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- L’Anglais mangeur d’opium | Project Gutenberg
-</title>
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;Anglais mangeur d&#039;opium</span>, by Thomas de Quincey</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;Anglais mangeur d&#039;opium</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Traduit de l&#039;Anglais et augmenté par Alfred de Musset, avec une notice par M. Arthur Heulhard</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Thomas de Quincey</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Alfred de Musset</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Arthur Heulhard</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 14, 2023 [eBook #69802]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;ANGLAIS MANGEUR D&#039;OPIUM</span> ***</div>
-<h1><span class="small">L’ANGLAIS</span><br />
-<span class="large">Mangeur d’Opium</span></h1>
-
-<p class="c small"><span class="i">Traduit de l’Anglais et augmenté</span><br />
-PAR A. D. M.</p>
-
-<p class="c large">ALFRED DE MUSSET</p>
-
-<p class="c"><span class="small">AVEC UNE NOTICE</span><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="i">M. Arthur Heulhard</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="i">LE MONITEUR DU BIBLIOPHILE</span><br />
-34, <span class="small">RUE TAITBOUT</span>, 34</p>
-
-<p class="c">1878</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">NOTICE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Le voilà ! Nous le tenons !
-C’est bien lui ; c’est le fameux
-<i>Anglais mangeur
-d’opium</i>, que ni M. Paul
-de Musset, ni l’éditeur
-Charpentier, ni l’éditeur
-Lemerre n’ont pu dénicher
-où que ce soit, pour
-compléter leurs éditions des <i>Œuvres… complètes</i>
-d’Alfred de Musset.</p>
-
-<p>Et vraiment, la disparition <i>complète</i> de ce
-volume était un deuil pour les admirateurs du
-poète, dont l’œuvre entière, jusqu’en ses minuties,
-est aujourd’hui réunie et livrée à la postérité.
-Quoi ! des canevas de pièces égarées, des
-bribes de poèmes à peine ébauchés, des fragments
-de lettres auraient été recueillis, classés,
-réimprimés, et au travers du crible où l’on a
-passé ces paillettes d’or, on aurait laissé échapper
-un lingot, un livre, un livre, entendez-vous
-bien ? un livre de plus de deux cents pages !</p>
-
-<p>Le <i>Moniteur du Bibliophile</i> souffrait de cette
-lacune. Un ouvrage signé d’un des plus glorieux
-noms de France était perdu : nous l’avons
-retrouvé et nous ne réclamons d’autre récompense
-honnête que la gratitude de tous ses
-amis.</p>
-
-<p>Lorsque M. Charpentier publia, il y a quelque
-dix ans, l’édition in-octavo des <i>Œuvres d’Alfred
-de Musset</i>, annoncée comme complète et
-définitive, un fanatique du poète s’indigna des
-prétentions du libraire ct consigna ses récriminations
-dans une brochure de dix-neuf pages,
-parue chez Pincebourde, en 1867, sous le titre
-d’<i>Étude critique et bibliographique des Œuvres
-d’Alfred de Musset</i>, pouvant servir d’appendice
-à l’édition dite de souscription. Ce
-pamphlet, écrit sur le ton de la plus vive irritation,
-et dont je soupçonne Asselineau d’être
-l’auteur, encore que la langue y soit quelquefois
-violée, taxe d’impiété fraternelle, ou peu s’en
-faut, la négligence de M. Paul de Musset, et de
-trahison, ou peu s’en faut, l’incurie de M. Charpentier.
-A Dieu ne plaise que j’épouse une querelle,
-à mon sens, beaucoup trop envenimée !</p>
-
-<p>S’il est vrai que cette édition mente à son
-titre par quelque endroit, il ne suit pas de là
-qu’il faille rejeter M. Paul de Musset et M. Charpentier
-hors du sein de l’orthodoxie bibliographique ;
-car ni l’un ni l’autre n’étaient tenus par
-la gorge de posséder les parties quasi-introuvables
-de l’œuvre d’Alfred de Musset. Que diable !
-on ne coiffe pas ainsi les gens du bonnet d’âne !</p>
-
-<p>L’auteur de l’acrimonieuse brochure dénonce
-impitoyablement les erreurs, omissions, lacunes,
-interpolations de texte et de date dont on
-s’est rendu coupable. L’omission qui lui tient le
-plus à cœur et qui lui semble la plus inexplicable,
-est celle de l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>. Il
-s’étonne qu’après la note, d’ailleurs dédaigneuse,
-que M. Paul de Musset y consacre dans sa notice
-sur son frère (voir le volume des <i>Œuvres
-posthumes</i>), et la mention qui en est faite en tête
-du catalogue des ouvrages d’Alfred de Musset,
-ce livre ait été banni d’une édition tant vantée :
-« Que le livre fût bon ou mauvais, poursuit-il,
-là n’est pas la question, quoiqu’il vaille beaucoup
-mieux que ne veut le faire croire le frère de
-l’auteur ; mais il nous semble hardi, dans une
-publication si soigneusement lancée et annoncée
-comme définitive de l’œuvre complète d’un de
-nos premiers poètes contemporains, de supprimer
-ainsi son premier livre, après en avoir cependant
-constaté, à deux reprises, l’existence et
-l’authenticité d’ailleurs incontestables. » Encore
-une fois, critique vétilleux, ces messieurs ne sont
-pas les sacriléges que vous dites : ils ne suppriment
-pas, ils ne tronquent pas, ils n’élaguent
-pas ; au contraire, ils font pour le mieux, et s’ils
-vous privent de l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>,
-c’est qu’ils ne l’ont pas. Croyez-en, au moins,
-M. Paul de Musset, qui l’avoue de la meilleure
-grâce du monde, dans le passage suivant de sa
-<i>Biographie d’Alfred de Musset</i>, parue l’an dernier
-chez Charpentier :</p>
-
-<p>« Alfred à dix-huit ans s’estima heureux
-d’avoir à traduire de l’anglais un petit roman
-pour la librairie de M. Mame. Il avait adopté
-ce titre simple : le <i>Mangeur d’opium</i>. L’éditeur
-voulut absolument l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>.
-Ce petit volume <i>dont on aurait, sans doute,
-bien de la peine à retrouver un exemplaire aujourd’hui</i>,
-fut écrit en un mois. Le traducteur,
-sans être trop inexact, introduisit dans les rêveries
-du héros étranger quelques-unes des impressions
-que lui avait laissées le cours d’anatomie
-descriptive de M. Bérard. Personne ne
-prit garde à cette publication sans nom d’auteur. »</p>
-
-<p>Or, il y avait, dans Paris, un enragé Mussolatre
-qui ne désespérait pas de rencontrer ce
-<i>Mangeur d’opium</i>, qui se dérobait aux éditeurs
-avec une adresse de Peau-rouge. Un beau jour
-de 1868, ce déterminé chasseur de livres, artiste
-aussi distingué que bibliophile heureux, j’ai
-nommé M. Charles Soto, réussit à forcer la
-bête sur le parapet d’un quai.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, Soto devint le « cauchemar
-du libraire et de l’amateur. » Il alliait
-la malice à la férocité. Il entrait dans une boutique
-et s’adressant à l’employé : « Vous avez
-un Musset complet ?… Bien. Dites-moi donc
-si le <i>Mangeur d’opium</i> est dans ses <i>Œuvres
-posthumes</i> ou dans ses <i>Mélanges de littérature</i> ? »
-D’autres fois, il demandait qu’on le lui
-prêtât pour une petite vérification ! Le perfide !
-Abordant un riche collectionneur, il le prenait
-familièrement par le bras, et d’un air d’innocence :
-« Il y a longtemps que je voudrais avoir
-votre sentiment sur le <i>Mangeur d’opium</i> de
-Musset ! » Et le riche collectionneur, atterré,
-blêmissait. Le jour vint où ceux qu’il torturait
-ainsi faillirent goûter les fruits amers de la vengeance.
-La maison qu’il habitait au coin de la
-rue de Rivoli fut incendiée en 1871, et, quand
-il rentra dans Paris, une partie de ses chers
-livres flambait au feu de la guerre civile.</p>
-
-<p>Mais le <i>Mangeur d’opium</i> était sauvé !</p>
-
-<p>M. Soto n’a pas voulu que le seul exemplaire
-connu d’un ouvrage inconnu d’Alfred de Musset
-courût de nouveau les risques d’un pareil sinistre.
-Avec un désintéressement et une complaisance
-qui nous touchent infiniment, il a consenti
-à nous le confier pour être réimprimé dans le
-<i>Moniteur du Bibliophile</i>.</p>
-
-<p>Et nous nous acquittons.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>L’<i>Anglais mangeur d’opium</i> est le premier
-livre d’Alfred de Musset, et, par l’étendue, l’un
-des plus importants qu’il ait écrits en prose. Il
-n’est primé, dans l’ordre chronologique, que
-par la petite poésie de la <i>Branche de Myrte</i>,
-insérée dans la <i>Psyché</i> de 1826, une autre dans
-un journal de Dijon, et sa <i>Thèse latine</i> imprimée
-en 1827 ; à moins que des fouilles plus
-heureuses n’amènent à la surface quelque morceau
-peu important produit dans l’intervalle, et
-j’en doute.</p>
-
-<p>L’édition originale, et qui, grâce à nous, ne
-sera plus unique, est un in-12 de 221 pages, y
-compris <small>XVI</small> feuillets préliminaires, sous ce
-titre :</p>
-
-<p><i>L’Anglais mangeur d’opium</i>, traduit de l’anglais
-par A. D. M. (Paris, Mame et Delaunay-Vallée,
-libraires, rue Guénégaud, n<sup>o</sup> 25.
-<small>MDCCCXXVIII</small>. — Imprimerie de Cosson, rue
-Saint-Germain-des-Prés, 9.)</p>
-
-<p>L’original anglais, intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Confessions of an
-English opium eater</i>, est du célèbre Thomas de
-Quincey, mort deux ans après son traducteur,
-en 1859. Paru, d’abord, dans le <i lang="en" xml:lang="en">London magazine</i>
-de 1821, puis en un volume in-12, en
-1822, il a été plusieurs fois retouché, enjolivé,
-augmenté par l’écrivain, et n’a pas eu moins de
-sept éditions de l’autre côté du détroit, où
-Quincey a laissé une renommée d’humoriste des
-mieux établies.</p>
-
-<p>Charles Baudelaire s’est épris, par idiosyncrasie
-(par singularité de tempérament : ce joli
-mot est de son vocabulaire) du livre de Thomas
-de Quincey. La seconde partie de ses <i>Paradis
-artificiels : Opium et Haschisch</i>, n’en est qu’une
-éloquente paraphrase, et le scoliaste confesse
-qu’il s’est contenté de dérouler « ce merveilleux
-livre comme une tapisserie fantastique aux yeux
-du lecteur. »</p>
-
-<p>Thomas de Quincey, philosophe trop subtil,
-moraliste très entaché de fatalisme, historien
-d’imagination vagabonde, au demeurant plein
-d’esprit, d’honneur et d’humanité, se fit <i>mangeur
-d’opium</i> à la suite d’une escapade de jeunesse
-que vous lirez tout à l’heure dans la poétique
-narration qu’il en a faite. Vous le verrez
-au début absorbant l’opium pour oublier la
-faim, puis, à la fin, pour voyager en fantôme
-au milieu des civilisations antiques, vers lesquelles
-le portaient naturellement de fortes
-études classiques.</p>
-
-<p>Thomas de Quincey eut l’héroïsme de s’offrir
-en holocauste au poison, et le courage de tenir
-registre de ses voluptés et de ses souffrances.
-L’action de l’opium sur son organisme est décrite
-par lui dans toutes ses phases. Elle étend un
-voile autour de sa tête, mais assez transparent
-pour le laisser voir au travers. C’est une manière
-d’extase panoramique. Il a des visions gigantesques,
-énormes, où la proportion des objets
-est centuplée ; il entrevoit des architectures
-colossales, dorées d’un soleil assyrien. Il réveille
-dans leur torpeur et les dieux grimaçants
-de l’Inde, et les mythes orientaux, et les sphynx
-endormis sur leurs mornes croupes au milieu
-des sables brûlants d’Afrique, et les grêles ibis
-de la hiératique égyptienne, haut-perchés sur
-leurs pattes sacrosaintes. Figurez-vous le roman
-terrible d’un archéologue, sain de corps et d’âme,
-qui s’inocule volontairement le venin de la
-folie, qui sophistique en lui la notion de la perception
-exacte, et s’enfonce à l’aventure dans des
-fouilles qu’il n’est plus maître d’arrêter. C’est
-cette expérience tentée sur son individu, au mépris
-de toute hygiène, que raconte de Quincey
-dans ses <i>Confessions</i>. Il se met lui-même en
-scène, dans cette clinique de la témérité humaine.</p>
-
-<p>La maladie le terrasse, la fièvre du rêve
-l’obsède ; ses nerfs se tendent comme la corde
-d’un arc, et il continue à se gorger d’opium.
-L’illusion du rêveur est d’autant plus forte, que
-son érudition la peuple d’êtres historiques reconnaissables
-à leurs attributs : au moment où
-il va perdre l’équilibre dans l’espace infini, sa
-mémoire de savant est là qui apporte des pierres
-angulaires aux monstrueux édifices bâtis par
-son imagination, et leur donne les couleurs de
-la réalité. Il loge des mondes dans sa tête, au
-risque de la faire éclater comme une chaudière
-excédée. Martyre plus douloureux que celui
-d’Ixion, des Danaïdes ou de Prométhée, ces
-damnés de la mythologie !</p>
-
-<p>Thomas de Quincey eût dû y laisser la
-raison : il n’eut que l’incubation de la folie, et
-sortit victorieux du naufrage qui avait menacé
-ses facultés intellectuelles, en criant : Terre !
-Le livre d’un homme aussi extraordinaire ne
-manqua pas son effet au pays de l’excentricité.
-Les <span lang="en" xml:lang="en">misses</span> alanguies, les <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> d’humeur conquérante,
-dévorèrent à l’envi ce <span lang="en" xml:lang="en">keepsake</span>
-d’émotions romanesques.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Maintenant, comment Musset fut-il séduit
-par cette Iliade opiacée ? Musset, qui songea
-d’abord à se vouer à la médecine, la considéra-t-il
-comme une annexe de ses études ? Fut-il
-attiré vers le conteur anglais par le même amour
-des sensations violentes et factices ? Il nous
-paraît que la date de la traduction répond
-péremptoirement à la question. L’année 1828
-a sa signification particulière dans l’histoire
-de la révolution littéraire qui éclata deux ans
-plus tard. Elle est l’aurore du romantisme. En
-ces temps, le byronisme sévissait. Le spectre
-d’Young assombrissait les nuits des collégiens
-de seize ans. Ces jeunes gens, dont plusieurs
-avaient du génie, mouillaient de pleurs métaphysiques
-les durs oreillers de l’internat, et croyaient
-se draper, en passant leurs culottes, dans les
-oripeaux de Lara. Plus qu’aucun autre, Musset,
-avant de suivre sa voie, abandonna la France
-de Rabelais pour le moyen âge de l’Allemagne
-et de l’Angleterre. Élégant de l’élégance insulaire,
-blond, élancé, serré à la taille par la
-redingote à la Brummel, Musset, considéré
-d’ensemble, pouvait tromper sur sa race, et
-charriait, à fleur de peau, du sang d’aristocratie
-saxonne. Il ne reniait point ces attaches extérieures
-au dandysme, à l’héroïsme byronien, et
-jamais, dans sa plus grande ferveur romantique,
-il n’eut l’inculte aspect du bousingot. Il n’est
-pas jusqu’à son débraillé qui ne sente encore le
-gentilhomme, et si bas qu’il descende dans le
-bourbier des passions humaines, il porte au
-front je ne sais quel rayon qui part d’en haut.</p>
-
-<p>Musset joua de bonne heure à ce jeu de
-<i>désespérance</i>, qui est un attribut de la déception
-mal supportée. Et peut-être lui a-t-il manqué,
-pour être le plus grand des poëtes, de mettre
-son cœur à tremper dans un bain de philosophie.
-Depuis il s’est moqué de lui-même, mais il n’en
-fut pas moins victime de la mode. Il commença
-donc par crier à l’assassinat de son âme, avant
-même qu’elle fût entamée, pour obéir au mot
-d’ordre de <i>navrement</i> universel qui soufflait
-de la Tamise. Les Confessions de Thomas de
-Quincey, cette conspiration d’un homme contre
-soi, tentèrent cet enfant qui ne guerroya pas
-moins contre sa raison que de Quincey lui-même.
-Il les traduisit sans doute avec amour,
-mais un peu à la façon de Perrault d’Ablancourt,
-dont on appelait les traductions « les
-belles infidèles. » S’il tombe en communauté
-d’impressions avec son auteur, il se laisse aller
-à des digressions personnelles ; il n’hésite pas
-à se substituer à lui et à prendre les effets de
-l’opium pour son propre compte. Nous avons
-soigneusement vérifié ces intercalations sur le
-texte étranger, et nous avons séparé ce qui
-revient à Musset de ce qui est à Quincey.
-D’ailleurs, nous avons poussé le scrupule jusqu’à
-respecter les menus détails de l’édition de 1828,
-et sauf quelques guillemets replacés dans les
-interlocutoires, et le rétablissement de la ponctuation
-pour la clarté de la phrase, nous n’avons
-rien dénaturé ni altéré du texte primitif.</p>
-
-<p>Qu’on partage ou non l’enthousiasme de
-Baudelaire pour le livre de Quincey ; la traduction
-d’Alfred de Musset, et surtout les réflexions
-qu’il y ajoute en son privé nom, sont d’un intérêt
-indiscutable. Si courte qu’ait été sa conversion
-à l’opium, elle est un trait de lumière
-dans les ténèbres de ce caractère fait de contrastes
-et de nuances souvent insaisissables.</p>
-
-<p>En rééditant ce volume, écarté sans préméditation
-maligne des <i>Œuvres</i> de Musset, nous
-plaidons la cause du public, qui a droit à des
-impressions exactes sur celui qu’il lit et qu’il
-aime, comme le piéton a droit au poteau indicateur
-des distances et des directions sur le chemin
-qu’il parcourt.</p>
-
-<p>Or, dans le fait seul d’avoir translaté de l’anglais
-en français les singulières élucubrations
-du Mangeur d’opium, il faut voir la première
-tendance d’esprit du poëte. Il y a toujours un
-lien mystérieux entre celui qui est traduit et
-celui qui traduit, et Musset a plus d’une fois
-scellé cet accord secret de pensées. Toutefois,
-la lecture des terribles ébranlements cérébraux
-dont s’est plaint de Quincey a pu être le remède
-abortif des inclinations de Musset pour les
-toxiques.</p>
-
-<p>Sa lettre à Paul Foucher, datée du château
-de Cogners, le 23 septembre 1827, est un écho
-vibrant des idées noires qui lui présagent une
-vie tourmentée. Le spleen l’assiége, et il voudrait
-le traiter à l’anglaise : « Si je me trouvais
-dans ce moment-ci à Paris, dit-il, j’éteindrais
-ce qui me reste d’un peu noble dans le punch
-et la bière, et je me sentirais soulagé. On endort
-bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on
-sache que le sommeil lui doive être mortel !
-J’en agirais de même avec mon âme ! » Presque
-toute la lettre est sur ce ton de découragement
-et d’écœurement prématurés, et c’est un
-adolescent de dix-huit ans à peine qui parle !
-L’admirable chapitre qui ouvre les <i>Confessions
-d’un enfant du siècle</i> jette une magnifique lumière
-sur cet état psychologique de la première
-génération de ce siècle. Et, si on appliquait à
-cette aberration les leçons de l’histoire, il faudrait
-y reconnaître une sorte de <i>vapeurs</i> masculines
-succédant aux vapeurs féminines du siècle
-précédent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="gap">Si Musset n’ingurgite pas l’opium comme
-l’humoriste anglais, est-ce que toute sa vie n’est
-pas le reflet d’un rêve opiacé ? Est-ce qu’il n’a
-pas les langueurs de la mélancolie et les soubresauts
-de la névrose ? Est-ce qu’il n’est pas
-l’Hamlet de l’idéal, toujours entraîné par des
-destinées plus fortes que ses volontés ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous le répétons : l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>
-est d’une importance capitale dans la vie
-de Musset : il en éclaire certains recoins, comme
-par un rayon de lanterne sourde. Il dénonce
-toute une éducation de spleenique ; il explique
-les stupéfiants mélanges de houblon et de rhum
-du café d’Orsay, cette furia britannique au
-plaisir, et cet humour dans ses amours, quand</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Enveloppant Paris dans la brume de Londres</i>,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">il allait nuitamment frapper au heurtoir des
-bouges.</p>
-
-<p>Il explique aussi, par contre-coup, les revirements
-moraux de celui qui s’offrit le luxe
-d’étonner Dieu par des invocations célestes, et
-qui dut lui causer la surprise que lord Seymour
-causerait à Saint-Pierre en demandant les clefs
-du paradis à ce frère tourier des étoiles.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Arthur Heulhard.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">Au lecteur,</h2>
-
-
-<p class="i">Je vous offre, lecteur bénévole,
-l’histoire d’une époque
-remarquable de ma vie ; si
-vous n’y trouvez <i>l’agréable</i>,
-soyez sûr d’y trouver <i>l’utile</i> :
-c’est dans cette espérance
-que j’écris, et ce sera mon
-excuse si je parais soulever
-trop hardiment ce voile de
-pudeur ou de pitié dont se couvrent avec tant
-de soin l’infirmité et l’erreur. Rien, en effet,
-n’est plus révoltant pour la délicatesse
-anglaise que le spectacle d’un être souffrant.
