria le maréchal,
-croyez-vous que moi aussi j’approuve tout ce qui se
-passe, et pourtant il faut bien que je me tienne bouche
-close !… Faites-en autant, autrement je sabre votre
-journal !…</p>
-
-<p>La réaction policière n’avait pas ce côté plein
-d’humour que le commandant de l’état de siège communiquait
-à la réaction militaire. La police prussienne
-fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et brutale,
-prompte à passer à l’exécution, exercée à tous
-les procédés d’espionnage et surtout riche en promesses
-données aux délateurs. Le roi avait placé à la tête de
-ce service, dont l’importance grandissait chaque jour,
-un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le
-plus hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui
-fut jamais.</p>
-
-<p>Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance
-avec ce personnage. Pour le moment, bornons-nous
-à dire qu’il faisait la police avec passion,
-par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle
-de tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates
-étaient tout particulièrement l’objet des haines
-de M. de Hinkeldey. Il les pourchassait comme des
-gens bien plus dangereux que les voleurs et les escrocs.
-Il était toujours à la recherche de quelque conspiration,
-de quelque complot, de quelque prétexte d’accusation
-qui lui permît de « coffrer » de nombreux
-suspects et de les retenir indéfiniment sous les verrous.
-Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque
-piste. Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait
-beaucoup aux mesures policières prises par son préfet.
-Il avait du plaisir à entendre de sa bouche le récit des
-expéditions entreprises par les agents secrets et aussi
-la relation des aventures mystérieuses et piquantes
-que la police avait l’occasion de découvrir. Berlin était
-alors une ville d’apparence austère, on se cachait un
-peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le cotillon.</p>
-
-<p>Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique :
-quand M. de Hinkeldey le régalait de ses
-rapports plus ou moins secrets, le roi s’imaginait collaborer
-à quelque mélodrame ; il rectifiait certains points
-du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités
-d’une pièce qu’il est appelé à juger.</p>
-
-<p>Un soir, au cours de la conférence habituelle qui
-avait lieu dans le cabinet de travail de Frédéric-Guillaume,
-le roi interrompit son préfet de police, qui
-lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction
-commis chez un banquier :</p>
-
-<p>— Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui
-un protégé à vous recommander. Il est fort intelligent
-et paraît très dévoué ; il a déjà rendu dans le temps
-des services à votre prédécesseur.</p>
-
-<p>— Et qui est ce protégé ? demanda le préfet de
-police.</p>
-
-<p>— Oh ! il a un nom qui indique l’emploi… Il s’appelle
-Stieber… Et le roi, pour accentuer la signification
-du calembour, se mit à se fouiller l’oreille avec
-le doigt<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la
-vie le 21 mars.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Stieber veut dire en allemand « farfouilleur ».</p>
-</div>
-<p>— Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire
-remarquer à Votre Majesté qu’elle n’est peut-être pas
-au courant du rôle joué par ce même Stieber pendant
-la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a
-compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs,
-mais tout récemment encore il défendait devant les
-conseils de guerre les inculpés de haute trahison et
-de rébellion les plus gravement compromis.</p>
-
-<p>Le roi prit un flacon d’<i>arrac</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, en versa dans
-un gobelet d’argent contenant une petite quantité
-d’eau chaude, et après avoir bu :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Eau-de-vie très forte.</p>
-</div>
-<p>— Eh ! qu’importe, répondit-il à son préfet de
-police. En supposant que la nouvelle recrue que je
-vous présente soit réellement un néophyte, vous connaissez
-le proverbe : « Il y aura plus de place au
-râtelier gouvernemental pour un seul républicain
-repentant que pour dix conservateurs. » Et puis Stieber,
-tout révolutionnaire qu’il paraissait, était encore plus
-dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait… Il
-venait de temps à autre s’asseoir à la même place où
-vous êtes et me raconter ce qui se passait dans les
-clubs, dont il était un des plus beaux ornements. Je vous
-assure que ses récits étaient parfois très divertissants !…
-Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant
-de ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est
-que je sais qu’il a les qualités de l’emploi.</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa
-Majesté faisait déjà partie de la police toute personnelle
-dont le monarque se servait en dehors de ses
-ministres, quelquefois même pour les surveiller.</p>
-
-<p>Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente,
-avait joué ce double jeu, mais il s’en était
-certainement le mieux tiré. Aussi M. de Hinkeldey,
-renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi
-il fallait réserver à son protégé.</p>
-
-<p>— A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi
-permet-elle d’être nommé <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Conseiller de la police. Grade supérieur à celui de commissaire
-de police.</p>
-</div>
-<p>— A trente ans, sire.</p>
-
-<p>Le roi tira de la poche de côté de son uniforme,
-qui était déboutonné, un petit carnet qu’il feuilleta
-rapidement. Ayant trouvé la note qu’il cherchait :</p>
-
-<p>— Stieber, dit-il, est né à Mersebourg en 1818.
-Par conséquent, il a deux ans de plus que l’âge requis.
-Manteuffel<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> lui expédiera son brevet, et vous, vous
-trouverez bien à l’utiliser.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Alors premier ministre.</p>
-</div>
-<p>— Sans doute, fit M. de Hinkeldey, puisque tel
-est le désir de Votre Majesté.</p>
-
-<p>— Passons à autre chose, reprit le roi. Avez-vous
-découvert l’auteur de la correspondance adressée à la
-<i>Gazette d’Augsbourg</i>, au sujet des affaires de la Hesse
-électorale<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ? Ce gaillard-là me fait dire ce que je
-pense comme si j’avais rêvé tout haut devant lui.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> L’Autriche et la Prusse voulaient intervenir chacune de son
-côté dans le conflit qui avait éclaté entre l’électeur de Hesse et ses
-sujets.</p>
-</div>
-<p>— L’article en question a été publié dans la <i>Gazette</i>,
-sous un « signe » tout à fait nouveau : un trèfle à cinq
-feuilles. Nos recherches n’ont pas encore abouti ; et
-comme les investigations de la poste sont restées également
-infructueuses, je suppose que cette correspondance,
-quoique datée de Berlin, a été rédigée sur
-place ou envoyée d’ailleurs.</p>
-
-<p>Le roi vida de nouveau son gobelet et fit un geste
-de mécontentement.</p>
-
-<p>— Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un
-peu plus de zèle. Vous ne sauriez vous imaginer combien
-cela me tracasse d’être livré aux journaux par
-des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru
-dans le <i lang="de" xml:lang="de">Kladderadatsch</i> une méchante pièce de vers
-pleine d’allusions fort transparentes à l’amour d’un
-haut et puissant seigneur pour une veuve connue dans
-le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre
-en se laissant prendre par la taille… Le pis,
-c’est que les vers sont détestables…</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon, sire, les vers sont
-charmants, répondit le préfet de police, qui savait fort
-bien, comme tout le monde d’ailleurs, que l’auteur de
-cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot
-était le roi lui-même… Mais si Votre Majesté,
-ajouta M. de Hinkeldey, croit que la tournure de ces
-vers est offensante et irrespectueuse, on pourrait poursuivre
-le journal…</p>
-
-<p>— Non, non !… Traîner devant des juges les
-joyeux fous qui, chaque semaine, font tinter les grelots
-de leur Charivari… ce serait odieux… Au contraire,
-je vais leur montrer que je suis bon prince en leur
-envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices,
-qu’ils pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller
-sans offenser la morale<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Historique. — Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux
-journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les auteurs
-des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi,
-après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey :</p>
-
-<p class="ind">« Mon très cher Hinkeldey,</p>
-
-<p>« La <i>Gazette d’Augsbourg</i>, que je joins à la présente, publie une
-communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur,
-ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le directeur
-de la police Stieber d’aller aux informations, et vous attirerez
-également son attention sur l’auteur des articles de la
-<i lang="de" xml:lang="de">Kreuzzeitung</i> (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes :
-<i>A X I X O</i> et qui contiennent toujours des renseignements très
-exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave
-manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de
-personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et l’empressement
-de Stieber, pour rendre compte fidèlement et véridiquement
-des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre
-rapport dans le plus bref délai.</p>
-
-<p class="sign">« F. W. R. »</p>
-</div>
-<p>Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle,
-avait épousé la fille de l’ancien comédien,
-reçut son brevet et fut invité à se rendre dans le
-cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez
-froidement.</p>
-
-<p>— Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à
-Londres pour l’ouverture de la grande exposition universelle.
-Votre mission publique est de surveiller la
-section prussienne, tous les États ayant promis d’aider
-la police de Londres dans la surveillance des énormes
-richesses accumulées au <i lang="de" xml:lang="de">Crystal Palace</i>. Trois agents
-seront mis à votre disposition ; mais, tandis qu’ils
-monteront la garde devant les vitrines des exposants
-prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses :
-vous tâcherez de pénétrer dans l’intimité des
-nombreux réfugiés politiques qui vivent en Angleterre
-et de découvrir les chefs du grand parti communiste,
-qui, dit-on, cherchent à provoquer une explosion
-révolutionnaire générale en Europe pour l’époque
-de la réélection du Président de la République en
-France.</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à
-établir la connivence qu’il y avait entre les communistes
-de Londres et certains membres influents du
-parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le
-baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes
-personnelles à satisfaire de ce côté et auraient voulu
-englober leurs adversaires dans quelque procès capital.</p>
-
-<p>Stieber reçut des instructions détaillées ; on mit à sa
-disposition des fonds importants, et huit jours après
-il s’embarquait pour Londres avec sa jeune femme.</p>
-
-<p>Aussitôt arrivé dans la métropole britannique,
-l’agent secret se mit à l’œuvre, bien résolu, en policier
-de race, à forger lui-même un complot plutôt
-que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner
-cette peine. Une Association redoutable et répandue
-dans toute l’Europe s’était en effet formée. Il ne s’agissait
-que d’en connaître les affiliés et en particulier
-ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa ses
-soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où
-se réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait
-dans ces endroits sous des déguisements différents.
-Il jouait et buvait tout en discutant politique et socialisme.</p>
-
-<p>Ces excursions dans le monde souterrain de la
-grande ville ne tardèrent pas à le conduire à son
-but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec un
-misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association
-révolutionnaire et qui savait que la liste des adhérents
-était en dépôt chez un réfugié hessois nommé
-Dietz.</p>
-
-<p>Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à
-un moyen des plus simples et qui réussit presque
-toujours, parce qu’il est peu compliqué : il offrit une
-assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son
-camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.</p>
-
-<p>Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte
-de la serrure du secrétaire où Dietz enfermait
-sa correspondance, et s’étant introduit la nuit dans le
-domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les
-remit à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition
-dans <span lang="en" xml:lang="en">Hyde Park</span>.</p>
-
-<p>Il faut supposer que les communistes internationaux
-étaient bien imprudents pour des conspirateurs qui
-venaient de traverser toutes les épreuves et de recommencer
-les expériences de 1848. Ils n’avaient même
-pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes
-ou sous des noms chiffrés ! Pour les affiliés
-qui habitaient Londres, la découverte du policier
-prussien était sans péril ; pour ceux-là l’hospitalité
-britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas
-le délit qui pouvait leur être imputé. Il n’en était pas
-de même pour les socialistes fixés à Paris ou en Allemagne
-et dont la participation aux menées révolutionnaires
-avait été signalée.</p>
-
-<p>Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne
-chez le secrétaire de l’Association communiste, des
-arrestations nombreuses furent opérées à Leipzig, à
-Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des
-foyers de l’agitation révolutionnaire. Après une
-longue et laborieuse instruction, les inculpés furent
-traduits devant la haute cour de Berlin sous l’accusation
-de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler
-ici les péripéties des débats qui s’engagèrent devant
-la juridiction qu’une loi spéciale venait d’établir.
-Bornons-nous à signaler les principaux points de l’accusation.
-Cette Association communiste internationale
-datait de 1847 ; c’est à cette époque que fut élu le
-comité dirigeant installé à Londres. Les différentes
-révolutions qui ont marqué la célèbre année 1848
-ont été préparées par le comité de Londres, et s’il
-faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport
-qui servit au procureur général pour établir son acte
-d’accusation, la main du conseil des Dix se retrouverait
-dans la plupart des drames qui ont ensanglanté
-alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.</p>
-
-<p>Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber
-dans ses <i>Mémoires</i>, préconisait la chute du régime
-bourgeois et l’établissement de la suprématie
-politique du prolétariat qui devait arracher le capital
-à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire
-tous les instruments de production, de façon
-à rendre l’ouvrier maître du terrain. Pour
-atteindre ce but, on demandait l’expropriation de
-toutes les propriétés foncières et l’emploi des revenus
-des communes aux dépenses publiques ; un impôt
-progressif très fort ; la suppression du droit d’héritage ;
-la centralisation du crédit entre les mains de
-l’État par la création d’une banque nationale, avec
-monopole exclusif ; la concentration par l’État de
-tous les moyens de transport, l’augmentation des
-ateliers nationaux, la multiplication des instruments
-de travail ; le défrichement et la culture des terres
-d’après un plan combiné d’avance ; et enfin l’établissement
-du travail obligatoire et la création « d’armées
-industrielles ».</p>
-
-<p>Dans une proclamation lancée en février 1848, au
-début de la tourmente, le comité déclarait que
-lorsque, grâce à ces mesures, les différences de classes
-auraient disparu et que la production tout entière
-serait concentrée entre les mains des associations formées
-par les agglomérations d’individus, les pouvoirs
-publics perdaient leur caractère politique. La société
-bourgeoise avec ses classes et ses intérêts contradictoires
-serait remplacée par une association où la prospérité
-de l’individu serait intimement et véritablement
-solidaire de la prospérité générale.</p>
-
-<p>Cette définition nuageuse prouve assez que des
-Allemands plus ou moins métaphysiciens étaient à la
-tête du comité, et qu’ils tenaient la plume lorsqu’il
-s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.</p>
-
-<p>Rendons aux socialistes internationaux cette justice
-qu’ils ont marché avec le temps et que le programme
-de l’autre Internationale, plus moderne, qui fut créée
-lors de l’Exposition de 1861, est autrement net,
-pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs
-ne furent pas des <i lang="de" xml:lang="de">Doktoren</i> et des <i lang="de" xml:lang="de">Professoren</i>
-d’outre-Rhin, mais trois vrais Parisiens, dont
-l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second
-cherche des annonces d’émission et des mensualités
-financières sous le péristyle de la Bourse. Le troisième
-a repris bravement son métier d’arpenteur.</p>
-
-<p>Les individus découverts par Stieber étaient surtout
-des Allemands. Le principal coupable, selon le
-policier, était Charles Marx, mort l’an dernier, et que
-ses disciples regardent comme le patriarche du socialisme
-allemand. Charles Marx n’était alors guère
-connu du public. Un cercle de lecteurs très restreint
-avait goûté ses rares qualités d’écrivain économiste.
-Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement
-social, il conspirait à « huis clos » ; sa belle barbe
-blanche devenue légendaire était d’un blond fauve, et
-des quatre gracieuses filles qui firent sensation dans
-une ville thermale des Pyrénées, après la Commune
-de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux
-premières étaient au maillot.</p>
-
-<p>Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant
-de la province rhénane, Engels ; un ancien
-lieutenant de la garde prussienne, E. Willich, et un
-étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence
-prépondérante sur l’Association.</p>
-
-<p>Des dissentiments graves séparaient cependant les
-quatre chefs. Tandis que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire
-Engels étaient pour la modération et les
-moyens termes, l’ex-lieutenant et le <i lang="de" xml:lang="de">student</i> repoussaient
-toutes les concessions et demandaient le communisme,
-comme M. le duc de Broglie devait plus
-tard réclamer le régime parlementaire dans « toute
-sa beauté ».</p>
-
-<p>Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis,
-avaient installé une direction conforme à leurs
-vues à Cologne, tandis que les exaltés et les enragés
-se cantonnaient prudemment à Londres.</p>
-
-<p>Les papiers que Stieber avait fait voler établirent
-que l’<i>Association</i> avait créé des sections à Berlin,
-Brunswick, Hambourg, Francfort, Leipzig, Stuttgart,
-Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris,
-Lyon, Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds,
-Berne, Lausanne, Strasbourg, Valenciennes,
-Metz, Bâle, Londres, Alger, New-York, Philadelphie.
-Disons en passant que les sections françaises appartenaient
-à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le
-lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers
-de l’Association communiste, Stieber reçut
-l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade de
-Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne,
-le célèbre savant Josias de Bunsen, un rêveur qui
-tâchait d’accorder les artifices de la diplomatie avec la
-candeur de ses aperçus.</p>
-
-<p>M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie.
-Évidemment il voulait tenir à distance le policier
-que les obligations de sa charge le contraignaient de
-recevoir.</p>
-
-<p>M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé
-d’une belle calotte grecque, devant sa table de travail,
-absorbé par la comparaison de deux calculs de
-Newton et de Malebranche sur le même problème,
-dont il s’efforçait de trouver la moyenne.</p>
-
-<p>Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier,
-M. Josias de Bunsen n’ôta pas sa calotte et n’invita
-pas le nouveau venu à s’asseoir. Il leva sa
-grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était
-relevée par un pli sardonique des lèvres :</p>
-
-<p>— Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je
-suis chargé de vous donner lecture d’une note
-que m’a apportée le dernier courrier et qui vous concerne
-tout particulièrement. Voyez d’abord si nous
-sommes bien seuls, ajouta le diplomate du même ton
-dont il eût parlé à son domestique.</p>
-
-<p>Stieber regarda derrière la porte, il souleva même
-les rideaux des fenêtres et indiqua du geste qu’aucune
-indiscrétion n’était à craindre.</p>
-
-<p>M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil ;
-il tenait à la main un papier de grand format,
-revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur la tablette
-de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres
-et de livres ; puis, il se mit à lire :</p>
-
-<p>« Aussitôt après avoir pris connaissance du présent
-ordre, le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber quittera Londres pour se
-rendre à Paris. Il se mettra en communication, par
-l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, avec le
-préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout
-le dossier relatif aux socialistes français, dont la
-participation à la Société communiste internationale
-a été établie, grâce à l’enlèvement des papiers de l’Association.
-Le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber donnera au préfet de
-police tous les renseignements et tout le concours
-qui pourraient lui être réclamés ; il s’efforcera de
-gagner la reconnaissance et la confiance des fonctionnaires
-français, de façon à être complètement,
-ou du moins aussi complètement que possible, initié
-aux agissements actuels de la police française.</p>
-
-<p>« En effet, le but de la mission très importante et
-très confidentielle dont l’agent Stieber est chargé est
-double. <i>En apparence</i>, le voyage à Paris doit être
-motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement
-par le désir de préserver Paris et les grandes
-villes de la République des horreurs d’un attentat communiste.
-Le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber ne négligera aucune
-occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du
-gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement
-de la grande cause de l’ordre et de la conservation
-sociale, croit devoir communiquer à la police
-française des indications et des documents de nature
-à faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche.
-C’est là un échange mutuel de services que les gouvernements
-conservateurs se doivent, et le gouvernement
-royal est convaincu qu’à l’occasion les ministres
-du prince-président n’agiraient pas autrement à son
-égard.</p>
-
-<p>« Mais, <i>en réalité</i>, l’agent Stieber, et c’est là le <i>but
-secret</i> et le plus important de sa mission, doit tâcher
-de se renseigner sûrement au sujet des préparatifs du
-coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des chances
-de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne
-négligera aucun moyen d’éclairer et de renseigner de
-la façon indiquée le gouvernement royal, qui s’en remet
-à son habileté, à son esprit fertile en ressources
-et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des
-autorités françaises pour les révélations qui leur seront
-fournies par lui.</p>
-
-<p>« Le <i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i> Stieber devra en même temps s’assurer,
-avant son départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité
-de gagner dans l’entourage immédiat du prince-président
-une personne, homme ou femme, disposée à
-tenir le gouvernement royal au courant des faits et
-gestes et, si possible, des intentions probables du
-prince Louis-Napoléon et de ses conseillers habituels
-les plus intimes. Il faudrait naturellement que cette
-personne fût placée par sa position de manière à demeurer
-en contact permanent avec le prince, de façon
-que, malgré la discrétion et l’esprit de dissimulation
-que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun secret
-qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre
-correspondant. Le mieux serait de trouver un haut
-fonctionnaire ou un membre de la nombreuse famille
-du président. Là-dessus également, le gouvernement
-royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur
-Stieber.</p>
-
-<p>« L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra
-les fonds nécessaires pour l’accomplissement de
-sa double mission et les instructions complémentaires
-dont il pourrait avoir besoin.</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk">« Signé :<br />
-« <i>Le président du ministère royal d’État</i>,<br />
-« <span class="sc">Von Manteuffel</span>. »</span></p>
-
-<p>— Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de
-Bunsen en ôtant sa calotte et se levant tout droit…
-Vous voyez de quelle main elles sont écrites :</p>
-
-<p>« J’approuve expressément la note ci-dessus, et je
-recommande spécialement à Stieber de s’y conformer
-en tous points. La place du directeur de la sûreté à
-Berlin est vacante ; je la lui réserve pour récompenser
-son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte.</p>
-
-<p class="sign">« F. W. R. (<span class="sc">Frédéric-Guillaume</span>, <i lang="la" xml:lang="la">rex</i>.) »</p>
-
-<p>— Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur ?
-fit l’ambassadeur.</p>
-
-<p>Stieber s’inclina en signe d’acquiescement.</p>
-
-<p>— Êtes-vous prêt à partir ?</p>
-
-<p>— Aujourd’hui même, Excellence.</p>
-
-<p>Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du
-geste l’ambassadeur l’eût congédié.</p>
-
-<p>— Ah ! il vous faut de l’argent ?</p>
-
-<p>— Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement
-pour le voyage, et puisqu’un crédit m’est
-ouvert à l’ambassade de Paris…</p>
-
-<p>— Eh bien, alors ?</p>
-
-<p>Et le regard du diplomate semblait dire : « Pourquoi
-ne partez-vous pas ? »</p>
-
-<p>— Dans l’instruction que Votre Excellence vient de
-me lire, reprit Stieber, il m’est enjoint de découvrir
-soit un haut fonctionnaire, soit une personne de la
-famille du président capable de servir de correspondant
-au gouvernement royal. Eh bien ! que Votre
-Excellence me permette de lui faire remarquer qu’Elle
-pourrait me faciliter grandement ma tâche sous ce
-rapport…</p>
-
-<p>— Vraiment, je voudrais savoir de quelle manière ?</p>
-
-<p>— Votre Excellence est en relations suivies avec la
-famille W… Elle connaît tout particulièrement le
-capitaine W…, dont le frère a épousé une Bonaparte.
-La fille de cette dame porte le nom de son aïeule
-Lætitia, et elle a, dit-on, la beauté radieuse de la mère
-du grand Napoléon. De plus, la princesse Lætitia est
-une artiste : elle compose des vers, elle peint, elle
-chante… Elle s’est mariée, il n’y a pas longtemps, à
-un gentilhomme wurtembergeois assez pauvre, mais
-le ménage compte beaucoup sur le cousin de l’Élysée.
-Louis-Napoléon, à ce que l’on prétend, n’est pas insensible
-aux charmes de sa belle parente, et, même en
-admettant que les mauvaises langues aient tort, il est
-certain que la princesse Lætitia, ou plutôt M<sup>me</sup> de X…,
-a ses entrées grandes et petites à l’Élysée, sans
-compter qu’elle est en fort bons termes avec plusieurs
-chefs du parti avancé…</p>
-
-<p>Stieber s’arrêta, comme s’il attendait une réponse
-ou une observation.</p>
-
-<p>— C’est parfaitement exact, fit l’ambassadeur. La
-princesse Lætitia de W…, aujourd’hui baronne de
-X…, est une jeune personne d’une beauté rare et
-d’une instruction hors ligne. Mais, en quoi peut-elle
-vous intéresser ?</p>
-
-<p>— Je crois, Excellence, que M<sup>me</sup> de X… pourrait
-être la personne désirée par M. de Manteuffel, et
-que son concours serait fort utile et fort précieux.
-En tout cas, je crois de mon devoir d’essayer auprès
-d’elle une tentative, si toutefois Votre Excellence veut
-bien me munir d’une recommandation.</p>
-
-<p>— Oh ! non, ce n’est pas possible !</p>
-
-<p>— Je ne demande pas à être présenté à M<sup>me</sup> de X…
-sous mon nom personnel et pour ce que je suis réellement,
-ce serait de l’indiscrétion, et, de plus, inutile.
-Mais M<sup>me</sup> de X…, qui n’a aucune raison de recevoir
-l’agent Stieber, fera certainement bon accueil à un
-gentilhomme poméranien ou westphalien attaché à
-la légation royale de Londres et se présentant sous
-les auspices d’un célèbre savant et d’un grand diplomate,
-d’un ami de la famille…</p>
-
-<p>M. de Bunsen avait écouté Stieber avec une irritation
-croissante :</p>
-
-<p>— Sortez, monsieur, cria-t-il en étendant le bras,
-sortez, je ne comprends pas que vous osiez me faire
-une telle proposition !</p>
-
-<p>Froidement et d’un ton décidé, Stieber montra le
-papier revêtu du sceau officiel.</p>
-
-<p>— C’était pour le service du roi, fit-il.</p>
-
-<p>M. de Bunsen s’affaissa ; il parut sentir tout le
-poids du reproche.</p>
-
-<p>— C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à
-votre proposition. A quelle heure part la malle pour
-Paris ?</p>
-
-<p>— A sept heures.</p>
-
-<p>— Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant
-cinq heures.</p>
-
-<p>Stieber sortit.</p>
-
-<p>— Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il
-fut seul, quel malheur d’être au service d’un pays
-semblable, qui demande à ses agents d’être les aides
-de ses agents de police ! Depuis Frédéric, tous les
-diplomates de la Prusse à l’extérieur ne sont que des
-policiers déguisés, des mouchards, depuis le fier
-ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au dernier
-secrétaire qui espionne son chef pour parvenir
-plus rapidement… Si je refuse la demande de cet
-individu, il fera un rapport contre moi, il m’accusera
-d’avoir négligé le service du roi, comme il dit… Ah !
-quel malheur !</p>
-
-<p>M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les
-lectures qu’il avait interrompues au moment de l’entrée
-de Stieber.</p>
-
-<p>Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète
-prussienne était en possession d’une lettre d’introduction
-auprès de la baronne de X…, née princesse W.
-M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement
-à la parente du prince-président un de ses secrétaires
-de légation, M. le comte de Herstall, gentilhomme
-parfait et diplomate d’avenir. A la lettre était joint un
-passeport délivré au nom du « comte de Herstall ».</p>
-
-<p>Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant
-diplomate sans malice, mais il tenait à sa positon,
-au prestige dont il était entouré, aux adulations
-de la haute société de Londres. Il avait obéi aux
-suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné
-à prêter ses mains à cette indigne comédie pour ne
-pas être dénoncé lui-même.</p>
-
-<p>A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel
-se mit à jouer son double rôle.</p>
-
-<p>De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme
-et sa belle-mère dans une modeste maison meublée
-de la rue Montmartre. Les voyageurs s’installèrent dans
-un appartement de trois pièces situé au deuxième étage.</p>
-
-<p>Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la
-Préfecture de police, regardant d’un air de parfait connaisseur
-les allées et venues dans les innombrables
-couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites et
-grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem.
-Il répondait par des clignements intelligents et des
-coups d’œil de reconnaissance maçonnique aux regards
-curieux des mouchards et aux regards investigateurs
-des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant
-des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine
-de fois sinon plus, l’envoyé de la police prussienne
-arriva enfin à une grande antichambre tendue
-de vert, sévèrement meublée et gardée par deux huissiers
-à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il
-remit sa carte à l’un d’eux.</p>
-
-<p>— Ah ! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris
-d’abord un air solennel et gourmé et qui souriait maintenant
-d’une façon très aimable… M. le préfet a donné
-l’ordre de vous introduire immédiatement ; il vous attend.</p>
-
-<p>Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée
-de la porte du cabinet préfectoral, un jeune homme
-de vingt-cinq ans environ, élégamment vêtu, très
-blond, très élancé, très souple, entra en sautillant
-comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.</p>
-
-<p>— Le préfet y est-il ? demanda-t-il à l’huissier avec
-un léger accent allemand.</p>
-
-<p>— Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer
-d’abord monsieur, qui est attendu.</p>
-
-<p>— C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai.
-Et il prit place sur une banquette.</p>
-
-<p>La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de
-la police prussienne fut longue. Le préfet, habitué aux
-communications, révélations et dénonciations qui, depuis
-les journées de Juin, pleuvaient rue de Jérusalem,
-se montra d’abord assez sceptique ; mais lorsque Stieber
-l’eut mis au courant et lui eut montré les pièces
-originales, notamment les registres enlevés nuitamment
-dans le bureau du secrétaire de Dietz ; lorsque
-l’affiliation d’un certain nombre de membres influents
-du parti socialiste français fut établie, M. Carlier ne
-voulut pas jouer plus longtemps au saint Thomas. Il
-était convaincu.</p>
-
-<p>— Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en
-tendant ses deux mains au policier prussien, tous mes
-compliments ! Voici une campagne bien menée, et je
-voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs
-de votre force. Encore une fois, je vous félicite,
-vous allez nous permettre de faire un joli coup de filet,
-sans compter l’effet que produira cette révélation dans
-les journaux. Elle va venir à point…</p>
-
-<p>Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.</p>
-
-<p>— Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux
-meneurs… Voyons : Cheraval… Il y a longtemps
-que nous le surveillons, celui-là. Il a été élu député
-en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de
-n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti
-extrême ! Il est de bonne prise…</p>
-
-<p>Le préfet continua à parcourir la liste :</p>
-
-<p>— Mais je vois beaucoup de noms allemands… Vous
-êtes sûr que ces gens-là habitent Paris ?</p>
-
-<p>— Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées
-en marge ; du reste, rien de plus facile que de le
-vérifier.</p>
-
-<p>— Vous avez raison… Tiens, mais au fait je crois
-que la personne qui pourrait le mieux nous informer
-n’est pas loin. C’est un de vos compatriotes, un jeune
-littérateur. Il nous traduit quelquefois des pièces ou
-des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître
-toute la colonie allemande de Paris, et, chaque
-fois que nous avons besoin de renseignements sur un
-de ses compatriotes, il arrive à nous les fournir mieux
-et plus vite que l’agent le plus roué.</p>
-
-<p>Le préfet avait frappé sur un timbre.</p>
-
-<p>A cet appel, l’huissier parut.</p>
-
-<p>— M. Albert est-il là ? demanda M. Carlier.</p>
-
-<p>— Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin ;
-mais, voyant que M. le préfet était occupé, il est parti,
-promettant de revenir avant six heures.</p>
-
-<p>— Bien ; vous le ferez entrer de suite.</p>
-
-<p>Et s’adressant à Stieber :</p>
-
-<p>— Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers.</p>
-
-<p>— Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne.</p>
-
-<p>— Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir
-de déjeuner avec moi demain, ajouta M. Carlier, nous
-causerons à l’aise des mesures qu’il importe de prendre.
-Votre concours nous sera très nécessaire.</p>
-
-<p>Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le même jour, vers cinq heures, au moment même
-où M. Carlier chargeait le jeune Albert d’aller aux
-renseignements sur les conspirateurs allemands habitant
-Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant
-une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin.
-De l’équipage descendit un élégant <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, accusant
-de trente à trente-cinq ans, de tournure fière et
-distinguée, et dont la figure, correctement rasée, était
-encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à
-fait diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu
-soin de piquer dans la boutonnière de son dorsey, tout,
-jusqu’aux gants et aux fines chaussures, indiquait le
-grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu dans
-le « comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de
-Prusse à Londres », le policier Stieber qui confabulait
-quelques heures auparavant avec son collègue Carlier
-dans le salon tendu de vert de la rue de Jérusalem.</p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> la baronne est sortie, fit le portier auquel
-le prétendu comte de Herstall s’était adressé, mais voici
-M. le baron qui rentre.</p>
-
-<p>En effet, un homme de quarante ans environ, assez
-gros et trapu, venait de franchir le seuil de la porte
-cochère.</p>
-
-<p>Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la
-main et se fit connaître, ajoutant qu’il serait heureux
-de présenter le plus tôt possible à la baronne ses
-hommages et les compliments de M. de Bunsen.</p>
-
-<p>— Ah ! vous venez de Londres, fit le baron d’un
-ton particulier et même ironique, vous venez de
-Londres ; eh bien, la baronne sera enchantée de vous
-recevoir : demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là
-nous avons quelques amis politiques et autres. Si vous
-ne craignez pas de vous ennuyer en leur société…</p>
-
-<p>— Au contraire, monsieur le baron… Très charmé
-de cette invitation… Je n’y manquerai pas.</p>
-
-<p>Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé
-et poudré, annonçait M. le comte de Herstall, au seuil
-d’un grand salon richement meublé, orné de tableaux
-de prix et de bibelots précieux dont le goût commençait
-alors à se répandre.</p>
-
-<p>Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies ;
-il n’y avait pas de femme, sauf la maîtresse de la
-maison, qui, assise dans un de ces fauteuils bas et
-larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec
-trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle
-autour d’elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de X…, ou plutôt la princesse Lætitia, était
-alors une toute jeune femme de vingt ans, mais sa
-beauté vraiment remarquable avait déjà atteint tout
-son développement et tout son éclat. Son profil d’impératrice
-grecque, ses abondants cheveux noirs, la
-finesse de ses traits et l’animation de son visage formaient
-l’ensemble le plus séduisant, que complétait
-l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée par
-quelque divin sculpteur.</p>
-
-<p>En entendant annoncer le nouveau venu, M<sup>me</sup> de
-X… se leva et fit quelques pas au-devant de lui :</p>
-
-<p>— J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui
-d’ailleurs lui allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen,
-que vous m’avez fait parvenir dans la journée, et
-soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être
-introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi
-de vous présenter à quelques-uns de mes amis.
-M. le marquis de P…, mon parrain.</p>
-
-<p>Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà
-d’une cinquantaine d’années, répondit au salut de
-Stieber en s’inclinant froidement, avec une politesse
-d’ancien régime.</p>
-
-<p>— Tel que vous le voyez, continua M<sup>me</sup> de X…,
-M. le marquis fait à la Chambre une opposition
-acharnée à mon cousin ; cela ne l’empêche pas d’être
-un de mes meilleurs amis…</p>
-
-<p>La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou
-trois poètes avaient lu des vers inédits ; la maîtresse
-de la maison, accompagnée d’un pianiste, aussi
-célèbre que chevelu, avait chanté l’air du <i>Saule</i>,
-d’<i>Othello</i>, et un hymne italien de sa composition ; deux
-tables de bouillotte avaient été dressées, les plateaux
-de rafraîchissements circulaient…</p>
-
-<p>Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un
-sofa, complètement isolés des autres assistants, le faux
-comte de Herstall et la maîtresse de la maison s’entretenaient
-à voix basse. Il eût été assez difficile de
-rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait
-en ce moment sur les traits du faux attaché d’ambassade.
-On eût dit un renard qu’une poule aurait
-pris.</p>
-
-<p>— Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant
-la baronne de X…, de vous épargner la peine de continuer
-cette petite comédie. J’ai été prévenue de votre
-visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de qui…
-Eh bien, je serai franche avec vous… Oui, je connais la
-mission délicate que votre gouvernement vous a confiée.
-Mais ne vous méprenez pas. Si vous avez cru un seul
-instant que M<sup>me</sup> de X…, une Bonaparte, la nièce du
-grand empereur et la cousine d’un empereur futur
-peut-être, se vendrait pour un salaire comme un simple
-agent, si vous avez réellement pu croire cela, vous
-me forcerez de douter de votre intelligence…</p>
-
-<p>— Ah ! madame… exclama le prétendu comte de
-Herstall en bredouillant et comme pour dire quelque
-chose.</p>
-
-<p>— Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout
-le monde est absorbé par la partie engagée et qu’on
-ne s’occupe pas de nous… Vous voyez comme je
-suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier
-au baron ; immédiatement j’ai envoyé aux renseignements,
-et j’ai appris que vous étiez M. Stieber, un
-agent très habile de la police secrète prussienne, et
-que vous aviez eu le jour même une longue entrevue
-avec le préfet, M. Carlier. Comment l’ai-je appris ? par
-quelle contre-police ? c’est mon secret, je ne serai pas
-assez candide pour le livrer… Ceci vous prouve que
-lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec
-rapidité et sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter
-votre gouvernement de certains renseignements, mais
-j’entends agir en diplomate ; on me traitera en conséquence.</p>
-
-<p>Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait
-à qui de droit cette proposition, lorsqu’un
-grand mouvement se fit à l’entrée du salon. Les
-joueurs de bouillotte, les partenaires du whist interrompirent
-leur partie et se précipitèrent vers la porte.
-L’attention de tous avait été subitement attirée par un
-nouvel arrivant, qui était entré sans se faire annoncer.
-Dès qu’elle l’aperçut, M<sup>me</sup> de X… se leva et courut au-devant
-de lui :</p>
-
-<p>— Prince ! quelle surprise ! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon
-s’inclinait devant sa cousine, et prenant
-sa main avec une certaine familiarité la portait à ses
-lèvres.</p>
-
-<p>Le président de la République avait déjà franchi la
-quarantaine, mais il paraissait plutôt de quelques
-années plus jeune. C’est à peine si une ou deux rides
-sillonnaient son front ; sa moustache et ses cheveux
-étaient noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité
-féline. Immédiatement un cercle empressé se
-forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon s’entretint
-avec tout le monde, et dit au marquis de P… :</p>
-
-<p>— Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous
-beaucoup de philippiques contre moi pour la rentrée ?</p>
-
-<p>Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient
-alors, répondit :</p>
-
-<p>— La question, prince, est de savoir si on nous
-permettra de rentrer.</p>
-
-<p>La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. M<sup>me</sup> de
-X…, en parfaite maîtresse de maison, crut qu’il était
-opportun de créer une diversion et elle présenta
-« M. le comte de Herstall », un diplomate allemand,
-un ami de M. de Bunsen.</p>
-
-<p>Le président répondit de fort bonne grâce aux
-salamalecs de Stieber, qui s’inclinait aussi profondément
-qu’il l’avait vu faire à la cour de Potsdam. Le
-prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu
-pour réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres,
-une assez longue conversation s’engagea sur
-l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon s’intéressait
-beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre prochainement
-à Paris. Il demanda une foule de détails que
-le prétendu comte était mieux à même de donner que
-qui que ce fût.</p>
-
-<p>Au moment où la plupart des invités gagnaient la
-porte, le prince s’approcha de nouveau de sa cousine.</p>
-
-<p>— Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il.
-Le projet de Carlier<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> est reconnu impraticable ; il
-faut que les rats soient dans la souricière pour les
-prendre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup
-d’État.</p>
-</div>
-<p>Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle
-parente, il partit.</p>
-
-<p>Quelques instants auparavant, le faux comte de
-Herstall, sentant que la discrétion ne lui permettait
-pas de rester davantage, s’était également éloigné.
-Sur l’escalier, il croisa le baron de X…, qu’il avait
-vu la veille et qui rentrait chez lui quand les derniers
-invités s’éloignaient.</p>
-
-<p>Le baron de X… n’aimait guère le monde et les
-soirées, mais en revanche, il ne devait pas avoir la
-même horreur pour le vin de Champagne, car Stieber
-remarqua que sa démarche était titubante.</p>
-
-<p>L’agent prussien resta encore quelque temps à
-Paris ; il avait des entrevues quotidiennes avec le
-préfet de police ; il avait encore revu une ou deux
-fois la belle baronne de X… et avait emporté de ces
-visites suffisamment d’indications livrées non sans
-réticences, qui lui permirent de rédiger un rapport
-chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.</p>
-
-<p>Il était occupé à cette besogne, dans la chambre
-à coucher du petit appartement meublé, rue Montmartre.
-M<sup>me</sup> Stieber, l’ancienne Geneviève que nous
-avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait
-à une layette ; à première vue, on pouvait s’apercevoir
-que ce genre d’occupation était entièrement
-justifié par la situation très intéressante de cette
-jeune personne. M<sup>me</sup> Goldschmidt, la belle-mère, venait
-de rentrer d’une de ses courses à travers Paris,
-elle reprenait haleine au fond d’un fauteuil.</p>
-
-<p>Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre
-cette tranquille scène d’intérieur en annonçant
-qu’un monsieur désirait parler à M. Stieber. L’agent,
-fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui
-exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement
-qu’il n’avait pas le temps de recevoir. Mais,
-au bout de quelques instants, le domestique revint ; l’étranger
-insistait absolument pour parler à M. Stieber.</p>
-
-<p>— Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent
-à sa femme, et tâche de me débarrasser de cet importun.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Stieber se leva pour se diriger vers le petit
-salon, meublé vulgairement et pauvrement comme
-les autres pièces de l’hôtel garni. Elle aperçut le visiteur
-annoncé, qui se promenait de long en large avec
-tous les signes d’une agitation fébrile.</p>
-
-<p>— C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle
-avec surprise, en reconnaissant son ancien professeur
-de français. C’est bien aimable à vous de venir
-nous voir… Mais qu’avez-vous ?</p>
-
-<p>Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés
-semblaient serrer quelque objet qu’il tenait caché
-dans sa main.</p>
-
-<p>— Madame, fit-il, vous avez commis une infamie !</p>
-
-<p>— Une infamie ! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous
-dire ?</p>
-
-<p>— Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison !
-Vous savez fort bien ce dont je veux parler.</p>
-
-<p>— Je vous jure que non.</p>
-
-<p>— Comment ? Vous ne savez pas que mon père est
-arrêté depuis trois jours ; que, malade et presque
-mourant, il est au secret ; que je n’ai pas eu l’autorisation
-de le voir ; que ma mère se désole…</p>
-
-<p>— Mais non, je ne savais rien de tout cela et je
-le regrette, monsieur Cheraval, dit M<sup>me</sup> Stieber d’une
-voix très douce.</p>
-
-<p>— Allons donc ! vous n’allez pas m’en faire
-accroire ? C’est votre mouchard de mari qui a dénoncé
-mon père, qui l’a fait traîner en prison !… Ah ! le
-misérable !… Lui, qui faisait semblant là-bas d’être
-mon ami. L’hypocrite ! mais je me vengerai…</p>
-
-<p>L’exaltation du jeune homme augmentait à tel
-point qu’involontairement M<sup>me</sup> Stieber poussa un cri.</p>
-
-<p>Stieber et sa belle-mère accoururent.</p>
-
-<p>En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur
-lui, et, avançant le bras, il frappa Stieber d’un coup
-de stylet. Heureusement pour lui, l’agent put parer
-le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit qu’effleurer
-l’avant-bras à travers l’étoffe du veston.
-Néanmoins, quelques gouttelettes de sang teignirent
-les manchettes. Les deux femmes se jetèrent sur
-Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune
-homme, entièrement hors de lui, se défendait comme
-quatre. Il mordit M<sup>me</sup> Stieber au bras gauche, et la
-belle-mère reçut un coup de poing des plus soignés
-sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit
-de la lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des
-mains de Cheraval et ils le remirent aux sergents de
-ville.</p>
-
-<p>Dans la même journée, le préfet de police Carlier
-faisait prendre des nouvelles de « ces victimes d’un
-attentat socialiste », car on avait grossi jusqu’à ce
-point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans
-ses affections de famille.</p>
-
-<p>Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de
-Berlin annonçait à Stieber qu’une forte gratification
-lui était allouée pour le courage dont il venait de faire
-preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir
-dans la capitale prussienne pour prendre la direction
-du service de la sûreté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La nomination de Stieber au poste important destiné
-à le récompenser de ses exploits à Londres et à
-Paris avait causé du dépit dans une certaine coterie
-de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux
-et jaloux un nouveau venu s’insinuer
-dans la confiance du souverain, un nouveau co-partageant
-des faveurs que la main royale dispensait aux
-élus.</p>
-
-<p>Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna
-à son collègue une défiance hautaine et blessante.
-Il le tenait à l’écart de toutes les affaires importantes,
-de celles qui auraient pu attirer sur lui l’attention et
-d’autres récompenses du monarque. On l’employait
-aux choses infimes, à l’exécution des basses œuvres.
-Mais Stieber avait pour lui sa bonne étoile. Un incident
-inattendu devait faire briller de nouveau le mérite
-du jeune policier.</p>
-
-<p>Le public de Berlin applaudissait alors au <i lang="de" xml:lang="de">Schau-Spielhaus</i>
-(Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les
-héroïnes au théâtre et les « grandes toquées » à la ville.
-Parmi les excentricités de M<sup>lle</sup> Charlotte de Hagen, il
-convient de noter en première ligne un mariage rapidement
-bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von
-Orven, qui avait offert à la belle son cœur, comme
-beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui était
-vide, il avait présenté sa main.</p>
-
-<p>Le premier mois, tout alla bien ; le second, monsieur
-avait repris ses habitudes de garçon ; le troisième
-mois, on se jeta les assiettes à la tête ; et le quatrième,
-monsieur et madame étaient complètement étrangers
-l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne,
-mécontente de son premier mariage, ne rêvait qu’une
-chose, en contracter un second, destiné à la compenser
-de sa déconvenue.</p>
-
-<p>Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec
-un chambellan de la cour de S…, déjà sur le retour,
-mais très bien vu et très influent parmi cette coterie,
-qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec un
-dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître,
-blessait profondément son amour-propre.</p>
-
-<p>Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était
-décidé à passer par tout ce que voudrait son Égérie,
-pussent convoler, il fallait rompre le mariage n<sup>o</sup> 1 et
-faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre
-en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, n<sup>o</sup> 2. La
-loi ne permettait de prononcer ce divorce que si le
-mari s’était rendu coupable de graves sévices, ou en
-cas « d’habitudes de débauche et d’adultère dûment
-constaté ».</p>
-
-<p>Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue
-chez son beau-père, l’ex-acteur ; sachant quels étaient
-ses désirs, il lui offrit son concours, à la condition que
-le chambellan de S… le garantirait contre tous les désagréments
-pouvant résulter de la petite mission extra-officielle
-qu’il allait remplir.</p>
-
-<p>Ce que Stieber avait prévu arriva.</p>
-
-<p>Non seulement le chambellan lui donna l’assurance
-qu’il pourrait agir à sa guise avec l’autorisation et
-l’approbation de ses chefs, mais, en cas de réussite, il
-lui promit sa protection toute-puissante.</p>
-
-<p>C’était tout ce que le policier demandait.</p>
-
-<p>Aussitôt il se mit en campagne.</p>
-
-<p>M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le
-jour de gains au jeu, d’emprunts, avec les hauts et les
-bas qui dans tous les pays caractérisent la grande
-bohème aussi bien que la petite. Il devait certainement
-avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de
-maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une,
-cela n’aurait guère avancé les affaires de la tragédienne,
-il fallait un scandale public, éclatant. C’est ce
-scandale qu’il s’agissait de préparer.</p>
-
-<p>Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui,
-dans la dévote capitale du piétisme allemand, un certain
-nombre de ces matrones qui n’ont absolument
-rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à
-rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles
-qu’une pruderie surannée élève encore entre des vieillards
-cossus, pleins de sentiments, et des jeunes créatures
-peu cruelles de caractère.</p>
-
-<p>Parmi ces « faiseuses d’occasions » (<i lang="de" xml:lang="de">gelegenheitsmacherinnen</i>),
-la plus active, la plus renommée, pour
-l’étendue et la variété de son <i>répertoire</i>, la plus connue
-pour sa complaisance et l’aménité de ses relations,
-était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était
-dans la rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux
-pas des « Tilleuls », que cette prêtresse de la Vénus
-tarifée avait dressé ses autels. Une maison d’apparence
-honnête, très discrète et pas compromettante
-pour deux pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur,
-les conseillers auliques ou intimes, que l’appât
-des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait,
-avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant
-aux « honnêtes » dames et demoiselles qui arrivaient
-là, le voile sur les yeux et un peu frissonnantes, elles
-auraient pu répondre hardiment à l’indiscret, qu’elles
-allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames
-patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie
-le tableau changeait d’aspect. On pénétrait dans un
-grand salon tendu de tapis persans, du tissu le plus
-moelleux et assez épais pour étouffer tous les chants,
-tous les cris, tous les <i>évohés</i> d’une orgie. Le parquet
-était couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des
-montagnes ; de peaux de tigre et de panthère, constellées
-de mille taches. Tout autour de la pièce régnaient
-des divans de velours sombre, larges comme des
-lits, et dont la vue seule invitait à la posture horizontale.
-Le plafond, assez grossièrement peint, représentait
-une série de scènes galantes empruntées au <i>Décaméron</i>.
-Des lustres de cristal garnis de bougies bleues
-et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau
-de Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur
-et son parfum dans ce boudoir oriental. Quant
-aux autres chambres du second et du troisième étage,
-qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient
-toutes et contenaient ce qu’il faut pour être
-confortablement heureux — pendant quelques instants
-ou pendant toute une nuit.</p>
-
-<p>La « clientèle » de la Krause était des plus distinguées ;
-nulle part on n’avait plus belle occasion d’étudier
-sur le nu (c’est le cas de le dire) l’aristocratie, la
-haute finance, les grands fonctionnaires, ce que
-l’auteur d’un livre récent a appelé « la société
-de Berlin ». L’armée, représentée par les officiers
-de la garde les plus huppés, les plus pommadés et
-les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la
-cour, solennels et vicieux vieillards, et les diplomates
-convaincus qu’en pays étranger il faut avant
-tout faire des études de mœurs, connaître et approfondir
-la femme.</p>
-
-<p>La situation prospère de cette maison avait une
-raison d’être particulière. Tandis que les autres lieux
-de délices similaires ne pouvaient offrir à leurs visiteurs
-que des bacchantes du commun, et que la rencontre
-d’un « rat » du corps de ballet ou d’une actrice
-de province en rupture d’engagement passait pour le
-<i lang="la" xml:lang="la">non plus ultra</i> d’une aventure, chez la Krause, au
-contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur le
-trottoir, mais parmi les « femmes honnêtes »<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, dans
-les rangs de la bourgeoisie et même quelquefois plus
-haut. M<sup>me</sup> Krause possédait un certain petit carnet
-relié en maroquin vert, véritable <i>Almanach Gotha de
-la galanterie</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> L’expression est de Stieber lui-même.</p>
-</div>
-<p>Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer
-dans son salon oriental tous ces oiseaux rares ? C’était
-son secret professionnel. On raconte seulement que,
-grâce à des relations nombreuses et efficaces dans le
-corps médical, l’hôtesse de la <span lang="de" xml:lang="de">Dorotheen-Strasse</span> était
-au courant de tous les cas de grande fougue amoureuse
-que les Esculapes berlinois étaient appelés à
-traiter. Munie de ces précieuses adresses, l’excellente
-dame était assez maligne pour faire savoir à ces intéressantes
-agitées où elles trouveraient un prompt
-soulagement, grâce au concours de partenaires qui ne
-craignaient point de faire, à défaut de maris timorés
-ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler
-dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique
-à sa « proie » quand elle s’y est « tout entière
-attachée ».</p>
-
-<p>En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait
-les « lionnes pauvres », femmes de fonctionnaires ;
-les coquettes de la petite aristocratie sans le sou, qui
-ne pouvaient se passer de toilettes ; il y avait enfin
-les dépravées et les curieuses, qui, étroitement surveillées,
-trop connues pour se risquer dans les restaurants
-ou les hôtels garnis, ne trouvaient guère que
-dans la discrète <span lang="de" xml:lang="de">Dorotheen-Strasse</span> à satisfaire leurs
-goûts pervertis.</p>
-
-<p>La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui
-avait mis une fois le pied chez elle devait renoncer
-à la vertu pour toujours, quand même le caprice ou
-le remords auraient poussé la pécheresse à imiter
-Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se
-refusait par hasard à accepter un autre rendez-vous
-« arrangé » par la Krause, l’aimable matrone menaçait
-de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes
-voulurent payer d’audace et parlèrent avec défi
-des « preuves » à fournir. La Krause s’était bornée à
-sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait
-jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son
-griffon « Arlequin », une photographie où la coupable
-était portraiturée traits pour traits dans un costume
-et dans une posture qui ne permettaient aucun doute
-sur le genre d’occupation qui avait motivé sa présence
-dans la rue Dorothée. L’opération avait été faite dans
-un moment où la belle ne songeait certes pas à la récente
-invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait
-ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le
-scandale.</p>
-
-<p>La police s’était à différentes reprises occupée de
-M<sup>me</sup> Krause, qui avait été frappée de fortes amendes ;
-et tout dernièrement elle avait subi une condamnation
-à plusieurs mois de prison pour proxénétisme,
-mais elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse
-étoile ou quelque autre astre plus terrestre et très
-puissant semblait la protéger. Jusqu’à présent elle
-n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul
-« schutzmann » ne s’était présenté pour la conduire
-à la maison encore plus hospitalière que la sienne du
-<i lang="de" xml:lang="de">Molkenmarkt</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le Dépôt.</p>
-</div>
-<p>Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la
-bonne dame, quand le nouveau directeur de la sûreté
-l’ayant fait appeler dans son cabinet, elle entendit ce
-fonctionnaire lui dire très tranquillement :</p>
-
-<p>— Vous savez que je vous garde, et si vos amendes
-ne sont pas payées dans les quarante-huit heures,
-nous vendrons à l’encan vos beaux meubles et vos
-superbes tapis de la rue Dorothée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Krause se mit à pousser des cris d’orfraie,
-jurant qu’elle avait été condamnée injustement, qu’elle
-était la plus digne et la plus innocente des femmes,
-qu’on la ruinait.</p>
-
-<p>— Mon bon commissaire, mon doux monsieur,
-criait-elle, dites, que faut-il faire pour vous fléchir ?…
-Que voulez-vous ? ajouta-t-elle à voix basse, et elle
-exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux
-dont elle tira une <span lang="en" xml:lang="en">bank-note</span>.</p>
-
-<p>— Tenez, voulez-vous vous charger de remettre
-ces cinquante thalers aux pauvres… je ne vous en
-demanderai pas de reçu… Mon bon monsieur le commissaire,
-vous les donnerez quand et à qui vous voudrez…
-faut-il encore en mettre cinquante, demanda-t-elle
-en poussant un gros soupir… Je ne suis pas riche,
-mais pour faire le bien, je me saignerais à blanc…
-et que personne n’en sache rien ! Cela restera entre
-vous et moi, mon bon commissaire.</p>
-
-<p>Stieber fit de la main un geste de refus.</p>
-
-<p>— Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois
-intercéder pour vous et vous accorder un sursis, mais
-vous exécuterez de point en point mes instructions.</p>
-
-<p>— C’est entendu, cher monsieur le commissaire ; à
-vos ordres ; tout ce que vous voudrez, fit la Krause
-en réintégrant prestement dans le portefeuille les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">bank-notes</span>.</p>
-
-<p>— Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine
-de « vos clientes », dit Stieber ; vous les choisirez
-parmi les plus volcaniques, — celles qui se prêtent le
-mieux à toutes les fantaisies, même les plus risquées…
-Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre monde
-pour demain ?</p>
-
-<p>La Krause eut un mouvement d’orgueil :</p>
-
-<p>— Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire,
-dit-elle en tirant de sa poche un paquet qui
-ressemblait à un jeu de cartes, mais qui n’était qu’une
-collection de photographies. Elle les étala devant Stieber
-sur la table recouverte du tapis administratif.</p>
-
-<p>— Comment ? la femme du <span lang="de" xml:lang="de">Justizrath</span><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> de H…! La
-fille de Z…, le banquier ! Madame la doctoresse R…,
-une mère de famille qui a quatre enfants ! Qu’est-ce
-que cette plaisanterie ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Conseiller de justice.</p>
-</div>
-<p>— Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur
-le commissaire : je vous jure sur la tête d’« Arlequin »,
-que j’aime comme mon enfant, je vous jure
-que toutes ces dames sont mes clientes…</p>
-
-<p>— Tiens… c’est bon à savoir à l’occasion, pensa
-Stieber. Puis, tout haut, il répondit : Pour ce qui est
-du choix, je m’en remets à votre expérience. Vous
-veillerez à ce que le champagne ne manque pas et
-qu’on fasse flamber un punch où le rhum domine tout
-à fait. Ne vous inquiétez pas de la dépense, vous présenterez
-votre note ici le lendemain. Ne ménagez rien,
-une orgie complète !</p>
-
-<p>— Bien, monsieur le commissaire, bien ; et à quelle
-heure viendrez-vous avec vos amis ?</p>
-
-<p>— Ne dites donc pas de bêtises… La fête n’est pas
-pour moi ; vous saurez demain pour qui je la commande.
-On arrivera vers neuf heures du soir.</p>
-
-<p>— C’est fort bien, mon bon commissaire ; vous
-serez obéi de point en point. Je vais immédiatement
-me mettre à la recherche de mes tourterelles pour
-demain.</p>
-
-<p>A peine la Krause, portant l’éternel « Arlequin »
-sous son bras, se fut-elle éloignée, que sur un signe
-de Stieber l’huissier introduisit un individu de trente
-à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop efféminée
-pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé,
-sentant le musc et tiré à quatre épingles. Ce dandy
-tenait entre ses mains gantées un jonc à pomme d’or ;
-un monocle fixé artistement sous l’arcade sourcillière
-de gauche achevait de donner à sa physionomie le
-cachet « petit crevé » le plus prononcé.</p>
-
-<p>— Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur
-général de la police a reçu la demande d’augmentation
-que vous lui avez adressée ; mais je ne dois pas
-vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée
-favorablement en votre faveur.</p>
-
-<p>— Et pourquoi, monsieur ? fit le dandy en affectant
-de parler du nez et en mangeant les pronoms et
-les adverbes selon la mode élégante des dandys berlinois.
-Qu’ai-je pu faire ?</p>
-
-<p>— Rien, justement, monsieur le baron ; on se
-plaint que vous ne fassiez rien ! Vous devez fréquenter
-les réunions de la société, les bals, les concerts et
-les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et
-grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On
-vous rembourse tous vos frais, on vous permet de
-vivre sur un certain pied, on vous fait une pension…
-et vous n’adressez pas seulement un rapport par
-mois !… Et cela, pourquoi ? Parce que, au lieu de
-remplir votre mission, d’être partout afin de nous
-tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote, vous
-vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui
-vous prend tout votre temps et qui mange tout votre…
-pardon… notre argent…</p>
-
-<p>— Ah ! fit l’espion homme du monde, ah ! savez…
-Irma… divine créature… divine… étonnante, parole
-d’honneur !… soyez tranquille, durera pas… Dans
-quinze jours, séparation amiable… alors tout à vous…
-service avant tout !… Vous le jure !</p>
-
-<p>— Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette
-promesse, et j’espère que lorsque Son Excellence
-apprendra vos dispositions, dont je lui ferai part, elle
-consentira à accorder au moins une partie de ce que
-vous demandez… seulement j’y mets une condition…</p>
-
-<p>— Laquelle… laquelle ?… accepte d’avance… parole
-d’honneur !</p>
-
-<p>— Vous connaissez M. van Owen ?</p>
-
-<p>— Si je connais van Owen !… mon meilleur ami…
-ancien camarade de régiment… a fait bêtise… épousé
-la Hagen… y pense toujours… pauvre garçon !</p>
-
-<p>— Eh bien ! puisque vous êtes son ami, il faut le
-distraire, lui faire oublier ses chagrins conjugaux… Que
-diriez-vous d’un grand dîner chez Hiller pour demain ?</p>
-
-<p>— Parfait… parfait !…</p>
-
-<p>— Ensuite un tour au cirque ?</p>
-
-<p>— Bonne idée… bonne idée !</p>
-
-<p>— Et ensuite une visite chez M<sup>me</sup> Krause de la
-<span lang="de" xml:lang="de">Dorotheen-Strasse</span>… Hein ! que pensez-vous de ce
-programme ?</p>
-
-<p>— Très joli… fort complet… sur l’honneur ! mais
-je crains que van Owen ne veuille pas…</p>
-
-<p>— Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez,
-monsieur le baron… votre augmentation en dépend…</p>
-
-<p>— On fera son possible. Mais l’argent… hé !…
-suis sans le sou.</p>
-
-<p>— Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières
-dépenses. Et Stieber remit un rouleau de frédérics
-d’or au « baron », qui le fit glisser dans la poche de
-son pantalon.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain soir, chez la Krause, les volets
-étant clos, les rideaux et doubles rideaux tirés, le
-salon aux tapis persans présentait un aspect fort
-animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart
-assez belles, le corsage entr’ouvert, les traits en feu,
-étaient étendues mollement sur les divans et vidaient
-des coupes de vin de Champagne que remplissaient
-des cavaliers servants on ne peut plus empressés.</p>
-
-<p>Il y avait là des échantillons nombreux et divers
-de la race germanique : de grandes créatures, hautes
-en chair, d’une taille qui aurait enthousiasmé un
-sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont
-les traits n’avaient plus rien de féminin ; des maigres,
-sentimentales, mièvres et intéressantes, avec les cheveux
-d’un blond pâle, d’un blond scandinave, qui
-entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de
-désirs ; des petites filles boulottes et replètes, semblables
-à des poupées abondamment garnies de son.</p>
-
-<p>L’orgie n’était qu’à son début ; mais lorsque vers
-dix heures le « baron », que nous avons vu en conférence
-avec le chef de la sûreté, fit son entrée avec
-M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent
-immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs
-étaient abominablement gris. Le « baron » avait
-bien fait les choses, et presque tout le rouleau y avait
-passé.</p>
-
-<p>M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un
-homme de quarante ans environ, à l’allure militaire,
-et qui devait être de manières assez distinguées
-lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la
-peine à se tenir. Le « baron », qui connaissait les
-autres convives, le présenta. Il y avait un capitaine
-de la garde, un Landrath (sous-préfet) en congé et
-deux « candidats » (aspirants pasteurs), qui évidemment
-préludaient à l’exercice de leur saint ministère.
-La connaissance une fois faite, le « baron » proposa
-d’allumer un punch monstre ; et comme si ce désir
-eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement
-apportèrent un immense bol, grand comme
-une baignoire, où la boisson était déjà préparée. Il ne
-restait qu’à la faire flamber. Les lueurs bleues et rougeâtres
-qui emplissaient le salon et se reflétaient dans
-les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes
-de ces dames. « Que c’est beau, que c’est beau ! »</p>
-
-<p>Une idée vint alors au « baron ».</p>
-
-<p>— Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on
-éteignait les lustres !</p>
-
-<p>— Oui, oui, répondit-on de toutes parts.</p>
-
-<p>Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des
-chaises, et bientôt après le salon ne fut plus éclairé
-que par les lueurs bleuâtres qui voltigeaient au-dessus
-du bassin de simili-argent contenant la boisson
-alcoolique.</p>
-
-<p>Le baron procéda à une première distribution de
-punch ; les dames s’écrièrent avec une grimace que
-c’était « trop fort ». Mais elles burent tout de même.</p>
-
-<p>Le baron était en veine. Il fit une autre proposition.
