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Arthur Heulhard - -Author: Thomas de Quincey - -Translator: Alfred de Musset - -Contributor: Arthur Heulhard - -Release Date: January 14, 2023 [eBook #69802] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANGLAIS MANGEUR -D'OPIUM *** - - - - - - - L’ANGLAIS - Mangeur d’Opium - - Traduit de l’Anglais et augmenté - PAR A. D. M. - - ALFRED DE MUSSET - - AVEC UNE NOTICE - PAR - M. Arthur Heulhard - - - PARIS - LE MONITEUR DU BIBLIOPHILE - 34, RUE TAITBOUT, 34 - - 1878 - - - - -NOTICE - - -I - -Le voilà! Nous le tenons! C’est bien lui; c’est le fameux _Anglais -mangeur d’opium_, que ni M. Paul de Musset, ni l’éditeur Charpentier, ni -l’éditeur Lemerre n’ont pu dénicher où que ce soit, pour compléter leurs -éditions des _Œuvres... complètes_ d’Alfred de Musset. - -Et vraiment, la disparition _complète_ de ce volume était un deuil pour -les admirateurs du poète, dont l’œuvre entière, jusqu’en ses minuties, -est aujourd’hui réunie et livrée à la postérité. Quoi! des canevas de -pièces égarées, des bribes de poèmes à peine ébauchés, des fragments de -lettres auraient été recueillis, classés, réimprimés, et au travers du -crible où l’on a passé ces paillettes d’or, on aurait laissé échapper un -lingot, un livre, un livre, entendez-vous bien? un livre de plus de deux -cents pages! - -Le _Moniteur du Bibliophile_ souffrait de cette lacune. Un ouvrage signé -d’un des plus glorieux noms de France était perdu: nous l’avons retrouvé -et nous ne réclamons d’autre récompense honnête que la gratitude de tous -ses amis. - -Lorsque M. Charpentier publia, il y a quelque dix ans, l’édition -in-octavo des _Œuvres d’Alfred de Musset_, annoncée comme complète et -définitive, un fanatique du poète s’indigna des prétentions du libraire -ct consigna ses récriminations dans une brochure de dix-neuf pages, -parue chez Pincebourde, en 1867, sous le titre d’_Étude critique et -bibliographique des Œuvres d’Alfred de Musset_, pouvant servir -d’appendice à l’édition dite de souscription. Ce pamphlet, écrit sur le -ton de la plus vive irritation, et dont je soupçonne Asselineau d’être -l’auteur, encore que la langue y soit quelquefois violée, taxe d’impiété -fraternelle, ou peu s’en faut, la négligence de M. Paul de Musset, et de -trahison, ou peu s’en faut, l’incurie de M. Charpentier. A Dieu ne -plaise que j’épouse une querelle, à mon sens, beaucoup trop envenimée! - -S’il est vrai que cette édition mente à son titre par quelque endroit, -il ne suit pas de là qu’il faille rejeter M. Paul de Musset et M. -Charpentier hors du sein de l’orthodoxie bibliographique; car ni l’un ni -l’autre n’étaient tenus par la gorge de posséder les parties -quasi-introuvables de l’œuvre d’Alfred de Musset. Que diable! on ne -coiffe pas ainsi les gens du bonnet d’âne! - -L’auteur de l’acrimonieuse brochure dénonce impitoyablement les erreurs, -omissions, lacunes, interpolations de texte et de date dont on s’est -rendu coupable. L’omission qui lui tient le plus à cœur et qui lui -semble la plus inexplicable, est celle de l’_Anglais mangeur d’opium_. -Il s’étonne qu’après la note, d’ailleurs dédaigneuse, que M. Paul de -Musset y consacre dans sa notice sur son frère (voir le volume des -_Œuvres posthumes_), et la mention qui en est faite en tête du catalogue -des ouvrages d’Alfred de Musset, ce livre ait été banni d’une édition -tant vantée: «Que le livre fût bon ou mauvais, poursuit-il, là n’est pas -la question, quoiqu’il vaille beaucoup mieux que ne veut le faire croire -le frère de l’auteur; mais il nous semble hardi, dans une publication si -soigneusement lancée et annoncée comme définitive de l’œuvre complète -d’un de nos premiers poètes contemporains, de supprimer ainsi son -premier livre, après en avoir cependant constaté, à deux reprises, -l’existence et l’authenticité d’ailleurs incontestables.» Encore une -fois, critique vétilleux, ces messieurs ne sont pas les sacriléges que -vous dites: ils ne suppriment pas, ils ne tronquent pas, ils n’élaguent -pas; au contraire, ils font pour le mieux, et s’ils vous privent de -l’_Anglais mangeur d’opium_, c’est qu’ils ne l’ont pas. Croyez-en, au -moins, M. Paul de Musset, qui l’avoue de la meilleure grâce du monde, -dans le passage suivant de sa _Biographie d’Alfred de Musset_, parue -l’an dernier chez Charpentier: - -«Alfred à dix-huit ans s’estima heureux d’avoir à traduire de l’anglais -un petit roman pour la librairie de M. Mame. Il avait adopté ce titre -simple: le _Mangeur d’opium_. L’éditeur voulut absolument l’_Anglais -mangeur d’opium_. Ce petit volume _dont on aurait, sans doute, bien de -la peine à retrouver un exemplaire aujourd’hui_, fut écrit en un mois. -Le traducteur, sans être trop inexact, introduisit dans les rêveries du -héros étranger quelques-unes des impressions que lui avait laissées le -cours d’anatomie descriptive de M. Bérard. Personne ne prit garde à -cette publication sans nom d’auteur.» - -Or, il y avait, dans Paris, un enragé Mussolatre qui ne désespérait pas -de rencontrer ce _Mangeur d’opium_, qui se dérobait aux éditeurs avec -une adresse de Peau-rouge. Un beau jour de 1868, ce déterminé chasseur -de livres, artiste aussi distingué que bibliophile heureux, j’ai nommé -M. Charles Soto, réussit à forcer la bête sur le parapet d’un quai. - -A partir de ce moment, Soto devint le «cauchemar du libraire et de -l’amateur.» Il alliait la malice à la férocité. Il entrait dans une -boutique et s’adressant à l’employé: «Vous avez un Musset complet?... -Bien. Dites-moi donc si le _Mangeur d’opium_ est dans ses _Œuvres -posthumes_ ou dans ses _Mélanges de littérature_?» D’autres fois, il -demandait qu’on le lui prêtât pour une petite vérification! Le perfide! -Abordant un riche collectionneur, il le prenait familièrement par le -bras, et d’un air d’innocence: «Il y a longtemps que je voudrais avoir -votre sentiment sur le _Mangeur d’opium_ de Musset!» Et le riche -collectionneur, atterré, blêmissait. Le jour vint où ceux qu’il -torturait ainsi faillirent goûter les fruits amers de la vengeance. La -maison qu’il habitait au coin de la rue de Rivoli fut incendiée en 1871, -et, quand il rentra dans Paris, une partie de ses chers livres flambait -au feu de la guerre civile. - -Mais le _Mangeur d’opium_ était sauvé! - -M. Soto n’a pas voulu que le seul exemplaire connu d’un ouvrage inconnu -d’Alfred de Musset courût de nouveau les risques d’un pareil sinistre. -Avec un désintéressement et une complaisance qui nous touchent -infiniment, il a consenti à nous le confier pour être réimprimé dans le -_Moniteur du Bibliophile_. - -Et nous nous acquittons. - - -II - -L’_Anglais mangeur d’opium_ est le premier livre d’Alfred de Musset, et, -par l’étendue, l’un des plus importants qu’il ait écrits en prose. Il -n’est primé, dans l’ordre chronologique, que par la petite poésie de la -_Branche de Myrte_, insérée dans la _Psyché_ de 1826, une autre dans un -journal de Dijon, et sa _Thèse latine_ imprimée en 1827; à moins que des -fouilles plus heureuses n’amènent à la surface quelque morceau peu -important produit dans l’intervalle, et j’en doute. - -L’édition originale, et qui, grâce à nous, ne sera plus unique, est un -in-12 de 221 pages, y compris XVI feuillets préliminaires, sous ce -titre: - -_L’Anglais mangeur d’opium_, traduit de l’anglais par A. D. M. (Paris, -Mame et Delaunay-Vallée, libraires, rue Guénégaud, nº 25. -MDCCCXXVIII.--Imprimerie de Cosson, rue Saint-Germain-des-Prés, 9.) - -L’original anglais, intitulé _Confessions of an English opium eater_, -est du célèbre Thomas de Quincey, mort deux ans après son traducteur, en -1859. Paru, d’abord, dans le _London magazine_ de 1821, puis en un -volume in-12, en 1822, il a été plusieurs fois retouché, enjolivé, -augmenté par l’écrivain, et n’a pas eu moins de sept éditions de l’autre -côté du détroit, où Quincey a laissé une renommée d’humoriste des mieux -établies. - -Charles Baudelaire s’est épris, par idiosyncrasie (par singularité de -tempérament: ce joli mot est de son vocabulaire) du livre de Thomas de -Quincey. La seconde partie de ses _Paradis artificiels: Opium et -Haschisch_, n’en est qu’une éloquente paraphrase, et le scoliaste -confesse qu’il s’est contenté de dérouler «ce merveilleux livre comme -une tapisserie fantastique aux yeux du lecteur.» - -Thomas de Quincey, philosophe trop subtil, moraliste très entaché de -fatalisme, historien d’imagination vagabonde, au demeurant plein -d’esprit, d’honneur et d’humanité, se fit _mangeur d’opium_ à la suite -d’une escapade de jeunesse que vous lirez tout à l’heure dans la -poétique narration qu’il en a faite. Vous le verrez au début absorbant -l’opium pour oublier la faim, puis, à la fin, pour voyager en fantôme au -milieu des civilisations antiques, vers lesquelles le portaient -naturellement de fortes études classiques. - -Thomas de Quincey eut l’héroïsme de s’offrir en holocauste au poison, et -le courage de tenir registre de ses voluptés et de ses souffrances. -L’action de l’opium sur son organisme est décrite par lui dans toutes -ses phases. Elle étend un voile autour de sa tête, mais assez -transparent pour le laisser voir au travers. C’est une manière d’extase -panoramique. Il a des visions gigantesques, énormes, où la proportion -des objets est centuplée; il entrevoit des architectures colossales, -dorées d’un soleil assyrien. Il réveille dans leur torpeur et les dieux -grimaçants de l’Inde, et les mythes orientaux, et les sphynx endormis -sur leurs mornes croupes au milieu des sables brûlants d’Afrique, et les -grêles ibis de la hiératique égyptienne, haut-perchés sur leurs pattes -sacrosaintes. Figurez-vous le roman terrible d’un archéologue, sain de -corps et d’âme, qui s’inocule volontairement le venin de la folie, qui -sophistique en lui la notion de la perception exacte, et s’enfonce à -l’aventure dans des fouilles qu’il n’est plus maître d’arrêter. C’est -cette expérience tentée sur son individu, au mépris de toute hygiène, -que raconte de Quincey dans ses _Confessions_. Il se met lui-même en -scène, dans cette clinique de la témérité humaine. - -La maladie le terrasse, la fièvre du rêve l’obsède; ses nerfs se tendent -comme la corde d’un arc, et il continue à se gorger d’opium. L’illusion -du rêveur est d’autant plus forte, que son érudition la peuple d’êtres -historiques reconnaissables à leurs attributs: au moment où il va perdre -l’équilibre dans l’espace infini, sa mémoire de savant est là qui -apporte des pierres angulaires aux monstrueux édifices bâtis par son -imagination, et leur donne les couleurs de la réalité. Il loge des -mondes dans sa tête, au risque de la faire éclater comme une chaudière -excédée. Martyre plus douloureux que celui d’Ixion, des Danaïdes ou de -Prométhée, ces damnés de la mythologie! - -Thomas de Quincey eût dû y laisser la raison: il n’eut que l’incubation -de la folie, et sortit victorieux du naufrage qui avait menacé ses -facultés intellectuelles, en criant: Terre! Le livre d’un homme aussi -extraordinaire ne manqua pas son effet au pays de l’excentricité. Les -misses alanguies, les ladies d’humeur conquérante, dévorèrent à l’envi -ce keepsake d’émotions romanesques. - - -III - -Maintenant, comment Musset fut-il séduit par cette Iliade opiacée? -Musset, qui songea d’abord à se vouer à la médecine, la considéra-t-il -comme une annexe de ses études? Fut-il attiré vers le conteur anglais -par le même amour des sensations violentes et factices? Il nous paraît -que la date de la traduction répond péremptoirement à la question. -L’année 1828 a sa signification particulière dans l’histoire de la -révolution littéraire qui éclata deux ans plus tard. Elle est l’aurore -du romantisme. En ces temps, le byronisme sévissait. Le spectre d’Young -assombrissait les nuits des collégiens de seize ans. Ces jeunes gens, -dont plusieurs avaient du génie, mouillaient de pleurs métaphysiques les -durs oreillers de l’internat, et croyaient se draper, en passant leurs -culottes, dans les oripeaux de Lara. Plus qu’aucun autre, Musset, avant -de suivre sa voie, abandonna la France de Rabelais pour le moyen âge de -l’Allemagne et de l’Angleterre. Élégant de l’élégance insulaire, blond, -élancé, serré à la taille par la redingote à la Brummel, Musset, -considéré d’ensemble, pouvait tromper sur sa race, et charriait, à fleur -de peau, du sang d’aristocratie saxonne. Il ne reniait point ces -attaches extérieures au dandysme, à l’héroïsme byronien, et jamais, dans -sa plus grande ferveur romantique, il n’eut l’inculte aspect du -bousingot. Il n’est pas jusqu’à son débraillé qui ne sente encore le -gentilhomme, et si bas qu’il descende dans le bourbier des passions -humaines, il porte au front je ne sais quel rayon qui part d’en haut. - -Musset joua de bonne heure à ce jeu de _désespérance_, qui est un -attribut de la déception mal supportée. Et peut-être lui a-t-il manqué, -pour être le plus grand des poëtes, de mettre son cœur à tremper dans un -bain de philosophie. Depuis il s’est moqué de lui-même, mais il n’en fut -pas moins victime de la mode. Il commença donc par crier à l’assassinat -de son âme, avant même qu’elle fût entamée, pour obéir au mot d’ordre de -_navrement_ universel qui soufflait de la Tamise. Les Confessions de -Thomas de Quincey, cette conspiration d’un homme contre soi, tentèrent -cet enfant qui ne guerroya pas moins contre sa raison que de Quincey -lui-même. Il les traduisit sans doute avec amour, mais un peu à la façon -de Perrault d’Ablancourt, dont on appelait les traductions «les belles -infidèles.» S’il tombe en communauté d’impressions avec son auteur, il -se laisse aller à des digressions personnelles; il n’hésite pas à se -substituer à lui et à prendre les effets de l’opium pour son propre -compte. Nous avons soigneusement vérifié ces intercalations sur le texte -étranger, et nous avons séparé ce qui revient à Musset de ce qui est à -Quincey. D’ailleurs, nous avons poussé le scrupule jusqu’à respecter les -menus détails de l’édition de 1828, et sauf quelques guillemets replacés -dans les interlocutoires, et le rétablissement de la ponctuation pour la -clarté de la phrase, nous n’avons rien dénaturé ni altéré du texte -primitif. - -Qu’on partage ou non l’enthousiasme de Baudelaire pour le livre de -Quincey; la traduction d’Alfred de Musset, et surtout les réflexions -qu’il y ajoute en son privé nom, sont d’un intérêt indiscutable. Si -courte qu’ait été sa conversion à l’opium, elle est un trait de lumière -dans les ténèbres de ce caractère fait de contrastes et de nuances -souvent insaisissables. - -En rééditant ce volume, écarté sans préméditation maligne des _Œuvres_ -de Musset, nous plaidons la cause du public, qui a droit à des -impressions exactes sur celui qu’il lit et qu’il aime, comme le piéton a -droit au poteau indicateur des distances et des directions sur le chemin -qu’il parcourt. - -Or, dans le fait seul d’avoir translaté de l’anglais en français les -singulières élucubrations du Mangeur d’opium, il faut voir la première -tendance d’esprit du poëte. Il y a toujours un lien mystérieux entre -celui qui est traduit et celui qui traduit, et Musset a plus d’une fois -scellé cet accord secret de pensées. Toutefois, la lecture des terribles -ébranlements cérébraux dont s’est plaint de Quincey a pu être le remède -abortif des inclinations de Musset pour les toxiques. - -Sa lettre à Paul Foucher, datée du château de Cogners, le 23 septembre -1827, est un écho vibrant des idées noires qui lui présagent une vie -tourmentée. Le spleen l’assiége, et il voudrait le traiter à l’anglaise: -«Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, dit-il, j’éteindrais ce -qui me reste d’un peu noble dans le punch et la bière, et je me -sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on -sache que le sommeil lui doive être mortel! J’en agirais de même avec -mon âme!» Presque toute la lettre est sur ce ton de découragement et -d’écœurement prématurés, et c’est un adolescent de dix-huit ans à peine -qui parle! L’admirable chapitre qui ouvre les _Confessions d’un enfant -du siècle_ jette une magnifique lumière sur cet état psychologique de la -première génération de ce siècle. Et, si on appliquait à cette -aberration les leçons de l’histoire, il faudrait y reconnaître une sorte -de _vapeurs_ masculines succédant aux vapeurs féminines du siècle -précédent. - - * * * * * - -Si Musset n’ingurgite pas l’opium comme l’humoriste anglais, est-ce que -toute sa vie n’est pas le reflet d’un rêve opiacé? Est-ce qu’il n’a pas -les langueurs de la mélancolie et les soubresauts de la névrose? Est-ce -qu’il n’est pas l’Hamlet de l’idéal, toujours entraîné par des destinées -plus fortes que ses volontés? - - * * * * * - -Nous le répétons: l’_Anglais mangeur d’opium_ est d’une importance -capitale dans la vie de Musset: il en éclaire certains recoins, comme -par un rayon de lanterne sourde. Il dénonce toute une éducation de -spleenique; il explique les stupéfiants mélanges de houblon et de rhum -du café d’Orsay, cette furia britannique au plaisir, et cet humour dans -ses amours, quand - - _Enveloppant Paris dans la brume de Londres_, - -il allait nuitamment frapper au heurtoir des bouges. - -Il explique aussi, par contre-coup, les revirements moraux de celui qui -s’offrit le luxe d’étonner Dieu par des invocations célestes, et qui dut -lui causer la surprise que lord Seymour causerait à Saint-Pierre en -demandant les clefs du paradis à ce frère tourier des étoiles. - -ARTHUR HEULHARD. - - - - -Au lecteur, - - -Je vous offre, lecteur bénévole, l’histoire d’une époque remarquable de -ma vie; si vous n’y trouvez _l’agréable_, soyez sûr d’y trouver -_l’utile_: c’est dans cette espérance que j’écris, et ce sera mon excuse -si je parais soulever trop hardiment ce voile de pudeur ou de pitié dont -se couvrent avec tant de soin l’infirmité et l’erreur. Rien, en effet, -n’est plus révoltant pour la délicatesse anglaise que le spectacle d’un -être souffrant. L’esprit a ses plaies et ses blessures aussi cruelles et -souvent plus horribles que celles du corps. Tels seront peut-être les -tristes objets qu’il vous faudra voir dans ces confessions -_extra-judiciaires_. Et cependant, si nous eussions voulu nous mettre en -sympathie avec la société décente, où chacun sait tenir son quant-à-soi, -n’avions-nous pas pour point de mire la littérature française, ou cette -partie de la littérature allemande empreinte encore de la faiblesse et -de l’exquise sensibilité des Français? Cela, je le sens si bien et si -fort, que j’ai longtemps hésité à laisser mon livre ou une partie de mon -livre, m’exposer nu aux yeux de tout le monde; et ce n’est qu’après -avoir mûrement réfléchi à toutes les raisons pour ou contre, que je me -suis décidé à me confesser avant ma mort; car alors, pour plusieurs -motifs, tout doit être connu. - -Le crime ou la misère s’écartent du grand jour: ce qu’ils doivent aimer, -c’est la solitude; jusque dans le commun cimetière, la mort va les -reléguer à la dernière place, et leur refuse le titre de frère dans la -grande famille des hommes. - -Mais, puisque ces confessions ne sont pas des révélations de crimes, et -que, d’ailleurs, même dans cette hypothèse, il peut en résulter quelque -bien pour autrui, j’ai dû faire violence à ces sentiments reçus, et -compenser l’exception à la règle par l’utilité d’une expérience, que le -lecteur peut acheter à si bon marché. L’infirmité et la misère, -d’ailleurs, ne sont pas toujours crime; ils forment ou subissent cette -triste alliance en proportion des motifs et des vues du coupable, et des -palliatifs connus ou secrets en proportion des tentations plus ou moins -puissantes et de la résistance plus ou moins heureuse dans ses -efforts[1]. Pour ma part, sans offenser la vérité ou la modestie, je -puis dire que ma vie a été entièrement celle d’un philosophe. Dès ma -naissance, pendant mes jours _d’écolier_, les plaisirs que j’ai -poursuivis étaient intellectuels; si les plaisirs de _l’opium_ sont -sensuels, et si je dois avouer que je les ai recherchés jusqu’à un excès -dont on n’avait point gardé d’exemple[2], il n’en est pas moins vrai que -j’ai lutté avec un zèle religieux contre cette entraînante passion, et -que j’ai fait ce que nul autre n’avait fait. J’ai brisé, presque -jusqu’au bout, la chaîne maudite qui m’entourait. Une telle conquête -doit faire oublier une telle faiblesse; ajoutez encore que le triomphe -est toujours inattaquable, tandis que l’on peut excuser la défaite, -selon qu’elle est la consolation d’une peine ou la recherche d’un -plaisir. - - [1] Phrase peu compréhensible (A. H.) - - [2] _Gardé_, dis-je. Car un homme célèbre de ces temps-ci est allé - beaucoup plus loin que moi, si l’on dit vrai. - -Pour le crime, j’en