-L’esprit a ses plaies et ses blessures aussi
-cruelles et souvent plus horribles que celles
-du corps. Tels seront peut-être les tristes
-objets qu’il vous faudra voir dans ces confessions
-<i>extra-judiciaires</i>. Et cependant, si nous
-eussions voulu nous mettre en sympathie avec
-la société décente, où chacun sait tenir son
-quant-à-soi, n’avions-nous pas pour point de
-mire la littérature française, ou cette partie
-de la littérature allemande empreinte encore
-de la faiblesse et de l’exquise sensibilité
-des Français ? Cela, je le sens si bien et si fort,
-que j’ai longtemps hésité à laisser mon livre ou
-une partie de mon livre, m’exposer nu aux yeux
-de tout le monde ; et ce n’est qu’après avoir
-mûrement réfléchi à toutes les raisons pour ou
-contre, que je me suis décidé à me confesser
-avant ma mort ; car alors, pour plusieurs
-motifs, tout doit être connu.</p>
-
-<p class="i">Le crime ou la misère s’écartent du grand
-jour : ce qu’ils doivent aimer, c’est la solitude ;
-jusque dans le commun cimetière, la mort va
-les reléguer à la dernière place, et leur refuse
-le titre de frère dans la grande famille des
-hommes.</p>
-
-<p class="i">Mais, puisque ces confessions ne sont pas des
-révélations de crimes, et que, d’ailleurs, même
-dans cette hypothèse, il peut en résulter quelque
-bien pour autrui, j’ai dû faire violence à ces
-sentiments reçus, et compenser l’exception à la
-règle par l’utilité d’une expérience, que le lecteur
-peut acheter à si bon marché. L’infirmité et
-la misère, d’ailleurs, ne sont pas toujours crime ;
-ils forment ou subissent cette triste alliance en
-proportion des motifs et des vues du coupable,
-et des palliatifs connus ou secrets en proportion
-des tentations plus ou moins puissantes et de la
-résistance plus ou moins heureuse dans ses
-efforts<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Pour ma part, sans offenser la
-vérité ou la modestie, je puis dire que ma vie a
-été entièrement celle d’un philosophe. Dès ma
-naissance, pendant mes jours <i>d’écolier</i>, les
-plaisirs que j’ai poursuivis étaient intellectuels ;
-si les plaisirs de <i>l’opium</i> sont sensuels, et si je
-dois avouer que je les ai recherchés jusqu’à un
-excès dont on n’avait point gardé d’exemple<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
-il n’en est pas moins vrai que j’ai lutté avec un
-zèle religieux contre cette entraînante passion,
-et que j’ai fait ce que nul autre n’avait fait.
-J’ai brisé, presque jusqu’au bout, la chaîne
-maudite qui m’entourait. Une telle conquête
-doit faire oublier une telle faiblesse ; ajoutez
-encore que le triomphe est toujours inattaquable,
-tandis que l’on peut excuser la défaite,
-selon qu’elle est la consolation d’une peine ou
-la recherche d’un plaisir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Phrase peu compréhensible (A. H.)</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Gardé</i>, dis-je. Car un homme célèbre de ces temps-ci
-est allé beaucoup plus loin que moi, si l’on dit vrai.</p>
-</div>
-<p class="i">Pour le crime, j’en repousse donc l’idée ; et
-quand elle serait juste, il serait possible qu’on
-me la pardonnât, en considération des services
-que je veux rendre à la classe entière des <i>mangeurs
-d’opium</i>. Mais où sont-ils ? Lecteur, j’en
-suis fâché, mais ils sont en grand nombre. Je
-m’en suis convaincu, il y a quelques années, en
-calculant combien de gens alors, dans une petite
-classe de la société (celle des hommes distingués
-par leurs talents ou par les postes éminents
-qu’ils occupent), pouvaient être comptés parmi
-les <i>mangeurs d’opium</i>. Ainsi, par exemple,
-l’éloquent M…, le dernier comte de…
-lord…, M… le philosophe, un des derniers
-sous-secrétaires d’État (qui me raconta
-quelle sensation il avait éprouvée le premier
-jour qu’il en prit, dans les mêmes termes que le
-comte de…, savoir « qu’il lui semblait que
-des rats lui rongeaient l’estomac ») ; M…,
-et plusieurs autres aussi connus, qu’il serait
-trop long de nommer. Maintenant, si une classe
-si limitée peut fournir tant d’exemples (et cela
-sur l’enquête d’un seul observateur), n’en doit-on
-pas inférer que l’entière population de
-l’Angleterre en donnerait en nombre proportionnel ?
-J’en doutai cependant, jusqu’à ce que
-des faits venus à ma connaissance m’eussent
-confirmé dans cette conclusion. J’en rapporterai
-deux : <span class="rm">1<sup>o</sup></span> trois respectables pharmaciens de
-Londres, dans différents quartiers de la ville,
-me dirent, en me vendant quelques grains
-d’opium, que la quantité des <i>mangeurs d’opium</i>
-était immense, et que la difficulté de distinguer
-les personnes à qui l’usage avait rendu ce poison
-nécessaire, de celles qui en achetaient dans
-un dessein sinistre, leur attirait chaque
-jour des reproches. Voici pour Londres ;
-<span class="rm">2<sup>o</sup></span> quelques années après, passant à Manchester,
-plusieurs entrepreneurs de manufactures
-de coton m’assurèrent que l’habitude
-de prendre de l’opium s’introduisait parmi les
-ouvriers ; tellement qu’un samedi, dans l’après-midi,
-les comptoirs des pharmaciens étaient
-couverts de petits paquets d’un ou deux grains
-d’opium, préparés d’avance pour le soir. La
-cause de cette mode était la modicité des prix
-de journées qui les privait alors des moyens de
-se procurer de l’ale et des liqueurs spiritueuses ;
-<i>la hausse</i> aurait donc pu la faire cesser. Mais,
-comme je ne puis croire qu’un homme ayant
-connu de pareilles jouissances, puisse revenir
-ensuite au premier usage de l’alcool, je tiens
-pour certain :</p>
-
-<p class="i"><i>Qu’on peut le prendre avant de le connaître.</i></p>
-
-<p class="i"><i>Mais non le quitter l’ayant pris.</i></p>
-
-<p class="i">Sérieusement, le pouvoir de l’opium a été
-admis par les médecins mêmes qui sont ses
-ennemis nés ; ainsi, par exemple, Awsiter,
-apothicaire de l’hôpital Greenwich, dans les
-<i>Essais sur les effets de l’opium</i> (publiés en
-l’an 1763), essayant de trouver pourquoi Mead
-avait trop peu expliqué la nature et les propriétés
-de ce poison, s’exprime ainsi mystérieusement
-<span class="rm">(φωναντα
-συνετοισι)</span> :
-« Peut-être a-t-il
-trouvé le sujet trop délicat pour être communiqué
-au public, et comme beaucoup de gens
-pouvaient en user sans discernement, la crainte
-qu’il fallait en inspirer a pu détourner les
-gens sages d’en faire l’expérience ; <i>il y a dans
-l’opium des propriétés qui, si elles étaient connues,
-en rendraient l’usage plus commun chez
-nous que chez les Turcs eux-mêmes</i> ; » et ce
-résultat, dit-il, prouverait une misère générale.
-Je ne suis pas d’accord sur la conclusion ;
-mais j’en parlerai à la fin de mes confessions,
-où je compte offrir au lecteur la <i>morale</i> de cet
-ouvrage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">L’ANGLAIS<br />
-Mangeur d’Opium</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak i">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-<p>J’avais sept ans lorsque mon père
-mourut, me confiant aux soins
-de quatre tuteurs. Je fus envoyé
-à plusieurs écoles, grandes et
-petites ; on m’y distingua surtout
-pour mes progrès dans la langue grecque. A
-treize ans, je l’écrivais avec facilité, et à quinze,
-non-seulement je composais des vers grecs, en
-mètre lyrique, mais je le parlais aisément, perfection
-à laquelle aucun écolier n’était parvenu de
-mon temps, et que je devais à mon habitude de lire
-tous les jours les gazettes en grec aussi bon que
-possible, <i lang="la" xml:lang="la">ex tempore</i> : car la nécessité d’exercer ma
-mémoire, et mon imagination à trouver toutes les
-combinaisons des périphrases équivalentes aux
-idées modernes, aux récits des choses nouvelles,
-etc., me donna un tact et une mesure que
-la traduction de tous les essais moraux ou autres
-ne m’aurait jamais fait obtenir. « Ce garçon-là, dit
-un de mes maîtres à un étranger qui visitait la
-pension, est en état de haranguer un auditoire en
-grec, mieux que vous ou moi ne pourrions le faire
-en anglais. » Celui qui parlait ainsi était un savant
-et « un bon classique, » et de tous mes instituteurs
-le seul pour qui j’eusse quelque affection
-et quelque respect. Malheureusement pour moi (et,
-comme je le sus plus tard, à la grande indignation
-de cet honnête homme), je fus enlevé à ses soins
-pour être transmis à la garde, d’abord d’un imbécile
-poursuivi perpétuellement d’une frayeur, panique
-que lui causait son ignorance mal déguisée ;
-et, enfin, d’un vénérable professeur qui dirigeait un
-grand et ancien collége. C’était un homme bien
-strict et bien exact, mais (comme la plupart des
-professeurs du collége d’Oxford) rude et <i>mal-plaisant</i>.
-Misérable contraste avec l’élégance étonienne
-de mon maître favori ! De plus, il ne pouvait cacher
-à nos observations quotidiennes la pauvreté
-et la maigreur de son intelligence. C’est une triste
-chose pour un enfant que de se sentir au-dessus de
-ses instituteurs, soit en science, soit en facultés. Je
-n’étais pourtant pas seul dans ce cas-là, car deux
-de mes compagnons d’étude étaient meilleurs hellénistes
-que le supérieur, quoique non moins
-inhabiles à sacrifier aux grâces. Lorsque j’y entrai,
-je me souviens que nous lûmes Sophocle, et c’était
-un continuel triomphe pour le savant triumvirat,
-de voir notre « <span lang="la" xml:lang="la">Archididascalus</span> » (comme il aimait
-à être appelé), apprenant notre leçon avant de nous
-l’expliquer, et prenant une marche régulière pour
-sauter à pieds joints, au moyen de la grammaire et
-du <i>lexicon</i>, par-dessus les chœurs trop difficiles.
-Comme nous ne voulions jamais ouvrir nos livres
-avant qu’il eût fini son exercice préparatoire, nous
-passions ordinairement le temps à faire des épigrammes
-sur sa perruque, ou quelque autre chose
-d’une égale importance. Mes deux compagnons
-étaient pauvres et attendaient tout de l’Université,
-sur la recommandation du maître ; mais moi, qui
-possédais un petit patrimoine suffisant pour mon
-entretien au collége, je n’avais qu’une idée, c’était
-d’en sortir. Je m’épuisai en vaines demandes et
-rapports inutiles auprès de mes tuteurs. L’un d’eux,
-le plus raisonnable et le plus instruit, demeurait
-loin ; deux autres avaient laissé leur autorité au
-quatrième, avec qui j’avais à négocier : digne
-homme, mais hautain, obstiné et impatient. Après
-un certain nombre de lettres et d’entrevues, trouvant
-mon ennemi incorrigible, et même exigeant,
-je résolus de prendre d’autres mesures.</p>
-
-<p>L’été arrivait alors à grands pas, et j’entrais dans
-ma dix-septième année, année après laquelle je
-m’étais fait à moi-même le serment de ne plus être
-compté parmi les écoliers. L’argent étant ce dont
-j’avais surtout besoin, j’écrivis à une dame de haut
-rang qui, bien que très-jeune, m’avait vu très-petit,
-et m’avait dernièrement traité avec une grande
-distinction. Je lui demandai qu’elle me prêtât cinq
-guinées. La réponse se fit attendre une semaine.
-Je perdais enfin l’espérance, lorsqu’un domestique
-vint m’apporter une lettre avec une couronne sur
-le cachet. L’épître était douce et aimable ; ma belle
-correspondante était aux eaux, et c’était là le motif
-du retard qui m’avait tant inquiété ; du reste, je
-trouvai le double de ce que je demandais, et mon
-heureux caractère me suggéra aussitôt cette idée
-que, si je ne le lui rendais <i>jamais</i>, elle n’en serait
-pas plus pauvre.</p>
-
-<p>Tout, maintenant, était prêt pour mon escapade ;
-dix guinées à ajouter à deux (ou environ) qui me
-restaient de mon argent, me semblaient un trésor
-à n’en jamais finir ; c’est à cet âge heureux, si le
-pouvoir de créer appartient à l’homme, que l’esprit
-de plaisir et d’espérance doit le rendre infini !</p>
-
-<p>C’est une juste remarque du docteur Johnson
-(et même, ce qu’on ne peut pas dire de toutes ses
-remarques, c’en est une prise dans le cœur humain),
-que nous ne pouvons, en conscience, faire
-pour la dernière fois, sans quelque souci, une chose
-que nous sommes habitués à faire tous les jours. Je
-sentis profondément cette vérité, lorsque j’en vins
-à quitter un endroit que je n’aimais pas, et où je
-n’avais jamais été heureux.</p>
-
-<p>Le soir qui précéda ma fuite, lorsque dans la
-vieille et sombre salle j’entendis pour la dernière
-fois la prière du soir, et que l’appel étant fait, mon
-nom sortit le premier comme d’habitude, je
-m’avançai, et passant devant le maître qui se
-tenait debout, je le saluai et regardai attentivement
-en face. — « Il est vieux et infirme, pensais-je, je
-ne le reverrai plus en ce monde. » J’avais raison ; je
-ne l’ai jamais revu, ni ne le verrai jamais. Il me
-regarda d’un air bienveillant, sourit, me rendit
-mon salut (ou plutôt mon adieu), et nous nous séparâmes
-pour toujours. Je ne pouvais l’aimer <i>intellectuellement</i> ;
-mais il avait toujours été bon
-pour moi ; il m’avait traité avec une grande indulgence,
-et l’idée qu’il serait mortifié de ma fuite me
-fit de la peine.</p>
-
-<p>Vint enfin le jour qui devait signaler mon entrée
-dans le monde, et qui a tant influé sur ma vie
-entière. Je logeais dans le corps de logis du <i>maître</i>,
-et l’on m’avait accordé une chambre particulière,
-qui me servait de dortoir et de salle d’étude. A trois
-heures et demie du matin, je me levai, et regardai
-avec émotion les tours « dorées par le jour naissant »
-qui commençaient à témoigner la présence du plus
-ardent soleil de juillet. Je demeurai ferme dans ma
-résolution, mais comme agité par la crainte d’un
-danger inconnu ; et, certes, si j’avais vu l’orage
-prêt à crouler sur ma tête, j’aurais été plus agité
-encore. Pourtant, le paisible et profond repos dont
-j’étais entouré dissipa, en quelque sorte, cette vague
-inquiétude. Le silence du matin est plus profond
-que celui de minuit, et pour moi le silence d’une
-matinée d’été est plus touchant que tout autre silence,
-car la lumière étant vive et pure, il ne diffère
-alors du jour que par l’absence de l’homme ; ainsi
-la paix de la nature reste et s’étend sur tous les
-êtres, jusqu’au moment où l’homme, avec son esprit
-mobile et impatient, en vient troubler la sainteté !
-Je m’habillai, pris mon chapeau et mes gants.
-Depuis un an et demi, cette chambre avait été « la
-citadelle de mes pensées ; » j’en pouvais dire comme
-André Chénier<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.</i></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette citation n’est pas dans les éditions anglaises que
-nous avons eues sous les yeux. C’est sans doute Musset qui
-intervient. (A. H.)</p>
-</div>
-<p>Et quoiqu’il fût vrai que dans les derniers temps,
-moi qui suis né pour aimer et être heureux, je
-fusse devenu sombre et morose durant ma fièvre
-de détention, cependant, d’un autre côté, en ma
-qualité d’amateur de la science et des plaisirs de
-l’esprit, je ne pouvais pas avoir été privé de toute
-espèce de jouissances au milieu de ma tristesse
-habituelle. Je pleurai en regardant ma chaise, mon
-écritoire et mes livres. Maintenant que j’écris ceci,
-il y a dix-huit ans entre moi et ce souvenir ; cependant,
-en ce moment même, je vois, aussi distinctement
-que si cela s’était passé hier, les traits et
-l’impression du dernier objet qui eut mon dernier
-regard. C’était un portrait de la belle… qui pendait
-sur la cheminée ; sa bouche et ses yeux étaient si
-divins, et tout son air si plein de bienveillance et
-de grâce, et en même temps de tranquillité plus
-qu’humaine, que cent fois j’avais laissé tomber ma
-plume ou mon livre pour puiser un peu de joie
-dans cette contemplation céleste, comme un dévot
-aux pieds de sa madone !</p>
-
-<p>Tandis que je regardais, quatre heures sonnèrent.
-Je courus au tableau, je l’embrassai, et sortis doucement…</p>
-
-<p>Les ris et les pleurs se confondent si bien dans la
-vie, que je ne puis m’empêcher de rapporter un incident
-qui pensa faire échouer mon projet, et dont
-pourtant je souris encore. J’avais un paquet très
-lourd ; car, outre mes habits, il contenait presque
-toute ma bibliothèque. La difficulté était de le
-transporter à une voiture ; ma chambre, d’autre
-part, était perdue dans les airs, et pour comble de
-malheur, on ne pouvait sortir du palier qu’en traversant
-la galerie où venait aboutir la chambre du
-supérieur. J’étais l’enfant gâté de la maison ; sachant
-bien que je ne serais pas trahi, j’avais mis dans
-ma confidence un des <i>grooms</i> du maître. Il arriva
-donc, ayant juré d’être discret, et se chargea de mon
-coffre. J’avais peur qu’il ne fût trop lourd, quoique
-j’eusse affaire à un homme</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Aux épaules d’Atlas, capable de tenir</i></div>
-<div class="verse"><i>Le poids des plus larges royaumes.</i></div>
-</div>
-
-<p>Il avait un dos grand comme la plaine de Salisbury.</p>
-
-<p>Il persista donc à vouloir emporter seul le paquet
-fatal, tandis que je prêtais l’oreille aux moindres
-craquements de la cloison. Pendant quelque
-temps, je l’entendis descendre d’un pied ferme et
-léger ; mais, hélas ! comme il franchissait le pas
-dangereux, il glissa, et le terrible fardeau, quittant
-l’épaule du porteur, continua sa route, si bien que
-gagnant de la force à chaque marche, il arriva ou
-plutôt se lança avec un bruit de trente diables
-contre la porte de l’<span lang="la" xml:lang="la">Archididascalus</span>. Ma première
-idée fut que tout était perdu ; et ma seule chance
-de salut était dans le sacrifice de mon bagage. Cependant
-la réflexion me fit attendre l’issue de l’aventure.
-Le groom était plus qu’alarmé, autant pour
-moi que pour lui ; mais, en dépit de sa frayeur, le
-contre-temps redouté avait si irrésistiblement excité
-sa gaieté bruyante, qu’il se perdait dans un
-long et éclatant témoignage de sa joie, capable
-d’éveiller les sept dormeurs. Moi, en l’entendant,
-je ne pus m’empêcher de l’imiter. Nous attendions
-dans cette posture que D… sortît de sa chambre :
-car ordinairement une souris qui remuait le faisait
-jeter à bas de son lit. Je ne puis comprendre ce qui
-l’y fit rester alors. D… avait une infirmité qui, le
-tenant souvent éveillé, rendait probablement son
-sommeil plus profond. Reprenant toutefois courage,
-le groom arriva en bas sans autre accident ;
-je restai immobile jusqu’au moment où je vis mon
-coffre en route vers la voiture. Alors « que la Providence
-m’accompagne ! » Je partis à pied, emportant
-un petit paquet sous un bras, et, sous l’autre,
-un volume in-12 qui contenait environ huit pièces
-d’Euripide.</p>
-
-<p>Mon intention avait été d’abord de gagner le
-Westmorland, et deux motifs m’y portaient :
-l’amour que j’ai pour ce pays, puis quelques raisons
-particulières à moi. Un accident pourtant me
-fit changer de direction et je tournai vers le pays
-de Galles.</p>
-
-<p>Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire,
-le Merionethshire et le Caernarvonshire,
-je pris un logement dans une petite maison bien
-propre, à B… J’y serais resté longtemps, car la
-vie y est très facile. Mais le hasard en décida autrement ;
-mon hôtesse avait été la servante, ou la
-femme, ou la nourrice d’une Dame appartenant à
-la famille de l’évêque de …, et il n’y avait pas
-longtemps qu’elle s’était mariée et <i>établie</i> (comme
-disent les gens du peuple). Dans une petite ville
-comme B…, il suffisait d’avoir vécu dans la famille
-d’un évêque pour occuper un certain rang.
-Et ma bonne hôtesse avait plutôt trop que trop
-peu d’amour-propre à cet égard. Ce que mylord
-disait et ce que mylord faisait, son importance au
-parlement, son influence à Oxford ; c’était toute la
-conversation de tous les jours. Je supportais cela
-très bien, car je suis d’un trop heureux naturel
-pour jamais rire au nez de personne, et je prenais
-en patience le bavardage de la digne femme. Pourtant
-elle dut s’apercevoir infailliblement que je ne
-partageais que modérément son enthousiasme ; et
-ce fut peut-être pour se venger de mon indifférence,
-peut-être par naïveté, qu’elle me répéta un
-jour une conversation où j’étais pour quelque
-chose. Elle avait été à l’Évêché présenter ses respects
-à la famille de son ancienne maîtresse, et,
-après dîner, on l’avait admise dans la salle à manger.
-En faisant l’histoire de son économie domestique,
-elle vint à dire qu’elle avait loué ses appartements ;
-là-dessus le bon évêque prit soin de lui
-conseiller de bien choisir ses hôtes, — car, dit-il,
-vous devez vous rappeler, Betty, que vous êtes sur
-la route de la capitale, et qu’ainsi une multitude
-de banqueroutiers irlandais se sauvant en Angleterre,
-ou de banqueroutiers anglais se sauvant en
-Irlande, doivent passer par ce chemin. L’avis sans
-doute était raisonnable, mais elle pouvait se contenter
-d’en faire le sujet de ses méditations privées
-sans me mettre dans sa confidence. Ce qui suivait
-ne valait pas autant : — Oh ! mylord ! répliqua
-mon hôtesse (ceci venait après d’autres détails), je
-ne pense pas réellement que ce jeune homme soit
-un banqueroutier, parce que… — Vous ne me
-croyez pas un banqueroutier ? dis-je en l’interrompant
-avec indignation : je vous épargnerai dorénavant
-la peine de faire de telles réflexions ! et sans
-retard je me disposai à partir. La bonne dame paraissait
-prête à s’excuser de son mieux ; mais une
-expression énergique de dédain et de dignité, que
-j’ai peur d’avoir appliquée au savant ecclésiastique
-lui-même, fit naître à son tour son indignation,
-en sorte que toute paix devint impossible. J’étais
-vraiment fort en colère de ce que cet évêque avait
-fait naître des doutes sur ma probité, quoique d’une
-manière bien indirecte, et j’eus l’idée de lui dire
-ma façon de penser à cet égard <i>en grec</i>, ce qui en
-même temps l’aurait peut-être forcé de répondre
-dans la même langue, auquel cas il devait paraître
-aux yeux de tout le monde que j’étais un meilleur
-helléniste. Des réflexions plus sages m’ôtèrent
-toutefois cette puérile envie : je pensai que l’évêque
-avait le droit de conseiller une vieille servante,
-qu’il ne m’avait nullement désigné, et que la même
-légèreté d’esprit qui avait fait répéter à miss Betty
-les discours de sa révérence, avait fort bien pu leur
-prêter un sens trop conforme aux sentiments de
-l’interprète.</p>
-
-<p>Je quittai la maison dans l’heure même, et cela
-fut très malheureux pour moi, attendu que, courant
-d’auberge en auberge, je me fus bientôt débarrassé
-du peu d’argent qui me restait ; enfin je
-me trouvai réduit au régime le plus sobre qui se
-puisse imaginer, c’est-à-dire à un repas par jour ;
-et quel repas ! Cependant l’appétit qu’à mon âge
-devaient exciter un exercice violent et l’air vif des
-montagnes, me causait d’étranges douleurs, car je
-ne prenais qu’un peu de café ou de thé. Il fallut
-même bientôt m’en priver, et tout le temps que je
-demeurai dans le pays de Galles, je vécus de fruits
-de buissons, de pommes, ou de ce que je pouvais
-gagner de temps en temps, lorsque je trouvais l’occasion
-de me rendre utile. J’écrivais quelquefois
-des lettres pour des fermiers qui avaient des relations
-à Liverpool ou à Londres ; plus souvent des
-lettres d’amour pour des jeunes filles de Shrewsbury
-ou d’autres villes environnantes. J’étais alors
-reçu avec une grande joie et traité généralement
-avec hospitalité.</p>
-
-<p>Une fois, surtout, près du village de Llan-y-Styndw
-(ou un nom à peu près pareil), dans une
-partie peu habitée du Merionethshire, je restai
-trois ou quatre jours dans une maison où des
-jeunes gens m’accueillirent avec tant de bienveillance,
-que j’en ai conservé un souvenir ineffaçable.
