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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'Anglais mangeur d'opium</span></p> -<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Traduit de l'Anglais et augmenté par Alfred de Musset, avec une notice par M. Arthur Heulhard</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Thomas de Quincey</p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Alfred de Musset</p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Arthur Heulhard</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 14, 2023 [eBook #69802]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM</span> ***</div> -<h1><span class="small">L’ANGLAIS</span><br /> -<span class="large">Mangeur d’Opium</span></h1> - -<p class="c small"><span class="i">Traduit de l’Anglais et augmenté</span><br /> -PAR A. D. M.</p> - -<p class="c large">ALFRED DE MUSSET</p> - -<p class="c"><span class="small">AVEC UNE NOTICE</span><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="i">M. Arthur Heulhard</span></p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="i">LE MONITEUR DU BIBLIOPHILE</span><br /> -34, <span class="small">RUE TAITBOUT</span>, 34</p> - -<p class="c">1878</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">NOTICE</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Le voilà ! Nous le tenons ! -C’est bien lui ; c’est le fameux -<i>Anglais mangeur -d’opium</i>, que ni M. Paul -de Musset, ni l’éditeur -Charpentier, ni l’éditeur -Lemerre n’ont pu dénicher -où que ce soit, pour -compléter leurs éditions des <i>Œuvres… complètes</i> -d’Alfred de Musset.</p> - -<p>Et vraiment, la disparition <i>complète</i> de ce -volume était un deuil pour les admirateurs du -poète, dont l’œuvre entière, jusqu’en ses minuties, -est aujourd’hui réunie et livrée à la postérité. -Quoi ! des canevas de pièces égarées, des -bribes de poèmes à peine ébauchés, des fragments -de lettres auraient été recueillis, classés, -réimprimés, et au travers du crible où l’on a -passé ces paillettes d’or, on aurait laissé échapper -un lingot, un livre, un livre, entendez-vous -bien ? un livre de plus de deux cents pages !</p> - -<p>Le <i>Moniteur du Bibliophile</i> souffrait de cette -lacune. Un ouvrage signé d’un des plus glorieux -noms de France était perdu : nous l’avons -retrouvé et nous ne réclamons d’autre récompense -honnête que la gratitude de tous ses -amis.</p> - -<p>Lorsque M. Charpentier publia, il y a quelque -dix ans, l’édition in-octavo des <i>Œuvres d’Alfred -de Musset</i>, annoncée comme complète et -définitive, un fanatique du poète s’indigna des -prétentions du libraire ct consigna ses récriminations -dans une brochure de dix-neuf pages, -parue chez Pincebourde, en 1867, sous le titre -d’<i>Étude critique et bibliographique des Œuvres -d’Alfred de Musset</i>, pouvant servir d’appendice -à l’édition dite de souscription. Ce -pamphlet, écrit sur le ton de la plus vive irritation, -et dont je soupçonne Asselineau d’être -l’auteur, encore que la langue y soit quelquefois -violée, taxe d’impiété fraternelle, ou peu s’en -faut, la négligence de M. Paul de Musset, et de -trahison, ou peu s’en faut, l’incurie de M. Charpentier. -A Dieu ne plaise que j’épouse une querelle, -à mon sens, beaucoup trop envenimée !</p> - -<p>S’il est vrai que cette édition mente à son -titre par quelque endroit, il ne suit pas de là -qu’il faille rejeter M. Paul de Musset et M. Charpentier -hors du sein de l’orthodoxie bibliographique ; -car ni l’un ni l’autre n’étaient tenus par -la gorge de posséder les parties quasi-introuvables -de l’œuvre d’Alfred de Musset. Que diable ! -on ne coiffe pas ainsi les gens du bonnet d’âne !</p> - -<p>L’auteur de l’acrimonieuse brochure dénonce -impitoyablement les erreurs, omissions, lacunes, -interpolations de texte et de date dont on -s’est rendu coupable. L’omission qui lui tient le -plus à cœur et qui lui semble la plus inexplicable, -est celle de l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>. Il -s’étonne qu’après la note, d’ailleurs dédaigneuse, -que M. Paul de Musset y consacre dans sa notice -sur son frère (voir le volume des <i>Œuvres -posthumes</i>), et la mention qui en est faite en tête -du catalogue des ouvrages d’Alfred de Musset, -ce livre ait été banni d’une édition tant vantée : -« Que le livre fût bon ou mauvais, poursuit-il, -là n’est pas la question, quoiqu’il vaille beaucoup -mieux que ne veut le faire croire le frère de -l’auteur ; mais il nous semble hardi, dans une -publication si soigneusement lancée et annoncée -comme définitive de l’œuvre complète d’un de -nos premiers poètes contemporains, de supprimer -ainsi son premier livre, après en avoir cependant -constaté, à deux reprises, l’existence et -l’authenticité d’ailleurs incontestables. » Encore -une fois, critique vétilleux, ces messieurs ne sont -pas les sacriléges que vous dites : ils ne suppriment -pas, ils ne tronquent pas, ils n’élaguent -pas ; au contraire, ils font pour le mieux, et s’ils -vous privent de l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>, -c’est qu’ils ne l’ont pas. Croyez-en, au moins, -M. Paul de Musset, qui l’avoue de la meilleure -grâce du monde, dans le passage suivant de sa -<i>Biographie d’Alfred de Musset</i>, parue l’an dernier -chez Charpentier :</p> - -<p>« Alfred à dix-huit ans s’estima heureux -d’avoir à traduire de l’anglais un petit roman -pour la librairie de M. Mame. Il avait adopté -ce titre simple : le <i>Mangeur d’opium</i>. L’éditeur -voulut absolument l’<i>Anglais mangeur d’opium</i>. -Ce petit volume <i>dont on aurait, sans doute, -bien de la peine à retrouver un exemplaire aujourd’hui</i>, -fut écrit en un mois. Le traducteur, -sans être trop inexact, introduisit dans les rêveries -du héros étranger quelques-unes des impressions -que lui avait laissées le cours d’anatomie -descriptive de M. Bérard. Personne ne -prit garde à cette publication sans nom d’auteur. »</p> - -<p>Or, il y avait, dans Paris, un enragé Mussolatre -qui ne désespérait pas de rencontrer ce -<i>Mangeur d’opium</i>, qui se dérobait aux éditeurs -avec une adresse de Peau-rouge. Un beau jour -de 1868, ce déterminé chasseur de livres, artiste -aussi distingué que bibliophile heureux, j’ai -nommé M. Charles Soto, réussit à forcer la -bête sur le parapet d’un quai.</p> - -<p>A partir de ce moment, Soto devint le « cauchemar -du libraire et de l’amateur. » Il alliait -la malice à la férocité. Il entrait dans une boutique -et s’adressant à l’employé : « Vous avez -un Musset complet ?… Bien. Dites-moi donc -si le <i>Mangeur d’opium</i> est dans ses <i>Œuvres -posthumes</i> ou dans ses <i>Mélanges de littérature</i> ? » -D’autres fois, il demandait qu’on le lui -prêtât pour une petite vérification ! Le perfide ! -Abordant un riche collectionneur, il le prenait -familièrement par le bras, et d’un air d’innocence : -« Il y a longtemps que je voudrais avoir -votre sentiment sur le <i>Mangeur d’opium</i> de -Musset ! » Et le riche collectionneur, atterré, -blêmissait. Le jour vint où ceux qu’il torturait -ainsi faillirent goûter les fruits amers de la vengeance. -La maison qu’il habitait au coin de la -rue de Rivoli fut incendiée en 1871, et, quand -il rentra dans Paris, une partie de ses chers -livres flambait au feu de la guerre civile.</p> - -<p>Mais le <i>Mangeur d’opium</i> était sauvé !</p> - -<p>M. Soto n’a pas voulu que le seul exemplaire -connu d’un ouvrage inconnu d’Alfred de Musset -courût de nouveau les risques d’un pareil sinistre. -Avec un désintéressement et une complaisance -qui nous touchent infiniment, il a consenti -à nous le confier pour être réimprimé dans le -<i>Moniteur du Bibliophile</i>.</p> - -<p>Et nous nous acquittons.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>L’<i>Anglais mangeur d’opium</i> est le premier -livre d’Alfred de Musset, et, par l’étendue, l’un -des plus importants qu’il ait écrits en prose. Il -n’est primé, dans l’ordre chronologique, que -par la petite poésie de la <i>Branche de Myrte</i>, -insérée dans la <i>Psyché</i> de 1826, une autre dans -un journal de Dijon, et sa <i>Thèse latine</i> imprimée -en 1827 ; à moins que des fouilles plus -heureuses n’amènent à la surface quelque morceau -peu important produit dans l’intervalle, et -j’en doute.</p> - -<p>L’édition originale, et qui, grâce à nous, ne -sera plus unique, est un in-12 de 221 pages, y -compris <small>XVI</small> feuillets préliminaires, sous ce -titre :</p> - -<p><i>L’Anglais mangeur d’opium</i>, traduit de l’anglais -par A. D. M. (Paris, Mame et Delaunay-Vallée, -libraires, rue Guénégaud, n<sup>o</sup> 25. -<small>MDCCCXXVIII</small>. — Imprimerie de Cosson, rue -Saint-Germain-des-Prés, 9.)</p> - -<p>L’original anglais, intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Confessions of an -English opium eater</i>, est du célèbre Thomas de -Quincey, mort deux ans après son traducteur, -en 1859. Paru, d’abord, dans le <i lang="en" xml:lang="en">London magazine</i> -de 1821, puis en un volume in-12, en -1822, il a été plusieurs fois retouché, enjolivé, -augmenté par l’écrivain, et n’a pas eu moins de -sept éditions de l’autre côté du détroit, où -Quincey a laissé une renommée d’humoriste des -mieux établies.</p> - -<p>Charles Baudelaire s’est épris, par idiosyncrasie -(par singularité de tempérament : ce joli -mot est de son vocabulaire) du livre de Thomas -de Quincey. La seconde partie de ses <i>Paradis -artificiels : Opium et Haschisch</i>, n’en est qu’une -éloquente paraphrase, et le scoliaste confesse -qu’il s’est contenté de dérouler « ce merveilleux -livre comme une tapisserie fantastique aux yeux -du lecteur. »</p> - -<p>Thomas de Quincey, philosophe trop subtil, -moraliste très entaché de fatalisme, historien -d’imagination vagabonde, au demeurant plein -d’esprit, d’honneur et d’humanité, se fit <i>mangeur -d’opium</i> à la suite d’une escapade de jeunesse -que vous lirez tout à l’heure dans la poétique -narration qu’il en a faite. Vous le verrez -au début absorbant l’opium pour oublier la -faim, puis, à la fin, pour voyager en fantôme -au milieu des civilisations antiques, vers lesquelles -le portaient naturellement de fortes -études classiques.</p> - -<p>Thomas de Quincey eut l’héroïsme de s’offrir -en holocauste au poison, et le courage de tenir -registre de ses voluptés et de ses souffrances. -L’action de l’opium sur son organisme est décrite -par lui dans toutes ses phases. Elle étend un -voile autour de sa tête, mais assez transparent -pour le laisser voir au travers. C’est une manière -d’extase panoramique. Il a des visions gigantesques, -énormes, où la proportion des objets -est centuplée ; il entrevoit des architectures -colossales, dorées d’un soleil assyrien. Il réveille -dans leur torpeur et les dieux grimaçants -de l’Inde, et les mythes orientaux, et les sphynx -endormis sur leurs mornes croupes au milieu -des sables brûlants d’Afrique, et les grêles ibis -de la hiératique égyptienne, haut-perchés sur -leurs pattes sacrosaintes. Figurez-vous le roman -terrible d’un archéologue, sain de corps et d’âme, -qui s’inocule volontairement le venin de la -folie, qui sophistique en lui la notion de la perception -exacte, et s’enfonce à l’aventure dans des -fouilles qu’il n’est plus maître d’arrêter. C’est -cette expérience tentée sur son individu, au mépris -de toute hygiène, que raconte de Quincey -dans ses <i>Confessions</i>. Il se met lui-même en -scène, dans cette clinique de la témérité humaine.</p> - -<p>La maladie le terrasse, la fièvre du rêve -l’obsède ; ses nerfs se tendent comme la corde -d’un arc, et il continue à se gorger d’opium. -L’illusion du rêveur est d’autant plus forte, que -son érudition la peuple d’êtres historiques reconnaissables -à leurs attributs : au moment où -il va perdre l’équilibre dans l’espace infini, sa -mémoire de savant est là qui apporte des pierres -angulaires aux monstrueux édifices bâtis par -son imagination, et leur donne les couleurs de -la réalité. Il loge des mondes dans sa tête, au -risque de la faire éclater comme une chaudière -excédée. Martyre plus douloureux que celui -d’Ixion, des Danaïdes ou de Prométhée, ces -damnés de la mythologie !</p> - -<p>Thomas de Quincey eût dû y laisser la -raison : il n’eut que l’incubation de la folie, et -sortit victorieux du naufrage qui avait menacé -ses facultés intellectuelles, en criant : Terre ! -Le livre d’un homme aussi extraordinaire ne -manqua pas son effet au pays de l’excentricité. -Les <span lang="en" xml:lang="en">misses</span> alanguies, les <span lang="en" xml:lang="en">ladies</span> d’humeur conquérante, -dévorèrent à l’envi ce <span lang="en" xml:lang="en">keepsake</span> -d’émotions romanesques.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Maintenant, comment Musset fut-il séduit -par cette Iliade opiacée ? Musset, qui songea -d’abord à se vouer à la médecine, la considéra-t-il -comme une annexe de ses études ? Fut-il -attiré vers le conteur anglais par le même amour -des sensations violentes et factices ? Il nous -paraît que la date de la traduction répond -péremptoirement à la question. L’année 1828 -a sa signification particulière dans l’histoire -de la révolution littéraire qui éclata deux ans -plus tard. Elle est l’aurore du romantisme. En -ces temps, le byronisme sévissait. Le spectre -d’Young assombrissait les nuits des collégiens -de seize ans. Ces jeunes gens, dont plusieurs -avaient du génie, mouillaient de pleurs métaphysiques -les durs oreillers de l’internat, et croyaient -se draper, en passant leurs culottes, dans les -oripeaux de Lara. Plus qu’aucun autre, Musset, -avant de suivre sa voie, abandonna la France -de Rabelais pour le moyen âge de l’Allemagne -et de l’Angleterre. Élégant de l’élégance insulaire, -blond, élancé, serré à la taille par la -redingote à la Brummel, Musset, considéré -d’ensemble, pouvait tromper sur sa race, et -charriait, à fleur de peau, du sang d’aristocratie -saxonne. Il ne reniait point ces attaches extérieures -au dandysme, à l’héroïsme byronien, et -jamais, dans sa plus grande ferveur romantique, -il n’eut l’inculte aspect du bousingot. Il n’est -pas jusqu’à son débraillé qui ne sente encore le -gentilhomme, et si bas qu’il descende dans le -bourbier des passions humaines, il porte au -front je ne sais quel rayon qui part d’en haut.</p> - -<p>Musset joua de bonne heure à ce jeu de -<i>désespérance</i>, qui est un attribut de la déception -mal supportée. Et peut-être lui a-t-il manqué, -pour être le plus grand des poëtes, de mettre -son cœur à tremper dans un bain de philosophie. -Depuis il s’est moqué de lui-même, mais il n’en -fut pas moins victime de la mode. Il commença -donc par crier à l’assassinat de son âme, avant -même qu’elle fût entamée, pour obéir au mot -d’ordre de <i>navrement</i> universel qui soufflait -de la Tamise. Les Confessions de Thomas de -Quincey, cette conspiration d’un homme contre -soi, tentèrent cet enfant qui ne guerroya pas -moins contre sa raison que de Quincey lui-même. -Il les traduisit sans doute avec amour, -mais un peu à la façon de Perrault d’Ablancourt, -dont on appelait les traductions « les -belles infidèles. » S’il tombe en communauté -d’impressions avec son auteur, il se laisse aller -à des digressions personnelles ; il n’hésite pas -à se substituer à lui et à prendre les effets de -l’opium pour son propre compte. Nous avons -soigneusement vérifié ces intercalations sur le -texte étranger, et nous avons séparé ce qui -revient à Musset de ce qui est à Quincey. -D’ailleurs, nous avons poussé le scrupule jusqu’à -respecter les menus détails de l’édition de 1828, -et sauf quelques guillemets replacés dans les -interlocutoires, et le rétablissement de la ponctuation -pour la clarté de la phrase, nous n’avons -rien dénaturé ni altéré du texte primitif.</p> - -<p>Qu’on partage ou non l’enthousiasme de -Baudelaire pour le livre de Quincey ; la traduction -d’Alfred de Musset, et surtout les réflexions -qu’il y ajoute en son privé nom, sont d’un intérêt -indiscutable. Si courte qu’ait été sa conversion -à l’opium, elle est un trait de lumière -dans les ténèbres de ce caractère fait de contrastes -et de nuances souvent insaisissables.</p> - -<p>En rééditant ce volume, écarté sans préméditation -maligne des <i>Œuvres</i> de Musset, nous -plaidons la cause du public, qui a droit à des -impressions exactes sur celui qu’il lit et qu’il -aime, comme le piéton a droit au poteau indicateur -des distances et des directions sur le chemin -qu’il parcourt.</p> - -<p>Or, dans le fait seul d’avoir translaté de l’anglais -en français les singulières élucubrations -du Mangeur d’opium, il faut voir la première -tendance d’esprit du poëte. Il y a toujours un -lien mystérieux entre celui qui est traduit et -celui qui traduit, et Musset a plus d’une fois -scellé cet accord secret de pensées. Toutefois, -la lecture des terribles ébranlements cérébraux -dont s’est plaint de Quincey a pu être le remède -abortif des inclinations de Musset pour les -toxiques.</p> - -<p>Sa lettre à Paul Foucher, datée du château -de Cogners, le 23 septembre 1827, est un écho -vibrant des idées noires qui lui présagent une -vie tourmentée. Le spleen l’assiége, et il voudrait -le traiter à l’anglaise : « Si je me trouvais -dans ce moment-ci à Paris, dit-il, j’éteindrais -ce qui me reste d’un peu noble dans le punch -et la bière, et je me sentirais soulagé. On endort -bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on -sache que le sommeil lui doive être mortel ! -J’en agirais de même avec mon âme ! » Presque -toute la lettre est sur ce ton de découragement -et d’écœurement prématurés, et c’est un -adolescent de dix-huit ans à peine qui parle ! -L’admirable chapitre qui ouvre les <i>Confessions -d’un enfant du siècle</i> jette une magnifique lumière -sur cet état psychologique de la première -génération de ce siècle. Et, si on appliquait à -cette aberration les leçons de l’histoire, il faudrait -y reconnaître une sorte de <i>vapeurs</i> masculines -succédant aux vapeurs féminines du siècle -précédent.</p> - -<hr /> - - -<p class="gap">Si Musset n’ingurgite pas l’opium comme -l’humoriste anglais, est-ce que toute sa vie n’est -pas le reflet d’un rêve opiacé ? Est-ce qu’il n’a -pas les langueurs de la mélancolie et les soubresauts -de la névrose ? Est-ce qu’il n’est pas -l’Hamlet de l’idéal, toujours entraîné par des -destinées plus fortes que ses volontés ?</p> - -<hr /> - - -<p>Nous le répétons : l’<i>Anglais mangeur d’opium</i> -est d’une importance capitale dans la vie -de Musset : il en éclaire certains recoins, comme -par un rayon de lanterne sourde. Il dénonce -toute une éducation de spleenique ; il explique -les stupéfiants mélanges de houblon et de rhum -du café d’Orsay, cette furia britannique au -plaisir, et cet humour dans ses amours, quand</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Enveloppant Paris dans la brume de Londres</i>,</div> -</div> - -<p class="noindent">il allait nuitamment frapper au heurtoir des -bouges.</p> - -<p>Il explique aussi, par contre-coup, les revirements -moraux de celui qui s’offrit le luxe -d’étonner Dieu par des invocations célestes, et -qui dut lui causer la surprise que lord Seymour -causerait à Saint-Pierre en demandant les clefs -du paradis à ce frère tourier des étoiles.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Arthur Heulhard.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">Au lecteur,</h2> - - -<p class="i">Je vous offre, lecteur bénévole, -l’histoire d’une époque -remarquable de ma vie ; si -vous n’y trouvez <i>l’agréable</i>, -soyez sûr d’y trouver <i>l’utile</i> : -c’est dans cette espérance -que j’écris, et ce sera mon -excuse si je parais soulever -trop hardiment ce voile de -pudeur ou de pitié dont se couvrent avec tant -de soin l’infirmité et l’erreur. Rien, en effet, -n’est plus révoltant pour la délicatesse -anglaise que le spectacle d’un être souffrant. -L’esprit a ses plaies et ses blessures aussi -cruelles et souvent plus horribles que celles -du corps. Tels seront peut-être les tristes -objets qu’il vous faudra voir dans ces confessions -<i>extra-judiciaires</i>. Et cependant, si nous -eussions voulu nous mettre en sympathie avec -la société décente, où chacun sait tenir son -quant-à-soi, n’avions-nous pas pour point de -mire la littérature française, ou cette partie -de la littérature allemande empreinte encore -de la faiblesse et de l’exquise sensibilité -des Français ? Cela, je le sens si bien et si fort, -que j’ai longtemps hésité à laisser mon livre ou -une partie de mon livre, m’exposer nu aux yeux -de tout le monde ; et ce n’est qu’après avoir -mûrement réfléchi à toutes les raisons pour ou -contre, que je me suis décidé à me confesser -avant ma mort ; car alors, pour plusieurs -motifs, tout doit être connu.</p> - -<p class="i">Le crime ou la misère s’écartent du grand -jour : ce qu’ils doivent aimer, c’est la solitude ; -jusque dans le commun cimetière, la mort va -les reléguer à la dernière place, et leur refuse -le titre de frère dans la grande famille des -hommes.</p> - -<p class="i">Mais, puisque ces confessions ne sont pas des -révélations de crimes, et que, d’ailleurs, même -dans cette hypothèse, il peut en résulter quelque -bien pour autrui, j’ai dû faire violence à ces -sentiments reçus, et compenser l’exception à la -règle par l’utilité d’une expérience, que le lecteur -peut acheter à si bon marché. L’infirmité et -la misère, d’ailleurs, ne sont pas toujours crime ; -ils forment ou subissent cette triste alliance en -proportion des motifs et des vues du coupable, -et des palliatifs connus ou secrets en proportion -des tentations plus ou moins puissantes et de la -résistance plus ou moins heureuse dans ses -efforts<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Pour ma part, sans offenser la -vérité ou la modestie, je puis dire que ma vie a -été entièrement celle d’un philosophe. Dès ma -naissance, pendant mes jours <i>d’écolier</i>, les -plaisirs que j’ai poursuivis étaient intellectuels ; -si les plaisirs de <i>l’opium</i> sont sensuels, et si je -dois avouer que je les ai recherchés jusqu’à un -excès dont on n’avait point gardé d’exemple<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, -il n’en est pas moins vrai que j’ai lutté avec un -zèle religieux contre cette entraînante passion, -et que j’ai fait ce que nul autre n’avait fait. -J’ai brisé, presque jusqu’au bout, la chaîne -maudite qui m’entourait. Une telle conquête -doit faire oublier une telle faiblesse ; ajoutez -encore que le triomphe est toujours inattaquable, -tandis que l’on peut excuser la défaite, -selon qu’elle est la consolation d’une peine ou -la recherche d’un plaisir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Phrase peu compréhensible (A. H.)