repousse donc l’idée; et quand elle serait juste, il -serait possible qu’on me la pardonnât, en considération des services que -je veux rendre à la classe entière des _mangeurs d’opium_. Mais où -sont-ils? Lecteur, j’en suis fâché, mais ils sont en grand nombre. Je -m’en suis convaincu, il y a quelques années, en calculant combien de -gens alors, dans une petite classe de la société (celle des hommes -distingués par leurs talents ou par les postes éminents qu’ils -occupent), pouvaient être comptés parmi les _mangeurs d’opium_. Ainsi, -par exemple, l’éloquent M..., le dernier comte de... lord..., M... le -philosophe, un des derniers sous-secrétaires d’État (qui me raconta -quelle sensation il avait éprouvée le premier jour qu’il en prit, dans -les mêmes termes que le comte de..., savoir «qu’il lui semblait que des -rats lui rongeaient l’estomac»); M..., et plusieurs autres aussi connus, -qu’il serait trop long de nommer. Maintenant, si une classe si limitée -peut fournir tant d’exemples (et cela sur l’enquête d’un seul -observateur), n’en doit-on pas inférer que l’entière population de -l’Angleterre en donnerait en nombre proportionnel? J’en doutai -cependant, jusqu’à ce que des faits venus à ma connaissance m’eussent -confirmé dans cette conclusion. J’en rapporterai deux: 1º trois -respectables pharmaciens de Londres, dans différents quartiers de la -ville, me dirent, en me vendant quelques grains d’opium, que la quantité -des _mangeurs d’opium_ était immense, et que la difficulté de distinguer -les personnes à qui l’usage avait rendu ce poison nécessaire, de celles -qui en achetaient dans un dessein sinistre, leur attirait chaque jour -des reproches. Voici pour Londres; 2º quelques années après, passant à -Manchester, plusieurs entrepreneurs de manufactures de coton -m’assurèrent que l’habitude de prendre de l’opium s’introduisait parmi -les ouvriers; tellement qu’un samedi, dans l’après-midi, les comptoirs -des pharmaciens étaient couverts de petits paquets d’un ou deux grains -d’opium, préparés d’avance pour le soir. La cause de cette mode était la -modicité des prix de journées qui les privait alors des moyens de se -procurer de l’ale et des liqueurs spiritueuses; _la hausse_ aurait donc -pu la faire cesser. Mais, comme je ne puis croire qu’un homme ayant -connu de pareilles jouissances, puisse revenir ensuite au premier usage -de l’alcool, je tiens pour certain: - -_Qu’on peut le prendre avant de le connaître._ - -_Mais non le quitter l’ayant pris._ - -Sérieusement, le pouvoir de l’opium a été admis par les médecins mêmes -qui sont ses ennemis nés; ainsi, par exemple, Awsiter, apothicaire de -l’hôpital Greenwich, dans les _Essais sur les effets de l’opium_ -(publiés en l’an 1763), essayant de trouver pourquoi Mead avait trop peu -expliqué la nature et les propriétés de ce poison, s’exprime ainsi -mystérieusement (φωναντα συνετοισι): «Peut-être a-t-il trouvé le sujet -trop délicat pour être communiqué au public, et comme beaucoup de gens -pouvaient en user sans discernement, la crainte qu’il fallait en -inspirer a pu détourner les gens sages d’en faire l’expérience; _il y a -dans l’opium des propriétés qui, si elles étaient connues, en rendraient -l’usage plus commun chez nous que chez les Turcs eux-mêmes_;» et ce -résultat, dit-il, prouverait une misère générale. Je ne suis pas -d’accord sur la conclusion; mais j’en parlerai à la fin de mes -confessions, où je compte offrir au lecteur la _morale_ de cet ouvrage. - - - - -L’ANGLAIS - -Mangeur d’Opium - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -J’avais sept ans lorsque mon père mourut, me confiant aux soins de -quatre tuteurs. Je fus envoyé à plusieurs écoles, grandes et petites; on -m’y distingua surtout pour mes progrès dans la langue grecque. A treize -ans, je l’écrivais avec facilité, et à quinze, non-seulement je -composais des vers grecs, en mètre lyrique, mais je le parlais aisément, -perfection à laquelle aucun écolier n’était parvenu de mon temps, et que -je devais à mon habitude de lire tous les jours les gazettes en grec -aussi bon que possible, _ex tempore_: car la nécessité d’exercer ma -mémoire, et mon imagination à trouver toutes les combinaisons des -périphrases équivalentes aux idées modernes, aux récits des choses -nouvelles, etc., me donna un tact et une mesure que la traduction de -tous les essais moraux ou autres ne m’aurait jamais fait obtenir. «Ce -garçon-là, dit un de mes maîtres à un étranger qui visitait la pension, -est en état de haranguer un auditoire en grec, mieux que vous ou moi ne -pourrions le faire en anglais.» Celui qui parlait ainsi était un savant -et «un bon classique,» et de tous mes instituteurs le seul pour qui -j’eusse quelque affection et quelque respect. Malheureusement pour moi -(et, comme je le sus plus tard, à la grande indignation de cet honnête -homme), je fus enlevé à ses soins pour être transmis à la garde, d’abord -d’un imbécile poursuivi perpétuellement d’une frayeur, panique que lui -causait son ignorance mal déguisée; et, enfin, d’un vénérable professeur -qui dirigeait un grand et ancien collége. C’était un homme bien strict -et bien exact, mais (comme la plupart des professeurs du collége -d’Oxford) rude et _mal-plaisant_. Misérable contraste avec l’élégance -étonienne de mon maître favori! De plus, il ne pouvait cacher à nos -observations quotidiennes la pauvreté et la maigreur de son -intelligence. C’est une triste chose pour un enfant que de se sentir -au-dessus de ses instituteurs, soit en science, soit en facultés. Je -n’étais pourtant pas seul dans ce cas-là, car deux de mes compagnons -d’étude étaient meilleurs hellénistes que le supérieur, quoique non -moins inhabiles à sacrifier aux grâces. Lorsque j’y entrai, je me -souviens que nous lûmes Sophocle, et c’était un continuel triomphe pour -le savant triumvirat, de voir notre «Archididascalus» (comme il aimait à -être appelé), apprenant notre leçon avant de nous l’expliquer, et -prenant une marche régulière pour sauter à pieds joints, au moyen de la -grammaire et du _lexicon_, par-dessus les chœurs trop difficiles. Comme -nous ne voulions jamais ouvrir nos livres avant qu’il eût fini son -exercice préparatoire, nous passions ordinairement le temps à faire des -épigrammes sur sa perruque, ou quelque autre chose d’une égale -importance. Mes deux compagnons étaient pauvres et attendaient tout de -l’Université, sur la recommandation du maître; mais moi, qui possédais -un petit patrimoine suffisant pour mon entretien au collége, je n’avais -qu’une idée, c’était d’en sortir. Je m’épuisai en vaines demandes et -rapports inutiles auprès de mes tuteurs. L’un d’eux, le plus raisonnable -et le plus instruit, demeurait loin; deux autres avaient laissé leur -autorité au quatrième, avec qui j’avais à négocier: digne homme, mais -hautain, obstiné et impatient. Après un certain nombre de lettres et -d’entrevues, trouvant mon ennemi incorrigible, et même exigeant, je -résolus de prendre d’autres mesures. - -L’été arrivait alors à grands pas, et j’entrais dans ma dix-septième -année, année après laquelle je m’étais fait à moi-même le serment de ne -plus être compté parmi les écoliers. L’argent étant ce dont j’avais -surtout besoin, j’écrivis à une dame de haut rang qui, bien que -très-jeune, m’avait vu très-petit, et m’avait dernièrement traité avec -une grande distinction. Je lui demandai qu’elle me prêtât cinq guinées. -La réponse se fit attendre une semaine. Je perdais enfin l’espérance, -lorsqu’un domestique vint m’apporter une lettre avec une couronne sur le -cachet. L’épître était douce et aimable; ma belle correspondante était -aux eaux, et c’était là le motif du retard qui m’avait tant inquiété; du -reste, je trouvai le double de ce que je demandais, et mon heureux -caractère me suggéra aussitôt cette idée que, si je ne le lui rendais -_jamais_, elle n’en serait pas plus pauvre. - -Tout, maintenant, était prêt pour mon escapade; dix guinées à ajouter à -deux (ou environ) qui me restaient de mon argent, me semblaient un -trésor à n’en jamais finir; c’est à cet âge heureux, si le pouvoir de -créer appartient à l’homme, que l’esprit de plaisir et d’espérance doit -le rendre infini! - -C’est une juste remarque du docteur Johnson (et même, ce qu’on ne peut -pas dire de toutes ses remarques, c’en est une prise dans le cœur -humain), que nous ne pouvons, en conscience, faire pour la dernière -fois, sans quelque souci, une chose que nous sommes habitués à faire -tous les jours. Je sentis profondément cette vérité, lorsque j’en vins à -quitter un endroit que je n’aimais pas, et où je n’avais jamais été -heureux. - -Le soir qui précéda ma fuite, lorsque dans la vieille et sombre salle -j’entendis pour la dernière fois la prière du soir, et que l’appel étant -fait, mon nom sortit le premier comme d’habitude, je m’avançai, et -passant devant le maître qui se tenait debout, je le saluai et regardai -attentivement en face.--«Il est vieux et infirme, pensais-je, je ne le -reverrai plus en ce monde.» J’avais raison; je ne l’ai jamais revu, ni -ne le verrai jamais. Il me regarda d’un air bienveillant, sourit, me -rendit mon salut (ou plutôt mon adieu), et nous nous séparâmes pour -toujours. Je ne pouvais l’aimer _intellectuellement_; mais il avait -toujours été bon pour moi; il m’avait traité avec une grande indulgence, -et l’idée qu’il serait mortifié de ma fuite me fit de la peine. - -Vint enfin le jour qui devait signaler mon entrée dans le monde, et qui -a tant influé sur ma vie entière. Je logeais dans le corps de logis du -_maître_, et l’on m’avait accordé une chambre particulière, qui me -servait de dortoir et de salle d’étude. A trois heures et demie du -matin, je me levai, et regardai avec émotion les tours «dorées par le -jour naissant» qui commençaient à témoigner la présence du plus ardent -soleil de juillet. Je demeurai ferme dans ma résolution, mais comme -agité par la crainte d’un danger inconnu; et, certes, si j’avais vu -l’orage prêt à crouler sur ma tête, j’aurais été plus agité encore. -Pourtant, le paisible et profond repos dont j’étais entouré dissipa, en -quelque sorte, cette vague inquiétude. Le silence du matin est plus -profond que celui de minuit, et pour moi le silence d’une matinée d’été -est plus touchant que tout autre silence, car la lumière étant vive et -pure, il ne diffère alors du jour que par l’absence de l’homme; ainsi la -paix de la nature reste et s’étend sur tous les êtres, jusqu’au moment -où l’homme, avec son esprit mobile et impatient, en vient troubler la -sainteté! Je m’habillai, pris mon chapeau et mes gants. Depuis un an et -demi, cette chambre avait été «la citadelle de mes pensées;» j’en -pouvais dire comme André Chénier[3]: - - _Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense._ - - [3] Cette citation n’est pas dans les éditions anglaises que nous - avons eues sous les yeux. C’est sans doute Musset qui intervient. - (A. H.) - -Et quoiqu’il fût vrai que dans les derniers temps, moi qui suis né pour -aimer et être heureux, je fusse devenu sombre et morose durant ma fièvre -de détention, cependant, d’un autre côté, en ma qualité d’amateur de la -science et des plaisirs de l’esprit, je ne pouvais pas avoir été privé -de toute espèce de jouissances au milieu de ma tristesse habituelle. Je -pleurai en regardant ma chaise, mon écritoire et mes livres. Maintenant -que j’écris ceci, il y a dix-huit ans entre moi et ce souvenir; -cependant, en ce moment même, je vois, aussi distinctement que si cela -s’était passé hier, les traits et l’impression du dernier objet qui eut -mon dernier regard. C’était un portrait de la belle... qui pendait sur -la cheminée; sa bouche et ses yeux étaient si divins, et tout son air si -plein de bienveillance et de grâce, et en même temps de tranquillité -plus qu’humaine, que cent fois j’avais laissé tomber ma plume ou mon -livre pour puiser un peu de joie dans cette contemplation céleste, comme -un dévot aux pieds de sa madone! - -Tandis que je regardais, quatre heures sonnèrent. Je courus au tableau, -je l’embrassai, et sortis doucement... - -Les ris et les pleurs se confondent si bien dans la vie, que je ne puis -m’empêcher de rapporter un incident qui pensa faire échouer mon projet, -et dont pourtant je souris encore. J’avais un paquet très lourd; car, -outre mes habits, il contenait presque toute ma bibliothèque. La -difficulté était de le transporter à une voiture; ma chambre, d’autre -part, était perdue dans les airs, et pour comble de malheur, on ne -pouvait sortir du palier qu’en traversant la galerie où venait aboutir -la chambre du supérieur. J’étais l’enfant gâté de la maison; sachant -bien que je ne serais pas trahi, j’avais mis dans ma confidence un des -_grooms_ du maître. Il arriva donc, ayant juré d’être discret, et se -chargea de mon coffre. J’avais peur qu’il ne fût trop lourd, quoique -j’eusse affaire à un homme - - _Aux épaules d’Atlas, capable de tenir - Le poids des plus larges royaumes._ - -Il avait un dos grand comme la plaine de Salisbury. - -Il persista donc à vouloir emporter seul le paquet fatal, tandis que je -prêtais l’oreille aux moindres craquements de la cloison. Pendant -quelque temps, je l’entendis descendre d’un pied ferme et léger; mais, -hélas! comme il franchissait le pas dangereux, il glissa, et le terrible -fardeau, quittant l’épaule du porteur, continua sa route, si bien que -gagnant de la force à chaque marche, il arriva ou plutôt se lança avec -un bruit de trente diables contre la porte de l’Archididascalus. Ma -première idée fut que tout était perdu; et ma seule chance de salut -était dans le sacrifice de mon bagage. Cependant la réflexion me fit -attendre l’issue de l’aventure. Le groom était plus qu’alarmé, autant -pour moi que pour lui; mais, en dépit de sa frayeur, le contre-temps -redouté avait si irrésistiblement excité sa gaieté bruyante, qu’il se -perdait dans un long et éclatant témoignage de sa joie, capable -d’éveiller les sept dormeurs. Moi, en l’entendant, je ne pus m’empêcher -de l’imiter. Nous attendions dans cette posture que D... sortît de sa -chambre: car ordinairement une souris qui remuait le faisait jeter à bas -de son lit. Je ne puis comprendre ce qui l’y fit rester alors. D... -avait une infirmité qui, le tenant souvent éveillé, rendait probablement -son sommeil plus profond. Reprenant toutefois courage, le groom arriva -en bas sans autre accident; je restai immobile jusqu’au moment où je vis -mon coffre en route vers la voiture. Alors «que la Providence -m’accompagne!» Je partis à pied, emportant un petit paquet sous un bras, -et, sous l’autre, un volume in-12 qui contenait environ huit pièces -d’Euripide. - -Mon intention avait été d’abord de gagner le Westmorland, et deux motifs -m’y portaient: l’amour que j’ai pour ce pays, puis quelques raisons -particulières à moi. Un accident pourtant me fit changer de direction et -je tournai vers le pays de Galles. - -Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire, le Merionethshire -et le Caernarvonshire, je pris un logement dans une petite maison bien -propre, à B... J’y serais resté longtemps, car la vie y est très facile. -Mais le hasard en décida autrement; mon hôtesse avait été la servante, -ou la femme, ou la nourrice d’une Dame appartenant à la famille de -l’évêque de ..., et il n’y avait pas longtemps qu’elle s’était mariée et -_établie_ (comme disent les gens du peuple). Dans une petite ville comme -B..., il suffisait d’avoir vécu dans la famille d’un évêque pour occuper -un certain rang. Et ma bonne hôtesse avait plutôt trop que trop peu -d’amour-propre à cet égard. Ce que mylord disait et ce que mylord -faisait, son importance au parlement, son influence à Oxford; c’était -toute la conversation de tous les jours. Je supportais cela très bien, -car je suis d’un trop heureux naturel pour jamais rire au nez de -personne, et je prenais en patience le bavardage de la digne femme. -Pourtant elle dut s’apercevoir infailliblement que je ne partageais que -modérément son enthousiasme; et ce fut peut-être pour se venger de mon -indifférence, peut-être par naïveté, qu’elle me répéta un jour une -conversation où j’étais pour quelque chose. Elle avait été à l’Évêché -présenter ses respects à la famille de son ancienne maîtresse, et, après -dîner, on l’avait admise dans la salle à manger. En faisant l’histoire -de son économie domestique, elle vint à dire qu’elle avait loué ses -appartements; là-dessus le bon évêque prit soin de lui conseiller de -bien choisir ses hôtes,--car, dit-il, vous devez vous rappeler, Betty, -que vous êtes sur la route de la capitale, et qu’ainsi une multitude de -banqueroutiers irlandais se sauvant en Angleterre, ou de banqueroutiers -anglais se sauvant en Irlande, doivent passer par ce chemin. L’avis sans -doute était raisonnable, mais elle pouvait se contenter d’en faire le -sujet de ses méditations privées sans me mettre dans sa confidence. Ce -qui suivait ne valait pas autant:--Oh! mylord! répliqua mon hôtesse -(ceci venait après d’autres détails), je ne pense pas réellement que ce -jeune homme soit un banqueroutier, parce que...--Vous ne me croyez pas -un banqueroutier? dis-je en l’interrompant avec indignation: je vous -épargnerai dorénavant la peine de faire de telles réflexions! et sans -retard je me disposai à partir. La bonne dame paraissait prête à -s’excuser de son mieux; mais une expression énergique de dédain et de -dignité, que j’ai peur d’avoir appliquée au savant ecclésiastique -lui-même, fit naître à son tour son indignation, en sorte que toute paix -devint impossible. J’étais vraiment fort en colère de ce que cet évêque -avait fait naître des doutes sur ma probité, quoique d’une manière bien -indirecte, et j’eus l’idée de lui dire ma façon de penser à cet égard -_en grec_, ce qui en même temps l’aurait peut-être forcé de répondre -dans la même langue, auquel cas il devait paraître aux yeux de tout le -monde que j’étais un meilleur helléniste. Des réflexions plus sages -m’ôtèrent toutefois cette puérile envie: je pensai que l’évêque avait le -droit de conseiller une vieille servante, qu’il ne m’avait nullement -désigné, et que la même légèreté d’esprit qui avait fait répéter à miss -Betty les discours de sa révérence, avait fort bien pu leur prêter un -sens trop conforme aux sentiments de l’interprète. - -Je quittai la maison dans l’heure même, et cela fut très malheureux pour -moi, attendu que, courant d’auberge en auberge, je me fus bientôt -débarrassé du peu d’argent qui me restait; enfin je me trouvai réduit au -régime le plus sobre qui se puisse imaginer, c’est-à-dire à un repas par -jour; et quel repas! Cependant l’appétit qu’à mon âge devaient exciter -un exercice violent et l’air vif des montagnes, me causait d’étranges -douleurs, car je ne prenais qu’un peu de café ou de thé. Il fallut même -bientôt m’en priver, et tout le temps que je demeurai dans le pays de -Galles, je vécus de fruits de buissons, de pommes, ou de ce que je -pouvais gagner de temps en temps, lorsque je trouvais l’occasion de me -rendre utile. J’écrivais quelquefois des lettres pour des fermiers qui -avaient des relations à Liverpool ou à Londres; plus souvent des lettres -d’amour pour des jeunes filles de Shrewsbury ou d’autres villes -environnantes. J’étais alors reçu avec une grande joie et traité -généralement avec hospitalité. - -Une fois, surtout, près du village de Llan-y-Styndw (ou un nom à peu -près pareil), dans une partie peu habitée du Merionethshire, je restai -trois ou quatre jours dans une maison où des jeunes gens m’accueillirent -avec tant de bienveillance, que j’en ai conservé un souvenir -ineffaçable. Cette famille consistait en quatre sœurs et trois frères, -tous d’un âge raisonnable, et tous remarquables par l’élégance et la -délicatesse de leurs manières. Je ne me rappelle pas avoir jamais -rencontré tant de beauté réunie à un cœur si compatissant et si bon, -excepté peut-être une ou deux fois dans le Westmorland et le Devonshire. -Ils parlaient tous anglais; et c’est une chose qu’on trouve -difficilement dans une famille si nombreuse, surtout dans les villages -éloignés de la grande route. - -J’écrivis, à mon entrée chez eux, une lettre d’affaires, pour un des -jeunes gens qui traitait avec un militaire anglais; et, plus en secret, -deux lettres d’amour pour deux des sœurs. Ces jeunes filles étaient plus -intéressantes qu’on ne peut dire, et très aimables. Au milieu de leur -confusion et de leur rougeur, tandis qu’elles me dictaient, ou plutôt -qu’elles me donnaient des instructions générales, je n’eus pas besoin de -beaucoup de pénétration pour sentir qu’elles voulaient des lettres aussi -tendres que possible, sans pourtant blesser la délicatesse de l’orgueil -féminin. Je parvins à si bien modérer mes expressions, que l’un et -l’autre de ces deux sentiments se trouva observé, et elles furent si -contentes de la manière dont j’exprimais leur pensée, que (dans leur -simplicité) elles s’étonnèrent d’avoir été si vite devinées. - -La réception qu’on éprouve de la part des femmes dans une famille, -détermine généralement celle qu’on doit attendre de la famille entière. -J’avais rempli mes fonctions de secrétaire-interprète à la satisfaction -générale (peut-être aussi les amusais-je par ma conversation); enfin, je -fus pressé de rester, avec une cordialité à laquelle je ne pus résister -bien fort. Je couchais avec les frères, la seule chambre vacante étant -dans l’appartement des jeunes femmes; mais du reste j’étais traité comme -on ne doit pas avoir la prétention de l’être, avec une bourse aussi -légère que la mienne, comme si ma science eût suffi pour me faire croire -«de bonne famille.» C’est ainsi que je vécus trois jours et une partie -du quatrième: et les marques d’amitié dont ils me comblaient, me -prouvent qu’ils m’auraient gardé jusqu’à présent si leur volonté avait -suffi pour cela. Mais, le dernier jour, je m’aperçus à déjeuner qu’ils -voulaient me dire quelque chose qui les embarrassait; et, en effet, l’un -des jeunes gens m’expliqua que leurs parents étaient partis, la veille -de mon arrivée, pour une assemblée annuelle de méthodistes qui se tenait -à Caernarvon, et qu’ils devaient revenir le jour même; et s’ils -n’étaient pas aussi polis qu’ils devaient l’être, ils me demandaient au -nom de tous de ne pas m’en offenser. - -Les parents revinrent avec des visages grognons, et «dym sassenach» (il -n’est pas anglais) fut tout ce que je pus obtenir pour réponse à mes -politesses. Je vis de quoi il s’agissait; et prenant congé de mes jeunes -hôtes, je continuai ma route; car, bien qu’ils plaidassent auprès de -leurs parents avec zèle en ma faveur, et qu’ils voulussent auprès de moi -excuser leurs parents eux-mêmes, en me disant que «c’était leur -manière», je compris aisément que mon talent pour les lettres d’amour ne -me réussirait pas beaucoup mieux auprès de deux braves sexagénaires, de -plus méthodistes, que mes saphiques ou mes alcaïques grecs; et ce qui -avait été de l’hospitalité, lorsque je devais tout à l’aimable -courtoisie de mes jeunes amis, devenait de la charité avec la rude -allure de ces vieilles têtes. Certes, M. Shelley a raison dans ses -réflexions sur la vieillesse; à moins qu’elle ne soit puissamment -contrebalancée par des agents de nature contraire, son souffle stérile -corrompt et dessèche misérablement tout noble élan du cœur humain. - -J’eus presque aussitôt, par des moyens qui sont indifférents au lecteur, -l’occasion d’aller à Londres. Et alors commença la dernière et la plus -triste période de mes longues souffrances, que je pourrais appeler mon -agonie. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -Il me fallut souffrir pendant plus de seize semaines, c’est-à-dire plus -de quatre mois, la douleur physique de la faim, à différents degrés de -force; mais je crois avoir enduré, en somme, tout ce qu’un homme peut -endurer sans mourir. Je n’en ferai point le détail fatigant pour le -lecteur; car de pareilles horreurs, lorsqu’elles n’ont été méritées par -aucun crime, ne peuvent se raconter sans exciter une pitié vive, et -pénible, pour celui qui la ressent. Il suffira de savoir que quelques -petits morceaux de pain ramassés après le déjeuner d’un homme (qui me -croyait malade, mais non dans une telle misère), et cela à de certains -intervalles, faisaient toute ma nourriture. Durant la première époque de -mes souffrances (généralement dans le pays de Galles, et toujours dans -les deux premiers mois que je passai à Londres), je n’avais pas d’asile -et je dormais rarement sous un toit. J’attribue à cette constante -habitude d’être exposé à l’air la force qui m’empêche de succomber à mes -tourments. Plus tard cependant, lorsque le temps devint froid, et -lorsque mes longues douleurs eurent commencé à m’affaiblir et à me -mettre dans un état de langueur qui s’augmentait chaque jour, il fut -certainement très heureux pour moi que ce même homme, qui me permettait -de vivre de ses restes à déjeuner, me donnât pour la nuit une grande -maison déserte, dont il était propriétaire: je l’appelle déserte, car il -n’y avait dedans qu’une table et quelques chaises. - -J’y trouvai cependant, en y entrant, un pauvre enfant tout seul, qui -semblait avoir environ dix ans; mais la faim l’avait probablement aussi -fatigué; c’était une petite fille, et des souffrances de cette nature -font paraître les enfants beaucoup plus âgés qu’ils ne sont. J’appris -d’elle que, depuis quelque temps, elle dormait seule dans cet endroit, -et elle témoigna une grande joie, quand elle apprit que dorénavant elle -aurait un compagnon dans l’obscurité. La maison était grande; les rats, -manquant aussi de nourriture, faisaient un tapage infernal dans les -cloisons énormes; et au milieu des douleurs réelles du froid, et sans -doute aussi de la faim, la pauvre enfant, délaissée, semblait avoir -souffert encore davantage de la frayeur. Je lui promis de la défendre -contre tous les fantômes à l’avenir; mais, hélas! je ne pus lui offrir -d’autre assistance. Nous étions couchés par terre, avec une liasse de -papiers pour oreiller et sans autre couverture qu’un grand manteau de -cocher. Nous découvrîmes cependant, plus tard, dans un grenier, une -vieille garniture de sopha et quelques vieux morceaux de toile qui -servirent à nous préserver un peu du froid excessif. La pauvre fille se -pressait contre moi pour se réchauffer et pour se défendre des spectres -qui lui faisaient peur. - -Lorsque je n’étais pas plus mal qu’à l’ordinaire, je la prenais dans mes -bras, en sorte qu’elle avait assez chaud et reposait souvent tandis que -je veillais, car, pendant cet espace de temps, je dormais plutôt pendant -le jour et je tombais très fréquemment dans des faiblesses extrêmes. -Mais dormir me faisait plus de mal que veiller; car, outre les rêves -affreux qui m’agitaient sans cesse (et qui pourtant n’avaient rien -d’aussi horrible que ceux que je décrirai plus tard), mon sommeil -n’était jamais autre chose que ce qu’on appelle _dog-sleep_[4]; de sorte -que je pouvais m’entendre moi-même gémir, et, quand je m’éveillais, -souvent il me semblait que c’était au bruit de ma propre voix. - - [4] _Dog-sleep_, sommeil de chien. - -Une horrible sensation commença alors à me _hanter_; dès que je tombais -endormi, j’étais saisi d’une espèce de soulèvement d’estomac, qui me -forçait à jeter mes pieds violemment en avant pour le faire cesser. -Cette sensation commençant avec mon sommeil, et l’effort que je faisais -pour m’en débarrasser m’éveillant infailliblement, je ne dormais que -d’épuisement et de lassitude, et j’ai déjà dit que ma faiblesse, qui -augmentait, m’endormait et m’éveillait continuellement. De plus, le -maître de la maison arrivait quelquefois à l’improviste, et de très -bonne heure; il avait constamment peur des baillifs; chaque nuit donc il -allait coucher dans un quartier différent de la ville, et j’observai -qu’il ne manquait jamais d’examiner, par une fenêtre particulière, tous -ceux qui frappaient à la porte avant de permettre qu’on l’ouvrît. - -Il déjeunait seul, et, en vérité, sa mesure ordinaire et sa provision de -thé lui auraient difficilement permis d’inviter un hôte. Durant ce -repas, je trouvais presque toujours une raison pour rester auprès de -lui, et, avec l’air le plus indifférent possible, je prenais les -morceaux de pain qu’il avait laissés. Il arrivait quelquefois qu’il ne -laissait rien. En agissant ainsi, je ne volais que lui, qui était obligé -d’envoyer chercher un second biscuit d’_extra_; car, pour la pauvre -fille, _elle_ n’était jamais admise dans son étude (si l’on peut appeler -ainsi la chambre où il entassait ses parchemins et ses papiers); cette -chambre était pour elle comme le cabinet de la Barbe-Bleue; fermée -régulièrement lorsqu’il partait pour aller dîner, environ à six heures, -après quoi il ne revenait qu’au lendemain matin. Cette enfant était-elle -une fille naturelle de M... ou seulement une domestique? C’est ce que je -ne puis affirmer; elle n’en savait rien elle-même; mais assurément elle -était traitée tout au plus comme une servante. Dès que M... paraissait, -elle descendait en bas pour brosser ses souliers, son habit, etc., et, -excepté lorsqu’on l’appelait, elle ne sortait jamais de la cuisine, -jusqu’à ce que ma manière habituelle de frapper à la porte le soir l’eût -fait bien vite accourir d’un petit pas tremblant. Je n’appris de ce -qu’elle faisait pendant la journée que les détails qu’elle m’en put -faire la nuit; car, dès que le jour venait, je voyais qu’on n’attendait -que mon départ, et, en général, je me levais et j’allais m’asseoir dans -les promenades, ou autre part, jusqu’à ce que le soleil se couchât. - -Mais quel homme était le maître de la maison? Lecteur, c’était un des -exemples de ces anomalies, dans les départemens inférieurs de la -législation, qui... que dirai-je?... qui, par prudence ou par nécessité, -se refusent toute espèce de luxe de conscience (périphrase qu’on -pourrait abréger, mais je _le_ laisse au goût du lecteur). Dans -plusieurs occasions de la vie, une conscience peut encombrer, gêner, -embarrasser, plus encore qu’une femme, ou un équipage; et, comme le -peuple dit: se défaire de son équipage, je suppose que mon ami M..., -s’était défait, pour un temps seulement, de sa conscience, mais dans la -ferme intention de la reprendre le plus tôt qu’il pourrait. La manière -de vivre d’un tel homme présenterait un étrange tableau si je pouvais me -décider à amuser le lecteur à ses dépens; mais, dans cet assemblage -bizarre de qualités et de défauts, je dois tout oublier, excepté qu’il -était obligeant envers moi, et même généreux, eu égard à ce qu’il -pouvait faire. - -Il est vrai qu’il ne pouvait pas faire grand’chose; cependant je -jouissais de toute liberté, en commun avec les rats; et puisque Dr -Johnson a dit que dans sa vie il ne s’était jamais trouvé qu’une fois -logé à son aise, ne dois-je pas être bien heureux d’avoir eu à ma -disposition un local aussi grand que je le pouvais désirer? Excepté la -chambre de la Barbe-Bleue, que la pauvre enfant croyait habitée par des -revenants, le reste, depuis le grenier jusqu’à la cave, était à notre -service; et nous posions notre tente pour la nuit où nous le jugions à -propos. J’ai déjà dit que cette maison était très vaste; elle est bien -située, et dans un quartier connu de Londres; plusieurs de mes lecteurs -doivent, sans aucun doute, avoir passé devant, avant de rentrer pour -lire ce chapitre. Pour moi, je ne manque jamais de la visiter, lorsque -mes affaires m’appellent à Londres; environ à dix heures, ce soir même, -15 août 1821, jour de ma naissance, je me suis dérangé de ma promenade -de tous les jours, pour aller à la rue d’Oxford. La maison est -maintenant occupée par une famille respectable; et, à travers les -carreaux d’une chambre éclairée, j’ai vu plusieurs personnes assemblées, -sans doute autour d’une table à thé; singulier contraste avec -l’obscurité, le froid, le silence et la désolation qu’offrait cette même -maison dix-huit ans auparavant, lorsqu’elle n’avait pour hôtes qu’un -malheureux mourant de faim et un enfant abandonné. Cette pauvre fille -n’était ni jolie, ni spirituelle, ni agréable dans ses manières; mais, -Dieu du ciel! elle n’en avait pas besoin pour être aimée de moi. La -nature humaine, dans sa plus triste et sa plus humble forme, était assez -pour moi; et je l’aimais parce que j’étais aussi malheureux qu’elle. Si -elle vit encore à présent, elle est probablement mère, elle a des -enfants à son tour; mais je serais incapable de la reconnaître. - -J’en suis fâché pourtant; mais je vis alors une autre personne dont les -traits ne s’effaceront jamais de ma mémoire. C’était une jeune femme, et -l’une de ces malheureuses qui vivent sur les gages de la prostitution. -Et c’est sans aucune honte et sans aucune raison d’en avoir, que j’avoue -avoir été lié alors assez familièrement avec plusieurs femmes de cette -triste condition. Le lecteur ne doit ici ni sourire ni froncer le -sourcil; car, pour ne pas rappeler aux classiques le vieux proverbe -latin: _sine Cerere_, etc., on supposera sans doute que l’état de ma -bourse m’empêchait d’avoir avec de telles créatures d’autres relations -que des relations très-pures. Mais la vérité est qu’à aucune époque de -ma vie, je n’ai été homme à me croire souillé par le contact ou par -l’approche d’un être ayant forme humaine; au contraire, dès ma première -jeunesse, j’étais fier de converser familièrement, _more socratico_, -avec tout le monde: hommes, femmes et enfants que je pouvais rencontrer; -habitude nécessaire pour la connaissance du cœur humain, la bonté propre -et la franchise qui doivent honorer un philosophe. Car il ne regarde pas -avec les yeux de ces âmes bornées qui s’appellent des gens du monde, et -qui sont pleines de préjugés absurdes, dont le plus petit se rapporte à -l’égoïsme le plus parfait. L’homme instruit et l’homme du peuple, le -coupable et l’innocent, il doit tout connaître. - -Étant forcément à cette époque un péripatéticien, j’eus donc -naturellement des relations fréquentes avec les péripatéticiennes. -Plusieurs de ces femmes m’avaient défendu souvent contre les _watchmen_ -qui voulaient me renvoyer des bancs sur lesquels je me reposais. Mais -une surtout, la seule pour laquelle j’ai dit tout ici... Ah! non, que je -ne te mêle pas, noble créature, Anna, avec cette espèce de femmes! Que -je trouve, s’il est possible, un nom plus doux pour appeler celle dont -la bonté et la compassion n’ont pas oublié celui qui était oublié du -monde! C’est à toi que je dois la vie! Pendant plusieurs semaines je -marchais la nuit avec cette pauvre fille dans la rue d’Oxford, ou je -m’asseyais à côté d’elle sur les bancs des péristyles. Elle était plus -jeune que moi; elle me dit qu’elle n’avait pas encore seize ans. Mes -questions eurent bientôt obtenu d’elle l’histoire de ses malheurs. On en -a vu bien d’autres exemples, et les lois devraient plus souvent les -punir ou les venger. Mais qui prête l’oreille à de misérables vagabonds? -On ne peut nier qu’à Londres la classe élevée, en général, ne soit dure, -cruelle et repoussante. Je pressai plusieurs fois Anna de porter ses -plaintes devant un magistrat, l’assurant qu’elle attirerait aussitôt -l’attention, et que la justice punirait l’infâme qui lui avait pris tout -ce qu’elle possédait. Elle me promit souvent de le faire, mais elle -reculait toujours ce moment; car elle était timide et honteuse à un -point qui montrait combien elle était profondément affligée; et -peut-être pensait-elle que le juge le plus impartial, le tribunal le -plus juste ne pouvait rien pour réparer le mal qu’on lui avait fait. - -Elle aurait pourtant obtenu quelque chose, j’en suis sûr; car nous -convînmes plus tard entre nous, mais malheureusement au moment même où -nous fûmes séparés, que, dans un jour ou deux, nous irions ensemble -devant un magistrat, et que je parlerais en sa faveur. Cependant il -était décidé que je ne lui rendrais pas ce faible service; et celui -qu’elle m’avait rendu était trop grand pour que je pusse jamais -l’acquitter. - -Une nuit, tandis que nous marchions lentement dans la rue d’Oxford, -comme je souffrais plus qu’à mon ordinaire, je la priai de venir avec -moi au Soho-Square; nous y allâmes, et nous nous reposâmes sur les -marches d’une maison devant laquelle je ne puis maintenant passer sans -attendrissement et sans respect. Au moment où je m’assis, je me sentis -beaucoup plus mal; j’avais appuyé ma tête dans ses mains, et tout d’un -coup je tombai raide sur le pavé. Je serais mort infailliblement, si ma -pauvre compagne ne m’eût tiré de cet affreux danger. Elle poussa un cri -de terreur, et disparut; un instant après elle revint avec un verre de -vin et un peu de pain qu’elle me donna et qui me firent un bien extrême; -et pour cela, elle avait payé de sa bourse. Oh! que l’on s’en souvienne! -lorsqu’elle-même, réduite à la plus horrible misère, ne savait pas si un -sort pareil au mien ne l’attendait pas aussi. O ma jeune bienfaitrice! -combien de fois, dans mes promenades solitaires, marchant tristement et -les bras croisés, j’ai béni ton souvenir! Je voudrais, comme autrefois -la malédiction paternelle poursuivait le crime, que les souhaits ardents -d’un cœur accablé de sa reconnaissance eussent aussi leur pouvoir pour -t’accompagner, te poursuivre au fond d’une maison infâme de Londres, au -fond d’un tombeau, et là te rapporter encore le cri de mon amour, de mon -respect, de mon admiration pour toi! - -Je ne pleure pas souvent, car ou ma douleur passagère est trop profonde -pour demander des larmes, ou ma tristesse habituelle m’empêche d’en -trouver dans mes yeux. Les esprits légers seuls pleurent aisément. Mais -lorsque je marche dans la rue d’Oxford et que j’entends jouer sur un -orgue les airs de ce temps-là, je pleure, et, devant un tel souvenir, je -sens que le temps s’arrête et que les années s’effacent de ma vie. - -Peu de temps après ce que je viens de raconter, un gentilhomme de la -maison du roi m’aborda dans la rue Albemarle; il avait reçu à -différentes occasions l’hospitalité de ma famille. Je ne cherchai point -à me cacher; je répondis sincèrement à ses questions: et, lorsqu’il -m’eut donné sa parole d’honneur de ne pas me dénoncer à mes tuteurs, je -lui dis où je demeurais. Le lendemain je reçus de sa part un billet de -1,000 livres. La lettre qui le renfermait arriva avec des lettres -d’affaires du notaire; mais, quoique son regard voulût dire qu’il en -savait le contenu, il me la donna sans faire d’observations. - -Je puis maintenant expliquer ce qui m’avait amené à Londres et ce que -j’y sollicitai depuis le jour de mon arrivée jusqu’à celui de mon -départ. - -Dans une ville comme Londres, on sera étonné que je n’aie pas trouvé -quelque moyen d’éviter la dernière misère. - -Deux ressources se présentaient au moins: ou de chercher du secours -auprès des amis de ma famille, ou d’employer mes talents à gagner ma -vie. Mais, d’abord, je ne craignais rien tant que de retourner sous la -puissance de mes tuteurs, et je ne pouvais, de peur d’être réclamé par -eux, me découvrir même à ceux qui m’auraient servi. Pour le second -moyen, j’avoue que je suis aussi surpris que le lecteur de l’avoir -oublié; je savais le grec, mieux qu’il ne le faut savoir pour -l’enseigner; mais j’avais besoin de connaître quelque respectable -professeur à qui m’adresser; et comment le faire sans me trahir encore? -A dire vrai, je n’avais qu’une idée, c’était d’obtenir ce que je -demandais. - -J’avais fait part à un juif et à d’autres usuriers de mes espérances -pour l’avenir; et ils s’étaient assurés de ma véracité, en examinant le -testament de mon père aux Doctors’ Common. La personne qu’on y -mentionnait comme le second fils de... avait tous les droits, ou plus -que les droits que j’avais annoncés. Mais les juifs se firent une autre -question: _étais-je_ cette personne? Je n’avais jamais pensé à cette -difficulté; je craignais plutôt de n’être que trop connu de mes amis les -juifs, et que leur zèle ne me remît entre les mains de mes tuteurs. Il -me sembla bien étrange de me voir, moi, pris _materialiter_, accusé, ou -du moins soupçonné de vouloir passer faussement pour moi, considérer -_formaliter_. Je leur montrai pourtant différentes lettres que j’avais -reçues de mes amis, tandis que j’étais dans le pays de Galles. -C’étaient, je crois, les seuls restes de mon équipage (avec les habits -que je portais) dont je n’eusse pas disposé. - -Plusieurs de ces lettres étaient du comte de..., qui était alors mon -seul ami intime; j’en avais aussi du marquis de..., son père, datées -d’Eton. Le vieux gentilhomme, amateur de sciences et d’agriculture, me -parlait des grands changements qu’il faisait ou qu’il méditait dans les -terres de M... et de Sl..., ou du mérite d’un poëte latin, ou d’un sujet -qu’il me conseillait de mettre en vers. - -Sur la foi de ces lettres, un des juifs me proposa 2 ou 3,000 livres -sterling par an, pourvu que le jeune comte, qui était de mon âge, voulût -garantir le paiement des intérêts et du capital, à l’époque de notre -majorité. En conséquence, huit ou neuf jours après avoir reçu les 1,000 -livres, je me préparai à partir pour Eton. J’avais donné environ 300 -livres de mon argent à mon usurier, qui disait que, pendant mon absence, -il allait préparer les papiers nécessaires au contrat. J’étais sûr qu’il -mentait; mais je ne voulais lui laisser aucun sujet de retard. J’avais -donné une moindre somme