-Cette famille consistait en quatre sœurs et trois
-frères, tous d’un âge raisonnable, et tous remarquables
-par l’élégance et la délicatesse de leurs
-manières. Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré
-tant de beauté réunie à un cœur si compatissant
-et si bon, excepté peut-être une ou deux
-fois dans le Westmorland et le Devonshire. Ils
-parlaient tous anglais ; et c’est une chose qu’on
-trouve difficilement dans une famille si nombreuse,
-surtout dans les villages éloignés de la grande route.</p>
-
-<p>J’écrivis, à mon entrée chez eux, une lettre d’affaires,
-pour un des jeunes gens qui traitait avec un
-militaire anglais ; et, plus en secret, deux lettres d’amour
-pour deux des sœurs. Ces jeunes filles étaient
-plus intéressantes qu’on ne peut dire, et très aimables.
-Au milieu de leur confusion et de leur
-rougeur, tandis qu’elles me dictaient, ou plutôt
-qu’elles me donnaient des instructions générales,
-je n’eus pas besoin de beaucoup de pénétration
-pour sentir qu’elles voulaient des lettres aussi
-tendres que possible, sans pourtant blesser la délicatesse
-de l’orgueil féminin. Je parvins à si bien
-modérer mes expressions, que l’un et l’autre de ces
-deux sentiments se trouva observé, et elles furent
-si contentes de la manière dont j’exprimais leur
-pensée, que (dans leur simplicité) elles s’étonnèrent
-d’avoir été si vite devinées.</p>
-
-<p>La réception qu’on éprouve de la part des
-femmes dans une famille, détermine généralement
-celle qu’on doit attendre de la famille entière.
-J’avais rempli mes fonctions de secrétaire-interprète
-à la satisfaction générale (peut-être aussi
-les amusais-je par ma conversation) ; enfin, je fus
-pressé de rester, avec une cordialité à laquelle je
-ne pus résister bien fort. Je couchais avec les
-frères, la seule chambre vacante étant dans l’appartement
-des jeunes femmes ; mais du reste j’étais
-traité comme on ne doit pas avoir la prétention de
-l’être, avec une bourse aussi légère que la mienne,
-comme si ma science eût suffi pour me faire croire
-« de bonne famille. » C’est ainsi que je vécus trois
-jours et une partie du quatrième : et les marques
-d’amitié dont ils me comblaient, me prouvent
-qu’ils m’auraient gardé jusqu’à présent si leur volonté
-avait suffi pour cela. Mais, le dernier jour,
-je m’aperçus à déjeuner qu’ils voulaient me dire
-quelque chose qui les embarrassait ; et, en effet,
-l’un des jeunes gens m’expliqua que leurs parents
-étaient partis, la veille de mon arrivée, pour une
-assemblée annuelle de méthodistes qui se tenait à
-Caernarvon, et qu’ils devaient revenir le jour
-même ; et s’ils n’étaient pas aussi polis qu’ils devaient
-l’être, ils me demandaient au nom de tous de
-ne pas m’en offenser.</p>
-
-<p>Les parents revinrent avec des visages grognons,
-et « dym sassenach » (il n’est pas anglais) fut tout
-ce que je pus obtenir pour réponse à mes politesses.
-Je vis de quoi il s’agissait ; et prenant congé
-de mes jeunes hôtes, je continuai ma route ; car,
-bien qu’ils plaidassent auprès de leurs parents avec
-zèle en ma faveur, et qu’ils voulussent auprès de
-moi excuser leurs parents eux-mêmes, en me disant
-que « c’était leur manière », je compris aisément
-que mon talent pour les lettres d’amour ne
-me réussirait pas beaucoup mieux auprès de deux
-braves sexagénaires, de plus méthodistes, que mes
-saphiques ou mes alcaïques grecs ; et ce qui avait
-été de l’hospitalité, lorsque je devais tout à l’aimable
-courtoisie de mes jeunes amis, devenait de
-la charité avec la rude allure de ces vieilles têtes.
-Certes, M. Shelley a raison dans ses réflexions
-sur la vieillesse ; à moins qu’elle ne soit puissamment
-contrebalancée par des agents de nature
-contraire, son souffle stérile corrompt et dessèche
-misérablement tout noble élan du cœur humain.</p>
-
-<p>J’eus presque aussitôt, par des moyens qui sont
-indifférents au lecteur, l’occasion d’aller à Londres.
-Et alors commença la dernière et la plus triste période
-de mes longues souffrances, que je pourrais
-appeler mon agonie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<p>Il me fallut souffrir pendant plus
-de seize semaines, c’est-à-dire plus
-de quatre mois, la douleur physique
-de la faim, à différents degrés
-de force ; mais je crois avoir enduré,
-en somme, tout ce qu’un homme peut endurer
-sans mourir. Je n’en ferai point le détail fatigant
-pour le lecteur ; car de pareilles horreurs, lorsqu’elles
-n’ont été méritées par aucun crime, ne
-peuvent se raconter sans exciter une pitié vive, et
-pénible, pour celui qui la ressent. Il suffira de savoir
-que quelques petits morceaux de pain ramassés
-après le déjeuner d’un homme (qui me croyait malade,
-mais non dans une telle misère), et cela à de
-certains intervalles, faisaient toute ma nourriture.
-Durant la première époque de mes souffrances (généralement
-dans le pays de Galles, et toujours dans
-les deux premiers mois que je passai à Londres), je
-n’avais pas d’asile et je dormais rarement sous un
-toit. J’attribue à cette constante habitude d’être exposé
-à l’air la force qui m’empêche de succomber à
-mes tourments. Plus tard cependant, lorsque le
-temps devint froid, et lorsque mes longues douleurs
-eurent commencé à m’affaiblir et à me mettre dans
-un état de langueur qui s’augmentait chaque
-jour, il fut certainement très heureux pour moi
-que ce même homme, qui me permettait de vivre
-de ses restes à déjeuner, me donnât pour la nuit
-une grande maison déserte, dont il était propriétaire :
-je l’appelle déserte, car il n’y avait dedans
-qu’une table et quelques chaises.</p>
-
-<p>J’y trouvai cependant, en y entrant, un pauvre
-enfant tout seul, qui semblait avoir environ dix
-ans ; mais la faim l’avait probablement aussi fatigué ;
-c’était une petite fille, et des souffrances de
-cette nature font paraître les enfants beaucoup
-plus âgés qu’ils ne sont. J’appris d’elle que, depuis
-quelque temps, elle dormait seule dans cet endroit,
-et elle témoigna une grande joie, quand
-elle apprit que dorénavant elle aurait un compagnon
-dans l’obscurité. La maison était grande ;
-les rats, manquant aussi de nourriture, faisaient
-un tapage infernal dans les cloisons énormes ; et
-au milieu des douleurs réelles du froid, et sans
-doute aussi de la faim, la pauvre enfant, délaissée,
-semblait avoir souffert encore davantage de la
-frayeur. Je lui promis de la défendre contre tous
-les fantômes à l’avenir ; mais, hélas ! je ne pus lui
-offrir d’autre assistance. Nous étions couchés par
-terre, avec une liasse de papiers pour oreiller et
-sans autre couverture qu’un grand manteau de
-cocher. Nous découvrîmes cependant, plus tard,
-dans un grenier, une vieille garniture de sopha et
-quelques vieux morceaux de toile qui servirent à
-nous préserver un peu du froid excessif. La pauvre
-fille se pressait contre moi pour se réchauffer et
-pour se défendre des spectres qui lui faisaient
-peur.</p>
-
-<p>Lorsque je n’étais pas plus mal qu’à l’ordinaire,
-je la prenais dans mes bras, en sorte qu’elle avait
-assez chaud et reposait souvent tandis que je veillais,
-car, pendant cet espace de temps, je dormais
-plutôt pendant le jour et je tombais très fréquemment
-dans des faiblesses extrêmes. Mais dormir me
-faisait plus de mal que veiller ; car, outre les rêves
-affreux qui m’agitaient sans cesse (et qui pourtant
-n’avaient rien d’aussi horrible que ceux que je décrirai
-plus tard), mon sommeil n’était jamais autre
-chose que ce qu’on appelle <i lang="en" xml:lang="en">dog-sleep</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ; de sorte
-que je pouvais m’entendre moi-même gémir, et,
-quand je m’éveillais, souvent il me semblait que
-c’était au bruit de ma propre voix.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Dog-sleep</i>, sommeil de chien.</p>
-</div>
-<p>Une horrible sensation commença alors à me
-<i>hanter</i> ; dès que je tombais endormi, j’étais saisi
-d’une espèce de soulèvement d’estomac, qui me
-forçait à jeter mes pieds violemment en avant pour
-le faire cesser. Cette sensation commençant avec
-mon sommeil, et l’effort que je faisais pour m’en
-débarrasser m’éveillant infailliblement, je ne dormais
-que d’épuisement et de lassitude, et j’ai déjà
-dit que ma faiblesse, qui augmentait, m’endormait
-et m’éveillait continuellement. De plus, le maître
-de la maison arrivait quelquefois à l’improviste, et
-de très bonne heure ; il avait constamment peur
-des baillifs ; chaque nuit donc il allait coucher dans
-un quartier différent de la ville, et j’observai qu’il
-ne manquait jamais d’examiner, par une fenêtre
-particulière, tous ceux qui frappaient à la porte
-avant de permettre qu’on l’ouvrît.</p>
-
-<p>Il déjeunait seul, et, en vérité, sa mesure ordinaire
-et sa provision de thé lui auraient difficilement
-permis d’inviter un hôte. Durant ce repas,
-je trouvais presque toujours une raison pour rester
-auprès de lui, et, avec l’air le plus indifférent possible,
-je prenais les morceaux de pain qu’il avait
-laissés. Il arrivait quelquefois qu’il ne laissait rien.
-En agissant ainsi, je ne volais que lui, qui était
-obligé d’envoyer chercher un second biscuit d’<i>extra</i> ;
-car, pour la pauvre fille, <i>elle</i> n’était jamais
-admise dans son étude (si l’on peut appeler ainsi
-la chambre où il entassait ses parchemins et ses
-papiers) ; cette chambre était pour elle comme le
-cabinet de la Barbe-Bleue ; fermée régulièrement
-lorsqu’il partait pour aller dîner, environ à six
-heures, après quoi il ne revenait qu’au lendemain
-matin. Cette enfant était-elle une fille naturelle
-de M… ou seulement une domestique ? C’est ce
-que je ne puis affirmer ; elle n’en savait rien elle-même ;
-mais assurément elle était traitée tout au
-plus comme une servante. Dès que M… paraissait,
-elle descendait en bas pour brosser ses souliers,
-son habit, etc., et, excepté lorsqu’on l’appelait,
-elle ne sortait jamais de la cuisine, jusqu’à ce
-que ma manière habituelle de frapper à la porte
-le soir l’eût fait bien vite accourir d’un petit pas
-tremblant. Je n’appris de ce qu’elle faisait pendant
-la journée que les détails qu’elle m’en put faire la
-nuit ; car, dès que le jour venait, je voyais qu’on
-n’attendait que mon départ, et, en général, je me
-levais et j’allais m’asseoir dans les promenades,
-ou autre part, jusqu’à ce que le soleil se couchât.</p>
-
-<p>Mais quel homme était le maître de la maison ?
-Lecteur, c’était un des exemples de ces anomalies,
-dans les départemens inférieurs de la législation,
-qui… que dirai-je ?… qui, par prudence ou par
-nécessité, se refusent toute espèce de luxe de conscience
-(périphrase qu’on pourrait abréger, mais je
-<i>le</i> laisse au goût du lecteur). Dans plusieurs occasions
-de la vie, une conscience peut encombrer,
-gêner, embarrasser, plus encore qu’une femme, ou
-un équipage ; et, comme le peuple dit : se défaire
-de son équipage, je suppose que mon ami M…,
-s’était défait, pour un temps seulement, de sa
-conscience, mais dans la ferme intention de la
-reprendre le plus tôt qu’il pourrait. La manière
-de vivre d’un tel homme présenterait un étrange
-tableau si je pouvais me décider à amuser le lecteur
-à ses dépens ; mais, dans cet assemblage bizarre
-de qualités et de défauts, je dois tout oublier,
-excepté qu’il était obligeant envers moi, et même
-généreux, eu égard à ce qu’il pouvait faire.</p>
-
-<p>Il est vrai qu’il ne pouvait pas faire grand’chose ;
-cependant je jouissais de toute liberté, en commun
-avec les rats ; et puisque D<sup>r</sup> Johnson a dit que
-dans sa vie il ne s’était jamais trouvé qu’une fois
-logé à son aise, ne dois-je pas être bien heureux
-d’avoir eu à ma disposition un local aussi grand
-que je le pouvais désirer ? Excepté la chambre de
-la Barbe-Bleue, que la pauvre enfant croyait habitée
-par des revenants, le reste, depuis le grenier
-jusqu’à la cave, était à notre service ; et nous posions
-notre tente pour la nuit où nous le jugions à propos.
-J’ai déjà dit que cette maison était très vaste ; elle
-est bien située, et dans un quartier connu de Londres ;
-plusieurs de mes lecteurs doivent, sans aucun
-doute, avoir passé devant, avant de rentrer pour
-lire ce chapitre. Pour moi, je ne manque jamais
-de la visiter, lorsque mes affaires m’appellent à
-Londres ; environ à dix heures, ce soir même, 15
-août 1821, jour de ma naissance, je me suis dérangé
-de ma promenade de tous les jours, pour aller à la
-rue d’Oxford. La maison est maintenant occupée
-par une famille respectable ; et, à travers les carreaux
-d’une chambre éclairée, j’ai vu plusieurs personnes
-assemblées, sans doute autour d’une table à thé ;
-singulier contraste avec l’obscurité, le froid, le
-silence et la désolation qu’offrait cette même maison
-dix-huit ans auparavant, lorsqu’elle n’avait
-pour hôtes qu’un malheureux mourant de faim et
-un enfant abandonné. Cette pauvre fille n’était ni
-jolie, ni spirituelle, ni agréable dans ses manières ;
-mais, Dieu du ciel ! elle n’en avait pas besoin pour
-être aimée de moi. La nature humaine, dans sa
-plus triste et sa plus humble forme, était assez pour
-moi ; et je l’aimais parce que j’étais aussi malheureux
-qu’elle. Si elle vit encore à présent, elle est
-probablement mère, elle a des enfants à son tour ;
-mais je serais incapable de la reconnaître.</p>
-
-<p>J’en suis fâché pourtant ; mais je vis alors une
-autre personne dont les traits ne s’effaceront jamais
-de ma mémoire. C’était une jeune femme, et l’une
-de ces malheureuses qui vivent sur les gages de la
-prostitution. Et c’est sans aucune honte et sans aucune
-raison d’en avoir, que j’avoue avoir été lié alors
-assez familièrement avec plusieurs femmes de cette
-triste condition. Le lecteur ne doit ici ni sourire ni
-froncer le sourcil ; car, pour ne pas rappeler aux
-classiques le vieux proverbe latin : <i lang="la" xml:lang="la">sine Cerere</i>, etc.,
-on supposera sans doute que l’état de ma bourse
-m’empêchait d’avoir avec de telles créatures d’autres
-relations que des relations très-pures. Mais la
-vérité est qu’à aucune époque de ma vie, je n’ai été
-homme à me croire souillé par le contact ou par
-l’approche d’un être ayant forme humaine ; au contraire,
-dès ma première jeunesse, j’étais fier de converser
-familièrement, <i lang="la" xml:lang="la">more socratico</i>, avec tout le
-monde : hommes, femmes et enfants que je pouvais
-rencontrer ; habitude nécessaire pour la connaissance
-du cœur humain, la bonté propre et la franchise
-qui doivent honorer un philosophe. Car il
-ne regarde pas avec les yeux de ces âmes bornées
-qui s’appellent des gens du monde, et qui sont
-pleines de préjugés absurdes, dont le plus petit se
-rapporte à l’égoïsme le plus parfait. L’homme instruit
-et l’homme du peuple, le coupable et l’innocent,
-il doit tout connaître.</p>
-
-<p>Étant forcément à cette époque un péripatéticien,
-j’eus donc naturellement des relations fréquentes
-avec les péripatéticiennes. Plusieurs de ces femmes
-m’avaient défendu souvent contre les <i lang="en" xml:lang="en">watchmen</i> qui
-voulaient me renvoyer des bancs sur lesquels je me
-reposais. Mais une surtout, la seule pour laquelle
-j’ai dit tout ici… Ah ! non, que je ne te mêle pas,
-noble créature, Anna, avec cette espèce de femmes !
-Que je trouve, s’il est possible, un nom plus doux
-pour appeler celle dont la bonté et la compassion
-n’ont pas oublié celui qui était oublié du monde !
-C’est à toi que je dois la vie ! Pendant plusieurs
-semaines je marchais la nuit avec cette pauvre fille
-dans la rue d’Oxford, ou je m’asseyais à côté d’elle
-sur les bancs des péristyles. Elle était plus jeune que
-moi ; elle me dit qu’elle n’avait pas encore seize
-ans. Mes questions eurent bientôt obtenu d’elle
-l’histoire de ses malheurs. On en a vu bien d’autres
-exemples, et les lois devraient plus souvent les punir
-ou les venger. Mais qui prête l’oreille à de misérables
-vagabonds ? On ne peut nier qu’à Londres la
-classe élevée, en général, ne soit dure, cruelle et repoussante.
-Je pressai plusieurs fois Anna de porter
-ses plaintes devant un magistrat, l’assurant qu’elle
-attirerait aussitôt l’attention, et que la justice punirait
-l’infâme qui lui avait pris tout ce qu’elle possédait.
-Elle me promit souvent de le faire, mais
-elle reculait toujours ce moment ; car elle était
-timide et honteuse à un point qui montrait combien
-elle était profondément affligée ; et peut-être
-pensait-elle que le juge le plus impartial, le tribunal
-le plus juste ne pouvait rien pour réparer le
-mal qu’on lui avait fait.</p>
-
-<p>Elle aurait pourtant obtenu quelque chose, j’en
-suis sûr ; car nous convînmes plus tard entre nous,
-mais malheureusement au moment même où nous
-fûmes séparés, que, dans un jour ou deux, nous
-irions ensemble devant un magistrat, et que je parlerais
-en sa faveur. Cependant il était décidé que je
-ne lui rendrais pas ce faible service ; et celui qu’elle
-m’avait rendu était trop grand pour que je pusse
-jamais l’acquitter.</p>
-
-<p>Une nuit, tandis que nous marchions lentement
-dans la rue d’Oxford, comme je souffrais plus qu’à
-mon ordinaire, je la priai de venir avec moi au
-Soho-Square ; nous y allâmes, et nous nous reposâmes
-sur les marches d’une maison devant laquelle
-je ne puis maintenant passer sans attendrissement
-et sans respect. Au moment où je m’assis, je me
-sentis beaucoup plus mal ; j’avais appuyé ma tête
-dans ses mains, et tout d’un coup je tombai raide
-sur le pavé. Je serais mort infailliblement, si ma
-pauvre compagne ne m’eût tiré de cet affreux danger.
-Elle poussa un cri de terreur, et disparut ; un
-instant après elle revint avec un verre de vin et un
-peu de pain qu’elle me donna et qui me firent un
-bien extrême ; et pour cela, elle avait payé de sa
-bourse. Oh ! que l’on s’en souvienne ! lorsqu’elle-même,
-réduite à la plus horrible misère, ne savait
-pas si un sort pareil au mien ne l’attendait pas
-aussi. O ma jeune bienfaitrice ! combien de fois,
-dans mes promenades solitaires, marchant tristement
-et les bras croisés, j’ai béni ton souvenir ! Je
-voudrais, comme autrefois la malédiction paternelle
-poursuivait le crime, que les souhaits ardents
-d’un cœur accablé de sa reconnaissance eussent
-aussi leur pouvoir pour t’accompagner, te poursuivre
-au fond d’une maison infâme de Londres,
-au fond d’un tombeau, et là te rapporter encore le
-cri de mon amour, de mon respect, de mon admiration
-pour toi !</p>
-
-<p>Je ne pleure pas souvent, car ou ma douleur passagère
-est trop profonde pour demander des larmes,
-ou ma tristesse habituelle m’empêche d’en trouver
-dans mes yeux. Les esprits légers seuls pleurent
-aisément. Mais lorsque je marche dans la rue d’Oxford
-et que j’entends jouer sur un orgue les airs de
-ce temps-là, je pleure, et, devant un tel souvenir,
-je sens que le temps s’arrête et que les années s’effacent
-de ma vie.</p>
-
-<p>Peu de temps après ce que je viens de raconter,
-un gentilhomme de la maison du roi m’aborda dans
-la rue Albemarle ; il avait reçu à différentes occasions
-l’hospitalité de ma famille. Je ne cherchai
-point à me cacher ; je répondis sincèrement à ses
-questions : et, lorsqu’il m’eut donné sa parole d’honneur
-de ne pas me dénoncer à mes tuteurs, je lui
-dis où je demeurais. Le lendemain je reçus de sa
-part un billet de 1,000 livres. La lettre qui le renfermait
-arriva avec des lettres d’affaires du notaire ;
-mais, quoique son regard voulût dire qu’il en savait
-le contenu, il me la donna sans faire d’observations.</p>
-
-<p>Je puis maintenant expliquer ce qui m’avait
-amené à Londres et ce que j’y sollicitai depuis le
-jour de mon arrivée jusqu’à celui de mon départ.</p>
-
-<p>Dans une ville comme Londres, on sera étonné
-que je n’aie pas trouvé quelque moyen d’éviter la
-dernière misère.</p>
-
-<p>Deux ressources se présentaient au moins : ou de
-chercher du secours auprès des amis de ma famille,
-ou d’employer mes talents à gagner ma vie. Mais,
-d’abord, je ne craignais rien tant que de retourner
-sous la puissance de mes tuteurs, et je ne pouvais,
-de peur d’être réclamé par eux, me découvrir même
-à ceux qui m’auraient servi. Pour le second moyen,
-j’avoue que je suis aussi surpris que le lecteur de
-l’avoir oublié ; je savais le grec, mieux qu’il ne le
-faut savoir pour l’enseigner ; mais j’avais besoin de
-connaître quelque respectable professeur à qui m’adresser ;
-et comment le faire sans me trahir encore ?