</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Gardé</i>, dis-je. Car un homme célèbre de ces temps-ci -est allé beaucoup plus loin que moi, si l’on dit vrai.</p> -</div> -<p class="i">Pour le crime, j’en repousse donc l’idée ; et -quand elle serait juste, il serait possible qu’on -me la pardonnât, en considération des services -que je veux rendre à la classe entière des <i>mangeurs -d’opium</i>. Mais où sont-ils ? Lecteur, j’en -suis fâché, mais ils sont en grand nombre. Je -m’en suis convaincu, il y a quelques années, en -calculant combien de gens alors, dans une petite -classe de la société (celle des hommes distingués -par leurs talents ou par les postes éminents -qu’ils occupent), pouvaient être comptés parmi -les <i>mangeurs d’opium</i>. Ainsi, par exemple, -l’éloquent M…, le dernier comte de… -lord…, M… le philosophe, un des derniers -sous-secrétaires d’État (qui me raconta -quelle sensation il avait éprouvée le premier -jour qu’il en prit, dans les mêmes termes que le -comte de…, savoir « qu’il lui semblait que -des rats lui rongeaient l’estomac ») ; M…, -et plusieurs autres aussi connus, qu’il serait -trop long de nommer. Maintenant, si une classe -si limitée peut fournir tant d’exemples (et cela -sur l’enquête d’un seul observateur), n’en doit-on -pas inférer que l’entière population de -l’Angleterre en donnerait en nombre proportionnel ? -J’en doutai cependant, jusqu’à ce que -des faits venus à ma connaissance m’eussent -confirmé dans cette conclusion. J’en rapporterai -deux : <span class="rm">1<sup>o</sup></span> trois respectables pharmaciens de -Londres, dans différents quartiers de la ville, -me dirent, en me vendant quelques grains -d’opium, que la quantité des <i>mangeurs d’opium</i> -était immense, et que la difficulté de distinguer -les personnes à qui l’usage avait rendu ce poison -nécessaire, de celles qui en achetaient dans -un dessein sinistre, leur attirait chaque -jour des reproches. Voici pour Londres ; -<span class="rm">2<sup>o</sup></span> quelques années après, passant à Manchester, -plusieurs entrepreneurs de manufactures -de coton m’assurèrent que l’habitude -de prendre de l’opium s’introduisait parmi les -ouvriers ; tellement qu’un samedi, dans l’après-midi, -les comptoirs des pharmaciens étaient -couverts de petits paquets d’un ou deux grains -d’opium, préparés d’avance pour le soir. La -cause de cette mode était la modicité des prix -de journées qui les privait alors des moyens de -se procurer de l’ale et des liqueurs spiritueuses ; -<i>la hausse</i> aurait donc pu la faire cesser. Mais, -comme je ne puis croire qu’un homme ayant -connu de pareilles jouissances, puisse revenir -ensuite au premier usage de l’alcool, je tiens -pour certain :</p> - -<p class="i"><i>Qu’on peut le prendre avant de le connaître.</i></p> - -<p class="i"><i>Mais non le quitter l’ayant pris.</i></p> - -<p class="i">Sérieusement, le pouvoir de l’opium a été -admis par les médecins mêmes qui sont ses -ennemis nés ; ainsi, par exemple, Awsiter, -apothicaire de l’hôpital Greenwich, dans les -<i>Essais sur les effets de l’opium</i> (publiés en -l’an 1763), essayant de trouver pourquoi Mead -avait trop peu expliqué la nature et les propriétés -de ce poison, s’exprime ainsi mystérieusement -<span class="rm">(φωναντα -συνετοισι)</span> : -« Peut-être a-t-il -trouvé le sujet trop délicat pour être communiqué -au public, et comme beaucoup de gens -pouvaient en user sans discernement, la crainte -qu’il fallait en inspirer a pu détourner les -gens sages d’en faire l’expérience ; <i>il y a dans -l’opium des propriétés qui, si elles étaient connues, -en rendraient l’usage plus commun chez -nous que chez les Turcs eux-mêmes</i> ; » et ce -résultat, dit-il, prouverait une misère générale. -Je ne suis pas d’accord sur la conclusion ; -mais j’en parlerai à la fin de mes confessions, -où je compte offrir au lecteur la <i>morale</i> de cet -ouvrage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">L’ANGLAIS<br /> -Mangeur d’Opium</p> - - - - -<h2 class="nobreak i">PREMIÈRE PARTIE</h2> - - -<p>J’avais sept ans lorsque mon père -mourut, me confiant aux soins -de quatre tuteurs. Je fus envoyé -à plusieurs écoles, grandes et -petites ; on m’y distingua surtout -pour mes progrès dans la langue grecque. A -treize ans, je l’écrivais avec facilité, et à quinze, -non-seulement je composais des vers grecs, en -mètre lyrique, mais je le parlais aisément, perfection -à laquelle aucun écolier n’était parvenu de -mon temps, et que je devais à mon habitude de lire -tous les jours les gazettes en grec aussi bon que -possible, <i lang="la" xml:lang="la">ex tempore</i> : car la nécessité d’exercer ma -mémoire, et mon imagination à trouver toutes les -combinaisons des périphrases équivalentes aux -idées modernes, aux récits des choses nouvelles, -etc., me donna un tact et une mesure que -la traduction de tous les essais moraux ou autres -ne m’aurait jamais fait obtenir. « Ce garçon-là, dit -un de mes maîtres à un étranger qui visitait la -pension, est en état de haranguer un auditoire en -grec, mieux que vous ou moi ne pourrions le faire -en anglais. » Celui qui parlait ainsi était un savant -et « un bon classique, » et de tous mes instituteurs -le seul pour qui j’eusse quelque affection -et quelque respect. Malheureusement pour moi (et, -comme je le sus plus tard, à la grande indignation -de cet honnête homme), je fus enlevé à ses soins -pour être transmis à la garde, d’abord d’un imbécile -poursuivi perpétuellement d’une frayeur, panique -que lui causait son ignorance mal déguisée ; -et, enfin, d’un vénérable professeur qui dirigeait un -grand et ancien collége. C’était un homme bien -strict et bien exact, mais (comme la plupart des -professeurs du collége d’Oxford) rude et <i>mal-plaisant</i>. -Misérable contraste avec l’élégance étonienne -de mon maître favori ! De plus, il ne pouvait cacher -à nos observations quotidiennes la pauvreté -et la maigreur de son intelligence. C’est une triste -chose pour un enfant que de se sentir au-dessus de -ses instituteurs, soit en science, soit en facultés. Je -n’étais pourtant pas seul dans ce cas-là, car deux -de mes compagnons d’étude étaient meilleurs hellénistes -que le supérieur, quoique non moins -inhabiles à sacrifier aux grâces. Lorsque j’y entrai, -je me souviens que nous lûmes Sophocle, et c’était -un continuel triomphe pour le savant triumvirat, -de voir notre « <span lang="la" xml:lang="la">Archididascalus</span> » (comme il aimait -à être appelé), apprenant notre leçon avant de nous -l’expliquer, et prenant une marche régulière pour -sauter à pieds joints, au moyen de la grammaire et -du <i>lexicon</i>, par-dessus les chœurs trop difficiles. -Comme nous ne voulions jamais ouvrir nos livres -avant qu’il eût fini son exercice préparatoire, nous -passions ordinairement le temps à faire des épigrammes -sur sa perruque, ou quelque autre chose -d’une égale importance. Mes deux compagnons -étaient pauvres et attendaient tout de l’Université, -sur la recommandation du maître ; mais moi, qui -possédais un petit patrimoine suffisant pour mon -entretien au collége, je n’avais qu’une idée, c’était -d’en sortir. Je m’épuisai en vaines demandes et -rapports inutiles auprès de mes tuteurs. L’un d’eux, -le plus raisonnable et le plus instruit, demeurait -loin ; deux autres avaient laissé leur autorité au -quatrième, avec qui j’avais à négocier : digne -homme, mais hautain, obstiné et impatient. Après -un certain nombre de lettres et d’entrevues, trouvant -mon ennemi incorrigible, et même exigeant, -je résolus de prendre d’autres mesures.</p> - -<p>L’été arrivait alors à grands pas, et j’entrais dans -ma dix-septième année, année après laquelle je -m’étais fait à moi-même le serment de ne plus être -compté parmi les écoliers. L’argent étant ce dont -j’avais surtout besoin, j’écrivis à une dame de haut -rang qui, bien que très-jeune, m’avait vu très-petit, -et m’avait dernièrement traité avec une grande -distinction. Je lui demandai qu’elle me prêtât cinq -guinées. La réponse se fit attendre une semaine. -Je perdais enfin l’espérance, lorsqu’un domestique -vint m’apporter une lettre avec une couronne sur -le cachet. L’épître était douce et aimable ; ma belle -correspondante était aux eaux, et c’était là le motif -du retard qui m’avait tant inquiété ; du reste, je -trouvai le double de ce que je demandais, et mon -heureux caractère me suggéra aussitôt cette idée -que, si je ne le lui rendais <i>jamais</i>, elle n’en serait -pas plus pauvre.</p> - -<p>Tout, maintenant, était prêt pour mon escapade ; -dix guinées à ajouter à deux (ou environ) qui me -restaient de mon argent, me semblaient un trésor -à n’en jamais finir ; c’est à cet âge heureux, si le -pouvoir de créer appartient à l’homme, que l’esprit -de plaisir et d’espérance doit le rendre infini !</p> - -<p>C’est une juste remarque du docteur Johnson -(et même, ce qu’on ne peut pas dire de toutes ses -remarques, c’en est une prise dans le cœur humain), -que nous ne pouvons, en conscience, faire -pour la dernière fois, sans quelque souci, une chose -que nous sommes habitués à faire tous les jours. Je -sentis profondément cette vérité, lorsque j’en vins -à quitter un endroit que je n’aimais pas, et où je -n’avais jamais été heureux.</p> - -<p>Le soir qui précéda ma fuite, lorsque dans la -vieille et sombre salle j’entendis pour la dernière -fois la prière du soir, et que l’appel étant fait, mon -nom sortit le premier comme d’habitude, je -m’avançai, et passant devant le maître qui se -tenait debout, je le saluai et regardai attentivement -en face. — « Il est vieux et infirme, pensais-je, je -ne le reverrai plus en ce monde. » J’avais raison ; je -ne l’ai jamais revu, ni ne le verrai jamais. Il me -regarda d’un air bienveillant, sourit, me rendit -mon salut (ou plutôt mon adieu), et nous nous séparâmes -pour toujours. Je ne pouvais l’aimer <i>intellectuellement</i> ; -mais il avait toujours été bon -pour moi ; il m’avait traité avec une grande indulgence, -et l’idée qu’il serait mortifié de ma fuite me -fit de la peine.</p> - -<p>Vint enfin le jour qui devait signaler mon entrée -dans le monde, et qui a tant influé sur ma vie -entière. Je logeais dans le corps de logis du <i>maître</i>, -et l’on m’avait accordé une chambre particulière, -qui me servait de dortoir et de salle d’étude. A trois -heures et demie du matin, je me levai, et regardai -avec émotion les tours « dorées par le jour naissant » -qui commençaient à témoigner la présence du plus -ardent soleil de juillet. Je demeurai ferme dans ma -résolution, mais comme agité par la crainte d’un -danger inconnu ; et, certes, si j’avais vu l’orage -prêt à crouler sur ma tête, j’aurais été plus agité -encore. Pourtant, le paisible et profond repos dont -j’étais entouré dissipa, en quelque sorte, cette vague -inquiétude. Le silence du matin est plus profond -que celui de minuit, et pour moi le silence d’une -matinée d’été est plus touchant que tout autre silence, -car la lumière étant vive et pure, il ne diffère -alors du jour que par l’absence de l’homme ; ainsi -la paix de la nature reste et s’étend sur tous les -êtres, jusqu’au moment où l’homme, avec son esprit -mobile et impatient, en vient troubler la sainteté ! -Je m’habillai, pris mon chapeau et mes gants. -Depuis un an et demi, cette chambre avait été « la -citadelle de mes pensées ; » j’en pouvais dire comme -André Chénier<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.</i></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette citation n’est pas dans les éditions anglaises que -nous avons eues sous les yeux. C’est sans doute Musset qui -intervient. (A. H.)</p> -</div> -<p>Et quoiqu’il fût vrai que dans les derniers temps, -moi qui suis né pour aimer et être heureux, je -fusse devenu sombre et morose durant ma fièvre -de détention, cependant, d’un autre côté, en ma -qualité d’amateur de la science et des plaisirs de -l’esprit, je ne pouvais pas avoir été privé de toute -espèce de jouissances au milieu de ma tristesse -habituelle. Je pleurai en regardant ma chaise, mon -écritoire et mes livres. Maintenant que j’écris ceci, -il y a dix-huit ans entre moi et ce souvenir ; cependant, -en ce moment même, je vois, aussi distinctement -que si cela s’était passé hier, les traits et -l’impression du dernier objet qui eut mon dernier -regard. C’était un portrait de la belle… qui pendait -sur la cheminée ; sa bouche et ses yeux étaient si -divins, et tout son air si plein de bienveillance et -de grâce, et en même temps de tranquillité plus -qu’humaine, que cent fois j’avais laissé tomber ma -plume ou mon livre pour puiser un peu de joie -dans cette contemplation céleste, comme un dévot -aux pieds de sa madone !</p> - -<p>Tandis que je regardais, quatre heures sonnèrent. -Je courus au tableau, je l’embrassai, et sortis doucement…</p> - -<p>Les ris et les pleurs se confondent si bien dans la -vie, que je ne puis m’empêcher de rapporter un incident -qui pensa faire échouer mon projet, et dont -pourtant je souris encore. J’avais un paquet très -lourd ; car, outre mes habits, il contenait presque -toute ma bibliothèque. La difficulté était de le -transporter à une voiture ; ma chambre, d’autre -part, était perdue dans les airs, et pour comble de -malheur, on ne pouvait sortir du palier qu’en traversant -la galerie où venait aboutir la chambre du -supérieur. J’étais l’enfant gâté de la maison ; sachant -bien que je ne serais pas trahi, j’avais mis dans -ma confidence un des <i>grooms</i> du maître. Il arriva -donc, ayant juré d’être discret, et se chargea de mon -coffre. J’avais peur qu’il ne fût trop lourd, quoique -j’eusse affaire à un homme</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Aux épaules d’Atlas, capable de tenir</i></div> -<div class="verse"><i>Le poids des plus larges royaumes.</i></div> -</div> - -<p>Il avait un dos grand comme la plaine de Salisbury.</p> - -<p>Il persista donc à vouloir emporter seul le paquet -fatal, tandis que je prêtais l’oreille aux moindres -craquements de la cloison. Pendant quelque -temps, je l’entendis descendre d’un pied ferme et -léger ; mais, hélas ! comme il franchissait le pas -dangereux, il glissa, et le terrible fardeau, quittant -l’épaule du porteur, continua sa route, si bien que -gagnant de la force à chaque marche, il arriva ou -plutôt se lança avec un bruit de trente diables -contre la porte de l’<span lang="la" xml:lang="la">Archididascalus</span>. Ma première -idée fut que tout était perdu ; et ma seule chance -de salut était dans le sacrifice de mon bagage. Cependant -la réflexion me fit attendre l’issue de l’aventure. -Le groom était plus qu’alarmé, autant pour -moi que pour lui ; mais, en dépit de sa frayeur, le -contre-temps redouté avait si irrésistiblement excité -sa gaieté bruyante, qu’il se perdait dans un -long et éclatant témoignage de sa joie, capable -d’éveiller les sept dormeurs. Moi, en l’entendant, -je ne pus m’empêcher de l’imiter. Nous attendions -dans cette posture que D… sortît de sa chambre : -car ordinairement une souris qui remuait le faisait -jeter à bas de son lit. Je ne puis comprendre ce qui -l’y fit rester alors. D… avait une infirmité qui, le -tenant souvent éveillé, rendait probablement son -sommeil plus profond. Reprenant toutefois courage, -le groom arriva en bas sans autre accident ; -je restai immobile jusqu’au moment où je vis mon -coffre en route vers la voiture. Alors « que la Providence -m’accompagne ! » Je partis à pied, emportant -un petit paquet sous un bras, et, sous l’autre, -un volume in-12 qui contenait environ huit pièces -d’Euripide.</p> - -<p>Mon intention avait été d’abord de gagner le -Westmorland, et deux motifs m’y portaient : -l’amour que j’ai pour ce pays, puis quelques raisons -particulières à moi. Un accident pourtant me -fit changer de direction et je tournai vers le pays -de Galles.</p> - -<p>Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire, -le Merionethshire et le Caernarvonshire, -je pris un logement dans une petite maison bien -propre, à B… J’y serais resté longtemps, car la -vie y est très facile. Mais le hasard en décida autrement ; -mon hôtesse avait été la servante, ou la -femme, ou la nourrice d’une Dame appartenant à -la famille de l’évêque de …, et il n’y avait pas -longtemps qu’elle s’était mariée et <i>établie</i> (comme -disent les gens du peuple). Dans une petite ville -comme B…, il suffisait d’avoir vécu dans la famille -d’un évêque pour occuper un certain rang. -Et ma bonne hôtesse avait plutôt trop que trop -peu d’amour-propre à cet égard. Ce que mylord -disait et ce que mylord faisait, son importance au -parlement, son influence à Oxford ; c’était toute la -conversation de tous les jours. Je supportais cela -très bien, car je suis d’un trop heureux naturel -pour jamais rire au nez de personne, et je prenais -en patience le bavardage de la digne femme. Pourtant -elle dut s’apercevoir infailliblement que je ne -partageais que modérément son enthousiasme ; et -ce fut peut-être pour se venger de mon indifférence, -peut-être par naïveté, qu’elle me répéta un -jour une conversation où j’étais pour quelque -chose. Elle avait été à l’Évêché présenter ses respects -à la famille de son ancienne maîtresse, et, -après dîner, on l’avait admise dans la salle à manger. -En faisant l’histoire de son économie domestique, -elle vint à dire qu’elle avait loué ses appartements ; -là-dessus le bon évêque prit soin de lui -conseiller de bien choisir ses hôtes, — car, dit-il, -vous devez vous rappeler, Betty, que vous êtes sur -la route de la capitale, et qu’ainsi une multitude -de banqueroutiers irlandais se sauvant en Angleterre, -ou de banqueroutiers anglais se sauvant en -Irlande, doivent passer par ce chemin. L’avis sans -doute était raisonnable, mais elle pouvait se contenter -d’en faire le sujet de ses méditations privées -sans me mettre dans sa confidence. Ce qui suivait -ne valait pas autant : — Oh ! mylord ! répliqua -mon hôtesse (ceci venait après d’autres détails), je -ne pense pas réellement que ce jeune homme soit -un banqueroutier, parce que… — Vous ne me -croyez pas un banqueroutier ? dis-je en l’interrompant -avec indignation : je vous épargnerai dorénavant -la peine de faire de telles réflexions ! et sans -retard je me disposai à partir. La bonne dame paraissait -prête à s’excuser de son mieux ; mais une -expression énergique de dédain et de dignité, que -j’ai peur d’avoir appliquée au savant ecclésiastique -lui-même, fit naître à son tour son indignation, -en sorte que toute paix devint impossible. J’étais -vraiment fort en colère de ce que cet évêque avait -fait naître des doutes sur ma probité, quoique d’une -manière bien indirecte, et j’eus l’idée de lui dire -ma façon de penser à cet égard <i>en grec</i>, ce qui en -même temps l’aurait peut-être forcé de répondre -dans la même langue, auquel cas il devait paraître -aux yeux de tout le monde que j’étais un meilleur -helléniste. Des réflexions plus sages m’ôtèrent -toutefois cette puérile envie : je pensai que l’évêque -avait le droit de conseiller une vieille servante, -qu’il ne m’avait nullement désigné, et que la même -légèreté d’esprit qui avait fait répéter à miss Betty -les discours de sa révérence, avait fort bien pu leur -prêter un sens trop conforme aux sentiments de -l’interprète.</p> - -<p>Je quittai la maison dans l’heure même, et cela -fut très malheureux pour moi, attendu que, courant -d’auberge en auberge, je me fus bientôt débarrassé -du peu d’argent qui me restait ; enfin je -me trouvai réduit au régime le plus sobre qui se -puisse imaginer, c’est-à-dire à un repas par jour ; -et quel repas ! Cependant l’appétit qu’à mon âge -devaient exciter un exercice violent et l’air vif des -montagnes, me causait d’étranges douleurs, car je -ne prenais qu’un peu de café ou de thé. Il fallut -même bientôt m’en priver, et tout le temps que je -demeurai dans le pays de Galles, je vécus de fruits -de buissons, de pommes, ou de ce que je pouvais -gagner de temps en temps, lorsque je trouvais l’occasion -de me rendre utile. J’écrivais quelquefois -des lettres pour des fermiers qui avaient des relations -à Liverpool ou à Londres ; plus souvent des -lettres d’amour pour des jeunes filles de Shrewsbury -ou d’autres villes environnantes. J’étais alors -reçu avec une grande joie et traité généralement -avec hospitalité.</p> - -<p>Une fois, surtout, près du village de Llan-y-Styndw -(ou un nom à peu près pareil), dans une -partie peu habitée du Merionethshire, je restai -trois ou quatre jours dans une maison où des -jeunes gens m’accueillirent avec tant de bienveillance, -que j’en ai conservé un souvenir ineffaçable. -Cette famille consistait en quatre sœurs et trois -frères, tous d’un âge raisonnable, et tous remarquables -par l’élégance et la délicatesse de leurs -manières. Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré -tant de beauté réunie à un cœur si compatissant -et si bon, excepté peut-être une ou deux -fois dans le Westmorland et le Devonshire. Ils -parlaient tous anglais ; et c’est une chose qu’on -trouve difficilement dans une famille si nombreuse, -surtout dans les villages éloignés de la grande route.