-Il demanda à deux de ces dames, qu’il connaissait au
-point de les appeler par leur petit nom, de donner
-à l’honorable société une « petite séance », en reproduisant
-un groupe académique que l’on venait d’envoyer
-au Musée et qui faisait fureur et scandale. Cela
-représentait <i>l’Amour et l’Amitié</i>.</p>
-
-<p>Les deux dames — l’une appartenait à la catégorie
-des athlètes et l’autre à celle des blondes mièvres — ne
-se firent pas prier bien longtemps. Dépouillées de
-tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se
-montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement
-le groupe académique. Cela leur valut des
-bravos et des compliments.</p>
-
-<p>— A la bonne heure, fit le baron… en faisant
-circuler de nouveaux verres de punch, voilà qui est
-bien… Vrai… tout le monde ne pourrait pas en montrer
-autant… Hé ! hé !</p>
-
-<p>Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette,
-sur laquelle le champagne et le punch
-avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou ?… ce
-pleutre… nous ne pourrions pas en montrer autant
-que ces chiffes… Tiens, regarde donc… regarde
-donc… mais regarde donc…</p>
-
-<p>Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux
-qui paraissait douter de l’authenticité de ses charmes,
-à chaque « regarde donc », la petite brune enlevait et
-jetait au hasard un objet faisant partie de son costume.
-Robe, jupons et le reste, tout y passa.</p>
-
-<p>Le baron présenta ses excuses.</p>
-
-<p>— Pas voulu parler de vous…, fit-il, tout est vrai
-ici !… Voyez, messieurs… aussi ferme que mur de
-forteresse… pourrait résister aux bombes ! pas voulu
-parler de vous, belle enfant !</p>
-
-<p>— De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui ?
-demandèrent les autres dames, dont les yeux émerillonnés
-avaient des lueurs de phosphore… Est-ce
-de moi ? est-ce de moi ? Et toutes imitèrent l’exemple
-de la petite brune. En moins de cinq minutes, un véritable
-vestiaire s’était amoncelé dans un des coins du
-salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène, Juliette,
-Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui
-d’Ève, puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire
-de la compagne d’Adam.</p>
-
-<p>Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués
-du bazar de M<sup>me</sup> Krause. Que diable ! on n’est pas « de
-bois ». Van Owen lui-même, qui paraissait d’abord
-taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une seule
-parole, se dérida ; il s’en prit à la petite brune replète.</p>
-
-<p>Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en
-philosophe impassible, le cigare à la bouche, en achevant
-de vider une bouteille de vin de Champagne
-déposée à côté de lui.</p>
-
-<p>Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit
-au piano et attaqua une valse viennoise de Lanner, le
-rival du vieux Strauss.</p>
-
-<p>— Halte ! fit le « baron » quand les couples commencèrent
-à tourner, halte !… une proposition… ces
-dames en costume naturel… adorables !… nous
-autres pouvons pas garder vêtements… impossible,
-sur l’honneur… impossible ! Propose que nous dansions
-en costume naturel… nouvelle danse… quadrille
-des Sauvages…</p>
-
-<p>— Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria
-l’un des candidats en théologie.</p>
-
-<p>Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.</p>
-
-<p>Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le
-vestiaire des hommes établi en face du vestiaire des
-dames, et les couples se firent vis-à-vis. Van Owen
-s’était décidément apprivoisé ; il regardait tendrement
-la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la
-peau rosée et douce.</p>
-
-<p>— Allons, en place, première figure !… fit le
-« baron ».</p>
-
-<p>Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord
-on dansa avec une gravité affectée, comme dans un
-salon collet-monté, à une soirée de contrat. Les dames
-feignant de ramasser leurs robes absentes s’inclinaient
-en faisant la révérence, les messieurs exécutaient gravement
-et en mesure les pas, contre-pas et entrechats
-que leur maître à danser leur avait enseignés. L’effet
-de ces balancements, de ces échanges de révérences,
-de ces croisés, de ces pirouettes, était des plus comiques,
-étant donné le costume très sommaire des danseurs.
-Mais peu à peu, de part et d’autre, on commençait
-à sentir la griserie de l’orgie ; on marquait les
-figures avec plus d’animation ; le cérémonial raide et
-prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller ;
-à la fin, les règles du quadrille furent complètement
-méconnues, danseurs et danseuses s’enlacèrent comme
-dans une ronde de démons. Les flammes ravivées du
-punch éclairaient comme de grands jets électriques
-cette scène, qu’un peintre aurait pu intituler « l’Apothéose
-de la luxure », lorsque les portières se soulevèrent
-et une voix formidable fit entendre ces
-mots : « Que personne ne bouge ! »</p>
-
-<p>En même temps M<sup>me</sup> Krause apparut en gesticulant,
-suivie de son « Arlequin », qui poussait des aboiements
-aigus :</p>
-
-<p>— La police ! la police ! criait-elle, oh ! quel malheur !</p>
-
-<p>Un des agents imposa silence à la vieille ; on fit
-passer les dames à gauche et les hommes à droite, et
-lorsque ceux-ci furent habillés, ils durent donner leurs
-noms, adresses et qualités.</p>
-
-<p>Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait.</p>
-
-<p>Un mois après, M<sup>me</sup> de Hagen obtenait son divorce,
-et un an plus tard, elle épousait son chambellan, qui
-tint sa promesse et fit le plus grand éloge de Stieber
-dans son clan.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut
-plus à lutter contre les hostilités qui avaient entravé
-sa carrière au début.</p>
-
-<p>Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu.</p>
-
-<p>Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey,
-avait eu l’art de capter la confiance du roi.</p>
-
-<p>L’éclat de sa position auprès du souverain excitait
-l’envie et la jalousie d’une foule d’autres courtisans.
-Les adversaires les plus violents du directeur général
-de la police étaient les membres du parti féodal
-<i>pur</i>.</p>
-
-<p>Cependant le ministère alors aux affaires en
-Prusse, avec M. de Manteuffel pour président du
-conseil, était suffisamment réactionnaire ; il avait habilement
-escamoté une à une toutes les conquêtes
-de 1848, toutes les garanties que la Constitution
-de 1830, dite « charte Waldeck », avait assurées à la
-liberté de la presse et à la liberté individuelle. Mais,
-tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait
-la fiction constitutionnelle ; il n’annihilait pas les
-deux Chambres, il se refusait à rétablir le roi absolu,
-et le seul pas qu’il fit pour retourner au système
-féodal, ce fut de charger les grands propriétaires de
-rendre la justice sur leurs terres dans les cas de
-simple police.</p>
-
-<p>Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui
-avaient désiré rétablir la suprématie absolue de la
-noblesse et faire revivre les traditions du moyen âge
-dans toute leur primitive candeur.</p>
-
-<p>La reine Élisabeth, — l’épouse mystique beaucoup
-plus que réelle du roi, — favorisait ces tendances
-ultra-réactionnaires et encourageait toutes les conspirations
-dirigées contre le ministère et la plupart
-des hauts fonctionnaires accusés de libéralisme.</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey était surtout « visé » par les
-« féodaux ». On savait qu’il conférait tous les jours
-avec le roi, soit dans le petit salon tendu de damas
-jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au
-château de Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait
-de beaucoup le séjour à celui de la capitale.
-Sa Majesté se faisait raconter par le menu les petits
-scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les
-aventures croustillantes dont la police était appelée à
-s’occuper. Le roi, qui méritait de plus en plus le sobriquet
-de « Fritz-Champagne », que le peuple lui avait
-donné, était toujours de fort belle humeur quand
-M. de Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes
-et d’indiscrétions piquantes. Tout en écoutant
-le grand chef de la police, Frédéric-Guillaume prenait
-du thé, mais un thé fortement étendu de rhum de la
-Jamaïque et « d’arrac » ; et, à chaque historiette qui lui
-était contée, sa belle humeur augmentait ; il lâchait des
-mots de plus en plus risqués, il se livrait à des éclats
-de rire qui ébranlaient les murs du palais. Parfois
-ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le
-comportaient des accès de gaieté chez un homme tout
-à fait sain d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet
-et des contorsions qui pouvaient faire prévoir déjà
-alors quelque fâcheuse catastrophe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">IV</h2>
-
-<p class="d">M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi. — Le ministère Manteuffel
-et la coterie réactionnaire. — Goût du roi pour les histoires
-piquantes. — Petites manœuvres de l’Autriche à Francfort. — Où
-M. de Bismarck commence à se faire connaître. — La Prusse veut
-prendre sa revanche d’Olmütz. — M. et M<sup>me</sup> de Bismarck. — Le
-représentant de la Prusse enseigne la politesse au représentant
-de l’Autriche. — La police de M. de Bismarck et celle de
-M. Prokesch-Osten. — Comment M. de Bismarck s’empara de la
-correspondance de M. Prokesch-Osten. — Le peu de popularité
-du représentant de la Prusse à Francfort. — Vol de dépêches
-commis par le lieutenant Teschen. — Teschen à la solde de l’ambassadeur
-de France. — Entrevue de Teschen avec M. Rothan. — Le
-roi de Prusse sur le Rhin. — Un secrétaire de l’ambassade
-de Russie caché dans une armoire. — Le mystérieux « prince
-d’Arménie ». — L’agent secret Hassenkrug à Mazas. — Opinion
-de Stieber sur le « prince d’Arménie ».</p>
-
-
-<p>Après l’entente d’Olmütz, en 1851, l’ancienne Confédération
-germanique fut rétablie conformément aux
-traités de 1815.</p>
-
-<p>Les affaires fédérales, qui, selon la tradition populaire,
-devaient être discutées et résolues dans un Parlement
-élu, étaient portées devant le <i lang="de" xml:lang="de">Bundesrath</i>
-(Conseil fédéral ou Diète), siégeant à Francfort et
-composé de représentants diplomatiques désignés par
-la cour de chaque État.</p>
-
-<p>Les petites principautés minuscules étaient réunies
-en groupes, formés de cinq ou six de ces États difficiles
-à percevoir sans verre grossissant.</p>
-
-<p>L’Autriche s’était réservé la présidence du Conseil
-fédéral et elle employait toutes les ressources imaginables
-pour tenir la majorité dans sa main.</p>
-
-<p>Le cabinet de Vienne profitait de ses relations, souvent
-fort intimes, avec les gouvernements des petits
-États pour faire nommer ambassadeurs à la Diète des
-gentillâtres dont les cadets, selon l’ancienne coutume,
-servaient dans l’armée autrichienne. Ces jeunes officiers
-étaient considérés comme des otages, ils répondaient
-des bons sentiments et des votes de leurs
-pères ou oncles ; l’avancement et toutes les faveurs
-dont les débutants dans la carrière militaire sont si
-friands, dépendaient de l’attitude de leurs ascendants
-au <i lang="de" xml:lang="de">Bundesrath</i>.</p>
-
-<p>Les résultats de cette politique étaient fort appréciables
-et la Prusse avait beaucoup de peine à combattre
-et à contrebalancer l’influence autrichienne.</p>
-
-<p>Or, l’ambassadeur de Prusse chargé de lutter contre
-la politique de Vienne n’était autre qu’un gentilhomme
-de Poméranie, qui s’était fait remarquer à la
-Chambre des députés de Berlin par la fougue réactionnaire
-de ses discours et quelques mots très mordants
-à l’adresse des démocrates<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Voici une des nombreuses anecdotes attribuées à M. de Bismarck
-à l’époque dont nous parlons (1849). Il siégeait dans une commission
-avec un des principaux orateurs de l’extrême gauche, connu
-par sa petite taille, M. d’Ester. Un jour, le démocrate ayant fortement
-déjeuné proposa à M. de Bismarck un échange de promesses
-portant que, si l’un ou l’autre parti, les féodaux ou les radicaux,
-arrivait au pouvoir, les deux contractants se garantissaient la vie
-sauve. — « Non, mon petit d’Ester, répondit le futur chancelier, si
-jamais vos amis arrivent au pouvoir, il ne vaudra plus la peine pour
-moi de vivre ; si mes amis y arrivent, nous vous pendrons ; — mais
-soyez tranquille, nous serons polis… jusqu’au nœud coulant ! »</p>
-</div>
-<p>M. Otto de Bismarck-Schœnhausen était parti
-pour Francfort avec la volonté bien arrêtée de battre
-en brèche l’Autriche, de prendre en détail — en attendant
-le moment où il la prendrait en grand — la
-revanche pour les humiliations subies par la Prusse
-à Olmütz.</p>
-
-<p>L’humeur batailleuse du représentant prussien se
-manifestait dans toutes les occasions. Dès les premières
-séances de la Diète, il se posa très carrément
-en adversaire systématique du cabinet de Vienne, et il
-groupa dans sa villa de la <span lang="de" xml:lang="de">Bokenheimer-Strasse</span> tous
-les éléments susceptibles d’être entraînés dans un
-mouvement hostile à l’Autriche.</p>
-
-<p>Ces soirées de la <span lang="de" xml:lang="de">Bokenheimer-Strasse</span> ne tardèrent
-pas à devenir célèbres dans les fastes de Francfort.
-L’intérieur de la villa, le service, un domestique assez
-nombreux et vêtu de livrées somptueuses, tout cela
-avait fort grand air ; dans les salons, au contraire,
-on affectait la simplicité et la cordialité, telles qu’on les
-célèbre dans les vieux bouquins et dans les antiques
-« lieder » germaniques.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Bismarck faisait les honneurs de la maison
-comme une bonne mère de famille allemande. Quant
-au « maître », il simulait toujours une gaieté sans
-nuages, ou une hilarité qu’il s’efforçait, souvent sans
-résultat, de communiquer à ses hôtes. Le buffet était
-abondamment pourvu, les tables de whist ou de
-bouillotte attendaient les amateurs.</p>
-
-<p>Le premier ambassadeur autrichien, M. le comte de
-Thun, faisait encore assez bon ménage avec son partenaire
-prussien. M. de Bismarck avait, dès le début, mis
-son président au pas. La diplomatie autrichienne n’affectait
-de hauteur aristocratique que dans ses notes, elle
-avait des habitudes familières et même débraillées dans
-ses rapports avec les représentants d’États moins
-considérables.</p>
-
-<p>C’est ainsi que, peu de temps après son arrivée à
-Francfort, M. de Bismarck crut devoir faire une visite
-au comte de Thun, président de la Diète.</p>
-
-<p>C’était, il faut le dire, en plein été, par un après-midi
-très chaud.</p>
-
-<p>Le visiteur fut introduit dans un cabinet où il trouva
-le comte travaillant en manches de chemise. Sans
-interrompre sa besogne, M. de Thun indique un siège
-à son collègue. Au bout de quelques instants, lorsqu’il
-lève le nez de dessus ses papiers, M. de Thun pousse
-une exclamation de surprise.</p>
-
-<p>M. de Bismarck avait ôté sa redingote et son gilet ;
-son buste de cuirassier n’était plus recouvert que par
-un simple plastron de toile.</p>
-
-<p>— Votre Excellence a bien raison, fit en véritable
-pince-sans-rire M. de Bismarck ; il fait si chaud, vous
-voyez, j’ai suivi votre exemple.</p>
-
-<p>Le comte de Thun était un homme d’esprit : il prit la
-chose du bon côté, en rit, et depuis, malgré les dissentiments
-politiques, ses relations avec M. de Bismarck
-furent supportables.</p>
-
-<p>Il n’en fut pas de même avec le comte de Prokesch-Osten,
-qui succéda à M. de Thun.</p>
-
-<p>Le nouveau représentant de l’Autriche était d’un
-caractère acariâtre, d’allures cassantes ; de plus, il
-arrivait de Constantinople, où il avait rempli les
-hautes fonctions « d’internonce » (ambassadeur), et où
-l’influence autrichienne était alors considérable.</p>
-
-<p>M. de Prokesch-Osten, que l’on a pu revoir plus
-tard à Paris, où il se reposait sur ses lauriers, était
-un diplomate de l’école de Talleyrand et de Fouché,
-se servant indistinctement de tous les moyens et de
-tous les individus quand il s’agissait d’obtenir un
-résultat convoité.</p>
-
-<p>Ennemi de la Prusse, il enrégimentait tous ceux
-qui avaient des griefs contre la cour de Berlin. On
-avait déjà signalé ses accointances avec des démocrates
-du plus beau rouge, des chefs de corps francs,
-des orateurs de l’Assemblée nationale de 1848. Ce représentant
-des sabreurs et des jésuites — qui régnaient
-alors à Vienne — devenait l’allié des proscrits,
-des Hecker et des Struve, lorsqu’il s’agissait de battre
-la Prusse en brèche.</p>
-
-<p>M. de Bismarck aurait donné beaucoup pour convaincre
-son adversaire de liaisons démagogiques et
-démontrer de la sorte quel fonds on pouvait faire sur
-la politique du cabinet autrichien, ultra-réactionnaire
-et cléricale à Vienne, révolutionnaire à Francfort.</p>
-
-<p>Pour prouver cette duplicité et en tirer parti, il
-aurait fallu prendre M. de Prokesch-Osten sur le fait
-et avoir quelques-unes de ces preuves écrites et accablantes
-qui défient les démentis et les protestations.</p>
-
-<p>Chacun des deux ambassadeurs avait naturellement
-sa petite police qui surveillait l’autre, et il n’entrait aucun
-personnage politique chez M. de Prokesch-Osten sans
-qu’aussitôt M. de Bismarck en fût informé, et réciproquement ;
-cependant, les informations recueillies
-par l’envoyé prussien étaient plus nombreuses, plus
-exactes, plus précises que celles du représentant
-viennois. C’est ainsi que M. de Bismarck apprit que,
-deux fois par semaine, le soir, M. de Prokesch-Osten
-s’enfermait dans son cabinet de travail avec un écrivain
-très démocrate jadis, gagné à l’Autriche, et que le
-diplomate et le journaliste rédigeaient ensemble des
-articles dirigés contre la Prusse, articles que l’écrivain
-en question écoulait ensuite dans des feuilles de nuance
-écarlate du sud de l’Allemagne et de la Suisse.</p>
-
-<p>L’ambassadeur autrichien avait coutume de rédiger
-à l’avance les brouillons de ces articles, et, en attendant
-la prochaine conférence avec son collaborateur,
-il les enfermait dans le tiroir d’un secrétaire à
-cylindre, dans un grand salon qui lui servait aussi
-de cabinet de travail. Cette pièce était encombrée de
-meubles curieux que le diplomate avait rapportés de
-ses voyages en Orient, de bibelots de prix, d’objets
-d’art, pour la plupart des cadeaux de souverains.
-M. de Prokesch-Osten était un amateur, et, comme
-beaucoup de ses pareils, s’il ne résistait pas à l’attrait
-d’acheter, même fort cher, un objet qui lui plaisait, il
-ne pouvait se défendre du plaisir de réaliser un
-gros profit sur tout bibelot qui avait cessé de lui
-plaire.</p>
-
-<p>Quand il voulait se défaire d’un objet, il s’adressait
-à un marchand d’antiquités très habile de la Zeil<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>,
-qui était en relation avec beaucoup de collectionneurs
-et qui, bien entendu, touchait un honnête courtage
-sur tous les marchés conclus par son entremise.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Principale rue de Francfort.</p>
-</div>
-<p>Or, un jour, l’ambassadeur autrichien vit arriver un
-individu à tournure de Yankee, avec une longue barbe
-fauve, la figure colorée par le soleil et le whisky, des
-bagues plein les doigts et parlant le jargon anglo-allemand
-le plus grotesque.</p>
-
-<p>Le visiteur exotique présenta une carte de maître
-Samuel Gelbschnabel, l’antiquaire de la Zeil, et manifesta
-le désir de voir un meuble à incrustations,
-rapporté de Constantinople, que l’Excellence désirait
-vendre. L’Américain parut émerveillé, on s’entendit
-facilement sur le prix. Le Yankee paya immédiatement,
-en ajoutant qu’il ferait enlever le meuble le
-lendemain. M. de Prokesch-Osten répondit qu’il était
-forcé de quitter Francfort pour trois jours, mais qu’il
-laisserait des ordres à son majordome.</p>
-
-<p>Le lendemain, en effet, M. de Prokesch-Osten était
-parti ; deux vigoureux commissionnaires se présentèrent
-de la part de l’Américain pour enlever le
-secrétaire acheté la veille. Le majordome les conduisit
-dans le salon, mais quelle fut sa surprise lorsqu’il les
-vit charger sur leurs épaules, non pas le précieux
-meuble oriental, mais le vulgaire secrétaire à cylindre.</p>
-
-<p>— Vous vous trompez, braves gens, leur dit-il, ce
-n’est pas là le meuble que vous devez emporter, c’est
-celui-là.</p>
-
-<p>Et il désigna du doigt l’objet acheté la veille.</p>
-
-<p>Mais les commissionnaires insistèrent ; ils déclarèrent
-être sûrs de leur affaire ; on leur avait décrit le
-meuble très exactement ; aucune erreur n’était possible
-et ils ne tenaient pas à mécontenter un client
-généreux, qui leur avait donné un bon pourboire.
-Sous ce rapport, ils pouvaient avoir raison ; ils semblaient
-pris de vin et disposés à faire du vacarme, si
-on les contrariait. Pour éviter tout tumulte, le majordome
-les laissa faire, persuadé qu’il les verrait
-revenir au bout d’une heure pour réparer leur
-erreur…</p>
-
-<p>Mais les commissionnaires ne revinrent pas, et
-lorsqu’à son retour M. de Prokesch-Osten, très perplexe
-au sujet de cette substitution, envoya aux renseignements,
-il apprit que l’Américain était parti le
-jour même où l’achat avait été conclu, en donnant
-l’ordre de faire envoyer ses bagages à Berlin.</p>
-
-<p>Or, le Yankee n’était autre qu’un des collaborateurs
-les plus assidus de Stieber, un agent nommé Bormann,
-expédié de Berlin sur la demande de M. de
-Bismarck. Les deux commissionnaires simulant l’ivresse
-étaient aussi deux <i>détectives</i>, et, une fois
-maîtres du meuble, ils l’avaient porté à la villa de la
-<span lang="de" xml:lang="de">Bockenheimer-Strasse</span>.</p>
-
-<p>Là, on fit sauter les serrures des tiroirs avec des
-pinces monseigneur, et M. de Bismarck se frotta les
-mains en découvrant ce qu’il cherchait : une volumineuse
-correspondance très compromettante, et les minutes
-de plusieurs articles écrits de la main de M. de
-Prokesch-Osten, et dont l’un, entre autres, contenait
-de violentes attaques contre le système monarchique.</p>
-
-<p>M. de Bismarck s’empressa d’envoyer à Berlin tout
-le paquet, avec des indications sur la manière de s’en
-servir.</p>
-
-<p>Sa dépêche se trouve tout au long dans le recueil
-de pièces publiées par M. de Poschinger : <i>la Prusse
-à la Diète</i>.</p>
-
-<p>M. de Manteuffel, craignant de blesser les partisans
-de l’Autriche, encore très nombreux à la cour
-de Prusse, ne fit pas publier ces documents ; il se
-contenta de prévenir le cabinet de Vienne et d’obtenir
-le rappel de M. de Prokesch-Osten.</p>
-
-<p>Néanmoins, l’affaire fut ébruitée, et les procédés
-dont s’était servi M. de Bismarck n’augmentèrent
-pas la sympathie qu’on avait pour lui à Francfort<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> M. Busch, dans son apologie du chancelier (<i lang="de" xml:lang="de">Unser Kanzler</i>),
-publiée récemment, mentionne ce curieux incident, mais en attribuant
-la découverte de ces pièces au hasard ! C’est le cas de rappeler
-les vers de Ruy Blas :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Hasard !</div>
-<div class="verse">Mets que font les fripons, pour les sots qui le mangent.</div>
-</div>
-</div>
-<p>L’ambassadeur prussien n’était guère aimé des habitants
-de la cité libre. On se moquait de son air
-hautain, de ses façons arrogantes, du monocle qu’il
-avait constamment fiché dans l’œil et de sa calvitie
-ornée des trois cheveux devenus légendaires depuis
-cette époque. Quand il sortait, les gamins l’accompagnaient
-de leurs sifflets et de leurs huées. Aussi, en
-1866, M. de Bismarck s’est-il noblement vengé de ces
-petites piqûres d’épingle en imposant une énorme
-contribution de guerre aux Francfortois et en confisquant
-pour toujours leur antique liberté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pendant la guerre de Crimée, la police secrète de
-Berlin eut beaucoup à s’occuper des différents agents
-russes et français, ainsi que d’une foule d’aventuriers
-qui venaient tenter la fortune et essayer leur savoir-faire
-dans la capitale de la Prusse, terrain neutre où
-les influences tantôt favorables, tantôt hostiles à la
-Russie l’emportaient tour à tour.</p>
-
-<p>La plus célèbre de ces affaires, celle qui eut le plus
-grand retentissement, fut le « vol des dépêches »
-commis par le lieutenant de Teschen et que découvrit
-l’infatigable Stieber.</p>
-
-<p>Nous avons dit un mot des coteries qu’il y avait à
-la cour de Prusse. L’une de ces coteries, très puissante,
-parce que ses chefs, le général de Gerlach,
-aide de camp du roi, son frère, juge à la cour de
-cassation, et M. Niebuhr, secrétaire particulier du
-roi, vivaient dans l’intimité du souverain, était la
-coterie féodale, appelée aussi <i>parti de la Gazette de
-la Croix</i>. Ce journal, la plus haute expression de
-la réaction, était son <i>Moniteur</i>. Le juge de Gerlach
-y publiait des <i>Revues hebdomadaires</i>, que tous les
-hobereaux et tous les momiers dégustaient ligne par
-ligne.</p>
-
-<p>Le ministre Manteuffel avait ses raisons pour se
-méfier des intentions des hommes de la <i>Gazette de
-la Croix</i>, et il avait gagné à beaux deniers comptants
-un ancien officier, M. de Teschen, vieillard âgé
-de soixante-dix ans, qui était arrivé à accaparer la confiance
-de MM. de Gerlach et Niebuhr.</p>
-
-<p>L’agent Teschen eut recours aux traditions rudimentaires
-de la police prussienne ; il acheta les valets
-de chambre de ces messieurs, et ces fidèles serviteurs
-lui communiquaient toutes les lettres que leurs maîtres
-recevaient.</p>
-
-<p>Parfois l’ex-lieutenant prenait copie lui-même de
-ces lettres, mais souvent les domestiques lui évitaient
-cette peine ; ils copiaient de leur plus belle écriture
-les communications dont ils réservaient la primeur à
-l’agent de M. de Manteuffel.</p>
-
-<p>Teschen s’empressait de communiquer ces lettres à
-son chef, qui les payait plus ou moins grassement sur
-les fonds secrets et faisait servir les renseignements
-qu’il apprenait de la sorte aux intrigues qui se tramaient
-autour du roi.</p>
-
-<p>Prévenu à l’avance des intentions et des projets du
-parti de la <i>Gazette de la Croix</i>, le ministre pouvait
-dresser à temps ses batteries et parer les bottes qu’on
-voulait lui porter.</p>
-
-<p>Quand ces lettres contenaient des choses désobligeantes
-pour tel ou tel personnage, le ministre s’arrangeait
-de façon à ce que l’intéressé apprît de quelle
-manière les amis de M. de Gerlach et de M. Niebuhr le
-traitaient. Il grossissait ainsi le nombre des ennemis
-de ses propres adversaires. C’était de bonne guerre.
-Pour se mettre à couvert vis-à-vis de sa propre conscience,
-M. de Manteuffel, qui était casuiste à ses heures,
-ne demandait jamais à l’honnête Teschen de quelle
-façon il s’était procuré ces missives. Évidemment, il
-devait croire qu’elles lui étaient tombées du ciel.
-Parmi ces lettres, il y en avait plusieurs qui contenaient
-des imputations très graves, très blessantes,
-contre le directeur général de la police, M. de Hinkeldey.</p>
-
-<p>M. de Manteuffel promit une forte prime à Teschen
-s’il pouvait se procurer les originaux et les faire tomber,
-comme « par hasard », sous les yeux de M. de
-Hinkeldey. Grâce à ses éminents collaborateurs d’antichambre,
-l’ex-lieutenant réussit à merveille.</p>
-
-<p>Quarante-huit heures après, M. de Hinkeldey trouva
-sur son bureau toutes ces lettres qui l’accommodaient
-de si belle façon.</p>
-
-<p>Lorsque l’occasion de traiter de la même manière
-ces messieurs de la <i>Gazette de la Croix</i> s’offrit, il ne
-la manqua pas.</p>
-
-<p>Pendant deux ans, le ministre Manteuffel accepta et
-paya les services de Teschen. Mais au commencement
-de l’année 1856, un rapprochement s’opéra entre le
-premier ministre et le général de Gerlach. Les services
-de Teschen devinrent inutiles, et bientôt, au lieu de
-l’accueillir avec empressement au ministère, on le
-traita en solliciteur importun ; les subsides se firent
-plus rares, enfin ils tarirent complètement.</p>
-
-<p>Cela ne faisait pas le compte de l’espion.</p>
-
-<p>Ne trouvant plus preneur pour sa marchandise au
-ministère d’État, il se mit en quête d’autres clients.
-Cet honnête homme en était arrivé à se persuader
-qu’il exerçait une industrie des plus honorables, et
-qu’il était parfaitement naturel de chercher un débouché
-pour les produits de son espionnage.</p>
-
-<p>M. le général de Gerlach était en relations très suivies
-avec l’attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg,
-le comte de Muenster-Mainhœrel. Celui-ci, très
-bien vu à la cour et dans les cercles militaires, tenait
-le général au courant des mouvements de l’armée
-russe et des principaux incidents du siège de Sébastopol.
-Toutes ses lettres étaient religieusement copiées
-par les domestiques et communiquées à Teschen. Celui-ci
-comprit quelle importance ces renseignements militaires
-pouvaient avoir pour les assiégeants de la grande
-forteresse russe, et il ne douta pas qu’on les lui
-payerait un bon prix.</p>
-
-<p>Après avoir hésité pendant quelque temps entre
-l’ambassade britannique et l’ambassade française,
-Teschen donna la préférence à cette dernière.</p>
-
-<p>Il y avait alors à l’hôtel du « <span lang="de" xml:lang="de">Pariser Platz</span><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> » un
-jeune secrétaire d’origine alsacienne, parlant parfaitement
-l’allemand, très au courant des hommes et des
-choses du pays qu’il habitait, et réputé dans le monde
-diplomatique pour son esprit d’initiative et son humeur
-remuante.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> « Place de Paris », où se trouve l’hôtel de l’ambassade de
-France à Berlin.</p>
-</div>
-<p>Grâce à ses connaissances et à l’activité qu’il déployait,
-on le considérait comme le bras droit de
-l’ambassadeur. Ce fut à ce jeune secrétaire, M. Rothan,
-que Teschen s’adressa.</p>
-
-<p>Il lui écrivit un billet non signé, l’informant « qu’un
-ami de la France » désirait lui faire une communication
-de la plus haute importance pour son pays. Le
-billet portait que si M. Rothan consentait à écouter cet
-« ami de la France » il n’avait qu’à faire insérer dans
-les annonces de la <i>Gazette de Voss</i> qu’il était prêt
-à se trouver tel jour, à telle heure, au village de
-Zehlendorf près Berlin. L’inconnu ne manquerait pas
-de s’y rendre.</p>
-
-<p>Le 24 juillet 1855, la <i>Gazette de Voss</i>, celle que
-les Berlinois appellent la « tante Voss », sans doute
-parce que dans la langue familière berlinoise « tante »
-est synonyme de radoteuse, contenait l’avis suivant :</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Oui ; aujourd’hui 24 juillet, à cinq heures de l’après-midi.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>A l’heure indiquée, Teschen était au rendez-vous avec
-la précision d’un vieux militaire. Mais grand fut son
-désappointement, lorsqu’à la place du diplomate français,
-qu’il connaissait de vue, il fut abordé par un
-de ses compatriotes qui l’interpella par son nom.</p>
-
-<p>Cet individu exhiba une carte de visite de M. Rothan,
-en ajoutant qu’il était le fondé de pouvoirs du
-secrétaire d’ambassade ; il dit qu’il s’appelait Hassenkrug,
-autrefois employé dans les bureaux de la préfecture
-de Berlin, et pour le moment agent secret de
-l’ambassade de France.</p>
-
-<p>Hassenkrug, pour mieux gagner la confiance de
-Teschen, se lança dans un interminable récit de ses
-prouesses, des services rendus à l’ambassade française,
-et fit sonner bien haut combien un tel concours
-était récompensé largement.</p>
-
-<p>— Ce ne sont pas des grippe-sous comme nos gens
-à nous, fit-il, qui retournent cent fois un billet de
-cent thalers et se décident à la fin à ne lâcher qu’un
-louis d’or.</p>
-
-<p>Mais Teschen se montra très boutonné.</p>
-
-<p>L’ancien employé de la police ne lui disait rien qui
-vaille ; il craignait quelque piège ; il se refusa à toute
-communication s’il n’était pas mis en présence de
-M. Rothan lui-même.</p>
-
-<p>Son désir fut satisfait peu de temps après.</p>
-
-<p>M. Rothan et Teschen se rencontrèrent au Thiergarten,
-devenu depuis le Bois de Boulogne de Berlin,
-mais qui, il y a trente ans, était un endroit presque
-désert, rendez-vous des rôdeurs et des malfaiteurs.</p>
-
-<p>Le secrétaire d’ambassade fut très frappé des révélations
-de l’agent ; les renseignements sur le siège de
-Sébastopol pouvaient être très précieux pour les généraux
-alliés, et lorsque Teschen, après avoir lu les lettres
-du général Muenster à son ami M. de Gerlach, produisit
-un carnet où le général avait l’habitude de résumer
-au jour le jour ses entretiens les plus confidentiels avec
-le roi, M. Rothan, ravi d’admiration, ne put cacher son
-enchantement.</p>
-
-<p>Dans ces conversations quotidiennes du roi avec son
-ministre, il n’y avait rien moins que le secret de l’attitude
-de la Prusse pendant toute la guerre de Crimée.
-Ce que l’ambassadeur de France et celui d’Angleterre,
-ce que les ministres des affaires étrangères des deux
-États se cassaient la tête à deviner, était là ! Frédéric-Guillaume
-pensait tout haut avec ses amis du parti de
-la <i>Gazette de la Croix</i>.</p>
-
-<p>M. Rothan demanda de lui-même à revoir Teschen,
-et il fut convenu que les entrevues auraient lieu au
-domicile des époux Hauptmann, famille de petits négociants,
-et dont l’appartement modeste et retiré devait
-échapper à toute surveillance.</p>
-
-<p>Lorsque, deux jours plus tard, Teschen se rendit à
-l’endroit indiqué, il n’y trouva que la dame Hauptmann.
-Elle lui apprit que M. Rothan était empêché de
-venir ce jour-là, mais qu’elle était chargée de lui remettre
-quelque chose. Ce « quelque chose » était une
-enveloppe contenant cinq billets de mille francs. Teschen,
-qui n’était pas habitué à tant de générosité,
-faillit se trouver mal de joie.</p>
-
-<p>Il continua pendant plus de six mois à tenir l’ambassade
-de France au courant de tout ce qu’il savait
-et celle-ci paya largement ses services.</p>
-
-<p>Au mois de septembre 1855, le roi Frédéric-Guillaume
-entreprit une excursion sur les bords du Rhin.
-M. Rothan chargea Teschen de se rendre dans ce pays
-enchanteur et d’observer de très près ce qui allait s’y
-passer.</p>
-
-<p>L’idée de la conquête des bords du Rhin obsédait
-déjà quelque peu les Tuileries ; il importait de
-connaître exactement le degré de popularité dont le
-roi jouissait dans cette partie de ses États.</p>
-
-<p>Fidèle à ses traditions de libéralité, M. Rothan remit
-mille francs à son agent à titre de frais de voyage.
-Pour le coup, le secrétaire de légation fut roulé comme
-une simple cigarette. M. Teschen empocha la somme et
-partit pour Neustadt, à quelques lieues de Berlin,
-où il se reposa au sein de sa famille de ses glorieuses
-fatigues.</p>
-
-<p>De retour dans la capitale, il raconta à son patron
-qu’il avait été aux bords du Rhin, qu’il s’était donné
-énormément de mal, mais comme le roi était entouré
-d’une nuée d’agents, il lui avait été impossible d’apprendre
-même combien Sa Majesté buvait de bouteilles
-de vin de Champagne dans la journée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelque temps plus tard, M. Rothan reçut à l’hôtel
-de l’ambassade de France la visite d’un inconnu qui
-insista vivement pour le voir.</p>
-
-<p>Introduit dans le cabinet du secrétaire de légation,
-cet individu mit M. Rothan en garde contre le même
-Hassenkrug, qui, depuis plusieurs années, servait d’agent
-à l’ambassade de France, et que M. Rothan avait
-envoyé à Zehlendorf lors du premier rendez-vous donné
-par Teschen.</p>
-
-<p>Au dire de l’inconnu, Hassenkrug, comme beaucoup
-de ses confrères, jouait double jeu, ou plutôt
-mangeait à deux râteliers. Il touchait à l’ambassade
-de France et renseignait également l’ambassade de
-Russie. Et comme M. Rothan parut douter du fait, l’inconnu
-lui résuma très fidèlement un entretien qui
-avait eu lieu quelques jours auparavant entre le diplomate
-français et son agent, dans le domicile de ce
-dernier.</p>
-
-<p>Selon l’inconnu, un secrétaire de l’ambassade de
-Russie, caché dans une armoire, avait écouté cet entretien
-et s’était empressé de mander ce qu’il avait
-entendu à son gouvernement. Le délateur avait eu connaissance
-de la dépêche.</p>
-
-<p>Sans savoir positivement jusqu’à quel degré cet
-individu, qui déclarait se nommer Henfelder, méritait
-créance, M. Rothan se hâta d’avertir Teschen d’être
-sur ses gardes, car Hassenkrug pouvait également
-dénoncer ses relations avec l’ambassade de France.
-Mais déjà il était trop tard. Hassenkrug avait parlé.
-Stieber faisait filer l’ex-lieutenant ; et lorsqu’on sut que
-l’on trouverait enfin chez lui les preuves de sa culpabilité,
-on l’arrêta sous l’accusation de vol de dépêches et
-de haute trahison.</p>
-
-<p>En même temps, les époux Hauptmann et Henfelder
-(l’inconnu qui avait averti M. Rothan) furent
-mis en lieu sûr.</p>
-
-<p>Le soir même, M. de Hinkeldey présentait au roi un
-rapport sur cette affaire et il recevait l’ordre formel de
-faire instruire le procès non pas par voie ordinaire,
-mais par la police, en gardant les accusés au secret le
-plus rigoureux. L’innocence de Henfelder fut bientôt
-démontrée. Sollicité par les parents de l’inculpé, M. de
-Hinkeldey signa pendant un dîner chez le ministre de la
-justice l’ordre de sa mise en liberté. Plus tard, les époux
-Hauptmann, qui avaient servi d’intermédiaires, bénéficièrent
-aussi d’une ordonnance de non-lieu ; seul, Teschen
-passa en jugement vers la fin de l’année 1856.</p>
-
-<p>Quant à M. Rothan, on sait qu’il a continué sa brillante
-carrière, interrompue par la chute de l’empire. Il
-est devenu depuis un écrivain remarquable dont les
-ouvrages pleins de révélations et d’aperçus hardis et
-nouveaux contribueront certainement à fixer l’histoire
-contemporaine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pendant la guerre de Crimée, la police berlinoise
-eut des démêlés avec un prétendu agent russe nommé
-Klindmorff, que l’on soupçonnait d’être envoyé
-pour découvrir le secret du fusil à aiguille, dont on
-parlait déjà tout bas.</p>
-
-<p>La police prussienne s’occupa également beaucoup
-à la même époque d’une individualité restée énigmatique,
-malgré toutes les tentatives qu’on fit pour découvrir
-son identité.</p>
-
-<p>Sous le titre un peu fantastique de prince d’Arménie,
-ce personnage parvint à s’introduire dans la société
-berlinoise, grâce à des recommandations émanant
-de cette même M<sup>me</sup> de X… que nous avons vue
-figurer dans un chapitre précédent.</p>
-
-<p>Cette parente de Napoléon III n’avait pas tardé à
-se brouiller avec le chef de sa famille pour des raisons
-qui n’ont jamais été exactement connues, mais où le
-sentiment, la politique et les questions d’argent entraient
-à doses différentes. Elle s’était retirée en Savoie,
-dans une belle propriété qu’elle venait d’acquérir,
-et où l’on faisait des vers, de la musique, tout
-en devisant de choses tendres. Le mari existait toujours
-pour ceux qui le connaissaient, sauf pour sa
-femme, qui avait toutes les allures libres d’une jeune
-veuve. Les relations nouées par M<sup>me</sup> de X… avec la
-diplomatie allemande continuaient, bien qu’elle ne fût
-plus si bien posée pour fournir sur son cousin des
-renseignements aussi détaillés et aussi précis qu’à la
-veille du coup d’État. Elle avait donc qualité pour donner
-des recommandations et elle ne les marchandait
-pas quand elle avait affaire à un beau cavalier, d’une
-mine avenante, dont les traits avaient la correction et la
-grâce séduisante du type grec le plus accompli et qui
-se présentait avec le titre quelque peu hypothétique
-mais ronflant d’Altesse. Malheureusement la police berlinoise
-se méfiait du bel oriental protégé par M<sup>me</sup> de X…,
-et M. de Hinkeldey l’avait particulièrement en grippe
-sans que l’on sût pourquoi.</p>
-
-<p>Le pseudo prince s’était plaint à la police de ce que
-la propriétaire de l’appartement garni qu’il occupait
-ouvrait toutes ses lettres. La bonne femme, qui agissait
-en vertu d’ordres secrets de la police, ne fut nullement
-inquiétée. En revanche, le prétendu prince fut
-happé au collet ; mais comme on ne pouvait pas le faire
-passer en jugement, puisqu’il n’avait commis aucun
-délit, le directeur général de la police l’enferma dans
-une maison de correction, où les mendiants et les
-vagabonds étaient détenus par ordre de l’administration.
-On raconte que le beau prince d’Arménie avait
-beaucoup plu à certaines dames de Berlin, et que
-parmi celles sur lesquelles il exerçait la plus grande
-impression se trouvait une femme à qui M. de Hinkeldey
-s’efforçait vainement de faire agréer ses
-hommages. L’acharnement que M. de Hinkeldey mit à
-poursuivre le malheureux semble démontrer qu’il
-devait entrer quelque grief personnel dans cette
-« fringale » de persécution.</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey alla lui-même un jour à la maison
-de correction où le prince était détenu, et il le fit
-amener devant lui.</p>
-
-<p>Quand il vit arriver le jeune homme, qui portait
-les vêtements bourgeois qu’il avait au moment de
-son arrestation, le directeur de la police entra dans
-une violente colère, demandant pourquoi on n’avait
-pas mis à l’Altesse le costume de la prison. — Il
-donna l’ordre de l’en revêtir immédiatement. Pendant
-tout cet entretien ou plutôt cet interrogatoire,
-M. de Hinkeldey se montra brutal, emporté, grossier,
-tandis que le prince d’Arménie lui opposa le plus
-grand calme. Malgré tout son désir d’être désagréable
-au jeune homme et en dépit de toutes ses
-rancunes diverses, il ne put le garder sous les verrous
-et dut se contenter de l’expulser. L’affaire avait
-commencé à s’ébruiter et différentes influences s’étaient
-mises en campagne en faveur du noble jeune homme,
-à qui l’on s’intéressait beaucoup, non seulement dans
-les chancelleries, mais encore dans les boudoirs.</p>
-
-<p>Plus tard la police berlinoise fit tous ses efforts
-pour percer le mystère que le détenu avait laissé planer
-sur son origine et sur sa personne ; différents rapports
-furent adressés au successeur de M. de Hinkeldey : tantôt on
-représentait cet énigmatique personnage
-comme le bâtard d’un prince oriental, tantôt on l’identifiait
-avec des escrocs, condamnés par les tribunaux ;
-mais tous ces renseignements se rapportaient à d’autres,
-et aujourd’hui encore on serait embarrassé de
-dire si ce fut un prince authentique qui, vers 1855,
-porta pendant quelques jours le pantalon et le sarrau
-de toile bise des détenus correctionnels. Une chose est
-certaine, c’est qu’il était oriental, et peut-être ne s’avance-t-on
-guère en affirmant qu’il devait être à
-peu près chez lui dans le palais du souverain de
-Cettinje.</p>
-
-<p>Les deux incidents que nous venons de relater eurent
-des épilogues qui sont rapportés dans les mémoires
-de Stieber.</p>
-
-<p>M. Rothan avait gardé une forte dent — cela se
-conçoit — contre l’agent Hassenkrug, qui introduisait
-les diplomates russes dans les armoires pour surprendre
-les confidences des diplomates ; qui touchait
-à la fois des subsides des Français et des Russes, et
-qui faisait incarcérer les meilleurs espions de l’ambassade<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Parmi les papiers surpris par Teschen et livrés à M. Rothan, se
-trouvait entre autres une lettre autographe de l’empereur Nicolas,
-donnant des détails très précis sur l’état des forces russes dans
-Sébastopol et indiquant jusqu’à quelle date la forteresse pourrait
-tenir. On juge combien ces renseignements étaient précieux pour le
-gouvernement de Napoléon III.</p>
-</div>
-<p>Feignant d’ignorer la double trahison de l’espion,
-M. Rothan continua de l’accueillir et de l’employer dans
-des circonstances peu importantes, mais qui suffisaient
-à confirmer Hassenkrug dans l’idée qu’il pouvait toujours
-se considérer comme un agent dont la fidélité
-n’était pas suspectée.</p>
-
-<p>Au commencement de l’année 1857, M. Rothan, qui
-avait son plan, pria Hassenkrug de se charger de quelques
-commissions pour sa famille à Paris, ne pouvant
-se rendre lui-même en France en ce moment. Hassenkrug,
-enchanté de faire sans bourse délier une excursion
-dans la « Babylone moderne », accepta avec empressement ;
-mais à peine eut-il passé la frontière qu’un
-commissaire de police lui mit la main au collet et le
-dirigea sous bonne escorte à Mazas, où il fut gardé
-pendant quatorze mois. On était alors en plein despotisme
-impérial, on s’inquiétait médiocrement d’un
-étranger arbitrairement détenu, surtout s’il n’était pas
-réclamé par son ambassade. Or, le ministre prussien
-se serait bien gardé d’intervenir en faveur de Hassenkrug,
-dont on redoutait les révélations sur l’espionnage
-des conservateurs prescrit par M. de Manteuffel.</p>
-
-<p>En 1859, Hassenkrug fut rendu à la Prusse. On ignore
-ce qu’il est devenu.</p>
-
-<p>L’autre épilogue regarde le pseudo-prince monténégrin.
-Stieber assure que M. de Hinkeldey croyait
-deviner dans ce personnage un agent politique, à cause
-de lettres trouvées en sa possession et dans lesquelles
-il était question, en termes très sympathiques, de
-Louis Blanc et de Kossuth. Ce fut là une des
-raisons qui fit si durement traiter le malheureux
-oriental.</p>
-
-<p>Vingt années plus tard, l’écrivain Gustave Rasch,
-voyageant dans le Monténégro, visita la prison d’État
-de Cettinje, car la petite principauté s’est offert ce
-luxe. Il fut frappé de la bonne mine et de l’allure distinguée
-d’un détenu, qui était particulièrement bien
-traité et dont toute l’occupation consistait à donner
-des leçons de langues étrangères au personnel de la
-prison. Ce captif raconta au voyageur prussien qu’il
-était le « prince d’Arménie », dont l’affaire avait causé
-tant de bruit à Berlin.</p>
-
-<p>Pourquoi l’ex-prince était-il réduit à la condition de
-prisonnier d’État ? C’est ce que M. Gustave Rasch a
-négligé de nous apprendre ; mais il est probable que,
-contrairement au cas de Bilboquet dans les <i>Saltimbanques</i>,
-la politique n’était pas étrangère à l’événement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">V</h2>
-
-<p class="d">M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police. — Comment
-étaient traités les créanciers de MM. les officiers. — Ordre du roi
-de supprimer les tripots. — L’expédition de M. de Hinkeldey au
-<i lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</i>. — Les susceptibilités de M. de Rochow. — Affront
-public fait à M. de Hinkeldey. — Celui-ci prend la résolution de
-se battre. — Un dîner de gala à Potsdam. — M. le pasteur
-Richter. — M. de Hinkeldey est tué par M. de Rochow. — Souscription
-à la Bourse de Berlin. — Le roi suit le convoi de
-M. de Hinkeldey. — Le prince Napoléon à Berlin. — Folie et
-mort de Frédéric-Guillaume.</p>
-
-
-<p>Nous arrivons maintenant à un événement des plus
-poignants, qui eut une grande portée politique, et
-qui, en précipitant peut-être le dénouement d’une
-crise, provoqua un changement de front dans les procédés
-et la manière d’être oppressive et tracassière de
-la police prussienne. Nous voulons parler du duel
-dans lequel fut tué d’un coup de pistolet le grand
-maître de cette police, le confident de Frédéric-Guillaume,
-M. de Hinkeldey.</p>
-
-<p>Pour comprendre les origines de cette rencontre, qui
-se termina d’une façon si tragique, il est nécessaire
-que nous disions encore quelques mots de cette police,
-qui, avec MM. de Hinkeldey et Stieber pour chefs,
-fut l’instrument par excellence de la réaction en
-Prusse, alors que l’état de siège et la dictature militaire
-avaient cessé depuis longtemps.</p>
-
-<p>Cette police était un véritable Protée ; elle revêtait
-toutes les formes, s’affublait de tous les costumes, se
-manifestait sous toutes les espèces. Elle se mêlait de ce
-qui ne la regardait et de ce qui ne la concernait pas ; elle
-était une complice pour ceux qui jouissaient de hautes
-protections ou à qui était familier l’art de gagner les
-bonnes grâces de ses séides ; par contre, elle inspirait
-la terreur à tous ceux qui ne réunissaient pas les
-conditions indiquées. M. Stieber et ses sous-ordres
-avaient surtout à intervenir dans les contestations entre
-créanciers et débiteurs. En pareil cas, on arrêtait tout
-simplement les débiteurs récalcitrants ou les créanciers
-trop exigeants (selon que l’adversaire de l’un ou
-de l’autre s’était <i>entendu</i> avec l’autorité) et on les
-gardait sous clef jusqu’à ce qu’ils se fussent arrangés
-avec l’autre partie. Il va sans dire que celles des parties
-pour qui la police s’était mise en campagne ne manquait
-pas de témoigner sa reconnaissance en espèces
-sonnantes et trébuchantes. C’était là le casuel attaché
-aux différentes places ; et franchement, comme tout ce
-monde de fonctionnaires était assez chichement payé,
-il ne faut pas s’étonner si ces messieurs battaient monnaie
-comme ils pouvaient.</p>
-
-<p>L’intervention de la police était surtout fréquente
-quand il s’agissait de dettes d’officiers. Hâtons-nous
-de dire que les individus contre lesquels on procédait
-n’étaient pas bien intéressants. Il s’agissait, la plupart
-du temps, d’affreux usuriers, de marchands de crocodiles
-empaillés comptant 100 à 1,000 (oui, mille
-pour cent !) d’intérêts, et parfois même de véritables
-escrocs, qui faisaient souscrire des billets, promettaient
-de les « passer » et ne remettaient rien à leur victime,
-qui, à l’échéance, était cependant obligée de payer
-l’effet. Ces oiseaux aux griffes et au bec crochus ne se
-contentaient pas de billets, ils exigeaient de leurs
-créanciers un « revers » dans lequel ceux-ci s’engageaient
-<span class="small">SUR LEUR HONNEUR DE GENTILHOMME ET D’OFFICIER</span> à
-payer à l’échéance l’effet souscrit.</p>
-
-<p>Ce document s’appelait un <i lang="de" xml:lang="de">Ehrenschein</i>.</p>
-
-<p>Entre les mains de l’usurier, c’était une arme terrible ;
-car, si le non-payement de la valeur souscrite
-n’exposait le malheureux qu’à des poursuites civiles,
-la production de l’<i lang="de" xml:lang="de">Ehrenschein</i> pouvait le faire chasser
-ignominieusement de l’armée et le mettre au ban de la
-société.</p>
-
-<p>Les officiers contractaient beaucoup de dettes ; ils
-y étaient forcés par l’exiguïté de leur solde, et puis
-c’était de bon ton. Il y eut de nombreux suicides et
-des désertions, à un tel point que le roi Frédéric-Guillaume
-s’en émut.</p>
-
-<p>Il fit appeler Stieber à Potsdam.</p>
-
-<p>— Il faut que vous tiriez mes officiers des griffes
-de ces juifs, dit-il ; cela devient inquiétant ; informez-vous
-de tous ceux qui ont des dettes. Saisissez les billets,
-faites venir l’usurier et offrez-lui le remboursement
-de l’argent réellement avancé avec les intérêts
-au denier cinq.</p>
-
-<p>C’était, comme on le voit, le procédé dont use le
-père Poirier envers les créanciers de son noble gendre,
-dans la belle comédie d’Augier.</p>
-
-<p>— Et, demanda Stieber, si l’usurier refuse l’arrangement ?</p>
-
-<p>— Alors, il n’aura pas un liard et vous l’enverrez
-aux cinq cents diables.</p>
-
-<p>Stieber a déclaré plus tard au cours d’un des procès
-qui lui furent intentés pour abus du pouvoir lors de
-l’avènement du ministère libéral, que si le roi lui eût
-donné l’ordre d’arrêter le premier ministre et ses collègues,
-il n’aurait pas hésité à exécuter cet ordre,
-sans se soucier de la Constitution et des lois existantes.</p>
-
-<p>Il n’eut donc pas le moindre scrupule à agir selon
-les instructions de son royal maître. A partir de ce
-moment, ce fut dans le bureau du chef de la sûreté
-que les affaires d’intérêts de MM. les barons,
-comtes et autres officiers titrés de la garde furent
-« arrangées », et aucun de ces preux ne songea à récuser
-cette singulière juridiction.</p>
-
-<p>L’usurier était obligé d’en passer absolument par
-les conditions que lui imposait son débiteur.</p>
-
-<p>Que pouvait-il faire ? La police commençait par
-s’emparer du billet ; si le porteur se refusait à le livrer,
-on le fourrait en prison ; s’il l’avait remis à un avocat
-(faisant fonction d’huissier) pour entamer les poursuites,
-un agent de police muni d’un ordre formel se
-rendait chez l’homme de loi et s’emparait du titre de la
-dette. Le débiteur était libre d’indiquer telle somme
-qui lui convenait, comme lui ayant été réellement remise ;
-on ne croyait que sa parole et nullement
-le dire du créancier : de cette manière il arrivait
-que le chrétien, au lieu d’être volé par le juif, le
-volait.</p>
-
-<p>Le roi avait déclaré qu’il payerait sur sa cassette le
-montant des traites, revu et considérablement réduit,
-quand l’officier serait trop pauvre pour acquitter lui-même
-la somme. A cet effet, Stieber fut mis en rapport
-avec le trésorier de la liste civile, M. Schœnnig, qui,
-à différentes reprises, lui remit des sommes importantes,
-trop importantes même au gré du roi, qui commençait
-à trouver que ses officiers avaient le double
-tort de souscrire trop facilement des billets et d’être
-trop souvent insolvables.</p>
-
-<p>Sa Majesté s’entretenait un jour de l’inconvénient
-de cette situation avec M. de Hinkeldey, qui ne
-voyait pas de fort bon œil la faveur toujours croissante
-de son subordonné. Bien que son chef hiérarchique ne
-l’eût pas proposé le moins du monde pour cette distinction,
-Stieber avait reçu tout récemment l’ordre de
-l’Aigle Rouge. M. de Hinkeldey, sachant combien
-cette affaire des dettes d’officiers tenait à cœur au
-roi, s’efforça de se rendre utile.</p>
-
-<p>— Voyez-vous, sire, fit-il, ce qui perd nos officiers,
-c’est le jeu effréné auquel ils se livrent. Les rapports
-de mes agents me signalent tous les jours l’ouverture
-de nouveaux tripots, où de petites fortunes sont aventurées
-sur une carte.</p>
-
-<p>Le roi, qui, depuis quelque temps et surtout depuis
-l’affaire des dépêches Teschen, donnait des signes d’une
-irascibilité nerveuse extraordinaire, se traduisant
-par de véritables accès de fureur, frappa un grand
-coup de poing sur le guéridon de marbre devant lequel
-il était assis :</p>
-
-<p>— Pourquoi tolérez-vous ces tripots ?… Parbleu ! ces
-messieurs trouvent cela très joli et très commode ; ils
-perdent, ils s’en vont faire des billets, et à l’échéance
-c’est la cassette royale qui paye. Eh bien ! non, il faut
-que cela finisse, je ne comprends pas que vous n’ayez
-pas encore agi.</p>
-
-<p>— Mais, sire, objecta M. de Hinkeldey, c’est que les
-hôtes de ces tripots ne sont pas les premiers venus ;
-il y a parmi eux de grands noms, même des membres
-de la Chambre des Seigneurs.</p>
-
-<p>— Qui, par exemple ?</p>
-
-<p>— M. de Rochow, sire.</p>
-
-<p>— Oui, il a toujours eu des goûts dissipateurs, celui-là.
-Où se réunissent ces messieurs ?</p>
-
-<p>— A l’hôtel du Nord, où ils ont créé un « <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span> ».</p>
-
-<p>— Eh bien, monsieur de Hinkeldey, j’entends que
-dans les quarante-huit heures le <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span> soit fermé
-et les scellés apposés sur les locaux où l’on joue ; c’est
-dit, n’est ce pas ?</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey s’inclina profondément et sortit,
-ne pouvant réprimer sur ses lèvres un sourire de
-satisfaction et de triomphe.</p>
-
-<p>Une vieille inimitié existait entre M. de Hinkeldey et
-ce comte de Rochow, issu d’une des plus nobles familles
-de l’ancienne Prusse. Cette aristocratie considérait
-toutes les charges de l’État comme autant de fiefs
-qui lui revenaient de droit. Lorsqu’un étranger de petite
-extraction arrivait à une position importante, ces
-messieurs le regardaient comme un aventurier et ne
-lui marchandaient pas leur opinion. A plusieurs reprises,
-de petits conflits, des froissements avaient eu lieu
-entre le directeur de la police et le jeune comte ;
-M. de Hinkeldey était donc enchanté de pouvoir lui
-faire sentir son autorité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un soir de juillet 1855, pendant que la partie chauffait
-dans les salons du <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>, une expédition
-s’organisait à l’hôtel de la direction générale de police.