-A dire vrai, je n’avais qu’une idée, c’était d’obtenir
-ce que je demandais.</p>
-
-<p>J’avais fait part à un juif et à d’autres usuriers de
-mes espérances pour l’avenir ; et ils s’étaient assurés
-de ma véracité, en examinant le testament de
-mon père aux <span lang="en" xml:lang="en">Doctors’ Common</span>. La personne
-qu’on y mentionnait comme le second fils de…
-avait tous les droits, ou plus que les droits que
-j’avais annoncés. Mais les juifs se firent une autre
-question : <i>étais-je</i> cette personne ? Je n’avais jamais
-pensé à cette difficulté ; je craignais plutôt de n’être
-que trop connu de mes amis les juifs, et que leur
-zèle ne me remît entre les mains de mes tuteurs. Il
-me sembla bien étrange de me voir, moi, pris <i lang="la" xml:lang="la">materialiter</i>,
-accusé, ou du moins soupçonné de vouloir
-passer faussement pour moi, considérer <i lang="la" xml:lang="la">formaliter</i>.
-Je leur montrai pourtant différentes lettres
-que j’avais reçues de mes amis, tandis que j’étais
-dans le pays de Galles. C’étaient, je crois, les seuls
-restes de mon équipage (avec les habits que je portais)
-dont je n’eusse pas disposé.</p>
-
-<p>Plusieurs de ces lettres étaient du comte de…,
-qui était alors mon seul ami intime ; j’en avais
-aussi du marquis de…, son père, datées d’Eton.
-Le vieux gentilhomme, amateur de sciences et
-d’agriculture, me parlait des grands changements
-qu’il faisait ou qu’il méditait dans les terres de
-M… et de Sl…, ou du mérite d’un poëte latin,
-ou d’un sujet qu’il me conseillait de mettre en
-vers.</p>
-
-<p>Sur la foi de ces lettres, un des juifs me proposa
-2 ou 3,000 livres sterling par an, pourvu que le
-jeune comte, qui était de mon âge, voulût garantir
-le paiement des intérêts et du capital, à l’époque de
-notre majorité. En conséquence, huit ou neuf jours
-après avoir reçu les 1,000 livres, je me préparai à
-partir pour Eton. J’avais donné environ 300 livres
-de mon argent à mon usurier, qui disait que, pendant
-mon absence, il allait préparer les papiers nécessaires
-au contrat. J’étais sûr qu’il mentait ; mais
-je ne voulais lui laisser aucun sujet de retard.
-J’avais donné une moindre somme à mon ami le
-notaire (qui connaissait mes juifs) ; et en vérité je
-lui devais quelque chose pour le loyer de sa triste
-maison. J’avais employé environ 15 shillings à ma
-toilette, qui pourtant n’était pas brillante. Je donnai
-la moitié du reste à Anna, comptant à mon retour
-partager encore avec elle ce que j’aurais gardé. Tous
-ces arrangements faits, à six heures, par une sombre
-soirée d’hiver, je partis avec elle ; mon intention
-était d’aller par <span lang="en" xml:lang="en">Salt-Hill</span>. Nous traversions un
-quartier de la ville qui n’existe plus ; c’était, je
-crois, la rue Swallow.</p>
-
-<p>Ayant du temps devant moi, je marchais lentement ;
-nous nous assîmes au coin de la rue de Shersan.
-Je lui avais déjà parlé de mes projets ; je l’assurai
-qu’elle partagerait ma fortune, si mon sort
-venait à changer. Je regardais cette promesse comme
-m’imposant un devoir sacré ; car je l’aimais comme
-ma sœur ; et voyant à quels malheurs j’avais résisté,
-j’étais plein de joie et d’espérance ; Anna, au contraire,
-se séparant du seul être qui voulût lui servir
-d’ami, était accablée de tristesse. Lorsque je lui dis
-adieu en l’embrassant, elle jeta ses bras autour de
-mon col et pleura sans dire une parole.</p>
-
-<p>J’espérais revenir dans une semaine au plus tard,
-et je convins avec elle que la sixième nuit, à partir
-de celle qui commençait, et chaque nuit suivante,
-elle m’attendrait à dix heures, au bout de la grande-rue
-de <span lang="en" xml:lang="en">Rich-Field</span>. Je pris encore d’autres mesures
-pour la retrouver ; j’en oubliai une : elle ne m’avait
-jamais dit son nom de famille. Les filles d’un rang
-plus élevé s’appellent miss Douglas, miss Montague,
-etc. ; mais, quand on est pauvre, on n’a qu’un
-nom : Mary, Jane, Francis, etc. Il était huit heures
-lorsque j’entrai au café Glocester, et le Bristol
-étant sur le point de partir, j’y montai, et bientôt je
-m’endormis.</p>
-
-<p>Un petit incident m’apprit, à cette occasion,
-qu’un homme qui n’a jamais souffert peut vivre et
-mourir sans se douter des travers ou de la bonté du
-cœur humain. Les physionomies se ressemblent si
-souvent qu’un observateur ordinaire remarque une
-espèce d’hommes, puis une autre espèce opposée, et
-rapporte à ces deux types contraires toutes les
-nuances qui peuvent s’y confondre. Ils ont leur
-alphabet avec lequel ils veulent juger toutes les combinaisons
-des mots. Voici ce qui m’arriva : Pendant
-les quatre ou cinq premières lieues, en quittant la
-ville, je fatiguais mon voisin en tombant sur lui
-chaque fois que la voiture penchait de son côté ; et,
-en conscience, si la route eût été moins unie et
-moins douce, je serais tombé de faiblesse. Il s’en
-plaignit amèrement, et tout le monde s’en serait
-plaint ; mais il exprima son mécontentement en
-des termes que tout le monde n’aurait pas choisis ;
-et certes, si je l’avais quitté à ce moment, ou je
-ne me serais pas souvenu de lui du tout, ou je
-m’en serais souvenu comme du plus grand brutal
-qu’on pût trouver. Cependant je vis que j’avais
-tort ; je lui demandai pardon en l’assurant que ce
-n’était pas ma faute, et en même temps je lui dis
-aussi brièvement que possible la cause de l’état où
-je me trouvais. Le personnage changea tout à coup ;
-lorsque je m’éveillai un instant en passant à Hounslow
-(car en dépit de mes efforts, je m’étais rendormi
-deux minutes après avoir parlé), je trouvai qu’il
-avait allongé le bras de manière à m’empêcher de
-tomber ; et, pendant le reste du voyage, il me traita
-avec une douceur de femme ; de sorte qu’à la fin,
-j’étais presque couché dans ses bras, et c’était
-d’autant plus obligeant de sa part, qu’il ne savait
-pas si j’allais à Bath ou à Bristol. Malheureusement,
-j’allai plus loin que je ne voulais ; car mon sommeil
-me faisait tant de bien que je ne me réveillai
-qu’au premier relai, après Hounslow ; je demandai
-où nous étions ; on me répondit à Maidenhead,
-six ou sept milles, je crois, plus loin que <span lang="en" xml:lang="en">Salt-Hill</span>.</p>
-
-<p>Je descendis ; mon voisin me conseilla de m’aller
-mettre au lit, ce que je lui promis de faire, bien
-qu’ayant une autre intention. Je me mis à marcher.
-Il était environ minuit ; mais j’allais si doucement
-que j’entendis quatre heures sonner à une petite
-maison, avant de tourner la route qui conduit de
-Slough à Eton. J’étais encore bien faible ; il me
-vint pourtant alors une idée qui me consola de ma
-pauvreté. On avait commis quelques jours auparavant
-un assassinat à Hounslow. Je crois que la
-personne qui avait été tuée s’appelait Steele, et que
-c’était le propriétaire d’un petit bien dans le voisinage.
-Chaque pas que je faisais me rapprochait de la
-place où le meurtre avait été commis, et il me passa
-dans l’esprit que, si le meurtrier était sorti cette nuit,
-nous allions nous rencontrer dans l’obscurité :
-auquel cas, dis-je, si, au lieu d’être, comme je le
-suis,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Riche en science seulement</i>,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">j’avais, comme mon ami lord… 70.000 livres
-de rente, quelle frayeur panique viendrait m’assaillir !
-Il est vrai qu’il n’était pas probable que
-lord… se trouvât jamais dans ma position.
-Mais, quoi qu’on dise, la remarque n’en est pas
-moins vraie, qu’une grande fortune doit inspirer
-une terrible peur de mourir ; et je suis convaincu
-que les trois quarts au moins de ces intrépides
-aventuriers, à qui la pauvreté permettait d’avoir du
-courage, si, au moment de se battre, on leur eût
-annoncé qu’ils héritaient de 50.000 livres de rente,
-auraient senti leur humeur belliqueuse considérablement
-diminuée.</p>
-
-<p>J’oublie mon voyage. Dans la route entre Slough
-et Eton, je m’endormis. Au moment où le soleil
-allait se lever, je fus réveillé par la voix d’un
-homme qui était debout à côté de moi. Je ne le
-connaissais pas ; il avait une triste physionomie ;
-mais il ne s’ensuit pas que ce fût un méchant
-homme ; et même il aurait pu mériter ce nom
-sans qu’il y eût aucun danger pour un dormeur
-en plein champ, à sept heures du matin, en
-hiver. Pourtant je suis bien aise de le désabuser
-sur ce qu’il a pu croire, s’il est au nombre de mes
-lecteurs. Je le regardai en face, et il s’en alla. Je ne
-fus pas fâché d’arriver à Eton avant le jour. La nuit
-avait été humide, mais la matinée était fraîche, et les
-arbres se couvraient de bruine. Je traversai Eton
-sans être vu ; je me lavai, et me rhabillai de mon
-mieux dans un petit café de Windsor ; enfin il
-était huit heures lorsque je me dirigeai vers Pote’s.</p>
-
-<p>Sur ma route, je rencontrai un petit garçon que je
-questionnai ; un Etonien est toujours gentilhomme ;
-et malgré ma pauvre apparence, il me répondit
-poliment. Mon ami lord… était parti pour
-l’université de… « <span lang="la" xml:lang="la">Ibi omnis effusus labor !</span> »
-J’avais pourtant d’autres amis à Eton ; mais ceux
-qui veulent bien s’appeler ainsi dans la prospérité,
-ne sont pas toujours disposés à s’en souvenir.
-Cependant je demandai le comte de D…; il me
-reçut à déjeuner.</p>
-
-<p>Lecteur, qui me voyez tant de connaissances
-nobles, ne me croyez pas noble pour cela. Je suis le
-fils d’un bon commerçant anglais.</p>
-
-<p>Lord D… étala devant moi un déjeuner
-magnifique. Il me parut bien plus magnifique encore
-à moi qui, depuis tant de jours, tant de semaines,
-tant de mois, ne m’étais pas assis à « une table
-honnête. » Je mangeai pourtant fort peu ; je me
-souvins de l’histoire d’Otway, et j’eus peur d’obéir
-trop promptement à une tentation qui pouvait être
-dangereuse. Je ne me fis même aucune violence
-pour cela ; car, pendant deux semaines encore, je ne
-pus prendre que très peu de chose à mes repas ;
-mon appétit se changeait aussitôt en satiété, et
-quelquefois en dégoût.</p>
-
-<p>J’expliquai à mylord D… l’affaire qui m’amenait.
-C’était le meilleur jeune homme du monde,
-et le plus obligeant ; il hésita cependant, fit ses
-conditions, et accepta. Lord D… avait alors tout
-au plus dix-huit ans ; mais je doute, en me rappelant
-quelle prudence et quel bon sens il sut mêler à
-tant de courtoisie (courtoisie qui chez lui avait le
-caractère de la franchise), qu’un homme d’État le
-plus vieux et le plus accompli diplomate possible,
-se fût mieux tiré d’un pas semblable. Il y a bien des
-gens qu’on ne pourrait aborder avec une pareille
-question, sans les voir prendre un visage plus sévère
-et plus chagrin que la tête d’un Turc.</p>
-
-<p>Consolé par cette promesse, quoique mes espérances
-eussent été en partie trompées, je retournai
-dans une voiture de Windsor à Londres, trois jours
-après en être parti. Et voici maintenant la fin de
-mon histoire ; les juifs ne voulurent pas des conditions
-de lord D… Je ne sais pas s’ils auraient
-consenti enfin à cet arrangement, et s’ils retardaient
-seulement l’affaire pour avoir le temps d’aller aux
-informations ; mais ils me demandèrent de grands
-délais.</p>
-
-<p>Le temps s’écoulait. Mon billet s’en allait par
-morceaux, et avant la conclusion de cette affaire,
-je me voyais déjà retombé dans ma première
-misère. Tout à coup il se fit entre moi et mes amis
-un raccommodement par hasard. Je quittai Londres
-en toute hâte pour une partie éloignée de l’Angleterre,
-et après quelque temps je retournai à l’Université.</p>
-
-<p>Cependant qu’est devenue la pauvre Anna ?
-C’est à elle que j’ai réservé la fin de mon récit.
-Ainsi que nous en étions convenus, je la cherchais
-tous les jours, et je l’attendais au coin de la rue
-de <span lang="en" xml:lang="en">Rich-Field</span>. Je parlais d’elle à tous ceux qui
-pouvaient la connaître, et pendant les dernières
-heures de mon séjour à Londres, j’employai tous
-les moyens possibles pour la découvrir. Je connaissais
-la rue où elle logeait, mais non pas la maison ;
-et je me rappelai enfin que les mauvais traitements
-d’un hôte bourru dont elle m’avait parlé
-avaient pu la faire partir. Elle connaissait peu de
-monde ; presque tous, d’ailleurs, attribuaient mes
-recherches à un motif qui les faisait rire et
-cligner de l’œil ; et d’autres, pensant qu’elle avait
-pu me voler quelque chose sur son compte et s’enfuir,
-me donnaient le moins de renseignements possibles.
-Désespérant enfin de la trouver, je remis à
-mon départ, entre les mains de la seule personne
-qui pût certainement connaître Anna, mon
-adresse dans le Comté de…, où demeurait alors
-toute ma famille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i">TROISIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<p>Il y a si longtemps que j’ai pris de
-l’opium pour la première fois, que
-si jamais j’en ai su la date, je l’ai
-oubliée ; mais, comme des événements
-plus importants se rapportent
-à ce souvenir, je puis croire, en m’en servant pour
-m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804 ; et voici
-comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres) :
-dès mon enfance, on m’avait accoutumé à me baigner
-la tête dans l’eau froide, au moins une fois
-par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai
-à une interruption momentanée de ma méthode
-ordinaire ; je sautai à bas du lit, plongeai ma
-tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai
-me coucher sans essuyer mes cheveux.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, je m’éveillai avec les plus
-effroyables douleurs de rhumatisme à la tête et au
-visage ; douleurs qui ne me laissèrent aucun répit
-pendant environ vingt jours. Le vingt-et-unième
-jour, ce fut, je crois, un dimanche, je sortis plutôt
-pour me faire oublier mes maux, que dans aucune
-intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un
-camarade de collége qui me recommanda l’opium ;
-opium, redoutable instrument de plaisir ou de
-peine ! J’en entendis parler comme de la manne ou
-de l’ambroisie : mais rien de plus. Quel mot vide
-et insignifiant c’était alors pour moi ! combien de
-cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans mon
-âme ! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes
-souvenirs ; en me rappelant ces détails, je sens
-comme un voile mystérieux qui couvre les plus
-petites circonstances, et la place, et le temps, et
-l’homme (si c’en était un) qui le premier m’ouvrit
-ce paradis des <i>mangeurs d’opium</i> !</p>
-
-<p>J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’après-midi ;
-et il n’y a pas sur terre un plus triste spectacle
-qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma
-route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford ;
-et près de l’immobile Panthéon (comme l’appelle
-obligeamment M. Wordsworth), je vis la boutique
-d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne
-des célestes plaisirs, plus triste et plus stupide
-que ce jour pluvieux lui-même, avait justement
-ce regard d’un apothicaire mortel, un jour
-de dimanche ; et lorsque je lui demandai mon
-opium, il me le donna comme l’aurait fait l’homme
-le plus ordinaire ; bien plus, il me rendit sur mon
-shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce
-de monnaie, qu’il prit dans un tiroir de bois.</p>
-
-<p>Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité,
-je l’ai toujours considéré en moi-même
-comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel
-apothicaire, descendu sur la terre à mon intention.
-Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est
-que lorsque je revins à Londres, je le cherchai autour
-de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas ;
-et pour moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois
-il avait un nom), il était plus croyable qu’il
-s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que
-de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur
-est pourtant libre de ne le regarder, s’il le veut, que
-comme un apothicaire sublunaire et terrestre ;
-pour moi, je le crois évanoui<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ou évaporé, tant
-il me répugne de rattacher quelque souvenir mortel
-à ce moment, à cette place, et à cette créature,
-qui me fit faire ma première connaissance avec le
-céleste présent.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde
-paraît s’être établi surtout dans le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ; mais il fut
-regardé alors comme un privilége particulier à la famille
-royale, et nullement aux apothicaires ; car en l’an 1686, un
-poëte distingué, M. Flasman, parlant de la mort de
-Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire une action
-aussi absurde que de mourir ; car, dit-il,</p>
-
-<p>« <span class="i">Les rois doivent dédaigner de mourir, et seulement <i>disparaître</i>.</span> »</p>
-</div>
-<p>Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai
-guère à prendre la quantité désignée. J’ignorais
-nécessairement tout l’art et le mystère qui doivent
-accompagner une pareille action ; et ce que je pris,
-je le pris de la manière la plus désavantageuse possible ;
-mais je le pris. — Et en une heure, ô ciel !
-quel changement ! du plus profond abîme à la plus
-sublime exaltation ! C’était l’<i>Apocalypse</i> que j’avais
-au dedans de moi. — Le soulagement de mes douleurs
-était la chose la moins importante à mes
-yeux ; cet effet négatif disparaissait devant la multitude
-des effets positifs que je ressentais à la fois.
-C’était un trésor, un φαρμακον
-νηπενθές pour toutes
-les souffrances humaines ; c’était le secret du bonheur
-tant cherché et si longtemps discuté par les
-philosophes de tous les temps ; on achèterait maintenant
-son bonheur deux sous et on le porterait
-dans la poche de son gilet. Les divines extases devaient
-s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité
-de l’âme pouvait se communiquer par le
-coche. Mais le lecteur va croire que je plaisante ;
-celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire ;
-ses plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans
-les plus grandes joies, ce n’est jamais l’<i lang="it" xml:lang="it">allegro</i>,
-c’est toujours <i lang="it" xml:lang="it">il penseroso</i>.</p>
-
-<p>Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium ; car
-pour tout ce qui a été écrit sur ce sujet, soit par
-les voyageurs en Turquie (qui ont conservé leur
-habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale),
-soit par les professeurs de médecine,
-écrivant <i lang="la" xml:lang="la">ex cathedrâ</i>, je n’ai qu’un mot à dire :
-Mensonge ! Je me souviens qu’une fois en feuilletant
-un étalage de bouquiniste, j’ai trouvé ces paroles
-dans un auteur satirique : « En ce temps-là,
-je devins convaincu que les journaux de Londres
-disent la vérité au moins deux fois par semaine,
-savoir : le mercredi et le samedi, et qu’on pouvait
-s’en rapporter à eux pour la liste des banqueroutiers. »
-Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser
-de fausseté tout ce qui a été dit sur l’opium :
-des savants nous ont appris qu’il avait une couleur
-brune : remarquez bien que j’en conviens ; deuxièmement,
-qu’il coûtait fort cher, et cela est vrai ;
-car de mon temps l’opium des Indes-Orientales
-coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie
-huit guinées ; troisièmement, que si vous en preniez
-beaucoup à la fois, vous finiriez probablement par
-faire… ce qui est toujours désagréable à un homme
-rangé dans ses habitudes, savoir : mourir<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Tout
-cela est très-beau et incontestable, et la vérité aura
-toujours son mérite, car elle est rare.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les savants ont pourtant mis en doute cette proposition :
-car dans une édition de contrebande de la <i>Médecine
-domestique</i> de Buchan, que j’ai vue une fois dans les mains
-de la femme d’un fermier qui s’en servait pour se soigner,
-on faisait dire au docteur : « Prenez garde surtout de ne
-jamais prendre plus de vingt-cinq onces de laudanum à la
-fois. » Il fallait probablement dire : plus de vingt-cinq
-gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru.</p>
-</div>
-<p>Mais dans ces trois théorèmes, je crois que nous
-avons épuisé la mesure du savoir jusqu’à présent
-amassé par les hommes au sujet de l’opium. Ainsi,
-digne docteur, comme il me paraît qu’on peut
-aller plus loin encore, restez derrière, et laissez-moi
-vous dire ma façon de penser.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait
-généralement comme assuré que l’opium produisait
-ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je
-vous assure, <i lang="la" xml:lang="la">meo periculo</i>, que jamais de la plus
-forte quantité d’opium n’a résulté un pareil effet.
-Pour la teinture d’opium (appelée communément
-laudanum), elle produirait certainement l’ivresse,
-si un homme en pouvait supporter une dose assez
-considérable ; mais pourquoi ? parce qu’on y trouverait
-plus de liqueur spiritueuse, et non plus
-d’opium. Mais l’opium cru (je l’affirme d’une
-manière péremptoire) est incapable de donner
-aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de
-l’alcool, et non pas <i>en degrés</i>, mais <i>en nature</i> ; ce
-n’est pas en quantité qu’ils diffèrent, mais en qualité.