à mon ami le notaire (qui connaissait mes -juifs); et en vérité je lui devais quelque chose pour le loyer de sa -triste maison. J’avais employé environ 15 shillings à ma toilette, qui -pourtant n’était pas brillante. Je donnai la moitié du reste à Anna, -comptant à mon retour partager encore avec elle ce que j’aurais gardé. -Tous ces arrangements faits, à six heures, par une sombre soirée -d’hiver, je partis avec elle; mon intention était d’aller par Salt-Hill. -Nous traversions un quartier de la ville qui n’existe plus; c’était, je -crois, la rue Swallow. - -Ayant du temps devant moi, je marchais lentement; nous nous assîmes au -coin de la rue de Shersan. Je lui avais déjà parlé de mes projets; je -l’assurai qu’elle partagerait ma fortune, si mon sort venait à changer. -Je regardais cette promesse comme m’imposant un devoir sacré; car je -l’aimais comme ma sœur; et voyant à quels malheurs j’avais résisté, -j’étais plein de joie et d’espérance; Anna, au contraire, se séparant du -seul être qui voulût lui servir d’ami, était accablée de tristesse. -Lorsque je lui dis adieu en l’embrassant, elle jeta ses bras autour de -mon col et pleura sans dire une parole. - -J’espérais revenir dans une semaine au plus tard, et je convins avec -elle que la sixième nuit, à partir de celle qui commençait, et chaque -nuit suivante, elle m’attendrait à dix heures, au bout de la grande-rue -de Rich-Field. Je pris encore d’autres mesures pour la retrouver; j’en -oubliai une: elle ne m’avait jamais dit son nom de famille. Les filles -d’un rang plus élevé s’appellent miss Douglas, miss Montague, etc.; -mais, quand on est pauvre, on n’a qu’un nom: Mary, Jane, Francis, etc. -Il était huit heures lorsque j’entrai au café Glocester, et le Bristol -étant sur le point de partir, j’y montai, et bientôt je m’endormis. - -Un petit incident m’apprit, à cette occasion, qu’un homme qui n’a jamais -souffert peut vivre et mourir sans se douter des travers ou de la bonté -du cœur humain. Les physionomies se ressemblent si souvent qu’un -observateur ordinaire remarque une espèce d’hommes, puis une autre -espèce opposée, et rapporte à ces deux types contraires toutes les -nuances qui peuvent s’y confondre. Ils ont leur alphabet avec lequel ils -veulent juger toutes les combinaisons des mots. Voici ce qui m’arriva: -Pendant les quatre ou cinq premières lieues, en quittant la ville, je -fatiguais mon voisin en tombant sur lui chaque fois que la voiture -penchait de son côté; et, en conscience, si la route eût été moins unie -et moins douce, je serais tombé de faiblesse. Il s’en plaignit -amèrement, et tout le monde s’en serait plaint; mais il exprima son -mécontentement en des termes que tout le monde n’aurait pas choisis; et -certes, si je l’avais quitté à ce moment, ou je ne me serais pas souvenu -de lui du tout, ou je m’en serais souvenu comme du plus grand brutal -qu’on pût trouver. Cependant je vis que j’avais tort; je lui demandai -pardon en l’assurant que ce n’était pas ma faute, et en même temps je -lui dis aussi brièvement que possible la cause de l’état où je me -trouvais. Le personnage changea tout à coup; lorsque je m’éveillai un -instant en passant à Hounslow (car en dépit de mes efforts, je m’étais -rendormi deux minutes après avoir parlé), je trouvai qu’il avait allongé -le bras de manière à m’empêcher de tomber; et, pendant le reste du -voyage, il me traita avec une douceur de femme; de sorte qu’à la fin, -j’étais presque couché dans ses bras, et c’était d’autant plus obligeant -de sa part, qu’il ne savait pas si j’allais à Bath ou à Bristol. -Malheureusement, j’allai plus loin que je ne voulais; car mon sommeil me -faisait tant de bien que je ne me réveillai qu’au premier relai, après -Hounslow; je demandai où nous étions; on me répondit à Maidenhead, six -ou sept milles, je crois, plus loin que Salt-Hill. - -Je descendis; mon voisin me conseilla de m’aller mettre au lit, ce que -je lui promis de faire, bien qu’ayant une autre intention. Je me mis à -marcher. Il était environ minuit; mais j’allais si doucement que -j’entendis quatre heures sonner à une petite maison, avant de tourner la -route qui conduit de Slough à Eton. J’étais encore bien faible; il me -vint pourtant alors une idée qui me consola de ma pauvreté. On avait -commis quelques jours auparavant un assassinat à Hounslow. Je crois que -la personne qui avait été tuée s’appelait Steele, et que c’était le -propriétaire d’un petit bien dans le voisinage. Chaque pas que je -faisais me rapprochait de la place où le meurtre avait été commis, et il -me passa dans l’esprit que, si le meurtrier était sorti cette nuit, nous -allions nous rencontrer dans l’obscurité: auquel cas, dis-je, si, au -lieu d’être, comme je le suis, - - _Riche en science seulement_, - -j’avais, comme mon ami lord... 70.000 livres de rente, quelle frayeur -panique viendrait m’assaillir! Il est vrai qu’il n’était pas probable -que lord... se trouvât jamais dans ma position. Mais, quoi qu’on dise, -la remarque n’en est pas moins vraie, qu’une grande fortune doit -inspirer une terrible peur de mourir; et je suis convaincu que les trois -quarts au moins de ces intrépides aventuriers, à qui la pauvreté -permettait d’avoir du courage, si, au moment de se battre, on leur eût -annoncé qu’ils héritaient de 50.000 livres de rente, auraient senti leur -humeur belliqueuse considérablement diminuée. - -J’oublie mon voyage. Dans la route entre Slough et Eton, je m’endormis. -Au moment où le soleil allait se lever, je fus réveillé par la voix d’un -homme qui était debout à côté de moi. Je ne le connaissais pas; il avait -une triste physionomie; mais il ne s’ensuit pas que ce fût un méchant -homme; et même il aurait pu mériter ce nom sans qu’il y eût aucun danger -pour un dormeur en plein champ, à sept heures du matin, en hiver. -Pourtant je suis bien aise de le désabuser sur ce qu’il a pu croire, -s’il est au nombre de mes lecteurs. Je le regardai en face, et il s’en -alla. Je ne fus pas fâché d’arriver à Eton avant le jour. La nuit avait -été humide, mais la matinée était fraîche, et les arbres se couvraient -de bruine. Je traversai Eton sans être vu; je me lavai, et me rhabillai -de mon mieux dans un petit café de Windsor; enfin il était huit heures -lorsque je me dirigeai vers Pote’s. - -Sur ma route, je rencontrai un petit garçon que je questionnai; un -Etonien est toujours gentilhomme; et malgré ma pauvre apparence, il me -répondit poliment. Mon ami lord... était parti pour l’université de... -«Ibi omnis effusus labor!» J’avais pourtant d’autres amis à Eton; mais -ceux qui veulent bien s’appeler ainsi dans la prospérité, ne sont pas -toujours disposés à s’en souvenir. Cependant je demandai le comte de -D...; il me reçut à déjeuner. - -Lecteur, qui me voyez tant de connaissances nobles, ne me croyez pas -noble pour cela. Je suis le fils d’un bon commerçant anglais. - -Lord D... étala devant moi un déjeuner magnifique. Il me parut bien plus -magnifique encore à moi qui, depuis tant de jours, tant de semaines, -tant de mois, ne m’étais pas assis à «une table honnête.» Je mangeai -pourtant fort peu; je me souvins de l’histoire d’Otway, et j’eus peur -d’obéir trop promptement à une tentation qui pouvait être dangereuse. Je -ne me fis même aucune violence pour cela; car, pendant deux semaines -encore, je ne pus prendre que très peu de chose à mes repas; mon appétit -se changeait aussitôt en satiété, et quelquefois en dégoût. - -J’expliquai à mylord D... l’affaire qui m’amenait. C’était le meilleur -jeune homme du monde, et le plus obligeant; il hésita cependant, fit ses -conditions, et accepta. Lord D... avait alors tout au plus dix-huit ans; -mais je doute, en me rappelant quelle prudence et quel bon sens il sut -mêler à tant de courtoisie (courtoisie qui chez lui avait le caractère -de la franchise), qu’un homme d’État le plus vieux et le plus accompli -diplomate possible, se fût mieux tiré d’un pas semblable. Il y a bien -des gens qu’on ne pourrait aborder avec une pareille question, sans les -voir prendre un visage plus sévère et plus chagrin que la tête d’un -Turc. - -Consolé par cette promesse, quoique mes espérances eussent été en partie -trompées, je retournai dans une voiture de Windsor à Londres, trois -jours après en être parti. Et voici maintenant la fin de mon histoire; -les juifs ne voulurent pas des conditions de lord D... Je ne sais pas -s’ils auraient consenti enfin à cet arrangement, et s’ils retardaient -seulement l’affaire pour avoir le temps d’aller aux informations; mais -ils me demandèrent de grands délais. - -Le temps s’écoulait. Mon billet s’en allait par morceaux, et avant la -conclusion de cette affaire, je me voyais déjà retombé dans ma première -misère. Tout à coup il se fit entre moi et mes amis un raccommodement -par hasard. Je quittai Londres en toute hâte pour une partie éloignée de -l’Angleterre, et après quelque temps je retournai à l’Université. - -Cependant qu’est devenue la pauvre Anna? C’est à elle que j’ai réservé -la fin de mon récit. Ainsi que nous en étions convenus, je la cherchais -tous les jours, et je l’attendais au coin de la rue de Rich-Field. Je -parlais d’elle à tous ceux qui pouvaient la connaître, et pendant les -dernières heures de mon séjour à Londres, j’employai tous les moyens -possibles pour la découvrir. Je connaissais la rue où elle logeait, mais -non pas la maison; et je me rappelai enfin que les mauvais traitements -d’un hôte bourru dont elle m’avait parlé avaient pu la faire partir. -Elle connaissait peu de monde; presque tous, d’ailleurs, attribuaient -mes recherches à un motif qui les faisait rire et cligner de l’œil; et -d’autres, pensant qu’elle avait pu me voler quelque chose sur son compte -et s’enfuir, me donnaient le moins de renseignements possibles. -Désespérant enfin de la trouver, je remis à mon départ, entre les mains -de la seule personne qui pût certainement connaître Anna, mon adresse -dans le Comté de..., où demeurait alors toute ma famille. - - - - -TROISIÈME PARTIE - - -Il y a si longtemps que j’ai pris de l’opium pour la première fois, que -si jamais j’en ai su la date, je l’ai oubliée; mais, comme des -événements plus importants se rapportent à ce souvenir, je puis croire, -en m’en servant pour m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804; et -voici comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres): dès mon enfance, -on m’avait accoutumé à me baigner la tête dans l’eau froide, au moins -une fois par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai à une -interruption momentanée de ma méthode ordinaire; je sautai à bas du lit, -plongeai ma tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai me -coucher sans essuyer mes cheveux. - -Le lendemain matin, je m’éveillai avec les plus effroyables douleurs de -rhumatisme à la tête et au visage; douleurs qui ne me laissèrent aucun -répit pendant environ vingt jours. Le vingt-et-unième jour, ce fut, je -crois, un dimanche, je sortis plutôt pour me faire oublier mes maux, que -dans aucune intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un camarade de -collége qui me recommanda l’opium; opium, redoutable instrument de -plaisir ou de peine! J’en entendis parler comme de la manne ou de -l’ambroisie: mais rien de plus. Quel mot vide et insignifiant c’était -alors pour moi! combien de cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans -mon âme! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes souvenirs; en me -rappelant ces détails, je sens comme un voile mystérieux qui couvre les -plus petites circonstances, et la place, et le temps, et l’homme (si -c’en était un) qui le premier m’ouvrit ce paradis des _mangeurs -d’opium_! - -J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’après-midi; et il n’y a pas -sur terre un plus triste spectacle qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma -route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford; et près de l’immobile -Panthéon (comme l’appelle obligeamment M. Wordsworth), je vis la -boutique d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne des -célestes plaisirs, plus triste et plus stupide que ce jour pluvieux -lui-même, avait justement ce regard d’un apothicaire mortel, un jour de -dimanche; et lorsque je lui demandai mon opium, il me le donna comme -l’aurait fait l’homme le plus ordinaire; bien plus, il me rendit sur mon -shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce de monnaie, qu’il -prit dans un tiroir de bois. - -Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité, je l’ai toujours -considéré en moi-même comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel -apothicaire, descendu sur la terre à mon intention. Et ce qui me -confirme dans cette idée, c’est que lorsque je revins à Londres, je le -cherchai autour de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas; et pour -moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois il avait un nom), il était -plus croyable qu’il s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que -de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur est pourtant libre de -ne le regarder, s’il le veut, que comme un apothicaire sublunaire et -terrestre; pour moi, je le crois évanoui[5] ou évaporé, tant il me -répugne de rattacher quelque souvenir mortel à ce moment, à cette place, -et à cette créature, qui me fit faire ma première connaissance avec le -céleste présent. - - [5] Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde paraît s’être établi - surtout dans le XVIIe siècle; mais il fut regardé alors comme un - privilége particulier à la famille royale, et nullement aux - apothicaires; car en l’an 1686, un poëte distingué, M. Flasman, - parlant de la mort de Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire - une action aussi absurde que de mourir; car, dit-il, - - «Les rois doivent dédaigner de mourir, et seulement _disparaître_.» - -Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai guère à prendre la -quantité désignée. J’ignorais nécessairement tout l’art et le mystère -qui doivent accompagner une pareille action; et ce que je pris, je le -pris de la manière la plus désavantageuse possible; mais je le pris.--Et -en une heure, ô ciel! quel changement! du plus profond abîme à la plus -sublime exaltation! C’était l’_Apocalypse_ que j’avais au dedans de -moi.--Le soulagement de mes douleurs était la chose la moins importante -à mes yeux; cet effet négatif disparaissait devant la multitude des -effets positifs que je ressentais à la fois. C’était un trésor, un -φαρμακον νηπενθές pour toutes les souffrances humaines; c’était le -secret du bonheur tant cherché et si longtemps discuté par les -philosophes de tous les temps; on achèterait maintenant son bonheur deux -sous et on le porterait dans la poche de son gilet. Les divines extases -devaient s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité de l’âme -pouvait se communiquer par le coche. Mais le lecteur va croire que je -plaisante; celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire; ses -plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans les plus grandes -joies, ce n’est jamais l’_allegro_, c’est toujours _il penseroso_. - -Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium; car pour tout ce qui a été -écrit sur ce sujet, soit par les voyageurs en Turquie (qui ont conservé -leur habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale), soit par -les professeurs de médecine, écrivant _ex cathedrâ_, je n’ai qu’un mot à -dire: Mensonge! Je me souviens qu’une fois en feuilletant un étalage de -bouquiniste, j’ai trouvé ces paroles dans un auteur satirique: «En ce -temps-là, je devins convaincu que les journaux de Londres disent la -vérité au moins deux fois par semaine, savoir: le mercredi et le samedi, -et qu’on pouvait s’en rapporter à eux pour la liste des banqueroutiers.» -Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser de fausseté tout ce qui a -été dit sur l’opium: des savants nous ont appris qu’il avait une couleur -brune: remarquez bien que j’en conviens; deuxièmement, qu’il coûtait -fort cher, et cela est vrai; car de mon temps l’opium des -Indes-Orientales coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie -huit guinées; troisièmement, que si vous en preniez beaucoup à la fois, -vous finiriez probablement par faire... ce qui est toujours désagréable -à un homme rangé dans ses habitudes, savoir: mourir[6]. Tout cela est -très-beau et incontestable, et la vérité aura toujours son mérite, car -elle est rare. - - [6] Les savants ont pourtant mis en doute cette proposition: car dans - une édition de contrebande de la _Médecine domestique_ de Buchan, - que j’ai vue une fois dans les mains de la femme d’un fermier qui - s’en servait pour se soigner, on faisait dire au docteur: «Prenez - garde surtout de ne jamais prendre plus de vingt-cinq onces de - laudanum à la fois.» Il fallait probablement dire: plus de - vingt-cinq gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru. - -Mais dans ces trois théorèmes, je crois que nous avons épuisé la mesure -du savoir jusqu’à présent amassé par les hommes au sujet de l’opium. -Ainsi, digne docteur, comme il me paraît qu’on peut aller plus loin -encore, restez derrière, et laissez-moi vous dire ma façon de penser. - - * * * * * - -Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait généralement comme assuré que -l’opium produisait ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je vous -assure, _meo periculo_, que jamais de la plus forte quantité d’opium n’a -résulté un pareil effet. Pour la teinture d’opium (appelée communément -laudanum), elle produirait certainement l’ivresse, si un homme en -pouvait supporter une dose assez considérable; mais pourquoi? parce -qu’on y trouverait plus de liqueur spiritueuse, et non plus d’opium. -Mais l’opium cru (je l’affirme d’une manière péremptoire) est incapable -de donner aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de l’alcool, et -non pas _en degrés_, mais _en nature_; ce n’est pas en quantité qu’ils -diffèrent, mais en qualité. Le plaisir causé par le vin monte sans -cesse, tendant à une crise, après laquelle il redescend; celui de -l’opium, une fois excité, reste huit ou dix heures: le premier, pour -emprunter à la médecine un terme technique, donne une jouissance brève, -le second une jouissance chronique. L’un est une flamme, l’autre un -foyer. - - * * * * * - -Mais la principale distinction consiste en ceci, que toujours le vin -dérange les facultés mentales, et que l’opium (s’il est pris comme il -doit l’être), loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie. Le -vin ôte à l’homme la connaissance de lui même; l’opium la rend plus -sensible et plus forte. Le vin couvrant la pensée de nuages, grandit -l’admiration ou le dédain, l’amour ou la colère; l’opium, au contraire, -introduit la tranquillité et l’équilibre dans toutes les facultés de -l’homme, actives ou passives; et, respectant le caractère et le jugement -habituels, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante qu’approuve la -raison, et qui devrait probablement accompagner une santé éternelle et -_antédiluvienne_. Ainsi, par exemple, l’opium comme le vin donne de -l’expansion au cœur et aux affections bienveillantes; mais alors avec -cette différence remarquable, que, dans ces témoignages soudains d’amour -ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il y a toujours un côté ridicule -qui excite le mépris: on se serre la main, on se jure une immortelle -fidélité, on pleure; nul ne sait à propos de quoi; la créature sensuelle -se montre à tous les regards. Mais l’expansion donnée par l’opium aux -sentiments les plus doux, loin d’être un accès de fièvre, ne semble -qu’un retour à cet état naturel d’un cœur bon et juste, que la douleur -seule a endurci en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale et -grossière opposée à l’exaltation pure des puissances morales de l’âme. - - * * * * * - -Telle est la doctrine de la véritable église, au sujet de l’opium, de -laquelle église j’avoue que je suis l’alpha et l’oméga; mais on doit se -souvenir que je parle d’après une longue et profonde expérience. Pour -les auteurs qui ont traité expressément cette matière, il est évident, -par l’horreur qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais la -pratique indispensable aux vaines théories. J’avouerai cependant que -j’ai rencontré un exemple d’ivresse causée par l’opium, malgré mon -incrédulité; c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup. Je lui -disais que ses ennemis (à ce que j’avais entendu dire) l’accusaient de -raisonner comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait sans cesse -avec de l’opium.