-Un commissaire recevait les dernières instructions du
-chef, tandis que quatre agents et une douzaine de
-gendarmes étaient réunis dans une grande salle voûtée,
-prêts à partir au premier signal.</p>
-
-<p>A minuit la colonne s’ébranla. Agents et gendarmes
-rasèrent les maisons comme des larrons méditant un
-mauvais coup. Toutes les boutiques étaient hermétiquement
-closes, les bons bourgeois de la capitale
-dormaient du sommeil du juste, leurs appartements
-étaient plongés dans l’obscurité la plus profonde. De loin
-en loin un rayon de lumière filtrait au ras du sol, par
-les soupiraux d’une de ces caves-restaurants qui,
-moyennant certains arrangements, avaient le droit
-de débiter de la bière blanche et du kummel pendant
-toute la nuit.</p>
-
-<p>Au milieu de la ville noire et silencieuse, le premier
-étage de « l’hôtel du Nord » resplendissait de
-lumières ; quelques fenêtres toutes grandes ouvertes
-laissaient pénétrer dans les salons l’air tiède de cette
-belle nuit d’été. Les membres du <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>, croyant
-n’avoir de comptes à rendre à personne, ne se cachaient
-pas.</p>
-
-<p>En se dressant sur la pointe des pieds de l’autre côté
-du trottoir, le passant pouvait parfaitement suivre les
-péripéties des différentes parties engagées autour de
-trois tables.</p>
-
-<p>On jouait gros jeu pour l’époque et pour les habitudes
-modestes de l’ancien Berlin. L’or était réuni en
-tas, les rouleaux de thalers et de doubles thalers s’alignaient
-à l’infini et les billets de caisse s’amoncelaient
-en paquets d’une respectable épaisseur. Le comte de
-Rochow tenait la banque ; c’était un bel homme, très
-grand, très sec et très distingué dans son maintien,
-un gentilhomme de race. Les autres joueurs appartenaient
-tous à l’aristocratie, ils étaient également officiers
-de l’armée active ou de la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span>.</p>
-
-<p>— Messieurs, il y a deux cents frédérics en banque,
-dit M. de Rochow ; qui est-ce qui les tient ?</p>
-
-<p>— Moi ! moi ! répondirent de plusieurs côtés de
-jeunes seigneurs ; et en moins d’une minute le tableau
-fut couvert de nouveaux rouleaux de monnaie et de
-liasses fraîches de <span lang="en" xml:lang="en">bank-notes</span>.</p>
-
-<p>— J’abats neuf, fit le banquier ; — à vous le sort,
-ajouta-t-il en poussant le paquet de cartes vers un des
-« pontes ».</p>
-
-<p>Mais au moment où celui-ci voulut « donner », l’attention
-des joueurs fut attirée par un carillon
-énergique suivi du bruit d’une assez vive discussion.</p>
-
-<p>Quelques-uns des partenaires quittèrent les tables et
-coururent aux fenêtres pour voir ce qui se passait.</p>
-
-<p>Ils aperçurent le portier de l’hôtel se querellant
-avec plusieurs individus qui voulaient pénétrer dans
-l’intérieur de la maison malgré la résistance du concierge.</p>
-
-<p>A quelque distance, on voyait briller les casques
-des gendarmes.</p>
-
-<p>— Mais c’est la police ! firent quelques jeunes gens,
-que peut-elle bien nous vouloir ?</p>
-
-<p>— Je vais le savoir, dit M. de Rochow en se levant
-de son siège.</p>
-
-<p>Quelques instant après, suivi de la plupart des
-joueurs, il intervenait dans le colloque très animé
-entre le portier de l’hôtel et le commissaire, qui, un
-ordre à la main, demandait impérieusement qu’on
-lui livrât passage ainsi qu’à ses gens.</p>
-
-<p>M. de Rochow protesta très vivement.</p>
-
-<p>— Nous sommes chez nous, nous ne sommes pas
-des escrocs, nous jouons entre nous, personne n’a
-rien à y voir.</p>
-
-<p>— J’ai reçu mes ordres, monsieur le comte, répondit
-le commissaire, imperturbable, je suis obligé
-d’obéir.</p>
-
-<p>M. de Rochow prit le papier et l’examina à la lueur
-d’un bec de gaz :</p>
-
-<p>— Ah ! c’est M. de Hinkeldey, dit-il, qui vous a
-donné cet ordre, je le reconnais bien là ; eh bien, j’en
-ferai mon affaire, vous pouvez le lui dire : il se conduit
-avec nous comme le dernier des cuistres !</p>
-
-<p>Le commissaire avait profité de ce que la porte
-était entrebâillée pour se glisser dans le vestibule de
-l’hôtel ; sur un signe, les agents l’avaient suivi.</p>
-
-<p>Mais les joueurs n’étaient pas d’humeur à se laisser
-troubler ; à peine arrivés dans le salon de jeu, le
-commissaire et son monde se virent entourés de tous
-les côtés et sérieusement menacés. Un hobereau mecklembourgeois
-taillé en hercule avait saisi un des policiers
-par la peau du cou et se disposait tout tranquillement
-à le jeter par la fenêtre. Le commissaire avait
-reçu un formidable coup de poing, quand, sur un appel,
-les gendarmes accoururent, bousculant le malencontreux
-concierge, qui cherchait toujours à s’opposer à
-cette invasion. La vue des uniformes refroidit beaucoup
-l’ardeur des gentilshommes, à qui la livrée du
-roi inspirait instinctivement un certain respect. Ils
-laissèrent saisir les enjeux, mettre les scellés et ils sortirent
-ensuite jusque sur le trottoir de <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i>,
-où ils passèrent une bonne partie de la nuit,
-déblatérant à plein gosier contre la police et en particulier
-contre M. de Hinkeldey.</p>
-
-<p>Le lendemain M. le comte de Rochow envoyait des
-témoins au directeur général. M. de Hinkeldey reçut
-très brutalement les envoyés et se retrancha derrière
-les obligations professionnelles, d’autant plus impérieuses
-dans ce cas, qu’il agissait d’après les ordres
-du roi. M. de Rochow écrivit alors une lettre au directeur
-général de la police, dans laquelle il le traitait
-de lâche et lui exprimait tout son mépris. M. de
-Hinkeldey jugea bon de ne pas y répondre. Seulement,
-le soir même il mettait ce papier sous les yeux
-du roi.</p>
-
-<p>— Promettez-moi de ne pas vous battre, lui dit
-Frédéric-Guillaume. C’est en vertu de mes prescriptions
-formelles que vous avez agi ; s’il vous arrivait
-un malheur, c’est sur moi qu’il retomberait.</p>
-
-<p>A la suite de cet incident, la faveur du directeur
-général de la police ne fit que croître ; il était certainement
-le personnage le mieux vu de Sa Majesté ;
-il faisait la pluie et le beau temps à Sans-Souci, où
-Frédéric-Guillaume s’était décidément fixé.</p>
-
-<p>Vers le milieu du mois de mars 1856, les officiers
-de cavalerie de la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> du Brandebourg organisèrent
-un grand carrousel, qui eut lieu dans le manège
-des gardes du corps.</p>
-
-<p>Les meilleurs cavaliers du royaume, costumés en
-chevaliers du moyen âge, armés de toutes pièces,
-montant de superbes chevaux empanachés et caparaçonnés
-comme à Bouvines et à Azincourt, suivis de
-leurs écuyers portant leurs épées et leurs boucliers,
-devaient exécuter les plus brillantes passes d’armes
-en présence des nobles dames et demoiselles magnifiquement
-parées et mollement renversées dans des
-fauteuils aux dossiers armoriés, dans des tribunes
-drapées de brocart et d’étoffes richement brodées. La
-cour tout entière, les hauts dignitaires de l’armée,
-les grands fonctionnaires, les ambassadeurs avaient
-été invités ; — seul, soit effet du hasard, soit à dessein,
-le directeur général de la police n’avait pas reçu
-de carton historié et enluminé, couvert d’arabesques
-au milieu desquelles se détachaient des lettres gothiques
-portant que M. X… était prié d’honorer de sa présence
-la fête dont tout le <span lang="en" xml:lang="en">high-life</span> s’entretenait. Déjà
-la société la plus aristocratique, la plus exclusive
-qu’un d’Hozier eût pu rêver, était rassemblée dans
-les loges et sur les gradins ; des hérauts, dont le costume
-emprunté au Musée était d’une authenticité rigoureuse
-et dont le pourpoint portait par devant et
-par derrière l’aigle de Prusse aux ailes déployées,
-avaient sonné une fanfare retentissante pour saluer
-l’entrée de la famille royale ; on n’attendait plus que
-l’ordre de Sa Majesté pour commencer les exercices,
-quand la portière du fond, qui fermait l’entrée du
-manège, se souleva, et M. de Hinkeldey, en grand
-uniforme, avec toutes ses décorations, parut, donnant
-le bras à une jeune dame d’une beauté extraordinaire.</p>
-
-<p>C’était la comtesse R…, celle-là même auprès de
-qui le malheureux pseudo-prince d’Arménie avait
-montré tant d’assiduité, une Autrichienne de race
-roturière, qui avait épousé, Dieu sait grâce à quels
-sortilèges, un général de S. M. Impériale dont elle
-portait très allègrement le deuil. M. de Hinkeldey,
-connu comme un soupirant malheureux auprès de la
-superbe Viennoise, était rayonnant. A l’entrée de l’arène,
-le couple s’arrêta quelques instants ; le directeur
-général de la police sembla chercher du regard un
-fauteuil disponible pour sa compagne. Il allait s’avancer,
-quand un jeune homme en uniforme de dragon
-bleu, portant au bras le brassard blanc et noir
-auquel on reconnaissait les commissaires de la fête,
-lui barra le passage. M. de Hinkeldey, malgré son
-assurance, pâlit en reconnaissant ce commissaire :
-c’était M. de Rochow. Celui-ci s’inclina profondément
-devant la dame, et d’un ton froidement poli :</p>
-
-<p>— Veuillez me montrer votre invitation, monsieur,
-dit-il au directeur général.</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey sentit le sang lui monter au
-visage. Il devint rouge cramoisi.</p>
-
-<p>— Je n’en ai pas, monsieur, fit-il, en cherchant à
-se contenir ; mais je suis le directeur général de la
-police, ajouta-t-il, et comme tel j’ai le droit d’entrer
-partout où se trouve Sa Majesté.</p>
-
-<p>— Pardon, monsieur, répondit M. de Rochow avec
-hauteur ; ici le roi est l’hôte de ses officiers, il est en
-parfaite sûreté au milieu de nous et nous n’avons pas
-besoin de la police pour le garder. Si vous n’avez pas
-d’invitation, veuillez vous retirer pour éviter un éclat…
-Quant à madame la comtesse, fit le gentilhomme avec
-une exquise politesse, si elle veut me faire l’honneur
-d’accepter mon bras, je la conduirai au fauteuil qui
-lui est réservé.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de R…, sans se soucier de son cavalier, remercia
-M. de Rochow d’une gracieuse inclinaison de la
-tête ; elle prit le bras que l’officier lui offrait, et tous
-deux s’éloignèrent.</p>
-
-<p>Ce petit colloque avait attiré l’attention de quelques
-spectateurs ; la honte, la confusion et la colère
-du directeur général en furent augmentées. « Ah ! je
-le tuerai ! je le tuerai ! » fit-il en quittant le manège.</p>
-
-<p>— Où faut-il conduire Votre Excellence ? demanda le
-valet de pied.</p>
-
-<p>— Chez le général Münchhausen, répondit M. de
-Hinkeldey en montant dans sa voiture, dont il ferma
-la portière avec tant de violence que les vitres volèrent
-en éclats.</p>
-
-<p>Le général Münchhausen, aide de camp du roi,
-était le seul qui, dans tout l’entourage de Frédéric-Guillaume,
-vît sans jalousie et sans amertume l’élévation
-de M. de Hinkeldey. Les deux hommes s’étaient
-liés d’une amitié solide. En cette circonstance délicate,
-la première pensée de M. de Hinkeldey fut d’aller
-demander conseil à son ami.</p>
-
-<p>Après avoir écouté le récit du chef de la sûreté :</p>
-
-<p>— Cette fois, dit le général, il est difficile, sinon
-impossible, d’éviter une rencontre. L’offense a été
-publique, il faut une réparation publique.</p>
-
-<p>— Aussi, dit M. de Hinkeldey, suis-je bien résolu
-à me battre ; vous serez mon second<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Dans les duels allemands, un seul témoin, un « second », est
-regardé comme suffisant.</p>
-</div>
-<p>— Je ne puis vous refuser ce service, mon ami…
-Espérons en Dieu et prions-le de se prononcer pour
-vous, car vous êtes dans votre bon droit. Vous savez
-que M. de Rochow est une des plus fines lames de
-l’armée ; pour que les chances soient plus égales,
-nous choisirons le pistolet.</p>
-
-<p>— Je m’en remets complètement à vous ; épée ou
-pistolet, quelle que soit l’arme qu’on me mettra entre
-les mains, je saurai la manier, et malheur au misérable
-qui m’a humilié devant <i>elle</i> !</p>
-
-<p>Le général parut réfléchir quelques instants, puis
-saisissant les deux mains de Hinkeldey :</p>
-
-<p>— Oh, mon ami ! fit-il d’un ton de prédicateur,
-souvenez-vous que nous sommes tous dans la main
-de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que vous
-avez à remplir envers votre maître et des éventualités
-qu’il faut prévoir, même si elles ne devaient pas se
-réaliser, comme je l’espère bien.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, général, dit froidement le
-directeur de la police, et pour vous prouver qu’il n’y
-a pas besoin de me rappeler au sentiment du devoir,
-je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une
-petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur
-de mon cabinet de travail. Le panneau qui la cache
-est masqué par le portrait du roi, au-dessus de mon
-secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou doré
-dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un
-ressort et ouvrir le panneau. Dans cette cassette se
-trouvent rangés, par ordre de date et soigneusement
-classés, tous les papiers secrets de la police, et notamment
-les lettres que notre maître m’a fait la grâce de
-m’adresser. S’il m’arrive malheur, vous remettrez
-cette clef à Sa Majesté ; nul ne doit toucher à ces
-archives secrètes avant lui !</p>
-
-<p>M. de Münchhausen prit d’un air solennel la petite
-clef en fer forgé :</p>
-
-<p>— Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure,
-je vous aurai rendu cette clef, mais ce que vous faites là
-est d’un noble et digne serviteur de la royauté ! Dans
-deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et
-ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au
-dîner donné au palais en l’honneur de l’ambassadeur
-de Suède ?</p>
-
-<p>— Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre
-soupçon ; vous savez avec quelle insistance il m’a
-défendu de me battre.</p>
-
-<p>— Eh bien, après le repas, nous aurons occasion
-de nous rencontrer pendant quelques instants dans
-une embrasure de fenêtre, ou dans quelque coin, — je
-vous communiquerai ce qui aura été décidé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une neige épaisse était tombée vers le soir, après
-le carrousel. De ses longues nappes blanches, étendues
-sans pli, elle couvrait la grande avenue conduisant de
-la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand.
-Il avait suffi de quelques heures pour changer en un
-paysage sibérien, en une froide plaine glacée, les plus
-beaux gazons de ce parc servilement copié sur celui de
-Versailles. Les arbres, mélancoliquement alignés, laissaient
-pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées
-des draperies de neige. Çà et là se dressait une
-statue de déesse ou d’Amour dont la nudité frissonnante
-était à demi voilée par un manteau d’hermine.
-Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec
-leurs roues de gros paquets de neige qui retombaient
-en s’effritant. Le cou tendu, les naseaux fumants, les
-chevaux marchaient avec lenteur et sans bruit,
-comme sur de la ouate.</p>
-
-<p>Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient
-dans le parc par la grande grille ; puis, tournant
-pour gagner le perron, elles s’arrêtaient devant
-le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la salle
-à manger où était dressé le couvert de trente-deux
-personnes. Les hôtes étaient tous des ambassadeurs
-ou des généraux ; le ministre de Manteuffel et M. de
-Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires civils
-admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey,
-l’air hautain, revêtu de son grand uniforme,
-la poitrine constellée de décorations, pénétra dans le
-salon, des propos rapides et des clignements d’yeux
-s’échangèrent autour de lui ; il surprit au milieu des
-chuchotements les mots de « carrousel », « comtesse de
-R… » ; évidemment son aventure ou sa mésaventure
-était connue et donnait lieu à des commentaires indiscrets
-ou malveillants.</p>
-
-<p>Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort
-pour se lever du fauteuil dans lequel il était assis, et
-allant au-devant de M. de Hinkeldey, il lui tendit la
-main. Aussitôt les conversations à demi voix cessèrent.</p>
-
-<p>L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume
-offrit le bras à la reine et se dirigea vers la salle à
-manger.</p>
-
-<p>L’ambassadrice de Suède, — le dîner était donné
-en l’honneur de son mari, — s’assit à la gauche du
-roi, tandis que l’ambassadeur prit place à côté de la
-reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette : des valets
-gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de
-broderies, de tresses et d’aiguillettes, passaient silencieusement
-les plats, emplissaient les verres, tandis
-que les convives échangeaient quelques mots sans
-élever la voix. Selon son habitude le roi mangea peu
-mais but beaucoup. Du sherry, servi après le potage,
-il passa au vin de Champagne, et après chaque rasade
-son humeur devenait moins officielle et plus expansive.</p>
-
-<p>Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de
-nouveau M. de Hinkeldey et lui demanda pourquoi il
-n’avait pas été au tournoi. — « Affaire de service,
-n’est-ce pas ? » dit Sa Majesté.</p>
-
-<p>Le chef de la police s’inclina silencieusement.</p>
-
-<p>Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté
-déployée par plusieurs écuyers pendant les différents
-exercices. « On reconnaît bien à première vue,
-ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie,
-ont déjà été des hommes d’armes, et qui, au moyen
-âge, se sont mesurés dans de vrais tournois ou dans
-des jugements de Dieu.</p>
-
-<p>« Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en
-apercevant quelques sourires discrets sur des lèvres
-de diplomates, tandis que les invités qui ne venaient
-pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air
-étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas,
-je crois fermement à une existence antérieure, à une
-continuité de l’être ou de l’âme sous une forme physique
-différente… La métempsycose n’a rien d’absurde…
-Et c’est peut-être un des privilèges royaux de
-pouvoir se souvenir de ce qu’on a fait et de ce qu’on
-a été… Ainsi moi, par exemple, je me rappelle très
-bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456…
-Quel beau palais ! Quels jardins superbes ! Et quelle
-musique, mesdames ! Et quelles adorables princesses,
-messieurs ! Il me semble y être encore. Le duc passait
-des journées entières à la chasse. De temps en
-temps on rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon
-son humeur, lui jetait une bourse remplie de sequins
-ou le faisait pendre aux branches de l’arbre le plus
-proche… Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le
-quittais pas d’une semelle… Il m’aimait beaucoup, car
-je l’amusais, j’étais son bouffon… »</p>
-
-<p>Les courtisans les plus habitués aux divagations du
-maître échangeaient maintenant des regards inquiets.</p>
-
-<p>— Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt ?
-demanda brusquement le roi.</p>
-
-<p>L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec
-beaucoup de sang-froid :</p>
-
-<p>— Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier
-ouvrage du professeur Gaunesar sur la métempsycose,
-et que cette lecture a frappé votre belle et vive
-imagination au point de lui ouvrir les mêmes horizons
-qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez
-une prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout
-naturellement…</p>
-
-<p>— Alors vous croyez que j’invente ou que je vous
-conte des histoires pour me moquer de vous ?…</p>
-
-<p>— Non, sire, non ; mais…</p>
-
-<p>Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines
-lectures sur les organisations d’élite « comme
-celle du roi ». Son discours, qui dura une demi-heure,
-eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de
-Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention
-par toute l’assistance.</p>
-
-<p>Seul, le général de Gerlach, selon son habitude,
-s’était installé dans un fauteuil ; il avait écouté d’abord
-le roi causant avec M. de Hinkeldey, mais peu à peu la
-fatigue et une digestion laborieuse eurent raison du
-conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne
-bougea plus ; en revanche des sons gutturaux très
-significatifs s’échappaient de ses narines.</p>
-
-<p>Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos
-de s’arrêter, cette petite musique nocturne emplit
-seule le salon.</p>
-
-<p>Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de
-camp :</p>
-
-<p>— Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez,
-mais ne ronflez pas si fort<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Historique.</p>
-</div>
-<p>Le lendemain matin, à sept heures, la voiture du
-général de Münchhausen s’arrêtait devant l’hôtel de la
-police. Le général n’était pas seul. Un homme correctement
-vêtu de noir, coiffé d’un petit chapeau à larges
-bords, comme en portaient les <i>quakers</i>, l’accompagnait.
-Les deux hommes montèrent lentement un
-petit escalier étroit qui conduisait directement, sans
-passer par les bureaux, dans le logement du chef de
-la sûreté. Au second étage, ils s’arrêtèrent. M. de
-Münchhausen frappa discrètement trois coups.</p>
-
-<p>Un vieux domestique vêtu d’une livrée noire
-introduisit le général et son compagnon dans la
-chambre à coucher de M. de Hinkeldey. Le lit, au
-fond de la pièce, n’était pas défait, des monceaux de
-cendres, des débris de papiers à demi consumés montraient
-à quelle occupation le directeur de la police
-avait consacré une partie de la nuit.</p>
-
-<p>— Je suis prêt, fit M. de Hinkeldey en se levant.</p>
-
-<p>Ce fut alors seulement qu’il aperçut le compagnon
-de M. de Münchhausen.</p>
-
-<p>— Oh ! monsieur le pasteur, vous êtes venu aussi ;
-j’espère que vous n’aurez pas besoin de m’assister à
-l’article de la mort, mais néanmoins je vous remercie,
-ajouta-t-il avec un sourire.</p>
-
-<p>Le pasteur Richter, de la secte des <i lang="de" xml:lang="de">Herrenhüter</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>,
-qui luttaient alors d’influence avec les piétistes, prit un
-air inspiré :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Anabaptistes.</p>
-</div>
-<p>— Mon fils, je ne suis pas venu pour vous assister
-pendant le combat, je suis venu pour vous rappeler que
-le Seigneur défend de verser le sang… N’acceptez pas
-cette rencontre ; au nom de Dieu, n’y allez pas !…</p>
-
-<p>— Au point où en sont les choses, c’est impossible.
-Qu’en dites-vous, Münchhausen ? fit M. de Hinkeldey,
-fort surpris.</p>
-
-<p>Le général parut méditer quelques instants :</p>
-
-<p>— Moi aussi, j’ai cru d’abord qu’il ne vous était
-plus possible de reculer, et la demande de notre savant
-et vénérable ami m’avait paru inadmissible. Mais
-j’ai réfléchi à votre position, et surtout à la promesse
-que vous avez faite au roi de ne pas vous battre.
-Cette promesse est une promesse sacrée. Vous avez
-été en butte à l’inimitié de votre adversaire parce
-que vous avez agi selon les ordres de votre maître ; il
-s’agit de service officiel et non d’affaire personnelle ;
-par conséquent, restez chez vous, votre honneur est
-hors de cause, votre conscience vous absoudra.</p>
-
-<p>— Et puis, Dieu vous approuvera ! fit le pasteur
-avec componction, en joignant les mains. Que vous
-importe le monde ?</p>
-
-<p>Mais le directeur général de la police, déjà chancelant
-et décidé peut-être à céder, car il n’était pas d’un
-tempérament ferrailleur, vit surgir devant lui la figure
-charmante et railleuse à la fois de la comtesse de R…
-Il se rappela le coup d’œil qu’elle lui avait jeté lorsqu’elle
-s’éloignait au bras du comte de Rochow ; M. de
-Hinkeldey se dit qu’il n’oserait jamais reparaître
-devant elle, s’il ne lavait dans le sang l’affront qu’il
-avait subi en sa présence.</p>
-
-<p>Brusquement, comme pour rendre inutile toute nouvelle
-discussion :</p>
-
-<p>— Partons, partons, messieurs, s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Et il sortit le premier.</p>
-
-<p>La voiture fut rapidement hors de Berlin. Elle prit
-la direction de la petite ville de Charlottenbourg, qui
-est rattachée aujourd’hui à la capitale par une suite non
-interrompue de constructions, mais qui, alors, était
-une localité distincte, habitée par des rentiers et des
-petits fonctionnaires, attirés là par le bon marché relatif
-des loyers.</p>
-
-<p>Rendez-vous avait été pris dans un champ situé
-au delà de Charlottenbourg, et appelé la <i lang="de" xml:lang="de">Hasenheide</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> La Bruyère aux lièvres.</p>
-</div>
-<p>La voiture s’arrêta sur la grand’route.</p>
-
-<p>M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent
-pendant quelque temps la chaussée durcie par la
-gelée ; puis ils coupèrent à travers champs, dans la
-direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée
-la veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes
-et craquait comme du verre sous leurs pas.
-Après cinq minutes de marche, ces messieurs aperçurent
-le comte de Rochow qui les attendait en fumant
-son cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait
-lui servir de second.</p>
-
-<p>Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds
-tirèrent les pistolets au sort, puis placèrent
-M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un en face de
-l’autre, à cinquante pas.</p>
-
-<p>Au signal donné, les deux coups partirent en même
-temps.</p>
-
-<p>Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus
-que M. de Rochow debout.</p>
-
-<p>Son adversaire gisait sur la neige, comme une
-masse inerte ; un flot de sang sortait de sa bouche.</p>
-
-<p>Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de
-Hinkeldey. Ils ne relevèrent qu’un cadavre. Le cœur
-avait cessé de battre. La mort avait été instantanée.</p>
-
-<p>Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient
-tranquillement et regagnaient l’équipage qui
-les avait amenés, le général de Münchhausen contemplait
-le corps inanimé de son ami avec toute l’attention,
-tout le recueillement qu’il convenait de consacrer
-non seulement à un homme mort, mais à un système
-politique qui s’écroulait.</p>
-
-<p>Le pasteur s’était agenouillé et priait.</p>
-
-<p>Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit
-dans la ville. On l’accueillit avec des sentiments
-très divers. Certes M. de Hinkeldey était détesté de
-la plus grande partie de la population ; ses procédés
-terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement
-sur chacun, ne lui avaient pas créé des amis.
-Il semblait que l’on était plus à l’aise, qu’on respirait,
-depuis que le fatal coup de pistolet avait retenti dans
-la plaine de la « <span lang="de" xml:lang="de">Hasenheide</span> ». Pourtant il n’y eut
-aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante ;
-au contraire, on vit avec surprise le vent de
-la faveur populaire changer de direction. Maintenant
-que le policier était mort, on se prononçait en sa faveur
-et contre son meurtrier. La <i>Gazette nationale</i>,
-organe des libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey
-n’avait pas un ennemi dans le peuple.</p>
-
-<p>Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé
-par les Berlinois, on détestait et l’on redoutait bien
-davantage le parti petit mais puissant auquel appartenait
-son adversaire, le « parti féodal », le clan
-des hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince
-de Windischgraetz, « tous les hommes qui n’étaient
-pas pour le moins barons ne comptaient pas. » Tout
-récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris
-à partie par l’organe féodal par excellence, la <i>Gazette
-de la Croix</i>, et le public, qui avait suivi cette polémique
-avec beaucoup d’intérêt, croyait que le duel était une
-suite toute naturelle de ces attaques ; et puisque le représentant
-des féodaux était sorti vainqueur de la lutte,
-son parti ne devait pas tarder à recueillir les fruits de
-la victoire. Or, réaction pour réaction, on préférait
-encore aux traditions des <i lang="de" xml:lang="de">Junker</i>, qui ramèneraient
-l’ancien régime, le système bureaucratique et pseudo-constitutionnel
-auquel se rattachait le chef de la
-police.</p>
-
-<p>Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait
-pour toutes ressources que les appointements de sa
-place, laissait sa famille dans une situation financière
-fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à
-la Bourse ; en quelques heures elle produisit plus de
-cinquante mille francs.</p>
-
-<p>Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin !
-Une foule fiévreuse s’agitait à l’intérieur et autour de
-l’édifice, un public affolé se ruait à l’assaut de la spéculation
-et de la richesse. L’agiotage avait mis toutes
-les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par
-enchantement, surgissaient des centaines de maisons
-de banque et de sociétés par actions qui étaient autant
-de prétextes de hausse et d’émissions nouvelles,
-Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on leur
-en apportait dix, vingt, trente ; les fortunes les plus
-fantastiques s’édifiaient en un jour… et s’écroulaient
-le lendemain, entre l’aurore et le crépuscule. Et tandis
-que les nobles de vieille race, qui n’avaient pas pris
-part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or, étaient
-relégués au troisième plan et faisaient triste figure,
-les banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du
-pavé, éblouissaient tout le monde par le luxe de leurs
-équipages et de leurs maîtresses.</p>
-
-<p>Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois
-de 1856, c’était une goutte d’eau échappée de la coupe
-pleine !</p>
-
-<p>Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta
-à Sans-Souci pour porter au roi la triste nouvelle,
-il trouva Sa Majesté en proie à la plus vive impatience.</p>
-
-<p>Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey
-à plusieurs reprises, par le télégraphe d’abord,
-puis par un aide de camp ; mais le grand maître de
-police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié
-de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit
-de toutes les précautions qu’on avait prises, le vol des
-dépêches s’était ébruité, et les journaux anglais le relataient
-tout au long avec des commentaires d’une
-extrême malveillance<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Frédéric-Guillaume voulait
-absolument connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions.
-M. de Hinkeldey seul était capable de le
-découvrir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir un curieux article du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, du mois de mars 1856,
-signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien faisant
-espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi. « Jamais chose
-pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre, » ajoutait le
-<i lang="en" xml:lang="en">Times</i>.</p>
-</div>
-<p>Le général Münchhausen ne savait par quel bout
-commencer pour annoncer au roi la mort de son
-chef de police.</p>
-
-<p>S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté
-la lettre que M. de Hinkeldey lui avait remise la veille.
-Dans cette lettre, l’adversaire de M. de Rochow demandait
-pardon à son souverain de manquer à sa promesse
-et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain.
-Il priait Sa Majesté d’accepter sa démission.</p>
-
-<p>Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre ; d’un
-geste d’impatience il la jeta sur la table :</p>
-
-<p>— Je n’ai que faire de sa démission, s’écria-t-il.
-J’ai besoin de le voir, je veux le voir, je l’ai attendu
-toute la matinée… Le duel s’est-il bien passé, au
-moins ?… Dites-lui qu’il vienne me le raconter…</p>
-
-<p>— Sire, balbutia le général…</p>
-
-<p>Le roi remarqua l’extrême pâleur de son adjudant :</p>
-
-<p>— Eh bien ! fit-il, que s’est-il passé ?… A-t-il tué
-son adversaire ? Ce serait grave !… Non… C’est Hinkeldey
-qui a été blessé ?… Dites vite, que j’aille le
-voir… Répondez donc !</p>
-
-<p>— Hélas, sire, c’est trop tard… Hinkeldey n’est
-plus !</p>
-
-<p>Le roi fut comme anéanti.</p>
-
-<p>Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits ; il
-resta un moment sans pouvoir articuler une parole.</p>
-
-<p>— Mort !… tué ! dit-il enfin d’une voix sourde,
-comme se parlant à lui-même… Tué à cause de moi !
-C’est sur mon ordre qu’il a fait une descente dans
-leur tripot… On l’a insulté, on l’a provoqué… il a dû
-se battre à cause de moi !… Je l’ai poussé dans la
-tombe… Dieu me pardonnera-t-il ?</p>
-
-<p>A l’abattement profond, accablant, dans lequel était
-tombé Sa Majesté, succéda un de ces accès de violente
-colère qui, par leur fréquence, donnaient déjà
-de sérieuses inquiétudes aux médecins de Frédéric-Guillaume.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est vous, général, s’écria-t-il, qui lui avez
-servi de second ! Eh bien, je vous destitue de vos
-fonctions, je vous chasse, je vous bannis… Je ne veux
-plus vous voir… Vous entendez ?</p>
-
-<p>— Mais sire, essaya de répliquer M. de Münchhausen…</p>
-
-<p>— Laissez-moi, ne me parlez pas, je vous déteste,
-vous me faites horreur… Sortez, je vous chasse !</p>
-
-<p>Une contraction nerveuse donnait à la figure du
-roi un aspect effrayant. Il y avait aussi dans son regard
-une fixité étrange. M. de Münchhausen eut peur et
-sortit. Il courut chez le premier médecin de Sa Majesté,
-l’avertir que son auguste maître aurait très probablement
-besoin de ses soins. Puis il partit le soir même
-pour la campagne.</p>
-
-<p>Sa disgrâce ne fut pas longue.</p>
-
-<p>Quelques jours après, il était rappelé et il reprenait
-ses fonctions au palais.</p>
-
-<p>M. de Rochow s’était présenté dès la première heure
-chez le juge d’instruction, et, sur l’ordre de ce magistrat,
-il avait dû se constituer prisonnier. Mais vingt-quatre
-heures ne s’étaient pas écoulées que le jeune
-gentilhomme était réclamé par l’autorité militaire.</p>
-
-<p>Aux yeux de la <i>Commandature</i>, le duel n’était pas
-un délit entraînant une détention préventive, et
-comme l’adversaire de M. de Hinkeldey était officier
-de la réserve, il fut mis en liberté.</p>
-
-<p>M. de Rochow put reprendre son siège à la Chambre
-haute. La veille, le président de cette assemblée, le
-prince de Hohenlohe, avait exprimé en ces termes la
-sympathie qu’il éprouvait pour M. de Rochow :</p>
-
-<p>« Un de nos collègues, placé entre la loi du pays
-et les exigences de l’honneur, a obéi à celles-ci, ce
-qui l’a empêché de se trouver au milieu de nous. »</p>
-
-<p>L’enterrement de M. de Hinkeldey eut lieu le
-17 mars.</p>
-
-<p>Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui
-qui avait été son fidèle serviteur.</p>
-
-<p>Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré
-la menace d’un projet d’attentat contre sa personne,
-Frédéric-Guillaume ne recula pas. Ses conseillers
-eurent beau le supplier de ne pas se montrer en
-public, la reine elle-même se jeta à ses genoux pour
-le dissuader de sortir, il resta inébranlable. Auteur moral
-et involontaire du duel entre Hinkeldey et M. de
-Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque
-d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur
-dévoué.</p>
-
-<p>Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de
-fer renfermant les papiers du défunt, avait du reste
-garanti sur sa tête que le roi ne courait aucun risque.</p>
-
-<p>Tout se passa en effet le plus correctement du
-monde.</p>
-
-<p>Le carrosse du roi venait immédiatement après le
-char funèbre, et pendant le long trajet de la maison
-mortuaire au cimetière, on vit plus d’une fois Sa Majesté
-essuyer ses larmes.</p>
-
-<p>Une foule immense et respectueusement silencieuse
-s’était massée sur le passage du cortège.</p>
-
-<p>Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une
-syncope. Et à partir de ce jour, sa santé déclina rapidement,
-certaines perturbations cérébrales se produisirent,
-qui inquiétèrent vivement ses médecins. C’étaient des
-troubles accidentels ou fébriles de la raison, des hallucinations
-qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A
-ses côtés, il voyait le cadavre de son ami Hinkeldey,
-remuant les yeux et le regardant d’un air de reproche.
-C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains
-ou sous les draps, la funèbre vision était toujours
-là, devant lui. Son caractère changeait. Il interprétait
-tout en mal. Le cours de ses pensées semblait se ralentir,
-s’épuiser. Il répétait les mêmes mots ; il y avait
-des arrêts dans ses paroles ; et son écriture était
-devenue un barbouillage indéchiffrable. Des mots
-manquaient, des lettres étaient tronquées, les jambages
-se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de
-ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix
-n’était plus la même.</p>
-
-<p>Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les
-médecins n’agissent pas avec toutes les ressources de
-la science. Ils parvinrent, sinon à pallier le mal, du
-moins à en arrêter les trop rapides progrès.</p>
-
-<p>Mais une crise inévitable était prochaine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur
-la <i lang="de" xml:lang="de">Schlossfreiheit</i>, c’est-à-dire sur la place circulaire
-et très large qui s’étend devant le Vieux Château
-royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison
-de la capitale défila aux sons des fifres et des tambours
-devant la statue équestre du « vieux Fritz ».</p>
-
-<p>En passant au pied de l’image de granit du conquérant
-de la Silésie, les grenadiers présentaient les
-armes à la fois à la statue et aux personnages vivants
-qui se tenaient groupés devant le piédestal.</p>
-
-<p>Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un
-nombreux état-major. Il avait à sa droite un général
-portant l’uniforme français, que les vétérans à barbe
-grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient
-avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros
-légendaire d’Austerlitz et d’Iéna.</p>
-
-<p>Ce n’était pourtant pas Napoléon 1<sup>er</sup> sorti de son
-tombeau de marbre des Invalides pour venir parader à
-Berlin ; ce n’était que son neveu, le prince Jérôme,
-fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par
-son impérial cousin Napoléon III afin de sonder le
-roi de Prusse et son entourage sur l’éventualité d’une
-alliance contre l’Autriche, dont la politique éveillait
-alors de plus en plus les susceptibilités des Tuileries.</p>
-
-<p>Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur
-de celui que les feuilles officielles traitaient d’Altesse,
-mais que le <i lang="de" xml:lang="de">Kladeradatsch</i> appelait irrévérencieusement
-Plon-Plon.</p>
-
-<p>Cette revue clôturait le programme dressé par le
-grand maréchal de la cour, car depuis longtemps le
-roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé, sérieusement
-ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas
-au point de lui permettre de donner de nouveau ses
-soins aux affaires.</p>
-
-<p>Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les
-fatigues qu’il en avait ressenties l’avaient fortement
-éprouvé. Le matin, il était tombé en syncope ; peu s’en
-était fallu que l’on décommandât la parade. Mais par
-un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance
-pendant la revue, bien qu’il ne répondît que
-par des monosyllabes aux compliments flatteurs que
-le prince Napoléon lui adressait sur la bonne tenue de
-ses troupes et la précision de leurs mouvements.</p>
-
-<p>Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant
-le roi et la statue du « vieux Fritz » les plus beaux équipages
-de Berlin. Il y avait là toute la noblesse et tout
-le corps diplomatique.</p>
-
-<p>Dans une des dernières calèches, le roi reconnut
-M<sup>me</sup> de R…, la belle Autrichienne, en compagnie du
-comte de Rochow, le meurtrier de Hinkeldey.</p>
-
-<p>Aussitôt la figure du roi changea ; le souvenir funeste
-de la tragédie de Charlottenbourg revint à son
-esprit dans toute sa sanglante horreur. Il s’imagina
-revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations
-étaient revenues.</p>
-
-<p>C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la
-force de descendre de cheval et de monter dans la
-chaise de poste qui le ramena au galop à Sans-Souci.</p>
-
-<p>Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à
-monter dans ses appartements. Entré dans sa chambre
-à coucher, il s’assit devant un petit guéridon sur lequel
-il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de grains
-et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons.</p>
-
-<p>Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à
-gorgées bruyantes, précipitées, le goulot sur les lèvres.
-Les deux valets de chambre se tenaient à ses côtés,
-respectueux et impassibles, comme des gens habitués
-à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient
-prescrit à Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait
-éviter d’autres crises. Pendant quelque temps,
-il s’était modéré dans son abus des boissons alcooliques,
-et sa santé s’était un peu rétablie ; mais depuis
-un mois, même le champagne, qu’il aimait tant jadis,
-n’avait plus de saveur pour son royal gosier ; il
-lui fallait de l’alcool, du « dur », comme disent les
-ivrognes de profession.</p>
-
-<p>Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida
-sa figure ; il demanda qu’on le couchât ; tout tournait
-autour de lui. Il parlait par saccades, avec beaucoup
-de peine, comme si sa bouche eût été pleine de
-bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de
-ses lèvres. Ses yeux, aux pupilles horriblement dilatées,
-étaient hagards. Il contractait ses membres, serrait
-les poings, se pelotonnait, comme sous une
-impression de terreur, au fond du lit.</p>
-
-<p>Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement
-chercher le médecin.</p>
-
-<p>Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en
-proie à une crise terrible :</p>
-
-<p>— Ah ! brigands… hurlait-il ; et à tort et à travers
-il agitait ses bras nus pour se défendre contre des
-fantômes imaginaires.</p>
-
-<p>L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du
-rêve accompagné d’hallucinations et de cauchemars,
-qui est le commencement de la folie.</p>
-
-<p>L’agitation produite par l’irritation du cerveau
-et l’excitation des liqueurs alcooliques se prolongea
-pendant plusieurs jours. Puis, sous l’action de remèdes
-puissants, les convulsions douloureuses des muscles
-cessèrent ; il y eut une accalmie ; mais les médecins
-ne purent rien contre l’oblitération des facultés mentales.
-Les idées étaient de plus en plus confuses, incohérentes,
-l’imagination déréglée, le discernement
-obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut.</p>
-
-<p>Souvent, il restait des heures entières sans rien
-dire, muet, assis dans son fauteuil, les regards fixés
-sur quelque chose qu’il voyait dans le monde imaginaire
-où il était.</p>
-
-<p>Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé,
-il répondait : « Vous voulez savoir comment va le roi
-Frédéric ? Mais il n’y a plus de roi Frédéric. Il est mort.
-Ils l’ont assassiné avec Hinkeldey. Ce que vous voyez
-devant vous est un mannequin qui lui ressemble. Vous
-devriez bien leur dire d’en faire un autre. Ce rôle de
-mannequin est ridicule et fatigant. »</p>
-
-<p>Parfois, il se sentait si lourd qu’il ne pouvait marcher,
-ou si léger qu’il voulait voler, ou si gros qu’il
-ne pouvait plus remuer dans la chambre qu’il croyait
-remplir tout entière.</p>
-
-<p>Il vieillissait et maigrissait à vue d’œil. Il ne mangeait
-plus et demandait toujours à boire. A la tombée
-de la nuit, des peurs subites le prenaient, secouant
-tout son corps, provoquant un roulement convulsif
-des yeux.</p>
-
-<p>Il traîna ainsi pendant trois ans, n’étant plus que
-l’ombre de lui-même.</p>
-
-<p>Son état fut soigneusement caché au public. Son
-frère, le prince de Prusse<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, exigea que la régence
-lui fût conférée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> L’empereur actuel.</p>
-</div>
-<p>Enfin, un soir, le 30 décembre 1860, Frédéric-Guillaume
-s’éteignit doucement et presque oublié.</p>
-
-<p>On l’enterra, conformément au vœu qu’il avait exprimé,
-dans la petite église de la Paix, à Potsdam.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">VI</h2>
-
-<p class="d">Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme d’État
-autrichien. — Mission confidentielle de M. Wollheim en Italie. — Son
-retour à Paris. — Ses relations avec M. de Girardin et
-l’<i>Agence Havas</i>. — Petit voyage à la recherche de subventions
-allemandes. — Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim. — M.
-le chevalier retourne au service de la Prusse. — Son voyage
-de Berlin à Reims pendant la campagne de 1870. — Il se fait
-passer pour un Espagnol. — M. Wollheim, rédacteur en chef du
-<i>Moniteur de Reims</i>. — Instructions relatives à la presse française. — M.
-de Saufkirchen et la peste bovine. — Un duel ridicule. — Gracieuse
-hospitalité de la veuve Pomery. — Perte des
-traces du « reptile » Wollheim.</p>
-
-
-<p>Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un
-hôtel, car ce mot n’est pas même inscrit au-dessus de
-ses deux portes sévèrement encadrées de noir qui
-donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune
-dans une cour différente, il n’est pas de Parisien un
-peu au courant de Paris qui ne le connaisse et sache
-que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les plus
-fashionables de la capitale. Son extérieur correct,
-ne se distinguant presque pas de celui des aristocratiques
-hôtels particuliers qui l’entourent, indique une
-clientèle sérieuse et choisie d’hommes d’État, de
-diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires
-étrangers. Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal
-de ces grands caravansérails modernes qui ressemblent
-à des Babels où se confondent toutes les
-langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les
-couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de
-sommeliers qui s’abattent sur vous, pas de portier
-en uniforme et à casquette galonnée posté en sentinelle ;
-on se croirait dans une maison privée, on y
-est aussi tranquille et à l’aise que chez soi.</p>
-
-<p>Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant
-de Londres, de Vienne ou de Berlin, descendaient
-de préférence à l’hôtel de Bristol, dont ils savaient
-mieux que personne apprécier la nuance de tenue.
-M<sup>me</sup> de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme,
-y faisaient de fréquentes apparitions. En 1848,
-le prince Napoléon y logea ; mais comme il ne put
-obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement
-avec balcon sur la place, il transporta ses pénates
-ambitieuses à l’hôtel du Rhin, devant lequel se
-produisirent les manifestations populaires que l’on
-sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa candidature
-et que se tinrent les conciliabules impérialistes
-jusqu’à l’installation du prince à l’Élysée.</p>
-
-<p>Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et
-fines matinées parisiennes qui ont déjà le charme
-riant du printemps, un personnage à tournure germanique,
-les lunettes d’or à cheval sur un gros nez,
-des gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante
-et solennelle, se présentait devant la loge du concierge
-de l’hôtel de Bristol. Avec un accent tudesque des plus
-prononcés et d’une voix emphatique, il demanda :</p>
-
-<p>— S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires
-étrangères de S. M. Impériale d’Autriche, est-elle
-chez Elle ?</p>
-
-<p>— Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre
-votre carte ou me dire votre nom.</p>
-
-<p>Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit
-dans la poche de sa redingote un petit portefeuille en
-maroquin orné de ses initiales surmontées d’une couronne
-et en retira une carte qu’il tendit au concierge.</p>
-
-<p>Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina
-en souriant :</p>
-
-<p>— Parfaitement, monsieur… Son Excellence est
-chez Elle.</p>
-
-<p>Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au
-premier étage, à la porte de l’appartement occupé par
-S. Exc. le ministre des affaires étrangères d’Autriche,
-à ce moment à Paris pour prendre part aux séances
-du Congrès.</p>
-
-<p>M. le comte de Buol était devant son bureau, en
-robe de chambre de soie richement brodée et en cravate
-blanche. Dès qu’il aperçut le matinal visiteur, ses
-petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par
-un salut sec et froid de <span lang="en" xml:lang="en">nobleman</span> anglais à la profonde
-révérence de l’Allemand.</p>
-
-<p>— Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai
-écrit de venir me rejoindre à Paris, où vous pourrez
-m’être très utile pendant le Congrès… Tous les matins,
-à la même heure, vous vous présenterez chez moi, et
-je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances…
-Nous sommes très attaqués depuis quelque
-temps. Il s’agit de ne pas se laisser manger…
-La Russie nous en veut ; la Prusse cherche à circonvenir
-l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent
-la presse contre nous en nous représentant comme des
-barbares… Le jeu du Piémont et de la Prusse est de
-s’attirer les sympathies de la France en affichant un
-libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues
-rétrogrades de l’Autriche… Les journaux français
-donnent dans le panneau… Sans qu’ils s’en doutent,
-ils reçoivent des inspirations de Turin et de Berlin…
-L’Autriche est conspuée… Il faut que nous accommodions
-ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes
-bon cuisinier, je vous ai fait venir… A demain, monsieur
-le chevalier, fit M. le comte de Buol en se levant
-pour prendre congé du visiteur.</p>
-
-<p>— A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous
-recommander de fréquenter les cabinets de lecture, les
-cafés de Paris où se réunissent vos compatriotes,
-afin de me tenir au courant de leurs faits et gestes…</p>
-
-<p>L’Allemand se plia en révérences répétées et se
-retira.</p>
-
-<p>M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en
-droit, ancien <i lang="de" xml:lang="de">privat docent</i> à l’Université de Berlin,
-ex-directeur du théâtre de Hambourg, auteur de plusieurs
-traités de droit international et d’une infinité
-de brochures exécutées sur commande comme des
-pantalons ou des bottes à l’écuyère, avait mis depuis
-deux ans sa plume féconde au service de l’Autriche.</p>
-
-<p>Détaché du « bureau de l’esprit public », qui fonctionnait
-alors sur les bords du Danube, il était venu
-rejoindre M. de Buol, son patron, à Paris.</p>
-
-<p>Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la
-guerre de Crimée, il envoya à une dizaine de journaux
-allemands, danois et américains des lettres inspirées
-par le ministre des affaires étrangères d’Autriche,
-et il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers
-renseignements qui ne se chuchotaient que dans les
-coulisses de la diplomatie interlope.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le
-type le plus accompli du <i lang="la" xml:lang="la">reptilis vulgaris domesticus</i>.
-On l’emploie à toutes les besognes, aux œuvres
-les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté
-cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient
-de publier<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, il fait étalage de ses accointances
-« mystérieuses », de ses besognes occultes, racontant
-avec une prolixité de policier tous ses tours de bâton,
-dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel
-jour, à telle heure, telle somme sur la caisse des fonds
-secrets.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca</i>, Berlin. Krempel
-éditeur, 1883. — Le volume doit avoir une suite.</p>
-</div>
-<p>En 1857, ce « reptile », encore à la solde de
-l’Autriche, se glissa en Italie jusqu’aux pieds de
-Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le Congrès,
-et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser.
-Mais Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec
-une patience dénuée d’intérêt et finit par lui demander
-comment il se faisait qu’il portait un nom à moitié
-germanique et à moitié latin.</p>
-
-<p>Le gouvernement de Vienne payait alors bien
-plus largement que celui de Berlin. A la suite de
-ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes
-nécessaires à la création d’une revue politique
-hebdomadaire : <i lang="de" xml:lang="de">Die Controlle</i>, destinée à défendre
-les intérêts de l’Autriche, qui commençaient à être
-sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim
-fit paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.</p>
-
-<p>En 1864, le <i>Contrôle</i> disparut, et M. le chevalier
-s’étant brouillé avec ses patrons, vola sous d’autres
-cieux à la recherche de la meilleure des subventions.
-Il revint sur les rives de la Seine, où fleurissait dans
-tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant
-avec l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier
-Wollheim da Fonseca commença par se rapprocher
-lentement de M. Bamberg, consul de Prusse,
-agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur
-des récompenses secrètes. M. Bamberg ne manqua
-pas de présenter un aussi précieux personnage à
-M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères
-s’entretint longtemps avec l’ex-« reptile » au
-service de l’Autriche et lui demanda un Mémoire sur
-la question danoise, qu’il lui paya en belles paroles.
-M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et
-trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque
-d’égards et trouve les Français, en général, assez
-« serrés ». Dans ses <i>Indiscrétions</i>, il médit également
-beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui
-marchandait ses informations et ses articles comme
-une livre de beurre à la halle. Pour décider l’illustre
-maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de porter
-« la marchandise » à la concurrence du coin, — à
-M. Nefftzer, directeur du <i>Temps</i>.</p>
-
-<p>Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au <i>Mémorial
-diplomatique</i>, rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz,
-et il fut en même temps engagé par l’<i>Agence
-Havas</i> en qualité de traducteur.</p>
-
-<p>L’<i>Agence Havas</i> avait alors à sa tête, dit M. da
-Fonseca, les deux frères, Auguste et Chrétien, pour la
-partie administrative et commerciale, tandis que
-M. Ernaud, « un homme très instruit et très aimable »,
-s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas
-était, au dire du chevalier, un homme habile mais
-brutal. M. Chrétien était plus sympathique. L’Agence
-subissait alors l’influence du gouvernement impérial,
-comme elle fut depuis sous la coupe des
-cinquante et quelques ministères qui se sont succédé
-en France. Quand une dépêche douteuse ou
-suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et
-allait demander des instructions particulières à
-M. Rouher.</p>
-
-<p>Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim
-remarqua combien le khédive Ismaïl était bien traité
-dans les fameuses « feuilles bleues » ; on ne négligeait
-aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer
-un grand prince ; on citait son administration comme
-un modèle de sagesse et d’économie.</p>
-
-<p>M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En
-furetant, il découvrit dans les papiers que le souverain
-égyptien avait souscrit une quantité inusitée d’abonnements
-à l’<i>Agence Havas</i>.</p>
-
-<p>Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se
-faisait porter aux nues. « Cela une fois constaté,
-raconte M. da Fonseca, il me vint une idée que je
-crus sainement patriotique ; j’avais remarqué que
-la rubrique <i>Allemagne</i> était généralement fort écourtée
-dans les feuilles Havas<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et que les articles
-concernant ce pays n’étaient pas rédigés sur un ton
-des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart,
-sinon tous les gouvernements allemands, avaient
-négligé de se faire inscrire sur la liste des abonnés
-de la correspondance. Cinquante francs (13 thalers
-1/3) par mois pour quelques lignes de publicité,
-c’était évidemment trop cher, étant donné les
-principes d’économie de nos sages ministres des
-finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient
-le prix de la correspondance <i>Havas</i> trop
-élevé. Ne pouvant obtenir une réduction, ils firent
-leur <i lang="it" xml:lang="it">pronunciamiento</i> et organisèrent une contre-agence.
-Mais comme le gouvernement leur refusait
-toute communication, ils retombèrent sur le sol, les
-ailes brisées, et se virent forcés de dire leur <i lang="la" xml:lang="la">pater
-Havas peccavi</i> et de continuer à <i>abouler</i> leurs cinquante
-<i>balles</i> par mois. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées
-par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des correspondances
-de toutes les capitales européennes. Les journaux font
-généralement précéder la publication de ces correspondances de la
-mention : « <i>On nous écrit de…</i> »</p>
-</div>
-<p>Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive,
-se trouve en français dans le livre de M. Wollheim,
-qui tient à prouver que l’argot des brasseries parisiennes
-lui est familier.</p>
-
-<p>Mais écoutons la suite. « Ne serait-il pas possible,
-se demanda le chevalier, qu’un roi allemand fasse ce
-que fait un simple vice-roi d’Égypte ?</p>
-
-<p>« N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour
-à M. Havas :</p>
-
-<p>«  — J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste.
-Que diriez-vous, si je vous procurais quelques
-abonnements parmi les différents gouvernements
-qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération
-germanique ? Seriez-vous disposé, le cas
-échéant, à consacrer une plus grande attention
-dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin ? »</p>
-
-<p>« Les traits bilieux et parcheminés du ministre
-des finances de la maison Havas s’éclairèrent tout à
-coup. Il devint aimable, ou à peu près :</p>
-
-<p>«  — Voilà une proposition qui vaut la peine
-qu’on l’examine, me dit-il. Demain, après le courrier,
-attendez-moi au café Cardinal, au coin de
-la rue Richelieu et du boulevard des Italiens. »</p>
-
-<p>Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux
-abonnés trottait tellement par la tête de M. Auguste,
-qu’il n’attendit pas le rendez-vous fixé par lui-même. Il
-alla trouver son collaborateur dans son bureau et le
-pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles
-suédoises, danoises, grecques, etc., que M. Wollheim,
-polyglotte émérite, avait l’habitude de traduire.</p>
-
-<p>«  — Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste :
-nous vous donnons six semaines de congé ; vos
-appointements courront et vous voyagerez aux frais
-de la maison ; tâchez d’obtenir six à huit abonnements
-à cent francs par mois, dont cinquante pour la maison
-et cinquante pour vous, — seulement, ajouta
-M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte,
-comme vos visites aux différents ministres vous laisseront
-du temps de reste, vous aurez l’obligeance
-d’aller voir tous les journaux qui se publient dans
-les capitales allemandes, pour vous entendre avec
-eux au sujet de nos annonces et pour leur demander
-quelle commission ils veulent nous accorder<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Neue Indiscretionen</i>.</p>
-</div>
-<p>M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur,
-« fit » dans la politique et dans les annonces.
-Suivons-le dans ce qu’il appelle lui-même son
-expédition des Argonautes à la recherche des fonds
-secrets, cette toison d’or gardée non par des dragons,
-mais par une infinité de ministres, de conseillers
-auliques, intimes et secrets.</p>
-
-<p>M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au
-mois de février 1865, il demanda une audience à
-M. de Bismarck, ministre président du conseil de Prusse.
-Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans
-le cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son
-bureau, à moitié caché par un amoncellement de brochures,
-de documents et de cartes géographiques.</p>
-
-<p>« L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim,
-me toisa d’un seul regard, rapide comme un éclair ;
-il se leva, vint à ma rencontre d’un pas élastique,
-bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien,
-de quelque raideur. Après m’avoir dévisagé, il me
-montra du geste un siège devant lequel était étendue
-la peau d’un ours, tué sans doute par l’officier-diplomate
-pendant son séjour en Russie…</p>
-
-<p>«  — Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance
-d’ironie dans la voix, de faire la connaissance personnelle
-d’un de nos plus intimes ennemis. »</p>
-
-<p>« Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton
-enjoué et à laquelle j’étais loin de m’attendre, je répondis
-en souriant vaguement :</p>
-
-<p>«  — <i>Votre Excellence est trop bonne.</i> »</p>
-
-<p>Et M. Wollheim s’informa très candidement pour
-quel motif M. de Bismarck le considérait comme un
-ennemi de la Prusse.</p>
-
-<p>Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile
-à la solde de l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du
-cabinet, différentes brochures dirigées contre la Prusse,
-qui ne devaient pas le faire noter d’une façon bien
-avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit
-son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère
-d’effort, et fit comme s’il ne comprenait pas.</p>
-
-<p>L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur
-de la maison Havas ne manqua point de donner libre
-cours à son babillage sur la question autrichienne,
-la question danoise, les affaires des duchés, etc.
-Quant à l’objet de sa visite, les abonnements à
-la correspondance Havas, il obtint la promesse que
-le gouvernement prussien en prendrait quelques-uns.</p>
-
-<p>«  — Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation
-Keudell, ajouta le futur chancelier ; c’est lui
-qui s’occupe de la presse. Au fond, tout ce que les
-journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent.
-Mais je ne voudrais pas cependant que vous
-vous fussiez dérangé inutilement. »</p>
-
-<p>A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant
-appris que son interlocuteur allait se rendre à Vienne :</p>
-
-<p>«  — Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères
-autrichien actuellement en fonctions ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>«  — Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim,
-mais j’espère qu’il me recevra aussi favorablement
-que Votre Excellence.</p>
-
-<p>«  — Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des
-affaires étrangères à Vienne ?</p>
-
-<p>«  — Oh ! oui. Il y en a même qui sont de mes
-bons amis.</p>
-
-<p>«  — Eh bien ! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck,
-d’un ton solennel et décidé, de dire ceci en
-mon nom à messieurs les Viennois : <i>Ils ne savent
-pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je
-veux et je le leur prouverai…</i> »</p>
-
-<p>Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’<i lang="la" xml:lang="la">alter
-ego</i> de M. de Bismarck, le conseiller Keudell, dont
-le talent musical (il est excellent pianiste) produisait sur
-M. de Bismarck le même effet calmant que la lyre
-d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut
-très froidement le plénipotentiaire de « M. Auguste »,
-mais il l’informa que le gouvernement prussien consentait
-à prendre quatre abonnements à la correspondance
-Havas, et que le grand dispensateur de la manne
-« reptilienne », M. Bamberg, était chargé d’en verser
-le montant contre reçu en bonne et due forme. Mais
-notre excellent chevalier ajoute qu’il eut beaucoup de
-peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce
-ne fut que trois mois plus tard, en mai, que la caisse
-des fonds secrets de Prusse s’entr’ouvrit au profit de
-la célèbre Agence<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à
-l’ouvrage déjà cité : <i lang="de" xml:lang="de">Neue Indiscretionen</i>, par M. Wollheim da Fonseca.
-C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de ces
-révélations.</p>
-</div>
-<p>Les Autrichiens se montrèrent plus empressés ; leurs
-quatre abonnements furent payés rubis sur l’ongle.</p>
-
-<p>M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui
-M. da Fonseca s’adressa également, ne prit pas d’abonnement.</p>
-
-<p>Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner
-du côté de l’Autriche, et comme d’autre part
-M. Drouyn de L’Huys continuait à apprécier très platoniquement
-les services de M. Wollheim, celui-ci
-résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et
-de saluer le soleil levant. Il eut l’idée de créer une
-grande agence télégraphique à la dévotion du gouvernement
-prussien, et dans sa proposition il insista
-sur l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre
-de 1866 allait éclater. Mais la première offre fut assez
-dédaigneusement repoussée par M. de Bismarck ;
-quant à la seconde demande, qui devait être remise
-directement au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté,
-un ancien comédien, M. Schneider, elle resta en
-souffrance à Berlin : Sa Majesté était déjà partie pour
-l’armée avec le grand état-major, quand arriva la
-missive de M. le chevalier Wollheim da Fonseca.</p>
-
-<p>C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca
-proposait de créer le bureau en question. Mais
-son idée fut définitivement écartée. Comme fiche
-de consolation, on lui accorda une maigre subvention
-de cent thalers par mois, dans le but de faire
-reparaître à Hambourg, où il était retourné, son journal
-hebdomadaire : <i lang="de" xml:lang="de">Die Controlle</i>.</p>
-
-<p>Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne.
-La couleur politique changeait avec la couleur
-de l’argent.</p>
-
-<p>Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se
-montrent le plus exigeants, on ne fut pas satisfait,
-paraît-il, en haut lieu, des services rendus par le <i>Contrôle</i>,
-qui ne contrôlait pas grand’chose. On trouvait
-qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez
-de renseignements politiques ; on chicana bientôt M. de
-Wollheim sur ces misérables 375 francs qu’on lui attribuait
-par mois, et finalement on les lui supprima. C’était
-peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la seconde
-et dernière fois la <i lang="de" xml:lang="de">Controlle</i> mourut de sa triste mort.</p>
-
-<p>M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu
-disponible, était entré en pourparlers avec un grand
-journal anglais pour l’envoi de correspondances de
-Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870, une
-dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue :</p>
-
-<p><span class="sc">Reims.</span> <i>Si vous êtes disposé à accepter un poste
-de journaliste auprès du gouvernement militaire de
-cette ville, je vous prie de venir immédiatement ici.</i></p>
-
-<p>Ayant le choix entre la position indépendante de
-correspondant d’une grande feuille britannique et
-celle de <i lang="de" xml:lang="de">Presshusar</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> à la solde d’un gouvernement,
-le fier chevalier n’hésita pas une minute.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Hussard ou cosaque de la presse.</p>
-</div>
-<p>Dès le lendemain, un train express l’emportait vers
-la France envahie.</p>
-
-<p>Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité
-la plus entière et vécu pendant un an de l’argent
-des contribuables français (il avait rempli en 1867 les
-fonctions d’interprète en chef au bureau de poste établi
-dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois
-revenait en France en vainqueur ; il accourait
-à l’heure de la curée.</p>
-
-<p>Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans
-quelques petites mésaventures. Jusqu’à la frontière,
-cela alla bien ; mais à partir de Forbach, toute exploitation
-réglementaire ayant cessé, pour continuer sa
-route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu.</p>
-
-<p>Bien que muni d’un billet de première classe, M. le
-chevalier voyage de Forbach à Pont-à-Mousson dans
-un wagon à bestiaux, avec des prisonniers français
-qui le prennent d’abord pour un « mouton » chargé de
-les espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le
-chevalier se met à raconter en argot militaire ses campagnes
-de 1832 en Portugal, où il a servi dans
-un bataillon de tirailleurs français auxiliaire ; et
-lorsqu’il offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim
-raconte que les « les pauvres diables lui serrèrent la
-main » ; il prétend même qu’il fut acclamé, mais la
-Prusse aussi a ses gascons.</p>
-
-<p>A Commercy, notre « reptile » essaye de s’introduire
-dans un wagon de seconde classe. Trois
-officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement leur
-compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait
-resté en panne sur le quai de la gare, si de simples
-soldats, plus humains et plus hospitaliers que leurs
-chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un compartiment
-des troisièmes, où il passa la nuit à jeun,
-mais rêvant qu’il faisait un excellent souper chez Hiller,
-le Brébant de Berlin.</p>
-
-<p>Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle
-halte de nuit à cause des francs-tireurs et des détachements
-d’infanterie qui battent l’estrade et coupent
-fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et
-surtout par la soif, M. de Wollheim se met en
-quête d’un restaurant, d’un marchand de vin, d’une
-auberge ou de tout autre établissement de ce genre. Il
-s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la
-rue et dans les « vignes du Seigneur ». L’un de ces guerriers
-lui désigne une maison d’assez belle apparence,
-dont les fenêtres sont illuminées. Aiguillonné par le
-désir de faire un bon repas, le noble chevalier se dirige
-rapidement vers l’endroit désigné, mais il est
-tout étonné de trouver, au lieu d’un maître d’hôtel,
-de garçons et de femmes de chambre, des soldats de
-la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span> répandus dans le vestibule et couchés
-sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande
-par où l’on va dans la salle à manger.</p>
-
-<p>— Quelle salle à manger ? répond le brigadier. Où
-vous croyez-vous donc ici ?</p>
-
-<p>— Dans une auberge ; un officier à qui je me suis
-adressé m’a désigné cette maison comme telle.</p>
-
-<p>Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là
-on rit dans l’armée prussienne comme dans la gendarmerie
-française.</p>
-
-<p>— Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment ?
-Ils vous ont dit que c’était une auberge ! Eh
-bien, ils se sont joliment f… de vous. Savez-vous où
-vous êtes ? Dans la prison de la ville, tout bonnement.
-Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à
-droite, et vous aurez un hôtel devant vous.</p>
-
-<p>Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay.