-Le plaisir causé par le vin monte sans cesse,
-tendant à une crise, après laquelle il redescend ;
-celui de l’opium, une fois excité, reste huit ou
-dix heures : le premier, pour emprunter à la
-médecine un terme technique, donne une jouissance
-brève, le second une jouissance chronique.
-L’un est une flamme, l’autre un foyer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais la principale distinction consiste en ceci,
-que toujours le vin dérange les facultés mentales,
-et que l’opium (s’il est pris comme il doit l’être),
-loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie.
-Le vin ôte à l’homme la connaissance de lui même ;
-l’opium la rend plus sensible et plus forte. Le vin
-couvrant la pensée de nuages, grandit l’admiration
-ou le dédain, l’amour ou la colère ; l’opium, au
-contraire, introduit la tranquillité et l’équilibre
-dans toutes les facultés de l’homme, actives ou passives ;
-et, respectant le caractère et le jugement
-habituels, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante
-qu’approuve la raison, et qui devrait probablement
-accompagner une santé éternelle et <i>antédiluvienne</i>.
-Ainsi, par exemple, l’opium comme le
-vin donne de l’expansion au cœur et aux affections
-bienveillantes ; mais alors avec cette différence remarquable,
-que, dans ces témoignages soudains
-d’amour ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il
-y a toujours un côté ridicule qui excite le mépris :
-on se serre la main, on se jure une immortelle
-fidélité, on pleure ; nul ne sait à propos de quoi ;
-la créature sensuelle se montre à tous les regards.
-Mais l’expansion donnée par l’opium aux sentiments
-les plus doux, loin d’être un accès de fièvre,
-ne semble qu’un retour à cet état naturel d’un
-cœur bon et juste, que la douleur seule a endurci
-en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale
-et grossière opposée à l’exaltation pure des
-puissances morales de l’âme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Telle est la doctrine de la véritable église, au
-sujet de l’opium, de laquelle église j’avoue que je
-suis l’alpha et l’oméga ; mais on doit se souvenir
-que je parle d’après une longue et profonde expérience.
-Pour les auteurs qui ont traité expressément
-cette matière, il est évident, par l’horreur
-qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais
-la pratique indispensable aux vaines théories.
-J’avouerai cependant que j’ai rencontré un exemple
-d’ivresse causée par l’opium, malgré mon incrédulité ;
-c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup.
-Je lui disais que ses ennemis (à ce que
-j’avais entendu dire) l’accusaient de raisonner
-comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait
-sans cesse avec de l’opium. — Je le maintiendrai,
-me répondit-il, et je ne déraisonne pas par
-principe, mais purement et simplement parce que
-je m’enivre purement et simplement, répéta-t-il
-trois fois, et cela <i>tous les jours</i>. L’autorité d’un
-chirurgien doit être assurément d’un grand poids ;
-je lui oppose pourtant mes propres expériences,
-plus fortes que ses plus fortes, de 7,000 gouttes par
-jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens me soutenir qu’ils
-s’étaient enivrés avec du thé ; et un étudiant en
-médecine à Londres, pour les connaissances duquel
-j’ai le plus grand respect, m’assurait l’autre
-jour qu’un malade, en sortant de son lit, s’était
-enivré avec un <span lang="en" xml:lang="en">beef-steak</span>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai
-vite une seconde ; c’est que l’exaltation
-d’esprit causée par l’opium soit désagréablement
-suivie d’abattement ou de sommeil, comme on le
-croit. Certainement l’opium doit être compté au
-nombre des narcotiques ; il doit donc produire le
-sommeil après un certain temps ; mais ses premiers
-effets sont toujours, au plus haut degré, d’exciter
-le système entier du cerveau. La durée de son
-action est toujours de huit heures à peu près ; ce
-sera donc la faute du <i>mangeur d’opium</i>, s’il ne
-calcule pas sa dose de manière à n’avoir besoin de
-se coucher qu’au moment de le faire. Les Turcs
-sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des
-statues équestres, sur des escabelles de bois aussi
-stupides qu’eux-mêmes ; mais, pour que le lecteur
-puisse juger du degré de stupidité dont l’opium
-peut frapper les facultés morales d’un Anglais, je
-vais raconter la manière dont je passai <i>un soir
-d’opium</i> à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce
-qui est de l’abattement supposé, je me contente
-de le nier, attendu que, pendant des expériences de
-dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut
-pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité
-parfaite.)</p>
-
-<p>Le dernier duc de… avait coutume de dire : — Jeudi
-prochain, si le ciel me prête vie, j’ai l’intention
-de me griser. C’est ainsi que je fixais toujours
-à l’avance combien de fois, dans quel temps
-et en quel lieu je ferais une débauche d’opium :
-rarement plus d’une fois en trois semaines ; car,
-dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à
-demander (comme je le fis ensuite) un verre de laudanum
-chaud et sans sucre. J’en buvais, dis-je,
-rarement et plus souvent le mercredi et le samedi
-soir. Ces jours-là Grassini chantait à l’Opéra, et
-la voix de cette actrice était pour moi la chose la
-plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on
-fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis
-le pied depuis sept ou huit ans ; mais je sais que
-dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un meilleur
-endroit pour passer une soirée. Cinq shillings
-vous permettaient d’entrer à la galerie, aussi
-curieuse à voir que la scène ; l’orchestre se distinguait
-par sa douce mélodie des orchestres anglais,
-où je ne puis supporter les instruments criards et
-l’aigreur dominante des violons. Les chœurs
-étaient divins à entendre, et lorsque Grassini
-paraissait dans quelque interlude sous le voile
-noir d’Andromaque à la tombe d’Hector, etc.,
-jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au
-mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est
-par les oreilles qu’il communique avec l’harmonie,
-et qu’il reçoit l’effet d’une manière purement passive.
-Il n’en est pas ainsi ; c’est par la réaction de
-l’âme que le plaisir est ressenti ; de là vient la différence
-entre les sensations éprouvées, qui varient
-selon les facultés de celui qui éprouve. Or, maintenant
-l’opium, augmentant les facultés de l’âme,
-augmente nécessairement ce mode particulier d’activité
-qui fait la jouissance. — Mais, me dit un
-ami, une succession de sons et de notes est pour
-moi comme une collection de caractères arabes :
-je n’y attache aucune idée ; des idées ! mon bon
-sire ! il n’en faut point attacher ; laissez-vous faire.
-L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu
-de soie tous les souvenirs de ma vie, non pas
-comme un écho, mais comme une sensation présente,
-non pas ramassés à grands frais de mémoire
-ou tirés dans quelque sombre abstraction, mais les
-faits oubliés et les passions exaltées, ressuscitées,
-redevenues sublimes ! Tout cela pour cinq shillings.</p>
-
-<p>Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre,
-j’avais pour remplir les vides de l’action la musique
-de la langue italienne parlée par des femmes italiennes,
-et j’écoutais avec un plaisir semblable à
-celui qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au
-Canada le rire gracieux des femmes indiennes ;
-car moins vous entendez les mots, plus l’harmonie
-est douce. Il était donc avantageux pour moi de
-n’être qu’un pauvre apprenti, lisant peu l’italien,
-ne le parlant pas du tout, et ne comprenant pas les
-trois quarts de ce que j’écoutais.</p>
-
-<p>Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra : mais un
-autre plaisir que je ne pouvais avoir non plus que
-le samedi soir, luttait avec mon amour pour le premier.
-J’ai peur d’être obscur sur ce sujet ; mais je
-puis assurer le lecteur que je ne le serai pas plus
-que Marinus dans sa vie de Proclus, et plusieurs
-autres biographes et autobiographes de même réputation.
-Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que
-le samedi soir. Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus
-que tout autre jour pour moi ? Je n’avais à me
-reposer d’aucun travail ; point de paiement à recevoir ;
-cela est vrai, judicieux lecteur. Mais vous
-savez qu’il y a des âmes compatissantes qui
-aiment à partager les maux des pauvres en les soulageant ;
-moi j’aime à partager leurs plaisirs ;
-j’avais senti leurs peines.</p>
-
-<p>Or, maintenant le samedi soir est le régulier et
-périodique témoin de la gaieté du pauvre : en ce
-point les sectes en hostilité s’unissent, et reconnaissent
-une marque de fraternité ; toute la chrétienté
-se repose. Ce jour est séparé du travail par
-un jour entier et deux nuits, et moi-même je suis
-aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me
-reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une
-échelle aussi large que possible d’un spectacle avec
-lequel je me sentais si bien en sympathie, souvent,
-après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder
-la direction ni la distance sur toutes les places, à
-tous les endroits de la ville où le pauvre vient le
-samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus
-d’une famille, consistant en un seul homme avec
-sa femme, quelquefois un ou deux de leurs enfants,
-se consultait sur l’emploi de la journée, sur
-ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des
-choses de ménage. Peu à peu je me familiarisais
-avec leurs désirs, leurs embarras et leurs opinions.
-Quelquefois on pouvait entendre des murmures
-de mécontentement ; mais plus souvent on ne
-trouvait que l’expression muette ou expansive de
-la patience, de l’espérance et de la tranquillité ; et
-généralement l’on peut dire que, sur ce point du
-moins, le pauvre a plus de philosophie que le
-riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il doit
-considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais
-trouver l’occasion sans paraître les gêner, je
-me mettais de la partie, et mon opinion sur le
-point contesté, sinon judicieuse, était toujours
-reçue avec bonté. Si les prix étaient un peu plus
-haut, ou qu’on rapportât que les oignons et le
-beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant,
-si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais
-à mon opium mes consolations. Et combien
-de fois, essayant de retrouver ma route,
-d’après les règles de la navigation, en fixant
-l’étoile polaire et cherchant audacieusement un
-passage au nord-ouest, au lieu de doubler tous les
-caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens
-inverse, j’arrivais subitement dans des carrefours
-tellement inconnus, des endroits si difficiles, qu’ils
-auraient raillé l’impudence des porteurs et confondu
-l’intelligence des cochers ! Je crus d’abord
-plusieurs fois avoir découvert quelques <i lang="la" xml:lang="la">terras incognitas</i>,
-et me proposais bien de consulter la
-carte de Londres. Tout cela cependant me coûta
-cher plus tard, lorsque la face humaine peupla
-mes rêves et que mes longs détours dans la ville
-revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une
-douleur plus grande que l’inquiétude, plus affreuse
-que le remords.</p>
-
-<p>Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni
-l’engourdissement ni l’inaction, mais, au contraire,
-fait courir les carrefours et les théâtres.
-Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places
-dignes d’un <i>mangeur d’opium</i>, lorsqu’il est parvenu
-au plus haut degré de l’exaltation. La solitude
-lui plaît alors, et la foule l’oppresse ; la
-musique même est une jouissance trop grossière et
-trop sensuelle pour lui. Il cherche le silence,
-aliment des profondes rêveries et des méditations
-délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à
-méditer ; et les misères dont j’avais été la victime
-aussi bien que le témoin avaient augmenté ce penchant
-à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à
-celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la
-cave de Trophonius ; et mon remède était de me
-contraindre à vivre en société, et à occuper mon
-esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris
-de l’opium, je tombais dans de longues rêveries ; et
-plus d’une fois il m’est arrivé, dans une nuit d’été,
-lorsque je m’asseyais à ma fenêtre qui donnait à la
-fois sur la mer et sur toute la ville de L…, de rester,
-depuis le lever jusqu’au coucher du soleil,
-sans bouger et sans vouloir bouger.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On va m’accuser de mysticisme, de behménisme,
-de quiétisme, etc. ; mais cela ne m’<i>inquiète</i> pas.
-Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos plus
-grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses
-œuvres de philosophie s’il n’est pas plus mystique
-que moi. Je soutiens que la scène elle-même ressemblait
-aux impressions qu’elle faisait naître. La
-ville de L…, avec ses clochers et ses toits tout
-couverts de fumée et de brumes, représentait la
-terre avec ses chagrins et ses tombeaux qu’elle
-oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore.
-L’Océan, tranquille et infini, c’était l’âme du sage
-qui la contemple ; et il me paraissait que le tumulte,
-la fièvre étaient suspendus pour un temps ; la paix
-était garantie aux secrètes blessures du cœur ; il y
-avait un repos, un sabbat ! Alors les espérances et
-les illusions se réconciliaient avec l’horrible réalité
-de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était
-pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces
-opposées et égales qui se maintiennent et s’arrêtent ;
-non pas l’oiseau qui se repose, mais celui
-dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile
-et suspendu dans les airs. Éternelle activité ! Éternel
-repos !</p>
-
-<p>Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi
-jusqu’ici, si vous voulez me suivre encore, lecteur
-indulgent, il faut être encore indulgent. Vous savez
-sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup
-lu, ou beaucoup vu, ou beaucoup rêvé, ont
-beaucoup comparé ; or, si le voyageur a parcouru
-le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux
-dans son cabinet de travail, ou enfin le penseur
-dans son imagination vagabonde, n’ont-ils pas dû
-choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples
-bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui
-où ils auraient voulu, sinon oublier leur patrie, du
-moins séjourner, comme les hirondelles qui suivent
-les jours du printemps ? Où l’on peut trouver
-l’antipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On
-verra plus tard que j’ai rencontré plus que l’antipathie. — Je
-veux parler à présent de mes plaisirs. — L’Espagne
-a de tout temps été pour moi un lieu
-de délices où se reportaient mes pensées et mes
-rêves ; car, de si loin, j’écartais de ma baguette magique
-la funèbre inquisition, la triste jalousie des
-Castillans et les embuscades des assassins de grande
-route. Mais si, dans un théâtre, assis à l’écart, je
-voyais de loin, sous les plis d’une écharpe molle,
-quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait
-peuplé son Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais
-à la transformer ; je la plaçais sous les bois
-touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux d’orangers
-blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs
-campagnes ; ou bien le soir, lorsque tout se taisait
-dans la ville, c’était derrière la jalousie de fer ou de
-bois peint que je voulais la voir se pencher au
-bruit d’une sérénade ; c’est alors qu’agissait l’opium,
-prolongeant une douce vision qui, sans son
-aide, eût passé comme une ombre ; ne pouvais-je
-pas dire, la réalisant ? Car, si l’impression est durable
-et forte, si elle a laissé son souvenir, que lui
-manque-t-il pour cesser de s’appeler un rêve ? et quel
-rêve délicieux ! ce n’était pas seulement le soir,
-mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de
-midi, que je la trouvais encore derrière sa jalousie ;
-le soleil, à travers la soie rouge des stores, répandait
-une lumière aussi douce que les rayons de
-la lune, sans être pourtant aussi triste, et par la
-fenêtre ouverte du côté de l’ombre et du jardin,
-le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à nous.
-Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur
-d’azur clair (couleur inséparable de ces sortes de
-rêves) et c’était là que, pendant des journées entières,
-je restais à lui parler, à la voir, <i>mon œil sous
-le sien</i> (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma
-main sa robe de soie ou de velours, quelquefois sa
-main délicate et petite, rien de plus, mais il y
-avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma
-vie entière de souvenirs ; sensation qu’on ne peut
-se représenter qu’après l’avoir éprouvée !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’étais encore jeune alors ; et ne me taxerait-on
-pas de folie, si je rapportais des dialogues, des
-événements, des intrigues qui jamais n’ont existé
-ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de
-la mer je me couchais au fond d’une petite barque,
-regardant le ciel et l’eau, tandis que mon batelier
-chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour
-voir le coucher du soleil, une position que je n’ai
-jamais vu prendre à d’autres qu’à moi ; il s’agit de
-se coucher horizontalement sur le côté, de sorte
-qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du
-ciel et de la terre ; car alors il semble qu’une roue
-énorme tourne au-dessus de vous ; le ciel paraît
-parfaitement arrondi ; et les montagnes bleues, les
-nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si
-bien à tout ce qui s’élève sur l’horizon, ou tout ce
-qui paraît s’abaisser du ciel, qu’emporté d’ailleurs
-par le mouvement doux et régulier de ma barque,
-j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme
-éblouissant. C’était comme une musique de l’âme,
-qui la faisait bondir et s’élancer hors d’elle-même ;
-alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes
-charmants que créait mon imagination.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps ;
-il faut que j’en raconte un où l’on trouvera
-un singulier mélange de tristesse et de joie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il me semblait que j’avais commis un grand
-crime (ce rêve me poursuivit souvent) et dans la
-funèbre cour, à la lueur des torches et des flambeaux,
-au milieu des piques et des hallebardes qui
-brillaient dans l’obscurité, la voix monotone du
-greffier me lisait ma sentence, qui finissait comme
-toujours « pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive ; »
-cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté
-pour tout un jour. C’était alors que mon songe
-devenait plus doux : ou dans les fêtes étincelantes,
-parmi les danses légères et les groupes entremêlés ;
-ou sur des lacs immenses, dans une barque dont le
-vent faisait enfler la voile aux sons des instruments,
-et tandis que la lune versait sur les flots
-d’argent ses rayons,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme des pleurs d’amour ;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au
-milieu des herbes, des fleurs, des brises embaumées
-du soir, partout un sentiment inconnu de volupté
-m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés
-un être (une femme ou un ange, je ne sais) qui se
-penchait sur moi pour me consoler, quand parfois,
-au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation
-et du sort qui m’attendait le soir, venait
-me saisir et m’abattre, comme un coup de
-tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon
-rêve ; si, une mandoline à la main, chacun, selon
-la mode italienne, chantait après le repas champêtre,
-une ballade ou une romance, quand venait
-mon tour, je saisissais l’instrument, et les femmes,
-enivrées <i>de joie, de vin et d’amour</i>, applaudissaient
-de leurs mains blanches et délicates ; mais tout à
-coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais,
-et l’idée de la mort me faisait tressaillir et pleurer.
-Mon ange alors essuyant mes larmes, peu à peu
-la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une
-volupté nouvelle vînt me rapporter un moment
-d’horreur nouveau.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on
-puisse imaginer ; je le donne pourtant aussi pour
-l’un des plus délicieux ; car il tient un milieu entre
-les rêves purement agréables et les apparitions terribles
-qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme
-la mélancolie tient le milieu entre la gaieté folle
-et le sévère ennui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Oh ! gracieux, subtil et puissant opium ! toi qui
-verses le baume sur la plaie ardente, la consolation
-sur les peines qui ne finiront jamais ; toi qui, pour
-une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de
-la jeunesse et des mains pures du sang des hommes ;
-à l’âme fière du philosophe, montres</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Les torts redressés, et les insultes vengées</i> ;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture
-fantastique, devant laquelle pâlissent les Phidias
-et les Praxitèle, la splendeur de Babylone et
-d’Hécatompylos ; toi qui, sous les rayons pâles de
-la lune, vas éveiller ceux qui dorment dans leurs
-tombeaux pour rendre aux jeunes trépassées leur
-visage de quinze ans ! Les hommes qui ont peuplé
-le paradis de l’Orient des houris immortelles ; le
-paradis de Rome des anges au front vermeil ; ceux
-à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le génie
-de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas
-encore tout le charme de tes voluptés divines, ô
-gracieux, subtil et puissant opium !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak"><span class="small">INTRODUCTION</span><br />
-<span class="xsmall">DE LA</span><br />
-QUATRIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<p>De 1804 nous devons passer à 1812.
-Maintenant les années de ma vie
-<i>académique</i> sont loin de moi. Le
-bonnet d’écolier ne presse plus
-mes tempes ; si mon bonnet existe
-encore, il est sur la tête de quelque autre amant
-de la science et de la vérité. Mes livres partagent la
-triste condition de beaucoup d’autres in-folio et in-octavo
-du Bodleian ; c’est-à-dire, qu’ils sont devenus
-la pâture des vers et des souris. La cloche de
-la chapelle n’interrompt plus mon sommeil ; le
-portier qui en secouait si régulièrement la chaîne
-d’airain est mort, et ses victimes l’ont oublié !
-Cependant la cloche fait encore le désespoir de bien
-d’honnêtes gens ; mais pour que son bruit monotone
-vînt m’éveiller, il faudrait que le vent y mît de
-la malice, car je suis séparé d’elle par deux cent
-cinquante lieues, et enterré au fond des montagnes.</p>
-
-<p>Et que fais-je au milieu de ces montagnes ? Je
-prends de l’opium. Mais quelle vie puis-je y mener ?
-Je vis dans une petite maison, et je n’ai qu’une servante
-(honni soit qui mal y pense !) et… Mais ne
-croyez pas qu’il ne se soit rien passé de 1804 à
-1812. Songez qu’à présent, me voyant vivre de mes
-rentes, mes voisins m’ont accordé le titre de membre
-indigne de cette société universelle qu’on appelle
-gentlemen ; et même la courtoisie de la jeunesse
-anglaise me fait l’honneur de m’écrire : « A Monsieur,
-etc. <span lang="en" xml:lang="en">esquire</span><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. » Je ne suis pourtant ni juge
-de paix, ni <i lang="la" xml:lang="la">custos rotulorum</i>. Suis-je marié ? Non.
-Et je prends encore de l’opium ? Oui, le samedi
-soir ; et cela ne m’a pas fait de mal, depuis le
-dimanche pluvieux où je vis le bienheureux apothicaire,
-près de l’immobile Panthéon. En somme,
-comment est-ce que je me porte ? — Très bien.
-Mais il faut écouter mon histoire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Esquire.</i> Terme qui correspond à peu près au titre de
-chevalier en France.</p>
-</div>
-<p>Un jour d’hiver de 1810, je me promenais sur les
-longues terrasses de la rue d’Oxford, absorbé dans
-mes réflexions ordinaires, lorsqu’un jeune officier
-de mes amis m’aborda. Il me trouva l’air sombre ;
-je voulus m’excuser ; il faisait froid, et cependant
-humide ; je souffrais de l’estomac ; il n’en crut rien. — Pour
-dissiper vos rêveries, dit-il, ce soir je vous
-emmène au bal. — Au bal ! lui dis-je en secouant
-la tête. — Ce n’est ni un concert, ni un <span lang="en" xml:lang="en">rout</span>, c’est
-un bal <i>à la française</i> que nous nous donnons ; vous
-y verrez tous les officiers du corps. Du reste, point
-de prudes, ajouta-t-il en souriant ; au lieu de vous
-montrer les plus sévères, je vous montrerai les
-plus jolies. — Vous ne me connaissez pas, lui répondis-je ;
-j’ai eu des moments de gaieté dans ma
-vie, mais au bal je suis comme un enterrement. — Nous
-vous égayerons, dit-il. Je me laissai
-emmener par distraction.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous entrons ; c’était la réunion la plus brillante.