</p> - -<p>J’écrivis, à mon entrée chez eux, une lettre d’affaires, -pour un des jeunes gens qui traitait avec un -militaire anglais ; et, plus en secret, deux lettres d’amour -pour deux des sœurs. Ces jeunes filles étaient -plus intéressantes qu’on ne peut dire, et très aimables. -Au milieu de leur confusion et de leur -rougeur, tandis qu’elles me dictaient, ou plutôt -qu’elles me donnaient des instructions générales, -je n’eus pas besoin de beaucoup de pénétration -pour sentir qu’elles voulaient des lettres aussi -tendres que possible, sans pourtant blesser la délicatesse -de l’orgueil féminin. Je parvins à si bien -modérer mes expressions, que l’un et l’autre de ces -deux sentiments se trouva observé, et elles furent -si contentes de la manière dont j’exprimais leur -pensée, que (dans leur simplicité) elles s’étonnèrent -d’avoir été si vite devinées.</p> - -<p>La réception qu’on éprouve de la part des -femmes dans une famille, détermine généralement -celle qu’on doit attendre de la famille entière. -J’avais rempli mes fonctions de secrétaire-interprète -à la satisfaction générale (peut-être aussi -les amusais-je par ma conversation) ; enfin, je fus -pressé de rester, avec une cordialité à laquelle je -ne pus résister bien fort. Je couchais avec les -frères, la seule chambre vacante étant dans l’appartement -des jeunes femmes ; mais du reste j’étais -traité comme on ne doit pas avoir la prétention de -l’être, avec une bourse aussi légère que la mienne, -comme si ma science eût suffi pour me faire croire -« de bonne famille. » C’est ainsi que je vécus trois -jours et une partie du quatrième : et les marques -d’amitié dont ils me comblaient, me prouvent -qu’ils m’auraient gardé jusqu’à présent si leur volonté -avait suffi pour cela. Mais, le dernier jour, -je m’aperçus à déjeuner qu’ils voulaient me dire -quelque chose qui les embarrassait ; et, en effet, -l’un des jeunes gens m’expliqua que leurs parents -étaient partis, la veille de mon arrivée, pour une -assemblée annuelle de méthodistes qui se tenait à -Caernarvon, et qu’ils devaient revenir le jour -même ; et s’ils n’étaient pas aussi polis qu’ils devaient -l’être, ils me demandaient au nom de tous de -ne pas m’en offenser.</p> - -<p>Les parents revinrent avec des visages grognons, -et « dym sassenach » (il n’est pas anglais) fut tout -ce que je pus obtenir pour réponse à mes politesses. -Je vis de quoi il s’agissait ; et prenant congé -de mes jeunes hôtes, je continuai ma route ; car, -bien qu’ils plaidassent auprès de leurs parents avec -zèle en ma faveur, et qu’ils voulussent auprès de -moi excuser leurs parents eux-mêmes, en me disant -que « c’était leur manière », je compris aisément -que mon talent pour les lettres d’amour ne -me réussirait pas beaucoup mieux auprès de deux -braves sexagénaires, de plus méthodistes, que mes -saphiques ou mes alcaïques grecs ; et ce qui avait -été de l’hospitalité, lorsque je devais tout à l’aimable -courtoisie de mes jeunes amis, devenait de -la charité avec la rude allure de ces vieilles têtes. -Certes, M. Shelley a raison dans ses réflexions -sur la vieillesse ; à moins qu’elle ne soit puissamment -contrebalancée par des agents de nature -contraire, son souffle stérile corrompt et dessèche -misérablement tout noble élan du cœur humain.</p> - -<p>J’eus presque aussitôt, par des moyens qui sont -indifférents au lecteur, l’occasion d’aller à Londres. -Et alors commença la dernière et la plus triste période -de mes longues souffrances, que je pourrais -appeler mon agonie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i">DEUXIÈME PARTIE</h2> - - -<p>Il me fallut souffrir pendant plus -de seize semaines, c’est-à-dire plus -de quatre mois, la douleur physique -de la faim, à différents degrés -de force ; mais je crois avoir enduré, -en somme, tout ce qu’un homme peut endurer -sans mourir. Je n’en ferai point le détail fatigant -pour le lecteur ; car de pareilles horreurs, lorsqu’elles -n’ont été méritées par aucun crime, ne -peuvent se raconter sans exciter une pitié vive, et -pénible, pour celui qui la ressent. Il suffira de savoir -que quelques petits morceaux de pain ramassés -après le déjeuner d’un homme (qui me croyait malade, -mais non dans une telle misère), et cela à de -certains intervalles, faisaient toute ma nourriture. -Durant la première époque de mes souffrances (généralement -dans le pays de Galles, et toujours dans -les deux premiers mois que je passai à Londres), je -n’avais pas d’asile et je dormais rarement sous un -toit. J’attribue à cette constante habitude d’être exposé -à l’air la force qui m’empêche de succomber à -mes tourments. Plus tard cependant, lorsque le -temps devint froid, et lorsque mes longues douleurs -eurent commencé à m’affaiblir et à me mettre dans -un état de langueur qui s’augmentait chaque -jour, il fut certainement très heureux pour moi -que ce même homme, qui me permettait de vivre -de ses restes à déjeuner, me donnât pour la nuit -une grande maison déserte, dont il était propriétaire : -je l’appelle déserte, car il n’y avait dedans -qu’une table et quelques chaises.</p> - -<p>J’y trouvai cependant, en y entrant, un pauvre -enfant tout seul, qui semblait avoir environ dix -ans ; mais la faim l’avait probablement aussi fatigué ; -c’était une petite fille, et des souffrances de -cette nature font paraître les enfants beaucoup -plus âgés qu’ils ne sont. J’appris d’elle que, depuis -quelque temps, elle dormait seule dans cet endroit, -et elle témoigna une grande joie, quand -elle apprit que dorénavant elle aurait un compagnon -dans l’obscurité. La maison était grande ; -les rats, manquant aussi de nourriture, faisaient -un tapage infernal dans les cloisons énormes ; et -au milieu des douleurs réelles du froid, et sans -doute aussi de la faim, la pauvre enfant, délaissée, -semblait avoir souffert encore davantage de la -frayeur. Je lui promis de la défendre contre tous -les fantômes à l’avenir ; mais, hélas ! je ne pus lui -offrir d’autre assistance. Nous étions couchés par -terre, avec une liasse de papiers pour oreiller et -sans autre couverture qu’un grand manteau de -cocher. Nous découvrîmes cependant, plus tard, -dans un grenier, une vieille garniture de sopha et -quelques vieux morceaux de toile qui servirent à -nous préserver un peu du froid excessif. La pauvre -fille se pressait contre moi pour se réchauffer et -pour se défendre des spectres qui lui faisaient -peur.</p> - -<p>Lorsque je n’étais pas plus mal qu’à l’ordinaire, -je la prenais dans mes bras, en sorte qu’elle avait -assez chaud et reposait souvent tandis que je veillais, -car, pendant cet espace de temps, je dormais -plutôt pendant le jour et je tombais très fréquemment -dans des faiblesses extrêmes. Mais dormir me -faisait plus de mal que veiller ; car, outre les rêves -affreux qui m’agitaient sans cesse (et qui pourtant -n’avaient rien d’aussi horrible que ceux que je décrirai -plus tard), mon sommeil n’était jamais autre -chose que ce qu’on appelle <i lang="en" xml:lang="en">dog-sleep</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ; de sorte -que je pouvais m’entendre moi-même gémir, et, -quand je m’éveillais, souvent il me semblait que -c’était au bruit de ma propre voix.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Dog-sleep</i>, sommeil de chien.</p> -</div> -<p>Une horrible sensation commença alors à me -<i>hanter</i> ; dès que je tombais endormi, j’étais saisi -d’une espèce de soulèvement d’estomac, qui me -forçait à jeter mes pieds violemment en avant pour -le faire cesser. Cette sensation commençant avec -mon sommeil, et l’effort que je faisais pour m’en -débarrasser m’éveillant infailliblement, je ne dormais -que d’épuisement et de lassitude, et j’ai déjà -dit que ma faiblesse, qui augmentait, m’endormait -et m’éveillait continuellement. De plus, le maître -de la maison arrivait quelquefois à l’improviste, et -de très bonne heure ; il avait constamment peur -des baillifs ; chaque nuit donc il allait coucher dans -un quartier différent de la ville, et j’observai qu’il -ne manquait jamais d’examiner, par une fenêtre -particulière, tous ceux qui frappaient à la porte -avant de permettre qu’on l’ouvrît.</p> - -<p>Il déjeunait seul, et, en vérité, sa mesure ordinaire -et sa provision de thé lui auraient difficilement -permis d’inviter un hôte. Durant ce repas, -je trouvais presque toujours une raison pour rester -auprès de lui, et, avec l’air le plus indifférent possible, -je prenais les morceaux de pain qu’il avait -laissés. Il arrivait quelquefois qu’il ne laissait rien. -En agissant ainsi, je ne volais que lui, qui était -obligé d’envoyer chercher un second biscuit d’<i>extra</i> ; -car, pour la pauvre fille, <i>elle</i> n’était jamais -admise dans son étude (si l’on peut appeler ainsi -la chambre où il entassait ses parchemins et ses -papiers) ; cette chambre était pour elle comme le -cabinet de la Barbe-Bleue ; fermée régulièrement -lorsqu’il partait pour aller dîner, environ à six -heures, après quoi il ne revenait qu’au lendemain -matin. Cette enfant était-elle une fille naturelle -de M… ou seulement une domestique ? C’est ce -que je ne puis affirmer ; elle n’en savait rien elle-même ; -mais assurément elle était traitée tout au -plus comme une servante. Dès que M… paraissait, -elle descendait en bas pour brosser ses souliers, -son habit, etc., et, excepté lorsqu’on l’appelait, -elle ne sortait jamais de la cuisine, jusqu’à ce -que ma manière habituelle de frapper à la porte -le soir l’eût fait bien vite accourir d’un petit pas -tremblant. Je n’appris de ce qu’elle faisait pendant -la journée que les détails qu’elle m’en put faire la -nuit ; car, dès que le jour venait, je voyais qu’on -n’attendait que mon départ, et, en général, je me -levais et j’allais m’asseoir dans les promenades, -ou autre part, jusqu’à ce que le soleil se couchât.</p> - -<p>Mais quel homme était le maître de la maison ? -Lecteur, c’était un des exemples de ces anomalies, -dans les départemens inférieurs de la législation, -qui… que dirai-je ?… qui, par prudence ou par -nécessité, se refusent toute espèce de luxe de conscience -(périphrase qu’on pourrait abréger, mais je -<i>le</i> laisse au goût du lecteur). Dans plusieurs occasions -de la vie, une conscience peut encombrer, -gêner, embarrasser, plus encore qu’une femme, ou -un équipage ; et, comme le peuple dit : se défaire -de son équipage, je suppose que mon ami M…, -s’était défait, pour un temps seulement, de sa -conscience, mais dans la ferme intention de la -reprendre le plus tôt qu’il pourrait. La manière -de vivre d’un tel homme présenterait un étrange -tableau si je pouvais me décider à amuser le lecteur -à ses dépens ; mais, dans cet assemblage bizarre -de qualités et de défauts, je dois tout oublier, -excepté qu’il était obligeant envers moi, et même -généreux, eu égard à ce qu’il pouvait faire.</p> - -<p>Il est vrai qu’il ne pouvait pas faire grand’chose ; -cependant je jouissais de toute liberté, en commun -avec les rats ; et puisque D<sup>r</sup> Johnson a dit que -dans sa vie il ne s’était jamais trouvé qu’une fois -logé à son aise, ne dois-je pas être bien heureux -d’avoir eu à ma disposition un local aussi grand -que je le pouvais désirer ? Excepté la chambre de -la Barbe-Bleue, que la pauvre enfant croyait habitée -par des revenants, le reste, depuis le grenier -jusqu’à la cave, était à notre service ; et nous posions -notre tente pour la nuit où nous le jugions à propos. -J’ai déjà dit que cette maison était très vaste ; elle -est bien située, et dans un quartier connu de Londres ; -plusieurs de mes lecteurs doivent, sans aucun -doute, avoir passé devant, avant de rentrer pour -lire ce chapitre. Pour moi, je ne manque jamais -de la visiter, lorsque mes affaires m’appellent à -Londres ; environ à dix heures, ce soir même, 15 -août 1821, jour de ma naissance, je me suis dérangé -de ma promenade de tous les jours, pour aller à la -rue d’Oxford. La maison est maintenant occupée -par une famille respectable ; et, à travers les carreaux -d’une chambre éclairée, j’ai vu plusieurs personnes -assemblées, sans doute autour d’une table à thé ; -singulier contraste avec l’obscurité, le froid, le -silence et la désolation qu’offrait cette même maison -dix-huit ans auparavant, lorsqu’elle n’avait -pour hôtes qu’un malheureux mourant de faim et -un enfant abandonné. Cette pauvre fille n’était ni -jolie, ni spirituelle, ni agréable dans ses manières ; -mais, Dieu du ciel ! elle n’en avait pas besoin pour -être aimée de moi. La nature humaine, dans sa -plus triste et sa plus humble forme, était assez pour -moi ; et je l’aimais parce que j’étais aussi malheureux -qu’elle. Si elle vit encore à présent, elle est -probablement mère, elle a des enfants à son tour ; -mais je serais incapable de la reconnaître.</p> - -<p>J’en suis fâché pourtant ; mais je vis alors une -autre personne dont les traits ne s’effaceront jamais -de ma mémoire. C’était une jeune femme, et l’une -de ces malheureuses qui vivent sur les gages de la -prostitution. Et c’est sans aucune honte et sans aucune -raison d’en avoir, que j’avoue avoir été lié alors -assez familièrement avec plusieurs femmes de cette -triste condition. Le lecteur ne doit ici ni sourire ni -froncer le sourcil ; car, pour ne pas rappeler aux -classiques le vieux proverbe latin : <i lang="la" xml:lang="la">sine Cerere</i>, etc., -on supposera sans doute que l’état de ma bourse -m’empêchait d’avoir avec de telles créatures d’autres -relations que des relations très-pures. Mais la -vérité est qu’à aucune époque de ma vie, je n’ai été -homme à me croire souillé par le contact ou par -l’approche d’un être ayant forme humaine ; au contraire, -dès ma première jeunesse, j’étais fier de converser -familièrement, <i lang="la" xml:lang="la">more socratico</i>, avec tout le -monde : hommes, femmes et enfants que je pouvais -rencontrer ; habitude nécessaire pour la connaissance -du cœur humain, la bonté propre et la franchise -qui doivent honorer un philosophe. Car il -ne regarde pas avec les yeux de ces âmes bornées -qui s’appellent des gens du monde, et qui sont -pleines de préjugés absurdes, dont le plus petit se -rapporte à l’égoïsme le plus parfait. L’homme instruit -et l’homme du peuple, le coupable et l’innocent, -il doit tout connaître.</p> - -<p>Étant forcément à cette époque un péripatéticien, -j’eus donc naturellement des relations fréquentes -avec les péripatéticiennes. Plusieurs de ces femmes -m’avaient défendu souvent contre les <i lang="en" xml:lang="en">watchmen</i> qui -voulaient me renvoyer des bancs sur lesquels je me -reposais. Mais une surtout, la seule pour laquelle -j’ai dit tout ici… Ah ! non, que je ne te mêle pas, -noble créature, Anna, avec cette espèce de femmes ! -Que je trouve, s’il est possible, un nom plus doux -pour appeler celle dont la bonté et la compassion -n’ont pas oublié celui qui était oublié du monde ! -C’est à toi que je dois la vie ! Pendant plusieurs -semaines je marchais la nuit avec cette pauvre fille -dans la rue d’Oxford, ou je m’asseyais à côté d’elle -sur les bancs des péristyles. Elle était plus jeune que -moi ; elle me dit qu’elle n’avait pas encore seize -ans. Mes questions eurent bientôt obtenu d’elle -l’histoire de ses malheurs. On en a vu bien d’autres -exemples, et les lois devraient plus souvent les punir -ou les venger. Mais qui prête l’oreille à de misérables -vagabonds ? On ne peut nier qu’à Londres la -classe élevée, en général, ne soit dure, cruelle et repoussante. -Je pressai plusieurs fois Anna de porter -ses plaintes devant un magistrat, l’assurant qu’elle -attirerait aussitôt l’attention, et que la justice punirait -l’infâme qui lui avait pris tout ce qu’elle possédait. -Elle me promit souvent de le faire, mais -elle reculait toujours ce moment ; car elle était -timide et honteuse à un point qui montrait combien -elle était profondément affligée ; et peut-être -pensait-elle que le juge le plus impartial, le tribunal -le plus juste ne pouvait rien pour réparer le -mal qu’on lui avait fait.</p> - -<p>Elle aurait pourtant obtenu quelque chose, j’en -suis sûr ; car nous convînmes plus tard entre nous, -mais malheureusement au moment même où nous -fûmes séparés, que, dans un jour ou deux, nous -irions ensemble devant un magistrat, et que je parlerais -en sa faveur. Cependant il était décidé que je -ne lui rendrais pas ce faible service ; et celui qu’elle -m’avait rendu était trop grand pour que je pusse -jamais l’acquitter.</p> - -<p>Une nuit, tandis que nous marchions lentement -dans la rue d’Oxford, comme je souffrais plus qu’à -mon ordinaire, je la priai de venir avec moi au -Soho-Square ; nous y allâmes, et nous nous reposâmes -sur les marches d’une maison devant laquelle -je ne puis maintenant passer sans attendrissement -et sans respect. Au moment où je m’assis, je me -sentis beaucoup plus mal ; j’avais appuyé ma tête -dans ses mains, et tout d’un coup je tombai raide -sur le pavé. Je serais mort infailliblement, si ma -pauvre compagne ne m’eût tiré de cet affreux danger. -Elle poussa un cri de terreur, et disparut ; un -instant après elle revint avec un verre de vin et un -peu de pain qu’elle me donna et qui me firent un -bien extrême ; et pour cela, elle avait payé de sa -bourse. Oh ! que l’on s’en souvienne ! lorsqu’elle-même, -réduite à la plus horrible misère, ne savait -pas si un sort pareil au mien ne l’attendait pas -aussi. O ma jeune bienfaitrice ! combien de fois, -dans mes promenades solitaires, marchant tristement -et les bras croisés, j’ai béni ton souvenir ! Je -voudrais, comme autrefois la malédiction paternelle -poursuivait le crime, que les souhaits ardents -d’un cœur accablé de sa reconnaissance eussent -aussi leur pouvoir pour t’accompagner, te poursuivre -au fond d’une maison infâme de Londres, -au fond d’un tombeau, et là te rapporter encore le -cri de mon amour, de mon respect, de mon admiration -pour toi !</p> - -<p>Je ne pleure pas souvent, car ou ma douleur passagère -est trop profonde pour demander des larmes, -ou ma tristesse habituelle m’empêche d’en trouver -dans mes yeux. Les esprits légers seuls pleurent -aisément. Mais lorsque je marche dans la rue d’Oxford -et que j’entends jouer sur un orgue les airs de -ce temps-là, je pleure, et, devant un tel souvenir, -je sens que le temps s’arrête et que les années s’effacent -de ma vie.</p> - -<p>Peu de temps après ce que je viens de raconter, -un gentilhomme de la maison du roi m’aborda dans -la rue Albemarle ; il avait reçu à différentes occasions -l’hospitalité de ma famille. Je ne cherchai -point à me cacher ; je répondis sincèrement à ses -questions : et, lorsqu’il m’eut donné sa parole d’honneur -de ne pas me dénoncer à mes tuteurs, je lui -dis où je demeurais. Le lendemain je reçus de sa -part un billet de 1,000 livres. La lettre qui le renfermait -arriva avec des lettres d’affaires du notaire ; -mais, quoique son regard voulût dire qu’il en savait -le contenu, il me la donna sans faire d’observations.</p> - -<p>Je puis maintenant expliquer ce qui m’avait -amené à Londres et ce que j’y sollicitai depuis le -jour de mon arrivée jusqu’à celui de mon départ.</p> - -<p>Dans une ville comme Londres, on sera étonné -que je n’aie pas trouvé quelque moyen d’éviter la -dernière misère.</p> - -<p>Deux ressources se présentaient au moins : ou de -chercher du secours auprès des amis de ma famille, -ou d’employer mes talents à gagner ma vie. Mais, -d’abord, je ne craignais rien tant que de retourner -sous la puissance de mes tuteurs, et je ne pouvais, -de peur d’être réclamé par eux, me découvrir même -à ceux qui m’auraient servi. Pour le second moyen, -j’avoue que je suis aussi surpris que le lecteur de -l’avoir oublié ; je savais le grec, mieux qu’il ne le -faut savoir pour l’enseigner ; mais j’avais besoin de -connaître quelque respectable professeur à qui m’adresser ; -et comment le faire sans me trahir encore ? -A dire vrai, je n’avais qu’une idée, c’était d’obtenir -ce que je demandais.</p> - -<p>J’avais fait part à un juif et à d’autres usuriers de -mes espérances pour l’avenir ; et ils s’étaient assurés -de ma véracité, en examinant le testament de -mon père aux <span lang="en" xml:lang="en">Doctors’ Common</span>. La personne -qu’on y mentionnait comme le second fils de… -avait tous les droits, ou plus que les droits que -j’avais annoncés. Mais les juifs se firent une autre -question : <i>étais-je</i> cette personne ? Je n’avais jamais -pensé à cette difficulté ; je craignais plutôt de n’être -que trop connu de mes amis les juifs, et que leur -zèle ne me remît entre les mains de mes tuteurs. Il -me sembla bien étrange de me voir, moi, pris <i lang="la" xml:lang="la">materialiter</i>, -accusé, ou du moins soupçonné de vouloir -passer faussement pour moi, considérer <i lang="la" xml:lang="la">formaliter</i>. -Je leur montrai pourtant différentes lettres -que j’avais reçues de mes amis, tandis que j’étais -dans le pays de Galles. C’étaient, je crois, les seuls -restes de mon équipage (avec les habits que je portais) -dont je n’eusse pas disposé.</p> - -<p>Plusieurs de ces lettres étaient du comte de…, -qui était alors mon seul ami intime ; j’en avais -aussi du marquis de…, son père, datées d’Eton. -Le vieux gentilhomme, amateur de sciences et -d’agriculture, me parlait des grands changements -qu’il faisait ou qu’il méditait dans les terres de -M… et de Sl…, ou du mérite d’un poëte latin, -ou d’un sujet qu’il me conseillait de mettre en -vers.</p> - -<p>Sur la foi de ces lettres, un des juifs me proposa -2 ou 3,000 livres sterling par an, pourvu que le -jeune comte, qui était de mon âge, voulût garantir -le paiement des intérêts et du capital, à l’époque de -notre majorité. En conséquence, huit ou neuf jours -après avoir reçu les 1,000 livres, je me préparai à -partir pour Eton. J’avais donné environ 300 livres -de mon argent à mon usurier, qui disait que, pendant -mon absence, il allait préparer les papiers nécessaires -au contrat. J’étais sûr qu’il mentait ; mais -je ne voulais lui laisser aucun sujet de retard. -J’avais donné une moindre somme à mon ami le -notaire (qui connaissait mes juifs) ; et en vérité je -lui devais quelque chose pour le loyer de sa triste -maison. J’avais employé environ 15 shillings à ma -toilette, qui pourtant n’était pas brillante. Je donnai -la moitié du reste à Anna, comptant à mon retour -partager encore avec elle ce que j’aurais gardé. Tous -ces arrangements faits, à six heures, par une sombre -soirée d’hiver, je partis avec elle ; mon intention -était d’aller par <span lang="en" xml:lang="en">Salt-Hill</span>. Nous traversions un -quartier de la ville qui n’existe plus ; c’était, je -crois, la rue Swallow.