--Je le maintiendrai, me répondit-il, et je ne -déraisonne pas par principe, mais purement et simplement parce que je -m’enivre purement et simplement, répéta-t-il trois fois, et cela _tous -les jours_. L’autorité d’un chirurgien doit être assurément d’un grand -poids; je lui oppose pourtant mes propres expériences, plus fortes que -ses plus fortes, de 7,000 gouttes par jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens -me soutenir qu’ils s’étaient enivrés avec du thé; et un étudiant en -médecine à Londres, pour les connaissances duquel j’ai le plus grand -respect, m’assurait l’autre jour qu’un malade, en sortant de son lit, -s’était enivré avec un beef-steak. - - * * * * * - -Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai vite une seconde; -c’est que l’exaltation d’esprit causée par l’opium soit désagréablement -suivie d’abattement ou de sommeil, comme on le croit. Certainement -l’opium doit être compté au nombre des narcotiques; il doit donc -produire le sommeil après un certain temps; mais ses premiers effets -sont toujours, au plus haut degré, d’exciter le système entier du -cerveau. La durée de son action est toujours de huit heures à peu près; -ce sera donc la faute du _mangeur d’opium_, s’il ne calcule pas sa dose -de manière à n’avoir besoin de se coucher qu’au moment de le faire. Les -Turcs sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des statues équestres, -sur des escabelles de bois aussi stupides qu’eux-mêmes; mais, pour que -le lecteur puisse juger du degré de stupidité dont l’opium peut frapper -les facultés morales d’un Anglais, je vais raconter la manière dont je -passai _un soir d’opium_ à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce qui est -de l’abattement supposé, je me contente de le nier, attendu que, pendant -des expériences de dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut -pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité parfaite.) - -Le dernier duc de... avait coutume de dire:--Jeudi prochain, si le ciel -me prête vie, j’ai l’intention de me griser. C’est ainsi que je fixais -toujours à l’avance combien de fois, dans quel temps et en quel lieu je -ferais une débauche d’opium: rarement plus d’une fois en trois semaines; -car, dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à demander (comme je -le fis ensuite) un verre de laudanum chaud et sans sucre. J’en buvais, -dis-je, rarement et plus souvent le mercredi et le samedi soir. Ces -jours-là Grassini chantait à l’Opéra, et la voix de cette actrice était -pour moi la chose la plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on -fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis le pied depuis sept -ou huit ans; mais je sais que dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un -meilleur endroit pour passer une soirée. Cinq shillings vous -permettaient d’entrer à la galerie, aussi curieuse à voir que la scène; -l’orchestre se distinguait par sa douce mélodie des orchestres anglais, -où je ne puis supporter les instruments criards et l’aigreur dominante -des violons. Les chœurs étaient divins à entendre, et lorsque Grassini -paraissait dans quelque interlude sous le voile noir d’Andromaque à la -tombe d’Hector, etc., jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au -mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est par les oreilles qu’il -communique avec l’harmonie, et qu’il reçoit l’effet d’une manière -purement passive. Il n’en est pas ainsi; c’est par la réaction de l’âme -que le plaisir est ressenti; de là vient la différence entre les -sensations éprouvées, qui varient selon les facultés de celui qui -éprouve. Or, maintenant l’opium, augmentant les facultés de l’âme, -augmente nécessairement ce mode particulier d’activité qui fait la -jouissance.--Mais, me dit un ami, une succession de sons et de notes est -pour moi comme une collection de caractères arabes: je n’y attache -aucune idée; des idées! mon bon sire! il n’en faut point attacher; -laissez-vous faire. L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu de -soie tous les souvenirs de ma vie, non pas comme un écho, mais comme une -sensation présente, non pas ramassés à grands frais de mémoire ou tirés -dans quelque sombre abstraction, mais les faits oubliés et les passions -exaltées, ressuscitées, redevenues sublimes! Tout cela pour cinq -shillings. - -Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre, j’avais pour remplir -les vides de l’action la musique de la langue italienne parlée par des -femmes italiennes, et j’écoutais avec un plaisir semblable à celui -qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au Canada le rire gracieux des -femmes indiennes; car moins vous entendez les mots, plus l’harmonie est -douce. Il était donc avantageux pour moi de n’être qu’un pauvre -apprenti, lisant peu l’italien, ne le parlant pas du tout, et ne -comprenant pas les trois quarts de ce que j’écoutais. - -Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra: mais un autre plaisir que je ne -pouvais avoir non plus que le samedi soir, luttait avec mon amour pour -le premier. J’ai peur d’être obscur sur ce sujet; mais je puis assurer -le lecteur que je ne le serai pas plus que Marinus dans sa vie de -Proclus, et plusieurs autres biographes et autobiographes de même -réputation. Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que le samedi soir. -Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus que tout autre jour pour moi? Je -n’avais à me reposer d’aucun travail; point de paiement à recevoir; cela -est vrai, judicieux lecteur. Mais vous savez qu’il y a des âmes -compatissantes qui aiment à partager les maux des pauvres en les -soulageant; moi j’aime à partager leurs plaisirs; j’avais senti leurs -peines. - -Or, maintenant le samedi soir est le régulier et périodique témoin de la -gaieté du pauvre: en ce point les sectes en hostilité s’unissent, et -reconnaissent une marque de fraternité; toute la chrétienté se repose. -Ce jour est séparé du travail par un jour entier et deux nuits, et -moi-même je suis aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me -reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une échelle aussi large que -possible d’un spectacle avec lequel je me sentais si bien en sympathie, -souvent, après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder la direction -ni la distance sur toutes les places, à tous les endroits de la ville où -le pauvre vient le samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus -d’une famille, consistant en un seul homme avec sa femme, quelquefois un -ou deux de leurs enfants, se consultait sur l’emploi de la journée, sur -ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des choses de ménage. Peu -à peu je me familiarisais avec leurs désirs, leurs embarras et leurs -opinions. Quelquefois on pouvait entendre des murmures de -mécontentement; mais plus souvent on ne trouvait que l’expression muette -ou expansive de la patience, de l’espérance et de la tranquillité; et -généralement l’on peut dire que, sur ce point du moins, le pauvre a plus -de philosophie que le riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il -doit considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais trouver -l’occasion sans paraître les gêner, je me mettais de la partie, et mon -opinion sur le point contesté, sinon judicieuse, était toujours reçue -avec bonté. Si les prix étaient un peu plus haut, ou qu’on rapportât que -les oignons et le beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant, -si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais à mon opium -mes consolations. Et combien de fois, essayant de retrouver ma route, -d’après les règles de la navigation, en fixant l’étoile polaire et -cherchant audacieusement un passage au nord-ouest, au lieu de doubler -tous les caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens inverse, -j’arrivais subitement dans des carrefours tellement inconnus, des -endroits si difficiles, qu’ils auraient raillé l’impudence des porteurs -et confondu l’intelligence des cochers! Je crus d’abord plusieurs fois -avoir découvert quelques _terras incognitas_, et me proposais bien de -consulter la carte de Londres. Tout cela cependant me coûta cher plus -tard, lorsque la face humaine peupla mes rêves et que mes longs détours -dans la ville revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une douleur -plus grande que l’inquiétude, plus affreuse que le remords. - -Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni l’engourdissement ni -l’inaction, mais, au contraire, fait courir les carrefours et les -théâtres. Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places dignes d’un -_mangeur d’opium_, lorsqu’il est parvenu au plus haut degré de -l’exaltation. La solitude lui plaît alors, et la foule l’oppresse; la -musique même est une jouissance trop grossière et trop sensuelle pour -lui. Il cherche le silence, aliment des profondes rêveries et des -méditations délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à méditer; -et les misères dont j’avais été la victime aussi bien que le témoin -avaient augmenté ce penchant à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à -celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la cave de -Trophonius; et mon remède était de me contraindre à vivre en société, et -à occuper mon esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris de -l’opium, je tombais dans de longues rêveries; et plus d’une fois il -m’est arrivé, dans une nuit d’été, lorsque je m’asseyais à ma fenêtre -qui donnait à la fois sur la mer et sur toute la ville de L..., de -rester, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, sans bouger et sans -vouloir bouger. - - * * * * * - -On va m’accuser de mysticisme, de behménisme, de quiétisme, etc.; mais -cela ne m’_inquiète_ pas. Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos -plus grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses œuvres de -philosophie s’il n’est pas plus mystique que moi. Je soutiens que la -scène elle-même ressemblait aux impressions qu’elle faisait naître. La -ville de L..., avec ses clochers et ses toits tout couverts de fumée et -de brumes, représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux -qu’elle oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore. L’Océan, -tranquille et infini, c’était l’âme du sage qui la contemple; et il me -paraissait que le tumulte, la fièvre étaient suspendus pour un temps; la -paix était garantie aux secrètes blessures du cœur; il y avait un repos, -un sabbat! Alors les espérances et les illusions se réconciliaient avec -l’horrible réalité de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était -pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces opposées et égales qui -se maintiennent et s’arrêtent; non pas l’oiseau qui se repose, mais -celui dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile et suspendu -dans les airs. Éternelle activité! Éternel repos! - -Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi jusqu’ici, si vous voulez -me suivre encore, lecteur indulgent, il faut être encore indulgent. Vous -savez sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup lu, ou beaucoup -vu, ou beaucoup rêvé, ont beaucoup comparé; or, si le voyageur a -parcouru le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux dans son -cabinet de travail, ou enfin le penseur dans son imagination vagabonde, -n’ont-ils pas dû choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples -bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui où ils auraient -voulu, sinon oublier leur patrie, du moins séjourner, comme les -hirondelles qui suivent les jours du printemps? Où l’on peut trouver -l’antipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On verra plus tard que -j’ai rencontré plus que l’antipathie.--Je veux parler à présent de mes -plaisirs.--L’Espagne a de tout temps été pour moi un lieu de délices où -se reportaient mes pensées et mes rêves; car, de si loin, j’écartais de -ma baguette magique la funèbre inquisition, la triste jalousie des -Castillans et les embuscades des assassins de grande route. Mais si, -dans un théâtre, assis à l’écart, je voyais de loin, sous les plis d’une -écharpe molle, quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait peuplé son -Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais à la transformer; je la -plaçais sous les bois touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux -d’orangers blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs campagnes; ou -bien le soir, lorsque tout se taisait dans la ville, c’était derrière la -jalousie de fer ou de bois peint que je voulais la voir se pencher au -bruit d’une sérénade; c’est alors qu’agissait l’opium, prolongeant une -douce vision qui, sans son aide, eût passé comme une ombre; ne -pouvais-je pas dire, la réalisant? Car, si l’impression est durable et -forte, si elle a laissé son souvenir, que lui manque-t-il pour cesser de -s’appeler un rêve? et quel rêve délicieux! ce n’était pas seulement le -soir, mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de midi, que je la -trouvais encore derrière sa jalousie; le soleil, à travers la soie rouge -des stores, répandait une lumière aussi douce que les rayons de la lune, -sans être pourtant aussi triste, et par la fenêtre ouverte du côté de -l’ombre et du jardin, le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à -nous. Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur d’azur clair -(couleur inséparable de ces sortes de rêves) et c’était là que, pendant -des journées entières, je restais à lui parler, à la voir, _mon œil sous -le sien_ (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma main sa robe de -soie ou de velours, quelquefois sa main délicate et petite, rien de -plus, mais il y avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma vie -entière de souvenirs; sensation qu’on ne peut se représenter qu’après -l’avoir éprouvée! - - * * * * * - -J’étais encore jeune alors; et ne me taxerait-on pas de folie, si je -rapportais des dialogues, des événements, des intrigues qui jamais n’ont -existé ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de la mer je me -couchais au fond d’une petite barque, regardant le ciel et l’eau, tandis -que mon batelier chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour voir -le coucher du soleil, une position que je n’ai jamais vu prendre à -d’autres qu’à moi; il s’agit de se coucher horizontalement sur le côté, -de sorte qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du ciel et de -la terre; car alors il semble qu’une roue énorme tourne au-dessus de -vous; le ciel paraît parfaitement arrondi; et les montagnes bleues, les -nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si bien à tout ce qui -s’élève sur l’horizon, ou tout ce qui paraît s’abaisser du ciel, -qu’emporté d’ailleurs par le mouvement doux et régulier de ma barque, -j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme éblouissant. C’était -comme une musique de l’âme, qui la faisait bondir et s’élancer hors -d’elle-même; alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes charmants -que créait mon imagination. - - * * * * * - -Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps; il faut que j’en -raconte un où l’on trouvera un singulier mélange de tristesse et de -joie. - - * * * * * - -Il me semblait que j’avais commis un grand crime (ce rêve me poursuivit -souvent) et dans la funèbre cour, à la lueur des torches et des -flambeaux, au milieu des piques et des hallebardes qui brillaient dans -l’obscurité, la voix monotone du greffier me lisait ma sentence, qui -finissait comme toujours «pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive;» -cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté pour tout un jour. -C’était alors que mon songe devenait plus doux: ou dans les fêtes -étincelantes, parmi les danses légères et les groupes entremêlés; ou sur -des lacs immenses, dans une barque dont le vent faisait enfler la voile -aux sons des instruments, et tandis que la lune versait sur les flots -d’argent ses rayons, - - Comme des pleurs d’amour; - -ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au milieu des herbes, des -fleurs, des brises embaumées du soir, partout un sentiment inconnu de -volupté m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés un être (une -femme ou un ange, je ne sais) qui se penchait sur moi pour me consoler, -quand parfois, au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation et -du sort qui m’attendait le soir, venait me saisir et m’abattre, comme un -coup de tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon rêve; si, une -mandoline à la main, chacun, selon la mode italienne, chantait après le -repas champêtre, une ballade ou une romance, quand venait mon tour, je -saisissais l’instrument, et les femmes, enivrées _de joie, de vin et -d’amour_, applaudissaient de leurs mains blanches et délicates; mais -tout à coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais, et l’idée de -la mort me faisait tressaillir et pleurer. Mon ange alors essuyant mes -larmes, peu à peu la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une -volupté nouvelle vînt me rapporter un moment d’horreur nouveau. - - * * * * * - -Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on puisse imaginer; je -le donne pourtant aussi pour l’un des plus délicieux; car il tient un -milieu entre les rêves purement agréables et les apparitions terribles -qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme la mélancolie tient le milieu -entre la gaieté folle et le sévère ennui. - - * * * * * - -Oh! gracieux, subtil et puissant opium! toi qui verses le baume sur la -plaie ardente, la consolation sur les peines qui ne finiront jamais; toi -qui, pour une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de la -jeunesse et des mains pures du sang des hommes; à l’âme fière du -philosophe, montres - - _Les torts redressés, et les insultes vengées_; - -toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture fantastique, devant -laquelle pâlissent les Phidias et les Praxitèle, la splendeur de -Babylone et d’Hécatompylos; toi qui, sous les rayons pâles de la lune, -vas éveiller ceux qui dorment dans leurs tombeaux pour rendre aux jeunes -trépassées leur visage de quinze ans! Les hommes qui ont peuplé le -paradis de l’Orient des houris immortelles; le paradis de Rome des anges -au front vermeil; ceux à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le -génie de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas encore tout le -charme de tes voluptés divines, ô gracieux, subtil et puissant opium! - - - - -INTRODUCTION - -DE LA - -QUATRIÈME PARTIE - - -De 1804 nous devons passer à 1812. Maintenant les années de ma vie -_académique_ sont loin de moi. Le bonnet d’écolier ne presse plus mes -tempes; si mon bonnet existe encore, il est sur la tête de quelque autre -amant de la science et de la vérité. Mes livres partagent la triste -condition de beaucoup d’autres in-folio et in-octavo du Bodleian; -c’est-à-dire, qu’ils sont devenus la pâture des vers et des souris. La -cloche de la chapelle n’interrompt plus mon sommeil; le portier qui en -secouait si régulièrement la chaîne d’airain est mort, et ses victimes -l’ont oublié! Cependant la cloche fait encore le désespoir de bien -d’honnêtes gens; mais pour que son bruit monotone vînt m’éveiller, il -faudrait que le vent y mît de la malice, car je suis séparé d’elle par -deux cent cinquante lieues, et enterré au fond des montagnes. - -Et que fais-je au milieu de ces montagnes? Je prends de l’opium. Mais -quelle vie puis-je y mener? Je vis dans une petite maison, et je n’ai -qu’une servante (honni soit qui mal y pense!) et... Mais ne croyez pas -qu’il ne se soit rien passé de 1804 à 1812. Songez qu’à présent, me -voyant vivre de mes rentes, mes voisins m’ont accordé le titre de membre -indigne de cette société universelle qu’on appelle gentlemen; et même la -courtoisie de la jeunesse anglaise me fait l’honneur de m’écrire: «A -Monsieur, etc. esquire[7].» Je ne suis pourtant ni juge de paix, ni -_custos rotulorum_. Suis-je marié? Non. Et je prends encore de l’opium? -Oui, le samedi soir; et cela ne m’a pas fait de mal, depuis le dimanche -pluvieux où je vis le bienheureux apothicaire, près de l’immobile -Panthéon. En somme, comment est-ce que je me porte?--Très bien. Mais il -faut écouter mon histoire. - - [7] _Esquire._ Terme qui correspond à peu près au titre de chevalier - en France. - -Un jour d’hiver de 1810, je me promenais sur les longues terrasses de la -rue d’Oxford, absorbé dans mes réflexions ordinaires, lorsqu’un jeune -officier de mes amis m’aborda. Il me trouva l’air sombre; je voulus -m’excuser; il faisait froid, et cependant humide; je souffrais de -l’estomac; il n’en crut rien.