-Là, le chevalier Wollheim da Fonseca se fait passer
-pour Espagnol ; il trouve, grâce à ce changement de
-nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage,
-moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans
-son véhicule pour le transporter en ville.</p>
-
-<p>On file rapidement. En route, le père Valmot — c’est
-le nom du Rémois — s’arrête dans un cabaret,
-pour laisser souffler ses chevaux et vider un flacon.</p>
-
-<p>La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs,
-de paysans armés de fusils à tabatière, de
-pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec et,
-selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une
-harangue en trois points à ses auditeurs, qui écoutent
-bouche béante cette rhétorique de <i lang="de" xml:lang="de">privat docent</i>,
-quand tout à coup des cris du dehors se font entendre :
-« Voici les uhlans, voici les uhlans ! » Aussitôt les paysans
-détalent et se cachent dans une cave dont la
-trappe se referme sur eux. Vite le père Valmot grimpe
-sur son siège ; son voyageur monte à côté de lui et la
-voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la rattrapent,
-et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur
-son Espagnol exhiber un passeport signé du commandant
-de place d’Épernay, et sa surprise augmente
-quand il l’entend causer en patois allemand avec les
-porte-lance.</p>
-
-<p>En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus
-desserré les dents, dit d’un ton de reproche au voyageur :
-« Vous êtes un petit Prussien, monsieur l’Espagnol. »</p>
-
-<p>Mais M. de Wollheim était arrivé à destination ;
-c’était pour lui l’essentiel.</p>
-
-<p>C’est de la bouche même du grand-duc régnant de
-Mecklembourg, gouverneur général militaire de la
-Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de
-service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait
-venir. Il s’agissait de créer un journal officiel, destiné
-à servir de truchement aux autorités allemandes auprès
-des populations françaises qu’elles étaient appelées
-à régir.</p>
-
-<p>— Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me
-prononce sur l’esprit et la tendance qui doivent présider
-à la rédaction de ce <i>Moniteur</i>, il faut que nous
-trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en
-procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à
-tous les moyens pourvu que nous en ayons une le plus
-tôt possible. Le prince Charles de Hohenlohe vous
-prêtera tout son concours officiel, en qualité de commissaire
-civil. Comme je sais que vous avez une
-plume très acérée, je vous prie de bien vouloir, autant
-que possible, en atténuer les écarts. Votre polémique
-doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je
-vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers
-la France et les Français ; au contraire, je désirerais
-vivement que l’amour-propre national des Français
-fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir
-dans ces limites ?</p>
-
-<p>C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui
-décelaient un adversaire chevaleresque. Mais M. de
-Wollheim n’entendait pas de cette oreille. Il s’engagea,
-il est vrai, à « respecter » l’ordre de Son Altesse ;
-mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des
-esprits en France et l’irritation produite par les événements,
-il serait bien difficile de laisser passer sans
-réponse les nombreuses et violentes attaques des
-journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois
-répliquer avec vigueur à des agressions injustes.</p>
-
-<p>Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas
-envenimer l’esprit d’hostilité des habitants du territoire
-occupé, et que le prince de Hohenlohe avait reçu des instructions
-détaillées relativement à la presse. — Mais,
-continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims,
-pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement ?</p>
-
-<p>— Ah ! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement
-défectueuse, que jamais je n’aurais osé me présenter
-ainsi devant Votre Altesse.</p>
-
-<p>— Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter
-même avec des pantalons en loques, vous étiez
-tout excusé… Mais ce sont là des détails, l’important
-est d’avoir une imprimerie.</p>
-
-<p>M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après
-avoir essuyé différents refus, il s’adressa enfin à
-M. Lagarde, un des principaux imprimeurs rémois.
-Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter
-ses presses à l’impression du <i>Moniteur</i> de l’invasion.</p>
-
-<p>Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea
-entre l’industriel français et le journaliste allemand :</p>
-
-<p>— Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier ;
-j’ai besoin d’une imprimerie pour un journal dont j’ai
-l’honneur d’être le directeur et le rédacteur en chef. Je
-viens m’entendre pour les conditions.</p>
-
-<p>— C’est que… j’ai beaucoup d’ouvrage… plus que
-je n’en puis livrer, et puis la plupart de mes ouvriers
-sont partis… enfin je regrette infiniment… vous feriez
-peut-être bien de vous adresser à F…, mon collègue.</p>
-
-<p>— J’en viens de chez F…, de chez R…, de chez
-V… également ; partout on répond à mes offres par
-des défaites. Cependant il faut que le journal paraisse.
-Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous consentez
-de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez
-une excellente affaire, on sera très coulant sur les
-prix. Si vous refusez, le journal paraîtra quand même,
-et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise
-en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs
-désertent, eh bien, nous ne sommes pas embarrassés :
-dans nos bataillons il ne manque pas de
-« typos » qui ont travaillé en France, et une équipe
-sera bien vite trouvée. Ainsi choisissez : d’un côté, la
-fermeture de votre maison, une grosse perte, peut-être
-la ruine ; de l’autre côté, une bonne opération avec
-des bénéfices certains.</p>
-
-<p>M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses
-conséquences aurait pour lui la mesure dont
-on le menaçait.</p>
-
-<p>— Mais songez donc, fit-il, que si la population
-apprend que j’imprime le <i>Moniteur</i> prussien, on brisera
-tout chez moi. Après la guerre, le gouvernement
-me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.</p>
-
-<p>— Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de
-force à la comprimer et à vous protéger, et ceux qui
-voudraient se livrer à des violences envers vous
-seraient cruellement punis ; quant au second point,
-je vous garantis, moi Wollheim, <i lang="la" xml:lang="la">doctor juris</i> et auteur
-d’une foule de brochures, d’articles et de volumes
-sur le droit des gens, que vous ne pouvez pas être inquiété.
-Tous les traités de paix portent que les parties
-belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux
-pour les faits de connivence avec l’ennemi,
-qui auraient pu se produire au cours des opérations.</p>
-
-<p>Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut
-continué, mais il aboutit à la réquisition suivante, qui
-fut envoyée à M. Lagarde le jour même où il signait
-son contrat pour l’impression du <i>Moniteur</i> :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Le gouvernement général de Reims a décidé de
-faire paraître un journal officiel. En vertu de cette
-résolution et vu votre refus d’accorder de bon gré
-le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir
-l’ordre de publier sans retard et dès que vous
-aurez reçu le manuscrit : Le <i>Moniteur officiel du
-gouvernement général de Reims</i>.</p>
-
-<p class="i">Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre
-votre imprimerie à ma disposition, l’autorité militaire
-sera invitée à l’occuper. Pour le cas où vos
-compositeurs refuseraient le travail, je les avertis
-que je prendrai les dispositions nécessaires pour
-les y contraindre.</p>
-
-<p class="ind">Le commissaire civil du gouverneur général,</p>
-
-<p class="sign"><span class="i">Signé</span> : <span class="sc">Charles, prince de Hohenlohe</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le premier numéro de ce « Moniteur », qui paraissait
-à intervalles inégaux, selon les événements et
-l’importance du service, fut publié le 8 octobre ; il ne
-cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix.
-Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da
-Fonseca comme rédacteur, et par l’imprimeur, dont le
-nom était précédé de la mention : <i>Imprimerie mise
-en réquisition.</i></p>
-
-<p>Un des premiers et des plus curieux documents
-communiqués par l’autorité supérieure au nouveau
-rédacteur en chef de son « Moniteur » contenait les
-instructions relatives à la presse française dans les
-départements occupés. Le gouverneur y exprimait le
-désir « qu’en principe » les journaux français continuassent
-leur publication ; mais comme il vaut mieux
-prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un
-« contrôle préventif », — bel euphémisme pour désigner
-la censure.</p>
-
-<p>D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager
-les articles qu’ils étaient appelés à « contrôler »,
-sous deux aspects différents : les articles contenant le
-simple récit des faits et les articles d’appréciation.</p>
-
-<p>Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller
-à ce que les récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir
-parmi les populations françaises des espérances
-et des illusions pouvant provoquer des soulèvements
-contre les autorités militaires allemandes. « Seulement,
-disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles
-de ce genre doivent être simplement supprimées ou
-s’il ne vaut pas mieux les laisser publier en les faisant
-précéder ou suivre d’une rectification officielle. De cette
-façon, ajoute l’instruction donnée par le commissaire
-civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le
-crédit des journaux français auprès de leurs lecteurs.
-Quant aux articles de raisonnement ou articles de fond,
-le censeur devra biffer tout appel à la désobéissance
-ou à la résistance envers les autorités allemandes,
-mais il pourra permettre la discussion calme et modérée
-des affaires intérieures de la France ; surtout lorsqu’il
-s’agira d’articles tendant à faire prévaloir chez le
-lecteur la reconnaissance du fait accompli. »</p>
-
-<p>Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au
-principe de certains dentistes : « guérissez, mais n’arrachez
-pas », recommande de « modifier autant que
-possible les articles hostiles », et « non de les <i>supprimer</i> »,
-et prescrit de ne tolérer la mention des actes
-du gouvernement de Paris, que sous la rubrique :
-<i>Nouvelles d’origine française</i>. Les actes du gouvernement
-allemand seuls peuvent être désignés comme
-« documents officiels ».</p>
-
-<p>Le même jour où cette circulaire était adressée aux
-préfets (prussiens) de Châlons, Rethel, Laon, Meaux,
-Versailles et Reims, M. Wollheim recevait ses instructions
-particulières relatives à la publication du <i>Moniteur</i>.
-Le chevalier avait décidé de confectionner le
-journal à lui tout seul, il avait repoussé avec indignation
-l’offre de faire venir un ou deux collaborateurs
-d’Allemagne.</p>
-
-<p>Il s’était borné à demander que les appointements
-destinés à ces aides lui fussent attribués. Le grand-duc
-de Mecklembourg lui avait gracieusement accordé ce
-supplément de solde : « Allez, ne vous gênez pas, vous
-auriez pu demander davantage, fit le prince en riant ;
-en temps de guerre, tout sort de la grande caisse. »</p>
-
-<p>La « grande caisse » était celle des contribuables
-français, dont l’argent devait, en vertu d’un autre ordre
-de l’autorité prussienne, être versé entre les mains du
-receveur principal allemand, M. Pochhammer, conseiller
-de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut
-changé par les Rémois en celui de <i>Poche-amère</i>.</p>
-
-<p>Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le
-concours importun de collaborateurs, il n’avait pu
-échapper au joug d’un surveillant officiel, qui lui fut
-octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois,
-M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint,
-que ses propres compatriotes ne se gênaient pas d’appeler
-comte de <i lang="de" xml:lang="de">Sauf</i>kirchen<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, à cause de sa virtuosité
-dans l’art de sécher les <i lang="de" xml:lang="de">moos</i> de bière de son pays.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Saufen</i> veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un Polonais,
-presque comme un Bavarois.</p>
-</div>
-<p>M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de
-revoir, avant leur insertion, les élucubrations de
-M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses efforts pour
-échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le
-diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère ;
-il fuyait d’ailleurs avec empressement les longues dissertations
-remontant au déluge et les digressions pédantes
-dont le rédacteur du <i>Moniteur</i> ne manquait jamais de
-le régaler, quand le comte se permettait une observation
-ou faisait une réserve au sujet d’un article.</p>
-
-<p>Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’<i><span lang="la" xml:lang="la">ex</span>-<span lang="de" xml:lang="de">privat
-docent</span></i> pour la partie politique du journal, il
-s’occupait en revanche, personnellement et avec une
-louable persistance, d’extirper la peste bovine qui, au
-début de la guerre, ravageait la Champagne.</p>
-
-<p>Chaque numéro du journal officiel contenait une ou
-plusieurs circulaires, ordonnances, etc., concernant
-cette épidémie ; les colonnes du journal en étaient
-si encombrées, que les Rémois appelèrent la feuille
-de M. Wollheim le <i>Moniteur bovin</i>. Les efforts de
-M. Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie
-ne s’étendit pas aux Prussiens, elle disparut au début
-de l’hiver ; et jugeant sans doute sa tâche terminée,
-M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.</p>
-
-<p>M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute
-entrave, poussa un grand <i>ouf !</i> il se mit alors à entasser
-dans le <i>Moniteur</i> une montagne d’articles lourds
-et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer que
-l’Allemagne était la première nation du monde et que
-les Français n’avaient plus qu’à se prosterner devant
-les souverains, les généraux, les <i lang="de" xml:lang="de">privat docent</i> venus
-d’outre-Rhin.</p>
-
-<p>Dans un article inséré en tête d’un des premiers
-numéros du <i>Moniteur</i>, M. Wollheim avait mis la main
-sur son cœur et protesté de son amour pour la France,
-« où, disait-il, il avait étudié, <i>qu’il avait habitée</i>, et où
-il comptait des relations de famille. »</p>
-
-<p>Il promettait de prendre pour devise de son journal :
-<i>La vérité, toute la vérité, rien que la vérité.</i></p>
-
-<p>Cette profession de foi était signée : « D<sup>r</sup> Wollheim,
-chevalier da Fonseca, ancien <i lang="de" xml:lang="de">docent</i> à l’université de
-Berlin », etc., etc. Il va sans dire que, revêtu de cette
-qualité, M. da Fonseca se prenait pour un grand personnage ;
-mais il ne cessait de faire résonner son importance,
-tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner
-les fourreaux de leurs sabres sur le pavé de la
-ville. Le trait suivant montre jusqu’où ce reptile pouvait
-pousser l’outrecuidance :</p>
-
-<p>Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour
-des maisons de Reims, des agents de la Prusse, dont
-tous malheureusement n’étaient pas des Allemands,
-s’introduisaient dans le département du Nord et recueillaient
-des renseignements de nature à servir l’ennemi,
-le préfet (français) de Lille avait interdit par un arrêté
-tout rapport avec les territoires occupés, et prohibé
-l’entrée en Champagne des denrées alimentaires,
-combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de
-tout temps tirés des environs de Lille et dont le commerce
-avait été toléré jusque-là. Cette prohibition, nécessaire
-au point de vue militaire, pouvait entraîner
-pour Reims les plus désastreuses conséquences au
-point de vue économique. Le conseil municipal décida
-donc l’envoi d’une adresse au préfet du Nord pour lui
-exposer que son ordonnance affamerait et livrerait aux
-rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité
-française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur
-de subir l’invasion étrangère.</p>
-
-<p>Quelques jours après le vote de cette adresse, les
-édiles rémois étaient réunis à l’hôtel de ville, dans la
-salle ordinaire de leurs séances ; le maire, M. Dauphinot,
-présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre passage à
-un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit : « Je
-suis le chevalier Wollheim, rédacteur en chef du <i>Moniteur
-de Reims</i>. »</p>
-
-<p>Avant que les pères de la cité se fussent remis de
-leur étonnement, l’intrus, prenant une posture oratoire,
-leur débita avec force gestes le petit speech suivant :</p>
-
-<p>« Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens
-de mon plein gré vous présenter mes compliments
-au sujet des mesures que vous avez prises pour opposer
-une digue à la misère, qui malheureusement
-sévit dans de fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié
-à Paris, j’ai passé de longues années en France.
-Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce que je
-dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce
-beau pays soient administrées par une municipalité
-semblable à celle de cette magnifique cité. Alors, — croyez
-que mon immense amour de l’humanité
-seul me porte à vous adresser ces quelques paroles, — alors
-nous jouirions bientôt de cette paix, que la
-Bible promet aux hommes de bonne volonté ».</p>
-
-<p>A la suite de cette allocution ou plutôt de cette
-homélie prononcée le sourire sur les lèvres, M. le chevalier
-Wollheim s’attendait à recevoir des remerciements
-et des compliments ; mais il apprit à ses dépens
-qu’en dépit de la réputation faite aux Français par
-quelques romanciers et quelques chroniqueurs, il ne
-suffit pas toujours, du moins, de jouer au cabotin pour
-en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements.
-Un silence glacial accueillit ces paroles ;
-il ne resta plus au rédacteur du <i>Moniteur</i> qu’à battre
-en retraite avec le sentiment peu agréable d’avoir manqué
-son effet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce modèle du parfait « reptile » avait su s’arranger
-une vie des plus confortables. Une jeune dame fort
-avenante, — honni soit qui mal y pense ! — faisait les
-honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore l’estomac
-reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des
-accents presque lyriques pour célébrer les merveilles
-de la cuisine rémoise, soit au « Lion d’Or, » soit
-au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de
-M<sup>me</sup> veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse
-fabrique de vin de Champagne.</p>
-
-<p>L’hôtel de M<sup>me</sup> Pomery est un des plus luxueux de
-Reims ; aussi M. le prince de Hohenlohe, commissaire
-civil pour la Champagne, le trouva-t-il à son gré et
-y établit-t-il son quartier général pendant toute la
-durée de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le
-commissaire civil recevait les fonctionnaires ainsi que
-les officiers supérieurs de passage, et le champagne
-de la veuve coulait à flots. Dans les cas extraordinaires,
-c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de
-marque, on organisait une partie fine à grand menu
-dans l’un des premiers restaurants, et l’on mangeait, on
-buvait toute la nuit, « on s’en fourrait jusque-là, »
-comme le baron de Gondermark dans la <i>Vie parisienne</i>.
-Des voitures vides attendaient ceux qui étaient
-pleins pour les reconduire chez eux. Le digne chevalier
-était invité à tous ces gueuletons, et lorsqu’il
-avait plusieurs verres de surcharge, on s’amusait à le
-« monter », il servait de bouffon à la noble société.</p>
-
-<p>Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert
-au prince de Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.</p>
-
-<p>Le richissime prince allait rejoindre un régiment
-de hussards rouges, dont il portait l’uniforme.</p>
-
-<p>Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre
-que les dragons, dans lesquels il avait servi
-autrefois, étaient les premiers cavaliers du monde,
-tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un
-des convives du festin mit, pour égayer la société, la
-conversation sur ce chapitre.</p>
-
-<p>M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet,
-ne manqua pas de proclamer la supériorité de ses anciens
-frères d’armes.</p>
-
-<p>— Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite
-réunion, vous êtes très aimable, très spirituel,
-mais vous le seriez cent fois davantage si, au lieu de
-servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.</p>
-
-<p>Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et
-répondit par quelques paroles dédaigneuses pour les
-dragons.</p>
-
-<p>Alors le rédacteur du <i>Moniteur</i>, oubliant toute mesure
-et même le respect inné à tout Allemand pour
-une Altesse sérénissime, riposta :</p>
-
-<p>— Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec
-une canne, est capable de se défendre contre le sabre
-d’un hussard !</p>
-
-<p>Décidément la comédie devenait intéressante.</p>
-
-<p>— Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le
-prince, sortons, nous allons bien voir !</p>
-
-<p>— Oui, sortons ! rugit le chevalier en enfonçant son
-gibus sur l’occiput.</p>
-
-<p>Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée
-gagnaient hâtivement leur logis, virent alors, en
-passant devant le restaurant Pêcheur, une scène
-fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des
-temps.</p>
-
-<p>Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait
-contre la canne d’un monsieur en habit noir,
-pouvant à peine se tenir et paraissant furieux.
-Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à
-cette scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après
-plusieurs passes, le sabre du prince de Ratibor s’abattit
-sur le couvre-chef de Wollheim, qui roula dans
-le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était
-ridicule fut comme dégrisé.</p>
-
-<p>Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau
-tout neuf qu’il avait immolé à la gloire des
-dragons, et s’esquiva.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans ses <i>Indiscrétions</i> d’ancien « reptile » et d’employé
-aux besognes publiques et clandestines du gouvernement
-prussien, M. le chevalier Wollheim da
-Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour
-à Reims. La science culinaire du chef de M<sup>me</sup> Pomery
-ayant également été célébrée par le directeur de la
-police secrète, Stieber, dans ses <i>Mémoires</i>, M. Wollheim
-tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois,
-qui, nourri de vulgaires pommes de terre et de
-radis noirs, ne semblait pas se douter, là-bas dans le
-nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les bons vins
-en France.</p>
-
-<p>Ah ! ces dîners de M<sup>me</sup> Pomery, avec quels transports
-en parlent ceux qui purent s’en régaler !</p>
-
-<p>« M<sup>me</sup> Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis
-toute sa maison à ma disposition plutôt que d’avoir à
-loger de simples soldats. J’ai autant de Champagne,
-marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer.
-Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble
-de peur ; car lors de l’entrée de l’armée, nos troupes,
-par erreur, ont tiré sur elle. Nos dîners sont splendides ;
-quatre domestiques nous servent à table. Après
-tant de privations, quel changement à vue !… Je voudrais
-seulement pouvoir vous envoyer les pêches et
-les raisins du dessert ! »</p>
-
-<p>Quelle bonne maison ! Et comme le chef s’ingéniait !
-Ses plats étaient de vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait
-pas à la dépense, on servait les primeurs les plus
-délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne,
-c’était une averse continuelle, on en était imprégné
-jusqu’aux os !</p>
-
-<p>La veuve Pomery présidait à ces goinfrades.</p>
-
-<p>M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties
-spirituelles qui s’échangeaient entre elle et lui.
-Un jour, la maîtresse du logis lui ayant offert de la salade :</p>
-
-<p>— Merci, dit en français M. le chevalier, — <i>je ne
-broute pas</i>.</p>
-
-<p>Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable
-donnée par un journal français :</p>
-
-<p>— Mais j’ai démenti cela dans le <i>Moniteur</i>, fit
-M. Wollheim.</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi, monsieur, répondit M<sup>me</sup> Pomery,
-mais je ne lis jamais le <i>Moniteur</i> (prussien).</p>
-
-<p>— Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette
-feuille, <i>vous n’allez pas me la faire à l’oseille</i> !</p>
-
-<p>Ces deux « traits d’esprit », qui donnent la mesure
-de la hauteur du « plafond » de M. le chevalier, sont
-en français dans le livre qu’il a publié.</p>
-
-<p>Malheureusement le volume d’indiscrétions de
-M. Wollheim s’arrête au mois de décembre 1870,
-sur le récit d’une pantagruélique ripaille en l’honneur
-de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce
-que M. le chevalier da Fonseca a fait dans la suite
-pour la plus grande gloire de M. de Bismarck. Tout
-ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre,
-destiné à faire connaître d’après ses propres aveux
-un des plus beaux échantillons de « reptiles de
-presse » et d’agent politique secret, c’est que M. le
-chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un
-mémoire très détaillé à M. de Bismarck pour la création,
-à Paris, d’un grand journal en langue française,
-destiné à défendre après la guerre les intérêts de la
-Prusse.</p>
-
-<p>Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis
-à exécution. M. de Bismarck n’avait pas besoin d’un
-organe particulier, dont on aurait bientôt vu le bout de
-l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans éveiller
-l’attention, arriver aux mêmes fins.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">VII</h2>
-
-<p class="d">Retour en arrière. — Revirement dans la politique prussienne. — Stieber
-inculpé d’arrestations arbitraires. — M. de Mohrenheim
-confie à Stieber une mission délicate. — La princesse de S… et
-Edgard R… — Stieber entre au service de la police secrète
-russe. — Son entrevue avec M. de Bismarck. — Il est envoyé en
-Saxe et en Bohême. — Arrestation de l’espion prussien à Trautenau. — L’attentat
-de Charles Blind. — Stieber reprend publiquement
-ses fonctions. — Comment il se vengea de sa mésaventure
-en Bohême. — La presse française et M. de Bismarck. — M.
-Vilbort au grand quartier général et décoré par le roi de
-Prusse. — Brunn et l’invasion prussienne. — M. Benedetti à
-Nikolsbourg.</p>
-
-
-<p>Nous avons anticipé sur les événements en suivant
-M. le chevalier Wollheim jusqu’en 1870. Pour que
-notre exposé de l’histoire de la police secrète prussienne
-soit complet, nous sommes obligé de revenir
-en arrière, à la fin de l’année 1858.</p>
-
-<p>A Berlin, le ministère Manteuffel a été remplacé par
-le cabinet libéral Hohenzollern.</p>
-
-<p>On a déclaré la guerre à tous les abus de la réaction,
-la police secrète est en plein <i lang="de" xml:lang="de">krach</i>. Pour bien affirmer
-le caractère sincère de ce revirement, des poursuites
-sont exercées contre Stieber pour les différentes
-illégalités dont il s’est rendu coupable, notamment dans
-l’affaire du vol des dépêches (Teschen), dans celle du
-prétendu prince d’Arménie et dans les règlements des
-billets d’officiers.</p>
-
-<p>Ces poursuites, qui motivèrent même un instant
-l’arrestation de Stieber, firent un bruit énorme.</p>
-
-<p>Pour se défendre, le chef de la sûreté produisit des
-pièces qui compromettaient fortement le ministre de
-la justice, M. Simons, et le procureur général,
-M. Schwark. Il est vrai qu’après de longs débats, Stieber
-ayant pu prouver qu’il avait agi par ordre supérieur
-et quelquefois sur l’injonction personnelle du roi Frédéric-Guillaume,
-mort au cours du procès, le policier
-fut acquitté ; mais il n’échappa pas à la mise en disponibilité,
-qui entraînait une réduction considérable
-de ses appointements.</p>
-
-<p>Stieber, à cette époque, fut non seulement inculpé
-d’arrestations arbitraires et d’abus de pouvoir, on
-l’accusa également d’avoir fait mourir de faim un de
-ses propres enfants. Cette imputation se produisit
-d’abord dans un journal de Hambourg : <i>la Réforme</i>.
-Un écrivain qui montrait alors une très vive hostilité
-contre Stieber raconta qu’en 1849 celui-ci avait confié
-un de ses enfants, le premier né, à une recéleuse
-qui avait reçu l’ordre de laisser mourir le petit d’inanition.
-Cette calomnie (car c’en était une) gagnait un
-peu en consistance, en raison de la mort de l’enfant.
-Mais le procès intenté d’office par le procureur général
-à Eichhoff démontra que le décès de l’enfant, survenu
-beaucoup plus tard, devait être attribué à la
-fièvre scarlatine. L’action se termina par une condamnation
-à neuf mois de prison du journaliste hambourgeois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici donc le chef de la police occulte berlinoise
-rendu aux douceurs de la vie privée, mais pas pour
-bien longtemps, comme le prouvera la suite. L’accès
-de libéralisme qui sévit en Prusse pendant le ministère
-Hohenzollern fut de courte durée et le successeur
-du « père Antoine<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> », M. le baron de Bismarck,
-n’était pas homme à dédaigner les services des mouchards.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Surnom populaire donné au prince de Hohenzollern, dont le fils
-Léopold a servi plus tard de prétexte à la guerre de 1870.</p>
-</div>
-<p>Mais en attendant, le policier dégommé ne savait
-trop comment employer ses petits talents, peut-être
-songeait-il déjà à s’expatrier, quand une lettre l’invita
-à se rendre à l’ambassade de Russie.</p>
-
-<p>Il n’eut garde de manquer à cette convocation.</p>
-
-<p>Quelques menus services rendus à la troisième section
-lui avaient déjà valu des tabatières, des gratifications,
-même la croix de Saint-Stanislas. Ce n’était
-pas le moment de dédaigner de semblables aubaines.
-Il se rendit à l’ambassade à la tombée de la nuit, entre
-chien et loup, car il était tellement impopulaire alors
-à Berlin, que les gamins le poursuivaient dans les rues.
-Il fut introduit dans le cabinet d’un attaché, M. le
-baron de Mohrenheim, qui, dans les cercles diplomatiques,
-passait pour un homme d’avenir. Cette prévision
-n’a pas été démentie, puisque l’ancien attaché de
-1861 remplit en 1884 les hautes fonctions d’ambassadeur
-du Tsar à Paris.</p>
-
-<p>M. de Mohrenheim exposa rapidement les faits.
-Une très grande dame russe avait été remarquée par
-un grand-duc de la famille impériale, et si les choses
-n’étaient pas allées plus loin, il y avait eu un échange de
-lettres suffisamment compromettant. Or, les lettres
-du prince étaient tombées on ne savait trop comment
-entre les mains d’un escroc affilié sans doute à une
-bande de voleurs. Cet individu menaçait de faire parvenir
-les missives princières au mari de la dame,
-pourvu d’un poste diplomatique très élevé, si on ne
-lui payait une somme tellement forte que la dame en
-question, qui se fût exécutée en présence d’une
-demande à peu près raisonnable, se voyait obligée
-d’échapper à une rançon aussi forte.</p>
-
-<p>Stieber réfléchit un instant.</p>
-
-<p>— Vous m’avez dit, fit-il, que ce maître chanteur
-s’appelle Edgard R… et qu’il demeure <span lang="de" xml:lang="de">Bruderstrasse</span>,
-n<sup>o</sup>…</p>
-
-<p>— Parfaitement, répondit M. de Mohrenheim.</p>
-
-<p>— Il y aura peut-être un moyen de nous tirer de
-là, mais il faut que la dame en question nous aide un
-peu.</p>
-
-<p>— En quoi faisant ?</p>
-
-<p>— Il faut qu’elle écrive à cet individu une lettre
-suffisamment gracieuse, flattant son amour-propre,
-laissant supposer qu’elle l’a remarqué.</p>
-
-<p>— Y songez-vous, monsieur ? se récria le diplomate,
-M<sup>me</sup> la princesse de S… écrire une semblable
-lettre !…</p>
-
-<p>— Eh ! mon Dieu, elle ne sera pas compromise davantage
-que par les petits papiers que le drôle a en
-sa possession. Et puis, qu’importe, nous lui enlèverons
-cette lettre avec les autres. Suivez bien mon
-raisonnement… Je connais cet Edgard R… C’est un
-ancien homme du monde réduit aujourd’hui aux expédients,
-aux escroqueries. Mais il lui reste de son
-passé une immense fatuité. Qu’il reçoive de M<sup>me</sup> de S…
-un billet tel que je l’indique, il n’aura aucun soupçon,
-si, par un messager que je me charge de lui dépêcher,
-M<sup>me</sup> de S… lui donne un prétendu rendez-vous
-ici-même. Il tombera dans le piège comme un
-enfant. L’amener là, c’est tout ce que je vous demande.
-Le reste me regarde, moi et deux ou trois solides
-gaillards résolus et musclés à souhait.</p>
-
-<p>— Mais s’il n’a pas les lettres sur lui ?</p>
-
-<p>— Eh bien, nous l’enfermerons sans boire ni manger
-dans une de vos caves, jusqu’à ce qu’il indique où
-les papiers se trouvent. Mais je suppose que cela sera
-inutile.</p>
-
-<p>En effet, les choses se passèrent comme le très
-perspicace Stieber l’avait prévu. Sur un billet assez
-galamment tourné, Edgard R… s’imagina pour tout
-de bon que la grande dame qu’il voulait exploiter
-était devenue amoureuse folle de lui. Il trouva donc
-tout naturel de se rendre à un rendez-vous nocturne
-que la dame lui donnait dans l’hôtel mitoyen
-de l’ambassade qu’elle habitait. Introduit dans le
-jardin très touffu situé derrière la maison, par une
-porte donnant sur une petite ruelle, il trouva une
-dame ayant à peu près la tournure et portant le
-costume de la princesse de S… C’était une femme
-de chambre ressemblant un peu à sa maîtresse,
-à qui elle était toute dévouée. Le doigt sur la bouche,
-la dame voilée l’invita à le suivre au fond du petit
-parc. Edgard R… était aux anges, lorsque, tout à
-coup, il se sentit saisi, bâillonné et ficelé. C’étaient
-les deux gaillards de Stieber, qui, cachés dans l’épais
-feuillage des arbres, s’étaient élancés sur l’infortuné
-amoureux, l’avaient jeté à terre avant même de lui
-laisser le temps de revenir de sa surprise et de crier.
-Évidemment, Stieber, qui aimait à puiser ses <i>trucs</i>
-dans les romans, avait lu les <i>Mohicans de Paris</i>, qui
-venaient de paraître.</p>
-
-<p>Edgard R… fut immédiatement fouillé, et on trouva
-cousus dans la doublure de son paletot les précieuses
-lettres et le billet de la princesse.</p>
-
-<p>Dès que les gens de Stieber se furent assurés de
-cette bonne prise, ils relevèrent leur victime, mais
-sans lui ôter son bâillon. Ils conduisirent Edgard R…
-dans l’une des pièces de l’ambassade, où une certaine
-somme, qui était bien loin d’atteindre celle qu’il avait
-eu l’audace de réclamer, lui fut comptée.</p>
-
-<p>— Il y en aura autant pour vous au bout de l’année,
-lui dit la personne qui lui remit cet argent, si vous
-vous taisez sur ce qui s’est passé ; c’est du reste dans
-votre intérêt plus que dans le nôtre, car vous pourriez
-toujours être poursuivi pour chantage et complicité de
-vol.</p>
-
-<p>Edgard R… promit de se taire et se tut.</p>
-
-<p>Or, le plus curieux de l’affaire, c’est que M<sup>me</sup> la princesse
-de S…, en grande dame slave et fantasque qu’elle
-était, s’éprit de curiosité et ensuite d’autre chose pour
-l’homme qui, sur quelques lignes de sa main, avait
-donné dans un piège en somme assez grossier.</p>
-
-<p>Peu de temps plus tard, la princesse et Edgard R…,
-qu’un héritage avait remis à flot, se rencontrèrent dans
-une ville d’eaux où leur liaison causa grand scandale.</p>
-
-<p>Mais ceci n’est plus de notre compétence. Si nous
-avons rapporté ce petit épisode, c’est parce qu’il eut
-pour Stieber les plus brillants résultats. L’insurrection
-polonaise venait d’éclater, on ne parlait que de complots
-contre la vie du Tsar, et les rapports secrets affirmaient
-que ces attentats étaient préparés en Allemagne,
-et que les conjurés voulaient profiter du voyage
-annuel d’Alexandre II aux eaux d’Ems pour les mettre
-en exécution.</p>
-
-<p>Stieber fut chargé, par l’intermédiaire de M. de Mohrenheim,
-d’organiser un véritable corps de police secrète,
-dont la tâche consistait exclusivement à surveiller
-les émigrés polonais<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> et à garantir la sûreté personnelle
-du Tsar, pendant son séjour dans les villes d’eaux
-allemandes. Stieber reçut carte blanche pour recruter
-son personnel. Outre le remboursement de tous les
-frais, des appointements superbes, qui le dédommageaient
-amplement de la perte de son emploi en Prusse,
-lui furent accordés. L’ex-chef de la sûreté n’était, du
-reste, pas aussi à plaindre qu’il avait voulu le faire
-croire un instant. Malgré sa nombreuse famille, et bien
-que ses appointements officiels n’eussent jamais dépassé
-1,000 thalers, ou 3,750 francs par an, l’ingénieux
-chef de la police secrète avait trouvé moyen d’acheter
-sur ses « économies » un vaste terrain où il fit bâtir,
-et qu’il revendit avec d’énormes bénéfices. Pendant
-deux ou trois ans, les affaires russes l’absorbèrent
-complètement. Il avait embauché la plupart de ses
-anciens sbires, que le ministère libéral avait congédiés,
-et toute une escouade d’aventuriers et de chenapans
-à mine patibulaire que l’on voyait errer à toute
-heure du jour et de la nuit autour de la petite villa
-qu’Alexandre II avait l’habitude d’habiter lorsqu’il prenait
-les eaux d’Ems. Ces individus marquaient si mal,
-comme dit le peuple, qu’un jour l’empereur en fut effrayé,
-croyant que c’étaient des voleurs méditant un
-mauvais coup.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La plupart de ces émigrés vivaient à Dresde et à Francfort.</p>
-</div>
-<p>Quant aux émigrés polonais de Dresde, Stieber
-avait recours aux belles et faciles demoiselles de
-cette ville de joie allemande<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> pour découvrir leurs
-secrets. Il avait à son service tout un escadron volant
-de cotillons qui souvent lui fournissait — le
-Polonais a le cœur tendre et l’humeur volage — d’utiles
-et précieuses informations.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Voir <i>l’Allemagne amoureuse</i>. 1 vol. Dentu, éditeur.</p>
-</div>
-<p>Trois années se passèrent ainsi, quand, en 1864,
-le sieur Brass, rédacteur en chef de la <i>Gazette de
-l’Allemagne du Nord</i>, un renégat démocrate-socialiste
-qui avait vendu son journal à M. de Bismarck,
-pria Stieber de passer le soir même au bureau de la
-rédaction de cette feuille.</p>
-
-<p>Brass et Stieber se connaissaient et s’appréciaient
-mutuellement. Le grand « reptile » et le chef policier
-étaient deux âmes sœurs capables de se si bien
-comprendre ! Ils avaient donc des rapports fréquents,
-presque journaliers.</p>
-
-<p>Après avoir, en bon père de famille, pris son thé
-avec les siens, Stieber, armé d’un parapluie, car il
-pleuvait à verse, se mit en route pour la <span lang="de" xml:lang="de">Wilhelmstrasse</span>,
-où sont situés les bureaux de la feuille officieuse,
-qui avait alors les allures d’un véritable pamphlet
-quotidien, déversant l’injure, la diffamation et la
-calomnie sur les libéraux et les progressistes soutenant
-la lutte célèbre connue sous le nom de « conflit
-parlementaire ».</p>
-
-<p>La grosse besogne du jour était terminée, les bureaux
-étaient complètement déserts. Seul le rédacteur
-en chef travaillait encore dans son cabinet directorial.
-M. Brass corrigeait des épreuves qui lui avaient été
-« remises en double », car un paquet de placards du
-même article était posé sur un coin de la table, devant
-un siège vide attendant un visiteur.</p>
-
-<p>— Mon cher ami, dit le rédacteur en chef, lorsque
-Stieber eut été introduit et tandis que le policier se
-chauffait auprès d’un grand poêle, cette soirée peut
-avoir pour vous d’immenses résultats. Depuis longtemps,
-je voulais vous mettre en rapport avec le premier
-ministre. Il va venir dans quelques instants pour
-corriger, comme il le fait fréquemment, un article
-rédigé sur des notes envoyées par lui ce matin. Vous
-aurez l’air de vous trouver ici comme par hasard. Tâchez
-de lui plaire, je suis sûr qu’à la première occasion
-il vous emploiera et vous rendra la position que
-ces gredins de libéraux vous ont enlevée.</p>
-
-<p>Stieber n’eut pas le temps de remercier son ami.</p>
-
-<p>Une petite porte en tapisserie communiquant par
-un escalier directement avec la rue s’était ouverte, et
-la puissante carrure surmontée de la tête de bouledogue
-de M. de Bismarck parut dans l’encadrement.</p>
-
-<p>Le premier ministre était assez difficile à reconnaître :
-d’une part le collet de son ample manteau relevé jusqu’aux
-oreilles, de l’autre sa casquette d’uniforme enfoncée
-jusque sur les yeux, dissimulaient complètement
-sa figure.</p>
-
-<p>A peine entré, il se débarrassa de son manteau, qu’il
-jeta négligemment sur un meuble, ôta sa casquette et se
-montra dans cet uniforme de colonel de la <span lang="de" xml:lang="de">landwehr</span>,
-qui semble avoir été créé exprès pour lui, tellement
-il le porte bien. Il tendit la main à M. Brass et répondit
-par une légère inclinaison de tête au profond salut
-de Stieber.</p>
-
-<p>— Ah ! voici les épreuves, fit M. de Bismarck en
-apercevant les placards. Et immédiatement — après
-s’être toutefois donné le temps d’allumer un cigare — il
-prit dans un plumier un énorme crayon long de trente
-à quarante centimètres, taillé des deux bouts ; et, sans se
-préoccuper autrement de MM. Brass et Stieber, il parcourut
-l’article, changeant une phrase par-ci, modifiant
-un mot par-là, le tout rapidement, d’un coup de crayon
-brusque et sec.</p>
-
-<p>— C’est cela, c’est parfaitement cela, s’écria-t-il,
-lorsqu’il eut fini, vous leur donnez leur compte ; décidément,
-mon cher Brass, vous êtes un bon molosse et
-vous vous entendez à mordre. MM. Virchow, Gneist
-et autres progressistes vont encore pousser des rugissements !</p>
-
-<p>D’un signe de tête, M. de Bismarck indiqua Stieber,
-que M. Brass présenta enfin.</p>
-
-<p>— Je regrette beaucoup, fit le premier ministre, sans
-autre préambule, de ne pouvoir vous rendre votre ancienne
-position, mais il y aurait trop de criailleries. Il
-faut encore laisser passer quelque temps… Mais en
-attendant je voudrais vous confier quelques missions
-très confidentielles à l’étranger, en Saxe et en Bohême.
-Il y a là une foule de renseignements à recueillir et
-dont j’aurai besoin quand les choses se gâteront décidément
-avec nos voisins et chers amis les Autrichiens…
-Ensuite, comme vous vous occupez des Polonais, je
-ne serais pas fâché de savoir ce que ces gens-là font,
-et surtout ce qu’ils méditent relativement à notre grand-duché
-de Posen… Il ne faut pas que l’on soupçonne
-nos relations, cela ferait trop de bruit ; et, dans l’intérêt
-même de vos renseignements, le public doit croire
-que votre disgrâce continue. Brass se chargera de me
-faire parvenir vos notes ; de temps en temps, nous
-nous rencontrerons ici. Servez-moi bien ; je ne suis
-pas de ceux qui <i>lâchent</i> leurs collaborateurs. Le jour
-viendra où je n’aurai plus de ménagements à garder,
-où tous seront à mes pieds, me demandant pardon de
-m’avoir méconnu. Ce jour-là, nous pourrons régler
-nos comptes.</p>
-
-<p>A la suite de cette entrevue, Stieber, déguisé en
-mouchard ambulant, — tantôt en photographe, tantôt en
-saltimbanque ou en marchand de statuettes de plâtre
-et d’objets de piété, — parcourut les contrées où deux
-ans plus tard devait se jouer le drame de Sadowa.</p>
-
-<p>Pendant cette tournée, il lui arriva une mésaventure
-dans la petite ville de Trautenau, où il s’était
-présenté en « colporteur », offrant à tout le monde des
-marchandises qui ont le don de plaire aux paysans :
-foulards aux vives couleurs, bijoux en simili-or et
-simili-argent, livres de messe et livres d’images. Un
-voyageur de commerce de Berlin crut reconnaître le
-prétendu « camelot », et le dénonça aux buveurs rassemblés
-dans la salle commune de la principale auberge.
-Justement des rumeurs relatives aux espions couraient
-par tout le pays ; la foule, excitée par le voyageur, très
-heureux de se défaire d’un concurrent, se rua sur le
-faux camelot, le roua de coups et le conduisit ensuite
-devant le bourgmestre, M. Roth, qui le garda en
-prison pendant toute la nuit et le fit expédier le lendemain
-à la frontière par la gendarmerie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peu de jours avant la déclaration de guerre à l’Autriche,
-M. de Bismarck traversait la <span lang="de" xml:lang="de">Wilhelmstrasse</span>,
-rentrant à l’hôtel des affaires étrangères, quand un
-jeune homme d’une vingtaine d’années, qui depuis
-quelques instants suivait le ministre, l’assaillit à coups
-de revolver. Les balles s’aplatirent sur la cotte de
-mailles que le comte, prévenu vaguement, portait sous
-ses vêtements. M. de Bismarck se jeta sur l’auteur de
-cette tentative, le désarma lui-même et le remit aux
-gardiens accourus au bruit des détonations. Conduit
-au poste le plus voisin, le jeune homme s’affaissa sur
-le plancher, et avant qu’il fût possible de lui administrer
-le plus léger secours, il avait cessé de vivre. Au
-moment de son arrestation, il avait avalé un poison
-violent contenu dans le chaton d’une bague. Les papiers
-trouvés dans ses poches établirent que ce jeune
-Brutus germanique était Charles Blind, fils adoptif d’un
-des principaux chefs du parti républicain allemand, réfugié
-à Londres depuis 1848. Sans doute l’infortuné
-jeune homme avait voulu tuer celui que beaucoup de
-ses futurs adulateurs considéraient alors comme le
-fléau et le tyran de l’Allemagne. N’ayant pas réussi,
-il s’était héroïquement soustrait aux geôliers. Cet attentat
-fit une impression profonde sur le chancelier. Il
-ne voulait pas admettre que l’acte de Charles Blind fût
-isolé ; selon lui, le jeune fanatique était l’émissaire
-d’une bande nombreuse de conjurés. Il avait échoué,
-mais d’autres viendraient à la rescousse ; or, au moment
-de risquer cette grosse partie, dont il préparait
-le jeu depuis cinq ans, à la veille de toucher au but,
-M. de Bismarck redoutait par-dessus tout un coup de
-stylet ou une balle qui eût mis un terme aux vastes
-espérances de son ambition.</p>
-
-<p>S’il y avait complot, il fallait le déjouer ; s’il y avait
-des complices, il fallait les découvrir.</p>
-
-<p>Le seul homme capable de remplir une semblable
-tâche, c’était Stieber, le roi des limiers, connaissant
-sur le bout des doigts son personnel démagogique.</p>
-
-<p>Cette fois, le premier ministre n’hésita plus ; sans
-s’inquiéter des criailleries et des réclamations, il télégraphia
-à l’ex-chef de la sûreté, qui prenait les eaux
-sur les bords du Rhin, d’accourir à Berlin sans désemparer
-pour reprendre ses anciennes fonctions.</p>
-
-<p>Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre fut
-effectivement déclarée, Stieber fut nommé chef de la
-police de campagne au grand quartier général. En
-cette qualité, il devait veiller tout particulièrement sur
-la sécurité du roi et sur celle de M. de Bismarck. Deux
-commissaires de police et quelques agents triés sur le
-volet lui furent adjoints.</p>
-
-<p>Les fonctions confiées à Stieber étaient d’un genre
-particulier, et, en somme, assez difficiles à définir. Il
-n’avait rien à voir à la police militaire proprement
-dite, qui dépendait des chefs de corps et qui était exercée
-par leurs prévôts ; il n’était pas chargé non plus
-du « service d’informations », vulgairement appelé
-« espionnage », dont M. de Moltke avait tous les fils
-en main. Il n’était chargé de rien, et, au besoin, de
-tout ; c’était au « chef de la police de campagne » que
-devaient échoir les besognes louches et inavouables,
-la surveillance de quelques princes suspects aux yeux
-de M. de Bismarck, et notamment du prince royal, la
-surveillance des journalistes autorisés à suivre le
-quartier général, etc. ; bref, c’était l’homme que le
-chancelier voulait avoir à portée de son bras pour lui
-faire exécuter des ordres dont nul n’aurait voulu être
-chargé.</p>
-
-<p>A la veille de son départ de Berlin, Stieber, grisé
-par la perspective de pouvoir de nouveau satisfaire ses
-goûts pour l’arbitraire, trouva moyen de faire parler
-de lui afin que chacun sût bien qu’il était rentré en
-fonctions et qu’il n’avait pas modifié ses façons d’être
-depuis six ans.</p>
-
-<p>Un négociant de Berlin était prévenu d’avoir conclu
-avec l’armée bavaroise des traités pour fournitures.</p>
-
-<p>Stieber vint avec fracas faire une perquisition
-dans les bureaux de M. Epner, le commerçant en
-question. Il l’obligea à produire ses livres et dressa
-procès-verbal.</p>
-
-<p>M. Epner dont l’innocence avait été complètement
-démontrée, se plaignit auprès du président de la police
-locale, et celui-ci, M. de Bernuth, infligea à Stieber
-un blâme avec amende. Mais M. de Bismarck couvrit
-son protégé, et remise lui fut faite de l’amende. Le
-lendemain, Stieber partit pour la Silésie par le même
-train qui emportait le roi et le premier ministre.</p>
-
-<p>Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de parler
-des principaux faits de guerre très connus de la
-courte campagne de Bohême, commencée le 22 juin
-1866 et terminée le 4 juillet par le coup de foudre de
-Sadowa. Rappelons seulement que l’armée prussienne
-fut divisée en deux parties ; l’une traversa la Saxe,
-abandonnée par son roi et ses troupes, tandis que
-l’autre pénétrait en Autriche par la Silésie. Guillaume
-était à la tête de la première armée, qui eut à lutter
-presque chaque jour contre les Autrichiens, défendant
-bravement, mais sans succès, le sol de la patrie.</p>
-
-<p>Un de ces combats quotidiens très opiniâtres et excessivement
-meurtriers fut livré autour de la petite
-ville de Trautenau, où la mésaventure que nous avons
-rapportée était arrivée au chef de la police de campagne.
-Les Prussiens s’emparèrent d’abord de la
-ville, mais ils en furent délogés par les Autrichiens,
-qui, à leur tour, en furent définitivement chassés, lorsque
-l’ennemi revint en force, avec de l’artillerie. Pendant
-la lutte, des tirailleurs impériaux s’étaient
-retranchés dans les maisons et tiraient sur les assaillants
-par les fenêtres et les lucarnes. Stieber, impatient
-de venger l’affront qu’il avait subi, rédigea un
-rapport, portant que les habitants de Trautenau avaient
-pris part à la lutte ; que les femmes avaient jeté du
-pétrole et de l’eau bouillante sur les grenadiers prussiens,
-et que cette résistance avait été organisée et
-préparée par le bourgmestre de la ville, M. Roth. A
-la suite de ce rapport absolument mensonger, que
-plusieurs misérables faux témoins avaient confirmé,
-la petite ville fut livrée au pillage ; plusieurs maisons
-désignées comme ayant servi de refuge à ceux qui se
-défendaient furent brûlées. Sur l’ordre de Stieber,
-on arrêta le D<sup>r</sup> Roth, membre du Parlement autrichien,
-et on le maltraita de la plus prussienne des façons. Il
-aurait certainement été fusillé sur place, si un général
-qu’il avait connu autrefois n’avait obtenu un sursis
-et la comparution en conseil de guerre de l’infortuné
-bourgmestre, qui prouva enfin qu’il était la victime
-innocente d’une erreur, il n’osait dire d’une « vengeance ».
-Cet incident, en s’ébruitant dans l’armée,
-augmenta encore l’antipathie instinctive des militaires
-pour « le chef de la police de campagne », et pendant
-toute la durée de la guerre Stieber eut à endurer
-différentes avanies, et reçut plusieurs leçons dont le
-consolait mal la protection toute-puissante de M. de
-Bismarck.</p>
-
-<p>Nous avons dit que la surveillance des journalistes
-autorisés à suivre les opérations militaires faisait
-partie des attributions de M. Stieber. Il reçut sous ce
-rapport les instructions très particulières de M. de Bismarck,
-et il dut s’occuper surtout des rédacteurs parisiens,
-dont trois ou quatre se trouvaient à la suite du
-grand état-major. Les journaux français étaient alors
-divisés en deux camps, les uns étaient autrichiens, les
-autres prussiens. D’un côté comme de l’autre, les
-feuilles avaient épousé la cause de leurs clients respectifs
-avec une fougue extraordinaire, une véritable
-<i lang="it" xml:lang="it">furia francese</i>. Le <i>Siècle</i> (dirigé alors par M. Léonor
-Havin, et dont la rédaction était toute différente de celle
-d’aujourd’hui)<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> et la défunte <i>Opinion nationale</i>
-étaient certainement plus prussiens que leurs confrères
-la <i>Gazette de la Croix</i> ou la <i>Gazette nationale</i>,
-tandis que les journaux les plus patriotiques de Vienne
-pâlissaient certainement à côté de l’« ostracisme » du
-<i>Constitutionnel</i> ou de la <i>France</i>. En lisant ces articles
-où des Français s’échauffaient si fort pour un
-drapeau qui n’était pas celui de leur pays, on se demandait
-pourquoi les auteurs de ces ardentes polémiques
-restaient tranquillement sur le boulevard et pourquoi
-ils ne luttaient pas en Bohême, celui-ci coiffé du casque
-à pointe, celui-là du shako noir bordé de jaune.
-Lorsque toutes les considérations personnelles pourront
-être mises de côté, un <i>mémoriste</i> futur nous dira
-peut-être avec pièces à l’appui si la conviction seule
-animait les Autrichiens et les Prussiens de Paris, et si
-cette conviction n’était pas aidée et étayée par d’autres
-considérations d’un ordre différent.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Personne n’a le cœur plus loyal et plus français que le directeur
-actuel du <i>Siècle</i>, l’honorable M. Jourde.</p>
-</div>
-<p>Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck, qui affecte de
-dédaigner la presse, mais qui pendant toute sa carrière
-a su apprécier et tirer parti de cette « sixième
-grande puissance », estimait à son prix le concours
-bénévole ou non que lui prêtait une grande partie de
-la presse parisienne, et justement cette fraction qui,
-en raison de son attitude libérale, exerçait la plus
-grande action sur l’opinion publique. Rien ne fut
-négligé pour encourager ces journaux à persévérer
-dans leur ligne de conduite, si profitable à la maison
-de Hohenzollern. On ne leur ménageait ni les égards
-ni les renseignements, cette manne précieuse des publicistes.
-M. le baron Von der Goltz, l’ambassadeur du roi
-Guillaume, un grand seigneur s’il en fut, était toujours
-visible pour les journalistes parisiens en quête d’informations,
-et M. Bamberg, le consul de Prusse, était
-trop heureux de se mettre en quatre pour procurer
-une « primeur » aux écrivains qui daignaient l’honorer
-de leur amitié et accepter les succulents dîners
-cuisinés dans sa villa d’Enghien.</p>
-
-<p>Parmi les journaux choyés à l’ambassade de Prusse,
-le <i>Siècle</i>, en raison de son ancienneté, de son énorme
-tirage et de l’autorité qu’il avait acquise dans le monde
-diplomatique et dans le monde financier, et aussi en
-raison de l’éclat littéraire de sa rédaction, était au premier
-rang. Son correspondant en Bohême, M. Vilbort,
-d’origine belge, fut accueilli et traité au quartier
-général avec tous les honneurs dûs à un véritable
-plénipotentiaire. Il importait en effet que les correspondances
-insérées par le journal de la rue Chauchat
-se ressentissent des attentions flatteuses dont son auteur
-était l’objet, et que les centaines de milliers de
-lecteurs du <i>Siècle</i> fussent émerveillés des qualités
-dignes d’admiration des soldats de Guillaume. Dès son
-arrivée au camp, M. Vilbort fut recommandé aux bons
-soins de Stieber et à sa plus zélée sollicitude.</p>
-
-<p>Le chef de la police de campagne s’acquitta de son
-mandat à la perfection, veillant à ce que le journaliste
-parisien trouvât partout gîte et nourriture, ce qui n’était
-pas toujours facile, car la Bohême est un pays assez
-pauvre, et, avant les Prussiens, les Autrichiens avaient
-fait maison nette. Enfin, le jour de Sadowa, M. Stieber
-conduisit M. Vilbort dans sa propre voiture sur le champ
-de bataille, et poussa l’obligeance jusqu’à lui donner
-une foule de détails, qui naturellement figurèrent à la
-plus grande gloire de l’armée prussienne dans les
-colonnes du <i>Siècle</i>. Comment être désagréable à des
-gens qui font tout pour vous plaire ? Les lettres du
-<i>Siècle</i> furent si goûtées à la cour de Prusse, qu’après
-la guerre le roi résolut d’envoyer une décoration à
-M. Vilbort. Mais, sur ces entrefaites, la situation de
-l’Europe s’était compliquée ; de gros nuages de guerre
-s’étaient amoncelés entre Paris et Berlin, et, soit qu’il
-agît de son propre mouvement, soit qu’il y fût contraint
-par son directeur, l’ex-correspondant du journal
-parisien refusa cette croix. Le roi Guillaume fut, dit-on,
-furieux ; considérant ce refus comme une insulte
-personnelle, il jura sur sa couronne que jamais il n’accorderait
-plus de décoration à un journaliste.</p>
-
-<p>Après Sadowa, Stieber fut chargé d’administrer la
-riche cité manufacturière de Brunn, capitale de la
-Moravie, où Guillaume établit pendant quelques jours
-son quartier général. Là, ce policier vindicatif put
-se pavaner à l’aise et faire la roue, grâce à la platitude
-des habitants, qui accueillirent l’ennemi sans la
-moindre hostilité.</p>
-
-<p>« Je me rendis à la mairie, raconte Stieber
-dans ses Mémoires, et je demandai qu’on me livrât
-la police, le télégraphe et la poste. Je trouvai le
-plus grand empressement à satisfaire mes désirs.
-Il y avait ici un gouverneur impérial et un directeur
-impérial de la police. Tous deux ont pris la
-fuite, c’est moi qui les remplace. A cinq heures de
-l’après-midi, séance de la municipalité ; j’y ai assisté,
-revêtu de mon uniforme de gala, et j’ai inauguré ainsi
-mes fonctions. Le roi et sa cour ne sont arrivés que
-le soir ; j’ai eu l’honneur de saluer Sa Majesté
-aux portes de la ville, à la tête de la municipalité et
-du haut clergé. On n’a pas manqué de prononcer
-les inévitables discours. La ville de Brunn est très
-riche et se conduit avec beaucoup de libéralité à
-notre égard. Je suis logé dans un hôtel de premier
-ordre, avec nourriture et vin à discrétion. J’ai à ma
-disposition une calèche et deux agents de police.
-Quand je sors, deux gendarmes prussiens galopent
-à côté de ma voiture, un agent autrichien se tient
-sur le siège à côté du cocher : je ne fais pas mince
-figure. J’ai supprimé cinq journaux qui se publiaient
-dans la ville ; quatre autres continuent de paraître
-avec ma censure. Il y a aussi un théâtre où j’ai
-permis de jouer sous bonne et due surveillance. »</p>
-
-<p>On pourra comparer l’accueil que Stieber reçut de
-la part des drapiers de Brunn avec la réception qu’on
-lui fit plus tard à Versailles. Mais il n’est pas de roses
-sans épines. Les généraux étaient médiocrement flattés
-de voir un mouchard étaler son importance dans un
-carrosse escorté de cavaliers et jouer au potentat.
-Dans une lettre à sa femme, Stieber exhale ses plaintes :</p>
-
-<p>« Bien que j’occupe ici à Brunn une position importante,
-dit-il, je ne suis pas toujours sur un lit de
-fleurs. Il y a trop de supérieurs, et il est difficile de
-s’entendre avec les officiers de haut grade, surtout
-quand chacun veut commander. Heureusement,
-je me moque de tout puisque tout cela est passager.
-Je m’aperçois que moins l’on en fait, moins l’on a d’ennuis.
-J’espère que la guerre finira bientôt. Je vois que
-M. Bismarck a aussi de la peine à maintenir sa position
-au milieu de toute cette aristocratie militaire. »</p>
-
-<p>Pendant les négociations qui se poursuivirent à
-Nikolsbourg et qui précédèrent la conclusion de paix
-de Prague, Stieber occupa un appartement dans le château
-même où les plénipotentiaires se réunissaient
-tous les jours.</p>
-
-<p>Il devait surtout surveiller le diplomate français,
-M. Benedetti, qui venait d’arriver au quartier général
-comme pour bien marquer l’intervention de Napoléon
-III, son maître. C’est dans ce château, appartenant
-au ministre des affaires étrangères autrichien,
-que Stieber vit le comte de Bismarck et le magnat hongrois
-Karolyi, qui avait jadis ébloui tout Berlin par
-l’éclat de ses fêtes à l’ambassade d’Autriche, attablés
-devant une cruche en grès remplie de bière et discutant
-les préliminaires du traité de paix.</p>
-
-<p>Au commencement d’août, le roi, M. de Bismarck
-et tout leur monde retournèrent à Berlin. Il y eut des
-récompenses, des grades, des croix et des dotations
-pour les artisans de la victoire. Stieber ne fut pas
-oublié. Il reçut le titre de <i lang="de" xml:lang="de">Geheim-Rath</i> (conseiller
-intime) et fut placé à la tête de la haute police d’État.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">VIII</h2>
-
-<p class="d">La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de 1867. — Stieber
-joue, pour le compte de ses patrons, le rôle d’agent
-provocateur. — Les conciliabules des réfugiés polonais aux
-Batignolles. — Comment fut complotée la tentative d’assassinat
-contre le Tsar. — Entretien secret de Stieber et de M. de Bismarck. — Conséquences
-politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris,
-contre Alexandre II. — La journée du 6 juin à Longchamps. — Un
-agent de Stieber fait dévier l’arme de Berezowski. — Réalisation
-de ce qui avait été prévu par M. de Bismarck. — La
-Russie laisse faire la Prusse en 1870.</p>
-
-
-<p>Quel contraste entre l’été de 1866 et celui de l’année
-suivante ! Au lieu des horribles tableaux de guerre,
-de meurtre et d’incendie auxquels le roi Guillaume
-assistait en Bohême, c’était le magique et splendide panorama
-de la grande exposition du Champ-de-Mars qui
-se déroulait devant les yeux du vainqueur de Sadowa.</p>
-
-<p>Peu s’en était fallu qu’au lieu de venir en hôte pacifique,
-le roi de Prusse n’entrât trois ans plus tôt en conquérant
-dans ce beau pays de France, si fier des
-richesses, du luxe et de la pompe qu’étalait sa capitale.
-Mais à la veille même de l’ouverture de l’Exposition, le
-conflit menaçant du Luxembourg avait été apaisé en
-vertu de quelque mystérieux <i lang="la" xml:lang="la">quos ego</i> ; la grande tragédie
-avait été ajournée, il n’y eut de place que pour la
-féerie à grand orchestre avec accompagnement de
-flons-flons d’Offenbach et de détonations de bouchons
-de vin de Champagne.</p>
-
-<p>La curiosité des Parisiens fut vivement surexcitée à
-l’annonce de l’arrivée de ce petit-fils de Frédéric le
-Grand qui avait poussé avec tant de vigueur l’œuvre
-commencée par son aïeul. Une légende s’était formée
-autour de ce roi-soldat qui escamotait avec une
-prestesse inconnue depuis Napoléon I<sup>er</sup> les provinces
-et les royaumes.</p>
-
-<p>Pour les Parisiens, alors tout férus d’idées de cosmopolitisme
-et d’humanisme, ce monarque casqué était
-un type d’un autre âge, le type du sabreur, qu’on était
-plutôt tenté de considérer par le côté grotesque que
-par le côté sérieux. Pour beaucoup, pour la masse
-privée de toute appréciation et de tout sain jugement
-des affaires d’Europe, le César germain n’était que le
-général Boum de la « grande-duchesse de Gérolstein ».</p>
-
-<p>Justement cette perspective de voir en chair et
-en os un héros de théâtre-bouffe fit « faire recette »,
-comme on dit en argot de théâtre, à l’arrivée du roi de
-Prusse à Paris. Non seulement les badauds et les oisifs
-affluèrent à la gare du Nord et s’échelonnèrent sur
-tout le parcours royal, mais on vit les députés du
-Corps législatif déserter en masse la salle des séances
-et aller faire haie sous les arcades de la rue de Rivoli
-pour apercevoir les traits de ces trois hommes, dont les
-trompettes de la renommée avaient proclamé la gloire
-avec tant de fracas : Guillaume, Bismarck et de Moltke.</p>
-
-<p>Derrières les calèches, sortant des remises impériales
-et qui avaient été chercher au débarcadère les hôtes
-illustres de Napoléon III, venaient quelques coupés
-d’aspect plus modeste.</p>
-
-<p>L’une de ces voitures était occupée par le conseiller
-intime Stieber. Depuis quelques jours, le chef de la
-police prussienne avait envoyé sur place les plus habiles
-de ses limiers. Mêlés à la foule, ceux-ci poussèrent,
-au passage du roi de Prusse et de sa suite, des
-« vivats » qui n’eurent aucun écho.</p>
-
-<p>En même temps que S. M. Guillaume, le Tsar
-Alexandre s’était rendu à l’invitation de Napoléon III.