</p> - -<p>Ayant du temps devant moi, je marchais lentement ; -nous nous assîmes au coin de la rue de Shersan. -Je lui avais déjà parlé de mes projets ; je l’assurai -qu’elle partagerait ma fortune, si mon sort -venait à changer. Je regardais cette promesse comme -m’imposant un devoir sacré ; car je l’aimais comme -ma sœur ; et voyant à quels malheurs j’avais résisté, -j’étais plein de joie et d’espérance ; Anna, au contraire, -se séparant du seul être qui voulût lui servir -d’ami, était accablée de tristesse. Lorsque je lui dis -adieu en l’embrassant, elle jeta ses bras autour de -mon col et pleura sans dire une parole.</p> - -<p>J’espérais revenir dans une semaine au plus tard, -et je convins avec elle que la sixième nuit, à partir -de celle qui commençait, et chaque nuit suivante, -elle m’attendrait à dix heures, au bout de la grande-rue -de <span lang="en" xml:lang="en">Rich-Field</span>. Je pris encore d’autres mesures -pour la retrouver ; j’en oubliai une : elle ne m’avait -jamais dit son nom de famille. Les filles d’un rang -plus élevé s’appellent miss Douglas, miss Montague, -etc. ; mais, quand on est pauvre, on n’a qu’un -nom : Mary, Jane, Francis, etc. Il était huit heures -lorsque j’entrai au café Glocester, et le Bristol -étant sur le point de partir, j’y montai, et bientôt je -m’endormis.</p> - -<p>Un petit incident m’apprit, à cette occasion, -qu’un homme qui n’a jamais souffert peut vivre et -mourir sans se douter des travers ou de la bonté du -cœur humain. Les physionomies se ressemblent si -souvent qu’un observateur ordinaire remarque une -espèce d’hommes, puis une autre espèce opposée, et -rapporte à ces deux types contraires toutes les -nuances qui peuvent s’y confondre. Ils ont leur -alphabet avec lequel ils veulent juger toutes les combinaisons -des mots. Voici ce qui m’arriva : Pendant -les quatre ou cinq premières lieues, en quittant la -ville, je fatiguais mon voisin en tombant sur lui -chaque fois que la voiture penchait de son côté ; et, -en conscience, si la route eût été moins unie et -moins douce, je serais tombé de faiblesse. Il s’en -plaignit amèrement, et tout le monde s’en serait -plaint ; mais il exprima son mécontentement en -des termes que tout le monde n’aurait pas choisis ; -et certes, si je l’avais quitté à ce moment, ou je -ne me serais pas souvenu de lui du tout, ou je -m’en serais souvenu comme du plus grand brutal -qu’on pût trouver. Cependant je vis que j’avais -tort ; je lui demandai pardon en l’assurant que ce -n’était pas ma faute, et en même temps je lui dis -aussi brièvement que possible la cause de l’état où -je me trouvais. Le personnage changea tout à coup ; -lorsque je m’éveillai un instant en passant à Hounslow -(car en dépit de mes efforts, je m’étais rendormi -deux minutes après avoir parlé), je trouvai qu’il -avait allongé le bras de manière à m’empêcher de -tomber ; et, pendant le reste du voyage, il me traita -avec une douceur de femme ; de sorte qu’à la fin, -j’étais presque couché dans ses bras, et c’était -d’autant plus obligeant de sa part, qu’il ne savait -pas si j’allais à Bath ou à Bristol. Malheureusement, -j’allai plus loin que je ne voulais ; car mon sommeil -me faisait tant de bien que je ne me réveillai -qu’au premier relai, après Hounslow ; je demandai -où nous étions ; on me répondit à Maidenhead, -six ou sept milles, je crois, plus loin que <span lang="en" xml:lang="en">Salt-Hill</span>.</p> - -<p>Je descendis ; mon voisin me conseilla de m’aller -mettre au lit, ce que je lui promis de faire, bien -qu’ayant une autre intention. Je me mis à marcher. -Il était environ minuit ; mais j’allais si doucement -que j’entendis quatre heures sonner à une petite -maison, avant de tourner la route qui conduit de -Slough à Eton. J’étais encore bien faible ; il me -vint pourtant alors une idée qui me consola de ma -pauvreté. On avait commis quelques jours auparavant -un assassinat à Hounslow. Je crois que la -personne qui avait été tuée s’appelait Steele, et que -c’était le propriétaire d’un petit bien dans le voisinage. -Chaque pas que je faisais me rapprochait de la -place où le meurtre avait été commis, et il me passa -dans l’esprit que, si le meurtrier était sorti cette nuit, -nous allions nous rencontrer dans l’obscurité : -auquel cas, dis-je, si, au lieu d’être, comme je le -suis,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Riche en science seulement</i>,</div> -</div> - -<p class="noindent">j’avais, comme mon ami lord… 70.000 livres -de rente, quelle frayeur panique viendrait m’assaillir ! -Il est vrai qu’il n’était pas probable que -lord… se trouvât jamais dans ma position. -Mais, quoi qu’on dise, la remarque n’en est pas -moins vraie, qu’une grande fortune doit inspirer -une terrible peur de mourir ; et je suis convaincu -que les trois quarts au moins de ces intrépides -aventuriers, à qui la pauvreté permettait d’avoir du -courage, si, au moment de se battre, on leur eût -annoncé qu’ils héritaient de 50.000 livres de rente, -auraient senti leur humeur belliqueuse considérablement -diminuée.</p> - -<p>J’oublie mon voyage. Dans la route entre Slough -et Eton, je m’endormis. Au moment où le soleil -allait se lever, je fus réveillé par la voix d’un -homme qui était debout à côté de moi. Je ne le -connaissais pas ; il avait une triste physionomie ; -mais il ne s’ensuit pas que ce fût un méchant -homme ; et même il aurait pu mériter ce nom -sans qu’il y eût aucun danger pour un dormeur -en plein champ, à sept heures du matin, en -hiver. Pourtant je suis bien aise de le désabuser -sur ce qu’il a pu croire, s’il est au nombre de mes -lecteurs. Je le regardai en face, et il s’en alla. Je ne -fus pas fâché d’arriver à Eton avant le jour. La nuit -avait été humide, mais la matinée était fraîche, et les -arbres se couvraient de bruine. Je traversai Eton -sans être vu ; je me lavai, et me rhabillai de mon -mieux dans un petit café de Windsor ; enfin il -était huit heures lorsque je me dirigeai vers Pote’s.</p> - -<p>Sur ma route, je rencontrai un petit garçon que je -questionnai ; un Etonien est toujours gentilhomme ; -et malgré ma pauvre apparence, il me répondit -poliment. Mon ami lord… était parti pour -l’université de… « <span lang="la" xml:lang="la">Ibi omnis effusus labor !</span> » -J’avais pourtant d’autres amis à Eton ; mais ceux -qui veulent bien s’appeler ainsi dans la prospérité, -ne sont pas toujours disposés à s’en souvenir. -Cependant je demandai le comte de D…; il me -reçut à déjeuner.</p> - -<p>Lecteur, qui me voyez tant de connaissances -nobles, ne me croyez pas noble pour cela. Je suis le -fils d’un bon commerçant anglais.</p> - -<p>Lord D… étala devant moi un déjeuner -magnifique. Il me parut bien plus magnifique encore -à moi qui, depuis tant de jours, tant de semaines, -tant de mois, ne m’étais pas assis à « une table -honnête. » Je mangeai pourtant fort peu ; je me -souvins de l’histoire d’Otway, et j’eus peur d’obéir -trop promptement à une tentation qui pouvait être -dangereuse. Je ne me fis même aucune violence -pour cela ; car, pendant deux semaines encore, je ne -pus prendre que très peu de chose à mes repas ; -mon appétit se changeait aussitôt en satiété, et -quelquefois en dégoût.</p> - -<p>J’expliquai à mylord D… l’affaire qui m’amenait. -C’était le meilleur jeune homme du monde, -et le plus obligeant ; il hésita cependant, fit ses -conditions, et accepta. Lord D… avait alors tout -au plus dix-huit ans ; mais je doute, en me rappelant -quelle prudence et quel bon sens il sut mêler à -tant de courtoisie (courtoisie qui chez lui avait le -caractère de la franchise), qu’un homme d’État le -plus vieux et le plus accompli diplomate possible, -se fût mieux tiré d’un pas semblable. Il y a bien des -gens qu’on ne pourrait aborder avec une pareille -question, sans les voir prendre un visage plus sévère -et plus chagrin que la tête d’un Turc.</p> - -<p>Consolé par cette promesse, quoique mes espérances -eussent été en partie trompées, je retournai -dans une voiture de Windsor à Londres, trois jours -après en être parti. Et voici maintenant la fin de -mon histoire ; les juifs ne voulurent pas des conditions -de lord D… Je ne sais pas s’ils auraient -consenti enfin à cet arrangement, et s’ils retardaient -seulement l’affaire pour avoir le temps d’aller aux -informations ; mais ils me demandèrent de grands -délais.</p> - -<p>Le temps s’écoulait. Mon billet s’en allait par -morceaux, et avant la conclusion de cette affaire, -je me voyais déjà retombé dans ma première -misère. Tout à coup il se fit entre moi et mes amis -un raccommodement par hasard. Je quittai Londres -en toute hâte pour une partie éloignée de l’Angleterre, -et après quelque temps je retournai à l’Université.</p> - -<p>Cependant qu’est devenue la pauvre Anna ? -C’est à elle que j’ai réservé la fin de mon récit. -Ainsi que nous en étions convenus, je la cherchais -tous les jours, et je l’attendais au coin de la rue -de <span lang="en" xml:lang="en">Rich-Field</span>. Je parlais d’elle à tous ceux qui -pouvaient la connaître, et pendant les dernières -heures de mon séjour à Londres, j’employai tous -les moyens possibles pour la découvrir. Je connaissais -la rue où elle logeait, mais non pas la maison ; -et je me rappelai enfin que les mauvais traitements -d’un hôte bourru dont elle m’avait parlé -avaient pu la faire partir. Elle connaissait peu de -monde ; presque tous, d’ailleurs, attribuaient mes -recherches à un motif qui les faisait rire et -cligner de l’œil ; et d’autres, pensant qu’elle avait -pu me voler quelque chose sur son compte et s’enfuir, -me donnaient le moins de renseignements possibles. -Désespérant enfin de la trouver, je remis à -mon départ, entre les mains de la seule personne -qui pût certainement connaître Anna, mon -adresse dans le Comté de…, où demeurait alors -toute ma famille.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i">TROISIÈME PARTIE</h2> - - -<p>Il y a si longtemps que j’ai pris de -l’opium pour la première fois, que -si jamais j’en ai su la date, je l’ai -oubliée ; mais, comme des événements -plus importants se rapportent -à ce souvenir, je puis croire, en m’en servant pour -m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804 ; et voici -comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres) : -dès mon enfance, on m’avait accoutumé à me baigner -la tête dans l’eau froide, au moins une fois -par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai -à une interruption momentanée de ma méthode -ordinaire ; je sautai à bas du lit, plongeai ma -tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai -me coucher sans essuyer mes cheveux.</p> - -<p>Le lendemain matin, je m’éveillai avec les plus -effroyables douleurs de rhumatisme à la tête et au -visage ; douleurs qui ne me laissèrent aucun répit -pendant environ vingt jours. Le vingt-et-unième -jour, ce fut, je crois, un dimanche, je sortis plutôt -pour me faire oublier mes maux, que dans aucune -intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un -camarade de collége qui me recommanda l’opium ; -opium, redoutable instrument de plaisir ou de -peine ! J’en entendis parler comme de la manne ou -de l’ambroisie : mais rien de plus. Quel mot vide -et insignifiant c’était alors pour moi ! combien de -cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans mon -âme ! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes -souvenirs ; en me rappelant ces détails, je sens -comme un voile mystérieux qui couvre les plus -petites circonstances, et la place, et le temps, et -l’homme (si c’en était un) qui le premier m’ouvrit -ce paradis des <i>mangeurs d’opium</i> !</p> - -<p>J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’après-midi ; -et il n’y a pas sur terre un plus triste spectacle -qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma -route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford ; -et près de l’immobile Panthéon (comme l’appelle -obligeamment M. Wordsworth), je vis la boutique -d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne -des célestes plaisirs, plus triste et plus stupide -que ce jour pluvieux lui-même, avait justement -ce regard d’un apothicaire mortel, un jour -de dimanche ; et lorsque je lui demandai mon -opium, il me le donna comme l’aurait fait l’homme -le plus ordinaire ; bien plus, il me rendit sur mon -shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce -de monnaie, qu’il prit dans un tiroir de bois.</p> - -<p>Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité, -je l’ai toujours considéré en moi-même -comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel -apothicaire, descendu sur la terre à mon intention. -Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est -que lorsque je revins à Londres, je le cherchai autour -de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas ; -et pour moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois -il avait un nom), il était plus croyable qu’il -s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que -de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur -est pourtant libre de ne le regarder, s’il le veut, que -comme un apothicaire sublunaire et terrestre ; -pour moi, je le crois évanoui<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ou évaporé, tant -il me répugne de rattacher quelque souvenir mortel -à ce moment, à cette place, et à cette créature, -qui me fit faire ma première connaissance avec le -céleste présent.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde -paraît s’être établi surtout dans le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ; mais il fut -regardé alors comme un privilége particulier à la famille -royale, et nullement aux apothicaires ; car en l’an 1686, un -poëte distingué, M. Flasman, parlant de la mort de -Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire une action -aussi absurde que de mourir ; car, dit-il,</p> - -<p>« <span class="i">Les rois doivent dédaigner de mourir, et seulement <i>disparaître</i>.</span> »</p> -</div> -<p>Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai -guère à prendre la quantité désignée. J’ignorais -nécessairement tout l’art et le mystère qui doivent -accompagner une pareille action ; et ce que je pris, -je le pris de la manière la plus désavantageuse possible ; -mais je le pris. — Et en une heure, ô ciel ! -quel changement ! du plus profond abîme à la plus -sublime exaltation ! C’était l’<i>Apocalypse</i> que j’avais -au dedans de moi. — Le soulagement de mes douleurs -était la chose la moins importante à mes -yeux ; cet effet négatif disparaissait devant la multitude -des effets positifs que je ressentais à la fois. -C’était un trésor, un φαρμακον -νηπενθές pour toutes -les souffrances humaines ; c’était le secret du bonheur -tant cherché et si longtemps discuté par les -philosophes de tous les temps ; on achèterait maintenant -son bonheur deux sous et on le porterait -dans la poche de son gilet. Les divines extases devaient -s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité -de l’âme pouvait se communiquer par le -coche. Mais le lecteur va croire que je plaisante ; -celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire ; -ses plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans -les plus grandes joies, ce n’est jamais l’<i lang="it" xml:lang="it">allegro</i>, -c’est toujours <i lang="it" xml:lang="it">il penseroso</i>.</p> - -<p>Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium ; car -pour tout ce qui a été écrit sur ce sujet, soit par -les voyageurs en Turquie (qui ont conservé leur -habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale), -soit par les professeurs de médecine, -écrivant <i lang="la" xml:lang="la">ex cathedrâ</i>, je n’ai qu’un mot à dire : -Mensonge ! Je me souviens qu’une fois en feuilletant -un étalage de bouquiniste, j’ai trouvé ces paroles -dans un auteur satirique : « En ce temps-là, -je devins convaincu que les journaux de Londres -disent la vérité au moins deux fois par semaine, -savoir : le mercredi et le samedi, et qu’on pouvait -s’en rapporter à eux pour la liste des banqueroutiers. » -Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser -de fausseté tout ce qui a été dit sur l’opium : -des savants nous ont appris qu’il avait une couleur -brune : remarquez bien que j’en conviens ; deuxièmement, -qu’il coûtait fort cher, et cela est vrai ; -car de mon temps l’opium des Indes-Orientales -coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie -huit guinées ; troisièmement, que si vous en preniez -beaucoup à la fois, vous finiriez probablement par -faire… ce qui est toujours désagréable à un homme -rangé dans ses habitudes, savoir : mourir<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Tout -cela est très-beau et incontestable, et la vérité aura -toujours son mérite, car elle est rare.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les savants ont pourtant mis en doute cette proposition : -car dans une édition de contrebande de la <i>Médecine -domestique</i> de Buchan, que j’ai vue une fois dans les mains -de la femme d’un fermier qui s’en servait pour se soigner, -on faisait dire au docteur : « Prenez garde surtout de ne -jamais prendre plus de vingt-cinq onces de laudanum à la -fois. » Il fallait probablement dire : plus de vingt-cinq -gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru.</p> -</div> -<p>Mais dans ces trois théorèmes, je crois que nous -avons épuisé la mesure du savoir jusqu’à présent -amassé par les hommes au sujet de l’opium. Ainsi, -digne docteur, comme il me paraît qu’on peut -aller plus loin encore, restez derrière, et laissez-moi -vous dire ma façon de penser.</p> - -<hr /> - - -<p>Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait -généralement comme assuré que l’opium produisait -ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je -vous assure, <i lang="la" xml:lang="la">meo periculo</i>, que jamais de la plus -forte quantité d’opium n’a résulté un pareil effet. -Pour la teinture d’opium (appelée communément -laudanum), elle produirait certainement l’ivresse, -si un homme en pouvait supporter une dose assez -considérable ; mais pourquoi ? parce qu’on y trouverait -plus de liqueur spiritueuse, et non plus -d’opium. Mais l’opium cru (je l’affirme d’une -manière péremptoire) est incapable de donner -aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de -l’alcool, et non pas <i>en degrés</i>, mais <i>en nature</i> ; ce -n’est pas en quantité qu’ils diffèrent, mais en qualité. -Le plaisir causé par le vin monte sans cesse, -tendant à une crise, après laquelle il redescend ; -celui de l’opium, une fois excité, reste huit ou -dix heures : le premier, pour emprunter à la -médecine un terme technique, donne une jouissance -brève, le second une jouissance chronique. -L’un est une flamme, l’autre un foyer.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais la principale distinction consiste en ceci, -que toujours le vin dérange les facultés mentales, -et que l’opium (s’il est pris comme il doit l’être), -loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie. -Le vin ôte à l’homme la connaissance de lui même ; -l’opium la rend plus sensible et plus forte. Le vin -couvrant la pensée de nuages, grandit l’admiration -ou le dédain, l’amour ou la colère ; l’opium, au -contraire, introduit la tranquillité et l’équilibre -dans toutes les facultés de l’homme, actives ou passives ; -et, respectant le caractère et le jugement -habituels, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante -qu’approuve la raison, et qui devrait probablement -accompagner une santé éternelle et <i>antédiluvienne</i>. -Ainsi, par exemple, l’opium comme le -vin donne de l’expansion au cœur et aux affections -bienveillantes ; mais alors avec cette différence remarquable, -que, dans ces témoignages soudains -d’amour ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il -y a toujours un côté ridicule qui excite le mépris : -on se serre la main, on se jure une immortelle -fidélité, on pleure ; nul ne sait à propos de quoi ; -la créature sensuelle se montre à tous les regards. -Mais l’expansion donnée par l’opium aux sentiments -les plus doux, loin d’être un accès de fièvre, -ne semble qu’un retour à cet état naturel d’un -cœur bon et juste, que la douleur seule a endurci -en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale -et grossière opposée à l’exaltation pure des -puissances morales de l’âme.</p> - -<hr /> - - -<p>Telle est la doctrine de la véritable église, au -sujet de l’opium, de laquelle église j’avoue que je -suis l’alpha et l’oméga ; mais on doit se souvenir -que je parle d’après une longue et profonde expérience. -Pour les auteurs qui ont traité expressément -cette matière, il est évident, par l’horreur -qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais -la pratique indispensable aux vaines théories. -J’avouerai cependant que j’ai rencontré un exemple -d’ivresse causée par l’opium, malgré mon incrédulité ; -c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup. -Je lui disais que ses ennemis (à ce que -j’avais entendu dire) l’accusaient de raisonner -comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait -sans cesse avec de l’opium. — Je le maintiendrai, -me répondit-il, et je ne déraisonne pas par -principe, mais purement et simplement parce que -je m’enivre purement et simplement, répéta-t-il -trois fois, et cela <i>tous les jours</i>. L’autorité d’un -chirurgien doit être assurément d’un grand poids ; -je lui oppose pourtant mes propres expériences, -plus fortes que ses plus fortes, de 7,000 gouttes par -jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens me soutenir qu’ils -s’étaient enivrés avec du thé ; et un étudiant en -médecine à Londres, pour les connaissances duquel -j’ai le plus grand respect, m’assurait l’autre -jour qu’un malade, en sortant de son lit, s’était -enivré avec un <span lang="en" xml:lang="en">beef-steak</span>.