-Moi, vêtu de noir, et les bras croisés, je m’en allai
-m’appuyer sur une colonne tout au fond de la salle.
-Si j’avais pris de l’opium ce soir, me disais-je, sans
-doute je serais plus en train de me divertir. Cependant
-on arrivait en foule ; j’entendais le <i>groom</i>
-principal crier à tue-tête le nom de ceux qui paraissaient
-dans la salle ; peu à peu ces visages nouveaux,
-qui souvent même étaient fort jolis, me
-firent relever la tête. On annonça le marquis de
-C…; il entrait donnant la main à une femme que
-plusieurs jeunes gens entourèrent aussitôt. Un
-petit mouvement de curiosité me prit ; mais, au
-moment où je me levais, attendu que les coiffures
-et les plumes me gênaient, je sentis au cœur une
-douleur aiguë, et un frisson qui me parcourut des
-pieds à la tête ; je retombai assis. Ce que j’avais vu,
-je ne puis le dire. Lorsque je revins à moi, je ne
-trouvai dans ma mémoire qu’une robe de satin, un
-teint d’ivoire, des cheveux d’ébène, tressés en nattes
-et relevés derrière la tête : c’était la mode.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est elle, me dis-je, je l’ai vue. Je me mis debout,
-mais je la cherchai vainement dans la foule.
-Étrange vision ! me serais-je trompé ? Anna, celui
-qui m’aurait dit que je devais te retrouver ainsi,
-je l’aurais appelé un fou. Cependant le bruit des
-instruments se faisait entendre ; toute mon âme
-avait passé dans mes yeux ; mais elle n’était point
-parmi les danseuses ; il me fallut attendre qu’une
-longue et mortelle contredanse fût terminée…
-Alors… je la revis…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle était pâle et couverte de diamants ; pourtant
-elle avait plutôt l’air sérieux que triste ; appuyée
-sur son bras nonchalamment, elle refusait avec
-obstination quelques empressés. Ma première idée
-fut d’aller droit à elle… Je tâchai de sortir de mon
-coin ; mais c’est alors que je me repentis de l’humeur
-taciturne qui m’avait conseillé de m’y mettre ;
-j’étais à une extrémité de la salle, et toutes les
-mères, les tantes, les sœurs aînées étaient devant
-moi. J’attendis donc, en frappant du pied et en sifflant
-entre mes dents, qu’une nouvelle contredanse,
-me débarrassant de ce rempart, ne laissât plus que
-la <i>tapisserie</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Anna ou lady C…, ou je ne sais qui (car, dans
-cette société plus que mêlée, mille idées différentes
-m’assiégeaient et me tourmentaient encore), refusait
-absolument de quitter sa place. Cependant lord
-C…, qui se tenait d’un air froid à côté d’une table
-de jeu, alla lui parler à l’oreille ; elle se leva,
-prit la main d’un de ses <i>attentifs</i>, et vint se mettre
-devant moi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comment faire ? Elle me vit en passant, mais
-sans paraître m’observer ni me reconnaître ; cependant,
-à un second coup d’œil jeté de mon côté, il me
-sembla la voir plus pâle encore qu’auparavant ; je
-me trompais sans doute, car, dès que la contredanse
-fut achevée, elle prit le bras du marquis et sortit de
-la salle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nul ne peut concevoir mon profond étonnement ;
-stupéfait, debout comme une pierre, je croyais
-avoir rêvé. Anna, te souvient-il, lorsqu’à la lueur
-des lampes nous marchions dans la rue d’Oxford ?
-te souvient-il de m’avoir vu ? te souvient-il de m’avoir
-aimé ? de n’avoir eu sur la terre que moi
-seul pour ami, pour consolation, lorsque, partageant
-tout entre nous, nous ne pouvions partager
-que nos douleurs ? Cela est impossible, elle ne m’a
-pas reconnu. Et ce lord C… qu’est-il pour elle ?
-son mari ? son amant ? Je sortais aussi ; mon jeune
-officier me joignit à la porte. — Eh bien ! me dit-il,
-vous ai-je tenu ma promesse ? N’avons-nous pas ici
-les plus jolies femmes de Londres ? — Quelle est
-donc, lui répondis-je, celle qui vient de partir à
-l’instant avec le marquis de C…? — Ah ! me dit-il
-en riant, c’est une espèce de <i>dame</i> ; ne l’avez-vous
-pas trouvée charmante ? — Charmante, je vous
-assure. — Vous sortez ? Quoi ! à la première entrevue,
-déjà prêt à la suivre ? Votre philosophie s’est
-égayée, j’avais raison ; adieu, adieu ! — Je vous
-jure… — Ne jurez pas. Je ne veux pas vous retenir…
-adieu…</p>
-
-<p>Je descendis lentement et me mis à marcher plus
-lentement encore ; je ne pris même pas garde qu’il
-pleuvait à verse, et que j’avais une longue route à
-faire. J’étais comme un homme à qui l’on vient de
-lire sa sentence de mort ; un coup terrible m’avait
-brisé. — Si l’on disait à un homme : ton ami
-vient d’être assassiné, il crierait, il s’arracherait
-les cheveux dans son désespoir. Mais, si vous lui
-disiez : ton ami vient de commettre un assassinat,
-alors il se tairait, il baisserait la tête et cesserait de
-croire à la Providence. C’est dans cet état que je
-me trouvais. Oui, plutôt que de voir ainsi tomber
-toutes mes espérances comme tous mes souvenirs,
-se détruire le seul rêve de mes nuits, se rompre la
-seule corde qui vibrât encore dans mon cœur ;
-plutôt que de voit Anna devenir la maîtresse d’un
-marquis de C… j’aurais voulu la voir morte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je m’aperçus ou crus m’apercevoir que j’étais
-suivi. Deux hommes enveloppés de manteaux marchaient
-de toutes leurs forces derrière moi, et semblaient
-tâcher de m’atteindre ; je ralentis le pas, et
-bientôt je les vis distinctement s’avancer de mon
-côté. L’un deux me dit : — Ne vous nommez-vous
-pas…? — Oui, répondis-je, que me voulez-vous ? — Si
-vous avez du cœur, me répondit-il plus bas,
-trouvez-vous demain à dix heures précises, rue Albemarle,
-n<sup>o</sup> 6. Ils disparurent plus vite encore
-qu’ils n’étaient venus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain je fus exact au rendez-vous ; j’avais
-aussi peu d’ennemis que de bonnes fortunes ;
-je ne m’attendais ni à un duel ni à un déjeuner.
-On me fit entrer dans une petite pièce basse et assez
-mal éclairée, où je vis une femme près de la cheminée,
-assise sur un sopha. — Laissez-nous, dit-elle,
-quand je fus introduit. C’était sa voix. Je
-restai debout sans pouvoir parler.</p>
-
-<p>Elle se jeta à mon col. — C’est moi ! s’écriait-elle,
-ne me reconnaît-il plus ? — Anna, lui dis-je, je te reconnais.
-Puis, revenant à moi : Madame, je vous
-ai reconnue hier ; si j’avais pu vous approcher !… — Asseyez-vous,
-dit-elle, et écoutez-moi ; nous n’avons
-pas de temps à perdre. Je m’assis auprès d’elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Ce que je craignais est donc arrivé ! Le seul
-homme qui eût compris mon cœur m’a jugée comme
-tout le monde ! Tant d’amitié, tant de souvenirs se
-sont effacés devant une toilette de bal, devant une
-parure de diamants ! C’est bien, cela devait être
-ainsi, et pourtant, ô mon Dieu ! en quoi l’ai-je
-donc mérité ? Écoutez-moi : je vous ai vu hier, j’ai
-deviné votre pensée, et ne pouvant la supporter, je
-me suis en allée.</p>
-
-<p>— Mais pourquoi, l’interrompis-je, pourquoi ce
-lord C… à votre bras ? pourquoi cette fuite ?
-Anna, expliquez-moi…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Si vous m’aviez parlé hier, répondit-elle,
-c’eût été le plus grand de tous les malheurs, car
-je serais tombée par terre de faiblesse ; j’en étais
-sûre, vous m’avez jugée ainsi !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsque vous me laissâtes, il y a deux ans, sur
-un banc, au coin d’une rue, pleurant votre départ,
-j’eus à peine la force de retourner chez moi. Il ne
-me restait plus rien. J’entrais dans ma maison,
-lorsque mon hôte, que je rencontrai sur le pas de
-la porte, me voyant dans l’état où j’étais, se mit
-à plaisanter : — Est-il parti, dit-il en riant, ce cher
-ami ? Je passais sans répondre ; il m’en empêcha ;
-je me dégageai de ses bras en criant. Ce furent
-alors les injures qui succédèrent aux railleries.
-Sentant que je les méritais, je m’enfuyais pour les
-éviter ; il m’arrêta encore. — Écoutez, me dit-il, je
-veux faire quelque chose pour vous ; montez dans
-votre chambre, faites un paquet de vos hardes, et
-puis alors…, et puis…, ajouta-t-il avec un
-grand éclat de rire, vous irez coucher où vous
-pourrez, ou bien où vous voudrez. Il y a assez
-longtemps que je vous garde chez moi par charité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je montai chez moi, je fis un paquet de mes
-hardes, je le payai<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et je sortis à onze heures du
-soir sans avoir un gîte, sans savoir où aller. Je
-m’assis sur une borne et j’y demeurai comme immobile ;
-puis tout à coup je me mis à fondre en
-larmes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On se souvient que j’avais laissé à Anna un peu d’argent
-avant mon départ.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Je marchai toute la nuit sans penser à rien, regardant
-la terre et les pavés humides, que je comptais
-machinalement ; le froid était aigu. Lorsque le
-jour commença à paraître, me sentant accablée de
-fatigue, je m’endormis sur le boulevard. Je ne sais
-pas si je reposai longtemps, mais un homme qui me
-secouait le bras rudement, m’éveilla ; je ne le connaissais
-point. — Qui êtes-vous ? me dit-il ; pourquoi
-êtes-vous là ? Au lieu de lui répondre, je cherchais
-autour de moi le paquet que j’avais laissé
-tomber en m’endormant : il n’y était plus. Je commençai
-à me tordre les mains et à pousser des cris
-de douleur. Qu’allais-je devenir ? — Il ne faut pas
-vous désespérer, me dit-il (je crois encore l’entendre) ;
-il ne faut pas pleurer : venez avec moi. Que
-vous est-il arrivé ? qu’avez-vous ? Je n’avais pas la
-force de lui répondre ; il m’aida à me relever, je
-m’appuyai sur lui : puis, essayant de marcher, je
-me trouvai mal.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est une chose bien singulière que tout ce qui
-m’arriva dans cette matinée ; je pouvais aller coucher
-dans une autre maison, il me restait de quoi
-vivre quelques jours ; mais je n’avais plus ma tête :
-votre départ m’avait tuée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsque je revins à moi, j’étais dans une chambre
-très-riche et bien meublée, sur un lit de repos ;
-le même homme se tenait auprès de moi et semblait
-me prodiguer des soins : c’était le marquis
-de C…, celui que vous avez vu hier. — Vous
-allez me dire qui vous êtes, s’écria-t-il, car il faut
-que je le sache. Mes genoux tremblaient sous moi ;
-je n’osais pas lui dire toute la vérité. — C’est bien,
-répliqua-t-il ; je ne serai pas pour vous comme un
-<i>tyran de mélodrame</i>, mais il faut m’écouter et
-m’obéir. Alors il me fit donner à manger, puis
-voyant que nous étions seuls, il s’assit près de moi,
-appuya son bras sur son genou, et d’une voix presque
-basse il me tint un discours qui me fit horreur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je me levai tout à coup comme sortant d’un
-songe pénible, et je marchai vers la porte. — Ah !
-ah ! dit-il en riant, c’est très-bien ; mais la porte
-est fermée. Il courut après moi et me retint. Je le
-repoussai, il riait plus fort. Voyant que je prenais
-un couteau pour me défendre, il me l’ôta de la
-main et me jeta rudement par terre. — Écoutez,
-me dit-il d’une voix de tonnerre, ceci est une plaisanterie ;
-vous êtes bien jeune pour être si méchante ;
-si vous voulez vivre, il faut rester ici. Qui
-sait où vous êtes ? qui vous connaît ? qui vous réclamera ?
-Si vous étiez morte de faim et de froid au
-coin du boulevard, qui s’en serait inquiété ? Songez
-que vous n’existez plus pour le monde, que vous
-n’existez que pour moi. A ces mots, il se leva,
-ferma la porte et me laissa seule.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mon ami, vous savez toute mon histoire ; je vécus
-comme dans un tombeau, ne voyant que lui et une
-vieille domestique qui me gardait. Hélas ! je n’avais
-qu’une ressource, c’était de me tuer ; mais,
-mon ami, je suis une faible femme… je n’en ai
-pas eu le courage<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ! Ainsi le sort a épuisé sur
-moi toute sa colère ! Et pourtant qu’avais-je fait,
-ô mon Dieu ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Songez qu’Anna, beaucoup plus jeune, avait été vendue
-par ses parents.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Cependant, quelques mois après, il me vint
-chercher en voiture, m’ordonna de m’habiller et
-me mena au bal ; et de temps en temps, il continua
-ainsi de me tirer de ma prison pour une soirée. J’ai
-su plus tard que ces sortes de prisons avaient un
-nom plus noble, et que le monde les connaissait et
-les permettait.</p>
-
-<p>Et puis, à qui m’adresser ? qui m’eût voulu
-croire ? J’aurais excité le sourire et non la pitié !
-J’ai passé là, mon ami, plus d’une année ; je ne
-crois pas qu’on puisse être plus malheureuse que je
-l’étais. Hier, enfin, je vous ai aperçu. Rentrée chez
-moi à la hâte, pour la première fois, chose étrange,
-l’idée me vint de gagner ma vieille gardienne ; je
-lui offris un écrin de diamants ; elle l’accepta ; je
-vous fis suivre par mes gens et c’est ainsi que j’ai
-pu vous retrouver.</p>
-
-<p>— Anna, lui répondis-je, c’est à moi de vous
-sauver. Quand puis-je vous revoir ?</p>
-
-<p>— Demain matin, me dit-elle, à la même heure.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle regarda à une petite montre couverte de
-pierreries, qui pendait à sa ceinture. — Déjà si
-tard ! s’écria-t-elle ; s’il est rentré, je suis perdue !</p>
-
-<p>— Écoutez, écoutez, lui dis-je, je vous attends
-demain ; j’aurai des chevaux de poste et une épée.
-Que le ciel…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et une voix forte cria derrière la porte : « Anna,
-ouvrez, c’est moi ; ouvrez sur-le-champ. » Anna
-se leva et voulut aller ouvrir, mais elle n’en eut
-pas la force, et resta appuyée sur un fauteuil.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ouvris. Le marquis de C… entra.</p>
-
-<p>— Mort et damnation ! s’écria-t-il.</p>
-
-<p>— Monsieur, lui dis-je d’un grand sang-froid,
-voulez-vous que nous passions chez moi pour
-prendre des épées ? — Me battre pour une fille ! dit-il.
-Mais qui se fait son champion ? Quelque misérable,
-digne de ses bonnes grâces. — (J’avoue
-qu’ici mon sang-froid se démentit.) Je lui donnai
-un soufflet. — Un valet ! s’écria-t-il, un misérable ! — Monsieur,
-répliquai-je, venez avec moi, si vous
-n’êtes pas un lâche ? Il me prit au collet. — Oui,
-dit-il, je vous suis ; venez avec moi. Puis il s’arrêta
-tout à coup : — Non, non, restons dans cette
-chambre. Pourquoi sortir ? Il alla à une petite
-armoire qui était dans le mur au fond de la chambre,
-et en tira deux épées et des pistolets. — Ceci
-fait moins de bruit, lui dis-je en prenant une épée.
-Nous ôtâmes nos habits.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai déjà dit que la chambre était petite. Nous
-n’avions pour nous battre que l’espace du lit à la
-cheminée, et il était presque impossible de reculer.
-Anna était trop faible pour crier. Je la pris et
-l’assis sur le sopha qui était derrière moi. Lord C…
-ne disait plus rien ; il avait repris son air impassible,
-et essayait la pointe de son épée sur le
-tapis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous commençâmes à nous battre. A la première
-attaque, je reçus un coup d’épée dans
-l’épaule gauche, et je fus forcé de m’appuyer sur
-le sopha. J’y portai la main ; ne voyant pas de
-sang, je me remis en garde, quoique sentant une
-douleur froide et cuisante. Lord C… parait tous
-mes coups avec une tranquillité et une adresse qui
-m’inspirèrent de la rage. Je criais et je tournais
-autour de lui. Il demeurait ferme ; mais, me voyant
-faire une faute, tout à coup ses yeux s’animèrent ;
-il fondit sur moi de toutes ses forces. Il était
-grand, je parai le coup en levant son épée, qui
-perça le rideau. Alors reprenant tout mon avantage,
-je l’atteignis au-dessous du bras, et l’étendis
-sur la place.</p>
-
-<p>Sans dire un seul mot, et comme si je venais de
-faire la chose la plus simple du monde, je pris
-Anna dans mes bras. Le marquis, nous voyant
-sortir, jura et se débattit. Nous descendîmes.
-Trouvant une voiture de place sur mon passage,
-je la mis dedans, et nous gagnâmes promptement
-la rue de…, où je logeais. En deux heures de
-temps nous eûmes des chevaux de poste ; j’envoyai
-un chirurgien au marquis, et nous partîmes.</p>
-
-<p>Ce fut alors seulement que je pus réfléchir à
-l’action que je venais de commettre ; en même
-temps à ma blessure, qui, commençant à saigner
-beaucoup, m’affaiblissait. Nous nous arrêtâmes au
-premier relais, où je me fis panser (je n’étais pourtant
-pas blessé grièvement), en sorte que nous arrivâmes
-jusqu’ici sans accident.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Heureuse ou malheureuse, telle fut l’issue de
-cette affaire. Et pendant longtemps une tristesse
-mortelle, avec des irritations d’estomac, me tourmentèrent
-dans ma retraite. Mais Électre veillait
-auprès d’Oreste, pour écarter de sa couche les
-songes funèbres et les apparitions. Toi, la compagne
-de mes dernières années, tu étais mon Électre ! tu
-pleurais avec moi, afin de me faire oublier mes
-pleurs ; mes lèvres brûlantes se rafraîchissaient à
-ton haleine douce et pure ; non, jamais, lorsque
-ton âme était triste de mes plus noirs chagrins,
-lorsque mes fantômes t’épouvantaient toi-même
-dans la nuit, jamais alors il ne t’échappa une
-plainte ou un murmure ; ton sourire d’ange restait
-sur ta bouche, comme sur celle de la bienveillante
-Électre. Car, elle aussi, quoiqu’elle fût la
-fille du pasteur des peuples<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> elle pleurait quelquefois,
-et cachait son visage<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> dans sa robe.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ἄναξ ανδρῶν Ἀγαμεμνῶν.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ὄμμα θείσ’ εἴσω πέπλων.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Mais ces temps de douleur sont passés ; et tu
-nous liras cette page si terrible de notre histoire
-comme la légende d’un drame hideux qui ne reviendra
-jamais.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Qu’on se figure une chaumière, au fond d’une
-vallée, à dix-huit milles de la ville la plus prochaine ;
-la vallée n’étant pas bien grande, deux
-milles de long sur un demi de large ; des montagnes,
-mais de véritables montagnes, de trois ou
-quatre mille pieds de haut ; et une chaumière, mais
-une véritable chaumière, non pas (comme l’a dit un
-spirituel auteur) avec remises et écuries ; mais une
-petite maison blanche, toute couverte de feuilles et
-de fleurs ; et les roses de mai commençant à l’entourer
-d’un berceau que les jasmins finissent. Que
-ce ne soit pourtant ni le printemps, ni l’été ni
-l’automne, mais l’hiver dans sa plus grande rigueur.
-C’est un point très important pour qui sait
-être heureux. Je suis surpris de voir tant de gens
-se féliciter de la fin de l’hiver, ou, s’il vient, de
-ce qu’il ne s’annonce pas bien tristement. Pour
-moi, au contraire, je demande au bon Dieu, chaque
-année, autant de neige, de grêle, de glaces, de tempêtes
-que la terre peut en porter et que les cieux en
-peuvent fournir. Et qui n’a goûté les divins plaisirs
-d’un <i>coin de feu</i> d’hiver ! Des lumières à quatre
-heures, les pieds bien chauds, du thé, une jolie
-main pour le verser, les portes et les fenêtres bien
-fermées et les rideaux lourds tombant jusqu’à terre,
-tandis que le vent et la pluie font rage sur les carreaux
-et sur les toits.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>En novembre il fait froid ; et mieux vaut un asile</i></div>
-<div class="verse"><i>Que le toit d’un ciel noir par d’humides sentiers.</i></div>
-</div>
-
-<p>Donnez-moi un hiver de Russie pour mon argent ;
-hiver charmant, où l’on dispute ses oreilles
-au vent de bise ! Mais ici il me faudrait un peintre
-pour me représenter une petite chambre de dix-sept
-pieds sur douze, et qui n’a que sept pieds et
-demi de haut. Ma famille lui avait donné le titre
-ambitieux de cabinet de travail. Mais je l’appelle
-prosaïquement ma bibliothèque : car je ne suis
-plus riche que mes voisins, qu’en livres. J’en ai
-environ cinq mille, que j’ai peu à peu rassemblés
-depuis ma dix-huitième année. Ainsi donc que l’artiste
-en mette le plus qu’il pourra dans la chambre.
-Peignez-moi aussi, monsieur, un bon feu ; et auprès
-de ce feu une table à thé ; et comme il est clair
-que nous n’aimons pas beaucoup les tiers, ne mettez
-que deux tasses sur cette table ; et si vous pouvez
-me représenter une chose aussi rare, peignez-moi
-une théière éternelle. Éternelle à <i lang="la" xml:lang="la">parte post</i> et à
-<i lang="la" xml:lang="la">parte ante</i> ; car, à l’ordinaire, je prends du thé depuis
-huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin.
-Et comme il est ridicule de faire du thé pour un,
-faites-moi, je vous prie, une jeune et jolie femme,
-assise à côté de moi. Mettez-lui des bras comme
-ceux d’Aurore, une bouche comme celle d’Hébé.