-On ne voyait alors dans cette visite simultanée des deux
-souverains du Nord qu’une coïncidence fortuite ; mais
-depuis, les lecteurs attentifs d’ouvrages historiques très
-sérieux (entre autres les <i>Origines de la guerre de 1870</i>,
-par Rothan) ont pu se convaincre que cette coïncidence
-avait été voulue et préparée par la diplomatie prussienne
-afin d’empêcher un rapprochement trop sensible
-entre le Tsar et Napoléon III, rapprochement qui se serait
-certainement produit, si Alexandre II s’était trouvé
-seul livré à l’influence de son hôte, qui n’avait pas
-encore perdu toutes ses qualités de « charmeur ».</p>
-
-<p>Un incident dramatique devait d’ailleurs servir les
-intentions de la diplomatie prussienne.</p>
-
-<p>Stieber, qui, malgré sa position officielle en Prusse,
-s’était bien gardé d’abandonner ses relations avec la police
-secrète russe, avait à veiller à la fois sur Alexandre
-et sur Guillaume. Sachant que des Polonais très nombreux
-vivaient en France, et que parmi eux se trouvaient
-des fanatiques ayant à venger des proches, fusillés,
-pendus ou déportés, il concentra tous ses efforts
-et toute son activité pleine de ruse à deviner et à prévenir
-les plans et les complots des réfugiés. Longtemps
-à l’avance une série d’espions s’étaient répandus aux
-Batignolles, où habitait une grande partie de l’émigration ;
-tout Polonais suspect était filé par un de ces
-agents. Grâce à de faux frères que les mouchards
-attitrés surent embaucher, Stieber fut tenu au courant
-des conciliabules qui avaient lieu une ou deux fois par
-semaine dans un petit pavillon situé avenue de Clichy,
-au fond d’un jardin, à une petite distance des fortifications.</p>
-
-<p>Tout d’abord on se communiquait les nouvelles du
-pays, on lisait les journaux clandestins, on discutait
-parfois des conditions d’alliance avec la secte des Nihilistes
-russes, qui venait de s’affirmer par la tentative
-d’assassinat commise par Karakasoff sur le Tsar, au
-jardin d’hiver de Saint-Pétersbourg. Et il est fort probable
-que, comme cela arrive très souvent, ce fut un des
-agents provocateurs à la solde de Stieber qui mit en
-avant l’idée de profiter du passage d’Alexandre II à Paris
-pour l’assassiner. Quoi qu’il en soit, l’idée fut accueillie
-favorablement par la plupart des compères, tandis que
-d’autres, les vrais patriotes, protestèrent énergiquement
-contre une telle action, qui ne pourrait, en aucun
-cas, améliorer la situation de la Pologne, et qui compromettrait
-la bonne renommée de la France. Les
-dissidents s’abstinrent désormais de venir avenue de
-Clichy, et, comme ils représentaient les éléments les
-plus intelligents et les plus modérés, la réunion fut
-livrée tout entière à la direction et aux inspirations
-des agents provocateurs. Stieber était tenu journellement
-au courant de ces conciliabules, tandis que la
-police française, trop occupée ailleurs, ne s’apercevait
-de rien.</p>
-
-<p>A la frontière, Stieber avait reçu dans le train royal
-une dépêche très pressante d’un de ses principaux
-agents, lui indiquant un rendez-vous pour le soir même,
-dans un petit cabaret borgne situé près des Halles.
-Il s’agissait, ajoutait la dépêche, d’une affaire très
-urgente. Aussi, à peine descendu à l’ambassade de la
-rue de Lille, où il logeait, ainsi que M. de Bismarck,
-tandis que le roi et le prince royal étaient installés
-aux Tuileries, Stieber, affublé d’une perruque et d’une
-barbe postiche, se rendit à l’endroit indiqué par son
-agent. Au moment où le chef de la police secrète
-franchit le seuil du restaurant, il fut pris à part par
-celui qui l’attendait : « Ils ont décidé, fit-il d’un ton
-bref, d’assassiner le Tsar. Le crime sera commis demain
-au retour de la grande revue donnée au bois de
-Boulogne en l’honneur du souverain. On a tiré au sort
-pour savoir celui qui devait frapper. Voici le nom
-sorti de l’urne. »</p>
-
-<p>Et l’agent tendit à son chef un bulletin sur lequel
-on lisait : <i>Boleslas Berezowski.</i></p>
-
-<p>— C’est un garçon très résolu, dit l’agent, un fanatique,
-le hasard ne pouvait pas en désigner un
-meilleur, il ne reculera pas.</p>
-
-<p>— Vous le connaissez ?</p>
-
-<p>— Parbleu ! fit l’agent, nous sommes du même
-village ; il est mon ami intime. Quelquefois nous
-nous disputons, quand je lui reproche de n’être pas
-assez chaud.</p>
-
-<p>— Eh bien ! ne le perdez pas de vue, vous entendez ?
-Faites-le suivre pas à pas, je vous donnerai des
-instructions nouvelles. Revenez ici ce soir à minuit.</p>
-
-<p>Stieber héla un fiacre et se fit rapidement conduire
-à la Préfecture de police. Il voulait mettre
-M. Piétri au courant de ce qu’il venait d’apprendre et
-l’engager à agir sans retard. Mais, par une de ces
-circonstances qui font le jeu de la fatalité, le préfet
-de police dînait au château de Saint-Cloud.</p>
-
-<p>De l’hôtel de la préfecture, Stieber se rendit au palais
-de l’Élysée, où logeait le Tsar ; mais, là aussi, la
-maison était vide, le Tsar était dans un petit théâtre du
-boulevard où brillait une comédienne fort en vogue,
-et les aides de camp s’étaient éparpillés à travers la
-ville.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au moment où Stieber se faisait descendre devant
-l’ambassade d’Allemagne, une élégante victoria, supérieurement
-attelée, franchit la porte cochère de
-l’hôtel. Dans cette voiture était M. de Bismarck, qui,
-après avoir copieusement dîné, se disposait à faire un
-tour de Bois.</p>
-
-<p>Sur un signe de Stieber, le chancelier donna ordre
-à son cocher d’arrêter.</p>
-
-<p>— J’ai une communication de la plus haute importance
-à faire à Votre Excellence, fit à voix très basse
-le conseiller intime.</p>
-
-<p>— Sera-ce long ? demanda le chancelier d’un air enjoué.</p>
-
-<p>— Cela dépend.</p>
-
-<p>— Eh bien, je ne veux pas me priver de ma promenade.
-Qui sait quand j’aurai encore une heure à
-moi ?… Montez.</p>
-
-<p>Le policier prit place sur les coussins de la victoria.</p>
-
-<p>M. de Bismarck, habillé en bourgeois, était difficile
-sinon impossible à reconnaître pour ceux qui se le
-figuraient en uniforme de dragon, tel que le représentaient
-les nombreuses gravures et les innombrables
-photographies répandues dans Paris. Avec son ample
-redingote de coupe quelque peu démodée, avec son
-chapeau de haute forme enfoncé jusque sur les yeux,
-il pouvait passer pour un riche gentilhomme campagnard
-venu à Paris visiter l’exposition, en compagnie
-du notaire de son chef-lieu, dont Stieber réalisait
-assez bien le type. Le fait est que la victoria se
-perdit sans exciter la moindre attention au milieu de
-la cohue de voitures qui allaient et venaient dans cette
-large avenue des Champs-Élysées, si belle les soirs
-d’été.</p>
-
-<p>— Voyons, de quoi s’agit-il ? demanda le comte au
-conseiller intime, lorsqu’ils furent installés l’un à côté
-de l’autre.</p>
-
-<p>— On veut assassiner demain l’empereur de Russie !</p>
-
-<p>— Encore quelque sornette… ou quelque conte imaginaire !
-fit M. de Bismarck en haussant les épaules.</p>
-
-<p>— Non pas… je connais l’assassin, il m’a été désigné
-par un des affiliés… J’ai couru à la préfecture de
-police pour le faire arrêter.</p>
-
-<p>— Alors, il est sous clef, et il n’y a rien à craindre ?</p>
-
-<p>— Non, la préfecture était vide, et si je ne joins
-pas M. Piétri cette nuit, un malheur peut arriver, car
-qui sait ?… demain, ce sera trop tard…</p>
-
-<p>— Oui ! oui ! ce serait un grand malheur si un
-prince aussi noble, aussi bon que S. M. Alexandre II
-tombait sous le coup d’un vulgaire assassin… C’est un
-crime tellement odieux, qu’il faut le prévenir à tout
-prix… J’espère que vous ferez tout pour cela, Stieber ?</p>
-
-<p>— Naturellement, j’ai donné ordre à un de mes
-hommes de suivre pas à pas l’assassin, de ne pas le
-quitter…</p>
-
-<p>— A merveille… De cette façon, si par hasard la
-police française ne l’arrêtait pas à temps, il y aurait
-autour de lui, au moment même de l’attentat, des gens
-qui saisiraient son bras et feraient dévier le coup
-mortel.</p>
-
-<p>— Sans doute…</p>
-
-<p>— Le crime serait évité, mais la tentative subsisterait…
-Avez-vous réfléchi aux conséquences politiques
-d’un pareil événement, M. Stieber ? fit M. de Bismarck
-après un moment de réflexion… Le Tsar Alexandre,
-voyant que la police impériale n’a pas su le protéger,
-quitterait la France… Et sous quelle impression !…
-Je le connais… Bien des projets politiques tomberaient
-à l’eau, et le « charmeur » risquerait d’en être pour
-ses frais d’amabilité et ses projets d’alliance… Oui…
-Et si l’auteur de la tentative échappait au dernier
-châtiment, si un jury de bons bourgeois, pleurant
-comme des veaux, quand l’avocat les apitoiera sur le
-sort de la malheureuse Pologne, ne condamnait pas
-l’assassin à mort, il y aurait bien de l’irritation à
-Saint-Pétersbourg et la nappe serait déchirée<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> pour
-bien longtemps entre la France et la Russie… et
-j’aurais, moi, un grand souci de moins en tête…
-Cette tentative serait pour nous autres Allemands
-quelque chose de providentiel ; tandis qu’en faisant
-arrêter l’assassin, la police française aura pour elle
-l’honneur de la découverte du complot, elle recevra des
-félicitations et des remerciements pour son activité et
-sa sollicitude. Alexandre se considérera comme l’obligé
-de Napoléon, et nous, nous serons forcés de nous garder
-à pique à Saint-Pétersbourg, et à carreau à Paris…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Das Tischtuch wäre zerrissen</i>, locution familière pour exprimer
-une brouille.</p>
-</div>
-<p>La voiture avait dépassé l’Arc de Triomphe ; des
-centaines de petits points bleus, rouges, verts, brillant
-dans l’air transparent et tiède de la nuit, se
-croisaient et voltigeaient de tous côtés comme des
-feux follets : c’étaient les lanternes d’une foule d’autres
-voitures, dont l’interminable file s’allongeait jusqu’au
-bout de la route du Bois. Beaucoup de Parisiens et de
-nombreux étrangers étaient venus là pour respirer
-les fraîcheurs de la campagne, les senteurs embaumées
-qui se dégageaient des massifs. Assez longtemps,
-le comte de Bismarck se tut ; puis il se mit
-à énumérer différents incidents survenus pendant le
-voyage, et fit quelques observations assez piquantes
-sur des personnages de la cour impériale.</p>
-
-<p>Sur un ordre du chancelier, le cocher tourna tout à
-coup bride ; on revint à l’hôtel de la rue de Lille.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce donc que <i>votre</i> assassin ? demanda négligemment
-M. de Bismarck.</p>
-
-<p>— Il paraît qu’il est tout jeune, vingt à vingt-deux
-ans.</p>
-
-<p>— Un enfant… et Polonais, jamais un jury parisien
-ne le condamnera à mort ; ce serait contraire à toutes
-les sympathies bourgeoises de M. Prudhomme… Décidément,
-c’est bien dommage que ce garçon ne puisse
-pas lâcher son coup de pistolet.</p>
-
-<p>La voiture franchit la porte cochère de l’ambassade.
-Le portier s’avança casquette basse.</p>
-
-<p>— Monsieur le conseiller intime, fit-il en s’adressant
-à Stieber, il y a là, dans ma loge, un homme
-qui vous attend depuis une demi-heure.</p>
-
-<p>Et il désigna du doigt un individu assez peu proprement
-vêtu et muni d’une grosse canne. Le quidam
-remit un pli à Stieber. Après l’avoir ouvert, celui-ci
-passa le billet au chancelier, qui lut ceci :</p>
-
-<p>« M. le préfet de police regrette beaucoup d’avoir
-manqué la visite de M. le Conseiller Stieber,
-et dans le cas où il s’agirait d’une affaire de service,
-M. le préfet de police sera heureux de recevoir à
-n’importe quelle heure de la nuit M. le Conseiller. »</p>
-
-<p>Les deux Allemands échangèrent deux regards rapides.</p>
-
-<p>— Dites à M. le préfet, fit Stieber, que je le remercie,
-mais que l’affaire dont je voulais l’entretenir ne presse
-nullement.</p>
-
-<p>L’envoyé de la rue de Jérusalem se retira.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une heure plus tard, Stieber, qui avait remis sa barbe
-postiche et sa perruque, sortait de l’hôtel de l’ambassade
-et allait rejoindre son agent à l’endroit convenu.
-Celui-ci lui confirma tous les renseignements antérieurs
-et ajouta que le jeune Polonais, qui avait été « filé »
-toute la journée, avait fait emplette d’un revolver et
-d’un paquet de cartouches chez un armurier du boulevard
-Sébastopol. Il avait dîné très frugalement dans
-un établissement de bouillon du quartier ; l’agent s’était
-installé à une table voisine. Le soir, le jeune Polonais
-était rentré dans sa chambre d’hôtel garni ; et il était
-certain qu’il n’en ressortirait que le lendemain matin.</p>
-
-<p>L’agent reçut pour instruction de ne pas quitter, le
-lendemain, Berezowski d’une semelle et de s’adjoindre
-deux autres agents. Il fallait surtout se trouver auprès
-du Polonais au moment où il tenterait d’exécuter son
-projet, de façon à en empêcher l’accomplissement.</p>
-
-<p>Le conseiller intime reçut de son séide l’assurance
-que tout se passerait selon ses instructions.</p>
-
-<p>Le 6 juin 1867, plus de 300,000 curieux étaient
-massés autour de la grande enceinte de Longchamps
-et dans toutes les parties du Bois. Les tribunes établies
-sur le champ de courses craquaient sous le poids des
-spectateurs et des spectatrices ; celles-ci rivalisaient
-entre elles de richesse, de luxe et de goût. Toute la
-« crème » de la société parisienne et la fleur des
-étrangers que l’Exposition avait attirés étaient là, le regard
-attaché sur l’imposante armée de 40,000 hommes
-massés dans l’enceinte des courses, armée d’élite composée
-des plus beaux régiments, splendidement vêtus.
-Les cuirasses d’argent et d’acier, les larges plastrons,
-les plaques des bonnets à poils, les piques des lances,
-les milliers de baïonnettes étincelaient au soleil, car
-le ciel aussi était de la fête.</p>
-
-<p>A midi, un immense mouvement se produisit dans
-cette foule, mouvement de joie, d’enthousiasme chez
-plusieurs, chez tous, mouvement de profonde curiosité.</p>
-
-<p>Des hourras éclatent, on agite des mouchoirs et des
-chapeaux, des acclamations saluent l’arrivée des calèches
-de la cour attelées à la Daumont, qui viennent de
-déboucher de la Cascade, amenant l’empereur Napoléon
-III, ses hôtes et la cour. Tandis que l’impératrice,
-rayonnante de beauté et d’orgueil satisfait, prend place
-avec ses dames dans la grande tribune du milieu, les
-trois souverains montent de magnifiques chevaux que
-des piqueurs en livrée verte tiennent en main à la
-grille d’entrée du champ de courses. L’empereur
-Napoléon au milieu, Alexandre II à sa droite, Guillaume
-de Prusse à sa gauche, les trois monarques
-s’avancent sur le front de bandière, suivis à quelque
-distance d’un fouillis brillant de 200 officiers de toutes
-nations, empanachés, casqués, bottés, couverts d’or, de
-broderies, de rubans, de décorations.</p>
-
-<p>Les troupes présentent un admirable coup d’œil.</p>
-
-<p>Napoléon III est radieux ; la figure fatiguée
-d’Alexandre II s’épanouit et sourit doucement à la vue
-de ce beau spectacle militaire ; le roi de Prusse, sérieux,
-presque renfrogné, semble tout examiner, tout
-étudier, jusqu’au moindre détail des buffleteries ou
-des cartouchières.</p>
-
-<p>Après avoir salué galamment l’impératrice dans
-sa loge, les souverains se portent devant la tribune,
-au centre d’un vaste demi-cercle formé par le brillant
-état-major qui les suit. Alors défilent devant eux les
-grenadiers graves et silencieux, les zouaves aux pittoresques
-costumes, les chasseurs de Vincennes alertes
-et vifs, les voltigeurs à la démarche gaie et pimpante,
-le plumet fixé à leur shako ; puis viennent les cent-gardes,
-ces centaures dont l’armure est à peu près
-aussi complète que celle des chevaliers du moyen âge ;
-les guides au costume chatoyant et théâtral, les élégants
-dragons de l’impératrice, régiment de sportsmen ;
-les cuirassiers, les cavaliers noirs ; et, pour finir, plus
-de cent pièces de canon magnifiquement attelés roulent
-avec fracas sur le gazon, suivies de cinq ou six
-mystérieux engins recouverts d’une housse de toile et
-traînés par deux chevaux.</p>
-
-<p>Le public, dont la vieille fibre chauvine avait tressailli
-à la vue de ce bel attirail de guerre, saluait
-chaque nouveau régiment par de nouveaux hourras
-et des battements de mains prolongés. Et se parlant
-bas, tout bas à l’oreille, on se désignait du doigt ces
-engins mystérieux enveloppés d’une housse d’étoffe.
-C’était là cette terrible invention dont on parlait depuis
-quelque temps, l’instrument certain et irrésistible des
-futures victoires de la France, — la mitrailleuse.</p>
-
-<p>Les calèches de la cour venaient de reprendre la
-route de la capitale ou tout au moins elles essayaient
-d’y parvenir, car de tous côtés affluaient les équipages
-et les voitures, chacun ayant hâte de gagner la grande
-avenue centrale pour effectuer le retour en évitant la
-cohue. Mais comme chacun avait eu la même idée,
-l’encombrement se produisait inextricable et enchevêtré,
-à tel point que les gendarmes et les plantons
-avaient dû bientôt renoncer à y mettre un peu d’ordre.
-Les équipages impériaux se trouvaient bloqués. Napoléon,
-assis dans la première calèche, avec le Tsar et le
-prince Wladimir, dit à l’écuyer de service qui galopait
-à la portière de se frayer de force un passage,
-afin de gagner une allée latérale, peut-être moins encombrée.
-M. Raimbeaux, l’écuyer de service, fit ranger
-les véhicules les plus proches, et la calèche impériale
-prit la direction d’une contre-allée. La foule était très
-compacte en cet endroit, une foule endimanchée et de
-belle humeur, riant, jacassant, s’amusant franchement.
-M. Raimbeaux, regardant de tous côtés pour savoir
-quelle direction il convenait de prendre, aperçut un
-jeune homme qui, se détachant d’un petit groupe,
-s’élançait au-devant de la voiture. Instinctivement et
-sans se rendre compte du motif qui le faisait agir,
-l’écuyer donna de l’éperon à son cheval, la bête se
-cabra… et tout à coup s’abattit sur le sol. Une balle
-de pistolet tirée par l’homme venait de la frapper au
-front. Une seconde détonation retentit, mais la balle
-se perdit dans les arbres. L’agent de Stieber, qui n’avait
-pas quitté Berezowski, et qui l’observait avec des yeux
-de lynx, avait vu le jeune Polonais diriger son arme
-sur le Tsar. Prompt comme l’éclair, il avait donné un
-coup de poing au bras du meurtrier, et le projectile
-destiné à l’empereur de toutes les Russies avait passé
-par-dessus la tête de l’autocrate.</p>
-
-<p>La foule s’était emparée de l’auteur de l’attentat.
-Elle le roua de coups avant de le remettre aux sergents
-de ville. Les deux souverains s’étaient embrassés et
-avaient adressé de chaleureuses félicitations à l’écuyer.
-Déjà la nouvelle de l’attentat s’était répandue avec la
-plus vertigineuse rapidité, et de toutes parts on accourait
-pour tâcher d’apercevoir l’assassin, qui, tout jeune,
-très convenable d’aspect et fort modeste de maintien,
-n’avait nullement l’air d’un criminel féroce.</p>
-
-<p>Le reste est suffisamment connu. Interrogé par
-M. Rouher et le comte Schouwaloff, chef de la police
-russe, Berezowski déclara qu’il avait voulu venger la
-Pologne, sa patrie. Il refusa d’ailleurs de nommer des
-complices et assuma toute la responsabilité de l’acte
-qu’il avait commis.</p>
-
-<p>Le jury de la Seine, comme l’avait prévu M. de
-Bismarck dans son entretien avec Stieber, se laissa
-émouvoir par la jeunesse et les bons antécédents de
-l’accusé ; d’ailleurs, les sympathies pour la Pologne
-étaient très vives dans la bourgeoisie parisienne. On
-accorda à Berezowski des circonstances atténuantes, et
-Alexandre II se montra très froissé du verdict.</p>
-
-<p>Trois ans plus tard, à la veille de la guerre entre
-l’Allemagne et la France, et pendant toute la durée de
-la campagne de 1870-1871, le Tsar ne prouva que
-trop qu’il n’avait pas oublié cet affront.</p>
-
-<p>Ainsi se réalisaient toutes les prévisions de M. de
-Bismarck.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">IX</h2>
-
-<p class="d">M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique. — Pourquoi
-fut fondé le « bureau de la presse ». — L’allocation
-de 305,000 francs destinée aux journaux étrangers. — Relations
-des agents diplomatiques prussiens avec les journalistes. — Le
-bureau de la presse divisé en deux sections. — Comment fut
-préparée la guerre de 1866. — Stieber à la tête du bureau de la
-presse. — Ses voyages à Paris. — Surveillance de l’émigration
-hanovrienne. — Stieber réussit à inventer un complot. — Ses
-relations avec la haute bohème internationale des journalistes. — L’espionnage
-prussien établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.</p>
-
-
-<p>Pendant la période qui précéda la guerre de 1870,
-le gouvernement de Berlin s’appliqua tout particulièrement
-à propager ses vues et ses plans à l’intérieur et
-à l’étranger.</p>
-
-<p>L’action sur les journaux fut une des principales
-préoccupations de M. de Bismarck.</p>
-
-<p>La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui
-tenait la presse muette. Il n’y avait plus de censure,
-les feuilles de l’opposition avaient toute latitude de
-dire des choses qui déplaisaient au gouvernement. Si
-les journaux officieux avaient joui de quelque crédit,
-le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque
-mielleuse que fût la prose des journalistes à la solde du
-ministère, elle n’attirait pas la plus petite mouche. Le
-public ne mordait qu’aux fruits défendus de l’opposition.
-Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas
-tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères,
-il fallait encore tromper le peuple allemand lui-même.</p>
-
-<p>Ce fut alors que fut fondé ce fameux « bureau de la
-presse » destiné à faire pénétrer d’une manière tout à
-fait occulte les idées ministérielles dans les journaux
-de l’opposition.</p>
-
-<p>Stieber ne fut pas étranger à cette organisation
-dont les trames invisibles ne devaient pas tarder
-à envelopper presque toute la presse allemande.
-On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à
-raison de 100 à 150 francs par mois, faisaient passer
-en contrebande, dans leurs correspondances aux journaux
-de province, des notes reçues directement du
-« bureau de la presse ».</p>
-
-<p>L’art de manier et de confectionner l’opinion publique
-s’appliqua bientôt autre part qu’en Allemagne :
-en 1855, quand le gouvernement prussien
-demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.)
-pour la police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en
-pleine Chambre des députés, la déclaration suivante :</p>
-
-<p>« On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée
-sans défense aux attaques de la presse étrangère ; plus
-du tiers de la somme réclamée sera employé à réfuter
-et à repousser ces attaques. »</p>
-
-<p>A dater de cette époque, les agents diplomatiques
-de la Prusse à l’étranger furent chargés d’entretenir
-des rapports clandestins avec les correspondants des
-journaux allemands et des journalistes indignes de ce
-nom.</p>
-
-<p>A Paris, ces correspondants couraient les rédactions
-des principaux journaux sous le prétexte d’échanger
-des nouvelles, mais en réalité ils étaient plutôt
-chargés d’en donner, et comme ils les recevaient directement
-de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade
-de Prusse, ils apportaient quelquefois de véritables
-primeurs, ce qui leur valait les bonnes grâces des
-rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que ces
-correspondants de diverses nationalités fussent inspirés
-par le bureau de la presse.</p>
-
-<p>L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était
-du reste pas encore connue en Allemagne. Un opuscule
-anonyme publié à Hildesheim, en 1855, avait fait de
-timides révélations. C’étaient les premières. La brochure
-fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée.</p>
-
-<p>Le bureau de la presse rendait de tels services au
-gouvernement, qu’il l’avait divisé en deux sections :
-l’une, attachée au ministère de l’intérieur, était spécialement
-chargée d’agir sur l’opinion en Allemagne ;
-l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères,
-s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie,
-en Angleterre, l’insertion d’articles favorables à la
-Prusse.</p>
-
-<p>Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient
-communiqués aux journaux et servis au public comme
-l’opinion des Français, des Italiens, des Anglais sur
-la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer l’annexion
-du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866 ? A
-force de l’entendre dire par les cent mille voix de la
-presse de l’Europe entière, le peuple allemand finit par
-croire que la Prusse seule était capable de présider
-aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule appartenait
-la suprématie politique.</p>
-
-<p>Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de
-Brunn et de Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel
-puissant auxiliaire le gouvernement avait trouvé dans
-les journaux, proposa au comte de Bismarck d’établir
-une annexe au « Bureau central des nouvelles ». L’idée
-fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui
-mit Stieber à la tête de cette agence cachée.</p>
-
-<p>La presse européenne fut alors inondée de télégrammes,
-de correspondances, d’articles de fond, qui
-tendaient à représenter la majorité de l’Allemagne
-comme désireuse de s’unifier sous la dictature prussienne ;
-on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires
-de la Prusse étaient inspirés par Rome et devaient
-être considérés comme des ultramontains plus
-ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout
-calculé de manière à faire impression sur la presse libérale
-en France et à endormir sa vigilance.</p>
-
-<p>Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus
-d’extension, que les fonds restés à titre d’indemnité
-pour le roi de Hanovre ayant été refusés par ce prince,
-qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces millions
-purent être consacrés à alimenter la fameuse « caisse
-des reptiles », et employés à acheter des journaux, à en
-créer d’autres, et à apaiser par des arguments irrésistibles
-les scrupules de conscience de certains écrivains.
-Stieber fut souvent chargé de ces négociations délicates ;
-il eut un certain temps le maniement de la
-« caisse des reptiles ».</p>
-
-<p>Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber
-prit une grande extension.</p>
-
-<p>Le secret de l’attentat de Berezowski, ce « cadavre »
-que le chancelier et le conseiller intime avaient enterré
-de concert, dans la promenade nocturne du 5 juin,
-semblait les avoir rapprochés d’une manière tout intime.
-Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu
-clandestinement dans le bureau de la <i>Gazette de l’Allemagne
-du Nord</i>, mais à la chancellerie même, dans la
-<span lang="de" xml:lang="de">Wilhelm-Strasse</span>. M. de Bismarck ne se lassait pas de
-demander à son grand policier des renseignements
-sur la petite cour du roi de Hanovre, qui résidait alors
-à Gmunden, dans la Haute-Autriche, mais qui entretenait
-à Paris un état-major nombreux et actif auquel
-les fonds ne manquaient pas.</p>
-
-<p>A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la
-Seine pour observer de près ce qui se tramait dans le
-petit entresol du faubourg Montmartre qui avait d’abord
-servi de bureau de rédaction au journal du roi de
-Hanovre : <i>la Situation</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. Tous les jeudis se réunissaient
-là les principaux chefs de l’émigration hanovrienne,
-les fidèles du vaincu de Langensalza, d’anciens
-généraux, des ministres, des courtisans du malheur
-qui continuaient à percevoir les émoluments de
-leur charge avec de fortes indemnités en sus. Là
-venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de la rédaction
-du <i>Temps</i>, M. Albert Beckmann, qui faisait
-valoir son origine hanovrienne pour réclamer sa part
-de fidélité à son roi. Autour d’une table chargée de
-<i lang="de" xml:lang="de">moos</i> et de bocks, au milieu des nuages bleuâtres
-des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès,
-on discutait les chances d’une restauration prochaine,
-on composait même des chants et des couplets de revanche
-qui étaient ensuite colportés dans le pays.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la
-rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte supprimée
-par le gouvernement français, sous la pression de M. von der
-Goltz, ambassadeur de Prusse.</p>
-</div>
-<p>Une de ces chansons commençait ainsi :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Kuckuck, Kuckuck warte,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Bald kommt der Bonaparte</i></div>
-<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Der wird uns wiederholen</i></div>
-<div class="verse"><i lang="de" xml:lang="de">Was du uns hast gestohlen.</i></div>
-
-<div class="verse stanza">Coucou, coucou attends,</div>
-<div class="verse">Bientôt Bonaparte viendra</div>
-<div class="verse i2">Qui nous rendra</div>
-<div class="verse">Ce que tu nous as volé.</div>
-</div>
-
-<p>Le <i lang="de" xml:lang="de">Kuckuck</i> était l’aigle prussien habitué à s’emparer
-du nid des autres.</p>
-
-<p>Avec quelques efforts, pas mal d’argent et quelques-uns
-de ses espions, Stieber réussit enfin à impliquer
-quatre ou cinq officiers et gentilshommes hanovriens
-dans un complot de haute trahison qui fut jugé devant
-la Cour de Berlin.</p>
-
-<p>En même temps Stieber, nouait au nom de son gouvernement,
-des relations intimes parmi cette haute
-bohème internationale qui, depuis l’exposition de 1867,
-semblait plus que jamais avoir jeté son dévolu sur Paris,
-où la facilité de l’accueil, le ton libre et dégagé qui
-régnait dans les salons, favorisaient tous les espionnages.
-Mais Stieber ne s’en tint pas à Paris ; il raconte
-dans ses lettres qu’il s’assura aussi des relations et
-de très précieux auxiliaires dans les grandes villes
-de France, telles que Lyon, Bordeaux, Marseille.</p>
-
-<p>Les renseignements qui lui parvinrent de ces différentes
-sources ne furent pas étrangers à la promptitude
-de la déclaration de guerre, en 1870.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">X</h2>
-
-<p class="d">La police prussienne pendant la campagne de France. — Les exploits
-de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières. — Les
-aménités de la police de campagne. — Entrée des Allemands
-dans Versailles. — L’attitude du conseil municipal. — Comment
-les Allemands respectent les conventions signées. — Arrivée du
-prince Fritz et du roi Guillaume. — Une manifestation d’agents
-secrets. — Le bureau du chef de la police. — Un enfant espion
-sans le savoir. — Zerniki à la mairie. — Un vaudevilliste allemand
-à Versailles. — Entretien de M. de Bismarck avec le directeur
-de la police. — Expulsion d’O’Sullivan. — Les réquisitions
-prussiennes. — Relations difficiles entre les officiers et la police. — M.
-de Bismarck voit des assassins partout. — M. Angel de
-Miranda. — Les mésaventures d’un journaliste allemand. — L’hôtel
-des Réservoirs pendant l’occupation. — Mort tragique
-de Hoff. — Le restaurant des frères Gark. — Espions et journalistes.</p>
-
-
-<p>En raison des services rendus en 1866 et de la haute
-faveur dont il jouissait depuis lors, Stieber était désigné
-d’avance pour remplir pendant la campagne de 1870-1871
-les mêmes fonctions que pendant la guerre de
-Bohême.</p>
-
-<p>Le 31 juillet, le général de Moltke et tout le personnel
-civil et militaire composant le « grand quartier
-général » partirent de Berlin pour Mayence. Stieber, à
-qui l’on avait adjoint trois lieutenants de police et un
-certain nombre d’agents, avait pris place dans un
-des compartiments du train royal.</p>
-
-<p>A peine arrivé à Mayence, première étape de la
-marche triomphale de l’invasion, le chef de la police
-de campagne lança ses limiers pour dénicher les espions
-français, car on les supposait nombreux dans la ville.
-Mais les généraux de Napoléon dédaignaient ces accessoires
-et ces petits moyens si utilement employés par
-la Prusse : dans l’entourage de l’empereur on était si
-certain d’arriver à Berlin tout d’une traite ! Aussi les
-agents du conseiller intime firent-ils le plus souvent
-buisson creux, ou s’ils ramenaient des prisonniers,
-c’étaient des curieux inoffensifs, des journalistes, ou
-des artistes en quête de croquis, comme ce dessinateur
-bien connu d’une grande feuille illustrée, qui fut déclaré
-suspect parce qu’il portait la moustache et la barbiche
-taillées à la française, et qui dut traverser toute
-la ville de Mayence par une pluie battante entre deux
-soldats.</p>
-
-<p>Bientôt arrivèrent les nouvelles des premiers désastres
-de l’armée de Mac-Mahon. Le grand quartier
-général, quittant le territoire allemand, suivit de près
-les avant-gardes de l’invasion.</p>
-
-<p>Au moment d’entrer en France, Stieber avait reçu
-des instructions plus précises. Voici en quoi consistait
-son mandat :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Veiller sur la sécurité de la personne du roi, des
-ministres et des hauts fonctionnaires. Les autorités militaires
-étaient tenues de prêter main-forte chaque fois
-qu’elles en seraient requises par le chef de la police.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La découverte des espions au grand quartier
-général et dans son voisinage, par conséquent la surveillance
-rigoureuse de tous les étrangers. Les mesures
-prises par Stieber dans ce but, ainsi que pour assurer
-la sûreté du quartier général, mesures approuvées
-par l’autorité militaire, doivent être observées par
-toute personne faisant partie à un titre quelconque du
-grand quartier général.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Le contrôle des lettres et des dépêches au quartier
-général et dans ses environs ; pourtant le chef de la
-police de campagne ne pourra prendre connaissance
-des correspondances suspectes qu’autant qu’il sera autorisé
-par l’autorité militaire.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Le contrôle minutieux de tout ce qui touche à la
-presse et des correspondances de journaux émanant
-du quartier général.</p>
-
-<p>Enfin Stieber devait :</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Prêter son concours aux autorités militaires
-en leur fournissant des renseignements sur l’armée
-ennemie, sur ce qui se passait dans les régions qu’elle
-occupait, et lui procurer des <i>personnes capables de
-fournir des informations</i>, — c’est-à-dire recruter les
-espions et acheter les traîtres.</p>
-
-<p>Pendant les premières semaines de la campagne,
-le rôle du chef de la police de l’armée se borne à faire
-préparer de gré ou de force des logements et des
-vivres dans les premières localités occupées à la suite
-des batailles de Wœrth et de Reichshoffen, et aussi à
-faire respecter quelque peu la discipline que certains
-corps de troupes non prussiennes semblaient assez
-peu disposés à observer. Dans ses <i>Mémoires</i>, qui ont
-suscité, sous ce rapport, de nombreuses réclamations
-et protestations, mais qui n’ont pas été réfutés, Stieber
-raconte avec une franchise qui l’honore les
-désordres et les exactions dont se sont rendus coupables,
-à Faulquemont entre autres, les contingents
-hessois et bavarois. Cette malheureuse petite ville de
-3,000 âmes fut traversée par plus de 80,000 hommes
-de troupes allemandes.</p>
-
-<p>Le comte de Bismarck et son état-major de fonctionnaires
-des affaires étrangères s’installèrent dans
-une petite hutte de paysans. Stieber fut invité à souper.
-Tout en préparant lui-même le café pour toute la société,
-Bismarck prononça ces paroles qui devaient se
-réaliser six mois plus tard : « C’est bien décidé, nous
-ne rendrons plus l’Alsace et la Lorraine à la France. »</p>
-
-<p>Après souper, Bismarck s’entretint assez longuement
-avec le chef de la police.</p>
-
-<p>« Nous causâmes de notre passé, dit Stieber
-dans une de ses lettres ; je me montrai très franc et
-très ouvert, le ministre aussi. Il termina par ces mots :
-« Voyez donc tout ce que le sort peut faire d’un hobereau
-de Poméranie, à qui tout le monde en voulait ! »
-Je dois convenir que cette soirée est la plus
-belle de ma vie. Notre entretien sera peut-être historique.
-Certes, Bismarck est le plus grand homme de
-l’histoire moderne, et je suis fier d’occuper une telle
-position auprès de lui<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Denkwürdigkeiten des geheimen Regierungsrathes Stieber</i>, Berlin,
-1883.</p>
-</div>
-<p>Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire
-de Faulquemont, qui accourut tout éploré se jeter aux
-pieds de Stieber, le suppliant de mettre un terme aux
-scènes d’horreur qui signalaient le passage incessant
-des régiments allemands.</p>
-
-<p>« Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en
-réquisition 50 gendarmes, écrit Stieber à sa femme,
-en date du 13 août, je ne réussis que très superficiellement
-à réprimer les excès.</p>
-
-<p>« J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver
-des vivandiers qui pillaient et refusaient de
-m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent de ville
-attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains.
-Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de
-ses propres mains six Hessois, car nous tenions à
-sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne et à
-empêcher le pillage… Je me suis tellement fait de bile
-à cause de ce remue-ménage, que je suis parti subitement,
-bien que les chefs m’aient demandé de mettre
-un peu d’ordre. Mais <i>c’était absolument impossible</i>. »</p>
-
-<p>D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson
-attestent également les excès de toutes sortes
-des envahisseurs. A Pont-à-Mousson régnait la famine
-la plus complète ; le propriétaire de la maison où
-logeait le chef de la police, un neveu du maréchal
-Davoust, vint prier Stieber de lui procurer un peu de
-pain pour lui et sa femme, une « dame d’une grande
-distinction », car ils n’avaient pas mangé depuis trois
-jours.</p>
-
-<p>« Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite
-ville, écrit Stieber. Bientôt le typhus et la fièvre
-d’hôpital s’y feront sentir. »</p>
-
-<p>« Bien que nous nous comportions très convenablement<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>,
-dit-il dans une autre lettre, et que nous
-autres Allemands nous soyons de nature tellement débonnaire
-qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous
-saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et
-voitures, ainsi que tout le bétail ; nous détruisons tous
-les chemins de fer, et depuis trois semaines on n’a
-pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau français.
-Nous gardons pour nous tous les vivres, des
-quantités énormes de bière et de vin sont perdues,
-les arbres de toutes les avenues et promenades sont
-abattus, tout le bois transportable sert à allumer les
-feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires
-suspendues, les fabriques complètement arrêtées… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles,
-il n’aurait certes pas vanté la « nature débonnaire du caractère
-allemand ». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux
-mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il suffira
-de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont « l’Allemand
-débonnaire » fait la guerre :</p>
-
-<p>« <i>Rémy</i> père, — c’est l’un des noms qui figurent sur le monument
-commémoratif —  :</p>
-
-<p>« Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait
-à garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart,
-fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé,
-le premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le
-lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les
-flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta sur le
-seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing et le
-revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni les prières
-de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au pied du lit,
-avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux fois, à bout
-portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant pour mort
-mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses deux
-blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite.</p>
-
-<p>« Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu
-d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte absence
-que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais pour sauver
-son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais au château
-de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de Noël et d’Eugène
-Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que mes compagnons.
-Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé pour ma part,
-bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus finalement condamné à
-être passé par les armes. Les soldats m’avaient déjà dépouillé du
-peu que j’avais sur moi, quand apparut un chef qui leur intima l’ordre
-de me laisser libre. Bref, je m’alitai, après être parvenu à retrouver
-ma pauvre femme, qui, elle, avait été arrêtée, conduite par une troupe
-barbare, traitée de la façon la plus ignoble, et sur le point de subir
-les derniers outrages. »</p>
-</div>
-<p>Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la
-campagne de 1866, sur les rapports de la police avec
-l’armée :</p>
-
-<p>« Les fonctionnaires de la police de campagne ne
-sont pas sur un lit de roses et nous nous faisons
-beaucoup de mauvais sang. Il est toujours très
-difficile de s’entendre avec les officiers de haut
-grade, toutes les passions sont surexcitées ici au
-dernier degré, chacun est ombrageux et l’on se défie
-de chaque mot. On ne saurait se montrer assez
-circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent,
-mais d’un autre côté il faut agir résolument et avec
-énergie lorsqu’on se trouve en présence de gens
-grossiers et arrogants. Je représente dans notre département
-l’élément énergique et grossier. M. de
-Zerniki, mon aide de camp, lui, représente la <i>politesse
-et l’amabilité</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la politesse
-et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki.</p>
-</div>
-<p>Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le
-chef de la police se déclarait lui-même impuissant à
-réprimer, si quelque malheureux, volé, pillé, ruiné,
-dont la femme ou la fille avait été outragée sous
-ses yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment
-il était traité.</p>
-
-<p>C’est encore Stieber qui raconte :</p>
-
-<p>« J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et
-sans les moindres égards. Hier, dans un village appelé
-Gorce, un paysan français a tiré sur une voiture remplie
-de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui parler ;
-deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes,
-ils se sont précipités dans la maison et ont appréhendé
-l’homme ; <i>on l’a pendu sous les aisselles devant
-sa propre maison, puis on l’a tué lentement avec
-trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre.</i>
-Pour servir d’exemple, le corps est resté pendu
-deux jours sous la garde de deux sentinelles. »</p>
-
-<p>A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des
-populations qu’ils rançonnaient ou pillaient, les Prussiens
-avaient coutume de répondre en rééditant le
-fameux mot de Napoléon I<sup>er</sup> : « C’est la guerre ! » Mais
-ce pauvre paysan tué « lentement », recevant trente
-balles l’une après l’autre, et exposé pendant quarante-huit
-heures avec ses chairs saignantes et déchirées,
-cela ne s’appelle plus « la guerre », cela ne s’appelle
-d’aucun nom, même dans le langage des peuplades
-les plus sauvages ; les cannibales eux-mêmes égorgent
-d’un seul coup l’ennemi vaincu qu’ils vont manger.</p>
-
-<p>Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences
-posthumes de ce policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient
-d’arriver l’empereur, M. de Bismarck et M. de
-Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec
-une dame qui voulait absolument voir « le comte de
-Bismarck ». En échange, il se fit donner par elle un
-repas composé de pain, de beurre, de fromage et de
-vin. « Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef
-de la police, au lieu de pain et de fromage, <i>j’aurais
-exigé une autre marchandise</i>. » Et c’est à « sa chère
-bonne femme » que Stieber fait ces révélations violentes !</p>
-
-<p>Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière,
-Stieber rapporte que ses joyeux agents lui proposèrent
-« d’allumer une maison ».</p>
-
-<p>L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major,
-arrivèrent le 5 septembre à Reims, où, comme nous
-l’avons déjà dit, le chef de la police de campagne
-reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la
-maison de la veuve Pomery : « Nous avons, écrit
-Stieber à sa femme, un salon spécial pour déguster
-chaque cru : un pour le vin de Champagne, un pour
-le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin. »</p>
-
-<p>Au moment où l’état-major prussien était entré en
-ville, tous les magasins s’étaient fermés ; mais sur un
-ordre menaçant de Stieber, on avait dû les rouvrir
-immédiatement.</p>
-
-<p>Les rapports du chef de la police prussienne avec la
-municipalité ne furent pas toujours faciles.</p>
-
-<p>En apprenant la proclamation de la République, une
-commission municipale démocratique tenta de remplacer
-l’ancien conseil impérial. Stieber en prononça la
-dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme,
-il écrit : « Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait
-pendre les dix membres de la Commission sur la
-place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai que je m’appelle
-Stieber. »</p>
-
-<p>Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis
-que les rues fourmillaient de soldats prussiens, des
-bourgeois placides échelonnés le long de la Vesle
-pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques
-étaient fermées, la misère était grande, les enfants
-couraient après les soldats, mendiant du pain. Des
-chanteurs ambulants braillaient devant les cafés. Et
-le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant,
-le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar,
-le grand-duc héritier de Mecklembourg, Bismarck, de
-Roon, assistaient au service avec accompagnement
-de la musique militaire, la cathédrale était pleine
-de femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers
-et de fantassins polonais et silésiens qui priaient, à
-genoux, la tête inclinée sur la poitrine.</p>
-
-<p>Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant
-des litres et des bouteilles de vin. Dans les restaurants
-et les cafés, les officiers sablaient le champagne avec
-de bruyants éclats de joie. A la porte des maisons à
-grands numéros, on se battait pour entrer.</p>
-
-<p>De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique
-château de M. le baron de Rothschild, à Ferrières.
-L’émerveillement de Stieber ne connut cette
-fois plus de bornes ; les salons dorés, les peintures
-« classiques », les beaux marbres, tous les trésors
-d’art qu’il avait admirés chez la veuve Pomery,
-étaient dépassés ! « L’homme le plus riche du monde,
-écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de
-Paris, et le pays le plus beau de la terre, c’est la
-France. »</p>
-
-<p>A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé
-la succulente table de M<sup>me</sup> Pomery, ni ce « lit de soie »
-de la « veuve au champagne », qu’il aurait tant voulu
-emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée
-du château étant interdite, sa chambre était
-le rendez-vous de tout le monde ; on y couchait
-en commun, sur le plancher ; on y faisait du thé, du
-café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était
-un va-et-vient de gens envoyés aux « renseignements »,
-de marchands épiciers, d’agents confidentiels
-de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes
-sortes, de courriers, une procession de comtes et de
-princes en quête de places de préfets dans les départements
-occupés, de paysans et de paysannes venant
-se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir
-sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de
-vive force.</p>
-
-<p>« Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction
-secrète chasse l’autre, et que je suis la moitié de la
-nuit chez Bismarck ou chez d’autres conseillers.
-Nous n’avons du reste pas le temps de flâner ; il
-faut que nous fassions bonne garde : nous sommes
-ici au milieu d’une population des plus dangereuses,
-et devant Paris. »</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes
-étaient installées dans ce Versailles majestueusement
-silencieux, dont le vieux poète Deschamps a dit avec
-justesse :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout près du mouvement, calme et libre séjour.</div>
-</div>
-
-<p>Le jour même où le combat de Châtillon assurait
-l’investissement de Paris, en rejetant les régiments
-de la défense nationale sous le feu des forts, un parti
-de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été annoncée
-la veille par un sous-officier de hussards noirs
-(hussards de la Mort) envoyé en parlementaire, se
-présentait à la porte des « Chantiers », qui donne accès
-sur la grande route de Sceaux et de Choisy, où sévissait
-dans son plein, à quelques kilomètres seulement,
-la lutte engagée depuis le matin entre le général Vinoy
-et le prince royal. Il y avait trois jours que toutes
-les troupes françaises avaient évacué Versailles pour
-se replier sur Paris ; l’unique force militaire présente
-dans la ville était la garde nationale, dont une partie
-était équipée et armée de fusils à piston ou même
-à pierre, absolument incapables de résister aux armes
-de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible.
-La résistance n’eût produit d’autre résultat que de
-faire incendier les propriétés des particuliers et massacrer
-une population paisible.</p>
-
-<p>Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population
-avait eu des résultats stratégiques même momentanés !
-Mais sous ce rapport aussi il n’y avait rien à
-espérer. Avec les masses énormes dont disposait
-l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de
-vive force de Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure
-l’investissement de Paris. Le conseil municipal
-de la ville se rendit compte de cette situation ; il vit
-bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi
-lorsqu’il se présenterait ; mais, ne pouvant opposer de
-résistance militaire et armée, la municipalité de Versailles
-résolut de montrer par la dignité et la fermeté de
-son attitude, que moralement et civiquement elle était
-décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs
-et à ne céder qu’au dernier moment, lorsqu’elle
-se trouverait impuissante en face de la force brutale et
-de la supériorité numérique.</p>
-
-<p>Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles
-ne se départit point de cette attitude. Seuls dans une
-ville que remplissait l’armée ennemie, placés sous la
-menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent
-aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent
-de se heurter à quelque chef violent, capable de
-faire passer par les armes, dans un moment de mauvaise
-humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de
-cette raison du plus fort qui est la base du droit des
-vainqueurs vis-à-vis des vaincus, M. Rameau et ses
-collaborateurs combattirent les exigences de l’ennemi
-avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent
-traité de puissance à puissance. Ils luttèrent contre
-l’arbitraire du préfet prussien avec plus d’indépendance
-assurément que bien des municipalités n’en
-avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets
-de l’empire.</p>
-
-<p>Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle
-aboutit ; en tout cas elle étonna les Allemands, car elle
-contrastait fort avec la platitude, pendant la campagne
-de 1866, des municipalités autrichiennes, de ces maires
-allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de
-ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant
-des décorations prussiennes. Cette fière conduite des
-autorités de Versailles, qui ne rappelait en rien non plus
-l’humilité timide et résignée que l’on avait rencontrée
-dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des
-sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau,
-Scherer, Bersot et leurs collègues, mais aussi pour la
-population qu’ils représentaient. On était loin des mépris
-malheureusement justifiés de Blücher, qui, en
-1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne
-acclamer les soldats alliés et les femmes se pendre au
-bras des Cosaques, s’écria, écœuré : « Vous êtes tous
-des misérables ! » (<i lang="de" xml:lang="de">Miserabel seid ihr alle !</i>)</p>
-
-<p>En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire
-de Versailles. M. Rameau hésitait à la prendre : « Ce
-n’est pas comme chancelier, insista l’homme d’État,
-c’est personnellement que je vous prie de me donner
-la main. » Et quelques semaines plus tard, le maire
-ayant dû revenir dans la villa de M<sup>me</sup> Jessé, habitée
-par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait encore la
-main : « Toujours personnellement, » répéta-t-il en
-souriant.</p>
-
-<p>Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire
-de Versailles avait fait fermer les grilles, et lorsque
-les cavaliers allemands se présentèrent, M. Rameau et
-ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent à la porte
-des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant
-le détachement les conditions d’une capitulation
-formelle, devant garantir les habitants de Versailles
-de toute exaction et conserver à la garde urbaine ses
-armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans
-la cité.</p>
-
-<p>Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait
-avec le chef du détachement allemand, on entendait
-la canonnade et le crépitement de la mousqueterie dans
-la direction de Sceaux. L’officier demanda que des
-vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa
-énergiquement. « Des Français, monsieur, fit-il, ne
-peuvent vous nourrir pendant que vous vous battez
-contre nos compatriotes. »</p>
-
-<p>A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau
-pour la ville de Versailles, et par M. Pinscher, commandant
-du génie du 5<sup>e</sup> corps, pour l’armée prussienne,
-« sauf ratification du général commandant. » Cette
-réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes
-furent-elles répandues dans la ville, que le général
-Kirschbach, le commandant du corps d’armée, se présenta
-à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil municipal
-assemblé que le commandant Pinscher était désavoué
-et que la capitulation était annulée. Le général
-ajouta fort courtoisement d’ailleurs que Versailles étant
-une ville ouverte, sans remparts ni fortifications, ne
-pouvait conclure de capitulation. Elle devait se soumettre
-à subir l’occupation avec tous les accessoires que
-le bon plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger.</p>
-
-<p>Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants
-de Versailles résistaient aux ordres des autorités
-prussiennes et notamment s’ils ne livraient pas leurs
-armes et leurs munitions, ils y seraient contraints par
-la <i>force</i>, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante
-que faisait trembler l’émotion patriotique : « Vous avez
-prononcé le mot, général, s’écria-t-il, c’est par la
-<i>force</i> que vous êtes ici, et si cela avait dépendu de
-nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous
-reçois, et je tiens à vous le dire hautement. »</p>
-
-<p>Bientôt on fit voir aux habitants de Versailles qu’en
-effet la capitulation signée par un officier de l’armée
-allemande n’était qu’un lambeau de papier, bon à jeter
-au panier. Le traité promettait dans son article 1<sup>er</sup> « le
-respect des personnes, des propriétés, des monuments
-publics et objets d’art ».</p>
-
-<p>Que faisaient les soldats ?</p>
-
-<p>Ils enfonçaient les portes des maisons non habitées
-pour les piller et s’installer en maîtres dans
-les appartements qui leur convenaient le mieux ; les
-blessés venant du champ de bataille de Châtillon étaient
-directement dirigés sur le Château, dont les plus belles
-salles furent transformées en ambulances.</p>
-
-<p>La capitulation disait en outre que la garde nationale
-conserverait ses armes et serait chargée de la police
-intérieure de la ville.</p>
-
-<p>Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous
-les postes, et les gardes nationaux ainsi que les autres
-habitants furent sommés d’avoir à livrer leurs armes
-sous peine de mort.</p>
-
-<p>La capitulation disait aussi que les troupes seraient
-logées dans les casernes et les établissements publics.</p>
-
-<p>A peine arrivés à Versailles, les détachements
-allemands furent installés chez les habitants.</p>
-
-<p>Enfin la capitulation portait expressément que Versailles
-ne payerait aucune contribution de guerre.</p>
-
-<p>Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise
-était mise en demeure de verser une contribution
-de guerre de « 400,000 francs », représentant sa
-quote-part pour les indemnités payées aux Allemands
-expulsés de France et aux armateurs dont les navires
-avaient été capturés<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville
-de Versailles, après l’arrivée du roi.</p>
-</div>
-<p>Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre
-1870, plus de soixante mille Prussiens, Bavarois et
-Wurtembergeois traversèrent la ville du grand roi ;
-la moitié y passa la nuit, soit dans les logements particuliers,
-soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne
-trouvèrent pas de toit pour s’abriter campèrent autour
-des feux de bivouacs allumés dans les avenues.</p>
-
-<p>Le soir, une heure environ avant le coucher du
-soleil, plusieurs régiments bavarois, encore tout noirs
-de poudre et surexcités par le combat, revinrent du
-champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé au
-milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers,
-sans doute des soldats de cette arme, recrutés
-à la hâte, et qui n’avaient que le nom et l’uniforme de
-ce corps si célèbre ; jeunes conscrits qui avaient lâché
-pied aux premières volées de mitraille répandant la
-terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.</p>
-
-<p>La population de Versailles, qui contemplait avec
-un silence stoïque et presque dédaigneux l’installation
-des vainqueurs, ne put se défendre d’un sentiment de
-profonde émotion à la vue de ces compatriotes défilant,
-honteux et abattus, entre leurs gardiens.</p>
-
-<p>— Pauvres amis ! fit un vieillard à demi voix.</p>
-
-<p>Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé
-par le soleil du Sahara, la longue barbe fauve s’étalant
-sur sa poitrine ornée des médailles de Crimée
-et d’Italie, le visage couturé de balafres et de cicatrices,
-entendit cette exclamation. Il se retourna et
-envoya à celui qui la lui avait adressée, un long regard
-de reconnaissance.</p>
-
-<p>Bientôt après le « Kronprinz », appelé par les siens
-« notre Fritz », depuis une dépêche célèbre annonçant
-ses prouesses à la bataille de Wœrth, arriva au petit
-trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse.
-C’est lui qui commandait en chef l’armée d’investissement,
-dont le quartier général allait s’installer dans
-cette préfecture de l’avenue de Paris, magnifique et
-vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement
-de l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six
-mois seulement par le préfet impérial, M. Corruau, à
-qui avait succédé pendant quelques jours seulement
-M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du
-4 septembre d’administrer le département de Seine-et-Oise.
-Autrefois, la préfecture se trouvait dans un
-vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à
-l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur
-l’avenue de Paris, meublé avec un luxe extraordinaire,
-avait été construit comme exprès pour servir de
-résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et
-enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon ;
-tandis que l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire
-de l’hôtel, devenait une annexe tout à fait
-propre à recevoir les hôtes nombreux que les événements
-allaient attirer à Versailles.</p>
-
-<p>L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans
-cette ville voisine de la grande capitale. Paris n’ayant
-pas succombé sous le coup de la première attaque, et
-la population, loin d’être abattue, réclamant la « guerre
-à outrance », l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait
-prendre ses quartiers d’hiver en France. Versailles
-devint donc peu à peu une grande ville de
-garnison prussienne ; les régiments s’y installèrent
-tout comme à Potsdam et à Spandau. Dès les
-premiers jours d’octobre, ce fut le centre de la direction
-générale de toutes les armées allemandes
-et le siège de la politique prussienne, qui, grâce au
-prestige des grandes victoires et à l’attitude passive
-des puissances, devait de là rayonner sur toute l’Europe.</p>
-
-<p>Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne,
-M. de Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au
-titre de conseiller d’État et du papier à en-tête de son
-prédécesseur français, se présenta dans la grande
-galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux
-s’étaient réunis extraordinairement. Dans un
-discours soigneusement étudié, — car le nouveau
-préfet tenait à montrer qu’il était versé dans la langue
-française<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, il s’efforçait de rassurer les conseillers,
-leur promettant la sauvegarde de leurs personnes
-et le respect de leurs délibérations ; puis il
-les invita à se rendre, avec des sauf-conduits qu’il
-leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes,
-afin d’aller chercher des vivres qui pourraient
-bien manquer dans Versailles, de l’argent, et, — ajoutait-il, — des
-renseignements. Cette invitation cauteleuse
-à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par
-un silence glacial, mais dans le « speech » du nouveau
-préfet, une phrase surtout avait frappé les conseillers ;
-M. de Brauchitsch annonçait pour le lendemain 5 octobre
-l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage
-correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient
-l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il
-pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui voulût
-bien remplir les fonctions de secrétaire-<i>rebouteur</i> et revoir
-ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il ne connaissait
-personne disposé à accepter ce poste : — « Eh bien, fit M. de
-Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un Suisse. » — M.
-Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas davantage de
-Suisse que de Français.</p>
-</div>
-<p>Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement
-inaccoutumé régnait dans les larges et belles avenues
-qui rayonnent vers le château. Les soldats de la garnison
-en grande tenue, casque en tête, soigneusement
-astiqués, les mains gantées, se promenaient gravement
-par groupes ; les officiers aux moustaches
-affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil,
-faisaient sonner leurs sabres ; toutes les maisons où
-se trouvaient soit une des grandes administrations
-de l’armée, soit un chef quelconque, étaient pavoisées.
-Les habitants de Versailles qui étaient sortis de
-chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi
-d’automne, se demandaient ce que ces préparatifs signifiaient.
-On allait instinctivement aux renseignements
-à la mairie, où la municipalité avait l’habitude d’annoncer
-par des affiches manuscrites les événements
-accomplis ou en préparation.</p>
-
-<p>La population apprit qu’à quatre-vingts années
-de distance, Versailles allait redevenir une résidence
-royale. La nouvelle se répandit rapidement dans toutes
-les rues ; bientôt chacun fut sur pied pour satisfaire
-une curiosité compréhensible sinon digne de
-louanges. Seulement, les promeneurs s’aperçurent
-que parmi eux surgissaient à chaque instant des figures
-inconnues, des gens qui avaient l’air très empruntés
-dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car
-presque tous ces hommes, « qui n’étaient pas d’ici »,
-portaient le costume des ouvriers ou des gens du
-peuple.</p>
-
-<p>A trois heures, des détachements bavarois et prussiens
-se dirigèrent, musique en tête, vers la porte des
-Chantiers et formèrent la haie jusqu’à la grille de la
-préfecture.</p>
-
-<p>A quatre heures précises, des tourbillons de poussière
-annoncèrent l’apparition du cortège. Un peloton de
-uhlans, la lance en arrêt, précédait une file interminable
-de voitures, dont les premières étaient d’élégants et
-confortables landaus, tandis que le reste offrait les spécimens
-les plus variés de tous les véhicules que la
-réquisition avait pu découvrir chez les paysans de
-Seine-et-Oise.</p>
-
-<p>Dans la première de ces voitures se trouvait le roi
-Guillaume, ayant à ses côtés son fils et en face de lui
-le chancelier. Le roi de Prusse, âgé alors de soixante-treize
-ans, se tenait droit et raide comme un sous-officier ;
-sa physionomie offrait un singulier mélange
-de bonhomie et de rudesse : c’était en tout cas une
-figure caractéristique avec son encadrement de favoris
-blancs comme la neige.</p>
-
-<p>M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses
-portraits d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni
-toute la barbe. Une épaisse moustache cachait sa lèvre
-supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules carrées, son
-buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur extraordinaire.</p>
-
-<p>Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue
-de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>Le <i lang="de" xml:lang="de">Kronprinz</i> ou prince royal, grand, élancé,
-avec ses cheveux blonds et sa barbe de fleuve, tenait
-assez bien le milieu entre la physionomie souriante
-du monarque et l’air rogue du ministre.</p>
-
-<p>Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke,
-rasé de près comme un prêtre, le général de Roon,
-ministre de la guerre, et toute une kyrielle d’altesses
-royales et sérénissimes, avec leurs aides de
-camp et leurs courtisans.</p>
-
-<p>Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture
-que son fils lui avait cédé. Le prince Fritz avait
-jeté son dévolu sur une jolie et gracieuse habitation
-appelée « Les Ombrages ». C’était, comme la villa
-choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame
-qui avait abandonné sa maison aux hasards de l’occupation
-pour se réfugier en Provence.</p>
-
-<p>La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut
-pas toujours seul. Peut-être n’insisterions-nous point
-sur ces rumeurs, — qui après tout peuvent n’avoir été
-que de simples cancans, — si la rareté de semblables
-aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état
-hypothétique. La galanterie avec ses joyeuses équipées,
-affirmant l’étroite et classique alliance de Mars et de Vénus,
-ne tient que très peu de pages dans l’histoire du
-séjour à Versailles de l’état-major allemand. On chercherait
-vainement — sauf les visites diurnes et nocturnes
-aux maisons omnibus de la « Petite-Place », — ces
-hors-d’œuvre qui donnent leur saveur aux histoires
-des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux expéditions
-des armées de la République et de Napoléon, qui
-s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout
-dans la chaste et pudique Allemagne, à mélanger, selon
-l’expression usitée alors, leurs lauriers d’un brin de
-myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte encolure,
-musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres,
-buvaient comme des chantres, emmagasinant des
-forces à plein gosier, se conduisaient comme des petits
-saints. Il est vrai que ce qui restait de femmes dans la
-ville occupée avait le cœur trop français pour répondre
-aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes
-attribuées au prince impérial d’Allemagne firent donc
-quelque bruit, surtout parmi ces héros qui semblaient
-être à l’engrais et dont l’excès de continence avait
-quelque chose d’étonnant.</p>
-
-<p>Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture,
-quelques hourras partirent, non pas des rangs
-des soldats, mais du milieu de la foule. Ces cris étaient
-rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître qu’ils
-étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange
-allure qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi.