--Pour dissiper vos rêveries, dit-il, ce -soir je vous emmène au bal.--Au bal! lui dis-je en secouant la tête.--Ce -n’est ni un concert, ni un rout, c’est un bal _à la française_ que nous -nous donnons; vous y verrez tous les officiers du corps. Du reste, point -de prudes, ajouta-t-il en souriant; au lieu de vous montrer les plus -sévères, je vous montrerai les plus jolies.--Vous ne me connaissez pas, -lui répondis-je; j’ai eu des moments de gaieté dans ma vie, mais au bal -je suis comme un enterrement.--Nous vous égayerons, dit-il. Je me -laissai emmener par distraction. - - * * * * * - -Nous entrons; c’était la réunion la plus brillante. Moi, vêtu de noir, -et les bras croisés, je m’en allai m’appuyer sur une colonne tout au -fond de la salle. Si j’avais pris de l’opium ce soir, me disais-je, sans -doute je serais plus en train de me divertir. Cependant on arrivait en -foule; j’entendais le _groom_ principal crier à tue-tête le nom de ceux -qui paraissaient dans la salle; peu à peu ces visages nouveaux, qui -souvent même étaient fort jolis, me firent relever la tête. On annonça -le marquis de C...; il entrait donnant la main à une femme que plusieurs -jeunes gens entourèrent aussitôt. Un petit mouvement de curiosité me -prit; mais, au moment où je me levais, attendu que les coiffures et les -plumes me gênaient, je sentis au cœur une douleur aiguë, et un frisson -qui me parcourut des pieds à la tête; je retombai assis. Ce que j’avais -vu, je ne puis le dire. Lorsque je revins à moi, je ne trouvai dans ma -mémoire qu’une robe de satin, un teint d’ivoire, des cheveux d’ébène, -tressés en nattes et relevés derrière la tête: c’était la mode. - - * * * * * - -C’est elle, me dis-je, je l’ai vue. Je me mis debout, mais je la -cherchai vainement dans la foule. Étrange vision! me serais-je trompé? -Anna, celui qui m’aurait dit que je devais te retrouver ainsi, je -l’aurais appelé un fou. Cependant le bruit des instruments se faisait -entendre; toute mon âme avait passé dans mes yeux; mais elle n’était -point parmi les danseuses; il me fallut attendre qu’une longue et -mortelle contredanse fût terminée... Alors... je la revis... - - * * * * * - -Elle était pâle et couverte de diamants; pourtant elle avait plutôt -l’air sérieux que triste; appuyée sur son bras nonchalamment, elle -refusait avec obstination quelques empressés. Ma première idée fut -d’aller droit à elle... Je tâchai de sortir de mon coin; mais c’est -alors que je me repentis de l’humeur taciturne qui m’avait conseillé de -m’y mettre; j’étais à une extrémité de la salle, et toutes les mères, -les tantes, les sœurs aînées étaient devant moi. J’attendis donc, en -frappant du pied et en sifflant entre mes dents, qu’une nouvelle -contredanse, me débarrassant de ce rempart, ne laissât plus que la -_tapisserie_. - - * * * * * - -Anna ou lady C..., ou je ne sais qui (car, dans cette société plus que -mêlée, mille idées différentes m’assiégeaient et me tourmentaient -encore), refusait absolument de quitter sa place. Cependant lord C..., -qui se tenait d’un air froid à côté d’une table de jeu, alla lui parler -à l’oreille; elle se leva, prit la main d’un de ses _attentifs_, et vint -se mettre devant moi. - - * * * * * - -Comment faire? Elle me vit en passant, mais sans paraître m’observer ni -me reconnaître; cependant, à un second coup d’œil jeté de mon côté, il -me sembla la voir plus pâle encore qu’auparavant; je me trompais sans -doute, car, dès que la contredanse fut achevée, elle prit le bras du -marquis et sortit de la salle. - - * * * * * - -Nul ne peut concevoir mon profond étonnement; stupéfait, debout comme -une pierre, je croyais avoir rêvé. Anna, te souvient-il, lorsqu’à la -lueur des lampes nous marchions dans la rue d’Oxford? te souvient-il de -m’avoir vu? te souvient-il de m’avoir aimé? de n’avoir eu sur la terre -que moi seul pour ami, pour consolation, lorsque, partageant tout entre -nous, nous ne pouvions partager que nos douleurs? Cela est impossible, -elle ne m’a pas reconnu. Et ce lord C... qu’est-il pour elle? son mari? -son amant? Je sortais aussi; mon jeune officier me joignit à la -porte.--Eh bien! me dit-il, vous ai-je tenu ma promesse? N’avons-nous -pas ici les plus jolies femmes de Londres?--Quelle est donc, lui -répondis-je, celle qui vient de partir à l’instant avec le marquis de -C...?--Ah! me dit-il en riant, c’est une espèce de _dame_; ne -l’avez-vous pas trouvée charmante?--Charmante, je vous assure.--Vous -sortez? Quoi! à la première entrevue, déjà prêt à la suivre? Votre -philosophie s’est égayée, j’avais raison; adieu, adieu!--Je vous -jure...--Ne jurez pas. Je ne veux pas vous retenir... adieu... - -Je descendis lentement et me mis à marcher plus lentement encore; je ne -pris même pas garde qu’il pleuvait à verse, et que j’avais une longue -route à faire. J’étais comme un homme à qui l’on vient de lire sa -sentence de mort; un coup terrible m’avait brisé.--Si l’on disait à un -homme: ton ami vient d’être assassiné, il crierait, il s’arracherait les -cheveux dans son désespoir. Mais, si vous lui disiez: ton ami vient de -commettre un assassinat, alors il se tairait, il baisserait la tête et -cesserait de croire à la Providence. C’est dans cet état que je me -trouvais. Oui, plutôt que de voir ainsi tomber toutes mes espérances -comme tous mes souvenirs, se détruire le seul rêve de mes nuits, se -rompre la seule corde qui vibrât encore dans mon cœur; plutôt que de -voit Anna devenir la maîtresse d’un marquis de C... j’aurais voulu la -voir morte. - - * * * * * - -Je m’aperçus ou crus m’apercevoir que j’étais suivi. Deux hommes -enveloppés de manteaux marchaient de toutes leurs forces derrière moi, -et semblaient tâcher de m’atteindre; je ralentis le pas, et bientôt je -les vis distinctement s’avancer de mon côté. L’un deux me dit:--Ne vous -nommez-vous pas...?--Oui, répondis-je, que me voulez-vous?--Si vous avez -du cœur, me répondit-il plus bas, trouvez-vous demain à dix heures -précises, rue Albemarle, nº 6. Ils disparurent plus vite encore qu’ils -n’étaient venus. - - * * * * * - -Le lendemain je fus exact au rendez-vous; j’avais aussi peu d’ennemis -que de bonnes fortunes; je ne m’attendais ni à un duel ni à un déjeuner. -On me fit entrer dans une petite pièce basse et assez mal -éclairée, où je vis une femme près de la cheminée, assise sur un -sopha.--Laissez-nous, dit-elle, quand je fus introduit. C’était sa voix. -Je restai debout sans pouvoir parler. - -Elle se jeta à mon col.--C’est moi! s’écriait-elle, ne me reconnaît-il -plus?--Anna, lui dis-je, je te reconnais. Puis, revenant à -moi: Madame, je vous ai reconnue hier; si j’avais pu vous -approcher!...--Asseyez-vous, dit-elle, et écoutez-moi; nous n’avons pas -de temps à perdre. Je m’assis auprès d’elle. - - * * * * * - ---Ce que je craignais est donc arrivé! Le seul homme qui eût compris mon -cœur m’a jugée comme tout le monde! Tant d’amitié, tant de souvenirs se -sont effacés devant une toilette de bal, devant une parure de diamants! -C’est bien, cela devait être ainsi, et pourtant, ô mon Dieu! en quoi -l’ai-je donc mérité? Écoutez-moi: je vous ai vu hier, j’ai deviné votre -pensée, et ne pouvant la supporter, je me suis en allée. - ---Mais pourquoi, l’interrompis-je, pourquoi ce lord C... à votre bras? -pourquoi cette fuite? Anna, expliquez-moi... - - * * * * * - ---Si vous m’aviez parlé hier, répondit-elle, c’eût été le plus grand de -tous les malheurs, car je serais tombée par terre de faiblesse; j’en -étais sûre, vous m’avez jugée ainsi! - - * * * * * - -Lorsque vous me laissâtes, il y a deux ans, sur un banc, au coin d’une -rue, pleurant votre départ, j’eus à peine la force de retourner chez -moi. Il ne me restait plus rien. J’entrais dans ma maison, lorsque mon -hôte, que je rencontrai sur le pas de la porte, me voyant dans l’état où -j’étais, se mit à plaisanter:--Est-il parti, dit-il en riant, ce cher -ami? Je passais sans répondre; il m’en empêcha; je me dégageai de ses -bras en criant. Ce furent alors les injures qui succédèrent aux -railleries. Sentant que je les méritais, je m’enfuyais pour les éviter; -il m’arrêta encore.--Écoutez, me dit-il, je veux faire quelque chose -pour vous; montez dans votre chambre, faites un paquet de vos hardes, et -puis alors..., et puis..., ajouta-t-il avec un grand éclat de rire, vous -irez coucher où vous pourrez, ou bien où vous voudrez. Il y a assez -longtemps que je vous garde chez moi par charité. - - * * * * * - -Je montai chez moi, je fis un paquet de mes hardes, je le payai[8], et -je sortis à onze heures du soir sans avoir un gîte, sans savoir où -aller. Je m’assis sur une borne et j’y demeurai comme immobile; puis -tout à coup je me mis à fondre en larmes. - - [8] On se souvient que j’avais laissé à Anna un peu d’argent avant mon - départ. - - * * * * * - -Je marchai toute la nuit sans penser à rien, regardant la terre et les -pavés humides, que je comptais machinalement; le froid était aigu. -Lorsque le jour commença à paraître, me sentant accablée de fatigue, je -m’endormis sur le boulevard. Je ne sais pas si je reposai longtemps, -mais un homme qui me secouait le bras rudement, m’éveilla; je ne le -connaissais point.--Qui êtes-vous? me dit-il; pourquoi êtes-vous là? Au -lieu de lui répondre, je cherchais autour de moi le paquet que j’avais -laissé tomber en m’endormant: il n’y était plus. Je commençai à me -tordre les mains et à pousser des cris de douleur. Qu’allais-je -devenir?--Il ne faut pas vous désespérer, me dit-il (je crois encore -l’entendre); il ne faut pas pleurer: venez avec moi. Que vous est-il -arrivé? qu’avez-vous? Je n’avais pas la force de lui répondre; il m’aida -à me relever, je m’appuyai sur lui: puis, essayant de marcher, je me -trouvai mal. - - * * * * * - -C’est une chose bien singulière que tout ce qui m’arriva dans cette -matinée; je pouvais aller coucher dans une autre maison, il me restait -de quoi vivre quelques jours; mais je n’avais plus ma tête: votre départ -m’avait tuée. - - * * * * * - -Lorsque je revins à moi, j’étais dans une chambre très-riche et bien -meublée, sur un lit de repos; le même homme se tenait auprès de moi et -semblait me prodiguer des soins: c’était le marquis de C..., celui que -vous avez vu hier.--Vous allez me dire qui vous êtes, s’écria-t-il, car -il faut que je le sache. Mes genoux tremblaient sous moi; je n’osais pas -lui dire toute la vérité.--C’est bien, répliqua-t-il; je ne serai pas -pour vous comme un _tyran de mélodrame_, mais il faut m’écouter et -m’obéir. Alors il me fit donner à manger, puis voyant que nous étions -seuls, il s’assit près de moi, appuya son bras sur son genou, et d’une -voix presque basse il me tint un discours qui me fit horreur. - - * * * * * - -Je me levai tout à coup comme sortant d’un songe pénible, et je marchai -vers la porte.--Ah! ah! dit-il en riant, c’est très-bien; mais la porte -est fermée. Il courut après moi et me retint. Je le repoussai, il riait -plus fort. Voyant que je prenais un couteau pour me défendre, il me -l’ôta de la main et me jeta rudement par terre.--Écoutez, me dit-il -d’une voix de tonnerre, ceci est une plaisanterie; vous êtes bien jeune -pour être si méchante; si vous voulez vivre, il faut rester ici. Qui -sait où vous êtes? qui vous connaît? qui vous réclamera? Si vous étiez -morte de faim et de froid au coin du boulevard, qui s’en serait -inquiété? Songez que vous n’existez plus pour le monde, que vous -n’existez que pour moi. A ces mots, il se leva, ferma la porte et me -laissa seule. - - * * * * * - -Mon ami, vous savez toute mon histoire; je vécus comme dans un tombeau, -ne voyant que lui et une vieille domestique qui me gardait. Hélas! je -n’avais qu’une ressource, c’était de me tuer; mais, mon ami, je suis une -faible femme... je n’en ai pas eu le courage[9]! Ainsi le sort a épuisé -sur moi toute sa colère! Et pourtant qu’avais-je fait, ô mon Dieu? - - [9] Songez qu’Anna, beaucoup plus jeune, avait été vendue par ses - parents. - - * * * * * - -Cependant, quelques mois après, il me vint chercher en voiture, -m’ordonna de m’habiller et me mena au bal; et de temps en temps, il -continua ainsi de me tirer de ma prison pour une soirée. J’ai su plus -tard que ces sortes de prisons avaient un nom plus noble, et que le -monde les connaissait et les permettait. - -Et puis, à qui m’adresser? qui m’eût voulu croire? J’aurais excité le -sourire et non la pitié! J’ai passé là, mon ami, plus d’une année; je ne -crois pas qu’on puisse être plus malheureuse que je l’étais. Hier, -enfin, je vous ai aperçu. Rentrée chez moi à la hâte, pour la première -fois, chose étrange, l’idée me vint de gagner ma vieille gardienne; je -lui offris un écrin de diamants; elle l’accepta; je vous fis suivre par -mes gens et c’est ainsi que j’ai pu vous retrouver. - ---Anna, lui répondis-je, c’est à moi de vous sauver. Quand puis-je vous -revoir? - ---Demain matin, me dit-elle, à la même heure. - - * * * * * - -Elle regarda à une petite montre couverte de pierreries, qui pendait à -sa ceinture.--Déjà si tard! s’écria-t-elle; s’il est rentré, je suis -perdue! - ---Écoutez, écoutez, lui dis-je, je vous attends demain; j’aurai des -chevaux de poste et une épée. Que le ciel... - - * * * * * - -Et une voix forte cria derrière la porte: «Anna, ouvrez, c’est moi; -ouvrez sur-le-champ.» Anna se leva et voulut aller ouvrir, mais elle -n’en eut pas la force, et resta appuyée sur un fauteuil. - - * * * * * - -J’ouvris. Le marquis de C... entra. - ---Mort et damnation! s’écria-t-il. - ---Monsieur, lui dis-je d’un grand sang-froid, voulez-vous que nous -passions chez moi pour prendre des épées?--Me battre pour une fille! -dit-il. Mais qui se fait son champion? Quelque misérable, digne de ses -bonnes grâces.--(J’avoue qu’ici mon sang-froid se démentit.) Je lui -donnai un soufflet.--Un valet! s’écria-t-il, un misérable!--Monsieur, -répliquai-je, venez avec moi, si vous n’êtes pas un lâche? Il me prit au -collet.--Oui, dit-il, je vous suis; venez avec moi. Puis il s’arrêta -tout à coup:--Non, non, restons dans cette chambre. Pourquoi sortir? Il -alla à une petite armoire qui était dans le mur au fond de la chambre, -et en tira deux épées et des pistolets.--Ceci fait moins de bruit, lui -dis-je en prenant une épée. Nous ôtâmes nos habits. - - * * * * * - -J’ai déjà dit que la chambre était petite. Nous n’avions pour nous -battre que l’espace du lit à la cheminée, et il était presque impossible -de reculer. Anna était trop faible pour crier. Je la pris et l’assis sur -le sopha qui était derrière moi. Lord C... ne disait plus rien; il avait -repris son air impassible, et essayait la pointe de son épée sur le -tapis. - - * * * * * - -Nous commençâmes à nous battre. A la première attaque, je reçus un coup -d’épée dans l’épaule gauche, et je fus forcé de m’appuyer sur le sopha. -J’y portai la main; ne voyant pas de sang, je me remis en garde, quoique -sentant une douleur froide et cuisante. Lord C... parait tous mes coups -avec une tranquillité et une adresse qui m’inspirèrent de la rage. Je -criais et je tournais autour de lui. Il demeurait ferme; mais, me voyant -faire une faute, tout à coup ses yeux s’animèrent; il fondit sur moi de -toutes ses forces. Il était grand, je parai le coup en levant son épée, -qui perça le rideau. Alors reprenant tout mon avantage, je l’atteignis -au-dessous du bras, et l’étendis sur la place. - -Sans dire un seul mot, et comme si je venais de faire la chose la plus -simple du monde, je pris Anna dans mes bras. Le marquis, nous voyant -sortir, jura et se débattit. Nous descendîmes. Trouvant une voiture de -place sur mon passage, je la mis dedans, et nous gagnâmes promptement la -rue de..., où je logeais. En deux heures de temps nous eûmes des chevaux -de poste; j’envoyai un chirurgien au marquis, et nous partîmes. - -Ce fut alors seulement que je pus réfléchir à l’action que je venais de -commettre; en même temps à ma blessure, qui, commençant à saigner -beaucoup, m’affaiblissait. Nous nous arrêtâmes au premier relais, où je -me fis panser (je n’étais pourtant pas blessé grièvement), en sorte que -nous arrivâmes jusqu’ici sans accident. - - * * * * * - -Heureuse ou malheureuse, telle fut l’issue de cette affaire. Et pendant -longtemps une tristesse mortelle, avec des irritations d’estomac, me -tourmentèrent dans ma retraite. Mais Électre veillait auprès d’Oreste, -pour écarter de sa couche les songes funèbres et les apparitions. Toi, -la compagne de mes dernières années, tu étais mon Électre! tu pleurais -avec moi, afin de me faire oublier mes pleurs; mes lèvres brûlantes se -rafraîchissaient à ton haleine douce et pure; non, jamais, lorsque ton -âme était triste de mes plus noirs chagrins, lorsque mes fantômes -t’épouvantaient toi-même dans la nuit, jamais alors il ne t’échappa une -plainte ou un murmure; ton sourire d’ange restait sur ta bouche, comme -sur celle de la bienveillante Électre. Car, elle aussi, quoiqu’elle fût -la fille du pasteur des peuples[10] elle pleurait quelquefois, et -cachait son visage[11] dans sa robe. - - [10] Ἄναξ ανδρῶν Ἀγαμεμνῶν. - - [11] Ὄμμα θείσ’ εἴσω πέπλων. - - * * * * * - -Mais ces temps de douleur sont passés; et tu nous liras cette page si -terrible de notre histoire comme la légende d’un drame hideux qui ne -reviendra jamais. - - * * * * * - -Qu’on se figure une chaumière, au fond d’une vallée, à dix-huit milles -de la ville la plus prochaine; la vallée n’étant pas bien grande, deux -milles de long sur un demi de large; des montagnes, mais de véritables -montagnes, de trois ou quatre mille pieds de haut; et une chaumière, -mais une véritable chaumière, non pas (comme l’a dit un spirituel -auteur) avec remises et écuries; mais une petite maison blanche, toute -couverte de feuilles et de fleurs; et les roses de mai commençant à -l’entourer d’un berceau que les jasmins finissent. Que ce ne soit -pourtant ni le printemps, ni l’été ni l’automne, mais l’hiver dans sa -plus grande rigueur. C’est un point très important pour qui sait être -heureux. Je suis surpris de voir tant de gens se féliciter de la fin de -l’hiver, ou, s’il vient, de ce qu’il ne s’annonce pas bien tristement. -Pour moi, au contraire, je demande au bon Dieu, chaque année, autant de -neige, de grêle, de glaces, de tempêtes que la terre peut en porter et -que les cieux en peuvent fournir. Et qui n’a goûté les divins plaisirs -d’un _coin de feu_ d’hiver! Des lumières à quatre heures, les pieds bien -chauds, du thé, une jolie main pour le verser, les portes et les -fenêtres bien fermées et les rideaux lourds tombant jusqu’à terre, -tandis que le vent et la pluie font rage sur les carreaux et sur les -toits. - - _En novembre il fait froid; et mieux vaut un asile - Que le toit d’un ciel noir par d’humides sentiers._ - -Donnez-moi un hiver de Russie pour mon argent; hiver charmant, où l’on -dispute ses oreilles au vent de bise! Mais ici il me faudrait un peintre -pour me représenter une petite chambre de dix-sept pieds sur douze, et -qui n’a que sept pieds et demi de haut. Ma famille lui avait donné le -titre ambitieux de cabinet de travail. Mais je l’appelle prosaïquement -ma bibliothèque: car je ne suis plus riche que mes voisins, qu’en -livres. J’en ai environ cinq mille, que j’ai peu à peu rassemblés depuis -ma dix-huitième année. Ainsi donc que l’artiste en mette le plus qu’il -pourra dans la chambre. Peignez-moi aussi, monsieur, un bon feu; et -auprès de ce feu une table à thé; et comme il est clair que nous -n’aimons pas beaucoup les tiers, ne mettez que deux tasses sur cette -table; et si vous pouvez me représenter une chose aussi rare, -peignez-moi une théière éternelle. Éternelle à _parte post_ et à _parte -ante_; car, à l’ordinaire, je prends du thé depuis huit heures du soir -jusqu’à quatre heures du matin. Et comme il est ridicule de faire du thé -pour un, faites-moi, je vous prie, une jeune et jolie femme, assise à -côté de moi. Mettez-lui des bras comme ceux d’Aurore, une bouche comme -celle d’Hébé. Mais non, mon cher Monsieur, faites-moi un mangeur d’opium -avec sa petite soucoupe d’or devant lui. Ceci vaut mieux que toutes les -tasses de thé du monde. - - * * * * * - -A propos d’opium, il faut que je vous conte un petit incident qui ne -laissa pas que d’influer beaucoup sur les rêves que j’ai à vous décrire. -Un jour, un Malais frappa à ma porte. Quelle affaire amenait un Malais -dans les montagnes de l’Angleterre? je n’en puis rien vous dire; mais -peut-être allait-il à un port de mer qui est à quarante milles de ma -maison. - -La servante qui lui ouvrit était une jeune fille née et élevée dans les -montagnes, qui n’avait jamais vu le turban d’un Asiatique; il lui fit -donc une grande peur; et, comme il ne se trouva pas beaucoup plus -familiarisé avec le costume anglais qu’elle ne l’était avec le sien, ils -restèrent tous deux sans dire mot. Dans cet embarras, la jeune fille, me -croyant sans doute plus qu’érudit dans tous les langages de la terre (si -je ne l’étais pas même dans quelques-uns de ceux de la lune), vint me -chercher et me fit entendre qu’une espèce de démon me demandait. Je ne -descendis pas aussitôt; mais quand je descendis, je trouvai l’étranger -dans la cuisine.