-Mais non, mon cher Monsieur, faites-moi un mangeur
-d’opium avec sa petite soucoupe d’or devant
-lui. Ceci vaut mieux que toutes les tasses de thé du
-monde.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A propos d’opium, il faut que je vous conte
-un petit incident qui ne laissa pas que d’influer
-beaucoup sur les rêves que j’ai à vous décrire. Un
-jour, un Malais frappa à ma porte. Quelle affaire
-amenait un Malais dans les montagnes de l’Angleterre ?
-je n’en puis rien vous dire ; mais peut-être
-allait-il à un port de mer qui est à quarante milles
-de ma maison.</p>
-
-<p>La servante qui lui ouvrit était une jeune fille
-née et élevée dans les montagnes, qui n’avait jamais
-vu le turban d’un Asiatique ; il lui fit donc
-une grande peur ; et, comme il ne se trouva pas
-beaucoup plus familiarisé avec le costume anglais
-qu’elle ne l’était avec le sien, ils restèrent tous deux
-sans dire mot. Dans cet embarras, la jeune fille, me
-croyant sans doute plus qu’érudit dans tous les langages
-de la terre (si je ne l’étais pas même dans
-quelques-uns de ceux de la lune), vint me chercher
-et me fit entendre qu’une espèce de démon me demandait.
-Je ne descendis pas aussitôt ; mais quand
-je descendis, je trouvai l’étranger dans la cuisine. — Son
-turban de lin blanc posé sur le tapis, il s’était
-placé plus près de la jeune fille qu’elle ne semblait
-le vouloir elle-même : en sorte que sa frayeur
-contrastait singulièrement avec cette expression de
-hardiesse qu’ont toutes les jeunes filles des montagnes.
-Rien n’était si beau à la fois et si bizarre,
-que la finesse et la blancheur de son visage, auprès
-des traits basanés et de la barbe noire de l’homme
-aux grosses lèvres et aux yeux ardents. Il y avait
-un petit garçon du voisinage, à moitié effrayé, à
-moitié content, qui le regardait en face, en s’accrochant
-d’une main au tablier de la jeune fille. Je
-ne suis pas bien fort sur les langues orientales, car
-je ne sais du turc que le mot <i>Madjoon</i> (opium),
-que j’ai lu dans Anastase ; et, comme je n’avais ni
-un dictionnaire malais, ni même un <i>Mithridates</i>
-d’Adelung, qui pût m’aider pour quelques mots, je
-lui dis quelques lignes de l’Iliade, pensant que
-de toutes les langues que je savais, le grec était
-celle qui se rapprochait le plus de celle de mon
-hôte ; il me salua de la manière la plus polie et me
-répondit en une langue qui était sans doute du
-malais. C’est ainsi que je sauvai ma réputation aux
-yeux des voisins, car le Malais était incapable de
-trahir mon secret. Il s’assit par terre environ une
-heure et continua sa route. A son départ, je lui
-présentai un morceau d’opium. Je pensais qu’en
-sa qualité d’Asiatique, l’opium devait lui être
-connu : l’expression de sa physionomie suffit pour
-m’en convaincre. Cependant j’avoue que je tombai
-de mon haut en le voyant porter sa main à ses
-lèvres et avaler le tout en trois bouchées. Il y en
-avait assez pour tuer trois cuirassiers et leurs chevaux ;
-et je fus d’abord effrayé ; mais que faire ? Je
-lui avais donné cet opium en pensant qu’il avait
-peut-être traversé à pied les provinces et la ville,
-et que, depuis trois semaines, il n’avait pas échangé
-une pensée avec une créature humaine. Il s’en alla ;
-et, comme je n’entendis point dire qu’on l’eût
-trouvé mort nulle part, j’en concluai qu’il avait
-l’habitude de prendre de l’opium.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai fait cette digression, parce qu’elle était nécessaire
-pour l’intelligence de certaine partie de
-mon récit ; mais je m’empresse de revenir à mon
-texte, et de dire ce que j’ai encore à raconter.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i">QUATRIÈME PARTIE</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« <i>Comme lorsque quelque grand
-peintre trempe son pinceau dans
-des sombres couleurs du tremblement
-de terre et de l’éclipse.</i> »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Shelleys</span>, <i>Révolte d’Islam</i>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Lecteur, qui m’avez accompagné
-jusqu’ici, je réclame votre attention
-pour une explication en trois
-points.</p>
-
-
-<p class="c">I</p>
-
-<p>Pour plusieurs raisons, je n’ai pas pu composer
-les notes qui ont servi à cette partie de mon récit
-d’une manière suivie et régulière. Je les donne
-donc comme je les trouve, ou comme ma mémoire
-peut me les rappeler : les unes sont datées,
-les autres ne le sont pas. Quand j’ai eu besoin de
-les déranger de leur ordre chronologique, je n’ai
-gardé aucun scrupule là-dessus ; quelquefois je
-parle du présent, quelquefois du temps passé.</p>
-
-
-<p class="c">II</p>
-
-<p>Vous trouverez peut-être que je suis trop prodigue
-de ma propre histoire : cela doit être. Mais
-ma manière d’écrire est plutôt de penser tout haut,
-et de suivre mon envie, que de prendre garde à
-qui m’écoute ; et, si j’en viens à examiner si l’on
-peut dire telle ou telle chose, j’en viendrai bientôt
-à croire qu’on ne peut rien dire du tout. Je me
-place moi-même à quinze ou vingt ans d’ici, et je
-suppose que j’écris pour ceux qui prendront alors
-quelque intérêt à moi. Cherchant ainsi à rassembler
-tous les événements connus de moi seul, je
-travaille avec tous les efforts que je suis capable
-de faire à présent, attendu que je ne sais pas si je
-pourrai jamais retrouver le temps de les faire une
-autre fois.</p>
-
-
-<p class="c">III</p>
-
-<p>Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi
-je ne me débarrasse pas des horreurs de l’opium en
-le quittant, ou en diminuant la quantité des doses.
-Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer
-que je cédais trop aisément au charme de cette
-passion ; on ne supposera pas que je trouve du
-charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur
-croie donc que j’ai essayé de bien des manières, et
-bien souvent, à réduire la quantité. J’ajouterai que
-ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont été
-les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais
-n’aurais-je pas pu retrancher une goutte par jour,
-ou, en y ajoutant de l’eau, partager une goutte en
-deux ou trois ? Mille gouttes ainsi partagées, auraient
-duré près de six ans à réduire. C’est là l’erreur
-commune de ceux qui ne connaissent pas l’opium
-par eux-mêmes.</p>
-
-<p>J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience ;
-ils ont dû voir que, jusqu’à un certain point, on peut
-le réduire aisément et sans aucune douleur ; mais
-qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer
-à revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent
-de quoi ils parlent, vous souffrirez pendant
-quelques jours un abattement d’esprit, un engourdissement.
-Rien de tout cela. Au contraire, les
-esprits sont exaltés, le pouls est fort, la santé est
-meilleure. Ce n’est pas là qu’est la souffrance. Ceci
-n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve en
-renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation
-d’estomac intolérable, accompagné de respiration
-précipitée, et de telles douleurs qu’il serait
-inutile d’essayer de les décrire.</p>
-
-<p>Maintenant je vais entrer <i lang="la" xml:lang="la">in medias res</i>, et reprendre
-ma narration commencée.</p>
-
-<p>Mes études depuis longtemps sont interrompues.
-Je ne puis lire moi-même avec aucun plaisir ; il
-m’est difficile surtout de lire quelque temps de
-suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser
-les autres, parce que la lecture est un de mes
-talents principaux, presque le seul que je possède.
-Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il
-est assez rare. Les acteurs sont les plus méchants
-lecteurs qu’on puisse voir : M… lit assez bien ;
-et M<sup>rs</sup> … dont on parle tant, ne sait lire que les pièces
-de théâtre ; elle ne peut lire Milton d’une manière
-supportable. En général, ou on lit la poésie sans
-la comprendre, ou on dépasse les bornes du naturel.
-Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre,
-ce sont les grandes lamentations de Samson Agonistes,
-ou les grandes harmonies des discours de
-Satan dans le <i>Paradis recouvré</i>, lorsque je les lisais
-tout haut. Une jeune dame venait quelquefois
-prendre le thé avec nous ; et je lisais les poëmes
-de M. W…th. (W…, par parenthèse, est le seul
-poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres
-vers ; il lit admirablement.)</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu
-qu’un seul livre. Les mathématiques, la philosophie,
-etc., me sont devenues insipides. Je leur
-trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui
-m’attristent lorsque je pense qu’elles ont fait mes
-occupations et mes plaisirs d’autrefois. Dans l’état
-où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser
-vers l’économie politique. En 1819, un ami que
-j’ai à Edimbourg m’envoya l’ouvrage de M. Ricardo ;
-et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier
-chapitre : C’est toi qui es l’homme ! L’admiration
-et la curiosité étaient des sentiments morts depuis
-longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant. Ce
-fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce
-sujet que je composai mes <i>Prolégomènes à tout système
-futur d’économie politique</i>. J’espère qu’on
-ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium ; quoique
-pour bien des gens, ce soit un narcotique assez
-puissant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’avais intention de publier cet ouvrage : l’arrangement
-fut fait avec un imprimeur de province ;
-de plus un prote fut retenu pour quelques jours.
-Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace
-que je comptais adresser à M. Ricardo. Je
-me trouvai totalement incapable de l’entreprendre.
-Les arrangements furent contremandés, le prote
-renvoyé, et mes « Prolégomènes » restèrent paisiblement
-à côté de leur frère aîné plus heureux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité,
-en termes qui s’appliquent, plus ou moins, à
-chaque partie des quatre ans durant lesquels je fus
-sous <i>le pouvoir de Circé</i>. Mais pour ce qui est de
-la souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne
-peut les exprimer. J’étais bien rarement capable
-d’écrire une lettre ; une réponse de deux mots à
-celles que je recevais, était tout ce que je pouvais
-faire ; et cela, souvent après avoir laissé ma lettre
-ouverte pendant des semaines ou des mois sur ma
-table. Sans l’assistance de M…, tout billet à faire
-payer ou à payer serait resté de même, et il en eût
-été de mon économie domestique comme de mon
-économie politique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le <i>mangeur d’opium</i> pourtant ne perd rien de
-sa sensibilité morale. Il désire, il attend, il espère
-aussi vivement qu’auparavant ; il sent ce qu’il doit
-faire ; mais ce qui est possible est au delà de ses
-forces, non-seulement sous le rapport de l’exécution,
-mais encore sous le rapport de la détermination.
-Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait faire,
-justement comme un homme qu’une langueur
-mortelle contraint à garder le lit, se sentirait l’envie
-de venger une injure ou un outrage fait à quelqu’un
-qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui
-paralysent ses mouvements. Il donnerait sa vie
-pour se lever et marcher ; mais, aussi faible que le
-plus faible enfant, il ne peut même l’essayer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces
-dernières confessions, à l’histoire, au journal de ce
-qui occupait mes rêves, car c’était là la cause immédiate
-et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La première chose qui me força de remarquer
-en moi un changement notable, fut le retour de
-ces visions auxquelles l’enfance seule ou les grands
-états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur
-se souvient que plusieurs enfants, peut-être tous,
-ont la faculté de se peindre dans l’obscurité toute
-sorte de fantômes. Dans les uns, ce pouvoir est
-simplement une affection mécanique de l’œil ;
-d’autres ont la volonté ou la demi-volonté d’appeler
-ou d’écarter ces effets singuliers ; un enfant que je
-questionnais là-dessus, me dit un jour : « Je puis
-leur dire de venir, et ils viennent ; mais ils viennent
-quelquefois lorsque je ne leur dis pas de venir. »
-Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les
-apparitions un pouvoir presque égal à celui des
-centurions romains sur leurs soldats. Vers le milieu
-de l’année 1817, je crois, cette faculté vint décidément
-s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais
-éveillé dans mon lit, de longues processions passaient
-avec une pompe lugubre autour de moi ; je
-m’entendais raconter d’interminables histoires,
-plus tristes et plus solennelles que celles d’avant
-Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant Memphis, et,
-dans le même temps, un changement s’opéra dans
-mes rêves ; un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir
-et s’éclairer dans mon cerveau, et me présenter des
-spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine ;
-et les quatre faits suivants doivent être
-mentionnés comme remarquables.</p>
-
-
-<p class="c">I</p>
-
-<p>Au moment où s’augmentait la faculté de créer
-dans mes yeux, une espèce de sympathie s’établissait
-entre l’état de rêve et l’état de veille où je me
-trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler
-et de me retracer volontairement dans l’obscurité,
-étaient aussitôt transformés en apparitions ; de sorte
-que j’avais peur d’exercer cette faculté redoutable ;
-car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait
-elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait,
-dès qu’une chose pouvait se présenter aux
-yeux, je n’avais qu’à y penser dans l’obscurité, et
-je la voyais paraître comme un fantôme ; et, par une
-conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi
-tracée en couleurs imaginaires, comme un mot écrit
-en encre sympathique, elle arrivait jusqu’à un
-éclat insupportable qui me brisait le cœur.</p>
-
-
-<p class="c">II</p>
-
-<p>Car ceci, comme tous les autres changements
-advenus dans mes rêves, était accompagné par une
-inquiétude et une mélancolie profonde, impossible
-à exprimer. Il me semblait chaque nuit que
-je descendais, non pas en métaphore, mais littéralement,
-dans des souterrains et des abîmes sans
-fond, et je me sentais descendre, sans avoir jamais
-l’espérance de pouvoir remonter. Même à mon
-réveil je ne croyais pas avoir remonté.</p>
-
-
-<p class="c">III</p>
-
-<p>Le sentiment de l’espace, et plus tard le sentiment
-de la durée, étaient tous deux excessivement
-augmentés. Les édifices, les montagnes s’élevaient
-dans des proportions trop vastes pour être mesurées
-par le regard. La plaine s’étendait et se perdait
-dans l’immensité. Ceci pourtant m’effrayait moins
-que le prolongement du temps ; je croyais quelquefois
-avoir vécu soixante-dix ans ou cent ans en une
-nuit ; j’ai même eu un rêve de milliers d’années ;
-et d’autres qui passaient les bornes de tout ce dont
-les hommes peuvent se souvenir.</p>
-
-
-<p class="c">IV</p>
-
-<p>Les circonstances les plus minutieuses de l’enfance,
-les scènes oubliées de mes premières années,
-revivaient souvent dans mes songes ; je n’aurais
-pu me les rappeler ; car, si on ne me les avait
-racontées le lendemain, je les aurais cherchées vainement
-dans ma mémoire, comme faisant partie de
-ma propre expérience. Mais placées devant moi
-comme elles étaient, dans des rêves et des apparitions,
-et revêtues de toutes les circonstances environnantes,
-je les reconnaissais sur-le-champ. Un
-de mes propres parents me racontait un jour que,
-dans son enfance, il était tombé dans une rivière,
-et qu’au moment où la mort allait l’atteindre, sans
-un secours imprévu, il avait vu en un instant sa
-vie entière, jusqu’aux plus petits accidents, se présenter
-à ses yeux comme dans un miroir ; et qu’il
-s’était senti en même temps la faculté singulière
-d’en saisir l’ensemble aussi bien que les parties.
-J’ajoute foi à ce récit, d’après les expériences que
-l’opium m’a fait faire. Et j’ai retrouvé la même
-chose dans les livres modernes, accompagné d’une
-remarque que je crois également vraie : c’est que le
-livre redoutable des comptes dont parle l’Écriture,
-est l’âme elle-même de chaque individu. De tout
-cela, du moins, je tirai cette conclusion, que : <i>oublier</i>
-est impossible à l’homme. Mille événements
-peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience
-présente et les secrètes <i>inscriptions</i> de l’âme ; des
-accidents de même nature peuvent aussi le déchirer ;
-mais voilée ou découverte, l’inscription reste toujours ;
-comme les étoiles paraissent s’enfuir devant
-la lumière du soleil, tandis que la lumière se place
-entre elles et nous comme un grand voile. Elles
-attendent, pour se révéler, que l’obscurité succède
-au jour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ayant noté ces quatre faits, comme distinguant
-spécialement mes rêves de ceux qu’on a dans l’état
-de santé, je citerai maintenant un cas qui éclaircit
-ma première assertion ; et ensuite tous ceux que je
-pourrai me rappeler, soit dans leur ordre chronologique
-ou de toute autre manière, propre à produire
-plus d’effet sur le lecteur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai été dans ma jeunesse, et même depuis, pour
-mon plaisir, un grand amateur de Tite-Live, dont
-j’avoue que je préfère le style et la forme, autant
-que le fond, à ceux de tout autre historien romain ;
-et je regardais comme le mot le plus redoutable et
-le plus solennel, comme une espèce de représentation
-de toute la dignité romaine, ce mot si souvent
-rencontré dans Tite-Live, <i lang="la" xml:lang="la">consul romanus</i>, surtout
-le consul étant revêtu de sa puissance militaire.
-Je veux dire que les mots de roi, sultan,
-régent, etc., etc., ou tout autre titre donné à ceux
-qui s’arrogent la majesté collective d’un peuple
-entier, avaient moins de pouvoir sur moi. De même,
-quoique je n’aie jamais été bien curieux d’histoire,
-je m’étais rendu familier avec une période de l’histoire
-d’Angleterre, celle de la guerre du Parlement,
-ayant été frappé de la grandeur de quelques-uns
-des principaux personnages, et de l’intérêt qu’offrent
-les mémoires qui ont survécu à ces temps de
-trouble. Ces deux parties principales de mes connaissances
-m’ayant servi de sujet dans mes réflexions,
-me servaient maintenant de sujet dans
-mes rêves. Souvent, après m’être représenté dans
-les ténèbres une espèce d’assemblée, un cercle de
-dames, une fête et des danses, j’entendais dire, ou
-je me disais : ce sont des dames anglaises du malheureux
-temps de Charles I<sup>er</sup>. Ce sont les femmes
-et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la
-paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage
-ou le sang ; et pourtant, après un certain jour
-du mois d’août 1642, ils ne se virent plus qu’au
-champ de bataille ; et à Marston-Moor, à Newbury
-ou à Heseby, ils se donnaient des coups de sabre,
-et lavaient dans le sang la mémoire de leur ancienne
-amitié. Les dames dansaient et souriaient
-comme à la cour de Georges IV. Cependant je
-savais, même dans mon rêve, qu’elles étaient mortes
-depuis près de deux siècles. Tout à coup, on frappait
-des mains, j’entendais prononcer le formidable
-mot : <i lang="la" xml:lang="la">Consul romanus</i>, et venaient immédiatement
-<i lang="la" xml:lang="la">Paulus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Marius</i>, entourés par une compagnie
-de centurions, avec la tunique écarlate, et
-suivis des <i lang="la" xml:lang="la">alalagenos</i> des légions romaines.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques années après, comme je regardais les
-antiquités de Rome de Piranesi, M. Coleridge, qui
-était à côté de moi, me décrivit une suite de tableaux
-de cet artiste, appelés ses rêves, et qui ne
-sont autre chose que de semblables visions pendant
-un accès de fièvre. Quelques-uns (je parle toujours
-d’après le récit de M. Coleridge) représentaient de
-vastes salles gothiques : sur le plancher étaient semées
-toutes sortes de machines, des câbles, des
-poulies, des roues, des leviers, des catapultes, etc.
-Et sur le côté des murs on apercevait un plateau ;
-et, s’aidant à grimper sur ce plateau, Piranesi lui-même ;
-suivez l’édifice un peu plus haut et vous
-voyez qu’on arrive à un précipice escarpé, sans
-aucune balustrade ; et cependant aucun moyen de
-retourner sur ses pas. Il faut descendre au fond des
-abîmes. Quoi qu’il arrive à l’infortuné Piranesi,
-vous le supposez pour le moins à la fin de ses tourments
-et de ses efforts. Mais levez les yeux et
-voyez une seconde échappée plus haute encore ; et
-encore Piranesi sur le bord de l’abîme. Levez encore
-les yeux, et encore Piranesi sur un plateau
-plus élevé ; et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on le
-perde dans les voûtes ténébreuses des salles. Avec
-le même pouvoir de s’agrandir et de se multiplier,
-l’architecture s’introduisit dans mes songes, dans
-les derniers temps de ma maladie surtout ; et je
-voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva
-jamais que dans les nuages. Je ne connais de poëte
-que Shadwell qui se soit inspiré avec de l’opium ;
-pourtant, dans l’antiquité, Homère est, je pense,
-justement réputé avoir connu sa puissance et sa
-vertu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A mon architecture succédèrent des rêves de
-lacs, d’étendues immenses d’eau ; ils me tourmentèrent
-tellement que je craignis (quoique cela doive
-paraître bien hasardé à un médecin) que quelque
-affection de semblable nature n’altérât mon cerveau
-et que l’organe sentant se prît lui-même ainsi
-pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant
-deux mois ; et jusque-là, jamais pareille chose
-ne m’était arrivée ; j’en pouvais dire ce que le dernier
-lord Oxford disait de son estomac, qu’elle
-était capable de survivre au reste de mon corps. Je
-n’y avais encore senti ni migraine ni douleur,
-excepté ces rhumatismes causés par ma propre
-folie. Je résistai pourtant, quoique voyant fort
-bien à quoi je m’exposais.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les eaux changèrent de caractère ; au lieu de
-lacs transparents, brillants comme des miroirs, ce
-furent maintenant des mers et des océans. Et il se
-fit encore un changement plus terrible, qui me
-promettait de longs tourments et qui ne me quitta
-en effet qu’à la fin de ma maladie. Jusqu’alors la
-face humaine s’était mêlée à mes songes, mais non
-d’une manière absolue, sans aucun pouvoir spécial
-de m’effrayer. Mais alors ce que j’appellerai la
-tyrannie de la face humaine vint à se découvrir ;
-peut-être dois-je l’attribuer à quelques événements
-de ma vie à Londres. Quoi qu’il en soit, ce fut
-maintenant sur les flots soulevés de l’Océan, que la
-face humaine commença de se montrer ; la mer était
-comme pavée d’innombrables figures, tournées
-vers le ciel ; pleurant, désolées, furieuses, se levant
-par milliers, par myriades, par générations, par
-siècles ; mon agitation était sans bornes ; mon âme
-s’élançait avec les flots.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="date">Mai 1818.</p>
-
-<p>Le Malais m’a poursuivi pendant plusieurs mois
-comme un ennemi acharné. Chaque nuit me transportait
-au milieu des scènes de l’Asie ; je ne sais si
-d’autres partageront mes idées sur ce point ; mais
-j’ai toujours dit que, si j’étais forcé de quitter l’Angleterre
-pour vivre en Chine, au milieu des usages
-chinois et de ce peuple inconnu, je deviendrais fou.