</p> - -<hr /> - - -<p>Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai -vite une seconde ; c’est que l’exaltation -d’esprit causée par l’opium soit désagréablement -suivie d’abattement ou de sommeil, comme on le -croit. Certainement l’opium doit être compté au -nombre des narcotiques ; il doit donc produire le -sommeil après un certain temps ; mais ses premiers -effets sont toujours, au plus haut degré, d’exciter -le système entier du cerveau. La durée de son -action est toujours de huit heures à peu près ; ce -sera donc la faute du <i>mangeur d’opium</i>, s’il ne -calcule pas sa dose de manière à n’avoir besoin de -se coucher qu’au moment de le faire. Les Turcs -sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des -statues équestres, sur des escabelles de bois aussi -stupides qu’eux-mêmes ; mais, pour que le lecteur -puisse juger du degré de stupidité dont l’opium -peut frapper les facultés morales d’un Anglais, je -vais raconter la manière dont je passai <i>un soir -d’opium</i> à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce -qui est de l’abattement supposé, je me contente -de le nier, attendu que, pendant des expériences de -dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut -pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité -parfaite.)</p> - -<p>Le dernier duc de… avait coutume de dire : — Jeudi -prochain, si le ciel me prête vie, j’ai l’intention -de me griser. C’est ainsi que je fixais toujours -à l’avance combien de fois, dans quel temps -et en quel lieu je ferais une débauche d’opium : -rarement plus d’une fois en trois semaines ; car, -dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à -demander (comme je le fis ensuite) un verre de laudanum -chaud et sans sucre. J’en buvais, dis-je, -rarement et plus souvent le mercredi et le samedi -soir. Ces jours-là Grassini chantait à l’Opéra, et -la voix de cette actrice était pour moi la chose la -plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on -fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis -le pied depuis sept ou huit ans ; mais je sais que -dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un meilleur -endroit pour passer une soirée. Cinq shillings -vous permettaient d’entrer à la galerie, aussi -curieuse à voir que la scène ; l’orchestre se distinguait -par sa douce mélodie des orchestres anglais, -où je ne puis supporter les instruments criards et -l’aigreur dominante des violons. Les chœurs -étaient divins à entendre, et lorsque Grassini -paraissait dans quelque interlude sous le voile -noir d’Andromaque à la tombe d’Hector, etc., -jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au -mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est -par les oreilles qu’il communique avec l’harmonie, -et qu’il reçoit l’effet d’une manière purement passive. -Il n’en est pas ainsi ; c’est par la réaction de -l’âme que le plaisir est ressenti ; de là vient la différence -entre les sensations éprouvées, qui varient -selon les facultés de celui qui éprouve. Or, maintenant -l’opium, augmentant les facultés de l’âme, -augmente nécessairement ce mode particulier d’activité -qui fait la jouissance. — Mais, me dit un -ami, une succession de sons et de notes est pour -moi comme une collection de caractères arabes : -je n’y attache aucune idée ; des idées ! mon bon -sire ! il n’en faut point attacher ; laissez-vous faire. -L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu -de soie tous les souvenirs de ma vie, non pas -comme un écho, mais comme une sensation présente, -non pas ramassés à grands frais de mémoire -ou tirés dans quelque sombre abstraction, mais les -faits oubliés et les passions exaltées, ressuscitées, -redevenues sublimes ! Tout cela pour cinq shillings.</p> - -<p>Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre, -j’avais pour remplir les vides de l’action la musique -de la langue italienne parlée par des femmes italiennes, -et j’écoutais avec un plaisir semblable à -celui qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au -Canada le rire gracieux des femmes indiennes ; -car moins vous entendez les mots, plus l’harmonie -est douce. Il était donc avantageux pour moi de -n’être qu’un pauvre apprenti, lisant peu l’italien, -ne le parlant pas du tout, et ne comprenant pas les -trois quarts de ce que j’écoutais.</p> - -<p>Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra : mais un -autre plaisir que je ne pouvais avoir non plus que -le samedi soir, luttait avec mon amour pour le premier. -J’ai peur d’être obscur sur ce sujet ; mais je -puis assurer le lecteur que je ne le serai pas plus -que Marinus dans sa vie de Proclus, et plusieurs -autres biographes et autobiographes de même réputation. -Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que -le samedi soir. Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus -que tout autre jour pour moi ? Je n’avais à me -reposer d’aucun travail ; point de paiement à recevoir ; -cela est vrai, judicieux lecteur. Mais vous -savez qu’il y a des âmes compatissantes qui -aiment à partager les maux des pauvres en les soulageant ; -moi j’aime à partager leurs plaisirs ; -j’avais senti leurs peines.</p> - -<p>Or, maintenant le samedi soir est le régulier et -périodique témoin de la gaieté du pauvre : en ce -point les sectes en hostilité s’unissent, et reconnaissent -une marque de fraternité ; toute la chrétienté -se repose. Ce jour est séparé du travail par -un jour entier et deux nuits, et moi-même je suis -aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me -reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une -échelle aussi large que possible d’un spectacle avec -lequel je me sentais si bien en sympathie, souvent, -après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder -la direction ni la distance sur toutes les places, à -tous les endroits de la ville où le pauvre vient le -samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus -d’une famille, consistant en un seul homme avec -sa femme, quelquefois un ou deux de leurs enfants, -se consultait sur l’emploi de la journée, sur -ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des -choses de ménage. Peu à peu je me familiarisais -avec leurs désirs, leurs embarras et leurs opinions. -Quelquefois on pouvait entendre des murmures -de mécontentement ; mais plus souvent on ne -trouvait que l’expression muette ou expansive de -la patience, de l’espérance et de la tranquillité ; et -généralement l’on peut dire que, sur ce point du -moins, le pauvre a plus de philosophie que le -riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il doit -considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais -trouver l’occasion sans paraître les gêner, je -me mettais de la partie, et mon opinion sur le -point contesté, sinon judicieuse, était toujours -reçue avec bonté. Si les prix étaient un peu plus -haut, ou qu’on rapportât que les oignons et le -beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant, -si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais -à mon opium mes consolations. Et combien -de fois, essayant de retrouver ma route, -d’après les règles de la navigation, en fixant -l’étoile polaire et cherchant audacieusement un -passage au nord-ouest, au lieu de doubler tous les -caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens -inverse, j’arrivais subitement dans des carrefours -tellement inconnus, des endroits si difficiles, qu’ils -auraient raillé l’impudence des porteurs et confondu -l’intelligence des cochers ! Je crus d’abord -plusieurs fois avoir découvert quelques <i lang="la" xml:lang="la">terras incognitas</i>, -et me proposais bien de consulter la -carte de Londres. Tout cela cependant me coûta -cher plus tard, lorsque la face humaine peupla -mes rêves et que mes longs détours dans la ville -revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une -douleur plus grande que l’inquiétude, plus affreuse -que le remords.</p> - -<p>Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni -l’engourdissement ni l’inaction, mais, au contraire, -fait courir les carrefours et les théâtres. -Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places -dignes d’un <i>mangeur d’opium</i>, lorsqu’il est parvenu -au plus haut degré de l’exaltation. La solitude -lui plaît alors, et la foule l’oppresse ; la -musique même est une jouissance trop grossière et -trop sensuelle pour lui. Il cherche le silence, -aliment des profondes rêveries et des méditations -délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à -méditer ; et les misères dont j’avais été la victime -aussi bien que le témoin avaient augmenté ce penchant -à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à -celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la -cave de Trophonius ; et mon remède était de me -contraindre à vivre en société, et à occuper mon -esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris -de l’opium, je tombais dans de longues rêveries ; et -plus d’une fois il m’est arrivé, dans une nuit d’été, -lorsque je m’asseyais à ma fenêtre qui donnait à la -fois sur la mer et sur toute la ville de L…, de rester, -depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, -sans bouger et sans vouloir bouger.</p> - -<hr /> - - -<p>On va m’accuser de mysticisme, de behménisme, -de quiétisme, etc. ; mais cela ne m’<i>inquiète</i> pas. -Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos plus -grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses -œuvres de philosophie s’il n’est pas plus mystique -que moi. Je soutiens que la scène elle-même ressemblait -aux impressions qu’elle faisait naître. La -ville de L…, avec ses clochers et ses toits tout -couverts de fumée et de brumes, représentait la -terre avec ses chagrins et ses tombeaux qu’elle -oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore. -L’Océan, tranquille et infini, c’était l’âme du sage -qui la contemple ; et il me paraissait que le tumulte, -la fièvre étaient suspendus pour un temps ; la paix -était garantie aux secrètes blessures du cœur ; il y -avait un repos, un sabbat ! Alors les espérances et -les illusions se réconciliaient avec l’horrible réalité -de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était -pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces -opposées et égales qui se maintiennent et s’arrêtent ; -non pas l’oiseau qui se repose, mais celui -dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile -et suspendu dans les airs. Éternelle activité ! Éternel -repos !</p> - -<p>Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi -jusqu’ici, si vous voulez me suivre encore, lecteur -indulgent, il faut être encore indulgent. Vous savez -sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup -lu, ou beaucoup vu, ou beaucoup rêvé, ont -beaucoup comparé ; or, si le voyageur a parcouru -le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux -dans son cabinet de travail, ou enfin le penseur -dans son imagination vagabonde, n’ont-ils pas dû -choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples -bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui -où ils auraient voulu, sinon oublier leur patrie, du -moins séjourner, comme les hirondelles qui suivent -les jours du printemps ? Où l’on peut trouver -l’antipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On -verra plus tard que j’ai rencontré plus que l’antipathie. — Je -veux parler à présent de mes plaisirs. — L’Espagne -a de tout temps été pour moi un lieu -de délices où se reportaient mes pensées et mes -rêves ; car, de si loin, j’écartais de ma baguette magique -la funèbre inquisition, la triste jalousie des -Castillans et les embuscades des assassins de grande -route. Mais si, dans un théâtre, assis à l’écart, je -voyais de loin, sous les plis d’une écharpe molle, -quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait -peuplé son Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais -à la transformer ; je la plaçais sous les bois -touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux d’orangers -blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs -campagnes ; ou bien le soir, lorsque tout se taisait -dans la ville, c’était derrière la jalousie de fer ou de -bois peint que je voulais la voir se pencher au -bruit d’une sérénade ; c’est alors qu’agissait l’opium, -prolongeant une douce vision qui, sans son -aide, eût passé comme une ombre ; ne pouvais-je -pas dire, la réalisant ? Car, si l’impression est durable -et forte, si elle a laissé son souvenir, que lui -manque-t-il pour cesser de s’appeler un rêve ? et quel -rêve délicieux ! ce n’était pas seulement le soir, -mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de -midi, que je la trouvais encore derrière sa jalousie ; -le soleil, à travers la soie rouge des stores, répandait -une lumière aussi douce que les rayons de -la lune, sans être pourtant aussi triste, et par la -fenêtre ouverte du côté de l’ombre et du jardin, -le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à nous. -Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur -d’azur clair (couleur inséparable de ces sortes de -rêves) et c’était là que, pendant des journées entières, -je restais à lui parler, à la voir, <i>mon œil sous -le sien</i> (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma -main sa robe de soie ou de velours, quelquefois sa -main délicate et petite, rien de plus, mais il y -avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma -vie entière de souvenirs ; sensation qu’on ne peut -se représenter qu’après l’avoir éprouvée !</p> - -<hr /> - - -<p>J’étais encore jeune alors ; et ne me taxerait-on -pas de folie, si je rapportais des dialogues, des -événements, des intrigues qui jamais n’ont existé -ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de -la mer je me couchais au fond d’une petite barque, -regardant le ciel et l’eau, tandis que mon batelier -chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour -voir le coucher du soleil, une position que je n’ai -jamais vu prendre à d’autres qu’à moi ; il s’agit de -se coucher horizontalement sur le côté, de sorte -qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du -ciel et de la terre ; car alors il semble qu’une roue -énorme tourne au-dessus de vous ; le ciel paraît -parfaitement arrondi ; et les montagnes bleues, les -nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si -bien à tout ce qui s’élève sur l’horizon, ou tout ce -qui paraît s’abaisser du ciel, qu’emporté d’ailleurs -par le mouvement doux et régulier de ma barque, -j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme -éblouissant. C’était comme une musique de l’âme, -qui la faisait bondir et s’élancer hors d’elle-même ; -alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes -charmants que créait mon imagination.</p> - -<hr /> - - -<p>Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps ; -il faut que j’en raconte un où l’on trouvera -un singulier mélange de tristesse et de joie.</p> - -<hr /> - - -<p>Il me semblait que j’avais commis un grand -crime (ce rêve me poursuivit souvent) et dans la -funèbre cour, à la lueur des torches et des flambeaux, -au milieu des piques et des hallebardes qui -brillaient dans l’obscurité, la voix monotone du -greffier me lisait ma sentence, qui finissait comme -toujours « pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive ; » -cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté -pour tout un jour. C’était alors que mon songe -devenait plus doux : ou dans les fêtes étincelantes, -parmi les danses légères et les groupes entremêlés ; -ou sur des lacs immenses, dans une barque dont le -vent faisait enfler la voile aux sons des instruments, -et tandis que la lune versait sur les flots -d’argent ses rayons,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme des pleurs d’amour ;</div> -</div> - -<p class="noindent">ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au -milieu des herbes, des fleurs, des brises embaumées -du soir, partout un sentiment inconnu de volupté -m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés -un être (une femme ou un ange, je ne sais) qui se -penchait sur moi pour me consoler, quand parfois, -au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation -et du sort qui m’attendait le soir, venait -me saisir et m’abattre, comme un coup de -tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon -rêve ; si, une mandoline à la main, chacun, selon -la mode italienne, chantait après le repas champêtre, -une ballade ou une romance, quand venait -mon tour, je saisissais l’instrument, et les femmes, -enivrées <i>de joie, de vin et d’amour</i>, applaudissaient -de leurs mains blanches et délicates ; mais tout à -coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais, -et l’idée de la mort me faisait tressaillir et pleurer. -Mon ange alors essuyant mes larmes, peu à peu -la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une -volupté nouvelle vînt me rapporter un moment -d’horreur nouveau.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on -puisse imaginer ; je le donne pourtant aussi pour -l’un des plus délicieux ; car il tient un milieu entre -les rêves purement agréables et les apparitions terribles -qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme -la mélancolie tient le milieu entre la gaieté folle -et le sévère ennui.</p> - -<hr /> - - -<p>Oh ! gracieux, subtil et puissant opium ! toi qui -verses le baume sur la plaie ardente, la consolation -sur les peines qui ne finiront jamais ; toi qui, pour -une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de -la jeunesse et des mains pures du sang des hommes ; -à l’âme fière du philosophe, montres</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Les torts redressés, et les insultes vengées</i> ;</div> -</div> - -<p class="noindent">toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture -fantastique, devant laquelle pâlissent les Phidias -et les Praxitèle, la splendeur de Babylone et -d’Hécatompylos ; toi qui, sous les rayons pâles de -la lune, vas éveiller ceux qui dorment dans leurs -tombeaux pour rendre aux jeunes trépassées leur -visage de quinze ans ! Les hommes qui ont peuplé -le paradis de l’Orient des houris immortelles ; le -paradis de Rome des anges au front vermeil ; ceux -à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le génie -de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas -encore tout le charme de tes voluptés divines, ô -gracieux, subtil et puissant opium !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="small">INTRODUCTION</span><br /> -<span class="xsmall">DE LA</span><br /> -QUATRIÈME PARTIE</h2> - - -<p>De 1804 nous devons passer à 1812. -Maintenant les années de ma vie -<i>académique</i> sont loin de moi. Le -bonnet d’écolier ne presse plus -mes tempes ; si mon bonnet existe -encore, il est sur la tête de quelque autre amant -de la science et de la vérité. Mes livres partagent la -triste condition de beaucoup d’autres in-folio et in-octavo -du Bodleian ; c’est-à-dire, qu’ils sont devenus -la pâture des vers et des souris. La cloche de -la chapelle n’interrompt plus mon sommeil ; le -portier qui en secouait si régulièrement la chaîne -d’airain est mort, et ses victimes l’ont oublié ! -Cependant la cloche fait encore le désespoir de bien -d’honnêtes gens ; mais pour que son bruit monotone -vînt m’éveiller, il faudrait que le vent y mît de -la malice, car je suis séparé d’elle par deux cent -cinquante lieues, et enterré au fond des montagnes.</p> - -<p>Et que fais-je au milieu de ces montagnes ? Je -prends de l’opium. Mais quelle vie puis-je y mener ? -Je vis dans une petite maison, et je n’ai qu’une servante -(honni soit qui mal y pense !) et… Mais ne -croyez pas qu’il ne se soit rien passé de 1804 à -1812. Songez qu’à présent, me voyant vivre de mes -rentes, mes voisins m’ont accordé le titre de membre -indigne de cette société universelle qu’on appelle -gentlemen ; et même la courtoisie de la jeunesse -anglaise me fait l’honneur de m’écrire : « A Monsieur, -etc. <span lang="en" xml:lang="en">esquire</span><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. » Je ne suis pourtant ni juge -de paix, ni <i lang="la" xml:lang="la">custos rotulorum</i>. Suis-je marié ? Non. -Et je prends encore de l’opium ? Oui, le samedi -soir ; et cela ne m’a pas fait de mal, depuis le -dimanche pluvieux où je vis le bienheureux apothicaire, -près de l’immobile Panthéon. En somme, -comment est-ce que je me porte ? — Très bien. -Mais il faut écouter mon histoire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Esquire.</i> Terme qui correspond à peu près au titre de -chevalier en France.</p> -</div> -<p>Un jour d’hiver de 1810, je me promenais sur les -longues terrasses de la rue d’Oxford, absorbé dans -mes réflexions ordinaires, lorsqu’un jeune officier -de mes amis m’aborda. Il me trouva l’air sombre ; -je voulus m’excuser ; il faisait froid, et cependant -humide ; je souffrais de l’estomac ; il n’en crut rien. — Pour -dissiper vos rêveries, dit-il, ce soir je vous -emmène au bal. — Au bal ! lui dis-je en secouant -la tête. — Ce n’est ni un concert, ni un <span lang="en" xml:lang="en">rout</span>, c’est -un bal <i>à la française</i> que nous nous donnons ; vous -y verrez tous les officiers du corps. Du reste, point -de prudes, ajouta-t-il en souriant ; au lieu de vous -montrer les plus sévères, je vous montrerai les -plus jolies. — Vous ne me connaissez pas, lui répondis-je ; -j’ai eu des moments de gaieté dans ma -vie, mais au bal je suis comme un enterrement. — Nous -vous égayerons, dit-il. Je me laissai -emmener par distraction.