--Son turban de lin blanc posé sur le tapis, il s’était -placé plus près de la jeune fille qu’elle ne semblait le vouloir -elle-même: en sorte que sa frayeur contrastait singulièrement avec cette -expression de hardiesse qu’ont toutes les jeunes filles des montagnes. -Rien n’était si beau à la fois et si bizarre, que la finesse et la -blancheur de son visage, auprès des traits basanés et de la barbe noire -de l’homme aux grosses lèvres et aux yeux ardents. Il y avait un petit -garçon du voisinage, à moitié effrayé, à moitié content, qui le -regardait en face, en s’accrochant d’une main au tablier de la jeune -fille. Je ne suis pas bien fort sur les langues orientales, car je ne -sais du turc que le mot _Madjoon_ (opium), que j’ai lu dans Anastase; -et, comme je n’avais ni un dictionnaire malais, ni même un _Mithridates_ -d’Adelung, qui pût m’aider pour quelques mots, je lui dis quelques -lignes de l’Iliade, pensant que de toutes les langues que je savais, le -grec était celle qui se rapprochait le plus de celle de mon hôte; il me -salua de la manière la plus polie et me répondit en une langue qui était -sans doute du malais. C’est ainsi que je sauvai ma réputation aux yeux -des voisins, car le Malais était incapable de trahir mon secret. Il -s’assit par terre environ une heure et continua sa route. A son départ, -je lui présentai un morceau d’opium. Je pensais qu’en sa qualité -d’Asiatique, l’opium devait lui être connu: l’expression de sa -physionomie suffit pour m’en convaincre. Cependant j’avoue que je tombai -de mon haut en le voyant porter sa main à ses lèvres et avaler le tout -en trois bouchées. Il y en avait assez pour tuer trois cuirassiers et -leurs chevaux; et je fus d’abord effrayé; mais que faire? Je lui avais -donné cet opium en pensant qu’il avait peut-être traversé à pied les -provinces et la ville, et que, depuis trois semaines, il n’avait pas -échangé une pensée avec une créature humaine. Il s’en alla; et, comme je -n’entendis point dire qu’on l’eût trouvé mort nulle part, j’en concluai -qu’il avait l’habitude de prendre de l’opium. - - * * * * * - -J’ai fait cette digression, parce qu’elle était nécessaire pour -l’intelligence de certaine partie de mon récit; mais je m’empresse de -revenir à mon texte, et de dire ce que j’ai encore à raconter. - - - - -QUATRIÈME PARTIE - - «_Comme lorsque quelque grand peintre trempe son pinceau dans - des sombres couleurs du tremblement de terre et de l’éclipse._» - - SHELLEYS, _Révolte d’Islam_. - - -Lecteur, qui m’avez accompagné jusqu’ici, je réclame votre attention -pour une explication en trois points. - - -I - -Pour plusieurs raisons, je n’ai pas pu composer les notes qui ont servi -à cette partie de mon récit d’une manière suivie et régulière. Je les -donne donc comme je les trouve, ou comme ma mémoire peut me les -rappeler: les unes sont datées, les autres ne le sont pas. Quand j’ai eu -besoin de les déranger de leur ordre chronologique, je n’ai gardé aucun -scrupule là-dessus; quelquefois je parle du présent, quelquefois du -temps passé. - - -II - -Vous trouverez peut-être que je suis trop prodigue de ma propre -histoire: cela doit être. Mais ma manière d’écrire est plutôt de penser -tout haut, et de suivre mon envie, que de prendre garde à qui m’écoute; -et, si j’en viens à examiner si l’on peut dire telle ou telle chose, -j’en viendrai bientôt à croire qu’on ne peut rien dire du tout. Je me -place moi-même à quinze ou vingt ans d’ici, et je suppose que j’écris -pour ceux qui prendront alors quelque intérêt à moi. Cherchant ainsi à -rassembler tous les événements connus de moi seul, je travaille avec -tous les efforts que je suis capable de faire à présent, attendu que je -ne sais pas si je pourrai jamais retrouver le temps de les faire une -autre fois. - - -III - -Vous serez souvent prêt à me demander pourquoi je ne me débarrasse pas -des horreurs de l’opium en le quittant, ou en diminuant la quantité des -doses. Je vais bientôt avoir répondu. On a pu supposer que je cédais -trop aisément au charme de cette passion; on ne supposera pas que je -trouve du charme dans mes propres terreurs. Que le lecteur croie donc -que j’ai essayé de bien des manières, et bien souvent, à réduire la -quantité. J’ajouterai que ceux qui m’ont vu souffrir de tels essais, ont -été les premiers à me supplier d’y mettre fin. Mais n’aurais-je pas pu -retrancher une goutte par jour, ou, en y ajoutant de l’eau, partager une -goutte en deux ou trois? Mille gouttes ainsi partagées, auraient duré -près de six ans à réduire. C’est là l’erreur commune de ceux qui ne -connaissent pas l’opium par eux-mêmes. - -J’en appelle à ceux qui en ont fait l’expérience; ils ont dû voir que, -jusqu’à un certain point, on peut le réduire aisément et sans aucune -douleur; mais qu’ayant une fois passé outre, il ne faut plus songer à -revenir. Sans doute, diront ceux qui ne savent de quoi ils parlent, vous -souffrirez pendant quelques jours un abattement d’esprit, un -engourdissement. Rien de tout cela. Au contraire, les esprits sont -exaltés, le pouls est fort, la santé est meilleure. Ce n’est pas là -qu’est la souffrance. Ceci n’a aucune ressemblance avec ce qu’on éprouve -en renonçant à l’usage du vin. C’est un état d’irritation d’estomac -intolérable, accompagné de respiration précipitée, et de telles douleurs -qu’il serait inutile d’essayer de les décrire. - -Maintenant je vais entrer _in medias res_, et reprendre ma narration -commencée. - -Mes études depuis longtemps sont interrompues. Je ne puis lire moi-même -avec aucun plaisir; il m’est difficile surtout de lire quelque temps de -suite. Cependant je lis parfois tout haut pour amuser les autres, parce -que la lecture est un de mes talents principaux, presque le seul que je -possède. Il m’a rendu longtemps très fier, attendu qu’il est assez rare. -Les acteurs sont les plus méchants lecteurs qu’on puisse voir: M... lit -assez bien; et Mrs ... dont on parle tant, ne sait lire que les pièces -de théâtre; elle ne peut lire Milton d’une manière supportable. En -général, ou on lit la poésie sans la comprendre, ou on dépasse les -bornes du naturel. Si quelque chose m’a jamais ému dans un livre, ce -sont les grandes lamentations de Samson Agonistes, ou les grandes -harmonies des discours de Satan dans le _Paradis recouvré_, lorsque je -les lisais tout haut. Une jeune dame venait quelquefois prendre le thé -avec nous; et je lisais les poëmes de M. W...th. (W..., par parenthèse, -est le seul poëte que j’aie jamais vu lire bien ses propres vers; il lit -admirablement.) - - * * * * * - -Depuis près de deux ans, je crois que je n’ai lu qu’un seul livre. Les -mathématiques, la philosophie, etc., me sont devenues insipides. Je leur -trouve une pauvreté et une faiblesse enfantine qui m’attristent lorsque -je pense qu’elles ont fait mes occupations et mes plaisirs d’autrefois. -Dans l’état où je me trouve, je me suis tourné pour m’amuser vers -l’économie politique. En 1819, un ami que j’ai à Edimbourg m’envoya -l’ouvrage de M. Ricardo; et je m’écriai, avant d’avoir fini le premier -chapitre: C’est toi qui es l’homme! L’admiration et la curiosité étaient -des sentiments morts depuis longtemps dans mon sein, j’admirai pourtant. -Ce fut là le seul livre que je pus écouter. C’est à ce sujet que je -composai mes _Prolégomènes à tout système futur d’économie politique_. -J’espère qu’on ne trouvera pas qu’ils sentent l’opium; quoique pour bien -des gens, ce soit un narcotique assez puissant. - - * * * * * - -J’avais intention de publier cet ouvrage: l’arrangement fut fait avec un -imprimeur de province; de plus un prote fut retenu pour quelques jours. -Mais il me restait une préface à faire, et une dédicace que je comptais -adresser à M. Ricardo. Je me trouvai totalement incapable de -l’entreprendre. Les arrangements furent contremandés, le prote renvoyé, -et mes «Prolégomènes» restèrent paisiblement à côté de leur frère aîné -plus heureux. - - * * * * * - -J’ai ainsi décrit et raconté ma propre imbécillité, en termes qui -s’appliquent, plus ou moins, à chaque partie des quatre ans durant -lesquels je fus sous _le pouvoir de Circé_. Mais pour ce qui est de la -souffrance et des maux que j’ai endurés, rien ne peut les exprimer. -J’étais bien rarement capable d’écrire une lettre; une réponse de deux -mots à celles que je recevais, était tout ce que je pouvais faire; et -cela, souvent après avoir laissé ma lettre ouverte pendant des semaines -ou des mois sur ma table. Sans l’assistance de M..., tout billet à faire -payer ou à payer serait resté de même, et il en eût été de mon économie -domestique comme de mon économie politique. - - * * * * * - -Le _mangeur d’opium_ pourtant ne perd rien de sa sensibilité morale. Il -désire, il attend, il espère aussi vivement qu’auparavant; il sent ce -qu’il doit faire; mais ce qui est possible est au delà de ses forces, -non-seulement sous le rapport de l’exécution, mais encore sous le -rapport de la détermination. Il reste à souhaiter tout ce qu’il devrait -faire, justement comme un homme qu’une langueur mortelle contraint à -garder le lit, se sentirait l’envie de venger une injure ou un outrage -fait à quelqu’un qui lui est cher. Il maudit les chaînes qui paralysent -ses mouvements. Il donnerait sa vie pour se lever et marcher; mais, -aussi faible que le plus faible enfant, il ne peut même l’essayer. - - * * * * * - -Je passe maintenant à ce qui fait le sujet de ces dernières confessions, -à l’histoire, au journal de ce qui occupait mes rêves, car c’était là la -cause immédiate et perpétuelle de mes plus cruelles douleurs. - - * * * * * - -La première chose qui me força de remarquer en moi un changement -notable, fut le retour de ces visions auxquelles l’enfance seule ou les -grands états d’irritabilité sont sujets. Je ne sais si le lecteur se -souvient que plusieurs enfants, peut-être tous, ont la faculté de se -peindre dans l’obscurité toute sorte de fantômes. Dans les uns, ce -pouvoir est simplement une affection mécanique de l’œil; d’autres ont la -volonté ou la demi-volonté d’appeler ou d’écarter ces effets singuliers; -un enfant que je questionnais là-dessus, me dit un jour: «Je puis leur -dire de venir, et ils viennent; mais ils viennent quelquefois lorsque je -ne leur dis pas de venir.» Sur quoi je lui répondis qu’il avait sur les -apparitions un pouvoir presque égal à celui des centurions romains sur -leurs soldats. Vers le milieu de l’année 1817, je crois, cette faculté -vint décidément s’attacher à moi. La nuit, lorsque j’étais éveillé dans -mon lit, de longues processions passaient avec une pompe lugubre autour -de moi; je m’entendais raconter d’interminables histoires, plus tristes -et plus solennelles que celles d’avant Œdipe ou Priam, avant Tyr, avant -Memphis, et, dans le même temps, un changement s’opéra dans mes rêves; -un théâtre semblait tout à coup s’ouvrir et s’éclairer dans mon cerveau, -et me présenter des spectacles de nuit d’une splendeur plus qu’humaine; -et les quatre faits suivants doivent être mentionnés comme remarquables. - - -I - -Au moment où s’augmentait la faculté de créer dans mes yeux, une espèce -de sympathie s’établissait entre l’état de rêve et l’état de veille où -je me trouvais. Tous les objets qu’il m’arrivait d’appeler et de me -retracer volontairement dans l’obscurité, étaient aussitôt transformés -en apparitions; de sorte que j’avais peur d’exercer cette faculté -redoutable; car, semblable à Midas, dont l’avarice se punissait -elle-même, et qui changeait en or tout ce qui l’approchait, dès qu’une -chose pouvait se présenter aux yeux, je n’avais qu’à y penser dans -l’obscurité, et je la voyais paraître comme un fantôme; et, par une -conséquence apparemment inévitable, une fois ainsi tracée en couleurs -imaginaires, comme un mot écrit en encre sympathique, elle arrivait -jusqu’à un éclat insupportable qui me brisait le cœur. - - -II - -Car ceci, comme tous les autres changements advenus dans mes rêves, -était accompagné par une inquiétude et une mélancolie profonde, -impossible à exprimer. Il me semblait chaque nuit que je descendais, non -pas en métaphore, mais littéralement, dans des souterrains et des abîmes -sans fond, et je me sentais descendre, sans avoir jamais l’espérance de -pouvoir remonter. Même à mon réveil je ne croyais pas avoir remonté. - - -III - -Le sentiment de l’espace, et plus tard le sentiment de la durée, étaient -tous deux excessivement augmentés. Les édifices, les montagnes -s’élevaient dans des proportions trop vastes pour être mesurées par le -regard. La plaine s’étendait et se perdait dans l’immensité. Ceci -pourtant m’effrayait moins que le prolongement du temps; je croyais -quelquefois avoir vécu soixante-dix ans ou cent ans en une nuit; j’ai -même eu un rêve de milliers d’années; et d’autres qui passaient les -bornes de tout ce dont les hommes peuvent se souvenir. - - -IV - -Les circonstances les plus minutieuses de l’enfance, les scènes oubliées -de mes premières années, revivaient souvent dans mes songes; je n’aurais -pu me les rappeler; car, si on ne me les avait racontées le lendemain, -je les aurais cherchées vainement dans ma mémoire, comme faisant partie -de ma propre expérience. Mais placées devant moi comme elles étaient, -dans des rêves et des apparitions, et revêtues de toutes les -circonstances environnantes, je les reconnaissais sur-le-champ. Un de -mes propres parents me racontait un jour que, dans son enfance, il était -tombé dans une rivière, et qu’au moment où la mort allait l’atteindre, -sans un secours imprévu, il avait vu en un instant sa vie entière, -jusqu’aux plus petits accidents, se présenter à ses yeux comme dans un -miroir; et qu’il s’était senti en même temps la faculté singulière d’en -saisir l’ensemble aussi bien que les parties. J’ajoute foi à ce récit, -d’après les expériences que l’opium m’a fait faire. Et j’ai retrouvé la -même chose dans les livres modernes, accompagné d’une remarque que je -crois également vraie: c’est que le livre redoutable des comptes dont -parle l’Écriture, est l’âme elle-même de chaque individu. De tout cela, -du moins, je tirai cette conclusion, que: _oublier_ est impossible à -l’homme. Mille événements peuvent et doivent tirer un voile entre la -conscience présente et les secrètes _inscriptions_ de l’âme; des -accidents de même nature peuvent aussi le déchirer; mais voilée ou -découverte, l’inscription reste toujours; comme les étoiles paraissent -s’enfuir devant la lumière du soleil, tandis que la lumière se place -entre elles et nous comme un grand voile. Elles attendent, pour se -révéler, que l’obscurité succède au jour. - - * * * * * - -Ayant noté ces quatre faits, comme distinguant spécialement mes rêves de -ceux qu’on a dans l’état de santé, je citerai maintenant un cas qui -éclaircit ma première assertion; et ensuite tous ceux que je pourrai me -rappeler, soit dans leur ordre chronologique ou de toute autre manière, -propre à produire plus d’effet sur le lecteur. - - * * * * * - -J’ai été dans ma jeunesse, et même depuis, pour mon plaisir, un grand -amateur de Tite-Live, dont j’avoue que je préfère le style et la forme, -autant que le fond, à ceux de tout autre historien romain; et je -regardais comme le mot le plus redoutable et le plus solennel, comme une -espèce de représentation de toute la dignité romaine, ce mot si souvent -rencontré dans Tite-Live, _consul romanus_, surtout le consul étant -revêtu de sa puissance militaire. Je veux dire que les mots de roi, -sultan, régent, etc., etc., ou tout autre titre donné à ceux qui -s’arrogent la majesté collective d’un peuple entier, avaient moins de -pouvoir sur moi. De même, quoique je n’aie jamais été bien curieux -d’histoire, je m’étais rendu familier avec une période de l’histoire -d’Angleterre, celle de la guerre du Parlement, ayant été frappé de la -grandeur de quelques-uns des principaux personnages, et de l’intérêt -qu’offrent les mémoires qui ont survécu à ces temps de trouble. Ces deux -parties principales de mes connaissances m’ayant servi de sujet dans mes -réflexions, me servaient maintenant de sujet dans mes rêves. Souvent, -après m’être représenté dans les ténèbres une espèce d’assemblée, un -cercle de dames, une fête et des danses, j’entendais dire, ou je me -disais: ce sont des dames anglaises du malheureux temps de Charles Ier. -Ce sont les femmes et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la -paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage ou le sang; -et pourtant, après un certain jour du mois d’août 1642, ils ne se virent -plus qu’au champ de bataille; et à Marston-Moor, à Newbury ou à Heseby, -ils se donnaient des coups de sabre, et lavaient dans le sang la mémoire -de leur ancienne amitié. Les dames dansaient et souriaient comme à la -cour de Georges IV. Cependant je savais, même dans mon rêve, qu’elles -étaient mortes depuis près de deux siècles. Tout à coup, on frappait des -mains, j’entendais prononcer le formidable mot: _Consul romanus_, et -venaient immédiatement _Paulus_ ou _Marius_, entourés par une compagnie -de centurions, avec la tunique écarlate, et suivis des _alalagenos_ des -légions romaines. - - * * * * * - -Quelques années après, comme je regardais les antiquités de Rome de -Piranesi, M. Coleridge, qui était à côté de moi, me décrivit une suite -de tableaux de cet artiste, appelés ses rêves, et qui ne sont autre -chose que de semblables visions pendant un accès de fièvre. Quelques-uns -(je parle toujours d’après le récit de M. Coleridge) représentaient de -vastes salles gothiques: sur le plancher étaient semées toutes sortes de -machines, des câbles, des poulies, des roues, des leviers, des -catapultes, etc. Et sur le côté des murs on apercevait un plateau; et, -s’aidant à grimper sur ce plateau, Piranesi lui-même; suivez l’édifice -un peu plus haut et vous voyez qu’on arrive à un précipice escarpé, sans -aucune balustrade; et cependant aucun moyen de retourner sur ses pas. Il -faut descendre au fond des abîmes. Quoi qu’il arrive à l’infortuné -Piranesi, vous le supposez pour le moins à la fin de ses tourments et de -ses efforts. Mais levez les yeux et voyez une seconde échappée plus -haute encore; et encore Piranesi sur le bord de l’abîme. Levez encore -les yeux, et encore Piranesi sur un plateau plus élevé; et ainsi de -suite jusqu’à ce qu’on le perde dans les voûtes ténébreuses des salles. -Avec le même pouvoir de s’agrandir et de se multiplier, l’architecture -s’introduisit dans mes songes, dans les derniers temps de ma maladie -surtout; et je voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva jamais -que dans les nuages. Je ne connais de poëte que Shadwell qui se soit -inspiré avec de l’opium; pourtant, dans l’antiquité, Homère est, je -pense, justement réputé avoir connu sa puissance et sa vertu. - - * * * * * - -A mon architecture succédèrent des rêves de lacs, d’étendues immenses -d’eau; ils me tourmentèrent tellement que je craignis (quoique cela -doive paraître bien hasardé à un médecin) que quelque affection de -semblable nature n’altérât mon cerveau et que l’organe sentant se prît -lui-même ainsi pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant -deux mois; et jusque-là, jamais pareille chose ne m’était arrivée; j’en -pouvais dire ce que le dernier lord Oxford disait de son estomac, -qu’elle était capable de survivre au reste de mon corps. Je n’y avais -encore senti ni migraine ni douleur, excepté ces rhumatismes causés par -ma propre folie. Je résistai pourtant, quoique voyant fort bien à quoi -je m’exposais. - - * * * * * - -Les eaux changèrent de caractère; au lieu de lacs transparents, -brillants comme des miroirs, ce furent maintenant des mers et des -océans. Et il se fit encore un changement plus terrible, qui me -promettait de longs tourments et qui ne me quitta en effet qu’à la fin -de ma maladie. Jusqu’alors la face humaine s’était mêlée à mes songes, -mais non d’une manière absolue, sans aucun pouvoir spécial de -m’effrayer. Mais alors ce que j’appellerai la tyrannie de la face -humaine vint à se découvrir; peut-être dois-je l’attribuer à quelques -événements de ma vie à Londres. Quoi qu’il en soit, ce fut maintenant -sur les flots soulevés de l’Océan, que la face