-Les causes de cette horreur sont en grand nombre ;
-quelques-unes doivent se rencontrer dans l’esprit
-de tout le monde. L’Asie méridionale, en général,
-est un lieu plein d’associations et de croyances
-épouvantables.</p>
-
-<p>Personne ne prétendra que les stupides et barbares
-superstitions de l’Afrique, ou des peuples
-sauvages, l’affectent de la même manière que les
-religions anciennes de l’Indostan, si raffinées dans
-leur barbarie. La seule antiquité des choses de
-l’Asie, de leurs institutions, de leurs histoires, de
-leurs usages, etc., me fait une telle impression qu’à
-mes yeux l’ancienneté de la masse fait disparaître
-la jeunesse même des individus. Un jeune Chinois
-est pour moi un homme d’avant le déluge (renouvelé).
-Des Anglais mêmes, quoique ignorant tout à
-fait de telles institutions, avaient horreur des cérémonies
-mystiques de leurs castes, et refusaient de
-s’y mêler ; ce qui contribue à cela, c’est le manque
-total de sympathies entre leurs manières et les
-nôtres. J’aimerais mieux vivre avec des lunatiques
-ou des bêtes brutes. Il faut que le lecteur entre
-dans toutes ces idées, avant de pouvoir comprendre
-l’inimaginable horreur dont ces rêves orientaux et
-ces tortures, conseillées par la superstition, m’avaient
-frappé. Sous le soleil ardent du tropique, je
-rassemblais toutes les créatures hideuses, les oiseaux,
-les animaux, les reptiles, les arbres et les
-plantes de toutes les régions inconnues, dans la
-Chine et l’Indostan ; l’Égypte même et ses dieux y
-venaient aussi. J’étais arrêté, heurté, mordu par
-des perroquets, des singes ; je me frappais sur des
-pagodes ; j’étais fixé pour des siècles à leur sommet,
-ou dans leurs chambres secrètes ; j’étais l’idole, j’étais
-le prêtre, j’étais la victime ; on me sacrifiait. Je
-fuyais la colère de Brahma à travers toutes les forêts
-de l’Asie : Vishnu me haïssait ; Seeva m’attendait.
-Je tombais dans les mains d’Isis et d’Osiris ;
-j’entendais dire à tout le monde que j’avais commis
-une action dont le récit faisait trembler l’ibis et le
-crocodile. On m’ensevelissait, pour des milliers
-d’années, dans des cachots de pierre, avec des mines
-et des sphynx, dans des chambres sombres et
-tristes, au cœur des pyramides éternelles. Je sentais
-les baisers froids et hideux des crocodiles, et je tombais
-au milieu des serpents et des monstres, dans
-les sables et les herbes du Nil.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne sais si le lecteur comprend toute l’horreur
-de ces visions ; elle était si grande pour moi, qu’elle
-ressembla d’abord à de l’étonnement. Vinrent ensuite,
-non pas tant la terreur que l’aversion et le
-dégoût. Chaque cérémonie, chaque menace, chaque
-punition, était accompagnée d’une idée d’éternité
-qui m’accablait jusqu’à me faire perdre la raison.
-Jusque-là, ce qui m’avait effrayé dans mes rêves,
-sortait de mon imagination ; ici les causes, les
-agents étaient physiques : des oiseaux, des serpents
-ou des crocodiles, des crocodiles surtout. Cet
-animal maudit m’épouvantait à lui seul plus que
-tous les autres. J’étais forcé de vivre avec lui, et
-(comme toujours) pendant des siècles. Je me sauvais
-quelquefois, et je me trouvais dans des maisons
-chinoises, avec des tables de bambous. J’avais
-alors une grande frayeur de ces petits animaux qui
-s’introduisent dans leurs habitations ; de sorte
-qu’en dormant, en mangeant, ils sont toujours en
-danger de mort. Mais les sophas sur lesquels j’étais
-assis venaient à se mouvoir eux-mêmes ; l’abominable
-tête du crocodile, avec ses yeux de flamme,
-me regardait, et je restais comme fasciné. L’affreux
-reptile se retrouvait si souvent dans mes songes,
-que plusieurs fois le même rêve finissait de la même
-manière. J’entendais de douces voix qui me parlaient
-(j’entends tout ce qui se passe autour de moi
-pendant mon sommeil), et je m’éveillais aussitôt.
-Il était grand jour, et je trouvais mes enfants, se
-tenant la main à mon chevet. Ils venaient me montrer
-leurs souliers de couleur, ou leurs habits neufs
-qu’on leur avait mis pour sortir. Je vous jure que
-passer de ces rêves effroyables à la vue de ces innocentes
-créatures me causait une révolution si
-forte, que je pleurais en les embrassant, sans pouvoir
-m’en empêcher.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="date">Juin 1819.</p>
-
-<p>J’ai eu occasion de remarquer, à différentes
-époques de ma vie, que la mort de ceux à qui nous
-sommes attachés, et l’idée même générale de la
-mort, est (<i lang="la" xml:lang="la">cæteris paribus</i>) plus frappante pendant
-l’été que pendant toute autre saison. Et voici pourquoi,
-du moins à ce que je pense : d’abord ce que
-nous pouvons voir du ciel nous paraît alors plus
-élevé, plus grand et (si on peut se permettre une
-telle expression) plus infini. Les nuages, au moyen
-desquels l’œil mesure ordinairement l’éloignement
-de ce pavillon bleu suspendu au-dessus de nos têtes,
-sont en été plus grands, accumulés en masses plus
-énormes ; secondement, la lumière et le spectacle
-du soleil couchant et du soleil levant sont plus
-propres à faire naître l’idée de l’infini ; et troisièmement
-(ce qui est la plus forte raison), la nature,
-vivifiée par la chaleur et la puissance du soleil plus
-ardent, lutte avec horreur contre la pensée de la
-mort et la froide stérilité du tombeau. Mais l’on
-peut observer généralement que, si deux idées s’opposent
-l’une à l’autre et se repoussent, elles se font
-naître mutuellement. C’est pour cela qu’il m’est
-impossible de bannir la pensée de la mort, lorsque
-je me promène seul dans les jours si longs de l’été,
-et un récit de mort particulier, s’il ne me touche
-pas davantage, du moins reste dans mon esprit
-d’une manière plus opiniâtre. Peut-être cette raison
-et un petit événement que je passe sous silence ont
-été les causes du rêve suivant. Mon âme, cependant,
-y était disposée d’avance ; mais, s’étant une
-fois déclaré, il ne me quitta plus, et, prenant mille
-formes fantastiques, il les réunissait ensuite toutes
-à la fois, et composait de nouveau la première
-vision.</p>
-
-<p>Il me semblait que c’était un dimanche matin
-du mois de mai. J’étais debout, à la porte de ma
-chaumière. Devant moi se passait une scène, que
-la position du lieu même pouvait amener, mais que
-mon imagination rendait plus solennelle et plus
-forte. Je voyais nos montagnes et, à leurs pieds, les
-mêmes vallées ; mais les montagnes étaient plus
-hautes que les Alpes. D’ailleurs, aucune créature
-humaine, excepté quelques personnes dormant
-tranquillement dans le cimetière sur des tombeaux
-couverts de feuilles et de fleurs, et particulièrement
-sur le tombeau d’un enfant que j’aimais beaucoup.
-J’avais vu tout cela, justement une matinée d’été,
-lorsque était mort ce pauvre enfant. Je regardais
-cette scène, qui n’était pas nouvelle pour mes yeux,
-et je me disais tout haut : « Il manque à tout cela
-un lever du soleil. C’est un triste jour. Et c’est le
-jour où ils célèbrent les premiers fruits de la résurrection.
-Je vais sortir. Il faut oublier aujourd’hui
-les vieux chagrins ; car l’air est frais, et les montagnes
-sont élevées. Les forêts sont tranquilles comme
-le cimetière. Cela va m’ôter ma fièvre, et je ne serai
-plus malheureux dorénavant. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je me retournai et j’ouvris la porte de mon jardin.
-Alors s’offrit à moi une scène toute différente,
-mais que pourtant mon rêve me faisait trouver en
-harmonie avec l’autre. C’était une scène orientale :
-et c’était aussi un dimanche, et aussi une matinée.
-On voyait dans l’éloignement les dômes et les coupoles
-légères d’une grande cité… puis une image,
-prise sans doute de quelque peinture de Jérusalem ;
-et à deux pas de moi, sur une pierre, et sur des
-palmiers de Judée, était assise une femme. Je regardai
-de son côté ; et c’était… Anna ! Elle me fixa
-d’un regard prompt. Et je lui dis enfin : « Ainsi je
-vous retrouve après tant d’années ! » J’attendais
-une réponse : elle ne m’en fit aucune. Je reconnaissais
-ses traits ; pourtant qu’ils étaient changés !
-Dix-sept ans auparavant, lorsque la clarté de la
-lampe tombait sur son visage, et que, pour la dernière
-fois, je déposai un baiser sur ses lèvres (qui
-n’étaient pas souillées, ô Anna !), ses yeux étaient
-baignés de larmes ; maintenant elle ne pleurait
-plus. Elle semblait plus belle qu’elle n’était alors,
-et les années n’avaient laissé sur elle aucune trace.
-Ses regards étaient tranquilles ; mais ils avaient
-une expression grave et solennelle. Je la contemplais
-avec une sorte de vénération ; mais tout à coup
-elle devint triste, et je vis du côté des montagnes
-une vapeur qui s’élevait entre nous. Tout disparut.</p>
-
-<p>Les ténèbres revinrent ; et, en un clin d’œil, je
-me trouvai bien loin de mes montagnes, dans la
-rue d’Oxford, à la lueur de la lampe, marchant à
-côté d’Anna… comme nous marchions dix-sept ans
-auparavant, lorsque nous étions des enfants tous
-les deux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="date">Décembre 1816.</p>
-
-<p>J’ai étudié l’anatomie dans ma jeunesse, et sérieusement.
-La première fois que j’entrai dans les salles
-de l’école de médecine, je me souviens encore de
-l’effet que la vue des cadavres produisit sur moi.
-Nous étions deux ou trois écoliers ensemble, qui
-revenions d’une classe de philosophie, où l’on nous
-avait dit beaucoup de belles choses que nous
-croyions probablement avoir comprises. Nous arrivons.
-Il y avait sur la table un grand cadavre étendu
-dans un drap blanc ; on n’en voyait que les pieds ;
-et à côté sur la table, un bras écorché qui nageait
-dans du sang caillé. Je ne sais pourquoi une idée
-risible, qui me vint à l’esprit, me fit tressaillir en
-ce moment. Je me disais tout bas : voilà un bras
-qui a l’air de demander l’aumône. Et, en effet, la
-main pendante avait assez cette singulière expression.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le professeur n’arrivait pas, et cependant j’attendais
-avec impatience que ce drap qui me cachait le
-cadavre fût soulevé ; cet instant vint enfin ; je croyais
-voir quelque chose de beaucoup plus horrible. La
-leçon commença. Je riais de mes camarades que le
-mal de cœur prenait. Mais lorsque le scalpel vint à
-entrer dans la chair et que le sang noir qui coulait
-lentement sur la poitrine ouverte commença à
-exhaler une épouvantable odeur, je m’enfuis à
-toutes jambes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que le caractère de l’homme est bizarre ! Il va
-dans les cimetières arracher les cadavres aux vers
-et aux corbeaux ; une odeur dangereuse et dégoûtante
-l’avertit de laisser en paix les morts. Mais
-la soif de connaître l’anime, et il emporte sous son
-manteau la tête d’une femme ou le corps d’un enfant !
-Vouliez-vous que le mal de mer arrêtât de
-pareils hommes et leur ordonnât de s’en tenir au
-continent, lorsqu’ils voyaient s’élever en rêve, derrière
-l’Atlantique, les montagnes d’or de la Colombie ?</p>
-
-<p>Cependant, rentré chez moi, je voulus manger,
-cela me fut impossible ; j’ai même pris tout à fait
-en horreur le premier plat qu’on me servit, et il
-m’a été impossible d’en manger depuis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces impressions reçues dans ma jeunesse donnèrent
-lieu à un rêve que j’avais assez fréquemment.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il me semblait que j’étais couché, et que je
-m’éveillais dans la nuit ; en posant la main à terre
-pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose
-de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors
-je me penchais hors de mon lit et je regardais. C’était
-un cadavre étendu à côté de moi. Cependant je n’en
-étais ni effrayé ni même étonné. Je le prenais dans
-mes bras, et je l’emportais dans la chambre voisine,
-en me disant : Il va être là, couché par terre ; il est
-impossible qu’il rentre si j’ôte la clef de ma
-chambre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et là-dessus je me rendormais ; quelques moments
-après j’étais encore réveillé ; c’était par le
-bruit de ma porte qu’on ouvrait ; et cette idée
-qu’on ouvrait ma porte, quoique j’en eusse pris la
-clef sur moi, me faisait un mal horrible. Alors je
-voyais entrer le même cadavre que tout à l’heure
-j’avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière ;
-on aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté
-ses os sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de
-se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait
-à chaque pas. Pourtant, il arrivait jusqu’à
-moi sans parler, et se couchait sur moi ; c’était alors
-une sensation effroyable, un cauchemar dont rien
-ne saurait approcher : car, outre le poids de sa
-masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur
-pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait.
-Alors je me levais tout à coup sur mon séant,
-en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition.
-Un autre rêve lui succédait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il me semblait que j’étais assis dans la même
-chambre, au coin de mon feu, et que je lisais devant
-une petite table où il n’y avait qu’une lumière ;
-une glace était devant moi au-dessus de la cheminée ;
-et, tout en lisant, comme je levais de temps
-en temps la tête, j’apercevais dans cette glace le cadavre
-qui me poursuivait, lisant par-dessus mon
-épaule dans le livre que je tenais à la main. Or, il
-faut savoir que ce cadavre était celui d’un homme
-de soixante ans environ, qui avait une barbe grise
-rude et longue, et des cheveux de même couleur
-qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces
-poils dégoûtants m’effleurer le cou et le visage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Qu’on juge de la terreur que doit inspirer une
-vision pareille : je restais immobile dans la position
-où je me trouvais, n’osant pas tourner la page, et
-les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition.
-Une sueur froide coulait sur tout mon corps ;
-cet état durait bien longtemps ; et l’immobile fantôme
-ne se dérangeait pas ; cependant j’entendais,
-comme tout à l’heure, la porte s’ouvrir, et je voyais
-derrière moi (dans la glace encore) entrer une procession
-sinistre ; c’étaient des squelettes horribles,
-portant d’une main leurs têtes, et de l’autre de
-longs cierges, qui, au lieu d’un feu rouge et tremblant,
-jetaient une lumière terne et bleuâtre comme
-celle des rayons de la lune. Ils se promenaient en
-rond dans la chambre qui, de très chaude qu’elle
-était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns
-venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant
-leurs mains longues et livides, et en se
-tournant vers moi pour me dire : « Il fait bien
-froid. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme dernier exemple, je cite un rêve d’un
-caractère différent, qui m’arriva en 1820.</p>
-
-<p>Le rêve commença par une musique que j’entends
-aujourd’hui souvent dans mes songes ; une
-harmonie qui semble m’annoncer ce qui doit m’arriver :
-c’est comme l’ouverture de <i lang="en" xml:lang="en">Coronation Anthem</i>,
-une marche vigoureuse, le bruit d’une armée
-immense. Je croyais être au matin d’un jour mémorable ;
-un jour de crise et d’espérance pour le genre
-humain, affligé alors d’un malheur mystérieux et
-se débattant contre quelque terrible extrémité.
-Quelque part, je ne sais où ; d’une sorte, je ne sais
-laquelle ; entre des gens, je ne sais qui, il y avait
-un combat, une lutte, une agonie, qui se déroulait
-comme un grand drame ou comme un grand morceau
-de musique ; et j’y prenais une telle part qu’il
-m’était insupportable de n’en connaître ni la place,
-ni la nature, ni l’issue probable ; et comme, dans de
-semblables visions, nous nous faisons ordinairement
-le centre de tous les mouvements qui se passent
-autour de nous, j’avais le pouvoir d’éclaircir
-mes doutes en me levant, et cependant je m’en sentais
-incapable, car le poids de vingt montagnes
-pesait sur moi, en punition d’un crime que je ne
-pouvais jamais expier. Alors, comme un chœur qui
-se rapproche, l’action augmentait de force ; un
-grand intérêt se décidait ; une cause plus grande
-que jamais épée n’en avait plaidé, trompette n’en
-avait proclamé. Venaient les alarmes, les froissements
-de la mêlée, les trépignements de pieds d’innombrables
-fuyards, je ne savais s’ils étaient du
-bon ou du mauvais parti ; les ténèbres et les
-lumières, la tempête et les faces humaines, et enfin,
-lorsque tout était perdu, des figures de femmes avec
-des visages dont la vue valait pour moi le monde
-entier, et qui ne restaient qu’un moment : elles se
-serraient la main ; c’étaient des adieux déchirants,
-et puis, adieu pour jamais ! et avec un soupir, semblable
-à celui que poussaient les abîmes de l’enfer,
-lorsque Proserpine prononçait le nom maudit de
-<i>mort</i>, le son était répété : — Adieu pour jamais ! et
-encore et encore répété : — Adieu pour jamais !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et je m’éveillai dans des convulsions ; et je criai
-tout haut : « Je ne veux plus dormir. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais il est temps de terminer un récit qui s’est
-déjà trop étendu. L’intérêt du lecteur s’attache à
-l’opium, non au <i>mangeur d’opium</i>. Il lui suffira
-de savoir qu’il vint un moment où je vis que j’allais
-mourir si je continuais. Je ne puis dire combien
-j’en prenais alors. La quantité des doses variait
-de cinquante ou soixante grains à cent cinquante
-par jour. Je la réduisis d’abord à quarante, puis à
-trente, puis enfin à vingt-quatre grains. Mais qu’on
-ne croie pas mes souffrances terminées. Je passai
-quatre mois à me débattre, à crier, à me promener,
-à m’agiter sans pouvoir fermer l’œil. Telle est la
-morale de l’histoire que j’ai promise au lecteur dans
-mon avant-propos. Mes rêves ne sont pas parfaitement
-tranquilles ; mon sommeil est encore tumultueux,
-et, comme les portes du paradis de Milton
-(après le péché du premier homme),</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Armé de bras vengeurs et de faces hideuses</i>.</div>
-</div>
-
-
-<p class="c gap small">FIN DU MANGEUR D’OPIUM</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i">NOTE</h2>
-
-
-<p>Il est difficile de déterminer la part de collaboration
-d’Alfred de Musset dans <i>l’Anglais mangeur d’opium</i>.</p>
-
-<p>Nous avons fait venir de Londres une édition des
-<i lang="en" xml:lang="en">Confessions of an English opium eater</i>, datée de 1823,
-c’est-à-dire antérieure de cinq années à la traduction
-de Musset.</p>
-
-<p>Nous avons remarqué des passages qui n’existent
-plus dans le texte français, et d’autres, au contraire,
-qu’on ne retrouve pas dans le texte anglais.</p>
-
-<p>Parmi ces derniers :</p>
-
-<p><i>Le rêve madrilène</i>, où semble poindre le goût de
-Musset pour les balcons et les guitares ;</p>
-
-<p>La scène tout entière du <i>Bal</i> et du <i>duel en chambre</i>,
-dont le ton romantique se trahit par des exclamations
-traditionnelles, telles que : <i>Mort et damnation !</i></p>
-
-<p>Et l’épisode de l’école de médecine, avec ses funèbres
-développements, qui est incontestablement de
-Musset.</p>
-
-<p class="sign">A. H.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c i top2em">EN VENTE DE LA MÊME COLLECTION</p>
-
-
-<p class="gap small">Tous ces volumes ont été publiés dans le <i>Moniteur du Bibliophile</i>, avec
-pagination séparée sur beau papier de Hollande avec vignettes et lettres
-ornées.</p>
-
-<p class="gap drap">L’ASSOMMOIR DU XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE. — <i>Le Vuidangeur sensible</i>,
-drame en trois actes et en prose, par <span class="sc">Jean Henri Marchand</span>, réimprimé
-sur l’exemplaire de la Collection Ménétrier avec une notice
-par <span class="sc">Lucien Faucou</span>. In-4<sup>o</sup> de 130 pages
-<span class="fl">7 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">VOLTAIRE. — Documents inédits, recueillis aux Archives nationales
-par <span class="sc">Émile Campardon</span>. In-4<sup>o</sup> de 196 pages
-<span class="fl">7 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">LE PORTEFEUILLE DE M. LE COMTE DE CAYLUS, publié
-d’après les manuscrits inédits de la Bibliothèque de l’Université et
-de la Bibliothèque Nationale, avec Introduction et Notices. In-4<sup>o</sup>
-de 96 pages
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">MÉMOIRE SUR LES VEXATIONS QU’EXERCENT LES LIBRAIRES
-ET IMPRIMEURS DE PARIS, publié d’après l’imprimé
-de 1725 et le manuscrit de la Bibliothèque de la ville de Paris par
-<span class="sc">Lucien Faucou</span>. In-4<sup>o</sup> de 116 pages
-<span class="fl">5 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">HISTOIRE DE MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR
-par M<sup>lle</sup> de <span class="sc">Fauques</span>, réimprimée d’après l’édition originale de 1759,
-avec une Notice sur le livre et son auteur. In-4<sup>o</sup> de 170 pages
-<span class="fl">7 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">LE JOURNAL DE COLLETET, premier petit Journal Parisien, 1676,
-avec une Notice sur Colletet, gazetier, par <span class="sc">Arthur Heulhard</span>.
-In-4<sup>o</sup> de 260 pages
-<span class="fl">10 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">DUCLOS. — <i>Chroniques indiscrètes sur la Régence</i>, tiré d’un manuscrit
-autographe de <span class="sc">Collé</span> avec une Notice et des Notes par M. <span class="sc">Gustave
-Mouravit</span>. In-4<sup>o</sup> de 68 pages
-<span class="fl">4 fr.</span></p>
-
-<p class="drap">L’ANGLAIS MANGEUR D’OPIUM, traduit de l’Anglais et augmenté
-par A. D. M., <span class="sc">Alfred de Musset</span>, avec une notice, par M. <span class="sc">Arthur
-Heulhard</span>. In-4<sup>o</sup> de 130 pages
-<span class="fl">15 fr.</span></p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 15155.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L&#039;ANGLAIS MANGEUR D&#039;OPIUM</span> ***</div>
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-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>