-Un négociant de Versailles se trouvant côte à
-côte avec un de ces drôles, au moment où il venait
-d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque
-de patriotisme :</p>
-
-<p>— N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met
-la France à feu et à sang ?</p>
-
-<p>— Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller
-municipal qui se trouvait là, vous ne voyez donc
-pas que ces gens-là sont des agents de la police prussienne !</p>
-
-<p>L’observation du conseiller municipal était juste.
-Du château de Ferrières où il venait de passer quelques
-semaines avec le quartier général, buvant le
-champagne de « l’Oncle d’or<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> » et tirant les faisans en
-dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns
-de ses estafiers chargés de se mêler à la
-population de Versailles, de l’espionner et de faire
-croire au roi, à son arrivée, que parmi les habitants
-de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français
-qui l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie
-qui les délivrerait de la République.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.</p>
-</div>
-<p>Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui
-avait poussé le hourra s’était éloigné d’un pas rapide.
-Si quelque curieux se fût avisé de le suivre, il l’aurait
-vu entrer dans une des plus belles maisons du boulevard
-du Roi, au n<sup>o</sup> 3, où il ne tarda pas à être rejoint
-par d’autres individus habillés à peu près de la même
-façon.</p>
-
-<p>C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller
-intime Stieber, avait rapidement organisé son
-administration. L’habitation avait été abandonnée par
-ses locataires ; une vieille servante alsacienne était le
-seul être vivant resté au logis dont l’ameublement
-cossu, les tableaux et les tentures disaient la bonne
-situation de ceux qui l’habitaient.</p>
-
-<p>Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la
-police, les chambres d’attente destinées aux agents et
-aux espions qui venaient au rapport, et le cabinet où
-Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le premier
-avait été réservé pour le logement du chef,
-tandis que son lieutenant Zerniki et un commissaire
-de police badois nommé Kaltenbach occupaient les
-chambres du second étage. Les mansardes étaient
-peuplées d’agents, un poste de gendarmes avait été
-établi dans un pavillon situé dans le jardin.</p>
-
-<p>Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute
-l’occupation une ruche bourdonnante, toujours en travail.
-Il y régnait une activité fébrile, un va-et-vient
-continuel, un mouvement prodigieux. Fortement discuté
-d’abord par les généraux et les chefs de corps,
-Stieber avait fini par s’imposer à tous ces militaires
-pleins de dédain pour un policier de basse extraction.
-La protection immédiate du roi et l’amitié de M. de
-Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les
-attaques et les insultes. Avec cet aplomb que donne
-l’exercice d’une certaine puissance, Stieber avait peu
-à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était plus le personnage
-ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se
-rendre tout petit, comme pour se faire pardonner la
-place qu’il tenait et se rattrapant en brutalités sur les
-pauvres diables qui n’en pouvaient mais. Maintenant,
-il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une
-allure de bourru bienfaisant, un « bon garçonisme »
-familier et débraillé, entremêlé d’éclats de colère,
-d’accès de violence, qui passaient comme des ouragans.
-C’était à la fois un capitaine Fracasse et un
-Roger Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé
-mouchard. Il enlevait la besogne lestement et en assaisonnant
-chaque ordre, chaque mesure arbitraire, d’un
-<i>bon</i> mot, qui la plupart du temps était bien mauvais,
-mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.</p>
-
-<p>Pour donner une idée de la besogne du chef de
-la haute police prussienne, pénétrons, quelques jours
-après l’installation des Allemands à Versailles, dans
-l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où Stieber
-a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses
-audiences.</p>
-
-<p>Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de
-la police de campagne est déjà serré, sanglé et boutonné
-dans son uniforme de drap bleu sombre avec de
-larges galons au collet et aux manches. Trois décorations
-s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement
-galonné est posé sur un guéridon surchargé d’une
-foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de reconnaître
-plusieurs journaux de Paris : le <i>Figaro</i>, le
-<i>Siècle</i> et le <i>Monde illustré</i>.</p>
-
-<p>Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le
-commissaire Kaltenbach et le lieutenant de police
-Zerniki, sont assis autour d’une grande table, qui
-tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout
-à fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient
-les camps au moyen âge et dont la vie d’aventures et
-de rapines finissait le plus souvent par une vilaine
-grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de
-couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu
-et très proéminent en raison de la maigreur de la
-figure, des yeux énormes, qui semblaient toujours
-prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux
-très drus, des mains de paysan et des pieds d’un
-calibre invraisemblable au bout de jambes sans fin,
-tel était l’escogriffe qui, selon une lettre de Stieber,
-représentait « la politesse et l’amabilité ».</p>
-
-<p>Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant
-de police Zerniki. Il avait une bonne figure réjouie
-avec un soupçon de double menton, un ventre rondelet
-de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise,
-une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier
-ne saurait la payer assez cher. Son air inoffensif
-inspirait à première vue la confiance. Kaltenbach portait
-une large redingote d’Elbeuf d’une coupe commode
-mais surannée. On l’eût pris pour un petit
-rentier.</p>
-
-<p>Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme
-assez semblable à celui de l’infanterie prussienne, et
-de plus, il avait sanglé autour de sa taille un énorme
-sabre de cavalerie.</p>
-
-<p>— Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce
-n’est pas une petite tâche que la nôtre. En dehors de
-la police courante, c’est-à-dire en dehors de ce que
-nous avons fait quotidiennement depuis le début de la
-campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les
-jours au roi et à M. de Bismarck des nouvelles authentiques
-et sûres de Paris, et autant de journaux que
-nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles
-qui paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la
-presse, il doit se passer bien peu de choses dans la
-grande Babylone sans que les gazettes le racontent
-avec force détails. Donc il nous faut des journaux à
-tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.</p>
-
-<p>Après une pause, M. Stieber reprend :</p>
-
-<p>— Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui
-semblent à tort ou à raison suspects à notre illustre
-chancelier et dont il m’a remis la liste. Il paraît que
-dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la politique
-qui ne va pas à notre grand homme d’État.
-Ayons l’œil ouvert sur le <i>Casino</i> de l’hôtel des Réservoirs.</p>
-
-<p>« On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de
-toute nationalité, anglais, autrichiens, russes, espagnols
-et même nègres. Les uns viennent pour proposer
-la paix, les autres pour entretenir le chancelier
-de leurs petites affaires particulières. Le chef m’a
-dit : « Il se peut que parmi ces Excellences ou
-Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse
-des espions qui, munis de passeports diplomatiques,
-s’en vont à Paris ou à Tours raconter ce qu’ils ont vu et
-entendu. Il faut donc observer ce monde de très près ;
-dès que vous aurez découvert un symptôme suspect,
-prévenez-moi : que l’individu soit prince ou altesse,
-dans les vingt-quatre heures, on le fera reconduire par
-la gendarmerie. »</p>
-
-<p>« Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à
-tout prix que nous nous assurions des intelligences
-parmi la population de Versailles. La municipalité
-continue à donner de la tablature au préfet, M. de
-Brauchitsch ; le maire répond par des notes insolentes
-aux réquisitions du commandant de place. « Le chef »
-s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit : « Mais, Excellence,
-ce serait si simple de faire pendre le maire entre ses
-deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une
-forteresse ! » Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi
-tient essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite,
-les choses se passent régulièrement et que l’on évite
-autant que possible toute brutalité… Pourtant quand
-on songe que ce M. Rameau, un petit bourgeois, un
-simple avocat, a eu le front de refuser une invitation
-à dîner chez Sa Majesté<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> ! C’est incroyable, ma
-parole d’honneur ! Ensuite, il y a dans la ville un
-M. Franchet d’Esperey, dont le père a été professeur
-du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et
-ce Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les
-jardins de Sans-Souci. Vite les aimables Versaillais ont
-imaginé de nommer ce Monsieur Franchet commandant
-de place, et notre <span lang="de" xml:lang="de">Kronprinz</span>, qui est très sentimental
-comme vous le savez, a toute la journée « sur le
-dos » son ex-compagnon, qui invoque les parties
-de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en
-faveur de ses compatriotes. Ah ! si nous pouvions le
-prendre en défaut, celui-là, de façon à le faire expédier
-à Minden ou à Kœnigsberg, on nous tirerait une fameuse
-épine du pied… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à
-la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de guerre
-de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture pour exprimer
-à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au moment
-où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de courtoisie,
-le roi était absent. Le maire laissa sa carte en annonçant qu’il reviendrait
-le lendemain. La seconde fois, il trouva un aide de camp qui l’invita
-de la part du roi au dîner du soir. — « Permettez-moi, Monsieur,
-répondit M. Rameau, de considérer cette invitation comme ne
-m’ayant pas été adressée. Il est loin de mon intention de répondre
-par un refus blessant à la marque de bienveillance de Sa Majesté,
-mais il me serait absolument impossible de m’asseoir à la table de
-l’ennemi de mon pays. » Les choses en restèrent là.</p>
-</div>
-<p>Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à
-ses collaborateurs tout ce que l’on attendait d’eux. Il y
-avait à surveiller les marchés et les approvisionnements,
-les « maisons » de la Petite-Place, sans compter
-les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens
-et américains qui séjournaient dans la ville.
-Après cet exposé, le chef de la police conclut ainsi :</p>
-
-<p>— Moi, je me charge des diplomates et des journalistes ;
-vous, Zerniki, chargez-vous du conseil municipal,
-et vous, mon bon Kaltenbach, qui parlez français
-comme un welche authentique, c’est sur vous que je
-compte pour nous procurer les journaux et les renseignements
-de Paris.</p>
-
-<p>— Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le
-gros homme, vous voyez que j’ai déjà commencé ; et
-il montra un paquet de journaux jetés sur la table.</p>
-
-<p>Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.</p>
-
-<p>— Parfait, parfait, je les porterai au « chef ». Comment
-diable avez-vous pu les avoir ? L’investissement est
-complet et rigoureux.</p>
-
-<p>— Voici l’aventure, fit le gros policier :</p>
-
-<p>« Nous nous promenions avec quelques officiers du
-côté de Meudon, les forts se taisaient, nous regardions
-avec des longues-vues la grande ville que l’on découvre
-tout entière du haut du plateau. A ce moment, deux
-soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années.
-Ces petits Parisiens, ils sont malins comme des singes !</p>
-
-<p>« Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans
-les vignes, et, comme il ne comprenait pas plus l’allemand
-que nos Poméraniens n’entendaient le français,
-ils le conduisaient au premier poste. Un des officiers me
-pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait
-Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye,
-près Versailles, qu’il était en apprentissage chez
-un tailleur de Paris qui avait été forcé de fermer boutique.
-Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant beaucoup,
-l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye.
-Il avait réussi à se glisser entre deux postes hors
-de la ligne d’enceinte. C’était la nuit. Ne reconnaissant
-plus son chemin, il était resté dans une cabane au
-milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi
-trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.</p>
-
-<p>« Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach,
-tu vois que je suis Français comme toi et, de plus, de
-Versailles ; je vais prier ces Messieurs, et je désignai
-les officiers, de te laisser aller demain au Chesnaye,
-mais à une condition : tu vas rentrer à Paris par le
-même chemin que tu as pris, tu achèteras tous les
-journaux que tu trouveras, tu les cacheras bien, et
-demain matin, à la première heure, trouve-toi dans la
-cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous
-irons ensemble au Chesnaye chez tes parents. » — En
-même temps, je fis briller une pièce d’or : « Voici
-pour les journaux, et le reste sera pour toi. » Le petit
-hésitait… — « C’est bien sûr au moins que vous êtes
-Français ? demanda-t-il. — Voyons, tu en doutes,
-regarde donc, est-ce que je ressemble à ces têtes carrées ?
-Tu comprends que nous sommes sans nouvelles
-de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux. »</p>
-
-<p>« Le gamin parut réfléchir ; enfin il prit la pièce
-d’or. — « Si tu rapportes des journaux, demain tu en
-auras une autre. » — Je fis un signe d’intelligence aux officiers,
-dont l’un donna l’ordre d’accompagner le petit
-jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on
-ne l’empêchât pas de franchir les lignes.</p>
-
-<p>« Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous,
-il m’apportait un premier paquet de journaux.
-Je pris un air contristé. « Mon pauvre petit
-ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir ?
-Tes parents sont partis, leur maison a été brûlée, il
-n’en reste plus rien. J’ai été au Chesnaye hier, j’ai interrogé
-les voisins, ils ne savent pas où les tiens sont
-allés. » Le petit se mit à pleurer. « Écoute, lui dis-je,
-veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq
-francs et manger autant que tu voudras ? — Oh oui !
-oh oui ! — Eh bien ! continue à aller tous les jours à
-Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras
-crier dans les rues. »</p>
-
-<p>« Cette fois, le petit n’hésita plus ; et, depuis trois
-jours, je vais chercher dans la cabane, à l’heure convenue,
-le paquet de journaux, et je lui donne sa pièce
-de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas, et je
-suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle
-aperçu et aura-t-il été tué.</p>
-
-<p>— Ce serait dommage… pauvre petit ! fit Stieber
-d’un ton presque larmoyant. Ce haut policier avait
-une famille de quinze à vingt enfants, et il aimait à
-se donner l’air d’un bon papa.</p>
-
-<p>— Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose ?
-continua Stieber.</p>
-
-<p>— Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne
-couple qui nous tient au courant de tout ce qui se passe
-à la mairie. Ce n’est pas la fleur des honnêtes gens, mais
-faute de mieux… L’homme est balayeur, et la femme
-a installé, avec notre permission, un débit de <i>schnaps</i>
-en plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.</p>
-
-<p>« Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents
-judiciaires dans son passé : détournement de
-mineures et quelques autres peccadilles du même genre.
-L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais
-on l’a relâché faute de preuves.</p>
-
-<p>— Ah !… et ces braves gens vous fournissent de
-bonnes indications ?</p>
-
-<p>— Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un
-feuillet d’un assez volumineux dossier. Puis il se mit
-à lire : « M. Rameau est arrivé à son bureau à neuf
-heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon
-son habitude, pour dépouiller le courrier. A onze
-heures, il a reçu la visite de plusieurs habitants de la
-ville : bouchers, épiciers, charcutiers, qui venaient
-l’entretenir sans doute de l’approvisionnement. A midi,
-il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade et d’un morceau
-de fromage de brie… »</p>
-
-<p>— Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons
-jamais des secrets d’État par l’entremise
-de votre agent.</p>
-
-<p>— Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la
-mairie et qui en sort, reprit Zerniki.</p>
-
-<p>« Voici ce que rapporte la femme : « On s’entretenait
-surtout parmi les gens qui venaient aux nouvelles
-dans la cour de la mairie, d’une grande victoire remportée
-par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles
-avait été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers.
-Un magistrat de Versailles, M. Harel, assurait
-que, selon toute apparence, le roi aurait quitté la ville
-avant huit jours. »</p>
-
-<p>— Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas
-le perdre de vue.</p>
-
-<p>— Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture
-du rapport :</p>
-
-<p>« La séance du conseil municipal a duré très longtemps ;
-en sortant, les conseillers s’entretenaient avec
-vivacité ; il a semblé qu’ils avaient discuté une adresse
-de dévouement et de félicitations à la délégation de
-Tours. »</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce
-qu’il en est. Zerniki, en allant à la mairie pour cette
-réquisition de bougies, tâchez donc de jeter un coup
-d’œil sur le procès-verbal.</p>
-
-<p>A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage
-d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pantalon à pied,
-chaussé de pantoufles, le torse emprisonné dans un
-veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de
-foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou,
-entra en fredonnant. Il tenait d’une main un crayon,
-et de l’autre un calepin d’assez grande dimension.</p>
-
-<p>— Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse
-vous inspire-t-elle ce matin ?</p>
-
-<p>— Jugez-en vous-même, « patron », fit le nouvel
-arrivant, un des auteurs comiques alors les plus en
-vogue et qui, pour faire en amateur la campagne de
-France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité
-de secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait
-nullement de nouer des intrigues de vaudeville.
-Pour l’instant, M. Salingré était occupé à confectionner
-une pièce de circonstance qu’il voulait faire jouer sur
-le théâtre de Versailles par des officiers.</p>
-
-<p>— Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste,
-et il se mit à fredonner un couplet à peu près ainsi
-conçu :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Maintenant, messieurs, pardonnez</div>
-<div class="verse">Si le rideau tombe ; mais nous sommes frères.</div>
-<div class="verse">Ici, selon les règles du théâtre,</div>
-<div class="verse">On joue la grande pièce après la petite.</div>
-<div class="verse">Notre rôle pour rire est terminé,</div>
-<div class="verse">Et, après les déguisements comiques</div>
-<div class="verse">Sous lesquels nous avons voulu vous distraire,</div>
-<div class="verse">Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire.</div>
-</div>
-
-<p>— Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers.</p>
-
-<p>— Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure
-composition ? demanda Stieber.</p>
-
-<p>— Ne m’en parlez pas ! un véritable mulet pour
-l’obstination, fit Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter
-avec lui. A toutes mes observations, il répond
-toujours la même chose : « La France est en deuil,
-l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de
-jouer la comédie. » Et d’autres sornettes semblables.
-Je crois qu’il faudra une réquisition en règle pour décider
-cet impresario têtu à nous livrer son magasin de
-décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber.</p>
-
-<p>« Papa Stieber » fit entendre un sourd grognement :</p>
-
-<p>— Si cela ne dépendait que de moi ! Mais vous savez
-que le roi, notre maître, veut que l’on mette des
-gants… tâchez de vous arranger à l’amiable ; du
-reste je verrai ce directeur féroce…</p>
-
-<p>— Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à
-mon vaudeville, il faut que j’achève le dernier acte…
-A propos, il n’y a pas de cigares ici ?</p>
-
-<p>— Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant
-une caisse sur la table.</p>
-
-<p>— Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux
-pas de ces dons d’amour « envoyés par les âmes charitables
-de la mère patrie », à raison de quatre gros le
-paquet…</p>
-
-<p>— Soyez tranquille ! répondit le commissaire,
-voyez le cachet, les cigares viennent de Brême… ce
-sont des havanes…</p>
-
-<p>— A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant
-ses poches de cigares. Et il se retira en fredonnant
-les derniers vers de son couplet.</p>
-
-<p>— Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je
-m’en vais rue de Provence porter ces journaux à M. de
-Bismarck… Mais quel est ce bruit ?</p>
-
-<p>Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son
-attention fut attirée par un groupe de gens qui entouraient
-un homme de quarante ans environ, à l’allure
-paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à administrer
-une correction très rude à un enfant d’une
-dizaine d’années, qu’il tenait par l’oreille. Dans la
-foule, les uns prenaient parti pour l’enfant en s’indignant
-contre l’homme, d’autres au contraire disaient :
-« Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit
-à porter des journaux aux Prussiens. » Ces mots firent
-dresser l’oreille au conseiller intime ; il appela par un
-signe un des gendarmes qui se promenaient constamment
-devant la maison du boulevard du Roi : « Conduisez-moi
-ces gens-là au commissaire Kaltenbach, »
-dit-il au grand gaillard haut de six pieds, coiffé d’un
-énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables
-proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme
-joua des coudes, écarta la foule à droite et à gauche, et
-prenant au collet l’homme et l’enfant, il les poussa tous
-deux dans la maison.</p>
-
-<p>Cette arrestation excita les murmures de la foule
-qui s’était amassée. « Cela le regarde, c’est son fils,
-s’écria une femme du peuple, il le corrige et il a bien
-raison, faut pas élever des petits espions !… » Quelques
-murmures se firent encore entendre, mais sur un
-autre signe de Stieber les gendarmes tombèrent à
-poings fermés sur les premiers curieux qui se trouvaient
-à portée de leurs mains.</p>
-
-<p>M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la
-rue de Provence, tandis que le gendarme, fidèle à la
-consigne, introduisait l’homme et l’enfant dans les bureaux
-de la police de campagne. Dès que le gamin
-aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à
-pleurer : « Voici le monsieur qui m’a donné l’argent,
-hi, hi, hi… tu vois bien… père, que ce n’est pas un
-Prussien, hi, hi, hi. »</p>
-
-<p>L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même
-si vraiment ses parents étaient partis du Chesnaye
-et obéissant à une sorte d’instinct, le petit Raymond,
-au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon,
-avait poussé droit sur Versailles, marchant à travers
-bois, se glissant comme une couleuvre au milieu des
-sentinelles ; il avait réussi enfin à pénétrer dans la
-ville par la porte de Montreuil. La première personne
-qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là
-avait eu affaire chez un entrepreneur. Bien entendu
-le père et le fils s’embrassèrent de bon cœur, tout à la
-joie de se retrouver. Le petit raconta son aventure,
-l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs et
-des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le
-« monsieur de Versailles… »</p>
-
-<p>Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens ; il
-les détestait même depuis qu’ils lui avaient enlevé par
-réquisition sa jument « Cocotte ». Aussi, en apprenant, — car
-il vit clair tout de suite, — que son garçon
-avait servi d’espion inconscient aux « têtes
-carrées » comme il les appelait, il entra dans une
-grande fureur et administra au pauvre petit colporteur
-une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent
-la foule et attirèrent l’attention du chef de la
-police.</p>
-
-<p>Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis
-en présence de son petit messager. Il tenait essentiellement
-à ne pas être reconnu à Versailles ; il menaça
-le père Raymond et son fils de les faire mettre
-en prison tous deux s’ils se montraient dans la ville.
-Puis il les fit reconduire tous deux au Chesnaye par un
-gendarme.</p>
-
-<p>— Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares
-brêmois, il va falloir chercher un autre pourvoyeur
-de journaux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après
-avoir suivi d’un pas déjà familier le boulevard du Roi,
-il avait tourné court à l’avenue de Saint-Cloud et s’était
-engagé dans une rue qui paraissait encore plus tranquille,
-plus déserte, plus morne que les autres. Dans
-cette partie écartée de Versailles, les maisons étaient
-presque toutes dissimulées derrière les grands arbres
-des jardins ; c’est à peine si les toitures perçaient
-les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe
-au-dessus des marronniers et des acacias annonçait
-que cette solitude était habitée. Vers le milieu de cette
-paisible rue de Provence, au n<sup>o</sup> 12, une banderole sale,
-fixée à une branche, flottait au vent, avec cette inscription
-en grosses lettres : <i lang="de" xml:lang="de">Norddeutsche Bundeskanzlei</i>
-(Chancellerie de l’Allemagne du Nord).
-Deux gendarmes se promenaient devant la grille ; à
-l’intérieur un factionnaire montait la garde ; devant
-un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant
-à présent de poste, quatre ou cinq soldats
-fumaient de courtes pipes et rêvassaient de victoires,
-de patrie, de Gretchen et de <span lang="de" xml:lang="de">knœdel</span> à la choucroute.</p>
-
-<p>Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier
-sortit du petit pavillon ; ayant reconnu le chef de
-la police, il ouvrit aussitôt la grille fermée à clef et
-laissa passer le conseiller intime en le saluant militairement.</p>
-
-<p>Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait
-à travers les arbres les blanches maçonneries, ornées de
-quelques fresques.</p>
-
-<p>Au moment de monter le perron, un individu de
-moyenne taille, plutôt petit que grand, un peu replet,
-portant lunettes et tenant un gros livre sous le bras,
-vint du jardin et héla le conseiller intime.</p>
-
-<p>— Tiens ! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci.
-Comment cela va-t-il ?</p>
-
-<p>— Très bien, monsieur le conseiller ; c’est « le chef »
-que vous venez voir ?</p>
-
-<p>— Sans doute.</p>
-
-<p>— Ah ! tâchez donc de le dérider, je ne sais
-pas ce qu’il a, il est d’une humeur massacrante.
-Il a dîné hier soir chez le prince royal ; quelque
-chose doit lui avoir déplu… Wollmann, son valet de
-chambre, raconte qu’il est rentré des « Ombrages »
-furieux. Et cela continue… Je devais lui soumettre
-aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour
-préparer les esprits à la proclamation de l’empire
-d’Allemagne. Ce matin, je vais lui porter mon travail,
-il me reçoit comme un chien dans un jeu de quilles :
-« Je me moque pas mal de votre grimoire », m’a-t-il
-dit, à moi, son journaliste favori !… Tâchez de
-l’apaiser, monsieur le conseiller… n’est-ce pas ? nous
-vous en remercierons tous.</p>
-
-<p>Dans la maison du chancelier, le D<sup>r</sup> Busch était le
-journaliste à tout faire, l’agent secret servant d’intermédiaire
-entre les feuilles complaisantes et la caisse
-des « reptiles ». Il était chargé de préparer, sous l’inspiration
-du chancelier, l’opinion publique en Europe.
-Quand un article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait
-pas de lui dire : « Il faut que cet article fasse des
-petits. » A chaque instant, le chancelier recommandait
-à Busch de parler dans les journaux des cruautés des
-Français, de leurs violations de la convention de
-Genève, de leurs instincts sauvages<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un
-nouvel emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela
-M. Busch et lui dit : « Il serait bon de faire ressortir dans la
-presse le danger que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement.
-Il peut se faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du
-gouvernement actuel ne fût pas reconnu par celui avec lequel nous
-ferons la paix, et que nous fassions mettre cela au nombre des
-conditions de paix. <i>Il faudrait, en particulier, que cet avis soit
-donné par la presse anglaise et par la presse belge…</i> »</p>
-
-<p>A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les
-<i>Tablettes</i> du D<sup>r</sup> Busch :</p>
-
-<p>« Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L… fait
-insérer dans l’<i>Indépendance belge</i> le chapitre Gambetta-Trochu. »</p>
-
-<p>Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète :</p>
-
-<p>« Écrit différentes lettres, <i>avec invitation à rédiger des articles</i>… »
-Il fallait surtout entretenir « l’incertitude et la discorde parmi les
-partis en France ». Le secrétaire de M. de Bismarck fait, dans son
-journal intime, cette remarque bonne encore à méditer : « … Napoléon
-nous est indifférent ; nous n’avons nul souci de la République ;
-mais <i>c’est le chaos</i> qui nous est <i>utile</i>. »</p>
-</div>
-<p>Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier,
-Stieber avait pénétré dans le vestibule ; un domestique,
-correctement vêtu de noir, avait ouvert une
-porte vitrée, et le chef de la police était entré dans
-le cabinet de travail de M. de Bismarck.</p>
-
-<p>Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre
-de satin noir doublée de soie jaune et nouée par une
-grosse cordelière blanche dont il maniait nerveusement
-les glands, se promenait avec agitation, sa
-grosse face contractée par la colère. Ses yeux lançaient
-des éclairs.</p>
-
-<p>— Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre
-police, monsieur ! fit-il en apercevant le conseiller
-Stieber. Vous surveillez bien les gens, on peut s’en rapporter
-à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M. O’Sullivan,
-Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici
-comme chez lui ?… » Et sans attendre la réponse,
-M. de Bismarck continua : « On finira par me dégoûter
-du métier. Hier, je dîne chez le prince royal, cela
-m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part
-aussi bien que chez moi avec mon secrétaire Bucher,
-mon cousin Bohlen et le petit Busch, mais enfin je
-m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté d’un
-monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage
-commence à m’assassiner de ses conseils, de ses
-idées sur la politique, sur la conduite de la guerre, le
-bombardement de Paris, sur l’alliance prusso-russo-américaine,
-que sais-je encore ? Cela a duré ainsi jusqu’au
-café. Chaque mot, une bêtise ! Et tout cela en
-ayant l’air de me faire la leçon, me traitant de cher
-collègue sous prétexte qu’il a été ministre des États-Unis
-à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper
-ou même de dire à cet infatigable bavard : « F…-moi
-la paix, mêlez-vous de ce qu’il y a dans votre
-assiette et laissez-moi tranquille. » Il a bien fallu me taire
-et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse
-qui nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain,
-qui prenait mon silence pour de l’attention
-et du recueillement, continuait de plus belle. Finalement
-j’ai attrapé une migraine à tout casser…
-Comment laisse-t-on circuler dans Versailles des gens
-aussi bavards et aussi ennuyeux ? »</p>
-
-<p>Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que
-ce M. O’Sullivan, diplomate américain et journaliste,
-était sorti de Paris sous pavillon parlementaire avec
-plusieurs de ses compatriotes ; qu’il paraissait très
-bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les
-plus assidus du <i>casino</i> du duc de Cobourg-Gotha. C’est
-ce prince qui l’avait présenté à <i>notre Fritz</i>, et c’est
-sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été invité
-à ce dîner. « Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me
-défier d’un personnage qui a de si puissantes relations,
-et comment me serais-je permis de prendre des mesures
-contre un homme invité à dîner chez son Altesse ?</p>
-
-<p>— Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci,
-mais toujours grondant, que Versailles serve
-de rendez-vous à tous les aventuriers politiques, à
-tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à
-tous les <i lang="de" xml:lang="de">bummler</i> (badauds). Nous en avons assez dont
-nous ne pouvons pas nous débarrasser… Qu’est-ce
-que cet Américain vient faire ici ? Il se trouvait mal à
-Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour
-qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de
-là-bas est suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans
-les vingt-quatre heures. C’est entendu, n’est-ce
-pas ?</p>
-
-<p>— Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier
-chez Son Altesse le prince royal…</p>
-
-<p>— Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres
-du prince ou sous les miens ? Faites comme je vous
-dis, je prends tout sur moi.</p>
-
-<p>Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux
-qui venaient de lui être remis par son collègue Kaltenbach.
-A cette vue, les traits de M. de Bismarck
-s’éclairèrent.</p>
-
-<p>— A la bonne heure ! s’écria-t-il. La lecture des
-feuilles parisiennes, — cela me renseigne et me distrait…
-Autre chose. Voici maintenant un nouvel avis
-que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on prépare
-contre moi… Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il
-en est. — A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et
-que j’ai fait arrêter ? Sait-on qui c’est ?</p>
-
-<p>— Excellence, cet individu a été immédiatement
-conduit au lycée, puisqu’il prétendait y être employé
-comme domestique ; le concierge ainsi que l’économe
-l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné
-rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très
-propice pour ce genre d’entretien, à une cuisinière
-qu’il courtise. Le fait a été reconnu exact et l’économe
-du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à cause
-de son inconduite.</p>
-
-<p>— Que l’on s’en garde bien ! s’écria M. de Bismarck,
-cet homme n’aurait qu’à s’en prendre à moi parce qu’il
-a perdu sa place… Il tenterait alors peut-être réellement
-de m’assassiner…</p>
-
-<p>Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles,
-le chancelier avait l’esprit hanté de toutes
-sortes de visions d’assassinat, de tentatives de toute
-espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M. de
-Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par
-curiosité devant le numéro 14 de la rue de Provence, un
-farouche meurtrier ; il se souvenait que pendant la
-journée du 21 octobre, alors que l’approche des Français
-marchant sur Bougival et Saint-Germain avait
-causé une véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck
-avait failli tuer à coups de revolver quelques badauds
-qui le regardaient monter à cheval, toujours sous
-l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant
-de Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.</p>
-
-<p>Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on
-entrait chez lui presque comme on voulait, le chancelier
-se retranchait derrière les murs de la villa de
-M<sup>me</sup> Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques
-adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur
-lui. Il ne sortait jamais sans être suivi ou précédé par
-eux, et il était toujours armé. A cheval, il portait un
-grand sabre de cavalerie ; à pied, — même pour aller
-cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à
-sa femme, — il avait un revolver.</p>
-
-<p>Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et
-de lui prouver qu’au milieu d’une population paisible,
-ennemie de toute violence comme celle de Versailles,
-sa vie ne courait aucun danger ; cette crainte perpétuelle
-d’un attentat rendait le chef de la police précieux,
-nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre
-au directeur du lycée de ne pas renvoyer le
-domestique qui, la veille, avait en effet suivi, sans se
-douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck
-revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné
-à plusieurs reprises en donnant de vives marques
-d’impatience. Arrivé devant la grille de la villa Jessé, il
-ordonna aux gendarmes de faction de s’emparer de
-l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations,
-fut traîné au bureau central de la police.</p>
-
-<p>M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint
-avec Stieber de différents objets, puis au moment où
-le chef de la police prenait congé de lui : « N’oubliez
-pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan, répéta
-le chancelier… Et puis priez le petit Busch de
-m’apporter son article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre
-docteur, il faudra que, pour le dédommager, je trouve
-sa prose excellente. »</p>
-
-<p>M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un
-diplomate amateur qui, ennuyé d’être en disponibilité
-depuis qu’un incident l’avait contraint à résigner ses
-fonctions de ministre de la république américaine en
-Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager
-de paix entre l’hôtel de ville de Paris et le quartier
-général de Versailles. Profitant des relations qu’il avait
-nouées en Amérique avec un jeune écrivain français,
-M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre, avait
-créé avec M. Ernest Picard un journal : L’<i>Électeur
-libre</i>, M. O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement
-de la Défense nationale. Mais on n’avait pas
-tardé à reconnaître que l’on avait affaire à un personnage
-dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.</p>
-
-<p>Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait
-surtout à singulariser son journal et à attirer l’attention
-quand même, au risque de faire de la politique
-germanophile, avait accueillis et dans lesquels M. O’Sullivan
-s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques
-sur l’armée allemande, achevèrent de rendre
-l’Américain tout à fait suspect à l’hôtel de ville. Ce
-fut donc avec une très grande satisfaction qu’on lui
-délivra le passeport l’autorisant à quitter la grande cité
-assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles,
-M. O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses
-articles dans le feuilleton du <i>Moniteur de Versailles</i>,
-qui venait d’être créé, et grâce à ce passeport il s’était
-insinué d’abord dans la société du duc de Cobourg et
-des princes, qui faisaient leur campagne autour des
-tables à six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons
-de jeu du « Quinze » installés dans les appartements
-particuliers du duc Ernest, au premier étage des
-Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant
-Américain était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci,
-qui ne dédaignait pas de temps à autre de jouer un
-petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait rien
-trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur
-à côté du chancelier.</p>
-
-<p>L’Américain était loin de se douter des résultats
-fâcheux qu’aurait pour lui la faveur inespérée de la
-veille ; il était au contraire persuadé d’avoir fait une
-impression très grande sur l’homme d’État allemand,
-il se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de
-l’Europe. Aussi fut-ce d’un pas plein d’assurance,
-portant haut la tête, qu’obéissant à une convocation
-de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé
-qu’on allait lui confier une mission extraordinaire.
-Hélas ! il tomba de son haut quand le conseiller
-intime lui enjoignit de faire ses malles et de
-vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre
-heures.</p>
-
-<p>Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua
-ses hauts protecteurs, mais Stieber se borna à lui
-répondre froidement : « Invoquez Dieu le père si vous
-voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure
-vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever
-par mes gendarmes et conduire en Prusse, où vous
-passerez en conseil de guerre. » L’Américain se le tint
-pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt
-à travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit
-qu’un officier ou un fonctionnaire quelconque avait eu
-l’honneur d’une invitation à dîner chez le prince
-royal, on ne se privait pas de dire : « Encore un qui
-va être expulsé ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tandis que Stieber conférait avec son grand « chef »,
-le lieutenant M. Zerniki se dirigeait d’un pas de
-conquérant vers l’hôtel de ville. Ce bâtiment, très
-spacieux, qui présente une façade de grand style au
-centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques,
-contigu à la gare de la rive gauche, communique
-aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert, avec l’avenue
-de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce
-boyau, la <i>commandature</i> prussienne avait installé un
-poste très nombreux ainsi que l’indiquaient les fusils
-disposés en faisceaux ; mais cette limite franchie, on se
-trouvait en territoire français.</p>
-
-<p>Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel
-de ville. Des appariteurs revêtus de l’uniforme municipal,
-le bras orné d’un brassard tricolore, veillaient
-aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient pénétrer que des
-visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou justifiant
-de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux
-étaient sur les dents ; en dehors des affaires courantes,
-les incessantes réquisitions leur donnaient fort à faire.
-Pour éviter le contact entre l’armée allemande et les
-particuliers, le conseil municipal s’était chargé de répartir
-tous les objets que les autorités prussiennes
-exigeaient ; ils les leur délivraient séance tenante.</p>
-
-<p>La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient
-l’aspect d’un véritable capharnaüm ; des denrées
-de toute espèce dans des sacs, dans des boîtes ou
-à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner
-une idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable
-ouvrage plein de faits et écrit avec une véritable
-élévation<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, par M. Delerot, le savant traducteur
-des Entretiens d’<i>Eckermann et de Gœthe</i>, le relevé
-d’une de ces journées de réquisition pris au hasard
-sur le feuillet des registres de la commission <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i> :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Versailles pendant l’occupation</i>, etc., par E. Delerot, chez
-Plon, 1873.</p>
-</div>
-<p>« 11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un
-seul jour !), 125 grammes de cire à cacheter, 50 kilogrammes
-de chandelles, 500 kilogrammes de bois,
-150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes
-de bougies, 500 kilogrammes de bois,
-pour un poste, 150 kilogrammes de charbon de terre,
-100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de
-fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour
-l’ambulance prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de
-pain bis pour les menus plaisirs de Sa Majesté<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, une
-portière, un casier, et d’autres objets pour M. de Bismarck,
-50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes
-de bois, 200 kilogrammes de charbon pour
-M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour la poste,
-50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de
-chandelles pour la garnison de Saint-Cloud, 1 bière
-au château, 2 bières au lycée, 3 fosses au cimetière,
-20 kilogrammes de chandelles pour les casernes,
-2 grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir
-à café, 46 caleçons, 3,000 kilogrammes de bois,
-20 kilogrammes de sucre, 12&nbsp;1/2 kilogrammes de
-savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères
-de bois, 10 kilogrammes de bougies. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les
-bassins du parc ; ce pain servait d’amorce.</p>
-</div>
-<p>Toutes ces marchandises étaient à portée de la main
-des sous-officiers et des soldats chargés de les enlever,
-mais comme la besogne était difficile, les Prussiens
-s’arrêtaient de temps à autre pour « siffler » un verre
-de schnaps que leur versaient des marchandes qui,
-en dépit des protestations du maire, avaient pu s’installer
-dans la cour et sur la terrasse.</p>
-
-<p>Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une
-ville de garnison, ne se faisaient aucun scrupule d’embaucher
-des filles de la pire espèce pour attirer et « allumer
-les clients ». Les soldats allemands riaient et
-buvaient avec elles.</p>
-
-<p>Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour,
-il s’arrêta devant l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie,
-une horrible mégère, aux traits bouffis,
-flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé
-en patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres.
-En mauvais français, Zerniki s’entretint avec la
-marchande d’eau-de-vie ; c’était l’ancienne pensionnaire
-de maison centrale que le policier Stieber avait
-embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put
-fournir ne parurent pas satisfaire beaucoup l’<i lang="la" xml:lang="la">alter ego</i>
-du grand chef de la police, car c’est en grommelant et
-en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée
-de la mairie.</p>
-
-<p>Un des appariteurs portant le brassard tricolore
-l’interpella au moment où il allait franchir la grande
-porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du rez-de-chaussée.
-Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne parlait
-que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement
-un des secrétaires du maire, M. Hermann
-Dietz, Alsacien, connaissant parfaitement l’allemand,
-passait en ce moment. Il servit d’interprète. Zerniki
-dit d’une voix brève : « Je veux voir le maire. »</p>
-
-<p>— Le maire est en séance, il préside le conseil
-municipal et ne peut se déranger, répondit M. Dietz.</p>
-
-<p>— Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber,
-je veux lui parler, quand même je devrais faire enfoncer
-les portes de la salle du conseil.</p>
-
-<p>Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer
-Zerniki dans l’hôtel de ville ; il le conduisit dans
-une salle où se tenaient toujours un adjoint et deux
-conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui
-livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce
-qui s’était passé dans la séance de la veille.</p>
-
-<p>Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il
-insistait, l’adjoint lui fit remarquer, au moyen de l’interprète,
-qu’il n’avait aucun ordre écrit pour exiger
-cette communication.</p>
-
-<p>— Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux,
-j’ai ceci ! Et il tira son sabre.</p>
-
-<p>Justement la séance du conseil venait de finir. Les
-édiles, pour sortir de la salle des délibérations, avaient
-à traverser la pièce où était l’adjoint de service.
-Ils assistèrent à cette scène ; plusieurs d’entre eux
-étaient sur le point de faire un mauvais parti au
-lieutenant Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les
-conseillers, prit peur, courut à la fenêtre qu’il brisa
-d’un coup de poing et cria plusieurs mots en allemand
-aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin
-d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki,
-les conseillers présents furent arrêtés et conduits au
-poste le plus voisin.</p>
-
-<p>Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la
-« Commandature ».</p>
-
-<p>Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur
-autorité à la police.</p>
-
-<p>Le major de place, un « gommeux » berlinois,
-M. de Treskow, qui jouait la comédie de salon, et qui,
-même en campagne, se bichonnait comme s’il devait
-aller au bal, fit des excuses à M. Rameau :</p>
-
-<p>— Que voulez-vous attendre de ces gens-là ? dit-il.
-Et en parlant du lieutenant des mouchards : « Ils n’ont
-ni élévation dans les idées, ni éducation. »</p>
-
-<p>Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers
-municipaux.</p>
-
-<p>De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant
-Zerniki ne parut pas à la mairie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés
-par M. de Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de
-l’Américain O’Sullivan ; il était très désireux de démontrer
-au chancelier que l’<i lang="la" xml:lang="la">errare humanum est</i> pouvait
-échoir en partage aux grands hommes d’État comme
-aux autres mortels.</p>
-
-<p>« Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour
-prendre à son tour le « chef » en défaut. »</p>
-
-<p>Par une froide et brumeuse journée de la fin de
-novembre, Stieber était en train de parcourir les rapports
-de ses espions, quand il vit entrer dans son
-cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet.</p>
-
-<p>— Patron, avez-vous cent thalers sur vous ? demanda
-l’auteur dramatique.</p>
-
-<p>— Pourquoi faire ?</p>
-
-<p>— Eh ! pour que je les empoche, vous savez, je
-prends de l’argent français aussi, 375 pièces de vingt
-sols, tarif officiel. Et l’auteur dramatique se mit à déclamer
-d’après Gœthe :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France,</div>
-<div class="verse">Mais pour ce qui est des <i>francs</i>, il les <i>empoche</i> volontiers.</div>
-</div>
-
-<p>Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la
-somme demandée.</p>
-
-<p>— C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement
-impatienté.</p>
-
-<p>— Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me
-devez la somme !</p>
-
-<p>— Allons donc ! Dieu merci, je n’ai jamais eu de
-dettes !</p>
-
-<p>— Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire.
-Avez-vous oui ou non promis cent thalers si vous
-pouviez « pincer » M. de Bismarck ?</p>
-
-<p>— Oui !</p>
-
-<p>— Eh bien ! voyez et lisez.</p>
-
-<p>Et le vaudevilliste tendit au « patron » un numéro
-du journal le <i>Gaulois</i> marqué au crayon rouge :</p>
-
-<p>— Voici ma quittance… Tout à l’heure, je rencontre
-un journaliste de mes amis, un bon garçon
-appelé Hoff, mais un peu toqué ; il croit toujours que
-« c’est arrivé ». Du reste, patriote jusqu’au bout des
-ongles, en admiration devant le « chef ». Pour lui, le
-« chef », c’est le bon Dieu. Ce garçon était hors de lui,
-il se promenait tout seul dans le parc, se parlant à
-lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je l’aborde
-et lui demande pourquoi il est si agité. Il me
-répond que c’en est fait de l’Allemagne, que les patriotes
-n’ont plus qu’à se jeter à l’eau ; bref, un tas
-de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par m’expliquer
-qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda,
-arrivé de Paris, a dîné hier chez le « chef »,
-qu’il y a passé la soirée et que Bismarck qui, paraît-il,
-avait bu cinq ou six bouteilles de vieux Bourgogne,
-s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend
-que ce Miranda n’est qu’un espion de Gambetta,
-et comme preuve il m’a dit avoir un numéro du <i>Gaulois</i>
-contenant un article de ce même M. de Miranda,
-qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et
-qui arrange M. de Bismarck de la belle façon ! J’ai
-accompagné Hoff à l’hôtel de la <i>Tête noire</i> — une
-sorte de bouge — et il m’a remis la feuille en question
-qui, franchement, vaut bien les cent thalers…
-Jugez-en vous-même…</p>
-
-<p>Stieber parcourut le journal ; il contenait en effet une
-diatribe des plus violentes contre le gouvernement
-prussien.</p>
-
-<p>Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa
-voiture « réquisitionnée » et se fit conduire immédiatement
-à la Villa Jessé.</p>
-
-<p>Le chancelier était en conférence avec le commandant
-militaire de la ville, M. le général-major von
-Voigts-Rhetz ; et, à en juger par les éclats de voix
-qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate
-et le militaire n’étaient pas d’accord.</p>
-
-<p>C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement
-maille à partir avec les généraux.</p>
-
-<p>Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât
-pas aussitôt les nouvelles des avant-postes
-et les renseignements provenant de l’armée du
-prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. « Si
-le roi ne daignait pas m’envoyer une copie de ses dépêches,
-disait-il, je ne saurais rien, absolument rien ! »</p>
-
-<p>L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations.
-« Qu’il entre tout de suite ! » fit le chancelier.</p>
-
-<p>— Eh bien ! quoi de nouveau, mon cher conseiller ?</p>
-
-<p>Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre
-le <i>Gaulois</i>, en indiquant la place marquée au
-crayon rouge. M. de Bismarck parcourut l’article ; en
-arrivant à la signature : « Ce n’est pas possible ! fit-il.
-Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné
-à ma table<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ! J’aurais dû m’en méfier, cependant ;
-avec son uniforme rouge et ses deux plaques, il avait
-l’air d’un saltimbanque !… » Puis se tournant vers le
-général Voigts-Rhetz : « Il s’agit d’un <i lang="es" xml:lang="es">señor</i> Angel
-de Miranda, attaché à l’ambassade d’Espagne et vice-président
-de la commission des finances pour les
-créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités
-énoncées sur son passeport. Il a passé toute la soirée
-ici, hier, et sans doute une fois hors de nos lignes, il
-ira à Tours… Mais qui donc vous a remis ce numéro
-du <i>Gaulois</i>, Stieber ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871 : <i>Un
-dîner à Versailles chez M. de Bismarck.</i></p>
-</div>
-<p>— C’est un journaliste, M. Hoff.</p>
-
-<p>— De quoi se mêle-t-il, celui-là ? fit à demi-voix le
-général Voigts-Rhetz… Il est le correspondant de la
-<i>Gazette nationale</i>, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Je crois que oui, fit Stieber.</p>
-
-<p>— Ah ! fit le général commandant de place, avec
-une intonation singulière.</p>
-
-<p>Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé
-au corps dans son logement et conduit à la
-prison Saint-Pierre, où il passa la nuit ; le lendemain
-il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader
-peu de temps après.</p>
-
-<p>Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne
-parut plus aussi suspect à ses anciens geôliers ; il brûla
-ce qu’il avait adoré et devint un des plus chaleureux
-admirateurs de la politique bismarckienne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du
-diplomate espagnol, le journaliste Hoff, un garçon
-d’une trentaine d’années, de moyenne taille, replet,
-l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé
-à écrire dans une petite chambre de l’hôtel de la <i>Tête
-noire</i>.</p>
-
-<p>Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé
-pendant plusieurs années des correspondances à plusieurs
-journaux de son pays, notamment à la <i>Gazette
-d’Augsbourg</i>. Tout ce qu’il écrivait était marqué au
-coin du plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck
-résumait pour lui Vichnou, Moloch, le grand Lama ; il
-n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à l’adoration
-de « l’homme de fer et de sang » ne perçait pas seulement
-dans ses écrits, elle se manifestait aussi d’une
-manière passionnée dans ses entretiens et dans les
-discussions fréquentes qu’il avait avec ses collègues
-allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la
-guerre fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret
-d’expulsion, fut chargé par les journaux auxquels il
-collaborait, de suivre les opérations militaires. Là,
-parmi les soldats, au milieu des victoires, il exultait,
-et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques,
-chauvins et bismarckiens.</p>
-
-<p>Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre
-donnait sur un tas de fumier, il était justement, ce
-jour-là, en train de brûler une énorme dose d’encens
-aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa
-à la porte.</p>
-
-<p>— Entrez, fit le journaliste.</p>
-
-<p>C’était un gendarme.</p>
-
-<p>— Vous êtes bien le journaliste Hoff ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit
-au jeune homme un large pli portant le cachet de la
-« Commandature », et se retira.</p>
-
-<p>Hoff brisa le cachet ; l’enveloppe contenait l’ordre
-péremptoire d’avoir à se rendre avant midi chez le
-commandant de place. Vaguement inquiet, le journaliste
-acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel
-de <i>France</i>, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz
-avait installé ses bureaux.</p>
-
-<p>En passant devant les Halles, il entra dans le petit
-restaurant Gark pour voir s’il n’y rencontrerait pas
-quelques confrères qui avaient l’habitude de prendre
-leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il
-ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement
-marqué de la carte de Bourgogne, tous deux très
-affairés, la tignasse en l’air, discutant avec l’intendant
-d’un général campé à Maintenon, qui faisait
-charger sur un tilbury stationné devant la porte,
-quelques paniers de vieux Beaune et de Romanée.</p>
-
-<p>Hoff continua sa route vers la « Commandature » ;
-à chaque pas, son inquiétude augmentait. Quelques
-jours auparavant, il avait été appelé chez le chef de
-la police, mais Stieber s’était borné à lui demander
-vaguement quelques renseignements et il l’avait
-congédié avec des paroles flatteuses, l’assurant qu’il
-était très heureux de faire la connaissance d’un écrivain
-aussi bon patriote.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir ? Il ne
-devait pas tarder à l’apprendre, lorsqu’il se trouva
-dans un des salons de l’hôtel, dont le général de
-Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.</p>
-
-<p>— C’est vous, monsieur, lui dit le commandant
-de place, qui êtes l’auteur de cet article ?</p>
-
-<p>Et il tira d’un dossier évidemment préparé à
-l’avance, un numéro du journal berlinois la <i>Gazette
-nationale</i>. Cet exemplaire contenait en effet un feuilleton
-daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait
-avec amertume de la situation faite aux journalistes
-allemands chargés de suivre les opérations ;
-ils étaient, disait-il, mis en suspicion et tenus à
-l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés
-à tous les points de vue. L’article s’appesantissait
-sur ce parallèle et montrait les correspondants
-du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, du <i lang="en" xml:lang="en">Daily News</i>, etc., logés <i>sur réquisition</i>,
-pourvus de chevaux et de fourrages par le soin
-de l’état-major, admis dans la société des généraux
-et des princes, tandis que les Allemands étaient entièrement
-livrés à leurs propres ressources et tenus
-en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement
-certains officiers généraux comme mal
-disposés à l’égard des journalistes.</p>
-
-<p>Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que
-l’article était de lui ; il ajouta, assez timidement
-il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir manqué à ses
-devoirs en le rédigeant.</p>
-
-<p>— Vos devoirs, monsieur, fit le général très en
-colère, vos devoirs ! non seulement vous y avez
-manqué de la façon la plus scandaleuse, mais encore
-vous avez commis un acte de trahison !</p>
-
-<p>Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre
-Hoff l’effet d’un coup de trique. Il pâlit subitement,
-porta la main à son front et chancela.</p>
-
-<p>— Un traître, moi ! un traître ! fit-il d’une voix
-étouffée.</p>
-
-<p>— Si nous traitons bien les journalistes anglais,
-repartit le général, ce n’est pas parce que ce sont des
-personnalités, nous nous moquons de vous tous, de
-quelque nationalité que vous soyez ; si nous accueillons
-les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que
-nous avons besoin d’eux. La presse est bien plus que
-Sa Majesté Victoria, la véritable reine de la Grande-Bretagne ;
-elle n’est pas une Cendrillon comme dans
-notre Allemagne ; ses représentants sont de véritables
-ambassadeurs ; nous les traitons comme tels, mais
-cela ne nous plaît pas plus qu’il ne faut… Il y a en
-Angleterre un parti puissant qui tient pour la France,
-qui ne demande que plaies et bosses contre nous ;
-s’il est habilement combattu dans la presse, nous n’avons
-pas à le redouter. Il y a donc pour la patrie allemande
-un intérêt puissant à se concilier la presse de
-Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au
-ministère ; c’est pourquoi nous choyons les Anglais
-qui sont ici, et celui qui nous attaque à cause de cela
-est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je
-dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas
-que l’Allemagne soit une grande nation, qui voudrait
-voir sa patrie morcelée et anéantie.</p>
-
-<p>Ce nom de « particulariste » sembla donner le coup de
-grâce au malheureux Hoff. Lui, un <i>particulariste</i>,
-lui qui rêvait depuis dix ans l’unification de la patrie
-germanique et la centralisation par la Prusse ! On ne
-pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face.
-C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement
-la suite de la tirade du général.</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que
-vous avez commis ! et vous serez puni comme un
-traître le mérite. Voici les dispositions qui ont été
-prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin,
-vous vous trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée
-de la grille de cette caserne.</p>
-
-<p>Le général montra par la fenêtre la caserne qui
-était en face, et il continua :</p>
-
-<p>— Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers
-français ; nous ne faisons aucune différence
-entre les ennemis qui nous combattent par la plume
-et ceux qui se battent avec le chassepot ; vous irez à
-pied jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que
-vous devez aimer… De Lagny, la gendarmerie de
-campagne vous reconduira de brigade en brigade jusqu’à
-la frontière allemande et là… vous pourrez aller
-vous faire pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens
-plus, monsieur, allez et soyez exact demain, sinon
-mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il est !…</p>
-
-<p>Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature.
-Machinalement il traversa l’avenue de
-Paris ; il continua son chemin jusqu’à ce que la
-sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant
-demandé son permis de circulation, qu’il n’avait pas
-sur lui, le força à rebrousser chemin. Il reprit l’avenue.
-Un vent glacial soufflait à travers les arbres, quelques
-flocons de neige commençaient à tomber. Le
-journaliste ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession
-de lui-même qu’en se trouvant devant l’hôtel des
-Réservoirs dont on commençait à allumer les réverbères.
-Pendant trois heures, ces paroles terribles du
-général Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau :
-« Il était un traître ! un particulariste, un allié des
-Français ! » C’étaient comme des coups de couteau
-qui lui entraient au cœur.</p>
-
-<p>A force de se répéter les reproches du général, le
-journaliste se persuada qu’il les méritait ; et que le
-châtiment qu’on lui infligeait était parfaitement juste.
-Eh quoi ! le devoir d’un patriote allemand n’était-il
-pas de tout souffrir, de tout endurer ? Lui, journaliste
-allemand, il s’était plaint du manque de politesse,
-d’absence d’égards… Les soldats des avant-postes,
-exposés au froid et aux éclats des « pains de
-sucre » des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux ?
-Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas
-un patriote. Puis, en réfléchissant, il se rappelait
-comment il avait été induit à écrire ce fatal article.
-C’était dans une salle du café de Neptune, en face du
-Château ; les correspondants s’y réunissaient à l’heure
-de l’absinthe, comme dans les cafés du boulevard.</p>
-
-<p>A travers les vitres, on avait vu un reporter du
-<i lang="en" xml:lang="en">Daily News</i>, revenant d’une promenade à Saint-Germain,
-escorté de deux dragons et paraissant
-causer très familièrement et en riant de son gros rire
-de cockney, avec le prince de *** ; tous les correspondants
-avaient alors éclaté en récriminations contre
-l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre les
-Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants
-que possible. De tous les côtés, on lui avait dit :
-« Hoff, faites donc un article là-dessus. Arrangez-leur
-un feuilleton bien pimenté ! — La <i>Gazette nationale</i>
-l’insérera tout de suite, » avait ajouté un camarade
-qui passait pour très bien connaître les coulisses de
-la presse allemande.</p>
-
-<p>Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne
-foi, avec passion, tel qu’il le sentait sous l’influence
-des récriminations de ses camarades.</p>
-
-<p>Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif ; il attaquait
-de sages dispositions prises par le grand « chef »
-et par les généraux qui s’étaient couronnés de lauriers
-à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan… Comment, lui,
-qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les
-critiquer ?… La faute était grande, mais aussi quel
-châtiment ! Rentrer en Allemagne stigmatisé comme
-traître, chassé du quartier général ! Quel accueil
-lui ferait-on dans la patrie ? Tout le monde, ruminait
-le pauvre Hoff, creusant de plus en plus cette idée
-dans son cerveau de métaphysicien mal équilibré, tout
-le monde se détournera de moi ; je serai mis à la porte
-de tous les journaux qui se sont servis de ma plume ;
-non seulement je serai déshonoré, mais encore je
-me trouverai sans pain ! Et sous l’influence de cette
-lourde brume d’automne qui cause tant d’oppression
-aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et
-pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre
-que la nuit, Hoff se vit seul, honni, méprisé, errant
-dans les rues de Berlin, les habits râpés, les souliers
-éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de
-journaux où il recevait partout cette humiliante réponse :
-« Sortez, nous ne voulons pas de traître
-parmi nous ! »</p>
-
-<p>Ses tempes battaient violemment, son crâne était
-comme serré dans un étau, il ne voyait plus.</p>
-
-<p>Tout à coup il se heurta à un gros homme qui
-montait la rue des Réservoirs.</p>
-
-<p>— Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc ?
-Vous êtes pâle et tout défait… on dirait que vous
-avez envie d’aller vous jeter à l’eau ?</p>
-
-<p>Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros
-commissaire de police Kaltenbach que nous avons
-déjà présenté au lecteur. Tous deux étaient du pays
-badois ; ils avaient étudié ensemble. En quelques
-phrases saccadées, Hoff confia sa mésaventure au
-commissaire…</p>
-
-<p>— Hum ! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les
-militaires entendent exercer eux-mêmes leur police, et
-ma foi, vous êtes entre l’enclume et le marteau, car
-nous ne pouvons rien ; si nous intercédions, on nous
-accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde
-pas… Mais il me vient une idée ; votre père, député
-à la Diète de Carlsruhe, connaît notre grand-duc,
-il a souvent dîné à la Cour ; adressez-vous
-à son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis
-hier. Vous trouverez certainement le grand-duc à
-dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre carte
-au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il
-en parle tout de suite à son Altesse, et cela pourra
-s’arranger.</p>
-
-<p>— Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette
-planche de salut, oui, vous avez raison, nous allons
-trouver le grand-duc…</p>
-
-<p>— Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que
-vous alliez seul ; ma présence causerait de l’ombrage
-et ne pourrait que vous nuire. Allons, courage et
-bonne chance ! Et après avoir serré la main de son
-compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard
-du Roi, tandis que le journaliste s’engageait sous
-la grande voûte de l’hôtel des Réservoirs.</p>
-
-<p>Les deux petits salons servant de vestibule et la
-grande salle carrée peinte en blanc avec de larges filets
-d’or, étaient pleins d’habitués. C’était sous les feux des
-grands lustres de cristal garnis de centaines de bougies
-un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs,
-étincelants de dorures, couverts de plaques, de
-décorations, de rubans ; un chatoiement de casques
-d’argent à cimier d’or, de <i>ulankas</i>, de bonnets fourrés
-à plume de héron pendus aux patères.</p>
-
-<p>Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et
-par douze autour des tables de différente grandeur, les
-princes se comptaient par douzaines et les comtes
-par vingtaines.</p>
-
-<p>Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient
-relégués dans les coins ; et les vulgaires roturiers auraient
-été jetés à la porte comme des chiens, s’ils
-avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par
-cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des
-colonnes entières en mettant les noms à la plupart de
-ces figures.</p>
-
-<p>Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le
-protecteur des sociétés de chant, de tir et de gymnastique,
-le Mécène qui a conféré des lettres de noblesse
-aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M. Gustave
-Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement
-une table de douze couverts. Fidèle à
-ses habitudes de frondeur, le prince a installé au premier
-étage des « Réservoirs » une sorte de club aristocratique,
-le « Casino », où l’on conspire contre
-M. de Bismarck, et où Stieber n’a pu encore, malgré
-toute son ingéniosité, faire pénétrer un de ses agents.
-Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le
-duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et
-plusieurs courtisans. Un seul habit noir détonne et
-surprend au milieu de tous ces uniformes chamarrés :
-le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre
-que le duc Ernest a fait venir pour lui commander
-son portrait, le représentant à cheval au milieu
-de la mêlée de Wœrth, chargeant à la tête de ses
-troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues
-affirment que Son Altesse Sérénissime n’a passé par
-Wœrth que huit jours après la bataille et qu’il en sera
-de ce tableau comme d’un autre qui montre le même
-prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant
-d’un geste dramatique aux artilleurs allemands
-les bateaux danois, qu’ils doivent couler bas. Le bon
-duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à Wœrth,
-qu’en peinture.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent
-avec expansion à des libations tapageuses ; ce
-sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates ou
-bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des
-mannequins de coiffeurs, et étalant avec complaisance
-des bagues en diamant sur des doigts effilés, d’une
-blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont
-des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont
-été envoyés à Versailles pour y porter des drapeaux
-pris à Metz. Leurs camarades les régalent.</p>
-
-<p>Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre,
-uniforme de couleur et de coupe sévères ; puis le prince
-de Lippe et le souverain de Waldeck-Lilliput, sans
-parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant Frédéric
-d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent
-si lestement.</p>
-
-<p>Tandis que toute la salle présentait un aspect animé
-et que les voix, les exclamations, les rires se mêlaient
-aux détonations des bouchons de champagne, un silence
-solennel régnait autour d’une table placée au milieu
-de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke,
-y prenait son repas avec quelques généraux à l’air de
-professeurs, simplement vêtus, comme lui, d’un uniforme
-sombre, et faisant la cour à leur chef en imitant
-son mutisme.</p>
-
-<p>Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes
-se renouvelaient, et il en fut ainsi jusqu’au départ de
-l’armée allemande.</p>
-
-<p>Chaque soir on mettait la table pour deux à trois
-cents convives de haute lignée, de grand appétit et
-de grande soif.</p>
-
-<p>Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait
-pas dans la salle commune. L’Altesse, désirant s’entretenir
-avec quelques autres princes et leurs ministres,
-de la grande affaire du couronnement impérial,
-un des petits salons-cabinets donnant sur la
-grille, du côté de la rue des Réservoirs, avait été
-retenu par lui dans la journée.</p>
-
-<p>Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au
-chambellan von Bell, mais il revint au bout de quelques
-instants avec une réponse décourageante ; le
-courtisan, très occupé à déguster un salmis de perdreaux,
-refusait absolument de se déranger. En s’acquittant
-de cette commission, le maître d’hôtel invita
-le journaliste qui payait peu de mine, et dont le pantalon
-avait quelque peu souffert pendant cette longue
-course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte
-d’observations de la part de leurs Excellences, qui
-n’aimaient pas à être ennuyées par des bourgeois. Hoff
-s’en alla, reconduit jusqu’à la porte par les explications
-du valet qui paraissait avoir hâte de le voir sortir.
-Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout !</p>
-
-<p>Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges
-dalles luisantes du trottoir de la rue qui s’allongeait
-dans une obscurité funèbre, ressemblaient à des flaques
-d’eau ; les grandes maisons avec leurs hautes
-fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres,
-sans bruit et sans lumière. Machinalement le journaliste
-descendit droit devant lui ; la pluie le pénétrait
-jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des frissons,
-un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière,
-moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant
-d’une rue, éclairant comme des silhouettes fantastiques
-un arbre décharné, un banc de bois et un tas de cailloux.
-Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien.
-Obéissant à une pensée subite, le journaliste saisit la
-poignée de la porte et entra dans l’officine. L’apothicaire,
-tout en cachetant de petites fioles, causait avec
-un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont
-la figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance
-et de la douceur.</p>
-
-<p>Les deux Français interrompirent la conversation
-commencée.</p>
-
-<p>— Vous désirez, monsieur ? demanda le pharmacien.</p>
-
-<p>— Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium,
-répondit le malheureux Hoff en balbutiant…</p>
-
-<p>— Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je
-m’en tiens à la loi, — dites cela à ceux qui vous envoient.</p>
-
-<p>— Comment ? vous supposez ?…</p>
-
-<p>— Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle
-pas à nous « pincer » ? La police française
-le faisait bien. Seulement, ces messieurs ne sont pas
-assez malins.</p>
-
-<p>— Je vous jure que vous vous trompez. — Je ne
-suis envoyé par personne.</p>
-
-<p>— Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire ?
-pour vous empoisonner ?… Merci, si vous tenez à
-vous tuer, je n’ai pas besoin de vous aider. Bonsoir,
-monsieur.</p>
-
-<p>A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue,
-qu’il sentit qu’on lui frappait sur l’épaule. Il reconnut
-l’individu aux cheveux roux, qui causait avec le pharmacien
-et qui, pendant le court colloque, avait attaché
-sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible.
-Maintenant l’homme roux ricanait :</p>
-
-<p>— Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez
-beaucoup à votre cyanure ? Eh bien, je puis vous
-rendre le seul service qu’un Prussien peut réclamer de
-moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une
-once de cette drogue, la loi le prohibe sévèrement,
-mais moi je suis photographe, j’en ai un quart de livre
-à votre service…</p>
-
-<p>— Où donc ? demanda le journaliste en proie à la
-folie du suicide.</p>
-
-<p>— Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens
-avec votre affaire.</p>
-
-<p>Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait
-toujours ; un instant il eut envie de s’en aller, mais
-l’idée du lendemain, le départ avec les prisonniers
-français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se reprochait
-lui-même d’avoir commis, assaillirent de
-nouveau sa pensée ; il attendit le retour de l’inconnu
-et prit le paquet que celui-ci lui donna.</p>
-
-<p>— Combien vous dois-je ? demanda le journaliste
-en tirant sa bourse.</p>
-
-<p>— Me devoir quelque chose ! Allons donc, monsieur
-l’Allemand… trop heureux de vous rendre un pareil
-service !… Distribuez-en à tous vos amis…</p>
-
-<p>Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand
-s’éloigner ; puis, se frottant les mains : « Hé,
-hé, fit-il, toujours un de moins ! »</p>
-
-<p>L’hôtel de la <i>Tête noire</i> touche à la gare de la rive
-droite ; c’est une maison d’apparence triste, une maison
-propice aux mystères et aux tragédies.</p>
-
-<p>Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de
-poison, monte l’étroit escalier, le garçon de salle le
-précède et place la bougie sur la table. Il se retire. Le
-journaliste ne l’a pas même aperçu… Seul, dans cette
-chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde,
-son cœur se serre davantage, il voudrait maintenant
-rentrer au pays de Bade… mais le recevra-t-on, ne le
-chassera-t-on pas, lui, le traître, lui qui a déplu, il le
-croit du moins, à M. de Bismarck ?</p>
-
-<p>Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré,
-il verse la poudre dans le verre placé à côté du pot
-à eau… Et prenant la plume, il écrit rapidement
-un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste
-comme lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de
-sa mort à sa famille.</p>
-
-<p>On frappe à la porte.</p>
-
-<p>— Hoff, êtes-vous là ? C’est moi !</p>
-
-<p>Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de
-son ami, justement celui à qui il écrit, mais il ne répond
-pas, il laisse la porte fermée, il interrompt même
-sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la plume
-frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la
-chambre est vide, se soit éloigné ; et alors, d’un seul
-trait, il vide jusqu’à la dernière goutte le breuvage empoisonné.</p>
-
-<p>Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut
-lente. Enfin, après quelques heures de souffrances
-héroïquement supportées, il expira en se tordant dans
-les convulsions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds
-pavillons de la halle versaillaise, la société était moins
-nombreuse et moins brillante, cela va sans dire, que
-dans les grands salons des Réservoirs. En temps ordinaire,
-c’était un petit marchand de vin, fréquenté
-par les maraîchers et les bouchers, avec salle à boire
-et comptoir d’étain au rez-de-chaussée et deux petites
-pièces au-dessus, auxquelles on arrive par un escalier
-en colimaçon. Mais si la maison est petite et de
-mince apparence, les deux frères Gack, en véritables
-dévots des crus bourguignons, avaient collectionné
-dans leur cave une série de Chablis, de Beaune et de
-Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores
-de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne
-s’entendait à confectionner les omelettes aux confitures
-et les poulets au blanc comme la « bourgeoise »
-du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs
-de la dive bouteille dont la position et la fortune
-ne permettaient pas des visites aux « Réservoirs », se
-rabattaient volontiers sur les « halles » et y faisaient
-de longues stations. Les employés de l’intendance, les
-fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes
-y avaient leur <i lang="de" xml:lang="de">Stammtisch</i>, c’est-à-dire leur
-table réservée. Là, trônait un être répugnant au possible,
-aux manières cauteleuses ou insolentes, à la
-langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur
-Joung.</p>
-
-<p>Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé
-de différents travaux dans une usine de Saint-Denis.
-Il s’était rendu au quartier général prussien où il avait
-fait valoir les renseignements qu’il avait eu occasion
-de recueillir pendant son séjour dans la capitale.</p>
-
-<p>Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au
-grand état-major, de détourner le cours de la Seine
-au-dessus de Saint-Denis.</p>
-
-<p>On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses.
-Nous n’avons pas besoin de préciser lesquelles.</p>
-
-<p>Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs
-étaient serrés comme des sardines en boîte.
-Civils et militaires s’entretenaient des différents faits
-du jour ; la conversation était surtout vive et animée
-autour de la table réservée, où une demi-douzaine de
-correspondants de journaux échangeaient leurs impressions,
-se communiquaient leurs articles et médisaient
-du prochain.</p>
-
-<p>Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme
-des bedeaux et gras comme des chanoines, les frères
-Gack, débouchant les bouteilles, découpant les rosbifs
-et les poulets, veillant à tout.</p>
-
-<p>Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier
-de l’intendance entra dans la salle ; sa tête, tant
-sa taille était élevée, touchait au plafond. Il alluma
-son cigare au bec de gaz sans effort.</p>
-
-<p>— Hé ! monsieur Gack ; cria-t-il, une omelette
-d’une douzaine d’œufs… aux confitures… avec beaucoup
-de confitures comme d’habitude… et vite, car
-j’ai faim…</p>
-
-<p>— Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre
-avait prestement disparu, pour ce qui est de l’omelette,
-je puis vous la servir… mais quant aux confitures — non.</p>
-
-<p>— Et pourquoi ? demanda le géant en se redressant,
-pourquoi pas de confitures ?</p>
-
-<p>— Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter
-votre monnaie prussienne et que je n’en ai pas
-d’autre.</p>
-
-<p>— Vraiment ! fit l’intendant… eh bien ! demain, vous
-me donnerez une liste de tout ce dont vous avez besoin…
-j’irai moi-même chez votre voisin l’épicier et c’est moi
-qui le payerai… avec les plus sales pièces de deux
-gros que je pourrai trouver… et je le forcerai de porter
-le paquet jusque chez vous… Ah ! ce monsieur me
-prive de confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne
-monnaie prussienne… ah !… nous allons voir… — Servez-moi
-deux bouteilles de Beaune et une livre
-de jambon… Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau ?</p>
-
-<p>— Il paraît que nous avons gagné une bataille dans
-le Nord, répondit l’architecte ; deux mille prisonniers,
-sans compter une centaine de turcos.</p>
-
-<p>— Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles
-dents son jambon et en se versant rasade sur rasade,
-ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce ne sont pas des
-hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh ! ces turcos…
-si j’en tenais un… Et le gigantesque <i>riz-pain-sel</i> se
-mit à déblatérer comme il avait l’habitude de le faire
-contre les enfants du désert.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant
-des signes de terreur… « Un turco !… En
-voici un… Voyez, un turco ! »</p>
-
-<p>Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement
-de laquelle se dressait un grand gaillard enveloppé
-d’un burnous blanc et coiffé d’un turban. En grinçant
-des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre deux énormes
-couteaux de cuisine.</p>
-
-<p>Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé,
-quelques officiers avaient déjà tiré leur sabre et attendaient.
-M. Joung s’était caché sous la table. Mais
-soudain cette grande peur fit place à une hilarité générale.
-On avait reconnu la trogne illuminée d’un des
-frères Gark qui, agacé d’entendre toujours l’intendant
-déblatérer sur le compte des auxiliaires africains de
-l’armée française, s’était déguisé en Arabe pour communiquer
-une salutaire terreur à cet ennemi juré des
-« turcos ».</p>
-
-<p>On rit beaucoup de cette mascarade, notamment
-les journalistes qui poursuivirent le malheureux intendant
-de leurs railleries.</p>
-
-<p>Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite
-salle, lorsqu’un officier de police entra pour remettre
-à M. Lévyson, assis à la table des correspondants, la
-lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont on
-venait de relever le cadavre.</p>
-
-<p>Quand on informa M. de Bismarck de cette mort,
-il dit :</p>
-
-<p>— C’est vraiment dommage… mais Hoff était fou !…
-Que ne s’est-il adressé à moi ? Je lui aurais épargné
-la peine de se tuer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">XI</h2>
-
-<p class="d">Le <i>Moniteur de Seine-et-Oise</i>. — Le cabinet de lecture de M<sup>me</sup> Le
-Dur. — Galanterie du frère du roi de Prusse. — Une repartie un
-peu vive de M<sup>me</sup> Le Dur. — Un colporteur de journaux d’Eure-et-Loir. — M<sup>me</sup>
-Le Dur est dénoncée à Stieber. — Le comte de
-W… — Un attaché militaire allemand sauve un franc-tireur.</p>
-
-
-<p>Quelques jours après l’énergique attaque des Français
-qui eut pour résultat la prise de Champigny, des
-groupes nombreux stationnaient dans la rue de la
-Paroisse, presque en face de l’église Notre-Dame.</p>
-
-<p>A côté des militaires allemands qui discutaient tantôt
-d’une voix forte, tantôt sur un ton bas et confidentiel,
-se tenaient de nombreux bourgeois, que leur
-âge ou leurs infirmités avaient forcément retenus à
-Versailles.</p>
-
-<p>Sur leur figure soucieuse et attristée, il y avait, ce
-jour-là, comme le reflet d’une joie cachée, d’une espérance
-secrète. On savait que, tout de suite après la victoire
-des Français, un conseil de guerre avait été convoqué
-à la préfecture de Versailles, chez le roi, et que la
-plupart des généraux avaient émis un avis contraire à
-celui de M. de Moltke, qui insistait pour la reprise
-immédiate de la position perdue.</p>
-
-<p>Mais l’avis du feld-maréchal avait prévalu ; depuis
-la veille, le bruit courait que la bataille était de
-nouveau engagée du côté de Champigny. On se chuchotait
-tout bas que les Wurtembergeois avaient été vigoureusement
-repoussés. Les correspondants des journaux
-anglais affirmaient, disait-on, que les officiers du premier
-bataillon avaient tous été tués ou blessés, sauf
-deux ; que le jeune comte Wolfegg avait eu une jambe
-emportée ; qu’on avait vu passer le général Von Strochmann,
-pâle, couvert de sang, appuyé sur deux de
-ses amis.</p>
-
-<p>Rien, jusque là, n’était cependant venu confirmer
-ces rumeurs. Le <i>Moniteur officiel</i> n’avait pas encore
-dit un mot ; il parlerait sans doute aujourd’hui, car
-les opérations — c’était positif — avaient commencé
-depuis vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>La foule qui grossissait sans cesse devant la boutique
-de M<sup>me</sup> Le Dur, « réquisitionnée » pour la vente du
-<i>Moniteur</i> (prussien) <i>de Seine-et-Oise</i>, ne disait que
-trop la curiosité et les perplexités patriotiques de la
-population de Versailles. L’attitude de la plupart des
-officiers allemands qui remplissaient le magasin de la
-marchande n’était cependant pas de nature à faire naître
-ou à entretenir des illusions. Chaque fois que la porte
-de la boutique s’ouvrait, on entendait leurs gros rires
-résonner comme un bruit de casseroles.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Le Dur, qui tient encore aujourd’hui le même
-cabinet de lecture, le plus achalandé de Versailles
-et le mieux pourvu de livres curieux, était alors, en
-1870, dans le plein épanouissement d’une savoureuse
-et appétissante beauté. Très vive, très enjouée, elle
-s’amusait en véritable gamine de Paris, à dire crûment
-leur fait à ses clients, dont la plupart parlaient
-fort bien le français, et qui, tout en venant chercher
-des romans de Paul de Kock, de Pigault-Lebrun, ou
-les <i>Mémoires</i> de Casanova, flirtaient volontiers avec la
-dame du logis, qui ne craignait nullement de les
-« rabrouer » par quelques mots très crus. Les affaires,
-du reste, allaient à souhait ; les numéros du <i>Moniteur
-de Seine-et-Oise</i> s’enlevaient comme de petits pâtés ;
-militaires et civils, allemands et français, privés
-de toute autre lecture, attendaient l’apparition de la
-feuille officielle avec une égale impatience.</p>
-
-<p>Ce journal — le seul organe de publicité que
-la police prussienne tolérait dans cette ville de
-40,000 âmes, complètement isolée de Paris et du
-reste de la France, — était rédigé par M. Bamberg,
-l’ex-caissier parisien du « fonds des reptiles », appelé
-à Versailles par M. de Bismarck pour remplacer M. le
-D<sup>r</sup> Lévyson dont les allures avaient déplu au chancelier,
-qui voulait un fonctionnaire et non un journaliste,
-même officieux.</p>
-
-<p>Les Prussiens avaient promis tout d’abord de respecter
-la liberté de la presse, mais dès leur arrivée,
-ils avaient commencé par fourrer en prison le bon
-M. Jeandel qui, dans un article mélodramatique de
-son <i>Journal de Versailles</i>, s’était apitoyé sur le sort
-des soldats de la <span lang="de" xml:lang="de">Landwehr</span>, arrachés à leurs familles,
-à leurs foyers, forcés de tuer ou de se laisser tuer.
-Une véritable tirade bonne à déclamer à l’Ambigu,
-avec <i>tremolos</i> à l’orchestre. L’inoffensif Jeandel ne fit
-qu’un séjour très court à la prison Saint-Pierre ; son
-journal ne reparut pas.</p>
-
-<p>Quelques semaines plus tard, l’<i>Union libérale</i>, rédigée
-par des écrivains de premier ordre, tels que MM. Scherer
-et Bersot, préféra cesser sa publication plutôt que d’insérer
-les communications de M. de Brauchitsch.</p>
-
-<p>La <i>Concorde</i>, journal impérialiste, avait disparu
-après le 4 septembre.</p>
-
-<p>Dans un simple but de spéculation, M. Lévyson,
-ancien correspondant parisien de la <i>Gazette de Cologne</i>,
-avait imaginé de combler la lacune en faisant paraître
-le <i>Nouvelliste</i>. Au bout de quelque temps, cette feuille
-se transforma en <i>Moniteur de Seine-et-Oise</i>, organe
-officiel.</p>
-
-<p>L’imprimerie Beau fut mise en réquisition pour l’impression
-du journal, et M<sup>me</sup> Le Dur, qui venait de
-s’établir à Versailles et paraissait peu experte en
-choses politiques, se laissa également « réquisitionner »
-pour la vente du <i>Nouvelliste</i> d’abord, et celle du
-<i>Moniteur</i> ensuite.</p>
-
-<p>Sa petite boutique était chaque soir bondée d’officiers
-allemands ; c’était le rendez-vous de tous les
-gandins et de tous les galantins de l’état-major, qui
-papillonnaient autour de la « directrice » et de ses
-auxiliaires, deux fraîches enfants de 16 à 18 ans, au
-teint de lait et aux lèvres de feu.</p>
-
-<p>Ce jour-là, le cabinet de lecture de la rue de la Paroisse
-avait vu une partie de ses clients habituels arriver
-beaucoup plus tôt. Sans qu’ils voulussent en avoir
-l’air, tous ces Allemands étaient au fond plus impatients
-encore que les Versaillais de savoir ce qui se
-passait du côté de Champigny, et le <i>Moniteur</i> pouvait
-seul les renseigner d’une manière positive, officielle.</p>
-
-<p>Vers les cinq heures, un élégant coupé attelé de
-deux chevaux pur sang, et portant sur les panneaux
-l’écusson de la maison de Hohenzollern, s’arrêta devant
-la boutique de M<sup>me</sup> Le Dur.</p>
-
-<p>Un nègre, en costume oriental, assis sur le siège à
-côté du cocher, sauta lestement à terre et ouvrit la
-portière.</p>
-
-<p>Un vieillard ridé, voûté, cassé, affublé d’une perruque,
-vêtu de l’uniforme de général avec un grand
-cordon en sautoir, sortit de la voiture et entra dans le
-cabinet de lecture.</p>
-
-<p>A la vue du vieux militaire, les officiers formant
-groupe sur le trottoir devant la boutique et ceux qui
-s’y trouvaient déjà se rangèrent respectueusement et
-firent le salut militaire avec cette raideur d’automates
-de Vaucanson, que très heureusement tous les règlements
-copiés sur le modèle prussien ne parviendront
-jamais à inculquer aux officiers français.</p>
-
-<p>Le vieillard porta la main à sa casquette galonnée
-pour répondre à ces saluts ; mais soudain ses yeux
-s’allumèrent comme des quinquets lorsqu’il aperçut
-les deux jeunes filles, très rieuses et très accortes, qui
-se tenaient derrière un comptoir d’acajou, faisant face
-à celui où trônait la majestueuse maîtresse de céans.</p>
-
-<p>Le vieillard détaillait les petites, l’une surtout, une
-agréable brunette qui ficelait un paquet attendu sans
-impatience, du reste, par un lieutenant de dragons
-droit comme un <i>I</i> dans sa tunique bleu clair, tandis
-que sa compagne, une boulotte aux regards vifs et à
-la chevelure blonde et bouclée, cherchait au milieu des
-casiers remplis de livres poudreux le second volume
-du <i>Cocu</i>, que lui avait demandé un jeune adjudant.</p>
-
-<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Sehr nett ! Sehr nett !</i> (très jolie !) fit le vieux général
-en faisant claquer sa langue contre son palais… Et,
-s’armant d’un binocle, il passa l’inspection de la petite
-boutique, les casiers bourrés d’articles de papeterie et
-de menus objets, les tables où s’étalaient les gravures,
-les livres de messe, les images de sainteté et autres,
-les rayons pleins de livres aux couvertures usées,
-car la plupart des éditions de M<sup>me</sup> Le Dur datent du
-commencement de ce siècle.</p>
-
-<p>— <i lang="de" xml:lang="de">Sehr nett ! Sehr nett !</i> répétait le vieillard en
-lorgnant de nouveau les deux jouvencelles. Puis,
-brusquement, en se mettant en arrêt devant l’imposante
-taille et la coiffure à la grecque de M<sup>me</sup> Le Dur…
-Oh ! fit-il, voici la belle madame Le Dur, n’est-ce
-pas ?… Oh ! on ne m’a pas trompé ; mes compliments,
-mes compliments !… Je viendrai tous les jours moi-même
-chercher mon journal, si vous le permettez, ma
-belle enfant, n’est-ce pas ? Et le galant sur le retour
-se mit à tapoter doucement les grosses joues de
-la plantureuse « réquisitionnée ».</p>
-
-<p>Les officiers restaient cois, immobiles, au port
-d’armes.</p>
-
-<p>— Eh bien ! vieux coureur de cotillons ! répondit la
-libraire avec cette intonation qu’elle sait donner à ses
-réparties, vous plaira-t-il de laisser ma peau tranquille ?</p>
-
-<p>— Voyons, la belle, ne nous fâchons pas… hé, hé !
-vous me plaisez… <i>beaucoup</i>… Il souligna le mot.</p>
-
-<p>— Taisez-vous, vieux polisson, s’écria M<sup>me</sup> Le Dur.
-Vous n’avez pas besoin de moi… votre maîtresse vous
-attend à la porte, dans votre voiture !</p>
-
-<p>Et elle désigna du geste le nègre habillé à l’orientale.</p>
-
-<p>Les traits du vieux Don Juan se rembrunirent subitement ;
-la plaisanterie n’était guère de son goût.
-Il sortit aussitôt, fort mécontent. Quant aux officiers,
-ils étaient positivement pétrifiés.</p>
-
-<p>— Malheureuse ! dit l’un de ces messieurs, portant
-l’uniforme de capitaine d’état-major, savez-vous
-à qui vous avez osé faire cette insolente réponse ?</p>
-
-<p>— Non, répondit M<sup>me</sup> Le Dur.</p>
-
-<p>— Au prince Charles, le propre frère du roi de
-Prusse !</p>
-
-<p>— Eh bien, s’il n’est pas content, il ira le dire à
-Rome !</p>
-
-<p>— Ah ! il s’en gardera bien, fit un jeune hussard.
-Son Altesse ne se vante que de ses succès auprès des
-dames ; quant aux rebuffades, il les empoche et se
-tait.</p>
-
-<p>— C’est égal, fit le capitaine d’état-major, vous
-avez été raide, ma chère… Ah ! enfin, voici le <i>Moniteur</i>
-qui arrive !</p>
-
-<p>Deux ordonnances, escortées de deux gendarmes,
-entrèrent dans la boutique de M<sup>me</sup> Le Dur, et déposèrent
-plusieurs gros ballots de papier humide encore
-et sentant l’encre d’imprimerie.</p>
-
-<p>Alors un défilé interminable d’acheteurs commença ;
-la patronne et ses deux employées n’avaient pas assez
-de leurs six mains pour servir la clientèle ; les numéros
-s’enlevaient, et les gros sous et les silbergros
-s’entassaient dans les tiroirs. Il en fut ainsi jusqu’à
-l’heure de la fermeture…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand les demoiselles de magasin furent parties et
-les volets mis, M<sup>me</sup> Le Dur traversa la cour qui se
-trouve derrière la maison et que l’on gagne par la
-petite arrière-boutique qui sert aussi de salle à manger
-et de chambre à coucher. La sémillante libraire
-s’arrêta devant la porte d’un hangar, qui avait dû
-jadis servir de remise. Elle tira de sa poche une
-grosse clef qu’elle fit tourner dans la serrure ; la porte
-s’ouvrit en grinçant. Sur une litière de paille dormait
-un gros homme à cheveux gris, coiffé d’un large chapeau
-et chaussé de sabots, vêtu, comme les maraîchers
-des environs de Paris, d’une blouse jetée par-dessus
-sa grosse veste et d’un pantalon de velours à côtes.</p>
-
-<p>— Allons, père Lienard, dit la libraire en secouant
-le dormeur, dépêchez-vous, il est temps.</p>
-
-<p>Le paysan se frotta les yeux :</p>
-
-<p>— Ah ! c’est vous, m’ame Le Dur… c’est bon, c’est
-bon, on va se lever ; mais j’aurais encore aimé continuer
-mon somme.</p>
-
-<p>— Vous dormirez plus tard, mon brave ; vous avez
-le paquet ?</p>
-
-<p>— Oui, je l’ons, mais j’étions tellement fatigué que
-je n’ons pas eu la force de me déshabiller chez le concierge…
-et là, dame, vous savez, je l’ons toujours
-au même endroit…</p>
-
-<p>— Eh bien, faites vite ; il est déjà tard.</p>
-
-<p>— Vous voulez… là, devant vous, m’ame Le Dur ?
-oh ! je n’oserons jamais.</p>
-
-<p>— Allons, mon brave, nous n’avons pas le temps
-de nous amuser aux bagatelles… vite, donnez-moi le
-paquet…</p>
-
-<p>— Enfin, puisque vous le voulez… mais là, tournez-vous,
-au moins.</p>
-
-<p>— Est-ce fait ? demanda la libraire au bout de
-quelques instants.</p>
-
-<p>— Ah ! ne vous retournez pas encore ; c’est le moment
-le plus <i>inconséquent</i>, dit le paysan, qui avait
-tout simplement retiré sa culotte et qui était occupé à
-extraire des fonds de l’indispensable inexpressible
-deux paquets formant coussins, et composés de journaux
-français et de brochures.</p>
-
-<p>Le paysan remonta tranquillement son pantalon,
-après avoir posé les deux paquets par terre.</p>
-
-<p>— Maintenant, m’ame Le Dur, vous pouvez vous
-retourner, fit l’homme, y a pas de danger pour votre
-vertu. Le reste va tout seul.</p>
-
-<p>Et il se mit à tirer d’autres paquets de dessous sa
-blouse ; sa grosseur disparaissait et se fondait avec
-chaque douzaine de journaux dont il se débarrassait
-de la sorte.</p>
-
-<p>— Là, fit-il, c’est tout.</p>
-
-<p>— Bien, fit M<sup>me</sup> Le Dur, voici la moitié de la dernière
-recette.</p>
-
-<p>Elle remit une poignée de monnaie à l’homme en lui
-disant : « Bonsoir, père Lienard, à demain, et n’oubliez
-pas de vider vos culottes chez le concierge, c’est
-plus convenable, et cela prendra moins de temps ! »</p>
-
-<p>Mais le paysan se grattait la tête derrière l’oreille,
-comme font ses pareils quand ils ont quelque chose
-sur le cœur qu’ils n’osent pas ou ne veulent pas dire
-tout de suite…</p>
-
-<p>— Je m’en vas vous dire, m’ame Le Dur, fit-il
-enfin, tant va la cruche à l’eau jusqu’à ce qu’elle se
-casse. Eh bien, j’ai bien peur d’être près de la fêlure…
-Hier, j’ai vu un mauvais escogriffe, grand comme une
-perche, qui m’a suivi depuis la barrière de Buc ; je
-faisais celui qui s’en va se promener tranquillement
-pour prendre l’air en chantonnant un air du pays :
-traderida dera dera… Il a perdu ma piste… Mais, aujourd’hui,
-je retrouve mon individu à la même barrière,
-qui n’avait l’air de rien ; cette fois, pour varier,
-j’ai fait l’homme pressé d’arriver… je marchais au
-pas gymnastique en soufflant dans mes doigts…
-Brrrou… brrrou ! L’ai-je distancé ?… c’est ce qu’il
-faudrait voir, mais j’aime mieux le croire. Bref, m’est
-avis qu’on a l’œil sur moi, et comme le père Lienard
-n’aime pas les <i>mistoufles</i>, à partir de demain, je restons
-<i>cheux nous</i>… Voyez-vous… l’argent c’est bien
-joli, mais faut pas que ça revienne trop cher…</p>
-
-<p>— Allons, à votre aise, père Lienard, dit la libraire,
-je trouverai à vous remplacer, je ne suis pas embarrassée…</p>
-
-<p>Le père Lienard était un malin, il avait flairé dans
-« l’escogriffe » de la barrière de Buc, un des limiers
-de Stieber.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis quelque temps, les dénonciations pleuvaient
-contre M<sup>me</sup> Le Dur ; on la signalait comme tenant, à
-partir de huit heures du soir, quand son magasin était
-fermé pour tout le monde, une boutique clandestine
-de journaux français venant du département de l’Eure,
-et qu’on lisait portes closes dans les familles de Versailles,
-pour se donner du cœur, se réconforter un peu
-en apprenant les gigantesques efforts de Gambetta
-pour sauver l’honneur de la patrie, pour faire sortir
-de terre des armées innombrables destinées à remplacer
-les cohortes de l’empire, prisonnières de l’Allemagne.</p>
-
-<p>Il était à peu près minuit, quand M<sup>me</sup> Le Dur, qui
-couchait dans l’arrière-boutique, fut réveillée par quelques
-coups frappés avec violence à la devanture de
-son magasin.</p>
-
-<p>La libraire, tenant un flambeau à la main, apparut
-au bout de quelques instants dans un déshabillé nocturne
-des plus indiscrets, mais des plus séduisants :</p>
-
-<p>— Qui frappe ainsi ? dit-elle, qu’est-ce ? le feu est-il
-à la maison ?</p>
-
-<p>Une voix, qu’elle reconnut pour celle du comte
-W…<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, un de ses plus assidus clients, répondit :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Nous pourrions écrire son nom en toutes lettres.</p>
-</div>
-<p>— Ouvrez-moi, il s’agit de choses importantes…</p>
-
-<p>— Allons, allons, je la connais celle-là, répliqua la
-libraire, mais vous vous trompez… M<sup>lle</sup> Élisa<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, c’est
-en face.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Quelques « demoiselles » versaillaises, habituées à charmer
-avant la guerre les loisirs de la garnison, avaient continué leur « commerce »
-avec les Allemands, et elles faisaient florès. Une des plus
-connues et des plus courues était une Belge, vigoureusement bâtie,
-M<sup>lle</sup> Élisa. Cette horizontale était surtout remarquable par l’ordre et
-l’exactitude qu’elle apportait dans l’exercice de son métier. Elle ouvrait
-son boudoir à neuf heures du matin, s’accordait deux heures pour
-son déjeuner, de midi à deux heures, et se remettait au travail
-jusqu’à sept heures. Passé ce délai, la clientèle trouvait porte close,
-et malgré les offres les plus séduisantes des officiers, elle se refusait
-absolument à toute concession passé l’heure réglementaire.
-M<sup>lle</sup> Élisa fit un gros sac pendant l’occupation ; on nous assure
-qu’elle est rangée aujourd’hui, mariée, mère de famille, et qu’elle offre
-le pain bénit dans l’église de son village.</p>
-</div>
-<p>— Mais non, je vous assure que j’ai quelque chose
-de très grave à vous annoncer ; demain, il serait trop
-tard.</p>
-
-<p>Après tout, le comte W… s’était montré, à plusieurs
-reprises, désireux d’épargner des vexations et des ennuis
-à la directrice du cabinet de lecture de la rue de
-la Paroisse. Peut-être avait-il réellement un avis à lui
-donner ? M<sup>me</sup> Le Dur se décida à ouvrir.</p>
-
-<p>— Attendez, je passe ma robe de chambre, et je
-suis à vous.</p>
-
-<p>— Voici ce dont il s’agit, fit le comte W… J’ai
-dîné ce soir chez le préfet. Stieber, directeur de la
-police, était parmi les convives. Il a été question d’arrestations
-et de perquisitions… On a parlé de vous…
-Demain matin des agents viendront fouiller partout
-dans votre boutique… On prétend que vous cachez
-des journaux français… Est-ce vrai ? Réfléchissez-bien…
-Il s’agit du conseil de guerre.</p>
-
-<p>— Même pour une femme ?</p>
-
-<p>La sémillante libraire n’avait plus du tout envie de
-rire.</p>
-
-<p>— Vous en avez ? Voyons… répondez, vous n’avez
-rien à craindre de moi… Vous savez l’intérêt que je
-vous porte… Si vous avez des journaux français,
-dites-le moi…</p>
-
-<p>— Ah ! ma foi, venez… Et, conduisant le comte
-dans l’arrière-boutique, M<sup>me</sup> Le Dur lui montra des placards
-bourrés jusqu’en haut de gazettes françaises,
-de brochures, de proclamations du gouvernement de la
-Défense nationale…</p>
-
-<p>— Eh bien… vous l’échappez belle ; si Stieber avait
-découvert ce pot aux roses, demain soir vous partiez
-pour l’Allemagne ! Il faut enlever tout cela, mais comment ?
-Il y en a une belle charge…</p>
-
-<p>— Brûlons-les.</p>
-
-<p>— Vous n’y songez pas, nous mettrions le feu à la
-maison… C’est qu’il y en a ! il y en a !…</p>
-
-<p>M. le comte de W… réfléchit quelques instants :</p>
-
-<p>— Avez-vous un drap de lit, ou mieux que cela,
-des rideaux ?</p>
-
-<p>— Il y a ceux qui sont aux fenêtres.</p>
-
-<p>— Eh bien ! arrachons-les… Là… et maintenant qu’ils
-sont étalés à terre, nous allons y emballer toutes ces
-paperasses… Et journaux, brochures, documents prohibés,
-tout fut entassé pêle-mêle dans les deux rideaux,
-qu’on noua par les quatre bouts.</p>
-
-<p>— Je vais appeler mon ordonnance et lui dire de
-mettre tout cela dans ma voiture, fit M. de W… Je vous
-rends un fameux service tout de même ! et dire que
-vous ne m’en remercierez jamais !</p>
-
-<p>La discrétion nous défend de révéler si réellement
-la belle libraire se montra ingrate envers son sauveur…</p>
-
-<p>Le ballot fut mis dans la voiture du comte… Heureusement
-la rue de la Paroisse était déserte. Seuls
-deux officiers de uhlans ayant fortement soupé s’époumonnaient
-à crier, s’adressant à une fenêtre obstinément
-fermée :</p>
-
-<p>— Mamz’el Éliza ! mamz’el Éliza ! dix thalers, vingt
-thalers ! Mais en dépit de ces enchères croissantes,
-M<sup>lle</sup> Élisa, qui, toute la journée, avait été surchargée
-d’officiers et de soldats, ne donnait pas signe de vie.</p>
-
-<p>Le lendemain, les sbires de Stieber vinrent en effet
-faire une perquisition dans le cabinet de lecture de
-M<sup>me</sup> Le Dur. Ils remuèrent et bouleversèrent les casiers,
-les rayons, fouillèrent partout, même sous le lit, mais
-ils ne trouvèrent rien.</p>
-
-<p>Il était dit que M<sup>me</sup> Le Dur jouerait encore un autre
-tour à la police prussienne.</p>
-
-<p>Un jour, elle vit se glisser dans sa cour un gaillard
-dont les vêtements en lambeaux et la figure défaite
-n’indiquaient que trop un fugitif.</p>
-
-<p>L’individu raconta à M<sup>me</sup> Le Dur qu’il était franc-tireur,
-que les policiers de Versailles le traquaient,
-que si on le tenait son compte serait vite fait. Il supplia
-la libraire de le cacher quelque part.</p>
-
-<p>Elle le fit entrer dans une petite remise et lui apporta
-des vêtements bourgeois.</p>
-
-<p>Dans la soirée, un vieil attaché militaire allemand
-vint fumer, comme d’habitude, son cigare dans le
-cabinet de lecture de la rue de la Paroisse.</p>
-
-<p>Au moment où il allait se retirer, — comme il n’y
-avait plus personne dans la boutique, — M<sup>me</sup> Le Dur
-lui dit :</p>
-
-<p>— Colonel, êtes-vous homme à garder un secret ?</p>
-
-<p>— Mais oui.</p>
-
-<p>— Et à sauver, au besoin, un ennemi ?</p>
-
-<p>— A mon âge, on n’a plus soif de sang… Qu’y a-t-il
-à votre service, chère madame ?</p>
-
-<p>— Eh bien, colonel… fit M<sup>me</sup> Le Dur, très émue,
-j’ai là, au fond de ma cour, dans une remise, un franc-tireur
-que je cache par charité, par pitié… Si on l’attrape,
-le pauvre homme sera fusillé… Il a une femme,
-des enfants…</p>
-
-<p>— Chut !… pas si haut, interrompit le vieux colonel…
-Allez vite chercher cet homme… La nuit est
-sombre, dites-lui qu’il m’accompagne sans crainte…</p>
-
-<p>La bonne M<sup>me</sup> Le Dur, folle de joie de sauver la
-vie à un compatriote, courut annoncer au fugitif qu’il
-allait pouvoir s’échapper.</p>
-
-<p>Elle le ramena par la main devant le colonel :</p>
-
-<p>— C’est toi, fit celui-ci en s’adressant à l’homme…
-Je te prends à mon service comme brosseur… Ne te
-trahis pas.</p>
-
-<p>Le franc-tireur suivit son nouveau maître jusqu’à
-Orléans.</p>
-
-<p>Là, trouvant l’occasion de rejoindre les lignes
-françaises, il disparut.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">XII</h2>
-
-<p class="d">La police prussienne à Versailles redouble d’activité. — Communications
-secrètes entre Paris et les Allemands. — Emprisonnement de
-MM. de Raynal et Harel. — Perquisitions chez M. Alaux. — Son
-arrestation. — Les menaces de M. Stieber. — Incarcération de
-M. Rameau et de deux de ses adjoints. — Les petites spéculations
-d’un préfet prussien. — Un colonel prussien déguisé en franc-tireur
-chez le général Trochu. — Jules Favre à Versailles. — Il
-loge, sans le savoir, chez le chef de la police. — M. de Bismarck
-le fait garder à vue et Stieber trouve moyen de lui enlever ses
-journaux. — La proclamation de l’Empire allemand. — Les dames
-Stieber arrivent à Versailles. — Départ des Allemands.</p>
-
-
-<p>La fin du siège de Paris fut marquée par un redoublement
-extraordinaire d’activité et de zèle de la part
-de la police du quartier général.</p>
-
-<p>Stieber était sur les dents. L’espionnage avait été
-organisé avec ce soin minutieux et cette méthode
-scientifique que les Allemands du Nord appliquent à
-toutes choses. La police de campagne avait embrigadé
-de préférence ceux qu’un long séjour à Paris ou dans
-les environs, en qualité d’ouvriers, de commis ou
-d’employés, avait familiarisés avec les lieux et la
-langue française. Ces espions, qui, la plupart, avaient
-des accointances secrètes dans la capitale assiégée,
-réussissaient assez facilement à traverser les lignes,
-et allaient souvent passer quatre ou cinq jours dans
-Paris. Ils revenaient avec des dépêches qu’on apportait
-immédiatement à M. de Bismarck<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Quand Félix Pyat
-annonça dans le <i>Combat</i> l’ouverture d’une souscription
-pour donner un fusil d’honneur à celui qui tuerait
-le roi de Prusse, la police redoubla de surveillance
-autour de la personne de Sa Majesté, et des perquisitions
-domiciliaires avaient lieu chaque jour, n’aboutissant
-le plus souvent qu’à la découverte d’une canne
-à épée ou de quelque journal français que les agents
-de M. Stieber saisissaient avec une véritable joie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Les espions prussiens faisaient aussi passer des renseignements
-avec la correspondance des diplomates étrangers. Voici ce que relate
-dans son journal le D<sup>r</sup> Busch, à la date du 20 décembre : « Au
-thé, Halzfeld me dit qu’il avait entre les mains, au sujet de l’état
-des choses à Paris, un papier qui était sorti avec la correspondance
-de Washburne. Il était parvenu à le déchiffrer, sauf quelques mots.
-Il me le montra, et, réunissant nos lumières, nous parvînmes à le
-comprendre. <i>Les renseignements semblaient donnés en connaissance
-de cause, et conformément à la vérité.</i> »</p>
-
-<p>Il n’était, du reste, pas très difficile de sortir de Paris. M. Gack
-père nous a raconté qu’un jour il vit un char chargé d’un tonneau
-s’arrêter devant son restaurant, à la tombée de la nuit. Il en sortit
-son fils, qui était dans un régiment de marche parisien. Un officier
-prussien, habitué de la maison, l’aperçut ; il lui donna une heure pour
-regagner les lignes françaises, — comme il était venu, — caché dans
-son tonneau.</p>
-</div>
-<p>La terreur policière pesait donc sur les Versaillais.
-Des actes arbitraires les plus révoltants rappelaient aux
-habitants du chef-lieu de Seine-et-Oise sous quel régime
-ils vivaient.</p>
-
-<p>Un matin, deux jeunes magistrats, MM. de Raynal
-et Harel, furent emprisonnés, menacés d’être fusillés
-et finalement conduits dans la forteresse de Minden.</p>
-
-<p>Leur crime ?</p>
-
-<p>M. de Raynal, qui habitait la même maison que
-M. de Moltke, tenait une sorte de journal des événements
-qui s’accomplissaient sous ses yeux. Le carnet
-dans lequel il écrivait ses notes fut découvert par
-un agent secret ; aussitôt une accusation d’espionnage
-et de connivence avec l’ennemi fut dressée contre le
-jeune magistrat.</p>
-
-<p>M. Harel se trouva impliqué dans cette affaire parce
-que, malgré les tentatives doucereuses du lieutenant
-de police Zerniki et les apostrophes brutales de
-M. Stieber, il se refusa à donner des renseignements
-qui auraient pu charger son ami et collègue.</p>
-
-<p>La situation de ces deux jeunes gens, très aimés à
-Versailles, avait provoqué de nombreuses interventions
-et interversions.</p>
-
-<p>Stieber recevait les pétitionnaires avec des railleries
-cruelles : — « Ce pauvre M. de Raynal, disait-il en
-soupirant, il aura une balle dans le front. C’est malheureux,
-il faut un exemple, et pourtant je le regretterai !
-J’ai lu son <i>Journal</i> ; il me plaît beaucoup, ce
-jeune homme ; s’il en réchappe, je lui donnerais volontiers
-une de mes filles en mariage… Ah ! c’est vrai,
-il est marié depuis peu… reprenait l’implacable policier.
-Alors, c’est doublement dommage. »</p>
-
-<p>Heureusement que ni M. de Raynal ni M. Harel
-n’eurent de « balle dans le front » ; ils en furent quittes
-pour une détention de quelques semaines ; mais un
-journaliste, M. d’Alaux, n’échappa au conseil de guerre
-et à ses conséquences que grâce à la conclusion de
-l’armistice. Cet écrivain avait assisté aux débuts de
-l’invasion. Chargé par le <i>Journal des Débats</i> de suivre
-l’armée du Rhin, au lieu de rentrer à Paris, il attendit
-la suite des événements à Versailles, où il comptait
-beaucoup d’amis. Laissons-le raconter lui-même ses
-aventures :</p>
-
-<p>« Le 27 décembre 1870, écrit-il à M. Delerot, je passais
-la soirée avec vous chez notre ami M. Scherer ; vous
-m’avertîtes de me mettre en règle avec certain arrêté
-récent de la police allemande, qui enjoignait aux personnes
-étrangères à la ville de se procurer une carte
-de séjour, qui était délivrée par un officier prussien.
-Il était convenu que deux d’entre vous, le lendemain,
-me serviriez de répondants à la mairie.</p>
-
-<p>« Le lendemain, en m’éveillant, je maudissais et
-cherchais les moyens d’éluder la nécessité de cette
-sortie, souffrant que j’étais de douleurs rhumatismales
-aiguës, compliquées d’une angine, quand un bruit de
-pas et de crosses de fusils retentit dans mon escalier
-et s’arrêta à ma porte. On frappa. J’ouvris. Une espèce
-d’argousin, dans le costume râpé traditionnel, me demanda
-mes papiers. Cet argousin n’était rien moins
-que le lieutenant de police Zerniki, qui, pour la circonstance,
-avait pris le costume de l’emploi. Je lui
-remis mon passeport, et comme je n’étais pas habillé,
-j’allais me coucher, quand il m’invita à le suivre ; le
-mot « correspondant des <i>Débats</i> » qu’il avait lu sur
-mon passeport paraissait l’avoir surexcité singulièrement.
-Il ouvrit les tiroirs d’une commode, à peu près
-seul meuble de ma chambre, et prit tous les papiers
-qu’il y trouva, y compris quelques feuillets pelotonnés
-de papier pelure qui avaient servi d’enveloppe à de
-menus objets. Il y découvrit aussi un numéro du
-<i>Gaulois</i> sur lequel notre ami Scherer avait un jour
-tracé plusieurs fois son nom. J’avais gardé ce numéro
-parce qu’il contenait le premier récit qui me fût parvenu
-sur la révolution du 4 Septembre.</p>
-
-<p>« La vue du <i>Gaulois</i> provoqua sur la physionomie de
-l’agent un mélange de colère et de triomphe. Il me
-dit :</p>
-
-<p>«  — Vous connaissez M. Angel de Miranda ?</p>
-
-<p>«  — Non.</p>
-
-<p>«  — Oh ! oui, vous le connaissez ! Habillez-vous
-vite ! »</p>
-
-<p>« Je n’appris que plus tard qu’à propos d’articles
-du <i>Gaulois</i> cet écrivain avait eu maille à partir avec
-la police prussienne. Arrêté à Versailles, il avait été
-interné en Prusse, d’où il avait réussi à s’évader ; et
-le récit qu’il avait publié de son aventure n’était rien
-moins que flatteur pour la police prussienne.</p>
-
-<p>« Zerniki sortit un instant, mais revint précipitamment,
-comme s’il avait oublié un détail essentiel
-dans ses perquisitions : il souleva mes couvertures,
-mes draps et mes matelas, qu’il jeta par terre. Or,
-entre le sommier et le matelas, j’avais l’habitude de
-mettre, en me couchant, à portée de ma main, les
-livres ou papiers que je voulais lire dans mon lit, et
-ce matin-là il s’y trouvait un calepin contenant un
-fouillis de notes de toute nature, où j’avais inscrit,
-entre autres choses, différentes mentions de mon passage
-à travers l’armée allemande, de Rethel à Sedan
-et en Belgique. L’argousin faillit pousser un cri de
-joie et me dit d’un air de satisfaction visible :</p>
-
-<p>«  — Allons, marchons !… »</p>
-
-<p>« Je lui demandai, vu mes douleurs rhumatismales,
-de donner l’ordre à ses hommes de ne pas me faire
-marcher trop vite.</p>
-
-<p>«  — Soyez tranquille, on va vous mettre au chaud.</p>
-
-<p>«  — Monsieur a le mot pour rire, lui dis-je, sans
-daigner insister sur ma prière.</p>
-
-<p>« Et comme je descendais assez bien les premières
-marches : « Tenez ! reprit-il, voilà que cette
-petite promenade vous fait déjà du bien ! »</p>
-
-<p>« Il resta chez moi pour continuer ses fouilles, mais
-du haut de l’escalier il avait donné en allemand une
-recommandation au chef de l’escorte. Je n’en compris
-le sens qu’à l’arrivée à la prison. Sur l’aveu que j’avais
-fait de ma difficulté à marcher, il avait jugé piquant
-de donner l’ordre qu’on me fît faire un trajet au moins
-quadruple en longueur ; car de la rue des Tournelles,
-où je demeurais, au lieu de me faire descendre vers
-la rue Saint-Pierre, on me fit préalablement remonter
-jusqu’à la grille de Satory.</p>
-
-<p>« Je dois dire que mon escorte se modelait sur mon
-pas très lent avec un air de patience ennuyée. La
-ville était à cette heure à peu près déserte. Ce surcroît
-de trajet m’était d’autant plus pénible que
-la rue était couverte de verglas et de neige fondue… »</p>
-
-<p>Ce fut Stieber lui-même que l’on chargea de l’instruction.</p>
-
-<p>Le grand maître de la police présenta au journaliste
-quelques feuillets de papier pelure contenant des projets
-d’articles et de correspondances pour le <i>Journal
-des Débats</i>.</p>
-
-<p>Dans l’une, M. d’Alaux racontait le viol d’une femme
-de Rethel par un officier prussien, et dans une autre
-M. d’Alaux défendait la théorie de la levée en masse
-contre l’ennemi.</p>
-
-<p>— Je n’ai fait, répondit-il, que demander à mes compatriotes
-d’agir comme vous avez agi vous-mêmes
-en 1813.</p>
-
-<p>— Nous en avons fusillé pour moins que cela, dit
-Stieber ; et sur l’ordre du lieutenant Zerniki, le malheureux
-journaliste fut reconduit dans un cachot très
-sombre et très humide, où, sans la généreuse assistance
-d’un citoyen de Versailles, M. Hardy, la providence
-des prisonniers, il serait mort de froid. Enfin, le 2 février
-M. d’Alaux fut mis en liberté, après trente-six
-jours de détention.</p>
-
-<p>Le maire de Versailles, l’indomptable M. Rameau, et
-deux de ses adjoints furent également emprisonnés.
-Ce fut dans une cellule de la rue Saint-Pierre que le
-premier magistrat municipal de Versailles vit lever
-l’aurore de l’année 1871, succédant à l’année terrible
-1870. Son incarcération rappelle à s’y méprendre les
-histoires de brigands calabrais, qui tiennent les voyageurs
-sous clef jusqu’au payement d’une rançon. M. de
-Brauchitsch, qui joignait l’utile à l’agréable, s’était associé
-avec un fournisseur allemand nommé Baron, dont
-il voulut imposer les services à la municipalité par la
-création d’un « entrepôt » de marchandises que la
-ville devait tenir à la disposition des autorités allemandes
-pour le cas de disette. C’était une fantaisie
-administrative de M. le préfet de Seine-et-Oise, soufflée
-par son associé, car les denrées de toute espèce ne
-manquaient pas à Versailles. Mais le pacha Brauchitsch
-avait ordonné d’établir l’entrepôt jusqu’au
-8 décembre au plus tard ; il fallut obéir. Les négociants
-de Versailles se constituèrent en syndicat au capital
-de 300,000 francs ; seulement, au lieu de traiter avec
-le sieur Baron, ils passèrent un contrat avec un autre
-fournisseur également allemand, M. Hischler, qui,
-accompagné de deux négociants délégués par leurs collègues,
-partit pour Mannheim afin d’y acheter les denrées :
-café, sucre, bougies, farines, sel, etc.</p>
-
-<p>Le sieur Baron et le préfet Brauchitsch étaient roulés.
-Mais ils se vengèrent.</p>
-
-<p>Un agent de police fut expédié le long de la ligne de
-Lagny à Reims, avec l’ordre pour les chefs de gare et
-les commandants d’étapes, de retenir sous différents
-prétextes le convoi destiné au syndicat versaillais, et de
-susciter des difficultés, de façon à empêcher les denrées
-d’être rendues à Versailles pour le délai du 8 décembre.</p>
-
-<p>Cette petite machination réussit.</p>
-
-<p>A chaque instant le malheureux convoi était entravé
-dans sa marche ; tantôt les permis n’étaient pas en
-règle ; tantôt il fallait laisser passer un train militaire ;
-à une station, il n’y avait pas d’eau pour la locomotive,
-etc., etc.</p>
-
-<p>En apprenant — ce qu’il savait fort bien — que le
-8 décembre l’entrepôt n’était pas ouvert, conformément
-à ses prescriptions, M. de Brauchitsch entra dans
-une grande colère, et malgré toutes les objections,
-toutes les raisons qu’on fit valoir, l’associé du sieur
-Baron frappa la ville de Versailles d’une amende de
-50,000 francs pour ce retard dont il était la cause !</p>
-
-<p>M. Rameau se refusa avec la plus grande énergie à
-subir cette pénalité injuste, préférant se laisser incarcérer
-avec ses adjoints.</p>
-
-<p>Mais les membres du syndicat voulurent éviter une
-plus longue captivité à des magistrats qui s’étaient
-acquis l’estime générale. Ils payèrent de leurs deniers
-la rançon de leurs édiles, qui purent, après quelques
-jours de repos forcé, reprendre leurs fonctions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tandis que la police « stiebérienne » veillait avec
-tant de rigueur sur les relations possibles des habitants
-de Versailles avec les Parisiens, elle inondait la
-capitale assiégée de ses espions ; grâce à l’inexpérience
-des jeunes gardes mobiles et des gardes nationaux,
-les émissaires arrivaient assez facilement à
-rompre la ligne des avant-postes et des grand’gardes,
-à l’aller et au retour, surtout dans les derniers temps
-du siège, où la démoralisation s’était emparée des
-troupes régulières, et où le froid tout à fait extraordinaire
-de l’hiver contribuait aussi à relâcher la surveillance.
-Parmi les agents secrets que Stieber envoyait
-ainsi dans la capitale, se trouvaient non seulement des
-hommes de la police, mais aussi des officiers de l’armée.</p>
-
-<p>Un colonel, S…, d’origine française, élevé dans ce
-que l’on appelle à Berlin la « Colonie » des anciens
-réfugiés de l’Édit de Nantes, parlant notre langue avec
-toutes ses nuances et ses expressions d’argot, s’était
-fait sous ce rapport une réputation spéciale.</p>
-
-<p>Tantôt déguisé en Don Juan de barrière, avec une
-blouse blanche (l’Alphonse n’était pas encore inventé),
-tantôt en chasseur de chiens « pour gigots », profession
-très lucrative pendant l’hiver de 1870, il s’insinuait
-dans les faubourgs parisiens et revenait avec des
-journaux et des renseignements sur les tendances de
-la population des quartiers excentriques.</p>
-
-<p>Grâce aux indications du colonel S…, M. de Bismarck
-pouvait prévoir qu’en laissant les armes à la
-garde nationale de ces faubourgs il rendait possible
-et inévitable un soulèvement anarchiste.</p>
-
-<p>Dans un des premiers jours de janvier, cet émissaire
-fit le pari avec quelques officiers, non seulement de pénétrer
-dans Paris, mais de parler au général Trochu.</p>
-
-<p>La gageure fut tenue.</p>
-
-<p>Justement il y avait à l’ambulance du Château un
-franc-tireur de la « branche de houx » très grièvement
-blessé. Le bataillon de la « branche de houx » était composé
-d’artistes, de littérateurs, etc., commandés par un
-romancier de talent, M. Paul Mahalin. L’équipement
-était un peu théâtral et rappelait le costume de Fra
-Diavolo, ce qui n’empêchait pas les « branches de houx »
-de faire très crânement leur devoir dans de nombreuses
-escarmouches et reconnaissances du côté de Rueil et
-de la Malmaison, où ils étaient campés. C’est dans une
-de ces rencontres que le franc-tireur couché dans
-l’ambulance du Château avait été blessé et fait prisonnier.</p>
-
-<p>En vertu d’une réquisition du chef de la police, le
-directeur de l’ambulance dut livrer à un agent les vêtements
-et les papiers du Français moribond.</p>
-
-<p>Le même jour les Krupp tonnaient avec violence,
-car le bombardement de Paris, depuis si longtemps
-annoncé, venait de commencer, à la grande joie des
-pieux pasteurs et des sensibles dames de Berlin, qui
-demandaient à cor et à cri l’anéantissement de Babylone ; — le
-même jour, le poste des gardes nationaux
-de marche placé près du pont de Sèvres assistait à la
-scène suivante :</p>
-
-<p>Quatre soldats prussiens poursuivaient un individu
-vêtu en franc-tireur ; ce dernier, après avoir échappé
-miraculeusement aux coups de fusil<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> de ses persécuteurs,
-se précipita dans la Seine et traversa le fleuve
-à la nage, se souciant fort peu de la température glaciale
-de la rivière. Arrivé sur l’autre rive, le franc-tireur
-se jeta dans les bras du chef de poste et l’embrassa
-en criant : <i>Vive la France !</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Parbleu ! les dreyse étaient chargés à poudre.</p>
-</div>
-<p>On le conduisit dans une maison que les obus avaient
-à moitié effondrée et où les hommes de garde avaient
-installé leur campement ; on lui offrit du cognac et il put
-se chauffer à l’aise devant un grand feu.</p>
-
-<p>— Il faut, dit le franc-tireur, que je voie le gouverneur
-de Paris, j’ai des renseignements de la plus haute importance
-à lui confier ; faites-moi accompagner par
-deux de vos hommes, capitaine ; il est juste que je me
-montre à lui entouré de mes sauveurs.</p>
-
-<p>Le capitaine ne voulut laisser à personne l’honneur
-de présenter au gouverneur de Paris un Français miraculeusement
-échappé, sous ses yeux, aux balles de
-l’ennemi.</p>
-
-<p>Il remit le poste au lieutenant et tous deux partirent
-pour le Louvre.</p>
-
-<p>En franchissant la porte d’Auteuil, ils durent se jeter
-à plat ventre pour éviter d’être atteints par les
-éclats d’un gros obus lancé par les batteries de Meudon.
-Dans le village d’Auteuil et sur le quai, ils trouvèrent
-les traces des projectiles allemands, dont les
-gamins et les gardes nationaux étaient occupés à ramasser
-les éclats. D’autres gardes jouaient au classique
-bouchon sans se préoccuper du péril. En route, le
-franc-tireur raconta son odyssée. Il avait été blessé, fait
-prisonnier, et il s’était échappé de l’ambulance au moment
-où il allait être transféré en Allemagne.</p>
-
-<p>Trois jours il avait erré sans manger, dans les bois ;
-il s’était ainsi rapproché de la Seine, quand ces « gredins
-de Prussiens » l’avaient surpris.</p>
-
-<p>— Vous avez eu bigrement de la chance, lui dit
-le capitaine, car ces jean-f… vous ont envoyé une
-quinzaine de coups de fusil au moins.</p>
-
-<p>— Bah ! répondit le franc-tireur en souriant dans sa
-moustache…</p>
-
-<p>Dans son spacieux cabinet du Louvre, debout
-devant la cheminée, où brûlait un grand feu de
-bois, le gouverneur de Paris dictait un ordre à un jeune
-aide de camp qui écrivait, assis à une immense table
-chargée de paperasses, de cartes, de plans. D’autres
-aides de camp allaient et venaient, glissant quelques
-mots à l’oreille du général Trochu, qui y répondait
-par un mouvement de tête indiquant son approbation.</p>
-
-<p>— Mon général, fit à voix basse un des officiers, il y
-a là un franc-tireur qui arrive en droite ligne de Versailles ;
-il a des communications importantes à vous
-faire, à ce qu’il dit.</p>
-
-<p>— Peuh ! Ce sera encore quelque historiette insignifiante,
-fit le général ; mais faites entrer.</p>
-
-<p>Le franc-tireur et son compagnon furent introduits
-auprès du gouverneur de Paris.</p>
-
-<p>Nous ne savons pas quels furent les renseignements
-qu’il put fournir au général ; ce que nous pouvons
-assurer, c’est que vingt-quatre heures plus tard, à
-Versailles, M. le colonel S… remettait à Stieber des
-renseignements très précis et très authentiques sur les
-forces de la capitale et les probabilités de la capitulation
-prochaine. Nous savons aussi que cette nuit-là,
-tandis que l’écho apportait le bruit du bombardement,
-il y eut un grand souper de quinze couverts aux
-Réservoirs, qui se prolongea jusqu’au matin. C’était
-le prix du pari gagné par le colonel S…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Trois semaines plus tard, Jules Favre arrivait à Versailles
-négocier la reddition de Paris. Au pont de Sèvres,
-on le fit monter dans une vieille voiture conduite par
-un cocher qui était un agent secret de Stieber.</p>
-
-<p>M. de Bismarck avait recommandé à son chef de
-police de surveiller M. Favre de très près.</p>
-
-<p>Stieber montra en cette occasion les ressources d’un
-policier hors ligne : il prépara une chambre pour
-M. Jules Favre dans la maison même où la police
-prussienne avait établi ses bureaux. Le ministre français
-y fut mené à son insu, et, sans se douter de rien,
-pendant tout le temps qu’il passa à Versailles, il coucha
-dans le lit du lieutenant de mouchards, Zerniki !</p>
-
-<p>Stieber, qu’il ne connaissait pas et dont il ignorait les
-fonctions, lui préparait son thé.</p>
-
-<p>En arrivant à la maison du chef de police, M. Jules
-Favre fut reçu par le commissaire Kaltenbach, dont
-l’air paterne et débonnaire n’inspira pas la moindre méfiance
-au ministre de la Défense nationale. Kaltenbach
-jura ses grands dieux qu’il ne pouvait y avoir pour
-un bon Français et un enfant de Versailles de plus
-grand honneur que d’abriter sous son toit un homme
-aussi illustre que le grand avocat.</p>
-
-<p>Jules Favre se laissa si bien prendre au piège, que,
-dans la conversation qu’il eut avec le prétendu bourgeois
-de Versailles, il laissa échapper plusieurs renseignements
-précieux sur la situation de Paris. Le
-collaborateur de Stieber les fit aussitôt transmettre à
-M. de Bismarck.</p>
-
-<p>Celui-ci tenait absolument à savoir au juste ce qui
-se passait dans la capitale avant d’engager les négociations.</p>
-
-<p>Dès que le ministre français fut installé au deuxième
-étage de la maison du boulevard du Roi, M. de Bismarck
-appela le chef de la police et lui dit :</p>
-
-<p>— Jules Favre doit avoir emporté des journaux
-de Paris pour les lire en route… Il faut que vous
-me les procuriez. Je n’ai pas encore reçu le courrier
-de ce matin…</p>
-
-<p>Stieber réfléchit un instant :</p>
-
-<p>— Vous les aurez, répondit-il, et il retourna chez
-lui en réfléchissant.</p>
-
-<p>Dans une lettre à sa femme, Stieber raconte que
-l’idée lui vint d’enlever tout le papier des water-closet
-et de défendre à son personnel d’en donner, afin
-d’obliger M. Jules Favre à se servir de ses journaux,
-quand les besoins de la digestion se feraient sentir.</p>
-
-<p>Ce qu’il avait prévu arriva.</p>
-
-<p>Le ministre français dut employer le papier qu’il
-avait dans ses poches.</p>
-
-<p>Et dès qu’il eut quitté les lieux d’aisance, le chef de
-la police courut s’emparer non seulement de tout ce qui
-restait des journaux parisiens du jour, mais aussi de
-ce qui avait été employé.</p>
-
-<p>Les endroits maculés furent lavés, et le tout fut sur-le-champ
-envoyé à M. de Bismarck.</p>
-
-<p>La surveillance exercée par les agents de la police
-secrète sur le ministre français fut telle, qu’il fut
-impossible à un véritable habitant de Versailles
-d’approcher de M. Jules Favre pour l’avertir du traquenard
-dans lequel on l’avait fait tomber.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’à son second voyage que le négociateur
-français put être mis sur ses gardes, et qu’il
-observa la réserve qu’il fallait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La veille du 18 janvier, jour choisi pour la proclamation
-de l’empire allemand, la police secrète fut
-toute la journée et toute la nuit sur pied. Versailles
-était plein de princes allemands, de grands personnages,
-de hauts dignitaires sur la vie desquels il
-fallait spécialement veiller. Si la fête préparée dans la
-Galerie des Glaces allait être interrompue par quelque
-bombe lancée du dehors, quelle responsabilité pour le
-chef de la police de campagne !</p>
-
-<p>Stieber fit expulser des ambulances toutes les personnes
-qui lui parurent suspectes, et il ordonna à ses
-agents de dresser une liste très minutieuse et très détaillée
-de tous les habitants de Versailles. Chacun fut
-tenu, sous peine de la prison, de remplir un formulaire
-indiquant son âge, sa parenté, sa profession, ses antécédents,
-etc. « Les dames, écrit le policier à sa femme,
-trouvent inouï que j’exige la déclaration exacte de
-leur âge. Elles disent que je suis un homme méchant…
-Si par hasard tu avais encore quelques craintes
-au sujet de ma vertu, tu peux être rassurée maintenant.