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous entrons ; c’était la réunion la plus brillante. -Moi, vêtu de noir, et les bras croisés, je m’en allai -m’appuyer sur une colonne tout au fond de la salle. -Si j’avais pris de l’opium ce soir, me disais-je, sans -doute je serais plus en train de me divertir. Cependant -on arrivait en foule ; j’entendais le <i>groom</i> -principal crier à tue-tête le nom de ceux qui paraissaient -dans la salle ; peu à peu ces visages nouveaux, -qui souvent même étaient fort jolis, me -firent relever la tête. On annonça le marquis de -C…; il entrait donnant la main à une femme que -plusieurs jeunes gens entourèrent aussitôt. Un -petit mouvement de curiosité me prit ; mais, au -moment où je me levais, attendu que les coiffures -et les plumes me gênaient, je sentis au cœur une -douleur aiguë, et un frisson qui me parcourut des -pieds à la tête ; je retombai assis. Ce que j’avais vu, -je ne puis le dire. Lorsque je revins à moi, je ne -trouvai dans ma mémoire qu’une robe de satin, un -teint d’ivoire, des cheveux d’ébène, tressés en nattes -et relevés derrière la tête : c’était la mode.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est elle, me dis-je, je l’ai vue. Je me mis debout, -mais je la cherchai vainement dans la foule. -Étrange vision ! me serais-je trompé ? Anna, celui -qui m’aurait dit que je devais te retrouver ainsi, -je l’aurais appelé un fou. Cependant le bruit des -instruments se faisait entendre ; toute mon âme -avait passé dans mes yeux ; mais elle n’était point -parmi les danseuses ; il me fallut attendre qu’une -longue et mortelle contredanse fût terminée… -Alors… je la revis…</p> - -<hr /> - - -<p>Elle était pâle et couverte de diamants ; pourtant -elle avait plutôt l’air sérieux que triste ; appuyée -sur son bras nonchalamment, elle refusait avec -obstination quelques empressés. Ma première idée -fut d’aller droit à elle… Je tâchai de sortir de mon -coin ; mais c’est alors que je me repentis de l’humeur -taciturne qui m’avait conseillé de m’y mettre ; -j’étais à une extrémité de la salle, et toutes les -mères, les tantes, les sœurs aînées étaient devant -moi. J’attendis donc, en frappant du pied et en sifflant -entre mes dents, qu’une nouvelle contredanse, -me débarrassant de ce rempart, ne laissât plus que -la <i>tapisserie</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Anna ou lady C…, ou je ne sais qui (car, dans -cette société plus que mêlée, mille idées différentes -m’assiégeaient et me tourmentaient encore), refusait -absolument de quitter sa place. Cependant lord -C…, qui se tenait d’un air froid à côté d’une table -de jeu, alla lui parler à l’oreille ; elle se leva, -prit la main d’un de ses <i>attentifs</i>, et vint se mettre -devant moi.</p> - -<hr /> - - -<p>Comment faire ? Elle me vit en passant, mais -sans paraître m’observer ni me reconnaître ; cependant, -à un second coup d’œil jeté de mon côté, il me -sembla la voir plus pâle encore qu’auparavant ; je -me trompais sans doute, car, dès que la contredanse -fut achevée, elle prit le bras du marquis et sortit de -la salle.</p> - -<hr /> - - -<p>Nul ne peut concevoir mon profond étonnement ; -stupéfait, debout comme une pierre, je croyais -avoir rêvé. Anna, te souvient-il, lorsqu’à la lueur -des lampes nous marchions dans la rue d’Oxford ? -te souvient-il de m’avoir vu ? te souvient-il de m’avoir -aimé ? de n’avoir eu sur la terre que moi -seul pour ami, pour consolation, lorsque, partageant -tout entre nous, nous ne pouvions partager -que nos douleurs ? Cela est impossible, elle ne m’a -pas reconnu. Et ce lord C… qu’est-il pour elle ? -son mari ? son amant ? Je sortais aussi ; mon jeune -officier me joignit à la porte. — Eh bien ! me dit-il, -vous ai-je tenu ma promesse ? N’avons-nous pas ici -les plus jolies femmes de Londres ? — Quelle est -donc, lui répondis-je, celle qui vient de partir à -l’instant avec le marquis de C…? — Ah ! me dit-il -en riant, c’est une espèce de <i>dame</i> ; ne l’avez-vous -pas trouvée charmante ? — Charmante, je vous -assure. — Vous sortez ? Quoi ! à la première entrevue, -déjà prêt à la suivre ? Votre philosophie s’est -égayée, j’avais raison ; adieu, adieu ! — Je vous -jure… — Ne jurez pas. Je ne veux pas vous retenir… -adieu…</p> - -<p>Je descendis lentement et me mis à marcher plus -lentement encore ; je ne pris même pas garde qu’il -pleuvait à verse, et que j’avais une longue route à -faire. J’étais comme un homme à qui l’on vient de -lire sa sentence de mort ; un coup terrible m’avait -brisé. — Si l’on disait à un homme : ton ami -vient d’être assassiné, il crierait, il s’arracherait -les cheveux dans son désespoir. Mais, si vous lui -disiez : ton ami vient de commettre un assassinat, -alors il se tairait, il baisserait la tête et cesserait de -croire à la Providence. C’est dans cet état que je -me trouvais. Oui, plutôt que de voir ainsi tomber -toutes mes espérances comme tous mes souvenirs, -se détruire le seul rêve de mes nuits, se rompre la -seule corde qui vibrât encore dans mon cœur ; -plutôt que de voit Anna devenir la maîtresse d’un -marquis de C… j’aurais voulu la voir morte.</p> - -<hr /> - - -<p>Je m’aperçus ou crus m’apercevoir que j’étais -suivi. Deux hommes enveloppés de manteaux marchaient -de toutes leurs forces derrière moi, et semblaient -tâcher de m’atteindre ; je ralentis le pas, et -bientôt je les vis distinctement s’avancer de mon -côté. L’un deux me dit : — Ne vous nommez-vous -pas…? — Oui, répondis-je, que me voulez-vous ? — Si -vous avez du cœur, me répondit-il plus bas, -trouvez-vous demain à dix heures précises, rue Albemarle, -n<sup>o</sup> 6. Ils disparurent plus vite encore -qu’ils n’étaient venus.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain je fus exact au rendez-vous ; j’avais -aussi peu d’ennemis que de bonnes fortunes ; -je ne m’attendais ni à un duel ni à un déjeuner. -On me fit entrer dans une petite pièce basse et assez -mal éclairée, où je vis une femme près de la cheminée, -assise sur un sopha. — Laissez-nous, dit-elle, -quand je fus introduit. C’était sa voix. Je -restai debout sans pouvoir parler.</p> - -<p>Elle se jeta à mon col. — C’est moi ! s’écriait-elle, -ne me reconnaît-il plus ? — Anna, lui dis-je, je te reconnais. -Puis, revenant à moi : Madame, je vous -ai reconnue hier ; si j’avais pu vous approcher !… — Asseyez-vous, -dit-elle, et écoutez-moi ; nous n’avons -pas de temps à perdre. Je m’assis auprès d’elle.</p> - -<hr /> - - -<p>— Ce que je craignais est donc arrivé ! Le seul -homme qui eût compris mon cœur m’a jugée comme -tout le monde ! Tant d’amitié, tant de souvenirs se -sont effacés devant une toilette de bal, devant une -parure de diamants ! C’est bien, cela devait être -ainsi, et pourtant, ô mon Dieu ! en quoi l’ai-je -donc mérité ? Écoutez-moi : je vous ai vu hier, j’ai -deviné votre pensée, et ne pouvant la supporter, je -me suis en allée.</p> - -<p>— Mais pourquoi, l’interrompis-je, pourquoi ce -lord C… à votre bras ? pourquoi cette fuite ? -Anna, expliquez-moi…</p> - -<hr /> - - -<p>— Si vous m’aviez parlé hier, répondit-elle, -c’eût été le plus grand de tous les malheurs, car -je serais tombée par terre de faiblesse ; j’en étais -sûre, vous m’avez jugée ainsi !</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsque vous me laissâtes, il y a deux ans, sur -un banc, au coin d’une rue, pleurant votre départ, -j’eus à peine la force de retourner chez moi. Il ne -me restait plus rien. J’entrais dans ma maison, -lorsque mon hôte, que je rencontrai sur le pas de -la porte, me voyant dans l’état où j’étais, se mit -à plaisanter : — Est-il parti, dit-il en riant, ce cher -ami ? Je passais sans répondre ; il m’en empêcha ; -je me dégageai de ses bras en criant. Ce furent -alors les injures qui succédèrent aux railleries. -Sentant que je les méritais, je m’enfuyais pour les -éviter ; il m’arrêta encore. — Écoutez, me dit-il, je -veux faire quelque chose pour vous ; montez dans -votre chambre, faites un paquet de vos hardes, et -puis alors…, et puis…, ajouta-t-il avec un -grand éclat de rire, vous irez coucher où vous -pourrez, ou bien où vous voudrez. Il y a assez -longtemps que je vous garde chez moi par charité.</p> - -<hr /> - - -<p>Je montai chez moi, je fis un paquet de mes -hardes, je le payai<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et je sortis à onze heures du -soir sans avoir un gîte, sans savoir où aller. Je -m’assis sur une borne et j’y demeurai comme immobile ; -puis tout à coup je me mis à fondre en -larmes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On se souvient que j’avais laissé à Anna un peu d’argent -avant mon départ.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Je marchai toute la nuit sans penser à rien, regardant -la terre et les pavés humides, que je comptais -machinalement ; le froid était aigu. Lorsque le -jour commença à paraître, me sentant accablée de -fatigue, je m’endormis sur le boulevard. Je ne sais -pas si je reposai longtemps, mais un homme qui me -secouait le bras rudement, m’éveilla ; je ne le connaissais -point. — Qui êtes-vous ? me dit-il ; pourquoi -êtes-vous là ? Au lieu de lui répondre, je cherchais -autour de moi le paquet que j’avais laissé -tomber en m’endormant : il n’y était plus. Je commençai -à me tordre les mains et à pousser des cris -de douleur. Qu’allais-je devenir ? — Il ne faut pas -vous désespérer, me dit-il (je crois encore l’entendre) ; -il ne faut pas pleurer : venez avec moi. Que -vous est-il arrivé ? qu’avez-vous ? Je n’avais pas la -force de lui répondre ; il m’aida à me relever, je -m’appuyai sur lui : puis, essayant de marcher, je -me trouvai mal.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est une chose bien singulière que tout ce qui -m’arriva dans cette matinée ; je pouvais aller coucher -dans une autre maison, il me restait de quoi -vivre quelques jours ; mais je n’avais plus ma tête : -votre départ m’avait tuée.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsque je revins à moi, j’étais dans une chambre -très-riche et bien meublée, sur un lit de repos ; -le même homme se tenait auprès de moi et semblait -me prodiguer des soins : c’était le marquis -de C…, celui que vous avez vu hier. — Vous -allez me dire qui vous êtes, s’écria-t-il, car il faut -que je le sache. Mes genoux tremblaient sous moi ; -je n’osais pas lui dire toute la vérité. — C’est bien, -répliqua-t-il ; je ne serai pas pour vous comme un -<i>tyran de mélodrame</i>, mais il faut m’écouter et -m’obéir. Alors il me fit donner à manger, puis -voyant que nous étions seuls, il s’assit près de moi, -appuya son bras sur son genou, et d’une voix presque -basse il me tint un discours qui me fit horreur.</p> - -<hr /> - - -<p>Je me levai tout à coup comme sortant d’un -songe pénible, et je marchai vers la porte. — Ah ! -ah ! dit-il en riant, c’est très-bien ; mais la porte -est fermée. Il courut après moi et me retint. Je le -repoussai, il riait plus fort. Voyant que je prenais -un couteau pour me défendre, il me l’ôta de la -main et me jeta rudement par terre. — Écoutez, -me dit-il d’une voix de tonnerre, ceci est une plaisanterie ; -vous êtes bien jeune pour être si méchante ; -si vous voulez vivre, il faut rester ici. Qui -sait où vous êtes ? qui vous connaît ? qui vous réclamera ? -Si vous étiez morte de faim et de froid au -coin du boulevard, qui s’en serait inquiété ? Songez -que vous n’existez plus pour le monde, que vous -n’existez que pour moi. A ces mots, il se leva, -ferma la porte et me laissa seule.</p> - -<hr /> - - -<p>Mon ami, vous savez toute mon histoire ; je vécus -comme dans un tombeau, ne voyant que lui et une -vieille domestique qui me gardait. Hélas ! je n’avais -qu’une ressource, c’était de me tuer ; mais, -mon ami, je suis une faible femme… je n’en ai -pas eu le courage<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ! Ainsi le sort a épuisé sur -moi toute sa colère ! Et pourtant qu’avais-je fait, -ô mon Dieu ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Songez qu’Anna, beaucoup plus jeune, avait été vendue -par ses parents.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Cependant, quelques mois après, il me vint -chercher en voiture, m’ordonna de m’habiller et -me mena au bal ; et de temps en temps, il continua -ainsi de me tirer de ma prison pour une soirée. J’ai -su plus tard que ces sortes de prisons avaient un -nom plus noble, et que le monde les connaissait et -les permettait.</p> - -<p>Et puis, à qui m’adresser ? qui m’eût voulu -croire ? J’aurais excité le sourire et non la pitié ! -J’ai passé là, mon ami, plus d’une année ; je ne -crois pas qu’on puisse être plus malheureuse que je -l’étais. Hier, enfin, je vous ai aperçu. Rentrée chez -moi à la hâte, pour la première fois, chose étrange, -l’idée me vint de gagner ma vieille gardienne ; je -lui offris un écrin de diamants ; elle l’accepta ; je -vous fis suivre par mes gens et c’est ainsi que j’ai -pu vous retrouver.</p> - -<p>— Anna, lui répondis-je, c’est à moi de vous -sauver. Quand puis-je vous revoir ?</p> - -<p>— Demain matin, me dit-elle, à la même heure.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle regarda à une petite montre couverte de -pierreries, qui pendait à sa ceinture. — Déjà si -tard ! s’écria-t-elle ; s’il est rentré, je suis perdue !</p> - -<p>— Écoutez, écoutez, lui dis-je, je vous attends -demain ; j’aurai des chevaux de poste et une épée. -Que le ciel…</p> - -<hr /> - - -<p>Et une voix forte cria derrière la porte : « Anna, -ouvrez, c’est moi ; ouvrez sur-le-champ. » Anna -se leva et voulut aller ouvrir, mais elle n’en eut -pas la force, et resta appuyée sur un fauteuil.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ouvris. Le marquis de C… entra.</p> - -<p>— Mort et damnation ! s’écria-t-il.</p> - -<p>— Monsieur, lui dis-je d’un grand sang-froid, -voulez-vous que nous passions chez moi pour -prendre des épées ? — Me battre pour une fille ! dit-il. -Mais qui se fait son champion ? Quelque misérable, -digne de ses bonnes grâces. — (J’avoue -qu’ici mon sang-froid se démentit.) Je lui donnai -un soufflet. — Un valet ! s’écria-t-il, un misérable ! — Monsieur, -répliquai-je, venez avec moi, si vous -n’êtes pas un lâche ? Il me prit au collet. — Oui, -dit-il, je vous suis ; venez avec moi. Puis il s’arrêta -tout à coup : — Non, non, restons dans cette -chambre. Pourquoi sortir ? Il alla à une petite -armoire qui était dans le mur au fond de la chambre, -et en tira deux épées et des pistolets. — Ceci -fait moins de bruit, lui dis-je en prenant une épée. -Nous ôtâmes nos habits.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai déjà dit que la chambre était petite. Nous -n’avions pour nous battre que l’espace du lit à la -cheminée, et il était presque impossible de reculer. -Anna était trop faible pour crier. Je la pris et -l’assis sur le sopha qui était derrière moi. Lord C… -ne disait plus rien ; il avait repris son air impassible, -et essayait la pointe de son épée sur le -tapis.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous commençâmes à nous battre. A la première -attaque, je reçus un coup d’épée dans -l’épaule gauche, et je fus forcé de m’appuyer sur -le sopha. J’y portai la main ; ne voyant pas de -sang, je me remis en garde, quoique sentant une -douleur froide et cuisante. Lord C… parait tous -mes coups avec une tranquillité et une adresse qui -m’inspirèrent de la rage. Je criais et je tournais -autour de lui. Il demeurait ferme ; mais, me voyant -faire une faute, tout à coup ses yeux s’animèrent ; -il fondit sur moi de toutes ses forces. Il était -grand, je parai le coup en levant son épée, qui -perça le rideau. Alors reprenant tout mon avantage, -je l’atteignis au-dessous du bras, et l’étendis -sur la place.</p> - -<p>Sans dire un seul mot, et comme si je venais de -faire la chose la plus simple du monde, je pris -Anna dans mes bras. Le marquis, nous voyant -sortir, jura et se débattit. Nous descendîmes. -Trouvant une voiture de place sur mon passage, -je la mis dedans, et nous gagnâmes promptement -la rue de…, où je logeais. En deux heures de -temps nous eûmes des chevaux de poste ; j’envoyai -un chirurgien au marquis, et nous partîmes.</p> - -<p>Ce fut alors seulement que je pus réfléchir à -l’action que je venais de commettre ; en même -temps à ma blessure, qui, commençant à saigner -beaucoup, m’affaiblissait. Nous nous arrêtâmes au -premier relais, où je me fis panser (je n’étais pourtant -pas blessé grièvement), en sorte que nous arrivâmes -jusqu’ici sans accident.</p> - -<hr /> - - -<p>Heureuse ou malheureuse, telle fut l’issue de -cette affaire. Et pendant longtemps une tristesse -mortelle, avec des irritations d’estomac, me tourmentèrent -dans ma retraite. Mais Électre veillait -auprès d’Oreste, pour écarter de sa couche les -songes funèbres et les apparitions. Toi, la compagne -de mes dernières années, tu étais mon Électre ! tu -pleurais avec moi, afin de me faire oublier mes -pleurs ; mes lèvres brûlantes se rafraîchissaient à -ton haleine douce et pure ; non, jamais, lorsque -ton âme était triste de mes plus noirs chagrins, -lorsque mes fantômes t’épouvantaient toi-même -dans la nuit, jamais alors il ne t’échappa une -plainte ou un murmure ; ton sourire d’ange restait -sur ta bouche, comme sur celle de la bienveillante -Électre. Car, elle aussi, quoiqu’elle fût la -fille du pasteur des peuples<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> elle pleurait quelquefois, -et cachait son visage<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> dans sa robe.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ἄναξ ανδρῶν Ἀγαμεμνῶν.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ὄμμα θείσ’ εἴσω πέπλων.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Mais ces temps de douleur sont passés ; et tu -nous liras cette page si terrible de notre histoire -comme la légende d’un drame hideux qui ne reviendra -jamais.</p> - -<hr /> - - -<p>Qu’on se figure une chaumière, au fond d’une -vallée, à dix-huit milles de la ville la plus prochaine ; -la vallée n’étant pas bien grande, deux -milles de long sur un demi de large ; des montagnes, -mais de véritables montagnes, de trois ou -quatre mille pieds de haut ; et une chaumière, mais -une véritable chaumière, non pas (comme l’a dit un -spirituel auteur) avec remises et écuries ; mais une -petite maison blanche, toute couverte de feuilles et -de fleurs ; et les roses de mai commençant à l’entourer -d’un berceau que les jasmins finissent. Que -ce ne soit pourtant ni le printemps, ni l’été ni -l’automne, mais l’hiver dans sa plus grande rigueur. -C’est un point très important pour qui sait -être heureux. Je suis surpris de voir tant de gens -se féliciter de la fin de l’hiver, ou, s’il vient, de -ce qu’il ne s’annonce pas bien tristement. Pour -moi, au contraire, je demande au bon Dieu, chaque -année, autant de neige, de grêle, de glaces, de tempêtes -que la terre peut en porter et que les cieux en -peuvent fournir. Et qui n’a goûté les divins plaisirs -d’un <i>coin de feu</i> d’hiver ! Des lumières à quatre -heures, les pieds bien chauds, du thé, une jolie -main pour le verser, les portes et les fenêtres bien -fermées et les rideaux lourds tombant jusqu’à terre, -tandis que le vent et la pluie font rage sur les carreaux -et sur les toits.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>En novembre il fait froid ; et mieux vaut un asile</i></div> -<div class="verse"><i>Que le toit d’un ciel noir par d’humides sentiers.</i></div> -</div> - -<p>Donnez-moi un hiver de Russie pour mon argent ; -hiver charmant, où l’on dispute ses oreilles -au vent de bise ! Mais ici il me faudrait un peintre -pour me représenter une petite chambre de dix-sept -pieds sur douze, et qui n’a que sept pieds et -demi de haut. Ma famille lui avait donné le titre -ambitieux de cabinet de travail. Mais je l’appelle -prosaïquement ma bibliothèque : car je ne suis -plus riche que mes voisins, qu’en livres. J’en ai -environ cinq mille, que j’ai peu à peu rassemblés -depuis ma dix-huitième année. Ainsi donc que l’artiste -en mette le plus qu’il pourra dans la chambre. -Peignez-moi aussi, monsieur, un bon feu ; et auprès -de ce feu une table à thé ; et comme il est clair -que nous n’aimons pas beaucoup les tiers, ne mettez -que deux tasses sur cette table ; et si vous pouvez -me représenter une chose aussi rare, peignez-moi -une théière éternelle. Éternelle à <i lang="la" xml:lang="la">parte post</i> et à -<i lang="la" xml:lang="la">parte ante</i> ; car, à l’ordinaire, je prends du thé depuis -huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin. -Et comme il est ridicule de faire du thé pour un, -faites-moi, je vous prie, une jeune et jolie femme, -assise à côté de moi. Mettez-lui des bras comme -ceux d’Aurore, une bouche comme celle d’Hébé. -Mais non, mon cher Monsieur, faites-moi un mangeur -d’opium avec sa petite soucoupe d’or devant -lui. Ceci vaut mieux que toutes les tasses de thé du -monde.</p> - -<hr /> - - -<p>A propos d’opium, il faut que je vous conte -un petit incident qui ne laissa pas que d’influer -beaucoup sur les rêves que j’ai à vous décrire. Un -jour, un Malais frappa à ma porte. Quelle affaire -amenait un Malais dans les montagnes de l’Angleterre ? -je n’en puis rien vous dire ; mais peut-être -allait-il à un port de mer qui est à quarante milles -de ma maison.