humaine commença de se -montrer; la mer était comme pavée d’innombrables figures, tournées vers -le ciel; pleurant, désolées, furieuses, se levant par milliers, par -myriades, par générations, par siècles; mon agitation était sans bornes; -mon âme s’élançait avec les flots. - - * * * * * - -Mai 1818. - -Le Malais m’a poursuivi pendant plusieurs mois comme un ennemi acharné. -Chaque nuit me transportait au milieu des scènes de l’Asie; je ne sais -si d’autres partageront mes idées sur ce point; mais j’ai toujours dit -que, si j’étais forcé de quitter l’Angleterre pour vivre en Chine, au -milieu des usages chinois et de ce peuple inconnu, je deviendrais fou. -Les causes de cette horreur sont en grand nombre; quelques-unes doivent -se rencontrer dans l’esprit de tout le monde. L’Asie méridionale, en -général, est un lieu plein d’associations et de croyances épouvantables. - -Personne ne prétendra que les stupides et barbares superstitions de -l’Afrique, ou des peuples sauvages, l’affectent de la même manière que -les religions anciennes de l’Indostan, si raffinées dans leur barbarie. -La seule antiquité des choses de l’Asie, de leurs institutions, de leurs -histoires, de leurs usages, etc., me fait une telle impression qu’à mes -yeux l’ancienneté de la masse fait disparaître la jeunesse même des -individus. Un jeune Chinois est pour moi un homme d’avant le déluge -(renouvelé). Des Anglais mêmes, quoique ignorant tout à fait de telles -institutions, avaient horreur des cérémonies mystiques de leurs castes, -et refusaient de s’y mêler; ce qui contribue à cela, c’est le manque -total de sympathies entre leurs manières et les nôtres. J’aimerais mieux -vivre avec des lunatiques ou des bêtes brutes. Il faut que le lecteur -entre dans toutes ces idées, avant de pouvoir comprendre l’inimaginable -horreur dont ces rêves orientaux et ces tortures, conseillées par la -superstition, m’avaient frappé. Sous le soleil ardent du tropique, je -rassemblais toutes les créatures hideuses, les oiseaux, les animaux, les -reptiles, les arbres et les plantes de toutes les régions inconnues, -dans la Chine et l’Indostan; l’Égypte même et ses dieux y venaient -aussi. J’étais arrêté, heurté, mordu par des perroquets, des singes; je -me frappais sur des pagodes; j’étais fixé pour des siècles à leur -sommet, ou dans leurs chambres secrètes; j’étais l’idole, j’étais le -prêtre, j’étais la victime; on me sacrifiait. Je fuyais la colère de -Brahma à travers toutes les forêts de l’Asie: Vishnu me haïssait; Seeva -m’attendait. Je tombais dans les mains d’Isis et d’Osiris; j’entendais -dire à tout le monde que j’avais commis une action dont le récit faisait -trembler l’ibis et le crocodile. On m’ensevelissait, pour des milliers -d’années, dans des cachots de pierre, avec des mines et des sphynx, dans -des chambres sombres et tristes, au cœur des pyramides éternelles. Je -sentais les baisers froids et hideux des crocodiles, et je tombais au -milieu des serpents et des monstres, dans les sables et les herbes du -Nil. - - * * * * * - -Je ne sais si le lecteur comprend toute l’horreur de ces visions; elle -était si grande pour moi, qu’elle ressembla d’abord à de l’étonnement. -Vinrent ensuite, non pas tant la terreur que l’aversion et le dégoût. -Chaque cérémonie, chaque menace, chaque punition, était accompagnée -d’une idée d’éternité qui m’accablait jusqu’à me faire perdre la raison. -Jusque-là, ce qui m’avait effrayé dans mes rêves, sortait de mon -imagination; ici les causes, les agents étaient physiques: des oiseaux, -des serpents ou des crocodiles, des crocodiles surtout. Cet animal -maudit m’épouvantait à lui seul plus que tous les autres. J’étais forcé -de vivre avec lui, et (comme toujours) pendant des siècles. Je me -sauvais quelquefois, et je me trouvais dans des maisons chinoises, avec -des tables de bambous. J’avais alors une grande frayeur de ces petits -animaux qui s’introduisent dans leurs habitations; de sorte qu’en -dormant, en mangeant, ils sont toujours en danger de mort. Mais les -sophas sur lesquels j’étais assis venaient à se mouvoir eux-mêmes; -l’abominable tête du crocodile, avec ses yeux de flamme, me regardait, -et je restais comme fasciné. L’affreux reptile se retrouvait si souvent -dans mes songes, que plusieurs fois le même rêve finissait de la même -manière. J’entendais de douces voix qui me parlaient (j’entends tout ce -qui se passe autour de moi pendant mon sommeil), et je m’éveillais -aussitôt. Il était grand jour, et je trouvais mes enfants, se tenant la -main à mon chevet. Ils venaient me montrer leurs souliers de couleur, ou -leurs habits neufs qu’on leur avait mis pour sortir. Je vous jure que -passer de ces rêves effroyables à la vue de ces innocentes créatures me -causait une révolution si forte, que je pleurais en les embrassant, sans -pouvoir m’en empêcher. - - * * * * * - -Juin 1819. - -J’ai eu occasion de remarquer, à différentes époques de ma vie, que la -mort de ceux à qui nous sommes attachés, et l’idée même générale de la -mort, est (_cæteris paribus_) plus frappante pendant l’été que pendant -toute autre saison. Et voici pourquoi, du moins à ce que je pense: -d’abord ce que nous pouvons voir du ciel nous paraît alors plus élevé, -plus grand et (si on peut se permettre une telle expression) plus -infini. Les nuages, au moyen desquels l’œil mesure ordinairement -l’éloignement de ce pavillon bleu suspendu au-dessus de nos têtes, sont -en été plus grands, accumulés en masses plus énormes; secondement, la -lumière et le spectacle du soleil couchant et du soleil levant sont plus -propres à faire naître l’idée de l’infini; et troisièmement (ce qui est -la plus forte raison), la nature, vivifiée par la chaleur et la -puissance du soleil plus ardent, lutte avec horreur contre la pensée de -la mort et la froide stérilité du tombeau. Mais l’on peut observer -généralement que, si deux idées s’opposent l’une à l’autre et se -repoussent, elles se font naître mutuellement. C’est pour cela qu’il -m’est impossible de bannir la pensée de la mort, lorsque je me promène -seul dans les jours si longs de l’été, et un récit de mort particulier, -s’il ne me touche pas davantage, du moins reste dans mon esprit d’une -manière plus opiniâtre. Peut-être cette raison et un petit événement que -je passe sous silence ont été les causes du rêve suivant. Mon âme, -cependant, y était disposée d’avance; mais, s’étant une fois déclaré, il -ne me quitta plus, et, prenant mille formes fantastiques, il les -réunissait ensuite toutes à la fois, et composait de nouveau la première -vision. - -Il me semblait que c’était un dimanche matin du mois de mai. J’étais -debout, à la porte de ma chaumière. Devant moi se passait une scène, que -la position du lieu même pouvait amener, mais que mon imagination -rendait plus solennelle et plus forte. Je voyais nos montagnes et, à -leurs pieds, les mêmes vallées; mais les montagnes étaient plus hautes -que les Alpes. D’ailleurs, aucune créature humaine, excepté quelques -personnes dormant tranquillement dans le cimetière sur des tombeaux -couverts de feuilles et de fleurs, et particulièrement sur le tombeau -d’un enfant que j’aimais beaucoup. J’avais vu tout cela, justement une -matinée d’été, lorsque était mort ce pauvre enfant. Je regardais cette -scène, qui n’était pas nouvelle pour mes yeux, et je me disais tout -haut: «Il manque à tout cela un lever du soleil. C’est un triste jour. -Et c’est le jour où ils célèbrent les premiers fruits de la -résurrection. Je vais sortir. Il faut oublier aujourd’hui les vieux -chagrins; car l’air est frais, et les montagnes sont élevées. Les forêts -sont tranquilles comme le cimetière. Cela va m’ôter ma fièvre, et je ne -serai plus malheureux dorénavant.» - - * * * * * - -Je me retournai et j’ouvris la porte de mon jardin. Alors s’offrit à moi -une scène toute différente, mais que pourtant mon rêve me faisait -trouver en harmonie avec l’autre. C’était une scène orientale: et -c’était aussi un dimanche, et aussi une matinée. On voyait dans -l’éloignement les dômes et les coupoles légères d’une grande cité... -puis une image, prise sans doute de quelque peinture de Jérusalem; et à -deux pas de moi, sur une pierre, et sur des palmiers de Judée, était -assise une femme. Je regardai de son côté; et c’était... Anna! Elle me -fixa d’un regard prompt. Et je lui dis enfin: «Ainsi je vous retrouve -après tant d’années!» J’attendais une réponse: elle ne m’en fit aucune. -Je reconnaissais ses traits; pourtant qu’ils étaient changés! Dix-sept -ans auparavant, lorsque la clarté de la lampe tombait sur son visage, et -que, pour la dernière fois, je déposai un baiser sur ses lèvres (qui -n’étaient pas souillées, ô Anna!), ses yeux étaient baignés de larmes; -maintenant elle ne pleurait plus. Elle semblait plus belle qu’elle -n’était alors, et les années n’avaient laissé sur elle aucune trace. Ses -regards étaient tranquilles; mais ils avaient une expression grave et -solennelle. Je la contemplais avec une sorte de vénération; mais tout à -coup elle devint triste, et je vis du côté des montagnes une vapeur qui -s’élevait entre nous. Tout disparut. - -Les ténèbres revinrent; et, en un clin d’œil, je me trouvai bien loin de -mes montagnes, dans la rue d’Oxford, à la lueur de la lampe, marchant à -côté d’Anna... comme nous marchions dix-sept ans auparavant, lorsque -nous étions des enfants tous les deux. - - * * * * * - -Décembre 1816. - -J’ai étudié l’anatomie dans ma jeunesse, et sérieusement. La première -fois que j’entrai dans les salles de l’école de médecine, je me souviens -encore de l’effet que la vue des cadavres produisit sur moi. Nous étions -deux ou trois écoliers ensemble, qui revenions d’une classe de -philosophie, où l’on nous avait dit beaucoup de belles choses que nous -croyions probablement avoir comprises. Nous arrivons. Il y avait sur la -table un grand cadavre étendu dans un drap blanc; on n’en voyait que les -pieds; et à côté sur la table, un bras écorché qui nageait dans du sang -caillé. Je ne sais pourquoi une idée risible, qui me vint à l’esprit, me -fit tressaillir en ce moment. Je me disais tout bas: voilà un bras qui a -l’air de demander l’aumône. Et, en effet, la main pendante avait assez -cette singulière expression. - - * * * * * - -Le professeur n’arrivait pas, et cependant j’attendais avec impatience -que ce drap qui me cachait le cadavre fût soulevé; cet instant vint -enfin; je croyais voir quelque chose de beaucoup plus horrible. La leçon -commença. Je riais de mes camarades que le mal de cœur prenait. Mais -lorsque le scalpel vint à entrer dans la chair et que le sang noir qui -coulait lentement sur la poitrine ouverte commença à exhaler une -épouvantable odeur, je m’enfuis à toutes jambes. - - * * * * * - -Que le caractère de l’homme est bizarre! Il va dans les cimetières -arracher les cadavres aux vers et aux corbeaux; une odeur dangereuse et -dégoûtante l’avertit de laisser en paix les morts. Mais la soif de -connaître l’anime, et il emporte sous son manteau la tête d’une femme ou -le corps d’un enfant! Vouliez-vous que le mal de mer arrêtât de pareils -hommes et leur ordonnât de s’en tenir au continent, lorsqu’ils voyaient -s’élever en rêve, derrière l’Atlantique, les montagnes d’or de la -Colombie? - -Cependant, rentré chez moi, je voulus manger, cela me fut impossible; -j’ai même pris tout à fait en horreur le premier plat qu’on me servit, -et il m’a été impossible d’en manger depuis. - - * * * * * - -Ces impressions reçues dans ma jeunesse donnèrent lieu à un rêve que -j’avais assez fréquemment. - - * * * * * - -Il me semblait que j’étais couché, et que je m’éveillais dans la nuit; -en posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque -chose de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors je me -penchais hors de mon lit et je regardais. C’était un cadavre étendu à -côté de moi. Cependant je n’en étais ni effrayé ni même étonné. Je le -prenais dans mes bras, et je l’emportais dans la chambre voisine, en me -disant: Il va être là, couché par terre; il est impossible qu’il rentre -si j’ôte la clef de ma chambre. - - * * * * * - -Et là-dessus je me rendormais; quelques moments après j’étais encore -réveillé; c’était par le bruit de ma porte qu’on ouvrait; et cette idée -qu’on ouvrait ma porte, quoique j’en eusse pris la clef sur moi, me -faisait un mal horrible. Alors je voyais entrer le même cadavre que tout -à l’heure j’avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière; on -aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté ses os sans lui ôter ses -muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et -lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant, il arrivait jusqu’à moi sans -parler, et se couchait sur moi; c’était alors une sensation effroyable, -un cauchemar dont rien ne saurait approcher: car, outre le poids de sa -masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle -découler des baisers dont il me couvrait. Alors je me levais tout à coup -sur mon séant, en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition. Un -autre rêve lui succédait. - - * * * * * - -Il me semblait que j’étais assis dans la même chambre, au coin de mon -feu, et que je lisais devant une petite table où il n’y avait qu’une -lumière; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée; et, tout -en lisant, comme je levais de temps en temps la tête, j’apercevais dans -cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant par-dessus mon épaule -dans le livre que je tenais à la main. Or, il faut savoir que ce cadavre -était celui d’un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe -grise rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient -sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m’effleurer le cou et -le visage. - - * * * * * - -Qu’on juge de la terreur que doit inspirer une vision pareille: je -restais immobile dans la position où je me trouvais, n’osant pas tourner -la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition. Une -sueur froide coulait sur tout mon corps; cet état durait bien longtemps; -et l’immobile fantôme ne se dérangeait pas; cependant j’entendais, comme -tout à l’heure, la porte s’ouvrir, et je voyais derrière moi (dans la -glace encore) entrer une procession sinistre; c’étaient des squelettes -horribles, portant d’une main leurs têtes, et de l’autre de longs -cierges, qui, au lieu d’un feu rouge et tremblant, jetaient une lumière -terne et bleuâtre comme celle des rayons de la lune. Ils se promenaient -en rond dans la chambre qui, de très chaude qu’elle était auparavant, -devenait glacée, et quelques-uns venaient se baisser au foyer noir et -triste, en réchauffant leurs mains longues et livides, et en se tournant -vers moi pour me dire: «Il fait bien froid.» - - * * * * * - -Comme dernier exemple, je cite un rêve d’un caractère différent, qui -m’arriva en 1820. - -Le rêve commença par une musique que j’entends aujourd’hui souvent dans -mes songes; une harmonie qui semble m’annoncer ce qui doit m’arriver: -c’est comme l’ouverture de _Coronation Anthem_, une marche vigoureuse, -le bruit d’une armée immense. Je croyais être au matin d’un jour -mémorable; un jour de crise et d’espérance pour le genre humain, affligé -alors d’un malheur mystérieux et se débattant contre quelque terrible -extrémité. Quelque part, je ne sais où; d’une sorte, je ne sais -laquelle; entre des gens, je ne sais qui, il y avait un combat, une -lutte, une agonie, qui se déroulait comme un grand drame ou comme un -grand morceau de musique; et j’y prenais une telle part qu’il m’était -insupportable de n’en connaître ni la place, ni la nature, ni l’issue -probable; et comme, dans de semblables visions, nous nous faisons -ordinairement le centre de tous les mouvements qui se passent autour de -nous, j’avais le pouvoir d’éclaircir mes doutes en me levant, et -cependant je m’en sentais incapable, car le poids de vingt montagnes -pesait sur moi, en punition d’un crime que je ne pouvais jamais expier. -Alors, comme un chœur qui se rapproche, l’action augmentait de force; un -grand intérêt se décidait; une cause plus grande que jamais épée n’en -avait plaidé, trompette n’en avait proclamé. Venaient les alarmes, les -froissements de la mêlée, les trépignements de pieds d’innombrables -fuyards, je ne savais s’ils étaient du bon ou du mauvais parti; les -ténèbres et les lumières, la tempête et les faces humaines, et enfin, -lorsque tout était perdu, des figures de femmes avec des visages dont la -vue valait pour moi le monde entier, et qui ne restaient qu’un moment: -elles se serraient la main; c’étaient des adieux déchirants, et puis, -adieu pour jamais! et avec un soupir, semblable à celui que poussaient -les abîmes de l’enfer, lorsque Proserpine prononçait le nom maudit de -_mort_, le son était répété:--Adieu pour jamais! et encore et encore -répété:--Adieu pour jamais! - - * * * * * - -Et je m’éveillai dans des convulsions; et je criai tout haut: «Je ne -veux plus dormir.» - - * * * * * - -Mais il est temps de terminer un récit qui s’est déjà trop étendu. -L’intérêt du lecteur s’attache à l’opium, non au _mangeur d’opium_. Il -lui suffira de savoir qu’il vint un moment où je vis que j’allais mourir -si je continuais. Je ne puis dire combien j’en prenais alors. La -quantité des doses variait de cinquante ou soixante grains à cent -cinquante par jour. Je la réduisis d’abord à quarante, puis à trente, -puis enfin à vingt-quatre grains. Mais qu’on ne croie pas mes -souffrances terminées. Je passai quatre mois à me débattre, à crier, à -me promener, à m’agiter sans pouvoir fermer l’œil. Telle est la morale -de l’histoire que j’ai promise au lecteur dans mon avant-propos. Mes -rêves ne sont pas parfaitement tranquilles; mon sommeil est encore -tumultueux, et, comme les portes du paradis de Milton (après le péché du -premier homme), - - _Armé de bras vengeurs et de faces hideuses_. - - -FIN DU MANGEUR D’OPIUM - - - - -NOTE - - -Il est difficile de déterminer la part de collaboration d’Alfred de -Musset dans _l’Anglais mangeur d’opium_. - -Nous avons fait venir de Londres une édition des _Confessions of an -English opium eater_, datée de 1823, c’est-à-dire antérieure de cinq -années à la traduction de Musset. - -Nous avons remarqué des passages qui n’existent plus dans le texte -français, et d’autres, au contraire, qu’on ne retrouve pas dans le texte -anglais. - -Parmi ces derniers: - -_Le rêve madrilène_, où semble poindre le goût de Musset pour les -balcons et les guitares; - -La scène tout entière du _Bal_ et du _duel en chambre_, dont le ton -romantique se trahit par des exclamations traditionnelles, telles que: -_Mort et damnation!_ - -Et l’épisode de l’école de médecine, avec ses funèbres développements, -qui est incontestablement de Musset. - -A. H. - - - - -EN VENTE DE LA MÊME COLLECTION - - -Tous ces volumes ont été publiés dans le _Moniteur du Bibliophile_, avec -pagination séparée sur beau papier de Hollande avec vignettes et lettres -ornées. - - L’ASSOMMOIR DU XVIIIe SIÈCLE.--_Le Vuidangeur sensible_, drame - en trois actes et en prose, par Jean Henri Marchand, réimprimé - sur l’exemplaire de la Collection Ménétrier avec une notice - par Lucien Faucou. In-4º de 130 pages 7 fr. - - VOLTAIRE.--Documents inédits, recueillis aux Archives nationales - par Émile Campardon. In-4º de 196 pages 7 fr. - - LE PORTEFEUILLE DE M. LE COMTE DE CAYLUS, publié d’après les - manuscrits inédits de la Bibliothèque de l’Université et de la - Bibliothèque Nationale, avec Introduction et Notices. In-4º - de 96 pages 5 fr. - - MÉMOIRE SUR LES VEXATIONS QU’EXERCENT LES LIBRAIRES ET IMPRIMEURS - DE PARIS, publié d’après l’imprimé de 1725 et le manuscrit de - la Bibliothèque de la ville de Paris par Lucien Faucou. - In-4º de 116 pages 5 fr. - - HISTOIRE DE MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR par Mlle de Fauques, - réimprimée d’après l’édition originale de 1759, avec une Notice - sur le livre et son auteur. In-4º de 170 pages 7 fr. - - LE JOURNAL DE COLLETET, premier petit Journal Parisien, 1676, - avec une Notice sur Colletet, gazetier, par Arthur Heulhard. - In-4º de 260 pages 10 fr. - - DUCLOS.--_Chroniques indiscrètes sur la Régence_, tiré d’un - manuscrit autographe de Collé avec une Notice et des Notes - par M. Gustave Mouravit. In-4º de 68 pages 4 fr. - - L’ANGLAIS MANGEUR D’OPIUM, traduit de l’Anglais et augmenté - par A. D. M., Alfred de Musset, avec une notice, par M. Arthur - Heulhard. In-4º de 130 pages 15 fr. - - -Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--15155. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg™ electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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