-Il n’est pas une femme de Versailles qui ne me
-voue aux gémonies et ne me déteste comme le péché<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Le 24 décembre, Stieber écrivait déjà de Versailles à sa « chère
-bonne femme » : « On ne se figure pas la haine que nous portent les
-Français. Les femmes sont encore plus surexcitées contre nous que les
-hommes. Ah ! nous ne comprenons vraiment pas qu’on puisse croire
-que nous fassions la cour aux Françaises. Une Française cracherait à la
-figure de la femme qui oserait nous adresser un sourire. Soyez tranquille.
-Avec la meilleure volonté du monde, il ne nous est pas possible
-de commettre la moindre infidélité… »</p>
-</div>
-<p>La cérémonie de la proclamation de l’empire allemand
-se passa sans incident. Tandis que le roi,
-entouré de son cortège de princes allemands, allait,
-le casque à la main, prendre place sous le dais
-orné de drapeaux militaires placé en face de l’autel
-dressé dans la somptueuse galerie du château de Versailles ;
-que les pasteurs luthériens, en robe noire,
-psalmodiaient leurs tristes cantiques d’allégresse, et
-que l’assistance proclamait Guillaume « empereur d’Allemagne
-<i>au nom de Dieu</i> », les habitants de Versailles
-se calfeutraient soigneusement dans leurs logis,
-bien décidés à ne pas sortir de toute la journée.</p>
-
-<p>Pendant l’armistice, Stieber, probablement pour soulager
-cette fidélité forcée qui lui pesait tant, fit venir
-à Versailles sa femme et une de ses filles.</p>
-
-<p>Ces deux dames — particulièrement la plus jeune — furent
-très courtisées par les beaux messieurs de
-l’état-major. Elles tenaient salon, recevaient chaque
-soir, donnaient de petites fêtes, pendant que papa Stieber
-était toujours par voies et par chemins, à la piste de
-ceux qui auraient pu en vouloir à la vie du nouvel
-empereur et à celle de M. de Bismarck.</p>
-
-<p>Le 9 mars, le chancelier quitta Versailles, et le chef
-de la police prussienne put enfin « remercier Dieu
-à deux genoux d’être délivré de cette sensation pénible
-de se tenir constamment sur ses gardes, un
-revolver chargé dans sa poche… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">XIII</h2>
-
-<p class="d">Les mandements des évêques en 1874. — M. d’Arnim et le duc Decazes. — Origines
-de la querelle entre M. de Bismarck et
-M. d’Arnim. — M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier
-ses mémoires secrets sur le Concile. — La colère de M. de Bismarck
-et la disgrâce de M. d’Arnim. — M. Beckmann et ses fonctions
-à l’ambassade allemande. — M. Beckmann à l’œuvre. — Comment
-se font les coups de Bourse. — Le prince de Hohenlohe,
-successeur de M. d’Arnim. — La police secrète à Carlsbad. — Arrestation
-de M. d’Arnim. — Son procès. — Un mot de
-Landsberg sur Beckmann. — Landsberg accusé d’avoir collaboré
-au <i>Figaro</i>. — Un article de la <i>Nouvelle Revue</i>. — Duel de
-Beckmann et de Landsberg. — L’achat de la <i>Correspondance
-française</i> lithographiée. — La police secrète féminine. — M<sup>me</sup> de
-Kaula.</p>
-
-
-<p>M. le comte d’Arnim, ambassadeur de Sa Majesté
-l’empereur d’Allemagne auprès de la République
-Française, venait de rentrer d’une longue conférence
-qu’il avait eue au quai d’Orsay avec M. le duc Decazes
-au sujet de l’attitude des évêques des départements de
-l’est, qui, par leurs mandements du carême de 1874,
-dirigés contre le <i lang="de" xml:lang="de">Kulturkampf</i> qui sévissait alors de
-l’autre côté du Rhin, avaient suscité de graves difficultés
-diplomatiques entre le vainqueur et les vaincus
-de 1870. L’entretien entre le représentant allemand
-et le souple ministre du maréchal de Mac-Mahon avait
-duré deux heures. La figure fine et blême du comte,
-encadrée d’une longue barbe grise s’étalant en éventail
-sur la poitrine, portait les traces visibles d’une
-grande fatigue.</p>
-
-<p>Le diplomate allemand n’était pas seul dans son
-cabinet du premier étage de l’hôtel de la rue de Lille.
-Il causait avec un personnage d’assez grande taille,
-mince et élancé, de figure intelligente, à laquelle des
-cheveux prématurément grisonnants et une petite
-moustache presque blanche, taillée en brosse, donnaient
-un cachet particulier.</p>
-
-<p>L’interlocuteur de M. d’Arnim était un journaliste
-bien connu, non seulement en Allemagne, mais aussi
-dans un certain clan d’hommes de lettres français qu’il
-avait fréquentés avant la guerre, et qui, à cause de
-son attitude correcte pendant les événements, continuaient
-volontiers avec lui les anciennes relations,
-malgré la différence de nationalité, persuadés avec
-raison que M. E. Landsberg était incapable d’une indélicatesse.</p>
-
-<p>Quelques années avant la guerre, M. Landsberg
-avait créé une correspondance autographiée destinée
-aux journaux allemands. En 1874, la <i>Correspondance</i>
-<i>française</i> était devenue pour ces organes une source
-d’informations indispensable ; elle faisait autorité au
-point de vue des appréciations sur la France. Sans être
-précisément officieux, M. Landsberg fréquentait assidûment
-l’ambassade, et avec le temps, des relations
-assez intimes s’étaient établies entre le journaliste et
-M. d’Arnim, qui, à ses heures, aimait aussi à manier
-la plume du polémiste et rédigeait volontiers ses
-rapports en style de feuilleton.</p>
-
-<p>— Oui, mon cher docteur, fit M. d’Arnim continuant
-une conversation commencée, pour le moment, j’ai
-complètement le dessous. M. de Bismarck ne me
-pardonne pas d’avoir adressé directement et sans sa
-permission un mémoire à S. M. l’empereur pour
-le prévenir des périls qui menaceraient la dynastie
-des Hohenzollern si la République, encouragée par
-l’attitude bienveillante de l’Allemagne, prenait pied en
-France et s’étendait sur le reste de l’Europe. Les
-d’Arnim ont toujours correspondu directement avec
-les rois de Prusse, alors que les Bismarck plantaient
-leurs choux du côté de Schœnhausen et n’étaient pas
-encore admis à la cour… Bref, le chancelier est furieux,
-il vient d’obtenir mon rappel de Paris.</p>
-
-<p>— Mais j’ai entendu dire que Votre Excellence doit
-aller à Constantinople.</p>
-
-<p>— En effet, cette compensation m’a été promise
-pendant mon séjour à Berlin, il y a trois mois ; le brevet
-devait m’être expédié ; mais au lieu de ce document
-j’ai reçu une lettre où cet orgueilleux hobereau me
-traite comme si j’étais son garçon de peine ; il me reproche
-d’avoir une opinion à moi et d’oser la manifester ;
-il voudrait que je me borne à faire ses commissions.
-Merci ! se faire cirer les bottes par un comte d’Arnim,
-« Otto le Fou »<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> n’est pas dégoûté. Non content
-de cela, il fait répéter dans ses journaux un propos
-qu’il aurait tenu sur moi : « Arnim peut aller à Constantinople
-et s’imaginer qu’il fera de la politique
-chez les Turcs, cela ne tire pas à conséquence. »
-Vous comprenez que dans ces conditions il m’était
-impossible d’accepter cette ambassade. Je vais donc
-rentrer dans la vie privée, mais je ne compte nullement
-me croiser les bras. M. de Bismarck veut la guerre
-publique au lieu de la lutte sourde qui depuis plusieurs
-mois est engagée entre nous. A son aise !
-Le monde jugera ! J’ai mon plan de campagne et
-mes munitions. D’abord, il faut que l’on sache qui de
-nous deux est le véritable homme d’État, c’est-à-dire
-lequel a su prévoir les événements à distance avec
-toutes leurs conséquences. J’ai là de quoi le tuer moralement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Surnom donné à M. de Bismarck par ses camarades, lorsqu’il
-étudiait à l’université de Gœttingue.</p>
-</div>
-<p>Le comte détacha sa chaîne de montre de la boutonnière
-de son gilet, prit une petite clef en or qui se
-trouvait parmi les breloques et ouvrit un tiroir de son
-secrétaire. Il en tira un dossier assez volumineux se
-composant de feuilles de papier ministre couvertes
-d’une écriture large et distincte, avec de grandes
-marges.</p>
-
-<p>— Voici, reprit le comte, des copies de rapports et
-de mémoires que j’ai adressés de Rome lorsque, ambassadeur
-de Prusse auprès du Vatican, je suivais pas à
-pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité
-du pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez
-que j’ai annoncé tout ce qui est arrivé depuis. La lutte
-partout engagée par le pape contre le pouvoir séculier,
-les revendications du saint-père sur le droit de nomination
-des évêques, ses prétentions de soumettre
-l’armée ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous
-les incidents qui signalent le <i lang="de" xml:lang="de">Kulturkampf</i> sont indiqués,
-annoncés et prévus par moi, je puis le dire aujourd’hui,
-avec une clairvoyance de devin et la précision
-d’un mathématicien ; tandis que M. de Bismarck — j’en
-ai les preuves également là — me traitait de
-visionnaire et affirmait que j’exagérais l’importance de
-cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une comédie.
-La publication de ces pièces porterait un coup
-énorme au prestige du chancelier ; elle montrerait qu’il
-est au-dessous de moi, et que des deux, c’est moi qui
-suis le véritable homme d’État… Mais comme je ne
-puis publier ouvertement et directement ces documents,
-je vous les confie. Agissez comme il vous
-plaira… c’est d’ailleurs une bonne fortune pour un
-journaliste de mettre au jour de telles révélations…</p>
-
-<p>— Je remercie Votre Excellence de la confiance
-qu’elle me témoigne. Elle peut aussi compter, cela va
-sans dire, sur mon entière discrétion.</p>
-
-<p>— Je vous connais assez pour cela, et soyez certain
-que je ne me serais confié à personne d’autre. Défiez-vous
-du monde d’ici, ajouta le comte ; ils sont tous
-inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le
-comte de Holstein… Je sais que vous êtes en bons
-termes avec ce secrétaire et qu’il a dîné chez vous il
-y a quelques jours. De celui-là surtout méfiez-vous !
-Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi,
-deux fois par semaine, des rapports détaillés… Vous
-avez l’air de sourire, vous croyez peut-être que je me
-crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai pris ce <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>
-sur le fait, un de ses rapports autographes est
-tombé entre mes mains… Il y a quelques semaines, à
-la place où vous vous trouvez, M. le comte de Holstein
-m’a supplié de lui pardonner, jurant qu’il cesserait cet
-indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le chancelier
-lui a promis de l’avancement… Évitez aussi d’en
-parler à mon agent secret Beckmann ; par jalousie
-il serait capable de faire du scandale. Pas un mot
-non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est
-très bien avec la rédaction du <i>Figaro</i>, et qui pourrait
-être tenté de commettre une indiscrétion…</p>
-
-<p>En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers,
-M. Landsberg se croisa avec ce M. Beckmann
-à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait recommandé
-la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante
-ce jeune Allemand que nous avons vu au début
-de ce récit dans les antichambres de la préfecture de
-police et que les huissiers de M. Carlier appelaient familièrement
-« monsieur Albert ». Il semblait à peine
-changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup
-d’État. Un peu plus d’embonpoint, les traits, sans être
-vieillis, étaient plus marqués, à peine quelques poils
-grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde,
-voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode,
-très recherché ; une large rosette multicolore s’épanouissait
-à la boutonnière de sa redingote, militairement
-boutonnée.</p>
-
-<p>— Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement
-qui lui est familier, <i>j’espère</i> que vous en avez
-fait une séance là-haut ! Voici une heure que je suis
-chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire
-chez le comte si longtemps ?</p>
-
-<p>— Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots
-qu’il s’est fait envoyer de Rome, vous connaissez
-son goût pour les objets d’art.</p>
-
-<p>Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour
-rentrer chez lui, rue de Compiègne.</p>
-
-<p>Dans le monde politique on se souvient peut-être
-encore de la rumeur occasionnée au commencement
-d’avril 1874 par la publication des mémoires secrets
-sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal
-de Vienne « La Presse », auquel M. Landsberg avait
-communiqué ces documents. Il avait fait choix tout
-exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe autrichien
-qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment
-accrédité.</p>
-
-<p>A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant
-que la communication ne vînt de l’ambassadeur
-lui-même, et la colère que le chancelier ressentait contre
-son rival éclata avec plus de violence que jamais.
-Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de
-démasquer et de poursuivre M. d’Arnim.</p>
-
-<p>Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de
-remettre sans aucun retard les archives de l’ambassade
-au premier chargé d’affaires, M. le comte Wesdehlen,
-et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le chancelier
-fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi
-d’intermédiaire à son rival ; mais ces recherches n’aboutirent
-pas, malgré l’activité déployée par M. Beckmann,
-qui, après avoir courbé l’échine jusqu’à terre lorsque
-M. d’Arnim était au pinacle, mordait maintenant la
-main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron
-un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus
-d’ardeur à son service auparavant<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> « Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de
-ses maîtres, » disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient
-à se renseigner auprès de lui sur cette affaire.</p>
-</div>
-<p>Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann,
-autrefois agent particulariste, homme de confiance
-du roi de Hanovre, collaborateur du <i>Temps</i>,
-et dont l’œil vigilant n’était pas seulement ouvert sur
-la France<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> ? Quel emploi remplissait-il depuis que,
-réfugié à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la
-fois suspect aux Français comme Allemand, et au
-gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe,
-il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre
-de Prusse auprès du roi Léopold, accuser ses erreurs
-particularistes et hanovriennes et mettre à la disposition
-de la police berlinoise sa souplesse, son entregent,
-ses connaissances des dessous parisiens et ses
-nombreuses relations dans le monde des gens de lettres
-et des viveurs de la capitale ? Le pécheur repentant
-avait-il trouvé grâce devant le Jupiter tonnant de la
-<span lang="de" xml:lang="de">Wilhelmstrasse</span>, et l’avait-on attaché à la crèche ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre
-adressée par lui à M. le D<sup>r</sup> Couneau, secrétaire particulier de
-Napoléon III :</p>
-
-<p class="date">Paris, le 23 septembre 1868.</p>
-
-<p class="ind">Monsieur,</p>
-
-<p>J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la reine
-de Hanovre.</p>
-
-<p>Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude
-de la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de
-la loterie d’Osnabruck.</p>
-
-<p>Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne,
-j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous
-demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet
-effet ; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la
-chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure
-ci-jointe.</p>
-
-<p>Elle a pour titre : « Quel est le véritable ennemi de l’Allemagne ? »
-et elle paraîtra aujourd’hui ou demain à Munich. Elle fera certainement
-une sensation profonde en toute l’Allemagne, où elle sera
-jugée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un événement considérable.</p>
-
-<p>L’auteur (le conseiller intime Klopp) y formule pour la première
-fois nettement cette vérité : « Ce n’est pas la France, c’est la Prusse
-qui est le véritable ennemi de l’Allemagne ; le sauveur de l’Allemagne
-doit être l’empereur Napoléon. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Albert Beckmann.</span></p>
-</div>
-<p>Un document officiel nous renseignera sur ce point :
-c’est un extrait de la plaidoirie prononcée en décembre
-1874 lors du fameux procès d’Arnim, qui se déroula devant
-le tribunal (<i lang="de" xml:lang="de">Stadtgericht</i>) de Berlin. Nous empruntons
-ces lignes au compte rendu sténographique publié
-immédiatement après les débats chez MM. Puttkammer
-et Muhlbrecht, <i>Librairie des sciences politiques
-et judiciaires, 64, <span lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</span></i>, sous le titre
-de : <i lang="de" xml:lang="de">Der Arnim’sche Prozess, Stenographische Berichte
-mit Aktenstücken.</i> Les journalistes parisiens encore
-trop nombreux qui fréquentent M. Beckmann, qui
-dînent chez lui et le traitent <i>naïvement ou pour d’autres
-raisons</i> de « camarade », pourront vérifier notre
-citation ; elle se trouve dans la 6<sup>e</sup> livraison de la publication
-précitée, pages 358 et 359 :</p>
-
-<p><i>L’accusé, dit M. Dockhorn (il s’agit de M. d’Arnim),
-convient qu’il a rédigé ou tout au moins inspiré
-quelques articles de journaux, et qu’il s’est
-servi pour les répandre d’un certain Beckmann. Ce
-Beckmann lui a été adjoint pour ce genre de service.
-Je dois faire remarquer que M. Beckmann a été
-et est encore un « <span lang="de" xml:lang="de">pressagent</span> »</i> (c’est-à-dire un <i>reptile</i>) ;
-<i>que de tels agents sont attachés à toutes les
-légations importantes ; que par conséquent M. Beckmann
-était, vis-à-vis de l’accusé, dans la position
-d’un employé grassement payé, dont les appointements
-étaient fournis par un fonds que l’on n’aime
-pas à appeler par son nom</i> (le fonds des reptiles).
-<i>(Hilarité.) J’en tire la conclusion que M. Beckmann
-devait des obligations à l’accusé</i> (M. d’Arnim), <i>et
-que celui-ci avait le droit et le devoir de se servir
-de M. Beckmann.</i></p>
-
-<p>L’incident qui décidait M. l’avocat Dockhorn, un des
-jurisconsultes les plus estimés et les plus savants de
-l’Allemagne, à clouer au pilori l’ancien commensal du
-roi de Hanovre, mérite d’être relaté, il est typique si
-l’on veut se rendre exactement compte des façons
-d’agir des reptiles prussiens. En 1872, la situation
-entre la France et l’Allemagne était excessivement
-tendue. M. d’Arnim se plaignait sans cesse des violences
-des journaux et des affronts qu’il essuyait à
-chaque instant dans les salons de la société parisienne.</p>
-
-<p>L’ambassadeur résolut de frapper un grand coup. Il
-enjoignit à son agent Beckmann de glisser dans les
-journaux une note disant que si M. d’Arnim continuait
-à être exposé à des mortifications dans le monde aristocratique
-et financier, il donnerait sa démission et
-que l’empire allemand ne serait plus représenté à Paris
-que par un simple consul.</p>
-
-<p>Beckmann résolut de faire de cette pierre deux
-coups.</p>
-
-<p>De la rue de Lille il courut dare dare à certaine caisse
-voisine du boulevard et se fit annoncer chez le Mercadet
-de l’endroit. Il lui apprit la mission dont il était
-chargé. Le banquier allemand flaira là un de ces
-coups de Bourse qui depuis longtemps lui étaient
-familiers.</p>
-
-<p>— Seulement, fit-il, pour que la fête soit complète,
-il faut annoncer non pas que M. d’Arnim <i>veut</i> donner
-sa démission, mais qu’il l’a déjà donnée. De cette
-manière, <i>on baissera au moins de deux francs plus
-bas</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a> !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués
-de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance
-suivante : vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines opérations
-financières de cette maison, opérations qui, tout en enrichissant
-des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En
-présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire
-fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les inculpés.
-M. X… fit alors venir un ami de l’ambassade et lui exposa
-qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter une
-invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en
-effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par
-M. X…, et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez
-le banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès
-pour constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre <i>faiseur</i>.
-Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où
-les poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire.
-Cela se passait en 1875 ; depuis, les choses ont changé quelque
-peu et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles
-poursuites, M. X… a essayé, toujours par la même entremise, d’obtenir
-la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu l’ordre
-de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure qu’il est,
-l’œuvre de la justice française suit son cours contre le banquier
-allemand.</p>
-</div>
-<p>Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles
-et décidait l’<i>Écho du Parlement</i>, avec lequel il avait
-des accointances, à insérer une note conforme en principe
-aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur
-exagérée satisfaisait pleinement les projets du
-financier allemand. On ne menaçait pas la France de la
-démission de M. d’Arnim, on l’annonçait comme un
-fait accompli.</p>
-
-<p>L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans
-la rupture des relations diplomatiques la préface d’une
-nouvelle guerre, il y eut une panique à la Bourse.</p>
-
-<p>M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au
-pied de la lettre et lui demander si réellement il donnait
-sa démission. Comme ce n’était pas l’intention
-du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire
-démentir la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise
-humeur d’un sportsman prussien, M. de Kaden, qui
-venait d’être « blacboulé » au <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>.</p>
-
-<p>Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim,
-M. Beckmann répéta partout que celui-ci avait donné
-de gros ordres de vente en vue de l’effet que devait
-produire la nouvelle de l’<i>Écho du Parlement</i>. Là-dessus,
-M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir
-« tripoté » à la Bourse de Paris, et celui qui avait
-trahi l’ambassadeur se déclara tout prêt à servir de
-témoin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais les accusations réunies jusque vers le mois
-de juillet par M. de Bismarck ne reposaient en somme
-que sur des rumeurs vagues et ne pouvaient donner
-prise à aucune action sérieuse contre un homme qui,
-bien que disgracié, occupait toujours une situation dans
-l’État, et surtout qui comptait dans l’entourage du souverain
-de nombreuses et ardentes amitiés. Ce qu’il
-fallait au chancelier, c’étaient des faits justiciables du
-Code. Son étoile ne tarda point à le servir.</p>
-
-<p>Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince
-de Hohenlohe, était un séide fidèle et éprouvé du chancelier.
-Il avait été le propagateur de l’alliance prussienne
-pendant son passage aux affaires comme président
-du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi
-les bonnes grâces du « patron ». Sous des dehors ternes,
-sous des apparences insignifiantes, le nouveau
-représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache
-une ambition froide et implacable. Pour la satisfaire,
-M. de Hohenlohe reculera devant bien peu d’extrémités.
-En venant à Paris, il savait que pour consolider sa
-position, pour gagner davantage la confiance du
-« maître », il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur.
-Il trouva pour cette besogne des collaborateurs
-zélés parmi le personnel de l’ambassade ; il put
-ainsi constater des lacunes dans les archives, et il
-adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient,
-qui avaient été enlevées et soustraites. Ce fut
-cette dénonciation qui servit de base à la procédure
-devant aboutir à l’arrestation du comte d’Arnim,
-accusé de détournement de documents appartenant à
-l’État.</p>
-
-<p>Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation
-celle de « détournement d’objets mobiliers ».
-M. d’Arnim avait eu la douleur de perdre, pendant son
-séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait beaucoup ;
-en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté
-différents objets lui rappelant la chère morte, et notamment
-une chaise, <i>une simple chaise cannelée, d’une
-valeur d’une dizaine de francs, sur laquelle la jeune
-fille s’était assise pour la dernière fois avant de s’aliter
-et de mourir</i>. Il paraît que cette chaise faisait
-partie du mobilier inventorié de l’ambassade ; de là
-l’accusation de vol.</p>
-
-<p>La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser :
-Arnim serait condamné comme un laquais qui a dérobé
-l’argenterie de la maison !</p>
-
-<p>Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim
-offrit de verser immédiatement telle somme qui lui serait
-réclamée pour avoir le droit de conserver cette
-chaise.</p>
-
-<p>La ridicule accusation tomba.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue
-depuis la guerre ; le nombre des baigneurs russes,
-allemands et autrichiens y a augmenté dans une notable
-proportion, et les médecins français y envoient une
-clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden,
-Hambourg et autres stations allemandes ont été
-déclassées par le <i lang="en" xml:lang="en">high-life</i> parisien. L’essaim des baigneurs
-étrangers se répartit indifféremment parmi
-toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui,
-lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement
-le surplus de leur clientèle. Si on ne trouve pas
-place à Teplitz, on se rabat sur Franzensbad ou sur
-Aussig ; quant aux principales stations, Karlsbad et
-Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant
-les mois de juillet et d’août, à moins de s’y prendre
-à l’avance.</p>
-
-<p>Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait
-pendant la saison de 1874 quelques-uns de ces personnages
-énigmatiques qui, le jour de l’arrivée du roi
-Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous
-l’avons vu à la population de la ville pour faire de
-l’enthousiasme.</p>
-
-<p>Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner
-la tournure et le ton de <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> prenant les eaux
-pour leur santé, ne quittaient pas des yeux M. le comte
-d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son médecin,
-faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des
-fatigues et des contrariétés de son ambassade. Que le
-comte fût à la promenade « de digestion », qu’il allât
-boire ses quatre verres réglementaires à la grande
-source, dans le salon de lecture du <i lang="de" xml:lang="de">Curhaus</i>, partout
-enfin, il apercevait devant lui, derrière lui ou à ses
-côtés un de ces sbires déguisés. Jusqu’alors le seul
-résultat pratique de cet espionnage avait été la constatation
-que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et
-qu’il recevait souvent la visite d’un homme de lettres
-autrichien, M. Jules L… Peu à peu le plus habile de ces
-mouchards apprit que cet écrivain travaillait à une
-brochure intitulée <i>La Révolution d’en haut</i>, et dans
-laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches
-et documents que M. d’Arnim avait emportés de
-Paris.</p>
-
-<p>Lorsque Jules L… eut terminé son travail, il partit
-pour Vienne, toujours suivi par un des faux baigneurs,
-afin d’offrir la primeur de son travail à des journaux
-viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le publier.
-M. Jules L… vint alors à Paris, espérant obtenir
-un meilleur résultat auprès des journaux de la capitale.
-Il eut recours à son ancien ami et confrère, M. Beckmann,
-le priant de lui servir d’introducteur.</p>
-
-<p>Mais les journaux français ne publièrent pas davantage
-la brochure que leurs confrères viennois.</p>
-
-<p>En revanche, quelques semaines après, les épreuves
-de la brochure, avec corrections de la main de M. d’Arnim,
-étaient sur le bureau de M. de Bismarck.</p>
-
-<p>Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire
-pour frapper son adversaire ; l’empereur, à la lecture
-du pamphlet qui mettait les ministres de son choix
-sur le même rang que les sans-culottes, et qui livrait à
-la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait
-plus refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur
-des lois.</p>
-
-<p>A la vue de ces épreuves notées de la main même
-du comte, l’empereur, en effet, témoigna son mécontentement ;
-d’ailleurs, M. de Bismarck, échappé miraculeusement
-aux balles du fanatique Kullmann, avait
-gagné un nouveau prestige. Sa Majesté ne pouvait
-plus rien lui refuser…</p>
-
-<p>Le 4 octobre 1874, M. d’Arnim se promenait dans
-le parc de sa belle propriété de Nassenheide, en Silésie ;
-il causait avec son régisseur, lorsque la sonnette
-de la grande grille tinta avec violence.</p>
-
-<p>En un clin d’œil la propriété fut envahie par un commissaire
-arrivé le matin de Berlin à la tête d’une douzaine
-d’estaffiers qui se répandirent dans la maison,
-bouleversant les tiroirs, scrutant les armoires et fouillant
-avec rage partout où ils supposaient pouvoir découvrir
-un papier quelconque.</p>
-
-<p>Les issues du château étaient gardées par la gendarmerie.</p>
-
-<p>Les habitants du village qui accouraient effarés, ne
-sachant ce qui se passait, furent durement repoussés.</p>
-
-<p>M. d’Arnim demanda au commissaire quelle était
-la raison de ce déploiement de forces et de cette invasion.
-A cette question, le commissaire répondit par une
-autre interrogation.</p>
-
-<p>— Êtes-vous disposé, monsieur le comte, demanda-t-il,
-à me livrer les pièces mentionnées sur cette liste ?
-Et l’homme de police tira de sa poche la copie de la
-note de M. de Hohenlohe.</p>
-
-<p>— J’ai déjà répondu à M. de Bulow, secrétaire de
-M. de Bismarck, que je considère ces pièces comme
-m’appartenant personnellement, d’ailleurs je n’ai plus
-d’ordres à recevoir de M. le chancelier, mais seulement
-de S. M. l’empereur.</p>
-
-<p>— Par conséquent vous refusez ?</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Alors, je dois, à mon grand regret, mettre à
-exécution le mandat dont je suis porteur.</p>
-
-<p>Le commissaire tendit au comte un papier qui était
-un ordre d’arrestation en bonne et due forme.</p>
-
-<p>Le comte d’Arnim ne s’attendait guère à ce coup de
-théâtre. Il comptait sur son crédit à la cour, sur la
-bienveillance de l’empereur. On l’avait, il est vrai,
-prévenu ; mais, dédaigneux, il avait répondu comme
-le duc de Guise : « Ils n’oseront pas. » Il eut un instant,
-un seul instant de trouble, dont il se remit vite ; prenant
-du bout des doigts le mandat, il le parcourut rapidement :</p>
-
-<p>— Comment ? je suis arrêté parce qu’on me soupçonne
-de vouloir m’enfuir à l’étranger !… Quelle
-fable !</p>
-
-<p>— Pardon, monsieur le comte, fit le commissaire
-de police, n’avez-vous pas contracté un emprunt
-hypothécaire sur ce château et n’attendez-vous pas aujourd’hui
-même une lettre de crédit de 120,000 thalers ?
-(440,000 francs.) Eh bien ! pourquoi auriez-vous emprunté
-une telle somme, et quelle raison auriez-vous
-de vous la faire assigner, si vous n’aviez pas l’intention
-d’aller à l’étranger, si vous ne songiez pas à fuir ?</p>
-
-<p>— Allons, dit M. d’Arnim avec un sourire de
-mépris, je vois que la police de M. de Bismarck est
-toujours bien faite… C’est vrai, j’ai contracté cet
-emprunt, j’attends la lettre de change ; mais je ne
-voulais pas m’enfuir à l’étranger…</p>
-
-<p>— Que comptiez-vous faire de cette grosse somme ?</p>
-
-<p>— Ceci me regarde, monsieur, répondit avec hauteur
-l’ex-ambassadeur.</p>
-
-<p>Le jour même, le diplomate était écroué dans la
-petite prison de la ville voisine. Le lendemain, il
-partait pour Berlin, où sa détention fut d’abord très
-rigoureuse et ne se relâcha qu’au bout de quinze jours,
-lorsqu’on dut transférer le prisonnier malade à l’hospice
-de la Charité.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la police continuait ses investigations ;
-une commission judiciaire ayant à sa tête le
-procureur général Tessendorf vint à Paris, s’installa
-à l’ambassade et interrogea minutieusement tous les
-employés, jusqu’aux garçons de bureau.</p>
-
-<p>M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes
-qui voudraient déposer contre l’ex-ambassadeur. Mais
-l’émissaire fut mal reçu partout. M. Landsberg, en
-particulier, se renferma dans le silence le plus absolu.</p>
-
-<p>Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal
-de la ville de Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut
-fertile en incidents et plein de révélations.</p>
-
-<p>On apprit comment le chancelier faisait surveiller
-l’ambassadeur par un des secrétaires de la mission ;
-et le rôle que jouait M. Beckmann, fabricant de
-fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière.</p>
-
-<p>En revenant de Berlin — où on l’avait cité comme
-témoin — M. Landsberg dit au comte de Wesdehlen :</p>
-
-<p>— Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann
-qu’à se faire commander des cartes ainsi libellées :</p>
-
-
-<div class="c"><span class="box">ALBERT BECKMANN<br />
-<span class="xsmall">AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE.</span></span></div>
-
-<p>Ce monsieur, démasqué en plein tribunal, dut
-avaler pas mal de couleuvres à la suite de ces révélations ;
-pendant assez longtemps il évita de se montrer
-en public. Naturellement, il lui fallait une compensation.
-Les appointements qu’il touchait sur ce
-fonds « que l’on n’aime pas à appeler par son nom »
-furent portés à un chiffre assez considérable. M. Beckmann
-fit tout son possible pour gagner en conscience
-son argent ; mais il était <i>brûlé</i>, absolument compromis,
-et lorsqu’il paraissait quelque part, tout le monde
-restait bouche close, de crainte d’éveiller des échos
-indiscrets. Néanmoins, si cet agent est devenu trop
-public pour être utile, il sait encore se rendre agréable.
-Les gros banquiers allemands et les principicules de
-passage à Paris n’ont pas de cicerone et de « maître
-de plaisir » plus empressé, plus dévoué pour leur faire
-connaître tous les genres de distractions de la Babylone
-moderne. Mais quand il le faut, il se souvient aussi
-de ses véritables fonctions.</p>
-
-<p>Ainsi, en 1878, pendant l’Exposition, le <i>Figaro</i>
-publia un long article sur les correspondants allemands
-de Paris ; et comme ce travail contenait des indications
-curieuses et fort exactes, on se perdit en
-suppositions sur le nom de l’auteur.</p>
-
-<p>A l’ambassade d’Allemagne surtout, on était friand
-de le connaître.</p>
-
-<p>M. Beckmann se mit en campagne. Le lendemain,
-il arriva tout essoufflé, rue de Lille.</p>
-
-<p>— Je sais maintenant, clama-t-il dans les bureaux
-de l’ambassade, quels sont les coupables, je le sais,
-mais chut ! C’est au prince de Hohenlohe lui-même
-que je réserve la primeur de cette grosse nouvelle.</p>
-
-<p>Introduit dans le cabinet de Son Altesse, M. Beckmann
-affirma positivement que les auteurs des indiscrétions
-du <i>Figaro</i> étaient MM. Victor Tissot et Landsberg,
-directeur de la <i>Correspondance française</i><a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> J’avais été, en effet, présenté à M. Landsberg par un ami commun,
-et malgré nos divergences politiques, nous passions avec plaisir quelques
-instants ensemble, lorsque les hasards de la vie de Paris et
-les rencontres du boulevard nous en fournissaient l’occasion. Landsberg
-était un causeur spirituel et d’un commerce agréable. Mais le
-jour où, selon le rapport de l’agent Beckmann, « je me trouvais à la
-brasserie de Pilsen, » j’étais à cent cinquante lieues de Paris.</p>
-</div>
-<p>— Oui, Altesse, ce sont eux ! et la preuve, c’est
-que la veille de la publication de l’article, j’ai passé
-près de la <i>Brasserie de Pilsen</i>, derrière l’Opéra. J’ai
-regardé — selon mon habitude — à travers les vitres
-pour savoir ce qui s’y passait ; j’ai vu Victor Tissot et
-Landsberg buvant à une table et causant avec beaucoup
-d’animation. Sans doute, ils combinaient leur
-coup.</p>
-
-<p>Disons tout de suite que pour un observateur
-officiel ou officieux, M. Beckmann a de fort mauvais
-yeux. Il avait bien vu « à travers les vitres »
-M. Landsberg, mais le prétendu Victor Tissot était un
-journaliste viennois, M. Schœnberg, qui, de loin, offre
-une ressemblance très vague avec l’auteur de ce livre.</p>
-
-<p>En « observateur consciencieux », M. Beckmann
-aurait dû vérifier, mais il ne s’en donna pas la peine
-et préféra courir à l’ambassade pour y servir tout
-chaud son rapport.</p>
-
-<p>Le prince de Hohenlohe ne cacha pas la surprise et
-le regret qu’il éprouvait de ce qu’un écrivain allemand
-comme M. Landsberg frayât avec celui qui avait
-fait le <i>Voyage au pays des Milliards</i> et lui fournît
-des renseignements pour un article au <i>Figaro</i>.</p>
-
-<p>Le pauvre Landsberg était bien innocent. Victor
-Tissot était le seul coupable.</p>
-
-<p>L’ambassade allemande de Paris étant un nid à
-commérages, dès le soir, M. Landsberg fut averti par
-un des attachés, si je ne me trompe par M. Rodolphe
-Lindau, de la dénonciation du sieur Beckmann et des
-réflexions désobligeantes de l’ambassadeur.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la première heure, M. Landsberg
-se fit conduire rue de Lille et protesta avec la plus
-grande énergie contre les accusations dont il avait
-été l’objet ; puis il écrivit à M. Beckmann une lettre
-où « l’agent secret » de l’ambassade était traité comme
-il le méritait. M. Landsberg défendait en même temps
-à M. Beckmann de jamais remettre les pieds chez lui
-ni de lui adresser la parole.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que le même soir le directeur de
-la <i>Correspondance française</i> allât, selon son habitude,
-passer une heure à la <i>Brasserie de Pilsen</i>, que fréquentait
-un public spécial de journalistes, de boursiers
-et d’attachés d’ambassades. Poussé par sa mauvaise
-étoile, le sieur Beckmann, au lieu de se borner
-à regarder à travers les vitres, eut la fâcheuse idée
-d’entrer pour boire également son bock. Dès que
-Landsberg aperçut son compatriote :</p>
-
-<p>— Comment, fit-il, en s’adressant au gérant de l’établissement,
-vous avez des agents de police ici ?… Je
-croyais votre maison mieux tenue… Mettez-le donc
-dehors !</p>
-
-<p>Tous les consommateurs, dont la plupart connaissaient
-Landsberg et Beckmann, se regardèrent.</p>
-
-<p>Celui-ci n’en demanda pas davantage ; il battit
-précipitamment en retraite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un an plus tard, la <i>Nouvelle Revue</i>, que M<sup>me</sup> Edmond
-Adam venait de créer, publiait un article très vif
-contre M. de Bismarck, dont la politique et même
-la personne étaient prises à partie avec toute la généreuse
-indignation d’une femme patriote ardente,
-jetant l’anathème à l’ennemi de son pays. La publication
-de cet article de la <i>Nouvelle Revue</i> fit sensation,
-on s’en occupa pendant plusieurs jours.</p>
-
-<p>M. Beckmann, qui, à ses nombreuses missions,
-joint le métier de correspondant de l’organe gallophobe
-par excellence, la <i lang="de" xml:lang="de">National-Zeitung</i> (Gazette nationale
-de Berlin), se hâta de télégraphier à ce journal que
-l’attaque contre M. de Bismarck, parue dans la <i>Nouvelle
-Revue</i>, avait été inspirée par Gambetta, qui, président
-de la Chambre, chef incontesté du parti républicain,
-gouvernait alors réellement la France. Venant
-d’une semblable source, l’importance de l’article changeait
-du tout au tout ; ce n’était plus l’imprécation
-éloquente d’une Française, c’était la manifestation
-voulue d’une hostilité officielle, affrontant, provoquant
-même toutes les représailles diplomatiques ou autres.
-Au fond, la dépêche de M. Beckmann avait surtout
-pour <i>objectif</i> (servons-nous de ce mot cher à ses compatriotes)
-de favoriser, comme lors de l’affaire de
-l’<i>Écho du Parlement</i>, un gros coup de baisse dans
-l’intérêt d’une maison de banque allemande établie à
-Paris.</p>
-
-<p>Or, l’assertion de M. Beckmann était une véritable
-calomnie. Gambetta n’ayant pu empêcher la
-publication de l’article dans la <i>Nouvelle Revue</i>, fit
-insérer une réponse très vive dans la <i>République
-française</i>. C’est ce que M. Landsberg fit ressortir
-dans une note de sa correspondance qui parut le
-4 novembre 1879 : « Depuis un an environ, écrivait la
-<i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische Correspondenz</i>, il est certain que M. Gambetta
-a cessé toute relation avec M<sup>me</sup> E. Adam ; qu’il
-n’a plus paru dans le salon de cette dame et qu’il
-est resté entièrement étranger à la création de la
-<i>Nouvelle Revue</i>. Tout le monde sait cela dans la
-société de Paris. Ceux-là seuls qui sont des agents de
-police avérés comme le correspondant de la <i>Gazette
-nationale</i>, M. Albert Beckmann, et qui, pour ce motif,
-se voient consignés à la porte de partout, peuvent
-ignorer cette situation. »</p>
-
-<p>Le petit entrefilet de la <i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische Correspondenz</i>
-fut reproduit par une centaine de journaux indépendants,
-du Rhin à la Vistule, de Hambourg à
-Trieste.</p>
-
-<p>Depuis les révélations du procès d’Arnim, le nom
-de Beckmann avait acquis en Allemagne la triste
-célébrité qui, en 1848, après les publications de la
-<i>Revue rétrospective</i>, s’attacha en France au nom de
-Lucien Delahodde. Les organes libéraux saisirent avec
-empressement l’occasion de démasquer de nouveau
-« l’agent secret public » de l’ambassade allemande de
-Paris, grassement payé sur « ce fonds que l’on n’aime
-pas à nommer ».</p>
-
-<p>Cet incident fit grand tapage.</p>
-
-<p>Immédiatement, M. de Hohenlohe fit appeler son
-collaborateur.</p>
-
-<p>— Il faut absolument, lui dit-il, que vous obteniez
-une rétractation ou une satisfaction. Autrement vous
-seriez la risée de l’ambassade ; le dernier <i lang="de" xml:lang="de">Kanzleidiener</i>
-(garçon de bureau) vous mépriserait. Je serais forcé
-de cesser toutes relations avec vous.</p>
-
-<p>Condamné ainsi à mettre flamberge au vent, M. Beckmann
-envoya des témoins à M. Landsberg, qui, immédiatement,
-se tint à la disposition de son adversaire.</p>
-
-<p>Les négociations en vue de régler la rencontre
-furent assez laborieuses. M. Beckmann tenait absolument
-à ce que le duel eût lieu en pays allemand, à
-Herbesthal. Les témoins de M. Landsberg repoussèrent
-énergiquement cette proposition.</p>
-
-<p>Les accointances très intimes de l’agent secret
-avec les commissaires de police et la gendarmerie de
-la frontière inspiraient, à tort peut-être, aux témoins
-de M. Landsberg la crainte de quelque comédie où
-les porte-casques, prévenus à temps, interviendraient
-au moment psychologique.</p>
-
-<p>Malgré la vive résistance des témoins de M. Beckmann,
-il fut décidé que l’on se battrait en Belgique.
-Un témoin de chacun des belligérants partit la veille
-du grand jour pour chercher dans les environs d’Erquelinnes
-un terrain propice à l’échange des balles
-réglementaires.</p>
-
-<p>M. Landsberg, son autre témoin et un médecin
-russe de ses amis partirent de la gare du Nord par
-un froid sibérien : toute la campagne sommeillait sous
-une épaisse couverture de neige, et les boules d’eau
-chaude jointes aux fourrures suffisaient à peine pour
-maintenir dans le compartiment une température supportable.</p>
-
-<p>On arriva vers onze heures à Erquelinnes. Quelle
-fut la surprise de M. Landsberg et de ses compagnons
-d’apercevoir, se promenant sur le quai de la gare à
-l’arrivée du train, son adversaire avec ses seconds,
-lorsqu’on devait supposer qu’il ne partirait de Paris
-que le matin ! Ces messieurs, soi-disant pour dérouter
-les soupçons, s’étaient affublés de vieilles jaquettes,
-de pantalons invraisemblables et de chapeaux
-mous.</p>
-
-<p>Cette petite mascarade fit beaucoup rire M. Landsberg
-et ses amis, mais cette douce gaieté s’éteignit bientôt,
-lorsqu’ils apprirent que, selon l’avis des témoins envoyés
-en maréchaux de logis, il était absolument impossible
-de se battre dans les environs d’Erquelinnes.
-Trop de neige, trop de verglas et des gendarmes partout,
-telles étaient les raisons invoquées ; une discussion
-assez vive s’ensuivit sur le quai de la gare ; elle
-fut interrompue par l’appel du conducteur avertissant
-que le convoi allait se remettre en route.</p>
-
-<p>— Remontons en voiture, fit l’un des témoins,
-nous continuerons notre conférence à la prochaine
-station.</p>
-
-<p>A Charleroi, l’arrêt n’était que de dix minutes, on
-n’arriva à un aucun résultat ; il fallut rentrer dans
-les wagons jusqu’à Namur. Là, un des témoins de
-M. Landsberg déclara que son client n’irait pas plus
-loin, et que si M. Beckmann continuait la route, on le
-considérerait comme ayant voulu se dérober à la rencontre
-par la fuite. Tout le monde descendit de voiture,
-sauf un des témoins de M. Landsberg, qui déclara
-être obligé de rentrer immédiatement à Paris.</p>
-
-<p>Le docteur s’offrit pour le remplacer et les voyageurs
-se rendirent à une hôtellerie près de la gare pour conférer.
-Ici les véritables causes de retard apparurent.
-M. Beckmann tenait à tout prix à se battre sur son
-terrain, à Herbesthal, en Prusse, et sur le refus réitéré
-des témoins de M. Landsberg de se rendre en Allemagne,
-il fut décidé que la rencontre aurait lieu immédiatement
-dans les environs de Namur.</p>
-
-<p>Cependant il était écrit que cette journée serait
-pacifique.</p>
-
-<p>M. Beckmann déclara qu’il devait à tout prix être
-le soir même à Herbesthal, et que comme le train
-partait dans un quart d’heure, il fallait absolument
-remettre le combat à trois jours.</p>
-
-<p>Avant que ses propres témoins pussent transmettre
-la réponse de ceux de M. Landsberg, Beckmann, toujours
-accoutré de son veston et coiffé de son tromblon
-avarié, avait pris place dans le convoi qui s’éloignait
-à toute vapeur vers la frontière de Prusse.</p>
-
-<p>Force fut donc à Landsberg de revenir à Paris.</p>
-
-<p>Le duel pourtant eut lieu trois jours plus tard dans
-le jardin d’un dentiste, à Enghien. Cette fois, M. Beckmann
-et ses témoins, habillés très correctement et en
-<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span>, furent précis au rendez-vous. Une balle
-fut échangée sans résultat, et Beckmann put revenir à
-l’ambassade de la rue de Lille avec l’auréole d’un
-champion qui a fait ses preuves.</p>
-
-<p>Trois années plus tard, M. Landsberg, qui souffrait
-d’une cruelle maladie, mourait dans son appartement
-de la rue de Compiègne, où se trouvaient également
-les bureaux de la <i>Correspondance</i>. Pendant la maladie
-de son adversaire, l’agent secret de l’ambassade s’était
-tenu aux aguets, car il avait son plan. Il suivait les
-progrès de la maladie de l’infortuné Landsberg comme
-le requin suit le navire, et lorsque la mort se fut emparée
-du rédacteur de la <i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische Correspondenz</i>,
-on vit M. Beckmann s’installer en maître dans l’appartement
-de « son ami », comme il l’appelait à présent ;
-il racontait à qui voulait l’entendre que son ancien
-adversaire s’était réconcilié avec lui et avait manifesté
-à son lit de mort le désir de le voir lui succéder
-comme directeur de la <i>Correspondance</i>.</p>
-
-<p>Landsberg n’avait pas de famille à Paris, et dans les
-derniers temps il vivait fort retiré ; son héritier naturel,
-un frère, négociant à Berlin, mort également
-depuis, arriva le lendemain du décès. Beckmann attendait
-M. Otto Landsberg à la gare du Nord ; et, à partir
-de ce moment, il ne le quitta plus et sut l’amener à signer
-immédiatement un acte de vente de la <i lang="de" xml:lang="de">Franzœsische
-Correspondenz</i>, au nom d’un certain Stuht, ancien conseiller
-de préfecture prussien dans un département
-occupé pendant l’invasion, employé, plus tard, dans les
-bureaux de l’ambassade de la rue de Lille, et qui, lors
-du duel que nous venons de raconter, avait servi de témoin
-à Beckmann.</p>
-
-<p>Depuis cette époque, la <i>Correspondance française</i>
-(titre ironique s’il en fut) est devenue un instrument
-de plus entre les mains de l’ambassade allemande
-de Paris ; elle sert de véhicule à toutes les attaques
-et à toutes les calomnies que M. de Bismarck juge de
-temps à autre nécessaire de diriger contre la
-France.</p>
-
-<p>C’est par l’intermédiaire de la <i>Correspondance française</i>
-notamment qu’a été conduite avec une savante
-perfidie cette campagne qui, grossissant quelques incidents
-sans importance, quelques articles sans la
-moindre autorité, a persuadé aux étrangers qu’ils
-n’étaient plus en sûreté en France, où l’on ne songeait
-qu’à les égorger, et que le séjour de Paris était des plus
-dangereux pour tout individu d’origine allemande,
-alors que 60,000 ex-soldats ou futurs soldats de M. de
-Moltke battent le pavé de la grande ville et savent
-s’arranger de manière à prospérer, tandis que les négociants
-et les ouvriers français sont aux abois.</p>
-
-<p>Les journaux allemands reproduisent de bonne foi
-ces absurdités calomnieuses, et le lecteur effrayé se
-figure que la France n’est plus qu’un repaire de brigands.</p>
-
-<p>Un sous-Beckmann, un certain Nordau, qu’un ministre
-français a décoré du ruban violet d’officier
-d’académie, a bien fait un ouvrage en deux tomes
-pour prouver que les habitants des bords de la Seine
-auraient plus besoin d’être civilisés que ceux des
-bords du Congo !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le grand chef de la police prussienne, le fameux
-Stieber, malade pendant quatre ans, est mort en 1882.</p>
-
-<p>Stieber n’a pas été officiellement remplacé. Mais on
-peut en être certain, « l’abbaye ne chôme pas faute
-d’un moine. »</p>
-
-<p>Si le chef n’est plus, la légion des agents qu’il a
-recrutés, instruits et dressés, a l’œil et l’oreille partout
-où il y a quelque chose à apprendre ou à observer.</p>
-
-<p>La police secrète prussienne s’est même perfectionnée
-au point d’avoir aujourd’hui à son service des personnalités
-qui, par leur haute situation financière dans le
-monde parisien, semblent à l’abri de tout soupçon.</p>
-
-<p>Nous pourrions citer des salons très courus par
-certains députés qui sont, certes, bien loin de se douter
-que les grandes dames auxquelles ils vont offrir
-leurs respectueux hommages sont en relations d’affaires
-avec le bureau des renseignements secrets du
-gouvernement prussien.</p>
-
-<p>Dans un pays comme la France, où la femme joue
-un rôle si puissant, M. de Bismarck a tout de suite
-compris le parti qu’il pourrait tirer de semblables
-auxiliaires.</p>
-
-<p>Un événement récent a montré que l’espionnage
-féminin pouvait s’exercer jusque sur les choses militaires.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Kaula n’est-elle pas parvenue à entortiller
-dans ses jupons un général français, ministre de la
-guerre en 1875 ?</p>
-
-<p>Avant de se rendre au conseil des ministres, ou quand
-il en revenait, le général avait l’habitude d’aller déjeuner
-chez la chère tendresse. En entrant, il déposait
-son portefeuille ministériel sur un guéridon du salon.
-Pendant le déjeuner, que M<sup>me</sup> de Kaula savait agréablement
-prolonger, une main habile escamotait le
-portefeuille du ministre de la guerre ; on l’ouvrait au
-moyen d’une fausse clef, et la sténographie prenait
-rapidement copie des pièces et des documents les plus
-importants, qui étaient le soir même expédiés à Berlin.</p>
-
-<p>Ces faits sont connus. Ils n’ont pas été démentis.
-Nous pourrions en citer bien d’autres ; mais le moment
-n’est pas encore venu pour nous de faire l’histoire
-de la police secrète prussienne en France, pendant
-les années qui nous séparent encore de la prochaine
-guerre.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="small i">Pages.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE PREMIER.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Berlin au lendemain de la Révolution de février. — Ce que
-se disaient deux bourgeois au coin de la rue Frédéric. — Schœffel
-et Goldschmidt. — Le roi Frédéric-Guillaume se
-montre à son peuple et le prince Charles s’adresse au
-beau sexe. — Aspect du cortège royal. — Une manifestation
-inattendue. — Où l’agent Stieber paraît pour la
-première fois. — Retour du roi au palais.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE II</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Un intérieur allemand. — M. Prosper Cheraval, parisien de
-naissance, musicien par goût et professeur de langue française. — Stieber,
-orateur socialiste. — La fabrique des
-frères Schœffel. — Un contremaître socialiste. — M. Schmidt,
-peintre et espion. — Comment on ébauche une conspiration. — Papiers
-volés par la police. — La première
-mission secrète du policier Stieber. — Arrestation de
-M. Schœffel. — Stieber porté en triomphe.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">17</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE III</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Les héros du régime de la compression militaire et policière. — Le
-maréchal Wrangel. — Son portrait. — Ses rapports
-avec les journalistes. — M. de Hinkeldey, préfet de la police
-prussienne. — Où Stieber reparaît. — Le roi le nomme
-<i lang="de" xml:lang="de">Polizeirath</i>. — Frédéric-Guillaume, poète et collaborateur
-du <i lang="de" xml:lang="de">Kladderadatsch</i>. — La mission secrète de Stieber à
-Londres. — Comment il fit voler les papiers de l’Association
-socialiste internationale. — Stieber chez M. Josias
-de Bunsen. — La mission de Stieber à Paris. — Stieber
-chez M<sup>me</sup> la princesse de S… et chez M. Carlier. — Tentative
-d’assassinat sur l’agent de la police secrète prussienne. — Retour
-de Stieber à Berlin. — La Krause et sa
-collection « d’honnêtes dames ». — Un espion homme du
-monde. — Petite fête organisée par la police. — M<sup>me</sup> de
-Hagen obtient son divorce et Stieber est plus en faveur
-que jamais.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">47</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE IV</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi. — Le ministère
-Manteuffel et la coterie réactionnaire. — Goût du roi pour
-les histoires piquantes. — Petites manœuvres de l’Autriche
-à Francfort. — Où M. de Bismarck commence à se faire
-connaître. — La Prusse veut prendre sa revanche d’Olmütz. — M.
-et M<sup>me</sup> de Bismarck. — Le représentant de
-la Prusse enseigne la politesse au représentant de l’Autriche. — La
-police de M. de Bismarck et celle de M. Prokesch-Osten. — Comment
-M. de Bismarck s’empara de la correspondance
-de M. Prokesch-Osten. — Le peu de popularité
-du représentant de la Prusse à Francfort. — Vol de
-dépêches commis par le lieutenant Teschen. — Teschen à
-la solde de l’ambassadeur de France. — Entrevue de
-Teschen avec M. Rothan. — Le roi de Prusse sur le Rhin. — Un
-secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans une
-armoire. — Le mystérieux « prince d’Arménie ». — L’agent
-secret Hassenkrug à Mazas. — Opinion de Stieber sur
-le « prince d’Arménie.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">109</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE V</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police. — Comment
-étaient traités les créanciers de MM. les officiers. — Ordre
-du roi de supprimer les tripots. — L’expédition de
-M. de Hinkeldey au <i lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</i>. — Les susceptibilités de
-M. de Rochow. — Affront public fait à M. de Hinkeldey. — Celui-ci
-prend la résolution de se battre. — Un dîner
-de gala à Potsdam. — M. le pasteur Richter. — M. de
-Hinkeldey est tué par M. de Rochow. — Souscription à la
-Bourse de Berlin. — Le roi suit le convoi de M. de Hinkeldey. — Le
-prince Napoléon à Berlin. — Folie et mort
-de Frédéric-Guillaume.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">137</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE VI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme
-d’État autrichien. — Mission confidentielle de M. Wollheim
-en Italie. — Son retour à Paris. — Ses relations avec
-M. de Girardin et l’<i>Agence Havas</i>. — Petit voyage à la recherche
-de subventions allemandes. — Entretien de M. de
-Bismarck avec M. Wollheim. — M. le chevalier retourne
-au service de la Prusse. — Son voyage de Berlin à Reims
-pendant la campagne de 1870. — Il se fait passer pour
-Espagnol. — M. Wollheim, rédacteur en chef du <i>Moniteur
-de Reims</i>. — Instructions relatives à la presse
-française. — M. de Saufkirchen et la peste bovine. — Un
-duel ridicule. — Gracieuse hospitalité de Madame Pomery. — Perte
-des traces du « reptile » Wollheim.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">177</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE VII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Retour en arrière. — Revirement dans la politique prussienne. — Stieber
-inculpé d’arrestations arbitraires. — M. de Mohrenheim
-confie à Stieber une mission délicate. — La princesse
-de S… et Edgard R… — Stieber entre au service
-de la police secrète russe. — Son entrevue avec M. de
-Bismarck. — Il est envoyé en Saxe et en Bohême. — Arrestation
-de l’espion prussien à Trautenau. — L’attentat
-de Charles Blind. — Stieber reprend publiquement ses
-fonctions. — Comment il se vengea de sa mésaventure en
-Bohême. — La presse française et M. de Bismarck. — M.
-Vilbort au grand quartier général et décoré par le roi
-de Prusse. — Brunn et l’invasion prussienne. — M. Benedetti
-à Nikolsbourg.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">215</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE VIII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition
-de 1867. — Stieber joue, pour le compte de ses patrons,
-le rôle d’agent provocateur. — Les conciliabules des réfugiés
-polonais aux Batignolles. — Comment fut complotée
-la tentative d’assassinat contre le Tsar. — Entretien secret
-de Stieber et de M. de Bismarck. — Conséquences
-politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, contre
-Alexandre II. — La journée du 6 juin à Longchamps. — Un
-agent de Stieber fait dévier l’arme de Berezowski. — Réalisation
-de ce qui avait été prévu par M. de Bismarck. — La
-Russie laisse faire la Prusse en 1870.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">241</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE IX</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique. — Pourquoi
-fut fondé le « bureau de la presse ». — L’allocation
-de 305,000 francs destinés aux journaux étrangers. — Relations
-des agents diplomatiques prussiens avec les
-journalistes. — Le bureau de la presse divisé en deux
-sections. — Comment fut préparée la guerre de 1866. — Stieber
-à la tête du bureau de la presse. — Ses voyages
-à Paris. — Surveillance de l’émigration hanovrienne. — Stieber
-réussit à inventer un complot. — Ses relations
-avec la haute bohème internationale des journalistes. — L’espionnage
-prussien établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">259</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE X</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">La police prussienne pendant la campagne de France. — Les
-exploits de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières. — Les
-aménités de la police de campagne. — Entrée des Allemands
-dans Versailles. — Attitude du conseil municipal. — Comment
-les Allemands respectent les conventions signées. — Arrivée
-du prince Fritz et du roi Guillaume. — Une
-manifestation d’agents secrets. — Le bureau du chef
-de la police. — Un enfant espion sans le savoir. — Zerniki
-à la mairie. — Un vaudevilliste allemand à Versailles. — Entretien
-de M. de Bismarck avec le directeur de la police. — Expulsion
-d’O’Sullivan. — Les réquisitions prussiennes. — Relations
-difficiles entre les officiers et la police. — M. de
-Bismarck voit des assassins partout. — M. Angel de Miranda. — Les
-mésaventures d’un journaliste allemand. — L’hôtel
-des Réservoirs pendant l’occupation. — Mort tragique
-de Hoff. — Le restaurant des frères Gack. — Espions
-et journalistes.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">267</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE XI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Le <i>Moniteur de Seine-et-Oise.</i> — Le cabinet de lecture de
-M<sup>me</sup> Le Dur. — Galanterie du frère du roi de Prusse. — Une
-répartie un peu vive de M<sup>me</sup> Le Dur. — Un colporteur
-de journaux d’Eure-et-Loire. — M<sup>me</sup> Le Dur est
-dénoncée à Stieber. — Le comte de W… — Un attaché
-militaire allemand sauve un franc-tireur.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">357</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE XII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">La police prussienne à Versailles redouble d’activité. — Communications
-secrètes entre Paris et les Allemands. — Emprisonnement
-de MM. de Raynal et Harel. — Perquisitions
-chez M. Alaux. — Son arrestation. — Les menaces
-de M. Stieber. — Incarcération de M. Rameau et de
-deux de ses adjoints. — Les petites spéculations d’un préfet
-prussien. — Un colonel prussien déguisé en franc-tireur
-chez le général Trochu. — Jules Favre à Versailles. — Il
-loge, sans le savoir, chez le chef de la police. — M.
-de Bismarck le fait garder à vue et Stieber trouve
-moyen de lui enlever ses journaux. — La proclamation de
-l’empire allemand. — Les dames Stieber arrivent à Versailles. — Départ
-des Allemands.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">375</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHAPITRE XIII</div></td></tr>
-<tr><td class="drap small">Les mandements des évêques en 1874. — M. d’Arnim et le
-duc Decazes. — Origines de la querelle entre M. de Bismarck
-et M. d’Arnim. — M. d’Arnim charge M. Landsberg
-de publier ses mémoires secrets sur le Concile. — La
-colère de M. de Bismarck et la disgrâce de M. d’Arnim. — M.
-Beckmann et ses fonctions à l’ambassade allemande. — M.
-Beckmann à l’œuvre. — Comment se font les coups
-de Bourse. — Le prince de Hohenlohe, successeur de
-M. d’Arnim. — La police secrète à Carlsbad. — Arrestation
-de M. d’Arnim. — Son procès. — Un mot de Landsberg
-sur Beckmann. — Landsberg accusé d’avoir collaboré
-au <i>Figaro</i>. — Un article de la <i>Nouvelle Revue</i>. — Duel de
-Beckmann et de Landsberg. — L’achat de la <i>Correspondance
-française</i> lithographiée. — La police secrète féminine.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">395</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c small gap">Paris. — Soc. d’impr. <span class="small">PAUL DUPONT</span>, 41, rue J.-J.-Rousseau (Cl.) 118.11.84.</p>
-
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA POLICE SECRÈTE PRUSSIENNE</span> ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
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-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-public support and donations to carry out its mission of
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-</div>
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
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