</p> - -<p>La servante qui lui ouvrit était une jeune fille -née et élevée dans les montagnes, qui n’avait jamais -vu le turban d’un Asiatique ; il lui fit donc -une grande peur ; et, comme il ne se trouva pas -beaucoup plus familiarisé avec le costume anglais -qu’elle ne l’était avec le sien, ils restèrent tous deux -sans dire mot. Dans cet embarras, la jeune fille, me -croyant sans doute plus qu’érudit dans tous les langages -de la terre (si je ne l’étais pas même dans -quelques-uns de ceux de la lune), vint me chercher -et me fit entendre qu’une espèce de démon me demandait. -Je ne descendis pas aussitôt ; mais quand -je descendis, je trouvai l’étranger dans la cuisine. — Son -turban de lin blanc posé sur le tapis, il s’était -placé plus près de la jeune fille qu’elle ne semblait -le vouloir elle-même : en sorte que sa frayeur -contrastait singulièrement avec cette expression de -hardiesse qu’ont toutes les jeunes filles des montagnes. -Rien n’était si beau à la fois et si bizarre, -que la finesse et la blancheur de son visage, auprès -des traits basanés et de la barbe noire de l’homme -aux grosses lèvres et aux yeux ardents. Il y avait -un petit garçon du voisinage, à moitié effrayé, à -moitié content, qui le regardait en face, en s’accrochant -d’une main au tablier de la jeune fille. Je -ne suis pas bien fort sur les langues orientales, car -je ne sais du turc que le mot <i>Madjoon</i> (opium), -que j’ai lu dans Anastase ; et, comme je n’avais ni -un dictionnaire malais, ni même un <i>Mithridates</i> -d’Adelung, qui pût m’aider pour quelques mots, je -lui dis quelques lignes de l’Iliade, pensant que -de toutes les langues que je savais, le grec était -celle qui se rapprochait le plus de celle de mon -hôte ; il me salua de la manière la plus polie et me -répondit en une langue qui était sans doute du -malais. C’est ainsi que je sauvai ma réputation aux -yeux des voisins, car le Malais était incapable de -trahir mon secret. Il s’assit par terre environ une -heure et continua sa route. A son départ, je lui -présentai un morceau d’opium. Je pensais qu’en -sa qualité d’Asiatique, l’opium devait lui être -connu : l’expression de sa physionomie suffit pour -m’en convaincre. Cependant j’avoue que je tombai -de mon haut en le voyant porter sa main à ses -lèvres et avaler le tout en trois bouchées. Il y en -avait assez pour tuer trois cuirassiers et leurs chevaux ; -et je fus d’abord effrayé ; mais que faire ? Je -lui avais donné cet opium en pensant qu’il avait -peut-être traversé à pied les provinces et la ville, -et que, depuis trois semaines, il n’avait pas échangé -une pensée avec une créature humaine. Il s’en alla ; -et, comme je n’entendis point dire qu’on l’eût -trouvé mort nulle part, j’en concluai qu’il avait -l’habitude de prendre de l’opium.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai fait cette digression, parce qu’elle était nécessaire -pour l’intelligence de certaine partie de -mon récit ; mais je m’empresse de revenir à mon -texte, et de dire ce que j’ai encore à raconter.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i">QUATRIÈME PARTIE</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>« <i>Comme lorsque quelque grand -peintre trempe son pinceau dans -des sombres couleurs du tremblement -de terre et de l’éclipse.</i> »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Shelleys</span>, <i>Révolte d’Islam</i>.</p> - -</blockquote> - -<p>Lecteur, qui m’avez accompagné -jusqu’ici, je réclame votre attention -pour une explication en trois -points.</p> - - -<p class="c">I</p> - -<p>Pour plusieurs raisons, je n’ai pas pu composer -les notes qui ont servi à cette partie de mon récit -d’une manière suivie et régulière. Je les donne -donc comme je les trouve, ou comme ma mémoire -peut me les rappeler : les unes sont datées, -les autres ne le sont pas. Quand j’ai eu besoin de -les déranger de leur ordre chronologique, je n’ai -gardé aucun scrupule là-dessus ; quelquefois je -parle du présent, quelquefois du temps passé.</p> - - -<p class="c">II</p> - -<p>Vous trouverez peut-être que je suis trop prodigue -de ma propre histoire : cela doit être. Mais -ma manière d’écrire est plutôt de penser tout haut, -et de suivre mon envie, que de prendre garde à -qui m’écoute ; et, si j’en viens à examiner si l’on -peut dire telle ou telle chose, j’en viendrai bientôt -à croire qu’on ne peut rien dire du tout. Je me -place moi-même à quinze ou vingt ans d’ici, et je -suppose que j’écris pour ceux qui prendront alors -quelque intérêt à moi. Cherchant ainsi à rassembler -tous les événements connus de moi seul, je -travaille avec tous les efforts que je suis capable -de faire à présent, attendu que je ne sais pas si je -pourrai jamais retrouver le temps de les faire une -autre fois.</p> - - -<p class="c">III</p> - -<p>Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi -je ne me débarrasse pas des horreurs de l’opium en -le quittant, ou en diminuant la quantité des doses. -Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer -que je cédais trop aisément au charme de cette -passion ; on ne supposera pas que je trouve du -charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur -croie donc que j’ai essayé de bien des manières, et -bien souvent, à réduire la quantité. J’ajouterai que -ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont été -les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais -n’aurais-je pas pu retrancher une goutte par jour, -ou, en y ajoutant de l’eau, partager une goutte en -deux ou trois ? Mille gouttes ainsi partagées, auraient -duré près de six ans à réduire. C’est là l’erreur -commune de ceux qui ne connaissent pas l’opium -par eux-mêmes.</p> - -<p>J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience ; -ils ont dû voir que, jusqu’à un certain point, on peut -le réduire aisément et sans aucune douleur ; mais -qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer -à revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent -de quoi ils parlent, vous souffrirez pendant -quelques jours un abattement d’esprit, un engourdissement. -Rien de tout cela. Au contraire, les -esprits sont exaltés, le pouls est fort, la santé est -meilleure. Ce n’est pas là qu’est la souffrance. Ceci -n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve en -renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation -d’estomac intolérable, accompagné de respiration -précipitée, et de telles douleurs qu’il serait -inutile d’essayer de les décrire.</p> - -<p>Maintenant je vais entrer <i lang="la" xml:lang="la">in medias res</i>, et reprendre -ma narration commencée.</p> - -<p>Mes études depuis longtemps sont interrompues. -Je ne puis lire moi-même avec aucun plaisir ; il -m’est difficile surtout de lire quelque temps de -suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser -les autres, parce que la lecture est un de mes -talents principaux, presque le seul que je possède. -Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il -est assez rare. Les acteurs sont les plus méchants -lecteurs qu’on puisse voir : M… lit assez bien ; -et M<sup>rs</sup> … dont on parle tant, ne sait lire que les pièces -de théâtre ; elle ne peut lire Milton d’une manière -supportable. En général, ou on lit la poésie sans -la comprendre, ou on dépasse les bornes du naturel. -Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre, -ce sont les grandes lamentations de Samson Agonistes, -ou les grandes harmonies des discours de -Satan dans le <i>Paradis recouvré</i>, lorsque je les lisais -tout haut. Une jeune dame venait quelquefois -prendre le thé avec nous ; et je lisais les poëmes -de M. W…th. (W…, par parenthèse, est le seul -poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres -vers ; il lit admirablement.)</p> - -<hr /> - - -<p>Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu -qu’un seul livre. Les mathématiques, la philosophie, -etc., me sont devenues insipides. Je leur -trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui -m’attristent lorsque je pense qu’elles ont fait mes -occupations et mes plaisirs d’autrefois. Dans l’état -où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser -vers l’économie politique. En 1819, un ami que -j’ai à Edimbourg m’envoya l’ouvrage de M. Ricardo ; -et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier -chapitre : C’est toi qui es l’homme ! L’admiration -et la curiosité étaient des sentiments morts depuis -longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant. Ce -fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce -sujet que je composai mes <i>Prolégomènes à tout système -futur d’économie politique</i>. J’espère qu’on -ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium ; quoique -pour bien des gens, ce soit un narcotique assez -puissant.</p> - -<hr /> - - -<p>J’avais intention de publier cet ouvrage : l’arrangement -fut fait avec un imprimeur de province ; -de plus un prote fut retenu pour quelques jours. -Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace -que je comptais adresser à M. Ricardo. Je -me trouvai totalement incapable de l’entreprendre. -Les arrangements furent contremandés, le prote -renvoyé, et mes « Prolégomènes » restèrent paisiblement -à côté de leur frère aîné plus heureux.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité, -en termes qui s’appliquent, plus ou moins, à -chaque partie des quatre ans durant lesquels je fus -sous <i>le pouvoir de Circé</i>. Mais pour ce qui est de -la souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne -peut les exprimer. J’étais bien rarement capable -d’écrire une lettre ; une réponse de deux mots à -celles que je recevais, était tout ce que je pouvais -faire ; et cela, souvent après avoir laissé ma lettre -ouverte pendant des semaines ou des mois sur ma -table. Sans l’assistance de M…, tout billet à faire -payer ou à payer serait resté de même, et il en eût -été de mon économie domestique comme de mon -économie politique.</p> - -<hr /> - - -<p>Le <i>mangeur d’opium</i> pourtant ne perd rien de -sa sensibilité morale. Il désire, il attend, il espère -aussi vivement qu’auparavant ; il sent ce qu’il doit -faire ; mais ce qui est possible est au delà de ses -forces, non-seulement sous le rapport de l’exécution, -mais encore sous le rapport de la détermination. -Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait faire, -justement comme un homme qu’une langueur -mortelle contraint à garder le lit, se sentirait l’envie -de venger une injure ou un outrage fait à quelqu’un -qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui -paralysent ses mouvements. Il donnerait sa vie -pour se lever et marcher ; mais, aussi faible que le -plus faible enfant, il ne peut même l’essayer.</p> - -<hr /> - - -<p>Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces -dernières confessions, à l’histoire, au journal de ce -qui occupait mes rêves, car c’était là la cause immédiate -et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs.</p> - -<hr /> - - -<p>La première chose qui me força de remarquer -en moi un changement notable, fut le retour de -ces visions auxquelles l’enfance seule ou les grands -états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur -se souvient que plusieurs enfants, peut-être tous, -ont la faculté de se peindre dans l’obscurité toute -sorte de fantômes. Dans les uns, ce pouvoir est -simplement une affection mécanique de l’œil ; -d’autres ont la volonté ou la demi-volonté d’appeler -ou d’écarter ces effets singuliers ; un enfant que je -questionnais là-dessus, me dit un jour : « Je puis -leur dire de venir, et ils viennent ; mais ils viennent -quelquefois lorsque je ne leur dis pas de venir. » -Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les -apparitions un pouvoir presque égal à celui des -centurions romains sur leurs soldats. Vers le milieu -de l’année 1817, je crois, cette faculté vint décidément -s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais -éveillé dans mon lit, de longues processions passaient -avec une pompe lugubre autour de moi ; je -m’entendais raconter d’interminables histoires, -plus tristes et plus solennelles que celles d’avant -Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant Memphis, et, -dans le même temps, un changement s’opéra dans -mes rêves ; un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir -et s’éclairer dans mon cerveau, et me présenter des -spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine ; -et les quatre faits suivants doivent être -mentionnés comme remarquables.</p> - - -<p class="c">I</p> - -<p>Au moment où s’augmentait la faculté de créer -dans mes yeux, une espèce de sympathie s’établissait -entre l’état de rêve et l’état de veille où je me -trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler -et de me retracer volontairement dans l’obscurité, -étaient aussitôt transformés en apparitions ; de sorte -que j’avais peur d’exercer cette faculté redoutable ; -car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait -elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait, -dès qu’une chose pouvait se présenter aux -yeux, je n’avais qu’à y penser dans l’obscurité, et -je la voyais paraître comme un fantôme ; et, par une -conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi -tracée en couleurs imaginaires, comme un mot écrit -en encre sympathique, elle arrivait jusqu’à un -éclat insupportable qui me brisait le cœur.</p> - - -<p class="c">II</p> - -<p>Car ceci, comme tous les autres changements -advenus dans mes rêves, était accompagné par une -inquiétude et une mélancolie profonde, impossible -à exprimer. Il me semblait chaque nuit que -je descendais, non pas en métaphore, mais littéralement, -dans des souterrains et des abîmes sans -fond, et je me sentais descendre, sans avoir jamais -l’espérance de pouvoir remonter. Même à mon -réveil je ne croyais pas avoir remonté.</p> - - -<p class="c">III</p> - -<p>Le sentiment de l’espace, et plus tard le sentiment -de la durée, étaient tous deux excessivement -augmentés. Les édifices, les montagnes s’élevaient -dans des proportions trop vastes pour être mesurées -par le regard. La plaine s’étendait et se perdait -dans l’immensité. Ceci pourtant m’effrayait moins -que le prolongement du temps ; je croyais quelquefois -avoir vécu soixante-dix ans ou cent ans en une -nuit ; j’ai même eu un rêve de milliers d’années ; -et d’autres qui passaient les bornes de tout ce dont -les hommes peuvent se souvenir.</p> - - -<p class="c">IV</p> - -<p>Les circonstances les plus minutieuses de l’enfance, -les scènes oubliées de mes premières années, -revivaient souvent dans mes songes ; je n’aurais -pu me les rappeler ; car, si on ne me les avait -racontées le lendemain, je les aurais cherchées vainement -dans ma mémoire, comme faisant partie de -ma propre expérience. Mais placées devant moi -comme elles étaient, dans des rêves et des apparitions, -et revêtues de toutes les circonstances environnantes, -je les reconnaissais sur-le-champ. Un -de mes propres parents me racontait un jour que, -dans son enfance, il était tombé dans une rivière, -et qu’au moment où la mort allait l’atteindre, sans -un secours imprévu, il avait vu en un instant sa -vie entière, jusqu’aux plus petits accidents, se présenter -à ses yeux comme dans un miroir ; et qu’il -s’était senti en même temps la faculté singulière -d’en saisir l’ensemble aussi bien que les parties. -J’ajoute foi à ce récit, d’après les expériences que -l’opium m’a fait faire. Et j’ai retrouvé la même -chose dans les livres modernes, accompagné d’une -remarque que je crois également vraie : c’est que le -livre redoutable des comptes dont parle l’Écriture, -est l’âme elle-même de chaque individu. De tout -cela, du moins, je tirai cette conclusion, que : <i>oublier</i> -est impossible à l’homme. Mille événements -peuvent et doivent tirer un voile entre la conscience -présente et les secrètes <i>inscriptions</i> de l’âme ; des -accidents de même nature peuvent aussi le déchirer ; -mais voilée ou découverte, l’inscription reste toujours ; -comme les étoiles paraissent s’enfuir devant -la lumière du soleil, tandis que la lumière se place -entre elles et nous comme un grand voile. Elles -attendent, pour se révéler, que l’obscurité succède -au jour.</p> - -<hr /> - - -<p>Ayant noté ces quatre faits, comme distinguant -spécialement mes rêves de ceux qu’on a dans l’état -de santé, je citerai maintenant un cas qui éclaircit -ma première assertion ; et ensuite tous ceux que je -pourrai me rappeler, soit dans leur ordre chronologique -ou de toute autre manière, propre à produire -plus d’effet sur le lecteur.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai été dans ma jeunesse, et même depuis, pour -mon plaisir, un grand amateur de Tite-Live, dont -j’avoue que je préfère le style et la forme, autant -que le fond, à ceux de tout autre historien romain ; -et je regardais comme le mot le plus redoutable et -le plus solennel, comme une espèce de représentation -de toute la dignité romaine, ce mot si souvent -rencontré dans Tite-Live, <i lang="la" xml:lang="la">consul romanus</i>, surtout -le consul étant revêtu de sa puissance militaire. -Je veux dire que les mots de roi, sultan, -régent, etc., etc., ou tout autre titre donné à ceux -qui s’arrogent la majesté collective d’un peuple -entier, avaient moins de pouvoir sur moi. De même, -quoique je n’aie jamais été bien curieux d’histoire, -je m’étais rendu familier avec une période de l’histoire -d’Angleterre, celle de la guerre du Parlement, -ayant été frappé de la grandeur de quelques-uns -des principaux personnages, et de l’intérêt qu’offrent -les mémoires qui ont survécu à ces temps de -trouble. Ces deux parties principales de mes connaissances -m’ayant servi de sujet dans mes réflexions, -me servaient maintenant de sujet dans -mes rêves. Souvent, après m’être représenté dans -les ténèbres une espèce d’assemblée, un cercle de -dames, une fête et des danses, j’entendais dire, ou -je me disais : ce sont des dames anglaises du malheureux -temps de Charles I<sup>er</sup>. Ce sont les femmes -et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la -paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage -ou le sang ; et pourtant, après un certain jour -du mois d’août 1642, ils ne se virent plus qu’au -champ de bataille ; et à Marston-Moor, à Newbury -ou à Heseby, ils se donnaient des coups de sabre, -et lavaient dans le sang la mémoire de leur ancienne -amitié. Les dames dansaient et souriaient -comme à la cour de Georges IV. Cependant je -savais, même dans mon rêve, qu’elles étaient mortes -depuis près de deux siècles. Tout à coup, on frappait -des mains, j’entendais prononcer le formidable -mot : <i lang="la" xml:lang="la">Consul romanus</i>, et venaient immédiatement -<i lang="la" xml:lang="la">Paulus</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Marius</i>, entourés par une compagnie -de centurions, avec la tunique écarlate, et -suivis des <i lang="la" xml:lang="la">alalagenos</i> des légions romaines.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques années après, comme je regardais les -antiquités de Rome de Piranesi, M. Coleridge, qui -était à côté de moi, me décrivit une suite de tableaux -de cet artiste, appelés ses rêves, et qui ne -sont autre chose que de semblables visions pendant -un accès de fièvre. Quelques-uns (je parle toujours -d’après le récit de M. Coleridge) représentaient de -vastes salles gothiques : sur le plancher étaient semées -toutes sortes de machines, des câbles, des -poulies, des roues, des leviers, des catapultes, etc. -Et sur le côté des murs on apercevait un plateau ; -et, s’aidant à grimper sur ce plateau, Piranesi lui-même ; -suivez l’édifice un peu plus haut et vous -voyez qu’on arrive à un précipice escarpé, sans -aucune balustrade ; et cependant aucun moyen de -retourner sur ses pas. Il faut descendre au fond des -abîmes. Quoi qu’il arrive à l’infortuné Piranesi, -vous le supposez pour le moins à la fin de ses tourments -et de ses efforts. Mais levez les yeux et -voyez une seconde échappée plus haute encore ; et -encore Piranesi sur le bord de l’abîme. Levez encore -les yeux, et encore Piranesi sur un plateau -plus élevé ; et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on le -perde dans les voûtes ténébreuses des salles. Avec -le même pouvoir de s’agrandir et de se multiplier, -l’architecture s’introduisit dans mes songes, dans -les derniers temps de ma maladie surtout ; et je -voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva -jamais que dans les nuages. Je ne connais de poëte -que Shadwell qui se soit inspiré avec de l’opium ; -pourtant, dans l’antiquité, Homère est, je pense, -justement réputé avoir connu sa puissance et sa -vertu.</p> - -<hr /> - - -<p>A mon architecture succédèrent des rêves de -lacs, d’étendues immenses d’eau ; ils me tourmentèrent -tellement que je craignis (quoique cela doive -paraître bien hasardé à un médecin) que quelque -affection de semblable nature n’altérât mon cerveau -et que l’organe sentant se prît lui-même ainsi -pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant -deux mois ; et jusque-là, jamais pareille chose -ne m’était arrivée ; j’en pouvais dire ce que le dernier -lord Oxford disait de son estomac, qu’elle -était capable de survivre au reste de mon corps. Je -n’y avais encore senti ni migraine ni douleur, -excepté ces rhumatismes causés par ma propre -folie. Je résistai pourtant, quoique voyant fort -bien à quoi je m’exposais.</p> - -<hr /> - - -<p>Les eaux changèrent de caractère ; au lieu de -lacs transparents, brillants comme des miroirs, ce -furent maintenant des mers et des océans. Et il se -fit encore un changement plus terrible, qui me -promettait de longs tourments et qui ne me quitta -en effet qu’à la fin de ma maladie. Jusqu’alors la -face humaine s’était mêlée à mes songes, mais non -d’une manière absolue, sans aucun pouvoir spécial -de m’effrayer. Mais alors ce que j’appellerai la -tyrannie de la face humaine vint à se découvrir ; -peut-être dois-je l’attribuer à quelques événements -de ma vie à Londres. Quoi qu’il en soit, ce fut -maintenant sur les flots soulevés de l’Océan, que la -face humaine commença de se montrer ; la mer était -comme pavée d’innombrables figures, tournées -vers le ciel ; pleurant, désolées, furieuses, se levant -par milliers, par myriades, par générations, par -siècles ; mon agitation était sans bornes ; mon âme -s’élançait avec les flots.</p> - -<hr /> - - -<p class="date">Mai 1818.</p> - -<p>Le Malais m’a poursuivi pendant plusieurs mois -comme un ennemi acharné. Chaque nuit me transportait -au milieu des scènes de l’Asie ; je ne sais si -d’autres partageront mes idées sur ce point ; mais -j’ai toujours dit que, si j’étais forcé de quitter l’Angleterre -pour vivre en Chine, au milieu des usages -chinois et de ce peuple inconnu, je deviendrais fou. -Les causes de cette horreur sont en grand nombre ; -quelques-unes doivent se rencontrer dans l’esprit -de tout le monde. L’Asie méridionale, en général, -est un lieu plein d’associations et de croyances -épouvantables.</p> - -<p>Personne ne prétendra que les stupides et barbares -superstitions de l’Afrique, ou des peuples -sauvages, l’affectent de la même manière que les -religions anciennes de l’Indostan, si raffinées dans -leur barbarie. La seule antiquité des choses de -l’Asie, de leurs institutions, de leurs histoires, de -leurs usages, etc., me fait une telle impression qu’à -mes yeux l’ancienneté de la masse fait disparaître -la jeunesse même des individus. Un jeune Chinois -est pour moi un homme d’avant le déluge (renouvelé). -Des Anglais mêmes, quoique ignorant tout à -fait de telles institutions, avaient horreur des cérémonies -mystiques de leurs castes, et refusaient de -s’y mêler ; ce qui contribue à cela, c’est le manque -total de sympathies entre leurs manières et les -nôtres. J’aimerais mieux vivre avec des lunatiques -ou des bêtes brutes. Il faut que le lecteur entre -dans toutes ces idées, avant de pouvoir comprendre -l’inimaginable horreur dont ces rêves orientaux et -ces tortures, conseillées par la superstition, m’avaient -frappé. Sous le soleil ardent du tropique, je -rassemblais toutes les créatures hideuses, les oiseaux, -les animaux, les reptiles, les arbres et les -plantes de toutes les régions inconnues, dans la -Chine et l’Indostan ; l’Égypte même et ses dieux y -venaient aussi. J’étais arrêté, heurté, mordu par -des perroquets, des singes ; je me frappais sur des -pagodes ; j’étais fixé pour des siècles à leur sommet, -ou dans leurs chambres secrètes ; j’étais l’idole, j’étais -le prêtre, j’étais la victime ; on me sacrifiait. Je -fuyais la colère de Brahma à travers toutes les forêts -de l’Asie : Vishnu me haïssait ; Seeva m’attendait. -Je tombais dans les mains d’Isis et d’Osiris ; -j’entendais dire à tout le monde que j’avais commis -une action dont le récit faisait trembler l’ibis et le -crocodile. On m’ensevelissait, pour des milliers -d’années, dans des cachots de pierre, avec des mines -et des sphynx, dans des chambres sombres et -tristes, au cœur des pyramides éternelles. Je sentais -les baisers froids et hideux des crocodiles, et je tombais -au milieu des serpents et des monstres, dans -les sables et les herbes du Nil.</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne sais si le lecteur comprend toute l’horreur -de ces visions ; elle était si grande pour moi, qu’elle -ressembla d’abord à de l’étonnement. Vinrent ensuite, -non pas tant la terreur que l’aversion et le -dégoût. Chaque cérémonie, chaque menace, chaque -punition, était accompagnée d’une idée d’éternité -qui m’accablait jusqu’à me faire perdre la raison. -Jusque-là, ce qui m’avait effrayé dans mes rêves, -sortait de mon imagination ; ici les causes, les -agents étaient physiques : des oiseaux, des serpents -ou des crocodiles, des crocodiles surtout. Cet -animal maudit m’épouvantait à lui seul plus que -tous les autres. J’étais forcé de vivre avec lui, et -(comme toujours) pendant des siècles. Je me sauvais -quelquefois, et je me trouvais dans des maisons -chinoises, avec des tables de bambous. J’avais -alors une grande frayeur de ces petits animaux qui -s’introduisent dans leurs habitations ; de sorte -qu’en dormant, en mangeant, ils sont toujours en -danger de mort. Mais les sophas sur lesquels j’étais -assis venaient à se mouvoir eux-mêmes ; l’abominable -tête du crocodile, avec ses yeux de flamme, -me regardait, et je restais comme fasciné. L’affreux -reptile se retrouvait si souvent dans mes songes, -que plusieurs fois le même rêve finissait de la même -manière. J’entendais de douces voix qui me parlaient -(j’entends tout ce qui se passe autour de moi -pendant mon sommeil), et je m’éveillais aussitôt. -Il était grand jour, et je trouvais mes enfants, se -tenant la main à mon chevet. Ils venaient me montrer -leurs souliers de couleur, ou leurs habits neufs -qu’on leur avait mis pour sortir. Je vous jure que -passer de ces rêves effroyables à la vue de ces innocentes -créatures me causait une révolution si -forte, que je pleurais en les embrassant, sans pouvoir -m’en empêcher.</p> - -<hr /> - - -<p class="date">Juin 1819.</p> - -<p>J’ai eu occasion de remarquer, à différentes -époques de ma vie, que la mort de ceux à qui nous -sommes attachés, et l’idée même générale de la -mort, est (<i lang="la" xml:lang="la">cæteris paribus</i>) plus frappante pendant -l’été que pendant toute autre saison. Et voici pourquoi, -du moins à ce que je pense : d’abord ce que -nous pouvons voir du ciel nous paraît alors plus -élevé, plus grand et (si on peut se permettre une -telle expression) plus infini. Les nuages, au moyen -desquels l’œil mesure ordinairement l’éloignement -de ce pavillon bleu suspendu au-dessus de nos têtes, -sont en été plus grands, accumulés en masses plus -énormes ; secondement, la lumière et le spectacle -du soleil couchant et du soleil levant sont plus -propres à faire naître l’idée de l’infini ; et troisièmement -(ce qui est la plus forte raison), la nature, -vivifiée par la chaleur et la puissance du soleil plus -ardent, lutte avec horreur contre la pensée de la -mort et la froide stérilité du tombeau. Mais l’on -peut observer généralement que, si deux idées s’opposent -l’une à l’autre et se repoussent, elles se font -naître mutuellement. C’est pour cela qu’il m’est -impossible de bannir la pensée de la mort, lorsque -je me promène seul dans les jours si longs de l’été, -et un récit de mort particulier, s’il ne me touche -pas davantage, du moins reste dans mon esprit -d’une manière plus opiniâtre. Peut-être cette raison -et un petit événement que je passe sous silence ont -été les causes du rêve suivant. Mon âme, cependant, -y était disposée d’avance ; mais, s’étant une -fois déclaré, il ne me quitta plus, et, prenant mille -formes fantastiques, il les réunissait ensuite toutes -à la fois, et composait de nouveau la première -vision.</p> - -<p>Il me semblait que c’était un dimanche matin -du mois de mai. J’étais debout, à la porte de ma -chaumière. Devant moi se passait une scène, que -la position du lieu même pouvait amener, mais que -mon imagination rendait plus solennelle et plus -forte. Je voyais nos montagnes et, à leurs pieds, les -mêmes vallées ; mais les montagnes étaient plus -hautes que les Alpes. D’ailleurs, aucune créature -humaine, excepté quelques personnes dormant -tranquillement dans le cimetière sur des tombeaux -couverts de feuilles et de fleurs, et particulièrement -sur le tombeau d’un enfant que j’aimais beaucoup. -J’avais vu tout cela, justement une matinée d’été, -lorsque était mort ce pauvre enfant. Je regardais -cette scène, qui n’était pas nouvelle pour mes yeux, -et je me disais tout haut : « Il manque à tout cela -un lever du soleil. C’est un triste jour. Et c’est le -jour où ils célèbrent les premiers fruits de la résurrection. -Je vais sortir. Il faut oublier aujourd’hui -les vieux chagrins ; car l’air est frais, et les montagnes -sont élevées. Les forêts sont tranquilles comme -le cimetière. Cela va m’ôter ma fièvre, et je ne serai -plus malheureux dorénavant. »</p> - -<hr /> - - -<p>Je me retournai et j’ouvris la porte de mon jardin. -Alors s’offrit à moi une scène toute différente, -mais que pourtant mon rêve me faisait trouver en -harmonie avec l’autre. C’était une scène orientale : -et c’était aussi un dimanche, et aussi une matinée. -On voyait dans l’éloignement les dômes et les coupoles -légères d’une grande cité… puis une image, -prise sans doute de quelque peinture de Jérusalem ; -et à deux pas de moi, sur une pierre, et sur des -palmiers de Judée, était assise une femme. Je regardai -de son côté ; et c’était… Anna ! Elle me fixa -d’un regard prompt. Et je lui dis enfin : « Ainsi je -vous retrouve après tant d’années ! » J’attendais -une réponse : elle ne m’en fit aucune. Je reconnaissais -ses traits ; pourtant qu’ils étaient changés ! -Dix-sept ans auparavant, lorsque la clarté de la -lampe tombait sur son visage, et que, pour la dernière -fois, je déposai un baiser sur ses lèvres (qui -n’étaient pas souillées, ô Anna !), ses yeux étaient -baignés de larmes ; maintenant elle ne pleurait -plus. Elle semblait plus belle qu’elle n’était alors, -et les années n’avaient laissé sur elle aucune trace. -Ses regards étaient tranquilles ; mais ils avaient -une expression grave et solennelle. Je la contemplais -avec une sorte de vénération ; mais tout à coup -elle devint triste, et je vis du côté des montagnes -une vapeur qui s’élevait entre nous. Tout disparut.</p> - -<p>Les ténèbres revinrent ; et, en un clin d’œil, je -me trouvai bien loin de mes montagnes, dans la -rue d’Oxford, à la lueur de la lampe, marchant à -côté d’Anna… comme nous marchions dix-sept ans -auparavant, lorsque nous étions des enfants tous -les deux.</p> - -<hr /> - - -<p class="date">Décembre 1816.</p> - -<p>J’ai étudié l’anatomie dans ma jeunesse, et sérieusement. -La première fois que j’entrai dans les salles -de l’école de médecine, je me souviens encore de -l’effet que la vue des cadavres produisit sur moi. -Nous étions deux ou trois écoliers ensemble, qui -revenions d’une classe de philosophie, où l’on nous -avait dit beaucoup de belles choses que nous -croyions probablement avoir comprises. Nous arrivons. -Il y avait sur la table un grand cadavre étendu -dans un drap blanc ; on n’en voyait que les pieds ; -et à côté sur la table, un bras écorché qui nageait -dans du sang caillé. Je ne sais pourquoi une idée -risible, qui me vint à l’esprit, me fit tressaillir en -ce moment. Je me disais tout bas : voilà un bras -qui a l’air de demander l’aumône. Et, en effet, la -main pendante avait assez cette singulière expression.</p> - -<hr /> - - -<p>Le professeur n’arrivait pas, et cependant j’attendais -avec impatience que ce drap qui me cachait le -cadavre fût soulevé ; cet instant vint enfin ; je croyais -voir quelque chose de beaucoup plus horrible. La -leçon commença. Je riais de mes camarades que le -mal de cœur prenait. Mais lorsque le scalpel vint à -entrer dans la chair et que le sang noir qui coulait -lentement sur la poitrine ouverte commença à -exhaler une épouvantable odeur, je m’enfuis à -toutes jambes.</p> - -<hr /> - - -<p>Que le caractère de l’homme est bizarre ! Il va -dans les cimetières arracher les cadavres aux vers -et aux corbeaux ; une odeur dangereuse et dégoûtante -l’avertit de laisser en paix les morts. Mais -la soif de connaître l’anime, et il emporte sous son -manteau la tête d’une femme ou le corps d’un enfant ! -Vouliez-vous que le mal de mer arrêtât de -pareils hommes et leur ordonnât de s’en tenir au -continent, lorsqu’ils voyaient s’élever en rêve, derrière -l’Atlantique, les montagnes d’or de la Colombie ?</p> - -<p>Cependant, rentré chez moi, je voulus manger, -cela me fut impossible ; j’ai même pris tout à fait -en horreur le premier plat qu’on me servit, et il -m’a été impossible d’en manger depuis.</p> - -<hr /> - - -<p>Ces impressions reçues dans ma jeunesse donnèrent -lieu à un rêve que j’avais assez fréquemment.</p> - -<hr /> - - -<p>Il me semblait que j’étais couché, et que je -m’éveillais dans la nuit ; en posant la main à terre -pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose -de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors -je me penchais hors de mon lit et je regardais. C’était -un cadavre étendu à côté de moi. Cependant je n’en -étais ni effrayé ni même étonné. Je le prenais dans -mes bras, et je l’emportais dans la chambre voisine, -en me disant : Il va être là, couché par terre ; il est -impossible qu’il rentre si j’ôte la clef de ma -chambre.</p> - -<hr /> - - -<p>Et là-dessus je me rendormais ; quelques moments -après j’étais encore réveillé ; c’était par le -bruit de ma porte qu’on ouvrait ; et cette idée -qu’on ouvrait ma porte, quoique j’en eusse pris la -clef sur moi, me faisait un mal horrible. Alors je -voyais entrer le même cadavre que tout à l’heure -j’avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière ; -on aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté -ses os sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de -se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait -à chaque pas. Pourtant, il arrivait jusqu’à -moi sans parler, et se couchait sur moi ; c’était alors -une sensation effroyable, un cauchemar dont rien -ne saurait approcher : car, outre le poids de sa -masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur -pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. -Alors je me levais tout à coup sur mon séant, -en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition. -Un autre rêve lui succédait.</p> - -<hr /> - - -<p>Il me semblait que j’étais assis dans la même -chambre, au coin de mon feu, et que je lisais devant -une petite table où il n’y avait qu’une lumière ; -une glace était devant moi au-dessus de la cheminée ; -et, tout en lisant, comme je levais de temps -en temps la tête, j’apercevais dans cette glace le cadavre -qui me poursuivait, lisant par-dessus mon -épaule dans le livre que je tenais à la main. Or, il -faut savoir que ce cadavre était celui d’un homme -de soixante ans environ, qui avait une barbe grise -rude et longue, et des cheveux de même couleur -qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces -poils dégoûtants m’effleurer le cou et le visage.</p> - -<hr /> - - -<p>Qu’on juge de la terreur que doit inspirer une -vision pareille : je restais immobile dans la position -où je me trouvais, n’osant pas tourner la page, et -les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition. -Une sueur froide coulait sur tout mon corps ; -cet état durait bien longtemps ; et l’immobile fantôme -ne se dérangeait pas ; cependant j’entendais, -comme tout à l’heure, la porte s’ouvrir, et je voyais -derrière moi (dans la glace encore) entrer une procession -sinistre ; c’étaient des squelettes horribles, -portant d’une main leurs têtes, et de l’autre de -longs cierges, qui, au lieu d’un feu rouge et tremblant, -jetaient une lumière terne et bleuâtre comme -celle des rayons de la lune. Ils se promenaient en -rond dans la chambre qui, de très chaude qu’elle -était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns -venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant -leurs mains longues et livides, et en se -tournant vers moi pour me dire : « Il fait bien -froid. »</p> - -<hr /> - - -<p>Comme dernier exemple, je cite un rêve d’un -caractère différent, qui m’arriva en 1820.</p> - -<p>Le rêve commença par une musique que j’entends -aujourd’hui souvent dans mes songes ; une -harmonie qui semble m’annoncer ce qui doit m’arriver : -c’est comme l’ouverture de <i lang="en" xml:lang="en">Coronation Anthem</i>, -une marche vigoureuse, le bruit d’une armée -immense. Je croyais être au matin d’un jour mémorable ; -un jour de crise et d’espérance pour le genre -humain, affligé alors d’un malheur mystérieux et -se débattant contre quelque terrible extrémité. -Quelque part, je ne sais où ; d’une sorte, je ne sais -laquelle ; entre des gens, je ne sais qui, il y avait -un combat, une lutte, une agonie, qui se déroulait -comme un grand drame ou comme un grand morceau -de musique ; et j’y prenais une telle part qu’il -m’était insupportable de n’en connaître ni la place, -ni la nature, ni l’issue probable ; et comme, dans de -semblables visions, nous nous faisons ordinairement -le centre de tous les mouvements qui se passent -autour de nous, j’avais le pouvoir d’éclaircir -mes doutes en me levant, et cependant je m’en sentais -incapable, car le poids de vingt montagnes -pesait sur moi, en punition d’un crime que je ne -pouvais jamais expier. Alors, comme un chœur qui -se rapproche, l’action augmentait de force ; un -grand intérêt se décidait ; une cause plus grande -que jamais épée n’en avait plaidé, trompette n’en -avait proclamé. Venaient les alarmes, les froissements -de la mêlée, les trépignements de pieds d’innombrables -fuyards, je ne savais s’ils étaient du -bon ou du mauvais parti ; les ténèbres et les -lumières, la tempête et les faces humaines, et enfin, -lorsque tout était perdu, des figures de femmes avec -des visages dont la vue valait pour moi le monde -entier, et qui ne restaient qu’un moment : elles se -serraient la main ; c’étaient des adieux déchirants, -et puis, adieu pour jamais ! et avec un soupir, semblable -à celui que poussaient les abîmes de l’enfer, -lorsque Proserpine prononçait le nom maudit de -<i>mort</i>, le son était répété : — Adieu pour jamais ! et -encore et encore répété : — Adieu pour jamais !</p> - -<hr /> - - -<p>Et je m’éveillai dans des convulsions ; et je criai -tout haut : « Je ne veux plus dormir. »</p> - -<hr /> - - -<p>Mais il est temps de terminer un récit qui s’est -déjà trop étendu. L’intérêt du lecteur s’attache à -l’opium, non au <i>mangeur d’opium</i>. Il lui suffira -de savoir qu’il vint un moment où je vis que j’allais -mourir si je continuais. Je ne puis dire combien -j’en prenais alors. La quantité des doses variait -de cinquante ou soixante grains à cent cinquante -par jour. Je la réduisis d’abord à quarante, puis à -trente, puis enfin à vingt-quatre grains. Mais qu’on -ne croie pas mes souffrances terminées. Je passai -quatre mois à me débattre, à crier, à me promener, -à m’agiter sans pouvoir fermer l’œil. Telle est la -morale de l’histoire que j’ai promise au lecteur dans -mon avant-propos. Mes rêves ne sont pas parfaitement -tranquilles ; mon sommeil est encore tumultueux, -et, comme les portes du paradis de Milton -(après le péché du premier homme),</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Armé de bras vengeurs et de faces hideuses</i>.</div> -</div> - - -<p class="c gap small">FIN DU MANGEUR D’OPIUM</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i">NOTE</h2> - - -<p>Il est difficile de déterminer la part de collaboration -d’Alfred de Musset dans <i>l’Anglais mangeur d’opium</i>.</p> - -<p>Nous avons fait venir de Londres une édition des -<i lang="en" xml:lang="en">Confessions of an English opium eater</i>, datée de 1823, -c’est-à-dire antérieure de cinq années à la traduction -de Musset.</p> - -<p>Nous avons remarqué des passages qui n’existent -plus dans le texte français, et d’autres, au contraire, -qu’on ne retrouve pas dans le texte anglais.</p> - -<p>Parmi ces derniers :</p> - -<p><i>Le rêve madrilène</i>, où semble poindre le goût de -Musset pour les balcons et les guitares ;</p> - -<p>La scène tout entière du <i>Bal</i> et du <i>duel en chambre</i>, -dont le ton romantique se trahit par des exclamations -traditionnelles, telles que : <i>Mort et damnation !</i></p> - -<p>Et l’épisode de l’école de médecine, avec ses funèbres -développements, qui est incontestablement de -Musset.</p> - -<p class="sign">A. H.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c i top2em">EN VENTE DE LA MÊME COLLECTION</p> - - -<p class="gap small">Tous ces volumes ont été publiés dans le <i>Moniteur du Bibliophile</i>, avec -pagination séparée sur beau papier de Hollande avec vignettes et lettres -ornées.</p> - -<p class="gap drap">L’ASSOMMOIR DU XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE. — <i>Le Vuidangeur sensible</i>, -drame en trois actes et en prose, par <span class="sc">Jean Henri Marchand</span>, réimprimé -sur l’exemplaire de la Collection Ménétrier avec une notice -par <span class="sc">Lucien Faucou</span>. In-4<sup>o</sup> de 130 pages -<span class="fl">7 fr.</span></p> - -<p class="drap">VOLTAIRE. — Documents inédits, recueillis aux Archives nationales -par <span class="sc">Émile Campardon</span>. In-4<sup>o</sup> de 196 pages -<span class="fl">7 fr.</span></p> - -<p class="drap">LE PORTEFEUILLE DE M. LE COMTE DE CAYLUS, publié -d’après les manuscrits inédits de la Bibliothèque de l’Université et -de la Bibliothèque Nationale, avec Introduction et Notices. In-4<sup>o</sup> -de 96 pages -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<p class="drap">MÉMOIRE SUR LES VEXATIONS QU’EXERCENT LES LIBRAIRES -ET IMPRIMEURS DE PARIS, publié d’après l’imprimé -de 1725 et le manuscrit de la Bibliothèque de la ville de Paris par -<span class="sc">Lucien Faucou</span>. In-4<sup>o</sup> de 116 pages -<span class="fl">5 fr.</span></p> - -<p class="drap">HISTOIRE DE MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR -par M<sup>lle</sup> de <span class="sc">Fauques</span>, réimprimée d’après l’édition originale de 1759, -avec une Notice sur le livre et son auteur. In-4<sup>o</sup> de 170 pages -<span class="fl">7 fr.</span></p> - -<p class="drap">LE JOURNAL DE COLLETET, premier petit Journal Parisien, 1676, -avec une Notice sur Colletet, gazetier, par <span class="sc">Arthur Heulhard</span>. -In-4<sup>o</sup> de 260 pages -<span class="fl">10 fr.</span></p> - -<p class="drap">DUCLOS. — <i>Chroniques indiscrètes sur la Régence</i>, tiré d’un manuscrit -autographe de <span class="sc">Collé</span> avec une Notice et des Notes par M. <span class="sc">Gustave -Mouravit</span>. In-4<sup>o</sup> de 68 pages -<span class="fl">4 fr.</span></p> - -<p class="drap">L’ANGLAIS MANGEUR D’OPIUM, traduit de l’Anglais et augmenté -par A. D. M., <span class="sc">Alfred de Musset</span>, avec une notice, par M. <span class="sc">Arthur -Heulhard</span>. In-4<sup>o</sup> de 130 pages -<span class="fl">15 fr.</span></p> - - -<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 15155.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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